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Référence

FIALCOFSCHI Roxana, « Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788 », thèse de doctorat, Lyon, Université Lumière Lyon 2, 2009.

Référence courte
Fialcofschi 2009
Type de référence
Texte
Université Lumière Lyon 2
École doctorale : Lettres, langues, linguistique, arts
Faculté des Lettres, Sciences du langage et Arts
Département de Lettres modernes
Équipe de recherche : Littérature, Idéologies, Représentations, XVIIIe-XIXe siècles
Le “Journal de Paris” et les arts visuels,
1777-1788
Par Roxana FIALCOFSCHI
Thèse de doctorat de Lettres et Arts
Sous le direction de Michael O’DEA
Présentée et soutenue publiquement, le 2 octobre 2009
Devant un jury composé de : Madeleine PINAULT-SORENSEN, Conservateur général de musée,
Musée du Louvre Michael O’DEA, Professeur des universités, Université Lyon 2 Pierre FRANTZ,
Professeur des universités, Université Paris 4 Denis REYNAUD, Professeur des universités,
Université Lyon 2

Table des matières
Contrat de diffusion . . 5
Introduction . . 6
“Journal plus journal qu’un autre” . . 6
Le quotidien des arts . . 9
En tête-à-tête avec le “Journal” . . 11
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français . . 13
Du côté des observateurs . . 13
Naissance du “Journal” . . 13
Fondation et fondateurs . . 15
Accueil et écueils . . 19
Le silence du “Journal” : suspensions et affaires secrètes . . 22
Ennemis et critiques . . 37
Batailles . . 45
Le rire du “Journal” . . 50
Du côté du “journal” . . 53
Le temps . . 53
Rouages . . 60
“Lettre aux Auteurs du Journal” . . 74
Visages de lecteurs . . 79
Le Journal pratique . . 89
Conscience de soi du “Journal” . . 96
Le courrier des lecteurs ou l’intensité de l’échange . . 110
Lire et écrire le “Journal” . . 126
La réforme morale et sociale du quotidien . . 143
Volonté du quotidien d’agir sur le réel . . 156
Le “Journal de Paris” et les arts visuels . . 164
L’information artistique dans le quotidien . . 164
Pour une presse artistique . . 164
Information artistique et intertextualité journalistique . . 177
Echec de projets sur les arts . . 188
Le quotidien et l’actualité artistique . . 195
La correspondance artistique . . 211
Antoine Renou, premier correspondant artistique . . 242
Un collaborateur surprise . . 242
L’artiste . . 244
Le secrétaire de l’Académie . . 256
L’homme de lettres . . 263
Le journaliste . . 268
Les projets d’embellissement de la capitale . . 299
Embellir les villes au XVIIIe siècle . . 299
Accueil du projet d’embellissement . . 306
L’Urbanisme et le “Journal” . . 314
Ville superbe, ville gothique . . 318
Vues sur la régénération de la capitale . . 328
Le projet d’embellissement au miroir . . 352
Entre le calcul et le rêve . . 358
Conclusion . . 364
Bibliographie . . 368
Périodiques consultés . . 368
Sur la presse périodique d’Ancien Régime . . 368
a). Avant 1900 . . 368
b). Après 1900 . . 368
Sur le Journal de Paris . . 369
a). Avant 1900 . . 369
b). Après 1900. . . 370
Sur les arts visuels et la critique d’art au XVIIIe siècle . . 371
a). Avant 1900 . . 371
b). Après 1900 . . 372
Sur Antoine Renou . . 374
a). Avant 1900 . . 374
b). Après 1900 . . 376
Sur l’urbanisme des Lumières . . 376
a). Avant 1900 . . 376
b). Après 1900 . . 376
Annexes . . 378
Annexes 1 : tableau des articles sur les arts visuels du journal de paris, 1777-1788
. . 378
Annexe 2. : Articles choisis du “Journal de Paris”, sur les arts visuels, 1777-1788 . . 379
1. Les arts visuels contemporains vus par les correspondants du Journal . . 380
2. Critique des Salons . . 413
3. Nécrologies d’artistes et d’amateurs . . 429
4. Vers dédiés aux artistes . . 441
5. Antoine Renou, correspondant artistique du “Journal” . . 450
6. Projets d’embellissement de la capitale . . 501
Contrat de diffusion
5
Sous contrat Creative Commons : Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-
Pas de Modification 2.0 France (http://creativecommons.org/licenses/
by-nc-nd/2.0/fr/) - FIALCOFSCHI Roxana - Université Lyon 2 - 2009
Contrat de diffusion
Ce document est diffusé sous le contrat Creative Commons « Paternité – pas d’utilisation
commerciale - pas de modification » : vous êtes libre de le reproduire, de le distribuer et de le
communiquer au public à condition d’en mentionner le nom de l’auteur et de ne pas le modifier,
le transformer, l’adapter ni l’utiliser à des fins commerciales.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
6
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Introduction
“Journal plus journal qu’un autre”
C’est ainsi que le rédacteur de la Correspondance de Mettra définit le Journal de Paris,
premier quotidien français, paru en 17771. Cette expression renferme, nous semble-t-il, la
suprise et l’enthousiasme que les contemporains ont pu éprouver face à la naissance d’un
journal qui révolutionna la périodicité, à la fin de l’Ancien Régime. Que peut-il y avoir de
neuf dans un journal littéraire comme tant d’autres qui peuplent le marché de la presse
dans les années 1770 du XVIIIe siècle, sinon la promesse bien distincte d’une périodicité
audacieuse: “ il paraîtra une feuille tous les jours ”, ajoute le contemporain. C’est la
périodicité quotidienne qui est la clef du succès inouï, ainsi que des difficultés du Journal
de Paris, elle détermine la diffusion, la réception et la forme de la nouvelle feuille et c’est
toujours celle-ci qui constitue le pivot de ce travail.
Pour nous, lecteurs de la presse du XXIe siècle, la périodicité journalière est une chose
acquise, un élément qui fait pleinement partie de notre quotidien. Les quatre pages in-4°
du Journal de Paris remplies de caractères minuscules, mises tous les jours sous les yeux
avides de nouvelles des abonnés aisés de la capitale, témoignent de l’origine, en France,
d’un mode de lecture et de diffusion de l’information à nous si familier, que nous en avons
perdu la trace.
En même temps, le Journal a la valeur d’un document extraordinaire, reflétant maints
aspects de la vie quotidienne parisienne, à la fin de l’Ancien Régime. Les numéros
consécutifs de tous les six mois reliés en tomes, que nous trouvons aujourd’hui dans les
bibliothèques2 s’offrent à de multiples lectures. Il y a, sûrement, chez les lecteurs de presse
du XVIIIe siècle la conscience que les journaux sont des témoins de leur temps, d’où le soin
de les conserver et de les transmettre à la postérité. Les feuilles volantes du Journal de Paris
réunies en tomes, acquièrent du poids et de la consistance, leur succession chronologique
les transforme en un grand récit de la vie quotidienne. Il s’agit, certes, d’un récit morcelé
et polyphonique, incomplet et imprévisible, qui se construit au gré de ses rouages internes,
des méandres de l’actualité et des impératifs de la censure, mais il possède également,
pour nous, lecteurs modernes, la dignité et l’unité du texte accompli, renfermé entre les
couvertures d’un volume. On peut le feuilleter d’une main légère, sautant d’un sujet à l’autre
et se laissant accrocher par les nouvelles les plus intéressantes, on peut plonger dans les
numéros du Journal, à la recherche de noms et d’événements particuliers, on peut suivre
d’un jour à l’autre ou d’une année à l’autre, une rubrique ou un thème donné, mais on peut
aussi s’adonner à une lecture systématique et chronologique. Encore est-il vrai que plus on
se dédie à une lecture exhaustive et désintéressée, plus on a de chances de saisir l’esprit
et l’unité du Journal.
1 Correspondance littéraire secrète, politique et littéraire, ou Mémoire pour servir à l’Histoire des cours, des Sociétés et de la Littérature
en France, depuis la mort de Louis XV, tome 4, 30 novembre 1776, (Londres, John Adamson).
2 Nous avons consulté l’exemplaire qui se trouve au fond ancien de la BM de Lyon, qui recouvre les années 1777-1811. Il
manque le n°43 de 1777, remplacé par une copie manuscrite. Les tables organisées par thèmes pour les années 1777-1789 sont
également manuscrites. D’autres exemplaires complets se trouvent à la BNF et à la BHVP.
Introduction
7
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Si le Journal de Paris est connu et cité souvent, il n’a jamais fait l’objet d’une étude
systématique. Toutefois, quelques études importantes lui ont été déjà consacrées. Le
premier à s’y être intéressé est Eugène Hatin, dans son Histoire politique et littéraire de
la Presse en France, publiée en 1859. L’historien le désigne comme un journal “ appelé
à de longues et brillantes destinées ” et lui dédie deux chapitres : l’un est intitulé
suggestivement “Premier journal français quotidien” et concerne les années d’après la
parution de la feuille de Paris, tandis que le second se penche sur les transformations du
Journal, à partir de la Révolution.
Hatin se concentre exclusivement sur la réaction des périodiques concurrents et
explique les nombreuses difficultés du Journal de Paris d’occuper une place sur le marché
de la presse. Il ouvre son chapitre avec une remarque concernant le rapport de concurrence
avec le Mercure de France et sa victoire sur celui-ci : “ Le succès du Mercure était
bien fait pour exciter des convoitises ; aussi rencontrons-nous plusieurs tentatives
de concurrence, mais qu’il fut assez fort pour étouffer dans leur germe, jusqu’à ce
qu’enfin le Journal de Paris réussit à s’implanter en face de lui ”. C’est toujours Hatin à
avoir vu le Prospectus du Journal, paru, selon ses dires en novembre 17763 et dont il cite un
morceau important, sans donner pour autant des références précises là-dessus. Il est aussi
le premier à avoir souligné le caractère d’entreprise florissante du quotidien de Paris, ainsi
que la sensation que sa parution suscita en 1777 : “ Un journal quotidien, quelle bonne
fortune pour la curiosité et aussi pour l’industrie ! ”. Finalement, l’historien insiste sur
le rôle de “tribune” de la feuille parisienne, ouverte à tous les débats, sensible à toutes les
pulsations de la vie de la grande ville. Malgré sa nouveauté, l’analyse de Hatin est fondée
sur les seuls témoignages des contemporains, laissant complètement en ombre le texte
même du Journal.
Dans son ouvrage intitulé La presse en France, Genèse et évolution de ses fonctions
psycho-sociales, paru en 1965, Madeleine Varin d’Ainvelle propose une approche différente
du premier quotidien français. Elle insiste d’emblée sur la nouveauté périodique du Journal
de Paris, doublement liée à un facteur psycologique, la curiosité croissante des lecteurs
dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et à des changements d’ordre sociologique et
économique : évolution et organisation postale et du réseau routier, extension graduelle
de la lecture de périodiques au-delà du cercle restreint d’une élite aristocratique. Mais
l’observation la plus intéressante de Varin d’Ainvelle concerne le rapport entre la naissance
de la périodicité quotidienne et l’intérêt de la presse pour les aspects concrets de la vie.
Dans ce sens, souligne l’auteur, la parution du quotidien de Paris correpond à un retour à
une fonction primitive de la presse :
Cette formule reprend à son compte la fonction des affiches et des criées que
nous avons reconnues nécessaires à la vie des cités bourgeoises ; elle en est le
descendant direct. Avec elle l’actualité perd son visage de cour et s’abaisse au
quotidien qui relève des préoccupations concrètes.4
L’historienne explique que si la presse fondée sur le modèle de la Gazette de France et du
Mercure galant, visant essentiellement à satisfaire la curiosité d’un lectorat aristocratique,
s’éloigne de plus en plus des formes d’expression populaire et risque de glisser dans
l’uniformité et la monotonie, le Journal de Paris renoue, à travers sa périodicité journalière
3 Dans son article sur le Journal de Paris (n°682), publié dans le Dictionnaire des journaux paru sous la direction de Jean Sgard
(Oxford, Paris; Voltaire Foundation, Universitas, 1991), Nicole Brondel donne comme date du Prospectus le 11 octobre 1776.
4 Madeleine Varin d’Ainvelle, La presse en France, Genése et évolution de ses fonctions psycho-sociales, (Grenoble, PUF,
1965).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
8
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et sa préoccupation pour la vie pratique et quotidienne, avec tous les moyens de
communication spontanée (chansons, criées, rumeurs, conversation). Destiné à un public
plus large et plus varié et tout en conservant son caractère de journal littéraire (la chronique
bibliographique continue à occuper une place importante), le Journal ouvre ses colonnes
au concret de la vie de tous les jours et se transforme dans une espèce de bureau de
renseignements pratiques, sans vouloir se substituer, pour autant à un périodique tel les
Affiches de Paris.5 Bien que brève et limitée à quelques exemples, l’étude de Madeleine
Varin d’Ainvelle introduit un élément méthodologique important : pour illustrer le lien intime
entre périodicité quotidienne et vie quotidienne, le recours au texte du Journal devient
fondamental : aussi s’intéresse-t-elle à la matérialité de la feuille de Paris, à son système
de rubriques, au poids quantitatif de l’information pratique et, non en dernier lieu, à son
caractère épistolaire.
L’idée exprimée par Madeleine Varin d’Ainvelle nous mène à penser que l’avènement
du périodique quotidien est le fruit d’une longue préparation ou évolution où se confondent
des aspects économiques, techniques et sociaux, ayant en commun le thème d’une majeure
fluidité de la communication. La circulation journalière de l’information est étroitement liée
aux améliorations du réseau routier, comme à la rapidité des systèmes de diffusion de
l’information (tels la Petite Poste), à l’efficacité des moyens de production de l’imprimerie,
mais aussi à la naissance d’un public qui lit, s’informe, permet le brassage des idées et
cultive la pensée critique. Il n’empêche que la périodicité quotidienne ne soit pas seulement
une question de progrès, mais aussi un retour aux origines, une récupération de la fonction
primitive de la presse : l’intérêt pour la vie de tous les jours et l’importance manifeste du
courrier des lecteurs comme moyen premier de présentation de l’information.
L’étude la plus complète et la plus riche d’informations sur le Journal de Paris est
l’article consacré au quotidien du Dictionnaire des journaux, rédigé par Nicole Brondel.
Soumise à la forme de l’article de dictionnaire, cette analyse représente une “radiographie”
du premier quotidien français, à partir de sa parution en 1777 et continuant avec la période
révolutionnaire, qui mêle les témoignages des contemporains aux références au texte du
Journal. Elle touche aux aspects les plus variés de la feuille : son Prospectus et son
édition abrégée de 1789, ses fondateurs et ses collaborateurs externes, son rapport avec
le pouvoir et ses suspensions, son organisation formelle et le contenu de ses rubriques.
Nicole Brondel souligne le caractère d’entreprise commerciale (et non plus de “feuille
d’auteur”) du Journal de Paris et désigne ses fondateurs comme des “entrepreneurs”
appelés à résoudre tous les problèmes matériels que celle-ci implique. Le Journal de
Paris est présenté comme un périodique qui se sert de “ son pouvoir médiatique tout
d’abord pour servir au progrès des lumières ”, en donnant “ une image de l’actualité
commerciale, industrielle, scientifique de cette fin de l’ancien régime ”6. L’une de ses
premières caractéristiques est d’être profondément enraciné dans la vie quotidienne des
habitants de la capitale. S’appuyant sur des exemples concrets, Nicole Brondel souligne
également le souci d’utilité publique et privée du journal quotidien, et ce besoin de compatir
et d’aider l’autre, correspond, selon elle, au désir de la bourgeoisie parisienne de participer
à l’organisation et à la gestion de la société, sous toutes ses formes. A la fois mondain
et pratique, enjoué et sérieux, avisé et frivole, le Journal de Paris se donne pour but,
cependant, dès sa naissance, de plaire et de servir à tous. L’image qu’il construit de soi-
5 Madeleine Varin d’Ainvelle note la distinction entre quotidien et pratique: “(…) le quotidien enveloppe tout ce qui se passe chaque
jour, le pratique vise l’organisation de l’existence dans quelque domaine que ce soit. Le quotidien comprend du pratique (…) mais il
le déborde par les événements qui se produisent au cours d’une journée (…)., La presse en France, p. 126.
6 Dictionnaire des journaux, “Journal de Paris”.
Introduction
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même, observe Brondel, est celle d’un périodique d’une communauté urbaine, qui, au-delà
des différences de classe, d’instruction et d’intérêts, partage des valeurs communes, dont
la plus importante est le bien-être social.
L’avènement de la périodicité quotidienne dans la presse française nous semble un
événement digne d’une attention particulière, dans la mesure où il relève de plusieurs
mutations fondamentales du XVIIIe siècle : la naissance de l’opinion publique, la diffusion
massive des savoirs, l’importance du rôle de la critique et des médias. Dès sa parution, le
Journal de Paris se distingue par sa périodicité quotidienne, ainsi que par son ambition de
conquérir une vaste clientèle, en lui offrant une large palette d’informations, touchant à tous
les aspects de la vie de tous les jours. Les arts font eux-aussi partie de l’engagement des
journalistes de Paris avec leur lectorat.
Le quotidien des arts
L’idée de départ de ce travail est d’analyser le rapport du premier journal quotidien avec les
arts visuels, comme exemple d’ouverture de la presse à l’information artistique, à la fin du
XVIIIe siècle. Il suffit d’ouvrir au hasard quelques numéros de 1777, année de parution du
Journal de Paris, pour remarquer la fréquence des notices concernant la musique, le théâtre,
la peinture, la sculpture et l’architecture. La guerre musicale entre gluckistes et piccinistes
occupe l’attention des lecteurs du Journal pendant plus de deux années (1777-1779),
au point qu’un correspondant en exprime ouvertement sa lassitude : “ La Musique y tient
seule plus de place que toutes les Sciences ensemble ”.7C’est sur le même ton de
reproche que le correspondant attire l’attention aux rédacteurs d’avoir trop entretenu leurs
abonnés des arts visuels depuis la parution du Journal : “ Vous parlez presque toutes les
semaines du bien qui a résulté de la liberté rendue à l’Art de la peinture ”8.
En effet, les rédacteurs semblent avoir beaucoup misé sur les arts, qui semblent
constituer, surtout en 1777, l’un des points forts de leur feuille, au point qu’on pourrait
l’appeler, au moins pendant cette courte période, le “quotidien des arts”. A la naissance
duJournal de Paris, le comte d’Angiviller se trouve dans son poste de directeur général
des Bâtiments, Arts, Jardins et Maufactures de France depuis trois ans seulement et mène
une politique réformatrice des arts, fondée sur la révalorisation du genre historique et sur la
promotion de représentations impregnées de valeurs morales et patriotiques. D’autre part,
la politique autoritaire de d’Angiviller vise au monopole absolu de l’Académie sur le domaine
des arts visuels, se montrant extrêmement réticente à toute idée de compétition, voire à tout
discours critique non agréé par les membres de l’institution. L’un des premiers succès du
ministère de d’Angiviller est la suppression, en 1776, de la corporation des artistes, connue
sous le nom d’Académie de Saint-Luc, accusée de faire concurrence déloyale à l’Académie
de peinture et de sculpture.
C’est justement le thème qui ouvre et nourrit le débat sur les arts visuels, tout au long
de plusieurs numéros du Journal de Paris. Le thème de l’affrachissement des arts ou de
la liberté rendue aux artistes, lié au nom du comte d’Angiviller, revient sous les yeux des
abonnés, jusqu’à susciter, comme nous l’avons vu ci-dessus, l’irritation de quelqu’un parmi
eux. Si cet éloge passionné peut avoir la fonction de laisser-passer nécessaire pour ouvrir
7 Journal de Paris, 9 juin 1777.
8 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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la voie aux débats sur les arts visuels dans la feuille quotidienne, les journalistes annoncent
aux abonnés, une nouveauté absolue en matiére d’arts visuels : la présence dans le Journal
d’un correspondant artistique stable, chargé de rendre compte régulièrement de l’actualité
artistique. Autre nouveauté : l’élu des journalistes, Antoine Renou est peintre de l’Académie,
secrétaire adjoint de cette même institution et, de surcroît, il semble savoir manier la plume
aussi bien (sinon plus) que le pinceau. En choisissant Renou comme correspondant pour les
arts visuels du quotidien, les rédacteurs du Journal accomplissent deux gestes innovateurs :
d’une part, ils assignent la responsabilité de l’actualité artistique à un correspondant unique
et compétent, ce qui correspond à une spécialisation embryonaire en matière d’arts visuels,
et d’autre part, ils ouvrent le texte périodique au débat régulier sur les arts.
Les travaux de Richard Wrigley et de Thomas Crow sur la naissance et l’évolution de
la critique d’art en France et sur les rapports entre les arts plastiques et le public parisien du
XVIIIe siècle9 nous ont servi de guide tout au long de notre recherche, non seulement pour
la finesse de leurs analyses, mais aussi pour la volonté d’offrir une alternative aux études
traditionnelles sur les arts au siècle des Lumières, susceptible d’intéresser un public plus
large, qui ne concerne pas seulement des spécialistes de l’histoire de l’art. Une recherche
sur les arts vus à travers les yeux des lecteurs du premier quotidien français relève à la
fois de l’histoire de l’art, de l’histoire de la presse et de l’histoire des institutions. L’écart des
barrières disciplinaires permet, dans ce cas, selon nous, une approche plus intéressante
d’un texte à multiples facettes, fragmentaire et fuyant, tel le Journal de Paris . D’autre
part, nous avons la conviction qu’une analyse multidisciplinaire offre également une clé
d’accès vers la vie de tous les jours des Parisiens du XVIIIe siècle (dont les arts sont partie
intégrante), telle qu’elle est représentée dans un périodique quotidien.
Pour nous, lire le Journal de Paris c’est aussi découvrir les idées et les représentations
sur les arts visuels qui circulaient à la fin de l’Ancien Régime, sans oublier que le silence et
les omissions sont souvent tout aussi révélateurs. Insérées souvent dans le riche courrier
des lecteurs de la feuille de Paris, ces idées acquièrent une note de familiarité, transmettant
l’image d’un débat actif et régulier sur les arts, qui concerne la masse des lecteurs et non
plus un cercle restreint de professionnels et d’initiés. Périodicité quotidienne, intérêt pour la
vie de tous les jours des Parisiens et correspondance des lecteurs sont les trois éléments
composant le triangle thématique à l’aide duquel nous allons procéder à l’analyse du Journal
et de ses notices consacrées aux arts visuels.
Dans son ouvrage sur les origines de la critique d’art en France, Richard Wrigley
consacre un chapitre à la presse artistique ou, pourrait-on dire, à la naissance manquée
d’une presse artistique dans la France d’Ancien Régime. Il montre que, si les contributions
de la presse en matière d’arts visuels, sont, à cette époque, très timides et sporadiques, c’est
à cause de l’identification de l’art avec l’institution académique et par conséquent avec l’état.
La constante menace de la censure bloque le discours critique sur les arts, ainsi que tout
projet de journal artistique. Les journaux libres, observe encore l’auteur, sont vus comme
des assemblées indépendantes, potentiellement dangereuses pour le pouvoir, même si le
domaine culturel demeure leur unique arme d’assaut10 . Wrigley insère dans son corpus
les titres des plus importants périodiques français de l’Ancien Régime, parmi lesquels le
Journal de Paris , toutefois, il est évident que, pour les raisons mentionnées ci-dessus, les
critiques d’art cladestines occupent une place majeure dans sa recherche.
9 Richard Wrigley, The Origins of French Art Criticism, From the Ancien Régime to the Restauration, (Oxford, Clarendon Press,
1993); Thomas Crow, La peinture et son public à Paris, au dix-huitième siècle, (Paris, Macula, 2000).
10 The Origins of French Art Criticism.
Introduction
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Cependant, le Journal de Paris contredit manifestement, dès ses premiers numéros,
l’image d’une presse dont les rares interventions sur les arts visuels sont des comptes
rendus essentiellement élogieux des artistes de l’Académie, caractérisés par la monotonie
et l’uniformité. Non seulement la rubrique “Arts” est mentionnée dans le Prospectus du
Journal , mais les arts visuels représentent en 1777, grâce aussi aux interventions du
correspondant Renou, l’un des premiers domaines à susciter le débat dans le quotidien.
L’actualité artistique du Journal n’est pas réduite aux seuls Salons de la fin du mois
d’août, on parle d’art à tout moment de l’année et on en parle aussi les années où il
n’y a pas de Salon. On touche à maints aspects des arts : les nouveautés artistiques,
les souscriptions, les ventes de tableaux, les travaux d’embellissement de la capitale. On
projète, on critique, on dénonce, on encourage les talents vivants, on fait l’éloge des talents
disparus. Parfois, les arts sont l’objet de débats passionnés, comme ceux que suscitent les
projets d’embellissement de la capitale. Quant aux comptes rendus critiques des expositions
de peinture et de sculpture, il est intéressant de suivre, sur les douze ans étudiés, le jeu des
journalistes avec la censure, l’alternance de l’éloge, de la critique sévère et de la critique
masquée. Tout en étant sujet à la censure, menacé à plusieurs reprises d’être supprimé,
le Journal de Paris ne se limite pas à pratiquer une critique d’art révérencieuse envers
l’institution académique. Ce sont autant de raisons pour se pencher sur les arts dans le
quotidien parisien et dans la presse en général.
En tête-à-tête avec le “Journal”
Ce travail est le fruit du désir de mettre en lumière l’intérêt que peut avoir l’étude des arts
visuels dans la presse d’Ancien Régime. C’est aussi une fenêtre ouverte sur l’importance
croisssante du journalisme culturel dans la presse française de la deuxième moitié du XVIIIe
siècle. Si l’idée de départ de ce travail était d’anlyser le rapport du Journal de Paris aux arts
visuels, au fur et à mesure, la partie dédiée au quotidien a pris, naturellement, une ampleur
inattendue, jusqu’à en devenir un chapitre important. Non seulement le Journal de Paris
n’a pas été encore l’objet d’une analyse de longue haleine, mais une exploration approfondie
du quotidien dans son ensemble est extrêmement précieuse pour la compréhension de la
partie artistique.
Parler du Journal , de sa naissance, de sa forme, de son contenu, de son esprit, de
ses lecteurs et de ses correspondants signifie dessiner le cadre complexe et unitaire à la
fois, dans lequel s’inscrit l’information artistique. Même si les rubriques du Journal sont
soigneusement délimitées pour accrocher le regard des lecteurs et pour faciliter la lecture,
son texte est un tout où les idées et les émotions des lecteurs circulent sans entraves. C’est
ainsi que la rubrique “Art” est constamment contaminée par les rubriques environnantes, par
les évènements du numéro dans lequel elle est insérée, ainsi que par les différentes voix de
correspondants qui se mêlent de tout, en sautant volontiers d’un sujet à l’autre. De la même
façon elle contamine les autres rubriques : rappelons seulement que les interventions du
correspondant artistique Antoine Renou introduisent une manière ludique d’aborder les arts
qui se répand dans tout le Journal.
C’est avec beaucoup d’intérêt que nous avons suivi, tout au long de notre recheche, le
rôle de la correspondance de lecteurs, qui constitue l’âme même du Journal . Le quotidien
de Paris est un grand recueil de lettres de lecteurs, se distinguant par leur caractère public
et par leur interraction au nom de valeurs communes. En outre, nous avons affaire à un
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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texte qui possède le rythme et la jovialité de la conversation et qui, au-delà de l’information,
transmet les pulsations de la vie de la capitale française, dans les années 1770 et 1780.
Si nous avons limité notre étude du Journal de Paris aux douze années qui s’écoulent de
la parution du quotidien à la Révolution Française, c’est pour la quantité et l’intensité des
contributions sur les arts visuels dans cette période. Sous l’influence des événements de
1789, le Journal de Paris subit des transformations majeures de contenu : essentiellement
concentré sur l’actualité politique, il abandonne son ton aimable, ainsi que les débats
culturels. Un lecteur exprime ainsi son regret pour le Journal d’avant 1789 :
(…) Vous corrrigiez, mais sans blessure ; Vous caresseiez, mais sans fadeur.
Votre avis, avec politesse, Se montrait sous un jour brillant ; Vous n’affectiez
point la rudesse D’un égoisme intolérant. Etayé d’un style emphatique, Vos
publicistes ténébreux N’égaraient point la politique Dans leurs sophismes
nébuleux.11
Il va de soi que ce travail accorde la prééminence au texte du quotidien de Paris. Il nous a
semblé nécessaire, au cours de notre analyse, de faire parler le Journal , aussi souvent
que possible. C’est toujours la nature du texte périodique qui a dicté l’importance et le
volume des deux annexes : la première consiste dans le tableau de toutes les notices
concernant les arts visuels, publiées entre 1777 et 1788 dans le Journal de Paris , et
pourrait devenir un instrument utile pour des recherches ultérieures. La seconde réunit une
sélection de lettres sur les arts visuels adressées au Journal, dont le choix a été déterminé
par les grands thèmes abordés dans le corps de ce travail.
11 Vers publiés dans Le lendemain, ou Esprit des Feuilles de la Veille, le 16 janvier 1791, cités par Eugène Hatin, ds
Histoire politique et littéraire de la presse en France, T. 5, “Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
13
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Le “Journal de Paris”, premier quotidien
français
Du côté des observateurs
Naissance du “Journal”
En 1777, lorsque voit le jour le premier numéro du Journal de Paris, le mot “quotidien”
ne connaît pas l’acception à nous si familière de “journal qui paraît tous les jours”. Selon
l’Encyclopédie, “quotidien” et “journalier” sont des adjectifs synonymes, qui se partagent des
usages très précis, non interchangeables. On peut dire “pain quotidien”, “fièvre quotidienne”,
en revanche, on parle de “mouvement journalier du ciel” ou d’ “expérience journalière”. Si la
parution d’un journal quotidien est un événement inédit à la fin de l’Ancien Régime, bien que
les conditions du marché y soient déjà propices, avec la Révolution, le nombre de quotidiens
se multiplie, suite au besoin indomptable d’information politique12. Face à une nouvelle
façon de scander le temps, la périodicité quotidienne du journal s’impose et, avec elle, le
terme “quotidien” fait son entrée dans le titre même des feuilles périodiques13, la première
à l’employer étant La Quotidienne, parue en 1792. Quant à la formule “journal quotidien”,
imposée dès 1820, elle sortit d’usage au profit de l’emploi substantivé, “le quotidien”, à partir
de 183014.
Selon la définition de l’Encyclopédie, le journal est un “ ouvrage périodique qui
contient des extraits des livres nouvellement imprimés avec un détail des ouvrages
des découvertes que l’on fait tous les jours dans les Arts et dans les Sciences
” . Jamais un journal de langue française, avant le premier quotidien parisien, n’eut les
moyens de répondre par sa périodicité journalière au rythme de plus en plus accéléré des
publications et des découvertes, doublé par une demande d’information toujours croissante
de la part d’un public plus large et plus avisé. Malgré les restrictions dues au système des
privilèges, qui entretenait une concurrence impitoyable entre les feuilles déjà existantes,
12 Pierre Rétat et Claude Labrosse soulignent l’avènement de la périodicité quotidienne dans la presse de 1789, lié à une nécessité
naturelle de rendre la suite des débats des assemblées parlementaires: “Plus encore que dans la première décennie du Journal
de Paris, les quotidiens s’imposent et se multiplient parce que ce sont les journaux les plus capables de suivre avec une relative
exactitude les intervalles de variation qui se produisent dans l’état des choses. [...][Le quotidien d’assemblée] réunit en 1789 un nombre
important de journaux qui esquissent les traits d’un nouveau type de presse (le journal parlementaire) [...]”,Claude Labrosse, Pierre
Rétat, Naissance du Journal révolutionnaire, (Lyon, PUL, 1989).
13 Selon le Dictionnaire de Trévoux, le terme “quotidien” se résume à deux acceptions, rigoureusement adjectivales: la première, “ce
qu’on fait tous les jours; ce dont on a besoin tous les jours”, renvoie à l’expression biblique de “pain quotidien”. La deuxième acception
est médicale: “En termes de médecine, se dit d’une fièvre dont l’accès prend tous les jours”. L’auteur de l’article rappelle le synonyme
“Journalier”, en soulignant que les deux synonymes ne sont pas interchargeables: “On dit pain quotidien, fièvre quotidienne. On ne
dirait pas pain journalier, fièvre journalière. On dit mouvement journalier du ciel, on ne dirait pas le mouvement quotidien”. Il faudra
encore quelque temps pour que le journal, en tant que production imprimée périodique, devienne nourriture quotidienne, et avec cela,
que le terme quotidien gagne le statut de substantif.
14 Dictionnaire Historique de la langue française, (sous la direction de) Alain Rey, (Paris, 1992-1998).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
14
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la presse de la fin de l’Ancien Régime était prête à accepter le défi d’une périodicité
audacieuse.
Grâce à sa périodicité quotidienne, le Journal de Paris semble incarner
l’accomplissement de la notion même de “journal” qui, pour la première fois, n’est plus
uniquement un ouvrage qui renferme la nouveauté, mais qui se donne aussi pour tâche de
paraître jour après jour, fixant ainsi un nouveau rythme dans la perception de l’actualité. La
Correspondance de Mettra annonce dès 1776 qu’on a accordé le privilège d’un nouveau
journal “ sous le titre du Journal du Jour ” , qui “ racontera chaque jour ce qui se sera
passé ici d’un peu important la veille ”15. Dans une lettre publiée en 1786, un lecteur
du Journal de Paris soulignait le lien que le nouveau quotidien avait établi entre “journal” et
“journalier” : “ Jamais ouvrage périodique n’a mieux mérité le titre de Journal que celui
dont vous êtes les Rédacteurs ; en effet, il paraît tous les jours, et tous les jours aussi,
il contient quelque article utile et agréable ”16. La parution du quotidien impose une idée
nouvelle de journal, qui réunit régularité journalière et efficacité immédiate de l’information.
Pour les contemporains, lors de la parution du Journal de Paris , l’unique référence
reste la presse anglaise qui est familière avec le quotidien depuis au moins cinquante
ans. Le premier quotidien anglais, le Daily Courant , voit le jour en 1702, sous la
direction d’Edward Mallet et survit jusqu’en 1735. Plus connu, et d’ailleurs plus récent, reste
cependant le London Evening Post , journal à contenu politique, publié à Londres tous
les soirs entre 1727 et 1797. Les contemporains sont certains que c’est ce dernier qui a
inspiré l’idée du Journal de Paris, comme c’est le cas du rédacteur des Mémoires secrets:
“ On connaît la Gazette de Londres, intitulée London Evening Post; elle a donné
l’idée d’une pareille, intitulée Journal de Paris, ou Poste du Soir ”17. C’est en effet ce
dernier titre provisoire, vite abandonné par ailleurs, évoqué souvent dans les tout premiers
témoignages sur le Journal de Paris qui suggère une parenté avec le quotidien anglais,
même si elle devait se résumer au seul titre et à l’idée générale d’une publication journalière.
Et si Londres a son journal quotidien, il est temps que Paris ait le sien. Parenté, certes, mais
sans oublier le besoin de contraster avec le cousin anglais, comme le note, avec un grain
d’ironie, L.-S Mercier: “ La feuille de Londres paraît tous les soirs; mais comme il faut
que Paris contraste avec cette ville dans les plus petites choses, la feuille française
paraît tous les matins ”18.
Et si nous voulions trouver aussi un ancêtre du Journal de Paris, ne serait-ce que par
une simple analogie de titre, il faudrait remonter au début du siècle, à l’Histoire journalière
de Paris par Dubois de Saint-Gelais. Directeur de la Monnaie, plus tard historiographe
de l’Académie de peinture, celui-ci publie son Histoire uniquement en 1716 et 1717 et
réussit à susciter très vite la jalousie du puissant Mercure de France et du Journal des
Savants, raison pour laquelle la vie de son périodique fut d’ailleurs aussi brève. Dans la
Préface, l’auteur note qu’“ une Nation telle que la française a plus besoin qu’aucune
autre d’une Histoire journalière ” pour la simple raison que “ ses usages sont peu
constants, ses goûts ne sont pas les mêmes, ses modes changent souvent, elle est
méconnaissable à elle-même .” D’où le dessein de “ donner tous les trois mois une
15 Correspondance littéraire secrète, 30 novembre 1776.
16 Journal de Paris, 29 septembre 1786, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
17 Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours, 11 novembre
1776, (Londres, John Adamson)
18 L.-S.Mercier, Tableau de Paris, (sous la direction de J.-Claude Bonnet), chapitre “Journal de Paris”, (Paris, Mercure de
France, 1994).
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
15
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espèce de relation de Paris où l’on recueillera autant qu’il sera possible tout ce qui
ne se trouve point dans les ouvrages périodiques qui font mention de ce qui s’y
fait ” , à savoir “ architecture, peinture, sculpture, médailles, machines nouvelles,
manufactures, spectacles, modes ” , avec la promesse de “ parler moins en journaliste
qu’en historien ”19 . Si Dubois de Saint-Gelais se donne pour tâche, au début du siècle
de saisir les mouvements perpétuels, le rythme journalier de la vie parisienne, il faudra
attendre soixante ans pour que ce tableau de la capitale, figé dans le discours historique,
prenne vie tous les jours de façon nouvelle sous la plume des journalistes de Paris et de
leurs correspondants.
Dans les conditions où, vingt ans avant la Révolution, tout journal doit payer une forte
redevance au ministère des Affaires étrangères pour assurer son existence sur le marché, et
que tout nouvel arrivé doit se partager, avec ses confrères, une sphère d’information limitée,
d’où le politique est soigneusement banni, on peut s’interroger sur les ressorts qui ont pu
déclencher l’idée de publier un quotidien. Et pourtant, il suffit de remarquer, en premier lieu,
vers la fin de l’Ancien Régime, une accélération dans la périodicité de tous les journaux20 ,
qui dénote une exigence générale de rapidité dans la circulation de l’information.
D’autre part, selon le témoignage de Garat, rédacteur du Journal de Paris pendant la
Révolution, tout comme pour Dubois de Saint-Gelais, la parution d’un “ journal de tous
les matins était tellement approprié au goût des Français et à la vie de la capitale ” ,
qu’“ on s’étonnait qu’on eût pu vivre si longtemps sans journal ”21. C’était d’ailleurs
le Journal lui-même qui, dès son Prospectus , à l’instar de son ancêtre du début du
siècle, soulignait sa vocation de reproduire les mouvements de la scène parisienne : “
Si la scène des évènements varie chaque jour, n’est-ce point satisfaire utilement la
curiosité publique que de la reproduire à chaque jour à ses yeux ? tel est l’objet du
‘Journal de Paris’ ”22.
En effet le Journal de Paris est né, avant tout, comme le journal de la capitale, engagé
dans la saisie des variations et des mouvements d’une ville-spectacle, et son avènement
marque à la fois, grâce à des moyens techniques avancés, l’inscription de l’objet journal
dans le quotidien des Français.
Mais dans quelles conditions le quotidien voit-il le jour et à qui doit-il sa
fondation ?
Fondation et fondateurs
On ne saurait pas ne pas remarquer d’emblée la longévité respectable du Journal de Paris :
soixante-deux ans de vie, entre le 1er janvier 1777 et mai 1840. Paru à une époque où
le marché de la presse est saturé et hypersurveillé et où la concurrence des journaux
existants est acerbe, sans dépendre du privilège de la Gazette, ni du Ministère des Affaires
étrangères, le Journal remporte un succès éclatant immédiat, malgré tous les obstacles qui
s’y opposent, et occupe rapidement une des premières places dans la presse d’information.
19 Dubois de Saint-Gelais, Histoire journalière de Paris, 1716-1717, (Paris 1885).
20 Pour ne donner qu’un exemple, de 1778 à 1779, le Mercure de France connaît une périodicité décadaire; à partir de juillet
1779, il devient hebdomadaire.
21 Dominique-Joseph Garat, Mémoires historiques sur la vie de M Suard, sur ses écrits et sur le XVIIIe siècle, (Paris, Bellin,
1820).
22 Dictionnaire des journaux, notice n°682, “Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
16
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Certes, une entreprise commerciale telle que la mise en branle d’un quotidien
supposait, comme l’avouait le Prospectus, “ une protection et des facilités de la part
du gouvernement ”23. L.-S Mercier mettait la parution du Journal de Paris sous le signe
d’un sacrifice de la part de l’autorité, car, observe-t-il, “ il a fallu faire une espèce de
violence au ministère pour pouvoir l’établir ”24. L’un des rédacteurs du Journal notait
rétrospectivement, en 1791, qu’il datait son existence de l’entrée au ministère de Necker,
qu’il s’était toujours fait un devoir de flatter, même à l’époque de sa disgrâce et “ sans
craindre de déplaire à l’autorité ”25 . Très sceptiques dès le début quant à la réussite de
l’entreprise, les Mémoires secrets observent qu’“ elle ne peut avoir lieu que par la plus
intime liaison avec la police ” , dont témoignerait “ la grande confiance de M Le Noir
à l’inventeur ”. Toutefois, selon les rédacteurs, cette intimité est susceptible d’être très
nuisible pour la police, du moment qu’“ il pourrait en résulter l’inconvénient d’éventer
ses secrets ”26. Malgré les scepticismes et les oppositions, l’entreprise va son train; le 11
septembre 1776 le Journal de Paris obtient son privilège, exactement un mois plus tard, il
publie son Prospectus, et le 1er janvier 1777 il démarre.
A vrai dire, l’idée d’un quotidien brassant la nouveauté sous tous ses aspects pouvait
servir au pouvoir, dans la mesure où il était à même de construire dans les yeux de l’opinion
publique l’image d’une administration éclairée, en train d’oeuvrer pour le bonheur des sujets.
Doublement flanqué par le ministre Necker et le chef de la police, le quotidien se donne pour
le véhicule des réformes gouvernementales et des idées des Lumières. Ainsi, Roederer,
devenu propriétaire du Journal après la Révolution, notait en 1832 qu’“ avant la Révolution
il servait aux progrès des Lumières et surtout à ceux du gouvernement ”27. L.-S
Mercier est du même avis et observe qu’“ après toutes les contradictions usitées, le
gouvernement a reconnu de quelle utilité cette feuille pouvait être ” , pour ajouter par
la suite que “ la correspondance des lumières gagne à la publication de cette feuille
”28 . Mais qui se trouve derrière cette ambitieuse entreprise?
A la parution de la première feuille quotidienne, le temps de la feuille d’auteur est
révolu. Le nouveau quotidien est l’oeuvre de quatre entrepreneurs assez peu connus, mais
ayant, comme on a pu voir, des relations importantes dans les milieux du pouvoir: Olivier
de Corancez, Jean Romilly, Louis d’Ussieux et Antoine Alexis Cadet de Vaux.
Guillaume Olivier, dit Olivier de Corancez fut propriétaire et rédacteur du Journal
jusqu’en 1799. Lié par sa femme au milieu protestant, il fut un grand admirateur de la
république genevoise et de J.J. Rousseau, qu’il n’hésita à défendre en toute occasion. En
1786 il fit paraître un volume de poésies auquel il attacha une notice sur Gluck et une
autre sur J.J. Rousseau, et en 1789, il publia cette dernière sous le titre de JJ Rousseau
, extraits du Journal de Paris, après l’avoir insérée dans le quotidien, par fragments. Il
parle de Rousseau en ami intime et prend sa défense contre tous ses détracteurs avec
beaucoup de chaleur et de conviction. C’est à sa propriété de Sceaux qu’il espérait accueillir
le philosophe pendant le printemps de 1778, lorsque celui-ci décida d’aller à Ermenonville.
23 Ibidem.
24 Tableau de Paris, “Journal de Paris” p. 309.
25 Dictionnaire des journaux, “Journal de Paris”.
26 Mémoires secrets, 18 novembre 1776.
27 Dictionnaire des journaux, “Journal de Paris”.
28 Tableau de Paris, “Tableau de Paris”, p. 309.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Intéressé presque exclusivement à la poésie, Corancez y accueillit tous les hommes de
lettres qui écrivirent dans le Journal, et surtout le poète Roucher, dont le nom est présent
dès les premiers numéros29. Dans ses Mémoires, sa fille, Julie de Cavaignac, observe que
ce fut Hue de Miromesnil, partisan de Necker qui “ créa pour lui une source de fortune qui
l’approcha de l’opulence quand arriva la Révolution ”30 , à savoir le Journal de Paris.
Associé et beau-père de Corancez, Jean Romilly était un horloger né à Genève dans
une famille huguenote31 . Auteur de plusieurs articles de l ’ Encyclopédie concernant
l’horlogerie, rousseauiste enflammé, il se charge dès le début d’une rubrique emblématique
du Journal , à savoir la rubrique météorologique, ce qui lui vaut la plaisante réputation
de “ faire la pluie et le beau temps ” . Un horloger qui offre aux lecteurs tous les jours un
bulletin météorologique, et quelques autres articles sur l’art de l’horlogerie ou l’impossibilité
du mouvement perpétuel, rien de plus adéquat pour un journal pour lequel la maîtrise du
temps est devenue une exigence fondamentale.
Le troisième copropriétaire du Journal est Louis d’Ussieux, homme de lettres, fondateur
en 1768 à Mannheim du journal L’Europe littéraire et dont l’unique lien avec les autres
associés du Journal de Paris semble être leur attachement aux encyclopédistes dans les
années 1770. D’Ussieux écrit pour la partie des spectacles jusqu’en 1786, année où il quitte
la capitale et le Journal pour acheter un domaine à Vaux et se dédier à sa nouvelle passion,
l’agronomie. Il vendra sa part très probablement au libraire Xhrouet qui deviendra soit en
1786, soit en 1789, le nouvel associé de l’entreprise. D’Ussieux fit partie, à côté du quatrième
associé du Journal, Cadet de Vaux, de la “Société d’Agriculture”, en militant du mouvement
agronomique32.
Cadet de Vaux est décidément l’entrepreneur par l’excellence du quartette d’associés.
Apothicaire, chimiste, censeur royal pour la chimie et inspecteur des objets de salubrité
à la fois, il incarne le stratège d’affaire du Journal et le propagateur des sciences et
s’occupe au moins jusqu’en 1789 des rubriques d’“Economie rurale”, “Police”, “Médecine”,
“Administration” et “Agriculture”. Quant aux projets d’hygiène publique, d’assistance et
d’économie rurale et domestique qu’il promeut, ils s’inscrivent dans la ligne réformiste, à
l’appui du gouvernement, embrassée par le quotidien. C’est toujours lui qui couvrira pour
le Journal de Paris le séjour de Voltaire à Paris. La profession d’apothicaire de Cadet de
Vaux lui valut une facétie plaisante :
On lisait au sacré Vallon Un nouveau Journal littéraire Quelle drogue, dit
Apollon Rien d’étonnant, répond Fréron, Il sort de chez l’Apothicaire ! Quoi, dit
Languet, sur son haut ton, Ministre de la Canule Voudrait devenir notre Emule ?
Oui, dit la Harpe, que veux-tu ? Cet homme ayant toujours vécu Pour le service
du derrière, Doit compléter son ministère En nous donnant un torche-cu.33
Pendant que les témoignages concernant la nouvelle entreprise se multiplient, les
informations qui regardent ses fondateurs sont peu nombreuses et souvent incomplètes. La
Correspondance secrète annonçait en 1776 que “ M de Corancé et M Dussieux ont enfin
29 Dictionnaire des journaux, “Journal de Paris”.
30 Marie-Julie de Cavaignac, Mémoires d’une inconnue, (Paris, 1894).
31 Dictionnaire des journaux“Journal de Paris”.
32 Dictionnaire des journaux, “Journal de Paris”.
33 Mémoires secrets, 7 janvier 1778
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
18
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obtenu le privilège du nouveau Journal qu’ils ont projeté ”34 , et quelque jours plus
tard, elle se contente de rappeler au passage le seul nom de d’Ussieux35 comme rédacteur
du quotidien. Les Mémoires secrets ne sont pas mieux informés : le 11 novembre
1776 ils annoncent sans beaucoup de certitude que “ c’est un M de la Place, Clerc de
Notaire, qui s’annonce comme à la tête de cette entreprise ”, sans manquer de suggérer
avec ironie que le nom d’un si grand inconnu “ n’en donnerait pas une si grande idée s’il
était seul ”36. Quelques jours plus tard, le rédacteur des Mémoires ajoute les noms des
soi-disant “acolytes” : Pierre-Antoine La Place37 , d’Ussieux et Senneville, eux aussi des
“ personnages peu connus ” . Si ces noms d’inconnus ne dévoilent rien de significatif à
propos de la nouvelle entreprise, leur rêve de prospérité et leur goût pour la magnificence
n’échappe pas à l’oeil vigilant des Mémoires , qui observent :
Quoi qu’il en soit, ces messieurs fondent, non sans vraisemblance, de grands
projets de fortune sur un nouvel établissement ; ils ont en conséquence loué un
hôtel dans un quartier de Paris fort cher, et vont monter des bureaux38.
Ni la Correspondance de Mettra, ni les Mémoires secrets n’approfondissent plus leurs
informations au sujet des fondateurs du Journal et ce n’est qu’au mois de janvier 1778
lorsque, chatouillés tous les deux par la parution de l’épigramme plaisante à l’adresse de
Cadet de Vaux, ils se voient obligés de revenir là-dessus. Et pendant que la Correspondance
secrète se limite à expliquer aux lecteurs que “ Cadet l’apothicaire est un des auteurs
de cet ouvrage périodique, qui au reste devient de jour en jour plus répandu ”39 ,
les Mémoires se décident d’énumérer les noms des quatre “coopérateurs”40. Même en
1782, lorsqu’on publie des couplets badins à l’adresse des trois des fondateurs du Journal,
on continue à en donner l’image de grands inconnus à la recherche de la gloire :
Cadet, d’Ussieux et Corancez ; Ah ! les jolis noms pour l’histoire ! Un jour ils y
seront placés, Cadet, d’Ussieux et Corancez. Par eux les Gascons, les Visés,
Verront s’éclipser leur mémoire. Cadet, d’Ussieux et Corancez, Ah ! les jolis
noms pour l’histoire !41
34 Correspondance secrète, novembre, 1776.
35 En homme de lettres de l’équipe éditoriale, d’Ussieux s’occupera des rubriques de théâtre et, selon Nicole Brondel, c’est toujours
lui qui est responsable de la rubrique “Trait historique”, qui fit fortune jusqu’en 1786, Dictionnaire des journaux, “Journal de Paris”.
36 Mémoires secrets, 11 novembre 1776.
37 Pierre Antoine la Place ne fut pas propriétaire, mais directeur du Journal, pendant les trois premières semaines; après la première
suspension du périodique, en janvier 1777, le nom du directeur cesse d’être mentionné. Cependant, selon Nicole Brondel, des lettres
et des quittances attestent le libraire Jean-Michel Xhrouet dans cette fonction entre 1786 et 1791.(Dictionnaire des journaux, “Journal
de Paris”) Il est improbable que les rédacteurs des Mémoires ignorent véritablement qui était La Place, connu comme traducteur de
Shakespeare et, surtout, comme directeur du Mercure de France. Le traiter d’“iconnu” est peut-être une façon de l’insulter.
38 Mémoires secrets, 18 novembre 1776.
39 Correspondance secrète, 21 janvier 1778.
40 “Entre les divers Coopérateurs ou plutôt Directeurs du Journal de Paris, on en compte quatre, savoir le Sr Corancé, Commis
aux fermes, le Sr Dussieux, connu par divers ouvrages, le Sr.. et le Sr Cadet, Apothicaire.”Mémoires secrets, 7 janvier 1778. Les
points de suspension remplaçant le nom de Romilly laissent entendre que si le rédacteur des Mémoires est au courant du nombre
des rédacteurs, il ignore toutefois l’identité de l’un d’entre eux.
41 Correspondance secrète, 1781.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Les contemporains désignent constamment le Journal de Paris comme une entreprise
collective : si l’on nomme rarement les fondateurs, on parle en revanche des “journalistes
de Paris”, des “Rédacteurs”, des “auteurs” ou des “entrepreneurs du Journal de Paris” ou
encore des “journalistes de tous les jours”. Cependant, d’autres noms viennent s’ajouter à
cette instance collective, maîtresse et responsable du fonctionnement de la feuille. Claude
Sixte Sautreau de Marsy42, malicieusement nommé par de La Harpe“ l’Aristarque du
Journal de Paris ”, assure dès le début, à côté de Corancez, la partie littéraire du Journal
et c’est un de ses articles qui, déplaisant fort à un membre du clergé, déclencha en 1781
la suspension du quotidien. Les arts visuels ont, dès les premiers jours du quotidien, leur
propre correspondant, dans la personne d’Antoine Renou, peintre et secrétaire adjoint de
l’Académie de Peinture et de Sculpture, présenté aux lecteurs par les rédacteurs mêmes
du Journal. Deux amis intimes de Louis d’Ussieux collaborent à la rédaction du Journal :
le poète Roucher et Barthélemy Imbert qui, selon une lettre de La Harpe, “ est chargé de
l’article des spectacles dans le Journal de Paris et rédacteur de la partie littéraire du
Mercure ”43 .
D’ailleurs, ce n’est pas le seul nom que les deux périodiques ont en commun ; la
Correspondance secrète dévoile le nom de Sancy, “ censeur de ce Journal et du Mercure
de France ”44 . En effet, Sancy occupe la place du censeur du quotidien jusqu’en 1785,
lorsque la troisième suspension du Journal de Paris entraîne une amende exemplaire de la
part du gouvernement, qui nomme Jean-Baptiste Suard dans cette fonction. Selon Garat,
ce dernier devint également copropriétaire et rédacteur, “ dont les articles multipliaient de
plus les abonnements ”45 . Métamorphosé en journal politique après 1789, le Journal de
Paris connaîtra aussi de nouveaux rédacteurs, tels Dominique-Joseph Garat, Jean-Antoine-
Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet ou Régnaud de Saint-Jean d’Angély.
Mais comment les contemporains accueillent-ils la naissance du quotidien ? Quelle est,
à leurs yeux, la nouveauté et quelles en sont les chances de réussite ?
Accueil et écueils
A une époque où le sort des feuilles périodiques est mis sous le signe de l’éphémère, la
naissance d’un journal ne semble avoir rien d’étonnant, si ce n’est l’audace de vouloir trouver
une place dans un monde de la presse très encombré. L’ambitieux programme annoncé par
le Prospectus du Journal de Paris, auquel s’ajoute sa périodicité quotidienne, menaçait les
périodiques déjà présents sur le marché. Tout ce qu’on pouvait espérer c’est qu’il n’allait pas
trouver les moyens de le réaliser. La Harpe commente ainsi la parution du Journal de Paris :
Aux vingt-huit journaux qui paraissent tous les mois dans cette capitale, on vient
d’en ajouter encore deux nouveaux. L’un s’appelle poste de Paris, et paraît tous
les jours. Il rend compte de la pluie et du beau temps, des nouveautés du jour, de
42 Entre 1765 et 1789, Claude Sixte Sautreau de Marsy publia avec Barthélemy Imbert une anthologie de poésie en 40 volumes
intitulée Annales poétiques ou Almanach des Muses.
43 Jean François de La Harpe, Correspondance littéraire adressée à son altesse impériale M le Grand Duc, aujourd’hui empereur
de Russie, et à M le Comte Andre Schlowalow, Chambellan de l’Impératrice Catherine II, depuis 1774, jusqu’en 1789, Lettre CCXLIX,
(Paris, Migneret, 1804).
44 Correspondance secrète, 31 octobre 1781.
45 Dominique-Joseph Garat, Mémoires historiques sur la vie de M Suard , sur ses écrits, et sur le XVIIIe siècle, (Paris, Bellin,
1820).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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l’historiette qui a couru la veille, etc. ; il est de nature d’être assez en vogue. On
aime fort dans Paris à parcourir tous les matins une nouvelle feuille, et dans les
provinces on est bien aise d’être au courant (quoique un peu tard) de toutes les
nouvelles de Paris46.
Après un court essai de comptabilisation des périodiques de la capitale, La Harpe note
l’intérêt qu’un tel journal peut avoir : le bulletin météorologique, les nouveautés du jour,
les historiettes de la veille. Ce qui légitime cependant, selon lui, sa parution, c’est le désir
de journal quotidien du public parisien, fasciné par les mutations journalières et entraîné
par le goût des modes. Et si les Parisiens veulent avoir sous les yeux la nouveauté à
chaque éveil, les provinciaux éprouvent à leur tour de l’engouement pour les nouvelles de
la capitale, quoique celles-ci leur parviennent avec un certain retard. Ainsi, La Harpe inscrit
la parution du quotidien dans le domaine des modes, puisqu’il “ est assez en vogue ”, tout
en soulignant qu’une telle feuille répond à une exigence culturelle du public : l’habitude des
Parisiens de côtoyer la nouveauté quotidiennement et l’habitude de la province de tendre
vers le centre d’information qu’est la capitale.
Un témoin comme Garat, qui regarde la naissance du Journal avec le recul du temps,
ne manque pas d’observer ce même désir de journal quotidien dans la France des années
1770, qui fait que la nouvelle feuille fut vite adoptée comme élément indispensable du rituel
du déjeuner :
Il n’y avait en 1777, de querelles que dans la littérature et les sciences, et de
révolutions que dans les faveurs de la cour, dans les engouements et dans les
modes de la ville. Mais un journal de tous les matins était tellement approprié au
goût des Français et à la vie de Paris, qu’on ne faisait plus de déjeuner où celuici
ne fût à côté du chocolat ou du café à la crème. On s’étonnait qu’on eût pu
vivre si longtemps sans journal ; et les auteurs du journal de Paris, pénétrés de
la nécessité et de la difficulté de soutenir et d’étendre un succès si brillant dès
les premiers jours, cherchaient toutes les nouvelles et toutes les nouveautés, et
préféraient celles qui pouvaient être dangereuses à recueillir47.
Comme le chocolat ou le café à la crème, le Journal de Paris devient un objet destiné
à prendre place sur la table des habitants aisés de la capitale et à être savouré dans
l’atmosphère paisible des salons, si bien que, à l’époque trouble d’après 1789, un lecteur
pouvait lui adresser encore des vers teints de reproche et de nostalgie :
Petit journal, sans compliment, Autrefois vous étiez charmant. Sitôt que
j’ouvrais la paupière, Ou paresseux ou matinal Mes premiers mots étaient :
“Lapierre Mon chocolat et mon journal”48.
Si dans le souvenir de Garat, le succès du Journal fut immédiat et brillant, d’autres
témoignages attestent une claire défiance quant à sa nouveauté et à sa réussite. Les
Mémoires secrets se montrent, au début, très sceptiques et déclarent sans ambages
que, malgré les grandes dépenses qu’étalent ses fondateurs, “ on doute que la chose
46 Correspondance littéraire, lettre LXI.
47 Mémoires historiques sur la vie de M Suard
48 Vers publiés dans Le lendemain ou Esprit des feuilles de la veille, le 16 janvier 1791, ds Eugène Hatin, Histoire politique
et littéraire de la presse en France, tome 5e, “Journal de Paris “ (Genève, Slatkine, 1967).
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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réussisse ”49 . Même l’entreprise une fois démarrée, ils continuent à douter de sa continuité
et ils dénoncent la fadeur de contenu du nouveau journal, ce qui explique, pour eux, un
nombre modeste d’abonnements :
Le Poste du Soir, malgré tous les obstacles, a paru hier, et se continue. Jusqu’à
présent elle est très plate, et l’on était si persuadé qu’elle n’aurait pas lieu ou
qu’elle serait mauvaise, qu’il n’y avait au commencement de l’année que mille
souscripteurs50.
Toujours pessimistes quant au sort du quotidien, les Mémoires persistent à croire que deux
raisons portent le Journal de Paris à son échec : son “ insipidité ” et “ la jalousie de ses
confrères [qui] lui suscite toutes sortes de tracasseries pour le faire échouer ”51 .
Dans une lettre à un ami datée du 12 avril 1777, Nicolas-Maurice Chompré, lecteur précoce
du Journal, semble partager l’avis dépréciatif des Mémoires, en définissant “ la Poste
du Soir ” comme “ une petite feuille assez insipide (…) qui tient lieu de baromètre,
de thermomètre, d’affiches de spectacles ”52. Lorsque le quotidien est sur le point de
rendre son âme après à peine un mois de vie, les Mémoires secrets ne se montrent pas
très tendres à son égard, et observent sèchement: “ Quelque peu intéressant que fût ce
nouveau papier public, il y avait déjà beaucoup de souscripteurs ”53 . Le Journal de
Paris est, certes, la première feuille de tous les jours, pourtant, ce que semblent lui reprocher
certains de ses contemporains au début de sa carrière, c’est l’absence de nouveauté dans
le contenu, et de n’être, après tout, qu’une nouvelle réplique des journaux déjà existants.
Ainsi, le rédacteur de la Correspondance secrète admet une utilité régionale, voire nationale
du quotidien dans l’immédiat, mais ne cache pas pour autant sa déception quant à son rôle
de véhicule d’information à l’étranger : “ D’après le prospectus, si ce journal peut être
utile aux Parisiens et même aux Français, j’y vois peu de chose d’attrayant pour les
étrangers, qui trouveront dans plusieurs autres tout ce qu’ils y chercheraient ”54.
Toutefois, les mêmes contemporains critiques à l’égard du contenu du Journal sont tous
d’accord que ce n’est pas l’insipidité de ce dernier qui menace son existence, mais plutôt
le tumulte que sa parution a suscité dans les rangs de ses confrères. Leurs commentaires
empreints de tension et de pessimisme, mis bout à bout, forment une sorte de chronique
d’un échec annoncé. Le Prospectus à peine publié, la Correspondance secrète note que
plusieurs journaux ont envoyé des réclamations contre le privilège du Journal de Paris, sous
prétexte que le plan de ce dernier “ empiète sur plusieurs autres feuilles périodique ”55.
Selon les dires du même rédacteur, les réclamations déposées ont vite fait leur effet, et en
janvier 1777 les rédacteurs se voient obligés d’apporter “ des restrictions (…) au plan
qu’ils s’étaient tracés ”56. Les Mémoires secrets partagent cet avis quand ils observent
que les opposants du Journal “ lui enlèvent différentes parties, sous prétexte qu’il va
49 Mémoires secrets, 18 novembre 1776.
50 Ibidem, 2 janvier1777.
51 Ibidem, 20 janvier 1777.
52 Jochen Schlobach, Henri Duranton, François Moureau, Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes,
(Paris, Genève, Champion, Slatkine, 1987).
53 Mémoires secrets, 25 janvier 1777.
54 Correspondance secrète, 30 novembre 1776.
55 Ibidem, 27 décembre 1776.
56 Ibidem, 18 janvier 1777.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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sous leurs brisées et offense leurs privilèges ”57 . Malgré les sacrifices faits, le Journal
continue d’être la cible de ses confrères jaloux, et “ les entrepreneurs de cet ouvrage
[sont] traversés par les autres journaux, dont les réclamations à ce sujet ne sont pas
encore jugées ”58 . Toutefois, selon la Correspondance secrète , les vicissitudes de la
feuille quotidienne sont contrebalancées par une résistance victorieuse ; le 18 janvier, le
Journal, mutilé dans son plan d’origine, “ va son train ” , le 29 janvier ses succès “ vont
toujours en augmentant ” .
Si les premiers commentaires ne sont ni optimistes, ni flatteurs pour le Journal de
Paris , flottant entre la méfiance quant à l’utilité de la nouvelle feuille et le doute qu’elle aille
survivre, il faut attendre que le temps stabilise l’entreprise pour se convaincre et de sa vraie
utilité et de sa véritable force de tenir tête à la concurrence. L.-S Mercier, qui consacre un
chapitre entier au Journal dans son Tableau de Paris , souligne , dès le début, l’utilité
de la feuille qui réunit rapidité et efficacité : “ En un instant tout Paris est instruit ou
désabusé sur ce qu’il lui importe de savoir au juste ”59. Dans ses Mémoires , Goldoni
rappelle à son tour le Journal de Paris comme un journal “ utile et intéressant ” qui “
publie tous les jours les nouvelles les plus récentes et les plus sûres, informe sur les
projets, les découvertes, les discussions de toutes sortes ” . Qui plus est, Goldoni est
prêt à défendre le quotidien contre des critiques vétilleux qui se plaignent que celui-ci ne soit
“ pas assez riche en nouvelles ” . “ Mais peut-il y en avoir tous les jours ? ” réplique
Goldoni “ et d’ailleurs, est-il possible de tout dire, de tout écrire, de tout imprimer? ”60
Il a l’air de comprendre une limite du quotidien, à savoir le fait qu’il est soumis, plus que tout
autre journal, à un désir frénétique de nouveauté, et même d’exhaustivité de l’information,
qu’il n’arrive jamais à satisfaire entièrement.
Le Journal se confronte en même temps à des écueils internes. Un quotidien est
une entreprise sans précédent qui implique un effort soutenu dans l’organisation, à savoir
la récolte, la rédaction, la publication et la diffusion de l’information, et, à la fois, un gros
investissement financier. Peu après sa parution, les difficultés ne tardent pas de surgir,
lorsque la Petite Poste, qui s’était chargée de la diffusion du Journal tous les matins , “
refusa de le faire sous prétexte d’un abonnement plus considérable qu’elle exige ”61.
Quant aux difficultés externes, le quotidien est non seulement en proie à la colère de
ses confrères, mais aussi sujet à la censure imposée par des particuliers ou des groupes de
pouvoir qui se sentent lésés par les articles du Journal . Comme nous avons déjà vu, Garat
témoignait de cette fragilité du quotidien dangereusement enfermé dans le cercle vicieux
du succès fulminant qui le pousse à partir en chasse de nouvelles imprudentes. Le grand
défi du journal quotidien est donc d’offrir au public de quoi nourrir sa curiosité jour après
jour, sans pour autant risquer la suppression. Et pourtant, il n’est pas rare que le Journal
de Paris soit réduit au silence.
Le silence du “Journal” : suspensions et affaires secrètes
57 Mémoires secrets, 20 janvier 1777.
58 Correspondance secrète, 29 janvier 1777.
59 Tableau de Paris, “Journal de Paris”
60 Carlo Goldoni, Mémoires de M Goldoni pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, (Paris, 1787).
61 Mémoires secrets, 20 janvier 1777.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Le Journal n’a même pas un mois de vie lorsqu’il connaît la première suspension. Un “Avis”
des rédacteurs, formulé avec la révérence due à la circonstance, est inséré à la place du
numéro 23 du quotidien.
Des motifs que nous ne pouvons que respecter, et auxquels nous rendons tout
l’hommage qu’ils méritent, ont déterminé les ordres supérieurs qui ont suspendu
notre Feuille depuis le 22 de ce mois. Nous avons été pénétré de douleur de
nous voir ainsi forcés à manquer à nos engagements. Nous nous empressons
de réparer, autant qu’il est en nous, le vide que notre Journal a éprouvé par sa
suspension, en donnant au Public, pour chaque jour que cette suspension a
duré, la Notice des objets dont la suite peut avoir quelque importance.
Après s’être incliné devant des motifs qu’ils ne nomment pas, les rédacteurs évoquent
leur douleur de manquer à leur engagement et promettent une réparation immédiate qu’ils
formulent explicitement comme une nécessité de combler un vide. La suspension s’étend
du 23 jusqu’au 28 janvier, sans que les numéros manquants de cet intervalle soient
publiés par la suite. Finalement, le sobre message des journalistes est suivi des seuls
rectangles enfermant les habituelles observations météorologiques. Pendant le silence de
la suspension il n’y a que le baromètre et l’état du ciel, insérés sagement dans leurs cases
respectives, qui ont le droit de prendre la parole et lutter contre le vide.
Si les contemporains semblent hésiter quant à la raison concrète de la suspension,
ils sont presque tous d’accord qu’il s’agit, malgré tout, d’un pur prétexte pour anéantir le
Journal. Les Mémoires secrets citent comme première hypothèse “ une épigramme point
neuve et assez obscène ” , mais ajoutent par la suite tout une série d’autres possibles
imputations :
D’un autre côté, M l’avocat général Séguier ne veut pas qu’on y parle de lui
et conséquemment des affaires du Palais. Le Clergé se récrie contre une
histoire d’Abbé qu’on y a insérée. Un Officier aux gardes, M de la Roirie a jeté
feu et flamme pour son anecdote qu’on y a rapporté. Enfin, c’est une rumeur
considérable62.
La Harpe évoque à son tour deux raisons : “ un petit conte grivois qu’on a trouvé trop
libre à l’impression ” , mais la véritable, à ses yeux, est “ une historiette dont les acteurs
connus sont le grand aumônier et un abbé de la C*** ” , et qui , sans avoir fait des noms,
s’est rendu coupable de paraître trop leste. En revanche, La Harpe semble se contenter de
ces explications et n’est nullement intéressé d’approfondir les origines de cette affaire, qui,
une fois la publication reprise, est définitivement close : “ tout a été oublié au bout de huit
jours ”63. La Correspondance secrète mentionne elle aussi les causes visibles de cette
suspension, à savoir “ des anecdotes scandaleuses, des vers obscènes ” , nuancées
toutefois de la conscience qu’on cherche ainsi à obtenir l’anéantissement du quotidien. Le
rédacteur de la Correspondance n’est pas dupe non plus des justifications de surface
auxquels reste accroché La Harpe et explique promptement qu’il s’agit d’un problème
de moeurs :
Ce qui peut exciter cette mauvaise humeur assez générale, c’est que les
particuliers ont craint que leur conduite ne fût éclaircie, et nous sommes dans
un temps où le grand jour n’est plus favorable aux moeurs. Si la mode de la
censure revenait, comme on l’a vu chez les Romains, la plupart de nos sociétés
62 Mémoires secrets, 25 janvier 1777.
63 Correspondance littéraire, lettre LXII.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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trembleraient d’épouvante. Il y a apparence que ce pauvre journal sera victime de
cette appréhension universelle.64
Dans cette lumière, le Journal de Paris est victime des moeurs corrompues de son époque,
qui ne permettent pas qu’on touche aux affaires des particuliers sans risquer la suppression.
Dès son début, afin de gagner son public et augmenter son succès, le Journal adopte un
style et une liberté de ton qui ne peuvent que déplaire à ceux qui se sentent visés. Sa formule
éveille à la fois la curiosité et la colère, l’intérêt et le scandale, l’approbation et l’opposition
féroce. Un beau public courtisan fait multiplier le nombre de ses abonnements et à l’en croire
les Mémoires secrets, “ les gens les plus distingués de la cour voulaient l’avoir : la
Reine, la famille royale, les Princes le lisaient, même Madame Elisabeth ”65.
Pl. I - Journal de Paris, n°22, 23, 24, 25, janvier 1777, 1ere suspension du journal
64 Correspondance secrète, 8 février 1777.
65 Mémoires secrets, 25 janvier 1777.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Pl. II - Journal de Paris, n°22, 23, 24, 25, janvier 1777, 1ere suspension du journal.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Pl. III. - Journal de Paris, n°25, 26, 27, janvier 1777, 1ere suspension du journal.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Pl. IV - Journal de Paris, n°25, 26, 27, janvier 1777, 1ere suspension du journal.
Malgré tout, les journalistes ne semblent pas avoir leur langue dans leur poche : ils
multiplient à volonté les bons mots allégrement indécents et se mêlent volontiers dans les
affaires du Tribunal dont ils dévoilent des détails hardis, avant que le jugement ne soit
rendu, sans parler de la vague de catastrophes et de crimes qui déferle dans les premiers
numéros : assassinats, vols, adultères, noyades, suicides, véritable chronique des malheurs
de la vie parisienne. Quant aux vers et à l’historiette inculpés, ils ne représentent que la
goutte qui fait déborder le vase. Le 19 janvier, le Journal met sous les yeux de ses
lecteurs une épigramme se moquant de l’avarice des moines quêteurs66 et le 22 du même
mois, il récidive avec un conte en vers intitulée Le Bonze et son pénitent , qui bafoue la
66 “Un gros Frocard, Quêteur en son Couvent, A contribution voulait mettre Isabelle. Sachez, lui disait-il, jusqu’où fut mon
zèle: Comme vous, autrefois, j’y renonçais pour lui. Vous auriez mieux fait, lui dit-elle, De renoncer au bien autrui. ” Journal de Paris,
19 janvier 1777.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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chasteté d’un religieux67. L’historiette qui constitue selon La Harpe la véritable raison de
la suspension engage des personnes connues dont l’identité est cachée derrière un grand
aumônier et un abbé de la C** “ célèbre il y a vingt ans, par le talent de chanter, dans
le temps qu’on chantait mal ” . Ce dernier demande au prélat un bénéfice et celui-ci de
lui répondre par deux vers du Devin du village : “ Quant on sait aimer et plaire/ A-t-on
besoin d’autre bien ? ”68 .
Toutes ces situations accumulées déclenchèrent ce que les contemporains nommèrent
“ une rumeur considérable ” ou “ une mauvaise humeur assez générale ” , formules
qui résument le choeur de protestations contre la feuille de Paris. La suspension devint
inévitable, et, pour certains, elle risque même de se transformer en suppression. Il est
évident toutefois que ce n’est pas pour telle anecdote ou tel conte que le Journal est
mis au pilori. En réalité, il est sanctionné pour son esprit même, lié à cette quête hasardée
de la nouveauté éclatante, sans laquelle l’entreprise n’a pas d’espoir d’une longue vie.
Paradoxalement, il semble avoir compris, dès le début, que pour survivre, il faut se mettre
toujours en péril. Ainsi, lors de sa première suspension, le Journal doit expier sa liberté
de ton et son style non-conformiste, style qui, s’il faut en croire l’Abbé Aubert, son ennemi
farouche, reproduirait “ sous une autre forme, le scandale et le licence des nouvelles à
la main ”69. Certes, l’interruption, ne serait-ce que temporaire, d’une périodicité journalière
ne peut être que de mauvais augure pour une feuille à peine née. Et si le Journal s ortit
indemne de cette première suspension, (“étique”70 , selon l’expression des Mémoires
secrets) il fit tout de suite amende honorable, en chassant de ses pages le nom du directeur
La Place71.
Il est intéressant d’observer que le silence du Journal à propos de sa première
interruption n’est pas total. Une fois l’interdiction de publication levée, le Journal se sert
d’un extrait du Courrier de l’Europe pour évoquer sagement sa brève suspension. Faire
des commentaires à propos de sa punition aurait été impropre, en revanche l’extrait d’un
périodique confrère offre l’occasion de parler de soi de façon biaisée, comme par devoir de
corriger une information erronée. Selon l’extrait du Courrier daté du 1er février 1777,
Le Journal de Paris … a reparu depuis quatre ou cinq jours : M de la Place a eu
soin d’avertir qu’il n’était plus chargé de la composition depuis le 18 du mois
dernier, ensorte que tout ce qui s’est passé depuis ce temps-là ne le regarde en
aucune façon. On dit qu’un jeune homme a quitté un poste assez avantageux pou
remplir celui que M de la Place laissait vacant. Il aura lieu sans doute de regretter
son ancien état ; c’est une chose si difficile d’instruire, et qui plus est, d’amuser
67 “Le Bonze et son pénitent Conte Aux pieds d’un bonze à face de bonneau Un pénitent hâtait sa kyrielle, Et lui disait: <<Mon
père, amour nouveau Me tient au coeur. –Mon fils, est-elle belle Celle qu’aimez? – Comme un ange, et fidèle. Ah! quel plaisir! Habitezvous
loin d’elle? Même logis. –Quelle commodité! Mais parlez-moi, mon fils, sans vanité: De vous souvent reçoit-elle accolade? -Tous
les deux jours. –Vous êtes donc malade! ” Journal de Paris, le 22 janvier 1777.
68 Correspondance littéraire, lettre LXII.
69 Pierre Manuel, La police de Paris dévoilée, (Paris, J.B. Garnery, 1793).
70 Mémoires secrets, 30 janvier 1777.
71 Mémoires secrets, le 30 janvier 1777 : “ (...) on n’a point fourni les six feuillets intermédiaires depuis la suppression
du 23; le Rédacteur de l’ouvrage n’en a fait auune excuse au public, n’en a donné aucune raison. On croit seulement que
le Gouvernement a exigé le sacrifice du Sr de la Place chargé de cette direction, par une Nota, où l’on avertit que ce n’est
plus lui, sans nommer celui qui le remplace ” .
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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le Public tous les jours de l’année, que cette idée n’a pu entrer que dans la tête
d’un jeune homme72.
Et les rédacteurs du Journal de Paris de commenter : “ 1° Le Journal de Paris a reparu
le 29 de janvier dernier ; 2° M de la Place n’a jamais été chargé de la rédaction de
ce Journal ”. Au-delà d’un travail d’autoréflexion que cultive la feuille de Paris, comme
nous aurons l’occasion de le voir plus loin, cet extrait représente aussi une belle opportunité
de parler de la difficulté du métier de journaliste du quotidien. Amuser et instruire “ tous
les jours de l’année ” est une mission bien pénible, en témoigne l’affirmation d’un autre
confrère. Bref, le poste de rédacteur du Journal n’est pas une sinécure.
Le renvoi du directeur La Place ne fut pas l’unique, ni le plus douloureux sacrifice
que le quotidien dût faire, et, malgré tous les efforts auprès du directeur de la librairie, les
propriétaires se virent obligés de supprimer l’une des rubriques-clé du Journal , à savoir la
rubrique Tribunal 73 . On fit également plus d’attention aux anecdotes et aux faits divers
publiés, à tout ce qui aurait pu faire crier au scandale. Bref, le Journal de Paris dut baisser
dorénavant le ton et mesurer ses audaces, et sa résurrection ne se fit qu’au prix d’une
promesse d’autoépuration. Malgré tout, il est loin d’avoir mis fin à ses incartades.
En 1781 ce fut le tour d’un article de Sautreau de Marsy sur l’oraison funèbre de
l’Impératrice Marie-Thérèse prononcée par l’Abbé de Boismont, membre de l’Académie,
qui fut la cause d’une brève suspension de 24 heures. Le rédacteur des Mémoires secrets
note promptement l’arrêt du Journal le jour même de sa suspension (le 19 juin 1781). Le
lendemain, il revient avec des détails et des commentaires :
Le Journal de Paris n’a été arrêté que pour la journée d’hier. Il paraît constant
que c’était sur les plaintes de l’Académie, trouvant mauvais qu’on eût mal traité
un de ses membres relativement à l’oraison funèbre de l’Impératrice Reine, par
l’Abbé de Boisemont. Mais M Sautreau, auteur de l’article a fait voir qu’il n’y avait
la plus légère personnalité, qu’il s’était renfermé dans les bornes d’une critique
purement littéraire et que cette critique était même tempérée par des éloges. Il
n’y a pas eu moyen de soutenir une suspension qui serait devenue tyrannique
et aurait fait crier tous les souscripteurs. Il paraît qu’on n’a même pas exigé du
journaliste aucune rétractation, excuse, ni modification74.
Si la première suppression avait suscité de forts doutes quant à la reprise même de la
publication du quotidien, la seconde soulève en revanche une vague de mécontentement de
la part de l’opinion, et pourrait être considérée comme un cas manifeste de censure injuste
exercée sur un journaliste. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de pure imprudence du Journal en
quête de sensationnel, mais de frilosité excessive d’un corps de pouvoir, tel l’Académie.
Le choeur des opposants formé lors de la première suspension laisse la place au choeur
de défenseurs du Journal et, de façon indirecte, de la liberté d’expression des journalistes.
La Correspondance secrète est du même avis, mais le ton qu’elle adopte est encore plus
tranchant et plus indigné :
72 Journal de Paris, 18 février 1777, “Extrait du Courrier de l’Europe du Mardi 1er février 1777 (n°30)”.
73 Dans sa notice sur le “Journal de Paris”, publiée dans le Dictionnaire des journaux, Nicole Brondel cite, à propos de la
suppression de la rubrique “Tribunal”, la réponse du directeur de la Librairie, Camus de Nefville, aux propriétaires du Journal de Paris,
du 30 août 1777: “ J’ai conféré avec M le P général et il nous a paru qu’il était plus prudent de ne laisser insérer dans ce
Journal aucune espèce d’annonce qui puisse concerner les affaires qui se traitent au Palais ” .
74 Mémoires secrets, 20 juin 1781.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Le Journal de Paris a été suspendu pour avoir un peu critiqué l’oraison funèbre
de l’Impératrice Reine prononcée à l’Eglise de Notre-Dame, par l’Evêque de Blois.
Ce discours, qui est très médiocre, y a été cependant traité avec beaucoup de
ménagement : il paraît que les évêques sont encore plus délicats que les poètes ;
le malheur c’est qu’ils sont plus puissants. (…) Les entrepreneurs du Journal
de Paris, ayant été se jeter aux pieds de M le Comte de Maurepas, ont obtenu la
grâce et leur feuille a repris son cours. Il se sont bien promis sans doute ne plus
d’égayer aux dépenses des évêques ; mais on n’a point apparemment exigé d’eux
d’une semblable réserve à l’égard des simples abbés (…)75.
Le rédacteur de la Correspondance revient avec d’autres détails sur la suspension de juin
1781, dans une autre notice :
La suspension momentanée du Journal de Paris n’a servi qu’à imprimer
davantage dans les esprits le ridicule de l’Oraison funèbre de l’Evêque de
Blois : tout le monde prenait parti contre lui en faveur du Journal : car il est très
ménagé (…). Il fallait encore louer M l’Evêque, c’est ce que [le journaliste] n’a pu
faire, et il été sur le point d’être la victime de sa véracité. Ici le public est compté
pour rien. Les auteurs des papiers publics sont souvent contraints de lui mentir
impudemment, dès qu’il s’agit de l’intérêt du moindre petit Seigneur. L’affaire
devient bien plus grave encore, quand il est question d’un comédien qui croit
qu’on a voulu offenser sa personne sacrée (…)76.
Après avoir évoqué l’“appréhension universelle ” des particuliers lors de la première
suspension du Journal de Paris, le rédacteur de la Correspondance secrète revient sur
ce thème avec encore plus de véhémence à propos du second arrêt du Journal. L’article
incriminé n’est qu’un compte rendu réservé d’un discours très médiocre. Finalement, ce
qu’on reproche au journaliste ce n’est pas d’avoir attaqué le discours d’un évêque et membre
de l’Académie, mais de ne l’avoir pas loué. Il s’ensuit une vague de mécontentement, on
parle de “ suspension tyrannique ”, on rappelle le soutien général de l’opinion en faveur du
Journal et on transforme cette nouvelle interruption en un cas net de servitude de la presse
au gré des puissants. Dans ce cas, la suppression du quotidien est manifestement à son
avantage : non seulement il n’est réduit au silence que pour 24 heures, mais ce silence-là
souligne, de plus, le ridicule de l’oraison, tout en augmentant la sympathie pour le Journalvictime
. Que ce soit l’hypersensibilité des particuliers, ou la susceptibilité des abbés, des
académiciens ou encore des comédiens, les journalistes regrettent le protectionnisme ou
la sacralisation de ceux-ci, entraînant le sacrifice de la vérité. Le mensonge journalistique
est dans ce cas le reflet d’un système social corrompu, où les puissants dictent les silences
aussi bien que les prises de parole.
Cependant, une légère ambiguïté semble ressortir de la position de la Correspondance
. Si d’une part, le rédacteur ne semble pas douter de la bonne foi de Sautreau de Marsy,
“ victime de sa véracité ” , il ne manque pas de rire sous cape, en notant que les
journalistes ont fait amende honorable devant le ministre et promis solennellement de ne
75 Correspondance secrète, 20 juin 1781. Le rédacteur de la Correspondance secrète n’est pas aussi bien informé que
celui des Mémoires secrets, puisqu’il assigne à l’Evêque de Blois l’oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse d’Autriche,
dont l’auteur est l’abbé Nicolas-Thyrel de Boismont. (Oraison funèbre de Marie-Thèrése, archiduchesse d’Autriche,
impératrice douairière, prononcée dans la chapelle du Louvre, le 1 er juin 1781, Paris, Demonville, 1781).
76 Ibidem, 27 juin 1781.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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plus s’égayer au dépens des évêques, ce qui ne les empêchera pas de se moquer d’autres
rangs ecclésiastiques. L’indignation semble adoucie par l’insertion d’un subterfuge : la liberté
journalistique niée est ainsi conquise sur le plan linguistique. Si défense est faite de parler
des évêques, il suffit de leur substituer les abbés et ainsi de suite ; ce qui importe, c’est de
continuer à parler, ce qui signifie presque jouer adroitement, en exploitant incessamment les
ressources de la langue. C’est là que réside le vrai pouvoir de la presse d’Ancien Régime.
Une troisième mésaventure du quotidien advenue en 1785 et soldée avec une
suspension, est à nouveau liée à une histoire de lèse personnalité, sauf que, cette fois-ci,
il s’agit d’un personnage de l’entourage du Roi. Le comte de Lusac, frère de la princesse
Christine, Abbesse de Remiremont, qui avait fait l’objet d’une chanson badine par le
chevalier de Boufflers77 , se plaint de l’indiscrétion du Journal , ce qui coûta à ce dernier
une suspension de 23 jours78, de sérieuses menaces de suppression79, et l’indignation du
Roi en personne.80 Voici la version de la Correspondance secrète :
Depuis samedi dernier le Journal de Paris est supprimé, pour une cause si
légère, en même temps si extraordinaire, que le public en a cherché une autre,
mais vainement. Une chanson du chevalier de Boufflers faite il y a douze ou
quinze ans, sur son ambassade auprès de la princesse Christine, abbesse de
Remiremont,chanson imprimée dans vingt recueils avec approbation et privilège
du roi, a été la véritable cause de cette suppression, parce que le Journal de Paris
l’a citée d’après un ouvrage intitulé les Saisons littéraires, imprimé au mois de
mars dernier. On a représenté au Roi que, la princesse Christine étant sa tante,
cette chanson était licencieuse, quoique la princesse ne fût point nommée, et
par ce tapage on a donné à la chanson une célébrité qu’elle n’avait point encore
eue. Le public, privé du Journal, a jeté les hauts cris. M le garde des sceaux,
en conséquence d’un ordre précis du roi, avait révoqué le privilège ; mais ce
magistrat a représenté ensuite à SM que ce qu’on lui avait montré comme un
manque de respect punissable n’était qu’une inconsidération innocente, et le
roi a reçu cette représentation avec bonté, de sorte qu’on espère que le journal
reprendra son cours avant la fin de cette semaine81.
Ce qui paraît surprendre d’emblée l’opinion à propos de cette suspension est la cause
apparemment inoffensive : une chanson déjà publiée, l’histoire d’une malheureuse
ambassade dont personne ne se souvient, se trouve dépoussiérée par le Journal et se
77 Voici les deux premières strophes de la chanson incriminée, (réimprimée en 1782 dans un recueil des oeuvres du chevalier
de Boufflers) citée par Eugène Hatin dans son Histoire politique et littéraire de la presse en France, “Journal de Paris ”, pp. 48-49.
Enivré du brillant poste Que j’occupe récemment, Dans une chaise de poste, Je me campe fièrement, Et je vais en Ambassade Au
nom de mon Souverain, Dire que je suis malade, Et que lui se porte bien J’avais une joue enflée, La princesse boursouflée, Au lieu
d’une en avait deux; Et son Altesse sauvage Parut trouver très mauvais Que j’eusse sur mon visage La moitié de ses attraits.
78 Le Journal de Paris fut suspendu du 4 au 27 juin 1785.
79 Le17 juin 1785, les Mémoires secrets notent : “ La suppression du Journal de Paris devient très sérieuse et se prolonge
” . La Correspondance littéraire souligne à son tour que le Journal risqua fort la suppression: “ On a répandu adroitement
le bruit qu’il pourrait bien être supprimé tout à fait, que Sa Majesté ne voulait plus en entendre parler(...) ” , Histoire politique
et littéraire de la presse en France.’
80 Mémoires secrets, 14 juin 1785: “c’est SM Elle-même qui, dans un premier mouvement d’indignation, a ordonné la
suppression du Journal”.
81 Correspondance secrète, 1785.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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transforme en une arme puissante contre ce dernier. Selon les témoignages, derrière cette
histoire se profile à nouveau le soupçon de la volonté d’anéantissement de la feuille de Paris,
volonté masquée par la colère d’un Roi offensé qui exprime son dégoût pour un quotidien
sacrilège.
Selon la Correspondance littéraire, si les journalistes de Paris méritent une leçon pour
ce genre d’“ étourderie ” naïve , “ il y a eu des gens d’esprit qui ont fort bien jugé que
cette leçon pourrait avoir plus d’un côté utile ; en conséquence, on a fort exagéré les
torts de leur étourderie ”82. Il en résulte, comme dans le cas de la désastreuse oraison
funèbre de la reine d’Autriche, que l’information la plus banale et, en apparence, la plus
inoffensive, peut s’amplifier indéfiniment dans la caisse de résonance qu’est le journal, en
relation avec son public, jusqu’à provoquer une sorte d’implosion. Ainsi, la Correspondance
littéraire assigne une part de culpabilité aux journalistes entraînés dans le tourbillon de
l’information avec une certaine légèreté, d’autre part, il admet que la suspension est aussi
l’oeuvre d’intérêts extérieurs au Journal.
Pour la Correspondance secrète, les “ gens d’esprit ” évoqués par la
Correspondance littéraire sont identifiés dans un groupe localisé dans le milieu même d’où
est parti l’ordre d’arrêt du quotidien. Après la tyrannie des particuliers et celle des abbés,
il s’agit cette fois-ci de la tyrannie exercée par “ les courtisans gens de lettres ”, que le
rédacteur admoneste amèrement, tout en invoquant un passé meilleur :
Si c’étaient des courtisans gens de lettres, et trop instruits ou trop puissants
pour n’être pas disposés à l’indulgence, qui eussent provoqué cette suppression,
il serait à désirer que ces messieurs ne suivissent pas la carrière des lettres,
où leurs jalousies sont si dangereuses. Dans le beau siècle de Louis XIV, les
Montauzier, les La Rochefoucauld, cultivaient les lettres et protégeaient les
lettrés, et c’est tout ce que les courtisans doivent se permettre : car, si une fois
ils y introduisent leur esprit de rivalité, les écueils de la carrière deviendront
assez terribles pour en écarter tous ceux qui pensent, et qui ont besoin de repos
pour rendre leurs pensées utiles à leur siècle et à la postérité83.
En revanche, les Mémoires secrets ont les yeux rivés sur les profits matériels du Journal de
Paris, qui, malgré le moment de crise qu’il traverse et le risque de suppression, continue à
recevoir des souscriptions et à encourager ses abonnés quant à la reprise de la publication.
Le rédacteur ne manque pas d’associer ironiquement le comportement des directeurs du
Journal au proverbe : “ Que ce qui est bon à prendre, est bon à rendre, ou mieux encore
suivant Mr de Beaumarchais, bon à garder ”. 84 L’intérêt des Mémoires pour le succès
économique du Journal est le signe que celui-ci est perçu comme entreprise commerciale
vouée au profit, voire au gain à tout prix.85 En effet, en 1785, le quotidien est devenu une
entreprise florissante et convoitée, avec plus de 5000 d’abonnés, commodément installée
82 Cité par Eugène Hatin, ds Histoire politique et littéraire de la presse en France, pp. 47-48.
83 Corespondance secrète, juin 1785.
84 Mémoires secrets, 14 juin 1785
85 Cette même perception donne lieu à une complainte de Corancez composée d’après la malheureuse chanson qui a causé la
suspension du Journal et citée en entier dans l’Histoire politique et littéraire de la presse, pp. 48-49. Voici les deux premières strophes :
Enivré du brillant poste Qui me rendait important, Je menais d’un train de poste Le public et son argent. Au fait de mon ambassade Du
reste n’entendant rien, Je pouvais être malade Quant Sautreau se portait bien L’oeil rouge et la mine enflée, Je promenais gravement
Ma vanité boursouflée Et mon air de président, Quand tout à coup un orage Dérangea tout mon calcul, Et sa bourrasque sauvage
Faillit à me rendre nul.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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dans le Panthéon de la presse d’Ancien Régime. A en croire le témoignage du rédacteur
de la Correspondance littéraire, à propos de sa troisième suspension, le Journal est une
affaire qui rend “ plus de cent mille francs de produit net ” et par conséquent la prétendue
colère du Roi contre la direction est une bonne occasion pour “ des compagnies qui en
sollicitaient le privilège en offrant des sommes considérables ”86. Malgré tout, les
propriétaires parvinrent à nouveau à fermer la brèche et à reprendre en main leur entreprise.
Comme dans les deux autres cas de suspension, le Journal reprit sa publication au
prix d’un sacrifice, mais, à la différence des deux premiers, le prix qu’on lui imposa cette
fois-ci était considérable. On maintint les quatre propriétaires , à condition que J.-B Suard
s’intéressât aux bénéfices du Journal . Qui plus est, il fut nommé censeur ou “réviseur”
du quotidien, chargé de veiller sur les éventuelles indiscrétions et dérapages de la feuille.
Cependant, les versions des contemporains sur l’affaire Suard ne semblent pas
coïncider. Les Mémoires secrets parlent d’“échec” et se montrent sans merci à l’adresse
du nouveau “pensionné” du Journal, Suard, qu’ils traitent d’“ intriguant qui, sans rien
faire, se fourre partout, se mêle de tout ”87 . La Correspondance littéraire raconte avec
humour l’histoire de “ l’arrangement ” du Journal avec Suard88 . Il note que pour garder
leur privilège, les propriétaires durent consentir à une affaire avec Suard, sans compter
“ quelques autres sacrifices moins connus ”. Ce furent les propriétaires mêmes du
Journal de Paris qui , préoccupés par l’évolution de la dernière suspension, supplièrent
ledit Suard “ très-humblement de vouloir bien sauver leur propriété en la mettant sous
l’abri de son nom, et de recevoir pour prix de sa complaisance un quart ou du moins
un cinquième des bénéfices ”. Celui-ci refusa par délicatesse la généreuse proposition et
accepta en revanche “ un traitement fixé par le roi, avec un petit intérêt particulier dans
l’affaire ” , le tout estimé de quinze à vingt mille francs. Le rédacteur de la Correspondance
littéraire note encore, avec une pointe d’ironie, qu’étant donné le pouvoir de Suard sur
l’usage que les propriétaires feraient à l’avenir du Journal , il valait la peine de lui offrir
une paye généreuse.
A ce portrait d’intriguant et d’opportuniste de Suard, s’oppose la défense de son
biographe, Garat, qui dévoile “ le noble procédé ” mis en place par Suard pour sauver le
Journal de Paris, procédé qui lui valut une tranche du quotidien, signe de la reconnaissance
des propriétaires. Selon Garat, qui raconte cette histoire après la Révolution, Suard est non
seulement le sauveur du Journal de Paris , que le gouvernement avait décidé de lui confier,
mais, par-dessus tout, il est le défenseur acharné du droit de propriété sur une publication
(ce que nous appellerions droit d’auteur), avant que celle-ci soit reconnue comme un droit
inviolable :
Le gouvernement ne respectait si peu ce genre de propriété que parce que tout
le monde ignorait alors en France qu’un papier public, fondé sur un privilège
du roi, pût être une propriété particulière. M Suard apprit à tous qu’elle est la
plus légitime, la plus sacrée de toutes, puisqu’elle est composée des facultés
de l’esprit et de l’âme de ses auteurs. Il prit la défense de ceux dont on lui offrait
la fortune ; il ne la leur conserva pas seulement ; le premier de tous, il la fit
86 Cité ds Histoire politique et littéraire de la presse, p. 48.
87 Mémoires secrets, 27 juin 1785.
88 Cité ds Histoire politique et littéraire de la presse, p. 48.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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reconnaître pour une propriété aussi inviolable au moins que la propriété des
terres89.
Pour le reste, Garat assure qu’au-delà sa fonction de co-propriétaire et censeur du
Journal, Suard devint l’un des rédacteurs et contribua par sa plume à la multiplication des
abonnements.
Le silence n’est pas toujours imposé au Journal par la voie de la suspension. Habitué
en quelque sorte à pratiquer une espèce d’acrobatie au-dessus du vide, le quotidien doit
souvent savoir rétracter vite ses mots ou se taire tout simplement afin d’apaiser une affaire
qui risque de mettre en péril son existence. Il n’est pas toujours permis au Journal de
se défendre ouvertement, des accusations qu’on lui inflige, aussi doit-il s’habituer à la
technique de l’absorption d’une affaire fâcheuse, laissée en suspens par ordres supérieures.
C’est le cas de l’affaire concernant l’Abbé Suger, de 1780, ayant pour protagonistes, le
journaliste Sautreau de Marsy et l’Abbé d’Espagnac. Ce dernier est l’auteur d’un ouvrage
critique qui bouleversa l’opinion sur Suger et son temps. Sautreau de Marsy tenta de le
combattre et, malgré ses “ réflexions sensées et modérées ”, la réaction de l’Abbé fut
tranchante. Comme il voulait avoir le dernier mot, il fit bâillonner le journaliste de Paris et,
selon le témoignage de la Correspondance secrète , l’affaire fut close sur le champ, sans
droit de réplique :
On s’attendait à la réplique, mais inutilement. Des ordres supérieures ont tout à
coup absorbé cette discussion littéraire, en défendant aux auteurs du Journal de
Paris de parler à l’avenir de Suger. Notre abbé, ravi de ce petit triomphe, s’est cru
dès lors le premier, le seul historiographe de la France90.
Les exemples d’invitations au silence inconditionné adressées aux journalistes se multiplient
au fil du temps, et on a presque l’impression de voir la liberté du journal se rétrécir
comme une peau d’âne à chaque défense de parler de tel ou tel sujet. En 1782, dans
un des habituels bulletins de la comtesse d’Artois, les journalistes de Paris commettent
l’imprudence d’insérer l’état de santé de Madame, faisant allusion à sa prétendue
grossesse : “ Madame a senti son enfant remuer ”. Selon les Mémoires secrets , le
Journal de Paris fut victime d’un mauvais tour, car le bulletin se révéla fictif et il dut payer
cette indiscrétion avec la défense de parler des personnes de la famille royale91 .
Les occasions de sanction ne manquent pas et, souvent, les exercices d’autocensure
sont salutaires pour le Journal . Ainsi, il arrêta à temps la publication d’une épître en vers,
adressée à Voltaire à l’occasion de son retour à Paris, par La Dixmerie. Celle-ci contenait
une comparaison évoquant les cérémonies ecclésiastiques, qui ne fut pas au goût des
prêtres92. Les rivalités entre comédiennes peuvent elles aussi faire objet de défense de la
parole pour le Journal. Selon les Mémoires secrets , lorsque Mlle Sainval voulut adresser
une lettre peu tendre à sa rivale Mme Vestris, qui avait étalé sa fausse générosité à l’égard
de sa collègue, dans les pages du Journal de Paris , “ les rédacteurs de ces feuilles
ont reçu défenses d’insérer sa lettre ”93.
89 Mémoires historiques sur la vie de M Suard.
90 Correspondance secrète, 17 mars 1780.
91 Mémoires secrets, 2 janvier 1782.
92 Mémoires secrets, 3 janvier 1779.
93 Ibidem, 21 juillet 1779.
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Dans La police de Paris dévoilée, Pierre Manuel cite une lettre du maréchal de Ségur du
23 décembre 1786, adressée à Louis Thiroux de Crosne, lieutenant de police de la capitale,
où le ministre de la Guerre se plaint d’avoir trouvé dans les pages du quotidien un article
consacré à l’éloge du comte de Guibert, gouverneur des Invalides “ sans [son] agrément ”
et ordonne, sous peine de recours à l’autorité du Roi, le silence absolu du Journal de Paris
quant à son ministère.94
Thiroux de Crosne semble être l’intermédiaire parfait entre le pouvoir et le Journal.
Passionnément engagé dans la destruction du Journal de Paris, l’Abbé Aubert lui soufflait
qu’il avait le droit de connaître les juges anonymes des peintres. De Crosne peut
non seulement imposer le silence aux journalistes après la publication d’un article jugé
compromettant, mais il a aussi le pouvoir d’empêcher la parution d’un article en cours de
préparation, suite à une petite action d’espionnage qui en dévoile l’éventuelle menace. En
témoigne la demande du marquis de Ximenez :
J’ai lieu de croire que le Journal de Paris prépare une critique amère de mon
épître en vers, adressé à M de Rivarol, et publiée avec votre approbation, et celle
de M le garde des sceaux. Cette critique est encore chez l’imprimeur Quillau ;
et je vous serais très obligé d’ordonner qu’elle ne soit pas publiée sans de
nouveaux ordres de votre part. Vous avez été témoin et juge de la circonspection
avec laquelle je me suis permis de censurer des ouvrages livrés au public, et de
la précaution que j’ai prise de ne nommer aucun auteur vivant. Cela seul peut
sembler mériter que vous arrêtiez la plume des journalistes qui pourraient être
moins polis plus injustes que je ne l’ai été envers leurs protégés95.
L’annonce des circonstances de la mort de Voltaire est également sujette à la censure,
comme le montre une lettre de Chompré à son ami provincial. Celui-ci est à connaissance
d’un article du marquis de Villette pour le Journal de Paris, faisant part de la mort du “grand
homme”, mais qui n’a pas été publié pour ne pas être passé à la censure :
Voici à peu près l’article que Monsieur de Villette avait envoyé au Journal de
Paris et qui jusqu’ici n’a pu passer à la censure : “Nous avons perdu Monsieur
de Voltaire après avoir souffert des douleurs qui arrachaient des larmes à tous
ceux qui l’approchaient. Il est mort hier 30 mai à onze heures du soir. Son corps
sera inhumé dans son église de Ferney, comme il l’a demandé et son coeur dans
la chapelle du château de Villette”96.
Les journalistes de Paris doivent apprendre également à pratiquer l’autocensure, avec
la précision que plus elle est rapide, plus elle s’avère efficace et moins on risque une
pénalisation. Le retour pénitent au silence vaut presque l’expiation d’une peine, d’autant
plus qu’elle consiste à corriger ou à démentir une information déjà publiée. Le 20 avril 1777,
les journalistes se voient obligés d’admettre “ que l’article inséré dans le Journal le 17
de ce mois sur un Spectacle de société, a été mis sans permission, et nous avouons
94 “Versailles, le 23 décembre 1786 : J’ai lu, Monsieur, dans la feuille du Journal de Paris du 22 de ce mois, un article consacré
à l’éloge de feu monsieur le comte de Guibert, gouverneur des Invalides, qui y a été inséré sans mon agrément. Je vous prie de
vouloir bien prescrire au rédacteur de ce journal de ne rien imprimer dans ses feuilles, concernant le militaire sans m’en avoir demandé
l’approbation et surtout de ne jamais se permettre d’imprimer mon nom en bien ou en mal. Vous le préviendrez en même temps que
s’il contrevenait à cette défense, je prendrais les ordres du roi sur cette désobéissance. ”, La police de Paris dévoilée.
95 Ibidem.
96 Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes, lettre du 2 juin 1778.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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que le respect aurait dû nous engager au silence ”97. Et le même jour ils constatent que
“ c’est par inadvertance que dans la feuille du n°103 nous avons inséré en entier une
lettre du sieur Delpech, qui contient des détails que nous n’aurions pas dû insérer ”98.
Dans certains cas, si ce n’est pas le Journal même qui est empêché de parler de tel ou
tel sujet, les autorités mettent des freins à la propagation de l’information du quotidien, sous
forme d’écho, dans le reste de la presse. Accusé par ses ennemis d’être le diffuseur des
fausses nouvelles et des inventions imaginaires, le 19 mai 1785, sous ordre du garde des
sceaux, on défendit à tous les papiers de parler du “ prétendu secret d’enlever de dessus
le papier même les ratures, sans faire disparaître l’écriture ”99, annoncé dans le Journal
de Paris le 16 avril . Si cette fois-ci on n’agit pas directement sur le corps du Journal ,
cette défense exigeant le silence généralisé des autres papiers touche à la crédibilité même
du quotidien et vise son isolement.
Parfois le Journal se permet de ne pas sombrer dans le silence et d’expliquer ses gestes
auprès de son lectorat, même lorsqu’il s’agit d’un échec. Epris de l’idée de participer à
l’organisation de la vie publique, le quotidien s’était engagé, dès son prospectus100, à offrir à
son public tous les lundi un “ Relevé jour par jour des Naissances, des Mariages et des
Morts de la semaine ” . Cette fonction de registre d’état civil, quelque attrayante qu’elle
soit dans les yeux des lecteurs, ne peut pas être accomplie sans la coopération unanime
des curés de la capitale, raison pour laquelle le projet ne tarda pas de tomber à l’eau, au
grand regret des rédacteurs. Le 6 janvier, dans la rubrique “Observations”, ils expliquent
ainsi aux lecteurs leur échec :
La plupart de MM les Curés de Paris avaient bien voulu entrer dans nos vues ;
mais l’opposition d’un très petit nombre d’entre eux prive le public des avantages
qui devaient résulter de ce tableau. (…) Le refus inattendu que nous avons
éprouvé nous empêche de remplir nos promesses à cet égard et doit nous servir
d’excuse auprès de nos souscripteurs101.
Tous les exemples que nous venons d’évoquer et qui relèvent des contraintes constantes
que subit le Journal de Paris, participent de ce qu’on pourrait définir comme la sphère des
affaires secrètes du quotidien, ou mieux, de ses coulisses, que seul le regard extérieur des
observateurs est en mesure de restituer. Il y a des aspects concernant la sélection et la
fabrication de l’information, voire des difficultés affrontées, que les rédacteurs, soucieux de
montrer le respect de leur engagement envers leur lectorat, s’évertuent à mettre en scène :
c’est la partie visible de la charpente. D’autre part, le Journal est fait aussi de ce qui va audelà
de sa corporalité, de ce qui n’est pas physiquement imprimé dans ses pages, mais
qui l’influence et le modèle sans cesse : les rumeurs et les opinions des contemporains, les
lettres qui lui sont adressées et jamais publiées, les querelles des coulisses, les animosités.
Voyons donc qui sont ses ennemis déclarés et quelles sont les critiques des contemporains.
97 Journal de Paris, 20 avril 1777, “Belles-Lettres”.
98 Ibidem.
99 La police de Paris dévoilée.
100 “Dans la feuille du lundi, le Relevé jour par jour des Naissances, des Mariages et des Morts de la semaine, ainsi que celui
des Malades entretenus dans les divers Hôpitaux de cette Ville: Tableau douloureux, bien propre à exciter la sensibilité. Il est des
moments et de tels moments appartiennent parfois aux Hommes les plus livrés aux plaisirs où l’aspect du malheur suffit pour les
déterminer à des actes de bienfaisance et rendre à l’humanité les droits qu’elle semblait avoir perdus”. Dictionnaire des Journaux,
“Journal de Paris”.
101 Journal de Paris, 6 janvier 1777, “Observations”.
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Ennemis et critiques
L’ennemi décidément le plus acharné de la feuille de Paris fut l’Abbé Aubert. Homme d’un
pouvoir incontestable dans le monde de la presse jusqu’en 1789, rédacteur des Petites
Affiches de Paris et, pour une brève période, des Affiches de Province, il devient rédacteur
de la Gazette de France pour quelques mois seulement, mais il en reste le “directeur
général” et surtout le protecteur redoutable de son privilège, à savoir des droits du Ministère
des Affaires étrangères, contre tout empiètement de la part des autres feuilles.
Que la feuille de Paris n’ait pas plu à l’Abbé Aubert, ce fut une évidence et, selon le
témoignage de Pierre Manuel, “ dès sa naissance, elle a voulu s’élever et le censeur
Aubert lui disait : rampe ” ’ 102. Rédacteur des Petites Affiches depuis 1752, Aubert était
fermement convaincu de l’importance de sa feuille, soit par sa fonction affirmée d’utilité
publique, que par son noble lien avec le privilège de la Gazette de France . En 1777
les Petites Affiches connaissaient une augmentation considérable de leur volume, signe
du succès qu’ils remportaient et de leur incontestable rôle social et marchand. A l’exigence
d’étendre leur espace, face à la multiplication constante des annonces et avis, ils avaient
répondu par la création de suppléments qui n’impliquait toutefois aucune modification
de l’abonnement. La parution d’un journal diffusé tous les matins, disposant donc d’une
périodicité et d’un espace également convoités par les Affiches , ne put que mettre
en garde leur zélé rédacteur. On se résolut donc de demander au Ministère des Affaires
Etrangères un changement de formule et c’est ainsi que les Petites Affiches se dédoublèrent
à partir du 1er janvier 1777 en deux feuilles distinctes : Annonces et Affiches d’une part et
Avis divers de l’autre , disposant de seize pages chacune. Suite à la mort du propriétaire
des Affiches , Le Bas de Courmont, le 20 novembre 1777, les héritiers vendirent l’affaire
à une nouvelle compagnie de trois associés, connue sous le nom de compagnie Benezech,
et les deux feuilles furent réunies à nouveau sous le titre de Journal général de France ,
nom hérité d’une feuille d’avis de Donneau de Visé de 1681 et habilement mis en miroir
avec le Journal de Paris . En plus, devenues elles aussi quotidiennes, les Affiches de
l’Abbé Aubert pouvaient soutenir la concurrence du Journal de Paris sur le même plan,
pourtant son hostilité à l’égard de ce dernier fut loin de s’atténuer.103
Les contemporains ne manquent pas de noter cette rivalité. A l’occasion de la sortie du
Prospectus du Journal général de France , les Mémoires secrets se servent du terme
“ invasion ” pour définir le rapport entre les Affiches de Aubert et la feuille de Paris. Qui
plus est, le rédacteur des Mémoires souligne que la création du Journal général de France
est la conséquence directe de la concurrence acerbe avec le quotidien, qui menaçait de lui
soustraire des souscripteurs. La nouvelle formule est donc censée non seulement s’opposer
à cette spoliation, mais rendre possible une contre-attaque, car, observent les Mémoires ,
les dernières mesures adoptées “ rendront le [Journal de Paris] presque inutile, si le
projet s’exécute ”. La métamorphose des Petites Affiches en quotidien n’est pas l’unique
coup porté à la feuille rivale, le nouveau Prospectus s’efforce de proposer “ tous les
objets ” , mais “ loin d’offrir beaucoup de remplissage, comme le Journal de Paris ”104.
De son côté, le nouveau quotidien soutient fermement que son public “ peut être
assuré de ne jamais trouver du remplissage dans la Feuille qu’il recevra tous les
102 La police de Paris dévoilée.
103 Gilles Feyel, L’annonce et la nouvelle, La presse d’information en France, sous l’Ancien Régime, 1630-1788, (Oxford,
Voltaire Foundation, 2000).
104 Mémoires secrets, 1er janvier 1779.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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matins ” , du moment qu’“ il n’y en aura aucune qui ne lui présente de quoi satisfaire son
intérêt, sa curiosité, son goût ”105 . Selon la perception des Mémoires, le projet Journal
général de France tente d’offrir tous les avantages du Journal , tout en en éliminant les
inconvénients. Le 18 décembre 1783, pour annoncer la naissance des Affiches de Province
, les Mémoires reprennent et renforcent l’idée selon laquelle, pour pouvoir tenir tête au
Journal de Paris , les Petites Affiches ont eu recours à l’imitation de son modèle106 ,
sous la baguette de l’Abbé Aubert :
Les entrepreneurs du Journal général de France, appelé vulgairement Petites
Affiches, non contents d’avoir donné un rival au Journal de Paris dans l’abbé
Aubert qui les dirige, et s’est assimilé à ce dernier en embrassant les mêmes
matières que lui et en se produisant aussi tous les jours, appellent aujourd’hui
à leur secours une feuille qui dépend aussi d’eux, et était connue sous le nom
d’Affiches de province.107
Dans le chapitre du Tableau de Paris entièrement consacré au Journal de Paris, L.-S
Mercier met en opposition le Journal de Paris et le Journal général de France, présentant
avantageusement le premier et critiquant sévèrement l’autre. Sans évoquer la rivalité entre
les deux papiers, L.-S Mercier souligne l’efficacité et l’utilité générale professée par la feuille
de Paris et marque, par opposition, l’utilité réduite des Affiches au monde marchand, ainsi
que l’attitude despotique de son rédacteur.108
Pourquoi l’Abbé Aubert déteste-il tellement la feuille de Paris ? En dehors de sa
périodicité journalière qui est, nous l’avons vu, dans l’air du temps, le Journal de Paris
empiète dès son Prospectus et, par la suite, par son contenu, sur l’un des fiefs
incontestables des Affiches , celui de l’utilité publique . Pour invoquer constamment
l’utilité comme point central de sa feuille, l’Abbé Aubert n’est pas moins attiré par la critique,
à laquelle il consacre souvent sa rubrique “Avis divers”. De même, la feuille de Paris
105 Affiches annonces et avis divers, 6 janvier 1779, Avis divers.
106 Une présentation synthétique du nouveau Journal général de France faite par lui-même surprend par ses points communs
avec le quotidien de Paris : “La célérité avec laquelle le Public désire aujourd’hui d’être servi, pour être instruit des différents objets
indiqués dans la feuille des Annonces, Affiches et Avis divers pour Paris, la nécessité même de publier ces objets le plûtot que possible,
ont excité le zèle d’une nouvelle Compagnie, propriétaire du privilège de cette Feuille pour la faire paraître tous les jours en huit pages
in-8°. On a ajouté à son titre d’Annonces, affiches et avis divers celui du Journal général de France, qu’elle a eu dans l’origine, et qui
renferme tous les articles compris, selon des Lettres patentes expédiées à ce sujet, il y a près de trente ans, sous la dénomination d’Avis
instructifs, concernant le Commerce, l’Agriculture, les Sciences et les Arts, en donnant la connaissance des découvertes relatives à
ces divers objets. Cette feuille rédigée selon le nouveau plan adopté par le Ministère, doit renfermer les observations météorologiques
les plus importantes, les prix arrêtés par la Police pour certaines denrées ; toutes les représentations, jour par jour, des Spectacles,
même de ceux des Boulevards ; le tirage des Loteries, aussi jour par jour ; les paiements à l’Hôtel de Ville, ainsi que le cours des
Effets commerçables, et des Changes de la veille.’, Affiches, annonces et avis divers, Avis divers, 6 janvier 1779.
107 Mémoires secrets, 18 décembre 1783.
108 “ Les petites affiches, quoiqu’elles paraissent journellement, ne contiennent pas ce qu’elles deraient contenir. Le
rédacteur, au lieu de faire son métier, qui est d’annoncer les garde-robes et les meubles à vendre, a la rage de vouloir juger
des pièces de théâtre, auxquelles il n’entend rien. Il est despote à sa manière, avec son privilège exclusif. On lui apporte,
par exemple, un article qui annonce une chaise de poste à livrer gratis à celui qui la ramènera de Paris à Bruxelles, ou à
Bordeaux. Le rédacteur refusera d’annoncer au public cet avantage, cette commodité qui satisfait deux particuliers, sous
prétexte que cela ferait tort aux loueurs de carosses et aux messageries; et voilà comme le privilège met de la partialité et
des entraves au bien général, jusque dans une misérable feuille. (..) On dirait que le rédacteur de cette feuile a peur de rendre
service aux particuliers, et de faire quelque chose d’avantageux au bien public ” ., Tableau de Paris , “Journal de Paris”, p. 312.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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annonce dès le début son intention de joindre l’utile à l’agréable et ajoute aux rubriques
dédiées aux nouvelles littéraires et artistiques des informations d’ordre pratique tel le prix
des comestibles ou du foin. Il n’est pas difficile non plus de remarquer que le système des
rubriques, sous forme de tableau, visant la lecture croisée et sélective, adopté par le Journal
, est inspiré du celui des Affiches . Les trois dernières rubriques rédigées par l’Abbé
Aubert, “Spectacles”, “Enterrements”, et “Cours des changes” se retrouvent également sur
la quatrième page du Journal de Paris , même si, plus tard ce seront les Affiches à
emprunter au Journal sa rubrique météorologique.
Encore est-il vrai que l’Abbé Aubert ne parvient pas à gérer les annonces des
“Spectacles”, qui deviendront en revanche l’une des rubriques emblématiques du Journal de
Paris . Il n’empêche que certains lecteurs des deux quotidiens, tels L.-S Mercier, puissent
être agacés d’y trouver tous les matins deux rubriques presque identiques : “ La répétition
des articles, enterrements et spectacles, tels qu’ils sont dans le Journal de Paris, fait
qu’on lit deux fois la même chose dans le même instant. Les rédacteurs ne pourraientils
pas s’accorder pour faire disparaître ce double emploi ? ”109. De toute manière,
s’il fallait trouver un trait commun des deux périodiques concurrents, ce serait le goût de
l’échange, que ce soit marchand, économique, social ou critique.
Un journaliste traditionaliste comme l’Abbé Aubert, fort attaché à l’aristocratie110 , dont
il se veut le protégé, et au système des privilèges qui en dépend, prêt à combattre “ l’abus
d’esprit philosophique ”111 n’entend pas la nouveauté de la même oreille que les obscurs
entrepreneurs du Journal de Paris, si peu adeptes de ses valeurs. Il est inconcevable pour
Aubert qu’une feuille à peine sortie de la presse puisse prétendre rivaliser avec des journaux
ayant une histoire et des titres de noblesse donnés par le lien avec le privilège de la Gazette
de France . Ainsi, pour attaquer son concurrent, il agite en direction de l’imprimeur Quillau112
, des lettres patentes stipulant l’inviolabilité de la feuille du Roi par excellence et de tout
ce qui en dépend :
Faisons défense à toutes les personnes de quelque qualité qu’elles soient,
de s’immiscer dans la composition, vente et début d’aucunes gazettes de
France ni d’aucuns imprimés de relations et de nouvelles, tant ordinaires
qu’extraordinaires, lettres, copies ou extraits d’icelles, et autres papiers
généralement quelconques, contenant la relation des choses qui se passeront
tant en dedans qu’en dehors de notre royaume ; ni de faire aucune des choses
qui ont été ou dû être dépendantes du privilège de la gazette, sans la permission
expresse par écrit du ministère et secrétaire d’état, ayant le département des
affaires étrangères ; à peine contre les contrevenants de confiscation des
imprimés et exemplaires, ainsi que des caractères et des presses, de six
109 Ibidem, p. 313.
110 Son principal protecteur est le secrétaire d’état aux Affaires étrangères, le comte de Vergennes. Dans La police de Paris
dévoilée, Pierre Manuel le définit comme un “flatteur” et note que son “grand art était de vanter son crédit en cour”. Ainsi il pouvait
compter parmi ses abonnés les grands de Versailles et, en échange, “son respect pour eux ne lui permettait pas de les présenter au
public avec la moindre tache”, attitude complètement contraire à celle des journalistes de Paris, peu soucieux de la respectabilité des
grands et grands adversaire de la noblesse et des privilèges.
111 La police de Paris dévoilée.
112 L’impression du Journal de Paris fut confiée à l’imprimeur du prince de Conti, Quillau, rue du Fouare.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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mille d’amende et de tous dépens, dommages et intérêts, même de punition
corporelle.113
L’ancienneté des Affiches devient une arme que l’Abbé Aubert brandit à toute occasion.
Ainsi, dans le Prospectus du Journal général de France, il réitère cet argument avec une
fierté qui frise le comique. Selon lui, c’est dans l’idée des Essais de Montaigne qu’on a
puisé l’idée des Affiches et comme si cela ne suffisait, il apprend que ce fut Théophraste
Renaudot en personne sous le ministère du cardinal de Richelieu qui établit des “Bureaux
de correspondance” et publia pour la première fois une feuille intitulée Conférences, Extraits
des Registres desdits Bureaux, Annonces, Affiches et Avis divers. On peut alors bien
comprendre que la colère du rédacteur des Affiches atteignit son apogée en 1785, à
l’occasion de la guerre des annonces de librairie qui opposa la Gazette et le Journal général
de France au Journal de Paris et au Journal des Savants. Le gain de cause par le Journal
de Paris serait, dans les yeux de Aubert, une injure à l’histoire, une absurde réduction au
néant d’une longue série de réaffirmations de la légitimité de la Gazette. Cette fois-ci l’Abbé
Aubert ne manque pas de déployer sa logique calculatrice et pleine de véhémence:
Quoi ! mes affiches dont le privilège, qui fait partie de celui de la gazette, remonte
à 1612, seraient subordonnées à celui du Journal des Savants, qui étant de 1665,
leur est postérieur de 53 ans ; à celui du Journal de Paris, qui n’étant que de
1776, leur est postérieur de 164 ans ! Et la faculté accordée à ces deux journaux
par un simple privilège du sceau, d’annoncer toutes les nouveautés avant la
gazette et le Journal général de France, anéantirait les dispositions des lettres
patentes d’octobre 1612, mars 1628, février 1630, octobre 1631, avril 1751, juillet
1756 et août 1761, toutes lettres enregistrées, soit aux requêtes de l’hôtel, soit au
parlement !114
L’antipathie sincère que nourrit l’Abbé Aubert à l’égard du Journal de Paris semble être due
à l’idée d’un nouveau type de presse qu’incarne ce dernier. Il s’agit d’une presse qui, tout
en devant son existence au système des hautes protections, semble peu révérencieuse à
l’égard de la hiérarchie préétablie, et part à la conquête des lecteurs sans se soucier de ses
vénérables prédécesseurs, dont la présence sur le marché de la presse est constamment
légitimée par des lettres patentes. De plus, selon la vision de l’Abbé Aubert, c’est une presse
hardie et impudique qui, entraînée par la chasse au succès à tout prix, sacrifie volontiers la
vérité et la discrétion, et qui reproduit, ni plus ni moins, “ sous une autre forme, le scandale
et la licence des bulletins à la main ”115 .
Dans un mémoire envenimé, le rédacteur des Affiches accuse le Journal de Paris
de tous les maux dont un journal peut se rendre coupable et en construit un portrait qui se
rapproche à celui d’une feuille clandestine, réceptacle monstrueux et subversif d’une masse
informe d’informations scandaleuses, irrévérencieuses, extravagantes et malsaines :
C’est là qu’on a lu entre une infinité de faits hasardés, que madame, bellesoeur
du roi, était grosse, et qu’elle avait senti son enfant remuer ; c’est là que
toutes les extravagances du magnétisme ont été consignées et prônées. C’est
là qu’on a ouvert une souscription pour un être imaginaire qui devait traverser
à sec une rivière de Seine avec des sabots élastiques : c’est là que la loterie
113 La police de Paris dévoilée.
114 Ibidem.
115 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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pour l’édition prohibée des oeuvres de Voltaire a été imprimée à différentes
reprises : c’est là qu’a été exaltée la prétendue découverte d’un charlatan qui
promettait de neutraliser les fosses d’aisance avec une pinte de vinaigre, et
qui s’est enfui après avoir été la cause de la mort de deux hommes. Ce journal,
à qui l’administration est sans cesse obligée de faire des rétractations, des
désaveux, est devenu le répertoire de toutes les nouvelles apocryphes, de toutes
les inventions, ou imaginaires ou nuisibles, de toutes les querelles entre les gens
de lettres, les artistes et les particuliers116.
Selon le portrait dressé par l’Abbé Aubert, le Journal de Paris passe pour le lieu de toutes
les licences et de toutes les exagérations : il est l’image même de l’hérésie journalistique.
Quelle autorité n’aurait frémi à la lecture de la liste noire de tous ces écarts ? Et pourtant
l’accusateur ne se limite pas à la simple diffamation, et il passe à l’action dès qu’il en a
l’occasion, en mettant la puce à l’oreille des puissants:
L’Abbé Aubert a toujours nourri le désir et l’espoir de faire mourir la feuille de
Paris ; il l’avait toujours sous la dent. Tantôt il se plaignait au ministre de ce
qu’elle annonçait le 21 décembre 1784, la nomination de l’abbé de Maury à une
place de l’académie dont il ne serait question que dans la gazette du 22 ; tantôt
pour remuer les puissances, il faisait souffler à monsieur Dangevilers que tous
les articles du salon devaient lui être soumis : et à Monsieur de Crosne qu’il avait
le droit de connaître les juges anonymes des peintres.117
Si l’Abbé Aubert représente décidément l’ennemi acharné du Journal, qui poursuit avec tous
les moyens la destruction de celui-ci, Jean-François de La Harpe n’en est que le critique.
Son rapport avec le quotidien est , principalement, la conséquence de la querelle musicale
entre gluckistes et piccinistes qui anima la vie parisienne pendant plusieurs années, querelle
menée par une poignée de gens de lettres et qui opposait le compositeur bohémien Gluck,
représentant la tradition française de l’opéra, au compositeur italien Piccinni. Les principaux
acteurs de cette querelle furent Marmontel et La Harpe, qui prenaient parti pour Piccinni,
pendant que Arnaud et Suard étaient les défenseurs de Gluck. Admirateur du compositeur
bohémien, le Journal de Paris devint, dès 1777, l’une des tribunes où s’affrontaient les
partisans des deux camps, plus précisément La Harpe et Jean-Baptiste Suard, qui écrivait
ses articles sous le pseudonyme l’Anonyme de Vaugirard. La Harpe explique dans une
lettre, non sans une pointe de malignité, l’avantage qu’a un journal quotidien dans ce genre
de querelles, “ très favorable à ces sortes de petits écrits polémiques, parce qu’[il]
paraît tous les jours, et qu’un coup n’attend pas l’autre ”118 . C’est à la même occasion
qu’il dévoile l’initiale du nom de son rival anonyme : “ S** qui m’avait déjà répondu,
et assez aigrement, sous le nom de l’Anonyme de Vaugirard, est aussi celui qui a
escarmouché contre Marmontel ”119.
116 Ibidem.
117 Ibidem.
118 Correspondance littéraire adressée à son altesse impériale, lettre LXIX.
119 Dans les Mémoires historiques sur la vie de M Suard ,, Garat dévoile à son tour l’identité du rival de La Harpe, qui, selon lui, n’était
pas généralement connue, et marque que la raison du silence de Suard demeure secrète: “Cet anonyme de Vaugirard dont je viens
de parler si longtemps, je ne l’ai pas encore nommé: et il est très possible que j’eusse apprendre à beaucoup de gens que l’anonyme
de Vaugirard était M Suard . (...) mon silence a été comme une imitaition de celui de M Suard lui-même, qui n’a jamais ni désavoué ni
avoué publiquement ces lettres, qui ne les a jamais recueillies et publiées sous un nom, malgré leur éclatant succès” Garat rappelle
également la touche de mystère qu’avait ajouté à la querelle les lettres anonymes de Suard: “un pareil combat n’en avait que plus
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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En dehors du rôle important qu’il joue dans la querelle musicale, dont le quotidien est
un véhicule essentiel, La Harpe est un lecteur constant et attentif du Journal de Paris . Il
est au courant des comptes rendus du séjour de Voltaire à Paris, dont le Journal rend le “
registre exact ”, il s’intéresse aux expériences sur la destruction des fourmis par le moyen
de l’alkali volatil et aux observations sur les fosses d’aisance proposées par Cadet de Vaux.
Il ne manque pas non plus de corriger le “ galimatias aussi long qu’emphatique ” de la
feuille, en donnant lui-même la version simplifiée de l’histoire passionnée d’une demoiselle
de province120 . En revanche, il est fort irrité par la lecture des articles consacrés aux
spectacles rédigés par Imbert et, lors de l’échec de la pièce de ce dernier , Les Rivaux , il
s’indigne que sous la couverture de l’anonymat son auteur, et avec lui, le Journal , “ prît
si hautement la défense d’une pièce que tout le monde avait jugé détestable ”121 .
Le mariage entre théâtre et bienfaisance pratiqué par le Journal n’est pas non plus au goût
de La Harpe, qui y voit plutôt une manière “ pas fort délicate, ni fort honorable pour les
lettres ” pour faire accueillir par le public une pièce qui aurait été autrement voué à l’échec,
comme c’est le cas de la tragédie Briséis par Poinsinet de Sivri.122 En un mot, l’attitude de
La Harpe envers le Journal est plutôt ambiguë : d’une part, il le considère, nous l’avons
vu, le lieu des “ petits écrits polémiques ” et de la “ bienveillance naturelle pour les
mauvais écrivains ”123 , d’autre part, il en est un lecteur attentif et n’hésite pas à alimenter
la querelle par les articles qu’il y envoie.
L’un des aspects qui irrite le plus La Harpe à propos du Journal de Paris est l’emploi de
l’anonymat par les rédacteurs, qui, à ses yeux, leur assure une protection facile face à toute
responsabilité, et leur permet même de se moquer ouvertement de leurs victimes. Il ne se
contente pas de soulever un pan de l’identité de “L’Anonyme de Vaugirard” et de dévoiler
Imbert comme rédacteur de la rubrique “Spectacles” du Journal , mais il lance une diatribe
contre tous les associés du quotidien qui “ ne se pressent pas de se nommer en public
” et qui , “ à la faveur de cette obscurité (…) prononcent leurs petits jugements, sans
que le public se doute de leurs petits intérêts ” . Le critique exprime son désaveu et son
mépris du quotidien se lançant dans une opération d’avilissement de ce dernier par l’emploi
répété de l’épithète “petit”, ayant le sens d’“insignifiant”, “bas”, “vil” : le Journal de Paris
est le journal des “ petits écrits polémiques ” , des “ petites guerres ” , des “ petits
jugements ” , comme des “ petits intérêts ” . La Harpe raconte que, suite à la vague
d’épigrammes souvent grossières que suscita la publication de l’Essai sur les révolutions
de la musique en France par Marmontel, le prince de Beauvau, membre de l’Académie,
d’intérêt, et parce qu’il n’y avait que deux combattants, et parce que l’un était connu de tous, et l’autre de personne”. Garat insiste
que la connaissance de l’identité de Suard ne fut pas immédiate: “La lettre datée de Vaugirard était anonyme, et ce voile la rendait
plus piquante encore. Personne ne voulait croire qu’elle n’eût pas été écrite au beau milieu de Paris, quoique Vaugirard n’en soit pas
toujours loin, et tout le monde voulut deviner l’auteur. L’anonyme ne pouvait pas être du tout mortifié qu’on ne le devinât pas; on ne le
cherchait que parmi les esprits les plus fins, les goûts les plus délicats, et les talents les plus heureux”. Quant à la Correspondance
littéraire, elle cite les lettres de l’anonyme de Vaugirard publiées dans la ‚Gazette du Soir’, dont elle note le “persiflage plein de finesse
et de goût”, pour ajouter avec une certaine ironie: “on les attribue à M Suard , et l’on dit qu’étant le plus considérable de ses ouvrages,
il aurait grand tort de le désavouer”, Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et de Diderot , depuis 1753 jusqu’en
1790, 16 tomes, mai 1777, (Paris, Furne libraire, 1829).
120 Correspondance littéraire adressée à son altesse impériale, Lettre C.
121 Ibidem, Lettre CCLIX.
122 Ibidem, Lettre CCLII.
123 Ibidem, Lettre CCXXV.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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intervint auprès du parti gluckiste, formé par Arnaud et de Suard124, afin qu’il n’y ait “ plus de
lettres satyriques dans le Journal de Paris ”125 . Malgré leur promesse, les journalistes
continuèrent à donner libre voix aux satires et La Harpe commente indigné :
Ils l’ont promis, et les satires ont continué, toujours anonymes, ces messieurs
disant qu’ils n’étaient point responsables des attaques que livraient à Marmontel
des ennemis cachés, sous le prétexte de disputer sur la musique.126
La querelle avec les rédacteurs du Journal s’enflamma en 1778, à propos de la tragédie de
La Harpe, les Barmécides, dont la critique rédigée par Sautreau de Marsy et non signée,
fit enrager l’auteur. La Correspondance secrète donne les détails de cette affaire qui fit “
grand bruit ”, tout en consignant le bref mais vif échange épistolaire entre La Harpe et les
rédacteurs du Journal qui a alimenté la querelle. Contrarié par l’accueil que le quotidien
fait à sa dernière tragédie, La Harpe veut s’en prendre à son critique mais comme il se
heurte au mur de l’anonymat, il lance des invectives à l’adresse de son censeur sans nom,
le provoquant à un duel à visage découvert :
Je voudrais bien savoir, Messieurs, le nom de celui d’entre vous qui a eu l’audace
de parler avec si peu de respect, d’une pièce que le public a applaudie avec
transport, comme il le devait. Je lui dirais en face qu’il est calomniateur et infâme.
Signé de la Harpe127.
Sans contenir aucun nom de journaliste, la réplique des rédacteurs laisse entendre à La
Harpe l’identité de son censeur, tout en soulignant la prise en charge collective de la position
de ce dernier :
Les Auteurs du Journal de Paris sont très surpris que M de la Harpe qui juge
tout le monde, ne veuille être jugé à son tour. Ils sont encore surpris que M de la
Harpe voie seul avec chagrin un morceau qui a amusé tout le monde. Il n’y a pas,
dans l’analyse qu’ils ont donné de ce sa pièce, rien de personnel. Le censeur l’a
jugée ainsi. Quant au nom de l’auteur de cette critique, ils se bornent à dire que
c’est le même qui fait tous les extraits imprimés dans leur Journal, et ils ajoutent
qu’ils adoptent tout ce qui y a été dit sur Barmécides128.
A la recherche d’un bouc émissaire, La Harpe se voit devant une responsabilité commune
assumée et sa réplique est formulée comme une série de coups à l’aveuglette :
Serait-il vrai, Messieurs, que M Sautreau serait l’auteur de l’infâme diatribe
que vous avez publié dans votre Journal contre ma tragédie ? il sied bien à un
pareil écrivailleur de juger un homme comme moi. Mais je vous réponds que
je l’en punirai. J’ignore qui sont les autres qui contribuent à la rédaction de ce
Journal. Je sais que M Cadet, Apothicaire, en est un. Mais je sais ce que l’art des
Corneille, des Racine, des Voltaire, des… (pardonnez, j’allais écrire des la Harpe)
124 Dans une lettre, La Harpe définit ainsi les deux partisans de Gluck : “L’Abbé Arnaud et Suard sont à peu près les seuls
qui tiennent pour Gluck ; mais font du bruit pour dix, et ont à leurs ordres le Journal de Paris, feuille qui paraît tous les jours.” Il
avoue par la suite que, c’est suite aux lettres satyriques publiées dans le Journal de Paris, qu’il qualifie d’“invectives journalières”,
qu’il s’est brouillé avec tous les deux.
125 Correspondance littéraire adressée à son altesse impériale, Lettre LXXIII.
126 Ibidem.
127 Correspondance secrète, 15 septembre 1778.
128 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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peut avoir à démêler avec la chimie de cet Apothicaire. Je sais encore que M
d’Ussieux est un des principaux : je ne sais ce qu’il a fait : on m’a dit qu’il avait
des nouvelles Françaises qui ne sont ni Françaises ni Allemandes, et des drames
dont on n’a pu se rappeler les noms. Son nom n’est connu qu’au carcan. Signé
de la Harpe129.
Ce qu’omet de dire le rédacteur de la Correspondance secrète et qui n’échappe pas aux
Mémoires secrets, c’est qu’en dehors des invectives, le critique outré promit au rédacteur du
Journal de Paris des coups de bâton. Si La Harpe s’efforça d’avoir la dernière parole dans
cette querelle, selon la Correspondance, ce fut justement la parole “carcan” de la dernière
lettre citée, qui lui valut une plainte de la part de d’Ussieux au lieutenant criminel, en vue de
l’obtention d’une “ réparation authentique ”. Au début, l’accusé se défendit gauchement en
invoquant une simple négligence orthographique qui lui fit substituer “ carcan ” au “ caveau
”, mais, les Mémoires secrets révèlent que, sous les pressions de l’Académie qui menaça
de le rayer de ses listes, La Harpe se vit obligé de faire des excuses à son rival130.
Notons encore que tous les témoignages concernant le rapport entre La Harpe et le
Journal de Paris offerts par la Correspondance secrète et par les Mémoires secrets, ne
sont pas à l’avantage du premier. Les Mémoires observent son irascibilité excessive à
propos de “ toutes les plaisanteries bonnes ou mauvaises insérées dans le Journal de
Paris ” et critique son “insolence” à l’égard de d’Ussieux, désignant son action contre ce
dernier comme “délire”131 . Quant à la Correspondance secrète, elle note que malgré
son obstination de combattre, La Harpe est perdant dès le début dans la querelle avec le
Journal :
M de la Harpe ne cesse de se battre ou plutôt d’être battu à l’occasion du
Chevalier Gluck, dont il s’est déclaré l’ennemi. Le Journal de Paris est l’arène où
s’exercent les champions de ce derniers, qui ont une très belle cause à défendre
et un trop faible adversaire à terrasser, pour n’être pas sûrs de la victoire132.
Une lettre de La Harpe lui-même à un ami, introduite dans la Correspondance secrète à la
date de 28 mars 1778, confirme l’image d’un critique larmoyant, épuisé par les attaques de
ses adversaires, las de tenir tête seul aux assauts qui ne cessent de se multiplier, tels les
têtes d’un monstre, dans l’“arène” qu’est le Journal de Paris :
Le courage me manque, mon cher ami ; je n’y puis plus tenir. Je suis prêt à
succomber sous les coups de mes adversaires. Je vois à chaque instant un
nuage d’ennemis qui s’élèvent contre moi. C’est à qui me fera quelque niche. Le
Journal de Paris est le champ de bataille où l’on s’escrime. L’un me reproche ma
mauvaise foi ; l’autre se moque de mes décisions : celui-ci sous un nom étranger,
me consulte de la manière la plus mortifiante.133
En dépit de tout le plaisir que procurent au Journal les taquineries à l’adresse de La Harpe,
celui-ci demeure un membre de l’Académie et son ridicule risque d’entacher la respectabilité
de l’institution à laquelle il appartient. La Correspondance secrète relate une visite “ fort
129 Ibidem.
130 Mémoires secrets, 12 octobre 1778.
131 Ibidem.
132 Correspondance secrète, 8 novembre 1777.
133 Ibidem, 28 mars 1778.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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étrange ” de La Harpe au bureau du Journal, qui semble se traduire comme un acte
d’humilité de la part de ce dernier. Il est venu demander explicitement de n’être plus traité en
“ jouet au public ” , mais son interlocuteur lui répond sèchement qu’“ il n’était pas le seul
maître ” . Suite à cette action diplomatique échouée, c’est le tour de l’Académie d’intervenir
auprès des journalistes de Paris, en choisissant comme porte-parole de D’Alembert :
Trois jours après, nouvelle visite, mais l’ambassadeur était plus auguste encore,
c’était le secrétaire perpétuel, le chef de la moderne philosophie, M d’Alembert ;
M d’Alembert en personne qui, dans ses petites courses du matin, a cru devoir
comprendre le bureau du Journal de Paris. Le chef encyclopédique a reçu la
même réponse que son protégé, et peu satisfait du succès de sa démarche, a
déclaré qu’il allait s’adresser à M le directeur général de la librairie ; ce qu’il a fait
sur le champ. Ce grand Capitaine a enfin emporté la place, ou du moins elle a été
obligée de capituler. On est convenu que quand il sera question d’une mauvaise
pièce d’un académicien, on pourra bien dire qu’elle est mauvaise, mais on aura
l’air d’en avoir du regret et on ne se permettra pas de faire rire à ce sujet ses
lecteurs134.
Ainsi, une fois la querelle musicale épuisée, l’affaire La Harpe s’éteint sous l’intervention
directe de l’Académie, qui rétablit l’ordre et la sobriété et, à travers un pacte secret entre
les journalistes et le chef de la librairie, proscrit le rire aux dépens de ses membres. Notons
encore le ferme conseil de l’autorité aux plumes enjouées du Journal de substituer au rire
le regret, d’où il résulterait une critique morne et inhibée, censée de servir de consolation
aux productions littéraires manquées. A en croire la même source, ce nouveau sacrifice
du Journal, qui assura l’immunité au critique honni et qui mit à l’abri de l’opprobre tous les
échecs littéraires signés par des académiciens, fut pour autant compensé par la promesse
à l’“ un des auteurs du Journal de Paris ” , qui ne saurait être que d’Ussieux, d’“ une
belle fortune littéraire ”135.
Au-delà des tracasseries des particuliers puissants et des attaques des gens de
métier, les observateurs du quotidien notent aussi les stratégies d’expansion de pouvoir et
d’augmentation du nombre des abonnés, déployées par le Journal de Paris, ainsi que les
efforts de maintien de ses conquêtes, qui se transforment dans de véritables batailles, pas
toujours vouées au succès. Voyons donc quelle est la perception des observateurs à propos
de ces batailles.
Batailles
Même si le domaine de la politique est totalement absent des pages du Journal de Paris,
il y a bien d’autres raisons pour susciter la jalousie de ses confrères. Non seulement le
Journal fait, selon l’estimation de Garat, 100000 livres de bénéfice dès la première année,
mais il s’annonce comme une très bonne affaire de librairie, en témoignent les opérations
qu’il accomplit entre 1778 et 1785.
Dès 1779, l’adresse du Journal de Paris contenait une information intéressante : “ Le
Bureau du Journal de Paris et celui du Journal des Savants est actuellement rue de
Grenelle Saint-Honoré, à l’ancien Hôtel de Grenelle, la 3e porte cochère à gauche
après la rue du Pélican ” . Il ne s’agit pas tout simplement d’une adresse commune, mais
134 Ibidem, 1er mai 1779.
135 Ibidem, 5 avril 1781.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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d’une appropriation du vieux Journal des Savants par le nouveau quotidien, accomplie
sous l’égide du garde des sceaux Miromesnil, qui y voit une façon de raviver une vieille
institution, incapable désormais de subvenir à sa propre existence.136 Pour définir le rapport
entre les deux journaux, L.-S Mercier parle de “soutien” et se sert d’une image de piété
filiale digne de Greuze :
Le Journal de Paris soutient le Journal des Savants, qui ne produit pas de quoi
payer les frais d’impression ; c’est un enfant en train de faire fortune, qui nourrit
son vieux père137.
Encore est-il vrai que le quotidien empiétait déjà sur son confrère le plus âgé en publiant
des critiques littéraires et des annonces de librairie et que cette décision de ralliement forcé
ne plut pas à tout le monde.138 En 1782, le Journal de Paris fit une autre acquisition qui
suscita des critiques à son adresse. Le 5 février la demoiselle Fauconnier et sa fille, la dame
Grammont de la Mothe, lui vendirent le privilège des Annonces détaillées des deuils de la
Cour, de leur durée, de l’Etiquette d’usage dans la manière de les porter, et du Nécrologe
des hommes célèbres de France. Il va sans dire que l’Abbé Aubert, qui recevait jusque-là les
annonces des deuils au Bureau de correspondance s’opposa durement à cette opération.
D’autre part, ce fut l’occasion pour le Journal de Paris d’arrondir le prix de la feuille, sans pour
autant augmenter le nombre des pages139, ce qui fut loin de plaire aux Mémoires secrets.
Rappelons que ce sont les Mémoires, qui observaient dès 1776 avec une certaine méfiance,
les projets de fortune du Journal, en pointant le doigt sur ses “ locaux fort chers ” , et ce
sont toujours eux qui, en 1785, lors de la troisième suspension du Journal noteront avec
un air moitié amusé, moitié critique, que malgré leur situation incertaine, les propriétaires
continuaient à récolter des abonnés. Le 13 septembre 1782 le rédacteur des Mémoires
dénonce en revanche une augmentation d’abonnement injuste, qui correspond selon lui à
une véritable “ concussion ” ou “ exaction ” :
M le Duc de Choiseul, qui protégeait une ancienne courtisane, nommée
Fauconnier, maîtresse du sieur Palissot, avait laissé établir à son profit
une gazette des deuils qui coûtait trois livres par année. L’homme de lettre,
136 L’annonce et la nouvelle.
137 Tableau de Paris, “Journal de Paris”, p. 311.
138 Selon Gilles Feyel l’appropriation du Journal des Savants par le Journal de Paris suscita les plaintes de la veuve Fréron, ainsi
que des propriétaires du premier.
139 Dans un long avis du jeudi 21 mars 1782, les rédacteurs annoncent au lectorat la réunion au Journal de Paris du privilège des
Annonces des Deuils de la Cour et du nécrologe des Hommes célèbres, réunion imposée, disent-ils, par “un désir constant de plaire
[au public] et des efforts multipliés et soutenus pour y parvenir”. Quant à l’augmentation de l’abonnement, voici la justification qu’ils
donnent aux souscripteurs : “Nos Lecteurs n’auront pas perdu de vue sans doute que nous avons traité avec les Propriétaires des
Annonces du Deuil, et que la réunion de ces Privilèges n’a eu lieu à notre égard qu’à titre onéreux. De là suit la nécessité où nous
sommes d’augmenter en proportion le prix de l’Abonnement du Journal de Paris. Nous sommes forcés de le porter, dès ce moment,
pour Paris, à 30 liv. 4sols. Si l’augmentation pour la Province est aussi faible relativement à celle de Paris, c’est qu’ayant observé
que le degré d’intérêt pour connaître à l’instant même la durée du Deuil et les détails sur la manière de le porter, n’était pas le même
pour l’habitant de Province et celui de la Capitale, il nous a paru juste d’établir la même différence sur le prix de l’augmentation ;
mais cependant, comme notre Feuille acquiert une matière qui lui était étrangère, et que l’article Nécrologe en devenant plus étendu
pourra, par cela même, être plus intéressant pour nos Lecteurs de Province, nous avons pensé qu’ils devaient contribuer d’une portion
quelconque aux nouveaux frais que cette réunion nous occasionne, et cette contribution ne pouvait guère être au-dessous de la légère
somme que nous leur demandons”. Les rédacteurs observent également que la plupart de leurs clients de Paris étaient déjà abonnés
des Annonces des Deuils, et, par conséquent, l’augmentation de prix n’est qu’apparente.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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désirant tirer parti de cette institution, y avait joint un nécrologe des Auteurs,
Philosophes, Artistes et autres personnages de ce genre morts dans l’année, qui
coûtait trois livres aussi. Les Journalistes de Paris, sous prétexte de l’acquisition
qu’ils ont faite de ces deux objets, ont rançonné leurs souscripteurs et porté à
30 livres leur feuille de 24 liv. jusque là. Les souscripteurs se sont récriés et M
Laus de Boissy, dans une lettre qui leur a été adressée, leur a démontré que cette
augmentation était une vraie concussion, puisqu’ils ne pouvaient être autorisés
à se faire payer plus cher lorsqu’ils ne fournissaient pas plus de marchandises.
Ces preuves étaient si bien établies, ces raisonnements si victorieux, qu’il les
défiait d’imprimer sa note et d’y répondre. En effet, ils l’ont gardée fort secrète,
et n’ont pas répliqué. Mais ils persistent dans leur exaction et ce qu’il y a de
plus révoltant, c’est que non seulement ils ne satisfont pas à la masse de papier
imprimé, qu’ils devraient au moins livrer aux souscripteurs pour leur argent, mais
ont retranché les courtes notices qu’ils se permettaient déjà sur quelques gens
de lettres et artistes au préjudice de ce même nécrologe, et qui désormais était
devenu une obligation pour eux140.
Les accusations faites au Journal sont assez nombreuses : perception illégale d’une somme
qui ne lui est pas due, exploitation de ses souscripteurs, dissimulation face aux imputations,
manquement aux engagements avec ses abonnés, persistance obstinée dans ses erreurs.
Qui plus est, la notice des Mémoires nous offre une autre “lettre secrète” du Journal, à savoir
une de ces lettres qui lui sont adressées sans être jamais publiées, et qui mettent en lumière
des parties cachées de ses rouages. En fait, la lettre de Laus de Boissy est doublement
secrète : tout d’abord parce qu’elle est révélée par une note des Mémoires, d’autre part,
parce qu’elle est “ gardée fort secrète ” par les rédacteurs du Journal . Ce n’est, certes,
pas la harangue de Laus de Boissy qui met cette lettre sous clé, mais le fait que ce dernier
est le porte-parole des souscripteurs mécontents qui, une fois invités à débattre à propos
des opérations de l’entreprise, pourraient la mettre en péril. Cette fois-ci, c’est le lectorat du
Journal qui est censuré et si l’on comprend le geste du Journal comme un refus de parler
de soi-même, c’est aussi un acte d’autocensure.
C’est toujours à partir de 1782 que le Journal de Paris et le Journal des Savants
s’engagèrent dans une bataille pour les annonces de librairie contre la Gazette de France
et le Journal de la librairie , bataille où un rôle majeur fut joué par l’omniprésent défenseur
de la Gazette, l’Abbé Aubert. Le point de départ fut un traité entre Panckoucke et l’imprimeur
du Journal de la librairie , Philippe-Denys Pierres qui stipulait d’en réimprimer le contenu
sur les couvertures du Mercure et du Journal de Genève , à distance de huit jours
après sa première édition. Dans un premier temps, ce fut le Journal de Paris qui obtint
gain de cause et un arrêt du Conseil du 16 avril 1785 faisait défense à tout papier public de
publier les ouvrages imprimés ou gravés qui n’avaient pas été annoncés au préalable par
le couple Journal des Savants-Journal de Paris. Cependant, aux instances de l’infatigable
Abbé Aubert, la situation se renversa au profit du groupe opposé et le 23 décembre de
la même année un nouvel arrêt du Conseil assignait à la Gazette et au Journal de la
librairie le privilège des annonces de librairie. L’intervention de l’Abbé fit assez vite son effet
et, selon le témoignage de Pierre Manuel, le baron du Breteuil, secrétaire d’Etat à la Maison
du Roi “ donna dans ses bureaux des ordres très sévères (…) pour qu’à l’avenir les
objets qui intéressent son département fussent annoncés par la gazette et non par
140 Mémoires secrets, 13 septembre 1782.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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le journal ”141 . Il ne serait pas surprenant que cette même campagne fût la cause de la
suspension du 4 au 27 juin du Journal, dont la motivation invoquée semblait si futile. La
notice des Mémoires secrets du 23 janvier 1786 reprend la dernière décision du Conseil,
ainsi que sa motivation :
Ce changement est motivé sur ce que le premier étant destiné plus spécialement
à l’analyse des ouvrages scientifiques, et l’autre à faire connaître ceux
d’agrément, ils n’ont qu’imparfaitement rempli jusqu’à ce jour le but que Sa
Majesté s’était proposé. La Gazette de France étant la plus répandue, est par
cette raison plus propre à remplir cet objet ; son débit s’étend dans toutes les
provinces du Royaume et même chez l’Etranger. Quant au Journal de la librairie,
il réunit à la modicité de l’abonnement, des indications claires, précises, et telles
qu’il convient ; ainsi l’avantage du commerce des nouveautés en tout genre
résultera infailliblement de cette destination plus réfléchie142.
Diffusion plus ample, modicité de l’abonnement, clarté et contenu plus approprié sont autant
d’atouts invoqués pour l’assignation des annonces au couple Gazette-Journal de la librairie.
Et pour que la victoire de Aubert soit complète, le roi confirma le privilège de la Gazette et
des feuilles qui en dépendaient, sans obligation de renouvellement tous les dix ans.
Après la guerre des annonces, ce fut la guerre des Prospectus, autre domaine convoité
par une presse de plus en plus attentive à ses recettes. Pendant que les Petites Affiches
continuent à faire de la gratuité de la publication des annonces un service dû aux abonnés,
des périodiques tels le Journal de Paris 143, le Mercure ou la Gazette de France proposent
des tarifs en fonction de l’espace occupé, ainsi que des caractères employés, et cette
tarification correspond à une notion nouvelle dans la presse d’Ancien Régime.144
Une notice du 31 août 1786 des Mémoires secrets dévoile les détails de cette nouvelle
bataille qui mit de nouveau face à face Panckoucke et le Journal de Paris. Ce fut l’idée du
premier de “ grossir son Mercure de divers Prospectus publiés successivement dans
l’année et d’empêcher que ces feuilles volantes et quelquefois utiles ne s’égarassent
”. Certes, une telle idée était tout aussi aguichante pour le Journal de Paris qui,
de plus, avait l’avantage d’être quotidien. Afin de soutenir sa cause auprès du public, le
Journal publie une lettre du libraire Royer du 17 août 1786, qui se présente comme une
proposition ouverte aux rédacteurs du quotidien, et qui contient tous les avantages qu’aurait
la réalisation de ce projet :
M Panckoucke vient de proposer à toutes les personnes qui sont dans le cas
de publier des Prospectus d’Ouvrages nouveaux, de Musique et d’Estampes,
d’ajouter, toutes les semaines, au Mercure, une Feuille sous le titre de
141 La police de Paris dévoilée.
142 Mémoires secrets, 23 janvier 1786.
143 Voici les tarifs que le Journal de Paris proposait pour les Suppléments en 1786: “Les personnes qui auront des prospectus
et avis particuliers de librairie à publier, et qui voudront les faire imprimer par forme de Supplément au Journal de Paris, peuvent
s’adresser au Directeur. Les frais d’impression, de papier et de distribution d’une feuille de supplément, composée de huit colonnes ou
quatre pages, reviennent à 216 livres. Lorsqu’on employera moins d’une feuille, on payera sur le pied de 27 livres par colonne ; mais
chaque objet doit composer au moins une colonne, ou coûtera autant que s’il la remplissait ; lorsqu’un article excédera une ou plusieurs
colonnes, cet excédent coûtera 13 livres 10 sols s’il a moins d’une demi-colonne ; et 27 livres s’il contient plus. Indépendamment des
prix fixés ci-dessus, on remettra au bureau un exemplaire des ouvrages nouveaux annoncés dans les prospectus”.’
144 La nouvelle et l’annonce.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Supplément au Mercure, contenant les prospectus et les Avis particuliers de
la Librairie. Cet arrangement remplirait encore plus parfaitement, dans votre
Journal, les vues des Gens de Lettres, des Imprimeurs, des Libraires et des
Artistes, en satisfaisant plus souvent la curiosité des Souscripteurs, qui peuvent
trouver aisément ces Prospectus toutes les fois qu’ils désirent. Votre Journal,
Messieurs, aussi généralement répandu et paraissant plus souvent dans Paris
que toute autre Feuille, y est lu chaque jour, ainsi qu’en Province, par un grand
nombre de personnes de différentes classes, qui, toutes ne lisent pas ou ne sont
pas à portée de lire le Mercure, et que peut cependant intéresser la connaissance
des divers objets annoncés dans les Prospectus et Avis de Librairie (…)145.
Une parution plus régulière, une conservation plus sûre, une meilleure diffusion soit à Paris
que dans la province, un lectorat plus vaste et plus divers sont autant de raisons invoquées
par l’avocat du Journal en faveur de l’assignation des Prospectus à ce dernier. La lettre de
Royer est suivie par une note des rédacteurs qui ont l’air d’être surpris et enthousiastes
par cette proposition et s’engagent de la concrétiser sur le champ : “ La proposition
de M Royez, libraire nous paraît intéressante et utile pour les Gens de lettres, les
Imprimeurs et les Artistes. En conséquence nous n’hésitons pas à l’adopter et à
déclarer que nous imprimerons par forme de Supplément une feuille semblable à
notre Journal, toutes les fois que nous aurons des matières suffisantes à remplir ”146.
Indigné de la “ rivalité malhonnête ” du Journal, toujours selon la version des
Mémoires secrets, Panckoucke porta l’affaire devant le garde des sceaux, usant de toute
son influence pour avoir gain de cause :
Le sieur Panckoucke a pour lui l’antériorité ; en outre, il a distribué environ mille
louis dans les bureaux des Affaires Etrangères, du ministre de Paris, et de la
Police : il réclame la jouissance d’une entreprise qu’il a si chèrement achetée
et dont il n’espère d’autres bénéfices que de s’attirer plus de souscripteurs en
embrassant plus d’objets. Le Journal de Paris ne peut objecter en sa faveur
qu’une facilité plus grande de remplir cette spéculation : par son apparition
renouvelée de 24 heures en 24 heures, tandis que celles de son rival ne sont
qu’hebdomadaires147.
La querelle s’acheva dans l’avantage de Panckoucke qui obtint du chef de la librairie, Vidaud
de la Tour, la permission de jouir “ par provision ” du privilège, avec la précision que si
l’on devait se prononcer par la suite pour le Journal de Paris , il serait indemnisé . Quant
au libraire Royer, qui avait représenté la cause du Journal, en exposant par une lettre les
avantages pour le public de cette entreprise, il fut cité par la Chambre Syndicale et, selon
145 Journal de Paris, 20 août 1786, “Variétés”.
146 Si les rédacteurs semblent surpris de la bonne proposition de Royer, comme s’ils la découvraient sur le champ, ils ajoutent tout
de suite les frais d’impression pour les Suppléments: “Les frais d’impression, de papier et de distribution de cette feuille, composée de
huit colonnes ou de quatre pages, reviendront à 216 liv. Les Personnes qui emploieront moins d’une Feuille, payeront sur le pied de
27 livres par colonne, mais chaque objet doit composer au moins une colonne ou payer comme s’il la remplissait; et lorsqu’un article
excédent coûtera 13 liv 10 sols, s’il a moins d’une demi-colonne, et 27 liv, s’il a plus de la demie colonne. Il faut s’adresser au Directeur
du Journal pour l’insertion et le payement des objet”, Journal de Paris, 20 août 1786, “Variétés”.
147 Mémoires secrets, 31 août 1786.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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le rédacteur des Mémoires , “ il doit rendre compte de sa conduite et cour le risque
de perdre son état ”148.
Malgré toutes les tensions et les animosités qui se succèdent au fil des ans, le Journal
de Paris ne perd jamais son plaisir de rire. Voyons donc quelles sont les façons de rire du
Journal , telles que les révèlent ses observateurs.
Le rire du “Journal”
Pendant que le quotidien de Paris ne cesse de rire et de faire rire ses lecteurs à ses
risques et périls, le vénérable Mercure,“ monstre vorace ” nourri de maintes “ dépouilles
” , souffre d’aridité et ennuie149 : telle est l’image qui semble se dégager à la lecture
des deux périodiques par les Mémoires secrets . Dès sa naissance, le Journal cultive
le rire hérétique de la satire, qui mordille volontiers un peuple bigarré d’ecclésiastiques,
de militaires, d’académiciens, d’hommes de lettres et de courtisans et qui lui vaut la
réputation de faire concurrence aux nouvelles à la main. Parfois l’amusement aux dépens
des puissants et des influents, nous l’avons vu, lui coûte cher et le rire laisse vite la place au
silence et aux exercices de pénitence. Ainsi, les observateurs notent au bout de la première
suspension que le Journal en sortit “ absolument étique ” , ce qui ne l’empêcha pas
toutefois de récidiver par la suite. Après chaque suspension, il a l’air de rentrer en silence
sur la scène de la presse, sans devoir s’excuser, ni se justifier, ce qui confirme d’une part
son influence, mais d’autre part, on sait qu’il doit payer plus ou moins cher ses écarts.
Il accueille tour à tour le petit conte grivois et l’historiette amusante qui lui valurent
la première suspension, il encourage les sarcasmes sur Marmontel et les plaisanteries
journalières sur La Harpe, il n’hésite pas à s’égayer sur le compte des évêques et de publier
le poème de Boufflers, qui “ rima gaiement sa mésaventure ” . Pour le rédacteur de
la Correspondance secrète , le Journal“ est parfois satyrique ” , et La Harpe le définit
comme le “ journal des petits écrits polémiques ”.
Quant à l’Abbé Aubert, il dénonce vivement le penchant malsain du Journal pour
le rire moqueur, qu’il illustre avec l’affaire de la critique de l’oraison funèbre de l’Abbé de
Boismont par Sautreau de Marsy qui, nous l’avons vu, avait valu au Journal une brève
suspension : “ C’est par la facilité qu’on trouve à y faire insérer des écrits même
satyriques , s’indigne-t-il , qu’a été publiée cette lettre scandaleuse qui a porté le roi
à un acte éclatant de sévérité envers un écrivain peu maître de son imagination et
de ses premiers mouvements, qui n’aurait peut-être pas essuyé cette disgrâce, s’il
n’avait pas trouvé cette voie ouverte aux écarts de sa plume ”150 . Aubert insinue
que la culpabilité du journaliste peu maître de son imagination est moins grave que celle
du Journal lui-même, qui se présente comme espace d’accueil de tous les écarts de la
plume. Cependant, la suspension du Journal ne se révéla pas, comme pour Aubert, un acte
disciplinaire fort, puisque, à en croire le témoignage de la Correspondance secrète , elle
ne fit que mettre sous les projecteurs publics le ridicule de l’oraison de l’Abbé de Boismont ;
autrement dit, en voulant étouffer le rire provoqué par le Journal, on ne fait que l’attiser, lui
conférer plus de durée et d’ampleur.
148 Ibidem.
149 Ibidem, 14 avril 1783.
150 La police de Paris dévoilée.
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Le rire du Journal de Paris n’est pas toujours vu comme mordant par ses
contemporains. Tout en parlant du quotidien comme “ champ de bataille ” où “ s’escriment
les champions ”151 de la querelle musicale , la Correspondance secrète caractérise
l’appétit de rire du Journal aux dépens du critique La Harpe comme ayant un but correcteur :
“ Il n’est point de jour où l’on ne publie contre le fameux critique, et où on ne
lui adresse dans le Journal de Paris quelques lettres, dans lesquelles tantôt on le
plaisante avec finesse, et tantôt on relève les nombreuses bévues qui lui échappent
”152. Malgré toute la bonne intention de ce rire à valeur pédagogique pratiquée par le
quotidien, le critique visé persévère dans ses fautes et ses insolences153, ce qui fait conclure
le journaliste de la Correspondance que ce dernier est bel et bien “ incorrigible ” .
Quant à La Harpe, il ne cesse de se plaindre d’“ être né pour être le plastron de tous
les plaisants ”, et observe amèrement que “ les rieurs ne sont presque jamais de [son]
côté’ et que ‘le public [est] de moitié dans les petits tours de [ses] ennemis ”154 . Il
n’empêche que pour mettre à l’abri sa propre réputation, l’Académie arrive à user de son
influence afin que le Journal accueille sobrement les mauvaises pièces de ses respectables
membres, autrement dit, on lui interdit de faire rire les lecteurs à ce propos155.
Parfois les notices du Journal de Paris , qui construit une relation de complicité avec
ses lecteurs, servent de tremplin pour des plaisanteries qui, sans appartenir au corps même
du quotidien, y sont subtilement liés. Ce sont les lecteurs qui ont le pouvoir de faire éclater
le rire, que le Journal est censé contrôler et doser soigneusement. Prenons l’exemple d’une
notice badine insérée dans les Mémoires secrets le 18 novembre 1785 :
Le Journal de Paris a fait mention, il y a quelque temps, de l’enterrement d’une
Demoiselle Vérité, fille majeure, rue des Martyrs ; un plaisant, en jouant sur le mot,
a donné une Relation véritable et remarquable, de la vie et de la mort de cette vieille
fille, dont tout le monde parle et que peu de gens ont vue.
Encore qu’il ne s’agisse que d’une innocente annonce nécrologique, l’enterrement
symbolique de “mademoiselle Vérité” est inséparable de sa source, ce qui est susceptible
de cultiver à la longue, dans l’esprit des lecteurs du quotidien, l’idée d’une lecture double,
à la fois sérieuse, à fleur de texte, et badine, faite de double sens, de jeux de mots et
encline à l’ironie. Cette lecture critique est encouragée et rendue possible, à notre sens,
par l’ouverture des pages du Journal à un dialogue passionné des lecteurs sur des propos
sérieux ou futiles, parsemé de moqueries, de sarcasmes, d’anecdotes faciles et amusantes
échangés entre des masques porteuses de noms farfelus, et marqué, dans son ensemble,
par un esprit jovial.
Il arrive que le Journal lui-même tombe victime des plaisanteries de ses lecteurs, qui
sont aussi souvent ses correspondants. Ignorant lui-même au début l’intention des plaisants,
le Journal peut proposer et soutenir, à ses risques et périls, une fausse nouvelle comme
véridique. Promoteur des inventions et des découvertes les plus biscornues, le quotidien
151 Correspondance secrète, 28 mars 1778.
152 Ibidem, 22 mars 1778.
153 Les Mémoires secrets observent, de leur côté, que La Harpe“malgré les protestations de la philosophie et de stoïcité, est
très irrascible, outré de toutes les plaisanteries bonnes ou mauvaises insérées au Journal de Paris, et plus ancore des discussions
de sa tragédie dont on y montre les innombrables et énormes défauts (…)”, 12 octobre 1778.
154 Jean-François de La Harpe, Correspondance inédite de Jean-François de la Harpe, recueillie et annotée par Alexandre
Jovicevich (Editions Universitaires, 1965).
155 Correspondance secrète, 1er mai 1779.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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doit faire les frais des nouveautés qui se révèlent des impostures. Goldoni rappelle le cas
du Lyonnais qui, voulant s’amuser sur le compte des Parisiens crédules, fit organiser une
souscription au Journal de Paris pour une traversée de la Seine à pied. Cette plaisanterie
mit le Journal en embarras et, pour se justifier auprès du lectorat qu’il avait convaincu de
participer à la souscription, il dut publier les lettres qui l’avaient enduit en erreur, avec les
noms de qui les avait rédigées et envoyées à leur Bureau156.
Cette plaisanterie est loin d’être l’unique à laquelle eut affaire le Journal ; le rédacteur
des Mémoires en consigne une autre, dont l’auteur est un certain M de Combles, et qui
donna lieu à une souscription à laquelle participa aussi la famille royale.157 Il paraît que le
Journal doit apprendre à rire avec mesure et prudence, soit pour ne pas blesser des âmes
influentes, soit pour ne pas tomber dans le piège de ceux qui veulent rire sur son propre
compte ; il sait, sur sa propre peau, qu’il n’y a qu’un pas du rire à la grimace.
En 1785, année où le Journal de Paris débordé par la quantité d’information,
introduit des suppléments, paraît aussi un pamphlet clandestin, malicieusement intitulé
Supplément au Journal de Paris, qui occupe l’attention du rédacteur des Mémoires
secrets dans cinq de ses notices. Il s’agit d’une version parodique du Journal ,
imprimée “au rouleau” et contenant des rubriques intitulées tout comme celles du quotidien
(“Changement de domicile”, “Variétés”, “Cours des effets”, “Fourrages” etc.), ayant pour cible
unique le contrôleur général des finances de Louis XVI, Charles Alexandre de Calonne. Non
seulement le pamphlet cite le Journal de Paris qui vient de reprendre sa publication, après
sa suspension de juin 1785, mais les Mémoires semblent maintenir une espèce d’allègre
ambiguïté entre la brochure clandestine et le Journal , que seuls les lecteurs ayant lu la
première notice sur le Supplément peuvent percevoir d’un seul coup. Ce jeu favorisant
une confusion enjouée ne s’arrête qu’avec la dernière notice à ce propos, qui apprend “
qu’on a éventé la mine d’où sortaient les bulletins en forme de Supplément au Journal
de Paris ”158 . L’idée d’un Journal de Paris dont les rubriques sont remplies d’anecdotes
dénonçant un ministre corrompu doit chatouiller l’imagination des lecteurs des Mémoires
, qui d’ailleurs, pour entrer dans le jeu, doivent avoir au moins une pâle idée de comment
le quotidien est fait.
On empêche, certes, au Journal de rire ouvertement des puissants et des influents,
aussi pratique-t-il avec persévérance le rire sous cape, le ricanement, l’ironie voilée et l’autoironie,
mais surtout, comme nous allons le voir plus loin, il permet avec complaisance à
ses lecteurs de faire éclater le rire sous leur plumes. Les lettres des lecteurs font jaillir
le rire de partout, un rire biaisé, souvent frivole, fait de petites querelles et de taquineries
badines entre les correspondants du quotidien et qui, d’autre part, offre au Journal à la
longue, une empreinte de jovialité et de détente, que les rédacteurs justifient par la vocation
du périodique d’“amuser” ses lecteurs. Le Journal rit à travers ses lecteurs et ce rire devient
libérateur.
156 Mémoires de M. Goldoni.
157 “On regarde la plaisanterie de M de Combles comme pouvant être d’autant plus funeste pour lui, qu’en se jouant des
journalistes, il s’est joué successivement d’une foule d’amateurs distingués, qui avaient souscrit et dont les noms sont consignés au
Journal de Paris. Entre ceux-ci se trouve une société de Versailles, pour 1080 livre. Il passe pour constant que cette société n’est
autre que la famille royale, et que c’est Monsieur, prince ami des sciences et des arts, qui avait excité ses augustes parents à l’imiter
”. Mémoires secrets, 22 décembre 1783.
158 Ibidem 26 novembre 1785.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Du côté du “journal”
Le temps
Un quotidien est un mécanisme très complexe dont le premier défi est la maîtrise du temps.
Dès le Prospectus, le Journal de Paris avait affirmé sa fonction de miroir qui saisit un monde
en perpétuel mouvement. Grâce aux prouesses de la technologie, il possède les vertus
extraordinaires d’un instrument optique qui permet de regarder de plus près et plus vite ce
qui serait autrement invisible aux yeux des mortels. “ Si la scène des évènements varie
chaque jour, observe-t-il , n’est-ce pas satisfaire utilement la curiosité publique que
de la reproduire chaque jour à ses yeux ? ”159 Selon cette autodéfinition, le quotidien est
un instrument né d’une effrénée avidité humaine de saisir le monde en mouvement ou le
temps, à travers une représentation régulière du premier. Nous allons donc suivre la vie du
Journal en rapport avec le temps : il y a un temps de fabrication, de diffusion et un temps
de lecture, comme il y a un temps intrinsèque au Journal , qui rappelle constamment, par
des marqueurs temporels, son statut de périodique “journalier”.
Le premier souci des journalistes de Paris est celui de pouvoir mener à terme tous
les jours, sans retard, le tirage et la distribution de leur feuille. Le Prospectus prévenait
que les articles pouvaient “ être publiés le lendemain s’ils étaient apportés au journal
avant 9 heures du soir ” , ce qui signifie que tout le travail se faisait de nuit, l’impression
étant achevée à 5 heures du matin.160 L’entreprise n’est pas facile et les retards sont
inévitables, ce qui oblige les rédacteurs de s’excuser, six jours après la parution du premier
numéro la feuille, auprès de ses souscripteurs qui “ se sont plaints de n’avoir pas reçu
exactement le Journal ” , en rappelant, en guise de justification, “ qu’il était difficile de
mettre tout l’ordre possible dans les premiers jours d’un Etablissement qui entraîne
tant de détails ”. Tout de suite après, ils lâchent la bonne nouvelle :
La petite poste est maintenant chargée de la distribution de cette feuille ; et
les paquets sont portés exactement tous les jours, à sept heures du matin,
au Bureau général, qui s’est chargé de les faire remettre à leur adresse dans
l’espace de trois heures.161
Cependant, cette collaboration ne fut pas longue et, le 12 janvier, les rédacteurs annoncent
avoir rompu avec la Petite Poste, pour passer la relève à la compagnie des Jurés-crieurs :
La petite poste s’était chargée de la distribution du Journal de Paris ; mais le
nombre de Souscripteurs augmente journellement, ce surcroît faisait languir
son service et occasionnait le matin au Bureau général, dans l’opération du
triage, un retard de trois quarts d’heure, sans compter un temps à peu près
aussi considérable qu’emportait la distribution ; en sorte que M de Beauvoisin,
Inspecteur-général de la petite Poste, malgré toute sa bonne volonté a reconnu
l’impossibilité à se charger de la distribution. MM les Jurés-Crieurs, à qui on s’est
159 Dictionnaire des Journaux, notice n°682, “Journal de Paris”.
160 Ibidem.
161 Journal de Paris, 6 janvier 1777, “Avis”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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adressé pour cet objet, ont convoqué une assemblée extraordinaire dans laquelle
ils ont décidé qu’ils s’en chargeraient.162
Nous avons vu que les Mémoires secrets interprètent cette rupture avec la Petite Poste
comme le signe d’un désir général de voir le Journal de Paris échouer. Le ton des rédacteurs
est en revanche aimable et reconnaissant, si bien que la faillite de cette collaboration semble
plutôt due à une incompatibilité de la petite Poste avec sa mission de distributeur d’un
quotidien. La gestion du temps est de toute façon un sujet qu’ils ont à coeur et qu’ils ne
cessent de proposer aux souscripteurs. Ainsi, un “Avis” du 18 janvier 1783 annonce aux
abonnés une amélioration du temps de distribution :
Persuadés que cette Feuille serait d’un intérêt plus marqué à la plus grande
partie de ceux qui la reçoivent, si elle leur parvenait de meilleure heure, ils
se déterminent à faire un sacrifice qui leur occasionnera une très grande
augmentation de frais, et telle qu’elle ne peut être exactement appréciée que par
les personnes qui connaissent le mécanisme de l’imprimerie. En conséquence,
ils préviennent qu’à compter de lundi 20 du présent mois, les Abonnés du
Journal de Paris le recevront, quelque soit le quartier qu’ils habitent, le matin
d’assez bonne heure pour en avoir pris lecture, avant que les affaires ordinaires
les appellent hors de chez eux.
Si le temps de distribution de la feuille journalière est fondamental, c’est parce qu’il
détermine un temps de lecture et établit des habitudes chez les lecteurs du Journal. Les
rédacteurs ont compris que la force de leur feuille est celle de s’insérer, à un moment précis
de la journée, dans les gestes de ses abonnés, de prendre place dans leur quotidien. En
évitant le retard de la feuille, il s’agit, certes, d’être fidèles à leurs promesses, mais surtout de
la rendre tout aussi indispensable sur la table des Parisiens aisés que le café ou le chocolat
à la crème, comme le notait Garat, et d’en assurer la lecture rituelle, avant de se lancer
dans le tourbillon des affaires de la journée. Avec le Journal de Paris, être informé avant
d’affronter la vie devient une habitude quotidienne des habitants de la capitale. Un abonné
enthousiaste propose même une interprétation morale de la lecture matinale du Journal :
Ce qui est encore d’une grande importance, c’est l’heure à laquelle votre Journal
nous est remis. Je vais me servir d’une expression qui ne me plaît pas trop, parce
qu’elle me semble néologique, mais que je n’effacerai pas, parce qu’elle rend
mon idée : le matin est la jeunesse de la journée. L’âme est alors plus calme, plus
pure, plus accessible aux sentiments honnêtes ; elle n’est pas encore fatiguée
par la dissipation, aigrie par la vanité, épuisée par les différents rôles qu’on a
joués : n’est-il pas possible que l’on se rappelle le soir lorsqu’on a de mauvaises
dispositions, ce que l’on a lu à son réveil quand on en avait de bonnes ?163
Si le matin devient le moment privilégié de la lecture du Journal, c’est parce qu’il garantit
au lecteur reposé et non encore tourmenté par les événements de la journée une efficacité
maximale de concentration et une grande disponibilité de l’âme pour les “ sentiments
honnêtes ” . La ponctualité avec la feuille est livrée tous les matins est étroitement liée à sa
rapidité de circuler et de communiquer des nouvelles. Il va de soi que, pour un périodique
tel le quotidien de la capitale, premier journal pour les gens pressés, la brièveté ou la
concision et la rapidité de l’information sont deux règles essentielles, brandies avec fierté
par les rédacteurs, observées et énoncées avec passion par les lecteurs-correspondants.
162 Ibidem, 12 janvier 1777, “Avis”.
163 Ibidem, 13 décembre 1785, “Variété”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Les lettres débutent souvent par des promesses de brièveté, telles “ Les bornes de cette
lettre ne me permettent que d’indiquer quelques-unes des infidélités dont j’ai à me
plaindre ”164 ou “ Voici MM une découverte que je vous prie d’annoncer dans votre
Journal ; pour qu’elle n’y tienne pas beaucoup de place, je serai très bref ”165. Si la
brièveté peut constituer apparemment un exercice contraignant, elle se révèle après tout
une bonne règle d’écriture et de lecture, car, comme le note un correspondant, “ n’ayant
que peu d’espace à remplir, l’Auteur ne pourra être pesant, ni le Lecteur inattentif ”166.
Les lecteurs se montrent tout aussi fidèles à leur pacte de rapidité avec le Journal ,
synthétisé par la notion récurrente d’“empressement”. Cette dernière peut faire référence
à l’activité rédactionnelle (“ Vous paraissez recueillir avec empressement tous les
événements qui tendent à honorer l’humanité ”167) ou à la promptitude d’intervention
des lecteurs (“ Je m’empresse de faire connaître à ma Patrie, par la voie de votre
Journal, la découverte la plus utile et la plus précieuse de l’humanité ”168) . Il arrive que
l’empressement du lecteur est tel, qu’il précise avec exactitude et fierté le laps de temps qui
sépare la lecture et la réponse : “ J’ai reçu votre annonce à dix heures, il n’en est pas
onze, et voilà ma réponse. Puisse mon empressement être un mérite à vos yeux ”169.
Certes, l’empressement est aussi source d’erreurs ou d’inexactitudes, ce que les rédacteurs
du Journaln’hésitent pas à admettre avec un certain orgueil. Une “Nota” des rédacteurs à
la rubrique “Loterie royale” du 10 avril 1777 a la double fonction de s’excuser auprès des
lecteurs pour une erreur commise, tout en soulignant que cette dernière n’est que le prix
payé occasionnellement par le Journal à la rapidité exceptionnelle qui le caractérise :
Malgré les soins et l’attention scrupuleuse qu’on a apporté à la rédaction et à
l’impression de cette Liste, on doit prévenir que peut-être s’est-il glissé quelques
erreurs. S’il en existe, elles ne doivent être attribuées qu’à la promptitude avec
laquelle ce travail a été fait ; et cette même promptitude est une preuve du zèle et
de l’empressement qu’on met à satisfaire les Souscripteurs. (…) La même célérité
n’a pas permis de ranger les lots dans l’ordre numérique ; on s’est borné à les
classer par mille170.
C’est au nom de cette même célérité imbattable que les journalistes de Paris revendiquent
dans un “Avis” de 1782 les avantages de la réunion de la feuille de Paris au privilège des
Annonces des Deuils de la Cour :
Quant aux annonces du Deuil, elles tireront de la forme de notre feuille et de son
départ journalier des avantages dont elles n’étaient pas susceptibles lorsqu’elles
étaient isolées, parce qu’il eût été trop dispendieux de les leur donner. Par
exemple, le Deuil étant quelquefois annoncé à la Cour le soir pour le lendemain
matin, n’était-il pas impossible de mettre assez de célérité dans l’impression et
164 Ibidem, 21 avril 1777, “Belles-Lettres”.
165 Ibidem, 3 mai 1777, “Physique”.
166 Ibidem, 13 décembre 1785, “Varieté”.
167 Ibidem, 14 octobre 1780, “Evénement”.
168 Ibidem, 5 novembre 1783, “Médecine”.
169 Ibidem, 19 octobre 1777, “Réponse à la lettre anonyme du Journal de Paris, n°291”.
170 Ibidem, 10 avril 1777, “Loterie Royale”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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la distribution du Bulletin pour qu’il arrivât à temps aux Souscripteurs, à moins
qu’elles ne fissent partie d’un travail toujours actif, et tel que le nôtre171.
Il a fallu pourtant qu’une branche dérivât la trajectoire d’un couteau de chasse dans la main
du Roi, blessant sa cuisse, pour que l’on comprenne et proclame l’utilité du Journal. Le
lendemain de l’accident, les rédacteurs en publièrent promptement le récit d’une demi-page
dans un supplément qui s’achève sur l’état rassurant du Roi :
Hier, le Roi, après avoir chassé à Force Repose, étant descendu du cheval,
a voulu couper une branche d’arbre, avec un couteau de chasse. La branche
s’étant trouvée trop faible pour soutenir l’effet du coup, la pointe du couteau de
chasse a porté sur la cuisse de Sa Majesté, et lui a fait une légère ouverture, qui
a beaucoup saigné, parce que le coup a porté sur un petit vaisseau. Sa Majesté
est rentrée à six heures. Le sieur de la Martinière, qui a sur le champ examiné la
plaie, a déclaré que cet accident n’aurait aucune suite. Le Roi ne s’est même pas
couché. Tous les Français nous sauront gré de les rassurer aussi promptement,
sur un événement qui leur aurait causé les plus vives alarmes. Nous avons cru
que la célérité de notre Feuille ne pouvait être employée dans une circonstance
plus utile172.
Souvent sceptiques à propos du Journal à son début, les Mémoires secrets admettent sans
délai : “ on a vu, à l’occasion de cet évènement, l’utilité du Journal de Paris, qui, dès
le mardi après-midi, a fixé les rumeurs publiques et dissipé toutes les craintes par un
supplément rendu en grande diligence ”173. De son côté, L.-S.Mercier observe à propos
de l’accident du Roi que c’est grâce à l’intervention rapide du Journal, que “ les esprits sont
calmés ” et ajoute : “ il y a mille circonstances qui intéressent le public ; il pourrait
se tromper dangereusement, il est redressé tout à coup par la vérité des faits, et la
fermentation tombe en un clin d’oeil ”174.
Dans la mesure où le public est, dans la vision de Mercier, cette masse labile,
aussi avidement intéressée à tout, qu’elle est encline à se tromper, sujette par sa nature
à des fermentations qui peuvent s’avérer dangereuses, un quotidien est un instrument
extraordinaire, qui, d’une part, excite la curiosité du public, et d’autre part, à titre de garant
de la vérité, en apaise et maîtrise les embrasements “ en un clin d’oeil ”. Mercier avait
d’ailleurs noté que le gouvernement même, malgré l’opposition qu’il avait faite au Journal,
avait finalement compris de quelle utilité cette feuille pouvait être : “ En un instant tout
Paris est instruit ou désabusé sur ce qu’il lui importe de savoir au juste ”175.
Bref, on pourrait dire qu’avec le Journal de Paris , le temps se fragmente en unités de
mesure plus petites, telles “l’instant” ou le “clin d’oeil”. Le Journal lui-même ne manque pas
de souligner à tout bout de champ sa bravoure dans la manipulation du temps ; désormais,
lire, rédiger et publier est une question d’heures ou de peu de jours. Un lecteur enthousiaste
note cette efficacité inouïe dont dispose le quotidien : “ Votre engagement est de réparer
171 Ibidem, 21 mars 1782, “Avis sur la réunion au Journal de Paris, du privilège des Annonces des Deuils de la Cour, et du
nécrologe des Hommes célèbres”.
172 Supplément au Journal de Paris, n°161, 10 juin 1777.
173 Mémoires secrets, 11 juin 1777.
174 Tableau de Paris, “Journal de Paris”.
175 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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dans les vingt-quatre heures les réputations injustement ternies ”176. Un autre, auteur
d’un éloge de Rousseau, à la recherche d’un mécène pour soutenir les frais d’impression,
exclame, après avoir fait publier sa lettre dans le Journal : “ La lettre que vous avez eu la
bonté d’insérer dans votre feuille du 4 février, a produit le jour même l’effet que je m’en
étais promis ; (…) le jour même que ma lettre a paru dans votre Journal, un homme
plein de mérite m’a fait l’honneur de venir me trouver ”177. Ce témoignage nous dévoile
une qualité de plus du Journal : sa rapidité consiste non seulement dans l’enregistrement
de ce qui se passe dans le monde réel, ses représentations du monde déclenchent, avec la
même célérité, des effets sur ce réel même. Le circuit ainsi bouclé, le Journal n’est plus une
simple lentille qui observe et enregistre passivement, mais il agit à son tour sur le monde
qui le nourrit, en créant des stratégies d’échanges et de transformation de ce dernier, selon
son propre idéal.
De quelle manière le temps est-il présent dans le Journal de Paris ? Les annonces
et les nouvelles se situent sur un axe temporel défini par des marqueurs voisins tels “avanthier”,
“aujourd’hui”, “demain”. La publication du Journal tous les jours de la semaine
permet une fréquence élevée des marqueurs temporels situés dans le proche voisinage du
moment présent “aujourd’hui”, ce qui crée un effet de mouvement de l’information jamais
atteint auparavant dans la presse. Les lecteurs assidus du Journal s’habituent, à partir
même de ses premiers jours d’existence, à y puiser des informations de la veille dans des
rubriques telles “Halles, marché d’hier”, “Enterrements d’hier”, “Mariages célébrés hier”,
“Loterie Royale de France, tirage d’hier”.
Les rédacteurs proposent quasiment tous les jours des faits divers qui commencent
par le marqueur temporel “hier” et dont la charge émotive est d’autant plus importante qu’ils
sont arrivés à Paris, la veille. Ainsi, le lecteur apprend le 11 janvier 1777 qu’“ Hier, sur
les quatre heures du matin, le feu a pris rue Notre-Dame des Bonnes Nouvelles, au
bureau général des Estampes, maison du Sr Raisin ” . Un jour après, il est informé qu’
“ Hier, sur les 11 heures du matin, il s’est échappé de la tuerie d’une des Boucheries
du Faubourg Saint Antoine un Boeuf vraisemblablement manqué par la massue ”178.
Il est peut-être difficile, pour les lecteurs assaillis de nouvelles au jour le jour que
nous sommes, d’imaginer l’effet que cette référence constante au jour de la veille pouvait
avoir sur les lecteurs du Journal de Paris , mais on peut penser que c’est dans cette
proximité temporelle entre le fait relaté et sa réception, que se tisse ce que nous appelons
“l’actualité”. Il y a d’ailleurs chez les contemporains du Journal un besoin manifeste d’
“actualité”. Le temps des longues réflexions générales à tout propos qui remplissent les
pages des périodiques se superpose avec le temps des nouvelles fraîches, de l’information
dynamique, qui se confond à la vie. “ Un fait de la veille dit plus que ces réflexions
vagues sur les arts. Les réflexions communes sont bientôt épuisées, les faits sont
toujours nouveaux ”179, c’est ainsi qu’énonce L.-S Mercier dans le chapitre consacré au
Journal de son Tableau de Paris , ce besoin et cette mutation à ses débuts.
Les marqueurs “aujourd’hui” et “demain” sont surtout réservés, en revanche, aux
programmations de toutes sortes. Le 18 juin 1777 les abonnés du Journal sont informés :
“ Aujourd’hui, à 11 heures précises du matin, l’Orgue de Saint-Etienne du Mont sera
176 Journal de Paris, 3 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
177 Ibidem, 10 mars 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
178 Ibidem. 12 janvier 1777, “Evénement”.
179 Tableau de Paris, “Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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arbitrée par M Balbastre, organiste de S Roch ”180 . La rubrique “Enigme” assure les
amateurs que “ Le mot de l’énigme sera dans la feuille de demain ”181 . Le 24 février
1777, les lecteurs peuvent lire “ Demain il y aura Course à Neuilly ”182, et le même
jour, les rédacteurs promettent : “ Nous donnerons demain une notice de quelques-uns
des Livres de cette vente, qui ont été vendus beaucoup au-dessus de leur valeur (…)
”183. Le domaine du lendemain est réservé aux ventes, aux programmations de concerts,
d’opéras, de théâtres, ou d’expériences scientifiques. En même temps, il se définit comme le
territoire de l’attente, créé et maintenu à travers le discours rédactionnel, mais aussi inventé
par le désir des lecteurs en quête de nouveauté. Rien de plus significatif que la déclaration
d’un abonné épris du Journal tout aussi bien que de ce qu’il pourrait être : “ J’aime votre
Journal, tant par ce qu’il me donne, que par ce qu’il me promet. Ce que je n’y trouve
point aujourd’hui, je l’espère pour demain ”184.
La grande prouesse du quotidien consiste à réduire au maximum le décalage qui
s’établit entre ce qui advient dans le monde réel et son récit, autrement dit, de capter le
réel comme dans un instantané. Les rédacteurs se servent volontiers de la stratégie de la
nouvelle attrapée au vol, au moment même de son arrivée au bureau général, de sorte que
le lecteur ait l’illusion d’en être un des témoins privilégiés. Ainsi, le 5 juillet 1778, il peut
lire à la rubrique “Variété” : “ On apprend dans l’instant que le célèbre Jean Jacques
Rousseau Genévois, vient de mourir dans la soixante-neuf ou dixième année de
son âge à Ermenonville (…) ”. Une information de dernière heure peut concerner aussi
l’état de santé d’une chanteuse: “ Nous apprenons dans le moment (10 heures du soir)
que Mlle Duchateau est toujours indisposée et hors d’état de chanter ”185.
L’illusion de la superposition entre le réel et le récit advient aussi par le biais des
lettres des lecteurs, qui, tout en arrivant au bureau du Journal quelques jours après leur
rédaction, sont reproduites telles quelles dans les pages du quotidien, pour créer un
effet d’immédiateté, si approprié à l’image que le quotidien veut donner de lui-même. “
Messieurs, je viens d’être témoin d’un événement dont la publicité est intéressante ”186
, annonce un lecteur ; “ Messieurs, nous avons fait ce matin une nouvelle expérience
”187 , avertit un autre. Certes, le détail qui pourrait rompre facilement cette illusion est la date
de rédaction de la lettre, souvent signalée par les journalistes, mais ce qui importe vraiment,
c’est qu’il y a une espèce de course des lettres qui s’acheminent vers le bureau du Journal.
Le temps qui sépare la rédaction et la publication d’une lettre du Journal de Paris peut
varier de deux semaines et plus, si elle arrive de loin, à cinq, voire deux jours, si elle arrive
de Paris ou des provinces proches. Dans cette course épistolaire, les grands perdants, il
va sans dire, sont les lettres parties des provinces plus lointaines. Une feuille quotidienne
ne peut que donner priorité aux lettres les plus fraîches, aussi les lecteurs des provinces
180 Journal de Paris, 18 juin 1777, “Arts”.
181 Ibidem, 15 mai 1777, “Enigme”.
182 Ibidem, 24 février 1777, “Variété”.
183 Ibidem.
184 Ibidem, 13 décembre 1785, “Varieté”.
185 Ibidem, 19 février 1777, “Musique, Concert des amateurs”.
186 Ibidem, 10 juin 1784, “Evénement”.
187 Ibidem, 1er septembre 1785, “Physique”.
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se plaignent-ils qu’à cause du retard considérable du Journal, ils ne puissent envoyer leurs
réactions qu’avec un retard considérable :
J’habite, Messieurs, dans ce moment une petite Ville presque à l’extrémité
méridionale du Royaume, et votre Journal m’y parvient un peu tard. Il m’a été
impossible de réclamer plus tôt contre l’article du 31 décembre, où, en traçant les
caractères de la bonhomie, un de vos Correspondants affirme que Racine n’a pas
été bonhomme (…)188.
Cependant, l’illusion d’immédiateté nous semble plus qu’une simple astuce journalistique
pour tenir les lecteurs accrochés à un présent en train de défiler sous leurs yeux. C’est
aussi un moyen de donner l’impression d’une simultanéité dans l’acte de lecture, et par
conséquent, d’engendrer une communauté de lecteurs qui, lisant les mêmes choses, tous
les jours, à la même heure, avec plus ou moins le même rituel et ayant les mêmes intérêts
reflétés par le Journal, se trouve soudée malgré les distances et les différences de modes
de vie et de statut social. Comme le notait un lecteur, “ il est lu dans la même journée, et
pour ainsi dire, dans le même instant, par un nombre prodigieux de gens de différents
états ”189.
Dans un journal où la nouveauté principale est la périodicité, le temps ne peut
qu’occuper la première page et la première rubrique, sous la forme des observations du jour
et des observations météorologiques, qui d’abord, couvrent une demi-page et par la suite
vont se réduire à un quart de page. Sans même faire l’effort de feuilleter le Journal, le lecteur
est habitué à poser tous les matins ne serait-ce qu’un regard fugace, sur le temps qui court,
soigneusement dompté et clôturé dans les cases d’un tableau qui sert de mini-calendrier
journalier. Les nuages et les pluies du Journal de Paris font toujours référence à la veille,
toutefois, si peu utile qu’il soit, ce tableau devient une espèce d’étiquette du quotidien et
offre tous les jours au lecteur de Paris et d’ailleurs, un voyage complet, de haut en bas, dans
la capitale. Le père de cette rubrique qui ne disparaîtra qu’en 1792, est l’un des propriétaires
du Journal, Jean Romilly, horloger190 , auteur de quelques autres articles sur l’horlogerie
et sur l’impossibilité du mouvement perpétuel.
D’ailleurs, le temps est également présent dans le Journal à travers les relations
concernant des machineries ingénieuses, surprenantes par leur complexité et leur beauté,
vouées à le mesurer et sorties des mains d’habiles horlogers ou de simples dilettantes . Telle
est la pendule planétaire, oeuvre de Janvier, infatigable horloger-mécanicien de Monsieur,
qui indique précisément “ les mouvements du soleil, de la lune, et de toutes les planètes,
même la planète Herschel, chacune faisant sa révolution dans les temps les plus
exacts, suivant les plus nouvelles tables astronomiques ”191. On ne manque pas
non plus de parler du succès du Sieur Noseda, opticien, inventeur des montres-boussoles,
qui savent indiquer l’heure vraie du soleil “ avec la précision la plus rigoureuse pour 40
des principales villes de l’univers ”192. Une lettre contenant un extrait du Journal de
Luxembourg présente une “ grande singularité en fait d’Art ”, à savoir une montre de
paille “ qui allait pendant deux heures sans qu’on fût obligé de la monter ” . Celle-ci
188 Ibidem, 30 janvier 1788, “Variétés”.
189 Ibidem, le 18 septembre 1782, “Belles-Lettres”.
190 C’est dans la feuille du 10 décembre 1781, que Romilly indique qu’il “est chargé personnellement de la rubrique
météorologie”.
191 Ibidem, 17 février 1789, “Astronomie”.
192 Ibidem, 30 juin 1788, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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est l’invention d’un condamné à mort, qui l’avait construite dans l’obscurité de son cachot
avec la paille de son lit et le fil de sa chemise, idée qui invita le journaliste à réfléchir sur
un ouvrage recueillant tous les ouvrages que l’exil ou la solitude ont fait produire au génie
humain. L’exemple d’une montre de paille construite au fond d’une prison, à savoir là où
le temps n’existe plus, devient pour le journaliste de Paris un prétexte de s’intéresser aux
productions d’une humanité souffrante, idée qui appartient, comme nous allons le découvrir
plus loin, aux sensibilités du Journal.
Persuadé qu’il n’existe pas “ d’économie plus précieuse que celle du temps ”, un
lecteur-géomètre propose en revanche l’établissement d’une “ heure commune ”, qui serait
partagée par tous les habitants de la ville par un moyen assez simple : “ Je désirerais donc,
Messieurs, que tous les jours au moment du midi du temps vrai, on tirât un coup de
canon à l’Hôtel des Invalides ; ce signal entendu de tous les Citoyens au même instant
servirait de règle générale pour la distribution de toutes les heures de la journée
”193. Non seulement le Journal se veut lui-même un instrument pour maîtriser et contrôler
le temps, à la portée d’un vaste public, mais il propose, dans ce cas, à ses lecteurs une
démocratisation du temps. Les ingénieuses machines destinées à le mesurer sont plus que
des chefs-d’oeuvre de la mécanique, leur valeur la plus importante étant leur utilité publique.
Ainsi, le lecteur insiste sur les bénéfices considérables d’une heure commune : “ de là, plus
de précision dans les heures publiques pour les Tribunaux, les Théâtres, etc., plus
d’exactitude dans les rendez-vous ; moins de temps perdu ; moins d’impatience (…)
un espace considérable de temps retrouvé pour l’industrie et le génie ”194. L’utilité
publique, si chère aux journalistes de Paris, embrasse également la notion de temps.
Fractionné, dompté, enfermé journellement dans des cases de tableaux, mesuré, pesé
par le biais des derniers engins de la mécanique, le temps dans le Journal devient aussi un
bien précieux qu’il faut économiser, qu’on peut facilement manipuler, gérer et consommer,
voire investir au nom de l’industrie et du génie, et que, finalement, on peut faire partager par
tout le monde par des coups de canon quotidiens. Bref, le temps du Journal est un temps
matériel et social.
Après avoir réfléchi sur la périodicité du Journal de Paris , trait important et innovateur
du périodique, arrêtons-nous un moment sur son organisation interne ou sur ses rouages :
son premier numéro, sa forme, son système de rubriques, le problème de l’identité de ses
correspondants, les estimations quantitatives et la diversité de ses lecteurs.
Rouages
Comment le Journal se présente-t-il aux yeux de ses souscripteurs dans son premier
numéro ? Qu’est-ce qu’il contient, quelles sont les rubriques qui peuplent ses premières
pages et quelles sont les promesses implicites et explicites, envers ses lecteurs, qui s’en
dégagent ?
Dépourvu de tout frontispice, le titre en gros caractères, précédé du numéro un et suivi
de la date et du tableau météorologique, ouvre la première page du Journal. Le lecteur
commence à faire la connaissance du nouveau périodique, en jetant son premier regard
sur les “Observations du jour”, dont la première information, encadrée dans un tableau est
l’heure exacte du lever et du coucher du soleil et de la lune du mercredi 1er janvier 1777. En
193 Ibidem, 2 octobre 1785, “Economie”.
194 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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dessous de celle-ci, il trouve la hauteur de la rivière, valeur enregistrée, selon une explication
en bas des tableaux, la veille, à l’Echelle du Pont de Tournelle.195 Suivent le temps moyen à
midi, défini comme le temps marqué “ au moment de midi [par] une pendule bien réglée
et dont le mouvement est uniforme ” et les horaires des réverbères .
Pl. V - Journal de Paris, n°1, 1er janvier 1777, page 1.
195 Un article signé par l’architecte Pierre Patte, intitulé Observations sur des objets de la plus grande importance pour la ville
de Paris, publié dans le Mercure de France, le 20 janvier 1787 sougline également la source employée par le Journal de Paris pour
les valeurs de la hauteur de la Seine: “Les degrés de l’échelle du Pont de la Tournelle sont destinés à marquer la hauteur de la Seine
en 1719 ; et son point zéro indique celle de ses plus basses eaux pendant ladite année. C’est de cette échelle dont le Journal de Paris
fait usage pour annoncer les différentes auteurs de cette rivière”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Pl. VI - Journal de Paris, n° 1, 1er janvier 1777, page 4.
Après ce bref périple entre ciel et terre, le lecteur est invité à jeter un coup d’oeil sur
les “Observations météorologiques d’hier”, enfermées elles aussi dans un autre tableau
divisé en plusieurs colonnes, indiquant les “Epoques du jour : matin, midi et soir”, les
valeurs du thermomètre et du baromètre, la direction du vent et l’état du ciel avec des
mentions descriptives telles “ nébuleux ” ou “ clair ” , variant en fonction des différents
moments de la journée. La rubrique se clôt avec une note sur la quantité de pluie tombée
pendant le mois précédent. Rapidement, les deux tableaux occupant la moitié de la première
des quatre pages du Journal, vont laisser la place à un seul, contenant les observations
météorologiques de la veille, pendant que l’autre se dissout dans une énumération étagée
des observations du jour, le tout concentré dorénavant en un quart de page, ce qui laisse
plus de place à la rubrique suivante, “Belles-Lettres”.
Certes, cette rubrique ne doit pas être de grande utilité ni pour le Parisien, qui peut
s’amuser tout au plus à comparer les données du Journal avec ses propres observations,
ni pour le provincial, nullement intéressé à l’état journalier du ciel de la capitale, ni à ses
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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réverbères, et cependant, elle devient une espèce de marque du Journal de Paris .
L’inutilité de la rubrique météo est plaisamment chantée dans les pages mêmes du quotidien
dans une Critique du Journal de Paris en vers , Sur l’air de Tous les Capucins du monde :
(…) Morbleu, disait le Chantre Arsène, A quoi bon mesurer la Seine ? Quand
les flots en seraient haussés, Je suis bien sûr que la rivière Ne montera jamais
assez Pour entrer dans mon verre. Ils devraient bien, ces Journalistes, Disaient
les Quinze-Vingts tout tristes, Oter, pour nous faire leur cour, Deux articles peu
nécessaires, Celui des époques du jour Avec celui des Réverbères 196.
Ces informations si peu utiles sont, en revanche, une enseigne de la modernité du Journal,
dont l’ambition est de saisir pour ses lecteurs la marche accélérée du temps et d’offrir, jour
après jour, une synthèse du monde, à partir de l’ordre cosmique et jusqu’aux éléments
terrestres. Lue ou non lue par ses lecteurs, la rubrique météorologique permet par sa seule
présence en tête de la feuille, une affirmation de son innovation et un sens d’appartenance
à la modernité. Les regards des lecteurs pressés et avides d’information du Journal peuvent
glisser sur les tableaux si peu pratiques de la première rubrique, il n’empêche que le temps
concentré dans des valeurs mesurables soit toujours là, comme une porte d’accès vers les
dernières nouvelles. Conscients du peu d’utilité réelle de la rubrique météorologique, tout
aussi bien que de sa valeur pour l’ensemble du Journal, les rédacteurs décident de faire un
compromis. Dans un “Avis” du 1er mai 1788, ils annoncent aux lecteurs d’avoir changé de
source pour la rubrique météo et promettent plus d’exactitude, au prix d’un jour de retard
dans les observations :
Quoique la plupart de nos Lecteurs ne prenne peut-être pas un grand intérêt aux
Observations météorologiques qui se trouvent à la tête du Journal, nous avons
cependant cru devoir puiser dans les meilleures sources pour nous procurer en
ce genre les résultats les plus précis et les plus complets. C’est des registres
de l’Observatoire Royal que nous les tirerons à l’avenir. (…) L’obligation où l’on
est d’envoyer tous les jours l’impression du bulletin à 5 heures du soir faisait
que l’on ne pouvait jamais rendre compte que du temps qu’il avait fait pendant
deux tiers de la journée, c’est-à-dire, depuis 7 heures du matin jusqu’à 5 heures
du soir ; or c’est de 5 h à minuit qu’il arrive le plus communément les grands
événements météorologiques, dont par conséquent il ne pouvait jamais être fait
mention. Pour éviter cet inconvénient, on ne rapportera plus dorénavant que les
Observations de la surveille, qui alors seront complètes197.
Le choix des rédacteurs prouve que le critère de la rapidité n’est pas privilégié de façon
absolue, ou bien, s’il l’a été, au bout de onze ans d’existence, sûrs de leur place dans
le monde journalistique et rassurés par un patrimoine considérable de souscripteurs, ils
doivent se permettre de sacrifier la veille à la surveille au nom de l’exactitude et de
complétude des informations.
196 Journal de Paris, le 25 novembre 1781.
197 Ibidem, 1er mai 1788, “Météorologie”. Apparemment la référence à l’Observatoire royal comme source des
observations météorologiques, a stimulé l’intérêt des lecteurs pour cette rubrique, car le 10 janvier 1789, les rédacteurs
affirment : “Depuis que nous avons annoncé que les observations météorologiques rapportées dans ce Journal étaient
tirées des Registres de l’Observatoire Royal, un grand nombre de personnes y ont pris un intérêt particulier et en ont fait
une comparaison suivie avec leur propres observations”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Tout de suite après la rubrique météo, le lecteur du premier numéro du Journal de Paris
plonge dans une rubrique familière aux journaux littéraires, “Belles-Lettres”, qui analyse et
commente des ouvrages nouveaux, propose des vers, des énigmes, parfois des logogriphes
et des morceaux de contes. Le 1er janvier 1777 elle est dédiée à l’Almanach des Muses ou
Choix de poésies fugitives de l’année 1776, chez Delalain et, tout en précisant l’exigence
de donner des citations très brèves, le rédacteur n’oublie pas de souligner la contribution
de Voltaire, nom de prestige présent plus d’une fois dans ce premier numéro, qui sert un
peu de devanture du Journal.
Le grand homme lui fait l’honneur de fournir une lettre élogieuse, où il déclare se trouver
parmi le nombre des souscripteurs de la nouvelle feuille. Le mot de Voltaire vaut une grande
preuve de respect et de confiance envers les rédacteurs, censée donner un coup de pouce
à l’ouvrage pris dans le tourbillon des critiques et des méfiances. La collaboration de Voltaire
ouvre en même temps, sous le titre d’Extrait d’une lettre de M de Voltaire , datée de Ferney,
le 22 décembre 1776 aux Auteurs de ce Journal, la longue série de “Lettres aux Auteurs
du Journal”, qui feront la fortune du quotidien. En voici le contenu :
Le plan de votre Journal, M me paraît aussi sage que curieux et intéressant. Mon
grand âge, et les maladies dont je suis accablé ne me laissent pas l’espérance
de pouvoir produire quelque Ouvrage qui mérite d’être annoncé par vous. Si
j’avais une prière à vous faire, ce serait de détromper le public, sur les petits
écrits qu’on m’impute continuellement. Il est parvenu dans ma retraite des
volumes entiers, imprimés sous mon nom, dans lesquels il n’y a pas une ligne
que je voulusse avoir composé. Je vous supplierais aussi, M, de vouloir bien,
par un mot d’Avertissement, me délivrer de la foule de lettres anonymes qu’on
m’adresse. Je suis obligé d’envoyer toutes les lettres dont les cachets me sont
inconnus. Cet Avertissement inséré dans votre Journal, m’excuserait auprès
des personnes qui se plaignent que je ne leur aie pas répondu ; je vous aurais
beaucoup d’obligation. Je ne doute pas que votre Journal n’ait pas beaucoup de
succès. Je me compte déjà au nombre de vos souscripteurs.
La Correspondance littéraire commente plaisamment la participation de Voltaire au début
du Journal. Les rédacteurs, observent-ils, “ ont orné leur première feuille d’une lettre
du Papa grand homme. Cette lettre, comme vous le devez bien penser, renferme des
éloges ; M de Voltaire s’y plaint de la liberté qu’on prend, de mettre sous son nom
beaucoup d’ouvrages qu’il n’a pas composés. C’est une pierre d’attente pour tous les
désaveux qu’il se propose de faire ”198. Non seulement “ Papa grand homme ” offre son
accord et son soutien, voire sa souscription au Journal de Paris, il est aussi le premier des
abonnés à lui demander un double service : détromper le public à propos des écrits qu’on
lui attribue et le débarrasser par un avis de la foule de lettres anonymes. Ce rapport fondé
sur un échange mutuel de services entre le lecteur (l’abonné) et le Journal, proposé pour
la première fois par Voltaire, sera maintes fois répété par les milliers de lettres de lecteurs
publiées par le quotidien. D’une part, les lecteurs qui écrivent au Journal demandent aux
rédacteurs un service, ne serait-ce que celui de voir leur modeste production épistolaire
publiée et lue par tout le monde, tandis que le Journal se sert de ces lettres, non seulement
pour construire son contenu et remplir, jour après jour, ses quatre pages, mais aussi pour
créer une image biaisée de soi-même, et renforcer l’idée d’une communauté de lecteurs
réunie autour de lui.
198 Correspondance secrète, 18 janvier 1777.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Motivé par le mot d’encouragement de Voltaire, le lecteur du premier numéro du
Journal parcourt la rubrique “Administration”, qui contient une “ Déclaration du Roi, portant
Règlement en faveur d’un Syndic et d’un Adjoint dans chacune des professions
déclarées libres, registrée en Parlement le 30 décembre 1776 ” et les “ Lettres patentes
du Roi concernant l’Ecole Royale gratuite de dessin, données à Versailles le 19
décembre 1776, registrées en parlement le 30 décembre 1776 .” Suit la rubrique
“Tribunaux”, qui annonce une audience de la grande Chambre “ dans la cause entre
les héritiers et le légataire universel de M le marquis de Gouverney ” au sujet
d’un “ testament argué de nullité parce qu’il a été trouvé dans les Papiers du
rebut ” . Plus loin, la rubrique “ Mutat ions” informe le lecteur que M de Boulogne de
Magnaville “ dont la demeure et les bureaux sont rue d’Anjou, Faubourg S Honoré
”, sera chargé pour l’année 1777 du service extraordinaire des guerres. La rubrique
“Evénement” délecte l’abonné avec ce que nous appellerions aujourd’hui un fait divers, qui
raconte l’action héroïque de l’inspecteur de Beaumont, à chasse du “ garçon serrurier
Lefèvre ”, “ auteur d’un grand nombre de vols ” et de ses complices. Au bout d’un
combat acharné, les complices sont tous arrêtés, pendant que le voleur se suicide d’un
coup de couteau. Accidents domestiques (incendies, chutes, malaises), morts soudaines,
assassinats et noyades peuplent presque tous les jours cette rubrique, surtout avant la
première suspension du Journal.
Après sobriété et suspens, le lecteur du premier numéro du quotidien est invité à se
détendre avec un “ Bon mot ” sur la mort du médecin Bordeu raconté par une “Madame la
comtesse de B” et de jeter un coup d’oeil sur les scènes parisiennes, de l’Académie Royale
de Musique, à la Comédie Italienne, en passant par la Comédie française, réunies dans
la rubrique “Spectacles”. Les dernières lignes de ce numéro sont réservées à un “Avis”
des rédacteurs qui réaffirment leur engagement envers leurs abonnés, tout en rappelant la
difficulté de l’entreprise, et implicitement, sa nature innovatrice :
Nous avons annoncé dans le Prospectus de ce Journal, que la Feuille, paraissant
tous les jours, ne serait que de quatre pages in-8°. Si nous ne consultions
que les difficultés inséparables d’une Entreprise de cette nature ; si nous
n’étions pas convaincus que le temps lui donnera le degré de perfection dont
elle susceptible ; enfin si nous n’avions l’espérance flatteuse de voir terminer
heureusement les contradictions auxquelles toute entreprise nouvelle est
exposée, nous aurions prescrit à notre tâche des bornes étroites. Mais nous
assujettissons, dès ce jour, de remplir plus strictement nos engagements vers
le public. Nous ne négligerons rien d’ailleurs de ce qui pourra contribuer à lui
prouver notre zèle et notre reconnaissance199.
Les rubriques du Journal se succèdent au fil de ans, les unes régulières, d’autres
passagères ou expérimentales, vouées à une existence fugace, pourtant, le quotidien
conserve, en grandes lignes, la physionomie de son premier jour de parution, raison pour
laquelle la description assez détaillée du premier numéro nous a semblé significative. Le
texte du Journal est divisé en deux colonnes par page, séparées par une ligne verticale et
surplombées, nous l’avons vu, par le tableau météorologique, massif conteneur à tiroirs du
temps. En dessous défilent les nouvelles plus ou moins fraîches, séparées en rubriques,
délimitées par des filets horizontaux, dont les titres sont marqués en gros caractères visibles.
La première et la quatrième pages, c’est-à-dire celles qui se trouvent à l’extérieur et
qui accrochent le regard fugitif à n’importe quel moment et où que la feuille soit posée,
199 Journal de Paris, 1er janvier 1777, “Avis”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ont aussi le plus d’espaces blancs. Si la première page est réservée au titre, au bulletin
météo et aux “Belles-lettres”, la quatrième est construite comme une espèce de tableau, qui
réunit des rubriques stables, brèves, où prédominent les énumérations et les chiffres, telles
“Payements de l’Hôtel-de-Ville d’hier”, “Bourse d’hier”, “Cours des changes d’aujourd’hui”,
“Fourrages, marché d’hier”, “Enterrements”, et “Spectacles”. L.-S Mercier commente avec
humour le voisinage des spectacles et des enterrements, si familier au lecteur du Journal :
“ Mon Dieu ! s’écrie-t-on, Monsieur Un tel est mort ; le voilà enterré ! Vite, allons à
l’Ambigu-Comique, on y donne la pantomime de Dorothée ”200. Les rubriques du Journal
entassées sur une même page représentent autant d’aspects différents de la vie de tous
les jours : dans cet espace rigoureusement organisé, la mort côtoie tout naturellement le
prix des fourrages et les spectacles.
En revanche, les pages intérieures du quotidien, soit 2 et 3, représentent en quelque
sorte le coeur textuel du Journal, où se concentrent des rubriques plus consistantes et
digressives, qui peuvent varier, selon les jours, de quelques lignes seulement à deux pages
bien remplies, parfois rédigées en caractères plus petits que d’habitude, quand il s’agit de
sujets urgents ou prisés par les lecteurs.
Ce sont aussi les pages qui connaissent le plus de mutations, où défile une grande
diversité de rubriques pour des périodes plus ou moins longues. Les pages intérieures sont
dès le début l’espace réservé aux sciences et aux arts, contenus dans des rubriques telles
“Arts”, “Spectacles”, “Musique”, “Histoire naturelle”, “Anatomie”, “Physique”, “Médecine”,
”Chirurgie”, “Chimie”, “Mécanique”. C’est toujours ici que trouvent leur place les rubriques
de la vie pratique, telles “Oeconomie domestique”, “Economie”, “Halles” ou “Agriculture”,
contenant prix des denrées et conseils de toutes sortes. La popularité dont jouit la rubrique
“Administration” parmi les abonnés du Journal, accueillant édits et déclarations du Roi est,
selon Nicole Brondel, le signe d’“ une confiance générale et optimiste ” dans “ ceux qui
font tourner les rouages de la société ”201 Les rubriques “Police” et “Tribunal” connaissent
également le suffrage d’un lectorat passionné par les mécanismes de la gestion publique et
les dessous des affaires judiciaires, cependant, c’est leur vocation même de transparence
qui les fait disparaître dès la première suspension du quotidien.
La vie d’une rubrique peut être plus ou moins brève, en fonction de sa fortune, ou
mieux, de la durée de l’intérêt qu’elle suscite auprès des lecteurs. C’est ainsi que la rubrique
“Histoire” naît suite à la proposition d’un lecteur le 31 décembre 1782 et se transforme
par la suite en “Trait historique”, qui connaît un succès temporaire. De même, la rubrique
“Patriotisme”, née en 1782, disparaît bientôt ou plutôt se fond dans une autre rubrique
destinée à faire une longue fortune dans le Journal de Paris , à savoir la rubrique
“Bienfaisance”. Celle-ci voit le jour le 23 février 1777 et connaît un succès montant pendant
les dernières années de l’Ancien Régime, où sa fréquence devient à peu près journalière.
La Révolution entraînera des changements essentiels dans la structure des rubriques du
Journal : alors que certaines rubriques perdront leur place et leur statut, telle la rubrique
“Belles-lettres”, écartée de la première page, d’autres verront leur fréquence diminuer ou
tout simplement disparaîtront, pour laisser la place à des titres évoquant les nouvelles
réalités historiques, politiques et sociales : “Etats-généraux” et “Assemblée nationale”,
“Hôtel de Ville” et “Bienfaisance nationale”.
Quelques rubriques plus légères, frivoles, offrent un pot-pourri d’informations éparses,
souvent destinées à la détente du lecteur. Telles sont les rubriques “Anecdote”, “Modes”
200 Tableau de Paris, “Journal de Paris”, p.312.
201 Dictionnaire des Journaux, notice n°682, Journal de Paris.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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et surtout la fameuse “Variété”. La voix des rédacteurs est elle aussi contenue dans des
rubriques à part entière, comme “Avertissement” ou “Avis”. Le courrier des lecteurs est
également annoncé par le titre “Aux Auteurs de ce Journal”, qui peut être suivi d’un nom
de rubrique, mais qui peut tout aussi bien constituer, à lui seul, une rubrique du Journal .
Ce qu’il est bon de retenir de ce rapide passage en revue du système des rubriques, c’est
la tendance du quotidien de tout organiser, de tout nommer, le souci manifeste que toute
information soit bien visible dans l’ensemble de la page, qu’elle soit donc facilement l’objet
d’un choix de lecture.
Il peut arriver que même les pages intérieures contiennent des rubriques-tableau, telles
la rubrique “Comestibles”, qui range dans ses différentes cases les genres alimentaires avec
les prix qui leur correspondent, le tableau des “Eaux de pluie tombées à l’Observatoire Royal
de Paris pendant les trois premiers mois de cette année”202 ou le “Tableau des naissances,
mariages, morts de l’année 1776, comparés à l’année 1775” publié le 11 février 1777,
pour ne pas parler du vaste tableau de la Loterie royale, avec ses rangées de chiffres
hypnotiques ou encore des listes de plus en plus fréquentes vers la fin de l’Ancien Régime,
renfermant les donations des particuliers envers les sociétés philanthropiques.
Deux autres éléments, bien que rares, s’ajoutent à la physionomie de la feuille
quotidienne : l’air, normalement inséré dans la dernière page et la gravure, incontestable
preuve de la libéralité rédactionnelle envers les souscripteurs du Journal. Par exemple,
deux mois après la parution du quotidien, les rédacteurs offrent aux abonnés une gravure
représentant deux coiffures, qu’ils annoncent dans la rubrique “Modes” : “ Nous joignons
à la feuille de ce jour une Gravure qui représente deux coiffures différentes vues de
profile et par derrière ; elles sont dessinées d’après nature par un Artiste habile qui a
bien voulu se prêter à nos intentions ”. Ensuite, ils expliquent leur geste : “ Si cet essai
peut flatter les femmes que nous comptons au nombre de nos souscripteurs, nous
renouvellerons avec plaisir une dépense qui prouvera notre zèle ”203 Cette dépense
flatteuse, qui fonctionne comme stratégie de vente, se répétera une autre fois avec la
gravure intitulée JJ Rousseau à Ermenonville . Le 1er janvier 1780, les rédacteurs
annoncent avec satisfaction, leur souci de plaire à leur clientèle :
Le désir de plaire à nos Souscripteurs nous fera toujours saisir avec avidité
toutes les occasions de leur témoigner notre reconnaissance ; mais ces
occasions ne répondent pas toujours à notre zèle. Nous étions réduits cette
année à n’offrir aucune gravure, soit par défaut d’un sujet piquant, soit par la
difficulté de l’exécution, lorsqu’un ami de JJ Rousseau est venu nous proposer
une planche dont la Gravure est jointe à cette feuille.204
Ce n’est pas tout ; pour donner plus de valeur à leur geste, les journalistes ajoutent plus loin
que la gravure en question a été réalisée par Moreau le Jeune, “ Graveur et Dessinateur
du Roi, connu par un grand nombre de chef-d’oeuvres sortis de ses mains ” et que
les exemplaires ont été tirés en nombre réduit et donnés “ seulement à ceux qui avaient
eu un rapport direct avec JJ Rousseau ”. Les lecteurs du Journal sont donc les heureux
possesseurs d’une estampe rare et les journalistes n’hésitent pas à s’en vanter : “ Nous
nous persuadons que le plus grand nombre de nos Souscripteurs se verra avec plaisir
possesseur du portrait en pied d’un homme qui réunit tant de genres de célébrité ”.
202 Journal de Paris, 1er avril 1777.
203 Ibidem, 20 février 1777, “Modes”. Une autre gravure représentant des coiffures est offerte aux abonnés le 9 octobre 1777.
204 Ibidem, 1er janvier 1780, “Variété”.
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Ils renouvellent leur geste le 7 novembre 1778, lorsqu’ils accompagnent la “Lettre de M le
Comte de B*** sur la Restauration des Tours de St Sulpice” d’une gravure des projets des
deux tours, et le 19 septembre 1783, lorsqu’ils offrent à leur abonnés une représentation
de ballon aérostatique205.
La géométrie de la page du quotidien, faite de tableaux qui s’emboîtent et se
déploient en horizontale et en verticale et de tiroirs bien classés et individualisés, rappelant
décidément la structure des affiches et des placards faits pour être accrochés à un mur et
organisés pour être saisies par l’oeil, à la fois globalement et par morceaux, propose une
nouvelle forme de lecture, et implicitement, un nouveau lecteur. Le grand exploit du Journal
est d’avoir condensé le monde sous une forme tabulaire afin d’être embrassé d’un seul
regard, voire contrôlé jour après jour par ses lecteurs. Il s’agit, certes, d’une forme de pouvoir
sur le réel, offerte régulièrement à tous, qui permet, à travers une structure raisonnée, non
seulement d’absorber, mais aussi d’agir sur le monde en version réduite, de le rendre sien,
sans même devoir sortir de chez soi.
Le lecteur affairé peut bondir d’une page à l’autre, comme d’une rubrique à l’autre,
en sautant ou en écartant tout simplement ce qui ne l’attire pas, comme il peut saisir d’un
seul regard pressé les nouveautés en matière de spectacles ou d’économie. Il peut ouvrir
par habitude le Journal directement à la page qui l’intéresse, il peut entamer sa lecture
par la colonne de droite, et continuer par celle de gauche comme il peut inverser l’ordre
de lecture, en partant des dernières rubriques. Il est vrai que les rubriques (surtout celles
des pages extérieures) ne changent pas d’emplacement, et que la rubrique “Belles-Lettres”,
par exemple, occupe la moitié de la première page, position privilégiée, respectée par tout
journal littéraire, il n’empêche que le quotidien de Paris ne propose pas un ordre de rubriques
par importance, comme il n’impose pas un ordre de lecture.
En offrant au lecteur la possibilité de se promener librement d’une matière à l’autre,
il suggère plutôt que l’ordre qu’il propose est aléatoire, exigé bel et bien par l’organisation
matérielle d’une feuille périodique. L’ordre des choses, tout comme l’ordre des mots, n’est
pas régi par un projet prédéterminé, mais plutôt par une structure ouverte, mouvante, dont
les éléments sont interchangeables. Ainsi, le journal-tableau n’est pas censé contraindre,
limiter par ses lignes entrecroisées, enfermer dans ses cases, il présente des informations
clairement délimitées et situées à un même niveau, si bien que le lecteur est incité à faire
ses choix et à établir ses prédilections. Le Journal propose donc une lecture sélective et
personnalisée du monde, où le choix conscient de certains morceaux plutôt que d’autres
fait référence à un lecteur actif et responsable, qui peut se transformer, à n’importe quel
moment, en correspondant du Journal, sans distinction d’appartenance sociale ou de
compétences particulières pour la rédaction. En même temps, c’est un lecteur qui, chaque
matin, après la lecture du Journal, sort de chez soi muni d’informations fraîches, plus apte
et plus content d’affronter la journée, et, au tréfonds de soi-même, un peu plus maître du
monde.
Ce même lecteur actif et curieux, nous allons le voir dans le chapitre suivant, prend la
plume pour réfléchir sur la nouveauté et le rôle de la feuille quotidienne dans une “Lettre aux
Auteurs du Journal”. Du côté du lecteur, c’est un exercice conscient et engagé d’explication
de l’importance et du fonctionnement de l’instrument périodique quotidien. Du côté du
journal, c’est une forme de parler de soi, se servant de son image réfléchie par son propre
lectorat.
205 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Pl. VII - Journal de Paris , n°131, 11 mai, 1777, gravure représentant deux coiffures
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Pl. VIII - Journal de Paris, n°282, 9 octobre 1777, gravure.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Pl. IX - Journal de Paris, n°311, 7 novembre 1778, Projets des tours de St Sulpice.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Pl. X - Journal de Paris, n°36, 5 février 1777, Tableau du prix des fourrages.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Pl. XI - Journal de Paris , n°186, 5 juillet 1777, tableau de la Loterie royale.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Pl. XII - Journal de Paris, n°308, 4 novembre 1777,
4e page, Air par Monsieur Bartelemont, traduit de l’italien.
“Lettre aux Auteurs du Journal”
Un an après sa parution, le Journal de Paris offre un bilan de sa brève existence à travers
la voix d’un de ses lecteurs. Les deux lettres signées par François de Neufchâteau sont
publiées le 23 et le 24 février 1778 et occupent une bonne partie de ces deux numéros206,
signe évident que les rédacteurs ont agréé l’initiative du lecteur. Ecrivain, homme politique
et agronome empreint d’idées philosophiques, Nicolas-Louis François de Neufchâteau
(Lorraine, 1750- Paris 1828) collabore à l’Almanach des Muses et fait une traduction du
Roland furieux d’Arioste. Il est ami de Mme de Graffigny, auteure du roman Lettres d’une
206 Le Journal mentionne une seule date pour les deux lettres, le 15 février 1778, ce qui signifie que le correspondant leur a envoyé
une seule lettre, que les journalistes ont dû diviser en deux parties, pour des raisons d’espace. Les deux morceaux sont publiés
d’ailleurs dans deux numéros consécutifs du quotiden.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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péruvienne, publié en 1747. Il devient subdélégue de l’intendance de Lorraine en 1781,
acquiert la charge de procureur général du Cap Français à Saint-Domingue en 1783, et, de
retour dans la Lorraine natale en 1787, s’intéresse à l’agriculture.
Tout en indiquant comme modèle les Conseils à un journaliste par Voltaire, François de
Neufchâteau souligne la nouveauté de son entreprise : “ Tant de gens vous écrivent pour
vous parler d’eux-mêmes, qu’on peut se distinguer de la foule, en vous adressant
des Lettres, où il soit question de vous ”207. Il est persuadé d’ailleurs qu’une lettre qui
parle du journal remplit le rôle principal de celui-ci, qui consiste à satisfaire le plaisir de son
lectorat : “ Le sujet de mes réflexions les intéresse. Les entretenir de votre travail c’est
s’occuper de leur plaisir ”. Si la première partie de sa lettre est dédiée à des réflexions
sur l’objet, la nouveauté du Journal de Paris et le rapport avec son lectorat, la deuxième est
un plaidoyer pour les nouvelles de province, à son avis, aussi dignes que celles de Paris, de
nourrir une feuille quotidienne. Toujours dans le sillon de Voltaire, François de Neufchâteau
propose comme épigraphe du Journal de Paris quatre vers des Etrennes à Madame du
Châtelet (1749) :
Les Livres, les Bijoux, les Compas, les Pompons, Les Vers, les Diamants, les
Biribis, l’Optique, L’Algèbre, les Soupers, le Latin, les Jupons, L’Opéra, les
Procès, le Bal et la Physique208.
Plus loin, il explique ainsi son choix :
Il me semble que ces quatre vers forment naturellement l’Epigraphe de votre
Feuille. Tous ces objets, en effet, doivent entrer dans le Journal de Paris,
parce qu’il n’y pas de jour où l’on n’en soit successivement occupé dans cette
grande Ville. J’aime à me représenter votre Journal comme l’image fidèle de nos
conversations rapides, où l’on effleure tout sans disserter du rien ; où les saillies
frivoles croisent des discussions profondes ; où les nouvelles du quartier sont
coupées par des réflexions philosophiques ; où des transitions imperceptibles
lient les matières les plus disparates ; où les détails d’une coiffure à la mode
succèdent à ceux de l’apparition d’une comète ; où l’on parcourt en un quart
d’heure le cercle des connaissances et des sottises humaines ; où l’imagination
fait, en un clin de l’oeil, comme l’a dit MN**, le tour du monde ; où l’on juge
tour à tour la grande dispute des Colonies Anglaises avec leur Métropole, et la
querelle de la Musique italienne avec la Musique Française ; enfin où l’on passe
et repasse en un moment209.
François de Neufchâteau réussit à saisir en peu de mots la diversité pétillante qui caractérise
le quotidien de Paris. Le Journal est défini comme synthèse de la vie parisienne, représentée
dans toutes ses nuances. Le mérite de la feuille serait de renfermer l’esprit parisien même,
dont la forme d’expression majeure est la conversation rapide, une espèce d’effleurement
impatient ou de vagabondage discursif passant d’une matière à l’autre. Le quotidien maîtrise
surtout l’art du mélange et de la transition, qui consiste à mettre côte à côte, dans un espace
unitaire, les “ saillies frivoles ” et les “ discussions profondes ”, les “ nouvelles du
quartier ” et les “ réflexions philosophiques ”, la coiffure et la comète, et de glisser
imperceptiblement des unes aux autres. Il rend possible le clin d’oeil hâtif sur tout ce qui
207 Journal de Paris, 23 février 1778, “Lettre de M François de Neuf-Château, aux Auteurs du Journal de Paris”.
208 Ibidem.
209 Ibidem
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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peut occuper le lectorat parisien, le tour du monde par l’imagination, “ en un quart d’heure
” , temps estimé par l’auteur de la lettre comme suffisant pour la lecture rapide du journal.
Cependant, au-delà de la variété prodigieuse du Journal, la véritable nouveauté du
Journal, selon l’auteur de la lettre, consiste en sa périodicité quotidienne. Le périodique
qui paraît tous les jours, observe-t-il, parvient finalement à remplir etymologiquement sa
fonction, à savoir “ recueillir, jour par jour, les nouvelles récentes ”210. Il se distingue ainsi
heureusement de tous les périodiques, improprement appelés “journaux”, qui, à son sens,
ne sont que des “Recueils tardifs”, où les informations publiées ont déjà perdu leur fraîcheur
et par conséquent, leur intérêt. Si les mensuels, comme les périodiques qui paraissent tous
les quinze jours211 , ne peuvent pas mettre en valeur la nouvelle, c’est qu’à mesure qu’elle
vieillit, elle perd naturellement son intensité et sa force de parler au public. Ce qui use et
finalement tue la nouvelle c’est l’“intervalle” qui sépare sa consommation par les lecteurs, du
moment où le fait dont elle rend compte advient. Les réflexions de François de Neufchâteau
nous semblent une prise de conscience de la part du public de la réalisation extraordinaire
que représente la présence d’un journal quotidien dans la presse d’Ancien Régime. Sans
contester ni la richesse des feuilles périodiques, ni leur utilité, l’auteur souligne qu’une feuille
journalière est le seul instrument apte à accueillir et à diffuser les nouvelles. Equipé pour
saisir l’éphémère de la nouvelle, le Journal de Paris est le premier périodique à avoir rendu
possible le fonctionnement proprement étymologique des termes “journal” et “nouvelle”.
En essayant d’expliquer la naissance du périodique quotidien, François de Neufchâteau
frôle la contradiction. D’une part, il observe que celle-ci est étroitement liée à un trait
psychologique qui caractérise la nation française dans son ensemble, les parisiens en
particulier, à savoir, la “ curiosité inquiète ”. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard, remarquet-
il plus loin, que la langue française a consacré des expressions telles “ l’esprit du jour,
l’anecdote du jour, le ton du jour, l’homme du jour, etc et même les moeurs du jour ”.
Le retard des nouvelles est, note-t-il, un défaut plus grave, chez une “ Nation vive, dont
toutes les perceptions sont vives, dont toutes les jouissances sont impatientes, et
qui saisissent les objets avec une incroyable promptitude, les oublie et s’en lasse de
même ”212.
Cependant, plus loin, il observe que cette vivacité inquiète, cette joie de vivre impatiente
n’est pas un signe de légèreté, mais plutôt un symptome universel de l’époque, puisque
la fièvre des nouvelles fraîches, concrétisée par la parution de journaux quotidiens, est
présente chez plusieurs nations. Et l’auteur de citer la pléthore de feuilles journalières
londoniennes, les gazettes quotidiennes d’Outre-mer, à Philadelphie et à Boston, El Diario
espagnol (dont il n’aime pas l’habitude de commencer par la vie du Saint du jour), ainsi
que des périodiques du même genre à Rome et à Stockholm. Cette fois-ci, “ la curiosité
inquiète ” ne caractérise plus les seuls Parisiens, elle est plutôt signe du temps. Elle consiste
dans une course organisée à saisir le moment qui passe, à vivre tout et partout par le biais
des notices à peines cueillies par le journaliste, suivant l’idée “ l’on passe et repasse en
un moment ”. Bref, une espèce de glissement ivre à la surface des choses, que l’auteur
se garde bien pour autant d’associer à la frivolité. D’ailleurs, les rédacteurs du Journal euxmêmes
annonçaient dans leur Prospectus une feuille qui accueillerait dans ses pages des
210 Ibidem.
211 “Les retards de ce long intervalle détruisent souvent tout l’intérêt de leurs annonces.”, Ibidem.
212 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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choses frivoles sans tomber pour autant dans la frivolité213 . Tout en voulant souligner,
au départ, la naissance du journal quotidien comme conséquence d’un trait psychologique
français, François de Neufchâteau finit par déclarer le besoin de journal quotidien comme
un fait universel, caractéristique de son temps et présent chez toutes les nations.
En dépit de ce besoin manifeste de nouvelles quotidiennes, l’auteur ne manque pas de
souligner la résistance obstinée de certains de ses contemporains à la réalisation du projet
avancé par le Journal de Paris. Cette résistance, ajoute-t-il, caractérise l’accueil de toutes
les “ nouveautés utiles ” et a également son origine dans une espèce de dégoût et de
méfiance du nombre toujours croissant de feuilles de tout genre :
Malgré tant d’exemples et de bonnes raisons lorsque vous avez annoncé cette
entreprise, plusieurs personnes ont affecté de désespérer de son succès. Quelle
folie ! s’écrie-t-on, en lisant votre Prospectus ! Où trouver de la matière pour avoir
tous les matins quelque chose de neuf à dire au Public ! on a tant de journaux,
soi-disant Français, soi-disant Littéraires, soi-disant Philosophiques, soi-disant
Encyclopédiques, etc214.
A ces craintes, l’auteur de la lettre réplique que l’abondance des périodiques n’est que
richesse, à une époque où “ les classes de lecteurs sont elles-mêmes si variées et si
nombreuses ” , “ tant d’esprits plus ou moins cultivés, tant d’oisifs plus ou moins
éclairés ” et où la littérature est devenue “ une espèce de pain quotidien ”215. Dans ce
contexte, observe l’auteur, non seulement le Journal de Paris réussit à créer son espace
distinct, sans empiéter sur celui des autres :
En effet, votre feuille n’aspire pas à priver les ouvrages périodiques nés avant
elle, des prérogatives attachées à cette espèce de droit d’aînesse. Elle peut
participer aux richesses de tous les autres dépôts de nouvelles, sans les
dépouiller. Elle les précède sans les appauvrir. Vous laissez aux Petites Affiches
le soin d’indiquer les cabriolets à vendre, les appartements à louer, etc ; aux
Gazettes nationales et étrangères, celui de détailler les faits et les conjectures
qui appartiennent à la Politique ; aux Journaux des Savants et à leurs nombreux
imitateurs, celui de développer les progrès de l’esprit humain dans les sciences ;
aux Mercures de France et aux Collections des mêmes genres, celui de ramasser,
indistinctement, ou avec choix, toutes les fleurs de la littérature ; aux Journaux
de critique, celui d’en distribuer les épines, etc. vous n’empiétez sur aucun des
départements assignés aux différents périodiques ; et cependant il vous reste
encore le champ le plus varié, le plus fécond, le plus intéressant216.
Encore qu’il ne précise pas quel est ce champ, François de Neufchâteau insiste toujours
sur la célérité, comme trait principal du quotidien. Il ajoute aussi que celle-ci est possible
213 “En nous assujettisant à donner le cours des Modes, nous ne prétendons point par là mériter de la Patrie; un tel détail
cependant ne se borne point à l’utilité du moment puisqu’il est des occasions où l’Histoire elle-même peut en tirer avantage. Louis
XIV monte sur le Trône ; c’est Henri IV que l’on croit voir renaître ; l’imagination s’exalte ; et pour mieux représenter le règne à jamais
mémorable, on cours aux bals avec la fraise, les manches bouffantes, le chapeau couvert de plumes, les souliers noués ; le vulgaire
ne voit dans cet ajustement qu’un effet d’un caprice et de la frivolité ; le Philosophe au contraire y voit un objet frappant de comparaison
entre l’amour des Français pour l’Ayeul et le Petit-Fils.’, Dictionnaire des Journaux, notice n°682, “Journal de Paris”.
214 Journal de Paris, 23 février 1778, “Lettre de M François de Neuf-Château, aux Auteurs du Journal de Paris”
215 Ibidem.
216 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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grâce à la “ laborieuse opiniâtreté ” des journalistes de Paris, qui travaillent pour offrir
au lectorat “ tous les matins quelque chose de nouveau ”. C’est toujours la rapidité
qui, selon l’auteur, permet au Journal de remplir la fonction inestimable de réparateur de
réputations lésées. Les calomies, les diffamations, les abus moraux sont désamorcés à
chaud, sans laisser que le temps refroidisse l’intérêt du public et que les dommages qui
s’ensuivent soient irréversibles :
N’est-il pas pour tous les Citoyens une foule d’occasions de ce genre, dans
lesquelles leur honneur ou leur intérêt compromis ne leur permettent pas
d’attendre les délais des autres écrits périodiques ? un Particulier innocent, un
Négociant honnête, un Officier public irrépréhensible, ne sont pourtant pas à
l’abri de la calomnie. Pour que leur apologie réussisse, il faut que qu’elle soit
publiée sur le champ. L’histoire de la veille peut aller jusqu’au lendemain ; mais
si on laisse passer quelques jours, une semaine, un mois, la curiosité se refroidit,
les idées se perdent, l’intérêt se glace. On n’offre plus qu’un tableau indifférent à
des yeux distraits par des images plus fraîches217.
Selon François de Neufchâteau, grâce à ses qualités principales, le Journal de Paris peut
bénéficier d’une diffusion tous azimuts. La place qu’il a conquise dans le monde de la presse
lui impose pourtant une précaution fondamentale : un journal quotidien qui aspire à être “
la nouvelle du jour ”, ne peut être ni une “ chronique licencieuse ”, ni “ le dépôt des
ridicules courants et le répertoire des scandales à la mode ” . L’auteur est conscient
que si, pour l’instant, sa diffusion quotidienne est limitée à la capitale, c’est par l’intérêt de
son contenu qu’il peut entrer dans les foyers de la province et de l’étranger218, et qu’il peut
finalement traverser le temps dans les bibliothèques des collectionneurs. Comme tous ses
contemporains, François de Neufchâteau est attaché à l’idée du journal comme archive
renfermant tous les aspects de la vie de son époque : “ votre Journal doit rassembler,
tous les jours, les réflexions et les détails les plus propres à tracer l’histoire des
moeurs, des usages, des vertus, des sciences, des lettres et des arts, de l’industrie,
de la population, de l’humanité de la première ville de France ”219. Il ne suffit donc pas
que le journal répande ses nouvelles jour par jour aux contemporains, au fur et à mesure
qu’il s’écrit, il s’efforce de s’inscrire dans l’histoire. En transmettant le tumulte de la vie
parisienne, avec ses usages et ses moeurs, à la postérité, le journal quotidien acquiert un
sens historique :
Il dépend de vous, Messieurs, d’y jeter assez de variété et d’intérêt pour que
les Curieux se faissent un plaisir de les recueillir et de les placer dans leurs
Bibliothèques. On peut même juger d’avance du prix que la meilleure partie
de cette Collection peut acquérir aux yeux de la postérité, par le cas que nous
ferions aujourd’hui d’un pareil Journal s’il eût existé à Rome ou dans la Grèce et
qu’il en fut venu des fragments jusqu’à nous220.
217 Ibidem.
218 “(…) il est de nature à intéresser non seulement les habitants de toutes les provinces du Royaume, qui ont avec la capitale tant
de relations de plaisir, de goût, d’intérêt, de nécessité ; mais encore les Etrangers de toutes les nations de l’Europe, que le siècle de
Louis XIV a accoutumés à regarder Paris comme le centre de la politesse et du bon goût, qui sont avides de savoir dans le plus grand
détail tout ce qui se passe dans cette nouvelle Athènes, et qui se piquent d’être initiés à notre langue, ainsi qu’à nos usages”. Ibidem.
219 Ibidem.
220 Ibidem, 24 février 1777, “Seconde lettre de M François de Neuf-Château, aux Auteurs du Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Dans l’imagination du lecteur, le Journal de Paris remplit sa tâche quotidienne, aussi bien
que sa tâche historique : il sert de vestige archéologique aux générations futures. Il est à la
fois drôle et fascinant de voir les lecteurs de la fin de l’Ancien Régime, avides de nouvelles
toujours plus fraîches, toujours plus proches de leur source, s’occuper avec passion du
regard que poserait un jour une génération éloignée dans la temps, sur leurs modes de
vie inscrits dans leurs faits du jour. Selon la vision offerte par le Journal même, à travers
une lettre d’un de ses lecteurs, le travail du quotidien de Paris se déroule entre la récolte
infatigable de l’éphémère et l’inscription dans l’histoire de l’image d’une nouvelle Athènes.
Si le Journal de Paris foisonne de lettres où ses lecteurs réfléchissent volontiers sur le
fonctionnement et le mérite de la feuille quotidienne, il n’y en a pas de la longueur, ni de
l’importance de celle de François de Neufchâteau . Conçue comme un manifeste même du
Journal, elle met en lumière le rapport privilégié entre le périodique quotidien et ses lecteurs.
Mais qui sont les lecteurs du Journal de Paris ? Peut-on saisir dans les pages du
quotidien, à travers le riche courrier, des visages de lecteurs ?
Visages de lecteurs
Il est assez difficile de reconstruire une image du lectorat du Journal en partant des
témoignages disparates de quelques contemporains, que nous avons cités dans le premier
chapitre. Les journalistes lisent la nouvelle feuille en tant que gens du métier, pour ne plus
parler de lecteurs tels La Harpe, dont l’intérêt pour le Journal est directement lié au fait que
son nom paraît si souvent dans les pages du quotidien en 1777. Ce qui nous intéresse en
revanche, c’est de connaître de quoi est faite la masse des lecteurs, où ils habitent, quel
est leur statut social, ce qui attire leur attention à propos de la première feuille quotidienne
et quels sont les masques dont ils se servent pour s’y adresser . Selon Nicole Brondel, le
Journal aurait compté, dès son départ, plus de 2500 lecteurs.221 Une note de Gilles Feyel
comptabilise les lecteurs du quotidien à travers le temps : selon l’Abbé Baudeau222 , en
1779 le Journal diffuserait “ 5 à 6 mille copies ” , pour Palissot en 1782, il y aurait 5000
abonnés, et Garat lui en donne plus de 12000 copies en 1791223.
Au-delà des chiffres, c’est le Journal lui-même qui constitue notre principale source pour
reconstituer la physionomie de son lectorat. Certes, l’autoréférentialité est sujette au risque
de donner des réponses parfaitement compatibles avec l’image que le Journal construit de
soi-même. Pourtant, le Journal est non seulement une source très riche d’informations sur
ses propres lecteurs, incontournable donc à ce sujet, mais il se constitue manifestement
comme correspondance de ses propres lecteurs, ce qui implique qu’il contient des données
sur ses correspondants. C’est par ailleurs un lecteur du Journal qui tente, dans une lettre
publiée en 1786, de fournir le nombre des lecteurs du quotidien : “ Si cette Lettre obtient
221 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris ”.
222 Nicolas Baudeau, connu comme l’Abbé Baudeau (1730-1792) quitte sa congrégation pour se consacrer aux études économiques.
En 1766, il se convertit à la physiocratie, grâce à Dupont de Nemours. Auteur d’un journal mensuel intitulé Ephémérides du citoyen,
il le met à disposition des physiocrates. Après un séjour de six ans en Pologne, il revient à Paris en 1774 et fonde les Nouvelles
éphémérides, subventionnées par le ministère, où il attaque les financiers, Jean de Viguerie, Histoire et Dictionnaire du temps des
Lumières (Paris, Robert Laffont, 1995).
223 L’Annonce et la Nouvelle, p1289.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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une place dans votre feuille, je serai consolé le lendemain ; je serai plaint au moins
par 40 ou 50 mille lecteurs bénévoles, quand ils connaîtront le motif de ma peine ” 224 .
Pour pouvoir saisir la masse des lecteurs du quotidien dans sa diversité, il suffit de
prêter attention aux signatures des nombreuses lettres publiées par le quotidien. Un grand
nombre finissent par la formule “ J’ai l’honneur d’être, etc. ”, sans aucune signature, mais
l’anonymat n’est que partiellement accepté. Il est évident que, pour des raisons de censure,
les journalistes de Paris exigent de leurs correspondants de signer leurs lettres, tout en les
assurant de ne pas dévoiler leur identité à la publication, s’ils ne le désirent pas. Autrement
dit, si toutes les lettres qui arrivent au Bureau du Journal doivent porter la signature de
leurs rédacteurs, les lettres publiées peuvent effacer ou voiler l’identité de ces derniers.
Cette règle de publication est exposée par les rédacteurs dans un “Avertissement ”, dès les
premiers jours d’existence du Journal :
L’anecdote insérée dans le N°18, qui concerne la famille de M Bordeu, nous a été
envoyée dans une Lettre anonyme. Nous croyons devoir prévenir le Public, qu’à
l’avenir nous ne ferons usage d’aucun avis de cette nature, à moins que l’Avis
ou la Lettre d’envoi ne soit signée et qu’elle ne contienne la qualité et la demeure
de la personne qui écrit. Nous serons, par ce moyen, en état non seulement de
vérifier la certitude des faits ; mais encore de pouvoir prendre l’agrément des
personnes intéressées225.
Elle est évoquée de temps en temps par les rédacteurs, comme pour signaler son exacte
mise en pratique : “ L’Auteur de cette Lettre a désiré garder l’anonyme, mais il nous
est parfaitement connu ” 226 , ou bien pour servir d’avertissement à ceux qui l’ignorent ou
semblent l’avoir oubliée : “ L’Auteur d’une lettre envoyée au Bureau de ce Journal, sous
le nom d’Agélaste, est prié de se faire connaître plus particulièrement, s’il désire que
sa Lettre soit rendue publique ”227 Connaître les auteurs de toutes les lettres publiées
comme anonymes permet parfois aux journalistes de se rendre garants de la vérité de
l’information, comme ils le soulignent dans une note de 1784 : “ L’Auteur de cette lettre
nous est connu, et le fait peut être regardé comme certain ”228 Ce n’est qu’en cas
de grande certitude sur l’identité de l’auteur d’une lettre que les journalistes se soustraient
à la règle qu’ils se sont imposée, comme c’est le cas d’une lettre publiée en 1787, qui,
sans être signée, est attribuée à un M de Saint-Pierre: “ La lettre suivante nous a été
adressée par une personne qui ne s’est point nommée. Quoiqu’elle ne soit pas signée
par M de St Pierre, nous ne doutons point qu’elle ne soit écrite par lui, et nous nous
faisons un devoir de la publier ”229. En dépit de la règle de transparence de l’identité des
correspondants du Journal , le droit d’anonymat à la publication est tout aussi important, et
s’il arrive qu’il est n’est pas respecté par un défaut d’impression, les rédacteurs présentent
promptement leurs excuses :
Les Auteurs du Journal se sont fait un devoir de ne jamais imprimer, dans les
Pièces qui leur sont adressées, le nom d’aucune personne connue, qu’après
224 Journal de Paris, 9 octobre 1786, “Variété ”.
225 Ibidem, 21 janvier 1777, “Avertissement ”.
226 Ibidem, 26 octobre 1781, “Note des Rédacteurs ”.
227 Ibidem, 23 février 1782, “Variétés ”.
228 Ibidem, 18 juillet 1784, “Varieté ”.
229 Ibidem, 23 décembre 1787, “Variété ”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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s’être assurés qu’on peut le faire sans inconvénient. Ils ont vu avec peine que
malgré leur circonspection à cet égard, l’Imprimeur avait restitué par méprise,
dans une Pièce imprimée dernièrement, un nom qui avait été rayé sur la copie230.
C’est toujours par méprise que l’on a imprimé le nom de l’accoucheur de Madame la
Princesse de Croy, Destremeaux. Ce dernier écrit une lettre contrariée au Journal pour
protester contre cette indiscrétion, lettre que l’on publie accompagnée de sa signature et
d’une justification des rédacteurs : “ Le nom de M Destremeaux n’avait été mis au bas de
la note que comme renseignement particulier, point du tout destiné à l’impression ;
il est aisé de voir que ce n’est que par l’oubli qu’on l’a laissé subsister ” 231 Le jeu
de l’oubli et de la contrariété, de la réclamation et de la justification fait effacer, en fin de
compte, l’anonymat, qui était justement le sujet de l’échange : le nom de l’accoucheur est
publié deux fois, dont une fois volontairement.
Si, parfois, il est inévitable que les lecteurs fassent toutes sortes de suppositions
quant à l’identité des anonymes, les rédacteurs trouvent qu’il est juste d’intervenir lorsqu’on
risque de s’acheminer sur de fausses pistes, en accolant à une lettre un faux auteur :
“ Nous croyons devoir détromper quelques personnes qui ont présumé que la
Lettre insérée dans le n°29, sur le brouillard du jeudi 21, était de M Sage. Nous en
connaissons l’Auteur, c’est un jeune homme qui n’a pas attaché assez d’importance
à ses observations pour vouloir être nommé ”232.
La double face de l’anonymat dans le Journal ne manque pas d’encourager un
permanent jeu d’identités entre les rédacteurs et les lecteurs, ces derniers étant souvent
à la recherche des noms qui se cachent derrière les pseudonymes et les initiales, ou
encore derrière l’absence de toute signature. Les journalistes de Paris interviennent selon
le cas, pour atténuer ou déplacer les soupçons des lecteurs, comme ils le font dans une
“Nota” de 1777 : “ Quelques personnes ont attribué à quelques-uns de nos anciens
Correspondants la Lettre où l’on justifie Montesquieu contre la critique insérée
dans le Journal politique et littéraire ; nous pouvons affirmer, sur l’autorité la plus
digne de foi, qu’elle est d’un homme de lettres, de qui on n’avait encore rien imprimé
dans le Journal de Paris ” 233
Pourquoi les lecteurs du Journal préfèrent-ils garder l’anonymat ? La raison principale,
le plus souvent sous-entendue, est de ne pas exposer son identité au jugement public. Avec
ses batailles fulgurantes d’idées, parfois impitoyables, favorisées par l’échange rapide de
lettres, le Journal devient une lice où l’anonymat représente un bouclier bien rassurant. A
cela s’ajoute, la crainte d’un jugement sévère de la part du groupe ou de la corporation
à laquelle appartient l’auteur de la lettre. Tel est le cas du Garçon Barbier, auteur d’une
découverte, qui demande au Journal de passer son nom sous silence : “ (…) vous imaginez
aisément ce que j’aurais à craindre du ressentiment de la respectable communauté à
laquelle j’ai l’honneur d’appartenir. Vous savez qu’il ne faut ni badiner ni se brouiller
avec les Corps ”234 . Dans le cas d’un lecteur retiré à la campagne, la raison du choix
de l’anonymat est la distance qui l’empêche de répondre promptement aux éventuelles
attaques : “ Trouvez bon, Messieurs, que mon nom reste au bout de ma plume. Ce
230 Ibidem, 24 mai 1786, “Variétés ”.
231 Ibidem, 9 mai 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
232 Ibidem, 4 février 1779, “Varieté ”.
233 Ibidem, 25 mai 1777, “Nota”.
234 Ibidem, 5 mars 1786, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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n’est pas que je craigne les invectives quand je suis sur place ; mais de loin elles me
fâchent ”235. Ce sont également les lecteurs qui écrivent et envoient des donations pour la
rubrique “Bienfaisance” du Journal qui demandent souvent de garder l’anonymat. Brandir
son identité en tant que bienfaiteur correspond à une preuve d’exaltation de son amourpropre,
un geste presque impudique. Aussi le lecteur qui envoie en toute confiance au
Bureau du Journal la somme de dix louis pour aider une famille dont le père s’est gravement
blessé, demande-t-il aux journalistes “ pour unique grâce de [le] laisser garder le plus
parfait incognito ”236 . Il existe pour autant des voix contraires à l’usage de l’anonymat
dans les lettres à caractère philanthropique, la raison principale étant qu’apposer son propre
nom sur les oeuvres de bienfaisance pourrait devenir un facteur d’émulation pour les “ âmes
sensibles ” et un moyen de stimuler la vanité237.
Ecrire protégé par un masque peut donner aussi plus d’élan à la plume, garantir une
espèce de légèreté synonyme de liberté d’expression que le poids du propre nom, exigeant
toujours d’être défendu, ne fait qu’entraver. C’est l’avis du lecteur qui cherche femme à
travers le Journal et qui avoue que l’anonymat l’aide à dresser le portrait véridique de soimême,
car, “ étant caché derrière le rideau de l’anonyme, mon amour propre n’aura
point à souffrir des coups de pinceau de la vérité ”238. “Le Solitaire des Pyrénées”
s’avoue également enivré par l’idée de mise à nu de soi-même, sans l’embarras de se
nommer :
N’exigez pas que je signe mes Lettres, cela n’est bon à rien. Mon nom ne peut
intéresser qu’une vaine curiosité ; il n’a pas toujours été obscur, mais il l’est
devenu, et je ne m’en plains pas. (…) Mon amour propre n’aurait rien à gagner
si je m’en nommais ; au lieu que l’incognito me donnera la petite satisfaction de
parler de moi sans embarras ; et vous savez que le premier besoin de l’amourpropre
est peut-être moins d’occuper les autres de soi, que d’en occuper soimême
(…)239.
A la recherche d’informations sur les lecteurs du Journal, voyons donc qui signe et de quelle
manière les lettres qui y sont publiées tous les jours. Ceux qui veulent protéger leur identité
sous le voile de l’anonymat signent leurs lettres par des formules neutres, telles “Un Abonné”
240 , “Un de vos Abonnés” 241 “Par un Abonné” 242 “Votre Ancien Abonné” 243 ou encore
par une affirmation pure et simple de leur anonymat, telle “l’Anonyme”.244 Quant aux lettres
235 Ibidem, 11 juillet 1782, “Physique ”.
236 Ibidem, 12 janvier 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
237 Zalkind Hourvitz, Polonais, qui argumente ainsi son opposition à l’anonymat pour les oeuvres de bienfaisance: “Je suis,
Messieurs, de l’avis du généreux anonyme qui désapprouve sa propre modestie et désire que les Bienfaiteurs de l’humanité se fassent
connaître afin d’inspirer de l’émulation aux âmes sensibles, et de les rendre charitables, au moins par vanité ”.Journal de Paris, 9
janvier 1787, Aux Auteurs du Journal.
238 Ibidem, 18 octobre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
239 Ibidem, 25 juin 1786, “Variétés.
240 Ibidem, 5 juin 1782.
241 Ibidem, 9 novembre 1782.
242 Ibidem, 6 juin 1786.
243 Ibidem, 26 octobre 1785.
244 Ibidem, 9 juillet 1782.
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anonymes collectives, elles portent des signatures telles “Plusieurs de vos Abonnés” ou “Six
de vos Abonnés”. Certains correspondants préfèrent, en revanche, rester en ombre, tout en
signant de leurs initiales, formules cryptées de majuscules, plus ou moins longues, qui ne
peuvent qu’enflammer la curiosité : “DLDADG”245 , “LFDA” 246 , “B … ” 247 , “PHP” 248 ou
“Don J*F*D*”249 . L’usage de l’anagramme est un moyen de se faire reconnaître uniquement
par un nombre réduit de personnes, tout en restant anonyme pour les autres lecteurs. Tel
est le cas de “Zédnole” qui explique : “ Je ne signerai que par l’anagramme de mon
nom, sous laquelle les personnes que je réclame me reconnaîtront ”250. Signalons
aussi des hybrides obtenus des deux formules réunies, telles “B, un de vos Abonnés”251 ,
“A, Abonné”252 , ou “***, une de vos Abonnée et de celles du Lycée”253 . Les initiales ou
les astérisques sont souvent combinées avec des titres de noblesse (“Le Comte de P” 254,
“Le Comte de***” 255 , “La Comtesse de***”256 ), ou des détails de genre ou de profession
(“LMD******** femme” 257, “F, Avocat au Parlement” 258 , “T…Licencié-ès-Lois” 259 , “PLG,
Architecte”260).
Ce qui délecte surtout les abonnés du Journal de Paris sont les nombreux
pseudonymes qui fleurissent de page en page, certains passagers, d’autres des noms
familiers que les lecteurs se passionnent à citer et à chercher à chaque numéro du quotidien.
Parmi les plus connus il y a “Le Marin Kergolé” 261 (dont nous aurons l’occasion de parler
plus longuement), “Pro Patria”262, “L’Anonyme de Vaugirard” 263 , “Le Jardinier d’Auteuil”264
ou “Le Voisin des Ardennes ” 265 ou “Nigood d’Outremer” 266. Ce sont des masques qui
245 Ibidem, 18 octobre 1777.
246 Ibidem, 16 mars 1786
247 Ibidem, 9 juin 1786.
248 Ibidem, 3 mai 1777.
249 Ibidem, 29 septembre 1786.
250 Ibidem, 16 ocotbre 1785
251 Ibidem, 21 septembre 1785.
252 Ibidem, 9 novembre 1785.
253 Ibidem, 5 février 1786.
254 Ibidem, 27 octobre 1785.
255 Ibidem, 22 mai 1784.
256 Ibidem, 18 septembre 1784.
257 Ibidem, 23 décembre 1785.
258 Ibidem, 25 janvier 1777.
259 Ibidem, 10 décembre 1788.
260 Ibidem, 22 septembre 1788.
261 Ibidem. Kergolé est le Marin breton qui s’intéresse aux nouveautés en matière d’arts visuels, masque sous lequel se cache le
correspondant artistique du Journal, Antoine Renou. (voir le chapitre Antoine Renou, premier correspondant artistique, Le Journaliste).
262 Ibidem, Pro Patria publie des lettres en 1777, c’est le premier à proposer des projets d’embellissement de la capitale
263 Ibidem, C’est J.-B Suard, défenseur de Gluck, qui écrit des lettres au Journal sous ce pseudonyme.
264 Ibidem, 5 janvier 1778.
265 Ibidem, 4 décembre 1777.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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peuplent le Journal, tels les personnages d’un roman, que les lecteurs suivent, critiquent et
défendent éperdument, et dont la particularité mystérieuse est que, même si l’on connaît
l’identité de la personne qui se cache derrière le masque, ils semblent avoir une vie propre
et demeurent en quelque sorte des personnages de fiction, produits du Journal qui les a
engendrés.
Les lecteurs s’amusent à découvrir “Tom Reader”, représentant d’une coterie de
Bachelors Irlandais venus observer les moeurs parisiennes267 , “ Bradel père et fils”
discourent sur les modes et les spectacles268 , “Nieman”, le négociant hollandais, critique
la mode et l’architecture françaises269 , “Dit-Toujours” se donne pour un amateur de
spectacles270 , “L’homme d’un gros bon sens” répand des conseils à ses semblables271 ,
“Thomas de Gourmandis” propose aux lecteurs une délicieuse recette272 , et “L’Homme aux
dix mille livres” promet de se placer dans la lignée du Spectateur d’Addisson pour illustrer
les ridicules des moeurs de son temps.
Le Journal de Paris regorge de personnages carnavalesques, pourvus de noms
fantaisistes, qui s’interrogent sur le monde ou se proposent de le changer sur un ton enjoué.
Certains noms ont la résonance moralisatrice d’un Spectateur Anglais : “Le Cher Ethicien” 273
, “Le Vray”274 , “Pro Veritate”275 , “L’Anti-Louangeur”276 et les années 1787, 1788 et 1789
se caractérisent par une profusion de solitaires et d’ermites passionnés par les digressions
et par les réflexions morales, qui semblent se passer l’un l’autre la parole : “Le Solitaire de
Pyrénées”277 , “Le Solitaire de Migneaux”278, “Le Solitaire du Palais Royal”279, “L’Hermite
de Saint Denis”280 , “Le Solitaire de la rue de Verneuil”281 , “L’Hermite de Sceaux”282.
Le Journal contient, en revanche, une quantité considérable de lettres signées, par
des personnes connues ou par des inconnus, parfois en entier et parfois par le seul
nom : “Laus de Boissy”, “Martinet”, “Guidi”, “Mentelle”, “De Piis”, “Bailly”, “La Harpe”,
“Sylvain Maréchal”, “Grétry”, “Le Vigée”, “Le Brun”, “Feydel”, “De Mayer”, “Cerutti”. Certains
266 Ibidem, C’est un peintre de costumes Irlandais qui propose plusieurs lettres sur les mauvais comportements des parisiens.
267 Ibidem, 4 mai 1777.
268 Ibidem, 20, 28 mai 1777.
269 Ibidem, 26 juin 1777.
270 Ibidem, 31 janvier, 18 mars 1782.
271 Ibidem, 10 juin 1777.
272 Ibidem, 28 février 1777.
273 Ibidem, 13 décembre 1785.
274 Ibidem, 26 septembre 1777.
275 Ibidem, 23 janvier 1778.
276 Ibidem, 8 février 1783.
277 Ibidem, 25 juin 1787.
278 Ibidem, 23 octobre 1787.
279 Ibidem, 14 novembre 1787.
280 Ibidem, 30 janvier 1788.
281 Ibidem, 3 mai 1789
282 Ibidem,16 mai 1789.
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des noms sont accompagnés de titres de noblesse (“Le Marquis de Ximenès” 283), de
la nationalité du rédacteur de la lettre (“Sara Goudar, Anglaise”284 ; Lalkind Hourvitz,
Polonais285) ou sont imprimés en majuscules, comme pour marquer l’importance de leur
possesseur (“ROUCHER”286 , “SEDAINE”287). Mais la plupart des signataires des lettres
prennent l’habitude d’ajouter à leur nom leur profession, suivie éventuellement d’autres
titres, et parfois, leur adresse : “Michaud fils, maître en chirurgie, à Aubertvilliers, près
Paris”288 , “Le chirurgien Serain”289 , “Bucquet, Procureur du Roi Honoraire”290 , “Colleville,
Avocat au Parlement”291 , “Aubert, médecin du Roi à Marseille”292 , “Rigaut, Physicien de
la Marine”293 , “Royau, Auteur du Journal de Monsieur”294 , “Cousineau, Luthier breveté de
la Reine et de Mme la Comtesse d’Artois, rue des Poulies”295 , “Croharé, Apothicaire”296 ,
“Chaptal, Professeur de Chimie des Etats généraux de Languedoc”297 , “Traullé, Avocat”298
, “Royez, Libraire”299 , “Choderlos de Laclos, Capitaine d’Artillerie”300 , “Juvigny, Vicaire
de St Eustache” 301.
Chirurgiens, avocats, militaires, curés, artistes et artisans lisent chez eux le Journal
et, en même temps, participent à sa rédaction par le biais de leurs épîtres. Un quotidien
dont l’ambition est de servir “au progrès des lumières” ne peut que faire appel à une
classe de “professionnels” qui débattent volontiers de l’actualité scientifique, commerciale
ou artistique, tout en épaississant le nombre de ses lecteurs. Toujours est-il vrai qu’il
est loin de se prêter à telle ou telle spécialisation ou de s’adresser à un seul public de
“connaisseurs”. Le Journal de Paris accueille dans ses pages une grande diversité de
propos et de tons, s’adresse à l’aristocrate tout aussi bien qu’au petit bourgeois, vise le
283 Ibidem, 19 janvier 1786.
284 Ibidem, 10 mars 1782.
285 Ibidem, 25 janvier 1787.
286 Ibidem, 30 mai 1784.
287 Ibidem, 26 décembre 1785.
288 Ibidem, 21 janvier 1778.
289 Ibidem, 5 octobre 1780.
290 Ibidem, 26 mai 1781
291 Ibidem, 18 septembre 1782.
292 Ibidem, 22 septembre 1782.
293 Ibidem, 25 octobre 1782.
294 Ibidem, 29 mars 1783.
295 Ibidem, 24 mai 1783.
296 Ibidem, 5 septembre 1783.
297 Ibidem, 6 avril 1786.
298 Ibidem, 13 mai 1786.
299 Ibidem, 20 août 1786.
300 Ibidem, 22 juillet 1786.
301 Ibidem, 30 janvier 1788.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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lecteur cultivé autant que celui qui l’est moins302 et, tout en se présentant comme journal
de la capitale, destiné à un public urbain, il ne manque pas d’attirer des provinciaux qui lui
envoient des lettres enthousiastes et se targuent de leur fidélité. Bref, c’est le Journal de
tout le monde, et il ne cesse de mettre en lumière cette vocation universaliste, tous azimuts,
dans ses notices auto-référentielles, aussi bien qu’à travers son courrier des lecteurs. Il
n’empêche que le premier quotidien ait comme lecteurs de prédilection les représentants
d’une petite bourgeoisie urbaine, comme le montrent les nombreuses signatures et comme
le suggère le Journal lui-même, à travers une critique rimée et plaisante :
A ce Journal je m’intéresse, Disait une vieille Comtesse ; Mais c’est un abus
sans pareille, Et dont tous les matins j’endève, De marquer l’heure où le Soleil
Pour ces petits Bourgeois se lève303.
En outre, le Journal ouvre une brèche à la marginalité, aux voix qui trouvent normalement
peu de place dans la presse : la femme, l’enfant, le vieux et le domestique. Les lettres de
femmes publiées par le Journal sont non seulement nombreuses, mais elles touchent à
tous les sujets. Tout en invoquant leur “curiosité” naturelle, les lectrices ne se limitent pas
aux seules modes et aux coiffures, mais s’intéressent aussi à la musique, aux dernières
découvertes scientifiques et participent avec conviction aux actions philanthropiques
déclenchées par le Journal. Certaines d’entre elles touchent au problème du mariage ou
du divorce, de la jalousie entre femmes-auteurs304 et plaident pour l’égalité de la femme.
Apparemment, la lecture du Journal et le temps passé à la toilette ne semblent nullement
s’exclure. Un lecteur convient plaisamment que la “ variété piquante ” de la feuille de Paris
est appropriée aux lectrices, puisque “ une femme, en la lisant à sa toilette, peut orner
son esprit pendant qu’on pare sa tête, c’est-à-dire, sans qu’elle ait à vous reprocher
la perte de son temps ”305.
L’image de l’enfant reflétée par le quotidien est celle d’un être fragile et vulnérable,
sujet aux accidents de toutes sortes, acteur impuissant de faits divers dans la rubrique
“Evénements”. C’est aussi l’image d’une pauvreté absolue, sans espoir, à laquelle le
Journal pointe avec une certaine imprudence, quelques jours seulement après sa parution,
dans l’anecdote de l’enfant affamé qui demande à sa mère s’il devait manger sa chaise . 306
Finalement, c’est l’enfant qui fait couler les larmes et délier les bourses des lecteurs dans
la rubrique “Bienfaisance”, objet de projets philanthropiques et d’attendrissement collectif,
image qui rappelle les descriptions des tableaux de Greuze, si prisées par le quotidien.
Pourtant, une lettre publiée en 1787, signée “Le Curieux, Ecolier de la Troisième au Collège
de N…” donne voix au chapitre à une représentation inédite de l’enfance : l’enfant qui veut
302 Un lecteur écrit au Journal: “Vous avez la complaisance de répondre aux questions que vous adresse quelquefois l’ignorance
modeste”. Ibidem, 5 novembre 1785, “Varieté”.
303 Ibidem, le 25 novembre 1781, “Belles-Lettres”, Critique du Journal de Paris, sur l’Air De tous les Capucins du monde.
304 Ibidem, 12 mai 1787, “Variété”.
305 Ibidem, 3 janvier 1786, “Variété”.
306 Ibidem, 14 janvier 1777, “Anecdote”. Cette anecdote est reprise par L-.S Mercier dans le Tableau de Paris comme exemple
d’extrême misère du peuple de Paris. Mercier le trouve significatif, pour avoir été publié dans le Journal de Paris, en dépit d’une
censure pointilleuse : “On m’a accusé enfin d’avoir exagéré les misères publiques, j’ose répondre que j’ai retenu quelquefois mon
pinceau, afin de ne pas paraître outré. Voici ce qu’on lit dans le Journal de Paris, qui a un censeur pointilleux,et qui est soumis à la
plus sévère inspection et révision”, Tableau de Paris, p.997.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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s’instruire, non plus objet de compassion, mais écolier avide de savoir, à la recherche d’un
éclaircissement sur un point de mythologie307.
La vieillesse est elle aussi objet de curiosité (on prend un certain goût à signaler les
centenaires comme des merveilles de la nature) ou, comme dans le cas de l’enfance,
d’attendrissement et de compassion. Telle est le cas du couple sexagénaire Annette et
Lubin, dont l’histoire si touchante par l’âge, la misère et la fidélité qui lie les époux est
directement liée à la grêle catastrophique de 1788 et au thème si sensible de la famine des
dernières années de l’Ancien Régime. Cette histoire, comme tant d’autres, donne lieu à une
vraie campagne de bienfaisance fortement pilotée par le Journal. En 1785, le quotidien
publie une lettre écrite sous dictée par Louis Gilet, vétéran de guerre invalide, âgé de 76
ans, auteur d’une action héroïque tirée de l’oubli, personnage modeste et fier à la fois, digne
de devenir, pour un certain temps, le sujet favori de la rubrique “Bienfaisance”. La lettre du
vétéran contient le récit de son action héroïque, farcie de détails pittoresques, suivie de la
fortune que lui a valu cette aventure dépoussiérée de sa jeunesse308 . La vieillesse est
également représentée par le lecteur de grand âge, “ désabusé de tout ”, mais encore “
à la recherche des vérités utiles aux hommes ”309 , qui prête sa voix et son expérience
de vie au service du quotidien.
Dès sa parution, le Journal s’intéresse volontiers aux dépourvus et stigmatise les
privilèges et la richesse. Il est évident que le faible niveau d’instruction des classes plus
basses ne permet pas au quotidien d’y recruter beaucoup de lecteurs, toutefois, il y a un
intérêt constant pour le Tiers Etat et des traces d’un désir du Journal même de donner accès
à ce dernier à sa lecture. L’image du Tiers Etat représentée par le quotidien mêle indigence
et dignité, parfois même des exemples de misère extrême et d’héroïsme, la plupart contenus
par la rubrique “Bienfaisance”. Voici cependant quelques exemples qui échappent à cette
image . En 1788, le Journal publie la lettre complètement agrammaticale et très pittoresque,
d’un domestique nommé Bertrand. Il a trouvé dans la rue un papier perdu, dont il ne
connaît pas l’importance, qu’il consigne au Bureau du Journal, accompagnée de sa lettre,
qui commence ainsi : “ Quoique je ne sois qu’un pauvre domestique sur les pavés, vla
l’écrit de ce Monsieur que j’ai ramassé dans la boue par devant témoin, je n’y prens
ni je ny mets, et quand ce serais une lettre de change aulieus de ça, c’est tout de
même pour moi parce que déjà ce qui ne mappartient pas, il ne faut pas me parler
de le garder ”310.
Le domestique Bertrand profite de l’occasion pour avouer au Journal, dont il est un
fidèle lecteur, le plaisir qu’il éprouve à sa lecture : “ Monsieur, jaime bien votre Journal
parcequ’il nest pas long comme les autre et puis jy vois toujours lheure quil était hier
matin et le vent qui soufle, la lune, et M de la harpe, et tout ça m’amuse en attendant
le dîner ”311. Encore que les rédacteurs font précéder la lettre du domestique d’une note
contenant quelques détails à propos du papier trouvé, il se peut bien que l’épître de Bertrand
soit une fausse lettre forgée par les rédacteurs ou par un des leurs correspondants. Si celle-
307 “Je suis encore Ecolier, et je cherche à m’instruire ; voulez-vous bien me permettre que je m’adresse à vous pour m’éclaircir
un point de Mythologie sur lequel plusieurs Auteurs varient d’une manière peu commune (…)”, Ibidem, 8 mars 1787, “Aux Auteurs
du Journal”.
308 Ibidem, 11 novembre 1785.
309 Ibidem, 9 juin 1777.
310 Ibidem, 30 décembre 1788, Variétés.
311 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ci semble avoir été fabriquée pour amuser les lecteurs, avec son absence d’orthographe et
son style coloré, il s’agit toujours d’une lettre qui donne ou imagine donner la parole au tiers,
à celui qui est voué au silence. En outre, le témoignage de Bertrand est une confirmation de
l’efficacité de la formule proposée par le quotidien de Paris, qui mêle dans le juste dosage
brièveté et diversité, si bien qu’il réussit à remplir agréablement le temps mort, précédant
les repas des domestiques. Si la lettre de Bertrand était fausse, ce serait quand même
l’expression d’un beau rêve des journalistes de Paris d’élargir le nombre de leurs lecteurs
aux rangs de ceux qui n’ont pas accès à l’instruction.
C’est toujours en 1788 que le Journal publie une autre lettre, cette fois-ci écrite par une
Bonne qui conduit à la promenade “ tous les jours (…) trois jeunes Demoiselles d’une
bien grande famille ”312. Elle se plaint des grilles de fer pointues qui séparent la promenade
des jardins privés de riches propriétaires et qui empêchent les enfants de se promener
en toute sécurité. Et la Bonne de se lancer dans une diatribe sévère contre la richesse
intolérante : “ (…) ne dirait-on pas que l’on veut manger ces jardins, si on les regarde ?
on sait bien qu’on ne peut pas obliger les riches d’aimer les pauvres : mais encore ne
faut-il pas les repousser, comme ils font, avec des épines de fer ; il y a conscience.
Puisqu’ils ont le moyen, ces riches, pourquoi ne pas faire leurs grilles assez hautes,
pour que l’on ne puisse pas y atteindre ? ”313 A la différence du domestique Bertrand, la
Bonne maîtrise parfaitement l’orthographe et au lieu de se contenter d’une lettre où elle parle
de soi-même ou du Journal de Paris, elle pose un vrai problème caché derrière un simple
détail : les grilles pointues qui séparent jardins privés et promenade sont le symbole d’une
rupture profonde entre les classes privilégiées et les plus démunis. La Bonne représente ici
la voix de la dignité des pauvres engagée contre l’incivilité dédaigneuse des riches314.
Le thème du laquais ou de la femme de chambre qui lisent le Journal est récurent
dans la feuille de Paris. Ce sont des lecteurs muets comme des ombres, parfois dépourvus
de toute instruction et incapables d’accéder à la feuille écrite, d’autres fois, des lecteursautomates
privés de la capacité de comprendre ce qu’ils lisent. Toutefois le Journal ne
manque pas de souligner à toute occasion que ces silhouettes timides, presque invisibles,
constituent une espèce de force latente, souvent oubliée ou ignorée. En décrivant le sort de
la feuille de Paris une fois entrée dans une maison parisienne aisée, un lecteur évoque le
laquais comme celui qui “ l’apporte à l’heure du lever, ou à celle de la toilette ” . Après
avoir jeté un regard rapide sur la rubrique “Spectacles ”, le maître s’en défait ennuyé, et c’est
à ce moment-là, que de simple porteur du Journal, le laquais en devient le lecteur : “ (…) le
pauvre Journal reste abandonné au valet de chambre ou à la femme de chambre qui
le lisent avec d’autant plus d’attention, qu’ils n’y comprennent rien ”315.
Un peu plus loin, un autre lecteur fait écho à cette description, en observant avec ironie
et méfiance dans un post scriptum : “ Plus d’un laquais lisant les Journaux sans les
entendre, ainsi que vous l’avez imprimé dernièrement, va rire à mes dépens et conter
312 Ibidem, 25 juin 1788, Varieté.
313 Ibidem.
314 L’indignation de la Bonne devant l’arrogance des riches répond parfaitement aux opinions des journalistes de Paris sur le
même sujet. La rubrique “Anecdote” du 29 mars 1779 ironise : “Voulez-vous trouver des exemples touchants de sensibilité ? gardezvous
bien d’aller les chercher parmi les riches, c’est chez le malheureux, le pauvre que ces exemples vous frapperont”. Et le 19 avril
1779, toujours dans la rubrique “Anecdote”, on revient sur le sujet, sur le même ton : “On est porté à médire les riches, et il faut avouer
que la plupart font tout leur possible pour justifier l’espèce de haine qu’ils excitent et qu’ils méritent”.
315 Ibidem, 29 septembre 1786, “Varieté ”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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dans le premier cabaret, qu’un original a vu les oiseaux dans la lune ”316. Tout en
sachant lire, le laquais reste un lecteur peu fiable, qui ne saisit pas ou qui détourne le sens
de ce qu’il lit. Toutefois, on ne peut s’empêcher désormais de penser à la réaction que
les nouvelles du Journal susciteraient chez ce drôle de lecteur. Même si, dans la plupart
des cas, on continue à parler du domestique à la troisième personne, tantôt avec une
compréhension optimiste, tantôt avec un grain d’ironie, il nous semble voir émerger le désir,
voire le devoir317 , de le reconnaître, d’abord en tant que semblable et aussi en tant que
lecteur. Comme le note un souscripteur du Journal, ce désir va de pair avec le constat d’un
élargissement lent mais sûr de la masse des lecteurs :
On félicite beaucoup notre siècle de ce goût général de la lecture qui s’est
répandu dans toutes les classes de la société. Il n’y a pas très longtemps encore,
ce goût n’était commun que dans les classes moyennes. Les Grands, par
exemple, et leurs Valets de chambre, ne lisaient guère ; aujourd’hui tout le
monde lit, les Duchesses, les Couturières. Tout le monde a commencé par les
Romans, et tout le monde est allé ou ira jusqu’aux ouvrages d’Administration
et de Législation. J’ai vu, et ceci est un fait, un Laquais emprunter à un autre le
Mémoire de M de C et la Réponse de MN. Il les a lus et jugés à sa manière : cette
manière n’est probablement excellente, mais elle se perfectionnera318.
Il est, certes, encore trop tôt, pour que le Journal compte sur les laquais et les bonnes en tant
que lecteurs constants. Comme nous l’avons vu, il recrute encore massivement son public
dans les rangs d’une bourgeoisie citadine, cependant il saisit au vol l’importance du tiers.
En témoigne la rubrique “Bienfaisance”, produit de grand succès de la feuille de Paris, qui
recueille des histoires touchantes de démunis et de marginaux, en promouvant des valeurs
nouvelles, qui sont dans l’air du temps : solidarité, sensibilité, utilité et bonheur publics. Avec
son indéniable sens pratique, il organise cette rubrique de façon à ce que les lecteurs du
Journal deviennent eux aussi des acteurs de ces histoires, par le biais de leurs interventions
écrites et leurs aides matérielles. Mais, avant d’y arriver, arrêtons-nous justement sur la
portée pratique du Journal, présentée dès le début comme l’un de ses traits caractéristiques.
Le Journal pratique
Puisque l’information politique reste le privilège exclusif de la Gazette dans la presse
d’Ancien Régime, il est intéressant de voir comment le Journal de Paris construit sa propre
formule, en mêlant les ingrédients du journal littéraire avec ses chroniques bibliographiques
et ses discussions croisées, et ceux de la presse d’annonces, avec sa frugalité et son
évident aspect pratique. Dès sa naissance, le Journal nourrit des ambitions multiples, ce
qui explique l’hostilité de ses concurrents. Sans tendre à la spécialisation, le quotidien est
plutôt enclin à multiplier ses rubriques et, par conséquent, ses lecteurs, ce qui le pousse
inévitablement à empiéter sur le terrain des autres, tout en les forçant de réagir. En effet,
le Mercure de France diversifie, à son tour, ses rubriques, sous la baguette réformatrice
de Panckoucke, qui en achète le privilège en décembre 1778, pendant que les Petites
Affiches, nous l’avons déjà vu, deviennent quotidiennes, sous le titre d’Annonces, affiches
et avis divers ou Journal général de France. Panckoucke est bien conscient qu’il souffle
316 Ibidem, 20 octobre 1786, “Varieté ”.
317 Un lecteur du Journal charge les maîtres de transmettre son avis à leurs domestiques qui ne savent pas lire : “J’ai bien
envie, Messieurs, de donner, par la voie de votre Journal, un avis à des gens qui ne vous lisent pas”. Ibidem, 3 février 1789.
318 Ibidem, 9 octobre 1788, “Variétés”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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un vent nouveau dans la presse et comprend la nécessité de réformer la structure du
vieux périodique, dont la mauvaise gestion entraîne une mise en cause du contenu par
ses lecteurs319. C’est la feuille de Paris qui, selon lui, incarne cette nouvelle presse : “ Le
Journal de Paris est le Mercure en détail ”320.
Dès le Prospectus, le Journal annonçait sa vocation pratique : “ il sera susceptible
de devenir dans un très grand nombre d’occasions de l’utilité la plus frappante ”321.
Le double service que propose le Journal consiste donc à répandre les nouvelles plus
rapidement que tout autre périodique et à participer concrètement à la vie quotidienne et
pratique de ses abonnés. Si les rubriques “Belles-lettres”, “Cérémonies”, “Deuils”, “Mariages
célèbres” s’adressent principalement à un public aristocratique, d’autres rubriques telles
“Administration”, “Fourrage”, “Police”, “Palais”, “Economie”, “Cours de Changes”, “Bourse”,
“Payements de l’Hôtel-de-Ville” visent la figure du négociant. A en croire le Prospectus, le
Journal de Paris veillera non seulement à ce que ce dernier soit rigoureusement informé sur
tout ce qui peut servir à sa profession, mais il deviendra le gardien de sa réputation, lorsque
celle-ci sera mise en péril : “ Un Négociant dont on aurait faussement annoncé la faillite,
peut le lendemain rétablir sa réputation ; toutes les fausses nouvelles qui intéressent
l’honneur des citoyens pourront désormais être détruites en douze heures ”322. C’est,
en effet, une merveilleuse fonction que celle de raccommodeur d’un honneur taché dans un
temps record de douze heures, promesse qui tient presque d’un pouvoir magique.
Le désir de se rendre utile au public, maintes fois inscrit dans le corps du Journal,
correspond à un désir d’organisation, voire de réforme de la société. “ Rien de ce qui est
utile au Public n’est étranger à vos Feuilles ”323 , est le refrain que fredonnent de page
en page les lecteurs contaminés par la fièvre de l’utilité. On ne cesse d’approuver et de
louer l’attention que prête la feuille quotidienne aux choses pratiques, d’exalter ses “ vues
utiles ”.
Plusieurs rubriques du Journal sont d’ailleurs entièrement consacrées à cette tache
utilitaire. La rubrique “Police” se propose d’informer les abonnés des efforts déployés
par l’administration de la ville pour la sécurité des habitants, la propreté des rues, la
salubrité de l’air ou l’organisation d’activités utiles, engageant les mendiants de la ville.
Dès janvier 1777, le Journal lance à travers la rubrique “Oeconomie domestique” un
débat autour de l’économie d’un “carburant” très familier à l’époque, à savoir comment
“ oeconomiser partie de l’avoine que consomme ordinairement un cheval chaque
jour, en le ramollissant dans l’eau, ce qui le rend plus propre à la mastication ”324.
Même si cette méthode s’avère par la suite très dangereuse pour la santé des bêtes, le
Journal maintient sa promesse de se rendre utile, en signalant le danger et en démolissant
efficacement ce qu’il avait construit.
La rubrique “Comestibles”, inaugurée le 6 février 1777, met sous les yeux du lecteur
chapons, perdrix, poulardes et agneaux, soigneusement disposés en tableau, avec leur
qualité et leurs prix respectifs. On y ajoute, dans le même ordre des choses, le prix commun
319 Suzanne Tucoo-Chala, Charles-Joseph de Panckoucke et la Librairie française, (Editions Marimpouey Jeune, 1977).
320 Ibidem.
321 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris ”.
322 Ibidem.
323 Journal de Paris, 30 novembre 1780, “Varieté”.
324 Ibidem, 31 janvier 1777.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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de la marée325 et la rubrique “Halles, Marché d’hier”326 , qui met sur l’étal le prix du beurre,
des oeufs, des grenailles et d’autres genres alimentaires. Un souscripteur explique qu’il faut
simplement ajouter de 2 à 4 sous aux prix publiés par le Journal pour avoir le prix réel des
denrées et offre son propre témoignage pour prouver la justesse de ce dernier : “ J’ai payé
hier le beurre, tête d’Isigny, 30 sous, et vous le portez sur votre feuille à 27 ; voilà,
Messieurs, une preuve bien convaincante de la vérité que vous avez avancée et que je
soutiens ”327 . Les mauvaises langues soutiennent qu’à travers les rubriques mentionnés
ci-dessus, le Journal entend “ faire [sa] cour aux Gens économes, et les déterminer
par ce moyen, à augmenter le nombre de [leurs] Souscripteurs ”328 . Si bien que soit
achalandée la boutique des journalistes de Paris, on passe sous silence le genre alimentaire
premier de tous les Français, le pain329 . En revanche, le Journal introduit avec succès, dès
1777, une rubrique concernant le prix du fourrage, qui correspond à l’époque à une espèce
de prix du carburant d’aujourd’hui. Selon L.-S Mercier, cette rubrique remporte un si grand
succès, que si elle devait disparaître, le Journal“ perdrait un quart de ses souscripteurs
”330, pendant que Jean-François de La Harpe remarque avec ironie mordante que si le
quotidien de Paris “ n’a pas la ressource de quelque querelle, il est réduit à nourrir ses
auteurs comme ses lecteurs de paille et de foin ”331. Dans un “Avis” du 29 janvier 1778,
les rédacteurs annoncent que grâce à l’aide de certains lecteurs, ils en ont pu améliorer
l’exactitude du contenu :
Nous avons exactement donné jusqu’à ce jour le prix des Fourrages ; mais
quelques personnes nous ont prévenus que ces prix n’étaient quelquefois pas
exact. Il est intéressant que les maîtres soient informés de l’abus qui se commet
à cet égard, et que ses plaintes nous ont mis dans le cas de découvrir.332
Ayant découvert que le vrai prix du fourrage n’est que le résultat d’un marchandage caché
entre cocher, voiturier et déchargeur, et qu’il faut faire partie de ce triangle pour y avoir
accès, la position de simple témoin faussant l’information, les journalistes de Paris décident
de dénoncer cet abus au Directeur général des Aides et Entrées de Paris et de puiser
dorénavant les prix dans les Bureaux de celui-ci333. Dans son alliance avec l’administration,
le Journal cherche à atteindre l’efficacité maximale de son service au public, contre les
abus et les corruptions de toute sorte. Avec la découverte de l’abus sur le prix du foin, le
Journal proclame le triomphe des maîtres sur les cochers et les marchands malhonnêtes
et renouvelle son désir de transparence des choses d’intérêt public, sans perdre cependant
son sens d’auto-ironie :
325 Ibidem, 22 février 1777.
326 Ibidem, 13 février 1777.
327 Ibidem, 21 février 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
328 Ibidem.
329 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris”.
330 Tableau de Paris, “Journal de Paris”.
331 Correspondance inédite de Jean-François de la Harpe.
332 Journal de Paris, 29 janvier 1778, “Avis sur le prix des fourrages”.
333 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Tout en vacillant sur son siège, Un Cocher disait, tromperai-je Maintenant mon
Maître au besoin ? Hélas ! après l’Extrait des Livres, En indiquant le prix du
Foin, Le Journal nous coupe les vivres334.
Le Journal de Paris est le lieu de rencontre des grands et petits projets utiles. D’une
part, il rend compte constamment des nouveaux établissements industriels, qui reflètent
une administration éclairée, préoccupée par le bonheur des citoyens, tout en écartant
soigneusement les entreprises de luxe. D’autre part, le Journal est un impressionnant recueil
de petits projets et découvertes qui, sans aucune prétention d’être reconnus ou brevetés
par aucune institution, visent d’améliorer le quotidien des lecteurs. Il s’agit souvent d’une
utilité immédiate, domestique, d’une praticité faite de petites tentatives ou d’expériences
individuelles recherchées ou casuelles, qui concernent une multitude de petits gestes
journaliers.
Cette valorisation des menus gestes de la vie privée n’est pourtant jamais totalement
coupée d’une idée enveloppante d’utilité publique, d’un espoir caché ou manifeste d’inscrire
son expérience ou son témoignage dans un riche fond commun, accessible à tous. Un
lecteur résume ainsi cette fonction du Journal : “ L’un des agréments de votre Journal,
qui, selon moi, n’est pas remarqué par un assez grand nombre de personnes, est
de pouvoir y proposer les différents projets d’utilité publique, qui ne peuvent être
tentés qu’après avoir, pour ainsi dire, recueilli les suffrages, et qui n’ont pas assez
d’importance pour être discutés dans des volumes ”335 . Le Journal est donc la terre
d’accueil de toutes les idées qui semblent trop insignifiantes pour faire l’objet d’un volume,
et dont les auteurs inconnus n’auront pas d’autre chance d’être écoutés par un vaste public.
Ce n’est que par une “ publicité nécessaire ” , suivie par une “ discussion générale ”
que cette foule d’idées anonymes acquièrent le pouvoir de circuler et de s’enrichir.
La rubrique “Economie” récolte des découvertes et des conseils utiles pour économiser
sur les produits trop chers. Tel est le “ fourneau économique de l’invention du Sr Nivert
”336, inspiré par le haut prix du bois ou la recette de sauce blanche à l’huile, au lieu de
beurre, imposée par le coût élevé de ce dernier. A en croire les rédacteurs, avant de la
publier, ils l’ont essayée et approuvée unanimement : “ Avant de publier cette recette,
nous l’avons fait exécuter, et plusieurs personnes la préfèrent à la sauce blanche
faite avec le beurre ; elle est très économique et pourra être d’une ressource utile
pour cet hiver ”337. L’hiver rigoureux de 1789 occasionne une vague de conseils utiles
censés soulager surtout les plus démunis. Le fameux agronome Parmentier propose un
moyen de tirer parti des pommes de terre gelées dans les champs, à savoir une recette de
pain à la farine de seigle ou d’orge et de pommes de terre, avec la promesse que celui-ci
reste frais pour des mois338 . Un lecteur demande des informations sur l’usage de l’eau
provenue de la glace fondue pour les besoins domestiques et les rédacteurs s’empressent
de lui répondre339. Un peu plus loin, Sarot, Avocat au Parlement, fait part d’une recette de
potage biblique, transmise par son grand-père, “ qui coûtera cent sols, et peut nourrir
334 Ibidem, 25 novembre 1781, “Belles-Lettres”, Critique du Journal de Paris
335 Ibidem, 18 septembre 1782, “Belles-Lettres”.
336 Ibidem, 26 octobre 1784, “Economie”.
337 Ibidem, 18 novembre 1785, “Economie”.
338 Ibidem, 7 janvier 1789, “Economie”.
339 Ibidem, 14 janvier 1789, “Varieté”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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cent personnes par jour ”340. Soulager et économiser, surtout dans des situations de crise,
par des conseils simples, qui permettent une mise en pratique immédiate et sont à la portée
de tout le monde, c’est un rêve d’utilité publique qui se concrétise dans les pages du Journal.
Un autre thème cher au quotidien est celui de la santé publique341 , constamment
menacée par une foule de maladies, d’accidents domestiques et professionnels. Le Docteur
Pinel intervient avec plusieurs articles contenant des conseils médicaux utiles, comme par
exemple sur les précautions à prendre au déclin de l’automne pour éviter les rhumes342 . On
prend l’habitude de badiner ou de raisonner sérieusement, par des conseils plus ou moins
professionnels, sur toutes sortes de moyens de préservation physique. Des nombreuses
lettres publiées dans le Journal à ce sujet, se dégage l’idée de prévention de la santé
publique, rendue possible par le partage constant des expériences et des témoignages
individuels, ainsi que par la registration systématique de tous les remèdes qui se sont avérés
efficaces. On revient infatigablement sur les incendies, accidents parmi les plus fulgurants
et les plus dévastateurs, que l’on s’efforce de combattre par des mécanismes ingénieux
(“ Le chevalier ***, Architecte Citoyen ” , en a construit trois 343) ou par le récit de
témoignages de rescapés (c’est le cas d’un lecteur qui parvient à éviter l’incendie de sa
maison à cause d’un vase enflammé par la chaleur de la journée344).
La récolte de petits avis salutaires vise ni plus ni moins à la préservation du genre
humain : tel est le but d’un lecteur qui signe “R de R.CH”, qui promet d’annoncer au
public “ des vérités utiles ” en “ Prédicateur de vérité ” : “ Témoin de plusieurs
catastrophes qui viennent de précipiter les jours de quelques-uns de mes amis, je
voudrais prémunir tout le genre humain, s’il était possible, de pareils accidents ”345.
Cet ami de l’humanité se lance dans une guerre acharnée contre les fractures, les ruptures
et les brûlures, et répand des conseils pratiques sur la manière dont il faut s’y prendre
lorsque “ les chevaux ont pris le mors au dents ” ou lorsque “ le feu prend aux robes
de linon ou de gaze ”346. A côté de l’hygiène et de l’ordre public, le sujet de la santé
publique devient l’un des thèmes-clé de la feuille de Paris, s’inscrivant dans une idée plus
large de bonheur collectif, si bien qu’on ne s’étonne plus de le voir aussi invoqué à propos
de l’architecture publique. Un lecteur qui écrit au sujet de la construction d’une nouvelle
salle de théâtre, observe que “ la santé et la sûreté des Citoyens sont à considérer, et
doivent l’emporter sur les inconvénients ”347.
Parfois, faute de remèdes concrets, la simple mise en garde sur les possibles accidents
à éviter peut servir de palliatif. Telle est la conviction des rédacteurs du Journal à propos des
dangers auxquels est exposée l’enfance, “ si multipliés qu’on ne peut donner trop de
publicité aux malheurs qui arrivent aux enfants pour effrayer, s’il est possible, ceux
340 Ibidem, 9 juillet 1789, “Economie”.
341 Un maître en chirurgie félicite le Journal pour l’espace qu’il assigne au sujets concernant la santé : “Parmi les divers points
d’utilité que votre Journal réunit, je n’en vois pas de plus avantageux pour le public que les discussions qui ont pour objet la santé
des hommes”, Ibidem, 21 janvier 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
342 Ibidem, 30 octobre 1785, “Médecine”.
343 Ibidem, 13 janvier 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
344 Ibidem, 25 septembre 1786, “Physique”.
345 Ibidem, 2 novembre 1785, “Variété”.
346 Ibidem.
347 Ibidem, 10 mai 1781, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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qui les environnent ”348 . Un lecteur saisi par la fièvre de l’“utilité publique” propose une
précaution pour éviter les noyades, si fréquentes durant la saison sèche :
Vos feuilles sont consacrés à l’utilité ; c’est donc concourir à vos vues que de
remettre dans les circonstances, sous les yeux des Citoyens une précaution
de prudence, qui dans cette saison peut sauver la vie à plusieurs individus et
qui jointe aux discours patriotiques que les Magistrats ont assuré aux noyés,
laisserait la douce espérance d’arracher à un élément si utile et si dangereux,
presque tous les nombreuses victimes qu’il engloutissait jadis349.
La même préoccupation surgit à propos du peuple, qui ne sait pas lire, et qui est, par
conséquent, plus vulnérable, plus exposé que les connaisseurs du verbe écrit, aux malheurs
et aux accidents de toutes sortes. Un lecteur soucieux du sort des ouvriers illettrés propose
la récolte et la vulgarisation d’un ouvrage de remèdes, avec l’aide du Gouvernement :
(…) comme vous le remarquez bien, le Peuple ne lit guère. Ne serait-il pas digne
d’un bon Citoyen de faire un recueil de ces recettes simples et faciles, pour
guérir une foule de petits maux qui arrivent chaque jour, tels les brûlures, les
coupures, les contusions, la morsure des couleuvres, etc., et pour prévenir
en même temps une foule d’accidents auxquels les ouvriers de toute espèce
sont sujets. Quelle satisfaction pure goûterait l’homme qui composerait un tel
ouvrage, en disant lui-même : peut-être mon livre sauvera la vie à quelqu’un de
ces citoyens utiles qui portent le fardeau de la société, peut-être je prolongerai
les jours d’un père respectable dont la mort plongerait la famille entière dans la
misère la plus affreuse. Le Gouvernement s’empresserait sans doute à répandre
un ouvrage aussi utile, et le distribuer gratuitement dans les Paroisses et dans
les Campagnes350.
Deux jours plus tard, arrive la réponse à cette proposition : le recueil d’avis salutaires pour
la préservation de la vie des ouvriers est en cours de préparation et qui plus est, son auteur
rassure le public à propos de sa publication imminente :
Je m’occupe actuellement de l’ouvrage dont un de vos correspondants donne
le projet dans votre numéro d’avant-hier, celui d’indiquer les moyens les plus
faciles et les plus propres à remédier à ces accidents qui surprennent l’homme
dans la meilleure santé et qui souvent, faute de secours simples, conduisent
au tombeau. (…) l’accueil dont deux Magistrats distingués par leur esprit et leur
amour pour le bien public ont honoré le plan de ce recueil ne me permettrait pas
de différer à le faire paraître351.
Les avis utiles du Journal de Paris s’adressent aux maîtres économes qui, informés sur les
prix du marché, savent éviter tout abus, tout aussi bien qu’aux gens prudents, qui veulent
préserver leur santé et celle de leurs semblables. Le désir de se rendre utile aux autres
contamine tous les lecteurs, qui s’empressent à qui mieux mieux à envoyer au quotidien
leurs conseils pratiques et leurs projets de bonheur public, pour atteindre le sommet dans la
rubrique “Bienfaisance”, devenue, petit à petit, le reflet de la solidarité collective envers les
348 Ibidem, 15 avril 1777, “Garde de Paris”.
349 Ibidem, 7 juillet 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
350 Ibidem, 24 août 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
351 Ibidem, 26 août 1777, “Aux Auteurs du Journal ”.
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plus démunis. Encore est-il vrai, qu’au désir d’utilité publique, le Journal joint celui d’utilité
privée. Des particuliers s’adressent au Bureau du Journal pour dénoncer des plagiats352,
pour défendre publiquement leur réputation, ou pour faire part de leurs recherches d’une
estampe rare, d’un numéro manquant d’une collection du Mercure de France 353, d’un
manuscrit,354 ou des amis qu’ils n’ont pas vu depuis longtemps355. Le Pan Deligny, Avocat
au parlement, écrit au Journal pour trouver la trace de deux personnes dont il ne connaît
pas la demeure et auxquelles il souhaite demander un entretien356. Parfois, les lettres à
caractère privé ne manquent pas de fantaisie : un lecteur anonyme, à la recherche de femme
à épouser, se met en loterie :
Voici mon projet : je vous prie de le rendre public : “la loterie sera composée de
50 mille billets, et chaque billet coûtera six mille livres, ce qui fera une somme de
trois cent mille francs qui sera divisée en deux portions égales, dont on va voir la
destination. Il n’y aura qu’un lot gagnant, et ce lot sera moi, c’est-à-dire un mari
avec cent mille écus, ou point de mari, mais 150 mille livres (…)”357.
Le correspondant du Journal qui signe sous le pseudonyme “Fulvius” répond à ce drôle de
projet par une proposition badine avancée par un ami :
Il a lu cette Lettre de l’Anonyme qui cherche à se marier, et qui propose une
Loterie, dont il fera lui-même le gros lot ; et cette idée, digne en effet d’être
perfectionnée, lui en fait naître une autre qu’il juge plus naturelle encore. Votre
Anonyme propose une Loterie pour acquérir une femme qu’il n’a pas ; le mien
veut en proposer une pour mettre en loterie la femme qu’il a déjà358.
Badin ou sérieux qu’il soit, c’est toujours dans le tourbillon du courrier des lecteurs, avec ses
lettres-noyau et ses nombreuses répliques évoquant un monstre à mille têtes parlantes, que
se nourrit l’idée d’utilité. Pour le Journal de Paris, être utile c’est tout d’abord respecter ses
engagements envers les abonnés, c’est paraître tous les jours et entrer à la même heure
dans leur univers, c’est anticiper leurs demandes et leurs doutes, s’interroger avec eux sur
toutes les menues choses de la vie, que les grands livres n’ont pas le temps de traiter, et
c’est aussi inscrire tous ces lecteurs de plus en plus pressés et de plus en plus informés,
dans un réseau aux fils très serrés, qui s’entrecroisent et se superposent, malgré toutes les
différences qui les séparent. Nous allons voir dans le chapitre suivant de quelle manière
le Journal de Paris construit et gère sa propre image et quels sont les rapports qu’il noue
avec ses différents acteurs.
352 Parmi les nombreux exemples, citons celui du Chevalier de Segrave, qui réclame la paternité d’une machine nommée
“polychreste”, dont d’autres personnes revendiquent des améliorations, ce qu’il désigne comme “une fraude très grossière”, Journal
de Paris, Supplément du 20 octobre 1787.
353 Ibidem, 26 mai 1781, “Livres divers”.
354 Un lecteur érudit est à la recherche d’un manuscrit du savant Freret, intitulé Observations générales sur la Géographie ancienne.
Ibidem, 16 août 1785, “Géographie”.
355 Le lecteur signant “Zédnole” annonce être à la recherche des amis qu’il avait connus durant ses dix années de voyages en
Europe. Ibidem, 16 octobre 1785, “Variétés”.
356 Ibidem, 2 mars 1778.
357 Ibidem, 19 décembre 1777.
358 Ibidem, 24 décembre 1777, “Seconde Lettre de Fulvius aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Conscience de soi du “Journal”
Le Journal ne se contente pas d’être le fidèle miroir du monde, il est également son propre
miroir. Engagé à la fois dans un processus de représentation et d’auto-représentation, il
devient attentif à ses propres mécanismes, il contemple et manipule à son gré ses propres
rouages, dont il s’efforce expliquer et améliorer le fonctionnement, et qui plus est, avide de sa
propre image, il ne se lasse pas de se nourrir et de s’auto-définir par le biais des contributions
de ses propres lecteurs. Autrement dit, le Journal de Paris est un exemple de périodique
qui possède une parfaite habileté à construire et à gérer une représentation de soi-même.
Les deux moyens dont il se sert à ce propos sont le discours rédactionnel, particulièrement
fourni et consciemment manié, et le courrier des lecteurs, qui anime le Journal, et lance
l’idée d’une presse qui se construit sous les yeux, ou mieux, sous la plume de ses propres
lecteurs. En d’autres mots, le quotidien de Paris représente le fleuron d’une nouvelle presse
expérimentale, auto-critique et auto-ironique, ouverte à toutes les tentatives, qui n’hésite
pas à s’interroger sur elle-même.
Il est ainsi intéressant de remarquer le jeu d’alternances entre le “nous” des rédacteurs,
qui sont à la fois metteurs et scène et acteurs, et le “je” du lecteur, flottant entre la soumission
aux règles formelles et de contenu imposées par le Journal et le désir d’expression libre.
Voyons d’abord quelles sont les fonctions de la voix rédactionnelle et quel est le rôle que
celle-ci joue dans la construction d’une certaine image du Journal.
Les rédacteurs interviennent essentiellement en trois situations. Leur premier rôle est
de tenir les abonnés informés du fonctionnement du quotidien : annoncer l’amélioration des
services (que ce soit la qualité du papier employé359 ou la rapidité de diffusion de la feuille360),
offrir aux abonnés des informations techniques, telles le renouvellement de l’abonnement à
la fin de l’année361, faire part des dernières transformations et acquisitions du Journal (telles
l’introduction des prospectus dans les suppléments, avec les prix de publication362, l’achat
du privilège des Annonces des Deuils de la Cour ou du Nécrologe 363 ou la publication sur
une feuille séparée de la rubrique “Spectacles”364), signaler des modifications dans le prix
des abonnements365, des retards366 ou encore le changement de domicile du Bureau du
359 Ibidem, 3 janvier 1777, “Avis”.
360 Ibidem,18 janvier 1777, “Avis”.
361 “La distribution du Journal de Paris entraînant une foule de détails étranges aux autres Ouvrages périodiques, on prévient
ceux de MM les Souscripteurs, dont l’abonnement expire le premier de janvier prochain, et qui ne l’ont point encore renouvelé; que,
passé cette époque, on cessera de leur faire l’envoi de la Feuille et qu’on ne le recommencera qu’après en avoir reçu de leur part
l’ordre spécial”, Ibidem, 29 décembre 1777, “Avis”.
362 Ibidem, 20 août 1786, “Note des rédacteurs”; Supplément au Journal de Paris, 13 novembre 1786.
363 Journal de Paris, 21 mars 1782, “Avis sur la réunion au Journal de Paris, du privilège des Annonces des Deuils de la Cour,
et du nécrologe des Hommes célèbres”.
364 Ibidem, 13 décembre 1789, “Note des Rédacteurs”.
365 Ibidem, 21 mars 1782, “Avis sur la réunion au Journal de Paris, du privilège des Annonces des Deuils de la Cour, et du
nécrologe des Hommes célèbres”; Supplément au Journal de Paris, 8 novembre 1789; 23 décembre 1789, “Note des Rédacteurs”.
366 Ibidem, 12 janvier 1777, “Avis”; Supplément au Journal de Paris, 11 avril 1777 ;19 septembre 1778, “Belles-Lettres” :
“Entraînés par le cours rapide des nouveautés, pressés par le temps, il nous est impossible de rendre compte des ouvrages
considérables aussi promptement que des autres productions. Telle est la cause de notre retard à parler de la Traduction des OEuvres
de Sénèque par feu M la Grange”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Journal. 367 Autrement dit, ils se comportent en marchands habiles qui, d’une part, négocient
et cherchent la bonne affaire , d’autre part, achalandent l’entreprise, en séduisant et en
rassurant les abonnés.
Le Journal de Paris, tel qu’il se définit à travers la voix rédactionnelle, est une
“entreprise” sans précédent, fondée sur un “engagement” fort avec les lecteurs, contenu
déjà en grande partie dans le Prospectus, et qui, pour être maintenue, suppose une série de
“sacrifices”368 de la part des propriétaires-rédacteurs. La mention rituelle de l’“engagement”
et du “sacrifice” de la part des rédacteurs relève non seulement d’une stratégie de séduction
des lecteurs, mais aussi d’une inquiétude purement éditoriale, nourrie par la pression
constante d’un public avide de diversité et de nouveauté, dont la satisfaction régit le nombre
d’abonnements et, par conséquent, l’existence du Journal. Nous avons vu, dans un des
chapitres précédents, à quel point la survie du Journal dépend des lois du marché et des
jeux de pouvoir et d’influence où il se trouve entraîné ; d’autre part, le public omniprésent et
impatient de la fin de l’Ancien Régime, engoué de diversité illimitée, de rapidité vertigineuse
et de collaboration active, représente le deuxième pouvoir qui dicte les choix des rédacteurs.
Deuxièmement, les rédacteurs s’engagent à répondre aux abonnés à tout propos :
les lettres des lecteurs publiées par le Journal sont souvent suivies par une “Note des
Rédacteurs”, contenant des réponses plus ou moins détaillées aux questions avancées.
L’instance collective de la rédaction se penche sur tout propos, s’intéresse à tout, et incarne
manifestement le désir du savoir encyclopédique. Les lecteurs adressent à la rédaction du
Journal, tout comme à un oracle, une multitude de questions, les unes ayant un évident
caractère pratique, d’autres étant le pur fruit de la curiosité : quel est le procédé le plus
efficace pour dessécher les plâtres ?369 quels sont les moyens pour combattre les rats ?370
comment économiser une partie de l’avoine consommée par les chevaux tous les jours ?371
qu’est ce qui explique l’explosion imprévue de verres à peine lavés ?372de combien le sol de
l’Eglise de Notre-Dame est au-dessus de la surface de la rivière ?373 quelle est l’origine du
proverbe “ bâtir des châteaux en Espagne ? ”374 Un Curé “ un peu Médecin ” intéressé
à un mystérieux remède appelé “Laudanum du Capucin du Louvre”, exhorte l’instance
rédactionnelle omnisciente de l’éclairer à ce sujet : “ Vous, Messieurs, qui en savez
plus que moi, faites-moi le plaisir de me dire, par votre Journal, pour que d’autres
367 “Le Bureau du Journal de Paris et celui des Savants sera transporté le quinze septembre prochain, rue de Grenelle Saint
Honoré, à l’ancien Hôtel de Grenelle, la troisième porte cochère à gauche après la rue du Pélican, en entrant par la rue Saint Honoré”,
Ibidem, 19 août 1779, “Changement de domicile”.
368 “Persuadé que cette feuille serait d’un intérêt plus marqué pour la plus grande partie de ceux qui la reçoivent, si elle leur
parvenait de meilleure heure, [les rédacteurs] se déterminent à faire un sacrifice qui leur occasionnera une très grande augmentation
de frais (…)’ ;13 décembre 1789: ‘L’abondance des objets intéressants que les circonstances actuelles présentent, (…) nous ont
déterminés à faire un sacrifice également avantageux pour les Souscripteurs de Paris que pour ceux de Province, nous avons pris le
parti de retrancher de la 4e page de notre Feuille toutes les annonces des spectacles (…)”. Ibidem, 18 janvier 1783.
369 Ibidem, 27 octobre 1785, “Physique”.
370 Ibidem, 28 octobre 1785, “Variétés”.
371 Ibidem, 31 janvier 1777, “Oeconomie domestique”.
372 Ibidem, 24 janvier 1788, “Physique”.
373 Ibidem, 19 septembre 1778, “Variété”.
374 Ibidem, 29 octobre 1785, “Variétés”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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en profitent, en quoi consiste ce remède, et quand il faut que je me permette de
l’employer. (…) fixez mes idées à ce sujet ”375 .
Cette dernière formule, adoptée par plusieurs correspondants du Journal, indique
un trait spécifiquement qualitatif de l’instance rédactionnelle ; celle-ci ne représente pas
uniquement le savoir encyclopédique, énorme et varié, mais aussi le savoir solide, fiable,
capable de fixer les idées fragiles, inconsistantes et volatiles, de leur donner de la substance.
Si les rédacteurs sont appelés à “fixer” les idées de leurs lecteurs, c’est parce qu’ils incarnent
la force du raisonnement, étayée par celle de la transmission du savoir, de l’enseignement.
En plus, faire fixer ses propres idées dans les pages du Journal signifie implicitement faire
circuler un enseignement, une information utile, comme le suggère le curé-médecin.
La mention des sources des rédacteurs dans leurs réponses n’est pas de rigueur,
toutefois, elles sont citées de temps en temps, comme, par exemple, dans un article de
1787 de la rubrique “Belles-Lettres”.
Dans le journal du 3 de ce mois, on a demandé des éclaircissements sur la
signification de quelques mots de la basse latinité. Les réponses suivantes nous
ont été communiquées par un homme de Lettres célèbre, qui joint au goût et aux
talents, des connaissances très approfondies sur l’histoire376.
Au fil des réponses fournies aux lecteurs, l’instance rédactionnelle affiche non seulement
son savoir encyclopédique et son penchant pratique, mais aussi sa grande habileté
d’engager promptement des collaborateurs spécialisés qui savent répondre proprement aux
questions proposées ou de renvoyer les lecteurs à la source principale de leur information.
Tel est le cas extraordinaire du cocon double de ver de soie, pour l’explication duquel les
rédacteurs soutiennent en avoir appelé à un certain M Villard, “ recommandable par ses
connaissances sur la préparation des soies et surtout par l’invention d’un nouveau
tour à filer aussi simple qu’ingénieux ”377. Pour les détails concernant les affaires
judiciaires citées dans la rubrique “Tribunaux”, ils renvoient les lecteurs à la “ Gazette des
tribunaux, dont M Mars, ancien avocat aux Conseils, est le Rédacteur ”378.
Si dans la plupart de leurs notes, les rédacteurs semblent préférer de passer sous
silence leurs sources, soit pour protéger l’anonymat de leurs correspondants, soit pour ne
pas appesantir leurs interventions concises, ils révèlent de temps en temps où ils puisent
leurs informations : un extrait d’une lettre lue dans une Société de province379 , des discours
de membres du Lycée mis à disposition du Journal par eux-mêmes380 , un “ouvrage
périodique” dont on se garde soigneusement de citer le nom381 ou encore une institution,
telle l’Observatoire Royal, pour les informations météorologiques382 . Tout en omettant de
nommer leurs sources, les rédacteurs ne cessent de rassurer leurs lecteurs sur la vérité ou
la certitude des informations publiées (“ On nous a adressé les deux Notes suivantes
375 Ibidem, 27 septembre 1785, “Médecine”.
376 Ibidem, 27 juillet, 1787, “Belles-Lettres”.
377 Ibidem, 13 novembre 1785, “Histoire naturelle”.
378 Ibidem, 3 janvier 1777, “Tribunaux”.
379 Ibidem, 7 mars 1777, “Histoire naturelle”.
380 Ibidem, 6 février 1786, “Variétés, Note des rédacteurs”.
381 Ibidem, 22 février 1781, “Anecdote”.
382 Ibidem, 1er mai 1788, “Météorologie”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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en nous garantissant la vérité des faits qui y sont contenus ”383 ), ou sur la fiabilité
de la personne-source (“ L’Auteur de cette lettre nous est connu, et le fait peut être
regardé comme certain ”384).
Certes, le jugement des rédacteurs au sujet de la certitude des informations fournies
au Journal n’est pas toujours infaillible, et il peut leur arriver d’être victimes de leur zèle de
confiance dans leurs correspondants. Lorsqu’ils présentent aux lecteurs, lettres-témoignage
à la main, l’histoire des deux filles d’un artisan, les rédacteurs assurent détenir les détails
et les lettres “ d’une personne connue et digne de foi ”385. C’est grâce à un lecteur
vigilant que les rédacteurs apprennent d’avoir été trompés, puisque les lettres prétendues
des deux soeurs étaient copiées exactement d’un roman de Madame Riccoboni. Ceci est
loin d’être l’unique exemple de confusion entre réel et fiction du Journal, l’anonymat et le
jeu des masques qui échangent, sous des pseudonymes fantaisistes, des lettres réelles
ou fictives, permettant l’effacement des frontières entre les deux sphères. Et pourtant, les
rédacteurs d’un ouvrage périodique d’information ne peuvent pas tomber impunément dans
la fiction, une fois qu’ils affirment haut et fort, tous les jours, leur recherche de la vérité et
de la précision de l’information. Telle est l’opinion du lecteur qui les a désabusés : il faut
admettre son erreur –et, on sous-entend- afin de ne pas perdre sa crédibilité envers le
lectorat : “ Vos Lecteurs vous ont trouvés jusqu’à présent assez honnêtes pour ne
pas faire difficulté de convenir de vos propres erreurs ”386.
Les rédacteurs ont bien compris que, pour garder intact leur rôle de guides du Journal
et gagner la confiance de leurs abonnés, il faut ne pas hésiter à admettre leurs erreurs, voire
la marge d’erreur à laquelle est soumise un journal quotidien, aux prises avec le temps.
C’est dans une note de 1780, qu’ils synthétisent leur conscience d’être sujets à l’erreur et
aux tromperies contenues dans les lettres envoyées au Bureau, conscience contrebalancée
par un esprit de vigilance imbattable et une sélection pointilleuse des lettres destinées à
la publication:
Les précautions que nous prenons tous les jours, pour nous garantir et des
pièges qui nous sont tendues dans la vue de nous compromettre, et des fausses
anecdotes qui pourraient induire le Public en erreur, nous rendent fort difficiles
sur l’insertion des Lettres qui nous sont adressées ; aussi nous arrive-t-il
rarement d’avoir à nous rétracter ; si l’on veut réfléchir sur la nature de notre
travail et la rapidité de nos opérations, on s’étonnera peut-être de la tranquillité
dont nous jouissons à cet égard ; mais il est des circonstances contre lesquelles
la prudence et les raisonnements doivent échouer387.
Si l’admission des erreurs et des inexactitudes représente un moyen sûr d’entretenir la
confiance des abonnés, elle relève aussi de la conscience de soi du quotidien, qui est
amené à poser un regard de censeur sur soi-même. Qui plus est, les rédacteurs savent
que la chasse aux erreurs doit être faite avec la même rapidité avec laquelle ils publient
les informations, et cette promptitude ne fait que rappeler au lectorat la qualité des services
du quotidien. Lorsqu’ils publient le premier tirage de la Loterie royale, les rédacteurs ne
383 Ibidem, 24 octobre 1785, “Physique”.
384 Ibidem, 18 juillet 1784, “Varieté”.
385 Ibidem, 26 octobre 1781, “Varieté”.
386 Ibidem, 4 novembre 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
387 Ibidem, 16 octobre 1780, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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manquent pas d’avertir que la présence d’éventuelles erreurs doit être attribuée à “ la
promptitude avec lequel ce travail a été fait ” et au “ zèle et [à] l’empressement
qu’[ils] mettent à satisfaire les Souscripteurs ” et que, de toute façon, elles seraient
vite rectifiées. L’erreur ainsi circonscrite devient non seulement justifiable, mais elle reflète
encore mieux les difficultés du travail de journalistes de tous les jours. Il peut arriver que
les rédacteurs relèvent une erreur qui n’en est pas une et dans ce cas, ils s’empressent
à réhabiliter leur source : “ Nous nous sommes mépris nous-mêmes en relevant une
erreur de l’Encyclopédie, il n’est point vrai que l’Auteur de l’Article Bucaros, inséré
dans ce Dictionnaire, ait pris cette terre pour une plante ”388.
En 1789, les rédacteurs avertissent de la présence possible d’inexactitudes dans les
comptes rendus des discours des Etats-généraux de la veille et précisent humblement
que les citations publiées ne sont que “ des esquisses très faibles et sans doute très
incorrectes ”389 de ces discours, et qu’ils acceptent volontiers des corrections. En effet, afin
d’expier leur faute d’inexactitude, ils reviennent avec une “Errata”, qui signale les erreurs
signalées, par page et par colonne390 . Soucieux de satisfaire pleinement leur clientèle, les
journalistes de Paris ont également recours à l’“Errata” pour signaler les coquilles, à l’endroit
desquelles ils se montrent très rigoureux dès le début de leur entreprise391 . La mise au
jour des erreurs du Journal et de leur prompte correction relève d’une stratégie éditoriale
de fidélisation du public, la construction d’un climat de confiance et de complicité. Engagé
auprès de son lectorat d’offrir une information rapide, la saisie des erreurs est aussi une
façon de se voir accorder le droit de se tromper, sans rien perdre de sa crédibilité.
Le Journal de Paris se plaît à voir son image reflétée dans ses propres pages. Les
rédacteurs se vantent d’offrir aux lecteurs toutes les facettes de la feuille quotidienne,
y compris celles qui lui sont peu favorables. Les exemples de critique badine ou
d’ironie mordante semblent leur être tout aussi familiers que les images flatteuses et les
compliments des lecteurs. L’auteur dramatique Antoine-Pierre-Augustin de Piis fait publier
une Critique du Journal de Paris en vers , sur l’Air De tous les Capucins du monde,
qui imagine avec humour un concert de différentes voix critiques du Journal : les voleurs
s’en prennent à la rubrique “Police”, une vieille marquise grogne contre l’heure du lever du
soleil, destinée à un public petit bourgeois, le Sourd n’entend rien à la rubrique “Spectacles”,
le Cocher s’emporte contre le prix du foin, etc. A la différence des autres critiques, dont
le rancoeur a pour objet un morceau précis du Journal, le “Rimailleur”, qui voit ses pièces
jugées dans la feuille de Paris, a le pouvoir, par ses rimes, de la “ mettre en pièces ” tout
entière :
Du Journal, par antipathie, Chacun critique une partie. En est-ce ainsi du
Rimailleur, Dont on y condamne les pièces ? Non, son Apollon férailleur Mettra
toute sa Feuille en pièces392.
388 Ibidem, 22 mars 1777, “Histoire naturelle”.
389 Ibidem, 19 juillet 1789, “Etats-Généraux”.
390 Ibidem, “Errata”: “Feuille d’hier, 3e page, 2e colonne, dans les premières lignes on rapporte qu’un Député a dit que M le
Baron de Breteuil et M de Puysegur avait demand leur retraite, il faut lire M le Baron de Breteuil et M le Maréchal de Broglie, M de
Puységur avaient quitté le Département de la Guerre dès le dimanche 12 juillet”.
391 Ibidem, 6 janvier 1777: l’Errata fait sa présence dès le 6e numéro du Journal de Paris, signalée sous le titre “Faute essentielle
à corriger dans la Feuille d’hier”.
392 Ibidem, 25 novembre 1781, “Belles-Lettres”.
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Au ton badin, mais posé de Piis s’oppose celui apparemment louangeur, mais en réalité
moqueur de Willemain d’Abancourt, dont les vers rappellent plutôt le sarcasme des rimes
clandestines sur le Journal :
Votre Journal est charmant, Jamais lecteur ne s’en lasse ; Que de sel et
d’enjouement ! Vous plaisantez avec grâce ; Vous raisonnez sainement ! Moline
est moins sûr de plaire, Fardeau n’est pas plus galant. Vous charmez l’Europe
entière ; Bayle, Pascale et Molière Près de vous sont des pédants, Fatiguez
votre monture, Ne prenez aucun repos ; Vous parviendrez, je vous jure, A
consoler vos rivaux ; Mais pour prix de vos travaux, Craignez la triste aventure
Dont Midas fut le héros.393
Si ce n’était pour les derniers vers, résonnant presque comme un mauvais présage à propos
du succès du Journal, on dirait que l’Auteur de ce poème est un ardent admirateur du
quotidien. Les rédacteurs ne sont pas les dupes des fausses louanges de d’Abancourt, mais
ils décident toutefois de les publier, accompagnées d’une note révélant leur conscience
d’être moqués : “ En publiant ce billet que l’on vient de lire, nous ne sommes point
dissimulés qu’il allait jeter sur notre travail et sur nous un ridicule dont nous aurons
sans doute peine à nous relever ”. Si les rédacteurs courent le risque de tomber dans
le ridicule, c’est parce qu’ils ont trouvé implicitement le moyen de rejeter ce même ridicule
sur leur Auteur. Ils notent avec mépris la médiocrité des vers et leur étroite parenté avec la
comédie Le Jugement de Midas . C’est donc à l’abri de ce retournement avantageux pour
eux-mêmes que les journalistes affrontent une image peu convenable de la feuille qu’ils
dirigent.
Quant aux images flatteuses du Journal, le courrier des lecteurs en offre en abondance
et les rédacteurs ne perdent aucune occasion pour les rendre publiques. Cette accumulation
systématique de mini-définitions et de descriptions avantageuses de la feuille, fournies
par ses propres correspondants, constitue un véritable appareil de séduction (“publicitaire”
avant la lettre) du lectorat. Encore est-il vrai que les rédacteurs peuvent afficher une
certaine pudeur quant aux flatteries de leurs lecteurs, comme il arrive avec une lettre de
1781, qui souligne dans des termes louangeurs de quelle manière “ la forme de vos
rédactions ajoute réellement aux premiers bienfaits ”394. Les rédacteurs se sentent
obligés d’intervenir par une note, afin d’expliquer de quelle façon l’ utilité publique a pris le
pas sur l’embarras premier dans la décision de publier cette lettre non censurée:
Cette Lettre nous traite si favorablement, que nous avons balancé si nous
l’insérerions dans son entier ; mais réfléchissant sur son objet, et surtout, sur
ce que notre Journal appartient réellement au Public, pour y insérer tout ce qui
peut tourner à son avantage, nous n’avons pas cru pouvoir nous permettre aucun
retranchement395.
Ce qui nous semble significatif dans ces deux derniers exemples, c’est l’intervention habile
des rédacteurs dans des situations qui, apparemment, peuvent se révéler nuisibles pour
leur image, et qui tournent finalement à leur avantage, grâce à des tours de passe-passe
journalistiques. Que ce soit le rejet du ridicule sur l’attaquant, ou l’invocation emphatique
de leur devoir de ne rien censurer de ce qui peut être utile au public, les rédacteurs se
révèlent en vrais manipulateurs de l’image de leur feuille. Les nombreux morceaux écrits,
393 Ibidem, 11 août 1778, “A Messieurs les Rédacteurs du Journal de Paris”.
394 Ibidem, 19 août 1781, “Variété”.
395 Ibidem.
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envoyés par leurs correspondants sont comme des tessons qui, sous la manipulation habile
de l’instance rédactionnelle, composent le miroir contenant l’image du quotidien.
Aux fonctions des rédacteurs déjà citées, s’ajoute une troisième, la plus manifeste, celle
d’intermédiaires entre le Journal et les lecteurs ou entre les différents correspondants du
Journal. Les rédacteurs incarnent la voix de l’autorité, ils sont juges et arbitres à la fois,
constamment sollicités par leurs lecteurs pour débrouiller leur affaires privées ou pour se
prononcer “avec impartialité” au sujet de querelles, malentendus, contradictions. Un lecteur
en appelle aux journalistes pour une querelle de famille : “ il vient de s’élever dans notre
famille une querelle, dont nous vous prions d’être les juges ”396, un autre les prie de
trancher au sujet d’une “ difficulté grammaticale ” élevée dans une Société397. Un
amateur de belles-lettres rappelle dans une lettre, que le rôle d’autorité en matière de
littérature des journalistes de Paris va de pair avec une grande responsabilité envers les
lecteurs qui suivent leurs jugements, du moment que ces derniers déterminent l’acquisition
d’ouvrages et influencent leurs opinions :
J’ai vu confirmer si souvent ces jugements [en littérature] par le Public éclairé,
qu’enfin je me suis décidé à n’acquérir ou rejeter les ouvrages nouveaux
qu’après votre avis ; et jusqu’à présent j’ai été rarement dans le cas de m’en
repentir. Mais songez que cette qualité si rare dans vos feuilles périodiques, doit
être pour vous un engagement d’autant plus sacré que vos fautes dans ce genre
peuvent faire grand tort à ceux qui, comme moi, suivent cette partie de votre
travail avec l’attention qu’elle mérite (…)398.
L’une des images les plus fréquentes de la feuille de Paris est celle du Journal comme
“champ de bataille”399 où se manifestent des querelles de toute espèce, les journalistes
étant les arbitres qui en décident les règles, la place et l’étendue, ainsi que le moment où
elles doivent cesser.
Les journalistes de Paris agissent également à titre de guides du quotidien, leurs avis
offrant des indices ou traçant des directions de lecture des lettres publiées. Comme nous
allons avoir l’occasion de le découvrir par la suite, les rédacteurs fournissent, au fil des
numéros, un mode d’emploi du Journal et en construisent l’image. A première vue, le
Journal de Paris donne l’impression d’un recueil composite de lettres de lecteurs, publiées
spontanément à leur arrivée au Bureau du Journal. Les notes et les avis des rédacteurs
nous détrompent, au fur et à mesure qu’ils énoncent les critères de sélection des lettres,
la raison des refus et la gestion du courrier en général, et qu’ils laissent entendre la
manipulation adroite de ce dernier, dans le but de tisser une certaine idée du Journal .
Cette image idéale du quotidien est également construite par ses propres lecteurs, qui
participent à sa rédaction, y expriment leurs opinions et leurs réflexions et offrent leurs
propres représentations de la feuille.
Tout d’abord, l’image du Journal de Paris est étroitement liée, nous l’avons vu, à un
moment précis de la journée, le matin, et au rituel du petit déjeuner, avec ses gestes et
396 Ibidem, 9 mai 1782, “Variété”.
397 Ibidem, 21 août 1785, “Belles-Lettres”.
398 Ibidem, 16 juillet 1781, “Belles-Lettres”.
399 “Notre Journal a été le champ de bataille que les défenseurs des inscriptions latines et françaises avaient chiosi pour discuter
leurs opinions.(…)”, Ibidem, 7 mai 1783, “Belles-Lettres”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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ses objets familiers. “ Point de déjeuner agréable sans votre Journal ”400 , exclame
une lectrice éprise de la lecture matinale de la feuille, en compagnie de ses amis. C’est
la charmante lettre de l’Anglaise Sara Goudar qui peint en couleurs vives le rituel du petit
déjeuner, dont le Journal devient une pièce indispensable:
Messieurs, Comme vous parlez de tout, que vous annoncez tout et que vous
imprimez tout, je vous prie de faire imprimer cette lettre. Il n’est pas question
dans celle-ci de la Littérature. Tant mieux. Les journalistes doivent varier les
sujets, sans quoi ils passeraient pour des pédants. Il faut donc que je vous dise
le comment, le pour qui et le pour quoi je vous écris. Il faut que je prenne la
chose de loin pour arriver plutôt à la fin. Je suis logée sur le jardin du Palais
Royal ; c’est moi qui donnait ces beaux concerts qui divertissaient tout Paris.
Vous saurez aussi que je suis anglaise, et que je déjeune chaque jour à la
manière de mon pays ; ainsi mon maître Jacques, ou ma fille de chambre,
m’apporte tous les matins, sur une table placée à côté d’un de mes balcons, une
bouilloire, une théière, une tasse à thé, un sucrier, un pain d’un sol, six liards de
beurre, et le Journal de Paris que je lis régulièrement pour savoir comment va
le monde lettré.Il faut encore que je vous dise que j’ai un gros chat blanc, qu’à
cause de cela j’appelle mouton. L’Animal est doux et caressant ; il n’a qu’un
défaut : c’est qu’il voleur comme Cartouche. Ce n’est pas tout, il faut encore que
vous sachiez que j’ai les idées extrêmement réfléchies sur les objets présents.
Il y a quelques jours qu’en attendant que mon thé se refroidît, réfléchissant sur
les vicissitudes des choses humaines, qui s’étendent jusque sur les jardins, les
allées, les simples plantes, les arbres ; cette idée me frappa si fort, que par un
mouvement convulsif dont je ne pus arrêter l’action, je donnai un si grand coup
de poing sur ma table à thé, que je renverserai la bouilloire ; sa chute entraîna
celle de la théière, qui à son tour culbuta ma tasse qui était remplie de thé
bouillant ; alors je voulus sauver mon beurre ; mais je m’y pris si maladroitement,
que je le laissai tomber sur votre Journal, dont le papier fut imbibé. A cette
submersion générale de mon déjeuner, mon chat, qui en était sentinelle, et qui
est d’une légèreté étonnante, leste, sauta sur la table ; vous prenant pour du
beurre frais, vous prit entre ses dents et s’enfuit sous mon lit pour vous dévorer.
Je courus après mais je ne pus lui faire lâcher prise, qu’après qu’il vous eut à
moitié mangé. Voici donc à présent pourquoi j’ai recours à vous ; car vous savez
que les dames jouissent du privilège de ne s’expliquer dans leurs lettres que
dans les deux dernières lignes. Je vous prie de m’envoyer cette feuille qui me
manque pour compléter mon année. Cette catastrophe lui est arrivée, l’an de
grâce 1782, le 22 février, à neuf heures du matin. Je suis très humble servante,
Sara Goudar, Anglaise.
Dans une note précédant la lettre de Sara Goudar, les rédacteurs se sentent obligés de
préciser que celle-ci “ n’a qu’un très petit objet ” , en ajoutant que c’est la “ tournure
” originale qui les a convaincus de la rendre publique. Pour notre part, si nous avons
choisi de reproduire cette lettre dans son intégralité, ce n’est pas uniquement pour son
style pittoresque, mais surtout pour y avoir vu un tableau de l’insertion matérielle du Journal
de Paris dans le quotidien des Parisiens aisés. Dans la lettre de la lectrice Anglaise, si
400 Ibidem, 2 juin 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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facilement assimilable à une scène de genre, la feuille quotidienne est placée dans le coin de
nature morte, parmi les objets indispensables à la préparation du thé (la bouilloire, la théière,
le sucrier, la tasse), à côté du pain et du beurre. Sous l’action inattendue des réflexions de la
dame, et des griffes de son chat gourmand, la nature morte s’anime, thé, beurre et Journal
étant entraînés dans une “catastrophe” domestique. Au coeur de celle-ci, le quotidien est
présenté dans toute sa fragilité matérielle, imbu de beurre, léché, déchiré, et dévoré par
une bête poilue.
Toutefois, l’objet de la lettre de la dame, mentionné juste dans les dernières lignes, le
révèle en revanche capable de régénération et objet du désir de ses lecteurs fidèles, qui
non seulement ne peuvent plus s’en passer de l’information journalière, mais qui veulent
aussi en garder la trace en en collectionnant soigneusement tous les morceaux. La lettre de
Sara Goudar, où le Journal prend place à côté du thé et devient un objet indispensable
du rituel matinal, rappelle celle du lecteur signant “Tom Reader”, où le quotidien l’emporte
même sur le thé: “ J’ai été l’un des premiers à applaudir à votre Journal : je le lis tous
les jours avec la plus scrupuleuse exactitude, et je me passerais plutôt du thé que
de votre feuille ”401.
La lettre de Sara Goudar représente un exemple de petite fenêtre que le Journal ouvre
sur soi-même et le courrier des lecteurs du quotidien en fournit un nombre impressionnant.
Si, dans le cas de la lettre de la dame anglaise, les rédacteurs éprouvent presque le besoin
de justifier son “ petit objet ”, en réalité, les digressions des lecteurs sur le Journal sont bien
accueillies, puisqu’elles contribuent à son travail d’autoréflexion.
L’un des mérites du Journal de Paris énoncés par ses lecteurs est d’être le premier à
fournir les informations les plus incitantes, le héraut de la nouveauté par excellence, qui ne
saurait être saisie que par un instrument faisant preuve d’une grande rapidité. Un lecteur
enthousiaste de cette prouesse observe : “ Votre Journal est, je crois, le premier où il
ait été fait mention du Magnétisme animal ”402 , tandis qu’un autre félicite les rédacteurs
d’avoir été “ les premiers ” à annoncer le résultat d’une expérience mécanique faite huit
jours auparavant, dans l’enceinte de la Rapée403 . Le quotidien a également la primauté
sur l’annonce des décès dignes de la mémoire publique, grâce à sa rubrique “Nécrologie”,
ce qui lui assigne le titre assez prétentieux de “ premier monument où se déposent les
regrets publics ”.404
Les lecteurs qui envoient leurs lettres au Bureau du Journal dans l’espoir de les voir
publiées, ne manquent pas d’y glisser des définitions flatteuses de la feuille journalière, qui
sont reprises et remaniées au cours des ans, jusqu’à ce qu’elles deviennent une espèce de
langage commun de ses correspondants. Le quotidien est défini en rapport avec sa vocation
de journal littéraire dans le sens large, accueillant une grande diversité de sujets, en relation
avec la variété du public qu’il vise. Un lecteur le désigne comme “ le plus agréable et le
plus varié de tous les Journaux de littérature ”405, un autre lui assigne le titre d’“ Archives
de la littérature ”406, un autre encore souligne la “ justesse des jugements en littérature
401 Ibidem, 4 mai 1777, “Lettre”.
402 Ibidem, 24 juillet 1780, “Médecine”.
403 Ibidem,2 octobre 1785, “Variété”.
404 Ibidem, 3 mai 1788, “Nécrologie”.
405 Ibidem, 2 juillet 1780, “Variété.
406 Ibidem, 12 août 1781, “Belles-Lettres”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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”407 des rédacteurs. La sympathie pour le quotidien peut créer un sens d’appartenance ;
aussi des lectrices fidèles l’appellent-elles “ le Café des Dames ”408. Quant au provincial
avide des dernières nouvelles de la capitale, il y voit “ une fenêtre ouverte chaque jour
sur Paris ”409 et lui assigne le titre de “ Journal de Province ”410.
Le Journal de Paris est le journal de tout le monde, il recouvre tous les intérêts et toutes
les classes, sa multiplicité de voix et son grand éventail de sujets et de tons fait que tous ses
lecteurs s’y reconnaissent . “ Vos feuilles sont lues avec le même intérêt par les savants
et les gens du monde ”, prononce un lecteur ; selon un autre, le Journal est “ à la fois
celui du Citoyen, de l’Artiste et du littérateur ”411 ; quelqu’un se réjouit, en revanche, de
l’opportunité que lui offre le quotidien de “ correspondre avec les Gens instruits ”412. On
loue la vocation universelle de la feuille quotidienne : “ l’accès que vous avez donné à une
foule d’objets utiles, la confiance qu’ont pris en vous les inventeurs en tout genre,
depuis la Physique la plus relevée, jusqu’à la Marchande de modes. Chez vous, tout
le monde se fait entendre, et il n’y a que les Docteurs qui s’en trouvent mal, par ce
que vous permettez qu’on se moque d’eux ”413. Quant à la multiplicité des sujets, celleci
touche, toujours selon les dires des lecteurs, à l’exhaustivité : “ Votre Journal parle de
tout et souvent en parle bien : depuis les Sciences les plus sublimes jusqu’aux Arts
les plus frivoles, tout y a son article ”414. N’est-ce pas au nom de cette même exhaustivité
affirmée par le Journal que Sara Goudar, comme tant d’autres lecteurs, invoquait le droit
à la publication de sa lettre, malgré son “ petit objet ” : “ Comme vous parlez de tout,
que vous annoncez tout et que vous imprimez tout, je vous prie de faire imprimer
cette lettre ? ”415
Tous ces exemples nous emmènent à penser que le succès du Journal de Paris
consiste dans une grande force de connexion des différences, sans leur abolition. Le
quotidien incarne un nouveau type de périodique qui, tout en conservant le titre de “Journal
littéraire” répond à une ample palette d’exigences et d’intérêts. Autrement dit, le Journal
est devenu un vaste champ où chacun peut jeter son grain et chacun peut en récolter un
morceau. Le haut et le bas de la société, le savant et le mondain, le sérieux et le frivole se
côtoient, cohabitent paisiblement, sans chercher à s’annuler. Le Journal de Paris semble
envisager un modèle social et cognitif qui ne raye pas les différences, mais qui exalte la
possibilité de les faire vivre ensemble harmonieusement.
Il existe un espace du Journal où les différences de toute espèce semblent se confondre
et qui, au fil du temps, gagne l’approbation unanime du lectorat, à savoir la rubrique
“Bienfaisance”. Celle-ci offre de quoi se repaître aux “ coeurs sensibles ”416 , aux “ âmes
407 Ibidem, 16 juillet 1781, “Belles-Lettres”.
408 Ibidem, 13 juillet 1781, “Variétés”.
409 Ibidem, 5 octobre 1780, “Variétés”.
410 Ibidem, 20 janvier 1786, “Variété”.
411 Ibidem, 15 mai 1785, “Livres divers”.
412 Ibidem, 15 septembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
413 Ibidem, 5 novembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal de Paris”.
414 Ibidem, 5 décembre 1785, Variétés.
415 Ibidem, 10 mars 1782, Aux Auteurs du Journal.
416 Ibidem, 4 juillet 1781, Cérémonie; 13 janvier 1782, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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honnêtes ”417 , et aux “ coeurs nobles et généreux ”418 , qui ne s’identifient ni avec une
classe, ni avec une catégorie professionnelle, ni avec tel ou tel degré d’instruction. Si nous
aurons l’occasion d’en parler plus en détail dans un autre chapitre, il était important de les
situer à l’intérieur du public visé par le Journal, ce même public qui contribue à construire
l’image du périodique.
Le courrier des lecteurs abonde également en définitions du quotidien quant à sa
fonction. Plusieurs lecteurs concordent sur le fait que le Journal respecte le précepte
horatien “ miscuit utile dulci ” , devenu presque son “ épigraphe ”419 ou sa “ devise ”420
, comme le soulignent deux correspondants. Un lecteur observe qu’“ il rend tous les jours
les services les plus importants ”421 , par lesquels il entend la propagation des actions
exemplaires et l’instruction publique: il “ [transmet] à la vénération publique de bonnes
actions ”422, il “ sert l’humanité souffrante ”423 , il est “ destiné à l’instruction publique
”424 , il “ recueille et distribue la lumière ”425 et “ encourage tout ce qui intéresse
l’humanité, le progrès des Arts et l’harmonie de la société ”426.
L’instruction et l’émulation des actions de bienfaisance sont en effet les deux grands
projets du Journal qui président à sa vision d’une société harmonieuse dans son inévitable
diversité. C’est toujours le courrier des lecteurs qui fournit des définitions à l’inverse du
quotidien ou de ce qu’il ne doit pas être. Un lecteur plein de sagesse, qui refuse de s’engager
dans une polémique littéraire avec les journalistes de Paris, soutient que le Journal “ ne doit
pas être une arène où des gens d’esprit s’immolent avec grâce pour l’amusement
des sots ”427 Indigné du traitement accordé au chevalier de Morlière dans un article publié
dans le Journal, un autre correspondant tonne : “ Votre Journal fut institué pour être
le dépôt des bons écrits et des bonnes oeuvres, et non le recueil de la médisance
et de la calomnie ”428. Ces définitions chargées de termes à connotation négative, sont
comme des images renversées de soi-même, dont la fonction n’est pas de participer à une
vraie autocritique, mais plutôt de mettre en lumière l’impartialité et du Journal, telle qu’elle
se construit dans l’imaginaire de son lectorat.
Quant aux définitions imagées du Journal de Paris, elles appartiennent en gros à
deux champs sémantiques : celui de la mémoire et de la conservation d’une part, et
celui du mouvement, de l’autre. Fréquemment associé à un “dépôt”, le quotidien est défini
comme endroit destiné au rassemblement et à la préservation des lettres matérielles
des correspondants, mais aussi de leurs idées, opinions, valeurs, interrogations, doutes,
417 Ibidem, 24 juin 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
418 Ibidem, 27 avril 1782, “Bienfaisance”.
419 Ibidem, 8 mars 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
420 Ibidem, 23 mars 1787, “Variété”.
421 Ibidem, 29 mars 1787, “Variété”.
422 Ibidem, 4 juin 1787, “Bienfaisance”.
423 Ibidem, 10 mai 1782, “Variétés”.
424 Ibidem, 14 décembre 1787, “Variétés”.
425 Ibidem.
426 Ibidem, 5 décembre 1785, “Variétés”.
427 Ibidem, 20 avril 1777, “Belles-Lettres”.
428 Ibidem, 19 janvier 1786, “Variété”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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propositions, etc. Adoptée par un grand nombre de lecteurs, la formule “ dépôt précieux
de la bienfaisance et de découvertes utiles à l’humanité ”429 , avec toutes ses variantes,
devient un leitmotiv du Journal. Mais la feuille parisienne se révèle également comme “
dépôt des bons écrits ”430 , “ dépôt des idées fugitives ”431 , “ dépositaire des plaintes
bien ou mal fondées’ ”432 tout aussi bien que “ dépositaire de bons principes ”433
. Un lecteur enthousiaste de “ la superbe découverte ” de la machine aérostatique des
frères Montgolfier, si souvent citée dans le Journal, à partir de 1783, assigne à celui-ci le
titre de “ dépositaire de nouveaux moyens propres à en accélérer la perfection ”434 .
L’image du Journal-“dépôt” est concurrencée par celles du Journal-“registre”, ainsi
que par le Journal-“archives” et le Journal-“annales”, ayant toutes en commun l’idée de
sédimentation patiente et silencieuse d’un fonds collectif d’idées et de sensibilités, évoquant
à la fois le mécanisme lent de la mémoire historique, et un processus minutieux de
conservation organisée. Selon un lecteur, le quotidien de Paris est “ un registre public
dans lequel on aime à consigner, et où l’on trouve les faits les plus intéressants ”435,
pour un autre, il est devenu “ le registre des actes de bienfaisance, et dont la lecture
en réveille si souvent le sentiment ”436 On imagine aussi utiliser le quotidien comme “
registre public, où chacun pourrait faire inscrire de justes réclamations contre ce
qu’il trouverait dans les Ouvrages innombrable qui s’impriment de contraire ou au
bon goût, ou à la saine philosophie, ou à la vérité des faits dans quelque genre que
ce fût. ”437 Tour à tour, les lecteurs voient dans la feuille quotidienne des “ archives de
littérature ”438 , des “ archives de la bienfaisance ”439, “ des annales de la modestie et
de la reconnaissance ”440 ou encore des “ Annales du Patriotisme et de la Bienfaisance
”441 titres flatteurs, qui deviennent des lieux communs dont se servent les correspondants
désireux de gagner la bienveillance des rédacteurs.
Une autre image à caractère solennel, évoquant la conservation de la mémoire,
et associée au Journal est celle de “monument”, employée pour souligner le caractère
remarquable de l’entreprise. Ainsi, un amateur de belles-lettres évoque “ le Monument
journalier et impartial que [le Journal] élève sans relâche aux Beaux-Arts, aux Lettres
et surtout à la Vertu ”442 A la même sphère sémantique du Journal comme espace
de conservation des témoignages de son temps, s’ajoute l’image du quotidien comme “
429 Supplément au Journal de Paris, 4 mai 1783,“Médecine”.
430 Journal de Paris, 19 janvier 1786, “Variétés”.
431 Ibidem, 10 décembre 1788, “Variétés”.
432 Ibidem, 6 février 1785, “Belles-Lettres”.
433 Ibidem, 21 janvier 1789, “Variétés”.
434 Ibidem, 24 janvier 1784, “Physique”.
435 Ibidem, 29 septembre 1784, “Belles-Lettres.”
436 Ibidem, 22 octobre 1787, “Bienfaisance”.
437 Ibidem, 16 mars 1786, “Variété”.
438 Ibidem, 12 août 1781, “Belles-Lettres”.
439 Ibidem, 14 janvier 1783, “Bienfaisance”.
440 Ibidem, 28 septembre 1784, “Belles-Lettres”.
441 Supplément au Journal de Paris, 18 décembre 1781,“Aux Auteurs du Journal”.
442 Journal de Paris, 28 septembre 1784, “Belles-Lettres”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Bureau d’adresse de tous les doute ”443. Si peu originale que puisse sembler cette
dernière définition, fondée sur la simple association du Journal à son propre Bureau
d’adresse, elle reproduit l’atmosphère chaleureuse d’un Bureau de périodique en pleine
fermentation, et révèle l’idée d’une feuille en mouvement, en train de s’écrire sous les yeux
des lecteurs, à partir de leurs propres interventions.
Si, d’une part, le Journal est “dépôt”, “archive”, “registre”, espace silencieux et sobre
de rassemblement et de conservation durable, son autre face est contenue par des images
évoquant le mouvement, la fluidité de la communication entre ses acteurs, la diffusion
active du savoir et des sensibilités collectives, la fermentation bruyante des idées. Le
Journal-“dépôt” et le Journal-“chaîne” sont deux images complémentaires qui contribuent
en égale mesure à définir la vocation du quotidien de Paris, ou, comme le note un
lecteur, “ Votre Journal, Messieurs, [est] devenu non seulement un dépôt précieux
de bienfaisance et de découvertes utiles à l’humanité, mais encore la chaîne 444
qui transmet très rapidement leurs rayons lumineux dans les provinces les plus
éloignées ”445.
Le savoir, tout aussi bien que la bienfaisance, courent rapidement à travers les vases
tentaculaires du périodique quotidien. L’image du Journal-“canal” qui transporte et déborde
de son trop-plein de bienfaits nous renvoie à la vision mythologique de la corne de
l’abondance : “ Il doit être bien satisfaisant pour vous de voir que votre Feuille devient
journellement le canal 446 d’où coulent journellement tant de bienfaits, qui soulagent
et honorent en même temps les différentes classes de la Société ”447 Le Journal de
Paris s’auto définit, dès son Prospectus, comme “correspondance” entre ses abonnés, et
utilise le courrier des lecteurs comme moyen principal de faire circuler les idées, d’où l’idée
d’un lecteur de nommer le quotidien, par métonymie, “ lettre circulaire ” : “ J’ai donc
recours à votre Journal, Messieurs, comme à une lettre circulaire 448 pour faire
passer ce memento sous les yeux de ceux auxquels il reste des idées confuses de
mon individu ”449 . Cette image souligne parfaitement l’idée de correspondance croisée, “
familière ” et “ journalière ”450 , la seule différence avec une vraie correspondance étant
la multiplication du nombre des copies et le nombre inhabituel de destinataires.
Les idées de mouvement et de correspondance à grande échelle entre les lecteurs,
ainsi que la variété des sujets et du public visé par la feuille, se retrouvent dans les images
du Journal - “ coche ” et du Journal - “ bateau ”. Pour un lecteur retiré à la campagne,
la familiarité journalière qui le lie aux différents correspondants qui signent les articles du
Journal est semblable à la convivialité de courte durée, mais souvent intense, que procure
un voyage en coche :
J’arrive à la campagne, et je trouve un gros paquet de vos postes du soir. Elles
m’ont fait passer un excellent quart d’heure. Vive M Nieman et vive M Fleurant
443 Ibidem, 27 septembre 1785, “Variété”.
444 Le soulignement nous appartient.
445 Ibidem, 4 mai 1783, “Médecine”.
446 Le soulignement nous appartient.
447 Ibidem, 9 février 1784, “Bienfaisance”.
448 Le soulignement nous appartient.
449 Ibidem, 16 octobre 1785, “Variété”.
450 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris”.
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Journiac qui l’a assigné par le ministère d’un huissier à cheval. J’espère que les
plaidoyers seront imprimés, et si M Fleurant gagne ce procès, je commanderai
un corps pour mon fils le Chanoine, qui acquiert un ventre énorme. Vive aussi M
David qui pince de la Harpe, j’achèterai son estampe, surtout si on en donne en
pendant la Harpe qui pince David. Votre variété me plaît. J’imagine voyager dans
un coche. Ç’a toujours été ma manière d’aller favorite, et il y a peu de coches où
je n’aie trouvé quelque galant homme dont l’histoire et les raisonnements n’aient
pas payé les frais de mon voyage451.
Le Journal-“bateau”, évoqué en revanche par le correspondant artistique de la feuille,
qui écrit sous le pseudonyme du marin breton Kergolé (dont nous aurons l’occasion de
parler en détail dans un autre chapitre), propose aux lecteurs une image plus concrète des
dimensions de l’entreprise, ainsi que des vicissitudes qu’elle est doit affronter :
Bon jour, mes chers patrons du Journal. Comment diable ! votre petit paquebot
est bon voilier. Il fait son trajet à merveille. On disait qu’il ne tiendrait pas la
mer longtemps. Moquez-vous des propos. Manoeuvrez toujours bien. En vent
contraire, louvoyez ; dans la tempête, pliez les voiles, abattez les mâts, fermez les
sabords. Dans le beau temps, relevez, ouvrez, déployez tout, contez l’histoire et
fredonnez la chansonnette. L’apprentissage est un peu dur ; on a quelques maux
de coeur, mais l’on s’y fait452.
Rappelons finalement deux autres images du Journal, celle de la “chaire” et celle de
l’“oracle”, qui associent au quotidien la parole autoritaire, prononcée d’en haut, ou qui vient
de très loin et qu’on écoute sans mettre en doute. Un admirateur déclaré du Journal de Paris
lui assigne la force visionnaire et la fertilité de la parole : “ (…) quelle sagacité ! quelle
finesse de discernement ! que de sel, que d’enjouement, que de variété dans vos
Oracles ! Vous semez les roses sur la terre de vos Oracles ! Vous semez les roses sur
la terre la plus ingrate ”453 , pendant qu’un autre lecteur, poussé par un désir irrépressible
de se rendre utile à ses semblables frappés par le malheur, se propose d’utiliser le Journal
comme “ chaire de laquelle j’oserai [leur] annoncer des vérités utiles ”454.
“ Coche ”, “ canal ” ou “ chaire ”, le Journal est l’espace de la prise de parole libre
et de la convivialité, ouvert à tous les lecteurs et à tous les sujets. Le courrier de lecteurs
constitue pour la feuille parisienne un vivier intarissable d’idées, de projets et de questions,
mais, en dépit de l’impression de spontanéité qui semble présider à la publication des lettres,
il est soumis à une sélection assez rigoureuse, qui regarde non seulement des questions
de censure, mais aussi l’image du quotidien. Nous allons procéder donc, dans ce qui suit,
à l’exploration des mécanismes qui régissent le fonctionnement du courrier, en partant des
critères de sélection des lettres dévoilés ou suggérés par les rédacteurs, en continuant avec
la rhétorique des lettres candidates à la publication dans le Journal, en passant par une
typologie de ces dernières, pour finir avec l’image des lecteurs et des habitudes de lecture
du Journal qui s’en dégagent.
451 Journal de Paris, 24 août 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
452 Ibidem, 19 mars 1777, “Arts”.
453 Ibidem, 16 septembre 1779, “Aux Auteurs du Journal.”
454 Ibidem, 2 novembre 1785, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Le courrier des lecteurs ou l’intensité de l’échange
Au début du journal, ce fut la lettre, ou mieux, la correspondance. Car c’est sous forme de
correspondances commerciales et financières organisées par les grandes banques et les
maisons de commerce que l’information commence à faire son chemin à la fin du Moyen
Age. A la recherche de sa propre forme et de ses modes de présentation de l’information,
le journal continue pendant longtemps à se servir des techniques de la correspondance.
Ainsi, pour la presse d’Ancien Régime, la lettre reste l’unité de base de communication de
l’information, tout aussi bien que la forme la plus courante de présentation de l’actualité455.
Si le rapport de parenté historique entre la lettre et le journal se transforme dans une longue
et solide influence de la première sur le second, c’est aussi parce que le journal est pris dans
un dualité soulignée par Jean Sgard et Michel Gilot.456 D’une part, il relève des techniques
de l’information et vise à la neutralité, à une sorte de degré zéro de l’écriture, d’autre part,
il est proche du témoignage et de l’art de persuader, ce qui le projette dans la sphère de la
littérature. Il en résulte des genres journalistiques différents, orientés vers la “ transmission
de l’information brute ” ou vers “ la mise en forme personnelle ” , sans perdre de
vue que, cette dualité peut se transformer souvent en dilemme, lorsque le journaliste hésite
entre l’information technique et objective et l’expression d’une opinion personnelle, l’emploi
d’une rhétorique. C’est ce même dilemme qui, selon les deux auteurs, est à l’origine du
phénomène des “Spectateurs”, né dans les années 1720 du XVIIIe siècle pour leur version
française, expression d’un journalisme contestataire, en rupture avec la presse d’institution
représentée par la Gazette de France et le Journal de Savants, qui récupère et revalorise
la forme épistolaire457.
Quels sont les traits des “spectateurs”, ces journaux à forme épistolaire, si en vogue
dans la presse d’Ancien Régime, quelle est leur fonction et de quelle manière le Journal
de Paris s’y apparente-t-il ? Jean Sgard et Michel Gilot réunissent sous le terme de
“spectateurs” “ tous les journaux dont les titres désignent un narrateur fictif ”458
Ils représentent une forme personnelle de journalisme, qui privilégie la réflexion critique
individuelle, ainsi que le témoignage, le regard direct sur la société et “ la liberté de
bavardage ” , qui repose sur un besoin constant de prendre la parole, de se mêler de tous
les domaines, et de toucher à tous les aspects du genre humain, visant à une transformation
d’ordre culturel459.
A la naissance du Journal de Paris le temps des “spectateurs” est déjà révolu. Le
journal-entreprise à grand tirage, pourvu d’un système de distribution tentaculaire, qui
organise l’information en rubriques régulières, nettement délimitées, assiégé par un public
455 Alain Nabarra, “La lettre et le journal, la lettre dans le journal”, L a Lettre aux XVIIIe siècle et ses avatars, Actes du colloque
international tenu au Collège universitaire Glendon, Université York, Toronto, Canada, 29 avril-1er mai 1993, (Toronto,Editions du
Gref, 1996).
456 Jean Sgard et Michel Gilot, “Le Journalisme masqué, Personnages et formes personnelles”, Le Journalisme d’ancien régime,
Questions et propositions, Table ronde CNRS, 12-13 juin 1981, (Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1982).
457 Sur près de 1000 titres de journaux publiés jusqu’en 1789, Jean Sgard et Michel Gilot comptent, dans leur étude, 112 “spectateurs”
parus entre 1711 et 1789. (“Le journalisme masqué”, p.290.) Selon Alain Nabarra, le genre des journaux épistolaire va s’essouffler
vers la fin de l’Ancien Régime et, en 1789, sur 380 journaux recensés, on n’en compte plus que neuf. Il note qu’avec la Révolution,
cette forme de journalisme se révèle, face à une nouvelle réalité, “inadaptée”, “dépassée”, “artificielle”. (“La lettre et le journal, la lettre
dans le journal”, p.316.)
458 “Le journalisme masqué”, p 287.
459 Ibidem, p 286, 291.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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omniprésent, toujours plus désireux d’intervenir à sa rédaction, épris du savoir raisonné
et encyclopédique et engagé à servir le bonheur public, est assez loin des “spectateurs”
contestataires des formes journalistiques canoniques, dont la vie est éphémère et le public
indéfini460 . Il y a, de surcroît, une distance considérable entre le journaliste-moraliste
des “spectateurs”, narrateur fictif qui exalte la prise de parole à la première personne,
l’expression libre et directe, le bavardage débridé, et l’équipe compacte des journalistes
de Paris qui tentent de concilier leur qualité d’informateurs et de médiateurs impersonnels
et impartiaux à celle d’auteurs exprimant leur point de vue et assignant à la variété de
l’information une unité de ton. Cette unité se manifeste dans l’espace privilégié qu’ils
assignent au courrier des lecteurs et à la manière dont ils sélectionnent et gèrent celui-ci,
dans le but de construire indirectement une idéologie propre au Journal, qui réunit et lie
l’ensemble des lecteurs. Tandis que le “nous” ou le “on” éditorial tend à l’expression neutre,
impartiale, dépouillée des marques de l’individualité (bien que ces efforts soient souvent
contredits par les partie pris évidents des rédacteurs), le courrier des lecteurs se présente
comme le triomphe de l’intervention personnelle, de la prise de parole libre, ainsi que de la
multiplicité infinie des points des vue, des propositions et des exigences.
Le “spectateur” est encore évoqué par quelques lecteurs du Journal de Paris, sans
qu’il y ait pour autant beaucoup de nostalgie pour son modèle. Il peut arriver qu’une lectrice
assidue de la feuille soutienne qu’un quotidien au service des moeurs, du bon goût et du
bien public peut facilement remplir l’office de “spectateur addisonian”, par ses dispositions
à “ corriger des défauts et des ridicules ; donner de bonnes vues ; indiquer des actes
de vertu et de courage ; analyser en peu de mots un bon Ecrit ; punir un mauvais
Auteur en citant un trait de sa préface ”461 Un autre trait du Journal qui évoque le modèle
du périodique anglais serait “ la forme frivole du badinage ” , sous laquelle se cache un
“ fond de raison et de morale ” , et dont la fonction est de donner la chasse au ridicules,
forme qui ne semble pourtant pas être agréée par l’ensemble du lectorat462.
En réponse à une lettre anonyme publiée par le quotidien, un lecteur prend la défense
du Spectateur d’Addison et de celui de La Croix, en affirmant sa conviction que ce sont
des “ formes d’ouvrages très-agréables et très-utiles ”463 . Selon lui, la fonction du
“spectateur” est celle d’“ observer et d’avertir les autres ” et doit être remplie par des “
hommes éclairés ” . Et c’est dans cette catégorie qu’il inscrit indistinctement les auteurs
de feuilles appelés “spectateurs”, les “ Magistrats ” , les “ Sergents ” et les “ Inspecteurs
” , sans parler des “ bons critiques de la Littérature ”, tels Molière et La Bruyère, Boileau
et Montesquieu. Malgré tout, ces réflexions sur la fonction sociale des “spectateurs” dans
un sens élargi, ne contient pas de références au Journal de Paris, sauf la conviction que ce
celui-ci devrait se pencher sur ce sujet.
Un autre correspondant, s’interrogeant en revanche sur le rôle de “spectateur” du
quotidien, observe que celui-ci est largement dépassé, sinon étendu et amélioré :
On vous a exhorté, ce me semble, à faire de votre Journal un Spectateur dans le
genre d’Adisson. Cette idée est bonne ; mais quand elle serait sans difficulté, ce
qui n’est pas en France, celle que vous avez suivi vaut mieux. Le vrai Spectateur
n’est pas seulement celui qui moralise sur les variétés des caractères, mais celui
460 Ibidem, p. 304-309.
461 Journal de Paris, 6 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal de Paris”.
462 Ibidem, 28 novembre 1781, “Variété”.
463 Ibidem, 20 juin 1777, “Sur le Spectateur Anglais et sur celui de M de la Croix”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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qui observe la société dans tous ses moyens d’être heureuse et c’est ce que vous
faites464.
Ce message de lecteur est on ne peut plus clair sur le rapport du public de la fin des années
1770 avec le genre de journalisme incarné par les “spectateurs”. Le public du Journal de
Paris ne cherche plus la morale badine du Spectateur d’Addison, et ne se contente plus
de son regard scrutateur sur la variété des caractères du genre humain. Une fois la liberté
d’expression acquise comme qualité inaliénable du nouveau public, le temps du bavardage
indiscret et de la pensée capricieuse du “spectateur” est décidément révolu. En revanche, le
lecteur du Journal souligne l’avènement d’une nouvelle vision de la production périodique,
dont la fonction principale est de participer à l’utilité sociale, au bonheur public. Et même
si les pensées fugitives et les digressions badines sont encore tolérées dans le corps du
Journal de Paris, s’inscrivant dans le mode “agréable”, indispensable à tout ouvrage, le
public encourage décidément, avec de plus en plus d’intensité, le caractère utile de la
feuille parisienne, son rôle actif dans la construction d’une société meilleure. Le lien le plus
frappant entre le quotidien de Paris et le Spectateur d’Addison est constitué par la prise
de parole libre, accompagnée de la franchise du langage, se maniefestant à travers le
courrier des lecteurs. Un lecteur Anglais tel “Tom Reader”, ne peut être qu’enthousiaste
de ce rapprochement, et qui plus est, il affirme sans hésitation que c’est justement à ses “
petites lettres ” que le Journal doit son succès, voire sa survie, dans un contexte plutôt
hostile :
Dès que votre Journal parut, j’eus mille peines à le faire agréer. On le critiqua
beaucoup : je le défendis avec chaleur. Enfin j’ai pris le dessus ; mais je vous
en avertis, M le Journaliste, vous ne devez ce changement qu’à vos petites
Lettres465.
Le succès de l’échange épistolaire dans le journalisme du XVIIIe siècle est lié à un long
travail de recherche de sa propre forme et de ses propres modes d’énonciation. Le Journal
de Paris incarne une étape tardive de cette recherche, avec son effort de concilier, sous une
forme unitaire et cohérente, la voix impersonnelle et impartiale d’une équipe rédactionnelle,
vouée à la médiation et hantée encore par l’idéal de l’information objective, et la liberté
d’expression offerte à un lectorat composite, qui prend la parole à la première personne,
exhibe ses dispositions et ses humeurs, vit ouvertement et intensément ses émotions et
espère pouvoir les partager, et propose ses productions épistolaires imprégnées de la
rhétorique du moi, au jugement public.
Dès sa naissance, le Journal annonçait qu’il se proposait d’être une “ correspondance
familière et journalière entre les Citoyens d’une même ville ” , et à partir du 18
janvier 1777, avec l’introduction de la Lettre aux Auteurs du Journal, il donnait
libre voix à ses lecteurs, les invitant, comme il avait promis, à participer à la rédaction
de ses feuilles. L’emploi du courrier de lecteurs présente plusieurs avantages pour le
quotidien de Paris. Tout d’abord, il offre un moyen commode de présenter l’information
quotidiennement. Les lettres publiées appellent d’autres lettres, des sujets lancés, souvent
modestement, acquièrent une ampleur inattendue et cette correspondance parfois très
serrée, souvent passionnante, représente une source d’information intarissable, au point
que les rédacteurs affirment devoir faire des sélections assez sévères, écarter une multitude
d’épîtres intéressantes prétendant à la publication. La “Lettre aux Auteurs du Journal”
464 Ibidem, 5 novembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal de Paris”.
465 Ibidem, 4 mai 1777, “Lettre”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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acquiert le statut de rubrique de la feuille, elle peut à la fois substituer ou s’introduire dans
toute autre rubrique. Les détracteurs du Journal ne manquent pas de crier au remplissage466.
Un avantage considérable du courrier des lecteurs consiste dans l’idée de vivacité et de
fluidité qu’il imprime au Journal. Malgré la structure tabulaire de la feuille, de sa monotone
reproduction journalière, le Journal de Paris gagne la confiance d’un grand nombre de
lecteurs grâce à la multitude de voix, de tons et de sujets auxquels il donne accès à travers
son courrier. Les lettres à la première personne créent à la longue un climat de confiance
et de complicité entre les différents lecteurs qui lisent le Journal tous les jours, en
leur donnant le sentiment d’appartenance à une communauté. Comme dans un véritable
échange épistolaire privé, la masse des lecteurs du Journal devient pour celui qui écrit ses
“ confidents ”467.
D’une part, les rédacteurs des lettres sont bien conscients que leurs petites productions
sont vouées à un vaste public ( “ Je suis aussi de votre large confrérie ”468 , affirme
un lecteur), ce qui conditionne sans doute leur façon d’écrire, d’autre part, ils s’adressent
au Journal comme à une communauté restreinte de “confidents”, liés par la recherche de
l’intimité et de la confiance dans l’échange. Confrères ou confidents, les lecteurs du Journal
se sentent liés les uns aux autres par un fil invisible, et malgré leurs différences d’opinions
et de positions, ils se trouvent réunis par les valeurs et les idéaux du Journal, à l’existence
duquel ils participent activement et avec un sens de responsabilité. La force du quotidien
est donc de rassembler et maintenir un lectorat qui le lit et l’écrit tous les jours. Un lecteur
y exprime son adhésion en observant : “ votre Journal offre un moyen simple de se
communiquer ”469 . Pour un autre, le quotidien crée des liens interpersonnels mis sous le
signe de l’utilité : “ votre Journal [est] consacré (…) à servir de rapprochement entre
l’homme qui désire de se rendre utile et celui qui a besoin qu’on le lui soit ”470.
Nous allons explorer, dans ce qui suit, quatre aspects de l’usage du courrier des lecteurs
dans le Journal de Paris : en partant de ce qu’en dévoilent les rédacteurs et les lecteurs euxmêmes
de son mécanisme, nous allons faire un essai de typologie des lettres insérées dans
le Journal, relativement à leur nature, à leur fonction et à leur rapport à la feuille. Par la suite,
nous allons découvrir la rhétorique employée par la lettre candidate à la publication, son
ton et son style, et finalement, nous allons nous pencher sur la lecture du Journal comme
processus vu dans sa complexité (les modes et les habitudes de lecture du quotidien, les
motivations de lecture et d’intervention à la rédaction du Journal, les stratégies d’écriture
et de communication employées).
Quel est le mécanisme qui régit le courrier des lecteurs dans le Journal ? Quels sont les
critères de sélection et d’insertion des lettres ? Les rédacteurs du quotidien et les rédacteurs
466 Mémoires secrets, 1er janvier 1779, En parlant de la naissance du Journal général de France, les Mémoires soulignent
l’allusion au remplissage que le nouvel quotidien fait à l’adresse de son concurrent : “(…) il embrasse tous les objets, et chaque feuille,
loin d’offrir beaucoup de remplissage, comme le Journal de Paris, présentera de quoi satisfaire l’intérêt, la curiosité et le goût des
lecteurs”.
467 Journal de Paris, 3 mai 1781, “Variété” : “Je suis Français, et je ressemble aux amants heureux de mon pays, qui ne
peuvent guère passer de confidents” ; 13 juin 1786, “Variété” : “J’ai pensé, Messieurs, que ce petit projet patriotique pourrait obtenir
une place à la suite des plans plus vastes que vous avez offert dans vos Feuille consacrées tout à la fois à l’utilité et aux plaisirs du
Public, dont vous êtes devenus les Confidents”.
468 Ibidem, 16 septembre 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
469 Ibidem, 5 juin 1782, “Aux Auteurs du Journal”.
470 Ibidem, 11 novembre 1785, “Bienfaisance”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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des lettres publiées se partagent la tâche d’expliquer, par des bribes d’informations éparses
à travers les numéros, la façon dont est géré le courrier d’un côté et de l’autre.
Les rédacteurs exposent dans des avis et des notes, quelques-unes des règles qui
régissent la sélection des lettres du courrier. Lorsque une question est lancée au lectorat
du Journal, et que les réponses arrivent à profusion, les rédacteurs sont obligés d’en choisir
un certain nombre et d’en réfuter d’autres. Telle est la question du chevalier de Meude-
Monpas, “ un organe touchant est-il toujours une preuve de sensibilité ? ”471 , à
laquelle s’empressent de répondre, selon les rédacteurs, “ un grand nombre de lettres
”472 Le premier jour, ils décident de publier une seule lettre, à savoir “ la plus courte et
celle qui répond plus directement à la question ”. Pour le reste, ils projettent d’imprimer
celles qui semblent avoir présenté “ les meilleures observations ” , tout en se réservant
le droit de retrancher ce qui ne leur paraîtra “ pas intéressant, ni propre à résoudre la
difficulté proposée ”. Lorsqu’ils ont donc à faire avec des ondées de lettres en réaction
à une question unique, les lecteurs proposent un enchaînement de lettres choisies, qui
s’étendent parfois sur plusieurs numéros, et qui répondent à des critères tels la concision,
la brièveté, le degré d’intérêt potentiel.
Une longue controverse supposant une série interminable de répliques peut également
monopoliser plusieurs numéros du Journal et, si elle ne s’éteint pas par elle-même,
les rédacteurs sont obligés d’y mettre un terme eux-mêmes, avant qu’elle ne devienne
ennuyeuse pour le public. Telle est une longue controverse entre Mallet Dupan et un
adversaire anonyme473 , que les rédacteurs décident d’interrompre par une dernière lettre,
contenant, en deux colonnes parallèles les objections et les réponses des opposants,
et publiée sur deux numéros de Journal. La concession d’une dernière réplique d’une
controverse à bout de souffle est accordée au nom du seul principe d’impartialité, que
brandit si souvent l’équipe rédactionnelle, en revanche son interruption imminente est
dictée par le danger de perdre l’attention des lecteurs474 . Ce sont surtout les traits de
bienfaisance, touchant les sentiments d’un public prêt à s’émouvoir et à délier sa bourse
qui produisent une quantité considérable de réactions de lecteurs, et devant l’avalanche
de contributions écrites et matérielles, les rédacteurs avouent, désolés, qu’il leur est “
impossible d’imprimer dans leur entier toutes les lettres ”475 et peuvent proposer, en
revanche, de désigner les sommes offertes ou les souscriptions476.
Les rédacteurs disposent également du pouvoir de publier dans l’ordre qu’ils
choisissent, les lettres qui se trouvent dans leur possession. Ils peuvent donc décider
d’invertir, à la publication, l’ordre dans lequel les lettres sont arrivées au bureau du Journal,
ou encore, dans le cas d’une lettre emboîtée dans une autre, il peuvent les publier
séparément, dans deux numéros différents, la lettre englobante succédant à la lettre
471 Ibidem, 23 octobre 1785, “Variétés”.
472 Ibidem, 28 octobre 1785, “Variétés”.
473 Ibidem, 1er décembre 1786, “Variété”.
474 “L’impartialité dont nous faisons profession nous a déterminés à imprimés la Lettre qu’on va lire, quoiqu’elle nous parût
plus propre à prolonger qu’à terminer une controverse dont le fonds a désormais peu d’intérêt pour le Public”, Ibidem.
475 Ibidem, 11 janvier 1787, “Bienfaisance”.
476 Ibidem, C’est suite aux nombreuses lettres arrivées en réaction à la publication par le Journal de Paris d’un extrait du
rapport de l’Académie des Sciences sur la construction d’un nouvel Hôtel-Dieu, que celui-ci décide de publier les sommes souscrites
par les lecteurs.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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englobée. C’est le cas de la seconde lettre de “L’Hermite de Senart” 477 , qui, selon les dires
de son auteur, contient une lettre du Curé de Pavant, que les rédacteurs avouent, dans une
note en bas de page, avoir déjà publiée la veille.
Les rédacteurs tiennent à quantifier les lettres reçues, ou mieux, à en souligner
la quantité incalculable, ce qui correspond à un rapport d’échange très intense avec
son lectorat et confirme le succès de la formule proposée. L’avènement de la machine
aérostatique des frères Montgolfier donne lieu à une “ prodigieuse quantité de lettres ”478
et même le plus petit sujet, tel l’éclaircissement sur un titre de dignité du Moyen Age, fait
l’objet de “ plusieurs lettres ”479.
La bienveillance des journalistes de Paris quant à l’insertion des lettres de lecteurs
dans leurs feuilles n’est pas une donnée constante. Si un lecteur note “ la facilité avec
laquelle vous insérez les Lettres qui sont adressées, lorsqu’elles portent avec elles
un intérêt quelconque ”480, les rédacteurs n’hésitent pas non plus à refuser des lettres
qui, à leur avis, ne conviennent pas, par leur forme, leur ton ou leur contenu, au Journal,
et leurs justifications concises sont les seules traces repérables de ce fonds inconnu de
lettres envoyées et jamais publiées. Tout d’abord, lorsqu’une lettre publiée joue le rôle
d’intermédiaire pour un nouveau candidat au statut de correspondant du Journal, réel ou
fictif qu’il soit, les rédacteurs rappellent que le quotidien est ouvert à tout le monde, pourvu
qu’on respecte les règles du jeu481 . Le jour où les journalistes se préoccupent du sort du
Courrier de l’Europe , dont le retard dans la distribution commence à devenir inquiétant, ils
décident, par solidarité entre confrères, de ne pas publier la diatribe de leur correspondant,
“M Embargo”, contre ce dernier, “ quelque motif qu’il ait à se plaindre et quelque intérêt
qu’il nous suppose à servir son ressentiment ”482. La justification de leur geste est
double : non seulement il serait malhonnête de frapper un confrère en difficulté, mais ils
voient dans le sort du Courrier une possible projection de leur propre sort, ce qui les
motive de s’apitoyer encore plus sur le malheur du périodique supprimé : “ (…) nous avons
éprouvé qu’on était assez puni de manquer à ses engagements avec le Public, et tout
à la fois à déplaire au Gouvernement ”483 .
La raison du refus n’est cependant pas toujours spécifiée, surtout si les rédacteurs de
la lettre ne dévoilent pas leur identité : “ Si nous connaissions par leurs noms Messieurs
les Lettrés de Senlis, nous leur ferions part des raisons qui nous font supprimer leur
dernière Lettre, et nous présumons qu’ils en seront satisfaits ”484. Et si les anonymes
ont peu de chances d’avoir des explications sur l’écart de leurs lettres à l’intérieur du
477 Ibidem, 22 juin 1777, “Seconde lettre de l’Hermite de Senart”.
478 Ibidem, 13 septembre 1783, “Physique”.
479 Ibidem, 6 octobre 1785, “Variétés”.
480 Ibidem, 24 janvier 1782, “Musique”.
481 Feydel propose aux journalistes de leur envoyer une lettre d’un certain M Benoît, “qui a voyagé, qui a beaucoup vu et
peu retenu, qui sait son Paris sur le bout du doigt”et qui “écrit en ce moment à son neveu pour lui donner quelques petits avis sur la
conduite privée que doit tenir à Paris ou Versailles un Représentant de la Nation”. “Voulez-vous publier la lettre de M Benoît ?”, leur
demande Feydel, et les rédacteurs lui répondent : “Nous imprimerons avec plaisir la Lettre de M Benoît, pourvu qu’elle ne sorte point
des bornes que nous sommes prescrites”, Ibidem, 8 avril 1789, “Variété”.’
482 Ibidem, 16 août 1777, “Variété”.
483 Ibidem.
484 Ibidem,5 mai 1777, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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quotidien, ils peuvent bénéficier en revanche d’une réponse hors-Journal, qu’ils sont invités
à venir chercher au Bureau485 . De toute façon, il est évident que l’énonciation des refus de
lettres par les journalistes entrouvre une petite fenêtre sur le processus d’élaboration de la
matière du Journal, ainsi que sur le rapport du périodique avec une partie obscure, inconnue,
de son lectorat, dont les interventions sont destinées à s’entasser dans les coulisses du
périodique. C’est en même temps un témoignage minuscule, mais précieux, du travail de
fourmis des journalistes de la feuille, de leur patient dépouillement de l’information, qui leur
arrive sous forme écrite, avec pour seule garantie de véridicité, la bonne foi des lecteursrédacteurs
désireux d’entrer en scène.
Les rédacteurs du Journal cultivent l’idée que les lettres insérées appartiennent par leur
nature et leur fonction à la feuille quotidienne, tandis que celles qui sont objet d’un rejet, en
sont écartées par incompatibilité avec cette même nature et cette même fonction. En 1789,
les rédacteurs annoncent aux abonnés que, vu l’intensité des événements du moment, ils se
voient obligés de fermer les portes du Journal aux avis “ n’ayant qu’un intérêt particulier
”, pour donner plus de place aux “ objets plus généralement intéressants ”486 . Parfois,
les rédacteurs semblent hésitants quant à l’“appartenance” d’une lettre au Journal, et, se
retranchant derrière une position de neutralité, résumée par la notion d’“impartialité”, ils
renvoient au public la responsabilité d’en décider. C’est le cas de la lettre signée par le
pseudonyme “Bradel fils”, qui est précédée par une note sommaire : “ L’impartialité dont
nous faisons profession nous a déterminés à insérer la lettre suivante ; c’est au public
à prononcer ”487.
La même neutralité s’avère bien commode lorsque les journalistes doivent lancer aux
abonnés un nouveau projet proposé par un de leurs abonnés. Quelque attrayante qu’elle
soit, une nouvelle entrée court toujours le risque d’un échec, et par conséquent, pour les
journalistes, mieux vaut avertir le public d’emblée que c’est lui qui est responsable du
sort de celle-ci, que de se prononcer eux-mêmes en faveur ou contre. Ainsi, lorsque un
correspondant offre aux rédacteurs du Journal son “cahier” de traits historiques, ceux-ci
répondent : “ Nous acceptons avec reconnaissance le présent de notre Abonné. Son
projet nous semble séduisant ; mais l’usage que nous en ferons sera entièrement
subordonné à l’opinion de nos Lecteurs ”488. Les rédacteurs jouent aussi le rôle
d’intermédiaires entre des correspondants qui ne veulent, ou ne veulent plus, communiquer.
C’est surtout le cas des polémiques où l’un des adversaires est contrarié ou ennuyé, au point
qu’il charge les journalistes à répondre à son nom. Suite à une lettre sévère du marquis de
Ximenez contre l’auteur anonyme d’un article sur le Chevalier de La Morlière, les rédacteurs
interviennent pour annoncer que “ l’Auteur de l’article que relève si gravement ici M
le Marquis de Ximénès, ne croit pas devoir lui répondre afin de ne pas faire d’une
plaisanterie une chose sérieuse ”489.
Les lettres envoyées au bureau d’un journal quotidien n’attendent pas, tout retard étant
interprété comme un manque d’intérêt de la part des rédacteurs, d’où la nécessité de fournir,
de temps en temps, des explications quant aux insertions de lettres reportées. La publication
485 “L’anonyme qui nous a envoyé un billet hier soir entre 6 et 7 heures, et dont nous n’avons point fait usage, est prié d’envoyer
chercher la réponse ce matin”, Ibidem, 14 février 1777, “Avis”.
486 Ibidem, 8 novembre 1789, “Supplément”.
487 Ibidem, 28 juillet 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
488 Ibidem, 31 décembre 1782, “Histoire”.
489 Ibidem, 19 janvier 1786, “Variétés”.
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d’une lettre signée par Rigaut, “Physicien de la Marine”, qui chargeait les journalistes de
Paris de trouver une ingénieuse machine “ pour la réduction des membres fracturé ” et
de la faire graver aux frais de l’expéditeur, a été renvoyée, selon les rédacteurs, pour avoir
attendu de pouvoir “ remplir ses vues d’humanité ”490. La précision du contretemps de
la part des rédacteurs est fondamentale pour la chronologie des lettres déjà insérées, qui
ont un rapport les unes avec les autres. Ainsi, si une lettre est arrivée l’avant-veille, “ trop
tard pour être imprimée ”491 , les rédacteurs doivent prévenir, par exemple, “ qu’elle est
faite sans que l’Auteur ait connu celle insérée dans le n° d’hier ”.
Lorsque les rédacteurs s’expriment sur le fonctionnement et la gestion du courrier des
lecteurs, ils précisent les règles qui régissent son emploi, et donnent l’idée d’un parfait
contrôle de leur part. Certes, le Journal de Paris est le journal de tous, ouvert à toutes les
idées et à toutes les opinions, pourtant, il est en même temps un petit monde organisé par
un ensemble de règles, qu’il faut connaître et respecter pour y accéder. Les interventions
de l’équipe rédactionnelle sont censées mitiger, maintenir toujours un juste milieu dans les
affrontements épistolaires, diriger le flux et l’action des lettres, organiser les voix, établir
les limites de ce qu’on peut ou ne peut pas dire, sélectionner et coudre ensemble, dans
l’ordre choisi, les lettres qui entrent tous les jours dans la structure du Journal. Bref, les
rédacteurs nous apparaissent comme les manipulateurs en chef de cette riche matière qui
nourrit le quotidien. Faut-il tirer la conclusion que la masse des lecteurs-correspondants, qui
fournit cette matière au Journal, est une force bien négligeable, parfaitement maniée par les
rédacteurs ? Un regard fugitif sur les moyens de persuasion des lecteurs pour faire insérer
leurs productions dans les pages du Journal, nous révèle que la pression du public sur
l’ordre imposé par les rédacteurs est considérable, et que, en réalité, lecteurs et rédacteurs
constituent les deux forces qui oeuvrent, chacune à sa manière, à la fabrication de la feuille.
Quelles sont donc les stratégies des lecteurs pour se faire publier ? Comment
s’emploient-ils pour faire pression sur les rédacteurs du Journal et conditionner leur choix ?
L’une des stratégies les plus communes pour presser les rédacteurs à publier une lettre c’est
invoquer leur impartialité. C’est au nom de celle-ci qu’on espère trouver une place dans les
pages du Journal, et c’est toujours elle qui impose éventuellement le droit du lecteur qui a
déjà publié, à une “ dernière réplique ”492 Certains lecteurs n’hésitent pas à réprimander
leur journal préféré de ce qui, à leurs yeux, n’est pas digne de lui, voire de lui suggérer des
corrections. C’est le cas de “L’Anti-Louangeur”, qui n’aime pas que le Journal accueille des
nécrologies d’inconnus qui ne se sont distingués que par “ des petites vertus privées ”
et par “ un petit mérite domestique ” :
(…) se constituer en frais d’impression, pour louer des noms qui n’ont été
publics que dans des registres baptistaires, et mortuaires de leurs paroisses ;
convenez-en, Messieurs, on ne saurait pousser l’indulgence plus loin. Pour
moi, je n’aurai jamais celle de la souffrir en vous. Je ne veux pas que vous
ennuyiez vos Lecteurs ; assez d’autres ont la bonhomie de se charger de cette
besogne. Si jamais vous les imitez, je vous promets une diatribe de ma façon
bien nourrie d’épigrammes et de sarcasmes, et vous aurez encore l’impartialité
de l’imprimer493.
490 Ibidem, 25 octobre 1782, “Bienfaisance”.
491 Ibidem, 17 octobre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
492 Ibidem, 15 février 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
493 Ibidem, 8 février 1784, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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“L’Anti-Louangeur” se montre impitoyable avec un journal qui pousse son zèle d’appartenir à
tous jusqu’à la démocratisation de l’espace des nécrologies. Le lecteur du Journal est dans
un rapport de familiarité tel avec ce dernier, qu’il se permet de le couvrir de reproches, de lui
rappeler qu’il n’a pas le droit d’ennuyer ses lecteurs, de le menacer par une vengeance à la
hauteur, s’il devait ne pas tenir compte de l’avertissement et finalement, de lui imposer, au
nom de l’impartialité, de le publier encore une fois, quelque déplaisant que soit le contenu
de sa diatribe. Bref, le lecteur se comporte ici en despote absolu, qui dicte aux rédacteurs
les modifications et les corrections à faire et impose ses interventions.
Le quotidien est désigné comme la terre d’accueil des lettres en vadrouille, qui ne
trouvent pas de place ailleurs. C’est la lettre dont l’objet est la recherche du destinataire
inconnu d’une autre lettre, que seul le Journal saurait dénicher494 , c’est la lettre de l’étranger
à Paris, qui ne connaît personne, et qui ne sait à qui confier sa “ détresse ”495 , c’est la lettre
qui contient un objet rare ou une pièce unique confiés aux rédacteurs comme relique digne
de conservation496 , c’est aussi la lettre d’un aveugle-né qui, reconnaissant d’avoir trouvé
un moyen de lire un extrait du quotidien, “ ne peu[t] plus résister au désir d’[y] envoyer
une lettre à [sa] façon ”497, et c’est encore la lettre dont le destinataire-aérostateur ne
possédant pas d’adresse fixe, se pose sur le support mobile qu’est la feuille de Paris498 . La
lettre dans le Journal offre non seulement l’enivrement de la visibilité à grande échelle pour
son auteur, mais aussi l’avantage de la circulation rapide dans l’espace-temps, susceptible
de saisir au vol et de résoudre tout problème.
Cette image de lettre légère, aérienne, en manque de destinataire précis, qui survole
le Journal à la recherche d’un appui, est magnifiquement illustrée par une lettre originale,
rédigée par l’aérostateur Blanchard, pendant l’un de ses voyages aériens et lancée au
hasard des courants d’airs sur la première ville. Les rédacteurs arriment cet objet volant et
volatile à leur feuille, en précisant dans une note les circonstances précises qui ont acheminé
la lettre au bureau du Journal : “ Trouvée à Saint-Armand en Artois, distant d’Arras de
cinq lieues, par le Sr Lefelz, Fermier aud. Lieu, à 3 heures précises, après avoir vu
passé le Ballon, le 18 avril ”499 Mais de quoi peut avoir l’air une lettre écrite en vol et
expédiée par la voie originale que nous venons de mentionner ?
Aux Auteurs du Journal, En l’air, ce 18 avril 1786 On me trouve quelquefois
original, j’ai beaucoup le plaisir à l’être ; c’est pourquoi dans ce moment, appuyé
sur le bord de mon char, vacillant, planant à trois mille toises du globe terrestre,
embrassant d’un coup d’oeil l’orbe de l’univers, foulant l’immensité à mes pieds,
je vous adresse la présente, que je me propose de jeter sur la première Ville que
494 “J’ai reçu, Messieurs, un petit Ecrit très intéressant: comme je ne sais à qui adresser la réponse, permettez-moi de me servir
de votre Journal pour prier l’Auteur de se faire connaître, ou de m’indiquer une voie par laquelle je puisse lui faire passer quelques
réflexions (…)”, Ibidem, 3 mars 1785, “Variété”.
495 Ibidem, 20 mars 1785, “Variété”.
496 Ibidem, 11 août 1785, “Belles-Lettres”: “Je trouve dans mon porte-feuille une Pièce de vers dont j’ignore l’auteur, et que
je ne me rappelle pas d’avoir vue dans aucun Recueil de Poésie. J’ai l’honneur de vous l’envoyer dans la persuasion que vous la
jugerez, comme moi, digne d’être conservée, en l’insérant dans votre Journal”.
497 Ibidem, 5 mai 1785, “Variété”.
498 ‘“Comme il est difficile de savoir au juste l’adresse d’un Aérostateur, je vous prie d’insérer dans vos prochains Journaux, la
lettre suivante, qui pourra parvenir à M Blanchard lors de ses apparitions sur la terre”, Ibidem, 27 octobre 1785, “Variété”.
499 Ibidem, 24 avril 1786, “Physique”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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je pourrai découvrir en descendant. Je vous ferai part de mes observations,
lorsque, solidement appuyé sur la terre, je pourrai, à mon aise, faire le résultat
de mes calculs. J’ai l’honneur d’être, etc. Signé, Blanchard, Citoyen de Calais,
Pensionnaire du Roi500.
Bien qu’insérée à la rubrique “Physique”, la lettre volante de Blanchard ne contient, à
vrai dire, aucune information d’ordre scientifique. D’ailleurs, l’auteur lui-même explique que
le vacillement de l’engin ne lui permet pas de rendre compte par écrit de ses derniers
calculs, chose qu’il ferait une fois les pieds bien plantés sur terre. Qui plus est, l’ivresse
de l’expérience du vol, donnée à si peu de mortels, lui inspire le désir de noter et de
communiquer ses sensations, et particulièrement celle d’être le maître d’un univers qu’il
embrasse d’un seul coup d’oeil, d’une immensité qu’il foule sous ses pieds. Il va de soi
que les pensées organisées, épurées d’emphase et transformées en calculs exacts sont
renvoyées au moment de l’atterrissage, au moment où l’ivresse et l’enthousiasme que
procurent le vol se calment, laissant de la place au travail de la raison. Il est intéressant de
voir cette petite lettre originale, qui voyage dans l’espace par la force du vent, s’imposer à la
publication, malgré son défaut d’information. Peut-on refuser une place à une lettre qui est
arrivée presque par elle-même au bureau du Journal ? Elle s’y insère avec le même naturel,
la même autosuffisance et la même autodétermination avec laquelle elle avait trouvé son
chemin jusqu’à destination : on dirait que sa publication n’est presque plus une question
qui concerne le travail de sélection des rédacteurs. Le cas de la lettre volante est, certes,
unique, pourtant ce n’est pas le seul exemple de production épistolaire qui, poussée comme
par une force toute propre, s’impose à la publication, au-delà même des considérations
rédactionnelles et de son système de règles.
De plus, cette lettre tombée du ciel a une pure fonction de don au Journal, que nous
avons retrouvée dans d’autres nombreuses lettres. Un abonné fait don au Journal d’une
copie de son cahier de traits historiques, résultat de ses lectures et de ses réflexions
familiales, et met le sort de ce dernier, en toute confiance, entre les mains des rédacteurs :
“ je vous l’envoie, et vous en ferez tel usage que bon vous semblera. Je me repose
entièrement sur votre goût, votre discernement, et l’expérience que doivent vous
avoir donné vos fréquentes relations avec le public ”501 La lettre-don, tout comme
les idées qu’elle contient, deviennent la propriété des rédacteurs, qui peuvent s’en servir
selon leur gré, voire ont le droit de destruction : “ imprimez-la ou rejetez-la ”502, invite
un correspondant, pendant qu’un autre s’exclame “ une idée me vient, je vous l’envoie
”503 , pour ajouter par la suite, modestement , “ vous en ferez l’usage que vous jugerez
à propos ”.
Cependant, tous les lecteurs ne sont pas aussi généreux avec leurs lettres et beaucoup
d’entre eux tiennent à ce que leurs productions épistolaires soient publiées, d’où l’emploi
astucieux de toute une série de tactiques de persuasion. La “lettre-don” est contrastée par
la “lettre-essai”, par laquelle l’auteur se propose de tester la bienveillance des rédacteurs.,
dans l’intention d’en envoyer d’autres, une fois cette première acceptée. Telle est le lettre
du président de la Société des Adelphes, qui se présente comme “ avant-propos ” , qui
500 Ibidem.
501 Ibidem, 31 décembre 1782, “Histoire”.
502 Ibidem, 15 juin 1783, “Variété”.
503 Ibidem, 10 octobre 1783, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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“ nous fera connaître si vous agréez d’entrer en correspondance avec nous ”504. Un
autre lecteur intéressé aux projets d’embellissement de la capitale, offre sa contribution en
envoyant au bureau deux lettres-échantillons et en assurant que si celles-ci étaient agréées,
“ vous en recevrez la suite sans beaucoup de délai ”505 C’est ainsi qu’une partie du
courrier des lecteurs du quotidien évolue sous la forme de l’offre amiable : si vous publiez
ma lettre, je promets de vous en envoyer d’autres. Pour attirer l’adhésion des rédacteurs
et assurer la publication de leurs lettres, beaucoup de correspondants présentent cellesci
comme des fragments d’un ouvrage unitaire, déjà existent, que la structure du Journal
contraint au morcellement. La première lettre sert d’appât pour les journalistes et pour le
public et contient la promesse d’une suite encore plus intéressante. Certains correspondants
ont également recours à l’astuce de la préface : après une longue introduction, où il parle
de tout et de rien, le lecteur signant “Fulvius” révèle sa stratégie :
Comme cette lettre a déjà quelque étendue, vous voudrez bien me permettre
qu’elle me serve de Préface ; un Auteur ordinaire a du goût pour les préfaces ;
or me voilà Auteur aussi si vous imprimez cette lettre. Je ne serai pas, en tout
cas, le premier de vos Correspondants qui vous aura écrit seulement pour vous
promettre de vous écrire. Mais si je promets, je tiendrai parole (…)506.
Parfois, le correspondant est en possession de lettres ou de papiers inédits, qu’il offre aux
rédacteurs seulement au fur et à mesure qu’ils sont publiés507 D’autres fois, en revanche,
le correspondant ne possède pas la suite, mais promet de répondre ponctuellement aux
rédacteurs, à chaque fois que sa dernière lettre paraît dans le Journal, comme il advient
dans le cas du “Solitaire des Pyrénées”.
Il me prend fantaisie d’entrer en correspondance avec vous. Cette fantaisie ne
sera peut-être pas autant de votre goût que du mien ; mais si les lettres que je
vous destine ne vous plaisent pas, elles ne vous fatigueront plus longtemps. Si
vous imprimez les premières, je vous enverrai d’autres ; et le moment où vous
cesserez de m’imprimer je cesserai de vous écrire. Je n’appellerai point de votre
jugement ; vous connaissez mieux que moi ce qui convient au Public qui vous lit,
et je m’en rapporterai à votre goût sur ce qui peut intéresser le sien508.
Qui plus est, “Le Solitaire” propose deux longues lettres farcies de digressions au
quotidien, en renvoyant à la troisième le “plan de travail” qu’il compte suivre dans sa
correspondance. Dans ces cas, le courrier des lecteurs fonctionne moins comme échange
spontané et inconditionné, mais plutôt comme commerce. C’est dans ces termes que se
présente, d’ailleurs, une lettre signée par Feydel : “ Je vais vous proposer un marché.
Permettez-moi de répondre deux mots à la Lettre de M Mentelle, insérée dans votre
Journal d’hier ; et je vous conterai en revanche une anecdote qui vous ferait plaisir
504 Ibidem, 16 mars 1786, “Variétés”.
505 Ibidem, 8 juin 1786, “Variété”.
506 Ibidem, 18 décembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
507 “Je viens de trouver, Messieurs, dans des papiers qui ont été laissés à ma disposition quelques lettres dont l’Auteur n’existe
plus et qui m’ont paru mériter d’être conservées. Si les deux que je joins ici vous semblent aussi intéressantes qu’à moi, je les verrai
avec plaisir paraître dans vos Feuilles, et je pourrai vous envoyer encore quelques-unes de la même main (…)”, Ibidem, 13 juillet
1786, “Variété”.’
508 Ibidem, 25 juin 1786, “Variété”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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”509 . Lorsque les conditions de l’échange sont accompagnées par des reproches adressés
aux rédacteurs et mêlées de prières d’insertion de la dernière lettre, on assiste plutôt à un
marchandage entre le correspondant et le Journal :
(…) vous vous rappellerez, Messieurs, que je ne dois donner aucune suite à la
correspondance que je vous ai offerte, qu’autant que vous m’en marquerez votre
contentement, en publiant les lettres que je vous écrirai. Je vous ai adressé, il y
a quelques jours, une seconde, que vous n’avez point encore insérée dans votre
Journal. je ne continuerai que quand celle-là aura été placée ; mais je vous prie
de vouloir bien y mettre celle-ci dès demain, s’il est possible (…)510.
Pourtant, les stratégies des correspondants pour se faire imprimer ne se limitent pas à la
pure négociation avec la rédaction du Journal.“Le Solitaire des Pyrénées” décide de faire
pression sur la feuille en douceur, à savoir de ne pas attendre la publication de sa première
lettre pour envoyer la seconde, puisque, dit-il, “ la distance qui nous sépare suspendrait
trop longtemps l’empressement peut-être un peu puérile que j’ai de voir mes rêveries
imprimées ”511. En réalité, le lecteur désintéressé qui suspend le calcul et donne libre
voix à son enthousiasme enfantin de voir publier ses productions dans le Journal n’emploie
qu’une technique rhétorique différente de persuasion, et la pression de ces correspondants
enflammés sur les rédacteurs n’est pas moindre.
La supplication au nom de l’intérêt collectif est un autre moyen largement répandu parmi
les correspondants et non dépourvu d’efficace : “ Persuadé que les événements tout à la
fois rares et intéressants pour des coeurs sensibles et pour le bon exemple, attireront,
au moins pour un moment, l’attention du Public et principalement la vôtre, je vous
supplie d’insérer cette Lettre dans vos Feuilles ”512. Pour faire publier sa lettre, Linguet
utilise la logique de la compensation ; si, pendant son silence, le Journal a publié d’autres
lettres sur un sujet qui le concerne, le droit de reprendre la parole s’impose sous peine de
lèse-impartialité513 . Il y a aussi des des correspondants obstinés qui, malgré le refus de
la part des rédacteurs de les publier continuent à insister et, dans l’espoir de plaire, sont
disposés à changer de sujet en un tournemain. Feydel en est un, et sa lettre du 18 décembre
1788 au Journal commence par ce virement : “ Eh bien, Messieurs, parlons d’autre
chose, puisque vous ne voulez pas imprimer ma réponse à M Viallon. Je prends pour
sujet l’Almanach de Liège 1789, que j’ouvris hier par hasard chez un libraire (…) ”514
. L’insertion d’une lettre peut devenir l’également l’objet d’un pari lancé par son auteur aux
rédacteurs : “ Vous insérez quelquefois dans votre Journal des lettres qui vous sont
adressées, mais sûrement vous ne placerez pas celle-ci, et même vous seriez fort
embarrassés d’y répondre ”515.
509 Ibidem, 13 mai 1787, “Variété”.
510 Ibidem, 11 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
511 Ibidem, 11 juillet 1787, “Variété, Seconde Lettre du Solitaire des Pyrénées aux Auteurs du Journal”.
512 Ibidem, 5 octobre 1785, “Variété”.
513 Lettre de M Linguet aux Auteurs du Journal, “Voulez-vous bien, Messieurs, me faire plaisir d’insérer cette lettre dans votre
plus prochain journal. vous avez donné place, pendant mon long silence, à des articles qui exigent cette compensation de votre part,
si, comme je le crois, vous êtes impartiaux (…)”, Ibidem, 4 août 1778, “Lettre de M Linguet aux Auteurs du Journal”.
514 Ibidem, 18 décembre 1788, “Variété”.
515 Ibidem, 26 septembre 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Tous ces exemples illustrent la pression du public sur les rédacteurs du Journal de
Paris, qui, d’une part, affirment leur autorité et imposent leur règles quant à la gestion du
quotidien, et d’autre part, font de l’expression libre de la masse des lecteurs, à travers
l’accueil d’un vaste courrier, l’une des clés de leur succès. Le public du Journal n’est pas
un protagoniste qui répond poliment à l’invitation de participer à la rédaction du quotidien,
sans y interférer pour autant de façon décisive. D’une certaine façon, il possède un pouvoir
égal, sinon plus étendu que celui de l’équipe de journalistes-propriétaires.
Pour se faire publier, les lecteurs ont recours, nous l’avons vu, à une large palette de
moyens rhétoriques, recouvrant la supplication et la menace, la négociation directe et le défi,
la générosité inconditionnée et l’insistance obstinée. En outre, les lettres frayent leur chemin
vers la publication avec la conviction manifeste qu’elles répondent au but du Journal et que
leur intérêt pour le genre humain tout entier ne saurait être négligé. Des sujets tels l’utilité
et la préservation publique et la bienfaisance acquièrent le statut de “ titre[s] d’admission
”516 au Journal et garantissent “ des droits de publicité ”517 fréquemment invoqués
dans l’incipit ou à la fin des lettres. Il est intéressant de voir comment une rhétorique qui
vise avant tout d’obtenir l’adhésion de l’équipe des rédacteurs avant la publication, se
transforme en une rhétorique “publicitaire” des valeurs de la feuille quotidienne. Certaines
lettres invoquent, pour forcer les portes du Journal, l’empressement et l’urgence. “ Je
m’empresse de faire connaître à ma Patrie, par la voie de votre Journal, la découverte
la plus utile et la plus précieuse de l’humanité ”518 , assure un lecteur ; “ J’imite
votre exemple louable ; je me hâte de vous annoncer une découverte qui intéresse
l’humanité entière (…) ”519, promet un autre. Ce dernier déclare qu’il embrasse l’exemple
des rédacteurs, autrement dit, qu’il appartient à la grande famille d’émules qu’ont suscitée
les idées proposées par les journalistes, raison suffisante pour faire accepter sa lettre.
Souvent, les lettres des lecteurs prétendent à la publication en raison d’une fonction
réparatrice ; elles soutiennent sauver le Journal de quelque injuste mais compréhensible
négligence, combler une lacune, remplir une absence, trouver remède à un oubli, dénicher
une omission. Leurs auteurs véhiculent l’idée que, malgré leur soin d’exactitude et leur
vigilance sur l’actualité, les rédacteurs ne parviennent pas à maîtriser une information trop
vaste et trop rapide, ce qui légitime une fois de plus les interventions des correspondants,
sans lesquelles le Journal aurait un caractère lacunaire. Une abonnée s’indigne que le
quotidien n’ait pas parlé de la dernière nouveauté parisienne, l’ouverture du Lycée,
établissement d’instruction pour les gens du monde :
Comment, Messieurs, vous faites le Journal de Paris, et vous n’avez pas encore
rien dit de ce qui fait courir et discourir tout Paris depuis un mois ? (…) vous
n’avez pas seulement consacré une ligne à l’annonce d’un établissement destiné
à donner aux personnes du monde, de tout sexe et de tout âge, des cours
d’instruction solide sur tous les genres de connaissances qui peuvent éclairer,
éclairer le goût et orner la raison ?520
Il est, certes, difficile, de tenir tête à un reproche de lectrice et les journalistes non seulement
publient sa lettre comme réparation, mais sentent le devoir de se justifier dans une note.
516 Ibidem, 6 mars 1785, “Musique”.
517 Ibidem, 8 février 1782, “Evénement”.
518 Ibidem, 10 novembre 1783, “Médecine”.
519 Ibidem, 14 mai 1781, “Variété”.
520 Ibidem, 5 février 1786, “Variétés”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Un lecteur observe l’étonnement général de plusieurs souscripteurs de voir manquer des
pages du Journal “ une chanson qui a eu un assez grand succès il y a quelques
mois ”521 un autre note le silence du quotidien “ sur la mort d’un homme justement
recommandable ” et conclut que cet oubli est dû à un défaut d’information des rédacteurs.
C’est également l’opinion d’un lecteur informé plus que les rédacteurs à propos d’un ouvrage
méritant, présenté, à ses yeux, de façon trop superficielle :
Je ne suis point étonné que malgré votre désir d’être utile à vos Lecteurs autant
qu’il en est en votre pouvoir de l’être, vous vous soyez contentés d’annoncer
simplement le titre de l’Almanach du Voyageur à Paris, sans prévenir son utilité ;
je sens combien il doit vous être impossible de vous occuper généralement
de tout ce qui paraît dans le genre ; souffrez que pour entrer dans vos vues
générales, je prévienne vos Lecteurs sur l’utilité réelle de cet Ouvrage (…)522.
Le public du Journal est devenu donc conscient de son rôle et de son pouvoir : il exerce
sa pression sur le quotidien pour faire publier ses idées et ses demandes sous forme de
lettres, et en même temps il lui fournit des compléments d’information, il supplée à ses
manquements et à ses oublis. C’est un public actif et réactif qui rédige le Journal à la
première personne et qui complète à la fois le travail des journalistes attitrés. Tout à coup,
le Journal de Paris se révèle comme production collective autour d’un noyau central, établi
par l’équipe rédactionnelle.
Encore à la recherche d’une forme qui lui est propre, le journal de la fin de l’Ancien
Régime, dans sa nouvelle formule quotidienne, confie donc une bonne partie de son espace
à cette forme primaire du discours journalistique qu’est la lettre. Comme le notait Alain
Nabarra, le recours prolongé du journal à la lettre comme mode d’énonciation et comme
principe d’organisation est compréhensible, vu les nombreux points communs des deux :
écritures dans le présent, à caractère fragmentaire et périodique, dont les ruptures spatiales
et temporelles conditionnent la production et la réception523. Pour un quotidien, l’emploi
du courrier des lecteurs est un moyen commode et rapide de s’alimenter d’informations,
se transformant en tribune publique ouverte à tous. L’insertion des lettres de lecteurs a
pour effet une réaction en chaîne, puisque les lettres en attirent d’autres, si bien que
les rédacteurs ont souvent l’embarras du choix. Mais surtout, la lettre est une forme
d’énonciation ouverte qui embrasse aisément une grande variété de styles, de voix et de
sujets. On pourrait faire un essai de typologie des lettres de lecteurs du quotidien, en fonction
de leur mode d’énonciation de l’information, mais aussi de leur autonomie en relation avec
le Journal auquel elles sont adressées.
Quelle est la manière des correspondants de présenter l’information au Journal ? Le
plus souvent, ceux-ci prennent la plume pour communiquer directement leurs réflexions,
leurs opinions, leurs sentiments, ou pour relater des évènements dont ils affirment avoir
été témoins. Nombreuses sont cependant les exemples de lettres emboîtées, qui stratifient
l’information. Dans ce cas, l’auteur confie aux rédacteurs une lettre ou un paquet de lettres
qu’il affirme avoir reçues ou dont il a hérité et qu’il considère dignes de la curiosité et de
l’intérêt publics. Laus de Boissy consigne au Journal la traduction d’une lettre qu’on dit
avoir été trouvée dans les papiers de Richard Steele, précisant dans sa propre lettre que la
521 Ibidem, 12 octobre 1782, “Belles-Lettres”.
522 Ibidem, 16 avril 1783, “Livres divers”.
523 “La lettre et le journal, la lettre dans le journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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version française est fidèle et espérant de la voir publier524. Un lecteur signant “LCDP” envoie
au bureau du quotidien des lettres “ dont l’Auteur n’existe plus ” et qu’il a dépouillées au
préalable de “ détails et de confidences particulières ”525 . Un correspondant anonyme
confie aux journalistes une lettre qu’il vient de recevoir d’un ami voyageant en Ecosse,
relatant l’histoire extraordinaire d’une victime de l’amour526 . Stimulé par la masse des
lettres “ sur différents sujets, et de différents tons ”527 publiées dans la feuille de Paris,
un lecteur se propose de “ rendre une partie du plaisir que vous m’avez procuré ”
et pour cela faire, il vide une malle de lettres de “ plus une famille ” , contenant aussi
des correspondances complètes, pour en faire don de quelques-unes au quotidien. Il peut
arriver que des lecteurs se servent de leurs correspondances privées pour en fournir des
morceaux au quotidien : tel est l’exemple de “A, Abonné” qui, pour illustrer les mauvais
effets que peuvent avoir les spectacles sur l’esprit des jeunes gens, offre au Journal des
morceaux de sa correspondance avec son neveu, “Etudiant au collège du P”528.
C’est ainsi que les lettres du Journal s’enchaînent et s’emboîtent, se déploient et
s’imbriquent les unes dans les autres, se succèdent en séries, se regroupent en îlots par
sujets et s’attirent indéfiniment vers le bureau de la rédaction. La plupart d’entre elles
sont adressées directement aux rédacteurs, même si parfois, le vrai destinataire visé
est la masse du lectorat. D’autres, s’adressent à un tiers, le Journal étant dans ce cas
l’intermédiaire ou le support de correspondances entre lecteurs.
Un trait intéressant de la “Lettre aux Auteurs du Journal” est son éventuelle autonomie
par rapport au texte auquel elle est destinée. Elle peut être insérée dans les pages du
Journal de Paris, comme elle peut être publiée ailleurs, telle quelle, ou en effaçant ses
marques épistolaires, ce qui signifie qu’elle s’adapte facilement à la variété d’un périodique
journalier, mais aussi qu’elle elle peut vivre par elle-même, en dehors de celui-ci. Telle est
la lettre adressée au Journal de Paris et publiée finalement ailleurs. Dans une intervention
de 1789, Marie-Joseph Chénier apprend aux rédacteurs l’existence d’une telle lettre qui, en
raison de son étendue inappropriée au Journal, a été publiée par une autre voie :
Vous avez inséré dans votre Journal du 27 août une lettre sur la censure du
Théâtre. J’y avais répondu sur le champ ; mais la réponse étant beaucoup trop
étendue pour votre Journal, je l’ai publiée par une autre voie. Elle est imprimée à
la suite de ma dénonciation des inquisiteurs de la pensée, qui paraît aujourd’hui
chez la Grange, libr., rue Saint-Honoré. (…)529.
Si le quotidien a perdu une lettre qui lui avait été adressée, il a pu, en revanche, lui faire
publicité lors de sa parution comme ouvrage individuel. Il existe aussi des lettres adressées
au Journal et, apparemment, jamais publiées. Jean-François de La Harpe en mentionne une
dans une lettre adressée à Monsieur Lamin, Prieur de Samois : “ Je ne suis point surpris
que les auteurs du Journal de Paris aient refusé votre lettre. Voulez-vous que Satan,
comme dit l’Evangile, combatte contre lui-même ? ”530 La Harpe exprime également au
524 Journal de Paris, 29 avril 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
525 Ibidem, 13 juillet 1786, “Variété”.
526 Ibidem, 27 février 1787, “Variétés”.
527 Ibidem, 9 juillet 1782, “Variété”.
528 Ibidem, 9 novembre 1785, “Variété”.
529 Ibidem, 10 septembre 1789, “Variété, Lettre de M Chénier aux Auteurs du Journal”.
530 Correspondance inédite de Jean-François de la Harpe.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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prieur l’intention de publier sa lettre refusée dans “ son journal ” , à savoir le Mercure de
France, mais finalement il change d’avis et se justifie : “ Je serai fort aise d’en orner mon
journal ; mais permettez-moi de vous observer que ce serait renouveler la guerre et
une guerre interminable contre des ennemis invisibles qui ne subsistent que guère
”531 .
La correspondance inédite de Chompré avec un ami de province contient plusieurs
références à des lettres expédiées au bureau du Journal au nom de ce dernier, sans d’autres
mentions concernant leur publication ou leur refus . 532 Parmi les commissions faites pour
le compte de son ami le 20 avril 1779, figure l’envoi d’une “ longue dissertation sur l’abbé
des Brosses ” , non publiée par le Journal. Chompré commente de façon synthétique et
avec une lucidité crue ce refus : “ Je suppose qu’il y a eu trois raisons pour ne pas
l’insérer dans cette feuille : 1- l’anonyme. 2- la longueur. – la médiocrité pour ne pas
dire pis. ”533 Le Journal fournit lui-même un autre exemple de lettre qui lui est adressée et
dont la publication est refusée. Il s’agit d’une lettre de réclamation de la part du chevalier de
Segrave, auteur d’une Machine appelée “Polychreste”, doublement fâché du plagiat de son
invention et du fait que les rédacteurs lui aient déjà refusé deux fois les lettres à ce sujet :
Comme je m’étais imaginé que le but de votre Journal était de faire connaître au
Public les objets dont il importait d’être informé, un de mes amis vous a remis
de ma part, il y a quelque temps, une lettre qui était certainement dans le cas,
puisque c’était pour empêcher que le Public ne fût la dupe d’une fraude très
grossière. Pour des raisons que je respecte, puisque je les ignore, vous avez jugé
à propos de lui refuser d’insérer ma lettre dans votre Journal (…) Messieurs, pour
éviter le reproche qu’on serait très fondé à vous faire, comme c’est la troisième
fois que je m’adresse à vous pour cet objet, je me flatte que vous ne refuserez
dans votre prochaine feuille ma juste réclamation534.
Pour compléter notre typologie de lettres autonomes par rapport au quotidien, ajoutons les
lettres publiées dans le Journal de Paris et republiées par la suite séparément. Après avoir
fait leur fortune en tant que parties du corps du Journal, certaines lettres sont également
attachées à d’autres textes ou sont rééditées individuellement. L’édition des OEuvres du
marquis de Villette de 1788 contient une lettre ayant pour références “A M de Corancès ;
Au Château de Villette”, qui avait déjà été insérée dans le Journal de Paris le 2 juillet 1784,
à la rubrique “Anecdote ”, sans être signée. Pour le reste, il suffit de comparer l’incipit des
deux versions, pour voir qu’elles sont identiques à un mot près :
Je suis dans le voisinage d’une petite Ville où il existe un homme qui vaut la
peine de vous être annoncé. Vous publiez [avez raconté] tant de traits de courage
et d’intrépidité, que peut-être ceux qui font de belles actions, regardent-ils,
comme la portion la plus flatteuse de leur récompense, l’honneur d’être nommés
531 Ibidem.
532 “J’ai envoyé le jour même ta lettre au Journal de Paris”.(8 février 1778) ; “J’ai envoyé, mon cher ami, ta lettre aux journalistes
de Paris”. (22 mars 1780), Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes.
533 Ibidem.
534 Supplément au Journal de Paris, 20 octobre 1787.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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dans votre Journal. Mais celui dont j’ai à vous parler, ne sait pas même s’il existe
un Journal de Paris (…)535.
La lettre peut être aussi objet de réimpression par extraits. Morcelée et isolée de son texte
d’accueil, qui lui avait assigné un certain sens et une certaine portée, la lettre réduite à un
extrait acquiert aussi une nouvelle fonction. Tel est l’Extrait du Journal de Paris, en date du
15 août 1784, N°228 , de 3 pages , qui cite un morceau d’une lettre du quotidien proposant
la création d’un “ institut de bienfaisance ” pour les mères-nourrices, suivi d’une note de
la part de l’éditeur. Celui-ci explique que “ les vues de bienfaisance répandues dans
cet écrit, les grandes vérités qu’il renferme, ont tellement frappé tous ceux qui l’ont
lu, qu’on a généralement désiré de voir établir dans la seconde Ville du Royaume
l’Institut de Bienfaisance en faveur des pauvres mères qui nourrissent leurs enfants
”536 . Cette remarque est suivie d’une explication de l’aide concrète que recevront les
mères-nourrices hors d’état de gagner leur journée, et d’un modèle de souscription pour le
nouvel établissement. Découpée de son contexte, la lettre du Journal passe de l’énonciation
d’un projet de bienfaisance visant un public de “ lecteurs sensibles ” à sa mise en oeuvre
concrète par souscription. Dans ce cas, la lettre sort du Journal pour faire son propre chemin
vers la réalisation de son contenu.
Les lettres qui nourrissent le Journal de Paris contiennent en même temps des
informations intéressantes quant au processus de lecture. A part la conscience d’être
adressée à une lecture publique, la lettre au journal n’est nullement différente de la lettre
d’une correspondance privée. Le lecteur parle volontiers de soi-même, de son état d’esprit
à la rédaction, du moment et de l’endroit où il préfère se mettre en communication avec le
Journal, de son rapport avec le quotidien, de ses habitudes de lecture de la feuille, ainsi que
des effets que celle-ci a sur lui. Comment les lecteurs témoignent-ils de la lecture et de la
rédaction du Journal ? C’est ce que nous nous proposons de voir dans le chapitre suivant.
Lire et écrire le “Journal”
Ce sont les lecteurs eux-mêmes qui éprouvent le besoin de donner des détails sur l’acte
de lecture du Journal, dans les lettres qui lui sont adressées. Une fois les lettres publiées,
ces détails appartiennent au texte du quotidien, qui s’offre tous les jours à la lecture par
son public, tout en renvoyant l’image de ce même public dans l’acte de lire. Où, quand
est comment les abonnés s’adonnent-ils à la lecture du Journal de Paris ? Quels sont les
comportements et les habitudes de lecture relevés par les abonnés ?
D’aucuns se déclarent des lecteurs fidèles, à savoir, ils lisent la feuille de Paris “
exactement ”537 et “ assidûment ”538. Un abonné doué d’une sensibilité particulière
avoue s’être “ sévèrement interdit ” dans les lectures assidues du Journal la rubrique
“Nécrologie ”, “ le seul article que parmi tant de dissolutions naturelles et communes,
535 Oeuvres du marquis de Villette, A Edimbourg, 1788, Lettre XXVIII, p 155-160; Journal de Paris, 2 juillet 1784,
“Anecdote”. Les mots entre crochets appartiennent à la version du Journal de Paris.
536 Extrait du Journal de Paris, en date du 15 août 1784, n°228.
537 “(…) je vous dirai tout franchement que je lis très exactement votre Journal’”, Ibidem, 14 août 1780; “Spectacles” ;“Je lis
exactement votre Journal, Messieurs, je trouve en général du tact et du goût dans les jugements que vous portez”, Ibidem, 11 mai
1785, “Variété”.
538 “Une Dame très aimable, qui lit assidûment le Journal de Paris, a vu dans votre feuille du 19 janvier dernier, une Lettre de
M l’Abbé de SL sur la Palingénésie”, Ibidem, 30 juillet 1781, “Variété”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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nous annonce la mort toujours inattendue de ces personnages rares et privilégiés qui
devraient être immortels ”539 Il prétend être si fidèle à sa lecture sélective du Journal, que
ce n’est que par “ un hasard malheureux ”540 que son regard distrait l’amène à s’arrêter
sur les disparitions des “immortels”.
Présence indispensable sur la table de petit déjeuner des salons parisiens aisés, le
Journal est lu quotidiennement, comme signe d’appartenance à une modernité galopante.
Rappelons la lecture matinale du Journal de l’Anglaise Sara Goudar, dont le logement donne
sur le jardin du Palais Royal, en compagnie de son petit-déjeuner à l’anglaise et de son
voleur de chat, Cartouche, grand amateur de périodiques tartinés de beurre541 . “La C de
B”, elle aussi abonnée et lectrice assidue de la feuille de Paris, raconte, en revanche, une de
ses lectures matinales de la feuille, accomplie par un de ses parents, ancien mousquetaire,
dans les aboiements assourdissants de Zéphirette, sa chienne, particulièrement irritée par
le ton des articles du correspondant sur les arts visuels542 . Peut-on conclure qu’il y a,
chez les lectrices du Journal, la conviction que le règne animal est impliqué dans l’acte de
lecture du quotidien avec la même passion, sinon plus, que ses souscripteurs ?
La lecture journalière du quotidien peut aussi advenir dans un cadre plus sobre, telle
la maison d’un abonné père de famille, épris d’histoire et d’instruction, qui transforme ses
petits déjeuners en assemblées familiales de lecture critique. La lecture du Journal n’est
plus une coquetterie, un acte mondain, une mise au courant distraite et superficielle, mais
une occupation extrêmement sérieuse et systématique, qui réunit et implique activement
tous les membres de la famille, indépendamment de leur âge. Qui plus est, l’abonné tient
à mentionner que la lecture du Journal n’est pas isolée, elle s’inscrit dans une familiarité
de longue date avec la lecture comme moyen principal d’instruction, cultivée d’abord de
manière individuelle, transformée en rituel et perfectionnée au sein de la famille :
J’aime la lecture, et les occupations de mon état me permettent heureusement
de me livrer à mon goût. De tous les genres de sciences, celui de l’histoire
a obtenu ma préférence. Dans ma jeunesse j’ai beaucoup lu ; mais le peu de
mémoire que la nature m’a départi, me laissait le désespoir de paraître et d’être
en effet moins instruit que beaucoup d’autres qui s’étaient moins appliqués que
moi.(…) Tous les matins ma belle-mère, ma femme, mes enfants et moi, nous
nous rassemblons au déjeuner. Là après la lecture de votre Journal, ma fille
aînée, à qui j’ai confié le département de la bibliothèque, ouvre notre répertoire
historique et nous lit le trait historique dont la date se rapporte à celle du jour.
Chacun fait ensuite ses réflexions. On se rappelle l’anecdote de la veille, on
compare, mes enfants m’interrogent ; leurs questions me mettent à portée de
juger de la justesse de leur esprit, et je m’aperçois avec plaisir qu’ils s’éclairent
en s’amusant, et que leur raison se forme sans aucun effort de mon côté ni du
leur543.
La lecture du Journal est décrite comme acte pur d’instruction et s’inscrit dans un
méticuleux travail de stimulation du raisonnement. Pas de place, dans ce tableau de
539 Ibidem, 28 avril 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
540 Ibidem.
541 Ibidem, 10 mars 1782, “”Variété”.
542 Ibidem, 24 avril 1777, “Arts ”.
543 Ibidem, 31 décembre 1782, “Histoire”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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lecture concentrée, faite de réflexion, de comparaisons et d’interrogations, pour les objets
matériels qui composent les petits-déjeuners des salons frivoles, ni de réactions bruyantes
et inopportunes de quadrupèdes gâtés. La famille choisit le moment du petit-déjeuner pour
se réunir dans une espèce de cabinet de travail, chaque membre a des tâches précises,
il existe un “ département de la bibliothèque ”, et même un “ répertoire historique ”
organisé par jours. Le père est le centre de la conversation, c’est vers lui que convergent
les interrogations des enfants, même s’ils sont parfaitement capables de s’éclairer les
demandes par la force de leur propre esprit. A en croire l’abonné, il n’y a pas d’effort dans
l’exercice journalier de lecture et de réflexion de sa laborieuse famille, au contraire, ils
travaillent et collaborent avec plaisir. Il souligne aussi que c’est la lecture du Journal de
Paris qui ouvre tous les matins les travaux de réflexion, ce qui revient à dire qu’il y a de
quoi nourrir journellement son esprit. Cet exercice matinal de l’esprit par la lecture semble
rappeler la conviction d’un autre abonné du Journal, pour lequel, le matin, “ jeunesse de
la journée ” , est le moment le plus opportun pour ce genre d’activité, puisque le seul où
l’âme possède une disponibilité et une pureté authentiques, que les soucis et les nombreux
rôles endossés au cours de la journée ne cessent de corrompre544.
A la lecture systématique et quotidienne du Journal de qui est habitué à l’avoir sous
les yeux au réveil, s’oppose une lecture rétrospective, par plusieurs numéros à la fois, des
lecteurs qui, pour différentes raisons, s’éloignent pendant un certain temps de leur foyer.
C’est le cas de “L’Habitant de Carouges” qui précise : “ Un voyage assez long que mes
affaires m’ont obligé de faire m’a privé de la lecture de votre Journal pendant quelque
temps ”545. L’interruption de la lecture journalière n’est pas pour autant un obstacle à une
lecture passionnée des numéros accumulés pendant son absence, car, raconte le lecteur,
“ A mon arrivée, j’ai demandé mes feuilles. Ma femme me les a données en souriant,
et je les ai parcourues avec empressement ”546 Bien que rétrospective, la lecture du
Journal par “L’Habitant de Carouges” est avide et impatiente, en témoigne le sourire discret
de complicité et de compréhension de sa femme et la familiarité affectueuse qu’il semble
avoir avec “ ses feuilles ”.
Le Journal est lu rétrospectivement surtout par des abonnés parisiens de retour d’un
séjour à la campagne. L’éloignement de la métropole est souvent compris comme une
plongée dans un temps uniforme, si bien qu’au retour, la lecture avide des numéros
manqués sert de retour au rythme mouvementé de la vie urbaine, à son temps plein, scandé
par les débats et les querelles, les inventions et les découvertes du monde scientifique
et artistique, les anecdotes, les récits extraordinaires et les disparitions de personnages
célèbres. Il n’est donc pas étonnant que le lecteur qui revient en France au bout d’une
absence de huit ans passe son temps dans le cabinet d’un souscripteur du Journal de Paris,
à fouiller dans les périodiques547. Lire le Journal, au bout d’une absence physique de la
capitale, a le sens d’une récupération du temps perdu, et d’une réadaptation à une réalité
géographique et à une temporalité différentes. “ En arrivant hier soir de la campagne, je
vis, Messieurs, dans votre Journal du 17 de ce mois, que M Azema, Maître Apothicaire,
expose en vente le Cabinet d’Histoire naturelle de feu M Geoffroi, son Prédécesseur
(…) ”548, observe un lecteur. Un adepte acharné des corps de baleines profite, en revanche,
544 Ibidem, 13 décembre 1785, “Variété”.
545 Ibidem, 14 avril 1785, “Bienfaisance”.
546 Ibidem.
547 Ibidem, 28 juin 1785, “Médecine”.
548 Ibidem, 29 août 1777, “Lettre Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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de son retour à la vie parisienne pour défendre ces derniers des critiques des journalistes :
“ J’arrive de la campagne. Pour me remettre au courant, je viens de parcourir votre
Journal depuis le premier d’août jusque aujourd’hui, et j’ai été fort scandalisé de
la manière dont vous parlez des corps de baleine ”549. Si la lettre est publiée le 23
septembre et que le lecteur parcourt les numéros du Journal depuis le 1er août, on compte
plus d’un mois d’arriérés, dont la lecture aussi assidue ou fugitive qu’elle soit, correspond à
la “mise au courant” des mutations de la vie dans la capitale.
Toutefois, la lecture des numéros qui couvrent des périodes d’absence de Paris n’est
pas toujours exhaustive. Parfois, elle vise uniquement le numéro et l’article qui intéressent
directement le lecteur, comme c’est le cas de “Messier, Mécanicien du Roi” qui explique :
“ A mon retour de la campagne, on m’a fait lire le n°174 de votre Journal ”, numéro
qui ne lui est pas indifférent, puisqu’on y mentionne l’invention d’une machine dont il se
considère l’auteur depuis 1733550 . Pendant que certains lecteurs foncent simplement sur
les numéros du Journal parus dans leur absence de la capitale, pour se mettre au courant
des dernières nouvelles, d’autres s’adonnent également à la mise en ordre des feuilles de
leur collection du quotidien. Tel est l’aveu du lecteur qui signe “Ut supra”, dont les gestes
révèlent, outre un lecteur assidu du Journal, un collectionneur passionné de ses numéros :
Après un séjour de trois semaines en une Campagne assez éloignée de Paris,
pour y être sans intérêt sur les prix des oeufs, du beurre, du foin, de la paille, et
de l’avoine, ainsi que sur les représentations diurnes et nocturnes de nos grands
et petits théâtres ; j’ai pourtant voulu à mon retour mettre en ordre l’importante
collection de vos follicules (car je suis de votre grande confrérie). Par hasard,
ou par quelque attraction sympathique mes yeux se sont fixés sur votre numéro
229551.
Les lecteurs marquent dans leur correspondance au Journal soit leurs habitudes de lecture,
que des comportements de lecture passagers. Ainsi, “Ut Supra” avoue ne lire le quotidien
“ que par collection ”552 , sans spécifier la nature des “ circonstances particulières ”
qui l’y poussent. Un prêtre qui répond au projet promu par le quotidien pour la construction
d’un nouvel Hôtel-Dieu, affirme, ne pas profiter autant qu’il le désirerait de la lecture du
Journal, et avoue : “ ce n’est que par occasion que j’en ai vu les dernières feuilles
”553 . Le premier lecteur pratique un type de lecture continue, mais pareille à la lecture d’un
ouvrage non périodique, le second fait, en revanche, une lecture discontinue, incomplète et
occasionnelle du quotidien, suscitée peut-être par les échos parlés des nouvelles éclatantes
du Journal. Ces exemples nous amènent à distinguer un lectorat enclin à la lecture en
général, fidèle à celle du Journal, jour après jour ou par collection, et un lectorat occasionnel,
qui ne pratique pas beaucoup la lecture, et qui feuillette les pages ou les numéros du Journal
en résonance directe avec ses intérêts et ses sensibilités du moment, sous l’influence
des échos propagés par l’opinion publique. Ce dernier exemple est illustré également par
“L’Avocat Fr. Ph. Magnon” qui déclare, en toute franchise :
549 Ibidem, 23 septembre 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
550 Ibidem, 4 octobre 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
551 Ibidem, 16 septembre 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
552 Ibidem, 24 janvier 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
553 Ibidem, 11 janvier 1787, “Bienfaisance”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Je ne lis guère que ce que je suis obligé de lire, et ce n’est pas le Journal de
Paris ; mais assez d’autres le lisent, et un de mes amis, qui l’a lu pour moi, m’a
apporté hier la Feuille du 21 de ce mois, où vous rapportez un passage peu
honorable à la mémoire de mon bisaïeul Jean Magnon554.
Bien qu’il ne s’inscrive pas parmi les lecteurs fidèles et enthousiastes du Journal, et que
la lecture ne lui importe que pour satisfaire à ses nécessités, l’avocat avoue être entouré
d’amis qui le lisent et qui lui font parvenir ce qui nourrit son intérêt personnel. La diffusion et
le succès de la feuille de Paris sont tels, que même ceux qui ne le lisent pas sont soumis à
une espèce de lecture passive, faite de récits qui circulent dans les cercles qu’ils fréquentent
et de lectures occasionnelles, induites par leur entourage. Les deux modes de lecture du
Journal se trouvent résumés, de manière comique, dans une lettre relatant le conflit d’un
couple parisien dont la femme est éprise de théâtre, et donc des chroniques théâtrales
du Journal de Paris, et dont le mari exaspéré consent à devenir souscripteur de la feuille,
pourvu qu’il ne soit pas obligé de le lire :
Je suis un bon Parisien, par conséquent un bon mari. Envoyez-moi, s’il vous
plaît, votre Journal. Pour moi, je ne lis que mes Lettres et le menu de mon dîner,
je vous avoue bonnement que j’avais cru pouvoir m’en passer ; mais on m’assure
que non, et je veux bien le payer, pourvu que je ne sois pas obligé de le lire
(…)555.
Même ceux qui lisent peu ou nullement ont le moyen ou l’occasion d’avoir accès au contenu
du Journal, et finalement de s’y adresser directement. “Pierre Marchant”, qui a sauvé
plusieurs personnes de la noyade, déjà présent par le récit de sa bravoure dans les pages
du Journal, s’y adresse pour dénoncer un imposteur qui a pris son nom dans un article
précédemment publié par le quotidien. Il admet d’emblée que sa lecture du Journal se fait
par intermédiation : “ Je ne lis votre Journal, je ne sais pas même lire comme il faut ;
mais celui du 14 de ce mois m’a été lu en ce qui me concerne ”556.
Le malade grave, le vieillard chargé d’années, dont la vue est irrémédiablement
affaiblie, et même le non voyant lisent ou se font lire le Journal de Paris . “Sigault, Docteur
Régulier de la Faculté de Médecine de Paris” ne peut se passer du quotidien durant sa
maladie : “ Je n’ai pas cessé pendant la maladie grave qui vient de m’accabler de me
faire lire chaque jour votre Journal ”557. Le correspondant signant “Bradel père” prétend
avoir une âge qui ne lui permet plus de lire les périodiques, en raison de leurs caractères
minuscules. Malgré cet inconvénient, il apprend que son nom figure dans le Journal à travers
la lecture de l’article respectif, par un détracteur de celui-ci :
J’ai 91 ans : je lis peu : mon but est de conserver et ma vue et d’éviter l’usage
des lunettes. La cinquième partie des Journaux, Gazettes, feuilles périodiques,
etc. suffirait pour me faire perdre la vue. L’énumération seule des intitulés a
quelquefois rempli ma journée, quoique je me lève toujours avec le soleil. Je suis
environné de détracteurs de votre Journal, qui après avoir bien épanché leur bile
contre vous et vos Souscripteurs, finissent par ne pouvoir se passer de le lire.
L’un d’eux vint hier me régaler d’une lettre insérée dans le n°140, fort à son goût,
554 Ibidem, 3 mai 1787, “Variété”.
555 Ibidem, 22 janvier 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
556 Ibidem, 20 septembre 1778, “Aux Auteurs du Journal.”
557 Ibidem, 1er novembre 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
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disait-il, parce qu’il y est question de projets d’agrandissement pour les salles de
spectacles (….)558.
Il y a, dans ce genre d’interventions épistolaires, un plaisir de badinage et d’ironie récurent
dans la feuille de Paris. Ce qui charme et amuse le lecteur de cette lettre est la compassion
pour un pauvre vieillard plaisant, incapable de lire les gazettes, Journal de Paris y compris,
qui y a accès à travers un détracteur du quotidien, et qui finit même par se transformer en
correspondant de la feuille. Il est certain que les lecteurs du Journal de Paris saisissent
l’ironie et comprennent qu’il s’agit d’une lettre fictive, mettant en scène deux personnages
significatifs : le lecteur jovial, mais incapable de lire la feuille et le détracteur râleur, toujours
prêt à attaquer le Journal, mais qui ne saurait se passer de sa lecture, l’infirmité de l’un
servant de béquille à l’handicap de l’autre. Ne peut-on pas y déceler une vision empreinte
d’ironie du lectorat et de l’idée de lecture du Journal de Paris, une espèce de miroir
déformant que le quotidien offre plaisamment à son public ?
Si la vue est le sens nécessaire à l’acte de lecture, le témoignage d’un non voyant qui
apprend à lire le Journal est un évènement qui relève du sensationnel, et qui illustre, à la
fois, le caractère indispensable de la lecture du quotidien :
J’ai donc enfin le bonheur de lire chaque matin un extrait de votre Journal. Ce
n’est pas sur l’imprimé, bien entendu, car il faudrait être sorcier ; mais voici par
quel moyen, doublement utile, je me procure cet avantage. Un jeune garçon, muni
de bons yeux, qui ne connaît encore que sa Croix de Jésus, et qui brûle d’envie
d’en savoir davantage, me nomme, l’une après l’autre, les lettres qui composent
votre feuille, ayant soin de m’avertir des intervalles qui séparent les mots. Je les
répète sur ma planche, à l’aide de mes caractères mobiles. Je lis ensuite ; et ma
lecture sert de leçon à celui même qui me l’a dictée559.
Dans ce cas, la lecture du Journal est le fruit d’une collaboration de deux sujets qui trouvent
le moyen de combler leurs imperfections par leurs habiletés non interchangeables : l’aveugle
se fait aider par un garçon qui ne sait pas lire à traduire des bribes de texte du quotidien
dans son alphabet et la lecture qui en résulte par le premier, sert de leçon pour le second.
Tous deux sont mus par un irrésistible désir de savoir freiné par leurs limites respectives :
l’aveugle est impatient de se mettre au courant de la marche d’un monde qu’il ne voit pas, le
garçon, dont l’expérience réduite de lecture se limite à un texte religieux, la Croix de Jésus,
s’efforce également de sortir de son ignorance. Dans les deux cas, la voie qui porte au-delà
de l’obscurité passe par la lecture du Journal de Paris.
Un thème récurrent concernant la réception du Journal est la lecture de ce dernier dans
la province. Pour l’habitant de province, occasionnel ou permanent, la possibilité de lecture
du Journal de Paris correspond presque à une confirmation d’existence physique de l’endroit
en question, à une reconnaissance géographique d’un point que les cartes de l’imaginaire
n’ont pas encore localisé. Un lecteur écrit au quotidien qu’il habite “ depuis deux jours
un coin de terre où votre Feuille, qui va partout, n’est pas encore parvenue ”560 , en
d’autres mots, un coin perdu de la France, où le réseau de l’information n’a pas encore
pénétré. Il ajoute par la suite : “ ce lieu fut jadis le port d’où Guillaume de Normandie
558 Ibidem, 28 mai 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
559 Ibidem, 5 mai 1785, “Lettre d’un Aveugle-né aux Auteurs du Journal”
560 Ibidem, 1er août 1786, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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partit avec une flotte pour conquérir l’Angleterre et la conquit ”561, comme si seule
une référence historique pouvait témoigner de son existence réelle. Mais, comme le note
ce même lecteur, le Journal de Paris arrive “ partout ” , à savoir sa diffusion recouvre
tous les coins de la province.
S’il existe tout de même des endroits où il n’est pas diffusé, il y en a d’autres où on ne
peut lire que la feuille de Paris, comme le signale un lecteur : “ J’habite ordinairement,
Messieurs, une campagne assez éloignée d’une ville, dans laquelle seule je me puis
procurer la lecture de votre Journal ”562 Pour un autre lecteur, la diffusion de la feuille
de Paris même dans les campagnes éloignées des villes, est le signe qu’elle fait déjà le
tour de toutes les villes importantes de l’Europe. Cette déduction le détermine à charger
le quotidien à retrouver des connaissances qu’il a faites dans sa jeunesse, pendant dix
ans de voyage, dans différentes parties de l’Europe : “ J’aurais peut-être dû m’adresser
au Courrier de l’Europe pour cette perquisition ; mais votre Feuille, plus légère, est
sûrement portée dans les principales Villes de cette petite portion de notre petit globe,
puisqu’elle parvient jusqu’à mon ermitage ”563.
Nombreuses sont les lettres, vraies ou fictives, signées par une nuée de Solitaires et
d’Hermites, qui arrivent au bureau du Journal , de la campagne, non pas endroit de
l’ignorance, mais de la retraite paisible du grand âge et de la sagesse, loin du superflu et
de la frénésie urbaine, où naissent et se développent les réflexions les plus posées et les
plus profondes. Une lettre pompeusement intitulée “ Très humbles et très respectueuses
Remontrances d’un Ignorant de la campagne à Messieurs les Beaux-esprits de Paris,
sur divers points d’Histoire, de Politique, de Morale, de Commerce, de Finance, de
Sciences, d’Arts agréables et d’Arts utiles ” réfléchit sur le manque d’instruction des
provinciaux et sur le devoir des périodiques parisiens d’y subvenir, en usant de la “
supériorité de vos connaissances et [de] votre établissement dans la Capitale, (…)
centre des lumières ”564. L’ironie ne manque pas pour autant de la manière dont le lecteur
propose l’habituelle opposition entre les “ pauvres villageois ” ignorants, dépourvus
de moyens de remédier à leur état, et les Parisiens éclairés, incontestables possesseurs
des lumières. Il prétend exposer ses idées “ naïvement ” , ayant recours à sa “ faible
intelligence ”, et admettant sans hésitation l’ignorance provinciale :
Nous avons encore à la campagne des préjugés qui nous offusquent. Nous
manquons de principes. La préoccupation nous empêche de sentir la liaison
de vos raisonnements et de saisir l’ensemble de vos idées. Ce n’est pas votre
faute ; c’est la nôtre. Une fausse honte nous détourne, comme les jeunes
gens, d’avouer notre ignorance et de vous demander l’explication des traits
que nous avons eu le malheur de ne pas comprendre. Il est vrai cependant,
que les Ouvrages périodiques, par qui vous avez soin de nous transmettre vos
instructions analysées ; le Mercure, les Journaux accessibles à tout Littérateur
seraient propres à vous reporter toutes les difficultés qui nous embarrassent. Je
suis assuré que vous les résoudriez avec empressement565.
561 Ibidem.
562 Ibidem, 12 avril 1782, “Variétés”
563 Ibidem, 16 octobre 1785, “Variétés”.
564 Ibidem, 27 octobre 1783, “Variété”.
565 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Là où “L’Ignorant de la Campagne” semble voir la solution au manque d’instruction des
provinciaux, à savoir la lecture des périodiques, un autre lecteur identifie la source même
d’une fausse illusion de rapprochement au savoir. Il explique sans ambages que “ c’est
surtout aux hommes confinés à la campagne, loin de toute communication directe
avec les savants, que l’on doit pardonner de chercher quelquefois de l’instruction
par la voie des Journaux ”566 . Le lecteur provincial enthousiaste de la lecture du Journal
exprime ce sens d’ouverture de son horizon : “ Dans la solitude, où je vis au fond d’une
Province, votre Journal est pour moi une fenêtre ouverte chaque jour sur Paris,
de laquelle je me plais à voir tout ce qui arrive de nouveau dans l’empire des Arts,
des Lettres et des Sciences ”567 Le confinement à la campagne acquiert donc, selon le
cas, le sens d’une retraite paisible, favorable aux penseurs, ou d’espace isolé, de périphérie
du savoir, de frontière éloignée d’un centre éclairé, où la lecture du Journal peut être une
fenêtre ouverte sur la connaissance du monde, mais aussi une limite.
Pour un “Ancien Major d’Infanterie au Régiment Provincial de**”, la lecture du Journal
de Paris est une porte d’accès aux disputes parisiennes du moment, entretenues par des
plaisants ou des raisonneurs, auxquelles il entend peu ou rien, et qu’il ne considère pas
comme de la “ vraie critique ” . Qui plus est, il exprime son soupçon que de tels bavardages
ininterrompus, concentrés sur le recrutement de partisans et la perpétuation indéfinie des
mêmes raisonnements, soient plutôt nuisibles à toute idée de progrès :
J’habite en Province, et je ne prétends pas faire le voyage de Paris pour y apaiser
les disputes sur la musique, la peinture, sur le corps de baleine et sur la section
de la symphise. M Journiac m’assignerait pour les corps de baleine ; M l’Héritier
m’interpellerait en faveur de l’opération césarienne, dont aucune femme ne
se plaignit jamais vingt-quatre heures après l’avoir soufferte ; les peintres de
l’Académie ou ceux du Colisée, me prendraient en partie en fait de peinture ;
et quant à la musique, je n’entends rien au raisonneur de M de la Harpe qui se
plaint du brailler de M Gluck. Si je me mêlais d’aucune de ces controverses,
j’aurai affaire à de rudes plaisants ou à de plus rudes raisonneurs ; en sorte
que bien persiflé, bien honni, il faudrait reprendre le coche et m’en revenir à
Château-Landon continuer à me taire ou à n’être entendu de personne. Mais
dans la paix morte de ma province, je fais des voeux pour que vos disputes de
Paris ne retardent point les Arts au lieu de les avancer, et pour que ces odieuses
personnalités cessent enfin de salir les Journaux et cèdent la place à une vraie
critique568.
Dans cette vision, le lecteur de province occupe une position assez ingrate : s’il fait le
voyage dans la capitale, à savoir s’il décide de se mêler à son actualité tumultueuse, il risque
d’en sortir “ bien persiflé ” et “ bien honni ” , après avoir été tiraillé entre les différents
disputeurs. En revanche, rester au fond de sa province signifie se taire et être ignoré par tout
le monde. Le lecteur de province se sent donc divisé entre le désir de sortir du silence pesant
de son monde, et la défiance du bavardage hautain et intéressé des disputeurs parisiens.
566 Ibidem, 9 septembre 1783, “Physique”.
567 Ibidem, 5 octobre 1780, “Variétés ”.
568 Ibidem, 5 novembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Tout de même, un autre lecteur de la province se montre plus optimiste : “ Le Journal
de Paris est devenu aussi le Journal de Province, et j’en fais ma lecture favorite ”569
et y ajoute, en guise de preuve, une comparaison de celui-ci avec le Mercure de France ,
en faveur du premier. Le lecteur avoue être peu intéressé à ce qui constitue l’esprit et le
contenu du Mercure : ni les bouts rimés, ni les questions d’amour, ni les logogriphes
savants ne sont de son goût, bref, “ le Mercure, qui est dans la société la pierre de touche
de la sagacité de chaque bel esprit, n’[est] pour moi qu’une pierre d’achoppement ”
. Pour le provincial, l’idée d’un Mercure galant, fait de rimes et d’amour, peu soucieux de
ses problèmes actuels et peu enclin au changement, est peu attrayante, si bien qu’il refuse
littéralement de l’accueillir chez lui : “ aussi ai-je grand soin de me tenir clos les jours
où le Messager l’apporte ici ; ce qui arrive ordinairement le Dimanche, quand il n’a
pas plu la veille ”570 Dans les paroles et les gestes du provincial se profile l’idée d’une
concurrence réelle des périodiques parisiens en province, ainsi que d’un choix motivé de la
part du lecteur, conscient de ses besoins et de ses préférences, prêt à faire une sélection.
Un autre correspondant signant “Don J*F*D*” confirme la large diffusion du Journal de Paris
dans les provinces et surtout le grand succès qu’il y remporte, grâce à un public attentif et
actif, associé à un terrain fertile :
(…) en l’intitulant le Journal de Paris, vous semblez borner sa sphère à la seule
Capitale, et je vous assure que c’est lui en supposer une beaucoup trop étroite.
Il pénètre dans les Provinces les plus reculées, et c’est peut-être là qu’il produit
plus d’effet, comme les graines que les vents ont emportées ne fructifient que les
lieux éloignés où leur souffle expirant permet qu’elles se déposent571.
A en croire ce correspondant, les rédacteurs mêmes du Journal ont sous-estimé le poids et
la qualité du public provincial. Cet habitant de province semble revendiquer non seulement,
tel le lecteur précédent, le titre de “Journal de Province” pour la feuille de Paris, mais
prédit aussi un effet majeur du Journal sur un lectorat nouveau, mais plus réceptif, moins
superficiel et plus responsable, injustement négligé par le préjugé de son éloignement du
centre physique du savoir et de la nouveauté. Dans une lettre au Journal, “De Longueville,
Ecrivain public”572, propose une distinction qualitative entre le lectorat de la capitale et le
lectorat de province en fonction des domaines d’intérêt de l’un ou de l’autre : “ (…) les
ouvrages de pur agrément, tels que les Drames, la Musique, les tableaux sont mieux
jugés à Paris que dans nos provinces, mais (…) les ouvrages d’un ordre supérieur
qui ne tendent qu’au bon sens, au maintien des moeurs, aux progrès de la vertu, sont
mieux jugés par nos Provinces que par la Capitale ”573 La vieille rivalité entre ville et
province se manifeste aussi au niveau de son lectorat : à la capitale donc l’agrément pur,
à la province, le bon sens et les réflexions profondes. A Paris on se nourrit de musique, de
théâtre et de tableaux, dans la province prennent essor les domaines de la pensée.
569 Ibidem, 20 janvier 1786, “Variété”.
570 Ibidem.
571 Ibidem, 29 septembre 1786, “Variété”.
572 Le Journal général de France note ainsi le rapport de Longueville avec le Journal de Paris: “M de Longueville est un fort honnêtehomme,
et même instruit, que ses malheurs ont réduit à l’état d’Ecrivain public. Une ou deux lettres qu’il a fait insérer vers la fin de
l’année dernière dans le Journal de Paris, lui acquirent quelque liberté” 13 mai 1778, Livres nouveaux.
573 Journal de Paris, 4 février 1779, Aux Auteurs du Journal.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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C’est toujours “Don J*F*D*” qui offre, en faveur de ses idées, un tableau contrastant
de la lecture du Journal par le parisien et par le provincial, dont nous citons volontiers un
passage assez long, mais significatif :
Si j’en dois croire le rapport de quelques-uns de mes amis, qui ont longtemps
habité Paris, voici, à peu près, quel est dans cette grande ville le sort de votre
Journal. Un Suisse, ou tout autre Domestique, l’apporte à l’heure du lever, ou à
celle de la toilette ; c’est le moment où les grandes affaires commencent. Cinq
ou six billets, d’une jolie petite écriture plus agréables à voir et plus commode
à lire, se présentent avec lui. Il faut les parcourir, il faut y répondre par d’autres
billets. On tortille les uns, on donne les autres à plier, on lit en cachette un soimême.
Pendant ce petit tracas, on jette les yeux sur l’article des Spectacles, et
il n’est pas rare que cette lecture rapide n’oblige à écrire deux ou trois billets
de plus. –Mon Dieu ! on donne aujourd’hui Richard, et je n’ai pas ma Loge.
Madame une Telle ne peut-elle pas savoir de sa soeur si le mari de sa nièce
n’a pas prêté la sienne à sa cousine ? –Rappelez ce laquais qui s’en va ; dites
au postillon de seller un cheval, etc., etc. Ces grandes affaires terminées, on
revient au Journal. Après l’affiche du jour, l’article le plus important est celui
des Spectacles de la veille. Cette Pièce est-elle critiquée, on va jusqu’au bout.
Le Journal en dit-il du bien, on le pose sur la cheminée en haussant les épaules.
Que ce Journal devient ennuyeux ! on n’y trouve plus rien d’intéressant. Le
voilà donc condamné à rester là, jusqu’à ce que quelque visiteur désoccupé
le parcoure avec distraction en continuant un entretien qui ne perd pas grandchose
à cette diversion. Cependant, il faut sortir ; car on aurait quelque chose à
faire chez soi, on n’a rien à faire dehors ; et le pauvre Journal reste abandonné
au valet de chambre ou à la femme de chambre qui le lisent avec d’autant plus
d’attention qu’ils n’y comprennent rien. Observez, MM, que dans ce tableau
on n’a pas spécifié jusqu’ici, si le lieu de la scène est chez un homme ou chez
un femme : c’est qu’on m’a assuré que cela était absolument égal, ou que s’il
existait une seule différence, c’est que d’un côté, on demande ses bottes, et
de l’autre son chapeau et son éventail. Oh ! Monsieur, qu’on se conduit bien
différemment en Province ! là on a du temps, de l’attention à prodiguer ; là on
pèse sur les choses, et je pense que c’est pour cette raison que vous trouverez
les provinciaux un peu pesants. Quoi qu’il en soit, votre Journal y est lu et
relu, et même médité. Les articles plus triviaux sont soumis à la discussion,
au commentaire. Je vais vous en donner un exemple. Quelle est la femme à la
mode, l’homme du bon air qui ait seulement remarqué un fait dont on vous doit
la publicité ? l’Académie française, nous avez-vous dit, vient de remettre pour la
quatrième et la dernière fois, le Prix proposé pour un Catéchisme de morale. Eh
bien, Messieurs, cet article a beaucoup occupé mes Concitoyens. L’un s’écriait :
Combien ne faut-il pas que l’esprit du siècle soit devenu frivole, puisque parmi
tant d’Ecrivains, aucun ne s’est trouvé capable de remplir dignement une tâche
si utile et si noble ! Je ne parle pas, ajoutait-il, des Plutarque, des Cicéron, des
Sénèque ; mais qui doute que les Montaigne, les la Bruyère, les la Rochefoucauld
ne se fussent fait un jeu de ce qui paraît aujourd’hui si difficile ?- Un autre
répondait avec douceur qu’il était plus aisé à faire de la morale qu’une morale ;
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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que précisément nos Prédécesseurs, tant anciens que modernes, qui avaient
le mieux réussi, n’étaient pas ceux qui avaient traité ce sujet en grand et dans
une forme didactique ; qu’il en était peut-être de leurs ouvrages comme de
ceux des Astronomes, des Physiciens, des Médecins de nos jours, qui ne
cessent d’être satisfaisants que lorsqu’ils remontent aux principes et aux causes
premières. –Un troisième prétendait que la morale n’étant, pour ainsi dire, que
le développement, l’extension de la justice même, pouvait plutôt être inspirée
qu’enseignée. Enfin, Messieurs, je vous assure qu’il se dit de très bonnes choses
dans cette conversation, quoiqu’elle se tient en Province. (…)574.
Dans la capitale, la lecture du Journal coïncide avec le moment des “ grandes affaires ”
mondaines, et se résume à un regard rapide et névrotique sur les articles consacrés aux
spectacles du jour et de la veille. C’est une lecture incomplète, empreinte d’automatisme,
dépourvue de sens critique, expéditive et inquiète, qui se mêle d’une mise au point de la
correspondance du jour et de l’organisation du rituel de la visibilité à travers un compliqué
réseau de relations sociales. Le Parisien fait preuve également d’une lecture humorale,
distraite, mille fois interrompue par les soubresauts d’une pensée instable, aux prises avec
un tas de choses dont le point commun est l’inutilité et le superflu. Si la feuille du jour ne
répond pas à son humeur matinale, elle risque de l’ennuyer et de finir sur une cheminée,
en attendant que quelque visiteur profite d’un moment de désoeuvrement pour jeter sur
elle un coup d’oeil, ou qu’elle tombe sous les yeux curieux et ignorants des domestiques et
des femmes de chambre. Cette image caricaturale des lecteurs de la capitale, réunissant
paresse, superficialité et ignorance, est censée s’attaquer aux préjugés concernant le
rapport des provinciaux avec la lecture.
La distinction entre le lecteur parisien et le lecteur provincial consiste essentiellement
dans une perception différente du temps. Le Parisien est opprimé par une idée de temps
galopant, ses journées sont remplies de devoirs mondains qui ne lui donnent pas un moment
de repos et qui l’obligent à une éternelle, harassante agitation. Le temps des provinciaux
est en revanche linéaire, la vie est peu troublée par des rituels sociaux spasmodiques,
bref, on a le temps de lire et de relire, voire de méditer autour d’un même numéro du
Journal . Au Parisien affairé qui lit, écrit et pense, en même temps, à sa loge de théâtre,
s’oppose le provincial qui fait une lecture patiente et exhaustive du Journal, en se donnant
même du temps pour la réflexion individuelle d’une part, la discussion et le commentaire
publique de l’autre. Le correspondant de province assure que les articles les plus triviaux
sont sujets de discussion pour lui et ses concitoyens, et en guise de preuve, il offre un
échantillon d’une conversation entre plusieurs lecteurs de province à propos d’un article du
Journal relatant la remise d’un prix pour un Catéchisme de morale. La conclusion est que
ce qui n’aurait même pas effleuré la “ femme à la mode ” ou “ l’homme de bon air ”,
suscite dans un cercle d’habitants de province une discussion passionnée, où l’on cite avec
désinvolture La Bruyère, Rochefoucauld et Montaigne et on réfléchit sur le rôle de la morale.
De “ correspondance familière et journalière entre les Citoyens d’une même ville ” ,
comme il s’annonçait dans le Prospectus, le Journal se transforme en une correspondance
élargie, qui réunit la ville et la province.
François de Neufchâteau, correspondant de province, milite ouvertement pour une juste
visibilité des villes de province par la capitale et pour faire tomber les préjugés parisiens sur
le reste des centres urbains du royaume. Une bonne raison pour qu’on prête une attention
plus constante et moins imbue de stéréotypes aux grandes villes de province, telles Lyon,
574 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Strasbourg, Marseille, Bordeaux, est que ces dernières “ seront quand elles voudront,
les émules de Paris pour l’esprit et les Beaux-Arts, comme elles sont déjà ses rivales,
à bien des égards, pour l’industrie et l’opulence ”575 Si ces villes n’ont plus rien à
envier à la capitale ni de point de vue de la culture, ni des richesses, elles sont des sources
d’informations intéressantes au même titre que Paris et, par conséquent, leurs habitants se
sentent en droit d’aspirer à la fonction de correspondants du Journal :
Permettez-moi de finir aujourd’hui par une observation, ou plutôt par un voeu sur
la possibilité qu’il y aurait à mon avis, de vous procurer, des lettres, des articles
et des détails relatifs à ce qui se passe dans nos grandes Villes, telles Bordeaux,
Lyon, Marseille, Rouen, Strasbourg, etc. ce serait une erreur d’imaginer que le
tourbillon de la capitale fût le seul, qui vît éclore dans son sein assez de faits
curieux, d’événements piquants, et de scènes variées pour remplir le Poste du
Soir. Je crois que nos autres grandes viles vous offriraient en foule des sujets
d’observation, et surtout de comparaison, assez intéressants, pour ne point être
regardé de vos Lecteurs comme un remplissage étranger et fastidieux576.
Avec le développement des centres urbains, le tourbillon des événements et, partant, des
informations, n’est plus un trait distinctif de la capitale. Le lecteur de province observe,
non sans ironie, qu’en dehors des disputes “Lyrico-Dramico-Fanatico-Mélodistes” dont se
passionne le public parisien, “ il est des objets non moins essentiels, dont pourraient
s’occuper constamment les Correspondants que je vous désire dans les grandes
villes du Royaume ” . Pour bénéficier de cet élargissement du nombre des correspondants
au-delà du cercle parisien, il suffirait de se dépouiller une fois pour toutes des préjugés
concernant les provinciaux, qui règnent non seulement dans le rangs des “ beauxesprits
de la capitale ” , imbus de “ dédain superbe ” , mais aussi, hélas, parmi les
journalistes parisiens. Le lecteur rappelle aussi qu’ “ en louant un très-beau Mandement
de Monseigneur l’Evêque de**, la plupart des Journalistes de Paris ont paru tout
étonnés de trouver tant de raison, d’esprit et d’éloquence à un évêque de province
”577 . En outre, il assure que les “ têtes bien organisées ” , ainsi que le goût et les “
vues saines et profondes ” se trouvent partout en France. Le lecteur de province plaide
ouvertement pour sa reconnaissance et son égalité avec le lecteur parisien. Il n’est plus
un simple observateur passif du spectacle parisien, rempli d’étonnement et d’admiration
pour la vie tourbillonnante de la capitale, il demande le droit à la parole et à la visibilité, il
considère ses propres expériences comme dignes d’être lues et commentées à leur tour
par les lecteurs de Paris.
Les lecteurs qui parlent de leurs expériences et de leurs habitudes de lecture de la
feuille quotidienne sont les mêmes qui écrivent au Journal en tant que correspondants. Lire
et écrire au Journal sont en fait deux facettes de la même médaille et les correspondants du
Journal se plaisent à farcir leurs lettres non seulement des circonstances et des modes qui
président à la lecture du quotidien, mais aussi de leurs aspirations d’en devenir les acteurs,
des motivations qui les poussent à écrire au Journal, des moyens de fabrication de leurs
lettres et de leur style et de leur rapport à l’écriture.
Un Journal qui accueille volontiers et encourage les lettres des lecteurs, publiées telles
quelles, ne peut être qu’un espace qui favorise l’expansion du Moi. Les lecteurs du quotidien
575 Ibidem, 24 février 1778, “Seconde Lettre de M François de Neuf-Château, aux Auteurs du Journal”.
576 Ibidem.
577 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de Paris sont prêts à l’épanchement, ils l’utilisent non seulement pour communiquer leurs
réflexions et leurs interrogations, mais aussi pour parler d’eux-mêmes et pour transmettre
leurs émotions. Dans certaines lettres, le Moi s’exprime en rafale, avide de prendre la parole
et de se faire voir dans son aspect commun, dépourvu d’éclat et d’exceptionnalité : “ Je
prends ici le ton d’un Académicien, je ne le suis pas, mais j’ai vécu dans le monde, j’ai
lu de bons livres, et je sais le français ”578. D’autres insistent sur leurs traits physiques : “
Je suis un petit homme rond et lourd ”579, leur profession et leurs modes d’être : “ Je suis
un vieux Militaire, Messieurs (…) je ne me suis jamais fait un devoir de passer pour
galant ”580 ou encore leur statut civil et moral : “ Je suis un bon Parisien, par conséquent
un bon mari. ”581 Quelqu’un éprouve même de l’embarras à devoir trop parler de soi : “
(…) je n’en éprouve pas moins un grand embarras, c’est qu’il faut que je vous parle
sans cesse de moi, et que je ne puis guère me présenter sans vous faire pitié ”582.
Souvent, les lettres sont écrites sous l’emprise d’une forte émotion, que l’auteur de
la lettre tient à partager avec les rédacteurs et le public du Journal. Un lecteur poursuivi
par le malheur des voisins qui jouent d’un instrument éclate : “ Je suis dans une colère
épouvantable. Le dépit va m’étouffer, si je ne fais pas du bruit. Permettez donc que
je me soulage, ou que je me venge, en vous adressant mes plaintes ”. Une dame
étouffée par l’envie de voir une amie plus à la mode qu’elle, s’épanche : “ Je suis au
désespoir, Messieurs, et quand vous en connaîtrez la cause, non seulement vous
l’approuverez, mais j’espère que encore que vous ne me refuserez pas votre secours
”583 Citons également un autre lecteur ronchonneur : “ Je suis rendu ; je n’en peux plus ;
mais la colère me donnera la force de vous écrire ”584.
A en croire les lecteurs, ces épanchements ne sont pas de simples caprices, mais
ils constituent le moteur même du désir d’écrire au Journal, et par conséquent, ils sont
rendus tels quels, comme témoignage et explication du contenu de la lettre. Si certains
lecteurs laissent parler les émotions avant de se présenter, un correspondant est convaincu
du contraire : avant de parler, il faut se faire connaître : “ Avant de vous dire tout ce que
j’ai sur le coeur, il est bon que je vous informe de ce que je suis ; car il y a tant de
gens qui se mêlent de parler de ce qu’ils ne savent pas, qu’il est bon que ceux qui
par état sont faits pour prononcer, se fassent connaître ”585 Quoi qu’il en soit, dans
un cas et dans l’autre, le moi y occupe une place importante, comme dans tout échange
épistolaire à la première personne.
Un lecteur explique le passage de la lecture du quotidien au désir d’écrire, comme un
processus naturel. A travers la “ fenêtre ouverte ” qu’est le Journal, il devient spectateur
actif lorsque les nouveautés dans le domaine des Arts, des Sciences et des Lettres qui s’y
trouvent relatées, stimulent son jugement :
578 Ibidem, 13 juillet 1781, “Belles-Lettres ”.
579 Ibidem, 20 septembre 1785, “Variété”.
580 Ibidem, 15 décembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal.”
581 Ibidem, 22 janvier 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
582 Ibidem, 18 juin 1781, “Aux Auteurs du Journal.”
583 Ibidem, 9 février 1786, “Variété”.
584 Ibidem, 16 novembre 1782, “Variété”.
585 Ibidem, 17 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Souvent ce spectacle ne m’amuse qu’un instant, et bientôt après je l’oublie.
Quelquefois il captive mon attention, m’invite à réfléchir, à comparer les Acteurs
les uns aux autres,vos jugements à ceux du Public ; enfin je me permets de
prononcer aussi moi-même, m’établissant ainsi, sans orgueil et sans modestie,
censeur des censeurs et juge des juges586.
Pour ce lecteur, lire et écrire au Journal sont des étapes qui relèvent du fonctionnement pur
de la pensée. La lecture attentive s’enchaîne à la réflexion, est suivie par la comparaison
et couronnée par le jugement écrit, le tout constituant un mécanisme froid, épurée de toute
émotion. Qui plus est, devenir “ censeur des censeurs et juge des juges ” “ sans orgueil
et sans modestie ” correspond à un état de parfaite neutralité, qui est loin d’être propre
à tous les lecteurs. Prendre la plume pour s’adresser au Journal est plus souvent un acte
empreint d’émotion, l’occasion d’un soulagement, ou d’un épanchement, comme c’est le
cas d’un lecteur qui se dit opprimé par les “ maux de l’humanité ” : “ Je gémissais dans
ma retraite sur les maux de l’humanité, mais content de ne les pas avoir à augmenter,
je gémissais en silence ; votre n°240 me force enfin de rompre, et à laisser échapper
quelques plaintes que mon coeur ne peut retenir ”587 A travers le courrier des lecteurs,
le Journal acquiert toutes les caractéristiques de la correspondance épistolaire : familiarité
et franchise du langage, liberté de ton, présence massive de l’oralité dans l’écrit, style brut,
sans méthode.
Le Journal, nous l’avons vu, se définit essentiellement comme “ correspondance
familière ” ouverte à tous, et en tant que tel, il semble donner priorité à la prise de parole
libre, plutôt qu’à la qualité de l’information transmise par le biais du courrier des lecteurs.
Aussi, le Journal accueille-t-il dans ses pages même les lettres sans sujet précis, qui suivent
le cours tortueux et indéfini des esprits rêveurs, paresseux ou inaptes à l’écriture. Une dame
qui se dit “ tentée ” d’écrire au Journal ne se laisse pas dissuader par son mari qui la
réprimande amoureusement : “ Que manderez-vous, (…) et pourquoi écrire, quand on
n’a précisément rien à dire ? ”588 Pour certains correspondants, écrire au Journal est
un but en soi, peu importent le sujet et le style, principe si bien résumé par un lecteur en
une seule phrase : “ Il me prend fantaisie à entrer en correspondance avec vous ”589
Ce qui compte finalement pour le quotidien c’est de donner libre place à l’expression sans
entrave, et à travers elle, aux liens sociaux qui se tissent à travers la parole écrite et publiée,
idée qui mène à la formation implicite d’une communauté de lecteurs, ayant en commun un
ensemble d’idées et de valeurs.
Ce principe “démocratique” qui régit l’insertion des lettres de lecteurs est parfois
sujet de dérision et d’auto-dérision de la part du Journal. Le correspondant signant par
le pseudonyme “Dit-Toujours ”, qui écrit pour la rubrique “Spectacles”, met en scène une
parodie de l’Auteur du Journal : au début, le défi de la publication : “ Me voilà donc une
fois Auteur ; tâchons de l’être au moins deux fois ”590 suivi par la surprise mêlée de
satisfaction de se voir imprimé : “ Ah ! comme me voilà changé depuis l’envoi de ma
seconde lettre ! j’étais si content d’avoir été imprimé ! ”591 et par la détresse de se voir
586 Ibidem, 5 octobre 1782, “Variétés”.
587 Ibidem, 11 septembre 1781, “Variété”.
588 Ibidem, 6 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal de Paris”.
589 Ibidem, 25 juin 1787, “Variété”.
590 Ibidem, 9 janvier 1782, “Spectacles ”.
591 Ibidem, 12 janvier 1782, “Spectacles”
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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attaquer : “ Tandis que je m’applaudis de mon succès, ne voilà-t-il pas que M GDLR
entreprend de réfuter ma première lettre ”592 et finalement, le dénouement heureux, la
publication d’une nouvelle lettre qui ne trouve pas de détracteur, l’ivresse de la gloire d’être
“Auteur” :
Enfin, depuis ma dernière Lettre imprimée, je jouis d’un plaisir pur. Ma gloire ne
trouve point de contradicteurs ; il me semble que personne n’a pris la plume pour
me réfuter. C’est une jouissance que cela. Si je l’osais, je vous prierais de fermer
votre Journal à tous mes censeurs, et de faire fête à tous ceux qui auront à me
louer. Oh ! on dieu, comme me voilà Auteur593.
Tout en donnant libre voie à l’expression, le Journal semble en exorciser plaisamment
les inconvénients, en publiant des parodies de lecteurs pris par la folie de l’écriture et
l’acharnement de se voir publier à tout prix. Le correspondant “Fulvius” va encore plus loin
que son confrère, “Dit-Toujours”, lorsqu’il propose une parodie du lecteur-Auteur qui, une
fois imprimé, parle du “ changement subit qui s’opérait ”594 en lui, et plonge dans la
conviction obsessive et puérile que ses expériences les plus banales peuvent devenir objet
de publication :
Je sors de mon lit. J’ai vu cette nuit tant de choses si curieuses, que je suis tenté
d’en jouir encore par le souvenir, en me les rappelant, je vais les transcrire pour
vous prier de les imprimer dans votre Feuille ; car depuis que vous m’avez délivré
mon brevet d’Auteur, j’ai la rage de parler au Public, persuadé que tout, jusqu’à
mes rêves, est fait pour l’intéresser595.
A l’image du lecteur enivré de l’illusion de son succès d’auteur d’articles, s’ajoute aussi celle
du pauvre littérateur qui presse son talent jusqu’à en tirer un maigre logogriphe, qui, une
fois agréé par le Journal de Paris, déchaîne contre lui une foule de critiques. Cet exemple
badin et pittoresque nous semble significatif pour être un autre témoignage de la force du
quotidien de prendre au sérieux ses engagements avec le public, tout en sachant rire des
risques et des limites qu’ils impliquent :
C’est une terrible chose que le monde littéraire ! Je viens d’y débuter par un des
efforts du génie et de l’art qu’on ne saurait trop apprécier, par un Logogriphe
enfin . Il vous a plu l’insérer dans votre Feuille du 13 de ce mois, et ce jour était
à mes yeux l’un des plus beaux de ma vie. Mais hélas que mon triomphe a peu
duré ! La Feuille du 16 m’est remise… une terreur secrète s’empare de mes
sens… Je brise d’une main tremblante les liens qui captivent votre Journal….
J’ouvre, et le premier objet dont je suis frappé, est la Lettre qui m’annonce que
ma chère production m’a fait encourir à la fois l’indignation d’un Avare, d’un
Economiste, d’un Négociant, d’un Géographe, d’un Courtisan, d’un Musicien,
d’une Vieille enrhumée, et surtout d’une jolie Brune. Je dis surtout :que personne
ne s’en offense ! Je suis encore dans l’âge où rien n’affecte plus vivement que le
courroux d’une jolie femme596.
592 Ibidem.
593 Ibidem, 31 janvier 1782, “Spectacles”.
594 Ibidem, 24 décembre 1777, “Seconde Lettre de Fulvius aux Auteurs du Journal”.
595 Ibidem, 2 janvier 1778, “Lettre de Fulvius aux Auteurs du Journal de Paris ”.
596 Ibidem, 20 mars 1782, “Variété”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Ecrites sous l’emprise de l’urgence de parler ou par pure “fantaisie”, “Lettres aux Auteurs
du Journal” se caractérisent par le refus de méthode dans le style. La feuille de Paris est,
rappelons-nous, le réceptacle “ des idées fugitives de ceux qui n’ont ni le temps, ni
la volonté de composer des ouvrages de longue haleine ”597 C’est d’ailleurs sur le
terrain même de la brièveté, de la légèreté et du caractère fragmentaire, inachevé, que se
rencontrent le périodique et la correspondance épistolaire, comme formes d’énonciation.
Qu’il s’agisse de projets et de rêveries, le procès d’écriture suit librement les méandres de la
pensée, avec ses obstacles, ses points d’apogée et ses hésitations. La “ correspondance
familière ” dont rêvent les rédacteurs du Journal n’est pas moins une conversation élargie
à tous les correspondants, caractérisée par oralité, ton détendu et franc, et style brut.
Les séries de lettres échangées entre correspondants autour d’un sujet, et les lettres
dialoguées598 reproduites par le Journal, relèvent aussi du plaisir de la conversation. C’est
ce dernier, associé à l’utilité d’un sujet, tel la bienfaisance, qui a priorité sur le style des
lettres.
En effet, après avoir expliqué que son métier ne lui a pas permis “ d’étudier l’art de
bien dire ” et tout en demandant “ grâce pour [son] style ” , un capitaine de dragons
assure les rédacteurs qu’il a “ des bienfaits à (…) révéler, des vertus à (…) peindre ” ,
persuadé que “ de pareils sujets peuvent se passer du charme des expressions, et de
la magie des couleurs ”599 Si l’art d’écrire semble constituer un obstacle pour le lecteur
qui veut s’adresser au Journal, il découvre vite que les ornements stylistiques ne sont pas
essentiels pour entrer en correspondance, et que des thèmes tels la vertu, la bienfaisance,
le bonheur public touchent suffisamment fort la communauté des lecteurs du Journal pour
en avoir la pleine adhésion.
Le périodique quotidien est aussi le support idéal pour les esprits qui, las d’organiser
leurs réflexions dans des ouvrages massifs, régis par une méthode, et soumis aux pressions
de la gloire littéraire, préfèrent s’adonner à la libre méditation, accueillir les pensées dans
leur désordre et leur spontanéité. Tel est le cas du “Solitaire des Pyrénées”, qui justifie
ses lettres au Journal comme une entreprise dépourvue de toute ambition et de toute
contrainte stylistique : “ je ne veux pas faire un roman. Je reviens après tant d’années
d’insouciance sur les objets la gloriole de la Littérature ce qui me détermine, après
un si long sommeil de mon esprit, à vous prier d’imprimer les songes d’un réveil
”600 Cependant, une fois sa première lettre publiée, il ne peut pas s’empêcher d’éprouver
une “ émotion vraiment paternelle ” envers sa production, observe : “ L’Amour-propre
d’Auteur survit donc à tous les intérêts qui peuvent l’exciter et le nourrir ! ”601.
Le Journal de Paris est le réceptacle des ouvrages embryonnaires ou inachevés, des
projets en cours d’élaboration, des idées indéfinies et fragmentaires, des esquisses, des
rêves et des songes éveillés. A la différence des lecteurs de Paris, empressés, impatients
et emportés par les émotions, passionnés par les débats, les querelles et les nouveautés
597 Ibidem, 10 décembre 1788, “Variétés”.
598 Le 24 juillet 1777, le Journal publie “Petit dialogue véritable” entre MA, lecteur passionné du Journal de Paris, et MB, qui s’ennuie
terriblement à lire le quotidien à cause de ses infinis articles sur la musique et ses plaisanteries. Le dialogue est suivi par une note
des rédacteurs précisant : “Cet article est d’une personne qui n’a encore rien envoyé à ce Journal ; elle assure que cette conversation
est vraie, et qu’elle y faisait le rôle de MA.”.
599 Ibidem, 18 juin 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
600 Ibidem, 25 juin 1787, “Variété”.
601 Ibidem, 8 août 1787, “Variété, Troisième lettre du Solitarie des Pyrénées aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de toutes sortes, et qui mettent souvent leurs lettres sous le signe de l’urgence et de
l’imminence, “Le Solitaire des Pyrénées”, comme d’autres “Solitaires”, correspondants du
quotidien, vivant et écrivant dans un “ état de douce mélancolie ” , “ d’indépendance
de tous les devoirs de la société et de tous les besoins de la vie, d’entier abandon
aux instincts de la nature et aux mouvements de la fantaisie ”602 , semble annoncer
l’esprit romantique603 :
Ce goût pour la lecture et la méditation qui m’a repris avec une vivacité qui
m’étonne souvent moi-même, m’a fait concevoir plusieurs fois l’idée d’écrire
un grand ouvrage. J’ai fait le plan de plusieurs ; j’en ai commencé quelquesuns
; mais le courage m’a bientôt manqué ; j’ai senti que, pour un esprit actif et
accoutumé à réfléchir, ce n’était qu’un amusement agréable que de jeter sur le
papier les idées à mesure qu’elles naissent à la vue des objets qui nous frappent,
ou à la suite des méditations qui nous ont occupés. Mais concevoir un grand
plan, en disposer avec ordre toutes les parties, donner à chaque idée de la place,
l’étendue, la couleur qui conviennent à son objet, c’est un travail long et pénible
auquel on ne peut être encouragé que par un grand intérêt. Mais à mon âge, dans
la solitude et l’oubli du monde où je veux achever de vivre, quel intérêt assez
puissant pour me payer d’un si grand sacrifice !604
Il est d’ailleurs intéressant de voir cet “esprit romantique” avant la lettre trouver dans le
Journal de Paris son espace d’expression idéal, où ses idées sont accueillies à mesure
qu’elles naissent, dans l’ordre aléatoire de la pensée et dans l’absence consciente et voulue
d’un plan, d’une organisation raisonnée, d’une harmonisation longuement recherchée de la
forme et du contenu. Le Journal s’ouvre par sa nature fragmentaire, inachevée, au tourbillon
de la pensée, au domaine des rêves éveillés et de la fantaisie. Ce qu’ils ont encore en
commun, “Le Solitaire des Pyrénées ” et le Journal de Paris, c’est qu’ils sont tous les deux
ennemis des formes élaborées et des travaux longs et pénibles. Le premier lui préfère les
associations libres de la pensée, quant au Journal, il cultive la brièveté , la légèreté plaisante,
la familiarité et la franchise, traits propres à la “conversation”, ayant pour interlocuteurs la
totalité de ses correspondants.
Tout en étant le lieu de l’expression personnelle, et de la mise en scène du Moi
du lecteur-correspondant, avec ses idiosyncrasies, ses sensibilités, ses émotions et ses
habitudes de lecture et d’écriture, le Journal de Paris se donne un rôle actif de liant et de
réformateur social. Rappelons les paroles d’Eugène Hatin qui relèvent cette dimension du
quotidien :
(…) le Journal de Paris continua d’être, comme on dirait aujourd’hui, une tribune
accessible à tous, ouverte à toutes les plaintes, à toutes les réclamations, à tous
les débats. C’est là surtout ce qui fait l’intérêt de cette feuille, où venaient se
répercuter tous les jours le bruit et les préoccupations, et, en quelque sorte, la
physionomie de la grande ville605.
De quelle manière se manifeste cette fonction réformatrice du Journal et quel en est le
rapport avec le pouvoir en place ? Le rôle réformateur du quotidien n’est pas seulement
602 Ibidem.
603 Les rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau sont publiées en 1782.
604 Journal de Paris, “Variété, Troisième lettre du Solitaire des Pyrénées aux Auteurs du Journal”.
605 Histoire politique et littéraire de la presse en France.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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exprimé explicitement, il se manifeste aussi à travers une volonté manifeste d’agir sur le
réel, de construire un monde fait sur la mesure des valeurs qu’il véhicule. Quels sont donc
les moyens d’action du Journal sur le monde dont il se veut à la fois le reflet et le projet
de réforme ?
La réforme morale et sociale du quotidien
L’intensité de l’échange épistolaire, la fermentation d’idées qui en dérive sont en accord
avec la fonction réformatrice que se donne le quotidien (rappelons le lecteur qui notait que
le Journal se comportait en “ vrai spectateur ”, à savoir il “ observe la société dans tous
ses moyens d’être heureuse ”606). Cette fonction réformatrice n’est pas manifestement
subversive, au contraire, elle est parfaitement parfaitement compatible avec l’idée d’une
administration royale éclairée. Le Journal de Paris est un véhicule de diffusion du savoir
agréé par le pouvoir et conçu pour les besoins des lecteurs urbains. Par le biais du courrier
des lecteurs, il construit l’idée d’une communauté de lecteurs qui dépasse largement le
nombre des abonnés, que réunit un certain nombre d’idées récurrentes telles humanité,
bienfaisance, sensibilité, patriotisme, vertu, utilité publique.
Les inventions et les découvertes censées améliorer la vie des gens, les remèdes
pour la préservation de la santé publique, les conseils hygiénistes, l’intérêt pour la vie
domestique et l’économie familiale, les projets concernant la vie de la capitale, l’entraide
organisée des couches sociales les plus démunies sont les différents volets de la volonté
du Journal de participer activement à l’organisation sociale. Tout cela advient sous l’oeil
vigilant, protecteur et complaisant du pouvoir, qui y publie ses édits, des comptes rendus
des actions de la police, des descriptions détaillées des manufactures royales ou encore
des encouragements systématiques des découvertes scientifiques et des productions
artistiques. En même temps, le modèle social auquel semble aspirer le Journal suppose
l’autonomie de ses membres, à la fois acteurs et metteurs en scène de leurs actions. Si
le désir de bonheur individuel et public remplace la quête du salut, l’organisation de la vie
sociale repousse elle aussi toute idée de tutelle extérieure. Nous allons nous arrêter, dans
ce qui suit, sur trois exemples qui illustrent bien la volonté réformiste du Journal : la réforme
des moeurs, les projets des lecteurs et la rubrique “Bienfaisance”.
L’association récurrente du Journal au Spectateur d’Addison par ses lecteurs n’est pas
un thème nostalgique, on n’est plus intéressé à “ moraliser sur la variété des caractères
” , mais plutôt à une réforme sociale visant le bonheur et l’harmonie commune607 , qui
comprend aussi une réforme des moeurs. Un lecteur passionné des lettres que publie
la feuille quotidienne observe qu’“ elles renferment souvent de sages critiques ; les
unes frondent les ridicules plus ou moins accrédités, les autres tendent à réformer
d’anciens ou de nouveaux abus ”608. Tout de suite après, il lance une idée d’optimisation
de cette fonction critique par la prise en charge de ce domaine par un correspondant
constant et dévoué, engagé à fournir une intervention hebdomadaire : “ Je voudrais
que quelqu’un aimant la société se livrât tout entier à la réforme des travers qui lui
nuisent ; il aurait bien de quoi vous donner une lettre chaque semaine ”609 Finalement,
606 Journal de Paris, 5 novembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal de Paris”.
607 “Messieurs, votre plaisir est d’encourager tout ce qui intéresse l’humanité, le progrès des Art set l’harmonie de la société”,
Ibidem, 9 décembre 1785, “Spectacles”.
608 Ibidem, 15 juin 1781, “Variété”.
609 Ibidem.
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cette tâche, peut-être trop ardue pour un seul correspondant, est répartie entre différents
lecteurs du Journal.
Peindre les vices urbains pour les corriger, tel est le but du correspondant Irlandais,
peintre de costumes, “Nigood d’Outremer”, qui arrivé depuis peu dans la capitale, s’attaque
avec ironie et humour, suite à une mésaventure personnelle, au comportement incivil de
certains Parisiens. Malgré son bref séjour à Paris, “Nigood” raconte avoir eu la malchance
de perdre un oeil à cause d’une canne de Parisien nonchalamment transportée dans la
poche, le bout en l’air. Le regard d’un étranger, qui plus est mutilé, convient parfaitement
à ce genre d’observations tranchantes sur les habitudes locales610 et son origine légitime
encore mieux la critique du mauvais emploi que l’on fait à Paris des imitations anglaises :
Il est bon de prévenir les Anglomanes, qu’en Angleterre, ce serait manquer
de respect au Public, que de porter ainsi sa canne, et j’ai vu plus d’une fois la
baisser un peu brutalement, sans qu’on eût pour cela le droit d’aller se plaindre
au Juge de paix. Daume your soul put doron your Stik.De toutes les imitations
Anglaises, sans contredit la plus saine est de marcher à pied même dans les
rues sans trottoirs ; ce qu’il ne faut pas oublier avant tout, c’est qu’il y a peu de
cristallin qui puisse résister au bout d’une canne, ou même à la baleine d’un
parasol611.
Après la critique des cannes en poche, “Nigood d’Outremer” revient pour s’attaquer aux
cerfs-volants qui effraient les chevaux et à l’allure excessive des cabriolets dans les rues de
la ville qui, associée à l’absence de trottoirs dans la capitale, en fait une source constante
d’accidents. L’expérience de l’Irlandais qui parvient à s’esquiver “ à toutes jambes ” à un
cabriolet qui le poursuit dans les rues étroites de Paris, se transforme dans un plaidoyer
pour la construction des trottoirs. Poussé “ par un sentiment d’humanité pour les piétons
[ses] semblables ”, un autre lecteur révèle de véritables tactiques de survivance dans les
rues de la capitale dans une lettre débordant d’humour :
Je suis parvenu, à force de précision dans l’oeil, à combiner la marche d’un
cheval de cinq pieds six pouce qui vient à moi la tête haute ; je calcule de vingt
pas tous ceux qu’il a à faire pour m’atteindre : je vois où passera la roue fatale,
et décrivant une diagonale qui s’écarte de celle qu’il décrit lui-même, le point
d’où je pars et où il doit arriver est comme un centre d’où partent deux rayons
absolument divergents. Une figure vous expliquerait cela, si votre Journal
admettait des gravures. Quand un cabriolet me poursuit, un coup d’oeil me suffit
pour deviner l’intention du conducteur : alors je prends une direction contraire,
d’où il suit qu’il est impossible que nous nous rencontrions ; et si je suis surpris
inopinément, ce qui m’arrive guères, je presse mes voisins, je les foule, je les
éclabousse, je me jette à coups de coudes dans la mêlée, et je laisse les vieillards
et les femmes derrière moi : en un mot, je dépiste l’homme opiniâtre qui me
poursuit, comme ces vieux cerfs qui en font partir les plus jeunes et les exposent
610 Le correspondant épanche sa colère dans une attaque directe contre les porteurs de cannes incivils: “C’est pourtant ce bout
en l’air qui me coûte aujourd’hui l’oeil dont je voyais le mieux ; il est vrai que l’aimable catogan, après m’avoir ainsi éborgné, m’a fait un
million d’excuses ; mais un million d’excuses ne vaut pas un oeil. Je suis d’autant plus dérouté par la perte que je viens de faire, que je
suis Peintre, et que j’avis pas trop de mes deux yeux. Je ne demande ici d’autre vengeance que de déclarer à qui il appartiendra qu’une
canne et les mains dans les poches sont, de tous les costumes, le plus sot et le plus impertinent”, Ibidem, 20 mars 1785, “Variété”.
611 Ibidem.
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à leur place à la fureur des chiens. On me reconnaît dans Paris aux mouvements
de ma tête que je porte haute et qui tourne toujours ; j’évente ainsi les cabriolets
et les laquais qui galopent, avec une sagacité qui est chez moi, je pense, un don
de la nature. Une longue habitude m’a fait perfectionner ce talent, ainsi qu’une
certaine puissance de combinaison qui, dans l’embarras de vingt cabriolets
roulant et se croisant en tout sens, me fait saisir d’un coup d’oeil la route qui doit
tenir infailliblement chacun d’eux612.
Pour assurer sa survie dans les rues de la capitale, le piéton parisien a développé un
sens supplémentaire, très semblable à un instinct animal, qui, perfectionné par la force de
l’habitude, se transforme en une espèce d’art complexe, impliquant des calculs compliqués
et une danse gestuelle qui, malgré son ridicule, lui permet de l’échapper belle dans toute
situation. Si le lecteur expose fièrement ce qu’il définit tantôt par “ don de la nature ” ,
tantôt par “ talent ” et “ sagacité ” , le lecteur ne peut ne pas conclure qu’une simple
promenade dans les rues de la capitale est une chose beaucoup plus compliquée qu’il ne
l’aurait imaginé.
Dans le chapitre consacré au Journal du Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier
s’arrête aussi sur les accidents provoqués par l’allure des cabriolets de la capitale, mais, à
la différence du quotidien qui tentait d’adoucir la gravité du problème, il n’a, lui, aucune envie
de sourire. Selon Mercier, la feuille de Paris “ devrait être uniquement consacrée à ce qui
peut intéresser la curiosité publique ” , d’où la conviction qu’on pourrait “ retrancher la
partie littéraire, qui donne d’inutiles extraits d’une foule d’ouvrages éphémères ”613
Autrement dit, il faudrait sacrifier les “ réflexions communes ” en faveur des “ faits ” ,
qui ont l’avantage de la nouveauté et, par conséquent, le suffrage du public. S’il souhaite
vivement que tous les accidents provoqués par des “ gens à équipages ” soient consignés
par le Journal, ce n’est pas pour une mise en garde publique du péril qui menace les piétons
dans les rues de Paris, mais parce qu’il y entrevoit l’espoir d’une nouvelle forme de justice,
dont pourrait se charger le périodique :
Il serait bon qu’on y trouvât le récit fidèle de tous les accidents qui arrivent sur
le pavé de la capitale. Les gens à équipages rougiraient peut-être, en lisant que
tel homme a péri sous les roues de leur char ; et que, pour gagner trois minutes
au spectacle, ils ont écrasé un fantassin surchargé d’un fardeau qu’il voiturait
pour l’intérêt de la société. On a vu tel malheureux demander au barbare inconnu
qui l’avait mutilé, le prix de ses bras et de ses jambes. Un habitant de Londres,
qui lisait cet article, n’en pouvait croire à ses yeux. Là un boiteux traversant une
rue arrête à plaisir une enfilade de voitures. Mais puisque le gouvernement a
permis la publication d’une annonce aussi extraordinaire, c’est qu’il veut mettre
un frein à l’insensibilité cruelle des gens qui n’ont pas fait la leçon plus sévère à
leur cocher. Il faudrait les nommer publiquement. Celui qui a passé sur le corps
d’un de ses concitoyens, reverrait l’image sanglante, elle se marierait à son nom,
et ce serait là son premier châtiment. Toutes les violences commises et impunies
pourraient être soumises de même à l’animadversion publique ; et cette feuille
en exerçant une juste censure des délits difficiles à réprimer, mais qui nuisent au
repos public, en exposant les extravagances des riches qui se permettent tout,
612 Ibidem, 20 octobre 1787, “Variété”.
613 L.-S Mercier, Tableau de Paris, “Journal de Paris”.
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appuyés qu’ils sont de leur crédit ou de leur opulence, les retiendrait peut-être
par la crainte du mépris ou du ridicule, et ferait plus de bien que les semonces
particulières des magistrats614.
En dénonçant les propriétaires de cabriolets meurtriers, L.-S.Mercier s’attaque vivement
à l’ “ insensibilité cruelle ” , à l’aridité émotionnelle, qu’il identifie dans les rangs
des riches, à l’absence dramatique de valeurs civiles et de respect d’autrui. L’image de
l’habitant de Londres qui se scandalise devant le récit d’un tel accident, et de l’enfilade de
voitures anglaises, fermes pour faire passer un boiteux, sont des allusions à un ailleurs
pas très lointain, où les choses fonctionnent différemment. En même temps, l’accord du
gouvernement sur la publication dans les périodiques de faits pareils est pour Mercier le
signe d’une lutte commune contre l’indifférence arrogante de l’opulence. Un moyen efficace,
à son avis, pour faire cesser ces actes de violence impunis, c’est de jeter l’opprobre publique
sur leurs auteurs à travers des feuilles telles le Journal de Paris.
Ce n’est que la crainte du mépris et du ridicule, de l’avilissement public du propre nom
qui puisse avoir raison de tous les abus. Il ne s’agit pas, comme pour l’habile Parisien qui
fraie son chemin dans la foule pour échapper aux cabriolets, de développer des capacités
d’autoprotection, mais d’aspirer à une justice commune. Mercier annonce la presse comme
instrument de pouvoir aussi efficace, sinon plus, que la justice elle-même. Selon lui, la
dénonciation publique des abus et des violences par les journaux vaut et dépasse, par
son envergure et par l’influence qu’il exerce sur l’opinion publique, les “ semonces
particulières des juges ” . De plus, cette nouvelle fonction de la presse semble avoir le
soutien du gouvernement, tout aussi intéressé à la construction et au maintien d’une société
heureuse. L’emploi par Mercier du temps conditionnel dans ses réflexions, est signe d’un
projet plutôt que d’une réalité. Une feuille telle le Journal de Paris peut incarner l’idéal
de journalisme imaginé par Mercier à condition qu’il élimine les discours sur l’éphémère et
qu’il se dédie pleinement aux problèmes d’intérêt public. Il faudra attendre 1789 pour que
le Journal réduise sa partie littéraire pour se vouer aux différents aspects d’une nouvelle
réalité historique, politique et sociale.
L’aridité du coeur des contemporains est l’objet d’une autre lettre au Journal où
un provincial voyageant dans la capitale dénonce un groupe de Parisiens s’amusant à “
arracher par lambeaux les membres palpitants d’une oie suspendue à une espèce
de potence ” . Ce qui déconcerte l’observateur c’est la sauvagerie sans bornes, la
cruauté gratuite transformée en amusement des tortionnaires, contrastant avec leur statut
d’habitants du centre de l’émancipation et de l’urbanité. La barbarie des parisiens le
transporte dans la nuit des temps, dans les territoires inconnus des hordes sauvages, et lui
évoque le ravalement de l’homme à la condition des bêtes féroces :
Je me crus transporté au milieu d’une horde de ces sauvages de l’Amérique qui
s’assemblent autour d’un feu, et rôtissent, avec des transports d’allégresse, les
membres sanglants de leurs ennemis, pour en faire leur pâture. On regarde
comme un raffinement de cruauté, le passe temps de Domitien qui s’exerçait à
tuer les mouches avec un poinçon ; et dans une ville comme Paris, le centre du
bon goût et de l’urbanité, on souffre ces amusements féroces qui endurcissent le
coeur. (…) Tout ce qui tient, Messieurs, à la barbarie m’indigne et m’irrite. J’ai cru
devoir vous envoyer mes réflexions, pour les rendre publiques. Heureux si je puis
contribuer à l’abolition d’un usage si révoltant, qui dégrade l’homme et le ravale
614 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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à la condition des tigres et des ours. Il est juste que le peuple se délasse de ses
travaux, mais ne peut-il pas le faire, sans effusion de sang ?615
De la barbarie des propriétaires de cabriolets fauchant leurs propres semblables dans les
rues de la capitale, le Journal passe à la barbarie des parisiens qui torturent un animal
comme simple passe-temps. Ces exemples d’incivisme, de manque de respect d’autrui et
de violence gratuite, autant de facettes obscures du centre géographique des Lumières,
sont mis sous les yeux des lecteurs du Journal, afin de réveiller en eux l’indignation et
l’irritation et de les engager dans une prise de conscience ouverte vers une résistance
commune contre l’endurcissement du coeur. Aussi n’est-il pas étonnant que l’on prenne
l’habitude de désigner la communauté des lecteurs du Journal par la formule “ coeurs
sensibles ” .
Le Journal est également le lieu d’accueil des projets de tout genre. Dès 1777, le
courrier des lecteurs ouvre un débat autour d’un personnage né dans les pages mêmes
de la feuille de Paris, “l’homme à projets”, dans la tentative d’en saisir les caractéristiques
et l’utilité. L’image que l’on en construit n’est pas toujours flatteuse. Un lecteur qui signe
“Mignonnet père” se plaint de ce que son fils peu enclin à l’étude soit devenu “homme à
projets”, à savoir quelqu’un qui se déclare “ amoureux, fou du bien public, des projets
vastes et des combinaisons sans fin ” . Bref, quelqu’un qui ne sait pas faire grandchose
et qui prétend démolir et rebâtir le monde en un tournemain. Pour le pauvre père
“Mignonnet” l’occupation de son fils est comparable à celle de l’économiste et de l’amateur
d’histoire naturelle et de tableaux, qu’il classe comme “ les deux talents à la mode pour
les gens qui n’en ont pas ”616 En réponse à la lettre de son père, “Mignonnet fils” précise
qu’ “ il y a trois sortes de bel esprit dans la belle bourgeoisie : le premier est le genre
galant ; le second est le genre noble et sentimental ; le troisième est le genre grave
et utile ” “l’homme à projets” s’inscrivant dans la catégorie. Bel esprit, genre grave et
utile, discoureur infatigable, “l’homme à projets” est défini par les correspondants du Journal
comme un personnage qui se mêle de tout, sans posséder en réalité aucun talent et aucune
compétence particulière. A ces traits assez peu flatteurs s’ajoute l’image pittoresque peinte
par le correspondant signant “Ives Loan, natif de Cancarnau”, pour lequel “l’homme à projet
” est digne d’un caractère de pièce de théâtre :
(…) si M l’habitué au Café Anglais veut faire d’un pareil personnage le principal
caractère de sa pièce, il en trouvera des modèles. Qu’il aille aux Tuileries, ou à
l’arbre de Cracovie, ou à la terrasse de Luxembourg, il y rencontrera quelque
honnête homme, en habit rouge un peu râpé, perruque grise, canne à bec ou à
Corbin ; et si ce n’est quelque ancien perruquier, ce sera un amateur du bien
public, qui ayant oublié de faire ses affaires, s’occupe de celles de l’Etat. Cet
homme a connu tous les principaux Acteurs de la scène politique, sans avoir
conversé avec un seul. Il les nomme sèchement par leur nom, Silhouette, Belle-
Isle, Bauyn, sans prélude de Monsieur, sans un autre accompagnement que
quelque mot de critique. Il dit rage de la finance ; il ajoute qu’on n’y entend
rien ; il a de quoi enrichir le Roi sans appauvrir le peuple. Il fait le produit des
terres n’ayant jamais cultivé un oignon ; il a des projets pour la construction des
vaisseaux, et n’a jamais vu la mer. Il discute les grandes entreprises et s’est ruiné
615 Ibidem, 6 octobre 1785, “Variétés ”.
616 Ibidem, 25 juillet 1777, “Lettre de M Mignonnet, au sujet de M Pro Patria”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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à la loterie. Voilà le moule commun des gens à projets, comme les dissipateurs
sont les plus grands raisonneurs en économie domestique617.
Quoi qu’il en soit, au-delà de tout débat, le projet est un ingrédient fondamental du Journal
de Paris, l’expression la plus éloquente de la participation du lectorat du quotidien à la
construction d’une société harmonieuse. Le Journal de Paris permet à son lectorat non
seulement de dire ouvertement ce que son monde est, mais aussi d’imaginer ce qu’il
pourrait devenir. Les projets du Journal sont de tous les types : sérieux ou badins, simples,
élaborés, voire extravagants, ils touchent à la vie domestique, comme à l’économie, à la
vie sociale, comme à la vie artistique et scientifique; tout domaine et tout aspect de la vie
possèdent leur réservoir de projets, leurs visions prospectives ouvertes vers l’amélioration
et le perfectionnement.
Les projets et les rêveries des lecteurs du Journal ont souvent en commun la pensée
fluide et vivace, sans ordre et sans entraves. Maints projets exposés dans le Journal
sont inspirés par la lecture même de la feuille, fruits spontanés de la fermentation d’idées
occasionnée par le chassé-croisé des interventions. Parfois, un projet se résume à une idée
simple, qui occupe l’attention du lecteur et lui produit cette espèce de fourmillement qui
le pousse à l’exposer par écrit au Journal. Le lecteur hanté par son idée, impatient de la
délivrer au quotidien annonce hâtivement : “ Une idée me vient, je vous l’envoie ; vous
en ferez l’usage que vous jugerez à propos ”618. D’autres projets prennent ou voudraient
prendre de l’envergure, entraîner le plus de lecteurs possibles, remplir plusieurs numéros du
Journal, conquérir les esprits, déchaîner les débats. Tel est l’exemple du correspondant “Pro
Patria”, qui promet une série de lettres ayant pour sujet des projets d’embellissement de la
capitale, qui suscite sur le coup beaucoup de réactions. Son idée de départ est cependant
beaucoup plus vaste, les embellissements de la capitale ne sont qu’un volet d’un projet plus
ambitieux :
Je m’étonne que personne n’ait encore imaginé de traiter de même, par des
Lettres courtes et détachées, les grands objets qui intéressent tout le monde,
comme par exemple plusieurs points de Police et de l’Administration relativement
à la sûreté et à la commodité des Citoyens, aux bonnes moeurs et à l’ordre public,
à l’éducation de la jeunesse de tous les états, à l’embellissement de la Capitale,
aux amusements publics, et enfin aux progrès des Arts en général619.
Les projets concernant l’éducation ne sont pas moins nombreux et s’étendent de la
composition de traités de morale, à la construction d’écoles dans toute la ville et à l’ouverture
d’établissements promouvant la lecture publique. Un “ particulier zélé pour le bien public
” , persuadé qu’ “ une bonne éducation y peut beaucoup contribuer ” propose la
composition d’un traité élémentaire de morale, renfermant tous les “ devoirs de l’Homme
et du Citoyen ”620 . Il est intéressant de noter que les correspondants achèvent souvent
leur projet par une question rhétorique, censée attirer l’adhésion du public. Le père de six
enfants se plaint de ce que ses fils ne puissent pas faire leurs études dans le quartier où
ils habitent, et lance, en guise de solution, l’idée de la construction de collèges dans tous
les quartiers de la ville : “ Il me vint une idée : ne serait-il pas possible d’obtenir par
votre moyen, que nous ayons dans notre beau quartier un, au moins de ces Collèges,
617 Ibidem, 24 août 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
618 Ibidem, 10 octobre 1785, “Variétés”.
619 Ibidem, 4 juin 1777, “Arts”.
620 Ibidem, 2 septembre 1782, “Académie”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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si mal entassés à la montagne Sainte Geneviève, au milieu des boucheries et des
tueries ? 621 Un autre lecteur propose, en revanche, l’ouverture d’un établissement de
lecture publique, où les auditeurs feraient le tour des différents lecteurs spécialisés, en
échange d’une rétribution modique622 . Ce serait le Journal lui-même qui devrait se charger
d’annoncer cet établissement, une fois que le nombre d’auditeurs serait suffisant pour rendre
possible son existence. Les lectrices ne sont pas oubliées non plus et Sylvain Maréchal,
Avocat en Parlement et abonné du Journal, propose un “Projet d’un établissement qui
manque”, à savoir une bibliothèque ouverte exclusivement aux dames qui sont familières
avec la lecture et l’étude :
Dans un Salon commode, élégant, dont l’emplacement pourrait être près du
superbe Museum qu’on prépare aux Galeries du Louvre, ou bien encore, dans
une de nos belles Abbayes, telles que celles du Panthemont, ne serait-il pas un
spectacle intéressant qu’un cercle paisible de femmes sages, présidées par une
Schurmann ou une Dacier, et occupées pendant deux heures de l’après-midi et
dans le silence le plus édifiant à l’étude des bons Livres ?
La volonté réformatrice du Journal est également illustrée dans la rubrique “Bienfaisance”,
qui représente un point d’attraction incontestable du quotidien623. Un paragraphe de la
rubrique “Belles-Lettres” du 23 février 1777 rappelle l’origine de cette notion très à la mode
des les années 1760, qui est une forme laïque de la charité chrétienne : “ Ce mot dont
l’abbé de Saint-Pierre s’est servi le premier et qu’on trouve à tout moment dans ses
ouvrages, étonna en 1765 les Comédiens Français, qui ne savaient pas ce que voulait
dire ce même mot, dans une pièce de la Chaussée, qu’on leur lisait (…) ”624. En effet,
la première référence de la forme substantivée “bienfaisance” se trouve dans le Mémoire
pour diminuer les procès par l’abbé de Saint-Pierre .
Cependant, si la bienfaisance de l’abbé signifiait l’accomplissement de bonnes oeuvres,
d’éducation et de miséricorde, après 1760, lorsqu’elle envahit tous les traités de pédagogie
et de morale, elle n’est plus une action, mais un sentiment625 . De fait, les traits de
bienfaisance envoyés au Journals’adressent aux “ coeurs ” ou aux “ âmes sensibles
” ou se proposent d’en recruter de nouveaux. A force d’en publier, la feuille de Paris
acquiert elle-même le titre de “ registre ” de “ dépôt des actes de bienfaisance ”
ou encore d’ “ archives de la bienfaisance ” . La pauvreté est de plus en plus penée
entermes d’économie et d’utilité sociale, ce qui correspond à une laïcisation de la charité
chrétienne en bienfaisance. Cette espèce de charité laïque a le pouvoir de lier les hommes
et les femmes par le fil du sentiment, indifféremment de leur appartenance sociale, de leur
niveau d’instruction ou de tout autre critère de distinction. L.-S. Mercier l’appelle “ charité
universelle ” , la considérant le cheval de bataille de la feuille quotidienne :
Mais ce qui rend cette feuille infiniment précieuse, c’est qu’elle est devenue le
véhicule de la charité universelle. L’exemple du bienfait invite à la bienfaisance ;
621 Ibidem, 28 janvier 1783, “Variété”.
622 Ibidem, 18 septembre 1782, “Belles-Lettres”.
623 Dans le Mercure de France, la rubrique “Bienfaisance” figure à partir de 1778, année où l’entrepreneur Panckoucke achète le
privilège de la feuille et décide d’en maintenir la spécificité de journal traditionnel, tout en le rénovant et en en assurant une diffusion
plus large. Voir Charles-Joseph Panckoucke et la Librairie française.
624 Journal de Paris, 23 février 1777, “Belles-Lettres ”.
625 Jean de Viguerie, Histoire et dictionnaire du temps des Lumières, 1715-1789, article “Bienfaisance”, p.764. (Robert Laffont,
1995).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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la vertu qui sommeille au fond du coeur de l’homme est avertie, et il s’établit une
succession de bonnes oeuvres626.
Il y a chez Mercier, comme chez les correspondants du Journal, la conviction que l’exemple
de l’acte de bienfaisance mis sous les yeux d’autrui a pour effet une véritable contamination :
il éveille la vertu assoupie au fond du coeur de chacun et la met à l’oeuvre. Ceci suppose
la conviction d’une nature vertueuse latente dans l’être humain, qui n’a besoin que d’être
stimulée par la force de l’exemple. En partant de l’idée que c’est en lisant des exemples
de vertu que l’on devient vertueux, le Journal se fait un devoir d’en offrir une multitude à
ses lecteurs. Selon un correspondant, publier des actes de bienfaisance “ c’est inviter les
âmes sensibles à la pratique de la première comme de la plus utile de toutes les vertus
”627. Pour un autre, “ les actes de bienfaisance et de patriotisme rendront toujours
votre Journal intéressant, et je me persuade que la publicité que vous leur donnez a
beaucoup contribué à les multiplier ”628. Quant à la qualité principale qui est attachée à
l’esprit de bienfaisance, c’est la sensibilité, partagée par les rédacteurs du Journal et son
lectorat. Un lecteur souligne ainsi l’intérêt commun et la complicité que le quotidien et ses
lecteurs retrouvent sur le terrain de la bienfaisance :
Les traits d’humanité et de bienfaisance que vous rapportez souvent, Messieurs,
dans votre Journal, font honneur à votre sensibilité ; ils prouvent que vous êtes
véritablement amis des hommes ; car c’est en citant des exemples de vertus, que
l’on donne envie d’être vertueux. Un seul de ces traits dédommage de l’ennui que
procure tous vos disputes de Musique à ceux qui, comme moi, n’entendent pas
ce langage ; mais ce qui attendrit l’âme et l’élève est fait pour être généralement
senti (…)629.
Si les débats sur la musique supposent la familiarité avec un “langage musical” et par
conséquent, avec des aspects techniques qui ne sont pas à la portée de tous les lecteurs,
la bienfaisance se révèle un langage universel, rendu possible par le seul partage de la
sensibilité, un sujet capable de lier les âmes et de créer, ne serait-ce que pour un instant,
l’illusion d’un monde harmonieux et solidaire. La pauvreté devient l’un des grands sujets
de réflexion du Journal de Paris, et la passion avec laquelle il s’y lance est soutenue
par l’enthousiasme de son lectorat. Certains lecteurs tiennent à souligner la fonction de
propagateur des actes de bienfaisance du Journal: : “ Si vous vous prêtez avec un zèle
vraiment louable aux actes de bienfaisance dont vous êtes chargés, si vous n’avez
pas en vue que la satisfaction d’être utiles aux malheureux, il me paraît juste à moi de
vous en apprendre le bien qui en est résulté, et combien la forme de vos rédactions
ajoute réellement aux premiers bienfaits ”630. Pour d’autres, la présence d’une réflexion
sur la bienfaisance marque un tournant dans la presse : si l’on “ s’est borné si longtemps
à louer l’esprit dans les journaux ” le moment des actions de bienfaisance semble être
finalement arrivé631 .
626 Tableau de Paris, “Journal de Paris”.
627 Journal de Paris, 5 juillet 1783, “Bienfaisance ”.
628 Ibidem, 24 avril 1785, “Bienfaisance”.
629 Ibidem, 5 septembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
630 Ibidem, 19 août 1781, “Variété”.
631 Ibidem, 14 janvier 1783, “Bienfaisance ”.
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Voyons, à travers quelques exemples de bienfaisance consignés par le Journal, quelle
est la façon dont est perçu ce sentiment nouveau. La constance et l’intérêt particulier pour
cette rubrique témoignent d’un besoin de réfléchir sur la pauvreté malheureuse et la fragilité
humaine dans toutes ses manifestations. On se passionne pour l’histoire du vétéran de
guerre invalide Louis Gilet, Maréchal des Logis, logé à l’Infirmerie des Invalides, dont on
dépoussière le courage et la générosité à travers un récit d’héroïsme632 . On évoque
l’histoire d’une “ femme intéressante par sa naissance, sa jeunesse, sa figure, mais
surtout respectable par ses vertus et par un courage égal à ses malheurs ” , qui, restée
veuve et réduite à une extrême indigence, se transforme en “ mère de douleurs ” et se voit
obligée d’abandonner ses quatre enfants633 . On s’intéresse, en même temps, à toutes les
catégories de nécessiteux : les femmes en couche634 et les nourrices635 , les personnes
âgées636 et les enfants aveugles637 , les ouvriers réduits à la misère par la fermeture des
manufactures638 et les cultivateurs ruinés par une grêle dévastatrice639 .
Le 7 juin 1777, le titre de la rubrique “Bienfaisance” connaît une variation temporaire,
sous la forme de “Trait de bienfaisance”640 Le trait ou l’acte de bienfaisance est la trace
d’une réflexion nouvelle sur la misère et l’indigence, autrement dit sur l’“autrui” souffrant,
qui n’est plus voué au renfermement, mais à une assistance consciente et organisée. Les
récits d’héroïsme, de vertu, de générosité et de piété filiale sont la matière qui nourrit la
rubrique et qui suscite chez les lecteurs des actes concrets de bienfaisance. Quelquefois,
les lecteurs sont simplement incités à comparer des traits de courage déjà publiés par le
Journal. C’est ainsi que la rubrique “Question intéressante” du 21 janvier 1778 propose
aux lecteurs de choisir laquelle de deux actions leur semble plus héroïque : “ ou celle
de Boussard, surnommé le brave homme, ou celle de Vincent Bernin, Caporal du
régiment d’Anjou ; la première annoncée dans le Journal de Paris n°1er de cette
année, la seconde pareillement annoncée dans le n°26 ”641.
Si les “ coeurs sensibles ” et les “ coeurs assoupis ” trouvent constamment de quoi
se repaître dans les traits de bienfaisance du Journal de Paris, c’est que ceux-ci ont un
double effet sur les lecteurs. D’une part, le spectacle de la misère, les exemples d’héroïsme
632 Ibidem, 11 novembre 1785, “Variété”.
633 Ibidem, 16 avril 1777, “Anecdote”.
634 Ibidem, 18 septembre 1784, “Bienfaisance”.
635 Ibidem, 3 avril 1785, “Bienfaisance”
636 Ibidem, 21 mars 1783, “Bienfaisance”.
637 Ibidem, 19 avril 1785, “Bienfaisance”.
638 Ibidem, 22 octobre 1787, “Bienfaisance”.
639 Ibidem, 29 juillet 1788, “Bienfaisance”.
640 En 1789, la rubrique “Bienfaisance” devient “Bienfaisance nationale” et contient les comptes rendus des cotisations pour
le Trésor Royal.
641 Ibidem, 31 janvier 1778, “Question intéressante”. Un extrait d’une lettre de “M de Crosne, Intendant à Rouen” publiée par le
Journal de Paris le 1er janvier 1778 donne les détails de l’action héroïque de Boussard, pilote côtier, qui réussit à sauver huit membres
de l’équipage d’un navire échoué sur les côtes de Dieppe. Les rédacteurs y joignent la lettre adressée au pilote par le Necker, où le
ministre le félicitait et lui assignait, à titre de gratification, une pension annuelle, le nommant “Brave homme”. Ce titre fut repris par la
suite par le Journal de Paris et ses lecteurs pour désigner le pilote. Le deuxième exemple fait en revanche référence à une anecdote
tirée des Affiches du Lyon de mercredi 21 janvier 1778, qui raconte l’action héroïque d’un “intrépide militaire” qui se jeta dans les eaux
glacées du Rhône pour sauver la vie de trois enfants.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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et de vertu d’hommes et de femmes ordinaires sont une source de jouissance individuelle,
d’émotion intime qu’on désire reproduire à l’infini. D’autre part, dans un deuxième temps,
cette émotion personnelle et profonde monte à la surface et donne lieu à un désir d’agir
promptement, de courir au secours des malheureux et des vertueux, au nom de l’amour
pour l’humanité et de l’utilité sociale. Pressée de faire une donation, “La comtesse de*****”
exprime ce double effet de la lecture d’un trait de bienfaisance : “ Touchée, émue, attendrie
jusqu’aux larmes de la Lettre que je viens de lire, je serai désespérée si j’avais été
prévenue ; je voudrais être la première à concourir au soulagement des femmes
en couches. Pauvres malheureuses, on songe donc à vous (…) Il faut donc que la
Bienfaisance procure de bien douces jouissances (…) ”642 A ceux qui auraient à redire
au sujet de cet engouement pour la bienfaisance, soupçonné de n’être qu’une passion
éphémère et mondaine, la comtesse répond sans hésitation : “ On dit que ce n’est qu’une
mode ; eh bien soit ! puisqu’il faut des modes aux Français, j’adopte celle-ci ”643 Le
sentiment de bienfaisance naît spontanément de la jouissance personnelle que le lecteur
éprouve en lisant les articles proposés par le Journal.
Lors de la publication du rapport de l’Académie des Sciences sur le projet d’Hôtel-Dieu
de Bernard Poyet, plusieurs lecteurs rendent compte de l’effet que celui-ci a eu sur eux. L’un
d’entre eux avoue qu’il a été “ sensiblement touché ”644 et propose une souscription pour
la construction du nouvel établissement. Un prêtre confesse au Journal qu’à la lecture du
rapport, il a “ pleuré de ne pouvoir contribuer par une propriété naturelle à l’exécution
du projet ”645 et propose d’y participer, en offrant une partie de sa rente viagère. Un autre
lecteur fournit des détails plus précis à propos de sa lecture du rapport : d’abord, il avoue
avoir lu “ avec autant d’attention que de sensibilité le Rapport ” , et ajoute que ce n’est
que par la suite que le sentiment de bienfaisance surgit en lui, à l’improviste : “ Je tenais
encore le cahier dans ma main, lorsque plein d’un sentiment dont je n’ai pas cherché
à me rendre compte, j’ai dit en moi-même : malgré la médiocrité de ma fortune, je
donnerais volontiers cent louis pour voir poser la première pierre des quatre Hôpitaux
qu’on veut donner à la bonne ville de Paris ” . Ce même lecteur souligne plus loin une
nuance concernant le sentiment de bienfaisance : “ ce premier mouvement, ce transport
involontaire, n’a pas été affaibli par le temps, ni détruit par la réflexion ”. Autant ce
sentiment qui pousse à faire du bien naît spontanément et involontairement, en prenant
possession du sujet, autant il reste fortement enraciné en lui et demeure intact sous l’action
du temps et de la réflexion. Si c’est sur la terrain de la bienfaisance que se tisse un esprit de
communauté entre les lecteurs du Journal, c’est que ce sentiment est capable de toucher
durablement les coeurs et de mouvoir en conséquence la raison.
Il peut arriver aussi que la lecture des articles de bienfaisance, ainsi que l’émotion que
celle-ci procure soient collectives, comme c’est le cas d’une lettre sur la grêle dévastatrice
de 1788, signée par “L’Abbé Béchant, Bouvet, Procureurs-Syndics du Bureau intermédiaire
du départ de Chartres et Dourdan”. A travers ses nouvelles épisodiques et quotidiennes
sur la multiplication des actes de bienfaisance au profit des cultivateurs affectés par la grêle,
le Journal invite à une lecture empreinte d’émotion et d’attente, comme en témoignent les
lecteurs eux-mêmes : “ Vous ne pouvez imaginer, MM avec quelle inquiétude, mêlée
d’espérance, nous ouvrons tous les jours votre Journal ; et tous les jours nous avons
642 Ibidem, 18 septembre 1784, “Bienfaisance”.
643 Ibidem.
644 Ibidem, 3 janvier 1787, “Aux Auteurs du Journal”.
645 Ibidem, 11 janvier 1787, “Bienfaisance”.
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la douce satisfaction d’y voir des personnes généreuses, qui s’empressent soulager
la misère de nos campagnes ”646.
Les articles sur la bienfaisance publiés dans le Journal possèdent non seulement la
vertu de lier les coeurs, mais aussi de délier les bourses. Comme le note un lecteur, “
vos feuilles ont produit plusieurs fois l’heureux effet d’émouvoir les personnes qui
n’attendent que l’occasion d’ouvrir leurs mains bienfaisantes aux infortunés ”647.
Au-delà de sa fonction de véhicule de récits exemplaires de courage, de vertu et de
bienfaisance, le Journal joue aussi le rôle de bureau de bienfaisance, où parviennent des
sommes d’argent destinées aux malheureux et aux démunis. Le 11 janvier 1779 un abonné
qui souhaite garder l’anonymat envoie au bureau du Journal la somme de dix louis pour
servir au soulagement d’une famille dont le père s’est blessé, et qui a été transporté à l’Hôteldieu.
Dans sa lettre au Journal l’abonné justifie son geste et formule sa requête auprès
des rédacteurs: “ Ce n’est que par la voie de votre Journal que je désire connaître
l’emploi de la modique somme que je vous fait remettre et dont vous voudrez bien
vous charger. Je ne doute point d’après les différentes preuves que vous avez donné
de votre honnêteté que vous ne désiriez être les interprètes des coeurs sensibles aux
peines des malheureux ”648
La suite de cette histoire nous fait comprendre à quel point le Journal se montre
scrupuleux quant à sa tâche de bureau de bienfaisance. Son rôle ne se limite pas à remettre
la somme au père de famille, mais il vérifie si les détails du récit correspondent à la réalité.
Si le sentiment de bienfaisance naît comme “ transport involontaire ” , sa concrétisation
est le fruit d’une organisation réfléchie ; opérer le bien signifie, dans ce cas, faire un travail
d’investigation, dont le but est de prouver l’authenticité du récit qui l’a déclanché. Ainsi, la
lettre du bienfaiteur est suivie par une “Note” des rédacteurs” qui précisent avoir demandé
de la part des administrateurs de l’Hôtel-Dieu un rapport “ certifié par l’un d’eux et visé
de l’un d’eux, qui constate la date du transport à l’Hôtel-Dieu, le jour et l’heure de
l’accident, comment et le dans quel lieu il est arrivé, le nom du malheureux, le nombre
de ses enfants et la demeure de sa femme ” et s’engagent à remplir promptement “
les fonctions honorables ” dont ils ont été chargés. Le 23 janvier 1779 les journalistes
publient le certificat de “M le Premier Chirurgien de l’Hôtel-Dieu”, suivi d’une autre “Note” où
ils expliquent que la somme destinée à la famille Pasquier n’a pas été consignée, puisque
les deux conjoints vivaient séparés au moment de l’accident et ils demandent qu’elle soit
remise à une certaine “Madame de S…”, chargée de leur réunion. Même si cette donation
semble destinée à faire deux fois le bien ( “ le soulagement et la réunion de deux époux
malheureux ”649) , les journalistes s’en tiennent à leur rôle d’intermédiaires et attendent la
décision du bienfaiteur. Une note du 28 janvier 1779 ajoute de nouveaux détails : forcée
par la pauvreté, la femme Pasquier a abandonné le foyer pour travailler comme ouvrière
chez une couturière, et surtout, “ les circonstances où se trouvent Pasquier ne sont
pas exactement les mêmes que celles que l’Anonyme l’a indiquées dans sa Lettre
”650 , ce qui pousse les journalistes à attendre de nouveau les dispositions du bienfaiteur
anonyme sur l’usage de la somme envoyée. Finalement, le 3 février 1779, celui-ci reprend
646 Ibidem, 4 août 1788, “Bienfaisance”.
647 Ibidem, 27 juillet 1781, “Variété”.
648 Ibidem, 12 janvier 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
649 Ibidem, 23 janvier 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
650 Ibidem, 28 janvier 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
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la plume pour décider que Pasquier n’“ était pas dans le cas de profiter des dix louis ”651 ,
mais que l’état peint par les journalistes de Paris l’a déterminé de leur envoyer de nouveaux
soixante livres, qui devaient lui être remises à sa sortie de l’hôpital, à condition que le reste
de la famille n’en profite pas. C’est ainsi que l’histoire du malheureux Pasquier et de sa
famille se transforme en objet d’investigation journalistique, mise au service d’un acte de
bienfaisance, tout en étant le prétexte pour une preuve de promptitude et de neutralité de
l’équipe rédactionnelle.
Le Journal rend compte également des différentes donations faites par des particuliers
ou par des sociétés. Le 21 mars 1783 le secrétaire de la Société Philanthropique mentionne
la somme de 1500 livres offerte par le Lieutenant général de Police et destinées à créer des
pensions pour plusieurs octogénaires. Le 14 mars 1785 Pahin de la Blancherie envoie au
Journal la somme de cent quatre-vingt-douze livres onze sols, “ produit d’une quête, par
laquelle on termina hier, au Salon de la Correspondance, la répétition de l’exercice
que les Enfants Aveugles ont soutenu dernièrement aux Tuileries ”652 , à remettre à
la même Société Philanthropique. C’est toujours à cette dernière que “La comtesse*****”
adresse deux louis pour le soulagement des femmes en couches653 .
Le quotidien se présente aussi comme registre des différentes manifestations
artistiques destinées à produire des fonds pour des actions de bienfaisance. Persuadé que
“ tant qu’il y aura des malheureux et des coeurs sensibles, les secours ne manqueront
jamais ” le secrétaire de la Société Philanthropique annonce le 21 mars 1783 le succès
éclatant d’une estampe dont le profit était destiné à un groupe d’octogénaires :
Nous informons avec plaisir l’Amateur bienfaisant qui a dessiné et fait graver le
Triomphe de MM Charles et Robert au Jardin des Tuileries, que les vingt paquets
de cette Estampe, qu’il a fait remettre à M Erpell et dont il a destiné le produit aux
Octogénaires, ont été enlevé avec une telle rapidité, que, dès le lendemain, la
plupart de nos Membres, jaloux de contribuer à cette souscription, n’ont pu s’en
procurer, et que cette distribution a formé une somme de 182, 18f, au lieu de 120
l. Ce produit a servi en partie aux douze nouvelles pensions ; et conformément
aux intentions, nous avons fait tenir 24 liv. à un Vieillard de 89 ans654.
Le 19 avril 1785, le même secrétaire dresse un rapport détaillé de l’emploi des fonds
provenus du Concert donné au profit des enfants aveugles par l’Académie Royale de
Musique655. Une lettre datée le 14 octobre 1787 de Lyon rend compte d’une représentation
que M Molé et Mlle Contat ont donnée au théâtre de la ville, au profit des nombreux ouvriers
réduits à la misère par la fermeture de manufactures. L’auteur de la lettre précise que ce
n’est pas du “ succès que deux talents aussi célèbres devaient nécessairement obtenir
sur le Théâtre de la Ville ”656, mais de l’oeuvre de bienfaisance “ dont ils ont été la cause
et le moyen ” . Comme dans le cas de l’estampe citée ci-dessus, ce n’est pas le talent de
l’artiste ou la qualité de l’oeuvre ou de la représentation qui comptent, mais l’enthousiasme
que l’oeuvre de bienfaisance a pu susciter, chez les artistes et auprès du public, ainsi que
651 Ibidem, 3 février 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
652 Ibidem, 14 mars 1785, “Bienfaisance”.
653 Ibidem, 18 septembre 1784, “Bienfaisance”.
654 Ibidem, 21 mars 1783, “Bienfaisance”.
655 Ibidem, 19 avril 1875, “Bienfaisance”.
656 Ibidem.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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“ le total de la recette ” . La grêle du 13 juillet 1788, qui toucha lourdement la plupart
des cultivateurs, donna lieu à maintes représentations de bienfaisance. Vu l’ampleur de
la tâche, un correspondant signant “R**” exhorte les théâtres de Paris, de ne limiter pas
leur secours à une seule représentation, ce genre de manifestations étant susceptibles
d’entraîner un grand nombre de spectateurs : “ Que nos grands Théâtres ne craignent
pas d’ouvrir deux fois leurs Spectacles en faveur des Pauvres, et qu’ils comptent
sur un nombreux auditoire, qui n’aura jamais assisté avec plus de plaisir à aucune
de leurs représentations ”657. L’idée suggérée par ce correspondant intrépide est qu’une
représentation théâtrale destinée à la bienfaisance est la source d’une double jouissance
pour le public : celle du spectacle proprement dit, à laquelle s’ajoute celle de pouvoir “
soutenir et consoler la Vertu malheureuse ”658.
A travers la rubrique “Bienfaisance”, le Journal offre une image nouvelle de la pauvreté.
Aider les pauvres est, nous l’avons vu, source de jouissance personnelle et de mobilisation
collective. Sous la plume des correspondants du Journal, la pauvreté apparaît comme “
vertu malheureuse ” , comme “ respectable ” infortune, évoquée dans les exemples de
tendresse, de piété filiale, de générosité et de courage, et opposée à l’“ opulence ” des
“Riches”. C’est dans l’opposition avec le riche que l’on découvre l’admirable dignité et le
respect dû au pauvre, ainsi que le caractère exemplaire de ses actions. Comme le note un
lecteur du quotidien, “ ce n’est pas toujours parmi les citoyens opulents qu’on trouve
des exemples [de vertu] ; les classes inférieures en offrent également, et ils sont plus
dignes encore de notre vénération, parce que dans ce rang les individus n’ont pas
les mêmes ressources ”659 .
Si les classes pauvres sont dignes de “ vénération ”, c’est aussi parce toutes les
autres profitent du bien qui résulte de leur travail, réflexion qui pousse un correspondant à
s’exclamer : “ qui n’ambitionnerait aujourd’hui l’heureux pouvoir d’être utile à un ordre
de citoyens, qui, par ses travaux, est le bienfaiteur de tous les autres ”660 . La grêle de
1788 et les dommages qu’elle causa inspirèrent à un lecteur l’image du “ peuple laborieux,
qui n’a jamais tendu la main à l’opulence tant que ses bras ont pu lui procurer ses
besoins, et qui supplie le Riche de relever l’épi que la grêle a abattu ”661. L’idée d’une
pauvreté laborieuse et inspiratrice d’exemples de courage et de vertu, digne de respect et
de vénération, fait son chemin à travers les nombreuses lettres du Journal dédiées à la
bienfaisance, à tel point que ses lecteurs sensibilisés l’introduisent dans leur pensée et dans
leurs gestes quotidiens. Tel est le correspondant qui, commodément installé “ au coin d’un
bon feu ” par l’hiver rigoureux de 1788, avoue ne pas pouvoir s’empêcher “ de penser aux
infortunés qui n’ont pas le moyen d’en avoir, et qui périssent de misère et de froid
” et qui, pour expier en quelque sorte la culpabilité de son confort, envoie à la Société
Philanthropique deux louis destinés “ à procurer du bois aux malheureux qui en sont
privés ”662.
Secourir les malheureux est un devoir de bon citoyen, mais aussi une preuve
d’appartenance à la grande famille de lecteurs doués de sensibilité du Journal de Paris. Les
657 Ibidem, 29 juillet 1788, “Bienfaisance”.
658 Ibidem.
659 Ibidem, 5 juillet 1783, “Bienfaisance”.
660 Ibidem, 31 juillet, “Spectacles”.
661 Ibidem, 29 juillet 1788, “Bienfaisance.
662 Ibidem, 29 novembre, Bienfaisance”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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lecteurs qui ne disposent pas d’une somme quelconque à envoyer rapidement au bureau
du Journal, ont recours à d’autres moyens pour donner voix à leur esprit de bienfaisance.
Nombreux sont les correspondants qui, mus par le désir de faire du bien, proposent des
souscriptions dont le profit est entièrement ou partiellement voué à aider les pauvres et les
besogneux. “ Je suis Français, père de Famille, et bon citoyen ” , se présente un lecteur
bienfaisant et continue : “ j’ai vu avec sensibilité le zèle que mes compatriotes ont eu à
secourir les malheureux Cultivateurs, ruinés de la grêle du 13 dernier ; un revers de
fortune m’a empêcher de les imiter ; mais je propose une Souscription de six livres
pour deux Ouvrages dont le quart sera à leur profit ”663 .
Aider les pauvres, soulager leur misère, compatir leur infortune, louer leur vertu,
admirer leur dignité, ce sont des attitudes partagées par toute la communauté des lecteurs
du Journal, dont les lettres empreintes d’émotion et de zèle philanthropique déferlent
tous les jours. Tout de même, la réforme proposée par le Journal n’envisage nullement
le bouleversement de l’ordre existant, ou l’identification des correspondants avec les
“infortunés” qu’ils s’empressent de secourir, mais consiste dans un regard nouveau, attentif
et responsable, vers une pauvreté souffrante et vertueuse. La fonction réformatrice du
quotidien ne doit pas être comprise comme la contestation ou la mise en question du monde,
tel qu’il est, mais comme une ouverture vers une réalité ignorée, qui enflamme et unit les
esprits sous le signe de la sensibilité.
Volonté du quotidien d’agir sur le réel
Agir sur le réel est une volonté commune à toutes les feuilles périodiques, d’autant plus
visible chez un périodique quotidien, qui est dans un échange intense et accéléré avec le
monde. Le Journal ne se contente pas de représenter le monde tel qu’il est, mais il veut
aussi agir sur lui, et se plaît à refléter par la suite les effets que ses actions déclanchent.
Nous avons vu, dans les chapitres précédents, la double fonction, souvent problématique,
des rédacteurs, de rendre compte froidement de ce qu’est le monde, et à la fois, d’exprimer
librement leurs idées et leurs émotions. Pendant que la présentation objective de bribes
du réel, si cela existait à l’état pur, relève de la représentation du monde, le point de vue
personnel est un moteur d’action, capable de modifier l’état donné des choses. Souvent,
les idées et les projets des acteurs du Journal donnent lieu le lendemain à des faits qui
sont annoncés, par la suite, dans les mêmes pages de la feuille de Paris et c’est dans cet
enchaînement et dans cette promptitude à agir sur le monde que se trouve l’un des secrets
du succès du quotidien. Le Journal s’enchaîne au réel qui s’enchaîne au Journal, tel un
serpent qui se mord la queue.
Les exemples de ce reflet mutuel sont nombreux et variés. Lié de plus en plus à
l’aspect économique, à travers la publicité qu’il fait aux différents objets qu’il annonce, le
Journal encourage et intensifie la consommation. En même temps, ses critiques et ses
commentaires autour des ouvrages dont il rend compte deviennent, pour grand nombre de
ses lecteurs, des critères d’achat et de lecture. Tel est l’exemple du lecteur qui avoue : “ La
lecture de votre journal du 6 de ce mois, articles des annonces des Livres nouveaux,
m’a déterminé à faire l’acquisition d’un ouvrage dont le titre Histoire impartiale des
événements militaires et politiques de la dernière guerre dans les quatre parties du
monde, en 3 vol in-12. avait suscité ma curiosité ”664 .
663 Supplément au Journal de Paris, 18 novembre 1788, “Prospectus”.
664 Ibidem, 18 novembre 1785, “Varieté”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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Les critiques publiées par le quotidien peuvent déterminer, au-delà de la consommation
des ouvrages, des éventuelles modifications de la part de l’auteur. Ainsi, Sedaine avoue
avoir apporté des retouches à son Poème de Richard sous l’influence des observations
du Journal : “ La représentation dont vous avez rendu compte (…) m’avait déjà
fait sentir la nécessité de resserrer ces deux derniers actes ”665 . Outre son rôle
de diffuseur des inventions, le Journal peut en accélérer l’usage, comme c’est le cas de
la “ machine ingénieuse imaginée par M Metrud pour la réduction des membres
fracturés ” . Poussé par le désir de faire du bien à ses semblables, un lecteur qui signe
“Rigaut, Physicien de la Marine” envoie au quotidien une lettre de change, en demandant
aux rédacteurs de faire graver cette machine ingénieuse, “ de manière que, d’après
cette Gravure et l’explication qui seront distribuées par le Journal, on puisse la faire
exécuter et l’employer partout ”666 . Les rédacteurs y répondent promptement et au
moment de la publication de la lettre de Rigaut, ils promettent déjà la parution prochaine de
la gravure. On ne peut plus se passer de la feuille quotidienne pour connaître les dernières
inventions et découvertes, tout aussi bien que des témoignages concernant leur emploi
et leur efficacité. Ce genre d’informations circulent rapidement, en passant du Journal au
lecteur et inversement, dans un mouvement en spirale, qu’un abonné résume ainsi : “ C’est
par vos feuilles que j’ai appris que M Bastays guérissait les dartres ; c’est par la même
voie que je désire faire connaître combien cet avis m’a été salutaire ”667.
Ce sont les articles de bienfaisance qui illustrent le mieux ce mouvement en spirale
entre le monde écrit du Journal et le monde réel. Comme nous l’avons vu, le Journal de
Paris cultive son image de promoteur des actes de bienfaisance. Un abonné observe que,
ce qui rend le quotidien “ très cher aux âmes honnêtes, c’est l’attention que vous
avez de publier et d’exciter des actes de bienfaisance ” , ce qui revient, selon lui, à
encourager “ la plus noble émulation ”668 . Le Journal enregistre les récits contenant
des exemples de vertu ou de courage, de pauvreté extrême, de malheur et d’infortune, il
ramasse, sélectionne et publie les réactions de ses abonnés, récolte leurs donations, rend
compte de l’usage que l’on en fait et des échos que son travail d’organisation et de gestion de
la bienfaisance produit. Les faits de bienfaisance publiés par le Journal débouchent souvent
sur des représentations théâtrales, des souscriptions pour des gravures, des inventions
techniques ou des publications dont les profits sont en partie destinés au soulagement des
pauvres et des malheureux.
L’exemple de l’histoire d’Annette et Lubin est intéressant du fait que, tout en
étant connue à travers un conte de Marmontel et une comédie de Favart , elle
est ressuscitée, avec des accents nouveaux à l’occasion de la grêle de 1788. Une
lettre signée par un avocat en parlement vise à renouveler l’intérêt pour les deux
sexagénaires réduits à la mendicité par la grêle, par le biais d’un mélange d’éléments
sensationnels et affectifs :
La figure vénérable de ces deux époux sexagénaires, dont l’âge et la misère n’ont
point alterné la tendresse réciproque, m’intéressa vivement. Ils me donnèrent
sur eux des détails qui méritent d’être publics (…). Avant son mariage Annette
Poteron eut trois enfants de Lubin Panthou. Les scrupules de leur Curé et la
665 Ibidem, 26 décembre 1785, “Spectacles”.
666 Ibidem, 25 octobre 1782, “Bienfaisance”.
667 Ibidem, 25 octobre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
668 Ibidem, 24 juin 1781, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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scène avec le Juge du lieu vinrent à la connaissance de M de St-Florentin, et
l’engagèrent à leur faire accorder des dispenses. Depuis leur mariage ils ont eu
dix enfants ; l’un des aînés vint au monde avec vingt-quatre doigts, six à chaque
membre, tous avec des ongles et bien formés. Ce phénomène, attesté de tous le
pays, aurait sans doute excité la curiosité des Naturalistes ; mais l’enfant mourut
trop jeune pour qu’il fût connu (…). Voilà, Messieurs, ce qui peut intéresser
la curiosité ; mais ce qui est fait pour intéresser le coeur, c’est que ces deux
vieillards sont réduits à la mendicité. Ils n’avaient, depuis bien des année, qu’un
très petit champ lorsque la grêle de cette année et un procès injuste leur ont
enlevé leur dernière ressource. Leur respectable Curé, trop pauvre pour réparer
les maux qu’ils ont essuyé, n’a pu leur offrir que le témoignage de son estime et
de sa sensibilité. Annette et Lubin, heureux à la fleur de l’âge, ont intéressé tous
les esprits ; Annette et Lubin, accablés d’ans et de misère, intéresseront sans
doute tous les coeurs669.
Suite à ce retour sur le destin attendrissant des deux époux, les réactions des lecteurs
du Journal déferlent, enthousiastes. “Le Baron de Thunder”, qui écrit au Journal le 2 avril
1789, rappelle qu’“ on a placé toute leur fortune aux Italiens ” , faisant référence aux
représentations destinées à la récolte de fonds pour aider le couple. Il finit par avouer : “
Je n’allais plus au Spectacle ; mais cette fois-ci je payerai ma place dix louis, et je
vous les envoie ”670 A la fois personnages fictifs et personnes en chair et en os, Annette
et Lubin nourrissent le besoin d’attendrissement individuel et d’épanchement collectif des
émotions. Le Baron exprime d’ailleurs son désir de voir les deux époux sur scène de la
Comédie Italienne, “ au milieu de tous les prestiges de l’illusion ”, représenter leur
propre histoire. Brouiller les frontières entre illusion et réalité correspond dans ce cas à
une intensification maximale de l’émotion. Le bienfaiteur n’est souvent qu’un spectateur
attendri par la souffrance d’autrui, prêt à payer cher sa place, en échange d’une histoire
bien émouvante, tout en maintenant sa distance par rapport aux personnages sur la scène.
Associée à l’engouement pour les modes, aussi bien qu’au plaisir produit par les passetemps
des classes aisées, l’esprit de bienfaisance naît au sein des activités les plus frivoles,
tels les jeux de société. Un article quelque peu insolite rend compte d’un jeu transformé en
prétexte de récolte de fonds pour Annette et Lubin :
Une Société qui joue au Quinze a imaginé le moyen suivant pour venir au secours
de l’intéressant ménage d’Annette et Lubin. Six Joueurs en ont choisi un d’entre
eux, qui,avec des fonds fournis par les six, a joué au profit des deux époux :
cette partie où Annette et Lubin ne peuvent jamais perdre leur a valu hier la
somme de 18 liv. que la Société adresse au Journal pour la faire parvenir à sa
destination. Ces six personnes renouvelleront cette partie chaque fois qu’elles
seront réunies, et s’applaudiront de leur idée si elle se trouve des imitateurs. Six
de vos Abonnés671.
La fortune de l’histoire d’Annette et Lubin est un exemple de mouvement en spirale qui lie
le monde réel et le monde écrit du Journal quotidien. Un simple récit éveille l’émulation des
lecteurs qui s’empressent, à qui mieux mieux, de porter secours à un couple attachant, qui
669 Ibidem, 31 mars 1789, “Variété”.
670 Ibidem, 2 avril 1789, “Bienfaisance”.
671 Ibidem, 2 avril 1789, “Bienfaisance”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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est en partie le produit d’oeuvres de fiction. Sans avoir le monopole sur les entreprises de
bienfaisance concernant Annette et Lubin, le Journal en conditionne sûrement le cours et
l’ampleur.
Conçu comme une vraie entreprise commerciale, aux prises avec ses confrères et ses
détracteurs, le Journal de Paris sut gagner une place importante dans le marché de la presse
de la fin de l’Ancien Régime grâce à sa périodicité quotidienne ainsi qu’à sa formule légère
et variée. Son caractère frugal et pratique, son ouverture à la liberté d’expression et à la
pluralité des voix le firent entrer rapidement dans le quotidien de ses lecteurs, qui ne surent
plus s’en passer. Le Journal de Paris nous semble une innovation non seulement dans
les modes de publication et de diffusion de l’information, une vraie machine à nouvelles,
joignant rapidité et efficacité, mais aussi dans la manière de concevoir le rapport du lecteur
contemporain avec le temps et l’histoire. Le lecteur qui se penche tous les jours sur les
quatre pages du quotidien de Paris est à la fois acteur et témoin d’un temps marqué par
l’alternance des jours et des nuits ; ses premiers gestes matinaux se déroulent sous le signe
des changements météorologiques de la capitale, le monde écrit du Journal est dans un
perpétuel mouvement de réflexion et d’échange avec le monde réel du lecteur.
Nous ne pouvons conclure ce chapitre consacré à l’exploration de la vie du Journal de
Paris sans rappeler son besoin de conservation et de mémoire. En 1789, à savoir douze
ans après la naissance du quotidien, paraît un Abrégé du Journal de Paris, ou Recueil des
articles les plus intéressants insérés dans le Journal depuis son origine et rangés par ordre
des matières. Années 1777, 1778, 1779, 1780, 1781. Il est publié par Mugnerot672 en deux
volumes in-4°, dont l’un de 1200 pages et l’autre de 1600, chacun divisé en deux parties et
contenant une table des matières à la fin de chaque partie. Selon l’annonce publiée dans
le Journal, à sa parution, l’Abrégé se vend à 30 livres et se trouve au Bureau du quotidien,
rue Plâtrière, vis-à-vis de l’Hôtel des Postes673.
Pourquoi un Abrégé du Journal ? Tout d’abord, la reproduction entière ou partielle de
feuilles périodiques est une pratique courante dans la presse d’Ancien Régime. En 1783, la
Biblio Phsyico-économique, instructive et amusante publie des extraits de lettres au Journal
de Paris, et en 1789 paraît le Dépositaire ou Choix de lettres sur différents sujets, compilation
de lettres envoyées au quotidien, mentionnée par la Correspondance littéraire secrète 674 .
Comme l’annonce son titre, l’Abrégé publié en 1789 n’est ni une compilation, ni un ensemble
d’extraits du Journal, mais se veut une réplique réduite du quotidien même, dont le but est
précisé dans l’“Avertissement” des rédacteurs de l’ouvrage :
Les propriétaires du Journal de Paris ne pouvaient prévoir en commençant leur
entreprise, en 1777, ni toute l’étendue de la carrière où ils allaient entrer, ni le
degré d’encouragement qu’ils pouvaient attendre. Ils proportionnèrent d’abord
l’impression des Feuilles au nombre des Souscripteurs que l’empressent du
Public leur faisaient raisonnablement espérer ; mais cet empressement ayant
augmenté au-delà de leur espérances, les nouveaux abonnés eurent bientôt
épuisé les Feuilles excédantes qu’ils avaient en réserve. Plusieurs Souscripteurs,
ayant égaré quelques numéros de leur Collection, désirèrent en vain de la
compléter. Un grand nombre d’autres, qui n’ont souscrit que depuis quelques
années, auraient désiré d’avoir la Collection entière des années précédentes. Il
672 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris”.
673 Supplément au Journal de Paris, 2 septembre 1789.
674 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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était impossible de satisfaire toutes les demandes de ce genre, qui se multiplient
encore tous les jours. La réimpression du Journal en entier n’aurait offert
au Public qu’une collection volumineuse, où les objets qui peuvent mériter
d’être conservés auraient été noyés dans une foule d’autres qui, séparés des
circonstances qui les ont fait admettre dans le temps, seraient aujourd’hui
sans intérêt. C’est pour répondre aux désirs d’une partie du Public, qu’on
publie un Abrégé du Journal de Paris, dans lequel se trouve rassemblé, par
ordre des Matières, tout ce que chaque feuille de cet Ouvrage, à compter de
l’époque de son établissement, contient d’intéressant, d’utile et d’agréable. On
vient d’exécuter ce Plan pour les cinq premières années, c’est-à-dire, depuis
1777 jusque et compris 1781, dans l’Ouvrage que nous donnons ici, et qui sera
promptement suivi de l’Abrégé des cinq années suivantes675.
Le ressort principal de la publication d’un Abrégé du Journal de Paris est donc le succès
inespéré du quotidien. Douze ans après sa naissance, le Journal compte plus de 100000
exemplaires676 et représente l’un des premiers titres de la presse d’information. Un lecteur
n’affirme-t-il pas complaisamment, en 1789 : “ Votre Journal, Messieurs, est le plus
répandu de tous? ”677 D’une part, les abonnés anciens et nouveaux du Journal tiennent
à en avoir la collection complète, si bien que les réserves du quotidien se trouvent bientôt
épuisées. D’autre part, l’Avertissement précise qu’une réédition intégrale du Journal de
Paris serait non seulement une tâche trop difficile, mais aussi inutile, dans la mesure où tous
les objets qui y sont contenus ne sont pas dignes de conservation et de relecture. Autrement
dit, le Journal se prête d’un côté à une lecture quotidienne intégrale, et de l’autre, à une
lecture rétrospective sélective, fondée sur un critère qualitatif.
Habitué à se multiplier tous les jours sous forme de numéros, la feuille quotidienne
connaît également une reproduction sous une forme restreinte. Le rédacteur précise avoir
maintenu l’ordre des matières observée par le Journal de Paris. La formule hétéroclite
du périodique quotidien se voit ainsi comprimée à douze chapitres : “Météorologie”,
“Poésies fugitives”, “Extraits et Notices de Livres”, “Découvertes et Observations sur
les Sciences et les Arts”, “Beaux-Arts” (peinture, sculpture, architecture et musique),
“Evénements et Cérémonies politiques“, “Anecdotes et Bons mots”, “Administration”,
“Variétés”, “Spectacles” et finalement, “Concert spirituel”. Afin de redonner aux lettres du
Journal republiées leur unité d’origine et pour ne pas dépayser un lecteur éventuellement
non averti des débats poursuivis dans le quotidien, le rédacteur de l’Abrégé a recours à
des notes signalant les répliques, leur nombre et leur position, des renvois d’un chapitre à
l’autre et des titres suggestifs.
Il nous semble que l’éditeur de l’Abrégé veuille persuader ses éventuels clients que la
version intégrale d’un Journal quotidien n’a du sens que pour une lecture unique, à savoir
celle qui s’accomplit au moment de la parution, essentiellement liée à la circonstance ou à
l’actualité, (idée qui nous est aujourd’hui, après tout, assez familière). L’Abrégé est, en
revanche, une version du Journal destinée à la conservation, dont la formule consiste dans
un choix d’articles des premières cinq années qui, tout en sacrifiant l’unité et l’intégralité
d’origine du quotidien, se propose de réunir le meilleur de son contenu. C’est une implosion
675 Abrégé du Journal de Paris ou Recueil des Articles les plus intéressants dans le Journal, depuis son origine, et
rangés par ordre des Matières, Années 1777, 1778, 1779, 1780, 1781, 4 tomes, “Avertissement” (Paris 1789).
676 L’Annonce et la Nouvelle, p. 1288.
677 Journal de Paris, 16 octobre 1789, “Variété”.
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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nécessaire du corps du Journal, censée sauver et réorganiser les objets susceptibles d’un
intérêt que l’écoulement du temps n’efface pas. Le projet annoncé dans l’Avertissement
de poursuivre la publication de cette version réduite du Journal pour les années suivantes
n’aboutit cependant pas. N’est-il pas possible que ce recueil d’articles choisis n’ait pas connu
l’adhésion du public espérée par son rédacteur ? L’Abrégé a plutôt l’air d’un monument,
les articles sont arrachés à leur tissu d’origine et classifiés par matières, le tout est plus
proche de l’immobilité du temple que de l’intensité de l’attente offerte par le Journal même.
Encore qu’incomplète et peut-être non vouée à un grand succès, l’entreprise de l’Abrégé
reflète avant tout le besoin de mettre le périodique et les meilleures informations qui y sont
contenus à l’abri du temps, mais aussi de marquer pour la postérité la contribution du Journal
aux progrès d’une “Histoire littéraire” :
On a lieu d’espérer que ce Recueil, en complétant en quelque sorte la Collection
de ceux des Abonnés qui n’ont pas reçu le Journal dans les premières années,
et de ceux qui n’en ont pas conservé exactement les feuilles, peut offrir encore à
tout espèce de Lecteurs un Ouvrage non seulement intéressant par l’abondance
et la variété des Objets, mais encore utile à consulter pour tous ceux qui aiment à
suivre les progrès de l’Histoire Littéraire de notre temps678.
678 Abrégé du Journal de Paris.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Pl. XIII - Journal de Paris, Page de titre de l’Abrégé du Journal de Paris, paru en 1789.
Nous allons voir, dans ce qui suit, quel est rôle du Journal de Paris dans l’évolution
des arts visuels. Dès sa naissance, le quotidien habitue ses lecteurs à avoir constamment
(presque quotidiennement en 1777) des nouvelles du monde artistique. Dans quelle mesure
un journal quotidien peut-il avoir des atouts dans la gestion de l’actualité artistique ? De
quelle façon les débats engagés et les idées véhiculées dans le Journal sur les arts visuels
entre 1777 et 1788 peuvent-ils avoir influencé sur la formation artistique du lectorat ?
Nous allons découvrir tout d’abord le contexte artistique dans lequel s’insèrent les
informations sur les arts visuels du Journal de Paris. Une comparaison avec d’autres
périodiques contemporains nous aidera à comprendre quelques aspects sur la place et
l’organisation de l’information artistique dans la presse de la fin de l’Ancien Régime, ainsi
que sur les points innovateurs introduits par le quotidien de Paris. Nous allons nous
arrêter par la suite sur le premier correspondant artistique attitré, Antoine Renou, et nous
interrogeant sur sa participation à la rédaction des articles sur les arts visuels, ses idées
esthétiques, ainsi que sur les limites de son rôle. Un regard attentif sur l’ensemble des
articles dédiés à la peinture, à la sculpture, à la gravure et à l’architecture nous révèlera la
Le “Journal de Paris”, premier quotidien français
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perception du Journal de l’actualité artistique française. Ce sera l’occasion pour découvrir
les différentes fonctions des arts dans leur rapport avec le périodique quotidien. Nous allons
finalement nous arrêter sur les nombreux projets urbanistiques publiés dans le Journal,
expression de la volonté d’une réforme de l’espace urbain liée à un rêve de réforme sociale.
La question qui traverse toutes les parties mentionnées ci-dessus pourrait être formulée
ainsi : de quelle manière le Journal de Paris construit-il un discours critique sur les arts et
quel est le rôle de ce discours dans l’évolution des arts visuels à la fin de l’Ancien Régime ?
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Le “Journal de Paris” et les arts visuels
L’information artistique dans le quotidien
Pour une presse artistique
Faute de pouvoir se charger de diffuser l’information politique, la presse périodique en
pleine expansion de la fin de l’Ancien Régime donne de plus en plus d’espace à un
journalisme de type culturel, réunissant les domaines de la littérature, de la musique
et des arts visuels (peinture, sculpture, gravure et architecture). Il suffit de passer en
revue quelques périodiques nés dans la deuxième moitié du siècle, ayant eu une vie
plus ou moins longue, affirmant, dès leurs titres, leur intérêt pour les “beaux-arts” ou les
“arts” en général (arts libéraux et mécaniques confondus) : Nouvelles de littérature, des
arts et des sciences (1750), Observations sur l’histoire naturelle, sur la physique et sur
la peinture (1752-1757), Journal des sciences et des arts (1761), Journal des beauxarts
et des sciences (1768-1775), Journal des sciences et des beaux-arts (1776-1778),
Journal de littérature, des sciences et des arts (1779-1783), Nouvelles de la république des
lettres et des arts (1779-1788). Souvent leur couverture de la vie artistique se résume à
quelques annonces de gravures et à des comptes rendus des expositions bisanuelles de
peinture, sculpture et gravure au Salon du Louvre, événement clé de la production artistique
française.
La formule éclectique de la plupart des périodiques d’Ancien Régime, ne connaissant
pas une vraie spécialisation et séparation des domaines, permet des rapprochements qui
se révèlent au lecteur d’aujourd’hui comme insolites. Dans le “Plan de l’ouvrage”de 1752, le
rédacteur des Observations sur l’histoire naturelle, sur la physique et sur la peinture, indique
aux lecteurs le fil logique qui lie ensemble les trois domaines annoncés dans le titre :
Les Observations de Physique et de Peinture, loin d’être nuisibles à la
partie proprement dite Histoire naturelle, en font au contraire des branches
inséparables. Le Naturaliste ose avec intrépidité s’élever quelquefois jusqu’aux
Astres, de là il descend sans crainte dans la composition et la décomposition des
corps sublinaires, et il ne manque point de s’arrêter avec complaisance sur les
Peintures, qui lui représentent son principal objet ; il n’est donc pas étrange de
parler dans un même Traité des Sciences, que l’on a comprises sous un même
nom ; car Physique et Histoire naturelle, sont des termes synonymes ; Peinture
veut dire la même chose ; l’une et l’autre n’ont pour but que de décrire, ou de
représenter la nature et tous les phénomènes679.
En guise d’illustration de ce rapport synonymique entre physique et peinture, les
Observations offrent à leur lectorat des réflexions critiques sur les tableaux exposés au
679 Observations sur l’histoire naturelle, sur la physique et sur la peinture, Avec des planches imprimées en couleurs,
Plan de l’ouvrage, tome Ier, (1752).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Salon du Louvre680 ainsi que des extraits de critiques du Salon, puisés dans d’autres
périodiques . 681
Certains titres de périodiques ne sont pas immédiatement révélateurs de leur intérêt
pour l’information artistique. D’une part, tout journal littéraire est susceptible d’embrasser
le domaine des beaux-arts, avec des informations sur les Académies, des annonces
d’ouvrages nouveaux exposés au public dans les ateliers des artistes, ou des notices
bibliographiques concernant la peinture, l’architecture ou la musique. Même si tel périodique
n’est pas enclin à suivre constamment la vie artistique, le Salon de peinture, de sculpture et
de gravure du Louvre, ouvert tous les deux ans à partir du 25 août, est un événement trop
important de la vie de la capitale pour que les journaux les plus divers ne lui accordent un
minimum d’espace. A la différence de la vie théâtrale et musicale, qui occupent l’attention
du public éveillée pendant toute l’année, les arts visuels connaissent leur moment de gloire
une fois tous les deux ans, pendant les quelques mois qui recouvrent l’ouverture proprement
dite du Salon et les échos d’après sa fermeture.
Le Journal de politique et de littérature, qui n’a pas un seul mot à dire sur les arts
visuels en 1777, publie toutefois un bref compte rendu du Salon de cette année-là, qui
élogie les tableaux des “ jeunes artistes ” , émet quelques critiques et invite les lecteurs
à se rendre dans les ateliers des sculpteurs Allegrain et Coustou pour admirer des oeuvres
non exposées au Salon682 . De même, le Journal oeconomique , ayant pour sous-titre
Notes et Avis sur l’agriculture, les arts, le commerce et tout ce qui peut y avoir rapport, ainsi
qu’à la conservation et à l’augmentation des Biens des Familles, sans avoir un regard
constant pour la peinture, la sculpture ou la gravure, insère dans ses pages des comptes
rendus de l’Exposition de tableaux et de Modèles de Sculpture dans le Salon du Louvre,
par l’Académie Royale de peinture et de sculpture 683 .
La publication par les feuilles périodiques de comptes rendus de Salons et de réflexions
sur les brochures critiques que celui-ci produit, est décidément un indicateur de l’intérêt de
la presse pour les arts visuels. En 1750 le Mercure de France est le seul journal à publier
une recension de l’exposition du Louvre ; il est d’ailleurs l’unique à perpétuer la tradition
du compte rendu du Salon sans interruption, de 1750 à 1789. Le Mercure est suivi par
d’autres périodiques tels le Journal encyclopédique , l’Année littéraire , les Petites
Affiches devenues quotidiennes en décembre 1778, sous le titre d’Annonces, affiches et
avis divers ou Journal général de France et le Journal de Paris , dès sa parution , en
1777 . La Feuille nécessaire , parue en 1759 et continuée l’année suivante par l’Avant
Coureur , couvre tous les Salons de peinture de 1759 à 1773, année de sa disparition. Le
Journal des Beaux-Arts et des Sciences , dont l’Abbé Aubert est le fondateur, fournit des
critiques des Salons de 1769, 1771, 1773 et 1775, étant relayé par le Journal des Sciences
680 Les Observations sur l’histoire naturelle, sur la physique et sur la peinture publient des comptes rendus des Salons de 1751,
1753 et 1757. Voir Neil Mc William, Vera Schuster, Richard Wrigley, A Bibliography of Salon Criticism in Paris from the Ancien Régime
to the Restauration, 1699-1827, (Cambridge University Press, 2003).
681 Observations sur l’hisoire naturelle sur la physique et sur la peinture, “Des Extraits faits dans Quelques Ouvrages Périodiques,
concernant l’exposition des Tableaux de cette année, 1753, l’Eloge du Salon et des peintres en général et en particulier, par M Fréron”,
tome II, partie I, pp 1-20.
682 Journal de politique et de littérature, “Exposition des tableaux du Louvre”, octobre 1777, tome III, pp. 217-218.
683 Journal oeconomique ou Mémoires, Notes et Avis sur l’agriculture, les arts, le commerce et tout ce qui peut y avoir rapport,
ainsi qu’à la conservation et l’augmentation des Biens des Familles, “Exposition de tableaux et de Modèles de Sculpture dans le Salon
du Louvre, par l’Académie Royale de peinture et de sculpture”, juillet 1751, p. 56, “Exposition de Tableaux dans le Salon du Louvre,
par l’Académie Royale de peinture et de sculpture”, décembre 1755, p. 85.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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et des Beaux-Arts pour l’exposition de 1777. La contribution des autres feuilles à la critique
salonnière est plutôt sporadique, dictée par leur brève existence ou simplement par le rôle
marginal qu’ils accordent aux arts visuels. Le Journal oeconomique et le Journal des
Dames ne publient qu’un seul compte-rendu du Salon, en 1755 et 1775 respectivement.
L’Observateur littéraire en donne deux (1759 et 1761), tout comme le Journal de politique
et de littérature 684 (1775 et 1777), quant aux Observations sur l’Histoire Naturelle, la
Physique et la Peinture, elles étendent leur participation critique à trois Salons (1751, 1753
et 1757). Les Nouvelles de la République des Lettres et des Arts , périodique attaché à
la Correspondance pour les sciences et les arts , fondée par Pahin de la Blancherie,
dont le but annoncé est de “ rapprocher l’homme de son semblable, la science de l’art,
et l’homme de la science et de l’art, sans distinction ni de temps ni de lieu ” , rend
compte à son tour de trois expositions (1779, 1781 et 1783)685 .
Il est intéressant de remarquer que, malgré la multiplication extraordinaire de brochures
critiques sur le Salon dans les années 1780, le nombre de périodiques qui publient des
comptes rendus sur l’exposition du Louvre entre 1750 et 1789 demeure stable : en moyenne
cinq par Salon. Cette immobilité apparente est due à une double cause : d’une part,
l’impression et la vente des feuilles périodiques sont conditionnées par l’obtention d’une
permission royale, laquelle peut être retirée au moindre faux pas des rédacteurs, d’autre
part, la réticence invétérée de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture à l’égard de
la critique, vue comme offensive à l’égard des efforts des artistes, impose aux périodiques
une attitude révérencieuse envers les ouvrages et les artistes du Salon, bref, un constant
travail d’auto-censure. Aux yeux de l’Académie, la fonction première des périodiques
publiant des critiques des Salons consiste à s’opposer aux critiques effrénées des brochures
clandestines, qui portent atteinte à la réputation des artistes et de l’institution académique et
de construire, d’autre part, une critique modérée, approchant le monde des arts visuels avec
respect et humilité. Il n’est donc pas étonnant que les critiques des Salons représentent dans
la presse d’Ancien Régime l’événement principal, sinon unique, digne d’entretenir l’attention
des lecteurs, et que de cette façon, l’information concernant les arts visuels ait, dans la
plupart du temps, un caractère irrégulier et saisonnier686 .
D’autre part, c’est dans le même contexte de la résistance acharnée de l’Académie à
toute attitude critique à son égard, que se développe la critique d’art, les périodiques et les
idées de certains membres de l’Académie ayant un rôle tout aussi important que la diffusion
de brochures clandestines. Comme nous allons le voir, avec l’exemple concret du Journal
de Paris, les arts visuels s’inscrivent dans le quotidien des Français, tout comme la musique,
la poésie et le théâtre. Malgré tous les obstacles toujours en place, l’information artistique
sort du cercle quasi-exclusif du Salon, pour se répandre hardiment dans toutes les périodes
de l’année, chez tous les lecteurs, empruntant une large palette de tons et de styles.
Avant de nous occuper de façon plus détaillée de la manière dont le Journal de Paris
traite et se sert des arts visuels, arrêtons-nous un instant sur quelques pages de périodiques
qui précèdent le quotidien dans l’approche à l’information artistique. Quelle est la place
qu’on assigne à cette dernière ? Quel est le contenu général des articles consacrés aux
684 Le Journal de la littérature, ou Journal de politique et de littérature appartient à Panckoucke et continue partiellement
l’Avant-Coureur, qui s’arrête en 1773, voir l’article sur L’Avant-Coureur, par Jean Sgard, ds le Dictionnaire des journaux.
685 A Bibliography of Salon Criticism in Paris from the Ancien Régime to the Restauration.
686 A la naissance du Journal de Paris, L-S. Mercier se réjouissait de la victoire du fait de la veille sur les réflexions concernant
les arts: “Un fait de la veille dit plus que ces réflexions vagues sur les arts. Les réflexions communes sont bientôt épuisées, les faits
sont toujours nouveaux”, Tableau de Paris, “Journal de Paris”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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arts visuels ? Peut-on décéler, dans les modes d’organisation de la matière artistique, un
souci de spécialisation ? Pour répondre à ces questions, nous allons feuilleter La Feuille
nécessaire, continuée par L’Avant-Coureur, les Petites Affiches , et le Mercure
de France .
Parue en 1759 , La Feuille nécessaire, contenant divers détails sur les Sciences, les
lettres et les arts explique dans son Prospectus :
Quand nous disons que cette Feuille est nécessaire, nous ne prétendons pas que
les autres soient inutiles ; nous voulons seulement dire que le Public trouvera
dans le tableau raccourci que nous lui présentons chaque semaine, tout ce qui
peut piquer la curiosité dans chaque genre. Ce Tableau comprendra une suite
de détails aussi instructifs qu’amusants dans leur nouveauté, et dont la réunion
pourra servir un jour à l’Histoire des Sciences, des Lettres et des Arts687.
Parmi les différentes matières du plan de la feuille, les rédacteurs mentionnent l’“Article
Peinture, sculpture, gravure” , qui “ détaillera les morceaux nouvellement finis par les
grands Peintres, Sculpteurs, Graveurs ”688 , et suivi par les nouvelles d’architecture : “
Ensuite viendront les entreprises de nos Architectes, soit à Paris, soit à la Campagne ;
un petit détail de leurs plans et de leur nouvelle manière d’opérer ”689 . En d’autres
mots, La Feuille nécessaire, sous sa forme de “ tableau raccourci ” , s’engage à tenir
son lectorat au courant de toute l’actualité artistique, pendant toute l’année et avec une
fréquence hebdomadaire. A cela s’ajoute sa fonction d’archives, propre à tous les journaux
d’Ancien Régime qui, d’une part, nourissent la curiosité du public, toujours plus engoué
d’informations, et d’autre part, se constituent comme des mémoires à l’usage de la postérité.
La rubrique “Peinture, Sculpture et Gravure” contient toutes les semaines, dans des
notices concises, les dernières nouveautés en matière d’arts visuels. Les rédacteurs
s’intéressent au tableau à peine achevé ( “ M Chardin , Professeur de l’Académie
RP, vient d’achever deux Tableaux de fruits de 18 pouces de largeur sur environ 15
de hauteur ”690 ) ou à celui en train d’être peint ( “ [M Loir] fait un grand Tableau à
l’huile qui représente S Hypolite communiant dans sa prison ”691 ). Les lecteurs avides
de nouvelles artistiques sont mis au courant des productions destinées à l’étranger ( “ M
Pierre , Professeur de l’ARP vient de finir un Tableau du Jugement de Paris, destiné
à orner une galerie du Palais du Roi de Prusse ”692 ) ou qui doivent s’acheminer pour la
province ( “ Il y a dans l’Atelier du même peintre un nouveau Tableau représentant la
Résurrection de Jésus Christ. Il est destiné pour l’Eglise de Notre-Dame de Bonnes-
Nouvelles, à Orléans, et doit être le pendant du Tableau des Pélerins d’Emmaus de M
Vien , excellent ouvrage dont nous avons parlé dans nos feuilles ”693 ).
687 La Feuille nécessaire, contenant divers détails sur les Sciences, les Lettres et les Arts, (Paris, Lambert, Imprimeur-
Libraire, 1759).
688 Ibidem.
689 Ibidem.
690 Ibidem, “Peinture, Sculpture et Gravure”, 5 mars 1759.
691 Ibidem, “Peinture, Sculpture et Gravure”, 4 juin 1759.
692 Ibidem, “Peinture, Sculpture et Gravure”, 9 juillet 1759.
693 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Les rédacteurs ne manquent pas d’offrir même des avant-premières au Salon : “ Nous
avons vu, dans l’atelier de M Vien , Professeur de l’ARP, un grand Tableau, auquel
il donne actuellement les dernières touches, et qui doit être exposé aux yeux des
Amateurs dans le Salon du Louvre à la S Louis prochaine ”694 . Ils arpentent Paris à la
recherche de nouveautés, des ateliers des peintres, sculpteurs et graveurs, aux églises, et
de la “ précieuse Collection du Cabinet du Roi ” aux “ Appartements de Luxembourg
”695 aux “ essais informes ”696 des jeunes Artistes exposés dans la place Dauphine. Les
rédacteurs des notices artistiques maîtrisent bien l’art des renvois et de l’enchaînement des
informations. L’annonce de l’achèvement du Jugement de Paris par Pierre est l’occasion
de rappeler un autre tableau récent du même peintre, destiné pour l’Eglise de Notre Dame
de Bonnes-Nouvelles d’Orléans, et d’enchaîner avec l’annonce de la réalisation du plafond
de cette même église par Parrocel697 . Le rédacteur aime faire des promesses à ses
lecteurs, qu’il se vante de respecter, sans oublier de renvoyer à son engagement premier et
d’expliquer la raison du retard : “ Lorsque notre seconde feuille parut, nous ne rendimes
compte du fameux tableau représentant Mlle Clairon en Médée (…) Nous promimes
d’en parler lorsqu’il serait temps, parce que nous étions instruits que l’ordonnance
de ce grand morceau allait être totalement changée ”698.
Le 16 juillet, le rédacteur de la rubrique dédiée aux arts visuels transcrit “ mot pour
mot ” , selon ses dires, l’explication du graveur de Marcenay de sa dernière production :
“ M de Marcenay n’a pu refuser à nos instances la notice d’un Commencement
d’Orage, qu’il vient de graver d’après un Tableau de Rembrandt. Nous ne faisons que
la transcrire mot pour mot, parce qu’elle est tout à la fois digne d’un Artiste et d’un
Homme de Lettres. Il serait à souhaiter pour nous et pour le public que tous ceux qui
exercent les Arts, pussent ainsi rendre leurs idées sur les objets de leur travail ” .
Malgré son enthousiasme pour la contribution écrite du graveur de Marcenay, le rédacteur
joue un rôle de filtre, il ne donne pas la parole à l’artiste, mais “transcrit” ses idées. La
concision, l’austérité et la monotonie de style sont de rigueur pour la Feuille nécessaire. Pas
de place aux digressions ou aux lettres en original. Le rédacteur est censé uniformiser la
matière au profit d’une unité formelle et stylistique. Epurée de toute contamination littéraire,
l’information artistique proposée par ce périodique est régulière, uniforme et sobre.
Dès le premier numéro, La Feuille nécessaire s’engageait auprès de son lectorat
à ne publier que des informations certaines. En touchant au problème de la véridicité, les
rédacteurs soulignent l’intérêt d’une correspondance ouverte entre le journal et une partie
de son lectorat, apte à lui fournir des informations dignes de la curiosité publique :
On sent aussi que cette Feuille ne pourra que devenir plus intéressante à mesure
que les correspondances se multiplieront. Tous ceux qui auront fait quelques
découvertes ou trouvé quelques nouvelles inventions propres à les faire
connaître, Artistes, Marchands, habiles Ouvriers et autres, sont priés d’envoyer
une note avec leurs noms et demeures au sieur Lambert, Imprimeur-Libraire, rue
et à côté de la Comédie Française, et d’affranchir le port (…)699.
694 Ibidem, “Peinture, Sculpture et Gravure”, 28 mai 1759.
695 Ibidem, “Peinture, Sculpture et Gravure”, 9 juillet 1759.
696 Ibidem.
697 Ibidem.
698 Ibidem, “Peinture, Sculpture et Gravure”, 7 mai 1759
699 Ibidem, note à la fin du premier numéro.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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La Feuille nécessaire laisse entendre que la correspondance ouverte entre le journal aux
prises avec la récolte de la nouveauté, dans un laps de temps limité, et son lectorat est un
instrument précieux dans la rédaction d’une feuille périodique, ce que le Journal de Paris
, premier quotidien français allait démontrer une vingtaine d’années après. Selon la vision
des rédacteurs de La Feuille nécessaire , le journal est un moyen de communication rapide
et efficace entre journalistes et lecteurs, espace ouvert en égale mesure au marchand, à
l’artiste et à l’“ habile ouvrier ” .
Disparue à la fin de l’année même où elle a vu le jour, La Feuille nécessaire
est continuée par L’Avant-Coureur, feuille hebdomadaire où sont annoncées les objets
particuliers des sciences et des arts, le cours et les nouveautés des spectacles, et les livres
nouveaux en tout genre , imprimée sans interruption jusqu’en 1773. Comme l’annonce son
titre, la nouvelle feuille a pour trait principal la rapidité, son but est de précéder les annonces
des autres journaux et son ambition est de devenir la première “gazette littéraire”700 . La
contrainte de temps implique une contrainte de travail : le style en sera donc sobre et
concis701 , tout comme l’avait été celui de La Feuille nécessaire . Qui plus est, une
fois arrivé à la direction du journal, en janvier 1769, Lacombe se propose d’en rendre le
contenu plus pratique et moins livresque. Soucieux de plaire sans distinction “ à l’artiste,
au manufacturier, au négociant, à l’artisan, à l’homme de lettres, à l’amateur et au
travailleur ” , il fait appel “ aux savants, aux artisans et aux négociants ”, pour qu’ils
utilisent L’Avant-Coureur comme moyen de communication702 .
A la naissance de L’Avant-coureur , en 1760, la rubrique “Arts” occupe la deuxième
place dans la structure de la feuille, et les rédacteurs expliquent ainsi son contenu : “ Dans
le second Article, on trouvera les principales nouveautés des Beaux-Arts, et de ceux
qui leur sont subordonnés, en commençant toujours par les Arts du Dessin, tels que
l’Architecture, la Peinture, la Sculpture, la Gravure, la Ciselure et de là descendant
jusqu’aux Arts mécaniques dont les nouvelles inventions sont indiquées suivant leur
mérite. La Musique, autre que celle des Spectacles, soit vocale, soit instrumentale,
en fera partie ”703 . A partir de 1765, avec l’arrivée de Lacombe à la direction du journal, la
rubrique “Arts” (entendus comme activités artistiques au sens moderne ; peinture, sculpture,
gravure, musique et poésie704), prend la première place.
Les annonces concernant les arts visuels se trouvent sous le signe de la formule “ il
paraît nouvellement ” . Fidèles à leur engagement de rapidité, les rédacteurs s’empressent
d’informer sur les productions artistiques en train d’être réalisées ( “ Les Amateurs et les
Artistes attendent avec empressement l’estampe que M Cars va mettre au jour d’après
le Tableau du Père de famille de M Greuze ”705. ), ou à peine achevées ( “ Le sieur
Beauvarlet , graveur rue S Jacques, vient de finir la Chasteté de Joseph, d’après M
700 “Les Journaux et tous les ouvrages qui contiennent les extraits des livres, sont les vrais dépôts de l’histoire, les fastes de
l’esprit humain. L’Avant-Coureur ne sera, dans toute la rigueur du terme, qu’une simple Gazette littéraire, qui certainement manque
encore. Il est destiné à préparer la voie aux Journaux, à suppléer à la lenteur qu’exige le travail des extraits, enfin à servir promptement
la curiosité publique qui n’a jamais été si active, si empressée, si impatiente” L’Avant-Coureur, 1760.
701 Les rédacteurs se disent “rigoureusement astreints à une manière laconique, concise, mesurée, simple, uniforme, sans
jamais nous en départir pour aucun objet”, L’Avant-Coureur, 1760.
702 Dictionnaire des journaux, “L’Avant-Coureur”.
703 L’Avant-Coureur, “Avertissement”, 1760.
704 C’est toujours à partir de 1765 que la rubrique “Arts” de L’Avant-Coureur englobe aussi la poésie.
705 L’Avant-Coureur, 28 janvier, “Arts, Gravure”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Nattier ”706 ). Les notices concernant les arts visuels ont soit la fonction d’informer le public
au sujet de la production artistique parisienne, qu’une fonction publicitaire : les lecteurs
du journal peuvent tout simplement s’informer, mais peuvent aussi aller voir et acheter.
C’est surtout le cas des gravures à la description desquelles s’ajoutent souvent des détails
pratiques tels l’adresse de l’artiste, et le prix. L’annonce d’un “ Recueil d’Estampes des
Médicis ” pour la fin de l’année 1772 est suivi, par exemple, par un “ modèle du billet
de souscription ”707 .
Tout en restant fidèles à leur vocation de concision et d’uniformité stylistique, aussi bien
qu’à leur soin d’“ éviter toute sorte de discussion ” , les rédacteurs de la rubrique “Arts”
de L’Avant-Coureur se permettent de temps en temps des appréciations et des réflexions
fugitives, ou, pour les citer, “ d’un seul trait de plume ”708 . En parlant de la collection
de tableaux de Jean-Baptiste et Louis-Michel Vanloo, le rédacteur note qu’elle “ satisfera
l’amateur qui a un peu plus que des yeux ” et il explique plus loin “ c’est-à-dire qui est
doué de ce goût nécessaire à l’Artiste, et qui préfère avec raison, un seul bon tableau
à dix médiocres ”709 . Toutefois, il est assez rare que les rédacteurs parlent en leur propre
nom, sinon pour faire des observations générales et discrètes : ils parlent de la “ pureté ”
et de la “ netteté ” du burin d’un graveur710 ou d’un portrait gravé “ avec intelligence
”711 . La plupart du temps, ils font référence à l’opinion d’une instance non identifiable : “les
amateurs” ( “ Les amateurs sauront gré sans doute à M Demarteau , d’avoir publié le
nouveau portrait qui nous offre Rubens dans la fleur de sa jeunesse ”712 ; “ [Les
Amateurs] ont donné les justes louanges au svelte des formes de cette figure, à
l’élégance des contours, à la suplesse et au moelleux des mouvements ”713 ). Notons
toutefois un exemple amusant et rare, où le journaliste, épris d’une gravure représentant
la Taverne de Ramponeau s’emploie à justifier, au nom de la rédaction, le saut du journal
dans le règne de la frivolité :
Nous pardonnera-t-on d’indiquer, à la suite de ces Ouvrages estimables, une
folie du temps qui passera sans doute bien vite, pour faire place à quelque autre
aussi peu durable ? Pourquoi non, s’il nous est permis d’égayer quelque fois une
feuille qui doit autant amuser qu’instruire ? Toutes les frivolités du monde ont un
côté que la Raison peut regarder en souriant, et qu’un peu de Philosophie tourne
même en instruction. On distribue depuis quelques jours la représentation d’une
Ginguette devenue fameuse par le concours, que du vin à très vil prix y attire, et
que des Chansonniers du plus bas ordre se sont empressés de célébrer.714
706 Ibidem.
707 Ibidem, 26 octobre 1772, “Arts, Gravure”.
708 “Dans l’histoire des Arts et des Spectacles, ainsi que dans les notices des Livres, nous aurons grand soin d’éviter toute
espèce de discussion. Nous pourrons cependant quelquefois apprécier certaines productions; mais ce sera d’un seul trait de plume,
sans nous ériger en critiques, et sans prodiguer des louanges”.L’Avant-Coureur, “Avertissement”, 1760.
709 L’Avant-Coureur, 7 décembre 1772, “Arts, Peinture”.
710 Ibidem, 9 novembre 1772, “Arts, Gravure”.
711 Ibidem, 12 octobre 1772, “Arts, Gravure”.
712 Ibidem, 7 septembre 1772, “Arts, Gravure”.
713 Ibidem, N°3, 1773, “Arts”. Le journaliste fait référence à une Diane de Vassé, sculpteur du Roi décédé un mois auparavant.
714 Ibidem, 24 mars 1760, “Arts, Gravure”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Avec son ambition de devenir une “gazette littéraire” (et peut-être même “artistique”),
L’Avant-Coureur a une part significative dans la diffusion de l’information artistique dans la
presse d’Ancien Régime. C’est avec lui que se cristallise l’idée de développer un instrument
périodique capable de rendre compte de la vie artistique française, mais aussi, nous l’avons
vu, de fournir un moyen de communication et d’échange entre ses différents acteurs.
L’Avant-coureur représente une occasion pour les activités artistiques d’avoir finalement un
organe périodique propre, qui s’en occupe sans interruption toute l’année, et qui en offre
une image plus ample et plus diversifiée. Même si la publication de ce journal s’arrêta en
1773, sa tentative de devenir un périodique des arts demeure remarquable.
Les Petites Affiches de Paris, périodique dédié par excellence aux annonces,
s’intéressent, dès leurs naissance, aux beaux-arts. Les arts visuels y ont leur place dans
les rubriques “Livres nouveaux”, qui rend compte des ouvrages concernant la peinture, la
sculpture ou la gravure ou des écrits critiques sur les Salons, et dans la rubrique “Avis
divers”, qui contient des annonces et parfois des commentaires à propos des oeuvres les
plus récentes. Le lecteur des Affiches trouve dans la rubrique “Livres nouveaux” des
notices concernant les Essais sur la peinture et sur l’Académie de France établie à Rome ,
par Algarotti, traduit de l’italien par Pingeron, Capitaine d’Artillerie et Ingénieur au service de
Pologne715 , la Lettre d’un Graveur en Architecture à M Patte , son confrère, à l’occasion
de son mémoire sur l’Eglise de Sainte Genenviève 716 , le Catalogue de M Boucher ,
par Remy717 les Observations sur la statue de Marc-Aurèle, et sur d’autres objets relatifs
aux Arts , adressées à Diderot par le sculpteur Falconet, et les Lettres pittoresques, à
l’occasion des tableaux exposés au Salon en 1777 718 La rubrique “Avis divers” contient
surtout des annonces de gravures, qui constituent à la fois pour le rédacteur, l’occasion de
quelques réflexions critiques. Trois nouvelles gravures par Le Bas lui permettent de réfléchir
sur le statut de cet art en France et sur sa fonction de traduction des oeuvres recélées
dans les cabinets privés719 . Une autre notice rend compte d’un cas de contrefaction de
gravures et de la justice rendue aux arts et aux artistes concernés par Le Noir, Lieutenant de
police720 . L’annonce d’une gravure intitulée Balance de Frédéric , par Vangelisti permet
715 Affiches, annonces et avis divers, 10 janvier 1770, “Livres nouveaux”. ( pour des raisons d’uniformité, nous avons choisi
ce titre unique pour désigner ce périodique).
716 Ibidem, 19 septembre 1770, “Livres nouveaux”.
717 Ibidem, 23 janvier 1771, “Livres nouveaux”.
718 Ibidem,, 1er octobre 1777, “Livres nouveaux”.
719 “On n’a jamais tant gravé d’estampes, et les seuls graveurs Français formeraient un tableau immense. C’est ainsi qu’on
nous traduit maintenant presque tous les livres de nos voisins. Tout le monde est devenu parmi nous Traducteur de Tableaux ou
d’Ouvrages Anglais. Car puisque l’on a comparé les Traductions aux Estampes (…), on peut comparer réciproquement les Estampes
aux Traductions. Connaisseur ou non, chacun jouit des tableaux qui sont dans les Palais, les Eglises et dans les autres lieux publics;
mais les Cabinets des particuliers en recèlent infiniment davantage, dont la jouissance est réservée aux possesseurs et à leurs amis”,
Ibidem, 10 janvier 1770, “Avis divers”.
720 Le cas de justice exposé par les Affiches oppose les graveurs Gaucher, Née et Masquelier aux graveurs Esnaut et Rapilly,
coupables de plusieurs contrefactions de gravures, dont les premiers possèdaient le privilège: “(…) le Magistrat a condamné les
contrefacteurs aux dépens, dommages et intérêts, en l’amande portée par le privilège du Roi; a rendu aux Artistes les planches
contrefaites, a permis l’affiche du jugement, et a ordonné que le dessin faussement attribué à M Cochin par les Srs Esnaut et Rapilly,
et au bas duquel on avait imité la signature de cet Artiste célèbre, serait supprimé, rayé et bâtonné par le Greffier de la Commission
(…).,Ibidem, 27 novembre 1776, “Avis divers”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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le rédacteur de reprendre sévèrement “ les galanteries ” dans la gravure, à savoir “ ces
images obscènes, qui blessent les yeux d’un honnête homme, qui le révoltent ”721.
A partir de 1777, avec la naissance du Journal de Paris, qui s’annonce un concurrent
sérieux pour les Affiches, celles-ci entreprennent des changements soit dans leur périodicité
et dans leur nombre de pages, que dans leur organisation722. La division du périodique en
deux feuilles de 16 pages chacune donne satisfaction au rédacteur Jean-Louis Aubert723,
qui ayant 32 pages à remplir par semaine, peut introduire plus de commentaires sur les
livres et les spectacles724. Le deuxième changement important advient en 1778, lorsque
les deux feuilles se fondent en une seule, elle aussi quotidienne, plus équipée à affronter
son rival, dont le nouveau titre rappelle justement le Journal de Paris : Annonces, affiches
et avis divers ou Journal général de France. Adapté aux nouvelles conditions de marché,
son prospectus insiste, en effet, sur l’avantage d’avoir des annonces plus rapides et des
nouvelles plus ponctuelles.
Une nouvelle formule des Affiches n’est pourtant mise en place qu’à partir de décembre
1783 Tout comme leur rival, ils disposent également d’une rubrique “Arts” où l’on insére
des notices sur la peinture, la gravure, la musique, les inventions et les découvertes. En
1785, la rubrique “Beaux-Arts” réunit en une même notice le compte rendu de l’Exposition
de tableaux au Salon du Louvre et une nécrologie d’artiste sous le titre Mort remarquable.
C’est ainsi que les hommages rendus à Lépicié et à Pigalle sont insérés dans la critique
même du Salon de l’année725. C’est finalement au peintre Taraval que l’on dédie une notice
à part, suivie par une lettre à l’auteur du journal726. Rappelons que les nécrologies d’artistes
représentent une rubrique constante du Journal de Paris, qui avait acquis dès 1782, le
privilège des Annonces des deuils de la Cour et du Nécrologe des Hommes célèbres 727 .
Si, jusqu’en 1783, les informations artistiques étaient réunies sous le titre général,
“Avis divers”, mêlées avec des annonces d’autres domaines, sans aucune séparation par
des titres ou des alinéas, les Affiches proposent, peut-être sous l’influence de son jeune
concurrent, le Journal de Paris, une rubrique spécialement dédiée aux arts et munie de
titres où les annonces bénéficient d’un espace bien plus aéré. Si l’on peut supposer que
les Affiches aient entrepris une série de changements en fonction de son rival, le Journal
de Paris, en commençant par sa périodicité et son titre, jusqu’à l’introduction de nouvelles
rubriques et à l’organisation formelle de l’information, ceci n’exclut pas l’idée qu’il y a eu,
721 Ibidem, 29 novembre 1780, Avis divers.
722 Voir le chapitre Du côté des observateurs, Ennemis et critiques.
723 L-S. Mercier se montre très sévère à l’égard de l’activité critique de l’abbé Aubert: “Laissez faire un journaliste, tel que
le rédacteur incivil des petites affiches; il voudra apprendre à chanter à David, enseigner la marine aux Anglais, et la minéralogie
aux Allemands, et à faire des fables à La Fontaine; il se fera encore intendant de la politique du royaume, ainsi qu’appréciateur des
vers, et juge des histrions. Et que perd-il à tout cela? rien; parce qu’il est connu d’avance”., Tableau de Paris, ch. DCCCXVIII, “Les
petites affiches”.
724 Dictionnaire des journaux, “Affiches, annonces et avis divers”.
725 Affiches, annonces et avis divers, 10 septembre 1785, “Beaux-Arts, Suite de l’exposition des Tableaux au Salon du Louvre,
et Mort remarquable” (Lépicié); 17 septembre 1785, “Beaux-Arts, Ouvrages de sculpture et de gravure exposés au Salon du Louvre,
et Mort remarquable”. (Pigalle)
726 Ibidem, 26 janvier 1786, “A l’Auteur du Journal”.
727 Voir chapitre Du côté des observateurs, Batailles.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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d’autre part, des influences réciproques.728 De toute manière, les Affiches, telles qu’elles
se présentaient en 1777, à la naissance du journal quotidien, n’avaient pas de choix, pour
survivre, que de suivre les nouvelles exigences du marché, l’un des facteurs déterminants
étant la confrontation directe avec les acteurs les plus puissants et les plus innovateurs.
C’est toujours à la même époque que les Affiches donnent de l’ampleur au courrier
des lecteurs (tout comme le Journal de Paris, qui se veut une “correspondance familière
et journalière” entre ses lecteurs). La rubrique “Arts” contient de plus en plus souvent des
lettres intitulées “A l’Auteur du Journal” . Le chevalier de La Barre , “ tout frais arrivant
de son voyage d’Italie ” s’empresse , “ par la voie du Journal ” , de défendre le
cheval écorché antique, critiqué par Vincent, professeur de l’Académie729 . Quelques
jours après, le rédacteur cite la lettre d’un autre lecteur, qu’il décide de ne pas publier, en
raison de l’absence de signature, qui souligne une erreur du chevalier de La Barre : le
critique du cheval écorché n’est pas Vincent, professeur de l’Académie royale, mais son
homonyme de l’Ecole vétérinaire ! A la lettre à l’auteur du journal s’ajoute donc la lettre au
journal non publiée, mais qui s’insère dans la structure du périodique, par le biais de la voix
rédactionnelle.
D’autres lettres se présentent sous forme de demandes précises et assez urgentes
adressées au rédacteur, suivies de ses réponses concises. Un collectionneur toulousain, qui
avoue au rédacteur n’oser “ [se] décider sur l’acquisition des nouvelles productions
qu’après [son] avis ” , se renseigne au sujet de plusieurs graveurs contemporains,
que lui a présentés son correspondant de Paris. Le rédacteur lui répond qu’il ne peut
donner son opinion que sur les graveurs qu’il a déjà eu l’occasion de louer dans ses
feuilles 730 .
La lettre omission est celle qui est publiée dans le but de suppléer à un oubli du
périodique, considéré comme inexplicable. Duret, “ Elève de l’école d’en haut ” écrit sa
lettre au journal pour rendre justice et hommage au Recueil d’Anciens costumes , par feu
Dandré Bardon, qu’il considère comme “ un ouvrage élémentaire, par un homme qui
doit connaître le prix des bons principes ”731 . Rappelons également la lettre de la part
du souscripteur dénonçant la mauvaise qualité du travail d’un graveur, dont il est le client.
Elle est le signe d’un périodique qui se veut à l’écoute du public des arts visuels. Telle est
la lettre envoyée aux Affiches par “Le Baron de la Cruzes”, “ souscripteur de province
éloignée ” , qui se plaint, au nom “ de [sa] petite ville et de tous les amateurs retirés
de la capitale ” , de la “ choquante faiblesse ” qui caractérise la dixième livraison de la
Collection des Tableaux du Palais Royal 732 .
Le Journal de Paris ne fait pas peur aux seules Affiches, il menace et pousse au
changement le journal littéraire par excellence, le Mercure de France. Au-delà de son
ancienneté, le Mercure jouit d’une protection particulière de la part du gouvernement,
supposant, en revanche, un régime de censure politique et littéraire très étroit. Deux
censeurs nommés par le directeur de la Gazette de France, l’un à Paris et l’autre à Versaille,
en surveillent la partie politique, tandis que la partie littéraire est censurée à Paris. Qui plus
728 Voir chapitre Du côté des observateurs, Ennemis et critiques.
729 Affiches, annonces et avis divers, 29 janvier 1785, “A l’Auteur du Journal”.
730 Ibidem, 12 février 1785, “A l’Auteur du Journal”.
731 Ibidem, 12 mai 1785, “Arts, A l’Auteur du Journal”.
732 Ibidem, 12 juillet 1788, “Beaux-Arts, A l’Auteur du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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est, le Mercure est présenté au Roi tous les samedi par le ministre de l’Intérieur, et le Garde
des Sceaux a, à son tour, son mot là-dessus733.
Le libraire Charles-Joseph Panckoucke achète en 1778 le privilège du Mercure, dans
l’idée de le réformer : tout en s’appuyant sur son image de journal littéraire traditionnel,
il s’agit de rénover sa forme et de diversifier son contenu, afin de lui assurer une plus
grande diffusion. Panckoucke est d’avis qu’il faut suivre les transformations du marché de
la presse ; au-delà de la multiplication des feuilles périodiques, la naissance du Journal de
Paris marque l’existence d’un public plus large et plus avide d’informations. Le Mercure
rénové de Panckoucke est ainsi un mélange d’information politique et littéraire. En 1778
il absorbe quatre petits journaux : le Journal de politique et de littérature, le Journal des
Dames, le Journal français et le Journal des spectacles , auxquels s’ajoute en
1782 le Journal de la librairie . Si le contenu du Mercure traditionnel était organisé
en cinq rubriques : “Pièces fugitives”, “Nouvelles littéraires”, “Sciences et Belles-Lettres”,
“Beaux-Arts” et “Spectacles”, le nouveau Mercure 734 de Panckoucke, à la recherche de la
diversité des matières, s’ouvre à des rubriques nouvelles, telles “Bienfaisance”, “Variétés”,
“Géographie”, “Inventions utiles”, “Histoire naturelle”, “Acte de courage et d’humanité”,
“Tirage de la loterie nationale de France” et “Etablissements nouveaux”. En même temps,
il construit une équipe rédactionnelle stable, composée de personnalités connues, telles
Dubois de Fontenelle pour la partie politique, Jean-François de La Harpe pour la partie
littéraire, Imbert pour les contes philosophiques, Dorat pour les pièces fugitives, l’Abbé
Baudeau pour l’économie politique et Suard pour la philophie, les sciences et les arts735 .
Panckoucke s’occupe également de la périodicité du Mercure qui, en 1778 paraît tous les
jours, et à partir de juillet 1779, est publié chaque semaine. Plus aguichant et plus diffusé, le
nouveau Mercure s’adresse à un public plus divers, qu’il conquiert rapidement : entre 1778
et 1779 il réussit à augmenter sa clientèle de 500 abonnés736 .
Le Mercure de France rend compte principalement de la production de gravures, ainsi
que des parutions les plus récentes, concernant les arts visuels et l’antiquité. En 1777, les
notices sur les gravures sont particulièrement fournies, débordant souvent la simple fonction
d’annonce. Le tableau de la production des graveurs est complété régulièrement, à chaque
numéro du Mercure, au point que les rédacteurs se permettent de s’abstenir de toute critique
à propos des gravures exposées au Salon de l’année, considérant que ce travail a été déjà
733 Charles-Joseph Panckoucke et la Librairie française, 1736-1798.
734 En 1779, le nouveau titre du Mercure est ainsi formulé: Mercure de France, dédié au Roi par une Société de Gens de
Lettres, contenant le journal Politique des principaux événements de toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles, en vers et en
prose; l’Annonce et l’Analyse des ouvrages nouveaux; les Inventions et découvertes dans les Sciences et les Arts; les Spectacles, Les
Causes célèbres; les Académies de Paris et des Provinces; la Notice des Edits, Arrêts; les Avis particuliers, etc. etc, chez Panckoucke,
Hôtel de Thou, rue des Poitevins.
735 “(…) la rédaction de tout ce qui regarde la philosophie, les sciences et les arts, est confiée à M Suard , de l’Académie
Française, dont l’esprit et le goût sont fort connus.’, Mercure de France, juin 1778, “Avertissement”.
736 Charles-Joseph Panckoucke et la Librairie française, 1736-1798; Lorsque les rédacteurs annoncent, le 24 juin 1786,
l’insertion d’un supplément des prospectus au Mercure de France, ils avancent un calcul rapide de ce que pourrait être le nombre
de lecteurs du périodique: “il n’est pas un Mercure qui ne soit lu par dix personnes, on sera assuré que quatre-vingt à cent mille
personnes en predront connaissance toutes les semaines”. Il en résulte, selon les rédacteurs, que le Mercure aurait en 1785 au moins
8000 abonnés.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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accompli737 . A partir de 1778, année de changements majeurs pour le Mercure, la rubrique
“Gravure” change aussi de physionomie et de consistance : les caractères employées sont
plus petits, les annonces sont plus sommaires, autrement dit, elle semble se plier à la double
règle de rapidité et d’efficacité. Le 5 août, elle est absorbée par une nouvelle rubrique,
intitulée “Sciences et Arts”, contenant aussi des notices sur l’astronomie, la géographie et
la musique.
La rubrique “Nouvelles littéraires” contient en revanche des extraits et des
commentaires critiques sur les ouvrages qui concernent les arts figuratifs et l’antiquité. En
1777, on annonce un Dictionnaire des Artistes, ou Notices historique et raisonnée des
architectes, peintres, graveues sculpteurs, musiciens, acteurs et danseurs ; imprimeurs,
horlogers et mécaniciens, par l’Abbé de Fontenai738 . En 1779, le Mercure rend compte
des Antiquités de France , par M Clérisseau, Architecte de l’Académie Royale de Peinture
et de Sculpture de Paris739 , offre aux lecteurs un extrait de la Théorie générale des beauxarts
de Sulzer, non encore traduit entièrement en français, sous le titre Combien il est utile
aux Jeunes Artistes de copier les Ouvrages des Grands Maître 740 et quelques réflexions sur
une brochure intitulée Lettre d’un voyageur à Paris à son Ami Sir Charles Lovers, demeurant
à Londres, sur les nouvelles estampes de M Greuze 741 . En 1783, Garat y dédie deux
longs articles à l’Histoire de l’Art de l’Antique , par Winckelmann742 . C’est à partir de 1783,
que les annonces d’estampes et les titres nouveaux consacrés aux arts visuels se mêlent
dans la nouvelle rubrique “Annonces et notices”.
La rubrique “Variété” accueille souvent l’information artistique, sous toutes ses formes :
la notice contenant des détails sur la Correspondance des Savants et des Artistes de
Pahin de la Blancherie743 , la lettre de Greuze au Mercure décrivant sa dernière estampe,
La Belle-Mère,744 et jusqu’au compte rendu du Salon du Louvre745 .
En raison de la stricte surveillance qu’exerce sur lui la censure d’état, le Mercure
représente l’organe périodique idéal, à travers lequel l’Académie royale de peinture et de
sculpture peut exprimer ses idées et ses principes. Les comptes rendus des Salons sont
confiés à des personnalités, tels Charles-Nicolas Cochin, qui ne sauraient pas trahir les
vues de la corporation. Le Mercure s’occupe toute l’année à tenir ses lecteurs au courant
de la vie académique sous tous ses aspects : présentations d’ouvrages au Roi ou à la
famille royale, par les artistes de l’Académie, extraits des Registres de l’Académie Royale
737 “Comme le Mercure rend compte des gravures qu’elles sont publiées, nous ne ferons point mention de celles qui ont été
exposées au Salon”, Mercure de France, octobre 1777, “Arts, Exposition au Salon du Louvre, des peintures, sculptures et autres
ouvrages de MM de l’Académie Royale”.
738 Ibidem, mai 1777, “Nouvelles littéraires”.
739 Ibidem, 15 janvier 1779, “Nouvelles littéraires”.
740 Ibidem, 5 avril 1779, “Nouvelles littéraires”.
741 Ibidem, 11 septembre 1779, “Nouvelles littéraires”.
742 Ibidem, 11 janvier, 18 janvier 1783, “Nouvelles littéraires”.
743 Ibidem, 20 novembre 1779, “Variétés”.
744 Ibidem, 28 avril 1781, “Variété, Lettre de M Greuze aux Auteurs du Mercure”.
745 Ibidem, 6 octobre 1781, “Variétés, Expositions des ouvrages de peinture, sculpture et gravure au Salon du Louvre”, année
1781.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de Peinture et de Sculpture, ainsi que de l’Académie d’Architecture746 , distribution de
prix747 et réceptions de nouveaux membres au sein de l’Académie748 , sans oublier les
comptes rendus des expositions bisannuelles du Salon du Louvre. Le tableau de la vie
artistique dressé par le Mercure de France est complété par des annonces de cours
de peinture ou d’architecture749 , des vers dédiés aux artistes (insérés dans la rubrique
“Pièces fugitives”)750 , des anecdotes sur des peintres751 , des inventions utiles pour la
conservation des oeuvres d’art752 , des découvertes de nouveaux procédés de gravure753 .
Ajoutons également quelques lettres : un extrait d’une lettre de Falconet au prince Galitzin,
au sujet de la fonte de la Statue de Pierre le Grand754 , une Lettre d’un Amateur à l’Auteur
du Mercure de France, au sujet de l’Estampe du Gâteau des Rois 755 , une lettre au sujet du
nouveau théâtre de Bordeaux756 et, à partir de 1784, des lettres annuelles sur l’exposition
de peinture de la place Dauphine757 .
Les articles sur les arts visuels publiés dans le Mercure sont indistinctement rédigés
dans le respect des artistes et de l’institution académique, soumis à un souci de modération
et d’uniformité de forme et de contenu, qui se transforme inévitablement en monotonie. Il ne
se permet visiblement ni des variations de ton et de style, ni des changements d’humeur à
l’égard des oeuvres et des artistes. Le type d’information artistique que propose le Mercure
est celle envisagée par l’Académie : régulière mais toujours égale à elle-même, inoffensive,
concentrée plus sur la recension neutre que sur une critique active et ouverte au débat,
doublement surveillée par le pouvoir corporatif le plus important dans le monde des arts et
par l’état, moulée dans la voix de quelques représentants considérés comme aptes à parler
des artistes, sans les offenser.
L’information artistique se moule de façon différente dans les différents périodiques qui
l’accueillent, elle change de forme, d’emplacement et de ton d’une feuille à l’autre, et parfois
à l’intérieur de la même feuille, en fonction de l’organisation globale de celles-ci, ainsi que
746 Ibidem, 15 janvier 1779, “Extraits des Registres de l’Académie Royale d’Architecture; Extrait des Registres de l’Académie
Royale de Peinture et de Sculpture”.
747 Ibidem, mars 1777, “Ecole gratuire de dessin”.
748 Ibidem, 15 juin 1779, “Sciences et Arts, Peinture” (réception de Suvée, peintre d’histoire, comme agréé)
749 Ibidem, avril 1777, “Arts, Cours d’architecture”.
750 Ibidem, 13 novembre 1777, “Pièces fugitives, Vers à M Vanloo sur le couronnement de son Tableau Allégorique de la
France, par M Guérin, avocat”; 2 février 1782, “Pièces fugitives, Vers adressés à Mme Angelica Kaufmann, célèbre peintre, lors de
son passage à Thionville, en retournant d’Angleterre en Italie”.
751 Ibidem, janvier 1777, “Anecdote” (sur Alexis Grimou, peintre français); février 1777, “Anecdote”(sur Pierre de Cortone);
mai 1777, “Anecdote”(sur Floris, peintre flamand); juin 1777, “Anecdotes” (sur Vandyck); septembre 1777, “Anecdote” (sur Zeuxis,
peintre grec).
752 Ibidem, 23 septembre 1780, “Sciences et Arts, Découvertes, Moyen de conserver sans altération les Tableaux peints à
l’huile”.
753 Ibidem, 12 août 1780, “Sciences et Arts, Découverte d’un procédé de Gravure en lavis, par M Le Prince, Peintre du Roi et
Conseiller de son Académie de son Académie Royale de Peinture et de Sculpture, Prospectus”.
754 Ibidem, septembre 1777, “Arts”.
755 Ibidem, décembre 1777, “Arts”.
756 Ibidem, 27 mai 1780, “Variété”.
757 Ibidem, 3 juillet 1784, “Variétés, Lettre aux Rédacteurs du Mercure”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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des modifications qu’elles subissent au fil des années. Il suffit de jeter un regard hâtif sur les
pages des périodiques cités dans ce chapitre pour voir que les informations sur les arts se
recontrent et s’opposent, se croisent et se superposent, donnant lieu à un dialogue continuel
entre les feuilles. Nous allons voir, à travers quelques exemples, comment les Affiches , le
Mercure et le Journal de Paris se rencontrent sur le plan de l’information artistique.
Information artistique et intertextualité journalistique
Au-delà de toute question de rivalité et cocurrence, en leur qualité de textes composés d’une
multitude de morceaux distincts et faciles à isoler de l’ensemble, les feuilles périodiques
s’inscrivent dans un réseau complexe, où les échanges, implicites ou explicites, avouées ou
passées sous silence, représentent une pratique commune. Les textes périodiques d’Ancien
Régime se présentent comme des structures complexes, mais ouvertes, qui accueillent,
en raison même de leur fonction divulgative, la citation, la traduction, l’extrait, le plagiat.
Ils utilisent la transformation et la combinaison d’éléments extérieurs comme des moyens
familiers et, en outre, ils tissent ensemble un intertexte où l’information circule facilement,
sous une grande diversité de formes. Pour illustrer le mécanisme de l’intertextualité
journalistique, nous avons choisi quelques exemples d’informations artistiques communes à
trois grands périodiques qui traitent des arts visuels. Comment une même nouvelle, souvent
moulée dans des formes variées, est-elle employée par les différents périodiques ? De
quelle façon circule-t-elle d’une feuille à l’autre et quel est l’effet de cette mobilité ?
Le Mercure de France et les Affiches publient presque simultanément, en avril 1777,
une lettre de Voltaire adressée au graveur Henriquez, qui venait de réaliser le portrait gravé
du philosophe de Ferney, dans laquelle celui-ci élogie les talents de l’artiste. La lettre, très
brève, est reproduite entièrement par les deux périodiques et suivie par une note à contenu
publicitaire, elle aussi identique, à quelques mots près : on y est informé que Henriquez est
également auteur des portraits de Montesquieu, de Diderot, de D’Alembert et de Bouvard
et on y ajoute son adresse. La seule différence entre les deux notices c’est que les Affiches
précisent au début, que c’est le graveur même qui leur a envoyé la lettre et ajoutent leur
plaisir de la publier “ d’autant plus (…) qu’elle contient un éloge vrai de ses talents ”758
Au-delà de l’intérêt que peut présenter une lettre écrite par Voltaire, le rédacteur des Affiches
insiste sur sa fonction d’éloge, amplifiée par la reproduction dans une feuille périodique.
Les nouvelles productions du peintre Greuze jouissent constamment de l’attention de
la presse périodique. Le 16 avril 1781 le Journal de Paris et le 28 avril 1781, le Mercure de
France publient une lettre de Greuze à caractère anecdotique, où celui-ci explique l’origine
de son idée pour l’estampe intitulée La Belle-mère , gravée par Le Vasseur. La lettre est
entièrement reproduite par les deux périodiques759 et suivie d’une brève note, elle aussi
identique, contenant des détails sur le prix de l’estampe et l’adresse de l’artiste. A comparer
les deux dates, on serait tenté de croire qu’étant le premier à la publier, le Journal de Paris
est le seul vrai destinataire de la lettre de Greuze.
758 Affiches, annonces et avis divers, 16 avril 1777, “Avis divers”.
759 “Permettez, Messieurs, que je profite de la voie de votre Journal pour donner une petite note historique de l’estampe, que
je dois mettre au jour le 28 du présent mois, et que j’ai fait graver par M le Vasseur; elle a pour titre la Belle-Mère. Il y avait longtemps
que je j’avais envie de tracer ce caractère; mais à chaque esquisse l’expression de la Belle-Mère me parassait toujours insuffisante.
Un jour en passant sur le Pont Neuf, je vis deux femmes qui se parlaient avec beaucoup de violence; l’une d’elle répandait des larmes,
et s’écriait: Quelle Belle-Mère! Oui, elle lui donne du pain; mais elle lui brise les dents avec le pain qu’elle lui donne. Ce fut un trait de
lumière pour moi; je retournai à la maison, et je traçai le plan de mon Tableau, qui est de cinq figures (…)”, Mercure de France, 28
avril 1781, “Variétés”; Journal de Paris, 16 avril 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Comme pour se défendre d’une accusation de plagiat, le Mercure annonce la lettre
de Greuze par le titre Lettre aux Auteurs du Mercure. Il est donc plus probable qu’un artiste
comme Greuze, volontiers à l’écart de l’institution académique, se serve sciemment de
l’instrument périodique pour faire connaître ses ouvrages760 . De son côté, le rédacteur des
Affiches annonce l’estampe La Belle-Mère le 11 avril 1781, devançant donc le Journal
de Paris et le Mercure . Sans posséder la lettre de la main de Greuze, les Affiches
donnent la description de la nouvelle estampe et semblent connaître également l’anecdote
racontée par l’artiste, puisqu’ils notent : “ (…) plus bas on lit ces paroles que M Greuze ,
qui étudie les moeurs du Peuple, a entendu un jour prononcer sur le Pont neuf, par une
harangère, dans une circonstance pareille : oui, elle lui donne du pain, mais elle lui
brise les dents avec le pain qu’elle lui donne ”761 Si les deux autres périodiques laissent
l’artiste présenter son ouvrage, sans donner aucune appréciation critique, le rédacteur des
Affiches cueille toute la force des paroles citées de Greuze, qu’il définit comme des “
paroles énergiques, et qui valent mieux que toute l’insipide élégance de nos phrasiers
”762 . Nonobstant la répétitivité partielle des informations, une lecture simultanée des trois
feuilles révèle le fort lien instauré entre le journal et l’artiste qui veut rendre public son travail.
La Malédiction paternelle est une autre oeuvre de Greuze qui donne lieu à de
nombreux articles dans les journaux périodiques. Si le Mercure n’en parle pas, le
Journal de Paris lui accorde une attention prolongée. Le 14 juin 1777, Sautreau de Marsy,
correspondant de la partie littéraire du quotidien, y publie un long article qui lui est dédié.
Il commence par reprocher aux rédacteurs du Journal “ de n’avoir rien encore dit du
chef-d’oeuvre d’un de nos plus habiles maîtres ” , il affirme que “ le nom de M Greuze
justifie d’avance tous ces éloges ” et avant de se lancer dans la description proprement
dite de la composition de l’oeuvre, il justifie son entreprise critique, en soulignant que “ tous
ceux qui ont un coeur et des yeux se trouvent connaisseurs ”763 L’article de Sautreau
de Marsy est fondé sur l’idée d’un accès universel à l’art de Greuze, à travers les sentiments
qu’il éveille chez les spectateurs, d’où son souci de souligner l’effet que le tableau exerce
sur le public :
(…) le Tableau dont je veux vous entretenir a causé une sorte d’ivresse de
plaisir et d’attendrissement dans l’âme de tous ceux qu l’ont vu et il a reçu des
applaudissements aussi vifs que flatteurs de l’auguste Comte de Falkeinstein,
qui l’a compté au nombre des objets les plus précieux qui se soient offerts à ses
regards dans cette grande capitale764.
760 Dans une notice du 3 décembre 1786, le rédacteur des Mémoires secrets anticipe l’envoi d’une autre lettre par Greuze
au Journal de Paris, à l’occasion de l’achèvement de son estampe La veuve et le curé. Le rédacteur observe que l’artiste “piqué de
l’indifférence du public, qui, ne le voyant point au salon depuis nombre d’années, l’oublie insensiblement et ne recherche plus son
atelier comme autrefois pour l’y ramener, a imaginé une singulière tournure”, à savoir sa nouvelle estampe et une lettre adressée
au curés, envoyée au quotidien. Le journaliste des Mémoires souligne qu’en marge de l’Académie, Greuze invente des stratégies
nouvelles pour rendre connu son travail au public.
761 Affiches, annonces et avis divers, 11 avril 1781, “Annonces diverses”.
762 Ibidem.
763 Journal de Paris, 14 juin 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal de Paris, sur la Malédiction paternelle, tableau de M Greuze”.
764 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Plus loin, le journaliste étend cette force émotive à tous les tableaux de Greuze765, éloge
qu’il utilise habilement pour glisser à la fin de sa lettre un reproche voilé à un artiste qui
refuse depuis plusieurs années d’exposer ses productions au Salon du Louvre : “ Mais il
serait bien à désirer qu’il ne refusât pas plus longtemps à l’empressent du Public qui
cherche en vain ses charmants ouvrages à chaque exposition qui se fait au Louvre
”766 L’observation de Sautreau de Marsy sur l’absence de l’artiste au Salon renvoie à
l’article sur la Malédiction paternelle publié par les Affiches le 1er octobre 1777, où
le rédacteur note que “ depuis quatre ans [Greuze ] ne daigne plus orner le Salon
de ses Ouvrages, mais (…) il dédommage le public en les exposant chez lui ”767 On
ne saurait ne pas citer la notice concernant la Malédiction paternelle publiée dans les
Mémoires secrets , qui observent, sans ambages : “ M Greuze , toujours piqué de
son exclusion de l’Académie, continue à préparer pour le temps de l’exposition des
tableaux quelques chefs-d’oeuvres qui attirent la foule chez lui ”768 En effet, le lecteur
qui aurait lu les trois notices aurait bénéficié décidément d’une image plus complexe de la
position de Greuze à l’égard de l’Académie. Pendant que le Journal de Paris esquisse
un reproche à son adresse et une exhortation de faire preuve de ses talents au sein de
la corporation académique, les Affiches notent que son absence de l’Académie est en
quelque sorte contrebalancée par ses expositions privées, pour finir avec les Mémoires , qui
rappellent ouvertement le rapport conflictuel entre Greuze et ses collègues académiciens769
.
Encore une fois, la lecture croisée des périodiques offre une vision complexe, à
multiples facettes d’une même réalité. Plus que de simples répétitions passives, les
informations circulent facilement d’une feuille à l’autre, pour emprunter à chaque fois une
autre forme dans un contexte nouveau, révèlant des nuances différentes d’un même objet.
L’impression qui en résulte est celle d’un grand espace textuel périodique, permettant la
fluidité et la mobilité de l’information.
Si le Journal de Paris utilise la lettre critique pour rendre compte du tableau de
Greuze, les Affiches insèrent leurs remarques sur la Malédiction paternelle , selon
un principe de l’économie de l’espace qui leur est propre, à l’intérieur d’une notice sur une
critique du Salon de 1777, intitulée Lettres pittoresques, à l’occasion des Tableaux exposés
au Salon en 1777 . C’est l’auteur de cette brochure qui semble avoir inspiré au rédacteur
des Affiches l’idée d’en parler : “ A son exemple, je saisirai avec empressement
l’occasion de célébrer la Malédiction paternelle, Tableau de la plus superbe exécution
”770 . Plutôt que d’offrir des remarques personnelles sur le tableau, le rédacteur préfère citer
765 “La plupart émeuvent, attendrissent, inspirent l’humanité, la vertu, l’horreur du vice; on se sent disposé à devenir meilleur après
les avoir vus”. Ibidem.
766 Ibidem.
767 Affihes, annonces et avis divers, 1er octobre 1777, “Livres nouveaux, Lettres pittoresques à l’occasion des Tableaux exposés
au Salon en 1777”.
768 Mémoires secrets, 17 juin 1777.
769 Greuze aspirait d’entrer au sein de l’Académie royale de peinture et de sculpture avec le titre de peintre d’histoire. En 1769
il présenta son tableau à sujet historique, Sévère et Caracalla, qui n’eut pas pour autant le succès escompté. L’Académie le reçut
parmi ses membres, mais seulement au titre de peintre de genre, ce qui offensa l’orgueil de l’artiste, qui n’exposa plus ses oeuvres
au Salon du Louvre.
770 Affiches, annonces et avis divers, 1er octobre 1777, Livres nouveaux, Lettres pittoresques à l’occasion des Tableaux
exposés au Salon en 1777.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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quelques observations élogieuses prodiguées au peintre par un certain “M Feutry” dans
une lettre adressée à Madame Greuze. Inspiré par la “ morale admirable et pratique
” de l’artiste, Feutry lui a dédié aussi des vers, que les Affiches regrettent de ne pas
pouvoir reproduire771 . La même attitude neutre est maintenue à l’occasion de l’annonce
de la gravure de la Malédiction paternelle par Gaillard, lorsque le rédacteur des Affiches
explique : “ Il est inutile de s’étendre sur la composition de ce sujet, qui a été vu
dans le temps chez l’Auteur, et dont plusieurs journaux ont donné les descriptions
les plus louangeuses ”772 Même s’ils ne précisent pas le titre des journaux qui ont donné
des descriptions du tableau de Greuze, les Affiches font référence explicitement à une
intertextualité journalistique. Ils décident de se taire, afin de ne pas répéter l’information
présente dans les autres feuilles.
Comme tout sujet qui a du succès auprès du public, la Malédiction paternelle donne lieu
dans le Journal de Paris à une série d’articles qui y sont directement liés. Le 24 décembre
1777, le quotidien publie une note qui rappelle le succès éclatant du tableau de Greuze :
“ On sait qu’il a fait longtemps la matière de la conversation générale ” . C’est le
prétexte pour raconter les circonstances dans lesquelles ont été réalisés un dessin, et par
la suite, une gravure d’après le tableau de Greuze, entreprise encouragée par le quotidien
même :
L’enthousiasme était tel que dans une société de personnes de distinction, pour
diminuer les regrets de ceux qui n’avaient pu le voir et leur donner une idée de
la composition de ce tableau, un Artiste célèbre eut la complaisance d’en faire
sur le champ le dessin. Toujours animés du désir de plaire à nos Souscripteurs
et jaloux de faire connaître la composition de ce tableau à ceux d’entre eux qui
ne l’ont pas vu, nous avons prié cet Artiste d’achever ce dessin si heuresement
commencé ; il a bien voulu se prêter à nos désirs et l’a gravé lui-même773.
Cette information s’enchaîne avec une brève note du 26 avril 1778, qui dénonce la
contrefaçon de la gravure d’après la Malédiction paternelle par l’artiste anonyme soutenu
par le quotidien de Paris, occasion de rappeler le mérite de son entreprise774, et le 1er juillet
1779, avec l’annonce de l’estampe dédiée à l’abbé de Véri, d’après le même tableau par
Robert Gaillard.
Lorsqu’un journal présente une information, sans aucune référence directe à tel ou
tel autre périodique, on peut parler d’intertextualité implicite. Quand plusieurs feuilles
s’intéressent à un même sujet, en dehors du simple effet d’amplification qu’elles lui
procurent, les informations se complètent les unes les autres, s’étoffent et se nuancent
réciproquement. Autrement dit, les journaux communiquent continuellement, au-delà de
leurs limites physiques et le lecteur virtuel qui se promène dans cet espace ouvert de
l’information a de quoi raffiner ses connaissances et sa compréhension du monde.
La découverte par Le Prince d’un nouveau procédé de gravure au lavis, dont les
premiers essais datent de 1769, est couverte par tous les trois périodiques cités ci-dessus.
771 Ibidem.
772 Ibidem, 30 juin 1779, “Annonces diverses”.
773 Journal de Paris, 24 décembre 1777, “Arts”.
774 Les journalistes attirent l’attention sur la supériorité de l’estampe originale par rapport à la contrefaçon de la Malédiction paternelle:
“cette copie est infiniment au-dessous de l’Estampe originale et très facile à distinguer par la position des figures qui dans la contrefaçon
ont été transportées de gauche à droite”.Ibidem, 26 avril 1778, “Gravure”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Les premières à en parler, le 23 juin 1779, sont les Affiches, dans une Lettre à l’Auteur de
ces feuilles signée “Wateville”. Le rédacteur s’intéresse plus à l’application de cette nouvelle
méthode par d’autres artistes, qu’à son auteur. Après avoir signalé que Le Prince, “ dont les
talents agréables sont connus de tous le monde, avait déjà donné d’heureux essais
dans ce genre de gravure ” , le rédacteur déplace son attention sur les artistes qui s’y
sont exercés avec plus ou moins de succès. Parmi ceux-ci, il cite Philippe-Louis Parizeau
qui, observe-t-il, “ les a surpassés tous, par une magnifique estampe qu’il vient de
mettre au jour ” , il continue avec la description élogieuse de celle-ci, pour conclure que la
méthode perfectionnée par Parizeau“ peut être utile pour perpétuer ce qu’il y a de plus
énergique en peinture, comme ce qu’il y a de plus grâcieux ”775 .
Malgré l’assurance de Wateville à propos du succès de Parizeau dans l’emploi de
cette méthode, Le Prince demeure le seul détenteur du secret, ce qui est confirmé par la
publication dans le Mercure de France du 12 août 1780, d’un Prospectus de souscription
intitulé Découverte d’un procédé de Gravure en lavis, par M le Prince, Peintre du Roi,
et Conseiller de son Académie Royale de Peinture et de sculpture. On y explique que
le procédé de la gravure en lavis de Le Prince a subi un long perfectionnement et que “
plusieurs personnes ont cherché à le lui dérober ”776 (comme l’a démontré la lettre de
Wateville). Toutefois, le secret est demeuré intact, assure le Prospectus , et Le Prince
maintient le titre incontestable de “ véritable inventeur ” . On y présente également les
ressorts qui ont poussé l’inventeur à divulguer son secret à travers une souscription : “
Cet Artiste, d’une santé chancelante, se regardait comme coupable envers les Arts et
sa Nation, s’il ensevelissait avec lui sa découverte ; mais n’étant pas assez favorisé
de la fortune pour faire le sacrifice de ses travaux, il offre une souscription, comme
le moyen de concilier l’intérêt général avec ses droits légitimes ”777 Le Prospectus
continue avec l’énumération des avantages qui résultent de la découverte, avec le plan du
traité de la gravure en lavis, pour finir avec le prix et les conditions de la souscription. Les
rédacteurs du Mercure ajoutent également une note invitant les éventuels souscripteurs qui
ignorent le procédé, au Café de l’Académie du Louvre, où Le Prince a déposé quelques
exemplaires.
Le Journal de Paris non seulement devance le Mercure de France dans la
publication du Prospectus de souscription proposé par le Prince778 , mais offre, en même
temps, aux lecteurs la suite de l’affaire. Le 7 août 1780, Antoine Renou, secrétaire adjoint
de l’Académie Royale de peinture envoie au Journal une note au nom de Le Prince où il
promet de publier, en signe de reconnaissance, tous les noms des souscripteurs à la tête
de son ouvrage779 . Cependant, faute d’un nombre suffisant de souscripteurs, Le Prince
se voit obligé de renoncer à son entreprise, ce qu’il fait à travers une lettre signée par soimême
et publiée toujours par le Journal de Paris 780 .
775 Affiches, annonces et avis divers, 23 juin 1779, “Annonces diverses. ”
776 Mercure de France, 12 août 1780, “Sciences et Arts”.
777 Ibidem.
778 Journal de Paris, 17 juillet 1780, “Gravure”.
779 Journal de Paris, 7 août 1780, “Gravure”.
780 “Vous avez bien voulu annoncer dans votre Journal du 17 juillet dernier, la souscription proposée par moi, pour rendre
public mon secret de la Gravure en lavis. Cette souscription ouverte, comme il était convenu, pendant plus de quatre mois, m’ayant
procuré un nombre trop petit de Souscripteurs, pour me dédommager des frais, je vous prie, Messieurs d’annoncer que je retire ma
souscription, et que, pénétré de regrets et de reconnaissance, je prie les personnes qui ont daigné souscrire, de faire retirer leur argent
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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D’autres fois, les journaux citent ou font référence dans leurs notices artistiques, à
d’autres feuilles périodiques et, dans ce cas, on peut parler d’intertextualité explicite. Un tel
esxemple est celui d’une gravure réalisée par Jean-Jacques Flipart, d’après le tableau Le
gâteau des Rois , peint par Greuze, en 1774. Tandis que le Journal de Paris se limite à
annoncer de façon expéditive la parution de l’estampe le 8 octobre 1777, le Mercure de
France et les Affiches lui accordent un espace important dans leurs numéros respectifs
de décembre 1777781 et mars 1778782 , en publiant deux lettres consistantes aux auteurs
du journal. La lettre du Mercure est signée par un Amateur “ qui a sous les yeux les
plus belles Gravures anciennes et modernes et qui les a souvent comparées ” . Tout
en partant de l’idée que la distinction entre un tableau et une estampe consiste dans leur
possibilité bien différente de se défendre des observations critiques émises par le public783
, l’Amateur critique sévèrement le tableau de Greuze , sous le couvert de l’estampe de
Flipart. Cohérent tout de même jusqu’au bout avec ses idées, il observe à l’égard du graveur
Flipart : “ (…) soit que le sujet l’ait ennuyé ou ne l’ait nullement inspiré, cette Planche
est bien inférieure aux deux précédentes, du même format, qu’il a gravées d’après le
même Artiste ”784 Les réflexions sur le Gâteau des Rois lui servent finalement de tremplin
pour se lancer dans une diatribe contre “la manie” des “ premières épreuves ” en gravure,
mises en vente à des prix indécents, par des commerçants peu scrupuleux, à un public
d’Amateurs “ Curiolets ” , plus avides de nouveauté que de qualité785 .
La Lettre à l’Auteur de ces Feuilles sur le Gâteau des Rois insérée dans les Affiches
, fait d’emblée référence à la lettre publiée par le Mercure trois mois auparavant :
Monsieur, quoique l’estampe du Gâteau des Rois ne soit pas, quant au sujet,
une des plus intéressantes qu’on ait gravées d’après M Greuze, elle a cependant
excité une sorte de sensation parmi les Amateurs, soit à cause de la critique
un peu sévère qui en a paru dans le Mercure, soit à l’occasion d’une espèce
d’apologie ridicule qu’a prétendu faire de cette estampe l’Anonyme, qui prend
ingénieusement le masque d’un Maître d’école du village, pour faire part au
Public de ses profondes connaissances dans les Arts(…)786.
L’auteur de la lettre montre que c’est bel et bien la critique un peu sévère et un peu trop
louangeuse, par un périodique connu et par une brochure fugitive, qui peut faire la fortune
d’une estampe, plus que son mérite intrinsèque. Entraîné par ce courant, il exprime luimême
son accord ou sa distance quant aux deux sources citées. S’il tend à partager une
déposé à cet effet, chez M le Sacher, Notaire, rue S Martin, au coin de la rue de l’Egoût. J’ai l’honneur d’être, Le Prince.’, Ibidem, 7
décembre 1780, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
781 Mercure de France, décembre 1777, “Lettre d’un Amateur du Mercure de France, au sujet de l’Estampe du Gâteau des
Rois”.
782 Affiches, annonces et avis divers, 4 mars 1778, “Annonces diverses, Lettre à l’Auteur de ces feuilles, sur le Gâteau des Rois”.
783 “Le Tableau critiqué reste souvent enfermé et hors de la vue du Public Amateur. Ce Tableau par conséquent ne peut
répondre pour l’Artiste, souvent dans l’impuissance de repousser autrement la critique. Il n’en est pas de même d’une estampe, d’une
estampe surtout aussi répandue que celle du Gâteau des Rois”. Mercure de France, décembre 1777, “Lettre d’un Amateur à l’Auteur
du Mercure de France, au sujet de l’estampe du Gâteau des Rois”.
784 Ibidem.
785 Ibidem.
786 Affiches, annonces et avis divers, 4 mars 1778, Annonces diverses, “Lettre à l’Auteur de ces Feuilles, sur le Gâteau
des Rois”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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attitude plutôt critique avec l’anonyme du Mercure au sujet de la composition du tableau
de Greuze, il s’en détache pour ce qui est de la gravure de Flipart : “ (…) je ne pense
pas avec l’Anonyme du Mercure que ce sujet ait ennuyé Flipart . Cette estampe au
contraire me paraît mieux que celles qu’il a déjà gravées d’après M Greuze ”787. La
référence explicite à un autre périodique permet, dans ce cas, d’exprimer mieux son opinion
critique et de mettre en évidence le poids que peut avoir la critique d’art dans la fortune
d’une production artistique.
Le renvoi à l’intertexte journalistique représente souvent pour les périodiques une
manière de se rendre plus crédibles de façon efficace, car ayant recours à des voix
extérieures dignes de confiance, le journal renforce ses propos et épargne à la fois du temps
et de l’espace. En même temps, le périodique affirme ainsi son appartenance à un réseau
d’information complexe, invitant à une lecture croisée. Au début de 1785, “Hall, Peintre du
Roi”, signe un article dans le Journal de Paris au sujet d’une machine “magique”, appelée
“Polychreste”, capable de reproduire fidèlement tout tableau, miniature, gravure, plan, carte
géographique ou bas-relief, en modifiant les proportions de l’original, selon les exigences.
Outre son témoignage enthousiaste pour cette espèce de machine à copier mécanique,
l’auteur de la lettre cite les attestations d’artistes connus, tels Charles-Nicolas Cochin et
Augustin de Saint-Aubin, attachées au Prospectus de la machine788 . Deux années plus
tard, le Mercure de France publie une lettre anonyme sur la “machine polychreste verticale
et horizontale”, proposant une souscription, en vue de sa mise en vente. Les auteurs de la
souscription renvoient, pour les attestations et les éloges sur la machine polychreste, à la
lettre publiée par le quotidien de Paris :
Nous ne nous étendrons point sur l’analyse des effets étonnants de cette
Machine ; le public en a déjà eu une notion suffisante dna sle temps par
l’Inventeur, et par l’inspection oculaire des effets. D’ailleurs, les attestations et
les éloges qu’ont prodigués trois des plus renommés membres de l’Académe
Royale de Peinture et de Sculpture, M Cochin, M de Saint-Aubin et M Hall (Voyez
le Journal de Paris du 21 janvier 1785, et le Prospectus de l’Inventeur) nous sont
un sûr garant que les Amateurs et les Artistes sauront apprécier le mérite de
cette découverte789.
Lorsque les Affiches citent le Journal de Paris à propos du Salon de 1779, c’est pour justifier
leur méthode critique, ainsi que le retard de leurs comptes rendus de l’exposition :
Nous venons un peu tard parler du Salon de cette année : mais nous avions
voulu recueillir tout ce qu’on en disait dans le public ; nous avions parcouru
toutes les Brochures qui ont paru à ce sujet ; et nous avions rédigé nos
observations, lorsque nous avons vu que, dans le Journal de Paris, on se donnait
la peine de faire de longues discussions qui ne sont pas encore finies. On y met
en opposition les jugements de chaque Auteur, ceux mêmes que les Journalistes
ont porté. Il se trouve entre eux tous, les contradictions les plus plaisantes du
monde. Ce que l’un approuve, l’autre le blâme ; le même tableau que celui-ci
exalte jusqu’aux nues, celui-là au-dessous de rien. Tout cela nous prouve, ou
qu’il est fort peu de bons connaisseurs, ou que la partialité est aveugle. Pour
787 Ibidem.
788 Journal de Paris, 21 janvier 1785, Arts, “Aux Auteurs du Journal”.
789 Mercure de France, 15 septembre 1787, “Supplément, Machine Polychreste verticale et horizontale”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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éviter de pareils reproches, nous nous contenterons de faire quelques remarques
générales790.
Tandis que certains périodiques s’empressent à publier leurs comptes rendus critiques
pendant le déroulement même du Salon, soit en réponse à un besoin du public de suivre
l’actualité artistique, soit pour contrebalancer la vague de brochures vendues à la porte du
Louvre, souvent considérées comme irréverencieuses à l’adresse des artistes, le rédacteur
des Affiches affirme son intention d’attendre la fin de l’exposition pour en parler. Et c’est
sûrement pour en parler mieux, puisque, assure-t-il, il aura non seulement suivi mieux
l’événement, mais il aura aussi un regard panoramique sur toute la production critique qui
le concerne. Bref, sa stratégie consiste à attendre pour mieux voir. Si la lecture exhaustive
des brochures critiques a donné lieu à la rédaction de son article, il avoue que le modèle de
compte rendu du Salon choisi par le Journal de Paris lui a semblé illuminant.
A l’occasion de l’exposition de peinture de 1779 la feuille de Paris propose une double
analyse des ouvrages présentés : un premier compte rendu classique, qui passe en revue
les peintures et les sculptures dans l’odre établi par le livret de l’exposition, et un deuxième,
intitulé Combat critique du Salon les unes contre les autres par un Ami des Arts 791, qui met
face à face plusieurs brochures critiques pour en relever leurs incohérence de jugement.
C’est à cette dernière que fait référence le rédacteur des Affiches, qui semble avoir pris
plaisir à lire les contradictions des critiques. Malgré la rivalité bien connue entre les deux
périodiques, le Journal de Paris est cité dans ce cas, pour relever un expérience intéressante
et utile au journaliste. Qui plus est, cet exemple nous semble contenir la reconnaissance
implicite du rôle incontournable du quotidien de Paris dans la critique artistique.
Il peut arriver que la référence dans un périodique à l’un de ses confrères dévoile une
information que le second n’a pas intérêt à révéler à ses lecteurs. L’intertextualité permet
ainsi de mettre au jour, dans certains cas, les rouages invisibles ou les jeux de coulisse des
feuilles périodiques. Le 6 août 1780, le Journal de Paris publie un Avis aux Amateurs de
Peinture concernant un moyen de conserver sans altération les Tableaux peints à l’huile.
On y précise que l’auteur du procédé est Vincent de Montpetit, qu’il a reçu l’approbation de
l’Académie des Sciences en 1775 et que son épouse s’occupe de sa mise en pratique. Il
consiste, en peu de mots, à fixer sous glace, par le biais d’un mordant spécial, les tableaux
à l’huile anciens et modernes, dans le but de les préserver tant des nettoyages répétés,
que de l’action du temps792. L’Avis est suivi par une note des rédacteurs du Journal, qui
expriment ouvertement leur scepticisme quant à l’utilité réelle du procédé de Montpetit : “
Nous n’avons point de dessein d’intenter procès à ce moyen nouveau de conserver
les Tableaux ; mais nous craignons que ce moyen n’entraîne avec lui beaucoup
d’inconvénients, sans compter la fracture fréquente des glaces, qui nous paraît en
être un bien réel ”793. Le 23 septembre de la même année, le Mercure de France publie
à son tour une description du moyen de conserver les tableaux peints à l’huile. Outre les
détails déjà présents dans l’Avis du Journal de Paris, le Mercure ajoute, de son côté,
une note citant les critiques des rédacteurs du quotidien au sujet du procédé de Montpetit :
790 Affiches, annonces et avis divers, 13 octobre 1779, “Exposition des Peintures, Sculptures et Gravures”.
791 Journal de Paris, 30 septembre 1779, “Arts, Combat des Critiques du Salon les unes contre les autres”.
792 Journal de Paris, 6 août 1780, “Arts, Avis aux Amateurs de Peinture. Moyen de conserver sans altération les Tableaux
peints à l’huile”.
793 A propos du procédé de Vincent de Montpetit, les rédacteurs concluent “qu’un secret plus beau, sans contredit, serait celui
de nettoyer les tableaux chargés de crasse en peu de temps, et sans altérer les couleurs”, Ibidem, “Note des rédacteurs”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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MM les Rédacteurs du Journal de Paris ont annoncé le 6 août, ce nouveau
moyen, en y ajoutant des réflexions critiques. L’Auteur leur a envoyé une réponse
convaincante ; il en fera part aux Curieux et Amateurs, en les assurant que tout
ce qu’il y a avancé, ainsi dans le contenu ci-dessus, n’est point dicté par son
attachement à sa découverte, mais par les connaissances acquises après plus de
40 ans d’étude sur la physique de la Peinture, et d’une multitude d’expériences
répétées, dont le résumé a été mis sous les yeux de l’Académie des Sciences
en 1775 ; et ce serait compromettre ce savant Corps, que de penser que son
approbation eût été donné sans examen.794
Le journaliste du Mercure de France devient ici le porte-parole d’une réponse de Montpetit
aux critiques des journalistes de Paris, qu’ils n’ont pas daigné publier. Sans prendre
ouvertement la défense de Montpetit, il nous semble que le Mercure saisisse aussi
l’occasion pour glisser une réprimande voilée au quotidien rival, à l’esprit insoumis. La
dernière phrase, évoquant la “compromission” de l’autorité de l’Académie des Sciences par
l’attitude sceptique des journalistes de Paris, met en évidence la position de périodique
officiel du Mercure, mais peut être aussi avertissement indirect au Journal de Paris. Nous
ne saurions dire si c’est suite à cette note du Mercure que le Journal décide de publier,
le 29 août 1780, une lettre de la femme de Montpetit, comme geste réparateur à l’égard
de l’invention critiquée. Cette fois-ci, les rédacteurs ne font que retranscrire la lettre de la
femme de l’inventeur, et s’abstiennent de tout commentaire :
Les réflexions critiques que vous avez pris la peine de faire sur le nouveau
moyen de conserver les Tableaux de cabinets, m’autorise à vous prier
d’annoncer dans votre Journal, deux grandes Marines de La Croix, que je viens
de fixer sur glace ; l’une est un très beau brouillard, et l’autre une vue de la
caverne de Naples. Ces deux morceaux sont exactement dans le genre de Vernet,
ce qui doit intéresser les Amateurs à les voir et examiner leurs effets sous la
glace. Ils seront visibles pendant le mois de Septembre, rue du Gros Chenet, la
deuxième porte cochère par la rue de Cléri, les Mercredi, Jeudi et Vendredi. Je
suis, etc Femme de Montpetit.795
La manifestation la plus pure de l’interdiscursivité journalistique consiste toutefois dans
l’échange directe entre les feuilles périodiques. C’est le cas d’une brève dispute entre
les Affiches et le Journal de Paris au sujet des femmes peintres. Un compte rendu sur
l’exposition de la place Dauphine de 1785, dont les peintres femmes sont les protagonistes,
donne l’occasion à l’Abbé Aubert de lancer du haut de son autel rédactionnel, une critique
sulfureuse à l’adresse de tout ce qui peut encourager les jeunes filles sur la voie de la
peinture796. Il s’en prend en premier lieu aux “ parents de la classe bourgeoise ” qui “
[font] renoncer si inhumainement leurs filles aux occupations et à l’esprit de ménage
pour en faire des Peintres ”797 Les arguments contre les femmes peintres déferlent : l’abbé
794 Mercure de France, 23 septembre 1780, “Sciences et Arts, Moyen de conserver sans altération les Tableaux peints à
l’huile”.
795 Journal de Paris, 29 août 1780, Arts.
796 L’Abbé Aubert admet avec amertume l’augmentation du nombre de femmes qui se dédient à la peinture: “Aujourd’hui beaucoup
de jeunes demoiselles se saisissent du pinceau; et les meilleurs tableaux de la place Dauphine étaient cette année des auteurs
femelles”.Affiches, annonces et avis divers, 14 juin 1785, “Arts, Peinture, Exposition de Tableaux à la place Dauphine”.
797 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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montre que le métier de peintre représente une dénaturation du rôle social des femmes,
un état qui les éloigne de leurs devoirs de mère et d’épouse et les pousse tout droit vers
la dépravation morale, que l’état ne peut pas soutenir leurs études et qu’après tout, elles
ne diposent pas d’une constitution assez robuste pour les suivre, que les femmes peintres
tendent à l’insoumission et à la liberté individuelle, qu’elles minent l’institution du mariage, et
que finalement, elles soutirent le pain au peuple d’“ Artistes mâles ” , qui “ se multiplient
déjà trop ”798 .
Un mois plus tard, les Affiches publient une lettre dont l’auteur anonyme semble vouloir
calmer les inquiétudes de l’Abbé Aubert au sujet des femmes peintres. Il note que les
réflexions du rédacteur des Affiches ont “ humilié et consterné ” plusieurs, spécialement
“ celles qui par leur talent et leur bonne conduite ont le plus de droit aux égards
et aux ménagements ” . Il assure qu’“ il y a plusieurs Demoiselles Peintres qui ne
mettent point à l’écart les principes de retenue, de la simplicité, de la soumission et
de l’économie ”799 , que le nombre des femmes peintres n’est pas à craindre, puisque
plusieurs abandonnent cette profession en chemin, que les parents qui encouragent leurs
filles d’entreprendre la voie de la peinture sont mûs surtout par la préoccupation de leur
assurer un moyen de vivre, et que finalement, les valeurs de la vie domestique ne sont pas
incompatibles avec le métier de peintre. Le même jour que paraît cette lettre, le Journal
de Paris publie, de son côté, une réplique empreinte d’ironie à l’adresse du rédacteur des
Affiches, signée par Antoine Renou. Celui-ci invite son rival à décliner son identité en bas
de ses articles, à l’instar de ses collègues du Mercure 800 , ajoutant que de cette manière,
“ les avis que l’on donne dans vos feuilles, auront moins d’amertume et de partialité
”801 Renou déclare d’emblée vouloir prendre la défense des femmes peintres maltraitées
par son collègue journaliste (sans signaler pour autant le titre du journal ayant publié la lettre
inculpée), en “ Chevalier des femmes Artistes ” :
Voulez-vous bien m’accorder une place dans votre Journal, pour me battre en
champ-clos comme Chevalier des femmes Artistes, contre un Champion, qui
baissant sa visière, les a traitées un peu discourtoisement dans un autre Journal,
en parlant de la place Dauphine, où nombre de demoiselles, ont, cette année,
exposé leurs ouvrages.802
Renou se propose de démontrer, par le “flambeau de la raison”, à son oppositeur “ Rigoriste
” que les filles peintres , “ loin de perdre l’esprit et le goût inné des occupations du
ménage ” , chérissent de plus leurs devoirs et guérissent de la “ frivolité ordainire à [leur]
sexe ” , que “ les Arts bons en eux-mêmes, ne perdent point les moeurs des jeunes
filles ” , mais leur donnent souvent de quoi soutenir leur famille. Il illustre ses idées par des
exemples de femmes Artistes célèbres, telles Rosalba Carriera, Mlles Loir, Mlles Boullogne
ou Mme Roslin. Les arguments de Renou ne sont pas si différents, après tout, de ceux
qu’avait exposés l’anonyme des Affiches , en réponse à la lettre de Aubert mais face à
une attaque venue d’un journal rival, et qui plus est du Journal de Paris , le “ champion ”
798 Ibidem.
799 Ibidem, 9 juillet 1785, “Arts, A l’Auteur du Journal”.
800 “Sans rancune, M l’Anonyme, levez la visière et montrez-vous comme moi. Pour vous, Messieurs les Journalistes, (je parle
à tous en général) voulez-vous faire parfaitement estimer, suivez l’exemple que vous donne souvent le Mercure: mettez au bas de
chaque article, ceci est de M Tel.”Journal de Paris, 9 juillet 1785, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
801 Ibidem.
802 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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réduit en morceaux les règles de la “chevalerie” invoquée par Renou, et débride sa colère.
Il rédige sa lettre comme une déclaration de guerre au Journal de Paris, et sachant que ce
le quotidien refusera de la publier, il choisit comme champ de bataille son propre journal :
Vous avez lu l’Arioste, Richardet, et des Romans de chevalerie. Vous y avez
remarqué des Chevaliers pleins de jactance, qui défient leurs ennemis par des
bravades menaçantes, qui se livrent ensuite à tous leurs coups, et qui ne laissent
cependant de célébrer leurs exploits imaginaires, comme s’ils avaient acquis une
gloire qu’on ne saurait leur contester. Un Chevalier de cette espèce, un Ferragus
Peintre, M Renou, vient de se déclarer le champion des Demoiselles peintres,
dont il croit l’honneur outrageusement attaqué dans un article de ce Journal
du 14 juin de cette année. Il a pris pour champ-clos un “autre Journal”. Je l’y
laisserai batailler tout à son aise. Comme il est très vraisemblable que la barrière
ne m’y serait pas ouverte, je l’appelle dans le mien ; et là nous pourrons nous
mesurer corps à corps803.
Infatigable batailleur, le rédacteur des Affiches semble bien disposé à publier d’autres
répliques de Renou, pourtant celui-ci paraît ne pas avoir accepté le défi, et la guerre autour
des femmes Artistes finit à son commencement. Quant au reproche de cacher son identité,
l’Abbé Aubert avoue à Renou d’être lui-même l’auteur de la lettre critiquée : “ L’Article
de mon Journal qui a si fort excité son courroux chevaleresque, n’est signé de
personne ; et je l’avoue ; je l’ai rédigé d’après les réflexions des hommes sensés,
qui déplaisent tant à M Renou ” . L’abbé aussi profite de l’occasion, pour se plaindre de
ce que les autres journaux, parmi lesquels le Mercure, s’emparent d’extraits du sien, sans
daigner de le citer :
Je ne crois pas au reste avoir mérité jusqu’ici le reproche de m’être emparé
de certains articles, sans indiquer la source où je les ai puisés ; mais je suis
bien aise d’apprendre au Chevalier Damoiseau qu’on ne fait pas difficulté dans
d’autres Journaux de profiter quelquefois sans me citer ; je lui dirai même que
dans le Mercure, qu’il donne pour exemple, on a copié mot-à-mot quelques-uns
de mes extraits ; et l’on s’est bien gardé de mettre au bas : ceci est de M Tel804.
Notons que, sans avoir participé directement à cette brève querelle sur les femmes
peintres, le Mercure de France y est cité deux fois et, d’un article à l’autre, on voit les
journaux dialoguer au-delà de leurs frontières physiques. Outre l’intérêt que peut présenter
l’opposition de Renou et Aubert quant au rapport entre les deux journaux rivaux, celle-ci
illustre avant tout l’espace intertextuel périodique comme réseau, fait de canaux ouverts et
de barrières, de passages et d’obstacles en perpétuel mouvement, où circule plus ou moins
fluidement l’information artistique.
Si l’information sur les arts visuels est omniprésente dans les grands périodiques de la
seconde moitié de l’Ancien Régime, la possibilité de sa canalisation vers des périodiques
spécialisés reste encore difficilement envisageables. Quelles en sont les causes et comment
les tentatives pour la création de périodiques dédiés aux arts visuels sont-elles vouées à
l’échec ? Peut-on lier ces tentatives-là à la faillite d’autres projets concernant les arts, tels
des expositions publiques ?
803 Affiches, annonces et avis divers, 16 juillet 1785, “Arts, Peinture”.
804 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Echec de projets sur les arts
Si les arts visuels sont partie intégrante des plus grands journaux à contenu littéraire de
la fin de l’Ancien Régime, la menace de la censure qui plane sur la presse en général,
ainsi que le monopole de l’Académie de peinture et de sculpture sur les arts ne permettent
pas la naissance d’une presse artistique libre et spécialisée. Si, d’une part, le champ
politique est absolument interdit au discours journalistique, il ne reste à la presse de la
fin de l’Ancien Régime que de partir à la conquête du domaine culturel, entreprise qui ne
se révèle pas pour autant moins hardie et dépourvue d’écueils. Tant que l’Académie de
peinture, institution centrale de la vie artistique, s’identifie à l’état, et que celui-ci possède
le pouvoir absolu d’approuver ou non l’existence de toutes les feuilles périodiques, on peut
facilement imaginer que toute proposition de création d’un journal dédié spécifiquement aux
arts visuels soit objet de défiance. Pourtant, de telles tentatives ne manquent pas, et, malgré
leur échec, elles illustrent le jeu de pouvoir qui se met en place se entre l’opinion publique
naissante et les vieilles institutions de la monarchie.
Un premier projet d’organe périodique dédié aux arts visuels et échoué avant de voir le
jour, est daté de 1759 et appartient à Marc-Antoine Laugier, homme de lettres jésuite, connu
pour son Essai sur l’architecture (1752). En témoignent deux lettres adressées au marquis
de Marigny, directeur des Bâtiments, Arts, Jardins et Manufactures de l’époque : l’une par
Laugier qui sollicite l’attention du Roi au sujet de son projet de journal artistique, l’autre de
la part de Charles-Nicolas Cochin, conseiller favori du directeur, secrétaire historiographe
de l’Académie royale de peinture et de sculpture et censeur royal805.
Laugier commence par présenter au Directeur des Bâtiments la nécessité d’un journal
consacré entièrement aux arts, dont la naissance est dictée par cette force croissante qu’est
“ la curiosité publique ” :
(…) Les arts devraient être la matière d’un ouvrage périodique spécialement
consacré à recueillir tous les détails qui leur appartiennent et à satisfaire
pleinement la curiosité du public à cet égard. J’ai conçu le projet d’un ouvrage
périodique à qui je donnerai ce titre : l’Etat de l’art en France. Cet ouvrage,
dont il paraîtrait un volume chaque mois, ferait connaître toutes les nouveautés
d’architecture, de peinture et de sculpture, en donnerait la description,
désignerait les auteurs, le temps, le lieu, les circonstances ; il y aurait un article
pour les belles productions de nos manufactures et pour les singularités de nos
arts mécaniques : un article qui serait le résultat des conférences des Académies
de peinture et d’architecture ; un article qui présenterait l’éloge historique des
artistes ; un article, enfin, où serait l’extrait des ouvrages qui traitent de l’art. Je
crois, Monsieur, qu’un pareil journal serait très intéressant et tout avantageux
aux progrès des arts. Je m’offre à en être l’auteur. Mon dessein serait de vous le
dédier. Il faudrait que vous eussiez la bonté de vous intéresser à son exécution,
en me procurant les matériaux qui me seraient nécessaires et qu’un homme de
lettres ne peut obtenir que par votre protection806.
805 Maurice Tourneux, “Un projet de Journal de critique d’art en 1759”, Archives de l’Art Français, Mélanges offerts à Henri
Lemonnier, pp 321-326.
806 Tourneux mentionne que la lettre de Laugier est datée du 22 décembre 1759 et qu’elle est conservée au département
des manuscrits de la BN.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Un mensuel dédié aux arts, d’un volume assez consistant, recueillant sous le titre significatif
d’Etat de l’art en France tout ce qui concerne la vie artistique contemporaine française,
placé sous la protection du Directeur même de l’institution académique et dirigé par un
homme de lettre ! Avant de répondre à la proposition de Laugier, le marquis de Marigny
demande conseil, dès le lendemain, au secrétaire de l’Académie, dans la personne de
Charles-Nicolas Cochin, qui lui répond le 29 décembre :
Je ne puis qu’approuver le journal spécialement affecté aux arts. Il y a même
longtemps que j’en avais conçu le projet, mais pour en remplir l’idée, que
cependant je n’avais pas conçue d’une manière si étendue, je sentis qu’il
faudrait se livrer à un travail qui me détournerait trop de mes affaires principales.
D’ailleurs, il eut toujours été nécessaire d’y associer un homme de lettres pour
veiller à la diction. C’est en conséquence de l’idée où je suis que cela peut être
utile et agréable que j’avais goûté le projet de la Feuille nécessaire qui me fut
communiqué par des auteurs, le croyant propre à remplir une partie de ce plan,
mais je ne tardai pas à m’apercevoir que ces Messieurs aimaient à raisonner à
tort et à travers sans consulter personne qu’après coup ; je les abandonnai.M
l’Abbé Laugier, homme éloquent et de beaucoup d’esprit, paraît plus propre à
cet emploi. Il est connu dans les arts par un livre sur l’architecture, dont, à la
vérité, tous les principes utiles et les idées, qu’il présente comme neuves, sont
tirés du livre de Cordemoy ; celui du père Laugier, plus brillant par les grâces
du langage que solide par les fonds du raisonnement, a beaucoup séduit les
lecteurs superficiels, mais a été exposé à des critiques très solides de la part
des gens entendus dans cet art. J’avoue que je ne puis m’empêcher de craindre
que ses prétentions ne le portent à décider aussi légèrement sur tout. Il ne vous
est pas possible d’être à la fois le protecteur des artistes et celui de quiconque
se déclarerait leur persécuteur. Il faut donc, si ce journal a lieu, qu’il prenne un
parti décider de se refuser à la critique ou d’en user si sobrement et avec tant
de modération qu’il ne puisse offenser ni décourager personne. Ce livre peut
dégénérer en très peu de temps en critiques, railleries, décisions hasardées, et
un auteur, quel qu’il soit, se persuade bientôt que la critique amuse le public
et fait vendre son livre. L’intérêt le détermine et ce n’est plus qu’une suite
périodique d’injures qui désolerait les artistes, ferait fermer les ateliers et tomber
les expositions publiques, bien plus utiles aux arts que les raisonnements des
gens de lettres qui ne le connaissent presque jamais. Il est donc nécessaire qu’il
y ait un obstacle insurmontable qui empêche ces inconvénients. Je ne connais
qu’un moyen, mais qui me paraît essentiel ; c’est que l’ouvrage soit entièrement
sous vos ordres ; que, de même que le privilège du Mercure dépend uniquement
de M le comte de Saint-Florentin, de même celui-ci soit absolument attaché aux
droits de votre place, aussi bien que la nomination de l’auteur, et que ce droit
vous soit accordé spécialement par le Roi. Par ce moyen, vous serez toujours
le maître de diriger l’auteur sur la manière de traiter une matière aussi délicate.
J’envisage un autre avantage à ce que le privilège vous appartienne. Cet ouvrage
bient fait peut devenir très intéressant et d’un grand débit ; ce pourrait être par la
suite une grâce considérable qui dépendrait de vous et dont vous pourriez fait du
bien à plusieurs, comme on a fait avec raison à l’égard du Mercure. Il y a plus : ce
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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serait peut-être le seul moyen d’arrêter les autres critiques, en vertu du privilège
donné par arrêt du conseil du Roi qui attribuerait à ce seul auteur l’article des
arts que chaque journaliste se pique de traiter bien ou mal. Je ne dois point vous
cacher que ce serait un démembrement assez considérable du Mercure dans
lequel cet article ne serait bientôt plus rien, mais comme cet ouvrage peut être
traité d’une manière toute différente et plus instructive, ce n’est pas une raison
suffisante pour vous arrêter. Je présume aussi que M l’abbé le Blanc pourra
vous faire ses représentations et prétendre qu’un tel ouvrage doit appartenir à
l’historiographe des Bâtiments, mais il n’est que trop certain que son caractère
trop décicif empêche qu’il ne soit l’auteur convenable dans ce cas. Car ce sur
quoi j’insiste, c’est que vous en soyez absolument le maître, sans quoi je vous
supplierais de vous y opposer très fortement. Il ne peut rester dans les bornes
de la modération nécessaire qu’autant que vous le dirigerez. Il ne peut être bon
et instructif qu’autant qu’il sera fait de ce concert avec les deux Académies, et
comment ce concert peut-il avoir lieu si vous n’êtes pas à la tête de tous égards ?
Ces Académies ont toujours le projet de faire imprimer leurs mémoires. L’extrait
qu’on se propose d’en donner leur ôtera le mérite de la nouveauté. Qui donnera
cet extrait, si ce n’est les secrétaires des deux Académies qui, d’ailleurs, doivent
être les censeurs de cet ouvrage afin qu’ils ne laissent rien passer d’offensant
contre les membres de ce corps qui sont à tous égards sous votre protection ?
De cette manière nous pouvons lui aider beaucoup ; les éloges demandent
beaucoup de justesse pour laisser à chacun ce qui lui est dû et ne pas confondre
les habiles gens avec les médiocres ; on peut sans injure douter des lumières de
M Laugier sur ces arts ; si M Soufflot y veut bien concourir, j’ose croire que cette
union avec nous lui sera fort utile. Je suis avec un profond respect, Monsieur,
votre très humble serviteur, Cochin
Malgré le soin de fournir des arguments pour et contre le projet de journal artistique
de Laugier, la réponse de Cochin constitue plutôt un plaidoyer contre un projet de ce
genre. Si la première phrase semble éveiller des espoirs quant à la bienveillance du
secrétaire de l’Académie à l’égard du projet, le charme est rompu tout de suite par
un déferlement d’obstacles et d’inconvénients non indifférents, que sa réalisation est
susceptible d’entraîner. Tout d’abord, l’Abbé Laugier n’est pas, aux yeux de Cochin, la
personne appropriée pour mener une entreprise si délicate. La réputation d’amateur d’art
de l’abbé, argumente Cochin, est construite sur un ouvrage qui ne le convainc pas, à savoir
l’Essai sur l’architecture, qui, à ses yeux, brille plus par la rhétorique que par les idées
avancées. Si le secrétaire de l’Académie avertit sur la “légèreté” de l’abbé, il n’aime pas
plus qu’un homme de lettres soit à la tête d’un périodique qui concerne l’activité artistique.
La compétence de l’homme de lettres à juger les productions de l’art est l’un des thèmes
majeurs qui traverse la formation et l’évolution du discours critique sur les arts au XVIIIe
siècle. La résistance de l’Académie de peinture au discours critique est fondée justement sur
l’idée que ce ne sont que les artistes qui possèdent les instruments nécessaires pour rendre
compte de leur art, et par conséquent, les jugements extérieurs des “non-professionnels” ne
peuvent être que défaillants et nuisibles aux arts. Il suffit de rappeler qu’en 1749 le Salon, qui
se tenait tous les ans, fut supprimé parce que les artistes trouvaient les réactions critiques
intolérables, événement qui marqua le passage aux expositions bisanuelles807.
807 The Origins of French Criticism from the Ancien Régime to the Restauration.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Cochin fait partie de ceux qui croient que ce ne sont que les artistes, ou les “gens de
métier” qui ont la compétance de juger des productions artistiques. Le père Laugier est
également l’auteur d’un ouvrage intitulé Manière de bien juger des ouvrages de peinture 808 ,
où il s’emploie à prouver le contraire. Selon lui, pour être juge en peinture, il faut posséder un
certain nombre de qualités (amour de l’art, esprit fin et pénétrant, rainsonnement solide, âme
sensible, équité impartiale) et il faut acquérir certaines connaissances (étude et observation
de la nature, science de la géographie et de l’histoire, intelligence des parties essentielles
de la peinture, de la vue). En d’autres mots, pour l’abbé Laugier, un homme d’esprit doué
en premier lieu d’un “ goût naturel ” et ensuite, muni de connaissances suffisantes, peut
formuler des jugements sur les objets d’art809 .
L’éditeur de l’ouvrage de Laugier avertit cependant les lecteurs, dans l’édition de 1771,
que “ M l’Abbé Laugier n’était ni ne pouvait être amateur éclairé au degré qu’il exige
” et par conséquent, il s’est permis “ de rectifier par des notes quelques-uns de ses
jugements qui ont paru trop légèrement portés ”810 Comme par hasard, l’auteur de
ces notes est Charles-Nicolas Cochin, dont l’éditeur prend le soin de souligner l’impartialité.
Le secrétaire de l’Académie précise que, si les artistes ne sont pas les seuls juges des
productions artistiques, ils en sont tout de même les meilleurs et s’insurge contre le “ goût
naturel ” de Laugier comme qualité principale de l’amateur811 .
Il est certain qu’un périodique artistique sous la direction de Laugier ne peut que
déplaire profondément à Cochin qui, en bon conseiller, avertit le marquis de Marigny sans
ambages : “ il ne vous est pas possible d’être à la fois le protecteur des artistes et
celui de quiconque se déclarerait leur persécuteur ”. Afin de décourager le projet,
il construit un scénario catastrophique, où les critiques dispensées par un tel périodique
seraient utilisées comme source de profit par leurs auteurs, et dégénèreraient en railleries
à l’adresse des artistes, au point que ceux-ci fermeraient leurs ateliers et feraient tomber
les expositions publiques. Bref, un journal de critique d’art serait la ruine même des arts.
Si le mal devait quand même advenir, Cochin veut s’assurer qu’il y ait un “ obstacle
insurmontable ” qui limite l’emploi d’un tel instrument et qu’il identifie dans le contrôle direct
exercé par le Directeur des Bâtiments.
Pour appuyer ses craintes, Cochin donne l’exemple de La Feuille nécessaire , née
la même année, dont il avait goûté le projet au début, mais qui s’est vite révélée trop libre
par rapport au contrôle de l’Académie. Il conclut que tout périodique de critique d’art mis en
808 Manière de bien juger des ouvrages de peinture.
809 Dans l’Introduction de son ouvrage, l’abbé Laugier note que les artistes qui qualifient d’ignorance toute critique qui ne vient
pas d’un professionnel de la peinture est un moyen de “se ménager contre toute censure”. Cependant, observe-t-il, “il n’en est pas
des beaux-arts comme des sciences abstraites, qui, entourées de voiles épais, n’offrent à la multitude rien de sensible, et ne peuvent
que lui cause qu’un stupide étonnement. La peinture en particulier, fait sur les sens et sur l’âme de trop vives impressions, pour qu’il
soit si rare de trouver des hommes capables de sentir le prix de ses illusions magiques. Telle que la nature, dont elle imite tous les
jeux, si son action nous est cachée, ses merveilles nous frappent, et nous n’en jugeons pas moins bien de leur effet, quoique nous
en ignorions le principe”. Ibidem.
810 Ibidem, avertissement de l’éditeur.
811 “L’auteur a raison de conclure que les artistes ne sont pas les seuls juges; mais il ne devait pas nier qu’ils ne fussent les
meilleurs, surtout s’il eût voulu faire en leur faveur la même supposition; c’est-à-dire qu’ils aient la sincérité de ne rien dissimuler de
ce qu’ils sentent. Il est certain que les amateurs sont encore plus sujets que les artistes à épouser des manières particulières, et qu’il
ne leur arrive que trop de se former des goûts exclusifs. Quant à ce qu’il dit, qu’un homme d’esprit avec la seule ressource de son
goût naturel, en décidera beaucoup mieux, on verra dans la suite combien cette assertion est peu réfléchie, et l’on sera effrayé de
l’énumération de qualités qu’il exige dans un amateur, avant que de lui accorder le droit de juger”. Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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place avec les meilleures intentions pour les arts et les artistes risque de se tranformer dans
un instrument dangereux de déstabilisation de l’ordre et de dénigrement des réputations.
Cochin rappelle aussi qu’un périodique spécialisé des arts mettrait en crise le Mercure de
France et enlèverait à l’Académie le privilège de la nouveauté, qu’elle possède à travers la
rédaction et la publication de ses mémoires. Selon Cochin, un projet de journal d’art ne doit
voir le jour qu’à deux conditions : qu’il lui soit défendu de s’occuper de la critique et surtout,
qu’il soit directement et strictement contrôlé, d’une part par le directeur des Bâtiments et
d’autre part par les Académies de peinture et de sculpture tout aussi bien que par l’Académie
d’architecture. Après ce genre d’argumentation, il faut admettre qu’il restait bien peu de
chances que le projet de Laugier fût accepté. En effet, le marquis de Marigny semble en
avoir été convaincu sur le champ, et il marqua son verdict, de façon lapidaire, sur la lettre
même de l’abbé Laugier : “ Je ne suis point d’avis de ce journal. Lettre à M Laugier
pour la négative ”.
La lettre de Cochin à Marigny marque quelques points intéressants concernant les
obstacles pour une presse artistique spécialisée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Comme il souligne dès le début, le premier obstacle est la difficulté de trouver un éditeur
approprié pour cette entreprise. Si le père Laugier traite les productions des arts avec trop
de “ légèreté ” , l’Abbé Leblanc, historiographe du Roi possède en revanche “ un caractère
trop décisif ” pour pouvoir aspirer à ce titre. Cochin avoue avoir pensé de mettre en place
lui-même un projet de journal, idée qu’il a dû abandonner en raison du temps qu’elle aurait
exigé. A la fin de sa lettre, il nomme également Soufflot comme un possible collaborateur
pour une telle entreprise.
Un autre projet de journal artistique est présenté dans les années 1770, sans qu’il
puisse pour autant se concrétiser : il s’agit d’un projet anonyme pour un Journal des modes
et des arts conçu en 1776 . Les Affiches, annonces et avis divers en parlent une année
plus tard pour en annoncer l’échec, en insérant dans leur rubrique “Livres nouveaux” le titre
d’un pamphlet intitulé Recueil de quelques écrits relatifs à un Ouvrage périodique sur les
Arts libéraux, qui n’a point été publié 812 . Le rédacteur en donne le résumé suivant :
A la manière dont ce Recueil est fait, on doit regretter que ce Journal projeté n’ait
pas eu lieu. Le morceau le plus considérable est un Discours préliminaire, avec
des Notes fort étendues. Voici le résumé de ce Discours. L’Auteur établit que
les arts libéraux ne peuvent contribuer aux agréments de la vie, que lorsqu’ils
parviennent à affecter l’âme, l’esprit ou les sens. Il montre que l’Architecture,
la Peinture, la Sculpture et la Musique peuvent atteindre à ces différents
buts, quand ils imitent et embellissent la nature ; que ces Arts tirent de leurs
principales beautés du caractère qu’on leur imprime et des effets dont on les
rend susceptibles, pour frapper et pour séduire. Il fait voir combien il importe
d’écarter les principes d’opinion si propres à affaiblir ceux qui sont nécessaires
pour mener aux succès, et il indique en même temps les plus essentiels de cette
dernière espèce. En conseillant aux Artistes de s’exercer sur tout ce qui est
grand, nouveau et vraisemblable, il tente d’agrandir des talents trop rétrécis
par les livres qui enseignent des préjugés ou qui ne sont faits que d’après eux.
Enfin il rend un compte succint des progrès qu’a fait la Nation dans les Arts
sans outrer les éloges et la critique. Les principes exposés dans ce Discours,
812 Affiches, annonces et avis divers, 14 mai 1777: On précise encore que l’ouvrage est publié “A Londres, et se trouve à Paris
chez Pissot, Libraire, quai des Augustins, près la rue Gille-soeur, 1776, vol. in-12 de 339 pages, prix 30f broché”.’
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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paraissent en général vrais et fondés sur l’expérience. Ils ont encore le mérite
d’être ornés d’un style qui fait disparaître la sécheresse attachée à des matières
didactiques.
L’unique commentaire du rédacteur quant au projet qui “ n’a point eu lieu ” c’est un regret
fugitif. Il s’attarde par la suite sur le Discours préliminaire dont il loue les principes, le ton
modéré, non enclin à la critique ou à la louange outrée, et le style agréable. Le rédacteur
omet en revanche d’entrer dans les détails concernant le besoin d’un périodique dédié aux
arts exprimé par le pamphlet. Le Prospectus souligne l’idée que, malgré la prolifération
de journaux de tout genre, le travail des artistes français n’est pas analysé “ à fond ” .
L’anonyme s’étonne de ce qu’un tel organe puisse manquer à une époque où les artistes
sont finalement “ honorés et accueillis par les Grands, couronnés par l’Opulence,
cultivés par les Citoyens de tous les états ”813.
En 1779, les Mémoires secrets annoncent à leur tour la naissance d’une autre feuille,
qui se proposait d’accorder une place importante aux arts visuels. Le rédacteur observe
amusé que “ la chute de tant de feuilles périodiques naissant, mourant, et renaissant
pour mourir encore, ne rebute ni les auteurs, ni les libraires ” . D’une certaine manière,
les “ difficultés insurmontables ” , pour citer Cochin, qui accompagnent la naissance
d’une feuille périodique dédiée aux arts visuels, sont compensées par un phénomène de
prolifération des feuilles périodiques en général. Ce périodique n’aura sûrement pas plus
de fortune que les autres projets cités ci-dessus, pourtant, le journaliste en souligne l’utilité,
ce qui suffit pour marquer l’engouement croissant du public pour une presse culturelle
englobant aussi l’information artistique :
On annonce aujourd’hui un Manuel bibliographique des amateurs, contenant
l’état général de tous les objets anciens et nouveaux qui sont relatifs aux lettres,
aux sciences, aux arts et qui se vendent journellement dans Paris, tels que
les livres, les tableaux, les dessins, les estampes, les bronzes, les médailles,
les pierres gravées, les curiosités naturelles et autres effets recherchés, rares
et précieux, avec le prix exactement recueillis et compararés entre eux, des
descriptions, des éclaircissements, des notes sur les auteurs célèbres et sur
les auteurs. Il est certain que cette entreprise bien exécutée peut être utile aux
possesseurs de bibliothèques et de cabinets, et à ceux qui se proposent d’en
former, aux gens de lettres qui veulent connaître tous les livres sur la matière
qui fait l’objet de leurs études et aux personnes qui désirent être au cours de la
littérature et suivre les progressions et les connaissances humaines814.
Les tentatives échouées de journaux dédiés aux arts s’inscrivent dans la même ligne
de résistance de l’Académie royale de peinture et de sculpture à toute manifestation
susceptible de miner son autorité et, implicitement, son monopole sur les arts. Un projet
pour une exposition publique est inséré le 17 mars 1777 dans le Journal de Paris, qui n’a, à
cette date, que trois mois d’existence. La lettre anonyme qui en rend compte se situe dans le
contexte d’une série de lettres publiées par Antoine Renou, correspondant artistique attitré
du quotidien, ayant pour thème la libération des artistes des contraintes de la corporation des
peintres et des sculpteurs, suite à l’abolition en 1776 de l’Académie de Saint Luc, principale
813 The Origins of French Criticism from the Ancien Régime to the Restauration, p. 202.
814 Mémoires secrets, 3 décembre 1779.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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rivale de l’Académie, depuis sa création, en 1648815 L’auteur de la lettre inscrit ce projet
d’exposition artistique dans la lutte de libération des jeunes artistes des “ appâts ” par
lesquels les maîtres de l’ancienne maîtrise continuent à les séduire :
Pour les garantir encore davantage de cette séduction, on croit devoir les avertir
que quelques amateurs et artistes s’occupent de leur procurer dès cette année,
ce même avantage dans un lieu construit à cet effet et plus convenable que le
Colisée816.
Tout en maintenant le silence sur les auteurs du projet, celui-ci est habilement présenté
comme aligné aux vues de l’Académie : il plaide pour la “liberté des arts”, au nom de
laquelle on a supprimé l’ancienne corporation des artistes et promet d’offrir une alternative à
l’exposition abritée par le Colisée, que le directeur en place des Bâtiments, Charles Claude
Flahaut de la Billarderie, comte d’Angiviller, trouve “ déshonorant[e] pour les arts sous
tous les aspects ”817 et qu’il réussit à faire bannir en 1777.
Déterminé à renforcer la position de l’Académie dans le domaine des arts, d’Angiviller
se bat avec acharnement, dans les années 1770 et 1780, contre toute manifestation
artistique indépendante de l’institution académique, susceptible d’en devenir la rivale. Après
le triomphe de la suspension de l’Académie de Saint-Luc, chanté par la presse comme
“libération des artistes” et la fermeture de l’exposition du Colisée, d’Angiviller poursuit la
chasse aux possibles rivaux de l’Académie. En 1785, il parvient à obtenir la suspension du
Club des Arts fondé par l’Abbé de Saint-Non et d’autres amateurs, suite à des “ énergiques
interventions ” auprès du Baron de Breteuil, Ministre de la maison du Roi, élu par la suite
“associé libre” de l’Académie.818 Il n’approuve pas plus le Salon de la correspondance
de Pahin de la Blancherie, qu’il considére comme nuisible quant au “progrès des arts” et
dont il redoute le pouvoir divulgateur de ce qu’il appelle “ une multitude d’opinions trop
souvent erronées, mais que le public, en général, aime mieux adopter qu’apprécier
”819 . S’il tolère l’établissement de la Blancherie, il refuse catégoriquement de lui accorder
toute subvention, ce qu’il explique dans une lettre dans ces termes :
Je souhaiterais les rendre moins onéreuses [les dépenses] mais cela n’est pas
possible ; les objets auxquels les fonds de mon administration sont affectés ont
leur destination si précise, que je ne puis en distraire aucune portion pour aucun
autre. Je suis obligé de me borner à souhaiter que l’accueil que le public fera de
votre établissement vous mette en état d’en supporter les dépenses820.
Le projet d’exposition publique annoncé par le Journal de Paris vise en premier lieu les
artistes “ qui ne sont pas encore de l’Académie ”821 Il promet d’offrir un espace plus
815 Sur la maîtrise des peintres et des sculpteurs, ainsi que sur son rapport avec l’Académie de peinture et de sculpture, voir Antoine
Schnapper, Le métier de peintre, (Gallimard, 2004).
816 Journal de Paris, 17 mars 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal de Paris”.
817 J.J Guiffrey, Notes et documents inédits sur les Salons au XVIIIe siècle, (Paris 1873).
818 The Origins of French Criticism from the Ancien Régime to the Restauration, p.37.
819 Emile Bellier de la Chavignerie, Les Artistes français du XVIIIe siècle oubliés ou dédaignés, Extrait de la Revue universelle
des arts, (Paris, Veuve Jules Renouard, 1865).
820 Ibidem.
821 C’est justement l’idée de compensation des exposition de l’Académie de Saint-Luc par d’autres manifestations telles le Colisée
que redoute le comte d’Angiviller.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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adéquat à l’exposition de tableaux et de sculpture, tant du point de vue de l’accrochage que
de l’éclairage. On précise aussi que l’entrée serait payante, à travers le livret, et que les
fonds ainsi obtenus serviraient non seulement à dédommager les organisateurs du projet,
mais aussi à exclure, avec le temps, tous frais pour les artistes exposants :
(…) il sera disposé de manière que les Tableaux soient éclairés d’un beau jour
de face, et venant de haut, afin qu’ils ne présentent aucun luisant, pareillement
les grands Tableaux n’y seront point relégués hors de la portée de la vue. Ce
même jour de haut est aussi très-convenable pour la sculpture (…). Comme
ceux qui sont animés de ce zèle ne sont pas des gens trop riches, ils ne rejettent
point de profiter des petits avantages que peut procurer le débit du Livret ; ils
espèrent qu’il suffira pour les dédommager de leurs frais avec le temps ; mais en
même temps leur intention est d’arriver à ce qu’il n’en coûte rien aux Artistes qui
exposeront822.
Le projet n’a pas même la chance de voir le jour. Si le 17 mars l’auteur de la lettre
s’en montrait enthousiaste, précisant qu’il s’agissait d’une “ spéculation qu’on suit très
sérieusement ” , et qu’il en prévoyait l’ouverture probable pour le mois de juillet 1777,
une brève note du 1er mai de la même année annonçait la mort du projet, sans offrir des
explications supplémentaires :
Quelques amis des Arts avaient annoncé le projet d’offrir aux Artiste de mérite,
qui ne sont pas de l’Académie, un lieu propice à faire connaître leurs talents ;
c’est avec le plus grand déplaisir qu’il se voient dans la nécessité de déclarer
qu’ils sont obligés d’y renoncer ; ils ont rencontré des obstacles qu’il ne leur est
pas possible de surmonter823.
Ce qui reste en somme, des projets concernant des manifestations artistiques
indépendantes de l’institution académique c’est l’ombre constante d’un regret et quelques
traces écrites. Les projets “n’ont point lieu”, en raison d’ “obstacles insurmontables” évoqués
de Cochin jusqu’au projet cité dans le Journal de Paris, mais ils ont le mérite de signaler
un monde artistique complexe et en pleine expansion, qui déborde l’univers contenu par
l’Académie royale de peinture et de sculpture.
Le quotidien et l’actualité artistique
Lorsque les rédacteurs du Journal de Paris publient le Prospectus du quotidien, ils y
mentionnent la rubrique “Arts”, à laquelle ils assignent d’emblée une fonction civique et
patriotique : faire part de toutes les productions artistiques qui risquent d’être vouées à l’oubli
ou qui, étant destinées pour l’étranger, sont soustraites au regard du public français. Les
artistes eux-mêmes sont chaleureusement conviés à participer à ce projet de récupération
de toute une production artistique nationale ignorée par un large public :
Les Arts prendront dans ce Journal date de leur découverte ; il mettra le
connaisseur à portée d’admirer une production qui, faute d’être annoncée,
demeure souvent ensevelie dans un oubli total. Combien de chefs-d’oeuvre de
l’Art, qui destinées à l’étranger, y passent sans que nous en ayons la plus légère
connaissance ; de sorte qu’un Français voyageant à Stockholm ou à Pétersbourg
822 Journal de Paris, 1er mai 1777, “Arts”.
823 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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est tout étonné d’y trouver un tableau, une statue, qu’il eût pu considérer à son
aise dans sa Patrie. Nous invitons MM les élèves des Artistes, en tous genres, à
nous faire part des Ouvrages qui peuvent intéresser la gloire de leurs Maîtres.824
Dès le début, les arts visuels semblent avoir une place importante dans la structure du
quotidien, s’inscrivant parfaitement dans sa vision d’utilité publique. Cinq jours après sa
parution, le Journal annonce dans la rubrique “Variétés” la présentation comme morceau de
réception, par Duvivier, graveur de médailles, du nouveau sceau de l’Académie Royale de
peinture et de sculpture825. Le même jour, on annonce une “ estampe en manière noire et
très noire ” représentant le portrait de la Reine par Dagoty fils, que le journaliste qualifie bel
et bien de “ crime de Lèze-Majesté ”826 , affirmation pesante, qui déclenche le courroux
du père de l’artiste, dont la réplique est publiée quelques jours après827 . Le 10 janvier
le Journal insère dans la rubrique “Anecdote” un trait de “ respect pour les hommes
célèbres ” , ayant pour protagoniste le peintre Boucher828 Pendant quelques jours, le
Journal se limite à publier des annonces ponctuelles de gravure, apparemment provenant
de différentes sources829 , pour que le 30 janvier 1777, les journalistes donnent finalement
la bonne nouvelle aux lecteurs passionnés d’arts visuels : l’acquisition imminente, par le
quotidien de Paris, d’un correspondant chargé de ce domaine :
Nous annonçons avec plaisir qu’un Artiste célèbre, qui ne nous permet pas
encore de le nommer, nous promet de nous donner avis de tous les Tableaux,
Sculptures et Gravures dont il aura connaissance dans le cours de l’année et
qu’il jugera dignes de la curiosité du Public et des Amateurs des Beaux-Arts.
Il y joindra un mot d’éloge de la partie de l’Art qui lui paraîtra en faire le mérite
principal ; il indiquera la demeure de l’Artiste et le temps pendant lequel on
pourra le voir. Ce qui peut être d’autant plus avantageux aux Arts et aux Artistes,
que plusieurs d’entre eux qui ont beaucoup de mérite, courent le risque de rester
inconnus, faute d’un lieu décent où ils puissent exposer et faire connaître leurs
talents ; de plus, beaucoup de ces ouvrages destinés pour la Province ou pour le
Pays étranger, ne peuvent attendre le temps des Expositions830.
Engager un correspondant spécial pour rendre compte des nouveautés des arts visuels
est un geste qui va décidément plus loin que ce qu’on avait annoncé dans le Prospectus.
Le Journal de Paris semble ainsi réaliser ce que d’autres journaux avant lui avaient tenté
sans succès : couvrir la production artistique française pendant toute l’année. Le Journal
824 Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris”.
825 Journal de Paris, 5 janvier 1777, “Variétés, Médailles”.
826 Ibidem, 5 janvier 1777, “Variétés”.
827 “La Note qui vous a été adressée, au sujet d’une estampe représentant le potrait de la reine, est certainement faite par un artiste
jaloux ou peu éclairé”, riposte Dagoty père. Ibidem, 11 janvier “Gravure”.
828 Face à la demande d’un amateur de faire des “rallonges” à un tableau par Le Moyne, en vue d’un pendant, Boucher répond de
façon exemplaire: “Je m’en garde bien, de tels ouvrages sont pour moi de vases sacrés; je craindrais de les profaner en y portant
la main.”, Ibidem, 10 janvier 1777, “Anecdote”.
829 Apparemment, les annonces de gravure sont envoyées au bureau du Journal de Paris par différents correspondants. Le 18
janvier 1777, après avoir annoncé une estampe par Schmuzer, d’après un tableau de Rubens, les rédacteurs y ajoutent un éloge de
l’ouvrage par “les personnes qui nous ont donné cette nouvelle”.
830 Ibidem, 30 janvier 1777, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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assigne cette tâche à un “ Artiste célèbre ” , information qui doit suffire pour l’instant pour
rassurer sur le sérieux de l’entreprise. Celui-ci serait censé annoncer les nouveautés dans
les beaux-arts, indiquer les demeures des artistes dans un but commercial, et lâcher un
mot d’éloge, lorsque la situation se présente ; aucune allusion, en revanche, à un discours
critique concernant les ouvrages présentés. Si celui-ci est prévu, il vaut mieux le taire dans
une lettre introductive.
Il est intéressant aussi de remarquer que, pour désigner les destinataires des annonces
sur les arts visuels publiés dans le Journal, les rédacteurs citent le “ Public ” et les “
Amateurs des beaux-arts ” comme deux entités séparés, ce qui correspond à élargir
d’emblée le nombre de lecteurs éventuels de cette partie du quotidien. Toutefois, les
journalistes maintiennent leur promesse enoncée dans le Prospectus , de faire en sorte
que le Journal devienne la vitrine de tous les artistes ignorés, faute de pouvoir exposer
leurs ouvrages en public, et de toutes les productions destinées à prendre le chemin de la
province et des pays étrangers. Le quotidien s’engage en quelque sorte de remplir, avec
ses moyens propres, le rôle de lieu d’exposition pour tous les ouvrages artistiques difficiles
d’accès au public parisien. Si la plupart des tableaux restent encore cachés aux yeux du
public, ne s’y révèlant que pendant le temps limité des expositions, le Journal se propose
de suppléer à cet inconvénient.
Il nous semble également que la fonction civique qu’il attache, dès le début, à la
rubrique des beaux-arts est censée toucher, en premier lieu, un grand nombre d’abonnés,
pas forcément des amateurs, mais sensibles aux productions nationales de tout genre et
aux nouveautés en général. Parler des tableaux connus et inconnus, c’est les donner à voir,
ne serait-ce que dans une version discursive, à un public varié, qui feuillette avec impatience
tous les jours des nouvelles des plus divers domaines. L’information artistique n’est pas
insérée dans la feuille tous les jours, (encore que, en 1777, elle y soit présente tous les deux
ou trois jours), mais elle s’insinue à coup sûr dans le quotidien des lecteurs, qui la comptent
parmi les matières familières du Journal.
Si l’on jette un regard sur le tableau des notices concernant les arts visuels, publiés
par la feuille de Paris sur la période 1777-1788 (voir “Annexe 1”), on peut remarquer que
leur nombre varie entre 204 et 277 par an831 . Précisons toutefois que ce comptage est
uniquement destiné à rendre compte de la moyenne des notices artistiques publiés par le
Journal de Paris pendant une décennie, et non de l’intensité avec laquelle le quotidien se
dédie à un débat critique sur les arts visuels. Lorsque nous parlons de notices artistiques,
nous entendons tout article du Journal qui touche aux arts visuels, bref ou étendu, en vers ou
en prose, sous forme d’annonce dépouillée de toute observation subjective, ou de réflexion
critique sur tel ou tel oeuvre ou sur les arts en général.
C’est ainsi que nous avons cueilli indistinctement dans notre tableau des notices
artistiques, des annonces de gravures, de peintures et de sculptures exposées dans les
ateliers des artistes, des comptes rendus de l’Académie Royale de peinture et de sculpture,
ainsi que de l’Académie d’architecture (relatifs à leurs réceptions, leurs concours et leurs
prix), des vers sur des artistes ou des oeuvres artistiques, des récensions de publications
concernant la théorie et la critique d’art, des comptes rendus d’expositions publiques (le
Salon du Louvre, le Colisée, l’exposition de la jeunesse de la place Dauphine) ou de
ventes de tableaux, des nécrologies d’artistes et d’amateurs d’art, des anecdotes sur le
monde artistique, des inventions et des découvertes liés aux techniques de production et
831 Les chiffres exactes tirés du tableau des notices artistiques du Journal de Paris sont les suivants: 222 notices en 1777,
229 en 1778, 230 en 1779, 204 en 1780, 215 en 1781, 246 en 1782, 277 en 1783, 253 en 1784, 232 en 1785, 214 en 1786, 230
en 1787 et 254 en 1788.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de conservation de la peinture, des réflexions sur l’art de peindre et le travail de l’artiste,
des présentations critiques de nouvelles productions artistiques, des projets urbanistiques
et, finalement, des disputes impliquant souvent artistes, amateurs et simples lecteurs du
Journal. Tout cela, pour donner une idée du tableau varié des idées et des projets, des
succès et des obstacles, des modes de faire et de dire sur les arts visuels durant les deux
dernières décennies de l’Ancien Régime, tel qu’il se présente dans les feuilles du premier
quotidien français.
Dès la fin de son premier mois d’existence, le quotidien propose un correspondant
artiste dans la personne d’Antoine Renou, secrétaire adjoint de l’Académie de peinture,
qui traite des arts avec désinvolture et humour, désacralisant le vocabulaire artistique et
invitant les lecteurs à un échange allègre et passionné, aspect décidément innovateur pour
une feuille périodique. Toutefois, l’enthousiasme de Renou n’est pas de longue durée, les
menaces de suspension du quotidien s’accumulent dans le temps, pour ne pas parler de
la position délicate de Renou, qui finit par abandonner le jeu des pseudonymes pour signer
ses lettres au Journal en représentant de l’Académie. Notons cependant que si les
années 1777 et 1778, où le quotidien publie une grande quantité de lettres dédiées aux arts
visuels, comptent respectivement 222 et 229 notices artistiques, en 1783 et 1784, où les
lettres sur les arts visuels diminuent sensiblement, le nombre d’articles monte en revanche
sensiblement à 277 et 253. Ces chiffres sont dûs en premier lieu aux annonces d’estampes
qui se multiplient, là où le débat critique sur les arts s’appauvrit, si bien que les arts visuels
sont présents dans le quotidien tous les deux ou trois jours.
Les rubriques qui accueillent l’information artistique dans le Journal de Paris restent
relativement stables pendant toute la période étudiée. Dès la rubrique “Belles-Lettres”, qui
ouvre le Journal, le lecteur se délecte avec des vers récents, badins ou sérieux, faisant
l’éloge d’artistes et de leurs oeuvres et se met au courant de toute publication qui a trait aux
arts visuels. A la rubrique “Livres divers”, il apprend les titres des catalogues de ventes des
collections les plus variées, avec leur kyrielle d’objets d’art : tableaux, dessins, gouaches,
estampes, marbres, bronzes, médailles, etc. C’est à la rubrique “Gravure” qu’il trouve
régulièrement de quoi nourrir sa curiosité à propos des plus récentes estampes : le titre et
le sujet, la description et la comparaison avec d’autres ouvrages du même artiste, le prix et
l’adresse du graveur et du libraire vendeur, les souscriptions ouvertes pour des séries de
gravures et leurs livraisons successives. De temps en temps, la rubrique “Nécrologie” fait
part au lecteur des artistes décédés, occasion pour dresser des mini-biographies posthumes
dans lesquelles les observations sur la vie et l’activité de l’artiste disparu se mêlent avec des
réflexions générales sur le travail des artistes, leur rapport avec l’art, l’Académie, le public et
le monde. La première nécrologie publiée par le quotidien est celle du sculpteur Guillaume
Coustou fils, signée par Antoine Renou832 .
Pour ce qui est du reste des sujets énumérés ci-dessus, ils sont englobés par la
rubrique “Arts” (rarement remplacée par le titre plus spécifique, “Peinture”833 ) et la
rubrique “Variété(s) ”, ouverte en particulier au courrier des lecteurs.834 La rubrique intitulée
832 Journal de Paris, 17 juillet 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
833 Le 28 juillet 1777, la rubrique “Peinture” rend compte de la réception par l’Académie du sculpteur Houdon et du peintre
Barthellemy. Le 27 septembre, un Amateur prend la défense du peintre Delorge, critiqué dans une autre notice du Journal.
834 Il peut arriver également que les rédacteurs omettent le titre “Arts”, laissant à sa place le sous-titre “Lettre aux Auteurs
du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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“Académie(s)”835 , donnant des nouvelles sur les réceptions, les concours et les prix
académiques est parfois elle-même absorbée par la rubrique “Arts”. Si les informations
concernant la peinture, la sculpture et la gravure se trouvent confondues sous le titre
générique “Arts”, à côté des inventions mécaniques, l’architecture est la seule à disposer
toujours d’une rubrique à part. Pour prouver que le Journal de Paris ne dénie pas un instant
sa vocation utilitaire et pratique, les rédacteurs y insèrent les nouvelles adresses des artistes
qui ont changé de domicile836 . L’économie des rubriques réunissant l’information artistique,
ainsi que leur indéniable régularité et immutabilité dans le temps, mettent au jour le soin
du Journal de maintenir une organisation stable et familière de l’information, à l’intérieur
de laquelle le lecteur fidèle ou occasionnel peut facilement trouver à tout moment ce qui
l’intéresse.
Lorsque nous parlons d’“actualité artistique”, nous entendons l’ensemble des nouvelles
les plus récentes, ayant trait à tous les aspects de la vie artistique, recueillies par le Journal
de Paris. Est-ce que la périodicité journalière du périodique quotidien influence la manière
dont est traitée l’information artistique, ainsi que son impact sur les lecteurs ? Les impératifs
de rapidité et d’utilité qui caractérisent la feuille parisienne gouvernent en égale mesure
les rubriques dédiées aux arts visuels. A suivre la fréquence avec laquelle les rédacteurs
publient des notices sur les arts visuels pendant les premiers mois de 1777, on dirait qu’ils
aspirent à en faire matière quotidienne pour le Journal . Au début de mars, ils se proposent
avec enthousiasme de donner un bref compte rendu journalier de la vente de tableaux de
feu Randon de Boisset, ce qu’ils réussissent à maintenir dans une certaine mesure837 :
Nous donnerons dans la Feuille de lundi prochain, une note des prix des Dessins
et Tableaux principaux qui auront été adjugés jusqu’à ce jour chez feu M Randon
de Boisset ; à commencer de cette époque nous continuerons de publier jour par
jour jusqu’à la fin de cette vente, la notice des objets adjugés à la veille838.
Le rythme de publication des notices sur les arts visuels est très serré dans les deux
premières années de son existence, une fois que le Journal fait acquisition de son
correspondant artistique, Antoine Renou. Compte tenu de la longue et intense querelle sur
la musique entre La Harpe et “L’Anonyme de Vaugirard”, qui occupe l’attention des lecteurs
du quotidien pendant 1777 et 1778, on peut imaginer que l’ambition du Journal de Paris
de conquérir le plus de terrain possible dans le domaine des beaux-arts est beaucoup plus
grande qu’il ne laisse entendre.
A travers le jeu des marqueurs temporels, les rédacteurs soulignent, de façon implicite,
l’avantage d’un périodique capable de saisir sur le vif toute nouveauté concernant les
arts visuels. Les notices les plus récentes exhibent volontiers des marqueurs proches du
moment présent, tels “hier”, “avant-hier”, “aujourd’hui”. Le 16 février 1777, les journalistes
notent à propos d’une collection de tableaux annoncée deux jours auparavant : “ On a vu
hier dans la grande salle de l’Hôtel d’Aligre, les tableaux que nous avons annoncés
835 Le 30 janvier 1777, le Journal de Paris rend compte de la réception en tant qu’agréé du graveur De Launay dans une
rubrique à part, intitulée “Académie royale de peinture et de sculpture”.
836 “M de S Aubin, de l’Académie de Peinture et de Sculpture, Graveur du Roi, et de sa Bibliothèque, ci-devant rue Thérèse,
Butte S Roch, demeure actuellement rue des Prouvaires, proche S Eustache, vis-à-vis le Magasin de Montpellier”, Journal de Paris,
16 mai 1783, “Changement de domicile”.
837 Le Journal publie les prix des tableaux de la vente de Randon de Boisset le 13, 14, 16, 19 (deux notices), 20, 22 (deux
notices), 23, 25, 26 mars 1777.
838 Journal de Paris, 7 mars 1777, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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avec le Catalogue, dans notre avant-dernière feuille ” , pour continuer plus loin : “ (…)
nous croyons faire plaisir à ceux de nos lecteurs que l’Art de la peinture intéresse,
de les prévenir que l’on peut les voir encore aujourd’hui, depuis dix heures du matin
jusqu’à deux heures du soir ”839 Autrement dit, le lecteur du Journal de Paris jouit
de l’avantage de lire cette notice le matin, pour profiter du dernier jour d’ouverture de
cette collection dans l’après-midi. De la même façon, il apprend le 23 février, dans une
note fugitive, que “ Le cabinet de feu M Randon de Boisset , ne sera plus ouvert
qu’aujourd’hui et demain ”840 .
Tantôt on lui anticipe des événements artistiques proches : “ On voit demain matin
aux Galeries du Louvre, les Tapisseries de la Couronne ”, et plus loin, “ On voit aussi,
jusqu’à deux heures, à la place Dauphine, les Tableaux des jeunes élèves en peinture
”841 ; tantôt on s’empresse de rendre compte d’un événement à peine consommé : “
L’Exposition de Tableaux a eu lieu hier à la place Dauphine, comme il est d’usage
tous les ans ”842 Le Journal de Paris est le seul périodique à pouvoir annoncer le Salon du
Louvre “en direct”, le jour même de son ouverture : “ Aujourd’hui, suivant l’intention de
Sa Majesté, et par les ordres de M le Comte d’Angiviller , MM de l’Académie Royale
font l’exposition de leurs ouvrages dans le Salon du Louvre ”843 Les journalistes
soulignent qu’un quotidien peut réaliser la prouesse de s’enrichir d’une nouvelle artistique
de dernier moment, livrée au public presque à bout de souffle : “ On nous envoie dans le
moment la note ci-jointe ” , annoncent-ils le 2 mars 1777, et poursuivent : “ On construit
actuellement à l’Hôtel de la compagnie des Indes, sur la rue Vivienne, une porte à côté
de l’ancienne, pour servir de nouvelle entrée à la salle où se tient la bourse depuis
1724 (…) ”844 .
Grâce à sa rapidité caractéristique, le quotidien est un instrument important dans la
commercialisation des estampes, dont il est capable de suivre le processus de réalisation et
d’annoncer avec beaucoup de précision l’achèvement et la mise en vente. Le 21 mai 1777,
le lecteur du Journal apprend que “ Les sieurs Née et Masquelier ont remis avant-hier
la quatrième livraison des suites d’Estampes des Vues de la Suisse. Le 25 du courant
(à savoir trois jours après) ils commenceront à la distribuer aux Souscripteurs ” et qu’“
Il paraît aujourd’hui une estampe nouvelle, gravée par M Martini sur le dessin de M
Pajou , sculpteur du Roi (…) ”845. Parfois, dès qu’une estampe est finie, une autre, par le
même graveur, est déjà en cours de réalisation : “ Le sieur Hemery grave présentement
une Estampe d’après un Tableau du même auteur qui fera pedant à celle qu’il publie
aujourd’hui ”846. Une lettre du “Marin” annonce en revanche la sortie imminente d’une série
de gravures commadée par “ un particulier qui aime et cultive les talents de la Peinture
et de la Gravure ” : “ Demain il mettra à jour une seconde suite de 12 estampes, dont le
839 Ibidem, 16 février 1777, “Arts”.
840 Ibidem, 23 février 1777, “Arts”.
841 Ibidem, 4 juin 1777, “Variétés”.
842 Ibidem, 18 juin 1777, “Arts”.
843 Ibidem, 25 août 1777, “Arts”.
844 Ibidem, 2 mars 1777, “Arts”.
845 Ibidem, 21 mai 1777, “Variété”.
846 Ibidem, 21 juillet 1777, “Gravure”.
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prix est de 48 livres, d’après les dessins de M Moreau le Jeune (…) ”847. Un journal dont
la vocation principale est de saisir au vol la nouveauté, peut se permettre aussi, de temps en
temps, quelque indiscrétion. En annonçant la nouvelle estampe du graveur Gaucher, sur le
Couronnement de Voltaire à la Comédie Française , sans la permission de l’artiste, les
journalistes se justifient auprès de leurs lecteurs, en expliquant que l’indiscrétion est parfois
le prix à payer pour avoir des “ annonces prématurées ” :
Nous venons d’apprendre que M Gaucher, Graveur de l’Académie des Arts de
Londres, travaille actuellement à consacrer par le burin ce moment, où tout un
Public ravi d’admiration et attendri à la vue de l’octogénaire, couvert de plus de
soixante ans de gloire, lui a présenté de son vivant la coupe de l’immortalité.
Nous espérons trouver grâce auprès de nos Lecteurs, de l’indiscrétion dont
nous nous rendons coupables envers un Artiste, que notre annonce prématurée
pourrait peut-être offenser. Nous nous flattons même que l’Artiste nous
pardonnera d’avoir cédé au désir de publier l’impression que nous avons
éprouvée en voyant le dessin : il représente la scène telle qu’elle s’est passée au
théâtre848.
Le Journal se révèle également un instrument efficace pour rendre compte des activités de
l’Académie de peinture et de sculpture. Les nouvelles réceptions au sein de la corporation,
par exemple, peuvent être rapidement rendues publique : “ Avant-hier 28, le sieur
Ménageot , Peintre d’Histoire, ancien pensionnaire du Roi à Rome, présenta
à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture plusieurs de ses ouvrages ” ,
annoncent les rédacteurs et continuent : “ (…) ce jeune Artiste donne l’espoir de
perfectionner encore ses talents, en conséquence l’Académie l’a agréé ”849 . Le 1er
juin 1777, le lecteur est informé que “ L’Académie Royale de Peinture a agréé hier M
Vincent , Peintre 850 . Deux jours après l’assignation des prix de peinture par l’Académie,
le Journal explique :
L’Académie Royale de Peinture et de Sculpture n’ayant pu en 1777, vu la
faiblesse des Ouvrages, accorder aucun prix, vient d’avoir la satisfaction de
couronner les nouveaux efforts de ses Elèves et de pouvoir joindre aux Prix
de cette année presque tous ceux qu’elle avait été obligée de réserver l’année
dernière851.
L’emploi des marqueurs temporels tels “aujourd’hui” ou “demain” dans les Lettres
aux auteurs du journal augmentent l’illusion d’immédiateté, et créent l’idée d’une
correspondance suivie et rapide entre les lecteurs du quotidien. Si le 1er juin le Journal
annonce la réception de Vincent comme peintre d’histoire, un lecteur y réagit dans une lettre
publiée le lendemain : “ J’ai lu avec plaisir ce que vous avez dit dans la feuille d’hier
des talents de M Vincent , peintre d’Histoire, nouvellement agréé de l’Académie ”852
. Le 9 juin 1779, un abonné s’exclame : “ Je ne peux qu’applaudir à l’éloge vraiment
847 Ibidem, 12 mai 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
848 Ibidem, 6 mai 1777, “Arts”.
849 Ibidem, 20 juin 1777, “Arts”.
850 Ibidem, 1er juin 1777, “Arts”.
851 Ibidem, 31 août 1778, “Arts”.
852 Ibidem, 2 juin 1777, “Arts”.
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mérité que vous faites du célèbre Pajou dans votre Journal d’avant-hier, au sujet des
Estampes gravées d’après lui (…) ”853 . Un lecteur vient de s’émouvoir devant une oeuvre
d’art, le Journal se rend tout de suite le lieu d’accueil de ses impressions encore fraîches.
Le 5 septembre 1785, le marquis de Villette livre au quotidien son expérience très récente
de spectateur du Salon de l’année : “ Je sors du salon. Encore tout ému du plaisir qu’il
m’a fait, permettez-moi de vous adresser quelques réflexions, en attendant qu’il vous
en arrive de plus savantes que les miennes ”854 .
Les débats ouverts par le Journal poussent parfois les lecteurs à se déplacer
promptement dans la ville, pour voir de leurs propres yeux et approfondir les informations
reçues. Suite à une série de lettres, publiées dans le Journal, sur les tableaux de la nef
de Notre-Dame, enlevés temporairement pour des travaux, un lecteur avoue : “ J’y allai
hier ; la foule était grande, à cause de la fête et je ne vis que des admirateurs ”855 Le
poète Roucher se rend voir des bustes de dramaturges célèbres, dans l’atelier d’un jeune
sculpteur, après avoir lu une notice du Journal qui en rendait compte :
Vous avez annoncé dans votre feuille du 25 de ce mois, les Statues en pied
de Molière, Racine, Corneille, Crébillon et Voltaire, dont un jeune sculpteur, M
Lucas Montigny, vient d’achever les modèles, et que cet Artiste propose par
souscription. J’ai vu ces images des pères de notre théâtre, et je dois à un talent
distingué l’aveu public du plaisir qu’il m’a donné. 856
Ayant lu une lettre du Journal attribuant des tableaux de Le Sueur au peintre La Hyre, Le
Brun, peintre et marchand de tableaux se lance soi-même tout de suite dans une recherche
personnelle, qu’il résume dans ces termes :
En lisant votre feuille d’hier, je me suis arrêté sur la Lettre signée le Comte de la
M***, concernant le livre qui a pour titre Voyage pittoresque de Paris, et j’ai pesé
les raisons dont il s’est servi pour combattre l’assertion avec laquelle l’Auteur du
Voyage a donné à la Hyre les dix-huit beaux dessins qui embellissent la chambre
des Marguilliers de Saint-Etienne du Mont : pour être à portée d’en apprécier la
valeur, je me suis transporté aujourd’hui sur le lieu pour tâcher de décider par
moi-même si je les laisserais à la Hyre ou si les restituerais à le Sueur857 .
On peut conclure pour l’instant que, dès le début de son existence, le Journal de Paris se
révèle à son lectorat comme un instrument rapide et efficace de diffusion de l’information
artistique.
Qui signe les articles sur les arts visuels publiés par le Journal de Paris et quel en
est le contenu? Une grande partie de l’information artistique insérée dans le quotidien étant
sous forme de Lettres aux Auteurs du Journal , il suffit de jeter un regard sur les signataires
de celles-ci. Laissant de côté les lettres rédigées pour le Journal par Antoine Renou,
engagé à titre de correspondant des arts visuels, les autres signatures appartiennent, pour
la plupart, à des artistes, des amateurs et des hommes de lettres, sans compter une quantité
non négligeable de pseudonymes et de lettres signées par des initiales. Les artistes qui
853 Ibidem, 9 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
854 Ibidem, 5 septembre 1785, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
855 Ibidem, 19 août 1777, “Arts”.
856 Ibidem, 3 juillet 1782, “Arts, Lettre de M Roucher Aux Auteurs du Journal”.
857 Ibidem, 18 août 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
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prennent la plume pour écrire au Journal à propos de leurs dernières productions ou pour
défendre leur travail et leur réputation ne sont pas peu nombreux.
La première lettre sur les arts visuels adressée au journalistes de Paris a pour auteur
Jacques Gautier-Dagoty, autodidacte versé dans la physique, les sciences naturelles et
la médecine, et fondateur, en 1751, du périodique Observations sur l’histoire naturelle,
sur la physique et sur les arts. Il s’adresse au quotidien pour défendre un de ses cinq
fils, durement critiqué par le Journal à propos de son portrait de la Reine858 . Le peintre
et graveur Jean-Baptiste Le Prince y intervient en 1778 pour dénoncer son confrère, le
graveur Jacques-Philippe Le Bas, d’avoir publié un Prospectus contenant des faussetés
à propos d’un de ses tableaux859 et revient en 1780 pour annoncer la fermeture de sa
souscription ouverte quelques mois auparavant pour son invention de la peinture au lavis860
. De son côté, Le Bas se justifie quant au Prospectus incriminé par Le Prince, dans une
lettre du 18 janvier 1778861 . Le peintre Jean-Baptiste Greuze se sert du quotidien pour
rendre compte au public de la composition de deux de ses estampes : La Belle-mère en
1781862 et La veuve et son curé en 1786.863 Le jeune peintre Pierre Peyron écrit au
Journal pour se plaindre de la critique de plagiat apportée par l’auteur du compte rendu
du Salon de 1783 publié par le quotidien864 . Une lettre du sculpteur Jean-Antoine Houdon
au Journal contient des explications sur son buste de Molière et sa Diane, exposés dans
son atelier, à la bibliothèque du Roi, en réponse aux éloges faits par Laus de Boissy, deux
jours auparavant865 . Une autre lettre, signée par Capet, demoiselle peintre, élève de
Madame Guyard, louée par le Journal pour ses pastels exposées à la place Dauphine en
1782, exprime ses remerciements au quotidien et tient à préciser sa collaboration avec une
autre élève, non mentionnée par le journaliste866 .
Toutefois, la plupart des lettres signées par des artistes, publiées dans le Journal de
Paris, ont trait à la gravure. Le peintre François Ménageot se plaint dans une note de 1781
de ce que son tableau Léonard de Vinci mourant ait été gravé sans sa permission 867 .
Le célèbre graveur Jean-Michel Moreau, dit Moreau le Jeune écrit au Journal en 1778 pour
défendre son estampe intitulée Tombeau de Jean-Jacques Rousseau. Vue de l’Isle des
Peupliers, dite Elisée , des reproches des critiques868 Il revient en 1783 pour annoncer
la mise au jour d’une estampe représentant le portrait de John Paul Jones869 , une année
après, pour mettre au courant le public de l’acquisition des Figures de l’Histoire de France,
858 Ibidem, 11 janvier 1777, “Gravure”.
859 Ibidem, 12 janvier 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
860 Ibidem, 7 décembre 1780, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
861 Ibidem, 18 janvier 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal, Gravure”.
862 Ibidem, 13 avril 1781, “Gravure, Lettre de M Greuze, aux Auteurs du Journal sur l’Estampe de la Belle-Mère”.
863 Ibidem, 5 décembre 1786, “Gravure, Lettre à MM les Curés”.
864 Ibidem, 16 octobre 1783, “Arts, Aux Auteurs du Journal“.
865 Ibidem, 16 avril 1778, “Lettre de M Houdon”.
866 Ibidem, 13 juin 1782, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
867 Ibidem, 8 décembre 1781, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
868 Ibidem, 1er novembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
869 Ibidem, 25 janvier 1783, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
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suite à la mort de Le Bas870 et pour faire des observations sur les souscriptions concernant
cet ouvrage871 .
En 1780, le graveur et marchand d’art David est impliqué dans une dispute avec
le secrétaire adjoint de l’Académie, Antoine Renou, à propos de deux estampes d’après
Vernet, désavouées par ce dernier.872 En 1783, il revient pour nier sa concurrence avec un
confrère, à propos de l’estampe intitulée Charles Premier et sa Famille 873 , alors qu’une
note de 1787 offre aux lecteurs des renseignements sur sa nouvelle collection Le Muséum
de Florence 874 . Si en 1782, le graveur Charles-Etienne Gaucher justifie le retard de
son estampe du Couronnement de Voltaire 875 , en 1783, il prend la plume pour rédiger
la notice nécrologique pour son confrère Le Bas876 . En 1780, Charles-François Macret,
graveur, présente sa nouvelle estampe représentant la Réception de Voltaire aux Champs
Elisées, par Henri IV, Louis XV, Pierre le Grand et plusieurs Poètes 877 . Les graveurs
associés Monnet et Tilliard interviennent dans les pages du quotidien en 1785, pour apporter
des corrections à l’“Avis” précédant leurs Figures de Télémaque 878 . Quant au graveur
François-Nicolas Martinet, il annonce dans le Journal de Paris qu’il se propose de “
mettre au jour toutes les mécaniques nouvelles qui auront pour but l’utilité publique
”879 et pour commencer, il rend compte de ses deux estampes représentant l’extérieur du
Vaisseau volant de l’aéronaute Jean-Pierre Blanchard880 .
Outre les graveurs, le Journal ouvre ses pages aux lettres d’artistes consignant au
public des inventions et des techniques concernant les arts visuels. Le restaurateur de
tableaux Dubuquoy, sur les travaux duquel le Journal de Paris publie en 1778 deux lettres
élogieuses, prend lui-même la parole en 1779 pour se défendre contre les attaques d’un
détracteur signant Hacquin881 . Possesseur d’une machine destinée à dresser des portraits
très fidèles à l’original, appelée “physionotrace”, le peintre Quenedey, informe dans une
lettre au Journal ses clients de la modicité et de la rapidité de son instrument882 , pour
annoncer quelques jours après une augmentation de prix de ses portraits gravés.883 A
870 Ibidem, 23 février 1784, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
871 Ibidem, 17 mars 1784, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
872 Ibidem, 6 mars 1780, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
873 Ibidem, 21 juin 1783, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
874 Ibidem, 20 avril 1787, “Gravure”.
875 Ibidem, 25 mars 1782, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
876 Ibidem, 12 mai 1783, “Nécrologie, Notice historique sur la vie et les ouvrages de M le Bas, par M Gaucher, Graveur des
Académies de Londres, Rouen, etc.”.
877 Ibidem, 5 août 1780, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
878 Ibidem, 9 décembre 1785, “Gravure, Lettre de MM Monnet et Tillard aux Auteurs du Journal”.
879 Ibidem, 20 janvier 1783, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
880 Ibidem, 22 août 1782, “Variétés, Aux Auteurs du Journal”.
881 Ibidem, 9 août 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
882 Ibidem, 18 novembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
883 Ibidem, 6 novembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal.”
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propos du même sujet, s’ajoute la lettre de Chrétien, auteur du “physionotrace”, qui soutient
l’unicité absolue de la machine de utilisée par Quenedey884 .
Une bonne partie des lettres sur les arts visuels publiées par le Journal de Paris
est rédigée par des hommes de lettres. Rédacteur salarié du quotidien, collaborant pour
la partie littéraire de la feuille, à côté de Corancez, Claude-Sixte Sautreau de Marsy est
l’auteur de deux lettres : la première sur la Malédiction paternelle 885 de Greuze, la seconde
sur son pendant, Le fils puni 886 . Associé libre de l’Académie royale des inscriptions et
belles-lettres, passionné d’antiquités, Piere-Jean Grosley est à la recherche d’un tableau
de Poussin dans une lettre adressée au peintre de Latour en 1782887 , et en 1783, il
rend compte de plusieurs objets égyptiens dont fit don l’Anglais Thomas Hollis au comte de
Caylus en 1764888 . Jean-Baptiste Suard est l’auteur des trois lettres composant l’éloge
posthume du sculpteur Pigalle, le 12, le 21 et le 24 septembre 1786889 . Littérateur et frère
de Madame Le Brun, peintre du Roi, Etienne Vigée fait en 1777 la recension d’un ouvrage
intitulé Anecdotes des Beaux-Arts, dont il retient une anecdote sur Vernet890 , peintre
unanimement vénéré par les correspondants et les rédacteurs du Journal, et en 1778, il
exerce ses talents de poète dans des vers dédiés à sa soeur, Elisabeth Vigée le Brun891 .
A peine sorti du Salon de 1785, Charles, marquis de Villette écrit au Journal pour exprimer
ses premières impressions et pour plaider en faveur d’une peinture d’histoire qui puise ses
sujets dans l’histoire nationale892 . En 1786, il se lance passionnément dans le débat sur les
projets d’embellissement de la capitale893 et en 1787 il prête sa plume à l’éloge posthume
du sculpteur Rosset du Pont de St Claude , de Franche-Comté894 . Quant au poète Jean-
Antoine Roucher, il exprime son enthousiasme à l’égard de plusieurs statues de grands
hommes réalisées par le jeune sculpteur Lucas de Montigny et propose une autre série
dédiée aux philosophes nationaux895 .
Des amateurs, des marchands d’art, des collectionneurs ou de simples possesseurs
d’objets d’arts prennent la parole dans les pages du quotidien parisien. Dans une lettre de
1778, le peintre et marchand d’art Le Brun conteste l’attribution par un lecteur du Journal,
de dix-huit dessins ornant la chambre des Marguilliers de St Etienne du Mont, au peintre La
884 Ibidem, 27 novembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
885 Ibidem, 14 juin 1777, “Arts, Lettre aux Auteurs du Journal de Paris, sur la Malédiction paternelle, tableau de M Greuze”.
886 Ibidem, 26 novembre 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal, sur un Tableau servant de pendant à la Malédiction paternelle
de M Greuze.
887 Ibidem, 16 octobre 1782, “Arts, Lettre de M Grosley à M de Latour, peintre du Roi”.
888 Ibidem, 6 septembre 1783, “Variété, Lettre de M Grosley de Troyes aux Auteurs du Journal”.
889 Voir “Lettres adressées par Charles-Nicolas Cochin fils à Jean-Baptiste Descamp, 1757-1790”, publiées par Christian
Michel, Correspondances d’artistes des XVIIIe et XIXe siècles, Archives de l’Art Français publiées par la Société de l’Histoire de l’Art
français, nouvelle période, tome XXVIII, note à la lettre XCI, (Jacques Laget, Nogent le Roi, 1986).
890 Journal de Paris, 10 mai 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
891 Ibidem, 25 février 1777, “Vers de M Vigée, à Madame Le Brun, sa Soeur”.
892 Ibidem, 5 septembre 1785, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
893 Ibidem, 27 février 1786, “Variété”.
894 Ibidem, 4 janvier 1787, “Nécrologie ”.
895 Ibidem, 3 juillet 1782, “Arts, Lettre de M Roucher aux Auteurs du Journal”.
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Hyre896 . Dans une notice de 1784, il intervient, en revanche, pour annoncer la présence
de huit tableaux peu connus de Vernet dans la collection du Comte de Vaudreuil, dont le
quotidien avait annoncé le catalogue et l’exposition897 . C’est toujours Le Brun qui proposera
en 1789 un nouveau local pour l’exposition de la jeunesse de la place Dauphine, en offrant
la salle qu’il a fait construire rue de Cléry898 . En 1782, un amateur signant Grouber, Ecuyer,
invite “ les Savants, les Curieux et les Amateurs ” à voir chez lui, pendant quinze jours,
trois morceaux d’art899 . En 1788, l’Abbé de St L*** annonce l’acquisition récente du “
portrait original de Bossuet, peint en 1702 par Hyacinthe Rigaud ” , qu’il se félicite
d’avoir mis à disposition du public, à l’Archevêché900 . Pour ce qui est du possesseur de
l’esquisse du plafond peint par Le Moyne à Saint Sulpice, il signe sa lettre “Feuillet, sculpteur,
rue et Fauxbourg S Martin, chez Martin, Vernisseur du Roi” et invite tous ceux qui désirent
la voir et se convaincre de son authenticité de se rendre chez lui901 . En 1777, le Journal
publie une lettre signée “Le Roi de la Faudignere”, dont l’auteur confirme l’acquisition d’un
tableau noirci, qui, une fois nettoyé, s’est révélé un original de Raphaël d’Urbain. L’heureux
possesseur profite aussi de cette occasion pour inviter généreusement les élèves étudiant
la peinture à venir copier librement les tableaux de sa collection902 . Le rédacteur des
Mémoires secrets n’est pas pour autant si convaincu, ni de la bonne foi de l’amateur, ni de
l’authenticité de son Raphaël :
On annonce un tableau de Raphael d’Urbain, qu’un arracheur de dents,
brocanteur, intriguant etc, nommé le Roi de la Faudinière, a acheté dans une
vente pour moins d’une pistole et qu’il veut vendre cinquante mille écus. (…)
Après avoir restitué ce trésor dans toute sa beauté, il l’a enrichi d’un cadre
superbe ; il l’a intitulé Raphael d’Urbain, de son autorité, et il le montre sans
difficulté à tous les amateurs qui veulent aller le voir903 .
Nombreux sont les écclésiastiques nommés ou anonymes qui envoient au Journal
concernant des lettres sur les arts visuels. “Fr. Guilhou, Supérieur des Jacobins de la rue
St Jacques” exprime ses remerciements au restaurateur Dubuquoy, qui a sauvé de la ruine
un tableau précieux de son église904 . L’abbé Raby fait l’éloge posthume du peintre Simon
Lantara, occasion pour parler des difficultés des peintres non protégés par l’Académie905
. Le prêtre Henry veut faire connaître au public le secret de restaurer les couleurs des
tableaux noircis, détenu par une certaine Dame Boutelou906 . L’abbé Pech fait l’éloge de
896 Ibidem, 18 août 1778, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
897 Ibidem, 18 novembre 1784, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
898 Ibidem, 14 juin 1789, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
899 Ibidem, 9 avril 1782, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
900 Ibidem, 7 décembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
901 Ibidem, 13 septembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
902 Ibidem, 4 mai 1777, “Arts, Lettre aux Auteurs du Journal”.
903 Mémoires secrets, 14 novembre 1772.
904 Journal de Paris, 30 décembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
905 Ibidem, 5 janvier 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
906 Ibidem, 30 mai 1782, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Nicolas Poussin907 , l’abbé Bordeaux raconte une anecdote relatant la réaction d’un enfant
devant un tableau de David au Salon de 1785908 , tandis que le Curé Ringard raconte un
trait de bienfaisance lié à un objet d’art909 .
Dans les rubriques “Vers ”, et “Belles-Lettres”, qui ouvrent le quotidien, le lecteur du
Journal est invité à lire des éloges d’artistes contemporains et de leurs oeuvres récentes,
autrement dit, on lui met sous les yeux une partie de l’actualité artistique en rimes : la
Diane d’Allegrain inspire en 1777 Camille et Guichard, qui publient respectivement Vers
à M Allegrain , Professeur en Sculpture sur sa Statue de Diane, surprise par Actéon 910 et
Mis au bas de la Diane de M Allegrain 911 . Une lettre de Romilly fils consigne au Journal
des vers jamais publiés ailleurs, sur la statue de Pygmalion de Falconet, dont l’auteur est “
un jeune homme (…) enthousiasmé de cet ouvrage ” : “ Il paraît dans le N°97 de votre
Journal, que le sujet de la Statue de Pygmalion a produit plusieurs petites pièces en
vers : en voici une qui n’a jamais été imprimée ”912. Expression de son remerciement à
un artiste, les vers de Duruflé sont intitulés A M Duché, Jeune Peintre, qui a fait présent à
l’auteur d’une belle esquisse 913 . Les rimes du Marquis de*** accompagnent, en revanche,
la naissance d’une gravure déjà proposée par souscription dans le Journal de Paris :
Vers pour mettre au bas d’une estampe que le sieur Laurent propose par souscription 914 .
Parfois le portrait d’un magistrat peut inspirer des vers à un élève peintre, comme c’est le
cas avec les Vers présentés à M Lenoir, par le sieur Bouch, Elève de l’Ecole gratuite de
dessin 915 . Si MG rejoint le choeur d’éloges adressés à un artiste connu, avec ses Vers à
M Greuze , sur son tableau représentant le retour du fils maudit 916 , Blin de Sainmore
chante les talents d’un artiste moins connu dans ses vers dédiés A Monsieur Judlin, Peintre
en miniature, Pensionné du Roi d’Angleterre 917 . On n’oublie ni les peintres consacrés de
l’Académie (A Ménageot , sur son tableau de la mort de Léonard de Vinci par Mme***918
), ni ses représentantes féminines ( A Mme le Brun, par le comte de C919 ).
A côté des signatures plus ou moins connues, les pseudonymes fleurissent à tout bout
de champ à la fin des lettres sur les arts visuels. “Harpocrate”, “Bavardin” et “Raisonnier”
s’empressent à qui mieux mieux d’exprimer leurs opinions critiques sur le tableau du peintre
de la Reine, Delorge, à propos de son tableau représentant la mort du Prince de Conti,
907 Ibidem, 10 septembre 1782, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
908 Ibidem, 14 octobre 1785, “Variétés, Aux Auteurs du Journal”.
909 Ibidem, 6 avril 1787, “Bienfaisance”.
910 Journal de Paris, 19 septembre 1777, “Vers”.
911 Ibidem, 4 octobre 1777, “Distique”.
912 Ibidem, 10 avril 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
913 Ibidem, 10 décembre 1777, “Vers ”.
914 Ibidem, 2 septembre 1778, “Belles-Lettres”.
915 Ibidem, 4 janvier 1779, “Belles-Lettres”.
916 Ibidem, 11 janvier 1779, “Vers”.
917 Ibidem, 15 juin 1779, “Vers”.
918 Ibidem, 7 septembre 1781, “Belles-Lettres”.
919 Ibidem, 19 octobre 1781, “Belles-Lettres”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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exposé dans son atelier920 . “L’Observateur de Province” exerce sa plume badine pour faire
des remarques fugitives sur quelques articles de l’Almanach pittoresque et alphabétique
des Monuments de la Ville de Paris, à l’usage des Artistes et des Amateurs des Beaux-
Arts, par Herbert921 . “Tabdrer ” écrit au Journal pour proposer un sujet de tableau
historique inspiré par l’histoire contemporaine, digne, soutient-il, du pinceau d’un peintre
comme Greuze922 . Un correspondant signant “Le Rêveur” fait publier trois lettres dans le
Journal, dans lesquelles il s’en prend à la peinture de genre et aux natures mortes, qui valent
plus que les sujets d’histoire, il plaide pour la peinture contemporaine dont il se déclare
collectionneur engagé, et finalement, il critique les restaurateurs de tableaux sans scrupules
qui portent à la ruine le “ patrimoine de la nation ”923.
Le plus célèbre des anonymes du Journal est le graveur et censeur royal, Charles-
Nicolas Cochin qui, entre 1778 et 1788, écrit huit lettres pour le quotidien, qu’il signe par
l’initiale C* ou C***, ou encore par CNC, Graveur du Roi. Combattant infatigable pour la
liberté des artistes contre l’empire de la critique imposé par les gens de lettres, Cochin nie
tout le long de sa carrière le droit de faire des jugements critiques sur les arts à tous ceux qui
en ignorent la technique. Avant de publier une dizaine de lettres dans le Journal de Paris
, Cochin se trouve dans un rapport constant de collaboration/ opposition avec la presse :
il publie régulièrement des articles dans le Mercure de France , il fait écrire à Marmontel
le Salon de 1759 sous sa dictée, il inspire ou rédige lui-même la plupart des Salons et des
articles de peinture entre 1761 et 1771, il envoie des articles à La Feuille nécessaire ,
qu’il n’approuve qu’à ses débuts , et à la Gazette littéraire d’Europe 924.
Dans le Journal de Paris, il publie un rectificatif à la notice biographique de J.B.
Lemoyne, le 6 juin 1778, une lettre sur Mlle Lusurier, le 8 février 1781, suivie d’une réponse
à une critique de la lettre précédente, le 29 mars 1781, la nécrologie du marquis de Marigny,
le 1er juin 1781, une lettre sur le costume du Voltaire de Houdon, le 5 octobre 1781, une
lettre sur le dorique sans base, le 3 février 1783, une autre sur la gravure en manière noire,
le 6 avril 1787 et, finalement, une lettre sur la pompe de la Samaritaine, le 7 juin 1788925 .
Ce sont les lettres de Cochin à son ami Jean-Baptiste Descamps qui nous révèlent
quelques détails concernant la contribution de l’artiste au Journal de Paris , ainsi que
sa position par rapport au quotidien. Le 7 juillet 1781, quelques jours après la publication
de sa notice nécrologique dédiée à son ancien protecteur, le marquis de Ménars, Cochin
écrit à son ami : “ Vous ne sauriez croire combien l’on tient de propos sots et sans
fondements sur son compte. Mais on aura beau dire, les Artistes dont le coeur ne sera
pas bas et flatteur conserveront toujours précieusement sa mémoire et ne croiront
pas qu’il a été remplacé de manière à pouvoir être oublié ”926.
920 Ibidem, 31 août 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”; 13 septembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”; 17 septembre
1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
921 Ibidem, 29 avril 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
922 Ibidem, 25 janvier 1780, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
923 Ibidem, 25 mars 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”; 28 mars 1780, “Arts, 2e Lettre du rêveur”; 29 mars 1780, “Arts,
3e Lettre du rêveur”.
924 Dictionnaire des journalistes, notice sur “Charles-Nicolas Cochin”.
925 Christian Michel, Charles-Nicolas Cochin et le livre illustré au XVIIIe siècle, (Droz, 1987).
926 Lettres adressées par Charles-Nicolas Cochin fils à Jean-Baptiste Descamp, 1757-1790, Lettre LXXI.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Les Mémoires secrets , qui ne partagent décidément pas l’opinion de Cochin sur
l’ancien Directeur des Bâtiments, définissent, la lettre élogieuse envoyée par l’artiste au
Journal de Paris , comme un acte de courage : “ Quelques artistes lui étaient restés
attachés, et lui faisaient encore assidûment leur cour ; entre autres, M Cochin , qui
a eu le courage d’insérer son éloge dans le Journal de Paris ”927 . En 1783, Cochin
envoie au Journal une lettre qui critique violemment le dorique sans base et plaide pour le
respect de la règle de convenance dans l’architecture. Il commence sa lettre par observer :
“ Il a toujours été permis de critiquer les productions des Arts lorsqu’elles ont paru de
mauvais goût et contagieuse ” , phrase qu’il reprend presque textuellement dans sa lettre
du 15 janvier 1783 à Descamps : “ Je ne me fais aucun scrupule d’attaquer vertement
les choses de mauvais goût et dont l’exemple est contagieux ”928 Après avoir rappelé
à son ami sa brochure intitulée Observations sur l’Architecture Théâtrale de M Patte , qui,
selon lui, ne vaut pas la peine d’être expédiée par la poste, Cochin lui parle avec une
certaine satisfaction de sa lettre sur le dorique sans base, publiée dans le Journal de Paris :
(…) je vous envoie un petit écrit plus mince, mais plus vif et qui en vaut mieux la
peine et la dépense, que j’ai inséré dans le Journal de Paris. Il a fait quelque bruit,
à Paris et notamment à l’Académie d’Architecture où le plus grand nombre a ri
tandis que quelques-uns faisaient la mine929.
Les lettres adressées à Descamps nous révèlent non seulement Cochin, le collaborateur
sporadique du quotidien de Paris, sachant maîtriser habilement l’instrument périodique pour
exprimer ses idées et ses convictions, en dépit des bruits et des mauvaises mines, mais
aussi Cochin, le lecteur attentif du Journal. Il commence son éloge à Mlle Lusurier, publié par
le quotidien en février 1781 en avouant : “ C’est dans votre Journal que j’ai appris la perte
qu’ont faites les Arts en la personne de Mlle Luzuriéz ”930. En 1778, il suit la dispute
entre le peintre Le Prince et le graveur Le Bas, où le second est accusé d’avoir donné une
fausse explication du tableau de Le Prince représentant le faubourg Isle S Bazile, prise de
la Ville de S Pétersbourg. Cochin en donne à son ami un résumé détaillé, qui relève, à la
fois, la maladresse et l’oportunisme de Le Bas, ainsi que le manque de tact de Le Prince931:
(…) je ne sais si vous avez lu dans le journal de Paris une petite lettre de Le
Prince où M Le Bas notre ami est fort persiflé sur l’explication qu’il a donné à sa
planche de St Pétersbourg. Il y a bien de l’apparence que notre ami a imaginé
de supposer dans cette planche les personnes de la cour de St Pétersbourg
qui pouvaient bien lui rendre service et lui faire avoir un beau présent pour sa
927 Mémoires secrets, 2 juin 1781
928 Lettres adressées par Charles-Nicolas Cochin fils à Jean-Baptiste Descamp, 1757-1790, Lettre LXXXII.
929 Ibidem.
930 Journal de Paris, 8 février 1781, “Arts”.
931 Cochin fait allusion, dans cette lettre, à l’article VIII de la Déclaration du Roi en faveur de l’Académie Royale de Peinture et de
Sculpture donnée à Versaille le 15 mars 1777, qui interdit aux graveurs de reproduire, de contrefaire ou de vendre des ouvrages
d’artistes de l’Académie, sans leur permission. Sans disculper Le Bas, il trouve toutefois indigne de la part de Le Prince d’insister
impitoyablement sur l’application de la loi de 1777, à propos d’une planche commencée deux années auparavant. Dans sa réponse
à Le Bas du 20 janvier 1778, Le Prince cite, à son appui, un fragment de l’article VIII de la loi : “La réputation et la gloire méritées par
d’excellents ouvrages, étant le but principal que doivent se proposer les Artistes de notre Académie Royale, afin de prévenir le tort
qu’ils recevraient, si l’on faisait paraître sous leur nom, des ouvrages qui n’en seraient pas, ou si l’on défigurait à leur insu ceux qui en
seraient, nous avons jugé à propos de renouveler les dépenses faites à cet égard à tous Graveurs et autres, de faire paraître aucune
Estampe sous le nom d’aucun des Membres de ladite Académie, “sans sa permission”, ou à son défaut celle de l’Académie”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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dédicace, car vous savez que notre cher Le Bas ne perd pas la tête quand il est
question de ses intérêts ; quoiqu’il en soit, Le Prince n’a pas trouvé bon qu’on
eût donné une explication chimérique à son tableau sans l’avoir consulté. J’ai
joint ici la copie de la lettre de Le Prince. M Le Bas a répondu peu de jours après
par une lettre que lui a faite apparamment M Hécquet qui est la plainte de Mrs Née
et Masquelier. Elle est maligne et insultante, mais il me paraît qu’elle ne disculpe
pas M Le Bas, car il ne peut paraître raisonnable qu’on donne la Description d’un
tableau sans avoir ce que l’auteur a voulu représenter. Il serait trop long de la voir
copier, mais si vous êtes curieux de la voir, empruntez à quelque ami la feuille
du journal de Paris du Dimanche 18 janvier, n°17. D’aujourd’hui 20 janvier, nous
avons eu encore dans le Journal de Paris une réplique de M Le Prince qui ne fera
pas plaisir à notre ami M Le Bas, aussi sa lettre le méritait-elle, car elle n’était pas
d’un ton honnête, mais M Le Prince abuse d’un article de nos nouveaux statuts
contre M le Bas, or ces statuts ainsi que tout autre loi ne peuvent avoir un effet
rétroactif. Ils sont de 1777 et la planche a été commencée en 1775. Mais M le
Prince n’est pas fort délicat, j’ai droit de le penser932.
Que Nicolas Cochin est un lecteur attentif du quotidien de Paris, ou, du moins, des articles
concernant la vie artistique, le prouve également sa lettre à Descamps, où il relate la manière
dont le Journal fait l’éloge posthume de son ami, Jean-Baptiste Pigalle. Le 12, le 21 et le
24 septembre 1786, le Journal de Paris publie trois longues lettres non signées sur la vie
et l’oeuvre de Pigalle, écrites par Jean-Baptiste Suard, dont la troisième est entièrement
dédiée au Mausolée du Maréchalde Saxe. On y ajoute le 5 octobre une lettre signée par
Joly de Saint Just, relatant quelques anecdotes sur Pigalle. Cochin raconte à son ami ses
impressions de lecture de ces quatre textes :
Je n’ai pas été mécontent des deux premières parties de l’Eloge de mon ami
Pigalle, mais j’ai été très mécontent de la troisième où l’on fait une très sotte
critique du sujet de son tombeau du Maréchal. J’ai dessein, si j’en puis dérober le
temps, d’écrire sur la vie de mon ami, d’être juste à son égard et point louangeur
quand il ne me paraîtra y avoir lieu, et je compte bien y répondre à cette mauvaise
tracasserie, mais je ne rendrai pas cet écrit public autrement qu’en en faisant tirer
un cent pour donner à mes amis. J’ai été beaucoup plus satisfait d’un quatrième
article contenant quelques actions généreuses de Pigalle et de feu mon ami
Coustou. L’Anecdote du Roi de Prusse est cependant assez exacte. Pigalle, au
souper public, répondit à celui qui lui demanda qui il était, qu’il était Pigalle,
auteur du Mercure. L’officier oublia le nom et dit simplement que c’était l’auteur
du Mercure, le Roi qui vraisemblablement ne faisait pas grand cas du Mercure
de France, n’en demanda pas davantage. Le lendemain, il sut que c’était Pigalle,
il le fit chercher, mais il était parti de grand matin, assez peu content, et n’ayant
appris que depuis ce qui pro quo933.
Correspondant et lecteur du Journal de Paris, Cochin offre dans ses lettres à Descamps
quelques témoignages précieux sur la façon dont le quotidien couvre l’actualité artistique,
ainsi que des exemples de la manière dont un public avisé suit les débats autour des arts
visuels. La vitalité et la passion qui caractérisent ce débat sont en grande mesure le fruit
932 Lettres adressées par Charles-Nicolas Cochin fils à Jean-Baptiste Descamp, 1757-1790, Lettre XXXIV.
933 Lettres adressées par Charles-Nicolas Cochin fils à Jean-Baptiste Descamp, 1757-1790>>, Lettre XCI.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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du courrier des lecteurs, qui représente, comme nous l’avons vu, le moteur du quotidien de
Paris. Nous allons essayer de voir, dans le chapitre suivant, comment le Journal de Paris se
sert de la correspondance des lecteurs pour diffuser l’information artistique, quels sont les
thèmes les plus fréquents sur les arts visuels, et quel est l’effet qui en résulte sur le public.
La correspondance artistique
Si le Journal de Paris, nous l’avons vu, se donne comme “ correspondance familière
et journalière des Citoyens d’une même ville ” , peut-on parler également d’une
correspondance artistique ? Il suffit de jeter un regard rapide sur le tableau des notices
concernant les arts visuels publiées dans le quotidien, pour observer qu’une grande quantité
de l’information artistique est transmise sous forme de “Lettres aux Auteurs du Journal”.
Toutefois, à la différence de la musique, dont la querelle entre piccinistes et gluckistes offre
au quotidien un grand thème de débat, centre d’une longue et intense correspondance,
les arts visuels, réunis sous la coupole académique, ne donnent lieu à aucune querelle en
particulier, mais à des débats épars et variés, sous forme d’échanges épistolaires, ayant
toutefois une durée assez limitée.
En 1777, le Journal publie plusieurs lettres autour du thème de la “liberté des arts”, vue
comme conséquence directe de la suspension en 1776 de l’Académie de Saint-Luc, grâce
aux soins du directeur des Bâtiments, le comte d’Angiviller. Aux interventions signées par
le nouvel correspondant des arts du Journal, Antoine Renou, dressant le tableau des arts
visuels en France, suite à cet acte de “libération”, s’ajoutent une lettre intitulée A Mrs les
Auteurs du Journal de Paris par un Artiste de l’ancienne Académie de Saint-Luc 934 et
la réponse d’un Maître de la communauté des peintres 935 . En absence du Salon de
peinture936 , en 1778, le Journal publie un débat autour de la restauration du plafond
de la chapelle de la Vierge, peint par Le Moyne, réalisée par le peintre d’histoire Antoine-
François Callet. Les dix lettres opposent un anonyme persuadé du mérite de la restauration
de Callet à un comte de B*** indigné du travail de ce dernier et déterminé à défendre la
mémoire de Le Moyne.
En 1779, le thème qui occupe l’attention des lecteurs dans trois numéros du Journal
concerne la distinction entre l’ouvrier et l’artiste, et par conséquent, entre arts mécaniques
et arts libéraux, mise en lumière par le correspondant Antoine Renou. En 1780, toujours
à l’époque correspondant à l’ouverture du Salon, le marchand bonnetier Bonnare et
ses quatre fils artistes, (peintre, graveur, sculpteur et architecte), probablement autres
masques de Renou937 , entretiennent les lecteurs, durant sept lettres, avec leurs querelles
934 Journal de Paris, 3 mai 1777, “Arts, A Mrs les Auteurs du Journal de Paris, par un artiste de l’ancienne Académie de
Saint-Luc”.
935 Ibidem, 22 mai 1777, “Arts, Lettre d’un Maître de la Communauté des Peintres, à celle d’un Artiste de l’ancienne Académie
de Saint-Luc”.
936 La première lettre sur la Chapelle de la Sainte Vierge de Saint-Sulpice est publiée justement le 25 août 1778, le jour de
la fête de Saint-Louis, établi pour l’ouverture du Salon.
937 En 1781, Antoine Renou rédige, pour le Journal de Paris, la nécrologie du graveur Pierre-Etienne Moitte et en souligant des
qualités de père de l’artiste, il explique: “Il a laissé quare fils, qui sont tous entrés dans la carrière des Arts. L’un a pris la palette, l’autre le
ciseau de Phidias, celui-là le compas de Vitruve, et enfin celui-là le burin de son père; ainsi M Moitte , non content de cultiver lui-même
les Arts, il s’est plu à voir ses enfants s’élever autour de lui autant d’Artistes de différents genres” Il est donc possible que la famille du
graveur Moitte ait servi de modèle à Renou pour ses lettres signées sous le pseudonyme de “marchand Bonnare” en 1780 et 1781.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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passionnées autour des tableaux de Notre-Dame et de leur décrochage, lors du blanchiment
des murs de la cathédrale.
Le reste des lettres sur les arts visuels s’organisent dans des échanges brefs, sur
des thèmes variés, ou encore dans des interventions uniques. Quoi qu’il en soit, quelques
indices montrent que les lettres qui animent la rubrique “Arts” du quotidien dialoguent les
unes avec les autres. Un système de notes et de renvois réunit toutes les interventions de
nature épistolaire du Journal dans un grand réseau où circulent les informations artistiques
de toutes sortes. Une partie des notes que le Journal de Paris insère à l’intérieur des
lettres de lecteurs ont un caractère auto-référentiel et fonctionnent comme des fenêtres que
le périodique ouvre entre les différentes contributions. En 1778, lorsqu’un correspondant
anonyme parle de l’esquisse d’un plafond de chapelle à Saint-Sulpice, peinte par Le Moyne,
et qu’il signale qu’elle avait appartenu à la collection de Randon de Boisset, les rédacteurs
insèrent une note renvoyant à un de ses comptes rendus de cette vente de 1777938 . En
reproduisant le dialogue avec ses frères artistes, le fils architecte de Bonnare fait des renvois
répétés aux numéros du Journal dans lesquels avaient été publiés les lettres de son père939.
Souvent, ce sont les collaborateurs mêmes du quotidien qui renvoient, dans leurs
interventions, à des numéros précédents, soit pour rafraîchir la mémoire des lecteurs à
propos de la lettre à laquelle ils entendent répondre, que pour marquer leur appartenance
à la grande communauté des correspondants du Journal . “ Je viens de lire, avec
surprise, dans votre Feuille de mercredi 16 de ce mois, une lettre de Monsieur mon
père le Bonnetier sur le blanchiment de Notre-Dame (…) 940” , explique le fils Architecte
du Bonnettier . “ J’ai lu dans votre Journal du 6 de ce mois, une lettre relative au
Physionotrace ”941, souligne Gonord, prétendu possesseur de la machine annoncée par le
quotidien. “L’Observateur de Province” cite dans sa lettre un autre collaborateur du Journal,
devenu déjà familier aux lecteurs : “ Je ne suis point tranchant comme M le Comte de
B** ”942 Quant à “Gilles Croustillet, Maître peintre”, il introduit son propos, s’accrochant
d’emblée à quelques lettres du Journal :
En déjeunant ces jours-ci dans un Café, j’ai demandé le Journal de Paris et tous
les numéros de ce mois, pour me remettre au courant. J’y ai lu votre lettre du 3,
une autre d’un Observateur bénévole du 9 et enfin celle de M Manet, trésorier de
France, en date du 14. J’avais d’abord envie de ne répondre qu’à vous, mon cher
Confrère ; mais comme ces lettres traitent du même objet, le Salon du Colisée, je
vous enverrai la balle à tous l’un après l’autre, et je commencerai par vous943.
Il arrive aussi assez régulièrement que certains collaborateurs mélangent dans leurs
interventions des paragraphes entiers de lettres précédentes du quotidien, distingués par
des caractères italiques, d’où l’impression que les lettres du Journal se croisent et se fondent
pour prendre la forme du dialogue. Telle est l’intervention d’un anonyme qui suspecte Cochin
938 Ibidem, 10 septembre 1778, “Variétés”.
939 Ibidem, 4 septembre 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
940 Ibidem, 23 août 1780, Arts, Aux Auteurs du Journal.
941 Ibidem, 18 novembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”
942 Ibidem, 29 avril 1779, “Aux Auteurs du Journal ”.
943 Ibidem, 22 mai 1777, “Lettre d’un Maître de la Communauté des Peintres en réponse à celle d’un Artiste de l’ancienne
Académie de St Luc”.
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de se servir de l’éloge posthume à Mlle Lusurier, pour attaquer le jeune peintre Drouais944
et qui, pour mieux appuyer ses dires, cite des passages de la lettre incriminée. Quant au
père Bonnare, auteur des lettres sur les tableaux de Notre-Dame, il reproduit d’une lettre à
l’autre des morceaux des discours de ses fils artistes945 .
Il est important de noter en même temps, que la correspondance artistique du Journal
de Paris est, outre que “ familière ” , une correspondance littéraire, dans le sens où l’on se
sert des conventions littéraires pour revêtir les réflexions sur les arts visuels. Les idées et les
représentations sur les arts à la fin de l’Ancien Régime, recueillies par le quotidien, sont ainsi
moulées dans des épîtres où l’information artistique côtoie le récit à la première personne,
souvent imbu de digressions et assaisonné de détails familiers, sérieux ou badins. Avant
d’introduire un bref compte rendu d’un Almanach pittoresque des monuments la ville de
Paris, “L’Observateur provicial” se lance dans un récit pittoresque de sa vie contenant des
détails sur sa chevelure d’Adonis, son éducation, son mariage avec une Vénus de province,
ses joies domestiques et, finalement, son initiation tardive aux lettres et aux arts, culminant
avec un voyage à Paris :
En peu de temps, je m’initiai dans les Lettres et les Arts ; enfin je suis parvenu
à faire dans mes loisirs, sans aucune prétention, des vers, de la musique, et
même de petits tableaux dont j’ornai ma maison, bâtie sur mes dessins. Ce goût
m’a guéri de la passion de la chasse, de la table et du jeu. Je vous avouerai
pourtant que, depuis ma réforme, je passe dans ma Province pour un original ;
mais qu’importe j’ai doublé mon existence et mes plaisirs, et le bonheur ne me
coûte pas cher quand on l’achète aux dépens d’un petit ridicule. C’est donc pour
acquérir de nouvelles lumières que je suis venu passer quelque temps dans cette
Capitale946 .
Le “Rêveur”, dont le Journal publie trois lettres en 1780, commence sa deuxième
intervention par une digression concernant son style : “ Je vous avertis que je n’ai que
le style d’un bonhomme. J’écris tout uniment comme je pense ”947 Une abonnée “
très exacte ” à lire le Journal part d’une conversation entre amis pour parler du sujet d’un
tableau appartenant à la galerie du duc d’Orléans :
J’étais hier dans une maison où l’amitié rassemblait une douzaine de personnes.
La conversation tomba sur la peinture. On cita plusieurs morceaux de la superbe
galerie de Mgr le Duc d’Orléans. On n’oublia pas le tableau qui représente
Alexandre buvant la médecine que Philippe vient de lui apporter, tandis que
celui-ci lit la lettre qu’Alexandre lui a remise, et par laquelle on mandait au Roi de
Macédoine que son Médecin devait l’empoisonner dans la médecine même qu’il
boit948 .
944 Ibidem, 24 mars 1781, “Variétés, Aux Auteurs du Journal”.
945 Ibidem, 4 septembre 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”; 5 septembre 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
946 Ibidem, 29 avril 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
947 Ibidem, 28 mars 1780, “Arts, 2e lettre du Rêveur”.
948 Ibidem, 29 octobre 1780, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
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Plus loin, un lecteur anonyme du Journal répond à la lettre de la dame, justifiant ainsi son
intervention : “ La galanterie Française, le goût des Beaux-Arts, l’esprit philosophique
du temps, auraient-ils pu permettre de garder le silence ? ”949
Pour répondre au poète Roucher, à propos de l’enthousiasme avec lequel les artistes
représentent les grands hommes de la nation, “Le Planteur de Choux” s’attarde un moment
sur l’état de sa santé :
Je suis à la campagne, où vous m’envoyez votre Journal, que je lis exactement ;
cependant alité depuis quelques jours par la carmélite ou l’influence, ce rhume
qui, dit-on, fait le tour du globe, je n’avais point lu la lettre que vous a écrite M
Roucher, insérée dans votre feuille du 3 de ce mois950.
Avant de faire la description critique d’une gravure de Martini, représentant le Salon de 1787,
un lecteur anonyme fait part au lecteur de sa préférence pour la solitude de la campagne
à l’agitation de l’exposition :
J’ai beaucoup aimé les Arts et je les aime encore ; mais je touche à cet âge où les
plus superbes tableaux du Guaspre et du Lorrain ne sauraient dédommager du
spectacle d’une belle campagne, et où le simple récit des malheurs d’une famille
villageoise vous attendrit bien autrement que les tragiques aventures des races
de Priam et d’Agamemnon. C’est vous dire en deux mots pourquoi j’ai mieux
aimé aller rêver pendant deux mois dans le parc de Choisy et me perdre dans les
solitudes de Thiais et de Grignon, que de voir la dernière exposition du Louvre951.
“Bonnare, père, marchand bonnetier”, qui met en scène des discussions passionnées entre
ses quatre fils artistes, s’étend, dès la première lettre, sur l’éducation et le caractère de
chacun d’entre eux et décrit l’atmosphère qui règne dans son foyer :
Je suis Marchand Bonnetier, établi dans le quartier de la Cité. J’ai eu neuf enfants
de ma femme, cinq filles et quatre garçons : les filles sont mortes et les garçons
se font vivre ; ils sont à un an près l’un de l’autre et grands comme père et mère.
Dans leur enfance, quand j’ouvrais ma Bible ornée de figures, ils se fourraient
dans mes jambes, ou montaient sur mes épaules derrière mon fauteuil pour voir
les images. Il fallait, par complaisance, feuilleter tout le livre avant que d’en lire
un mot. (…) Comme j’ai toujours eu pour principe de ne point gêner l’inclination
de mes enfants, je leur ai mis le crayons à la main, et je les ai envoyés à l’Ecole
gratuite de dessin. Après en avoir tâté pedant quelque temps, ils m’ont signifié
qu’ils voulaient être d’art, et point de métier ni de marchandise. Bref, le premier
est Peintre, le second Graveur, le troisième Architecte, et le dernier Sculpteur.
(…)Quand notre boutique est fermée, et que le soir ils sont à souper avec nous,
c’est un plaisir de les entendre se chamailler sur toutes les nouveautés. (…)952.
Défenseur d’un style gothique dépouillé de toute contamination, le frère Architecte plaide
pour le débarrassement de Notre-Dame de tout élément qui n’appartient pas au projet
d’origine. Convaincu de la fonction esthétique et morale des tableaux accrochés dans la nef
949 Ibidem, 8 novembre 1780, “Aux Auteurs du Journal”.
950 Ibidem, 17 juillet 1782, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
951 Ibidem, 18 octobre 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
952 Ibidem,16 août 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”
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de la cathédrale, le peintre accuse son frère architecte que “ la Gothimanie a brouillé sa
cervelle ” . Pour illustrer cette confrontation d’opinions, l’auteur des lettres a recours à des
moyens littéraires, telle la description pathétique des effets de cette dispute enflammée, qui
rappelle parfaitement bien une scène de genre :
J’ai laissé hier mon Architecte, croyant dans son enthousiasme, parler au
Chapitre de Notre-Dame, avec l’empressement d’un Acteur de théâtre. En effet,
là mon Architecte essoufflé perdit la voix : une toux horrible le prit, et il se leva
de la table et se retira dans sa chambre voisine, où sa mère et les deux frères le
Sculpteur et le Graveur, à force de frapper sur les épaules et de lui faire avaler
des gorgées d’eau, parvinrent enfin à apaiser la convulsion, qui fut longue et
violente953 .
Le père qui parle de ses fils artistes semble un modèle littéraire agréé par les journalistes,
puisque en 1782, après “Le père Bonnare”, prend la parole un certain “Guenillet, Marchand
Fripier”, lui aussi père de quatre fils, dont un dessinateur et un maître maçon à l’Ecole
gratuite de dessin. L’auteur de la lettre critique l’austérité decevante de la cérémonie
d’attribution des médailles aux jeunes peintres de l’Académie, à travers le récit d’un père de
famille asssistant à la remise du prix de son fils. Il ne manque certainement pas le préambule
contenant des louanges au Journal et une description du cadre familial de “Guenillet” :
Je dîne tous les dimanches chez un Procureur, qui est de mes Parents et j’y lis
vos feuilles de chaque semaine : il y a bien des articles qui je passe, parce que
je ne les entend pas. Il y en a d’autres qui me plaisent parce qu’ils sont drôles ;
il y en a beaucoup qui me font pleurer de joie que vous prêchez toujours de la
bienfaisance et que vous trouvez souvent des Bienfaiteurs. Mon compère et mon
ami Bonar, le Bonnetier, n’a pas craint de vous écrire il y a quelques années,
quoiqu’il ne fût pas plus homme de lettres que moi ; mais il était père de famille,
il vous a parlé de ses enfants ; j’ai à vous parler des miens, voilà mon titre ; ce
brave homme est cause que l’on a remis nos beaux Tableaux de Notre-Dame à
leur ancienne place : peut-être ce que j’ai à vous dire, produira-t-il un bon effet
dans un autre genre et alors je me féliciterai d’avoir pris la liberté de vous écrire.
Je suis, Messieurs, un honnête Marchand Fripier, père de quatre enfants ; très
peu aisé, mais heureux puisque les quatre fils tournent tous à bien. Il est vrai
qu’aucun d’eux n’a voulu s’attacher à la boutique de son père ; cela me fâche un
peu : peut-être est-ce ma faute954.
Les notices sur les arts sont, à la fois, des exercices de style entrepris par les collaborateurs
masqués ou sans masque, réels ou inventés, de la feuille quotidienne. Celle-ci habitue
ses lecteurs à ce que les nouvelles soient présentées sous une forme élégante, agréable
et facile à consommer et dont la légèreté est souvent recherchée. Toutefois, cette formelà
nous semble être plus qu’une enveloppe agréable, censée contenir et faire passer les
informations artistiques à un public en pleine expansion. Tout en se donnant pour un
outil de diffusion des productions artistiques, le Journal semble tenter aussi, à travers sa
correspondance, de créer du lien social. Parler des arts est souvent, pour les auteurs
des lettres, un moyen d’exercer et d’aiguiser leur esprit critique, et par conséquent,
celui du lectorat du quotidien. L’utilité commune visée par les journalistes, nous semble
953 Ibidem, 5 septembre 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
954 Ibidem, 26 décembre 1782, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
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accompagnée par un plaisir constant de partager des idées et des opinions de toutes sortes,
par le biais de l’échange épistolaire.
Le Journal de Paris affirme sans cesse son rapport privilégié avec les arts visuels, en
en faisant parler ses collaborateurs. Les “Lettres aux Auteurs du Journal” ayant trait aux arts
commencent souvent par une phrase rituelle du type : “ L’un des plus précieux avantages
de votre journal, et qui le rend cher aux Savants et aux Artistes est de pouvoir être
dépositaire des vues utiles au progrès des Arts et des Sciences ”955. Les journalistes
de Paris sont souvent loués pour “ leur amour pour les arts ” , dont ils se montrent en
toute occasion “ les défenseurs éclairés ”956 On loue leur capacité de saisir au vol toutes
les nouveautés concernant les arts, ainsi que leurs compétences critiques: “ L’on vous
voit sans cesse, pour ainsi dire, à l’affût de toutes les productions relatives aux Arts
”957, remarque un correspondant, tandis qu’un autre souligne : “ (…) vous paraissez vous
occuper dans votre Journal de toutes les nouvelles productions des arts, et (…) cette
partie, de l’avis de tout le monde, est traitée avec goût et connaissance ”958 .
Un lecteur commence sa lettre par observer : “ C’est vous servir selon votre goût
de vous faire part des découvertes qui intéressent les beaux-arts et ceux qui les
cultivent. Votre plaisir est de les annoncer au public (…) ”959 D’autres notent que :
“ Tout ce qui tend à honorer les Arts et les Artistes est sûr de votre approbation ”960
et que “ Tout ce qui tient des Arts a droit à votre Journal ”961. Les phrases de ce type
deviennent une convention dont se sert le quotidien pour introduire de façon élégante les
interventions des lecteurs sur les arts visuels.
Le Journal construit, à travers ses lettres, son image de promoteur des arts et des
jeunes artistes, oeuvrant en même temps pour la gloire de la nation et pour assurer la
transmission de la mémoire des arts contemporains à la postérité. Ainsi, un collaborateur
assure, au début de son intervention, que sa lettre s’adresse à “ tous ceux qui, comme
vous, Messieurs, s’intéressent véritablement à l’honneur des Arts, au succès des
jeunes Artistes, à la gloire de la Nation (…) ”962 Un autre achève sa lettre en ces termes :
“ (…) comme vous semblez vous faire un devoir de rendre hommage aux vrais talents,
et que cette anecdote ne peut que faire plaisir à ceux qui comme moi s’intéressent
aux progrès de l’Art et à l’ancouragement des jeunes Artistes, j’espère que vous
voudrez bien insérer ma lettre dans votre Journal ”963.
En partant d’exemples concrets tirés de la correspondance des lecteurs avec le Journal,
nous allons essayer d’identifier, dans ce qui suit, les différentes fonctions que remplit le
périodique quotidien dans la diffusion de l’information artistique. Signalons en premier lieu
une fonction commerciale, qui consiste à fournir régulièrement aux amateurs le prix des
955 Ibidem, 5 novembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
956 Ibidem, 5 septembre 1781, “Aux Auteurs du Journal”.
957 Ibidem, 30 mars 1781, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
958 Ibidem, 24 avril 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
959 Ibidem, 22 novembre 1777, “Arts, Lettre aux Auteurs du Journal”.
960 Ibidem, 4 décembre 1777, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
961 Ibidem, 13 septembre 1785, “Arts”.
962 Ibidem, 3 juillet 1782, “Arts, Lettre de M Roucher Aux Auteurs du Journal”.
963 Ibidem, 29 janvier 1778, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
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estampes nouvelles et d’autres informations indispensables qui y sont étroitement liés :
le format, le procédé employé, la couleur, le tirage, la célébrité de l’artiste. La publication
de ce genre d’annonces dans la presse (le Journal de Paris, le Journal de la librairie, le
Mercure de France) est fondamentale pour le marché de l’estampe, dans la mesure où
elle permet la fixation des prix. Les marchands qui achètent les estampes aux éditeurs ne
peuvent pas en majorer le prix sans courir le risque de ne pas vendre964. C’est toujours à
cette fonction commerciale que sont liées les notices et les lettres du Journal qui annoncent
des souscriptions de séries d’estampes ou d’estampes séparées, qui rendent compte des
différentes livraisons et qui tiennent les abonnés au courant des changements et des retards
éventuels qui les concernent. Certaines notices marquent le commencement d’une nouvelle
entreprise, comme il arrive à l’occasion de la distribution de la première livraison de la
Description générale et particulière de la France, d’après les dessins de Cochin :
Les Editeurs avaient promis dans le Prospectus, de donner au Public une
collection de Tableaux de grands Maîtres qui embellissent la Capitale et les
provinces, gravés d’après les dessins de M Cochin. Ils commencent à remplir
leurs engagements, et ils se flattent de satisfaire un grand nombre d’Amateurs
qui ont paru désirer que les livraisons de cette partie se suivent alternativement
avec celles des Vues pittoresques, des Monuments, etc et les missent à portée de
jouir promptement des différentes parties de leur entreprise965.
D’autres notices tiennent les souscripteurs au courant de l’avancement du travail des
éditeurs et des artistes, ainsi que des obstacles rencontrés. Les journalistes de Paris
annoncent, par exemple, à propos des Figures de Télémaque par Tilliard :
M Tilliard, Graveur, nous ayant prié d’annoncer ce 7e et 8e cahiers, faisant suite à
ceux dont nous avons parlé dans une de nos feuilles du mois de juin 1778, nous
nous sommes d’autant plus volontiers à satisfaire proprement ses désirs, que le
laps de temps écoulé entre cette livraison et les autres étant considérable, a pu
faire croire que cet ouvrage avait été abandonné. Des obstacles auxquels il ne
devait point s’attendre, en avaient suspendu l’exécution ; (…)966.
Les notes signalant des retards dans les diverses entreprises suivies par le quotidien sont
assez fréquentes. En 1782, Gaucher écrit au Journal, en justifiant le retard de son travail
par le soin particulier qu’il lui accorde :
Permettez-moi d’instruire, par la voie de votre Journal, les personnes qui ont
souscrit pour l’Estampe du Couronnement de Voltaire, que le retard qu’éprouve
cette gravure n’est occasionné que par le désir d’y apporter tous les soins, et s’y
répandre l’expression et l’harmonie dont ce sujet peut être susceptible967.
Les éditeurs de l’Histoire universelle des Théâtres avertissent, de leur côté, les souscripteurs
dans une lettre au Journal, que le dessin du grand Cirque de Rome comporte des détails
“ qui ont mis le Graveur dans l’impossibilité de le terminer pour le 10 ”968. En 1784,
Moreau le Jeune explique que le retard de sa première édition des OEuvres de Voltaire est
964 Pierre Casselle, Le commerce de l’estampe dans la moitié du 18e siècle, thèse de doctorat.
965 Journal de Paris, 4 juillet 1780, “Gravure”.
966 Ibidem, 29 juin 1781, “Gravure”.
967 Ibidem, 25 mars 1782, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
968 Ibidem, 10 juillet 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
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dû à des facteurs météorologiques : “ je vous prie d’assurer les Souscripteurs que cette
livaison aurait été faite dans son temps, si la rigueur de la saison eût permis aux
différents Artistes de se livrer avec la même activité à leurs différents tableaux ”969 .
Le Journal se charge aussi d’apprendre aux souscripteurs les changements qui
surviennent durant les entreprises. En 1779, le graveur David se propose de faire un
nouveau tirage d’une gravure intitulée Adam et Eve dans le Paradis terrestre :
Le nombre d’Epreuves n’étant pas suffisant pour satisfaire l’empressement
du Public, et l’altération où se trouve la planche ne permettant plus d’en tirer
d’autres, l’Auteur s’est determiné à la graver de nouveau du même format. 970.
Une notice du 20 avril 1785 annonce que, étant donné le prix élevé de la première édition
des Costumes des Anciens peuples, à l’usage des Artistes par Dandré Bardon, “ au-dessus
des facultés du plus grand nombre des Elèves-Artistes, à qui elle est essentiellement
utile ” , Charles-Nicolas Cochin s’est associé à l’éditeur Alexandre Jombert “ pour trouver
les moyens de donner une nouvelle Edition à un prix modéré ”971 Quant au dessinateur
Moreau le jeune, il écrit au Journal en mars 1784, pour reconfirmer son acquisition de
l’entreprise de feu Le Bas, Gravures de l’Histoire de France des héritiers de celui-ci, et
pour reconstituer, grâce à l’aide du périodique, la liste des noms des souscripteurs qui lui
étaient encore inconnus :
(…) Il est cependant bien intéressant que je sache le nom et le nombre des
Souscripteurs, soit pour pouvoir les inscrire sur la liste imprimée que je vais
faire paraître incessamment, soit pour tirer avec soin le nombre d’exemplaires
proportionné à celui des Souscripteurs, nombre que je ne puis arrêter
définitivement que d’après ma liste imprimée972.
Si le Journal est un moyen facile et rapide pour les éditeurs et les artistes graveurs de
s’adresser à leurs souscripteurs réels ou potentiels, connus ou inconnus, il offre aussi la
possibilité d’exprimer leur satisfaction de l’avancement ou de l’accomplissement de leur
propre travail. Tel est le cas des auteurs de la Description générale de la France, qui
s’autogratifient à la dixième livraison de leur entreprise, tout en renouvelant leur engagement
auprès des souscripteurs :
Les auteurs de cet ouvrage immense se félicitent d’être arrivés à la 10e livraison,
sans rien exiger d’avance de leurs Souscripteurs et de pouvoir leur présenter en
même temps la seconde partie du volume, contenant la description historique.
Ils espèrent mettre encore plus de rapidité dans leurs livraisons, par le nombre
de Souscripteurs qui s’accroît tous les jours, et par les encouragements qu’ils
reçoivent du patriotisme et de l’émulation973.
Le quotidien se donne également pour tâche de corriger les erreurs concernant les
estampes nouvelles, glissées dans les autres périodiques. En parlant de l’estampe
représentant le Couronnement de Voltaire gravée par Gaucher, d’après le dessin de Moreau
le Jeune, les rédacteurs rappellent : “ C’est par erreur que l’on a annoncé, dans quelques
969 Ibidem, 17 mars 1784, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
970 Ibidem, 4 juillet 1779, “Gravure”.
971 Ibidem, 20 avril 1785, “Arts”.
972 Ibidem, 17 mars 1784, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
973 Ibidem, 21 octobre 1781, “Gravure ”.
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papiers publics, qu’elle ne paraîtrait que vers la fin de Février prochain ”974 En
1783, Massard graveur, prend la parole lui-même pour désavouer “ un article inséré
dans quelques Papiers publics, par lequel on assure que j’ai renoncé à l’Estampe de
Charles Ier et de sa Famille ”, pour certifier devant le public que l’ébauche de sa planche
est déjà faite et qu’il s’adonne sans relâche à son travail975 .
En dehors des informations pratiques telles le prix, le format ou les conditions de vente,
les notices sur les gravures nouvelles contiennent souvent des considérations critiques,
censées orienter les éventuels acheteurs quant à la qualité des produits. Une lettre par
Moreau le Jeune datée du 24 janvier 1783, annonçant la mise au jour du portrait de John
Paul Jones, “ un homme aussi aimable en paix que redoutable en guerre ” , est tout
de suite suivie par une note des rédacteurs du Journal , contenant quelques observations
critiques : “ Cette Gravure nous a paru porter beaucoup de ton, et exécutée avec une
touche ferme et spirituelle. L’air de vérité qui règne dans la physionomie, annonce
une parfaite ressemblance ”976 .
En parlant des gravures annoncées, les journalistes relèvent souvent l’exécution
“soignée”, marquée par la “justesse”, la “précision”, la “finesse” ou le “goût”, le sujet
“agréable”, la composition “harmonieuse”, “pleine d’‘esprit” et de “propreté”, le dessin
“correct”, pour conclure que l’estampe “ fait honneur ”977 à la réputation de l’artiste . Le
Journal devient un intermédiaire indispensable entre les éditeurs et les artistes graveurs
et leur clientèle, dans la commercialisation des estampes. La fonction commerciale du
quotidien réunit une dimension informative et pratique à une autre dimension critique. Il
ne manque pas d’illustrer lui-même l’importance de son rôle de guide dans l’acquisition
de gravures nouvelles, en publiant en 1782 la lettre d’un lecteur inquiet du silence des
rédacteurs à propos de la série d’estampes destinées à décorer les OEuvres de Voltaire à
laquelle il avait souscrit :
A toutes les annonces des nouvelles estampes vous faites pressentir par un
mot, ce que vous en pensez. Vous dites de l’une, qu’elle porte du ton ; de l’autre
qu’elle a une harmonie douce ; de celle-ci que le travail du burin est varié ;
de celle-là que l’Artiste a bien saisi l’esprit original du peintre ; enfin vous ne
manquez pas l’occasion de donner votre grain de sel ou d’encens. Pourquoi
donc, s’il vous plait, Messieurs, avez-vous, dans votre feuille du 17 septembre
dernier, annoncé si sèchement la 1ere livraison in-8° des Estampes destinées
à décorer la nouvelle édition de Voltaire par Moreau le Jeune ? Je suis un des
souscripteurs, et je vous avoue, que, refroidi de votre silence absolu, j’avais
différé jusqu’à ce jour d’envoyer retirer ma livraison. Je ne pouvais cependant
pas arranger votre humeur taciturne avec la réputation de l’Auteur. J’ai pris le
parti de juger par moi-même et j’ai été agréablement dédommagé de l’inquiétude
que vous m’aviez donnée en examinant des Estampes, qui, à l’harmonie la plus
agréable, à l’effet le plus piquant, et à la touche la plus spirituelle, réunissent les
compositions les plus ingénieuses et les plus variées. Alors je me suis dit à moi-
974 Ibidem, 27 janvier 1783, “Gravure”.
975 Ibidem, 14 juin 1783, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
976 Ibidem, 25 janvier 1783, “Gravure, Note des Rédacteurs”.
977 Ibidem, 17 novembre 1777, “Gravure”.
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même, ou Messieurs du journal ne les ont pas vues avec les mêmes yeux que
moi, ou ils les ont oubliées (…)978.
Non seulement l’opinion du quotidien devient-elle déterminante dans la vente d’estampes,
mais le lecteur qui se plaint d’avoir été abandonné par les rédacteurs et qui se décide à
juger par lui-même, finit par employer le langage même des journalistes, ce qui renvoie
à une fonction pédagogique du Journal. En effet, ceux-ci lui répondent dans une note, en
confirmant aussi leur attachement à ses remarques critiques :
Ce problème est aisé à résoudre, nous avons vu cette livraison des mêmes yeux
que l’Amateur qui nous écrit ; nous ne l’avons point oublié, mais comme nous
l’avions dit dans notre feuille du 14 avril dernier, ce que nous pensions d’un
pareil ouvrage lors de la livraison de l’in-4° et que celles du format in-8° sont des
répétitions faites sous la conduite de l’Auteur, nous avons cru être dispensés de
l’éloge que nous en avons fait dans le temps (…)979.
Le Journal de Paris affirme constamment son engagement de promouvoir le “ progrès
des arts ” et d’encourager les artistes nationaux, ce qui correspond à une fonction
propagandistique. La collaboration d’Antoine Renou avec la feuille quotidienne commence
par une série de cinq lettres, dont le but est de résumer l’état des arts en France. Dans
la première, Renou observe d’emblée le grand nombre d’artistes que possède la nation : “
(…) je pense que la France possède actuellement plus de peintres, de sculpteurs et
d’architectes qu’aucune contrée d’Europe ”980 . Les premiers à être loués, encouragés,
voire critiqués (d’une critique qui se veut pour autant constructive et utile), collectivement
ou individuellement, sont les artistes de l’Académie. Les premières lettres d’Antoine Renou
exaltent leur liberté, obtenue suite à la supression en 1776 de l’Académie de Saint-Luc,
institution supposée rivale de l’Académie Royale et coupable de maintenir les arts dans
un état de servitude981 . En 1784, un amateur rempli de “ zèle patriotique ” , déplore
la “ manière bien sèche ” dont le Journal a annoncé les prix remportés par les élèves
de l’Académie et se propose d’y suppléer en relevant l’enthousiasme qui a marqué cette
cérémonie, ainsi que “ l’esprit de justice, l’impartialité et l’amour de la gloire dans les
jeunes artistes ” . La lettre énumère les jeunes talents ayant remportés des prix, souligne
les “ efforts de croissance ” que suppose le métier d’artiste, montre l’importance du
secours des amateurs prêté à ceux d’entre eux qui manquent de fortune et s’achève sur une
exhortation enflammée adressée aux compatriotes, d’encourager les artistes et les arts :
François, quittez la triste manie de déprimer dans leur nouveauté toutes les
productions des Arts ; Grands, et vous hommes riches, mettez en oeuvre les
Artistes, donnez-leur de grands travaux, et vous verrez naître de grands hommes.
(…) alors nous verrons sous le règne de Louis XVI, revivre le beau siècle de Louis
XV982.
Le quotidien de Paris s’engage, d’une part, pour citer un de ses correspondants, d’annoncer
à ses abonnés “ les pertes et les acquisitions que faisait successivement la Nation en
978 Ibidem, 27 octobre 1782, “Gravure”.
979 Ibidem.
980 Ibidem, 9 février 1777, “Arts, Lettre première sur les arts, par un Ami des Artistes, aux Auteurs de ce Journal”.
981 “Les arts cependant supportaient impatiemment la servitude et désiraient de respirer un air qui leur est si naturel, celui de la
liberté”, Ibidem, 12 février 1777, “Arts, Lettre seconde sur les arts aux auteurs de ce journal”.
982 Ibidem, 1er septembre 1784, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
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artistes estimés ”983 et d’autre part, de stimuler le “ progrès des arts ” et d’encourager les
talents naissants. Quand on parle d’ “ acquisitions ” , on fait référence principalement aux
extraits des registres de l’Académie, annonçant les réceptions d’agréés et d’académiciens
ou sein de la corporation. De leur côté, les nécrologies d’artistes publiées par le Journal ont,
au-delà de leur rôle d’assurer la mémoire des artistes décédés, la fonction implicite de rendre
le public familier avec les noms les plus célèbres de l’art français contemporain. Antoine
Renou, qui écrit régulièrement pour la partie artistique de cette rubrique, explique qu’il
conçoit les notices nécrologiques de ses confrères comme des “ portraits ressemblants ”
, qui mêlent naturellement leurs qualités et leurs défauts, et qui s’intéressent à la fois à leur
talent et à leur travail, comme à leurs vertus domestiques et à leur vie sociale. En rédigeant
son Essai d’un tableau historique des peintres de l’Ecole Française, depuis Jean Cousin,
en 1500, jusqu’en 1783 inclusivement, Pahin de la Blancherie souligne l’utilité des notices
nécrologiques du Journal de Paris : “ Nous devons beaucoup à l’intéressante collection
du Journal de Paris quant aux notices sur les Peintres modernes morts ”984.
Chardin est peint comme un “ Maître et guide sûr ” , sévère avec soi-même dans
son travail, au bout duquel “ il ne voyait que la gloire ”, mais aussi comme un “ honnête
homme ” , doué d’une “ probité austère ” et d’un “ coeur très sensible ”985 On loue l’“
intrépidité ” et “ le dévouement pour son Art ” et la probité du graveur Pierre-Etienne
Moitte, pour critiquer en revanche sa négligeance d’“ alimenter son génie au sein de la
nature ” , sa franchise qui “ heurte et offense ” et son amour propre qui éloignait ses
amis986 . On relève dans Noël Hallé son respect pour la vraisemblance, son jugement sain
et son “ pinceau chaste et pur comme son coeur ” , tout aussi bien que la froideur de son
comportement, contrebalancé toutefois par ses vertus de père et d’époux987 . Si l’art de
Jacques-Philippe Beauvais, pensionnaire du Roi et sculpteur, se remarque par “ facilité ” ,
“ grâce ” et par une “ manière large ”, il fait preuve d’une “ modestie et timidité excessive
” , qui lui font détruire son ouvrage destiné à être présenté à l’Académie988 . Jean-Jacques
Flipart, graveur, réunit à son “ amour de l’art ” et à son “ travail opiniâtre ” des qualités
morales comme le désintéressement, la modestie, la “ probité à toute épreuve ” , ainsi
que son respect de la Religion, “ base de toutes ses vertus ”989 Le graveur Le Bas est
décrit à la fois comme un artiste d’une “ étonnante facilité ” , doué d’un “ goût particulier
reçu du génie ” et comme une “ âme sensible et bienfaisante ”990 Quant à Pigalle, on
lui assigne “ plus de talent que d’esprit ” et “ plus de justesse que d’étendue ” et on
lui reproche d’avoir “ perdu le beau idéal ”991 Le lecteur du Journal de Paris habitué
983 Ibidem, 2 juin 1778, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
984 Pahin de la Blancherie, Essai d’un tableau historique des peintres de l’Ecole française depuis Jean Cousin, en 1500, jusqu’en 1783
inclusivement, avec le catalogue des ouvrages des mêmes maîtres qui sont offerts à présent à l’émulation et aux hommages du Public,
dans le Salon de la Correspondance, sous la diretion et par les soins de M de la Blancherie, Agent général de la Correspondance
pour les sciences et les arts, (Paris, Knapen et Fils, 1783).
985 Journal de Paris, 17 décembre 1779, “Nécrologie”.
986 Ibidem, 11 mai 1781, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
987 Ibidem, 1er juillet 1781, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
988 Ibidem, 18 novembre 1781, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
989 Ibidem, 3 août 1782, “Nécrologie”.
990 Ibidem, 12 mai 1783, “Nécrologie”.
991 Ibidem, 21 septembre 1786, “Nécrologie, Suite de la notice sur Pigalle
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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à parcourir cette galerie de portraits posthumes y trouve également des informations sur
la formation des artistes, sur leur rapport avec le monde académique et les mécènes, ainsi
que des réflexions sur le talent, la gloire et sur la complémentarité entre génie et travail.
Tout en servant de vitrine pour les artistes consacrés de l’Académie, le quotidien de
Paris se présente comme promoteur et défenseur des jeunes talents et les comptes rendus
des expositions de la Jeunesse illustrent parfaitement cette fonction propagandistique.
Organisée chaque année le matin de la Fête-Dieu, ou une semaine après, si le temps
ne le permettait pas, l’exposition de la place Dauphine est la plus ancienne et la plus
régulière manifestation publique dédiée à l’art contemporain, ou, comme le remarquait un
correspondant du Journal, elle est l’ancêtre du Salon992 :
L’exposition de tableaux qui se faisait tous les ans le jour de l’Octave de la
Fête Dieu, place Dauphine, n’a pas été très considérable cette année. Cette
exposition est, comme on sait l’origine du Salon. Les plus grands Maîtres y
faisaient apporter leurs ouvrages ; depuis longtemps ce ne sont plus que de
jeunes talents qui offrent leurs essais au jugement public : c’est par cette raison
qu’ils ont lieu d’attendre de l’indulgence, et qu’ils ne doivent point s’offenser des
avis que l’amour des Arts et l’impartialité peuvent leur donner993.
Si d’une part, le correspondant souligne la gloire passée de l’exposition de la place
Dauphine, d’autre part, il admet l’importance de traiter avec indulgence les jeunes artistes
qui s’y présentent, et ces deux aspects sont mis en évidence dans tous les comptes rendus
du Journal concernant cette manifestation. Le quotidien fait passer l’idée que l’exposition
de la place Dauphine n’a ni l’éclat, ni la qualité du Salon du Louvre994, toutefois, elle semble
être désignée comme un berceau de futurs artistes de valeur, ou du moins comme la
représentation d’un espace alternatif à l’institution académique, préparant et mettant en
lumière une jeunesse engagée dans le domaine des arts visuels, qui serait autrement vouée
à rester inconnue et privée de toute possibilité de progrès.
En effet, on dirait parfois que les journalistes s’ennuient presque à rendre compte des
oeuvres de la place Dauphine et que c’est en quelque sort par un devoir imposé que l’on
continue à en parler tous les ans. Le compte rendu de 1777 ne dépasse pas quelques lignes,
l’unique objet qui semble avoir été digne d’attention étant quelques gouaches et quelques
paysages dont on ne connaît pas l’auteur995. Quelques jours après, un correspondant
anonyme reproche au Journal le manque d’attention accordé à la place Dauphine et se
992 “L’Exposition de la Jeunesse se tenait bien chaque année depuis un temps immémorial, le jour de la petite Fête Dieu,
à la place Dauphine, quand l’état de l’atmosphère le permettait; mais les exposants admis à accrocher leurs toiles et leurs dessins
aux tapisseries tendues pour faire honneur à la procession, devaient les retirer dès que celle-ci se présentait; d’ailleurs il faut aller
compulser les journaux ou les volumes de l’époque, devenus parfois rarissimes, pour rencontrer quelques lignes consacrées à ces
exhibitions de courte durée faites sans ordre et sans contrôle; nous sommes parvenus déjà à recueillir des indications pour celles qui
eurent lieu en 1772, 1723, 1725, 1734, 1761, 1767, 1770, 1771, 1772, 1773, 1783, 1787, 1788, 1789, la dernière qui se tint rue de
Cléry, 96, dans la salle de vente du peintre Lebrun, Emile Bellier de la Chavignerie, Les Artistes français du XVIIIe siècle oubliés ou
dédaignés, Extrait de la Revue universelle des arts, (Paris, Veuve Jules Renouard, 1865).
993 Journal de Paris, 22 juin 1781, “Arts”.
994 Les rédacteurs expriment leur désaccord quant à l’enthousiasme qu’a suscité un tableau par le peintre Garnerey en ces termes:
“Ce bas relief est bien, mais les vrais connaisseurs ne s’enthousiasment point pour ces sortes d’imitations les moins difficiles en
peinture, et qui, même portées au plus haut degré, ne donnent pas à un Artiste un mérite suffisante pour être admis à l’Académie
Royale”, Ibidem, 27 juin 1781, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
995 Ibidem, 7 juin 1777, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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propose d’y suppléer par une lettre plus fournie de détails : “ Ce n’est qu’avec le plus grand
étonnement que j’ai remarqué le silence que vous avez gardé dans le N°157 sur les
tableaux exposés cette année à la place Dauphine. Vous n’ignorez pas sans doute,
Messieurs que l’oubli est la critique la plus amère qu’on puisse faire des talents ”996.
Même si, les années suivantes, le Journal continue à s’intéresser aux ouvrages
exposés à la place Dauphine, les notices sont souvent publiées tardivement, deux ou trois
semaines après l’évènement, et les informations sont incomplètes, comme saisies au vol
par un critique pressé ou indifférent, et mêmes incorrectes. Les auteurs de ces comptes
rendus prennent l’habitude de mettre leurs commentaires brefs et fragmentés sur le compte
des conditions météorologiques peu favorables et de la foule qui rend difficile l’accès aux
ouvrages. “ Voilà tout ce qui a été possible de remarquer dans une exposition aussi
rapide et troublée par le mauvais temps ”997 , conclut un correspondant. Un autre
avertit les lecteurs, dès le début de sa lettre : “ L’affluence du monde y était grande, et
la difficulté d’approcher nous a fait échapper beaucoup d’objets ; ainsi nous prions
ceux que nous ne citerons pas, de ne point le prendre en mauvaise part ”998. En 1787,
les journalistes préviennent de nouveau les lecteurs : “ (…) la foule des Spectateurs était
considérable, ce qui ne nous a pas permis de voir ou de retenir tous les noms ”999 En
1784, les journalistes concluent abruptement leur compte rendu : “ Voilà l’aperçu rapide
que nous avons pu faire ”1000 . Il peut arriver aussi que la faiblesse d’une exposition puisse
être une raison suffisante pour les journalistes de réduire l’espace qui lui est consacré à
l’intérieur du Journal. Tel est le cas en 1786, lorsque, après avoir annoncé que l’exposition
avait été peu satisfaisante, les rédacteurs coupent court : “ Les bornes de notre Journal
nous forcent de garder le silence sur beaucoup d’autres objets ”1001.
Les erreurs, les oublis et les confusions qui abondent dans les comptes rendus de
l’exposition de la place Dauphine sont mis souvent sur le compte des conditions peu
favorables dans lesquelles celle-ci se déroule. Ainsi, un amateur écrit aus rédacteurs
en 1781 pour “ relever plusieurs erreurs du Journal ” au sujet de l’exposition et les
journalistes de répondre dans une note : “ Nous avons fait entendre dans notre Notice
sur les Ouvrages exposés dans la place Dauphine le jeudi de l’Octave, que le mauvais
temps, qui fait déplacer et remettre des tableaux à différents moments, pouvait
occasionner des oublis et des méprises ”1002. Le même amateur attire l’attention aux
996 Ibidem, 11 juin 1777, “Arts”.
997 Ibidem, 22 juin 1781, “Arts”.
998 Ibidem, 18 juin 1784, “Arts”; En 1789 on essaye de remédier aux inconvénients dûs au mauvais temps en transportant
l’exposition de la Jeunesse dans un local fermé. Le marchand de tableaux Le Brun envoie au Journal de Paris une lettre dans laquelle
offre aux exposants sa propre salle de vente: “Le désir que j’ai d’être utile à un art que j’aime, et auquel j’appartiens depuis mon
enfance, m’a fait naître une idée que je soumets et que je vous prie de vouloir bien rendre publique par la voie de votre Journal. Les
jeunes Artistes de l’un et de l’autre sexe, qui veulent recueillir des avis et des encouragements sur leurs tableaux et sur leurs dessins,
sont dans l’habitude de les exposer tous les ans à la place Dauphine, au risque de les voir gâter par la poussière, la pluie ou par
quelque autre accident plus redoutable encore. J’ai pensé que la grande salle que j’ai fait construire, rue de Cléry n°96, leur offrirait un
local plus vaste, beaucoup plus commode, exempt surtout des inconvénients attachés à une exposition faite en plein air”, L’exposition
organisée en 1789 dans la salle de vente de rue Cléry fut d’ailleurs la dernière. Ibidem, 14 juin 1789, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
999 Ibidem, 19 juin 1787, “Arts”.
1000 Ibidem, 18 juin 1784, “Arts”.
1001 Ibidem, 25 juin 1786, “Arts”.
1002 Ibidem, 27 juin 1781, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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rédacteurs qu’ils confondent les noms de plusieurs artistes : “ Ces jeunes Artistes, qui
voient leurs ouvrages honorés de vos éloges doivent être jaloux sans doute de les
mériter sous leur nom. Par exemple, l’éloge que vous avez accordé à un paysage
sous le nom de Brunaders ”1003 En 1783, une note avertit les journalistes qu’ils ont
confondu les paysages du peintre Morillon avec ceux de Martin, élève de Le Prince et en
1788, un lecteur souligne une erreur à propos du sujet d’un tableau1004 . A force de se
voir corriger, les journalistes reviennent sur leurs propres notes, comme il arrive en 1787,
lorsqu’ils s’empressent d’annoncer le nom complet d’une femme peintre, dont ils n’avaient
donné que le prénom dans l’article précédent1005.
Malgré les oublis, les erreurs et les confusions, le but affirmé des articles consacrés à
l’exposition de la place Dauphine est la publicité et l’encouragement des jeunes artistes. “
En rendant compte de ces différentes productions, nous n’avons pas d’autre but que
d’être utiles aux jeunes Artistes et non de les offenser ” , expliquent les rédacteurs en
1788. Ceci est valable même pour les années où la qualité des ouvrages exposés n’est pas
des meilleures. Tel est le cas en 1786, lorsque les journalistes remarquent : “ L’Exposition
de la place Dauphine, faite Jeudi dernier nous a paru plus faible qu’à l’ordinaire ;
cependant nous nous imposons la loi de ne jamais décourager les Artistes ” . Quant
aux plaintes et aux reproches, ils servent, selon les auteurs, à “ exciter la jeunesse à faire
de nouveaux efforts ”1006.
Le compte rendu de l’exposition de 1783 commence par une observation pleine
d’optimisme : “ Cette exposition a été hier bien plus nombreuse en morceaux que
les années précédentes. On ne saurait trop louer les talents naissants, de s’exposer
au jugement du Public, pour recevoir de lui des conseils et des encouragements
”1007 Selon les rédacteurs, l’encouragement des jeunes talents est le but premier de cette
manifestation artistique annuelle, qui explique la satisfaction exprimée par la critique et par
le public. En 1779, ils soulignent que les attentes du public sont parfaitement en accord avec
le rôle de l’exposition : “ Il semble que le Public, qui n’attend là que les talents naissants,
ait été généralement satisfait ”1008 . Un correspondant du Journal fait remarquer en 1783
“ qu’on ne peut qu’applaudir l’émulation ” procurée par une exposition qui sert de
“ point d’appui d’où les jeunes gens s’élancent dans la carrière ”1009. A l’occasion
de l’exposition de 1787, “ plus nombreuse ” et “ plus intéressante ” que les années
précédentes, les rédacteurs observent : “ La plus grande partie de jeunes gens de l’un
et l’autre sexe qui y ont présenté des Ouvrages méritent quelques éloges et tous des
encouragements ”1010.
1003 Ibidem.
1004 “Le Rédacteur qui a rendu compte des Tableaux exposés à la place Dauphine a avancé que le Tableau de Mlle la Ville
l’aînée, représentait l’instant où le frère de Clarisse sort pour se battre avec Lovelace. (…) C’est une erreur par rapport au tableau’,
Ibidem, 5 juin 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1005 “Dans l’article sur l’exposition des Tableaux à la place Dauphine, inséré dans la Feuille de Mardi dernier, nous avons parlé
avantageusement des talents de Mlle Nanine; cette Artiste, âgée de 19 ans, se nomme Nanine Vallain”, Ibidem, 21 juin 1787, “Arts”.
1006 Ibidem, 25 juin 1786, “Arts”.
1007 Ibidem, 27 juin 1783, “Arts, Exposition de la place Dauphine”.
1008 Ibidem, 12 juin 1779, “Arts”.
1009 Ibidem, 28 juin 1783, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1010 Ibidem, 19 juin 1787, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Les comptes rendus sur la place Dauphine multiplient généreusement les verbes “
encourager ” , “ applaudir ” et “ mériter ” et les substantifs qui en dérivent . Un amateur
assure en 1777, que les paysages d’un jeune peintre nommé Camus “ ont fait le plus
grand plaisir ” , pour poursuivre : “ On ne peut qu’applaudir à ses efforts, et il le
méritait bien, Messieurs, d’être encouragé publiquement par vous ”. Le même amateur
soutient que les encouragements adressés à un jeune peintre de 15 à 16 ans, “ dont la
timidité doit être encouragée ”1011 , sont parfaitement légitimes. De même, en 1781, les
journalistes affirment qu’“ il serait injuste de ne point donner quelques encouragements
aux premiers essais de Mlle Fremy ”1012.
Le Journal de Paris se donne aussi pour promoteur et défenseur des femmes peintres,
qu’elle appartiennent ou non à l’institution académique, ce qui constitue un troisième volet
de sa fonction propagandistique. Les comptes rendus des expositions de la place Dauphine
sont les sources premières d’information, mais aussi d’éloges et d’encouragement pour les
femmes peintres. Tous les ans, au moins un paragraphe leur y est dédié. En 1781, les
rédacteurs observent : “ Les Dlles se sont mises aussi sur les rangs ”1013 et illustrent la
participation féminine à l’exposition avec les exemples de Mlle Avril et Mlle Capet, élèves
de Mme Guyard1014 . Mlle Capet attire de nouveau l’attention en 1782 avec ses portraits
en pastel, loués pour leur “ vérité ”1015 et, sensible aux encouragements du Journal, elle
l’en remercie par une lettre publiée quelques jours après1016.
Une année plus tard, un correspondant anonyme fait insérer une lettre contenant
l’éloge des élèves de Mme Guyard, associées à des muses et qui plus est, leur dédie
des vers louangeurs : “ (…) ces Dlles, au nombre de neuf, toutes jolies et aimables,
forment entre elles l’assemblage des Neuf Muses au berceau, dont Mme Guiard est
l’institutrice. Cette Dame, de l’Académie Royale de Peinture, est recommandable par
son mérite particulier et par celui qu’elle communique ”1017 . En 1784, le Journal
revient sur le groupe des neuf demoiselles qu’il désigne par le terme affectif “ les Virtuoses
femelles ” , et, même s’il avoue ne plus se rappeler tous leurs noms, il déclare que “ ces
jeunes Demoiselles méritent toutes d’être encouragées ”1018.
En publiant l’éloge posthume de Mlle Lusurier en 1781, Charles-Nicolas Cochin saisit
l’occasion pour passer en revue l’apport des femmes dans l’art de la peinture et de
s’interroger sur leur place dans le monde des arts contemporains. Cochin note que même si
Mlle Lusurier n’était pas arrivée au niveau d’autres représentantes de son sexe, telles Mlle
Valayer, Madame Filleul ou Madame le Brun, “ elle avait lieu d’espérer de les atteindre
” . Tout en citant des exemples de femmes affirmées dans l’art de la peinture à l’étranger,
1011 Ibidem, 11 juin 1777, “Arts”.
1012 Ibidem, 22 juin 1781, “Arts”.
1013 Ibidem, 22 juin 1781, “Arts”.
1014 Mme Guyard est un des 15 noms de femmes inscrits dans les registres de l’Académie Royale de peinture et de sculpture
de l’Ancien Régime. Elle participe en 1774 à l’exposition de l’Académie de St Luc, en 1782 elle se présente à l’Académie Royale avec
le projet ingénieux de faire les portraits des membres de l’institution et en 1783, elle y est admise, avec Elisabeth Vigée-Le Brun. Voir
Octave Fidière, Les femmes artistes à l’Académie Royale de peinture et de sculpture, (Paris 1885).
1015 Journal de Paris, 7 juin 1782, “Arts, Exposition de la place Dauphine”.
1016 Ibidem, 13 juin 1782, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1017 Ibidem, 28 juin 1783, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1018 Ibidem, 18 juin 1784, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Cochin souligne que la France s’est montrée réticente depuis toujours à la promotion des
artistes femmes :
Bologne, en Italie, s’était en bon droit, vantée de la femme la plus célèbre
par la réunion des grands et rares talents de l’histoire : la fameuse Elisabeth
Sirani. Venise avait à citer pour la plus haute perfection de l’art, l’admirable
Rosalba, qu’aucun homme n’a pu surpasser, si même il en est qui l’aient égalée.
La Flandre se faisait honneur de Rachel Reus, dans le genre des fleurs. La
France seule semblait refuser les talents de premier ordre à ce sexe fait pour
réussir à tout ce qu’il entreprendra, lorsqu’il y apportera le courage et la ténacité
nécessaires, et quand la route qui conduit aux grands talents pourra lui être
ouverte1019.
Cochin continue par observer que si les femmes artistes en France n’ont pas le droit à la
postérité, et qu’elles se limitent à embrasser “ les genres en petit, ou ceux qui n’ont pas
pour objet la nature vivante ” , ce n’est pas par défaut de talent, ni par manque de travail
assidu, mais parce qu’on continue de leur nier l’accès à la formation artistique prodiguée
aux hommes, dont l’élèment principal est l’étude de la nature :
C’est au siècle présent que la France devra être illustrée par des femmes
véritablement Artistes, et dont les noms vivront dans la mémoire des hommes.
C’est cependant à travers mille peines, sans encouragement, privées, pour la
plupart des secours nécessaires à l’étude de la Nature ; étude qui, si souvent en
pure perte, est prodiguée aux hommes. N’est-il donc aucun moyen de leur ouvrir
cette carièrre qui semble leur être interdite ? il en est sans doute, ainsi que de
répandre sur elles les encouragements utiles aux progrès des Arts1020.
La demande finale de Cochin contient à la fois la dénonciation des barrières que l’on
construit en France aux dépens de la carrière des artistes femmes, et d’autre part, la
conviction que les encouragements adressés aux femmes, tels ceux dont le Journal de Paris
sont le porte-parole, peuvent contribuer à abattre ces obstacles.
En 1785, le quotidien de Paris s’élève, à travers la voix d’Antoine Renou, en défenseur
des femmes peintres, contre la suspicion et les reproches d’immoralité et de volonté outrée
d’indépendance formulés par le rédacteur du Journal général de France, l’Abbé Aubert1021.
Provoqué par son adversaire, Renou s’engage à détruire quelques lieux communs sur les
femmes artistes et en premier lieu, il défend la réputation morale des “ Virtuoses femelles
” qui peuplent le monde de l’art français :
Je supplie donc notre sévère Antagoniste de ne pas croire aussi légèrement
à son imagination enflammée et de ne point dénoncer si affirmativement au
Public la corruption des Moeurs de toutes les femmes Peintres. Celles dont j’ai
à parler ci-dessus, et de plus Mlles Boullogne, Mlles Loir et beaucoup d’autres,
ont joui de la meilleure renommée ; et je citerai en dernier lieu une de nos
Académiciennes, dont la perte excite encore les regrets de ceux qui l’ont connue,
de ses enfants et de son mari, Artiste célèbre lui-même : je veux parler de Mme
1019 Ibidem, 8 février 1781, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1020 Ibidem.
1021 Voir ci-dessous le chapitre Information artistique et intertextualité.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Roslin, femme aussi vertueuse, mère aussi tendre et aussi surveillante qu’elle
était bon Peintre1022.
Au scepticisme de l’abbé quant à la capacité physique des femmes de pratiquer à la longue
le travail de peintre, Renou réplique par deux exemples d’artistes femmes qui se sont
dédiées à la peinture jusqu’à un âge avancé : “ Mlle Basseporte, du Jardin du Roi, a
passé quatre-vingt ans, et a presque travaillé jusqu’aux derniers moments de sa vie ;
Mlle Rosalba en eut fait autant, si elle n’eût point perdu la vue, perte qu’elle n’a point
due à son art, mais à son grand âge ”1023 Quant à la conviction d’Aubert qu’il existe déjà
trop de peintres mâles qui aspirent à se frayer un chemin dans le monde de la peinture,
pour permettre aux femmes de s’y mettre aussi, le correspondant du Journal répond que
“ le talent n’a pas de sexe ” et que, de toute façon, tous les jeunes artistes ont droit,
indistinctement, à tenter leur affirmation dans ce champ : “ (…) mais, dans une pépinière,
quel jeune arbre oserez-vous arracher de préférence ? ne craindrez-vous point d’en
détruire un, qui aurait fait l’honneur du verger ? 1024.
Toujours fidèle à son rôle de défenseur et de promoteur des femmes artistes, le Journal
publie en 1779 une lettre relevant une erreur au sujet d’Elisabeth Vigée Le Brun, puisée
dans l’Education physique et morale des femmes, ou Notice abrégée des Femmes illustres.
Admirateur enthousiaste des talents de Mme le Brun, l’auteur de la lettre la désigne comme
“ cette Rosalba moderne ” et tient à souligner son privilège d’“ avoir toutes ses entrées
libres à toutes les séances académiques ”1025 . En 1785, le quotidien publie des vers
dédiés A Mlle de Beaulieu, peintre et Académicienne de l’Académie de St Luc de Rome
, suivie par une “Note des Rédacteurs” qui exalte la présence des femmes dans l’art
contemporain : “ Ceux qui aiment les Arts et qui s’intéressent à l’honneur de l’Ecole
Française remarqueront avec plaisir que, dans aucun temps et chez aucun peuple,
il n’y a eu à la fois autant de femmes qui aient cultivé la Peinture avec des talents
et des succès aussi distingués que nous en voyons aujourd’hui ”1026 . En 1788, une
notice annonce en revanche l’ouverture d’une exposition privée, réunissant les ouvrages
de Mlle de Beaulieu :
Mlle de Beaulieu, de l’Académie de Peinture de Rome et honorée du suffrage
de l’Académie Royale, a cédé aux instances de différents Artistes ou Amateurs
distingués qui l’ont engagé à donner à ses Ouvrages la publicité dont ils
les croient dignes. En conséquence, elle a réuni tous les morceaux de sa
composition qu’elle a pu rassembler, et on peut les voir pendant quelques jours
dans son Cabinet rue du Dauphin, depuis 10 jusqu’à 2 heures. 1027
Promoteur déclaré du travail et de la réputation des artistes, le Journal de Paris possède
également une fonction dénonciatrice, qui consiste à signaler et à condamner les impostures
et les contrefaçons qui adviennent dans le monde des arts. Faute d’une communauté
de graveurs qui prévoie des règles internes sur la commercialisation des estampes, la
contrefaçon des gravures est monnaie courante dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.
1022 Journal de Paris, 9 juillet 1785, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1023 Ibidem.
1024 Ibidem.
1025 Ibidem, 6 février 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
1026 Ibidem, 22 novembre 1785, “Arts, A Mlle de Beaulieu, peintre et Académicienne de l’Académie de St Luc à Rome”.
1027 Ibidem, 22 mai 1788, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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L’unique façon de préserver une estampe de la contrefaction est d’obtenir un privilège de
la part de la Chancellerie, action qui comportait le règlement d’une taxe et le dépôt de huit
exemplaires. Les estampes munies d’un privilège étaient annoncées dans le Journal des
Savants et le Journal de Paris. Toutefois, à part les séries d’estampes ayant pour sujet des
portraits, des actions illustres ou des monuments, le nombre de privilèges requis pour les
gravures individuelles est vraiment infime1028.
Quelques annonces d’estampes publiées par le Journal de Paris touchent au problème
de la contrefaction et fournissent aussi des solutions préventives. Le 11 mars 1778, en
annonçant une seconde édition des Estampes pour servir à l’histoire des Modes et du
Costume en France, dans le dix-huitième siècle par Moreau le Jeune, les rédacteurs
expliquent la stratégie employée par l’éditeur pour empêcher les éventuelles contrefaçons :
La beauté de ces Gravures et généralement de cet Ouvrage, lui ayant mérité
l’accueil le plus favorable du Public, l’Editeur a cru, pour se mettre à l’abri du
brigandage trop commun des contrefacteurs, et aussi pour les mettre plus à
la portée des personnes qui ne voudraient pas faire la dépense de la première
Edition, devoir en donner une plus portative et dont le prix fût plus modique1029.
Les estampes les plus sujettes à la contrefaction sont celles qui représentent des
événements de l’actualité. Ainsi, le Journal précise à propos du Tableau des Evolutions,
exécutées par les Armées navales de France et d’Angleterre, dans le combat donné entre
l’Isle d’Ouessant et les Iles Sorlingues, le 27 juillet 1778 :
L’éditeur pour mieux s’assurer des contrefaçons si ordinaires et si fautives, qui
pourraient paraître, a signé de sa main chaque Epreuve, en outre cette feuille
diffère essentiellement de celles qui ont déjà paru, et qui portent à peu près le
même titre1030.
Une autre catégorie d’estampes concernées par la contrefaction sont celles qui représentent
des oeuvres d’auteurs connus, dont les copies sont facilement vendues à bas prix. Le 8
décembre 1781 le peintre Ménageot écrit au quotidien de Paris pour dénoncer la publication
et l’annonce, sans son aveu, d’une estampe d’après son tableau de Léonard de Vinci
mourant 1031. Un cas similaire est celui de la gravure d’après la Malédiction paternelle de
Greuze, dont les journalistes de Paris annoncent la contrefaction le 26 avril 1778 :
La gravure n’est plus exempte que la librairie de l’avidité des contrefacteurs. La
petite Estampe de la Malédiction paternelle gravée d’après le célèbre tableau
de Greuze par un Artiste du premier mérite, que nos souscripteurs n’ont pas
reçue avec indifférence et que nous aurions désiré qu’ils possedassent seuls,
vient d’être contrefaite. Mais cette copie est infiniment au-dessous de l’Estampe
originale et très facile à distinguer par la position des figures qui dans la
contrefaçon ont été transportées de gauche à droite. Cette incivilité se vend 12 f,
chez M Civil, rue du petit Bourbon, en face de la Colonnade du Louvre1032.
1028 Pierre Casselle, Le commerce de l’estampe dans la deuxième moitié du 18e siècle, thèse de doctorat..
1029 Journal de Paris, 11 mars 1778, “Gravure”.
1030 Ibidem, 24 août 1778, “Gravure”.
1031 Ibidem, 8 décembre 1781, “Gravure”.
1032 Ibidem, 16 avril 1778, “Gravure”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Outre les exemples de contrefaçons, le Journal enregistre un cas d’imposture lié toujours
à l’art de la gravure. Le 1er mars 1780, le correspondant artistique du Journal, Antoine
Renou devient porte-parole du peintre Vernet pour dénoncer le graveur David1033 qui,
deux semaines auparavant, avait annoncé dans le quotidien deux Vues des environs de
Dunkerque, gravées par Auder d’après Vernet. Renou souligne avec fermeté le désaveu
exprimé par le peintre quant à l’attribution d’oeuvres qui ne lui appartiennent pas : “ Je suis
chargé par M Vernet lui-même de vous dire que ces Estampes ne sont point gravées
d’après lui, qu’il n’en a point fait les tableaux, et qu’il n’a jamais été à Dunkerque
”1034 Quelques jours plus tard, David écrit au Journal pour se défendre de l’accusation
d’imposture. Non seulement assure-t-il avoir lu “ avec surprise ” la lettre de Renou, mais
il précise également que les deux dessins originaux de Vernet se trouvent dans le cabinet
du Chevalier de Lambert. Toutefois, il admet par la suite que, pour ce qui est du titre des
gravures, il s’en est rapporté au graveur qui lui a vendu les planches et les titres gravés, et
que celui-ci s’était servi des Vues de Flandres, de Suisse et d’Italie comme prétexte de
vente pour les Vues de Dunkerque . Renou est loin d’être tendre avec le vendeur dans sa
réplique détaillée, où il s’emploie à démonter les justifications de l’accusé pour en montrer
les intentions cachées :
Il avoue d’abord que “pour ce qui regarde le titre des Vues, etc, elles peuvent
très bien n’être pas celles de Dunkerque”. Pour le titre de doute, on lui certifie
que ce ne sont ni les Vues de Dunkerque, ni d’aucuns lieux connus ; on le prie en
même temps de convenir que ce titre est une première infidélité, la seconde est
d’avoir écrit sur les Planches “peint par Vernet”, puisqu’elles ne sont exécutées
que d’après ces Dessins de ce Maître, tiré du Cabinet de M le Chevalier Lambert.
Mais comme un dessin n’a pas l’importance d’un Tableau, on a transformé en
Tableaux ces Dessins et pour donner du débit des Gravures et d’assimiler aux
Vues d’Italie et de la Suisse, on les a intitulées Vues des environs de Dunkerque.
Voilà la ruse ordinaire de ces Messieurs dévoilée et avouée par eux-mêmes. C’est
au Public à juger de la confiance qu’il leur doit1035.
En dénonçant l’imposture du vendeur d’estampes David, Antoine Renou touche au thème
de la propriété artistique, et plus précisément, fait référence et cite l’article VIII de la
Déclaration du Roi concernant les Arts de Peinture et de Sculpture donnée à Versailles
le 15 mars et enregistrée en Parlement le 2 septembre 1777, qui défend aux graveurs et
aux vendeurs d’estampes de représenter et de commercialiser des ouvrages appartenant
aux artistes de l’Académie, sans leur permission. Il y va, souligne Renou, de la réputation
des artistes, qui est bafouée par la mise au jour forcée d’“ images ”1036 que le peintre ne
considère pas dignes de sa renommée :
1033 La lettre signée par Renou du 16 mars 1780 est suivie par une brève note d’approvation portant la signature de Vernet: “Excepté
le bien que M Renou dit de moi dans sa lettre, j’approuve tout ce qu’elle contient; je pense comme lui sur les Estampes dont il s’agit.
Je déclare donc formellement que je les désavoue comme ne méritant point de faire partie de mon oeuvre et d’y figurer avec les belles
figures de Mrs Cochin , le Bas, Aliamet, et autres”.
1034 Ibidem, 1er mars 1780, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”
1035 Ibidem, 16 mars 1780, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
1036 C’est par le terme “images” que Renou désigne les dessins de Vernet que David veut faire passer pour des tableaux et que le
peintre lui-même semble considérer comme indignes de sa réputation.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Heureusement la réputation de M Vernet est hors d’atteinte ; mais quelle
mauvaise opinion de pareilles Gravures ne donneraient-elles pas d’un Peintre
moins connu que lui ? Si des Artistes soigneux de leur réputation, ne mettent
quelquefois leurs noms sur des ouvrages dont ils ne sont pas contents, combien
il n’est pas cruel pour eux d’être exposés à voir graver maussadement et à leur
insu des Esquisses sans prétention, qu’ils condamneraient peut-être à l’oubli et
au feu, si elles repassaient devant leurs yeux ?1037
Les rédacteurs du Journal se montrent également attentifs aux coïncidences de noms dont
pourraient profiter les vendeurs malhonnêtes. Tel est le cas d’une gravure intitulée Eruption
du Vésuve, que l’on dit gravée “ d’après le tableau de M Vernet ” , tout en omettant de
spécifier qu’il ne s’agit pas de Joseph Vernet, nom dont la seule sonorité représente un fort
argument de vente, mais de son frère puîné et, à la fois, son élève, Ignace Vernet. Tout en
soulignant le vrai nom de l’artiste de l’estampe, les journalistes avertissent le graveur de
corriger son omission, sous peine de compromettre son honnêteté : “ Nous annonçons
donc au Graveur, que M Vernet attend de son honnêteté qu’il fera écrire sur sa
planche : Gravé d’après le Tableau d’Ignace Vernet , en toutes lettres ”1038.
Le rôle d’intermédiaire du Journal entre les graveurs et le public n’est pas toujours
dépourvu du risque de faire passer de fausses annonces, visant le discrédit ou la
compromission du travail des artistes. Le 24 juillet 1777, les rédacteurs avouent être tombés
dans le piège d’un détracteur, qui leur a apporté une fausse notice sur une gravure de
Beauvarlet1039, dont les détails concernant la commercialisation étaient modifiés dans le but
d’arrêter la vente de l’estampe. La meilleure façon pour les journalistes d’assumer leurs
responsabilités est de raconter aux lecteurs les circonstances dans lesquelles on leur a joué
ce mauvais tour :
Nous croyons devoir avertir le Public d’une surprise faite à notre bonne foi par
un ennemi de M Beauvarlet, Graveur du Roi, Auteur des Couseuses, qui ont
été annoncées dans notre Feuille de Dimanche dernier, n°201. Un Quidam est
venu nous apporter cette Estampe avec une note du prix et du nom de l’Artiste,
comme il est d’usage. Nous n’avons point d’abord jeté les yeux sur cette note. En
l’examinant, nous l’avons trouvée, à la vérité, singulière et mal rédigée. Nous en
avons retranché la plus grande partie et n’avons laissé subsister que ce qui nous
a paru des détails essentiels et relatifs au commerce et au débit des Estampes.
C’était dans ces détails qui nous sont peu connus, qu’était caché le venin de la
méchanceté1040.
Le prix est doublé, le tirage est augmenté de façon exagéré, le titre est changé, et en plus,
le “jaloux” s’emploie à dénigrer l’artiste, en mettant sur le compte de ses élèves une grande
partie des détails de l’estampe. Les journalistes admettent s’être laissé tromper par la fausse
notice, faute de connaissances techniques sur la production et la commercialisation des
1037 Journal de Paris, 16 mars 1780, “Gravure, Aux Auteurs du Journal”.
1038 Ibidem, 24 avril 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1039 La fausse annonce est insérée dans le numéro du Journal de Paris du 20 juillet 1777.
1040 Journal de Paris, 24 juillet 1777, “Gravure”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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estampes1041 et afin d’expier leur faute, ils assurent s’être empressés de désabuser le public
sur le champ et s’engagent à prendre des mesures contre ce genre d’impostures1042.
Si les pages du Journal de Paris s’ouvrent volontiers aux inventions et aux découvertes
les plus récentes concernant les arts visuels, les rédacteurs ne manquent pas non plus
de mettre en garde sur les impostures qui peuvent se manifester dans ce domaine. Le 31
août 1778, Pahin de la Blancherie, agent de la Correspondance des Savants et des Artistes
annonce un “ buste de la Reine, modelé en carton, peint d’après nature par M Gardeur
”1043 ayant reçu les hommages de l’assemblée dont il est l’organisateur. Quelques jours
plus tard, un sculpteur signant “Couasnon” se plaint au Journal de ce que ledit Gardeur se
soit emparé de son invention : ( “ Je suis l’Auteur de ce même portrait, modelé en terre
d’après nature ”1044 ) sans en mettre au courant l’agent général de la Correspondance.
“Couasnon” invoque le droit de propriété artistique et implicitement, relève le rôle important
du Journal dans la défense de celle-ci : “ (…) les suffrages du Public sont, pour un
Artiste, la récompense la plus flatteuse ; il ne lui est agréable de voir les ouvrages
applaudis sous le nom d’un autre ”1045
Après avoir annoncé le 6 août 1780 le moyen de Vincent de Montpetit de conserver
sans altération les tableaux à l’huile, le 19 mars 1782, le Journal revient sur cette invention
pour mettre en garde contre un imposteur qui tente de s’en emparer :
Il se distribue à Versailles un imprimé du S le Doux, Peintre, qui s’annonce
l’inventeur d’une manière de coller les petites peintures à l’huile sous glace ; il
est étonnant que cet Artiste, qui se dit El… de l’Académie Royale de Peinture
de Paris, ne sache pas que chez presque tous les Bijoutiers de cette Capitale,
on vend de ces sortes de peintures, depuis que le Sr Montpetit, en 1760,
publia sa nouvelle manière de peinture en petit à l’huile, à laquelle il employait
indispensablement l’adhérance de la glace, par un procédé dont il faisait usage
de 1745, et qui vient d’être approuvé de l’Académie Royale des Sciences. (…)
Le Sr Doux ne peut donc se donner pour premier inventeur d’un moyen publié
depuis plus de 20 ans1046.
En 1788, une dispute concernant l’unicité d’une machine appelée “physionotrace” occupe
plusieurs numéros du Journal. Le peintre Quenedey explique les vertus de cette ingénieuse
machine, capable de faire des portraits très fidèles, ou, selon ses dires, de “ copier
exactement la personne qu’il dessine ”1047et il s’en déclare le propriétaire unique.
C’est en effet sur la base de cette unicité, qu’à distance de quelques jours, il se permet
1041 “(…) la basse jalousie s’est complue à (…) discréditer la beauté, en déclarant, avec un air de franchise, que M Beauvarlet
occupait ses élèves aux draperies, et ne se réservait que le travail des têtes et surtout des mains. Nous avons cru que ce pouvait être
un usage parmi MM les Graveurs; mais nous avons appris encore de M Beauvarlet lui-même qu’un Artiste jaloux de sa réputation,
ne trouve rien d’indigne de ses soins, et que particulièrement dans cette estampe, il n’avait rien négligé”, Ibidem.
1042 Les journalistes assurent : “Nous prendrons dorénavant des mesures pour éviter les pièges, et d’y faire prendre ceux qui nous
les tendent, sans pour autant expliquer comment ils entendent s’y prendre”, Ibidem.
1043 Ibidem, 31 août 1778, “Arts”.
1044 Ibidem, 2 septembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”
1045 Ibidem.
1046 Ibidem, 19 mars 1782, “Arts”.
1047 Ibidem, 15 juin 1788, “Arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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d’annoncer à sa clientèle toujours plus nombreuse et plus impatiente l’augmentation du
prix de ses portraits1048 . C’est un certain “Gonord” qui risque cependant de troubler son
succès assuré, en soutenant dans une lettre du 18 novembre qu’il s’en sert depuis 12 ans
et qu’après tout, cet instrument “ est presque entre les mains de tout le monde ”.
Pour prouver la banalité de l’instrument, “Gonord” fait référence au “ panthographe ” ,
qui, selon lui, est une version plus ancienne, mais très ressemblante du “ phsyionotrace
” . En d’autre mots, Quenedey ne ferait rien d’autre, aux yeux de son opposant, que de
nommer par un terme plus nouveau et plus intéressant une invention qui remonte à plus
d’une décennie. A la fin de la lettre, on apprend finalement que “Gonord” est un concurrent
de Quenedey, puisqu’il annonce l’ouverture chez lui d’une souscription pour deux types de
machines ayant les mêmes propriétés que le phsyionotrace1049 . La dispute autour de la
machine à portraits s’achève avec l’intervention indignée de son auteur, Chrétien, qui, tout
en admettant la multiplicité d’instruments ayant des fonctions similaires au physionotrace,
s’efforce d’apporter des preuves quant à l’authenticité et l’unicité de son invention :
(…) mais si quelque personne éclairée veut m’apprendre qu’il a existé des
Polygraphes, Scénographes, Panthographes ou autres instruments produisant
les mêmes effets que le mien, je dois au moins espérer qu’elle prendra la peine
de me prouver qu’elle a bien senti tous les points et toutes les propriétés de ma
découverte ; alors il suffira de m’indiquer le nom d’un instrument que j’ignorais
pour que je l’adopte et pour que je renonce au nom bizarre de Physionotrace par
lequel j’ai voulu distinguer le mien1050.
Constamment intéressé aux inventions concernant la conservation des tableaux, le
quotidien de Paris dénonce les abus perpétrés par des restaurateurs maladroits ou
charlatans. Quand ils annoncent en 1780 le moyen de fixer sous glace les tableaux à huile
inventé par Vincent de Montpetit, les journalistes expriment d’une part leur scepticisme
quant à l’efficacité de ce procédé et de l’autre, leur voeu sincère pour la découverte d’un “
secret plus beau ” , qui permette de “ nettoyer les tableaux chargés de crasse en peu
de temps, et sans altérer les couleurs ”1051 . En 1781, un groupe d’amateurs, abonnés
du quotidien en province, demande au Journal de dénoncer, à l’aide des artistes parisiens,
“ les vernis que l’on applique très abusivement sur les tableaux ”1052 . Le fils peintre
du marchand Bonnetier attire l’attention sur “ cette fureur de faire retoucher tout et de
mettre tout à neuf ” qu’il considére comme une mode, synonyme en France de “ maladie
épidémique, qui attaque les meilleures têtes ” et condamne avec force “ l’enduit
criminel ” dont ses contemporains maladroits et insensés s’empressent de recouvrir les
chefs-d’oeuvres du passé1053 . Le Comte de B*** s’indigne de la manière dont Callet, peintre
de l’Académie, a restauré le Chapelle de la Vierge de Saint-Sulpice, peinte par Le Moyne,
travail qu’il qualifie sévèrement de “ replâtrage ” et dont le résultat final est, ni plus ni moins,
une “ cacophonie ”:
1048 Ibidem, 21 juillet 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1049 Ibidem, 18 novembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1050 Ibidem, 27 novembre 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1051 Ibidem, 6 août 1780, “Arts, Avis aux Amateurs de Peinture. Moyen de conserver sans altération les Tableaux peints à l’huile”.
1052 Ibidem, 28 décembre 1781, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1053 Ibidem, 16 août 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Avant ce replâtrage, ce plafond avait une harmonie douce et cette mélodie
délicieuse de tons, qui était le talent particulier de son Auteur ; actuellement
il est méconnaissable ; on n’y voit plus qu’un cliquetis de couleurs âcres, on
n’y aperçoit plus aucune masses de clairs et d’ombres ; aucuns objets ne se
détachent les uns des autres ; c’est une cacophonie insupportable et un amas
indigeste de figures, qui semblent toutes prêtes à tomber en masse sur la tête
des spectateurs (…)1054 .
Un autre correspondant signant “Le Rêveur” critique, dans sa deuxième lettre au Journal,
les restaurateurs charlatans, toujours plus nombreux et plus avides, qu’il désigne à tour de
rôle par les termes “ nettoyeur ” , “ insectes ” et “ harpies ” :
(…) permettez-moi, Messieurs, de gémir sur la détérioration des beaux Tableaux
de Jouvenet, qui ornent la nef de l’Abbaye de S Martin des Champs. Hélas ! on
leur a arraché jusqu’à l’épiderme ! les glacis, les tons légers et transparents
sont disparus. N’est-il pas triste d’imaginer, que ces morceaux si renommés,
qui attirent les regards Nationaux et des Etrangers, qui font tant d’honneur à
l’Ecole Française, aient perdu par l’impéritie d’un Nettoyeur, l’esprit des dernières
touches de l’Artiste, qui donnent l’âme et la vie à un Tableau ? Combien d’autres
chefs-d’oeuvres, je ne dis pas dans cette Ville, mais dans les Provinces, sont
et seront impitoyablement dégradés, raclés et même repeints par ces effrontés
charlatans, qui, sous prétexte de prétendus secrets, courent le pays et se font
payer pour tout détruire (…)1055.
La critique sévère des restaurateurs maladroits et sans scrupules va de pair, pour “Le
Rêveur”, avec une prise de conscience d’un “ patrimoine [artistique] de la nation ” , qui
lui fait honneur et “ en réclame la conservation comme de son bien propre ” . Situé
dans la capitale et dans la province, il attire “ les regards Nationaux et Etrangers ” , et
requiert des lois concernant sa sauvegarde et sa transmission à la postérité. En prenant
l’exemple de l’Italie, où, assure “Le Rêveur” , il est défendu aux propriétaires de sortir les
chefs-d’oeuvres du pays et où “ on ne s’avise point de déplacer des morceaux d’une
réputation universelle, ni de les altérer par des nettoiements trop fréquents ” , le
correspondant propose l’introduction obligatoire pour les restaurateurs de tableaux, d’un
certificat délivré par l’Académie de peinture et de sculpture, attestant leurs compétances
indéniables dans ce domaine. Après avoir montré à plusieurs reprises les avantages du
contrôle de l’Académie sur la production et la commercialisation des estampes, stipulé
dans la Déclaration royale de 1777, le Journal suggère cette fois une loi similaire
concernant la restauration de tableaux, qui serait elle aussi mise sous la tutelle directe de
la corporation1056:
Eh bien, qu’il soit établi une loi par laquelle il sera enjoint aux Chapitres,
Couvents, Eglises, Abbayes ou autres, dans tout le Royaume, de ne confier
1054 Ibidem, 12 septembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
1055 Ibidem, 28 mars 1780, “Arts, 2e Lettre du Rêveur”.
1056 Au début de sa deuxième intervention au Journal, “Le Rêveur” avoue avoir puisé son idée à une lettre par Antoine Renou, qui
explique les avantages du règlement sur la gravure de 1777 : “M Renou en a très bien développé toute la sagesse et ce règlement
m’a conduit à d’autres idées. Je me suis dit à moi-même, si le Roi défend de porter atteinte à la réputation des Artistes, par une “t
raduction informe”, à combien plus forte raison, ne devrait-on pas veiller à ce que les chefs-d’oeuvre eux-mêmes ne fussent point
altérés et enfin détruits”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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le nettoiement de leurs Tableaux et Peintures, qu’à des Restaurateurs, dont la
capacité sera reconnue par l’Académie ; et que ces Restaurateurs n’obtiennent
un certificat de cette Compagnie, qu’après lui avoir apporté un Tableau en état
de délabrement, et rapporté le même tableau après sa réparation. Par cette
précaution, on obvierait, autant que possible, à la perte totale de nos grands
morceaux, et il est à croire que les Particuliers, jaloux de la conservation de ce
qu’ils possèdent, n’en confieraient la restauration qu’à ceux munis d’un pareil
Certificat. (…) 1057
Une querelle concernant la restauration de tableaux occupe l’attention des lecteurs du
Journal pendant plusieurs numéros, entre fin 1778 et 1779. Dubuquoy, peintre restaurateur
de tableaux, est connu grâce à deux lettres signées par les supérieurs des Jacobins,
exprimant leur gratitude et leur satisfaction à propos du travail de l’artiste, chargé de
restaurer plusieurs oeuvres abritées dans leurs église1058. En 1779, le peintre lui-même écrit
au Journal pour se plaindre des attaques dénigrateurs d’un ébeniste qui l’accuse d’avoir très
mal accompli tous les travaux dont il a été chargé aux Jacobins et à Saint André des Arts.
Hacquin, antagoniste de Dubuquoy, explique de son côté, dans une autre lettre au Journal
que, appelé par le Curé de Saint-André des Arts pour donner son avis d’expert quant aux
tableaux restaurés, il n’a fait que déclarer en toute sincérité ce qu’il en pensait :
(…) j’offre de lui démontrer publiquement en présence des Artistes nommés par
l’Académie de Peinture, que cet ouvrage est absolument mal fait, ainsi que les
Tableaux qu’il a voulu restaurer, dont la plupart sont défigurés totalement, tels
que celui de l’Eglise des Jacobins de la rue St Jacques, représentant la naissance
de la Vierge, qui n’est ni de Valentin, ni de Sebastien del Piombo, mais qu’on dit
autrefois d’André del Sarte ; le témoignage que rendront de pareils juges, aura
une valeur que ne peut avoir celui des personnes que je respecte infiniment, mais
dont le ministère n’est pas de prononcer sur des cas réservés aux Artistes1059.
Face au défi de son adversaire, le peintre restaurateur fait publier, à distance de quelques
jours, un certificat de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, signé par Hallé et
Vernet, qui atteste que les travaux des deux églises ont été accomplis avec “ habileté et
intelligence ”1060 Devant cette preuve, Hacquin se voit obligé de limiter ses critiques au
seul rentoilage des tableaux, qu’il affirme pratiquer depuis vingt-cinq ans, ce qui l’autorise
à soutenir que, sur ce point, l’avis des académiciens était loin de le convaincre1061.
1057 Journal de Paris, 28 mars 1780, “Arts, 2e Lettre du Rêveur”.
1058 Le supérieur des Jacobins observe à propos de la restauration d’une Naissance de la Vierge, peinte sur bois par Valentin: “Ce
tableau, cité dans un des plus beaux dont la France soit en possession, était devenu méconnaissable par les ravages du temps.
Le bois était pourri et une grande partie de la peinture levée par écailles. Nous cherchions les moyens de conserver les restes d’un
morceau si précieux, lorsque le sieur Dubuquoy s’offrit il y a environ trois mois de détacher la peinture du bois et de faire revivre les
couleurs. Ce qu’il a fait avec tant de succès, que le tableau paraît tel qu’il a dû sortir des mains de son célèbre Auteur. Nous croyons
devoir ce témoignage authentique de notre satisfaction aux talents supérieurs de ce jeune Artiste”. Ibidem, 12 août 1778, “Arts Aux
Auteurs du Journal”. La deuxième lettre parle de la restauration réussie d’une Descente de Croix attribuée à Le Brun. Ibidem, 30
décembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
1059 Ibidem, 20 août 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
1060 Ibidem, 28 août 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
1061 Ibidem, 13 septembre 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Dès le Prospectus, le Journal de Paris assignait à sa rubrique consacrée aux
arts visuels une fonction patriotique, qui consistait à faire part aux lecteurs de toutes
les productions artistiques qui, faute d’annonces dans les périodiques, risquaient de
rester ensevelies dans les collections privées ou de partir pour l’étranger sans être
connues au public français. La promotion de la peinture française contemporaine dans la
deuxième moitié du XVIIIe siècle est soutenue par une rhétorique du service patriotique.
Si cette rhétorique est déjà présente chez les collectionneurs des années 1760 et 1770,
concrètement, ce n’est que dans les années 1780 que l’école française l’emporte sur l’école
nordique1062 . Le Journal de Paris parle de la peinture française contemporaine comme
d’une peinture en pleine évolution, à l’accès de laquelle prétend un public toujours plus vaste
et plus varié. Connaître les oeuvres d’art françaises qui embellissent les collections privées
ou qui prennent la voie de l’étranger est non plus une affaire d’amateur ou de connaisseur
d’art, mais un devoir de tout citoyen. Le 11 octobre 1777, un correspondant qui annonce
une écritoire réalisée par Mailly, peintre en émail, rappelle l’engagement pris par le Journal
dans son Prospectus :
Vous nous aviez fait observer avec raison par votre Prospectus, qu’il arrivait souvent
que les chefs d’oeuvre de nos Artistes paraissent dans le pays étranger, sans qu’ils fussent
connus de la plus grande partie des nationaux. Je suis très étonné d’après cela que vous
n’ayez point fait mention dans votre Journal d’une Ecritoire faite par M de Mailly célèbre
Peintre en émail, par les ordres et pour le compte de Sa Majesté Impériale de toutes les
Russies. J’ai vu ce chef-d’oeuvre et je l’ai examiné avec tant de soin, que je suis en état de
vous en donner quelques détails. Je vous préviens au surplus, qu’on peut le voir quelques
jours encore, excepté le dimanche, chez l’Artiste même, qui demeure rue Pavée S André
des Arcs, à côté des Messageries de Bretagne1063 .
Les commandes aux artistes français destinées pour l’étranger sont vues sous un
double jour : d’une part, on déplore la séparation des oeuvres qui peuvent enrichir le
patrimoine national et servir de modèles aux nouvelles générations d’artistes, d’autre part,
elles sont la preuve de la valeur des productions artistiques françaises et la garantie de
leur renommée au-delà des frontières nationales. Autrement dit, le départ d’oeuvres pour
l’étranger est présenté comme un rapt nécessaire. Telle est la vision offerte par un abonné
du Journal qui veut faire part au public de six tableaux de Vernet destinés au prince des
Asturies1064 :
Il serait à désirer que les chefs d’oeuvre qui sortent des mains de nos grands
artistes nous restassent, pour servir de modèles aux jeunes gens qui entrent
dans la carrière et leur indiquer la vraie route du beau ; mais la concurrence
étant utile à l’Artiste, il est souvent avantageux que ces mêmes chefs- d’oeuvres
passent chez l’Etranger. Le Prince des Asturies vient de faire enlever six tableaux
du célèbre M Vernet. Ils ont été vus de peu de personnes, et comme je crois qu’il
est intéressant que leur existence soit constatée, permettez que je me serve de
la voie de votre Journal, pour en faire la description. Le nom de M Vernet fait
1062 Colin B. Bailey, Patriotic Taste, Collecting Modern Art in Pre-Revolutionary Paris, (Yale University Press, 2002).
1063 Journal de Paris, 11 octobre 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1064 Le critique du Salon de 1783 rappelle avec la même nostalgie, les six tableaux de Vernet partis pour l’étranger, en suggérant
que ce départ prive également le Salon des oeuvres de l’artiste: “M Vernet n’a exposé cette année que quatre tableaux sous le n
°37. Ce sont probablement les six grands Tableaux qu’il a composés pour le Prince des Asturies, qui nous ont privés d’un plus grand
nombre de ses Ouvrages. On peut dire qu’il fait assez pour sa gloire et trop peu pour nos plaisirs”. Ibidem, 17 septembre 1783, “Arts,
Peinture, Suite de la Lettre sur le Salon”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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d’avance l’éloge de ses ouvrages ; je me dispenserai en conséquence de rien
ajouter qui puisse me faire soupçonner de partialité.1065
Vernet est, en toute circonstance, cité comme un exemple de peintre qui ne cesse d’attirer
l’attention et l’admiration du public. Le 16 novembre 1784, le peintre et marchand de
tableaux Le Brun écrit au Journal pour annoncer l’exposition de huit tableaux peu connus de
Vernet, à l’occasion de l’exposition générale de la collection du comte de Vaudreuil. “ Ces
derniers, explique Le Brun , “ que l’on peut regarder comme autant de chefs-d’oeuvre
de cet Artiste célèbre, n’étant jamais exposés au Salon et n’étant point aussi connus
que ceux qui forment le reste de la collection, plusieurs personnes m’ont écrit pour
me demander à les voir ”1066.
L’absence d’une oeuvre au Salon du Louvre correspond à un manque de visibilité
à laquelle l’exposition privée peut remédier dans une certaine mesure. Après le succès
remporté en 1782 par deux expositions dédiées à trois familles patriciennes du monde des
arts (les Hallé, les Restout et les Jouvenet), l’agent général de la Correspondance des
Sciences et des Arts , Pahin de la Blancherie, organise en 1783 une nouvelle exposition
consacrée cette fois-ci à Vernet, réunissant des oeuvres éparses dans différents cabinets
de peinture de la capitale. Ce n’est pas sans fierté que Pahin de la Blancherie affirme que
l’accueil du public aux manifestations de 1782 en a fait “ un monument national ” , ce qu’il
a l’intention de réaliser à propos de l’exposition des tableaux de Vernet. Afin d’y arriver, il se
sert, comme toujours, de la publicité du quotidien de Paris : “ Aidez-moi, Messieurs, par
la publicité que vous voudrez bien donner de cette annonce, à faire jouir d’une part
les Amateurs et les Artistes d’un spectacle qu’on est si peu à portée de leur offrir,
et de l’autre M Vernet , d’un hommage d’autant plus flattteur qu’il naît absolument
de ses propres ouvrages ”1067.
La clôture du Salon du Louvre, unique manifestation gratuite et régulière mettant sous
les yeux d’un large public les productions d’art contemporain, n’est pas dépourvue d’un
sentiment de nostalgie, mêlée toutefois d’un sens d’assouvissement de l’orgueil national. Un
correspondant anonyme qui annonce, une fois le Salon de 1785 achevé, la parution d’une
estampe intitulée Coup d’oeil exact de l’arrangement des Peintures du Salon du Louvre
en 1785 remarque ainsi avec amertume mêlée de fierté, l’utilité d’une telle entreprise : “
Cette planche peut être très utile pour nous conserver la mémoire des ouvrages de
nos meilleurs Peintres du siècle dont les productions sont pour la plupart dérobées
au Public, et pour donner aux Etrangers une idée de ce qui a fait l’admiration de la
Capitale ”1068 . L’estampe représente l’unique moyen de garder une trace d’un événement
unique pour les arts visuels, imposant mais passager, de suppléer autant que possible, au
manque de visibilité permanente des productions artistiques contemporaines, mais aussi
d’en rendre compte au-delà des frontières nationales.
Le Journal ne saurait ne pas mentionner l’un des premiers projets de l’administration
de d’Angiviller, investi d’une importante valeur patriotique : la création d’un Musée national
1065 Ibidem, 8 novembre 1782, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1066 Ibidem, 21 novembre 1784, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1067 Ibidem, 13 mars 1783, “Arts, Aux Auteurs du Journal”; Rappelons toutefois que le Salon de la Correspondance n’est
accessible qu’aux membres de l’association ouverte par Pahin de la Blancherie. Dans une lettre publiée le 3 mars 1779, Millon,
Conseiller au Châtelet se plaint au Journal de Paris de n’avoir pas été accepté à une de ses assemblée, sous prétexte qu’il n’était
connu ni par l’agent général, ni introduit par un artiste.
1068 Ibidem, 30 septembre 1785, “Gravure”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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permanent dans la galerie reliant le Louvre aux Tuileries1069 . L’idée d’un musée réunissant
tous les tableaux du Roi à l’intérieur du Louvre n’est pas nouvelle. La Font de Saint-Yenne
en parle dès les années 1750 , l’Encyclopédie mentionne ce projet à l’article “Louvre” et
le marquis de Marigny, directeur des Bâtiments entre 1751 et 1773, s’y montre également
intéressé, mais faute de fonds, il n’aboutit pas. C’est son successeur, l’abbé Joseph-Marie
Terray qui, pendant son bref directorat, ranime l’idée de musée, en lui donnant une portée
plus ambitieuse : il voulait organiser un étonnant jardin d’hiver, associant la mise en valeur
du patrimoine artistique à l’organisation de spectacles et de divertissements, bref, créer un
espace permanent de rencontre entre l’art et le public parisien1070.
Pendant la deuxième moitié du siècle, la collection du prince d’Orléans abritée dans le
Palais Royal et la collection du Palais Luxembourg, close en 1779, représentent un substitut
de musée national. C’est le nom du comte d’Angiviller qui est le plus souvent associé à
la création du musée, même si celui-ci ne voit pas le jour sous son administration, n’étant
finalement ouvert qu’en 1793. Toutefois, c’est sous son directorat que commence à prendre
forme l’idée de transformer la galerie du Louvre dans le plus imposant musée européen,
comme image de la supériorité de l’école de peinture française et de la magnificence du
régne de Louis XVI1071 . L’encouragement par d’Angiviller du genre historique à travers
des commandes royales régulières et la constitution d’un musée réunissant dans un même
endroit les oeuvres anciennes et modernes correspond à un projet de réforme unique, qui
consiste à mettre sous les yeux du public un art investi de significations morales et politiques.
A travers le voix de son correspondant artistique, Antoine Renou, le Journal de Paris
célèbre la charge patriotique et pédagogique du projet du directeur des Bâtiments :
Quel spectacle imposant pour les Etrangers, intéressant pour la Nation et utile
pour les Artistes, que de voir rassemblés et rangés sous la même ligne des
chefs-d’oeuvre de toutes les Ecoles anciennes et modernes, et de pouvoir, sans
sortir du même lieu, leur comparer les productions de nos plus sublimes Artistes,
amoncelées depuis plus de cent ans dans les salles immenses de l’Académie !
Cette idée vaste et noble fait le plus grand honneur à M le Comte d’Angiviller, et
donne les plus heureux présages pour l’avenir (…)1072.
Dans une autre lettre, Renou s’enthousiasme à l’idée d’un Musée comme lieu permanent
de rencontre entre les artistes anciens et contemporains, et comme agora où pourront se
donner rendez-vous tous les jours des amateurs, des artistes et des hommes de goût, réunis
par le même amour pour les arts :
Quel Muséum, Messieurs, que celui dont nous allons jouir, qu’il est digne d’un
Prince ami des arts, et du ministre éclairé qui y préside ! Pour le coup, nous
1069 A côté de l’idée de révitalisation de la peinture d’histoire, la constitution d’un musée national représente le deuxième volet
important du projet de réforme des arts visuels mis en place par d’Angiviller dans les années 1780, et que le Journal de Paris résume
dans ces termes : “Non content d’avoir fixé une commande annuelle des travaux pour ranimer les talents souvent engourdis dans
l’inaction, [d’Angiviller ] a conçu le projet d’entretenir l’union et l’enthousiasme même, dont le Public paraît s’enflammer de plus en
plus pour les Arts, en étalant sous les yeux la riche Collection des Tableaux du Roi, les Plans bientôt transportés aux Invalides, vont
leur céder la place qu’ils occupaient dans cette galerie immense qui conduit du Salon au château des Tuilleries”.
1070 Thomas Crow, La peinture et son public au dix-huitième siècle, (Paris, Macula, 2000).
1071 Andrew McClellan, Inventing the Louvre: Art, Politics and the Origins of the Moderne Museum in Eighteenth-century Paris,
(University of California Press, 1999).
1072 Journal de Paris, 30 mars 1777, “Arts, Lettre cinquième et dernière sur la situation actuelle des Arts en France”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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allons avoir un Lycée, un Portique, un Temple enfin qui sera le rendez-vous
continuel des Artistes, des Amateurs, des gens de goût, où le génie pourra
s’échauffer du feu des Grands Hommes qui se sont immortalisés par leurs
talents. En vérité, cette idée me touche, me ravit, m’enchante (…)1073.
Une idée récurrente dans les notices artistiques du Journal de Paris est que toute
entreprise d’ampleur concernant l’art contemporain qui peut être vue comme une réussite
nationale, est par conséquent digne d’une attention universelle. Un bref article de 1780
rend compte de la visite du Prince de Montbarey, Ministre de la Guerre, dans l’atelier du
sculpteur Caffieri, pour voir la statue de St Satyre, commande destinée pour la décoration
des Invalides. La notice rapporte que le ministre se montre si satisfait du travail du sculpteur,
qu’il lui fait sur le champ une autre commande pour le même édifice, en exprimant son désir
de le voir achevé durant son ministère. Et le journaliste de commenter : “ La Nation et,
on ose dire, les Pays étrangers, verront avec plaisir qu’un aussi bel édifice, qui fait
l’admiration de toute l’Europe, soit terminé dans toutes ses parties ”1074.
Le sentiment patriotique qui anime les arts vers la fin de l’Ancien Régime respose sur la
forte conviction que l’art contemporain peut trouver ses sources d’inspiration et ses moyens
d’expressions propres sur le sol national . Le critique du Salon de 1779 insiste sur les
potentialités inouïes de l’art français de se nourrir de sa propre sève :
Nos Artistes, pour se réchauffer, n’ont besoin, sans passer les Alpes que de
regarder en arrière et se retourner vers ceux de leurs Concitoyens célèbres, qui
les ont précédés dans la carrière des Arts. La France a fourni des hommes qui
peuvent servir de guides à leurs Compatriotes, s’ils daignent les consulter. Ce
n’est pas que nous voulions insinuer que la connaissance des différentes Ecoles
soit inutile, nous la croyons au contraire très essentielle ; mais nous voulons
seulement faire entendre que les Arts peuvent même croître et fructifier sur notre
propre sol1075.
L’idée d’une école française qui élogie sa tradition, vénère ses maîtres, exalte ses héros
nationaux et puise son inspiration dans son histoire nationale, en élevant le genre historique
à sa plus haute distinction, revient couramment dans les pages du quotidien de Paris. Le
sentiment patriotique lié aux arts visuels consiste donc dans une espèce de révélation des
ressources nationales, qui sont souvent obscurcies par l’écran des modes venues d’ailleurs.
Le goût patriotique qui domine les arts est aussi directement associé à un besoin de pureté,
d’effacement des contaminations étrangères, entendues comme des errances de brève
durée. Ainsi, l’auteur anonyme d’une lettre badine au Journal de Paris confesse son goût
pour les estampes anglaises à la manière noire, comme une errance personnelle, dont il
s’avoue guéri au moment où il rédige ses réflexions :
Parmi ces goûts que j’ai dus à la mode, un, surtout, m’a dominé avec fureur ;
c’est celui des Estampes anglaises. Tout ce qu’il a plu aux Marchands de Londres
de nous en envoyer a été étalé avec soin sur tous les murs de mon appartement.
A mes yeux rien n’était plus gai que cette suite de manières-noires ; et il n’a pas
tenu à moi d’en tapisser jusqu’au cabinet de toilette de la femme, à peu près
comme le vieux Marquis de… à Orme, qui, par vénération pour le Caravage,
1073 Ibidem, 4 mars 1777, “Seconde Lettre du Marin”.
1074 Ibidem, 27 mai 1780, “Arts”.
1075 Ibidem, 12 septembre 1779, “Arts, Suite de l’examen du Salon”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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exigea de sa Maîtresse qu’elle décorerait son boudoir de trois ou quatre grands
tableaux bien rembrunis de ce Peintre. Un instant de réflexion et de calcul
m’apprit, ces jours passés, que ce goût Calco-Britannique me coûtait déjà cinq
ou six cent guinées. Quinze mille livres d’Estampes, grand Dieu ! et pas un seul
Audran, par un seul Edelinck, en un mot, pas une Gravure française. Depuis ce
moment, c’en est fait de ma manie ; mais je voudrais y faire renoncer mes amis et
le Public comme j’y ai renoncé moi-même1076.
La lettre communique avec humour que ce qui fait cesser la “manie” pour les estampes
anglaises est simplement le calcul des dépenses entreprises. Tout de même, la révélation
d’un chiffre insensé est suivie, chez le lecteur, par la découverte blessante de l’absence des
graveurs français de sa collection, et, comme pour expier sa faute, il se transforme sur le
champ en apôtre de la gravure française et en critique acharné de la manie pour la manière
noire1077. Ce cadre littéraire sert au rédacteur de la lettre pour introduire une réflexion sur le
rôle du Journal de Paris dans la promotion de l’art contemporain national :
Il est digne de vous, Messieurs, de m’aider dans l’exécution de ce projet
patriotique. Un moyen à peu près sûr pour le faire réussir, est entre vos mains, et
ce serait d’annoncer les Ouvrages de nos Graveurs avec plus de détails que vous
n’avez fait jusqu’à présent. Une brochure, qui n’est souvent qu’une brochure,
occupe deux, trois colonnes de votre Journal, et vous accordez à peine quelques
lignes à une bonne Estampe : convenez-en, cela n’est pas justice. En donnant
un peu plus d’étendue à vos articles des Arts du Dessin en général, que pouvezvous
craindre que de donner lieu de temps en temps à ces petites discussions
qui mettent aux prises les Artistes avec une certaine classe d’Amateurs, éclairent
toujours ceux-ci, souvent aussi les premiers, et qui, ôtant aux uns et aux autres
ce que l’amour propre a de trop irritable, ne peuvent manquer de se terminer à
l’avantage des Arts1078.
Au début, le “ projet patriotique ” désigné par l’auteur de la lettre consiste à encourager
la gravure française et à dissuader le public de se passionner pour les estampes anglaises,
et le périodique quotidien est, selon ses dires, l’instrument idéal pour le réaliser. Il conseille
donc au Journal d’oser assigner plus d’espace aux arts du dessin en général, d’offrir plus
de détails à propos des oeuvres annoncées, et de favoriser moins les petites publications
imprimées aux dépens des estampes. En faisant tout cela, assure l’auteur de la lettre,
le Journal fait déclencher automatiquement le débat autour des arts visuels, engageant
des artistes et des amateurs, ce qui ne peut que favoriser leur progrès. Autrement dit,
l’avancement de l’art contemporain ne saurait passer, à la fin de l’Ancien Régime, qu’à
travers le débat public, dont la presse périodique constitue un support fondamental.
1076 Ibidem, 17 avril 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1077 Le correspondant observe que les idées réformatrices et à portée patriotique ne sauraient être réalisées sans un instrument
puissant, tel le journal quotidien. Il souligne également l’utilité que son projet d’encouragement de la gravure française aurait sur le
commerce national : “(…) rien dorénavant de ce qui nous vient d’Angleterre n’aura place dans mon cabinet ; mais encore une fois,
Messieurs, c’est à vous que je confie le soin de cette révolution que l’exemple d’un seul particulier ne saurait opérer. Nos Graveurs
sentiront aisément tout ce qu’elle doit leur procurer d’avantages, et considérée sous un point de vue politique, vous calculerez mieux
que moi le poids de ce qu’elle peut jeter dans la balance de notre commerce’. Ibidem.
1078 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Et pourtant, si la parole sur les arts visuels est assignée aux seuls initiés aux secrets des
métiers du dessin et si l’on ne peut s’exprimer impunément sur les peintres contemporains
réunis sous la coupole de l’Académie Royale, comme le montrent d’ailleurs quelques
exemples du Journal de Paris même, comment ce débat public, devenu si nécessaire à
l’avancement des arts, serait-il possible ? Qui y prendrait partie et quelle en serait l’étendue ?
C’est toujours un correspondant du Journal de Paris qui offre une réponse à ces
questions, qu’il met en relation avec une fonction pédagogique du journal quotidien, la
dernière des cinq que nous avons illustrées. L’auteur de la lettre avoue qu’ayant visité le
Salon de 1787 et lu tous les ouvrages critiques qui le concernaient, il a été profondément
déçu par la qualité douteuse de la critique d’art, qui, à ses yeux, cache son ignorance soit
derrière une sévérité trop accentuée, soit derrière un faux enthousiasme et des éloges
exagérés. Il constate avec amertume l’absence en France d’un “ amour éclairé des arts
” , source d’intarissables “ jouissances ” , qui n’appartient pas pour autant à un nombre
limité d’élus, mais devrait être inspiré, à son sens, à toute la “ Nation ” . Il explique par la
suite la manière dont ce projet est réalisable :
(…) ce serait d’établir au milieu d’elle la plus grande étendue possible de
connaissances dans ce genre, et à force d’instruction de nous acquérir ce tact,
cette sûreté de goût qui, lorsqu’il est fortifié par la vue des grands ouvrages de
l’Art, devient comme une sorte de sens qui ne nous permet plus de méconnaître
le vrai beau. Il y a quelques années, Messieurs, que votre Journal devint le
centre d’une correspondance précieuse, à laquelle la France doit principalement
de s’être éclairée sur un Art, qui, par la nature des sensations qu’il produit, et
surtout par la force de nos préjugés, semblait présenter bien plus de difficultés
qu’un autre dans l’analyse de ses effets et de ses moyens. Ce qu’on a déjà fait
par rapport à la Musique, il serait aussi important de l’exécuter aujourd’hui
par rapport aux arts du dessin. Que les gens de goût veuillent seulement vous
communiquer leurs idées et leurs observations sur tout ce qui concerne les
trois Arts ; cette sorte de publicité et les discussions utiles qui pourraient en
résulter donneraient aux bons principes et la clarté et l’intérêt dont ils sont
susceptibles ; vos Feuilles devenues ainsi le dépôt de toute ce qu’il y a sur ces
objets de lumières éparses en France, ne tarderaient peut-être pas à produire
une révolution que nous attendrions vainement d’aucune autre cause. J’ose
espérer, Messieurs, que vous voudrez bien concourir, avec tous ceux qui aiment
et cultivent les arts, à l’exécution de ce projet. Quand il n’y aurait d’autre utilité
que de nous donner tous les deux ans un seul bon tableau de plus et une seule
critique de moins, ce double service que vous aurez contribué à rendre au Public
ne pourra qu’ajouter infiniment à la reconnaissance qu’il vous doit déjà1079 ,
Le message du lecteur est bien clair : c’est à travers l’instruction que l’on répand dans la
“Nation” l’amour éclairé des arts. Celle-ci comprend deux étapes : premièrement, la diffusion
de l’enseignement des principes de l’art, qui a pour conséquence l’acquisition du “ tact ”
ou du “ goût ” . Cet élément charnière déclenche, dans un deuxième temps, à travers
le contact régulier avec les oeuvres d’art, la formation d’un “ sens ” particulier, permettant
la reconnaissance du “ vrai beau ” . L’auteur de la lettre est persuadé que la presse
périodique et le Journal de Paris en particulier, représentent l’instrument idéal pour y
arriver. Sa confiance dans le potentiel pédagogique du périodique quotidien est fondée
1079 Ibidem, 24 octobre 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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sur un précédent : la correspondance autour de la querelle musicale entre gluckistes et
piccinnistes, qui anime la feuille pendant les deux premières années de son existence.
D’une part, la passion qu’a suscité cette correspondance musicale au sein du lectorat est
la preuve même du pouvoir du journal périodique de contribuer à l’instruction du public et
à l’évolution des arts. D’autre part, l’auteur de la lettre souhaite que le Journal donne lieu à
une correspondance similaire dans le domaine des arts du dessin, ce qui implique que, en
1787, lorsque cette lettre est rédigée, ceci n’a pas été encore fait.
La correspondance dont il rêve accueillerait une discussion ouverte, régulière et
polyphonique, entre personnes de goût, qui metterait sous les yeux des lecteurs un tableau
de tous les principes qui régissent les trois arts visuels : peinture, sculpture et gravure. Grâce
à son double mécanisme qui joint à la publicité étendue des idées le débat public, le Journal
représente, selon le correspondant, la voie la plus sûre pour une “ révolution ” dans le
domaine des arts du dessin. Il paraît qu’à travers la voix d’un de ses correspondants, le
Journal veuille renouveler, une décennie après sa naissance, un pacte avec ses lecteurs,
quant à son rapport avec les arts visuels et réaffirmer également dans ce domaine son
rôle de réformateur. Si pendant tout ce temps, il a n’a pas cessé de leur accorder une
place privilégiée, en accueillant dans ses pages les nouvelles et les querelles artistiques,
les nécrologies d’artistes et les observations critiques, il n’est pas encore parvenu à donner
lieu à un débat sur les arts de la même ampleur et intensité que la correspondance sur
la musique des années 1777 et 1778, dont il est à même de mesurer les conséquences.
Autrement dit, parallèlement à la fameuse “ libération des artistes ” des contraintes
de la maîtrise, suite à la suspension de l’Académie de Saint-Luc en 1776, qui remplit ses
premiers numéros, le quotidien de Paris souligne l’idée que les arts du dessin ont besoin
d’un affranchissement à travers le débat public.
La vie artistique française se déroule, dans une grande mesure, sous le monopole
académique, et qui plus est, la tolérance quant au discours critique sur les arts est
extrêmement réduite, ce qui rend très pénible tout débat public sur les arts visuels. En même
temps, dans les années 1780, l’art français ne peut plus exister, ni avancer en dehors de la
sphère publique. Tous les deux ans, l’exposition du Salon du Louvre met sous les yeux d’un
public hétérogène et enthousiaste les productions des artistes de l’Académie et donne lieu,
en même temps, à une foule d’observations critiques, avec permis ou clandestines, adoptant
des positions plus ou moins révérencieuses à l’égard de la corporation académique et de
ses membres. Le Salon de peinture du Louvre est loin de constituer la seule image de
la majesté indiscutable de l’Académie, il représente la manifestation la plus claire de la
jouissance du public devant les oeuvres artistiques.
C’est à partir de ce point que le correspondant du Journal entend réaliser la “
révolution ” des arts à travers le périodique quotidien : il ne s’agit plus de nier la parole
au public, désigné dans ce cas par le terme plus englobant de “ nation ” , mais de
mettre en place des projets visant à son instruction artistique, ce qui assurerait une critique
plus éclairée, des tableaux meilleurs et une jouissance générale encore mieux ressentie.
Si l’avancement des arts est désormais indissociable du discours qui les concernent,
la presse périodique peut y contribuer en oeuvrant à la formation artistique du public.
L’attitude du Journal de Paris à l’égard des arts visuels révèle un double aspect de la
critique d’art journalistique de la fin de l’Ancien Régime : d’une part, la nécessité de se
montrer respectueuse et retenue quant aux artistes et à leurs productions, sous peine de
sanctions, d’autre part, l’affirmation incessante de l’importance du débat public sur les arts,
se manifestant sous la forme de la correspondance entre les lecteurs.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Antoine Renou, premier correspondant artistique
Un collaborateur surprise
Lorsque le Journal de Paris annonçait dans son Prospectus son intérêt pour les arts
visuels, les lecteurs ne pouvaient pas encore imaginer la place qu’il allait leur consacrer,
dès sa parution. Le 30 janvier 1777, les rédacteurs informent déjà leurs abonnés, d’un air
mystérieux, qu’un “Artiste célèbre”, dont ils ne peuvent pas dévoiler l’identité, a accepté
la tâche de “ donner avis de tous les Tableaux, Sculptures et Gravures dont il aura
connaissance dans le cours de l’année et qu’il jugera dignes de la curiosité du Public
et des Amateurs des Beaux-Arts ”1080 Pour comprendre le caractère innovateur de
l’initiative du Journal de Paris, il suffit de noter que jusqu’alors, les notices concernant les
arts visuels dans la presse périodique étaient couvertes par des journalistes et hommes de
lettres tels Fréron, Desfontaines, l’Abbé Aubert ou Marmontel, souvent sous la direction
d’artistes consacrés de l’Académie. Si l’on utilise le terme moderne de “correspondant
artistique” pour désigner le statut de Renou à l’intérieur du Journal, c’est que c’est pour la
première fois qu’une feuille périodique emploie un artiste pour rendre compte régulièrement
de l’actualité artistique française, et que ceci advient, probablement, en échange d’une
rémunération1081 . Autrement dit, il ne s’agit plus d’une collaboration occasionnelle, faite
d’interventions éparses et fortuites, mais de la gestion permanente et organisée d’une partie
du Journal, confiée à un chroniqueur unique, choisi par les rédacteurs. Cette décision a
une double signification : d’une part, elle souligne une tendence à la spécialisation, et
d’autre part, elle illustre l’effort constant des rédacteurs de surprendre leurs abonnés, de
leur offrir toujours plus qu’ils n’attendent, aspect sûrement bénéfique pour une entreprise
commerciale innovatrice et de grand succès, telle une feuille quotidienne.
Dans un contexte où tout projet concernant la critique d’art doit être validé par la
censure de l’Académie Royale, et où la multiplication des comptes rendus critiques peut
être interprétée comme un risque de perte de contrôle, dangereuse pour la réputation de
l’institution académique et de ses membres, la proposition du Journal de Paris n’est
pas dépourvue d’audace. A un mois de distance de son premier numéro, un artiste de
l’Académie s’installe donc dans la position de correspondant artistique du Journal de Paris
et commence à peupler régulièrement les numéros du périodique de ses lettres, qui attirent,
avec la même constance, des réponses de la part d’un public curieux et bavard. Dans sa
première intervention du 9 février 1777, Renou, qui ne signe pas encore sa lettre, confirme
son engagement avec le Journal et se présente en quelques mots aux abonnés :
Je vous félicite, Messieurs, de votre engagement pris avec le public, de l’informer
de toutes les nouvelles productions de nos Artistes ; mais j’aurais désiré,
avant d’entrer dans le détail des travaux particuliers, que vous eussiez donné
une idée générale de la situation actuelle des arts en France. Je les cultive
par amusement ; ils me sauvent de l’ennui d’une existence oisive. Comme je
fréquente journellement ceux qui s’y distinguent le plus, chaque jour je puise
dans leurs entretiens des réflexions justes et de principes lumineux. Pour les
fixer dans ma mémoire je les jette aussitôt sur papier au courant de la plume. Si
1080 Ibidem, 30 janvier 1777, “Arts”.
1081 N’oublions pas que le Journal de Paris est une entreprise commerciale florissante, qui fait faire fortune à ses quatre propriétaires
avant la Révolution, et qu’elle dispose, outre ses quatre fondateurs, d’une équipe de collaborateurs stables.
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ces larcins vous plaisent, tels qu’ils sont, je les rassemblerai et vous les enverrai
feuille à feuille, comme ils seront écrits et comme ils me tomberont sous la main :
les longs ouvrages me font peur, et pour parler le langage des arts, je ne puis
tracer qu’une légère esquisse du tableau que je laisse exécuter à un plus habile
que moi1082.
Le correspondant artistique se présente plus en amateur qu’en artiste. Empruntant le ton des
“spectateurs”, il prétend cultiver les arts “ par amusement ” , comme loisir d’une existence
oisive, et il souligne se trouver en relation permanente avec les artistes, qui l’éclairent sur
les arts de leurs précieuses réflexions. Le prétexte pour ses interventions dans le Journal de
Paris seraient des notes inspirées par ses entretiens avec les artistes. Peut-on reconnaître
Antoine Renou dans ces quelques lignes contenues dans sa première lettre au Journal ?
Afin de mieux comprendre les masques du journaliste, nous pensons explorer les différentes
facettes de la personnalité et les intérêts multiples de l’homme. Qui est ce correspondant
mystérieux qui s’engage à entretenir les lecteurs du Journal de Paris de ses “ larcins ” sur
les arts visuels et qui révèle, dès sa première lettre, son amour pour les arts et la passion
pour le bavardage ? Avant d’être journaliste, Antoine Renou est peintre et académicien,
secrétaire adjoint de l’Académie de peinture et de sculpture et homme de lettres, et nous
allons essayer de voir, nous appuyant sur plusieurs témoignages, comment ces différentes
fonctions se reflètent dans ses articles sur les arts visuels, publiés par le quotidien parisien,
dans le but de saisir l’importance de sa collaboration au projet des rédacteurs de promouvoir
un journalisme culturel.
L’unique ouvrage monographique existant sur Antoine Renou est intitulé Antoine Renou
, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts et date de 1905, étant signé
par Henry Jouin, sixième secrétaire de l’Ecole1083 . Celui-ci puise une bonne partie des
informations sur la carrière de Renou d’avant 1789, dans la nécrologie de l’artiste par
son ami, le graveur Nicolas Ponce, insérée dans le Moniteur universel de juillet 1809
et reprise en 1826 dans les Mélanges sur les beaux-arts 1084 . Toutefois, les renvois
réguliers de Henry Jouin à la notice de Ponce, ainsi que sa position de biographe d’un de
ses prédécesseurs ne l’empêchent pas de faire des commentaires ironiques à l’adresse de
Renou, ni de le suspecter de plagiat, ni de mettre en doute son talent pour le métier de
1082 Journal de Paris, 9 février 1777, “Arts, Lettre première sur les arts, par un Ami des Artistes, aux Auteurs de ce
Journal”.
1083 Henry Jouin, Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts (1793-1806), (Vendôme, 1905).
L’auteur explique, en guise d’introduction, que la monographie de Renou s’inscrit dans un projet plus ample, réunissant une série de
monographies dédiées à ses cinq prédécesseurs: “Lorsque M Léon Bourgeois, alors ministre de l’Instruction publique et des Beaux-
Arts, nous eut appelé aux fonctions enviables de Secrétaire de l’Ecole des beaux-arts (24 février 1891), la pensée nous vint d’écrire
l’histoire de cette grande maison. Le palais, ses agrandissements, son décor, ses collections avaient déjà tenté jadis la plume d’un
confrère, Eugène Muntz. Mais les études, les concours, les maîtres, la vie, qui s’est manifestée dans l’Ecole, devait fournir matière à
la composition d’un travail que signerait volontiers un historiographe doublé d’un critique”. Selon les dires de Jouin, cet ample projet
monographique est censé mettre au jour l’importance du poste de secrétaire de l’Ecole des beaux-arts, à partir de sa naissance:
“De 1793 à 1863, l’Ecole est gouvernée par l’Assemblée des Professeurs, assistée d’un Secrétaire perpétuel. Celui-ci est le centre,
l’axe vers lequel tout converge. Le nombre de Secrétaires décidait du nombre de nos chapitres. Et, comme ces fonctionnaires se
recommandent de l’attention de l’historien par leur mérite personnel, non moins que par leurs fonctions, il nous parut logique de leur
consacrer des monographies, au cours desquelles nous rendrions justice à leurs aptitudes, à leur caractère, en relatant les services
publics qu’ils ont pu rendre dans le poste élevé où se dépensait leur activité”.
1084 Nicolas Ponce, Mélanges sur les beaux-arts, Paris, Notice sur Antoine Renou, Peintre, Secrétaire perpétuel de la ci-devant
Académie royale de Peinture, Lue à l’Ecole spéciale de Peinture, et à la Société des Sciences, etc, (Paris, Leblanc libraire, 1826).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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peintre. Toujours prêt à donner la parole et à répliquer à Ponce, la monographie de Henry
Jouin est construite parfois comme un dialogue entre deux hommes qui, à distance d’un
siècle, sont liés de manière différente à l’artiste Renou. Pour le reste, toutes les biographies
et les dictionnaires d’artistes publiés au XIXe et XXe siècles qui consacrent un article à
Renou, citent abondamment ou reprennent bel et bien des morceaux entiers de la nécrologie
de Ponce, devenu ainsi le témoignage de référence pour la vie et l’oeuvre de cet artiste peu
connu1085.
L’artiste
Faisons tout d’abord connaissance avec le peintre Renou, puisque ses autres occupations
et intérêts sont étroitement liés à sa formation artistique. Né en 1731, il fait ses premières
études aux Jésuites et, par la suite, au collège des Quatre-Nations, ou il acquiert des
connaissances de rhétorique. Son ami Ponce souligne l’ambition qui anime le jeune Renou
: “ L’amour des lettres, celui de la gloire stimulant ses efforts, il fut toujours le
premier, ou au moins le second de sa classe : distingué également dans tous les
concours, il obtint souvent des couronnes à l’Université ”1086. Henry Jouin sourit à
ces remarques et, tout en prenant distance par rapport à l’enthousiasme de Ponce, ajoute
son grain d’ironie: “ Voilà de belles promesses. Au Collège des Quatre Nations, où il
avait fait sa rhétorique, Renou était en mesure de tenir la plume. Nous l’avons dit :
parisien et lettré ”1087.
Quant au choix de la carrière artistique, les deux auteurs ont sur ce point aussi des
opinions différentes. Selon Ponce, Renou entreprend le métier de peintre poussé par un
“ penchant irrésistible ” pour les arts du dessin, idée qui est vite adoptée par un autre
contemporain, le graveur Jean Georges Wille, qui écrit à propos de Renou dans une note de
ses Mémoires : “ Un goût irresistible pour la peinture lui fit embrasser la carrière des
arts ”1088 et recopiée telle quelle par la Biographie universelle de 1824 : “ (…) un penchant
irrésistible, qui portait son génie vers les arts du dessin, le décida pour la peinture
”1089 Henry Jouin est loin de partager cette image enchanteresse d’amour irrépressible
qui aurait emporté le jeune parisien instruit : “ Selon toute apparence, remarque-t-il ,
Renou négligea de penser longuement à sa vocation. Le premier caprice décida
de sa destinée, un événement fortuit, dont la date coïncide avec les derniers jours
d’étude de notre écolier, a bien pu le détourner de la culture des lettres pour l’incliner
vers la pratique des arts ”1090.
1085 Voir les articles sur Antoine Renou dans Biographie nouvelle des contemporains ou Dictionnaire historique et raisonné
de tous les hommes qui, depuis la Révolution Française, ont acquis de la célébrité par leurs actions, leurs écrits, leurs erreurs ou
leurs crimes, soit en France, soit dans les pays étrangers, par A. V Arnault, A Jay, E Jouy, J Norvins, (Paris, Librairie Historique, Hôtel
d’Aligre, 1825) et Biographie universelle ancienne et moderne ou Histoire par ordre alphabétique, de la vie publique et privée de tous
les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs, actions, leurs talents, leurs vertus et leurs crimes, Rédigé par une société
de gens de lettres et de savants, (Paris, LG Michaud libraire, 1824).
1086 Mélanges sur les beaux-arts..
1087 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1088 Georges Duplessis, Mémoires et Journal de J.G Wille, Graveur du Roi, (Paris, Jules Renouard éditeur, 1857).
1089 Biographie universelle ancienne et moderne, p 367.
1090 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
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Ce serait donc l’impatience qui lui est propre et la quête de réputation et de fortune qui
poussèrent le jeune Renou vers la carrière des arts. Selon Henry Jouin, un événement qui
ne saurait ne pas avoir marqué l’imagination du jeune parisien instruit, ambitieux et avide de
célébrité est la construction du château de Bellevue, achevé en 1750, pendant que Renou
accomplissait ses études. Elevé dans le temps record de vingt-neuf mois, sur la commande
de Madame de Pompadour, les travaux du château employèrent douze des maîtres les plus
connus du moment, et malgré les accusations de gaspillage adressées à la commanditaire,
les artistes sont portés aux nues. C’est un tel exemple d’éclat attaché à la condition de
peintre qui, observe Henry Jouin, a pu déterminer le jeune Renou à prendre les pinceaux.
Et pour continuer avec le jeu des fausses coïncidences, le biographe rappelle que le
peintre Jean-Baptiste Pierre, qui allait devenir le premier maître de Renou, faisait partie
des douze artistes célébrés, employés à Bellevue. Le biographe commente ainsi le choix
de Renou : “ Le courant l’emporta. Il eut l’espoir de conquérir sa part de réputation,
d’honneurs, de fortune, s’il se donnait à l’art. Avec la promptitude, pour ne pas dire
la précipitation qu’il apportera dans ses entreprises, il s’en va frapper à la porte du
peintre Jean-Baptiste Marie Pierre ”1091 . Celui-ci, remarque Henry Jouin, incarne à
l’époque, aux yeux de son élève, l’idéal de peintre célèbre, qui, sans être doué d’un grand
talent, possède la richesse, les titres, les commandes, la distinction et la gloire, et tout ceci,
sans la moindre trace d’effort : “ C’est à peine si la cour et la Ville lui laissaient le temps
de désirer un titre, une fonction, une commande enviable : il obtenait toutes choses
par enchantement ”1092 Le jeune Antoine Renou est ainsi décrit comme mû par un fort
désir d’apparence et de visibilité et par un penchant pour la légèreté, voire la frivolité et le
caprice, si caractéristiques d’ailleurs de son temps.
Et pourtant, nous allons l’apprendre au fur et à mesure, Renou s’échappe toujours
élégamment aux lectures univoques de sa personnalité. S’il admire la facilité et le succès
de son maître, Pierre, il semble à la fois à la recherche de quelque chose de différent, ce
qui le pousse à continuer ses études dans l’atelier de Joseph-Marie Vien. Comme l’observe
Nicolas Ponce, Renou passe de l’atelier de Pierre à l’école de Vien. A la différence de Pierre,
Vien possède, pour citer Henry Jouin, une doctrine 1093 , réunissant l’étude de la nature
et la passion pour l’antique, découverte durant son voyage à Rome et renforcée par son
protecteur, le comte de Caylus. Qui plus est, Vien transmet ses principes sur les arts à un
nombre important de jeunes peintres de l’Académie, dont plusieurs s’affirment avec succès
aux Salons de peinture des années 1770 et 1780 : Jean-Baptiste Regnault, François-André
Vincent, Pierre Peyron, Jean-Joseph Taillasson, pour finir avec celui qui allait devenir le plus
célèbre entre tous, Jacques-Louis David
Le premier fruit des études artistiques d’Antoine Renou est un ouvrage intitulé
Abraham conduit Isaac pour l’offrir en sacrifice , qui obtient en 1758 le second grand prix
de peinture. Fondés sur la conviction que la compétition (ou “ l’émulation ” , pour parler
comme les contemporains de Renou) stimule l’apprentissage, et que pour aiguillonner les
jeunes élèves, il faut les tenir dans un perpétuel état de tension, les concours d’émulation
de l’Académie royale de peinture et de sculpture, dont le Grand Prix, qui date de 1654,
constituent des instruments importants de son appareil de formation. Ceux-ci servent à
1091 Ibidem.
1092 Ibidem.
1093 “S’est-il rendu compte de ce qu’il y a de factice dans les procédés de Pierre ? A-t-il eu l’intuition du rôle prépondérent que
Vien va bientôt remplir dans l’école française? Il se peut. Les peintures de Vien ne jouissaient pas d’une grande vogue, mais il avait
du moins des principes, une doctrine. Vien préconisait l’étude de la nature”, Ibidem.
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stimuler l’ambition et l’orgueil des artistes, afin de les pousser vers leur réalisation artistique,
ou, comme le rappelait Cochin dans un discours, “ L’homme, surtout dans sa jeunesse,
où la raison n’est pas encore formée, a besoin d’être excité au travail, par l’aiguillon
de la gloire ”1094 . Nicolas Ponce estime que le premier succès d’Antoine Renou est dû à
ses “ rapides progrès ” sous les yeux d’un maître aussi habile que Vien, et ne doute pas
que le jeune se trouvait en chemin pour le premier prix. En revanche, Henry Jouin souligne
de nouveau le caractère instable et impulsif de Renou, constamment entraîné par le vent
de la fortune, qui exclut, selon lui, toute capacité d’application à long terme : “ Pourtant il
n’obtiendra jamais le grand prix. C’est le mal connaître que de l’estimer capable de
perséverance ”1095.
Si Renou interrompt sa course au premier prix au sein de l’Académie, c’est qu’on lui
propose entre temps le poste de premier peintre à la cour de Stanislas Leczinski, qu’il
occupe de bon gré entre 1760 et 1766. Forcé d’abdiquer la couronne de Pologne, le roi
octogénaire se réfugie à Lunéville, dans le duché de Lorraine. Ce roi instruit, explique
le secrétaire Jouin, qui maintient un commerce épistolaire avec Rousseau, Voltaire et
Montesquieu a besoin, à sa cour, d’un peintre “ jeune, intellligent, instruit et de bon ton ” ,
et Renou ne manque pas l’occasion d’acquérir un titre très envié par tous les artistes de son
temps, source sûre d’honneurs et de fortune. “ Renou cède au mirage ” , commente, non
sans ironie, Henry Jouin. D’une part, l’absence totale de traces de Renou dans les archives
du duché de Lorraine, ainsi que dans les mémoires de l’Académie de Stanislas constitue la
preuve incontestable de son inaction artistique pendant les six années passées à Lunéville .
Le biographe conclut qu’à la cour de Stanislas, Renou remplit le rôle de maître du
palais ou de chambellan, plutôt que celui de Peintre du roi. Il imagine que l’artiste délaissa
complètement sa palette et les pinceaux, et suivit librement ses dispositions naturelles pour
“ le rire, le mouvement, l’improvisation, l’élégance ” , au détriment de sa gloire de
peintre, qui “ impose au temps par des productions réfléchies et d’un style élevé ”1096
. Bref, c’est pendant cette période que Renou exprima le mieux ses qualités d’homme de
cour et Henry Jouin admet que cette position lui sied à merveille : “ J’aperçois Renou
homme de salon, danseur, poète, comédien. Il m’apparaît comme le type du courtisan
de bon aloi. C’est un duc d’Antin sans les bâtiments et sur une scène moins vaste
que Versailles ”1097 Quant à Nicolas Ponce, il parle également du séjour à Lunéville
comme d’une période heureuse pour Renou, pendant laquelle il parvient à mettre en valeur
la diversité de ses qualités :
(…) vers l’an 1760, il fut appelé à la cour du roi Stanislas, avec le titre de peintre
de ce prince, auprès duquel il jouit de toute sa considération ainsi que de tous
les avantages que ses qualités personnelles devaient lui faire obtenir. Estimé,
recherché de toute la cour, distingué par un prince dont les malheurs avaient
rendu les vertu et la bonté encore plus intéressantes, M Renou se trouva en
quelque sorte nécessaire à cette cour par la diversité de ses talents. Doué
d’une belle figure, d’une taille avantageuse et d’un bel organe, ce ton de la
bonne société, qui semblent distinguer particulièrement les Français du XVIIIe
1094 Reed Benhamou, Public and Private Art Education in France (1648-1793), Studies on Voltaire the Eighteenth Century
308, p.80, (Oxford, Voltaire Foundation, 1993).
1095 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1096 Ibidem.
1097 Ibidem.
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siècle, il brillait également à Lunéville, soit qu’il prît le masque de Thalie, la lyre
d’Anachréon, ou le pinceau d’Apelles1098.
Une petite cour comme celle de Lorraine est le théâtre idéal pour faire briller les
talents de Renou. Aucun mot, chez Ponce, au sujet du délaissement de la peinture
par son ami pendant les six ans passés auprès du roi de Pologne. Au contraire, il fait
l’énumération élogieuse de ses qualités, le faisant apparaître comme un personnage
hautement éclectique, capable d’endosser avec facilité et raffinement un grand nombre de
masques. Bien que guidés par des points de vue différents, les deux biographes peignent
Renou comme un homme baroque, inquiet et curieux, instruit et vivace, guidé par le caprice
et l’impatience, entraîné par les événements fortuits et les coups de fortune, versatile,
passionné par les multiples métamorphoses et les jeux de masques, doué de légèreté et
d’élégance, maître dans l’art de l’improvisation et du badinage agréable. Personnalité de
caméléon, figure changeante et contradictoire, Antoine Renou est l’homme de tous les
mirages et de toutes les fictions de son temps. S’il ne cesse de plaire et de suprendre c’est
qu’il possède une grande facilité de passer d’un monde à l’autre, de parler de plusieurs
voix et de changer de masque, selon les circonstances. Henry Jouin décèle, dans le profil
spirituel de Renou, réalisé par son supérieur, Cochin1099, l’essence de sa personnalité :
La tête est celle d’un homme avisé, intelligent, prompt à l’action, mais le front
fuyant décèle une volonté mobile. Le nez, aux ailes légèrement ouvertes, porte
l’indice d’une irritabilité mal contenue. Tel que nous le montre Cochin, le peintreécrivain
paraît avide de se produire et de prendre parti. On dirait l’auditeur attentif
d’une discussion qui l’intéresse et à laquelle il va se mêler tout à l’heure avec
vivacité1100.
Lorsque Stanislas s’éteint en 1766, le rideau tombe sur la scène de Lunéville et l’ancien
Peintre du roi doit abandonner son poste douillet, pour reprendre ses pinceaux et retourner
à toute allure à l’Académie. “ Stanislas, fort avancé en âge, paya le tribut à la nature, et
notre jeune artiste, forcé de renoncer aux douces illusions que son séjour à la cour
avait pu lui faire naître, revint à Paris (…) ” , note le graveur Ponce. Selon Henry Jouin,
la brusque fin des espoirs de courtisan d’Antoine Renou est une nouvelle occasion pour
mettre en évidence la promptitude opportuniste qui l’anime en toute circonstance. “ Sans
perdre de temps, remarque le biographe, il reprend ses pinceaux, couvre prestement
quelques toiles, et, se réclamant du patronage de ses anciens maîtres Pierre et Vien
, on le voit porter à l’Académie de peinture un certain nombre de ses ouvrages ”1101
A peine rentré de Lorraine, il se fait agréer par l’Académie, dans la séance du
6 septembre 1766, présidée par Christophe-Gabriel Allegrain, avec un ouvrage intitulé
Jésus-Christ à l’âge de 12 ans, conversant avec les docteurs de la loi , destiné à l’église du
Collège de Louis-le-Grand, aujourd’hui perdu. Une fois le premier pas franchi à l’intérieur de
l’institution académique, Renou acquiert le droit d’exposer au Salon, les années suivantes
étant d’ailleurs les plus fécondes en termes de productions artistiques. C’est à cette même
époque qu’il reçoit sa première charge académique : la rédaction des livrets des expositions
du Louvre. Pour expier en quelque sorte son délaissement de la peinture à la cour du roi
1098 Mélanges sur les beaux-arts.
1099 L’ouvrage de Henry Jouin s’ouvre par une planche représentant une gravure avec le profil d’Antoine Renou, par Charles-Nicolas
Cochin.
1100 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1101 Ibidem.
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Stanislas, Renou marque dans le livret de 1767 que l’esquisse qu’il a exposé est le “ projet
d’un tableau pour feue SM le Roi de Pologne, Duc de Lorraine ”1102
Pl. XIV - Antoine Renou, Castor, ou l’étoile du matin, 1781, galerie d’Apollon, Louvre.
1102 Dictionnaire des artistes exposant dans les salons des XVIIe et XVIIIe siècles à Paris et en province, 1673-1800, tome
IIIe, (Editions de l’Echelle de Jacob, mai 2004). On y trouve la description de cette esquisse: “La Pologne et la Lorraine présentent
le médaillon du Roi à l’Immortalité. Au pied de son trône est enchaîné le Temps, dont les ailes sont arrachées et la faux brisée. Il
soutient une table d’airain sur laquelle la Vérité vient d’écrire: Stanislas le Bienfaisant. Amor invenit, Veritas sculpsit. Tandis que des
femmes représentant les Génies des Arts ornent de fleurs l’Autel, y jettent de l’encens en l’honneur de l’entrée du médaillon dans le
temps, la renommée prend son vol pour publier ses vertus.”
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Pl. XV, Antoine Renou : La femme adultère , 1781, Chapelle de Fontainebleau
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Pl. XVI, Ibid., La Samaritaine
Les premières commandes et contributions de Renou aux expositions du Louvre sont
des ouvrages à sujet religieux. En 1767, il peint pour les Ursulines de Lyon un tableau censé
résumer l’histoire de leur institut, intitulé Sainte Angèle présente les Ursulines, dont elle
est fondatrice, à Sainte Urusule, et lui montre en même temps saint Augustin, dont elles
suivent la règle. Au Salon de 1769, cette toile est accompagnée par une Vestale formant
une couronne de fleurs et par plusieurs esquisses et têtes. Pour le Salon de 1773, Renou
délaisse la religion pour la fable, en exposant une Nymphe couronnant l’Amour, où la
nymphe est le portrait de Mademoiselle Costé. Selon les Mémoires secrets , cette toile
aurait été “ ignominieusement ” enlevée du Salon par l’ordre de Pierre, à l’occasion
d’une visite royale, sous prétexte d’indécence1103 . En 1775, Renou retourne à la peinture
religieuse, en réalisant cette fois-ci, une Présentation au Temple et une Annonciation
pour la Congrégation de Saint-Germain en Laye. Au Salon de 1779, il expose une Agrippine
débarquant à Brindes, portant l’urne de Germanicus , destinée à la maison du Roi. En
1781, Renou se présente à l’exposition du Louvre avec trois oeuvres : une Samaritaine
et une Femme adultère pour la chapelle de Fontainebleau1104 et un plafond ovale pour
1103 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1104 Ces deux oeuvres sont conservées aujourd’hui au Musée national du château de Fontainebleau.
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la galerie d’Apollon, intitulé Castor ou l’étoile du matin , qui lui valut l’admission parmi les
membres de l’Académie1105.
Le 21 août 1781, le Journal de Paris annonce à la rubrique “Académies” :
Dans l’Assemblée de l’Académie Royale de Peinture, tenue le 18 de ce mois, M
Renou, Adjoint-Secrétaire, a fait apporter le morceau ordonné pour sa réception.
C’est un Plafond ovale de 12 pieds sur 8, destiné à décorer la Galerie d’Apollon.
Il représente Castor ou l’Etoile du matin, et fait pendant au Morphée, peint par
Charles Le Brun dans la même Galerie. M Renou, pour se conformer à son
pendant, s’est imposé la loi de composer son plafond d’une seule figure, et par
conséquent de prendre une proportion colossale. Ce morceau bien entendu de
plafond, et où l’on remarque un bon parti d’effet et de couleur, a été accepté par
la Compagnie1106.
Les Mémoires secrets font écho au Journal de Paris, en reprenant textuellement la notice
publiée par la quotidien1107 Toutefois, Henry Jouin brise encore une fois l’enchantement
à propos du succès de son prédécesseur, en observant que le morceau de réception de
Renou à l’Académie est probablement le fruit d’un plagiat. Il affirme sans ambages : “ Ce
n’est pas que Renou se fût donné beaucoup de peine pour composer le cartouche
ovale, dans lequel Castor, une étoile au front, un javelot à la main, galope sur des
nuages ”1108 Henry Jouin cite une note du marquis de Chennevières, le premier a avoir
remarqué la ressemblance entre le Castor de Renou et une figure équestre, que l’on
attribue au peintre Le Brun1109 . Selon Jouin, Renou, qui manque de persévérance, recourt
à un pareil subterfuge pour monter rapidement l’échelle des honneurs académiques.
Une fois reçu Académicien et installé dans le poste de secrétaire-adjoint de l’Académie,
Renou délaisse la pratique de la peinture . “ Désormais, il n’exposera plus, observe
Henry Jouin , s’il reprend les pinceaux ce sera pour brosser à grands coups quelques
plafonds. Sa peinture de la galerie d’Apollon décide de sa vocation comme décorateur
”1110 En effet, il est l’auteur d’un plafond à l’hôtel des Monnaies1111 et en 1783, du plafond
1105 Antoine Renou est reçu Académicien dans la séance du 18 août 1781, en même temps que les peintres Gérard Van
Spaendock et Jean Simon Berthélemy. Le procès verbal de la séance déclare: “Conformément à la délibération du 24 février 1776
où il est dit que le sieur Renou jouira de sa voix pour toujours, aussitôt sa réception à l’académie comme artiste, M Renou , dès cet
instant, même ne faisant point les fonctions de secrétaire, aura voix délibérative dans toutes les circonstances, nonobstant les statuts
de 1777, postérieurs à sa réception par lesquels le Roi n’a pas accordé de voix à l’adjoint-secrétaire, mais par lesquels aussi il a dit
prétendre ne rien innover dans l’état dont jouissaient alors chacun des membres de l’Académie”.Antoine Renou, premier secrétaire
de l’école nationale des beaux-arts.
1106 Journal de Paris, 21 août 1781, “Académies”.
1107 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1108 Ibidem. Les Mémoires secrets sont bien habitués à copier des morceaux entiers, sinon des notices complètes de la rubrique
artistique du Journal de Paris.
1109 “Dans l’oeuvre de Le Brun, au cabinet des estampes, à la suite des gravures de Saint-André, se trouve placée une pièce anonyme
et sans lettre, représentant un jeune homme à cheval qui galope sur les nuages; son épée pend de côté, il tient la bride de la main
droite, une lance de main gauche; sa tête est relevée vers le ciel, et au-dessus de son front est une flamme. Cette figure équestre,
dont l’invention doit, en effet, appartenir à Le Brun nous a paru n’être pas étrangère à l’inspiration du Castor de Renou , représenté
sous les traits presque identiques d’un jeune chevalier galopant sur les nuages avec une étoile au-dessus de la tête et un javelot à
la main”.Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts”.
1110 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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du théâtre de la Comédie Italienne, construit par Heurtier et aménagé par De Wailly, dont
le sujet est Apollon au milieu des muses recevant sa lyre des mains de l’Amour, détruit
lors de la restauration de la salle1112 . Ce sont d’ailleurs les deux dernières productions
picturales de Renou, qui, atteint d’un affaiblissement de la vue dès 1783, finit par délaisser
le pinceau pour la plume.
Toutefois, Renou n’aime décidément pas que l’on parle de son abandon de la peinture,
qu’il appelle orgueilleusement “ mon art ” dans un article publié en 1783 dans le Journal
de Paris . Les louanges qu’il reçoit pour son oeuvre théâtrale Térée et Philomèle sont
obscurcis par le soupçon de délaissement de son métier de peintre, d’où sa réaction prompte
dans la feuille quotidienne :
J’ai appris par la voix publique, que M Sélis, professant pour M l’Abbé de Lille,
au Collège Royal, en présence d’un auditoire assez nombreux, avait, au sujet de
la Fable de Terré, cité ma Tragédie de ce nom et en avait parlé avec estime ; je
l’en remercie : mais il a fini par dire que depuis je n’avais plus fait de vers ni de
tableaux. Il est vrai que j’ai renoncé de bon coeur à l’infructueuse poésie, mais il
est faux que j’ai abandonné la peinture. Si M Sélis avait été si bien instruit de ce
qui se passe au Lycée des Arts, qu’à celui des Lettres, il aurait su que, depuis ma
tragédie, j’ai exposé au Salon plusieurs ouvrages qui m’ont fait honneur, entre
autres en 1779, le tableau pour le Roi représentant Agrippine arrivant à Brindes
avec les cendres de Germanicus ; il aurait su que, dans le moment même où il
me retranchait du nombre des Peintres, je venais de terminer le plafond de la
nouvelle Salle de la comédie italienne, auquel vous avez eu la bonté de donner
quelque éloge. Autant que je suis charmé que l’on sache que je ne fais plus de
vers, autant il m’est préjudiciable d’avancer publiquement que j’ai abandonné
mon art. Ce bruit ferait de tort à ma fortune (…)1113.
Cette lettre met au jour l’attachement de Renou à son statut de peintre, au moment même
où le public le considère déjà en-dehors de la production artistique. Même s’il a déjà achevé,
selon ses propres dires, sa dernière oeuvre artistique, le plafond de la Comédie Italienne,
et que l’affaiblissement de sa vue soit manifeste, Renou révèle qu’il tient sincèrement à sa
position et à sa réputation de peintre et qu’il se considère encore actif dans ce domaine. Et
comme pour conjurer les mauvaises rumeurs, il signe la lettre de démenti citée ci-dessus
“Renou , Peintre du Roi” . En même temps, il est bien possible qu’il souffre d’une certaine
perception que la critique véhicule, qui consiste à le considérer plus poète que peintre, car la
peinture est décidément le domaine dans lequel il s’est appliqué avec le plus de constance.
Il n’est pas banal qu’en parlant de la notice nécrologique de Chardin, publiée dans le Journal
de Paris sous la signature de Renou, les Mémoires secrets le définissent sèchement “ plus
poète que peintre ”1114.
Comment les critiques de l’époque accueillent-ils les productions d’Antoine Renou ?
Son ami, Nicolas Ponce, loue son “ ordonnance sage ” , et ses compositions “ bien
pensées ” et trouve dans ses toiles un bon mélange d’érudition et d’esprit : “ l’on remarque
1111 Antoine Renou peut avoir rédigé les deux articles contenant une description détaillée de l’Hôtel des Monnaies, publiées
dans le Journal de Paris le 1er et le 2 avril 1777, étant donné son rapport d’amitié avec l’architecte Antoine, qui s’est occupé des travaux.
1112 Mélanges sur les beaux-arts.
1113 Journal de Paris, 3 mai 1783, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1114 Mémoires secrets, 21 décembre 1779.
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toujours dans ses ouvrages l’homme d’esprit instruit, qui ne s’écarte jamais des
convenances, ni de la vérité des costumes, et qui joint à un génie éclairé une
érudition profonde ”1115 L’unique reproche qu’il semble lui faire est lié à l’absence, dans
sa formation, du voyage en Italie. Ne pas avoir vu les grands maîtres italiens devient chez
Renou, le symptôme d’une incomplétude de son art.
Le Journal de Paris se montre assez généreux quant à l’espace consacré à la critiques
des tableaux d’Antoine Renou. Cependant, comme il est bien probable que Renou ait
participé, sinon rédigé lui-même les comptes rendus des Salons pour le Journal de Paris
, on peut conclure qu’il est en quelque sort son propre critique. Le rédacteur du Salon
de 1779 remarque que le tableau représentant Agrippine, qui débarque à Brindes par
Antoine Renou a été “ généralement goûté ” par le public . Il observe que le peintre s’est
“ bien pénétré de son sujet ” et l’a rendu “ avec esprit ”, et il le félicite de “ l’intérêt
” qu’il a su jeter sur Agrippine et sur les spectateurs , “ dont il a varié les expressions
et les caractères ” . Le critique est loin d’être avare avec les éloges de cette toile : son
dessin “ a de la correction ” , l’effet du tableau est “ harmonieux ” , la perspective “
lui donne de la profondeur ” , sa couleur “ se soutient bien contre celle de M Vien ”
, ses draperies “ sont bien jetées ” et pour finir modestement, il note que cet ouvrage
peut être regardé “ comme un des meilleurs du Salon ” . Si les critiques sont décidément
moins nombreuses, elles ne sauraient pas manquer : on conseille à Renou de “ passer
sous silence, dans les têtes, des détails de nature au-dessous du style héroïque ” ,
on lui recommande plus d’ “ aisance ” dans le dessin, on lui suggère pour Agrippine une
“ étoffe plus légère ”1116 Le Mercure de France assigne quelques lignes à la toile de
Renou, dans son compte rendu du Salon de 1779, en élogiant brièvement “ la sagesse de
la composition ” et “ la belle distribution des groupes et des couleurs ”1117.
La même année, Renou signe dans le Journal de Paris, sous le pseudonyme “Un Ami
des Artistes” une série d’articles intitulés Combat des Critiques du Salon , recueillant les
avis critiques de plusieurs brochures parues à l’occasion de l’exposition du Louvre sur les
artistes participants, son but étant de démontrer les multiples contradictions de ce genre
d’écrits. L’espace que Renou critique consacre à Renou peintre n’est pas négligeable. D’une
part, le premier montre que les brochures intitulées Le miracle de nos jours et la bonne
lunette et Le Visionnaire donnent des avis plutôt favorables de l’Agrippine du second .
D’autre part, il relève les critiques plus sévères de Encore un rêve, suite de la prêtresse ,
se vantant d’être attaqué avec son ami, Le Prince, et pour faire contre mauvaise fortune bon
coeur, il cite quelques vers de l’Iphigénie de Gluck : “ Le sort nous fait périr ensemble, /
N’en accusons point la rigueur : /La mort même est une faveur, / Puisque le tombeau
nous rassemble ”1118. Quant à la Prêtresse, il remarque :
Le défaut de noblesse se fait sentir sur tous les personnages qui accompagnent
la Princesse, on les prendrait pour des Goujats et des Servantes. Je conviendrais
pourtant que la couleur est d’un assez bon principe. Voilà tout le bien que l’on
peut dire de ce Tableau, et le Journal de Paris s’est moqué de M Renou, lorsqu’il
a dit que ce morceau était un des meilleurs du Salon1119.
1115 Mélanges sur les beaux-arts.
1116 Journal de Paris, 9 septembre 1779, “Arts, Examen du Salon, La Critique est aisée et l’Art est difficile”.
1117 Mercure de France,18 septembre 1779, “Lettre d’un Italien sur le Salon”.
1118 Journal de Paris, 6 octobre 1779, “Arts, Suite du Combat des Critiques du Salon”.
1119 Ibidem.
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Evidemment, Renou journaliste considère qu’en mettant côte à côte les observations
sévères et favorables, on met au jour les contradictions des critiques des brochures, plutôt
que les véritables défauts des oeuvres critiquées. Le compte rendu du Salon de 1781 publié
par le Journal de Paris , dont l’auteur est probablement le même Antoine Renou, se
constitue aussi comme une réponse aux critiques d’une brochure intitulée Le pique-nique
préparé par un Aveugle . L’auteur du compte rendu s’indigne des plaisanteries que le
critique anonyme fait à propos du Castor de Renou, oeuvre qui avait fait accueillir deux
mois auparavant l’artiste au sein de l’Académie. En lisant la défense du Castor , il n’est
pas difficile d’imaginer Renou parler de son propre oeuvre :
(…) il serait juste aussi de mettre dans tout son jour la difficulté de rendre un
pareil sujet, dénué de tout soutien qui pourrait faire valoir ce qu’il y a de bien,
et distraire la vue de ce qu’il a de défectueux. Le Ciel bleu et les coins puces,
expressions du Critique, sont des plaisanteries qui ne font assurément pas
rire les gens sensés, et qui, même dites par un homme qui aurait des titres,
inspireraient de l’indignation, bien loin de faire tort au mérite de ce Tableau, tant
dans le faire que dans sa couleur propre, qui appuyé sur un autre fond, aurait
acquis des beautés qu’un Aveugle ne peut pas plus apercevoir, qu’un homme du
peuple ne peut en juger1120.
L’un des plus farouches critiques d’Antoine Renou reste toutefois Diderot, qui fait référence
aux oeuvres du peintre entre 1767 et 1781. Même si, au total, Diderot s’exprime sur les
productions de Renou pendant cinq salons, il ne lui arrive jamais d’être bienvéillant à son
égard. Le compte rendu du Jésus-Christ à l’âge de douze ans, exposé au Salon de 1767
est une avalanche de sarcasmes et d’observations cruelles :
C’est un mauvais tableau qui sent le bon temps et la bonne école ; c’est d’un
mauavais artiste qui en a connu de meilleurs que lui (…). Cela a l’air d’un tableau
qu’on a suspendu dans une cheminée pour le rendre ancien. Le style en est
gothique et pauvre ; les figures courtes, celles du devant rabougries. Il est
malproprement peint. L’enfant Jésus est blafard et a la tête plate. Les mains et
les pieds n’y sont nullement dessinés. Effet médiocre ; lumières sur l’enfant trop
faibles ; point de plans, point de dégradation, point d’air entre les figures ; noir,
sale et discordant pour être vigoureux. Voyez ces prêtres, ils semblent affaissés
sous le poids de leurs lourds vêtements ; s’ils ont du caractère, il est ignoble. Ce
vieux Pharisien noir, à droite, a été peint avec du charbon pilé ; j’en dis autant
de ces autres prêtre enfumés sur le fond. Tout cela sont des mines grotesques
ramassées dans l’Eloge de la folie d’Erasme et les figures d’Holbein. (…)1121.
Style “ gothique ” , mauvais dessin, effet “ médiocre ” , lumière faible, personnages “
ignobles ”, le bilan de Diderot sur la toile qui fit recevoir Renou comme agréé de l’Académie
est catastrophique. S’il ne lui accorde aucun mot d’encouragement, au moins le “ défaut
d’harmonie ” qu’il observe dans le tableau de Renou lui inspire-t-il une longue dissertation
autour de cette qualité, dans la peinture et dans la poésie. Quant au projet de tableau dédié
au roi de Pologne, exposé la même année, Diderot passe du sarcasme au dégoût total et
n’hésite pas à trancher dans le vif. “ On ne sait ce que c’estt, dit-il , rien de fait ; de la
couleur gâchée, spongieuse, des figures de bouillies ; cela veut être heurté et cela
1120 Ibidem, 24 septembre 1781, “Arts, Suite de l’examen d’une critique du Salon”.
1121 Denis Diderot, Oeuvres, Esthétique- théâtre, tome IV, Salon de 1767, p.766, (Robert Laffont, 1996).
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n’est que barbouillé ”1122. Diderot n’oublie pas non plus les Etudes de Têtes , qui
semblent lui donner une nouvelle occasion pour décocher ses flèches envenimées. “ C’est
Renou qui a fait le livret, souligne Diderot , il a cru que nous lui donnerions au Salon
autant d’attention qu’il occuperait d’espace sur le catalogue ” , pour pousuivre sur un
ton sarcastique : “ On dit qu’il est lettré, on dit même qu’il a fait une tragédie ”1123.
Même pour Henry Jouin ceci est trop ; il ne peut mettre l’archarnement de Diderot
contre Renou que sur le compte d’un éventuel froissement inconnu entre les deux. “ Tant
de fiel sent la rancune ”1124 , affirme le biographe. Un détail intéressant semble confirmer
l’hypothèse de Henry Jouin. Diderot s’étonne lui-même de trouver dans ses propres notes
des jugements contradictoires à propos d’une étude intitulée Vieillards . “ Il est impossible
qu’ils soient du même tableau ”1125 , conclut-il. L’opinion de Diderot à propos d’Antoine
Renou ne semble pas s’améliorer dans les autres Salons, et quand il ne le critique pas
sévèrement, il le traite avec indifférence. Ainsi, après l’avoir maltraité en 1767, dans le Salon
de 1769 il déclare sèchement : “ Je ne connais pas ce Renou ” , et ajoute avec dédain :
“ C’est apparamment un de ces nouveaux enfants que l’Académie a reçus dans son
giron, et qui ont excité quelques murmures contre son indulgence ”1126 . Le Salon
suivant, sous le long titre de Sainte Angèle, Diderot marque : “ Je ne les ai point vus
”1127 . En 1773, Diderot est en visite chez Catherine II, qui l’a chargé de sa bibliothèque ;
Renou peut donc respirer. Au Salon de 1775, Diderot rend compte avec la même cruauté de
la Présentation au Temple et de l’Annonciation, qu’il caractérise comme un “ mauvais
rêve après un trop bon souper ” , pour ajouter plus loin : “ Ce serait à ne point finir,
s’il fallait faire une énumération de toutes les sottises ”1128. Ce n’est pas avec plus de
bienveillance que Diderot traite le morceau de réception à l’Académie de Renou , Castor
ou l’Etoile du matin , exposé au Salon de 1781 :
Ce tableau n’est pas beau. La figure du cheval mal dessinée, la tête ne dit mot ;
on ne voit qu’une jambe qui fait le cerceau et d’une mauvaise couleur ; le cheval,
bien qu’aérien, est une grosse, vilaine, lourde bête qui n’a jamais existé que
dans la tête de l’artiste. Les choses sont-elles bien placées ? je n’en sais rien ;
comme l’attitude n’est pas ordinaire, pour en juger il faudrait consulter la nature
et l’écuyer. Le ciel est dur et cru1129. Il n’y a, dans les observations de Diderot
sur Renou, aucun trait favorable, aucun signe d’encouragement, aucun espoir
d’amélioration. Pour Diderot, Antoine Renou demeure un mauvais peintre, sa
présence parmi les peintres de l’Académie étant le signe d’un excès d’indulgence
de cette institution.
On trouve, chez les critiques du XIXeme siècle deux perceptions différentes d’Antoine
Renou peintre. La première est l’écho fidèle des jugements de Nicolas Ponce dans sa
1122 Ibidem, Salon de 1767, p. 783.
1123 Ibidem, Salon de 1767, p. 784.
1124 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-art.
1125 Oeuvres, Salon de 1767, op. cit., p.784.
1126 Ibidem, Salon de 1769, p. 871.
1127 Ibidem, Salon de 1771, p.929.
1128 Ibidem, Salon de 1775, p. 966.
1129 Ibidem, Salon de 1781, p.981.
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nécrologie de l’artiste. Ainsi, la Biographie universelle ancienne et moderne du 1824
reprend presque à la lettre les observations de Nicolas Ponce : compositions d’une “ belle
ordonnance ” , “ érudition profonde et génie éclairé ” , absence visible du voyage en
Italie1130.
L’autre image de Renou peintre est celui d’un artiste médiocre et peu connu. Les
Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des Membres de l’Académie Royale de peinture
et de sculpture , publiés en 1865, désignent Renou comme un “ triste peintre ”1131
Une notice consacrée à l’artiste, insérée dans un recueil de pièces choisies sur le Salon
de 1808, le décrit comme “ peintre et poète, reçu en 1781 membre de l’ancienne
Académie Royale de peinture et de sculpture, dont il fut depuis secrétaire perpétuel
” , qui “ n’a produit qu’un petit nombre de tableaux, parmi lesquels il n’y en a aucun
de remarquable ” . Pierre-Marie Gault de Saint-Germain, qui publie la même année un
ouvrage intitulé Les trois siècles de peinture en France , est à-peu-près du même avis, car
il écrit, dans la notice dédiée à Renou : “ Cet artiste n’a montré que des productions très
faibles en peinture, dont il reste un morceau de la galerie d’Apollon ”1132. A quelques
décennies après sa mort1133 , on semble ignorer presque complètement l’héritage de Renou
peintre : “ Nous ne connaissons pas d’autres tableaux de M Renou , que quelques
sujets de la vie de la Vierge, qu’il a peints pour l’église de la Charité, à Saint-Germainen-
Laye ; un sujet de l’histoire de Salomon, et un plafond de la galerie d’Apollon,
représentant Castor ” On considère, de surcroît, comme nulle son influence sur l’art de
son temps : “ Comme peintre il n’eut aucune influence sur le goût ni sur les progrès
de l’art ”1134.
Le secrétaire de l’Académie
Outre qu’artiste aspirant et, par la suite, membre de l’Académie de peinture et de sculpture,
Antoine Renou y occupe une fonction importante, qui révèle une autre facette de sa
personnalité : le 24 février 1776, il est élu secrétaire adjoint de Charles-Nicolas Cochin,
qui était, depuis 1755, secrétaire en titre de cette institution. Si Cochin avait joui, dès les
années 1750, d’une grande influence au sein de l’Académie, avec l’arrivée du comte de
d’Angiviller, en 1775, il commence à perdre son pouvoir, surtout sous l’influence de Jean-
Baptiste Marie Pierre, peintre du Roi, qui nourrit une hostilité manifeste à son égard. Dans
une lettre au secrétaire de l’Académie de Marseille du 2 janvier 1779, Cochin avouait sa
perte d’influence : “ J’ai encore, il est vrai, le titre de Secrétaire de l’Académie royale,
mas je n’exerce presque plus aucune fonction ”.
1130 Biographie universelle ancienne et moderne.
1131 L.Dussieux, E Soulié, Ph de Chennevières, Paul Mantz, Antoine de Montaiglon, J.B Dumoulin, Mémoires inédits sur la vie
et les ouvrages des Membres de l’Académie Royale de peinture et de sculpture, Paris 1865.
1132 Pierre-Marie Gault de Saint-Germain, Les trois siècles de la peinture en France ou Galerie des peintres français, depuis
François Ier, jusqu’au règne de Napoléon, Empereur ou Roi, Où l’on aperçoit l’influence des moeurs, de la politique et des réputations,
sur les progrès et la décadence de cet art, (Paris, Belin fils, 1808).
1133 Antoine Renou meurt à Paris, en décembre 1806.
1134 Charles-Paul Landon, Salon de 1808, Recueil de pièces choisies parmi les ouvrages de peinture et de sculpture exposés
au Louvre le 14 octobre 1808, et autres productions nouvelles et inédites de l’Ecole française; gravées au trait, avec l’explication
des sujets, un Examen général du Salon, et des Notices biographiques sur quelques artistes morts depuis la dernière exposition, ds
Annales du Musée de l’Ecole moderne des beaux-arts, (Paris, Imprimerie des Annales du Musée, 1808).
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Cochin avait exprimé à plusieurs reprises, à la direction de l’Académie, le désir d’avoir
un successeur et il pensait en premier lieu, à Nicolas-Bernard Lépicié, fils de son propre
prédécesseur. Ce choix lui aurait permis de continuer à exercer son contrôle sur les
décisions de l’Académie, sans être contraint d’être présent à toutes les séances. Cochin
renouvelle sa demande en 1775 et Pierre y répond en faisant élire non Lépicié, mais l’un de
ses anciens élèves, Antoine Renou. L’élection de Renou dans le poste de secrétaire adjoint
constitue donc, une solution officielle du premier Peintre pour écarter l’ancien secrétaire de
l’Académie1135.
De plus, la position de Renou n’est pas sans soulever quelques difficultés à caractère
protocolaire, dans la mesure où, en 1776, il n’est qu’un simple agréé, et que par conséquent,
il n’a pas le droit de participer aux séances de l’Académie1136 . Dans une lettre adressée à
Pierre, le comte d’Angiviller remarque, à propos de la place du nouvel adjoint au secrétaire :
“ Vous me marquez que, lorsqu’il en a anciennement eu, cet officier se plaçait à la suite
des conseillers de l’Académie, entre les deux adjoint aux professeurs d’anatomie
et de perspective ; je ne vois rien à changer à cet usage ”1137. On décide donc de le
placer auprès de l’adjoint à professeur de perspective, et on dispose qu’il n’aurait de voix
délibérative que dans les assemblées où il ferait fonction de secrétaire1138 . Alors qu’il
domine nettement l’adjoint Renou, Pierre fait en sorte que le secrétaire Cochin occupe une
place marginale dans les séances de l’Académie, ce qui correspond non seulement à une
perte de pouvoir, mais aussi à un discrédit de l’image de celui-ci en dehors de l’Académie1139
. Dans une lettre au directeur des Bâtiments, Pierre signale la particularité du statut de
secrétaire de l’Académie de peinture et de sculpture, tout en désignant le cas de Cochin
comme une exception à la règle :
C’est une différence essentielle entre notre Académie et toutes celles que l’on
met souvent en avant ; par notre constitution, le secrétaire n’a aucune part à
l’administration, il est de tout, a la voix surtout, sans se mêler de rien décider,
Si M Cochin a joué un autre rôle c’est par les circonstances. J’accorde que les
secrétaires des autres académies ont presque toute la prépondérance ; mais
ils sont ordinairement l’âme de leur compagnie, les représentants perpétuels ;
d’autant que les directeurs passent comme des décorations ; dans les académies
de peinture et d’architecture, il y a une masse d’officiers permanents. Les
secrétaires malhonnêtes qui ont la manie de dominer, ne le peuvent que par le
secours de l’intrigue (…)1140.
1135 Christian Michel, Charles-Nicolas Cochin et l’Art des Lumières, p. 155,(Ecole Française de Rome, Palais Farnèse, 1993).
1136 L’Académie de peinture et de sculpture est une institution hiérarchisée, où l’étiquette occupe une place très importante.
Selon le règlement, les simples académiciens prenaient place aux séances sur des tabourets, les professeurs et les conseillers
s’asseyaient sur des chaises, tandis que le directeur, le chancelier, le recteur et le professeur en exercice avaient droit à des fauteuils.
Ibidem, pp. 155-156.
1137 Marc-Furcy Raynaud (éditeur), Correspondance de M d’Angiviller avec Pierre ds Nouvelles archives de l’art français, 3e
série, tomes XXI, XXII, D’Angiviller à Pierre, 6 novembre 1777, (Paris, Schemit, 1906, 1907).
1138 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1139 Christian Michel montre que Charles-Nicolas Cochin finit par céder même les honoraires de secrétaire de l’Académie,
Charles-Nicolas Cochin et l’Art des Lumières, p. 165.
1140 Correspondance de M d’Angiviller avec Pierre, Pierre à d’Angiviller, 27 septembre 1784.
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Ceci dit, Pierre laisse entendre qu’avec l’arrivée de Renou dans le poste de secrétaire
adjoint, l’ère de Cochin est achevée et que cette fonction retrouve son humilité traditionnelle.
Plus qu’un titre convoité, celui de secrétaire de l’Académie semble finalement mettre
l’agréé Renou dans une position plutôt ingrate. Successeur non désiré de l’ancien
secrétaire, il usurpe malgré lui l’influence du vétéran Cochin, et joue le rôle de pion servant
aux ambitions de pouvoir du premier peintre Pierre. Son siège n’est ni haut, ni bas, sa
position est provisoire et subordonnée, devant substituer le secrétaire perpétuel en titre
jusqu’en 1790. Sa position ne nous semble pas propice pour pouvoir faire entendre sa voix
de façon distincte au sein de l’Académie. La collaboration au Journal de Paris ne serait-elle
donc pas, pour lui, une occasion intéressante de faire entendre sa voix de secrétaire peu
influent, une manière d’exprimer ce que l’espace trop étroit de sa fonction ne lui permettait
pas ?
La version que donne Nicolas Ponce à propos de la nomination de Renou dans la
fonction de secrétaire adjoint de l’Académie est décidément différente de celle que nous
venons d’exposer : “ M Cochin , depuis longtemps secrétaire perpétuel de cette
Académie, désirant s’adjoindre l’un de ses confrères pour le suppléer au besoin,
les talents littéraires de M Renou le firent préférer à tous ses concurrents : il fut
nommé à cette place en 1776 ”1141. En soutenant que c’est Cochin même qui a choisi
Renou comme successeur au poste de secrétaire de l’Académie, et que le critère principal
de ce choix furent ses compétences littéraires, Ponce semble vouloir offrir à la postérité
une vision lumineuse de l’accès de son ami aux rouages de la Compagnie.
D’autres critiques du XIXe siècle ont des opinions partagées sur la fonction de
secrétaire de Renou. Charles-Paul Landon, auteur d’une notice sur Renou insérée dans le
Salon de 1808 semble apprécier plus le secrétaire que le peintre et le littérateur : “ (…)
il fut attaché à un corps respectable, et y remplit les fonctions de secrétaire d’une
manière distinguée et digne d’éloge. Affable et obligeant, il sut se faire estimer par la
candeur et la solidité de ses principes ”1142.
Les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des Membres de l’Académie
Royale avancent l’hypothèse de l’élection de Renou au poste de secrétaire comme une
conséquence de la fatigue et de la perte d’efficience de son prédécesseur, Cochin : “ (…)
soit que l’Académie n’ait pas été absolument satisfaite de son service, soit qu’elle
ait voulu épargner la fatigue à sa main déjà vieillie, elle nomma le 24 février 1776 un
secrétaire adjoint qui fut Antoine Renou ”. Toutefois, les auteurs des Mémoires n’ont
pas une opinion favorable du successeur de Cochin, qu’ils considèrent “ encore moins
fécond ” que l’ancien secrétaire. De plus, ils lui reprochent de borner son exercice de
secrétaire à la rédaction, pour le Journal de Paris, d’articles nécrologiques sur ses collègues
disparus. “ Mais, ajoutent-ils , il le faisait en son nom et non pas comme secrétaire ”1143
. Autrement dit, Renou est non seulement critiqué pour son manque de poids en tant que
secrétaire de l’Académie, mais aussi pour sa tendance à personnaliser son exercice. Au
lieu de s’exprimer, lorsque l’occasion se présente, au nom de l’institution qu’il représente,
il donnerait voix à ses propres opinions.
Quelles sont donc ces lettres signées par Renou secrétaire dans la feuille parisienne ?
Quel est leur contenu ? Y repère-t-on la voix du secrétaire de l’Académie ou plutôt celle
de Renou ? Après les premières lettres envoyées au Journal sous divers pseudonymes,
1141 Mélanges sur les Beaux-Arts.
1142 Salon de 1808, notice “Renou”.
1143 Mémoires inédits sur les ouvrages des Membres de l’Académie Royale de peinture et de sculpture, Introduction, p.XXXI.
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Antoine Renou commence à mettre en bas de ses articles sa propre signature, lorsqu’il
publie les nécrologies des artistes de l’Académie. Dans ces cas, tantôt il signe par son
initiale “R”, tantôt par son seul nom “ Renou ” , ta ntôt par sa fonction complète, “ Renou
, Secrétaire (Adjoint) de l’Académie de Peinture et de Sculpture ”.
Renou se charge de la rédaction des notices nécrologiques de ses collègues de
l’Académie en sa qualité de peintre, témoin fiable du travail, des talents et de la vie des
artistes, mais aussi en tant que secrétaire, connaisseur des rouages internes de l’institution,
investi de la tâche de conservateur de la mémoire des faits et des hommes qui constituent
l’histoire de la Compagnie. “ J’aime rendre à la mémoire de mes Confrères, le tribut que
je crois leur être dû ” , affirme-t-il au début de la nécrologie de Noël Hallé, et ajoute : “ Je
pense même que le devoir de ma place m’en impose la loi ”1144 Entre 1777 et 1787,
Renou signe dans le Journal de Paris les nécrologies de treize artistes : les sculpteurs
Guillaume Coustou et Jean-Baptiste Le Moyne, les peintres Michel-Ange Challes, Nicolas-
Sébastien Adam, Jean-Baptiste Chardin, Jean-Baptiste Le Prince, Dumont le Romain, Noël
Hallé, des agréés Théaulon, de la Rue et Hoffman et l’architecte Jacques-Germain Soufflot.
D’une part, Renou y adopte un style sobre et dépouillé et, dans ce sens, il semble
prêter sa voix de secrétaire à l’Académie pour faire l’éloge de ses artistes disparus.
Le 17 juillet 1777, il annonce aux lecteurs du Journal : “ L’Académie Royale de
peinture et de sculpture vient de perdre, dans M Coustou , l’un de ses plus grands
sculpteurs : témoin de ses regrets et les partageant, je m’empresse d’aller au devant
de vos recherches ”1145. En 1781, la nécrologie d’Etienne Aubry commence ainsi : “
L’Académie Royale de Peinture et de Sculpture déplore la perte de M Etienne Aubry ,
successivement peintre de portraits, de genre et d’histoire, décédé dans la 36e année
de son âge ”1146. En faisant l’éloge du jeune agréé Théaulon, Renou remarque : “ Ses
talents, qui n’ont point eu le temps d’acquérir une pleine maturité, le font regretter
de la Compagnie, à laquelle il appartenait ”1147 . A propos du sculpteur Le Moyne, le
secrétaire adjoint note que “ l’Académie perd en lui un de ses Sculpteurs les plus
renommés et le plus connus par des travaux publics ”1148.
Dans ces exemples, Antoine Renou joue le rôle de héraut de l’Académie, de gardien
de sa mémoire et de témoin digne de confiance, il est celui qui, doué d’une oreille fine et
d’une plume leste, fait part au public des artistes que la mort lui a enlevés1149 , en assurant
de cette manière la victoire de la Compagnie sur la mort elle-même. D’autre part, certaines
nécrologies signées par Renou font plutôt passer les idées et les émotions de l’homme que
de l’officier académique. Renou n’hésite pas à exprimer son chagrin et ses regrets sincères
à propos des artistes auxquels il était attaché par une amitié profonde. En 1779, il écrit à
propos de Chardin :
L’Amitié dont il m’honorait, la vénération que j’ai toujours eue pour sa personne
et pour ses talents, les premières leçons que j’ai reçues de lui dans mon Art,
1144 Journal de Paris, 1er juillet 1781, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1145 Ibidem, 17 juillet 1777, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1146 Ibidem, 28 septembre 1781, “Variétés, Aux Auteurs du Journal”.
1147 Ibidem, 15mai 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1148 Ibidem, 4 juin 1778, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1149 “La mort a encore enlevé à l’Académie le 27 mars de cette année M Nicolas-Sébastien Adam , Sculpteur, âgé de 74 ans”,
Ibidem, 2 juin 1778, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
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exigent de moi ce tribut. Quoique entré dans une autre carrière que la sienne, je
l’ai toujours regardé comme un Maître et un guide sûr, dont les principes puisés
dans l’étude éternelle de la nature pouvaient m’empêcher de m’égarer. Heureux !
Si j’eusse pu mettre à profit toutes ses leçons1150.
En parlant de l’architecte Soufflot, Renou souligne d’emblée l’amitié qui le liait à cet artiste :
“ Je l’ai connu, il m’a obligé. Je crois donc de mon devoir de joindre aux notices
que vous m’avez communiquées, ce que j’ai su et vu par moi-même ”. Plus loin, il
révèle un détail concernant la passion commune pour les lettres, ainsi que leur complicité :
“ Il cultivait les lettres, mais sans en tirer vanité. Il m’a lu plusieurs morceaux de
Métastase traduits en vers avec grâce et précision, en me recommandant de taire
les amusements de ses loisirs. Je ne crois pas offenser son ombre, en trahissant
ce secret ”1151 . En 1781, il commence sa notice nécrologique dédiée à Le Prince par
une observation touchante, qui va au-delà de la rhétorique de secrétaire de l’Académie : “
Si quelque chose peut consoler de la perte d’un véritable ami, c’est la douceur d’en
parler, c’est ce plaisir si touchant pour le coeur de rendre un hommage public à ses
belles qualités ” . A la fin de la lettre, en évoquant les derniers jours de Le Prince, Renou
donne libre voix à l’émotion :
Oui, la douleur a brisé ce vase fragile et rempli d’une liqueur si précieuse. Enfin
luttant contre la noire mélancolie, contre la mort qui le poursuivait, l’amour de
son talent a ranimé ses forces pour terminer le Tableau qui a été exposé les
derniers jours du Salon. Il se faisait, de son lit, porter son chevalet, travaillait
quelques moments et se recouchait… Je m’arrête… Je sens que je vais mouiller
de pleurs le portrait que je fais de mon ami. 1152
Renou se sert de son image de secrétaire de l’Académie pour intervenir à plusieurs reprises,
dans le Journal, en faveur de quelques’uns de ses collègues. En 1780, il se fait le porteparole
de Joseph Vernet contre le graveur David, après que le second a imprimé des
gravures d’après des dessins du premier, sans la permission de celui-ci. Endossant sa
fonction d’officier de l’Académie, Renou cite et explique la loi VIII de la Déclaration du Roi de
1777, sur la gravure, dont il souligne l’importance pour le respect de la propriété artistique
et la défense de la réputation de l’artiste1153. En 1787, Renou intervient, en revanche, pour
dénoncer l’architecte Gisors, soupçonné de s’être emparé d’un projet de place pour le Roi
sur le Pont-Neuf, dont l’auteur serait son ami, l’architecte Antoine1154. Dans ces lettres,
Renou se sert de son image de secrétaire pour plaider la cause d’artistes de l’Académie, qui
sont à la fois, ses amis. C’est encore sa double appartenance à l’institution académique, en
1150 Ibidem, 17 décembre, “Nécrologie”. L’éloge de Renou à Chardin fut bien accueilli par le public. Il fait partie de la
collection Deloynes et, en 1900, Furcy-Renaud l’insère dans l’ouvrage intitulé Chardin et M d’Agiviller. Correspondance
inédite de l’artiste de sa femme avec le Directeur général des bâtiments du Roi. Dans l’avant-propos, l’éditeur précise avoir
choisi “l’éloge érudit de Chardin par Renou” pour illustrer “l’opinion d’un peintre contemporain sur son illustre confrère”.
1151 Journal de Paris, 16 septembre 1780, “Variétés, Aux Auteurs du Journal”.
1152 Ibidem, 8 novembre 1781, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1153 Voir chapitre La correspondance artistique, p. 253.
1154 Renou est d’ailleurs l’auteur d’une notice nécrologique sur l’architecte Jacques-Denis Antoine. Il commence par avouer l’amitié
qui le liait à l’artiste disparu: “(…) j’aurais dû me présenter à cette tribune pour m’acquitter de ce triste devoir envers un ami de
quarante-cinq ans, et dont l’amitié fut toujours pour moi comme un jour sans nuages”, Notice des ouvrages et de la vie du Cen Antoine,
Architecte, par le citoyen Renou, lue à la séance du 9 nivôse de la Société libre des sciences, lettres et arts, (s.l, s.d.)
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tant que peintre et secrétaire, à laquelle s’ajoute une certaine galanterie qui lui est propre,
qui le poussent à prendre la défense des femmes peintres en 1785, discréditées par un
collègue journaliste1155. Finalement, on retrouve la plume officielle du secrétaire adjoint dans
un extrait des Registres de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, qui certifie le
passage de propriété du secret pour des crayons au pastel, de son auteur Dumarest à un
acquéreur de nom Nadaux :
Nous, soussigné, Peintre ordinaire du Roi et Secrétaire-Adjoint de son Académie
Royale de Peinture et de Sculpture, certifions que l’Extrait ci-dessus est
conforme à l’original, et que lesdits Crayons en pastel des différentes espèces en
nombre de seize, que fabrique et qu’a perfectionné le sieur Nadaux d’après les
procédés du sieur Dumarest, conservent toujours leurs qualités énoncées, c’està-
dire la même couleur et le même degré de fermeté et de mollesse, qui leur a été
donné d’abord et que l’usage depuis nombre d’années en a été reconnu très bon
par l’Académie. En foi de quoi nous lui avons expédié le présent Certificat, etc.
Signé RENOU
Le 27 juin 1777, le Journal annonce la présentation des quatre premiers cahiers des
Estampes Topographiques du Voyage d’Italie, en y joignant une lettre signée par Renou,
secrétaire adjoint de l’Académie, qui marque la satisfaction de l’institution à propos de cette
série1156. C’est toujours en sa qualité de secrétaire, que Renou signe une brochure de 8
pages, publiée aux frais de l’Académie et parue le 20 avril 1780, intitulée Secret de fixer le
pastel, inventé par M Loriot , et publié par l’Académie de Peinture et de Sculpture, en 1780,
qui décrit les circonstances dans lesquelles ce secret a été rendu public. Après avoir été
encouragé par le marquis de Marigny, ancien directeur des Bâtiments, Loriot, explique la
brochure, décide de révéler son secret au public, aux instances du comte de d’Angiviller1157.
Le 6 mai 1780, le Journal de Paris publie un article sur le secret de Loriot, composé de
quelques extraits de la brochure signée par Renou, sans spécifier pour autant la source des
informations. Il nous semble, d’une part, que le Journal de Paris représente pour Renou une
occasion de mettre en évidence, voire de consolider, en dehors de l’Académie, son image
de secrétaire adjoint et d’autre part, que sa fonction lui permet d’exprimer ses propres idées
et opinions sur les arts.
C’est avec la mort de Cochin, en 1790, lorsqu’il devient secrétaire perpétuel de
l’Académie, et dans un contexte politique et artistique marqué par des bouleversements et
des changements rapides, qu’Antoine Renou est mis dans la situation d’exercer sa fonction
avec plus d’intensité. Si les auteurs des Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des
1155 Voir chapitre Information artistique et intertextualité, p.202.
1156 “M Cochin a présenté en votre nom à la Compagnie, les quatre premiers cahiers d’Estampes de différentes vues de la Suisse,
faisant partie du projet immense de donner au public les Sites les plus intéressants, non seulement de la Suisse, mais encore de
l’Italie. Vous aviez désiré que l’Académie daignât en agréer l’hommage avec bienveillance. Tous vos désirs, Messieurs, à cet égard
sont remplis. L’Académie en a paru satisfaite et m’a chargé de vous en faire part. Quant à moi, je m’acquitte de ce devoir avec le plus
grand plaisir. Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai fait des voeux, pour qu’un ouvrage d’une aussi longue haleine parvienne à son entière
exécution avec le même soin qu’il a commencé”. Journal de Paris, 27 juin 1777, “Gravure”.
1157 “Le mécanicien Loriot loge aux galerie du Louvre. Il a pour voisin le peintre de La Tour. Evidemment les deux hommes se
fréquentent, car voilà bien dix ans qu’ils vivent côte à côte. Loriot a l’esprit ingénieux. C’est un inventeur. Les pastels l’intéressent. Ils
trouvent un moyen de les fixer. D’Angiviller est saisi de la question, mais il s’en remet à l’Académie du soin d’apprécier le secret de
Loriot . Celle-ci ayant jugé que le procédé qui lui était soumis pouvait rendre quelque service au pastellistes, Renou rédigera l’exposé
de ce procédé à l’usage du public. L’imprimé s’intitule “Secret pour imprimer le pastel”, inventé par Loriot et publié par l’Académie de
peinture”, Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Membres de l’Académie considèrent Renou“ encore moins fécond ” que Charles-Nicolas
Cochin, en tant que secrétaire de l’Académie, ils admettent en revanche son engagement
de défenseur de l’institution après 1790 : “ il faut dire pourtant que, dès que l’Académie
fut menacée par des idées nouvelles, Renou se hâta de la défendre ”1158. Henry Jouin
dédie également une partie importante de sa monographie aux prises de position de Renou,
en faveur de l’Académie d’après la Révolution.
A partir de 1789, l’Académie de peinture et de sculpture se fracture en deux groupes
d’artistes, dont un premier, ayant à sa tête le peintre Jacques-Louis David plaide avec force
pour des changements radicaux dans les statuts de l’institution, tandis que l’autre lutte
pour le maintien de l’ancien ordre. D’abord dans l’ombre de Vien, nouveau directeur de la
Compagnie, et par la suite, parlant en son propre nom, Renou ne cesse de mettre sa plume
au service des statuts de l’Académie, datant de l’Ancien Régime.
Le 22 mai 1790, il signe Esprit des statuts et règlements de l’Académie Royale de
peinture et de sculpture, pour servir de réponse aux détracteurs de son régime , mémoire
conciliateur des deux groupes adversaires. Le 20 juin de la même année, il répond à l’une
des trois attaques contre l’Académie, du politique, archéologue et critique d’art Quatremère
de Quincy, dans une brochure intitulée Réfutation de la “Seconde suite aux Considérations
sur les arts du dessin” . A l’accusation lancée à l’Académie de s’ériger en “ juge sans appel
de tous les talents ” , Renou rétorque que celle-ci “ exerce sa puissance de juge
non sur les talents, mais sur l’opinion publique ”1159 . Il se déclare absolument contraire
à l’ouverture du Salon à tous les artistes, proposée pour l’année 1791 et sanctionnée par
l’Assemblée Nationale au mois d’août, tout aussi bien qu’à l’abolition des prix, des médailles
et des places privilégiées pour les élèves méritants, considérés comme des moyens pour
exciter l’émulation, indispensable au progrès des arts.
Au début de 1792, dans Adresse à l’Assemblée Nationale, relativement aux patentes
pour les lettres, les sciences et beaux-arts , Renou plaide en revanche pour l’exemption de
patente des artistes, au nom de leur affranchissement des contraintes du système corporatif,
obtenu par la Déclaration royale de 17771160 . Conçu comme une initiative personnelle, le
texte de Renou est voté pour l’impression par l’Académie, chaque membre en ayant droit à
deux exemplaires et, qui plus est, on décide de reconnaître le dévouement de son auteur
en lui assignant une gratification de 1200 livres.
Pendant que l’Académie est supprimée en 1793, Renou se bat pour la conservation
des écoles d’enseignement, expliquant aux pouvoirs publics le dommage que constituerait
leur fermeture pour la formation des artistes. Grâce à son intervention, l’école maintint ses
salles du Louvre et Renou fut nommé survéillant des Ecoles spéciales de peinture1161 ,
unique intermédiaire autorisé entre les étudiants et le pouvoir. En 1795, il réussit à exempter
1158 Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des Membres de l’Académie Royale de peinture et de sculpture, Introduction,
p.XXXI.
1159 Réfutation de la “Seconde suite aux considérations sur les arts du dessin”, par Quatremère de Quincy, (Paris, Impr. De
Vve Hérissant, 1791).
1160 Pour ce sujet, voir l’article de Edouard Pommier, “De l’art libéral à l’art de la Liberté: le débat sur la patente des artistes
sous la Révolution et ses antécédents dans l’ancienne théorie de l’art”, Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, (Société
de l’Histoire de l’Art français, 1993), pp. 147-167.
1161 “L’Académie de peinture ayant été supprimée à l’époque de la révolution, M Renou resta attaché aux écoles spéciales
de peinture, avec le même titre de secrétaire, auquel on joignit celui de surveillant des études, fonctions qu’il a exércés jusqu’à sa
mort”. Mélanges sur les beaux-arts, p. 412.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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un jeune artiste du nom Callot du service militaire, ce qui l’encouragea à plaider pour une
exemption générale de tous les élèves de l’école1162 . Les exemples énumérés ci-dessus
mettent le secrétaire Renou, successeur indésiré de Cochin et pion subordonné à l’autorité
de Pierre, dans une lumière nouvelle et plus favorable. Ses nombreuses batailles d’après
la Révolution se concentrent sur la défense de l’ancien ordre de l’Académie de peinture et
de sculpture, révélant chez lui un attachement sincère à l’institution qui l’a accueilli dans son
sein et une foi authentique dans ses anciennes valeurs. Ecoutons Nicolas Ponce célébrer
Renou dans sa fonction de secrétaire perpétuel :
Chargé plusieurs fois, soit pour l’intérêt général des arts, ou pour l’intérêt
particulier des artistes, de porter au sein de l’Assemblée nationale, ou auprès
des grandes autorités de l’Etat, les voeux ou les demandes de ses confrères, il
remplit toujours ces importantes missions avec le courage du devoir et le zèle de
l’amitié1163.
L’homme de lettres
Afin de mieux comprendre Renou journaliste, on ne saurait omettre sa vocation d’homme de
lettres. Si les critiques du XIXe siècles soulignent l’importance de cet aspect de la biographie
de Renou, les jugements quant à ses entreprises littéraires ne sont pas toujours flatteurs.
Les Mémoires inédits observent que Renou “ écrivait à tout propos et hors de propos
” et que dans “ son amour excessif des belles-lettres ” , il n’a pas hésité à s’adonner
à la composition d’une tragédie et à entreprendre “ une pauvre traduction du poème de
Dufresnoy sur la peinture ”1164. Manifestement attiré par la variété et le changement,
Renou exerce ses expériences littéraires dans les champs du théâtre, de la traduction et de
la critique d’art, sans exceller pour autant dans l’un plus que dans les autres. Il est connu
surtout pour sa tragédie, Térée et Philomèle jouée au Théâtre français au bout d’une
longue attente, le 3 juin 1773, et imprimée la même année avec une Préface de l’auteur
. Cette tragédie est le fruit d’un défi lancé par Renou même lors d’une discussion avec
Antoine-Marin Lemierre, poète et auteur dramatique, évoquée ainsi par Nicolas Ponce :
Il venait d’être agréé à l’Académie ; et jusque-là il avait regardé la poésie comme
un délassement, lorsque se trouvant un jour dans une société d’hommes de
lettres connus, la discussion s’engagea sur la prééminence et sur les difficultés
de la peinture et celles de la poésie, dispute qui, sans rien prouver, aigrit souvent
des hommes qui ne devraient rivaliser que d’estime et d’amitié. Le Mierre, présent
à cette dispute, soutint vivement la suprématie de l’art de Boileau, Renou celle de
l’art de Raphaël ; enfin Renou, poussé à bout, défie Le Mierre de faire un tableau,
et s’engage à faire une tragédie. Effectivement, la tragédie fut faite et jouée au
Théâtre Français ; cette pièce est imprimée ; c’est celle de Térée et Philomèle.
L’on y remarque non seulement de beaux vers, mais encore de belles scènes ;
le premier acte surtout réunit tous les suffrages : une intrigue de coulisse en
suspendit les représentations ; pour le tableau, il est encore à faire1165.
1162 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1163 Mélanges sur les Beaux-Arts, p. 416.
1164 Mémoires inédits, Introduction, p.XXXI.
1165 Mélanges sur les Beaux-Arts, p. 414.
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Comment Renou a-t-il choisi le sujet de son défi ? La réponse semble se trouver dans les
Mémoires secrets, qui révèlent qu’au moment où Lemierre lui lança la provocation, il était
en train de travailler sur un tableau représentant les malheurs de Philomèle, ce qui inspira
sur le champ sa proposition : “ puisque vous allez sur nos brisées, nous irons sur les
vôtres, je mettrai ce tableau en tragédie ”1166 . D’autre part, Lemierre avait composé une
tragédie ayant ce même sujet1167 , ce qui implique une égalité des forces sur le champ de
bataille. Si, à la différence de son adversaire, Renou respecta tout de suite sa promesse,
mettant au jour sa tragédie Téree et Philomèle , sa représentation lui coûta maints efforts
et même quelques ennuis.
Dans la préface à sa tragédie, Renou expose en détail les circonstances de la
suspension des représentations. Il y avoue avec indignation : “ Cette Tragédie a été
refusée à la lecture en 1759, et reçue en 1769. Ainsi quatorze ans se sont écoulés entre
le premier vers lu à la Comédie et le premier récité sur le Théâtre ”. Les comédiens
ont exigé à Renou des corrections après avoir jouée sa pièce une seule fois et, malgré sa
promptitude, ils ont décidé d’en suspendre les représentations. Renou s’indigne, menace
les comédiens, essaye de se montrer conciliateur, mais tous ses efforts sont vains, sa pièce
est définitivement supprimée de l’affiche. L’unique consolation qui lui reste c’est de saisir sa
plume pour demander justice au public, en révélant ses démêlés récents et passés avec
les comédiens.
Selon ses dires, une fois jouée jusqu’au dernier acte, selon le règlement du Théâtre
français, sa pièce avait le droit à d’autres représentations. Le véritable obstacle fut, assure
Renou, une cabale des comédiens contre sa pièce, qui se vengèrent ainsi de quelques
désobligeances qu’il avait eues à leur égard. Renou se plaint donc de la manière dont
les comédiens ont joué sa tragédie, étant persuadé que leur mauvaise foi est la véritable
cause de son échec1168 , proteste avec véhémence contre les retards subis, à cause de la
préférence accordée au Barbier de Séville , et avoue la lourde déception provoquée par le
comportement de Le Kain, qu’il considérait comme son ami1169 . L’aventure de cette pièce
nous semble mettre en lumière le caractère audacieux, batailleur et persévérant d’Antoine
Renou, quel que soit le domaine dans lequel il se manifeste.
Toutefois , Térée et Philomèle n’est apparamment pas sa seule production théâtrale
. La Biblitothèque dramatique de Monsieur de Soleinne publiée en 1844, cite les
OEuvres d’Antoine Renou , tant imprimée que restées manuscrites dans son porte-feuille ;
recueillies par P.L Cormiliolle , son ami, 1808, 5 vol. in-4°. L’auteur de la Bibliothèque
dresse ensuite la liste de pièces contenues dans le portefeuille de Renou :
1166 Antoine Renou, premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1167 “On a vu M le Mierre qui a traité le même sujet, applaudit avec transport aux endroits les plus passables des deux premiers actes
de ma Tragédie”, Antoine Renou, Térée et Philomèle, Tragédie en cinq actes, représentée pour la première fois par les Comédiens
Français ordinaires du Roi le 3 juin 1773, (Amsterdam et Paris chez Delalain, 1773), Préface.
1168 “[Lemierre ] a dit même à la fin de ma Pièce: cet Ouvrage, sans les longueurs du troisième acte, n’aurait point eu d’échec”.
Ibidem, Préface; Ce n’est pas sans un certain humour que Renou rend compte de la réaction du public, ainsi que de la sienne, durant
la représentation de sa tragédie: “Les premiers deux Actes de ma Pièce ont paru ne pas déplaire; mais les longueurs réelles du
troisième causèrent avec raison de l’ennui et jettèrent une ombre défavorable sur les deux derniers. Ces longueurs firent tant d’effet
sur moi-même que je me dis: “Cet Auteur m’ennuie, je pars”; et je suis parti sans attendre le reste”, Ibidem, Préface.
1169 Ibidem, Préface.; P.-M Gault de Saint-Germain nous révèle ce qu’il reste en 1808 de la tragédie de Renou: “Dans les lettres,
il a publié (…) une tragédie qui tomba à la première représentation, et une lettre contre l’acteur Lekain, adressée aux comédiens
français, lettre que l’on a recueillie comme une pièce curieuse de l’ingratitude du héros de la scène, et de la vengeance d’un auteur
sifflé”. Les trois siècles de la peinture en France, p. 284.
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Ce précieux recueil contient les pièces suivantes, dont la première seulement est
imprimée (Paris, Delalain, 1773) : Térée et Philomèle, Tragédie en 5 a, Mérope, T
lyr. 3 a. v l. Minon Minette, parodie d’Ismène et Isménias, 1a pr. et vaud, Céyx et
Alcione, Sc. Lyr. v.l. Philoctète à Lemnos, id. Chute de Phaëton, id. A trompeur
trompeur et demi, Prov. 1 a. pr. Bleton, ou l’imposteur corrigé, Prov. 1 a. pr Fête
donnée à Madame Louise de France, fille de Louis XV, par les Dames Carmelites
de Saint Denis, le 28 août 1783, 1 a. pr. et couplets. Le Ballon aérostatique, Prov.
2 a. pr. L’Amateur, Prov. 1 a. pr. La troupe des comédiens ambulants de l’Amitié,
Prov. 1 a. pr, Où la chèvre est liée, il faut qu’elle y broute, Prov. 1 a. pr. Prologue,
ou le contentement de l’âme est le médecin du corps, 8 sc. pr.1170.
A en croire Nicolas Ponce, la poésie n’est qu’un délassement pour Renou jusqu’à la
composition de Térée et Philomèle, lorsqu’il prend au sérieux, pour la première fois, son
rôle d’auteur dramatique1171. Aux titres cités par Cormiliolle, l’auteur de la Bibliothèque
dramatique ajoute trois autres pièces de Renou : Zélide ou l’art d’aimer et l’art de plaire,
comédie en un acte parue en 1755, in-8° chez Delormel et fils , Le Caprice ou l’épreuve
dangeureuse, comédie en trois actes imprimée en 1762, in-12, et une tragédie en cinq
actes intitulée Hercule qui, quoique représentée, ne fut pas imprimée, ni conservée en
manuscrit1172 .
En partisan de l’éclectisme, Renou est sensible aux parallèles entre les arts et après
l’expérience de Térée et Philomèle , en 1782 il se fait admettre dans les rangs d’un groupe
d’amateurs appelé Les Enfants de l’Harmonie, où il prononce un parallèle entre la peinture
et la musique. Ce discours est publié le 29 avril 1782 dans le Journal de Paris , sans la
signature de Renou, et précédé par une “Note des Rédacteurs” expliquant les circonstances
dans lesquelles il a été prononcé :
Ce discours a été prononcé dans une Société d’amis, qui, sous le titre des
Enfants de l’Harmonie, se réunissent pour faire de la Musique, et qui admettent
parmi eux, comme Amateurs et Savants, des hommes de Lettres, et des Artistes
de tout genre. Ce discours nous est parvenu, et nous croyons faire plaisir à nos
Lecteurs de l’insérer dans notre Journal1173.
A la diffèrence de la discussion engagée à la fin des années 1750 avec Lemierre au sujet
de la suprématie de la peinture sur la poésie, Renou est, cette fois-ci, l’auteur on ne peut
plus conciliateur d’un parallèle entre la peinture et la musique, qui en révèle à la fois les
différences et les points communs. Il souligne d’emblée leur grande “ intimité ” , qui consiste
à parler “ le même langage ”1174 et leur capacité commune d’émouvoir l’âme, tout en
distinguant entre l’effet imprévu et impétueux, “ à force ouverte ” de la musique et l’effet
plus lent, guidé par la réflexion, de la peinture. Plus loin, il observe que la musique est “
l’enfant de la nature ” , tandis que la peinture est le produit de la “ Société civilisée ” .
Après avoir décidé que l’essence de la musique est “ d’être sentie de tout ce qui respire
1170 P. L. Jacob, Bibliothèque dramatique de Monsieur de Soleinne, tome IIe, Théâtre français depuis Racine jusqu’à
Victor Hugo- Théâtre des Provinces- Théâtre français à l’étranger, (Paris, Administration de l’Alliance des Arts, 1844).
1171 Mélanges sur les Beaux-Arts, p. 413.
1172 Bibliothèque dramatique de Monsieur de Soleinne.
1173 Journal de Paris, 29 avril 1782, “Arts, Parallèle de la musique et de la peinture”.
1174 “Ton, semi-ton, passage, accord, harmonie, sont des termes que la Peinture emprunte de la musique; oppositions, beaux effets,
bel ensemble, sont ceux que la Musique emprunte de la Peinture, et dont elles se servent en commun”, Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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” et celle de la peinture “ de parler aux yeux de toutes les Nations ” , Renou s’aventure
dans une comparaison des deux arts avec l’éloquence et la poésie, pour conclure cette foisci,
que les arts sont tous égaux “ par la difficulté d’atteindre dans chacun d’eux à la
perfection ” . Et i l ajoute , dans un esprit conciliateur : “ Pénétré de cette vérité, tout
bon esprit doit éviter les discussions sur leur préséance ”1175.
Si dans la dispute avec Lemierre, on fait connaissance avec un esprit batailleur, fébrile
et prompt à lancer le défi, dans le discours aux Enfants de l’Harmonie, on retrouve en
revanche, un homme habité par l’idée de concorde entre les arts. “ Ce sont, dit-il, les
Grâces qui se donnent la main, et entre lesquelles on ne sait à qui adjuger la Pomme
”1176 . Cette vision, serait-elle liée à son élection, un an auparavant à l’Académie de peinture
et de sculpture, et à une possible réconciliation avec soi-même ? Quoiqu’il en soit, en ce
moment précis, Renou a presque touché à la fin de sa carrière de peintre et se tourne
toujours plus vers les lettres.
Ayant cessé de peindre, il peut accorder plus de temps à la littérature et même
entreprendre, dans ce domaine, des projets plus ambitieux. Telle est la traduction du poème
du Tasse, la Jérusalem délivrée, dont l’auteur perdit et retraduisit les quatre premiers
chants1177 et qui ne fut jamais imprimée, la critique ne sachant donc pas situer la période
exacte pendant laquelle il y a travaillé1178 . En revanche, la traduction, en 1789, du poème
de Du Fresnoy , De arte graphica , annotée par le même Renou, connut un sort meilleur.
Dans le discours prononcé devant l’Académie, avant la lecture du poème le 7 juin 1788,
Renou explique dans quelles circonstances s’est matérialisé son projet :
Forcé depuis plus d’un an de suspendre mes travaux en peinture, par la faiblesse
et le trouble que me laissent encore dans la vue la suite d’une maladie grave, je
n’ai pas cru mieux employer cette vacance momentanée pour l’exercice de mon
art qu’en travaillant pour l’art même, c’est-à-dire pour l’instruction et le progrès
des élèves1179.
S’agissant d’un poème théorique concernant la peinture, l’Académie encourage l’entreprise
de Renou, en lui prêtant 1000 livres pour les frais d’impression et en en achetant deux cent
exemplaires, ce qui correspond à un geste de confiance et d’appréciation des académiciens
à son égard. Une lettre du comte d’Angiviller à Vien du 25 septembre 1789 confirme le
secours de l’Académie donné à Renou et contient une certaine sympathie du directeur des
Bâtiments à l’égard de ce projet à caractère didactique :
J’ai reçu, Mr, l’éclaircissement que je vous avais demandé sur l’état des fonds
de l’Académie de peinture, afin de voir s’il y avait moyen de venir au secours de
M Renou, en lui prêtant sur ses fonds, une somme de 1000 livres pour lui rendre
moins onéreux les frais de l’impression de sa traduction de l’Art de peindre
de Dufresnoy, qu’il a enrichie de notes qui ajoutent beaucoup au mérite de
1175 Ibidem.
1176 Ibidem.
1177 “(…) M Renou essaya de traduire en vers la Jérusalem délivrée. La perte qu’il fit des quatre premiers chants de ce
poème, loin de le décourager, redoublant son ardeur, il les recommença, et ce grand ouvrage est heureusement entièrement terminé”,
Mélanges sur les Beaux-Arts, p.415.
1178 Nicolas Ponce précise seulement que la traduction du poème de Tasse succède à celle du poème de Du Fresnoy.
1179 Antoine Renou, L’Art de peindre, traduction libre en vers français du poème latin de Charles-Alphonse Dufresnoy,
(Paris, Imprimerie de Monsieur, 1789).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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l’ouvrage. J’ai vu par cet état que, sans nuire aux destinations que l’Académie a
de ses fonds, elle pouvait prêter cette somme à M Renou. Les choses étant ainsi,
je suis charmé qu’il y ait moyen de tenir à cet académicien quelque compte du
zèle pour l’instruction des élèves de l’Académie et de tous ceux qui entrent dans
la carrière de la peinture. J’autorise donc le trésorier de l’Académie à faire ce prêt
à M Renou qui offre d’ailleurs de le rembourser en deux années, ce qui lui sera
facile, si l’Académie prend quelques centaines d’exemplaires de son ouvrage,
comme elle paraît être dans l’intention de faire. M Renou demande d’ailleurs
à pouvoir faire ce remboursement 200 liv à 200 liv à mesure du débit de son
ouvrage. C’est une facilité pour laquelle il ne saurait y avoir inconvénient1180.
Renou dédie son ouvrage imprimé au comte d’Angiviller et y insère le Discours prononcé
à l’Académie avant la lecture du poème, où il explique qu’il s’agit d’une traduction libre,
dans laquelle il s’est permis des retranchements, des changements, des additions, voire
des corrections du texte original de Du Fresnoy1181.
Si les productions picturales, ainsi que les textes dramatiques et de secrétaire de
l’Académie d’Antoine Renou portent sa signature, il n’en est pas de même de ses écrits de
critique d’art, dont la plupart paraissent sous anonymat, soit dans le Journal de Paris, que
sous formes de brochures. D’une part, sa double fonction de peintre académicien-secrétaire
de l’Académie de peinture et de sculpture favorise l’exercice d’un travail critique sur les arts
qu’il pratique et connaît de près. D’autre part, cette même position se révèle particulièrement
délicate, dans le contexte d’une censure sévère exercée par l’institution académique sur
la critique d’art. Ceci est d’autant plus vrai sous la direction de d’Angiviller, qui éprouve un
sincère dédain pour les écrits critiques, ayant, selon lui, le rôle méprisable de trouble-fêtes
au Salon1182. On peut donc comprendre la difficulté de Renou d’incarner toutes ces fonctions
sans le risque de blesser quelqu’un ou encore, de se limiter à une critique foncièrement
élogieuse à l’égard de tous les peintres de l’Académie. On lui attribue une lettre extraite des
Observations sur la physique et les arts 1183, parue en 1757, ainsi que deux brochures : les
Dialogues sur la peinture 1184, publiée en 1773 et L’Impartialité au Sallon 1185, datée de 1783.
Comment peut-on donc, dans les deux dernières décennies de l’Ancien Régime, être à
la fois, peintre et fonctionnaire de l’Académie, critique d’art et correspondant artistique d’un
journal qui paraît avec un permis royal ? Comment tenir ensemble toutes ces fonctions sans
1180 Correspondance de M d’Angiviller avec Pierre, D’Angiviller à Vien, 25 septembre 1789.
1181 “Les principes qui m’ont paru mal posés, je les ai changés. Il est bien étonnant, par exemple, que Dufresnoy, qui avait étudié
les éléments d’Euclide, et qui avait peint des tableaux d’architecture, ait dit que la perspective n’avait point de règles certaines. J’ai
refondu donc ce passage, dans la crainte de propager le poison. Rien de ce que j’ai dit sur la perspective n’appartient à mon auteur. Il
a encore erré quand il a placé le noir sur le devant du tableau. Il recommande en quelque sorte le célibat à l’artiste. Je ne conseillerais
pas à l’artiste qui commence, de se jeter dans les liens du mariage; mais ce noeud respectable peut, malgré ses peines et ses dangers,
procurer de douces consolations; il n’a pas empêché Rubens , le Poussin et tant d’autres, de prendre place parmi les grands peintres”.
L’Art de peindre.
1182 The Origins of French Art Criticism, Censorship and Diffusion of Criticism during the Ancien Régime, pp. 146-164.
1183 Extrait des“Observations sur la physique et les arts”, Lettre à l’Auteur, (Paris, imprimeur de Moreau, 1757), Attribué à
Renou selon une note manuscrite de Mariette.
1184 Dialogues sur la peinture, (Paris, Tartouillis, 1773) (réédités par Minkoff, Genève en 1972). Attribués à Renou d’après une
note manuscrite de A. Vidier dans l’exemplaire de l’édition de 1773.
1185 L’Impartialité au Sallon, (Paris, les Marchands de nouveautés, 1783). Attribuée à Renou d’après A de Montaiglon.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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que l’une nuise à l’autre ? La collaboration de Renou au Journal de Paris, avec son succès
et ses inconvénients, nous offre un exemple d’une possible cohabitation, certes, temporaire
et soumise à un équilibre instable. Nous allons essayer de voir, dans ce qui suit, quel a
été le rôle de Renou dans les premières années d’existence du quotidien, en quoi consiste
la nouveauté de sa fonction de correpondant pour les arts visuels et pour quelles raisons
cette collaboration n’a pas été de très longue durée. Nous allons suivre trois aspects de sa
fonction de correspondant artistique : le jeu des masques et le style innovateur de ses lettres
sur les arts visuels au Journal de Paris, sa position quant à la suppression de l’Académie
de Saint-Luc, résumée comme affranchissement des arts, et ses interventions critiques à
propos des expositions du Louvre.
Le journaliste
Son éclectisme, sa familiarité avec la plume, son contact direct avec le monde des arts
font d’Antoine Renou la personne appropriée pour la fonction de correspondant pour les
arts visuels au Journal de Paris. N’ayant pas d’accès à l’information politique, afin d’assurer
le succès de leur entreprise, les rédacteurs du quotidien de Paris semblent miser, dès le
début, sur les arts en général, en témoigne l’espace qu’ils assignent à la musique et aux
arts visuels, au moins pendant ses deux premières années d’existence. L’acquisition d’un
artiste comme correspondant permanent du Journal est une nouveauté absolue, voire un
geste hardi, dans la presse périodique de l’époque, et constitue, selon nous, une stratégie
des journalistes pour attirer un nombre plus grand d’abonnés. D’autre part, on peut imaginer
que la place de correspondant artistique dans un périodique qui s’annonce innovateur et
ambitieux, doit être vue par Renou l’occasion d’exercer ses passions littéraire et artistique,
de valoriser son titre de secrétaire de l’Académie, ainsi que de mettre en pratique son
penchant naturel pour le jeu, le théâtre et la conversation.
La lettre des rédacteurs qui annonce le correspondant pour les arts, précise qu’il s’agit
d’un “ artiste célèbre ” , qui préfère, au moins dans un premier moment, tenir cachée son
identité. En effet, Renou ne signe pas ses lettres au Journal de son nom avant le 17 juillet
1777, lorsqu’il commence à s’occuper des notices nécrologiques des artistes de l’Académie.
Durant les premiers mois de sa collaboration avec le quotidien, il signe ses lettres sous deux
pseudonymes, “L’Ami des Artistes”, et “Le Marin”, nommé plus tard, Kergolé. Le premier se
présente au rendez-vous avec les abonnés du Journal pendant cinq lettres, dans lesquelles
il se propose de dresser un tableau de l’art contemporain en France. C’est une occasion
pour Renou de parler de la “ liberté des arts ” , suite à la suspension de la corporation
des peintres, de ridiculiser les faux amateurs qui pullulent aux ventes de tableaux, de
réhabiliter l’art de la mosaïque, de critiquer la peinture maniériste et de louer les efforts de
l’administration de d’Angiviller pour l’encouragement de la peinture d’histoire.
D’autre part, il invente le masque d’un marin breton, bavard et curieux, qui a toujours
le juron prêt et qui arpente la capitale en quête de nouvelles productions artistiques, qu’il
livre aux abonnés du Journal dans un langage enjoué et piquant. Pendant quatorze lettres,
publiées entre le 1er mars 1777 et le 16 janvier 1778, “Le Marin” saute d’un sujet à l’autre,
touchant d’une manière fugitive et ludique à plusieurs aspects des arts de son temps. Il
adhère à un type d’écriture frugale et morcelée, qui privilégie la brièveté, la concision et le
désordre, ainsi que les divagations et l’assemblage de matériaux disparates. Dans ce sens,
le style du “Marin” se fond avec celui de “L’Ami des Artistes”, premier masque de Renou, qui,
dans sa première lettre au Journal appelait ses réflexions sur les arts des “ larcins ” jetés
sur papier “ au courant de la plume ”, envoyés au quotidien tels qu’ils lui sont tombés sous
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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la main et comparés avec les traits légers, à caractère préparatoire, de l’esquisse. Lorsque
l’Amateur ajoute : “ Les longs ouvrages me font peur ”1186 , il parle également au nom du
“Marin”, qui coud dans ses lettres des nouvelles artistiques, des jugements critiques, des
observations générales sur les arts, des anecdotes, des réflexions sur le fonctionnement du
périodique quotidien et des digressions sur son propre style et sur d’autres correspondants
du Journal.
Quels sont les thèmes artistiques abordés par “Le Marin” dans ses lettres au quotidien ?
Inspiré par la publication, en 1777, dans le Journal de Paris des prix des tableaux touchés
lors des ventes des collections de Randon de Boisset et de Blondel de Gagny, Renou,
sous le masque du “Marin”, fait quelques observations à propos du rapport de l’artiste avec
l’argent1187 . Il plaide pour la reconnaissance matérielle des oeuvres réalisées par des
artistes contemporains et dénonce les spéculations de certains amateurs attirés par le gain.
“ Vous dites, dans je ne sais quelle feuille, que les Tableaux de l’Ecole Française sont
montés dans les ventes à un très haut prix, et vous ajoutez qu’il est flatteur pour les
artistes de jouir de leur gloire dès leur vivant ” , observe Renou, et continue : “ Ne
serait-il pas aussi doux pour eux d’en recuillir les fruits ? ” . Il s’emporte contre “ ceux
qui ont l’injustice d’acheter les tableaux des grands maîtres à vil prix, et l’adresse
d’attendre ou leur mort, ou un moment de vogue pour les vendre ”1188 Pour illustrer
son idée, Renou imagine un exemple de justice rendue à un artiste contemporain par un
amateur désintéressé, dont le gain le plus important est le plaisir de pouvoir contempler le
tableau acquis à son gré :
Pour moi, si j’étais amateur ; si j’achetais par exemple, une marine de Vernet,
je les aime beaucoup, quand je les voix les pieds me brûlent de remonter sur
mon bord ; si donc je lui en avais donné un prix raisonnable en mon âme et
conscience, et que quelques années après, me prenant caprice de m’en défaire,
on m’en offrit le double et le triple, je l’accepterais ; mais alors j’envoierais
chercher mon homme à talents, ou plutôt je me transporterais chez lui et lui
dirais ; Mon cher, je vous ai donné (supposons) cinquante louis de tel tableau,
je viens de le céder pour deux cent. Voici les cent cinquante louis de surplus ;
ils sont à vous, je vous les restitue. Quant à moi, le plaisir de la vue de votre
Ouvrage m’a payé à usure l’intérêt de mon argent1189.
Il revient sur ce sujet dans sa troisième lettre au Journal, dans laquelle il exprime sa
satisfaction quant au prix atteint par la Visitation de Honoré Fragonard (“ Ce tableau est
bien payé, et il vaut l’argent ”1190 ) et déplore le prix modeste auquel on a acquis Le
Mariage de St Joseph et de la Vierge de Carle Vanloo (“ J’aurais donné douze mille francs
de ce diamant et j’aurais cru l’avoir à bon marché. Je vois à présent que le taux des
1186 Ibidem, 9 février 1777, “Arts, Lettre première sur les Arts, par un Ami des Artistes, aux Auteurs de ce Journal”.
1187 D’autres notices publiées dans le Journal en 1777 abordent ce thème. Le 23 mars 1777 on annonce une commande de
Vierge pour la cathédrale de Chartres au sculpteur Audran, par l’abbé d’Archambault. Le rédacteur note: “Non seulement on a payé
avec exactitude à M Audran le prix qu’il a fixé lui-même, mais le Chapitre, par une délibération ultérieure, a jugé à propos de faire à
cet Artiste une pension de 1200 livres réversible sur la tête de sa femme. Ce trait de générosité nous a paru digne d’être consacré
pour l’encouragement des Arts”.’
1188 Journal de Paris, 1er mars 1777, “Arts, Lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1189 Ibidem.
1190 Ibidem, 19 mars 1777, “Arts, Troisième lettre d’un Marin aux Auteurs de ce Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ouvrages n’est pas toujours la mesure de leur mérite ”1191 ). Dans le reste de ses lettres
au quotidien, “Le Marin” choisit ses flâneries imaginaires dans la capitale comme moyen de
parler des arts. Ses réflexions sur les arts sont plutôt brèves, inspirées par ses promenades
et moulées dans un langage ambigü, à la fois poli et grossier, brusque et recherché, sérieux
et frivole.
Dans sa seconde lettre, “Le Marin” se plaint du torticolis que lui a causé une tentative
échouée d’admirer les ouvrages extérieurs du portail de Saint-Sulpice, masqué par un
édifice “ lourd ” et “ lugubre ” . Il se console devant une fenêtre ouverte sur la galerie
du Louvre, occasion pour Renou d’insérer un éloge du projet de Musée entrepris par le
directeur des Bâtiments1192 . La quatrième lettre du “Marin” relate sa promenade au Jardin
du Roi, où il s’est rendu pour admirer le buste de Buffon réalisé par le sculpteur Pajou.
A l’instar de ses contemporains, “Le Marin” se montre sensible aux représentations des
grands hommes ; au-delà des qualités artistiques de l’oeuvre, il saisit l’occasion d’un face
à face avec le passé glorieux, dont le grand homme est la trace significative :
On est toujours curieux de voir les traits d’un grand homme. Je ne l’ai jamais vu.
Mais d’après ses écrits, je me figurais qu’il devait avoir bonne mine. Morbleu,
j’avais raison ; il a l’air d’un chef d’escadre ; il a l’oeil du génie ; il semble lire
dans le ciel ce qu’il écrit et écrire ce que le ciel lui dicte. Il n’est pas jusqu’au
mouvement de ses cheveux qui annonce une inspiration divine1193.
Renou plaide aussi pour la réhabilitation de la mosaïque comme genre idéal pour la
conservation des chefs-d’oeuvre contre les dégâts du temps. C’est d’abord en tant qu’ “Ami
des Artistes” qu’il exprime son opinion là-dessus1194, pour passer plus loin la relève à son
autre masque, “Le Marin”. Afin de défendre son propos devant un critique de la mosaïque,
Renou a recours encore une fois au voyage imaginaire : “ J’ai sous les yeux, dans le
moment que je vous écris, un petit tableau de Mosaïque que j’ai rapporté de Rome,
et j’ai beau l’examiner, je n’y trouve aucun des défauts que l’Anonyme reproche à ce
genre de peinture ”1195 Dans une autre lettre, “Le Marin” raconte en revanche sa déception
devant la dégradation visible de la coupole de la cathédrale de Parme, peinte par le Corrège
en 1530, et qui, à son avis, aurait eu un autre sort si elle eût été exécutée en mosaïque1196
. Si Renou n’a pas fait son voyage en Italie, il le fait faire au moins à ses masques du
Journal de Paris.
Dans ses vadrouillages artistiques, “Le Marin” passe devant la statue équestre de Louis
XV par Bouchardon qu’il définit, de manière fort concise, “ la plus belle figure équestre de
l’Europe ” et découvre avec étonnement, à travers une grille, une maison privée réalisée
par l’architecte Etienne-Louis Boullée . Si, au premier coup d’oeil, celle-ci se révèle aux
yeux étonnés du Marin comme un “ Théâtre élevé en plein air ” , après un bef examen,
elle lui apparaît comme “ une retraite enchantée au milieu d’une solitude ” , “ un temple
1191 Ibidem.
1192 Ibidem, 4 mars 1777, “Seconde Lettre du Marin”.
1193 Ibidem, 9 avril 1777, “Arts, Lettre quatrième du Marin aux Auteurs de ce Journal”.
1194 “(…) ce qui me surprend toujours, est de ne voir dans toutes ces belles collections, celle, par exemple de M Boisset, qui avait
voyagé deux fois en Italie, aucun tableau de cette étonnante mosaïque si peu connue en France, et qui mériterait à l’être à tant de
titres”, Ibidem, 18 mars 1777, “Arts, Cinquième lettre”.
1195 Ibidem, 16 avril 1777, “Lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1196 Ibidem, 2 mai 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
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[élevé] au repos et à la beauté ”1197 , endroit de rêve pour tout homme de mer fatigué par
les voyages. Dans sa dixième lettre, à la demande de son neveu, “Le Marin” s’arrête sur le
chantier de Sainte-Geneviève, dont Soufflot conduit les travaux, pour prendre la défense
de l’architecte contre ses nombreux détracteurs et pour faire l’éloge de son ouvrage :
Laissons là tous les détracteurs ignorants et jaloux et les froids calculateurs.
C’est au sentiment de décider des productions de génie. Quelle âme ne s’élève
et ne se sent pénétrée de respect à la vue de ces superbes colonnes, qui
semblables aux cèdres du Mont Liban, soutiennent un fronton immense, et
jettent une ombre majestueuse sur l’entrée de cette basilique ? pourra-t-on
promener ses regards sans émotion, à travers ces rangs de colonnes qui portent
légèrement et sans effort les voûtes de l’intérieur ? Mais toujours des colonnes !
me diront les Critiques : eh ! pédants que vous êtes !, pour quel édifice lus
auguste l’Architecture doit-elle déployer ses plus riches ornements ? N’avezvous
pas de honte de raisonner ainsi. Oui, je vous soutiendrai malgré vos cris
et vos croassements, que l’ordonnance de ce temple consacré à l’être Suprême,
semble avoir inspiré par un souffle divin1198.
Après ses réflexions sur l’église de Sainte-Geneviève, en annonçant, dans sa onzième lettre
au Journal, une suite d’estampes sur les modes et le costume en France, au XVIIIe siècle,
“Le Marin” introduit le sujet frivole dans la rubrique artistique qui lui est confiée, et explique
ainsi son choix :
Je parlais la dernière fois d’un des plus beaux monuments commencés sous
le règne de Louis XV, et que nous verrons achevé sous son Auguste Petit-fils.
Aujourd’hui je déviserai avec vous sur la Seconde suite d’Estampes pour servir
à l’histoire des modes et du costume en France dans le dix-huitième siècle.
Cela s’appelle passer du cèdre à l’hysope ; j’en conviens ; mais pourquoi pas ?
le véritable Amateur applaudit à toutes les bonnes productions en tout genre.
Si l’on a tenu parole au Public, s’il a lieu d’être content, pourquoi ne pas le
dire ? D’ailleurs, cette entreprise frivole en apparence, a son côté d’utilité. Si
ce projet eût été conçu, exécuté ou exécutable plutôt, les Artistes chargés de
représenter les traits anciens de notre Histoire et les Héros des premiers temps
de la Monarchie ne seraient point réduits à chercher à tâtons sur les vitraux
des Eglises gothiques les habillements et les armures de nos Ancêtres. Il est
bon d’encourager cete entreprise. Je n’en avois pas grande opinion d’abord,
je l’avoue, parce que les modes ne m’intéressent guère ; mais la réflexion et le
hasard qui m’a fait connaître ces estampes ont changé mes idées1199.
“Le Marin” explique que pour voir ces estampes, il s’est rendu à la cour et s’est introduit
dans l’appartement même de la Reine, au moment où on lui présentait les estampes sur
les modes. Après les avoir vu par-dessus les épaules des dames, il avoue s’être empressé
de les acheter à Paris, pour les examiner avec plus d’attention. Renou attire ainsi l’attention
sur la légitimité des sujets considérés comme frivoles, à occuper la rubrique artistique du
Journal. Le quotidien lui-même ne se proposait-il pas, dès son Prospectus, de s’occuper de
1197 Ibidem, 21 avril 1777, “Lettre cinquième du Marin, aux Auteurs de ce Journal”.
1198 Ibidem, 3 juin 1777, “Arts, Lettre dixième du Marin à Jacob Kergolé”.
1199 Ibidem, 16 juin 1777, “Lettre onzième du Marin aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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choses frivoles sans tomber pour autant dans la frivolité ?1200 Ce qui se présente comme un
ouvrage frivole, dédié à une occupation propre aux esprits légers, possède, avertit Renou,
sa dignité et son utilité. Il suffit donc d’insérer un ouvrage sur les modes dans l’histoire de
la représentation pour lui ôter son caractère frivole, lié à la vulgarité de l’instant, et le rendre
digne de l’attention du lectorat d’un périodique sérieux. Renou saisit ainsi l’occasion pour
s’opposer à une certaine orthodoxie de la presse quant aux informations artistiques : il veut
montrer que l’on peut très bien parler, dans un périodique, du souffle divin qui a inspiré
l’église de Sainte-Geneviève et d’une histoire des modes et des costumes, sans en miner
le sérieux et sans tomber dans la pure légèreté.
En alternant le masque de l’amateur sobre et avisé et celui du marin breton grossier
et jovial, Renou trouve le moyen de satisfaire deux exigences distinctes : parler des arts
d’une manière sérieuse, signalant de façon élogieuse les réalisations de l’administration de
d’Angiviller, et proposer une approche ludique et légère des arts visuels, signée par la bonne
humeur et le rire. Le Journal représente le terrain où le peintre-écrivain peut finalement
mettre en valeur ses connaissances théoriques et pratiques sur les arts et sa passion pour
les lettres, autrement dit, où la plume et la pallette peuvent finalement coexister dans un
cadre unique. Le masque du “Marin” permet à Renou d’exercer à son gré ses compétances
littéraires et de livrer au lectorat du Journal, des informations artistiques régulières et non
limitées au seul Salon, enveloppées dans une forme agréable et amusante. Avec son talent
d’homme de cour, Renou propose aux lecteurs de la feuille de Paris une façon élégante,
enjouée et familière d’aborder les arts visuels et de les insérer dans leur quotidien. “Le
Marin” représente d’ailleurs le premier masque du Journal de Paris, celui qui stimule le
dialogue avec d’autres masques du quotidien, qui se mêle facilement de sujets qui n’ont
pas trait aux arts visuels et qui devient familier au point d’être cité fréquemment dans les
lettres des lecteurs. On pourrait dire que c’est à Renou que revient la tâche de tracer les
premières lignes de la correspondance ouverte et familière entre les différents lecteurs et
correspondants du quotidien, telle qu’elle avait été annoncée par les rédacteurs, dans le
Prospectus.
Comment Renou construit-il son masque, connu sous le nom du “Marin”, quels sont
les moyens littéraires auxquels il a recours pour donner vie à son personnage et quelle est
la place qu’il occupe dans le Journal ? C’est le 1er mars 1777 que “Le Marin” entre en
scène pour la première fois : “ Morbleu, MM les journalistes, puisqu’il vous prend à tout
le monde la fantaisie de vous écrire, je veux moi aussi m’en mêler. Je suis homme de
mer ”1201 Il se présente d’emblée comme “Monsieur tout le monde”, poussé par le désir
irrésistible de s’adresser à un périodique ouvert à tous, et se donne pour tâche d’informer
les lecteurs du Journal des nouveautés artistiques saisies au vol dans ses vadrouillages
dans la capitale.
Au-delà de cette fonction précise, “Le Marin” se laisse facilement emporter par le
plaisir des digressions. Il se plaît souvent à converser avec les rédacteurs à propos du
Journal, dont il souligne, de façon complice, les innovations et le succès. Sa quatrième lettre
1200 “En nous assujettissant à donner le cours des Modes, nous ne prétendons point par là mériter de la Patrie; un tel détail cependant
ne se borne point à l’utilité du moment puiqu’il est des occasions où l’Histoire elle-même peut en tirer avantage. Louis XV monte sur
le Trône; c’est Henri IV que l’on croit voir renaître; l’imagination s’exalte; et pour mieux se représenter le règne à jamais mémorable,
on court aux bals avec la fraise, les manches bouffantes, le chapeau couvert de plumes, les souliers noués; le vulgaire ne voit dans
cet ajustement qu’un effet de caprice et de frivolité; le Philosophe au contraire y voit un objet frappant de comparaison entre l’amour
des Français pour l’Aïeul et le Petit-Fils.”, Dictionnaire des Journaux, “Journal de Paris”.
1201 Ibidem, 1er mars 1777, “Arts, Lettre aux Auteurs de ce Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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commence par des réflexions sur l’importance croissante du périodique quotidien dans la
vie des Parisiens :
Savez-vous, mes braves Journalistes, que je commence à m’accoutumer au
roulis de votre galiote littéraire ? Je ne puis plus m’en passer. Il me faut tous
les matins ma pipe et le Journal. Je vous donne ma parole qu’on s’y habituera
comme au tabac. La raison en est simple, c’est qu’il est établi sur un usage de
toute antiquité parmi les hommes, de tous les temps on s’est demandé, en se
rencontrant : quid novi ? qu’y a-t-il de nouveau ? Vous vous êtes chargés de
nous l’apprendre sans sortir de chez nous ; cela est commode. Il est vrai que les
nouvelles, dont vous êtes porteurs, ne s’étendent guère plus loin que la ville ;
mais Paris est un si grand vaisseau, que tel, qui est à la poupe, ne sait pas ce qui
se passe à la proue1202.
La métaphore de la “ville-navire” est relayée par celle du “journal-navire” (tour à tour “ barque
” , “ felouque ” , “ paquebot ” ou “ galiote ” ) , que “Le Marin” introduit dans sa cinquième
lettre, à l’occasion d’une omission des journalistes :
J’ai découvert ces jours derniers, une nouvelle production d’un de nos Artistes,
dont vous ne sonnez mot. Vous me répondrez peut-être qu’elle n’est pas venue
à votre connaissance ; tant pis, morbleu. Quand on commande un équipage, on
doit toujours avoir une dizaine de petits pilotins à envoyer au haut des mâts, pour
aller à la découverte. Est-il décent qu’un Capitaine de vaisseau vous serve de
mousse ? je le veux bien pour aujourd’hui, mais n’y revenez plus1203.
Parfois, Renou aborde le même sujet sous plusieurs masques. Si le 18 mars 1777 “L’Ami
des Artistes” livre au Journal un plaidoyer pour la réhabilitation de la mosaïque en France,
suite à une critique de ce genre, Renou revient sur le sujet le 16 avril 1777, sous le
pseudonyme du “Marin”. Le correspondant artistique du quotidien semble d’ailleurs se plaire
au jeu des masques qu’il change d’un numéro à l’autre et qu’il s’amuse même à faire
dialoguer. En observant que le Journal“ est un coche où chacun porte son paquet pour
être remis à son adresse ” , “Le Marin” salue l’autre masque de Renou : “ Souhaitez bien
le bonjour à votre Amateur ; il me plaît, parce qu’il est honnête et impartial ”1204 Si
la lettre qui défend la mosaïque est signée simplement “Kergolé”, cinq jours plus tard, “Le
Marin” intervient pour éclairer le mystère de ce nouvel arrivé : “ Quel est ce M Kergolé qui
plaide pour les Mosaïques ? Kergolé n’est-il pas le Marin ? Le Marin n’est pas moi ?
je ne connais de Kergolé dans ce pays-ci que votre serviteur ”1205.
Ces exemples montrent que Renou sait utiliser avec habileté le jeu des masques et
de miroirs qui régissent la correspondance journalistique. En se préparant à rendre compte
du Salon de 1777, les rédacteurs annoncent une collaboration conjointe entre les deux
masques de leur correspondant artistique : “ Nous n’entrerons aujourd’hui dans aucun
détail sur toutes ces productions. Nous espérons (dans le cours de cette exposition
qui dure un mois) que nos Correspondants, l’Amateur et le Marin, avantageusement
connus dans notre Journal pour leur honnête impartialité, voudront bien nous aider
1202 Ibidem, 9 avril 1777, “Arts, Lettre quatrième du Marin, aux Auteurs de ce Journal”.
1203 Ibidem, 21 avril 1777, “Arts, Lettre cinquième du Marin, aux Auteurs de ce Journal”.
1204 Ibidem, 8 avril 1777, “Arts”.
1205 Ibidem, 21 avril 1777, “Lettre cinquième du Marin, aux Auteurs de ce Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de leurs lumières ”1206 . Après avoir révélé aux lecteurs que “Le Marin” et “Kergolé” sont
le même personnage, Renou introduit également le neveu de celui-ci, “Jacob Kergolé” :
Je me sers de l’occasion de votre Paquebot, pour faire parvenir celle-ci à mon
oncle, avec qui il me paraît que vous entretenez une correspondance. C’est
une bonne action que de réunir une famille. Si vous me faites cette grâce, je
vous saluerai comme un Amiral, quand je vous trouverai et si jamais nous nous
trouvons en mer, j’irai de conserve avec vous, pour vous défendre contre les
Corsaires1207.
Non seulement le neveu trouve-t-il son oncle, mais les rédacteurs du Journal annoncent
avec une certaine perplexité que la famille des “Kergolé” ne cesse de se multiplier tous les
jours à travers les lettres qui leur parviennent, au point de confondre les lecteurs :
La famille des Kergolé se multiplie tous les jours. Deux personnes nous ont
adressé de très jolies lettres sous ce nom ; puis est survenu un troisième
Kergolé, Neveu des deux premiers (Jacob Kergolé). Ce Neveu ne croyait avoir
qu’un oncle, celui qui est le plus connu sous le nom du Marin, le même qui lui
a répondu à la lettre insérée dans la feuille d’hier ; mais l’autre Kergolé ayant
cru aussi que la Lettre de Jacob s’adressait à lui, nous a fait passer la réponse
qu’on va lire. S’il nous vient de nouveaux Kergolés, nos lecteurs et nous auront
beaucoup de peine à suivre la filiation de cette nombreuse famille1208.
A la multiplication frénétique des masques correspond une diminution d’intérêt pour
l’information artistique, qui est soit engloutie par le bavardage du “Marin” et de son neveu,
soit reléguée dans un post scriptum, comme c’est le cas chez “Jacob Kergolé”, qui ne
demande qu’à la fin de son épître des informations sur l’église de Sainte-Geneviève, vue
elle aussi comme un navire renversé1209. L’oncle lui répond promptement, en défendant le
projet de Soufflot de ses nombreuses critiques, non sans introduire ses propos par une
digression consistante, concernant la rencontre avec son neveu1210. Plusieurs lettres de
l’échange entre l’oncle et le neveu sont de simples exercices de style, où l’information
artistique s’efface complètement. “Le Marin” joue le rôle de lecteur fidèle du Journal, à
l’écoute de toutes les nouveautés qui y arrivent, prêt à faire des commentaires et à exprimer
ses opinions. Ainsi, observe-t-il avec son humour habituel, à propos de l’introduction de la
rubrique “Loterie” et de l’ampleur que prend la querelle entre gluckistes et piccinnistes :
Enfin, Patrons, me voilà de retour. Je resterai quelque temps sur ces côtes, et
nous aurons le plaisir de causer et de fumer ensemble. Eh bien, mes enfants,
que s’est-il passé pendant mon absence dans votre petite felouque ? Comment
morbleu, elle est toute tapissée de numéros ; êtes-vous devenus des marchands
de billets de Loterie depuis que je ne vous ai pas vus ?.. Qu’entends-je ?.. d’où
1206 Ibidem, 25 août, “Arts”.
1207 Ibidem, 15 mai 1777, “Lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1208 Ibidem, 21 mai 1777, “Variété”.
1209 “PS Dans mes courses, j’ai aperçu un grand vaisseau qui est encore sur les chantiers, et qu’on baptisera, dit-on, la Sainte-
Geneviève; il m’a paru beau, quoiqu’on travaille la quille en haut. C’est parbleu, un vaisseau de premier rang; dites-m’en deux mots,
je vous prie, dans la lettre que vous m’écrire”. 15 mai 1777, “Lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1210 Ibidem, 3 juin 1777, “Arts, Lettre dixième du Marin, à Jacob Kergolé”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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vient ce bourdonnement à mes oreilles ?.. Ah ! je ne m’en étonne plus ; vous avez
tant parlé de Musique, que votre galiote littéraire rend des sons1211.
Dans sa douzième lettre au Journal, “Le Marin” instable et un peu étourdi, oublie
complètement sa fonction de correspondant des arts visuels pour le quotidien et s’y met à
formuler des réflexions sur la musique. Il en parle, certes, avec prudence, car, assure-t-il
en critique impartial : “ Pour donner son avis, il faut s’y connaître, et l’on ne se connaît
dans un Art, qu’après avoir longtemps exercé, médité et approfondi ”1212 Le parallèle
entre les arts est un thème constant chez Renou journaliste et la peinture lui sert toujours de
point d’appui pour ses réflexions sur la poésie ou la musique. Dans sa douzième lettre au
Journal, “Le Marin” souligne le caractère universel de la musique et affirme son attachement
à la musique de Gluck qui, à son avis, incarne cette exigence. “ Mais la musique qui
parle à toutes les oreilles, comme la peinture à tous les yeux, doit être cosmopolite
” affirme-t-il et ajoute un peu plus loin : “ (…) quand j’entends une scène dialoguée en
Musique par le Chevalier Gluck , j’y suis trompé ; je crois presque que les Acteurs
se parlent entre eux, j’y retrouve quelques inflexions de voix de la nature, et j’ignore
parfaitement si l’Auteur est Allemand, Français ou Italien ”1213 . Le 16 janvier 1778, “Le
Marin” délaisse de nouveau ses promenades artistiques pour se lancer sur les traces de
Boussard, le pilote de Dieppe surnommé “ brave homme ” par Necker, suite à une action
courageuse et devenu, grâce aussi à l’intervention de la presse1214 , le symbole du héros
populaire : “ Impatient de connaître ce brave Pilote, j’allais prendre la poste et partir
pour Dieppe, quand j’ai appris qu’il avait été à la Cour, qu’il était à Paris. Je vole de
société en société pour le rencontrer, enfin je l’ai vu ”1215.
Vers la fin de ses interventions au Journal, le marin “Kergolé” s’exprime à plusieurs
reprises, avec enthousiasme, sur la place significative accordée par le quotidien aux oeuvres
et aux traits de bienfaisance. Après une absence de plusieurs mois, “Le Marin” revient le 12
décembre 1777 avec une lettre où il évoque brièvement deux artistes morts, pour finir avec
un fort encouragement lancé aux journalistes de Paris :
Continuez à annoncer tout ce qui peut servir et honorer l’humanité. Donnez-nous
force anecdotes de bienfaisance et de grandeur. Tout Marin que je suis, mon
coeur s’émeut au récit de l’honnête infortunée qui souffre avec courage et du
riche qui donne avec noblesse. Je m’abonne pour l’année prochaine1216.
Même dans sa dernière intervention du 27 janvier 1779, “Kergolé” observe à propos du
quotidien de Paris : “ A voir les actes d’humanité dont vous êtes les agents et les
coopérateurs, on pourrait l’appeler la barque Bienfaisanc ”1217 “Le Marin” n’est pas
1211 Ibidem, 23 juillet 1777, “Lettre douzième du Marin aux Auteurs de ce Journal”.
1212 Ibidem.
1213 Ibidem.
1214 Le Journal de Paris lui-même publie dans son premier numéro de 1778 un extrait d’une lettre de l’intendant de Rouen à Necker,
relatant l’acte d’héroïsme du pilote et la réponse du ministre des finances, qui annonce la gratification de Boussard par le Roi. Le
16 janvier 1778, “Le Marin” écrit au Journal à propos de Boussard: “(…) quel homme que Boussard! Je fus ravi d’admiration au récit
de l’intrépidité de ce brave homme. Ce nom lui restera, j’ose vous le prédire. Il lui a été donné par M Necker et confirmé par le Roi
lui-même”.
1215 Journal de Paris, 16 janvier 1778, “Lettre du Marin aux Auteurs du Journal”.
1216 Ibidem, 12 décembre 1777, “Lettre du Marin aux Auteurs du Journal”.
1217 Ibidem, 27 janvier 1779, “Lettre du Marin aux Auteurs du Journal”.
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seulement un correspondant artistique, il est une voix intérieure de la feuille, dont les
commentaires constants sur le Journal sont censés lui faire de la publicité. Il paraît d’ailleurs
que sa verve et son enthousiasme initial pour les arts visuels commencent à faiblir, et qu’il
écrit au Journal pour entretenir les lecteurs de son style badin et franc, plutôt que pour les
tenir au courant des nouveautés artistiques de la capitale. Désormais, il s’inscrit dans la
galerie de masques du périodique quotidien, qui contribuent à transmettre, à travers leur
présence régulière dans les pages du Journal, les idées de familiarité et de convivialité
si chères aux rédacteurs. Les interventions du “Marin” sont louées ou critiquées par
des lecteurs, ainsi que par d’autres masques du quotidien, son nom est cité à tout bout
de champ, son style irrite ou passionne, mais semble ne laisser personne indifférent. Il
est possible que “Le Marin” survive pour quelque temps à sa fonction de correspondant
artistique, en raison de son style attachant et de son habileté à faire parler de lui.
La première à se plaindre du style du “Marin” est une comtesse, signant sa lettre “La
C de B”, qui raconte que la lecture des lettres marquées par ses “ morbleu ” et ses “
ventrebleu ” , pillés, à son avis, du Misanthrope de Molière, irrite sa petite chienne :
Je n’y peux plus tenir, MM votre Marin me fait souffrir étonnamment. Je vous
avoue que son style déshonore votre Journal. Plusieurs femmes de mes amis
sont du même avis que moi, et j’ai cru, par intérêt pour vous, devoir vous en
avertir. Si cela continue, les honnêtes gens n’y souscriront plus dorénavant.
Feuilletez tous les Journaux du monde, y trouverez-vous jamais un morbleu
et un ventrebleu ? Ce Marin soi-disant, veut être plaisant et il est grossier ;
il croit être neuf et ne l’est point du tout ; car ces morbleu et ventrebleu sont
pillées du Misathrope. Que cet homme est maladroit ! Il ne voit pas que si Molière
eût vécu de notre temps et fréquenté la bonne compagnie, il eut écrit d’une
toute autre manière. Enfin le ton de cet homme de mer est détestable ; je vais
vous en donner une preuve, à laquelle je défis qui que ce soit de répondre. Un
de ces jours, comme on m’apportait votre Feuille, un de mes parents, ancien
Mousquetaire, entrait chez moi. Je le priai de lire. Il tomba sur une lettre marinée
(nous les nommons ainsi) il s’avisa de vouloir y donner le ton ; aux ventrebleu
et morbleu, Zéphirette, qui dormait sur le pied de mon lit, ne cessa de japper
pendant toute la lecture. Je vous demande, si un style fait aboyer les chiens, peut
jamais être bon ?1218
“Le Marin” exprime toute de suite à la comtesse sa désolation de l’avoir offensée avec son
“ style acquatique ” et, pour se faire pardonner, il lui écrit “ une lettre très polie ” , où
les jurons et son badinage d’homme grossier sont mis de côté1219 . Quelques jours plus
loin, une lettre signée “Les Lettrés de Senlis” critique sévèrement le style enjoué du “Marin”
et l’accuse de flatterie :
Mais vous avez un certain Marin qui vous écrit sur les Arts en vrai Marin. Nous
autres gens de Senlis, vrais et simples Amateurs, sans préjugés d’école, sans
intérêt de coterie, qui voulons qu’on parle des Arts avec dignité, avec agrément,
et non du ton de Pasquin ou de Gilles, nous avons lu avec dégoût ces facéties
1218 Ibidem, 24 avril 1777, “Lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1219 Ibidem, 26 avril 1777, “Lettre sixième du Marin aux Auteurs du Journal”.
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pleines d’adulations et insipides ; nous y avons reconnu non la gaieté fine d’un
Amateur judicieux, mais la grimace bouffonne d’un flatteur1220.
Les rédacteurs du Journal s’empressent de défendre “Le Marin”, en assurant que “ si
MM de Senlis connaissaient les hommes de lettres qui ont souri à son badinage,
ils regretteraient sans doute de montrer tant de dégoût et de trancher si durement
”1221 “Le Marin” n’a sûrement pas que des détracteurs. Les rédacteurs du Journal euxmêmes
avertissent “ qu’à Paris, il a trouvé grâce devant beaucoup de lecteurs ”1222 et
promettent de respecter leur pacte avec “Le Marin”, en insérant toutes les lettres qu’il leur
envoie.
Les correspondants du Journal ont l’habitude d’exprimer, dans leurs lettres, leur opinion
quant aux collaborateurs habituels du quotidien, ce qui contribue à renforcer l’idée du
périodique comme correspondance familière. “Le Jardinier d’Auteuil” défend le style de
“Kergolé”, en soulignant que “ c’est un brave garçon qui dit fort bien tout ce qu’il pense
et pense très bien tout ce qu’il dit ” et avoue aimer son “ style franc ”, en raison du fait qu’“
un ventrebleu bien appliqué vaut mieux que le mensonge le plus poli ”1223. Un groupe
de lectrices de province qui “ [aiment] beaucoup la culture ” et “Le Jardinier d’Auteuil”
expriment aussi leur enthousiasme quant aux interventions du “Marin” : “ Vous avez aussi
un Marin que nous aimons à la folie. Son ton brusque nous plait. C’est la franchise de
la fraîche gaieté et son esprit est celui des gens sensés ”1224 . En parlant de Bordeaux
comme potentielle source de nouvelles intéressantes pour le Journal de Paris , François de
Neufchâteau indique l’attachante famille des “Kergolé” comme correspondants du quotidien
pour la province : “ (…) sans doute la famille des Kergolés, devenue si célèbre et si
nombreuse dans le Journal de Paris, ne dédaignerait pas de mouiller un moment
dans la Garonne ou dans la Loire, et de parlementer avec vos Associés de Bordeaux
et de Nantes ”1225 Le nom du “Marin” sert également de carte de visite pour les autres
correspondants du Journal, pour faire insérer des notices artistiques. Pour annoncer la mise
au jour d’une série de gravures représentant les modes, les habillements et les moeurs du
XVIIIe siècle, un lecteur commence ainsi sa lettre : “ Permettez-moi de vous prier de
faire afficher dans votre grand Navire, dont parle si agréablement votre cher Marin,
soit à bas bord, soit à tribord, l’avis suivant aux Amateurs des beaux-arts ”1226.
Tout en étant l’un des masques les plus acclamés du quotidien, le 22 février 1778, le
neveu “Jacob Kergolé” annonce aux lecteurs, sur le même ton badin, la mort de son oncle,
“Le Marin” : “ Je ressens, Messieurs, une extrême douleur de devoir vous annoncer la
mort de mon oncle Gilles Kergolé, dit le Marin, qui m’a chargé en mourant de bien des
compliments pour vous ”. Toutefois dans le post scriptum de sa lettre, il laisse une porte
ouverte à un éventuel retour du “Marin”, ce qui fait penser que Renou et les journalistes de
Paris sont peut-être obligés de supprimer le masque, mais qu’ils espèrent tout de même le
1220 Ibidem, 27 avril 1777, “Les Lettrés de Senlis aux Auteurs de ce Journal”.
1221 Ibidem.
1222 Ibidem.
1223 Ibidem, 5 mai 1777, “Lettre d’un jardinier d’Auteuil aux Auteurs du Journal de Paris”.
1224 Ibidem, 21 juillet 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1225 Ibidem, 24 février 1777, “Seconde lettre de M François de Neuf-Château, aux Auteurs du Journal de Paris”.
1226 Ibidem, 12 mai 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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récupérer par la suite : “ J’ai fait enterrer mon oncle ; mais je ne serai pas étonné qu’il
revint, parce qu’il a fait de ces tours-là ”1227.
En effet, au début de 1779, “Le Marin” revient dans le Journal avec sa verve habituelle
et son discours enjoué: “ Bonjour, bon an, mes chers Patrons. Quoi ! vous ne me
reconnaissez pas ? parbleu, c’est votre ami, le Marin. Vous m’avez cru mort sans
doute depuis que mon coquin de Neveu m’a enterré tout vif et s’est nommé Légataire
universel de ma cave ? ”1228. Après la nouvelle de sa résurrection, il évoque la perte de
Voltaire et de Rousseau en 1778, se réjouit de ce que “ cette même année le pavillon
Français n’a souffert aucun échec de la part des prétendus souverains des mers ”1229
et désapprouve la dispute autour de la chapelle de la Vierge de Saint Sulpice, qui occupe
plusieurs numéros du Journal de l’année précédente. Même si “Le Marin” écrit au Journal
pour annoncer qu’il est vivant et en bonne santé, prêt à reprendre sa correspondance, cette
lettre solitaire de 1779 est véritablement sa dernière intervention dans le quotidien de Paris.
Si “Le Marin” disparaît définitivement des pages du quotidien, Renou continue à remplir
sa tâche de correspondant artistique sous d’autres masques ou encore, en signant avec
son nom et sa fonction de secrétaire adjoint de l’Académie. Dès 1777, il rédige en entier
ou partiellement les comptes rendus des Salons du Journal, sans jamais signer ses lettres,
car c’est justement sur le terrain de la critique salonnière que sa double tâche de peintreacadémicien
et de critique-journaliste devient plus difficile à gérer. Faute de Salon, en 1778
le Journal publie une dispute entre un amateur anonyme et “Le Comte de B***”, pseudonyme
sous lequel semble se cacher Antoine Renou, sur la chapelle de la Vierge de Saint-Sulpice,
qui s’étend depuis le 25 août, jour habituel de l’ouverture de l’exposition du Louvre, jusqu’à
la fin de l’année.
L’amateur écrit au Journal pour annoncer l’ouverture de la chapelle de la Vierge, dont
le plafond est l’oeuvre de François Le Moyne, et pour en élogier les restaurateurs : le jeune
peintre Antoine-François Callet et l’architecte Charles de Wailly. “Le Comte de B***” répond
avec indignation, considérant les éloges faits au restaurateur comme un affront aux talents
de “Le Moyne”1230. L’échange entre les deux adversaires est assez long et intense, les
lettres occupent souvent une page entière du Journal. “Le Comte de B***” attaque avec
beaucoup de véhémence le peintre Callet, responsable, à son avis du “ replâtrage ” de
la voûte de son fameux prédécesseur et n’épargne pas non plus l’architecte de Wailly. Il
accuse l’amateur de se servir du Journal pour faire une publicité louangeuse à de jeunes
artistes impatients de se faire connaître1231.
1227 Ibidem, 22 février 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
1228 Ibidem, 27 janvier 1779, “Lettre du Marin aux Auteurs du Journal”.
1229 Ibidem.
1230 “C’est avec bien de la peine que j’ai pu achever de lire dans votre numéro d’hier l’article où il est question du plafond de
Le Moine et retouché par le sieur Callet . L’indignation m’a saisi quand j’ai vu que, pour relever le prétendu mérite du Restaurateur,
on osait attaquer les talents de le Moyne lui-même. Il n’est plus; c’est aux honnêtes gens à prendre sa défense contre les injustes
détracteurs et contre les louanges indécentes que l’on donne à un Artiste inconnu, qui a eu la témérité de replâtrer ce grand homme:
oui, replâtrer est le terme”, Ibidem, 12 septembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
1231 “Ceux qui vous mettent en avant sont de jeunes Artistes impatients de se faire mouler, remouler et surmouler par vous
des éloges dans les Journaux, dans l’espoir de se faire bâtir à la hâte une grande réputation. Ne vous prêtez point à cette espèce
de charlatanisme. Les Artistes doivent s’occuper modestement dans leur atelier à produire de vraiment belles choses, et non point
à sétoyer des hommes de Lettres, ou soi-disant tels, pour se faire enfumer d’encens depuis les pieds jusqu’à la tête.’, Ibidem, 13
octobre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
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Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que Renou souligne, dans ses interventions
au Journal de Paris , le lien subtil entre la modestie et le véritable talent artistique. De son
côté, l’amateur accuse “Le Comte de B***” d’être le simple écho d’une coterie composée
de quelques “ jeunes conseillers ” et d’un “ ancien maître ” , qui complote contre les
artistes ayant travaillé à la restauration de Saint Sulpice1232 . “Le Comte de B***” revient
dans les pages du Journal avec deux autres lettres, même après que la dispute sur Saint-
Sulpice a cessé. Renou, qui prend plaisir à faire dialoguer ses différents masques, adresse
le 16 février 1779 une lettre signée par “Le Comte de B***” au “Marin”, lequel, dans son bref
retour dans les pages du Journal, avait défini le style du comte comme trop tranchant1233.
La dernière intervention du Comte de B*** est une réponse à “L’Observateur provincial”,
datant du 10 mai 1779, où il revient sur le lien entre la modestie et le talent chez les artistes.
Il est intéressant de remarquer que, pour illustrer la différence entre les grands artistes
modestes et laborieux et ceux qui sont constamment attirés par une facile réputation, “Le
Comte” a recours à l’image des abeilles et des frelons, image chère à Antoine Renou , déjà
présente dans les lettres sur la situation des arts en France, du début de 1777 :
Il est encore une cause de peu de richesse qu’acquièrent en général les grands
hommes en tout genre. Ils ont des ailes pour voler à la gloire, ils n’ont pas de
jambes pour courir après la fortune. Naturellement sédentaires, peu courtisans,
non par orgueil, mais l’amour de l’indépendance, ils sentent que l’on devient
l’esclave du grand que l’on adule ; ils s’occupent donc dans leur retraite à mériter
par leurs talents d’être appelés à l’exécution de ces grands ouvrages, que leur
ravissent les frelons qui voltigent ça et là pour butiner partout. Quand les abeilles
présentent leur miel, on le goûte, on lui rend froidement justice ; mais il est
trop tard : à peine trouvent-elles dans ce qu’elles glanent de quoi composer le
miel plus exquis encore, dans leurs cellules où elles se renferment. Voilà ce qui
m’irrite1234.
1232 L’amateur explique dans une de ses lettres les circonstances dans lesquelles il s’est chargé de la tâche de rendre compte
de la restauration de Saint-Sulpice: “MM les Auteurs du Journal me firent demander de vive voix et par écrit, un article sur les nouveaux
travaux faits à cette Chapelle, etc. Je leur écrivis deux fois, à la hâte, de ce que j’avais vu et senti; je ne consultai personne; je ne
mis nul ordre dans ces deux articles, parce que je m’attendais que ces MM le feraient eux-mêmes, comme je les en avais prié, et
comme ils l’avaient déjà fait pour quelques articles que je leur avais déjà envoyés. Vous pouvez juger quelle fut ma surprise lorsque
j’ai vu mes deux brouillons ainsi “moulés” dans leur Journal; on n’avait pas pu les lire en entier, puisqu’on y avait omis plusieurs mots
et même des phrases entières. Bien loin d’être sollicité par MM les Artistes employés à S Sulpice, de les faire mouler et surmouler
dans ce Journal, je leur ai laissé ignorer quelle était la personne qui leur rendait un aussi mauvais service et qui leur a tant attiré
des injures; s’ils me soupçonnent, ce n’est que depuis ma dernière réponse. Je les ai entendu se plaindre beaucoup de ce qu’on
s’occupait d’eux, et je puis vous assurer quils ont suivi dans tout ceci le conseil que vous paraissez leur donner, de s’inquiéter fort
peu des critiques, et de continuer travailler tranquilement dans leurs ateliers”, Ibidem, 26 octobre 1778, “Réponse à la lettre de M le
Comte de B***, insérée au N°280 de ce Journal”.
1233 “Je n’aime point votre M le Comte de B**, il est trop dur, il a tort, même quand il a raison: il est de ceux qui pour honorer
les morts font mourir les vivants”. Ibidem, 27 janvier 1779.
1234 Ibidem,10 mai 1779, “Lettre de M le Comte de B** à l’Observateur Provincial”. En parlant de l’affranchissement
des arts suite à la suppression de Saint-Luc, Renou, sous le masque de “L’Ami des Artistes” compare les maîtres de
la corporation à des “frelons” et les artistes à des “abeilles laborieuses” Journal de Paris, 12 février 1777, “Arts, Lettre
seconde sur les arts aux Auteurs du Journal”. “Le Marin” a recours à cette même image des abeilles laborieuses, pour
défendre le droit aux honneurs matériels des artistes de leur vivant, contre l’avidité des amateurs spéculateurs: “Faudra-til
toujours leur adresser ce vieux vers latin que j’ai retenu au collège? Sic vos non vobis millificatis apes. Ainsi, dilligentes
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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“Le Comte de B***” est cité une dernière fois dans un compte rendu des brochures critiques
sur le Salon de 1779, dont l’auteur est “L’Ami des Artistes”, à savoir toujours Antoine Renou.
Dans la notice qui le concerne en tant que peintre exposant au Salon, Renou laisse entendre
que les critiques sévères que lui adresse la brochure intitulée Encore un rêve, suite de la
Prêtresse, sont une espèce de punition infligée au comte de B*** : “ Il est vrai que c’est
par méprise que [la Prêtresse] égorge [M Renou ] à plaisir. Innocent, il paye pour
le coupable Comte de B*, mais je le crois trop fier pour s’en plaindre et daigner se
justifier d’un crime imaginaire ”1235 . Bien que cette affirmation reste enveloppée dans le
de mystère, elle nous révèle deux aspects intéressants: le premier c’est que l’on attribue à
Renou le masque du “Comte de B***” et qu’il s’en défend, le second c’est que sa fonction de
journaliste et de critique d’art grave, malgré le jeu des masques, sur sa condition d’artiste.
En parlant de la vocation littéraire d’Antoine Renou, le graveur Nicolas Ponce rappelait
qu’ “ il avait trouvé le secret d’égayer la matière ” et évoquait les lettres du “Marin”
et celles de “Bonnard, marchand bonnetier”1236 . La série de huit lettres ayant pour
protagonistes “Bonnare”, un marchand bonnetier bavard et jovial et ses quatre fils artistes,
publiées entre le 18 août 1780 et le 4 janvier 1781, porte, en effet, la marque du style
d’Antoine Renou, enclin à la badinerie et au ludisme, mêlant le débat artistique à la
digression littéraire. Renou met en scène une dispute entre l’architecte et le peintre pour
offrir deux positions différentes à propos du décrochage des tableaux de Notre-Dame à
l’occasion du blanchiment des murs de la cathédrale. Pendant que le peintre plaide pour la
conservation des tableaux dans la nef de la cathédrale, l’architecte veut restituer au style
gothique son unité et sa simplicité originaires. La dispute s’enflamme au fil des lettres, elle
trouble la paix de la famille du marchand, les interventions du père s’alternent avec celles
des fils, l’architecte perd le contrôle, s’emporte contre son frère peintre, et le père se voit
finalement obligé d’imposer “ le plus absolu silence ”1237 sur Notre-Dame. Tout comme
“Le Marin”, “Bonnare” semble chercher les moyens de survivre au débat artistique dont il
est le moteur. Au début de janvier 1781, le fils peintre raconte le chagrin et la préoccupation
de toute la famille face au danger de perdre leur père, occasion pour introduire l’histoire
de Thérêsine, la reine héroïne et bienfaisante, évoquant l’image de l’impératrice Marie-
Thérèse, mère de Marie-Antoinette, décédée le 29 novembre 17801238.
Avec ses lettres pleines de verve et de bonne humeur et ses différents masques qui
se succèdent, dialoguent entre eux et suscitent l’intérêt des autres correspondants du
Journal, Antoine Renou propose une approche nouvelle aux arts visuels dans la presse.
En enveloppant l’information artistique dans une forme agréable, intrigante, attrayante pour
un grand nombre de lecteurs, Renou trouve la clé d’insérer les arts visuels dans le journal
quotidien pendant toute l’année et par conséquent, dans le quotidien des lecteurs. Dès la
abeilles, / Pour d’autres que pour vous, vous composez le miel”, Journal de Paris, 1er mars 1777, “Arts, Lettre aux Auteurs
du Journal”. On retrouve l’image des abeilles et des frelons appliquée aux artistes et aux faux connaisseurs, dans un
extrait des Observations sur la physique et les arts attribué à Renou par Mariette, datant de 1757: “[les faux connaisseurs]
font prendre le change au Public sensé, assez prudent pour ne pas juger par lui-même. Il n’est point d’insectes plus
insoutenables et plus cruels pour les Abeilles que ces Frelons qui osent prononcer sur la bonté de leur miel, le préconiser,
ou le déprimer selon leur bisarrerie et leur fausse conscience”.
1235 Journal de Paris, 6 octobre 1779, “Arts, Suite du Combat des Critiques du Salon”.
1236 Mélanges sur les Beaux-Arts, p 410.
1237 Journal de Paris, 5 septembre 1780, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1238 Ibidem, 4 janvier 1781, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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naissance du Journal de Paris, les rédacteurs comprennent que les beaux-arts représentent
un terrain fertile pour développer leur “ correspondance journalière et familière ” , d’où
l’espace qu’ils accordent en 1777 et 1778 à la musique et aux arts visuels.
Au-delà de toute stratégie journalistique, Renou trouve, à son tour, dans sa
collaboration avec le quotidien de Paris, la satisfaction de pouvoir conjuguer et exercer, dans
la plupart du temps sous anonymat et en courant même des risques, sa double passion
pour les arts et les lettres. Le masque du “Marin”, avec son style à la fois grossier et
recherché, franc et élaboré, sérieux et frivole, sobre et enjoué conquiert les lecteurs du
Journal et stimule le débat sur les arts, mais aussi la simple conversation, ce mécanisme qui
nourrit les liens sociaux. “Le Marin” est non seulement un correspondant chargé de fournir
ses impressions artistiques, cueillies lors de ses balades régulières dans la capitale, mais
aussi un pion important dans la trame des correspondants familiers du Journal, celui qui
ouvre des pistes et qui noue les différentes interventions. Son bavardage est extrêmement
efficace pour l’économie du périodique quotidien, car, tout en révélant aux lecteurs une façon
nouvelle, plus pratique et plus attrayante d’approcher les arts visuels, de les soustraire au
domaine académique chargé de tabous, il crée de la convivialité, élément essentiel dans
le fonctionnement du Journal.
Dans sa première lettre au Journal, signée par le pseudonyme “L’Ami des Artistes”,
Antoine Renou se propose de faire une série de réflexions sur l’état de l’art contemporain
en France. En partant de l’idée courante qu’en France les arts visuels se trouvent dans un
état de décadence, Renou se propose de relever, dans une série de lettres, les réformes
entreprises par l’administration des Bâtiments en place, en vue d’une régénération des
arts1239 . Sur cinq lettres destinées à cerner l’état de l’art contemporain, Renou en consacre
trois à l’affranchissement des arts, suite à la suppression, en 1776, de la corporation
des peintres et des sculpteurs de Paris. Au-delà du caractère propagandistique qu’un tel
sujet peut avoir dans un périodique autorisé par le Roi, qui vient de paraître et dont le
correspondant artistique est aussi le secrétaire de l’Académie, il revient tout de même, avec
une certaine constance, dans d’autres textes signés par Antoine Renou, ce qui nous fait
penser qu’il y est sincèrement attaché.
Quel type de rapport y a-t-il entre la corporation des artistes et l’Académie royale de
peinture et de sculpture ? La fondation de l’Académie en 1648 représente par elle-même
une revendication d’accès, pour la peinture et la sculpture, à un statut traditionnellement
réservé aux “arts libéraux” (le Trivium et le Quadrivium). La naissance de l’Académie marque
le passage des arts visuels de la corporation à la professionalisation1240 . La requête au
Roi datant de février 1648, signée par Martin de Charmois, porte-parole des artistes, est
le premier document français où se trouve exposée l’idée de la “noblesse” de la peinture,
qui justifie l’écart qui la sépare des arts mécaniques. En même temps, ce texte contient
manifestemement l’idée que les peintres fondateurs de l’Académie ont pour objectif principal
l’affranchissement de la corporation, accusée d’empiéter sur la liberté de leurs confrères.
Leur but est de tracer une frontière entre les arts libéraux et les arts mécaniques, de se
séparer définitivement de “ ce corps mécanique ” , formé de “ broyeurs de couleurs ” ,
“ polisseurs de statues ” , “ esprits grossiers et malfaisants ” , “ ignorants et vénaux
1239 “(…) je pense que la France possède actuellement plus de peintres, de sculpteurs et d’architectes qu’aucune autre Contrée
de l’Europe; mais en supposant qu’en effet les arts y penchent vers leur ruine, je citerai des faits, dans ma seconde lettre qui mettront
à portée de juger si M le Comte d’Angiviller , chargé du soin honorable de véiller à leur conservation, a trouvé les moyens de ranimer et
de reculer la décadence”, Ibidem, 9 février 1777, “Arts, Lettre première sur les arts, par un Ami des Artistes, aux Auteurs de ce Journal”.
1240 Nathalie Heinich, Du peintre à l’artiste, Artisans et académiciens à l’âge classique, (Editions de Minuit, 1993), p 7.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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”1241 Outre la noblesse de la peinture et de la sculpture, la diatribe de Martin de Charmois
souligne la distinction du titre d’artiste, obtenu par le mérite, et le désintéressement qui doit
caractériser ce même statut. Par conséquent, à la base de la création de l’Académie se
trouve le conflit entre un groupe d’artistes influencés par le modèle des académies italiennes
et la corporation, qui possèdait, en France, le monopole sur l’exercice de la peinture et de
la sculpture1242 . La devise de l’Académie, “Libertas artibus restituta”, fait référence non à
une liberté individuelle de l’artiste, mais à l’accès des arts visuels, à travers un nouvel ordre,
à la sphère des arts libéraux.
Tout en étant elle-même une association réunissant des individus exerçant une même
profession, l’Académie se distingue, dès sa naissance, de la Maîtrise (la corporation)
dans plusieurs points essentiels. La formation proposée par la corporation est fondée
sur l’apprentissage et sur le compagnonnage, ainsi que sur la conformité aux usages et
la présentation d’un chef-d’oeuvre faisant preuve de l’assimilation des règles du métier.
L’Académie sélectionne ses membres, en revanche, par le critère du mérite et exige la
composition d’un morceau de réception. Si la Maîtrise impose des droits d’entrée pour ceux
qui n’étaient pas fils de maîtres ou pour les étrangers à la ville et au métier, l’Académie
n’exige de ses futurs membres aucune contribution finacière. Les critères de sélection de
la nouvelle association sont strictement professionnels, basés sur le mérite et non sur les
liens de parenté ou le clientélisme. Mais la différence essentielle entre les deux associations
repose sur l’enseignement : tandis que la Maîtrise observe un apprentissage artisanal,
transmis de maître à apprenti et ayant un caractère très pratique, l’Académie propose un
enseignement beaucoup plus théorique, destiné à l’ensemble de ses membres.
Le morceau de réception, qui assure l’accès des élèves au nombre des membres de
l’Académie, est une synthèse entre les qualités professionnelles individuelles de l’artiste et
la conformité aux normes théoriques imposées par l’institution. Désormais, la création d’un
tableau ou d’une sculpture n’est plus attachée à l’exercice d’un métier mais d’une occupation
libérale et désintéressée. Le passage des arts visuels dans la sphère des activités libérales
a pour conséquence fondamentale la distance affirmée avec la dimension marchande des
arts. La nouvelle image de l’artiste construite par l’Académie est soigneusement détachée
de celle de l’artisan et du marchand. Pour obtenir la libéralisation de la peinture et de la
sculpture, il a fallu bannir toute fonction manuelle et rémunérative de l’activité artistique.
Le basculement de pouvoir en faveur des académiciens ne met pas un terme au
conflit entre Académie et Maîtrise. Connue sous le nom d’Académie de Saint-Luc, la
Maîtrise maintient le droit d’imposer aux artistes pratiquant à Paris, qui n’appartiennent
pas à l’Académie, de devenir ses membres. A l’instar de l’Académie royale, la corporation
organise, entre 1751 et 1774, sept expositions publiques, dont les participants sont des
artistes jeunes, pratiquant surtout la peinture de genre, le portrait et le dessin.
Elle est abolie le 5 janvier 1776, par l’édit réformateur de Turgot qui visait, à travers la
suppression du système corporatif, une stimulation du développement économique. Après
le renvoi du ministre, la même année, Louis XVI rétablit toutes les corporations (sur 44
professions enregistrées au Parlement, les peintres et les sculpteurs représentent la 34e)1243
1241 Ibidem, p.13.
1242 Natahalie Heninich montre que ce conflit s’est durci à partir de la première partie du XVIIe siècle, lorsque la hausse du
nombre des peintres entraîne des mesures toujours plus restrictives de la part de la corporation. Celle-ci intente de nombreuses
actions en justice à tous ceux qui sont supposés porter atteinte à son monopole, Ibidem, p. 18.
1243 “De l’art libéral à l’art de la Liberté: le débat sur la patente des artistes sous la Révolution et ses antécédents dans
l’ancienne théorie de l’art”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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. Ce sera le nouveau directeur des Bâtiments, le comte d’Angiviller, qui, jouissant de
la confiance du Roi, parvient à donner le coup de grâce à la Maîtrise et à faire sortir
définitivement les artistes du système corporatif. Outre sa désapprovation de l’Académie
de Saint-Luc comme rivale de l’Académie royale, pour le comte d’Angiviller, la corporation
représente, à travers son règlement et ses pratiques commerciales, un ordre archaïque qui
continue à contredire le statut d’arts libéraux à la peinture et à la sculpture. Dès le début,
la Déclaration du Roi, en faveur de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture donnée
à Versailles le 15 mars 1777 contient des références claires à la noblesse des deux arts,
ainsi qu’à leur caractère libéral :
Les Arts de Peinture et de Sculpture, qui font partie des arts libéraux, ont été
destinés dans tous les temps, chez les peuples éclairés à concourir à la gloire
nationale par des monuments qui conservent la mémoire des actions vertueuses,
des travaux utiles et des hommes célèbres (…). Par une suite de cette protection
et des encouragements qu’ils ont reçus, ces arts nobles se sont de plus en plus
perfectionnés et répandus dans notre royaume.
Tout comme le texte de Martin de Charmois de 1648, la Déclaration royale de 1777 souligne
que l’affirmation du statut libéral de la peinture et de la sculpture n’est que la restitution
d’un état antérieur, remontant à une époque prestigieuse et éloignée, supprimé par leur
asservissement à la Maîtrise. Les deux premiers articles de la Déclaration précisent les
conditions dans lesquelles la peinture et la sculpture seront exercés de manière libérale :
I Les Arts de Peinture et de Sculpture seront et continueront d’être libres, tant
dans notre bonne ville de Paris que dans toute l’étendue de notre royaume,
lorsqu’ils seront exercés d’une manière entièrement libérale (…) : Voulons qu’à
cet égard ils soient parfaitement assimilés avec les Lettres, les Sciences, et
les autres arts libéraux, spécialement l’Architecture : en sorte que ceux qui
voudront excercer de cette manière les susdits arts, ne puissent, sous quelque
prétexte que ce soit, être troublés, ni inquiétés par aucun Corps de communauté
ou maîtrise. II Ne seront réputés exercer librement les arts de Peinture et de
Sculpture que ceux qui s’adonneront, sans aucun mélange de commerce, à
quelqu’un des genres qui exigent, pour y réussir, une connaissance approfondie
du dessin et une étude réfléchie de la Nature, tels que la Peinture et la Sculpture
des sujets historiques, celles du portrait, le paysage, les fleurs, la miniature et les
autres genres desdits arts, qui sont susceptibles d’un degré de talent capable de
mériter à celui qui le possède, l’admission à l’Académie royale de Peinture et de
Sculpture.
La liberté de la peinture et de la sculpture est donc entendue comme leur assimilation aux
autres arts libéraux, et spécialement à leur soeur, l’architecture. Elle exige, de surcroît, de
la part de tous ceux qui les pratiquent le détachement de toute activité commerciale et
l’adhésion à une doctrine commune, et prévoit une admission fondée sur le mérite individuel
et professionnel.
Dès son premier numéro, Le Journal de Paris introduit le thème de la liberté rendue
aux arts, lié au nom du directeur des Bâtiments. Après avoir rendu compte, dans la rubrique
“Variétés”, du nouveau sceau de l’Académie, réalisé par le graveur de médailles Duvivier et
dont le revers porte l’inscription Libertas artium restituta, le journaliste précise :
En effet, la Peinture était asservie depuis longtemps au joug d’une maîtrise
avilissante pour les jeunes Artistes trop faibles encore pour être incorporés à
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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l’Académie. Ils doivent une éternelle reconnaissance à M le Comte d’Angiviller,
qui a sollicité et obtenu de Sa Majesté cette liberté si précieuse aux Arts1244.
Le 30 janvier 1777, la lettre annonçant la collaboration d’un “ artiste célèbre ” (Antoine
Renou) avec le Journal, en qualité de correspondant artistique, contient aussi une référence
à la suppression de la Maîtrise comme preuve de la libéralité du roi : “ Si ces avis peuvent
être agréables au Public, il est bon d’observer qu’on devra les lumières qui en doivent
résulter à la bonté du roi qui a rendu la liberté aux arts, en voulant que les Artistes ne
fussent plus exposés à ces saisies qui les forçaient à se tenir cachés ”1245. L’entrée
en scène d’Antoine Renou est donc mise sous le signe de l’affranchissement des arts des
contraintes du système corporatif. Le journaliste observe que si l’on peut rendre compte
des nouvelles artistiques dans la presse, c’est parce que les arts ont été affranchis de leur
servitude à un ordre archaïque, qui multipliait les abus pour se maintenir en place. Peut-être
peut-on lire, dans cette affirmation, l’espoir de la presse périodique d’une accéssibilité plus
grande à l’information artistique. En choisissant Antoine Renou, représentant de l’Académie,
comme collaborateur artistique régulier de leur feuille, il est possible que les journalistes de
Paris aient mêlé leur audace habituelle à l’espoir de pouvoir ouvrir un canal nouveau entre
le monde de la production artistique et celui de l’information.
Renou consacre à son tour ses trois premières interventions dans le Journal de Paris
à la libération des arts du monopole corporatif. Afin de montrer que le rapport entre la
corporation et les artistes est de persécuteur à persécuté, le journaliste a recours à des
termes tels “ servitude ” , “ joug ” , “ chaînes ” , “ fers ” , “ appâts ” . Il observe
d’emblée que “ la peinture et la sculpture (…) avaient été de tous les temps parmi
nous asservies au joug d’une maîtrise avilissante 1246 , et se propose de relever les
facteurs qui ont porté à l’abolition du système corporatif. Selon le journaliste, les riches
amateurs d’art, relayés par l’opinion publique, ont un rôle fondamental dans l’abolition d’une
association responsable de la persécution des artistes :
(…) depuis que plusieurs personnes distinguées par leur rang et par leur
naissance, ne dédaignent point de consacrer à la pratique des arts quelques
moments de leurs loisirs et s’honorent de s’environner d’artistes célèbres, un
sentiment d’estime pour des talents qui contribuent à la gloire de la nation, avait
déterminé l’opinion publique contre la persécution qu’ils éprouvaient ; un cri
général réclamait leur liberté1247.
Cette remarque renvoie à une innovation importante de l’Académie, qui consiste à coopter,
parmi ses membres, des amateurs d’origine noble, nominés académiciens “honoraires”
. La présence, au sein de l’Académie, de nobles qui s’adonnent à l’exercice des arts
sans déroger, est le signe évident que les arts du dessin sont sortis de la sphère des
métiers intéressés ou rémunérés et appartiennent aux occupations intellectuelles. Tout en
soulignant le rôle majeur des amateurs désintéressés dans la chute de la maîtrise, Renou
veut que le poids de l’opinion publique ou du “ cri général ” y soit déterminant. La liberté des
arts ne concerne donc pas la volonté d’un seul groupe professionnel opposé à la corporation,
mais c’est une question qui suscite le débat public. D’autre part, Renou précise que la
maîtrise est responsable de sa propre suppression, dans la mesure où une association qui
1244 Journal de Paris, 5 janvier 1777, “Variétés”.
1245 Ibidem, 30 janvier 1777, “Arts”.
1246 Ibidem, 12 février 1777, “Arts, Lettre seconde sur les arts aux auteurs de ce journal”.
1247 Ibidem.
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mêle l’exercice de l’art au commerce est “ vicieuse en elle-même ” , destinée aux divisions
intestines et, finalement, à l’échec :
(…) une association d’artistes et de marchands de peinture était vicieuse en
elle-même, ceux qui tournent leurs vues du côté du commerce acquièrent plus
rapidement de la fortune que ceux qui l’attendent du simple travail de leurs
mains. Les opulents d’un corps étant toujours choisis pour le gouverner, les
marchands et entrepreneurs appelés aux premières charges accablaient du
poids du leurs richesses les artistes, qui étaient pourtant forcés de confier la
fonction la plus brillante, la direction de l’école publique de dessin. Ces derniers
avec raison, fiers de cette prérogative et du mérite personnel qu’elle suppose,
se révoltent contre les premiers lorsque dans les assemblées et leurs bureaux
ils prétendaient parler en maîtres. De là naissaient des divisions intestines il
y a quelques années qu’une guerre ouverte parut se déclarer entre eux, mais
la nécessité pacifia tout. Les arts cependant supportaient impatiemment la
servitude et désiraient de respirer un air qui leur était si naturel, celui de la
liberté1248.
En troisième lieu, le correspondant artistique du Journal précise que la libération des arts
du “ joug ” de la corporation est l’oeuvre du directeur des Bâtiments, le comte d’Angiviller
, “ aussi ami des arts que Colbert mais plus heureux que lui dans cette circonstance
”1249 , qui exprime la volonté du Roi. A ceux qui critiquent la suspension de l’Ecole de la
corporation, Renou répond que la liberté rendue aux arts et ses élèves dispersés, celle-ci
n’a plus de sens. En revanche, le comte d’Angiviller a cru y suppléer sur le champ, mettant
à disposition des jeunes artistes, aux dépens du Roi, deux salles publiques et quatre
modèles1250 . Convaincu de la supériorité de l’enseignement de l’Académie, Renou souligne
que les leçons gratuites offertes aux artistes de la corporation suffisent pour suppléer à la
fermeture de leur école.
Dans chacune des trois lettres ci-dessus, ayant pour thème l’affranchissement des
arts, Antoine Renou se propose de mettre en lumière la persécution des artistes par la
maîtrise. Dans la première, il offre l’exemple des saisies de commandes encore inachevées
des ateliers des artistes, précisant que de telles injustices étaient juridiquement permises.
Pour illustrer la situation, le journaliste emploie une image qui lui est très chère : les frelons
qui confisquent le miel des abeilles : “ N’était-il pas douloureux de voir des frelons
privilégiés fondre sur les abeilles laborieuses, fermer leurs cellules et confisquer leur
miel jusqu’à ce qu’ils eussent payé le droit de mettre en oeuvre les dons précieux
qu’ils ont reçu du ciel (…) ”1251.
Dans sa troisième lettre sur les arts, Renou cite et critique une lettre insérée dans
l’Almanach des Artistes, qui parle avec une certaine nostalgie de la disparition de l’Académie
de Saint-Luc. Il s’empresse de répondre à son auteur que l’école de la corporation était
tombée en déchéance après la naissance de l’Académie royale et que ce qu’il appelle avec
regret une “ confraternité ” , n’était, au fait, qu’un rassemblement d’entrepreneurs, occupés
1248 Ibidem.
1249 Ibidem.
1250 Ibidem, 15 mars 1777, “Arts, Quatrième lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1251 Ibidem, 12 février 1777, “Arts, Lettre seconde sur les arts aux auteurs de ce Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de leurs spéculations plutôt que des intérêts des artistes1252. Renou introduit habilement ses
arguments contre la Maîtrise, employant la première personne pluriel, comme si c’étaient
les artistes mêmes de l’ancienne Académie qui prenaient la parole :
Les Membres de l’ancienne école sont aujourd’hui les élèves de la nouvelle ;
c’est à l’Académie et dans l’atelier de ceux qui la composent que nous avons
puisé les principes de notre art. Si nous nous sommes soumis au joug, nous y
avont été contraints par la nécessité et la faiblesse de nos talents ; nous n’avons
pas même la vanité de nous être crus Académiciens ; une lettre de Maîtrise (nous
ne pouvons nous le dissimuler) est incompatible avec un si beau titre. La liberté
nous est rendue, elle nous rapproche des grands Artistes dont nous étions
séparés ; ils sont libres et nous le sommes. Heureux si nos talents nous donnent
un jour avec eux le droit de confraternité ; peu alarmés de la rigueur juste autant
qu’utile aux Arts, nous croyons que si l’Académie a été forcée par son devoir
de refuser quelques fruits trop verts, elles les acceptera dans leur maturité. Ses
portes ont été de tous les temps ouvertes à quiconque présente une somme de
talents suffisante pour y entrer1253.
En faisant parler les artistes de la maîtrise, Renou trouve un moyen efficace pour introduire
le thème de la supériorité de l’Académie, qui propose une sélection fondée sur le mérite
des candidats. Il est intéressant de noter que le journaliste utilise le terme “ rigueur ” ,
tant pour dénoncer les abus de la corporation, que pour désigner sa suppression, avec la
différence que, dans le second cas, il s’agit d’une “ rigueur juste autant qu’utile aux Arts
” . La position de Renou et, implicitement du Journal de Paris , quant à l’abolition de
la maîtrise, est on ne peut plus claire : elle signe pour tous les artistes, y compris ceux
qui en faisaient partie, la séparation du monde des arts mécaniques et des spéculations
marchandes, en leur offrant un statut nouveau et en proposant un recrutement basé sur
des critères d’excellence. Dans sa trosième lettre sur l’affranchissement des arts, Renou
soutient avec force que les peintres et les sculpteurs de l’Académie de Saint-Luc, fort
conscients de leurs nouveaux avantages, sont loin de vouloir s’associer une nouvelle fois
avec les maîtres de l’ancienne institution. Il en dénonce “ l’appât des petites rétributions
de Bureau ” , “ le calcul de finance ” qui guide ses actions, les “ séductions, les insultes
et le mépris versé sur la Communauté et sur ses talents, dans des Mémoires injurieux
” , les promesses fondées sur “ l’intérêt et l’amour propre ” , ainsi que “ les agents
secrets ” et les “ bruits faux et outrageants contre la prétendue sévérité de l’Académie
”1254.
Antoine Renou rédige sa troisième et dernière lettre sur la liberté des arts le 14 mars
1777, à savoir à la veille de la signature de la Déclaration royale assignant à la peinture
et à la sculpture le statut d’arts libéraux. En sa qualité de secrétaire de l’Académie, Renou
doit en être au courant, et ses lettres au Journal de Paris semblent vouloir transmettre
aux lecteurs l’importance de cet événement. La reconnaissance par le Roi du statut libéral
des arts du dessin correspond à l’aboutissement d’une longue bataille, qui dure depuis la
création de l’Académie royale de peinture et de sculpture, et dont le but était de tracer,
une fois pour toutes, une frontière entre l’artisan ou l’ouvrier et l’artiste créateur d’images.
On peut imaginer qu’un tel moment ne laisse pas indifférent l’artiste Renou, qui se sert
1252 Ibidem, 19 février 1777, “Arts, Troisième lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1253 Ibidem.
1254 Ibidem, 15 mars 1777, “Arts, Quatrième lettre aux Auteurs de ce Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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de sa plume de journaliste pour le rendre public. Dans ses trois lettres au Journal, il nous
semble donc entendre non seulement la voix du secrétaire de l’Académie qui s’empresse
à répandre des éloges sur l’institution qu’il représente et sur son administration, mais aussi
la voix de l’artiste Renou, sensible à la reconnaissance officielle du prestige qui distingue
son occupation.
Le thème de l’affranchissement des arts revient dans le Journal, la même année, chez
d’autres intervenants. Le 17 mars, un groupe d’amateurs et d’artistes annoncent leur projet
d’exposition publique, qui, soutiennent-ils, doit protéger les artistes de la l’Académie de
Saint-Luc des “ séductions ” des anciens maîtres, qui, d’après la troisième lettre de Renou,
leur demandaient de s’associer de nouveau avec eux. Le projet n’aboutit pas et le 3 mai 1777
une lettre signée “Un Artiste de l’Ancienne Académie de Saint-Luc” critique la manière dont
les auteurs du projet échoué se sont exprimés à propos des “ avances obligeantes que
les Artistes Maîtres Peintres voulaient bien faire aux élèves distingués de l’Académie
royale ”1255 , les traitant de “ séductions ” . Si au début, cette lettre semble fournir
une position différente de celle de Renou, l’ancien artiste de l’Académie de Saint-Luc est
loin de mettre en cause la suppression de la maîtrise, il ne fait que revandiquer le droit de
confraternité ( “ une liaison d’affection ” ) avec les artistes de l’Académie (dont il admet
d’ailleurs la supériorité), au nom d’un affranchissement qui les concerne tous :
Pour prouver que le reproche de séduction est déplacé à notre égard, il suffit
d’exposer le projet que nous avons formé. Il faut d’abord poser comme une
vérité, ce que ces Messieurs n’imaginent peut-être point, c’est que nous sommes
aussi satisfaits qu’eux-mêmes de ce que la liberté a été rendue aux Arts. Dans
le procès que nous avons soutenu et qui avait divisé notre corps, n’a-t-on vu
que le premier voeu des Artistes était cette liberté ? Si nous nous cherchons à
nous rapprocher des Artistes libres qui se distinguent par leurs talents et que
rien ne force plus d’entrer dans aucun corps, ce n’est que par le désir de leur être
utiles, et de former avec eux une liaison d’affection qui nous met à portée de faire
connaître au public et nos talents et les leurs ; sans avoir la prétention d’attirer
ses applaudissements, on peut espérer de mériter son attention, comme talents
utiles1256.
En déplorant la suppression du Colisée, “ cette galerie si bien éclairée, si favorable
aux ouvrages de peinture et de sculpture ” , “ disparu[e] comme une décoration de
théâtre ”, l’auteur de cette lettre plaide en même temps pour le droit des artistes qui ne
sont pas membres de l’Académie, d’exposer leurs ouvrages en public. Ouverte en juillet
1776, l’exposition du Colisée, accueillant plusieurs membres de l’Académie de Saint-Luc,
est interdite en 1777, suite à l’intervention du comte d’Angiviller, qui n’aime ni la rivalité
des artistes du Roi avec ceux de l’ancienne corporation, ni l’idée d’expositions publiques
indépendantes, en concurrence avec le Salon.
Antoine Renou revient sur le thème de l’affranchissement des arts en 1779, lorsqu’il
publie dans le Journal de Paris deux lettres sur la distinction entre l’ouvrier et l’artiste (la
deuxième étant une réplique à un lecteur qui demande des détails sur ce sujet). Le 7 mars
1779, “Milon, Conseiller au Châtelet” affirme que la dénomination d’artiste est “ un peu plus
1255 Ibidem, 3 mai 1777, “Arts, A Messieurs les Auteurs du Journal de Paris, par un Artiste de l’Ancienne Académie de Saint-
Luc”.
1256 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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noble que celle d’ouvrier, mais au fond à peu près la même chose ”1257. Une semaine
plus tard, Renou lui répond, avec une certaine perplexité: “ J’étais bien étonné qu’un
homme, qui vit honorablement à Paris, et dans le dix-huitième siècle, en fût encore
à connaître la différence de l’Artiste à l’Ouvrier ”1258 . S’il considère que l’ignorance,
par ses contemporains, de cette distinction est difficilement acceptable, Renou écrit pour le
Journal une longue lettre à ce propos, confessant à la fin qu’il est particulièrement sensible à
ce sujet : “ Pardon, Messieurs, ma lettre est longue, mais le sujet m’a entraîné malgré
moi ”1259. Il explique que, alors que le travail de l’artisan est essentiellement manuel, fondé
sur la routine et la répétition, pour l’artiste la main n’est qu’un instrument guidé par la tête :
L’Ouvrier est celui qui, ayant rompu et façonné journellement sa main à l’exercice
d’un métier, dont les différentes opérations ont un cercle limité, fait aujourd’hui
ce qu’il a fait hier, ce qu’il fera demain : toujours occupé à exécuter et nullement
à créer, toute son ambition se borne à acquérir de plus en plus dans son travail
de la précision et de la prestesse ; cela seul le distingue de ses pareils.L’Artiste
au contraire, qui est obligé par la nature de son Art, de se servir de sa main, pour
mettre au jour les productions de son génie, tel que le Peintre et le Sculpteur, est
blâmé de se répéter lui-même, il doit se varier à l’infini, et il ne lui est pas permis
de marcher servilement sur les pas de ses Contemporains, ou de ceux qui l’ont
précédé dans la même carrière ; enfin les ouvrages doivent être marqués au coin
distinctif de son génie particulier, pour obtenir l’estime générale. La main n’est
pour lui qu’un instrument et les matières qu’il emploie, des moyens de rendre
ses idées, de les imprimer dans l’imagination de ses Spectateurs ; en un mot, le
pinceau et le ciseau sont pour le Peintre et le Sculpteur, ce qu’est la plume pour
le Poète et les touches du clavecin sous les doigts du Musicien compositeur.
Quand l’âme de l’Artiste n’éprouve rien, sa main ne sait plus agir, ou agit mal ;
son âme vient-elle à s’enflamer, sa main, comme une esclave fidèle, lui obéit
ponctuellement1260.
Pour illustrer sa thèse, Renou donne l’exemple du peintre Jouvenet qui, tout en étant
paralysé de sa main droite, conserve son talent et produit un tableau excellent de sa main
gauche, éclatante preuve que la peinture est, en premier lieu, une question de tête. En
1789, il transcrit textuellement sa lettre au Journal de 1779 dans les notes de la traduction
du poème théorique de Du Fresnoy, De arte graphica, sous le titre Différence de l’artiste
à l’artisan. A la fin de la traduction du poème, Renou insère ses propres vers sur la liberté
des arts :
Je traduisais ces vers du savant Dufresnoy, Quand, du haut de son trône, un
équitable Roi Rendait l’Océan libre, et du joug britannique, Délivrait les états
de l’heureuse Amérique ; Quand ce Prince, sur nous arrêtant ses regards, A la
France annonçait la liberté des arts. Et quand, plus grand encore, jaloux du nom
1257 Ibidem, 7 mars 1779, “Aux Auteurs de ce Journal”.
1258 Ibidem, 15 mars 1779, “Aux Auteurs du Journal”.
1259 Ibidem,
1260 Ibidem.
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de père, Ce Monarque assemblait la nation entière Pour réparer ses maux, la
remettre en ses droits, Et changer ses abus en salutaires lois1261.
Il est intéressant de voir le traducteur rapprocher la Déclaration de mars 1777 du combat
de libération menée en Amérique et de la convocation des Etats Généraux. En insérant la
déclaration de la liberté des arts dans le contexte des mesures données par le Roi pour
assurer la liberté politique en France et ailleurs, Renou va plus loin que la reconnaissance
du statut d’art libéral à la peinture. Il inscrit le combat des artistes pour la liberté dans les
grandes luttes d’émancipation du règne de Louis XVI et situe la notion de liberté artistique
sur le même plan que la liberté politique.
Ce n’est d’ailleurs pas la dernière fois que Renou a l’occasion d’exprimer son
attachement à la déclaration de 1777. En 1792, suite à la suprresion du système
corporatif, l’Assemblée nationale introduit la patente pour tous ceux qui exercent une activité
commerciale. Devenu secrétaire général de l’Académie, Renou invoque la déclaration de
1777, pour prouver que les artistes se trouvent en dehors de toute occupation marchande et
que, par conséquent, ils ne sont pas concernés par cette loi1262. Le thème de la liberté des
arts nous semble l’un des fils conducteurs de la carrière d’Antoine Renou, dans la mesure
où il concilie ses trois fonctions : l’artiste, le journaliste et le secrétaire de l’Académie. Il n’en
est pas de même de ses interventions critiques dans le Journal de Paris, sur les expositions
de Louvre, où ses différents rôles sont souvent mis en contraste.
Quel est le rôle de Renou dans la rédaction des comptes rendus critiques des
Salons ? Alors que ses masques lui permettent de s’exprimer sur les arts visuels avec une
certaine liberté et facilité, d’esquiver les obstacles et les éventuels risques de sanction, les
observations critiques sur les expositions du Louvre le mettent face à la tâche extrêmement
délicate de prendre position par rapport à ses camarades artistes. Comment satisfaire
l’esprit audacieux et polémique des entrepreneurs du Journal, sans offenser ses collègues
artistes et sans s’attirer les foudres de l’Académie, dont il est le secrétaire ? Même si on ne
peut pas avoir la certitude que tous les comptes rendus des Salons publiés dans le Journal
de Paris entre 1777 et 1787 appartiennent entièrement ou en partie à Antoine Renou, il nous
semble y reconnaître sa plume. Si sa participation au Journal est bien intense entre 1777 et
1780, après 1781, il continue à rédiger sporadiquement des nécrologies d’artistes, à signer
quelques lettres, telle la défense des artistes et le parallèle entre la musique et la peinture,
et à s’occuper, tous les deux ans, des comptes rendus des expositions du Louvre. Nous
allons donc passer en revue les différentes critiques du Salon publiées par le quotidien de
Paris, à la recherche de quelques indices de la présence de Renou.
Le 25 août 1777, les rédacteurs du Journal publient un bref article où ils annoncent
l’ouverture du Salon “ enrichi de morceaux commandés pour le Roi, tant en peinture
qu’en sculpture ” , ainsi que les observations critiques de “L’Amateur” et du “Marin” :
Nous n’entrerons aujourd’hui dans aucun détail sur toutes ces productions.
Nous espérons (dans le cours de cette exposition qui dure un mois) que nos
Correspondants, l’Amateur et le Marin, avatageusement connus dans notre
Journal par leur honnête impartialité, voudront bien nous aider de leurs lumières.
Nous sentons combien les jugements injustes et précipités sur les productions
de ce genre, peuvent causer de dommage aux Artistes ; il n’en est pas de celles-
1261 Antoine Renou, L’art de peindre, p 30.
1262 “De l’art libéral à l’art de la Liberté: le débat sur la patente des artistes sous la Révolution et ses antécédents dans
l’ancienne théorie de l’art”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ci comme de celles des hommes de Lettres, qui multipliées par l’impression,
peuvent se défendre partout contre ceux qui les attaquent1263.
D’emblée, Renou est présenté, à travers ses masques, comme un critique d’art impartial,
qui plaide la cause des artistes. Les rédacteurs ne manquent pas de mettre en lumière
la vulnérabilité fondamentale des professionnels des arts visuels qui, à la différence des
hommes de lettres, n’ont pas les instruments pour défendre leurs oeuvres et leur réputation
des critiques injustes. Ce n’est toutefois ni “Le Marin”, ni “L’Amateur” qui répondent à l’appel
des journalistes, mais un “Comte de***”, qui publie deux lettres critiques sur une brochure
intitulée La Prêtresse, ou nouvelle manière de prédire ce qui est arrivé.
Sous prétexte de reprendre ou de corriger la Prêtresse pour ses critiques trop sévères
à l’égard des peintres, “Le Comte” y glisse, à son tour, quelques critiques. Il exprime ses
doutes quant aux talents de peintre d’histoire de Vincent, critique la couleur “ fausse ” de
Callet, la “ facilité “” trop grande de Barthellemy et reproche à Greuze ses incorrections de
dessin, sa monotonie et son refus obstiné d’exposer au Salon. “Le Comte” explique aussi
que s’il relève les défauts des jeunes artistes, c’est parce qu’“ ils sont dans l’âge de se
corriger et de profiter des avis sincères et non outrageants ”1264 . Cette idée revient
souvent dans les comptes rendus du Salon publiées par le Journal d’avant 1789, et a le rôle
de justifier les observations critiques à l’égard des artistes exposants. Dans sa deuxième
lettre, “Le Comte” délaisse le Salon pour expliquer, à la sollicitation d’un autre correspondant
du Journal, ce qui distingue le genre historique des autres genres en peinture. Selon lui,
c’est dans la forme noble et conforme à la vérité de chaque objet représenté, que se trouve
le fondement de l’hiérarchie des genres et un Greuze, ne pourrait y aspirer, malgré la force
d’expression de ses personnages1265.
La même année, le Journal publie une Lettre sur la partialité , qui critique la sévérité
du “Comte” à l’égard de plusieurs artistes et se propose de contrebalancer ses reproches
par des encouragements. On l’accuse, par exemple, de traiter le jeune Callet avec “ âcreté
” et “ Le Comte” répond sur un ton tranchant : “ J’ai donné un bon conseil à M Callet
. Les réputations sur parole ne m’imposent point. Je n’aime pas sa couleur parce
qu’elle n’est pas vraie, qu’elle est ardente et me fatigue l’oeil (…) .” C’est contre ce
même peintre que Renou allait s’acharner en 1780, lorsque, sous le masque du “Comte de
B***”, il critique la qualité des restaurations entreprises à Saint Sulpice.
“Le Comte de***” manque à ses promesses et, après ces deux lettres fugitives, il
interrompt brusquement sa correspondance avec le Journal à propos des brochures
critiques sur le Salon de 1777, laissant son compte rendu inachevé. Qui plus est, il clôt sa
deuxième lettre avec humour, rappelant le style badin du Marin Kergolé : “ Il est temps que
1263 Ibidem, 25 août 1777, “Arts”.
1264 Ibidem, le 29 septembre 1777, “Arts, Lettre aux Auteurs du Journal”.
1265 “[Le peintre d’histoire] doit de plus à chaque objet, sans s’écarter du vrai, donner des formes toujours grandes et toujours
variées: aucune figure ne doit offrir que des membres bien conformés, ni se mouvoir dans ses draperies avec grâce; il n’est permis
à ces mêmes draperies ni de suivre pas à pas, ni de dissimuler les mouvements du corps; il est même défendu au vent d’agiter et
de soulever les vêtements et les voiles légers d’une femme qui fuit, qu’en produisant des plis noblement contrastés: l’architecture ne
peut s’y présenter qu’avec une stature imposante, les nuages se promener dans le ciel, les torrents tomber des rochers que sous
des formes heureuses, et ce n’est qu’un oeil exercé depuis longtemps qui les aperçoit et les saisit. Mais, me diriez-vous, c’est donc
la forme seule qui distingue l’Histoire de tous les genres? Oui, Monsieur (…)”.Ibidem, 7 octobre 1777, “Arts, Seconde Lettre de M le
Comte de***, en réponse à celle du numéro 276”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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je finisse, car ma chaise m’attend et je pars pour la Cour ”1266. Si en 1777 le Journal
de Paris semble encore hésitant et mal organisé pour rendre compte du Salon, en 1779
le quotidien publie une recension critique exhaustive de l’exposition, sous le titre La critique
est aisée, l’art est difficile , suivie d’un examen comparé des brochures critiques signé
par “L’Ami des Artistes”. Les deux volets sont introduits par une lettre introductive, où les
rédacteurs promettent de parler du Salon sur un ton humble et respectueux et d’être l’écho
des artistes et de la “ voix publique ” :
Comme nous ne nous piquons point de connaissance dans ces Arts, qui ne sont
réellement bien connues et appréciés que par les Artistes, nous nous sommes
imposés la loi de n’être que leur écho et celui de la voix publique. On paraît
généralement d’accord sur la beauté du Salon ; mais cet avis général n’établit
point de sentiments particuliers sur chacun des morceaux, et c’est sans doute
ce que nos Lecteurs attendent de nous. Fixer chaque talent à sa juste valeur,
nous paraît aussi difficile que délicat, surtout quand on ne veut ni se perdre
dans des éloges outrés, ni se livrer à une critique décourageante. Nos réflexions
sur quelques défauts, si nous nous en permettons, ne seront que des doutes
proposés et non des arrêts décisifs1267 .
L’auteur du compte rendu précise qu’il ne procèdera pas par ordre académique des artistes,
mais qu’il commencera par les tableaux d’histoire et plus particulièrement, par ceux qui
s’offrent les premiers à la vue des spectateurs. Les critiques adressées aux artistes ne
manquent pas, mais sont introduites par des formules génériques telles : “ quelques
personnes auraient désiré que ”1268 , “ les Artistes ont paru demander ” , “ quelques
gens auraient voulu ” , “ quelques gens de l’Art accusent ”1269 , “ les gens de l’Art
y trouvent beaucoup à reprendre ”1270 . Sous prétexte de vouloir éperonner les jeunes
talents, le critique attaque de nouveau le peintre Vincent : “ Comme M Vincent est
un jeune Artiste, qui donne les plus grandes espérances, nous nous permettrons sur
lui plus de réflexions que sur tout autre, non pour le décourager, mais pour l’avertir
des fausses routes où l’on s’égare aisément dans la chaleur de l’âge ”1271 . Il montre
les mêmes égards à Ménageot, auquel il recommande une étude plus approfondie de la
perspective et finit par une observation commune aux deux jeunes artistes : “ Si MM Vincent
et Ménageot considèrent dans quel esprit nous sommes entrés en détail à leur égard,
ils ne nous en sauront pas mauvais gré ; ils verront que c’est par estime pour eux,
par espérance dans leurs forces, et non par amour de la critique que nous sommes
un peu étendus dans nos remarques ”1272.
Dans une lettre à son ami Jean-Baptiste Descamps, datée du 30 septembre 1779,
Charles-Nicolas Cochin attribue à Antoine Renou les lettres critiques sur le Salon publiées
dans le Journal de Paris :
1266 Ibidem, 7 octobre 1777, “Arts, Seconde Lettre de M le Comte de***, en réponse à celle du numéro 276”.
1267 Ibidem, 4 septembre 1779, “Arts”.
1268 Ibidem, 9 septembre 1779, “Arts, Examen du Salon, La Critique est aisée et l’Art est difficile”.
1269 Ibidem, 12 septembre 1779, “Arts, Suite de l’examen du Salon”.
1270 Ibidem, 27 septembre 1779, “Arts, Fin de l’examen du Salon”.
1271 Ibidem, 17 septembre 1779, “Arts, Suite de l’examen du Salon”.
1272 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Ce qui a été écrit dans le Journal de Paris est aussi fort bien, mais je ne sais si
vous avez été à portée de le lire. On l’attribue aussi à un Artiste, c’est-à-dire à
Renou. Il s’en défend comme un diable, mais on ne veut pas l’en croire et par
provision on le querelle comme si l’on était assuré que ce fût lui1273.
Si Renou a été effectivement repris pour son compte rendu critique de l’exposition de 1779,
le Combat des critiques du Salon les unes contre les autres, publié à partir du 30 septembre
et signé par “L’Ami des Artistes”, premier masque du journaliste, se présente comme une
réparation. L’auteur se propose de comparer plusieurs brochures critiques sur le Salon,
auxquelles il ajoute également le Journal de Paris, dont “ les avis, explique-t-il, quoiqu’un
peu étendues et trop sévères pour quelques-uns, y sont donnés avec honnêteté ”1274
. Le but affirmé de ce collage d’extraits critiques pour chaque artiste exposant serait de
mettre en évidence les contradictions de la critique, ses balancements entre la louange
exagérée et la critique sévère, ce qui correspondrait à une absence manifeste de cohérence
et à l’impossibilité de fournir aux artistes des solutions efficaces pour corriger leurs défauts.
Par exemple, en parlant du tableau représentant les Halles par Lépicié, “L’Ami des Artistes”
relève les opinions complètement opposées du Journal de Paris et du Visionnaire. alors
que le premier accuse le peintre de “ [jeter] sur ses clairs une espèce de farine qui les
décolore ” , le second le félicite de la manière dont il sait utiliser le clair-obscur. Et le critique
de noter la confusion qui en résulte :
L’un voit M l’Epicié éloigné de quelque distance du naïf Téniers, et l’autre prétend
qu’il donne la main à ce Maître, pour mieux dire qu’il a atteint à la nature. Cette
“harmonie grise” qui répond à “farine” (mot un peu dur) est vantée par celui-ci
quand elle est censurée par celui-là. Qui des Donneurs d’avis voit le mieux ? et
qui M l’Epicié croira-t-il ?
Sous prétexte de souligner les incohérences des publications sur les oeuvres du Salon
de 1779, Renou s’évertue à adoucir quelques-unes des ses observations critiques qui ont
pu froisser les artistes de l’Académie. En mettant le Journal de Paris parmi les titres de
brochures coupables d’une critique partiale, le journaliste poursuit un double but : donner
un exemple de critique “ plus honnête ” par rapport aux libelles vendues à la porte du
Salon et, en même temps, suite aux plaintes des artistes, apporter quelques corrections
à ses propres critiques, considérées comme “ trop sévères ” . Renou se voit obligé de
faire amende honorable à propos du peintre Vincent, qu’il avait attaqué durement dans son
compte rendu, et auquel il dédie une lettre entière. “ Voici un des Artistes sur qui l’éloge
et la critique se font le plus étendus. Tel est le sort des vrais talents. Cette réflexion
est consolante pour M Vincent ” , commence Renou. Plus loin, il avoue que “ MM du
Journal ont été (…) avares en louages à l’égard de ce jeune Artiste ” . Finalement, il
corrige ses remarques, s’efforçant de les rendre moins tranchantes :
MM du Journal de Paris auraient pu, ce me semble, retrancher de leur note sur M
Vincent beaucoup de principes de l’art débités avec affection et d’un ton un peu
trop magistrale ; et sans s’appesantir sur le défaut de perspective, il eut suffi de
dire que cet Artiste avait peut-être choisi son point de vue trop haut et son point
de distance trop près1275.
1273 Correspondances d’artistes des XVIIIe et XIXe siècles, lettre LXI, 30 septembre 1779.
1274 Journal de Paris, 30 septembre 1779, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1275 Ibidem, 18 octobre 1779, “Arts, Suite du combat des critiques du Salon”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Encore est-il vrai que l’entreprise de “L’Ami des Artistes” reste parfois ambiguë, dans la
mesure où, tout en corrigeant certaines critiques, il souligne d’autres défauts des artistes.
Après avoir reproché au Journal de Paris d’avoir été trop dur avec le peintre Vincent, ce
n’est peut-être pas sans aucune malice que Renou relève les critiques adressées au même
peintre par une autre brochure : “ Qu’avait besoin l’auteur bénin du Coup de patte de
ne voir dans le tableau de Vincent aucune combinaison de masses, un faisceau de
figures pleines de caractère et sans noblesse et des têtes de Pantalons entassées
les unes sur les autres, pour recommander à cet Artiste de ne pas (comme supérieur
à tous) se borner à lutter “ contre les Barbouilleurs qui les environnent ”1276 . Se
servant du voile de l’anonymat, de la multiplication et de l’interchangeabilité des masques,
ainsi que des ambiguïtés des critiques emboitées, qui, d’une part, s’annulent les unes et les
autres, et d’autre part, se renforcent réciproquement, Renou parvient à accomplir, pendant
une période assez longue, sa difficile tâche de peintre académicien et de critique d’art.
En 1781, le Journal de Paris publie de nouveau un compte rendu du Salon sous
forme de critique d’une brochure intitulée Le pique-nique préparé par un Aveugle , dont
l’auteur pourrait être Antoine Renou1277 . Cette formule se révèle très pratique, dans le
mesure où elle lui permet de justifier ses observations critiques à l’adresse des artistes de
l’Académie comme un modèle de critique honnête et impartiale, alternatif à la sévèrité et aux
plaisanteries de la brochure clandestine. Les journalistes annoncent que le compte rendu
du Salon de 1781 leur est parvenu sous forme de manuscrit anonyme, et que son auteur
leur a semblé “ un homme aussi impartial qu’éclairé ”1278 Celui-ci avoue, à son tour, qu’il
se propose “ de ne parler que d’une critique mal faite, et de rien dire lorsque [ses]
observations ne peuvent être d’aucune utilité à l’Artiste ”1279. Pour se prémunir contre
d’éventuels reproches et conjurer tout scepticisme à son égard, l’auteur de la critique brandit
la modestie et la décence de sa plume contre “ les bouffonneries ” , “ les mauvaises
plaisanteries ” , “ les sarcasmes ” et le ton satyrique pratiqués par la brochure.
Les observations critiques à l’égard des oeuvres semblent n’avoir de place dans le
Journal qu’en tant que réactions aux attaques et aux injustices proférées par la libelle. En
parlant de la Briséis emmenée de la Tente d’Achille par Vien, le critique observe : “ Si
on voulait parler de ce Tableau, il fallait le faire avec ménagement sur ce qui peut
s’y trouver de faible ” . A propos du Voltaire de Houdon “ on aurait pu observer
(…) que cette tête paraît trop petite et noyée, pour ainsi dire, dans les cheveux ” ,
quant au buste du duc de Montausier par Mouchy , “ il fallait observer aussi que les
mains et les jambes, quoique d’une nature exacte et bien étudiée, manquent de cette
noblesse qui convient à un homme de naissance ”1280 . Faisant référence à La double
récompense de Wille le fils, le critique observe qu’“ il fallait donner des conseils avec
honnêteté et faire mention de quelques vérités de nature qui se trouvent répandues
dans les détails ”1281 .
1276 Ibidem.
1277 La Correspondance littéraire attribue le compte rendu du Salon de 1781 au peintre Casanova. Voir note 264 ds The
Origins of French Art Criticism, p.94.
1278 Journal de Paris, 20 septembre 1781, “Arts, Examen d’une critique du Salon intitulée : Le pique-nique, ou Cassandre
au Salon”.
1279 Ibidem, 22 septembre 1781, “Arts, Suite de l’examen d’une critique du Salon”.
1280 Ibidem, 20 septembre 1781, “Arts, Examen d’une critique du Salon intitulée : Le pique-nique, ou Cassandre au Salon”.
1281 Ibidem, 26 septembre 1781, “Arts, Suite de l’examen d’une critique du Salon”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Le compte rendu du Salon de 1783 arrive en retard et se présente sous la forme
d’une lettre aux Auteurs du Journal rédigée par un amateur anonyme, où l’on retrouve des
thèmes communs avec les critiques des Salons précédents : le critique guidé par le goût et
l’impartialité, le refus de la satire, la difficulté et la noblesse des arts visuels :
Je m’attendais de jour en jour de trouver dans vos Feuilles une Notice sur
les Ouvrages du Salon, et je ne vous dissimulerai pas que celles que vous
avez insérées les années précédentes me paraissant dictées par le goût
et l’impartialité, il me tardait de lire les jugements que vous porteriez sur
l’Exposition actuelle. J’ignore les motifs de votre retard ; mais votre silence
m’a donné l’idée de mettre par écrit quelques réflexions que vous voudrez
bien adopter, si vous les jugez digne d’être présentées au Public. Je dois vous
prévenir que, tant pour suivre mon goût personnel, que pour me conformer aux
principes que vous avez-vous-mêmes adoptés, je me suis proposé d’écarter
toute idée de satyre. L’art est difficile, et je pense réellement que l’on doit estimer
jusqu’aux efforts de ceux qui entrent dans cette noble carrière1282.
On y retrouve également le parallèle entre les arts, si cher à Renou1283, une observation
sur “ la sensibilité ” trop grande des artistes face à la critique et, pour la première fois,
une remarque bienveillante quant à la volonté du peintre Vincent de profiter des critiques
pour corriger ses défauts :
Les Artistes sont en général trop sensibles à la critique, du moins ceux qui ont
des talents réels ; si cette critique est injuste ou méchante, que leur importe ?
c’est en continuant à bien faire qu’ils doivent répondre ; si cette réponse est
vigoureuse, si cette même critique est éclairée, c’est sans doute, un service
rendu à l’Art et à l’Artiste ; car on trouve des amis généreux pour ne pas craindre
de faire souffrir notre amour-propre :M Vincent, dans son Tableau du paralytique
guéri à la Piscine, sous le n°95, est la preuve que j’avance ; il a pu murmurer dans
le temps des avis qui lui ont été donnés ; mais en Grand Maître, il a eu le bon
esprit d’en profiter, dans ce sens quelles obligations n’a-t-il pas même aux gens
intentionnés, qui n’avaient peut-être d’autre vues que de le dégrader ? il peut leur
montrer aujourd’hui son Paralytique1284.
L’exemple de Vincent, qui se plaint de la sévérité des observations critiques, mais qui
montre, en même temps, dans sa production la plus récente qu’il en a su profiter pour
améliorer son art, sert à l’auteur de la lettre pour souligner l’idée qu’une critique éclairée,
telle que la sienne, ne peut nuire en aucune manière à l’artiste. Si celui-ci n’a pas les
moyens de répondre aux critiques à travers la parole, il peut se défendre en revanche
1282 Ibidem,14 septembre 1783, “Arts”.
1283 A propos de l’Astianax arraché des bras de l’Andromaque par Ménageot, le critique observe que l’expression d’Andromaque est
trop froide et poursuit: “Que l’on me permette ce rapprochement; quand je n’entends dans une Pièce de théâtre que de beaux vers
et de belles tirades, je n’y reconnais point un Auteur Dramatique, mais seulement un Poète; quand dans une pièce de musique je
n’entends que de beaux airs, je ne trouve dans le Compositeur qu’un musicien; enfin, quand dans un sujet qui exige de l’expression,
l’Artiste a soigné toutes les parties de son Tableau, mais a négligé d’y mettre l’énergie qui convient aux passions diverses dont ses
personnages doivent être animés, je ne vois plus qu’un ouvrage de Peinture; c’est quelque chose sans doute d’être Poète, Musicien
et Peintre, mais c’est peu de chose quand le sujet exige du génie. Je dois prévenir que cette réflexion, que je crois rigoureusement
vraie, ne frappe point sur M Ménageot ; elle est générale”, 17 septembre 1783, “Arts, Peinture, Suite de la Lettre sur le Salon”.
1284 Ibidem, 21 septembre 1783, “Arts, Peinture, Suite de la Lettre sur le Salon”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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avec sa palette, en corrigeant ses défauts. Le peintre Vincent demeure toutefois objet de
polémiques et en 1785, l’auteur du compte rendu du Salon (probablement Renou) précise
avoir reçu “ les réclamations de quelques personnes, dont je respecte l’opinion, et
qui m’ont reproché d’être sorti des bornes de la véritable critique en supposant à M
Vincent un excès de sensibilité qu’il n’a point ” . Cette fois-ci, le critique s’empresse
de retirer ses paroles et d’admettre l’inconvenance de son affirmation : “ je ne connais
point personnellement M Vincent , et (…) je m’en suis rapporté, sans doute trop
légèrement à des propos dont j’aurais dû me méfier ”1285.
Dans les comptes rendus du Salon rédigés pour le Journal de Paris, on balance
continuellement entre la critique des ouvrages exposés et la justification de celle-ci. L’auteur
des lettres doit prendre garde à maintenir en permanence l’équilibre entre la virulence et
la douceur, entre la mise à nu des erreurs et des inconvenances techniques et stylistiques
des artistes et la proposition de remèdes. Après avoir donné ses avis sur les morceaux de
peinture en 1783, le critique s’excuse d’avance aux artistes qu’il aurait pu offenser, malgré
lui :
Si j’ai blessé quelques-uns de nos Artistes, j’en suis sûrement fâché ; car, comme
je l’ai déjà avancé, j’estime l’Art en lui-même, et jusqu’aux efforts de ceux qui s’y
livrent ; je suis lié sans qu’ils le sachent avec un grand nombre d’entre eux, mais
je crois véritablement m’être garanti de toute prévention, ayant pris pour devise
Magis amica veritas. Mon intention est pure ; et lorsque je me suis montré sévère,
ce n’a jamais été que par mon amour pour l’Art1286.
Le paradoxe de la critique c’est que, d’une part, elle est censée assurer la publicité des
artistes et de leurs oeuvres, et d’autre part, elle peut endommager leurs réputations et,
implicitement, leurs fortunes, à travers des remarques diffamatoires. Il n’est donc pas
étonnant que les artistes en aient besoin et s’en méfient à la fois. Souvent, ils considèrent
l’attention des critiques plutôt comme un inconvénient, un aspect de leur condition dont ils
se débarrasseraient même volontiers.
En 1749, le Salon est suspendu, en raison des plaintes des artistes qui ne toléraient
plus les réactions critiques défavorables1287. Dans les années 1770 et 1780, la direction
des Bâtiments n’est pas plus favorable à la critique d’art et d’Angiviller exprime son regret
de ne pas pouvoir “ mettre une digue à ce torrent de platitudes et d’inepties ”1288.
En revanche, c’est durant cette même période qu’est publié le plus grand nombre de
pamphlets critiques sur le Salon et que la censure baisse son contrôle sur les brochures et
les périodiques. L’Académie décourage fortement la collaboration des artistes à la rédaction
des recensions critiques sur les Salons, en soutenant que celle-ci est, le plus souvent, le fruit
de la rivalité et des jalousies entre ses membres. Quant aux comptes rendus des expositions
du Louvre publiés dans les périodiques, ils ont une diffusion beaucoup plus importante que
les brochures et, par conséquent, la responsabilité des journaux quant à la réputation des
artistes est considérée comme nettement plus élevée. La critique est rendue coupable de
nuire à la réputation des membres de l’Académie, non seulement par ses observations
sévères et offensives, mais aussi par son silence. En 1783, le compte rendu sur le Salon est
1285 Ibidem, 29 septembre 1785, “Arts, Fin de la lettre sur le Salon”.
1286 Ibidem.
1287 The Origins of French Art Criticism, op. cit., p. 100.
1288 Ibidem, p. 152.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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déjà achevé, lorsque le Journal de Paris insère une lettre à propos du jeune académicien
Peyron, dont les ouvrages avaient été exposés l’avant-veille de la clôture de l’exposition :
Vous étiez, ainsi que moi, dans le cas de croire que notre tâche est remplie.
Notre opinion, car elle nous est commune puisque vous l’avez adoptée, s’étant
étendue sur les Ouvrages exposés ; mais peu de jours avant la clôture, M Peyron,
dont vous avez depuis annoncé l’admission à l’Académie, a fait paraître ses
Ouvrages. J’ai cru aux yeux du Public, notre besogne étant finie, il paraîtrait
singulier de faire une addition, et je suis parti pour la campagne, après avoir
examiné à loisir cette nouvelle exposition. A mon retour, j’ai trouvé le plus grand
nombre d’Artistes scandalisés du silence que vous gardiez sur les Ouvrages de
ce nouveau Académicien ; je pense moi-même, en y réfléchissant davantage,
qu’en effet notre examen n’est pas complet et que la réputation de ce jeune
Artiste semble accuser notre silence1289.
Le critique ne peut pas se retirer impuni à la campagne, en pensant avoir dûment rempli sa
tâche, en reléguant un artiste exposant à un silence avilissant. Toutefois, le critique ne se
limite pas à réparer l’oubli du Journal, il traite avec beaucoup de dureté le Marius de Peyron,
affirme, sur un ton implacable, qu’“ au total, il manque de caractère ” , et, comble de
l’imprudence, il suggère qu’une de ses esquisses a été copiée d’après une estampe gravée
par Martini d’après Pajou. Cette dernière affirmation déchaîne la colère de l’Académie et
de l’artiste, qui envoie une lettre au quotidien de Paris dans laquelle il crie à la calomnie
et invite les curieux à son logement du Louvre, pour comparer son esquisse à l’estampe
de Martini1290.
Dans une lettre à d’Angiviller, le Premier Peintre Pierre affirme que les artistes de
l’Académie sont en colère contre le compte rendu publié dans le Journal de Paris, pour
s’être vus si sévèrement critiqués dans un périodique autorisé par le gouvernement. Pierre
précise aussi qu’ils “ ne doutent point sur le nom des artistes qui donnent les matériaux
”1291 et il suggère, en guise de punition, non la sanction du périodique, mais l’identification du
nom de l’artiste coupable1292. Il est évident que le premier à être soupçonné d’avoir rédigé
le compte rendu de 1783 est Antoine Renou, correspondant artistique du Journal de Paris.
Celui-ci a beau se défendre, qu’il soit ou non le véritable auteur de la recension incriminée,
sa position demeure particulièrement délicate1293. En témoigne son oubli de publier, à la
demande de l’Académie, en sa qualité de secrétaire adjoint de l’institution, un texte formel
concernant la prévention des critiques diffamatoires1294.
1289 Journal de Paris, 8 octobre 1783, “Arts, Aux Auteurs du Journal, Suite de l’examen du Salon de cette année”.
1290 Ibidem, 16 octobre 1783, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1291 The Origins of Art Criticism, p 226.
1292 Ibidem, p 154.
1293 Ce n’est pas la première fois que Renou est accusé de publications à contenu anti-académique. On lui attribue
rétrospectivement une autre brochure anonyme, publiée en 1773 sous le titre Dialogues sur la peinture (d’après une note manuscrite
de A Vidier dans l’exemplaire de 1773), qui malmène plusieurs artistes consacrés de l’Académie, tels Pierre, Greuze et Vernet. Guiffrey
affirme que ce pamphlet fut publié en cent exemplaires, presque tous saisis par la police, le lendemain de sa parution. Henry Jouin
s’inscrit en faux contre l’opinion de Jules Guiffrey, qui pense que Renou, supposé blessé par l’Académie, se venge dans cette brochure
contre plusieurs de ses membres. Selon Jouin, cette attitude contredit la position de Renou, qui est sur le point de devenir le suppléant
de Cochin, ce qui n’advient que trois années plus tard.
1294 The Origins of Art Criticism, p 153.
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Pour expier ses fautes réelles ou supposées, Renou publie la même année une
brochure intitulée L’Impartialité au Salon dédiée à Messieurs les critiques présents et à
venir. Le titre est suivi par un quatrain significatif : “ Juge sans passion, Censeur sans
amertume, / Aux fureurs des Partis je ne vends plus ma plume, / En prodiguant le fiel
et l’encens tour à tour, / Je ne sais point servir et la haine et l’amour ”. Renou s’adresse
directement aux critiques, avec lesquels il adopte un ton tranchant : “ Ne comptez pas,
Messieurs, sur une Epître dédicatoire, je ne crois pas vous devoir cette honneur. Je
ne vous interpelle ici, que pour vous juger à votre tour, vous mettre à votre place et
vous fustiger comme vous le méritez ”. Renou accuse les critiques de traiter les artistes
“ comme des criminels condamnés à entendre crier leur sentance dans le lieu même
de leur exécution ”. Il dénonce leur “ acharnement ” comme “ capable de répandre
le dégoût parmi nos talents, et de décrier même chez l’Etranger (…) l’honneur de
l’Ecole française ” . Finalement, il déclare que seuls les périodiques approuvés par le
gouvernement devraient avoir la permission de publier des comptes rendus des Salons1295.
Cette brochure est anonyme, mais face à l’hostilité de ses confrères, Renou lit devant
eux, toujours en 1783, un Discours et mémoire justificatif sur l’abus des critiques, dans
lequel il admet d’être l’auteur de la plaquette citée ci-dessus1296. Les académiciens votèrent
l’impression de ce mémoire, chacun d’entre eux ayant droit à un exemplaire1297.
La collaboration d’Antoine Renou au Journal de Paris est particulièrement
intéressante, dans la mesure où elle éclaire plusieurs aspects du rapport entre presse
et critique d’art. Dès le début de leur entreprise, les rédacteurs du quotidien, en quête
d’innovation, offrent à Renou la place de correspondant artistique de leur feuille, fonction
complètement nouvelle dans un périodique.
Selon toute apparence, Renou doit se soumettre aux exigences des
journalistes et éventuellement, rédiger ses notices artistiques même dans un but antiacadémique.
Le conflit de Renou entre sa fonction de peintre-officiel de l’Académie
et celle de journaliste artistique d’un périodique quotidien illustre le paradoxe de la
critique d’art à la fin de l’Ancien Régime. Si d’une part, l’Académie exige que le critique
soit familier avec la théorie et la pratique des arts pour pouvoir juger des oeuvres
artistiques, d’autre part l’artiste qui se donne cette tâche risque d’être réprimandé
et isolé par ses propres confrères. C’est ce qui a pu se passer avec Antoine
Renou , qui pendant les premières années d’existence du Journal, emploie sa plume
énergiquement pour y parler des arts visuels et se prête même à une position antiacadémique
(voir le Salon de 1779), pour devoir se retirer graduellement, peut-être
sous la pression de ses collègues de l’Académie, de sa fonction de journaliste, dans
les années suivantes.
La difficulté de sa tâche et la vulnérabilité de sa position de correspondant artistique sont
illustrées, à la fois, par le jeu permanent de masques, les ambiguïtés de ses lettres, le va et
vient continuel entre la critique et l’excuse, entre le texte badin et équivoque et le texte officiel
et cru, que lui impose sa fonction de secrétaire de l’Académie. Sa collaboration reconnue
à la rédaction de la partie artistique du Journal suffit aux académiciens pour l’accuser de
toute critique qui y est publiée. Avec l’accusation de plagiat faite à Peyron en 1783, la
tension explose et le “ murmure ” des académiciens se transforme en menace réelle. Bien
1295 L’Impartialité au Salon dédiée à Messieurs les critiques présents et à venir, (Boston et Paris, Marchand de nouveautés,
1783).
1296 Antoine Renou , premier secrétaire de l’école nationale des beaux-arts.
1297 The Origins of Art Criticism, p 153.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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qu’on note, dans les années 1780, un certain laxisme quant à la censure des journaux,
les temps ne sont pas encore mûrs pour une vraie liberté d’expression. L’affaire Renou
rappelle clairement qu’on ne saurait permettre qu’un académicien travaille impunément
contre l’institution qu’il sert.
Même si Antoine Renou n’est pas le rédacteur de tous les comptes rendus des Salons
publiés dans le Journal de Paris, il est intéressant de remarquer que ces textes se
caractérisent par une unité et une continuité recherchées. Si les prétextes littéraires pour
introduire les recensions sur les Salons sont variés (le manuscrit envoyé au Journal, la lettre
tardive qui supplée le manque d’autres interventions, la participation annoncée du “ Marin
” et de “ L’Amateur ”), le lecteur sent, par moments, la présence d’une voix unique qui le
porte par la main d’un Salon à l’autre. En témoigne le début de la recension du Salon de
1787, dont l’auteur offre quelques détails sur sa tâche de critique et son engagement avec
le quotidien :
Si je n’aimais pas les Arts avec passion, si je ne rendais pas aux véritables
talents une sorte de culte, ily a longtemps que j’aurais abandonné la tâche que
je me suis imposée. Je sais que plusieurs Artistes, il y a deux ans, ont témoigné
publiquement leur mécontentement ; il est bien dur d’exciter les murmures de
la classe d’hommes que l’on estime le plus, lorsqu’au contraire on est animé
du désir unique de lui être utile. Je n’aurais pas balancé à prendre le parti du
silence, si quelqu’un autre, armé comme je le suis d’une entière impartialité,
s’était présenté dans la lice et vous savez, Messieurs, que j’en avez fait le traité
avec vous. Mais je suis convaincu qu’il est de nécessité absolue pour le progrès
de l’Art et pour l’encouragement des Artistes, que les Ouvrages exposés aux
regards du Public soient ou loués ou blâmés ; autrement l’expérience apprend
que les Artistes tombent dans une sorte de langueur et qu’ils perdent toute
énergie. Combien je souffrirais moi-même de les voir uniquement abandonnés
à ces satyres clandestines qui déchirent également les chefs d’oeuvre et les
Ouvrages médiocres ! Mais je suis en même temps tellement convaincu de la
nécessité de louanges ou de blâmes publics, que je préfèrerais ces satyres
elles-mêmes au silence absolu. (…) Enveloppé sous l’anonyme, j’ai souvent
eu l’occasion d’écouter les Artistes, et d’avoir leur véritable opinion sur mon
examen. (…)1298
Si ces mots n’appartiennent pas à Antoine Renou, on pourrait les lui attribuer facilement,
puisqu’ils reflètent parfaitement bien sa condition de peintre-journaliste des arts, et son
engagement avec le quotidien. D’autre part, on y retrouve la position d’un critique engagé,
persudé de la nécessité d’un discours critique sur les arts visuels dans la presse, capable
de contrebalancer les brochures clandestines et de stimuler le travail des artistes. Sans
critique, explique-t-il, à savoir, faute d’un discours qui souligne les qualités et les défauts des
artistes, qui récompense et qui invite à s’améliorer, il n’y a pas de progrès possible des arts.
L’auteur souligne, de surcroît, qu’entre une critique satyrique et partiale et le silence total
sur les productions artistiques, il choisit la première. Le silence sur les arts est considéré
comme la plus lourde des critiques, parler mal des arts vaut mieux que n’en parler pas du
tout. Malgré la censure du discours critique sur les arts et les polémiques entre Académie et
auteurs de comptes rendus, à la fin de l’Ancien Régime, la visibilité des arts visuels, à travers
l’impression, est devenue une condition fondamentale de leur existence et de leur évolution.
1298 Ibidem, 15 septembre 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal, Peinture”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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En dépit de ses limites, la collaboration d’Antoine Renou à la rédaction du quotidien de
Paris, en tant que premier correspondant artistique, témoigne également de cette prise de
conscience.
En dehors de la nouveauté du correspondant pour les arts, le Journal de Paris accueille
dans ses pages de nombreuses lettres de lecteurs, contenant des projets et des réflexions
sur les travaux destinés à changer ou améliorer la physionomie de la capitale.
Les projets d’embellissement de la capitale
Embellir les villes au XVIIIe siècle
Si la notion d’urbanisme ne voit le jour qu’à la fin du XIXe siècle, le siècle des Lumières
enfante l’expression d’“embellissements de la ville” pour désigner les transformations
physiques de l’espace urbain, ainsi que les mutations dans les manières de penser, de
représenter et de vivre la ville. La sensibilité à l’idée de progrès, liée à l’ambition de
rendre l’homme meilleur porte à la recherche d’une vision nouvelle de l’espace urbain,
modelée par son extraordinaire expansion et par l’essor démographique et économique.
Faute d’un terme précis et englobant, le discours sur la ville relève à la fois de la police et de
l’administration, de la voirie, de l’architecture et des finances. L’expression appelée à réunir
et à nommer toutes les transformations devenues nécessaires à la capitale et aux autres
villes du royaume n’est pas dépourvue non plus d’ambiguïté et parfois semble ne pas être
à la hauteur de sa tâche.
Pour nous, elle est immédiatement évocatrice de l’idée d’une amélioration
essentiellement visible de l’espace urbain, une espèce de raccommodage qui concerne
plus la décoration que la construction. Dans ce sens, “embellir la ville” n’est pas vraiment
réformer, agir en profondeur sur une structure existante, mais chercher simplement
à l’améliorer par endroits, en y ajoutant ou en enlevant des éléments. Toutefois, les
“embellissements” du siècle des Lumières ne se réduisent pas à une simple amélioration
de l’état préexistant de la ville, mais participent d’un projet social plus complexe. Daniel
Rabreau observait : “ On l’a oublié aujourd’hui, l’embellissement n’est pas que la part
de beauté supplémentaire ajoutée aux opérations pragmatiques d’urbanisme : il s’agit
d’un principe initial, attaché au cahier de charges de l’aménagement urbain, qui fait
que la beauté de l’architecture, des plantations, des perspectives, etc. participe à la
formation civique des citoyens et à la morale publique ”1299.
Le concept d’embellissement recouvre un large éventail d’aspects de la vie urbaine
tels l’aménagement du territoire urbain, les infrastructures, le commerce, la sécurité et
la santé publique, mais aussi la réforme des moeurs citadines et la formation d’un esprit
civique. La lecture réductive du concept d’embellissement est due également à la dialectique
beauté/ utilité qui fonde les réflexions sur la ville au XVIIIe siècle et qui relève à la fois de
l’architecture. J.-C Perrot constate que si cette dernière évolue selon des apparences et non
à partir de réformes profondes, c’est parce que “ plus qu’aux structures, le XVIIIe siècle
1299 Daniel Rabreau, La nature citadine au siècle des Lumières, Promenades urbaines et villégiature, Colloque de Nancy, 24
et 25 juin 2005, (William Blake et Co, 2005).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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s’attache (…) à réfléchir aux fonctions urbaines. Le premier thème débattu est celui
de la beauté et de l’utilité ”1300 .
Décorsétée de ses remparts défensifs, dilatée par l’essor démographique et la poussée
économique, la ville classique commence à se transformer en mêlant au souci de rationalité
celui du confort et de l’hygiène, mais aussi du bonheur individuel et collectif. D’une part
la ville repousse ses anciennes frontières par la création des faubourgs, d’autre part les
espaces non bâtis intra-muros, notamment les terrains agricoles sont lotis graduellement. La
deuxième moitié du siècle est marquée par la fièvre de construire (“ On bâtit de tous côtés ”,
observe L.-S Mercier), conjuguée à une montée vertigineuse des prix de l’immobilier1301. Des
projets novateurs sont mis en oeuvre un peu partout en France, à Bordeaux et à Toulouse,
à Rennes et à Nantes, à Rouen et à Lyon. A Paris, on construit un peu partout, on crée
des ponts et des quais, on ouvre de nouvelles rues, on multiplie les grands chantiers, tels
l’achèvement de la colonnade du Louvre, la construction des églises Sainte Geneviève et
de la Madeleine, de la nouvelle Halle de blé et de la place Louis XV.
Mais surtout, on rédige, on répand et on discute une quantité importante de projets
d’embellissements qui, réalisés ou non, participent de façon décisive aux changements
physiques et aux nouveaux modes de penser et de vivre l’espace urbain. La discussion
autour de la ville n’est pas menée par une seule poignée de spécialistes ingénieurs et
architectes, mais par un large public qui, suite à la vulgarisation des savoirs et à l’essor
sans précédent des moyens médiatiques prend une partie active dans la transformation
de la ville. Si embellir la ville est l’affaire de tout le monde, et que les feuilles périodiques
telles le Journal de Paris s’ouvrent également à toutes les idées et les opinions, il n’est
pas surprenant que les projets d’embellissement y ont trouvé un terrain fertile pour les
représentations anonymes d’une ville réformée. En dépit de l’ambiance joviale et conviviale
créée par cet affairement discursif autour de la ville, cette ferveur de bâtir par l’imagination
un espace de vie idéal, l’embellissement de la ville se révèle une démarche pénible et
hésitante, faite de nombreuses tentatives disparates, qui se croisent et se chevauchent sans
déboucher toujours sur des solutions valides.
Au siècle des Lumières, la théorie architecturale se confronte avec l’objet
nouveau qu’est la ville, et se met à la recherche de moyens pour s’en approprier. Si la
ville est passée sous silence dans les traités d’architecture classique (encore qu’elle
soit abordée par le biais des différents aspects théoriques, au cours de la deuxième
moitié du siècle les réflexions sur la ville commencent à se rendre plus définies chez
les théoriciens Marc-Antoine Laugier , Jacques-François Blondel et Pierre Patte
1302 .
Ex-Jésuite, auteur de plusieurs ouvrages concernant l’histoire la musique et la peinture,
l’abbé Marc-Antoine Laugier rend sa célébrité à ses théories sur l’architecture et surtout
à l’idée de cabane primitive comme modèle originaire de toute construction humaine,
contenue dans son Essai d’architecture dont la publication date de 1753. C’est toujours
dans ce traité qu’il exprime ses idées sur l’embellissement des villes, auquel il consacre
d’ailleurs un chapitre à part. D’emblée, l’abbé constate l’engouement général manifesté pour
1300 Dictionnaire européen des Lumières, sous la direction de Michel Delon, article “Urbanisme” par Daniel Rabreau, (Paris,
éditions PUF, 1997).
1301 Emanuel Leroy-Ladurie souligne: “L’investissement foncier reste une mine d’or. (…) Le capital immobilier double de valeur
en moyenne tous les vingt-cinq ans. Stimulé par la demande, il est l’objet du désir des possédants ou de ceux qui aspirent à ce statut
social”. Histoire de la France urbaine, sous la direction de Gerges Duby, t 3, La Ville classique, (Seuil, 1981).
1302 Antoine Picon, Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières, (Paris, Parenthèses, 2004).
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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les embellissement et leur caractère limité : “ Le goût des embellissements est devenu
général, il est à souhaiter pour les progrès des arts, que ce goût persévère et se
perfectionne. Mais ce goût ne doit point se borner aux maisons des particuliers, il
doit s’étendre aux villes entières ”. L’embellissement général de la capitale est une idée
fondamentale dans la réflexion sur la ville, qui sera reprise par la suite par Pierre Patte et qui
revient comme une sorte de refrain dans les projets publiés par le Journal, sous la forme de
la nécessité d’un plan de la capitale. Confiant dans les ressources “ infinies ” de la capitale,
ainsi que dans les qualités et les capacités de sa nation, Laugier constate que pour réaliser
l’embellissement général de Paris, il faut définir un plan, qu’il compare avec celui d’un jardin :
Il faut regarder une ville comme un forêt. Les rues de celle-là sont les routes de
celle-ci ; et doivent être percées de même. Ce qui fait l’essentielle beauté d’un
parc, c’est la multitude de routes, leur largeur, leur alignement ; mais cela ne
suffit pas : il faut qu’un Le Nôtre en dessine le plan, qu’il y mette du goût et de la
pensée, qu’on y trouve tout à la fois de l’ordre et de la bizarrerie, de la symétrie
et de la variété ; qu’ici on aperçoive une étoile, là une patte d’oie ; de ce côté
des routes en épi ; de l’autre, des routes en éventail ; plus loin des parallèles ;
partout des carrefours de dessin et de figure différente. Plus il y aura de choix,
d’abondance, de contraste, de désordre même dans cette composition, plus le
parc aura de beautés piquantes et délicieuses1303.
La nature occupe une place fondamentale dans les réflexions de Laugier, sauf qu’il ne s’agit
pas d’une nature à l’état sauvage, mais d’une nature à maîtriser, à aménager. A première
vue, la vision de cette ville-jardin, avec sa multitude de rues larges et alignées, relève de la
ville classique, c’est d’ailleurs à un Le Nôtre qu’il assigne le dessin du plan de cette nouvelle
capitale. Cependant, la suite de son discours s’éloigne à l’improviste de cette idée : la villejardin
ou forêt du père Laugier non seulement admet, mais réclame la variété, et surtout
la bizarrerie, à côté de la symétrie et de l’ordre. Plus loin, il essaie de développer son idée
en observant que les “ excès de régularité et de symétrie ” mènent à la monotonie et à
l’émoussement du plaisir. Toutefois, il admet que dresser un tel plan, jouant sur un incessant
effet de contrastes, n’est pas vraiment une mince affaire, et que seul un génie “ plein de feu
et de sensibilité ” et possédant “ éminemment l’art des combinaisons ”, autant urbaniste
que jardinier paysagiste, pourrait être à la hauteur de la tâche :
Ce n’est donc pas une petite affaire que de dessiner le plan d’une ville, de
manière que la magnificence du total se subdivise en une infinité de beautés de
détail toutes différentes, qu’on n’y rencontre presque jamais les mêmes choses,
qu’en les parcourant d’un bout à l’autre on trouve dans chaque quartier quelque
chose de neuf, de singulier, de saisissant, qu’il y ait de l’ordre, et pourtant une
sorte de confusion, que tout y soit en alignement, mais sans monotonie, et que
d’une multitude de parties régulières il en résulte en total une certaine idée
d’irrégularité et de chaos qui sied si bien aux grandes villes1304.
Tout en relevant du modèle du jardin classique de Le Nôtre, la ville-forêt du père Laugier
est censée donner libre voix à l’imagination, accueillant sans effort et dans la juste mesure,
la singularité, la surprise, la confusion, voire le chaos. Quelles que soient ses limites, l’idée
de l’abbé Laugier touche par son effort de concilier le souci de rationalité à la dimension
1303 Marc-Antoine Laugier, Essai sur l’architecture, V, 2, p. 222, cité ds Baldine Saint Girons, Esthétiques du XVIIIe siècle,
(Philippe Sers éditeur, Paris 1990).
1304 Ibidem, p. 550.
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humaine de l’espace urbain, voué à la confusion et au désordre, éléments constitutifs de la
saine organisation de tout centre urbain.
Fondateur de l’Ecole des Arts en 1743, plus tard professeur de l’Académie
d’architecture, Jean-François Blondel, “ le plus grand professeur d’architecture du siècle
” selon l’expression d’Emil Kaufmann, est l’auteur d’un Cours d’architecture en six volumes
(1771-1776), dont les deux derniers furent édités par Piere Patte. Ce n’est qu’à la fin du
quatrième tome, au chapitre de la distribution, que “le professeur” touche à la question
des villes. Si Blondel se déclare contraire aux projets “ à perte de vue ” , dans lesquels
s’inscrivent les idées d’un Laugier, il expose en revanche deux projets urbanistiques pour
les villes de Metz et de Strasbourg, auxquels il a été appelé à participer. Blondel insiste sur
la nécessité de respecter dans l’art de construire la règle de la convenance, qui consiste à
donner à tout édifice “ le caractère ” qui lui appartient. Dans le projet pour l’embellissement
de la ville de Metz, dont le plan figure dans son Cours1305, l’architecte met à l’oeuvre
l’idée de convenance à travers la construction d’un ensemble d’édifices monumentaux,
destinés à exprimer le pouvoir du souverain, en y ajoutant cependant le principe nouveau
de la distribution commode des édifices1306 . Selon Antoine Picon l’embellissement ainsi
conçu, débouche sur l’idée de la “ ville comme projet ”, à savoir de la ville “ qu’il faut
distribuer aussi rationnellement qu’il se peut ”1307. La ville de Blondel est constituée
comme un réseau d’édifices monumentaux appelés à interrompre le tissu urbain, et en
fonction desquels l’architecte opère des alignements et des percées censés restructurer le
reste de l’espace urbain.
Le troisième théoricien important à se pencher sur l’embellissement des villes est
l’architecte Pierre Patte, élève de Jacques-François Blondel et de Germain Boffrand. En
1765, à l’occasion du concours organisé pour l’emplacement et la disposition de la place
Louis XV, Patte publie un ouvrage intitulé Monuments érigés en France à la gloire de Louis
XV. Après avoir consacré cinq chapitres aux places royales élevées en province et dix-sept
chapitres projetées à Paris par Boffrand, Servandoni, Gabriel ou Soufflot, Patte se lance
dans une réflexion personnelle sur les embellissements de la capitale et affirme, dans le
sillon du père Laugier, leur caractère “ total ” :
(…) je ne répèterai point, avec tant d’autres, qu’il serait nécessaire d’abattre tout
Paris pour le reconstruire, si l’on voulait en faire une belle ville : je pense au
contraire qu’il faudrait conserver tout ce qui est digne de l’être, ainsi que tous les
quartiers et les édifices qui forment déjà des embellissements particuliers, afin de
les lier, avec art, à un embellissement total.1308.
Bien qu’il ne se considère pas comme un partisan de la table rase, Patte se montre tenté
par l’idée d’une reconstruction de la capitale sur la base d’une maille d’édifices de premier
ordre, dignes d’être épargnés et de constituer les points de référence de la nouvelle ville.
Autrement dit, celle-ci serait rebâtie dans les vides qui séparent des embellissements déjà
existants, idée proche de la vision urbanistique de Blondel. Patte nomme certains de ces
édifices de référence : “ les plus belles églises, les palais du Louvre, des Tuileries,
du Luxembourg, le Palais-Royal, les principaux monuments publics qui méritent de
1305 Plan par masse des nouveaux bâtiments et des nouvelles communications faites à Mets depuis 1764, cité par Antoine
Picon ds Architectes et ingénieurs du siècle des Lumières, p 174.
1306 Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières, pp. 174-175.
1307 Ibidem, p 175.
1308 Pierre Patte, Monuments érigés à la gloire de Louis XV; (Paris, Desaint, Saillant, 1765).
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la considération par leur architecture, ainsi que les beaux hôtels, une partie des
faubourgs Saint-Germain, Saint-Honoré et du Marais ”1309. En revanche, il se montre
impitoyable avec “ les maisons de dessus les ponts ”, et balaye d’un coup de plume “ tout
ce qui est mal bâti, mal décoré, d’une construction gothique, ou dont les dispositions
seraient estimées vicieuses par rapport aux embellissements projetés ”1310 .
Afin d’aboutir à l’embellissement total de la capitale, Patte envisage la réalisation d’un
plan général qui figurerait tous les objets à conserver ou à épargner, et c’est dans les
espaces blancs qui les séparent que pousseraient les nouveaux équipements. Ce plan
gravé ferait l’objet d’un concours qui réunirait la fine fleur des hommes à projets, leurs
productions seraient soumises au jugement public et sous avis des connaisseurs, le meilleur
“ dessin ” serait élu, solennellement gravé “ sur de grandes tables de marbre blanc ”, “
apposé sur une muraille de l’hôtel de ville’, ‘exposé à la vue du public ”, finalement “
autorisé par un arrêt du Conseil d’état qui en ordonnerait l’exécution ”1311.
Soucieux de détails techniques et constamment animé par un esprit pragmatique, Patte
ne se contente pas de proposer sa vision de la capitale embellie, mais offre également des
suggestions pratiques sur le financement d’une telle démarche, ainsi que des prévisions
sur le temps nécessaire. D’abord, il propose la création d’un “ fond de quatre ou cinq
millions pour commencer les embellissements de Paris ”, à savoir pour l’abattement
des quartiers inadéquats, le terrain ainsi libéré étant loti et revendu. Une fois le plan arrêté,
le Conseil d’état serait censé procéder à “ l’achat de tous les terrains et de toutes les
maisons nécessaires pour cette opération, avec défense la plus expresse à aucune
personne en place qu’elle fût, d’y rien innover sous aucun prétexte ”1312. C’est ce
système d’expropriation-lotissement-revente des terrains occupés par le bâti inapproprié qui
est à la base de l’embellissement total de la capitale, opération qui, selon Patte, demanderait
quarante ou cinquante ans.
Mais de quoi faudra-t-il remplir, de manière appropriée, ces espaces blancs du
plan de la capitale ? C’est toujours dans les Mémoires que Pierre Patte répond à
cette question:
L’essentiel est que tous ses abords soient faciles ; qu’il y ait suffisamment de
débouchés d’un quartier à l’autre pour le transport des marchandises, la libre
circulation des voitures, et que tout se dégage du centre à la circonférence sans
confusion. Il convient surtout d’éviter la monotonie et la trop grande uniformité
dans la distribution totale de son plan, mais d’affecter au contraire de la variété et
du contraste dans les formes, afin que tous les quartiers ne se ressemblent pas.
Le voyageur ne doit pas embrasser d’un coup d’oeil ; mais il faut que qu’il soit
continuellement attiré par du nouveau, du varié, de l’agréable, qui excite, pique et
réveille sans cesse sa curiosité1313.
Tout d’un coup, à l’énigme des espaces blancs de la ville de Patte se substitue un unique
principe de fluidité. Ce que recherche essentiellement l’architecte dans les interstices des
places et des édifices monumentaux est le pur mouvement et l’échange des marchandises,
1309 Ibidem.
1310 Ibidem.
1311 Ibidem.
1312 Ibidem.
1313 Ibidem.
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des voitures et de personnes. La capitale régénérée de Pierre Patte est par conséquent
une ville traversée par un réseau de constructions monumentales et organisée de sorte à
permettre la circulation. Pour le reste, même si Patte recommande d’“ éviter la monotonie
” et “ la trop grande uniformité dans la distribution totale du plan ”, même s’il conseille
vivement la variété et le “ contraste dans les formes ”, on est tout de même loin des
idées de “ bizarrerie ” et de “ chaos ” proposées par l’abbé Laugier. Comme Blondel, Patte
conçoit l’embellissement total de la capitale comme un collage de projets de place royale,
sans porter plus loin sa réflexion sur la ville. Il développera plus tard ses idées urbanistiques
dans un autre ouvrage, Mémoires sur les objets les plus importants de l’architecture, qui
définit les caractéristiques de la ville idéale fondée sur les principes de la raison et s’attarde
sur différents aspects techniques tels le site, la forme, la circulation, les règles d’édification
liées au souci d’hygiène et de confort.
L’embellissement total de Paris relève encore plus du “ rêve ” que de la réalité,
l’architecte a encore du mal à concilier sa fiction de “ ville idéale ” avec les réalités urbaines
existantes. Malgré ses lacunes et ses ambiguïtés, le projet de renouvellement urbain se
présente comme une vision, un produit de l’imagination censé entraîner le débat public.
Aussi Pierre Patte note-t-il à propos de l’embellissement du quartier de la Cité : “ Donnons
carrière à notre imagination. Représentons-nous s’il se peut, dans un beau rêve,
l’effet prodigieux que produirait l’embellissement total du quartier de la cité. L’illusion
ne dût-elle durer qu’un instant, essayons de faire regretter à nos compatriotes de n’en
pas voir la réalité ”1314. Il paraît qu’une des premières fonctions du projet d’embellissement
soit celle d’éveiller la conscience publique à propos des potentialités de la ville. D’autre part,
cette notion véhiculée non seulement par les ouvrages spécialisés, mais aussi à travers la
presse, reflète une volonté d’agir globalement et dans la durée sur l’espace urbain.
Quelles sont les représentations de la ville de Paris au XVIIIe siècle ? Les témoignages
de quelques auteurs fameux illustrent l’ampleur du discours critique sur la capitale. L’image
qu’en donne Voltaire dans le texte Des Embellissements de Paris publié en 1749 est
celle d’une ville dont les potentialités inouïes contrastent avec l’indolence générale de ses
concitoyens, à son avis, pleinement responsables de son aspect sordide :
Nous possédons dans Paris de quoi acheter des royaumes ; nous voyons tous
les jours ce qui manque à notre ville et nous nous contentons de murmurer.
On passe devant le Louvre, et on gémit de voir cette façade, monument de
grandeur de Louis XIV, du zèle de Colbert, et du génie de Perrault, cachée par
des bâtiments de Goths et de Vandales. Nous courons aux spectacles, et nous
sommes indignés d’y entrer d’une manière si incommode et si dégoûtante, d’y
être placés si mal à notre aise, de voir des salles si grossièrement construites,
des théâtres si mal entendus, et d’en sortir avec plus d’embarras de peine qu’on
n’y est entré. Nous rougissons, avec raison, de voir les marchés publics établis
dans des rues étroites, étaler la malpropreté, répandre l’infection, et causer des
désordres continuels. Nous n’avons que deux fontaines dans le grand goût, et il
s’en faut bien qu’elles soient avantageusement placées ; toutes les autres sont
dignes d’un village. Des quartiers immenses demandent des places publiques ; et
tandis que l’arc de triomphe de la porte Saint-Denis, et la statue équestre de Henri
le Grand, ces deux ponts, ces deux quais superbes, ce Louvre, ces Tuileries, ces
Champs-Elysées égalent ou surpassent les beautés de l’ancienne Rome, le centre
1314 Ibidem.
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de la ville, obscur, resserré, hideux, représente le temps de la plus honteuse
barbarie. Nous le disons sans cesse ; mais jusqu’à quand le dirons-nous sans y
remédier ?1315
Pendant qu’une partie de Paris s’épanouit dans les formes d’un urbanisme renouvelé,
proche du modèle de la Rome antique, le point spatial qui concentre les plaies de la capitale
est le centre ville, autrement dit la ville médiévale ou gothique, symbole de la barbarie et
de la laideur.
La même année le critique La Font de Saint-Yenne fait dialoguer Le Louvre et la Ville de
Paris, occasion d’un panégyrique de l’oeuvre de Colbert à Paris : tracé de larges avenues
et rangées d’arbres, arc de triomphe et jardins publics. Le Louvre se plaint de son abandon
et de son avilissement : “ devenu l’asile des hiboux ” et “ livré à l’excès de l’indécence
et du déshonneur par tout ce qui l’environne ”1316 De son côté, la Ville déplore le vice
des Français de s’attacher à la nouveauté “ la plus bizarre et la plus irrégulière, (…) à
laquelle ils sacrifient tout avec une fureur qui tient de la folie ”1317 Invoquée par les deux
interlocuteurs, l’Ombre de Colbert se présente, mais ne reconnaît, hélas, la ville à la gloire
de laquelle il avait oeuvré pendant sa vie : “ Eh ! comment ne vous méconnaîtrais-je pas !
Irrégulière, difforme, couverte d’ornements frivoles, de colifichets qui cachent ou qui
défigurent toutes vos beautés ”1318 . L’image de la capitale représentée par La Font est
empreinte de nostalgie et d’amertume, auxquelles s’ajoute le vide de pouvoir indiqué par
l’absence du monarque : “ Quel malheur pour la capitale que l’absence de son roi ”1319 .
Marc-Antoine Laugier se montre plus optimiste et plus confiant dans sa nation, lorsqu’il
observe, dans son Essai sur l’Architecture, tout comme Voltaire, le potentiel énorme dont
dispose la capitale et sa capacité d’exceller grâce au génie de ses habitants: “ Dans
la capitale d’un grand royaume comme la France, les ressources sont infinies.
(…) Paris est déjà une des plus grandes villes du monde. Rien ne serait plus digne
d’une nation si hardie, aussi ingénieuse, aussi puissante que la nation française, que
d’entreprendre sur un dessin nouveau d’en faire avec le temps la plus belle ville de
l’univers ”1320 .
La situation de la capitale décrite par l’architecte Patte , théoricien de
l’embellissement total, est en revanche plus inquiétante : son état déplorable est dû
essentiellement à l’absence de toute organisation dans sa reconstruction récente :
Il n’y a personne qui ne convienne que Paris, avec une infinité de bâtiments
admirables, n’offre dans son ensemble qu’un aspect peu satisfaisant : son
extérieur ne répond point à l’idée que les étrangers doivent se former dans
la capitale du plus beau royaume de l’Europe. C’est une amas de maisons
entassées pêle-mêle, où il semble que le hasard seul ait présidé. Il y a des
quartiers entiers qui n’ont presque pas de communication avec les autres ; on
1315 Voltaire, Des embellissements de Paris, ds, Esthétiques du XVIIIe siècle, pp.592-593.
1316 La Font de Saint Yenne, L’ombre du grand Colbert, le Louvre et la Ville de Paris, 1749, 1752, ds Esthétiques du XVIIIe
siècle, p 596.
1317 Ibidem.
1318 Ibidem, p 597.
1319 Ibidem, p 595.
1320 Marc-Antoine Laugier Essai sur l’architecture, V, 2, ds, Esthétiques du XVIIIe siècle, p550.
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ne voir que des rues étroites, tortueuses, qui respirent partout la malpropreté,
où la rencontre des voitures met continuellement la vie des citoyens en danger,
et cause à tout instant des embarras. La Cité surtout n’a presque point changé
depuis trois siècles ; elle est restée dans l’état de confusion où l’ignorance de
nos pères l’a laissée. Depuis environ cinquante ans, près de la moitié de Paris
a été rebâtie, sans qu’il soit venu dans la pensée de l’assujettir à aucun plan
général, et sans avoir encore cherché à changer les mauvaises distributions
de ses rues. Lorsqu’il s’est trouvé des maisons à y reconstruire, on a cru avoir
beaucoup fait en élargissant la voie publique de quelques pieds : on a laissé
échapper les occasions favorables de faire différentes percées avantageuses
qu’il eût été facile de pratiquer, pour former soit des débouchés, soit des
communications utiles1321.
Selon Patte, l’insatisfaction que donne au spectateur la vue de la capitale est le fruit
de son caractère lourdement gothique, auquel s’ajoutent des tentatives de reconstruction
livrées au hasard, des occasions favorables manquées, l’absence d’un plan comme
support fondamental d’action sur une structure marquée par le désordre, le renfermement
et l’incohérence. Le défaut principal des travaux d’embellissement signalé par Patte
est leur caractère fragmenté, l’absence d’une vue d’ensemble, d’un projet totalisant
appliquée à la ville entière, et non seulement à ses parties isolées considérées comme
significatives et, par conséquent, privilégiées. Le problème identifié par Patte est en réalité
un problème qui traverse, d’une manière ou d’une autre, tous les projets d’embellissement
des contemporains et qui résume la difficulté majeure de l’urbanisme des Lumières. Tandis
que fleurissent les projets sur des questions urbanistiques concrètes, il paraît que l’image
de la ville dont on rêve, dans son ensemble, s’obstine à rester invisible ou inaccessible. La
théorie architecturale se révèle pour l’instant impuissante devant les réalités urbaines, cette
hésitation étant largement saisissable, nous allons le découvrir plus loin, dans l’ensemble
des projets d’embellissement de la capitale publiés dans le Journal.
Accueil du projet d’embellissement
Le Journal de Paris se donne comme espace idéal, démocratiquement ouvert aux hommes
pressés de la fin du siècle, pour exprimer leurs idées “ fugitives ”ou à peine ébauchées,
badines ou sérieuses, simples ou plus élaborées, sobres ou farfelues. Avec sa forme
concise et légère, le projet d’embellissement de la capitale est la formule parfaitement
appropriée à la publication dans la presse périodique, pour faire circuler les idées
concernant la transformation du milieu urbain qui préoccupe et passionne les esprits dès la
seconde moitié du XVIIIe siècle. A quel moment et de quelle manière est introduite dans le
quotidien de Paris l’idée d’embellissement de la ville ? Quel est l’accueil immédiat que l’on
y réserve ? Par quels moyens le Journal construit-il le discours critique autour de la ville ?
Le premier à parler d’embellissements de la capitale est le correspondant “Pro Patria”
qui, le 4 juin 1777, se propose de traiter, dans une série d’interventions, différents aspects
de la vie urbaine. La sécurité et la commodité des citadins, les bonnes moeurs et l’ordre
public, l’éducation de la jeunesse et les agréments urbains, ainsi que les embellissements
de la capitale sont réunis par le correspondant, dans la catégorie unique des “ grands
objets qui intéressent tout le monde ” et qui relèvent également du “ progrès des Arts
1321 Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV.
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en général ”1322. La lettre de “Pro Patria” est insérée à la rubrique “Arts” du Journal et
d’ailleurs, le correspondant exprime, en guise d’introduction, son étonnement que cette
rubrique, dont l’intérêt consiste dans la publication de “ tant d’idées différentes ”, n’ait pas
encore traité des matières mentionnées. Il rappelle également aux journalistes de Paris que
leur complaisance quant à la publication de toutes sortes de lettres présente le risque de se
faire accuser de “ remplissage ” par des lecteurs un peu trop exigeants.
De plus, “Pro Patria” avertit, en toute sincérité, que le style de ses lettres “ fort courtes ”
est “ peu élégant ” et “ nullement châtié ” et que pour traiter des embellissements de la ville,
il ne s’assujettirait “ à aucun ordre des matières ”, en revanche il s’engage à “parler raison
et vrai” et surtout à parler à tout le monde. “Pro Patria” prétend s’adresser aux lecteurs du
Journal, sans autres titres et compétences que ceux d’“Observateur exact” et de “ Citoyen
timide et zélé pour le bien ”, son regard “profane” promettant une vision désintéressée
des sujets abordés.
Il y a, dans le projet de correspondance de “Pro Patria” l’idée implicite que la discussion
sur les arts devrait s’élargir, sous peine de soupçon de “ remplissage ”, à des matières
très pratiques, qui concernent et interrogent tous les Citoyens et que le langage pour mener
cette discussion doit être simple, dépouillé d’ornements, voire abandonné au désordre
de l’esprit, mais intelligible à tous. La brièveté, la timidité, le caractère épisodique et
inachevé des interventions de “Pro Patria” annoncent un discours critique à l’état brut, dont
les tâtonnements affichés semblent être une forte source d’émulation. “ Je ne dois être
considéré, affirme-t-il, que comme l’Indicateur des vues utiles ”, le seul but de ses
interventions étant “ d’engager d’autres Citoyens plus habiles à exercer leur génie
sur les mêmes objets que j’aurai présentés ”. Les éventuels critiques ne l’effraient pas
non plus, au contraire, elles semblent faire partie de son projet, et “plus mes lettres en
provoqueront, plus mon objet se trouvera rempli, parce que la discussion étend toujours les
idées”. Autrement dit, la vanité du Moi rédacteur se propose de s’effacer au profit de la libre
circulation des idées et de leur appropriation par le génie artistique, toujours au nom du bien
public. Certes, ceci est plus simple à dire qu’à faire, puisque le zélé “Pro Patria” finit par se
froisser aux premières attaques et de crier à la censure.
Cinq jours après la publication de la première lettre de “Pro Patria”, un autre
correspondant signant “L’Hermite de la Forêt de Sennar”1323 commente avec ironie le
projet de celui-ci : “ Votre correspondant M Propatrie nous annonce qu’il se propose de
dire des vérités utiles sans blesser personne, mais qu’il commencera par nous parler
des embellissements de Paris. cela ressemble un peu trop à l’éduction du Marquis
de Jeannotière, où après avoir examiné le fort et le faible de toutes les sciences, on
décide que M le Marquis apprendra à danser ”1324 . Selon “L’Hermite”, un sujet digne de
l’attention et de la réflexion des lecteurs du Journal est la défense de la traite négrière dans
la constitution américaine. Parler en revanche des embellissements de la capitale, tout aussi
bien que de l’art de la peinture ou de la musique (auxquels le Journal accorde par ailleurs une
place significative pendant sa première année d’existence) revient à promouvoir la frivolité
et la légèreté, ce qui contredit, selon “L’Hermite”, la vocation annoncée du quotidien. C’est
ainsi que prend essor dans le Journal, pendant plusieurs mois, une polémique opposant les
défenseurs et les critiques des arts, dans leur rapport avec l’idée d’utilité publique.
1322 Journal de Paris, 4 juin1777, “Arts”.
1323 Sous le masque de “L’Hermite de la Forêt de Sennar”, Nicole Brondel reconnaît Condorcet, Dictionnaire des journaux,
“Journal de Paris”.
1324 Ibidem, 9 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
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“L’Hermite de Sennar” se révèle le partisan de l’idée de la décadence des arts, due
principalement à leur mercantilisation. Conformément à cette vision, les arts en France ont
perdu irrémédiablement le caractère d’“ utilité ” et de “ grandeur ” qu’ils avaient dans la
Grèce antique. Les arts des contemporains, observe “L’Hermite”, “ ont trop souvent un
caractère mesquin parce qu’ils sont payés par les gens riches ” , en contraste avec l’art
antique, dont l’utilité et la “ grandeur ” dérivait directement de ce qu’il était “ payé par le
public ” et par conséquent, s’en occuper trop des premiers risque d’encourager la frivolité,
au détriment de l’“ instruction qui convient au peuple ” et de la vertu. L’unique manière
de restituer aux arts leur “ grandeur ” perdue serait de les mettre au service de l’utilité
publique, de l’amélioration du peuple, mais comme cette perspective semble à “L’Hermite”
bien lointaine, parler dans le Journal des “ embellissements de la ville ”, comme le propose
“Pro Patria”, revient à célébrer l’état de corruption des arts.
D’autre part, les défenseurs de “Pro Patria” et des arts s’empressent d’apporter leurs
arguments. Un correspondant répond à “L’Hermite” que s’il dédaigne les arts, c’est “ parce
qu’il ne les connaît pas ” et souligne que la musique, par exemple, est l’un des moyens les
plus puissants pour “ former le coeur et l’esprit du peuple ”. Les airs et les paroles que
chantonne celui-ci pendant qu’il travaille sont “ absurdes ” pour les âmes et les oreilles “
vraiment patriotiques ” et ont pour seul effet son abrutissement. Il suffirait, insiste le lecteur,
de mettre des maximes de morale, d’agriculture et de physique en vers et en musique, il en
résulterait des “ Romances propres à former les moeurs des gens du peuple, à leur
inspirer le goût du travail, l’amour de leur état’ ” et ce “ chant noble ” se répandrait
facilement dans toutes les campagnes1325. Un autre correspondant note en écho du premier
que “ les gouvernements modernes ne savent pas assez jusqu’à quel point les Beaux
Arts et particulièrement la Musique, peuvent influer sur les moeurs ”1326 En même
temps, il attire l’attention de “L’Hermite” sur les bienfaits des “ arts d’imitation ”, voire sur
leur capacité unique de transmettre les vérités, en les rendant “ populaires ” :
Songez que l’homme est si peu fait pour la vérité qu’il n’aime rien que ce qui
le trompe ; le vraisemblable, le merveilleux et les arts d’imitation, tout cela est
mensonge et tout cela est plaisir. (...) Songez que si vous mettez le raisonnement
à la place de l’enthousiasme et des grandes passions, enfants de l’erreur ; c’en
est fait de l’amour de la gloire et de la patrie. Songez que la raison ne s’exerce
jamais sans effort et que la sensibilité précède toujours la réflexion. Songez
que sans ces mêmes Arts, que vous paraissez dédaigner, les vérités les plus
précieuses demeureraient stériles en ne devenant jamais populaires1327.
La faculté de l’âme responsable de mettre en branle toutes les grandes passions et
l’enthousiasme est, selon le correspondant, la sensibilité. Placée quelque part entre la
réflexion, assujettie à l’effort, et les sens bruts1328, la sensibilité est tenue pour la source
commune de l’amour de la patrie et des arts d’imitation. Mépriser les arts au nom de la
raison revient à fermer la voie qui mène à la diffusion des vérités, et donc à cette même
amélioration du peuple à travers les moeurs, si vivement souhaitée par “L’Hermite”.
1325 Ibidem, 13 juin 1777, “Réponse à la lettre de l’Hermite de Sennar”.
1326 Ibidem, 15 juin 1777, “Lettre à l’Hermite de la Forêt de Sennar”.
1327 Ibidem.
1328 “Je n’estime pas plus que vous, et les Discours, et les Vers et les Tableaux et les ouvrages de Musique qui ne pénètrent point
jusqu’à l’âme, et dont tout l’effet se termine aux sens”, Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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De son côté, “Pro Patria” répond à son opposant, en invoquant, en faveur de son
projet de correspondance la liberté de parole promue par le Journal, et en même temps,
il semble vouloir préciser mieux cette fois-ci, pour “L’Hermite”, la notion d’“embellissement
de la capitale”. Si dans sa première lettre, il plaçait les embellissements de la ville à la fin
d’une longue énumération de “ matières utiles ” dont il voulait traiter, après la commodité
et l’ordre public, et attachés aux “ Arts en général ” , ici il explique directement que ceux-ci
“ tendent à la salubrité, à la sûreté et à la commodité des Citoyens ” et que son propos
concerne “ des opérations propres à assurer la vie et la santé d’un grand nombre
d’habitants de Paris ”1329
Bref, celui qui traite de problèmes urbanistiques se sent un homme tout aussi “ honnête
et vertueux ”, et guidé par des vues d’utilité, que celui qui plaide pour l’esclavage des
Nègres. L’intolérance de “L’Hermite” quant au sujet de “Pro Patria” prouve bel et bien
que la notion d’“ embellissement de la ville ” n’est pas bien claire aux yeux de tous
les lecteurs, et que pour certains, elle se résume à des réflexions sur des améliorations
d’ordre esthétique ou décoratif. Pour développer ses idées, “Pro Patria” exige la publication
prompte des lettres qu’il a déjà envoyées au bureau du Journal. Le 11 juin, lorsqu’il décide
de répondre à “L’Hermite de Sennar”, il avertit les rédacteurs que sa dernière lettre n’était
pas encore été publiée et que par conséquent, il suspendait momentanément la suite1330.
Doit-on interpréter ce retard comme simple oubli ou bien comme hésitation des journalistes
quant à l’intérêt du sujet de “Pro Patria” ? Ce qui est sûr, c’est que le lendemain le Journal
insère la lettre réclamée par “Pro Patria”, signe que les journalistes de Paris estiment
que les embellissements de la capitale ou du moins la polémique née autour d’eux, sont
susceptibles de susciter l’intérêt du public.
Parmi les détracteurs de “Pro Patria” on compte aussi “ Nieman, négociant
d’Amsterdam ”, qui sans avoir jamais mis le pied dans la capitale française1331, pose un
regard scrutateur et critique sur les moeurs et les modes de vie parisiens, et tout en offrant
au Journal “ un échantillon de la pacotille d’idées piquantes et utiles ” dont il est
l’auteur, il promet des “ remèdes ” aux inconvénients de la vie urbaine. Mû par le “ bien
de l’humanité ” et inquiet de “ la décadence de l’espèce humaine ” parmi les habitants
de Paris, “Nieman” part à l’attaque du projet de “Pro Patria” en invoquant des arguments
de nature hygiénique. “ J’admire en vérité comme on se démène pour embellir Paris,
commence-t-il, et on s’y prend très précisément de la manière qu’on reproche très
mal à propos à vos femmes d’adopter ; de beaux habits pour une chemise sale ”1332 .
Le négociant hollandais n’est pas de ceux qui savent censurer leurs observations les plus
crues, aussi, n’hésite-t-il pas plus loin, à adresser aux Parisiens un conseil empreint d’une
critique cuisante : “ Eh ! Messieurs, commencez par nettoyer vos enfants avant que
de les revêtir de drap d’or ”1333.
Selon le négociant, le projet d’embellir une capitale où règne la saleté, est scandaleux:
peut-on parler d’embellissements qui ne soient pas limités à un enjolivement en surface,
1329 Ibidem, 11 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1330 “Je vous en ai adressé, il a déjà quelques jours, une seconde, que vous n’avez point encore insérée dans votre Journal.
Je ne continuerai que celle-là aura été placée ; mais je vous prie de vouloir bien y mettre celle-ci dès demain, s’il est possible” Ibidem.
1331 “(…) vous serez étonnés de me trouver si bien instruit, sachant que je n’ai jamais été à Paris ; mais nous avons, nous autres,
l’habitude de prendre un parti dans nos affaires”, Ibidem, 26 juin 1777, “Lettre d’un négociant d’Amsterdam aux Auteurs du Journal”.
1332 Ibidem.
1333 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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chez des habitants qui affublent leur corps en négligeant sa propreté ? “ Vous aurez,
grâce aux Conseils de MM Pro Patria et Consors, de beaux édifices avec de belles
proportions bien symétriques, et de l’aspect le plus agréable, des rues bien droites,
et des enfants bien tordus et bien mal sains ”, s’indigne “Nieman”. Pour celui-ci, les
belles formes d’une ville ne peuvent pas suppléer le manque d’hygiène et l’état désastreux
de santé des habitants. Aux yeux du correspondant hollandais, la beauté d’une ville dépend
“ de celle de ses habitants ” (il faut entendre par là de leur santé et de leur bien-être),
et “ de la propreté qui y règne ”. Quant aux embellissements que vantent les Pro Patria,
leur grand défaut est d’être envisagés comme simple décoration, apparence, parure de la
ville, en d’autres mots, ils représentent la croûte dorée censée cacher la décrépitude, la
négligence, la saleté, la maladie et la souffrance qui règnent sur la capitale :
Laissez l’Architecture dormir un peu, et occupez-vous de ce qu’on a trop
négligé pour elle. (…) Parlons aujourd’hui de vos meubles dorés et couverts
de poussière ; de vos immenses panneaux de glace obscurcis par les traces
de mouches qui les ont parcourus ; de vos grands carreaux de vitres destinés
à transmettre un plus beau jour dans les appartements, et au travers desquels
on peut à peine distinguer les objets ; de vos grandes colonnes, des sculptures
délicates qui décorent vos bâtiments et dont de fausses ombres produites par
des filons de poussière et de suie détrempée, empêchent tout l’effet, etc. etc. etc.
Si l’on jette les yeux sur les habitations du peuple, comment peut-on soutenir ce
spectacle ! les sens révoltés annoncent les dangers dont on est entouré ; l’air
infecté qu’on y respire, les aliments dissous avec le poison dans leur préparation,
le contact malpropre de tous les ustensiles qu’on emploie à son usage, tout cela
menace continuellement vos jours ; et comment ne vous apercevez-vous pas que
c’est de ce côté que vos demeures ont besoin d’embellissement ?1334
Pour dresser son tableau de la capitale, “Nieman” ne s’intéresse ni à ses monuments, ni
aux espaces publics tels les places, les rues, les promenades, les ponts et les quais, mais
pénètre dans les foyers des Parisiens riches et pauvres, observe les recoins de leurs vie
intime, là où se multiplient les exemples de décadence : l’or recouvert de poussière, les
vitres obscurcis par les traces de mouches, les statues barbouillées de suie détrempée. La
saleté sous toutes ses formes s’empare de la vie de la capitale, en épousant la crasse et
la négligence, les belles formes des objets précieux deviennent hideuses et dégoûtantes.
Provoquer le dégoût des lecteurs en leur dessillant les yeux, tel est le but du critique
hollandais. Au spectacle de la décadence de la vie privée des riches s’ajoute l’image
désolante des habitations et des modes de vie des pauvres : là, la malpropreté cohabite
avec la misère, la maladie et la souffrance.
“Nieman” insiste sur l’idée que la beauté d’une ville ne regarde plus son enveloppe
décorative, sa façade monumentale et ornementale, mais un ensemble d’éléments qui
relèvent de la propreté et de la commodité des intérieurs, de la qualité de l’air que l’on
respire et des aliments que l’on consomme, et finalement, de l’état de santé et de sécurité,
voire de bonheur de la population. Il ne manque pas non plus de relever l’insuffisance de
l’Architecture, en tant que discipline limitée à soigner la seule décoration des demeures,
et le caractère creux de tout projet d’embellissement qui envisagerait cet unique aspect.
Encore une fois, la critique de la notion d’“embellissements de la capitale” révèle l’ambiguïté
et le caractère flou, de celle-ci. Si tous les lecteurs, unanimement entraînés par le sentiment
patriotique et l’amour du bien public, se montrent sensibles à l’idée d’amélioration de
1334 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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la vie urbaine, la notion d’“embellissement”, évoquant une préoccupation principalement
esthétique, pose problème et suscite des polémiques.
Le trait commun de toutes les critiques adressées au projet de “Pro Patria” est l’idée
partagée de frivolité des contemporains, à laquelle s’opposent de nouvelles valeurs telles
l’utilité publique, la sensibilité, la bienfaisance, la réforme morale ou l’hygiénisme. Après
tout, les opposants et les partisans des embellissements de la ville sont également engagés
dans la recherche de moyens pour combattre la frivolité. C’était l’argument principal de
“L’Hermite de Sennar” dans sa critique à “Pro Patria”, mais aussi du négociant d’Amsterdam
qui s’en prenait au goût des parisiens pour le décor et les apparences. Plus confiant dans
la capacité de changement de ses compatriotes, “Le Serrurier” s’exclame : ‘O Français !
ô mes Compatriotes ! on vous accuse d’être frivoles ; cela peut bien être : mais votre
coeur est bon, et vous ferez le bien quand on vous l’indiquera ”1335. “Pro Patria” luimême
se plaint : “ c’est un métier bien ingrat que celui de proposer des choses utiles
dans l’empire de la frivolité 1336”. C’est ainsi que la boucle est bouclée, et le vrai problème
qui oppose certains correspondants du Journal à “Pro Patria” est de savoir dans quelle
mesure ses idées sur l’embellissement de la capitale sont capables d’affronter ou non la
frivolité des compatriotes.
Au scepticisme de “L’Hermite de Sennar” et au pessimisme de “Nieman” s’ajoute
l’intervention du prétendu père de “Pro Patria”, “Mignonnet père”, qui s’amuse à persifler
l’ambition de son fils de se faire passer pour un “ homme à projets, constructeur de
villes, disserteur en Architecture publique ”1337. Insérer de fausses lettres où l’on parle
des correspondants les plus connus du Journal comme de vieilles connaissances, est une
pratique constante du quotidien pendant sa première année d’existence, donnant au lectorat
l’illusion de familiarité et de confidance avec les “ faiseurs d’articles ”. Tel est le nom de
“Pro Patria”, promoteur des projets d’embellissement de la capitale dans la feuille de Paris,
cité abondamment dans le courrier des lecteurs de 1777. Souvent le nom de “Pro Patria”
peut servir aux autres correspondants comme moyen d’établir un lien intime et immédiat
entre leur lettre et le Journal, autrement dit, il s’agit d’une technique d’accrochage de leur
intervention au corps du quotidien. Bien que brefs, de tels renvois à des lettres déjà publiées
contiennent, comme nous l’avons déjà vu dans un chapitre précédent1338, des observations
critiques qui traversent et lient des prises de paroles disparates.
C’est ainsi que le nom de “Pro Patria”, paru pour la première fois dans la lettre du 4
juin 1777, est cité encore le 10 août de la même année par le correspondant signant “D
Serrurier”, qui écrit au Journal pour rendre public son projet d’une association qui ramasse
des fonds pour la construction d’un nouvel hôpital. Animé par “ l’amour du bien public
”, “Le Serrurier” évoque les projets de “Pro Patria” comme ceux “ d’un homme de bien
”, toutefois, il n’hésite pas à ajouter son doute quant à leur possibilité de réalisation : “
J’ai vu tout cela et je ne vois rien exécuter. Est-ce que les choses uan d’une utilité
première devraient se retarder d’un seul instant ?”1339 La somme de tous ces renvois
critiques aux projets d’embellissement, que “Pro Patria” a le mérite d’avoir introduit le
premier dans la feuille quotidienne, donnent une idée de l’intérêt particulier, ainsi que des
1335 Ibidem, 10 août 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
1336 Ibidem, 27 décembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
1337 Ibidem, 25 juillet 1777, “Lettre de M Mignonnet père au sujet de M Pro Patria”.
1338 Voir le chapitre Antoine Renou, premier correspondant artistique, Le journaliste, p. 314.
1339 Journal de Paris, 10 août 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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doutes et des soupçons qu’un tel sujet pouvaient susciter en 1777. D’un côté, on note la
sensibilité des acteurs du Journal à l’égard d’un objet qui joint le thème de l’utilité sociale
à celui du confort, de l’hygiène et de l’amélioration de la vie du peuple, de l’autre, on ne
manque pas de marquer l’insuffisance et les limites de ce qu’on a entrepris sous le nom d’“
embellissements ” de la capitale. Quoi qu’il en soit, les lettres de “Pro Patria” donnent libre
voie à la publication dans le Journal de Paris de toutes sortes de projets d’améliorations
urbaines, plus rares en 1777, mais qui vont se multiplier considérablement dans les années
1780. Le 1er août 1777, une lectrice “ âgée de presque quatre vingt ans, sourde à ne
pas entendre Jupiter tonner ” et âme “ on ne peut plus solitaire ”1340, envoie au Journal
ses projets urbanistiques conçus pendant ses promenades dans la capitale.
Malgré toutes les critiques qu’on lui adresse, “Pro Patria” va son train et envoie
au Journal trois autres lettres dans lesquelles il s’efforce de maintenir l’engagement
pris dans sa toute première intervention. Il énonce ses vues, toujours générales, sur les
embellissements qu’il convient d’adopter pour la capitale, il insiste sur le rôle d’une “ sage
administration ” dans leur réalisation, réfléchit sur le temps et les dépenses nécessaires,
soutient l’exécution d’un plan général “ invariable ” pour l’embellissement de la ville de
Paris, promet à nouveau des détails dans la lettre à suivre1341 . Il soutient que “ plan général
d’embellissement et de réformation de la ville de Paris ” doit être dressé, après mûre
réflexion, par une commission d’architectes “ habiles ” et “ désintéressés ”, arrêté par le
Conseil de la Ville, exposé à l’Hôtel de Ville pour le grand public. S’il ne hasarde pas des
idées personnelles quant aux modifications de l’espace urbain et qu’il s’en tient prudemment
aux généralités, c’est parce qu’il est persuadé que ses idées pourraient être développées
de façon appropriée par la suite par des “ Architectes habiles et ingénieux ”1342. Ses vues
générales ne représentent donc qu’un point de départ, un moyen d’aiguillonner “ les vues
supérieures ” des artistes.
Lorsque “Le Marin” attire l’attention de “Pro Patria” dans une lettre que son plan de
Paris a été déjà conçu, et que ses idées sur “ l’embellissement de la capitale ” ne sont
nullement nouvelles, celui-ci sort de son silence pour se défendre encore une fois. Ce n’est
pas, à ses yeux, l’absolue nouveauté des idées exposées qui compte, mais la possibilité
d’exprimer librement des opinions diverses sur les “ productions des Arts ”. En outre,
“Pro Patria” considère qu’il existe un lien intime entre son caractère et celui du “Marin” et
leurs matières respectives : “ Ce Marin, habitant à Paris, a l’imagination bien rapide ;
la mienne au contraire est toujours lente et toujours fixée sur des objets d’utilité. La
matière que j’avais entrepris de traiter, est assurément de cette espèce ”1343.
Non seulement “Pro Patria” introduit-il dans le Journal de Paris l’idée d’embellissement
de la ville, mais c’est toujours lui qui ouvre le débat sur les qualités de celui qui veut
s’adonner à cette matière : du “ sang-froid que rien n’altère ”, une imagination lente,
portée principalement sur l’utilité et surtout une bonne patience vu le temps de réalisation
des projets urbanistiques1344. Bien qu’ils traitent tous les deux des arts visuels et qu’ils
1340 Ibidem, 1er août 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1341 Ibidem, 12 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1342 Ibidem, 20 juillet 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1343 Ibidem, 27 décembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
1344 “Le Marin” assure “Pro Patria” que les changements urbanistiques qu’il souhaite sont en cours de réalisation, mais, pour
les voir, il l’avertit: “prenez patience et vivez longtemps”. Ibidem, 12 décembre 1777, “Lettre du Marin aux Auteurs du Journal”. Et
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visent en égale mesure leur “ progrès ”, l’homme à projet incarné par “Pro Patria” se
distingue volontairement du critique artistique bavard, doué d’une imagination vive et
papillonnante représenté par “Le Marin” breton. Si le style du premier est prudent, redondant
et fondé sur des généralités, le second développe un discours plein d’esprit et de fantaisie,
souvent provocateur, qui mêle allégrement le discours critique avec les moyens littéraires.
“Pro Patria” ne se contente donc pas de proposer un sujet sensible pour ses lecteurs
contemporains, il définit deux modes critiques, correspondant à deux manières différentes,
mais tout aussi légitimes, d’aborder les arts visuels.
“Pro Patria” n’est pas le seul à saisir le caractère et les traits du discours critique de
l’homme à projets urbanistiques. A travers une anecdote, un certain “Bradel fils” esquisse
un portrait pittoresque et insolite du faiseur de “ projets d’embellissement ”, qui n’est pas
sans lien avec “Pro Patria” lui-même :
Un homme de la trempe de M Pro Patria fit emplette il y a quatre ans de
plusieurs milliers de vieux jeux de cartes et dans un vaste grenier voisin de
son appartement, il forma le modèle en relief d’un nouveau Paris. Les rues se
trouvaient alignées et élargies ; un superbe Hôtel de Ville s’élevait en face de la
rivière au fond d’une grève régulière et d’un aspect riant. Vingt nouveaux ponts
dégagés de ces masses informes de masures donnaient un libre passage à tous
les quartiers. Les Hôpitaux, les Cimetières étaient placés hors de l’enceinte de la
Ville. Un pont triomphal se joignait à la magnificence de la place de Louis XV ; en
un mot il venait de finir le Faubourg St Germain et il ne lui manquait plus que les
petites maisons. Il avait clos et calfeutré avec grand soin les mansardes de son
grenier, surtout du côté du vent de bise, lorsqu’une chatte pudique du voisinage
trouva le secret de lever un carreau de vitre et d’entrer dans l’atelier, pour se
soustraire aux poursuites des chats du voisinage ; mais ils eurent l’adresse de
s’y insinuer à leur tour ; ils ne manquèrent pas de parcourir toutes les rues de
la capitale pour entrer pour trouver la victime de leur recherche ; avec eux les
amours furent suivis de jeux et précédés par des cris qui parvinrent aux oreilles
assoupies de l’Architecte et lui suggérèrent des rêves affreux. La prise de Troyes,
les ruines d’Herculanum, le tremblement de terre de Lisbonne se présentèrent
à son imagination échauffée : au crépuscule il se réveilla en sursaut, courut à
l’objet de sa sollicitude, et s’aperçut du ravage. Le désespoir s’empara de son
âme, et comme un nouvel Enée, il ne voulut point quitter ses ruines sans avoir
assommé quelques Grecs. On prétend que cet accident a dérangé les organes de
son cerveau, et qu’il ne s’occupe plus qu’à écrire des projets (…)1345.
Dans l’exemple de “Bradel fils” l’homme à projets urbanistiques est un original à “
l’imagination enflammée ”, dont la principale occupation est de construire dans un grenier
une nouvelle version de la capitale avec des cartes de jeu. Son modèle de la ville, comme
nous allons le voir plus loin, réunit tous les éléments urbanistiques qui préoccupent les
architectes et les ingénieurs contemporains, ainsi que l’opinion publique : des rues alignées
et élargies, des berges régulières et agréables, des ponts dégagées de toute construction,
des places inspirant la grandeur, un centre ville débarrassé des contaminations maléfiques
des hôpitaux et des cimetières. Pourtant, ce projet magnifique n’est, hélas, qu’un château
“Pro Patria” d’acquiescer : “Je conviens que pour être témoin de l’exécution de vastes projets, il faut vivre longtemps”. Ibidem, 27
décembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”
1345 Ibidem, 29 juillet 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de cartes qui, malgré les précautions de son créateur (mansardes closes et calfeutrées),
peut s’écrouler sous le premier souffle de vent ou pire encore, être complètement abattu par
les jeux amoureux d’une horde de quadrupèdes. Les cartes de jeu soigneusement rangées
par leur architecte restent debout jusqu’au moment où elles sont emportées par une force
aveugle. Suite au désastre, l’architecte perd sa raison et, délaissant à jamais ses cartes, il
se transforme en homme à projets écrits.
L’exemple cité relève avec humour et ironie la faillite de l’homme à projets
urbanistiques, si concentré sur son jeu, qu’il en oublie le caractère fragile et
éphémère. Leur écroulement spectaculaire est l’image de l’échec de projets privés
de fondements solides et de calculs appropriés, faute de compétences adéquates
de la part de leur constructeur, hautement vulnérables, voire chimériques, voués
infailliblement au ravage et à la destruction. Quant à l’homme à projets, il y a chez
lui le grain d’originalité, sinon de bizarrerie, qui n’est pas celui du génie, mais plutôt
du fou. S’il ne donne que l’illusion d’une ville nouvelle, c’est qu’il ne possède pas les
moyens de la construire, et qui plus est, une fois qu’il a fait faillite dans son exécution
pratique, il s’adonne à la rédaction de ses projets échoués.
Dès 1777, le Journal ouvre ses pages à l’une des préoccupations majeures de
l’époque, la réforme du milieu urbain, à travers le projet de correspondance proposé par
“Pro Patria”. Malgré l’intérêt commun des lecteurs du quotidien pour les matières d’utilité
publique, les idées de “Pro Patria” suscitent du scepticisme et de l’ironie chez plusieurs
correspondants. Ces réactions sont, nous semble-t-il, le fruit de l’ambiguïté de la notion
d’“embellissements de la capitale”, qui pour certains se limite à la simple construction d’une
parure de signes esthétiques, pendant que pour d’autres concerne un ensemble d’aspects
tels l’hygiène, le confort et l’agrément urbain, la sécurité publique. La critique de l’idée
d’embellissement révèle également, nous l’avons vu, un sentiment d’insuffisance et de
frustration quant aux modalités dont on a envisagé les modifications de l’espace urbain et
des modes de vie qui en découlent, ainsi qu’un regard sceptique sur les faiseurs de projets
urbanistiques, avec leur manque de compétence et leur facilité de bâtir, d’abattre et de
reconstruire par leur seule imagination. Nous allons voir dans le chapitre suivant de quelle
façon le Journal de Paris organise son discours critique sur la ville, quel en l’intensité au
fil des ans et quels en sont les acteurs.
L’Urbanisme et le “Journal”
Le Journal de Paris trouve certainement dans la publication de projets et de polémiques
autour des embellissements de la capitale un terrain fertile pour élargir le débat sur la
“chose publique”. Des citoyens “observateurs” tels “Pro Patria” et des “spécialistes” en
constructions, tous remplis de zèle et d’amour pour le bien public, abattent et modifient
à coups de plume la capitale, à la fois lieu physique de nombreux chantiers ouverts et
lieu imaginaire où s’échangent et se confrontent les idées nouvelles sur l’organisation de
l’espace et des modes de vie urbains.
Alors que la capitale amplifie son essor démographique, repousse ses frontières et
modifie sa physionomie, par la mise en oeuvre de travaux plus ou moins étendus, plus
ou moins accélérés, les faiseurs ou les simples censeurs de projets d’embellissement
discourent et s’interrogent dans les feuilles quotidiennes du Journal sur des façons
nouvelles de transformer et de vivre la ville. Penser l’espace urbain, comme le voulait
“Pro Patria” dans sa lettre introductive, par des écrits brefs et synthétiques, sans ordre et
sans méthode, insérés dans des feuilles rapides et largement répandus, est un acte qui
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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privilégie, tout comme les modifications concrètes sur l’espace urbain au XVIIIe siècle, l’idée
de flux ou de libre circulation. Tout en admettant la possibilité réduite que leurs projets
d’embellissement voient effectivement le jour, les auteurs prennent conscience du fait que
réfléchir publiquement sur la ville a la force et le sens d’une véritable action, et que le flux
libre des idées contient le pouvoir concret, bien que lent, de faire bouger les pierres de la
vieille capitale.
La plupart des articles sur les embellissements de la capitale se trouvent insérés
dans les rubriques “Architecture”, “Variété”, “Arts”et“Lettre aux Auteurs du Journal”,
cependant les réflexions sur la ville, concernant une multitude d’aspects, tels la commodité,
l’hygiène et l’ordre public , sont loin de se limiter tout le temps aux seules rubriques
mentionnées. Dans un périodique qui porte le titre de Journal de Paris et, qui plus est,
paraît quotidiennement, l’image de la capitale est une constante, une présence qui hante
l’ensemble des interventions et en détermine le cours. Les projets d’embellissement de la
capitale sont, dans la plupart des cas, des lettres de lecteurs, et par conséquent rédigés à
la première personne, comme expressions personnelles et intenses de la vision de l’espace
urbain, ce qui n’empêche qu’ils contiennent souvent des idées largement véhiculées. C’est
le cas de “Pro Patria”, dont la volonté d’exprimer ses opinions et son acharnement de
défendre le droit à la libre parole sont finalement plus forts que ses idées générales et point
originales sur la ville. N’affirme-t-il pas d’ailleurs que son rôle n’est pas celui d’un inventeur,
mais d’un humble “ indicateur de vues utiles ” ?
Les embellissements de la capitale prennent différentes formes d’énonciation. Aux
projets d embellissement présentés sous forme épistolaire s’ajoutent les extraits de projets
publiés en dehors du Journal, des comptes rendus de travaux arrêtés par la municipalité
de Paris1346, des descriptions détaillées de travaux urbanistiques et architecturaux en cours
ou à peine achevés1347, et finalement des critiques et des polémiques éclatées autour des
projets annoncés et recensés par le quotidien1348.
Sur la période qui s’étend de 1777 à 1788 nous avons compté 110 articles s’inscrivant
dans les “projets d’embellissement de la capitale”, dont l’année de pointe est 1787, avec
31 articles, suivie d’assez loin par 1777 avec 15 articles, 1786 avec 13 articles, 1783 avec
10 articles, 1788 et 1780 avec 9 articles, 1785 avec 8 articles, 1778 avec 7 articles, 1784
avec 2 articles, et finalement, 1779 et 1781 avec un seul article chacune. Même si l’année
1777 figure la deuxième dans cette liste quantitative, cette densité est principalement due,
nous l’avons vu, à la polémique suscitée autour de la notion d’“embellissement de la ville”
introduite par “Pro Patria”.
Malgré leur présence constante dans les pages du Journal, c’est dans la deuxième
moitié des années 1780 que les embellissements deviennent l’un des sujets majeurs
débattu par les correspondants. En chiffres, la moitié des articles que nous avons identifiés
comme projets d’embellissement ont été publiés entre 1785 et 1788, ce qui revient à
dire que dans cet intervalle, l’intérêt pour les projets urbanistiques a doublé par rapport
aux huit premières années. On est bien loin de l’année 1777, où la proposition de “Pro
1346 Par exemple des travaux pour protéger la place de l’Hôtel de Ville des crues de la Seine (26 avril 1778), la suppression
des fossés de la porte Saint Antoine et sa démolition (29 avril 1778), l’établissement d’une communication entre les rues de St Louis
et St Antoine (30 avril 1778) ou la construction du nouveau quartier de Gaillon (11 juillet 1778).
1347 Telles sont la description de l’Hôtel des Monnaies, (1er et 2 avril 1777), et de la nouvelle Halle de blé et sa coupole (2
février et 4 novembre 1783).
1348 Telles sont les polémiques autour du projet pour un nouvel Hôtel-Dieu par Bernard Poyet qui s’étend de 1783 à 1787 ou
du projet d’une nouvelle salle de l’Opéra par le même Poyet en 1783.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Patria” déclenchait une nuée de critiques et de doutes sur l’utilité du sujet, l’engouement
d’agir sur l’espace urbain devient une pratique commune, et si l’on veut, quotidienne.
Notons en revanche qu’en 1789 les projets d’embellissement de la capitale disparaissent
brusquement, balayés par l’avalanche de comptes rendus de l’Assemblée nationale :
l’intensité des événements politiques en cours suspend le bavardage intarissable des
années précédentes sur les rues et les ponts de la capitale. Des images stratifiées d’un Paris
en pleine expansion et transformation, à la recherche de nouvelles formes pour exprimer
une nouvelle identité, il ne reste en 1789 que celle des tristes décombres de la Bastille1349.
Pl. XVII - Hubert Robert, La démolition des
maisons du Pont-au-Change, en 1788, huile sur toile.
1349 Une lettre publiée par le Journal de Paris, le 20 janvier 1789, signée de la Poize, Jallier de Savault, de Montizon, Electeurs
et Poyet, architecte de la Ville, certifie les recherches faites sous leur direction, impliquant “toutes démolitions, fouilles et tranchées
nécessaires” pour découvrir d’éventuels prisonniers piégés dans ses entrailles. Une autre lettre du 14 août 1789 publiée par Jallier
de Savault, “l’un des Architectes chargés de présider à la démolition de la Bastille” avertit que le nombre d’ouvriers employés dans la
démolition de la prison est “plus que suffisant”. Le 26 août 1789, un Extrait du Procès verbal sur la démolition de la Bastille rend compte
de la découverte de cinq boulets incastrés dans les pierres de l’une des tours et d’un dépôt de trente-cinq autres dans l’embrasure
d’une meurtrière murée. Le démantèlement de la prison révèle ses cicatrices et ses secrets enfouis.
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Pl. XVIII - Vue perspective de la Salle provisoire de l’Opéra
lors de Sa Construction à la Porte St Martin, 1785, dessin.
On peut relever également une fluctuation d’intérêt thématique : si les salles de
spectacle dominent incontestablement en 1780 (avec 8 articles) et en 1783 (avec 7 articles),
c’est la construction d’un nouvel Hôtel-Dieu qui préoccupe les esprits de 1785 à 1787 (avec
10 articles). Les trois dernières années se caractérisent en revanche par le triomphe des
projets urbanistiques à grande échelle, élargis à la ville entière, visant les rues et les ponts,
les quais et les places, les promenades et les jardins publics, et affirmant sans répit la
nécessité d’un plan de la capitale indiquant ses différents projets de réformation.
Quant aux auteurs des projets d’embellissement publiés par le Journal, une partie
d’entre eux préfère garder leur anonymat et ne pas signer du tout leurs lettres, d’autres
choisissent des pseudonymes, souvent suggestifs : “Un homme condamné à marcher à
pied”, “Piéton”, ou “Abonné mi-piéton”, “Théatromane”, “Le BON, parisien”, “Lecteur de
province”, “Le Tibre, le Nil” (statues d’un jardin public). Toutefois, un nombre considérable
de projets et critiques concernant la ville portent la signature de personnages connus : des
hommes de lettres, tels Sylvain Maréchal, le marquis de Villette ou Choderlos de Laclos, le
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critique d’art Quatremère de Quincy, le graveur Charles-Nicolas Cochin, le peintre et critique
d’art Antoine Renou, le sculpteur Augustin Pajou, l’intendant de Franche-Comté Charles-
André de La Coré, le Directeur de l’Académie Royale de musique Jacques de Vismes du
Valgay. Ajoutons en fin de compte les interventions des “hommes de métier” : les ingénieurs
Boizot et Prony, les architectes Wailly et Peyre, Claude-Nicolas Ledoux, Jacques-Denis
Antoine, PierrePatte, Bernard Poyet, Jallier de Savault, Verniquet, Architecte du jardin du
Roi et Commissaire général de la voirie. La parole sur les embellissements de la capitale
est donc partagée entre les “professionnels”, dont certains des “hommes à projets” attitrés,
tels les architectes Ledoux, Patte et Poyet, et la vaste communauté des lecteurs du Journal
qui correspond à des citadins concernés par les transformations proposées et accomplies
par les premiers.
Afin de saisir la nouvelle vision de la capitale que tissent les nombreux projets
d’embellissement publiés dans le quotidien de Paris, ainsi que les modalités employées
par les correspondants du Journal pour construire leur discours sur la ville, arrêtons-nous
d’abord sur l’image de Paris, telle qu’elle se reflète dans les yeux de ses contemporains.
Espace de toutes les contradictions, Paris émerveille et blesse à la fois l’oeil du promeneur
et de son habitant, et invite de ce fait à une réflexion sur de nouveaux modes de voir, de
dire et de vivre la ville.
Ville superbe, ville gothique
La plupart des projets d’embellissement de la capitale publiés dans le Journal de Paris sont
structurés sur une double représentation de Paris : la ville antique, avec ses attraits et ses
désordres et la ville comme espace idéal de vie, résultat d’un ensemble de transformations,
les unes en cours, les autres à venir ou simplement souhaitées comme nécessaires. Malgré
sa monumentalité et son incontestable vertu d’être un concentré de tous les charmes de
la vie urbaine, Paris ne correspond plus dès la seconde moitié du siècle à l’idéal de vie
de ses habitants passagers ou permanents, en quête d’identités nouvelles. On procède
donc à une critique systématique de la ville antique, désuète et inadéquate à ses nouvelles
fonctions, indigne des modèles grec et romain, dont on dénonce le délabrement général, la
dégradation des monuments, l’insalubrité des rues et des habitations, les éternels embarras
de circulation, l’absence de confort, le piétinement de la population citadine, les preuves
multipliées d’incivisme, ainsi que la dépravation des moeurs parisiennes.
Il y a, sans nul doute, dans les projets d’embellissement de la capitale une remise en
cause générale de la ville antique, avec ses carences et son inadéquation aux idées et aux
sensibilités du moment. Paris, tel qu’il se présente à l’oeil critique de ses habitants, semble
appartenir à un passé dans lequel on ne se reconnaît plus. Tout en ayant les yeux rivés
sur les modèles urbanistiques grec et romain, on constate la difficulté de les appliquer à la
structure actuelle de la capitale. Un lecteur du Journal n’hésite pas à dénoncer le manque
de souci des “ ancêtres ” pour la salubrité et la “ grandeur ” de la ville 1350. En faisant
référence aux maisons construites sur les ponts, un autre évoque avec dédain les “ honteux
vestiges ” du passé, dignes de la “ barbarie des goths ”1351 .
L’image des maisons entassées sur les ponts et les quais de Paris revient de
manière obsessive dans les projets des lecteurs comme expression même d’une
capitale gothique, soumise au désordre, à l’incohérence, et au renfermement sur soi.
1350 Journal de Paris, 28 janvier 1787, “Arts ”.
1351 Ibidem, 11 février 1787, “Arts”.
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Après la destruction de sa ceinture de remparts, Paris fait les comptes avec ses ponts
murés, symboles de promiscuité et d’insalubrité. Dans les années 1780, la capitale
se trouve en pleine conquête de l’espace : si une déclaration du Roi du 10 avril 1783
règlemente l’élargissement et l’ouverture des rues, en 1786 un édit de la municipalité
donne libre voie à la démolition des constructions qui subsistent encore sur quatre
ponts de la capitale : pont au Change, Saint-Michel, Notre-Dame et pont Marie.
Quelle que fût la résistance réelle des habitants et des propriétaires des constructions
sur les ponts, les lecteurs du Journal accueillent avec enthousiasme cette conquête et
expriment en choeur leur reconnaissance à l’administration éclairée qui l’a rendue possible.
En évoquant l’abattement des maisons des ponts, un lecteur s’exclame : “ Grâces ! mille
grâce soient rendues au Ministre et au Corps municipal qui réalisent aujourd’hui les
rêves que faisaient depuis un siècle les bons Parisiens sur les embellissements et la
salubrité ”1352. La démolition de ces “ vestiges du passé ”suscite un grand soulagement
chez les partisans de “ l’embellissement de la capitale ”, qui les décrivent tour à tour
comme ces “ vilaines maisons ”1353 ces “ surcharges énormes qui obstruaient la vue
”1354 ou ce “ rideau ”1355 encombrant qui ferme les quais. Toujours est-il vrai que leur
abattement n’est pas une solution définitive, puisque une fois dénués, les quais révèlent,
selon les dires d’un correspondant, leur “ aspect hideux ”1356 . Les changements à opérer
sur la ville s’accumulent par strates et l’accomplissement d’un projet dévoile immédiatement
la nécessité d’un autre : c’est ainsi que l’oeil attentif de l’observateur de la capitale découvre
l’ampleur de la tâche réformatrice.
Le promeneur note avec amertume la caractère vétuste et détérioré de tous les coins
de la ville, l’absence d’air et de perspectives. Avant les travaux d’embellissement, le Palais
Royal est un “ jardin bourgeois planté d’assez vilains arbres, environné de maisons
presque toutes sales et difformes ”1357, l’Hôtel de Ville “ n’a rien de la grandeur et de
la magnificence qui paraîtrait convenir à la Capitale du Royaume ” et qui plus est, se
trouve “ dans une place étroite et irrégulière ”1358. On déplore la “ triste sécheresse
qui accompagne toutes les fontaines à Paris ”1359, on fuit volontiers “ l’air empesté des
Boulevards ”1360, on se plaint des “ vilains parapets ” bordant ces mêmes Boulevards, ainsi
que des “ pointes de fer ”1361 qui longent les trottoirs, en même temps on déplore l’absence
de ces trottoirs si enviés aux Londoniens, signes d’une vie urbaine civilisée. Le lecteur
provincial arrivé à Paris pour admirer la statue équestre d’Henri IV, considérée comme
1352 Ibidem, 17 février 1788, “Variétés”.
1353 Ibidem, 8 avril 1786, “Arts”.
1354 Ibidem, 28 janvier 1787, “Arts”.
1355 Ibidem, 27 février 1786, “Variété”.
1356 Ibidem, 8 avril 1786, “Arts” : “Voilà tout à l’heure la partie orientale des vilaines maisons du Pont Notre-Dame renversée;
mais on sera sans doute bien surpris, lorsqu’au milieu de cette belle perspective que l’on nous annonce, on ne verra plus que l’aspect
hideux de l’arcade du quai de Gêvres, caché jusqu’ici par ces mêmes maisons”.
1357 Ibidem, 22 décembre 1784, “Variété”.
1358 Ibidem, 26 avril 1778, “Architecture”.
1359 Ibidem, 11 février 1787, “Arts”.
1360 Ibidem, 29 mars 1788, “Variétés”.
1361 Ibidem, 2 mars 1788, “Variété”.
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l’une des merveilles de la capitale1362, découvre avec déception “ l’état de délabrement
de l’enceinte où le monument est renfermé ”1363. Le piédestal du glorieux souverain est
envahi par les ronces, l’ensemble annonce au voyageur surpris “ une masure abandonnée
plutôt qu’un monument révéré d’un Roi chéri de son peuple ”1364. Bref, le voyageur
provincial venu dans la capitale à la recherche d’une confirmation de sa magnificence, y
respire l’air de la décadence.
Si l’oeil du promeneur à Paris est blessé par des images d’abandon et de délabrement,
son nez est pris d’assaut par des odeurs urbaines peu agréables. La description que fait
un correspondant du Journal du quai de la Ferraille, endroit habituel du marché aux fleurs,
consiste en un mélange d’images et de sensations olfactives censées éveiller le dégoût :
Le quai de la Ferraille, où se tient actuellement ce Marché, est le plus fréquenté
des quais de Paris : il est obstrué d’échoppes, tour à tour proscrites et tolérées ;
c’est le rendez-vous des Enrôleurs, des Charlatans, des Chansonniers, des
Oiseleurs, des Regrattiers de tout genre ; sans parler des beignets qu’on frit du
matin au soir sur ce quai ; il faut avouer que les avenues du Temple de Flore sont
bien dégoûtantes1365.
Il rappelle également que la vente de fruits se fait à l’ombre de la statue d’Henri IV,
aux dépens de la circulation : “ personne n’a réclamé, quoique cet étalage rétrécisse
un peu la voie publique, il serait seulement à désirer que les échoppes fussent
d’une forme plus agréable ”1366. Rien à voir dans tout cela avec les marchés publics
d’Athènes et de Rome qui, selon un correspondant nostalgique de l’âge d’or de l’Antiquité,
“ portaient l’empreinte d’élégance et de grandeur qui caractérise les monuments
de ces villes ”1367. L’image qu’il donne du marché aux fleurs de la rue au Fer est une
pitoyable version des illustres modèles antiques, marquée par l’étroitesse et le désordre,
empreinte par les miasmes, dépourvue de la grâce que l’étalage de fleurs pourrait offrir: “
Des deux côtés d’un ruisseau fétide, cette rue étroite était occupée par quantité de
villageoises chargées de plusieurs paquets de fleurs entassés sans ordre, et dont
elles ne pouvaient étaler les beautés faute d’espace ”1368 .
Espace d’agrément et de sociabilité, la salle de spectacle représente l’un des éléments
clef de la vie parisienne. Si le Journal multiplie les projets de renouvellement des théâtres
et de l’opéra, c’est que l’on prend conscience des inconvénients des salles de la capitale
existantes. L’un des journalistes de Paris remarque en 1777 que l’engouement du public
pour le théâtre coïncide de façon de plus en plus manifeste avec le constat de l’absence de
locaux appropriés : “ C’est dans le moment où le Public, entraîné par un goût général,
se porte journellement en foule à tous les Spectacles, que les Comédies Française et
1362 La statue équestre d’Henri IV fut érigée sur le Pont Neuf. Sa nouveauté consistait à offrir, pour la premierè fois, une statue
au public, indépendamment de toute construction. Fondue pendant le Révolution, elle fut refaite en 1818, sous le règne de Louis XVIII.
1363 Journal de Paris, 31 mai 1787, “Variété”.
1364 Ibidem.
1365 Ibidem, 17 février 1788, “Variétés”.
1366 Ibidem.
1367 Ibidem, 13 juin 1786, “Aux Auteurs du Journal”.
1368 Ibidem.
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Italienne manquent à la fois de salles convenables et commodes pour le recevoir ”1369.
On note que ce sont des endroits mal équipés, où l’on s’efforce d’ “ entasser beaucoup
de monde ”, dont le parterre, cette “ foule de malheureux qui s’étouffent ”, “ ces flots
orageux qui se pressent ”1370 , qui crient et qui hurlent, reste debout en troublant le
spectacle. Le public des théâtres vétustes de la capitale a appris à respirer l’ “ air fade et
corrompu ” et à affronter avec succès le piétinement et la “ confusion des carrosses ”1371
d’après le spectacle.
Les promenades de la capitale et leurs alentours sont également considérées comme
sujettes à réforme. On souhaite qu’elles soient plus longues et plantées d’arbres sur les
côtés, on n’aime pas les parties trop dénuées du Bois de Boulogne, ni ses environs
envahis par les “ maisons de plaisance et les guinguettes qui sont campées au milieu
des ornières de boue et des tourbillons de poussière ”1372 qui sont, à en croire le
correspondant qui signe “Longueil architecte”, le témoignage de l’“ insouciance ” nationale.
A celle-ci, s’ajoute l’engouement pour l’antique des parisiens qui, selon Cochin, qui signe
en 1788 une lettre par l’initiale “C***** ”, frôle le ridicule tant dans les constructions privées
que dans la dénomination des édifices publics :
Dans ces jardinets prétendus anglais, on fait beaucoup de dépenses pour
construire de petits temples qu’on croit à l’antique, parce qu’ils sont d’une
architecture ridicule, lourde et écourtée, sans base, ou avec des tambours carrés,
tels que les portes de Paris, auxquelles on donne le nom imposant de portes
d’Athènes1373.
Les pages du Journal s’ouvrent également à la critique des moeurs parisiennes : on
dénonce la sauvagerie avec laquelle on peut traiter les bêtes au coeur même de l’urbanité,
l’incivisme des jeunes qui, pour se donner un air anglais très à la mode, se promènent
la canne en poche, en mettant en péril la vue des passants, ou des parisiens riches qui,
passant dans leurs cabriolets à toute allure dans les rues étroites et sans trottoirs, risquent
à chaque instant d’écraser les piétons1374.
D’aucuns correspondants du quotidien sont d’avis que Paris est trop sujet à son
caractère gothique pour pouvoir aspirer à l’embellissement. Tel est l’opinion de l’auteur
d’une Lettre critique sur le nouveau théâtre de Bordeaux, qui tout en passant en revue les
réalisations de la ville-port en matière d’embellissement, note à propos du noyau gothique : “
Bordeaux est, à cet égard, comme Paris et comme toutes les cités d’Europe, dont les
Arts ne peuvent guère embellir aujourd’hui que la circonférence, le centre étant très
surchargé, trop irrégulier, trop barbare ”1375. L’embellissement n’est donc possible qu’en
marge des villes, le centre gothique, avec sa structure intriquée, oppose trop de résistance
au changement. Dans ce sens, la réforme urbanistique est possible uniquement à partir de
l’extérieur du centre médiéval et ressemble plutôt à un assaut. Les anciens remparts une
1369 Ibidem, 24 février 1777, “Architecture”.
1370 Ibidem, 26 décembre 1787, “Arts”.
1371 Ibidem.
1372 Ibidem, 25 avril 1788, “Variétés”.
1373 Ibidem, 7 juin 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1374 Voir le chapitre La réforme morale et sociale du quotidien, pp 138-141.
1375 Journal de Paris, 5 avril 1783, “Architecture, Lettre critique sur le nouveau théâtre de Bordeaux”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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fois tombés, l’embellissement des villes antiques est en quelque sorte une conquête partant
de la circonférence et avançant lentement vers le coeur urbain.
Cette vision n’est pourtant pas unanime. Le correspondant signant “Le BON, Parisien”,
observe en revanche qu’il convient procéder à l’embellissement de la capitale en partant de
son coeur, à savoir du quartier de la Cité. Si la Ville de Paris “ a de superbes parties et
aucun ensemble général ”, c’est, assure “Le Bon”, à cause de l’absence d’un “ plan fixe
et arrêté par le souverain ”1376. Comme tant d’autres correspondants, “Le Bon” invoque le
plan comme solution au manque de représentation totale de la ville. La réforme de la capitale
est empêchée par défaut de visibilité de l’ensemble, ainsi que par cette vision morcelée de
la ville, faite d’une alternance de constructions monumentales et d’espaces blancs, vision
qui marque, nous l’avons vu, la théorie architecturale de l’époque.
Un autre inconvénient de la vie dans la capitale consiste dans la difficulté de s’y orienter.
Le réseau de rues parisiennes tortueuses et étroites, qui ne cessent de se multiplier, est
un labyrinthe sans issues même aux yeux du Parisien de souche, sans parler de l’étranger
désemparé qui y cherche vainement son chemin. Un abonné du Journal, habitant de Paris,
exprime son embarras à s’orienter à partir de la place Vendôme, entourée par un dédale de
ruelles que la mémoire a du mal à enregistrer :
Je vous dirai donc tout uniment, Messieurs, que, quoique je connaisse la place
Vendôme depuis longtemps, je ne sais pas encore comment je m’y prendrais
pour enseigner à un étranger le chemin qui y conduit, et même lorsque j’y suis
une fois, j’éprouve toujours une sorte d’embarras à me décider par où en sortir ;
j’imagine d’être au milieu d’un labyrinthe, superbe à la vérité, mais dont on ne
voit pas les issues1377.
L’orientation dans les rues de la capitale semble constituer un problème d’actualité qui
trouve facilement de l’espace dans les pages du Journal. Ainsi, à la rubrique “Livres divers”
du 7 avril 1788 le quotidien annonce l’ouvrage intitulé Etat actuel de Paris, ou le Provincial à
Paris, ouvrage indispensable à ceux qui veulent connaître et parcourir la capitale sans faire
aucune question, en 4 vol in-24, suivi de Cinq cartes nouvelles, le Plan général de Paris
avec ses accroissements depuis Philippe-Auguste jusqu’à Louis XVI. Le 9 mai, la rubrique
“Extraits, Belles-Lettres ” revient avec un compte rendu de cet ouvrage, dont il souligne
l’utilité dès le début:
On a publié une foule de Descriptions de Paris, ou d’Indications des objets
curieux et utiles dont cette grande Ville abonde. On a en vue dans toutes ces
Descriptions les Etrangers et même ceux des habitants de Paris, qui y séjournent
quelquefois toute leur vie sans bien le connaître. Aucun ouvrage n’est plus
propre à leur faciliter cette connaissance que celui dont il est ici question1378.
Paris est ici représenté comme une “ grande ville ”, qui multiplie à l’infini ses attractions, et
qu’une vie entière passée à l’intérieur de son dédale de rues ne suffit pas pour connaître.
Cependant, le problème de l’orientation dans la capitale semble être moins dû à ses
dimensions, qu’à l’augmentation chaotique du nombre des rues, ainsi qu’à sa structure
irrégulière et désordonnée, qui se refuse à toute tentative de représentation. Dans une lettre-
1376 Ibidem, 30 novembre 1787, “Varieté, Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
1377 Ibidem, 27 juillet 1787, “Variété ”.
1378 Ibidem, Extraits, “Belles-Lettres ”.
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projet du 22 juillet 1787, Choderlos de Laclos décrit aussi une capitale où les promenades
et les courses se transforment en véritables aventures :
Il me semble que tout le monde, dans Paris, souffre plus ou moins de la difficulté
d’en connaître assez les rues pour être assuré de pouvoir arriver aux lieux où
l’on veut se rendre. Quelques-uns remédient, en partie, à cet inconvénient, en
se faisant conduire en voiture ; les autres sont réduits à une triste ressource,
non que je n’aie comme un autre, remarqué l’obligeance du peuple parisien à
cet égard ; mais parce que j’ai vu que soit timidité, soit orgueil, personne ne
faisait cette demande sans éprouver quelque embarras. La prodigieuse quantité
de rues nouvelles, qu’on a faites depuis si peu d’années, a beaucoup empiré le
mal ; car on ne trouve presque plus de cochers, même parmi ceux de place, à qui
quelques-unes de ces rues nouvelles ne soient totalement étrangères ; et l’on ne
sent qu’à plus forte raison, les renseignements, si nécessaires aux piétons, sont
devenus plus difficiles à donner, et par conséquent à recevoir, sans compter le
temps que perdent et les personnes à pied et celles en voiture, faute de pouvoir
ordonner leurs courses, par l’ignorance où elles sont de la position respective
des différentes rues1379.
Tel qu’il apparaît dans les pages du Journal, Paris est un grand chantier ouvert à
d’innombrables travaux : démolitions, constructions, fouilles remuent et modèlent son
territoire, le neuf et l’ancien se côtoient, les décombres s’alternent avec les édifices
nouvellement bâtis. On dirait un une scène de théâtre en perpétuel mouvement, un étalage
de grandes machines dont on se plaît à découvrir l’assemblage et le fonctionnement. Pour
certains, ceci est le signe d’un interminable état provisoire, assez déplaisant par ailleurs, où
rien n’est défini, durable, et où, comme au théâtre, tout ce qu’on a sous les yeux est le fruit
de la pure illusion, construction mille fois montée et démontée, censée stimuler le plaisir
momentanément. En partant d’une réflexion sur la salle provisoire de l’Opéra inaugurée le
5 octobre 1782, construite et décorée par Nicolas Lenoir en l’espace record de 75 jours,
un lecteur du Journal observe que le mot provisoire “ a quelque chose d’affligeant ”1380
et poursuit :
Votre immense ville de Paris, cette Capitale du Monde, ne semble être formée que
de bâtiments provisoires. Une grande partie du Louvre est encore enfermée dans
des rues étroites ; et les masures qui l’environnent n’avaient été bâties qu’en
attendant. Le beau portail de St Sulpice n’est élevé que provisoirement ; je ne
vois guère que les Séminaristes et les hirondelles qui puissent en découvrir la
superbe ordonnance. Les Ecoles de Chirurgie sont aussi provisoirement derrière
le mur des Cordeliers. Vingt autres édifices, modèles du bon goût, n’offrent
partout que des pierres d’attente1381.
Les grands chantiers de la capitale n’inspirent pas pour autant chez tous les observateurs
cette sensation affligeante. Certains correspondants, tel “Le Marin”, rendent comptent avec
enthousiasme de leur flâneries dans ce Paris affairé qui change à vue d’oeil. Tantôt il se tord
1379 Ibidem, 22 juillet 1787, “Variété”.
1380 Ibidem, 27 janvier 1788, “Variété, Lettre du Baron de Thunder aux Auteurs du Journal”.
1381 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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le cou pour admirer le portail de Saint Sulpice1382, tantôt il jette un coup d’oeil dans la galerie
du Louvre où la présence d’un échafaud est annonciatrice des travaux pour une exposition
permanente des tableaux du Roi1383. Plus loin, il se mêle à la foule de curieux qui admirent à
travers une grille une maison privée à peine achevée, construite par l’architecte Boullée1384.
La promenade à travers la capitale se révèle le meilleur moyen de saisir les pulsations
de ce grand chantier et de faire sentir aux lecteurs l’intensité avec laquelle les habitants
vivent les changements qui s’y opèrent. Le Journal se vante de tenir au courant son
lectorat de toutes les réalisations en matière d’urbanisme : il rend compte du nouvel Hôtel
des Monnaies1385, de la restauration des Tours de Saint Sulpice1386, de la construction de la
nouvelle salle de Comédie Française1387, de la nouvelle Halle de blé1388 ou de la restauration
et de l’embellissement du Palais de Justice1389.
Tandis que les travaux avancent, les chantiers ouverts font sortir à la lumière du jour
un Paris souterrain et lointain que l’on s’efforce de récupérer et de conserver. Pasumot,
Ingénieur du Roi, annonce dans une lettre publiée en 1783 que “ dans les fouilles que l’on
fait pour les fondations des nouvelles maisons que l’on construit dans l’emplacement
de l’ancien hôtel de Condé, l’on creuse jusqu’à environ 15 pieds ”, et que l’on y a trouvé
à cette occasion “ quelques monuments antiques, que la pioche a brisés sans que
les ouvriers s’en soient doutés ”1390. Les fouilles et les démolitions sont accompagnées
d’un souci de conservation de traces des édifices abattus. Une lettre signée par un certain
“Vauchelet” invite “ toutes les personnes qui pour des causes quelconques font faire
des fouilles ou des démolitions, à conserver des plans et des descriptions de bâtisses
qu’ils détruisent et de tout ce qui peut porter quelque apparence d’ancienneté ”1391.
Pendant que Paris tend au renouvellement, on s’attache à cueillir soigneusement les traces
de son passé. Le même Pasumot raconte comment durant des travaux de construction qu’il
dirige, des morceaux d’histoire de la capitale rejaillissent des profondeurs de la terre :
Le vendredi 27 de ce mois, en examinant les fouilles que l’on a fait vis-à-vis du
chevet de la Sainte Chapelle, pour construire un nouveau bâtiment attenant au
pavillon du Palais, je découvris parmi les matériaux qui venaient d’être tirés
des fondations antiques placées à environ 10 pieds en terre, une grande pierre
sculptée qui montrait des figures. Mon premier soin fut de la recommander aux
Ouvriers1392.
1382 Ibidem, 4 mars 1777, “Arts, Seconde lettre du Marin”.
1383 Ibidem.
1384 Ibidem, 21 avril 1777, “Lettre cinquième du Marin aux Auteurs de ce Journal”.
1385 Ibidem, 28 mars 1777 “Arts”, 1er avril 1777, “Architecture”, 2 avril 1777 “Arts”.
1386 Ibidem, 7 novembre 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
1387 Ibidem, 25 novembre 1780, “Variétés”.
1388 Ibidem, 2 février 1783, “Architecture”.
1389 Ibidem, 4 janvier 1777, “Arts”.
1390 Ibidem, 27 mai 1783, “Variété”.
1391 Ibidem, 11 août 1778, “Aux Auteurs du Journal”.
1392 Ibidem, 14 septembre 1784, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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A partir des années 1785 et 1786 et jusqu’à la Révolution, l’image de la capitale à laquelle
le Journal doit son titre, se définit et s’enrichit dans ses pages par une grande diversité
d’articles qui la concernent : projets d’embellissement, descriptions d’édifices, mais aussi,
comptes rendus de fouilles occasionnées par les travaux et brèves incursions dans son
histoire. En 1786, le quotidien lance une série de lettres intitulée Détails historiques sur
Paris, qui s’arrêtent sur Notre-Dame, sur le quartier de la Cité ou sur l’établissement
des Enfants-Trouvés. Ce dernier projet est perçu en étroite liaison avec l’intérêt pour la
régénération de la capitale ; en témoignent les mots d’un lecteur qui avoue être déçu de
son renvoi par les journalistes de Paris:
Vous avez promis, il y a quelques mois, Messieurs, des détails historiques sur
l’état ancien et actuel de Paris, et vous nous aviez préparé ces détails par une
annonce intéressante de quelques opérations publiques qui ont également
pour objet et l’embellissement de la Capitale et la commodité des Citoyens.
Je n’entre point dans les raisons qui vous ont fait abandonner ou différer un
travail également utile et curieux. Qu’y a-t-il en effet de plus curieux que de nous
montrer les progrès successifs de cette immense Capitale, où 800.000 hommes
rassemblés dans un espace de 7 à 8 lieues jouissent en sûreté de toutes les
inventions de l’esprit humain, et dans quel Ouvrage les détails de cet intéressant
tableau, seraient-ils mieux placés que dans le Journal de Paris ?1393
Non seulement rêve-t-on de restructurer de fond en combles la vie dans la capitale, mais
pour y parvenir, on sent le besoin d’en connaître l’évolution dans le temps. Les nouvelles
représentations de la ville sont le fruit d’une double approche : synchronique, liée à une
exploration détaillée de Paris en horizontale, et diachronique, poursuivie en verticale sur
l’échelle temporelle. Le lecteur pointe, comme tant d’autres correspondants du Journal, à
l’immensité de la ville de Paris qui, tantôt est source de désarroi, signe d’égarement et de
manque de repères, tantôt marque d’un immense patrimoine.
Le correspondant désorienté dans les rues mêmes qu’il fréquente depuis des années
décrivait Paris comme un “ labyrinthe superbe ”. Il n’y a pas chez les intervenants en
matière d’urbanisme une discréditation absolue de la capitale, celle-ci reste pour beaucoup
d’entre eux “ le chef lieu du plus beau royaume ”. La beauté de Paris est une donnée
indiscutable et, comme l’observent souvent les lecteurs du Journal, il ne s’agit pas de
tout abattre, mais d’adapter l’espace urbain aux exigences de la vie moderne. On prend
peu à peu conscience des potentialités de cette “ Ville immense ”, on réfléchit sur les
parties à conserver et sur celles à améliorer. Si l’idéal rationaliste et fonctionnaliste des
Lumières se heurte aux obstacles de la ville gothique, elle continue à subsister avec ses
formes irrégulières et tortueuses, voire à se mêler avec les nouvelles formes ordonnées et
géométriques. On est encore loin des percées d’Hausmann, qui tranchent dans le tissu de
la ville, le nouvel urbanisme s’insinue plutôt dans les interstices des vieilles structures sans
les détruire, mais en essayant de cohabiter avec celles-ci1394 .
Nonobstant tous les inconvénients énumérés par les faiseurs de projets
d’embellissement, Paris est incontestablement le centre de toutes les attractions de la vie
1393 Ibidem, 8 juin 1786, “Variété”.
1394 C’est ce que Emanuel Leroy-Ladurie appelle un “urbanisme frôleur”, qui “environne les corps des villes sans le tronçonner”.
Il observe que “l’esthétisme géométrique et le fonctionnalisme des Lumières n’éliminent donc pas l’archaisme irrégulier de la ville
gothique et postgothique. Les dédales de la fourmilière géante, hérités des temps médiévaux et baroques, ne sont qu’à moitié
supplantés par les rayons de miel mathématiques de la ruche d’abeilles, à prétentions néo-classiques ”La Ville classique.
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urbaine, ou, pour citer un lecteur du Journal, “ de toutes les douceurs de la société
et toutes les productions des Arts, de toutes les inventions de l’esprit humain ”1395.
L’image de la grande ville comme lieu d’égarement, d’immoralité et d’artifice, contenue dans
l’opposition ville-campagne, ne manque pas non plus dans les pages du quotidien. A la
rubrique “Belles-Lettres” du 23 septembre 1788, le Journal publie un poème intitulé A un
berger séjournant à Paris signé par “Le Berger Sylvain” :
Qu’allais-tu faire en cette Capitale, Où tout se dit, où tout se chante faux, Où
l’amour même est une bacchanale ? Pauvre berger ! retourne à tes pipeaux.
Qu’allais-tu faire en ce lieu d’artifices, Où les Renards professent leurs leçons
Et font payer de si chères épices ! Pauvre berger ! retourne à tes moutons.
Qu’allais-tu faire en cette Cité grande, Où tout se vend, où les coeurs sont à prix,
Où l’Amour cède à la plus riche offrande !
Pauvre Berger ! retourne à ta Philis.Loin de déplaire toujours, les séductions et le
mouvement perpétuel de la grande ville enchantent et retiennent sur place le voyageur. Le
regard de l’étranger, avec sa capacité sous-entendue de prendre les distances par rapport
à l’objet observé, représente pour le quotidien de Paris un moyen d’offrir une image de
la capitale empreinte de fraîcheur et de curiosité. Le correspondant qui se donne pour un
peintre de costumes irlandais et signe ses lettres sous le pseudonyme “Nigood d’Outremer”
s’intéresse aux moeurs parisiennes, aussi bien qu’aux promenades de la capitale. Etabli
provisoirement à Paris, “Nigood” avoue se renseigner assidûment sur sa nouvelle patrie,
chercher “ à démêler le caractère de la nation ”, étudier “ l’esprit de la langue ”1396
et s’occuper, à chaque fois que l’occasion se présente, des problèmes d’urbanisme : “
Me voilà tout-à-fait Bourgeois de Paris ; car j’aime infiniment le Soleil et le Roi de
France. Je m’intéresse à ma nouvelle patrie, et je ne puis me taire quand je suis
poursuivi par quelque idée qui peut servir à son embellissement ”1397. Après avoir
fait des remontrances sur les cannes en poche et les cerfs-volants sur les Boulevards,
“Nigood” se tourne du côté des promenades parisiennes qu’il fréquente en compagnie de
sa jument Bonasse et auxquelles il se montre particulièrement affectionné : “ Que le Bois
de Boulogne est charmant ! qu’il nous plaît à nous autres Anglais ! ”1398.
Le 22 décembre 1784 le Journal publie Lettre d’un Russe à son Ami à propos
de l’aménagement récent du jardin du Palais Royal, ainsi que de ses environs. Logé
dans un appartement qui donne sur le jardin, “Le Russe” se montre comblé par la
profusion d’attractions qu’offre le nouveau Palais Royal et ne cache pas sa surprise et
son enchantement quant à la rapidité et à l’efficacité avec lesquelles ont été accomplis les
travaux : “ Tout ce qui s’offre à mes regards est bien étranger à ce que nous avons
vu, il y a quatre ans. Je ne reviens pas de ma surprise ; il semble que tout soit ici
l’ouvrage des Fées ”1399. N’ayant pas assisté aux travaux, l’étranger n’en cueille que l’effet
enchanteur, et guidé par les impressions d’avant et d’après l’aménagement, il insiste sur
l’idée de “ métamorphose ” presque miraculeuse. Le Palais Royal, tel qu’il s’offre à ses
yeux, représente la quintessence de l’urbanité et de la capitale française. Ce n’est pas la
ville dans son ensemble, avec tous ses problèmes et son potentiel qui intéresse le voyageur
1395 Journal de Paris, 8 juin 1786, “Variété”.
1396 Ibidem, 23 avril 1787, “Variété, Lettre de M Nigood d’Outremer”.
1397 Ibidem, 22 mars 1787, “Variété, Lettre de M Nigood d’Outremer”.
1398 Ibidem.
1399 Ibidem, 22 décembre 1784, “Lettre d’un Russe à son Ami”.
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russe, mais un point central unique, équipé pour satisfaire ses propres exigences, une sorte
d’île parfaite, renfermant toutes les commodités et les tous les agréments qu’un centre
urbain moderne peut offrir :
(…) figurez-vous trois magnifiques ailes de bâtiment ? figurez-vous trois cent
pilastres Corinthiens, ciselés comme de l’orfèvrerie, qui soutiennent de longues
galeries, d’une forme élégante et commode, et qui le soir sont éclairés par
d’immenses cordons de lumières : voilà le cadre du nouveau jardin C’est là
que tout est enchanteur. On ne sait à qui s’en prendre : il faut à tout moment
regarder les jolies personnes qui trottent sous la galerie, ou considérer les belles
étoffes et les bijouteries brillantes qui reposent sur les comptoirs et ne laissent
en repos ni vos yeux ni votre bourse. (…) Après avoir passé une nuit paisible, et
dont le calme n’est point troublé par le roulis des voitures, on y jouit à son réveil
de tout ce qui fait le charme de la vie. Ici, sont des Bains, dont la recherche et
l’extrême propreté composent le luxe, et où le plaisir préside à la santé ; là ce
sont des Restaurateurs où l’on trouve tous les raffinements pour la bonne chère,
et où l’on peut être friand sans être riche ; plus loin, les Salons charmants qui
portent le nom de Cafés. Je vais chercher des nouvelles chez Foy et de l’esprit au
Caveau. Sur le même palier, je trouve une Bibliothèque du plus beau choix ; un
Cabinet de tableaux précieux ; un autre d’Estampes rares ; un autre de Physique ;
un autre d’Histoire naturelle. Au bout de la galerie, vous croyez être à la fin de
votre admiration ; point du tout : vous entrez au Musée, nouveau Lycée dont le
courageux fondateur a fait le dépôt de toutes les Sciences : vous trouvez, dans
ces laboratoires, des Adeptes de tous les ordres et de la meilleure compagnie,
et pour lesquels la Physique, la Médecine, la Chimie et l’étude des Langues,
l’Astronomie, sont devenues des passe-temps aussi familiers que le sont ailleurs
le Billard, Wisck, le Tresette et le déplorable Loto1400.
Beauté architecturale, éclairage de nuit, sommeil tranquille, agitation diurne mêlant le
charme des jolies dames avec la beauté des étoffes et des bijouteries exposées sur les
comptoirs, propreté des bains, raffinement des restaurateurs, attraction des cafés, profusion
d’espaces voués à l’instruction, voici le cadre urbain idéal, restreint à la galerie et au jardin
du Palais Royal, décrit par “Le Russe”. Même s’il parle d’un endroit bien réel, son idée d’une
île privilégiée à l’intérieur d’une grande ville, pour le reste invisible, relève plutôt de l’utopie.
Insouciant de tout ce qui se passe à l’extérieur de cet espace idéal et confiné, “Le Russe”
affirme que le Palais Royal constitue le “ cercle ” où il passerait “ toute l’année et dont
[il] ne veut plus sortir ”1401 et où le temps perd sa consistance : “ Je vous assure que ce
tableau mobile et varié de toutes les jouissances humaines magnétise encore plus
que le Baquet de Mesmer ; et c’est ainsi que je dépense mon temps sans trop savoir
comment il s’écoule ”1402 .
Le projet urbanistique mis en oeuvre au Palais Royal, avec sa force magnétisante,
est surtout un exemple positif de transformation de la capitale, vu à travers l’oeil critique
d’un étranger, même si sa portée est limitée. Si certains projets urbanistiques publiés par
le Journal prennent la forme de celui du Russe, à savoir se limitent à un point précis
1400 Ibidem.
1401 Ibidem.
1402 Ibidem.
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de la capitale, d’autres en revanche s’efforcent de proposer des travaux plus amples qui
concernent des parties plus étendues, ou qui ont l’ambition de s’appliquer à la ville entière.
Les réflexions sur la ville publiées dans le Journal de Paris vont du cercle fermé des oasis
d’urbanité telles le Palais Royal à la forme éclatée d’une capitale qui a perdu sa ceinture de
remparts et qui est dans une expansion continuelle, avec une certaine préférence cependant
pour le noyau ancien de la ville1403.
Nous allons voir, dans ce qui suit, quels sont les principaux éléments urbains que l’on
veut soumettre à la réforme et, par le biais de ces morceaux de puzzle, nous allons essayer
de construire l’image de la capitale dont rêvent les correspondants du Journal de Paris. Les
salles de spectacle, les rues et les quais, les promenades, les marchés, les jardins publics,
les places et les ponts sont les sujets qui préoccupent constamment les faiseurs de projets
d’embellissement. En même temps, il ne s’agit pas d’imaginer pour la capitale une simple
parure faite d’édifices de prestige, mais d’aérer, d’éclairer, de sécuriser, de dégager la vue
des obstacles, de réformer les moeurs des habitants, tout ceci, avec les moyens les plus
simples et les plus efficients et ayant recours à des dépenses minimes.
Vues sur la régénération de la capitale
Nouveau temple de la vie urbaine, la salle de spectacles se trouve dans le Journal de Paris
au centre des débats sur les embellissements de la capitale. Les réflexions sur les salles
de théâtre ou d’opéra publiés par le quotidien dépassent de loin en nombre tous les autres
sujets concernant les questions urbanistiques : 28 articles entre 1777 et 1788, avec deux
années de pointe, 1780 et 1783, où la salle de spectacle est présente 8 et 7 fois. Avant même
que “Pro Patria” entre en scène avec ses idées à propos de l’embellissement de la ville,
les rédacteurs du Journal s’intéressent aux projets pour les nouvelles salles de la Comédie
Française et de la Comédie Italienne. Partisans de l’idée de la nécessité de construire de
nouvelles salles de spectacles, adaptées aux besoins d’un public passionné de théâtre, les
journalistes s’arrêtent sur un projet de salle pour la Comédie italienne, signé par Cellerier
et Poyet1404.
Dans les représentations d’une capitale rationnellement révisée, les anciens temples
dédiés à la divinité doivent laisser la place aux temples du divertissement et de la
sociabilité1405. Les deux auteurs du projet cité proposent de construire la nouvelle salle de
la Comédie Italienne dans le jardin des RR PP Capucins de la Rue Saint-Honoré en faisant
déménager les respectables pères à la périphérie, à savoir à la Chaussée d’Antin, là où ils
pourraient offrir mieux leurs secours aux habitants trop éloignés du centre. Si le centre de
la capitale se révèle de plus en plus inadéquat pour accueillir une salle moderne, en raison
1403 Un lecteur du Journal observe que la prolifération des projets d’embellissement est telle, qu’il en résulte “un si copieux
abattis au centre de Paris, que je me verrais obligé pour y prendre part d’en aller attaquer les flancs ou d’en proposer la réédification
entière”. Pourtant, il avoue tout de suite : “abattre et projeter dans les faubourgs n’a point d’attraits pour moi”. (2 janvier 1788). Tout
en félicitant la municipalité pour les travaux de dégagements des ponts entrepris en 1786, un autre lecteur ajoute : “Il était juste de
donner sur tous les quartiers de Paris la préférence à celui de la Cité”. (30 novembre 1787). Il paraît d’ailleurs que les lecteurs du
Journal éprouvent une certaine inquiétude quant à une expansion incontrôlable de la capitale. Le 15 mars 1787 le quotidien publie
des extraits d’un “Mémoire dans lequel on prouve la possibilité d’agrandir la ville de Paris, sans en reculer les limites”, par M de Bory,
Chef d’escadre des Armées navales.
1404 Journal de Paris, 24 février 1777, “Architecture”.
1405 Emanuel Leroy-Ladurie observe: “Culturellement, la construction d’un théâtre est contemporaine d’un modeste
affaiblissement des Eglises, hostiles aux spectacles”, ds La Ville classique.
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même de son caractère gothique, le théâtre est une construction à même de faire centre
par elle-même et autour de laquelle fleurissent d’autres projets. La construction d’une salle
de spectacle ne se limite pas aux seuls intérieur et extérieur de l’édifice, mais concerne
la place qui accueille les spectateurs, les rues adjacentes qui drainent le flux des voitures
et des piétons, les maisons annexes, les terrains environnants, voire le quartier dont elle
devient le coeur pulsant la vie1406.
Les rédacteurs louent le choix de Cellerier et de Poyet quant à l’emplacement de la
nouvelle salle : “ (…) l’emplacement est le plus beau que l’on puisse choisir pour un
théâtre et réunit à la fois une très grande place (celle de Vendôme) pour ranger toutes
les voitures, des rues vastes pour aborder de tous les côtés, le jardin de Thuilleries
pour la promenade ”1407. Pour le reste, le projet pour la nouvelle salle remplit à la fois
des exigences de beauté et d’utilité : une colonnade dorique pour décoration extérieure,
un soubassement ouvert, “ formant une galerie au pour tour ” destinée à faire oxygéner
les poumons des spectateurs dans l’intervalle des pièces, des rues latérales munies de
bornes pour les piétons et conduisant aux Tuileries, des arcades pour s’abriter contre la
pluie, finalement un intérieur de forme ovale, muni de quatre rangs de loges, une voûte “
ornée de caissons ” et un parterre assis1408.
Inquiet par les dépenses qu’entraînerait le déplacement de la Comédie italienne, un
lecteur propose en revanche de l’améliorer sur place, en conservant sa position au centre
de la capitale1409, dans une salle de l’Hôtel de Bourgogne. Convaincu qu’améliorer c’est
mieux que détruire, l’anonyme économe se donne la tâche de trouver des “ facilités sans
dépense ” pour un local situé dans un “ quartier trop habité, trop serré pour les défilés
et sortie ”1410. Il convertit une cour en rue, abat deux ou trois maisons, perce quelques rues,
élargit un cul-de-sac et taille une partie du cloître de Saint-Jacques, qu’il destine à accueillir
et alléger la circulation des voitures. Le résultat a l’air d’un raccommodage, d’un découpage
de morceaux recousus selon un nouveau dessin, qui ne convainc pas les rédacteurs du
Journal, persuadés que la reconstruction de la Comédie italienne vaut mieux que son
rapiéçage sur place : “ Nous laissons juger aux gens de l’art de la bonté de ce projet ;
ce qui ne peut se faire qu’après un mûr examen des avantages et des inconvénients.
Mais l’Auteur ne désire point une reconstruction de la Salle de Spectacle, et nous
avons de la peine à être de son avis ”1411 . C’est en 1781 qu’un correspondant signant
“Théatromane” note avec surprise que le Journal n’a pas encore rendu compte du projet
1406 L’exemple du théâtre de Bordeaux inséré dans le Journal le 5 avril 1783 à la rubrique “Architecture” est significatif. OEuvre
de l’architecte Victor Louis, cette construction transforme, selon l’auteur de l’article envoyé au Journal, un quartier désert de la ville
dans l’un des endroits les plus prisés. La construction du Théâtre fait naître un quartier nouveau : “un quai superbe, une place, deux
grandes rues droites et parallèles, jointes par deux perpendiculaires ornées toutes quatre de maisons charpente : un Théâtre, une
Salle de Concert, une Foire perpétuelle”. De plus, les revenues obtenus par “les accessoires du monument” sont destinés à la récolte
de fonds pour la construction successive d’un Hôtel de Ville. L’exemple de Bordeaux montre comment autour du Théâtre prend vie
une ville nouvelle.
1407 Journal de Paris, 24 février 1777, “Architecture”
1408 Ibidem.
1409 Ibidem, 27 mars 1777, “Lettre aux Auteurs de ce Journal” : “J’observe premièrement que pour la facilité du Public et le
grand avantage des Comédiens, il est intéressant que le Spectacle ne soit pas trop éloigné du centre de la ville. Toutes les distances
sont relatives. Mais le point du centre conduit à tout. Ainsi sous ce point de vue, la Comédie italienne est placée avantageusement”.
1410 Ibidem.
1411 Ibidem.
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de construction de la nouvelle Comédie italienne1412 en voie d’être réalisée, et se propose
de remédier à cette omission :
On travaille à ce monument en vertu des Lettres patentes enregistrées en
Parlement le 14 Octobre 1780, qui ordonnent la translation de la Comédie
italienne, dans le jardin de l’Hôtel de Choiseul, sur l’offre faite par M le Duc
et Mme la Duchesse de consentir l’abandon gratuit d’environ 1800 toises de
superficie de leur terrain, pour y construire ladite Salle, et y former une place au
devant, et les rues nécessaires à son débouché1413.
Amateur déclaré de projets urbanistiques, “Théatromane” se propose d’offrir aux lecteurs
du quotidien de Paris, chiffres à l’appui, des détails sur la nouvelle Comédie italienne. On
apprend ainsi que celle-ci sera “ isolée ” à savoir “ elle sera entre deux places et deux
rues ” , que les rues latérales seront munies d’un “ trottoir formé par des bornes placées
à cinq et à six pieds de distance des murs ”, qu’elle sera desservie par cinq rues et un
passage pour les piétons, que sa façade sera ornée de “ six colonnes ioniques antiques
”, que le foyer comprendra “ trois croisées ayant vue sur la place ”, que le cirque aura
une forme ovale, et sera pourvu de “ trois rangs de loges, d’amphithéâtre, balcons et
loges exigées ”1414 .
Quant à la Comédie Française, les rédacteurs du Journal citent le projet des architectes
Peyre et de Wailly,1415 qui “ jouit de l’estime des connaisseurs ”1416 , sans entrer
pour autant dans d’autres détails. C’est en 1780 qu’“Un Homme condamné à aller à pied”
revient sur ce projet pour réprimander en “ ami de l’humanité ” les architectes à propos
d’un détail auquel les lecteurs du Journal se montrent particulièrement sensibles : les
trottoirs de la Comédie. Ayant jeté un coup d’oeil sur le plan des rues dressé par les deux
architectes, le lecteur piéton se déclare déçu de constater l’absence de ces accessoires
devenues indispensables pour la “ commodité et la sûreté des pauvres piétons ”. Tout en
invoquant les rues de Londres comme modèle à suivre, le correspondant essaie d’expliquer
la nécessité de ce genre d’équipement urbain. Non seulement les trottoirs augmentent-ils
la valeur immobilière et marchande des boutiques donnant dans les rues annexes de la
Comédie, mais leur absence altère indubitablement les impressions de la représentation :
Imaginez combien notre plaisir serait empoisonné pendant que la représentation
des chefs-d’oeuvre de ce Théâtre national, par la réflexion inquiétante qu’après
le spectacle, il faudra enfiler ne longue rue étroite, au risque d’être écrasé vingt
fois. Au lieu que moyennant des trottoirs qui nous mèneraient commodément
1412 Oeuvre de l’architecte Jean-François Heurtier, construite sur un terrain du duc de Choiseul, la Comédie italienne sera
inaugurée le 28 avril 1783 dans la présence de la Reine Marie-Antoinette.
1413 Journal de Paris, 30 mars 1781, “Architecture, Aux Auteurs du Journal sur la nouvelle Salle de la Comédie Italienne”.
1414 Ibidem.
1415 Le projet de Peyre et de Wailly pour la construction d’une nouvelle Comédie Française connut une histoire assez longue.
Les deux architectes sont choisis dès 1767 par le Marquis de Marigny, alors Directeur des Bâtiments du Roi, de travailler pour un
projet de salle pour le nouveau Théâtre Français. C’est en 1770 qu’un arrêt du Conseil du Roi ordonna la réalisation de ce projet sur
le terrain du jardin du Prince de Condé. Plusieurs fois remanié, le projet dut tenir tête à la concurrence de ceux des architectes des
Menus Plaisirs, soutenus par la troupe des Comédiens, ainsi que de l’architecte soutenu par la Ville de Paris. Finalement, c’est grâce
à l’aide de Monsieur, frère du Roi et du Comte d’Angiviller, nouveau Directeur des Bâtiments, que le projet de Peyre et de de Wailly
finit par l’emporter en 1778. Les travaux furent initiés en mai 1779, et achevés en 1782.
1416 Journal de Paris, 24 février 1777, “Architecture”.
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et sans danger au bout de cette longue rue, pour nous disperser dans celles
qui l’avoisinent, nous rapporterions sans aucun mélange de crainte, les douces
impressions que nous aurions reçues au Spectacle1417.
Les réflexions du lecteur piéton sur les trottoirs sont le signe que la construction d’une
salle de spectacle suscite désormais un ensemble de problèmes qui ne concernent pas
seulement la décoration ou des questions d’acoustique et de distribution de l’intérieur, mais
aussi de sécurité publique, tant pendant la représentation (réduction du risque d’incendies)
qu’à la fin du spectacle (circulation aisée des voitures et des piétons). L’idée avancée par
l’ “Homme condamné à aller à pied” est que la réussite d’une représentation théâtrale est
déterminée en partie par la présence de dispositifs urbains permettant de jouir du spectacle
et d’en conserver le plus longtemps possible les impressions agréables. Le piéton qui, à la
fin de la représentation, est obligé de se jeter dans le tourbillon de voitures menaçant à tout
instant son intégrité physique, sinon sa vie, a du mal à se laisser aller librement au plaisir de
l’illusion théâtrale. Cette lettre révèle donc une liaison étroite entre la capacité d’une ville de
mettre en place des équipements destinés à la sécurité et à la tranquillité de ses habitants et
la qualité de l’émotion esthétique. Autrement dit, dans une ville plus sûre, les gens peuvent
s’adonner mieux aux émotions procurées par les arts. On entrevoit tout à coup mieux le fil
subtil qui unit le progrès des arts à l’embellissement de la ville1418.
Divertissement des plus prisés, l’Opéra occupe plusieurs salles au cours du XVIIIe
siècle. Il passe d’une première salle du Palais-Royal, bâtie au milieu du XVIIe siècle,
impropre aux représentations d’Opéra, à une salle plus moderne, toujours au Palais-Royal,
oeuvre de l’architecte Moreau, qui réunit les recherches en matière d’architecture théâtrale
de l’époque. Détruite par un incendie en 1781, l’Opéra est accueilli pendant un an dans
la salle des Menus-Plaisirs, pour être finalement transféré, jusqu’en 1794, dans la salle
provisoire de la Porte-Saint-Martin. Bien que la fin de la décennie 1780 ne voie pas la
construction d’une nouvelle salle, les projets pour un nouveau local destiné à l’Opéra ne
manquent pas de se multiplier entre temps, en poussant plus loin l’élaboration des idées
sur l’architecture théâtrale.
Pour le marquis de Villette, correspondant occasionnel du Journal de Paris, l’Opéra
“ n’est plus ce qu’il était du temps de la Bruyère ” à savoir une dépense “ toute
royale ” ayant pour effet garanti l’ennui du spectateur, mais “ un Spectacle touchant
et majestueux, digne de plaire aux Princes et aux Philosophes, le plus noble
délassement, la plus belle des illusions, comme la plus variée (…) ”1419 . Selon le
marquis, l’Opéra est aussi une affaire lucrative et un élément de prestige lié à la monarchie
française et à l’orgueil national : “ (…) ce prodige de l’esprit humain, ou plutôt de l’esprit
français, porte la vie, de mille manières, dans tous les genres de commerce ; (…) il
entretient l’amour des arts, crée les talents, appelle les étrangers, et (…) entre pour
1417 Ibidem, 25 novembre 1780, “Variétés”.
1418 Le 28 novembre 1780 un confrère “Piéton” répond à “L’Homme condamné d’aller au pied” qu’il s’est trompé quant aux accessoires
de la Comédie Française : non seulement le Théâtre Français est-il entouré de rues assez larges pour permettre l’affluence des
spectateurs, mais, assure le “Piéton”, le projet prévoit les trottoirs tellement désirés. Armés de chiffres et de comparaisons avec d’autres
rues de Paris, la lettre du défenseur du projet de la Comédie Française ne peut être que rassurante. Les deux architectes en personne
envoient au Journal une note dans laquelle ils invitent complaisamment “L’Homme condamné d’aller à pied” à venir voir leur plan.
1419 Ibidem, 15 avril 1786, “Variété, Réponse de M le Marquis de Villette aux Lettres insérées dans les Feuilles du 8 et 13
de ce mois”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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quelque chose dans ce qui compose la gloire et la magnificence d’une Nation éclairée,
et du plus grand Monarque du monde ”1420.
Ceci étant dit, il n’est pas dépourvu d’importance de multiplier les réflexions quant à la
construction d’un édifice propre à cette institution. Partisan de l’emplacement de l’Opéra au
Carrousel, le marquis de Villette rêve d’une salle dont “ l’élégante architecture annonce la
demeure des Grâces ”, liée au palais des Tuileries par un pont tournant, que l’on replierait
au moindre danger d’incendie, d’un “ carré parfait, d’une très vaste étendue, capable
de contenir mille voitures ”1421. Fasciné par les belles illusions de l’Opéra, “ Le Baron de
Thunder ”, autre correspondant du quotidien, avoue être inconsolable du fait que celui-ci
soit situé dans une salle dite “provisoire” et qu’il “ne soit un monument public”1422.
Dans les pages du Journal de Paris, l’Opéra, en tant qu’objet de développement urbain,
se trouve au centre de deux polémiques. La première concerne la salle provisoire élevée
par Nicolas Lenoir, élève de Blondel, dans le temps record de 75 jours, après que l’ancien
Théâtre contigu au Palais Royal fut dévoré par les flammes le 8 avril 1781. Soumis à des
critiques quant à la solidité de son Opéra, qui, selon l’expression du correspondant Russe,
a vraiment l’air d’un “ ouvrage des fées ”, Lenoir utilise les pages du Journal de Paris pour
défendre son projet à travers deux lettres Le quotidien publie les deux lettres de défense
de l’architecte en taisant les voix des critiques et qui plus est, il insère entre les deux une
lettre signée par “L’Abbé L.S”, qui complimente Lenoir sur l’exécution et la solidité du nouvel
Opéra provisoire.
Dans sa première intervention, Lenoir passe en revue tous les avantages de la nouvelle
salle en termes de commodité, de solidité et de salubrité : une largeur plus grande que celle
de la salle précédente, deux pompes d’eaux sous l’orchestre garantissant un “ service
prompt et assuré ”, deux corridors assurant la sortie par six issues, sept escaliers, des
portes s’ouvrant en dehors, en ventilateur pour renouveler l’air1423. L’architecte précise que
malgré son soin de satisfaire toutes les exigences d’une salle de spectacle moderne, la
rapidité avec laquelle celle-ci a été réalisée lui ont valu des soupçons quant à sa solidité.
Dans un premier temps, il invite les incrédules de venir voir de leurs yeux et toucher de
leur main le corps de l’ouvrage, pour se convaincre de la qualité de l’exécution : “ on
jugera, par les chaînes de pierre, par la charpente qui sera à découvert, et par les
fers qui lient le tout, du mérite de l’ouvrage, et de sa solidité ”1424. Dans la théorie
architecturale classique, la solidité tenait à la fois d’une bonne exécution de l’ouvrage,
comme de l’impression immédiate qu’il produisait sur le spectateur1425 . C’est pour cette
raison que visiter le chantier constitue la preuve la plus puissante de la solidité de l’édifice.
Dans sa deuxième lettre, Lenoir avoue que sa toute première idée pour consolider
tout l’édifice était la construction de “ piliers adossés (…) soutenant le balcon en
encorbellement ”, idée qu’il a dû abandonner pour ne pas laisser l’impression de vouloir
élargir le théâtre aux dépens de la largeur de la rue. Lenoir dévoile ainsi les difficultés
essuyées par l’architecte pour concilier la crédibilité de son projet auprès du public avec les
exigences de nature technique.
1420 Ibidem.
1421 Ibidem.
1422 Ibidem, 27 janvier 1788, “Variété, Lettre du Baron de Thunder aux Auteurs du Journal”.
1423 Ibidem, 26 septembre 1781, “Architecture”.
1424 Ibidem.
1425 Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières, pp 164-168.
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En 1784 une polémique éclate dans les pages du quotidien de Paris autour d’un projet
pour une nouvelle salle d’Opéra signé par Bernard Poyet. Le compte rendu qu’en donne le
Journal de Paris le 21 mars 1783 est enthousiaste, la nouvelle salle de Poyet s’annonce,
selon les rédacteurs, “ d’un genre absolument nouveau parmi nous ”, pour conclure “
cette idée nous paraît très ingénieuse ”. L’idée de Poyet consiste à construire une salle
de spectacle-amphithéâtre “ dans la forme de ceux où se réunissaient les Romains
pour célébrer leurs Fêtes et leur Jeux ”. Le compte rendu spécifie que, tout comme
dans un Amphithéâtre romain, “ les loges seront divisées (…) par des séparations à
hauteur d’appui, mais les rangs disposés en retraite ”, que la salle “ formera un éventail
immense dont les branches viendront aboutir aux deux extrémités de l’avant-scène ”,
qu’il y aura “ cinq rangs de loges (…), un immense Amphithéâtre et un Parterre assis
” et que la décoration extérieure respectera les caractéristiques des modèles antiques, à
savoir, sera “ simple, mais imposante et majestueuse ”1426.
Le 23 mars le Journal publie une lettre anonyme contenant une description de
projet d’Opéra réalisé par Ledoux en 1775 pour la ville de Besançon, accompagnée d’une
attestation de la part de l’Intendant de Franche-Comté, de la Corée. Poyet est accusé d’avoir
copié l’idée de Ledoux de salle de spectacle-amphithéâtre en forme d’éventail. Offensé
d’avoir été accusé de plagiat, Poyet répond à son accusateur, et propose une confrontation
ouverte entre ses dessins et ceux de Ledoux, appelant le Public pour juge1427. Irrité de
voir la polémique se prolonger, Ledoux intervient à son tour par une lettre qui critique la
présomption de son confrère :
Je n’aurai pas revendiqué la petite gloire de l’idée première, si M Poyet
s’était borné à porter l’illusion dans son cercle, s’il n’avait pas fait imprimer
publiquement un Mémoire dans lequel il dit que les tentatives multipliées, mais
malheureuses, de plusieurs Artistes, pour donner à nos Salles la forme de
Théâtre antiques, etc. etc. qu’il a trouvé le seul moyen d’y parvenir, et de donner
à ce genre de spectacle les avantages auxquels on n’avait pas pensé avant lui,
etc. que la forme de la Salle est la seule qui puisse réunir autant de commodités,
de grandeur, de magnificence1428.
C’est ainsi qu’un compte rendu d’un nouveau projet offert à la lecture publique se transforme
en dispute de paternité. A part quelques blessures d’amour-propre, il n’y a pas de vainqueur,
ni de vaincu, les deux adversaires s’affrontent, appellent le public pour juge. La suite de
lettres et de répliques s’éteint par elle-même, après que Ledoux fait publier son unique
intervention dans le Journal à propos de cette dispute, intitulée “Dernière réponse à M Poyet”
et que Poyet glorifie une dernière fois son projet, qui, sans prétendre à la nouveauté absolue,
réunit, selon son auteur, le plus grand nombre d’avantages qu’il puisse exister dans un projet
pour une salle d’Opéra1429.
1426 Journal de Paris, 21 mars 1783, “Architecture, Projet d’une nouvelle salle d’Opéra proposée par le sieur Poyet, Architecte ”.
1427 “M le Doux sera, sans doute, très disposé à consentir l’offre que je lui fais de déposer ses dessins dans tel endroit qu’il
voudra choisir, j’y déposerai les miens, afin que le Public en puisse faire comparaison. C’est le seul moyen qu’il ait de désavouer une
accusation qui le compromet, et dont je ne le crois pas l’auteur. Au cas où il ne croit pas devoir accepter mon offre, j’ai l’honneur de
le prévenir que j’ai les calques de son projet à côté de mes dessins, et que tout le monde pourra venir chez moi faire la comparaison
à laquelle il se sera refusé”, Ibidem.
1428 Ibidem.
1429 “Faire tenir 3000 spectateurs, dont 2000 absolument en face dans une salle qui n’a que 42 pieds d’avant-scène, sur 60 pieds
seulement de profondeur réduite, et 58 pieds de hauteur ; disposer cette Salle de 3000 Spectateurs, de manière qu’elle ait l’air d’être
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Si certaines lettres sur les salles de spectacles publiées par le Journal de Paris font
référence spécifiquement, à la Comédie Française, à la Comédie Italienne ou à l’Opéra,
d’autres projets ont en revanche un caractère générique et s’efforcent de mettre en place les
éléments indispensables pour la construction du théâtre idéal. En 1780 “La Cour, architecte”
, qui affirme être chargé de construire une salle de spectacle “ pour une grande Ville de
Province ” avoue se trouver en embarras quant à la mise en oeuvre du projet, et demande
secours aux “ Architectes distingués de la Capitale ” :
(…) j’ai recherché tout ce qui, des Théâtres antiques pouvait être adapté à nos
usages et concilié avec nos convenances théâtrales ; j’ai suivi toutes les variétés
des Salles de Spectacles modernes ; mais je n’ai trouvé que peu de dimensions
fondées sur des proportions précises et agréables, peu de formes analogues à
l’objet, peu de caractère : je n’ai reconnu enfin aucune théorie établie par des
expériences absolues, de la manière de propager et d’augmenter le son des voix,
des Acteurs ou Chanteurs, ou celui des instruments (…)1430
Que “La Cour” soit un vrai architecte tourmenté par le problème énoncé ou un prétexte
des journalistes de Paris pour ouvrir un débat sur un sujet d’actualité, les interrogations
sur les caractéristiques que doit remplir une salle de théâtre moderne suscitèrent plusieurs
réponses. Un correspondant réplique par une anecdote racontant qu’un petit trou dans une
salle de théâtre d’une sonorité parfaite peut compromettre celle-ci à jamais. Il suggère que la
question de la sonorité d’une salle de théâtre demeure mystérieuse et faute d’explications,
il propose une analogie avec le violon : “ On prétend qu’un mauvais violon peut, en
se cassant, devenir un excellent instrument, et qu’un bon violon au contraire cesse
de l’être, si pareil accident lui arrive ”1431. Trois lettres successives offrent en revanche
des solutions pratiques à l’architecte de province confus par la multiplicité et la variété des
exemples.
La construction du théâtre, édifice public de première importance, réunit un
ensemble de réflexions et de recherches liées à la décoration intérieure et extérieure,
à la visibilité et à la sonorité, au confort et à la sécurité des spectateurs et des acteurs
ou des chanteurs, et non en dernier lieu, à l’urbanisme, à savoir à l’emplacement
idéal du théâtre dans le tissu urbain, à ses rues annexes qui assurent la fluidité de
la circulation. Indépendamment de la diversité des solutions, ce sont là les points
énumérés par tous les faiseurs de projets de salles de théâtre.
pleine avec 1100 ; avoir dans cette Salle six rangs de loges toutes divisées et toutes commodes et même très commodes ; éviter dans
le haut de cette Salle tous les arcs doubleaux, lunettes, paradis ou renforcements, et dans sa décoration tous les ressauts et toutes
les inégalités qui pourraient troubler, disperser, ou absorber le son ; lui donner une forme telle que le son s’y répande le plus librement
possible, sans être exposé aux réflexions et aux échos qui résultent de toutes les courbes ; avoir le moindre nombre possible, c’està-
dire presque pas de places masquées par les flancs de l’avant-scène ; isoler la construction de loges de manière qu’elle ne tiendra
que par un point au mur de maçonnerie qui doit porter le toit de l’édifice, avantage incroyable pour les sons dans une Salle d’Opéra ;
prévenir le danger des incendies au point qu’en cas de malheur, il ne s’étendrait pas au dehors de la cage du théâtre, entièrement
séparée du reste de la Salle : donner à chaque rang de loges son corridor, son escalier à toutes ses dépendances ; disposer huit
escaliers de manière qu’ils ne tiennent pas plus de places qu’un seul, trouver enfin dans la chose même un moyen de l’exécuter sans
qu’il en coûte rien ; voilà Messieurs les avantages mêmes qu’offre mon projet”, Ibidem.
1430 Ibidem, 11 juillet 1780, “Aux Auteurs du Journal”.
1431 Ibidem, 18 juillet 1780, “Architecture, Aux Auteurs du Journal”.
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En partant du moyen pour imprimer à la salle de théâtre son caractère1432 propre,
Dufourny de Villiers, auteur de deux lettres sur l’architecture théâtrale, avertit dans la
première sur l’abus de colonnes et souhaite en revanche des portes et des croisées
“ colossales ” , “ sans le concours d’aucuns ornements ”1433, suffisantes, à son
avis, pour marquer la destination de l’édifice. La seconde lettre énumère les sept
principes qui, selon Dufourny de Villiers, doivent présider à la construction d’une salle
de théâtre : présence d’une ceinture de rues autour de l’édifice, isolation de toutes
habitations, forme extérieure circulaire, propre à la circulation, colonnes réservées aux seuls
théâtres tragiques, proscription des avant-corps interrompant les lignes circulaires, croisées
colossales renfermant toutes les divisons intérieures sous l’apparence d’un étage unique,
forme circulaire de l’intérieur de la salle. L’auteur y ajoute une idée qui lui tient au coeur,
à savoir l’emploi de la sculpture dans la décoration extérieure du théâtre, plus propre à “
parler à l’esprit, [à] émouvoir l’âme ” et à faire connaître “ le but moral de l’édifice ”1434 .
En 1788, un autre correspondant anonyme se propose de “ hasarder quelques
réflexions sur les salles de spectacles ”. Il énonce sans hésitation des principes
désormais connus sur la construction des théâtres : “ la forme intérieure d’une Salle,
la plus avantageuse pour voir, est celle d’un demi-cercle ”, “ la plus avantageuse
pour entendre est celle d’une ellipse ”, “ plus l’avant de la scène rentrera dans la
Salle, mieux on entendra l’Acteur ”, “ le parterre doit être assis ”, “ on ne peut trop
stimuler les issues pour la sortie des Spectacles, élargir les escaliers et les corridors
”, “ des herbes odorantes mises dans l’eau dont la vapeur pénétrerait dans la salle y
répandrait un parfum qui corrigerait l’air fade et corrompu ”, les deux façades doivent
être “ placées sur deux rues parallèles spacieuses et garnies de larges trottoirs ”,
finalement , “ la forme extérieure est d’un carré long, entouré de portiques ”1435.
Cette dernière lettre publiée par le Journal au sujet des salles de spectacles a l’air d’une
synthèse des principes concernant l’architecture théâtrale. Sans être nouvelles, les idées
du correspondant anonyme reflètent en gros l’image partagée du temple du divertissement
à la fin de la décennie 1780. Sûr des exigences requises pour la construction d’une salle
de théâtre, l’auteur adopte souvent un ton sentencieux, comme lorsqu’il parle des “ flots
orageux ” du parterre : “ Ce n’est plus une question de savoir si le parterre doit être
assis. (…) Les Spectacles ne sont pas faits pour ceux qui n’ont pas le moyen d’y payer
leurs places ”1436. Malgré l’assurance sur les choses à faire pour donner au public un théâtre
digne des nouvelles réalités urbaines, on est encore loin de leur réalisation, ou, comme le
note le correspondant, “ nous sommes tous encore un peu paysans à l’Opéra ”1437.
Le réseau intriqué de rues de la capitale est présent de façon capillaire dans presque
tous les projets d’embellissement publiés dans le Journal. Nous avons déjà vu l’importance
que l’on donne aux rues qui entourent la salle de théâtre, ainsi qu’à celles qui convergent
1432 Ibidem, 30 septembre 1780, “Architecture”: “(…) on ne peut mériter le titre d’Architecte qu’autant que l’on parvient à revêtir
les édifices de leur caractère propre, c’est-à-dire, à donner à leurs masses les dispositions générales qui annoncent d’une manière
absolue et imposante leur destination, et à leurs détails les proportions et les ornements qui peuvent préparer l’âme du Spectateur
aux impressions qu’elle doit éprouver à leur intérieur et qui sont le but principal de leur construction”.
1433 Ibidem.
1434 Ibidem.
1435 Ibidem, 26 décembre 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1436 Ibidem,
1437 Ibidem.
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vers ce même édifice, le soin d’élargir les rues donnant sur le parvis du théâtre, d’alléger la
circulation, de séparer le flux des voitures de celui des piétons par des trottoirs1438. Ce sont
les chemins de la ville qui relient les monuments et les places, qui continuent les ponts, qui
règlent le trafic des personnes, des voitures et des marchandises, qui font circuler l’air et qui
permettent à l’oeil de jouir de magnifiques perspectives, bref qui drainent la vie et tiennent
ensemble le tissu urbain. Dans les pages du Journal de Paris, le discours sur les rues de
la capitale est décidément mis sous le signe de l’ouverture : il faut aligner, élargir, percer
des rues nouvelles, créer des issues et des communications, déboucher des passages,
dégager des perspectives, faire respirer la capitale. En 1778 le Journal annonce avec
enthousiasme un projet de la municipalité pour la création d’un passage entre deux rues
de la capitale :
La Communication directe de la rue Saint Louis, l’une des plus belles de cette
capitale, avec la rue St Antoine, était interrompue parce que dans la rue de
l’Egoût qui en fait la projection jusque vis-à-vis la rue St Paul, il existe une
Embouchure et des Marches qui empêchent les voitures d’y passer ; la Ville a
obtenu du Roi, par arrêt du Conseil du 26 septembre 1777 la liberté de prendre
sur le terrain de la Cour Ste Catherine, où doit être établi un Marché, l’espace
nécessaire pour continuer de ce côté le Canal de l’Egoût St Louis, et par le
moyen de cet ouvrage, dont l’exécution est commencée en établissant une pente
douce dans la rue de l’Egoût, le passage sera parfaitement libre pour les voitures
et plus commode qu’il n’était pour les gens à pied1439.
Plusieurs lettres offrent différentes solutions pour rendre le labyrinthe de rues du centre de
la capitale accessible à la circulation. En réponse à un projet concernant l’emplacement
d’une statue de Louis XVI sur le pont Notre-Dame, “D Fournier” propose comme alternative
de situer celle-ci devant le Palais de Justice, occasion pour intervenir aussi sur la géométrie
des rues de cette partie de la ville :
A cet effet, j’alignerais et j’élargirais la rue de la vieille Draperie, et au carrefour de
cette rue, de celle des Marmouzets, de la Lanterne et de la Juiverie, je formerais
une place au centre de laquelle serait le Roi ses regards sur le Palais. (…)
J’élargirais dès à présent la rue des Marmouzets dans toute sa longueur, et aurait
pour terme de perspective une grande et belle porte qui conduirait au cloître
Notre-Dame. Le Parlement obligé de se rendre fréquemment à la Cathédrale, pour
les Cérémonies publiques, n’y peut arriver que par des rues qui nécessitent un
détour désagréable. En conséquence de la place projetée, j’ouvrirais à côté de
l’Eglise de la Madeleine une grande et belle rue qui, passant derrière les Enfants
Trouvés, irait droit au parvis ; de manière que le Parlement sortant par la cour du
Mai, se rendrait alors à la Cathédrale par la nouvelle place et la rue projetée. Ce
n’est pas tout. Pour donner encore plus d’air à ce quartier, et plus de majesté à la
nouvelle place, à l’angle qui forment les rues des Marmouzets et de la Lanterne,
j’en ouvrirais une d’une même grandeur que celle qui conduirait à Notre-Dame.
Elle passerait derrière S Denis de la Chartre, et au moyen de cette percée, on
1438 Les premiers trottoirs, à la façon anglaise apparaissent d’abord au Pont-Neuf, ensuite rue de l’Odéon, en 1781, La Ville
classique.
1439 Ibidem, 30 avril 1778, “Architecture”.
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découvrirait de la nouvelle place la rivière, la Grève et l’Hôtel-de-Ville sur lequel
elle serait alignée1440.
“Fournier” donne libre voie à son imagination et ouvre de “ grandes belles rues ” comme
s’il traçait des lignes sur papier. En effet, il admet en achevant son projet qu’“ il est facile
d’ouvrir des places, de former des rues à coups de plume ”1441. Ses nouvelles rues ont
trois fonctions : offrir un chemin plus court et plus fastueux aux parlementaires se rendant
aux cérémonies publiques, aérer le quartier et permettre au regard d’arriver le plus loin
possible, en écartant tout obstacle.
Les yeux rivés sur le plan de Paris, “ Le Bon, Parisien ” se frotte les mains en songeant
à la joie de découvrir les nouvelles perspectives procurées par le dégagement des ponts et
la création de quais. Il note que même si, grâce aux soins de la municipalité, la Cité a été “
dégagée par ses côtés extérieurs ”, son intérieur “ a besoin d’air et d’embellissement
”1442. Pour y parvenir, il faut procéder à la modification du réseau de rues du coeur de la Cité,
opération que “Le Bon” résume méthodiquement en quatre points. Après avoir déterminé
le centre du quartier de la Cité, marqué par une tour-observatoire dont la fonction serait de
surveiller les incendies, “Le Bon” élargit et prolonge des rues, en ouvre de nouvelles, en
multipliant généreusement les perspectives de la capitale.
A la ressemblance de “Fournier”, “Le Bon, Parisien” s’intéresse à la salubrité de la ville
tout aussi bien qu’à la grandeur de la vue qui s’ouvre devant les yeux du Roi lorsqu’il se rend
à la Métropole pour les grandes cérémonies. On imagine pour la capitale des rues qui soient
non seulement confortables et pratiques pour le trafic et pour ses habitants, mais qui fassent
découvrir à chaque pas une ville grandiose, étalant généreusement ses merveilles dans des
vues spectaculaires. En outre, le découpage imaginaire opéré sur les rues de la capitale
proposé par les correspondants du Journal reflète un souci de changement profond du
paysage urbain qui va de pair avec la conservation des parties anciennes de la ville. On
pratique des percées et des alignements sans songer de tailler dans la chair de la ville.
Il ne reste ensuite que de mesurer le degré de réalisation des projets, ce que ne manque
pas de faire un autre correspondant du Journal. Censeur de projets, ce dernier se donne
pour tâche de peser les idées de “Le Bon” et conclut que, faute d’avoir consulté le bon plan,
les lignes droites dont il rêve sont en réalité des lignes brisées et que les vues qu’il imagine
sont interrompues à plusieurs reprises. Cependant, tout projet non réalisé ou non réalisable
publié par le quotidien n’est pas entendu comme un échec, dans la mesure où il est toujours
symptomatique d’une vision de la ville à un moment donné.
S’orienter dans le dédale des rues de la capitale1443 est une question qui revient
à plusieurs reprises dans les pages du quotidien de Paris. Conscient de la possibilité
amusante qu’un Parisien s’égare dans son propre quartier, un abonné du Journal avance
l’idée d’ouvrir la place Vendôme, “ une place trop ignorée, et qui paraît déserte par
la seule raison qu’on n’en voit pas les débouchés ”1444. Il suffirait, à son avis, tout
comme dans le cas des rues entourant les salles de spectacles, d’enlever un petit morceau
1440 Ibidem, 13 mars 1786, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1441 Ibidem.
1442 Ibidem, 30 novembre 1787, “Variétés, Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”
1443 C’est à partir de 1768 que commencent les marquages et les numérotages des rues de la capitale. Désormais la ville
devient lisible à partir de plaques et de chiffres, La Ville classique.
1444 Journal de Paris, 27 juillet 1786, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
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appartenant à l’Eglise, en l’occurrence le terrain des Capucines, pour le transformer en
rue publique1445. Dans une lettre publiée en 1787, Choderlos de Laclos propose un moyen
pratique de s’orienter dans les rues de la capitale, difficiles à repérer même pour les
Parisiens de souche1446. Sa méthode consiste à diviser la capitale en deux parties égales,
séparées par la Seine et par une ligne perpendiculaire, et les deux parties ainsi obtenues
en 10 quartiers chacune. Il assigne à chaque quartier une lettre par ordre alphabétique et
à chaque rue un numéro pair ou impair en fonction de son rapprochement de la rivière ou
de la ligne perpendiculaire. Toutes les rues de la capitale seraient ainsi censées porter un
écriteau où leur nom est accompagné par une lettre et par un numéro, autrement dit, elles
deviendraient lisibles et facilement accessibles.
Sensible au problème de l’orientation dans les rues de Paris, une année plus tard
le Journal publie un extrait commenté d’un ouvrage intitulé Etat actuel de Paris, ou
le Provincial à Paris 1447. L’auteur divise la capitale en quatre quartiers, dresse la liste
par ordre alphabétique des rues de chacun d’entre eux, et note tout ce qui s’y trouve de
remarquable : “ En entrant dans une rue, il suffit d’en lire le nom, on la cherche
à son ordre alphabétique, et on y voit rangés selon l’ordre qu’ils ont dans la rue
les monuments, établissements, bureaux, ateliers, magasins, manufactures qui s’y
trouvent ”1448. A cette première partie, suggestivement appelée “ Viographe ”, s’ajoute
une deuxième, conçue comme un guide de la ville, contenant des notes historiques, des
descriptions et des explications pour chaque édifice mentionné. Signe de rationalisation,
l’espace urbain est de plus en plus soumis aux tentatives de calcul, susceptible d’une
représentation mathématique, seule capable de mettre de l’ordre dans une structure urbaine
empreinte de caractéristiques gothiques.
Les rues de la capitale traversent et longent la rivière sous forme de ponts et de quais,
deux éléments urbains très présents dans les réflexions sur la ville publiées dans le Journal
de Paris. En 1787, un post-scriptum d’une lettre signée par Gaspard François, baron de
Prony, ingénieur de l’Ecole des Ponts et des Chaussées, annonce le commencement des
travaux pour le nouveau pont appelé Louis XVI1449 : “ On a commencé, le 10 de juin
dernier à battre les pieux de bâtardeau du nouveau Pont placé vis-à-vis la place de
Louis XV. Ce monument, qui sera nommé Pont de Louis XVI, est construit par la Ville
de Paris, d’après les dessins de M Perronet ”1450. On en parlait déjà en 1785, lorsqu’un
lecteur du quotidien signalait “ Quelques papiers publics ont annoncé que le nouveau
1445 “En y réfléchissant, j’ai cru voir qu’en ouvrant l’Eglise et le terrain des Capucines, on aboutirait aux Boulevards d’un côté,
et que de l’autre on arriverait aux Tuilleries en dégageant le passage des Feuillants ; je crois même que l’on pourrait conserver le
portail de leur église, qui pour lors se trouverait sur la rue. Vous voyez, Messieurs, qu’il n’y a pas grand chemin à faire pour procurer
une rue (…)”, Ibidem.
1446 Ibidem, 22 juillet 1787, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1447 Ibidem, 9 mai 1788, “Extraits, Belles-Lettres”, Etat actuel de Paris, ou le Provincial à Paris, etc., à Paris, chez le Sr Watin
fils, Editeur, rue Sainte Apollin, n°33, 4 vol in-24, avec 5 cartes.
1448 Ibidem.
1449 Oeuvre de Jean-Rodolphe Perronnet, l’un des créateurs en 1775 de l’Ecole royale des Ponts et chaussées, le pont de
Louis XVI, en projet depuis la construction de la place Louis XV (1725), devait remplacer le bac qui assurait la traversée à cet endroit
de la Seine.
1450 Journal de Paris, 10 juillet 1787, “Histoire naturelle, Observations sur la Lettre de M le Chevalier Mengaud, insérée dans
la Feuille du 6 de ce mois”.
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Pont qu’on prépare pour la Capitale sera soutenu par des colonnes ”1451. Sans se
limiter à rendre compte d’une innovation en matière d’architecture des ponts, il avance l’idée
d’un pont transformé en promenade pendant les jours caniculaires. En prenant l’exemple
du pont du St Esprit en Languedoc, le lecteur propose d’employer un élément architectural
destiné à assurer la solidité de la construction dans un but d’agrément :
(…) On sait que la base de chaque pile (…) est entourée d’un massif avancé,
ou espèce de plate-forme, que pendant les deux tiers de l’année les basses
eaux laissent à découvert (…). Or ces plate-formes, uniquement consacrées à
la solidité, me paraissent susceptibles d’agrément. On pourrait, presque sans
dépense, en faire autant de trottoirs commodes ; là dans les moments les plus
chauds des plus chaudes journées, on trouverait une promenade saine, fraîche
et déclicieuse, où la seule action de l’air produirait sur plusieurs tempéraments
l’effet salutataire d’un bain mitigé1452.
On trouve souvent chez les faiseurs de projets d’embellissement du quotidien de Paris cette
recherche de l’union de la fonctionnalité et du plaisir esthétique, de l’utilité et de l’agrément.
Passionnés par le mariage des fonctions, ils s’amusent à dénicher des moyens de rendre
l’utile aussi agréable et l’agréable aussi utile : c’est la cas du lecteur projetant un pontpromenade,
qui tout en prenant en charge une partie de la circulation parisienne, offre à
ses habitants des “ bains d’air ”.
Les ponts sont l’objet de plusieurs projets de modernisation. Le provincial en visite dans
la capitale déplore l’état de délabrement dans lequel se trouve la statue d’Henri IV sur le
Pont-Neuf. Tout en reconnaissant la réparation de deux arches et le rétablissement des
trottoirs au début du règne de Louis XVI, il souhaite voir la statue du roi fondateur du pont
le plus célèbre de la capitale, au milieu d’une promenade ayant l’avantage d’être située en
plein centre de la ville : “ Un rang d’arbres plantés au pourtour et entretenus à la hauteur
nécessaires afin de ne point offusquer la statue, offrirait une promenade agréable
et suffisante pour la commodité des personnes que leurs occupations empêchent
d’aller plus loin chercher ce délassement ”1453 .
Promenade verte ou promenade fraîche pour les journées chaudes, le pont sort de sa
fonctionnalité habituelle, offrant des possibilités nouvelles d’agrément au coeur même de
Paris. Avec leur ouverture extraordinaire, les ponts représentent également des fenêtres
sur la ville, tout comme des deux rives ils s’inscrivent dans les perspectives grandioses de
la capitale, si bien que leur aspect esthétique devient objet de réflexion pour les urbanistes
du Journal. “Philanthrope” regrette “ que l’on suive l’ancien usage de construire des
parapets qui les terminent avec d’énormes pierres de tailles qui diminuent la largeur
des trottoirs, n’offrent aucune décoration et donnent aux ponts une apparence très
massive ”1454. Tout en prenant l’exemple du Pont Royal de Lille, soucieux de concilier utilité
et agrément, solidité et légèreté, il propose de “ [garnir] les bords des ponts de grilles
de fer qui occuperaient un moindre espace que les parapets en pierre, feraient un
plus bel effet, et en les élevant à la hauteur de cinq pieds environ, préviendraient
des malheurs qu’un désespoir quelquefois momentané n’a que trop souvent produit
1451 Ibidem, 4 août 1785, “Arts”.
1452 Ibidem.
1453 Ibidem, 31 mai 1787, “Variété”.
1454 Ibidem, 7 février 1788, “Variétés”.
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”1455 . Ce qui provoque les commentaires moqueurs d’un autre lecteur du quotidien, qui
réfute catégoriquement et avec une bonne dose d’humour l’idée de “ griller les ponts ” de
la capitale :
Des grilles de cinq pieds de haut sur les ponts ! Eh, mon cher confrère, le
Philanthrope, y pensez-vous ? quelle tristesse ! Toujours environné de barreaux
de fer, je me croirai en prison sur le Pont-Neuf ; de dessus le Pont-Royal je verrai
les Tuileries comme on voit une Religieuse au parloir1456.
Toutefois, les ponts et les quais dans les lettres de la décennie 1780 sont surtout le
symbole d’un Paris en train de s’épanouir, d’un urbanisme d’état triomphant sur les vestiges
encombrants et désagréables du passé. La démolition des maisons des ponts suscite des
réactions enthousiastes dans le rang des lecteurs du Journal, qui n’épargnent pas leurs
éloges à l’adresse d’une administration éclairée1457 . Dans une lettre publiée en 1786,
le marquis de Villette raconte l’effet que lui ont fait les ponts récemment débarrassés de
leurs “rideau de maisons” à sa première promenade après une longue convalescence : “
Quel a été mon étonnement, mon admiration, je dirai ma reconnaissance, lorsqu’en
traversant le quai de Gêvres (…) j’ai été tout à coup frappé de la plus riche
perspective ; lorsque arrivé sur le pont, j’ai trouvé une superficie libre, et que
l’imagination cherche par quel artifice on a pu enlever, en si peu de temps, les
immenses décombres qui la recouvraient ! ”1458 .
La disparition des maisons des ponts est célébrée à la fois comme une libération
individuelle et comme un soulagement collectif. “D Fournier” offre le témoignage d’un
vieillard rencontré sur le pont Notre-Dame : “ Je suis bien vieux, Monsieur, j’ai 84 ans,
Je touche à ma fin ; mais je mourrai content si je vis encore assez pour voir la fin
de cette opération ” , pour préciser par la suite que celui-ci parlait “ de la démolition
des maisons qui sont sur les ponts, projet auquel tout le Public applaudit, et qu’on
désirait depuis longtemps ”1459 . Le poids des ces constructions vétustes correspond au
poids du passé, pendant que la prise en charge de leur démolition par la municipalité a la
valeur d’un commencement.
Cependant, une fois les maisons abattues, d’autres interrogations surgissent : que
faire des cicatrices encore visibles ? comment tirer parti de l’espace des ponts en termes
esthétiques et utilitaires ? Le marquis de Villette propose, comme couronnement des travaux
sur le pont Notre-Dame, l’emplacement d’une statue de Louis XVI, “ en regard avec celle
de Henri IV ”1460 et justifie ainsi son projet : “ De tous les coins, de toutes les avenues
de Paris, on verrait ces bons Princes, comme les Génies tutélaires qui veillent sur le
nouveau temple de la Justice ”1461 . Rien de mieux donc pour remplacer les décombres
1455 Ibidem.
1456 Ibidem.
1457 “Grâces soient rendues au Ministre éclairé et au Magistrat bienfaisant, qui, amis des Arts et des hommes, procurent à la Capitale
décoration et salubrité” , Ibidem, 7 mars 1786, “Variété” ;“En qualité de Bourgeois de Paris, je suis pénétré de reconnaissance pour
les Ministres et pour l’Administration municipale qui secondent si glorieusement les vues paternelles du Roi”, Ibidem, 13 avril 1786,
“Variétés”
1458 Ibidem, 27 février 1786, “Variété”.
1459 Ibidem, 7 mars 1786, “Variété”.
1460 Ibidem, 27 février 1786, “Variété”.
1461 Ibidem.
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des maisons du passé que la statue du monarque, visible de tout coin de la capitale, et donc
stratégiquement placée au milieu de ses sujets. Le voeu du marquis rappelle le regret que
La Font de Saint-Yenne exprimait presque quarante ans auparavant : “ Quel malheur pour
une capitale que l’absence de son roi ! ”1462. Si le Roi continue d’être absent en 1787
de sa capitale, on ne renonce de projeter l’emplacement de ses représentations dans les
endroits clés de Paris, là où se nouent les avenues et se concentre la circulation.
En effet, l’idée du marquis de Villette donne lieu à un débat de courte durée sur le
meilleur emplacement de la statue de Louis XVI. Pour “D Fournier”, ce n’est point le pont
Notre-Dame l’endroit le plus approprié pour accueillir l’image du monarque, mais en face du
Palais de Justice, où il prévoit la construction d’une nouvelle place, ainsi que la modification
des rues environnantes. Il n’empêche que le marquis de Villette reste fidèle à son idée qui,
malgré sa simplicité, à la force d’une vision : “ Je vois déjà cette statue placée, insiste-til,
j’assiste à l’inauguration, aux réjouissances publiques ”1463.
A côté des rues droites et mieux alignées, des façades régulières et des ponts libérés
des maisons et transformés en promenades, la multiplication des places royales ayant au
centre la statue du monarque1464 s’inscrit dans la vision urbanistique des Lumières. En
1785, les lecteurs du quotidien de Paris sont mis au courant d’un projet pour la place du
Louvre à travers l’annonce d’une gravure représentant ce même projet : “Vue pittoresque
d’une place projetée devant la colonnade du Louvre, à la gloire de Louis XVI, par JJ
le Veau, d’après CH Doucet”1465 . Le Journal révèle ici ses multiples moyens de
transmettre l’information : tout en invitant les lecteurs intéressés à acheter la gravure, il offre
la description du projet représenté en caractères minuscules1466 . D’une part, le quotidien
“fait la publicité” d’une image, de l’autre part, il en offre une variante sous forme de texte : le
projet pour la place devant la colonnade du Louvre est accessible aux lecteurs intéressés
sans même avoir la gravure sous les yeux.
En 1787 éclate dans le Journal de Paris une polémique autour d’un projet de place
royale sur le Pont Neuf. La première étincelle est jetée par Antoine Renou1467 , dans
une lettre qui accuse l’architecte Gisors, auteur d’un tel projet, déjà annoncé dans les
périodiques, de s’être servi sans l’admettre d’une idée de l’architecte Antoine : “ (…) ce
projet a été fait il y a trois ans ; (…) il fait partie d’un plan général de restauration du
1462 L’ombre du grand Colbert, le Louvre et la Ville de Paris, 1749, ds Esthétiques du XVIIIe siècle.
1463 Journal de Paris, 17 mars 1786, “Variété, Lettre de M le Marquis de Villette aux Auteurs du Journal”.
1464 La plus fameuse place de Paris date du règne de Henri IV et porte son nom. Au prolongement des Champs-Elysée par le
duc d’Antin en 1724 suit la construction de la place Louis XV, actuelle place de la Concorde, en 1755. Suite à divers concours entre
architectes, la réalisation de la place est confiée à Ange-Jacques Gabriel qui, en sa qualité de Premier Architecte du Roi, est chargé
de dresser un projet, empruntant les meilleures idées des concurrents. C’est en 1763 que la statue de Louis XV est érigée au centre
de cette nouvelle place particulière, emplacée sur un terrain encore vierge d’urbanisation, entre lesTuileries et les Champs-Elysées.
1465 Journal de Paris, 22 mars 1785, “Gravure”.
1466 “Cette place sera de forme circulaire, deux pavillons parallèles aux deux pavillons d’angle des colonnades la termineront :
six rues y aboutiront, et de leurs extrémités on découvrira Louis XVI placé au milieu des plus grands Rois, dont les statues rempliront
les vides des niches du péristyle du Louvre, et les actions qui ont imortalisé ces Rois seront indiquées par des bas-reliefs dans chaque
médaillon au-dessus des dites niches; une grande rue formée au milieu de la place séparera de droite et de gauche l’Eglise de St
Germain d’un Monument qu’on pourrait destiner aux Assemblées du Clergé, ou à tout autre usage. (…) ce projet est facile à exécuter
par sa simplicité”, Ibidem.
1467 Lié par amitié à l’architecte Jacques Denis Antoine, Antoine Renou est l’auteur de deux articles publiés par le Journal de
Paris en 1777 (1er et 2 avril), dédiés à L’Hôtel des Monnaies, oeuvre du même artiste.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Palais et d’une entrée pour le Roi, dans ce Temple de Justice, par la place Dauphine
”1468. Il s’ensuit une dispute de paternité concernant le projet pour une place royale sur
le Pont Neuf, où plusieurs intervenants prennent partie à tour de rôle pour différents
architectes : si Renou soutient la primauté du projet de son ami Antoine, Cherpitel s’exprime
au nom de Boffrand1469 et Charon prend la défense de Gisors1470 . Finalement, c’est
l’architecte Antoine qui prend la parole pour défendre à son tour Renou, en expliquant que
celui-ci faisait référence à la “primogéniture” de son idée, non de son plan. Si d’une part,
Antoine, (qui avertit dans une note finale : “ Ma lettre est la seule que vous aurez de moi
à ce sujet ” ) admet le caractère commun de son idée1471 , il a plus de mal à supporter que
Boffrand en ait eu la primauté et qu’il soit donc considéré comme plagiaire de ce dernier1472 .
Comme nous avons vu avec Poyet et Ledoux, dans le cas du projet pour une salle d’Opéra,
le Journal ouvre volontiers ses pages aux disputes de paternité autour de telle ou telle idée
urbanistique. Si l’on revendique moins la primauté d’une idée de projet, puisque toutes les
idées circulent après tout avec facilité dans le temps et dans l’espace, on tient en revanche
à l’originalité de son plan, qui est l’expression individuelle des compétences et du talent
de l’architecte.
Outre le bâti, la capitale dont rêvent les lecteurs du Journal de Paris est faite aussi
d’espaces verts, de jardins publics et privés, de promenades et de marchés. Les projets
d’embellissement concernent non seulement l’aménagement de rues et de places, mais
aussi d’une “ nature citadine ” harmonieusement adaptée aux nouveaux équipement
urbains. Les faiseurs de projets urbanistiques du Journal s’ingénient à qui mieux mieux à
aménager une promenade sur le Pont-Neuf1473 , à planter les parties trop nues du Bois de
Boulogne, à y construire des maisons à la manière anglaise entourées de gazon1474 , à
créer un “ chemin de fleurs ” du nouveau pont Louis XVI jusqu’aux pieds de Henri IV, sur
le Pont-Neuf, et à fleurir les “ grands balcons, les galeries, les terrasses, les belvédères
”1475.
Trois correspondants du Journal s’occupent de l’emplacement, ainsi que de la
fonction esthétique d’un nouveau marché aux fleurs dans la capitale. L’un d’entre voudrait
le transférer du quai de la Férraille, trop fréquenté et “ obstrué d’échoppes ”, au
quai de Gêvres, qui, explique-t-il, “ formant une saillie sur la rivière, donne un large
emplacement ”1476 . En outre, le quai indiqué offrirait l’avantage d’une “ belle exposition
1468 Ibidem, 10 août 1787, “Architecture”.
1469 Ibidem, 10 août 1787, “Architecture”.
1470 Ibidem, 23 août 1787, “Architecture”.
1471 “(…) en m’occupant de la restauration du palais, il m’est venu l’idée, idée que peuvent avoir beaucoup de gens en passant
sur le pont Neuf, que la plus belle entrée pour le Souverain dans son palais de justice serait par la place Dauphine; celle d’y mettre
la statue du Roi m’est arrivée par la suite et comme accessoire à l’opération dont je suis chargé en socitété”, Ibidem, 2 septembre
1787, “Architecture”.
1472 “Il se trouve que M Boffrand m’a devancé dans ce projet de place, cela peut être; mais qui répondra que M Boffrand en
est lui-même le premier Auteur? (…) pour revenir à M Cherpitel, quel bien a-t-ilvoulu faire à M Gisors et à moi, en disant que nous
étions les plagiaires de M Boffrand ?”, Ibidem.
1473 Journal de Paris, 31 mai 1787, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1474 Ibidem, 25 avril 1788, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1475 Ibidem, 2 mars 1788, “Variété, Lettre du Baron de Thunder aux Auteurs du Journal”.
1476 Ibidem, 17 février 1788, “Variétés”.
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” : “ aperçu des deux rives depuis le Pont Neuf jusqu’au pont Marie ; en perspective
de l’Isle S Louis, du pont Rouge, de l’Isle Notre-Dame, etc, ce sera le coup d’oeil le
plus agréable (…) ”1477 . Parmi les critères qui dictent le choix d’un emplacement, la vue
perspective joue un rôle important : non seulement le nouveau marché aux fleurs doit-il être
assez large pour accueillir la foule, mais on souhaite qu’il constitue de loin, tout comme les
ponts traversant la Seine, un spectacle agréable.
Un autre projet signé par Sylvain Maréchal, écrivain et poète, propose de situer le
marché aux fleurs “ sur l’un des nouveaux emplacements que le Bureau de la ville
vient de se procurer ”1478 . Il ne s’agit plus d’un marché en plein air, mais il imagine
une construction dont la légèreté et la beauté architecturale se marient avec l’animation
intérieure et l’effet esthétique de l’étalage des fleurs : “ Une rotonde d’un style léger,
recevant le jour par un dôme de vitrage, rafraîchie d’une fontaine placée au milieu,
pourrait être consacrée uniquement au commerce des fleurs : on y réunirait celui des
arbres et des arbustes qu’on met en vente tous les jours de la semaine sur le quai dit
de la Féraille ”1479. Pour Maréchal, un marché aux fleurs est plus qu’un endroit dédié au
commerce, c’est une “ parure de la capitale ” , censée réjouir l’oeil, mais aussi l’âme du
spectateur. La construction d’un marché qui réunisse fraîcheur, légèreté et beauté relève
certes, de l’aspect esthétique de la capitale mais promet d’être en même temps une source
de récréation et de bonne humeur, une véritable thérapie journalière pour le promeneur :
Nos Parisiennes paresseuses le seraient bientôt moins, attirées par le spectacle
riant qui les attendrait au lever de l’aurore. Les Amateurs de la belle nature,
retenus au centre de la ville par leurs affaires, déroberaient volontiers une
heure au sommeil pour se récréer devant des images fraîches et aimables. La
vue journalière d’un parterre de fleurs, au centre de Paris, pourrait avoir plus
d’influence qu’on ne se l’imagine1480.
Selon “Le Baron de Thunder”, troisième correspondant préoccupé à trouver le juste endroit
pour le marché aux fleurs, plutôt que de placer celui-ci au quai de Gêvres, en plein quartier
“ des égoûts, de la marée et des tueries ”, mieux vaut garder son emplacement actuel au
quai de la Féraille, dont l’avantage principal consiste à interrompre la circulation frénétique
du quartier pendant deux jours par semaine1481 . Outre un sens constamment orienté sur
le détail pratique et sur la réalité concrète de la capitale, les correspondants-urbanistes du
Journal de Paris font incessamment preuve d’un grand soin esthétique. Comme les fleurs
appartiennent, aux yeux du “Baron”, à la sphère du luxe et du superflu, l’espace idéal pour
leur commerce est un endroit paisible et agréable, inondé de fraîcheur, à côté des tableaux
et des estampes, des livres et des porcelaines, identifié par le correspondant au quai des
Théatins :
Il faut choisir un endroit spacieux et paisible, qui soit à l’ombre la plus grande
partie du jour, et qui, voisin de l’eau, soit susceptible, par des arrosements,
d’avoir une fraîcheur continue. Je ne vois donc que le quai des Théatins où il
convienne de vedre des fleurs ; c’est sous les yeux de la richesse qu’il faut étaler
1477 Ibidem.
1478 Ibidem, 13 juin 1786, “Projet d’un marché aux Fleurs, Paris, mai 1786”.
1479 Ibidem.
1480 Ibidem.
1481 Ibidem, 2 mars 1788, “Variété, Lettre du Baron de Thunder aux Auteurs du Journal”.
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ce superflu. Les fleurs sont au luxe ce que la grâce est à la beauté. Les lilas, les
giroflées, les oeillets se marieraient à merveille avec les estampes, les tableaux,
les livres et les porcelaines qui meublent déjà ce superbe quai. (…) Ce quai
des Théatins, dominé par le pavillon de Flore, s’appellerait bientôt le quai des
Fleurs1482.
En 1787 le Journal accueille un débat sur les statues des jardins publics qui touche au thème
du rôle moral de l’art statuaire, et propose celui du jardin comme endroit virtuel d’émulation
du sentiment patriotique. Tout commence le 15 novembre avec un observateur attentif des
“ superbes figures ” ornant le Jardin Royal des Tuileries, qui révèle l’anachronisme d’une
statue d’Annibal1483 et conclut qu’elle est inappropriée pour un jardin public, puisque,
souligne-t-il, “ les statues placées dans les lieux publics sont des extraits visibles de
l’histoire du temps ”1484 . Quelques jours plus tard, le Journal publie une lettre qui se
présente sous la forme d’un dialogue entre un lecteur du quotidien et un critique des statues
du jardin des Tuileries. Le critique ne se contente pas de signaler les fautes de telle ou telle
statue, mais propose bel et bien de bannir du jardin celles qui n’y sont pas appropriées et,
aux yeux du censeur, elles ne sont pas peu nombreuses :
Il commençait par la figure du Silence. Il la réleguait dans un cloître. Il congédiait
Annibal ave son boisseau d’anneaux et son Anachronisme ; il désirait
qu’un monument qui insulte la gloire de Rome ne subsistât pas dans Paris.
L’enlèvement d’Orithie lui paraissait d’un très mauvais exemple ; il ne voulait
pas qu’un rapt de violence dans une ville où l’on ne connaît que trop celui de
séduction. La femme, qui se poiganrde, et l’homme qui la soutient lui paraissent
d’une tristesse à mourir ; il ne faisait point grâce aux quatre Saisons en gaine et à
leurs attributs surannés. Le Chasseur, le Flûteur, la Flore lui semblaient propres à
orner des jardins particuliers ; car il en revenait toujours à ce mot de Public1485.
Une fois les figures mythologiques, les allégories et les anachronismes congédiées1486,
les jardins publics sont prêts à accueillir, selon l’opinion partagée du lecteur et de son
interlocuteur, les statues des grands hommes, les seules considérées dignes de peupler
le territoire public, dans un but non seulement esthétique, mais aussi hautement moral.
1482 Ibidem.
1483 “Je vous prie, Messieurs, de me permettre de demander à vos Correspondants pourquoi le Sculpteur a figuré au bas de l’aigle
romaine l’image de l’empereur ? il n’y en avait pas encore du temps d’Annibal. (…) il arrive que par cette faute, la statue ne peut plus
être celle d’Annibal”, Ibidem, 15 novembre 1787, “Arts, Extrait d’une lettre de M Lefebvre de Chilly, datée de Noyon le 29 octobre 1787”.
1484 Ibidem.
1485 Ibidem, 4 décembre 1787, “Variété”.
1486 Ce “nettoyage” des jardins publics des statues vues comme inappropriées donne lieu à une lettre badine signée par le Tibre et le
Nil, deux statues des Tuileries qui commentent leur sort et celui de leurs consoeurs bannies: “L’Auteur d’une certaine lettre contre nos
camarades-statues a été bien bons de nous épargner. Il a craint sans doute d’ennuyer en ajoutant la longueur d’une épître à l’inutilité
d’un projet. Mais quand on croit dire la vérité, il faut la dire entière. Que faisons-nous ici sur nos lits de pierre, à nous regarder ou nous
tourner le dos depuis cent ans; ou à voir baigner les chiens pendant l’été malgré eux dans un bassin dont nous ne fournissons pas
l’eau, et qui n’en a pas toujours; ou pendant l’hiver à plaindre des Patinateurs qui cassent la glace en se cassant le cou, ou en tout
temps à recevoir les injures des passants, dont les uns se cognent la tête aux angles de nos piédestaux, les autres nous regardent
sous le nez suivant l’usage respectueux des hommes de Paris pour les femmes, et moi le Tibre, croyez-vous que je fasse une belle
figure en présence d’Annibal mon plus grand ennemi, et que s’il dénichait je ne le poursuivrait pas jusqu’à ce que je l’eusse noyé dans
la rivière la plus prochaine” ?, Ibidem, 27 décembre 1787, “Arts”.
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L’auteur de la lettre ne promet-il pas “ un moyen nouveau de repeupler la France de
bons Citoyens, en meublant les Tuileries de nouvelles statues ”1487 ? Le projet de
l’inconnu consiste simplement à multiplier avec confiance les bosquets dédiés aux grands
hommes : Montesquieu, Racine, Rollin, La Fontaine1488. Les réflexions sur les défauts des
statues exposées dans le jardin des Tuileries vont de pair avec la critique de certaines
pratiques de l’Académie de peinture et de sculpture, trop lente dans la production de statues
de grands hommes, trop préoccupée à enfermer ses trésors1489 plutôt que de les offrir au
grand public. A sa politique de l’enfermement des oeuvres d’art, on oppose une politique
du plein air, fondée sur une réflexion renouvelée autour de la notion d’“espace public”, dont
les jardins de la capitale se révèlent le cadre idéal : “ C’est en plein air que les émotions
se communiquent ; qui sait combien de pensées naîtraient à l’ombre de Fénelon (…)
Il faut que l’accès en soit libre à toute heure et à tout le monde ; que l’on puisse
quelquefois s’y retrouver seul, y être conduit par le hasard, retenu par la rêverie ”1490 .
De la rêverie individuelle du promeneur solitaire aux émotions collectives irradiant des
bosquets des grands hommes, le jardin public est ainsi investi du titre d’espace privilégié
pour la naissance et la transmission du sentiment patriotique. Les réactions des lecteurs
du Journal quant à ce projet sont variées. Un certain “Cyrille Rigaud” écrit au quotidien
pour annoncer qu’il a été en partie réalisé, et que Linné , “ génie de l’Histoire naturelle
a déjà son bosquet ”1491 dans le jardin de St Germain-en-Laye. D’autre part, un autre
correspondant attire l’attention sur deux inconvénients : d’abord, les figures des grands
hommes placées dans un vaste espace risquent de perdre une partie de leur capacité
d’engendrer des émotions, et en deuxième lieu, l’enthousiasme d’avoir accès à tout moment
aux génies de la nation est contrebalancé par la crainte de les exposer aux “ injures des
saisons ”.
Quant aux promenades de la capitale, les correspondants du Journal en parlent
en termes de “réforme”. “Nigood d’Outremer”, le sympathique correspondant irlandais
passionné des moeurs parisiennes et infatigable promeneur dans les rues de la capitale,
propose d’unir le Bois de Boulogne aux Champs-Elysées. Son projet consiste à abattre
les murs du Bois de Boulogne pour construire une ceinture de maisons de campagne,
à acheter et planter des terrains des deux côtés des collines de l’Etoile et à adoucir les
irrégularités de celles-ci en transformant le site entier en jardin anglais1492 . Persuadé que
la promenade de Longchamp, endroit habituel de rencontre du beau monde de Paris au
début du printemps1493 , a un aspect trop aride, un correspondant du Journal signant
1487 Ibidem, 4 décembre 1787, “Variété”.
1488 “Ne serions-nous pas heureux, reprit-il, de pouvoir, en nous promenant, causer pour ainsi dire avec nos grands modèles, avec
les défenseurs ou les ornements de la patrie; quel bonheur de consacrer le bosquet de l’histoire à Rollin; à Montesquieu le bosquet
du génie; d’aller porter aux pieds de la statue de nos hommes illustres, non plus la critique passagère de l’Artiste et du ciseau, mais
le sentiment profond de la reconnaissance pour le Héros ; c’est de donner un rendez-vous à la place où méditerait Racine ; de voir,
en passant, Lafontaine au pied de son arbre observant et faisant parler les animaux dont il fit nos maîtres”, Ibidem.
1489 Il fait référence au projet de Muséum élaboré par le directeur des Bâtiments, le comte d’Angiviller.
1490 Journal de Paris, 4 décembre 1787, “Variété”.
1491 Ibidem, 16 décembre 1787, “Arts”.
1492 Ibidem, 22 mars 1787, “Lettre de M Nigood d’Outremer aux Auteurs du Journal”.
1493 Le lecteur explique ainsi l’usage que l’on fait de la promenade de Longchamp : “Les élégants, les petites maîtresses,
les curieux de tous les rangs et tous les états y vont pour voir, pour être vus, ou pour jouir du coup d’oeil qu’offre le spectacle d’une
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par l’initiale “D…” propose de lui substituer “ l’allée qui va du château de Muette à
celui de Madrid ” , offrant comme principaux arguments sa position privilégiée et son
aspect particulièrement agréable : “ Toutes les avenues qui y conduisent sont autant
de superbes promenades, qui offrent les sites les plus variés, et les plus agréables
”1494 . Finalement, “Le Baron de Thunder” entend “réformer” Longchamp en déplaçant le
rendez-vous annuel dont il est le cadre aux premiers jours de mai. A l’occasion, il abat le
château de Madrid, sur l’emplacement duquel il bâtit un ranelach qui ouvrirait ses portes à
la même époque de l’année1495.
Ce qui apparente les projets de réforme pour les promenades de la capitale est le
recours à la notion de “tableau”. Les auteurs illustrent leurs idées par des récits animés,
rappelant les scènes de genre. Ils ne se contentent pas d’exposer une idée, ils veulent offrir
à la fois l’image vivante du projet réalisé, partager avec les lecteurs du Journal la vision qui
les a guidés. “Nigood d’Outremer” conclut sa lettre en beauté par le tableau des Champs-
Elysées peuplés de monde, source de santé, d’agrément et de joie collective :
Il me semble déjà voir tout Paris qui abonde dans ces Champs, alors vraiment
Elysées. Les Bourgeois à pied, les Mères avec leurs Enfants, les Rêveurs avec
leurs Livres, tous y vont chercher le plaisir ou la santé. C’est là que l’on placerait,
pour l’été, les Waux-Hall, les Ranelach, les Panthéon, au milieu de tout ce qui
fait la joie du Peuple. L’affluence que l’on voit aux fêtes de Longchamp s’y
renouvellerait tous les beaux jours de l’année. Cette magnifique avenue, couverte
d’ombrage, se lierait merveilleusement avec l’entrée imposante des Tuileries, du
nouveau Pont de la Paix. Et serait digne enfin de ce pompeux rivage, De palais,
de jardins, de prodiges, bordé, Qu’ont encor embelli, pour l’honneur de notre
âge, Les enfants d’Henri Quatre et ceux du grand Condé1496.
De son côté, “Le Baron de Thunder”, adepte d’un rendez-vous annuel plus tardif à
Longchamp, illustre ainsi son idée :
Les honnêtes Bourgeoises y viendraient avec modestie et la fraîcheur de leur
toilette. Les beaux attelages, les voitures élégantes, les phaétons, y brilleraient
de tout leur éclat. Les jeunes feuilles se marieraient merveilleusement avec les
plumes ondoyantes qui ombragent les plus jolies têtes de la Ville et de la Cour.
Les yeux seraient comme enchantés par tout ce que le printemps et la mode
peuvent offrir à la fois de plus doux et de plus brillant. (…) J’abats [le château]
de Madrid. A la même place, on bâtit un Rhanelac ; il est ouvert le premier de
Mai ; au beau milieu je plante un grand arbre autour duquel les Mères assises
verraient danser leurs enfants ; et j’institue une Kermès, à l’imitation des belles
Fêtes Flamandes. Enfin, ce sera le sujet d’un de nos plus beaux Tableaux du
Salon prochain1497.
promenade champêtre, où tout ce qu’il y a de plus brillant dans Paris se rend dans les premiers jours du Printemps”, Ibidem, 29 mars
1787, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1494 Ibidem.
1495 Ibidem, 29 mars 1788, “Variétés, Lettre du Baron de Thunder aux Auteurs du Journal”.
1496 Ibidem, 22 mars 1787, “Variétés, Lettre de M Nigood d’Outremer Aux Auteurs du Journal”.
1497 Ibidem, 29 mars 1788, “Variété, Lettre du Baron Thunder aux Auteurs du Journal”.
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Ces deux exemples sont le témoignage d’un échange entre projets d’embellissement et
peinture. Si le projet urbanistique se métamorphose en scène de genre pour parler mieux
au public, il promet, une fois réalisé, d’offrir à la peinture un sujet de succès pour le concours
bisannuel de l’Académie. Le tableau animé inséré dans le projet d’embellissement relève,
nous semble-t-il, d’une stratégie d’arriver plus vite au coeur du lectorat, à travers une mise
en scène immédiate de l’idée qu’il avance. De plus, il permet de visualiser non seulement la
réalisation du projet urbanistique, mais aussi l’usage que l’on en pourra faire. Les tableaux
décrits ci-dessus sont également l’expression d’une vision de la société empreinte de
sérénité et de joie de vivre, réunissant la diversité des citadins dans un cadre urbain
aménagé pour les accueillir en une pafaite harmonie. Au-delà des percées, des alignements
et de la maîtrise géométrisée de l’espace, les projets urbanistiques imaginés par les lecteurs
du Journal de Paris racontent les rêves de bien-être et d’harmonie sociale des Français à
la fin de l’Ancien Régime.
Comme nous venons de le voir, architecture et nature prêtent leurs beautés et leurs
formes d’expression pour construire une nouvelle physionomie de la ville, soumise à des
critères nouveaux, tels l’hygiène et le confort. La prise de conscience du processus de
dilatation constante des limites de la capitale1498, résumée dans le Journal par l’expression
récurrente, empreinte à la fois de fierté et d’inquiétude, “ cette immense Ville ” , est
étroitement liée à la recherche d’un développement harmonieux du cadre urbain, marqué
par l’ordre, l’hygiène, la sécurité et le civisme. La ville dont on rêve est un espace organisé
en sorte qu’il permette le mouvement libre de l’air, des personnes, des marchandises, tout
aussi bien que de la vue, bref, c’est l’espace idéal de la fluidité et des échanges.
Circuler, aérer, conserver, voir, sécuriser sont les impératifs d’une nouvelle vision
de la ville, construite à travers les projets d’embellissement des lecteurs de la feuille
quotidienne. Ceux-ci insistent infatigablement sur la nécessité pour une ville, telle Paris,
de permettre, à travers son réseau de rues, la circulation et l’échange sans entraves. La
plupart des projets s’engagent à “ouvrir”, “percer”, “dégager”, “abattre”, ouvrir des passages,
procurer, prolonger et élargir des rues, alléger par tous les moyens la communication des
chemins de la capitale, et implicitement, de ses habitants. On projette d’élargir les carrefours
pour y créer de vastes places1499, espaces privilégiés d’où l’on puisse sentir le pouls de la
capitale, le rythme accéléré de son mouvement vital. On veut rendre plus accessible et plus
adapté au flux de la vie moderne, sans pour autant le détruire, le “ superbe labyrinthe ”
de Paris. On souhaite ne s’y égarer que lors des flâneries. “ Débouchés utiles, percés
agréables, voilà ce qui constitue le mérite d’une grande Ville ”, résume un lecteur du
Journal 1500 . “Pro Patria” est d’avis qu’il faut se préoccuper d’abord de la “ commodité
de l’espace ”, pendant que “ la partie de la décoration s’exécutera peu à peu ”1501 .
Pour réaliser ceci, il faut, souligne-t-il, privilégier en premier lieu les éléments urbanistiques
1498 Comme toutes les villes de France, Paris se défait de ses remparts: entre 1730 et 1784 disparaissent les portes Saint-
Honoré, la Conférence, Saint-Antoine et Saint-Bernard et avec elles, les murailles. A leur place, la ville de Paris construit le Mur des
Fermiers généraux, oeuvre de l’architecte Ledoux, dont le but n’est plus défensif, mais fiscal : elle doit permettre la perception des
droits fiscaux sur les marchandises qui transgressent les limites de la ville. L’extension vers les faubourgs et vers la campagne est
marquée aussi par la construction, à partir des années 1720 de nombreux hôtels particuliers, voir La Ville classique.
1499 “Je propose, moi, d’abattre seulement quinze maisons au carrefour de Bussy, et cet espace deviendra plus vaste que la
place des Victoires; et puisque tout le monde désire que le Roi soit au milieu de son peuple, je doute qu’il y ait dans la ville un local
plus animé, où l’on trouve plus de circulation et de mouvement”, Ibidem, 13 avril 1786, “Variétés, Aux Auteurs du Journal”.
1500 Ibidem, 30 novembre 1787, “Variétés, Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
1501 Ibidem, 20 juillet 1777, “Aux Auteurs du Journal”
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qui assurent la fluidité de la circulation, à savoir les places publiques, les carrefours, les
ponts et les quais, tout en évitant la symétrie “ froide et insipide ”1502 . A l’image du
labyrinthe médiéval de la ville ancienne se substitue celle du réseau moderne, garantissant
sécurité, confort et facilité de mouvement, sans pour autant empiéter sur la diversité de
l’espace urbain.
A la circulation fluide des personnes et des voitures s’ajoute celle de l’air. Un
correspondant note que Paris “ a besoin d’air et d’embellissement ”, un autre demande
“ de l’air et de la majesté ” , un autre encore se réjouit de ce que les notables aient trouvé
le “ secret d’unir la magnificence et la salubrité ”1503 . La démolition des maisons des
ponts est l’exemple suprême, mille fois repris par les lecteurs du Journal , d’une ville
en train d’ouvrir ses poumons. Le travail fondamental de l’urbaniste des Lumières consiste
fondamentalement à procurer des ouvertures dans un espace contraint à se replier sans
cesse sur lui-même . “ Paris va donc respirer ”1504 s’exclame un correpondant soulagé.
Un autre comble de louanges une municipalité qui “ vient ouvrir au milieu de Paris (…)
une nouvelle voie à la Providence, en rendant l’air aux Hospices des malades, aux
quartiers les plus habités, au lit d’un fleuve obstrué ”1505 . On projette de construire
des salles de spectacles, des ponts, des rues et des hôpitaux qui permettent à l’air, ce bien
si précieux, de circuler avec facilité. Selon un lecteur du quotidien, la conquête de l’air est
une acquisition inestimable pour la capitale : “ Un seul arpent acquis à la salubrité et aux
plaisirs d’une grande ville, vaut mieux et coûte moins que la conquête d’un désert
lointain ”1506.
Les changements opérés sur le tissu urbain ont toujours en vue l’ouverture de vues
perspectives. “ On se plait à jouir d’avance des perspectives que procureront le
dégagement des Ponts, et la formation des Quais ”1507 , avoue un lecteur. On aime la ville
ancienne avec son dédale de rues, mais, en même temps, on rêve de rues larges et alignées
qui permettent à l’oeil d’embrasser en un instant les quartiers de la capitale, en en dévoilant
la beauté. Les urbanistes du Journal sont des amateurs de “ riches perspectives ”1508,
qui éblouissent le promeneur, d’un Paris théâtral qui, s’ouvre à chaque pas sur des scènes
magnifiques. Les ponts de la capitale représentent des lieux privilégiés, permettant de voir
et d’être vus, fenêtres ouvertes sur la ville d’une part, “ galeries animées ”1509 , spectacles
en mouvement pour la ville. Un lecteur décrit ainsi la richesse de la perspective ouverte sur
la ville depuis le Pont Neuf : “ Le point de vue, un des plus attrayants que j’aie remarqué
dans cette ville, est embelli vers le déclin du jour par le spectacle du soleil couchant
”1510 . On comprend aussi l’acharnement avec lequel un autre lecteur s’oppose à l’idée de
1502 Ibidem.
1503 Ibidem, 27 février 1786, “Variété”.
1504 Ibidem, 30 novembre 1787, “Variétés, Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
1505 Ibidem, 27 février 1787, “Variété”.
1506 Ibidem, 4 août 1785, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1507 Ibidem, 30 novembre 1787, “Variétés, Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
1508 Ibidem, 27 février 1786, “Variété”.
1509 Le lecteur qui propose de garnir les bords des ponts de grilles de fer assure:“Les passants jouiraient de la vue complète
du spectacle de la rivière, et formeraient eux-mêmes une galerie très animée pour ceux qui en seraient à portée, et principalement
pour les Tuilleries et le Louvre”, Ibidem, 7 février 1788, “Variété”.
1510 Ibidem, 31 mai 1787, “Variété”.
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“ griller les ponts ” de la capitale, en les munissant de hautes grilles de fer, opération qui,
à son avis, priverait le peuple parisien du plaisir inestimable du regard sur la ville :
(…) votre projet de griller les ponts prive d’un délassement délicieux quatre à
cinq mille hommes qui passent quatre à cinq heures par jour à voir bien à leur
aise, bien accoudés sur de bons parapets, passer des bateaux, un chien qui
rapporte, un autre qui se noie, et mille autres choses charmantes dont la rivière
offre sans cesse le tableau mouvant1511.
Les lecteurs du Journal rêvent d’une capitale où l’on puisse voir, respirer et circuler, mais qui
soit à la fois un espace sécurisant et comfortable. En témoignent surtout les nombreuses
lettres dénonçant les dangers courus par les piétons dans la capitale, et la requête répétée,
faite sur un ton tantôt badin, tantôt sérieux, de rues plus larges, munies de trottoirs. L’idée si
honnie des grilles fixées sur les ponts est née, à en croire son auteur, du même souci pour la
sécurité des habitants de Paris. Dès 1778, le Journal s’intéresse au problème de l’éclairage
de la capitale en publiant un compte rendu d’un essai fait par la police parisienne. Celleci
annonce que malgré la lumière de la lune, les rues ont de la capitale ont été éclairée de
façon expérimentale sans distinction, mais à une distance plus éloignée : “ C’est un essai
que la Police a cru devoir faire pour procurer encore plus de sûreté et de la clarté
dans la Ville, dans les temps de lune, où jusqu’à ce jour elle n’avait pas été éclairée
” , explique le journaliste, en poursuivant par la bonne nouvelle pour le peuple de Paris :
“ Si le succès répond à l’attente, toutes les rues de Paris seront à l’avenir éclairées
pendant l’hiver, même pendant les quartiers où l’on espère de la lune et une lumière
suffisante ”1512.
Si abattre, construire, élargir, dégager font partie des paroles clé régissant la
régénération de l’espace urbain, on ne s’occupe pas moins de conserver ce qu’on considère
comme les “ beaux monuments ” du passé . Certains lecteurs du Journal de Paris
interviennent pour attirer l’attention sur les dangers de la frénésie de l’abattement, suscitée
par la démolition des maisons des ponts. Ce sont le sculpteur Augustin Pajou et le critique
Quatremère de Quincy qui sont les porte-paroles de la sauvegarde des monuments de la
capitale. Pajou précise que “ c’est l’amour des arts et le respect pour les belles choses
”1513 qui ont inspiré son intervention dans le Journal . Selon lui, “ en abattant, il est à
souhaiter que l’on conserve le peu de monuments que l’on est forcé de déplacer ”1514
et la statue de la pointe du pont au Change, représentant Louis XIV enfant entre Louis XIII
et Anne d’Autriche est de ce nombre1515 .
Quatremère de Quincy plaide en revanche pour la conservation de la Fontaine des
Innocents , “ Monument digne sans doute d’occuper un plus beau lieu, digne d’avoir
1511 Ibidem, 14 février 1788, “Variété, Réponse d’un Philantrope à la lettre d’un Philantrope, insérée dans le Journal de
Paris du 7 février 1788”.
1512 Ibidem, 30 décembre 1778.
1513 Ibidem, 28 janvier 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1514 Ibidem.
1515 La proposition de Pajou d’utiliser la sculpture en question comme décoration d’une fontaine emplacée à la pointe de St
Eustache suscite l’opposition d’un autre correspondant, signant “Alquier”, qui critique le sculpteur de vouloir décorer une fontaine avec
une sculpture qui n’y était pas destinée, en d’autre mots, de ne pas “respecter les convenances de son art”. Il propose en revanche
de transformer le groupe statuaire en mausolée et de lui trouver une place dans une chapelle de St Denis., Ibidem, 15 février 1787,
“Arts, Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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place à côté des plus rares chefs-d’oeuvres de l’Antiquité ”1516 mis en danger suite au
bouleversement provoqué par le déplacement du cimètière des Saints-Innocents hors de
l’enclos de Paris1517 . Quatremère souligne que son inquiétude quant au sort de la Fontaine
est fondée sur des précédents malheureux : “ (…) les exemples passés m’épouvantent.
Je me rappelle encore la destruction de l’arc triomphal de la porte St Antoine,
dont les belles sculptures dispersées ont été moins conservées que soustraites à
l’admiration publique ”1518 . Le critique s’intéresse non seulement à la sauvegarde de la
fontaine, mais plaide également pour le maintien de son intégrité. En réaction à la rumeur
publique selon laquelle celle-ci devait être “ démembrée et dépecée ” , Quatremère de
Quincy insiste sur la conservation de la sculpture et de l’encadrement architectural, sans
lequel le monument perdrait son “ unité de style ” qui, selon le critique, “ font qu’un
Monument semble être l’ouvrage d’un seul homme, et laisse à douter si le Sculpteur
fut l’Architecte ou l’Architecte le Sculpteur ”1519 . La lettre de Quatremère de Quincy est
suivie par une note des rédacteurs qui révèle que celle-ci n’est pas le seul, mais le meilleur
plaidoyer pour la conservation de la Fontaine des Innocents, choisi pour la publication. En
même temps, le Journal se rend le porte-parole de la municipalité, en rassurant les lecteurs
quant au sort du monument :
Parmi plusieurs Lettres qui nous ont été adressées sur le même sujet par des
Artistes et des Gens de goût, nous avons choisi la Lettre qu’on vient de lire,
comme celle qui nous a paru réunir les vues les plus saines, présentées avec
le plus de développement et d’intérêt. Nous nous empressons de rassurer
M de Quincy sur ses craintes et d’apprendre au public que l’intention du
Gouvernement est parfaitement conforme au voeu de tous les Amateurs des
Arts ; le Bureau de la Ville a fait une délibération dont l’objet a été de préserver la
belle Fontaine des Innocents de tout déplacement ou démebrement qui pourrait
lui être préjudiciable. Quant au danger qu’il peut y avoir à l’endommager dans la
démolition des bâtiments environnants, nous sommes assurés que les Artistes
auxquels ces travaux sont confiés conaissent trop bien le prix des belles choses,
pour ne pas prévenir par de sages précautions tout accident de ce genre1520.
Au-delà de la défense d’un monument particulier, la lettre de Quatremère de Quincy illustre
une sensibilité pour le patrimoine artistique de la capitale1521 et soulève la question de
1516 Ibidem, 11 février 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”: Quatremère de Quincy exprime directement sa préoccupation:
“Je ne vois pas sans crainte avancer la destruction des maisons qui environnaient nos gothiques hécatombes, et je tremble tous les
jours pour cel bel ouvrage, dont Athènes et Rome se seraient glorifiées, et que la prescription salutaire de ce quartier semble devoir
envelopper dans la ruine générale”.
1517 L’expulsion de tous les cimetières de la capitale, y compris celui des Saint-Innocents, fut décidée par un arrêt du Parlement
de juin 1765, mais l’opération dura plus de vingt ans, La Ville classique.
1518 Ibidem, 11 février 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1519 Ibidem.
1520 Ibidem.
1521 Pajou revient aussi dans une autre lettre sur la conservation des monuments de la capitale, qu’il confie à l’administration
municiapale et qu’il définit comme proriété publique inaliénable, qui dépasse les frontières de la nation. Son voeu est que “les Officiers
Municipaux donnent tous lers soins à conserver dans la Capitale les Monuments qui ont été destinés à sa décoration, espèce de
propriété inaliénable entièrement consacrée aux jouissances du Public, et dont ils doivent rendre compte, tant aux Citoyens, qu’aux
Etrangers”. Ibidem, 19 février 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
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sa transmission d’une génération à l’autre. “ Que deviendrait donc l’histoire des Arts,
s’interroge-t-il, si les édifices dépositaires du génie de chaque siècle, se trouvaient
condamnés, comme les productions éphémères de la mode, à ne paraître un jour que
pour faire place à ceux du lendemain ”1522 ?
Comment permettre le changement sans porter préjudice au patrimoine du passé ?
Qu’est-ce qu’il faut ôter, et qu’est-ce qu’il faut conserver ? Pour certains des lecteurs
du quotidien de Paris, démolir et préserver représentent deux facettes du grand ouvrage
d’embellissement de la capitale. Tel est un certain “Abbé L.S”, contraire à l’abattement de
la porte de St Martin, mais non à ses éléments annexes :
On parle de démolir la Porte de St Martin. On verrait avec beaucoup de regret la
destruction d’un si beau monument. Il n’en serait pas de même si on abattait les
deux petits pavillons qui l’accompagnent, qui ne servent qu’à la déparer, et qui
forment deux hors d’oeuvres désagréables à la vue1523.
Les correspondants du Journal offrent plusieurs stratégies de renouvellement urbanistique.
D’aucuns pensent les embellissements de la capitale comme des éléments nouveaux
censés apporter un plus de confort, de sécurité et de bien-être individuel et collectif. Pour
d’autres en revanche, la capitale est un tout : pour être parfait, il ne faut qu’enlever ce qui
est superflu et inapproprié : il ne s’agit pas d’y ajouter quoi que ce soit, mais plutôt de la
dépouiller des éléments inutiles et encombrants hérités du passé1524. Le marquis de Villette
note que “ pour faire de Paris la plus belle ville du monde, il n’y a rien à bâtir ; il ne
s’agit que d’ôter ”1525 . “Le Baron de Thunder” est du même avis1526 . En réponse à cette
conviction, l’architecte Longueil exprime sa préoccupation quant à la quantité de décombres
produites par les démolitions, et en sa qualité d’“homme de métier”, avance “ l’emploi d’une
manière prompte et facile, et avec de bonnes cautions ” de gérer les abattements
projetés. Sa solution consiste à métamorphoser les décombres dans des constructions
rapides ; sous sa plume, d’anciens édifices s’effondrent pour donner vie, comme par un coup
de baguette magique à un Paris nouveau, sans laisser derrière les cicatrices des chantiers
et en économisant les matériaux. Il transporte en en tour de main les deux pavillons du
Collège Mazarin dans l’alignement du quai d’Orsay, il bâtit en l’espace de quinze mois un
nouvel Opéra au Carrousel avec les seuls matériaux résultant de la démolition des maisons
en place. Finalement, il balaye le château de Madrid pour élever à sa place, sans la moindre
1522 Ibidem, 11 février 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1523 Ibidem, 5 octobre 1781, “Architecture, A M Lenoir, Architecte”.
1524 Le marquis de Villette exprime ainsi la rupture avec les pères: “Louez donc le temps passé qui éleva ces superbes merveilles que
nous sommes obligés d’abattre. Tournez-vous à droite et à gauche ; et louez le temps passé. Voyez ces deux gaînes de St Jacques
et de St Martin qui, dans les siècles que vous vantez, étaient cependant les principales rues de la capitale ; et qui malheureusement
forment encore aujourd’hui son plus grand diamètre. Voyez là-bas cette cage sur pilotis, ce fameux abreuvoir. Il fallut tout le génie de
nos aieux pour inventer une Samaritaine qui voiture, à dos d’hommes, toute l’eau de la ville ; tandis qu’aujourd’hui les Arts se font un
jeu de la faire refluer en abondance dans nos jardins et nos maisons”.Ibidem, 27 février 1786, “Variété”.
1525 Ibidem.
1526 A distance de deux ans, il reprend textuellement l’affirmation du marquis de Villette, à moins que, sous le pseudonyme du “Baron
de Thunder” ne se cache le marquis même : “Je me suis avisé de dire, il y a longtemps que, pour faire de Paris la plus belle ville
de l’univers, il ne s’agissait plus de bâtir, mais seulement d’abattre”, Ibidem, 2 mars 1788, “Variété, Lettre du Baron de Thunder aux
Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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perte, de jolies maisons à l’anglaise. Longueil promet un Paris dont le projet de réforme
urbaine repose sur la métamorphose du vieux en nouveau1527 .
Les exploits de l’architecte “Longueil” ne représentent pas pour autant la règle parmi
les faiseurs de projets du Journal . Charles-Nicolas Cochin publie sous le pseudonyme
“C*****”1528 une lettre sur la pompe de la Samaritaine, “ ce petit vilain bâtiment de la
pointe de Notre-Dame ” , que la rumeur publique voue à la destruction. Plutôt que de
la démolir, Cochin préfère décorer la Samaritaine, en sorte qu’elle s’intègre agréablement
dans le paysage urbain : “ Sans doute il n’est point agréable à voir tel qu’il est ; mais
comment se fait-il qu’il ne vienne à personne l’idée de concevoir combien il est facile
de le tourner en décoration ”1529 ? A la métamorphose du vieux en nouveau par des
démolitions et des constructions successives proposée par Longueil, Cochin oppose une
métamorphose moins coûteuse, et plus facile à réaliser, qui consiste à embellir les structures
déjà en place :
Ornez ce petit bâtiment de colonnes couronnées d’une corniche et d’un petit
attique ; ajoutez-y, si vous voulez, quelques bas reliefs analogues aux nymphes
des eaux, et au lieu de cet objet qui vous déplaît, vous en aurez un que vous
regarderez avec plaisir1530.
Ces exemples réunis donnent une idée de la capitale dont rêvent les lecteurs du Journal de
Paris dans les deux dernières décennies de l’Ancien Régime : une ville transformée sous
la baguette d’un urbanisme régénérateur, qui cherche d’améliorer la vie des habitants sans
pour autant détruire l’héritage du passé, à la recherche d’une cohabitation harmonieuse du
vieux et du neuf. Au-delà de leur contenu, l’intérêt pour les projets d’embellissement publiés
par le quotidien de Paris consiste en une réflexion sur l’idée même de projet urbanistique :
comment naît-il, de quoi est fait un bon projet, quelle est sa fonction dans le Journal, quelle
en est la force et quels en sont ses limites ?
Le projet d’embellissement au miroir
La plupart des projets d’embellissement publiés dans le Journal de Paris se présentent
sous forme de “Lettre aux Auteurs du Journal”. Des lecteurs constants ou occasionnels
de la feuille quotidienne offrent leurs réflexions sur les travaux réalisés ou à réaliser dans
la capitale et s’interrogent à la fois sur leur manière d’agir sur l’espace urbain par le
biais des paroles. Le projet d’embellissement sous forme épistolaire présente le triple
avantage du discours intéractif, affectif et ouvert. Les réflexions sur la ville publiées par
le quotidien de Paris suscitent le plus souvent des réactions de la part des lecteurs. En
partant du présupposé que l’espace urbain est entendu comme sujet de débat public,
intéressant la totalité des citoyens, les projets d’embellissement se présentent comme
des discours ouverts à la critique, ainsi qu’à un éventuel perfectionnement ultérieur. La
rhétorique employée par les auteurs de projets du Journal révèle une approche affective
1527 Ibidem, 25 avril 1788, “Variétés, Aux Auteurs du Journal”
1528 Charles-Nicolas Cochin et le livre illustré au XVIIIe siècle.
1529 Journal de Paris, 7 juin 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1530 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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au sujet de la ville : les lecteurs expriment tour à tour leur chagrin, leur enthousiasme, leur
étonnement, leur crainte, leur espoir ou leur déception quant à l’état de la capitale1531.
La conception ou la discussion de projets urbanistiques relève souvent d’un sentiment
patriotique (qui traverse d’ailleurs les numéros du Journal de Paris) et leurs auteurs se
définissent souvent comme des “ Amateur[s] du bien public ”1532 . D’aucuns affirment
que n’ayant aucune propriété, ils travaillent volontiers pour le bien public,1533 en imaginant
des projets d’amélioration de la vie urbaine. La ville est donc perçue comme une propriété
commune, sur le confort et l’aspect esthétique de laquelle tout citoyen peut donner son avis.
Ce n’est pas sans une pointe d’ironie que l’on fait référence à “ tant de zélés devenus
Architectes ” qui s’emploient à désobstruer, ouvrir, agrandir, élargir, aligner, supprimer,
percer et décorer la ville1534 à coups de plume, cependant, on admet également que la
réflexion sur la ville concerne tous les citoyens et que la prolifération de projets urbanistiques
garantit une enrichissante multiplication d’idées.
Un artiste tel Augustin Pajou, qui plaide dans le Journal pour la conservation des
monuments de la capitale, avoue écrire sa lettre poussé par “ l’amour des arts et le respect
pour les belles choses ”1535 . “Théatromane” promet de satisfaire un public “ toujours
avide de connaître d’avance les dimensions des Edifices où il doit se rassembler ”
, en assurant qu’il “ [s’]occupe plus que personne au monde à suivre les progrès de
ces sortes de monuments ”1536 . En même temps, il dévoile sa complicité tacite avec le
Journal de Paris auquel, observe-t-il, ne déplaît pas de “ rencontrer de temps en temps
des fureteurs et des bavards de mon espèce ”1537. “Théatromane” n’est pas un faiseur
de projets proprement dit, il se passionne de rassembler des informations sur de nouveaux
projets, pour le double plaisir de s’instruire et de les divulguer par la suite : “ Je fais tant,
qu’enfin je parviens à en obtenir des notions justes, non dans la coupable intention
de les critiquer, mais pour le plaisir de m’en instruire d’abord, et de les publier ensuite
”1538 . L’intérêt pour le projet d’embellissement semble donc procéder d’un besoin personnel
1531 “Je n’ai pu voir sans quelque étonnement l’état de délabrement de l’enceinte ou le monument est renfermé” Ibidem, 31 mai
1787, “Variété”; “(…) je tremble tous les jours pour ce bel ouvrage, dont Athènes et Rome se seraient glorifiées”, 11 février 1787,
“Arts, Aux Auteurs du Journal” ;“Quel a été mon étonnement, mon admiration , je dirais ma reconnaissance , lorsqu’en traversant
le quai de Gêvres, ci-devant fermé par un rideau de maisons, j’ai été tout à coup frappé de la plus riche perspective”, Ibidem, 27
février 1786, “Variété”; “Je viens de jeter le coup d’oeil d’un ami de l’humanité sur le plan de vos nouvelles rues; et j’y remarque avec
chagrin que celles que vous tirez en face de votre monument et qui doit être nommé nouvelle rue de la Comédie Française, sera
très peu large (…)”, Ibidem, 25 novembre 1780, “Variétés”, (Les soulignements nous appartiennent.)
1532 28 novembre 1780, “Variété, A l’Auteur de la lettre insérée dans le Journal du 25 novembre”.
1533 “N’ayant aucune propriété, j’aurais plus que tout autre travaillé pour le bien public”, Ibidem, 2 janvier 1788, “Variété, Aux
Auteurs du Journal” ;“(…) personne ne prend un intérêt plus grand que moi, à l’embellissement et aux agréments de cette capitale.
Les édifices publics que l’on y construit, les rues que l’on élargit, les établlissements utiles que l’on y forme, m’affectent presque autant
qu’un Propriétaire l’est par les décorations de sa maison ou les plantations qu’il fait dans ses terres”. Ibidem, 27 mars 1777, “Lettre
aux Auteurs de ce Journal”
1534 Ibidem.
1535 Ibidem, 28 janvier 1787, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1536 Ibidem, 30 mars 1781, “Architecture, Aux Auteurs du Journal sur la nouvelle Salle de la Comédie Italienne”.
1537 Ibidem.
1538 Ibidem, 28 janvier 1788, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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d’instruction qui, une fois satisfait, se transforme en désir de le partager avec les autres
membres de la communauté, par le biais du périodique.
Si “Théatromane” est un homme instruit, disposé à transmettre son savoir, l’architecte
de province signant “La Cour” demande, de son côté, à travers une lettre publiée par le
Journal, d’être instruit par les architectes de la capitale au sujet des principes qui régissent
la construction d’une salle de spectacle1539 . L’intervention de “La Cour” prouve que le
désir d’instruction revient, chez les correspondants du Journal, comme finalité du projet
urbanistique. Un autre lecteur répond à “La Cour” à distance de 61 numéros du quotidien,
retard qu’il explique par le fait que celui-ci avait adressé ses questions aux seuls architectes
de la capitale. Sa lettre se veut la preuve vivante, même si empreinte de modestie, que les
questions concernant un sujet tel la construction des salles de spectacle n’est pas de la
seule compétence des hommes de métier parisiens1540 . Le lecteur du Journal affirme avec
conviction le droit de parler des projets d’embellissement de la ville comme d’un sujet qui
le concerne directement et que toute exclusion est nuisible au libre échange des idées. Il
rappelle aussi qu’il est l’auteur d’un projet pour une salle destinée aux Comédiens Italiens et
il glisse une critique à l’adresse des architectes qui “ se contentent trop souvent d’étonner
les yeux par le fracas ruineux des ordres d’Architecture ”1541.
Est-ce la nouveauté de l’idée proposée qui donne la crédibilité et qui assure la valeur
d’un projet d’embellissement ou faut-il aller au-delà de celle-ci ? Quel est le rapport du projet
d’embellissement avec le réel ? aspire-t-il à sa réalisation ou relève-t-il plutôt d’un besoin
essentiel d’échange ? Le projet-lettre contient souvent une réflexion sur le journal quotidien
comme instrument doué d’une force particulière de brassage des idées. Encore que les
projets urbanistiques n’occupent pas quotidiennement une place dans la feuille de Paris, ils
tirent sûrement profit de la périodicité serrée du Journal, en ce qui concerne leur publicité.
Lorsque “Le Marin” critique “Pro Patria” de proposer un projet qui existe déjà et qui est même
en train d’être exécuté, celui-ci observe :
Le Marin a apparamment raison, quand il dit que le “Plan d’embellissement pour
Paris a été conçu avant moi, et qu’il doit même être exécuté”, mais je lui observe
avec ma modestie ordinaire, que puisque ce Plan d’embellissement existe et
doit être exécuté, il est étonnant que l’on fasse ou laisse faire des constructions
opposées et contrariantes1542 .
De plus, “Pro Patria” s’indigne de ce que son confrère “Le Marin” contribue, par ses
plaisanteries et son ton moqueur, à “ faire cesser la diversité des opinions sur les
productions des Arts ”1543 Une Dame de quatre-vingts ans raconte dans une lettre au
Journal que durant ses promenades journalières dans la capitale, en compagnie de sa
femme de chambre et de son chien, elle s’amuse à “ faire des projets ” ou, ajoute-t-elle
, “ peut-être ne fais-je que me remémorer ceux d’autrui ”1544. Il ne s’agit pas seulement
de la mémoire défaillante d’une vieille dame, mais d’une idée récurrente dans les lettres-
1539 Ibidem, 11 juillet 1780, “Architecture, Aux Auteurs du Journal”.
1540 Ibidem, 30 septembre 1780, “Architecture, Lettre de M Dufournoy de Villiers, Architecte, en Réponse à celle de M la Cour
sur les Salles de Spectacles”.
1541 Ibidem, 1er octobre 1780, “Architecture”.
1542 Ibidem, 27 décembre 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal”.
1543 Ibidem.
1544 Ibidem,1 août 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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projets du quotidien de Paris. Les auteurs de projets ne prétendent pas à l’originalité absolue
de leurs idées, et n’aspirent même pas à leur rélisation. La publication, à savoir la simple
diffusion à travers un périodique quotidien ayant un nombre important de lecteurs, semble
être une finalité en soi du projet d’embellissement. Les correspondants affichent souvent un
air de modestie et assurent que l’idée qu’ils avancent est simple, voire banale, à la portée
de tout le monde, dépourvue de toute ambition, ce qui n’est pas forcément vrai.
A en croire l’architecte Antoine, son projet de place pour le Roi repose sur une “
idée que peuvent avoir beaucoup de gens en passant sur le pont Neuf ”1545. Certains
correspondants semblent vouloir tester, par le biais du quotidien la nouveauté de leur
projet. Tel est celui qui avoue : “ (…) je vous dirai que moi aussi j’ai une idée,
bonne ou mauvaise, que je n’ai encore vue nulle part, c’est pourquoi je vais vous la
communiquer ; si elle plaît, les Pomeneurs pourront m’en savoir gré. Si on la néglige,
il n’en résultera aucun mal ”1546 . Le marquis de Villette fait noter, de son côté, à l’un des
critiques de son projet de statue de Louis XVI sur le pont Notre-Dame, que pour ce qui est
de ses idées, il y attache “ beaucoup plus de sentiment que d’importance ”1547. Les
auteurs de projets d’embellissement prétendent donc que ce n’est pas la nouveauté de leurs
idées qui doit avoir la primauté dans le jugement des lecteurs, mais plutôt leur dimension
affective, leur désir de participer à leur manière au bien public. Même s’il arrive souvent que
l’amour-propre des auteurs soit vite égratigné lorsqu’on critique le manque d’originalité de
leur idée de projet, on ne cesse de répéter que les idées sur la ville courent d’une époque à
l’autre, d’un artiste à l’autre1548 , d’un habitant à l’autre, et que plus que s’attarder sur leur
source première, il faudrait mettre au premier plan l’émulation résultant de leur publication.
Registre des idées de son temps, le périodique est ouvert à la “ diversité des opinions
” , vivement défendue par “Pro Patria”, et à la discussion, au débat public, capable de
provoquer l’émulation. A la fin de ses lettres sur l’architecture théâtrale, Dufourny de Villiers
précise sous la forme d’un voeu la fonction de l’échange d’opinions par le biais de l’ouvrage
périodique : “ Puisse notre correspondance exciter une discussion aussi utile, et
produire tous les effets d’un concours, seul moyen de perfectionner toutes choses, et
conforme d’ailleurs aux vues actuelles du Gouvernement pour provoquer l’émulation
”1549 . Un autre lecteur du Journal avoue que, malgré la vague de démolitions qui résulterait
de la multitude de projets réunis pour le centre de la capitale, l’émulation qui en dérive le
pousse à proposer le sien :
Quoi qu’il en soit, mon émulation est trop éveillée pour en rester là, et puisque
je ne puis avoir part aux grandes opérations, je vais payer mon tribut par une
idée moins vaste à la vérité, mais qui pourtant pourra plaire aux gens de goût, et
1545 Ibidem, 2 septembre 1787, “Architecture”.
1546 Ibidem, 27 juillet 1786, “Variété”.
1547 Ibidem, 17 mars 1786, “Variété, Lettre de M le Marquis de Villette aux Auteurs du Journal”.
1548 Dans les deux disputes de paternité à propos d’un projet de salle de spectacle et d’une place pour le Roi, les architectes
accusés de plagiat, Bernard Poyet et Antoine en l’occurence, répondent directement ou par le biais de défenseurs, de façons
différentes: tandis que Poyet se justifie par le fait que son idée d’amphithéâtre “est de l’antiquité la plus reculée” et, par conséquent,
“M le Doux n’en pas plus que créateur que moi”, l’architecte Antoine revendique non pas le plan son adversaire, “qui peut en soi être
même fort bon”, mais l’idée de place sur le pont Neuf, dont il se considére l’auteur. Ibidem, 29 mars 1783, “Architecture”; 2 septembre
1787, “Architecture”.
1549 Journal de Paris, 1er octobre 1780, “Architecture”.
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particulièrement à Messieurs les Artistes, qui peut-être ont pensé mille fois à ce
que j’ai à proposer ici1550.
Tout en rêvant secrètement de voir leur projet admis pour la réalisation, les correspondants
du quotidien affirment donc vouloir exposer modestement leurs idées au profit de
l’émulation. “Pro Patria” se définissait ainsi un “ Citoyen timide et zélé ”, un simple “
indicateur des vues utiles ”, qui exposait ses projets “ dans la seule vue d’engager
d’autres Citoyens plus habiles à exercer leur génie ”1551 . Autrement dit, le citoyen
ordinaire utilise le journal quotidien pour participer à l’évolution des arts, à travers la
stimulation du génie des artistes. En partant du présupposé que plus les idées circulent
et intéragissent, plus elles sont capables d’engendrer l’émulation des artistes et d’agir
concrètement sur le réel, par la force de sa diffusion et de sa périodicité, le Journal de
Paris semble l’instrument idéal pour promouvoir le progrès des arts. De plus, le quotidien
assigne au lecteur souvent anonyme, mû principalement par le bien public, le rôle de nourrir
l’imagination des artistes par des idées fugitives exposées dans des lettres brèves.
Les artistes intervenant dans les pages de la feuille de Paris admettent de leur côté
l’importance de l’opinion publique dans la réussite de leurs travaux. En essayant de
persuader le public de la solidité de sa nouvelle salle de l’Opéra, l’architecte Lenoir souligne
la complexité infinie d’un projet de salle de spectacles : “ Il n’est pas possible de concevoir
tous les détails d’une telle entreprise ; ils se multiplient, se croisent, varient et se
succèdent à chaque instant ”1552 . Face au projet ouvert, destiné à l’inachèvement du
fait que, plus on touche à sa réalisation, plus il multiplie ses détails, l’architecte demande
humblement la participation du public : “ Si dans leur immensité, il m’est échappé
quelques incorrections, je supplie les gens de goût de bien vouloir m’éclairer, et je
ferai tout ce qui dépendra de moi pour y remédier ”1553 . Ce que suggère Lenoir c’est
que le projet urbanistique vit en quelque sorte d’une vie propre, qui dépasse le talent et les
compétences de l’artiste, et dont l’achèvement complet n’est jamais atteint. Aussi l’artiste
urbain soumet-il son ouvrage en chantier ou ses dessins au jugement public. C’est toujours
le cas de Lenoir, qui invite les lecteurs du Journal à se convaincre de leurs propres yeux
de la solidité de sa salle1554 , alors que Poyet donne rendez-vous à tous ceux qui désirent
s’exprimer sur son différend avec Ledoux, dans un endroit neutre, où ils puissent comparer
les dessins des deux projets1555.
Les projets d’embellissement publiés dans le Journal de Paris définissent
fréquemment, dans un jeu de miroir, les critères qui rendent une réflexion sur la ville digne
du regard public. Selon les correspondants du quotidien, trois éléments semblent garantir la
valeur d’un projet urbanistique : la facilité de réalisation, les dépenses réduites et le temps.
Les propositions avancées se donnent pour très simples à réaliser, puisées dans la réalité
1550 Ibidem, 2 janvier 1788, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1551 Ibidem, 4 juin 1777, “Arts”.
1552 Ibidem, 14 octobre 1781, “Architecture, Aux Auteurs du Journal”.
1553 Ibidem.
1554 “Pour remédier, Messieurs, au bruit que cette crainte pourrait faire naître, et laisser au public la satisfaction de porter un
jugement certain, j’invite Mrs les Artistes et autres personnes qui voudront se transporter sur les lieux, de s’y rendre demain Mercredi,
vingt-six, jusqu’au Samedi suivant, pendant l’intervalle du déjeuner des Ouvriers, qui est depuis neuf heures à dix heures”, Ibidem,
26 septembre 1781, “Architecture”.
1555 “M le Doux sera sans doute très disposé à consentir à l’offre que je lui fais de déposer ses dessins dans tel endroit qu’il
voudra choisir, j’y déposerai les miens, afin que le Public en puisse faire la comparaison”, Ibidem, 29 mars 1783, “Architecture”.
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même de la ville, sans oublier en même temps les dépenses qu’elles entraînent. Le marquis
de Villette se félicite de ce que son projet de placer une statue de Louis XVI sur le pont
Neuf remplisse les deux conditions que nous venons de mentionner : “ Il ne me faut à moi,
ni Architecte, ni Maçons ; je n’ai besoin que de Manoeuvres et d’un grand Sculpteur
”1556. Le sculpteur Pajou assure que la conservation des statues de Pont-au-Change “ ne
coûtera rien à l’administration ”1557. “Nigood d’Outremer” offre son projet de prolongement
des Champs-Elysées, en précisant qu’il ne demande “ rien de difficile ou de dispendieux
”1558 . Choderlos de Laclos désigne sa méthode d’arpenter la capitale sans le risque de
s’y égarer comme “ simple et peu coûteuse ”1559 . Un lecteur signant “GR” fait mention
d’un projet de salle d’Opéra et promet: “ je bâtirai un véritable monument sans de très
grands frais ”1560. Un autre souhaite que l’on exécute les plans des différents projets pour
la capitale “ avec une économie honorable ” et dénonce les “ dépenses excessives ”1561
. Pour ces correspondants inquiets par la multiplication des frais l’amélioration de l’état des
édifices déjà existants vaut mieux que leur démolition, déplacement ou reconstruction : il
s’agit, dans la mesure du possible, de “ procurer des facilités sans dépense ”1562.
Plusieurs projets contiennent aussi des solutions concrètes pour affronter les dépenses
qu’ils impliquent ; souvent, celles-ci consistent dans l’autofinancement. En augmentant la
valeur des maisons de la Cour du Grand Cerf, un lecteur trouve de quoi payer les deux
édifices qu’il faut abattre pour ouvrir une nouvelle rue1563 . Pour unir le Bois de Boulogne aux
Champs Elysées, “Nigood d’Outremer” propose l’application de la spéculation financière :
la vente d’une portion de terrain destiné à la construction de maisons de campagne
fournirait largement de quoi acquérir et planter d’autres terrains pour le prolongement de
la promenade1564 .
Quelques lecteurs proposent des projets gigantesques, concernant l’ensemble de la
capitale et dont la mise en oeuvre requiert, en dehors de l’investissement financier, un temps
cosidérablement long. Réformer une ville de fond en comble n’est pas une mince affaire,
mais, rassure un lecteur, “ avec le temps, on en vient à bout ”1565 . “Pro Patria” se montre
prudent et préconise l’exécution de l’embellissement total de la capitale “ dans moins d’un
1556 Ibidem, 17 mars 1786, “Variété, Lettre de M le Marquis de Villette aux Auteurs du Journal”.
1557 Ibidem, 19 février 1786, “Arts, Aux Auteurs du Journal” ; C’est l’administration, ou la haute bureaucratie royale, en la
personne des intendants, des membres du corps des Ponts et des Chaussées et même des gouverneurs de province qui incarne,
dans la deuxième moitié du siècle, la modernité urbanistique, car c’est surtout sous sa baguette que se réalisent les grands projets
d’embellissement, (La Ville classique, op.cit.) La plupart des projets urbanistiques publiés dans le Journal de Paris entre 1787 et 1788
s’ouvrent par l’exaltation de l’intérêt de cette administration éclairée pour la ville.
1558 Ibidem, 22 mars 1787, “Variétés, Lettre de M Nigood d’Outremer Aux Auteurs du Journal”.
1559 Ibidem, 22 juillet 1787, “Variétés”.
1560 Ibidem, 13 avril 1786, “Variétés”.
1561 Ibidem, 27 mars 1777, “Lettre aux Auteurs de ce Journal”.
1562 Ibidem.
1563 Ibidem.
1564 “Il faudrait (…) acheter et planter quelques terrains aux deux côtés de l’Etoile. Mais ceux qui seraient démembrés du
Bois de Boulogne, rendraient au-delà du prix de cette acquisition. Les Constructeurs se présenteraient en foule ; et je connais des
familles anglaises qui, sur le champ, viendraient y bâtir les plus jolies bastides”, Ibidem, 22 mars 1787, “Variétés, Lettre de M Nigood
d’Outremer aux Auteurs du Journal”.
1565 Ibidem, 30 novembre 1787, “Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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siècle ”1566 Si Pierre Patte envisageait l’embellissement total de Paris dans l’espace de
quarante ou cinquante ans, “Le Bon, Parisien ”, organise ses travaux d’ampleur pour la
capitale en soixante ans :
Les vingt premières seront employées à former cette rue depuis la place
du Palais de Justice jusqu’à la rue de la Juiverie. Les vingt suivantes, on la
continuera jusqu’au territoire du cloître de Notre-Dame, et les vingt dernières
années seront consacrées à percer le cloître jusqu’à la rivière1567.
Inséré dans la “ correspondance familière et journalière entre les Citoyens d’une
même ville ” , le projet d’embellissement de la capitale a la double fonction d’informer
le lectorat au sujet des travaux urbanistiques ouverts à Paris et d’éveiller l’émulation.
Celle-ci embrasse la prise de conscience par le public des potentialités de la ville, et le
désir de participation active aux réflexions autour de la capitale. Plus la ville est débattue,
construite et démolie sous la plume des correspondants du Journal, plus elle a de chances
de renaître, plus les idées bonnes ou mauvaises sont échangées et partagées. Le projet
d’embellissement coulé dans le moule épistolaire est, nous l’avons vu, en quête de sa
propre définition et, en même temps, il dévoile sa nature : le souci constant du raisonné et
du réalisable d’une part, le désir d’une ville animée, dont on respecte et valorise même le
désordre de l’autre.
Entre le calcul et le rêve
Les projets d’embellissement de la capitale publiés dans le Journal de Paris définissent
également deux façons d’approcher et de maîtriser l’espace : la promenade et le plan,
représentées, dès les premières lettres, par le “Marin” et “Pro Patria”. Si le premier se donne
pour un esprit infatigable et énergique, spirituel et moqueur, curieux et imaginatif, le second
conçoit des idées urbanistiques en homme doué de sang froid, et d’une réflexion lente,
attachée à la raison et à l’utilité.
Le promeneur arpente allègrement la capitale d’un bout à l’autre, à la recherche
de nouveautés en matière d’embellissements, l’autre met en place des projets
concernant l’ensemble de la capitale, le plan de la ville déployé sous les yeux.
La promenade à travers les rues de la ville occasionne une vision concrète,
tridimensionnelle de l’espace urbain, le lecteur est tenté à son tour de tourner de
façon imaginaire autour des monuments, d’élever ses yeux pour regarder une statue
ou d’embrasser du regard une magnifique vue depuis un pont de la capitale1568.
Le partisan du plan général est surtout occupé par la géométrie d’ensemble de la ville,
il offre une vue à vol d’oiseau, un tableau plus abstrait, avec une portée totalisante. Le plan
de la capitale comme moyen de conception et de communication des projets est le sujet
central de plusieurs lettres au Journal, et le signe d’une vision raisonnée de la ville. Rédiger
son projet d’embellissement, le plan de Paris sous les yeux, comme avoue le faire “Le Bon,
1566 Ibidem, 12 juin 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1567 Ibidem, 30 novembre 1787, “Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
1568 “(…) je me suis promené autour d’un monument digne de fixer nos regards, et qui, ce me semble, pourrait bien servir
de modèle pour la commodité et la fierté du Public. Je veux parler de la Halle au bled”, Ibidem, 13 décembre 1780, “Variété” ; “La
curiosité m’avait conduit à Saint Sulpice pour examiner les ouvrages extérieurs du Portail: de loin j’ai perçu une charpente immense
dont la légèreté m’a rappelé celles que j’avais vues à Rome; (…) comme je passais sur le quai, j’ai aperçu une galerie ouverte à la
galerie du Louvre, Ibidem, 4 mars 1777, “Arts, Seconde lettre du Marin”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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Parisien”, représente une garantie de validité de celui-ci. Un plan de Paris arrêté par le
Conseil du Roi, qui “ fixera tous les projets de destructions et de réédifications ” , serait
utile, selon “Le Bon”, pour que “ les Propriétaires actuels, les vendeurs et acquéreurs
futurs sachent le terrain dont ils jouissent, qu’ils voudront vendre ou acquérir ”1569.
Devenu instrument de maîtrise de l’espace urbain réduit à une seule dimension, le
plan sert à la fois à la réforme de la ville et à la spéculation immobilière. De son côté,
“Pro Patria” propose la constitution d’un “ plan de réformation dans les constructions
qui forment la Ville de Paris ” , dressé par un groupe d’architectes “ habiles ” et “
désintéressés ” , soumis au débat public, arrêté par le Conseil de la Ville et exposé dans
une des salles de l’Hôtel de Ville1570 . Le plan est l’image géométrale de la ville, sa projection
idéale et abstraite, sa représentation réduite et simplifiée, qui permet une maîtrise générale
et uniforme du territoire urbain. Le recours à la géométrie revient constamment dans les
lettres des correspondants, désireux de percées et d’alignements pour un centre trop étroit
et labyrinthique.
L’expansion effrénée de la ville, privée désormais de ses limites murées, est perçue
comme une absence de repères, d’où le besoin d’un lecteur de rétablir le centre de la
capitale, le point où se nouent les rues majeures, pour y emplacer “ une Tour de cent et tant
de pieds ; au haut de laquelle on pratiquera une espèce d’observatoire, où sera nuit et
jour une sentinelle chargée de veiller sur les incendies ”1571 . L’étalage de chiffres est
une autre stratégie de rendre un projet plus crédible aux yeux du public. Pour défendre le
projet de trottoirs pour la nouvelle Comédie Française, réalisée par les architectes Peyre et
Wailly, le correspondant “Piéton” s’adonne à des calculs censés prouver tous les avantages
sans précédent de l’entreprise1572 . La construction de la coupole de la nouvelle Halle
de blé est présentée comme un triomphe de calculs ingénieux mêlés à une “ économie
prodigieuse ”, une grande dépense de talent et de procédés soutenue par une dépense
minimale de matériaux et d’argent, ayant pour résultat un colosse architectural “ de 120
pieds de diamètre ” , à savoir “ une circonférence de 378 de pieds de moins que le
fameux Panthéon de Rome, la plus grande voûte connue ”1573.
Mais ce qui est impressionnant à propos des projets urbanistiques publiés par le Journal
de Paris, c’est leur caractère très pratique, leur souci pour le détail, leur préoccupation
constante de proposer des idées d’embellissement de la capitale dans les limites du
raisonnable et du réalisable. “ Je n’ose proposer de renverser la ville pour la mettre
à neuf, avoue un correspondant, dans la crainte de passer pour un homme
extravagant ”1574 . Nous avons vu d’ailleurs, l’homme à projets extravagant, tel celui qui
avait reconstruit Paris à sa façon, dans son grenier, avec des jeux de cartes, ne passe
pas pour quelqu’un parfaitement sain d’esprit et son histoire n’a pas de fin heureuse.
Aussi les faiseurs de projets sentent-ils le besoin de se justifier aux yeux du public : “ ce
1569 Ibidem, 30 novembre 1787 “Variétés, Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
1570 Ibidem, 4 juin 1777, “Arts”.
1571 Ibidem, 30 novembre 1787 “Variétés, Lettre sur les Embellissements de Paris aux Auteurs du Journal”.
1572 “Comparez maintenant cette largeur avec celle de la rue de Richelieu, à l’angle de la Bibliothèque du Roi, et vous trouverez
que la rue nouvelle aura dix pieds et demi de plus, et qu’il n’y en a presque pas dans Paris qui puisse soutenir le parallèle pour la
beauté”, Ibidem, 28 novembre, “Variétés”.
1573 Ibidem, 2 février 1783, “Architecture”.
1574 Ibidem 2 janvier 1788, “Variété”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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que je propose ici n’est point une chimère, n’est point une dépense ”1575, précise un
correspondant du Journal, alors qu’un autre avertit : “ Ce ne sont pas des Châteaux en
Espagne que je propose ”1576 . Persuadé que même les projets qui passent apparamment
pour raisonnables ou réalisables contiennent des idées susceptibles d’induire le public en
erreur, de le nourrir d’idées chimériques, un correspondant déclare écrire au Journal en
qualité de censeur de tous ceux qui ont déjà publié, dans le quotidien et ailleurs, leurs
idées urbanistiques : “ Je ne fais point de projets, je me borne pour l’instant à voir si
ceux que l’on propose pour Paris sont exéxutables ; je m’aperçois souvent que faute
d’observation et de travail, on en impose au Public par des idées chimériques qui ont
quelque apparence de réalité ”1577 . Le chasseur de chimères observe également que
l’erreur fondamentale de ceux qui produisent des projets non exécutables est de se servir
de mauvais plans de la ville.
Faut-il conclure que les faiseurs de projets urbanistiques du Journal embrassent
exclusivement la voix de la raison ? Si l’on s’empresse d’exprimer la méfiance quant aux
projets utopiques de réformation de la capitale, on se montre tout de même tolérant avec
les digressions badines de “L’Hermite de Pyrénées”, qui s’amuse à imaginer des projets
pharaoniques, mêlant allégrement des idées déjà avancées dans d’autres projets avec des
images utopiques. Selon “L’Hermite”, la réformation de la capitale est entravée par deux
difficultés : d’abord, l’inefficacité comme trait de la nature humaine et défaut national : “
l’homme, note-t-il, [est] souvent plus heureux en projets qu’en exécutions, surtout
les Français ”1578 . D’autre part, il remarque le caractère irrécupérable de la capitale,
telle qu’elle se présente aux contemporains : “ il faudrait refaire totalement Paris, pour
que cette Capitale eût seulement une ombre de rapport avec les célèbres villes
de l’Antiquité ”1579. La réforme de Paris n’est possible, aux yeux de “L’Hermite” qu’“
idéalement ” , en faisant réaliser “ le plus beau plan de la ville ” , fruit de la compétition
des plus habiles artistes.
Ce n’est donc pas une réforme concrète de la capitale que propose “L’Hermite”, qui se
montre plutôt pessimiste là-dessus, mais un plan idéal, un “ beau rêve ” , comme il l’appelle,
une somme d’idées grandioses à transmettre à la postérité. Et tout comme dans un rêve,
les images de cette ville idéale s’entassent à profusion, sans aucun souci de connexion
logique, ni d’une éventuelle réalisation :
Que le génie de nos plus célèbres Artistes n’ait point de bornes : qu’ils puissent
réunir toutes les beautés des Arts Babyloniens, Egyptiens, Grecs et Romains,
même Arabesques et Chinois ; que tous les ordres d’Architecture puissent y être
exprimés dans leur plus vive splendeur. Prodiguons les Fontaines, les Canaux,
les Bains publics, les Ponts, les Amphithéâtres, les Cirques, etc. etc. Reculons
encore les barrières de ce nouveau Paris ; divisons-le en autantde quartiers
nécessaires pour séparer les Artistes bruyants de ceux qui sont paisibles ; les
hôtels superbes des riches et des habitations simples et commodes des citoyens
modestes. Décorons-le de places immenses où le commerce puisse briller dans
1575 Ibidem, 2 mars 1788, “Variété”.
1576 Ibidem, 29 mars 1788, “Variété”.
1577 Ibidem, 22 décembre 1787, “Variété”.
1578 Ibidem, 30 août 1786, “Variété”.
1579 Ibidem.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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tout son lustre : que des toits Babyloniens couvrent cette grande Cité ; que l’air
circule sans obstacles dans toutes les rues alignées ; que de vastes portiques
offrent en tout temps des abris salutaires contre l’intempérie des saisons… Que
le Palais de nos Rois soit au centre et que nos Temples prennent des formes plus
analogues à leur objet1580.
Telle est, selon “L’Hermite des Pyrénées”, l’image de Paris digne d’être transmise à
la postérité : une image idéale, de rêve, une accumulation d’éléments prestigieux et
syncrétiques, de styles architecturaux et de bénéfices pratiques, libérée du souci concret
du détail et de leur co-existence cohérente. L’idée de ville idéale de “L’Hermite” a cependant
le goût d’une superchérie plaisante. Comme il considère avec pessimisme la possibilité de
réforme de la capitale, il souhaite que, le jour où la postérité mettra au jour, à travers des
fouilles, son plan idéal “ gravé sur l’airain en plusieurs planches numérotées ”1581 ,
celui-ci soit pris pour l’image réelle de la ville. Si la capitale dont il rêve n’est pas, à ses yeux,
réalisable, il s’amuse à faire croire au moins à la postérité, qu’elle a vraiment existé. En
sa qualité d’“Hermite des Pyrénées”, il ne manque pas non plus de plaisanter à propos du
caractère utopiqe de son projet : “ on ne boit point impunément aux eaux de la Garonne
et l’on n’est pas si près de l’Espagne sans être tenté d’y faire des châteaux ”1582 .
Soucieux de l’héritage que les Parisiens vont transmettre à la postérité, “L’Hermite”
propose la construction, au coeur de la capitale, d’une “ pyramide encyclopédique
”1583 , dont les profondes entrailles serviraient de dépôt sûr de toutes les connaissances
essentielles pour la “ félicité de l’homme ”, sous formes de modèles réduits1584 (idée
qui ne peut pas ne nous faire penser à la pyramide du Louvre). Jamais à court d’idées
et toujours prêt à avouer au Journal les “ écarts de [son] imagination ”, l’ingénieux
“Hermite” abandonne en fin de compte son projet de “ pyramide encyclopédique ” , pour
confier “ l’elixir de toutes les connaissances (…) essentielles à la félicité de l’homme
” , enfermées “ en bouteilles hermétiquement bouchées ” , aux entrailles de la plus
haute montagne des Pyrénées. La nature l’emporte finalement sur la ville lorsqu’il s’agit de
sauvegarder les productions de l’esprit humain des ravages du temps.
Si “L’Hermite”, avec ses images utopiques de la capitale, représente un cas isolé dans
la foule de projets d’embellissement publiés dans le quotidien de Paris, les autres réflexions
sur la ville ne relèvent pas toujours de la géométrie et de l’ordre. L’image de la capitale qui
se construit à travers les textes brefs envoyés par les citadins au Journal est celle d’une
ville qui cherche une nouvelle identité entre la raison et le rêve. Si les lecteurs souhaitent
une capitale avec des rues plus larges et alignées, ils n’hésitent pas à refuser la symétrie et
à soutenir un espace urbain réglé à la fois par l’ordre et la variété. “Pro Patria” se déclarait “
1580 Ibidem.
1581 Ibidem.
1582 Ibidem.
1583 “L’Hermite des Pyrénées” imagine de pouvoir conserver un concentré des lumières de l’esprit humain par le biais du travail
des aveugles: “(…) extraire la moelle et la substance des ouvrages qui méritent l’immortalité et d’en confier l’impression en relief aux
intéressants Aveugles, que le tant respectable M Haui a la charité d’instruire… Qu’il serait beau de voir conserver la lumière par les
mains de la cécité”, Ibidem, 30 juillet 1786, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
1584 “(…) je voudrais seulement qu’on modelât en petit toutes les machines nécessaires à faciliter les travaux des hommes,
dans le genre utile.(…) il y aurait place, dans son intérieur et le souterrain qu’on y pratiquerait en voûte sans bois ni fer pour y déposer
non seulement les modèles de ce qu’on a inventé jusqu’à présent, absolument essentiel à la félicité de l’homme, mais encore tout ce
que le génie pourrait créer dans l’avenir”, Ibidem, 26 août 1786, “Variété, Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ennemi de la froide et insipide symétrie des rues ”1585 . En proposant la décoration de
la pompe de la Samaritaine comme alternative à sa destruction, Cochin montre qu’au lieu
de boucher la vue, elle la sauve de la monotonie des maisons mitoyennes :
J’oserai encore vous assurer qu’il n’est point d’Artiste qui, ayant à dessiner cette
vue, ne fut charmé d’y rencontrer ce petit bâtiment pour interrompre l’uniformité
ennuyeuse de cette longue suite de maisons. Les grands espaces vides d’objets
variés sont très insipides : je dis plus, un Artiste ingénieux, l’inventerait s’il ne l’y
trouverait pas1586.
Il est intéressant de voir que l’on invoque la sensibilité artistique comme preuve de validité
d’un projet. La ville où l’on veut vivre est celle du confort et de la sécurité, et en même
temps, on s’efforce de la voir à travers l’oeil de l’artiste, d’en apprécier les coins pittoresques,
vifs en couleurs et animés, qui pourraient facilement offrir des sujets pour les tableaux du
Salon de peinture1587. La capitale est perçue à la fois comme plan qui géométrise l’espace
et comme tableau qui éveille les émotions. Tout en se gardant de glisser, par leurs projets,
dans le pays des “chimères” et des “châteaux en Espagne” les correspondants du Journal
avouent leur penchant pour le rêve. Le Marquis de Villette“ voit déjà ” son projet de statue
du Roi sur le pont Notre-Dame, comme dans un rêve éveillé. Un autre lecteur remercie le
Corps municipal qui, précise-t-il, “ réalise aujourd’hui les rêves que faisaient depuis
un siècle les bons Parisiens sur les embellissements et la salubrité de la Cité ”1588.
La ville comme tableau et comme rêve individuel ou collectif sont deux représentations qui
concentrent le désir des lecteurs du Journal d’une capitale qui soit non seulement un espace
de l’ordre, mais aussi de l’épanchement émotif.
Le Paris des correspondants du quotidien n’est pas une ville qui fonctionne avec la
perfection d’un mécanisme de précision, mais d’un espace qui s’adapte et s’améliore sans
cesse par de multiples et souvent pénibles transformations et métmorphoses, abattements
et démolitions, réaménagements et restructurations, afin de devenir plus commode et plus
agréable à vivre, et qui favorise à la fois l’épanouissement de l’individu et celui de la
collectivité. Entre le désordre actuel de la ville et l’idée de perfection rationnelle s’ouvre la
voie moyenne d’une reconstruction pas à pas, patiente et tâtonnante, en accord avec les
usages et les comportements nouveaux. Le but des projets n’est donc pas de construire
une ville parfaite, mais une ville conçue comme une entité vivante, espace ouvert au
mouvement et à tous les échanges, et en même temps, propre à l’éclosion d’une société
plus harmonieuse. Les projets d’embellissement du Journal de Paris évoluent, il nous
semble, entre la vision abstraite et géométrisée de la ville réduite comme plan et celle des
tableaux vivants d’une capitale débordant de vie et de joie, ou, pour citer un lecteur, entre
la nécessité du calcul et le besoin de rêve :
J’avoue qu’il est facile d’ouvrir des places et de former des rues à coup de
plume ; et que souvent en pareil cas on se rit de l’Auteur. D’ailleurs, j’ai contre
moi le plus grand de tous les arguments ; celui du calcul. Tel est le sort de
tous les projets de ce genre. Mais enfin je soumets le mien, tel qu’il est, aux
1585 Ibidem, 20 juillet 1777, “Aux Auteurs du Journal”.
1586 Ibidem, 7 juin 1777, “Arts, Aux Auteurs du Journal”.
1587 Ibidem, 29 mars 1788, “Variétés, Lettre du Baron de Thunder aux Auteurs du Journal”.
1588 Ibidem, 17 février 1788, Variétés, “Aux Auteurs du Journal”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels
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lumières du Public et des gens de l’art. Je ne peux que former des voeux pour son
exécution. Si elle n’a pas lieu, j’aurai du moins fait un beau rêve1589.
L’absence du calcul peut être entendue d’un double point de vue. D’une part, elle constitue
une limite du projet d’embellissement, dans la mesure où celui-ci manque d’un support de
précision pour aspirer à sa réalisation. Les projets urbanistiques publiés par le quotidien
n’offrent qu’une perspective partielle de la ville, composée d’une série réduite d’éléments
sur lesquels on revient continuellement, laissant en revanche dans l’ombre une bonne partie
du tissu urbain. Ce procédé débouche forcément sur une vision morcelée, fragmentée et
incomplète de l’espace urbain, faite de pleins et de vides, menée un peu au hasard de la
plume ou des pas des promeneurs qui veulent réformer la capitale. La ville reconstruite sous
la plume du faiseur de projets, a en quelque sorte la fragilité de sa version construite avec
des jeux de cartes. D’autre part, la grande force du projet d’embellissement, dans sa forme
épistolaire prédominante, tout comme celle du périodique quotidien qui lui sert de véhicule
et de miroir, consiste en sa capacité à attiser et à entretenir, de façon vigoureuse et joviale,
la flamme du débat public.
1589 Ibidem, 13 mars 1786, “Variété, Aux Auteurs du Journal”. (Les soulignements nous appartiennent.)
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Conclusion
Le but de ce travail était d’analyser l’actualité artistique des années 1770 et 1780, telle
qu’elle se présente aux yeux des lecteurs du premier journal quotidien français. Au fur à
mesure de notre recherche, nous avons constaté non seulement la nouveauté du Journal
de Paris, dont peu d’études ont souligné l’importance sur la scène de la presse d’Ancien
Régime, mais aussi le rôle significatif de la forme, du contenu et de l’esprit de la feuille
de Paris dans la compréhension des notices concernant les arts visuels. C’est la raison
pour laquelle une partie considérable de ce travail est dédiée à la naissance et aux
premières douze années d’existence du Journal. Cette étude a fait surgir une série de traits
caractéristiques de ce périodique, que nous pourrions évoquer sous formes de couples,
illustrant la complexité de ce texte multiforme, fragmentaire et polyphonique. Il ne s’agit
pas de traits opposés, mais plutôt de traits complémentaires, qui nous font découvrir les
multiples facettes du Journal.
Les premiers chapitres, concernant la naissance et l’accueil de la feuille quotidienne,
mettent en lumière, à la fois, sa force et sa fragilité. Le Journal n’est pas une feuille d’auteur,
comme de nombreux périodiques qui l’ont précédé, mais une vraie entreprise commerciale,
fondée par quatre entrepreneurs. C’est un mécanisme complexe, dont le succès dépend
de composantes financière, technique, mais aussi de relations stratégiques avec le pouvoir.
Le Journal obtient ses lettres patentes, en revanche, le pouvoir s’en sert comme d’un
instrument pour véhiculer les réformes gouvernementales et des idées des Lumières.
Sa nouveauté indiscutable est sa périodicité quotidienne ; jamais un autre périodique
n’a répandu les nouvelles de la capitale avec plus de rapidité. Ce point de force est aussi
un point vulnérable : organiser la production et la distribution d’une feuille qui paraît tous
les jours n’est pas une mince affaire, mais outre les difficultés internes, le Journal doit
affronter des obstacles externes. Dans un climat général de censure, où tout périodique
doit son existence à un permis royal, l’entrée du Journal de Paris sur la scène de la presse
française est accueillie avec scepticisme et méfiance, voire avec hostilité, si nous pensons
aux craintes du rédacteur des Affiches, l’Abbé Aubert. Le Journal doit gérer l’équilibre fragile
entre le besoin d’offrir tous les jours aux abonnés des nouvelles intéressantes et le soin
de ne pas attirer la colère du pouvoir. Le projet ambitieux présenté dans le Prospectus
de la nouvelle feuille, allié à sa force de diffusion en font un rival redouté pour tant de
périodiques. Comme disait un contemporain, la naissance du Journal suscite “ une rumeur
considérable ”. Une feuille périodique qui s’installe tous les matins sur la table des habitants
aisés de la capitale, qui s’engage à satisfaire tous les goûts et tous les intérêts, qui donne
la parole à tous et affiche sa préoccupation constante pour l’utilité publique est un projet
ambitieux, destiné au succès et, en même temps, objet d’envies, de rivalités, soumis aux
risques d’échec de toute entreprise commerciale.
Le Journal de Paris hérite des autre journaux littéraires de l’Ancien Régime le soin
pour la chronique bibliographique, contenue dans la rubrique “Belles-Lettres”, placée tout de
suite après les annonces météorologiques de la veille. C’est une rubrique traditionnellement
adressée à un lectorat aristocratique, qui ne peut pas manquer d’un journal aspirant à
satisfaire toute sa clientèle. Mais tout en restant un journal littéraire, la feuille de Paris
est aussi un journal pratique, qui embrasse tous les aspects de la vie matérielle et de la
Conclusion
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vie quotidienne des Parisiens. Il n’est donc pas étonnant de voir le Journal mener avec
acharnement ses batailles pour l’acquisition du Nécrologe des hommes célèbres de France
et des annonces de librairie. De la météo aux annonces de décès, du prix du foin et des
denrées alimentaires au cours des changes, des annonces de spectacles aux numéros de la
loterie royale, des conseils sur la santé et l’hygiène aux réflexions sur l’instruction publique,
le Journal ne perd aucune occasion pour se rendre utile à ses lecteurs. Ce n’est pas tout :
engagé dans une bataille continuelle avec le temps qui court, le quotidien ramasse l’écume
légère de tous les jours, sous forme de nouvelles éparses, fugitives.
Tout en étant une chronique de l’éphémère, le Journal aspire à la poussière : à sa tâche
quotidienne, il ajoute une tâche historique. Ses quatre pages légères sont destinées à la
lecture jour par jour, ses numéros ramassés en collection sont destinés à des relectures,
soit par les contemporains que par la postérité. Le journal de tous les jours est aussi un
journal-“archive” et un journal-“dépôt” (comme l’appellent couramment ses lecteurs), destiné
à la conservation organisée de la vie parisienne de la fin du XVIIIe siècle.
La forme du Journal est elle aussi révélatrice d’un double aspect : le tableau de la
vie quotidienne est contenu dans un périodique organisé lui-même sous forme de tableau
raisonné, dont les rubriques bien délimitées sont des tiroirs enfermant des informations
sélectionnées. Si d’une part, le quotidien s’efforce de tout nommer, de tout rendre visible,
d’autre part, le contenu de ce tableau a quelque chose de fluide et d’indivisible, qui ne se
laisse pas classifier ni enfermer en cases pré-déterminées. Le Journal-tableau ressemble
beaucoup à la structure des affiches et des placards et correspond à une volonté d’agir
sur le monde, en le réduisant à des structures simplifiées et géométrisées. D’autre part, en
lisant le Journal de façon assidue, on entend un murmure indistinct, une multitude de voix
qui sortent des rubriques établies, engagées dans une espèce de conversation conviviale
et passionnée, sans barrières thématiques.
Le courrier des lecteurs n’est pas qu’un simple moyen journalistique de présentation de
l’information, il est l’âme même de la feuille de Paris. La manière la plus naturelle pour un
périodique quotidien du XVIIIe siècle de cueillir les nouvelles de tous les jours c’est de se
transformer dans une immense agora. Toutefois, le Journal est l’espace où coexistent la voix
impartiale et impersonnelle des rédacteurs, qui est le garant de l’information objective et
la voix du courrier des lecteurs, de cette “ correspondance familière entre les citoyens
d’une même ville ”, multiple et contradictoire, traversée par les émotions de toutes sortes
et source d’uneinformation subjective, biaisée par les états d’âme des lecteurs. La même
analyse des mécanismes qui régissent le courrier des lecteurs, nous a révélé unJournal
conscient de soi, qui construit sa propre image se servant des lettres qui lui sont envoyées,
et unJournalqui échappe à toute stratégie manipulative et qui est plutôt modelé par ses
lecteurs.
Finalement, il nous semble que le quotidien de Paris flotte entre la vie pratique
et l’utopie sociale. A travers son courrier des lecteurs, le Journal est créateur de
liens sociaux : il ouvre un espace au débat entre tous les habitants de la ville, sans
distinction d’appartenance sociale et d’accès à l’instruction. Les récits de la rubrique
“Bienfaisance” (rubrique clé duJournal) alimentent constamment la sensibilité des lecteurs
envers les pauvres et les souffrants. Les traits de bienfaisance du quotidien ont un double
effet : d’une part, ils sont une source de jouissance intime pour les lecteurs, d’autre part,
ils leur procurent le sentiment d’appartenance à la communauté des “coeurs sensibles”
du Journal et débouchent sur des actions concrètes de secours et de soulagement d’une
pauvreté vertueuse. Le quotidien de Paris rend possible l’ouverture vers une réalité sociale
peu connue, qui s’inscrit parfaitement dans son rêve de réforme morale et sociale. Secourir
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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le pauvre est le devoir non plus du bon chrétien, mais du bon citoyen : on agit non au nom
de Dieu, mais au nom d’un amour laïque pour l’humanité, ainsi que de valeurs telles l’utilité
sociale et le bonheur public, fondées sur la mobilisation collective. Toutefois, cette fonction
réformatrice ne doit pas être comprise comme une vraie contestation du monde réel, elle
est plutôt l’expression du rêve d’une vie sociale meilleure de la communauté des lecteurs
du Journal.
L’analyse approfondie du Journal de Paris, premier périodique quotidien français, nous
révèlé donc un texte à multiples facettes, à la fois fragile et vulnérable, littéraire et pratique,
tourné vers un public immédiat aussi bien que vers la postérité, présenté sous forme de
tableau raisonné, où l’information circule sans entraves, alternant la voix neutre et impartiale
de l’équipe rédactionnelle et le murmure du courrier des lecteurs, héraut de la vie pratique et
quotidienne des Parisiens du XVIIIe siècle et fondateur d’une utopie sociale. Ces éléments
réunis nous ont guidé dans notre recherche sur les arts visuels dans le Journal de Paris.
Derrière le masque du “Marin”, Antoine Renou, correspondant du Journal pour les
arts visuels, compare le quotidien de Paris à un bateau qui vogue contre vents et marées
d’un bout à l’autre d’une ville immense, que le seul spectateur, avide de nouvelles, ne
saurait plus parcourir d’un bout à l’autre. L’image proposée par l’attachant “Marin” breton
souligne le lien intime entre la périodicité quotidienne et l’espace urbain : Paris a besoin
d’un instrument nouveau, plus rapide et plus efficace dans la diffusion des nouvelles. Le
besoin de quotidien concerne également l’information artistique : les nouvelles productions
des artistes contemporains demeurent inconnues, les commandes s’acheminent vers la
province et l’étranger, sans que le public parisien en ait la moindre connaissance. Aussi “Le
Marin” se lance-t-il dans des “promenades délicieuses” à travers la capitale, à la découverte
de nouveautés en matière d’arts visuels.
Un journal qui paraît tous les jours, qui reflète la vie quotidienne de la capitale et qui vise
un large public peut être l’instrument idéal de diffusion de l’actualité artistique parisienne. Les
journalistes de Paris semblent avoir compris, dès le début de leur entreprise, l’importance
que le débat culturel peut avoir pour leur feuille : il suffit de remarquer la fréquence et
l’intensité des lettres concernant la musique et la peinture pendant ses premières deux
années. D’autre part, le discours critique sur les arts dans la presse française des années
1770 est assez timide ; l’identification de l’Académie royale de peinture et de sculpture avec
l’état, et son monopole sur le domaine des arts ne permetent pas la naissance d’une presse
artistique spécialisée.
Tout en étant un périodique ouvert à une grande variété de sujets, le Journalpropose à
ses lecteurs une nouveauté absolue en matière d’arts : un correspondant artistique stable,
chargé de rendre compte régulièrement de l’actualité artistique de la capitale. En même
temps, le choix de ce correspondant n’est pas dépourvu d’importance : il s’agit d’Antoine
Renou, peintre et secrétaire adjoint de l’Académie, mais aussi homme de lettres,auteur
supposé d’une brochure critique très sévère à l’adresse des peintres consacrés de
l’institution académique. La tâche de Renou n’est pas toujours facile, sa fonction de
journaliste et de critique d’art est souvent en contradiction avec son appartenance à
l’Académie. Toutefois, il réussit, au moins pendant quelques années, à maintenir en équilibre
ces deux positions.
Il invente des masques attachants qui parlent des arts sur un ton familier et enjoué, il
invite les lecteurs à une découverte agréable des nouveautés artistiques de la capitale, ses
interventions régulières et énergiques de 1777 suscitent le débat sur les arts et entretiennent
un échange épistolaire convivial entre les lecteurs duJournal. Même si les notices sur
les arts visuels duJournalsont loin d’avoir une fréquence quotidienne, elles appartiennent
Conclusion
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désormais à la vie de tous les jours des lecteurs parisiens, en attente de les recevoir.
D’autre part, badiner sur les arts signifie construire un rapport de familiarité avec eux, les
rendre accessibles à tous les lecteurs du quotidien, faire éclater le cadre solennel du compte
rendu des Salons bisannuels, au profit d’une actualité artistique composée d’une grande
diversité d’informations. La collaboration de Renou avec leJournal de Parisen qualité de
correspondant des arts visuels, nous semble un exemple intéressant de la confiance faite
à la capacité critique du public, en contraste avec le désir de l’Académie de contrôler le
discours critique sur les arts.
LeJournal de Parisnous révèle aussi une double image des arts visuels en France, à
la fin de l’Ancien Régime : d’une part, leur caractère académique, d’autre part leur côté
pratique, matériel. Les longs comptes rendus des Salons se présentent comme des défilés
imposants des meilleures productions des artistes contemporains, qui ne donnent pas
pour autant accès aux aspects concrets de leur travail. Les notices brèves de la rubrique
“Académie(s)” contiennent des nouvelles sobres sur l’Olympe des artistes : réceptions
de nouveaux membres et d’agréés, rapports de séances académiques, concours, prix et
commandes royales. D’autre part, à travers les notices éparses dans les pages duJournal,
se profile une vie artistique pratique, réunissant une multitude de détails concrets. Le
quotidien s’intéresse au commerce des estampes, aux ventes de tableaux, au rapport
entre le travail de l’artiste et l’argent, aux techniques et matières employées par les arts
visuels, à la conservation des oeuvres artistiques, aux querelles entre artistes, au problème
de la propriété artistique. Les annonces d’estampes, de découvertes et d’oeuvres à peine
achevées sont accompagnées par les adresses des artistes. Au-delà de leur éventuelle
utilité pour les lecteurs-clients, ces adresses répétées d’une page à l’autre constituent
une espèce de guide artistique pratique de la capitale, réunissant indistinctement des
artistes plus ou moins connus. Rien de plus pratique et de plus concret que les projets
d’embellissement de la capitale, avec leurs références précises aux réalités concrètes de
la grande ville, leurs chiffres, leurs mesures, leurs noms de ponts, de quais et de places.
Avec sa formule quotidienne et son intérêt pour la vie de tous les jours de la capitale,
le Journal de Parisoffre un espace nouveau à l’information artistique de la fin de l’Ancien
Régime. La périodicité journalière garantit aux arts visuels l’entrée dans le quotidien des
lecteurs parisiens, et grâce à sa formule épistolaire, la feuille de Paris crée un espace ouvert
au débat artistique. S’il est encore trop tôt de parler d’une presse artistique spécialisée, le
Journal ébauche ce qu’on pourrait appeler une “première actualité des arts”.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Bibliographie
Périodiques consultés
Journal de Paris , BM Lyon, 1777 à 1788
Abrégé du Journal de Paris ou recueil des articles les plus intéressants insérés dans le
Journal, depuis son origine et rangés par ordre de matières (1777-1781), 4 vol., 1789.
Annonces, affiches et avis divers, 1777 à 1784
L’Avant-Coureur 1760-1773
Correspondance littéraire secrète, politique et littéraire ou Mémoire pour servir à
l’Histoire des cours, des Sociétés et de la Littérature en France, depuis la mort de
Louis XV, Londres, John Adamson, 1776 à 1783
Journal de littérature, des sciences et des arts, 1779 à 1783
Journal des Sciences et des Beaux-Arts, 1776 à 1778
Journal général de France, 1785 à 1788
La Feuille nécessaire, 1759
Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des Lettres en France depuis
1762 jusqu’à nos jours, 36 vol., Londres, John Adamson, 1777 à 1789
Mercure de France, 1777 à 1788
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Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
370
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Biographie universelle ancienne et moderne: histoire par ordre alphabétique , de la vie
privée et publique de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits,
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Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Annexes
Annexes 1 : tableau des articles sur les arts visuels du
journal de paris, 1777-1788
Annexes
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Tableau des articles sur les arts visuels du Journal de Paris , 1777-année n° date rubrique art auteur déclaré auteur réel titre de l'article 1777 5 5 janv. Médailles gravure non signé 1777 5 5 janv. Variété gravure non signé 1777 7 7 janv. Gravure gravure non signé 1777 10 10 janv. Anecdote peinture non signé 1777 11 11 janv. Gravure gravure Dagoty père J. Gautier
Dagoty
1777 17 17 janv. Gravure gravure non signé 1777 18 18 janv. Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé Lettre aux
Auteurs du
Journal
urbanisme non signé 1777 19 19 janv. Gravure gravure non signé 20 20 janv. Gravure gravure non signé 1777 29 29 janv. Gravure gravure non signé 1777 30 30 janv. Arts général non signé rédacteurs Gravure gravure non signé Académie RPS gravure non signé 1777 31 31 janv. Gravure gravure non signé 1777 32 1er fév. Arts peinture non signé 1777 33 2 fév. Gravure gravure non signé 1777 37 6 fév. Livres divers arts non signé 1777 38 7 fév. Gravure gravure non signé 1777 40 9 fév. Arts général non signé Antoine
Renou
Lettre première
sur les Arts Ami des Artistes
1781 144 24 mai Gravure gravure non signé 1781 148 28 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 152 1er juin Variété arts non signé Cochin Aux Auteurs Journal 1781 153 2 juin Arts peinture non signé Anecdote sur Charles Jervas 1781 156 5 juin Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 158 7 juin Gravure gravure non signé 1781 159 8 juin Arts sculpture non signé 1781 162 11 juin Gravure gravure non signé 1781 163 12 juin Gravure gravure non signé Lettre de l'Auteur Voyage de Naples, aux Auteurs Journal 1781 165 14 juin Gravure gravure non signé 1781 170 19 juin Gravure gravure non signé 1781 172 21 juin Gravure gravure non signé 1781 173 22 juin Arts peinture non signé Gravure gravure non signé 1781 177 26 juin Gravure gravure non signé 1781 178 27 juin Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal 1781 179 28 juin Gravure gravure non signé 1781 180 29 juin Gravure gravure non signé 1781 181 30 juin Gravure gravure non signé 1781 182 1er juillet Variété nécrologie Renou Antoine Renou Aux Auteurs Journal 1781 183 2 juillet Gravure gravure non signé 1781 184 3 juillet Gravure gravure non signé 1781 186 5 juillet Arts Académie non signé 1781 190 9 juillet Aux Auteurs du Journal architecture B. Avocat Aux Auteurs Journal, Réponses à la Consultation faite dans le 25 juin 1781 une Dame contre son Architecte 1781 193 12 juillet Gravure gravure non signé 1781 195 14 juillet Gravure gravure non signé 1781 198 17 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 199 18 juillet Gravure gravure non signé 1781 200 19 juillet Belles-Lettres langue non signé Réponse d'un Artiste Bon-à M l'Abonné conséquent Journal de Paris 1781 203 22 juillet Gravure gravure non signé 1781 206 25 juillet Variété arts non signé 1781 207 26 juillet Gravure gravure non signé 1781 208 27 juillet Gravure gravure non signé 1781 210 29 juillet Gravure gravure non signé 1781 211 30 juillet Académie RPS peinture non signé 1781 212 31 juillet Gravure gravure non signé 1781 215 3 août Gravure gravure non signé 1781 217 5 août Gravure gravure non signé 1781 219 7 août Gravure gravure non signé 1781 225 13 août Gravure gravure non signé 1781 226 14 août Gravure gravure non signé 1781 227 15 août Gravure gravure non signé 1781 232 20 août Gravure gravure non signé 1781 233 21 août Académies Académie non signé 1781 234 22 août Gravure gravure non signé Variété peinture Hebert l'aîné Hebert l'aîné Aux Auteurs Journal 1781 236 24 août Arts arts Un de vos Abonnés Aux Auteurs Journal 1781 237 25 août Académies arts non signé 1781 238 26 août Gravure gravure non signé 1781 239 27 août Livres divers publication non signé 1781 245 2 sept Gravure gravure non signé 1781 247 4 sept Gravure gravure non signé 1781 248 5 sept Aux Auteurs du Journal critique GDLR Aux Auteurs Journal 1781 249 6 sept Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1781 250 7 sept Belles-Lettres peinture Mme*** A M Ménageot, son tableau mort de Léonard Vinci 1781 255 12 sept Académie peint., sculpt. non signé Gravure gravure non signé 1781 256 13 sept Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé 1781 257 14 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 258 15 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 260 17 sept Gravure gravure non signé 1781 261 18 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 262 19 sept Arts sculpture Villeveuve Villeneuve Aux Auteurs Journal 1781 263 20 sept Livres divers critique non signé Arts critique non signé Examen d'une critique du Salon 1781 265 22 sept Arts critique non signé Suite de l'examen d'une critique Salon 1781 266 23 sept Livres divers publication non signé 1781 267 24 sept Arts critique non signé Suite de l'examen d'une critique Salon Gravure gravure non signé 1781 268 25 sept Livres divers critique non signé 1781 269 26 sept Arts critique non signé Suite de l'examen d'une critique Salon Architecture urbanisme Lenoir Lenoir Aux Auteurs Journal 1781 270 27 sept Arts critique non signé Suite de l'examen d'une critique Salon 1781 271 28 sept Variété nécrologie Renou Antoine Renou Aux Auteurs Journal 1781 272 29 sept Arts critique non signé Suite de l'examen d'une critique Salon 1781 273 30 sept Arts critique non signé Fin de l'examen d'une critique Salon 1781 278 5 oct Arts sculpture C*** Cochin Réponse à de M de Villeneuve, insérée dans Journal, n°262. Architecture architecture l'Abbé LS 1781 279 6 oct Gravure gravure non signé 1781 281 8 oct Gravure gravure non signé 1781 283 10 oct Arts peinture non signé 1781 285 12 oct Gravure gravure non signé 1781 286 13 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 287 14 oct Architecture architecture Lenoir Lenoir Gravure gravure non signé 1781 289 16 oct Arts peinture E de SF Aux Auteurs Journal 1781 291 18 oct Gravure gravure non signé 1781 292 19 oct Belles-Lettres peinture le Comte de C A Mme le Brun 1781 294 21 oct Gravure gravure non signé 1781 297 24 oct Gravure gravure non signé 1781 298 25 oct Architecture architecture DH** Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 302 29 oct Gravure gravure non signé 1781 304 31 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 310 06-nov Gravure gravure non signé 1781 312 08-nov Variété nécrologie Renou Antoine Renou Aux Auteurs Journal 1781 313 09-nov Gravure gravure non signé 1781 314 10-nov Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 317 13-nov Gravure gravure non signé 1781 319 15-nov Gravure gravure non signé 1781 321 17-nov Gravure gravure non signé 1781 322 18-nov Gravure gravure non signé Variété nécrologie non signé Aux Auteurs Journal 1781 323 19-nov Gravure gravure non signé 1781 324 20-nov Gravure gravure non signé 1781 327 23-nov Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé arts non signé 1781 329 25-nov Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 331 27-nov Livres divers arts non signé 1781 332 28-nov Gravure gravure non signé Livres divers peinture non signé 1781 333 29-nov Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1781 334 30-nov Gravure gravure non signé 1781 340 6 déc Gravure gravure non signé 1781 342 8 déc Gravure gravure non signé Arts gravure Ménageot Ménageot Aux Auteurs Journal 1781 349 15 déc Gravure gravure non signé 1781 351 17 déc Gravure gravure non signé 1781 352 18 déc Livres divers arts non signé Livres divers arts non signé 1781 354 20 déc Gravure gravure non signé 1781 356 22 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 359 25 déc Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1781 360 26 déc Gravure gravure non signé Variété arts non signé Variété architecture non signé Aux Auteurs Journal 1781 361 27 déc Livres divers arts non signé 1781 362 28 déc Arts peinture non signé 1781 364 30 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1781 365 31 déc Gravure gravure non signé 1782 1 1er janv Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 4 4 janv Variété arts non signé Errata gravure non signé 1782 6 6 janv Livres divers publication non signé Histoire naturelle peinture Fromageot de Verrax Fromageot de Verrax, ancien bibliothécaire du marquis de Prié Aux Auteurs Journal 1782 8 8 janv Architecture architecture P**** Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1782 10 10 janv Gravure gravure non signé 1782 11 11 janv Gravure gravure non signé 1782 12 12 janv Gravure gravure non signé 1782 13 13 janv Architecture publication non signé Aux Auteurs Journal 1782 14 14 janv Gravure gravure non signé 1782 15 15 janv Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 17 17 janv Gravure gravure non signé 1782 20 20 janv Gravure gravure non signé 1782 21 21 janv Gravure gravure non signé 1782 22 22 janv Gravure gravure non signé 1782 23 23 janv Gravure gravure non signé 1782 28 28 janv Gravure gravure non signé 1782 30 30 janv Gravure gravure non signé 1782 31 31 janv Gravure gravure non signé 1782 34 3 fév Gravure gravure non signé 1782 36 5 fév Gravure gravure non signé 1782 37 6 fév Gravure gravure non signé 1782 38 7 fév Arts peinture le Prince le jeune Le Prince le Jeune Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1782 39 8 fév Gravure gravure non signé 1782 41 10 fév Arts sculpture non signé Gravure gravure non signé 1782 42 11 février Arts peinture Mauclerc Mauclerc Aux Auteurs Journal 1782 44 13 fév Livres divers arts non signé 1782 45 14 fév Gravure gravure non signé 1782 46 15 fév Gravure gravure non signé 1782 47 16 fév Livres divers arts non signé arts non signé 1782 50 19 fév Arts peinture non signé 1782 51 20 fév Gravure gravure non signé 1782 52 21 février Livres divers arts non signé 1782 54 23 fév Gravure gravure non signé 1782 58 27 fév Livres divers arts non signé 1782 60 1er mars Gravure gravure non signé 1782 61 2 mars Gravure gravure non signé 1782 66 7 mars Livres divers arts non signé 1782 77 18 mars Gravure gravure non signé 1782 78 19 mars Arts peinture non signé Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1782 79 20 mars Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 82 23 mars Belles-Lettres vers M Guyétand Anecdote sur portrait du Roi. Cours Cours architecture non signé 1782 84 25 mars Gravure gravure Gaucher C.E. Gaucher, Académie des Arts, Londres Aux Auteurs Journal 1782 87 28 mars Arts arts le Prince le jeune Le Prince le Jeune Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1782 88 29 mars Gravure gravure non signé 1782 90 31 mars Gravure gravure non signé 1782 91 1er avril Gravure gravure non signé 1782 92 2 avril Gravure gravure non signé 1782 94 4 avril Arts académie non signé Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1782 95 5 avril Belles-Lettres gravure le chev de Cubières le chevalier de Cubières Vers à M le de Buffon, pour le remercier présent qu'il fait d'une gravure dédiée aux de J.J. Rousseau 1782 98 8 avril Livres divers arts non signé 1782 99 9 avril Arts arts Grouber, Ecuyer Grouber, Ecuyer Aux Auteurs Journal 1782 101 11 avril Arts académie non signé Gravure gravure Godefroy Godefroy, de l'AIR de Vienne Aux Auteurs Journal 1782 104 14 avril Gravure gravure non signé 1782 106 16 avril Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1782 107 17 avril Arts peinture non signé 1782 108 18 avril Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1782 109 19 avril Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal 1782 110 20 avril Gravure gravure non signé 1782 112 22 avril Architecture architecture non signé Aux Auteurs Journal 1782 114 24 avril Gravure gravure non signé 1782 115 25 avril Gravure gravure non signé 1782 116 26 avril Gravure gravure non signé 1782 117 27 avril Gravure gravure non signé gravure non signé Livres divers arts non signé 1782 118 28 avril Gravure gravure non signé 1782 119 29 avril Arts peinture non signé Antoine Renou Parallèle de musique et peinture 1782 122 2 mai Gravure gravure non signé 1782 123 3 mai Arts sculpture FM Bourignon de Saintes FM Bourignon de Saintes Aux Auteurs Journal 1782 124 4 mai Arts peinture non signé Blanc de zinc la Peinture, suivant le procédé communiqué l'Ac de Dijon Morveau Gravure gravure non signé 1782 125 5 mai Gravure gravure non signé 1782 126 6 mai Arts peinture non signé 1782 128 8 mai Gravure gravure non signé 1782 130 10 mai Variété arts La Blancherie Pahin de la Blancherie Aux Auteurs Journal 1782 131 11 mai Arts peinture non signé 1782 133 13 mai Arts peinture Hauy. Réponse à du parallèle musique et peinture, du avril, n°119 1782 136 16 mai Gravure gravure Editeurs de la Description générale et particulipre de la France. Aux Auteurs Journal gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1782 137 17 mai Arts arts non signé Gravure gravure non signé 1782 142 22 mai Gravure gravure non signé 1782 148 28 mai Mécanique peinture Chevalier, Peintre de Mr 1782 150 30 mai Arts peinture Henry, prêtre Henry, Prêtre Variété arts La Blancherie Pahin de la Blancherie Aux Auteurs Journal 1782 151 31 mai Gravure gravure non signé 1782 153 2 juin Gravure gravure non signé 1782 155 4 juin Gravure gravure non signé 1782 158 7 juin Arts peinture non signé 1782 159 8 juin Arts peinture non signé 1782 160 9 juin Gravure gravure non signé 1782 161 10 juin Gravure gravure non signé gravure non signé Arts peinture non signé 1782 162 11 juin Gravure gravure non signé 1782 164 13 juin Arts peinture Capet, peintre Capet, femme artiste Gravure gravure non signé 1782 165 14 juin Gravure gravure non signé 1782 169 18 juin Gravure gravure non signé 1782 171 20 juin Gravure gravure non signé 1782 172 21 juin Gravure gravure non signé 1782 175 24 juin Livres divers arts non signé 1782 176 25 juin Arts sculpture non signé Gravure gravure non signé 1782 177 26 juin Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1782 180 29 juin Gravure gravure non signé 1782 184 3 juillet Arts sculpture Roucher Roucher Lettre de M Roucher aux Auteurs du Gravure gravure non signé 1782 186 5 juillet Gravure gravure non signé 1782 187 6 juillet Gravure gravure non signé 1782 190 9 juillet Gravure gravure le Comte de Buffon le Comte de Buffon Lettre de M Comte de Buffon M Siguy, Architecte, Auteur de la de Montbard, gravée par Piquenot. gravure non signé 1782 191 10 juillet Gravure gravure non signé 1782 192 11 juillet Gravure gravure non signé 1782 195 14 juillet Gravure gravure non signé 1782 196 15 juillet Gravure gravure non signé 1782 198 17 juillet Arts sculpture Le planteur de choux 1782 200 19 juillet Gravure gravure non signé 1782 202 21 juillet Arts sculpture Roucher Roucher 1782 204 23 juillet Architecture urbanisme non signé Arts sculpture Le planteur de choux Courte réplique Planteur de à M Roucher Gravure gravure non signé 1782 206 25 juillet Arts arts le Prince le jeune Le Prince le Jeune Aux Auteurs Journal, Remarques sur la manière dont les peintres et les sculpteurs représentent de l'homme 1782 208 27 juillet Gravure gravure non signé 1782 210 29 juillet Gravure gravure non signé 1782 214 2 août Gravure gravure non signé 1782 215 3 août Nécrologie nécrologie non signé Eloge de Jean- Jacques Flipart, Graveur du 1782 218 6 août Gravure gravure non signé 1782 221 9 août Arts architecture Du Puy Du Puy Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 222 10 août Gravure gravure non signé 1782 226 14 août Gravure gravure non signé 1782 232 20 août Gravure gravure non signé 1782 234 22 août Variété gravure Martinet, ingénieur et graveur du Cabinet du Roi Martinet Aux Auteurs Journal 1782 235 23 août Gravure gravure non signé gravure non signé Variété arts La Blancherie Pahin de la Blancherie Aux Auteurs Journal 1782 241 29 août Architecture architecture non signé Gravure gravure non signé 1782 243 31 août Gravure gravure non signé 1782 244 1er sept Arts sculpture non signé 1782 247 4 sept Gravure gravure non signé 1782 248 5 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 250 7 sept Académie académie non signé Gravure gravure non signé 1782 252 9 sept Gravure gravure non signé Arts décoration non signé 1782 253 10 sept Arts peinture L'Abbé Pech Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1782 254 11 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 255 12 sept Gravure gravure non signé 1782 256 13 sept Gravure gravure non signé 1782 258 15 sept Gravure gravure non signé 1782 259 16 sept Arts peinture l'Abbé de St L*** Aux Auteurs Journal, Notice de la Vie et Ouvrages d'Antoine Raphaël Mengs, Peintre célèbre 1782 260 17 sept Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1782 261 18 sept Arts architecture non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 263 20 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 264 21 sept Architecture publication non signé 1782 266 23 sept Arts peinture l'Abbé de St L*** Aux Auteurs Journal, Suite Notice de la des écrits du Mengs 1782 269 26 sept Arts sculpture non signé Aux Auteurs Journal 1782 273 30 sept Gravure gravure non signé 1782 274 1er oct Gravure gravure non signé 1782 277 4 oct Gravure gravure non signé 1782 292 19 oct Gravure gravure non signé 1782 299 16 oct Arts peinture Grosley Grosley Lettre de M à M de la Tour, peintre du Roi 1782 300 27 oct Arts peinture Bailly, Garde des Tableaux du Roi Bailly Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé Aux Auteurs Journal 1782 201 28 oct Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1782 304 31 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 305 1er nov Gravure gravure non signé 1782 307 03-nov Gravure gravure Dumont Dumont, Syndic des Experts en bâtiment Aux Auteurs Journal 1782 310 06-nov Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 311 07-nov Variété arts non signé 1782 312 08-nov Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal 1782 313 09-nov Gravure gravure non signé 1782 315 11-nov Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1782 319 15-nov Gravure gravure non signé 1782 321 17-nov Gravure gravure non signé 1782 323 19-nov Gravure gravure non signé Livres divers gravure non signé 1782 324 20-nov Arts peinture non signé 1782 327 23-nov Livres divers arts non signé 1782 328 24-nov Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 331 27-nov Gravure gravure non signé 1782 333 29-nov Gravure gravure non signé 1782 335 1er déc Gravure gravure non signé 1782 337 3 déc Gravure gravure non signé 1782 338 4 déc Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1782 340 6 déc Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1782 347 13 déc Gravure gravure non signé 1782 348 14 déc Gravure gravure non signé 1782 S348 14 déc Livres divers arts non signé 1782 350 16 déc Gravure gravure non signé 1782 351 17 déc Académie peinture non signé 1782 355 21 déc Gravure gravure non signé 1782 357 23 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 358 24 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 360 26 déc Arts arts Guenilet, Marchand Frappier Guenilet Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé gravure non signé 1782 362 28 déc Gravure gravure non signé 1782 364 30 déc Arts académie non signé Gravure gravure non signé 1783 6 6 janv Architecture publication non signé 1783 7 7 janv Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 9 9 janv Livres divers publication non signé 1783 11 11 janv Gravure gravure non signé 1783 12 12 janv Gravure gravure non signé 1783 16 16 janv Gravure gravure non signé 1783 17 17 janv Gravure gravure non signé 1783 18 18 janv Gravure gravure non signé 1783 20 20 janv Gravure gravure Martinet, ingénieur et graveur du Cabinet du Roi Martinet Aux Auteurs Journal gravure non signé 1783 22 22 janv Arts gravure Delandine, Correspondant de l'Académie des inscriptions Aux Auteurs Journal 1783 23 23 janv Gravure gravure non signé 1783 25 25 janv Arts gravure l'Abbé de St L*** Note sur la de M Delandine insérée dans Feuille du 22 mois Gravure gravure Moreau le Jeune Moreau le Jeune 1783 26 26 janv Livres divers publication non signé 1783 27 27 janv Gravure gravure non signé 1783 28 28 janv Gravure gravure non signé 1783 30 30 janv Gravure gravure non signé 1783 33 2 fév Architecture architecture non signé Gravure gravure non signé 1783 34 3 fév Livres divers arts non signé Architecture architecture C*** Ch.N.Cochin Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 35 4 fév Nécrologie peinture Deméraux Deméraux Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 36 5 fév. Variétés arts non signé 1783 37 6 fév Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 39 8 fév Gravure gravure non signé 1783 S39 8 fév Livres divers arts non signé Livres divers publication non signé 1783 40 9 fév Gravure gravure non signé 1783 41 10 fév Gravure gravure non signé 1783 42 11 fé Livres divers arts non signé 1783 43 12 fév Belles-Lettres publication non signé Gravure gravure non signé 1783 44 13 fév Gravure gravure non signé 1783 45 14 fév Belles-Lettres sculpture F..TAIR Sur la Diane Houdon, faite bronze et placée dans le Jardin Girardot 1783 Gravure gravure non signé 1783 46 15 fév Belles-Lettres publication non signé 1783 47 16 fév Gravure gravure non signé 1783 49 18 fév Gravure gravure non signé 1783 53 22 fév Gravure gravure non signé 1783 56 25 fév Gravure gravure non signé 1783 59 28 fév Gravure gravure non signé 1783 67 8 mars Gravure gravure non signé 1783 71 12 mars Livres divers arts non signé 1783 72 13 mars Arts peinture Pahin de la Blancherie Pahin de la Blancherie Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 74 15 mars Gravure gravure non signé 1783 75 16 mars Gravure gravure non signé 1783 76 17 mars Gravure gravure non signé 1783 77 18 mars Gravure gravure non signé 1783 79 20 mars Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 80 21 mars Architecture urbanisme non signé Projet d'une nouvelle Salle d'Opéra, proposé par le sieur Architecte Gravure gravure non signé 1783 81 22 mars Belles-Lettres vers Pouteau, neveu Vers sur M 1783 82 23 mars Livres divers arts non signé Architecture urbanisme De la Corée De la Corée Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 83 24 mars Gravure gravure non signé 1783 84 25 mars Arts peinture non signé 1783 85 26 mars Gravure gravure non signé 1783 87 28 mars Gravure gravure non signé 1783 88 29 mars Architecture architecture Poyet B. Poyet Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 89 30 mars Livres divers arts non signé Livres divers arts non signé 1783 90 31 mars Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 93 3 avril Gravure gravure non signé 1783 94 4 avril Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 95 5 avril Architecture architecture non signé Aux Auteurs Journal; Lettres critiques sur nouveau théâtre Bordeaux Gravure gravure Melan, Architecte Melan Aux Auteurs Journal 1783 97 7 avril Architecture urbanisme Le Doux C. N .Ledoux Dernière réponse M Poyet 1783 99 9 avril Gravure gravure non signé 1783 101 11 avril Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1783 102 12 avril Académie académie non signé 1783 103 13 avril Livres divers arts non signé 1783 105 15 avril Architecture urbanisme Poyet B. Poyet Gravure gravure non signé 1783 106 16 avril Gravure gravure Houel Houel Aux Auteurs Journal 1783 107 17 avril Gravure gravure non signé 1783 108 18 avril Gravure gravure non signé 1783 109 19 avril Gravure gravure non signé 1783 113 23 avril Gravure gravure non signé 1783 114 24 avril Gravure gravure non signé 1783 119 29 avril Gravure gravure non signé 1783 121 1er mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 122 2 mai Gravure gravure non signé 1783 123 3 mai Livres divers arts non signé Arts peinture Renou, Peintre du Roi et Secrétaire Adjoint de son Académie de Peinture Antoine Renou Aux Auteurs Journal 1783 124 4 mai Arts géographie Grenet, prof. Au coll. De Lisieux Grenet Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 131 11 mai Gravure gravure non signé 1783 132 12 mai Nécrologie nécrologie Gaucher, Graveur des Académies de Londres, Rouen Gaucher Notice historique sur la vie et ouvrages de Bas 1783 135 15 mai Livres divers arts non signé 1783 136 16 mai Gravure gravure non signé Changement de domicile non signé 1783 139 19 mai Livres divers publication non signé 1783 140 20 mai Gravure gravure non signé 1783 142 22 mai Livres divers publication non signé publication non signé Gravure gravure non signé 1783 145 25 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 147 27 mai Gravure gravure non signé Variété urbanisme Pasumot, ing du Roi Pasumot 1783 154 3 juin Gravure gravure non signé 1783 158 7 juin Gravure gravure non signé 1783 160 9 juin Gravure gravure non signé 1783 161 10 juin Gravure gravure non signé 1783 162 11 juin Arts invention Mégnié Mégnié 1783 163 12 juin Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1783 164 13 juin Académie peinture non signé 1783 165 14 juin Belles-Lettres vers M de M*** A Mme le Brun, sur sa réception l'Académie de Peinture Gravure gravure Massard Aux Auteurs Journal gravure non signé 1783 168 17 juin Gravure gravure non signé 1783 169 18 juin Variété peinture La Blancherie Pahin de la Blancherie Aux Auteurs Journal 1783 171 20 juin Gravure gravure non signé 1783 172 21 juin Gravure gravure David, graveur F.A. David Aux Auteurs Journal 1783 176 25 juin Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1783 178 27 juin Arts peinture non signé 1783 179 28 juin Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal 1783 181 30 juin Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 184 3 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1783 185 4 juillet Livres divers arts non signé 1783 187 6 juillet Gravure gravure non signé 1783 189 8 juillet Livres divers arts non signé Architecture publication non signé 1783 190 9 juillet Arts sculpture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 197 16 juillet Gravure gravure non signé 1783 202 21 juillet Nécrologie nécrologie non signé 1783 203 22 juillet Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 204 23 juillet Gravure gravure non signé 1783 205 24 juillet Gravure gravure non signé 1783 209 28 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 210 29 juillet Gravure gravure non signé 1783 218 6 août Gravure gravure non signé 1783 219 7 août Gravure gravure non signé 1783 225 13 août Gravure gravure non signé 1783 226 14 août Gravure gravure non signé 1783 227 15 août Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 232 20 août Gravure gravure non signé 1783 234 22 août Gravure gravure non signé 1783 235 23 août Livres divers publication non signé Académie architecture non signé 1783 237 25 août Académies peinture non signé Gravure gravure non signé 1783 238 26 août Gravure gravure non signé 1783 240 28 août Académie architecture non signé Gravure gravure non signé 1783 242 30 août Gravure gravure non signé 1783 243 31 août Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 244 1er sept Académie peinture, sculpt non signé 1783 245 2 sept Gravure gravure non signé 1783 247 4 sept Gravure gravure non signé 1783 249 6 sept Variété antiquités Grosley Grosley Lettre de M de Troyes aux Auteurs du 1783 250 7 sept Gravure gravure non signé 1783 251 8 sept Gravure gravure non signé 1783 252 9 sept Gravure gravure non signé 1783 253 10 sept Gravure gravure non signé 1783 254 11 sept Gravure gravure non signé 1783 255 12 sept Académie académie non signé Gravure gravure non signé 1783 257 14 sept Livres divers publication non signé Arts peinture non signé 1783 258 15 sept Livres divers publication non signé publication non signé publication non signé publication non signé Arts, Peinture peinture non signé 1783 259 16 sept Livres divers publication non signé 1783 260 17 sept Belles-Lettres vers non signé Arts, Peinture peinture non signé 1783 263 20 sept Arts, Peinture peinture non signé Suite de la Lettre sur le Salon 1783 264 21 sept Livres divers publication non signé Arts, Peinture peinture non signé Suite de la Lettre sur le Salon 1783 265 22 sept Gravure gravure non signé 1783 266 23 sept Arts, Peinture peinture non signé Suite de la Lettre sur le Salon Gravure gravure non signé Variété antiquités non signé Extrait d'une de Rome 1783 267 24 sept Belles-Lettres publication non signé 1783 268 25 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 269 26 sept Arts, Peinture peinture non signé Suite de la Lettre sur le Salon Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 270 27 sept Arts, Sculpture sculpture non signé Suite de la Lettre sur le Salon 1783 271 28 sept Belles-Lettres vers MS Arts, Gravure gravure non signé Fin de la lettre Salon 1783 272 29 sept Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé 1783 273 30 sept Gravure gravure non signé 1783 274 1er oct Académies peinture non signé 1783 274 1er oct Gravure gravure non signé 1783 280 7 oct Gravure gravure non signé 1783 281 8 oct Belles-Lettres vers non signé Vers pour le de M Trioson, Médecin, exposé dernier Salon Arts peinture non signé Antoine Renou Aux Auteurs Journal, Suite l'examen de année 1783 283 10 oct Arts publication non signé L'Impartialité Salon Gravure gravure non signé 1783 284 11 oct Arts sculpture non signé 1783 285 12 oct Gravure gravure non signé 1783 286 13 oct Gravure gravure non signé 1783 287 14 oct Arts peinture non signé 1783 289 16 oct Arts peinture P Peyron Peyron, peintre Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1783 290 17 oct Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1783 291 18 oct Arts arts non signé Aux Auteurs Journal 1783 292 19 oct Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal 1783 293 20 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 294 21 oct Arts architecture non signé Gravure gravure non signé 1783 295 22 oct Arts publication non signé 1783 297 24 oct Gravure gravure non signé 1783 298 25 oct Arts sculpture non signé 1783 302 29 oct Gravure gravure non signé 1783 304 31 oct Gravure gravure non signé 1783 305 1er nov Livres divers publication non signé 1783 307 03-nov Gravure gravure non signé 1783 308 04-nov Etablissement architecture non signé 1783 307 07-nov Arts optique non signé 1783 314 10-nov Arts dessin non signé 1783 319 15-nov Gravure gravure non signé 1783 320 16-nov Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé 1783 325 21-nov Livres divers publication non signé 1783 326 22-nov Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé 1783 329 25-nov Variété arts La Blancherie Pahin de la Blancherie Aux Auteurs Journal 1783 330 26-nov Gravure gravure non signé 1783 332 28-nov Gravure gravure non signé 1783 334 30-nov Gravure gravure non signé 1783 335 1er déc Gravure gravure non signé Livres divers publication non signé 1783 336 2 déc Gravure gravure non signé 1783 337 3 déc Arts sculpture non signé 1783 338 4 déc Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 340 6 déc Gravure gravure non signé 1783 342 8 déc Livres divers publication non signé 1783 343 9 déc Arts académie Bachelier Aux Auteurs Journal 1783 345 11 déc Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1783 352 18 déc Arts académie La Tour La Tour Lettre de M Tour aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé gravure non signé 1783 353 19 déc Gravure gravure non signé gravure non signé Architecture architecture non signé 1783 357 23 déc Arts gravure non signé Variété arts non signé 1783 359 25 déc Arts académie non signé 1783 360 26 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 2 2 janv. Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 5 5 janv Gravure gravure non signé 1784 7 7 janv Belles-Lettres publication non signé Livres divers arts non signé 1784 8 8 janv Gravure gravure non signé 1784 9 9 janv Arts arts Bachelier J.J. Bachelier Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1784 12 12 janv Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 13 13 janv Architecture architecture non signé architecture non signé 1784 15 15 janv Gravure gravure non signé 1784 17 17 janv Gravure gravure non signé 1784 21 21 janv Académie académie non signé 1784 23 23 janv Gravure gravure non signé 1784 27 27 janv Cours architecture non signé 1784 32 1er fév Gravure gravure non signé 1784 37 6 fév Livres divers arts non signé 1784 41 10 fév Gravure gravure non signé 1784 54 23 fév Gravure gravure Moreau le Jeune Moreau le Jeune Aux Auteurs Journal 1784 59 28 fév Livres divers arts non signé 1784 61 1er mars Académie architecture non signé 1784 65 5 mars Gravure gravure non signé 1784 66 6 mars Livres divers arts non signé 1784 67 7 mars Livres divers arts non signé 1784 68 8 mars Arts publication non signé Gravure gravure non signé 1784 71 11 mars Arts académie non signé Gravure gravure non signé 1784 77 17 mars Gravure gravure Moreau le Jeune Moreau le Jeune Aux Auteurs Journal 1784 78 18 mars Gravure gravure non signé 1784 80 20 mars Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 81 21 mars Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 82 22 mars Livres divers publication non signé 1784 84 24 mars Gravure gravure non signé 1784 85 25 mars Gravure gravure non signé 1784 91 31 mars Gravure gravure non signé 1784 95 4 avril Livres divers arts non signé 1784 96 5 avril Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 98 7 avril Gravure gravure non signé gravure non signé Gravure gravure non signé 1784 102 11 avril Livres divers arts non signé 1784 104 13 avril Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 106 15 avril Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 107 16 avril Gravure gravure non signé 1784 108 17 avril Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 110 19 avril Gravure gravure non signé 1784 112 21 avril Gravure gravure non signé 1784 115 24 avril Livres divers arts non signé 1784 118 27 avril Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 122 28 avril Gravure gravure non signé 1784 122 1er mai Gravure gravure non signé 1784 125 4 mai Gravure gravure non signé 1784 127 6 mai Architecture architecture non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 130 9 mai Gravure gravure non signé 1784 132 11 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 133 12 mai Gravure gravure non signé 1784 137 16 mai Gravure gravure non signé 1784 138 17 mai Gravure gravure non signé 1784 140 19 mai Gravure gravure non signé 1784 141 20 mai Gravure gravure non signé 1784 143 22 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 145 24 mai Gravure gravure non signé 1784 146 25 mai Gravure gravure non signé 1784 147 26 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 148 27 mai Gravure gravure non signé 1784 149 28 mai Architecture publication non signé 1784 152 31 mai Livres divers arts non signé 1784 156 4 juin Gravure gravure non signé gravure non signé Belles-Lettres architecture Roucher Roucher Lettre de M Roucher aux Auteurs du 1784 158 6 juin Gravure gravure non signé 1784 160 8 juin Gravure gravure non signé 1784 163 11 juin Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 166 14 juin Gravure gravure non signé 1784 168 16 juin Gravure gravure non signé 1784 170 18 juin Arts peinture non signé 1784 171 19 juin Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 173 21 juin Gravure gravure non signé 1784 174 22 juin Gravure gravure non signé 1784 175 23 juin Gravure gravure non signé 1784 177 25 juin Gravure gravure non signé 1784 178 26 juin Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 180 28 juin Livres divers publication non signé publication non signé arts non signé 1784 182 30 juin Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 185 3 juillet Gravure gravure non signé 1784 187 5 juillet Gravure gravure non signé 1784 188 6 juillet Gravure gravure non signé 1784 189 7 juillet Gravure gravure non signé 1784 190 8 juillet Gravure gravure non signé 1784 191 9 juillet Arts sculpture non signé 1784 194 12 juillet Gravure gravure non signé 1784 195 13 juillet Gravure gravure non signé 1784 196 14 juillet Gravure gravure non signé 1784 197 15 juillet Gravure gravure non signé 1784 201 19 juillet Belles-Lettres peinture non signé A M Greuze son Tableau l'Embarras du Gravure gravure non signé 1784 202 20 juillet Arts sculpture non signé Gravure gravure non signé 1784 203 21 juillet Gravure gravure non signé 1784 208 26 juillet Gravure gravure non signé 1784 210 28 juillet Gravure gravure non signé 1784 211 29 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 212 30 juillet Gravure gravure non signé 1784 213 31 juillet Gravure gravure non signé 1784 216 3 août Gravure gravure non signé 1784 217 4 août Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 218 5 août Gravure gravure non signé 1784 225 12 août Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 227 14 août Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé 1784 229 16 août Gravure gravure non signé 1784 231 18 août Gravure gravure non signé 1784 234 21 août Gravure gravure non signé 1784 236 23 août Académie architecture non signé 1784 238 25 août Arts sculpture non signé 1784 239 26 août Gravure gravure David, Graveur, rue des Noyers F.A. David Aux Auteurs Journal 1784 243 29 août Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 243 30 août Académie académie non signé 1784 245 1er sept Arts académie non signé Aux Auteurs Journal 1784 246 2 sept Académie académie non signé 1784 247 3 sept Gravure gravure non signé 1784 249 5 sept Arts académie De Lussault, Architecte, Ancien Pensionnaire du Roi De Lussault Aux Auteurs Journal 1784 252 8 sept Gravure gravure non signé 1784 253 9 sept Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 257 13 sept Gravure gravure non signé 1784 258 14 sept Gravure gravure non signé 1784 259 15 sept Gravure gravure non signé 1784 264 20 sept Gravure gravure non signé Variété architecture l'Abbé Baudeau l'Abbé Baudeau Aux Auteurs Journal 1784 265 21 sept Gravure gravure non signé 1784 266 22 sept Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1784 269 25 sept Gravure gravure non signé 1784 273 29 sept Gravure gravure non signé 1784 274 30 sept Gravure gravure non signé 1784 278 4 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 279 5 oct Académie académie non signé Gravure gravure non signé 1784 281 7 oct Nécrologie nécrologie non signé 1784 282 8 oct Gravure gravure non signé 1784 284 10 oct Arts arts non signé 1784 288 14 oct Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 290 16 oct Gravure gravure non signé 1784 295 20 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 295 21 oct Gravure gravure non signé 1784 296 22 oct Gravure gravure non signé 1784 298 24 oct Gravure gravure non signé 1784 300 26 oct Gravure gravure non signé 1784 301 27 oct Gravure gravure non signé 1784 304 28 oct Variété arts Pecoul, fils, entrepreneur des Batiments du Roi Pecoul Aux Auteurs Journal 1784 310 05-nov Gravure gravure non signé 1784 311 06-nov Gravure gravure non signé 1784 312 07-nov Gravure gravure non signé 1784 313 08-nov Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 314 09-nov Académie académie non signé Livres divers arts non signé publication non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 315 10-nov Gravure gravure non signé 1784 316 11-nov Gravure gravure non signé 1784 317 12-nov Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1784 321 16-nov Gravure gravure non signé 1784 323 18-nov Gravure gravure non signé 1784 324 19-nov Arts peinture Le Brun J.B.P. Le Brun Aux Auteurs Journal 1784 325 20-nov Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1784 326 21-nov Arts urbanisme non signé Aux Auteurs Journal 1784 328 23-nov Gravure gravure non signé 1784 329 24-nov Gravure gravure non signé 1784 330 25-nov Gravure gravure non signé 1774 331 26-nov Gravure gravure non signé 1784 332 27-nov Livres divers publication non signé 1784 333 28-nov Gravure gravure non signé 1774 335 30-nov Gravure gravure non signé 1784 336 1er déc Gravure gravure non signé 1784 337 2 déc Gravure gravure non signé 1784 338 3 déc Gravure gravure non signé 1784 340 5 déc Livres divers arts non signé 1784 342 7 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 343 8 déc Gravure gravure non signé 1784 344 9 déc Arts arts non signé Gravure gravure non signé 1784 345 10 déc Gravure gravure non signé 1784 348 13 déc Livres divers arts non signé Livres divers arts non signé 1784 349 14 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 351 16 déc. Gravure gravure non signé gravure non signé 1784 352 17 déc Gravure gravure non signé 1784 353 18 déc Gravure gravure non signé gravure non signé Livres divers arts non signé 1784 354 19 déc Gravure gravure non signé 1784 356 21 déc Gravure gravure non signé 1784 357 22 déc Gravure gravure non signé Variété urbanisme Un Russe Lettre d'un Russe son Ami 1784 358 23 déc Gravure gravure non signé 1784 359 24 déc Gravure gravure non signé 1784 361 26 déc Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1784 364 29 déc Gravure gravure non signé 1784 365 30 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 3 3 janv Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 4 4 janv Arts architecture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 5 5 janv Arts académie non signé Gravure gravure non signé 1785 7 7 janv Gravure gravure non signé 1785 8 8 janv Gravure gravure non signé 1785 12 12 janv Gravure gravure non signé 1785 17 17 janv Gravure gravure non signé 1785 20 20 janv Arts arts non signé Architecture architecture non signé Gravure gravure non signé 1785 21 21 janv Arts peinture Hall, peintre du Roi Hall Aux Auteurs Journal 1785 22 22 janv Gravure gravure non signé 1785 27 27 janv Gravure gravure non signé 1785 31 31 janv Nécrologie nécrologie Un de vos Abonnés Aux Auteurs Journal 1785 32 1er fév Gravure gravure non signé 1785 35 4 fév Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 36 5 fév Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 37 6 fév Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1785 38 7 fév Gravure gravure non signé 1785 42 11 fév Gravure gravure non signé 1785 44 13 fév Livres divers arts non signé 1785 46 15 fév Gravure gravure non signé 1785 47 16 fév Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 50 19 fév Gravure gravure non signé 1785 51 20 fév Livres divers arts non signé arts non signé 1785 52 21 fév Gravure gravure non signé 1785 54 23 fév Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1785 55 24 fév Gravure gravure non signé 1785 57 26 fév Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1785 60 1er mars Gravure gravure non signé 1785 67 8 mars Gravure gravure non signé 1785 68 9 mars Livres divers arts non signé 1785 69 10 mars Architecture architecture non signé 1785 70 11 mars Gravure gravure non signé 1785 71 12 mars Livres divers arts non signé 1785 72 13 mars Gravure gravure non signé 1785 73 14 mars Gravure gravure non signé 1785 76 17 mars Gravure gravure non signé 1785 77 18 mars Gravure gravure non signé 1785 78 19 mars Gravure gravure non signé 1785 79 20 mars Livres divers arts non signé Variété urbanisme Nigood d'Outremer, Peintre de costume 1785 81 22 mars Gravure gravure non signé 1785 83 24 mars Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé publication non signé 1785 84 25 mars Gravure gravure non signé 1785 87 28 mars Arts gravure le Marquis de V le Marquis de Villette Aux Auteurs Journal 1785 89 30 mars Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 91 1er avr Gravure gravure non signé 1785 92 2 avril Gravure gravure non signé 1785 94 4 avril Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 98 8 avril Gravure gravure non signé 1785 100 10 avril Arts arts non signé 1785 104 14 avril Gravure gravure non signé 1785 109 19 avril Gravure gravure non signé 1785 110 20 avril Arts gravure non signé 1785 113 23 avril Gravure gravure non signé 1785 117 27 avril Livres divers arts non signé 1785 118 18 avril Gravure gravure non signé 1785 120 19 avril Gravure gravure non signé 1785 121 1er mai Gravure gravure non signé 1785 122 2 mai Gravure gravure non signé 1785 123 3 mai Architecture architecture non signé Gravure gravure non signé 1785 124 4 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 125 5 mai Gravure gravure non signé 1785 127 7 mai Gravure gravure non signé 1785 128 8 mai Gravure gravure non signé 1785 129 9 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 130 10 mai Gravure gravure non signé 1785 131 11 mai Gravure gravure non signé 1785 134 14 mai Gravure gravure non signé 1785 136 16 mai Gravure gravure non signé 1785 137 17 mai Gravure gravure non signé 1785 139 19 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 140 20 mai Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1785 141 21 mai Gravure gravure non signé 1785 143 23 mai Gravure gravure non signé 1785 145 25 mai Belles-Lettres vers Bret Bret A M Jollain, du Roi Gravure gravure non signé gravure non signé Arts arts non signé 1785 147 27 mai Gravure gravure non signé 1785 148 28 mai Gravure gravure non signé 1785 149 29 mai Gravure gravure non signé 1785 150 30 mai Gravure gravure non signé 1785 153 2 juin Gravure gravure non signé Belles-Lettres gravure Rédacteurs de la Petite Bibliothèque des Théâtres Lettre des Rédacteurs petite Bibliothèque des Théâtres Auteurs du du 28 mai 1785 1785 154 3 juin Gravure gravure non signé 1785 157 6 juin Gravure gravure non signé 1785 159 8 juin Gravure gravure non signé 1785 161 10 juin Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1785 162 11 juin Arts peinture non signé Gravure gravure non signé 1785 163 12 juin Gravure gravure non signé 1785 164 13 juin Gravure gravure non signé 1785 167 25 juin Gravure gravure non signé 1785 177 26 juin Gravure gravure non signé 1785 180 29 juin Gravure gravure non signé 1785 181 30 juin Gravure gravure non signé 1785 182 1er juillet Gravure gravure non signé 1785 189 8 juillet Gravure gravure non signé 1785 190 9 juillet Arts arts Renou Antoine Renou Gravure gravure non signé 1785 191 10 juillet Gravure gravure non signé 1785 193 12 juillet Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1785 200 19 juillet Gravure gravure non signé 1785 203 22 juillet Gravure gravure non signé 1785 209 28 juillet Gravure gravure non signé 1785 210 29 juillet Architecture architecture non signé 1785 211 30 juillet Arts arts non signé Gravure gravure non signé 1785 216 4 août Arts urbanisme Lém…. Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1785 218 6 août Gravure gravure non signé 1785 221 9 août Gravure gravure non signé 1785 223 11 août Gravure gravure non signé 1785 229 17 août Gravure gravure non signé 1785 233 21 août Arts arts non signé 1785 237 25 août Académies peinture non signé Gravure gravure non signé 1785 238 26 août Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 241 29 août Gravure gravure non signé 1785 242 30 août Arts sculpture non signé 1785 243 31 août Académie peint., sculpt. non signé 1785 245 2 sept Belles-Lettres arts M de C*** 1785 246 3 sept Arts arts non signé Aux Auteurs Journal 1785 248 5 sept Arts peinture Villette Villette Aux Auteurs Journal 1785 249 6 sept Arts, Peinture peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1785 252 9 sept Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal, Suite lettre sur le Gravure gravure non signé 1785 255 12 sept Arts peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1785 256 13 sept Arts sculpture non signé 1785 257 14 sept Arts critique Pierre Parisot Pierre Parisot Aux Auteurs Journal 1785 258 15 sept Arts peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1785 259 16 sept Académies architecture non signé 1785 260 17 sept Arts peinture non signé Suite de la lettre le Salon Arts sculpture non signé 1785 261 18 sept Gravure gravure non signé 1785 262 19 sept Arts peinture Le Monnier. Brisson Le Monnier, Brisson Suite de la lettre le Salon 1785 264 21 sept Arts, Sculpture sculpture non signé Suite de la lettre le Salon 1785 265 22 sept Belles-Lettres vers d'Origny, Conseiller en la cour des Monnaies d'Origny Sur la Statue de Psyché abandonnée, Pajou, Professeur de l'Ac de Peinture et Sculpture Gravure gravure non signé 1785 266 23 sept Arts, Sculpture sculpture non signé Suite de la lettre le Salon 1785 270 27 sept Gravure gravure non signé 1785 272 29 sept Arts gravure non signé Fin de la lettre Salon 1785 273 30 sept Gravure gravure non signé 1785 274 1er oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 286 13 oct Gravure gravure non signé 1785 287 14 oct Variété peinture l'Abbé Bordeaux l'Abbé Bordeaux Aux Auteurs Journal 1785 289 16 oct Variétés peinture non signé 1785 290 17 oct. Anecdote peinture non signé 1785 295 22 oct Livres divers publication non signé Gravure gravure non signé 1785 297 24 oct Gravure gravure non signé 1785 S297 24 oct Cours architecture non signé 1785 298 25 oct Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1785 299 26 oct Gravure gravure non signé 1785 302 29 oct Gravure gravure non signé 1785 303 30 oct Arts peinture non signé Gravure gravure non signé 1785 306 02-nov Gravure gravure non signé 1785 308 04-nov Arts peinture S*** Aux Auteurs Journal 1785 309 05-nov Belles-Lettres vers Jame de S Léger Jame de S Léger A Mlle de Noireterree, en miniature, de sa Fete Gravure gravure non signé gravure non signé 1785 313 09-nov Variétés architecture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1785 316 12-nov Livres divers arts non signé 1785 320 16-nov Arts arts non signé 1785 322 18-nov Gravure gravure non signé 1785 323 19-nov Livres divers arts non signé 1785 326 22-nov Arts peinture-vers Gence, d'Amiens; Rédacteurs Gence A Mlle de Beaulieu, peintre et académicienne l'Académie Luc de Rome; des rédacteurs Gravure gravure non signé 1785 328 24-nov Cours architecture non signé 1785 330 26-nov Livres divers arts non signé 1785 331 27-nov Arts arts non signé 1785 332 28-nov Gravure gravure non signé 1785 333 29-nov Gravure gravure non signé 1785 334 30-nov Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal 1785 335 1er déc Gravure gravure non signé 1785 336 2 déc Gravure gravure non signé 1785 339 5 déc Gravure gravure non signé 1785 340 6 déc Nécrologie nécrologie non signé 1785 341 7 déc Académie architecture non signé Académie architecture non signé 1785 343 9 déc Gravure gravure Monnet et Tillard Monnet et Tillard Lettre de MM Monnet et Tillard aux Auters Journal 1785 344 10 déc Livres divers arts non signé 1785 345 11 déc Variétés urbanisme Desbois de Rochefort Curé de S André-des-Arcs Desbois de Rochefort Aux Auteurs Journal architecture Poyet B. Poyet Aux Auteurs Journal, Paris décembre 1785 1785 350 16 déc Gravure gravure non signé 1785 353 29 déc Livres divers publication non signé 1785 354 20 déc Gravure gravure non signé 1785 355 21 déc Gravure gravure non signé 1785 258 24 déc Variété architecture JFJRDCDMP Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1785 360 26 déc Arts arts non signé Gravure gravure non signé 1785 361 27 déc Variété architecture non signé 1785 362 28 déc Gravure gravure non signé 1785 363 29 déc Gravure gravure non signé 1785 364 30 déc Gravure gravure non signé Variété architecture Poyet B. Poyet Aux Auteurs Journal, Paris, décembre 1786 3 3 janv Arts académie non signé Variétés monument Cher de Montgarny Cher de Montgarny Aux Auteurs Journal, De 23 décembre 1786 4 4 janv Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 5 5 janv Gravure gravure non signé Arts arts non signé 1786 6 6 janv Gravure gravure non signé 1786 7 7 janv Gravure gravure non signé 1786 8 8 janv Gravure gravure non signé 1786 9 9 janv Gravure gravure non signé 1786 10 10 janv Variétés architecture L'Auteur du Mémoire sur la nécessité de transférer l'Hotel- Dieu Aux Auteurs Journal, Paris janvier 1786 1786 11 11 janv Gravure gravure non signé 1786 13 13 janv Livres divers arts non signé 1786 15 15 janv Variété monument non signé Détail de ce s'est passé l'occasion de l'Inauguration la Colonne dans la Foret Guisnes, à de M Blanchard 1786 17 17 janv Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé Variété urbanisme non signé 1786 18 18 janv Gravure gravure non signé 1786 24 24 janv Gravure gravure non signé 1786 25 25 janv Gravure gravure non signé 1786 26 26 janv Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1786 27 27 janv Gravure gravure non signé 1786 28 28 janv Nécrologie nécrologie non signé 1786 32 1er fév Gravure gravure non signé 1786 33 2 fév Arts arts non signé 1786 35 4 fév Livres divers arts non signé 1786 39 8 fév Gravure gravure non signé 1786 41 10 fév Gravure gravure non signé 1786 42 11 fév Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1786 46 15 fév Belles-Lettres peinture M Th. A M Gonord, Peintre en miniature à la silhouette, 1786 47 16 fév Gravure gravure non signé 1786 48 17 fév Gravure gravure non signé 1786 50 19 fév Gravure gravure non signé Arts sculpture non signé 1786 51 20 fév Gravure gravure non signé 1786 52 21 fév Gravure gravure non signé 1786 53 22 fév Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1786 56 25 fév Arts architecture De la Madelaine De la Madelaine Lettre à M B*** sur un monument qu'il doit exécuter Besançon 1786 58 27 fév Variété urbanisme Villette le marquis de Villette Livres divers arts non signé 1786 60 1er mars Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 66 7 mars Livres divers arts non signé 1786 66 7 mars Variété urbanisme D. Fournier D. Fournier Aux Auteurs Journal 1786 67 8 mars Livres divers arts non signé 1786 72 13 mars Variété urbanisme D. Fournier D. Fournier Aux Auteurs Journal 1786 73 14 mars Gravure gravure non signé 1786 74 15 mars Variété urbanisme non signé 1786 76 17 mars Variété urbanisme Villette le marquis de Villette Lettre de M marquis de aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1786 77 18 mars Gravure gravure Un de vos Abonnés Aux Auteurs Journal 1786 80 21 mars Gravure gravure non signé 1786 82 23 mars Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 83 24 mars Gravure gravure non signé 1786 85 26 mars Livres divers arts non signé 1786 88 29 mars Livres divers arts non signé 1786 90 31 mars Gravure gravure non signé 1786 94 4 avril Gravure gravure non signé 1786 97 7 avril Livres divers arts non signé 1786 98 8 avril Arts arts non signé 1786 99 9 avril Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1786 101 11 avril Livres divers arts non signé 1786 103 13 avril Variétés urbanisme GR Aux Auteurs Journal, Paris, avril 1786 1786 104 14 avril Gravure gravure non signé 1786 105 15 avril Variété urbanisme Le marquis de Villette le marquis de Villette Réponse de Marquis de aux Lettre insérée dans les feuilles 8 et 13 de ce 1786 108 18 avril Arts arts la Blancherie Pahin de la Blancherie Aux Auteurs Journal 1786 109 19 avril Livres divers arts non signé 1786 111 21 avril Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1786 116 26 avril Arts arts non signé 1786 118 28 avril Gravure gravure non signé 1786 121 1er mai Livres divers arts non signé 1786 123 3 mai Gravure gravure non signé 1786 125 5 mai Gravure gravure non signé 1786 128 8 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 133 13 mai Académie académie non signé 1786 134 14 mai Livres divers arts non signé 1786 135 15 mai Gravure gravure non signé 1786 140 20 mai Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 141 21 mai Gravure gravure non signé 1786 142 22 mai Gravure gravure non signé 1786 146 26 mai Gravure gravure non signé 1786 147 27 mai Gravure gravure non signé 1786 149 29 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 151 31 mai Gravure gravure non signé 1786 156 5 juin Variété gravure non signé Lettre des Rédacteurs petite Bibliothèque des Théâtres Auteurs du du 2 juin 1786 Architecture architecture non signé 1786 160 9 juin Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1786 164 13 juin Aux Auteurs du Journal urbanisme Sylvain Maréchal Sylvain Maréchal Projet d'un marché aux Fleurs, Auteurs du 1786 167 16 juin Gravure gravure non signé 1786 173 22 juin Gravure gravure non signé 1786 174 23 juin Gravure gravure non signé 1786 176 25 juin Arts peinture non signé 1786 177 26 juin Variété urbanisme non signé Aux Auteurs Journal 1786 180 29 juin Livres divers arts non signé 1786 182 1er juillet Gravure gravure non signé 1786 185 4 juillet Gravure gravure non signé 1786 187 6 juillet Gravure gravure non signé 1786 189 8 juillet Gravure gravure non signé 1786 192 11 juillet Gravure gravure non signé 1786 198 17 juillet Gravure gravure non signé 1786 199 18 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 200 19 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 203 22 juillet Gravure gravure non signé 1786 208 27 juillet Variétés urbanisme un Abonné Aux Auteurs Journal, Paris juillet 1786 211 30 juillet Variété urbanisme L'Hermite des Pyrénées Aux Auteurs Journal, A Alan par Martres Comenges, juillet 1786 1786 215 3 août Gravure gravure non signé 1786 217 5 août Gravure gravure non signé 1786 218 6 août gravure non signé 1786 220 8 août Variétés arts non signé Aux Auteurs Journal, Détails historiques Paris, IV Lettre aux Auteurs du Journal urbanisme Jallier de Savault, Architecte, Ancien Pensionnaire du Roi Jallier de Savault Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1786 222 10 août Gravure gravure non signé 1786 223 11 août Gravure gravure non signé 1786 227 15 août Gravure gravure non signé 1786 229 17 août Gravure gravure non signé 1786 230 18 août Gravure gravure non signé Variété arts non signé Aux Auteurs Journal, Détails historiques 1786 232 20 août Gravure gravure non signé 1786 234 22 août Gravure gravure non signé 1786 236 24 août Gravure gravure non signé 1786 236 26 août Variété urbanisme L'Hermite des Pyrénées Aux Auteurs Journal, A Alan par Martres Comenges, aout 1786 1786 240 29 août Gravure gravure non signé 1786 241 30 août Variété urbanisme L'Hermite des Pyrénées Aux Auteurs Journal, A Alan par Martres Comenges aout 1786 1786 242 31 août Gravure gravure non signé 1786 246 3 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 248 5 sept Variété arts Boullaud, Inspecteur. Général Des Bâtiments de Mgr le Duc d'Orléans Boullaud Aux Auteurs Journal 1786 251 8 sept Gravure gravure non signé 1786 252 9 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 253 10 sept Variété arts non signé Réponse à de M Boulland, insérée dans Feuille du 5 mois. Aux Auteurs du Journal 1786 254 11 sept Variété urbanisme L'Hermite des Pyrénées Aux Auteurs Journal 1786 255 12 sept Nécrologie nécrologie non signé 1786 258 15 sept Gravure gravure non signé 1786 259 16 sept Arts architecture non signé 1786 261 18 sept Variété urbanisme non signé Détails historiques sur Paris, La V, Les Enfants- Trouvés 1786 264 21 sept Nécrologie nécrologie non signé Suite de la notice sur Pigalle 1786 265 22 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 267 24 sept Nécrologie nécrologie non signé Fin de la notice Pigalle, Réflexions sur le Mausolée Maréchal de 1786 270 27 sept Variété urbanisme non signé Aux Auteurs Journal, Suite détails historiques sur Paris 1786 274 1er oct Gravure gravure non signé 1786 278 5 oct Variétés sculpture Joly de Saint Just Joly de Saint Just Aux Auteurs Journal, Paris septembre 1786 Gravure gravure non signé 1786 281 8 oct gravure non signé 1786 282 9 oct Gravure gravure non signé 1786 284 11 oct Gravure gravure non signé 1786 287 14 oct Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1786 289 16 oct Gravure gravure non signé 1786 290 17 oct Gravure gravure non signé 1786 292 19 oct Gravure gravure non signé 1786 294 21 oct Gravure gravure non signé 1786 295 22 oct Gravure gravure non signé 1786 316 12-nov Gravure gravure non signé 1786 S317 13-nov Gravure gravure non signé 1786 318 14-nov Gravure gravure non signé 1786 325 21-nov Livres divers arts non signé 1786 333 29-nov Gravure gravure non signé 1786 334 30-nov Arts peinture non signé Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1786 335 1er déc gravure non signé 1786 S335 1er déc Gravure gravure non signé 1786 338 4 déc Gravure gravure non signé 1786 339 5 déc Gravure gravure Greuze Greuze Lettre à MM Curés 1786 340 6 déc Gravure gravure non signé Arts arts non signé 1786 341 7 déc Gravure gravure non signé 1786 343 9 déc Nécrologie nécrologie Vicq d'Azir Vicq d'Azir Eloge de M lu à la dernière séance publique la Société Royale de Médecine Gravure gravure non signé 1786 344 10 déc Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1786 350 16 déc Gravure gravure non signé 1786 352 18 déc Gravure gravure non signé 1786 353 19 déc Gravure gravure non signé 1786 354 20 déc Gravure gravure non signé gravure non signé 1786 355 21 déc Gravure gravure non signé 1786 360 26 déc Gravure gravure non signé 1786 361 27 déc Gravure gravure non signé 1786 362 28 déc Gravure gravure non signé 1786 363 30 déc Arts arts non signé Gravure gravure non signé 1787 2 2 janv Gravure gravure non signé Extraits sciences urbanisme non signé Extrait des Registres de l'Académie des Sciences novembre 1786 1787 3 3 janv Extraits sciences urbanisme non signé Suite du Rapport des Commissaires chargés par l'Académie l'examen du d'un nouvel Dieu 1787 4 4 janv Nécrologie nécrologie Le marquis de Villette Le marquis de Villette Gravure gravure non signé 1787 6 6 janv Gravure gravure non signé 1787 7 7 janv Gravure gravure non signé 1787 9 9 janv Gravure gravure non signé 1787 11 11 janv Livres divers arts non signé 1787 12 12 janv Gravure gravure non signé 1787 14 14 janv Gravure gravure non signé 1787 16 16 janv Gravure gravure non signé 1787 20 20 janv Livres divers arts non signé 1787 25 25 janv Gravure gravure non signé 1787 28 28 janv Arts urbanisme Pajou A. Pajou Aux Auteurs Journal, 26 1787 Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1787 29 29 janv Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1787 30 30 janv Gravure gravure non signé 1787 40 9 fév Livres divers arts non signé 1787 41 10 fév Gravure gravure non signé 1787 42 11 fév Arts urbanisme Quatremère de Quincy Quatremère de Quincy Aux Auteurs Journal 1787 46 15 fév Arts urbanisme Alquier Alquier Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1787 48 17 fév Gravure gravure non signé gravure non signé Nécrologie gravure non signé Aux Auteurs Journal 1787 50 19 fév Arts urbanisme Pajou Pajou Aux Auteurs Journal, ce février 1787 Gravure gravure non signé 1787 50 22 fév Gravure gravure non signé 1787 53 23 fév Livres divers arts non signé 1787 57 26 fév Gravure gravure non signé 1787 59 28 fév Variété peinture non signé Extrait d'une de Londres 1787 60 1er mars Belles-Lettres vers M le Marquis de Saint-Marc le marquis de Saint-Marc A M Drouais, son tableau Marius Variété arts marquis de Villette le marquis de Villette Lettre de M marquis de aux Auteurs Journal 1787 62 3 mars Livres divers arts non signé 1787 63 4 mars Gravure gravure non signé 1787 66 7 mars Arts peinture Renou, secrétaire adjoint Antoine Renou 1787 68 9 mars Gravure gravure non signé 1787 69 10 mars Gravure gravure non signé 1787 70 11 mars Livres divers arts non signé 1787 72 13 mars Gravure gravure non signé 1787 73 14 mars Gravure gravure non signé 1787 S73 14 mars Gravure architecture Cuchet, Libr, rue et hotel Serpente Cuchet Aux Auteurs Journal 1787 74 15 mars Gravure gravure non signé Extraits sciences urbanisme non signé 1787 74 16 mars Gravure gravure non signé 1787 75 17 mars Arts peinture non signé Livres divers arts non signé 1787 78 19 mars Gravure gravure non signé 1787 79 20 mars Sciences peinture non signé 1787 81 22 mars Livres divers arts non signé Variété urbanisme Nigood d'Outremer 1787 83 24 mars Gravure gravure non signé 1787 84 25 mars Gravure gravure non signé 1787 87 28 mars Livres divers publication non signé publication non signé 1787 88 29 mars Gravure gravure non signé Variété urbanisme D… Aux Auteurs Journal 1787 89 30 mars Variété urbanisme non signé Gravure gravure non signé 1787 92 2 avril Livres divers arts non signé 1787 95 5 avril Bienfaisance sculpture Ringard, Curé de St Germain l'Auexerroi Ringard Aux Auteurs Journal, ce 1787 Gravure gravure non signé 1787 96 6 avril Arts gravure CNC, Graveur du Roi Ch. N. Cochin Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1787 101 11 avril Gravure gravure non signé 1787 103 13 avril Arts architecture non signé 1787 104 14 avril Gravure gravure non signé 1787 106 16 avril Gravure gravure non signé 1787 107 17 avril Arts gravure non signé Aux Auteurs Journal 1787 109 19 avril Arts arts non signé 1787 110 20 avril Gravure gravure David, graveur David Aux Auteurs Journal, Paris avril 1787 1787 113 23 avril Livres divers arts non signé 1787 116 26 avril Gravure gravure non signé 1787 117 27 avril Gravure gravure non signé 1787 118 28 avril Gravure gravure non signé 1787 125 5 mai Gravure gravure non signé 1787 128 8 mai Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1787 131 11 mai Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1787 132 12 mai Arts peinture Nigood d'Outremer Nigood d'Outremer Lettre de M d'Outremer peintre français 1787 136 16 mai Gravure gravure non signé 1787 138 18 mai Gravure gravure non signé gravure non signé 1787 S138 18 mai Gravure gravure non signé 1787 139 19 mai Gravure gravure non signé 1787 140 20 mai Arts sculpture non signé Gravure gravure non signé 1787 141 21 mai gravure non signé 1787 142 22 mai Gravure gravure non signé 1787 144 24 mai Gravure gravure non signé 1787 145 25 mai Gravure gravure non signé 1787 146 26 mai Arts peinture Macips 1787 147 27 mai Gravure gravure non signé 1787 148 28 mai Gravure gravure non signé 1787 S149 29 mai Aux Auteurs du Journal urbanisme non signé 1787 150 30 mai Livres divers arts non signé 1787 151 31 mai Variété urbanisme non signé Gravure gravure non signé 1787 152 1er juin Gravure gravure non signé 1787 159 8 juin Arts gravure M l'A…P Lettre de M P sur l'Italie Voyage pittoresque de Naples et Sicile 1787 162 11 juin Arts gravure M l'A…P Seconde lettre de M l'A…P l'Italie et le Voyage pittoresque Naples et de 1787 164 13 juin Gravure gravure non signé 1787 165 14 juin Gravure gravure non signé 1787 166 15 juin Arts gravure M l'A Lettre de M l'Italie et le Voyage pittoresque Naples et de 1787 168 17 juin Gravure gravure non signé 1787 169 18 juin Gravure gravure non signé 1787 170 19 juin Arts peinture non signé 1787 172 21 juin Arts peinture non signé Gravure gravure non signé 1787 173 22 juin Gravure gravure non signé 1787 176 25 juin Gravure gravure non signé 1787 180 29 juin Gravure gravure non signé Aux Auteurs Journal 1787 181 30 juin Gravure gravure non signé 1787 183 2 juillet Gravure gravure non signé 1787 184 3 juillet Gravure gravure non signé 1787 185 4 juillet Belles-Lettres gravure Gin, Conseiller au Grand Conseil Gin, Conseiller au Grand Conseil Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1787 187 6 juillet Gravure gravure non signé 1787 189 8 juillet Gravure gravure non signé 1787 190 9 juillet Belles-Lettres peinture MJ* de St L** Quatrain pour Portrait de Mlle Noirterre, peint elle-meme, sa réception Société des Londres Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1787 192 11 juillet Gravure gravure non signé 1787 195 14 juillet Gravure gravure non signé 1787 196 15 juillet Gravure gravure non signé 1787 197 16 juillet Gravure gravure non signé 1787 198 17 juillet Gravure gravure non signé 1787 200 19 juillet Gravure gravure non signé 1787 202 21 juillet Arts architecture non signé Gravure gravure non signé 1787 203 22 juillet Gravure gravure non signé Variété urbanisme Choderlos de Laclos, Capitaine d'Artillerie Chodelos de Laclos Aux Auteurs Journal 1787 205 24 juillet Gravure gravure non signé 1787 206 25 juillet Gravure gravure non signé 1787 207 25 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé 1787 212 31 juillet Arts architecture non signé 1787 216 4 août Gravure gravure non signé 1787 218 6 août Gravure gravure non signé 1787 219 7 août Architecture architecture non signé 1787 221 9 août Architecture architecture non signé Extrait d'une d'un Habitant de Ferney à Racle, Architecte- Ingénieur, qui remporté un à l'Académie Toulouse sur construction Pont de charpente, Genève, 18 1787 1787 222 10 août Architecture urbanisme Renou Antoine Renou Aux Auteurs Journal ce 1er 1787 1787 228 16 août Gravure gravure non signé 1787 230 18 août Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal Architecture urbanisme Cherpitel, Arch. Du Roi Cherpitel, Architecte du Roi Aux Auteurs Journal 1787 233 21 août Arts peinture non signé Gravure gravure non signé Extraits, Belles- Lettres urbanisme non signé 1787 234 22 août Gravure gravure non signé 1787 235 23 août Architecture urbanisme Charon Charon Aux Auteurs Journal, Paris aout 1787 Gravure gravure non signé 1787 236 24 août Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1787 237 25 août Académie peinture non signé 1787 239 27 août Extraits sciences architecture non signé 1787 240 28 août Gravure gravure non signé 1787 241 29 août Gravure gravure non signé 1787 242 30 août Gravure gravure non signé 1787 245 2 sept Architecture urbanisme Antoine, Architecte du Roi Antoine, Architecte du Roi Aux Auteurs Journal, ce 1787 Gravure gravure non signé 1787 248 5 sept Gravure gravure non signé 1787 248 6 sept Gravure gravure non signé Bureau de la Ville urbanisme M le procureur du Roi et de la Ville de Paris Notice adressée aux Auteurs Journal, par procureur du de la Ville de 1787 248 8 sept Arts invention non signé 1787 257 14 sept Gravure gravure non signé 1787 258 15 sept Arts, Peinture peinture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1787 259 16 sept Gravure gravure non signé 1787 262 19 sept Arts, Peinture peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1787 264 21 sept Gravure gravure non signé 1787 266 23 sept Arts, Peinture peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1787 269 26 sept Arts, Peinture peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1787 272 29 sept Gravure gravure non signé Administration urbanisme non signé 1787 276 3 oct Arts, Peinture peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1787 277 4 oct Arts, Peinture peinture non signé Suite de la lettre le Salon 1787 278 5 oct Gravure gravure non signé 1787 279 6 oct Arts, Sculpture sculpture non signé Suite de la lettre le Salon 1787 281 8 oct Arts, Gravure gravure non signé Fin de la lettre Salon 1787 282 9 oct Belles-Lettres critique non signé 1787 283 10 oct Arts sculpture non signé 1787 285 12 oct Gravure gravure non signé 1787 287 14 oct Gravure gravure non signé 1787 288 15 oct Gravure gravure non signé 1787 291 18 oct Arts critique non signé Aux Auteurs Journal 1787 293 20 oct Variété urbanisme non signé 1787 295 22 oct Gravure gravure non signé 1787 296 23 oct Extraits sciences peinture non signé Gravure gravure non signé 1787 297 24 oct Arts critique non signé Aux Auteurs Journal 1787 301 28 oct Gravure gravure non signé 1787 306 02-nov Gravure gravure non signé 1787 307 03-nov Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1787 308 04-nov Gravure gravure non signé 1787 310 06-nov Arts critique non signé Aux Auteurs Journal 1787 314 10-nov Gravure gravure non signé 1787 315 11-nov Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1787 317 13-nov Livres divers arts non signé 1787 318 14-nov Livres divers arts non signé 1787 319 15-nov Gravure gravure non signé 1787 320 16-nov Livres divers arts non signé Arts urbanisme non signé Extrait d'une de M Lefebvre Chilly, datée Noyon le 29 1787. Gravure gravure non signé 1787 323 19-nov Livres divers arts non signé 1787 326 22-nov Arts médailles non signé Gravure gravure non signé 1787 329 25-nov Gravure gravure non signé 1787 330 26-nov Gravure gravure non signé 1787 332 28-nov Gravure gravure non signé 1787 334 30 nov. Variétés urbanisme Le Bon, parisien Lettre sur les Embellissements Paris Aux Auteurs du Journal, novembre 1787 Gravure gravure non signé 1787 336 2 déc Gravure gravure non signé 1787 338 4 déc Variété urbanisme non signé Aux Auteurs Journal, Paris novembre 1787 1787 339 5 déc Gravure gravure non signé 1787 340 6 déc Arts peinture non signé 1787 342 8 déc Livres divers arts non signé 1787 342 8 déc Livres divers publication non signé 1787 343 9 déc Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1787 247 13 déc Livres divers arts non signé 1787 350 16 déc Arts urbanisme Cyrille Rigaud DM Cyrille Rigaud Aux Auteurs Journal, Paris, décembre 1787 1787 351 17 déc Gravure gravure non signé 1787 356 22 déc Gravure gravure non signé Variété urbanisme G…Architecte, inspecteur Général des Plans de paris, aux Grands Cordeliers Aux Auteurs Journal, Paris décembre 1787 1787 357 23 déc Gravure gravure non signé 1787 358 24 déc Gravure gravure non signé 1787 359 25 déc Arts médailles non signé 1787 360 26 déc Arts urbanisme non signé Aux Auteurs Journal 1787 361 27 déc Arts sculpture Le Tibre, le Nil Aux Auteurs Journal, Paris décembre 1787 Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1787 363 29 déc Gravure gravure non signé 1787 364 30 déc Arts peinture non signé 1787 365 31 déc Gravure gravure non signé 1787 2 2 janv Variété urbanisme non signé Aux Auteurs Journal 1788 S2 2 janv arts la Blancherie Pahin de la Blancherie Correspondance générale et pour les sciences les arts 1788 7 7 janv Gravure gravure non signé 1788 8 8 janv Gravure gravure non signé 1788 10 10 janv Gravure gravure non signé 1788 11 11 janv Gravure gravure non signé 1788 12 12 janv Gravure gravure non signé 1788 13 13 janv Variétés architecture Verniquet, Archit du Jardin du Roi et Commissaire Général de la Voierie Verniquet Aux Auteurs Journal, ce janvier 1788 1788 20 20 janv Livres divers arts non signé 1788 21 21 janv Gravure gravure non signé 1788 22 22 janv Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 24 24 janv Belles-Lettres vers Bordeaux Bordeaux Vers pour le du jeune prince de Lubomirski, peint par M sous la figure l'Amour, jouant des mirthes lauriers 1788 27 27 janv Variété urbanisme Le Baron de Thunder Lettre du Baron de Thunder Auteurs du 1788 S28 28 janv Gravure gravure non signé dessin non signé 1788 36 5 fév Gravure gravure non signé 1788 38 7 fév Variétés urbanisme Philantrope Aux Auteurs Journal 1788 39 8 fév Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1788 41 10 fév Gravure gravure non signé 1788 43 12 fév Gravure gravure non signé 1788 45 14 fév Gravure gravure non signé Variétés urbanisme non signé Réponse d'un Philantrope la lettre d'un Philantrope, dansle Journal Paris du 7 février 1787 1788 47 16 fév Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1788 48 17 fév Variétés urbanisme non signé Aux Auteurs Journal 1788 50 19 fév Gravure gravure non signé 1788 53 22 fév Gravure gravure non signé 1788 58 26 fév Arts médailles non signé Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1788 58 27 fév Gravure gravure non signé 1788 59 28 fév Livres divers arts non signé 1788 60 29 fév Arts sculpture D de V Aux Auteurs Journal, le 1er février 1788 Gravure gravure non signé 1788 62 2 mars Variété urbanisme Baron de Thunder Baron de Thunder Lettre du Baron de Thunder Auteurs du 1788 64 4 mars Gravure gravure non signé Architecture publication non signé 1788 65 5 mars Livres divers arts non signé 1788 66 6 mars Gravure gravure non signé 1788 68 8 mars Gravure gravure non signé 1788 69 9 mars Gravure gravure non signé 1788 71 11 mars Livres divers arts non signé 1788 75 15 mars Livres divers arts non signé 1788 76 16 mars Gravure gravure non signé 1788 79 19 mars Gravure gravure non signé 1788 80 20 mars Gravure gravure non signé 1788 84 24 mars Gravure gravure non signé 1788 85 25 mars Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1788 87 27 mars Gravure gravure non signé 1788 89 29 mars Livres divers publication non signé Variétés urbanisme Baron de Thunder Baron de Thunder Lettre du Baron de Thunder Auteurs du Gravure gravure non signé 1788 90 30 mars Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 93 2 avril Gravure gravure non signé 1788 94 3 avril Arts médailles non signé 1788 95 4 avril Gravure gravure non signé 1788 96 5 avril Gravure gravure non signé 1788 97 6 avril Gravure gravure non signé Variétés urbanisme Un de vos Abonnés, Chevalier de St Louis 1788 98 7 avril Livres divers urbanisme 1788 S99 8 avril Gravure gravure non signé 1788 101 10 avril Gravure gravure non signé 1788 102 11 avril Gravure gravure non signé 1788 104 13 avril Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1788 105 14 avril Gravure gravure non signé 1788 106 15 avril Variété gravure Desmarestz, président de l'Election de Senlis Desmarestz Aux Auteurs Journal, Senlis 26 mars 1788 Gravure gravure non signé 1788 107 16 avril Livres divers arts non signé 1788 108 17 avril Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 110 19 avril Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 111 20 avril Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 113 22 avril Gravure gravure non signé 1788 114 23 avril Gravure gravure non signé 1788 115 24 avril Gravure gravure non signé 1788 116 25 avril Variété urbanisme Longueil, Architecte Longueil Aux Auteurs Journal, Paris avril 1788 Gravure gravure non signé 1788 118 27 avril Gravure gravure non signé 1788 119 28 avril Nécrologie nécrologie non signé Eloge de M Elève de l'Académie Royale de peinture 1788 122 1er mai Livres divers arts non signé 1788 123 2 mai Gravure gravure non signé 1788 126 5 mai Arts académie non signé Variété peinture un Amateur Aux Auteurs Journal, par Amateur Gravure gravure non signé 1788 128 7 mai Livres divers arts non signé 1788 129 8 mai Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1788 130 9 mai Extraits, Belles- Lettres urbanisme non signé 1788 131 10 mai Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1788 137 16 mai Arts médailles non signé Gravure gravure non signé 1788 139 18 mai Gravure gravure non signé 1788 140 19 mai Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1788 143 22 mai Arts peinture non signé Gravure gravure non signé 1788 144 23 mai Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 145 24 mai Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1788 149 28 mai Gravure gravure non signé 1788 150 29 mai Gravure gravure non signé 1788 153 1er juin Arts peinture non signé Gravure gravure non signé 1788 154 2 juin Gravure gravure non signé 1788 155 3 juin Gravure gravure non signé 1788 157 5 juin Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1788 158 6 juin Gravure gravure non signé 1788 159 7 juin Arts urbanisme C*** Cochin Gravure gravure non signé 1788 161 9 juin Gravure gravure non signé 1788 162 10 juin Gravure gravure non signé 1788 164 12 juin Gravure gravure non signé 1788 165 13 juin Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 166 14 juin Gravure gravure non signé 1788 167 15 juin Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1788 167 16 juin Arts médailles non signé 1788 174 22 juin Gravure gravure non signé 1788 177 25 juin Arts peinture non signé Aux Auteurs Journal 1788 177 Gravure gravure non signé 1788 182 30 juin Gravure gravure non signé 1788 183 1er juillet Gravure gravure non signé 1788 185 3 juillet Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 190 8 juillet Gravure gravure non signé Gravure gravure non signé 1788 191 9 juillet Gravure gravure non signé 1788 192 10 juillet Livres divers arts non signé 1788 193 11 juillet Arts médailles non signé Gravure gravure non signé 1788 194 12 juillet Gravure gravure non signé 1788 195 13 juillet Gravure gravure non signé 1788 197 15 juillet Arts peinture un Abonné de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 200 18 juillet Gravure gravure non signé 1788 201 19 juillet Gravure gravure non signé 1788 202 20 juillet Gravure gravure non signé 1788 203 21 juillet Arts peinture Quenedey, peintre Quenedey Aux Auteurs Journal Gravure gravure non signé 1788 205 23 juillet Gravure gravure non signé 1788 206 24 juillet Gravure gravure non signé 1788 215 2 août Arts peinture non signé 1788 221 8 août Livres divers arts non signé 1788 224 11 août Gravure gravure non signé 1788 225 12 août Gravure gravure non signé . 1788 227 14 août Gravure gravure non signé 1788 229 16 août Gravure gravure non signé 1788 231 18 août Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 240 27 août Gravure gravure non signé 1788 241 28 août Arts peinture non signé 1788 243 30 août Académie architecture non signé 1788 249 5 sept Académie académie non signé Arts sculpture non signé 1788 250 6 sept Gravure gravure non signé 1788 252 8 sept Gravure gravure non signé 1788 253 9 sept Gravure gravure non signé 1788 255 11 sept Gravure gravure non signé 1788 256 12 sept Gravure gravure non signé 1788 260 16 sept Gravure gravure non signé 1788 261 17 sept Gravure gravure non signé 1788 263 18 sept Gravure gravure non signé 1788 265 21 sept Gravure gravure non signé 1788 266 22 sept Gravure gravure non signé Livres divers publication non signé 1788 267 23 sept Gravure gravure non signé 1788 268 24 sept Arts sculpture non signé 1788 270 26 sept Gravure gravure non signé 1788 272 28 sept Gravure gravure non signé 1788 273 29 sept Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 274 30 sept Gravure gravure non signé gravure non signé gravure non signé 1788 279 5 oct Arts gravure non signé Gravure gravure non signé 1788 283 9 oct Gravure gravure non signé 1788 284 10 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 287 13 oct Gravure gravure non signé 1788 291 17 oct Gravure gravure non signé 1788 293 19 oct Arts académie non signé 1788 294 20 oct Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 295 21 oct Gravure gravure non signé 1788 299 25 oct Arts médailles non signé 1788 302 28 oct Gravure gravure non signé 1788 306 1er nov Arts sculpture non signé 1788 308 03-nov Gravure gravure non signé 1788 309 04-nov Gravure gravure non signé 1788 310 05-nov Arts peint., sculpt. non signé Gravure gravure non signé 1788 311 06-nov Arts peinture Quenedey, peintre Quenedey 1788 311 06-nov Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 315 10-nov Gravure gravure non signé 1788 316 11-nov Gravure gravure non signé 1788 318 13-nov Gravure gravure non signé 1788 319 14-nov Gravure gravure non signé 1788 320 15-nov Gravure gravure non signé 1788 323 18-nov Arts peinture Gonord Gonord Aux Auteurs Journal 1788 S323 18-nov Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 324 19-nov Gravure gravure non signé 1788 325 20-nov Livres divers arts non signé 1788 325 20-nov Gravure gravure non signé 1788 326 21-nov Gravure gravure non signé 1788 330 25-nov Belles-Lettres vers non signé A Mme le Brun, Chateau de Gravure gravure non signé gravure non signé 1788 331 26-nov Gravure gravure non signé Variétés gravure de Charnois de Charnois Aux Auteurs du Journal, novembre 1788 1788 332 27-nov Arts peinture Chrétien Chrétien Aux Auteurs Journal 1788 334 29-nov Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1788 335 30 nov. Gravure gravure non signé 1788 336 1er déc Gravure gravure non signé 1788 337 4 déc Gravure gravure non signé 1788 340 5 déc Livres divers arts non signé Gravure gravure non signé 1788 342 7 déc Arts peinture L'Abbé de St L*** Aux Auteurs Journal 1788 343 8 déc Gravure gravure non signé 1788 344 9 déc Arts sculpture non signé Gravure gravure non signé 1788 345 10 déc Gravure gravure non signé 1788 346 11 déc Gravure gravure non signé 1788 347 12 déc Gravure gravure non signé 1788 347 12 déc Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1788 349 14 déc Gravure gravure non signé 1788 349 14 déc Gravure gravure non signé Livres divers arts non signé 1788 350 15 déc Gravure gravure non signé 1788 351 16 déc Gravure gravure non signé 1788 534 19 déc Gravure gravure non signé 1788 535 20 déc Gravure gravure non signé 1788 360 25 déc Arts académie non signé 1788 361 26 déc Gravure gravure non signé 1788 363 28 déc Gravure gravure non signé 1788 364 29 déc Gravure gravure non signé 1788 365 30 déc Arts académie non signé Gravure gravure non signé gravure non signé Annexe 2. : Articles choisis du “Journal de Paris”, sur les arts visuels, 1777-1788
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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1. Les arts visuels contemporains vus par les correspondants du
Journal
1777, n°53, 22 février, Arts, Lettre aux Auteurs de ce Journal.
Messieurs,
Permettez-moi de profiter de votre Journal pour rendre publique une idée qui m’a été
communiquée ces jours derniers par un Artiste, et qui m’a paru bien conçue. Il observait
qu’à la dernière réception qui s’est faite à l’Académie française, s’étant empressé à voir les
portraits de tous les Grands-hommes célèbres qui ont composé cette Académie, il a été
très surpris de n’y trouver que des tableaux ou mauvais, ou de la plus grande médiocrité.
On doit d’autant moins s’y attendre, que le siècle présent et celui qui l’a précédé ont produit
d’excellents peintres dans le genre du portrait.
La cause de cette défectuosité vient de ce que ces Portraits sont donnés par les
Récipiendaires qui économisent sur cet objet, ou qui, lorsqu’ils sont opulents, et en état de
faire les frais d’un tableau, ne donnent à l’Académie qu’une mauvaise copie, et conservent
pour eux l’original, sans considérer qu’il serait beaucoup plus convenable de le placer dans
ce dépôt public.
En conséquence, il observait que l’Académie Française recevant au plus cinq
personnes en deux ans, il serait à souhaiter qu’elle obtint du Roi un fonds de cent louis
ou mille écus par année destinés à cet emplois. Dans sa supposition, ce ne serait ni le
Récipiendaire, ni même l’Académie qui feraient le choix du peintre ; on sait trop combien
l’affection qu’on a quelquefois pour un petit protégé peut influer sur ce choix, et l’on courait
risque de retomber dans le même cas : mais puisqu’il y a une Académie royale de peinture,
c’est à elle qu’il convient de remettre le choix de l’Artiste le plus capable ; elle indiquerait
ou un M Roslin ou un M Duplessis et l’on serait sûr d’avoir des Tableaux des meilleures
artistes du siècle.
Alors ce sanctuaire des Lettres deviendrait en même temps un cabinet précieux, digne
de la curiosité de tout amateur, et où l’on pourrait suivre de l’oeil les diverses gradations
des Arts en France.
1777, n°57, 26 février, Arts, Lettre aux Auteurs de ce Journal. Du 25 Février
1777.
Messieurs,
Le beau Tableau de Greuze, adjugé le 20 de ce mois à la vente de l’Hôtel d’Aligre,
a donné lieu à un faux bruit qu’il est nécessaire de détruire. Ce tableau avait été
précédemment payé sept mille deux cent livres à la vente du cabinet de M le duc de
Choiseul ; M Paillet l’ayant exposé à celle-ci, pour un sol de moins, annonçant bien
publiquement qu’il était marchand, à cette somme ; l’adjudication s’en est faite à lui-même
après deux seules enchères d’un sol chacune ; cette conduite a surpris, elle a même été
blâmée par quelques personnes qui regrettent sans doute ce précieux morceau : on a
répandu qu’il était retiré.
Il est une marche ordinaire pour ceux qui sont chargés de pareilles ventes, mais elle
peut varier selon les circonstances, et l’on n’a pas cru lorsqu’il s’agissait d’un objet dont le
mérite était si généralement reconnu et la valeur si assurée, devoir être obligé de suivre la
lenteur ordinaire des enchères, faire espérer à moindre prix quand on est certain de celui que
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l’on aura, c’est perdre le temps et abuser les Spectateurs. L’Amateur distingué qui possède
actuellement ce morceau admirable, a témoigné au moment même de l’adjudication la joie
qu’il avait d’en être devenu le propriétaire. Ainsi nous pouvons dissuader ceux qui sont dans
l’erreur et donner des preuves de la bonne foi que nous nous ferons toujours un devoir
d’observer dans les affaires publiques et particulières qui nous sont confiées relativement
à notre état.
J’ai l’honneur, etc, Signé Mercier.
1777, n°90, 31 mars, Arts, Projet tendant à l’établissement des Mosaïcistes
en France
Il est étonnant comme l’observe M de Lalande (Voyage d’Italie) que les Souverains qui
aiment et protègent les arts, ayant négligé jusqu’à présent d’attirer dans leurs états ces
hommes qui ne font éprouver qu’à l’Italie seule combien est précieux le talent d’éterniser
par des copies en mosaïques ces admirables morceaux de peinture que la fragilité de la
matière qui les compose enlève chaque jour à notre admiration et aux regards des jeunes
Artistes dont le génie s’échauffe, dont les connaissances ne s’étendent , qu’en étudiant les
productions des plus grands Maîtres dans ce genre.
Non seulement la mosaïque conserve à jamais par une fidèle imitation les productions
de la Peinture, mais elle a encore l’inestimable avantage de faire renaître et de s’approprier
cette fraîcheur de coloris que le temps a éteint dans une infinité de tableaux, surtout dans
ceux qui sont peints à fresque.
Les Papes, protecteurs des arts, occupent depuis longtemps les Mosaïcistes à copier
les plus belles peintures renfermées dans les Eglises de Rome ; mais ce travail devant avoir
un terme assez prochain, il arrivera que ces Ouvriers manquant d’occupation dans l’Italie et
ne pouvant en trouver ailleurs, tomberont dans le découragement et que leur talent périra
avec eux.
Cependant la France renferme un nombre prodigieux de peintures précieuses dont le
coloris est si altéré, qu’on ne plus les considérer que comme la faible lumière de la fin d’un
beau jour.
Il serait de la grandeur du Roi, de son goût pour les arts ; de l’amour que M le Marquis
d’Angeviller a pour eux, de conserver tant de chefs-d’oeuvre par le secours des copies en
mosaïque. Il en existe à Rome qui sont si belles, si parfaitement égales à leurs originaux,
qu’on ne peut douter qu’elles ne soient le plus heureux procédé, le plus sûr pour mettre à
l’abri d’une perte irréparable les productions des peintres célèbres.
Par ces considérations, un Citoyen qui aime les arts, propose d’attirer en France
quelques-uns des meilleurs moscovites. On sait que ces ouvriers sont en général trèspauvres
; s’ils trouvaient en France plus d’aisance, leur travail en deviendrait plus parfait :
le talent qui laisse dans la misère celui qui le cultive, tombe tôt ou tard dans la médiocrité.
Il serait encore à désirer que Sa Majesté voulut avec l’agrément des Souverains de
l’Italie, charger un homme de goût et instruit, de faire copier par les Mosaïcistes les plus
beaux tableaux qui sont en Italie, et de faire faire les creux des plus excellents morceaux de
sculpture, pour en voir des copies en plâtre qui seraient placées, ainsi que lesMosaïcistes,
dans une galerie formée pour cet objet.
Pour subvenir aux frais de la construction de cette Galerie et à ceux qu’exigeraient la
formation de ces copies, leur transport et leur pose, ainsi que l’entretien desMosaïcistes, on
proposait des moyens qui ne seraient point à charge au Roi.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Quel spectacle plus beau, plus instructif, pourrait-on offrir aux yeux des artistes et
des connaisseurs, qu’un monument qui renfermerait une collection de copies exactes des
tableaux et des statues sorties des mains des plus excellents maîtres ? L’Europe entière
trouverait dans cette collection unique un objet d’admiration et d’instruction que le temps
ne pourrait altérer, et qui conséquemment attirerait sans cesse tout ce qui se trouverait
d’Amateurs dans cette partie du monde où les Arts sont cultivés.
1777, n°98, 8 avril, Arts
On a vu ces jours derniers les Tableaux de feu SAS Mgr le Prince de Conti. Les Artistes
et Amateurs ont remarqué avec plaisir l’impression différente qu’ont produit sur le Public
cette riche collection et le Cabinet de M de Boisset. Avant que l’un et l’autre fussent
connus, le peu de gens qui avaient vu les tableaux de ce dernier, en parlaient avec des
transports d’admiration. On ne pouvait blâmer cet enthousiasme, qui paraissait inspiré par
l’amour des belles choses. Il semblait que l’on s’empressait moins à vanter les Tableaux du
Prince, qui n’avait point fait à la vérité arranger les siens, avec un ordre aussi recherché
que ce Particulier. Aujourd’hui que le public a été appelé pour juge, il paraît qu’il n’a
pu s’empêcher de goûter les morceaux soignés et précieux de l’Ecole Hollandaise, que
chérissait particulièrement M de Boisset ; mais qu’il a été frappé de l’imposant des morceaux
des grands-Maîtres de l’Ecole de l’Italie et de France, qui brillent dans cette collection
immense et formée en si peu d’années par Mgr le Prince de Conti. Il s’en faut portant
beaucoup que ce Prince ait dédaigné les peintres flamands et hollandais, puisqu’il y a dans
sa collection nombre d’excellents morceaux de ces Maîtres ; mais il pensait sans doute que
le véritable amour des arts n’admet point de goûts exclusifs. En sorte que l’on ne craint pas
de dire, avec le Public, que le cabinet de M de Boisset, était celui d’un curieux de bijoux, et
celui de Mgr le Prince de Conti, d’un amateur de chef-d’oeuvres et de belles choses en tout
genre. Ce Prince n’a point eu la manie de ceux qui n’achètent les productions des artistes,
que comme des meubles. Les plus beaux morceaux seront rejetés par eux s’ils n’ont point
la mesure convenable à figurer dans leurs petits appartements, et ils perdent de leur prix
à propos qu’ils sont plus grands. De là vient la nécessité où sont nos Artistes modernes,
pour travailler à leur fortune, quoique nés avec le désir de déployer leur génie dans un
vaste champ, de le resserrer dans les limites de très petits tableaux de sujets innocents
et enfantins. On couvre d’or ces derniers tandis que l’on daigne à peine jeter les yeux sur
les autres. Il serait à souhaiter que l’exemple de ce Prince pût influer sur cette espèce
d’amateurs, et leur persuader que les pans des murs de leurs appartements seront aussi
noblement décorés par des grands traits d’histoire, que par des milliers de bambochades ;
non qu’il faille, comme nous l’avons dit, les dédaigner, mais nous croyons qu’il est plus
avantageux favoriser les genres qui portent le caractère de la noblesse. Ce sont ces vastes
compositions et les grandes Machines, pour parler le langage des arts, qui les soutiennent ;
ce sont elles, qui même après que les arts sont disparus dans un pays, comme ils le sont
en Italie, en font l’ornement et la richesse.
1777, Supplément au n°101, Arts, Lettre aux Auteurs de ce Journal
Messieurs,
J’ai toujours sincèrement applaudi aux articles sur les Arts qui ont été insérés dans votre
Journal ; cependant, à l’égard de ceux qui traitent de la Peinture, il me semble qu’on peut,
avec raison, n’être pas du même avis ; on y montre par exemple un zèle pour la peinture
en mosaïque qui ne paraît pas bien réfléchi :c’est ce qu’il s’agit d’examiner.
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Cette Peinture vaut-elle ce qu’elle coûte ? J’ose dire que non. Vue de près, elle n’est
pas supportable, c’est un composé de petites taches entourées d’un lisère gris, qui tient
assez du ravage que fait sur le visage une petite vérole violente. Elle n’a de réussite que
dans les tableaux dont les figures sont d’une proportion très forte et qui peuvent se voir
à une grande distance ; c’est ce qui a fait le succès de la Ste Petronille du Guerchin, où
les figure ont à-peu-près dix pieds. Il est à observer que c’est presque le seul morceau de
mosaïque qui se soit attiré des éloges. Il n’en a pas été de même de ceux qui ont été faits
depuis, et notamment de celui de M Subleiras, dont les blancs si brillants et si frais dans
l’original, sont restés ternes dans la mosaïque, et salis par le petit lisère gris qui entoure
les éguilles blanches.
Nous ne faisons point en France de tableaux de proportion colossale, et nos églises ne
sont point vastes comme la plupart de celles de l’Italie. Nous n’aurions donc à exécuter dans
ce genre que des tableaux de moyenne grandeur, qui n’y réussiraient pas. Cette peinture a
encore un autre défaut, le poli qu’on y donne et l’impossibilité de dresser parfaitement cette
surface, y produit des luisant qui sont cause qu’on ne jouit jamais bien de l’effet total.
Quel est donc l’avantage qu’elle a sur les autres, à qui d’ailleurs elle est inférieure à
tant d’égards ? sa durée, dit-on, est éternelle ; mais elle ne durera pas plus que le mur
auquel elle est adaptée ; la peinture à l’huile sur toile dure au moins trois cent ans ; celle en
mosaïque durerait-elle beaucoup plus ? ce genre d’imitation ne pourrait s’établir qu’à Paris,
parce qu’il est le centre de réunion de tous les talents distingués en France. Or, en général
les matériaux que, faute de meilleurs, on est forcé d’employer pour bâtir dans cette ville,
sont tendres et peu durables ; cette longue durée n’aurait donc pas lieu pour nous.
Mais ce qui achève de décider l’impossibilité de cet établissement, c’est la dépense
qu’il faudrait pour obtenir des Ouvrages de cette nature. Les tableaux de S Pierre ont coûté
chacun plus de soixante mille livres, dans un pays où la main d’oeuvre n’est pas à la moitié
de ce qu’elle coûterait à Paris. Ira-t-on sacrifier ces sommes, lorsqu’à peine on peut obtenir
celles qui sont absolument nécessaires pour le soutien de la véritable peinture elle-même ?
Avant que se livrer au luxe, il faut songer au nécessaire.
Je me propose aussi, sous peu de jours, vous adresser quelques réflexions sur ce qui
a été inséré concernant les Arts dans la Feuille du 8 avril. Il me semble qu’on y montre un
peu trop de mépris pour ce qui, par dérision, on veut appeler des bambochades ; quoique
le Bamboche ait été un Artiste distingué, peut-être devrait-on trancher moins durement sur
ce qui fait les délices de l’Europe entière.
1777, n°113, 23 avril, Arts, Lettre aux Auteurs du Journal de Paris
Messieurs,
L’oncle de l’Anonyme de Vaugirard a raison, il veut qu’on ne s’obstine point dans la
dispute et affirme que l’on ne convertit personne ; la preuve en est que malgré les preuves
qu’a apportées le défenseur de la mosaïque, je n’ai point changé d’avis ; au reste, j’ai dit
mon sentiment, il a dit le sien, permis à chacun de les peser et de prendre parti pour l’un
et pour l’autre.
Je suis, dit-on, mal servi par ma mémoire, ou je n’aime assurément pas la mosaïque ;
il est vrai que je ne l’aime pas à beaucoup près que la vraie peinture : on croit que j’ai oublié
la colombe qui est au Capitole ; non, je l’estime ce qu’il y a de mieux en mosaïque antique ;
mais je n’en ai pas été émerveillé : les étrangers ne se lassent pas d’admirer la mosaïque ;
qu’admirent-ils ? la patience, la difficulté surmontée ; difficulté encore où il entre plus de
mécanique que d’art. Or ce n’est pas ce que j’estime dans les arts, j’y désire du génie, du
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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sentiment, et du savoir dans l’exécution, etc, etc enfin tout ce que l’on ne trouve pas dans
une copie. Quelque bien exécutée qu’on suppose la mosaïque, ce n’est toujours qu’une
copie, et par cette raison, je la regarde comme très inférieure à un original qui part d’un
génie enflammé, et qui est exécuté par des moyens qui n’ont point refroidi son feu ; ces
copies d’ailleurs seraient faites par des Artistes très-médiocres ; on ne persuadera jamais
à un homme qui aura du goût, du feu et du sentiment de s’attacher à un talent si lent et si
insipide. Enfin quoiqu’on ne mette le tableau de mosaïque qu’on désire à Ste Geneviève
qu’à trente mille livres, fort au-dessous de ce qu’il coûterait à Paris, je persiste à penser qu’il
ne vaudrait pas ce qu’il aurait coûté. Ceci soit dit pour n’y plus revenir, je n’ai pas l’intolérance
de persécuter les gens pour les amener à être de mon sentiment.
Au reste, si j’ai pris l’alarme, c’est que je n’ignore pas qu’en France tout est mode, tout
est enthousiasme. Je ne suis pas éloigné de penser qu’un peu de ce talent chez nous, dirigé
avec modération, y serait une sorte de richesse de plus ; mais elle nous consommerait des
fonds dont nous avons besoin pour choses plus importantes, et nous ne tarderions pas
à voir nos têtes exaltées attacher à cette Peinture beaucoup plus de mérite qu’elle n’en
peut avoir ; elle deviendrait la merveille du jour, l’objet d’admiration. N’entendons-nous pas
souvent des personnes ignorantes de ce que c’est qu’harmonie en peinture et frappées par
les couleurs outrées, nous dire que les tapisseries sont plus belles que les tableaux ?
1777, n°123, 3 mai, Arts, A Messieurs les Auteurs du Journal de Paris, par un
Artiste de l’Ancienne Académie de Saint-Luc.
Voilà donc à quoi ont abouti les belles promesses de ces Artistes, Amateurs ou autres, qui
ne trouvaient pas que le Colisée fût un lieu décent pour exposer les tableaux ; qui traitaient
de séduction les avances obligeantes que les Artistes Maîtres Peintres voulaient bien faire
aux élèves distingués de l’Académie royale. Ce salon ou cette galerie si bien éclairée, si
favorable aux ouvrages de peinture et de sculpture a disparu comme une décoration de
théâtre ; ces personnes animées d’un zèle très louable, quoiqu’un peu amer, sont obligées
d’oublier leur beau rêve.
Des obstacles insurmontables, disent-elles, s’y opposent et quels sont ces obstacles ?
pourquoi ne pas parler de bonne foi ? pourquoi ne pas convenir que c’est le défaut d’argent
qui les arrête ? Ne sait-on pas que les plus grands artistes en sont moins chargés que de
gloire ? et peut-être même d’orgueil.
Il ne nous serait pas difficile de deviner qui avait formé ce projet vague ; le ton de mépris
qu’on faisait paraître pour les Artistes de l’Ancienne académie de St Luc, l’indiquait assez.
Cependant, il y avait et il y a encore plusieurs hommes de mérite qui étaient de ce corps
et qui volontairement y sont rentrés. Sans doute ils ne prétendent pas être au degré des
talents qui distinguent l’académie royale ; mais s’ensuit-il qu’ils soient méprisables ? N’ontils
pas droits de prendre rang dans la classe des talents utiles au public, qu’il a besoin de
connaître, et dont il est le juge ?
Pour prouver combien le reproche de séduction est déplacé à notre égard, il suffit
d’exposer le projet que nous avons formé. Il faut d’abord poser comme une vérité, ce que
ces Messieurs n’imaginent peut-être point, c’est que nous sommes aussi satisfaits qu’euxmêmes
de ce que la liberté a été rendue aux Arts. Dans le procès que nous avons soutenu
et qui avait divisé notre corps, n’a-t-on vu que le premier voeu des Artistes était cette liberté ?
Si donc nous cherchons à nous rapprocher des Artistes libres qui se distinguent par leurs
talents et que rien ne force plus d’entrer dans aucun corps, ce n’est que par le désir de
leur être utiles, et de former avec eux une liaison d’affection qui nous met à portée de
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faire connaître au public et nos talents et les leurs ; sans avoir la prétention d’attirer ses
applaudissements, on peut espérer de mériter son attention, comme talents utiles.
Nous espérons obtenir du Magistrat qui nous honore de sa protection, de faire des
expositions de tableaux de sculptures. Nous offrons à tous les artistes de mérite qui ne
peuvent point exposer au salon de l’Académie royale, de recevoir leurs ouvrages dans le
nôtre, de les y placer avec distinction ; nous nous en ferons honneur. S’ils nous sont fort
supérieurs, nous n’en serons ni jaloux ni humiliés, personne n’ignore que dans les Arts
difficiles, ce n’est pas toujours le défaut de travail et de soins qui force à rester dans la
médiocrité ; mais le manque de dons naturels qui ne sont pas accordés à tous ; nous ne
désirons précisément que le juste degré d’estime que nous pouvons mériter et nous serons
les premiers à applaudir aux succès de ceux qui nous surpassent.
Que peut-on trouver de dangereux dans ce projet ? Que présente-t-il qui puisse avilir
les Artistes libres qui se joindront à nous ? peut-il couvrir quelque piège contre la liberté,
que nous sommes dans l’heureuse impuissance d’attaquer ? Enfin, y voit-on un plan de
séduction et n’est-il pas tout à leur avantage. Je suis, etc.
1777, n°129, 9 mai, Arts, Lettre aux Auteurs de ce Journal
Nous vous prions de nous accorder place dans votre journal pour y proposer quelques
réflexions que nous désirons faire parvenir à MM de Mercenay et Peters. Ces Messieurs
ont répandu un imprimé qui présente un très-beau projet, et auquel tout ami des Arts doit
applaudir ; c’est en procurant aux artistes peintres et sculpteurs un lieu où ils puissent
exposer et faire connaître leurs talents, de leur fournir en même temps l’occasion de
travailler à des ouvrages dignes d’exciter leur émulation. On se propose de faire faire un
nombre de tableaux qui auront pour sujet les grandes actions de Henri IV ; on ne peut
certainement faire un choix plus digne. On y ajoute qu’on fera ensuite graver ces Tableaux,
c’est encore un très grand encouragement pour la gravure et propre à faire revivre celle
de l’histoire trop peu soutenue par le goût du public. On annonce pareillement pour la
sculpture des modèles payés de statues des grands hommes Français. On doit les plus
grands remerciements aux Artistes et aux Amateurs qui ont conçu une idée si noble et si
généreuse ; et si l’on hasarde ici quelques observations, ce n’est que dans la vue d’en
rendre l’exécution aussi agréable au Public qu’il est possible.
Nous ne nous arrêtons pas sur la tâche difficile qu’on donne aux Artistes en leur
proposant à peu près les mêmes sujets dont Rubens a orné la galerie de Luxembourg ; il
y a moyen de les traiter de manière à écarter toute idée d’une comparaison que personne
ne se flatte de pouvoir soutenir ; d’ailleurs on peut faire de très belles choses sans qu’elles
soient au degré d’excellence de Rubens.
Sans examiner si ceux qui ne regardaient pas le Colisée comme un lieu convenable
portaient à l’excès leur sévérité, qu’ils pourraient peut-être justifier en observant combien
l’espèce des plaisirs qui appellent au Colisée est différente de ceux que procurent les Arts
du dessin ; en faveur d’un aussi beau projet nous accorderons qu’on peut y appeler ces
Arts ; mais nous oserons observer qu’il est quelques précautions à prendre pour y attirer la
partie sérieuse du Public qui fait les plaisirs bruyants.
Il paraît d’abord peu convenable que l’on fasse payer pour laisser voir des ouvrages
d’Art ; nous savons que lors de la dernière exposition dans ce lieu, il y a eu un jour où l’on
a pu entrer sans payer mais nous croyons que ce n’est pas assez pour la satisfaction du
public et pour le bien de l'Art et qu’il serait avantageux qu’on y pût entrer tous les jours, à
l’exception de celui où il y aura bal et feu d’artifice.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Nous observerons encore que dans ces jours accordées au public, où il ne serait
question que des arts du dessin, il nous paraîtrait nécessaire, si cela était possible, qu’il y
eût une entrée particulière et différente de celle qui conduit normalement au Colisée. Il y a
une partie importante du public qui ne doit pas y paraître, qui ne doit pas même être exposée
à aucune équivoque sur ce sujet ; des ecclésiastiques, des évêques, des magistrats ne
semblent pas pour voir laisser de doute à cet égard. Il ne paraît pas qu’il y ait d’autre moyen
que de donner une entrée particulière et de jours qui ne soient point destinés au plaisirs
qui contrastent avec leur état.
Lorsque nous disons qu’il est à souhaiter qu’on puisse voir les ouvrages journellement
sans payer, nous ne prétendons point que les personnes qui ont la générosité de faire les
frais nécessaires en supportent la dépense en pure perte, mais nous croyons qu’on peut
faire usage du moyen usité à Londres ; c’est-à-dire que personne n’entre à cette exposition
sans prendre un livret : à quelque faible prix qu’il soit, l’avantage que procurera ce débit,
dédommagera des frais qu’elle occasionnera.
Nous n’entendons parler ici que des simples frais de l’exposition, et nullement de ceux
qui s’ensuivront du payement des Tableaux et des Gravures ; c’est une autre spéculation
totalement différente, et d’autant plus généreuse que la rentrée en est bien plus incertaine.
Nous terminerons par observer que le projet de faire dorer les planches après en avoir
tiré un nombre, nous répugne infiniment. Pourquoi priver la postérité de la plus grande partie
des Estampes que ces planches peuvent fournir ? et s’exposer à les acheter, par l’excès
de leur rareté, à des prix excessifs ? Ne regrette-t-on pas tous les jours de ne pouvoir faire
usage des belles planches des Batailles d’Alexandre, par Gérard Audran, sur lesquelles on
a exercé cette barbarie ? ne vaudrait-il pas mieux, après en avoir tiré le nombre qu’on jugera
convenable, les confier sous scellé à la Bibliothèque du Roi ou dans quelque autre dépôt
public, aux conditions de ne pouvoir en être tirées que dans trente ans, dans cinquante si
l’on veut ? Il serait cruel de priver nos neveux de choses qui peuvent leur être agréables
et utiles : d’ailleurs c’est arrêter la prolongation et l’extension de la gloire d’un Héros digne
de l’impartialité et de la vénération de toutes les nations, ainsi que de tous les siècles. Je
suis, etc.
1777, n°134, 14 mai, Lettre aux Auteurs du Journal
Messieurs,
L’imprimé dont parle l’auteur de la lettre sur les Arts, insérée dans votre journal N°129,
est sans doute celle que j’ai eu l’honneur d’adresser dès le 16 avril dernier aux Artistes. Je
ne puis voir qu’avec plaisir les bonnes vues de cet Auteur, mais charmé de profiter de ses
avis, je me vois avec peine forcé de lui répondre par la même voie, avec bien moins de
succès, que par une conférence directe qui eut fixé le point de vue sur la nature du lieu et
sur les idées de ma Compagnie et des Syndics pour l’avantage des Arts et l’amusement
du public au Colisée.
Le Colisée ayant réuni tout ce qui peut flatter les Citoyens en général, et ayant plu
tant au clergé qu’à la Magistrature, ce concours distingué a imposé silence à la critique,
la majesté de l’édifice, plus encore que le maintien de la police, ont entretenu la décence,
l’honnêteté et la tranquillité, si rares dans une multitude rassemblée.
Moins éblouis du succès, qu’occupés des moyens de le soutenir, il nous vint bientôt
l’idée qu’un établissement royal, sans utilité, ne pourrait mériter longtemps l’accueil du
public… Que rien n’est plus utile que les Arts… plus favorable aux Arts que l’affluence des
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Citoyens et des Etrangers opulents ; d’où il a été facile de conclure qu’une exposition de
Tableaux serait aussi agréable au public qu’aux Artistes.
Nous nommâmes pour Directeurs MM de Peters et de Marcenay, qui ont bien voulu,
uniquement par honneur pour les Arts, se charger de la direction de l’exposition, nous ne
pouvions faire un meilleur choix, ils ont fait leurs preuves, aussi dès que le Salon fut préparé
les Ouvrages arrivèrent, le public approuva.
La réussite étend les idées, la faveur que nous avait procuré le salon nous détermina
à faire refluer sur le Public, ainsi que sur les Artistes, l’avantage que nous en retirions
en procurant à la France une collection de tableaux des traits les plus remarquables de
l’histoire de France et des statues de ses Héros qu’on mettrait par la gravure à la portée
de tout le monde. Nous devrons au zèle et au désintéressement de MM les Directeurs de
l’Exposition, le succès d’une Collection réservée à un établissement Royal administré par
des vues purement patriotiques.
Nous avons fait choix, à la vérité, de l’Histoire d’Henri IV, mais on reconnaîtra (à la
lecture des sujets que nous avons choisis) combien ils diffèrent de ceux de la galerie de
Médicis ; l’annonce que nous prierons incessamment de faire suffira pour rassurer les
Artistes sur toute idée de comparaison.
Cette collection deviendra meuble pour le Colisée, édifice digne de la recevoir, il faudra
à la vérité pour en jouir se conformer au Règlement de cet établissement ; il n’y aura
d’exception que pour les Artistes exposants, qu’on voit avec plaisir faire succéder à l’étude
de leur Art le délassement que leur procurent les fêtes du Colisée, au moyen des billets que
leurs distribuent MM les directeurs ; lorsqu’il n’y avait point d’exposition, le billet du Colisée
était de trente sols, il reste au même taux, la satisfaction que le Public retire de la vue des
Salons est donc gratuite, comme le désire l’observateur.
“Il est, continue l’Anonyme, une partie importante du public qui ne doit point paraître au
Colisée, et qu’on ne doit pas même y exposer, il conviendrait de leur construire une entrée
particulière, et on leur imposerait la condition d’acheter un catalogue”.
Ces Citoyens, avec l’état desquels on soupçonne que contrastent les plaisirs du
Colisée, peuvent sans difficulté voir les tableaux sans se douter des fêtes, puisque le salon
est totalement distinct de la Rotonde, où le monde se rassemble ; la construction que
demande l’Auteur serait donc en pure perte.
Mais de quelles personnes peut donc être composée cette partie de l’état pour laquelle
l’Auteur s’intéresse, le haut clergé et la Magistrature ?. Ma Compagnie les a crus trop audessus
de l’entrée GRATIS pour délibérer de la leur offrir. Le Clergé des Paroisses peut
entrer le jeudi sous la recommandation du Pasteur ; les Religieux, depuis la création de cet
édifice y entrent toutes et quantes fois qu’ils le jugent à propos.
Il ne resterait donc que les Amateurs qu’on supposerait vouloir contenter, sans frais,
leur curiosité ; ou les Artistes qui n’exposeraient point au Salon ; nous avons estimé qu’il ne
serais pas juste d’accorder aux premiers GRATIS, pour ne point le mettre à profit, l’agrément
qu’ils désirent ; et encore moins aux seconds une faveur qu’ils refuseraient eux mêmes au
public en le privant de la vue de leurs ouvrages.
Loin d’adopter jamais le projet d’imposer la loi d’acquérir le Catalogue, ce qui serait
un payement indirect, on continuera d’en distribuer un exemplaire à chacun des Artistes
exposants, et il y en aura quatre les jeudis à la disposition de MM les Ecclésiastiques et des
Religieux ; qui que ce soit, je pense, ne blâmera ma délicatesse et celle des syndics.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Nous terminerons par le dépôt que l’Auteur désirerait qu’on fit des planches au lieu de
les dorer, en observant qu’il est bien plus avantageux pour les Arts de les renouveler que
de tenir le public dans une crainte continuelle de l’abus trop ordinaire dans la multiplication
des Estampes, pour conserver à nos neveux des planches dont ils ne pourraient tirer que
de mauvaises épreuves.
Je suis, etc Signé, Manet, Trésorier de France.
1777, n°142, 22 mai, Lettre d’un Maître de la Communauté des Peintres en
réponse à celle d’un Artiste de l’ancienne Académie de St Luc.
Mon cher confrère
En déjeunant ces jours-ci dans un Café, j’ai demandé le Journal de Paris et tous les
numéros de ce mois, pour me remettre au courant. J’y ai lu votre lettre du 3, une autre
d’un Observateur bénévole du 9 et enfin celle de M Manet, Trésorier de France, en date du
14. J’avais d’abord envie de ne répondre qu’à vous, mon cher Confrère ; mais comme ces
lettres traient du même objet, le Salon du Colisée, je vous enverrai la balle à tous l’un après
l’autre, et je commencerai par vous. Pourquoi injurier des artistes et des amateurs les mieux
intentionnés du monde ? ils désiraient procurer aux Elèves distingués de l’Académie Royale
un lieu commode pour exposer leurs ouvrages, sans qu’il en coûta rien ni aux exposants, ni
aux curieux. Y a-t-il bien du mal à cela ? le projet n’a pas pu réussir : ils l’ont annoncé avec
douleur. De là vous en concluez que c’est faute de finance, et vous ajoutez, Ne sait-on pas
que les grands Artistes sont moins chargés d’argent que de gloire, et peut-être même que
d’orgueil ? En conscience cette phrase est-elle bien honnête ? D’abord, êtes-vous certain
que ce projet soit échoué faute d’argent ? et quand cela serait, ne devrait-on pas savoir gré
à des artistes en réputation, de chercher les moyens de donner de la célébrité à des talents
inconnus ? doit-on pour cela les taxer d’orgueil ? Peut-être, de l’exécution de ce projet, eutil
résulté le plus grand bien. De jeunes artistes, en essayant leurs forces les uns comme
les autres, en auraient acquis de nouvelles, et l’Académie Royale, témoin de ce combat,
aurait choisi parmi eux les athlètes dignes d’entrer en lice avec les siens. Ces Amateurs
ou Artistes ont dit que le Colisée n’était pas un lieu décent ; oui, pour cet objet. En voici
la raison. Ils ont pensé qu’il n’est pas décent à des Peintres, Sculpteurs et autres, d’avoir
l’air de montrer, ni de souffrir que l’on montre leurs ouvrages pour de l’argent ; car enfin on
paye au Colisée pour y entrer. Jamais aux expositions de l’Académie, ni à celle de notre
Communauté, on n’a été obligé de fouiller à la poche. Le petit livret acheté forcément et qui
est de l’invention de l’observateur bénévole, n’est pas non plus une trouvaille fort heureuse.
Vous conviendrez qu’une exposition gratis est plus noble et par conséquent plus décente.
D’ailleurs le concours est plus nombreux, on y revient plus souvent et les Artistes en sont
connus de plus de monde. Il faut encore, pour la commodité du public, que les salons soient
ouverts aux petits et aux grands, pendant plusieurs jours continus, soir et matin, ce qui est
impraticable au Colisée. Tel est mon raisonnement, tel est celui sans doute de ceux que vous
traitez avec tant de légèreté. Le Colisée est un lieu où règne la décence et la tranquillité ;
d’accord, mais il n’est pas pour cela plus convenable à ce dont il s’agit. En vain M Manet
nous fait entrevoir à travers ses phrases obscures, “que le Clergé des paroisses pourra
entrer les jeudis sur la recommandations des pasteurs” ; en vain nous apprend-il, ce que
nous ne savions pas, “que les Religieux, depuis la création de cet édifice, entrent toutes et
quantes fois qu’ils le jugent à propos” ; en vain donne-t-il au Colisée le titre d’Etablissement
Royal. S’il l’est effectivement, ce dont je ne doute point puisqu’il le dit, il n’est pas vrai qu’il
soit un établissement royal relativement aux Arts de Peinture et sculpture ; parce qu’alors il
serait sous la direction de l’Ordonnateur général des bâtiments. De là je conclus que si MM
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les Propriétaires et Syndics du Colisée, peuvent, comme tout bon citoyen, former une galerie
de 28 tableaux de l’histoire de Henri IV, et les payer 2800 livres chacun ; s’ils peuvent donner
3000 livres pour chaque planche gravée, (ce qui est un prix très médiocre) ; s’ils peuvent
envoyer des billets d’assemblée à leurs Entrepreneurs, Fournisseurs et Coopérateurs pour
les fêtes dont ils amusent le Public, ils ne sont pas autorisés à convoquer une assemblée
des Artistes libres, ni à leur nommer des Directeurs. Ainsi le billet d’invitation que j’ai reçu,
comme beaucoup d’autres, ne me paraît pas légal. Mais laissons les discussions du droit,
pour en venir au fait et aux intentions. Celles de MM du Colisée sont très bonnes et très
louables. Ils ont appris que le Roi, voulant entretenir l’amour du grand dans la Peinture
et la Sculpture a ordonné pour ces Artistes pour cette année dix Tableaux d’histoire et
quatre figures de marbre. L’exemple du Monarque a enflammé leur patriotisme. Ils ont aussi
désiré procurer à d’habiles gens l’occasion d’exercer leur génie, sur les sujets les plus
intéressants de notre Histoire ; mais les conditions qu’ils mettent à leurs bienfaits, s’opposent
à l’exécution de leurs idées. “Nul Artiste ne sera choisi pour un des morceaux destinés à
décorer leur Galerie, qu’après avoir préalablement exposé des ouvrages à leur salon”. Par
là ils écartent tous les artistes de l’Académie, et ceux de ses élèves déjà sur les rangs pour
y être reçus. Il ne leur reste donc que des Artistes médiocres, dont les ouvrages auront trop
peu de valeur, pour mériter les honneurs du burin. S’ils font sur ce plan établi une spéculation
de finance, ils courent grand risque de ne point retirer les fonds considérables qu’exige cette
opération. Voulez-vous savoir d’où vient cette erreur de calcul ? Je vais vous le dire. MM du
Colisée ont consulté MM Peters et Marcenay, qui malheureusement ont fait leurs preuves. ;
ils les ont mis à la tête de cette entreprise. Ces nouveaux directeurs ce sont endormis dans
d’agréables idées. Comme ils ont l’imagination vive, ils ont vu en songe des Artistes, à leur
voix, sortir de terre comme les soldats de Cadmus, se soumettre à leur férule, enfanter des
morceaux formidables, les Graveurs s’empresser de les multiplier par le burin, le public se
battre pour acheter les Estampes, leur débit dédommager au centuple des avances, et ce
gain fait, ils ont doré les planches et peut-être la pilule. Il serait injuste de leur en vouloir.
MM Peters et Marcenay sont de bonne foi ; ils croient à leur rêve, ils l’ont fait croire à MM
du Colisée, devenus à leurs risque et fortune, les Restaurateurs du bon goût en France et
les pères nourriciers des Artistes. Mais gare la fable de la Laitière et du pot au lait
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Autant les sages que les fous,
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux.
C’est sans doute une autre folie de réveiller des somnambules. Je m’attirerai de
mauvaises affaires. N’importe : j’ai dit mon avis, on va l’imprimer ; quand je le lirai dans le
Journal, je rêverai peut-être aussi, moi qui n’ai jamais peint que les enseignes, de la Truie
qui file et de la Poule qui pond, que je suis un grand personnage. Afin que l’on parle de moi,
j’irai jusqu’à donner mon nom et mon adresse. Si vous êtes curieux de les savoir, mon cher
Confrère, je suis votre serviteur,
Gilles Croustillet, Maître peintre, butte Montmartre, au Temps perdu
Ce 16 mai 1777.
1777, n°165, 14 juin, Arts, Lettre aux Auteurs du Journal de Paris, sur la
Malédiction paternelle, tableau de M Greuze.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Vous avez promis, Messieurs, de faire connaître dans votre feuille les productions de tous
les Arts. Comment se fait-il que l’ouvrage de peinture le plus intéressant peut-être qui ait
été fait depuis plusieurs années, soit échappé à toutes vos recherches et au zèle de vos
Correspondants ? on vous fait gré d’annoncer et d’encourager les essais des jeunes gens :
mais on peut vous reprocher de n’avoir encore rien dit du chef-d’oeuvre d’un de nos plus
habiles maîtres. Cependant le Tableau dont je veux vous entretenir a causé une sorte
d’ivresse de plaisir et d’attendrissement dans l’âme de tous ceux qui l’ont vu et il a reçu
des applaudissements aussi vifs que flatteurs de l’auguste Comte de Falkeinstein, qui l’a
compté au nombre des objets les plus précieux qui se soient offerts à ses regards dans
cette grande capitale. Le nom seul de M Greuze justifie d’avance tous ces éloges. Peut-être
serait-il à souhaiter pour la gloire de cet Artiste, que quelque savant Amateur se chargeât
de détailler les diverses parties de cette nouvelle composition ; il parlerait du dessin, de
l’ordonnance et du coloris. Mais heureusement que M Greuze est surtout le peintre de la
nature, de la vérité, du sentiment ; lorsqu’il est question de ses ouvrages, tous ceux qui ont
un coeur et des yeux se trouvent connaisseurs. Je vais donc essayer de vous donner une
idée de son dernier tableau, qui est d’une étendue beaucoup plus considérable que tous
ceux que le même Artiste a faits jusqu’à présent. Le sujet qu’il a choisi est en même temps
terrible et pathétique. C’est un chef de famille qui donne sa malédiction à un fils libertin. Ce
fils a passé la nuit avec un recruteur ; il l’amène chez son père dans le dessein d’en tirer de
l’argent : “s’il m’en refuse, lui a dit-il, je m’enrôlerai” il faut voir ce père infortuné dans une
attitude qui exprime à la fois l’indignation, la colère et la douleur : ses cheveux se hérissent ;
tout annonce le trouble de son âme ; une de ses mains a l’air de repousser le fils qui a
répondu si mal à ses soins ; de l’autre il lui donna sa malédiction : mais sa tendresse perce
encore au milieu de sa colère ; il n’est personne qui ne se dise en soi-même : “il le frappe
mais son coeur se déchire”. A ses pieds est une jeune fille, un genou en terre ; on croit
l’entendre dire au vieillard : “ah ! mon père, arrêtez, calmez-vous, ne le maudissez pas, car
il ne prospérera plus”. Pour le jeune homme, il semble que cette malédiction est la foudre
qui l’écrase, malgré la fureur qui le possédait dans le moment même, et qui est indiqué par
le poing qu’il ferme encore avec rage. L’aînée de ses soeurs le suit avec l’action d’une fille
épuisée par ses larmes et la crainte de le perdre. On voit qu’il ne lui reste plus d’espoir ; sa
bouche est entr’ouverte….elle n’a pas la force de parler. Mais c’est en peignant la figure de
la mère que l’Artiste paraît avoir rassemblé toutes ses forces et toute sa sensibilité. C’est une
femme d’environ cinquante ans, belle encore, de la physionomie la plus noble ; l’âme d’une
mère respire toute entière sur son visage, dans ses gestes, dans son attitude. Elle s’oppose
au passage de son fils ; elle semble qu’elle lui dit avec un sentiment mêlé de douleur et de
tendresse : “Malheureux, ton père, ton père dont tu étais la ressource, tu l’abandonne !” elle
l’embrasse d’une main, elle lui indique son père de l’autre, on démêle dans son geste et son
expression toute sa faiblesse, et l’on voit qu’elle l’a gâté.
Un des plus jolis enfants que M Greuze ait peints, un petit garçon d’environ quatre ans,
retient son frère par sa veste et jette des cris, ce qui est la seule expression des enfants.
Entre les deux soeurs, est un autre frère qui paraît avoir à-peu-près huit ans et qui regarde
son frère aîné avec un sentiment mêlé de crainte. A la porte est le Recruteur, la tête baissée
sur sa main, riant en-dessous de ce que le jeune homme est chassé de chez son père et
ne voyant dans tout cela qu’un garçon de belle taille qu’il veut enrôler. L’Action se passe
dans une chambre dont la porte est ouverte.
Non, Messieurs, il n’y a point de scène au théâtre qui fasse plus impression que celleci.
A la vue de ce tableau on est saisi à la fois de compassion et de terreur : on partage
les sentiments des divers personnages ; on est indigné avec le père, on est comme anéanti
avec le jeune homme ; mais surtout combien on plaint la mère ! on a peine à la quitter un
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instant, on reporte sans cesse les yeux sur elle, et l’on ne peut retenir ses larmes. D’ailleurs,
Messieurs, quelle leçon ! et qu’il est beau à un Artiste d’employer ainsi son talent ! Quel
jeune homme, en regardant ce tableau si instructif, ne craindra pas de tomber dans des
égarements aussi funestes et de porter le désespoir dans le coeur de ses parents ? Les
ouvrages de M Greuze sont remarquables par ce caractère frappant d’utilité morale. La
plupart émeuvent, attendrissent, inspirent l’humanité, la vertu, l’horreur du vice ; on se sent
disposé à devenir meilleur après les avoir vus. On m’a assuré que son dessein est de
donner une suite de drames de la même espèce. On ne saurait trop l’exhorter à remplir cette
glorieuse tâche ; c’est un genre qui lui appartient : il fera l’honneur dans tous les temps, et
à son talent, et à son âme. Mais il serait bien à désirer qu’il ne refusât pas plus longtemps à
l’empressement du Public qui cherche en vain ses charmants ouvrages à chaque exposition
qui se fait au Louvre. On grave actuellement le tableau de la Malédiction paternelle.
J’ai l’honneur d’être, etc,
Signé, Sautreau de Marsy
1777, n°204, 23 juillet, Aux auteurs du Journal
Messieurs,
On nous annonce que la Statue de Fénelon doit être bientôt exposée aux yeux du
public. J’attends cette inauguration avec d’autant plus d’impatience, qu’elle me semble
devoir faire époque dans notre siècle. En érigeant une statue à l’immortel Archevêque de
Cambray, notre Auguste monarque rend un hommage public à la vertu et au génie. Il donne
une preuve éclatante de son estime pour le sage qui forma ce Duc de Bourgogne l’honneur
et l’espérance de la nation : il se déclare le protecteur du mérite des talents.
En donnant à nos Artistes des sujets aussi intéressants à traiter, il rappelle les beauxarts
à leur véritable destination. Car je ne puis croire que leur objet soit de faire éternellement
des statues de Dieux et de Déesses, et de retracer à nos yeux l’image de l’ignorance, du
délire et de la dépravation du Paganisme. Ce qui ennoblit l’état des Artistes, ce qui les rend
utiles à la société, c’est l’avantage qu’ils ont de concourir à perpétuer la mémoire des grands
hommes par des monuments durables. Les actions des Héros après un certain nombre de
siècles semblent s’éloigner et se perdre dans la nuit des temps ; et peut-être à la fin seraientelles
oubliées, s’il n’y avait des monuments destinés à nous en rappeler le souvenir. Les
statues qu’on élève aux hommes célèbres les font en quelque sorte revivre. Exposées en
public, elles deviennent autant d’excitateurs propres à électriser les esprits et à ranimer
l’amour de la partie.
Lorsque je me promène aux Tuileries, je m’arrête avec complaisance devant les statues
d’Hannibal et de Scipion, elles me rappellent le courage et la constance de ces grands
Capitaines, à qui deux puissantes républiques furent redevables, l’une de sa gloire, l’autre
de son salut. Mais je ne puis avoir le même plaisir à contempler l’enlèvement d’Orithye.
En effet, quel intérêt ce groupe doit-il inspirer ? la vue de ce gros étourdi de Borée
peut tout au plus me rappeler ce que les anciens en racontent gravement, c’est-à-dire qu’il
se changea en cheval, et qu’à la faveur de cette métamorphose, il donna Dardanus douze
poulains si fringants et si légers, qu’ils couraient sur les épis sans les rompre, et sur les flots
de la mer sans enfoncer.
Je me promenais il y a quelques années dans un des plus beaux jardins du Royaume
avec des jeunes gens accompagnés de leur Gouverneur. On leur faisait faire une station
devant tous les Dieux et Déesses qui ornent ces jardins. On les interrogeait sur le nom et
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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les aventures de chaque divinité. Ils en rendaient compte avec une exactitude étonnante.
Après cette espèce d’exercice qu’ils soutinrent devant moi sur la Mythologie, on vint à parler
de notre histoire. Je vis avec un étonnement mêlé d’indignation qu’il n’en avaient pas la
moindre connaissance. Toute la nomenclature de la Fable était gravée dans leur mémoire et
les noms des du Guesclin, des Dunoi, des Lahire et des Bayard n’étaient pour eux que des
noms barbares. Vous conviendrez, MM, que voilà un singulier genre d’éducation. Ne seraitil
pas à désirer qu’à la place de tous ces êtres imaginaires, qui ne sont que les passions trop
bien personnifiées, on substituât les grands hommes de tous les temps, de tous les pays, et
surtout ceux qui ont foulé le même sol et respiré le même air que nous ? La connaissance
de notre Histoire en deviendrait plus facile, plus commune et plus familière. Les Citoyens
de tous les rangs y trouveraient des modèles.
En attendant les vers qui ne manqueront pas d’éclore, quand la statue de Fénelon
paraîtra, voici un quatrain que je vous prie de faire connaître.
Citoyen vertueux, esprit sage et sublime,
Ferme appui de l’Eglise, et soumis à ses lois,
De l’Europe étonnée il mérita l’estime,
Et ses doctes Ecrits sont la leçon des Rois.
J’ai l’honneur d’être, Messieurs, etc
L’Abbé B***
1778, n°104, 14 avril, Lettre aux Auteurs du journal
Messieurs,
Recevez mes remerciements de m’avoir engagé par l’annonce que vous avez faite du
buste de Molière par M Houdon, à aller voir l’atelier de ce jeune artiste, à la bibliothèque du
Roi. Ce buste est en effet très-beau, il est plein de vie et de caractère. On y reconnaît le
coup-de-poing perçant, le génie observateur du Philosophe ; c’est ainsi que devait être le
père de la comédie ; et chacun en le voyant, chacun dit Voilà Molière ; mais dans le nombre
immense de beaux morceaux qui ornent l’atelier de M Houdon, on voit avec le plus grand
étonnement sa superbe figure de Diane. Je ne peux vous peindre l’effet qu’elle produit :
élégance, légèreté, noblesse, elle a tout. Posée sur la seule pointe d’un de ses pieds, l’autre
suspendu en l’air, on la voit courir ; il faut que l’oeil se hâte de la suivre ; dans l’instant
elle aura disparu, comme Camille qui vole sur les épis sans les courber. C’est-là, c’est-là
vraiment Diane la Déesse. Elle remplit parfaitement l’idée que les Poètes en ont donnée. Ce
ne sont point seulement les formes vraies d’une belle femme. C’est cette perfection dans la
beauté, au-dessus de la nature, même choisie, cette pureté de forme, qui annonce un être
céleste. Enfin légère, svelte, noble, simple et imposante on dirait de Diane elle-même, de la
soeur d’Apollon, ce divin Apollon du Vatican, la seule figure de la terre qui nous donne l’idée
d’un Dieu. Que j’ai de regrets, Messieurs, que cette belle figure n’ait pas pu être placée
au Salon ! elle aurait encore ajouté à la réputation de M Houdon ; mais il en a été bien
dédommagé par le suffrage des gens de lettres, des Artistes et de tous ceux qui ont le
sentiment du beau, et qui sont sortis de son atelier avec la conviction intime que ce jeune
homme est un des sculpteurs qui fait le plus d’honneur à la nation. Je suis etc.
Laus de Boissy
1778, n°106, 16 avril, Lettre de M Houdon à M Laus de Boissy, le 14 avril.
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Je ne sais pas, Monsieur, comment vous remercier des choses flatteuses que vous dites
de moi dans la lettre que vous avez bien voulu faire insérer aujourd’hui dans le Journal de
Paris. Si j’y étais moins loué, je vous en aurais plus d’obligation et je ne vous importunerait
pas de ma reconnaissance. Mais en me taisant on pourrait me soupçonner de consentir à
toutes vos louanges. Je désire certainement beaucoup de les mériter, cependant je prendrai
la liberté de vous dire qu’en faisant la figure de Molière que vous êtes venus voir dans mon
atelier, je n’ai eu d’autre but que de faire en effet le portrait de Molière. Si chacun l’a reconnu,
cela est très flatteur pour moi et prouve que j’ai bien copié les modèles que j’avais sous les
yeux. Mais je n’ai pas eu l’intention de faire le portrait du père de la Comédie, dont vous
dites que cette figure porte le caractère. Si l’on découvre dans la tête de ce grand homme
que j’ai sculptée, les traits d’un Ecrivain qui a, comme vous dites, été le père de la comédie,
il ne faut pas en vérité m’en savoir gré. Si tout le monde le trouve ressemblant, si les Artistes
le trouvent bien sculpté, j’en suis très glorieux ; mais si, dans ses yeux, dans son air, etc on
découvre que c’est lui qui a fait Tartuffe, le Misanthrope, et les Femmes Savantes, je vous
assure que je ne m’en doutais pas. La louange sur la ressemblance et le travail, je la reçois.
La louange sur les intentions que vous me prêtez, je ne le peux réellement pas.
Quant à ma Diane : quoique ce soit l’ouvrage qui m’ait donné le plus de peine, je ne
saurais être de votre avis sur le parallèle que vous en faites. Puisque vous connaissez
l’Apollon du Vatican et que selon les apparences vous êtes Amateur de sculpture, vous
conviendrez que mon morceau n’en approche pas. Ce que je dis n’est pas de modestie ;
mais j’ai, à très peu de choses près, trouvé cette figure parfaite, et vous savez que, dans
les Arts, ce qu’on appelle parfait est simplement ce qui approche de la perfection. Ma Diane
n’est pas dans ce cas ; je le sens : quoique les Artistes mes confrères m’en aient beaucoup
loué, et quoiqu’ils m’aient fait sentir quelques tâches : ce qui est d’un bon augure, parce que
l’on dit à un Auteur que tout est bien, dans un ouvrage que l’on trouve mal par tout.
Je vous demande pardon, Monsieur, de ne pas me servir dans cette Lettre de tous les
termes d’art que vous insérés dans la votre ou de beaucoup d’autres que je lis de temps
en temps dans des Brochures : cela vient, je vous l’avoue, de ce que je ne me sers guères
du Dictionnaire nouveau, et que j’entends fort peu tous ces mots tous neufs, qui cependant
sont très-bien trouvés. Je m’en rapporte aux savants sur cet article là, me bornant à tâcher
de bien faire sans le piquer de bien dire. J’ai l’honneur d’être, etc, Houdon.
1779, n°119, 29 avril, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Je suis un bon Gentilhomme de Province. Dans ma jeunesse, j’avais les plus beaux
cheveux du monde. Ma mère, qui était folle des belles chevelures, me répétait sans cesse
que j’étais un Adonis, et je le croyais. Elle avait entendu dire que le travail de tête faisait de
bonne heure tomber les cheveux, en conséquence elle recommanda aux Maîtres de toute
espèce qu’elle m’avait donnés pour instruction, de ne point forcer mon travail. Ils suivirent
ponctuellement ses ordres, et je ne les mis pas dans le cas d’arrêter mon ardeur pour l’étude,
parce j’étais du même avis que ma mère. A 15 ans, la tête très ornée au-dehors et fort
peu en dedans, cette tendre mère, après m’avoir arrosé de ses larmes, m’envoya à Paris.
J’entrai au service et commençai mes exercices, c’est-à-dire ceux du cheval et des armes.
Au manège, les chevaux peu courtisans et à qui ma mère n’avait pas donné le mot pour
ménager son fils, m’obligèrent à force de chutes et de rechutes, d’étudier sérieusement leur
allure. Ce fut (grâce à mes nouveaux Précepteurs) la première chose que j’appris à fond,
ainsi que l’escrime, où je fis des projets rapides par la nécessité de défendre une vie souvent
exposée. Dans le même temps, nombre de femmes aimables me prouvèrent, aux dépens de
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ma bourse et de ma santé, que j’avais de beaux cheveux. Enfin après beaucoup d’années
passées au service du Roi et des Dames, je revins me marier dans ma Province : j’épousai
une femme belle comme Vénus et sage comme Minerve, qui m’a donné des enfants aussi
sages et aussi beaux que leur mère. Les plaisirs d’un époux et d’un père tendrement chéri,
plaisirs auxquels le galant homme est sensible jusqu’au denier soupir, eurent bientôt dissipé
ce fol amour pour les grandes sociétés. Livré à la nature et à la vertu, je respirais un air
pur. Tous les jours se levaient clairs et sereins pour moi. Je sentis pourtant par la suite
que les intervalles de plaisir du coeur seraient agréablement remplis par les occupations
de l’esprit, et qu’une vie oisive était pénible. Je voulus me livrer à l’étude, il était bien tard ;
j’étais parfaitement ignorant. Alors j’en voulus à ma mère, dont la mémoire me sera toujours
chère malgré la faiblesse d’avoir tant ménagé ma chevelure ; mais né avec un génie ardent,
je surmontai le plus grand obstacle, l’inapplication inhabituelle. En peu de temps, je m’initiai
dans les Lettres et les Arts. ; enfin je suis parvenu à faire dans mes loisirs, sans aucune
prétention, des vers, de la musique, et même de petits tableaux dont j’ornai ma maison,
bâtie sur mes dessins. Ce goût m’a guéri de la passion de la chasse, de la table et du jeu. Je
vous avouerai portant que, depuis ma réforme, je passe dans ma Province pour un original ;
mais qu’importe ? j’ai doublé mon existence et mes plaisirs, et le bonheur ne me coûte pas
cher, quand on l’achète aux dépens d’un petit ridicule. C’est donc pour acquérir de nouvelles
lumières que je suis venu passer quelque temps dans cette Capitale. Dans ma jeunesse, je
connaissais beaucoup les rues de Paris, et aucun des monuments des Arts dont cette Ville
est remplie. Je viens donc avec des yeux frais et nouveaux examiner les curiosités qu’elle
renferme. Je ferai des notes de tout ce que j’aurai vu ; je dirai ce que je pense, le bien et
le mal, mais avec des si et des peut-être. Je ne suis point tranchant comme M le Comte de
B**. Pour peu que mes réflexions vous plaisent, je vous les enverrai au fur et à mesure.
Avant d’entrer en matière, il faut que je vous raconte une première aventure, et mon
impatience contre un original, faiseur d’Almanach, qui n’est ni Artiste ni homme de Lettres ;
je crois que l’on peut sans scrupule tirer sur lui. Fort curieux de bien voir, je priai un de mes
amis de m’acheter un guide fidèle dans mes recherches. Le lendemain mon ami m’apporte
une Brochure intitulée : Almanach pittoresque et alphabétique des Monuments de la Ville
de Paris, à l’usage des Artistes et des Amateurs des Beaux-Arts, par M Herbert.
Empressé, j’ouvre le livre au hasard. A l’ouverture, je trouve en parlant de la Statue de
Louis XV : “ce monument a été exécuté par M Pigalle sur les dessins de M Bouchardon”. On
m’a toujours dit dans ma province que la figure équestre était de Bouchardon tout seul et
que la mort l’ayant interrompu dans ses travaux, il avait prié le corps municipal de charger
M Pigalle de l’exécution des quatre figures qui ornent ce piédestal, et l’on m’a confirmé
ce fait en arrivant ici. Ce Rédacteur d’Almanach regarde comme “un objet intéressant le
pavé de cette place jusqu’au bord de la rivière. Les chaussées que l’on a formé, dit-il,
vont de la Statue aux six entrées qui interrompent les fossés de la circonférence”. Cette
phrase n’est pas plus claire que le pavé n’est intéressant, considéré comme beauté de
l’art. en passant quelques feuillets de cet Almanach, je suis tombé à l’article de St Sulpice.
La description mérite d’être rapportée en entier. “Les ouvrages recommencèrent sur les
dessins d’Oppernord et sous la conduite du Chevalier Servandoni, qui a donné le dessin
du grand portail (remarquez bien ceci, Messieurs, s’il vous plaît) dont la partie inférieure
offre aux yeux un long portique formé par un double rang de colonnes CORINTHIENNES
très élevées ; au-dessus règnent deux ordres d’Architecture Dorique et Ionique”. Où cet
homme a-t-il vue là ou ailleurs, un ordre Corinthien porter des ordres Doriques et Ioniques ?
il est donc sans yeux et sans connaissance ! Pour peu qu’il eût l’un ou l’autre, il aurait vu
au rez-de-chaussée un péristyle d’ordre Dorique et au-dessus une galerie ionique ; et loin
de mettre l’ordre Corinthien à rase-terre, il aurait dit qu’au-dessus de la galerie ionique on
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apercevait un ordre Corinthien placé en retraite sur les murs de la nef qui doit être démoli,
s’il ne l’est pas actuellement. Cet Amateur érudit a trouvé aussi une coupole dans la feue
porte S Antoine. Il serait trop long de détailler toutes les bévues dont ce livret fourmille. Je
terminerai par la description qu’il a faite de la nouvelle fontaine de la rue S Honoré, dite la
Croix du Trahoir. “Sa belle simplicité et solidité la feront considérer comme un monument
durable. De durable à solide” il n’y a pas loin. “Son Architecture moderne, poursuit notre
savant, flanquée en demi cercle à deux étages, est ornée de pilastres avec un entablement
terminé par de petites COLONNES”. Je n’ai rien entendu à cette phrase, sinon qu’il fait
marcher l’architecture moderne la tête en bas et les pieds en haut, et qu’il met les colonnes
au-dessus de l’entablement. Pardon, Messieurs, le rire me prend et je finis en vous vous
assurant que j’ai jeté le Livre au feu, et suis, etc, etc
L’Observateur de Province.
1779, n°130, 10 mai, Lettre de M le Comte de B** à l’Observateur Provincial
Monsieur l’Observateur aux beaux cheveux, pour un frais émoulu de Province, vous
paraissez bien instruit de ce qui se passe dan cette Capitale. Quoi ! Vous savez déjà qu’un
certain Comte de B** a le style tranchant ! mais vous-même, Monsieur, croyez-vous que le
fabricateur de l’Almanach pittoresque trouvera votre plume bien douce et bien bénigne. Vous
ajoutez assez bien votre monde, quand vous vous en mêlez. Cependant si cet Almanach
dont vous nous donnez quelques échantillons, est tel d’un bout à l’autre, il faut convenir qu’il
mérite d’être jeté au feu ou envoyé à la beurrière ; quant à moi, je ne vous en veux point
d’avoir fait justice exemplaire d’un homme qui parle à tort et à travers des Arts qui lui sont
inconnus ; en revanche, de grâce, ne me blâmez pas d’avoir (par esprit de justice et non
de malignité) relevé les fautes d’Artistes, sans doute estimables mais trop prônés. Tout ce
que j’ai dit est appuyé de raisons : les partisans enthousiastes me trouvent tranchant parce
qu’ils voient avec le microscope de la prévention ; mais tout homme impartial, qui aura de
bons yeux et l’amour du bien, m’en saura gré.
Autant j’applaudis avec transport à un mérite éminent, autant je suis révolté de la logue
insensée de ces faux connaisseurs, qui ne ventent que des productions défectueuses, et
malheureusement cette ville en fourmille. L’on ne voit que trop de nos jours, comme on
l’a vu de tous les temps, les ouvrages médiocres en tout genre, avoir dans leur naissance
plus d’admirateurs que les chef-d’oeuvres. Les Pradon ont plus de partisans que les Racine.
Qu’arrive-t-il ? qu’un Mirmidon jouit de la fortune et des honneurs qui devraient être le
prix des travaux d’Hercule. Les Corneille sont pauvres, et les Chapelain sont riches. Ces
plantes parasites dévorent les sucs nourriciers du bon grain. Quand la fureur épidémique
des applaudissements est passée (car tout passe) on demande pourquoi tel a fait fortune et
tel autre l’a manquée. Si j’étais misanthrope, je répondrais, parce que le denier la méritait et
que le premier en était indigne. Mais je ne crois pas aux hommes injustes de propos délibéré.
J’aime mieux chercher la cause de cette bizarrerie dans la chose même. Il n’est point ou
presque point de protecteurs éclairés ; les prétendus connaisseurs sont innombrables, et
leur essaim est bruyant, le vraiment beau, est le vrai. Tout le monde le dit, le fait et le répète,
et cependant ce vrai est trop simple et trop austère pour séduire d’abord. On assure que l’on
n’aime que lui, il n’en est rien : on le quitte pour le faux dont l’éclat éblouit. Les gens de goût
reviennent bientôt de leur erreur ; mais les ignorants restent en foule autour de ces ouvrages
brillants et légers comme les ailes d’un papillon, et s’entourent à crier Bravo, bravo. De ces
cris redoublés et continuels, naît la vogue, la réputation des phénomènes éphémères.
Il est encore une cause du peu de richesse qu’acquièrent en général les grands
hommes en tout genre. Ils ont des ailes pour voler à la gloire, ils n’ont point de jambes pour
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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courir après la fortune. Naturellement sédentaires, peu courtisans, non par orgueil, mais par
l’amour de l’indépendance, ils sentent que l’on devient l’esclave du grand que l’on adule ;
ils s’occupent donc dans leur retraite à mériter par leurs talents d’être appelés à l’exécution
de ces grands ouvrages, que leur ravissent les frelons qui voltigent ça et là pour butiner
partout. Quand les abeilles présentent leur miel, on le goûte, on lui rend froidement justice ;
mais il est trop tard : à peine trouvent-elles dans ce qu’elles glanent de quoi composer un
miel plus exquis encore, dans leurs cellules où elles se renferment. Voilà ce qui m’irrite.
Je vous avouerai à ma honte que j’ai été moi-même un de ces protecteurs aveugles, et
que c’est pour réparer les injustices que j’ai commises par prévention, que je déclare guerre
ouverte aux faux connaisseurs, mes anciens confrères, et aux artistes, mes anciens amis.
A mon retour d’Italie, tous les demi-talents qui font leur route en serpentant, m’apportaient
avec assurance jusqu’à leurs Croquis les plus informes. Entouré d’esquisses, de tableaux,
de modèles de statues, et de projets de bâtiments, je jugeais de tout ; quand je donnais mon
avis, personne n’osait répliquer. J’avais mes Architectes, mes Peintres et mes Sculpteurs,
que je donnais à tous mes amis. Je leur ai fait gagner un argent immense. Je m’en
repens. Il n’est sorti de leurs mains que de l’enluminure, de la sculpture enfantine, et de
l’architecture Guirlandée et sans caractère. Depuis, j’ai été visiter des Artistes dont on parlait
et qui ne venaient pas me voir. Ils me montrèrent leurs ouvrages avec modestie, et même
en tremblant, parce qu’ils étaient presque toujours mécontents d’eux-mêmes. Cependant
quand je voulus leur donner des avis, ils eurent la bonne foi et la fermeté de faire entendre
M le Comte de B** qu’il ne s’y connaissait pas. Ils me mirent eux-mêmes le doigt sur leurs
endroits faibles et m’apprirent à leurs dépens de m’y connaître. Depuis j’ai mieux apprécié
les productions des Arts et mieux distingué les vrais Artistes, qui n’emploient ni adulations
ni charlatanisme.
Au reste je déclare que portrait du faux connaisseur n’est que le mien, et qu’il me
ressemblait beaucoup il y a quelques années. Je déclare aussi n’avoir eu aucun dessein,
en parlant des faux Artistes, de désigner personne et surtout ceux dont j’ai attaqué les
productions. Je proteste contre toute interprétation.
Pour vous, Monsieur l’Observateur, nous verront comment vous vous en tirerez avec
vos si et vos peut-être. Ne blâmez, ni ne louez le mal à propos, parce qu’alors nous nous
verrions de près, je vous en avertit.
J’ai l’honneur d’être, etc
1780, n°85, 25 mars, Arts-Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Voudrez-vous bien donner les entrées de votre Journal aux rêveries d’un vieux Amateur
des Arts ? Je les aime par goût, non par air et par manie. Je n’achète point, sur l’avis
des marchands, un morceau fort cher, moins parce qu’il est beau, que parce qu’il est rare.
Toujours entraîné par l’estime de l’ouvrage en lui-même, par mon propre sentiment et celui
des Artistes éclairés, j’achète pour le plaisir de posséder des chef-d’oeuvres, d’en jouir en
promenant sur eux mes regards satisfaits et de les conserver avec le plus grand soin, sans
nul projet de troquer, revendre et accroître mon capital. Si cela arrive à ma mort, j’en serai
enchanté pour mes neveux ; mais je les avertis d’avance, que leur cher oncle n’a songé
qu’à lui, et pourtant qu’en homme sage, il n’a sacrifié à ses goûts, que l’argent destiné à ses
menus plaisirs. Mon Cabinet est heureusement formé depuis vingt ans, car je me garderais
bien de l’augmenter dans ce moment-ci, par de nouvelles acquisitions de tableaux anciens.
Les Amateurs, dont le nombre s’est prodigieusement accru depuis quelque temps, ont mis
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le feu partout. Je me suis fait conduire ces jours derniers à la vente de M Poulain, Hôtel
de Bullion ; en vérité je suis tombé des nues. J’ai eu la satisfaction de voir les richesses
de mon Muséum triplées de valeur ; j’en félicite mes héritiers. Il y a quarante ans que l’on
nous regardait comme des fous, nous autres curieux, quand nous mettions mille écus à des
tableaux, que l’on vend aujourd’hui de dix à douze mille francs. Je n’en suis pas fâché, mais
je vous dirai tout bas, que je crois qu’il y a dans tout cela un peu de mode ou de vertige.
Que l’on couvre d’or les tableaux capitaux des grands Maîtres, dont les sujets intéressants
parlent à l’âme, au coeur et à l’esprit, enfin qui élèvent l’admiration des Artistes eux-mêmes,
par la beauté des expressions, de la couleur et du dessin, cela ne m’étonnerais point ; mais
que des tableaux représentant des objets inanimés, tels que des fruits et des fleurs, ne
soient payés qu’avec de tonnes de pistoles ; que l’on sacrifie pour des sujets niais, comme
celui d’une femme qui enfile son aiguille, jusqu’à cinq mille francs ; voilà ce qui me confond.
Quel est l’effort de génie et d’expression d’un pareil morceau ? Quoiqu’un peu rouge, il est
beau sans doute ; mais cinq mille francs !… Ah ! Messieurs mes Confrères, Messieurs les
Amateurs, vous aimez mieux les bijoux que les belles et grandes choses. Savez-vous ce
qu’il arrive de là, c’est que votre fureur pour les petits sujets tourne en foule les Artistes
de ce côté ; ceux même qu’un esprit élevé attirerait vers le grand, s’empressent de rétrécir
leurs idées, pour vous plaire et travailler à leurs fortune aux dépens de leurs talents. Ainsi
tandis que le prix des sujets enfantins s’élève, l’art baisse et s’en va expirant. Pour moi, qui
n’ai point des sommes énormes à engloutir, et qui saut que l’on enrichit les Artistes à moins
de frais que les Marchands ; voici comme je fais : je n’achète plus de tableaux de Maîtres
morts, mais je commande aux vivants des pendants pour les morceaux de mon Cabinet ;
je fais lutter le Peintre qui a de la couleur, contre un Rubens ; celui qui a de la correction
et une expression douce, contre un le Sueur ; M Vernet, contre un Claude Lorrain ; M le
Prince, contre un Teniers, un Ostade, un Vouvermans, et ainsi d’autres. Si c’est quelquefois
un tour que je leur joue, cette ruse étend les ailes des talents, et j’ai la douce satisfaction
de prouver mon estime et de faire du bien à mes Contemporains. Je ne serais pas étonné
que tout mon système parût un radotage ; au reste il est permis à mon âge de radoter ; car
j’aurai mes quatre-vingt-quatre ans sonnés vienne la St Martin. Toutefois si vous insérez
mes rêveries, peut-être vous en enverrais-je encore quelques autres.
J’ai l’honneur d’être, etc, Le Rêveur
1780, n°88, 28 mars, Arts, 2e Lettre du rêveur
Puisque vous avez introduit une de mes rêveries dans votre Journal, je vais encore en
hasarder quelques-unes. Je vous avertis (et vous le voyez de reste) que je n’ai que le style
d’un bonhomme. J’écris tout uniment comme je pense. Je désire le bien : c’est le but où
je vise ; si je n’y atteins pas toujours, c’est par maladresse et non par mauvaise intention.
Comme un goût vraiment senti m’a déterminé à former un Cabinet, tout ce qui, dans votre
Journal, a rapport aux Arts, m’intéresse et prête à mes réflexions. J’y est lu dernièrement
avec plaisir, la loi que je ne connaissais pas, et qui défend de faire paraître une estampe
sous le nom d’un Maître sans sa permission, et à son défaut celle de l’Académie. M Renou
en a très bien développé toute la sagesse et ce règlement m’a conduit à d’autres idées.
Je me suis dit à moi même, si le Roi défend de porter atteinte à la réputation des Artistes,
par une “traduction informe”, à combien plus forte raison, ne devrait-on pas veiller à ce
que les chef-d’oeuvres eux-mêmes ne fussent point altérés et enfin détruits. Je m’explique ;
mais avant, permettez-moi, Messieurs, de gémir sur la détérioration des beaux Tableaux de
Jouvenet, qui ornent la nef de l’Abbaye de S Martin des Champs. Hélas ! on leur a arraché
jusqu’à l’épiderme ! les glacis, les tons légers et transparents sont disparus. N’est-il pas
triste d’imaginer, que ces morceaux si renommés, qui attirent les regards des Nationaux
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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et des Etrangers, et qui font tant d’honneur à l’Ecole Française, aient perdu par l’impéritie
d’un Nettoyeur, l’esprit des dernières touches de l’Artiste, qui donnent l’âme et la vie à
un Tableau ? Combien d’autres chef-d’oeuvres, je ne dis pas dans cette Ville, mais dans
les Provinces, sont et seront impitoyablement dégradés, raclés, et même repeints par ces
effrontés charlatans, qui, sous prétexte de prétendus secrets, courent le pays et se font
payer pour tout détruire. Mais me direz-vous, quel moyen d’exterminer ces insectes, qui
comme des harpies, gâtent tout ce qu’ils touchent ? voilà, je vous l’avoue, embarras. Mon
âge est celui de la raison et non de l’invention. Je sens qu’il est difficile et même impossible
d’empêcher que des Particuliers, séduits par le babil des Restaurateurs maladroits, ne
leur livrent en victime les beaux morceaux qu’ils possèdent : mais pour arrêter au moins
une partie du mal, ne pourrait-on pas en garantir les tableaux de l’Eglise et les Peintures
des édifices publics. Tous ces ouvrages sont dans le grand style, et faits pour les plus
habiles Maîtres, qui, vu la place où ils sont exposés, ont cherché, pour leur honneur, à s’y
surpasser. C’est ainsi qu’à peu de frais, notre Métropole étale des trésors si précieux en ce
genre. Or, des morceaux appartenant à des maisons communes, telles que des Chapitres,
Eglises, Abbayes, Couvents, et autres, semblent, n’étant la propriété d’aucun particulier,
appartenir au Public, et par là devoir sous inspection immédiate du Souverain. Je dirai
plus, ces chef-d’oeuvres sont devenus le patrimoine de la nation ; elle s’en honore et en
réclame la conservation comme de son bien propre. Cette expression n’est point exagérée,
elle est justifiée par le fait. Qu’est-ce qui attire à présent les Voyageurs en Italie, sinon
le désir d’y voir, avec les ruines des édifices Romains, les chef-d’oeuvres des Raphaël,
des Michel-Ange, de Guide, des Carraches, des Dominiquains, et de tant d’autres ? Les
Princes de l’Italie sont si persuadés de la circulation qu’occasionne dans leurs Etats le
passage continuel des Etrangers qui y viennent contempler ces merveilles de l’art, qu’il
est défendu aux Propriétaires de les sortir du pays, et qu’à Rome surtout, on ne s’avise
point de déplacer des morceaux d’une réputation universelle, ni de les altérer par des
nettoiements trop fréquents. On peut me répondre, mais il est bon quelquefois de courir
au secours d’un Tableau qui se détruit par l’humidité, ou d’autres causes semblables ; j’en
conviens. Une restauration bien faite peut en prolonger la durée, j’en tombe d’accord. Eh
bien, qu’il soit établi une loi par laquelle il sera enjoint aux Chapitres, Couvents, Eglises,
Abbayes ou autres, dans tout le Royaume, de ne confier le nettoiement de leurs Tableaux et
Peintures, qu’à des Restaurateurs, dont la capacité sera reconnue par l’Académie ; et que
ces Restaurateurs n’obtiennent un certificat de cette Compagnie, qu’après lui avoir apporté
un Tableau en état de délabrement, et rapporté le même tableau après sa réparation. Par
cette précaution, on obvierait, autant que possible, à la perte totale de nos grands morceaux,
et il est à croire que les Particuliers, jaloux de la conservation de ce qu’ils possèdent, n’en
confieraient la restauration qu’à ceux munis d’un pareil Certificat. On se soumet toujours
sans se plaindre, à une loi, que notre intérêt nous invite de suivre. On va peut-être encore me
traiter de radoteur, n’importe, j’ai dit ce que je pense, et ce qui me paraît utile, me blâmera
qui voudra. Je suis, Le Rêveur.
1780, n°89, 29 mars, Arts, 3e Lettre du rêveur.
Messieurs,
Vous avez vu que j’ai l’esprit conservateur. Comme nous ne pouvons espérer, pour les
morceaux de peinture, la durée des monuments de la Sculpture, prolongeons au moins la
fragile existence de ces premiers, autant qu’il est en nous, et ne permettons pas que l’on
hâte la ruine de nos chef-d’oeuvres en peinture ; voilà quel a été le but de ma dernière lettre.
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Les Tableaux d’Appelle n’existent plus, tandis que les statues de Phidias instruisent
encore nos Artistes et enchantent nos regards. Si nous devons disparaître de la surface
de la terre, comme les Grecs et les Romains, si les ouvrages de nos Zeuxis doivent être
dévorés par le temps, tâchons que ceux de nos Praxitèle arrivent dans tout leur éclat à la
postérité et lui attestent notre ancienne gloire. Tel est l’objet de cette lettre-ci.
Heureusement formées de bronze vous qu’un vain désir de nettoyer ne peut altérer,
statues de nos Souverains, vous brillerez sans doute aux yeux de nos derniers descendants,
dans toute votre beauté ; mais vous qui décorez en foule les jardins et les appartements
des Palais de nos Rois, superbes figures de marbre, cous que l’on lave périodiquement,
pour enlever la crasse dont la poussière vous a couvertes, vous, dont par un frottement
insensible, on enlève par degré les grâces et les touches spirituelles du Statuaire, pour ne
laisser que le caput mortum ; monuments admirables à nos yeux, le serez-vous encore à
ceux de la postérité ?
Il y a quelque temps, Messieurs, que je me fis conduire aux Tuileries, et soutenu sous
les bras par mes deux laquais, je me fis asseoir près d’Enée qui emporte son père. J’étais
en extase devant ce groupe sublime : je ne pouvais me lasser de contempler les belles
oppositions entre les formes d’Anchise et d’Enée et du petit Ascagne ; enfin je demeurait
stupéfait de l’exécution savante et précieuse de tout ce morceau, quand mon bonheur fut
troublé par une apparence bien douloureuse. Je vis escalader ce groupe par deux ouvriers,
je frémissais à tous moments qu’ils ne cassent une main, un bras, ou une jambe ; ils étaient
armés de seaux, d’éponges et de brosses ; je crus crois voir des bourreaux armés des
instruments de mon supplice. L’impatience me prit, je me fis lever, et j’allai, en murmurant
entre mes dents, exhaler loin de moi ma mauvaise humeur. On peut me répondre sans
doute que, sous les taches et l’épaisseur de la crasse, les beautés disparaissent, et que
d’ailleurs l’on veille à ce que les ouvriers nettoient avec les plus grandes précautions. Je sais
tout cela ; mais je sais aussi que le frottement le plus léger arrondit et polit à la longue les
corps les plus durs, je vois donc dans l’avenir, avec la douleur d’un Amateur sincère, les plus
beaux morceaux dégradés par les soins mêmes d’une propreté nuisible. En conséquence,
je fais des voeux pour qu’il soit proposé un prix à celui qui trouvera le secret d’ôter des
statues de marbre les macules de pluie et de crasse par simple aspersion, irroration, enfin
de quelque manière que ce soit, pourvu que l’opération se fasse sans frottement proprement
dit. Je mourrai content si ce secret était découvert, et j’en crois la recherche utile et digne
de l’attention et de la sollicitude du Ministre des Arts. Excusez, et insérez, si vous pouvez,
le bavardage d’un octogénaire, qui a l’honneur d’être, etc, Le Rêveur.
1781, n°103, 13 avril, Gravure, Lettre de M Greuze, aux Auteurs du Journal
sur l’Estampe de la Belle-mère.
Permettez, Messieurs, que je profite de la voie de votre Journal, pour donner une note
historique de l’Estampe que je dois mettre au jour le 28 du présent mois, et que j’ai fait
graver par M le Vasseur. Elle a pour titre : La Belle-mère. Il y avait longtemps que j’avais
envie de tracer ce caractère ; mais à chaque esquisse, l’expression de la Belle-mère me
paraissait toujours insuffisante. Un jour, en passant sur le Pont neuf, je vis deux femmes qui
se parlaient avec beaucoup de véhémence ; l’une d’elle répandait des larmes, et s’écriait :
“Quelle Belle-Mère ! oui, elle lui donne du pain ; mais elle lui brise les dents avec le pain
qu’elle lui donne”. Ce fut un trait de lumière pour moi ; je retournai à la maison, et je traçai le
plan de mon Tableau, qui est de cinq figures : la Belle-mère, la fille de la Défunte, la grandmère
de l’Orpheline, la fille de la Belle-mère et un Enfant de trois ans. Je suppose que c’est
l’heure du dîner, et que la jeune infortunée va se mettre à table comme les autres : alors
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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la Belle-Mère prend un morceau de pain sur la table, et la retenant par son tablier, elle lui
en donne par le visage. J’ai tâché de peindre dans ce moment le caractère de la colère
réfléchie, qui vient ordinairement d’une haine invétérée. La jeune Fille cherche à l’éviter, et
semble lui dire : Pourquoi me frappez-vous ? je ne vous ai fait point de mal. Son expression
est la modestie et la crainte. Sa grand-mère est à l’autre bout de la table : pénétrée de la
plus vive douleur, elle élève vers le Ciel ses yeux et ses mains tremblantes, et semble dire :
“Ah ! ma fille, où es-tu ? que de malheur, que d’amertume !” La Fille de la Belle-mère, peu
sensible au sort de sa soeur, rit en voyant le désespoir de cette femme respectable, et avertit
sa Mère, en la tournant en ridicule. Le petit Enfant, qui n’a pas encore le coeur corrompu,
tend ses bras reconnaissants vers sa Soeur, qui prend soin de lui. Enfin j’ai voulu peindre
une femme qui maltraite un enfant qui ne lui appartient pas, et qui, par un double crime, a
corrompu le coeur de sa propre Fille.
J’ai l’honneur d’être, etc
Nota. Cette estampe sera délivrée au Public le 28 avril présent mois ; prix 6 liv chez
l’Auteur, rue Notre-Dame des Victoires.
1781, n°200, 19 juillet, Réponse d’un Artiste Bon-homme, à M l’Abonné
conséquent du Journal de Paris.
Bon dieu ! M l’Abonné, que vous prenez promptement la chèvre ! et que vos oreilles sont
délicates ! Je conviens que vous avez raison ; il faut dire un ouvrage de conséquence et
non pas conséquent, quand il est question d’un ouvrage considérable. Il ne peut pas même
y avoir de discussion là-dessus ; mais la chose en soi n’est pas d’une conséquence à faire
tant de vacarme dans le Journal. Ce courroux violent m’alarme pour votre santé. Si vous
mettez ainsi en colère contre tout ce que l’on dit et ce que l’on écrit, je vous garantis mort
sous peu de temps, et ce serait dommage. Vous aviez fort bien fait d’abord de laisser dire
ces Peintres, ces Sculpteurs, ces Architectes et autres, dans l’espérance que l’exemple de
ces espèces d’ignorants-là ne prendrait pas dans le monde, et surtout chez les Littérateurs.
Malheureusement le mal a gagné. Ces Messieurs qui, pour la plupart, ont fort peu d’estime
de notre esprit, parce qu’ils en ont beaucoup pour le leur, ont la manie de se servir de
nos mots techniques, afin de paraître se connaître en tout. Est-ce la faute des Artistes
instruits, (car il y en a) si ces Messieurs croient à ceux qui ne le sont pas, et adoptent leurs
mauvaises façons de parler ? il fallait tancer d’importance ces Littérateurs, et laisser les
Artistes en paix parler incorrectement et produire de belles choses. Il vous est très libre de
n’avoir pas grande idée de leur érudition ; mais est-il honnête de l’écrire ? N’avez-vous pas
craint de prouver qu’en étudiant les règles de la Grammaire, vous aviez oublié celles de la
politesse ? Vous avez été non seulement impoli, Monsieur, mais injuste et déraisonnable
de les injurier tout in globo. Il en est sans doute qui font des fautes de langue, eh ! qui n’en
fait pas ? Nous trouvons tous les jours, Journalistes, Gens de lettres, épier les auteurs leurs
confrères, comme le chat fait la souris, et les surprendre ne parlant pas Français, eux, dont
la profession est de bien parler et de bien écrire, et vous, M l’Abonné, vous jetterez sur
les Artistes en général un vernis de mépris, parce que quelques-uns manquent aux lois de
Vaugelas ? Je les entends quelquefois manquer, moi, et je leur pardonne. La plupart des
Peintres et des Sculpteurs d’ornements, d’arabesques, d’architecture, qui sont employés à
embellir nos appartements, disent que leur genre est le Décore. Ce mot n’est point et ne
sera jamais français. D’autres disent aussi d’un objet peint dans l’ombre et éclairé de reflet,
qu’il est peint dans le clair-obscur, tandis que ce terme ne signifie que l’art de distribuer avec
avantage, dans un tableau, les masses de clairs et d’ombre. Ils se trompent, sans doute ;
mais d’autres Artistes, comme je vous l’ai dit, savent la juste signification des termes de leur
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art. Quoi ! parce que je connais des savants qui sont des sots, des Gens de lettres qui n’ont
point d’esprit, et des Poètes, même dramatiques, qui ne savent point l’orthographe, dois-je
juger de tous les savants, les Gens de Lettres et les Poètes d’après ces exceptions ? Un
Amateur me dit un jour, en considérant le groupe d’Arie et Petus, aux Tuileries, “Avouez,
Monsieur, que la perspective aérienne y est bien observée” ; cette absurdité me fit rire,
et ne me persuada pas que les Amateurs appliquaient tous aussi mal les termes de l’art.
J’étais chez une Marquise, un Peintre en Miniature lui demanda en tremblant, si elle avait
vue le portrait d’une Comtesse de ses amies :“Fi donc, Monsieur, répond-elle, il n’est pas
ressemblant du tout”. Madame la comtesse (continue notre Artiste, en tremblant encore
plus) l’a donc montré à Madame la marquise ? – “A moi ? non. Je ne l’ai point vu ; mais j’en
ai tant vus et tant fait faire, que je n’ai plus besoin de les voir, pour savoir qu’ils ne sont pas
ressemblants” Ce fait, qui paraît une fable et qui pourtant est une vérité, ne m’a pas induit à
croire qu’un pareil ridicule était commun à toutes les femmes de qualité. D’ailleurs, j’en aurai
été bientôt désabusé par beaucoup d’entre elles, qui savent allier aux connaissances et à
un jugement droit, l’aisance et les grâces, que l’on ne puise guères que dans le commerce
du grand monde. Ne jugeons donc jamais M l’Abonné, de tous par quelques-uns. N’ayez
point d’humeur ; si vous ne réprimez ce caractère irascible, vous sécherez sur pied ; imitezmoi,
riez de tout, n’offensez personne, et vous serez gai, gaillard, gros et gras comme votre
serviteur.
1781, n°262, 19 septembre, Arts, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Voltaire habillé à la Romaine, par M Houdon, a été cause d’une discussion que je
soumets à votre décision. Je ne me rends jamais qu’à la conviction.
Un jeune Artiste prétendait qu’on avait fait très bien d’habiller Voltaire ainsi.
Voici ses raisons : Un grand homme appartient à l’Univers, d’après cela on le doit
représenter dans le costume le plus généralement connu, le plus noble ; c’est le Romain.
L’habillement français est maigre, trop peu noble, n’a pas les formes assez gracieuses,
conséquemment ne peut donner la dignité convenable aux figures. Les Artistes en usent
ainsi depuis 2000 ans, donc ils ont de bonnes raisons pour le faire. Cela donne un air
d’antiquité ; les anciens sont nos Maîtres, il faut les imiter.
Voici mes réponses :
Voltaire illustre particulièrement la France, il est l’homme le plus étonnant de son pays,
donc il faut le caractériser Français. Ce serait une belle idée, si, sous ce prétexte de la
noblesse du costume, un Artiste nous présentait Tamerlan et Gengis en Pompée ; Confucius
en robe consulaire ; Mahomet en casque, précédé des faisceaux. Voltaire doit avoir une
perruque , un habit, ou sa robe de chambre et son bonnet de campagne à cornes, tel
qu’on le lui connaissait, et il doit écrire ou avoir au moins près de lui une Henriade, une
Zaire, parce qu’il faut au Lapon un bonnet fourré, au Tartare une houppe de cheveux, au
Scythe un arc, etc. L’Auteur de Mahomet sans attribut, dans une chaise avec une robe
consulaire et une bandelette dans des cheveux qu’il n’avait point, me paraît aussi singulier
que me semblerait Cicéron en bottes molles. Notre habillement est mesquin…d’accord,
dans un sujet d’invention ne l’employez pas ; mais un homme connu, et qui devrait être
dans une situation animée, il lui faut le costume de son temps ; le plus mesquin peut être
supérieurement traité. La vraie grâce c’est la vérité. Il ne s’agit pas de donner à Voltaire
une dignité, des formes qu’il n’avait pas, mais son feu, sa manière habituelle, des traits
caractéristiques, son costume réel.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Plusieurs Artistes, malgré le préjugé, ont senti cette vérité ; ils ont employé le vrai
costume et ont été plus admirés.
Henri IV ne serait pas la même impression transformée en Romain. Si on lui ôtait sa
fraise, sa barbe, il perdrait au premier aspect, son véritable habillement semble ajouter à sa
bonhomie adorable, etc. Celui qui a si bien observé le costume de Tourville, fait voltiger sa
cravate et onduler son panache, ne devoir pas dépayser un des plus grands hommes de
notre pays. Je ne sais si Voltaire est plus noble en Romain, mais il est moins intéressant
qu’en Français.
Eh, que ferait-ce, bon Dieu ! si son costume n’était qu’idéal.
Supposons, Messieurs, qu’il y ait eu des Houdon, des Pajou, sous Pharamond, Clovis,
Charles Martel, Charlemagne, Hugues Capet, Philippe Auguste, St Louis etc qu’ils nous
aient laissé les Statues de ces Princes, des grands hommes de leurs siècles, les aimeriezvous
mieux à la Romaine, ou vous paraîtraient-elles plus précieuses encore, en vous
offrant, avec la ressemblance, le tableau chronologique des différents costumes qui tiennent
toujours un peu de génie du siècle.
Quant à l’air d’antiquité, j’aime mieux la vérité. Les anciens sont nos modèles, il faut les
imiter ; oui, dans la pureté du dessin, et non dans l’habillement ; les Grecs n’auraient point
fait un Miltiade en Persan, un Platon en Egyptien ; ni les Romains, Scipion en Carthaginois
ou en Espagnol ; imitons-les donc, mais suivant l’esprit, et non à la lettre. O imitatores, etc.
Messieurs, encore une dernière observation, les Arts et les Sciences s’entraident
mutuellement par leurs liaisons intimes ; souvent les inscriptions, les médailles, les statues
ont aidé à développer un fait historique ; que dans 2000 ans ont trouve sous les ruines
du Louvre un Voltaire à ma manière, en perruque, avec une Zaire ; ce sera clair : on dira,
voilà l’endroit où l’Académie française tenait ses assemblées. Voici un de ses premiers
sujets ; Les savants aimeront à retrouver dans sa perruque les traces de celles critiquées
dans les pièces de Molière ; mais qu’on trouve la statue de M Houdon, que l’inscription soit
enlevée par le temps, je vois un Savant antiquaire consulter toutes les têtes des médailles
alors existantes, pour voir à quelle tête connue ressemble celle trouvée :si par malheur il
fourre dans la sienne que celle d’Arouet a quelque trait de l’effigie de Caligula, voilà l’Auteur
d’Alzire, Empereur Romain…l’intention de l’Artiste trompée, et le Savant imprimant des
volumes pour trouver une sottise…
Ces idées ne sont indiquées que par le gros bon sens ; des gens de Lettres, Messieurs,
les développeront si elles sont trouvées justes ; fausses, ils les détruiront facilement.
Personne, avec si peu de connaissance, ne peut sentir plus de plaisir que moi en
voyant Bélisaire, Léonard de Vinci, Les Vestales, Tourville, Pascal… Ce n’est pas offenser
les Artistes en leur proposant des réflexions, quand on admire ce qu’ils ont d’admirable.
Je signe, Messieurs, parce que je ne prétends pas m’enorgueillir si j’ai raison, et que
je suis trop raisonnable pour être mortifié si l’on me prouvait une erreur.
J’ai l’honneur d’être, etc Villeneuve.
1781, n°278, 5 octobre, Arts, Réponse à la lettre de M de Villeneuve, insérée
dans ce Journal, n°262
Monsieur,
Quoique Artiste, je suis néanmoins de votre avis. Je pense, comme vous, qu’on doit
faire reconnaître le siècle, et surtout la Nation, lorsqu’on représente les grands hommes qui
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l’ont honorée. La fraise et la barbe courte de Henri IV, la moustache de Louis XIII, enfin
la grande perruque de Louis XIV, ôteront à jamais tout équivoque à l’égard des statues de
ces Rois.
Etait-il quelque chose qui dût paraître plus opposé à la nature et plus ingrat à traiter en
sculpture que ces énormes perruques ? Cependant le Bernin, Girardon et plusieurs autres
les ont rendues avec un art infini, et elles ne déparent point pour leurs Bustes.
J’ajouterai que de tous nos costumes, c’est celui qu’on est maître de donner aux gens
de Lettre, qui prête le plus à la Sculpture. On doit, ce me semble, les désigner par leurs
talents, or c’est dans leur cabinet qu’ils les exercent ; il s’ensuit que leur véritable costume
est celui de l’homme en négligé dans son cabinet.
Il reste à choisir dans les diverses manières dont on peut s’ajuster lorsqu’on est en
liberté chez soi. Le Sculpteur ainsi que le Poète, a le droit de choisir, de changer, et même
de supprimer ce qui ne ferait pas un effet heureux dans son Art. Il lui suffit de présenter un
coup d’oeil général qui caractérise et l’homme et la nation et le siècle.
J’ose dire qu’il me paraît facile de traiter la statue de Voltaire dans un costume vrai,
et en quelque manière rigoureux. D’abord il est très possible de le coiffer d’une perruque
courte et en bonnet, comme on en porte volontiers chez soi. Cette coiffure, bien traitée,
aurait beaucoup de rapport à quantité de belles têtes antiques, dont les cheveux sont courts
et coupés en rond. Il est bien certain qu’il serait ridicule d’y former ce boudin arrondi et
tournant autour qu’on voit aux perruques des Abbés. Mais ce qui ,empêche de déranger cet
ordre et d’y trouver des boucles variées et volant au hasard ? Les perruques du siècle de
Louis XIV n’étaient-elles pas régulièrement pas arrangées par les perruquiers ? Cependant
le Bernin et les autres grands sculpteurs ne se sont point contraints à cet égard.
Je ne dissimulerai point que je ne saurais approuver cette mode qu’avait amené M
le Moyne, sculpteur, de faire ses têtes nues et chauves, ce qui donne à tous ceux qu’on
représente ainsi, l’air de mendiants, et souvent est cause qu’on a peine à les reconnaître ;
elle fut fort approuvée par les Philosophes, qui peut-être se flattèrent qu’on leur trouverait
quelque ressemblance avec Epictete, les Socrate et autres Philosophes ; à la bonne heure
pour eux si cela leur plaît ; ce pourrait être un moyen de plus de se singulariser. Mais dans
presque tous les Pays, ou bien on a laissé croître ses cheveux au moins jusqu’au point d’en
être coiffé, ou l’on a porté perruque : ainsi une tête demi-rase est hors de la nature, si ce
n’est pas par misère pour faire comparaison.
Revenons à notre Voltaire, le voilà coiffé, il s’agit de le vêtir. Rien n’est plus naturel que
d’être chez soi sans col, ou avec un simple mouchoir noué sans arrangement ; il ne l’est
pas moins d’être en camisole de satin ou de quelque autre de soie. Or rien ne drape plus
favorablement, plus délicatement, et ne rend mieux le nu ; une culotte pareille, lâche et sans
être boutonnée aux jarretières, se prêtera facilement au plissé dont le Sculpteur peut avoir
besoin. Il en est de même des bas de soie, qui, négligemment tirés, peuvent former des plis
avantageux en caressant finement le nu, et surtout aux genoux et aux chevilles des pieds.
Terminons notre figure par des pantoufles, non pas neuves, mais qui, après avoir servi,
ont bien pris la forme du pied, et ont acquis les plis qu’occasionne le mouvement répété du
coup de pied et des doigts. Achevons de la revêtir d’une robe de chambre légère et d’une
étoffe qui puisse se prêter à tous nos besoins, et j’ose croire qu’une figure ainsi vêtue peut
avoir toute l’élégance du nu, et tout le talent de l’art de bien draper.
Sans doute il faut que le Sculpteur sache traiter les draperies avec délicatesse, et ne
soit pas borné à la routine de ces gros plis qui ressemblent à des rochers, et dont la manière
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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pourrait être appelée plutôt grosse que grande ; mais il n’y a rien à craindre à cet égard, on
ne confie ces figures qu’à d’habiles gens.
Il n’est pas besoin d’observer que, soit étoffes de soie ou de laine, il se fait garder d’en
prendre pour modèle de neuves, encore raides de l’apprêt qu’on leur donne ; il en résulterait
des draperies sèches, et sans souplesse. Si la soie et la laine étaient employées, dans leur
état naturel, et sans artifice, elles seraient souples ; c’est la nature favorable que nous avons
à imiter ; d’ailleurs, entre diverses vérités, l’Artiste doit rester maître de préférer celles qui
conviennent à son Art.
Je ne prétends, par ces observations, altérer en rien l’estime due à l’ouvrage de M
Houdon ; lorsque l’Artiste a bien rempli la supposition qu’il a faite, il a atteint le but de son
Art ; mais il ne peut trouver mauvais qu’on désire qu’il en eût fait une autre, surtout lorsqu’on
réfléchit aux raisons que vous allez alléguées
J’ai l’honneur d’être, etc C***
1782, n°184, 3 juillet, Arts, Lettre de M Roucher Aux Auteurs du Journal, de
Montfort l’Amaury, ce 30 juin 1782.
Messieurs,
Vous avez annoncé dans votre feuille du 25 de ce mois, les Statues en pied de Molière,
Racine, Corneille, Crébillon et Voltaire, dont un jeune sculpteur, M Lucas Montigny, vient
d’achever les modèles, et que cet Artiste propose par souscription. J’ai vue ces images des
pères de notre théâtre, et je dois à un talent distingué l’aveu public du plaisir qu’il m’a donné.
Tous ceux qui, comme vous, Messieurs, s’intéressent véritablement à l’honneur des
Arts, aux succès des jeunes Artistes et à la gloire de la Nation, qui n’est qu’un composé
de celle de tous nos Grands Hommes, n’entreront pas avec indifférence dans l’atelier de M
Montigny. La Sculpture a reproduit si souvent des hommes ou vils et méchants, ou inutiles ;
comme les autres Arts, elle s’est livrée tant de fois à ce genre de prostitution, qu’il faut
commencer par estimer l’Artiste, dont le génie ne s’enflamme que devant des modèles
consacrés par l’admiration publique.
A cette occasion, permettez-moi une pensée qui m’a frappé toutes les fois que j’ai
vue les Poètes, les peintres et les Sculpteurs se mettre pour ainsi dire aux gages des
Princes, des Grands et des Hommes en place qui n’avaient aucun droit aux hommages de la
Postérité, ou qui même ne devaient en recueillir que le mépris et l’exécration. Les ennemis
du bonheur public ont usurpé les honneurs dus à la seule vertu, et à la faveur de cette
usurpation, ils ont sauvé la mémoire d’une partie de la honte qui devait la flétrir. Dans leurs
portraits, dans leurs statues, l’éloge se fait encore entendre aux yeux comme les beaux vers
de Virgile et d’Horace sont presque venus à bout de faire oublier le Triumvir dans Octave.
Ah ! par de plus nobles chemins
Cherchez une gloire épurée,
Beaux-Arts, et pour servir au bonheur des humains,
formez une ligue sacrée.
Des méchants et des corrupteurs,
Ne chantez plus le nom, ne m’offrez plus l’image :
Vous ne devez ce noble hommage
Qu’aux mortels, de la terre immortels bienfaiteurs.
Annexes
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Ces vers, tirés d’une ode que j’ai composée à la louange de M Houdon, ne sont point
déplacés, je crois, dans cette lettre, où il s’agit d’un talent qui, dans la même carrière
s’annonce avec honneur.
Oui, Messieurs, si le projet de M Montigny est fait pour être applaudi d’une Nation
qui doit une partie de sa gloire à ses grands poètes Dramatiques, j’ose assurer que
l’exécution n’est pas indigne de ces sublimes modèles. Dans des attitudes variées avec art,
ils montrent la vérité de leurs traits et l’expression de leur génie particulier. On devinerait,
en les regardant, que Corneille s’est distingué par la profondeur des pensées ; Racine par
la peinture de l’amour pour lequel son âme était née ; Molière par cette verve impérieuse
qui le força comme malgré lui, à courir la carrière dramatique, et qui, dans ses ouvrages a
répandu ce que, d’après les Latins, nous appelons force comique, (vis comica) ; Crébillon
par des conceptions tragiques, où la terreur l’emporte sur la pitié ; Voltaire enfin par la malice
et la causticité d’esprit qui a fait, pardonnez cette expression, la physionomie de son talent.
Ce successeur de Lucien est représenté se levant de son bureau et souriant de la bouche
et des yeux à un ouvrage qu’il vient d’achever, et qu’il tient à la main. On y croit lire en titre
l’Ecossaise.
Vous voyez par ce simple exposé, Messieurs, que M Montigny est digne de voir ses
ouvrages placés dans le Cabinet des Amateurs. Je désire bien sincèrement que l’accueil du
Public l’encourage à nous donner un jour l’élite de nos Philosophes ; je veux dire Montagne,
Descartes, Montesquieu, JJ Rousseau, et Condillac. Ces dix statues distribuées dans un
Cabinet, y feraient une décoration plus heureuse et plus noble que tous ces bronzes en
meubles qu’on y étale avec tant de faste.
J’ai l’honneur d’être, etc Roucher
1782, n°198, 17 juillet, Arts, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Je suis à la campagne, où vous m’envoyez votre Journal, que je lis exactement ;
cependant alité depuis quelques jours par la carmélite ou l’influence, ce rhume qui, dit-on,
fait le tour du globe, je n’avais point lu la lettre que vous a écrite M Roucher, insérée dans
votre feuille du 3 de ce mois. Elle vient de me faire naître des réflexions, que je soumets
à M Roucher lui-même.
Je suis loin de blâmer son zèle estimable à prôner les talents de M Lucas Montigny,
jeune sculpteur ; je n’examinerai pas même si M Roucher, quoique grand poète, a les
connaissance nécessaires pour juger des productions des arts, ni si M Montigny mérite ses
éloges. J’ignore à cet égard quelles sont les lumières de l’un et les talents de l’autre. Je ne
me permettrai donc que des observations sur le bel enthousiasme qui saisit M Roucher, et
sur la ligue sacrée dont il déploie l’étendard et sous lequel il invite les beau-arts de s’enrôler.
Cette ligue me paraît une licence poétique, d’une exécution impossible et même dangereuse
pour les Artistes.
La Sculpture, dit-il, a reproduit si souvent des hommes vils, ou méchants ou inutiles ;
comme les autres Arts elle s’est livrée tant de fois à ce genre de prostitution, qu’il faut
commencer par estimer l’Artiste, dont le génie ne s’enflamme que devant des modèles
consacrés par l’admiration publique.
Assurément, cette pensée est noble, et la phrase est bien construite ; mais moi, qui ne
suis plus qu’un planteur de choux, et dont les idées courbées vers la terre, ne s’élèvent pas
si haut, je ne vois pas là de quoi tant estimer cet Artiste. Je crois tout bonnement que ce
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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n’est pas l’imagination de M Montigny enflammée pour Molière, Racine, Corneille, Crébillon
et Voltaire, qui l’a déterminé à exécuter les statues de ces Grands Hommes et à les proposer
par souscription ; mais un calcul tout simple de ses propres intérêts. Il s’est dit à lui-même,
je veux et j’a besoin de plaire à une nation passionnée par le théâtre, choisissons les plus
grands auteurs dans le genre dramatique : je serai sûr du débit de mes modèles et de
recueillir le fruit de mes peines.
Autre réflexion peu poétique de ma part. Est-il bien vrai que “M Montigny ne s’enflamme
jamais que devant des modèles consacrés par l’admiration publique ?” est-il sûr qu’il résiste
à l’or que lui présente un homme riche et peu recommandable, pour lui faire son buste ?
A-t-il le courage de refuser l’amitié qui le sollicite, et la force de renvoyer de son atelier les
Laïs et les Phryné, qui viennent devant lui étaler leurs charmes, charmes dont un Artiste,
même par amour pour son Art ne peut guères se défendre ? car n’en déplaise à M Roucher,
il y a nombre de femmes et d’hommes vils, méchants et inutiles, dont la conformation est
bien plus propre à la peinture et à la sculpture, que tous les hommes célèbres dont il nous
parle. Un Artiste sans doute éprouve une sorte de plaisir à transmettre à la postérité les
traits d’un grand Homme, mais il n’est pas moins empressé de rendre la nature dans sa
beauté, quelque part qu’il la trouve.
Revenons à la ligue sacrée que propose M Roucher. Pour avoir lieu, il faudrait d’abord
que les Artistes, nés pour la plupart sans fortune, fussent pensionnés par l’Etat et établis
par lui comme les Censeurs du genre humain. Qu’ils eussent les lumières pour le juger, et
le droit de dire à ceux qui se présenteraient, retirez-vous, hommes vils, inutiles et méchants,
vous n’êtes point dignes d’aller à la postérité. Je craindrais bien que ce vade retro ne leur
valut quelque mauvaise aventure.
Faisons mieux, mettons, comme on dit, M Roucher, au pied du mur ; si M Roucher eut
vécu sous le règne de Néron, et qu’il eût été le plus grand sculpteur de son temps et qu’en
conséquence Néron lui eût commandé sa statue, quelle eût été sa conduite vis-à-vis de cet
Empereur cruel ?
J’attends la réponse de M Roucher, pour décider sur quel fondement solide est bâti son
système. Je loue sans doute son honnêteté et sa probité rigide qui s’indignent de “voir des
poètes, des peintres et des sculpteurs aux gages des princes, des grands et des Hommes
en place” ; mais il me semble qu’il devrait moins en vouloir aux peintres et aux sculpteurs,
qui font plus le portrait linéal et corporel des hommes que l’éloge de leurs vertus ; leur éloge
ne tient qu’à quelques accessoires exigés ou à quelques allégories, que personne n’entend.
Les chers Confrères de M Roucher, Mrs les Poètes, sont bien plus coupables qu’eux et bien
moins excusables. Les peintres et les sculpteurs sont au moins entraînés par le désir de
montrer leurs talents à bien rendre les beautés de la Nature ; mais Mrs les poètes ne le
font que par la basse flatterie. Elle leur a été reprochée de tous les temps, et c’est eux que
M Roucher rancer. Qu’il forme avec eux cette ligue sacrée, à la bonne heure ; mais qu’il
laisse ceux qui professent les Arts d’imitation, saisir la belle Nature, par tout où ils auront le
bonheur de la rencontrer : la postérité s’embarrasse peu des moeurs et des vertus de ceux
qui ont servi de modèle à l’Apollon, au Gladiateur et à la Vénus de Médicis ; elle applaudit
leurs Auteurs d’avoir produit des chef-d’oeuvres.
Je ne puis finir cette lettre, déjà longue, sans hasarder encore une réflexion : Si
M Roucher, comme la plupart de ses confrères, n’a aucune connaissance approfondie
des Arts, si de la meilleure foi du monde, se confiant trop à son propre goût, il a vanté
des ouvrages médiocres, (je le suppose un moment) ne le voilà-t-il pas lui-même en
contradiction avec la ligue sacrée. Ne voilà-t-il pas son bel esprit et son génie livrés à la
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prostitution ? Je laisse au Public à décider la question, et je retourne à ma bêche, en me
disant très parfaitement,
Le planteur de choux.
1782, n°312, 8 novembre, Arts, Aux Auteurs du Journal,
Messieurs,
Il serait à désirer que les chef-d’oeuvres qui sortent des mains de nos grands artistes
nous restassent, pour servir de modèles aux jeunes gens qui entrent dans la carrière et leur
indiquer la vraie route du beau ; mais la concurrence étant utile à l’Artiste, il est souvent
avantageux que ces mêmes chef-d’oeuvres passent chez l’Etranger. Le Prince des Asturies
vient de faire enlever six tableaux du célèbres M Vernet. Ils ont été vus de peu de personnes,
et comme je crois qu’il est intéressant que leur existence soit constatée, permettez que je
me serve de la voie de votre journal, pour en faire la description. Le nom de M Vernet fait
d’avance l’éloge de ses ouvrages ; je me dispenserai en conséquence de rien ajouter qui
puisse me faire soupçonner de partialité.
Ces tableaux que j’ai vus sont au nombre de six ; tous ont cinq pieds de hauteur et trois
sont fort étroits. Je dois faire remarquer cette forme désavantageuse, que l’on doit regarder
comme une véritable difficulté ; mais je n’ai pas été mois surpris qu’enchanté de la manière
dont cet habile homme a su se tirer d’un pas aussi dangereux.
Le premier représente des chutes d’eaux entre les rochers qu’elles ont creusés ; elles
forment au bas de la roche dégradée en tous sens, un bassin parmi les pierres énormes qui
en sont détachées par les eaux dans leur chute ; cet ensemble fait un fracas, un mélange
confus d’écume et de vapeur si bien rendu, qu’on croit entendre le bruit et sentir la fraîcheur
qui accompagnent ce spectacle vu d’aussi près que ce fidèle imitateur de la nature l’a
représenté. Les figures sont des soldats du genre de Salvator Rosa, qui achèvent d’animer
ce tableau.
Le second, moins large, représente une prairie où l’on voit un pont groupé avec des
maisons, formant une belle opposition sur le ciel qui éclaire ces objets de la manière la plus
piquante ; la beauté de l’instant que l’Auteur a représenté lui a suggéré, pour remplir cette
élévation de ciel, d’y peindre un cerf volant, dont s’amusent des jeunes gens sur le devant
du tableau.
Le troisième représente l’entrée d’une Ville magnifique, telle qu’on peut caractériser
Athènes, Corinthe, Carthage, ou Rome. Sur le devant est une fontaine où des femmes d’un
eau choix, viennent puiser de l’eau ; l’instant du jour, est le coucher du soleil ; le ciel de ce
tableau est occupé par des nuages dont la couleur est si éclatante, que le plaisir qu’on a à
les voir ne permet pas de s’en éloigner sans regret.
Les trois dernières sont des Marines. La première de huit pieds de large, représente
le Lever du Soleil dans un instant de brouillard, qui, en se dissipant, laisse voir une belle
partie du ciel et le sommet des hautes montagnes, en opposition avec quelques nuages
éclairés par le soleil, dont on voit le risque rougeâtre à travers les parties transparentes de
la vapeur ; dans cet instant, l’air est si tranquille, que l’eau de la mer réfléchit sans obstacle
tous les objets, avec cet intérêt et ce charme d’un homme de goût qui fait saisir et dont on
ne connaît d’exemple que dans les beaux instants de la nature. Les vaisseaux de divers
genres, et les figures de pêcheurs achèvent ce chef-d’oeuvre.
La seconde a six pieds de large. Elle représente l’incendie d’un port, derrière un
rocher, auquel des arbres se groupent mêlés avec de belles masses de fumées, qui tous
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ensemble, forment une grande opposition aux flammes, et leur donnent un éclat qui les rend
éblouissantes, par l’art avec lequel le Peintre a su ménager la lumière sur tous les objets de
son tableau. La mer, dans une partie, réfléchit cet embrasement, et dans l’autre, la lumière
froide du croissant et de quelques nuages, qui, dans cet instant de la nuit, met de l’intérêt
jusque dans les endroits les plus obscurs du tableau ; il est animé par un grand nombre
de figures très variées.
La troisième et dernière Marine a dix pieds de large, elle représente un naufrage.
On a toujours vu la Peinture en défaut pour exprimer le mouvement ; ici les éléments
se font la guerre d’une manière sensible, la violence des vents et leurs effets y sont si
vivement représentés, l’état des malheureux qui se sauvent du péril est si touchant, qu’il est
nécessaire de se rappeler que ce spectacle est en peinture, pour pouvoir le soutenir. Mais
je n’ai pu trop admirer la beauté des eaux de la mer, l’art avec lequel cet homme sublime
a su peindre ces vagues roulant leurs eaux écumantes, celles qui coulent en tous sens de
dessus les écueils, ailleurs leur transparence, où l’on voit des portions de rocher à différents
degrés d’enfoncement qui vont se perdre dans la plus grande profondeur de l’eau.
Ces tableaux ont été envoyés en Espagne lundi 21 octobre dernier ; ils seraient partis
beaucoup plutôt si Monsieur, Madame et Madame la Comtesse d’Artois n’eussent désiré
de les voir. J’ai l’honneur d’être, etc.
1782, n°360, 26 décembre, Gravure, Arts, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Je dîne tous les dimanches chez un Procureur, qui est de mes Parents et j’y lis vos
feuilles de chaque semaine : il y a bien des articles que je passe, parce que je ne les entends
pas. Il y en a d’autres qui me plaisent parce qu’ils sont drôles ; il y en a beaucoup qui me
font pleurer de joie, parce que je vois que vous prêchez toujours la bienfaisance et que vous
trouver souvent des Bienfaiteurs. Mon compère et mon ami Bonar, le Bonnetier, n’a pas
craint de vous écrire il y a quelques années, quoiqu’il ne fut pas plus homme de lettres que
moi ; mais il était père de famille, il vous a parlé de ses enfants ; j’ai à vous parler des miens,
voilà mon titre ; ce brave homme est cause que l’on a remis nos beaux Tableaux de Notre-
Dame à leur ancienne place : peut-être ce que j’ai à vous dire, produira-t-il également un
bon effet dans un autre genre et alors je me féliciterai d’avoir pris la liberté de vous écrire. Je
suis Messieurs un honnête Marchand Frippier, père de quatre enfants ; très peu aisé, mais
heureux puisque mes quatre fils tournent tous à bien. Il est vrai qu’aucun d’eux n’a voulu
s’attacher à la boutique de son père ; cela me fâche un peu : peut-être est-ce ma faute.
Au reste ces détails vous sont étrangers et je me hâte d’en venir à l’objet de ma lettre.
L’aîné de mes fils a 20 ans et finit la philosophie au Collège des Quatre Nations. Le second
en a 18 ; dès son enfance il barbouillait tous mes murs de charbon, et en grandissant, il
m’a toujours assuré que la nature l’appelait à l’état de peintre. Le troisième, âgé de 15 ans,
a cru que pour faire un jour une bonne maison, il fallait apprendre à en bâtir, aussi veutil
être Maître Maçon, et pour cet effet, il a travaillé à l’Ecole gratuite de dessin, où il a fait
des progrès rapides dans la coupe des pierres. Le cadet est aux Ecoles des Frères de la
Paroisse de Saint Roch. Je vous ai dit, Messieurs, que j’étais heureux : jugez vous-mêmes
si je doit l’être. Mon aîné a eu des prix à l’université, le second a gagné trois médailles et
un second prix à l’Ecole de peinture, le troisième a remporté un prix de maîtrise à l’Ecole
gratuite de dessin, le cadet, qui sait son catéchisme sur le bout de son doigt, a eu un prix
de sagesse et de mémoire à Saint Roch. Je n’ai pas manqué d’assister à leurs triomphes ;
quelles fêtes pour un père. Au milieu de l’appareil le plus imposant j’ai vue Monseigneur
le premier Président embrasser et couronner mon fils ; à l’Ecole gratuite de dessin, le
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magistrat, respectable dont les soins et la bienfaisance sont la sûreté et le bonheur de tous
les Citoyens, posa la couronne sur la tête de mon fils, et le serra dans ses bras ; mon
cadet fut embrassé par le bon curé de notre paroisse, et toutes ces cérémonies étaient
très bruyantes et très nombreuses. Il ne restait donc que mon fils le Dessinateur, dont les
succès n’avaient pas encore eu leur récompense. Ses frère lui demandaient toujours :“mais
quand est-ce que donc tu auras tes médailles ?” plus d’une fois il avait gémie de n’avoir
pu suspendre dans ma chambre quelques lauriers à côté de ceux de ses heureux frères :
cependant sa première victoire datait de 1779 ; enfin vint , il y a quelques jours, tout essoufflé
de joie, m’annoncer que l’Académie distribuerait ses prix et ses médailles. Je prends mes
mesures, je quitte ma boutique, et accompagné de mes fils et de nos parents, je me rends
à cette distribution. Je croyais qu’elle serait aussi solennelle que toutes celles dont j’avais
été témoin. Quelle fut ma surprise quand je me trouvai dans une salle mal éclairée, où je ne
pus distinguer aucun objet. Point de trompettes, point de fanfares, par conséquent peu de
monde. J’espérais que quelques académiciens ouvriraient la séance par des discours sur
leur art, comme cela se pratique à toutes les Académies possibles, même à celle d’Ecriture
et de Boulangerie ; je me faisais une fête d’entendre parler ces célèbres Artistes, Mrs Pierre,
Vien, Vernet, Cochin, et tant d’autres dont mon fils ne cesse de m’entretenir. ; au lieu de
tout cela on s’est borné à appeler chaque Athlète vainqueur ; la plupart étaient absents ou
déjà partis pour Rome. Ceux qui se sont présenté ont paru dans un négligé qui les honorent
dans leurs ateliers, mais qu’aucun d’eux ne voudrait conserver les dimanches ; je les ai vus
en ne sachant à qui ils devaient faire hommage de leurs respects et de leur reconnaissance,
gagnant presque à tâtons une place qu’on leur indiqua, où un Monsieur, assis à un bureau,
leur remit quelque chose dans la main ; j’ai su depuis que c’était une médaille. J’avoue,
Messieurs, que cette façon de récompenser m’a paru peu propre à encourager les talents ;
d’ailleurs j’ai regretté vivement que mon fils n’ait pas eu l’honneur d’être embrassé par le
Ministre, que j’ai vu présider à cette assemblée. Sa physionomie est du nombre de celles
qui commandent l’amour et la vénération. Rentré chez moi, mon chagrin s’accrut encore ;
mon absence m’avait fait manquer deux ou trois affaires ; cependant je ne dis mot parce
que je vis que mon peintre était mortifié ; mais mes autres enfants ne furent pas si discrets,
et comme ils sont dans l’habitude de plaisanter sur le choix qu’il a fait d’un état qu’ils disent
n’être pas autrement le chemin de la fortune, j’ai eu le déplaisir de les entendre toute la
soirée se tracasser sur la médaille gagnée en 1779, distribuée en 1782 et ils ne cessèrent
de vanter, l’un l’Université, celui-là l’Ecole gratuite et celui-ci notre Curé.
J’ai l’honneur d’être, etc,
Guenillet, Marchand Fripier.
1784, n°245, 1er septembre, Arts, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
Vous venez d’annoncer, d’une manière bien sèche, les prix remportés cette année
par les Elèves de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture ; vous ignoriez sans
doute les circonstances qui ont précédé et suivi le jugement de ces prix. Aux âmes froides
elles paraîtront peut-être puériles et produites par un fol enthousiasme ; mais comme elles
prouvent à mon avis, l’esprit de justice, l’impartialité et l’amour de la gloire dans les jeunes
artistes, et en même temps le zèle patriotique dont est susceptible tout véritable amateur,
je me fais un plaisir de les rendre publiques. Ne cessons jamais de citer tous les traits qui
présentent l’homme sous un jour favorable ; répétons-lui à chaque instant qu’il est né bon,
juste, compatissant et capable de tout pour le bien, quand il suit son impulsion naturelle. Loin
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de nous ces Philosophes atrabilaires, qui ne voient en lui qu’imperfections. Je me surprends
prêcher…Pardon, Messieurs, ce n’était pas mon intention. Je reviens à mon sujet.
Depuis très longtemps l’Académie n’avait eu à prononcer sur d’aussi bons ouvrages
de ses Elèves, et l’on disait publiquement que tel qui cette année remporterait un second
prix, aurait dans une autre obtenu le premier. C’est faire l’éloge de la force des concurrents
en général. Ce bruit favorable avait attiré une grande foule de monde dans les salles de
l’Académie les jours qui ont précédé le jugement. Le jeune Drouais, fils de feu M Drouais,
Peintre de Portraits, à 20 ans et demi, a fait un Tableau au-dessus des forces ordinaires de
son âge, et dont il s’honorera dans tous les temps de sa vie. Ses rivaux ont eu la bonne foi et
le noble courage de dire, en voyant son ouvrage ;“ce n’est point un Emule que nous avons
en lui, c’est un Maître”. Un Amateur distingué à l’aspect de ce morceau, a désiré en avoir un
de ce jeune artiste, et comme il le félicitait de joindre à tant de talents, de la fortune et de la
santé, il fut amené devant le bas relief du nommé Chaudet, qui a remporté le premier prix de
Sculpture et qui, âgé de 21 ans, possédant de vrais talents, n’a ni santé ni fortune. M Gois,
son Maître, se trouvant là par hasard, plaignait son élève, et disait avoir été assez heureux
pour obtenir des secours d’un Amateur en faveur d’un autre de ses Elèves aussi peu fortuné
et couronné en 1782, et qu’il désirerait avoir le même bonheur pour celui-ci. Je suis, lui
dit l’inconnu, celui que vous cherchez ; et ce même jour, les fonds d’une pension annuelle
pendant quatre années de séjour en Italie, ont été envoyés à M Gois pour subvenir aux
besoins du jeune Chaudet. En ne le nommant pas, je ménage la modestie du Bienfaiteur,
mais j’espère qu’à ce trait il sera reconnu de tout le monde.
Le nommé Gaussier, de même âge que ce dernier, et qui a obtenu le second premier
prix de Peinture, ni plus riche, ni mieux portant que lui, mais qui n’a pas rencontré sur son
chemin un amateur aussi généreux, a tenu un rapport digne d’être rapporté. Il est, comme
vous l’avez dit, Elève de M Taraval, dont le neveu, après avoir remporté en 1782 le premier
prix de peinture à 16 ans et demi, vient de mourir en Italie dans les efforts d’une croissance
extraordinaire. C’est pour les Arts une perte bien réelle et bien sensible pour un oncle qui le
chérissait tendrement ; à ce sujet, une Dame disait , avant le jugement, au nommé Gaussier,
vu la faible complexion : Ménagez-vous, si vous avez le prix, n’allez pas mourir à Rome
comme le jeune Taraval. Ah ! n’importe, dit-il, Madame, il est beau de mourir à Rome. N’estce
pas l’héroïsme du militaire qui désire expirer sur la brèche ? Voilà ce qui a précédé le
jugement des prix, voici ce qui l’a accompagné et suivi. Tous les Elèves de l’Académie et
leurs amis, rassemblés à la place du Louvre, pour attendre la décision de l’Académie sur les
concurrents aux grands prix, enchantés que cette Compagnie ait accordé des Couronnes
à ceux que leur imagination avait couronnés d’avance, pour fêter leurs Camarades et ceux
qui les avaient jugés, ont été sur le champ chercher les rambours des Invalides, ont emporté
les dépouilles fraîches et encore vertes des arbres du Jardin de l’Infante, les ont jetées sur
le passage des Académiciens ; et quand quelques-uns d’eux sortaient, il les recevaient au
milieu des acclamations, au bruit du tambour et tombant comme une nuée sur les Maîtres
des Elèves proclamés, ils les embrasaient de tous les côtés. Ils ont fini par se saisir des
vainqueurs, les ont ceints de lauriers, et les ont, jusque chez eux, portés en triomphe sur
leurs épaules. Ce beau délire est le germe créateur du sublime dans tous les genres.
François, quittez la triste manie de déprimer dans leur nouveauté toutes les productions
des Arts ; Grands et vous hommes riches, mettez en oeuvre les Artistes, donnez leur de
grands travaux, et vous verrez naître de grands hommes : que les Amateurs généreux avec
discernement, comme celui que je viens de citer, jettent quelques parcelles de l’or qu’ils
prodiguent infructueusement pour l’achat des morceaux anciens, sur les jeunes plantes qui
meurent faute de nourriture ; qu’écoutant des Architectes de bon goût, ils réservent pour leur
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boudoirs l’amusante folie des arabesques et qu’ils appellent dans les monuments publics et
les appartements d’honneur, la Peinture et la Sculpture héroïque ; alors nous verrons sous
le règne de Louis XVI, revivre le beau siècle de Louis XIV.
J’ai l’honneur d’être, etc.
1787, n°96, 6 avril, Arts, Aux Auteurs du Journal, CNC, Graveur du Roi
Messieurs,
Dans votre Feuille du 4 mars, vous annoncez une estampe intitulée : l’Elève
intéressante, gravée en manière noire. Vous ydites cette Estampe dont la composition est
charmante nous paraît avoir de l’effet. Elle en a véritablement ; mais cet effet n’est-il pas dû
à un petit artifice trop usité ; à une supposition qui n’est pas fondée sur la nature et sur la
vérité ; qui semble annoncer peu de connaissance des véritables effets de la lumière, mais
qu’on pourrait justifier en s’appuyant sur d’autres autorités que celle de la raison ?
C’est un moyen bien plus facile, mais immanquable, pour faire paraître des chairs ou
des étoffes bien blanches, que de noircir tout ce qui les entoure ; de supposer que tous les
accessoires environnants ne sont pas dignes de recevoir la lumière aussi bien que l’objet
principal. Quelque fausse que puisse être cette supposition, elle a beaucoup de partisans.
On met du noir où l’on croit en avoir besoin, sans observer s’il est possible qu’il y soit. On
se persuade que le public qui n’examine pas toujours si les effets sont raisonnables et vrais
sera séduit ; on sait que le plus grand nombre ne voit de mérite dans les estampes qu’autant
qu’elles sont bien noires : par ce moyen on produit ce que bien des gens appellent de l’effet,
mais qui ne mérite pas ce nom, puisque rien n’est bien s’il n’est vrai.
Au reste, il peut être hardi d’oser blâmer ces effets factices ; ils sont à la mode, et
ni raison ni réflexion, ne peuvent secouer le joug de la mode. Ne voyez-vous pas que le
système de la Peinture veut qu’elle se noircisse de plus en plus ? N’avez-vous pas été à
portée de remarquer que dans de très grands et très beaux Tableaux, les principales figures
qui sont sur le devant jouissent de la lumière du jour le plus brillant, tandis que les édifices,
les figures mêmes d’un ordre inférieur, telles que soldats ou peuple, qui sont derrière et
seulement à la distance de quelques toises, obtiennent à peine le faux jour d’une éclipse de
soleil : c’est dans ce cas qu’il est bien vrai de dire qu’il ne luit pas pour tout le monde : cela
est il bien raisonnable ? non : mais c’est la mode ; d’ailleurs c’est presque le seul moyen de
ne pas ressembler aux habiles gens qui nous ont précédés.
N’en concluez pas cependant que les Peintures aient adopté ce principe fécond, si cher
à nos jeunes Architectes, qui consiste à ne rien faire qui ressemble à ce qui a déjà été fait,
et nous produit des édifices si plaisants, qu’on ne peut les regarder sans rire.
Revenons à la Gravure. La manière noire, aussi française qu’anglaise, a été exercée
en France dans le siècle passé. Elle a été noire et désignée par son défaut capital ; mais les
Vischer, les Edelinck, les Masson, les Rousselet, Gérard Audran, Laurent Cars, et beaucoup
d’autres, soit par la beauté de leur burin, soit par leur science dans le Dessin, ont fait oublier
les Estampes noires et cette façon de graver trop facile.
Vous demandez si elle est aussi favorable pour le Dessin et pour rendre les fermetés
de la touche des originaux ? on peut répondre d’abord que tout Artiste qui sentira fortement
le mérite de la touche d’un Maître la rendra dans quelque manière de graver que ce soit, s’il
se pique de la bien imiter ; mais en général, ce n’est pas le but qu’on se propose en gravure,
parce qu’il coûterait des soins infinis, et qu’il s’accorderait difficilement avec le sentiment de
liberté que doit conserver le Graveur dans son travail. Il s’occupe du soin de bien rendre le
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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dessin, les formes, les surfaces indiquées, le clair obscur, et les effets de la lumière et des
ombres que présente le tableau original. Quant à la fermeté, il est certain que cette manière
noire y est moins propre ; de sa nature, elle est molle et sans articulation, et dans le vrai
elle n’est pas à sa place que dans les tableaux excessivement noircis, soit par le temps,
soit par le système du Peintre.
Je m’arrête et ne veux pas me livrer à aucune observation sur les divers genres de
gravure, dans la crainte de vous prendre trop de place ; je me contente de répondre à la
question que vous avez proposée
CNC Graveur du Roi
1787, n°230, 18 août, Arts, Aux auteurs du Journal
Messieurs,
Le Poussin, le Brun et le Sueur ont acquis à l’Ecole de Peinture Française une célébrité
qu’il semble qu’elle n’aurait jamais dû perdre : leurs successeurs cependant, livrés la plupart
à un genre de composition maniérée, ont eu l’air, pendant longtemps, d’en prendre les
modèles moins dans la nature que sur nos théâtres et ils ont transmis à la postérité, sans
s’en douter, les afféteries de nos Actrices.
Le Moyne, de Troyes, Boucher, sont surtout ceux qui ont corrompu le goût. C’est au
comte de Caylus qu’on a l’obligation de l’avoir rétabli dans sa pureté. Cet Amateur éclairé
a rassemblé avec un zèle qui tenait du fanatisme, les restes épars des chefs-d’oeuvre
de l’Antiquité. Seul il a élevé Bouchardon au-dessus des Sculpteurs de son temps, qui
charmaient par les grâes maniérées de leurs compositions et en guidant la jeunesse de
l’Artiste qui est aujourd’hui à la tête de l’Ecole Française, il a prouvé que la nature, dans sa
simplicité, était plus séduisante que les minauderies de nos Lais. C’est depuis ce tempslà
que le genre pur et sévère est devenu celui de notre Ecole qui égalera toutes celles
d’Italie, si nos jeunes Artistes tiennent ce qu’ils promettent. Cependant, par une fatalité
inconcevable, la Peinture d’Histoire est menacée d’une décadence prochaine ; et sans la
bonté qu’a eue le Roi d’employer les Artistes livrés à ce genre, peut-être n’existerait-il plus
de Peintres d’Histoire en France. En effet, la décoration de nos appartements ne comporte
plus de Peinture, et les nouvelles Eglises sont construites de manière que la Peinture n’y
est d’aucun emploi. Les Tableaux d’autel sont remplacés par des bas-reliefs et les coupoles
sont décorés en architecture. J’offre aux Amateurs des Arts un moyen de ranimer la peinture
d’Histoire.
1° inviter les Peintres à composer sur toiles de 3 pieds sur 4 un Tableau d’Histoire à
leur choix.
2° A exposer ces tableaux pendant un mois au jugement du Public
3° Faire une Loterie composée de mille billets à 24 liv chaque, numérotés depuis 1
jusqu’à 1000.
4° de faire un tirage au hasard de quatre de ces billets.
Le premier numéro sorti choisira un tableau parmi ceux exposés, et l’Auteur du Tableau
choisis recevra 10000 liv. Le Porteur du deuxième numéro sorti choisira ensuite un Tableau
dont l’Auteur aura 7000 liv. Le troisième numéro sorti choisira un troisième Tableau dont
l’Auteur aura 4000 liv. Enfin le quatrième fera choix d’un tableau parmi ceux restants, et
l’Auteur recevra 3000 liv.
Annexes
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Cette manière de procéder mettra l’amour-propre aux Artistes à l’abri du désagrément
qu’ils pourraient trouver dans le jugement d’un concours ; et la préférence donnée par le
porteur du premier numéro sorti pourra être regardée comme l’effet de la fantaisie ou du
manque de lumières. D’un autre côté, il est vraisemblable que le choix sera bien fait, car le
mois d’exposition éclairera les intéressés.
Je souhaite, MM, que cette idée soit de quelque utilité au progrès de l’art. Proposez-là,
je vous prie, au Public, en l’invitant à faire ce petit projet tous les changements qu’il jugera
convenables. Je ne tiens qu’au désir de procurer de l’encouragement à un art bien plus
intéressant qu’il ne le paraît, et sur les succès duquel est fondée notre supériorité dans un
grand nombre d’arts mécaniques.
2. Critique des Salons
1777, n°272, 29 septembre, Arts, Lettre aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
J’ai lu toutes les brochures qui ont paru jusqu’à présent sur le Salon. Il y en a trois dont
les Auteurs n’ont aucune connaissance des Arts. Ils blâment et louent à tort et à travers, et
décident avec l’intrépidité de l’ignorance. Ainsi du Jugement d’une demoiselle de quatorze
ans, des Réflexions d’un petit Dessinateur et des Tableaux du Louvre, où il n’y a pas le
sens commun, et dont l’Auteur si bien rempli le titre, je ne serai qu’un seul et même paquet ;
ensuite un fagot enflammé terminera leur sort.
Les Lettres pittoresques à l’occasion des Tableaux et la Prêtresse, ou nouvelle manière
de prédire ce qui est arrivé, méritent réfutation, par ce que les Auteurs sont instruits, ont
des yeux et du goût. Je voudrais au premier moins d’hypocrisie dans ses compliments, et
moins de partialité ; et au dernier je reprocherais, pour me servir des termes de l’art, une
couleur trop crue et une touche trop dure. L’Auteur de la Prêtresse a des lumières, il apprécie
assez bien, quand la haine ou l’amitié n’agitent point la balance. Il est injuste envers MM la
Grenée, comme envers bien d’autres. Il renvoie M l’Epicié au genre familier ; cependant on
ne peut refuser des éloges au Tableau de Porcia qui a de l’effet, et où l’on remarque une
manière de draper grande et historique. Il loue le Du Guesclin et l’Agriculteur de M Brenet ;
il a raison ; mais l’intimité égare sa Prêtresse, quand elle dit : “Ah ! mon cher Monsieur du
Rameau, tu auras un si beau sujet à traiter, quel homme que Bayard, quel costume ! et
tu ne feras rien qui vaille”. Une impertinence est bientôt lâchée : la continence de Bayard,
n’en déplaise à la Prêtresse, pouvait inspirer de beaux vers ; mais sur la toile, la pantomime
en est très difficile à rendre. Il est des sujets qui ne semblent pas être du ressort de la
Peinture. Si l’on s’avisait, par exemple, de charger un Artiste de peindre le “qu’il mourût” de
Corneille, je demande comment il pourrait s’y prendre ? Or ce trait de Bayard, qui tient plus à
la pensée qu’aux mouvements extérieurs, me paraît de la même espèce que le qu’il mourût.
Revenons au tableau si cruellement déchiré. Il a sans contredit des beautés, de la netteté
dans l’effet (mérite rare), une couleur soutenue ; ce que l’on pourrait trouver à reprendre,
c’est la jeunesse de la mère et la richesse de son habit. Cette inattention de l’Artiste jette
de l’obscurité dans cette scène, et l’on devine difficilement la qualité des personnages.
M le Prince est on ne peut plus mal apprécié. D’après l’oracle rendu par la Prêtresse,
ce Peintre charmant n’aurait ni dessin, ni couleur. La prophétesse n’a donc pas daigné jetter
les yeux sur sa Ferme, son Corps de Garde et tant d’autres ? Elle n’a donc pas remarqué
que ces Tableaux ne sont point décolorés contre ceux du sublime Vernet ? Croit-elle que
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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l’on se soutient contre ce grand homme sans force et sans mérite ? Voilà ma réponse à
l’amertume de sa critique.
M le Prince n’est pas le seul qui ait lieu de s’en plaindre. On discrédite sans
ménagement le beau Portrait du Roi par M Duplessis. Si la figure, ce dont je ne conviens pas,
n’est pas d’à plomb, aussi ne l’est pas le reproche de l’avoir trop surchargée d’habillements.
Le Critique n’a jamais sans doute endossé, ni même vu l’habit du Sacre ; en général il en
veut aux vêtements volumineux. La robe terminée des Présidents lui déplaît aussi ; ce n’est
pas la faute de personne. S’il eût dit qu’en terminant la tête davantage, en la piquant moins
de blanc et en rompant le ton trop entier du rideau bleu du fond, ce morceau ne laisserait
rien à désirer ; il eut parlé vrai, et son avis facile à suivre eût éclairé l’Artiste sans l’offenser.
Le talent de M Vincent est mieux analysé ; je crains, comme l’Auteur, qu’il ne perde pas
son temps à faire des Portraits, et je suis fâché qu’il ne nous ait pas donné de grandes
machines ; je suis en droit de douter qu’il fasse un grand chemin dans l’histoire et qu’il
soit un des Aigles de son siècle, malgré la prédiction. M Menageot me paraît plus propre
aux grandes ordonnances ; mais je ne pardonnerai jamais au Critique, après avoir dit que
M le Prince n’est pas coloriste, d’assurer que M Callet a un bon principe de couleur. Sa
couleur est fausse en tout point. S’il veut en avoir une bonne, il faut en changer ; du reste,
‘je conviens que les draperies sont lourdes, sa composition mal conçue et ses expressions
forcées. Sa petite Figure vaut mieux que son grand Tableau. Le temps seul nous apprendra
quel honneur il pourra faire à l’Ecole Française. Il est honnête d’avertir M Barthellemy de ne
point se livrer trop aveuglément à sa facilité, elle pourrait le perdre. Quoique les détails et
les parties du Tableau du Siège de Calais, tels que les têtes, les pieds, les mains ne soient
pas précieusement rendus, il est trop d’avancer que ce n’est qu’une ébauche peu arrêtée.
Cet Artiste a peint un Athlète mourant, qui lui fait honneur. Ce morceau doit le persuader
que la Nature est la mère des Arts d’imitation.
M Greuze est un des amis de la Prêtresse, mais je lui sais gré de la manière dont elle
mêle l’éloge à la censure, quand elle parle de son Tableau de la Malédiction paternelle. Si
tous les articles de cette Brochure avaient ce ton honnête, on ne pourrait qu’y applaudir.
M Greuze est un très grand peintre, mais les défauts qui lui sont reprochés sont réels.
Ce ne sont point ses ennemis qui lui ‘trouveront peu d’effet, les draperies monotones, des
incorrections de dessin, de la lourdeur dans ses linges’, ce seront des juges éclairés. Au
reste, ces défauts tiennent à de si grandes beautés, qu’il faut les lui pardonner. Je serai
moins indulgent sur son obstination à ne point exposer ses ouvrages au Salon ; l’exemple
de ses confrères, les désirs du Public, et le voeu de l’Académie, dont il doit s’honorer d’être
Membre, sembleraient devoir lui faire la loi.
Les égards que la Prêtresse a eu pour M Greuze, étaient dus à l’Auteur du Mausolée du
Maréchal de Saxe ; elle est inexcusable d’y avoir manqué. Elle loue avec justice l’admirable
Tombeau du Père et de la Mère de notre Auguste Monarque par M Coustou. Un Artiste avait
prédit, dans votre Journal, que le Public jetterait quelques fleurs sur le Tombeau de ce grand
Sculpteur, en admirant celui qui vient de sortir de ses mains ; il aurait pu annoncer, qu’on
mêlerait à ces fleurs les autres lauriers immortels.
J’aurais embrassé de plaisir la Prêtresse, si elle eût été près de moi, au moment où
elle s’est écriée, en parlant de la Diane de M Allegrain : “trop heureux Endymion, jamais ton
réveil ne t’offrait rien de si beau, ce chef d’oeuvre écrasera les ennemis de M Allegrain, qui
attendront trop tard à lui rendre justice” M Allegrain est trop doux et trop modeste pour avoir
des ennemis. Malheureusement il est des gens qui, trompés par l’extérieur le plus simple,
ont de la peine à lui croire un aussi grand mérite. Mais la voix de l’Auteur du Chancelier
de l’Hôpital qui dit “qu’il mourrait content après avoir sculpté une aussi belle figure, aux cris
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de tous les Artistes et du Public, le bandeau de la prévention tombera, et M Allegrain sera
placé, comme il le mérite, au rang des plus habiles Statuaires de nos jours”.
Emporté par l’amour de l’Art, j’ai peut-être pesé davantage, sur les défauts de nos
jeunes débutants ; ils sont dans l’âge de se corriger et de profiter d’avis sincères et non
outrageants, tels que se l’est permis la Prêtresse, à qui l’on ne peut refuser ni de l’esprit, ni
des lumières. Je confirme toutes les louanges accordées au vrai mérite et ne me plaint que
de l’âcreté de son style pour des Artistes estimables.
Une autre fois, je vous parlerai des Lettres pittoresques.
J’ai l’honneur d’être, etc Le Comte de***
1777, n°276, 3 octobre, Réponse à la lettre de M le Comte de***, insérée dans
le n°272.
Je ne suis point Artiste comme vous, M le Comte, mais j’ai l’âme sensible et des yeux et
je me crois par cela seul dans le cas de dire mon avis sur un Art qui a pour but l’imitation
de la nature. J’approuve la plus grande partie de vos observations sur la critique de la
Prophétesse ; mais il me semble que vous la traitez trop durement au sujet du Tableau
de M Durameau. J’estime comme vous les talents réels de cet Artiste, mais je le respecte
assez pour ne pas le flatter et je lui fait l’honneur de croire qu’il peut entendre la vérité. Pour
excuser la faiblesse de la production de ; Durameau, vous prétendez qu’il y a des sujets qui
ne peuvent être soumis au pinceau et vous citez le qu’il mourut de Corneille. Pourquoi ne
pas citer à propos de la continence de Bayard, la continence de Scipion ? Vous êtes ami de
M Durameau, mais vous n’êtes pas adroit. Au surplus examinons comment M Durameau a
traité son sujet et s’après ce qu’il n’a pas fait, tâchons de découvrir ce qu’il aurait pu faire.
On amène un soir à Bayard, dans la ville de Grenoble, une Jeune fille. Instruit par les
pleurs et les discours de cette infortunée qu’elle n’a pour objet que de procurer à sa mère
les aliments nécessaires au soutient de sa vie ; il ne veut plus la garder et la fait conduite
chez une parente ; le lendemain il va la visiter et fait venir sa mère ; informé qu’un de ses
voisins l’aurait épousée si elle avait eu seulement six cents florins, il lui en présente douze
cents et la marie.
Ce trait de la vie présente deux scènes. L’une très pathétique, où ce chevalier est
vraiment grand en domptant la faiblesse, et l’autre, où Bayard est libéral en se privant
de douze cents florins pour marier une jeune fille. M Durameau intitule son tableau : la
Continence de Bayard et choisit la scène chez la parente, et où Bayard présente lui-même
la bourse.
Vous conviendrez, M le Comte, que vous n’aviez pas donné ce conseil. Pourquoi, dans
ce cas, gronder la prophétesse ? Au surplus, suivons l’Artiste chez la parente et voyons ce
qu’il nous présente. Premièrement, dans un moment aussi brillant, cette parente n’est pas
chez elle. A-t-elle mieux à faire que de jouir de la présence du Chevalier et du spectacle
que cette présence annonce ? La fille, aux pieds de Bayard, est vue de profil, ce qui semble
donner à la mère le rôle principal et j’ai vue des gens s’y tromper. Bayard tient la bourse aux
florins, mais on ignore s’il récompense le vice ou la vertu. Les deux Filles sont richement
vêtues, la Fille a une chaîne d’or, mais dans ce cas Bayard a-t-il dû croire à la misère
excessive qui sert d’excuse à la démarche très-extraordinaire de la jeune Fille. Bayard a sur
lui Crassard et Cuissard, on voit même sa lame et son bouclier. Il faut se rappeler que Bayard
n’est pas chez lui, et qu’étant en convalescence dans une Ville où il donnait et recevait des
fêtes, il n’est pas naturel qu’il ait des armes offensives puisqu’il n’est pas chevalier errant.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Je crois, M le Comte, qu’une folle d’une beauté éblouissante, relevée par la simplicité
de ses habits, dans lesquels, si vous le voulait, on aurait conservé les débris de la richesse,
tendant les bras à sa mère, que la mère accablée par la douleur et la misère, humiliée
par la générosité du Chevalier à qui la veille la fille avait sacrifié ce qu’elle avait de plus
cher. Je crois que la Figure du Chevalier sur laquelle on aurait peint la grandeur, la douce
satisfaction d’avoir préféré cette jouissance à celle qui lui avait été offerte la veille, auraient
pu produire de véritables effets en donnant de l’expression à toutes ces têtes, seul caractère
des Tableaux d’histoire.
M Durameau trompé comme beaucoup d’autres par le trop d’importance des costumes,
ne les a pas négligés, il a même poussé le scrupule à cet égard jusqu’à mettre les florins
de Bayard dans une bourse à jetons. Mais de bonne foi, est-ce dans ces misérables
accessoires que devait consister le genre de l’histoire ? c’est dans le jeu des passions
et dans les mouvements de l’âme que les Raphaël, les Poussin, les Le Sueur, le Brun,
etc, etc, cherchaient à se distinguer. C’est ce préjugé qui ferme les yeux sur le mérite réel
des peintres, auxquels malgré leurs chef-d’oeuvre dans le véritable genre d’histoire, on
s’obstine cependant à donner le titre de Peintre de genre. Pensez-vous sérieusement que
la Malédiction paternelle de Greuze qui arrache des larmes d’attendrissement, doive être
mise au niveau des natures mortes que l’on expose au Salon, et ne soit pas aussi historique
qu’un Amphitrie ou que l’Aurore et Céphale ?
J’ai l’honneur d’être, etc
1777, n°278, 5 octobre, Lettre sur la partialité, A l’occasion de la Lettre de M
le Comte de*** insérée dans le Journal de Paris, le 29 septembre 1777
MM. les éloges outrés sont sans doute aussi inutiles au progrès de l’Art, que les critiques
dures et les plaisanteries amères, qui découragent l’Artiste sans l’éclairer. Il écoute peu
l’avis de ceux dont il reconnaît la partialité. Mais qui peut être exempt de ce défaut si celui
qui le condamne y tombe lui-même ? Pour détromper ceux qui pourraient être séduits, il
ne suffit pas de contredire, il faut combattre par des preuves. C’est à quoi M le Comte ne
s’est pas attaché avec un égal intérêt. Il se plaint de l’injustice de la Prêtresse envers MM
de Lagrenée comme envers bien d’autres, et ne nous la démontre point. Il défend avec
beaucoup de chaleur le jugement peut-être trop sévère de la Prophétesse à l’égard de MM
Durameau et le Prince ; il désire pour M Duplessis “des avis qui éclairent sans offenser” : il
oublie cet honnête ménagement pour M Calais. L’âcreté qu’il met en parlant de son Tableau
me paraît peu le zèle de celui qui dit : “J’ai peut être pesé davantage sur les défauts de
nos jeunes débutants ; ils sont dans l’âge de s’en corriger et de profiter d’avis sincères et
non outrageants…en confirmant toutes les louanges accordées au vrai mérite” il en affaiblit
quelques-unes et néglige d’appuyer sur celles qu’on a trop épargnées.
J’aurais désiré lui voir adressé des reproches à la Prêtresse, “non d’une couleur crue
et dure” ; mais d’une touche molle. Dans l’article de M Menageot, “ne va pas mal” est
une expression aussi déplacée que triviale. Le ton de la critique doit répondre au génie
de l’Artiste, plus il est grand, plus elle doit être mâle et courageuse. M le Comte de*** en
ne trouvant pas le nom de M Menageot dans l’énumération de ceux qui doivent illustrer
l’Ecole Française, a sûrement pensé que la Prêtresse avait un peu d’honneur. Les femmes
y sont quelquefois sujettes à l’égard même de ceux qu’elles devraient favoriser. L’intérêt
qu’inspire le talent de M Menageot à tous les vrais amis des Arts, leur donne autant de plaisir
à louer la riche et sage composition de son Tableau, le choix noble des attitudes, le style
et la belle exécution des draperies, que de force pour lui reprocher quelques négligences
sans lesquelles le Tableau ne laisserait rien à désirer : aussi grand compositeur Rubens,
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d’un dessin plus correct, il a négligé la vérité de l’expression, la force du coloris et dans le
nu la nature. La figure de sa Polixène est grandement pensée, mais l’exécution pourrait y
répondre mieux ; la tête a peu d’expression, le bras a de la raideur dans le dessin et de
la mollesse dans le faire.
M le Comte D*** a oublié sans doute s’appeler de la critique d’un tableau précieux, celui
de M Beaufort. Comment la prêtresse peut-elle lui reprocher peu d’effet ? Ce tableau est de
la plus belle manière. Ne devait-elle pas saisir l’occasion de rendre justice au mérite d’un
Artiste très-savant, et dont l’exécution n’a peut-être pas été toujours aussi heureuse ?
Comment a-t-elle pu reprocher à M Vanpaendouk “une exécution lourde, des effets
mal conçus” ? lorsque ses compositions sont si heureuses et d’une si grande intelligence.
Comment ne s’écrit-t-elle pas avec tout le Public ? “Van Huysum n’a pas mieux fait !”
M le comte D*** défend sans partialité le Tableau de M l’Epicié. En désirant un plus
beau choix dans Porcia, plus d’expression dans Brutus, un meilleur coloris, on est forcé
de rendre justice à une étude exacte et à une grande vérité d’effet. Sans restreindre son
talent au genre familier, j’ai vu avec plus de plaisir encore ses deux petits Tableaux N°14
et 16. Mais pourquoi n’être pas aussi judicieux en faveur de M Calais ? Quelle injustice de
lui refuser une belle et vigoureuse couleur ! Quelle dureté d’appuyer sur une critique vraie
mais assez sentie par un homme qui s’égare une fois et dont le mérite déjà connu doit faire
espérer de bonnes choses pour l’avenir.
Il me paraît que ce Réfutateur n’aime pas à espérer ; il convient que le talent de M
Vincent “est mieux analysé et il se croit en droit de douter qu’il fasse un grand chemin dans
l’histoire et qu’il soit un des Aigles de son siècle”. Sur quoi est fondé le droit de ce doute ?
Est-ce d’après le prix de cet Artiste que l’Académie a mis au nombre de ceux qui doivent
encourager les Elèves, ce qui donna dès lors de si grandes espérances de son talent ? Estce
d’après sa grande facilité et par le nombre de ses productions vraiment historiques, faites
dans un âge très peu avancé ? Est-ce enfin d’après sa belle esquisse des Pélerins d’Emaus,
ou parce qu’il est trop correct dans son dessin et trop précieux dans son exécution ? Non
sans doute : c’est donc parce qu’il fait des portraits ? Raphaël, le Titien, le Poussin, Vandick
n’ont pas négligé cette partie ; et Rubens, s’il n’eut pas excellé dans cet art, nous aurait-il
donné cette belle suite de Tableaux historiques et Portraits ? (galerie de Luxembourg) qui,
en retraçant quelques événements de la vie d’Henri IV, augmentent notre attendrissement
par une ressemblance parfaite.
Quel prix la Nation ne décernerait-elle pas à l’Artiste qui, marchant sur les traces de
ce grand Peintre, en faisant passer à la postérité les actions de Louis, y joindrait la fidèle
image de ses traits chéris et les grâces d’Antoinette !
Revenons à M Vincent : on peut joindre à la critique de la Prêtresse le reproche de
ne pas imiter Vandick dans le moelleux et le terminé de ses Portraits : de mettre trop de
sévérité dans sa couleur, et surtout un peu trop de cette fermeté presque dure dans les petits
Tableaux. Il faut lui conseiller en général de s’arrêter un peu sur ses forces et d’appuyer
moins sur les connaissances anatomiques.
Je trouverai le plus grand plaisir à convenir avec M le comte D***, que M le Prince est
un Peintre charmant, que son coloris est brillant et soutenu, que ses compositions ont une
grâce, un charme de lumière qui doit empher d’examiner trop sévèrement si les figures sont
exactement dessinées ; si la main du Soldat qu’on engage est à dix pieds de lui…
Quelques légères incorrections qui ne détruisent pas le mérite reconnu de cet Artiste.
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Les Tableaux de M Brenet méritent les plus grands éloges : ils m’ont paru de la plus
scrupuleuse correction, d’un beau style ; j’aime à voir que tout le monde lui rend une égale
justice. On désirerait cependant plus de noblesse dans les Juges de son Agriculteur ; dans
ses deux Tableaux moins de demi-teintes et dans celui de Duguesclin la lumière moins
étendue. S’il eût sacrifié le bas de son tableau, et cette figure qui est sur le devant, les yeux
plus en repos en eussent mieux senti l’effet.
Je vois avec plaisir M le comte D*** encourager M Berthélemy. Sans détruire
entièrement la critique de la Prêtresse, il faut convenir qu’elle est très partiale. Eustache a
toute la noblesse qui convient à une si belle action. La cuirasse du Roi gêne son mouvement
et a empêché M Bertélemy de mieux développer la figure. C’est une faute qu’il faut attribuer
à ce costume et on doit admirer en même temps la manière facile et la vérité qu’il a mises.
Je voudrais qu’on persuadât aux jeunes artistes que l’exactitude à imiter la nature dans
tous les points ne doit pas nuit pas au génie ; et que l’histoire n’est pas une branche de la
peinture, qu’elle les embrasse toutes ; qu’un grand peintre doit être, à l’imitation de Giorgion,
de Titien, des Carraches, du Bourdon, de Rembrandt et de beaucoup d’autres Maîtres de
l’Art, peintre de portrait, de genre, d’architecture, de paysage, etc.
Dans plusieurs articles, la Prêtresse et M le Comte me trouveront d’accord avec
leurs jugements. J’attends avec impatience les réflexions de ce dernier sur les Lettres
pittoresques. Je doute qu’il soit partisan zélé des drames en peinture quoique le genre
familier séduise et entraîne tout le monde. Le joli talent de M Theolon a une approbation
générale, tandis que les beautés mâles, le dessin correct, ce style majestueux qui tend
à nous rendre rivaux de l’Ecole d’Italie, ont de la peine de trouver des partisans. Si l’on
exposait , sous le nom d’un peintre moderne, des tableaux inconnus de Raphaël ou de Le
Sueur, je ne serais pas étonné de voir une cabale s’élever contre eux. En tout genre, le
sublime étonne plus qu’il ne séduit.
Il faut s’élever jusqu’à lui avant d’en connaître les beautés. Puissent nos jeunes artistes
braver courageusement les obstacles que la frivolité de notre siècle présente de toutes parts
aux grands talents. Puissent-ils ramener le bon goût et suivre avec constance le chemin de
la gloire. Surtout qu’ils évitent de se livrer à l’appas du nombre des productions inférieures à
leurs talents. Nous ne voyons qu’avec trop de regret des Artistes de la plus belle espérance,
perdre le fruit de leurs études en se livrant à leur facilité, d'après un dessin, fruit d’un génie
fécond, et faire un tableau dont l’exécution demandait une exacte imitation de la nature.
Je me propose, Messieurs, de vous faire part de mes réflexions sur les sculptures et
même temps sur quelques tableaux de genre dont M le Comte D*** ne vous parle pas, et
qui méritent cependant attention.
J’ai l’honneur d’être, etc.
1777, n°280, 7 octobre, Arts, Seconde Lettre de M le comte de**, en réponse
à celle du numéro 276.
Je ne suis maladroit qu’autant que je le veux bien, Monsieur. Je soutiendrai toujours que la
Prêtresse a dit son avis d’un ton malhonnête sur la continence de Bayard, dont je ne parlerai
plus, parce que je me suis imposé la loi de terminer une discussion dont la longueur à la fin
pourrait blesser un Artiste vraiment estimable.
Je passe donc au dernier article de votre Lettre, qui tend à confondre les genres dans
la Peinture et d’insinuer une idée fausse sur ce que l’on appelle Tableaux d’Histoire. Vous
prétendez, Monsieur, que l’expression donnée à toutes les têtes, est le seul caractère de
Annexes
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l’Histoire. Où avez-vous puisé cette idée-là ? l’expression appartient et est essentielle à
tous le genres, et n’est le caractère distinctif d’aucuns. L’Artiste, qui peint des êtres animés,
doit leur donner la vie et par conséquent l’expression. Il n’en résulte par delà que celui qui
rendrait avec la plus forte énergie le combat du taureau, où les scènes les plus pathétiques
de la vie privée, fût un Peintre d’histoire.
L’Histoire embrasse tous les genres, et en est la mère commune, Paysages, Edifices,
Animaux, Figures, tout est de son domaine. Elle peint tout l’Univers, mais l’Univers embelli,
c’est-à-dire que son style doit toujours être noble ; elle doit peindre la nature, mais dans
les moments où elle se présente sous l’aspect le plus majestueux. Or la vie de l’homme
semble être trop bornée, pour acquérir (au plus haut degré) ce sentiment exquis, qui nous
fait distinguer au premier coup d’oeil dans chaque objet, ce qu’il faut adopter et rejeter.
Ce sentiment sublime du beau ne se développe même, malgré une heureuse naissance
qu’avec l’étude la plus longue et la plus constante. C’est pourquoi l’Histoire ou si vous
voulez mieux l’appeler, le style héroïque en peinture, tient et doit tenir le premier rang. Un
Peintre d’histoire, après avoir distribué avec intelligence ses masses de clair et d’ombre,
avoir ordonnée ses groupes, fixé l’attitude de chacun de ses personnages, leurs caractères
et leurs expressions, n’a encore rempli que la tâche imposée aux peintres de tous les
genres. Il doit de plus à chaque objet, sans s’écarter du vrai, donner des formes toujours
grandes et toujours variées : aucune figure ne doit offrir que des membres bien conformés,
ni se mouvoir dans ses draperies qu’avec grâce ;il n’est permis à ces mêmes draperies ni
de suivre pas à pas, ni de dissimuler les mouvements du corps ; il est même défendu au
vent d’agiter et de soulever les vêtements et les voiles légers d’une femme qui fuit, qu’en
produisant des plis noblement contrastés : l’architecture ne peut s’y présenter qu’avec un
stature imposante, les nuages se promener dans le ciel, les torrents tomber des rochers,
que sous des formes heureuses, et ce n’est qu’un oeil exercé depuis longtemps, qui les
aperçoit et les saisit. Mais, me direz-vous, c’est donc la forme seule qui distingue l’Histoire
de tous les genres ? Oui, Monsieur. Aussi un Tableau exécuté dans toutes ses parties, avec
ses conditions prescrites, serait une des plus rares merveilles du monde,
Mais cet heureux phénix est encore à trouver.
M Greuze, me répondrez-vous, qui m’a fait verser des larmes dans sa Malédiction
paternelle, ce grand peintre n’est donc pas un peintre d’Histoire ? Non, Monsieur. Une
comparaison sera peut-être plus frappante que tous ce que je pourrais vous dire pour
éclaircir la question.
Si j’avais envie d’avoir deux tableaux, l’un représentant le Dénouement du Tartuffe, où
l’Exempt, confondant la scélératesse de cet hypocrite, rend le calme à Orgon et à toute
sa famille en pleurs rassemblée autour de lui ; et l’autre la catastrophe de Rodogune, où
Cléopatre s’empoisonne elle-même pour entraîner avec elle au tombeau son fils et sa bru.
Je choisirais pour le premier M Greuze, et pour le second, M Poussin, un Le Sueur, un Le
Brun, enfin un peintre d’histoire. M Greuze est le Molière de la Peinture, mais il n’en est ni
le Corneille, ni le Racine. A ce mot vous allez m’arrêter et me dire, croyez-vous que Molière
ne soit pas un aussi grand homme que Corneille ? Cela peut être en poésie, mais il n’en
est pas de même en Peinture ; parce que ce choix soutenu de belles formes, qui constitue
le style historique, tient à la base de l’art, au dessin. C’est proprement le dessin dans sa
perfection et son plus grand caractère.
Je n’ai point parlé de la couleur, parce qu’elle est une, et commune à tous les genres.
Un peintre, quoiqu’il fasse, doit être vrai dans cette partie ; il en a toujours les moyens près
de lui. Le jeu de la lumière sur les objets ne peut jamais l’égarer, qu’il approche les objets
dont il a besoin et les copie. La Nature de ce côté le servira toujours bien ; mais cette même
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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nature, avare des belles formes, ne les présente que par intervalle à ses regards ; il faut les
chercher, et les bien connaître pour les trouver.
J’aurai sans doute beaucoup de contradicteurs : peu m’importe. Je ne répondrai, si je
le fais, qu’à de bonnes raisons ; je ne dirai qu’un mot au partial Auteur de la Lettre sur la
partialité du n°278. J’ai donné un bon conseil à M Callet. Les réputations sur parole ne m’en
imposent point. Je n’aime pas sa couleur, parce qu’elle n’est pas vraie, qu’elle est ardente
et me fatigue l’oeil ; qu’elle n’a pas l’harmonie qui règne dans la nature et dans les tableaux
de son fidèle imitateur, M Vernet. Il est temps que je finisse, car ma chaise m’attend et je
pars pour la Cour,
Je suis, etc.
1779, n°237, 25 août, Académie Royale de peinture et de sculpture.
Aujourd’hui, fête de St Louis, se fait au Louvre l’ouverture du Salon où MM de l’Académie
Royale de Peinture et de Sculpture sous le bon plaisir du Roi, font l’exposition de leurs
ouvrages. Cette exposition a lieu tous les deux ans et dure un mois.
Nous ne rendrons compte que de notre premier aperçu.
Dans la cour du Jardin de l’Infante, on voit quatre Statues, qui sont du nombre de celles
des grands hommes que le Roi successivement exécuter par ses Sculpteurs. De ces quatre,
deux sont debout et les deux autres assises. Les figures debout sont Bossuet par M Pajou
et le Chancelier d’Aguesseau par M Berruer. Celles assises sont P Corneille par M Caffieri,
et M Montesquieu par M Clodion. Cette dernière n’est point exécutée en marbre, ne s’étant
point trouvé de bloc convenable.
Le Salon est garni cette année pour ainsi dire, à comble, de grands tableaux d’histoire.
Les Peintres historiens semblent s’être donné le mot pour absorber les petits tableaux qui,
dans les années précédentes, l’avait presque toujours emporté.
On remarque un tableau représentant Hector engageant Paris à prendre les armes
pour la défense de la Patrie. Il est de M Vien, Directeur de l’Académie de France à Rome.
Les Connaisseurs prétendent que c’est le plus beau morceau sorti des mains de ce Maître.
On compte dix tableaux ordonnés pour le Roi, et distribués à différents Artistes pour exciter
l’émulation, mère des progrès et des succès brillants. Les sujets sont :
Popilius Consul arrêtant de la part du Sénat les ravages d’Antiochus dans les Etats de
Ptolomée, par M de la Grenée l’aîné.
Régulus retournant à Carthage, par M l’Epicier
Octave accordant la grâce de Metellus, touché par les pleurs et les prières de son fils,
par M Brenet
La piété filiale de Cleobis et Biton et le combat de Darès et d’Entelle ; ces deux tableaux
sont de M du Rameau.
La fermeté de Jubellius Taurea, qui tue sa femme, ses enfants et se tue lui-même devant
un consul Romain, par M de la Grenée le jeune.
Agrippine débarquant à Brindes, portant l’urne de Germanicus, son époux, par M renou.
La mort du philosophe Calanus, qui se brûle sur un bûcher, par M Beaufort.
Le fermeté du président Molé dans une émeute populaire, par M Vincent.
Le courage d’Eustache de St Pierre au siège de Calais, par M Barthélemy.
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M Vincent a donnée en outre un tableau de la guérison de l’Aveugle né et M Barthélemy
un Crucifiement de St Pierre. On voit deux grands tableaux de M Menageot, l’un Susane
justifiée et l’autre La perte de David.
Nous avons oublié de dire que dans le milieu du mur qui regarde les croisées, est posé
le portrait en pied de Mgr le comte d’Artois, il est de M Callet.
M le chevalier Roslin a garni le Salon de beaux portraits, ainsi que M Duplessis, qui
entre autres a fait celui de M, le frère du Roi.
Entre plusieurs morceaux de M Vernet on a remarqué deux grands, l’un un Matin
et l’autre un Clair de lune. On a de M Robert plusieurs grands tableaux de ruines et de
monuments d’Architecture. On prétend que le nombre de grands tableaux excède celui de
trente. Parmi les petits on distingue ceux de M de la Grenée et celui de M Brenet et plusieurs
de M Le Prince, entre autres un Marché asiatique et un extérieur de cabaret. M Casanova,
après un absence assez longue du Salon, y a reparu cette année. Il serait à désirer que cet
exemple fût suivi par tel qui s’en absente volontairement.
M Aubry a envoyé de Rome un tableau d’un fils repentant, de retour à la maison
paternelle et M Wille le fils nous a donné parmi plusieurs ouvrages un Seigneur pardonnant
à un Braconnier.
Quant aux morceaux de sculpture exposés au Salon, on considère avec plaisir le Buste
du roi par M de Pajou, ceux de Molière, Voltaire et J.J Rousseau par M Houdon, ainsi que
les morceaux de réception de M Boizot fils, de M Julien et de M de Joux fr.
Si dans ce premier instant quelques Artistes ou quelques ouvrages sont passées sous
silence, c’est sans aucune envie de nuire. Notre devise est Sublato jures nocendi. Nous
faisons profession d’honnêteté, d’impartialité et d’Amour pour les Arts ; s’il nous arrivait
d’entrer dans des détails, ce ne serait point pour lancer les traits de la critique, mais pour
rendre la sensation que nous avions éprouvée à la vue des beautés, qui nous auraient le
plus frappées. Nous nous bornons à dire, quant à présent, que le Salon ne nous a jamais
paru si brillant ni si bien garni. On doit attribuer cette heureuse révolution aux soins de M le
comte d’Angiviller, Directeur et Ordonnateur général des Bâtiments du Roi, qui a déterminé
sa Majesté à commander tous les deux ans à ses Artistes des Statues et des Tableaux pour
tenir leurs talents en activité. La Nation contemple avec amour et vénération ce jeune Roi,
qui, au milieu des opérations politiques les plus importantes et au commencement d’une
guerre dispendieuse, trouve encore les moyens de protéger et d’alimenter les beaux Arts,
qui d’ordinaire ne croissent et ne fleurissent qu’à l’ombre de la paix.
1783, n°264,dimanche 21 septembre, Arts, Peinture, suite de la Lettre sur le
Salon.
Les Artistes sont en général trop sensibles à la critique, du moins ceux qui ont des talents
réels ; si cette critique est injuste ou méchante, que leur importe ? c’est en continuant à
bien faire qu’ils doivent répondre ; si cette réponse est vigoureuse, si cette même critique
est éclairée, c’est sans doute, un service rendu à l’Art et à l’Artiste ; car on trouve des amis
assez généreux pour ne pas craindre de faire souffrir notre amour-propre : M Vincent, dans
son Tableau du Paralytique guéri à la Piscine, sous le n°95, est la preuve que j’avance ; il a
pu murmurer dans le temps des avis qui lui ont été donnés ; mais en Grand Maître, il a eu
le bon esprit d’en profiter, dans ce sens quelles obligations n’a-t-il pas même aux gens mal
intentionnés, qui n’avaient peut-être d’autres vues que de le dégrader ? il peut leur montrer
aujourd’hui son Paralytique. Ce Tableau me paraît le plus beaux de ceux qu’il a exposés
jusqu’à présent, tant par la composition que par les masses de lumières et d’ombres qui
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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sont, on ne peut mieux distribuées ; la perspective linéaire et la perspective aérienne y sont
très bien observées ; le Christ est noble et le Paralytique est une figure très savante ; je le
trouve trop près de la mort, il en est, pour ainsi dire, plus voisin que de la vie. M Vincent ne
devrait pas oublier que l’action miraculeuse frappe sur un paralytique et non sur un mourant ;
l’Ange ne me paraît pas heureux ; mais, quoi qu’il en soit, toutes ses têtes sont d’un bon
choix et d’une belle couleur, et ce Tableau achève de prouver que M Vincent doit faire le
plus grand honneur à l’Ecole Française.
L’Enlèvement d’Orithie lui a servi de morceau de réception. Il serait injuste de le juger
de nouveau, puisqu’il l’a été par ses Pairs.
Il n’en est pas de même de son Tableau pour le Roi, sous le n°93 ; c’est Achille secouru
par Vulcain. Il est malheureux que M Vincent n’ait pas été le maître de son sujet, il n’eut
certainement pas préféré ce passage de l’Illiade, qui peut être très beau dans le poème
d’Homère, mais qui devient une peinture trop gigantesque, et ne peut produire aucun intérêt.
La raison en est simple, le poète peut tout dire, il monte l’imagination de son Lecteur, et
le prépare, en le séduisant, à voir agir son Héros : le Peintre au contraire, ne peut que
représenter, et représenter une action unique. On est prévenu en lisant Homère, qu’Achille
fait et peut faire des choses au-dessus de l’effort humain ; si le poète a bien narré, il a rempli
sa tâche ; le Peintre, au contraire, pour peindre Achille, est obligé de faire un homme ; il n’a
point la ressource de l’illusion, il parle aux yeux ; et de quelque manière qu’il s’y prenne,
il faut toujours qu’il représente un homme. Si cet homme agit dans le moment de l’action
représentée, autrement qu’un homme ne le peut faire, le personnage est gigantesque, et
dès lors, perd tout intérêt. Je profiterai de cette occasion pour prévenir les Artistes de se
mettre en garde contre les sujets qui leur sont donné par les Gens de Lettres, même par ceux
d’entre eux qui ont le plus d’esprit et de goût ; ils peuvent se laisser séduire par la beauté
d’un trait dont la lecture les entraîne. Le qu’il mourût du vieux Horace, par exemple, est
sublime à entendre, ou même à lire ; mais il n’est point du ressort de la Peinture : on évitera
de s’égarer à cet égard lorsque l’on aura perpétuellement dans l’esprit cette observation,
que le Poète parvient à l’âme par les oreilles, et que le Peintre ne peut y parvenir que par
les yeux. Je prie vos Lecteurs de me pardonner la longueur de cette espèce de digression
en faveur de son importance.
Le reste, dans les prochaines Feuilles
1783, n°281, 8 octobre, Arts, Aux Auteurs du Journal, Suite de l’examen du
salon de cette année
Messieurs,
Vous étiez, ainsi que moi, dans le cas de croire que notre tâche était remplie. Notre
opinion, car elle nous est commune puisque vous l’avez adoptée, s’étant étendue sur les
Ouvrages exposés ; mais peu de jours avant la clôture, M Peyron, dont vous avez depuis
annoncé l’admission à l’Académie, a fait paraître ses Ouvrages. J’ai cru aux yeux du Public
notre besogne étant finie, il paraîtrait singulier de faire une addition, et je suis parti pour la
campagne, après avoir examiné à loisir cette nouvelle exposition. A mon retour, j’ai trouvé
le plus grand nombre d’Artistes scandalisés du silence que vous gardiez sur les Ouvrages
de ce nouveau Académicien ; je pense moi-même, en y réfléchissant davantage, qu’en effet
notre examen n’est pas complet et que la réputation de ce jeune Artiste semble accuser
notre silence. Permettez donc, d’après ces motifs, que je soumets cependant à vos propres
réflexions, de vous présenter cette nouvelle Lettre pour l’insérer le plutôt qu’il vous sera
possible.
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Le 28 du mois dernier, la surveille de la clôture du Salon, M Peyron, jeune Académicien,
qui arrive de Rome, a exposé ses Ouvrages. Ils consistent dans trois Tableaux, une esquisse
peinte et plusieurs Dessins. Le plus grand de ces Tableaux a pour sujet Marius, qui par la
fierté de son regard, fait tomber les armes des mains d’un Soldat qui vient pour le tuer. J’ai
trouvé de l’harmonie dans le ton, et la couleur m’a paru assez bonne ; mais il ne me paraît
pas heureusement composé ; le Dessin, selon moi, est incorrect et les formes manquent
de noblesse ; la tête du consul Marius est ignoble ; je suis fâché de la dureté de cette
expression ; mais en l’affaiblissant, je ne rendrais pas ma pensée, et c’est ma pensée que je
dois rendre ; le geste m’a paru faux, on ne peut deviner où s’attache la main droite, l’avant
bras gauche est trop court, enfin la main est raide et de petite manière. La figure de Marius
n’a, au total, ni la fierté, ni la férocité qui caractérise le Rival de Sylla ; peut être M Peyron at-
il pris en considération l’obscurité de la naissance de Marius, qui en effet était d’une famille
Plébeienne ; mais ce Plébéien a été sept fois Consul et a disputé à Sylla le gouvernement
de la République ; enfin les historiens disent que les armes tombèrent des mains du Soldat
à la vue de la contenance fière et audacieuse de ce fugitif. Le Soldat est mieux dessiné,
cependant la main droite est fort négligée. Ce Tableau, au total, manque de caractère.
Le second représente la mort de Miltiade, ou l’ingratitude des Athéniens ; la composition
de celui-ci est heureuse, l’effet en est harmonieux, et je n’ai pas remarqué les mêmes
incorrections de dessin qui se trouve dans le premier. J’observerai seulement que les figures
sont mal sur leur plan ; celle du fils de Miltiade, que l’on prend d’ailleurs pour une femme,
s’enfonce dans le terrain ; le groupe du mort n’est pas en perspective, et ce dernier défaut
est général dans le tableau. M Peyron aurait-il négligé cette partie ? elle ne se borne pas à
la pureté des plans ; c’est par elle et par l’intelligence des raccourcis que le dessin devient
correct, et que l’on parvient à l’exactitude de l’action dans les figures ; c’est elle enfin qui
fait le plus grand mérite des tableaux de Poussin. La manière de dessiner et de draper de
cet Artiste manque de résolution. Ses deux Académies, peinte en grand comme nature, me
paraissent être les meilleurs de ses ouvrages exposés. Je ne dirai qu’un mot sur l’esquisse
peinte, qui représente le moment où les jeunes Athéniennes tirent au sort pour être livrées
au Minotaure, puisque les masse sont absolument les mêmes de celles d’une Estampe
gravée par M Martini, d’après M Pajou. La touche en est spirituelle et le ton très agréable.
J’ai l’honneur d’être…
1783, n°289, 16 octobre, Arts, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Ne connaissant pas l’Auteur de la Lettre que vous avez insérée dans votre Journal
du 8 de ce mois, n°281, puisqu’il s’annonce comme étant assez lié avec vous pour que
vous adoptiez ses opinions, c’est à vous que j’adresse ma juste réclamation sur une partie
évidemment fausse de cette Lettre.
Vous êtes les premiers qui aient honoré mes ouvrages d’une critique publique ; toute
sévère qu’elle a été, je sais la supporter modestement, surtout quand mes Tableaux, tels
qu’ils sont, m’ont valu les suffrages de l’Académie. Mais votre dessein n’est sûrement pas
de porter atteinte à ma faible réputation par une calomnie ; cela ne répondrait point à l’idée
que l’on a de votre intégrité. Vous ne pouvez pas tout vérifier par vous-mêmes ; il y a tout lieu
de croire que vous n’avez pas vu mon esquisse des Filles d’Athènes à côté de l’Estampe
gravée d’après M Pajou par M Martini ; si vous aviez été à portée de la considérer avec la
moindre attention, vous n’auriez pu ne pas convenir que non seulement il n’est pas vraie
que les masses en soient absolument les mêmes que celles de la composition de M Pajou,
mais encore qu’elle ne leur ressemble en rien absolument ; à moins qu’établir son sujet sur
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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un fond différent pris d’un même point de vue, et déterminer la mesure du cadre dans un
même carré long ne soit un plagiat, ce qui je crois est inouï jusqu’à ce jour. Toute colonnade
à certains yeux est la même partout ; les hommes instruits, les gens de l’Art en jugent-ils
ainsi ?
Que les masses des groupes n’aient aucune ressemblance entre eux ni en particulier
ni en général, c’est ce dont je vous invite à venir vous convaincre dans mon logement, à
l’ancien atelier de M Lagrenée l’aîné, n°12, au vieux Louvre, escalier sous la colonnade et
permettez-moi d’inviter en même temps toutes les personnes amies de la vérité qui voudront
me faire honneur de venir comparer mon Esquisse à l’Estampe que j’ai placée à côté. Si
le désir d’être juste le conduit chez moi, celui-là même qui si légèrement a détruit le peu
de mérite de mon Ouvrage, peut-être à cet aspect regrettera-t-il d’avoir prononcé trop à la
hâte ; il apprendra à se méfier de l’avenir de sa mémoire, et s’il n’a pu résister à la nécessité
d’employer dans sa lettre des expressions dures pour rendre sa pensée, il jugera combien
il doit m’en coûter pour retenir les expressions fortes que méritent une pareille supposition
et la manière dont elle est faite. J’ai l’honneur d’être, etc, P Peyron
1783, n°292, 19 octobre, Arts, Aux auteurs du journal,
Messieurs,
Je m’aperçois combien il est dangereux de donner son avis sur les productions de
l’esprit, car la sensibilité des Auteurs dans tous les genres est extrême, et cela seul prouve
ce que j’ai déjà avancé, qu’il doit se rencontrer bien rarement des amis assez courageux
pour dire la vérité.
M Peyron a pris pour un reproche ce qui n’était dans ma lettre qu’une simple
observation. J’ai dit qu’il y avait la plus grande similitude dans les masses entre les son
Esquisse et le Dessin de M Pajou ; c’est un point de fait dont la solution est facile par le
rapprochement de ces deux ouvrages que M Peyron veut bien exposer dans ce moment
sous les yeux de ceux qui voudront le consulter. L’objet de la réponse n’est point d’en
administrer les preuves, mais seulement de le prier d’être bien persuadé que je n’ai eu le
dessein ni de le calomnier, ni même de le blesser, attendu que je ne vois rien d’humiliant
dans l’intention de se rapprocher de la composition d’un grand homme.
J’ai l’honneur d’être, etc.
1785, n°248, 5 septembre, Arts, Aux auteurs du journal
Messieurs,
Je sors du salon. Encore tout ému du plaisir qu’il m’a fait, permettez-moi de vous
adresser quelques réflexions, en attendant qu’il vous en arrive de plus savantes que les
miennes.
Le Tableau le plus imposant représente Priam qui revient du champ d’Achille avec le
corps d’Hector, son fils. Sa famille arrête le char où est porté ce malheureux Guerrier que
son féroce ennemi a traîné sept fois sur la claie. Hécube lui couvre le visage de baisers et
de larmes ; Andromaque lui serre la main, et lève les yeux au ciel comme pour accuser les
dieux ; Astyanax, son jeune fils, le méconnaît et recule ; Cassandre s’arrache les cheveux ;
Pâris, cause originaire de tant de maux, se tient à l’écart, avec ce saisissement de la douleur
qui ne laisse pas même de passage aux sanglots ; voilà sans doute un terrible sujet, et
qui n’est point affaibli par la manière large dont il est traité ; mais certainement il ne jette
dans l’âme d’aucun spectateur la consternation, l’effroi qui règnent dans le Tableau. Peuton
prendre, en effet, un intérêt bien vif, pour un événement avec lequel l’histoire et la Fable
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nous familiarisent depuis trois mille ans ? si je me passionnais vivement pour un semblable
sujet, je croirais ressembler au Poète Chapelle qui s’attendrissait volontiers à table, et qui
pleurait à chaudes larmes, la mort du poète Pindare.
Puisqu’un des premiers pinceaux de l’Académie veut frapper notre imagination par le
spectacle d’un corps mort, pourquoi aller fouiller dans les ruines de Troye ? A la place
d’Hector, combien serait touchante et sublime l’image du Prince de Brunswick, son corps
pâle et inanimé, retiré des flots de l’Oder, et porté sur le rivage par ses soldats en pleurs
au milieu de tout un peuple qui vient rendre les devoirs funèbres à ce jeune héros, victime
de la bienfaisance et de l’humanité ! J’aimerais à voir à l’entour son illustre famille éplorée,
dans des attitudes touchantes et vraies. On me répondra que notre habillement moderne
ne prête point au talent du grand peintre, et que sans doute, un panache, un bouclier, des
brodequins, offrent une image plus noble qu’un chapeau, une giberne et des guêtres ; mais
la vérité des caractères, l’expression déchirante, qui seraient sur tous les visages, feraient
bien pardonner au costume. Une jeune et belle princesse de Brunswick, d’une taille svelte,
moulée dans une robe traitante, et les cheveux flottants sur ses épaules, aurait-elle moins
de grâce et de dignité, que cette Andromaque éternellement débraillée que l’on habille en
princesse à si bon marché ?
Il me semble que nos Artistes, pleins de génie, vont chercher leurs sujets trop loin de
nos temps et de nos moeurs. La vérité simple de l’Histoire ne l’emporterait-elle pas souvent
sur la magnificence de la Fiction ? et ne gagneraient-ils pas du côté de l’intérêt plus qu’ils
me perdraient peut-être du côté de l’invention ? Témoins Mercure et la Fontaine ; quelques
perfection que l’art puisse donner au messager des Dieux, nous fera-t-il jamais autant de
plaisir que le bon homme dont le mol abandon, l’attitude nonchalante, semblent être la fidèle
expression de son caractère, comme la finesse de ses traits est l’expression de son esprit ?
Témoins Philopoemen et le grand Condé ; qui se soucie du général des Achéens, en voyant
le Vainqueur de Rocroi, qui, au siège de Fribourg, jette son bâton et montre le chemin de
la victoire dans les retranchements ennemis ? Témoin Mathieu Molé, si grand dans notre
Histoire : le même homme inspire à la fois une belle statue et un beau tableau.
Le marque du grand talent n’est pas de tout embellir, mais d’imprimer un caractère. Une
Bacchante doit-elle avoir l’air de Nymphe ? son hilarité bachique doit-elle ressembler au
sourire d’un jolis minois ? ne doit-elle pas conserver quelque chose de robuste et d’agreste ?
sous la peau de tigre qui la couvre, si je devine des contours délicats, si j’admire une peau
satinée où il me semble que la main la plus savante ait fondu les lis et les roses, j'oublie la
Bacchante, et je ne vois plus que le modèle en linon.
Pourquoi toujours peindre des effets sans causes ; des événements qui ne sont point
arrivés ? Lorsque mes yeux s’arrêtent sur une Marine d’une si grande illusion, lorsque je
crois entendre bruire les vagues et gronder le tonnerre, lorsque les débris du naufrage
m’offre partout le malheur, j’admire le sublime Artiste ; son tableau est un vrai poème. Mais
je regrette que son chef d’oeuvre ne retrace pas un trait historique.
Si la Nature nous présente quelquefois de ces scènes de terreur, de ces catastrophes
effrayantes dont les effets pittoresques prêtent à la magie de la peinture, je dirais à nos
grands Maîtres : préférez celle dont l’aspect instruit à la vertu les peuples et les rois.
Voulez-vous, par exemple, mettre sur la toile une grande ville en perspective, un fleuve
impétueux qui rompt ses digues, entraîne les ponts, les maisons, les habitants ? voulez-vous
peindre, au milieu de ce désastre universel, un danger imminent qui me fasse frissonner,
un dévouement héroïque qui m’échauffe le coeur, un trait d’intrépidité qui m’arrache un cri
d’admiration ? montrez-nous l’auguste père de notre Reine, l’Empereur François Ier.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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En 1765, un débordement du Danube avait inondé un des faubourgs de Vienne.
Des malheureux habitants, réfugiés sur les toits de leurs maisons, depuis trois jours,
n’attendaient que la mort ; les bateliers, les plus accoutumés aux inondations du fleuve,
malgré les récompenses qu’on leur promettait, jugeaient le péril trop évident pour s’y
exposer ; l’Empereur se jette dans une barque, franchit le fleuve et sauve ces infortunés au
milieu des acclamations de tout son peuple qui fond en larmes.
J’ai l’honneur d’être, etc, Signé Villette
1787, n°291, 18 octobre, Arts, Aux auteurs du journal.
Messieurs,
J’ai beaucoup aimé les Arts et je les aime encore ; mais je touche à cet âge où les plus
superbes tableaux du Guaspre et du Lorrain ne sauraient dédommager du spectacle d’une
belle campagne, et où le simple récit des malheurs d’une famille villageoise vous attendrit
bien autrement que les tragiques aventures des races de Priam et d’Agamemnon. C’est
vous dire en deux mots pourquoi j’ai mieux aimé aller rêver pendant deux mois dans le parc
de Choisy et me perdre dans les solitudes de Thiais et de Grignon, que de voir la dernière
exposition du Louvre. A mon retour à Paris, un ami, bien plus jaloux sûrement de satisfaire
ma curiosité que de me procurer de véritables plaisirs, m’a envoyé tout ce qu’on appelle
les Critiques du Salon. Quel tas énorme de Brochures, grand Dieu ! et que de réflexions
à faire quand on songe que tout ce fatras ne contient guères que de faux jugements, des
personnalités, et de basses flatteries, encore plus humiliantes pour les Artistes que des
personnalités. J’ai renvoyé ces Critiques ; mais j’ai gardé une Estampe représentant le Salon
(1) [Cette gravure se trouve chez Bornet, Peintre, rue Guénegaud, n°24] l’Auteur de cette
jolie gravure est M Martini, de l’Académie des Beaux Arts de Parme, connu par plusieurs
excellents ouvrages gravés dans ces ce Pays-ci, et par la rare variété de ses connaissances.
L’idée de représenter une grande galerie de tableaux fut d’abord conçue, si je ne me trompe,
par d’anciens Peintres Flamands ; mais que M Martini le fût ou non, peu importe. Le mérite
de l’invention n’est rien ici ; il es tout entier dans l’à propos et surtout dans l’intelligence
et la rapidité avec lesquelles il vient de reproduire cette même idée. Non seulement il est
possible de juger les grandes masses des principaux tableaux du Salon dans l’Estampe de
M Martini ; on peut y distinguer, avec un peu d’attention, le style du dessin, le goût général
dans le jet des draperies, le choix dans le caractère des têtes ; et cela suffirait pour la faire
accueillir même par les Connaisseurs ; mais ce qui la rendra infailliblement agréable à tous
les yeux, ce sont les différents groupes que l’Artiste a répandus dans le Salon. Ils sont tous
dessinés avec esprit ; et outre la vérité des costumes, il n’en est pas un seul qui ne présente
des intentions vraiment pittoresques et des caractères assez prononcés pour pouvoir juger
de la disposition d’esprit que les différents personnages ont apportés au Salon.
Ainsi au premier coup d’oeil jeté sur cette Gravure, qui ne verra, comme moi, que c’est
le désoeuvrement qui a conduit celui-ci au Salon ? Cet autre n’y est venu que pour éviter la
honte de n’en pouvoir parler le soir, et toute l’habitude de son corps exprime l’ennui de se
trouver au milieu de ce qu’il aime si peu et de ce qu’il connaît encore moins. A considérer
ces deux femmes qui chuchotent ensemble, il est hors de doute qu’il ne s’agit aucunement
de Peinture dans leur conversation ; et si j’examine bien cette autre que conduit un jeune
Militaire, n’est-il pas clair que son regard dit : Chevalier, on a raison : rien n’émeut l’âme
comme le spectacle des Arts : si vous saviez comme la mienne est ouverte dans ce moment
aux sentiments les plus généreux !… L’Artiste a représenté le Chevalier regardant autour
de lui, et sérieusement fâché de se trouver au Louvre et en si nombreuse compagnie. –
Ce raccourci est manqué ; point de passage dans les tons ; point de dégradation dans les
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teintes ; point de résolution dans les formes ; exécution tâtonnée ; couleurs tourmentées ;
cela fait pitié : voilà ce que prononce gravement le personnage qui tient sa main fortement
appuyée contre son menton. Cette attitude lui donne un air de méditation et de profondeur
qui l’a fait remarquer de ses voisins ; et sur le visage de ceux-ci se peint l’espèce d’admiration
que ces grands mots leur inspirent, en même temps que les efforts qu’ils font pour les retenir.
Au milieu de ce cercle, qui ne reconnaîtrait l’oracle d’une coterie ? Voyez-le agitant fortement
sa lorgnette, il est là comme à l’Opéra, et il juge nos Peintres avec les mêmes expressions,
le même ton d’enthousiasme qu’il applaudissait autrefois sur les productions de Rameau ;
qu’il dénigrait, il y a dix ans, la musique de Gluck, et qu’il la loue aujourd’hui. Au fond du
Salon, à droite, est évidemment un de ces marchands auxquels les quais de Paris doivent
leur plus belle décoration, et qui tous les jours étalent généreusement aux yeux du Public
les seules collections de tableaux dont la vue ne coûte point de sollicitudes humiliantes, et
n’expose ni aux fausses politesses, ni à l’ennuyeuse érudition de leurs possesseurs. Le gros
homme sort d’un long dîner, et il est venu, en attendant l’heure d’une vente après décès,
endoctriner deux de ses camarades, qui débutent dans ce qu’il appelle le commerce des
Arts. A sa noble assurance je reconnais presque le Connaisseur du Temple du Goût, et il
dit, comme lui, à ses disciples :
Sur ma parole admirez ce tableau ;
C’est Dieu le père en sa gloire éternelle,
Peint galamment dans le goût de Vateau.
A deux pas de là, je vois un Amateur qui vient de parcourir l’Italie. Non, l’Albane et
le Guide, dit-il, n’auraient pas mieux fait : c’est la fierté du pinceau du Corrège, et tout le
moelleux de celui de Jules Romain. Et ce portrait, qui le croirait du Titien ? ajoute-il, en
montrant une Madone, du Schidone, sous les traits de la plus aimable des Artistes ? Puis, à
propos d’un grand Tableau qui rase le plafond, il s’écrie : Voilà un vrai Caravage ; dites plutôt
un Rubens, lui réplique fièrement un voisin qui a été trois fois à Anvers. Quels yeux ne voient
pas que le Peintre Français n’a pas cherché d’autre modèle ? Pour moi, je reconnais dans
ce Tableau, jusqu’à ce luxe de coloris souvent outré, qu’on a appelé avec tant de justesse
SPLENDIDA PECCATA, du nom que les Théologiens donnaient autrefois aux vertus des
grands Hommes du Paganisme.
Je ne poursuis pas plus loin le détail de ces scènes ; le les lis en quelque sorte dans la
Gravure de M Martini, et ma plume n’a fait que les traduire.
J’ai l’honneur d’être, etc
1787, n°297, 24 octobre, 1281, Arts, Aux auteurs du journal.
Messieurs,
Retenu par des affaires indispensables de la Capitale, il ne m’a pas été possible de voir
le dernier Salon. Pour essayer au moins de me distraire de mes regrets, j’ai voulu lire tout
ce qui a été publié sur cette exposition, critiques, observations, prose, vers, pamphlets de
toute espèce. Faut-il que je vous l’avoue, Messieurs ? Jamais plus de livre ne m’ont laissé
moins d’idées et ne m’auraient inspiré plus de préjugés et de fausses connaissances si
j’avais été moins en garde contre elles. On publia vers la fin du dernier siècle un Traité de la
manière de profiter des mauvais Sermons, ne pourrait-on pas, dans celui-ci, nous indiquer
les moyens de tirer quelque profit de la lecture des mauvaises critiques sur les Arts ?
Si parmi celles qui ont paru cette année, il en est quelques-unes qui méritent d’être
distinguées par le ton d’honnêteté qui y règne, si leurs Auteurs ont su s’interdire les
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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personnalités et toutes ces expressions de dénigrement qui affligent et découragent pour
jours les Artistes, combien d’autres reproches n’est-on pas en droit de leur faire ! Pourquoi,
par exemple, dans quelques-uns, cette affectation de sévérité qui va en quelque sorte audevant
des défauts, et cette rigidité de principes qui ne suppose pas plus l’amour de l’art
qu’elle n’est propre à l’inspirer. De même que c’est dans les siècles les plus dépravés,
comme disait Jean-Jacques, que l’on aime les leçons de la morale la plus austère, parce
que cela dispense de les pratiquer, l’on pourrait dire aussi que l’on n’est jamais plus loin de
la perfection dans les Arts que lorsque la critique ne veut rien pardonner.
Aux inconvénients qu’entraîne nécessairement cette extrême rigueur je ne saurais rien
comparer que ceux que produit l’excès dans la louange, et cette manie de tout applaudir si
commune dans une certaine classe d’Amateurs. Ils prétendent pas là encourager le talent,
et ils n’encouragent que l’amour propre. Ils voient le génie partout ; ils sont sans cesse dans
l’admiration et le ravissement. Une seule beauté dans le tableau, dans une statue, suffit
ordinairement pour leur faire comparer l’un et l’autre aux chefs-d’oeuvre de la Grèce ; et ce
parallèle, qui aurait sûrement fait rougir le Poussin et Raphael lui-même, on accoutumé nos
Artistes à l’entendre avec complaisance ; on veut leur persuader qu’ils l’ont mérité. Ce n’est
pas moi que vous payez, disait un jour Carle Maratte à quelqu’un qui se plaignait de la cherté
de ses ouvrages ; le monde est resté débiteur de sommes immenses aux grande Peintres
qui m’ont précédé, et je suis venu pour en recevoir les arrérages. Pourquoi nos Peintres
et nos Sculpteurs ne diraient-ils pas de même à ces prétendus Connaisseurs, dont ils ne
peuvent contenir le faux enthousiasme, ni arrêter les éloges exagérés ? Continuez, à la
bonne heure ; mais ce n’est pas à moi que s’adressent vos louanges ; je ne les regarde que
comme un hommage rendu aux Beaux-Arts en général ; et si je les reçois, c’est au nom du
Poussin, du Puget, de le Sueur, envers qui les Arts ont contracté en France des obligations
éternelles, et pour qui un siècle de grandeur et de magnificence ne fut pas toujours celui
des encouragements et de la justice.
On chercherait vainement dans ces Ouvrages les principes fixes et invariables des
Arts, tandis qu’à chaque page on y voit leurs Auteurs uniquement livrés à des préventions
qui détruisent nécessairement le goût du beau, émoussent nos sensations, et nous font
déprimer au hasard ce que tant d’autres admirent du même.
Un moyen nous reste encore en France pour rappeler la Nation à cet amour éclairé des
Arts qui deviendrait bientôt la plus chère de ses jouissances, si on parvenait une fois le lui
inspirer ; ce serait d’établir au milieu d’elle la plus grande étendue possible de connaissances
dans ce genre, et à force d’instruction de nous faire acquérir ce tact, cette sûreté de goût
qui, lorsqu’il est fortifié par la vue des grands ouvrages de l’Art, devient comme une sorte
de sens qui ne nous permet plus de méconnaître la vrai beau.
Il y a quelques années, Messieurs, que votre Journal devint le centre d’une
correspondance précieuse, à laquelle la France doit principalement de s’être éclairée sur
un Art, qui, par la nature des sensations qu’il produit, et surtout par la force de nos préjugés,
semblait présenter bien plus de difficultés qu’un autre dans l’analyse de ses effets et de ses
moyens. Ce qu’on a fait déjà par rapport à la Musique, il serait aussi important de l’exécuter
aujourd’hui par rapport aux arts du dessin. Que les gens de goût veuillent seulement vous
communiquer leurs idées et leurs observations sur tout ce qui concerne les trois Arts ; cette
sorte de publicité et les discussions utiles qui pourraient en résulter donneraient aux bons
principes et la clarté et l’intérêt dont ils sont susceptibles ; vos Feuilles, devenues ainsi le
dépôt de toute ce qu’il y a sur ces objets de lumières éparses en France, ne tarderaient peutêtre
pas à produire une révolutionque nous attendrions vainement d’aucune autre cause.
Annexes
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J’ose espérer, Messieurs, que vous voudrez bien concourir, avec tous ceux qui aiment
et cultivent les arts, à l’exécution de ce projet. Quand il n’aurait d’autre utilité que de nous
donner tous les deux ans un seul bon tableau de plus et une seule critique de moins, ce
double service que vous aurez contribué à rendre au Public ne pourra qu’ajouter infiniment
à la reconnaissance qu’il vous doit déjà.
DESP* de l’AR*
3. Nécrologies d’artistes et d’amateurs
1777, n°198, 17 juillet, Arts, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Vous paraissez vous être imposés la loi d’annoncer au public les acquisitions et les
pertes que fait la Nation, en hommes de talents dans tous les genres, et de donner un détail
succint de leurs travaux.
L’Académie Royale de peinture et de sculpture vient de perdre, dans M Coustou, l’un de
ses plus grands sculpteurs : témoin de ses regrets et les partageant, je m’empresse d’aller
au devant de vos recherches.
M Coustou, fils d’un célèbre artiste, annonça de bonne heure qu’il marcherait un jour
sur les traces de son père : mais né avec de la fortune, de la modération, de la droiture et
une fermeté d’âme peu commune qu’il a conservée jusqu’au dernier moment ; exempt de
cette ambition inquiète et jalouse, qui croit se voir arracher les grâces accordées à d’autres ;
tranquille au milieu des douceurs de l’amitié et de l’union fraternelle, il sembla longtemps
plutôt méditer, qu’exercer son Art. il attendait l’occasion de déployer ses forces : elle se
présenta, il la saisit. Il fit voir dans le Mars, et surtout dans la Vénus qu’il exécuta pour
la Prusse, cette grâce, cette précision, cette noblesse de formes, et ce travail de ciseau
savant et précieux, qui caractérisent le savant statuaire. Peu de temps après il fut chargé
du Tombeau de feu Mgr le Dauphin et de Madame la Dauphine. C’est dans ce morceau,
le dernier, le plus beau et le plus considérable qui soit sorti de sa main, et qui sera dans
peu monté et exposé au Public, tel qu’il sera placé dans la cathédrale de Sens, que M
Coustou s’est montré le digne fils et l’émule de son père. J’ose annoncer que la Nation
jettera quelques fleurs sur le tombeau de l’Artiste, en admirant celui qu’il vient de finir pour
le père et la mère de notre auguste Monarque.
A peine M Costou a-t-il eu mis la dernière main à ce superbe monument, à peine en a-til
reçu la récompense honorable, par le Cordon de Saint-Michel, qui lui a été donné au nom
du Roi, par M d’Angiviller, en présence du comte de Falkenstein, qu’il a terminé sa carrière
dans la soixante et unième année de son âge. Il a assez vécu pour sa gloire et trop peu pour
en jouir aux yeux de l’Académie, de sa famille et de ses amis, qui le regretterons toujours.
J’ai l’honneur d’être, etc
Renou, Peintre du Roi et Secrétaire-Adjoint de son Académie de Peinture et de
Sculpture.
1779, n°5, 5 janvier, Aux Auteurs du Journal,
Messieurs,
Les Arts viennent de perdre un homme recommandable dans Simon Lantara, de
Fontainebleau. Il était né avec l’instinct du génie. Dès des plus tendres années il dessinait
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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des paysages sur les portes des maisons. Sans fortune, sans appui, sans intrigues, sans
éducation même, il était parvenu dans son Art à un point de perfection incroyable. Cet
Artiste, dont je me sens obligé de venger la mémoire, n’était occupé que d’un genre pour
lequel il avait un goût irrésistible. On le voyait souvent les yeux fixés sur un sombre orage
ou un brillant crépuscule, se pénétrer des jeux bizarres de la nature. Personne n’a mieux
exprimé les différentes heures du jour ; il excellait dans la perspective aérienne, la vapeur
de ses paysages approche beaucoup de celle de Claude Lorrain : ses matinées respirent
une fraîcheur ravissante. On a de lui des soleils levant et couchant dignes de piquer la
curiosité des connaisseurs, ses clairs de lune sont d’un argentin où l’on ne peut s’empêcher
de reconnaître la belle nature. Ce qu’il laisse embellira les Cabinets des Amateurs. Quel
dommage qu’un pareil homme ait traîné le poids d’une affreuse misère ! faut-il que les
talents soient toujours livrés au besoin et à la pauvreté décourageante ? Le malheureux
Lantara, avec du génie, j’ose le dire, manquait de tout dans le centre même des Arts et des
Lumières. Une foule d’Artisans, sur la loi de sa réputation, et de ses infortunes, semblaient
se disputer à qui le logerait et le nourrisserait ; ils tiraient de lui des tableaux et des dessins à
peu de frais, les vendaient chèrement, et n’avaient pas honte de trafiquer les talents de cet
artiste indigent. Ils le tenaient captif sous la dureté de leurs lois, lui donnaient peu de choses
et portaient la cruauté jusqu’à le menacer lorsque son goût ne l’excitait pas à travailler.
Toute âme sensible s’intéressera au sort de Lantara. Pour moi qui l’ai connu, je le plains
d’avoir été la proie de l’ignorance et de la déprédation, et d’avoir été forcé par la nécessité
de prostituer ses pinceaux dans des endroits obscurs et peu faits pour les Arts. Il en sera
de Simon Lantara comme d’une infinité d’artistes. On ne reconnaîtra qu’actuellement son
mérite. On recherchera surtout ses dessins. Telle est la destinée des hommes à talents. on
ne leur rend des hommages que quand ils ne sont plus. (note : Simon Lantara est mort à
l’Hôpital de la Charité, le 22 du mois dernier). Pour achever son éloge je dirai que les plus
habiles dans son genre, avaient une grande estime pour ses ouvrages
J’ai l’honneur d’être, etc l’Abbé Raby.
1779, n°351, vendredi 17 décembre, Nécrologie ; Gravure
Messieurs,
Permettez-moi de jeter quelques fleurs sur le Tombeau de M Jean-Baptiste-Siméon
Chardin, Peintre ordinaire du Roi, Conseiller et ancien Trésorier de l’Académie Royale de
Peinture et de Sculpture, Membre de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de
Rouen, mort en cette Ville le 6 de ce mois dans la qutre-vingt-unième année de son âge.
L’Amitié dont il m’honorait, la vénération que j’ai toujours eue pour sa personne et pour
ses talents, les premières leçons que j’ai reçues de lui dans mon Art, exigent de moi ce
tribut. Quoique entré dans une autre carrière que la sienne, je l’ai toujours regardé comme
un Maître et un guide sûr, dont les principes puisés dans l’étude éternelle de la nature,
pouvaient m’empêcher de m’égarer. Heureux ! Si j’eusse pu mettre à profit toutes ses leçons.
M Chardin est de nos jours le Peintre, qui peut-être était le plus doué du talent de la
couleur ; ce sentiment en lui était exquis et ne s’est jamais affaibli. Il semblait qu’il avait les
yeux disposés comme le prisme, pour composer les différents tons de tous les objets et
les passages imperceptibles de la lumière à l’ombre :personne n’a mieux connu la magie
du clair obscur. Quand il en parlait, un mot seul annonçait combien de ce côté son oeil
était perçant et touché de l’harmonie. Il ignorait tout ce qui tient au métier, ou pour mieux
dire, il n’en connaissait point. Il disait souvent, “on se sert pour peindre de la main et des
couleurs, mais ce n’est point avec les couleurs et la main que l’on peint”. Cependant il
estimait en autrui la belle manutention dont il ne s’est jamais occupé. Vraiment Artiste, il
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n’épargnais ni temps, ni soins, pour se satisfaire lui-même, et il était son juge le plus sévère.
Au bout de son travail, il ne voyait que la gloire : il cherchait dans les yeux satisfaits des
Spectateurs le salaire de ses peines, et il rougissait, était embarrassé, quand on le pressait
de mettre un prix à ses ouvrages. Cet amour de la gloire le rendait très reconnaissant des
moyens honnêtes, dont on se servait pour lui prouver son contentement ; il demandait des
égards, moins comme dus à ses talents, qu’à l’excellence de l’Art même. Aussi j’ose le dire,
puisque j’en été témoin, la boîte d’or, que Madame Victoire lui a fait remettre par M le Comte
d’Affry, pour le jacquer qu’il a exposé cette année au Salon, et qui est son dernier ouvrage,
semble avoir de quelques instants prolongé la durée de cette lampe prête à s’éteindre.
Enfin l’amour de la gloire a, pour ainsi dire, jusqu’au dernier moment, tiré des étincelles des
cendres de son talent. Depuis cinquante-un ans qu’il était reçu de l’Académie, il n’a pas
voulu qu’on pût lui reprocher d’avoir laissé passer un Salon sans exposer ses ouvrages, et
il a eu la consolation de mourir sur le champ de bataille ceint des lauriers, dont une Auguste
Princesse l’a couronné.
La plupart des sujets de la privée qu’il a traités, sont connus par les Gravures, plusieurs
sont chez le Roi de Suède, et de l’Impératrice de Russie. Ils ont l’avantage de se soutenir
contre toutes les Ecoles, privilège du vrai coloriste.
Si le Public admirait dans ses oeuvres le grand Artiste, ses amis estimaient en lui le
plus parfait honnête-homme ; et ses vertus, ennoblissaient ses talents : plein d’honneur
et de la probité la plus austère, il portait un coeur très sensible. Si la sensibilité l’emportait
quelquefois trop loin, quand il se croyait offensé, il reconnaissait ses torts, en convenait,
et se plaisait à rendre justice à ceux même dont il disait avoir eu lieu de se plaindre. Il fut
dans tous les temps de sa vie rigide observateur de sa parole. Son père, désirant le marier
dès l’âge de 22 ans, lui propose un parti honnête ; il l’accepte ; les articles sont dressés ;
mais à l’instant de la conclusion, un revers bouleverse la fortune de son futur beau-père ;
rien n’ébranle la probité du jeune Chardin, il se hâte de conclure. Il eut de ce mariage un
fils, qui est mort après avoir remporté le grand prix et voyagé à Rome aux dépens du Roi.
Il a trouvé dans sa seconde femme (qui lui survit) les vertus de sa première, et de ce côté,
il a été parfaitement heureux. Il avait l’esprit naturel et une philosophie qui ne s’est point
démentie ; et la mort l’a trouvé prêt. Il a conservé le sens et la tranquillité jusqu’au dernier
soupir. Persuadé des vérités de la Religion, qui annoncent des peines et des récompenses,
il a fini en Philosophe chrétien.
Si les actions domestiques peignent mieux les hommes ; peut-être un dernier trait,
quoique de peu d’importance, donnera-t-il une idée de ce respectable Vieillard. Il n’a
cessé pendant sa maladie de se faire raser à l’ordinaire ; expirant il a voulu toujours tenir
compagnie aux vivants ; ainsi sa fin a été le soir d’un beau jour.
J’ai l’honneur d’être, etc RENOU
1780, n°260, samedi 16 septembre, Variétés, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
L’Académie Royale d’Architecture vient de perdre, dans la personne de M Souflot, un de
ses plus illustres membres ; et celle de Peinture, un Amateur distingué. Quoiqu’il appartint
plus particulièrement à l’une de ces Compagnies, je pense qu’en laissant, à plus Savant
que moi, le soin de travailler à l’apologie complète de ce grand Artiste, il peut m’être permis
d’apporter, par les mains de l’estime et de la reconnaissance, une simple offrande sur son
tombeau. Je l’ai connu, et il m’a obligé. Je crois donc de mon devoir de joindre aux notices
que vous m’avez communiquées, ce que j’ai su et vu par moi-même.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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M Souflot est né en 1714, près d’Auxerre, de Jacques-Germain Souflot, Avocat en
Parlement, et Lieutenant au Bailliage de ce Bourg. Après avoir fait d’excellentes études
à Paris, il fut en Italie se perfectionner dans son goût dominant pour l’Architecture. Sa
conduite et ses talents lui méritent la protection de M le Duc de S Aignan, alors Ambassadeur
de France auprès du S Siège. Ce Seigneur le fit admettre au nombre des pensionnaires
entretenus à Rome par sa Majesté. Sa réputation naissante parvint jusqu’à Lyon, où il fut
appelé pour construire l’Hôtel-Dieu, et où il a bâti successivement la Bourse, le Théâtre,
la Salle de Concert, et plusieurs autres édifices. Dans un voyage qu’il fit à Paris, dans le
cours de ses travaux, M le Marquis de Menars, alors M de Vaudières (sic), désigné pour
succéder à M de Tournehem, son oncle, dans la place de Directeur général des Bâtiments
du Roi, se disposer à visiter l’Italie. M Souflot fut choisi pour l’accompagner et le guider
dans l’examen de ces monuments répandus dans cette ancienne Patrie des Arts. Mais ses
travaux et sa faible santé le ramenèrent bientôt à Lyon, et l’arrachèrent à l’Italie, qu’il ne
quitta qu’après avoir été reçu à l’Académie d’Architecture de Rome. Sur ces entrefaites, M
de Ménars ayant succédé inopinément à M de Tournehem, rappela M Soufflot dans cette
Capitale, le nomma Contrôleur de Marli, et lui confia bientôt après le Contrôle de Paris,
vacant par la mort de M d’Isle. Dans le même temps, une occasion unique, et la plus brillante
pour déployer les talents d’un grand Architecte, vint, pour ainsi dire, s’offrir au-devant de
lui. Il fut chargé de la construction de la nouvelle basilique de Sainte Geneviève, dont les
fondations ont été jetées en 1756. Enfin l’année suivante, il obtint le cordon de S Michel
et l’admission à l’Académie Royale d’Architecture. Les charges de Contrôleurs généraux et
particuliers ayant été supprimées en 1776, il fut nommé par commission, Intendant général
des Bâtiments, et est mort revêtu de cette qualité et de tous les titres auxquels il pouvait
prétendre ; à ces titres, se joignait une fortune assez considérable pour lui donner les
moyens de vivre honorablement, entouré d’amis distingués, qui chérissaient autant en lui
l’Artiste célèbre que le galant Homme et l’homme de bonne compagnie.
Qui ne croirait qu’une carrière, depuis le commencement jusqu’à la fin comblée de
biens et d’honneurs, n’ait été fortunée ? Mais un bonheur inaltérable n’est point le partage
des humains en général, et encore moins de ceux qui s’élèvent au-dessus de la foule.
L’envie, qui veille sans cesse à tourmenter les grands hommes, a troublé cette prospérité si
bien méritée. La possibilité de la construction du dôme de Sainte Geneviève à été mise en
doute ; ce doute a pris faveur dans le Public trop crédule aux propos des méchants. Quoique
cette critique prématurée ait été elle-même pulvérisée par les calculs plus exacts de M
Ganthey, Ingénieur des ponts et des chaussées, et par M l’Abbé le Bossut de l’Académie
des Sciences ; quoique M Souflot, sûr d’imposer silence à la critique, parut lui-même la
dédaigner, il en fut très vivement affecté. Ses Ouvrages auront la dureté de la lime contre les
morsures du serpent, mais son coeur y fut trop sensible. Harcelé par ses contemporains pour
la construction de son dôme, comme Brunelleschi sur celui de Maddona dei Fiori à Milan, il
fut moins heureux que ce dernier, qui éleva le sien au milieu des cris de ses détracteurs (Ce
dôme subsiste depuis 400 ans) : le triomphe de M Souflot sur ses ennemis n’est réservé
qu’à ses mannes.
Si l’envie, comme il devait s’y attendre, a persécuté ses talents éminents, il faut pourtant
convenir qu’il n’avait pas l’art de la consoler. Jeune encore, chargé de grands édifices,
poussé à pleines voiles par le vent de la fortune, habitué à donner journellement ses ordres
à la classe inférieure et nombreuse de ses coopérateurs, comme un général à la tête de
son armée, son ton, j’ose dire à son insu, était devenu brusque et tranchant ; ce ton, au
premier abord, a pu repousser de lui ceux qu’un examen plus approfondi de sa droiture et
de ses bonnes qualités aurait rempli d’estime et de vénération. Quand il avait eu le temps
de se gourmander lui-même sur ses vivacités, on l’entendait presque toujours le lendemain
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demander excuse des emportements de la veille. Il aimait la gloire, mais il l’aimait noblement
obtenue. Ses parents, ses amis, ses protégés et ses élèves, que je prends à témoin, savent
qu’il était capable pour eux des plus grands sacrifices. J’étonnerais peut-être beaucoup, si
je disais, que l’un de ses détracteurs le plus acharné doit le compter au nombre de ses
bienfaiteurs. Il ne s’est jamais permis aucun écart en faveur d’une décoration plus brillante,
lorsqu’elle pouvait altérer la fortune de ceux qui se confiaient à lui. Le calcul était toujours à
côté du talent. Il cultivait les lettres, mais sans en tirer vanité. Il m’a lu plusieurs morceaux
de Métastase traduits en vers avec grâce et précision, en me recommandant de taire les
amusements de ses loisirs. Je ne crois pas offenser son ombre, en trahissant son secret.
Enfin depuis longtemps, pour lui l’estime générale avait élevé la voix au-dessus des
clameurs de la médiocrité. Peu de particuliers ont eu l’honneur d’attirer un cortège aussi
nombreux à leur convoi ; et lorsque M l’Evêque de S Brieux son ami, au moment qu’on
allait l’inhumer, eut représenté à la députation de MM de Sainte Geneviève, qu’il leur était
possible de réclamer son corps ; quand cette idée si naturelle eut été saisie avec transport
par ces Messieurs, et que toute l’assemblée eut été informée que cet Artiste reposerait dans
le lieu de sa gloire, un murmure unanime d’applaudissement se fit entendre. Un hommage
rendu au vrai mérite ne perd jamais son effet sur les hommes rassemblés.
Tous les coeurs sont remplis d’une volupté pure,
Et c’est là qu’on entend le cri de la nature. Gresset
Dans ce moment, Messieurs, je l’avoue, je ne pus me défendre d’un sentiment mêlé
de tristesse et de joie et d’une réflexion désolante. Je jetai les yeux sur son cercueil, et lui
dis tout bas.
Les chagrins intérieurs causés par les persécutions de la méchanceté ont sans doute
hâté l’instant où tu es descendu dans la tombe ; à peine est-elle renfermée sur toi, qu’à tes
cendres encore tièdes, qu’à tes vrais talents, on a porté le tribut de l’estime universelle que
l’on a refusé de ton vivant.
J’ai l’honneur d’être, etc
Renou, Sec Ad de l’Acad R de Peinture
1781, n°39, jeudi 8 février, Arts, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
C’est dans votre Journal que j’ai appris la perte qu’ont faites les Arts en la personne
de Mlle Luzuriéz. Vertueuse et habile, elle avait porté celui de la Peinture à un degré très
distingué, relativement aux difficultés que rencontre son sexe dans l’étude de cet Art. Elle
peignait très bien une tête, et supérieurement des vêtements ; elle connaissait l’harmonie du
tableau, et les effets qu’opère la lumière sur la Nature. Son assiduité au travail, et l’avantage
qu’ont ceux qui exercent le talent du portrait de ne peindre que d’après nature, et d’en
recevoir tous les jours de nouvelles leçons, devaient conduire plus loin encore, lorsqu’elle
a été moissonnée à la fleur de son âge et dans le fort de son étude.
Peut-être pouvait-on encore lui reprocher de tenir encore un peu trop à la manière de M
Drouais dont elle était l’élève ; c’est-à-dire de répandre une lumière trop blanche sur le haut
de ses têtes et d’employer trop souvent les mêmes teintes belles et fraîches, à la vérité,
mais qui ne peuvent convenir pour rendre les diverses carnations. Il est bien difficile à un
élève de ne pas tenir quelque léger défaut de son maître ; ce n’est que le temps et une
longue pratique qui peuvent achever d’arracher jusqu’aux racines de cette habitude prise
dès les commencements de l’étude.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Elle n’était point, à la vérité, encore arrivée à ce degré des talents qui ont fait briller
tant de fois Mlle Vallayer dans nos Salons ; elle n’était pas l’égale de Madame Filleul, si
distinguée dans le talents du portrait ; elle ne pouvait se comparer à la célèbre Madame le
Brun, qui joint au talent de bien peindre tous les objets, celui de la composition historique et
allégorique, et l’art de traiter la Nature sous les aspects les plus nobles ; mais on peut dire
que Mlle Luzurièz les suivait de bien près dans cette carrière, et qu’elle avait lieu d’espérer
de les atteindre.
Bologne, en Italie, s’était, à bon droit, vantée de la femme la plus célèbre par la réunion
des grands et rares talents de l’histoire ; la fameuse Elisabeth Sirani. Venise avait à citer pour
la plus haute perfection de l’art, l’admirable Rosalba, qu’aucun homme n’a pu surpasser, si
même il en est qui l’aient égalée. La Flandre se faisait honneur de Rachel Reus, dans le
genre des fleurs. La France seule semblai refuser les talents de premier ordre à ce sexe
fait pour réussir à tout ce qu’il entreprendra, lorsqu’il y apportera le courage et la ténacité
nécessaires, et quand la route qui conduit aux grands talents pourra lui être ouverte.
Dans l’Ecole française, les Dlles Boullogne avaient exercé avec talent le genre des
fleurs, et leur mérite les avait rendues dignes d’être de l’Académie ; Mlle Cheron avait acquis
de la célébrité dans la miniature, genre que plusieurs femmes ont exercé et exercent avec
distinction. Ces talents cependant, quoique dignes d’estime, n’avaient pu leur assurer un
nom durable, si l’on en excepte Mlle Stella, qui, dans la Gravure, a mérité de passer à la
postérité. Mais dans la Peinture, le sexe paraissait ne pouvoir embrasser que les genres en
petit, ou ceux qui n’ont pas pour objet la nature vivante.
C’est au siècle présent que la France devra être illustrée par des femmes véritablement
Artistes, et dont les noms vivront dans la mémoire des hommes. C’est cependant à travers
mille peines, sans encouragement, privées, pour la plupart, des secours nécessaires à
l’étude de la Nature ; étude qui, si souvent en pure perte, est prodiguée aux hommes. N’estil
donc aucun moyen de leur ouvrir cette carrière qui semble leur être interdite ? il en est
sans doute, ainsi que de répandre sur elles les encouragements utiles aux progrès des Arts,
Je m’arrête, et je m’aperçois que ceci entraînerait une longue discussion. Je finis en vous
priant, Messieurs, de vouloir bien insérer ce faible éloge dans vos feuilles, si vous ne l’en
jugez pas indigne.
Je suis, etc C***
1781, n°152, vendredi 1er juin, Variété, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Vous avez accordé place dans votre Journal a de brèves notices sur la vie des Artistes
qui ont joui de quelque célébrité ; d’après cela, j’ai lieu de croire que vous y recevrez avec
plaisir un court exposé des principaux faits de la vie d’un homme, dont le nom sera célèbre
pour avoir été le protecteur des Arts, et l’ami des Artistes. Je parle de M Abel-François
Poisson, Marquis de Ménars et de Marigny : c’est sous ce dernier nom qu’il a illustré, que
je vous en entretiendrai. Il fut admis à la cour dès l’âge de vingt ans sous les auspices de
Mme la Marquise de Pompadour, sa soeur. M le Normand de Tournehem, ayant été à la
place de Directeur-général des Bâtiments du Roi, M de Marigny (alors portant le nom du
Marquis de Vandières) fut désigné à sa survivance. Il avait acquis des connaissances assez
approfondies dans la Géométrie, et avait étudié les Eléments de l’Architecture.
Pour perfectionner ces dispositions, on jugea très utile au bien de ces Arts qu’il était
appelé à diriger, qu’il fît un voyage en Italie, où sont rassemblées leurs principaux chefsd’oeuvre.
Afin de rendre cette étude fructueuse, il emmena avec lui M Soufflot, Architecte
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déjà célèbre, M Cochin, dessinateur estimé, et M l’Abbé le Blanc, homme de Lettres, à qui
l’on accordait des connaissances dans les Arts. Il partit en décembre 1749, après avoir vu
avec attention toutes les Villes qui contenaient quelque chose de curieux, dont ces Artistes
lui faisaient observer les principales beautés, il revint à Paris en septembre 1751.
Aidé de leurs lumières, il acquit une véritable connaissance de ce qui constitue
l’excellence de ces Arts ; cependant, loin de se livrer à cette confiance dont tant d’autres
moins éclairés abusent pour prendre un ton tranchant, il ne porta jamais de décision sans
avoir consulté plusieurs Artistes, à qui il avait accordé sa confiance, et particulièrement ses
compagnons de voyage, qu’il appelait ses yeux.
Peu après son retour en France, M de Tournehem mourut, et il lui succéda dans la
place de Directeur général des Bâtiments du Roi. Appuyé du crédit de Mme de Pompadour,
il eut lieu d’espérer de rendre un nouvel essor aux Arts. En effet cette Dame les aimait,
accueillait les artistes et leur facilitait l’accès auprès du Trône ; mais bientôt une guerre
cruelle suspendit en partie les effets de leur zèle. Presque tout le temps de la gestion de
M de Marigny fut troublé par cette guerre et par les suites qu’elle eut même après la paix ;
ainsi il ne fit pas tout le bien qu’il eût désiré, mais on ne peut disconvenir qu’il fit tout celui
qui se trouva en son pouvoir.
Les grâces et les bienfaits du Roi furent distribués de la manière la plus judicieuse. Il
augmenta le prix des tableaux d’Histoire et en ordonna pour la Manufacture des Gobelins,
moins pour le besoin qu’elle en avait que pour entretenir et soutenir la Peinture d’Histoire,
toujours prête à dégénérer en France par le défaut d’occasions de travailler avec le public
dans ce genre. Il ordonna aussi des statues pour le maintien de la Sculpture, enfin on
peut dire que l’époque de son retour en Italie est celle du renouvellement du bon goût de
l’Architecture.
On ne doit pas cependant attribuer à lui cette heureuse révolution ; elle est sans
doute principalement due aux bons exemples et aux conseils de M Soufflot, et de plusieurs
Architectes, alors Pensionnaires à Rome, dont les yeux s’étaient ouverts sur les beautés
de l’antique et de l’Architecture du beau siècle de Louis XIV ; mais comme M de Marigny
continua avec exactitude d’envoyer les Elèves se former à Rome, il contribua à maintenir
cette effervescence qui a produit de si heureux effets ; d’ailleurs on ne peut ignorer combien
l’encouragement que donnent les supérieurs éclairés, en n’applaudissant qu’aux ouvrages
de bon goût, influe sur le progrès de l’Art.
Il appela de Lyon M Soufflot pou le nommer Contrôleur des Bâtiments du Roi, et le
charger de la construction de l’Eglise de Ste Geneviève, et c’est à ce choix judicieux que
nous devons ce chef-d’oeuvre d’architecture.
En 1775, le Roi honora M le Marquis de Marigny du Cordon bleu et de la Charge
de Secrétaire-Commandeur de ses Ordres, ce qui le mit à portée d’augmenter les
encouragements donnés aux Artistes qu’il honorait de son estime, le cordon de l’Ordre de
St Michel. Il en gratifia M Soufflot, M Cochin, M Pierre, M Pigalle et quelques autres.
En 1762, M de Marigny obtint du Roi la nomination de M Carle Vanloo à la place de
premier Peintre du Roi. Ce fut à cette occasion qu’ayant présenté M Vanloo à M le Dauphin
en qualité de premier Peintre : Il y a longtemps qu’il l’est, dit M le Dauphin ; réponse aussi
obligeante que glorieuse pour M Vanloo. Après la mort de M Vanloo, M de Marigny fit élever
à cette place le célèbre M Boucher, à qui M Pierre a succédé.
M de Marigny avait conçu plusieurs projets avantageux aux Arts et à l’embellissement
de Paris, que la difficulté des temps l’empêcha de mette en exécution ; cependant, il fit
achever une partie assez considérable du Louvre, et c’est à lui qu’on doit ce Guichet si
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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nécessaire, et qui en a pris son nom, qui perce de la place du Carousel sur le Quai du
Louvre. Ce projet vint de lui seul et ne lui fut point suggéré ; il sut lever les obstacles qui s’y
opposaient, et eut le courage d’y maintenir deux passages pour les gens à pied.
A la retraite de M le Comte de Baschi, M de Marigny fut élevé à la dignité de Conseiller
d’état d’Epée. Au commencement de 1773, ayant éprouvé quelques dégoûts, il supplia le
Roi d’accepter sa démission de sa place de Directeur général, ce que le Roi refusa d’abord ;
mais six mois après, ayant persisté dans sa demande, elle fut accordée ; le Roi lui en
conserva tous les honneurs et même le titre, et lui accorda plusieurs autres avantages. Cette
Place fut réunie au Contrôle général, alors rempli par M l’Abbé Terray. A sa mort, elle en a
été séparée, et confiée à M le comte d’Angivillers, qui la remplit avec dignité et se montre
le véritable protecteur des Arts et des Artistes.
M le Marquis de Marigny, depuis plusieurs années, était tourmenté d’une goutte vague
qui l’avait forcé de se mettre à deux reprises au régime du lait. Vers la fin de l’année dernière,
il fut attaqué de fièvres continues. Elles cessèrent pendant quelques semaines ; mais il reprit
une maladie violente et compliquée, qui jointe à la goutte remontée, a terminé sa vie à l’âge
de 54 ans, le 10 mai 1781.
Sa mémoire sera conservée précieusement dans l’Histoire des Arts, et honorée des
regrets des Artistes qu’il a toujours traités plus en ami qu’en supérieur.
J’ai l’honneur d’être, C*****
1781, n°312, jeudi 8 novembre, Variété, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Si quelque chose peut consoler de la perte d’un véritable ami, c’est la douceur d’en
parler, c’est ce plaisir si touchant pour le coeur de rendre un hommage public à ses belles
qualités.
M Jean le Prince, Peintre du Roi, agréé de l’Académie en 1764, reçu l’année suivante,
fait Conseiller en 1772 et décédé à Saint-Denis-du-Port, près Lagny sur Marne, le 30
septembre dernier, dans la 48e année de son âge, est l’ami que je pleure et l’Artiste
distingué, dont je vais offrir le portrait aux regrets de la Nation.
Né à Metz d’un père vertueux et raisonnable qui, entouré d’une famille nombreuse, se
plaisait à discerner les divers talents de chacun de ses enfants, le jeune le Prince, frère de
Mme le Prince de Beaumont, laissa, dès sa plus tendre jeunesse, échapper des lueur de
son penchant invincible pour la Peinture : elles furent aperçues par son père, qui le renvoya
chez le meilleur Maître de la Ville, apprendre les premiers éléments du dessin ; mais bientôt
l’élève, tourmenté du désir de recevoir des leçons des plus grands Artistes de la Capitale,
trouva le moyen de se faire présenter à M le Maréchal de Belle-Isle, alors gouverneur de
Metz, et lu témoigna son envie avec toute la franchise et toute la pétulance du premier
âge. Cette démarche décidée, de la part d’un enfant d’une physionomie intéressante et
spirituelle, toucha sensiblement le Gouverneur, qui lui assura une pension pour le soutenir
à Paris dans ses études. Il y vint et se mit sous la discipline de M Boucher. La facilité, la
pompe, et si l’on peut dire, la prodigalité qui règnent dans les compositions charmantes
de ce Maître, imprimèrent le mouvement au génie de l’élève et le développèrent. Il fit de
rapides progrès ; ses dessins qu’il gravait lui-même à la pointe, lui acquirent dès ce temps
là la même réputation pour le paysage. Cette réputation lui procurant quelques travaux,
il crut devoir renoncer aux secours de son illustre bienfaiteur. Bientôt après il s’aperçut
que l’amour de l’étude, qui conduit à tant de sacrifices du côté de l’intérêt, le jetait dans
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une pénurie alarmante. Une Demoiselle, qui était d’un âge plus avancé que lui, dans cette
circonstance, lui offrit sa main avec le peu de fortune qu’elle avait ; il l’accepta, espérant
de trouver quelques moments de tranquillité pour se perfectionner dans son art. Mais il est
des humeurs et même des vertus qui ne s’accordent point entre elles. Les inquiétudes et
les avis réitérés d’une femme économe effarouchèrent un jeune Artiste, qui souvent néglige
un gain momentané dans l’espoir d’avancer plus brillamment dans sa carrière ; M le Prince
donc, pour se soustraire à des reproches, justes peut-être de la raison ordinaire, prit le parti
d’aller rejoindre ses frères en Russie, où d’ailleurs il était appelé. Mais en partant il rendit à
sa femme la pleine jouissance du bien qu’elle lui a avait apporté ; ainsi par ses procédés,
quitte envers la reconnaissance et l’honneur, s’il ne l’était pas envers l’amour, il s’embarqua.
Le Spectacle nouveau pour lui d’un élément si majestueux et si varié dans ses effets,
l’espoir d’étendre son talent par de nouvelles découvertes dans un pays plus agreste que
le nôtre, et par conséquent plus livré à la nature, enfin la liberté, qu’il croyait avoir ressaisie,
rendirent tout à coup à son esprit, enjoué par lui-même, toute sa gaîté première. Cependant,
ne perdant jamais de vue son art et les moyens de s’y distinguer un jour, il employa les
moment oisifs d’un passager, à suivre tour-à-tour dans leurs fonctions le Mousse, le Matelot,
et le Pilote. Comme il avait l’heureux don de plaire, chacun se faisait un plaisir de l’instruire ;
et pour payer son apprentissage dans la marine, il exécutait pour tout l’équipage des airs
agréables sur son violon, car il joignait à son talent, du goût pour la musique, soeur et bonne
amie de la peinture. Ses leçons de pilotage furent malheureusement interrompues par
l’attaque d’un Corsaire Anglais, qui s’empara du Bâtiment qu’il montait. A le veille de perdre
sa petite pacotille, la présence de l’esprit et le sang froid philosophique ne l’abandonnèrent
point. Tandis que ces fiers insulaires, d’un air avide et rébarbatif, toisaient les galons de son
habit et de son chapeau, pesaient l’or de sa montre, ouvraient et bouleversaient ses malles,
il en tira son violon et en joua sur le champ. Charmés de ce trait, comme les lions et les tigres
aux accents de la lyre d’Orphée, ses ravisseurs sourirent, lui laissèrent la jouissance de ses
effets, et finirent par le prier de les faire danser le soir même au son de son instrument en
réjouissance de leur capture. Leur joie et l’infortune de mon ami ne furent pas de longue
durée ; au premier Port le navire fut réclamé, déclaré n’être pas de bonne prise et il continua
sa route.
M le Prince arrivant enfin à St Pétersbourg sous de meilleurs auspices, descendit dans
la maison de ses frères, et recommandé par le Maréchal de Belle-Isle, il fut reçu avec
amitié chez M de l’Hôpital, alors Ambassadeur de France en cette Cour. Il y peignit, pour
le palais Impérial, plusieurs plafonds dans la manière de son Maître. Bientôt après, frappé
du costume pittoresque du peuple Russe, il se fraya une route nouvelle ; et son premier
essai en ce genre fut la vue de Pétersbourg, très bien gravée depuis peu par M le Bas.
Ensuite il ramassa un nombre infini de matériaux, qu’il a depuis mis en oeuvre en différentes
occasions. Non content de dessiner les objets sur nature, il fit encore exécuter en petit
les modèles des maisons, chars, traîneaux, ustensiles et habillements de tous les pays
sujets et voisins de la domination Russe. Heureux, si sous cette zone glaciale, il n’eût point
été attaqué, au milieu de ses travaux, d’une maladie cruelle qui pensa le précipiter au
cercueil, où les suites l’ont entraîné avec lenteur vingt ans après. Enfin au bout d’un séjour
d’environ cinq années, pendant lequel il a eu l’honneur d’être admis avec considération dans
la familiarité des plus grands Seigneurs et entre autres du Comte de Poniatowski, appelé
depuis au trône de Pologne, il repartit pour la France, au moment de la révolution qui mit
la Couronne sur la tête de Catherine II. A Varsovie, il fut présenté à Auguste III, dont il fut
accueilli ; partout il se fit des amis de ses Protecteurs, et il le méritait par sa manière noble
et circonspecte de se conduire avec les grands. Il n’était jamais l’Artiste rampant qui mendie
bassement un appui, ni celui dont l’orgueil porte les prétentions à perte de vue.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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De retour à Paris il étala tout le butin qu’il avait remporté pour son art sur les contrées
du nord ; il intéressa par les usages inconnus de ces peuples éloignés, et se créa un genre
particulier. Son morceau de réception à l’académie est un baptême dans le rite Grec. Mais
quels pas n’a-t-il pas faits depuis vers la perfection ! combien sa touche a gagné de légèreté,
sa couleur de solidité, d’harmonie et de transparence, et ses compositions d’esprit et de
sagesse ! On voit ses Tableaux dans les cabinets se soutenir contre les Teniers et les
Wouvermens. Ses dessins ont un charme qui ne permet pas d’en remarquer les défauts,
et quand on les aperçoit, les Grâces demandent et obtiennent le pardon pour l’Auteur : en
un mot, il a répandu sur ses ouvrages l’heureux don qu’il avait de se faire aimer dans sa
personne.
Malgré les Tableaux qu’il peignait, il n’avait jamais perdu l’habitude de faire des dessins
lavés à l’encre de Chine et au Bistre. Il y consacrait ses soirées d’hiver. Le talent qu’il avait
cultivé dans sa jeunesse de les graver à la pointe, lui suggéra l’idée de chercher le secret
de les rendre sur le cuivre de la même manière que sur le papier, c’est-à-dire, avec du
pinceau ; il y parvint, et en 1769 il en montra des essais à l’Académie, qui en fut pleinement
satisfaite. La manutention en est si facile et si prompte, que dans ce temps M Vien, pour se
convaincre de la vérité, le pria de graver un de ses dessins trois jours après M le Prince lui
en rapporta l’épreuve, que M Vien lui même prit pour l’original. Cette découverte, dont on
doit lui savoir gré, lui a valu des chagrins, qui ont peut-être hâté ses derniers moments. Il
a laissé ce secret à sa nièce, avec tout son bien, comme la récompense des soins qu’elle
a pris pendant quinze ans de sa faible santé. Plaise au ciel que sa fortune atténuée par
la faillite d’une dépositaire infidèle, par des dépenses et des lacunes immenses de travail,
suites d’une longue maladie, puisse remplir ses intentions ! Hélas ! la ruine totale de sa
fortune, qu’il voyait approcher, par son état continuel de langueur et d’inaction , emplissait
souvent ses yeux de larmes, et son amitié les a quelquefois versées dans mon sein. Si la
sensibilité fait les grands Artistes, la sensibilité les tue. Oui, la douleur a brisé ce vase fragile,
et rempli d’une liqueur si précieuse. Enfin luttant contre la noire mélancolie, contre la mort
qui le poursuivait, l’amour de son talent a ranimé ses forces pour terminer le Tableau (*- il
représente des frères quêteurs qui distribuent des Agnus à la porte d’un cabaret) qui a été
exposé les derniers jours du Salon. Il se faisait, de son lit, porter son chevalet, travaillait
quelques moments et se recouchait… Je m’arrête… Je sens que je vais mouiller de pleurs
le portrait que je fais de mon ami.
J’ai l’honneur d’être, etc Renou
1783, n°132, 12 mai, Nécrologie, Notice historique sur la vie et les ouvrages
de M le Bas, par M Gaucher, Graveur des Académies de Londres, Rouen, etc.
Si la carrière des Beaux Art est glorieuse pour ceux qui s’y distinguent, elle offre aussi des
difficultés nombreuses qu’on ne peut surmonter que par l’étude la plus constante ; mais il
est des hommes privilégiés pour lesquels la Nature semble prodiguer toutes ses faveurs.
Sans autre guide que le génie, on les voit parcourir avec rapidité la route épineuse où se
traînent leurs rivaux, et parvenir au temple de mémoire par un chemin jonché de fleurs ;
telle fut la destinée de Jacques-Philippe le Bas.
Il naquit à Paris en 1707. Le goût qu’il annonça pour le dessin dès l’âge le plus tendre,
et le penchant qu’il témoigna pour la Gravure engagèrent ses parents à le mettre sous la
direction d’un artiste nommé Herisset, dont le mérite est peu connu. Bientôt le germe des
talents supérieurs se développa dans le jeune élève ; il ne tarda pas à surpasser son Maître,
ou plutôt il ne n’en eut point d’autre que les chef-d’oeuvres de l’immortel Audran.
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Après s’être pénétré des beautés mâles et fières, qui caractérisent les productions de
cet Artiste célèbre, on vit le jeune le Bas s’élever à la hauteur de son modèle, dans un
ouvrage qui a pour sujet la Prédication de S Jean d’après le Mole. Pour faire l’éloge de cette
estampe, il suffira de dire qu’on y reconnaît le style et la touche énergique et savante de
Gérard Audran.
M le Bas ne dût ses rapides progrès et l’étonnante facilité qu’on remarque dans ses
ouvrages, disons mieux, il ne dût la réputation brillante qu’il s’est acquise qu’à ce goût
particulier qu’il reçut du génie, et que l’étude avait perfectionné. Convaincu de cette vérité,
que le dessin est la base de tous les Arts qui ont pour but l’imitation de la Nature, il semblait
avoir pris pour devise ce précepte d’Appelle : Nulla dies sine linea.
Dans la nombreuse collection d’Estampes que M le Bas a gravée d’après Téniers, il a su
reproduire l’expression, l’effet, et la touche originale de ce Maître ; les grâces naives, la gaîté
franche et l’allégresse des personnages du Peintre Flamand, respirent dans l’ouvrage de
l’Artiste Français. Je n’ai qu’un regret en mourant, disait à M le Bas un Amateur éclairé, c’est
que Téniers n’ait pas vécu jusqu’à ce jour, afin de pouvoir être témoin de la reconnaissance
dont il serait pénétré pour son élégant traducteur !
C’est avec le même succès que M le Bas a gravé d’après Berghem, Wouvermans,
Ostade, Van Falens, Laneret, Chardin, MM Vernet, Descamps et plusieurs autres Maîtres,
dont il a été toujours conservé le style et le caractère distinctif. Ses délassements offrent
l’empreinte de son génie ; émule de Callot et de la Belle, il a composé un grand nombre
de sujets, dans lesquels on remarque une verve abondante, une touche spirituelle et facile,
une imagination vive et pittoresque ; plusieurs de ses compositions, peintes à gouache, sont
d’un ton de couleur vigoureux et d’un effet piquant.
Lorsque M Vernet fut choisi pour peindre la superbe collection des Ports de France,
ce fut à M le Bas, conjointement avec M Cochin, que fut confiée le soin de transmettre à
la Postérité ce monument de la munificence du feu Roi. Les Estampes, en multipliant les
chefs-d’oeuvres de M Vernet, ne sont pas moins d’honneur à ce Peintre inimitable qu’aux
Artistes qui les ont gravés.
Les distinctions les plus flatteuses furent la récompense des talents de M la Bas.
L’Académie Royale de Peinture l’admit au nombre de ses membres en 1743, sur une
estampe gravée d’après Lancret, ayant pour titre : La conversation galante ; sujet qui lui avait
été demandé et qui fut reçu avec applaudissement. Elu Conseiller de la même Académie en
1771, le Roi, peu de temps après, le gratifia d’une pension. Il avait été admis, en 1748, dans
la Classe des Associés-Regnicoles de l’Académie Royale des Sciences, Belles-Lettres et
Arts de Rouen.
Les qualités civiles de M le Bas n’ont pas moins droit à nos hommages que ses talents
distingués dans la Gravure. Il a donné des preuves de sa piété filiale envers sa mère ; son
âme sensible et bienfaisante goûta le bonheur qu’on éprouve à faire des heureux. Jamais
ces rivalités odieuses, qui déshonorent quelquefois les Lettres et les Arts, n’altérèrent la paix
de son coeur. Pour réparer une éducation trop négligée par ses parents, il puisa dans les
meilleures traductions françaises le goût et la connaissance des Auteurs de l’Antiquité. Sa
conversation était enjouée, ses réparties saillantes ; il conserva jusqu’à la mort cette gaîté
naive qui faisait la base de son caractère. Doué d’une sorte de philosophie, qu’il ne devait
qu’à la Nature, elle lui fut très utile dans les angoisses de la maladie qui termina ses jours le
14 Avril 1783, également regretté de ses amis, de ses confrères et de ceux qui l’ont connu.
Les nombreux Elèves qu’a formé M le Bas, ajoutent à sa gloire ; la plupart des célèbres
Artistes de la capitale se font honneur d’avoir été disciples ou d’avoir profité de ses conseils.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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C’est en versant des larmes sur sa tombe, que l’Auteur de cet article voudrait y répandre
quelques fleurs : faible tribut de sa reconnaissance et de son attachement à la mémoire
d’un Maître et d’un Ami qui lui fut cher !
Par M Gaucher, Graveur, des Académies de Londres, Rouen, etc
1787, n°4, jeudi 4 janvier, Nécrologie
Si le Nécrologe est destiné aux Artistes comme aux Gens de Lettres, il en est un qui
mérite assurément d’y trouver sa place ; c’est M Rosset du Pont, Sculpteur à St Claude, en
Franche-Comté, mort le 3 décembre dernier, à près de 80 ans.
Elève de la Nature, il a prouvé que le génie seul, aidé d’une étude constante et
d’un travail opiniâtre, peut atteindre à ce qu’il y a de plus grand et produire des chefd’oeuvres.
Quelques bas reliefs, quelques copies des bons modèles qu’il avait su se
procurer, échauffaient son imagination et lui faisaient deviner toutes les merveilles de
l’antique. Ses Ouvrages fins et gracieux sont remplis d’expression. Avec tous les avantages
qui peuvent donner la célébrité, il ne lui était jamais venu dans l’esprit de penser à la gloire
et aux Académies. Il a traité beaucoup de sujets religieux, parce qu’on les lui demandait
de toutes parts. Il imprimait un si beau caractère à ses têtes de Vierges ! elles inspirent la
dévotion.
M Rosset a fait les premiers bustes de Voltaire, qui jusqu’alors, n’avait pas consenti à
prêter son visage. Subjugué par la bonhomie de cet Artiste qu’il connaissait de réputation, il
l’accueillit à Ferney ; et je suis témoin de l’ingénuité avec laquelle Voltaire ôta sa perruque,
tandis qu’il jouait aux échecs, pour lui livrer sa tête. Il est peu de cabinets d’Amateurs et
même de Souverains d’Europe, où l’on ne trouve de ses ouvrages.
Le Roi de Prusse, qui se connaissait en tous les genres de mérite, disait : il n’y a
personne qui sache donner la vie à un Buste, comme le Sculpteur de Franche-Comté.
Falconnet, admirant un St Jérôme sorti de ses mains, faisait observer que l’Auteur avait
certainement fait son cours d’Italie ; et qu’il avait étudié au moins dix ans les grands Maîtres :
il ne voulut jamais croire qu’il n’était pas sorti de sa petite ville.
M Rosset maniait avec la même dextérité le bois, le marbre, ou l’albâtre. L’ivoire, si
casant et si dur, devenait entre ses mains une pâte amollie à sa volonté. J’ai entendu dire
à Pigalle qu’il n’avait rien vu des anciens qui eût plus de perfection.
Cet air de vérité, cette simplicité touchante qu’il savait donner à ses Ouvrages, étaient
en quelque sorte l’emblème de ses moeurs douces et de sa patriarchale. En paix avec luimême,
il était indulgent avec les autres.
La Renommée, qui vient le chercher dans les déserts du Mont Jura, ne manqua point
de réveiller l’Envie. Les productions de son ciseau n’ont pas été défigurées par une main
sacrilège, comme les fameux tableaux de le Sueur ; mais ne pouvant effacer son talent de
ses Ouvrages, on a plusieurs soit effacé son nom pour y en substituer un autre.
M Rosset recevait la visite de tous les Etrangers distingués que le désir de voyager et de
connaître engage quelquefois dans les solitudes de ces hautes montagnes ; il n’était pas le
moins rare de tous les phénomènes que le nature sauvage leur offrait au milieu des rochers.
Il a laissé trois fils, héritiers de ses talents : l’un d’eux les exerce à Paris. Un Personnage
considérable lui parlait dernièrement de la mort de son père, et lui demandait : Combien vous
a-t-il laissé ? dix mille livres de rentes ? –Plus que cela, Monseigneur ; son désintéressement
et l’exemple de ses vertus.
Annexes
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Nota. Cet article nous a été envoyé par le Marquis de Vilette.
4. Vers dédiés aux artistes
1778, n°56, 25 février, Vers de M Vigée à Madame le Brun sa Soeur
Spectacle touchant et flatteur !
J’ai vu ton triomphe et ta gloire ;
J’ai vu ton nom cher à mon coeur,
Voler au temple de mémoire.
Peut-être qu’un oeil envieux
Souffre tes succès avec peine ;
Mais suis le penchant qui t’entraîne,
Frappe, étonne, séduis nos yeux.
Va, si l’envie au teint livide,
Aiguise contre toi sa dent,
Crois-moi, son trait le plus mordant
Se brisera sur ton égide.
Pour rendre hommage à tes talents,
Déjà les grâces réunies
Sur leurs autels ont fait fumer l’encens,
Et consacré mille palmes fleuries.
L’Amour jaloux aussi d’accourir le premier,
Vient te parer d’une Rose nouvelle,
Et Minerve y mêle un laurier
Entrelacé d’une immortelle.
1778, n°309, 5 novembre,Vers
Sur le tombeau de JJ Rousseau, dessiné et gravé par M Moreau le Jeune
Grâce aux soins d’un Artiste à nos coeurs précieux,
De l’Urne qui contient ta cendre,
Rousseau, l’image est sous nos yeux ;
On sent couler ses pleurs, on e peut s’en défendre.
Du Génie et de la Vertu
Tel est l’irrésistible empire !
Pour toi, tous deux ont combattu,
Et nous saurons toujours te pleurer et te lire.
Par M Guichard
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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1779, n°11, 11 janvier, Vers, A M Greuze, sur son Tableau représentant le
retour du Fils maudit, à la maison paternelle
O vous, qui trop longtemps du vice
Avez suivi le sentier criminel,
En tant de fois défié la justice
De l’anathème paternel,
Fils ingrat ! approchez…Greuze ! lève le voile
Qui leur dérobe encor ton foudroyant Tableau ;
Le spectacle que sur la toile
A tracé ton savant pinceau,
Va parler à leurs coeurs et de leurs yeux peut-être
Fera tomber le funeste bandeau.
Vous frémissez !…osez-vous reconnaître.
Des jours de ce Vieillard expire le flambeau.
Quelle sérénité règne sur son visage !
Quel air noble et touchant j’ai trouvé répandu !
C’est le denier moment du sage,
C’est le sommeil de la vertu.
Ici cette fille éplorée,
Gémissante, désespérée,
Détourne et lève au ciel ses regards presque éteints ;
Elle tient le bras de son père ;
Le dernier battement de sa mourante artère,
S’est fait sentir à ses doigts incertains.
Son attitude semble dire :
“Tous nos efforts sont superflus :
L’objet de notre amour expire,
Notre père- Hélas ! – il n’est plus.”
Témoin de sa douleur amère,
Son fils, encore enfant, ne connaît point la mort ;
Mais il connaît déjà les larmes de sa mère,
Et semble partager les horreurs de son sort.
Là, par l’effroi, l’amour et le crainte conduite,
L’autre fille se précipite,
Prend le bras de son père et l’appelle à grands cris,
“Mon père !-entends ma voix- ta fille- hélas !-t’appelle”,
Annexes
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Vain espoir !- la Parque cruelle,
A tranché ses destins chéris.
D’un et d’autre côté deux fils, jeunes encore,
De leur père ont vu le trépas.
L’un sent avec terreur ce qu’il ne comprend pas.
Vers le Maître des jours l’autre étendant les bras,
Demandait que le ciel d’un père qu’il adore,
Reculât la dernière aurore-
Le ciel est sourd aux cris de sa douleur.
La tête tristement baissée,
Il serre encore la dépouille glacée
De ce père qui manque- et trop tôt à son coeur.
Mais du dehors quel bruit vient les distraire ?
La mère ouvre- elle voit son fils ! – ce fils maudit-
“Mon père !- s’écrie-t-il !- oui, malheureux !- ton père !”
Lui dit-elle d’un ton noble, triste et sévère,
Les bras tendus vers le funèbre lit,
Contemple ton ouvrage- à son heure dernière,
Il bénit ses enfants à ses pieds éperdus-
“Tremble, toi seul-quel avenir horrible !-
Sa bouche ne s’ouvrira plus
Pour évoquer l’anathème terrible”.
Le fils, à ce discours, succombe anéanti :
Le trait du remord a parti ;
il voudrait fuir du jour la clarté désolante,
il sème devant lui le trouble et l’épouvante,
Son chien même, de crainte à son appétit saisi,
Semble oublier pour lui son humeur caressante.
Quelle leçon ! palissez libertins !
Greuze ! Peintre divin ! la nature outragée
Semble avoir déposé ses foudres dans tes mains,
Sois satisfait : tu l’as vengée.
Si j’adore ton coeur qui conduit ton pinceau,
Combien j’admire en ton tableau
La noble vigueur du génie !
A voir l’expression hardie
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Et la chaleur du coloris
Qu’il étale à nos yeux surpris,
on te croirait le maître de la vie.
O Greuze ! si je t’ai chanté,
Tu ne me dois rien ; c’est l’hommage
Que m’arrache la vérité
Qui m’a frappé dans ton ouvrage.
Par M.G.
1779, n°56, 25 février, Vers A Mademoiselle Vallayer, Peintre du Roi, Membre
de l’Académie Royale de Peinture, Sculpture, etc.
Je sais ton secret, Vallayer :
Cette noble et tendre vestale
Qui décore ton Atelier,
N’est point une femme idéale.
Sous tes doigts lorsque la candeur,
L’ingénuité, la pudeur,
La vertu qu’on respecte et qui pourtant engage,
S’animaient sur la toile et formaient son visage,
Tu copiais d’après ton coeur.
Quand tu voulus la faire belle,
Un miroir t’offrit le modèle.
Par un Amateur des Beaux-Arts
1779, n°173, 22 juin, Epître à M Greuze
De Neptune en courroux Vernet peint la fureur ;
Et bientôt son pinceau, devenu plus tranquille,
De ses flots radoucis, par un art enchanteur,
Présente à nos regards la surface immobile,
Tel, et plus encor, Greuze du coeur humain
Peint avec vérité le calme et les orages ;
La tendre humanité respire en ses ouvrages,
Et le coeur semble naître et vivre sous sa main.
Voyez dans ce tableau la touchante innocence
De cet oiseau chéri déplorer le trépas ;
Je dis à son aspect : “Voilà le premier pas
Que l’on fait vers l’Amour au sortir de l’enfance”.
Annexes
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Plus loin, dans ses combats, j’admire la Vertu :
L’or brille dans ses mains ; la pauvreté la presse ;
L’Amour lui peint ses feux ; ses tourments ; son ivresse ;
Elle aime ; que d’assauts pour son coeur combattu !
Là ce vertueux père, au sein de sa famille,
L’instruit de ses devoirs avec simplicité ;
Au devant de leurs pas c’est le flambeau qui brille,
Doit-on être surpris de l’en avoir écouté ?
Ici, quels doux moments pour le coeur d’une mère !
Couverte de baisers de ses enfants chéris,
Elle voit son époux dont les yeux attendris
Lui disent qu’elle fait le bonheur de leur père.
Mais je vois de l’hymen s’ordonner les apprêts.
Quelle simple beauté modestement s’avance ?
Ainsi, dans l’âge d’or, jours passés à jamais,
On voyait la candeur s’unir à l’innocence.
O vous ! qui gémissez sous le fardeau des ans,
Prêts à sentir la force en vos membres glacée,
Au lieu de regretter votre vigueur passée
Contemplez ce Vieillard servi par ses enfants.
Et vous, Mère ! pour qui la douce bienfaisance
Fut un besoin du coeur dès vos plus jeunes ans,
A verser des bienfaits instruisez vos enfants,
Ils apprendront le prix de la reconnaissance.
Mais quelle scène horrible a frappé mes regards !
Un père en sa colère a lancé l’anathème,
Ses yeux sont foudroyants, ses cheveux sont épars,
Sa voix vient de proscrire un fils ingrat, qu’il aime.
Moins terrible que lui, sur les pâles humains
Jupiter fait tomber sa foudre vengeresse ;
Tel OEdipe en fureur à tous les Dieux s’adresse.
Quand sa bouche maudit ses fils et les Thébains.
O Greuze ! que de fois ta palette tremblante
A dû te refuser ses tragiques couleurs,
Que de fois le pinceau de ta main chancellante
Recula d’épouvante en traçant tant d’horreurs !
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Ce fils ingrat résiste aux douleurs de sa mère,
Aux larmes de ses soeurs, à la nature ; il part :
Le remord parle enfin ; il revient ; mais trop tard :
Jamais il n’obtiendra le pardon de son père.
Poursuis, Greuze ! poursuis : la faible humanité
Pour le Peintre du coeur te réclame et te nomme :
Ce n’est qu’en pénétrant au fond du coeur de l’homme :
Qu’on s’ouvre le chemin à l’Immortalité.
Ton chef d’oeuvre toujours est ton dernier ouvrage :
Corneille, ainsi que toi, vit briller ses enfants,
Voltaire de lauriers ceignit ses cheveux blancs ;
Tour les deux ont vieilli, toi seul n’aura point d’âge.
Par l’Auteur des Vers à M Greuze, sur son tableau du Fils puni, insérés au Journal de
janvier 1779, n°11
1779, n°257, mardi 14 septembre, Belles Lettres, Vers à Madame Le Brun, sur
son Tableau au pastel, représentant l’Innocence qui se réfugie dans les bras
de la justice.
Qui dois-je aimer le plus de ton Art et de toi ?
Par quelle étonnante magie
Fais-tu dans ton âme attendrie
Passer la douleur et l’effroi
De l’Innocence poursuivie ?
Sublime effet d’un talent plein d’appas ?
Je l’accueille avec la Justice,
Et veux fermer le précipice
Que des méchants ont ouvert sous ses pas.
Telle est sur moi l’impression subite
Que fait cet ouvrage enchanteur,
A l’instant où mon oeil le quitte
Il se retrouve dans mon coeur.
Aussi, crois-je moi, ris de l’outrage
De l’Envie au teint pâle, aux regards inquiets :
Les Arts sont en butte à ses traits
Et les combattre est son partage ;
Mais aux efforts de sa coupable rage
Ne réponds que par des succès.
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1780, n°220, lundi 7 août, Vers trouvés au pied de la Statue de Mercure qui
est au Louvre, dans l’Atelier de M Pajou
Le Dieu que le Commerce implore,
Dans le Louvre un jour se vantait,
D’avoir en marbre noir changé la jeune Aglaure,
En la touchant du roseau qu’il portait ;
Fier du prodige, il insultait
Aux Artistes fameux qu’emploie la Sculpture.
Quoi ! disait-il, vous fatiguez ainsi !
Et pour ne faire que ceci,
Pajou l’entend, s’anime, invoqua la Nature,
Et par son art, change Mercure
En marbre blanc, et le voici.
1783, n°81, 22 mars, Belles-Lettres, vers sur M Vernet
Quel prodige nouveau ! Quoi ! le sublime Apelle
Epuisa son génie à former sa Vénus ;
Il eut pour rival Praxitèle,
Et Xeuxis eut Parrhasius ;
Mais sans tracer de Vénus la ceinture,
Vernet offre à nos yeux mille charmes divers,
Pour modèle il a l’Univers,
Et son rival est la nature
Par M Pouteau, neveu.
1783, n°165, 14 juin, A Mme Le Brun, sur sa réception à l’Académie Royale
de Peinture
Hommage aux talents enchanteurs
Qui nous ont ouvert ce Lycée,
Où par l’accord et le jeu des couleurs,
L’Art sur la toile arrêtant la pensée,
Charme les yeux, et fait toucher les coeurs !
Le beau titre qui vous honore,
Depuis longtemps vous était dû, Vous n’osiez y prétendre encore,
Que de nous, vous l’aviez reçu.
L’événement nous justifie,
Le voeu général est rempli,
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Et le front de la modestie
A nos regards s’est embelli
De la Couronne du Génie.
Dès votre aurore on devinait
Et vos attraits, et votre gloire :
Pour l’ornement de Gnide, Amour vous désignait,
Et Minerve vous assignait
Un rang au Temple de mémoire ;
Aussi chez la postérité,
Parmi les noms fameux et d’Athènes et de Rome,
Quand votre nom sera cité,
On ne louera point la Beauté,
Sans donner des pleurs au Grand Homme.
Par M de M***
1785, n°245, vendredi 2 septembre, Vers sur l’exposition des Tableaux, au
Salon du Louvre
Honneur des Grecs, tendre Dibutadis,
Qui, sur le mur, osas d’une main sûre,
De Polémon retracer la figure,
Et la fixant sous tes crayons hardis,
Grâce à l’Amour, inventas la Peinture :
Applaudis-toi de tes simples essais.
Dans l’Elysée, oui, tu dois être fière,
Puisque toi seule entr’ouvris la carrière,
Où tes rivaux ont de si grands succès ;
Mais viens jouir d’une autre récompense.
Revois le jour. Daigne me suivre. Avance.
Dans ce Salon, la grandeur de nos Rois
Offre à ton art le plus heureux des droits,
Le droit de plaire aux yeux d’un peuple immense.
Dieux ! Quel objet se montre à nos regards ?
Du brave Hector, c’est le pâle cadavre,
Qu’Illion vit traîner sous ses remparts.
Funeste excès des vengeances de Mars !
O barbarie ! ô douleur qui me navre !
Je vous entends gémir dans ce tableau,
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Priam, Hécube, Andromaque si chère !
Astyanax, toi qu’il laisse au berceau,
Les bras tendus, tu pleures vers ta mère.
Tel est le Peintre : oui, Vien, par son pinceau,
Nous a rendu l’Art sublime d’Homère.
A ce chef-d’oeuvre un autre est opposé.
A la lueur d’un Palais embrasé,
La mort d’étend, le massacre s’achève.
L’ardent Pyrrhus, sur un autel brisé,
Atteint Priam, et le perce d’une glaive.
Je crois revoir l’effet dévastateur
De cette nuit cruelle, infortunée,
Où périt Troye, aux Grecs abandonnée ;
Et de Virgile heureux imitateur,
Renaud me fait encore entendre Enée.
Mais, plus loin, sont des débris de vaisseaux.
Sur un rocher grimpent des Matelots.
Le grand Vernet conjure ces tempêtes.
Nouveau Neptune, il soulève les flots,
Et fait gronder la foudre sur nos têtes.
Le crayon doux succède au pinceau fier.
Grâce à l’aimable et sage le Barbier,
Là Jupiter dort près de son épouse,
Qui, conservant une terreur jalouse,
Même au sommeil craint de se confier.
Ici, l’Amour, pour séduire nos âmes,
D’une Bacchante a fait une Vénus
Et nous montrant ses charmes presque nus,
Dans notre sein lance ses vives flammes.
Mais quel Tableau s’élève avec splendeur ?
D’un Roi chéri c’est l’épouse adorée.
De ses enfants elle marche entourée.
Nous admirons sa beauté, sa candeur,
Et, mère tendre, elle en est plus sacrée.
Un peu plus bas, d’un air mystérieux,
Brille un objet à la taille divine,
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Au regard vif, au souris gracieux :
Voilà Gramont, ou l’aimable Euphrosine
Convenons-en, même aux yeux des Censeurs :
Si la première est la Reine des Grâces,
L’autre paraît une de ces trois Soeurs,
Que la Déesse enchaîne sur ses traces.
Mais quelques-uns de ces Tableaux brillants,
Dibutadis, pourras-tu bien le croire ?
Sont de ton sexe et l’ouvrage et la gloire.
Oui, nos Beautés s’ornent par les talents.
Tel est chez nous leur noble privilège :
A tous les Arts on les voit s’essayer ;
Et, dans le tien, le Brun et Valayer,
Suivent de près l’Albane et le Corrège.
Par M de C***
5. Antoine Renou, correspondant artistique du “Journal”
Lettres de l’“Amateur des Artistes”
1777, 9 février, n°40, Arts, Lettre première sur les arts, par un Ami des
Artistes, aux Auteurs de ce Journal
Je vous félicite, Messieurs, de votre engagement pris avec le public, de l’informer de toutes
les nouvelles productions de nos Artistes ; mais j’aurais désiré, avant d’entrer dans le détail
des travaux particuliers, que vous eussiez donné une idée générale de la situation actuelle
des Arts en France. Je les cultive par amusement ; ils sont les plus doux consolateurs de
ma vie ; ils me sauvent de l’ennui d’une existence oisive. Comme je fréquente journellement
ceux qui s’y distinguent le plus, chaque jour je puise dans leurs entretiens des réflexions
justes et des principes lumineux. Pour les fixer dans ma mémoire je les jette aussitôt
sur papier au courant de la plume. Si ces larcins vous plaisent, tels qu’ils sont, je les
rassemblerai et vous les enverrai feuille à feuille, comme ils auront écrit, et comme ils me
tomberont sous la main : les longs ouvrages me font peur, et pour parler le langage des
arts, je ne puis tracer qu’une légère esquisse du tableau que je laisse exécuter à un plus
habile que moi.
Vous ne m’entendrez point entonner une déclamation mille fois rebattue contre le siècle
présent ; déclamation héréditaire, que l’on tient de ses pères et que l’on transmet à ses
enfants. Vous ne me verrez point non plus, par un travers tout opposé, prodiguer des éloges
insensés et exclusifs à mes contemporains. La critique et la louange outrée sont en morale
pour les Artistes, ce que sont pour eux au physique la misère et l’opulence ; il ne faut point
les conduire ni dans les campagnes de Capoue, ni dans les déserts de l’Arabie, il en résulte
ou la mollesse ou le découragement.
Annexes
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Les temps passés ont produit de grands hommes, et nos jours en ont vu naître, qui
seront connus et honorés de la postérité. Je conviens que ce nombre n’est pas le plus grand ;
mais le fut-il jamais ? Les siècles, du point de vue d’où nous les considérons, entassés les
uns sur les autres, semblent nous offrir à la fois une foule d’hommes rares et sublimes : nous
jugeons mal de la distance qui les sépare, et de la lenteur que la nature a mise à reproduire
des phénomènes. On doit donc se trouver heureux de compter parmi nombre de talents
estimables, quelques-uns d'un ordre supérieur, qui planent dans la plus haute région, tandis
que les autres marchent et se soutiennent encore avec honneur dans la carrière. C’est sous
cet aspect que j’envisage l’état des Arts dans ma Patrie ; et je pense que la France possède
actuellement plus de peintres, de sculpteurs et d’architectes qu’aucune autre Contrée de
l’Europe. ; mais en supposant qu’en effet les arts y penchent vers leur ruine, je citerai des
faits, dans ma seconde lettre qui mettront à portée de juger si M le comte d’Angiviller, chargé
du soin honorable de veiller à leur conservation, a trouvé les moyens de les ranimer et de
reculer la décadence (lundi, 8 février 1777)
1777, n°43, 12 février 1777, Arts, Lettre seconde sur les arts aux auteurs de
ce journal
La peinture, la sculpture, comme vous l’avez remarqué, messieurs, avaient été de tous les
temps parmi nous asservies au joug d’une maîtrise avilissante, mais depuis que plusieurs
personnes distinguées par leur rang et par leur naissance, ne dédaignent point de consacrer
à la pratique des arts quelques moments de leurs loisirs et s’honorent de s’environner
d’artistes célèbres, un sentiment d’estime pour des talents qui contribuent à la gloire de
la nation, avait déterminé l’opinion publique contre la persécution qu’ils éprouvaient ; un
cri général réclamait leur liberté. Les Citoyens dont l’opulence peut appeler la peinture et
la sculpture à l’embellissement des édifices qu’ils élèvent, choisissaient souvent pour leur
décoration de jeunes artistes qu’ils protégeaient, qui possédaient à la vérité des talents,
mais qui pour me servir de l’expression des marchands, n’avaient point malheureusement
de la qualité, alors il arrivait que les protecteurs n’étaient pas moins surpris qu’indignés
d’apprendre que les ouvrages commencés pour eux et même achevés venaient d’être saisis
et couraient risque d’être enlevés de l’atelier de leurs protégés.
N’était-il pas douloureux de voir des frelons privilégiés fondre sur les abeilles
laborieuses, fermer leurs cellules et confisquer leur miel jusqu’à ce qu’ils eussent payé le
droit de mettre en oeuvre les dons précieux qu’ils ont reçu du ciel, quel découragement
ne partait pas dans le coeur des artistes un acte de rigueur exercé en plein jour, avec tout
l’appareil de la loi, et ce cortège effrayant de ceux qui la font exécuter. Quel scandale,
flétrissant même pour la réputation, lorsque la scène se passait chez de jeunes demoiselles
occupées à se procurer par des talents aimables une ressource honnête contre l’infortune
et ses suites cruelles ; la beauté n’osait peindre qu’en tremblant les fleurs dont elle allait
se parer.
Une association d’artistes et de marchands de peinture était vicieuse en elle même,
ceux qui tournent leurs vues du côté du commerce acquièrent plus rapidement de la fortune
que ceux qui l’attendent du simple travail de leurs mains. Les opulents d’un corps étant
toujours choisis pour le gouverner, les marchands et entrepreneurs appelés aux premières
charges accablaient du poids de leurs richesses les artistes, ce qu’ils étaient pourtant forcés
de confier la fonction la plus brillante, la direction de l’école publique de dessin. Ces derniers
avec raison, fiers de cette prérogative et du mérite personnel qu’elle suppose, se révoltent
contre les premiers lorsque dans les assemblées et leurs bureaux ils prétendaient leur parler
en maîtres. De là naissaient des divisions intestines il y a quelques années qu’une guerre
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ouverte parut se déclarer entre eux, mais la nécessité pacifia tout. Les arts cependant
supportaient impatiemment la servitude et désiraient de respirer un air qui leur est si naturel,
celui de la liberté. Bientôt les limites abattues se relèvent de toutes parts, les chaînes
nécessaires sans doute au bon ordre se rétablissent sur tous les états, les arts étaient
menacés de rentrer sous le joug, lorsque M le Comte d’Angiviller, aussi ami des arts que le
grand Colbert mais plus heureux que lui dans cette circonstance a obtenu de notre jeune
monarque pour la peinture et la sculpture une franchise pleine et entière qu’on n’a jamais
été obligé de solliciter pour l’architecture, leur compagne et leur soeur.
Vous avez eu raison de dire messieurs que les artistes doivent à Mr le comte d’Angiviller
une éternelle reconnaissance. Cette époque sera pour eux à jamais mémorable. Eh bien,
je viens d’apprendre pour les artistes mêmes et qui m’ont paru indignés que l’on avait osé
faire soupçonner dans un écrit public que l’on devait cet heureux événement à tout autre
motif qu’à celui qui a dessein d’élever et d’encourager les arts. J’examinerai ce fait et le
discuterai dans un autre moment.
1777, n°50, 19 février, Arts, Troisième lettre aux Auteurs de ce Journal
Les arts de génie sont les enfants de la liberté ; c’est sous ses étendards qu’ils croissent,
se fortifient et courent à la gloire. J’ai prouvé, Messieurs, combien la crainte d’une saisie et
son éclat scandaleux désolaient les talents naissants ; j’ai démontré quel était le vice de la
constitution d’un corps composé de Marchands et d’Artistes ; enfin j’ai annoncé avec quelle
reconnaissance ces derniers applaudissaient à leur libérateur.
Cependant des esprits chagrins, semblent, dans un écrit public, en célébrant cette
heureuse révolution n’en point attribuer la cause au projet d’encourager les talents et de les
ennoblir. On lit page 93, dans l’Almanach des Artistes : “un Amateur (on suppose que c’en
est un qui parle) ose encore, malgré l’égoïsme et l’envie, parler des Artistes qui formaient
autrefois l’ancienne Académie de Saint Luc. L’anéantissement d’une école où se formèrent
autrefois ces artistes fameux, l’honneur et l’élite des Artistes français, a dû chagriner
et surprendre. Les noeuds de confraternité qui unissaient les membres de ce Corps, la
dispersion de tableaux précieux, où le jeune Artiste puisait des lumières, l’extinction des
moyens qui annonçaient leurs talents, tous ces avantages évanouis, ils n’auraient conservé
que le sentiment de tant de privations, si la liberté de leur état, qu’ils regardent comme un
témoignage dont Sa Majesté honore les Arts, n’avait adouci le chagrin”.
Ce discours ne porte point l’empreinte du caractère essentiel, l’impartialité. A quels
artistes cet amateur reproche-t-il l’égoïsme et l’envie ! Il parle de la chute de l’Ecole de Saint-
Luc comme de celle des Arts ; il ignore sans doute que la splendeur de cette école était
disparue depuis longtemps ; elle s’est éclipsée à la naissance de l’Académie Royale ; dès
ce moment, cette Académie compte au nombre de ses membres, les Artistes fameux qui
depuis ont honoré la France. Cet Amateur déplore la dispersion des tableaux précieux où le
jeune élève puisait des lumières. Ces tableaux étaient-ils en si grand nombre ? et les élèves
n’ont-ils point encore de quoi s’éclairer à la vue des chefs-d’oeuvre dont tant de grandshommes,
depuis plus d’un siècle, ont orné les salles du Louvre, où Sa Majesté accorde un
asile honorable à son Académie ? Il regrette les noeuds de la confraternité : avec qui, avec
des entrepreneurs de peinture ? S’il ne veut parler que des Artistes, cessent-ils d’être frères
pour ne plus assister aux assemblées d’un bureau de Communauté ? prétend-il aussi faire
accroire que c’est à l’Ecole de Saint-Luc que l’on doit tous les artistes célèbres qui ont illustré
l’Académie royale depuis sa fondation ? Il serait démenti par ceux même dont il prétend
la défense ; ils lui diraient ; votre zèle indiscret nous afflige et nous outrage. Les Membres
de l’ancienne école sont aujourd’hui les élèves de la nouvelle ; c’est à l’Académie et dans
Annexes
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l’atelier de ceux qui la composent que nous avons puisé les principes de notre art. Si nous
nous sommes soumis au joug, nous y avons été contraints par la nécessité et la faiblesse
de nos talents ; nous n’avons pas même la vanité de nous être crus Académiciens ; une
lettre de Maîtrise (nous ne pouvons nous le dissimuler) est incompatible avec un si beau
titre. La liberté nous est rendue, elle nous rapproche des grands Artistes dont nous étions
séparés ; ils sont libres et nous le sommes. Heureux si nos talents nous donnent un jour
avec eux le droit de confraternité : peu alarmés d’une rigueur juste autant qu’utile aux Arts,
nous croyons que si l’Académie a été forcée par son devoir de refuser quelques fruits trop
verts, elles les acceptera dans leur maturité. Ses portes ont été de tous les temps ouvertes
à quiconque présente une somme de talents suffisante pour y entrer
1777, n°74, 15 mars, Arts Quatrième lettre aux Auteurs de ce Journal, du 14
mars 1777.
Tant que les Elèves de l’Académie royale, trop faibles sans doute pour être admis dans
ce Corps, ont tenu l’Ecole publique de S Luc, le bon goût dans les Arts ne courait aucun
risque de s’altérer, parce que ces Elèves enseignaient les excellents principes qu’ils avaient
reçus : mais depuis que la Maîtrise est réduite à une simple communauté de marchands,
cette Ecole a dû se fermer d’elle-même, pour ne se rouvrir jamais.
En vain les Entrepreneurs de Peinture et de Sculpture, sentant à présent, pour se
donner de la considération, le besoin de s’associer les Artistes qu’ils tourmentaient autrefois
voudraient-ils les rappeler à la servitude. Les Artistes fiers avec raison de la liberté rendue
aux Arts, se ressouvenant toujours des insultes et du mépris versé par la Communauté
sur leurs talents, dans des Mémoires injurieux ; ne voulant plus s’exposer à de querelles
interminables, ni rentrer dans les fers qu’ils n’ont porté qu’à regret ; ces Artistes, dis-je, et
vraiment dignes de l’être, leur répondraient :
Vous nous engagez de nous rejoindre à vous par l’appas des petites rétributions de
Bureau, actuellement diminuées de moitié, et par la promesse de faire à vos frais l’exposition
publique de nos Ouvrages. En nous attirant par l’intérêt et l’amour propre, vous faites
un nouveau calcul de finance : vous savez que le simple produit du Livret du Salon,
dédommage avec usure des dépenses : d’ailleurs votre demande de rouvrir une Ecole
avec nous, s’appuie sur un mensonge, dont nous ne voulons point être complices. Vous
calomniez l’Académie Royale, en avançant que les fils et les Elèves des Académiciens
sont les seuls admis dans ses écoles ouvertes à tout le monde sans distinction. De plus
votre demande, sous le prétexte de l’amour et du bien des Arts, cache adroitement une
spéculation d’intérêt. Vous dites en vous mêmes, si notre Ecole se relève à l’aide de
quelques Artistes et sous le beau nom d’Académie, dont nous abusons, nous ne payerons
plus d’industrie. Non, votre piège est aperçu par nous, et il le sera par ceux dont vous
tenterez de tromper la religion. Quand même quelques-uns d’entre nous seront assez
faibles pour céder à vos séductions, la liberté une fois maintenue pour toujours, comment
pourrez-vous, par la suite, renouveler les professeurs de votre Ecole ? Vous flattez-vous, par
exemple, que les Elèves de l’Académie qui ont été aux frais de Sa Majesté se perfectionnent
en Italie, et qui doivent compte à la nation des bienfaits dont ils ont été honorés, dédaignent
la société de leurs Maîtres, renonçant sans motif à la franchise des Arts qu’ils professent,
brigueront de s’asseoir parmi vous ? Vous avez beau répandre par vos agents secrets, des
bruits faux et outrageants contre la prétendue sévérité de l’Académie ; ils n’en croiront rien.
Cette Compagnie, dont le nombre n’est pas fixé, n’a jamais refusé l’entrée à de véritables
talents. Il serait impossible de le prouver. Elle désire avec impatience d’admettre dans son
sein ceux qu’elle a instruit par ses leçons et ses exemples. Elles est assez juste pour ne
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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pas exiger de tous ses candidats la même force, impossible à rencontrer au même degré
dans tous les hommes ; mais elle se doit à elle-même de ne point accorder le droit de
confraternité à de trop faibles talents. Une sévérité mal entendue amènerait sa destruction
et une condescendance maladroite, son déshonneur. On la verra constamment marcher
entre ces deux écueils.
Voilà ce que les Artistes nouvellement licenciés auraient à répondre aux Marchands
qui solliciteraient leur réunion ; qu’ont produit depuis plus de cent ans les efforts de
la Communauté ? a-t-elle jamais pu élever autel contre autel et offusquer l’éclat de
l’Académie ? le pourra-t-elle, dénuée d’artistes et sous le règne de la liberté ? A quoi bon
son Ecole ? elle serait inutile et déserte.
M le comte d’Angiviller, ce Ministre vigilent des Arts, y a supplée sur le champ. Il a
obtenu du Roi, qu’il serait ouvert à la jeunesse, aux dépens de Sa Majesté, deux Salles
publiques, où quatre Modèles sont employés à son instruction, sous la discipline des plus
célèbres Artistes de nos jours.
1777, n°77, 18 mars, Arts, Cinquième lettre
Je ne quitte point, MM, la vente de M de Boisset, et je m’amuse presque autant des propos
que j’entends, que des chef-d’oeuvres qu’on expose tous les jours à la curiosité du Public.
Depuis quelques temps, voilà des collections considérables de tableaux qui se vendent
en détail, et il en résulte un dédoublement de passion pour la peinture, qui s’est emparé
de tous les Amateurs ou de ceux qui prétendent l’être. On rougirait maintenant de ne pas
connaître les différentes Ecoles, et c’est la chose la plus plaisante que de voir des jeunes
gens qui souvent n’ont pensé qu’à des dessus de porte, ou des femmes qui ne connaissent
que le vernis de leurs boudoirs, prononcer avec prétention les termes de ragoût, flou flou,
bon effet, fini, précieux, touche vigoureuse, composition riche etc,etc. Risum teneatis Amici.
C’est l’effet que produisent pareilles décisions et souvent elles tournent à l’avantage des
héritiers, parce que l’amour propre d’un acheteur lui fait sacrifier des formes considérables
pour se contenter, et se donner en public la réputation d’un dilettante. Ce n’est pas là ce
qui m’étonne, MM, mais ce qui me surprend toujours, est de ne voir dans toutes ces belles
collections, celle, par exemple, de M Boisset, qui avait voyagé deux fois en Italie, aucun
tableau de cette étonnante mosaïque si peu connue en France, et qui mériterait de l’être
à tant de titres. On demandait il y a quelque temps, dans les Papiers publics, un projet
d’embellissement pour l’Eglise de Sainte Geneviève, et je donnai celui de placer dans le
fonds du temple un grand tableau de mosaïque exécuté à Rome, d’après le tableau original
d’un de nos meilleurs Maîtres, tel que la Descente de la Croix, par Jouvenet. Ce projet me
paraissait réunir deux avantages ; le premier, de faire connaître un genre de peinture dont
nous n’avons aucune idée ; le second de donner pour ainsi dire, une immortalité physique
au chef d’oeuvre d’un de nos Artistes. Tempus edax rerum, et dans quelques siècles tous
ces ouvrages qui nous étonnent et nous enchantent, subiront le même sort que ceux des
grands peintres, des Zeuxis, des Appelles, dont l’histoire seule nous rappelle les noms,
tandis que la Ste Petronille de Saint Pierre de Rome, ouvrage admirable par la beauté de
l’exécution, transmettra le nom du Guevelin à la postérité la plus reculée, et durera (peutêtre)
plus que la Basilique dont elle fait l’ornement. Les gens à cabinet objecteront peutêtre
que ce genre de travail réussit mieux dans les grands sujets que dans les petits ; mais
leur prévention n’aurait pas lieu, s’ils connaissaient les anciennes mosaïques du capitole et
de petits tableaux exécutés nouvellement avec une finesse et une précision incroyable. Je
conseille à ceux qui voudront s’instruire sur ce sujet, de lire le quatrième volume du Voyage
en Italie, par M de Lalande, pag 562. C’est un ouvrage dont j’ai eu lieu de reconnaître
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l’exactitude, et j’ai vu la plupart des Anglais ne visiter les cabinets, en Italie, que son livre
à la main. Il me serait aisé, MM de faire une longue dissertation sur ce sujet que je n’ai
fait qu’effleurer ; mais la brièveté de votre feuille m’oblige de finir, en vous assurant que j’ai
l’honneur d’être, etc.
1777, n°89, 30 mars, Arts, Lettre cinquième et dernière sur la situation
actuelle des Arts en France.
Après avoir veillé à l’instruction des Elèves, M le comte d’Angiviller a cru devoir travailler
à l’encouragement des Maîtres chargés de leur donner des leçons publiques de leur
Art. Il voyait s’éteindre de jour en jour le feu électrique de l’émulation, dont la secousse
communicative fait éclore des merveilles de toute espèce. Sa vigilance, ayant pourvu à la
culture des talents naissants, a donné ses soins à l’entretien du corps de l’arbre, qui, depuis
quelques années, jetant encore de côté de superbes rameaux, semblait se couronner par la
cime et perdre le panache imposant qui fait son ornement et sa gloire ; tandis que nombre
de genres estimables dans la Peinture, qui sont autant de branches de l’histoire, fleurissent
avec éclat, l’histoire elle-même allait périr faute de nourriture et d’aliments. En effet dans
ce siècle aimable, je n’ose dire un peu frivole, le grand que l’on estime et que l’on admire
encore, est proscrit de toutes parts. Son air grave et majestueux effarouche nos grâces
légères, qui n’appellent la Peinture qu’à la décoration de leurs boudoirs. La Sculpture ellemême,
à la taille gigantesque, employée de tous les temps aux monuments publics, se
voit souvent forcée d’orner de Pygmées les asiles de l’opulence et du plaisir. Quelle digue
opposer au torrent du siècle ? l’exemple du Souverain. Tout ce qui porte le caractère du
grand, est de son domaine et doit être une émanation du trône. C’est aux pieds du Roi
que le Ministre des Arts a porté ses justes alarmes sur la chute dont ils étaient menacés.
Notre jeune Monarque vient de raffermir leur colonne chancelante. Deux tableaux et quatre
figures de marbre ont été commandés à nos Artistes. Ces morceaux enrichiront le Salon de
cette année. Parmi ces ouvrages il en est de consacrés à l’Histoire de France : la peinture
est censée représenter des traits de la vie de Bayard et de Duguesclin ; et la sculpture
d’exécuter les statues de Sully, du chancelier de l’Hôpital, de Descartes et de Fénélon. Il
est beau de se servir des Arts pour apprendre à la nation à s’estimer elle-même à la vue
des Grands hommes qu’elle a produit.
M le comte d’Angiviller, borné dans le nombre des morceaux pour le Roi, aurait sans
doute désiré pouvoir en confier à tous les Artistes en état de répondre à ses vues. Il a lieu
de se flatter que cet oubli apparent et forcé ne tournera point dans l’opinion publique, à la
défaveur de ceux qui n’on pu être compris dans cette première distribution, et que l’espoir
d’être choisis à leur tour, excitera ces derniers à s’en montrer dignes.
Non content d’avoir fixé une commande annuelle des travaux pour ranimer les talents
souvent engourdis dans l’inaction, il a conçu le projet d’entretenir l’union et l’enthousiasme
même, dont le public paraît s’enflammer de plus en plus pour les Arts, en étalant sous les
yeux la riche Collection des Tableaux du Roi, les Plans, bientôt transportés aux Invalides,
vont leur céder la place qu’ils occupaient dans cette galerie immense qui conduit du Salon
au château des Tuilleries.
Quel spectacle imposant pour les Etrangers, intéressant pour la Nation et utile pour les
Artistes, que de voir rassemblés et rangés sur la même ligne des chefs d’oeuvre de toutes
les Ecoles anciennes et modernes, et de pouvoir, sans sortir du même lieu, leur comparer
les productions de nos plus sublimes Artistes, amoncelées depuis plus de cent ans dans les
salles immenses de l’Académie ! Cette idée vaste et noble fait le plus grand honneur à M le
Comte d’Angiviller, et donne les plus heureux présages pour l’avenir ; mais que ne doit-on
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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pas attendre de celui, qui longtemps avant d’être le génie tutélaire des Arts, appréciait les
talents et sollicitait pour eux auprès du souverain les distinctions les plus honorables ? Qu’il
me pardonne de dévoiler un secret, qui déjà s’est échappé de toutes parts. Juste admirateur
de M Buffon, et son ami, M d’Angiviller avait, à son insu, demandé au feu roi la permission
d’ériger une statue à ce grand homme. Le Roi voulut s’en réserver la gloire, et elle fut sur
le champ commandée à ses frais : mais en même temps ce Prince, persuadé que le vrai
mérite a de la pudeur, convint avec l’ami de M Buffon de tenir un profond silence sur les
honneurs qui lui étaient destinés, jusqu’au moment où il lui seraient rendus, dans la crainte
que sa modestie ne repoussât de son vivant la couronne de l’immortalité. Le mystère n’a
point été trahi, et la statue a été posée à l’absence de M Buffon au Jardin du Roi. Que ce
trait est touchant pour les âmes sensibles ! Qu’il est noble au monarque d’imposer le secret ;
qu’il est flatteur pour le sujet de n’être point mis dans la confidence !
Je crois avoir rempli mes engagements avec vous, Messieurs, en vous donnant une
idée de l’état actuel des Arts en France, et de celui à qui leur administration est confiée.
Lettres du “Marin”
1777, n°60, 1er mars, Arts, Lettre aux Auteurs de ce Journal. Du 25 février
1777.
Morbleu, Mm les journalistes, puisqu’il vous prend à tout le monde la fantaisie de vous
écrire, je veux moi aussi m’en mêler. Je suis homme de mer. Mon style sera peut-être un
peu salé ; mais n’importe. Vous dites, dans je ne sais quelle feuille, que les Tableaux de
l’Ecole Française sont montés dans les ventes à un très haut prix, et vous ajoutez qu’il est
flatteur pour les artistes de jouir de leur gloire dès leur vivant. Ne serait il pas aussi doux
pour eux d’en recueillir les fruits ? Faudra-t-il toujours leur adresser ce vieux vers latin que
j’ai retenu du collège ?
Sic vos non vobis mellificatis apes.
Ainsi, diligentes abeilles,
Pour d’autres que pour vous, vous composez le miel.
Cela me rappelle une conversation à laquelle fut présent feu mon père. Le Moyne, le
grand Peintre, demandait au duc d’Antin, qui alors présidait aux Arts, une somme assez
considérables pour des ouvrages du Roi. Le Duc étonné se retourne, le regarde et lui dit :
comment, Le Moyne, je crois que vous voulez vous faire payer comme si vous étiez mort ?
Quel propos ! quoi ventrebleu ! ce sera dans les mains de ceux qui ont l’injustice d’acheter
les tableaux des grands maîtres à vil prix, et l’adresse d’attendre ou leur mort, ou un moment
de vogue pour les vendre, que je verserai l’or à pleins boisseaux ! Ma bile s’échauffe et je
sens que je lâcherais de bon coeur une bordée de tribord et de bas bord sur tous ces genslà,
tant je suis en colère. Pour moi, si j’étais amateur ; si j’achetais, par exemple, une marine
de Vernet, je les aime beaucoup, quand je les vois les pieds me brûlent de remonter sur
mon bord ; si donc je lui en avais donné un prix raisonnable en mon âme et conscience, et
que quelques années après, me prenant caprice de m’en défaire, on m’en offrit le double ou
le triple, je l’accepterais ; mais alors j’envoierais chercher mon homme à talents, ou plutôt je
me transporterais chez lui et lui dirais : Mon cher, je vous ai donné (supposons) cinquante
louis de tel tableau, je viens de le céder pour deux cent. Voici les cent cinquante de surplus ;
ils sont à vous, je vous les restitue. Quant à moi le plaisir de la vue de votre Ouvrage ,m’a
payé à usure l’intérêt de mon argent. Ce trait paraîtra beau. Cependant je prends ma pipe ;
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j’aurai le temps d’en fumer plus d’une avant qu’il soit imité. Adieu, MM les Journalistes ;
Dieu conduise votre barque à bon port.
1777, n°63, 4 mars, Arts, Seconde Lettre du marin.
J’ai bien juré, Messieurs, dans ma dernière contre les Amateurs de Tableaux qui
s’enrichissent aux dépens des Peintres ; aujourd’hui c’est pour mon compte que je suis en
colère : mon goût pour les Arts vient de me faire gagner un torticolis pire que si je n’eusse
fait le quart toute la nuit. La curiosité m’avait conduit à Saint Sulpice pour examiner les
ouvrages extérieurs du Portail : de loin j’ai aperçu une charpente immense dont la légèreté
m’a rappelé celles que j’avais vues à Rome ; je comptais jouir à l’aise ; mais arrivé au pied
du Portail, je n’ai plus rien vu, pas même la charpente ; j’ai fait tout ce que j’ai pu pour trouver
un endroit favorable, j’ai même eu envie de me faire hisser sur une maison voisine, mais
j’ai eu beau changer et rechanger de lieu, me virer la tête de cent façons différentes, il n’a
résulté de tous les efforts qu’une douleur dans la nuque qui me fait tenir la tête obliquement,
et ne me permet de regarder à droite ou à gauche qu’en retournant tout mon individu tout
d’une pièce. Est-il possible, Messieurs, qu’un aussi beau monument que le Portail reste
toujours masqué par un bâtiment aussi lourd, aussi lugubre, aussi déplacé… Ah tête…ah
mor.. tout en jurant, j’ai pris mon parti de regagner mon gîte, furieux d’une course inutile.
Comme je passais sur le quai, j’ai aperçu une fenêtre ouverte à la galerie du Louvre, et
un petit échafaud destiné à faciliter la descente des effets qui y sont contenus ; je me suis
informé de ce que se pouvait être, et l’on m’a assuré qu’on enlevait tous les plans pour
consacrer l’immense galerie qui les renferme à recevoir les Tableaux du Roi.
Quel Muséum, Messieurs, que celui dont nous allons jouir, qu’il est digne d’un Prince
ami des arts, et du ministre éclairé qui y préside ! Pour le coup, nous allons avoir un
Lycée, un Portique, un Temple enfin qui sera le rendez-vous continuel des Artistes, des
Amateurs, des gens de goût, où le génie pourra s’échauffer du feu des Grands Hommes
qui se sont immortalisés par leurs talents. En vérité, Messieurs, cette idée me touche, me
ravit, m’enchante au point que j’en oublierais presque mon torticolis ; aussi dès qu’il sera
passé, je vous ferai part de quelques idées concernant ce nouvel établissement ; mais ma
Lettre n’est que trop longue pour un malade et (rancune tenant contre ce qui m’a choqué).
J’ai l’honneur d’être avec tout l’attachement possible,
Messieurs, votre très-humble et très obéissant serviteur, Kergoles
Paris, ce 3 mars 1777.
1777, n°78, 19 mars, Arts, Troisième lettre d’un Marin aux Auteurs de ce
Journal, ce 17 mars 1777
Bon jour, mes chers patrons du Journal. Comment diable ! votre petit paquebot est bon
voilier. Il fait son trajet à merveille. On disait qu’il ne tiendrait pas la mer longtemps. Moquezvous
des propos. Manoeuvrez toujours bien. En vent contraire, louvoyez ; dans la tempête,
pliez les voiles, abattez les mâts, fermez les sabords. Dans le beau temps, relevez, ouvrez,
déployez tout, contez l’histoire et fredonnez la chansonnette. L’apprentissage et un peu dur ;
on a quelques maux de coeur, mais l’on s’y fait. Je me sens aujourd’hui de bonne humeur ;
mon torticolis est passé.
Eh bien ! on a donc vendu 7030 livres la Visitation de Honoré Fragonard ? Tant mieux.
Un Benet près de moi me disait , Monsieur, est-ce de nuit ou de jour ? que t’importe ? ne
vois-tu pas idiot, que c’est une lumière céleste, un éclair miraculeux qui suit ces chérubins,
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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les gardiens vigilants du dépôt précieux que la Vierge porte en son sein ? Tu ne t’aperçois
pas que c’est là le piquant de ce morceau et le cachet du génie ? : mais les pieds, les mains,
les draperies ?… Ventrebleu, tais-toi. N’as-tu pas vu du plaisir ? fais comme moi : je suis
trop ravi des beautés pour y voir les défauts. Ce tableau est bien payé, et il vaut l’argent. Ce
qui me charme encore c’est que l’on m’a dit que l’Auteur lui-même est assez modeste pour
être étonné de sa gloire. Bon signe. Tous les gens engraissés d’orgueil sont très-souvent
maigres de talents.
Si dans la vente cet Artiste me plaît, il y en a un autre qui me déplaît fort. Est-il possible
que l’on n’ait vendu que six mille livres le mariage de S Joseph et de la Vierge, de Carle
Vanloo ? Ce Tableau réunit à la fois une composition riche, noble et sage, une correction
aimable et gracieuse de dessin, la plus précieuse exécution, un pinceau moelleux, une
couleur fraîche et décidée : enfin tout. J’aurais donné douze mille francs de ce diamant
et j’aurais cru l’avoir à bon marché. Je vois à présent que le taux des ouvrages n’est pas
toujours la mesure de leur mérite. C’est comme en mer, on tourne du côté que le vent souffle.
Je ne sais si l’amitié me trompe, mais cet ouvrage me paraît merveilleux. Je ne pense pas
à ce bon Carle-Vanloo, sans verser des larmes. Je l’ai fort connu ; il était mon ami. C’était
la meilleure pâte d’homme ! Je retrouve dans ses Tableaux la fraîcheur de sa carnation,
l’aménité et la franchise de son caractère. Il nous a été enlevé comme par un coup de canon.
Morbleu. S’il eut expiré sur mon bord, je lui aurais rendu les honneurs funéraires d’un Amiral.
Adieu. Je reçois des lettres de l’Orient, je retourne à mes affaires, faites les vôtres, et
cinglez toujours vers le Cap de la Bonne Espérance.
1777, n°99, 9 avril, Arts, Lettre quatrième du Marin, aux Auteurs de ce
Journal, du 8 mars 1777.
Savez-vous, mes braves Journalistes, que je commence à m’accoutumer au roulis de votre
galiote littéraire ? Je ne puis plus m’en passer. Il me faut tous les matins ma pipe et le
Journal. Je vous donne ma parole qu’on s’y habituera comme au tabac. La raison en est
simple, c’est qu’il est établi sur un usage de toute antiquité parmi les hommes, de tous les
temps on s’est demandé, en se rencontrant :quid novi ? qu’y a-t-il de nouveau. Vous vous
êtes chargés de nous l’apprendre sans sortir de chez nous ; cela est commode. Il est vrai
que les nouvelles, dont vous êtes porteurs, ne s’étendent guère plus loin que la ville ; mais
Paris est un si grand vaisseau, que tel, qui est à la poupe ne sait ce qui se passe à la proue.
Par exemple, j’ignorais que la statue de M Buffon fût placée au Jardin du Roi. Vous me l’avez
appris, et j’y ai couru. On est toujours curieux de voir les traits d’un grand homme. Je ne
l’ai jamais vu. Mais d’après ses écrits, je me figurais qu’il devait avoir bonne mine. Morbleu,
j’avais raison ; il a l’air d’un chef d’escadre ; il a l’oeil du génie ; il semble lire dans le ciel, ce
qu’il écrit, et écrire ce que le ciel lui dicte. Il n’est pas jusqu’au mouvement de ses cheveux
qui annonce une inspiration divine. J’aime beaucoup l’idée du sculpteur, d’avoir mis près de
lui, un chien de Berger, qui, par reconnaissance du bien qu’il en a dit, il lui lèche les pieds.
L’éléphant en aurait pu faire autant ; mais je vois pourquoi l’artiste ne l’a pas introduit. Il a cru
sans doute que cela tiendrait trop de place. Il n’a pas tort et je ne lui cherche pas chicane
là-dessus. Enchanté de la belle exécution de ce morceau, de la manière grande et hardie
de travailler et de fouiller le marbre, de l’agencement et du rendu de tous les accessoires,
j’ai demandé quel en était l’Auteur. M Pajou, m’a-t-on répondu : Oh ! oh ! ventrebleu, ai-je
dit, je ne m’en étonne plus.
Comme votre Journal est un coche, soit dit sans vous fâcher où chacun porte son
paquet pour être remis à son adresse, faites lui, je vous prie, mes compliments. J’en fais
peu, mais ils sont francs. Souhaitez bien le bonjour à votre Amateur ; il me plaît, parce qu’il
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est honnête et impartial. Surtout quelques mots de politesse de la part du Marin à l’Anonyme
de Vaugirard, son style n’a pas le goût du terroir. Adieu. Bon voyage. Toujours force de
rames malgré vent et marée.
1777, n°106, mercredi 16 avril, Lettre aux Auteurs de ce journal
N’en serait-il pas MM de l’Amateur qui vient d’écrire contre la Mosaique, comme de certain
Renard Gascon, d’autres disent Normand, dont parle La Fontaine,
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats ;
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
J’ai sous les yeux, dans le moment que je vous écris, un petit Tableau de Mosaïque que
j’ai rapporté de Rome, et j’ai beau l’examiner, je n’y trouve aucun des défauts que l’Anonyme
reproche à ce genre de peinture ; comme je suis en droit de lui demander la même réflexion
qu’il exige de moi ; je vais lui proposer quelques réponses aux critiques qu’il fait d’un travail
que les Etrangers de Rome ne se lassent jamais d’admirer.
La Mosaïque, dit-on, ne peut réussir que dans les tableaux de proportion colossale ;
ou le Critique est mal servi par sa mémoire, ou il n’aime assurément pas la mosaïque.
Indépendamment de plusieurs petits objets qu’il a pu voir exécutés à Rome dans la
manufacture de Saint Pierre, aurait-il oublié la belle Colombe de mosaïque ancienne qui
est au Capitole, et dont toutes les parties sont tellement liées et fondues, qu’elles forment
la peinture la plus douce et la plus agréable ? Ne se rappelle-t-il pas le portrait de Benoit
XIV, qui est à l’Institut de Bologne, et dont l’illusion est complète au point qu’il faut y porter
la main pour s’assurer de la réalité de la mosaïque ? Je l’invite surtout à réfléchir au tableau
de Saint Michel par le Guide, qui est dans une des chapelles de la Croix de S Pierre ; pareils
objets ne sont pas colossaux et dans une église quelconque, celle de Sainte Geneviève
surtout, ils n’auraient qu’un défaut, celui de la petitesse, le tableau qu’on proposait étant
destiné à terminer l’Eglise en face du portail.
Je ne conçois rien au petit lisère gris qui entoure les figures, et que le Critique compare
à la petite vérole ; je ne comprends même pas pourquoi il serait plutôt gris que de toute autre
couleur. La figure d’un Tableau de Mosaïque étant composée d’une quantité innombrable
de cubes en toutes sortes de couleurs et de nuances ; pourquoi le lisère (s’il existait) seraitil
plutôt rouge que bleu, que noir, etc ?
Le luisant de la mosaïque serait une reproche plus fondée, s’il n’avait pas lieu dans
presque tous les ouvrages en peinture, surtout depuis qu’on a la sotte manie de les
encroûter de vernis. Existe-t-il beaucoup de Tableaux dont on ne soit pas obligé de prendre
le jour pour en saisir l’ensemble et examiner les détails ? D’ailleurs le critique doit se rappeler
que depuis quelque temps à Rome, on ne polit plus les mosaïques avec autant de scrupule
qu’autrefois : on aime mieux les laisser un peu brutes (inconvénient qui, à peu de distance
n’est pas sensible) que de leur donner le brillant d’une glace qui peut fatiguer l’oeil par sa
clarté.
La durée d’un Tableau de Mosaïque est le point dur lequel je suis le moins d’accord
avec le critique ; je l’engage à réfléchir sur la façon dont elle est travaillée, sur l’union de
tous les petits cubes remis en une seule masse par un mastic qui acquiert la consistance du
marbre, et dont la base est de la forme de plaques de fonte, ou de dalles de pierres les plus
dures. Or maintenant je lui demande comment un pareil ouvrage ne braverait pas le temps,
et s’il est possible qu’il éprouve les mêmes révolutions que le Temple dont il fait l’ornement :
l’Anonyme accorde trois cent ans aux Tableaux en peinture ; je pourrais aisément chicaner
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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là-dessus, mais en le lui accordant que seront-ils après l’écoulement de trois siècles. Rudis
indigestaq. Des couleurs altérées, des masses dans lesquelles l’oeil ne pourra plus rien
distinguer : au lieu que la mosaïque présentant une surface lisse et inaltérable, conservera
toujours une fraîcheur et un éclat qui même à présent fait souvent préférer par l’Amateur la
copie à l’original. Cette assertion pourrait paraître hardie, si le tableau du Guerchin que cite
le critique, n’en faisait lui-même la preuve ; quant à moi, je ne doute point que les Tableaux
des autels de pierre ne durent plus que la coupole et qu’ils ne soient assez solides pour faire
la décoration d’un second temple après la destruction du premier ; quoique encaissés dans
les murs, ils n’y sont pas tellement inhérents, qu’on ne puisse facilement les en détacher, et
les mettre à l’abri d’un mur qui menacerait , ou d’une voûte dont on craindrait l’écroulement.
L’établissement d’une manufacture de mosaïque en France n’est point ce que j’avais
proposé ; quoique ce projet fût digne d’un monarque qui protège tous les arts, mais
seulement l’exécution d’un de nos beaux Tableaux pour immortaliser notre Ecole et faire
connaître un travail dont nous n’avons aucune idée. Pourquoi ne ferait-on pas pour la France
ce que j’ai vu exécuter pour l’Allemagne ? Le prix, dit-on, en est considérable, d’accord ;
mais une dépense de 20 ou 30 mil livres est-elle à craindre pour un bâtiment public, tel que
Ste Geneviève, surtout quand elle n’est pas dans le cas d’être renouvelée, et qu’elle n’exige
aucune espèce d’entretien ; il faut, ajoute-t-on penser au nécessaire (en peinture) avant de
s’occuper du superflu ; cela est vrai si l’acquisition du superflu fait oublier le nécessaire :
mais si ce dernier manque, et que je ne puisse pas me le donner, est-ce une raison pour
me priver d’un superflu dont je suis le maître de jouir ? Ainsi ces grands mots sont déplacés
ici, puisqu’il n’est question que de posséder un objet nouveau de curiosité, vraiment digne
d’être connu et d’intéresser tous les Amateurs des Arts et des talents.
J’ai l’honneur d’être, etc Signé Kergolé
1777, n°111, 21 avril, Arts, Lettre cinquième du Marin, aux Auteurs de ce
Journal
Parlez donc, Patrons du Journal, savez-vous que j’avais raison la dernière fois de dire que
Paris est un si grand vaisseau, que tel qui est à la poupe, ne sait pas ce qui se passe à
la proue ! J’ai découvert ces jours derniers, une nouvelle production d’un de nos Artistes,
dont vous ne sonnez mot. Vous me répondrez peut-être qu’elle n’est pas venue à votre
connaissance ; tant pis, morbleu. Quand on commande un équipage, on doit toujours avoir
une dizaine de petits pilotins à envoyer au haut des mâts, pour aller à la découverte.
Est-il décent qu’un Capitaine de vaisseau vous serve de mousse ? je le veux bien pour
aujourd’hui, mais n’y revenez plus.
Je vous dirai donc, que sortant des Thuileries et passant devant la statue de Louis
XV, qui à mon avis, malgré les propos, est la plus belle figure équestre de l’Europe, je
m’acheminais sur la droite, vers les quinconces des Champs Elysées ; déjà avancé dans
ses promenades délicieuses, j’aperçus une foule de monde autour d’un grille ; je regarde :
je crois voir un Théâtre élevé en plein air : je le soutiens : on me le conteste : on prétend
que c’est un palais réel. Comment, ai-je dit en jurant, vous me prouverez que ces arbres
du fonds ne sont pas peints ? Oui les arbres sont peints, mais l’architecture ne l’est pas.
J’allais encore disputer de plus belle, quand un rayon de soleil, perçant la nue et produisant
des effets, auxquels on ne peut se méprendre, termina la querelle, je me rendis; j’avouai
que le mensonge avait fait tort pour un instant à la vérité, et que l’union de l’un et de l’autre
était toujours une tentative difficile. Cet édifice m’avait plu d’abord : je le considérai avec
un nouvel intérêt. Le porche est formé par six colonnes de l’ordre… ma foi, j’en ai oublié
le nom ; parbleu, c’est celui dont on s’est servi à la construction du temple d’Ephèse, dont
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les proportions élégantes ont été prises sur la taille svelte des jeunes filles, dont enfin le
chapiteau a été décoré de la coiffure des femmes du pays où il a été inventé. Nos Architectes
seraient bien embarrassés, s’ils voulaient composer un nouvel ordre d’après nos coiffure
à la mode ; le chapiteau serait plus haut que le tiers du fût de la colonne ; mais chut, je
n’ai pas encore assez de temps à rester sur la terre, pour me brouiller avec un sexe qui
en est la grâce et l’ornement. Je m’amuse de faire le galant, au lieu de chercher le mot
qui m’échappe. Ah ! il me revient ; c’est l’ordre ionique ; cet ordre y est très-bien exécuté ;
les six colonnes dont j’ai parlé, soutiennent un fronton tout lisse, surmonté d’une figure de
Flore assise sur un socle exhaussé, au pied duquel sont des enfants, gros comme père et
mère à la vérité, mais n’importe. Cette masse pyramidale est très agréable à la vue. Cet
édifice offre bien l’idée d’une retraite enchantée, placée au milieu d’une solitude ; dans le
jardin, les allées souterraines sont très-ingénieuses, et je conviens que je suis fou de ces
berceaux à fond de cal. On m’a dit que le nom de l’Artiste était Boullée ; je l’ai écrit sur
mes tablettes. Quand j’aurai fait encore trois fois le tour de la terre, et que dans ma tournée
j’aurai rencontré quelque Nayade à mon goût, je jetterai l’ancre ici, et je prend cet Artiste
pour mon Architecte. On a beau courir le monde, il faut finir par élever un temple au repos
et à la beauté. Ces idées riantes ont presque dissipé l’humeur que j’ai contre vous. Mais
je la sens qui revient. Vous n’avez donc pas de police sur votre bord ? On vole dans votre
journal comme dans un bois. A-t-on jamais vu dérober jusqu’au nom des gens ? Quel est
ce M Kergolé qui plaide pour les Mosaïques ? Kergolé n’est-il pas le Marin ? Le Marin n’estil
pas moi ? je ne connais de Kergolé dans ce pays-ci que votre serviteur. Mon frère a été
tué à Port-Mahon, mon neveu est à Pondicheri, et mon vieil oncle digère dans un coin de
la Basse-Bretagne. Serait-ce un cousin ? Ah ! pour les cousins il en pleut de tous les côtés.
Cependant j’éclaircirai ce fait pour la première fois. Si je n’arrêtais ce désordre, aujourd’hui
on me vole mon nom, demain on me soutiendrait que Kergolé n’est pas le vrai marin. Que
l’on ne m’échauffe point la bile, car je mettrai le feu à la Sainte-Barbe et vous ferai sauter
tous. Adieu. Bonsoir.
1777, n°116, samedi, 26 avril, Lettre sixième du Marin, aux Auteurs de ce
Journal
En voici bien d’un autre. Je dis bonnement mon avis, et je le dis avec mon style aquatique.
Une grande Dame le trouve mauvais ; elle m’accable de mépris et d’injures. Quelle galère
que ce monde-ci ! Elle vous menace même d’une désertion de souscripteurs. Je serais
morbleu désespéré de faire échouer votre petite felouque. J’a imaginé, pour conjurer l’orage,
d’écrire, par vous, à cette Comtesse, une lettre très polie. Comme je crains d’y avoir encore
lâché par habitude quelque gros juron, épluchez-la vous même, mes chers Journalistes et
envoyez-la, je vous prie, à mon adresse.
Madame,
J’apprends avec une extrême douleur, que je vous ai déplu ; ma douleur cependant
me laisse assez de force, pour entreprendre de me justifier à vos yeux, autant qu’il me
sera possible, sans manquer aux égards dus à votre rang et au beau Sexe, dont vous êtes
sans doute l’ornement ; j’oserai combattre vos opinions sur quelques objets. Je ne puis
convenir, par exemple, que le jappement de votre petite chienne m’ai condamné sans appel.
Zéphirette peut jouer, caracoler, lécher vos belles mains lorsqu’on vous lit de jolis vers, et
aboyer quand on vous récite mes brusqueries marines, sans conséquence ni pour les vers,
ni pour mon style. Votre chienne, qui vit dans la bonne compagnie, est habituée d’entendre
parler très bas. Votre parent aura sans doute élevé et grossi sa voix, avec l’intention de me
lire du ton enroué d’un Marin, il n’en a pas fallu davantage pour faire aboyer Zéphirette.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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J’aime beaucoup les animaux et leur admets une sorte d’intelligence, mais je ne vais point
jusqu’à croire qu’ils jugent des ouvrages de littérature. Vous m’accusez de parler des Arts
tout de travers, cela est plutôt dit que prouvé. Vous me taxez de partialité pour M Boullée, je
ne le connais que de nom. Je ne l’ai jamais vu. Sa maison m’a semblé remplir parfaitement
l’idée d’une retraite enchantée, je l’ai dit. Avais-je besoin d’ajouter que les Architectes de
Sainte-Geneviève, de l’Ecole de Chirurgie, du Palais Royal, de la Monnoie et tant d’autres
édifices, font d’excellents artistes ? Tout Paris le sait et leurs faibles rivaux sont peut-être
les seuls qui n’en conviennent point. Pour prouver mon ignorance dans les Arts, vous me
prenez en défaut. J’annonce, dites-vous, le fronton d’un Bâtiment qui n’en a point. Vous
avez raison, Madame. Je le savais, comme votre Architecte, mais j’ai donné le nom de
fronton au couronnement de cet édifice, parce que en effet il en présente de loin à peu près
la forme, et en tient lieu ; et que du point de vue dont on l’aperçoit, il n’est pas possible
d’apprécier au juste la saillie du profil. D’ailleurs j’ai craint d’employer des termes de l’Art
peu connus du plus grand nombre. Quant à la figure Equestre de Louis XV, j’ai entendu,
comme vous, beaucoup de gens la décrier lors de son inauguration. Mais comme il est
d’usage en France de se passionner à l’excès pour ou contre les nouvelles productions
du génie en tout genre, je me défie de cette première chaleur ; elle ne m’entraîne jamais.
J’aime à penser d’après moi-même. J’ai examiné à plusieurs reprises cet ouvrage de sang
froid. Je me suis aperçu que plus j’y revenais, plus j’y découvrais de nouvelles beautés ;
plus j’admirais l’accord parfait qui y règne, entre les proportions relatives de l’homme et du
cheval ; plus j’étais enchanté de la précision, de la vérité et de la noblesse des contours,
sous tous les aspects. Je me suis dit à moi-même, l’Artiste a voulu nous présenter le cheval
le mieux conformé possible, qui ne fût ni Anglais, ni Français, ni Espagnol, ni Arabe ; mais
qui réunît toutes les parties les plus agréables à l’oeil. Il ma paraît avoir réussi. La tête du Roi
a le mérite de la ressemblance, il est bien en selle ; son manteau joue bien sur son corps
sans en dissimuler le mouvement d’aucun côté. Enfin, après plusieurs années d’examen,
j’ai appliqué à ce morceau ce Vers de Boileau sur les ouvrages des anciens :
C’est avoir profité que de savoir s’y plaire
Je me suis convaincu que Bouchardon désirant exécuter un monument beau dans tous
les temps, a évité de le faire au goût momentané de son siècle. Le Public espérait voir un
Héros fier et triomphant, sur un coursier fougueux : Bouchardon a représenté Louis XV,
comme un Roi doux et pacifique, entrant noblement dans sa Capitale ; a-t-il eu tort ? J’espère
que la postérité jugera de cet ouvrage comme du Misanthrope, d’Athalie, du Péristile du
Louvre et de tant de chef-d’oeuvres, persécutés dans leur naissance et admirés par les
générations suivantes.
Je n’ai point la prétention de croire vous amener à mon sentiment ; mais j’ai eu celle de
vous prouver, Madame, que le Marin n’est pas aussi grossier que vous le supposez.
Je suis avec un profond respect, etc.
1777, n°120, 30 avril, Lettre septième du Marin, aux Auteurs de ce Journal, ce
29 avril 1777
Non : non : ventrebleu, non : je ne dirai pas un mot à ces nouveaux Mandarins de Senlis.
Si les Lettrés de la Chine ne sont pas plus savants que ceux-ci, je plains bien ce pays-là.
D’ailleurs, siérait-il à un capitaine de haut bord de se mesurer contre de petits écumeurs
de mer ? Ils ne valent pas le coup de canon. Vous avez cru sans doute me venger et les
punir, en insérant leur lettre dans votre Journal ; vous avez eu raison. Le Public a jugé que
ce sont des Provinciaux, qui n’ont pas encore commencé leur cours de politesse dans la
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capitale. N’en est-ce pas assez et pour vous et pour moi ? Croyez-moi, mes chers patrons,
il est des gens à qui il est glorieux de déplaire. Au fond, quel mal m’ont-il fait ? Que signifie
leur verbiage ? Leur histoire de Liniere de la Présidente, qui devine l’énigme dont on lui a dit
le mot, est-elle une facétie bien amusante ? Leur style est-il bien noble ? ont-ils voulu nous
donner un échantillon de celui dont on doit se servir, en parlant des Arts ? Il s’est blousé,
disent-ils dans un endroit, et plus loin, en vous apprenant le dégoût que leur a causé ma
grimace bouffonne, nous vous en avertissons, continuent prudemment ces Messieurs, par
intérêt à un papier qui fait connaître l’état journalier de nos Arts, etc… L’intérêt qu’on doit
à un papier ! et l’état journalier des Arts ! Ils parlent de votre feuille, comme d’un effet de
banque, ou comme d’un Journal de recette et de dépense. Ce qui me divertit, c’est de les
voir annoncer des choses plus importantes dans quelques jours. Nous verrons sans doute
les principes peu connus des Arts débarquer dans Paris par la voiture de Senlis. Je conseille
les amateurs d’aller les entendre à la descente du coche, pour les recevoir avec dignité.
Parbleu, l’Anonyme de Vaugirard a dû bien se rengorger aux compliments qu’il a reçus de
ces Docteurs. Mais à propos, gardez-vous bien de mettre ce que je vous écris dans votre
feuille. Nos Mandarins se plaindront encore de la fadeur de mes adulations ; car ils m’ont
dénoncé au Public, comme un flatteur, et ils l’ont prouvé. Un flatteur est celui qui, par des
louanges viles et intéressées, qu’il prodigue au premier venu, veut s’acquérir des amis et
des protecteurs pour aller à ses fins. Or, on voit clairement, que j’ai dit que M de Buffon
était un grand homme, dans l’espoir qu’il sollicitera pour moi, qu’il n’a jamais vu, un grade
de Chef-d’Escadre ou d’Amiral. Je n’ai loué Carle Vanloo et Bouchardon, qui sont passés
dans l’autre monde, que pour qu’ils me protègent dans celui-ci. Il en faut convenir, j’ai eu
beau me cacher, nos fins renards m’ont découvert. Adieu, patrons. Ne faites pas difficulté
d’insérer dans votre Journal les nouvelles productions qui pourront vous venir de Senlis ;
quand on commerce, il faut se charger de toutes sortes de denrées : dans une Ville aussi
grande que la nôtre, on est toujours sûr d’en trouver le débit.
1777, n°122, 2 mai, Lettre aux Auteurs du Journal
Je m’étais bien promis, Messieurs, de ne plus m’arrêter à ce qu’on dirait dans votre Journal
contre la Mosaïque ; mais ce genre de travail est si supérieur aux critiques, et les objections
qu’on fait sont si peu fondées, qu’il m’est impossible de garder le silence quelque ami que je
sois de la paix, ce n’est pas la rompre que de combattre pour la vérité. Magis amica veritas.
On m’accuse de préférer la mosaïque à la peinture. Comment le critique a-t-il pu me
supposer une pareille façon de penser ? qu’il relise mes lettres, il verra que j’admire le travail
de la mosaïque, qu’il me parait rendre avec énergie et fidélité les beautés de l’original, et
qu’à ce dernier mérite il joint celui d’une solidité qui brave les injures du temps ; ce sont
là des vérités reconnues de toutes les nations que le goût des Arts appelle en Italie ; mais
quelque étonnante que me paraisse la transfiguration qui est la dernière mosaïque placée à
saint Pierre ; le tableau de Raphaël lui sera toujours aussi supérieur que le Texte de Virgile
à la meilleure des traductions. L’humeur du critique ne se borne pas à la mosaïque, elle
s’étend jusque sur les ouvriers de la manufacture ; j’ignore quel peut être le degré de leur
ignorance, ou de leur savoir : je ne prononcerai pas plus sur eux que sur nos artistes des
Gobelins ; tout ce que je fais c’est que les uns et les autres sont des chefs-d’oeuvre, et je
n’en veux pas savoir davantage. Quant à la peur qu’a notre critique que notre engouement
pour la nouveauté nous fasse quitter la peinture pour la mosaïque, j’aimerais autant qu’il
craignît que par la suite on se dégoûte des originaux pour les copies qu’on aimât mieux
les stars que les diamants et qu’une imitation servile fût jamais dans le cas d’être préféré à
un ouvrage de génie : je vais proposer une petite objection au détracteur de la mosaïque.
Qu’il pense à cette sublime, à cette étonnante coupole du Corrège, dont on ne peut parler
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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qu’avec enthousiasme. Sa date est de 1530 environ : jamais mon impatience ne fut si vive
qu’en arrivant à Parme ; j’étais si empressé de jouir que sans que rien fût capable de me
retenir, je volai sur le champ à la cathédrale ; mais que je fût éloigné de goûter le plaisir que
je m’étais promis ! L’ouvrage de Corrège est dégradé à un point qu’il est presque impossible
d’en saisir l’ensemble, et d’en examiner les détails ; la coupole n’est plus composée (à
quelques parties près) que de masses de couleurs altérées dans lesquelles l’oeil s’égare
et qui même dans plusieurs endroits le repoussent désagréablement ; cependant ce chefd’oeuvre
n’a pas même les 300 ans que le critique accorde aux ouvrages en peinture : le
chagrin dans l’âme, je retournai à mon auberge et ce ne fut qu’avec le temps et un travail
fatiguant que je parvins à retrouver le Corrège dans un ouvrage qui, au premier coup d’oeil,
ne le rappelle pas. Que de peines évitées ; que de regrets épargnés, si cette même coupole
exécutée en mosaïque eût orné le dôme d’une autre église ! le Corrège se fût dans un instant
déployé à ma vue, j’eusse partagé son enthousiasme, admiré la magie de son exécution,
le choix et la beauté de ses figures ; j’aurais été étonné de la chaleur, et de la fécondité de
son imagination, de la hardiesse des raccourcis, etc, etc. Enfin je n’aurais quitté ce Peintre
qu’avec la douce consolation de le voir consacré pour jamais à l’admiration publique, et
recevoir de ses talents une véritable immortalité.
En voilà assez, Messieurs, sur un sujet qui, quelque intéressant qu’il soit, pourrait à la fin
fatiguer, et sans crainte d’être démenti par ceux qui connaissent la beauté de la mosaïque,
je ne renonce en rien aux sentiments consignés dans mes précédentes lettres, ainsi qu’à
ceux avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc. Signé
Kergolé
1777, n°135, 15 mai, Lettre aux Auteurs de ce Journal, De la Rapée, le 13 mai
1777
Messieurs,
Je me sers de l’occasion de votre Paquebot, pour faire parvenir celle-ci à mon oncle,
avec qui il ma parait que vous entretenez une correspondance. C’est une bonne action que
de réunir une famille. Si vous me faites cette grâce, je vous saluerai comme un Amiral,
quand je vous trouverai et si jamais nous nous trouvons en mer, j’irai de conserve avec
vous, pour vous défendre contre les Corsaires. Je suis etc.
Signé Jacob Kergolé
Il me semble, mon cher oncle, que vous vous êtes embarqué sur une mer bien
orageuse, et que les difficultés vous rebutent. Comment morbleu ! vous qui avez couru tant
de mers, qui avez accroché tant de corsaires, vous amenez votre pavillon parce que des
Lettrés de Senlis qui s’amusent de Littéraire, et puis une chienne qui s’appelle Zéphirette
ont aboyé à la lecture de votre Lettre ; ne vaut-il pas mieux être coulé bas que de se rendre ?
retranchez-vous sur le pont, et faites un feu vigoureux. Quand j’ai surgi à ce port, j’ai été jeter
l’ancre dans un Hôtel dont le patron entendant un mousse prononcer le nom de Kergolé,
se pressa de me demander si je n’étais pas votre neveu, et de me montrer vos Lettres.
C'est moi-même, lui ai-je dit et aussitôt je me suis équipé et j’ai été louvoyer dans tous
les cafés pour apprendre de vos nouvelles. De là j’ai resté en croisière dans les Champs
Elysées, espérant que vous y feriez encore quelque descente pour examiner de nouveau
ces parages ; mais mon attente a été vaine. Je vous avertis donc que je vais remettre à la
voile et retourner à mon habitation si vous ne vous pressez de me donner quelque signe
de vie. Je vous déclare d’ailleurs que je vous renonce pour le sang de Kergolé, si vous ne
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vous défendez vigoureusement et si vous ne coulez bas toutes ces Fluttes. J’ai l’honneur
d’être, mon cher Oncle, etc, Jacob Kergolé, Lieutenant.
PS dans mes courses, j’ai aperçu un grand vaisseau qui est encore sur les chantiers,
et qu’on baptisera, dit-on la Sainte Geneviève ; il m’a paru beau, quoiqu’on le travaille la
quille en haut. C’est parbleu, un vaisseau du premier rang ; dites-m’en deux mots, je vous
prie, dans la lettre que vous m’écrirez.
1777, n°140, 20 mai, Variétés, Lettre neuvième du Marin aux Auteurs de ce
Journal
Parbleu, mes chers Patrons, que vous êtes de braves gens de me donner des nouvelles de
mon neveu ! j’en étais fort inquiet. J’allais mettre à la voile, sans l’avoir vu ; mais je revire
de bord. Faites-lui passer ma lettre au plutôt. Si je puis reconnaître ce bon office, ce sera
de tout coeur.
A Jacob Kergolé
Oui, corbleu, je suis ton Oncle, et tu es mon Neveu : à ton style, je reconnais mon sang.
Quel heureux vent t’a poussé sur ces côtes ? Je te croyais perdu dans les mers glaciales. Tel
est le sort de notre état, on se croit mort, on se retrouve. Nous autres Marins nous sommes
des oiseaux de passage ; nous ne nous rejoignons qu’à la volée. A propos, es-tu fou de me
renoncer pour ton oncle ? et pourquoi je te prie ? quoi ! tu me crois abattu par le jappement
d’une petite chienne et les pétards de quelques brigantins ? Tu veux que je fasse un feu
vigoureux ? Voilà de nos étourdis. Ces jeunes Lieutenants ne parlent que de bordées ; nous
autres, vieux Tritons, nous ménageons notre poudre pour une meilleure rencontre. Tu me
reproche de n’avoir donné de moi depuis longtemps ni vent ni voie. Veux-tu en savoir la
cause ? la voici. Je suis demeuré en rade, pour observer le cours d’un Astre, qui vient du
Nord. Après avoir passé à travers les tourbillons de différentes planètes, il est entré dans le
nôtre et paraît sur notre horizon. Il échappe aux regards de beaucoup d’Astronomes, parce
qu’il ne traîne point après lui un filon de lumière. Sa marche est plus difficile à suivre, plus
nouvelle et plus intéressante. De quelle autre merveille veux-tu que je t’entretienne ? c’est
la plus rare que j’ai jamais observée. Adieu, mon Neveu, je demeure à l’Hôtel des Bons-
Enfants
Ce 19 mai 1777
1777, n°154, 3 juin, Arts, Lettre dixième du Marin, à Jacob Kergolé
Dis-moi donc, mon neveu, te moques-tu de moi ? Tu brûles de savoir ce que je suis devenu,
je t’en instruis et je n’entends plus parler de toi ! cet Oncle nouvellement tombé des nues,
est-il tombé sur tes bras et te retient-il à la Rapée ? ou bien serais-tu trop gros Seigneur
pour me venir voir à l’Hôtel des Bons-Enfants ? Corbleu ! si je savais que l’orgueil….Mais je
ne veux plus me mettre en colère qu’à bonnes enseignes. Tu ne demandais pas mieux que
d’échauffer la bile contre les Senlisiens. Va, va mon cher Jacob, je suis si bonhomme au
fond, quoiqu’un peu brusque, que je m’en suis voulu à moi-même de ma petite bourrasque
contre eux. Tu vois que j’avais raison, quand tu me mettais le feu sous le ventre, de te
traiter comme un étourdi ; puisque ton oncle, à la mode de Bretagne, que je ne connais
point, pense comme moi. Oui, tous les oncles, tant qu’il en surviendra, penseront de même.
Apprends et ne l’oublie jamais, que les injures non méritées sont des fusées qui se perdent
dans l’air et que les justes reproches sont des bordées qui nous coulent à fond ; crains celleci
et brave les autres. Une attaque injuste m’a fait de bons amis. Les honnêtes passagers du
paquebot de Paris ont si bien manoeuvré pour me défendre, que par reconnaissance je dois
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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leur laisser tout l’honneur de la victoire ; aussi me suis-je imposé un silence éternel contre
mes adversaires. Mais à peine échappé à ceux-ci, tu veux m’en susciter de nouveaux : tu
me demandes mon avis sur ce grand vaisseau encore sur le chantier, la sainte Geneviève.
Ne crains-tu pas pour ton Oncle quelques coups de griffe, (j’ai pensé dire quelques coups
de patte) mais ne réveillons pas le chat qui dort. Plus cet édifice s’élève, et plus la critique
tombe. Etait-il vraisemblable qu’un Artiste chargé de l’exécution d’un monument aussi
capital eût oublié le premier point, la possibilité de la construction ? cependant presque
tout Paris a cru, pendant quelque temps, que la mâture était trop haute pour le bâtiment
et qu’une fois élevée, son poids ne le ferait chavirer. Hélas ! n’a-t-on pas cru qu’un enfant
voyait de ses yeux, des sources d’eau à cent pieds sous terre ? Que l’invraisemblable a
des partisans ! Laissons là tous les détracteurs ignorants et jaloux et les froids calculateurs.
C’est au sentiment à décider des productions de génie. Quelle âme ne s’élève et ne se
sent pénétrée de respect à la vue de ces superbes colonnes, qui semblables aux cedres du
Mont Liban, soutiennent un fronton immense, et jettent une ombre majestueuse sur l’entrée
de cette basilique ? pourra-t-on promener ses regards sans émotion, à travers ces rangs
de colonnes qui portent légèrement et sans effort les voûtes de l’intérieur ? Mais toujours
des colonnes ! me diront nos Critiques : eh ! pédants que vous êtes, pour quel édifice plus
auguste l’Architecture doit-elle déployer ses plus riches ornements ? N’avez-vous pas de
honte de raisonner ainsi. Oui, je vous soutiendrai malgré vos cris et vos croassements, que
l’ordonnance de ce temple consacré à l’être Suprême, semble avoir inspiré par un souffle
divin.
Le mot est lâché ; tu l’as voulu, mon cher Jacob. Tu verras quel orage va m’assaillir. On
va me traiter de flatteur à gages ; je ferai peut-être un manoeuvre qui aura voulu gagner un
pourboire de l’Architecte : cependant l’Architecte ignore jusqu’à mon nom ; j’aurai beau le
prendre à témoin : il aura beau l’affirmer, on ne nous croira ni l’un ni l’autre : eh bien, nous
nous en moquerons tous deux. Mon Neveu, souviens-toi de ma prophétie : ce monument
une fois achevé un cri unanime rendra justice à M Soufflot ; mas l’envie terrassée et habile
à se replier pour ronger les lauriers du vrai mérite, sifflera alors aux oreilles, qu’il n’en est
pas l’auteur. Tel fut le sort de Perrault. Personne ne lui disputait l’invention du péristyle du
Louvre, tant qu’il fût persécuté ; mais à peine fut-il loué par le Cavalier Bernin, que ce chefd’oeuvre
n’était plus de lui. O France, qui depuis plus d’un siècle as produit tant de grands
hommes en tout genre, faut-il que les hurlements de la Satyre fassent accroire aux étrangers
que tous les Arts sont péris dans le lieu même où ils fleurissent le plus ! Ah ! morbleu…
un ouragan de jurons est prêt à m’étouffer ; je m’arrête. Adieu, mon Neveu, porte-toi bien,
viens me voir ou donne-moi de tes nouvelles.
1777, n°167, 16 juin, Lettre onzième du Marin aux Auteurs du Journal
Qui l’eût dit ! qui l’eut cru ! que la nombreuse famille des Kergolé n’eut fait que paraître et
disparaître ? ils ne sont déjà plus. Je m’enorgueillissais d’être le Christophe Colomb de cette
Colonie. Ils me devaient tous leur existence, et les ingrats m’ont tout abandonné, jusqu’à
mon neveu Jacob, que je voulais instituer mon légataire universel. Je parie, morbleu, que
c’est un tour des Lettrés de Senlis. Ils ont fait monter tous les Kergolés sur leur Brigantin, ont
levé l’ancre, pris le large, et ont fui avec eux pour me laisser vivre et mourir sans espoirs et
ayant cause. Les cruels ! Le Marin premier est donc le seul qui soit resté sur ces parages ?
(oui :) et le seul, corbleu qui restera malgré vent et marée. Au défaut de tous les Kergolé du
monde, j’ai ici à qui parler. Nous causerons ensemble, Patrons, car il faut que je cause. Je
suis un peu de l’humeur de Francaleu, je me cramponne après le premier que j’attrape.
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Je parlais la dernière fois d’un des plus beaux monuments commencé sous le règne de
Louis XV, et que nous verrons achevé sous son Auguste Petit-fils. Aujourd’hui je déviserai
avec vous sur la Seconde suite d’Estampes pour servir à l’histoire des modes et du
costume en France dans le dix-huitième siècle. Cela s’appelle passer du cèdre à l’hysope ;
j’en conviens ; mais pourquoi pas ? le véritable Amateur applaudit à toutes les bonnes
productions en tout genre. Si l’on a tenu parole au Public, s’il a lieu d’être content, pourquoi
ne le pas dire ? D’ailleurs, cette entreprise, frivole en apparence, a son côté d’utilité. Si ce
projet eut été conçu, exécuté ou exécutable plutôt, les Artistes chargés de représenter les
traits anciens de notre Histoire et les Héros des premiers temps de la Monarchie, ne seraient
point réduits à chercher à tâtons sur les vitraux des Eglises gothiques les habillements et les
armures de nos Ancêtres. Il est bon d’encourager cette entreprise. Je n’en vois pas grande
opinion d’abord, je l’avoue, parce que les modes ne m’intéressent guères ; mais la réflexion
et le hasard qui m’a fait connaître ces estampes ont changé mes idées.
J’étais allé à la cour ; j’y vais peu. Je porte une certaine odeur de goudron qui déplaît
dans ce pays-là ; aussi je n’y vais point pour me faire voir, mais pour jouir incognito du plaisir
de contempler nos maîtres. Je m’étais introduit dans l’appartement de la reine au moment
qu’on vint lui présenter ces Estampes nouvelles. Elle paraissait se plaire à les parcourir.
Toutes ces dames s’étaient approchées, elle les regardait avec cet air charmant dont Vénus
sourit aux grâces et aux Nymphes qui l’environnent. Curieux, je m’avançai et comme je n’ai
que cinq pieds de haut sur quatre de large, je me haussait pour entrevoir par dessus les
épaules. Je fus enchanté du premier coup d’oeil. De retour à Paris, je courus les acheter, afin
de les examiner plus à loisir. Les sujets en sont heureusement trouvés. La mode y est saisie
dans le point où elle a touché à l’élégance et non au ridicule. La Dame du palais a beaucoup
de dignité, les adieux sont très ingénieux ; les délices de la Maternité respirent le sentiment :
j’aime l’effet piquant des petits Parrains ; le “C’est un Fils, Monsieur”, est plein de mouvement
et d’action ; il y a de bien joli minois dans le n’ayez pas peur ma bonne Amie : il y a encore…
je ne finirai pas à détailler toute la variété et la gentillesse de ces compositions. Bien adroit a
été celui-là qui a chargé M Moreau de l’exécution de ce projet. Personne ne pouvait mieux
que lui traiter nos modes françaises, de manière à ne point les ridiculiser aux yeux des
étrangers et à leur donner même envie de les adopter ; mais, me direz-vous, qu’aviez-vous
besoin, vous Marin d’acheter des estampes de modes ? achetez-moi, morbleu, de bonnes
cartes géographiques, astronomiques… tout doux, ne vous emportez pas. J’ai provision de
ces dernières ; accordez, de grâce, à un capitaine de vaisseau, la ressource de se rappeler
sur mer, seulement en image, les plaisirs de la terre. Le ressouvenir est lui-même un plaisir
de reflet, passez-moi le mot et la chose ; et croyez-moi, n’envions point aux humains la
consolation de dissiper par des idées agréables l’ennui de la traversée de ce bas monde.
Adieu, patrons, jusqu’au revoir.
Nota. La suite d’estampes dont parle le Marin, est celle que nous avons déjà annoncée
dans le numéro 132, et qui se vend chez Moreau le Jeune, au Palais, Cour du May, Hôtel
de Trésorerie. Le prix des douze estampes est de 48 liv. On y trouve aussi les exemplaires
de la première suite au prix de 36 livres.
1777, n°346, 12 décembre, Lettre du Marin aux Auteurs du Journal,
Ah ! ventrebleu ! quel maudit métier que celui de Marin ! Horace a bien raison de dire :
celui qui, sans effroi, s’exposa le premier
Sur un frêle navire à la fureur de l’onde,
Portait un coeur d’acier.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Oui Patrons ; les vents, la grêle, la foudre, tout s’est déchaîné contre moi. Si j’avais eu
sur mon bord M Carpentier, combien il aurait vu faire à mon vaisseau de cracs en arrière,
en avait et de côté ! Tout coriace qu’il est, notre grammairien est eût tremblé : Mais trêve de
récit et de réflexions. Que s’est-il passé dans votre chaloupe pendant mon absence ?
Que sont devenus MM Bradel, Croustillet, Bavardin et tant d’autres ? L’Hermite de la
Forêt de Senart débite-t-il toujours de la bonne morale ? Et ce Jardinier d’Auteuil qui devait
nous entretenir de ses légumes et de ses fleurs garde-t-il toujours le silence ? Je n’aime point
cela. Il faut être de parole. L’homme au gros bon sens, a-t-il faussé compagnie ? Avez-vous
perdu M Pro Patria, qui promettait la veille dans une longue préface, ce qu’il ne tenait jamais
le lendemain ? Oh ! pour celui-là, Patrons, si vous l’avez perdu, c’est votre faute. Pourquoi
l’avoir laissé persifler si fort par tous vos passagers ; il avait l’air en vérité d’être le gobemouche
de votre Journal. Il fallait lui dire poliment, M Pro Patria, votre plan d’embellissement
pour Paris a été conçu avant vous ; il doit être même exécuté. Vous verrez un jour élargir
et redresser les rues, agrandir les places et les carrefours, abattre les maisons des ponts,
s’élever des quais autour de la cité et l’Hôtel de ville se retourner en face de la Seine :
mais prenez patience et vivez longtemps. Ce propos eût consolé ce bonhomme, mais on
l’a harcelé par des turlupinades ; et cela n’est pas bien.
J’oubliais de vous demander des nouvelles du procès de M Journiac, Tailleur de Dames,
contre M Nieman. De quoi s’avise aussi ce gros Hollandais de vouloir nous persuader
que nos femmes étroitement ferrées entre des baleines, et devenues minces en proportion
comme des fourmis par le milieu du corps, ne peuvent donner à la Patrie que des citoyens
faibles et mal constitués ? de quoi se mêle-t-il ? Pourquoi ôter l’état des gens ? Ne faut-il
pas que tout le monde vive ?
Pour mes bons amis, les Lettrés de Senlis, on n’entend plus parler d’eux. Ils s’étaient un
moment échappés des Champs Elysées, mais ils s’en sont allés comme ils étaient venus ;
c’est dommage, car depuis leur mort, ils étaient d’assez bons-vivants ; et puis j’avoue que
je suis un peu de l’humeur de la femme de Sganarelle, je veux que l’on me batte et que l’on
me contredise. A propos de contradiction, votre Anonyme de Vaugirard fait donc toujours
des siennes. En bonne foi, il n’y pense pas d’attaquer M de la Harpe ; ne sait-il pas que
c’est un journaliste et que ce titre lui vaut le bonnet de docteur ?
Ergo, ipso facto,
Cum Isto Bonneto,
Habet puissanciam,
Louandi,
Blamandi,
Critiquandi,
Et satirisandi,
Per totam terram.
D’ailleurs à quoi bon, Morbleu, tous ces débats. M de la Harpe soutiendra toujours qu’il a
raison et Armide qu’il a tort. Laissons tous vos masques s’attaquer et se quereller les uns les
autres, et revenons à nos moutons. J’apprends que le Salon a été brillant cette année. Tant
mieux. Pour moi, je n’en ai vu que les quatre figures de marbre qui sont encore dans la cour
du jardin de l’Infante. J’en suis content. Que je suis affligé de la perte de ce brave M Costou !
il avait autant de noblesse d’âme que de talent ; de pareils hommes meurent toujours trop
tôt. Je plains aussi le sort du bon Briard, il a été emporté comme d’un coup de canon. Mais
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dites-moi un peu pourquoi votre faiseurs d’Oraisons funèbres, après avoir donné la liste de
ses ouvrages, s’ingère de prêcher les Artistes ? Qu’il fasse son métier. Puisqu’il s’est chargé
de nous apprendre quels sont les peintres et les Sculpteurs qui meurent pendant l’année,
pourquoi ne vous a-t-il annoncé la mort de M Natoire, ancien Directeur de l’Ecole de Rome,
Elève de Lemoine et rival de gloire de M Boucher. Obligé dans mes courses de relâcher à
Civita Vecchia, j’ai poussé jusqu’à Rome et je l’ai vu mourir sur la fin d’août, âgé d’environ
soixante-dix-huit ans, à Castel Candolpho, à quelques milles de cette ancienne capitale du
monde. Votre Harangueur prétend que ce peintre “était plus correct sur la papier que sur la
toile”. S’il avait vu de lui un St Sébastien, au moment qu’un ange retire une flèche de son
corps, il aurait été forcé de convenir que ce Maître a quelquefois peint, dessiné et coloré
comme le Guide. Il s’est ressenti vers la fin, comme tous les hommes, de la surcharge des
années. Mais cet Artiste mérite un rang distingué parmi les peintres de l’école françoise.
Adieu, Patrons, vous êtes de braves gens d’avoir débité les premiers la nouvelle du
succès de l’opération de la simphyse. Braves gens sont aussi les Médecins, de rendre un
hommage public à une découverte si précieuse à la conservation de l’espèce. Continuez
à annoncer tout ce qui peut servir et honorer l’humanité. Donnez-nous force anecdotes de
bienfaisance et de grandeur. Tout Marin que je suis, mon coeur s’émeut au récit de l’honnête
infortunée qui souffre avec courage et du riche qui donne avec noblesse. Je m’abonne pour
l’année prochaine. Mon adresse est toujours la même. Kergolé, à l’Hôtel des Bons-Enfans.
1778, n°53, dimanche 22 février, Aux Auteurs du journal
Je ressens ; Messieurs, une extrême douleur de devoir vous annoncer la mort de mon oncle
Gilles Kergolé, dit le Marin, qui m’a chargé en mourant de bien des compliments pour vous.
C’était l’homme de France qui articulait le plus proprement un juron. Il parlait des arts en
homme qui avait pratiqué toutes les côtes de Barbarie. On l’a accusé d’être un peu colère,
parce qu’il voulait massacrer tous ceux qui ne lui faisaient pas peur ; mais au demeurant
c’était un très bon enfant ; et la preuve en est la quantité de legs que vous seuls pouvez
délivrer, étant destiné à M Pro Patria, votre Correspondant, que personne ne connaît. C’est
un gros carton avec cette inscription : “paquet de vieux dessins et projets pour mon gobemouche”.
On m’a dit que ce M Pro Patria était son gobe-mouche et en avait pris le titre. Si
j’avais envie de rire, Messieurs, je vous conterais la mort de mon oncle ; mais je triomphe
d’être inconsolable, parce qu’on m’a dit que c’était la mode. J’ai donc l’honneur d’être, etc,
Maclou Kergolé
Patron des Barques de Nantes
PS J’ai fait enterrer mon oncle ; mais je ne serais pas étonné qu’il revint, parce qu’il
a fait de ces tours-là. Cet été il a fait un voyage à Civita Vecchia, sans sortir de Paris. Je
délivrerai toujours ses legs et je boirai son vin, le tout sans me consoler.
1779, n°27, mercredi 27 janvier, Lettre du Marin aux Auteurs du journal
Bonjour, bon an, mes chers Patrons. Quoi ! vous ne me reconnaissez pas ? parbleu, c’est
votre ami, le Marin. Vous m’avez cru mort sans doute depuis que mon coquin de Neveu
m’a enterré tout vif et s’est nommé Légataire universel de ma cave ? comme il a sablé de
mon vin pendant mon absence ! mais, ventrebleu, je lui pardonne de bon coeur ; il fait des
merveilles et se montre digne de son oncle Kergolé ! Il se met de toutes les bonnes fêtes !
il s’est battu comme un lion sur la Belle Poule ; il s’est trouvé à bord de ce brave officier, qui
frappé de neuf coups de feu, a eu le bonheur de mourir pour sa partie dans les bras de son
ennemi prisonnier, après avoir survécu huit heures à sa victoire ; c’en est assez pour en jouir.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Mon fripon ne s’est-il pas aussi mêlé parmi ces heureux téméraires qui ont pris, le sabre à la
main, un Corsaire de 14 canons ? Ah ! morbleu, comme le coeur me bat ! si je n’étais retenu
par un poids de six cent livres de graisse, comme je sauterais de joie ! dans ces braves gens
je reconnais mon sang car tous les Français sont mes frères quand ils aiment et servent
bien leur Prince. Ils sont intrépides, et j’ose dire, invincibles sous un Roi juste, qui les aime,
les anime, et les récompense : ils naissent avec un coeur imbibé d’honneur (passez-moi le
terme) : il ne faut que secouer le flambeau de l’émulation pour mettre tout en feu. Ce sont des
enfants qui ont besoin de chérir leur père et d’en être chéris. Vous avez vu leur douce joie
à la nouvelle d’une fécondité trop longtemps attendue ; quand de l’union dont vient d’éclore
une rose, il naîtra des lys, vous verrez leurs transports… Comment diable !… il me semble
que le patriotisme m’échauffe et que mon style se monte sur le style poétique ! A propos
de Poètes et d’Auteurs (car l’amour de la gloire n’exclut pas en moi celui des Belles-Lettres
et des Arts) l’Auteur de Mérope et le père d’Héloïse reposent sous la tombe ! J’admire le
premier comme une des merveilles du monde ; à la vue des cendres de l’autre, les yeux
s’humectent de larmes : je me dis à moi même : il était bon et sensible, il a vécu malheureux.
J’apprends encore avec douleur que l’auteur de la statue de Bordeaux a cessé de vivre ;
que notre Roscius est mort. Qu’une année opère quelquefois de changements ! mais en
brave Marin, oublions les pertes de 1778, en nous ressouvenant que cette même année le
pavillon Français n’a souffert aucun échec de la part des prétendus souverains des mers.
Parlons à présent de vous, patrons. Comment va la barque. A voir les actes d’humanité
dont vous êtes les agents et les coopérateurs, on pourrait l’appeler la barque Bienfaisance.
Courage, entretenez toujours ce feu sacré, c’est un emploi honorable que de l’alimenter et
l’entretenir. Laissez toujours dans votre petit Paquebot les hommes de Lettres se guerroyer
entre eux, cela les divertit et fait rire les Spectateurs. Mais ce qui me fâche, c’est d’y avoir
aussi les artistes en venir aux mains. Je n’aime point votre M le comte de B**, il est trop
dur, il a tort, même quand il a raison : il est de ceux qui pour honorer les mots sont mourir
les vivants. Fallait-il accabler des hommes de mérite, parce qu’on les a maladroitement
loués à leur insu et contre leur gré ? il se mêle donc aussi d’être Artiste ce M le Comte ?
Comment, ventrebleu, il donne des projets. Il n’y a, dit-il, qu’à changer (en parlant des Tours
de S Sulpice) le chapeau de Servandoni, mais croit-il que le chapeau qu’il nous présente
soit un castor ? il se tait pourtant, et paraît plus tranquille, il faut croire qu’ayant accepté
le rendez-vous de l’Architecte, il a cédé à ses bonnes raisons. Tant mieux, j’aime la paix,
quoique homme de guerre. Adieu, Patrons, je ne vous ai écrit cette lettre en courant et en
fumant, que pour vous annoncer que je ne suis pas mort. L’ouragan du 31 décembre m’a
très mal traité, et je resterai quelque temps sur ces parages pour me radouber. Nous aurons
le temps de boire et de nous enivrer à la santé du Roi et de nos braves Marins.
Ce 23 janvier 1779
Polémique à propos de St Sulpice
1778, n°237, 25 août, Arts.
On vient d’ouvrir, dans l’Eglise de S Sulpice, la Chapelle de la Sainte Vierge. Elle a
été commencée, de même que toute l’Eglise, en 1645, par M Jean-Jacques Olier, Curé,
Fondateur et Premier Supérieur de la Communauté et du Séminaire. La Reine Anne
d’Autriche posa la première pierre le 20 février 1646. Lorsque M olier mourut en 1657, cette
Chapelle n’était pas encore couverte et il n’y avait que les deux piliers du fond du choeur
de l’Eglise qui fussent élevés. Cette Chapelle était du même ordre que les bas-côtés de
l’Eglise, la voûte était un peu plus élevée que celle du petit dôme qui est entre la Chapelle
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et le choeur. Dans ce petit dôme il y avait une tribune où était placé un jeu d’orgue pour
accompagner le clergé pendant la psalmodie.
En 1733, d’après les dessins de Messonnier, M Languet fit élever à la place de la voûte
de la chapelle, un second ordre Corinthien de très mauvais goût, percé de cinq fenêtres, et
sur lequel on éleva la voûte qui existe maintenant. Sevandoni vint et corrigea, autant qu’il le
put, le mauvais goût de Messonnier, et fit revêtir en marbre le premier ordre et peindre en
marbre le second. Il composa le retable de quatre colonnes de cipolin, d’ordre composite.
Les chapiteau sont de bronze doré ; le couronnement fut composé et exécuté par les Slodtz ;
il était d’un très mauvais goût et vient d’être changé. Le plafond fut peint à fresque par
François le Moine. En voici le sujet : la Sainte Vierge est assise sur un nuage au milieu
d’une multitude d’Anges, dont les uns portent ses attributs, d’autres à l’opposite, forment un
concert (c’est le même groupe qui avait été peint par la Fosse au Dôme des Invalides) elle
intercède la divinité représentée par un Gehova dans une Gloire, en faveur des Paroissiens
qui lui sont présentés par S Pierre et S Sulpice. Les Paroissiens sont désignés par une
grande multitude du peuple, représentée en prières dans la partie inférieure du plafond. Ils
ont à leur tête M Olier, Curé, revêtu d’un aube et d’une étole, et accompagné des demoiselles
de la Communauté de l’intérieur de la Sainte Vierge, qu’il avait établi.
Sur les côtés à droite paraissent les Pères de l’Eglise et les Fondateurs d’Ordres qui ont
célébré les grandeurs de Marie ; à gauche les Vierges qui se sont mises sous sa protection
et qui reçoivent des palmes de la main d’un Ange.
La Chapelle était éclairée par huit croisées, dont les jours empêchaient de sentir l’effet
du plafond. Il était presque impossible d’en distinguer les figures. Ce plafond avait été
considérablement encouragé par l’incendie de la Foire S Germain. La niche du retable
d’antil était de bois doré, d’un très-mauvais goût et pas assez profonde ; d’ailleurs elle
était éclairée par deux fenêtres collatérales qui bien loin d’éclairer la statue, n’auraient servi
qu’à la mettre dans l’ombre. M d’Wailly, des Académies d’Architecture, de Peinture et de
Sculpture, imagina de faire une trompe sur la rue, afin de pouvoir tirer le jour d’enhaut, et
c’est ce qu’il a exécuté, en ajoutant deux colonnes devenues absolument nécessaires, tant
pour diminuer la largeur de l’ouverture qui aurait presque été quarrée, que pour faire valoir
davantage la statue en faisant du tout un espèce de tableau dont elle serait l’objet principal
et à laquelle toutes les autres seraient sacrifiées et ne serviraient que de repoussoir. Voici
le sujet de cette vision ou plutôt fiction.
On a feint que la Sainte Vierge nous était envoyée du Ciel pour vaincre nos ennemis
et nous donner un Sauveur. On a saisi le moment où dans une Gloire brillante, amico sole,
elle arrive sur la terre représentée par un globe. Elle y foule aux pieds le plus terrible de
nos ennemis, le serpent ; elle nous présente un Enfant symbole de notre Sauveur. A côté
du globe paraît St Joseph assis sur un nuage, de l’autre côté de St Jean l’Evangéliste, à
genoux sur un autre nuage ; l’un et l’autre invitent le peuple à rendre ses hommages à Marie.
Du même côté que St Jean sont St Joachim et Ste Anne et de l’autre l’Ange Gabriel,
tous en contemplation. La Vierge est en marbre et de sept pieds de proportion, M Pigalle
(Note : Cette Vierge fait un honneur infini dans l’esprit des connaisseurs à M Pigalle. La
douceur, la modestie, la virginité enfin, peintes sur son visage font l’admiration de tout le
monde ; l’Enfant est charmant et potelé ; les draperies sont simples, sages et pleines d’esprit.
Quelques personnes ne trouvent pas l’Enfant assez mignard, elles voudraient apparemment
qu’un Enfant de six mois eût un visage de six ans) en est l’Auteur. Les autres statues, toute
la Gloire et les nuages sont en stuc, fait avec de la poussière de marbre.
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Pour donner du jour au plafond, M de Wailli a imaginé une seconde voûte qui masques
les jours d’en haut, et qui les reflète sur le plafond. Pour les augmenter on a percé quatre
oeils de boeufs du côté de l’Eglise, et on a ouvert la grande croisée qui était au-dessus du
retable de l’autel. Le plafond a été réparé par M Callet, de l’Académie de Peinture et de
Sculpture. La corniche du second ordre de cette Chapelle étant supprimée au-dessus du
retable il a été obligé de faire une augmentation au bas du plafond. Elle représente un grand
nombre de Paroissiens de tous états, mais surtout des pauvres et des malades présentés
à la Sainte Vierge par M Linguet. M Callet a peint sur la nouvelle calotte, quatre sujets de
la Sainte Vierge, en bas reliefs de bronze, deux grands vases et plusieurs anges portant
des emblèmes.
Les Sujets sont la Nativité de la Sainte Vierge, sa Présentation au Temple, sa
Compassion et enfin le quatrième sujet sur ces paroles de l’Ecriture Sainte ; Maria
conservabat omnia verba haec conferens in corde suo. L’Enfant Jésus fait la lacture dans
la jonction de la petite coupole de la Chapelle avec la voûte du petit dôme, il a peint deux
anges qui paraissent faire parti du grand plafond. Un d’eux tient d’une main une baderolle,
sur laquelle sont ces paroles : Virgini Matri fine labe conceptae, et de l’autre invite le peuple
d’aller à Marie. L’autre ange répand des fleurs. Ces deux anges sont de toute la peinture de
cette Chapelle, celle qui fait le plus d’illusion, surtout depuis midi jusqu’à deux heures.
Le Petit Dôme, entre la Chapelle et le Choeur, est éclairé dans le haut par une ouverture
de cinq pieds et demi, et est décoré de sculpture analogue à la Ste Vierge : le tout est en
pierre et pris de l’ancienne masse.
L’Autel a été élevé de deux marches et renfoncé de 27 pouces. Le bas relief des Noces
de Cana, qui était au-dessus de l’ancien Tabernacle sert maintenant de devant de l’Autel.
Le nouveau Tabernacle est une espèce de piédestal qui porte un agneau sur la croix et le
livre des sceaux ; il est de M Mouchy. Le piédestal est de marbre blanc statuaire et l’agneau
avec tous les ornements, en bronze doré. Sur le piédestal il y aura, pour servir de porte
au Tabernacle, un bas relief aussi en bronze représentant Jésus-Christ sur la croix, avec
la Sainte Vierge et Saint Jean ; on a bouché les deux croisées du côté de l’Autel et on y
placera deux Tableaux de Carle Vanloo, qui se trouveront vis-à-vis les deux qui seront dans
les cadres dorés.
Il est inutile de faire ici l’éloge de M Wailly, qui a donné tous les dessins de cette
Chapelle. Il y a longtemps qu’il a fait ses preuves, tout le monde sait qu’il est plein de génie.
Le Public crie beaucoup contre les deux colonnes ajoutées ; il voudrait tout voir d’un
seul coup d’oeil ; plusieurs blâment par la même raison la nouvelle calotte, parce que dans
la Chapelle, ils ne voient uniquement que le plafond de le Moine, et non l’augmentation
qui n’a été faite que pour être vue de l’Eglise et cacher le défaut du fond de la Chapelle,
qui était dans cette partie, en ligne droite ; de manière que l’ovale intérieur de la Chapelle
avait été tronqué dans cet endroit par Messonnier. Mais tous les artistes en sentent la
nécessité et jugent que la Chapelle serait ridicule sans ces deux additions. La Vierge surtout
ne ressortirait en aucune manière. Elle est, encore une fois, l’objet principal ; tout doit lui
être tellement sacrifié que le Spectateur en arrivant, ne voye pour ainsi dire qu’elle, et que
tout le reste ne lui serve que d’ombre et de repoussoir.
1778, n°253, 10 septembre, Variétés.
On vient de replacer dans la Chapelle de St Maurice de l’Eglise de St Sulpice (vis-à-vis
le tableau des Vendeurs chassés du Temple, peint par Natoire) l’Esquisse du Plafond de
la Chapelle de la Ste Vierge, peinte et finie par François le Moine. Ce fameux peintre, en
Annexes
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reconnaissance de la gratification que lui fit M Languet lorsqu’il eut fini le plafond, lui fit
présent de cette Eglise le 11 Mai 1733.
On croit assez généralement que celle qui a été vendue 6000 liv à la vente de M Randon
de Boisset n’en est qu’une copie faite par Natoire, ou peut-être par le Moine lui-même ; mais
celle de St Sulpice est certainement de le Moine, et quand même les Maîtres de l’Art ne la
reconnaîtraient pas au premier abord, on pourrait leur en donner des preuves authentiques.
Cette Esquisse n’est pas entièrement semblable au Plafond. La surface de la voûte
qui est de 64 pieds de développement de large, sur 54 pieds de profondeur, a obligé le
Moine d’y ajouter plusieurs sujets parmi les Anges, les Vierges, les Docteurs et parmi les
Demoiselles qui accompagnent M Olier, Curé, dont il a substitué le portrait à celui de M
Languet, par ordre de ce dernier. Il a retranché un Ange qui devait être sous les pieds de
la Ste Vierge et tenir avec un autre qui y est, une banderole sur laquelle sont ces paroles :
refugium peccatorum.
Lorsqu’on examine attentivement cette esquisse, il ne paraît plus surprenant qu’on ait
eu tant de peine à déterminer M Callet à retoucher le plafond. Aucune des figures, si on
en excepte peut-être celle de la Ste Vierge, n’y sont au plafond ; et pour les y mettre en
exécution, il aurait fallu faire de nouvelles études de tous les sujets ; mais on l’a obligé à
suivre exactement l’Esquisse. On remarque cependant qu’il a mis beaucoup plus d’air dans
le Plafond et que la Gloire perce bien mieux que dans l’Esquisse. Il est bon de rappeler
au public que ce Plafond, surtout depuis l’incendie de la Foire de St Germain, était dans
le plus mauvais état ; la couleur de plusieurs figures était en poussière, le tout était noir et
absolument du même ton. Malgré tout le désagrément d’une pareille besogne, il est trèsheureux
que M Callet ait aussi bien réussi, à la satisfaction des Artistes qui ont examiné de
près cet ouvrage avant qu’il y travaillât. D’ailleurs on voit par l’addition qu’il y a faite (encore
malgré lui) ce qu’il était en état de faire ; ses sujets sont plus en plafond que ceux de le
Moine.
Une des principales raisons pour lesquelles M de Wailly a fait faire une seconde voûte
dans la Chapelle dont nous parlons, c’est afin de la remettre dans les vraies proportions
où elle était à-peu-près, lorsqu’elle fut finie par Gittard d’après les dessins de Gamard
qui en avait été le premier Auteur. Messonier l’avait élevée, par le moyen d’un petit ordre
mesquin, à une hauteur démesurée; puisqu'elle a 80 pieds d’élévation et n’a que 44 pieds
de largeur sur 30 de profondeur. La nouvelle calotte, ou demi-voûte, paraît diminuer cette
élévation prodigieuse et fera paraître la Chapelle du double plus vaste et plus proportionnée
à l’ensemble de l’Eglise, lorsque les échafauds seront entièrement ôtés.
Dans la Feuille du 25 août dernier, on n’a point nommé l’Auteur de la Gloire et des
Statues en stuc qui accompagnent celle de Ste Vierge en marbre, parce que ces objets ne
sont pas finis. C’est M Pigal le neveu, qui en est chargé : MM Metivier et Lachenait le font de
la sculpture en ornements ; et M Hervieux de la Ciselure et Dorure en bronze, et M Vallée
de toute la dorure qui est à l’huile, soit brunie, soit matte.
1778, n°255, samedi 12 septembre, Aux Auteurs du Journal ; Gravure
Messieurs,
C’est avec bien de la peine que j’ai pu achever de lire dans votre numéro d’hier l’article
où il est question du plafond de la Chapelle de Saint-Sulpice, peint par le fameux Le Moine et
retouché par le sieur Callet. L’indignation m’a saisi quand j’ai vu que, pour relever le prétendu
mérite du Restaurateur, on osait attaquer les talents de le Moyne lui-même. Il n’est plus ;
c’est aux honnêtes-gens à prendre sa défense contre les injustes détracteurs et contre les
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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louanges indécentes que l’on donne à un Artiste inconnu, qui a eu la témérité de replâtrer
ce grand homme : oui, replâtrer, c’est le terme. Avant ce replâtrage, ce plafond avait une
harmonie douce et cette mélodie délicieuse de tons, qui était le talent particulier de son
Auteur ; actuellement il est méconnaissable ; on n’y voit plus qu’un cliquetis de couleurs
âcres, on n’y aperçoit plus aucunes masses de clairs et d’ombres ; aucuns objets ne se
détachent ne se détachent les uns des autres ; c’est une cacophonie insupportable et un
amas indigeste de figures, qui semblent toutes prêtes à tomber en masse sur la tête des
spectateurs ; et cependant, à entendre l’Auteur de l’article, il faut plaindre le sieur Callet
“d’avoir été obligé de suivre exactement l’esquisse”. Plût à Dieu qu’il l’eût suivie de point en
point, on retrouverait au moins de la netteté dans l’effet et du charme dans le coloris. J’y
renvoie les vrais Connaisseurs et l’esquisse justifiera pleinement mon estimable indignation.
Comment a-t-on eu le front d’écrire cela ? Comment avez-vous osé vous mêmes, Messieurs,
l’insérer dans votre journal ? mais vous vous annoncer pour mettre indistinctement le pour
et le contre : eh bien, soit. Recevez donc aussi ma déclaration contradictoire au nom de
tous les Artistes éclairés. Il est faut qu’il aient applaudi au sieur Callet, ils ont unanimement
blâmé son sang froid, (pour ne pas dire plus) à retoucher l’ouvrage d’un homme, dont il
ne sera jamais qu’à deux mille toises. Quoi donc, on aura dans notre siècle la fureur de
retoucher et Quinault et le Moyne ! Si j’avais voix dans les Académies, je tonnerais pour qu’il
fût fait un règlement solennel, par lequel on rayerait de la Matricule, quiconque à l’avenir se
rendrait coupable du crime de corriger les grands Maîtres de l’art. Que les poètes et Peintres
médiocres vivent de leurs faibles productions ; à la bonne heure : mais qu’ils soient punis,
s’ils gâtent ou défigurent des chef-d’oeuvres.
Une autre fois je reviendrais sur l’Architecte Restaurateur, qu’on prétend aussi avoir
mieux fait que tous ceux qui l’ont précédé ; j’examinerai si sa décoration est noble et digne
d’un lieu où l’on célèbre le plus auguste des mystères ; j’examinerai, etc, etc. Votre très
humble, etc
Le Comte de B***
Ce 11 septembre 1778
1778, n°256, 13 septembre, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
Comme je suis possesseur de l’Esquisse du plafond de le Moyne, vendue 6000 livres à
la vente de M Randon de Boisset, je crois devoir relever ce que l’on paraît insinuer dans votre
Numéro d’hier (à l’article des nouveaux embellissements de S Sulpice). On y soupçonne
mal-à-propos l’esquisse qui m’appartient de ne pas être de le Moyne. Depuis longtemps
l’Esquisse que l’on voit dans l’Eglise, et celle qui est entre mes mains, sont connues et
personne ne s’est avisé de douter de l’originalité de l’une ni de l’autre. Mais celle que j’ai,
paraît avoir été faite la dernière, parce qu’elle est parfaitement conforme au plafond exécuté.
On ne doit jamais donner le nom de copie, à ce qui sort de la main du même Maître : alors, à
la rigueur, cela s’appelle répétition. Sans vouloir déprimer la première, tous les connaisseurs
conviendront que la seconde, qui est la mienne, est peinte d’une touche et d’une couleur
plus ferme que l’autre, et que ce n’est pas sans raison qu’elle est montée à la somme de
6000 livres. Je me ferai un vrai plaisir, dans la circonstance présente, de la montrer à ceux
qui voudront me faire l’honneur de venir chez moi. Quoiqu’il en soit de ces deux esquisses,
je crois qu’il eût été très bien de suivre l’une des deux à la lettre et qu’il est décent de
respecter la mémoire d’un grand homme. J’ai l’honneur d’être, etc.
Feuillet, Sculpteur, rue et Fauxbourg S Martin, Chez Martin, Vernisseur du Roi
Annexes
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Ce 11 septembre 1778
1778, n°258, mardi 15 septembre, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Après avoir parlé du plafond du fameux le Moine dans la Feuille N°253, comme en
parlent tous les vrais Connaisseurs, celle qui a été insérée dans la Feuille du 12, n°255, sous
le nom de M le Comte de B… ? en déprisant les talents d’un Artiste, quelques médiocres
qu’on les lui suppose, il n’est jamais permis de l’injurier, même pour défendre la cause d’un
autre qui serait outragé de la manière la plus cruelle. Un Artiste qui a remporté le prix, qui
en conséquence a été à la pension à Paris et à Rome, qui a peint le plafond du Salon
des petits appartements du Palais de Bourbon, qui a peint à Gênes le plafond du Salon de
M le Marquis de Spinola, et qui l’année dernière a été agréé de l’Académie, n’est pas un
Artiste inconnu. On n’a dit des esquisses de le Moine que ce dont tous les Artistes éclairés
conviennent, il suffit de la voir pour en juger, et on défie qui que ce soit de dire que les
figures de S Sulpice, S Bernard, S Augustin, etc font en plafond. Ce défaut n’empêche
point qu’elle n’ait, comme tableau “une harmonie douce, une mélodie délicieuse de tons, la
netteté dans l’effet et le charme dans le coloris” enfin qu’elle ne soit un chef-d’oeuvre ; mais
il sera toujours vrai de dire que comme plafond elle n’a point de perspective, quoiqu’elle
en est comme tableau. Tout le monde a toujours admiré cette esquisse, mais il n’est pas
de même de l’exécution en grand ; on en a parlé d’une manière très désavantageuse dans
plusieurs papiers publics et dans différentes descriptions de Paris (Note : Les peintures
de la voûte de la Chapelle de la Vierge sont à fresque et de l’ouvrage de Fr le Moine. Ce
plafond et celui des Jacobins du faux-bourg S Germain, sont des Essais en ce genre de ce
grand Peintre, dont la médiocrité ne nous permettrait pas d’étonnant perfection de celui du
Salon de Hercule au Château de Versailles, l’admiration des Etrangers et la gloire de l’Ecole
française. Description de Paris, par Piganiol, Tome VII, pag 332, in-12, édit de 1765). Ce
n’est qu’avec peine qu’on en rappelle ici la mémoire, mais M le Comte de B*** y force. On
est pénétré comme lui de vénération pour le Moine et pour ses ouvrages, on connaît et on
sent ses talents, et on ne cherche point à les déprimer. On lui certifiera donc, que plusieurs
peintres de l’Académie qui ont été priés de restaurer ce plafond, quelques uns ont dit qu’il
était un des plus médiocres ouvrages de le Moine ; d’autres qu’il était “une mauvaise chose”
et qu’en conséquence, à cause de la réputation dont jouissait son Auteur, par rapport au
Salon d’Hercule, on accuserait toujours le restaurateur, quelque peine qu’il se donnât et
quelque bien qu’il fît, de l’avoir gâté, et qu’on en rejetterait toujours sur lui les défauts. C’est
ce qui est arrivé selon M le Comte.
Le démenti que donne M le Comte de B… n’est pas marqué au coin de l’honnêteté. On
pourrait user de représailles à son égard : on n’a énoncé que l’exacte vérité, mais on ne sait
point dire des injures. M le Comte sait-il quels sont les Artistes éclairés qui ont été consultés
dès le moment que les échafauds ont été élevés et avant de les descendre ? Sait-il quel a
été leur avis ? il n’a point certainement assisté à leur délibération au rapport qu’ils en ont fait.
Sait-il qu’un d’entre eux, et assurément un des plus éclairés et un des plus zélés admirateurs
de le Moine, y est monté cinq à six fois avec quatre ou cinq témoins, et qu’en leur présence
et à la vue du plafond et de l’esquisse, il dit plusieurs fois qu’il ne concevait pas comment le
Moine, après une pareille esquisse avait pu réussir aussi médiocrement dans l’exécution ?
M le Comte sait-il dans quel état était ce plafond depuis l’incendie de la Foire de S Germain ?
Sait-il que dix ou douze figures, surtout celles que le Moine avait retouchées après coup,
au pastel , étaient entièrement tombées ? que plusieurs étaient toutes crevassées, et que
le tout était dans un tel état de délabrement que dans l’assemblée de la Fabrique qui en
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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suivit la visite, il y eût des avis pour l’effacer entièrement et en faire blanchir la voûte ? Saitil
quelles étaient les figures entièrement effacées et qu’il a fallu repeindre à pleine couleur ?
Quelles sont celles dont on n’a que rebouché les crevasses ? et quelles sont les douze ou
quinze qui n’ont point été retouchées, étant restées telles que le Moine les a peintes ? Saitil
que quelques figures ont été repeintes jusqu’à cinq ou six fois, surtout l’Ange qui distribue
des palmes, et celui qui tient une rose ; mais que la couleur a toujours poussé au noir parce
que, dans ces endroits le plâtre a souffler de l’eau et est devenu presque salpêtre ? M le
Comte sait-il que cette restauration n’est qu’à la détrempe et qu’elle a toujours un ton blafard
qu’il est impossible d’éviter ? Sait-il qu’on n’a pu travailler à cet ouvrage qu’avec beaucoup
de peine et presque toujours à la lumière, et qu’on n’a ouvert les quatre nouveaux jours
que depuis que les échafauds ont été ôtés, et qu’enfin il y a plus de deux ans que cette
restauration est finie ?
Comment le Comte veut-il qu’on ait suivi exactement l’esquisse, puisque Le Moine
lui-même ne l’a pas suivie, et quand même on aurait voulu le faire, on eût été obligé d’y
renoncer, puisque les principaux traits de chaque figure ne pas seulement tracés, mais en
quelque sorte gravés sur le plâtre. On n’a pu donc faire autre chose que de suivre pied à
pied ce qui était déjà tracé et c’est ce qu’on avait exigé en priant M Callet de rapprocher de
l’esquisse autant que l’exécution même du plafond lui permettrait. On voit que M le Comte
ignorait tous ces faits. Avant de parler il lui était cependant bien facile de s’en informer ; il en
aurait trouvé toutes les facilités. Celui qui est chargé de la direction de tous les travaux de
St Sulpice, et qui a suivi ceux-ci de très près, se serait fait un plaisir de l’en instruire, comme
il le fait à l’égard de tous les Académiciens, les Artistes et les connaisseurs éclairés qui l’en
font prier. Il l’eut même conduit jusque sur les première et seconde coupoles où il eût pu
voir de près l’ouvrage. Il s’offre même encore de le faire, pourvu que ce ne soit point dans
un moment où les Artistes, chargés de travaux, y seraient occupés.
On espère que M le Comte, avant de revenir sur l’Architecte restaurateur, attendra que
la Chapelle soit entièrement finie, et qu’il ne lui imputera point de défauts qui substituaient
avant qu’il travaillât, et qu’il n’a pas été en son pouvoir de faire disparaître.
On voit par la lettre insérée dans la feuille du 13 que M Feuillet est à peu près du même
avis que l’Auteur de l’article du 10 ; il accorde que l’esquisse de St Sulpice est la première ; il
avoue presque que la sienne n’a pas été faite qu’après le plafond fini. Voici le vrai : Le Moine,
après avoir fait présent de son esquisse à M Languet, la garda encore quelque temps dans
la chambre qu’on lui avait donné à l’Eglise, afin de terminer ou faire terminer sa répétition ;
mais les mêmes personnes de qui on tient ce fait et qui en ont été témoins, disent qu’elle fut
copiée sur la première par Natoire, élève de le Moine, et que ce dernier peut y avoir donné
les dernières touches. Cette seconde a été portée à la vente jusqu’à 6000 livres. Dans le
même temps, on a offert de la première 1000 livres et on les offre encore ; mais M Languet
en ayant fait présent à son Eglise, la fabrique est trop pénétrée de respect pour sa mémoire,
et trop reconnaissante des dons qu’il lui a faits pour jamais s’en dessaisir pour quelque prix
que ce fût. On n’a parlé de cette esquisse que parce qu’il s’était répandu dans le Public
qu’elle avait été vendue et qu’on n’en avait gardé qu’une Copie.
J’ai l’honneur d’être,etc
1778, n°261, vendredi 18 septembre, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Je rentre en lice, puisque l’on me provoque. Oui : j’ai été et je suis encore indigné,
comme tout le monde, de ce que vous avez inséré dans votre N°253, au sujet du plafond
Annexes
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de le Moine à Saint Sulpice. Je vais, puisqu’on m’y force, rapporter les phrases entières qui
m’ont choqué, pour justifier ma prétendue diatribe. Les voici :
“Lorsqu’on examine attentivement cette esquisse, il ne paraît pas surprenant qu’on
ait eu tant de peine à déterminer M Callet à retoucher le plafond. Aucune des figures, si
on en excepte peut-être celle de la Vierge, n’y sont en plafond, et pour les y mettre en
exécution, il aurait fallu faire de nouvelles études de tous les sujets ; mais on l’a obligé à
suivre exactement l’esquisse”.
Tenir un pareil propos, n’est-ce pas dire que l’ouvrage que M Callet a été obligé de
suivre de point en point, était si mauvais qu’on doit savoir gré à un aussi habile homme
que lui, d’avoir bien voulu s’y prêter ? Quel personnage fait-on jouer à M Callet vis-à-vis
de le Moine ?
“On remarque cependant (continue le Louangeur) qu’il a mis (M Callet) beaucoup plus
d’air dans le plafond que la gloire perce bien mieux que dans l’esquisse”. O ciel ! que celui
qui voit cela a la vue courte ! J’en appelle au Public éclairé et impartial. Je le prie seulement
d’examiner alternativement le plafond et l’esquisse qui est dans le plafond de la chapelle
de S Maurice. Dans l’esquisse, la gloire est d’un ton vraiment céleste, la gradation en est
admirable, et les groupes qui sont, pour ainsi dire, absorbés dans la lumière, se détachent
tous avec netteté sur un fond pur et argentin ; l’oeil distingue sans fatigue tous les objets
dans une nuance convenable à la place qu’ils occupent. Retournez au plafond, ces mêmes
groupes, soutenus dans l’esquisse de masses larges et douces, sont picotés de noirs et de
clairs égaux de force entre eux et sans dégradation, ce qui occasionne cette cacophonie,
dont je me suis plaint avec raison.
Poursuivons notre Défenseur jusque dans ses derniers retranchements. Il paraît à
l’entendre que ce qui a du rebuter M Callet, est d’avoir eu à retoucher des figures “qui
n’étaient point en plafond, dont il eut fallu faire des nouvelles études (quelle modestie !) on
voit par l’addition qu’il y a faite, ce qu’il était en état de faire”. J’en conviens. “Ses sujets sont
plus en plafond que ceux de le Moine”. Je le nie. Les figures , très-inutilement ajoutées par
M Callet, sont d’abord trop colossales de moitié, elles sont mal dessinées, d’une couleur
crue et si peu entendue de perspective, qu’on y remarque une figure de femme, à main
droite, vue “en-dessus” au lieu de l’être “en-dessous”. Et voilà l’homme que l’on nous dit en
savoir plus que le Moine !
Si l’on peut reprocher à ce grand homme, comme a beaucoup d’autres, d’avoir mal
fait plafonner ses figures, on voit qu’on peut faire le même reproche à M Callet. Mais M
Callet n’a pas comme lui une grâce infinie, même dans ses incorrections, “une harmonie
douce, une mélodie délicieuse de tons, de la netteté dans l’effet et le charme du coloris”.
Delà je conclus, que M Callet devait se renfermer dans les conditions sagement imposées
par MM de la Fabrique ; celles de suivre pas à pas l’esquisse, avouée admirable, même
par mon adversaire. Les vrais Connaisseurs, d’accord avec MM de la Fabrique, ne lui en
demandaient pas davantage. Ils l’auraient même prié de leur faire grâce de ces grosses
figures de sa façon qui auraient été très bien remplacées par quelques masses du rocher
prolongé : il nous aurait par ce moyen, épargné le torticolis, qu’il faut se donner pour les
découvrir en entier.
Je demande pardon, si j’ai dit que M Callet était un artiste inconnu en comparaison de le
Moine. Je ne savais pas qu’il fût de l’Académie, et quoique j’aie vue ses plafonds de Gênes,
et du Palais Bourbon, j’avoue mon ignorance ; je ne le croyais pas pour cela en état de
corriger le Moine. Mais je veux bien qu’il ait tous les talents imaginables, ils étaient inutiles
dans cette circonstance, on n’exigeait de lui que le mérite d’un Copiste fidèle. Il avait beau
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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jeu de faire une excellente Copie, puisque de ce plafond incendié il subsiste une esquisse
aussi admirable. Mais dira-t-on, elle n’est pas conforme au plafond ; vous deviez savoir qu’il
en existait une autre, qui (dit-on) est tout à fait semblable et sûrement il est à présumer que
le possesseur se serait prêté au désir de l’Artiste.
Que l’Architecte restaurateur ne croie pas que le juge avant d’avoir vu, et qu’il soit
persuadé que je louerai ce que je trouverai d’estimable, avec la même franchise que je
blâmerai ce qui sera jugé de mauvais goût par les gens de l’Art que je consulte sur tout ;
ce que j’ai dit est le résultat de leur avis : j’aime avec passion les belles choses, j’ai de la
vénération pour les grands hommes, et ne vois pas sans humeur attaquer leur réputation, et
défigurer leurs ouvrages. Dites, je vous prie, Messieurs, au grand discoureur qui m’attaque,
que je ne fais rien et je ne veux rien savoir de tous les détails dont il nous a si longuement
ennuyé. (Je ne sais et ne dis qu’une seule chose), il fallait prendre tous les moyens de faire
revivre le Moine tel qu’il était et tel qu’on l’a vu : Je soutiens et soutiendrai toujours qu’il est
méconnaissable, et c’est mon dernier mot.
J’ai l’honneur d’être, etc Le Comte de B***
Ce 15 septembre 1778
1778, n°264, 21 septembre, Lettre en réponse à celle de M le Comte de B***
insérée dans le n°261.
Vous convenez donc, M le Comte, que les figures de le Moine ne plafonnent point ? c’est ce
qu’on avait avancé ; et à quoi bon toutes vos diatribes ? A quoi bon tout ce tapage, puisque
vous revenez au point d’où l’on était parti. Vous ajoutez de nouvelles injures ; vous en a-ton
dit ? on vous a donné des raisons, pourquoi n’en pas répondre ? Est-ce que vous n’en
avez pas eu le temps ? eh bien, on vous le donnera, et on vous promet de ne revenir sur vos
attaques que lorsque la Chapelle sera entièrement finie ; mais en attendant, on va encore
vous donner quelques raisons, le moins longuement qu’il sera possible de crainte de vous
ennuyer ; peut être que des injures seraient plus de votre goût, mais encore une fois, on
n'en sait point dire.
Oui, M le Comte, “lorsqu’on examine attentivement l’esquisse, il ne paraît plus
surprenant qu’on ait eu tant de peine à déterminer M Callet à retoucher le plafond”.
Pourquoi ? parce qu’il n’y avait autant de différence entre l’esquisse et le plafond peint par
le Moine, qu’entre un excellent tableau et une copie médiocre. (Note 1 : Que M le Comte
lise donc ce qu’il a forcé de dire dans le N°258, qu’il lise surtout la note qui est au bas de la
première col. P. 1030). Pourquoi encore ? c’est qu’on n’a permis à M Callet que de restaurer
ce qui était entièrement tombé et qu’on l’a obligé de suivre les traits tracés sur le plâtre par
le Moine lui-même. Il est vrai qu’à sa demande, on lui a permis de se servir de l’esquisse,
mais à condition qu’il ne s’en servirait que pour les objets dont il ne restait aucune trace.
(Note 2 : dans le N°253 on a mis qu’on avait obligé M Callet à suivre exactement l’esquisse :
l’Auteur de cet article n’a pas été exact, et l’on avait assez indiqué comme on vient de le
répéter, dans la réponse p1030, à la fin de la seconde col MM de la Fabrique ne se sont
mêlés de cet objet que pour faire faire une contre visire de celle qu’on avait fait faire M le
Curé, et cela afin de mieux constater le mauvais état du plafond). Et, encore une fois, (car
avec M le Comte il faut toujours se répéter) comment aurait-il pu la suivre pour le reste du
plafond, puisque l’exécution entière ne lui était nullement conforme ; et la preuve en existe
encore : il suffit de comparer avec les deux esquisses les figures qui subsistent sans avoir
été repeintes. Il est encore vrai qu’il a demandé de restaurer ce plafond en entier, en le
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repeignant à fresque, d’après l’une ou l’autre esquisse ; mais on l’a refusé à cause de la
dépense considérable que cette restauration aurait occasionnée.
M le Comte dit qu’il consulte les gens de l’Art ; mais ces gens de l’Art, et M le Comte
lui-même, n’ont point vu ce plafond avant qu’on y travaillât ; ils ne l’ont point vue pendant
qu’on y travaillait ; ils ne l’ont point vue de près depuis qu’il est restauré ; et certainement
ils ignorent quelles sont les figures qui n’ont point été retouchées. Qu’en conclure ? que M
le Comte devait laisser juger ce procès par les premiers Maîtres de l’Art, qui ont tout vu,
tout examiné, avant, pendant et après. On est aussi sûr de ces faits qu’on est sûr que ces
MM ne l’ont point chargé de parler en leur nom, puisqu’il ne lui ont pas même parlé. Qu’il
choisisse donc ses Conseillers parmi ces MM, qui ont fait depuis longtemps leurs preuves et
qui jugent toujours bien plus sainement que des jeunes gens, dont le public a droit d’attendre
de bons tableaux, mais non pas des critiques dictées trop souvent par la passion, et qui
ne tournent jamais au profit des jeunes Artistes ; que M le Comte consulte surtout la Lettre
d’un Amateur à un Ami de Province, qui a été insérée dans le Journal des Sciences et des
Beaux-Arts, du 15, n°17. Il y trouvera de la bonne critique et des leçons d’honnêteté ; en
attendant qu’elle lui tombe sous la main, on va lui en citer quelques traits qui ont rapport à la
question présente. Au reste, l’Auteur s’est nommé, c’est M Pingeron, Capitaine d’Artillerie
et Ingénieur au service de Pologne, et connu depuis longtemps par ses rares talents, et
l’homme peut-être le plus en état de parler de ces matières.
On a cru nécessaire de réparer la décoration de cette Chapelle et de la “remoderner”,
si l’on peut se servir de ce terme Italien, et dont on devrait enrichir notre langue. Le choix
ne pouvait tomber sur des artistes plus connus que ceux que l’on a chargés de ce travail ;
savoir, M de Wailly, Architecte du Roi, célèbre par ses talents pour la décoration ; M Pigalle,
statuaire, connu par plusieurs morceaux considérables, et M Callet, Peintre de l’Académie
Royale.
M de Wailly, voulant d’abord obvier au défaut de lumière, qui empechait qu’on ne pût
voir les peintures de la coupole, a cru devoir agrandir une ouverture qui était dans la partie
antérieure de ce dôme, et le cacher ensuite par le même artifice qu’employa, pour un
pareil objet, celui qui a construit le dôme des Invalides à Paris. Cet habile décorateur a
donc supprimé l’attique qui regagnait au-dessus de l’ordre et a élevé, dès l’entablement,
une arrière voussure qu’il a décorée avec autant de richesse que de goût. La Peinture
et la Sculpture lui ont fourni tour à tour leurs secours ; et l’on ne voit qu’or et azur. Ces
voussures qui ayant été continuées auraient formé une calotte hémisphérique un peu trop
aplatie, laissent au milieu d’elles un percé ovale assez grand pour que l’on puisse apercevoir
les partie les plus essentielles du plafond, sans pouvoir découvrir toutefois l’ouverture qui
l’éclaire.
On objectera peut être qu’un appareil expédient cache de très beaux groupes, mais
quelque grand qu’il soit il est préférable à ces ténèbres éternelles qui cachaient la plus
grande partie de l’années, les peintures de la coupole. (Note : Etant placé au centre de la
Chapelle on voit entièrement le plafond de le Moine, sans rien voir de l’addition).
Ces voussures terminent l’architecture, et ce petit Temple ne paraît plus découvert
comme cela fut arrivé, si la peinture, commençant à représenter le vague des airs, dès
l’entablement de l’ordre, produisait une illusion complète. C’est aussi pour obvier à cet
inconvénient, que vous devez vous rappeler que la plupart des plafonds célèbres d’Italie
supposent tous des arrières voussures pour éviter ce passage trop brusque des murs
verticaux des églises ou des grandes salles au ciel supposé.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Cer dernières voussures que M de Wailly a été obligé d’imaginer, ont en même temps
fourni un repoussoir, pour faire fuir davantage son plafond et produire plus efficacement
ce que les Italiens appellent la Lontananza. Comme leur reins ou parties supérieures sont
blanchies, la réflexion de ce blanc contribue encore à éclairer le plafond. L’effet pittoresque
de cette coupole vous paraîtrait très agréable et vous donnerait une idée de la Jérusalem
céleste, où les groupes des différentes classes de Saints et de Bienheureux, doivent être
placés sur des nuages à diverses distances du principal groupe formé par le Père éternel,
Jésus-Christ, le Saint-Esprit et la Sainte Vierge. Le triangle de lumière symbole de la trinité
qui occupe le milieu du dôme qui est censé éclairer tous les groupes par le haut, produit d’un
autre côté l’illusion la plus complète. Ceux qui ignorent que le temps affaiblit les couleurs,
trouveront les peintures de ce plafond trop dures, ainsi que celles des tableaux représentant
des bas-reliefs qui décorent l’arrière voussure dont on vient de parler.
Ces différents groupes qui sont cachés en partie par cette saillie, et que l’on découvre
en changeant de place dans la Chapelle, produit encore un effet optique assez piquant. On
découvre ainsi le portrait en pied du célèbre Languet de Gergy, Curé de cette Eglise, qui
l’avait bâtie sans négliger toutefois son Eglise spirituelle, composée de véritables pauvres.
Ce Saint homme, l’honneur du Sacerdoce, est censé présenter à la Vierge un groupe
d’infortunés, pour lesquels ils implorent son assistance. Il n’a manqué à ce vertueux Curé
qu’un plus grand théâtre pour être au rang de ces illustre bienfaiteurs de l’humanité, dont
l’histoire se glorifie. S’il ne surpassa pas Saint-Vincent de Paul, la gloire de notre nation, il
se rendit digne de lui être comparé…
Comme la Chapelle n’était pas assez profonde pour admettre la grande niche qui
renferme toute cette composition, et qu’il se trouve une rue derrière on a pris cette espace
sur une trompe très bien appareillée, qui a dispensé d’anticiper sur la largeur de la rue. On
a donc élevé sur cette trompe une demi-tour ronde, décorée extérieurement d’une manière
aussi sage que noble, où l’on a placé la Sainte Vierge et les deux autres figures ; telle est,
MM, l’idée de cette belle Chapelle, sa richesse n’interrompt point la décoration de l’Eglise
d’une manière choquante, puisque cet oratoire se trouvant précisément derrière le maître
autel, il paraît en quelque façon isolé…
Je ne vous donne pas, Monsieur, mon dernier avis, parce qu’il serait injuste de
prononcer sur un ouvrage qui n’est point encore achevé, et dont toutes les parties ne sont
pas en conséquence au ton où elles doivent être. Je n’ai voulu que vous prouver mon
empressement à vous instruire des progrès des Arts dans cette Ville. On doit attendre
beaucoup des talents distingués de M de Wailly, pour la décoration. Le beau Salon qu’il a
fait construire au Palais Spinola à Gênes, de même qu’une foule d’excellents dessins de
cet Artiste, sont les sûrs garants de ce que j’ose vous promettre.
Vous ne devez pas vous dissimuler, Monsieur, que les entraves et les difficultés sans
nombre qui se trouvent dans les reconstructions, gênent prodigieusement un Architecte.
On doit même lui savoir plus de gré du côté de la difficulté vaincue quand il surmonte ces
obstacles avec un peu de succès que lorsqu’il fait du beau d’après ses idées, etc…
Ce 18 septembre 1778
1778, n°280, 7 octobre, Lettre de M le Comte de B*** en réponse à celle
insérée n°264
Quoi ! M l’éternel Discoureur, vous y revenez encore ? Je vous croyais suffisamment battu ;
j’avais dit mon dernier mot, mais je reparais sur la scène puisque vous m’y rappelez.
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Vous commencez par chanter victoire, en disant, “Vous convenez donc M le Comte,
que les figures de le Moyne ne plafonnent point ?” D’abord, je ne suis point convenu d’une
manière absolue, que les figures de cette coupole étaient mal en plafond. J’ai dit “si l’on
peut reprocher à ce grand homme, comme à beaucoup d’autres, d’avoir mal fait plafonner
les figues, on peut faire le même reproche à M Callet”. Le si n’est point affirmatif. D’ailleurs,
ne voyez-vous pas, M le Docteur, que j’ai voulu mettre un moment, pour m’égayer, M Callet
sur la même ligne que les grands hommes ? il n’y a que vous qui n’ayez pas senti cette
ironie ; demandez à lui-même ce qu’il en pense. Mais quand je serais convenu, (ce qui n’est
pas), que les figures plafonnent mal, je n’en aurai pas conclu de-là que cet ouvrage était
une mauvaise chose. Si tous les plafonds de France et d’Italie, où l’on peut remarquer ce
défaut, étaient pour cela réputés de mauvais ouvrages, et qu’ils fussent en conséquence
condamnés à être retouchés par M Callet, ce M Callet détruirait bien des chef-d’oeuvres.
On ne peut pas dire sans injustice, que les figures ne soient point en plafond ; mais
vous croyez peut-être vous et les vôtres, que pour dessiner ces sortes de figures, il faut
leur donner à toutes des raccourcis outrés ? de tels raccourcis doivent être fort rares et ne
conviennent que dans certaines places. Par exemple, le Moyne a senti qu’un pareil raccourci
était indispensable à la Vierge, qui est presque perpendiculaire sur la tête des Spectateurs,
et que les groupes placés vers le bas de la coupole demandaient à être plus développés.
Il n’y aurait pas (remarquez bien ceci, s’il vous plaît,) introduit une figure vue en-dessus,
comme s’en est avisé M Callet. Avec des yeux plus clair-voyants, vous n’auriez pas touché
la corde de la perspective pour l’honneur de votre protégé, parce que vous auriez aperçu
le défaut de la cuirasse.
Vous me taxez de dire des injures ; mais permettez-moi de vous faire observer que c’est
vous qui avez commencé par injurier le Moyne, et que de plus vous y revenez à chaque
fois. Sans cette sortie, je me serais tu et contenté de gémir comme tout le monde, de voir
les modernes mutiler tranquillement les anciens. Avant le nouveau “peinturage”, ce plafond
passait pour être beau et harmonieux, on n’entendait pas dire que ce fût “une mauvaise
chose”. Quand cele eût été vrai, il est plus malhonnête à vous de le dire, pour élever votre
héros, qu’à moi de faire descendre cotre homme du piédestal pour y placer le Moyne. Soyez
persuadé que, de l’avis du Public, je joue le rôle le plus honnête.
Vous assurez, ce me semble, qu’il a été tenu un comité par les plus habiles Maîtres de
l’Art, qui ont été émerveillés de la restauration. Eh bien : je vais vous donner un moyen de me
battre. Fournissez par la voie de ce Journal, une attestation signée des plus grands Artistes
de l’Académie Royale, dans laquelle ils disent et prouvent par des raisons démonstratives,
que le plafond retouché par M Callet, est plus beau que sortant de la main de le Moyne,
comme vous avez voulu le faire entendre. Vous direz que c’est peut-être exiger ; allons, je
veux bien me relâcher ; je vous propose seulement d’obtenir un écrit signé de ces grands
Artistes, par lequel ils attestent qu’il est aussi bien qu’auparavant, et que cet ouvrage de le
Moyne était mauvais. Convenez que je suis bien généreux de vous offrir des armes pour
me vaincre.
Vous me citez pour modèle d’une excellente et honnête critique, un long éloge de M
Pingeron, Capitaine d’Artillerie, et ingénieur au service du Roi de Pologne. Je vous avoue,
d’après ce que j’ai lu, que je le crois plus en état de donner une bonne tactique sur son
métier, qu’un traité sur les Arts. Vous aimez sans doute M Pingeron, parce que son style
ressemble un peu au vôtre, qu’il est obscur et entortillé et qu’il loue vos amis. Il dit d’abord, en
parlant des travaux de St Sulpice, “le choix ne pouvait tomber sur des Artistes plus connus
que ceux que l’on en a chargés, MM Wailly, Pigalle et Callet” ; qu’il ait parlé de M Pigalle
comme d’un statuaire connu par des morceaux considérable, à la bonne heure : mais qu’il
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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mette à ses côtés MM de Wailly et Callet, en vérité cela est trop fort ! Vous Croyez de bonne
foi qu’on n’aurait pas pu trouver un plus grand architecte que M de Wailly et un plus grand
Peintre que M Callet ? Qu’a donc fait ce M Callet pour être si célèbre ? un ouvrage trèsmédiocre
et très-incorrect à Gênes, quelques jolies petites choses au Palais Bourbon. Et
quoi encore ? le dirai-je ? oui, puisque vous m’y forcez, il a presque fait un faux pas sur le
seuil de l’Académie ; il m’entendra du reste et tous les Académiciens m’entendront aussi,
car c’est d’eux que je tiens tout récemment cette anecdote particulière.
Quels édifices rendent témoignage des grands talents de M de Wailly ? Sont-ce les
maisons qu’il construit au Faux-bourg St Honoré, et dans la rue de Menard, où il a tant
prodigué son amour pour les formes circulaires ? Serait-ce la décoration du Salon du Palais
Spinola ? Hélas ! hélas ! je ne parle point du projet de la nouvelle comédie, cet ouvrage est
en commun, et je ne le juge que pour sur ce qui lui appartient en propre. Serait-ce enfin la
restauration de la Chapelle de St Sulpice ? Mais chut ! taisons-nous, on m’attend là. N’ayez
pas peur M le Docteur, je n’en parlerai que dans le temps. Cependant ce que j’entrevois
me donne de furieuses démangeaisons de parler : J’aperçois déjà deux calottes pour une ;
une voussure surchargée de dorures ; une foule de petits Anges colorés et bas reliefs qui
ressemblent à des amours ; des médaillons, des vases, des bronzes et des fleurs. Si je
m’avisais de demander d’avance à cet Architecte de quels autres ornements il décorerait
une salle de bal ou le salon d’une petite maîtresse, je crois qu’il serait bien embarrassé de
me répondre ; mais j’attends pour l’interroger à l’entière découverte de la Chapelle.
Avant de finir, il faut que je vous ouvre mon coeur, car vous me paraissez un bon homme,
qui ne vous y connaissant pas, écrivez de bonne foi sous la dictée d’autrui : vous criez
miracle quand on vous assure que cela est beau. Aussi n’est-ce pas à vous que j’en veux,
c’est à ceux qui abusent de votre bonhomie pour vous compromettre. Ne me répondez pas,
croyez-moi, vous n’êtes pas de ma force. Ceux qui vous mettent en avant sont de jeunes
Artistes impatients de se faire mouler, remouler et surmouler par vous des éloges dans les
Journaux, dans l’espoir de se bâtir à la hâte une grande réputation. Ne vous prêtez point
à cette espèce de charlatanisme. Les Artistes doivent s’occuper modestement dans leur
atelier à produire de vraiment belles choses, et non point à sétoyer des hommes de Lettres,
ou soi-disant tels, pour se faire enfumer d’encens depuis les pieds jusqu’à la tête.
Je suis etc, le Comte de B***
1778, n°299, 26 octobre, Réponse à la lettre de M le Comte de B***, insérée N
°280, de ce Journal.
Il faut avouer, M le Comte, que MM vos Conseillers sont bien lâches et bien maladroits ;
sachant que je suis à plus de quatre-vingt lieues de Paris, ils attendent mon absence
pour vous engager à me répondre, et dans votre réponse, ils vous font répéter mot à mot
les mêmes discours qu'ils avaient tenu devant moi quelques jours avant mon départ. Ils
s’attendaient apparemment à jouir tranquillement de leur petit triomphe ; ils y auraient peut
être réussi, sans un brave homme qui, n’étant ni Artiste, ni Homme de Lettres, lit cependant
tous les journaux et m’en envoie, à ma campagne, l’analyse. Je reçois dans le moment celle
de votre réponse, et à en juger par ce qu’il me marque, elle me paraît bien longue ; ainsi
vous voilà tombé dans le même défaut que vous me reprochez.
Si je dévoilais au yeux du Public toutes les petites intrigues, les petits manèges qu’une
basse jalousie fait jouer à vos docteurs, pour déprimer ceux qui leur sont préférables en tout
genre, ils rougiraient (du moins j’aime à me le persuader) jusqu’au blanc des yeux ; mais je
suis un bon-homme, ils n’ont rien à craindre de moi ; je leur pardonne les jolis compliments
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qu’ils me font prodiguer ; ils n’ignorent pas cependant que je pourrais m’en venger ; mais
encore une fois je leur pardonne.
Après ce préambule, qui vous aura appris des faits que vous ignoriez, je vais encore
vous en apprendre d’autres que votre réponse me paraît exiger ; je serai le moins long que
je pourrai. Lorsqu’une partie de la Chapelle de la Sainte Vierge à S Sulpice fut découverte,
MM les Auteurs du Journal me firent demander de vive voix et par écrit, un article sur les
nouveaux travaux faits à cette Chapelle, etc. Je leur écrivis deux fois, à la hâte, ce que
j’avais vu et senti ; je ne consultai personne ; je ne mis nul ordre dans ces deux articles,
parce que je m’attendais que ces MM le feraient eux-mêmes, comme je les en avais prié,
et comme ils l’avaient déjà fait pour quelques autres articles que je leur avais déjà envoyés.
Vous pouvez juger quelle fut ma surprise lorsque j’ai vu mes deux brouillons ainsi “moulés”
dans leur Journal ; on n’avait pas pu les lire en entier, puisqu’on y avait omis plusieurs mots
et même des phrases entières. Bien loin d’être sollicité par MM les Artistes employés à S
Sulpice, de les faire mouler et surmouler dans ce Journal, je leur ai laissé ignoré quelle était
la personne qui leur rendait un aussi mauvais service et qui leur a tant attiré d’injures ; s’ils
me soupçonnent, ce n’est que depuis ma dernière réponse. Je les ai entendu se plaindre
beaucoup de ce qu’on s’occupait d’eux, et je puis vous assurer qu’ils ont suivi dans tout
ceci le conseil que vous paraissez leur donner, de s’inquiéter fort peu des critiques, et de
continuer à travailler tranquillement dans leurs ateliers.
Lorsque vous fîtes “mouler” vos diatribes, je doutai de mes forces, et cherchai à
m’assurer si j’avais été exact dans le jugement que j’avais porté d’après mes propres
idées ; je m’adressai donc aux Artistes qui occupent avec distinction les premières places de
l’Académie Royale, et je reconnus que leurs jugements étaient à peu près ressemblables au
mien. Quelques-uns cependant me dirent “qu’on avait peut-être trop élevé M Callet ; mais
qu’à coup sûr on l’avait horriblement déprimé, et que ce n’était point de cette manière qu’on
devait s’y prendre pour encourager les jeunes gens qui, comme lui, avaient un vrai talent”.
D’autres me dirent que “M Callet avait sacrifié sa propre réputation à celle de le Moine ; qu’on
savait bien que ce plafond n’avait jamais passé que pour un essai qu’il avait voulu faire, et
dans lequel il n’avait point réussi, parce que ce genre de peinture demandait une célérité du
travail qu’il n’avait pas ; mais qu’il était inutile de le dire”. D’autres m’ont ajouté… Mais vous
diriez que je suis un éternel discoureur et que j’“injurie” encore le Moine. En quoi cependant
l’ai-je injurié ? Je vous ai déjà dit plusieurs fois que j’avais seulement observé que ses figures
ne plafonnaient point ; c’était ce que l’on pouvait dire de moins ; et vous-mêmes vous en
dites plus que moi ; vous avancez et avec raison “que le raccourci était indispensable pour
la Vierge, qui est presque perpendiculaire sur la tête des spectateurs ; par conséquent le
raccourci était aussi indispensable pour la figure de S Sulpice, qui est aussi perpendiculaire
sur la tête des spectateurs”. Tout ce que vous me forcez continuellement de dire sur le
compte de le Moine, n’est point de moi ; relisez mes réponses et vous verrez que ce n’est
point moi qui ai osé avancer que son plafond était “une mauvaise chose” ; mais ce que je
ne vous ai pas dit pour lors, je vous le dirai aujourd’hui ; c’est que l’Artiste qui a tenu ce
propos, et celui-là même qui vous endoctrine le plus souvent ; il l’a tenu devant moi, et j’ai
été plus indigné que vous, d’entendre un jeune homme oser ainsi parler de le Moine ; je
l’ai relevé de cet écart, et peut-être plus exclusivement que vous ne l’eussiez fait. Inde irae.
Sans chercher à déprimer le Moine, je pourrais vous ajouter, que, d’après l’avis de ses amis,
il ne voulut plus travailler à la fresque , parce que même, on vient déjà de vous le dire, il fait
le travail difficile, et que cette manière de peindre demandait la plus grande célérité. Ce fut
pour cette raison, (et je pourrais vous le prouver par un acte de sa main) qu’il ne consentit à
faire un autre plafond dans l’Eglise de S Sulpice, qu’à condition qu’il le peindrait à l’huile. Le
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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traité en fut fait et signé par les parties intéressées ; mais le Salon d’Hercule, et plus encore
la mort de ce célèbre Peintre, en empêcha l’exécution, et on mit de la sculpture à la place.
On ne vous a jamais dit, M le Comte, que les Artistes qui avaient été consultés, avaient
applaudis, avaient été émerveillés de la restauration, etc, on vous a seulement dit, que M
Callet “avait réussi à leur satisfactio”. On aurait pu, à la vérité, en dire davantage ; mais
on eût craint d’échauffer votre bile. C’est bien vous avouer battu, ou chercher à jeter de la
poudre aux yeux, que d’oser faire mouler la proposition insérée dans votre réponse. Croyezvous
que les plus grands Artistes de l’Académie iront se donner en spectacle, pour vous
plaire, à vous qui ne vous nommez pas, et peut-être pour s’attirer des injures de votre part,
s’ils ne pensent pas comme vous ? Les épargneriez-vous plus que M Pingeron, dont je vous
parlerai dans un instant ? il y a un autre moyen plus honnête et plus conforme aux procédés
de ces Messieurs, dont j’ai trop à me louer pour jamais les exposer à aucun désagrément ;
allez les trouver comme je l’ai fait, nommez-vous, proposez-leur vos difficultés ; et je suis
sût que, si vous aimez par raison, vous serez content de leurs réponses. Mais, encore une
fois, n’allez pas consulter de nouveau vos jeunes conseillers, ni même leur ancien maître
qui, par condescendance, paraît penser comme ses élèves.
Pour moi, je suivrai l’avis d’un des meilleurs Juges de l’Académie, “je ne louerai plus M
Callet, quoi qu’il mérite de l’être”, etc. Je l’engagerai à continuer de s’inquiéter fort peu de
tout ceci, et d’en rire comme moi ; je ne l’engagerai à ne point cesser de travailler assidûment
aux grands objets dont il est chargé, afin de mériter un jour d’approcher des grands Maîtres
de l’Ecole française. Peut-être viendra-t-il un temps qu’il sera autant loué, qu’il a été injurié
par ses ennemis : l’exemple de son ancien maître Carle Vanloo doit l’encourager ; on n’a
pas encore porté, à son égard, les sarcasmes aussi loin que l’avaient fait contre ce grand
homme ceux mêmes qui s’agenouillent aujourd’hui avec respect devant ses tableaux.
Vous devez vous attendre, M le Comte, que ne prendrai point ici la défense de M de
Wailly ; vous savez, quoique vous en disiez, qu’il n’en pas besoin. Quand même son Salon
de Gênes et son Plan de la Comédie ne parleraient pas en sa faveur, la réputation dont il
jouit depuis longtemps dans les deux Académies dont il est membre, devrait suffire pour
nous imposer silence, à moins que nous ne cherchions à nous joindre à deux ou trois jeunes
gens qui osent essayer de le juger ; mais aussi ces MM se croient déjà des Michel-Ange
et des Raphaël, et je crois que nous ne sommes pas de leur force. Si M de Wailly voulait
vous répondre, je crois qu’il ne serait point embarrassé, il vous dirait que pour une Salle
de Bal ou un Salon, il emploierait des ornements analogues à ces objets, comme il l’a fait
à la chapelle de St Sulpice, et en effet il n’y a rien dans toute sa décoration qui ne soit
analogue à la Vierge, jusqu’aux vases même ; ne savez-vous pas que la Vierge est appelée
“Vas spirituale, Vas honorabile, Vas insigne devotionis ?” Vous vous plaignez de trop de
dorure (Note : Les Anges avec des guirlandes dorées étaient avant la restauration, ils sont
des orolds) ; et où emploiera-t-on les matières les plus précieuses, si ce n’est dans nos
Temples ; continuera-t-on toujours à transposer dans des Salles de Comédie, de Bal. etc
les ornements des plus beaux Oratoires de Rome, ou bien n’emploiera-t-on toujours l’or
dans nos Temples que d’une manière si mesquine qu’elle fera toujours le plus grand tort
à l’Architecture, en en divisant les masses ; lorsqu’on l’emploie, il faut l’employer d’une
manière large, ou ne le point employer du tout, et c’est ce qu’a fait M de Wailly. Au reste, il
n’est pas le premier qui ait osé nous donner à Paris une idée des fameux Oratoires dont je
parle ; passez de l’Eglise de St Sulpice à la Chapelle du Séminaire qui en est voisine, vous
y verrez encore plus de richesse, tout n’est que tableaux et dorures, elle a été décoré par Le
Brun : le plafond, les voussures, les emblèmes, et deux ou trois tableaux sont de lui ; vous
verrez que dans les voussures tous les ornements sont dorés, vous y verrez les cassolettes,
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des camaïeux, des guirlandes de fleurs colorées, des médaillons en paysage ; dans l’étoile
du matin, dans l’autre l’arc-en-ciel, dans un autre une fontaine, etc vous y verrez enfin un
plafond dont toutes les figures plafonnent, etc. C’est cette Chapelle qui fit connaître le Brun,
et qui lui procura la Galerie de Versailles, ce qui fut cause qu’il ne pût faire tous les Tableaux
de cet Oratoire comme il s’y était engagé.
Je reviens à M Pingeron ; je ne le connais que par deux de ses ouvrages dont l’un
renferme la vie des Architectes et l’autre une traduction du Traité de peinture d’Algarotti.
Lisez seulement la Préface du premier ouvrage, et vous verrez qu’il est plus en état que
vous et moi d’écrire sur ces matières, vous verrez qu’il est impartial et qu’il s’abstient de
parler des vivants. S’il a loué les Artistes employés à St Sulpice, c’est qu’il a cru devoir le
faire, et je suis sût que son suffrage n’a point été mandié, aucun de ces MM n’ont l’honneur
de le connaître et ne l’ont jamais vu. Je crois qu’une seconde Lettre qu’il vient d’écrire sur
ce sujet, ne vous donnera pas tant d’humeur que la première ; j’espère même qu’elle vous
réconciliera avec lui, puisque sur quelques objets il est de votre avis.
Vous dites, M le Comte, que vous êtes plus fort que moi, je le crois sans peine, vous
savez joliment dire des injures, je vous cède volontiers le pas, je vous le cède même encore
pour le style ; il s’agit ici d’Architecture et de peinture, ce ne sont point des injures, ni du
beau style que le public demande ; mais des raisons et de ce côté je crois être plus fort
que vous. Vous me reprochez d’être trop long ; eh ! pourquoi me forcez-vous toujours à me
répéter ? Croyez-moi, M le Comte, il faut que vous soyez vous même bien persuadé de la
faiblesse de votre cause pour vous servir des moyens pareils à ceux que vous employez ;
le rôle que je joue est bien plus noble et plus honnête que celui que s’efforceront de vous
faire jouer ceux qui vous excitent, il faut mieux être “louangeur, éternel discoureur, Docteur,
bon-homme, etc” que “calomniateur”. Passez-moi le terme, c’est la première vérité un peu
sensible que je vous dis, ou si ce terme vous choque, prenez au moins, si vous le voulez,
celui de “médisant”, l’un ne vaudra guère mieux que l’autre pour ces MM qui vous mettent
en avant. Ces deux qualités sont toujours dangereuses ; mais surtout lorsqu’il est question
d’ouvrages d’Architecture, de Peinture et de Sculpture, qui ne peuvent défendre leur cause
que dans le lieu où ils existent ; il n’en est pas de même d’un ouvrage de Belles-Lettres :
par la voie de l’impression, il plaide lui-même sa cause partout où il pénètre.
J’ai l’honneur d’être, etc
Ce 15 octobre 1778
1778, n°311, 7 novembre, Aux Auteurs du Journal, Lettre de M le Comte de
B*** sur la Restauration des Tours de St Sulpice.
Je ne veux point encore enfler votre Journal d’une réponse en forme au Défenseur de MM
Callet et de Wailly. Il nous apprend d’abord que depuis longtemps il bat la campagne, je
lui en fais mon compliment ; il croit que j’ai des conseillers, moi, qui ne prends conseil de
personne ; il veut que je me nomme, lui, qui tait son nom. Il avoue de bonne foi qu’il a rendu
un mauvais service à ses protégés, en plaidant leur cause ; il a raison, car lorsqu’il se bat
pour eux, c’est sur eux que tombent les coups. Il revient toujours à reprocher à le Moyne
le défaut de perspective, mais il fallait avant, prouver que les fautes grossières à cet égard
relevées par mois dans les figures de M Callet sont de fausses imputations, et que ce qu’il a
fait de nouveau, malgré ce que j’en ai dit, est bien dessiné et bien coloré. Ce jeune Peintre,
si l’on en croit son admirateur, sera peut-être un jour aussi célèbre que Carle Vanloo son
Maître ; je le souhaite, mais je ne l’espère pas.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Notre défenseur a entendu avec indignation un jeune homme traiter le plafond de le
Moyne une mauvaise chose, et cependant il est devenu lui-même l’écho d’une sottise qu’il
a blâmée ; il s’excuse de ne point fournir une approbation motivée de MM de l’Académie
Royale sous prétexte que ce serait les exposer à mes injures ; qui pourrait empêcher ces
Messieurs de dire du bien si vraiment ils en pensaient ? une attestation aussi respectable
m’imposerait silence. M de Wailly, me répond-il, a employé les mêmes ornements que le
Brun dans la Chapelle du Séminaire de St Sulpice, cela peut être ; je sais même, et on
nous l’a dit, que M de Wailly a imité des Invalides la manière d’éclairer le plafond ; tout
cela ne conclut rien en sa faveur, et prouve seulement qu’avec les mêmes moyens les uns
sont bien et les autres son mal ; par exemple, avec les vingt-quatre lettres de l’alphabet,
ce bonhomme de défenseur et moi, faisons de mauvaise prose, tandis que M de Buffon en
fait d’excellente et de sublime. Il justifie plaisamment les vases de fleurs de M de Wailly par
un vas spirituale, qui n’est guère spirituel ; enfin il termine sa douce Epître pour me traiter
de “calomniateur” ou de “médisant”, à mon choix. Il est fort honnête de me donner l’option ;
mais je ne mérite aucune de ces épithètes ; on voit qu’il n’est pas meilleur casuiste que
connaisseur. La restauration maladroite du plafond de le Moyne est (relativement aux Arts)
un crime connu et avéré : M Callet (de ce côté) doit être regardé comme un pécheur public.
Or il n’y a ni calomnie ni médisance à s’entretenir de son péché ; mais je le laisse sur sa
conscience et n’en veux plus parler.
Je vais maintenant vous dire deux mots sur la restauration projetée des Tours de St
Sulpice. Ici mon style va changer : rien ne me donne de l’humeur ; on n’a point attaqué le
mérite de Servandoni, pour élever celui de M Chalgrin. Cet Artiste est chargé de terminer
les Tours laissées imparfaites, et dont le couronnement n’est pas heureux de l’avis de tout
le monde. Je hasarderai donc quelques réflexions ; si elles sont justes, j’ai assez bonne
opinion de M Chalgrin, pour croire qu’il m’en saura gré.
On convient en général que d’agencer des Tours avec de l’architecture Grecque au
Portail d’une Eglise, est une des plus grandes difficultés de l’art. Tâchons de découvrir, s’il
est possible, la cause de l’embarras des Artistes sur cet objet.
Un Architecte de mérite, touché avec raison des beautés sublimes des ordres Grecs,
aime à déployer toute leur magnificence dans le Portail d’une Eglise ; il s’y livre tout entier,
et quand le Péristyle de son Temple est composé, il se ressouvient qu’il faut le surmonter
de deux Tours : il est forcé de les subordonner au reste, et par conséquent de les traiter
en accessoires ; elles perdent insensiblement leur caractère et ne deviennent plus que des
Campaniles. Or des Tours proprement dites, doivent jouer le premier rôle, ou n’en point
jouer du tout. Qu’elle est la première idée que présentent des Tours à notre imagination ?
celle de masses énormes, d’une solidité et d’une élévation prodigieuse : en un mot, elles
doivent ressembler au Chêne de la Fable :
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
Il faut donc, pour construire des Tours dans leur caractère propre, qu’elles s’élèvent
de fond, que depuis le bas jusqu’au haut, rien ne les interrompe, ou du moins ne les fasse
disparaître et oublier ; et enfin que “peu éloignées l’une de l’autre”, semblables à deux
colosses majestueux, elles soutiennent de leurs flancs le Péristyle d’un Temple. Voilà du
moins l’idée que je m’en suis toujours formée.
Est-ce dans cet Esprit que Servandoni a conçu son Portail ? Non : sans doute,
et personne n’oserait l’en blâmer. On s’aperçoit aisément qu’il a tout sacrifié à la belle
architecture, et qu’en homme de génie il n’a voulu décorer ses tours que comme de simples
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Campaniles. Pour les distinguer de son Portail (dont elles pourraient être supprimées, sans
rien ôter de sa beauté) le premier corps est en pans coupés, les angles sont ornés de
groupes de figures, il y a introduit des pilastres et non pas de colonnes ; le couronnement,
il est vrai, est peu digne de son Auteur ; mais il faudrait, ce me semble, s’arrêter au fond
de son idée, celle de faire pyramider les formes et d’élever des Campaniles et non pas
des Tours. Ainsi pour le mieux, le plus court, et le moins dispendieux, il serait à propos de
laisser subsister le premier corps de ses Campaniles, et n’en changer que le couronnement.
Je me suis amusé à faire graver une même planche et sur une même échelle, le projet
du Chevalier Servandoni, la correction de M Chalgrin, et une rêverie de ma façon. Je n’ai
changé que le chapeau de Servandoni ; je ne dis pas que ce soit le meilleur chapeau du
monde, et qu’il faille s’en servir : mais je soutiens que ce sont des Campaniles, et non des
Tours qui conviennent à la décoration du Portail.
Je demanderai à M Chalgrin, sans vouloir déprimer ses talents, si son projet n’offre pas
un peu de monotonie. On voit une hauteur prodigieuse, divisée en quatre parties égales,
décorées de la même manière, avec quatre croisées cintrées, et quatre fois quatre colonnes
les unes sur les autres. On blâme les trois ordres employés dans la Cour du Louvre, ne
peut-on pas avec raison en reprocher quatre à M Chalgrin ? Au reste, je puis me tromper,
je soumets tout aux lumières de M Chalgrin lui-même et au jugement du Public. Je vous
envoie, Messieurs, la petite planche que je vous prie d’accepter, et dont vous me ferez plaisir
de distribuer, avec votre Journal, les exemplaires à vos Souscripteurs :permettez-moi de
rester inconnu et de me dire, etc.
Nota. Nous nous hâtons de remplir les intentions de M le Comte de B*** et de lui faire
nos remerciements, par la voie de notre Journal
Lettres de la famille “Bonnare”
1780, n°229, 16 août, Arts, Aux Auteurs du Journal, 10 Août 1780
Messieurs,
Je suis Marchand Bonnetier, établi dans le quartier de la Cité. J’ai eu neuf enfants de
ma femme, cinq filles et quatre garçons : les filles sont mortes et les garçons se font vivre :
ils sont à un an près l’un de l’autre et grands comme père et mère. Dans leur enfance,
quand j’ouvrais ma Bible ornée de figures, ils se fourraient dans mes jambes, ou montaient
sur mes épaules derrière mon fauteuil, pour voir les images. Il fallait, par complaisance,
feuilleter tout le livre avant que d’en lire un mot. Avec cette fureur des images, commune à
tous quatre, je remarquai dans chacun d’eux des goûts différents. Mon Aîné en achetait pour
les enluminer, mon Cadet pour les copier à la plume, mon Cadichon en imitait les châteaux
avec du charbon sur tous les murs, mais mon Culot n’était jamais plus heureux que dans
le temps des marrons d’Inde, dont il faisait avec un canif une kyrielle de tête qui ne finissait
pas, et qu’il arrangeait sur notre cheminée. Un jour, en me couchant, je dis à mon épouse,
ma femme nos enfants ne seront pas bonnetiers, je t’en avertis. Messieurs, j’ai prédit vrai ;
car aucun n’a voulu mordre à notre état. Comme j’ai toujours eu pour principe de ne point
gêner l’inclination de mes enfants, je leur ai mis le crayon à la main, et je les ai envoyés
à l’Ecole gratuite de dessin. Après en avoir tâté pendant quelque temps, ils m’ont signifié
qu’ils voulaient être d’art, et point de métier ni de marchandise. Bref, le premier est Peintre,
le second Graveur, le troisième Architecte, et le dernier Sculpteur.
Mon Peintre est vif comme un poisson, têtu comme une mule ; il a une imagination du
diable et de l’esprit comme un ange ; avec cela il est quelquefois triste comme un bonnet
de nuit, ou gai comme un pinson et fou comme un braque. Il nous fait des contes et des
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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singeries à crever de rire ; et quand nous nous pâmons, ma femme et moi, à nous tenir les
côtés, il se jette à corps perdu sur nous, et nous baise comme deux pauvres.
Notre Graveur est Monsieur Propet et Monsieur Tranquille. Il est toujours tiré à quatre
épingles, il sourit et pince les lèvres en parlant ; il a un soin minutieux de ses habits et de ses
petites affaires et méthodique en tous les points : c’est toujours à la même heure qu’il prend
et quitte l’ouvrage. Mais ce qui charme ma femme, c’est qu’il répète souvent, Je travaille à
me faire un fond. Bon signe pour sa fortune à venir.
Quant à notre Architecte, il est grand, bien pris dans sa taille et d’une belle figure ; il
a déjà l’air d’un homme d’importance, et en vérité quelquefois il en impose à sa mère et à
moi ; il pérore facilement, sans jamais se démonter : parle avec assurance de ses talents,
avec retenue de ceux d’autrui ; il sait tout, connaît tout, ne doute de rien, et vous abat et
construit une ville d’un tour de main. On nous assure qu’avec tous ces dons naturels, nous
le verrons rouler carrosse : Dieu le veuille !
Pour le Sculpteur, c’est tout autre ; il est le plus petit, le plus fort et le plus brusque
de la bande ; mais il est franc comme l’osier : il penche la tête en avant, a les épaules
larges, parle peu, travaille et mange beaucoup, et ne nous entretient jamais que d’Apollon,
de Gladiateur et d’Antique.
Quand notre boutique est fermée, et que le soir ils sont à souper avec nous, c’est un
plaisir de les entendre se chamailler sur toutes les nouveautés. Ces jours derniers, je les
mis sur la voie en leur parlant de blanchiment de Notre-Dame. A peine en eus-je ouvert la
bouche, que le Peintre jeta feu et flamme, et s’écria : quoi ! pour le plaisir de voir les murs
bien badigeonnés, on nous prive des leçons sublimes de le Sueur, de le Brun, de Bourdon,
et de tant d’autres ! Leurs Tableaux étaient de trésors où pouvaient journellement puiser
tous les Artistes. Mon frère, repartit l’Architecte, point de colère ; il n’est pas décidé que
l’on ne les remettra plus : il est vrai que j’ai appris que le projet était de les placer dans
les galeries. –Dans les galeries ! et faudra-t-il à chaque fois donner 24 sols pour les aller
voir ? qui sait encore si on les y placera ? Va, va, quand une fois ils ne serviront plus de
parure, ils seront oubliés dans un coin, ou peut-être vendus : les irons-nous chercher chez
l’Etranger ou dans les cabinets ? –Tu m’avoueras pourtant qu’on les gâtait à force de les
remonter et descendre, lors des catafalques. –Belle raison ! Posez de bonnes poulies, avec
lesquelles, sans risque, vous les hisserez, ou rabaisserez à volonté !- Enfin tu conviendras
que les piliers de l’Eglise ainsi dégagés, découvrent l’élégance de ce vaisseau, qui a de la
grâce en lui-même. –Je le veux bien ; mais au bout du compte, ce n’est que du gothique :
je le pardonnerais pour déployer un beau monument d’Architecture Grecque ; en un mot,
à ce marché là, on perd cent pour an. Au reste je soutiens que ces Tableaux, tous de
même grandeur et alignés, formaient une riche et superbe décoration, citée comme une des
beautés de Paris ; d’ailleurs, quelle bizarrerie de voir dans le choeur des Tableaux placés au
premier étage, et dans la nef relégués au second ; qu’en dites-vous, mon père ? –Mon ami,
je vois que tu as raison ; mais demande à ton frère le Sculpteur ce qu’il en pense. – Je pense,
dit le Sculpteur, en fronçant le sourcil, sans lever la tête, ni perdre un coup de dent, qu’il valait
mieux abattre cet énorme S Christophe, à la grosse tête, aux reins cassés et aux courtes
jambes. Les Architectes suppriment les Tableaux de la nef, ils ôteront bientôt les Statues
des Tuileries : laissez-les faire, allez, ils feront de belles choses. Là, il se tut, et continua
de manger avec le Graveur, qui n’est point mêlé de cette querelle, de peur de troubler sa
digestion. Comme je vis au propos du Sculpteur, l’oeil de l’Architecte s’enflammer, je pris la
parole et leur dis, mes enfants, voulez-vous savoir mon sentiment à moi ? le voici : Je ne
me connais ni en gothique, ni en décoration ; je vous avoue que je vois toutes ces peintures
répandues dans le pourtour de la Cathédrale comme autant de Chapitres de l’Evangiles
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ou des Actes des Apôtres, écrits dans une langue universelle, pour être entendus par les
Fidèles de toutes les Nations. Ces différents traits des Livres Saints, rappelés ensemble à
ma mémoire, m’inspiraient la méditation ; voilà ce qui me déterminait à conclure, si j’étais le
maître, qu’ils fussent replacés. –Mon père, vos raisons sont dignes de vous ; vous en parlez
en Chrétien, pardon si je ne parle qu’en Artiste. Souffrez qu’en vous laissant la plus belle
cause à plaider, je suive ma thèse. Oui mon père, tous ces changements me donnent un
profond chagrin. La mode en France est une maladie épidémique, qui attaque les meilleurs
têtes. On a blanchi la Métropole, et on la condamne sans raison à une nudité extrême,
quand on peut la décorer des ornements les plus précieux et qui lui conviennent ; attendezvous
donc à voir toutes les églises, à son exemple, se badigeonner et se dépouiller de leurs
Tableaux. La Peinture qui, dans les beaux Palais, n’habite plus guère que les boudoirs pour
y folâtrer, avait cru pourvoir se réfugier dans nos Temples et y étaler en sûreté toute sa
grandeur et sa magnificence : on la bannit de cet asile sacré ; que va-t-elle devenir ? Eh, que
sera-ce encore, si cette fureur de faire retoucher tout et de mettre tout à neuf, ne nous quitte
point ? On confiera à des mains téméraires le soin de ranimer les couleurs (les ignorants
aiment les couleurs brillantes) des peintures anciennes, malheureusement inhérentes aux
monuments et que l’on n’aura pu arracher. On permettra peut-être d’appliquer un enduit
criminel sur les plafonds de Versailles, du Palais Royal, sur la coupole des Invalides, du Valde-
Grâce et d’autres : ainsi n’ayant pu égaler nos prédécesseurs, nous nous chargerons,
aux yeux de la postérité, de la honte de les avoir dégradés. Eh ! mon père, ceci sera l’époque
de la décadence de la peinture en France. A cet endroit, mon Peintre poussa un grand
soupir. Mais, mon fils, tu n’y penses pas, lui dis-je. Je t’ai entendu vingt fois te féliciter des
soins que notre Souverain et son Ministre prenaient pour encourager les talents. –Cela est
vrai. – tu te contredis donc, tu déraisonnes : il est tard ; votre mère s’est endormie à vos
propos. Allez vous coucher, mes enfants ; car on crie demain des cotrets à Paris.
Tel est le portrait fidèle d’une de nos soirées ; je vous l’envoie. Mon Peintre a pris la
chose trop à coeur, il faut lui pardonner.
On m’a dit que vous étiez de bonnes gens ; comme de bonnes gens à bonnes gens il
n’y a que la main, j’espère que vous ne serez pas fâchés de connaître voter serviteur,
Bonnare
1780, n°232, 19 août, Arts, Aux Auteurs du Journal, A Paris, ce 16 août 1780
Je crois, Messieurs, que vous pouvez tranquilliser M Bonnare et ses enfants sur le sort des
tableaux de la Nef de Notre-Dame ; l’intention de l’illustre Chapitre n’est point de priver le
Public de ces chefs-d'oeuvre. Tout ce qu’il fait depuis plusieurs années pour l’embellissement
de la Métropole, prouve assez que le goût ne préside pas moins que la magnificence aux
soins dispendieux qu’il y consacre, et qui sont si bien secondés par la vigilance éclairée
d’un de ses Membres, M l’Abbé de Monjoy.
Le marbre dont on a pavé l’Eglise entière, hors le choeur qui l’était déjà ; les candélabres
appendus à quelques-uns des piliers, et qui en font désirer pour tous les autres ; la superbe
menuiserie des trois portes de face intérieures ; l’élégance des deux tambours de la croisée ;
la reconstruction du Trésor, la décoration des Chapelles qui en manquaient encore ; etc.
Voilà ce que M Bonnare pouvait louer, au lieu de se livrer à des frayeurs imaginaires
sur la soustraction des tableaux, ou sur le prétendu danger, qu’il y a, que le blanchiment
qu’on achève dans cette Eglise, ne donne l’idée de barbouiller les plafonds de Versailles,
ou les coupoles du Val-de grâce et des invalides. Que peut avoir de commun la savante
restauration de ces grands morceaux de peinture, avec le procédé simple des Italiens qui
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ont reblanchi les Eglises de St Denis-en-France, de St Nicolas du Chardonnet, etc,etc qui
viennent de rendre à la Cathédrale tout l’éclat que nous admirons ?
Oui, Messieurs, admirer est le mot ; c’est le seul qui exprime la sensation qu’éprouvera
tout homme impartial, en entrant à Notre-Dame. J’y allai hier ; la foule était grande, à cause
de la fête, et je ne vis que des admirateurs. Mais tout le monde ne sait pas que ce singulier
embellissement est dû à la générosité de M l’Abbé de la Fage, Chanoine de cette Eglise. Il
a fallu descendre les tableaux de la Nef, et cette opération, qu’il faut renouveler à tous les
Catafalques, comme l’observe M Bonnare, ne laisse pas d’être coûteuse, embarrassante,
dangereuse pour les bordures et même pour les tableaux, malgré les précautions qu’il a
su nous indiquer. Cette considération peut influer sur la décision du Chapitre, relativement
à la place et à la distribution future de ces tableaux : sa sagesse examinera si les plus
célèbres, comme le Noli me tangere et quelques autres, ne seraient pas avantageusement
dans la croisée, de part et d’autre, et si le reste ne serait pas un ornement très agréable
dans les galeries de cette Nef, toute gothique que M Bonnare la trouve, peut se passer
d’une surcharge étrangère ; et j’ose en juger par le plaisir que m’a fait, ainsi qu’aux autres
spectateurs, cet aspect nouveau, ce développement que nous ne connaissons point encore.
En revanche, je crois que tout le monde, à peu près, sera de l’avis de M Bonnare sur
la suppression de la lourde représentation de Saint Christophe, et du rocher informe qui la
soutient. Le respect dû au Saint ne pourra qu’y gagner au temps où nous sommes ; et la
mémoire du Prélat qui gouverne la Diocèse perpétuera mieux que la gloire de ce nom, que
ne le ferait la conservation d’un monument si grossier et si ridicule.
J’ai l’honneur d’être, etc Le M de L
1780, n°235, 22 août, Variété, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Celle-ci n’est que pour avoir l’honneur de vous remercier. L’un de ces jours, au Café,
avant de jouer ma petite plaquette aux Dames, comme c’est mon usage tous les soirs,
quand l’heure de la vente est passée, je me suis mis à lire votre Journal du 16du courant.
J’ai vu que vous aviez eu la politesse d’imprimer ma Lettre tout au long. Cela m’a confirmé
derechef que vous étiez de bonnes gens et point du tout fiers ; car je me rends justice : mon
style se sent un peu du quartier de la Cité, il est bien bourgeois et ne peut guère figurer
avec le beau langage de votre Feuille. J’écris comme je parle, et je parle quelquefois tout de
travers, parce que je n’ai pas fait d’études. Depuis deux cent ans nous sommes Bonnetiers
de père en fils dans la même boutique. Mon père était tout rond et ne songeait qu’à son
commerce ; il n’a jamais voulu que je fusse plus savant que lui : il disait qu’on en savait
toujours assez, quand on faisait sa fortune avec honneur. J’enrage pourtant quelquefois de
n’avoir pas tâté du Collège, car, dans notre profession, nous avons affaire à tout le monde,
depuis le plus grand jusqu’au plus petit, depuis le Roi jusqu’au Berger. Aussi j’ai voulu,
Bonnetiers ou non, que mes garçons eussent un peu de teinture de latin. Cela leur apprend
au moins l’orthographe, que je n’ai jamais pu me fourrer dans la tête, parce que je m’y suis
pris trop tard. Je vous ferais rire, si je vous disais, qu’à trente ans, j’ai voulu apprendre le
rudiment, mais je n’y ai entendu que des boeufs. Lorsque je me suis trouvé au milieu des
Génitifs, des Gérondifs, des Substantifs, et de toute cette foule de Ifs, j’ai perdu la tête, et
j’ai jeté le manche après la cognée. Il faut que l’arbre soit vert pour le ployer. Mon Peintre,
mon Graveur et mon Sculpteur n’ont été qu’en quatrième, mais mon Architecte a voulu
pousser jusqu’en Rhétorique ; il a même dans le temps remporté un prix à l’Université en
amplification ; aussi il parle comme Cicéron et dresse un mémoire comme un Avocat.
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Pour venir au fait , puisque la bonhomie de mon style ne vous a pas déplu, je vous
propose de vous raconter de temps à autres les conversations de mes enfants, après
cependant que je me suis informé de leur conduite. Je ne me pique point d’avoir de l’esprit,
mais j’ai du bon sens et de l’ordre. J’aime à remplir mes devoirs. En prenant femme (je l’ai
choisie sage, économe, et modeste) je me suis fait un plan d’être bon mari et bon père de
famille. Dès le lendemain de mes noces, j’ai mis ma femme au courant de mes affaires, et
je lui au confié l’argent : en voyant combien il est lent à gagner et prompt à se dépenser, les
femmes apprennent à le ménager. J’ai toujours appuyé de mon autorité celle de ma femme
sur ses enfants, nous étions toujours du même avis, au moins en leur présence. Quand
nos garçons sont devenus grands, j’ai dit à mon épouse, mon coeur, je sais que, quoique
très bonne mère, tu préfères le Peintre et l’Architecte aux deux autres, l’un parce qu’il te fait
rire, et l’autre parce qu’il est d’une belle figure, mais dissimule cette préférence ; pour moi,
je les aime tous quatre également, et nous pouvons dire qu’ils nous font honneur, et qu’ils
sons estimés de tout le quartier. Cessons d’être leurs Précepteurs, devenons leurs amis.
Pour les préserver des écarts de la jeunesse, rendons-leur agréable la maison paternelle,
et pour les y attacher, attirons-y leurs camarades honnêtes. D’après cette idée, j’ai arrangé
une salle, où j’ai placé un Billard. On y joue tous les dimanches et fêtes après l’Office, il est
fermé les autres jours. Tandis que Mme Bonnare fait en bas un Wisck ou un Reversis avec
sa compagnie, je monte en haut m’amuser avec nos jeunes gens et leur société. A l’heure
du souper, j’excite mes enfants à inviter leurs amis d’en prendre part ; c’est là qu’en buvant
à la santé de nos enfants, et leur permettant de boire à la nôtre, ma femme et moi, nous les
faisons jaser. Ils en disent de bonnes. Je vous en rendrai bon compte à la première occasion
Je suis tout à vous, etc
Bonnare
1780, n°236, 23 août, Arts Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Je viens de lire, avec surprise, dans votre Feuille de mercredi 16 de ce mois, une lettre
de Monsieur mon père le Bonnetier sur le blanchiment de Notre-Dame, dans laquelle, après
avoir donné une idée avantageuse de mon esprit et de ma facilité à pérorer, il finit par me
faire raisonner comme un benêt ; il y a là une contradiction inconcevable ; le Bonhomme,
je vous assure, a pris tout ce qu’il me fait dire sous ses bonnets, ou plutôt je soupçonne
mon frère le Peintre d’avoir rédigé la lettre, et de l’avoir tournée à son avantage, le tout
pour me faire pièce ; voilà de ces petites singeries dont il nous régale souvent ; il a cru
apparemment faire pâmer de rire vos lecteurs aussi aisément que son cher père : quoi qu’il
en soit il me suffira, pour lui rabattre le caquet, de rapporter les choses comme elles se sont
passées : vous saurez donc, Messieurs, qu’après nous être chamaillés longtemps sur le
blanchiment, sur S Christophe, sur les Tableaux, etc nous vînmes à parler de la décoration
en général et en particulier de celle des Eglises gothiques ; lors m’apercevant que Mr mes
frères battaient la campagne à qui mieux, je pris la parole et sans me laisser démonter par
une foule d’objections ineptes dont ils m’accablèrent, je pérorai, comme dit mon père, de la
manière suivante, avec ma gravité et ma méthode accoutumées.
“Chaque art, leur dis-je, a ses principes qui lui sont propres et particuliers ; mais il
en est de généraux qui s’appliquent à tous également : de ce nombre sont l’unité et la
simplicité ; les chefs-d’oeuvre en tout genre ont été marqués à ce coin, et sans elles les
beaux-arts perdraient tous leurs charmes : le véritable Artiste ne doit jamais les perdre
de vue, et ses moindres ouvrages doivent conserver ces précieuses qualités. Si donc un
Architecte de goût est chargé de décorer une Eglise gothique, il se gardera bien d’y étaler les
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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richesses de l’architecture grecque ; plus ce style serait pur et relevé, plus sa disparate serait
choquante, moins il y aurait d’unité : mais après avoir bien saisi l’esprit et les avantages
du genre gothique, il se bornera à en tirer le meilleur parti possible en faisant choix d’une
décoration qui se lie avec l’ancienne et le fasse valoir et ressentir davantage.
Or, continuai-je, quel est le caractère distinctif des Eglises gothiques ? C’est, il faut
l’avouer, une majesté importante, un air de grandeur qui vient moins de l’étendue et de
la capacité réelles de l’édifice que de la disposition et de la liaison harmonieuse de ses
parties : c’est une élévation étonnante dont l’impression n’est troublée par aucune faille
intermédiaire, et c’est rendue plus sensible encore par des faisceaux de colonnes, qui
s’élançant perpendiculairement jusqu’à la naissance de la voûte, se courbent ensuite et
se divisent pour en mieux suivre les contours et lier plus étroitement les côtés opposés
de l’édifice ; c’est enfin un svelte, une légèreté extrêmes, une multitude de massifs et de
percés, qui pouvant se combiner de cent manières différentes, forment un spectacle toujours
nouveau, toujours séduisant. Si vous détruisez ce spectacle, si vous bouchez ces percés,
si vous interrompez et coupez de quelque manière que ce soit les supports essentiels de
l’édifice, vous faites disparaître le principale mérite de ces Eglises, et vous péchez contre
les premières règles du goût et de la raison.
Telle est précisément la faute qui a été commise à Notre-Dame lorsqu’on s’est avisé d’y
placer des tableaux ; ils étaient, à la vérité, comme vous le disiez, très bien, mon cherfrère,
ils étaient tous de la même grandeur et parfaitement alignés, mais ils obscurcissaient les
bas côtés et les faisaient paraître écrasés ; dans la croisée, ils étaient entassés, accrochés
sans rime ni raison ; partout en un mot leur inclinaison détruisait le portement de fond,
qualité indispensable dans tout édifice ; la décoration était précieuse, il est vrai, mais elle
était déplacée ; on a donc fait judicieusement de la supprimer.
Au reste, cette suppression peut s’opérer sans priver le Public et les Artistes des Leçons
sublimes de Sueur, le Brun, Bourdon, etc. Le Chapitre, toujours noble, et désintéressé,
trouvera aisément des moyens de leur en conserver la jouissance ; il peut en effet faire un
choix des plus parfaits d’entre ces chefs-d’oeuvre et prier Sa Majesté de les accepter, pour
orner ce Muséum que la Nation attend avec tant d’impatience ; les autres peuvent trouver
leur place, soit dans les Chapelles de la Cathédrale qui pourraient en manquer, soit encore
dans les galeries hautes, et cela sans nuire à la bourse de qui que ce soit, parce qu’il est
aisé d’ouvrir ces galeries au Public comme le reste de l’église tous les jours de l’année,
à l’exception cependant des grandes fêtes, dans lesquelles le Loueur de chaises pourrait
percevoir les droits accoutumés.
Quant aux autres décorations modernes dont on a cru embellir cette Cathédrale, vous
devez bien penser que je ne les trouve ni moins postiches, ni moins déplacées ; dans le
choeur surtout, le système d’Architecture a été absolument dénaturé ; en vain l’Architecte
s’était-il efforcé de réunir dans cette partie les effets les plus piquants, en vain par la
disposition des colonnes des bas côtés, et surtout du rond point, était-il parvenu à produire
des effets sans cesse variés par le jeu et l’opposition des ombres et des lumières ; tout
ce brillant spectacle a disparu, une énorme cloison bien chargée de sculpture, s’est élevée
entre le choeur et les bas côtés, et dans les parties où il n’a pas été possible de la continuer,
on lui a substitué des grilles très ferrées, très épaisses, armées en dehors des pointes ; on
a commis un porte-à-faux, en faisant porter la partie supérieure du choeur sur les bordures
de tableaux, ou plutôt, pour employer les propres termes de mon très cher père, sur des
Chapitres de l’Evangiles ou des Actes des Apôtres ; enfin cette partie de l’église qui par
sa destination devrait être la plus accessible, la plus ouverte, et annoncer par l’éclat de sa
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lumière le sanctuaire auguste de la Divinité, est sans contredit la plus embarrassée, la plus
obstruée, et d’une telle obscurité, que du côté de la sacristie on n’y voit point assez pour lire.
Je pourrais encore, en m’étendant davantage sur la décoration du jubé et des deux
autels dont il est flanqué, vous démontrer qu’il est difficile de trouver quelque chose de plus
pauvre, de plus mesquin, de plus incohérent, de plus Gothique même, et que jamais l’effet
n’en a été plus choquant que dans ce moment, où la blancheur éclatante du reste de l’église
fait paraître toute cette partie d’une discordance parfaite.
Mais comme il y a peu d’apparence qu’on se détermine sitôt à sacrifier des décorations
dont presque le seul mérite est d’avoir coûté des sommes énormes, il faut attendre avec
résignation le moment où, vainqueur des préjugés et de toutes considérations particulières,
le goût du vrai, du naturel, du simple renversera ces riches colifichets, monuments d’un goût
dépravé ; c’est l’Eglise de Paris qui a donné le ton à celles de Province pour ces sortes de
décorations, c’est à elle à leur donner l’exemple généreux de la réforme.
Tel est à peu près le précis de mon raisonnement. Le Peintre resta sans réplique, et
son silence annonça clairement sa défaite ; mais son petit amour-propre piqué, lui inspira
vraisemblablement l’idée de la lettre où il rend un compte si infidèle de notre conversation ;
j’espère, Messieurs, qu’il ne tardera pas à s’en repentir, et que vous voudrez bien en insérant
cette lettre, servir un peu ma vengeance et mettre fin à son petit triomphe.
J’ai l’honneur d’être, etc Bonnare fils, Architecte.
1780, n°248, 4 septembre, Arts, Aux auteurs du journal,
Messieurs,
Après vous avoir écrit ma lette de remerciement, j’ai lu dans votre Feuille du 19 de ce
mois, une réponse à ma première ; on n’y moque, ce me semble, un peu de moi sur le terme
de blanchiment. Le mot de blanchissage m’était bien venu à l’idée, mais je n’ai pas osé m’en
servir ; au reste je passe condamnation. J’avais d’abord envie de répondre d’après moimême
: par réflexion, n’étant point foncier dans ces matières, j’ai craint de lâcher quelques
sottises. J’ai donc pris le parti, sans avertir mes enfants de ce qui se passe dans votre
Journal, de remettre l’affaire sur le tapis. C’est leur conversation et la mienne que je vous
adresse en réponse.
Eh bien, mes enfants, leur ai-je dit l’un de ces soirs, vous de ne me parlez plus de Notre-
Dame ; remettra-t-on les tableaux, ou ne les remettra-t-on pas ? Qui peut savoir cela ? dit le
Peintre de mauvaise humeur. –Moi, mes enfants ! – Vous ! –Oui : moi. Voici le fait. Depuis
notre dernier entretien, j’ai été aux écoutes, je me suis informé, enfin j’ai rencontré un ami
de l’Architecte du Chapitre, qui m’en a donné des nouvelles. Rassurez-vous: on ne privera
pas le public de ces chef-d’oeuvres. –Tant mieux, se sont écriés tous d’une voix, le Peintre,
le Sculpteur et le Graveur. –Ce qu’a fait le Chapitre, ai-je continué, depuis plusieurs années
pour la Métropole, le marbre dont on a pavé l’Eglise entière, la superbe menuiserie des trois
portes de face intérieure, l’élégance des deux tambours de la croisée, la reconstruction du
trésor, la décoration de plusieurs Chapelles, et tant d’autres embellissements, sont garants
du bon goût qui dirige Messieurs de Notre-Dame. –Mais, mon père, dit le Peintre, avez-vous
jamais entendu blâmer par qui que ce soit, ni par moi, ces nouveaux embellissements ? Ai-je
même trouvé à redire au reblanchiment de l’Eglise ? Si nous mettons tant de recherche dans
nos appartements, à plus forte raison, devons-nous nous entretenir une propreté décente
dans nos Temples. Il est vrai que la Métropole étant bâtie de pierre et non de craie, j’aurais
désiré que l’on eût redonné son ton naturel et primitif. Ce ton, plus doux à l’oeil par lui-même,
n’eut point impitoyablement noirci, ce qui est anciennement décoré. Cette faute jettera peutLe
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être le Chapitre dans plus de dépense qu’il ne voudrait ; mais il n’y a point de remède. Je sais
bien ceux qui s’en consoleront le plutôt. Heureusement mon architecte n’était pas encore de
retour au logis ; car ce mot eut excité sans doute une querelle un peu trop vive. Cependant
il en avait assez entendu en rentrant, pour se douter que nous parlions de Notre-Dame et
pour prendre ainsi parole: -Mes frères, vous battez la campagne ; vous n’avez qu’une foule
d’objections ineptes, dont vous m’accablez. Ecoutez-moi et taisez-vous.
Chaque Art a ses principes qui lui sont particuliers ; mais il en a de généraux, qui
s’appliquent à tous également ; de ce nombre sont l’unité et la simplicité. Le véritable Artiste
ne doit jamais perdre de vue, et ses moindres ouvrages doivent conserver ces précieuses
qualités. –Avocat, passons au déluge, dit le Peintre. (c’est le seul qui ait tenu tête et nous
savons cela depuis longtemps. –Laissez mois donc parler, mon frère. Si donc un Architecte
de goût est chargé de décorer une Eglise gothique, il n’y étalera pas les richesses de
l’Architecture Grecque ; plus ce style serait pur et relevé, plus sa disparate serait choquante,
moins il y aurait d’unité. Après avoir saisi l’esprit et les avantages du gothique, il en tirera le
meilleur parti possible, en choisissant une décoration qui se lie à l’ancienne et la fasse valoir.
–Qui te conteste tout cela ? qui n’a point approuvé, par exemple, la manière adroite dont on
a raccordé nouvellement la principale porte de Notre-dame, avec la décoration extérieure ?
et qu’a de commun l’art de se lier au Gothique avec la soustraction des Tableaux de la nef ?
–Attendez, vous ne savez pas où j’en veux venir : Or donc quel est le caractère distinctif
des Eglises Gothiques ? C’est une majesté imposante, un air de grandeur qui vient moins
de l’étendue et de la capacité de l’édifice, que de la disposition et de la liaison harmonieuse
de ses parties, une élévation étonnante, un svelte, une légèreté extrême, une multitude de
massifs et de percés, formant un spectacle toujours nouveau et toujours séduisant. – La
période est belle et longue. Mais si ces brillants avantages forment le caractère distinctifs
du Gothique, que reste-t-il donc à cette pauvre Architecture Grecque tant estimée, et dont
le style, de ton aveu même, est plus pur et plus relevé ? En vérité, mon cher frère, tu
bats toi-même la campagne. Ainsi donc S Pierre de Rome, du double plus haut et plus
vaste que Notre-Dame, pour avoir le malheur de n’être point bâti par les Goths, n’a, selon
toi, ni majesté, ni grandeur, ni élévation. – Vous m’arrêtez et me faites perdre le fil de
mes discours : ah ! j’y suis. Si, dis-je, vous bouchez ces percés, si vous interrompez les
supports de l’édifice, vous faites disparaître le principal mérite de ces Eglises. C’est la faute
commise à Notre-Dame, quand on s’est avisé d’y mettre des Tableaux ; ils étaient à la
vérité de même grandeur et tous alignés, mais ils obscurcissaient les bas-côtés. – Quel
dommage ! –Dans la croisée ils étaient entassés, accrochés sans rime ni raison ; leur
inclination détruisait le portement de fond, la décoration était précieuse, mais déplacée ; on
a donc fait judicieusement de la supprimer. – Belle conclusion et digne de l’exorde ! –Peuton
n’être pas dans l’admiration, l’enchantement, et l’extase à cet aspect nouveau de piliers
blancs comme neige, unis par une ogive ? Est-il rien de plus sublime, de plus intéressant, et
même de plus pathétique, que ce développement que nous ne connaissons pas ? Se peutil
que nous ayons été si longtemps privés d’une si belle vue ? Heureux Goths, vous en avez
joui pendant nombre de siècles et c’est sous le règne de Louis le Grand, que nos aïeux
imbéciles, peu touchés de cette rangée de piliers arrondis, ont osé dérober le ravissant
spectacle, par des Tableaux pleins d’expression, tous variés entre eux et exécutés par les
plus habiles Maîtres ! Grâce au ciel ! les ténèbres sont dissipés et la lumière a brillé sur
nos têtes. Fuyez, chef-d’oeuvres, vous n’êtes dans la maison du Seigneur qu’une surcharge
étrangère. –Courage, mon frère ; pendant que tu es en train, que ne vas-tu conseiller au
Chapitre de dégarnir aussi le choeur de ses tableaux et de tous les ornements dont… -
Oui, j’irai, n’en doutez pas, et je dirais au Chapitre assemblé, Messieurs, les décorations
modernes dont vous avez cru embellir la Cathédrale, sont postiches et déplacées, Dans le
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choeur surtout l’Architecture est absolument dénaturée. Arrangez-moi cette énorme cloison,
surchargée de peintures et de sculptures. Déracinez-moi du rond point de ces grilles très
épaisses, très serrées et armées de pointes. N’avez-vous pas de honte de souffrir que cette
partie de l’Eglise, qui par sa destination devrait être la plus accessible et la plus ouverte,
et annoncer, par l’éclat de sa lumière, le sanctuaire auguste de la Divinité, soit la plus
embarrassée, la plus obstruée et la plus couverte de ténèbres ? Abattez-moi du même coup
ce jubé et les deux autels dont il est flanqué. Rien n’est plus pauvre, plus mesquin, plus
incohérent ni plus gothique même. Attendrez-vous que, vainqueur des préjugés, le goût du
vrai, du naturel et du simple, viennent lentement renverser ces colifichets ? Si l’Eglise de
Paris a donné le ton à celles de Province de ces sortes de décorations, c’est à elle, la hache
à la main, d’en faire un éclatant désaveu et de donner l’exemple généreux de la réforme.
Comme je m’aperçois que ma Lettre est longue, demain je vous dirai comment s’est
terminé notre conversation et notre soirée.
Votre serviteur, Bonnare père
Ce 25 août.
1780, n°249, 5 septembre, Arts, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
J’ai laissé hier mon Architecte, croyant dans son enthousiaste, parler au Chapitre de
Notre-Dame, avec tout l’empressement d’un Acteur de théâtre. En effet, là mon Architecte
essoufflé perdit la voix : une toux horrible le prit, et il se leva de la table et se retira dans
sa chambre voisine, où sa mère et les deux frères le Sculpteur et le Graveur, à force de
frapper sur les épaules et de lui faire avaler de gorgées d’eau, parvinrent enfin à apaiser
la convulsion, qu fut longue et violente. Le peintre, seul resté avec moi, continua ainsi
la conversation. Mon père, je ne mettrai plus l’Architecte sur cet article, vous voyez qu’il
devient furieux et que la Gothimanie a brouillé sa cervelle. Si le Chapitre de Notre-Dame,
d’après l’avis de mon frère, ayant supprimé les tableaux de la Nef, enlevait encore ceux
du Choeur, et abattait le jubé et les chapelles de la Vierge et de St Denis, pour obtenir
le développement complet de ce vaisseau gothique, en quoi cette Métropole, renommée
entre toutes pour sa noble magnificence et pour la beauté et le nombre de ses tableaux,
différerait-elle des autres ? de quel oeil la Flandre et l’Italie, fières des trésors en Peinture
dont leurs Eglises sont remplies, trésors qui accroissent les richesses numéraires du pays
par l’affluence journalière des Etrangers, de quel oeil, dis-je, verront-elles dans la Capitale
de France, séjour des Arts, la Cathédrale rejeter, comme ornements étrangers et superflus,
ce qui faisait sa parure la plus convenable, la plus estimée et la plus rare ? et pourquoi ? pour
dégager, par le haut, les lourds soutiens de cette église, et pour ne pas interrompre par les
couleurs vigoureuses des tableaux, le beau blanc dont elle vient d’être récemment induite ?
c’est comme, si pouvant écrire ou dessiner de très belles choses sur un papier, on n’osait
point y tracer des lignes, dans la crainte d’en altérer l’extrême blancheur. Mon frère blâme le
mauvais ordre des tableau et leur inclinaison, qui détruisait le portement de fond. Ne peuton
pas les ranger avec plus de goût, et les redresser comme ceux du Choeur ? le jour vient
d’assez haut, pour ne point y produire du luisant. Il faudrait peut-être faire mieux encore,
il faudrait les attacher à demeure, et obtenir du Roi, qu’ils ne fussent point déplacés lors
des Catafalques. Hélas ! n’y aurait-il pas moyen d’exécuter ces dispendieux Catafalques
avec autant de noblesse et moins de frais ? mais passons. Les tableaux de la Nef et du
Choeur donnent de l’obscurité dans les bas côtés, tant mieux, le jour dans le Choeur et
dans la Nef en devient plus piquant. Mon frère prétend que le Sanctuaire doit être le lieu le
plus accessible et le plus ouvert. Où a-t-il puisé cette idée là ? dans tous les temps, dans
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toutes les religions, le Sanctuaire a toujours été couvert et environné de voiles. Comment
a-t-il pu dire, par exemple, que le Choeur de Notre-Dame n’annonce point, par l’éclat de sa
lumière, la demeure auguste de la Divinité ? Il n’y a peut-être pas dans le monde aucune
Eglise où le jour y soit plus brillant et mieux ménagé, grâce à l’obscurité portée sur les
bas côtés : oui, je le répète, cette obscurité donne au lieu le caractère qui lui convient, elle
inspire recueillement et pénètre l’âme d’un saint respect. Sans parler de cette impression
dont on ne peut se défendre, que on frère n’a-t-il l’oeil d’un Peintre ! il verrait que le charme
du clair-obscur y est porté au plus haut point, par l’heureuse distribution des masses de
lumière et d’ombre ; ce n’est point cette foule de piliers robustes qu’il faut admirer dans
ce vaisseau, c’est l’art avec lequel il est éclairé, art que l’on paraît avoir méconnu depuis ;
c’est l’ingénieuse invention de ses galeries supérieures. Quel spectacle édifiant dans les
grandes solennités, de voir et d’entendre dans le bas te dans le haut du temple la foule
des fidèles rassemblée, chanter les louanges de Dieu ! quelle noble idée ! heureux, si nos
Architectes modernes eussent voulu l’adapter aux ordres Grecs, dans les grandes Eglises,
comme ils l’ont imite en petit dans la Chapelle de Versailles ! Je sens que je m’écarte,
revenons. On placera, dit-on, quelques-uns des tableaux dans les Galeries du Choeur, et
les plus beaux seront offerts au Roi pour son Muséum ; je demande si les élèves pourront
les y aller consulter à toute heure et à tous moments : j’en doute fort. Ah ! que voulezvous
que je vous dise, mon père ; le règne de la Peinture est passé ! l’exemple que donne
aujourd’hui l’Eglise de Paris, sera suivi par toutes les autres ; elles vont vendre ou reléguer
leurs tableaux dans des coins, comme vieux meubles hors de mode, par conséquent elles se
garderont bien d’en commander de nouveaux à des Artistes vivants. Ainsi, tandis que le Roi
et le Ministre des Arts s’efforcent, par les encouragements et les récompenses, de multiplier
les excellents peintres, les Architectes travaillent à faire expirer la Peinture faute d’aliments,
c’est-à-dire faute d’occasions à déployer les grands talents. Ils ont déjà retranché la grande
peinture de la décoration des palais, où ils ne font plus exécuter que des arabesques dont
il raffolent, et ils en bannissent actuellement des Eglises, comme faisant tache. Ceux qui,
dans le siècle précédant, ont bâti les Invalides, la Colonnade du Louvre, la Porte S Denis,
et d’autres monuments de la gloire du règne de Louis XIV, emploient la peinture historique
dans la décoration des Palais et des Temples ; les Architectes de ce temps-là avaient-ils
moins de talents et de goût que ceux du nôtre ! Si je gémis, ce n’est point sur moi : votre
bonne conduite mon père, a mis vos enfants à l’abri de l’indigence ; je gémis de la perte de
ce bel Art dans ma patrie, et sur le sort de mes amis qui le cultivent avec plus de talents
et moins de fortune que moi.
Nous en étions là, quand l’Architecte, sa mère et ses frères revinrent dans la salle à
manger. Je fis signe au peintre de se taire, et je dis à tout le monde de s’aller coucher.
PS Comme j’allais fermer ma Lettre, j’ai eu la douleur de lire dans votre Journal celle de
mon fils Architecte, Elle est confirmative de la mienne, et prouve malheureusement ce que
je vous ai dit, qu’il parlait de ses talents avec assurance, et avec retenue de ceux d’autrui ; il
croit que le Peintre est resté sans réplique, parce que sa convulsion l’a empêché d’entendre
ce qui s’est dit entre nous deux. Le ton leste avec lequel il parle de moi, est ce qui m’afflige le
plus. En bon père pourtant je veux dissimuler, puisque je le puis, et l’offense et mon chagrin.
Je rejette tout sur sa fureur pour le Gothique, qui lui a timbré le cerveau. Depuis ce dernier
entretien, pour ne pas redoubler son mal et ne point troubler la paix dans ma maison, j’ai
ordonné sur Notre-Dame le plus absolu silence.
Le 26 Août, Bonnare père.
Lettres signées par Renou
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1779, n°74, lundi 15 mars, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
J’ai lu avec plaisir dans votre N° du 7 mars la Lettre de M Millon, en interprétation de
sa première relativement aux Arts. J’étais bien étonné qu’un homme, qui vit honorablement
à Paris, et dans le dix-huitième siècle, en fût encore à connaître la différence de l’Artiste
à l’Ouvrier. Je me doutais que cette apostrophe inattendue venait de quelque méprise ou
de quelque distinction. Je vois que je ne m’étais pas trompé ; cependant cette attaque
m’avait provoqué au combat, j’avais sur le champ jeté quelques réflexions sur papier et je me
proposais de les adresser à M Millon. Aujourd’hui, qu’il convient de la ligne de séparation, qui
existe réellement entre les Arts mécaniques et les Arts libéraux, je profite de la circonstance
pour vous prier d’insérer ces mêmes réflexions dans votre journal : peut-être pourront-elles
répandre quelque lumière sur une vérité, plus sentie qu’approfondie par les admirateurs
même des talents.
L’Ouvrier est celui qui, ayant rompu et façonné journellement sa main à l’exercice d’un
métier, dont les différentes opérations ont un cercle limité, fait aujourd’hui ce qu’il a fait hier
ce qu’il fera demain : toujours occupé à exécuter et nullement à créer, toute son ambition
se borne à acquérir de plus en plus dans son travail de la précision et de la prestesse ; cela
seul le distingue de ses pareils.
L’Artiste au contraire, qui est obligé par la nature de son Art, de se servir de sa main,
pour mettre au jour les productions de son génie, tel que le Peintre et le Sculpteur, est
blâmé de se répéter lui-même, il doit se varier à l’infini, et il ne lui est pas permis de marcher
servilement sur les pas de ses Contemporains, ou de ceux qui l’ont précédé dans la même
carrière ; enfin les ouvrages doivent être marqués au coin distinctif de son génie particulier,
pour obtenir l’estime générale. La main n’est pour lui qu’un instrument et les matières
qu’il emploie, des moyens de rendre ses idées, de les imprimer dans l’imagination de ses
Spectateurs ; en un mot, le pinceau et le ciseau sont pour le Peintre et le Sculpteur, ce qu’est
la plume pour le Poète et les touches du clavecin sous les doigts du Musicien compositeur.
Quand l’âme de l’Artiste n’éprouve rien, sa main ne sait plus agir, ou agit mal ; son âme
vient-elle à s’enflammer, sa main, comme une esclave fidèle, lui obéit ponctuellement :
Jouvenet, paralysé de la main droite, ayant conservé toute sa tête, et par conséquent tout
son talent, veut peindre ; aussitôt, sa main gauche, qui n’avait jamais travaillé, se soumet
à sa volonté et exécuta le beau tableau du Magnificat, que l’on admire dans le choeur de
Notre-Dame. Ce fait, connu de tout le monde, est victorieux pour la cause que je plaide :
on m’objectera sans doute, mais si la main est pour si peu dans les ouvrages des Peintres
et des Sculpteurs, pourquoi consument-ils tant d’années à pratiquer manuellement avant
de produire des choses parfaitement belles ? On est encore dans l’erreur à cet égard :
ce n’est point la main, c’est la tête qui souvent ne s’organise pour l’Art (si l’on peut parler
ainsi) qu’avec lenteur, les yeux ne s’ouvrent que par degré sur le vrai beau, et un goût et un
sentiment exquis sont les fruits tardifs de longues méditations. Ainsi, avant que le talent dans
un Artiste ait acquis sa croissance entière et sa pleine maturité, il ne sort de sa main, à qui les
ordres sont mal données, que des productions médiocres. Que la main, je le répète encore,
soit bien commandée, elle fera éclore des merveilles, à moins qu’elles ne soit vacillante de
faiblesse, ou engourdie par l’âge ; alors la tête ne doit pas exiger d’elle plus de service que
d’une vieux domestique, et il est prudent de la laisser reposer. Tristes inconvénients de la
Peinture et de la Sculpture, auxquels n’est point sujette l’heureuse poésie ! mais celui-ci,
loin de s’enorgueillir, doit plaindre ses soeurs de ne pouvoir donner l’essor à leur génie. Qu’à
l’aide d’une esclave, qui leur manque souvent de besoin.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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J’avoue que l’on peut me dire encore : d’après ce que vous venez d’avancer, nous
comprenons que, de ce qui sort de la main des hommes, telle chose appartient aux Arts
Mécaniques, et telle autre aux Arts Libéraux. Mais à quel signe reconnaîtrons-nous ce qui
est purement dû à l’adresse de la main exercée, et ce qui, par l’opération de la main, est
une émanation du génie ? Alors je répondrai : interrogez vos propres sensations.
Lorsque l’on vous présente une pièce de Marqueterie assemblée avec la plus grande
délicatesse, un morceau de Serrurerie, ou l’artifice de l’ouvrier a donné au fer l’apparence
de la souplesse et de la flexibilité, un Bijou fini à la loupe, ou enfin tout autre objet de
même espèce, que vous dit votre esprit ou votre sentiment ? Rien, sans doute : à ce
signe reconnaissez que ce que l’on vous présente est dans la classe des Arts mécaniques.
Nous sommes pourtant obligés, m’avouerez-vous, de louer la main qui a vaincu tant de
difficultés : vous avez raison, c’est elle aussi qui mérite des éloges. Mais ensuite venez
voir une statue de la beauté sous le nom de Vénus, un Hercule, symbole de la force, un
Jupiter tonnant, emblème de la puissance et de la majesté ; ne vous sentez-vous pas
doucement attiré vers celle-ci, étonné de celui-là et rempli de respect devant le maître des
dieux ? Contemplez le tableau du déluge universel, de la mort de Germanicus, de Porus,
prisonnier et amené devant Alexandre, et tant d’autres, qu’il serait trop long de citer. Ici
vous ne pouvez vous défendre d’une sombre horreur à l’aspect de quelques hommes qui
luttent encore contre les flots dans la solitude immense de l’univers ; là vous pleurerez avec
toute sa famille et le peuple Romain, la mort prématurée de ce grand Capitaine, et plus
loin vous admirerez le courage de l’Illustre Rival du Vainqueur de Darius. Ne conversezvous
pas, sans vous en apercevoir, avec les Acteurs de la scène qui se passe devant
vous et que l’Artiste vous a développée ? Votre Esprit ne va-t-il pas interroger l’esprit de
l’Auteur ? Votre sentiment n’entre-t-il pas en société et en communication avec le sien ?
A ces marques reconnaissez les productions des Arts libéraux ; comme ces productions
sont des enfants du génie, elles ont été de tous les temps assimilées à celles des Poètes et
des Savants. François Premier, l’ami et le protecteur des Lettres et des Sciences, a reçu le
dernier soupir de Léonard de Vinci. Louis XIV, entouré de tant de grands hommes en tout
genre, a honoré le Brun de la plus haute faveur. Les Artistes habiles ont donc l’avantage
de jouir de leur vivant de la considération publique, et quand ils ne sont plus, l’équitable
postérité qui, dépouillant les hommes de tous leurs titres, ne connaît que ceux qui ont laissé
des monuments de leur passage sur ce globe, par des ouvrages immortels, fait asseoir
indistinctement les Praxiteles, les Zeuxis, les Apelle et les Phidias à côté des Homère,
des Virgile, des Démosthène, des Descartes, des Bossuet, des Fénelon, des Corneille et
des Montesquieu. C’est à titre de génies créateurs, que les grands Artistes prennent place
avec les Poètes, les Orateurs, et les Savants : or les génies créateurs sont, excepté ceux
qui placés aux plus hauts rangs ont fait et font par leurs sublimes vertus le bonheur de
l’humanité, l’espèce la plus rare parmi les hommes. Aussi l’estime de leurs Contemporains
et le respect des races futures, sont-ils le fruit et l’honorable récompense de leurs travaux.
Pardon, Messieurs, ma lettre est longue, mais le sujet m’a entraîné malgré moi.
J’ai l’honneur d’être, etc
Renou, Secret. De l’Acad R de Peinture et de Sculpture
Paris, ce 12 mars 1779
1779, n°96, mardi 6 avril, Réponse de M Renou à la Lettre de MC** du 2 du
mois.
Monsieur,
Annexes
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Vous n’avez, je le vois à votre ton honnête, aucune envie de vous contredire, mais vous
avez au dessein de vous amuser. Vous paraissez trop instruit, pour n’avoir pas saisi le sens
de ma lettre sur les Arts libéraux et les Arts mécaniques. Cependant, puisqu’il vous plait de
l’exiger, je vais vous tirer d’embarras et de perplexité.
Vous devez vous souvenir que j’ai mis sous la même ligne les Génies créateurs en
tout genre. Ainsi celui qui, dans le mécanique, a trouvé le secret de simplifier les moyens,
de diminuer les frottements, et par là de prolonger la durée de la machine qu’il a inventée
et dont l’utilité est reconnue, est un homme de génie. Je ne le mets points dans la classe
des ouvriers, mais j’y range ceux qui travaillent sous la dictée ou d’après lui. Le nom
d’Archimède, auteur de l’admirable invention du cri qui soulève à si peu de frais de si
lourds fardeaux, est parvenu avec gloire jusqu’à nous ; tandis que ceux qui ont exécuté ou
exécuteront ce qu’il a trouvé, n’ont aucun droit à l’immortalité. Un Horloger qui s’écartant
des routes tracées avant lui, se frayerait un chemin nouveau, et portrait au plus haut
degré de perfection les combinaisons et la régularité des mouvements, me semble mérites
l’admission à l’Académie de Sciences, qui est jugé de ses travaux. Je ne lui donnerai point
le nom d’Artiste, mais de Savant. Sans fixer aucune préséance entre les Sciences et les
Arts, le nom d’Artiste n’est proprement dû qu’à ceux qui professent les Arts, dont le goût,
le sentiment et les grâces sont la base ; et le titre de Savant appartient à ceux dont les
productions, se sont appuyées sur des calculs, et les plus hautes connaissances.
Revenons au scrupule que avec de traiter Van-Husem d’ouvrier. Cette délicatte est très
bien placée. Vous prétendez cependant qu’un “tableau de fleurs et de fruits, ou d’autres
objets inanimés groupés ensemble, ne parlent ni à votre esprit, ni à votre sentiment”. Vous
êtes-vous bien interrogé vous-même ? un tableau composé d’objets que l’on appelle, en
terme d’art, “nature morte”, ne parle pas, je le crois, à votre sentiment, parce que les êtres
animés ont seuls le privilège, par leur représentation même de se communiquer à l’âme.
Mais vous vous êtes mépris, quand vous croyez que la parfaite imitation des objets inanimés
ne dit rien à l’esprit, j’espère vous prouver qu’il s’en occupe et s’en amuse.
La Peinture étant un Art d’imitation, tout ce que nous offre l’Univers est son domaine.
Un Peintre épris de la riche et brillante variété des fleurs, les groupes ensemble, en assortit
les nuances, et les éclaire à leur avantage, pour former aux yeux un concert harmonieux de
couleurs. Sa gerbe de fleurs arrangée, il prend ses pinceaux, et avec des matières extraites
des minéraux et des végétaux, dont sa palette est chargée, il devient le rival de la Nature.
Par l’artifice de la lumière et de l’ombre bien opposée l’un à l’autre, il fait saillir (sur une
superficie plate) un lys et une anémone, ou enfoncer une tulipe et un pavot : enfin il va
jusqu’à vous inviter à y porter la main. Croyez-vous que la tête n’as point présidé à on
travail. Votre esprit ne s’occupe-t-il point de la comparaison de l’objet imité à l’objet naturel ?
Soyez de bonne foi, en voyant une rose peinte par Van Husem, encore humide, (pour parler
en poète) des pleurs de l’Aurore, n’êtes-vous pas tenté d’aller cueillir une rose dans votre
parterre, pour être juge entre la Nature et l’Art. Convenez donc que votre esprit se complait
à la vue d’un tableau de ce genre, comme à une musique qui imiterait une tempête, le
murmure de eaux, ou un bruit de cette espèce. Votre esprit s’étudie dans tous les deux à
saisir les traits frappants de ressemblance, et cette étude le divertit et l’occupe. Vous pouvez
être plus touché de la Musique et de la Peinture, qui exprimant les grandes passions, agitent
et remuent votre âme, je le crois ; vous pouvez même placer avec justice cette Peinture
et cette Musique au premier rang ; mais vous êtes forcé de convenir que les peintres et
les Musiciens imitateurs sont de vrais Artistes. Si les Grecs, ce peuples sensible, à qui rien
de ce qui tenait aux grâces et au goût, n’était indifférent, ont porté jusqu’à nous le nom
de Glycère, dont le seul mérite était d’arranger avec goût les guirlandes de fleurs qu’elle
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
500
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vendait dans les rues d’Athènes. Quelle estime doit on à celui qui après les avoir groupés
avec autant d’art, les a peints à nous tromper ?
Vous aviez sûrement prévu ma réponse ; mais vous avez voulu m’exciter à discourir.
Je l’ai fait par politesse ; mais permettez-moi de terminer là toutes discussions sur cet objet,
et de vous dire en Artiste et comme la fourmi de la Fable,
Mon armoire ni mon grenier,
Ne s’emplissent à babiller.
J’ai l’honneur d’être, etc
1785, n°190, 9 juillet, Arts, Aux Auteurs du journal,
Messieurs,
Voulez-vous bien m’accorder une place dans votre Journal, pour me battre en champclos,
comme Chevalier des femmes Artistes, contre un Champion, qui, baissant sa visière,
les a traitées un peu discourtoisement dans un autre Journal, en parlant de la place
Dauphine, ou nombre de demoiselles, ont, cette année, exposé leurs ouvrages.
L’Auteur, emporté par un zèle outré, mais estimable quant au motif, saisit cette occasion
de crier à l’indécence et à la dépravation des moeurs ; il tonne contre les parents imprudents
et coupables, qui permettent à leurs filles de manier le pinceau, e il tonne même avec les
foudres de la Religion. Je n’ai point d’égide à opposer à ces armes sacrées ; je les révère
comme lui. Je le supplie seulement d’écouter de sang froid ma défense. Je n’éclairerai du
flambeau de la raison, et je m’appuierai sur des faits.
Le sévère Critique se fait d’abord cette question : il demande s’il est du bonheur public
et du bonheur particulier, que des parents fassent inhumainement renoncer leurs filles aux
occupations et à l’esprit de ménage, pour en faire des Peintres, et si d’ailleurs elles seront
assez constamment robustes, pour suivre les travaux de la profession de la Peinture.
J’espère prouver par des exemples, qu’une fille à qui l’on fait aimer le travail par
l’exercice d’un talent agréable, loin de perdre l’esprit et le goût inné des occupations du
ménage, en chérit d’autant plus la retraite, se guérit de la frivolité ordinaire à son sexe, et
surtout de l’oisiveté de l’esprit, source de tous les vices ; car, il en faut convenir, les travaux
des femmes, en occupant leurs doigts, laissent un grand vide dans leur imagination. Je ne
sais pas non plus s’il faudra entasser beaucoup de raisons pour prouver que ce n’est point
dénaturer les femmes, que de leur faire apprendre à peindre. Il ne faut pas, ce me semble,
être plus robuste pour tenir le pinceau que l’aiguille ; car des femmes d’une complexion
très délicate en ont souvent soutenu les travaux jusque dans un âge très avancé. Mlle
Basseporte, du Jardin du Roi, a passé quatre-vingt ans, et a presque travaillé jusqu’aux
derniers moments de sa vie ; Mlle Rosalba en eut fait autant, si elle n’eût point perdu la vue,
perte qu’elle n’a point due à son art, mais à son grand âge.
Revenons à l’arme avec laquelle notre Rigoriste se croit invincible, et qui en effet
paraît la plus redoutable. Les règles de la décence, dit-il, seront-elles respectées par des
personnes de son sexe, dont les yeux sans pudeur auront été accoutumés à voir tous les
jours un homme complètement nu ? Celui qui se revêt de l’armure de la Religion aurait pu
ne pas offrir cette image à ses Lecteurs , ou il aurait dû se faire mieux informer. Il n’est pas
vrai, que dans nos Ecoles, l’homme, que d’autres hommes dessinent soit complètement
nu ; c’est un hommage que l’on a le soin de rendre à la pudeur publique. Or, pourquoi
notre Censeur va-t-il présumer, que la même précaution n’a pas lieu vis-à-vis des personnes
de son sexe, lorsque par amour de leur Art, elles se croient obligées de recourir, dans le
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particulier, à l’étude du naturel ? C’est d’ailleurs bien peu connaître le coeur humain, que
de croire que la satiété de la vue soit un aiguillon pour les sens. Le fameux Législateur,
qui faisait combattre tout nus les jeunes garons et les jeunes filles, pour éteindre le feu des
grandes passions, pendait bien autrement, et il avait raison. Ceux qui ne sont pas initiés
dans nos Arts, ignorent que la nécessité de consulter la nature dévoilée, loin d’être une
volupté, est le plus souvent un dégoût attaché à notre état. Que l’on interroge les Médecins,
les Chirurgiens et ces filles chastes consacrées à soulager l’humanité souffrante, on verra
que leur réponse sera la même. Je supplie donc notre sévère Antagoniste de ne pas croire
aussi légèrement à son imagination enflammée, et de ne point dénoncer si affirmativement
au Public la corruption des Moeurs de toutes les femmes Peintres. Celles dont j’ai parlé cidessus,
et de plus Mlles Boullogne, Mlles Loir et beaucoup d’autres, ont joui de la meilleure
renommée ; et je citerai en dernier lieu une de nos Académiciennes, dont la perte excite
encore les regrets de ceux qui l’ont connue, de ses enfants et de son mari, Artiste célèbre
lui-même : je veux parler de Mme Roslin, femme aussi vertueuse, mère aussi tendre et
aussi surveillante qu’elle était bon Peintre. Pour épargner leur modestie, je ne citerai point
les Virtuoses femelles que nous possédons, dont le nom seul confondrait leur détracteur :
mais j’en connais plusieurs, et une entre autres, qui, n’étant pas de ce premier ordre, nourrit,
des fruits de son art, son père, sa mère et un mari dont les ressources sont bornées. Que
notre Aristarque aille crier aux oreilles de ses parents qu’ils ont dénaturé le coeur de leur fille
et déprave les moeurs, le croiraient-ils ? Combien d’autres Demoiselles, pleines de candeur
et de vertu, trouvent encore dans le burin de quoi soutenir leur famille ? Pourquoi donc ôter,
par des déclamations vagues, à ce sexe déjà dépourvu de tous les moyens pour subsister,
la ressource que leur présente un talent honnête ? Voilà ce que répondront avec moi les
gens sensés. Mais, me dira encore notre adversaire, convenez qu’il y a des abus. Eh ! où
il n’y a-t-il pas ? N’abusez pas vous-même du manteau de la décence publique pour lancer
les flèches acérées de la malignité ? Répondez-moi de bonne foi : votre conscience estelle
bien nette sur toutes les expressions insérées dans votre lettre ? Mais ne chicanons
pas sur les mots ; avouez-vous vaincu, et concluez avec moi, d’après les exemples que j’ai
cités, que les Arts, bons en eux-mêmes, ne perdent point les moeurs des jeunes filles ; qu’ils
les rendent laborieuses, occupent leur esprit, et ne les empêchent point d’être de bonnes
mères, et des épouses fidèles ; que leur talent même, flattant la vanité de leurs maris, est
un lien de plus pour les attacher, et un véhicule pour l’Amour qui s’endort quelquefois dans
les bras de l’Hymen ; et finissez pas convenir, qu’il n’est pas d’un bon Chrétien de sonner
le tocsin sur toutes les femmes Peintres, et de les diffamer à plaisir d’un seul trait de plume.
Quant à la question, s’il n’y a point trop de Peintres, mâles ou femelles, car le talent
n’a point de sexe, cela peut être ; mais dans une pépinière, quel jeune arbre oserez-vous
arracher de préférence ? ne craindrez-vous point d’en détruire un, qui aurait fait l’honneur
du verger ? Laissez-les donc croître ; c’est à leurs risque et fortune qu’ils porteront de bons
ou mauvais fruits.
Sans rancune, M l’Anonyme, levez la visière et montrez-vous comme moi. Pour vous,
Messieurs les Journalistes, (je parle à tous en général) voulez-vous vous faire parfaitement
estimer, suivez l’exemple que vous donne souvent le Mercure : mettez au bas de chaque
article, ceci est de M Tel. Les avis que l’on donne dans vos feuilles auront mois d’amertume
et de partialité, ou du moins, on ne les attribuera pas à Mrs Tels et Tels, dont la plume
bénévole et demeurée tranquillement dans le cornet,
J’ai l’honneur d’être, etc Signé Renou
6. Projets d’embellissement de la capitale
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
502
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Lettres de “Pro Patria”
1777, n°155, mercredi, 4 juin, Aux Auteurs du Journal
Je ne suis, Messieurs, ni Savant, ni Auteur ; je ne suis point non plus un des Lettrés de
Senlis ; je n’appartiens ni de près ni de loin à la nombreuse et plaisante famille des Kergolé ;
mais je suis Citoyen et Observateur, et c’est sous ce double titre que je me présente à
vous, et par conséquent au Public. Nul intérêt, je le proteste, ne décide ma démarche ; je
ne prétends ni à profits ni à gloire quelconques, et en conséquence je vous prie de garder
soigneusement le secret de mon incognito.
Je lis avec beaucoup d’intérêt votre Journal. Les articles que vous faites vous-mêmes
méritent des éloges ; mais votre complaisance à y admettre toutes sortes de Lettres, vous
a exposé à en faire paraître quelques-unes qui ont été trouvées peu intéressantes par
leur style ou par leur objet. Je vous assure que cela vous a donné, auprès de quelques
personnes trop difficiles, l’air de chercher du remplissage. Peut-être qu’on en dira autant
au sujet de cette Lettre, si vous avez la facilité de lui donner place dans votre Journal.
Cependant je crois devoir vous tracer légèrement le plan de la Correspondance que j’ai la
témérité de vous offrir. Plusieurs Citoyens se sont essayés, dans votre Journal, sur différents
objets, principalement sur les Arts, à qui réellement la publication de tant d’idées différentes
peut devenir utile. Je m’étonne que personne n’ait encore imaginé de traiter de même, par
des Lettres courtes et détachées, les grands objets qui intéressent tout le monde, comme
par exemple plusieurs points de Police et d’Administration relativement à la sûreté et à la
commodité des Citoyens, aux bonnes moeurs et à l’ordre public, à l’éducation de la jeunesse
de tous les états, à l’embellissement de la Capitale, aux amusements publics, et enfin au
progrès des Arts en général. Je me propose, moi indigne, de traiter de temps à autre, dans
des lettres fort courtes, ces matières utiles ; bien entendu qu’on ne me fera pas un crime d’un
style peu élégant et nullement châtié, parce que je me déclare incapable de mieux faire. Je
m’engage seulement à parler raison et vrai, comme aussi à ne jamais critiquer personne ; à
respecter les Lois, l’Administration et la Religion. Ce ne sera qu’en Observateur exact, et en
Citoyen timide et zélé pour le bien, que je proposerai humblement mes idées, dans la seule
vue d’engager d’autres Citoyens plus habiles à exercer leur génie sur les mêmes objets
que j’aurai présentés. Je ne dois être considéré que comme l’Indicateur des vues utiles. Je
souffrirais toute espèce de critiques sans murmurer ; plus mes Lettres en provoqueront, plus
mon objet se trouvera rempli, parce que la discussion étend toujours les idées. on n’aura
jamais aucun reproche à me faire du côté de l’honnêteté et du zèle patriotique qui m’anime.
Ma première lettre présentera des vues générales pour l’embellissement de la Ville de
Paris. Je les développerai ensuite, si vous m’en donnez le Signal. Je ne m’assujettirai point
à aucun ordre des matières. Je chercherai seulement à me rendre intelligible et à ne traiter
que les objets d’utilité et d’agrément. Je vous laisse les maîtres, Messieurs, du sort de cette
première Lettre. Jugez-la digne ou indigne d’être placée dans votre Journal ; si je l’y trouve,
je poursuivrai ; si au contraire je ne l’y vois pas, je me condamne au silence, et n’en serai
pas moins avec beaucoup d’estime, Messieurs, votre très humble serviteur,
PRO PATRIA
1777, n°163, jeudi 12 juin, Aux Auteurs du Journal
Dès que vous avez jugé ma première lettre digne d’être insérée dans votre Journal, je dois
remplir mon engagement, en conséquence j’ai l’honneur, Messieurs, de vous adresser celle
Annexes
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que je vous avais annoncée sur les vues générales qu’il me semble convenable d’adopter
pour l’embellissement de la ville de Paris.
La Capitale est immense par le nombre de ses habitants, par le luxe qui y règne, et
surtout par la quantité prodigieuse de voitures de toute espèce qui y roulent journellement.
Il convient donc de disposer des rues de manière que les voitures y passent librement dans
tous les sens, et que cependant les gens à pied n’y courent aucun risque. Pour remplir cet
objet il faut que les rues soient les plus droites et les plus larges qu’il se pourra, qu’il y ait
plusieurs places situées dans le concours des Rues les plus fréquentées ; que les Quais
soient spacieux et dégagés de bâtiments du côté de la rivière, parce qu’ils ôtent la beauté
du coup d’oeil et qu’ils gênent le service des ponts ; que les issues des ponts soient vastes
et faciles : que les Carrefours soient aussi fort spacieux, afin que les voitures venant de
différents côtés se croisent sans embarras, et surtout sans que les gens à pied courent le
moindre danger. Il faut aussi que les Palais de Justice, l’Hotel-de-Ville, la Monnoie, la Bourse
et autres édifices publics, soient placés avantageusement, tant pour la commodité des
habitants, qui y soient attirés par leurs affaires, que pour l’embellissement de cette superbe
capitale. Il faut encore des Marchés où l’on aborde facilement, des Fontaines multipliées
et commodes, des Egouts bien situés pour l’écoulement des eaux, des Abreuvoirs, etc.
je n’oublierai point la nécessité de placer dans une ville aussi vaste et aussi peuplée, un
nombre suffisant d’Hôpitaux de toute espèce, qui doivent être très spacieux, pour que l’air y
circule et s’y renouvelle facilement, dans une exposition bien choisie pour la salubrité et qui
soient en même temps séparés du reste des habitations, à cause du danger de la contagion.
On ne doit point négliger l’article des Salles de Spectacle, des Promenades publiques, etc.
ces objets d’agréments sont utiles et nécessaires dans une Ville aussi riche et aussi peuplée
que Paris. Les Eglises et surtout les Cimetières, les Collèges et Ecoles publiques, méritent
toute l’attention d’une sage administration.
Tels sont en général les objets qui doivent occuper les Administrateurs de cette
Capitale. Je sens qu’il n’est pas possible de les remplir bien promptement, tant à cause
de la dépense prodigieuse que des projets aussi étendus occasionneraient, qu’à cause
d’une infinité d’autres difficultés que l’on ne peut surmonter que peu à peu ; mais je pense
que si l’administration adoptait dès à présent un plan général pour l’embellissement de
la Ville de Paris, on parviendrait dans moins d’un siècle à l’exécuter dans son entier.
Ce serait beaucoup si, par un Règlement sage et longtemps médité, on s’arrêtait à un
projet invariable, à l’exécution duquel on travaillerait chaque année, en raison des moyens
pécuniaires que l’on aurait. Au moins serait-on certain qu’une construction quelconque, soit
publique, soit particulière concourrait au plan général que l’on aurait adopté. Cet avantage
seul est considérable dans une Ville aussi opulente où l’on bâtit autant. Les bornes que ma
Lettre doit avoir, ne me permettent pas d’entrer aujourd’hui dans le détail des vues du plan
général que je propose. Ce sera le sujet de la lettre suivante, en supposant toujours que
cette ouverture ne déplaira point au Public
J’ai l’honneur d’être, etc.
Pro Patria
1777, n°171, 20 juin, Lettre aux Auteurs du Journal
Je vous remercie, Messieurs, d’avoir bien voulu placer dans votre journal ma dernière lettre ;
il faut donc en conséquence que je vous donne maintenant connaissance de mes idées
sur la manière dont je pense que le plan général d’embellissement et de réformation de la
Ville de Paris, doit être fait et arrêté. Le plan lui seul est une opération de conséquence, et
demande de longues méditations. Je crois que le corps de Ville de Paris ferait bien de réunir
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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un certain nombre d’architectes connus pour être habiles et surtout désintéressés, qui, sur
des ordres et des instructions clairs et précis, s’occuperaient à dresser conjointement un
plan de réformation dans les constructions qui forment la Ville de Paris. Ce serait une espèce
de Conseil pour cette partie. Le Conseil de Ville prendrait connaissance des opérations
que les Architectes auraient proposées. Il me paraîtrait convenable que le Corps de la
Ville rendît publics les plans et les projets qui lui auraient été présentés, en laissant la
liberté à tout Citoyen de faire des observations et de proposer d’autres vues. Enfin le projet
d’embellissement et de réformation ayant été dressée avec soin et débattu dans le public,
il serait arrêté par une délibération du Conseil de la Ville, et alors il en serait fait un grand
plan à vue d’oiseau, qui serait exposé dans une des salles de l’Hôtel de Ville ; il serait
revêtu de toutes les marques possibles d’authenticité. Il faudrait exposer en même temps
un autre plan de la Ville de Paris, telle qu’elle est aujourd’hui, sur lequel on tracerait, d’une
manière distincte, les réformations qui auraient été arrêtées. Il serait nécessaire de joindre
à ces deux plans des Mémoires servant d’explication ; peut-être serait-il convenable qu’ils
fussent aussi rendus publics par la voie de l’impression. La sanction du Prince ne pourrait
qu’imprimer à cette opération le caractère respectable de l’immuabilité. Ainsi Messieurs les
Prévôts des Marchands et Echevins feraient le bien de la chose, en sollicitant l’approbation
la plus authentique du Roi. J’en ai dit assez pour que mon idée puisse être saisie, et cela
me suffit. Ma première Lettre traitera des Règlements relatifs au plan général.
Il n’est pas besoin d’une longue méditation pour apercevoir les avantages de l’opération
que je propose. Les particuliers qui ont des maisons ou des terrains, connaîtraient par là
l’avantage ou le désavantage de leur position ; ceux qui voudraient vendre ou acquérir,
jugeraient facilement de ce qu’ils peuvent demander ou offrir. Les personnes qui désirent
réparer ou construire, mesureraient leurs vues sur les avantages que le plan général pourrait
leur promettre ; chacun enfin ferait ses spéculations avec sûreté et connaissance de cause.
Quant au Conseil des Architectes, il convient qu’il soit bien choisi ; car la décision des
projets publics et aussi considérables, ne doit jamais être confiée à un seul Artiste, dans la
crainte que quelque intérêt particulier ne gouverne son génie ; étant plusieurs, l’un surveille
l’autre. La Ville, en donnant à ceux qu’elle aurait rassemblés de bonnes honoraires, pourrait
statuer qu’aucun d’eux ne serait jamais chargé d’aucune des constructions à faire ; par là
on les mettrait hors d’intérêt. Je suis, Messieurs, etc.
1777, n°201, 20 juillet, Aux Auteurs du Journal
J’ai déclaré que je n’étais point Artiste. J’aurais bien, comme d’autres, des idées à proposer
sur chaque partie du plan général de l’embellissement et de réformation de la Ville de
Paris ; mais il y a tant d’Architectes habiles et ingénieux, qu’il y aurait de la témérité à croire
que l’on puisse avoir quelques vues supérieures à celles qu’ils proposeront. Les principes
généraux, relativement à l’administration, sont l’objet de mes réflexions et il m’appartient,
tout comme aux Architectes même, de m’en occuper pour le bien public. En général l’objet
des places publiques et des carrefours, doit être de procurer aux habitants d’une grande
Ville des lieux spatieux, où l’on aborde de plusieurs côtés, sans éprouver aucun embarras ;
ainsi les places doivent être situés dans les lieux des Villes les plus fréquentés et le plus
au centre qu’il est possible. Il faut tâcher qu’elles soient au devant des Palais des Princes,
des Palais de Justice, de l’hôtel de Ville, de la Bourse, des Marchés publics, des Salles
de spectacles, des grandes Eglises, etc. Ces édifices demandent à être construits sur
des places, ou fort à portée, non seulement parce qu’ils sont ordinairement ornés par
l’architecture extérieure, et frappent davantage la vue dans un lieu vaste ; mais encore parce
que le concours du peuple s’y forme et s’y divise plus facilement ; cela est surtout essentiel
Annexes
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dans cette Capitale où le nombre des carrosses est prodigieux. La forme à donner aux
places publiques, doit être déterminée par toutes les circonstances locales, et ce serait une
beauté de plus qu’elle fussent variées autant par la forme que par la décoration. Ce que je
viens de dire pour les places publiques, est commun aux carrefours. On sent que c’est au
contours des rues fort passantes qu’il faut que les carrefours soient disposés de manière
que dans quelque nombre que les voitures y arrivent de différents côtés, il ne s’y fasse aucun
engorgement. Il faut surtout que les gens à pied puissent éviter facilement les voitures. Je
pense qu’il convient que les angles des rues, qui forment les carrefours fort fréquentés,
soient disposés de façon à élargir le carrefour, et à éviter, pour les passants, l’inconvénient
souvent dangereux d’être surpris à un tournant de rue. Il est certain qu’on peut varier à
l’infini la forme des carrefours dans une aussi grande ville, et en rendre le coup d’oeil fort
intéressant, sans compter les avantages qui en résulteraient pour la commodité et la sûreté
des Citoyens. Quant aux quais et aux ponts, les premiers sont déterminés par le cours de
la rivière. Il faut seulement qu’ils soient d’une largeur convenable à leur fréquentation et à
leur destination, et que toutes les rues qui y abordent soient larges. On ne saurait trop en
multiplier et en faciliter les issues. Certains édifices publics peuvent y être avantageusement
placés, pourvu qu’il n’y ait aucun bâtiment du côté de la rivière. Les ponts doivent être
également dégagés de tout bâtiment. Les issues en doivent être spatieuses, faciles et fort
adoucies. J’indique seulement ici les principes généraux. On ne doit s’occuper d’abord qu’à
procurer la commodité de l’espace ; la partie de la décoration s’exécutera peu à peu. Je
me déclare ennemi de la froide et insipide symétrie des rues. On verra quelques jours mes
idées là dessus, qui me justifieront du reproche que votre Correspondant d’Amsterdam a
semblé vouloir me faire à cet égard, dans sa lettre insérée dans votre Journal, n°177. Je
suis, Messieurs, etc.
Pro Patria
1777, n°361, 27 décembre, Lettre aux Auteurs du Journal,
Je suis trop content, Messieurs, de la mention que votre fidèle Marin a bien voulu faire
de moi, dans sa dernière lettre insérée dans le Numéro 346 de votre Journal, pour ne
pas vous féliciter, ainsi que le public, de son retour. Chacun pense à sa guise et écrit
comme il peut. Je conviens que pour être témoin de l’exécution de vastes projets, il faut
vivre longtemps ; je conviens aussi que c’est un métier bien ingrat que celui de proposer
des choses utiles dans l’empire de la frivolité. Le Marin a apparemment raison, quand il
dit que le “Plan d’embellissement pour Paris a été conçu avant moi, et qu’il doit même
être exécuté, etc”, mais je lui observe avec ma modestie ordinaire, que puisque ce Plan
d’embellissement existe et doit être exécuté, il est étonnant que l’on fasse ou laisse faire
des constructions opposées et contrariantes. D’ailleurs ce Plan général, est-il réellement
bien arrêté et pourquoi n’est-il pas public ? Le Marin est plein d’esprit ; sa plaisanterie est
fine et agréable ; son avis est toujours lumineux ; il est heureux qu’il soit revenu de ses
grands voyages pour faire cesser la diversité des opinions sur les productions des Arts et
pour régler le ton des Ecrivains Polémiques. Je ne suis point piqué certainement du ridicule,
qu’il prend la peine de souffler sur celles de mes lettres, que vous avez eu la complaisance
de faire paraître dans votre Journal, il y a plusieurs mois. Je suis un bon-homme doué d’un
sang froid que rien n’altère. Je ne connais point le sens énergique des Ventrebleu et des
Morbleu. Le Marin en pourra dire tant qu’il voudra, je n’en irai pas moins à ma manière vers
mon but. Qu’il conduise sa Barque à la sienne. Je vous prie, Messieurs, que sa lettre est
aussi longue au moins qu’aucune des miennes, et que dans le fait il parle de tout, sans
nous avoir appris autre chose, si ce n’est que M Natoire a fait un tableau représentant un St
Sébastien, digne du Guide. Ce Marin, habitant à Paris, a l’imagination bien rapide ; la mienne
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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au contraire est toujours lente et toujours fixée sur des objets d’utilité. La matière que j’avais
entrepris de traiter, est assurément de cette espèce. Je n’ai point prétendu publier des idées
absolument nouvelles ; mais peut-être aurais-je pu proposer des moyens d’exécution, qui
n’ont point encore été aperçus. Je ne sais si mes occupations me permettront de suivre
cette carrière, peut-être même ne vous prêteriez-vous à publier mes lettres dans votre
Journal. Mon intention est seulement de porter dans celle-ci, que je vous prie d’y insérer,
mon hommage à votre Marin, mon estimable censeur. Au reste, fidèle à l’idée du nom que
j’ai pris, je n’ai jusqu’à présent traité que des objets d’utilité publique, et cela vaut bien, je
crois, tout ce que l’on peut dire d’une Estampe nouvelle ou de quelques autres productions
des Arts de petite importance. On verrait avec satisfaction le Marin clairvoyant porter le
flambeau de son génie sur les mêmes objets. On regrette de le voir papilloter sans cesse,
sans se fixer jamais. L’aménité de son style ne pourrait que produire un excellent effet. Je
me sens disposé à être le gobe mouche de ses écrits, comme il prétend que je le suis de
votre Journal.
Je suis, Messieurs, etc Pro Patriâ.
Salles de spectacles
1777, n°55, lundi 24 février, Architecture.
C’est dans le moment où le Public, entraîné par un goût général, se porte journellement en
foule à tous les Spectacles, que les Comédies Françaises et Italienne manquent à la fois
de salles convenables et commodes pour le recevoir.
Ce besoin réel a fait éclore nombre de Projets où le génie de différents architectes s’est
exercé avec succès ; celui de MM Père et de Wailly jouit de l’estime des connaisseurs, qui
donnent aussi de justes éloges au projet de M Moreau, Artiste connu par les talents les
plus distingués. Il vient de nous tomber sous les yeux le projet d’une Salle de spectacle,
pour la Comédie italienne, que l’on propose de construire, “sans qu’il en coûte rien au
gouvernement” dans le jardin des RR PP. Capucins de la Rue Saint-Honoré ; en transportant
ces Religieux à la Chaussée d’Antin, où ils deviendraient de la plus grande utilité, les
Habitants de ce quartier étant trop éloignés des secours ecclésiastiques. MM Cellerier et
Poyet, Auteurs de ce Projet, ont eu l’attention d’éloigner la salle de l’Eglise de ces Pères.
La masse de l’édifice est de vingt-quatre toises de face sur la rue St Honoré et de
36 de profondeur sur les rues latérales. Ce monument serait décoré extérieurement d’une
colonnade dorique, portée par un soubassement ouvert, formant une galerie au pour tour.
Dans les terrains à vendre, dont le produit suffirait pour la construction de la salle, on
ménage deux rues latérales de cinquante pieds de largueur, qui conduiraient aux Thuilleries,
bordées de bornes, formant trottoirs pour les gens de pied et une autre de même largeur
derrière la salle, ce qui l’isolerait de toutes parts. Les deux rues latérales du côté de celle de
St Honoré seraient terminées par deux grandes arcades, sous lesquelles on descendrait à
couvert. La forme de la salle intérieure est ovale, on y a pratiqué quatre rangs de loges, le
tout est couronné d’une voûte ornée de caissons : les Spectateurs y seront tous assis.
On voit par la disposition du plan tous les avantages de ce projet : l’emplacement est le
plus beau que l’on puisse choisir pour un théâtre et peut être il réunit à la fois une très grande
place (celle de Vendôme) pour ranger toutes les voitures, des rues vastes pour aborder de
tous les côtés, le jardin des Thuilleries pour la promenade ; à l’égard de l’éloignement, il est
justifié par la situation actuelle de la Comédie française, que l’on ne verra pas sans regret
repasser dans son ancien Quartier.
Annexes
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Les Gens de l’Art paraissent tous convenir que la masse extérieure de cette salle,
rappelant l’idée des anciennes Basiliques, est imposante et aurait un air de nouveauté
dans Paris. Ils souhaitent que la dépense n’empêche pas, si ce Projet a lieu, l’exécution de
la galerie au pour tour. Dans beaucoup d’édifices, pareille galerie ne sert le plus souvent
qu’à la magnificence ; dans celui-ci à la magnificence se joint l’utilité. Combien de fois les
Spectateurs, dans des jours de grande affluence désireraient-ils avoir un endroit, où ils
pussent aux entr’actes ou dans l’intervalle des Pièces, changer d’air et respirer à leur aise ?
Quant à la distribution de foyer et des escaliers, on paraît donner au second Plan dessiné
par les mêmes Auteurs, la préférence sur celui exécuté dans le modèle détaillé. En général
ce morceau fait beaucoup d’honneur à MM Cellerier et Poyet : il annonce et prouve des
talents qui méritent d’être encouragés.
1777, n°86, jeudi 27 mars, Lettre aux Auteurs de ce Journal
Messieurs, personne ne prend un intérêt plus grand, que moi, à l’embellissement et aux
agréments de cette capitale. Les édifices publics que l’on y construit, les rues que l’on élargit,
les établissements utiles que l’on y forme, m’affectent presque autant qu’un Propriétaire l’est
pas les décorations de sa maison ou les plantations qu’il fait dans ses terres. Je forme des
voeux pour qu’on multiplie ces ornements, et que l’on exécute les plans avec une économie
honorable. Je veux parler de différents projets de Salles de Spectacle et entre autres de
celle des Comédiens Italiens.
Je n’ai jamais été fort disposé à donner des avis, cependant, j’ose hasarder quelques
idées à ce sujet ; si vous ne les croyez pas déplacées vous y donnerez de la publicité par
votre Journal.
J’observe premièrement que pour la facilité du Public et le grand avantage des
Comédiens, il est intéressant que le Spectacle ne soit pas trop éloigné du centre de la ville.
Toutes les distances sont relatives. Mais le point du centre conduit à tout. Ainsi sous ce point
de vue, la Comédie Italienne est placée avantageusement.
Secondement, la Salle une fois bâtie, il y a beaucoup d’économie à ne la point
transplanter ; quoique ce changement de local dût entraîner des décorations pour la Ville.
La dépense excessive que cela occasionnerait m’effraie. Il y a quelques inconvénients, j’en
conviens, à perpétuer ce Spectacle, dans un quartier trop habité, trop serré pour les défilés
et sortie.
Mais s’il était possible de procurer des facilités sans dépense ; s’il était possible de
remédier aux inconvénients sans détruire, je croirais que ce dernier parti serait préférable.
Les carrosses des particuliers qui se rendent à ce Spectacle, occupent au loin toutes
les rues adjacentes; ces rues sont étroites, les piétons et ceux même que l’impatience
engagerait à joindre leur voiture, courent des dangers. Voici les moyens que je proposerais
pour parer à ces inconvénients.
La cour du Grand Cerf, qui donne en face de la rue Tireboudin et qui aboutit à celle
de Saint Denis, peut être convertie en rue avec bénéfice ; les lisières des maisons de cette
cour, peuvent augmenter de valeur suffisante pour payer les deux seules maisons qu’il serait
nécessaire d’abattre pour cet effet. Ce débouché deviendrait d’autant plus intéressant que
sans plus de dépense, il serait facile de percer une rue en face de la rue Françoise qui
tomberait sur un terrain en chantier, étant ci-devant un jeu de paume, qui sert de magasin à
un Sellier, et qui est sans bâtiment. Les nouvelles lisières payeraient encore les dépenses
que cela occasionnerait. Ainsi tandis que des voitures défileraient par les rues Mauconseil
et du Petit Lion, d’autres parcourraient les nouvelles rues de ce côté. En outre, dans la
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rue de Mauconseil se trouve le Cloître de Saint Jacques de l’Hôpital, qui a une certaine
étendue, et qui peut donner retraite à un grand nombre de carrosses ; et il est possible en
prenant un terrain dans la partie de la rue Mauconseil, la plus prochaine du Spectacle et
sur laquelle les bâtiments ne sont pas précieux, de faire une entrée facile dans ce Cloître ;
il ne serait pas dispendieux de lui donner deux issues convenables, l’une à l’endroit de la
porte du côté de la rue Mauconseil, et l’autre du côté de celle de Mondetour, par où les
voitures s’échapperaient par la rue de la Grande Truanderie. Les maisons du Cloître, par
ces communications, augmenteraient de valeur.
Ces moyens peuvent d’autant mieux procurer de la facilité pour la sortie, que l’on doit,
dit-on, abattre, trois maisons de la pointe des rues Comtesse et d’Artois et Montmartre, à la
pointe Saint-Eustache, si l’on voulait augmenter l’aisance du défilé dans ce quartier ; ce qui
ne serait pas encore bien coûteux, serait ou d’ouvrir une rue en face de la rue Mauconseil,
dans l’épaisseur des maisons, pour rendre rue Montmartre, ou d’ouvrir et d’élargir le culde-
sac de la Bouteille en face de la rue du Jour. En employant tous ces moyens et rendant
de plus la sortie par la rue Françoise très-facile, il est constant qu’il n’y aurait pas la
moindre incommodité à laisser le spectacle où il est, plutôt que de changer, bouleverser et
dépenser considérablement en le déplaçant. Si mon projet est agréé, je serai assez satisfait
intérieurement sans être connu ; si mon plan est sans fondement, je fais très prudemment
de garder l’incognito.
L’Auteur de ce projet nous paraît avoir des vues d’économie, il semble craindre le
déplacement de la Comédie Italienne : il la croit bien située où elle est actuellement, parce
qu’elle se rapproche du centre. Cet Avis n’est point déraisonnable. Nous laissons à juger
aux gens de l’art de la bonté de ce projet : ce qui ne peut se faire qu’après un mûr examen
des avantages et des inconvénients. Mais l’Auteur ne désire point une reconstruction de la
Salle de ce Spectacle, et nous avons de la peine à être de son avis. Quoi qu’il en soit, on
doit lui tenir compte de son zèle et de ses idées, qui peuvent échauffer le génie des Artistes.
Il nous est tombé dans les mains un plan de Comédie Française, qui n’est point connu
et dont nous nous donnerons incessamment le détail.
1780, n°193, 11 juillet, Architecture, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
Chargé de construire une Salle de spectacle pour une grande Ville de Province, j’ai
recherché tout ce qui, des Théâtres antiques pouvait être adapté à nos usages et concilié
avec nos convenances théâtrales ; j’ai suivi toutes les variétés des Salles de Spectacles
modernes ; mais je n’ai trouvé que peu de dimensions fondées sur des proportions précises
et agréables, peu de formes analogues à l’objet, peu de caractère : je n’ai reconnu enfin
aucune théorie établie par des expériences absolues, de la manière de propager ou
d’augmenter le son des voix, des Acteurs ou Chanteurs, ou celui des instruments, car je
ne sais quel jugement on doit porter de l’effet des vases ou cloches retentissantes, soit
de verre, soit de métal, dont parle Vitruve ; ou de cavités pratiquées sous les orchestre,
imaginées, dit-on, par Jean-Jacques Rousseau. Prêt à fixer tous les détails de mon projet,
je désire être instruit incessamment.
1. S’il est nécessaire qu’une Salle de spectacles soit sonore ? si cette propriété lui vient
de sa forme ou de sa matière ? s’il existe des expériences incontestables d’après lesquelles
on ait conclu ou pu conclure une théorie ? Quelles sont ? Si les cavités réservées sous les
orchestres des Sales d’Opéra de Paris et de Versailles produisent cet effet ?
Annexes
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2. Quel doit être le caractère tant extérieur qu’intérieur d’une Salle de spectacles ? et
quels sont les moyens généraux de l’imprimer à l’édifice d’une manière équivoque ?
Je présume que les Architectes distingués de la Capitale ont tellement examiné ces
questions, qu’ils voudront bien m’éclairer par des solutions qui ne peuvent que justifier leur
réputation.
J’ai l’honneur d’être, etc La Cour.
1780, n°203, 21 juillet, Architecture, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
J’ai lu dans votre Journal du 11 de ce mois, une lettre qui vous est adressée de Toulouse
par M de la Cour. Elle m’a fourni les réflexions suivantes ; permettez-moi de vous les
communiquer.
M de la Cour dit que chargé de construire une Salle de Spectacle pour une grande ville
de Province, il a recherché ce qui des Théâtres antiques pouvait être adapté à nos usages
et concilié avec nos convenances théâtrales ; il a suivi toutes les variétés des salles de
spectacles modernes ; mais il n’a trouvé que peu de dimensions fondées sur des proportions
précises et agréables, peu de formes analogues à l’objet, peu de caractère ; mais il n’a
trouvé que peu de dimensions fondées sur des proportions précises et agréables et peu de
formes analogues à l’objet, peu de caractère ; il n’a reconnu enfin aucune théorie établie
sur des expériences de la manière de propager et d’augmenter le son des voix des Acteurs
et des Chanteurs, et celui des instruments, parce qu’il ne fait que penser de ces cloches
retentissantes dont parle Vitruve, ni des cavités pratiquées sous les orchestres imaginées,
dit-on, par Jean-Jacques Rousseau.
Si M La Cour, dans les théâtres antiques et modernes, a trouvé peu de dimensions
précises et agréables, peu de formes analogues à l’objet, et de caractère, ses jugements
n’ont pu être portés que d’après d’excellents principes qu’il s’est faits à lui-même sur la
meilleure construction d’une Salle de Spectacle. Il a dû sans doute se dire, en faisant
des observations, telle dimension, telle forme est vicieuse, telle décoration extérieure ou
intérieure manque de caractère, par telle ou telle raison. C’est donc à lui-même de mettre
au jour ces raisons, et ces principes invariables et incontestables d’après lesquels il a
jugé des défauts des anciens et des modernes ; et ce sera à nous de lui témoigner toute
notre reconnaissance, quand il aura eu la bonté de nous développer sa Théorie fondée sur
l’expérience.
On ne devine pas pourquoi, vers la fin de sa Lettre, il s’amuse à nous faire des questions
d’enfants.
Il demande si une Salle de Spectacle doit être sonore ; oui sans doute, pourvu qu’elle
ne forme pas écho.
Il demande encore si cette propriété vient de la forme ou de la matière ; il est à croire
qu’elle vient de l’une et de l’autre, à en juger de la forme et de la matière employée pour
les instruments.
Il ne se sait si les cavités réservées sous les orchestres de l’Opéra de Paris et de
Versailles produisent de l’effet. En quoi ces cavités peuvent-elles s’opposer au propagement
du son, et pourquoi n’y contribueraient-elles pas ?
Il présume que les Architectes distingués de la Capitale ont tellement examiné ces
questions, qu’ils voudront bien l’éclairer par des solutions qui ne peuvent que justifier leur
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réputation. Que peuvent répondre nos Architectes, constructeurs de Salles, dont M la Cour
n’est pas content ? Sinon, Monsieur, construisez une Salle de Spectacle dont l’extérieur ne
présente l’idée ni d’un temple, ni d’un Palais de Roi, ni du Sanctuaire de la Justice, ni d’un
Hôtel de Ville, ni d’un Arsénal, ni d’une Prison, ni d’une Cazerne : enfin, dont au premier
aspect on devine la vraie destination ; que les abords en soient faciles, que les ornements
du dedans soient analogues à celles du dehors ; que dans la partie du Théâtre tout soit
prévu pour le service aisé des décorations et le jeu des Acteurs ; que dans le cirque, il n’y
ait pas un coin où chacun ne voie et n’entende à merveille, sans gêner, ni l’être pour son
voisin ; qu’après la représentation, la foule de Spectateurs s’écoule de toutes parts, sans
presse, sans confusion, et sans risque, alors que nous avouerons (si vous avez été aussi
resserré que nous par le terrain et les données de convention), que vous l’emportez sur
nous, et nous vous prierons de nous éclairer de vos lumières.
J’ai l’honneur d’être, Laville.
1780, n°274, 30 sept, Architecture, Lettre de M Dufourny de Villiers,
Architecte, en Réponse à celle de M la Cour sur les Salles de Spectacles
(voyez la feuille n°193).
Monsieur, les questions que vous avez proposé sur les propriétés sonores et sur le caractère
de l’Architecture des Salles de Spectacles, auraient sans doute été discutées plus tôt, si,
en vous adressant aux Architectes distingués de la Capitale, vous n’aviez intéressé au
silence la modestie de chacun d’eux, et paru prononcer ainsi l’exclusion indirecte contre
les autres :c’est cette dernière considération qui m’a fait suspendre la publicité de mes
observations ; mais puisque personne ne se présente après un long délai, je vous le fais
parvenir par cette voie, afin qu’elles servent au moins à réveiller l’attention sur des questions
très intéressantes en tous temps, et surtout à l’époque où, construisant un Théâtre pour les
Comédiens Français, on va prononcer entre les divers projets présentés pour le Théâtre
des Comédiens Italiens.
La première de vos demandes, relative aux propriétés sonores des Salles de
Spectacles, sera l’objet d’une seconde lettre, dans laquelle vous trouverez des expériences
très intéressantes et leur application. Je commence par exposer dans celle-ci mon opinion
sur votre seconde demande, et je désire que ceux qui auraient un système différent, donnent
des motifs suffisants de leur préférence.
Vous demandez, Monsieur, quel est le moyen d’imprimer aux édifices publics, et
particulièrement aux Salles de Spectacles, le caractère qui leur est propre : je suis très
étonné, que d’aussi importantes recherches aient été traitées de puériles, et je pense,
au contraire, qu’on ne peut mériter le titre d’Architecte qu’autant que l’on parvient à
revêtir les édifices de leur caractère propre, c’est-à-dire, à donner à leurs masses les
dispositions générales qui annoncent d’une manière absolue et imposante leur destination,
et à leurs détails les proportions et les ornements qui peuvent préparer l’âme du Spectateur
aux impressions qu’elle doit éprouver à leur intérieur et qui sont le but principal de leur
construction.
Il ne suffit pas qu’un édifice soit à la Nation ou au Prince, pour introduire dans son
ordonnance des colonnes. La munificence publique ou royale ne peut les faire admettre
où le caractère propre de l’édifice ne les indique pas, et elle ne doit ajouter au monument
(bien caractérisé d’ailleurs) qu’une plus grande étendue, des dimensions supérieures, la
richesse des détails, le choix d’une précision rigoureuse dans l’exécution. Les colonnes
destinées particulièrement aux Temples, aux Palais et aux Fêtes, ne doivent jamais être
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employées que pour porter l’édifice, et non pour le décorer en formant de ces avant corps,
souvent inutiles ; et s’il est permis de les employer ailleurs, ce ne peut qu’être qu’en évitant
les frontons et autres ornements propres aux Basiliques : si on tolère enfin les colonnes
pour orner extérieurement les Théâtres, ce ne peut être que pour ceux destinés à la
représentation des scènes tragiques, qui sont supposées le plus souvent au milieu des
Temples et des Palais ; elles seraient absolument ridicules au Théâtre italien, si ce n’est
que comme Parodies.
L’expression du but de l’édifice dépend moins de ses détails que de la forme générale
de son plan et de la distribution de ses masses. La décoration partielle, les ornements, ne
constituent pas plus son caractère, que ne le font les habits d’un personnage ; mais ils
doivent être analogues au part et d’autre. Tout édifice dans lequel le Public se rassemble,
doit avoir des portiques spacieux, et doit annoncer tout au plus deux étages ; un au rez-dechaussée,
qui peut être réputé accessoire et forme un soubassement, un autre supérieur et
principal, dans l’ordonnance duquel l’unité exige que les diverses divisions des planchers,
qui pourraient être à l’intérieur, ne soient point indiquées au dehors. Les portes et les
croisées doivent être colossales, car cet ordonnance gigantesque suffit, sans le concours
d’aucuns ornements, pour donner aux édifices publics le caractère général qui les distingue
des habitations particulières.
Tous les édifices publics et surtout les Théâtres, doivent être isolés de toutes habitations
particuliers, afin de faciliter et de multiplier les abords et les aspects ; afin de ne point tomber
dans une décoration mixte, nécessaire pour raccorder les deux emplois ; afin d’éviter les
causes étrangères de feu. Mais il est inutile de rappeler ces principes, le Ministère instruit
par les incendies de l’Opéra et de plusieurs autres Salles en Europe, ne tolérera jamais ce
mélange monstrueux, qui exposerait les habitants à partager avec les Comédiens les effets
du feu, et les Spectateurs rassemblés à être engloutis : jamais sans doute l’intérêt particulier
n’osera faire une proposition aussi attentatoire au bon goût et à la sûreté publique ; elle
serait certainement rejetée ; la disposition de la nouvelle Salle des Comédiens Français
prouve assez que le Gouvernement, qui ne désire que l’intérêt public, est convaincu de la
nécessité d’isoler les Théâtres.
La suite demain.
1780, n°275, dimanche 1er octobre, Architecture, Fin de la Lettre de M
Dufourny de Villiers. (Voyez la feuille d’hier)
En appliquant mes principes à la construction des Théâtres, il est évident qu’ils doivent être,
1° entourés de rues ; 2° isolés de toutes habitations ; 3° que leur forme extérieure doit être
circulaire, ce qui est plus favorable pour la circulation des voitures qui peuvent aborder de
toutes parts, les portiques ouverts au pourtour ; 4° qu’aux seuls Théâtres tragiques on peut
tolérer les colonnes ; 5 que les avant-corps, qui interrompaient nécessairement les lignes
circulaires, doivent en être absolument proscrits ; 6° que les croisées doivent être colossales
et renfermer sous l’apparence extérieure d’un seul étages toutes les distributions intérieures,
sinon au lieu d’annoncer au public, dès le dehors, une Salle assez vaste pour le recevoir,
elles ne lui donneront l’idée que de chambrettes pour les Acteurs ; 7° enfin, que de toutes les
formes il que la circulaire, qui réunisse toutes les propriétés ; elle est donnée par la nature,
qui rassemble circulairement autour d’une action, tous ceux qui en sont les témoins ; elle est
la plus analogue à la distribution intérieure, la plus convenable pour l’incidence des rues,
selon toutes les directions ; elle est enfin consacrée par l’exemple respectable des Théâtres
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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et des Amphithéâtres antiques, la forme quarré-long ne s’étant introduite chez les Modernes
que par une imitation servile des jeux de Paume premiers berceaux de nos théâtres.
Je crois avoir satisfait à toutes les conditions dans le projet que j’ai présenté au mois
de Février dernier, pour une Salle destinée aux Comédiens Italiens, sur le terrain de l’Hôtel
de M le Duc de Choiseul, rue de Richelieu ; mais l’opinion que les Architectes se contentent
trop souvent d’étonner les yeux par le fracas ruineux des ordres d’Architecture, et que trop
rarement ils emploient la sculpture pour parler à l’esprit et émouvoir l’âme, j’ai eu recours à
celle-ci, et j’ai cherché dans son expression, tout ce qui, mieux que des colonnes, pouvait
faire connaître le but moral de l’édifice que j’ai développé dans un bas relief continu, régnant
au-dessus des croisées. La Sagesse, qui dans les leçons agréables du Théâtre emploie
l’image de tous les âges et de tous les personnages, pour faire connaître par des actions
les dangers de l’abus des passions et la félicité qui suit leur bon usage, serait représentée
à l’origine du bas-relief par une Minerve dépouillée par les grâces de son appareil austère ;
l’une enlèverait son Egide et l’autre sa Lance, une troisième son Casque, et trois Muses
la paraient de fleurs ; elle aurait un visage riant et tenant des masques, elle paraîtrait
daigner se prêter à jouer à plusieurs personnages. Elle indiquerait aussi ces différentes
Scènes qui occuperaient la suite du bas-relief, où l’on verrait l’effet des passions sur les
divers âges, le déshonneur où leur excès conduit ; la vénération, le culte que l’on rend
à la vertu, et surtout, la vieillesse fortunée, qui après avoir joui des penchants légitimes,
après avoir inspiré les vertus à plusieurs générations, se voit entourée d’une postérité
nombreuse et tendrement unie. C’est ainsi que j’ai cru pouvoir faire renaître cet usage trop
abandonné, de donner de la vie aux murailles, de les mettre en commerce de pensées
avec le Spectateur, usage respectable, usage infiniment utile aux moeurs publiques, et
dont il nous reste quelques vestiges dans certains bas-reliefs et dans des inscriptions qui
renferment des sentences sublimes, auxquelles on ne peut comparer quelques inscriptions
modernes, qui ne ressemblent qu’à des extraits de gazettes.
C’est d’après ces principes, que mes plans, mon modèle en relief, et mes proportions
pour la construction de la Salle des Comédiens Italiens doivent être examinés et jugés ; mais
aussi avide de conseils que vous, Monsieur, puisque je suis dans les mêmes circonstances,
avec le plus vif désir de bien mériter du public, dont l’intérêt, aux yeux des Artistes, devait
éclipser tous les autres, je les demande à tous, et à vous personnellement, pour mon
instruction et pour fixer les idées de cette multitude de concitoyens, qui, dans ses jugements
redoutables, prête à saisir la vérité si on la lui présente, se laisse cependant entraîner fort
souvent par l’habitude, si on la lui laisse ignorer.
Puisse notre correspondance exciter une discussion aussi utile, et produire tous les
effets d’un concours, seul moyen de perfectionner toutes choses, et conforme d’ailleurs aux
vues actuelles du Gouvernement pour provoquer l’émulation.
J’ai l’honneur d’être, etc
Dufourny de Villiers
1781, n°89, 30 mars 1781, Architecture, Aux Auteurs du Journal, sur la
nouvelle Salle de la Comédie Italienne.
Messieurs,
L’on vous voit sans cesse, pour ainsi dire, à l’affût de toutes les productions relatives
aux Arts, ce n’est donc pas sans surprise, que l’on a remarqué votre profond silence sur
le projet arrêté et déjà commencé d’une nouvelle Salle pour la Comédie Italienne, dans
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l’emplacement de l’Hôtel de Choiseul. Puisque vous vous taisez, je vais vous faire part de
ce que j’ai découvert à ce sujet.
Comme je ne crois, en aucune sorte, offenser les personnes intéressées à cette
entreprise, je me détermine quoiqu’à leur insu, par la voie de votre Journal, d’en instruire
le Public toujours avide de connaître d’avance les dimensions des Edifices où il doit se
rassembler. Je m’occupe plus que personne au monde à suivre les progrès de ces sortes
de monuments. Je fais tant, qu’enfin je parviens à en obtenir des notions justes, non dans
la coupable intention de les critiquer, mais pour le plaisir de m’en instruire d’abord, et de
les publier ensuite. Vous n’êtes pas fâchés, je crois, de rencontrer de temps en temps
des fureteurs et des bavards de mon espèce, ainsi j’espère que vous ferez volontiers
connaissance avec moi.
On travaille à ce monument en vertu de Lettre patentes enregistrées en Parlement le
14 Octobre 1780, qui ordonnent la translation de la Comédie dite Italienne, dans le jardin de
l’Hôtel de Choiseul, sur l’offre faite par M le Duc et Mme la Duchesse de consentir l’abandon
gratuit d’environ 1800 toises de superficie de leur terrain, pour y construire ladite Salle, et y
former une place au devant, et les rues nécessaires à son débouché. Ces Lettres patentes
ont été également enregistrées à la Ville et au Bureau des Finances.
La Salle de Spectacle sera isolée : elle aura une place au-devant, et la Ville consent
que la partie de derrière sur le Boulevard, soit élaguée, nettoyée, et pavée pour en faciliter
les abords ; en sorte que la Salle sera entre deux places et deux rues.
Dans les deux rues latérales, à qui on donne les noms de Favart et de Marivaux, on
pratiquera, pour les gens de pied, un trottoir formé par des bornes placées à cinq à six pieds
de distance des murs. En tout cinq rues y aboutiront, sans compter un passage, qui sera
ménagé pour les gens pied, en face même de la Comédie.
La face de ce Monument aura quinze toises deux pieds ; elle sera ornée de six colonnes
ioniques antiques, du diamètre de quatre pieds sept pouces, qui formeront un corps avancé
sous lequel on prendra à couvert des billets à quatre Bureaux de distribution.
Le Vestibule de quarante pieds quarrés sera décoré de douze colonnes doriques : on
y communiquera de droite et de gauche à deux escaliers de sept pieds de large chacun,
lesquels conduiront au Foyer public, aux 1res, 2mes et 3mes Loges, à deux Cafés, et à
deux passages pour les personnes à équipage.
Le Foyer public, placé au-dessus du vestibule, formant galerie, aura 24 pieds de large
sur 41 de long, et comprendra trois croisées ayant vues sur la place, avec un grand balcon
de toute la longueur.
Le Cirque, pour les Spectateurs, a la forme d’un ovale tronqué de 30 pieds de large sur
50 de long, et est décoré de trois rangs de loges, d’amphithéâtre, balcons et loges exigées.
L’emplacement du Théâtre aura 55 pieds quarrés. Les côtés latéraux, quant à la
décoration extérieure, seront formés de deux avant-corps ornés de trois croisés chacun, et
dans l’arrière-corps toutes les croisées seront embrassées par un grand balcon. La corniche
ionique règnera dans le pourtour.
La face sur la rue Favart aura 36 toises et celle de Marivaux 28.
M Heurtier, Architecte du Roi et Inspecteur général des bâtiments, n’est chargé que de
la partie de la Salle de Comédie.
Voilà, Messieurs, tous les renseignements que je puis vous donner sur cet Edifice. Ce
serait peut-être ici le lieu d’observer, qu’en comparant la grandeur de nos Théâtres, avec
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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ceux des anciens, il faut aussi comparer nos usages et les leurs. Les Spectacles étaient
pour eux, ce que sont pour nous les fêtes publiques données à l’occasion de quelques
événements intéressants, ou bien par ceux qui avaient intérêt de capter la bienveillance
du Peuple par leur magnificence ; alors il fallait construire des salles immenses pour
contenir une grande multitude. De là l’invention de ces masques exagérés, dont les Anciens
couvraient le visage de leurs Acteurs, pour que l’expression fût aperçue de plus loin ;
de là ces porte-voix imaginés pour faire parvenir les paroles, jusqu’au derniers rangs des
Spectateurs, en sorte que les Comédiens affublés d’un masque en caricature, ayant des
gens qui parlaient pour eux dans des entonnoirs, n’avaient la plupart du temps, d’autre
emploi que de gesticuler. Je doute qu’une pièce de notre Théâtre ainsi représentée fût de
notre goût. Nos Architectes, sont donc obligés de renoncer à donner une aussi grande
étendue à leurs salles de Spectacles. Les limites leur sont nécessairement prescrites par
la distance, où l’homme cesse d’être bien vu et bien entendu par un autre.
Pardon de mes réflexions, je les termine là, pour ne pas occuper trop de place dans
voter Journal. Je suis parfaitement, etc Théâtromane
1781, n°287, 14 octobre, Aux Auteurs du Journal, Architecture
Messieurs,
Avant d’achever entièrement la Salle provisoire de l’Opéra, j’ai à coeur de ne laisser
aucun doute sur sa plus grande solidité. On a pu croire à l’inspection du mur de la rue
de Bondy, qui se trouve porter une charpente assez élevée, que ce mur était trop faible,
relativement à sa surcharge ; mais on ignorait que ses fondations étaient très solides ; que
les contrepoids de près de quarante milliers, qui pourraient causer quelques ébranlements,
sont portés dans le coin du Théâtre le plus fort, et le plus capable d’y résister, et que mon
intention était d’y placer en dedans et en-dehors, le long du mur, des piliers adossés qui,
soutenant le balcon en encorbellement, devaient consolider tout l’édifice, ce qui n’a pu être
fait d’abord ; et si j’ai été en avant sur le plan de bois, c’était pour accélérer d’autant plus la
besogne, qu’il était intéressant de se mettre à couvert des injures du temps.
Je dois rendre compte que dans le plan que j’avais présenté au Ministre, j’offrais un
moyen encore plus sûr, et c’est celui auquel Mrs de la Chambre de la Maçonnerie se sont
arrêtés ; c’était de prendre sept pieds sur la rue de Bondy, de poser à cette distance des
piliers de fond, et devant chaque pilier, un borne ; ce qui, serrant le mur dans toute sa
longueur, formerait une masse d’appui inébranlable ; mais j’ai craint que cette demande
ne parût indiscrète et ne fît présumer que mon emplacement n’était pas suffisant et que
je cherchais à augmenter mon Théâtre aux dépens de la rue, ce qui aurait infailliblement
mis obstacle à l’exécution d’un projet qui avait déjà essuyé quelques contradictions : mais
actuellement que mon Théâtre est décidé, qu’il y a une longueur suffisante, je reviens avec
joie à ma première idée, et je remercie Mrs de la Chambre de la Maçonnerie d’avoir concouru
par leur Procès verbal, à me conduire au but où je tendais : au lieu d’un balcon rue Bondy, il y
aura une galerie de sept pieds de large et de toute la longueur du mur : le dessus sera d’une
très grande aisance pour le service du Théâtre ; le dessous servira d’abri pour les gens de
livrée qui attendront leurs Maîtres, et pour les Maîtres qui attendront leurs voitures ; cela
évitera l’engorgement des deux corridors qui y déboucheront : ce sera enfin une commodité
de plus, et l’on ne saurait trop les multiplier.
Quant aux jours que j’ai pris sur le Boulevard, dans le pourtour de la façade, par des
espèces de trous ou lucarnes, ils ont paru faire tache : on aurait désiré, à ce que j’ai appris,
au lieu de chacun de ces trous, un ovale avec ornement au-dessus, et c’est précisément ce
que j’ai voulu éviter, mon intention étant que tout l’encadrement fût lisse.
Annexes
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Comme ces fenêtres, peintes en couleur de pierre dont elles représentent la forme,
seront fermées le jour, elles n’indiqueront aucun usage et ne s’ouvriront, pour avoir de l’air,
qu’aux heures où le Public n’est pas dans le cas d’apprécier le mérite d’une façade.
J’ai l’honneur de prévenir les Dames que je n’a point employé de plâtre dans tout
l’intérieur de la Salle : on a vu les bois à découvert ; ils ont été lattés pour recevoir la toile
peinte qui doit en faire le fond.
J’ai donné de la pente aux loges, afin que les personnes qui se trouveront sur les bancs
de derrière puissent voir par-dessus la tête de leurs voisins, sans être obligés de se lever.
Tout est peint en détrempe, non seulement dans la Salle, mais même dans les foyers
de la maison voisine, magasins, loges d’Acteurs, etc
Il n’est pas possible de concevoir tous les détails d’une telle entreprise ; ils se multiplient,
se croisent, varient et se succèdent à chaque instant. Si dans leur immensité, il m’est
échappé quelques incorrections, je supplie les gens de goût de bien vouloir m’éclairer, et je
ferai tout ce qui dépendra de moi pour y remédier.
Je n’ai pas la vanité de croire qu’on sera parfaitement content ; mais j’ose assurer qu’on
ne peut être plus pénétré que moi du désir de bien faire.
Je vous prie de vouloir bien insérer cette Lettre dans vos Feuilles.
J’ai l’honneur d’être, etc Lenoir.
1783, n°80, vendredi 21 mars, Architecture, Projet d’une nouvelle salle
d’Opéra, proposée par le sieur Poyet, Architecte.
Des Salles de Spectacles nouvellement construites aucune n’a échappé à la critique.
L’auteur du projet que nous annonçons en propose une d’un genre absolument nouveau
parmi nous, c’est un Amphithéâtre dans la forme de ceux où se réunissaient les Romains
pour célébrer leurs Fêtes et leur Jeux. Cette idée nous paraît très ingénieuse ; en effet dans
quelque point que le Spectateur soit placé, il jouit de l’appareil pompeux qu’offre l’ensemble
du Spectacle. Dans le plan de M Poyet, les Loges seront divisées, comme à l’ordinaire, par
des séparations à hauteur d’appui, mais les rangs disposés en retraite, de la profondeur
de chacune d’eux, auront absolument la forme, l’effet et les avantages de l’Amphithéâtre
antique.
Cet Amphithéâtre formera un éventail immense, dont les branches viendront aboutir
aux deux extrémités de l’avant-scène, qui sera lisse et servira de cadre naturel à toutes les
décorations qu’on pourra mettre en scène, ayant quarante-deux pieds d’ouverture. Il y aura
cinq rang de Loges, chaque rang aura un corridor ; un immense Amphithéâtre ; un Parterre
assis. La cloison servant de fond aux premières loges, formera, en s’élevant, d’appui au
secondes ; la cloison des secondes, ira servir d’appui au troisièmes, ainsi de suite jusqu’au
fond de la Salle, où l’on a pratiqué dans les caissons du plafond un sixième rang de loges.
La décoration extérieure sera simple, mais imposante et majestueuse, et portera le vrai
caractère qu’exige un pareil monument ; les produits de la recette ordinaire seront doublés.
On objectera peut-être que cette réunion des Spectateurs pourrait ne pas offrir un effet
aussi agréable qu’on le suppose. Cette objection est détruite par un fait que voici ; il y a
à Véronne un de ces Amphithéâtres bâtis par les Romains, et qu’un Seigneur qui aime
l’antiquité, a fait réparer à ses frais. M Renard, Architecte, étant à Véronne en 1779, y fut
témoin d’un spectacle que cette Ville donna dans son Amphithéâtre à une illustre Etrangère.
Il contenait trente mille personnes, et cette réunion formait un tableau que cet Artiste trouva
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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superbe, et on ne peut pas plus imposant, tableau dont la forme de nos salles ne nous
permet pas d’avoir idée.
1783, n°82, dimanche 23 mars, Trait historique, Architecture, Aux Auteurs du
Journal, Gravure.
Messieurs
Vous avez rendu compte dans le n°80 d’une nouvelle Salle de Spectacle par M Poyet.
Vous ignorez, sans doute, que ce projet a été imaginé par M le Doux, Architecte du Roi et
de l’Académie Royale d’Architecture, en 1775 ; qu’il a été arrêté par le Conseil en 1776, et
gravé au frais de l’Administration en 1777 ; en conséquence je vous supplie de vouloir bien
insérer dans votre Journal les détails que j’ai l’honneur de vous adresser, munis de l’autorité
de M de la Corée, Intendant de la Franche-Comté.
J’ai l’honneur d’être, etc
“La salle du Spectacle de la ville de Besançon est sur le point d’être finie. Cet édifice
est isolé de toutes parts, et présente seulement, sur la rue S Vincent, un grand ordre de
colonnes. La place est entourée de bâtiments peu élevés, qui servent à faire valoir l’objet
principal ; indépendamment des commodités qui appartiennent à toutes les Salles, et que
celle-ci réunit, ce qu’il y a d’extraordinaire et de neuf, c’est le parti simple que l’Artiste a
pris pour la meubler. Les Spectateurs suffisent pour la parer. Les Loges sont toutes en
amphithéâtre, et divisées, comme à l’ordinaire, par des séparations à hauteur d’appui ; les
rangs disposés en retraite, de la profondeur de chacun d’eux, ont absolument la forme,
l’effet et les avantages de l’Amphithéâtre antique.
Cet Amphithéâtre forme un éventail immense, dont les branches viennent aboutir
aux deux extrémités de l’avant-scène qui est lisse et sert de cadre naturel à toutes les
décorations qu’on peut mettre en scène.
L’avant-scène a 42 à 43 pieds. Il y a cinq rangs de Loges ; chaque rang a un corridor,
un immense amphithéâtre, un parterre assis ; la cloison servant de fond aux premières
Loges forme, en s’élevant, l’appui des secondes ; la cloison des secondes sert d’appui aux
troisièmes, ainsi de suite jusque au fond de la Salle ; on a pratiqué dans les caissons du
plafond de l’avant-scène des petites Loges.
L’Orchestre est en partie sous le Théâtre, et forme un salon de musique dont les sons se
rendent dans la Salle par une voussure disposée pour cet effet. Le Théâtre, par sa largeur,
est susceptible de plusieurs scènes pour les a parte.’
Vu le présent avis.
Nous, Intendant de Franche-Comté, soussigné, certifions que ces détails sont exacts
et conformes à la vérité. Signé, DE LA COREE
1783, n°88, 29 mars, Architecture, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
Je voulais désavouer le compte que vous avez rendu de mon projet de Salle d’Opéra,
dans le n° 80 de votre Journal, attendu qu’il n’entrait point dans mes vues de donner à
mon projet cette forme de publicité ; mais l’empressement extraordinaire de l’homme qui
réclame ce projet en faveur de M le Doux dans le n°82, rend ce désaveu inutile, et je n’ai
rien maintenant de plus pressé que de lui répondre.
Annexes
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Je dois commencer par rendre justice à un Artiste estimable, qui certainement n’a
aucune part à tout ceci. Je dois dire que personne ne respecte plus que moi les talents de M
le Doux ; et que de tous nos habiles Architectes, il est un de ceux qui ont le plus de goût et
de génie. Personne ne peut avoir plus de vénération que moi pour le Magistrat qui a permis
que l’on mît son nom dans votre Journal ; mais tout cela ne prouve en aucune manière que
“mon projet a été imaginé en 1775 par M le Doux”.
L’idée des amphithéâtres est de l’antiquité la plus reculée ; aussi n’ai-je point prétendu
que l’invention m’en appartînt ; et M le Doux n’en est pas plus le créateur que moi. Nos
moyens d’exécution sont absolument différents, et n’ont de commun que cette première
idée qui n’est pas à nous.
La forme de ma salle est un trapèse dont le petit côté a 42 pieds et fait l’ouverture de
l’avant-scène, et dont le grand côté est formé par une partie circulaire ; c’est exactement la
forme d’un éventail ainsi que je l’ai annoncé.
La forme de celle de Besançon est un demi- cercle parafait dont le diamètre a 62 pieds
et forme l’avant-scène. Or un demi-cercle n’est point un éventail et n’a pas de branches.
Ma salle est composée de six rangs de loges formant un vaste amphithéâtre porté sur
un soubassement percé de cinq larges arcades, au travers desquelles on aperçoit un autre
amphithéâtre, des loges grillées et des balcons.
La salle de M le Doux est composée d’un amphithéâtre de deux gradins, puis de
deux rangs de loges, puis d’un autre amphithéâtre de cinq gradins, et enfin d’un troisième
amphithéâtre de quatre gradins, pratiqué au haut de la salle derrière un rang de colonnes
de Pestum : en tout trois amphithéâtres et deux rangs de loges.
J’ai six rangs de loges toutes divisées et toutes en amphithéâtre ; chacun avec un
corridor de plein pied, et ayant chacun sept pieds de hauteur.
M le Doux n’en a que deux rangs qui soient divisés, les autres sont en gradins continus.
Les niveaux de ses deux rangs ne diffèrent que de quatre pieds, cela l’oblige de monter
du corridor au premier rang, et de descendre du corridor au second rang ;et ce parti est
tellement différent du mien, qu’il lui est impossible, en le prenant, de faire plus de deux
rangs de loges divisées suivant nos usages, au lieu que j’en ai fait autant qu’il m’a plu, sans
aucune gêne.
Je ne parlerai point ici de la différence prodigieuse qui se trouve entre les deux projets
relativement à la forme extérieure, à la disposition des accessoires, et à la décoration soit
du dehors, soit du dedans.
L’Auteur de la réclamation aurait dû faire deux réflexions : 1° que l’on n’accuse point
un homme de plagiat, sans se nommer aussi publiquement qu’on l’accuse. 2° Que l’on
peut faire à toute rigueur une description semblable de deux dessins différents. Rien ne
se ressemblerait plus dans une description que le portail de Sainte Geneviève et les six
colonnes du grand ordre de l’Ecole de Chirurgie, et rien n’est plus différent en exécution.
L’Auteur de la réclamation aurait dû voir mes dessins, et il est aussi vrai que vraisemblable
qu’il ne les a point vus.
J’ai eu à cet égard l’attention qu’il n’a pas eue. Je n’ai pas voulu lui répondre sans
connaître plus particulièrement la Salle de M le Doux. C’est, Messieurs, à la vue des dessins
authentiques de cette Salle, que je viens de me procurer et dont j’ai appris les calques, que
je vous écris. C’est à la vue de ces dessins que je demande à mon Accusateur : 1° où il
a vu que l’Amphithéâtre de M le Doux formait un éventail ? Un demi-cercle n’est point un
éventail, et n’a pas de branches comme un trapèse ; 2°où il a vu que l’avant-scène de M le
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Doux n’avait que 42 à 43 pieds d’ouverture, tandis qu’il en a 62 à 63 ? Je crois que c’est une
faute d’impression ; car il est dit plus bas que le théâtre par sa largeur, est susceptible de
plusieurs scènes pour les à parté. Et cet avantage, si c’en est un, ne serait point compatible
avec un avant-scène qui n’aurait que 42 pieds ; 3° où il a pris qu’il y avait cinq rangs de
loges, toutes divisées dans la Salle de M le Doux, tandis qu’il n’y a en a que deux ou trois
amphithéâtres ?
M le Doux sera, sans doute, très disposé à consentir à l’offre que je lui fais de déposer
ses dessins dans tel endroit qu’il voudra choisir, j’y déposerai les miens, afin que le Public en
puisse faire la comparaison. C’est le seul moyen qu’il ait de désavouer une accusation qui le
compromet, et dont je ne le crois point l’auteur. Au cas qu’il ne croie pas devoir accepter mon
offre, j’ai l’honneur de le prévenir que j’ai les calques de son projet à côté de mes dessins,
et que tout le monde pourra venir chez moi faire la comparaison, à laquelle il se sera refusé.
Permettez-moi, Messieurs, de finir par une petite remarque qui me paraît essentielle.
On vous a fait dire dans l’extrait de mon mémoire, que dans ma Salle chaque rang de loges
aura un corridor, un immense Amphithéâtre, un Parterre assis. Ce serait, sans doute, un
très grand avantage que tant de choses réunies à chaque rang de longes ; et il a paru si
considérable à mon Accusateur, qu’il a cru pouvoir le réclamer pour la Salle de Besançon.
M le Doux n’a certainement pas cet avantage, et je ne l’ai pas plus que lui.
Quant à celui des Loges divisées et en retraite les unes derrière les autres, c’est-àdire
à l’avantage de l’Amphithéâtre antique adapté à nos usages ; c’est vous, Messieurs,
qui avez dit, dans votre compte rendu que ce projet était d’un genre absolument nouveau
parmi nous.
Pour moi, je l’ai si peu dit que j’ai fait mention expresse, p. 4 de mon Mémoire imprimé,
des tentatives multipliées, mais malheureuses, de plusieurs Artistes pour rappeler cet
avantage. Celle de M le Doux a été l’une des plus heureuses sans doute, et vous avez vu,
Messieurs, qu’elle n’a pu lui fournir que deux rangs de Loges divisées, sans qu’il lui soit
possible d’en avoir un de plus.
J’ai l’honneur d’être, etc POYET
1783, n°97, 7 avril, Tableau historique, Architecture, dernière réponse à M
Poyet
Il est vrai que je ne suis pas l’inventeur des Amphithéâtres antiques. Tout le monde est
d’accord sur cette vérité. Ce qui convient à un Etat Républicain, ne convient pas à un
Etat monarchique ; nos moeurs, nos usages, nos Spectacles, sont différents ; des gradins
applicables à nos Ecoles publiques, ne rempliraient pas les points donnés pour nos salles de
Spectacles, et personne ne s’est avisé adopter cette idée. Il nous faut des Loges commodes,
où les rangs et les fortunes soient distingués, c’était le mot de l’énigme. Cette idée, une fois
trouvée, peut être variée, modifiée, à l’infini, les Loges multipliées au besoin.
En 1775, j’ai fait à Besançon une Salle avec des loges en amphithéâtre, divisées
comme à l’ordinaire, par des séparations à hauteur d’appui ; le dossier de la première Loge
sert d’appui à la seconde, le dossier de la seconde sert d’appui à la troisième, ainsi de suite.
En 1783, M Poyet, après avoir vu mes Plans et avoir discuté sur l’avantage du parti
amphithéâtral, a projeté une salle d’Opéra, avec des Loges en amphithéâtre divisées
comme à l’ordinaire à hauteur d’appui, le dossier de la première Loge fait l’appui de la
seconde, etc etc.
Annexes
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Je n’aurais pas revendiqué la petite gloire de l’idée première, si M Poyet s’était borné à
porter l’illusion dans son cercle, s’il n’avait pas fait imprimer publiquement un Mémoire dans
lequel il dit que les tentatives multipliées, mais malheureuses, de plusieurs Artistes, pour
donner à nos Salles la forme des Théâtres antiques, etc etc qu’il a trouvé le seul moyen
d’y parvenir, et de donner à ce genre de spectacle les avantages auxquels on n’avait pas
pensé avant lui, etc etcc que la forme de la Salle est la seule qui puisse réunir autant de
commodités, de grandeur, de magnificence, etc
J’ai l’honneur d’être, etc Le Doux
1783, n°105, 15 avril, Architecture, dernière réponse de M Poyet à M le Doux,
Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
Les querelles littéraires ou musicales peuvent amuser, au moins pendant quelque
temps ; mais une querelle d’Architectes n’a pas le même avantage. M le Doux a senti l’ennui
que la nôtre pouvait causer, et c’est pour cela sans doute qu’il donne sa première Lettre,
signée le titre de dernière réponse à la mienne. J’intitule comme lui, mais c’est tout ce que
je puis faire. M le Doux court si peu de risque à crier, même à faux, au voleur, j’en cours un
si grand à passer, même à faux, pour plagiaire, que je ne puis me dispenser de répondre.
Ce que je vois de plus remarquable dans la dernière réponse de M le Doux, c’est qu’il
n’aurait pas revendiqué la petite gloire d’une idée première, si je n’avais pas fait imprimer
publiquement mon Mémoire, c’est-à-dire, si je n’avais pas critiqué indirectement sa Salle par
le mot de tentatives malheureuses qu’il affecte de relever. Ce n’est donc plus une dispute
de propriété ; c’est une pique d’amour propre ; à la bonne heure ; l’affaire se civilise, et j’en
suis bien aise.
Le mot de l’énigme, nous dit, M le Doux ; est qu’il nous faut des loges où les rangs
et les fortunes soient divisés. Quand j’en conviendrais, tout le résultat de la question ainsi
présentée, serait que M le Doux n’avait pas encore trouvé le secret de distinguer les rangs
dans un amphithéâtre, puisqu’il lui est impossible de trouver dans le sien plus de deux rangs
de loges, et que deux rangs de loges ne peuvent suffire au besoin supposé de distinguer
les rangs et les fortunes.
Ce n’est point à lui que je dois l’idée qui nous est commune, je le répète et je l’atteste et
la seule vue de nos deux plans a suffi pour mettre beaucoup de monde à portée de l’attester
de même. Il n’a eu cette idée qu’à demi ; je l’ai eue complète, et avec tous ses avantages.
Le véritable mot de l’énigme, puisque M le Doux veut qu’il y en ait une, (quant à moi
je n’ai pas le plaisir à me faire deviner, parce que je ne trouvais pas mérite à me nommer
après), le véritable mot de l’énigme encore une fois, c’est l’humeur de M le Doux. Il sait le
culte que j’ai rendu à ses talents, et l’estime personnelle dont lui ai donné plus d’une fois des
preuves ; il peut, d’après cela, apprécier le regret que j’ai d’avoir excité son humeur. Mais
comment faire ? il fallait bien dire de mon projet ce qui en était. Je n’ai point dit que j’avais
trouvé le seul moyen de parvenir à donner à nos salles la forme des théâtres antiques. J’ai
dit que j’avais trouvé le seul moyen de parvenir à vaincre toutes les difficultés que présente
le projet d’une Salle d’Opéra pour Paris ; et cela est un peu différent. Que M le Doux essaie
d’appliquer à une Salle d’Opéra pour Paris, le parti qu’il a pris pour la salle de Besançon,
et si sa tentative est heureuse, je me tais.
Il y aurait sans doute autant d’arrogance que de malhonnêteté à réclamer
exclusivement pour ma salle des avantages qu’elle partagerait avec d’autres. D’autres
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peuvent avoir un ou plusieurs de ces avantages, j’en conviens, mais il faudrait pour
j’eusse tort m’en montrer une seule qui les réunît tous ; et je soutiens qu’il ne peuvent
géométriquement exister tous que dans la mienne. Cette assertion est un peu forte ; c’est
affaire de bonheur, si vous voulez ; je ne prétends pas à plus de mérite que cela, mais le
fait est que je les ai. Faire tenir 3000 spectateurs, dont 2000 absolument en face dans une
salle qui n’a que 42 pieds d’avant-scène, sur 60 pieds seulement de profondeur réduite,
et 58 pieds de hauteur ; disposer cette Salle de 3000 Spectateurs, de manière qu’elle ait
l’air d’être pleine avec 1100 ; avoir dans cette Salle six rangs de loges toutes divisées et
toutes commodes et même très commodes ; éviter dans le haut de cette Salle tous les arcs
doubleaux, lunettes, paradis ou renfoncements, et dans sa décoration tous les ressauts et
toutes les inégalités qui pourraient troubler, disperser, ou absorber le son ; lui donner une
forme telle que le son s’y répande le plus librement possible, sans être exposé aux réflexions
et aux échos qui résultent de toutes les courbes ; avoir le moindre nombre possible, c’est-àdire
presque pas de places masquées par les flancs de l’avant-scène ; isoler la construction
des loges de manière qu’elle ne tiendra que par un point au mur de maçonnerie qui doit
porter le toit de l’édifice, avantage incroyable pour les sons dans une Salle d’Opéra ; prévenir
le danger des incendies au point qu’en cas de malheur, il ne s’étendrait pas au dehors de la
cage du théâtre, entièrement séparée du reste de la Salle : donner à chaque rang de loges
son corridor, son escalier et toutes ses dépendances ; disposer huit escaliers de manière
qu’ils ne tiennent pas plus de places qu’un seul, trouver enfin dans la chose même un moyen
de l’exécuter sans qu’il en coûte rien ; voilà Messieurs, les avantages même qu’offre mon
projet. C’est à M le Doux lui-même à voir si je l’ai droit d’assurer, d’après cela, que j’ai trouvé
le seul moyen de réunir tous les avantages connus, et d’en procurer même de nouveaux
auxquels on n’avait pas pensé. Il m’accusait il y a huit jours de plagiat ; il se borne maintenant
à m’accuser de gasconnade ; c’est en revenir de lois sans doute ; et s’il veut être juste, je
suis persuadé que ce ne sera pas encore là son dernier mot.
J’ai l’honneur d’être, etc, Poyet
1787, n°360, 26 décembre, Arts, Aux Auteurs du Journal.
Permettez-moi, Messieurs, de hasarder quelques réflexions sur les salles de spectacle.
Le plus grand défaut, je crois, ces sortes d’édifices vient de ce que, dans un espace
donné, l’Architecte veut entasser beaucoup de monde ; au lieu qu’il faudrait convenir d’abord
du nombre de Spectateurs pour cet objet la grandeur et la forme de la Salle.
Moins les Spectateurs seront entassés et pressés, plus la Salle sera sonore ; parce que
le son en frappera les parois en plus d’endroits, et que leurs parties solides et élastiques
la réfléchiront.
La forme intérieure d’une Salle, la plus avantageuse pour voir, est celle d’un demicercle,
l’Acteur étant considéré comme au contre du cercle entier.
Mais la plus avantageuse pour entendre est celle d’une ellipse, dont un des foyers est
dans le milieu du parterre.
La salle de la Comédie Française est très sonore, parce que les espaces y sont grands
et les Spectateurs à leur aise ; mais comme elle a la forme d’un cercle, pour peu que l’Acteur
se tourne d’un côté, on ne l’entend pas bien d’un côté opposé.
La concavité élégante de son plafond contribue encore à sa sonorité, et elle en
aurait acquis davantage sans ce rang de loges percées en arcades dans sa voûte et qui
interrompent l’uniformité de sa courbure.
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Plus l’avant de la scène rentrera dans la Salle, mieux on entendra l’Acteur, parce que
sa voix frappera mieux contre le plafond et ne perdra point dans les coulisses.
Ce n’est plus une question de savoir si le parterre doit être assis. Comment peut-on
souffrir, au milieu des plaisirs délicats de l’esprit et du goût, cette foule de malheureux
qui s’étouffent, ces flots orageux qui se pressent, ces cris,ces hurlements qui interrompent
et troublent souvent le Spectacle ? on objecte les renchérissements du prix des places ;
mais en vérité, une Administration sage et vigilente doit faciliter au peuple la jouissance du
nécessaire, doit-elle s’occuper aussi de lui procurer à bon marché les choses d’agrément et
de luxe ? C’est un renversement de tout ordre. Les Spectacles ne sont pas faits pour ceux
qui n’ont pas le moyen d’y payer leurs places. Il est encore moins juste de réserver à ceux
qui payent le moins les places les plus commodes. On peut d’ailleurs modérer les prix et
réserver au peuple, vers les parties les plus hautes, et les plus éloignées de la Salle, des
places où il verrait le spectacle à peu de frais.
On ne peut trop stimuler les issues pour la sortie des Spectacles, élargir les escaliers,
les corridors. Quelle misérable économie qu celle du terrain dans un édifice qui attire tous
les jours 3 à 4000 personnes !
Je voudrais que les Amphithéâtres que je substituerais au Parterre fussent assez élevés
l’un au-dessus de l’autre pour que chaque Spectateur pût voir, à son aise, par-dessus la tête
de celui qui serait devant lui. Je voudrais que les Loges eussent beaucoup de profondeur
en face du Théâtre, et très peu dan les parties latérales, et qu’elles fussent d’autant moins
profondes qu’elles seraient plus élevées.
On sait combien l’affluence de Spectateurs dans un lieu renfermé fait perdre à l’air sa
qualité respirable. Est-ce donc une recherche frivole que celle qui a pour objet la salubrité de
tant de citoyens rassemblés ? il me semble qu’il y aurait un moyen assez simple de purifier
cet air. Ce serait de faire chauffer dans des poêles placés en dehors de la Salle de l’eau, dont
la vapeur y serait conduite par des tuyaux. L’eau a singulièrement la propriété de rendre l’air
propre à la respiration. Par l’évaporation perpétuelle qui s’en fait sur la surface du globe, il
est évident qu’elle entre pour beaucoup dans la composition e l’air de l’atmosphère ; et peutêtre
l’air vital des Chimistes n’est-il que la combinaison des vapeurs aqueuses avec l’air
inflammable en quelques-unes des autres vapeurs répandues dans l’air atmosphérique.
Des herbes odorantes mises dans l’eau dont la vapeur pénétrerait la Salle y répandrait,
à peu de frais, un parfum qui corrigerait l’air fade et corrompu qu’on y respire ; et c’est
ainsi qu’une recherche peu dispendieuse donnerait à nos Spectacles une commodité et un
agrément dignes d’une Nation délicate et polie.
Quand les Salles de Spectacle sont construites sur des places publiques percées
de beaucoup de rues, la confusion des carrosses et des gens à pied peut faire craindre
beaucoup d’accidents. J’aimerais mieux que la façade principale, et celle qui lui est opposée,
fussent placées sur deux rues parallèles spacieuses et garnies de larges trottoirs ; que deux
autres rues perpendiculaires à ces premières isollâsent l’édifice et que sous les deux faces
principales il y eût de vastes foyers pour les personnes qui attendraient leurs carrosses, et
que ces carrosses ne pussent jamais passer les deux rues latérales.
On regrettera longtemps la situation de l’ancien Opéra, si commode par les issues
multipliées que donnaient le Palais Royal et le Jardin de ce Palais.
La forme extérieure qui convient le mieux aux Salles de Spectacle est celle d’un carré
long, entouré de portiques soutenus par des colonnes à la manière des Temples antiques.
En effet, les Salles de Spectacle sont des temples érigés aux Muses, et comme on l’a
remarqué, nous sommes tous encore un peu paysans à l’Opéra. J’ai l’honneur d’être, etc
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Rues
1780, n°330, 25 novembre, Variétés
Messieurs,
Vous avez été à Rome, pour puiser dans les monuments des anciens, ces grands
talents qui vous rendent si recommandables, et que vous consacrez aux plaisirs des gens
riches, et à l’ornement de la capitale ; mais que n’avez-vous aussi été à Londres, pour y
apprendre à travailler pour la commodité et la sûreté des pauvres piétons, qui y sont comptés
pour quelque chose ?
Je viens de jeter le coup d’oeil d’un ami de l’humanité sur le plan de vos nouvelles rues ;
et j’y remarque avec chagrin que celles que vous tirez en face de votre monument et qui
doit être nommé nouvelle rue de la Comédie Française, sera très peu large, et que vous
n’avez pas eu la générosité de nous ménager, à nous autres piétons, la douce ressource
des trottoirs dans le goût de ceux de Londres. Nous imitons des Anglais tant de choses
ridicules, est-ce dans ce qu’ils ont de louable que nous craindrons de leur ressembler ?
Je ne crois pas, Messieurs, que le manque de terrain puisse vous servir d’excuse.
L’humanité du Prince auguste sous les auspices duquel vous travaillez, est trop connue,
pour nous faire craindre qu’il voulût contrarier des vues aussi utiles ; et vous seriez sûrs
d’acquérir des droits de son estime, comme à la reconnaissance du Public. Imaginez
combien notre plaisir serait empoisonné pendant la représentation des chef-d’oeuvres de
ce Théâtre national, par la réflexion inquiétante qu’après le spectacle, il faudra enfiler une
longue rue étroite, au risque d’être écrasé vingt fois. Au lieu que moyennant des trottoirs
qui nous mèneraient commodément et sans danger au bout de cette longue rue, pour nous
disperser dans celles qui l’avoisinent, nous rapporterions sans aucun mélange de crainte,
les douces impressions que nous aurions reçues au Spectacle.
A ces motifs, je pourrais ajouter, Messieurs, que les boutiques qui auraient issue sur ces
trottoirs n’en auraient que plus de valeur, et que la location en deviendrait plus avantageuse
que si elles étaient masquées et embarrassées par les voitures. Enfin, Messieurs, c’est un
bel exemple à donner à vos Confrères, un moyen d’ajouter à vos succès un prix encore plus
flatteur, l’estime et la reconnaissance publique.
Je suis, etc
Un Homme condamné à aller à pied.
1780, n°333, 28 novembre, Variétés, A L’Auteur de la Lettre insérée dans le
Journal du 25 novembre
On ne peut qu’applaudir, Monsieur, aux vues d’humanité et de patriotisme qui vous font
désirer l’usage des trottoirs dans la principale rue qui conduira au Nouveau Théâtre
François, tant pour la sûreté de Piétons, que pour la décoration de la rue et l’usage plus
avantageux des boutiques.
Amateur comme vous, Monsieur, du bien public, et parfaitement instruit des projets
accessoires à ce monument, je conçois la satisfaction que vous aurez d’apprendre qu’il ne
vous reste rien à souhaiter sur ce que vous demandez, en vous observant d’abord, que vous
êtes trompé sur les repaires établis pour indiquer la largeur de la rue du Théâtre François
qui aboutira à la place vis-à-vis le milieu du péristyle, puisqu’elle est réglée à quarante pieds
de large avec des trottoirs pour les gens de pied.
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Comparez maintenant cette largeur avec celle de la rue de Richelieu, à l’angle de la
Bibliothèque du Roi, et vous trouverez que la rue nouvelle aura dix pieds et demi de plus,
et qu’il n’y en a presque pas dans Paris qui puisse soutenir le parallèle pour la beauté.
Mais pour ajouter à votre sécurité, il est nécessaire que vous remarquiez, que, non
compris cette grande rue, celle de Vaugirard qui sera très large derrière le Théâtre, et les
deux autres rues latérales aux galeries des côtés, il existera encore quatre autres rues
formant la patte d’oie pour servir aux débouchés de la Place, deux desquelles aboutiront à
la rue des Fossés, M le Prince et les deux autres à la rue de Condé, de chacune trente pieds
de large ; de manière que si vous faites attention à la direction de ces rues, vous verrez
que naturellement elles conduiront encore au carrefour résultant de la suppression du Riche
Laboureur, servant de centre à un développement très étendue sur la ville par toutes les
rues qui s’y rassemblent ; et que dans le fait, la grande rue du Théâtre est subdivisée en
cinq, qui donneront par conséquent cent soixante pieds de superficie en largeur de rue pour
déboucher par la partie principale de ce monument.
Vous verrez encore, Monsieur, que l’on a même prévu la possibilité de faire approcher
des carrosses de places dans le premier moment de la fin du Spectacle, à dix pas au plus
du Théâtre, sans crainte d’embarras ni d’accidents ; objet sans doute bien précieux pour les
femmes qui n’ont point de voitures en propriété, et qui dans l’hiver sont forcées, maintenant,
d’attendre au grand froid que toutes les voitures de maîtres soient défilées ; par l’extrême
difficulté et la longueur du trajet pour aller prendre les Fiacres sur les places. Je suis, Etc
Votre confrère Piéton
Réponse de MM de Wailly et Peyre, à la Lettre insérée dans le Journal du 25
Novembre
Nous sommes très sensibles à l’honnêteté que l’Anonyme nous témoigne ; nous ne pouvons
qu’applaudir aux sentiments qui ont donné lieu à sa Lettre, s’il veut prendre la peine de
passer sur les travaux, nous lui ferons voir, avec très grand plaisir, que le Plan général arrêté
par le Roi, remplit l’objet de ses désirs.
1786, n°208, 27 juillet, Variété, Aux Auteurs du Journal, Paris 21 juillet
Messieurs,
Puisque vous voulez bien insérer dans votre Journal les idées que l’on vous
communique pour l’embellissement de Paris, je vous dirai que moi aussi j’ai une idée, bonne
ou mauvaise, que je n’ai encore vue nulle part, c’est pourquoi je vais vous la communiquer ;
si elle plaît, les Promeneurs pourront m’en savoir gré. Si on la néglige, il n’en résultera
aucun mal.
Je vous dirai donc tout uniment, Messieurs, que, quoique je connaisse la place
Vendôme depuis longtemps, je ne sais pas encore comment je m’y prendrais pour enseigner
à un étranger le chemin qui y conduit, et même lorsque j’y suis une fois, j’éprouve toujours
une sorte d’embarras à me décider par où en sortir ; j’imagine être au milieu d’un labyrinthe,
superbe à la vérité, mais don on ne voit point les issues. En y réfléchissant, j’ai cru voir
qu’en ouvrant l’Eglise et le terrain des Capucines, on aboutirait aux Boulevards d’un côté,
et que de l’autre on arriverait aux Tuileries en dégageant le passage des Feuillants ; je crois
même que l’on pourrait conserver le portail de leur église, qui pour lors se trouverait sur la
rue. Vous voyez, Messieurs, qu’il n’y a pas grand chemin à faire pour procurer une rue, qui,
faisant la communication du Boulevard aux Tuileries, nous ferait connaître en sus une place
trop ignorée, et qui paraît déserte par la seule raison qu’on n’en voit point les débouchés.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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C’est un hommage que je crois dû aux mânes de l’Architecte qui en a dirigé les plans. Si
ma Lettre parvient jusqu’aux Champs Elysées, comme il y a tout lieu de le croire, j’espère
que son ombre sourira à mon projet et apprendra avec plaisir qu’il est permis de penser au
18e siècle qu’un chef-d’oeuvre de cette nature ne doit pas être borné par deux espèces de
cul-de-sacs, larges à la vérité, mais dont on voit trop tôt la fin.
Une rue de cette largeur serait certainement une des communications les plus
fréquentées ; nos jeunes élégants trouveraient dans la place une espèce de manège ou
carrière où ils feraient briller leurs talents académiques pour la conduite des phaétons et
autres voitures de ce genre, sans qu’ils eussent besoin de s’essayer sur les pauvres piétons.
Quant aux soins de décorer le bout de la rue qui aboutirait au Jardin Royal, par un
escalier qui supporterait une grille digne du Jardin, par un château d’eau, ou quelque autre
objet convenable à la situation du lieu, il me semble que c’est aux Artistes qu’il appartient
d’en décider.
Quant à moi, il me suffit de savoir que l’on pourrait aller d’une promenade à l’autre sans
risque de s’égarer.
J’ai l’honneur d’être, etc Un Abonné.
1787/334, vendredi 30 novembre, Variétés, Lettre sur les Embellissements de
Paris aux Auteurs du Journal, ce 18 novembre 1787.
Messieurs,
Grâce au Ministre, ami des Arts, qui a cette Capitale dans son Département, Paris va
donc respirer.
Les Ponts et les Quais, déchargés des bâtiments qui les obstruaient, vont permettre à
l’air de circuler pour la salubrité de ses innombrables habitants.
Enfin le chef lieu du plus beau Royaume de l’Europe, plus ancien que la Monarchie,
deviendra, avec le temps, la plus belle ville de l’Univers.
Il était juste de donner sur tous les quartiers de Paris la préférence à celui de la Cité.
Déjà le Pont St Michel et le Pont au Change vont s’entrevoir, à travers une large rue
embellie d’édifices nouveaux et alignés, ayant d’un côté une entrée au Palais de Justice et
de l’autre les Portails de St Barthélemy et des PP Barnabites,
Déjà (le plans de Paris sous les yeux) on se plait à jouir d’avance des perspectives que
procureront le dégagement des Ponts, et la formation des Quais.
Ainsi, de l’angle de la place des trois Mairies, et du quai de la Mégisserie la vue percera
jusqu’à la porte de l’Arsenal. De l’Angle de la rue Dauphine et du quai des Augustins on
pourra apercevoir la porte St Bernard.
Voilà donc la Cité bien dégagée par ses côtés extérieurs ; mais cela ne suffit pas. Son
intérieur a besoin d’air et d’embellissement.
1° il conviendrait de fixer le point central de cette Ville immense, dont les extrémités
s’étendent de jour en jour. On ne peut pas disconvenir que le premier sol de la Cité ne soit
celui renfermé entre le Pont-au-change, (jadis le Grand Pont) et le Petit Pont. C’était par ces
seuls deux endroits qu’on entrait dans Lutèce. Ces deux Ponts étaient défendus chacun par
un fort ; ouvrons donc une vue qui, de la tête du Pont Notre-Dame, gagne celle du Pont St
Michel ; le point de réunion de ces deux rues fixera irrévocablement le point central de la
Cité, et par conséquent de tout Paris. (il se trouvera à peu près rue St Eloi, entre le chevet
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de l’église des Barnabites et la rue de la vieille Draperie) A ce point intéressant, élevons une
Tour de cent et tant de pieds ; au haut de laquelle on pratiquera une espèce d’observatoire,
où sera nuit et jour une Sentinelle chargée de veiller sur les incendies, et d’en avertir, au
moyen d’une forte cloche, avec laquelle elle sonnerait le tocsin, et d’un flambeau qu’elle
dirigerait vers le côté d’où le feu se manifesterait.
1° Elargissons la rue de la vieille Draperie et prolongeons-là jusqu’à la rivière, au point
milieu de la rue St Louis en l’Isle. En descendant l’escalier du Palais, cour du Mai, la vue
pourra percer jusqu’au bastion du jardin de l’Arsenal donnant sur la Seine à travers l’isle
D Louis et l’Isle Louvier.
3° Continuons la rue Neuve Notre-Dame jusqu’à la tête du quai des Orfèvres ; en sorte
que Sa Majesté, se rendant à la Métropole pour les grandes cérémonies, aperçoive la porte
principale de cette Basilique en quittant le Pont Neuf.
4° Mettons à découvert les deux portails latéraux de cette même Eglise, en ouvrant
en face de chacun d’eux une rue qui gagne la rivière. Avec le temps on pourra obtenir un
percé du portail méridional de Notre-Dame au portail septentrional de Sainte Geneviève ;
comme le portail septentrional de Notre-Dame pourra avoir pour perspective le point milieu
d’un Hôtel de Ville construit rue du Mouton.
Avant que d’en venir à ce point, le Lecteur, a sans doute déjà dit en lui-même comment
venir à bout de pareils projets ! que de millions pour acheter et construire ! A ces deux
sources de dépenses que je ne puis pas me dissimuler, d’oppose deux moyens aussi
simples que possibles.
1° un Plan de Paris, arrêté irrévocablement au Conseil du Roi, qui fixera tous les projets
de destructions et de réédifications, de manière que les Propriétaires actuels, les vendeurs
et acquéreurs, futurs sachent le terrain dont ils jouissent, qu’ils voudront vendre ou acquérir.
2° Du temps….Oui, du temps. Par exemple pour opérer ce superbe percé de la cour
du Mai à la rue St Louis ; qu’on prenne un espace de soixante années. Les vingt premières
seront employées à former cette rue depuis la place du Palais de Justice jusqu’à la rue de
la Juiverie. Les vingt suivantes, on la continuera jusqu’au territoire du cloître Notre-Dame,
et les vingt dernières années seront consacrées à percer le cloître jusqu’à la rivière.
Si l’on eût proposé deux pareils moyens sous le Règne de François Ier, où les Beaux-
Arts firent sentir leur influence, surtout dans cette Capitale, il n’y aurait plus rien à faire dans
le plan général de cette Ville Métropole. Mais, faute de ce plan fixe et arrêté par le souverain,
cette Ville a de superbes parties et aucun ensemble général.
Débouchés utiles, percés agréables, voilà ce qui constitue le mérite d’une grande Ville ;
et avec le temps, on en vient à bout.
J’ai l’honneur d’être, etc Le BON, Parisien
1787, n°356, samedi 22 décembre, Variété, AAJ, Paris ce 13 décembre 1787
Messieurs,
Je ne fais point de projets, je me borne pour l’instant à voir si ceux que l’on propose
pour Paris sont exécutables ; je m’aperçois souvent que faute d’observation et de travail, on
en impose au Public par des idées chimériques qui ont quelque apparence de réalité. J’ai
réfléchi, j’ai vu que ces erreurs provenaient principalement des plans dont on se servait ; la
lettre de M le Bon, insérée dans votre Feuille du 30 novembre dernier, a fixé mon opinion.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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M le Bon raisonne le plan sous les yeux : S’il se fût servi du plan fait il y a quarante à
cinquante ans par M l’Abbé de la Grive, le seul plan de Paris qui ait été levé avec méthode
et soin dans ce siècle, et dans lequel la partie de la Cité est très bien faite, il eût vu que la
rue Saint Louis, prolongée sur le Palais aboutit au pavillon neuf d’entre la grille dorée et la
grande salle, de sorte qu’il est impossible de voir les deux extrémités de cette rue d’aucun
point de la cour du Mai ; que cette même rue, prolongée du côté opposé, donne dans les
bâtiments de l’Arsenal bien en-deçà de la terrasse circulaire de l’hôtel de M le Prince de
Montbarrey, et par conséquent bien loin du bastion de l’Arsenal.
Voilà donc un percé séduisant, dont la ligne droite finit par être une ligne brisée en deux
sens contraires, et qui interrompt deux fois la vue.
M le Bon n’a vu qu’à moitié le superbe effet que produira la démolition des maisons du
quai de Gèvres et du pont Marie. Il aurait dû s’apercevoir que du bout du Cours-la-Reine, pris
la place Louis XV, on découvrira les maisons du port Saint Paul, près des anciens Célestins,
et que cette vue magnifique, s’élargissant par la suite lorsque l’on fera un quai entre le pont
Rouge et le Pont Notre-Dame, donnera la plus haute idée de l’immensité de cette Capitale
à Etranger arrivant par la route de Versailles.
Je voudrais pouvoir laisser à M le Bon le mérite de l’idée des plans arrêtés au Conseil
qu’il propose pour les alignements des rues de Paris ; elle est trop connue pour la donner
à présent comme neuve ; et il ne serait pas pardonnable à un bon Parisien d’ignorer que
ces plans se font depuis près de 12 ans par M Verniquet, l’un des quatre Commissaires
Généraux de la Voierie , qui les a conçus, en a donné le Prospectus à l’Administration, en a
été ensuite chargé Sa majesté et y a occupé journellement près de 100 personnes depuis
cinq ans qu’il donne toute l’activité nécessaire à ce travail aussi immense qu’utile, et dont
la majeure partie n’a pu être faite que de nuit.
Dites donc, je vous prie, Messieurs, à M Le Bon, que chaque rue est levée et rapportée
à l’échelle de 6 lignes pour toise ; que cette grande échelle ne laisse échapper aucun détail
de saillies, sinuosités, distinctions de propriétés, etc
Qu’il y a trois expéditions au net de chaque rue, dont quelques-unes on en dessin près
de 200 pieds de long ; que l’on y a tracé des projets d’alignements pour être vus et arrêtés
au Conseil ; de sorte qu’à un pouce près on peut se rendre compte des retranchements que
chaque propriété subira à l’avenir.
Qu’une de ces expéditions sera déposée au Conseil, une autre au Parlement, et la
troisième au Bureau des Finances de la Généralité de Paris ; que toutes les autorités légales
concourront unanimement à l’exécution de ces alignements combinés entre le bien public
et les intérêts des particuliers.
Que l’invariabilité et la simplicité qui règneront dans ces alignements feront faire
volontiers aux propriétaires des sacrifices de terrain pour l’élargissement des rues, quand
le sort sera commun à tous et que le restant de la propriété augmentera en valeur bien audelà
du sacrifice une fois fait, etc, etc
Ajoutez-lui, que tous les monuments publics et les principaux édifices de Paris avec leur
environs sont levés, détaillés et rapportés à 3 lignes de toise, et que ces plans n’existaient
pas auparavant.
Qu’il y a un plan général du cours de la rivière dans toute la longueur de Paris, à une
ligne et demie pour toise, qui, dans une espace de 30 pieds de long, présente tous les
détails de cette superbe partie de la Capitale.
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Que le plan général, qui comprend de 2 à 400 toises au-delà de la nouvelle enceinte,
est rapporté à une demi ligne pour toise, et offre dans une ensemble de 13 sur 15 pieds
les plus petits détails des rues, les masses et détails des monuments publics ; le tout établi
trigonométriquement par grands et petits polygones, distances de clochers, etc ; le tout
calculé à la méridienne et à la perpendiculaire.
Que tous les plans particuliers portent les cottes des opérations qui ont servi à les lever,
et les plans généraux, les tableaux des calculs trigonométriques ; de sorte que dans tous
les temps on pourra renouveler ces plans à peu de frais et à telle échelle que l’on voudra.
Enfin, que ce travail immense se fait dans une galerie du couvent des Grands
Cordeliers ; que les Princes du Sang, les grands Seigneurs français et étrangers, les Gens
en place, les Artistes, etc, se sont empressés de le visiter, ne pouvant en avoir une idée
juste qu’en les voyant ; que M le Bon pourra, ainsi que vous, messieurs, venir le voir, en
prévenant, et que je me ferai un vrai plaisir de le mettre à même de ne plus se tromper ou
se laisser tromper par ses plans, lorsqu’il vous proposera de nouveaux projets de percés
et prolongements de vues.
Signé G…. Architecte, Inspecteur Général des Plans de Paris, aux Grands Cordeliers
1787, n°203, 22 juillet, Variété, AAJ, Lafere, 17 juin 1787.
Messieurs,
Il me semble que tout le monde, dans Paris, souffre, plus ou moins de la difficulté d’en
connaître assez les rues pour être assuré de pouvoir arriver aux lieux où l’on veut se rendre.
Quelques-uns remédient, en partie, à cet inconvénient, en se faisant conduire en voiture ;
les autres sont réduits à la triste ressource de faire des demandes. Non que je n’aie, comme
un autre, remarqué l’obligeance du peuple parisien à cet égard ; mais parce que j’ai vu
que soit timidité, soit orgueil, personne ne faisait cette demande sans éprouver quelque
embarras. La prodigieuse quantité de rues nouvelles, qu’on a faites depuis si peu d’années,
a beaucoup empiré le mal ; car on ne trouve presque plus de cochers, même parmi ceux de
place, à qui quelques-unes de ces rues nouvelles ne soient totalement étrangères ; et l’on
sent qu’à plus forte raison, les renseignements, si nécessaires aux piétons, sont devenus
plus difficiles à donner, et par conséquent à recevoir, sans compter le temps que perdent
et les personnes à pied et celles en voitures, faute de pouvoir ordonner leurs courses, par
l’ignorance où elles sont de la position respective des différentes rues.
Il me paraît donc qu’il ne serait pas sans utilité de fournir à tous les habitants de cette
ville immense un moyen de la parcourir et de s’y reconnaître, en sorte que chacun pût être
sûr d’arriver où il entreprend d’aller. Je crois aussi qu’il ne peut y avoir de moment plus
favorable à cette opération, que celui où les limites de Paris paraissent être fixées pour long
temps, par la nouvelle enceinte qu’on vient de construire.
Le moyen que j’ai à proposer est simple et peu coûteux ; il ne demanderait que de faire
ajouter à l’écriteau sur lequel est le nom de chaque rue une lettre un numéro ; et de la part
des habitants, que de connaître les lettres les et les chiffres.
La méthode la plus sûre pour bien expliquer mon idée serait sans doute de l’adapter, de
suite, à un plan de Paris ; mais comme votre Journal n’a pas encore le luxe des gravures,
je tâcherai de me faire entendre sans le secours des planches.
Soit Paris, considéré comme un carré de 4 mille toises de côté et divisé en deux
parties égales par la rivière qui le traverse ; cette rivière deviendra le côté commun de deux
parallélogrammes égaux, situés sur ses rives droite et gauche, et ayant chacun 4 mille toises
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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de base sur 2 mille toises de hauteur. Je divise ce côté commun en 10 parties égales, et
par ce point de division j’élève des perpendiculaires jusqu’au côté opposé de chacun des
parallélogrammes aussi égaux, dont le côté, pris sur la première base, aura 400 toises, et
la hauteur, devenue grand côté, toujours 3 mille toises.
Chacune de ces divisions formera un quartier de Paris.
On aura donc 10 quartiers sur la rive droite et 10 sur la rive gauche. A chacun d’eux,
en commençant par la rive droite et suivant pour tous deux le cours de la rivière, j’affecte
une lettre dans l’ordre alphabétique ; en sorte qu’on aura sur la rive droite, en descendant
la rivière, les quartiers a,b,c,d,e,f,g,h,i,k, et sur la rive gauche, aussi en descendant, les
quartiers l,m,n,o,p,q,r,s,t,u, laissant les 4 autres lettres pour les 4 îles que Paris renferme
en son sein. Ces lettres seront placées sur chaque écriteau des rues qui dépendront des
quartiers auxquels chaque lettre sera affectée.
Comme ces quartiers auront un côté fort long, (2 mille toises) je serais d’avis que, pour
la moitié la plus éloignée de la rivière, on se servît de lettres majuscules, de façon qu’il y
aurait réellement sur chaque rive 20 divisions ou quartiers.
Les quartiers ainsi formés, j’en numérote les rues, en observant d’affecter les n°s
impairs aux rues dont la direction rend au parallélisme de la rivière, et les n°s pairs à celles
qui se rapprochent davantage de la perpendiculaire ; et ayant aussi attention de commencer
toujours ces n°s du bord de la rivière, pour les rues parallèles ; et suivant son cours, pour
les rues perpendiculaires. Ces n°s seront aussi placés sur l’écriteau des rues ; en sorte que
chacun portera le nom de la rue, une lettre et un n°.
Il faudrait également que les n°s des maisons fussent placés suivant le cours de
la rivière, dans les rues qui y sont perpendiculaires, ils fussent placés de la rivière aux
extrémités de Paris.
Ce léger travail une fois fait, toute personne connaîtra facilement la situation respective
de chaque quartier dans la ville, celle de chaque rue dans le quartier, et celle de chaque
maison dans la rue.
Pour donner une seule application de cette méthode, et un exemple des facilités qu’elle
procurerait, je suppose qu’un Etranger, logé quartier petit d, rue 8, maison 25, veuille se
rendre d’abord, quartier grand J, rue 13, maison 7, ensuite quartier o, rue 17 maison 44, et
de là revenir chez lui ; cet Etranger saura, par la lettre de son quartier, qui est l’une des dix
premières de l’alphabet, qu’il est sur la rive droite de la rivière ; et par la lettre majuscule
du quartier qu’il cherche, que ce quartier est sur la même rive et vers l’extrémité de la ville ;
il saura par le n° pair de sa rue, que la direction en est perpendiculaire à la rivière ; et par
l’ordre des n°s des maisons, de quel côté se trouve cette rivière. Il sait pareillement qu’il
doit suivre la direction opposée à ce côté, puisqu’il veut trouver un quartier (grand J) affecté
d’une lettre majuscule, il sait, de plus, que pour y parvenir, qu’au moyen des rues à n° impair,
qui sont celles parallèles à la rivière, il traverse les quartiers f,g,et h. il sait encore que, s’il
arrive dans le quartier i, il faut, puis qu’il cherche le quartier J, qu’il prenne une rue à n°
impair, pour s’élever à la hauteur de ce quartier, et de là rue 13, et la situation des n°s des
maisons de ces rues lui montrera la direction qu’il doit suivre.
Pour se rendre ensuite au quartier o, il sait qu’il faut d’abord qu’il traverse la rivière,
et par conséquent qu’il suive les rues a n°s impair ; et si le pont qu’il aura trouvé le mène,
par exemple, au quartier s, il apprendra, par les n°os des maisons des rues à n° impair, la
position des quartiers t et r. Or, il sait qu’il faut qu’il traverse ce dernier quartier, celui q et
celui p, pour arriver au quartier o, où il cherchera la rue 17, comme ci-dessus.
Annexes
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Il sait de même que pour retourner de là chez lui, il faut qu’il traverse de nouveau la
rivière ; et déjà il peut juger qu’étant dans le 4e quartier de la rive gauche, et ayant à se
rendre dans le 5e quartier de la rive droite, il lui suffira de se diriger un peu vers la gauche,
pour y arriver à peu près par le chemin le plus court.
Je le répète, ce projet me paraît utile, et le moyen en est simple et peu coûteux. Je
crois qu’il sauverait un grand embarras aux Etranger et quelquefois même à la plus grande
partie des habitants.
Signé CHODERLOS DE LACLOS, Capitaine d’Artillerie
Ponts et places
1786, n°58, 27 février, Variété, le 24 février
Messieurs,
Je n’entends parler que de Clubs, de Bals, de Modes, de querelles héroïques sur des
textes frivoles ; et les Journaux et la Société gardent le silence, tandis qu’on réalise un projet
si longtemps, si vainement désiré ; un projet dont l’accomplissement devient un bienfait
public.
Une longue convalescence m’a permis de sortir seulement hier pour la première
fois. Quel a été mon étonnement, mon admiration, je dirais ma reconnaissance, lorsqu’en
traversant le quai de Gêvres, ci devant fermé par un rideau de maisons, j’ai été tout à coup
frappé de la plus riche perspective ; lorsque arrivé sur le pont, j’ai trouvé une superficie
libre, et que l’imagination cherche par quel artifice on a pu enlever, en si peu de temps,
les immenses décombres qui la couvraient ! Ce qui ajoute encore au plaisir de la surprise,
c’est de voir de quelle largeur incroyable il va s’y trouver pour les parapets, les trottoirs et
le chemin.
J’étais par hasard accompagné d’un bonhomme Laudator temporis acti. Je ne pus
m’empêcher de lui dire : Louez donc le temps passé qui éleva ces superbes merveilles
que nous sommes obligés d’abattre. Tournez-vous à droite et à gauche ; et louez le temps
passé. Voyez ces deux gaînes de St Jacques et de St Martin qui, dans les siècles que
vous vantez, étaient cependant les principales rues de la Capitale ; et qui malheureusement
forment encore aujourd’hui son plus grand diamètre. Voyez là-bas cette cage sur pilotis,
ce fameux abreuvoir. Il fallut tout le génie de nos aïeux pour inventer une Samaritaine qui
voiture, à dos d’hommes, toute l’eau de la ville ; tandis qu’aujourd’hui les Arts se font un
jeu de la faire refluer en abondance dans nos jardins et nos maisons. Louez donc le temps
passé, qui a creusé ces immenses cavernes qui soutiennent des faubourgs entiers, et que
le Gouvernement est forcé d’étayer à grands frais. Encore une fois, louez donc le temps
passé : tandis que pour faire de Paris la plus belle ville du monde, il n’y a rien à bâtir ; il
ne s’agit que d’ôter.
Rendons grâces à ce digne Magistrat, à cet ami des arts, et des hommes, qui, après
avoir fait, vingt ans, dans sa Généralité, tout le bien qu’un bon père ferait dans sa famille,
vient ouvrir au milieu de Paris, si j’ose le dire, une nouvelle voie à la Providence, en rendant
l’air aux Hospices des malades, aux quartiers les plus habités, au lit d’un fleuve obstrué ; et
qui trouve ainsi le secret d’unit la magnificence et la salubrité, Remercions-le, au nom des
pauvres, pour les bains gratuits qu’il a établis en leur faveur ; au nom des Citoyens d’avoir
mis à leur portée de tous, ces secours devenus si nécessaires.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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S’il était permis de faire un voeu pour couronner de si belles entreprises, ce serait de
placer, sur le pont de Notre-Dame, la statue de Louis XVI, en regard avec celle de Henri IV.
De tous les coins, de toutes les avenues de Paris, on verrait ces bons Princes, comme les
Génies tutélaires qui veillent sur le nouveau temple de la Justice. Placés, l’un sur la partie la
plus riche de la Seine, l’autre sur la plus commerçante et la plus active ; environnés de leur
peuple, ils seraient tous les jours témoins de ses travaux ; et, dans les époques nationales,
sembleraient présider ses fêtes. J’ai l’honneur d’être, etc
Signé le marquis de Villette.
1786, n°66, 7 mars, Variété, Aux Auteurs du Journal, ce 3 mars 1786
Messieurs,
Je suis très fort de l’avis de M le Marquis de Villette. Grâces soient rendues au Ministre
éclairé et au Magistrat bienfaisant , qui, amis des Arts et des hommes, procurent à la
Capitale décoration et salubrité. Je passais dernièrement sur le pont Notre-Dame. Un
Vieillard respectable m’arrête et me dit : “Je suis bien vieux, Monsieur, j’ai 84 an. Je touche
à ma fin ; mais je mourrai content si je vis encore assez pour voir la fin de cette opération”
il voulait parler de la démolition des maisons qui sont sur les ponts, projet auquel tout le
Public applaudit, et qu’on désirait depuis longtemps. Le pont Notre-Dame dont on s’occupe
actuellement, est un des plus anciens de Paris, et on ne sera peut-être pas fâché dans la
circonstance présente, de trouver ici quelques détails historiques sur ce pont.
Dès le règne de Charles V, et même avant, il existait un pont qui communiquait de la rue
Planche-Mibrai à la Cité. Raoul de Pesle, qui vivait du temps de ce Prince, parle d’un Pont
de Fust (de bois) qui subsistait en cet endroit. En 1412, ce pont tombant en ruine, la Ville
entreprit de le reconstruire, mais toujours en bois, et le dernier Mai 1413 elle invita Charles
Vi à venir poser la première pièce de ce nouveau pont.
Anciennement les maisons du pont Notre-Dame étaient de même hauteur et de même
symétrie, ornées sur le devant de figures d’hommes et de femmes qui portaient des
corbeilles de fruits sur leurs têtes. Entre deux étaient des médaillons qui représentaient
les Rois de France, avec des légendes latines pour les distinguer. Ces ornements ne
subsistaient plus, et les seuls vestiges qui en soient restés de nos jours étaient quatre niches
placées aux deux extrémités de ce pont, dans lesquelles étaient, d’un côté, les statues en
pied de St Louis et de Louis XIV, et de l’autre côté, celles de Henri IV et de Louis XIII. Ce
pont fut décoré en 1660 à l’occasion de l’entrée de la Reine Marie-Thérèse d’Autriche, qui
se fit le 26 août de cette année.
J’observerai en finissant, que le 15 janvier 1638, il fut rendu un Arrêt du Conseil qui
fait défenses à toutes personnes de faire construire aucunes maisons, boutiques, loges,
échoppes, sur les quais, ponts ou places publiques. Je ne sais par quelle fatalité une loi
aussi sage et aussi bien vue, a été depuis violée dans tous ses points.
J’ai l’honneur d’être, etc
Signé D Fournier
1786, n°72, 13 mars, Variété, Aux Auteurs du Journal, ce 4 mars 1786
J’applaudis, Messieurs, comme de raison, au projet vraiment patriotique de M le Marquis de
Villette, qui, dans sa Lettre du 24 Février dernier, insérée dans votre Feuille du 27, propose
de placer sur le pont Notre-Dame la Statue de Louis XVI en regard avec celle d’Henri IV.
L’idée heureuse et présente l’image d’un rapprochement bien juste et bien mérité. Mais
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outre que la ligne de direction ne serait pas parfaite, ce qui serait un grand défaut, il me
semble qu’on pourrait procurer à la Cité un nouveau genre d’embellissement qui s’éloigne
peu du projet proposé par M le Marquis de Villette. Ce ne serait point sur le pont Notre-
Dame que je voudrais placer la Statue du Roi, mais en face du nouveau Palais de Justice.
A cet effet j’alignerais et j’élargirais la rue de la vieille Draperie, et au carrefour de cette
rue, de celle des Marmouzets, de la Lanterne et de la Juiverie, je formerais une place au
centre de laquelle serait le Roi portant ses regards sur le Palais. Cette place dont on pourrait
embellir successivement les abords, aurait pour point de vue, d’un côté le pont Notre-Dame
naturellement aligné à la rue Saint Martin, et de l’autre le petit Pont, qui conduit droit à la rue
Saint-Jacques. J’élargirais dès à présent la rue des Marmouzets dans toute sa longueur, et
elle aurait pour terme de perspective une grande et belle porte qui conduirait au cloître Notre-
Dame. Le Parlement obligé de se rendre fréquemment à la Cathédrale, pour les Cérémonies
publiques, n’y peut arriver que par des rues qui nécessitent un détour désagréable. En
conséquence de la place projetée, j’ouvrirais à côté de l’Eglise de la Magdeleine une grande
et belle rue qui, passant derrière les Enfants Trouvés, irait droit au parvis ; de manière que
le Parlement, sortant par la cour du Mai, se rendrait alors à la Cathédrale par la nouvelle
place et la rue projetée. Ce n’est pas tout. Pour donner encore plus d’air à ce quartier, et
plus de majesté à la nouvelle place, à l’angle que forment les rues des Marmouzets et de
la Lanterne, j’en ouvrirais une de même grandeur que celle qui conduirait à Notre-Dame.
Elle passerait derrière S Denis de la Chartre, et au moyen de cette percée, on découvrirait
de la nouvelle place la rivière, la Grève et l’Hôtel-de-Ville sur lequel elle serait alignée. Je
ne sais si cette idée a le mérite de la nouveauté ; mais je ne l’ai pas encore vue consignée
nulle part. Quando haec erunt. J’avoue qu’il est facile d’ouvrir des places, et de former des
rues à coup de plume ; et que souvent en pareil cas, on se rit de l’Auteur. D’ailleurs, j’ai
contre moi le plus grand de tous les arguments ; celui du calcul. Tel est le sort de tous les
projets de ce genre. Mais enfin je soumets le mien, tel qu’il est, aux lumières du Public et
des gens de l’art. je ne peux que former des voeux pour son exécution. Si elle n’a pas lieu,
j’aurai du moins fait un beau rêve.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Signé D Fournier
1787, n°151, 31 mai, Variété, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
Attiré par le récit des changements et des améliorations en tout genre que l’on fait dans
Paris, j’ai hasardé de sortir de ma Province pour venir observer à ma manière, c’est-à-dire
en Français curieux de s’instruire et de connaître la Capitale de son pays. Un des objets vers
lesquels j’ai couru d’abord est la statue équestre d’Henri IV. C’est, me disais-je le monarque
que la Nation reconnaît avec plaisir pour le modèle de celui qu’elle chérit, et ne fût-ce qu’à
titre de ressemblance, ses premiers soins doivent avoir été employés à l’embellissement de
son image. En l’apercevant de loin, j’étais satisfait de voir ce Prince exposé sur le pont même
qu’il a bâti et dans un emplacement où rien n’en intercepte la vue ; mais quand je me suis
approché pour le contempler, je n’ai pu voir sans quelque étonnement l’état de délabrement
de l’enceinte où le monument est renfermé. En se rappelant que dans la première année
du règne actuel on a réparé deux arches de ce pont et rétabli les trottoirs en totalité, il est
permis d’espérer que cet endroit seul ne restera pas ainsi négligé, dans ce moment surtout
une Administration éclairée s’occupe avec zèle de ce qui intéresse le progrès des Arts et
de l’embellissement de la Capitale. Un rang d’arbres plantés au pourtour et entretenus à la
hauteur nécessaire afin de ne point offusquer la statue, offrirait une promenade agréable et
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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suffisante pour la commodité des personnes que leurs occupations empêchent d’aller plus
loin chercher ce délassement. Le point de vue, un des plus attrayants que j’aie remarqué
dans cette ville, est embelli vers le déclin du jour par le spectacle du soleil couchant, et je
ne doute pas que les vieillards ne s’empressassent à venir là profiter de l’influence de ses
derniers rayons. Si de bonnes raisons ne permettent pas d’en accorder l’entrée, et si l’on
juge que le piédestal ne soit pas assez élevé pour planter des arbres sous lesquels on puisse
se promener, ne pourrait-on pas substituer, aux ronces, des arbustes et des arbrisseaux
disposés pour ne point gêner l’effet de la statue ; si l’on veut qu’ils soient analogues aux
qualités du Héros, pourquoi n’y pas unir le mythe et le laurier ? ce serait le lucus ou bois
sacré des Anciens, dans lequel l’ombre d’Henri IV se plairait quelquefois à venir encore
visiter sa bonne ville. Ce serait, si l’on veut, la pépinière où l’on cueillerait les couronnes dont
on ornerait le front de nos Généraux après une victoire éclatante. Je ne me flatte pas que
des propositions aussi simples soient écoutées volontiers par les habitants de la Capitale,
accoutumés à n’estimer dignes de leur attention que les objets frappants par la richesse
sensible des matières. Ils préfèreraient sans doute des balustrades ou des obélisques de
marbres, surtout chargés d’ornements et de guirlandes en bronze toujours raides, toujours
inflexibles, et se ressentant souvent de la sécheresse et de la dureté des métaux dont ils
sont formés. Mais quelque parti qu’on prenne, j’applaudirais sans difficulté et je serais bien
satisfait si j’emportais dans ma Province la certitude de ne plus trouver à un autre voyage ces
décombres et ces ronces qui annoncent une masure abandonnée plutôt qu’un monument
révéré d’un Roi chéri de son peuple.
1788, n°38, 7 février, Variétés, Aux Auteurs du Journal.
En admirant les travaux immenses entrepris pour l’embellissement de la capitale, et surtout
la démolition des maisons qui obstruaient les ponts, il reste encore à regretter que l’on suive
l’ancien usage de construire de parapets qui les terminent avec d’énormes pierres de taille
qui diminue la largeur des trottoirs, n’offrent aucune décoration et donnent aux ponts une
apparence trop massive.
A Londres, les balustrades très élevées que l’on a employées sont sans doute
préférables ; mais elles garantissent un passage magnifique et commode, où l’on est privé
presque totalement de la vue de la rivière ; il semble que l’on pourrait réunit l’utilité et
l’agrément, la solidité et la légèreté, en garnissant les bords des ponts de grilles de fer qui
occuperaient un moindre espace que les parapets en pierre, feraient un plus bel effet, et en
les élevant à la hauteur de cinq pieds environ, préviendraient des malheurs qu’un désespoir
quelquefois momentané n’a que trop souvent produit. Les passants jouiraient de la vue
complète du spectacle de la rivière, et formeraient eux-mêmes une galerie très animée pour
ceux qui en seraient à portée, et principalement pour les Tuileries et le Louvre. On pourrait
encore tirer du dessein de ces grilles des formes moins tristes que les misérables potences
dont on se sert pour le support des réverbères.
A Lille en Flandre, le Pont Royal, qui est garni d’une grille toute simple, présente un
bel aspect.
Philantrope
1788, n°45, 14 février, Variétés, Réponse d’un Philantrope à la Lettre d’un
Philantrope, insérée dans le Journal de Paris du 7 février 1788.
Et moi aussi, Monsieur, je suis Philanthrope, j’aime que les Humains soient en sûreté, mais
pour empêcher quatre ou cinq désespérés de se jeter dans la rivière où ils se jetteront
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toujours s’ils le veulent, votre projet de griller les ponts priver d’un délassement délicieux
quatre à cinq mille hommes qui passent quatre à cinq heures par jour à voir bien à leur
aise, bien accoudés sur de bons parapets, passer des bateaux, un chien qui rapporte, un
autre chien qui se noie, et mille autres choses charmantes dont la rivière offre sans cesse
le tableau mouvant.
Des grilles de cinq pieds de haut sur les ponts ! Eh, mon cher confrère le Philanthrope,
y pensez-vous ? Quelle tristesse ! Toujours environné de barreaux de fer, je me croirai en
prison sur le Pont-Neuf ; de dessus le Pont-Royal je verrai les Tuileries comme on voit une
Religieuse au parloir.
Je conviens que nous autres Philanthropes désirons que les pauvres humains ne se
jettent pas dans la rivière, mais alors il ne suffira pas de griller les ponts, il faudra mettre
en grilles de fer de cinq pieds de haut tous les quais de Paris, depuis la Salpêtrière,
jusqu’à l’Ecole Militaire ; depuis l’Arsenal jusqu’à Chaillot, et tous les autres quais, car vous
conviendrez qu’on peut se jeter dans la rivière de dessus un quai comme de dessus un
pont. Je vous avoue, mon cher Confrère, que cette quantité de fer m’attristerait fort et ne
pourrait tout au plus réjouir que les Maîtres de forges.
Pour les potences des réverbères, je suis de votre avis, je les aimerais mieux en fer
qu’en gros bois bien lourd et bien maussade.
Mais je ne veux pas absolument être grillé dans Paris, ni qu’un de nos frères, homme,
mais bien ivre, se fasse sauter la cervelle en tombant rudement contre une barre de fer, au
lieu de se ment se reposer mollement sur les pierres de taille du parapet.
Soyez sûr que si on veut absolument se noyer, on ira chercher la place, soit au-dessus,
soit en-dessous de Paris, soit sur les bateaux, et que quiconque le voudra se noyera.
Jardins, promenades et marchés
1787, n°81, 22 mars, Variétés, Lettre de M Nigood-d’Outremer Aux Auteurs
du Journal
Messieurs,
Vous avez reçu, dans le temps, mes très humbles remontrances sur les raquettes des
rues et les cerfs volants des Boulevards. En attendant la réforme, j’ai tourné bride du côté
des Champs-Elysées. Tous les jours, ma jument Bonasse et moi, nous faisons, l’un portant
l’autre, nos deux lieues. Que le Bois de Boulogne est charmant ! qu’il nous plaît à nous
autres Anglais ! Peut-être y entre-t-il un peu d’amour propre ; car, ne vous en déplaise, c’est
nous qui l’avons planté. J’ai toujours regretté qu’il ne remontât pas jusqu’à l’Etoile, ou que
les Champs Elysées ne continuassent pas jusqu’à la Porte Mailiot.
Il faut traverser, sans abri, tantôt une zone torride, tantôt une zone glaciale, pour
gagner ce joli parc. Tout dépouillé qu’il est de verdure, il était ce matin paré des plus
belles personnes du monde. Je suis Peintre, et je ne voyais pas de sang-froid ces jeunes
Amazones si sveltes, montées sur des chevaux de race, et dont la course légère le disputait
aux Cavaliers rapides qui les entouraient.
J’ai quitté Londres. Me voilà tout-à-fait Bourgeois de Paris ; car j’aime infiniment le Soleil
et le Roi de France. Je m’intéresse à ma nouvelle patrie, et je ne puis me taire quand je suis
poursuivie par quelque idée qui peut servir à son embellissement. Je vous dirai, comme
le Docteur Sterne, mon compatriote : peut-être n’est-il pas nécessaire que vous me lisiez ;
mais il m’est nécessaire de vous écrire.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Je vous propose aujourd’hui d’unir le Bois de Boulogne aux Champs-Elysées. Je ne
demande rien de difficile ou de dispendieux ; et je place bien vite, à côté de la dépense,
l’avantage qu’on en peut tirer. Il est possible de faire, en très peu de temps, des murs du
Bois de Boullogne, une ceinture de maisons de campagne. Il suffira pour cela de vendre
une portion de terrain, et d’accorder des issues dans le Bois, aux conditions, pour les
Acquéreurs, d’y tenir portes closes. Il faudrait, en même temps, acheter et planter quelques
terrains aux deux côtés de l’Etoile. Mais ceux qui seraient démembrés du Bois de Boulogne,
rendraient au-delà du prix de cette acquisition. Les Constructeurs se présenteraient en
foule ; et je connais des familles anglaises qui, sur le champ, viendraient y bâtir les plus
jolies bastides. Les collines de l’ Etoile resteraient à peu près telles qu’elle sont. On se
contenterait d’en adoucir la pente, et le mouvement donné à ces sites irréguliers en ferait
une espèce de jardin anglais.
Il me semble déjà voir tout Paris qui abonde dans ces Champs, alors vraiment Elisées.
Les Bourgeois à pied, les Mères avec leurs Enfants, les Rêveurs avec leurs Livres, tous
y vont chercher le plaisir ou la santé. C’est là que l’on placerait, pour l’été, les Waux-Hall,
les Ranelach, les Panthéon, au milieu de tout ce qui fait la joie du Peuple. L’affluence
que l’on voit aux fêtes de Longchamp s’y renouvellerait tous les beaux jours de l’année.
Cette magnifique avenue, couverte d’ombrage, se lierait merveilleusement avec l’entrée
imposante des Tuileries, du nouveau Pont de la Paix,
Et serait digne enfin de ce pompeux rivage,
De palais, de jardins, de prodiges, bordé,
Qu’ont encor embelli, pour l’honneur de notre âge,
Les enfants d’Henri Quatre et ceux du grand Condé.
1787, n°88, 29 mars, Variété, Aux Auteurs du Journal, ce 25 mars 1787
Messieurs,
Votre Journal rend tous les jours les services les plus importants. Permettez que j’y
dépose un Projet de réforme qui intéresse l’ordre public. Cette expression paraîtra peutêtre
bizarre, lorsqu’on apprendra qu’il s’agit de changer la promenade de Long Champs,
et d’indiquer un autre endroit du Bois de Boulogne pour servir de rendez-vous aux brillants
équipages qui s’y réunissent pendant trois jours de la Semaine Sainte. J’espère cependant
que les bons esprits, après avoir lu ma Lettre, ne regarderont pas mon Projet comme
étranger à l’ordre public.
Quelle est l’origine de la promenade de Long-Champs ? Quel est le but ? ce sont les
deux objets que je discuterai en peu de mots.
Tout le monde sait que l’Abbaye de Long-Champs faisait chanter autrefois les Leçons
des Ténèbres par les plus célèbres Actrices de l’Opéra. ON se portait en foule à cette Eglise
pour les entendre. En revenant, on se promenait dans une longue allée, bordée d’arbres,
qui offrait le coup d’oeil le plus agréable. Aujourd’hui ni la musique de l’Abbaye de Long-
Champs ni l’allée couverte, n’existent plus ; un long chemin, inégal, raboteux, et plein de
sable remplace l’ancienne promenade. Malgré ces changements, on continue de choisir
l’endroit le plus incommode, et le plus désagréable du Bois de Boulogne pour servir de
rendez-vous aux voitures les plus brillantes de la Capitale. On conviendra facilement que
cette constance à suivre l’usage est ridicule.
En effet, quel est le but de la promenade de Long Champs ? Les élégants, les petites
maîtresses, les curieux de tous les rangs et tous les états y vont pour voir, pour être vus, ou
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pour jouir du coup d’oeil qu’offre le spectacle d’une promenade champêtre, où tout ce qu’il
y a de plus brillant dans Paris se rend dans les premiers jours du Printemps.
N’est-ce pas manquer ce but que d’aller dans un endroit découvert qui ne présente
qu’un aspect aride ? lui substituer la plus belle allée du Bois de Boulogne, celle où l’on
trouve tous les agréments de la promenade réunis, c’est faire une réforme qu’on désire
depuis longtemps. L’allée dont je veux parler est celle qui va du Château de la Muette à
celui de Madrid. Toutes les avenues qui y conduisent sont autant de superbes promenades,
qui offrent les sites les plus variés, et les plus agréables ; ainsi in aura non seulement
l’avantage de jouir dès l’entrée du Bois de Boulogne du plaisir qu’on allait chercher en
vain dans l’endroit le plus éloigné, mais encore d’écarter et de prévenir les embarras qui
compromettaient souvent la vie des Citoyens, malgré les précautions de la vigilance la plus
exacte et la plus attentive.
J’aime croire que si vous donnez une place à ma Lettre dans votre Journal, cette
réforme sera annoncée assez tôt pour que le Public en profite cette année.
D …
1787, n°338, 4 décembre, Variété, Aux Auteurs du Journal, Paris 17
novembre 1787
Messieurs,
Tandis qu’un de vos Correspondants proposait un point critique sur la statue d’Annibal
qui est au jardin des Tuileries, un autre sans le savoir tranchait la difficulté. Il bannissait de
ce beau lieu toutes les statues qui lui paraissent déplacées dans un Jardin public français.
Il commençait par la figure du Silence. Il la réleguait dans un cloître. Il congédiait Annibal
avec son boisseau d’anneaux et son Anachronisme ; il désirait qu’un monument qui insulte
la gloire de Rome ne subsistât pas dans Paris. L’enlèvement d’Orithie lui paraissait d’un
très mauvais exemple ; il ne voulait pas qu’un rapt de violence dans une ville où l’on ne
connaît que trop celui de séduction. La femme, qui se poignarde et l’homme qui la soutient
lui paraissent d’une tristesse à mourir ; il ne faisait point grâce aux quatre Saisons en gaine,
et à leurs attributs surannés. Le Chasseur, le Flûteur, la Flore, lui semblaient propres à orner
des jardins particuliers ; car il en revenait toujours à ce mot de Public.
Cet homme assurément n’aime point les statues. Vous vous trompez, me dit-il, à la
place de celles que j’ôterais j’en mets d’autres ; nous avons pour cet objet des richesses
acquises, et je ne sais si je pourrai les employer toutes.
Je vous entends, lui dis-je, vous y placeriez les statues de nos grands hommes.
Il m’embrassa de joie. J’avais deviné son idée. Ne serions-nous pas heureux, repritil,
de pouvoir, en nous promenant, causer pour ainsi dire avec nos grands modèles, avec
les défenseurs ou les ornements de la patrie ; quel bonheur de consacrer le bosquet de
l’histoire à Rollin : à Montesquieu le bosquet du génie ; d’aller porter aux pieds de la statue
de nos hommes illustres, non plus la critique passagère de l’Artiste et du ciseau, mais le
sentiment profond de la reconnaissance pour le Héros ; se de donner un rendez-vous à la
place où méditerait Racine ; de voir, en passant, Lafontaine au pied de son arbre observant
et faisant parler les animaux dont il fit nos maîtres. Tous ces hommes célèbres nous sont
présentés deux à deux de deux en deux ans ; la critique s’arrête encore à l’écorce, et puis
ils disparaissent. Oui, mais pour reparaître avec un nouvel éclat dans ce Musée… Ah ! ditil
en m’interrompant, quel dommage de les y renfermer. C’est en plein air que les grandes
émotions se communiquent ; qui sait combien de bonnes pensées naîtraient à l’ombre de
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Fénelon ; combien la valeur ferait de serments sur l’épée de Bayard ; mais pour produire
ces heureux effets, il ne faut pas emprisonner ces grands Talismans dans un cabinet de
curiosités, dans une galerie d’antiques, qui ne s’ouvrent qu’à certains jours, qu’à certaines
heures, ou le corps et la pensée sont soulés heurtés, ….il faut que l’accès en soit libre à toute
heure et à tout le monde ; que l’on puisse quelquefois s’y trouver seul, y être conduit par le
hasard, retenu par la rêverie. On cherche des moyens de réveiller le patriotisme ; je n’en
connais pas de plus puissants. Encourager la vertu vivante par des récompenses, par des
distributions, c’est un peu la rendre vénale, c’est la mettre aux gages de la vanité ; mais les
honneurs rendus aux grands hommes après leur mort inspirent aux vivants une émulation
pure, une jalousie céleste et désintéressée, ces hommages doivent donc être publiés et
l’être sans cesse ; le Citoyen apprend par eux à estimer sa Patrie, et c’est apprendre à
l’aimer ; il compte les siècles de son histoire par les noms des hommes qui ont bien mérité
d’elle ; leurs images sont comme des drapeaux sur lesquels il se range et semble désirer
toutes les Nations rivales.
J’arrêtai cet enthousiasme en objectant que les statues exécutées jusqu’à ce jour
n’étaient que des personnages isolés, ce qui ne suffisait pas à la décoration d’un grand
jardin public. Je compte bien sur des groupes, me répondit-il ; et dans quel autre jardin
voudrait-on que Sully se relevât embrassé par Henri.
Mais comment exposer ainsi des ouvrages d’un fini, d’un précieux. L’Artiste a compté
qu’il seraient à couvert, et que jamais ni la pluie ni la grêle….-Vous oubliez qu’il les a faits de
marbre. –Mais les jours de St Louis, tout ce Peuple. –Ah, il les respecterait au moins autant
qu’il a ménagé Flore et le Dieu Pan, dont il ne connaît pas même les noms, et il apprendrait
à connaître nos hommes illustres par leurs images.
J’allais parler de le dépense, mais je vis que mon homme avait réponse à tout, et je
résolus de le livrer à un Antagoniste plus fort que moi, et de vous dénoncer ce moyen
nouveau de repeupler la France de bons Citoyens, en meublant les Tuileries de nouvelles
statues.
J’ai l’honneur d’être, etc
1787, n°361, jeudi 27 décembre, Arts, Aux Auteurs du Journal, Paris, 15
décembre 1787
Messieurs,
L’Auteur d’une certaine lettre contre nos camarades-statues a été bien bon de nous
épargner. Il a craint sans doute d’ennuyer en ajoutant la longueur d’une épître à l’inutilité d’un
projet. Mais quand on croit dire la vérité, il faut la dire entière. Que faisons-nous ici sur nos
lits de pierre, à nous regarder ou nous tourner le dos depuis cent ans ; ou à voir baigner les
chiens pendant l’été malgré eux dans un bassin dont nous ne fournissons pas l’eau, et qui
n’en a pas toujours ; ou pendant l’hiver à plaindre les Patinateurs qui cassent la glace en se
cassant le cou, ou en tout temps à recevoir les injures des passants, dont les uns se cognent
la tête aux angles de nos piédestaux, les autres nous regardent sous le nez suivant l’usage
respectueux des hommes de Paris pour les femmes, et moi le Tibre, croyez-vous que je
fasse une belle figure en présence d’Annibal mon plus grand ennemi, et que s’il dénichait je
ne lui poursuivrait pas jusqu’à ce que je l’eusse noyé dans la rivière la plus prochaine ? Mon
frère le Nil avec tous ses petits enfants sur les bras les mettrait bientôt à terre et s’en irait
ainsi que moi prendre l’air natal. Bientôt on apprendrait par les Gazettes qu’il s’est perché
sur une pyramide d’Egypte, et que j’ai été reçu dans la place Navonne avec de grands
effets d’eau et de joie. Pour nos soeurs de Seine et de Loire, elles ne veulent pas dire leur
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projet ; mais nous savons qu’elles ne s’éloigneraient pas beaucoup, parce que l’une étant
dans son domaine et l’autre dans la Capitale de son empire, elles trouvent du plaisir et de la
convenance à rester. Mais elles iraient se placer au haut des deux perrons qui se regardent
dans l’esplanade du bassin ; et elles se regarderaient aussi du haut de leurs gradins, mais
elles n’y seraient point à sec. La Seine se ferait rendre par M Perrier une partie de l’eau qu’il
lui prend tous les jours, et pour dommages et intérêts exigerait que la Loire en fut fournie.
Leurs urnes seraient des sources vives dont les eaux se répandraient en cascades par les
marches des perrons, et se perdraient au pied dans des canaux souterrains. Quoi, m’allezvous
dire, ces eaux ne se rendraient pas au bassin octogone ? non, Messieurs. Ces dames
sont Architectes de Jardin, et dans leurs conversations elles ont déjà arrondi ce bassin,
elles ont fait un boulingrin ; elles ont vu un gazon jonché de monde comme de fleurs, et
au milieu, elles ont arrêté que votre célèbre Houdon élèverait ou le groupe déjà indiqué par
ces vers du Poème des Jardins :
Que Sully s’y relève embrassé par Henri,
Ou celui de Louis XVI donnant à Washington les clefs de Philadelphie.
Elles parlaient si haut qu’on les entendait dans la place de Louis XV ; à leur idée la
statue de ce roi a tressailli ; le bronze s’est animé ; il nous semble qu’il a parlé, et qu’une
voix a dit :
“Quel bonheur pour moi de voir ou l’un de mes aieux, ou l’un de mes petits-fils dans le
plus beau jardin de mon Royaume, entouré des grands hommes qui l’ont éclairé par leur
génie ou défendu par leur courage”.
Alors, messieurs, les deux chevaux de la Victoire et de la Renommée ont caracolé, et
la Renommée a gémi de ce que sa trompette et sa bouche fussent de marbre. Si nous n’en
étions pas nous-mêmes, il y a longtemps que nous nous serions écoulés, le Nil et moi, par le
Pont tournant, et que nous aurions laissé le champ libre aux grands hommes et aux projets.
Mais en attendant notre liberté, nous sommes, Messieurs, dans les chaînes les plus
aimables et les plus fidèles, vos très humbles serviteurs,
Le Tibre, le Nil.
1788, n°48, 17 février, Variétés, Aux Auteurs du Journal.
Messieurs,
Grâces ! mille grâces soient rendues au Ministre et au Corps municipal qui
réalisent aujourd’hui les rêves que faisaient depuis un siècle les bons Parisiens sur les
embellissements et la salubrité de la Cité.
Les maisons qui embarrassaient les ponts en les surchargeant sont presque toutes
abattues ; deux quais sortent de dessous les masures qui en masquaient la vue ; mais ce
n’est pas de l’énumération de ces utiles changements que je désire occuper le Public, c’est
de la destination d’un de ces quais au Marché aux fleurs.
Le quai de la Ferraille, où se tient actuellement ce Marché, est le plus fréquenté des
quais de Paris : il est obstrué d’échoppes, tour à tour proscrites et tolérées ; c’est le rendezvous
des Enrôleurs, des Charlatans, des Chansonniers, des Oiseleurs, des Regrattiers de
tout genre ; sans parler des beignets qu’on frit su matin au soir sur ce quai ; il faut avouer
que les avenues du Temple de Flore sont bien dégoûtantes.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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On a destiné à la vente des fruits d’écorce l’emplacement qui est en face de la statue
de Henri IV ; personne n’a réclamé, quoique cet étalage rétrécisse un peu la voie publique,
il serait seulement à désirer que les échoppes fussent d’une forme plus agréable.
Traitons Flore aussi bien que Pomone, et plaçons-là sur le quai des Gêvres, qui, formant
une saillie sur la rivière, donne un large emplacement. C’est pour un Marché aux fleurs la
plus belle exposition ; aperçu des deux rives depuis le pont Neuf jusqu’au pont Marie ; en
perspective de l’Isle S Louis, du pont Rouge, de l’Isle Notre-Dame, etc, ce sera le coup d’oeil
le plus agréable ; bien entendu qu’on ne tolérera point d’échoppes sur cet emplacement.
Les jours auxquels le Marché des fleurs ne tiendra pas, on pourra y laisser étaler les
Marchandes de pommes, de cerises, de noix ; enfin que ce local soit exclusivement destiné
aux dons de la terre.
Je crois que la destination que je propose de l’emplacement du quai des Gesvres pour
un Marché aux fleurs réunirait les suffrages des habitants de la Capitale, et que dès lors
elle ne peut qu’être accueillie par la Ville.
1788, n°62, 2 mars, Variété, Lettre du Baron de Thunder aux Auteurs du
Journal
Messieurs,
Vous avez eu quelquefois la bonté d’accueillir les réflexions que j’ai pris la liberté de
vous adresser. Je sais bien que je n’ai point de mission pour annoncer des projets ; mais
s’ils peuvent avoir un objet d’agrément ou d’utilité, qu’importe la mission ?
On a proposé, il y a un an, de quitter l’ancienne allée de Longchamp pour celle de
Madrid : cette idée fut bien reçue ; et tout ce que le beau monde a de brillant se rendit dans
cette partie du bois de Boulogne.
Je me suis avisé de dire, il y a longtemps, que, pour faire de Paris la plus belle ville
de l’univers, il ne s’agissait plus de bâtir, mais seulement d’abattre. Quand les maisons des
ponts seront toutes renversées, on aura de la peine à concevoir ces ouvrages extravagants
de nos respectables pères.
La porte St Antoine démolie a fait de ce quartier une nouvelle ville. Si l’on en faisait
autant de la porte St Martin, on aurait un nouveau point de vue, et tout de suite une place
aussi vaste que nécessaire. On dit vulgairement : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ;
celle-ci n’est ni l’un ni l’autre.
On enlève le vilain parapet de ce boulevard ; c’est un vrai service que l’on rend au
Public. Ce serait y mettre le comble, que d’arracher en même temps, de toutes les barrières
qui longent les trottoirs, ces pointes de fer qui blessent plus d’honnêtes gens qu’elles
n’arrêtent de voleurs.
On a proposé plusieurs fois de déplacer le marché aux fleurs. L’un voulait le porter
dans l’isle St Louis ; mais autant vaudrait aller chercher les fleurs dans les jardins : un
autre les veut au quai de Gêvres ; autant vaudrait encore les laisser au quai de la Féraille.
Sans compter les inconvénients de ce local, toujours exposé aux ardeurs du soleil et dévoré
de poussière, n’est-ce pas interrompre, deux jours de la semaine, pour les travaux et les
voitures, la circulation du quartier le plus fréquenté ? Et puis, comment le bon sens peutil
imaginer d’asseoir des Bouquétières sur des égoûts, près la marée et des tueries, parmi
les vieux fers et les vieux souliers, sous les fenêtres des prisons du Châtelet, et de vendre
des roses en face de la Morgue !
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Il faut choisir un emplacement spacieux et paisible, qui soit à l’ombre la plus grande
partie du jour, et qui, voisin de l’eau, soit susceptible, par des arrosements, d’avoir une
fraîcheur continue. Je ne vois donc que le quai des Théatins où il convienne de vendre des
fleurs ; c’est sous les yeux de la richesse qu’il faut étaler ce superflu. Les fleurs sont au
luxe ce que la grâce est à la beauté. Les lilas, les giroflées, les oeillets se marieraient à
merveille avec les estampes, les tableaux, les livres et les porcelaines qui meublent déjà
ce superbe quai. La moitié des hôtels offrent encore des places toutes nues prêtes à les
recevoir. Les grands balcons, les galeries, les terrasses, les belvédères, seraient parés de
ces fleurs, qu’avec de l’argent on trouverait sous sa main, et que l’indolence des Riches se
donne rarement la peine d’envoyer chercher. Ce quai des Théatins, dominé par le pavillon
de Flore, s’appellerait bientôt le quai des Fleurs.
J’ajouterai que la plus belle avenue de Paris, celle de la Cour des Champs-Elysées,
qui, d’un côté, charme tant les yeux par ces masse imposantes de verdure, par le tableau
de la plus riche végétation, au milieu des marbres et des Palais ; de l’autre, au moyen du
nouveau quai du Bourbon que l’on va construire, aurait, depuis le pont de Louis XVI, un
chemin de fleurs jusqu’aux pieds d’Henri IV.
Ce que je propose ici n’est point une chimère, n’est point une dépense : et peut-être
serait-il digne d’un sage Ministre, tandis qu’il recueille les fruits de son administration, de
s’occuper un moment des fleurs.
1788, n°89, 29 mars, Variétés, Lettre du Baron Thunder aux Auteurs du
Journal
Par l’effet d’un Magnétisme très animal, je me suis laissé très entraîner à Longchamp le
Vendredi Saint ; c’est-à-dire que j’ai partagé le délire de tout Paris. Il n’y avait assurément
pas le mot pour rire ; et si l’on condamnait à la pluie les belles Dames que j’ai vu la recevoir
si gaiement sur les Wisckis, certainement elles s’y soumettaient avec un peu d’humeur.
Mais le dépit de la dépense, le désespoir du désoeuvrement ; voilà ce qui a fait courir
au bois de Boulogne contre vents et marée. L’hiver est une véritable maladie, dont la
convalescence est assez longue dans notre climat. Il semble donc que l’on pourrait choisir
un temps plus raisonnable et plus reculé, et que l’on pourrait aussi réformer Longchamp.
Voltaire disait que la promenade est le premier des plaisirs insipides. Elle cesserait de
l’être, si l’on allait sur la verdure jouir des premiers rayons du soleil, aux premiers jours de
Mai. Les honnêtes Bourgeoises y viendraient avec modestie et la fraîcheur de leur toilette.
Les beaux attelages, les voitures élégantes, les phaétons, y brilleraient de tout leur éclat. Les
jeunes feuilles se marieraient merveilleusement avec les plumes ondoyantes qui ombragent
les plus jolies têtes de la Ville et de la Cour. Les yeux seraient comme enchantés par tout
ce que le printemps et la mode peuvent offrir à la fois de plus doux et de plus brillant.
Mais je ne connais rien de plus oiseux que de s’en aller pour revenir. Il faudrait au moins
que cette course du Bois de Boulogne eût un but déterminé. Ce ne sont pas des Châteaux
en Espagne que je propose ; j’abats celui de Madrid. A la même place, on bâtit un Rhanelac ;
il est ouvert le premier de Mai ; au beau milieu je plante un grand arbre autour duquel les
Mères assises verraient danser leurs enfants ; et j’institue une Kermès, à l’imitation des
belles Fêtes Flamandes. Enfin, ce sera le sujet d’un de nos plus beaux Tableaux du Salon
prochain.
Il pourrait en résulter que l’on quitterait un jour l’air empesté des Boulevards, pour l’air
pur de l’Etoile ; et que l’on irait, aux rayons du soleil couchant, jouir du plus magnifique
horizon.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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En attendant que tous ces projets se réalisent, l’Optimiste dira que les averses de
Longchamp sont un heureux effet des causes secondes : car les chapeaux, les pompons,
les rubans, les linons, il a fallu tout renouveler.
Le goût du luxe entre dans tous les rangs,
Le Pauvre vit des vanités des Grands ;
Et le travail, gagé par la mollesse,
S’ouvre, à pas lents, la route à la richesse.
1784, n°357, 23 décembre, Variété, Lettre d’un Russe à son Ami
Enfin, mon Ami. Me voilà au Palais Royal ; et je suis en état de vous rendre compte de cette
Métamorphose dont on nous avait tant parlé à Pétersbourg, et d’une manière si diverse.
Il est midi précis, et ma fenêtre est ouverte par le plus beau temps du monde. Tout ce qui
s’offre à mes regards est bien étranger à ce que nous avons vu, il n’y a que quatre ans. Je
ne reviens pas de ma surprise ; il semble que tout soit ici l’ouvrage des Fées.
Vous souvient-il d’un certain 21 décembre, où, notre fenêtre ouverte à pareille heure,
nous n’avions sous les yeux qu’une espèce de jardin bourgeois planté d’assez vilains arbres,
environné de maisons presque toutes sales et difformes et où nous prenions plaisir à voir de
beaux Messieurs, en bas blancs, qui, sur la pointe des pieds, tâchaient d’esquiver grande
allée ?
Eh bien ! à la place de tout cela, figurez-vous trois magnifiques ailes de bâtiments ?
figurez-vous trois cent pilastres Corinthiens, ciselés comme de l’orfèvrerie, qui soutiennent
de longues galeries, d’une forme élégante et commode, et qui le soir sont éclairés par
d’immenses cordons de lumière : voilà le cadre du nouveau jardin.
C’est là que tout est enchanteur. On ne sait à qui s’en prendre : il faut à tout moment
regarder les jolies personnes qui trottent sous la galerie, ou considérer les belles étoffes et
les bijouteries brillantes qui reposent sur les comptoirs et ne laissent en repos ni vos yeux
ni votre bourse.
Bientôt une superbe colonnade terminera le jardin du côté du Palais, et formera un
rendez-vous public, au milieu des arbustes et des orangers, une promenade couverte, la
première qu’il y ait jamais eu dans Paris. Alors ce sera le vrai Bazard dont parle Voltaire,
dans les embellissements de la ville de Cachemire, lorsqu’il dit : c ‘était une grande pitié de
n’avoir (à Cahemire) aucun de ces grands Bazards, c’est-à-dire, de ces marchés et de ces
magasins publics, entourés de colonnes, et servant à la fois à l’utilité et à l’ornement.
Après avoir passé une nuit paisible, et dont le calme n’est point troublé par le roulis
des voitures, on y jouit à son réveil de tout ce qui fait le charme de la vie. Ici, ce sont des
Bains, dont la recherche et l’extrême propreté composent le luxe, et où le plaisir préside
à la santé ; là ce sont des Restaurateurs où l’on trouve tous les raffinements de la bonne
chère, et où l’on peut être friand sans être riche ; plus loin, les Salons charmants qui portent
encore le nom de Cafés. Je vais chercher des nouvelles chez Foy et de l’esprit au Caveau.
Sur le même palier, je trouve une Bibliothèque du plus beau choix ; un Cabinet de tableaux
précieux ; un autre d’Estampes rares ; un autre de Physique ; un autre d’Histoire naturelle.
Au bout de la galerie, vous croyez être à la fin de votre admiration ; point du tout : vous
entrez au Musée, nouveau Lycée dont le courageux fondateur a fait le dépôt de toutes
les Sciences : vous trouvez, dans ces laboratoires, des Adeptes de tous les ordres et de
la meilleure compagnie, et pour lesquels la Physique, la Médecine, la Chimie, l’étude des
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Langues, l’Astronomie, sont devenues des passe-temps aussi familiers que le sont ailleurs
le Billard, le Wisck, le Tresette et le déplorable Loto.
Je vous assure que ce tableau mobile et varié de toutes les jouissances humaines
magnétise encore plus que le Baquet de Mesmer ; et c’est ainsi que je dépense mon temps
sans trop savoir comme il s’écoule.
Que sera-ce donc lorsque les Variétés et les Pantomimes de Nicolet se disputeront
encore les heures de ma soirée ? Que sera-ce si l’on bâtit l’Opéra dans le voisinage, et
surtout si l’on y place un Waux-hall ? Oh ! pour le coup voilà le cercle que je parcourrai toute
l’année, et dont je ne veux plus sortir ; et j’ai pris d’avance pour ma devise :
Hic angulus terrea mihi praeter omnia ridet
1786, n°164, 13 juin, Projet d’un marché aux Fleurs, Aux Auteurs du Journal,
Paris mai 1786
Messieurs,
Les marchés publics d’Athènes et de Rome portaient l’empreinte d’élégance et de
grandeur qui caractérise les monuments de ces deux premières villes de l’antiquité.
Rempli de ces souvenirs, un des matins du mois de mai, je visitai la rue au Fer, dont
je suis le voisin. Des deux côtés d’un ruisseau fétide, cette rue étroite était occupée par
quantité de villageoises chargées de plusieurs paquets de fleurs entassées sans ordre, et
dont elles ne pouvaient étaler les beautés faute d’espace.
Ce spectacle me fit naître l’idée d’un marché aux fleurs à construire sur l’un des
nouveaux emplacements que le Bureau de la ville vient de se procurer.
Une rotonde, d’un style léger, recevant le jour par un dôme de vitrage, rafraîchie d’une
fontaine placée au milieu, pourrait être consacrée uniquement au commerce des fleurs :
on y réunirait celui des arbres et arbustes qu’on met en vente deux jours de la semaine
sur le quai dit de la Féraille. Ce petit établissement servirait en même temps de parure à la
Capitale. Nos Parisiennes paresseuses le seraient bientôt moins, attirées par le spectacle
riant qui les attendrait au lever de l’aurore. Les Amateurs de la belle nature, retenus au
centre de la ville par leurs affaires, déroberaient volontiers une heure au sommeil pour se
recréer devant des images fraîches et aimables. La vue journalière d’un parterre de fleurs,
au centre de Paris, pourrait avoir plus d’influence qu’on ne se l’imagine.
J’ai pensé, Messieurs, que ce petit projet patriotique pourrait obtenir une place à la suite
des plans plus vastes que vous avez offerts dans vos Feuilles consacrées tout à la fois à
l’utilité et aux plaisirs du Public, dont vous êtes devenus les Confidents.
J’ai l’honneur d’être, etc
Signé Sylvain Maréchal
Monuments
1787, n°28, 28 janvier, Arts, Aux Auteurs du Journal, 26 janvier 1787
Messieurs,
Tous les vrais citoyens applaudissent de concert au zèle administratif pour
l’embellissement de la capitale ; tout semble s’animer au désir d’y répandre des secours
pour l’humanité souffrante, la salubrité et cet air de grandeur, dont nos ancêtres paraissent
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s’occuper fort peu, surtout dans le centre de la Ville. Dès longtemps l’opinion publique avait
proscrit les maisons des ponts ; enfin cette voix a prévalu et ces surcharges énormes qui
obstrueraient la vue vont disparaître ; mais en abattant, il est à souhaiter que l’on conserve
le peu de monuments que l’on est forcé de déplacer ; de ce nombre est celui de la pointe du
pont au Change, représentant Louis XVI enfant sur un piédestal entre son Père et sa Mère.
Ne pourrait-on pas profiter du lieu où l’on va établir une fontaine à la pointe de St Eustache,
pour le conserver à l’admiration publique. Ces belles figures décoreraient très bien cette
fontaine, et l’on verrait que le même goût qui a présidé à la destruction des maisons préside
aussi à la conservation des chef-d’oeuvres, qui deviennent rares et qui seront rares dans
tous les temps. Pardon, Messieurs, si je vous demande place dans votre Journal pour y
insérer cette réflexion, c’est l’amour des arts et le respect pour les belles choses qui me
l’ont inspirée. J’ai l’honneur d’être, etc
Signé Pajou
1787, n°42, 11 février, Arts Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Qu’il me soit permis de vous confier mes alarmes sur le sort de la belle Fontaine des
Innocents, Monument digne sans doute d’occuper un plus beau lieu, digne d’avoir place
à côté des plus rares chef-d’oeuvres de l’Antiquité. Je ne vois pas sans crainte avancer la
destruction des maisons qui environnaient nos gothiques hécatombes, et je tremble tous les
jours pour ce bel ouvrage, dont Athènes et Rome se seraient glorifiées, et que la proscription
salutaire de ce quartier semble devoir envelopper dans la ruine générale.
A Dieu ne plaise que l’amour des Arts excite en moi le moindre murmure contre
des projets dirigés par l’oeil bienfaisant qui veille au bien public ; à Dieu ne plaise qu’il
puisse m’entrer dans l’esprit qu’un siècle éclairé sur tous ses intérêts puisse commettre
contre lui-même un attentat digne de la barbarie des Goths dont il s’occupe à effacer les
honteux vestiges, et qu’on doive craindre l’anéantissement du chef-d’oeuvre de la sculpture
Française.
Mais les exemples passés m’épouvantent. Je me rappelle encore la destruction de
l’arc triomphal de la porte St Antoine, dont les belles sculptures dispersées ont été moins
conservées que soustraites à l’admiration publique. S’il est vrai qu’on traite ainsi les
Monuments des Rois, que n’ont point à craindre les pauvres Nayades de notre Fontaine,
qui ne trouveraient de défense que dans leur beautés muettes, et dans les réclamations si
souvent dédaignées de quelques gens de goût ?
J’ignore entièrement le sort qu’on leur prépare ; mais le bruit public semble annoncer
qu’on est dans l’intention de démembrer et dépecer la Fontaine. J’invite donc les amis des
Arts à réfléchir sur le danger qu’il y aurait de dénaturer ce Monument, sur la nécessité et
la facilité de le transporter en son entier, au cas que le bien public exige qu’on le déplace.
Quant à moi, je ne crains pas d’annoncer qu’il n’y a pas moyen de le décomposer sans en
dégrader la partie la plus belle, qui est la Sculpture. Celle-ci l’emporte sans contredit sur
l’Architecture, et s’il fallait conserver l’une au préjudice de l’autre, le sacrifice ne devrait pas
être douteux. Mais l’intérêt de l’une exige la conservation de l’autre. Que l’on détache ces
figures de l’Architecture qui leur sert d’encadrement, qu’on les place à d’autres distances
et sous d’autres points de vue, on les verra perdre infiniment de leur mérite, on verra leur
légèreté se changer en longueur, leur délicatesse en maigreur, leur finesse en sécheresse,
leur élégance peut-être en manière ; tel est le sort de la Sculpture de bâtiment et de bas relief,
qu’elle ne souffre point de déplacement. Je parle ici avec autant plus d’assurance, qu’ayant
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eu occasion de voir plusieurs fois ces mêmes figures isolées et déplacées par le moulage,
elles m’ont paru perdre beaucoup de l’effet avantageux que le rapport de tout aux parties et
leur situation leur font produire ; la maigreur même de l’Architecture où elles sont enclavées
fait un contraste heureux pour elles ; elles ont été destinées pour la place qu’elles occupent
en ayant égard aux objets environnants ; elles eussent reçu des proportions différentes si
le Sculpteur les eut destinées à remplir des entrepilastres moins étroits : ce serait d’ailleurs
peu connaître l’esprit qui dirigeait anciennement les ouvrages d’Architecture que de croire
en pourvoir séparer et décomposer les parties, sans leur enlever une grande portion de leur
valeur, celle qui résulte de l’accord. J’entends par ce mot, moins cette sage intelligence qui
préside la disposition des parties, et au choix de ornements, que cette identité de caractère,
cette unité de style, qui font qu’un Monument semble être l’ouvrage d’un seul homme, et
laisse à douter si le Sculpteur fut l’Architecte, ou l’Architecte le Sculpteur.
Ce mérite dans les Monuments de cet âge vient de ce que les Arts étaient alors
réellement unis entre eux, que l’esprit de méthode n’avait point encore élevé ces barrières
qui les ont isolés depuis, et qu’on n’en possédait jamais un exclusivement aux autres ;
il résultait de là quelquefois aussi que l’Artiste faisait prévaloir dans un Monument l’Art
dans lequel il excellait le plus, comme on présume qu’il pût arriver à notre Fontaine, dont
l’opinion publique attribue l’architecture au seul Jean Goujon qui en fit la sculpture. Il
paraît néanmoins constant que les dessins en furent faits en 1550, conjointement avec
Pierre Lescot, l’Abbé de Clagny, le Bramante de la France, à qui le Louvre doit les plus
beaux détails. Ces deux grands Artistes coopèrent à cet édifice, ainsi qu’à celui du Louvre
où ils travaillaient de concert, où l’on observe cette même parenté entre la sculpture et
l’architecture, et où l’immensité du monument donna lieu à des développements et plus
grands et plus heureux.
Malgré l’admiration générale dont jouit depuis si longtemps cette belle Fontaine, elle
n’a pu échapper à beaucoup de critiques auxquelles je ne répondrais pas ici. Mais il en
est une qui mérite quelque considération ; elle de JF Blondel. Il lui reproche de manquer
de caractère propre à un bâtiment aquatique, défaut provenant, dit-il, de la privation d’eau
et du manque d’application d’un ordre viril et fort. Il me semble que s’il eût mieux pénétré
l’intention de cet Artiste, il aurait vu que, forcé à la triste sécheresse qui accompagne toutes
les Fontaines de Paris et ne pouvant y employer l’heureux effet des eaux, l’Auteur renonça
par choix au genre rustique, dont sans le secours de l’eau, il n’eût pu tirer qu’un parti froid,
lourd et monotone ; qu’il n’adopta point par hasard le genre élégant ; qu’il sut au contraire
le motiver ; qu’il aima mieux caractériser son édifice par le moyen de la sculpture et de
l’allégorie ; qu’enfin il préféra pour cet effet les ressources de l’Art et de la Poésie qu’il avait
à sa disposition, à celle de la Nature et de la Vérité qui lui eussent manqué. Et dans le fait, il
est évident que son intention ne fut pas de faire un château d’eau, mais bien un petit temple,
une espèce d’aedicula consacrée aux Nymphes des Fontaines, comme il nous l’apprend
lui-même par les inscriptions placées au-dessus des impostes, où on lit ces deux mots,
Fontium Nymphis.
Cette idée dans le choix de celles qui peuvent s’adapter à une Fontaine en vaut bien
d’autres dont je ne parlerai pas, et au défaut des eaux, vaut un peu mieux que les glaçons
éternels, que ces congélations lapidifiées, dont on a fait, depuis, l’enseigne et l’ornement
de nos Fontaines ; invention puérile et maladroite qui sert à avertir du défaut plutôt qu’à le
cacher, allusion malheureuse qui, sans rien dire à l’esprit, afflige l’âme du triste souvenir
de la saison des frimats.
Quant au mérite intrinsèque de l’architecture, je n’ignore pas qu’on reproche à notre
Fontaine des défauts qui sont encore plus du siècle que de l’Artiste ; mais quelque soit leur
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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nature, quand ils seraient et ce qu’ils ne sont pas et tout ce qu’on pourrait les supposer ;
quelle raison y aurait-il de la proscrire, et quel exemple funeste à lui-même notre siècle
ne donnerait-il pas ! Pourrait-on oublier que ce Monument fait époque dans l’Architecture
française ? Que deviendrait donc l’histoire des Arts, si les édifices dépositaires du génie de
chaque siècle, au lieu d’acquérir en vieillissant cette vénération publique qui doit les rendre
sacrés, se trouvaient condamnés, comme les productions éphémères de la mode, à ne
paraître un jour que pour faire place à ceux du lendemain.
J’ai l’honneur d’être, etc
Signé Quatremere de Quincy
Note des Rédacteurs. Parmi plusieurs Lettres qui nous ont été adressées sur le même
sujet par des Artistes et des Gens de goût, nous avons choisi la Lettre qu’on vient de
lire, comme celle qui nous a paru réunir les vues les plus saines, présentées avec le
plus de développement et d’intérêt. Nous nous empressons de rassurer M de Quincy sur
ses craintes et d’apprendre au public que l’intention du Gouvernement est parfaitement
conforme au voeu de tous les Amateurs des Arts ; le Bureau de la Ville a fait une délibération
dont l’objet a été de préserver la belle Fontaine des Innocents de tout déplacement ou
démembrement qui pourrait lui être préjudiciable. Quant au danger qu’il peut y avoir à
l’endommager dans la démolition des bâtiments environnants, nous sommes assurés que
les Artistes auxquels ces travaux sont confiés connaissent trop bien le prix des belles
choses, pour ne pas prévenir par de sages précautions tout accident de ce genre.
1787, n°46, 15 février, Arts, Aux Auteurs du Journal, 5 février 1787
Messieurs,
J’ai lu dans votre Journal du 28 janvier dernier , à l’article des Arts, une réflexion de M
Pajou qui m’a paru celle d’un Artiste de la première distinction, qui aime son Art et qui montre
avec sensibilité le désir qu’il a de voir respecter et conserver les Monuments distingués ;
par l’absolue nécessité où l’on est de déplacer celui qui fait l’ornement du Pont au Change,
représentant Louis XIII et Anne d’Autriche aux deux côtés d’un piédestal surmonté de Louis
XIV dans son jeune âge, M Pajou paraît indiquer le lieu propre à le replacer ; c’est à la pointe
St Eustache, à l’effet de bien décorer la Fontaine qu’on se propose de faire. Permettez-moi,
Messieurs, quelques observations à ce sujet.
Ce Monument a été érigé, dans le temps, par les Propriétaires du Pont au Change, en
reconnaissance des titres et privilèges qu’ils avaient obtenus de Louis XIII, en conséquence
il était applicable et propre à la circonstance ; aujourd’hui il doit en être de même à l’égards
de la Fontaine qu’on se propose de faire à la pointe St Eustache ; elle doit être la suite de
la bienveillance du Roi, qui veut bien s’occuper de la salubrité et de l’embellissement de la
bonne ville de Paris et du Magistrat chargé de l’exécution de ses ordres ; par conséquent tout
ce qui décorera cette Fontaine doit être analogue aux circonstances présentes. Sûrement le
zèle de M Pajou pour conserver ce Monument lui a laissé échapper les convenances de son
Art, qu’il connaît et emploie si bien dans ses Ouvrages, qui est l’application juste aux choses
qu’on se propose de faire ; au reste je ne pense pas que les statues de Louis XIII, Anne
d’Autriche et de Louis XIV enfant, puissent décorer un Monument fait de nos jours ; ce n’est
pas que je ne désire, comme M Pajou, la conservation de cet Ouvrage ; je souhaite autant
que lui et j’aime à me persuader qu’on s’en occupe : mais s’il m’était permis aussi d’indiquer
une place honorable et respectable pour ces illustres personnages, je crois qu’on pourrait
leur rendre hommage en formant un Mausolée de leurs statues et le placer à St Denis dans
des parties des Chapelles qui ne sont point décorées ; il n’y aurait qu’à supprimer la petite
Annexes
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statue de Louis XIV enfant et substituer en place une urne funéraire qui serait placée sur un
piédestal. Je crois que ce serait là un moyen honorable de conserver à la postérité l’ouvrage
de Simon Guillin. J’ai l’honneur d’être, etc
Alquier
1787, n°50, 19 février, Arts, Aux auteurs du Journal, Paris ce 16 février 1787
Messieurs,
Depuis ma lettre du 28 janvier, vous en avez inséré deux autres qui roulent à peu près
sur le même objet. L’une est de M Quatremere de Quincy, l’autre de M Alquier.
J’ai lu la première avec d’autant plus de plaisir, qu’elle exprime avec beaucoup de goût,
d’esprit et de justesse, tout ce que j’avais eu moi-même envie de dire sur le même sujet.
A l’égard de la seconde, je crois ne pouvoir mieux mériter les éloges que l’Auteur veut
bien me donner, qu’en réclamant contre l’espèce d’hérésie (en fait de goût) qu’elle me
semble présenter de toutes parts.
J’ai proposé de placer les Statues du Pont-au-Change à la Fontaine que l’on est
dans l’intention de construire à la pointe St Eustache, non pas dans la persuasion que
ce changement remplirait rigoureusement toutes les convenances les plus scrupuleuses
de l’art ; mais parce que ces Statues sont belles, qu’elles sont toutes faites, et que
cette décoration, que je crois intéressant de conserver à la Capitale, ne coûtera rien à
l’administration.
Si je me suis trompé, au moins ne suis-je pas suspect, et l’on ne pourrait pas me dire
raisonnablement : vous êtes Orfèvre, M Josse.
M Alquier prétend qu’en cela je laisse échapper les convenances de mon art, qui est
l’application juste aux choses que l’on se propose de faire, et pour entrer mieux dans cette
application juste, qui ne veut pas que l’on décore une Fontaine avec un Monument qui
n’avait pas eu exactement cette destination, il propose de transformer ce Monument en un
Mausolée qu’il fait sur le champ porter à St Denis.
J’avoue que je ne suis pas assez frappé de la conséquence, à moins qu’il ne faille
admettre qu’un Tombeau peut sortir des convenances, ou qu’il n’est point de convenances
pour un Tombeau.
Je reviens donc à l’avis de M Quatremere de Quincy, avec lequel j’ai eu le bonheur de
me rencontrer, sans le savoir ; son voeu, comme le mien, est que les Officiers Municipaux
donnent tous leurs soins à conserver dans la Capitale les Monuments qui ont été destinés à
sa décoration, espèce de propriété inaliénable entièrement consacrée aux jouissances du
Public, et dont ils doivent compte, tant aux Citoyens, qu’aux Etrangers.
J’ai l’honneur d’être, etc Signé Pajou
1788, n°2, 2 janvier, Variété, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
En faisant ces derniers jours l’énumération du nombre des projets d’embellissements
pour Paris, qui ont été insérés dans vos Feuilles depuis que l’on s’occupe de dégager les
Ponts, je m’accusais de paresse en portant envie à tant de zélés devenus Architectes depuis
cette époque ; je me reprochais de n’avoir point , comme eux, désobstrué, ouvert, agrandi,
érigé, aligné, supprimé, percé, décoré et tant d’autres choses que j’aurais pu faire d’autant
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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mieux que, n’ayant aucune propriété, j’aurais plus que tout autre travaillé pour le bien public.
Mais il n’y a plus moyen d’y revenir, car je viens de tracer sur la Carte de cette Ville tous
les projets de mes chers Concitoyens, et il résulte de leur réunion un si copieux abattis au
centre de Paris, que je me verrais obligé pour y prendre part d’en aller attaquer les flancs ou
d’en proposer la réédification entière. Or je le déclare, abattre et projeter dans les faubourgs
n’a point d’attraits pour moi, et je n’ose proposer de renverser la Ville pour la mettre à neuf,
dans la crainte de passer pour un homme extravagant.
Quoi qu’il en soit, mon émulation est trop éveillée pour en rester là, et puisque je ne
puis avoir part aux grandes opérations, je vais payer mon tribut par une idée moins vaste à
la vérité, mais qui pourtant pourra plaire aux gens du goût, et particulièrement à Messieurs
les Artistes, qui peut-être ont pensé mille fois à ce que j’ai à proposer ici.
Transportons-nous à la belle Colonnade du Louvre, c’est à ce majestueux édifice que
s’adapte mon idée, à ce monument auquel il ne manque qu’un peu de sculpture pour lui
assigner son vrai caractère de magnificence, lui donner ses justes proportions, détruite les
masses pesantes conservées pour y faire des bas-reliefs, et y occuper les niches qui, étant
ornées de figures, offriraient à l’oeil des points intermédiaires dont l’effet servirait à la grande
largeur des entre-colonnenements.
J’ignore quelles statues devaient décorer cet édifice sous Louis XIV (note : L’on
voit dans la seconde niche ò droite de l’avant-corps du milieu une Statue représentant
Jupiter attribué à Girardon); mais j’ai souvent pensé que les pus grands Rois de la
Monarchie y figureraient bien ; ou que si l’on voulait y placer des statues faites d’après les
meilleurs antiques, on pourrait profiter des copies que sont chargés d’en faire les Sculpteurs
Pensionnaires du Roi à Rome ; il ne s’agirait que d’en fixer le choix et les proportions à
ce jeunes Artistes qui, apercevant dans la perfection de ces figures le premier degré de
leur réputation, y apporteraient tous leurs soins et pourraient, à leur retour ici, obtenir pour
récompense de traiter les bas-reliefs, ovales placés au-dessus des niches.
Le fronton serait donné en concours à MM les Académiciens ; c’est ainsi qu’en quinze
ans, l’on verrait achever entièrement un Edifice qui alors serait un des chef-doeuvres de
la Nation.
Me voilà quitte, Messieurs, de la tâche que je me suis imposée à moi-même ; il ne me
reste plus qu’un mot à dire relativement au projet qui a été proposé, dans votre Feuille du
4 déc., de décorer le Jardin des Tuileries des figures de nos Hommes illustres destinées à
être placées au Muséum : l’Auteur de cette idée intéressante n’a point réfléchi qu’en plaçant
ces figures dans un aussi vaste espace, la proportion de celles qui sont faites jusqu’ici y
paraîtrait beaucoup trop grêle. On pourrait aussi lui marquer des regrets de luivoir enlever
et reléguer Aria et Petus, Enée, Annibal et Jules-César, parce que la Piété, la Chasteté et la
Valeur sont des vertus aimées et chéries de toutes les Nations et qu’elles semblent porter
un caractère plus sublime encore, lorsqu’elles nous sont représentées par des personnages
d’une si haute antiquité. J’ajouterai aussi que ces chef-d’oeuvres de sculptures produisent
de si beaux effets dans les places qu’ils occupent, que le désir de les y trouver toujours ne
pourrait être balancé que par la crainte de les voir ainsi exposés aux injures des saisons.
J’ai l’honneur d’être, etc,
Moeurs
1785, n°79, Variété, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
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Je suis Irlandais, et depuis peu à Paris où je ne connais personne, je m’adresse à vous
dans la détresse où je me trouve.
Je viens de rentrer chez moi, avec un oeil de moins. Après m’être apitoyé sur mon sort,
j’ai pensé à celui dont est menacé mon prochain, que j’aime comme moi-même, quoique
assurément il y ait dans le monde de très vilain prochain, ne fût-ce que celui qui a imaginé
porter dans sa poche une canne avec le bout en l’air, et de cheminer ainsi croyant avoir la
meilleure grâce. C’est pourtant ce bout en l’air qui me coûte aujourd’hui l’oeil dont je voyais
le mieux ; il est vrai que l’aimable catogan, après m’avoir ainsi éborgné, m’a fait un million
d’excuses ; mais un million d’excuses ne vaut pas un oeil. Je suis d’autant plus dérouté par la
perte que je viens de faire, que je suis Peintre, et que je n’avais pas trop de mes deux yeux.
Je ne demande ici d’autre vengeance que de déclarer à qui il appartiendra qu’une canne et
les mains dans les poches sont, de tous les costumes, le plus sot et le plus impertinent ; qu’il
corrompt la taille qui contourne les hanches, et rend l’homme le mieux fait, le mannequin
le plus ridicule. Je ne vois point de situation où je puisse mettre en scène, dans aucun de
mes tableaux, un personnage en lévite, des mirzaz aux oreilles, un canne et les mains dans
les poches.
Occupé dans ce moment-ci d’une esquisse qui a rapport à la guerre de l’Amérique, que
dirait-on de moi, si je m’avisais de peindre quelqu’un de nos fiers Insurgents ainsi accoutrés,
ne m’exposerai-je pas à la risée publique ?
Autrefois, on retroussait sa canne sous le bras, le pis-aller était de donner au passant
un coup de bâton sur les doigts, ou tout au plus à travers le visage ; mais au moins les
yeux étaient-ils rarement compromis dans cet agréable maintien. Messieurs les farauds
sont invités à en imaginer un nouveau qui, au moyen de combinaisons sages et réfléchies,
pourraient devenir le résultat ingénieux des deux premières inventions.
Il est bon de prévenir les Anglomanes, qu’en Angleterre, ce serait manquer de respect
au Public, que de porter ainsi sa canne, et j’ai vu plus d’une fois la rabaisser un peu
brutalement, sans qu’on eut pour cela le droit d’aller se plaindre au Juge de paix. Daume
your soal put doron your Stik.
De toutes les imitations Anglaises, sans contredit la plus saine est de marcher à pied
même dans les rues sans trottoirs ; ce qu’il ne faut pas oublier avant tout, c’est qu’il y a peu
de cristallin qui puisse résister au bout d’une canne, ou même à la baleine d’un parasol.
Il y a quelques jours que mon grand Cousin M Nigood d’Outremer eut le chagrin de
rosser un Jocquet d’Auvergne, l’un des plus mutins du pays, lequel lui avait chatouillé le
menton du bout de sa canne. Après la lui avoir tirée de sa poche, il lui en appliqua seulement
vingt coups sur les épaules ; à tour de bras, il est vrai, mais sans colère. Il eut même
l’honnêteté de lui remettre la canne en poche, et lui dit très doucement : allez, mon ami,
vous pouvez empocher cela, et le regarder comme une correction paternelle.
Le Rossé ayant considéré que le Rosseur était un Patagon de cinq pieds neuf pouces,
prit le parti de se retirer, mais ce qui prouve clairement qu’il n’y a point d’amendement de
la part du susdit Jocquet, c’est qu’on l’a vu quelques heures après le bout en l’air et les
mains dans les poches.
J’ai l’honneur d’être,etc
Nigood d’Outremer, Peintre de costume
Utopies
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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1786, n°211, 30 juillet, Variété, Aux Auteurs du Journal, A Alan par Martres en
Comenges, le 13 juillet 1786
Messieurs,
Quand on est vieux on est peureux. J’ai tremblé pour la bonne ville de Paris, et mes
Compatriotes, en lisant le Chapitre CCCLV du Tableau de cette Capitale, intitulé, Que
deviendra Paris ?…Je pense comme l’Auteur, que, dans trois ou quatre mille ans, on aura
de la peine à en trouver des vestiges : c’est ce qui me dégoûte de publier un Ouvrage que
je consacrais à l’immensité des siècles. Cependant si tous les hommes de génie pensaient
comme moi, on ne produirait plus rien de bon ni de beau, et ce serait au moins dommage
pour quelques milliers d’années. En conséquence, je trouve très à propos qu’on s’occupe
sérieusement d’embellir la Ville qui m’a servi de berceau. J’admets tous les plans qu’on
avait proposés depuis la rotonde de fleurs, jusqu’aux ponts décorés des statues des grands
hommes et surtout notre bon roi Henri entouré de jolies petites Mdes de Modes : cela est
plus agréable à l’oeil que la charge de ces vieilles maisons.
Je veux bien me distraire un moment de l’idée affligeante qui m’a pénétré, en voyant le
pont le pont St Ange que l’on cite pour modèle : il est orné des chef-d’oeuvres du Cavalier
Bernin, exprimés en Anges charmants ; mais ils me feront toujours regretter toutes les
beautés grecques qui sont encore noyées dans la vase des eaux du Tibre qui coule dessous.
Je me flatte aussi que des barbares ne viendront pas de sitôt renverser nos édifices, et que
la butte Montmartre ne recèle point assez de feu pour dévorer l’ancienne Lutèce, comme
le Vésuve a fait disparaître Herculanum et Pompéia, en les scellant d’une lave épaisse dixsept
cent ans. C’est en considérant les manuscrits grecs qu’on a tant de peine aujourd’hui
à dérouler dans ces précieux décombres, que j’ai désiré ardemment que tous les efforts du
génie de l’homme tendissent à trouver un moyen de préserver des révolutions des temps,
ce qu’il y a de plus estimable dans ses productions.
En attendant que ce secret merveilleux soit trouvé, permettez-moi, Messieurs, de
me joindre à tous les décorateurs de Paris, pour leur proposer un monument digne de
leurs sublimes plans. C’est une Pyramide Egyptienne, non destinée à voiler aux regards
des profanes les corps des Rois ou les cendres des Grands Hommes, mais à conserver
la flamme de leur génie, le feu sacré de leurs explosions et enfin l’élixir de toutes les
connaissances utiles à l’humanité.
Vous voyez, Messieurs, qu’il n’est pas nécessaire que ce monument occupe un grand
terrain. Peu d’espace suffirait à cette collection. Néanmoins, on pourrait en étendre la
superficie, au fond des Champs Elisées, pour mieux indiquer le dépôt du seul trésor
nécessaire a bonheur de la race future. Les Médaillons des Bienfaiteurs de l’humanité
seraient appendus à l’extérieur, pour annoncer que la plus noble et la plus indestructible
portion de leur être est vivante dans ce sarcophage.
Il ne s’agit plus que de préserver ces reliques des vers qui rongent les plus durs
bouquins comme la peau délicate de la plus tendre beauté. Il faudrait en outre que les
deux, trois ou quatre éléments formateurs et destructeurs, eussent la moindre prise possible
sur ces gages ineffables de l’esprit humain. Pour cela, je ne vois qu’un moment dans ce
moment où je suis pressée de jouir :c’est d’extraire la moelle et la substance des ouvrages
qui méritent l’immortalité et d’en confier l’impression en relief aux intéressants Aveugles,
que le tant respectable M Haui a la charité d’instruire…Qu’il serait beau de voir conserver
la lumière par les mains de la cécité !…
Mais ce ne sont point des caractères de bois ni de métal qu’il faut employer ; c’est
simplement de la terre à pot, tamisée , délayée et pétrie de manière à former des tables
Annexes
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susceptibles dans leur mollesse, de recevoir toutes impressions, ensuite mises au four
pour y acquérir la dureté de la pierre à fusil : ce que j’ai vu pratiquer avec le plus
grand succès par M Nini, Artiste Italien, peut-être trop peu connu, quoique recherché
par de véritables Amateurs de l’Industrie humaine. J’ai quelques ouvrages de ce célèbre
Dessinateur, estampés en terre de faience, dont la dureté égale celle de l’agate ; ils sont
indestructibles dans un incendie ordinaire, et l’eau ne peut les dissoudre. Alors, j’avoue,
qu’avec ce procédé, toute notre doctrine serait en biscuits : mais la soute qui les renfermerait
serait d’un prix bien au-dessus des plus riches mines de Pérou.
Si cette longue lettre, Messieurs, peut se places dans une vaste lacune de votre Journal,
je serai trop heureux, puisque j’aurai lieu d’espérer que dans l’exécution du projet, la Feuille
indicative de ce monument y sera déposée sous la première pierre, ce qui suffit à ma gloire,
et ne peut nuire à la vôtre.
J’ai l’honneur d’être, etc. etc.
L’Hermite des Pyrénées.
Nota. Si j’ai choisi les Protes parmi les aveugles, c’est que je perds la vue dans cet
instant, et que je ne serais pas fâché de concourir au grand oeuvre en ma qualité de non
clairvoyant.
1786, n°238, 26 août, Variété, Aux Auteurs du Journal, A Alan par Martres en
Comenges le 6 août 1786
Messieurs,
Si vos Lecteurs n’ont pas été fatigués de la longue Lettre où j’ai délayé l’idée creuse
d’une pyramide encyclopédique, pour l’exécution de laquelle je souscrirais tout ce que je
possède, je me permettrai un petit supplément.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce projet, encore plus à taire et à penser. Quels seraient
les électeurs des matières ? Les rédacteurs, pour n’extraire que les éléments des véritables
sciences ? Quels seraient les juges ? Quels seraient les arts dont il faudrait perpétuer la
mémoire ? Seraient-ce ceux de perforer des canons, de comburer une flotte entière ? etc
Périssent à jamais de telles inventions !..
Quelle émulation pour être admis à ce sanctuaire de l’immortalité ! Que d’efforts ; mais
aussi de cabales ! etc. Mes vues sur cet objet sont immenses comme l’avenir, et élevées
fort au-dessus des Pyrénées qui bornent mon horizon. Quelques hommes m’entendraient
si je m’expliquais ; peu trouveraient mon plan de leur goût ; beaucoup désireraient déjà de
voir leur médaillon fixé à ce monument.
En réfléchissant profondément, on sent qu’il n’y a qu’un Souverain puissant, éclairé
et philosophe dans la sage et véritable acception du terme, qui puisse former une telle
entreprise. Je ne dis pas qu’il faudrait incendier presque tous nos Livres, parce qu’ils sont
de nature à périr naturellement en peu de temps ; mais je voudrais seulement qu’on modelât
en petit toutes les machines nécessaires à faciliter les travaux des hommes, dans le genre
utile, sous des formats tels que MM Perier, estimables Patriotes, en ont exécutés avec tant
de précision….Quand la base de la pyramide n’aurait pas plus d’étendue que le magnifique
carré de l’observatoire donné par C Perrault, il y aurait place dans son intérieur et le
souterrain qu’on y pratiquerait en voûte sans bois ni fer pour y déposer non seulement
les modèles de ce qu’on a inventé jusqu’à présent, absolument essentiel à la félicité de
l’homme, mais encore tout ce que le génie pourrait créer dans l’avenir. Il y a plus à supprimer
qu’à conserver : intenda mi chi può, che m’intendo io.
Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788
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Je n’aurai plus de voeux à faire, sinon qu’une révolution générale sur le globe détruisit
toutes les prétendues sciences, excepté celles du dépôt. Alors on ne pourrait pas dire de
ce monument ce que Pline écrivait de ceux d’Egypte, Regum pecuniae otiosa ac stulta
ostentatio : mais le Prince ou la Nation qui l’érigerait pourrait, avec justice, y mettre ces vers
célèbres d’Horace.
Exegi monumentum aere perennius
Regali que situ pyramidum altius
Quod non tempus edax, non aquilo impotens
Possit diruere, aut innumerabilis
Annorum series et fuga temporum.
Il n’y aurait pas d’inconvénients à terminer la pyramide par une verge électrique: le
célèbre Franklin ne devant être oublié dans aucun siècle. Je suis, etc
L’Hermite des Pyrénées.
1786, n°242, mercredi, 30 août, Variété, AAJ, A Alan par Martres en
Comenges le 13 août 1786
L’homme étant souvent plus heureux en projets qu’en exécutions, surtout le Français,
bornons-nous à ce moyen le moins coûteux et le plus facile. Il faudrait refaire totalement
Paris, pour que cette Capitale eût seulement une ombre de rapport avec les célèbres
villes de l’Antiquité. Sans détruire, édifions tout d’un coup, en grand, idéalement, comme
nous faisons depuis longtemps en détail. Proposons un prix digne du sujet, pour celui qui
donnera le plus beau plan possible, en supposant le terrain déblayé, et les plus riches
matériaux à pied d’oeuvre. Que le génie de nos célèbres Artistes n’ait point de bornes :
qu’ils puissent réunir toutes les beautés des Arts Babyloniens, Egyptiens, Grecs et Romains,
même Arabesques et Chinois ; que tous les ordres d’Architecture puissent y être exprimés
dans leur plus vive splendeur. Prodiguons les Fontaines, les Canaux, les Bains publics, les
Ponts, les Amphithéâtres, les Cirques, etc etc. Reculons encore les barrières de ce nouveau
Paris : divisons-le en autant de quartiers nécessaires pour séparer les Artistes bruyants
de ceux qui sont paisibles ; les hôtels superbes des riches et des habitations simples
et commodes des citoyens modestes. Décorons-le de places immenses où le commerce
puisse briller dans tout son lustre : que des toits Babyloniens couvrent cette grande Cité ; que
l’air circule sans obstacles dans toutes les rues alignées ; que de vastes portiques offrent
en tout temps des abris salutaires contre l’intempérie des saisons….Que le Palais de nos
Rois soit au centre et que nos Temples prennent des formes plus analogues à leur objet…
Ce beau rêve achevé, il suffira d’en fixer l’image sur le plan le plus sensible à l’oeil. Qu’il
soit gravé sur l’airain en plusieurs planches numérotées, ou sur l’argile pétrifiées. Alors on
aura un aperçu général de ce qu’il y a eu de plus parfait dans ce genre, qui soit parvenu
à notre connaissance : il n’en faut pas davantage pour le transmettre aux races futures en
déposant dans le monument Encyclopédique, lorsque dans cinq ou six mille ans la charrue
viendra heurter la pointe de notre pyramide ; les peuples de ce temps, en faisant des fouilles
nécessaires, jugeront que Paris était ce qu’il y avait de plus beau dans le monde. Je conviens
que cette idée a un goût de terroir : mais on ne boit point impunément aux eaux de la
Garonne, et l’on n’est pas si près de l’Espagne sans être tenté d’y faire des châteaux. Je
suis etc
L’Hermite des Pyrénées.
Annexes
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Sous contrat Creative Commons : Paternité-Pas d'Utilisation Commerciale-
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Jamque opus exegi quod nec Jovis ira, nec ignes,
Nec poterir ferrum, nec edax abolere vetustas.
1786, n°254, 11 septembre Variété, Aux Auteurs du Journal
Messieurs,
Je croyais avoir dit mon dernier mot, mais la conscience me presse d’avouer encore
les écarts de mon imagination.
Je déclare donc avant de mourir, que j’ai soutiré en bouteilles, hermétiquement
bouchées, l’élixir de toutes les connaissances qui, selon moi, sont essentielles à la félicité
de l’homme. Je vais déposer ce trésor dans le sein d’une des plus hautes montagnes des
Pyrénées : j’y renfermerai aussi la petite fiole des vérités connues jusqu’à présent.
C’est à l’usage des Voyageurs instruits et bienfaisants de prendre ce moyen pour
conserver le souvenir de leur passage, en insérant dans le verre, quoique fragile, toutes
leurs découvertes. Peut-être ce dépôt est-il plus sûr que la pyramide encyclopédique qui
m’a tant occupé. Je suis trop heureux d’avoir trouvé la manière de léguer à peu de frais
toute ma fortune à la postérité, au bonheur de laquelle je m’intéresse de toute mon âme, et
que je vais bientôt prévenir moi-même de ce que j’a fait pour elle.
Je suis, etc, l’Hermite des Pyrénées.
Concerne un périodique
Soumis par lechott le