Nom du fichier
1788, 01, n. 1-4 (5, 12, 19, 26 janvier)
Taille
16.40 Mo
Format
Nombre de pages
397
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
TH
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ;
CONTENANT
;
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces Fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles
; les Caufes célèbres ; les Académies de
Paris & des Provinces ; la Notice des Édits
Arrêts ; les Avis particuliers , &c . &c.
SAMEDI 5 JANVIER 1788.
"
A PARIS,
'Au Bureau du Mercure , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins , No. 16 .
Avec Approbation , & Brevet du Roi.
TABLE
-C
P
Du mois de Décembre 1787.
49
IÈCES FUGITIVES . Les Sages dujour.
EPITREà M.dela Harpe,
Fers à M. Imbert.
Acrostiches.
Le Mépris de la Gloire, C.52
Vers à Mlle. de Labaumelle.
Les effets de l'Optique ,
ble.
Infeription.
AM. Jacob.
97
Fa
74
+8
Homme de Lettres.
Tout eft poffible à l'amitié. 82
Les Avis d'une Mère.
Nouveau Régime.
Voyage de Henri Schwinbrane.
d
84
86
104
Epitre
100 Expofuion raisonnée.
un Philofophe. 123
146
131
150
Voyage au Cap de Bonne-
145 Efpérance.
Letre adreffée à la Société
Olympique de Paris. 167
216
Vers à Meflames de *** . 193
A Madame G... , Fable. 194 A un Détracteur de l'Alma- Voyage en Allemagne, 198 nach des Mufes. Idem. Les Parifiennes. Charades , Enigmes & Logo- Tableau du travail fait par
Les Rédacteurs & Coopéra- griphes , 7, 63 , 101 , 147 teurs du Mercure.
195
NOUVELLES
LITTER .
SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
218
134
20 Comédie Italienne. 136, 183 .
Azémire , Tragédie.
Traité élémentaire.
Manuel Botanique.
Voyage d'Amérique. 25.
Variétés. 33
Introduction à l'étude.
î
Satires d'Young. 65
Grammaire Italienne.
Annonces & Notices , 43 , 87,
188
$39 234
71
Paris , de l'Imprimerie de MOUTARD , rule
des Mathirins , Hôtel de Cluni
MERCURE
DE FRANCE..
SAMEDI JANVIER 1788. S
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PRose.
AU BRAVE THURET,
Soldat trois fois Vétéran , à qui Mgr. le
Prince DE CONDÉ accorde , dit-on,
une retraite avantageuse à Chantilly.
23
INSTRU NSTRUIT de ta valeur, CONDÉ t'eftime & t'aime
Il veut qu'enfin chez lui tu goûtes le repos ;
Acceptè ce bienfait ; l'afile d'un Héros
Doit le trouver chez Mars lui-même.
LÀ (Par M. D** T*****. }
COR
LIBRARY
.
Aλ Α
NEW-YORK
MERCURE
'4 M. A*** , Avocat , & Auteur de la
Comédie DES ÉTOURDIS.
VOUS ous démafquez les Etourdis ?
Ce fujet vous fied à merveille !
Il eft malheureux qu'il réveille
Sur votre compte certains bruits ....
On nous dit que de deux Maîtreffes ,
Goûtant tour à tour les faveurs ,
Vous bercez encor de promeffes ,
Peut-on le croire ? ... les Neuf Soeurs !
Héros de la Chevalerie ,
Ah ! je vous fais mon compliment :
Quittez le Boudoir de Thalie ;
Thémis fe plaint de fon Amant.
Heureux Favori de deux Belles ,
Que jalouſent tant de Rivaux ,
Pour te les voir toujours fidelles ,
Confacre veilles & travaux.
En vain la médifante Envie ,
Blâmant ce généreux eſpoir ,
Sur le doux printemps de ta vie
Voudra jeter fon voile noir ;
De fa maligne perfidie ,
Pour braver sûrement les traits ,
( Tiens-toi le matin au Palais ,
Le foir cours à la Comédie.
( Par un Abonné. )
DE FRANCE.
LA MÈRE ATTACHÉE ,
ANECDOTE.
7
UNN
matin , avant d'aller au College , de
Fillot fe préfente à la porte de fa mère ,
& attend qu'elle paroiffe . Dès que la Bonne
eut ouvert , il fe précipite dans l'appartement
, & va au lit de fa mère. Il fe jette
dans fes bras fondant en larmes , & lui demande
, en fanglotant , fi elle ne l'aime plus à
A ce mot , fuffoquant pour Florife , elle fait
un cri : Moi ne plus t'aimer !... Et elle
lui prodigua en un inftant toutes les careffes
fufpendues depuis deux mois . → Mei ne
plus t'aimer , répétoit cette tendre mère :
Fillot ! mon ami ! mon aîné , le foutien de ta
mère l'image de ton père ! tu m'es plus
cher que ma vie ! .... Mais , écoute - moi ,
mon cher enfant... Tu es homme , ou du
moins deftiné à l'être : il faut que tu commences
à prendre de la confiftance , de la
fermeté , de la gravité ; les careffes mignardes
font au deffous de toi : je commence
à te confidérer comme un hommé , comme
le repréfentant de ton père : je t'aime autant ,
& même plus qu'autrefois ; mais fi mon
coeur est toujo le même , la démonftration
doit changer. Elle t'eft plus honorable
à préfent ; elle marque , ô mon cher fils
A 3
MERCURE
que tu n'es plus un enfant... Va t'inftruire
mon fils va , par la fcience & le mérite
qu'elle donne , te préparer à être un jour
la gloire & la confolation de ta tendre mère
Que fait-on? peut- être un jour , fi des malheurs
arrivoient , n'aurois-je de reffource
moi , & ces deux enfans , que dans le mérite
& les talens de mon aîné ! A ce mor , le
jeune de Fillot , déjà pleinement raffuré
par les carcffes de fa mère , pouffa un cri
de joie Laiffe- moi faire , maman ! Ha !
comme je vais étudier ! - Mon ami , lui dit
fa mère , je peux te tutoyer , mais il eſt trop
enfantin que tu me tutoies. Ma mère !...
je vous honore , je vous révère .... & je ne
vous tutoierai plus. Il partit férieux , en
achevant ces mots , & de ce moment on
vit cet aimable enfant prendre une gravité
d'homme. Il re la porta cependant pas
Pexcès , & ce fut la mère qui l'en empêcha.
--
Un jour qu'ils étoient feuls , le père dînant
en ville , de Fillor demeuroit grave
avec fon frère & fa foeur , qui jouoient ,
& qui l'agaçoient quelquefois. Sa mère s'en
apperçut : elle craignit qu'il ne donnât dans
la roideur , & qu'il ne devînt un de ces petits
Catons infupportables , qu'on rencontre
fi fouvent aujourd'hui dans la fociété. -
Mon fils lui dit- elle ) , les extrêmes font
faciles , mais dangereux : fais combien
tu m'es cher ; je voudrois te faire éviter
tous les écueils. Je tiens de mon parrain
DE FRANCE.
་ ་
qu'il ne faut pas dénaturer les âges , & que
les actions , le rire , les paroles , tout enfin
doit indiquer celui où l'on eft , tout comme
la taille & le vifage ; fans quoi c'eſt ſe déguifer,
c'eft mentir. Chaque âge a fon amabilité
dont il faut ufer : d'où vient une vieille
femme , qui veut prendre le ton enfantin
eft-elle fi ridicule ? C'eft qu'elle fait con
trafter fes manières avec fon phyfique : un
jeune homme trop férieux, qui veut affecter
le raffis d'un homme de quarante ans , eff
également ridicule , & cette eftampe ( lui,
montrant celle des Amuſemens de l'Enfance
) offre une excellente leçon ne vois
tu pas que ce petit garçon eft réellement
déguifé avec la perruque de fon père ; que
cette jeune fille eft une véritable mafcarade
avec les habits de fa mère ? Il en feroit
de même de toi , avec des manières de
quarante ans. Mon cher fils , joue quel
quefois avec ton frère & ta fæeur; joue avec
res camarades ; mais fans excès , & en évi
tant ce qu'on nomme la poliçonnerie , qui
ne convient à aucun âge : gradue ton air
fur tes années ; & comme tu me paroîs
très-avancé , que j'efpère que ton amitié
pour moi te fera t'appliquer , fans pourtant
te fatiguer trop , j'ai encore une autre leçon
à te donner ; ce fera , quand tu feras
lavant , à dix-huit & vingt ans , par exem
ple , de ne pas commencer par faire une
Tragédie ; car ce feroit un malheur pour
toi que d'y réuffir ; enfuite , de ne pas dé-
A 4
8 MERCURE
cider , mais d'écouter modeftement les hont
mes plus âgés : fouvent un jeune homme
faute d'écouter jufqu'au bout un vieillard
croit qu'il fe trompe , l'interrompt indécemment,
& l'empêche d'achever : s'il avoit
attendu , il auroit vu que la propofition
étoit fenfée : il fe prive ainfi d'inftruction ,
& demeure fuperficiel ; mais , eût- il raifon ,
& le vieillard tort , il devroit , ou fe taire ,
ou propofer modeftement fon fentiment à
une perfonne éclairée ; car on n'a qu'une
fcience indigefte avant trente & quelquefois
quarante ans. Mon fils , évitez le catonifme
; ne jetez pas trop votre fcience
au dehors ; laiffez - la mûrir , fi vous voulez
qu'elle produife des fruits folides . Tout
ce que je vous dis là n'eft pas de moi ,
je le tiens de M. de Fondmagne › qui
m'a fervi de père , & qui vous protégera
tous.
Florife achevoit à peine ces derniers mots ,
que la porte d'un cabinet voifin s'ouvrit
brufquement ce furent M. de Fondmagne
& M. de Fillot , qui en fortirent , & qui
la prirent dans leurs bras : ils y réunirent.
le fils & la mère , en difant à celle-ci : -
Vous êtes le chef-d'oeuvre de la maternité...
Et à l'autre : -Tu ne peux jamais rien entendre
de plus fage , que ce que vient de te dire
ta mère va , heureux enfant ; car tu l'as
toujours été ; va où ton devoir t'appelle :
nous fommes fürs de toi , c'eft -à - dire que
tu feras un fujet excellent ; ta mère t'aime
DE FRANCE.
avec une vérité , une raifon , qui pénétrera
toujours ton coeur , & qui le rendroit bon ,
s'il ne l'étoit pas naturellement.
Ils ne fe font pas trompés : de Fillot eft
aujourd'hui un excellent fujet ! mais fidèle
aux fages avis de fa tendre mère , il refte
dans la modeftie : cependant il s'eft diftingué
dans une occafion .
On avoit propofé un prix pour l'action
la plus vertueufe : Fillot aime beaucoup la
vertu ; mais il auroit été affez indifférent
fur le prix , s'il n'avoit pas ardemment défiré
,de donner un moment d'ivreffe de joie
è fa mère. Il réfléchit à faire une action ,
qui ne fortit. pas du caractère de fon âge ,,
& il eut le bonheur d'en trouver l'occafion .
Il fut qu'une pauvre Ravaudeufe , chargée
de huir enfans , avoit eu le malheur d'avoir
la cuiffe caffée par un cabriolet qui s'étoit
échappé , quoiqu'il parût appartenir à quelqu'un
de grande diftinction . Fillor avoit un
peu d'argent pour fes menus plaifirs , &
pour quelques achats de livres , qu'on laiffoit
à fa difpofition ( mais on le furveilloft ) :
il vendit fes livres , ramaffa ce qu'il avoit ,
fe priva de tout abfolument , entre autres
de fruit à fes déjeûners , quoiqu'il l'aimâr
paffionnément , & porta de deux jours l'un
des fecours à la femme. Quand tout fur
épuifé , le hafard lui fournit une épave qui
le combla de joie. Il trouva un porte - feuille
précieux. Il n'en parla pas ; mais le lendemain
, en allant au Collége , il entra dans
A s
10 MERCURE
༢༤.༤
un café , lut les Petites- Affiches ; Ouvrage
fi utile à Paris ! & contut porter le portefeuille
au Propriétaire . C'étoit un homme
de Finance , qui , voyant un Ecolier , fut
touché de fon air honnête , & doubla la
récompenſe. Le jeune Fillot ne pouvoit fe
contenir ; il fauta de joie , & s'enfuit en -
courant dettoute fa force. Le Financier ,
furpris de cet amour de l'argent dans un
jeune homme , le fit fuivre. Fillot entra
chez la Ravaudeuſe , & lui renait un louis
c'étoit la huitième partie de ce qu'il avoit
reçu . Enfuite , fans s'arrêter , il fe rendit
à on College tout en fueur. Le domeftique
alla rendre compte de ce qu'il avoit
vu. Le Financier fut curieux : il fit mettre
fes chevaux , & vint d'abord chez la Ra
vaudeufe : il trouva une pauvre femme , &
des marmots fort fales ; il demanda le nom
du jeune homme qui étoit venu chez elle ;
la malade raconta prolixement fon aventure
( c'étoit pour toucher , tant l'art oratoire
eft naturel ! ) enfuite elle dit : - Monfieur ,
c'eft un jeune Ecolier que je voyois tous
les jours , mais qui jamais ne m'avoit parlé
il a fu mon accident , & depuis , il m'a tous
les deux jours apporté fix francs ; aujour
d'hui voilà un louis... Mon cher Monfieur,
fi c'eft votre fils , & qu'il vous ait volé ,
je tâcherai de vous le rendre un jour ;
mais vous voyez l'ufage qu'il en fait !! ..
Le Financier ne pouvoit contenir fes larmes
:il donna quelque chofe à la malade ,
>
DE FRANCE. XX
& lui promit de ne pas l'abandonner : il lui
permit enfuite de recevoir ce que l'Ecolier
lui donneroit. Les Ecoliers fortirent du Collége
, & le domeftique , laiffé en fentinelle ,
vint avertir fon maître : on apperçut Fillot
on le fuivit ; on le vit entrer chez les pa
rens. On s'informa . C'étoit le fils aîné d'une
maifon refpectable. Le Financier fe tat
mais il fuivit la conduite de l'Ecolier. Les
huit louis furent fidèlement portés à la malade,
qui , à ce terme, fut en convalefcence.
Au dernier louis , le Financier , bien für de
l'emploi , vint le préfenter chez les parens de
Fillot, à l'inftant où leur fils rentroit. Il demanda
un entretien particulier au père, à la
mère, & au parrain , M. de Fondmagne , qui
fe trouva là : il leur raconta tout ce qu'il favoit.
On appela le jeune homme. M. de
Fondmagne lui dit froidement : - Ceft
toi qui as trouvé le forte - feuille de Monfieur
? Oui , mon parrain ! Et tu as
reçu de l'argent ! - O mon parrain... c'eft
que.... c'eft que.... Et il bailla la vue.-
Qu'en as-tu fait ? En vérité , mon par-
Répondez !
rain , rien de mal . Je le
dirai à ma mère. Et Fillor alla parler bas
à l'oreille de fa mère , qui , ne pouvant fe
contenir , le preffa contre fon fein.- C'eft
à moi qu'il l'a donné , dit elle , & c'eſt
moi qui le lui rendrai.... Allez , mon fils ;
laillez- nous un moment.... Dès que fon
fils fut forti , cette excellente mère fondit
en larmes : Elle fe jeta dans les bras de
-
-
-
..
-
A-6
72 MERCURE
fon mari , elle embraffoit fon parrain ; elle
remercioit le Financier. Après m'avoir
tout avoué , il m'a prié de dire que c'é
toit à moi qu'il l'avoit donné , parce qu'il
refpecte cette femme , à caufe de fa mère. !
-Et cet enfant , s'écria le Financier , réparoit
le mal que j'avois fait ! C'eft mon
cabriolet qui a bleffé la femme . Je vois
ici le doigt de la Providence ! Je perds
mon porte-feuille; je double la récompenfe ,
parce que c'eft un jeune homme , pour l'encourager
au bien , & cet argent est donné
à celle à qui je le devois !... C'eſt un ordre
de la Providence : cette femme aura
une penfion ; je prendrai foin de fes huit
enfans qu'elle foit éternellement reconnoiffante
pour votre cher fils , pour fa
digne mère ; car les vertus des enfans appartiennent
aux parens.
Toute la famille de Fillot pouffa un cri
de joie , de voir la bonne action de Fanfan
fructifier auffi heureufement.
---
Vous
voilà bien heureuſe ! ( dit M. de Fondmagne
à fa filleule ) : c'eft votre ouvrage :
continuez ; le travail n'eft pas fini , mais
qu'il eft heureufement commencé !
( Par M. Rétifde la Bretonne. )
1
DE FRANCE. 13
Explication de la Charade , de l'Énigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE Le mot de laCharade eft Fabrique ; celui de
L'Énigme eft Quinola ; celui du Logogriphe
eft Cocher , où l'on trouve Coche , Cor
Croc , Roche , Or , Coc.
CHARAD E.
MOINEAU, OINEAU , qui de l'entier
Paffe dans la dernière ,
Détenu prifonnier,
D'une compagne chère
Les faveurs
regrettant ,
Bat des ailes , fe défefpère.
Marmot , qui l'agace en riant ,
Se repent auffi-tôt de fon jeu téméraire ;
De crier, de pleurer , de courir à fa mère ,,
De lui montrer fes petits doigts ,
Répétant le premier deux fois .
( Par l'Auteur du Manuel des Oififs , done
Le Livrefe vend à Paris, chez le Boucher,
Lib.., au coin des rues de la Calandre &
du Marché Palus, en la Cité.)
14
-
MERCURE
ÉNIGME,
JE fuis un lieu trop méprifé ,
( Je ne fais par quel préjugé , )
Car tout refpire en moi grandeur , fanté , fetvice
D'Agriculture & de Milice ;
Le Noble , ainfi que le Soldat,
Ont acquis dans mon ſein leur titre & leur état ;
Mon fein, bien plus heureux, fut autrefois l'afile ,
Le fort , l'unique domicile
De celui .... j'en dis trop ! Univers m'apperçoit,
Et ne dédaigne plus mon être , quel qu'il foit.
( Par M. de Bouffannelle, Brig. des A. du Roi. )
LOGO GRIPHE.
JE fuis l'arme d'un ancien Reître ,
Une arme à feu ! c'eft-là mon premier être
Puis un animal pareffeux ;
Trois villes ; un fleuve orgueilleux ;
Un Tragique célèbre ; une plante ; une bête
Une eauforte; un poiffon; ce qu'on fait en goguettez
Ce mal qui corrompt tous les os ;
Ce qui fe dit des chiens, des chevaux , des Héros ,
Même des Rois ; le nom d'un cruel, d'un avare
Celui de ce frère barbare ;
DE FRANCE.
Un nombre en foi , par foi multiplié , compté ;
Ce petit morceau dur , crochu , droit ,
.
affilé ;
L'endroit du corps où s'amaffe un liquide ,
Et fouvent chofe trop folide ;
Une conjonction ; une courbe ; un bateau ;
Une rivière , une ville ; un ruiffeau.
( Par le même. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES
ÉTRENNES DE MNÉMOSYNE , ou Recueil
d'Épigrammmes & de Contes, en
vers , 1788. A Paris , chez Knapen &
Fils , Imprimeurs- Libraires , rue Saint-
André-des-Arts , au bas du Pont Saint-
Michel
O'Nne N ne fera jamais renoncer le François
aux bagatelles agréables . L'efprit léger qui
préfide à fes modes , étend fon influence fur
Îes Arts & fur les Lettres. Peuple gai , vi ,
& un peu malin , il aime les bons mots ,
fes facéties , les contes pour rire. M.
Knapen a imaginé de lui donner déformais
chaque année des Etrennes récréatives en
ce genre. Quoiqu'il n'ait fongé qu'au mois.
d'Octobre dernier à exécuter cette idée ,
16
MER CU -RE¨
il fe feroit trouvé , dit-il , en état de pu
blier un Volume plus confidérable , s'il
eût été moins févère dans le choix des
Contes & des Epigrammes qui le compofent.
Cela fe conçoit fans peine . Une
Epigramme , une faillie ne doivent guère
excéder la mefure d'un quatrain d'un
fixain & d'un huitain . Boileau a dit dans
l'Art Poétique :
و
L'Épigramme plus libre , en fon tour plus borné ,
N'eft fouvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
Cette carrière fi courte eft facile à courir.
On a pas befoin pour cela du Cheval Pégafe
, qui d'ailleurs ne pourroit fuffire à
tant d'Ecuyers , & feroit bientôt hors
d'haleine. C'eft de ce genre de Pièces légères
qu'il eft vrai fur-tout de dire :
Condimus indocti , do&tique Poemata paſim.
Mais parmi les noms des Amateurs dont
les productions légères ont paru dignes d'être
publiées, on trouve des Auteurs très-connus ,
& faits pour donner une idée avantageufe
du Recueil. Je puis placer à la tête de
ceux-ci M. Imbert , qui s'eft amufé à embellir
le canevas des anciens Fabliaux , d'une -
broderie élégante , poétique , & deffinée
avec grace.
Celui dont M. Knapen a orné fes
Etrennes de Mnémofyne , eft intitulé Hippocrate.
Par le privilége attaché à l'ignoDE
FRANCE. 17.
rance de fon fiècle , l'Auteur du Fabliau
original a choifi Rome pour le lieu de la
fcène ; c'eft - à - dire qu'il fuppofe Hippocrate
contemporain & concitoyen de l'Empereur
Augufte. M. Imbert a cru que les
règles de l'imitation ne l'aftreignoient pas à
fuivre cer anachroniſme , & il a tranſporté
la Scène à Salamine. Quoique ce Conte foit
un peu long , il ne le paroîtra pas aux Lecteurs.
Je vais le citer en entier , & fi l'on
m'accufe d'avoir cherché à faire valoir cet
article & la Collection qui en eft le fujer ,
j'en conviendrai volontiers.
O qu'Hippocrate étoit grand Médecin !
Il guérifloit. Etant à Salamine ,
Il guérit tant & tant , qu'une Statue enfin
Paya , comme on difoit , fa fcience divine.
On l'honoroit par-tout ; par-tout autour de lui
Il voyoit le refpe&t & la reconnoiffance .
On imploroit fon affiftance ,
Comme des Dieux on invoque l'appui.
Sageffe , hélas ! tient à bien peu de choſe .
En moins de rien , deux beaux yeux, & quinze ans
Vinrent narguer fa courte apothéofe ;
Finit
Et Salamine , en peu de temps ,
par rire au nez qu'elle enfurnoit d'encens.
Une Etrangère , jeune & belle ,
Enchaînoit à fes pas nombre d'adorateurs,
Sa naiffance même étoit telle ,
Que le Roi crut devoir lui rendre des honneurs.
18- MERCURE
ཚ
Quelques Malins ont dit qu'il cherchoit à lui plaire,
Et qu'il fe fit entre eux échange de faveurs.
Mais ce n'eft point là mon affaire,
Quoi qu'il en foit , dans fon palais
Il la logea pour la voir de plus près.
Comme en ce lieu jamais elle n'étoit venue ,
Elle voulut tout voir. Un jour en fon chemin
Elle apperçoit la nouvelle Statue .
Deux vers , au piédeſtal , exaltoient fur l'airain
L'immortel Hippocrate & fon favoir divin,
L'infcription famufe ; elle l'honore
D'un long éclat de rire. Oh ! oh ! dit-elle enfin ,
Quoi? Salamine a dans fon fein
Un Dieu qui fait guérir , & l'on y meurt encore ?.
Le divin Hippocrate eft venu dans ce lieu
Nous guérir tous tant que nous fommes !
De grace , envoyez-moi ce Dieu ,
Et j'en fais le plus fot des hommes.
Le jour même on vient au Docteur
Répéter ce propos qui d'abord l'humilie .
Bientôt il rit au fond du coeur .
De cet orgueil , qu'il traite de folie .
A fes dépens bien sûr de s'égayer ,
Il voulut pourtant voir , & vit enfin la Belle.
Mais las à fa fageffe il a beau ſe frer :
La Belle a tant d'attraits , de grace naturelle !...
Bref, cet effai , fait pour le venger d'elle ,
Ne fert qu'à la juftifier.
Eh ! que fais-tu , Docteur, quand la glaire t'appelle?
Ah ! fonge à ta Statue , à ta Divinité.
DE FRANCE.
1'9
Je parle en vain ': fon coeur fe livre à la Beauté ;
Et bientôt fon atdeur eft telle ,
Qu'il en perd repos & fanté."
hap 9
A
Le Roi même inquiet lui vint faire viſite.va ?
La Cour lui porta fes regrets."
Les Dames parurent enfuite , 189 ataa.J
Et l'Etrangère y vint aprèsion
Son oeil, toujours en embuſcade , pa A
Savoit bien quel étoit fon mal.
* V *
Elle s'approche , & d'un air amical ,
Interrogeant tout bas le Médecin malade ,
Non fans crainte , mais fans détour ,
Notre Docteur lui dit qu'il meurt d'amour.
C'est là qu'on l'attendoit. Le fecret qu'il révèlen
Semble exciter le plus vif intérêt. p 1 :
On lui témoigne du regret ,
Et des remords d'être fi belle. ****
...
Puis d'un air fort touché : Je fens bien , entre nous
Qu'envers l'Etat je deviens criminelle ,
Si je laiſſe mourir un homme tel que vous,
Mais jugez-moi : que puis-je faire ? a
Que puis-je , quand de toutes parts
Mille témoins n'ont d'autre affaire
Que de compter mes pas , les mots que je profère,
Et d'interpréter mes regards ? "
J'approuverai pourtant , & j'en fais la promeffe ,
Les moyens que pourront m'offrir
Et votre amour & votre adreſſe
Pour vous empêcher de mourir.
20 MERCUREA
Ces mots ont répandu fur le front de la Belle
Une officieufe pudeur ,
Qui femble reprocher à fa langue infidelle
D'avoir fi mal gardé le fecret de fon coeur.
Pour Hippocrate , une telle affurance ,
Un difcours fi bien apprêté ,
Lui rendit l'efpérance
Et la fanté.
Bientôt même à la Cour on le vit reparoître ,
Et fon amour , toujours mieux écouté ,
Se crut heureux ou près de l'être.
Eh bien ! dit- elle un jour , trouvez-vous un moyen
Qui nous procure un fecret entretien ?
Non , répond-il avec triſteſſe ,
Vainement j'y fonge fans ceffe ;
Mon efprit ne me fournit rien.
J'ai donc plus de bonheur, dit-elle , ou plus d'adreffe ..
Ecoutez-moi : vous n'avez qu'à venir
Ce foir fous ma fenêtre , à l'heure où tout fommeille
Mais apportez une corbeille
Capable de vous contenir.
Ma coufine a promis d'aider mon ftratagêmes
Une corde fur vous defcendra
L'anfe de l'utile panier
pour lier
Où vous devez entrer vous-même.
Dès que vous y ferez , le panier montera
Et doucement vous portera
Dans une chambre où l'on pourra
و
Dire fans crainte & prouver qu'on vous aime.
Bien loin de craindre un malin tour
En proie à l'erreur qui l'abufe ,
DE FRANCE. 21
Le Docteur aveuglé croit voir dans cette rufe
Un prodige à la fois de génie & d'amour,
Il fut ravi , cria merveille ,"
Remercia cent fois de fon rare bonheur ,
Et s'en alla bien vîte acheter fa corbeille,
Que ce jour marche avec lenteur !
La nuit vient , plus riante aux regards du Docteur
Que l'aurore fraîche & vermeille.
Au rendez-vous il court foudain
Avec fon panier à la main.
O quel bel horizon devant lui fe déploie !
Rendu fous la fenêtre où l'amour l'attendoit,
Il trouve , jugez quelle joie !
La corde qui déjà pendoit ,
En attendant la corbeille & fa proie.
La corbeille attachée , il s'y place auffi- tôt.
Un fignal fait tirer la corde par le haut.
Le panier monte , monte , & fait monter fon Maître,
Mais las ! à mi-chemin , revers inattendu !
La corbeille s'arrête ; il refte fufpendu
Entre la rue & la fenêtre.
Il refait le fignal , il parle ; on n'entend rien,
Une voix qu'il reconnoît bien
Lui laiffe pour adieux un rire Sardonique ,
Lui ſouhaitant d'un ton fort peu touché ,
Sommeil benin , fonge érotique ;
Il
Et le Docteur refte là- haut perché
Dans fa cage aéroftatique .
y maudit cent fois les femmes & l'amour
Mais trop tard : il fallut dans cet étroit féjour
222
MERCURE
Attendre en enrageant le lever de l'aurore.
La nuit lui parut longue , & cependant au jou
Il eût voulu la voir durer encore.
Il fut reconnu des paffans ,
Quoique dans fes deux mains il cachât fon viſage
On s'étonna d'abord ; puis vint le perfiflage
Des bons & des mauvais plaifans.
Le peuple curieux que ce fpectacle attire ,
Vient en foule autour du panier.
Chacun dit , en paffant , ſon mot au prifonnier ,
Accompagné d'un grand éclat de rire.
Il y refta le jour entier.
Heureufement , au retour de la chaffe ,
En paffant , le Roi courroucé
De voir un fi grand Homme à ce point offenſe ,
Jura de punir tant d'audace ;
Mais quand il fut que c'étoit l'efcalier
Par où montoit le Docteur téméraire ;
Quand il fut , avec ce panier
Quelle vendange il vouloit faire ,
Il fongea moins à s'affliger
De fon malheur dont on pouvoit médire
Il le confola , non fans rire ,
Et le plaignit fans le venger...
Pour Hippocrate , il n'ofa plus paroître.
Même on ceffa de croire à fon ſavoir divin ;
D'un ridicule feul tel eft l'effet certain
Il fembloit au peuple malin
Qu'il étoit impoffible d'être
Amant gauche & bon Médecin.
DE FRANCE.
26
Ce récit eft femé de détails à la fois piquans
& fenfés, On ne peat mieux narrer.
Mais j'avoue , & cette critique ne
regarde que l'Auteur original , que le
fonds du Conte me fait de la peine. C'eſt
celui d'Ariftote amoureux , de M. Piis , &
du Philofophe amoureux , de M. Marmontel.
On a beau y répandre tous les agrémens
que ces Auteurs ont fa lui prêter , ainfi
que M, Limbert ; il en réfulte au bout du
compte , que l'on y joue la Vertu & la
Science. C'eft peindre Socrate au milieu
des nuées. Quel eft d'ailleurs le Sage ou
le Héros qui puiffe réfifter aux féductions
de la beauté Turenne lui-même n'a pas
fu s'en défendre.
L'efpace fi bien rempli par ce Fabliau ,
n'en laiffe plus pour annoncer , fi ce n'eſt
par leur titre , les autres Pièces de ce
genre contenues dans ces Errennes tels
que l'Ombre d'Etienne , Yvain & Rofamonde
, la Nouvelle Mappemonde , le Danger
de la Liberté , le Mifanthrope. Mais il
eft jufte de tranfcrire du moins ici le
Préambule des cent louis , Conte par M.
Mugnerot. Cette préférence lui eft due
d'autant mieux qu'il a fourni au Recueil
un très-grand nombre de Pièces ,
Depuis la mort de ce bon La Fontaine ,
Joyeux devis , plaifans marrés , a
De nos Rimeurs n'exercent plus la veine.
Nos Conteurs d'à préfent font froids & manierés24
MERCURE
Par-ci , par-là , deux ou trois mots dorés ;
Et puis c'est tout. Point de grace naïve ;
Sur-tout point de franche gaîté.
A la fin du Conte on arrive
Sans que dans l'ame aucun trait foit refté :
J'appréciois ainfi tout moderne Bocace .
Pardon, Robbé , j'étois un étourdi.
Qui mieux que toi d'un Conte bien ourdi
Nous fait fentir & la force & la grace ,
De plus de fel qui peut affaifonner
Gentil récit de galante aventure ?
Si joliment tu fais nous crayonner
Groupes d'amour en gaillarde pofture.
Tu nous peins fi gaîment leur charmante luxure,
Qu'en les voyant poliffonner ,
>
Pudeur, qui tout haut en murmure
Sourit tout bas , prompte à te pardonner
Ces tableaux faits d'après Nature.
Mais j'oublie, en parlant de toi,
Que j'ai moi-même un Conte à faire.
Y clouer ce préliminaire ,
C'eſt donner verges contre moi.
Mieux , beaucoup mieux auroit valu je croi ,
Tout bonnement te conter mon affaire .
Or la voici , fans autre commentaire :
Si je t'endors , je faurai bien pourquoi.
On ne doit pas être étonné du goût que
l'Auteur montre pour M. Robbé. C'eſt
une affaire de fympathie. Il a beaucoup de
La
DE FRANCE. 25
fa manière. On peut appliquer au Difciple
les éloges qu'il donne au Maître . Au
refte, le recueil contient fur- tout des reparties
ingénieuſes , des Anecdotes curieuſes ,
des naïvetés , & même des pafquinades
mais de celles qui peuvent amufer. Tel
eft , par exemple , ce calembourg fur un
Bas- Breton , nommé Franqlin, qui s'imaginoit
être coufin du Savant de Philadelphie
, & qu'un Plaiſant défabuſe , en lui .
expliquant la différence des deux noms .
Le Docteur pofe un K où vous pofez un Q,
Sa fignature ainfi de tout temps fut écrite.
Mais pour vous tirer d'embarras ,
De votre Q faites un K ,
Et vos papiers vous ferviront enfuite.
Les fujets des Epigrammes font très - diverfifiés
: en voici quelques-unes.
Sur un Opéra.
Qui veut de tout , de tout aura
Qu'il aille entendre l'Opéra ;
Chant d'églife & chant de boutique ,
Et chant bouffon & chant lyriquez
Et du romain , & du français ,
Et du baroque & du niais ;
De tous genres de fymphonie ,
Marche , fanfare , & cætera ,
Rien ne manque à cet Öféra ,
Sinon du goût & du génie.
No. 1. 5 Jany. 1788 .
26 MERCURE
,
Cette Epigramme eft anonyme. Mais on
devine aifément , à fa tournure , qu'elle
eft d'un Ecrivain exercé. On peut lui pardonner
cette antipathie pour l'Opéra
commune à Boileau , à M. de Voltaire , &
au grand Rouffeau. Je ne fais , écrivoit ce
dernier , fi l'on peut faire un bon Opéra ;
mais je fais bien qu'un bon Opéra, fera
toujours un mauvais Ouvrage. Bien des
gens font de cet avis , & à eux permis,
Houdart prétend que du Théatre
L'on doit expulfer Apollon.
De la profe il eft idolâtre ;
Je ne fais trop s'il a raiſon.
Mais fur le but qu'il fe propofe ,
Si l'on s'en rapporte aux Experts ,
Prenant le parti de la profe ,
Il prend le parti de fes vers.
Ces deux derniers vers font de ce Jean-Baptifte
, dontje citois tout à l'heure une phraſe.
On les lit dans une de fes Lettres à l'Abbé
d'Olivet ; M, Knapen , qui en prévient dans
un Note , y a trouvé la pointe d'une bonne
Epigramme , & , comme on voit , en a fu
faire habilement ufage .
Sur un Chevalier comme il y en a tant,
Tu te dis Chevalier ! écoute , je te prie :
A ce titre pompeux, chacun rit de pitié ;
Mais je le trouve , moi , trop court de la moitié.
N'es - tu pas en effet Chevalier d'industrie, ? ,
DE FRANCE. 27
En voilà affez pour donner un avantgoût
de cette Collection agréable . C'eſt un
magafin de traits piquans , où l'on peut
puifer de quoi fournir aux frais de la
converfation ; c'eft un répertoire de faillies
& de bons mots qu'on aime à favoir &
à fe rappeler quand ils font échappés à la
mémoire ; & voilà pourquoi , fans doute ,
le Rédacteur a pris le titre d'Etrennes de
Mnémofyne.
( Cet Article eft de M. de Saint-Ange. )
ÉLOGE funèbre de Meffire JEAN MARDUEL
, Docteur de Sorbonne , & Curé de
Saint- Roch , prononcé dans l'Eglife de
cette Paroiffe le 9 Novembre 1787 , par
M. l'Abbé MICHEL , Prêtre de la Com
munauté, Avocat en Parlement, & Mem
bre de la Société Académique de Cherbourg.
In-4° , A Paris , chez J. Lottin
de- Saint- Germain , Imp .-Lib. , rue Saint-
André-des- Arts ,
་་་
SOUVENT l'amour du bien feul ne fuffit
pas pour exciter ceux qui ont le plus
de moyens d'être utiles ; c'eft par l'hommage
rendu aux talens & aux vertus ,
qu'on les voit fe multiplier.
B 2
28. MERCURE
M. l'Abbé Michel , Prêtre de la Communauté
de Saint-Roch , déjà connu par
un Eloge de Louis XII , vient d'acquitter
la dette de la Société , en prononçant l'Eloge
funèbre de fon ancien Curé , M. Marduel.
Les larmes de fes Auditeurs ont prouvé
avec quelle vérité il a peint l'objet de leurs
regrets ; & l'on trouve dans fon difcours
un ton de fenfibilité & de raiſon , fait
pour éclairer l'efprit & intéreffer le coeur.
M. l'Abbé Michel préfente l'ancien Curé
de Saint- Roch comme l'homme de Dieu
& l'homme de l'humanité ; il rend ce pieux
Philofophe ( fuivant fon expreflion ´) également
intéreffant à l'homme religieux qui
ne s'occupe que du Ciel , & au Philofophe
qui rapporte tout au bonheur des hommes.
Pour donner une idée de la manière
dont M. l'Abbé M. a vu le fujet qu'il
avoit à traiter , laiffons - le parler lui -même,
lorfqu'il peint l'importance des fonctions
d'un Curé de Paris .
Pag. 4. Un Curé de la capitale , dit- il ,
eft un homme obligé en quelque forte
de maintenir l'ordre avec la feule autorité
de la vertu ; c'eft le protecteur des moeurs
publiques , le défenfeur de la veuve & de
T'orphelin , un Officier de morale , un Magiftrat
des confciences ; aimé & refpecté
de tous , il doit être l'ami des grands , &
le père des pauvres fait pour veiller au
bonheur de la Société , pour réprimer les
vices & encourager les vertus , il rétablit
DE FRANCE. 29
la paix dans les familles , réunit les époux ,
rappelle le peuple à fes devoirs , & les riches
à l'humanité. Que de confolations il
verfe dans le fein des malheureux ! que
de grandes misères cachées fous de grands
noms fait découvrir & foulager fa bienfaifante
follicitude ! Approchez , infortunés
de tous les états ; ne craignez point de
révéler votre déplorable fecret. Le coeur
d'un Paſteur de la capitale n'eft étranger.
à aucun genre de peine ; fixé fur un grand
théatre , environné de la corruption fans
en être atteint ; témoin du choc des inté-,
rêts & des paflions humaines , des révolu
tions fubites de la fortune , de la prodigieufe
inégalité des richeffes accumulées,
fur quelques têtes ; placé entre l'extrême
luxe & l'extrême indigence , ébloui par
l'or & révolté par la nudité , il a appris à
connoître l'homme & toutes les misères ;
ne balancez pas à ouvrir votre amẹ à cet
Ange de la terre : il foulagera vos maux,
ou les pleurera avec vous ".
Il eft impoffible de peindre avec plus
de vérité les devoirs du Chef fpirituel d'une
paroiffe , l'utilité de fon miniftère , & de
faire fentir plus fortement combien la Religion
eft liée au bonheur des hommes ;
on doit favoir gré à M. l'Abbé M. d'avoir
adopté l'expreffion du bon Abbé de
Saint-Pierre, qui ne voyoit dans les Prêtres
que des Officiers de morale.
Les détails de l'humanité bienfaifante de
B 3
30 MERCURE
M. Marduel , fourniffent à M. l'Abbé Michel
plufieurs tableaux touchans ; mais on
eft particuliérement frappé de la profonde
fenfibilité qui règne dans l'él ge qu'il fait
de fon affiduité aux convois des pauvres.
Pag. 17. Il me femble , dit- il , le voit
encore préfider à ces convois folitaires , où
la trop frappante inégalité des conditions
fe fait remarquer jufque dans les bras de
la mort. Quel abandon ! quelle indifférence
, & quelle révoltante infenfibilité !
On feroit tenté de croire que le défunt
étoit étranger à l'efpèce humaine : perfonne
ne le pleure , fi ce n'eft peut- être quelques
enfans qui ne trouveront de reffources que
dans le mortel généreux qui n'a pas abandonné
leur père. Frappé de cette défolante
folitude autour du cercueil , au fein de la
capitale , plus d'une fois mes yeux fe font
fixés fur votre Pafteur ; fes cheveux blancs ,
fon air touchant & vénérable , une , fainte
trifteffe empreinte fur fon front , où l'on
démêloit les confolations de la foi & l'efpoir
vivifiant de l'immortalité , rappeloient
dans mon ame le fouvenir des Patriarches ,
fi attentifs à rendre indiftinctement aux
morts les honneurs de la fépulture. Ah ! me
difois- je à moi même , en verfant des larmes
d'admiration & de tendreffe : C'est la
Charité compatiffante qui conduit au tɔmbeau
la pauvreté abandonnée « .
N
M. l'Abbé Michel fait connoître les divers
établiffemens utiles qu'on doit à M.
DE FRANCE.
Marduel; ils étoient particulièrement admirés
du célèbre Docteur Franklin , qui le
confultoit fur ceux qu'il projetoit en Amérique
on eft faifi d'une admiration refpectueufe
, lorfque M. L. M. nous repréfente
ces deux fages vieillards , qui , dans leurs
différentes carrières , n'eurent d'autre bi
que le bonheur de l'homme , cherchant
enfemble les moyens de les rendre plus
heureux dans un autre hémisphère.
On regrette que le ton du difcours de
M. L. M. ne foit pas un peu plus foutenu.
Des tournures répétées , quelques expreffions
peu oratoires au milieu des plus
grandes beautés , prouvent que le fentiment
lui fait négliger la correction ; ce n'est que
dans fon ame qu'il cherche fon ftyle , élevé
lorfque le fujet l'entraîne , & fouvent négligé
quand il ceffe d'être animé. Avec
autant de raifon & de fenfibilité , il fera
un des Orateurs les plus précieux à la Ré
ligion & à l'humanité , s'il parvient à corriger
ces imperfections.
B 4
MERCURE
VARIÉTÉ S.
SUR L'INSOUCIANCE ,
Traduit de l'Anglois.
LORSQUE
ORSQUE je réfléchis à l'état de tranquillité
& de bonheur dans lequel j'ai paffé ma première
enfance à la campagne , je ne puis me défendre
d'un fentiment de trifteffe , en penfant que cer
heureux temps eft écoulé fans retour. Alors tout
dans la Nature me fembloit propre à faire naître
la joie pour être content , je n'avois pas befoin
de plaifirs bien recherchés. La groffe gaîté du
Campagnard m'enchantoit je m'imaginois que
le dernier effort de l'efprit humain étoit de faire
des calembourgs , & qu'il n'y avoit pas de manière
plus délicieufe d'employer fa foirée , qu'en
jouant aux Propos interrompus ou aux Gages touchés.
Charmante illufion , que ne peux-tu durer
encore ! Mais je trouve que notre caractère s'aigrit
à mefure que nous avançons en âge & que
nous acquérons des connoiffances . Mes jouiffances
maintenant font peut-être plus délicates ;
mais elles font bien moins vives.: le plaifir que
me fait un excellent Acteur , ne peut aucunement
fe comparer à celui que j'éprouvois en voyant
un Plaifant de campagne contrefaire un Quaker
pérorant devant un nombreux auditoire ; & le
chant d'une Virtuofe n'a pas pour moi la moitié
des charmes de ces vieilles ballades que chantoit
ma Nourrice , & qui me faifoient verfer des pleurs.
DE FRANCE.
33
)
Les Ecrivains ont cherché dans tous les temps
à prouver que le plaifir n'étoit point dans les
objets extérieurs offerts à notre amuſement, mais
qu'il étoit uniquement en nous - mêmes . Si notre
ame fe trouve dans un état de fatisfaction , nous
voyons tout fous un afpect riant : ce qui fe préfente
alors à notre vue eft pour nous femblable
au cortège d'une proceffion quelques - unes des
perfonnes qui le compofent , peuvent bien être
ridicules , d'autres mal vêtues ; mais , à moins
d'être fou , on ne s'en fàche pas pour cela contre
le Maître des cérémonies.
Je me rappelle avoir vu dans une des villes
fortes de la Flandre , un Forçat qui ne paroiffoit
nullement mécontent de fon fort : il étoit eftropié
, difforme , & enchaîné , obligé de travailler
depuis le matin jufqu'au foir , & condamné aux
galères pour le refte de fes jours . Eh bien ! malgré
cela , il chantoit , & fe feroit mis à danfer
s'il avoit eu fes deux jambes . A le voir , on auroit
dit qu'il n'y avoit pas d'homme plus gai &
plus heureux dans toute la garnifon . C'étoit - là
un véritable Philofophe pratique ! Un heureux
tempérament lui tenoit fieu de philofophic ; &
quoiqu'il fut loin de connoître la fageffe , il étoit
réellement fage. La lecture & l'étude l'auroient
bientôt tiré de l'efpèce d'enchantement dans lequel
il fe trouvoit ; mais l'une & l'autre lui
étoient étrangères . Tout ce qu'il voyoit lui fourniffoit
matière à rire. Son infenfibilité felon
beaucoup de gens , étoit la preuve d'un efprit
dérangé mais les Philofophes devroient défirer
de pouvoir imiter une pareille folie car enfin
la philofophie ne confifte qu'à fe perfuader qu'on
eft heureux , quand la Nature femble nous refufer
tous les moyens de l'être .
Ceux qui , comme notre Efclave , favent
BS
34
MERCURE
placer dans un point de vue d'où le Monde entier
fe préfente à eux du beau côté , trouveront
dans toutes les circonftances de la vie quelque
chofe qui provoquera leur gaîté. Qu'il leur arrive
à eux , ou à leurs amis , l'évènement le plus
malheureux , il ne pourra jamais rien changer à
leur humeur : ils regarderont tout l'Univers comme
un Théatre fur lequel on ne repréfente que
des Comédies ; & le fracas de l'héroïfine , les
écarts de l'ambition ne feront que rendre la
fcène plus ridicule à leurs yeux , & leur gaîté
plus piquante. En un mot , ils feront auffi peu
touchés de leurs propres infortunes , ou du récit
de celles des autres , que les corbeaux d'un enterrement
, quoiqu'habillés de noir , ne le font
de la mort de celui qu'ils portent en terre.
De tous les hommes dont j'ai lu l'hiftoire , le
fameux Cardinal de Retz eft celui qui poffédoit
cer heureux caractère au plus haut degré comme
il donnoit beaucoup dans la galanterie , &
qu'il ne haifoit rien tant que tout ce qui portoit
l'extérieur pédantefque de la philofophic , il achetoit
le plaifir à quelque prix que ce fut. Paffionné
pour le beau sexe en général , lorfqu'il rencontroit
une femme rebelle à fes défirs , il fe prenoit
auffi-tôt d'amour pour une autre trouvoitil
encore de la réfiftance dans celle-ci ? il n'alloit
pas nourrir dans le fond des déferts fa paffion
malheureufe, &fe confener en regrets fuperflus ;
mais fe perfuadoit qu'au lieu d'avoir été amoureux
il avoit feulement crú l'être , & fur le
champ il étoit confolé. Lorfqu'il éprouva les plus
grands revers de la fortune , & qu'il tomba au
pouvoir de fon mortel ennemi, le Cardinal Mazari
( qui le fit mettre au château de Vincennes ) ,
il n'appela jamais dans fon infortune la fageffe
on la philofophie à fon, fecours ; car il n'avoit
DE FRANCE. 35
de prétention ni à l'une ni à l'autre mais il
plaifantoit fur fon fort , railloit fon perfécuteur ,
& fembloit fatisfait de ſa nouvelle fituation . Dans
ce féjour de la défolation , éloigné de fes amis ,
privé de tous les plaifirs , même des commodités
de la vie , il confervoit encore fa gaîté , fe moquoit
de fes ennemis , & il poufla la plaifanterie
jufqu'à fe venger d'eux en écrivant la Vie de fon
Geolier.
Tout ce que l'homme fuperbe peut apprendre
de la fageffe , c'eft de favoir fe roidir contre le
malheur, & concentrer fon chagrin. L'exemple
du Cardinal nous enfeigne à être gai au milieu
des plus grands revers : qu'importe que cette gaîté
foit regardée comme une preuve d'infenfibilité Ou
même de bêtife ? elle fait notre bonheur : cela
ne doit - il pas nous fuffire ? Il faudroit être fou
pour ne s'eftimer heureux qu'autant qu'on paroîtroit
l'être aux yeux des autres. Pour moi je ne
paffe jamais devant nos prifons , où l'on enferme
pour dette , que je ne porte envie à la fécurité
qui règne encore parmi ces malheureux : féqueftrés
du monde , ils paroiffent avoir oublié toutes
les inquiétudes qu'on y éprouve.
Le plus fortuné des mortels que j'aye jamais
connu en ma vie , étoit un de ces réjouis que l'on
a coutume d'appeler de bons vivans . Lorfqu'il
étoit fans le fou, ce qui lui arrivoit fouvent , il
appeloit cela faire fon cours d'expérience au
demeurant, la meilleure pâte d'homme qu'on puiffe
trouver ; ne fe chagrinant jamais de rien , prenant
toujours galamment fon parti lorfqu'il effuyoit
quelque défagrément . Son apathie , & fur - tout
fon infouciance pour l'argent , avoit fi fort indifpofé
fon père contre lui , qu'il ne put jamais
fe rétablir dans fon efprit , malgré tous les
efforts de fes parens. Le Vieillard étoit au
B 6
36 MERCURE
fit de la mort . Entouré des ficns , parmi lefquels,
fe trouvoit auffi Dick , il faifoit connoître fes
dernières volontés : Je laiffe à mon fecond fils
André , dit l'Avare moribond , tout mon bien ,
» en l'exhortant fur-tout à être économe «‹. André
, du ton le plus touché , tel qu'on a coutume
de le prendre dans ces cas-là , dit : » Ah ! que
le Ciel vous conferve la vie & la fanté , pour
» que vous en puiffiez jouir vous- même cc.
ל כ
» Je recommande Simon , mon troifième fils ,
» aux foins de fon frère aîné , & lui donne en
outre 4000 liv. fterl. Ah ! mon père , s'écria
Simon dans la plus grande affliction, comme on
• n'en peut douter , que le Ciel vous conferve
la vie & la fanté , afin que vous en puiffiez
jouir vous - même cc. Se tournant à la fin vers
Dick : " Quant à vous , lui dit-il , vous ne ferez
jamais qu'un garnement & un vaurien ; vous
» n'aurez jamais le fou je vous laiffe un fchelling
& une beface. Ah ! mon père , s'écria Dick
→ fans la moindre émotion , que le Ciel vous
» conferve la vie & la fanté , pour que vous en
priffiez jouir vous - même «. Et par cette plaifanterie
, il fe confola de la perte de toute fa
fortune..
5
ככ
ל כ
Oui , laiffons le Monde crier après un Ban+
queroutier qui fe divertit , après un Auteur qui
fe rit d'un Public dont il eft fifflé , après un Général
qui méprife les reproches du vulgaire ignotant
; enfin , après une Coquette qui conferve
fon enjouement au milieu du fcandale qu'elle
cauſe ce font encore là les exemples les plus
fages que nous ayons à fuivre. Loin de chercher
à combatre le malheur avec les armes de la fermeté
& de la raifon , n'employons jamais pour
lui refifter que celles de la gaite. Par cette dernière
méthode , nous parvenons à oublier nos ca
DE FRANCE.
3.7
lamités ; tandis que par la première nous ne faifons
que les cacher aux autres. En voulant attendre
l'infortune de pied ferme , nous fommes furs
d'en recevoir quelques bleffures dangereufes ; mais
un moyen infaillible de les éviter , c'eft de fuir
à fon approche .
(Par Mile P. B... de G... )
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL
L y a eu Concert la veille & le jour
de Noël. Mlle. Maciurletti a chanté le premier
jour deux Airs Italiens , & a été jugée
d'une manière très -févère . Sa voix eft trèsjolie
, & elle annonce beaucoup de facie
lité ; c'en feroit affez pour faire applaudir
une Françoife ; mais on n'a pas fait grace
à une Italienne de fa mauvaiſe méthode
& des chofes de mauvais goût dont elle
affaifonne fon chant. Il faut cependant juftifier
le Public . On pardonne à un. Chanteur
national un début foible , parce que
ce n'eft qu'un effai ; il demande des encouragemens
, & il les obtient quand il les
mérite. Mais un Etranger qui fe préfente
doit être excellent ; c'eft un talent tout
formé qu'on en exige. Nous dirons peu
de chofe de Mlle. Davion, qui a joué un
38
MERCURE
Concerto de piano- forté . Cet inftrument
en général n'eft pas fait pour les grands
Concerts , & la mauvaife qualité du fon
de celui fur lequel elle a exécuté , a nui à
fon fuccès. On a fort applaudi la Symphonie
à deux clarinettes de MM . Solers &
Hayentshinck. M. Camille, jeune élève de
M. Stamitz pour le violon , a befoin de
travailler encore . La Scène de M. l'Abbé
Le Freux fur le Sonnet de Desbarreaux ,
a eu du fuccès , & elle en auroit eu davantage
, fi les paroles avoient prêté au
Compofiteur ; mais cet Ouvrage , pour la
forme des vers , pour le fond des pensées
& pour le genre d'expreflion , n'eft nullement
lyrique. Le Poëte a tout dit , &
n'a rien laiffé à dire au Muficien , qui a
été obligé de recourir aux lieux communs
de fon Art. L'Oratorio de M. le Brun de
l'Académie royale de Mufique , eft d'un
genre fimple , d'un chant facile , fans prétention
, & très-analogue aux paroles . On
l'a écouté avec beaucoup de plaifir. M.
Janeiwicz , Polonois , élève pour le violon
de M. Jarnowick , a été extrêmement applaudi.
On a trouvé fon exécution brillante,
fon intonation parfaite , & il a une qualité
de fon fort intéreffante ; en un mot
il a réuni les fuffrages des Connoiffeurs
& du Public .
DE FRANCE. 39
COMÉDIES FRANÇOISE & ITALIENNE .
E Public eft le Juge né , le premier Juge
des talens on ne fçauroit contefter cette
vérité , mais on peut mettre en queſtion , fi
le premier Juge des Arts & des Artiftes
doit en être le Bourreau. On le croiroit à
la manière indécente & groflière , à l'habitude
barbare que nos Parterres contractent
depuis quelque temps , & au ton d'irrévérence
avec lequel ils écoutent , accueillent
ou repouffent arbitrairement les Ouvrages
qu'on repréfente fous leurs yeux. Nous
avons déjà obfervé plufieurs fois que le
goût du Théatre étant devenu une manie
générale , la plupart de ceux qui fe conftituent
, dans nos Spectacles , les Juges de
l'Art dramatique , font dépourvus des connoiffances
néceffaires pour fixer juftement
le fort des Pièces de théatre ; que la liberté
qu'on accorde aux fpectateurs dégénère
fouvent en une licence répréhenſible , &
qu'il eft à craindre qu'une trop longue indulgence
n'accoutume une jeuneffe indifciplinée
, fans principes & fans éducation ( 1 ) ,
à des excès qui ne peuvent entraîner que
( 1 ) Il fe trouve toujours des gens honnêtes dans
nos Parterres , mais c'eft le petit nombre , principalement
dans les Parterres debout. Des Artifans de
la plus baffe claffe , des Perruquiers , des Coiffeurs
de femme , des gens fans aveu ; voilà ce qui les compofe
le plus ordinairement ; voilà les Juges des talens .
40
MERCURE
les plus fâcheux inconvéniens . Les circonftances
fe réuniffent pour nous convaincre
que nos obfervations étoient fondées , &
nous croyons devoir revenir fur ce que
nous avons déjà imprimé plufieurs fois .
C'est l'amour des Arts , du bien & de l'ordre
, qui nous a guidés juſqu'ici dans nos
réflexions fur les Parterres ; c'eft encore le
même fentiment qui nous guide , & nous
ne craignons pas qu'il nous égare .
On a voulu repréfenter au Théatre
François , le Mardi 18 Décembre , une Co-.
médie en cinq actes & en vers , intitulée
les Rivaux. Cette Pièce, imitée de l'Anglois
de M. Sheridan , a effuyé les plus grands
défagrémens dès le milieu du premier acte ;
a peine a - t- on écouté le fecond , & à la
feconde fcène du troisième , un Acteur a
été obligé de demander au Public s'il lui
plaifoit que l'on continuât ou que l'on cefsât
la repréſentation ; à quoi il a été répondu
de la façon la plus négative. Nous ne dirons
pas ce que nous avons penfé des deux premiers
actes des Rivaux , que nous avons à
peine entendus au milieu des fifflets & des
huées ; nous oferons même avancer que ,
dans la difpofition où fe trouvoient les efprits
, il eft heureux pour l'Auteur de la
Pièce qu'on ait laiffé fa repréſentation à
moitié , car tout annonçoit l'humeur & le
projet déterminé de repouffer fon Ouvrage :
mais nous demanderons fi l'Auteur des Rivaux
doit fe croire jugé , s'il a pu l'être en
effet par des Spectateurs en proie au caDE
FRANCE. 41
•
price , à la folie , au plaifir de nuire , à la
cabale , & à la prévention ; nous demanderons
fi quelques vers négligés & même ridicules
peuvent fullire pour motiver le dégoût
de ces prétendus connoiffeurs qui fourmillent
aujourd'hui dans les Spectacles , qui
raiſonnent , qui tranchent , & qui font le
fort des Pièces que la plupart du temps ils feroient
incapables de lire d'une manière même
fupportable ? Qu'est- ce donc que cette façon
de juger hâtive, expéditive & cruelle , qui devientaujourd'hui
familière à nos jeunes gens,
& quelle idée doit donner de leur délicateffe
& de leur raiſon , la volupté barbare
qu'ils mettent à humilier ceux qui travaillent
pour leurs plaifirs ? C'eft dans les
mours publiques , dans l'obfervation plus
ou moins exacte des bienféances , de l'honnêteté
, & du refpect civil , qu'on diftingue
l'état préfent du caractère d'une nation.
Que dira- t-on de la nôtre , fi on la juge
fur fa conduite habituelle dans nos Spectacles
? Si quelques centaines d'étourdis , ou
de fots en cabale , ne repréfentent pas la
nation , il eft au moins certain qu'ils y
tiennent & qu'ils la déshonorent ; que l'on
mette donc un frein à leurs excès , il en eft
bien temps.
Le 26 du même mois, à la Comédie Italienne
, la première repréfentation du Prifonnier
Anglois a éprouvé un fort plus fàcheux
que celui des Rivaux. Jamais la mutinerie
, la fureur de nuire , la rage de la
perfécution, n'ont éclaté d'une manière plus
42 MERCURE
fenfible & plus fcandaleufe. C'étoit peu
pour la foule de mutins affemblés , & dont
les têtes s'étoient portées tout à coup au
plus haut degré d'exaltation , d'avoir chagriné
deux Auteurs eftimables il leur
manquoit de donner aux Acteurs une partic
de l'humiliation qu'ils fe plaifoient à répandre
fur tout ce qui les entouroit. Ils
ont fuppofé à des Comédiens troublés &
inquiets , des torts qu'ils n'avoient point ;
ils ont multiplié les cris , les fifflets , les
huées , les injures , les perfonnalités , &
cette incroyable fcène s'eft renouvelée le
lendemain 27 (1 ) . Et c'eſt à Paris , au fein de
la Capitale de la France , chez une nation
qu'on appelle gaie , polie , douce & aimable
, que de pareilles fureurs fe manifeftent
fouvent depuis trois ans ! Nous avions
prévu une partie de ces événemens ; nous
avions , à plufieurs reprifes , invité MM. les
Comédiens Italiens à affeoir leur Parterre ,
à faire , pour y parvenir , les facrifices néceffaires
, bien fürs que d'ailleurs ils en retrouveroient
le prix ; on ne nous a point
écoutés ; il faut efpérer qu'enfin une fatale
expérience ouvrira les yeux fur la néceffité de
fuivre notreavis, qui eft, nous pouvons l'affurer,
celui de tous les gens honnêtes & de tous
( 1 ) On a porté l'indécence jufqu'à jeter fur le
théatre des pièces de menue monnoie , des boutons
d'habit , des morceaux d'orange. Quatre Coiffeurs
de femme fe vantoient , le Jeudi 27 , au Café de la
Comédie Italienne du tapage qu'ils avoient fait ,
& regrettoient de n'en avoir pas fait davantage.
DE FRANCE. 43
ceux qui aiment l'ordre & le repos publics .
Il eft certain que les Parterres aflis peuvent
n'être pas plus favorables aux Auteurs que
les Parterres debout ; celui de la Comédie
Françoife en fait foi : mais au moins la cabale
ne peut pas fe mafquer dans les premiers
auffi facilement que dans les autres ;
le flux & le reflux de la foule ne peuven :
pas y faciliter l'évafion des mutins & des
chefs de parti ; au moins l'homme honnête
, qui ne s'y rend que dans l'intention
de jouir du plaifir du fpectacle , peut- il
facilement échapper au chagrin d'être confondu
avec les tapageurs , à la crainte d'y
courir le rifque de fa liberté , peut- être de
fa vie ; & tous ces avantages font affez
grands, pour valoir la peine d'être remarqués
. Il faut encore ajouter qu'en redoublant
de févérité dans la police intérieure
des Spectacles , en portant fur les habitués
des Parterres un coup d'oeil exact & attentif
, il eft plus facile aux perfonnes chargées
de maintenir l'ordre public , de démêler
les mal-intentionnés dans les Par→
terres affis , que dans les Parterres debout ,
& il eft bien à défirer que l'on veuille
apporter dans toutes nos Salles ce redoublement
de févérité que nous avons déjà
invoqué , que nous invoquons encore , parce
qu'il eft néceffaire , indifpenfable , parce
fans lui , l'Art dramatique , le courage
des Auteurs , le talent des Comédiens ,
l'honnêteté publique , & le refpect dû aux
bienféances , tout eft perdu fans refſource ,
que ,
44
MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
PROSPECTUS du Tableau Statiſtique de l'Europe
par M. Beaufort , ancien Secrétaire de Légation de
France.
Pour donner une idée exacte de la Statistique
ce premier élément de la Science Politique , & fi
néceffaire à l'éducation des Princes , & de tous
ceux qui ont quelque part au Gouvernement
l'Auteur s'eft attaché à en raffembler tous les rapports
, pour la préfenter fous un feul point de vue.
Ce Tableau eft compofé de quatre Parties ,
c'eft-à-dire , de quatre grandes Cartes , dont chacune
repréfente fur 18 colonnes partagées en 5
principales Divifions , la Conftitition politique &
économique de chaque Puiffance qu'elle contient.
La première Divifion , compofée de 4 colonnes,
repréfente l'état de la population actuelle de toutes
les Puiffances de l'Europé."-
La feconde , formant 2 colonnes , offre , avec
tous fes détails , les forces de terre & de mer de
chaque Puiffance en temps de paix.
Là troisième , confiftant en 4 colonnes , repréfente
l'état des Finances actuelles de toutes les
Puiffances .
La quatrième , formants colonnes , renferme
la Conftitution politique & législative de toute
l'Europe.
La cinquième & dernière Divifion , confiftant
en 2 colonnes , contient l'Agriculture , les produe
tions du fol , & le Commerce . 1
A la fuite de ces cinq Divifions , qui forment
enfemble 18 colonnes für un feul point de vue
DE FRANCE. 4'5
fe trouve encore une colonne d'Obfervations
chronologiques & politiques , fondées tant fur les
anciens que fur les nouveaux Traités.
On voit que cet Ouvrage peut être utile à de
nombreufes claffes de Citoyens.
Le prix des quatre Parties, imprimées par Didot
latné , fur grand raifin fort , eft de 6 liv. Ily en
a quelques exemplaires en papier vélin d'Annonay,
A Paris , chez Didot fils aîné , Libr. , rue Dauphine
, No. 116.
NOUVEAU Calendrier ufuel & perpétuel , en
une feule feuille , orné d'architecture , approuvé
par MM. Pingré & de Lalande , de l'Académie
Royale des Sciences. A Paris , chez le Sr. Maſſon,
rue S. André, Nº. 26 ; Maſſon , Lib. rue S. Denis,
No. 408; Crapart , Lib. rue d'Enfer , porte S. Michel;
Blin , Lib. ; & Crouzel , Md . d'Eftampes , rue St-
Jacques. Prix , 7 liv. 4 f.; & en cadre doré d'un
pouce , 13 liv. 4 L.
ALMANACH de la Samaritaine , avec fes Prédictions
pour l'année 1788. Prix , 24 f. A MM.
les Parifiens . Au Château de la Samaritaine ; &
fe trouve à Paris , Hôtel de Mefgrigny , rue des
Poitevins ; & chez les Marchands de Nouveautés.
Cet Almanach arrive recommandé par celui de
l'année précédente , qui s'eft montré avec beau
coup de fuccès. Comme il a le même mérite , il
faut efpérer qu'il jouira de la même fortune. Il
cft un peu moins gai que fon aîné ; mais il eft
moins jeune que lui.
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Dames. A
Paris , rue & Hôtel Serpente.
Ce Volume eft le 8e. des Mélanges , & contient
des Traductions en vers & en profe de plufeurs
Poëtes Grecs.-
46 MERCURE
La Soufcription pour 24 Volumes reliés eft de
72 liv. , & de 54 liv. brochés.
VOYAGES en Allemagne du Baron de Riesbeck,
traduits de l'anglois , & revus fur l'original allemand
, avec une Carte d'Allemagne , 3 Volumes
in- 8 ° . de plus de 300 pages chacun . Prix , broc.
8 liv. A Paris , chez Regnault , Lib. , rue Saint-
Jacques , vis-à-vis celle du Plâtre.
CONSERVES de Rofes fèches & liquides . A Paris,
chez le Sr. LEFEBVRE , Md. Epicier , au Magafin
de Provence , rue de l'Arbre-Sec.
Les Conferves de Rofes, de la compofition de
M. Opoix , Maître en Pharmacie , à Provins ,
& Membre de plufieurs Académies , jouiffent d'une
eftime, & d'une réputation méritées. Le Dépôt en
a été établi chez le Sr. Lefebvre, qui , par l'intelligence
& l'exactitude qu'il a mifes dans la diftribution
a parfaitement répondu aux vûcs de
l'Auteur. C'eft d'après cela , & par une nouvelle
preuve de fa confiance , que M. Opoix vient de
le rendre , feul & unique dépofitaire d'un Sucre
d'orge en boîte , qu'on nous affure égaler , par fes
propriétés , celui du Sieur Moret . On le dit même
d'un goût plus fuave,
›
Le Sr. Lefebvre , toujours zélé pour le fervice
public , annonce auffi qu'on trouvera chez lui toutes
fortes de comeftibles , notamment des Pâtés
de Foies gras aux truffes , de 24 , 48 & 72 liv. ;
-Terrines de Nérac aux truffes , de même.- Pâtés
de Dindes aux truffes , croûte fine , de 24 à 30 liv,
- Pâtés de Poulardes aux truffes , de 18 à 20 liv.
Timbales aux truffes , de 18 à 20 liv. Timbales
de 2 Perdreaux aux truffes , Is liv. - Dindes
aux truffes du Périgord , de 24 à 30 liv, &c, &c.
Langues fourrées aux truffes ; Sauciffons & Mortadelles
de Bologne & de Provence , à 2 liv. 15.
-
--
DE 47
+ FRANCE.
-
-
---
-
la livre &c. Liqueurs Françoifes ; - Liqueurs
étrangères ; Liqueurs de Madame Chaffevent ,
ci-devant veuve Amphoux. Vins de liqueurs, &c.
Nous n'avons pu détailler les divers Articles du
Sr. Lefebvre ; mais fon Magaſin a de quoi fatisfaire
aux défirs des Amateurs dans tous les genres
qui concernent l'Epicerie. Il fait des envois en
Province.
ON vend chez le Sr. LABAT , Tapiffier , rue de
la Roquette , Cour des Moulins , Fauxbourg Saint-
Antoine , à Paris , la Lumière pour la nuit , inventée
en Angleterre , divifée par Paquets pour
365 jours . Une feule de ces Lumières fuffit pour
une nuit il s'agit de les mettre dans un verre
rempli d'eau & d'huile d'olive. La lumière qu'elles
produifent eft très - vive & très - nette. Une propriété
particulière de ces Lumières , eft d'attirer
& confommer les mauvaiſes vapeurs de l'air du
lieu où elles brûlent ; ce qui doit engager à s'en
fervir , fur-tout dans les chambres des malades.
Le prix eft de 30 fous le Paquet , pour une année
entière.
LES illuftres François , ou Tableaux hiftoriques
des Grands Hommes de la France, par M. Ponce ;
7e. , 8e. & ge. Livraiſons. Prix , 9 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Saint-Hyacinthe , N° . 19 .
Le but de cet Ouvrage cft vraiment eſtimable .
Chaque Cahier eft compofé de trois Livraifons
de deux Eftampes chacune . Celui - ci contient les
Portraits de Louis de Bourbon , fecond du nom ;
d'Anne - Hilarion de Cotentin', & de Tourville
de La Fontaine , de d'Agueffeau , de Lulli , de
Quinault , de Hardouin , & de Manfard."
LA Paix qui ramène l' Abondante , peint par
Mme. Le Brun , Peintre du Roi , gravé par Pierre
Viel . Prix , 12 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue
MERCURE DE FRANCE.
Saint - Jacques , vis -à-vis le Collége de Louis-le-
Grand , No. 173 ; & chez Bafan & Poignant ,
rue & Hôtel Serpente.
Cette Eftampe , qui eft d'un bel effer , fait pendant
à l'Innocence qui fe réfugie dans les bras de
la Justice , gravé par Barthollozzi.
NUMÉROS 215 & 216 , complettant la 9e . Année
du Journal d'Ariettes Italiennes , dédié à la
Reine. Le N°. 215 contient un Air del Signor
Mengozzi : Donne donne chi vi crede , degli fchiavi
per amore ; & le 216 , le Duo du même Opéra.
Ce Journal , qui fe continue toujours avec plus
de foin & plus de fuccès , contient 24 Numéros
par année il en paroît un tous les quinze jours,
compofé d'un Air, d'une Scène, d'un Duo , &c.
avec les paroles italiennes & l'imitation françoife.
On s'abonne chez M. Bailleux , Md. de Mufique
de la Famille Royale , rue S. Honoré , près celle
de la Lingerie. Prix de l'Abonnement , 36 livres
pour Paris , & 42 liv. pour la Province. Chaque
Numéro , 2 liv. 8 f. , ou 3 liv. 12 f.
Αν
TABLE.
Ubrave Thuret.
1
3 Eloge funèbre.
4 Variétés . A M. A*** , Avocat.
La Mère attachée, Anecd.
Charade, Enigme & Log .
Etrennes de Mnemosyne. 15 Annonces & Notices.
Concert Spirituel.
13 Com . Frang. & Ital.
APPROBATION.
27
32
37
39
44
J'AT lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi s Janvier
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puifle en
empêcher l'impreffion. A Paris , le 4 Janvier
1788. RAULI N.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 12 JANVIER 1788 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSÉ.
ÉPIT RE
A M. MORE L , Doctrinaire , l'un des
Profeffeurs de Rhétorique du Collège
Royal-Bourbon d'Aix, écrite de fa campagne,
où l'Auteur s'amufoit à la Chaffe.
DANS la paifible folitude ,
Ou je jouis de mes loisirs ,
Tu crois peut-être que l'étude
M'occupe & fait tous mes plaifirs :
Tu crois me voir à mon pupitre ,
Le teint pâle , l'oeil égaré ,
No.2. 12 Jany. 1788
C
·50 MERCURE
Rimer une Ode ou quelque Epître
Sur un diner mal digéré.
Que ton efprit fe défabuſe ;
Mon plan de vie eſt dérangé :…..
Avec grande joie , à ma Mufe ,
Pour deux mois j'ai donné congé.
Le changement fouvent amufe ;
Et pour mon bonheur , j'ai changé.
Ma Lyre pour une Arquebufe .
Le nouveau goût auquel je tiens
L'emporte fur la Poéfie .
De toute la Mythologic ,
Aujourd'hui je ne me fouviens
Que de Diane & de fes chiens.
1
Tu conccyras cette folic ,
Toi qui de Phébus fuis les loix :
Aux champs , quand j'allois autrefois ,
Plein de mon démon poétique ,
Je voyois les objets , je crois ,
A travers un verre magique.
Des Faunes peupleient les forêts ,
Et chaque onde avoit få Nayade ;
Chaque arbre enfermoit les attraits
De quelque timide , Dryade .
Si je voyois , près d'un vallon ,
Une colline un peu riante ,
Soudain j'y plaçois Apollon
Et toute la Troupe favante
DE FRANCE. Si
Sous les yeux j'avois l'Hélicon ;
Mais aujourd'hui qu'en bandoulière ,
A mes côtés font fufpendus
Un fufil , une gibecière ,
Aujourd'hui je n'apperçois plus
Dans une forêt qu'un grand gîte
Où fe raffemblent cerfs & daims ;
´Dans un arbre qu'une guérite ,
Où m'embufquant tous les matins ,
Et de l'oeil , faiſant ſentinelle ,
Je puis d'une balle mortelle
Foudroyer de pauvres lapins :
Un ruiffeau n'eft pour moi qu'une onde ,
Où parfois je puis rencontrer
Une bécaffe vagabonde
Qui viendra s'y défaltérer ;
Et la côte la plus féconde ,
S'il n'y volète des perdreaux ,
A mes yeux de tous les côteaux
Eft le plus ftérile du monde.
Tu vois que de la paffion
Mon goût a tout le caractère ;
Mais la Chaffe m'eft falutaire ;
Je devrois l'aimer paz raifon.
Lorfque j'allois fur l'Hélicon
Faire la cour aux Neuf Pucelles ,
Souvent je les trouvois cruelles ;
Et , dans plus d'une occafion ,
C 2
'52 MERCURÉ
J'ai rapporté de l'Hypocrène ,
Avec une indigeftion ,
Ou la colique , ou la migraine ;
Mais , depuis qu'Amant des forêts ,
Suivi d'une meute aboyante ,
Je vais , à travers les guérets ,
Au loin répandre l'épouvante ;
Depuis que ,
fur un roc défert ,
Ou bien dans quelque antre fauvage ,
Je mets quelquefois mon couvert ,
Et me régale de fromage :
Depuis , il faudroit voir la faim
Que j'apporte le foir à table ,
Lorfque je fonds fur un lapin ,
Ou que je tombe ſur le rable
D'un lièvre tué de ma main.
Moi qui , fous le joug de la rime
Et fous celui d'un Médecin ,
Ne dinois que peu le matin ,
Et ne foupois point par régime ;
Aujourd'hui , mangeur furieux ,
Rien n'échappe à ma dent cruelle
Je dîne bien , je foupe mieux ;
Et pour ma faim toujours nouvelle ,
Tous les mets font délicieux.
AUSSI mon teint naguère have ,
Prend la couleur de la fanté ;
Et ma joue autrefois concave ,
Acquiert de la convexité ,
DE FRANCE.
$3
OR , n'attends pas que de ma lyre
Je tire des fons en ces lieux.
Phébus ici n'a point d'empire ;
Sa foeur y reçoit tous mes voeux.
J'ai pourtant , Morel , un ouvrage
Bien digne de voir le grand jour ;
C'eft un frais & large vifage :
Tu le verras à mon retour.
C'eft , je penfe , dans ce féjour ,
Du temps avoir fait bon ufage.
POUR toi , qui reçus en partage
Un talent facile & brillant ,
Toi qui jouis de l'avantage
De t'engraiffer même en rimant ;
Sans doute que , dans ce moment ,
Réveillant ta Mufe endormie ,
Tu vas , de ton heureux génie ,
Laiffer un nouveau monument .
Vainqueur du Matérialifte ,
Attaqueras-tu l'Egoiſte ,
Ou l'impitoyable Traitant ,
Ou de nos moeurs l'Apologiſte
Morel , quel que foit ton deffein ,
Franchis feulement la barrière ;
Ton triomphe fera certain.
La Gloire , une palme à la main ,
T'attend au bout de la carrière.
POUR moi , dont la Mufe moins fière ,
C 3
$4 MERCURE
Ne peut traiter ces grands fujers ,
Fidèle Amant de la Nature ,
J'irai , de champêtres objets ,
Un jour bafarder la peinture.
Peut-être un Critique dira :
Le Poëte de Germanie ,
Geffner , avoit peint tout cela ;
Mais des traits qu'il ne lancera ,
Si ta gloire échappe à l'envie ,
Ta gloire me conſolera,
( Par M. Joſſaid , Dottrinaire , l'un des
Prof. du Coll. Royal-Bourbon d'Aix. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
; LE
E mot de la Charade eft Bocage celui
de l'Enigme eft Ecurie ou Etable ; celui du
Logogriphe eft Carabine , où l'on trouve
Ane , Nice , Nice dans le Mont - Ferrat ,
Bar, Arne, Fleuve d'Italie , Racine, Auteur,
Racine, plante , Cane , Rac , Raie , Rire ,
Carie , Race , Arabe , Cain , Racine d'algèbre
, Bec , Rein , Car, Arc , Bac , Raab,
Raab en Hongrie , Rab Arrabo,
4
DE FRANCE. 55
CHARADE.
RARE & précieufe matière ,
Mon premier plaît à tous les yeux ;
Mon fecond menace les cieux
Du fommet de fa tête altière .
Si de mon tout vous voulez faire emploi ,
Peintres & Barbouilleurs , méfiez-vous de moi.
( Par M. B *** , Ing. des P. & C. à Toul. )
ÉNIGM E.
FILLE d'un père très -pointu ,
Je ne fuis nullement aiguë ;
Mais je ne fais pas dépourvue
De propriété , de vertu.
A maint ufage fort utile ;
Toujours fouple , toujours docile,
Mon arme eft un foible bâton : .
On ne m'approche qu'à tâton ;
Et dans les champs , comme à la ville ,
Avec trois pieds j'en fixe mille .
( Par un Aff. Littér, de Périgueux. )
LOGOGRIP HE.
ENTRE les jolis doigts d'Annette
On me furprend bien des fois en un jour !
56 MERCURE
Puis je repofe tour à tour
Sur fes genoux ou fur fa colerette.
Lecteur , redoute fon courroux.
A la fâcher , fi l'on t'expofe ,
Je lui fers d'arme contre tous ,
Malgré fon air naïf & doux ;
Souviens-toi que l'épine accompagne la rofe.
Si , d'après ce raifonnement ,
Tu ne m'entends pas clairement ;
Pour te rendre la chofe nette ,
Dans mes huit pieds , on rencontre à fon tour
Un des attributs de l'Amour ,
Dont il proferit l'uſage auprès de mon Annette ;
L'oifeau de Jupiter ; ce qui nage fur l'eau ;
La rencontre fâcheufe à faire en fon tonneau ;
Quatre pronoms , & le nom d'une ville ;
Celui d'un Saint ; celui d'un imbécille ;
Et celui d'un filet , la terreur des oiſeaux ;
Un terme de Blafon ; l'endroit d'une rivière
Qu'on traverſe ailément fans pont & fans bateau ;
La qualité d'une arme meurtrière ;
Ce qu'on n'eft point dans le danger;
Un fynonyme de léger ;
Le tiers ou le quart d'une côte';
1
On y trouve encore une note :
Et bref, afin de finir en un mot ,
Ce qui vient fur un arbre & qui n'y plaît pas trop.
( Par un Dragon du Rég. de Boufflers. )
DE FRANCE.
59
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ARS Artium , feu , de Officio Paſtorali
Carmen : L'ART des Arts , Poëme fur
les Devoirs des Pafteurs , fuivi d'une
Concordance des principales Maximes
qu'il renferme , avec les Maximes des
Pères , ou de divers Auteurs connus dans
l'Eglife ; in- 8° . de 500 pages ; par le
P. DEL MAS , Prêtre de la Doctrine
Chrétienne , & Curé de Villebourbon , à
Montauban. A Paris, chez la veuve Defaint
, Libraire, rue du Foin S. Jacques ;
& à Montauban , chez P. T. Cazamea ,
Libraire-Juré.
LE fiècle de Louis le Grand , cet âge
d'or de la Poéfie Françoiſe , vit éclore en
même temps des chef- d'oeuvres de latinité
moderne. Les Mufes Latines , fi négligées aujourd'hui,
n'étoient pas alors courtisées avec
moins de foin que les Mufes Françoiſes.
Tandis que Defpréaux , Racine , Molière ,
La Fontaine faifoient fleurir notre idiome ,
un Rapin , un La Rue , un Commire , un
CS
58
MERCURE
Santeuil reffufcitoient celui de Virgile &
d'Horace , & faifoient retentir les rives de
la Seine de ces fons favans & harmonieux,
que répétèrent autrefois les échos de Tibur
& de Mantoue . Leurs doctes Productions ,
eftimées à la Cour & à la Ville , ne contribuèrent
pas peu à établir l'empire du bon
goût. Nos meilleurs Ecrivains François ne
fuffifent pas pour alimenter le génie poétique
, & pour donner un libre effor à l'imagination.
Le latin , par fes dactyles & fes
fpondées , par fes inverfions multipliées ,
eft plus harmonieux & plus poétique que
le françois. Il parle à l'oreille d'une manière
plus accentuée : il fait tout peindre
par la quantité des fyllabes & la variété des
inverfions. En faut-il des exemples ?
Et magnos membrorum artes, magna offa lacertofque.
Ce vers n'a-t-il pas quelque chofe de gigantefque,
& en quelque forte l'attitude de
l'Athlète que Virgile a voulu peindre ? Nous
mefurons la vafte étendue des mers en lifant
ce fpondaïque dans Ovide :
Nec brachia longo
Margine terrarum porrexerat Amphitrite.
On doit fentir ici combien le génie du
Poëte eft heureuſement fecondé par le génie
de fa Langue. Voyez cet autre vers de
Virgile. Ne fommes- nous pas douloureufement
attendris par la lenteur douce & trifte
de fon harmonie ?
DE FRANCE.
ز و
Extinctum Nympha crudeli funere Daphnim
Flabant.
Ne danfons - nous pas , en quelque forte ,
à la cadence joyeuſe de celui-ci , où la rapidité
fautillante des dactyles eft fi heureuement
mife en uſage ?
Saltantes Satyros imitabitur Alphafibaus.
La lecture des Latins & des Grecs eft effentielle
pour perfectionner le fens poétique
, fi je puis m'exprimer de la forte :
avec les plus heureufes difpofitions nous
ne ferons que des progrès médiocres , nous .
n'atteindrons jamais à la hauteur de l'Art , fi
nous bornons nos études aux Livres françois.
Nous enrichiffons notre idiome par
in commerce continuel avec les Anciens.
Nos plus illuftres Modernes doivent une
partie de leur gloire à l'étude de ces mêmes
Ecrivains , dont la Langue cft peut- être
aujourd'hui trop négligée. Quelle que foit
l'indifférence de notre fiècle pour la poéfie
latine , elle ne peut nous faire honneur.
J'aime à penfer qu'elle n'eft pas encore
univerfeile. S'il fe rencontre en France peu
de Lecteurs de vers latins modernes , on
en trouve beaucoup en Italie , en Allemagne
, en Hollande , & en Angleterre. C'eft
à ces Savans divers que nous offrons particulièrement
le Poëme du P. Delmas. Nous
l'annonçons comme une de ces Productions
qui , de nos jours , ne brillent qu'à de
t
C6
MERCURE
longs intervalles fur l'horizon du pays Latin.
L'agrément du ftyle s'y trouve réuni à la
folidité des maximes. Que d'onction dans
les fentimens que d'élégance , que d'énergie
dans les expreffions ! Comme ce Jour- ,
nad eft fur tout confacré à la Littérature
nationale , je citerai peu & au hafard. Voici ,
un morceau qui fuit l'invocation :
---
Virtutem Patres , fi&tâ fub imaginè , pingunt
Prerupto fimilem monti qui vertice tangit
Sidera. Montis ad ima pigro molimine reptant
Abduli vitiis , & qui modò recta capefcunt.
hùc
Naufragium , huc properant , mundi fuper æquora
paffi ,
Correpta minibus tabula quam fummus ab alto
Projecit calo Pater , ut feliciter airis.
Fluctibus emerfi , prima reddantur arene.
Altius evetti & medio qui monte laborant ,
Hi funt qui fragiles recto mediocriter hærent.
Montis ad extremum fulgentibus haud procul aftris
Sublimes tandem pofuêre fedilia mentes ,
Quæ coeleftia avent (pretis connubia terris :
Palmas de fummo Sponfus protendit Olympe.
Les Latiniftes remarqueront fans doute cette
harmonie favante & pittorefque ;
Montis ad ima pigro molimine reptant.
La mefure pénible & haletante de ce vers
peint l'effort de ceux qui graviffent à peine
at bas du roc inacceffible. Le P. Delmas a
DE FRANCE 61
voulu fans doute imiter ce vers admirable
de Santeuil :
ور
ور
""
Dùmfcanduntjuga montis anhelo pectore Nympha.
& l'imitation eft heureufe. Ceux pour qui
toutes ces beautés font cachées , faute d'être
verfés dans le latin , retrouveront du moins
les penſées du P. Delmas dans la Verſion
élégante & fidelle qu'il a jointe à fon texte,
» Les Maîtres de la vie fpirituelle nous
repréfentent la Vertu fous l'emblême
» d'une montagne efcarpée , dont la cime
s'élève jufqu'aux Aftres . Au pied du mont
» rampent ces ames foibles , qui , à peine
» affranchies de l'efclavage du péché , com-
» mencent d'entrer dans les fentiers de la
juftice. C'est là que ceux qui ont fait
naufrage fur la mer de cé monde , s'empreffent
d'arriver après avoir faifi la planche
fecourable que le Dieu de miféri-
» corde leur a jetée du haut des Cieux ,
» pour les arracher à la fureur des flots &
les faire aborder au rivage qu'ils avoient
» eu le malheur d'abandonner. Les ames
» encore fragiles , & d'une vertu médiocre,
font plus haut, & graviffent vers le mi-
» lieu de la montagne. Au fommet , non
» loin des céleftes demeures , on voit ccs
» ames fublimes qui ont pris un vol hardi
» pour perdre la terre de vue & s'élever
jufqu'à l'Epoux tendre & chéri qui leuri
و د
"
ود
ود
95
و د
""
" tend les bras ".
•
,
Ce qui fuit prouve mieux encore com→
621
MERCURE
bien le P. Delmas eft favant dans la verfification
latine. Les Modernes portent fouvent
jufqu'au fcrupule. l'attention à éviter
les hiatus & les élifions ; mais cet excès de
délicareffe eft un fcrupule d'écolier. Voyez
quels heureux effets réfultent ici de la rencontre
fréquente des voyelles élidées les
unes par les autres.
Mens vitio emerfa ingentes ægrè exerit aufus ;
Illi feu frangat primas miferabile vires
Naufragium ; ante nimis pafta feu farcina carnis
Feffam affigat humi . Talis diù hirundo laborat ,
Quæ dum vere novo malefidâ ludit in undâ ,
Et leviter volitans rapidis quatit æthera pennis ,
Undofo imprudens immergitur ata barathro.
Hanc mare fi refluum limofo fortè relinquat
Littore , mox captare fugam conata volátu ,
Vix æquat plumis humilem rorantibus algam ;
Et priùs apricis nifi pandat folibus alas ,
Sæpiùs & multo jaƐtet tentamina nifu
Aerios nunquam fuperabit garrula nimbos. -
و ر
» Ah ! c'eft avec la plus grande difficulté
» -qu'une ame , qui vient de fe dégager de la
" boue des paffions , peut prendre un effor
› fublime , foit que le naufrage ait épuifé
fes forces , foit que le poids d'une chair
» trop flattée auparavant l'affaiffe & l'oblige
de ramper. Tels font les longs & péni-
» bles efforts d'une hirondelle en fortant
» des abîmes , où un vent impétueux l'a-
30.
و ر
DE FRANCE. 63
» voit précipitée ; tandis qu'au retour de
» la belle faifon , elie fe jouoit fur l'onde '
perfide , & frappoit légèrement du bour
» des ailes la furface des mers . Si par ha - `
» fard les flors , en reculant , la laiffent en
ور
"
>>
vie fur le limon , on la voir d'abord
» fatiguer vainement fes ailes pour s'en-
» fuir , & s'élever à peine au deffus des
joncs qui bordent le rivage. Ce n'eſt
qu'après avoir plufieurs fois expofé fon
plumage aux rayons du foleil , & fait di-
» vers effais, qu'elle peut enfin prendre l'ef-
..❞ for dans les airs , & fe perdre en gazouillant
dans la nue "
"3
و ر
33
ور
Plus on relira ces vers , plus on verra
qu'on ne peut affez admirer le travail , le
ftyle , & le talent poétique du P. Delmas .
Quel art favant dans ce vers expreffif !
Feffam affigat humi . Talis diù hirundo laborat , &c..
Quoique ce Poëme foit du genre didac- '
tique , on peut dire qu'il eft plein de feu , "
de mouvement, & de variété. On y trouve
un heureux mélange de préceptes , de def
criptions , & de narrations ; mais elles font
toutes puifées dans le fujet même. Un
Poëte qui n'a pas affez de génie pour trouver
cette variété dans fon propre fonds , a
recours à des épiſodes inutiles , & fe perd
dans des digreffions vagues. Les épisodes
du P. Delmas n'ont point ce défaut. Ses
digreffions font identifiées à fa matière principale.
Voyez au IVe. Chant avec quelle
64
MERCURE
-
adreffe , pleine de fimplicité , il amène les
confeils qu'il veut donner aux Paſteurs.
Au nord du vallon où je reçus le jour ,
dit - il , eft une colline couronnée de rochers
& de forêts. Là , je vis dans mon
enfance un amas de ruines entaffées , retraite
des hiboux & des oifeaux . finiftres.
Là eft aujourd'hui une maifon riante , habitée
par un Prêtre vénérable , qui , après.
avoir vécu long - temps pour les autres ,
vit dans la folitude uniquement pour luimême.
Crifpe eft fon nom. Je réfolus de
l'aller voir pour recevoir de fa bouche
des avis convenables à ma jeuneffe & à
mon inexpérience. » Avant d'arriver à l'habitation
du faint Vieillard , on trouve
» d'abord un beau jardin terminé par une
large bordure couverte d'un gazon yert
" & toujours femé de fleurs nouvelles.
» C'eft un point de vue d'où l'on peut
contempler le Tarn , qui ferpente dans la
plaine ; femblable à une couleuvre monf- .
» trueufe dont les replis immenfes occuperoient
le vallon dans toute fon étendue "..
و ر
و ر
و ر
Hofpitium culti occurrunt intrantibus horti ,
Qua circùm ampla per extremos deducitur ora
Gramine læta novo florefque afperfa recentes ,
Defpicit undè hofpes eurvo undantemflumine Tarnem,.
Ingenti fimilem ftratis in vallibus angui ,
Qui latè campos immenfis orbibus implet.
Parmi plufieurs beautés de détail , cette der- ›
DE FRANCE. 65
nière image eft à remarquer. Il me femble
que les Poëtes qui ont décrit la campagne,
doivent l'envier au P. Delmas. Pour renfermer
cet article dans de juftes bornes , je
retrancherai dans le refte de cette citation
la Traduction Françoiſe.
Ver erat , atque albos quæ curvat amygdala ramos ;
Et quæ purpureos agit arbos perfica flores ,
Sternebant colles gemmatâ vefte fupinos.
Quos ego profpectans cælefti infiftere clivo
Rebar ad æthereas læti quà tendimus arces.
Veneram & ecce procul filvá femotus in imâ
Volvebat fecum divina oracula Crifpus.
Ne fenior per me fua penfa abrumperet hofpes ,
Immoror hofpitii penetralia cafta pererrans.
Menfas , vafa , aretoque parata fedilia fumptu ,
Munda tamen , plenis & olentia poma caniflris ;
Parte aliá libros , pictafque piâ arte tabellas ,
Pacem & qua latè nemorofa filentia regnant ,
Ut vidi ! ut dolui ! ut flevi me numine ruri
Propitio natum , mediâ tamen urbe teneri.
Talia jactanti maflo fub pellore , Crifpus
Improvifus adeft , artiisque amplexibus hæret :
Deinde forem quis , veniffem quá mente ferentem
Me lauri abftrufo ductum fub tegmine fiftit.
Atque ibi præfatus veniam , multumque reluctans ;
Hac tandem monuit memori quæ corde notavi.
Ce Poëme peut fervir à réfuter la fauffe
décifion de ceux qui ont prétendu qu'il
66 MERCURE
n'étoit pas poffible de bien écrire aujourd'hui
en latin . Ils objectent qu'on ne peut
pas bien parler une Langue morte ; mais,
la Langue latine ne l'eft pas. Si elle n'eft
plus d'ufage dans le commerce habituel de
la vie , ne fuffit - il pas de pouvoir converfer
avec Virgile & Cicéron , pour apprendre
d'eux leur idiome ? Les bons Latiniftes
ne diftinguent- ils pas , fans s'y mé-.
prendre, leftyle de Virgile, de celui d'Ovide,.
& le latin de Virgile & d'Ovide , de celui,
de Lucain ? Une Langue ne meurt que
lorfque tous les peuples ceffent de la cultiver
& de l'écrire . C'eſt à l'Univerfité à interroger
les Manes des Herfans , des Rollins
, des Coffins , des Le Beau , & à faire
fortir de leurs cendres les étincelles de ce
beau feu qui les a jadis animés. C'eft à elle
à faire en forte que la Langue des Romains.
n'ait pas le fort de celle des Grecs , qui eft
aujourd'hui à peu près oubliée , même parmi
les Gens de Lettres. Elle doit fe regarder
comme la première fource du bon goût.
Ancien élève de cette mère commune des
Sciences & des Arts , je n'y tiens plus que
par le fouvenir des leçons ( 1 ) que j'y ai reçues
, & par une prédilection avouée pour
les Auteurs Grecs & Latins. Mais ces liens
font affez forts pour ne pas me laiffer indifférent
à fes intérêts & à fa gloire .
6
( 1 ) L'Auteur de cet Article rappelle fur-tout les
leçons de MM. Binet, Ex-Recteur ; Patin , Profeffeur
émérite ; Dupont, Profeffeur au Pleffis.
DE FRANCE.
Au furplus , je ne finirai point cet article
fans avertir le Père Delmas , qu'il lui eft
échappé un vers qui n'a que cinq pieds ,
page 78.
Hanc revocant telis quam millibus olim.
1
C'eft une faute d'inadvertence. On trouve
dans la même page une faute d'impreffion
qui n'eft pas corrigée dans l'Errata , divos
accipitres on doit lire apparemment ,
diros. A la page 90 , j'ai remarqué une expreffion
qui ne m'a paru ni bien exacte ni
bien propre :
Scita æterna tamen noftro procul ore remota
Mentem multa latent.
ore est mis ici au lieu de oculis : or il me
femble que cette métonymie manque de.
jufteffe ; c'est un fynonyme impropre , &
qui n'eft pas l'équivalent du terme dont il
a pris la place.
HISTOIRE Politique , Eccléfiaftique &
Littéraire du Querci ; par M. CATHALA
COTURE , Avocat en Parlement ; continuée
par M. ***
Membre de plufieurs
Académies.
Veritas nunquam latet.
SENEC. in Troad.
A Montauban , chez Cazamea , place de
68 MERCURE
la Paroiffe ; & fe trouve à Paris , chez
Moutard , Imp.- Lib. de la Reine , rue
des Mathurins , Hôtel de Cluni . 3 vol.
in - 8°.
CETTE Hiftoire commence à Ambigat,
Roi ou Chef de la Gaule Celtique , qui tenoit
le fiége de fon Empire à Bourges , &
dont Bellovèfe & Sigovèfe , fi fameux par
leurs conquêtes , l'un en Italie , l'autre en
Germanie , étoient les neveux ; elle finit à
feu M. de Pompignan : on ne pouvoit ni
remonter plus haut dans les temps anciens ,
ni defcendre plus avant dans les temps modernes.
Elle a donc d'abord pour premiermérite
celui d'être complette. Le réfultat
général de cet Ouvrage eft que le Querci ,
dans fon peu d'étendue , a égalé bien d'autres
pays plus confidérables , ou les a même
furpaffes , foit par la variété & la fingularité
des évènemens où il a eu part , foit
fur tout par les Hommes célèbres qu'il a
produits en tout genre. On y compte un
» Pape , quatorze Cardinaux , quarante-
" neuf Archevêques ou Evêques , trois Maréchaux
de France , un Grand- Maître de
» la Maiſon du Roi , quatre Chevaliers des
" Ordres , & une foule d'Officiers Généraux
& de Guerriers d'un mérite diftingué
; un Chancelier de France , qua-
» tre Premiers Préfidens , & un nombre
confidérable de Magiftrats , de Juriſcon-
ود
""
ود
F.
-
»
DE FRANCE 69
"
"
02
› fultes , d'Avocats , d'Ecrivains & de
Négocians recommandables par leurs lumières
, leurs vertus & leurs talens .
Le Pape que le Querci a fourni , n'eft
pas un des moindres qui ayent occupé
le Saint-Siége , c'eft le fameux Jean XXII,
( Jacques d'Olla ou Denfe , né à Cahors
vers l'an 1244 , d'Arnaud d'Offa , pauvre
Savetier ) , élevé au pontificat le 7 Août
1316. Sa mémoire eft toujours très- chère
aux Quercinois , ( c'eft ainfi que l'Auteur
nomme par-tout les habitans du Querci ).
Jean XXII les a comblés de biens , & il
aimoit tant Cahors , fa patrie , qu'il vouloit
, dit-on , y transférer le Siége Pontifical.
Il avoit même commencé d'y bâtir
un Capitole fur , le modèle de celui de
Rome ; on en voit encore des reftes.
Parmi les Ecrivains célèbres qu'a produits
le Querci , on diftingue Clément Marot ,
Rieupeiroux , Auteur d'une Tragédie d'Hypermnestre
, qui eut de la réputation dans
fon temps , & qui n'étoit pas encore entièrement
oublié quand M. Lemière a
donné la fienne ; La Calprenède qu'on
croyoit du Périgord , mais que l'Auteur revendique
pour Cahors , fur l'autorité de
M. de Voltaire & de plufieurs autres :
dans ces derniers temps, M. de Cahufac &
M. de Pompignan . Mais fur-tout le Querci
s'honore d'un Ecrivain & d'un Prélar
après lequel il en eft bien peu qu'on puiffe
citer, c'eft M. de Fénélon.
70
MERCURE!
גנ
و د
و د
وو
22
-33
L'Editeur de cet Ouvrage , qui n'eft autre
que le Libraire Cazamea , recommande.
beaucoup, dans la Préface, la fimplicité du
ftyle , & n'eft nullement fimple dans le
fien . Ce ftyle , qui a d'ailleurs des fautes ,
eft quelquefois pompeux & poétique jufqu'à
l'emphafe . Les Idoles , dit-il, tombent
aux pieds des Miniftres de la Religion
; l'encens brûle pour le vrai Dieu
dans les Temples des faux Dieux écra
fés ; la Religion triomphante s'aflied fur-
» le trône François , à côté du vainqueur
» de Tolbiac ; nos premiers Monarques ....
confacrent à la piété des afiles refpectables
, dont les habitans laborieux , occupés
à féconder des terres incultes &
fauvages , préparent le germe de cette
branche de commerce qui doit porter
» le nom des Quercinois au delà des mers ,
" & nourrir un autre hémisphère ...... Des
Evêques orthodoxes ornent le triomphe
» d'un vainqueur fanatique ; l'héréfie au-
» dacieufe lève fa tête aktière dans le
Sanctuaire même de la Divinité ; la voix
infatigable des Hérauts facrés du Ciel
s'éteint fous le fer des bourreaux ; les
Temples profanés font le jouet des flam-
» mes ; .... un tribunal odieux & barbare
» étend une Religion douce & bienfaifante
, en promenant par-tout les profcriptions
& fes arrêts de mort ; des
» Miniftres d'un Dieu de paix ven-
» gent fa querelle , abreuvés du fang qui
و د
وو
DE FRANCE. 71
"» ruiffelle des échafauds & à la lueur des
» bûchers fans ceffe allumés ; un enthou-
» fiaſme religieux livre de vaftes domai-
» nes à la merci des hafards , & s'élance
» dans des climats lointains pour conqué-
» rir des poffeffions étrangères , fouvent
le funefte tombeau des vertus & des
» jours de nós pieux Guerriers «.
Ce ton eft un peu trop magnifique
pour une Préface ; celui de l'Hiftoire
nous paroît plus fimple , quoiqu'il ne foit
pas fans défauts . Mais ce qui vaut mieux
que le mérite du. ftyle , c'eft le mérite des
principes ; ceux de l'Auteur font irréprochables
; ce font ceux que l'humanité ,
la charité , la Religion avouent , & jamais
cet efprit de tolérance & de paix ne fe
dément dans la defcription de tant de
guerres de Religion que préfente cette Hiftoire.
A la fuite de l'Ouvrage , on trouve
une Hiftoire particulière très - détaillée du
fiége de Montauban fait & levé par Louis
XIII , en 1621 , à l'inftigation du Connétable
de Luynes ; quoiqu'il y ait dans le
corps de l'Hiftoire un Chapitre tout entier
confacré à ce fiége , on lit encore avec
plaifir une Relation plus ample de cette
-expédition : cette Relation eft auffi intéref-
-fante que peut l'être un Journal exact d'opérations
de guerre ; elle le fera du moins
pour les Militaires.
72
MERCURE
LETTRES de Charlotte pendant fa liaifon
avec Werther, traduites de l'anglois par
M. DE D. S. G. y avec un extrait d'Éléonore
, autre Ouvrage anglois , contenant
les premières Aventures de Werther ; 2
petits Volumes , ornés de 4 jolies Grav.
A Paris , chez Royez , Lib . , quai des
Auguftins ( 1 ).
LE Roman de Werther n'obtint pas ,
en paroiffant parmi nous , le fuccès ' qu'il
a eu depuis. On y trouvoit des tableaux
à peine ébauchés , une fenfibilité fougueule
& prefque délirante , & enfin un but moral
très - dangereux , car on crut d'abord
que l'Auteur Allemand , M. Goethe , avoit
voulu juftifier le fuicide.
Cependant , comme on finit toujours
par être jufte , on s'apperçut bientôt que
Werther avoit un attrait caché qui rappeloit
fouvent le Lecteur ; qu'il excitoit
des larmes délicieufes ; que fes tableaux
exprimoient , avec une fidélité rare ,
les
fcènes les plus touchantes de la nature &
de la paix domestique ; & enfin , quant au
( 1 ) On en a tiré des exemplaires in- 8 °. , du
même format que le Roman , qui fe trouve chez .
le même Libraire.
but
DE FRANCE. 7.3
but de l'Ouvrage , l'Auteur fut pleinement
abfous , & placé parmi les Fieldings & les
Golmiths , c'est-à- dire , à côté des premiers
Moraliftes de l'Angleterre.
En effet , fi par de tranquilles & captieufes
Differtations fur la nature de notre
ame , fur le fort qui l'attend après cette
vie , fur les liens qui peuvent nous y attacher
, M. Gæthe eût préparé fon Héros
à mourir comme Caton , comme Brutus ,
comme tant de grands Hommes de l'Antiquité
; s'il nous l'eût repréfenté comme un
grave Philofophe qui a pefé fes droits fur
fon être , & les avantages d'un fommeil
éternel fur une vie que les peines & les
remords doivent lui rendre odieuſe , alors
fon Livre eût été dangereux en proportion
de fon mérite littéraire..
Mais l'Auteur a peint Werther comme
un jeune homme fougueux , dont la raiſons'eft
égarée , parce qu'il n'a pas voulu la
faire triompher d'une erreur d'abord facile
à vaincre s'il envifage la mort à la
quelle il fe dévoue , il n'a que des fophifmes
pour juftifier fa réfolution ; il adore
l'Etre fuprême ; il oſe eſpérer en fa bonté ;
il s'attend à voir un jour fon ame réunie ,
à celle de la femme adorée qu'il ne peut
pofféder fur la terre , & cependant il agit
comme fi l'inftant du trépas devoit le faire
rentrer tout en ier dans le néant !
Efprit , graces , talens , tout ornoit l'Amant
de Charlotte , tout lui promettoit des
No.2. 12 Jany. 1788. D
74 MERCURE
fuccès brillans , & le bonheur ; il devient
coupable , & tout eft détruit : la Morale
Rife en action n'eut jamais d'exemples plus
frappant & plus terrible.
Werther eft donc un de nos bons Lt
vres en ce genre d'écrite , & les émotions
vives qu'il caufe peuvent & doivent tourner
au profit des moeurs & de la vertu ....
Le grand défaut de ce Roman , où tout
eft facrifié à Werther , eft d'exalter la
fenfibilité à un point qui devient pénible
& même fatigant. L'action n'est coupée
par aucun contrafte ; on n'y trouve aucun
de ces doux repos , qui font , pour
ainfi dire , les épisodes de la Peinture.
Les Anglois , qui ont fenti ce vice de
compofition , ont tâché de le corriger en
publiant les Lettres de Charlotte , dont
nous annonçons la Traduction , & leur
Ouvrage a obtenu à Londres un fuccès
très-marqué. La douceur, la bonté de Charlotte,
contraftent dans cette correſpondance,
avec le caractère ardent & impétueux de
Werther , & l'on voit avec un intérêt qui
va toujours croiffant , les développemens
infenfibles d'une pallion que la raifon peut
bien réprimer , mais qu'elle ne peut étouf
fer qu'à fa naiffance."
Peut-être ces Lettres ainfi ifolées n'ontelles
pas le mérite qu'elles emprunteroient
de leur mélange avec celles de Werther.
Il nous femble que ces deux Ouvrages
, entrelacés , pour ainfi dire , l'un dans
DE FRANCE.
75
l'autre fe prêteroient mutuellement des
teintes qu'on défire dans chacun d'eux
pris à part. Quoiqu'il en foit , l'Auteur ,
Anglois ou François , des Lettres de Charlotte
, obligé de fuivre la marche du premier
Roman , de ne préfenter aucun fait
qui lui fût étranger , n'auroit pu , fans
tomber dans des répétitions , ou fans s'écarter
trop de fon fujet , admettre beaucoup
& pifodes & d'incidens ; il a tâché
de fuppléer aux reffources qui lui étoient
interdites par différentes difcuffions fur la
Morale , la Philofophie & les Beaux-Arts
& l'utilité qui en réfulte , vaut peut- être
bien l'intérêt ftérile qu'infpireroient des
aventures romanefques , quoique conduites.
& variées avec toutes les reffources de l'Art
& de l'imagination .
On lit à la fuite de ces Lettres , un
Epifcde du Roman d'Eléonore ( qui n'éroit
que la contre- partie de celui de Werther
; cer Epifode eft animé d'un intérêt
vif & chaud. Ce morceau charmant fait
défirer que l'Auteur traduife ou compofe
quelque Ouvrage de plus longue haleine
& à coup für il preadra fa place parmi
nos meilleurs Ecrivains .
D 2
76 MERCURE
AUX CULTIVATEURS , ou Dialogue ,
peut-être intéressant , tiré d'un Manuf
crit qui a pour titre : Entretiens d'un
vieil Agronome & d'un jeune Cultivateur
; par M. B ***. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez les Marchands de
Nouveautés .
IL ne faut pas confondre cet Ouvrage
avec une foule d'Ecrits agronomiques , que
gens fans autre territoire que quelques pors
de fleurs fur leurs fenêtres, manufacturent
ǎ la hâte dans leurs fallons. Tout eft également
facile à ces efprits fertiles , écrivant
alternativement un Traité de Tactique , de
la Chimie , de la Morale , une Ode , des
Confidérations politiques , des Anecdotes ,
ou de l'Aftronomie. Ici , la raifon , guidée
par l'expérience confommée , vient éclairer .
la pratique , & donner des leçons à l'Agriculteur
point de fyftême , point d'hypothèſe,
point de méthode que celle du climat,
du terrein , & du befoin.
2
M. B ***. a vu , il a pratiqué , il a écrit ;
auffi nous donne - t - il d'excellentes obfervations
, des réflexions judicieuſes , & des
confcils utiles contre la manie des ſyſtêmes.
Les gens des villes pourroient reprocher à
fon tyle nerveux , & quelquefois incorDE
FRANCE. 77
rect , une tournure agrefte qui ne le dépare
pas à nos yeux ; nous y reconnoilfons, avec
plaifir , un homme à qui la campagne & fes
travaux font familiers.
L'efprit de fyftême combattu par une vis
goureufe dialectique , d'heureux apperçus
pour fournir à la nourriture des beftiaux ,
la découverte de la caufe & du remède de
la carie des blés ; voilà les trois objets importans
qu'offre ce Dialogue entre un jeune
Cultivateur qui n'a encore que la théorie
des Livres , & un vieil Agronome qui à
celle des faits. Nous allons citer quelques
morceaux de leur converfation , en laiflant
parler les deux Interlocuteurs.
»
LE VIEIL AGRONOME.
+
Au refte , on n'a point de peine à
croire qu'un Auteur élégant , qui ne
» connoît que fon cabinet & les cercles
» babillards de la ville , n'eft pas l'homme
qu'il faut à nos campagnes pour en ju-
" ger les travaux & pour les diriger. Avec
❞ une imagination vive , du calcul , de la
» méthode , & quelque apparat technologique
, il eft aifé , fort aifé d'élever des
fyftêmes remplis d'agrémens ; mais ces
fyftêmes, que font ils en dernière ana
lyfe ? de jolies inutilités.
و و
و ر
30
"
-
» Dans le cabinet , les calculs & les fyftêmes
fe font & fe bâtiffent comme l'on
» vetu , puifqu'on y et maître abfolu des
D 3
78 MERCURE
33
2
» données , & que les complaifantes hypothèles
n'y coutent rien du tout. L'Ecri-
» vain qui s'en amuſe , en est toujours
» quitte pour paroître ne donter de rien ,
» & pour ériger en maxime générale ce
qui , tout au plus , pourroit faire règle
dans quelque cas particulier. Mais la pratique
fa pas fi beau jeu , lorfqu'elle af
» pire à des fuccès ; l'homine fouvent s'y
cherche fans pouvoir s'y reconnoître . Le
» fujet fur lequel on opère , le temps , le
lieu, les moyens , les outils, traverfent on
trompent les vues de l'agent ; il eft forcé à
» tout coup de fe montrer différent de lui
" même , par les combinaifons différentes
auxquelles il ne peut s'empêcher de don-
" ner place. Cela dérange furicufement les
fyftêmes , & devroit faire quelque fenfation
fur les hommes à fyttêmes ; mais
ils ne fe doutent pas des contrariétés
» qu'ils n'éprouvent point «.
»
و د
22
L'Auteur a fu rendre intérellans fes deux
Interlocuteurs , les idées du vieil Agronome
en font germer d'heureufes dans la tête du
jeune Cultivateur , difciple digne de fon
Maitre ; citons pour exemples les phraſes
fuivantes.
" Dans les connoiffances de l'homme,
» tout eft réſultat de faits & de phénomè
nes apperçus , ou de combinaifons d'idées .
» L'individu qui apperçoit un objet qu'il
n'avoit pas encore apperçu , acquiert une
DE FRANCE. 79
ر د
و د
ود
2
» notion qu'il n'avoit pas ; & lorſqual com-
» pare deux idées , où les com ine d'une
» manière quelconque , il fort de cette
comparaifon ou de cette combinaiſon
» une idée tierce , qui cft pour lui nouvelle,
qui peut être aufli abfolument nouvelle.
Le plus favant elt celui qui a emmagafiné
le plus de ces notions ; le plus
profond eft celui qui en a fait le plus de
rapprochemens & de combinaifons ; le
plus éclaire eft celui qui les a digérées &
fubordonnées avec le plus de méthode ; le
plus habile eft celui qui les ale plus à fon
» commandement & en fait tirer le meil
>> leur parti ".
""
">
رو
"
33
"
Les bornes de notre Journal ne nous
permettant pas de continuer de citer M.
B*** , ni de le fuivre dans fes diverfes
cbfervations , nous nous contenterons de
dire qu'il confeille , au grand étonnement
de fon Interlocuteur , & sûrement du plus
grand nombre de ceux qui le liront , T'ofage
de faire couper en herbe , au moins
une fois, les fromens, les feigles, les orges ,
Tefcourgeon , l'épautre , &c. Il affure que
tous les grains peuvent fe faucher ainfi
deux fois , même trois , & qu'ils ne font
qu'en donner de plus belles & plus abondantes
moiffons . Tout le mal qui réſulte
de ces fauchaifons , cft que la récolté s'en
trouve retardée , puifqu'alors on ne peutfaire
que vers l'automne celle qui fe fait
d'ailleurs à la canicule . Il n'y a point d'au-
D 4
80 MERCURE
tre mal , peut-être même s'y trouve- t-il encore
un bien particulier dont perfonne ne
fe doute , celui de préferver les blés de la
carie , qui pourroit bien n'être que l'effet
du blé cornu ou de l'ergot , avec ou immédiatement
après lequel elle fe manifeſte
roujours. Or , fuivant lui , l'ergot eft caufé.
par la piqûre ou la morfure d un ver , qui
ne paroît qu'au temps où la couronne des
chalumeaux , c'eft- à-dire l'épi , fe développe ,
fe forme ; & fe remplit d'un fuc laiteux
qui eft la matière première de la fleur &
du fruit. Ce ver- blanchâtre , grifàtre , &
affez petit, eft comme la plupart des êtres
malfaifans , il fuit le foleil & la lumière.
C'eft dans la nuit qu'il fort de terre , grimpe
le long des tiges , & s'établit fur la conronne
, à laquelle fa bouche meurtrière fait
des bleffures mortelles Pour le prendre fur
le fait , il faut précéder le lover de l'auore
; car , à la petite pointe du jour , il
quitte la place , coule le long du tuyau , &
va fe cacher au pied de la plante , bien désidé
à revenir fur elle , ou fur une plante
voifine , auffi long - temps qu'il y trouvera
de quoi le fatisfaire. Quand le foleil vient
à paroître , on voit des mouches qui , attirées
, foit par le fuc qui s'échappe par les
ouvertures que le ver a faites à l'épi, foit
par les éjections du ver même, s'attachent
opiniâtrément à la partie entamée ; & celleci
ne tarde pas à fe couvrir d'une matière
vifqueufe, jaune d'abord, puis brune, puis
abfolument noire .
"
DE FRANCE 81
On fait combien il eft dangereux d'employer
le blé ergóré à la confection du pain ;
j'aurai doncfujet, dit l'Auteur, d'être content
d'en avoir fait connoître l'origine , la caufe &
le remède ; car le remède à ce mal eft de
faucher les blés à l'inftant où ils fe couronnent
de leurs épis . Comme , en les mettant
dans le cas de pouffer de nouvelles tiges ,
qu'ils pouffent fouvent plus belles que les
premières , & toujours plus multipliées , on
les recule quant à leur formation parfaite
& à leur maturité , le ver dont j'ai parlé
ne peut plus deur nuire , puifque n'ayant
qu'un temps à vivre , & ce temps. étant
celui où , felon le cours ordinaire, l'épi eft
dans fon développement , il cherche en
vain fa pâture & fa proie , & périt faute
de fubftance. Ce qu'il y a de certain , c'eſt
qu'on n'apperçoit alors aucune trace du
mal qu'il fait d'ailleurs aux blés.
"
Cette fauchaifon, fi les blés ne touchoient
pas à leur maturité , pourroit encore réparer
le dommage que leur fait la grêle.
Ce Dialogue fera fuivi de deux Mémoires
, l'un fur la culture du Trefle , l'autre
fur la Marne.
& Gi
D'S.
81 MERCURE
PRÉCIS du Siècle de Paracelfe ; par M.
JOYAND , Docteur en Médecine , de la
Faculté de Befançon , Médecin de l'Hopital
Militaire de Breft. Tome Ier, trèsgros
in - 8°. Prix , 8 liv. br. A Paris ,
de l'imprimerie de MONSIEUR ; fe trouve
chez Didot le jeune , Lib. , quai des Auguftins
; Nyon l'aîné , rue du Jardinet ;
Barrois l'aîné & Barrois le jeune Į quai
des Auguftins; & Méquignon l'aîné , rue
des Cordeliers.
CE Volume , de 724 pages , doit être
fuivi d'un autre , & tous deux formeront.
le Précis d'un Ouvrage que l'Auteur , M.
Joyand , tient encore dans fon porre - feuille..
Nous ignorons fi dans ce Précis il a beaucoup
abrégé fon grand Ouvrage , mais il
nous femble qu'il auroit pu abréger beaucoup
fon Précis. 18
M. Joyand , dont l'Ouvrage annonce de
vaftes connoiffances , eft un Médecin, grand
ennemi de la Médecine , telle qu'elle a été
pratiquée jufqu'à nos jours. Une Lettre
qu'il a publiée féparément , nous apprend
comment il eft venu à Paris pour conférer
avec MM. Mefmer & Deflon fur le fyf
tême du Magnétifme animal , qu'il étoit
DE FRANCE. 8
""
loin , ainfi qu'on va le yoir , de regarder
comme une découverte nouvelle. Il l'avoit
déjà cherchée , & avoit cru la trouver dans
Paraçelfe. Ses démarches fucceffives auprès
de MM. Mefmer & Deflon , ne l'ayant
pas fatisfait , il retourna à Paracelle ,
où il vouloit recucillir la lumière univerfelle
, défirée depuis tant de fiècles. Bien
convaincu que l'on trouve dans l'homme
& dans les autres animaux un fluide trèsfubtil
, en état d'agir & de réagir , & communiquant
fans ceffe avec celui que nous
appercevons de toutes parts , M. Joyand ,
après avoir confulté les fages , a voulu
comme il le dit lui - même , confulter les
foux; & Paracelfe lui a paru propre à rem
plir fes vûes. Dans fes exagérations &
» fes folies , même les plus ridicules , il ne
perd jamais de vue , dir l'Auteur de ce
» Précis , la fubftance active , appelée na
ture , à laquelle tous les bons Médecins >
» rapportent la guérifon des maladies ; en
» un mot , toutes les digeftions dans l'état
» de fanté & dans l'état de maladie , quel
» qu'il foit ; mais il ne la refferre point
dans les limites bornées de tous les petits
" organes qui compofent la machine hu
» maine , cette nature qui travaille dans
» l'homme , il la regarde comme une très-
» petite portion du principe actif qui tra
» vaille dans tout l'Univers, dans les grands
» & dans les petits corps , plongés tous ,
" fans exception , dans un océan immenf
و ر
22
ور
و د
jen
D 6
$49
MERCURE
و د
» & dans les courans innombrables d'un
fluide animateur qui les pénètre & fe
» renouvelle en eux continuellement , pre-
» nant le ton , les directions & les autres
modifications conformes à leurs organifations
diverfes , qu'il fait communiquer
» entre elles , en exprimant & en propa-
" geant toutes leurs manières d'être . C'eſt
ainfi que Paraceife , en agrandiflant la
" Théorie de l'homme & de tous les êtres ,
a porté le règne de la Nature & de la
» lumière auili loin qu'il peut atteindre «.
N
Tel eft le fyftême que développe l'Auteur
de ce Précis , à l'aide de Paracelfe
en qui il trouve toutes les folies imaginables
, les vérités connues , & la fource du
plus grand nombre des vérités pollibles.
C'eft de fa Théorie qu'il fait fortir toutes
les grandes découvertes des Thyficiens modernes.
J'ai pensé , ajoute - t - il , que le
" fiècle qui vit naître un tel homme , eft
" une époque à jamais mémorable dans
a l'Hiftoire des Sciences ; & qu'il feroit
utile de rapprocher de cette époque tou-
" tes les connoillances anciennes & modernes
, relatives à la Médecine , en les
fimplifiant de manière à en fáciliter l'application
; j'ai pensé qu'il feroit digne de
la Philofophie de ce fiècle , de tarir la
fource des réclamations perpétuelles &
des difcuffions dictées par l'amour-pro-
» pre , ou par un intérêt plus vil encore ,
» qui s'arroge des découvertes qui ne lai
93
22
33
"
22
DE FRANCE. 8$
"3
appartiennent pas , en les montrant dépuis
leur origine jufqu'au point où elles
» font parvenues par degrés " .
ود
On voit par cet expofé , que cet Ouvrage
fuppofe un très-grand travail ; & ce qui eft
plus intéreffant encore , on voit que l'Auteur
ne pourfuit pas une découverte frivole
, une vérité oifive , puifque le réſultat
de fes recherches cft le grand art de guérir
; Science dont l'utilité ne fera jamais
révoquée en doute. Nous ne prononcerons
point fur la vérité de fon fystême ; mais
nous faifons des voeux , avec tous les amis
de l'humanité , pour le voir juftifié par l'expérience.
SPECTACLE S.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi 2 Janvier , on a repréfenté
pour la première fois , Odmar & Zulna
Tragédie en cinq actes , par M. de Mai
fon -Neuve.
Il y a déjà vingt ans que les Espagnols
ont envahi le Mexique. Cortez & Monté
zume , les vaincus & les vainqueurs , font
également defcendus dans la tombe , mais
86. MERCURE
le Mexique n'eft pas fubjugué. Les defcendans
de Montézime combattent encore
pour leur liberté. Odmar , vaincu par Valquez
, l'un des fucceffeurs de Cortez , a fui
dans les forêts , il a changé fon nom contre
celui de Zamir ; mais il eft découvert
par Iskar , l'un des Chefs de fes troupes , &
cet Iskar lui apprend qu'il peut encore afpirer
à la vengeance & efpérer de recouvrer.
fon trône. Un Mexicain , nommé Phanor , a
enlevé l'enfant de Vafquez , il l'a remis entre
les mains d'Iskar qui le livre à Odmar, & qui
lui apprend enmême temps que fes Soldats &
fes Capitaines l'appellent & l'attendent pour
voler à de nouveaux combats. Hermandès ,
un des Chefs Eſpagnols , homme renommé
par fes vertus & refpecté des Mexicains.
même , vient , au nom de Zulna , épouſe de
Valquez , redemander l'enfant ; la générofité
d'Hermandès pourroit engager Odinar .
à rendre le jeune prifonnier , mais le fouvenir
des fureurs de Valquez endurcit les
Mexicains , & décide Odinar à refter inflexible.
Zulna vient elle-même demander
fon fils elle eft admife auprès d'Odmar
qui eft ému par fa préfence & par fes larmes
; elle reçoit la promeffe qu'on lui rendra
fon fils dès que les Efpagnols auront
abandonné le Mexique. Vaine promelle ,
puifque l'orgueil & la férocité de l'impitoyable
Vafquez ne laiffent pas concevoir,
l'espérance qu'il puiffe renoncer à fa conquête.
On annonce l'arrivée de Valquez .
DE FRANCE.
quelque effrayant que foit fon retour , &
quelques deffeins qu'il ait formés , fon arrivée
peut donner à tout une face heureufe
& nouvelle ; car Zulna eft née Mexicaine .
Enlevée à l'âge le plus tendre , elle eft deve
nue depuis l'époufe de Vafquez , & elle eft"
fille d'Odmar. Ce malheureux Prince , que
la perte de fes enfans a rendu inſenſible
aux prières d'Hermandès , peut fe lailler
adoucir quand il a retrouvé fa fille ; mais
déjà il n'eft plus le maître de fon petit fils
qu'il a confié à la garde de fes principaux
Chefs. Vafquez, à fon entrevue avec Odmar,
parle avec la plus grande fierté ; fon ca
ractère féroce perce dans tout ce qu'il dit , &
quand il apprend de qui fa femme eft fille ,
il redoute moins les fureurs d'Odmar pour
fon fils , & il ne craint plus de tenter encore
le deftin des combats , pour achever
la conquête du Mexique : mais le terrible
Vafquez meurt de la main d'Odmar , qui,
fuccombant bien- tôt fous le nombre , eft
fait prifonnier lui-même, & conduit , chargé
de fers , en préfence de fa fille . Les Mexi
cains fe rallient , tombent fur leurs vain
queurs encore troublés de la mort de leur
Chef ; ils font vainqueurs à leur tour
mais on ignore le deftin du fils de Zulna
qu'Hernandès a enlevé au milieu du car
nage, & qu'il vient remettre entre les bras de
fa mère. L'humanité courageuſe du reſpectable
Espagnol touche l'ame d'Odmar , qui
confent à reconnoître pour fon Dieu le
MERCURED
Dieu d'Hermandès , & à devenir le tributhire
de l'Espagne.
Cette Tragédie eft moins fagement , moins
clairement conduite que celle de Roxelane &
Muftapha, Cuvrage, qui'a commencé d'une
manière brillante la réputation de M. de Maifon-
Neuve ; y a un peu de complication.
dins les fils qui font mouvoir l'intrigue
c'eft fans doute à cette complication , que
Auteur a fentie hi même, qu'il faut attribuer
la longueur de l'expofition , qui , com
mencée au premier acte par Odmar , fe
continue au fecond par Zulna , & s'achève
au troifième par Iskar. Ce défaut , qui nous
paroît grave , elt racheté par le grand intérêt
qu'infpire le fils de Zulna quand on
Pamène à Odmar au premier acte , intérêt
que l'Auteur a foutenu avec beaucoup d'ert
& d'adreffe pendant tout le cours de fa
Tragédie. On a obfervé juſtément qu'il eft
affez étonnan: que Phanor , qui fait le fecret
de la naiflice de Zalna , expofe Odmar
, qui ne doit refpirer que la fureur
& la vengeance , à devenir le bourreau de
fon petit - fils ; mais on pouvoit obferver
auffi qu'il en rèfulte un des grands refforts
de la Tragédie , c'est - à - dire , la terreur.
Odmor ignore quels font les liens qui l'at
tachent à fon jeune prifonmier ; il pene
ordonner la mort. L'ordonnera - t - il , né
Fordonnera-t il pas ? Cette incertitude fair
naître un grand intérêt de curiofité & de
pitié, & ce qui ajoute à cet intérêt & le
!
DE FRANCE.
இத
-
foutient , c'eft l'impoffibilité où ce mathenreux
Roi s'eft réduit lui- même de fauver
les jours de l'enfant , en le remettant à
fes Chefs avant d'avoir connu le mystère
de fa deftinée. La fcène qui complette le
dénouement a paru un peu longue ; mais
il eft très facile de la conferver en la
raccourcillant. Le rôle d'Hermandès a quel
que rapport avec celui d'Alvarès dans Alzire
; mais ces deux rôles nous femblent
calqués fur le caractère connu de ce célèbre
Las Cafas , que l'Amérique révéroit
comme un Dieu au moment même où le
nom Efpagnol y étoit le plus en horreur ;
& on ne peut que favoir gré à M. de Maifon
- Neuve d'avoir rappelé fur la Scène le
fouvenir de l'homme qui a le plus honoré
peur être au Nouveau Monde & l'humanité
& la Religion Chrétienne . Si la Tragédic
d'Odmar eft moins bien conduite que
celle de Roxelane , elle eſt au moins aufli
attachante , & elle a le mérite d'être beaucoup
mieux écrite. Elle eft pleine de vers
qui femblent être fortis tous faits du coeur
de leur Auteur , & qui annoncent une ame
auifi fenfible que délicate.
Cette Tragédie eft généralement bien
jouée. On a principalement diftingué Mlle.
Sainval dans le rôle de Zulna, & M. Gramment
dans celui d'Odmar.Nous devons beaucoup
éloges à cet Acteur ; il a l'ame tragique,
& le plus fouvent il faifit le caractère de fes
rêles avec une certaine profondeur ; mais
94 MERCURE
F'intérêt que fon talent infpire , nous fait
une loi de l'engager à être plus févère avec
hui même , à foigner davantage fa diction ,
qu'il néglige quelquefois , fur tout dans les
feconds émiſtiches de fes vers , à ne pas
élever fa voix dans les fons aigus , & à être
plus avare de geftes. Nous hafardons ces
avis , parce que nous fommes perfua lés
que fi M. Grammont veut en profiter , fon
alent fera plus généralement goûté qu'il
ne paroît l'être , & qu'on citera un jour
cet Acteur d'une manière honorable à côté
des Le Kain & des La Rive. Ceci foit dit
fans vouloir faire aucune comparaifon des
uns aux autres.
ANNONCES ET NOTICES.
Céerie, fille & Achmet , Ille . Empereur des
Turcs , née en 1710 ; 2c. édition ; 2 Parties in-
32. A Conftantinople ; & fe trouve à Paris , chez
Buiffon , Libraire , Hôtel de Mefgrigny , rue des
Poitevins.
Nous avons annoncé dans fa nouveauté , avee
de julie's éloges , cee Hiftoire, dont le fond cft
rai , & dont l'Héroine eft encore vivante.
LONDRES & fes'environs , ou Guide des
Voyageurs , Cuicux & Amateurs dans cette partie
de l'Angleterre , qui fait connoître tout ce qui
peut intereffer & exciter la curiofité des VoyaDE
FRANCE. 92
geurs , des Curieux & des Amateurs de tous les
etats ; avec des inftructions indifpenfables à connoître
avant d'entreprendre ce voyag:, & une
Notice des principales Villes les plus commergantes
& les plus manufacturières des trois Royau
mes. On y a joint 10 grandes Planches formant
les vacs des principaux Edifices & Maifons royales,
& une Carte gravée en taille-douce. Ouvrage fait
à Londres par M. S. D. L.; 2 Vol. in- 12. Prix ,
liv. brochés , 6 liv. reliés ; & s liv. 10 f. br.
francs de port par la Pofte . A Paris , même adreffe
que ci-defus.
Plufieurs Ouvrages modernes , deftinés à faire
connoître Paris & fes environs , ont donné l'idée
de celui - ci , & ont fait efpérer à l'Auteur , qui
habite l'Angleterre depuis 15 ans , que le Public
verroit auffi avec plaifir une defcription des curiofités
de Londres & de fes environs. En effet , art
parcil Ouvrage doit être utile aux perfonnes qui
entreprennent le voyage de Londres . On trouve
dans le premier Volume la defcription détaillée
de Londres , Soutwarck & Weftmiafter le fecond
renferme celle de fes environs , avec une Notice
des principales Villes de commerce des trois
Royaumes.
ETRENNES Galantes de Flore , ou le Bouquet
parlant , dédié aux Belles ; Ouvrage contenant
des Complimens en vers , adrefiés aux Dames ,
enrichi de so fleurs coloriées les plus agréables ,
accompagnées chacune de Devifes fymboliques &
'Horofores les plus juftes pour les deux sexes i
in 18 de 48 pages , avec des fleurs gravées en
couleur. A Paris , chez Le Roy , Lib. , rue Saint-
Jacques.
Etrennes aux Ecoliers , Ouvrage deftiné à l'éduation
de la Jeuneffe par des exemples d'application
, de bienfaifance & de vertu. Volume
in- 12 ; 1 liv . 4f. br. A Paris , même adrelle.
$2 MERCURE
C'eft pour la feconde fois que paroiffent ees
Etrennes , dont l'idée & le plan nous ont paru
heureux.
Etat des Cours de l'Europe & des Provinces de
France , pour l'année 1788 , publié pour la première
fois en 1783 ; par M. l'Abbé de la Roche-
Tilhac , Confeiller du Roi à la Table de Marbrez
in - 8 ° . Prix , s liv, br. A Paris , chez l'Auteur
fue Garancière ; Le Roy, Lib. , rue S. Jacques ;
& chez les principaux Libraires de l'Europe.
•
LES ÉTRENNES de mon Coufin , ou l'Almanach
pour rire ; année 1788 ; par M. C... D ...
-12 . Prix , 1 liv. 16 fous br. A Falaife ; & fe
trouve à Paris , chez Defenne , Lib. au Palais-
Royal ; Le Roy , rue S. Jacques ; Lefclapart , rue
du Roule ; & chez les Marchands de Nouveautés .
Il y a de la gaîté & de la variété dans ces
Etrennes.
LA
La Belle Efclave , ou Valcour & Zérla , Comédie
en un Acto & en profe , mêlée d'Ariertes ;
par M. Dumaniant , Mufique de M. Philidor ;
jouée fur le Théatre des Petits Comédiens de
Mgr. le Comte de Beaujolois , le 18 Septembre
1787. Prix , f liv. 4 fous, A Paris , chez Prault ,
Imp. du Roi , quai des Auguftins.
Ce petit Ouvrage a joui d'un fuccès très- mérité
. Le talent du célèbre Compofiteur qui en a
fait la mufique , & celui de l'Auteur des paroles ,
connu par d'autres fuccès plus importans , le recommandent
aux Lecteurs ; & ce qui doit intéreffer
au débit de l'Edition , c'eft que le produit
en eft confacré au Sr. Morel , ce jeune Acteur
qui a eu le malheur de fe bleffer la main avec
un pistolet qui devoit lui fervir dans un de fes
rôles.
DE FRANCE.
9 ;
FABLES de La Fontaine 2 vol . in- 18 . Frix
12 liv. br. A Paris , chez Didot l'aîné , Imp. du
Clergé , rue Pavée - Saint-André .
Cet Ouvrage fait partie de la précieufe Col-
•lection imprimée pour l'éducation de Monfeigneur
le Dauphin . L'édition en a été collationnée avec
le plus grand foin fur les premières qui ont été
données par La Fontaine lui-même. On Y a rect
tifié beaucoup de vers qui avoient été altérés dans
les précédentes éditions.
Ce qui ajoute un nouveau prix à cette nouvelle
édition , c'est une Notice très-intéreffante fur la
vie de ce modèle des Fabuliftes , avec quelques
obfervations fur fes Fables ,
NOUVEAU Precis d'Anatomie, de Pathologie,
& de l'Art de guérir, par Demandes & Réponfes ,
en faveur des Etudians en Médecine & en Chirurgie
, & à l'aide duquel on peut apprendre en
peu de temps , chez foi , les préliminaires de la
Médecine , & fe inettre en état , fans le fecours
d'aucun Maître , de répondre avec préciſion à toutes
les différentes queftions & définitions qu'on
fait à l'examen .
On y a joint féparément une Differtation contenant
une nouvelle Méthode, courte , facile , &
à la portée de tout le monde , pour la guérifon
des Maladies les plus fréquentes , particulièrement
de colles qui proviennent d'une dépravation des
humeurs , ou d'un vice vénérien , fcrophuleux &
plorique , récens ou invétérés ; far M. Marie ,
Docteur en Médecine , & Médecin confultant de
Mgr. Comte d'Artois. A Paris , chez l'Auteur ,
rtie des Prêtres - Saint - Germain - l'Auxerrois , au
Café du Parnaffe , près le Pont Neuf ; & chez
Croullebois , Lib. , rue des Mathurins , Nº. 32.
94
MERCURE
LE Porte-Feuille des Enfans , mélange intéreſ-
Lant d'Animaux , Fruits , Fleurs , Habillemens , &c.
rédigé par une Société d'Amateurs , Nº. 13. Prix,
24 f. A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib. , rue du
Jardinet ; Mérigot jeune , quai des Auguftins ; Née
de la Rochelle , rue du Hurepoix , près du pont
S. Michel ; Chereau , Md. d'Eftampes , rue des
Mathurins ; & à Verſailles , chez Blaizot , Libr.
rue Satory.
Cet Ouvrage jouit toujours d'un fuccès mérité.
MENAGE des bonnes gens, gravé d'après N. C.
Lépicié , Peintre du Roi, Profeffeur en fon Académie
Royale de Paris ; par de Longueil , Graveur
du Roi , de l'Académie Royale de Vienne ,
&c. A Paris , chez l'Auteur , rue de Sève , vis-àvis
les Incurables , F. S. G. , N°. 167. Prix, 61.
-Correction Maternelle , gravé par le même ,
d'après Aubry ; même adreffe ; même prix.
Ces deux Eftampes , d'un bon burin , font d'une
compofition & d'un effet agréable.
LA Nature foulevant le voile de la Juftice , &
raffurant un groupe d'infortunés , Eftampe d'après le
Barbier l'aîné , par Trière. A Paris , chez Lenoir ,
Marchand d'Eftampes , fous les Arcades du Palais-
Royal, No. 43. Prix , 1 liv. 4 f.
Cette Eftampe eft recommandable par le mérite
du Peintre & fe talent du Graveur.
THE Security Apprehenfion ; deux Estampes
Angloifes , gravées par Pierre-François Legrand
rue Galande, N ° 74. Prix, 3 liv. picae , en couleur.
ROMÉO & JULIETTE. — Hamlet and his Mother
fon pendant , gravées dans la manière angloife
, d'après Barthollozi ; par P. F. Legrand.
Prix , 4 liv. 10 f. en couleur.
DE FRANCE.
95
Patience & Perfévérance , fon pendant 3 par
le meme , d'après Ryland . Prix, 6 liv. pièce en
couleur ;; liv. biftre & noir. A Paris, chez l'Autenr
, rue Galande , N° . 74.
CALENDRIER Mufical Univerfel , contenant
l'indication des Cérémonies de l'Eglife en Mufique
; les Découvertes & les Anecdotes de l'année ;
un Choix de Poéfies adreffées à des Muficiens ; la
Notice des Pièces de Mufique repréſentées à Paris,
à Verfailles , à St - Cloud , fur les différens Théatres
de l'Europe , comme ceux de Londres , de
Vienne , de Saint - Pétersbourg, & des principales
Villes d'Italic ; le Relevé des Ouvrages de Mufque
& des Productions muficales publiés à Lon
dres & à Paris. La Lifte des Profeffeurs, des Marchands
de Mufique , Luthiers , Facteurs d'Inftrumens
, Graveurs , Imprimeurs , Copiftes , &c. &c.
pour l'année 1788. A Paris , chez Prault , Imp..
du Roi, quai des Augufins , à l'Immortalité ; de
chez Leduc , au Magafin de Mufique & d'Inftrumens
, rue du Roule , Nº . 6.
*
C'est par erreur que ce Calendrier a éné annoncé
dans le N° . z de l'année dernière. Des
formalités indifpenfables en ont retardé la publi ...
cation. Il ne paroît que depuis Lundi dernier aux
adreffes indiquées,, & chez les Marchands de
Nouveautés.
TROIS SONATES pour le Forté- Piano , Violon
obligé, par M. de Chabanon, OEuv. 2e. Prix , 7 liv.
4 f. A Paris , chez M. Boyer , rue de Richelieu,!
paffage du Café de Foy ; & chez Mme. Le Menu ,
rue du Roule , à la Clef d'or.
Ces Sonates , d'un Amateur célèbre , & d'un
excellent goût, ne doivent pas être confondues
avec ce qu'on appelle ordinairement de la mufique
d'Amateur,
96 MERCURE DE FRANCE .
On trouve aux mêmes adreffes une Sonate de
M. Raletti , formant le N° . 48 du Journal de
Pièces de Clavecin , par différens Auteurs. Prix ,
3 liv. 12 f.
7. Recueil de Contredanfes , compofées pour
le Wauxhall d'été , par M. Vincent , maifon du
Pâtiffier , vis.à-vis la prifon , rue S. Martin. Prix ,
2 liv. 8 f.
No. 2 des Amuſemens Militaires , - contenant
un choix d'Ouvertures, d'Ariettes , & autres Airs
arrangés en harmonie pour 2 Clarinettes , 2 Baffons
, 2 Hautbois ou Flûtes , & 2 Cors ; par M.
Beinet , Muficien des Gardes- Suiffes. Prix , 6 liv.
A Paris , chez M. Bouin , Md. de Mufique & de
cordes d'inftrumens , rue S. Honoré , près Saint-
Roch , au Gagne- Petit ; & à Verfailles , chez Blaifot
, rue Satory.
TABL E.
EPITRE & M. More!. ~ 49 Aux Cultivateurs .
Charades , Enig. & Log.
Ars Art um.
Hiftoire Politique.
Lettres de Charlotte.
55 | Précis du fiêcle de Paracelft.
$ 7
67 Comédie Françoiſc.
72 Annonces & Notices.
76
82
85
90
APPROBATION.
JATAr lu , par ordre de Mgr . le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 12 Janvier
1788. , Je n'y ai rien trouvé qui puifle en
empêcher l'impreſſion . A Paris , le 11 Janvier
RAULIN. 1788.
MERCURE
6
DE FRANCE.
SAMEDI 19 JANVIER 1788.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
AUX ACTEURS ITALIENS ,
Sar ce que leur Parterre va être affis.
BRAVO , Meffieurs ! Dans cette affaire ,
Vous agiffez très- prudemment ;
Recevez done le compliment
Que tout Amateur doit vous faire .
Loin de juger légèrement
Maint Opéra , comme naguère ,
Déformais , Meffieurs du Parterre
Pourront affeoir leur jugement.
( Par M. Mayeur de Saint-Paul. )
No. 3. 19 Janv. 1788. 3.219
E
98
MERCURE
A Madame la Comteſſe DE BEAUHARNAIS,
après avoir lu fa Comédie de La fauffe
Inconftance,
DEPUIS long-temps , de ta Mufe charmante
On ne voyoit profe ni vers ;
Et je craignois que , peut-être inconftante ,
Tu n'euffes dédaigné la colline riante.
Où tu cueillis des rameaux toujours verts ;
Mais en lifant ta Comédie ,
Où règne , ſans apprêt , le plus doux -fentiment ,
Où l'intérêt à la grace s'allie ,
Je fuis bien revenu d'un pareil jugement ;
Et j'ai fenti que ce trop long filence ,
Que je prenois pour un vrai changement ,
Heureufement n'étoit qu'une fauffe inconftance,
( Par M. de Laus de Boiffy,
ÉPITAPHE
CI - GIT
D'un Apicius moderne .
-GIT Paul le glouton , grand ennemi des
Livres ;
I vécut foixante ans , & pefa deux cents livres,
( ParM, Crignon d'Auzonet. )
DE FRANCE. 99
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE Le mot de la Charade eft Orpin ; celui de
l'Enigme eft la Glu ; celui du Logogriphe
eft Aiguille, où l'on trouve Aile , Aigle ,
Liége , Lie , Le, La, Il, Lui , Liege, Gille,
Gille, Glu, Gueule, Gué Aiguë, Gai, Agile,
Lé, La, Gui,
CHARA DE..
Mon premier autrefois honoroit le vainqueur ; ON
Chacun de mon fecond veut décorer fon coeur ;
Et mon tout perd fon exiſtence
Dans le fein de celui qui lui donne naiſſance.
( Par un Solitaire de Redon . )
SAMS
ÉNIGM E.
moi, fous le fardeau d'une vie ennuyeuſe,
L'homme ne feroit que languir ,
Et c'eſt ma main officieuſe
Qui lui prépare le plaifir,
E 2
ICO MERCURE
De l'Amour qui me doit fes charmes ,
J'aiguife toujours les traits ,
Et fouvent la Pudenr en lui rendant les armes ,
Moins qu'à l'Amour fe rend à mes attraits.
(Par M. L*** . )
LOGOGRIPHE.
JE fuis l'aîné de plufieurs frères ;
Nous ne nous fomines jamais vus ;
Or je conclus
Que nous ne nous connoiffons guères ,
Nous éprouvons , hélas ! en régnant tour à tour ,
Qu'à la rigueur du fort il faut que chacun cède.
Un feul de nous à la fois voit le jour ;
Et dès qu'il meurt , un autre lui fuccède,
Si ce début yous paroît trop obfcur,
Cherchez dans mes fept pieds , c'eft un moyen plus
für ;
Vous y verrez un petit comestible
Qu'avec du beurre on nous fert au printemps ;
Le bord d'une rivière ; un des quatre élémens ;
Aux étoffes de laine un infecte nuifible ;
nous fert à voyager ;
Ce qui , fur
mer ,
Ce qu'on ne peut trop prendre fans danger
.
Un ouvrier que le faule fait vivre ;
Un Saint fameux , dont nous avons un Livre;
Un autre Saint, moins connu, moins fête
Un quadrupede utile & ſouvent entêté ;
DE FRANCE. 101'
Le chemin que fe fraye un torrent dans fa courfe ;
Ce qu'un bon Capucin doit avoir dans fa bourfe ;
Ce qui fert , à force de bras ,
A nettoyer le grain pour notre fubfiftance ;
Ce qui par moi toujours commence :
Ce que nous poffédons enfin dès la naiffance ,
Et garderons jufqu'au trépas.
Par M. Bonnay. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
16. ESTELLE , Roman paftoral ; par M.
DE FLORIAN, &C. A Paris , de l'Imprimerie
de MONSIEUR ; fe trouve chez
Debure aîné , rue Serpente , Hotel Ferrand,
No. 6 ; & Bailly , rue S. Honoré,
Barrière des Sergens.
L'AUTEUR de Galatée , préſentant un
nouveau Roman paftoral , excite l'attention
, & promet de l'intérêt. Eftelle ( c'eſt
le nom de fon nouvel Ouvrage ) , eft précédé
d'un Effai fur la Paflorale. On peut
croire que nous aurons beaucoup d'éloges
à donner à fon Roman ; nous en avons
beaucoup auffi à donner à cet Effai : mais
qu'il nous foit permis d'abord de témoi
+
E 3
702 MERCURE
gner toute notre eftime à cet Auteur a
mable , en difputant beaucoup contre lui .
» J'ai toujours , dit- il , entendu reprocher
» au genre paſtoral d'être froid & ennuyeux...
» Il femble que le nom feul des Bergers
» donne envie de dormir ..... Il faut bien
qu'il y ait plufieurs raifons d'ennui, quand
» tout le monde eft d'accord pour bâiller.
"
»
Eh ! qui font donc ces jolis petits Barbares
, demi Sibarites , demi - Oftrogoths ?
Quels font ces urbis amatores , nidum fervantes
, que la Paftorale ennuie & fait
bailler ? Ce n'eft certainement pas l'Auteur
qui prend pour épigraphe ces vers de
Virgile :
Rura mihi riguique placent in vallibus amnes ,
Flumina amo fylvafqüe inglorius.
Quiconque aime la campagne , aime à en
voir la peinture ; prefque tous les Poëtes ,
prefque tous les honimes fenfibles l'ont
aimée ; c'eft le goût le plus naturel . Horace ,
qui l'aimoit tant auffi , va jufqu'à contefter
aux plus grands Amateurs de la ville , leur
prétendu dégoût pour la campagne ; il leur
prouve qu'ils l'aiment plus qu'ils ne croient ;
qu'éloignés d'elle par leurs paffions & leurs
érreurs , ils en recherchent du moins l'image
; qu'ils combattent la Nature , mais
que la Nature triomphe de leurs vains efforts :
Nempè inter varias nutritur fylva columnas ,
Laudaturque domus longos quæ profpicit agros ;
DE FRANCE.. 103
Naturam expellat furcâ , tamen ufque recurret ,
Et mala perrumpet furtimfaftidia victrix.
mais perfonne n'a plus aimé & n'a plus
fait aimer la belle Nature & la campagne ,
que Virgile .
Nobis placeant antè omnia fylva:
O ubi campi ,
Sperchiufque, & virginibus bacchata Lacani
Taygeta ; ô qui me gelidis in vallibus hæmi
Siftat , & ingenti ramorum protegat umbrâ !
» On admire fur parole les Eglogues de
" Théocrite & de Virgile « , dit encore M.
de Florian.
On les admire fur parole ! oui , ceux
qui n'entendent ni le grec ni le latin , ou
qui n'ont ni goût ni fenfibilité. Etoit- ce fur
parole que le tendre Fénélon prononçoit
toutes les malédictions de la Littérature
contre ceux qui pouvoient n'être pas attendris
juſqu'aux larmes par le charme de
ces vers :
Fortunatefenex , hîc inter flumina nota ,
Et fontes facros , frigus captabis opacum !
,
Etait- ce fur parole qu'il envioit avec Virgile
le bonheur des habitans de la cainpagne
; qu'il défiroit, tantôt comme Gallus,
d'être tranfporté parmi les Bergers de l'Arcadie
:
E 4
104
MERCURE
O mihi tùm quàm molliter offa quiefcant ,
Veftra meos olim fi fiſtula dicat amores !
Atque utinam ex vobis unus , veftrique fuiffem ,
Aut cuftos gregis , aut maturæ vinitor uvæ !
?
Tantôt de partager fur les bords du Galefus
les occupations champêtres & les douces
jouiffances de l'heureux Vieillard du quatrième
Livre des Géorgiques :
Cui pauca relicti ,
Jugera ruris erant , nec fertilis illa juvencis ,
Nec pecori opportitna feges , nec commoda baccho
Hic rarum tamen in dumis olus , albaque circùm
Lilia , verbenafque premens vefcumque papaver,
Regum æquabat opes animis , ferâque revertens
Node domum, dapibus menfas onerabat inemptis.
Primus veré rofam atque autumкo carperepoma,&c.
Eft- ce fur parole , & non fur le charme
vivement fenti des defcriptions champêtres
de Virgile , qu'on fe tranfporte en imagination
avec le même Fénélon dans tous
les payfages que Virgile décrit ?
Sivefub incertas zephyris motantibus umbras
Sive antro potiùs fuccedimus : afpice ut antrum ,
Sylveftris raris fparfit labrufca racemis ! .....
Hic viridis tenerâ prætexit arundine ripas ,
Mincius, èque facrâ reſonant examina quercu…...
Mufcofifontes , & fomno mollior herba ,
Et quæ yos rara viridis tegit arbutus umbrâ....
DE FRANCE.
105
1
Hic verpurpureum , varios hic flumina circùm
Fundit humusflores, hîc candida populus antro
Imminet , & lenta texunt umbracula vites.....
Hic gelidifontes, hic mollia prata , Lycori ,
Hic nemus , hic ipfo tecum confumerer ævo.
De telles defcriptions ne produifent - elles
pas à la fois & un défir ardent de voir
ces lieux , & l'illufion qui fait qu'on croit
les voir ?
Eft - ce fur parole que M. l'Abbé de
Lille s'écrie avec un enthouſiaſme fi vrai
& fi brillant ?
Hélas ! je n'ai point vu ce féjour enchanté ,
Ces beaux lieux où Virgile a tant de fois chanté ;
Mais, j'en jure & Virgile & fes accords fublimes ,
J'irai , de l'Apennin je franchirai les cimes ;
J'irai , plein de fon nom , plein de ſes vers facrés ,
Les lire aux mêmes lieux qui les ont infpirés .
Eft - ce fur parole qu'on admire ce trait
d'une naïveté fi fine & fi voluptueufe ?
Malo me Galatea petit , lafciva puella,
Etfugit adfalices & fe cupit antè videri.
Et ce petit tableau d'une naïveté fi paffionnée
?
Sepibus in noftris parvam te rofcida mala
( Dux ego vefter eram ) vidi cum matre lègentem
Alter ab undecimo jam me tùm ceperat annus
Es
106 MERCURE
Jam fragiles poteram à terrâ contingere ramos.
Ut vidi ! ut perii ! ut me malus abftulit error !
»
«
Quel homme de goût n'eft pas en état de
fe rendre compte du plaifir que lui font
ces images , toujours fi agréables ou fi touchantes
les fleurs & les ruiffeaux , les
» bois & leurs ombrages , les foins des trou-
» peaux & les biens qu'ils donnent al hommes
» tous ces objets qu'on ne fe laffe pas plus de
revoir dins les, vers que dans les champs ,
» vers lefquels l'imagination des vrais Poëtes
fe retourne fi fouvent , dans les fujets
» même qui les en él ignent , qu'Homère &
» le Taffe retracent au milieu des combats &
» du carnage, Lucrèce au milieu des ſyſtêmes
» abftraits d'une fauffe philofophie ? C'eft
ainfi que s'exprime l'loquent & heureux
Panégyrifte de Fontenelle, M. Garat. » N’en-
» tend on point , ajoute-t il , les douleurs les
plus phrtives de l'Amour , & fes prières
les plus ardentes dans cette Eglogue de
Virgile , où un Berger , tandis que la Nature
entière repofe , accablée fous le poids
des chaleurs , erre à travers les campagnes
»fans chercher même l'objet qu'il adore ;
" & dans des difcours remplis de tout le
défordre de fa paffion , lui adreffe , comme
s'il éroit préfent , des fupplications qui
» ne font écoutées que des forêts & des
» m nragnes ? Quel tableau que celui de
» Gllus fuccombant fus les maux de l'a-
» mour , entouré de troupeaux attentifs à La
"
"
-
DE FRANCE. 107
"
"
douleur , interrogé tour à tour par tous
» les Bergers & par tous les Di ux des
champs , montrait , avant qu'il ait dit un
» mor , la Nature entière émve & troublée
» de fa paffion, & quand il fort de ce filence,
ne prenençant pas un vers qui ne feit
digne des grands mouvemens que l'amour
& la douleur d'un Berger ont excités dans
les cieux & fur la terre « !
Voilà comme il faut voir & fentir ces
objets. Il y a dans ces jugemens & ces analyfes
autant de vraie philofophie que de
fenfibilir .
Et que dirons - nous de Fontenelle , en
parlant de Paftorale ? » On fair des Eglogues
de Fontenelle , dit M. de Florin , quelques
jolis vers , qu'en n'a l'air d'avoir appris
que pour fe difpenfer de relire les
. و و
" autres " ?
Voilà encore ce que nous fommes obligés
de contred re ; il nous femble que la plupart
des Lecteurs maltraitent beaucoup plus
Fontenelle dins la theorie que dans la pratique
, & nous dirions volontiers de lui
qu'on le condamne fur parole , tandis
qu'on l'aime dans le fond de fon coeur. On
le lir , & on le relit , toujours avec plaisir;
on n'en apprend point des vers ; on en fait
par coeur des Eglogues entières, fans les avoir
apprifes. Ecoutons encore fur ce point M.
Garat , qui a examiné la queftion à charge
& à décharge , & qui a vu fon objet de
tous les côtés. Après avoir dit que Théo-
E 6
108 MERCURE
2.
crite & Virgile font des Peintres de la;
Nature fi vrais , fi aimables , fi intereffans
que Fontenelle , en s'éloignant d'eux , parut
s'éloigner de la Nature elle-même , il revient ,
fur fes pas , & tandis qu'on croit Fontenelle
condamné fans retour par ce feul mot :.
" Que l'eftime & l'éloge font bornés parmi
» nous ! s'écrie-t-il très - philofophiquement.
» Tous nos modèles de perfection , nous
" les formons d'un petit nombre d'idées
» & tout ce qui ne s'y rapporte pas , nous
» le profcrivons ! ...... Comment le défend-
» on d'eſtimer , d'admirer même dans les
ور
ور
"3
93
33
Eglogues de Fontenelle , l'invention tou-
" jours heureufe des fujets , le deffin tou-
" jours ingénieux & fimple de l'action ?
" Quelle charmante idée que celle de l'Eglogue
où une jeune Bergère, qui brave l'a-
" mour dans l'âge qu'on doit lui confacrer
s'approche , fans être vue , du lieu où
deux Amans fe croient féparés de l'Univers,
veut être témoin de leurs jeux, pour
en rire , recueillir leurs entretiens , pour
" s'en moquer ; & bientôt émue de leurs
plus innocens badinages , attendrie de
leurs difcours , fort de ces lieux , le coeur
rempli du befoin de ce bonheur dont
elle a vu l'image ! Combien de fois
" on a rappelé l'Eglogue où une autre Bergère
, en donnant , fans s'en douter , des
affurances du plus tendre amour , re
» vient fans ceffe avec tant de grace à ce
>> refrein :
و ر
33
و د
و د
و د
و د
DE FRANCE. 1891
Mais n'ayons point d'amour, il eft trop dangereux.
Veut- il peindre l'amour tel qu'il eft dans
» une ame timide & modefte , qui n'ofe
≫ croire au bonheur d'être aimée ? il conduit"
» un Berger aux pieds d'une ftatue de l'Amour
, élevée non dans un temple ,
» mais dans un bocage : le Berger , dans
" une prière , raconte au Dieu les ri-
" gueurs dont il gémit , & dans ce récit ,
"
,
chaque rigueur eft un témoignage d'amour.
Le Dieu fourit de tant d'erreur.
» & de tant d'innocence ; & le Berger
" que ce fourire devroit raffurer , craint
» encore que ce ne foit un ris moqueur.
Quel tableau charmant ! A-t-on jamais
"
ور
mieux peint l'amour avec la timidité:
" que fi fouvent il infpire «? Voilà bien
véritablement le goût , accompagné de
cette indulgence philofophique , prompte
à faifir les beautés , ou ingénieufe à les
découvrir. Loin de nous ce goût , toujours
févère & chagrin , qui n'a de fagacité que
pour voir des défauts ! La Fontaine a eu
raifon d'écrire contre ceux qui ont le goût
difficile : ils font à la fois décourageans &
malheureux.
Eh ! pourquoi cenfurer ? quel trifte & vain abus !
L'Auteur des Doutes fur les Opinions reçues
dans la Société , a fort bien dit
" Il ne faut pas avoir une grande habileté
» pour remarquer la plupart des défauts
ور
30
く
100
MERCURE
» d'un Ouvrage ; mois il faut en avoir beau-*
coup pour en fnrir toutes les beautés.
Le commun des hommes a befoin den,
être averti ".
و ر
"
1
2
Virgile & plufieurs autres Auteur Bucoliques
ont employé la mige dies leurs Paftorales.
Je ne puis , dit M. de Florian
» m'intéreffer à des Amars qui le font .
arer par des philtres , où cellent d'ai-
" mer par des breuvages «.
La critique eft jufte ; auli ne font - ce
pas les opérions magiques qui plaifent
dins la huitième Eglogue de Virgile ; c'eſt
le Couplet :
Talis amor Daphnim , &c. I've
Talis amor teneat , nec fit mihi cura mederi,
C'eft ce violent amour que la Bergère veut
infpirer à Daphnis pour le dédaigner , &
qui prouve violence du fien. C'eſt le
Couplet fi tendre qui fuccède à ce Couplet
enflammé :
Has olim exuvias mihi perfidus ille reliquit
Pignora cara fui.
Morceau qui rappelle ce moment touchant
du quatrième Livre de l'Enéïde :
Hic , poftquam Iliacas veftes notumque cubile
Confpexit , paulum lacrymis & mente morata ,
Incubuitque toro , dixitque noviffima verba:
Dulces exuvia, dùm Fata Deufquefinebant
Accipite hanc animam meque his exolvite curis.
,
DE FRANCE. LIA
C'est enfin ce joli vers :
Credimus? an qui amant , ipfifibifomnia fingunt ?
que M. de Fontenelle a rendu aini dans
la Statue de l'Amour : '
Il vit , cu les Ainans fe trompent quelquefois ,
Il vit fourire la Statue.
Ce qui prouve, pour le dire en paffant, que
Fontenelle n'a pas entiérement mérité le
reproche que lui ont fait les ur , Teloge
que lui ont donné les auges , de n'avoir pas
emprunté un feul vers , un feul trait à
Virgile.
Le moyen que M. de Florian propoſe
& emploie pour faire difparoître linfipidité
reprochée à l'Eglogue , c'eft l'intérêt
& c'eft ce qui lui fait préférer & le Drame
& le Roman paftoral à la simple Eglogue .
Jufques- là nous femmes de fon avis ; lintérêt
eft par-tout le premier mérite. Mais
il ajoute :
"
33 L'Eglogue a des bornes cireonfcrites
qui lui donnent à peine le moyen de
préparer Finté êr : lorfque cet intérêt arrive
, la Pièce finit ; il faut en commencer
» une autre. Un Recueil d'Eglogues ref-
» femble donc un peu à un Recueil de
premières Scènes de Comédie. Le Lecteur
n'a pas fi grand tort de laiffer le
Livre , & de refter prévenu contre le
» genre ".
ود
Ceci n'eft pas plus la critique de l'Eglo12
MERCURE
gue que de la Fable , & en général de tous
les petits Poëmes. Un petit Poëme , un
petit Ouvrage n'eft guère fufceptible d'un
autre intérêt que de celui du ftyle , qui
confifte dans la convenance parfaite des
idées avec le fujet , & des expreffions avec
les idées. Quant à l'intérêt proprement
dit , ils n'en ont pas befoin , la briéveté y
fupplée ; fi cet intérêt n'a pas le temps de
fe former , l'ennui n'a pas le temps de
naître. D'ailleurs cet intérêt même fe trouve ,
proportion gardée , dans les excellens Ouvrages
de ce genre. M. Garat vient de nous
montrer combien il y a d'intérêt dans les
Eglogues d'Alexis & de Gallus . L'Èglogue
de Fontenelle .
Mais n'ayons point d'amour , il eft trop dangereux ,
a tout l'intérêt de tant de Comédies dont
l'objet eft d'obtenir une déclaration cu un
aveu. C'eft une Comédie en petit , compofée
de quatre ou cinq Scènes , où l'action
marche toujours vers le dénouement
& où l'intérêt va toujours croiffant , parce
que le Berger , à chaque tentative , obtient
& gagne toujours quelque chofe , & qu'enfin
fon dernier ftratagême a un plein fuc- .
cès. C'eft ainfi que les petits Poëmes correfpondent
aux grands , & en ont , en petit ,
tous les avantages , quand ils font ce qu'ils
doivent être.
Obfervons , au fujet du Roman pafloral ,
& en particulier au fujet d'Eftelle , que les
DE FRANCE. [11
aventures qu'il contient pourroient être miles
fous d'autres noms que fous des noms de Bergers;
il n'y a donc de raifon de joindre la Paftorale
au Roman , que l'agrément des idées ,
des moeurs , des images champêtres. Voilà
qui eft bien loin de l'idée, que le nom feul
des Bergers infpire le fommeil ou l'ennui.
Mais c'est trop contredire l'Auteur fur
des opinions qui même , pour la plupart ,
ne font pas les fiennes , & qu'il expofe
plutôt comme des objections qu'il prévient,
que comme des idées qu'il adopte. Uniffonsnous
plutôt à lui dans les juftes éloges
qu'il donne au Poëme des Saifons de M.
de Saint- Lambert , au Poëme de M. le Marquis
de Marnézia fur la Nature champêtre ,
&c. Applaudiffons à ce fentiment i naturel
, qui lui a fait placer la fcène de fon
Roman dans la province où il eſt né , &
qui lui a infpiré les réflexions fuivantes,
» Il eft fi doux de parler de fa Patrie
de fe rappeler les lieux où l'on a paffé
» fes premiers ans , où l'on a fenti fes
» premières " émotions ! Le nom feul de
"
ces lieux a un charme fecret pour no-
» tre ame ; elle femble ſe rajeunir en penfant
à ce temps heureux de l'enfance ,
» où les plaifirs font fi vifs , les chagrins
fi courts, les jouiffances fi pures. Ce fouvenir
et toujours accompagné de fou-.
» venirs encore plus chers : ceux qui nous
» donnèrent le jour , ceux qui prirent de
-nous de tendres foins , nos premiers ,
ג כ
114
MERCURE
nos meilleurs amis , viennent embellir
" les fcènes qui fe retracent à notre mémoire.
On fe croit encore avec eux ;
» on fe retrouve tel qu'on étoit alors :
» on oublie les peines , les injuftices que
» l'on éprouva depuis , les maux que l'on
" s'attira , les fautes que l'on a commifes ;'
" on ne fe fouvient que de fes fentimens ,
» qui valent prefque toujours mieux que
» les actions de douces larmes coulent
" malgré foi , & l'on s'écrie avec le premier
» des Poëtes Latins :
•
En unquam patrios , longo poft tempore , fines ,
Pauperis & tuguri congeftum cefpite culmen
Poft aliquot , mea regna videns , mirabor ariſtas.
La fcène est donc dans la vallée de Beaurivage,
entre la ville d'Anduze & le village
de Maffanne , fur les bords du Gardon , au
pied des Cévennes. Le Berger Némorin aimoit
Eftelle , il en étoit aimé , élevés enfemble
, ils s'aimoient dès l'enfance , ils
alloient enfemble à la prairie , ils alloient
» enſemble cueillir des figues ou des mû-
» res , & lorſque leurs mains ne pouvoient
» atteindre aux rameaux trop élevés , Né-
» morin montoit fur l'arbre , d'où il jetoit
» dans le tablier d'Eftelle , les fruits les
» meilleurs & les plus beaux «. C'eſt le
petit tableau de Virgile :
Sepibus in noftris , &c .
que nous avons cité plus haut.
DE FRANCE. 115
Les Bergers , dans une fête champêtre ,
difputent le Prix du Chant. Hélion , parent
d'Eftelle , venu des bords de la Durance ,
vainquit tous les Bergers du Gardon : on
lui donne le Belier , Prix du Chant ; il va
l'offrir à Eftelle , en lui demandant un baifer
pour récompenfe ; Némorin , qui comptoit
à peine fa quatorzième année , for de
la troupe d'enfans dans laquelle il étoit
mêlé Le Prix n'eft pas encore à vous ,
dit il à Hélion , vous ne m'aavez pas vaincu.
Puis s'adreffant à l'Affemblée : " Hélion ,
» ajouta-t- il , vient de célébrer les rives de
» la Durance ; fes feuls compatriotes les
connoiffent. Je vais chanter l'Amour ;
» tout l'Univers chérit mon fujet «. Voici
ce qu'il chante :
و د
ور
Ne méprifez point mon enfance ;
Celui que vous adorez tous ,
Celui dont l'empire eft fi doux ,
Qu'un fourire fait fa puiffance ;
Des Bergers , des Princes le Roi ,
N'eft-il pas enfant comme moi ?
Au timide il donne l'audace ,
Il rend doux le plus emporté ;
Au fage il prend fa liberté ,
Et par le bonheur la remplace ;
Des Héros , des Sages le Roi ,
N'eft-il pas enfant comme moi ?.
Il créa tout ce qui refpire ;
Son fouffle anime l'Univers ;
16 MERCURE
Sur la Terre , aux Cieux , dans les Mers ,
Par-tout il étend fon Empire :
De la Nature il eft le Roi ,
Et c'eſt un enfant comme moi.
On m'a dit qu'un peu de fouffrance
Faifoit acheter les faveurs ;
Mais , pour adoucir fes rigueurs ,
Il nous a donné l'efpérance .
De nos coeurs lui feul eft le Roi ,
Et c'eſt un enfant comme moi.
Dans l'art qu'à mon âge on ignore
Eftelle m'a rendu favant ;
Quand l'Aftre du jour eft brûlant ,
On reffent fes feux dès l'aurore :
Des Dieux & des hommes le Roi ,
N'eft-il pas enfant comme moi ?
Némorin a le Prix , & le dépofe aux pieds
d'Eftelle ; elle rougit en regardant fa nière ;
Marguerite lui permet d'accepter ce préfent
, & la Bergère hifite encore ; ( trait de
délicareffe où on reconnoît M. de Florian) .
و ر
و د
L'Alfemblée veut de plus qu'Eftelle embraffe
Nemorin : » Eftelle effrayée ſe retire
dans les bras de Marguerite ; elle
» refufe d'obéir mais Marguerite & les
Juges lui prefcrivent ce devoir d'ufage
envers les Vainqueurs. Alors Eftelle
vermeille comme la fleur de l'églantier ,
» penche fon vifage vers Némorin , en
» tenant toujours la main de fa mère « ;
( autre trait du même genre ) .
32
DE FRANCÈ. 117
Le vieux Raimond , père d'Eftelle , homme
vertueux , mais Monarque abfolu dans
fa maiſon , ſépare les deux Amans : il deftine
Eftelle à Méril , jeune Berger très- vertueux
auffi, vertueux même avec grandeur,
& que le Lecteur aimeroit autant qu'il
l'eftime , fi au Théatre & dans les Romans,
on pouvoit aimer l'Amant qui n'eft pas
aimé, & qui trouble une inclination mutuelle.
Ce père d'Eftelle a , pour la marier
avec Méril , à peu près les mêmes motifs
que le père de Julie , dans la Nouvelle Héloife
, a pour marier celle - ci avec M. de
Wolmar; & il a d'ailleurs quelque conformité
de, caractère avec ce père de Julie :
l'inflexibilité eft la même dans tous les
deux. Némorin paffe le Gardon , & s'éloigne
du pays qu'habite fon Amante. Voici
Les adieux :
Je vais donc quitter pour jamais
Mon beau pays , na douce amie !
Loin d'eux je vais traîner ma vie
Dans les pleurs & dans les regrets.
Vallon charmant où notre enfance
Goûta ces plaifirs purs & vrais
Que donne la feule innocence ,
Je vais vous qu'tter pour jamais.
Champs que j'ai dépouillés de fleurs
Pour orner les cheveux d'Eftelle ;
Rofes qui perdiez auprès d'elle-
Et votre éclat & vos couleurs ;
118
.
MERCURE
Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide
Pour réfléchir fes doux attraits ,
Sufpendre fa courfe rapide ,
Je vais vous quitter pour jamais.
Prairie où dès nos premiers ans
Nous parlions déjà de tendreffe .
Ou bien avant notre jeuneffe
Nous paffions pour de vieux Amans ;
Beaux arbres où nous allions lire
Le nom que toujours j'y traçais ,
Le feul qu'alors je fulle écrire ;
Je vais vous quitter pour jamais.
Tout cela eft bien dans le ton doux & fimple
de l'Elégic paftorale , excepté peut-être
ce vers :
Nous paffions pour de vieux Amans..
Ce n'eft peut-être qu'une fauffe délicateffe ;
mais ce vers nous paroît moins un trait
de naïveté , qu'une expreffion effentiellement
confacrée à la plaifanterie , & Némorin
n'eft point en fituation de plaifanter.
Raimond va faire un voyage , & à fon retour
il doit unir Eftelle avec Méril . Au
jour marqué , il ne revient point ; on l'attend
vainement encore les jours fuivans ;
Méril part pour en aller apprendre des
nouvelles des Pirates Efpagnols étoient
venus furprendre Maggelonne , où Raimond
étoit allé ; ils avoient rempli cette
ville de carnage , on ne favoit ce qu'étoit
DE FRANCE, 119
devenu Raimond : Méril s'expatrie . Après
plufieurs mois de larmes données à la perte
de Raimond , Marguerite fe fouvint de
Némorin , à qui elle avoit toujours été
favorable ; on peut croire qu'Eftelle s'en
fouvenoit mieux encore : les efpérances de
Némorin renaiffent , il revient dans fon
pays , & auprès de fa Maîtreffe ; il reconnoît
fur tous les arbres les anciens chiffres
qu'il y avoit gravés ; il s'écrie :
Je vous falue , ô lieux charmans !
Quittés avec tant de trifteffe ,
Lieux chéris , où de ma tendreffe
Je vois par-tout les monumens,
Lorfqu'une févère défenſe
M'exila de ce beau féjour ,
J'en partis avec mon amour ,
Et j'y laiffai mon eſpérance.
J'ai retrouvé dans d'autres lieux ,
Des eaux , des fleurs , & de l'ombrage ;
Mais ces fleurs , ces eaux , ce feuillage
N'avoient point de charme à mes yeux,
On n'eft bien que dans fa Patrie ;
C'est là que plaifent les ruiffèaux ;
C'est là que les arbres plus beaux
Donnent une ombre plus chérie.
Qu'il eft doux de finir les jours
Aux lieux où commence la vie ,
D'y vieillir près de fon amie ,
Sans changer de toit ni d'amour !
120 MERCURE
>
Némorin alloit époufer Eftelle ; Raimond
arrive avec Méril ; Méril avoit fu que Raimon
emmené par les Efpagnols , étoit
captif à Barcelone ; il avoit vendu tous fes
biens pour délivrer fon ami ; Raimond
préfente fon libérateur à fa femme & à
fa fille ; il prend Eftelle en particulier , &
lui montrant fur fes bras meurtris les marques
encore récentes de fes chaînes : Quel
jour , lui dit-il en la regardant , épouses-tu
mon Libérateur ? La réponſe d'Eftelle eft
fublime : Demain , dit elle.
Le facrifice eft confommé ; Némorin va
chercher la mort. Il ne trouve que la gloire,
la gloire de fervir fon pays fous l'immortel
Gafton de Foix , neveu de Louis XII
Un foir étant dans la ville de Nifmes, qui
venoit de foutenir un fiége très-meurtrier,
il diftingue à travers les ténèbres , dans un
cimetière , une femme , en habits de deuil ,
à genoux fur une foffe ; il l'entend prononcer
ces paroles :
"
D
» O toi qui poffédas de mon coeur tout
" ce qu'il pouvoit accorder à l'eftime .! toi
qui voulus me rendre heureuſe , & dont
je n'ai pas fait le bonheur , pardonne,
» mon digre époux pardonne moi de
m'être toujours dérobée à ton chafte
amour, d'avoir accepté le facrifice de tes
» Yudiques défirs , Je l'ai dû, je n'étois pas
» digne de roi . Tu méritois une époufe
» dont le coeur t'appartint tout entier , &
le mien ne put jamais éteindre la pre-
» mière
DE FRANCE. 121
"3 mière flamme dont il a brûlé. Ah ! du
" moins fi de ta célefte demeure tu lis
» dans le fond de mon ame , tu ne peux
» pas douter de la fincérité de mes regrets.
» Les larmes amères qui baignent ta tom-
» be, doivent te prouver que mon refpect
» & mon amitié pour toi m'étoient auffi
chers que mon premier amour “.
Quelle autre qu'Eftelle pouvoit tenir ce
langage ? Eftelle échappe à Némorin ,
qu'elle eft effrayée & confufe de retrouver
fur la tombe de Méril ; mais une telle
rencontre ne pouvoit être fans effet . Ils fe
revoient ; & Gaſton , qui , témoin d'une action
héroïque de Némorin , s'intérelle vivement
à lui , obtient pour lui la main
d'Eftelle , de l'aveu de Raimond , que Némorin
dédommage du gendre vertueux
qu'il avoit perdu.
>
Nous avons déjà dit que Raimond avoit
quelque reffemblance avec le Baron d'Etanges.
On pourroit trouver auffi que Marguerite
a pour fa fille l'indulgence de la
Baronne d'Eranges pour Julie ; que Rofe
amic fidelle de Julie , correfpond à Claire;
qu'il y a enfin une forte de conformité entre
la fituation générale d'Eftelle & celle de
Julie ; mais la forme & les détails appartiennent
en propre à l'Auteur , & ces détails
font charmans. L'épifode d'Ifidore &
d'Adélaïde eft auffi d'un grand intérêt.
Parmi les Chanfonnettes paftorales dontcet
Ouvrage eft rempli , & dont nous avons
Nº. 3. 19 Jany. 1788.
F
122 MERCURE
déjà cité plufieurs , nous ne devons point
omettre celle-ci , que chante Eftelle dans un
moment où elle ignore le lieu de la retraite
de Némorin.
Ah ! s'il eft dans votre village
Un Berger fenfible & charmant
Qu'on chériffe au premier moment ,
Qu'on aime enfuite davantage ;,
C'eft mon ami : rendez-le moi ;
J'ai fon amour , il a ma foi.
Si par fa voix tendre & plaintive
Il charme l'écho de vos bois ;
Si les accens de fon hautbois
Rendent la Bergère penfive ;
C'eft encor lui : rendez-le moi ;
J'ai fon amour , il a ina foi.
Si , même en n'ofant rien vous dire ,
Son feul regard fait attendrir ;
Si , fans jamais faire rougir ,
Sa gaîté fait toujours ſourire ;
C'eft encor lui : rendez- le moi ;
il a ma foi. J'ai fon amour ,
Si , paffant près de fa chaumière ,
Le pauvre , en voyant fon
Ofe demander un agneau ,
troupeau ,
Et qu'il obtienne encor la mère ;
Oh ! c'eft bien lui : rendez-le moi ;
il a ma foi. J'ai fon amour
DE FRANCE.
123
La naïveté elt encore plus fenfible & plus
piquante dans le Languedocien.
Aï , s'avez din voftre villagé
Un jouïn é téndre Paftourel ,
Qué vous gagn' au premié cop d'iel ,
E pieï qu'a toujour vous éngagé ;
Es moun ami rëndé lou mé ;
Ai foun amour , el a ma fé.
Sé la voix plentiv' é doucéto
Faï foufpira l'écho d'aòu boï ,
È fé lou foun de foun aòuboï
Faï foungea la Paftoureléto ;
Es moun ami : rendé lou mé ;
Aï foun amour , el a ma fé.
Sé quan n'aoufo pas ren vous diré ,
Sà guignado vous attendris ';
Picï , quan fa bouqueto vous ris ,
Sé vous déraub' un dous fouriré ;
Es moun ami ; rendé lou mé ;
Ai foun amour , el a ma fé .
Quan lou paduret s'en vén pécaïré ,
En roudan proucho fon troupel ,
Li diré baïla m'un agnel ,
Sé li lou bail' embé la maïré ;
Aï qu'es ben el : rendé lou mé ;
Ai foun amour , el a ma fé.
Le fixième & dernier Livre commence
par cette eſpèce de Prologue :
F 2
124
MERCURE
»
» O Grandeur , que tu es belle quand
la vertu te rend utile ! que le fpectacle
» de l'homme puiffant, occupé de fecourir
» fes frères, eft doux pour une ame fenfi-
» ble Combien de fois j'en ai joui !
» combien j'ai vu d'infortunés environner
» en pleurant celui qui finiffoit leurs pei-
» nes ; celui qui , né dans la pourpre royale ,
» abandonne fon palais pour voler à leur
chaumière , pour la rétablir fi elle eft
» détruite , pour y ramener l'abondance &
la paix ! Je le vois tous les jours ce mortel
bienfaifant , &c. «
و د
و د
??
En lifant ces paroles au milieu d'un Roman
, on croit continuer de lire un Roman
; on croit que l'Auteur fe vante d'avoir
vu ce qu'il n'a pas vu & ce qu'on ne voit
point ; mais on fe rappelle quel eft le
grand Prince à qui l'Aureur a l'honneur
d'être attaché , & on rend hommage à la
fidélité de l'Hiftorien , au goût même du
Peintre qui a fenti que dans un tel portrait
une exagération , un embelliffement
eût été une profanation ,
DE FRANCE.
125
JE
VARIÉTÉ S.
PREMIÈRE LETTRE A M...
A Toulouſe, Hôtel du grand Soleil , le 17876
E vous ai promis de vous écrire , mon ami
deux ou trois fois au moins dans ma route ;
mais lorfqu'après avoir couru la pofte depuis
les cinq heures du matin , on arrivé à dix heures
du foir dans une auberge , on fe met auprès
du feu , on foupe , on fe couche , on penfe
à fes amis , & on ne leur écrit pas . Combien
de fois j'ai pensé à vous ! combien de fois je
vous ai défiré à mes côtés , lorfque je courois
fur les bords fuperbes de la Loire , ou fur les
bords charmans de l'Allier , lorfque je traver
fois ces fécondes & magnifiques plaines de la
Limagne , enceintes de tous les côtés de montagnes
amoncelées les unes fur les autres ! J'ai
falué le Puits du Dôme , & il m'a paru plus
grand , plus élevé , parce que je me fuis rappelé
Pafcal & la vérité de phy fique dont il y
trouva la preuve. C'eft peut- être fur les montagnes
que fe feront toujours les plus belles découvertes
; la Nature femble y opérer plus à
découvert , & l'homme femble y avoir plus
de génie. Quand fera-t-il fervir ce génie à fon
bonheur: Le croiriez - vous , mon ami ? Cette
belle Province , cette Limagne , fi riche & fi
féconde ; cette terre , qui femble n'avoir pas
affez de place pour toutes les productions qu'elle
fait naître , & qu'on prendroit pour une table
magnifiquement fervie par la Nature pour les
feftins de tous les êtres vivans ; je l'ai traver-
F 3
126 MERCURE :
fée le coeur ferré de trifteffe ! Dans ces vallées
fi fertiles & fi riantes , j'ai vu les hommes plongés
dans la plus affreufe mifère des pierres
entaffées prefque au hafard forment leurs logemens
; ils ne font pas vêtus , ou le font de
lambeaux ; & l'infecte qui fe traîne fur la terre
y trouve probablement une nourriture plus
abondante & plus à fon choix. Rien n'eft hideux
à voir comme l'afpect des villages &
même des villes de cette partie de l'Auvergne.
Ses infortunés habitans portent fur leurs vifages
l'empreinte de tous les maux fous lefquels ils
gémiffent ; ils font laids , malfaits , & l'horrible
patois qu'ils parlent reffemble moins à une
Langue humaine , qu'aux cris étouffés des animaux
feroces qui meurent de faim dans les
déferts. Rien ne prouve mieux que de belles
phyfiononsies & des langues douces ne peuvent
guère appartenir qu'à des peuples heureux . J'ai
fait cinquante ou foixante lieues peut- être dans
les plus fertiles vallées , fans entendre une feule
chanfon. Tout étoit muet , & les animaux , les
oifeaux même femblent y partager la trifteffe
de l'homme. Vous jugez , mon ami , combien
j'ai dû être confterné de ce filence , moi , né
dans un autre pays de montagnes & de vallées
qui retentiffent toujours ou des cris de joie de
l'homme , ou des chanfons plaintives & amoureufes
des femmes.
Le Rouergue , dans lequel je fuis entré
bientôt après avoir quitté la Limagne , n'eft
pas à beaucoup près un pays auffi riche & auffi
fertile ; mais on n'y eft plus frappé de ce contrafte
fi défolant de la mifère de l'homme au
milieu des biens créés par fon travail ou
pro.
digués par la Nature . Les payfans y font mieux
logés , mieux vêtus , mieux nourris ; la phyfio.
nomie des hommes , & la Langue qu'ils parlent,
DE FRANCE. 117
commencent à s'adoucir. On m'a affuré que
eette différence remarquable entredeux provinces
affez voifines , eft devenue beaucoup plus fenfible
depuis quelques années , & je ne balance
pas à l'attribuer à l'Adminiftration Provinciale
établie dans la Haute-Guienne .
J'ai vu quelques-uns des Membres de cette
Adminiſtration à Milhaud ; j'ai caufé avec eux ,
& j'ai trouvé des hommes pleins de bon
fens & de bons fentimens ; des efprits trèséclairés
, & qui font , dans leur province ou
dans leur petite ville , des applications très,
juftes des lumières répandues dans l'Europe.
Refpe&table M. Defpradel , permettez à
un étranger de prononcer ici votre nom , pour
rendre hommage à des vertus qu'il n'a vues qu'en
paffant , mais dont il ne pourra jamais perdre
fe touchant fouvenir. J'ai entendu, dans la bou .
che de vos concitoyens , vote nom mêlé fans
ceffe à celui du Prélat qui préfila & éclaira
vos Affemblées naiffantes , & qui , élevé aux
premières dignités de l'Eglife, paroît avoir pour
première ambition celle de fe montrer bon citoyen
( 1).
Le bon goût , mon ami , n'eft peut -être que
le bon efprit perfectionné ; dans cette petite ville
de Milhaud , où l'on raiſonne fi bièn fur les
intérêts de la province , on y joue auffi trèsbien
la Comédie . Au lieu d'avoir des Comédiens
de campagne qui feroient très mauvais
les perfonnes les plus diftinguées de la ville
jouent elles mêmes Regnard & Molière , &
elles ont une fort bonne Troupe.
·
J'ai paffé par Albi , mais fans m'y arrêter.
L'Auteur de l'Epître aux Graces & des Quatre
Parties du Jour eft à Rome. Il fallut s'arrêter
( 1 ) M. de Cicé , alors Evêque de Rhodez , aujourd'hui
Archevêque de Bordeaux.
F 4
128 MMEERRCURE
,
·
néceffairement à Giyac , lieu qu'aucun Archevêque
& aucun Poëte , que je fache , n'a rendu
célèbre , mais qui mériteroit de l'être par luimême
. Situé au milieu des fuperbes plaines de
l'Albigeois, fi ce n'eft pas une ville , c'eft au moins
un des plus beaux bourgs de l'Europe . J'y arrivai
au foleil couchant ; des maifonst bien bâties
, des rues larges & propres , une place
irrégulière , mais très grande & remplie de
monde tout m'invita à me promener un
inftant au fortir de la voiture . J'errois au
hafard , & le hafard ne m'offroit par-tout qu'objets
agréables. Cinq à fix voix jeunes , je n'oferai
pas dire virginales , portèrent tout- à- coup
à mes oreilles des accens pleins de douceur , &
un air de la mélodie la plus fimple , mais la
plus touchante J'avançai vers les lieux d'où
me venoient ces fons qui émouvoient & attiroient
mon coeur. Je defcendois le longd'un chemin trèslarge
qui fuit les contours des remparts de Gayac ,
lorfque j'apperçus cinq à fix jeunes perfonnes affifes
furles pierres inêmes durempart ; elles filoient
& elles chantoient , & les mouvemens de leurs
fufeaux s'accordoient comme leurs voix. J'avois
quelque peine à diftinguer les paroles , qui
étoient , je crois , languedociernes , mais c'étoit
ane Romance en dialogue. Une de ces jeunes
filles chantoit d'abord feule ; elle fe plaignoit
à fes compagnes d'avoir été abandonnée de
fon amant. Abandonnée ! difɔient toutes les autres
enfemble , cela doit être bien cruel ! Ah !
mes compagnes , n'aimons jamais . Eh ! pourquoi
vous a t-il quittée ? Que lui avez - vous fait ?
Hélas ! répondoit l'infortunée , je n'ai rien fait
que de le trop aimer. Je lui pardonnerois fon infidélité
, s'il m'étoit permis de mourir ; mais ma
mère ! ma pauvre mère a tant befoin de moi ;
voilà déjà trois ou quatre fois que je me..・fuis rendue
fur le bord de l'étang & de la rivière : maisj'ai
DE FRANCE. 129
:
toujours fongé à ma mère , &je n'ai pas ofe m'y
jeter. Je n'ai pas retenu les vers languedociens
, mais je vous en rapporte très - fidèlement le
fens , mon ami ; ces paroles , & l'amour malheu
reux n'en a peut être pas de plus vraies , je
les entendois dans un patois doux & naïf , qui
ajoutoit encore beaucoup à la fimplicité & a
l'effet de leur expreffion ; elles defcendoient à moi
d'un lien très-élevé comme du ciel , & rien ne
reffemble à un concert des Anges comme les
voix de plufieurs jeunes filles qui s'accordent
enſemble . Enfin c'étoient les premiers chants que
j'entendois depuis plufieurs jours ; l'air de la Romance
n'étoit qu'une fuite d'accens plaintifs &
gémiffans toute mon ame en fut émue ; &
fans chercher à me défendre d'une impreffion peu
proportionnée à fon objet , la tête appuyée fur
le mur du rempart , je laiffai couler les larmes
dont mes yeux s'étoient remplis . Ah ! fans
doute , difois - je , ce n'eft pas fans deffein que
la Nature a donné à la voix des femmes ces
fons pénétrans qui ouvrent fi promptement
la fource des larmes dans le coeur de l'homme.
Dans nos cités , où les talens les plus heureux ne
fervent guère qu'à la vanité , une femme chante
mais pour être applaudie ; fa voix fe déchire
en éclats douloureux , & l'hommage qu'elle
veut , c'eft qu'on lui batre des mans . Ici , je
n'ai pas même penfé que ces voix que je viens
d'entendre chantoient bien ; je n'ai fenti que
les douleurs d'une amante abandonnée , & il
me femble que ces fons fe font répandus dans
les airs pour réveiller le remords & l'amour dans
les coeurs prêts â être infidèles & inconftans .
Quand mes jeunes Albigeoifes eurent ceffé
de chanter, je continuai ma promenade , &
bientôt je fus frappé d'un bruit très- différent .
C'étoit comme le bruit d'un torrent qui fe brife
FS
130 MERCURE
fur des rochers. Depuis dix à douze jours il
n'avoit ceffé de pleuvoir, les eaux étoient débordées
. En marchant vers le bruit , je découvris
le Tarn , rivière que j'avois déjà vue & perdue
plufieurs fois dans ma route. J'eus peine à reconnoître
une rivière & des eaux. Le Tarn , dans
une grande partie de fon cours , roule fur des
terres & des fables rouges. Lorſqu'il devient
plus rapide , il détache dans fon cours ces fables
& ces terres ; il s'en remplit , il en prend
toute la couleur : fes eaux alors ne font pas
feulement rouffâtres , elles font rouges , &
dans quelques endroits comme du fang. Elles
avoient en ce moment cette couleur au pied
du rempart de Gayac : retenues par une chauffée
très- haute & de 15 ou vinge toifes de largeur ,
elles tomboient avec fracas du lit fupérieur au
lit inférieur , & s'engouffroient en bouillonnant.
Je fus d'abord comme épouvanté ; les derniers
rayons du foleil couchant éclairoient à demi
cette fcène. C'eft le moment où ces tableaux
terribles de la Nature frappent davantage, parce
que dans cette obfcurité l'imagination y ajoute
les fiens . La mienne crut voir un de ces fleuves
de l'Enfer des Poëtes, qui roulent & bouillonnent
entre le Tartare & l'Elifée . A l'autre bord
oppofé , des faules qui plongent leurs racines
eu leurs branches dans les eaux , des peupliers
qu'aucun fouffle n'agitoit & qui s'élevoient tranquillement
dans les airs , d'immenfes & vertes
prairies fur lefquelles des grouppes d'arbustes
étoient répandus au hafard ; tout figuroit en
effet à mes yeux & à mon imagination l'Elifée
au delà du Styx . Plongé dans ce ſpectacle , en
quelque forte , & dans mes rêveries , je ne
pouvois plus quitter ces bords . A ces grandes
impreffions qui remuent toute l'ame & qui la
necueillent , vous favez , mon ami , que les
fouvenirs de toutes les impreffions de la vie
DE FRANCE.
fé réveillent en foule : tout ce que j'ai jamais
fenti & penfé, les images des perfonnes que j'aime
& de celles que je pleure , mes doutes
mes
terreurs & mes efpérances fur ce féjour de fupplices
ou de délices éternelles , fur cette vie
où l'on eft conduit par la mort , mais où la
mert ne pénètre plus ; ma vie prefque toute
entière fe retraça à moi dans ce rapide inftant
de profonde émotion . Je vécus, pour ainfi dire ,
une feconde fois. Les ombres de la nuit s'étendoient
de toutes parts fur les objets qui étoient
devant moi ; mais je les vis encore quelque
temps , quoique ce ne fût plus par mes yeux.
Bientôt le tableau s'effaça devant mon imagi.
nation comme devant mes regards ; le bruit du
Tarn tombant par la chauffée , entretenoit feulement
encore les derniers mouvemens de mes
rêveries. Je rentrai dans mon auberge , & je
we fentis fatigué : mais cette fatigue , qui naît
de nos émotions , eft bien différente de celles
des jouiffances & des excès ; elle eft douce à
l'ame , à qui elle rend un témoignage honorable
d'elle -même. Il femble qu'on en foit meil
leur , qu'on fait plus digne des bienfaits de la
nature, lorfqu'on s'eft attendri devant fes beautés.
Le lendemain j'arrivai de très-bonne heure à
Toulouſe. Cette ville eft affife dans l'immenfe
& vafte plaine que forme l'écartement des dernières
montagnes ou collines de l'Albigeois , &
de la première chaîne des Pyrénées. Cette éten
due de la plaine en multiplie les richeffes , &
non pas les beautés : je defcendois des monta
gnes , j'y avois pris de l'orgueil , peut-être , &
je jetai un coup d'oeil affez indifférent fur cette
vallée , qui ne me parut qu'opulente. La ville
y occupe un très grand efpace ; mais elle n'eft
fi grande que pour faire voir , au premier coup
d'oeil , qu'elle eft fort 5 peu peuplée ; en entrant
F 6
132
MERCURE
" dans fes rues je me crus encore dans le filence
des campagnes . Toutes les maifons font
bâties de brique : les premières que j'apperçus
me plurent affez. Ce rouge vif de la brique
lorfqu'elle eft neuve , & même fon rouge brun
lorfque les pluies & le temps l'ont falie , forme
d'abord un contrafte agréable aux yeux , avec
les croifées , qui très - fouvent font vertes ;
mais rien n'eft monotone & trifte comme toute
une ville bâtie en briques ; & rien n'eft plus
colifichet , rien ne dégrade davantage la beauté
des édifices , dont l'architecture a de la grandeur ,
& feroit impofante. Le palais de l'Archevêque
auroit même de la majefté , s'il étoit en pierres
de taille ; mais ce petit coloris de la brique , fur
an fi vafte édifice , le gâte & le déshonore . Nous
fommes accoutumés à voir la pierre & le marbre
dans les entrailles de la terre & fur fa furface
, & lorfque nous les voyons enfuite dans
les palais & dans les temples , l'ouvrage de
l'homme & fa main fe cachent un peu fous ces
belles productions de la Nature . Dans les villes
báties cemme Touloufe , la main de l'homme
fon pénible travail , fe montrent dans chaque
feuiller de brique , & je vois trop ce qui lui
en a couté pour fe loger. Jamais je n'ai mieux
conçu que pour donner de la grandeur à ce
qu'il fait , il faut que l'homme difparoiffe luimême
dans fes ouvrages les plus beaux font
ceux où l'on ne voit pas Pouvrier.
2
"
On m'avoit beaucoup parlé de l'Hôtel de ville ,
& je me préfentai devant fa façade . Ce qui me
frappa davantage , ce furent de longues & larges
lettres en or , qui formoient cette infcription :
CAPITOLIUM . Ce Capitole d'ailleurs n'a aucun
rapport avec celui d'où partoient & les Légions
qui foumettoient l'Univers , & les Ordres qui le
gouvernoient. C'est un affez petit édifice , de
DE FRANCE. 133
mauvaile architecture , devant une petite place
qui n'en mérite pas un plus beau. Je vifitai l'intérieur.
La première chofe que je remarquai fut
cette autre infcription en lettres d'or encore :
Ici Thémis rend les Oracles de la Justice aux Citoyens
; Apollon décerne des couronnes aux Mufes ,
& Minerve des palmes aux Arts . Cette infcription
eft dans la Langue des Romains ; mais elle
n'eft pas trop dans leur ftyle. Les vainqueurs
& les maîtres du Monde étoient plus modeftes .
Au refte cet orgueil des citoyens de Toulouſe ,
cette haute opinion qu'ils ont toujours eue de
leur ville , a élevé très fouvent leurs dées ; je
n'aime pas trop , il eft vrai , la pompe & la
folennité avec laquelle ils décernent tous les ans
des prix dans le Capitole aux jeunes gens qui
fe montrent les plus adroits & les plus habiles
dans l'Art de l'efcrime . Cet Art de l'efcrime ne
tient plus à aucun des talens avec lesquels un
citoyen peut fervir & honorer fa Patrie . Il ne
produit guère plus que des fpadaffins qui vont promener
dans toute la France la fureur des duels.
Les épées décernées fi folennellement par les
Magiftrats de la ville de Touloufe , & fans
doute avec des intentions très - patriotiques
'ont été très -fouvent plongées dans le fein des
citoyens des autres villes . C'étoient d'autres
Arts qu'on enfeiguoit aux jeunes Remains dans
ce Capitole élevé près du Tibre ; & il feroit
digne des Magiftrats d'une ville où l'en cultiva
toujours les Arts de l'efprit & du goût , de réferver
enfin cette gloire qu'ils difpenfent pour
des talens qu'on pourroit déployer dans nos
armées & fur nos flottes . On dira peut-être , cer
homme affurément n'aime pas -les armes. Eh ! qui
n'aimeroit mieux qu'il n'y en eût pas du tour ,
qu'on ne les portât du moins que contre les
ennemis de fon Roi & de fa Nation ? Qui peut
134 MERCURE
avoir quelque fentiment juſte de la fociété & de
l'humanité, & ne pas penfer comme cet Hiſtorien
ancien , qui dit d'un peuple portant des épées
comme nous : Ils marchent dans leur ville même
toujours armés , A LA MANIERE Des Barbares?
On ne devroit porter une épée que là où les
Loix n'ont pas un glaive , que là où il n'y a
point de Loix. Le croirez-vous cependant , mon
ami ? moi qui vous tiens aujourd'hui ce langage ,
pendant deux ou trois années de ma vie , je me
Tuis levé à cinq heures du matin , & très -fouvent
j'ai travaillé dans cet Art de l'efcrime jufqu'au
foleil couchant , rêvant toujours que j'allois difputer
le prix à Touloufe , ou que je l'avois remporté
; mais c'eft précisément parce que je me
rappelle & cette folie & d'autres du même
genre , que je ne puis voir fans effroi ces alimens
qu'on donne aux jeunes gens d'une imagination
ardente , à ceux qui , pour obtenir une
légère diftinction , un battement de main, expoferoient
vingt fois & leur vie & celle des autres .
Mais ce qui honore vraiment la ville de Touloufe
, c'est un monument qu'elle a dans fon
Capitole , dont elle a donné depuis long-temps
l'exemple à toutes les villes de la France , &
que la Capitale même du Royaume , que Paris
n'a fongé à imiter que depuis peu d'années.
C'eſt une galerie , ou plutôt une falle très -large
, une espèce de Panthéon , où elle a raffemblé
en tableaux ou en buftes les images de tous
les hommes illuftres dont le Languedoc s'honore .
Là , le Peintre célèbre fe montre à côté du grand
Général , le Poëte à côté du Magiftrat , le Géomètre
auprès du Jurifconfulte . J'y ai vu plus
d'un homme dont le nom a été porté par la
renommée dans toute l'Europe. Je n'ai demandé
à perfonne ce qu'étoient & Fermat & Cujas . Ce
nom de Cujas , mis à côté de celui de Barthole ,
a fervi à plus d'une plaifanterie : c'eſt un homme
DE FRANCE. 135
d'un grand efprit & d'un grand talent, que l'igno
rance & la frivolité ont voulu railler. Mais Furgolle
, dont j'ai auffi vu le portrait dans cette
galerie , je ne le connois point , je ne le juge
point , je demande feulement s'il a été trèsconnu
hors de Touloufe. Peut- être Toulouſe
ne devroit- elle décerner cette diftinction fi glorieufe
qu'aux hommes de fa Province , dont les
talens ont honoré toute la France ; mais l'idée
feule de cette efpèce de temple , élevé aux
hommes d'un mérité éminent en tout genre , eft
une de ces grandes idées , affez étrangères aux
Modernes , mais ordinaires dans ces beaux Gɔuvernemens
de l'antiquité , où l'on n'obéiffoit
qu'aux Loix , & où l'on idolâtroit le génie. Ce
fait feul prouveroit que Touloufe eft l'une des
villes de la France , & peut- être de l'Europe ,
qui a toujours le mieux confervé la tradition
des moeurs antiques : dans les fiècles même où
tout étoit couvert des ténèbres de la féodalité ,
Toulouſe n'a prefque pas connu la barbarie .
Elle a toujours tenu à la liberté par le francaleu
, aux lumières par l'érudition , & aux Arts
par
des chanfons.
Il y aun fiècle encore , Touloufe , après Paris ,
étoit peut-être la plus belle ville du Royaume.
Elle n'a pas renoncé entièrement à cette préten
tion ; mais aujourd'hui cette prétention eft bien
mal fondée. Tandis que Touloufe eft reftée à
peu près ce qu'elle étoit il y a cent ans , Lyon ,
Marſeille & Bordeaux , enrichies toutes les trois
par le plus grand commerce , ont doublé ou triplé
leur enceinte, & fe font décorées de toutes
parts d'édifices , dont l'élégance & le bon goût
pourroient perfuader aux étrangers qu'ils font
déjà dans la Capitale du Royaume , dans - la.
ville du génie & des Arts. Le canal du Languedoc
a forcé la Nature , mais n'a pas forcé le
commerce à porter à Touloufe les trésors du
136
MERCURE
Levant & ceux du Nouveaux Monde . C'eft un
des pays les plus fertiles de la France , & un
des moins riches . Un feul homme cependant a
effayé de faire dans cette ville quelques- uns de
ces grands ouvrages entrepris & exécutés dans
les autres villes par la puiffance des fortunes accumulées
dans le commerce : M. de Brienne "
qui faifoit refpecter la Religion , en s'occupant
inceffamment des befoins de la Province & des
embelliffemens de Toulouſe , y a fait creufer un
nouveau canal qui porte fon nom , conftruire
des quais fuperbes , qui portent fon nom encore,
& élever une foule d'autres édifices , qui ,
fans porter fon nom , le rappellent fans ceffe.
Tout parle ici de lui , & c'eft la reconnoiffance
qui le nomme le plus fouvent. C'eft ici
qu'il a exercé pendant près de vingt ans , ces
talens , qui ont été appelés auprès du trône pour
être le génie tutélaire de la France ; & peut-être
ne faudroit - il confier les deftinées d'un Royaume
qu'à ceux qui auroient déjà fait au moins le
bonheur de quelque Province . C'eft le Limousin
qui nomma M. Turgot à la France , & c'eft le
Languedoc qui lui a défigné M. de Brienne. Si
ce n'étoit ici que mon opinion , je ne l'énoncerois
pas. Un homme feul ne doit pas louer un
homme en place . Son hommage eft trop fufpect ;
mais je tranfmets ici le cri de toute une Province
, & la voix qui le tranfmet ne fera pas
connue.
Il eft donc vrai qu'il eft des temps où il faut
également fe cacher , & pour honorer le mérite ,
& pour attaquer le vice !
Adieu , mon ami , je vous embraffe. Je refte
encore deux ou trois jours à Toulouſe ; je vous
parlerai encore de cette ville , & peut-être de
Paris ; car lorfque les regards fe promènent fur
les pays qu'on parcourt , le coeur s'occupe
fouvent davantage de celui qu'on a quitté.
DE FRANCE. 137
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE Mardi 8 Janvier , on a donné la première
repréſentation de Sophie & Derville ,
Comédie en deux Actes & en Profe.
Mme. d'Orfan eft reſtée veuve avec une
fille appelée Sophie , dont elle a confié
l'éducation à un ami de fon mari , qui fe
nomme Derville . Les vertus , les qualités ,
les talens de Sophie ont enflammé le Maître
pour fon Ecolière , & la jeune perfonne
a conçu pour Derville une tendreffe qu'elle
prend pour de l'amitié , mais qui n'eft autre
chofe que de l'amour. Effrayé de ce qu'il
éprouve , l'Amant craint de manquer à la
délicateffe & à l'honneur , en entretenant
fa pupille de la paffion qu'elle lui a infpirée
, il fait qu'il a été question de la marier
à un jeune homme nommé Valbelle ;
il fe détermine donc à s'éloigner. Mme.
d'Orfan , qui connoît le caractère de Derville
, n'apprend qu'avec plaifir qu'il eft
amoureux de fa fille ; elle ne voit pas avec
moins de fatisfaction , combien il en eft .
aimé ; enfin , après avoir fait fubir à Sophie
plufieurs épreuves capables de déci138
MERCURE
der jufqu'à quel point eft profond le fentiment
d'amour dont fon coeur eft pénétré
, elle lui fait époufer Derville au moment
même où la jeune perfonne craignoir
que fon Amant ne devînt l'époux de fa mère .
L'action de cette Comédie eft d'une
extrême fimplicité ; tout fon intérêt eft
établi fur la candeur & fur l'ingénuité du
caractère de Sophie. Les développemens de
cette ingénuité font quelquefois un peu
apprêtés , un peu longs , & un peu trop
chargés d'efprit ; mais on y remarque une
connoiffance Tez étendue de quelques
femimens familiers au coeur humain , de
la grace , de la fineffe , & de la fenfibilité.
On a regardé comme inutiles les épreuves
que Mme. d'Orfan fait éprouver à la fille ,
parce que fi les fentimens d'une jeune fille
de quinze ans peuvent avoir une folidité
relative au moment préfent & à la char
leur de la paffion qu'elle éprouve , on ne
peut pas en tirer pour conféquence qu'elle
doive conferver la même folidité dans un
âge plus avancé. D'ailleurs le dénouement
eft prévu avant ces épreuves , qui ne font
que le retarder , & préfenter gratuitement
une jeune perfonne très-intéreffante dans
une pofition douloureufe , dont on eft impatient
de la voir fortir. On affure que cet
Ouvrage doit être refferré en un Acte ,
avant d'être repréfenté pour la feconde
fois ; il ne peur qu'y gagner beaucoup . Il
eft de Mlle . de Saint- Leger , jeane per
DE FRANCE. 139
fonne déjà connue par des productions eftimables
qui ont obtenu & mérité leurs fuccès.
La Pièce , fort bien jouée dans fon
enfemble , doit une partie de fa réuffite
au jeu de Mme, Saint-Aubin , dans le rôle
de Sophie.
ANNONCES ET NOTICES.
M. BASAN , rue & hôtel Serpente , à Paris ,
Auteur du Dictionnaire des Graveurs , dont l'élition
fe trouve épuifée , va en mettre fous preffe
une nouvelle bien plus ample que la première ,
laquelle fera compofée de deux Volumes in-8°.
ornés de plufieurs Eftampes intéreſſantes .
Malgré les connoiffances de fon Art & des Artiftes
de ce genre , il craint qu'il ne lui foit
échappé quelques noms ; il prie donc MM. les
Amateurs & Artiftes qui auroient des obferva
tions à lui faire fur fon Ouvrage, de les lui communiquer
, ainsi que les jeunes Artiftes , leurs
noms de baptême , âge , & Maîtres dont ils font
Elèves , ainfi qu'une note des pièces qu'ils ont
gravées , & quí en méritent la peine.
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Dames. A
Paris , rue & Hôtel Serpente.
Ce Volume eft le premier des Principes de
Chimie le nom de l'Auteur , M. de Fourcroi ,
doit être auprès du Public une puiſſante recommandation.
840 MERCURE
>
COLLECTION des meilleurs . Ouvrages François ,
compofés par des Femmes dédiée aux Femmes
Françoifes ; par Mllc. de Kéralio , de l'Académie
d'Arras , & de la Société Patriotique Bretonne.
Temes IV , IX & X. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de Grammont , N. 17 ; & Lagrange , Lib. ,
rae S. Honoré , vis-à-vis le Lycée.
Cette Collection formera une Bibliothèque trèsintéreffante.
Pour fatisfaire à tous les goûts , l'Auteur
entre - mêle dans ces Livraifons les Femmes
célèbres de divers temps ; c'est pour cela qu'il a
paffé du Tome IV aux Tomes IX & X , qui renferment
les Lettres de Mme. de Sévigné.
ETRENNES des Enfans d'Efculape , dédiées
au beau Sèxe . A Londres ; & fe trouve à Paris ,
chez Maradan , Lib. , quai des Auguftins ; & Debray
, au Palais-Royal , N° . 235.
.
ALMANACH général & hiftorique de la Province
de Dauphiné, pour l'année 1788 , comprenant
fon état eccléfiaftique , fon état militaire , fon
état civil , ou état de fes Cours Souveraines , &c.
& fon état politique , avec celui des Arts, Sciences
, &c. contenant auffi des Notes hiftoriques
fur fes antiquités, &c . Prix, a l . 11 f. A Grenoble,
chez J. L. A. Giroud , Imp. -Lib . , à la Salle du
Palais ; & fe trouve à Paris , chez Buifion , rue
des Poitevins.
2
ANNEE Rurale , ou Calendrier à l'ufage des
Cultivateurs , 1788 ; in- 18 . Prix , 1 liv. 10 fous
br. , 1 liv. 16 f. franc de port par la pofte. Se
trouve à Paris , chez Cuchet, Lib. , rue & hôtel
Serpente.
Cet Ouvrage, qui a été favorablement accueilli,
peut devenir de plus en plus utile aux cultivateurs.
DE FRANCE. 141
HISTOIRE d'Elifabeth , Reine d'Angleterre ,
tirée des Ecrits originaux anglois , d'Actes , Titres
, Lettres & autres pièces manufcrites qui n'ont
pas encore paru ; par Mlle. de Kéralio , de l'Académie
d'Arras. Tomes IV & V. A Paris , chęz
L'Auteur , rue de Grammont , N° . 17 ; & chez
Lagrange, Lib. rue S. Honoré, vis-à-vis le Lycée.
Ces deux Volumes complettent cette Hiftoire
pleine de recherches , qu'on a fait connoître dans
ce Journal avec des éloges mérités , & juſtifiés
par le fuffrage public.
CONFÉRENCE de la Rédaction de la Coutume de
Touraine en 1460 , & de fes deux Réformations
en 1507 & 1559 ; & nouveau Commentaire fur
la inême Coutume , avec des obfervations intéreflantes
& des differtations fur les points les plus
difficiles & les plus obfcurs du texte ; par Me.
Jacques Dufrementel , Avocat en Parlement
Doyen du Bureau de Tours , & ancien Echevin
électif de la même ville. De l'Imprimerie de
Couret de Villeneuve , à Orléans. Vol. in-4°. A
Tours , chez F. Letourmy le jeune , Lib.; & fe
trouve à Paris , chez Eugene Onfroy , quai des
Auguftins ; Nyon , rue du Jardinet ; & en Proyince
chez tous les principaux Libraires . Prix ,
12 liv. 12 f broché en carton , 15 liv. rélié en
veau.
La Coutume de Touraine avoit d'autant plus
befoin d'un nouveau Commentaire , qu'il ne reftoit
qu'un feul exemplaire de la Rédaction imprimée
à Tours fans date d'année ; & c'eſt cet
exemplaire unique que M. Dufrementel croit lui
avoir été communiqué.
RÉPONSE précife au Précis pour les Actionnaires
de la nouvelle Compagnie des Indes ; Brochure
in - 8 ° de 39 pages. A Amfterdam ; & -fe
trouve à Paris , chez Demonville , Imp. Lib. , rue
Chriſtine.
-
142 MERCURE
MÉMOIRES de Madume la Baronne de Staal,
écrits par elle-même , avec fon portrait 3 vol.
petit format. A Londres ; & fe trouve à Paris
rue des Maçons , N. 313 & à Laufanne , chez
Lacombe , au Café Littéraire.
Ces Mémoires , fi agréables à lire , font trèsconnus.
Ces trois Volumes font fuite à la Collec
tion des petits formats qui ont été fi favorablement
accueillis.
MEMOIRE hiftorique fur la Vie & les Ecrits de
M. Abraham . Trembley ; in- 8 °. A Neuchâtel ; &
fe trouve à Paris , Hotel Landier , Nº. ƒ , rue
Haute- Feuille , au coin de celle Poupée. Prix , 11:
4f. br. , & 1 liv. to f. franc de port par la Pofte.
On ne lira pas fans intérêt ce Mémoire fur la
vie d'un homme ſi eſtimable par fes vertus , & f
recommandable par de vaftes connoiſſances & de
célèbres liaiſons ,
•
OBSERVATIONS fur les divers degrés de fertilité
ou de dégradation du fol du Royaume, fuivant
l'état des Propriétaires , dans lesquelles on
indique les vrais moyens d'augmenter l'une &
de diminuer l'autre , pour une plus grande divifion
des poffeffions rurales ; par M. de Monvert ,
commandant le Corps des Volontaires de Bour
bon. Brochure de 47 pages. A Paris , chez Hars
douin & Gattey , Lib.
ZÉLÉNIE , ou l'Orpheline Américaine , Comédie
en trois Actes & en profe ; par M. Blanq
Defcfles , Comédien. Prix , 24 f. A Laufanne
chez Mourrer , Lib. ; & à Paris , chez Lagrange ,
Lib. , rue Saint-Honoré , vis-à-vis le Lycée & le
Palais-Royal .
Un jeune homme perfécuté , dépouillé par fon
propre frère , revient chez lui , dix ans après
fans en être reconnu , y cft employé en qualité
DE FRANCE. 143
de Précepteur auprès d'une jeune & jolie Orpheline
, adoptée par ce frère inhumain . Le jeune
homme en devient amoureux ; le frère , quoique
marié , ne peut fe défendre du même fentiment :
il finit par reconnoître fon frère dans fon rival ;
& il devient affez généreux pour lui rendre fes
biens & lui donner la jeune Orpheline.
ETRENNES de l'Humanité , ou Recueil de
préfervatifs contre plufieurs maladies qui affligent
l'homme & peuvent lui caufer la mort ; Recueil
très - curieux & très-utile pour les Curés ,
Chirurgiens , pères de famille , Laboureurs , &c .
Suite de la première Partie ; in- 16.. A Paris, chez
Sorin , Lib. , rue & près des Grands- Auguftins.
La première Partie a paru avec fuccès l'année
dernière.
ALMANACH Hiftorique , Civil , Eccléfiaftique
& Topographique de la Ville & du Diocèfe de
Reims , pour l'année Biffextile 1788. Prix , 1 f.
broché. A Reims, chez Jeunehomme père & fils ,
imp.-Lib.; & à Paris , chez Née de la Rochelle,
Lib. , rue du Hurepoix , près du pont S. Michel.
PRÉPARATION Antimoniale du Sr. JACQUET ,
à Paris , rue des Saints Pères, Nº. 56.
Dans les objets qui intéreffent la fanté , & par
conféquent la vie des hommes , la contrefaction
peut avoir les fuites les plus funeftes. C'eſt pour
obvier à ce danger que le Sr Jacquet , qui avoit
choifi un Dépôt général pour la diftibution de fon
Remède , vient de fe décider à ne le laiffer ven
dre. que chez lui ; c'eſt donc à lui feul qu'il faut
s'adreffer déformais pour en avoir.
Ce Remède fi connu , & muni de la double
Approbation de la Société Royale de Médecine &
de la Faculté , eft d'une vertu éprouvée contre
les maladies occafionnées par l'épaiffiffement de la
lymphe , & détruit tout vice dartreux , fcrophu144
MERCURE DE FRANCE ..
leux & vénérien. Tel a été l'avis de la Société ;
& la Faculté l'a confirmé unanimement. Le prix
de chaque Boîte eſt de 24 liv.
NUMÉRO 11 du Journal de Clavecin , par les
meilleurs Auteurs . Prix , 3 liv . Abonnement pour
12 Numéros , 15 liv. , franc de port. Numéros
45 à 49 du Journal de Harpe. 3 à 6 du Journal
Hebdomadaire , compofé d'Airs de tout genre,
avec accompagnement de Clavecin . Prix, chaque
Numéro , 12. Abonnement pour chaque Journal
, 15 liv . franc de port . A Paris , chez Leduc ,
au Magafin de Mufique & d'Inftrumens , rue du
Roule , N°. 6.
NUMÉROS 1 à 4 des Feuilles de Terpfychore ,
pour la Harpe & pour le Clavecin. Prix , 1 liv.
4 f. chaque ; abonnement , 30 livres , port franc
pour chaque Inftrument. A Paris , chez Coufineau
père & fils , Luthier de la Reine , rue des Poulies.
Fautes à corriger dans le N° 2.
Page 58 , ligne 18 , artes ; lifez artus. Page 59, lig.
1 , Flabant ; lifez Flebant.
TABLE.
Aux Alteurs Italiens . 97 Estelle , Roman paftoral. 101
A Mme. la Comteffe de Beau- Variétés.
harnais.
Epitaphe.
98 Comédie Italienne.
Idem. Annonces & Notices.
Charade , Enig. Logog . 991
J'AI
APPROBATIO N.
125
117
139
' A lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE, pour le Samedi 19 Janvier
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en
empêcher l'impreffion . A Paris , le 18 Janvier
1788. RAULIN.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 26 JANVIER 1788 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A M. L'ABBÉ DE LILLE .
La Prédiction accomplie.
VIRGILE , par fon teftament ,
Profcrivit fon Poëme épique ,
Au feu le condamna ; mais dans le même inftant,
Il ajouta ( faifi d'un fouffle prophétique ) :
Sur mon Poëme géorgique
Je fonde/ma mémoire ; ainfi , dans deux mille ans
Sous un nom différent , dans un autre langage ,
Le monde relira cet immortel Ouvrage ;
N ° . 4. 26 Jany . 1788 . G
146
MERCURE
Et mon génie & mes talens , .I
Reproduits traits pour traits , vivront dans cette
image .
Grace à de Lille alors , deux fois dans l'Univers,
Du laurier des Neuf Seurs je recevrai l'hommage ,
Et les François croiront , au charme de ſes vers ,
Que j'ai traduit mon propre Ouvrage .
(Par M. Bordeaux. )
CONT E.
Au jufte , Maréchal , je fais quel eft votre âge ,
Difoit Louis Quatorze un jour
A certain Seigneur de fa Cour.
-Sire , en vous l'apprenant , on s'eft trompé , je
gage ,
Car à perfonne ici je ne l'ai confié.
- Mais à croire le fait cependant tout m'engage,
Et d'une preuve unique il me femble appuyé :
Un ami de Collége, à peu près de votre âge ,
Qui là , pendant dix ans , avec vous fut lié ,
L'Evêque d'Auch enfin me l'a certifié .
Sire , défiez-vous d'un pareil témoignage ;
Jamais ni lui ni moi n'avons étudié.
( Par le même, )
DE FRANCE.. 147
Imitation du Poëte latin JEAN BONNEFONS
DANS le plus fombre des forêts
J'errois un jour à l'aventure ;
Pancharis у tendoit fes rets ...
J'y tombai ... La bonne capture ,
Dit- elle ... enfin le voilà pris ;
Vite des liens ... qu'on l'enchaîne
Tu prends une inutile peine ,
Lui répondis-je , Pancharis ;
Tu cras à tort mon coeur rebelle ,
Tu ne le fus pas deviner :
Pourquoi m'avoir ôté , cruelle ,
Le plaifir de te le donner ?
( Par M. le Comte de la M... )
ÉPIGRAM ME.
DANS un cercueil de plomb on portoit au tombeau
,
Avec beaucoup de peine , un riche Petit-Maître ;
Du peuple , en fon vivant , il étoit le fardeau ,
Et même après la mort il voulut encor l'être.
(Par M. Cornu , Abonné. )
G 2
148 MERCURE
1
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Charbon , celui
de l'Enigme eft le Défir ; celui du Logogriphe
et Janvier , où l'on trouve Rave,
Rive, Air, Ver, Navire, Vin, Vanier, Jean,
Janvier , Ane , Ravine, Rien , Van, An,
Vie.
CHARADE.
MARIS , réfignez -vous à porter mon premier ;
Mon fecond à Paris publiquement le porte ;
Et pour mettre à quia la tête la plus forte ,
Sans mon premier jamais on ne fait mon entier,
7.
(Par M. Prevost , Garde du Corps de
Mgr, Comte d'Artois . )
ÉNIGM E.
N Bateleur , certain de fon adreffe ,
Au Palais d'Alexandre un jour fe préfenta ;
A ce Monarque on le vanta ,
Et l'effet répondit bientôt à la promeffe,
DE FRANCE. 149
Le regardant avec un air cenfeur ,
Ce Conquérant , en tout très -jaloux de fa gloire
Tourna le dos , à ce que dit l'Hiſtoire ,
Me fit remplir pour lui , puis renvoya l'Acteur.
( Par le même. )
LOGOGRIPHE.
MESSIEURS les Amateurs , je vous le donne en
cent ;
Vous aurez beau retourner ma figure ,
Je mettrai votre efprit , je crois , à la torture ,
Et fçaurai me fouftraire à votre oeil clairvoyant.
D'abord avec huit pieds , je fuis de forme ronde,
Pour fon commerce , utile au Laboureur ;
Je reçois en mon fein un des trésors du monde ,
Et , felon les endroits , je change de grandeur ;
Par ma variété j'embellis la Nature ,
Si l'on m'ôte mon chef, enfuite le milieu ;
Avec plaifir on ne voit en tout lieu ,
Soir pour m'entendre , ou bien pour ma parure.
Des fix , ôtez le trois , il reftera cinq foeurs
Dont il n'eft pas aifé de pouvoir faire ufage ;
J'en vois trois pourtant à la
Qui du repos augmentent les douceurs.
nage ,
( Par le même. )
G3
15.12 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ALMANACH Littéraire , ou Étrennes
d'Apollon , pour l'année 1788 ; par M.
D'AQUIN DE CHATEAU-LYON. A Paris,
chez tous les Libraires.
De toutes les Collections qui paroiffent
›
au commencement de chaque année , l'Almanach
Littéraire eft , après l'Almanach des
Mufes , celle qui a confervé le plus de vo
gue & de réputation . La variété en fait le
principal mérite. L'Editeur y recueille avec
exactitude tout ce qui a du rapport aux
Sciences , aux Arts , aux Lettres , aux découvertes
nouvelles , aux Hommes célèbres
de tous les rangs & de tous les états ; &
la curiofité , fans ceffe entretenue & piquée
par les objets divers qu'elle rencontre , fait
que l'on en fuit la lecture jufqu'à la fin
avec une eſpèce d'avidité. Ce n'eſt pas que
tout ce qu'on y trouve foit également fufceptible
de plaire ou d'intéreffer ; il faut
même avouer qu'on y voit quelquefois avec
déplaifir des Pièces médiocres que l'Auteur
auroit dû impitoyablement rejeter de fon
Recueil ; mais les Articles piquans font les
plus nombreux , & font pardonner facileDE
FRANCE. U1
iment à ceux qui peuvent donner quelque
ennui.
"
Les Notices des principaux Ouvrages qui
ont paru en 1787 , font faites dans la ma
nière de l'Auteur , c'est- à- dire que la critique
y eft rare ; mais elles font généralement
faites avec précifion & clarté , &
chacune d'elles donne une idée fuffifamment
étendue de l'Ouvrage qu'elle analyſe.
Les perfonnes qui ne lifent point les Journaux
, ou qui les lifent rapidement , peuvent
trouver dans cette nomenclature , unė
connoiffance fatisfaifante des productions
de quelque importance que notre Littérature
a vu paroître dans le cours de l'année.
Il n'exifte point d'Almanach qui en
préfente une plus complette.
Une des Pièces les plus agréables de ce
Recueil , eft une Hiftoire Grecque , in
tulée Diogène & Glycère , imirée de l'Allemand
de Vieland , par M. le Prince Baris
de. Galitzin . Cette Hiftoire avoit déjà
été traduite ou imitée de l'Allemand , fous
le titre de Glycerion , & imprimée dans
le Journal de Lecture , première Partie du
tome premier mais l'Imitation de M. le
Prince de Galitzin eft fort fupérieure à la
première ; elle est beaucoup mieux écrite ,
elle fe fait lire avec plus de plaifir, & elle
fe termine d'une manière qui annonce plus
de goût.
Parmi les Anecdotes & les bons mots
qui font diftribués par Articles dans le
G 4
152
MERCURE
cours de ce Recueil , nous en choifirons
plufieurs qui donneront une idée du refte.
Une Vicomteffe difoit à un Prélat qui s'éloignoit
d'elle : " Monfeigneur , vous ou-
و د
bliez qu'une jolie femine eft un Béné
" fice à réfidence «. Pater , Négociant Hol-
Jandois , avoit une femme charmante , avec
laquelle il fit un voyage en France. Les
grands Seigneurs & les gens à hautes
aventures vinrent en foule chez le Négociant
, qui devina leurs intentions & leur
dit : Je fuis fenfible à l'honneur que
» vous me faites ; mais je ne crois pas que
» vous vous amufiez beaucoup ici ; je
» fuis toute la journée avec ma femme ,
" & la nuit je couche avec elle « . Un
homme de peu d'efprit difoit , devant Piron
, beaucoup de mal d'un Ouvrage médiocre
» Prenez- y garde , Monfieur , Lui
» dit l'Auteur de la Métromanie , cer Ou-
" vrage - là doit vous paroître fort beau «.
Duclos avoit en horreur le préjugé qui
flétrit les parens des fuppliciés ; à propos
des graces que les familles follicitent quand
elles redoutent de partager l'infamie d'un
de leurs membres » Je n'en accordereis
» jamais aucune , s'écrioit-il , fi j'en étois
le maître ; quand chaque famille aura
fon pendu , on n'aura rien à fe repro-
» cher «. Comme il nous eft impoffible
de citer tout au long toutes les Anecdotes
intéreffantes qui ornent ce Recueil ,
nous indiquerons feulement celle de Mar-
و د
DE FRANCE. 153
guerite Lambrun & de la Reine Elifabeth ,
celles relatives à l'Abbé Terraffon , celle
qui a pour titre la bonne Mère , l'Hiftoire
touchante du bon Charles , & la Notice
hiftorique fur le célèbre Chaffé. L'Hiftoire
du bon Charles eft faite fur-tout pour pénétrer
les ames fenfibles d'indignation &
de pitié.
Quoique les Pièces de Poéfie moderne
que l'Auteur a recueillies, portent les noms
de Voltaire , de Ferrand , de MM . Imbert ,
d'Arnaud, Blin de Sainmore, l'Abbé Aubert,
St-Peravi , de Ximenès , Fallet , Sabatier de
Cavaillon , & autres Auteurs connus par de
jolies Pièces fugitives , nous n'en citerons
néanmoins aucune nous aimons mieux
faire connoître trois petites Pièces de deux
Ecrivains prefque inconnus aujourd'hui
quoique leur exiftence ne foit pas d'une
date bien reculée. La première eft de Louis
le Laboureur , Poëte mort en 1679 elle
eft intitulée le nouveau Tartuffe.
A l'Office divin , Blaife eft plus ponctuel
Que tous les Prébendés , qui craignent qu'on les
pique .
Il fait le Directoire , il fait le Rituel,
Et l'Almanach fpirituel
Mieux que tous les Normands ne favent la Pratique.
Rome , dans tout fon entretien ,
Eft la fainte Sion , Charenton , Babylone ':
GS
194
MERCURE
Blaife d'un Huguenot fait cas moins que d'ua
chien ;
Jamais Bedeau ne fut meilleur Paroiffien.
Blaife a place dans l'oeuvre ; &, là , comine en un
trône ,
Il a d'un Roi priant la mine & le maintien.
A fes mains pend toujours un chapelet d'une aune. ;;
C'eft fon devoir quotidien..
Le feul chant qui lui plaît eft le Grégorien ;:
Le feul propos qu'il aime. eft un fermon , un prône;;
Mais d'oublier quelque tort ancien ,
Tenir parole & relâcher du fien ;
Etre foumis , prêter , faire l'aumône ,
Et pratiquer réellement lé bien ,
"I Blaife ne l'entend point. Il a , ne vous déplaife
Bouche d'or , coeur de fer , mains de poix ou de
glaife ;;
Blaife prend tout , ne donne & ne pardonne rien ;
Blaife nourrit chez foi le vieil homme, à fon aife::
Enfin on peut dire que Blaife
Eft très-bon Catholique & fort mauvais Chrétien..
Les deux autres font de René Boudier
de la Joulinière , mort en 1733 , à l'âgede
quatre- vingt- dix ans. La première a
pour titre le Portrait.
En trois mots , voici la peinture.
De la précieufe Suzon :.
Bonne à rien dans une maiſon ,
Cul de plomb , folle de lecture 35
DE FRANCE. 155
Simple en habits , double en fierté ;
Attentive fur fa fanté ,
Qui s'écoute , qui fe dorlote ,
Qui prend du lait tous les printemps .
Peintre , alte-là : je vous entends ;
C'eft-à-dire qu'elle eft dévote .
La ſeconde eſt un Quatrain fur la vieilleffer
D'un Tombeau ruiné , d'un Cirque ancien dans
Rome ,
Nos yeux , avec refpect , contemplent les débris
L'âge d'une médaille en rchauffe le prix ;
On fait cas d'un vieux bufte : on mépriſe un vieil
homme ..
Ces petites Pièces font défirer que le
Rédacteur des Etrennes d'Apollon faffe
bientôt connoître les autres morceaux de
l'Auteur , qu'il dit avoir entre les mains
Nous finirons cet Article par la citation
d'un mot de Fontenelle à un jeune Auteur
Dramatique. Ce jeune homme avoit compofé
une Comédie femée de traits délicats
& toute brillante d'efprit. I la vint lire
à Fontenelle, qui l'écouta jufqu'au bout avec
une attention qui toute feule auroit été
un éloge. L'Auteur ne douta plus du fuc- >
cès de fon Ouvrage. » Vous ne réuffirez
point , lui dit froidement Fontenelle ;
» les trois quarts du Parterre ne trouve-
» ront rien de comique dans votre Pièce .
ود
وو
G6
456
MERCURE
La multitude ne fait point fourire , elle
ne fait que rire. En vérité vous êtes
» bien fimple d'écrire avec tant de fineffe «< !
Quel fort auroit donc promis Fontenelle à
nos módernes Auteurs comiques , qui pren.
nent leur verbeufe abondance pour de la
facilité, leur jargon pour de l'efprit , & l'habitude
d'aligner des rimes & des mots pour
le talent poétique ?
( Cet Article eft de M. de Charnois . )
ALPHONSE D'INANGE , ou le Nouveau
Grandiffon ; 4 Parties in-12. A Londres,
chez Thomas Hookham , Lib. , N° . 147 ;
New- bond- Street : & à Paris , chez la
veuve Duchefne , Lib. , rue S. Jacques.
C'EST un Roman auffi connu qu'eſtimé ,
que celui de Grandiflon ; mais la lecture
en eft bien moins touchante , bien moins
entraînante que celle de Clarice. Le même
talent eft empreint dans ces deux Ouvrages
; mais fi le premier intéreffe moins
il ne faut en chercher la raifon que dans
la perfection non interrompue du Héros.
Cette réflexion n'eft pas à la gloire de
l'humanité ; mais il n'en eft pas moins
vrai que le fpectacle de la vertu fans mé
lange de foibleffe , touche moins le coeur
qu'il n'humilie l'amour-propre.
Le nouveau Grandiffon offré encore le
DE FRANCE. 157.
fpectacle de cette perfection décourageante ;
c'eft-à -dire qu'il excite plus d'admiration
que d'intérêt ; mais l'action dont l'Auteur
a environné ce caractère , eft très- attachante ,
fortement conçue , menée avec art , & d'incidens
en incidens , infpire & entretient
fans ceffe le défir d'arriver au dénouement.
Outre qu'une Analyfe exacte de ce
Roman feroit difficile à préfenter , elle fetoit
peu avantageufe à l'Ouvrage même.
Nous nous bornerons à parler des princi
paux perfonnages ; & en faiſant connoître
la part qu'ils ont à l'action , nous en dirons
affez pour donner une idée fuffifante du fujet.
Le Héros de ce Roman , le vertueux
Alphonfe , voyant que fon frère puîné
s'étoit brouillé avec leur père par un ma
riage d'inclination , & que le fort d'un ca
det au fervice ne pourroit jamais fuffire
à fes befoins accrus & multipliés par une
nombreuſe famille , réfolut de s'expatrier,
pour le déshériter lui même , & groffir
ainfi la fortune de fon frère de la fienne
propre. Un naufrage , dont il fe fauve
feul, favorife fon projet : la nouvelle de
fa mort ſe répand en France ; il prend
pour ne pas la réfuter , le nom de Salny ;
& après avoir fait une grande förtune
qu'il ne doit qu'à fes vertus & à fes trail
fe fait acheter une terre en Bourgogne
par un de fes correfpondans . Il réalife
auffi-tôt tout ce qu'il poffédoit en Amérique ,
& revient dans la maifon de fon frère
vaux ,
>
¥58
MERCURE
pendant que ce dernier eft à l'armée, Ne
tant pas connu de fa belle -four , il eſt
préfenté dans fa famille par un ami ; &
il parvient , pour me fervir des expreffions
de l'Auteur , à gagner un à un , par fes
vertus , des coeurs que lui donnoient les
droits du fang. Il devient l'ami & le Mentor
de toute la maiſon , & même de tous
ceux qui y font admis . Salny n'eft reconnu
qu'au dénouement, à peu près à l'époque
du retour de fon frère.
Une Comtelle de Clofmarre , connue
par fa beauté fous le nom de Sophie , op
poſe au vertueux d'Inange le plus effrayantr
contrafte. Elle a été quittée autrefois par
le frère de ce dernier ; & entraînée par la
haine la plus implacable , elle a juré d'en
tirer la plus cruelle vengeance . Sa beauté
& fon efprit lui fourniffent des armes trèsredoutables,
& fon coeur, endurci au crime ,
ne lui permet aucun fcrupule fur les moyens.
Mariée par dépit , & encore plus par intérêt
, le poifon la délivre d'un vieux mari
trop lent à lui laiffer fa liberté avec une
grande fortune ; & elle fignale fon veuvage
par la conduite la plus fcandaleufe . Parmi
les élèves qu'elle a formés , elle en choifit
un qu'elle croit propre à remplir fes projets
de vengeance ; c'eft le Comte de Perganne
.
Le jeune Comte de Perganne , fidèle aux
leçons de fa coupable inftitutrice , fe livre
tous les goûts , & fe rend bientôt fa
DE FRANCE. 159'
1
meux par le nombre des victimes qu'il
immole , moins à fes paflions qu'à fa criminelle
vanité. Confeillé & fecondé par la
Comteffe de Clofmarre , il s'introduit chez
Mme. d'Inange , dans le projet de féduire
une de fes filles ; c'eft une des vengeances
que médire cette implacable furie. Mais
la vie déréglée de Perganne n'a pu étouffer
tout- à -fait en lui le germe d'une bonne
éducation . Perverti par la fociété , fans être
mé vicieux , il fe mêle à une honnête famille
pour y porter le trouble & la honte ;
mais il n'apprend qu'à y rougir de luimême
; fon coeur devient également acceffible
au charme de la beauté & à l'afcendant
de la vertu ; fon amour enfin trahit
la haine & les projets de la Comteffe ,
qui ne garde plus aucune meſure & ne
craint plus aucun danger. Elle emploie
le poifon contre la famille de d'Inange, &
même contre fes amis ; mais tous les horribles
complots ayant avorté , elle s'empoi
fonne elle -même.
Il y a beaucoup d'autres perfonnages ,
qui , fans être abfolument néceffaires , font
heureufement employés , & fervent à l'intérêt
& au développement de l'action , qui
fe termine par un quadruple mariage..
Le réfultat en eft vraiment moral ; le
vice y eft puni , & la vertu récompenfée.
Peut - être trouvera- t-on de l'exagération' ,
quelques horreurs gratuites dans le ca-
Factère de la Comteffe de Clofmarre ; mais.
165 MERCURE
il est énergique & foutenu. Celui de Salny
eft un peu paffif, malgré fa fagelle & fes
actes de bienfaifance ; & peut - être ne
devoit-il pas fournir le titre à l'Ouvrage
par la raison qu'il influe peu fur l'action .
Peut-être auffi y auroit- il un perſonnage à
fupprimer tout-à-fait , un Marquis d'Her
nancé , autre élève de la Comteffe , parlant
toujours de fes talens fupérieurs en
galanterie fans les prouver une fois , monotone
& fatigant par fes difcours avantageux
, & qui n'eft là évidemment que
pour recevoir les confidences de la Comteffe
.
Malgré ces obfervations , il y a un ta
lent marqué dans cet Ouvrage , qui doit
être diftingué des mille & un Romans qui
paroiffent chaque année.
LE Mentor vertueux , moralifte & bienfaifant
, ou Nouveau choix d'Anecdotes anciennes
& modernes , & de Contes moraux
à l'ufage des Jeunes Gens ; Volume
in- 12 d'environ 600 pages. A Paris, chez
Nyon l'aîné , Lib. , rue du Jardinet.
Nous penfons , comme l'Editeur de ce
Recueil , qu'on ne fçauroit trop multiplier
les Ouvrages de ce genre. Les enfans &
le peuple ne lifent pas , n'entendent point
DE FRANCE. 161
toutes ces belles Inftructions , divifées. &
fubdivifées , ou écrites par demande & par
réponse . Malheureufement elles font abftraites,
sèches, & ennuyeufes. Il faut des exemples
, il faut que la morale foit en action ,
il faut conduire à la vertu par le plaifir ,
& emmieller la viande falubre à l'enfant,
comme dit le bon Montaigne. Ce volume
eft divifé en quatre Parties. La première
contient des Anecdotes anciennes , telles
que le Médecin d'Alexandre, la continence
de Scipion , l'Eloge d'Agricola , d'après
Tacite , l'Hiftoire d'Eponine & de Sabinus
&c. & c . &c . Tous ces morceaux
font bien choifis , bien écrits , bien variés.
-La feconde Partie eft abondante en traits
de bienfaifance , où les Acteurs font pref
que toujours enfans . Cette lecture doit être
très- atrachante pour la Jeuneffe . La troifième
Partie renferme des Contes moraux ou des
Anecdotes narrées par nos meilleurs Ecrivains.
On y remarque auffi plufieurs Lettres
& Anecdotes de M. Bérenger , relatives à
l'éducation , & un affez long Dialogue entre
un Gouverneur & un jeune Officier , fon
Elève , morceaux dont la lecture ne peutqu'être
fort utile aux Maîtres & aux Difciples.
Enfin le volume eft terminé par des
Pièces de vers choifies dans l'Almanach
des Mufes & ailleurs . Voici un Dialogue
( pris au hafard dans ce volume , qui eft
certainement un modèle de délicatelle , en
quelque fens qu'on prenne le mot. Il eft :
intitulé les Jeunes Gens & le Mendiant.
162 MERCURE .
» Un pauvre vieillard , obligé de men-
» dier le pain qu'il n'étoit plus en état
» de gagner par fon travail , dormoit pro-
» fondément fur le bord d'un chemin ,
auprès d'un vieux chêne qui le cou-
» vroit de fon ombre . Son chapeau étoit
fur fes genoux ; & pendant qu'il dor-
» moit , fon chapeau demandoit pour lui
:
"3
» & ne recevoit rien «<,
"
» Deux jeunes amis qui venoient de -
la campagne , s'arrêtent ; un d'eux regarde
fixement le pauvre , & dit : La
» tête & les cheveux blancs de ce Bélifaire
» endormi me frappent ; je voudrois le
» deffiner.
Ne vaudroit-il pas mieux le plain-
" dre & le fecourir ?
-» D'accord , ne fût- ce que pour obéir
» au proverbe , qui dit que le bien vient
en dormant.
-
Soit , & en mémoire du proverbe ,
» mettons chacun une pièce d'argent dans
" le chapeau.
La voilà mais tout doucement
» cet argent peut tenter un paffant plus
affamé que le dormeur ; & fi on vole
» le pauvre homme , notre argent & le
proverbe font autant de perdu pour
» lui.
33
-Je n'y penfois pas , je vais l'éveil-
» ler....
L'éveiller ! y fongez vous ? Lui don-
» nons-nous affez pour le délivrer de la
DE FRANCE. 163
༢
و ر
mifère à laquelle nous allons le rendre ,
» & qu'il oublie en dormant , ou dans
» la douceur d'un fonge agréable ? Un
» vieillard n'en a-t-il pas comme nous ?
c'est peut-être tout ce qui lui refte .
-Monfieur le penfeur , vous êtes embarraffant
avec vos réflexions . Oui , le
" fommeil d'un octogénaire , d'un indi-
" gent , eft refpectable ; mais le réveil de
» celui-ci fera confolant. N'importe , at-
" tendons ; je voudrois que le bon homme
» vous entendît , pour vous remercier &
terminer notre difpute.
"
ور
>>
و د
ور J'attendrois volontiers , mais il eft
tard , & votre chien , qui eft devant
" nous , s'impatiente ; le voilà qui revient
en aboyant ; & ... tant mieux .... Le
» dormeur s'éveille . -Regardez bien ,
» bon homme , ce qui eft dans votre cha-
" peau. Ce n'eft pas moi au refte , c'eft
» le chien qui vous a éveillé «.
On croiroit ce morceau charmant échappé
à Geffner , à Sterne , ou à Théocrite. Ce
Recueil en reproduit plufieurs de oemérite.
DIOGENE à Paris. Chez Buiffon , Lib.
Hôtel de Mefgrigny , No. 13 , rue des
Poitevins.
L'AUTEUR nous prévient dans un Avertiffement
, qu'il n'avoit lu ni l'excellent
164 MERCURE
Mémoire de M. Bailly , fur les Hôpitaux ,
ni celui de M. Parmentier , fur les Eaux
de Paris , ni le Tableau de Paris , par M.
Mercier , ni fon An deux mille quatre,
cent quarante. Il auroit pu ajouter à fa
lifte les Ouvrages du bon Abbé de Saint-
Pierre , & ceux du vertueux Chamouffet ;
mais quand il feroit vrai que l'Auteur de
Diogène fe fet rencontré avec tous fes
Ecrivains , il n'en auroit ni moins de mérite
, ni moins de fenfibilité. En général
on ne va point fouiller dans les autres
pour y prendre des vues de réforme , qui
ne font jamais infpirées que par un coeur
honnête & chaud. L'Auteur de Diogène ,
ainfi que ceux dont nous avons parlé ,
n'ont écouté que leur coeur. Ils étoient
prêts à s'émouvoir ; ils ont apperçu le
mal, ils l'ont dit : ils ont montré le mieux.
Ils fe font répétés , qu'importe ? Il n'eft pás
queftion du nouveau dans ces matières intéreffantes
; on demande du bon ; & jufqu'à
ce qu'on ait entrepris les réformes
néceffaires , il faut encourager les Ecrivains
qui ajoutent de bonnes idées aux
bonnes qu'on avoit enfantées. Il eft de
ces vérités , difoit Voltaire , qu'on ne doit
jamais fe laffer de redire ; & il avoit raifon.
L'Auteur de Diogène à Paris n'a eu en
vue d'imiter perfonne. Son Livre a tous
les caractères de la bonté , on y voit
P'homme qui s'occupe peu de bel efprit
de prétention , de ſtyle , de célébrité :
DE FRANCE.
165
laiffe tout à part , il va au bien , il le préfente
avec chaleur ; il loue les perfonnes.
bienfaifantes avec des couleurs touchantes
& un ton de fimplicité qui plaît , & qui
fait aimer l'Auteur , l'Ouvrage , & la patrie
de l'Auteur ; car il nous paroît qu'il
a vu le jour à Grenoble , dans cette ville
où Bayard naquit , auprès de laquelle on
trouve le berceau des pieux enfans de St.
Bruno , & où l'on trouve une foule d'établiffemens
utiles qui méritoient d'être
connus. Il eft peu de provinces qui fe
foient autant & fi fouvent occupées du
peuple & de la claffe infortunée . Il en eft
peu qui aient autant foigné les bonnes
moeurs , par des encouragemens utiles , &
par des reffources offertes à l'indigence.
Toutes les fois qu'on préfentera à l'indigent
du pain , un métier pour travailler
quand le malade fera tendrement accueilli ,
& bien traité dans un Hôpital , quand le
vieillard & l'enfant auront des afiles ; il
eft certain qu'on aura trouvé le fecret de
fixer dans une ville les bonnes moeurs. A
une foule d'égards la ville de Grenoble eft
un modèle pour les Fondations utiles.
L'Auteur de Diogène en fait aimer cette
claffe d'habitans , qui par-tout a de l'orgueil
, du luxe , une coupable indifférence
pour le peuple , & qui femble ne refpirer
à Grenoble que l'amour du bien . Les perfonnes
de la première qualité , des femmes
aimables , fe difputent l'honneur de fervir
166 MERCURE
les malades , d'adminiftrer les Hôpitaux , de
quêter pour les pauvres , de multiplier les
reffources. O combien nos Evêques feroient
honorés , fi tous pouvoient reffembler au
Cardinal le Camus , ancien Evêque de
Grenoble nous les invitons à lire le
vingt - cinquième Chapitre. Ils donneront
des regrets à leur vertueux modèle . Puiffent-
ils l'imiter !
Nous invitons également cette portion
de Lecteurs qui ne court ni après l'érudi
tion , ni après l'efprit , & qui en prenant
un livre ne veut pas toujours tenir un chefd'oeuvre
; nous invitons les ames fenfibles ,
pour qui le bien public a des attraits , &
qui goûtent le plaifir pur d'aimer ceux qui
ajoutent de bonnes idées , de bons projets
à ceux que nous avions déjà , nous les
invitons à lire cet Ouvrage. La maffe des
bonnes chofes ne fçauroit trop s'accroître ,
pour pouvoir réagir avec quelque fuccès fur
tant de projets imaginés pour le malheur
des hommes. Nous regrettons bien fincérement
d'être dans l'impoffibilité de rien
citer. Ce que nous omettrions vaudroit
mieux que ce que nous rapporterions ,
ou plutôt nous ferions fâchés de ne pas
tout dire. Si l'Ouvrage parvient à une ſeconde
Edition , il ne pourra que gagner à
quelques retranchemens dont l'Auteur doit
avoir apperçu la néceffité.
DE FRANCE. 167
VARIÉTÉS.
SECONDE LETTRE A M.....
A Toulouſe , Hôtel du grand Soleil , le ... 1787.
SAVEZ- VOUS , mon ami , ce que j'ai vifité dans
Touloufe avec le plus d'empreffement & d'intérêt
, c'eft un Collège ! c'eft l'ancien Collège des
Jefuites ! Sans trop me l'avouer à moi-même ,
c'étoit même là peut être le principal motif
qui me faifoit paffer par Touloufe , en alongeant
mon voyage de près de cent lieues, Ce
n'eft pas un monument d'architecture que j'ai
voulu étudier ; je n'ai pas cherché non plus à
réveiller en moi le fouvenir de ces Pères , pour
gémir ou pour me réjouir de ce qu'ils ne font
plus. Ils avoient fi fort étendu leur puiffance .
que leurs ruines font par- tout ; & le temps eft
venu où les amis & les ennemis marchent deffus
avec indifférence, Pour moi , je n'ai pu ni aimer
ces Pères , ni les haïr , ni les connoître ;
mais c'est ici, c'eſt dans ce Collége des Jéfuites que
prefque tous les hommes de ma famille , pendant
plufieurs générations , ont fait leurs premières
études : c'est ici qu'un père , dont le fouvenir
fera toujours facré à fes enfans , & dont la
mémoire est toujours préfente & chère à fes
concitoyens , forma cette raifon dont tous les
apperçus étoient fi hardis & fi vrais , & cette
ame dont tous les fentimens étoient fi juftes ,
168
I
MERCURE
quoiqu'ardens & paffionnés : c'eft ici qu'un de
mes frères , qu'il étoit prefque impoffible de
faire étudier , remportoit cependant tous les
Prix ; qu'il étoit prefque toujours le premier
dans des Claffes où on le voyoit rarement ; &
qu'il fe faifoit aderer de fes camarades & de
fes Maîtres en mettant prefque tous les jours
leur vie & la fienne en danger. En parcourant
les' falles défertes , les corridors filencieux de
çe vieil édifice , je croyois marcher fur leurs
traces ; je cherchois leurs noms fur les murs
chargés de caractères , oubliant que plufieurs
générations d'enfans y avoient depuis gravé
les leurs. Mais pour les ames un peu fenfibles ,
vous le favez , mon ami , il n'exifte que ce
qu'elles aiment. Tant de fouvenirs & d'émotions
qui fe réveilloient en foule dans mon ame,
r'attendrirent encore ici profondément ; & dans
ce Collége, que je voyois pour la première fois ,
je verfai de ces douces larmes dont on arroſe
le feuil de la maiſon paternelle , en y rentrant
après une longue abfence. J'eus beaucoup de
peine à m'en arracher.
On a fait quelques réparations au bâtiment
qui n'a rien d'impofant que fa vieilleffe ; mais
ces réparations reffemblent aux changemens
qu'on a faits par-tout dans l'éducation elle-même,
c'est - à - dire qu'on a mêlé à des ruines anciennes
des fragmens d'un goût moderne ; ce
qui eft un excellent moyen d'avoir des monumens
fans caractère , & une éducation publique
fans principes. Les Jéfuites ne font plus ; POratoire
eft fans émulation parce qu'elle eft fans
rivale malgré les foins de quelques Prélate
éclairés , à Lyon , à Bordeaux , à Toulouſe , il
n'y a plus d'éducation nationale dans le Royaume.
Ongémit par- tout de ce malheur. Réjouiffez-
:
vousDE
FRANCE. 169
vous- en , vous qui avez le pouvoir de la fouveraineté
en main , & qui avez affez de lumières
pour réunir aux vôtres toutes celles du
fiècle. Savez-vous pourquoi il n'y a plus d'éducation
nulle part ? C'eft que les erreurs qu'on
ne détruit pas , qu'on défend même encore ,
tombent d'elles-mêmes ; c'eft qu'il y a plus de
-goût , plus d'inftruction véritable aujourd'hui
dans les converfations frivoles du monde , que
dans les Livres élémentaires des Colléges . Réjouiffez-
vous , les édifices gothiques tombent ,
& vous laiffent la place pour élever de , fimples
& majestueux édifices d'architecture grecque.
O Lamoignon ! c'eft aux mains chargées.
du maintien & de la réforme des Loix , qu'a été
confiée encore l'infpection fuprême de l'édu
cation de la Jeuneffe du Royaume ; & cette réunion
eft bien dans la nature des chofes . Celui
qui fait des Loix pour les hommes , doit préparer
les enfans à aimer fes Loix. Jamais la législation
& l'éducation ne furent féparées chez
les Peuples de l'antiquité . Après avoir créé
des Loix pour les hommes, on créoit des hommes
pour les Loix. Il y eut même des Peuples , &
če ne furent ni les moins illuſtres , ni les moins
heureux , qui n'eurent pour toute légiflation
qu'une éducation nationale . Plus d'un fiècle s'eft
écoulé, Lamoignon , depuis qu'un des Religieux
les plus célèbres de cet Ordre chargé autrefois
d'élever la Nation , depuis que le Pere
Rapin s'entretenoit avec un de vos ancêtres , des
grands Hommes de l'Antiquité , des moyens de
faire renaître parmi nous leurs talens , en épu
rant le goût qui les admire , des principes de l'Eloquence
, de la Poéfie , de l'Histoire , de la
Philofophie. Ces entretiens formèrent un excellent
Ouvrage pour le temps , & trop peu connu
de nos jours ; mais de nos jours il faut aller
Nº. 4. 26 Jany . 1788 .
H
171
MERCURE
beaucoup plus loin ; & en fe fervant des beaux
exemples de l'antiquité , il faut en tirer des lumières
qu'elle n'eut jamais.
J'ofe le dire , il n'y a pas plus de foixante
ans en Angleterre , & il n'y ena pas plus de trente
en France , qu'on eft capable de tracer un bon
plan d'éducation publique . Jufqu'alors un tel
ouvrage étoit au deffus des forces réunies des
plus grands Hommes , & je n'apperçois pas
même , dans toute l'hiftoire de l'efprit humain
une autre époque où il ait été en état de fe
tracer à lui -même ces routes fûres , qui peuvent
le conduire à fa perfection . Si les Anciens
s'y font trouvés quelquefois , c'étoit par hafard
; ils en fortoient trop fouvent ; & lors
même qu'ils ne les abandonnoient point , ils y
reftoient , ils s'y promenoient , & ils n'avançoient
pas. Pour diriger fûrement l'efprit des
enfans , il falloit connoître parfaitement l'efprit
humain ; & un bon plan d'éducation nationale
n'a été poffible que lorfque l'analyfe de
l'entendement humain a été faite. C'eſt l'ouvrage
de Locke parmi les Anglois , & de fes
Difciples parmi nous . Elevez donc fur cette belle
découverte , ô Lamcignon ! le plan de la grandeur
que la raifon humaine peut acquérir. Que
l'inftruction publique apprenne aux enfans à produire
& à faire de belles chofes , & non feulement
à les admirer , à étendre nos connoiffances , &
non feulement à favoir ce qui eft connu ; qu'elle
forme avec le goût , le talent , & avec la raifon,
le génie . Ah ! fi l'on écarte feulement des
enfans tout ce qui eft faux & inintelligible , la
Nature toute feule leur enfeignera à être touchés
de ce qui eft beau , à être faifis par ce qui
eft vrai. Il ne faut pas pour cela un grand appareil
de doctrine & de préceptes . Le bon goût
& la raifon naiffent & fe forment d'eux- mêmes
fur le développement de tous nos fentimens
DE FRANCE. 170
* maturels , lorfque rien ne contrarie ce développement.
Mais pour produire des beautés
neuves & appercevoir des vérités nouvelles
il faut un art ; & c'est le fecret de cet art ,
dérobé à la Nature par Locke & par fes dignes
Difciples , que l'inftruction , pour être vraiment
nationale , doit apprendre aux enfans de la Nation
. Dans la réforme des Loix , vous verrez
les paffons & les préjugés s'élever contre votre
fageffe. L'intérêt mal entendu d'une foule d'hommes
puiffans vous combattra & vous calomniera
; l'érudition , chargée de bien plus d'erreurs
encore que de textes de Loix , connoiffant
mal ce qu'elle fait imperturbablement , parlera
avec dédain des pures lumières de votre efprit
fage qu'aucune fauffe fcience n'a offufqué. Dans
la réforme de l'éducation , au contraire , avec une
volontéauffi forte quevotre puiffance , tout lebien
que vous penferez , vous pourrez le faire avec
facilité. Dans ce genre , il n'y a pas de grande
fortune établie fur des abus ; les préjugés n'auront
plus l'appui ou les cris d'aucun particulier
& d'aucuns Corps très - puiflans ; & tout
fervira à vos grands deffeins , jufqu'à ce préjagé
barbare , qui , refufant prefque toute confidération
aux Inftitureurs de la Jeuneffe , les
a laiffés fans crédit & fans foutien au milieu
des Nations qu'ils étoient chargés d'inſtruire .
Chez les Anciens , où les Législateurs plioient
à leurs hautes fpéculations les hommes & les
chofes , on faifoit d'abord des Loix & enfuite
des hommes ; vous fuivrez une marche contraire
, pour arriver au même but. Vous ferez
d'abord des hommes , & leur raiſon , qui fera
votre ouvrage , embraffera enfuite avec tranfport
& avec reconnoiffance ces Loix nouvelles
qu'attendent de vous la philofophie & l'humanité.
On parle fans ceffe de la dificulté & méme
Ha
€72 MERCURE
de l'impoffibilité d'opérer le bien en tout genre ,
& on ne fonge pas qu'il y a un bien qui rendroit
tous les autres infiniment faciles , & qui
l'eft beaucoup lui - même : c'eft cette éducation
nationale dont je parle. Au bout de deux on
trois générations , l'efpèce humaine feroit prefque
renouvelée dans un grand Empire , &
toutes ces réformes , que le génie conçoit , &
auxquelles la médiocrité ne croit pas , trouveroient
alors peut -être autant de partifans &
de défenfeurs qu'elles ont de détracteurs &
d'ennemis. J'y ai bien réfléchi , & je ne crois
pas me tromper ; c'eft ce que le Miniftre des
Loix peut exécuter le plus aifèment en France ,
& c'eft le plus beau monument qu'il puiffe élever
à la gloire de fon Souverain, à celle de fon fiècle
, & à la fienne. On ne connoît pas affez le
pouvoir de la raifon ; il fe manifefte pourtant
avec bien de l'éclat dans ce qui fe fait de bien
en Europe depuis un fiècle , on le doit à elle
feule. Vous , Miniftre fuprême de la Lég flarion
dans un grand Royaume , vous ambitionnez
fans doute l'eftime & le fuffrage de la
Nation à laquelle vous donnez les loix de
votre Souverain. Je fuis un citoyen de cette
Nation , & fûrement un des plus défintéreffés ;
je n'attens de vous que le bonheur de la France.
Je n'avilirai donc ici ni moi , ni vous , en
m'excufant de vous avoir adreffé la parole avec
franchiſe & liberté. Je m'entretenois avec un
ami, de ce qui pourroit être utile aux hommes ;
& prefque fans m'en appercevoir , j'ai parlé
comme li j'écrivois à un Magiftrat que je crois
l'ami d'un peuple auquel il peut faire beaucoup
de bien. Si je ne vous croyois pas l'ame toute
remplie & toute occupée de l'eſpérance que
nous prenons de vous & de votre nom , il eſt
evrai que je n'aurois parlé ni au Garde des
DE FRANCE. 173
Sceaux, ni à Lamoignon ; je ne fais pas fi j'au
rois eu plus de refpect , mais il est très - fûr
que j'aurois gardé plus de filence.
Au fortir de ce Collège où je vous ai retenu
fi fong-temps , mon ami , j'aurois voulu
courir encore ou dans l'enceinte de la ville
ou dans fes dehors , qui font d'une grande
beauté ; mais le temps étoit très-mauvais , & la
nuit approchoit. La Comédie que j'avois vue
la veille , ne me donnoit pas envie d'y retour
ner. Je ne favois que faire de ma foirée. Pour
toute bibliothèque de voyage , j'avois porté
dans mes poches les Lettres à Lucilius, & mon
Horace, Je ne fais trop pourquoi , mais je
n'avois aucune envie de les ouvrir. Peut- être
lorfque les fens & l'imagination ont été attirés
& occupés par des objets très- nouveaux , eſt- il
difficile de trouver le même intérêt ou le
même charme dans des Ecrivains qui font de
vieilles connoiffances. Egaré preſque dans les
rues de Touloufe , je me trouvai devant la bou
tique d'un Libraire . Mes yeux errèrent avidement
fur des Brochures étalées , & fe fixèrent
fur un Eloge du Roi de Pruffe , par l'Auteur de
Effai général de Tactique. Je l'avois parcouru
à Paris , mais très-rapidement , & comme on
parcourt les Ouvrages des autres , alors qu'on
eft très- occupé des fiens . J'en avois beaucoup
entendu parler dans quelques fociétés du monde ;
mais comment former & fixer fon jugement
d'après ces jugemens toujours prononcés d'avance
fur l'Auteur , & prefque jamais fur l'Ouvrage
après l'avoir lu ? Je me fouvenois parfaitement
que me trouvant dans un dîné à
S*** , chez Madame *** , entre un Académicien
& un Homme de Lettres très -digne d'être
de l'Académie , celui - ci ofa dire que l'Eloge du
Roi de Pruffe lui avoit paru un des plus beaux:
H 3
174 MERCURE
Ouvrages qu'on eût faits dans ce genre , & que
Pautre lui ôta la parole fur le champ , en pronorçant
qu'il en connoiffoit peu de plus mediocre.
A près de deux cents lieues de Paris ,
le fouvenir de ces pafions littéraires ne pouvoit
beaucoup m'émouvoir ; mais une partie'
d'un grand Royaume que je venois de parcourir,
& les objets , les hommes que j'avois rencontrés
avoient porté mes réflexions & mes
rêveries fur le bien & fur le mal que les Rois
peuvent faire aux Peuples , fur ce grand art
d'adminiftrer les Etats & de gouverner les
hommes , fi fupérieur à tous les autres Arts , &
par le génie qu'il demande , & par fes influences
fur les deftinées de la terre. Dans cette difpofition
d'efprit , pouvois -je trouver une lecture
plus attachante que celle d'un Difcours où on
apprécie les talens , le caractère & les actions
d'an Roi, qui , pendant quarante ans, a occupé
l'Europe entiére , de fon génie & de fa gloire
? Je me hâtai de prendre le Difcours , & de
me renfermer dans ma chambre du grand Soleil
pour le lire. Je l'avois lu deux outrois fois , & je
ne pouvois le quitter encore, je revenais fans
ceffe fur les traits de ce grand caractère qui
avoit frappé & étonné mon imagination , & fur
le talent de l'Ecrivain qui raconte tant de hauts
faits avec grandeur , mais avec facilité & rapidité
, & comme un homme qui n'en eft pas fur-'
pris. Je ne vous parlerai plus , ce Courrier
& le Courrier prochain , de mon voyage , mon
ami ; je ne vous parlerai que de l'Eloge du
Roi de Pruffe. Vous favez qu'il ne dépend de
moi ni de prendre ni de quitter les objets , &
que je fuis au pouvoir de tout ce qui parle fortement
à mon ame . Heureux ceux qui gouvernent
fi aifément leur efprit & leur coeur , qui
fe paffionnent avec mefare, & ne connoiffent
DE FRANCE. 175
rien tant de l'enthoufiafme que les bornes qu'il
faut y mettre ! Ceux- là ne fe fatiguent jamais
& ne fatiguent jamais leur Lecteur. Le goût
univerfel applaudira à leur efprit , qui n'eft jamais
au delà de l'efprit de tout le monde : les
fentiers où ils marchent font unis & faciles ,
& ne paffent jamais ni fur le bord des précipices,
ni fur les cimes des montagnes efcarpées .
Malheureux ceux qui font toujours prêts à s'élancer
hors de leur route , qui ne peuvent pas
écrire une lettre fans fe perdre dans vingt
digreffions , & qui s'excédant eux-mêmes dans
leur marche tumultuenfe , font oublier à chaque
inftant , au Lecteur excédé , quel eft le fujet
principal, & quel eft l'acceffoire !
Pour cette fois cependant , mon ami , je ne
crois pas que vous ayez à redouter un autre
écart; quand on eft occupé du Roi de Pruffe
& de fon Panegyrifte , il n'eft pas facile de
s'éloigner d'eux , & on aime à fe fentir retenu impérieufement
à leur fuite.
Vos Journaux , ce me femble , n'ont pas parlé
de cet Ouvrage mon opinion aura du moins
cet avantage , qu'elle aura été formée & énoncée
très loin de Paris , & hors de cette enceinte
où s'agitent les paffions & où fe commettent
les grandes injuftices littéraires.
H 4
176 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mercredi 16 de ce mois , on a donné
à ce Théatre , pour la Capitation des Acteurs,
la première repréſentation du Déferteur
, Ballet Pantomime de feu M. Gardel ,
qui avoit déjà été exécuté à Fontainebleau
en 1786. C'eft le même fujet que le Défere
teur de M. Sedaine , avec quelques changemens.
Voici , par exemple, comment la défertion
du Soldat eft motivée dans la Pantomime.
Il y a fur un pont , en vue des
Spectateurs , un poteau qui fert de ligne.
de démarcation ; & non feulement Alexis
paffe ce poteau , mais lorfque la Maréchauffée
court après lui , il fe met en défenfe
, & eft pris les armes à la main . Ce
combat fait beaucoup d'effet . L'Auteur du
Ballet , en confervant la fcène où Montauciel
lir fur un papier Trompette bleffé ,
fupprimé la querelle qui en réfulte . Nous
croyons qu'en cela il s'eft privé d'un grand
moyen d'intérêt. Affurément l'attachement
extrême & fubit que Montauciel prend
pour Alexis , le chagrin violent qu'il témoigne
én le voyant partir pour fon fupDE
FRANCE. 177:
"
plice , & la joie qu'il a de le voir délivré,
ont quelque chofe de bien plus touchant ,
fi le moment d'auparavant on les a vus ,
prêts à fe couper la gorge. La fcène où le
Roi accorde à la jeune fille la grace de fon
Amant , que l'Auteur du Poëme a été
obligé de mettre en récit , eſt miſe en action
dans le Ballet d'une manière fort heureufe.
L'idée très - comique, dans le Poëme ,
de la chanfon de Montauciel , mêlée à
celle du Grand - Coufin , a été remplacée ,
par deux entrées de danfe afforties au caractère
de chaque perfonnage ; ertrand
danfe comme un fou & hors de toute ;
mefure. Certe charge n'eft peut - être pas !
de très bon goût. Dans la charge même, il ,
ne faut pas bleffer les règles de l'art. M.
de Monfigny a fait chanter à Bertrand un
air niais ; mais il fe feroit bien gardé d'offenfer
l'harmonie. Le menuet gauche , mais
régulier , que Bertrand danſe à la fin , eff
d'un bien meilleur ton .
En général , cette Pantomime eft trèsintéreffante
, & a beaucoup réulli. Quoiqu'elle
ne foit autre chofe que la Pièce f
connue , fuivie d'un bout à l'autre , elle
femble produire plus d'effet que la Pièce..
même ; foit parce que les évènemens plus,
rapprochés donnent à l'ame une fecoufle
plus vive ; foit parce que la Pantomime ,
obligée , à défaut de paroles , d'exagérer
l'expreflion , a des moyens plus puiffans ,
de nous électrifer , que le fimple difcours.
འ
HS
378 MERCURE
Il eft certain que ceux qui connoiffent le
plus ce Drame , ont revu la Fantomime
avec un nouveau plaifir.
Il faut convenir auffi qu'elle eft exécutée
avec une grande perfection . M. Gardel
le jeune , dans le rôle du Déferteur ; Mlle ,
Guimard dans celui de fa Maîtreffe ; M.
Goyon dans celui de Montauciel ; M.
Favre dans celui du Grand-Coufin , & Mlle .
Müller chargée de celui de la petite fille,
ont donné à ces différens perfonnages le
caractère & le degré jufte d'intérêt qui
leur convient. C'eft un mérite commun
aux bons Acteurs , d'exprimer autant qu'il
le faut , mais ne pas aller par- delà , eft un
mérite plus rare , & qui n'eſt donné qu'aux
Acteurs excellens.
Les Airs font parfaitement choifs : ce
font ceux de la Pièce de M. de Monfigny,
pris dans les mêmes fituations , & coupés,
à la place du Dialogue , par des àh morceaux
dune expreffion très-jufte. Les décorations
font auffi très-belles . On défireroit qu'elles
fuffent fervies avec plus de foin . Si les
gens de bon goût ont fujet de rire des
Perruquiers de la Tauride , ils font bleffés
de voir par la négligence des Machinifses
, l'alcalier d'une prifon refter quelques nutes
au milieu
d'un
camp
. Les
Amateurs
zélés
doivent
inviter
l'Adminiftration à porter
fur cet objet
une attention
nouvelle
& févère
.
H
DE FRANCE. 179
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Vendredi 18 de ce mois , on a joué
pour la première fois la Reffemblance ,
Comédie en trois actes & en vers libres.
Don Pèdre & Don Fernand font deux
frères. Le premier a époufé une Françoiſe
nommée Léonore , qu'il ramène de France.
en Efpagne . Le fecond a promis fa nièce
Conftance en mariage au Barbier Mendoce,
à condition que celui - ci lui accordera It
main de fa four Béatrix ; mais cette Béatrix
eft l'Amante aimée du jeune Don Alonzo ,
& Conftance a donné fon coeur & fa foi à
un autre Barbier appelé Lazarille. A peine
Léonore eft- elle arrivée à Madrid , que de
toutes parts elle apperçoit des gens qui la
regardent , lui fourient & lui parlent comme
à une perfonne de connoiffance : elle en
eft étonnée , elle ne peut en deviner la
caufe ; mais toutes ces méprifes viennent
de fon extrême reflemblance avec Béatrix.
En effet , à l'exception du caractère qui eſt:
très- gai chez Léonore , & très-langoureux
chez Béatrix , ces deux perfonnes le ref
femblent parfaitement : ce font les mêmes
traits , la même taille , le même fon de voix.
L'illufion eft fi forte , que Lazarille femer
H 6
MERCURE ·
à Léonore une lettre d'Alonzo , dont
Pèdre prend de la jaloufie ; que Mendoce
& Alonzo lui parlent , l'un comme à fa
foeur , l'autre comme à fa maîtreffe ; que
Conftance même y eft trompée ; que Pèdre
prend Béatrix pour fa femme , & que de
toutes ces entrevues il réfulte des furprifes ,
des jaloufies , des reproches de la part d'Alonzo,
de Pèdre & de Mendoce, & de grands
éclats de gaité de la part de Léonore. Enfin
Conftance découvre la caufe des méprifes
, elle a vu l'une après l'autre les deux
perfonnes , elle va tout éclaircir ; Lazarille
fen empêche , parce qu'il veut tirer avantage
de l'erreur générale pour le bonheur
d'Alonzo & pour le fien propre. Il met
donc la feule Léonore au fait , & l'engage
à fervir de jeunes amans que l'hymen doit
rendre heureux , contre des vieillards qui
n'y trouveroient que le malheur. Elle fe
prête à la feinte : on perfuade à Fernand
que Mendoce ne fe hâte de lui donner fa
foeur en mariage , que par la raifon qu'elle
a des difpofitions à la folie ; les deux barbons
fe piquent , fe querellent , fe brouillent
, déchirent un acte d'accord qu'ils ont
fait double entre eux , fe hâtent de confentir
à l'union , l'un de fa foeur avec
Alonzo , l'autre de fa nièce avec Lazarille :
on figne les contrats ; alors tout s'explique.
Alonzo fort avec fa femme , & Léonore reparoît.
On voit d'où font venues les méprifes
, les querelles , & chacun prend gai
ment fon parti.
·
DE FRANCE. FSI
Une ceinture & un bouquet établiſſent
au théatre toute la différence phyſique qui
exifte entre Léonore & Béatrix : cette différence
feroit trop peu fenfible & ne permettroit
aucune illufion , fi l'Actrice qui joue les
deux rôles n'en marquoit pas les caractères par
des nuances très - oppofées & très - fenties.
Otez à l'ouvrage ce mérite, & celui d'être fouvent
écrit d'une manière vive , rapide , fpirituelle
& piquante , il lui en reftera très - peu . ›
Il y a long-temps qu'on eft rebattu de ces prétendus
rapports de traits , de tailles & de
figures , qui font que l'on prend deux individus
un pour l'autre , & l'on commence
à fe laffer de voir refaire fans ceffe , avec:
très-peu de différence , ce qui a été déjà
fait vingt fois il font efpérer qu'enfin on
aura bientôt épuifé toutes les chances de
ces petites données dramatiques, qui peutêtre
n'ont déjà que trop été retournées depuis
Amphytrion & les Ménechmes , jufqu'à
Jérôme, Euftache, & Boniface Pointu .
L'Auteur de la reffemblance a fort compliqué
fon intrigue , & les refforts qu'il fait mouvoir
, l'expofent quelquefois à des reproches
graves. Par exemple , la néceffité de filer
fon action & de la prolonger par les méprifes
, lui fait fouvent placer Don Pèdre
dans des fituations très -équivoques , ce qui
l'expofe à entendre des chofes dont il eft impoffible
qu'un mari ne foit pas révolté jufqu'à
la fureur. Obfervons encore que ce Don Pèdre,
qui prend très-vîte de l'ombrage fur une
4
182 MERCURE
lettre qu'on remet à fa femme à ſon arrivée
à Madrid, s'adoucit auffi promptement qu'il
fe fâche dans les autres fcènes où il fe
trouve tour à tour avec Béatrix qui lui parle
comme à un étranger, & avec Léonore qui
lui parle comme à un époux ; de forte qu'il
devient un perfonnage paffif , femblable à
ceux qui rempliffent les rôles que les joueurs
de proverbes appellent des Compères. Lafacilité
avec laquelle Léonore fe prête aux
vûes d'un jeune Barbier , perfonnage fubalterne
& fufpect , n'a pas paru très-dé- ke
cente , & beaucoup de gens l'ont condamnée
, en obfervant que fon caractère gaita ti
ne feroit pas une excufe , parce que gaité A
n'exclut pas décence. Au total, on a fu gré
à l'Auteur d'avoir vaincu heureufement
quelques difficultés de fon fujet ; on a repouffé
, fans humeur , mais très -positivement
, les incidens qui ont paru faux & embrouillés
, principalement au troifième acte ,
qui eft le plus obfcur des trois ; & l'on a
beaucoup applaudi le jeu fin , varié , agréable
de Mademoiſelle Contat , qui , en effet,
mérite les plus grands éloges.
107
DE FRANCE. 18;
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 15 de ce mois , on a donné
la première repréfentation des Solitaires
de Normandie , Opéra comique en un Acte
& en Vaudevilles.
. Michel & Jacqueline ont vécu avec
leurs enfans Jacquot & Michelette chez
un Fermier nommé Anfelme , où ils étoient
heureux & bien traités. Après la mort
d'Anfelme , la dureté de ceux qui ont hérité
de la ferme , a forcé la petite famille
à fuir & à chercher un autre afile. Depuis
trois jours elle marche , elle arrive dans
un bois où elle fe repofe. La beauté du
lien , les reffources qu'il offre pour la vie'
frugale , engagent les bonnes gens à s'y établir
; en conféquence , Michel , aidé de fon
fils Jacquot, travaille à y conftruire une cabane
, tandis que Jacqueline & Michelette
s'occupent de petits ouvrages de femme.
A peine la cabane eft - elle conftruite, que les
enfans demandent à goûter quelque repos. La
jeune fille fe gliffe dans l'intérieur par l'étroite
entrée qu'a pratiquée Michel , & le
jeune garçon s'étend fur la toiture . Mais
à l'inftant où ils viennent de s'endormir ›
un Garde fe préfente , demande aux payfans
de quel droit ils ont abattu du bois
dans la forêt; ils répondent très- candidement
1841
MERCURE
à fes queftions : le Garde s'apperçoit qu'ils ne
font coupables que par ignorance ; mais il
faut obéir à l'ordonnance , & il leur dit de
le fuivre chez le Bailli , après toutefois les
avoir affurés qu'il ne leur fera fait aucun mal..
Michelette s'eft réveillée pendant l'explication
du Garde & de fes parens : frappée de
terreur , elle s'eft imaginé que l'ombre d'Anfelme
leur avoit apparu , les avoit maltraités
, & leur avoit ordonné de la fuivre ;
elle réveille fon frère , auquel elle fait le ,
récit de la prétendue apparition ; le jeune
garçon cherche à cacher fon trouble, quand
l'afpect du Bailli , qui entre avec Michel &
Jacqueline , le pénètre d'effroi à fon tour.
Bientôt le Bailli , étonné de la fimplicité
de la bonne - foi des Payfans , ému par les
graces de la jeune fille , par la fenfibilité
de la mère , devient fenfible lui-même , &
leur promet fon appui. Enfin une Ducheffe
à qui le bois appartient , vient fur le lieu'
où Michel a conftruit fa cabane ; elle veut
adopter les enfans de Michel ; fur le refus
qu'elle éprouve , elle demande feulement
l'un d'eux nouveau refus fuivi de la propofition
généralement acceptée , de fe
charger du bonheur de toute la famille
qu'elle fait conduire au château fur fés pás.
Cet Opéra comique n'a aucune action ;
il ne vit que par les tableaux & par les
détails. Beaucoup de Couplets coupés
avec adreffe , & terminés avec grace par
des traits d'efprit & de fenfibilité , ont excité
DE FRANCE.
de grands applaudiffenens. L'Anecdote qui
a donné lieu à cet Opéra comique , eft con
nue depuis long-temps. Madame de Sillery
l'a célébrée dans un Ouvrage qui a été
beaucoup lu & beaucoup loué. Il étoit
difficile de la porter au Théatre , & de ne
pas faire un Drame larmoyant. L'Auteur
( M. de Piis ) a furmonté heureuſement,
cette difficulté , il y a jeté ce qu'il falloit de
gaité pour que fon Ouvrage ne fût pas
trifte , & ce qu'il falloit de fenfibilité.
pour que le trait généreux ne fût pas trop
altéré. La feconde repréfentation a été plus
généralement goûtée que la première , parce
que la Pièce étoit débarraffée de quelques
détails inutiles , & qui avoient paru déplacés
. Le choix des Vaudevilles qui compofent
cet Opéra comique , fait honneur
au goût de M. de Piis
न
< ། *
J
Ce même jour 15 , on avoit placé des
banquettes dans le Parterre de ce Spectacles
cet arrangement , que l'on défiroit depuis
long-temps , a été généralement goûté . La
repréſentation a été tranquille ; les Ou
vrages que l'on donnoit ont été bien entendus
appréciés à leur jufte valeur ; &
dans les Solitaires de Normandie , les
talens de M. Clerval , de Mlle . Lefcot
de Mme. St. Aubin , & de Mlle. Renaud
cadette , n'ont pas été moins vivement applaudis
par le Parterre aliis & raifonnable ;
qu'ils ne l'avoient été jufqu'alors par le Parterre
debout & en agitation .
186 MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
NOUVELLE Hiftoire abrégée de l'Abbaye de
Port-Royal , depuis fa fondation jufqu'à fa deftruction
; accompagnée de Vies choilies & abrégées
des Religieufes , & de quelques Dames bienfaitrices
de la Maifon ; & des Meffieurs qui ont
été attachés à ce célèbre Monaftère.
Ouvrage compofé pour les perfornes qui aiment.
cette Maifon illuftre , mais principalement pour
ceux qui ne la connoiffent pas ou qui la connoiflent
peu. On y trouvera tout à la fois de l'amufement ,
de l'édification , & une grandeur dame qui frappe
& qui ravit. 4 Tomes en 2 Volumes. A Paris
chez Varin , Libr. , rue du Petit - Pont ; Froullé
quai des Auguftins , au coin de la rue Pavée ;
Méquignon , rue de la Harpe , au coin de la
rue de Richelieu .
LES plus illuftres Modernes , ou Tableau de
la vie privée des principaux perfonnages des deux
fexes qui ont acquis de la célébrité en Europe
depuis la renaiffance des Lettres ; in-folio . Prix ,
12 liv. chaque Cahier. A Paris , chez Le Roy ,
Lib. , rue S. Jacques.
On ne fçauroit trop encourager à multiplier ,
les hommages rendus aux talens , aux vertus &
à la célébrité. La nouvelle Collection , dont nous
annonçons les 2 premiers Cahiers , en comprendra
dix , chacun compofé de dix Portraits . Il en paroîtra
un chaque Lundi, ce qui promet une très - prompte
exécution. L'Auteur d'ailleurs annonce que tous
les Portraits font gravés , & que l'impreſſion du
し
DE FRANCE.
7
187
exte eft prefque entièrement finie . Le prix du
Cahier eft de 9 L. pour les Soufcripteurs feulement.
Les Portraits qui compofent ces premiers
Cahiers , font LOUIS XI ; FRANÇOIS I , Roi de
France ; PHILIPPE II , Roi d'Eſpagne ; HENRI
IV , Louis XIII , Louis XIV , Louis XV
STANISLAS , le Cardinal DUBOIS , MARILLAC , le
Cardinal DE RICHELIEU ; CAMBOUT DE PONTCHATEAU
, PHILIPPE D'ORLÉANS regnant , le
Maréchal DE NOAILLES, le Comte D'ARGENSON,
le Maréchal D'ESTRÉES , LOUIS IX , DAUPHIN ,.
la Ducheffe DE LA VALLIERE , & FÉNÉLON.
i
VOYAGES en Europe , en Afie & en Afrique ,
contenant la defcription des Mours , Coutumes;
Loix , Productions , Manufactures de ces contrées
, & l'état actuel des poffeffions angloifes
dans l'Inde ; commencés en 1777 , & finis en
1781 ; pár M. Makintosh ; fuivis des Voyages
du Colonel Capper , dans les Indes , au travers
de l'Egypte & du grand Défert , par Suez & par
Ballora , en 1779 ; traduits de l'anglois , & accompagnés
de Notes fur l'original , & de Cartes
géographiques. 2e. édition ; 2 vol . in- 8 ° . Brochés
, liv. , & 11 kv. reliés. A Londres ; &
fe trouve à Paris , chez Regnault , Lib. , rue S. ,
Jacques.
2
Le prompt débit de la première édition de cet
Ouvrage , & les extraits avantageux qu'en ont
fait les Journaliſtes , prouvent qu'il eft curieux
& intéreflant.
VOYAGES Imaginaires , Merveilleux , Allégo "
riques , Amufan's , Comiques & Critiques , faivis
des Songes & Vifions , & des Romans Cabaliftiques
, ornés de Figures ; 8e. Livraifon . 2 Vol.
contenant le Nouveau Gulliver , les Voyages ré
Créatifs de Quevedo, & la Relation du Monde de
Mercure.
f
188 MERCURE
Cette Collection formera 40 Volumes . Le prix,
eft de 3 liv. 12 f. le vol . br. , avec 2 Planches.
Il paroîtra régulièrement 2 vol. par mois.
On continue de s'infcrire pour cette Collection
à Paris , rue & hôtel Serpente , chez Cuchet ,
Libraire , Editeur des OEuvres de le Sage , 15 v.
in-8 ° . , avec Figures ; de celles de l'Abbé Prevoft,
idem ; & du Cabinet des Fées , 37 vol. in- 89 . &
in- 12 , avec & fans Figures.
·
COLLECTION Universelle des Mémoires particuliers
relatifs à l'Hiftoire de France . Tome
XXXV ; in-8 ° . A Londres ; & fe trouve à Paris,
rue & hôtel Serpente.
Ce Volume contient la fuite des Mémoires de
Villars.
LA Galerie Françoife , hommages de famille
d'amitié & de fociété , contenant un grand nombre
de Pièces de vers , Chanfons , Couplets pour
Etrennes , Bouquets , Compliméns , Félicitations de
mariage , &c. &c .; appropriées aux différentes
circonftances ; 335 pages. A Paris , chez Royez ,
Lib. , quai des Auguftins.
ETRENNES d'Amour ; par M. Lablée , édition ,
ornée de Gravures. Même adreffe que ci- deflus ."
L'ART de Ecriture fimplifié ; par le Sieur ,
Brazier , Ecrivain du Cabinet du Roi , rue Montmartre
, près S. Euftache , N. 11 .
Se vend à Paris , chez l'Auteur ; Petit , Lib. ,
au Palais - Royal , 2e . galeric en entrant par la
cour , No, 2503 Niodot , Graveur & Md . Pape- :
tier , rue du Four- Saint-Germain , N° . 92.,
ZOROASTRE , Confucius & Mahomet , compamás
comme Sectaires , Légiflateurs & Moraliſtes ,
DE FRANCE. 189
avec le tableau de leurs Dogmes , de leurs Loix ,
& de leur Morale ; par M. de Paftoret , Confeiller
de la Cour des Aides , de l'Académie des
Infcriptions & Belles- Lettres , de celle de Madrid ,
Florence , Cortone , &c. 2c. édition . A Paris ,
chez Buiffon , Lib. , rue des Poitevins , Hôtel de
Mefgrigny.
Cette édition nouvelle juftifie les éloges que
nous avons donnés à cette eftimable Production ;
les recherches profondes , l'étendue des connoiffances
qu'elle fuppofe , l'ordre , la netteté qui y
regnent , le développement , l'appréciation exacte
de ces trois célèbres perfonnages ; tout a paru répondre
à l'importance du fujet.
LES Intrigues du Cabinet des Rats , Apologue
national , deſtiné à l'inftruction de la Jeuneffe &
à l'amufement des Vieillards. Ouvrage traduit de
T'allemand en françois ; & enrichi de 22 Planches
gravées en taille-douce ; in-8 °. de 148 pages. A
Paris , chez Le Roy , Lib. , rue S. Jacques ; & la
veuve Marchand , rue de la Barillerie , près le
Palais.
Cet Ouvrage très-ancien , écrit originairement
en allemand , a été traduit dans prefque toutes
les Langues. On prétend que le fonds en eft hiftorique
; & qu'il y eft queftion allégoriquement
d'un Comte du 9e. fiècle , qui fit du bruit par
fa tyrannie & fon hypocrific. On lit encore cet
Apologue avec plaifir.
PROCÈS- VERBAL des Séances de l'Affemblée
Provinciale de l'Orléanois , tenue à Orléans le 6
Septembre 1787 ; in -4 °. Prix , 1 liv. 16 fous. A
Orléans , de l'Imprimerie de Couret de Villeneuve';
& fe trouve à Paris , chez Née de la Rochelle
Lib. , rue du Hurepoix , près du pont S. Michel
-190
MERCURE
PROCÈS-VERBAL des Séances de l'Affemble
Provinciale des Duchés de Lorraine & de Bar ,
tenue à Nancy dans le mois d'Août 1787 ; in-4° .
Prix , 1 liv. 16 f. A Nancy , chez H. Hæner ,
Imprimeur du Roi ; & à Paris , chez Née de la
Rochelle , Lib . , rue du Hurepoix , près du pont
S. Michel.
•
RECHERCHES philofophiques fur l'origine de
la piété & divers autres fujets de Morale ; par M. le B. de B .. ; in- 12 . Prix , 1 liv. 16 f. br. A
Londres ; & fe trouve à Paris , chez Belin , Lib ,
rue S. Jacques ; la veuve Duchefne , même rue ;
& à Metz , chez Devilly , rue Fourniruc.
LE Sieur CHAUMONT
, Me. Perruquier
à Paris , honoré de l'Approbation de l'Académie
Royale des Sciences , pour quelques découvertes
avantageules dans fon Art , vient de
trouver une nouvelle manière de faire des Toupets
fans tiffu , feule dans fon genre. Cette nouvelle
manière repréfente fi parfaitement la naiffance
des cheveux , que l'oeil le plus fin croit les
voir fortir naturellement de la tête ; ils font fi
artiftement parfemés , qu'ils font illufion en repréfentant
la chevelure la mieux plantée. Ces nouveaux
Toupets s'identifient , pour ainfi dire , avec
Fa
peau par le moyen d'une Pommade attractive
qui les fait tenit fur la tête fans aucun inconvénient.
Sa Pommade fe vend 3 liv , le bâton dé
deux onces.
On peut de la province envoyer , en affranchiſſant
, un modèle de fon front , découpé en
papier , avec la couleur des cheveux.
Sa demeure eft rue des Poulies , à gauche par
la rue S. Honoré , la première allée.
DE FRANCE. 191
LOUIS - PHILIPPE - JOSEPH , DUC D'ORLÉANS ,
premier Prince du Sang , né en 1747. Prix , 1 l.
4 fous ; colorié , 3 liv. A Paris , chez Legrand ,
Graveur , rue Galande , No. 74.
CARTE du Gouvernement de Tauride , comprenant
la Krimée , les villes & forts de Kinburn , Oczakow
, Kerſon , & tous les pays aux environs jufqu'aux
extrémités de la mer d'Azow , pour fervir
au théatre de la guerre entre les Turcs & les
Ruffes. Dreffée principalement d'après la Carte
manufcrite , levée fur les lieux par les Ingénieurs
Ruffes , pour le voyage de Sa Majefté l'Impératrice
de Ruffic ; & affujettie aux Obfervations aftronomiques
de MM. de l'Académie Royale des
Sciences de Pétersbourg ; par le Sr. Dezauche ,
Géographe , & fucceffeur des fieurs Delifle & Ph.
Buache , premiers Géographes du Roi , & de l'Académie
Royale des Sciences. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Noyers. Frix , 2 liv.
Cette Carte , qui a le mérite de l'exactitude ,
tire un nouvel intérêt de la circonstance actuelle ,
Poft equitem fedet atra cura :
Le chagrin monte en croupe , & galope avec luf.
ESTAMPE à la manière Angloife , de 10 pouces
de haut fur 14 de large , gravée d'après A. E..
Gibelin , par Et. Beillon . A Paris , chez Jauffret ,
rue de la Fertoneric , No. 2, Prix , 3 liy,
Cette Eftampe repréfente un fujet fingulier &
neuf pour la Peinture. L'Artifte a ajouté à l'idée
du fujet ; ce n'eft pas feulement le noir chagrin
en croupe derrière le Cavalier ; c'eft te chagrin
dévorant cramponné fur le dos du cheyal, & tenant
au coeur le malheureux jeune homme qui
précipite ça vain le galop du courfice,
192 MERCURE DE FRANCE.
Du Répertoire de la Loge Olympique , fix
Symphonies à divers Inftrumens ; compofés par J.
Haydn , Cuv. 51e. , gravé d'après les Partitions
originales appartenant à la Loge Olympique. Prix ,
15 liv. s chacune de ces Symphonies fe vend féparément
3 liv. A Paris , chez Imbault , rue S.
Honoré , entre l'Hôtel d'Aligre & la rue des Pou
lies , No. 627.
Ces Symphonies , du plus beau caractère &
d'une facture étonnante , ne peuvent manquer
d'être recherchées avec le plus vif empreffement
par ceux qui ont eu le bonheur de les entendre ,
& même par ceux qui ne les connoiffent pas. Le
nom d'Hayn répond de leur mérite extraor
dinaire.
A
TABLE.
M. l'Abbé de Lille. 145 Le Mentor vertueux.
Conte. 146 Diogène à Paris.
Imitation.
Epigramme.
Charade, Enig & Log.
Almanach Littéraire.
Alphonfe d'Inange.
160
163
167
Ibid . Académ. Roy. de Mufiq 176
147 Variétés.
148 Comédie Françoife.
179
150 Comédie Italienne. 183
156 Annonces & Notices . 186
APPROBATION.
JAT lu , par ordre de Mgr . le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 26 Janvier
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en
empêcher l'impreffion . A Paris , le 25 Janvier
1788 .
RAULIN.
COURT RÉSUMÉ
·
des principaux Evènemens politiques de
l'année 1787.
PEU d'époques feront plus mémorables dans
l'Hiftoire ,que celle qui vient de s'écouler . L'Affemblée
des Notables en France , les conjonctures où
s'eft trouvée cette Monarchie , les incidens qu'ont
fait naître les moyens préfumés néceſſaires à la
reftauration de fes Finances la guerre civile des
Provinces-Unies , la révolution & le changement
de fyftême qui en ont été la fuite , les armemens
du Roi de Pruffe & de l'Angleterre , fuivis des
mêmes mouvemens en France , & enfin diſcontinués
par-tout , en vertu d'une Convention pacifique
, fignée au moment où l'on croyoit cette
partie de l'Europe embrafée de nouveau ; les
troubles des Pays-Bas , non moins finguliers par
quelques-unes de leurs caufes , que par leurs variations
& leur iffue ; enfin , la rupture fi longtemps
différée entre la Porte Ottomane & la Ruffie
,fourniroient fans doute un texte intéreffant de
réflexions & de récits . Mais , privés de la liberté
de remplir à cet égard l'attente de nos Lecteurs
circonfcrits dans les triftes limites d'une narration
toujours imparfaite & précipitée , quel intérêt pour
roit réfulter d'une répétition abrégée de faits , la plupart
très-récens , & déja expofés dans ce Journal
avec plus de développement ? Hors de pofition à
pouvoir déduire des vérités qui dans 25 ans , peutêtre
, ne feront pas encore bien éclaircies , nous avons
du moins dirigé cette rédaction de manière à préferver
la crédulité publique , des piéges journaliers
que lui tendent les Papiers publics , en pro-
No. er Janvier 1788. •
5
a
?
2 )
pageant des nouvelles & des jugemens dont la
fource n'eft jamais pure .
Ce n'eft pas feulement par de vives Commotions
publiques , que l'année dernière fixera l'attention
des Hiftoriens, L'influence , peut- être beaucoup
trop grande , de l'ambition commerciale fur
la politique intérieure & extérieure , a produit de
nouveaux Traités & de nouveaux rapports. L'an
neau qui l'an paffé rapprocha les liaiſons d'induftrie
entre la France & l'Angleterre , s'eft fortifié
par des Conventions additionnelles ; mais le premier
avantage de cette Union ayant d'abord paru
refter au plus entreprenant , des murmures fe font
élevés dans quelques Provinces du Royaume ,
comme fi la nature avoit condamné l'induſtrie nationale
à lutter trop inégalement contre nos voifins.
Heureufement cet aveu d'inhabileté volontaire
n'eft pas une preuve d'impuiffance ; l'efprit
du Commerce , la patience , l'émulation , l'économie
ne font point des dons réſervés à la feule
Angleterre fes moyens n'étant pas, exclufifs , il
feroit étrange qu'en les adoptant , fes bénéfices le
fuffent également. Le Commerce du Nord offre la
même concurrence , & fourniroit les mêmes réflexions.
Le Traité récent de la France avec la
Ruffie a diminué le défavantage de nos Négocians
dans ce trafic , & lui a donné quelque fureté.
Pour en apprécier l'utilité , il fuffiroit d'oppofer
aux raifonnemens de ceux qui la conteftent , les
efforts par lefquels les Anglois ont tenté de prévenir
cette tranfaction. Celle dont ces heureux
Infulaires jouiffoient dans le même Empire , refte
toujours fufpendue. Il eft même affez remarquable
que , s'écartant en cette occafion de leurs préjugés ,
ils aient arrêté par des obftacles politiques le renouvellement
de ce Traité , & fubordonné cette
fois les intérêts du Commerce à ceux de l'Etat.
:
( 3 )
En ce moment , on diftingue encore en Europe
un autre objet d'émulation , tardive il est vrai
moins importante par une fuite de ce retard même,
mais digne en tous fens de la juftice & de la fageffe
des Souverains ; nous parlons de la tolérance.
L'Allemagne entière , fi l'on en excepté la
Bavière , a renoncé aux maximes du 16°. fiècle .
A la liberté de confcience dont jouiffoient les Diffidans
dans la plupart de fes Principautés , elle a
ajouté la liberté de leur culte , & même en quelques
endroits , le partage des emplois civils . Dans
la Seffion dernière , nous avons vu le Parlement
Britannique près d'accorder aux Non - Conformiftes
, je ne dis pas la tolérance civile , dont ils
jouiffoient déja dans toute fon étendue , mais encore
la tolérance politique , qui en détruiſant l'acte
du Teft & celui de Corporation,, eût mis leurs.
Sectes dans une égalité prefque parfaite avec la
Religion dominante. Cette grande queftion , difputée
de part & d'autre avec autant de profondeur
que d'humanité , n'a pas été jugée très - définitivement.
Quoique l'Innovation propofée ait eu.
contre elle la pluralité des Communes Britanniques ,
& les hommes les plus murs de cette Affemblée ,
il eft à croire qu'on la remettra tôt ou tard en
examen , avec des réferves qui la rendent généralement
admiffible. Il eft doux d'avoir vu quelques
mois après le Gouvernement François porter aufh
fon attention fur les Proteftans du Royaume , &
affurer par une loi permanente les premières conditions
de l'exiſtence naturelle de ces Sujets , dont
les plus doux liens de la nature , les rapports domeftiques
les plus intéreffans au bon ordre & à la
fociété , reftoient foumis à une incertitude , à quelques
égards , pire que la profcription.
La régularité avec laquelle nous avons tâché
de recueillir les principaux débats du Parlement
a ij
( 4 )
de la Grande-Bretagne , a dú inftruire nos Lecteurs
des efforts de cette République dans fon adminif
tration intérieure , pour améliorer le régime de fes
Finances , pour en fupporter le fardeau fans déffécher
les fources de la profpérité publique , &
pour mettre la Nation en état de foutenir à-la-fois
des impôts multipliés , la confiftance de fon crédit
, les reffources d'un trafic immenſe , fes pertes
dernières , par un redoublement d'activité ; fa place
dans le fyftême politique , par fes opérations légiflatives
autant que par fes négociations.
Il étoit
réfervé au fils même du Comte de Chatham , de
reproduire en Angleterre ce phénomène d'un concert
de volontés , du filence de l'efprit de parti ,
d'un aveu unanime des talens , comme de la pré¬
voyance d'un Miniftre. En mettant le fceau de l'eftime
& de la confiance , générales à l'adminiftration
de M. Pitt , l'année dernière a affermi dans
fes mains un gouvernail auquel la Nation voit fa
gloire attachée.
Paffant fur les véritables caufes qui ont appelé
le Roi de Pruffe à un rôle fi décififdans les fcènes
funeftes de la Hollande , nous remarquerons que
jufqu'ici les principes de fon illuftre Prédéceffeur
ont confervé leur Empire dans le régime intérieur.
( 5 )
Les changemens même qui ont modifié quelques
parties de l'ancienne adminiftration , fe reffentent
encore du refpect qui lui a furvécu . On a vu dans
ces réformes une timidité prudente ; on a craint
d'ébranler la clef même de l'édifice , en en déta
chant quelques pierres qui le défiguroient. Mais
l'un des Miniftres de cette Monarchie homme
d'Etat & Citoyen , également propre à la conduite
des intérêts politiques , & à illuftrer une
Académie , eft lui-même l'Hiftorien de l'Adminiſtration
Pruffienne. Chaque année nous préfentons
à nos Lecteurs ces Tableaux périodiques , qui
rendroient ridicules d'informes croquis tracés par
la main d'un Etranger.
La réſiſtance des Provinces Belgiques aux innovations
introduites dans leurs Coutumes conftitutives
, a paru à quelques efprits inattentifs une
étincelle du volcan qui embrafoit la Hollande ; on
a cru que celle ci , en électrifant fes voifins , lear
communiquoit un enthouſiaſme de liberté. A la
vérité , les fymptômes d'échauffement ont été
prefque les mêmes dans les deux contrées ; mais
le principe en étoit très-différent. Dans les Pays-
Bas on s'oppofoit à une réforme ; dans les Provinces-
Unies on l'entreprenoit : là , on étoit armé
pour défendre des lois jurées ; ici , pour fubftituer
une nouvelle conftitution à celle qui s'étoit affermie
par fes abus même , & dont l'ébranlement
feul mettoit en péril la fureté publique & particulière.
Les Pays-Bas Autrichiens ont défendu les
abus comme les lois mêmes. Dans leur défiance ,
ils ont envifagé du même oeil des atteintes à leurs
droits fondamentaux , & des changemens dans la
police publique , que les lumières du fiècle , l'expérience
, une utilité préfumée , avoient ordonnés
autant que la volonté de l'Empereur. Déja l'Eua
j
( 6 )
rope, à la vue des Brabançons armés , de quelques
fcènes tumultueufes , & d'une armée Impériale en
mouvement , s'attendoit à voir enfanglanter ce)
théâtre où l'on ne s'étoit encore battu qu'en écri- ,
tures , lorsqu'à l'inſtant des réfolutions les plus
fermes , le Cabinet de Vienne a tout-à-coup abandonné
fes projets , & fait rétrograder fes troupes .
Cette révolution auffi fingulière qu'inefpérée ,
doit être , à ce qu'il femble , attribuée à un autre
évènement non moins inattendu , c'eft-à - dire , à la
déclaration de guerre de la Porte Ottomane contre
la Ruffie.
>
L'Europe entière favoit d'avance le contenu du
Manifefte de la 1ere, de ces deux Puiffances , puifque
les évènemens qu'on y rapporte avoient été de
notoriété publique. En obfervant ces différens interminables
, que des Traités continuels ne terminoient
point, on fe demandoit quelle feroit enfin
Fiffue de cette guerre de Conventions , dont chacune
donnoit lieu à de nouveaux empiétemens
ou à de nouveaux troubles. Lorfqu'on vit l'Impératrice
de Ruffie réalifer la fable de Sefoftris , partir
en pompe des climats glacés de la Finlande , pour
aller étonner de fa préfence vers la mer Noire , le
fucceffeur des Selim & des Soliman , pénétrer dans
ces déferts nouvellement conquis, avec un cortège
auffi redoutable qu'éclatant , reçue aux bords du
Niéper par un Roi de Pologne , en Tauride , par
un Empereur d'Allemagne ; lorfque , dis-je , on vit
s'exécuter cet augufte pélerinage qui paroîtra romanefque
aux Critiques à venir , on fe demanda
à quoi tendoit une démarche fi extraordinaire ? A
un couronnement folennel ? route cérémonie s'eft
réduite à une priſe de poffeffion fous la fauvegarde
de 40 mille hommes. A des conquêtes ultérieures
on a feulement fortifié le foupçon de ce
projet. A un appareil propre à intimider les Ottot
( 7 )
mans, inquiétés par de nouvelles requifitions ?
Quels qu'aient été les motifs fecrets de ce voyage ,
on étoit loin d'en prévoir la fuite immédiate. A
peine l'Impératrice de Ruffie rentroit dans fon palais
de Pétersbourg , que fon Envoyé à Conftantinople
étoit enfermé , la mer Noire couverte de
vaiffeaux Ottomans , les troupes du Grand Seigneur
en marche , & la guerre portée fur ce territoire
qui venoit de retentir d'acclamations triomphales.
De quelque manière qu'on enviſage cette
politique de la Porte, on ne peut guère fe déguifer
que dix ans d'épreuves & d'inquiétudes n'aient
enfin amené fa dernière réfolution . Elle a été conduite
depuis un an , avec une activité , avec une
prévoyance , & en même temps avec une patience
fine , bien contraires à l'opinion des Européens
fur la nonchalance des Ottomans. Jufqu'ici , il eſt
vrai , ils n'ont pas tiré de l'heureuſe pofition où
ils avoient fu fe placer , les avantages décififs qu'ils
efpéroient. Les fuccès & les pertes font balancés
entre les deux Empires ; fluctuation qui ne peut
être longue , & à laquelle fuccéderont vraisemblablement
des faits d'armes plus confidérables . Suivant
les premières apparences , peu de guerres auront
été plus fanglantes . Les Ottomans défeſpérés
de leur humiliation précédente , avertis par de nouveaux
dangers , fe rendront difficilement à des négociations
pacifiques , qui ne leur rendroient ai
T'honneur ni la fureté.
a iy
( 8 )
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
TURQUIE.
De Conftantinople , le 15 Novembre 1787.
A NOTRE étonnement , 42 voiles de
notre flotte de la mer Noire font rentrées
à Bujuckderé , dans le canal , le 26 o&obre.
Ce retour inopiné s'étant fait fans ordres
& fans néceffité , le Public a partagé le
mécontentement du Gouvernement. Le
Vice- Amiral Haffan-Bey a été d'abord arrêté
& confiné à Synope ; enfuite on l'a
fait revenir , on l'a interrogé de nouveau ,
& étranglé le 12. On s'attend que la flotte
remettra bientôt à la voile fous un autre
Commandant. Les opérations du Pacha
d'Oczakof ayant également trompé l'attente
du Grand Vifir , le bruit court que
ce Commandant étant rappelé , le Kiflar-
Agafhy (Chefdes Eunuques noirs) eft allé
à la rencontre , & lui a demandé fa tête au
nom du Grand Seigneur. Le Mufti eft dépofé,
& remplacé par le Cadileskier de Roumelie.
( 9 )
Suivant les rapports du Ministère , nous
n'avons perdu dans la dernière campagne
qu'un feul vaiffeau de ligne , auquel le feu
prit par une imprudence , & qui ſauta
en l'air avec 240 hommes de l'équipage.
On travaille avec activité à la conftruction
de plufieurs vaiffeaux de guerre , trois
defquels , dont l'un de 80 canons , feront
lancés au premier jour.
Le Capitan-Pacha arrivé d'Egypte à
l'ifle de Rhodes , a fait demander à S. H ,
felon l'ufage , la permiffion de fe rendre
ici ; un Capigi-Bafchi lui a tout de fuite
porté les ordres du Grand Seigneur , &
le 12 il est entré dans le port avec fon Efcadre
de 26 voiles , une abondance de
provifions, &de groffes fommes d'argent.
Sa préfence , à ce qu'on croit , amènera
des changemens dans les opérations &
dans la politique du Ministère.
Le point invariable dont on femble
décidé à ne pas le départir , eft l'indépendance
de la Crimée , & le refus de toute
Ceffion ou indemnités , en cas que les
deux Cours Impériales en fiffent les conditions
d'un accommodement . Telle eft ,
à ce qu'on préfume , la réponſe ferme
& uniforme qui a été rendue fur les dernières
lettres du Cabinet de Vienne .
Quoique fes promeffes & fes négociations
duffent nous tranquillifer , en appa
a v
( 10 )
rence , fur les vues de cette Cour , on en
fuit tous les mouvemens ; on eft très- bien
inftruit de toutes fes opérations militaires ,
& la prudence à dicté les ordres envoyés
à nos Commandans en Servie & en Bulgarie.
On a fait paffer de la Macédoine
dans la Roumélie , tous les Janiffaires en
état de faire la guerre , & 25,000 recrues.
Le Divan a reçu depuis quelques jours
l'agréable nouvelle que les Tartares fe
font emparés de la fortereffe de Taman &
de Temerof dans la Circaffie , & qu'ils ont
fait prifonniers de guerre 1,800 hommes
de troupes Ruffes . Cette place eft trèsimportante
, tant par fa pofition fur la mer
d'Azof , que par fon port auffi large que
commode.
POLOGNE.
De Varfovie, le 11 Décembre.
Le Pacha de Choczim a notifié officiellement
au Comte Potocki , Commandant
de nos troupes en Ukraine , l'arrivée
, fous huitaine , du Khan de Crimée
avec 30 mille Tartares qui s'arrêteroient
trente jours fur la frontière , après quoi:
cette armée entreroit en Pologne , pour
éloigner les Ruffes des frontières Ottomanes.
Cette déclaration & ce délai font
des ménagemens pour la République , &:
l'invitent à la réflexion . On peut croireque
cette nouvelle apportée à S. M. , a
( II )
confterné les bons Citoyens , & même ceux
qui ne le font pas . Quelques-uns de ces
derniers , néanmoins , affectent de braver
les menaces de la Porte , & de la traiter
déja en ennemie .Quoique le Comte Potocki
ait garni quelques paffages de chevaux de
frife & de foffés , & qu'il ait, prefque entièrement
à fes dépens, élevé trois redoutes
vis- à- vis de Choczim , près de Szwaniec ,
ces foibles préparatifs ne diffipent pas les
inquiétudes générales . L'oppofition d'avis
n'eft pas moins grande que celle d'intérêts.
A l'idée d'envoyer une Députation
amicale à la Porte , a fuccédé celle d'une
Diète extraordinaire , puis d'une Confédération
générale. Malheureufement celle-
ci , à laquelle on parle de donner deux
Chefs dévoués au Parti qui s'eft livré aux
Ruffes , ne feroit que partielle , & par
conféquent peu légitime . Divers Magnats
puiffans fe préparent à lui oppofer , fi
elle a lieu , une autre Confédération.
A cette crife fe joint encore la crainte
d'une famine immédiate dans plufieurs
Palatinats. Ceux de Volhynie , de Podolie
, de Kiovie & de Bracklau , ont envoyé
ici une Députation au Roi & au Confeil
Permanent. Ces Députés ont exprimé
leur indignation des défordres & des
violences qui accompagnoient les fourni
nitures exigées par les Ruffes ; ils ont
a vj
( 12 )
peint leurs Provinces comme livrées à une
dévaftation fans exemple , & à une famine
prochaine , fi l'on n'y portoit un prompt remède
. Ils ont demandé qu'on formât du
moins un magafin général , où chacun porteroit
fes grains fuperflus , & d'où on les
conduiroit à l'armée Ruffe . Par ce Mémoire
énergique , il paroît que celle- ci
enlève à-la-fois les denrées & les Payfans
qui les tranfportent .
Après de longues Délibérations , le
Confeil n'a pris aucun parti encore , &
les Députés reftent fans réponſe..
D'auffi triftes conjonctures raffemblent
en cette Capitale plus de Seigneurs qu'on
n'en voit ordinairement.
Suivant les derniers avis , les poftes
avancés du Feld- Maréchal Comte de Ro- .
manzof fe trouvoient , le 24 novembre ,
à Mohilow. Vis - à - vis , de l'autre côté du
fleave , étoit , à ce qu'on ajoute , un Corps
d'armée fous les ordres d'un Pacha à trois .
queues.
ALLEMAGNE.
De Vienne le 14 Décembre. "
Nos troupes fe font concentrées de
plus en plus fur les bords de la Drave ,
depuis Effek jufqu'à Semlin, Les Officiers
, qui ont dû laiffer leurs bagages fur
les chariots , n'ont avec eux que les
chofes néceffaires. Comme ces troupes
( 13 )
font très- ferrées , leur nombre & leur pofition
doit les incommoder ; toute durée
de cette concentration expoferoit l'armée
à des maladies qui font déja d'affez
grands ravages ; auffi l'on s'attend à quelque
expédition prochaine , quoique cependant
nos rapports pacifiques avec les
Ottomans n'aient été troublés , ni par la
moindre hoftilité de leur part , ni par
aucune déclaration de guerre. Ils ne s'endorment
pas à la vérité fur nos mouvemens.
Le Pacha de Belgrade a pris fes
mefures fans les annoncer dans les Gazettes
il fait furveiller les bords de la
Save & du Danube ; il a fortifié fa garnifon
, & doublé les fentinelles . Du côté de
Widin , les Ottomans reçoivent des renforts
journaliers de l'Anatolie , & on les
fuppofe aujourd'hui au nombre de 30
mille , dont 10 mille Spahis.
Ces difpofitions annoncent peu le fuccès
d'un coup de main , que les Gazettes
de cette ville & d'ailleurs croient néanmoins
fi aifé , qu'elles promettent à l'Empereur
, au nom de ſes Généraux , d'enlever
Belgrade en 24 heures , & de culbuter
avec trois régimens la garnifon & la fortereffe.
Le 12 novembre dernier , Antoine Zer
piaco , Potier , eft mort à Neukirchen en
Hongrie , âgé de 115 ans.
( 14 )
De Francfort -fur-le-Mein , le 20 Décembre.
« Diverfes lettres de Vienne portent la
» nouvelle très -étrange que trois colonnes
» de troupes de l'Empereur , qui fe trou-
» voient fur la rive gauche du Danube ,
» ont effayé de furprendre Belgrade ; que
» l'une de ces colonnes s'eft égarée dans
» fa marche , & qu'elle a été fort mal-
» traitée par les troupes Ottomanes. Cet
» évènement eft rapporté fi diverſement ,
» qu'il femble prudent d'en attendre la
» confirmation ; mais une action quel-
» conque entre les troupes Impériales
» & Turques annonce une rupture dé-
» cidée ; & un échec , quelque léger qu'il
» foit dans la circonftance actuelle , peut
» être la première étincelle d'une guerre
vive entre la Porte & la Maifon d'Au-
» triche alliée de la Ruffie . Cependant
» nous répéterons encore que l'agreffion
» fubite & fpontanée de l'Empereur eft
" regardée comme une démarche inat-
» tendue & invraisemblable. »
Malgré les doutes que peut faire naître
ce projet de furprife tenté fur Belgrade
nos lettres particulières de Vienne du 15 ,
en rapportent des circonftances qui prouvent
au moins combien ce bruit s'eft accrédité
dans cette Capitale.
« Les dernières lettres de Conftantinople ;
" nous mandent nos Correfpondans , avoient
( 15 )
"
» confirmé que la Porte ne vouloit entendre à
» aucun arrangement , à moins que la Ruffie
» n'abandonnât la Crimée. Ces nouvelles ne
» parurent ici nullement favorables à la conferva-
» tion de la paix. On crut même la guerre
telle-
» ment décidée , qu'il fe fit des paris confidérables
• qu'elle feroit déclarée avant la fin de janvier.
» En même temps on apprit que plufieurs
régimens de l'armée de Hongrie , fe portoient
» en diligence vers Semlin. Le 5 , on fit partir
» d'ici de nouveaux convois militaires très con-
» fidérables ; le travail des épuipages de campagne
» du Feld - Maréchal Lafcy fut accéleré , & la
» réunion de tant de mefures précipitées , à
l'approche de l'hiver fit conjecturer qu'on pro-
» jetoit un coup de main fubit.
»
"
"
" En effet, on vient d'apprendre que les troupes
» de l'Empereur ont tenté de s'emparer de Bel-
» grade dans la nuit du 2 au 3 de ce mois ; mais
» que cette entreprite a échoué , les Généraux
" Alvinzy & de Gemmingen étant arrivés trop
» tard pour foutenir le Général de Clairfait , qui
» a été forcé de fe retirer avec perte. On ajoute
» à cette nouvelle quelques particularités. Trente
» hommes déterminés , dit- on , s'étant introduits
» dans la fortereffe de Belgrade , avoient promis
» d'en ouvrir les portes à minuit aux troupes des
" Généraux de Clairfait & de Gemmingen , qui
» cette même nuit devoient paffer le Danube.
» Le Corps du Général de Clairfait exécuta en
effet ce paffage vis-à - vis de Belgrade ; mais le
» Corps du Général de Gemmingen , qui devoit
» traverfer le fleuve au deſſus de la ville , toucha
" dans l'obfcurité fur des bancs de fable , &
» n'arriva pas à temps. En conféquence , le Gé-
» néral de Clairfait fe trouva trop foible pour
» exécuter feul l'entreprife projetée ; les Turcs
( 16 )
» parurent de toutes parts , & il fe vit obligé de
» hâter fa retraite. On parle de 300 hommes de
» nos troupes qui ont péri dans le Danube ; on
» ignore le nombre de ceux qui peuvent avoir
» été pris ou qui fe font égarés ; mais on affure
» que le régiment d'Efterhazy a infiniment fouf-
» fert .
» Le Général de Rouvroy , eft arrivé ici en
» toute diligence venant de la Hongrie , & a eu
» une longue conférence avec l'Empereur . Le
» bruit court que S. M. a fur le champ renvoyé
» à Peter - aradin l'Officier porteur de ces
» fâcheufes nouvelles , avec ordre aux Généraux
d'inveftir Belgrade en règle. »
L'Archevêque- Electeur de Cologne eft
arrivé ici le 12 , & a continué le lende
main fa route pour fe rendre à Vienne .
On débite que l'Empereur fe propoſe
de réformer , de concert avec les Etats
d'Allemagne , la procédure civile & criminelle
dans l'Empire. On ajoute que l'on
prendra les meſures les plus propres pour
faire terminer dans l'efpace de deux années
, les procès les plus diffus & les plus
importans.
ITALI E.
De Livourne , le 12 Décembre.
Nous favions l'arrivée du Capitan-Pacha
à l'ifle de Rhodes ; & les derniers avis de
Conftantinople , en date du 14 novembre ,
nous apprennent fon entrée dans cette
capitale de l'Empire , où il a été très-bien
reçu du Grand Seigneur. Peu de jours
( 17 )
après , à ce qu'on ajoute , cet Amiral devoit
partir pour l'ifle de Metelin , dont il
vifiteroit les conftru &tions , & où l'attendoient
inceffamment 2 frégates neuves ,
achevées fur les chantiers de cette ifle .
L'Amiral Ottoman compte raffembler
dans la mer Noire une flotte de foixante
vaiffeaux , dont trente de ligne : les Ruffes
n'en ont pas autant à beaucoup près .
A ce qu'on croit il ne tardera pas
à remettre en mer & à fe rendre dans
les eaux d'Oczakof. Le vaiffeau Ruffe
pris dans le canal étoit déja radoubé , &
devoit faire partie de l'efcadre Ottomane .
9
"
On affure que le Chevalier Lombard
qui s'étoit battu avec tant de courage fur
la frégate Ruffe qu'il commandoit , a été
coulé à fond par les Ottomans , & a peri ,
ainfi que cent Grenadiers Ruffes qui fe
trouvoient fur la frégate.
La Baronne d'Herbert , époufe de l'Internonce
Impérial à Conftantinople , eft
arrivée de Malthe en ce port , avec fa
famille , le 9 de ce mois , à bord d'une
polacre Françoife , après 26 jours de traverfée.
Cette Dame compte paffer l'hiver
à Pife .
Pendant l'ouragan qui a défolé le territoire de
Gênes , le 12 novembre , un petit garçon âgé de
neuf ans fut faifi d'une frayeur fi grande , qu'il
en eut des convulfions & la fièvre. Peu de temps
après les fymptômes de l'hydrophobie s'étant
( 18 )
manifeftés chez lui , on le transféra au grand
hôpital de Pammatone , où , malgré les plus
prompts remèdes il fuccomba à fa maladie. Sa
mort fut précédée & accompagnée de tous les
caractères qui diftinguent l'hydrophobie ; & quoique
l'on ait fait toutes les perquifitions poffibles
pour favoir s'il avoit été mordu de quelque chien,
tout ce qu'on a pu apprendre , c'eſt qu'il avoit
reçu il y avoit plus d'un an, un coup de patte
d'un chien , qui lui fit une légère égratignure
entre le front & les fourcils. A peine l'enfant futil
expiré , qu'il lui fortit des narines deux houppes
de lombrics ou vers. On réfolut alors d'ouvrir
fon corps , & on trouva tous les conduits inteftinaux
remplis de vers jufqu'au haut de l'oefophage ,
d'où n'ayant pu fortir , attendu l'étranglement que
Phydrophobie occafionne dans cette partie , ils
avoient pris iffue par les narines .
GRANDE- BRETAGNE,
De Londres , le 25 Décembre.
Le 17 , à ce que rapportent nos Papiers
, l'ordre eft arrivé à Portsmouth det
réduire fur le champ à 400 hommes , les
équipages des vaiffeaux de 74 canons ;
& à 300 hommes , ceux des vaiffeaux de
64. Cette réduction a dû s'effectuer le
lendemain.
L'Amirauté a fixé le nombre des vaiffeaux de
garde à Portſmouth ; ce feront , le Barfleur de 98 ,
fur lequel fera arboré le pavillon Amiral ; le Coloffus
, le Bedford, le Pégafe , le Goliath & le
Magnificent, de 74 canons chacun.
L'établiffement de paix à Plimouth , confiftera
en fix vaiffeaux de garde ; favoir , l'Impregnable
le Cumberland de 74 , & de quatre autres
de 90 ,
( 19 )
du même rang que ce dernier , qui feront jugés
être dans le meilleur état.
Le Chevalier Francis Drake , Contre-
Amiral , a baiffé fon pavillon qui flottoit
fur le Barfleur de 90 canons , & Lord
Hood, en qualité de Commandant du port
de Portſmouth , y a fubftitué le fien .
Il a été envoyé des ordres à Chatham
de hâter la conſtruction du Royal George
& du Queen Charlotte de 110 canons . Le
premier eft déja fort avancé , & on préfume
qu'il pourra être lancé l'été prochain .
On a expédié , le 20 , de St. James
des dépêches à la Régence de l'Electorat
d'Hanovre .
Le Bureau de la Tréforerie a préfenté ,
le mardi , à la Chambre des Communes
, l'état fommaire général , tel qu'il
fuit , des revenus & des dépenfes publiques ,
du 10 octobre 1786 au 10 octobre 1787.
Revenu provenant des
Douanes .
de l'Accife .
du Timbre .
?
liv. sterl . sch. der .
7.11 4,172,341
6,156,797 4 9
1,168,236 16 7
Revenus divers & cafuels
. 1,892,879 11 8
Taxes fur les Terres
& fur la Drêche .. 2,614,000
Total du revenu
public ... 16,004,255
( 20 )
Total des dépenfes
annuelles jufqu'au
10 mai proch. inclufivement
• •
15,500,000
Surplus libre , après
avoir prélevé le
million fterl. confacré
à l'amortiffement
annuel de la
dette nationale ..
504,255
Les Gazettes de l'Oppofition , qui contrôlent
tous les comptes de M. Pitt , qui
les trouvent conftamment fallacieux , mal
fonnans , fimulés , & qui favent toujours
au jufte les erreurs de décimales qui échappent
à la Tréforerie , n'ont pas manqué
de rencontrer dans l'état qu'on vient de
lire , des doubles emplois de recette &
des omiffions de dépenfe ; mais jufqu'à
ce que ces raifonnemens foient étayés de
quelques preuves juftificatives , nous en
ferons grace à nos Lecteurs .
Dans fa dernière Affemblée , la Compagnie
des Indes a déclaré fon dividende.
de fix mois , qui refte fixé à quatre pour
cent .
Les Commiffaires de l'Accife ont eu avec le
Miniftre une conférence qui a pour but , dit-on,
de foumettre l'article du tabac à la direction de
PAccife , au lieu de celle de la Douane. D'autres
( 21 )
prétendent qu'il eft queſtion de tranfporter fur la
drêche une partie des droits exiftans ſur la bière.
Il y a ordre d'équiper fur le champ un
vaiffeau armé de 14 canons , pour efcorter
la première flotte qui tranfportera les
criminels à Botany- Bay , & dont le départ
eft fixé au mois de mars prochain .
Parmi les exemples d'émulation pour
le fervice public , qu'on remarque dans
quelques familles illuftres , on cite entre
autres celui des quatre frères du Duc de
Leinfter , de la maifon de Kildare - Fitz
Gerald , & neveu du Duc de Richmond.
Son frère puîné , Lord Henri Fitz- Gerald,
fervoit dans les troupes de terre aux Indes
occidentales , où le troifième , Lord
Charles , commandoit une frégate. Lord
Edward Fitz- Gerald étoit également Officier
dans l'armée ; & le cadet , Lord
Gerard , Garde - marine à bord d'un vaiffeau
de ligne.
==
Il s'eft formé une fociété nombreuſe
ici , en d'autres villes , & en plufieurs
Comtés , pour propofer au Parlement l'abolition
de l'esclavage des Nègres. On a
recueilli déja des foufcriptions confidérables
pour fuivre cette noble entrepriſe ,
dans laquelle fe diftinguent la ville & l'Univerfité
de Cambridge . M. Wilberforce ,
très-refpectable & éclairé Repréfentant du
Comté d'Yorck , fera la metion , à ce fu(
22 )
jet , dans la Chambre des Communes.
Un anonyme fait à cette occafion la remarque
fuivante.
« La Société pour l'abolition de l'esclavage ,
» actuellement préfidée par M. Granville - Sharp ,
» trouvera furement un puiffant foutien dans la
Chambre Haute , en la perfonne de l'Evêque
» de Londres ; on fe rappelle la fenfibilité & les
» principes eftimables qu'il a déployés dans fon
» fermon fur le commerce des Nègres , lorfqu'il
» occupoit le Siège de Chefter. Les Membres
» de cette Société font de chauds amis de la
» liberté , & ne négligent rien pour la rétablir ;
» mais nous ne pouvons nous diffimuler , que
» toute la fortune , le néceſſaire même de beau-
» coup de gens , fe trouvant affis fur le produit
» des plantations & le travail des Efclaves , il
» eft bien à craindre de voir évanouir les espérances
» que le zèle de la Société avoit fait concevoir.
» Au refte , tout homme doit faire des voeux
» pour le fuccès d'une fi noble entrepriſe.
» Nous ne favons pas fi le nombre d'efclaves
" importés annuellement dans nos plantations des
" Indes occidentales a jamais été déterminé avec
» exactitude ; mais ce calcul à été fait pour la
» Jamaïque , & il en résulte, qu'on a importé
» annuellement 7000 Nègres , & même quelque-
» fois plus dans cette feule île.
» Les petits aperçus que nous allons donner ,
» & que nous tirons d'une fuite de lettres qu'un
» homme fort inftruit a publiées dernièrement
» fur la traite des Nègres , prouvent évidemment
» à quel point ce commerce s'eft accru : - «En
» 1761 , dit-il , le nombre de Nègres ou d'Ef-
» claves à la Jamaïque , montoit à 146,000 ;
» en 1768 il étoit porté à 166,904 , de forte
( 23 )
» qu'il y a eu en 7 ans , pour cette feule île
» un accroiffement de près de 21,000 . » Affuré-
» ment il ne s'enfuit pas de toute néceffité , que
» ce commerce ait fuivi par-tout la même progreffion
; cependant on ne peut douter qu'il
ne foit accru jufqu'à un certain point , même
» depuis la date énoncée ci-deffus. »
"
Il s'eft formé à Philadelphie une Société
d'humanité ( humane Society) correfpondante
de celle de Londres , fur
les mêmes principes & pour le même
objet , les fecours à donner aux Noyés ,
Afphyxiés , &c. Cette Société Américaine.
a reçu du Docteur Lettfom Tréforier de
la Société de Londres , une lettre fur le
généreux M. Howard , dont les détails
font auffi touchans que finguliers.
« De retour de Conſtantinople , écrit le Docteur
Lettfom , M. Howard a refufé tous les
» honneurs publics qu'on vouloit lui décerner ,
» ce qui a arrêté la foufcription & l'accroiffe-
» ment du fonds deſtiné à lui ériger une Statue.
» Sur 1500 livres ſterling , on en a réclamé plus
» de 500 ; nous ne favons pas encore à quoi le
» refte fera appliqué. Malgré fes refus , M. Ho-
>> ward a paru très-fatisfait du motif qui infpiroit
» la nation , & fenfible au prix que la réconnoif-
" fance vouloit mettre à fes travaux. J'ai eu le
» bonheur de le tenir au moins trois heures dans
> mon cabinet à fon arrivée ; mais c'eſt en vain
» queje lui ai amené des perfonnes de la première
» diftinction ; il eft inébranlable dans fa réfolution ,
>> & refufe conftamment la Statue qu'il a fi bien
méritée. Il n'a encore rien publiéde fon Voyage
( 24 )
"» en Afie , auquel il compte joindre au moins
30 gravures. A peine eft-il refté ici un mois ;
» fon zèle philanthropique le preffoit de paſſer en
» Irlande , où il eft actuellement occupé à la vifite
» des prifons. Cependant je fais de lui- même que
fon manufcrit eft en état d'être imprimé. Il avoit
» heureuſement plufieurs copies de fes remarques
dépofées dans différentes caffettes . Rien n'avoit
fouffert dans le cours de fes longs voyages. Le
" fort lui réfervoit de faire une perte fenfible à
" fon coeur
dans fon pays même . Arrivé à
» Londres , & defcendant de la voiture publique
9 dans la rue de Bishopfgate , pour prendre un
un
carroffe de place , au moment même qu'il y
» faifoit charger fes malles , il lui en a été volé
» une qu'il n'a jamais pu recouvrer . Outre u
» double de fon manufcrit , elle contenoit 35
" guinées & une montre d'or. Un de mes amis
» qui vifita le lendemain la prifon de Newgate ,
» apprit d'un des détenus , que tous les papiers
» avoient été brûlés. Qu'on me permette de faire
» obferver en paffant , qu'il faut que ces fripons
» aient des intelligences & dess communications ,
» pour être. fi bien inftruits. M. Howard n'avoit
» point de double des obfervations fur le Lazaret
» de Marfeille ; par bonheur que les deffeins
» & les plans fe font trouvés dans la malle
échappée aux voleurs. Il m'a dit qu'il en faifoit
» tant de cas que s'ils lui euffent été pris , il
» feroit plutôt retourné à Marſeille pour les
» deffiner de nouveau. L'entrée du Lazaret eft
» défendue aux étrangers , & ce n'eft que par
» un ftratagême fingulier , que M. Howard a pu
» s'y introduire neuf fois fans être découvert,
» Ayant entendu dire à Marseille , qu'un pro
» teftant Anglois étoit renfermé dans une prifon
» d'Etat où ils eft défendu à tout étranger de
van s'introduire ,
»
y..
$
25
( 25 )
s'introduire , fous peine de galères perpétuelles ,
» la difficulté ne fit qu'enflammer l'enthoufiafme
» de notre voyageur ; il apprit le mieux qu'il put
» les êtres de la prifon , & particulièrement de
la chambre de l'homme qu'il vouloit vifiter.
» M. Howard eſt un petit homme , maigre ,
» mince, & qui reflemble à un François , à s'y
» méprendre. Il en adopta le coftume , paffa à
la hâte entre 24 fentinelles , & fe rendit où il
» vouloit fans être foupçonné. De retour de cette
» expédition , il enfit part à un Miniftre Anglois ;
» fon compatriote lui donna le fage confeil de
» difparoître fur le champ , en l'affurant qu'il
» feroit infailliblement découvert & arrêté , s'il
» fe haſardoit à paffer la nuit dans la ville. Il
» la quitta à la hâte , & fe rendit à Nice.
» Quand il arriva à P. , il étoit prefque onze
» heures du foir. Décidé à prendre la diligence
» de Bruxelles à trois heures du matin , il fit
» porter fa malle dans une auberge , où il ſe fit
» donner un lit pour prendre une heure ou deux
» de repos. A peine étoit il endormi , qu'il fut
» éveillé en furfaut par le bruit qu'on faifoit à
» fa porte. On l'ouvrit de force , & il vit entrer
» un homme en robe , précédé d'un domèſtique
» qui portoit deux bougies. Etes-vous Jean Howard,
» lui demanda-t-on gravement ? Je le fuis ,
répliqua l'Anglois. Voyagez-vous avec telle
» perfonne , qu'on lui dépeignit ? Je ne la connois
» pas , dit Howard. La même queſtion lui fut
» répétée , & il y fit la même réponſe , mais avec
» un peu d'humeur. Le perfonnage fit laiffer les
» bougies fur la table de la chambre , & fe
» retira. M. Howard s'étant habillé , gagna l'hôtel
» de L. Il y apprit que deux exempts étoient
» à fa pourfuite, mais il fit fi bien qu'il arrriva
» à Bruxelles fans être découvert.
No. 1. 5 Janvier 1788. b
( 26 )
»
» Il s'étoit propofé de paffer deux jours à Vienne.
" L'Empereur,ayant eu connoiffance de fon arrivée,
» defira le voir. Mais M. Howard, qui avoit trouvé
» les prifons conftruites fur un mauvais plan , &
> encore plus mal conduites par des perfonnes d'un
» grand crédit, tâcha d'abord d'éviter cette entrevue.
» Cependant il accéda enfin à la demande de
» l'Empereur , qui lui envoya un meſſage pour
» le faire prier de donner fon heure. Il fe rendit
» au Palais ; dès qu'on l'annonça , l'Empereur
» quitta fes Secrétaires , & fe retira avec lui
» dans un petit cabinet , où il n'y avoit ni tableaux
> ni glaces. C'est là que Jofeph reçut un homme
» qui n'a plié le genou devant aucun Monarque ,
» ni baifé la main d'aucun Roi ; c'eſt là qu'il enten-
» dit des vérités qui l'étonnèrent. Souvent il prit &
» ferra la main d'Howard , en lui témoignant.
» toute fa fatisfaction de le voir , & combien il
>> approuvoit fes fages confeils. Vous avez des
prifonniers , lui dit Howard , confinés dans des
cachots obfcurs depuis 20 mois ; on ne leur apoint
» encore fait leur procès , & peut-être fe trouveront-
" ils innocens. Quelque puiffante que foit V.M. ,
» Elle n'eft pas en état de les dédommager de certe
» violation des droits de l'humanité. Obfervons , à
» l'honneur de ce grand Prince , qu'on a fait des
» changemens dans les prifons , même avant le
» départ du généreux voyageur. »
»
-FRANCE.
7
De Versailles , le 28 Décembre.
Le Comte de la Luzerne , ci -devant
Gouverneur de Saint-Domingue & des
ifles Françoifes de l'Amérique fous-le-vent,
nommé par le Roi Secrétaire d'Etat au
département de la Marine , a eu , à fon
( 27 )
arrivée ici , le 22 de ce mois , l'honneur
d'être préfenté à Sa Majefté par l'Archevêque
de Toulouſe , principal Miniftre
d'Etat. Il a le lendemain prêté , en cette
qualité , ferment entre les mains du Roi.
M. Dambrai , nommé par le Roi à la
place d'Avocat - général du Parlement ,
vacante par la démiffion du fieur Joly de
Fleury, Procureur- général , a eu l'honneur
d'être préfenté à Sa Majefté , & de lui faire
fes
remercîmens .
De Paris , le 2 Janvier 1788..
Edit du Roi du mois de novembre
1787 , portant réduction des Offices de
Maîtres des
Requêtes .
« Les Offices de Maîtres des Requêtes de
» notre Hôtel , feront & demeureront fixés au
» nombre de foixante- fept ; les Offices dont la
» fuppreffion aura lieu en vertu de notre préfent
» Edit , feront rembourſés
deniers comptans ,
» en notre Tréfor royal , fur le pied de cent
» mille livres , prix auquel la finance defdits
» Offices à été fixée par l'article IV de l'Edit
» d'avril 1752 ; à l'avenir aucune Commiffion
» d'Intendant de nos Finances & du Commerce ,
» d'Intendant & Commiffaire départi dans nos
provinces , même de Sous- Intendant , ne fera
» remplie que par des Maîtres des Requêtes
» Titulaires, &c. »
»
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du
28 novembre 1787 , portant réduction du
nombre actuel des Confeils d'Etat au
Confeil privé , à celui de 32 .
bij
( 28 )
2.
Dimanche , 23 décembre dernier , Madame
Louife de France , Tante de S. M. ,
& Prieure des Carmélites de St. Denis
eft morte des fuites d'une hydropifie.
Le Comte de la Touche , nommé Chancelier
de M. le Duc d'Orléans , à la place
du Marquis du Creft , a remis à M. de
Fleurieu tous les détails dont il étoit
chargé dans le département de la Marine.
Le Bailliage de Rouen , faifi du
છે
pro-
» cès des nommés Bradier , Simare &
» Lardoife, en vertu de l'Arrêt du Confeil
qui lui en avoit attribué la connoiffance
& le jugement , affemblé au
nombre de onze Juges , prononça d'une
voix unanime les novembre dernier
» la Sentence qui abfout ces Accufés
» le lendemain 6 , la Chambre des Va-
» cations du Parlement de cette ville ren-
» dit un Arrêt , par lequel elle reçut le
» Procureur - général Appelant de cette
Sentence , quoiqu'en effet le Procu-
» reur-général eût formellement déclaré
» qu'il n'y avoit lieu à l'appel , puiſqu'elle
étoit conforme aux conclufions du Pro-
35 cureur du Roi , & revêtue de fon ac-
» quiefcement. Cet arrêt fut fuivi d'une
Requête d'oppofition préfentée au Parlement
par les Abfous , fur laquelle on
en vint à l'Audience de la Tournelle .
» M. le Préfident du Paty , généreux
2
( 29 )
» efenfeur
de ces
malheureux
, prononça » un plaidoyer
qui
caractériſe
l'énergie
» de fon
zèle . Sur
quoi
Arrêt
qui intervint
le 18 , & ordonna
que
les prifons
3
feroient incontinent ouvertes aux trois
» Abfous oppofans ; en quoi il faut ob-
» ferver que le Parlement n'a point été
» faifi du procès , mais feulement de l'in-
» cident fur lequel il a prononcé , & que
» fon Arrêt du 18 n'a point ordonné la
" confirmation , mais l'exécution de la
Sentence du Bailliage de Rouen . ( Article
envoyé au Rédacteur. ) »
On mande de Montferrier , Diocèfe de
Mirepoix dans le haut Languedoc , où
des montagnes couvertes de bois donnent
une retraite an
ours & aux loups , un
évènement digne d'être cité.
44 .
Quelques particuliers s'étant rendus fur la montagne
de Tabe , dans l'intention de livrer combat
à ces bêtes féroces , un d'eux rencontra deux
ours ; il en abattit un d'un coup de fufil , & bleffa
dangereufement le fecond ; mais n'étant qu'à fix
pas de l'animal , & le vent ayant porté dans fes
yeux la fumée du coup qu'il venoit de lui tirer
il ne s'aperçut d'être fiprès , qu'au moment qu'il
fut faifi & renverfé par l'ours , qui lui fit à une
jambe plufieurs morfures qui pénétrèrent juſqu'à
l'os. Malgré les douleurs qu'il reffentoit , cet
homme fe releva , prit l'animal furieux par la
mâchoire , & tandis qu'il lui mâchoit la maia
gauche , il enfonça le bras droit dans fa gueule
lui faifit la langue , & ne la lâcha plus jufqu'à
ce qu'il l'eût étouffé fous lui . Cette action mérite
biij
( 30 )
d'autant plus d'éloges , que ce malheureux , chargé
de fept enfans , hors d'état de fe procurer les
reffources néceffaires , n'a pas craint d'expofer fa
vie pour délivrer fes concitoyens des pertes journalières
qu'ils éprouvent par la voracité de ces animaux.
Il eft parfaitement guéri de fes bleffures ,
mais il fera eftropié .
Une lettre de Châlons-fur-Marne nous.
inftruit d'un trait véritablement de vertu ,
puifqu'il emporte un grand facrifice d'intérêt
perfonnel de la part de fon auteur .
Nous le publions avec d'autant plus d'empreffement,
que les belles actions d'un Villageois
inconnu font peu propres à figurer
dans les recueils où une bienfaiſance , à
la fois fordide & faftueufe , configne les
moindres aumônes dont elle gratifie l'efpèce
humaine.
« Claude Leuque , âgé de foixante & dix-
» huit ans , ancien fermier au village de Lougours ,
» près de Vouzy , élection de Réthel , trouva en
» 1767 , devant la porte de fa maiſon , un enfant
» expofé. Quoiqu'il fût lui-même dans le mal-
» aife , & qu'on le follicitât de fe débarraffer de
» cet orphelin comme d'un fardeau , & de l'envoyer
à la maifon des enfans-trouvés , il ne
» voulut jamais y confentir. Il ne favoit point
» alors ce que deviendroit cette victime du fort.
» Au malheur d'avoir été ainſi délaiffé , cet orphe-
> lin joignit celui de devenir perclus de fes mains
» muet & imbécille. Cette trifte fituation ne fit
» que redoubler les foins du généreux Leuque ;
» il le fit nourrir pendant vingt ans du fruit de
» fes fueurs ; il a toujours eu pour lui des entrailles
» de père. A l'époque récente de la mort de fon.
A
( 31 )
époufe , le dérangement de fes affaires , le poids
» des »
ées , &
les
infirmités
de
la
vieilleffe
, qui
" ne lui permettoient plus de pourvoir comme
» auparavant à la fubfiftance de cet infortuné
le laiffèrent néanmoins quelque temps fans in-
» quiétude fur fa deftinée . Il efpéroit que fon
» fils , héritier de fa bienfaifance , comme de få
» fortune , étendroit jufque fur l'enfant adoptif
» les reffources qu'il offroit au père. Mais quelle
» fut fa profonde douleur , lorſqu'il vit fon fils
» refufer de fe charger d'un orphelin diſgracié
» de la nature , & lui confeiller de le placer dans
» le dépôt de la province , deftiné à recueillir ce
genre de malheureux. Le coeur de cet homme
» fenfible fut déchiré. Il fe peignit avec toute
>>> la vivacité du fentiment le fort de fon élève ,
» s'il l'abandonnoit ; il craignit que confié à des
» mains étrangères , qui n'auroient point eu l'habi-
» tude de le foigner , ce malheureux ne le devînt
» encore davantage. Accablé de cette idée , il
» n'a pu fe réfoudre à le quitter ; il a voulu
» le fuivre jufque dans fon afyle , & il a demandé
» comme une grace la permiffion d'y refter pour
» continuer d'en prendre foin . »,
Un Profeffeur de Normandie rapporte
dans le Journal de cette Province , l'obfervation
d'une Trombe terreftre , qui eut
lieu à Blanquefort , le 13 octobre dernier .
« Cette trombe , dit-il , étoit defcendante. Dans
» toute la matinée , le ciel fut couvert de nuages
» pluvieux , l'air peu agité , & le vent fans di-
" rection bien déterminée ( 1 ). Tout-à-coup les
(1 ) Le baromètre avoit annoncé du trouble dans
l'atmosphère : on m'a dit qu'il avoit monté et descendu
brusquement plusieurs fois dans le même jour.
biv
( 82 )
nnages fe font amoncelés , ont paru bondir les
uns, fur les autres comme s'ils avoient obéi à
» plufieurs vents oppofés. Toutes les parties de
» l'horizon fe font mifes à-la- fois en mouvement
» pour ſe réunir en un point. La viteffe des nuages
s'eft accrue fenfiblement ; & , à quelque diſtance
du point de réunion , ils fe font précipités avec
» une viteffe inconcevable vers la furface de la
" terre. Le centre ddee cette montagne de nuages,
qui a bientôt pris la forme d'un cône tronqué
" & renverfé , étoit de plufieurs couleurs , dont
» l'enſemble lui donnoit un afpect livide. Cette
(trombe avoit , autour de fon axe un mouve-
> ment de rotation très-rapide , & irrégulier , du
» haut en bas. Ce mouvement paroiffoit attirer
tous les nuages qui couvroient l'horizon . Les
» habitans & les travailleurs répandus dans les
» vignes des environs de Blanquefort , fe font jetés
d'épouvante par terre , la plupart dans une attitude
de fupplians. Leur frayeur eft venue à
» fon comble, lorfque ces malheureux ont entendu
» le mugiffement fourd de cette colonne , l'hor-
» rible fracas qu'a occafionné la chûte des toits
» des maifons , & le craquement d'un arbre vigou-
» reux qu'elle a brifé. Elle s'appuyoit fur la terre ,
» & fe prolongeoit jufqu'au refte des nuages. De
» fa partie fupérieure fortoient des éclairs qui
paroiffoient être foutirés par les nuages qui
» venoient s'y précipiter . La force de cette trombe
devoit être extrême , puifqu'elle a d'abord rompu
» la tête de l'arbre , & enfuite arraché de la terre
» le tronc fortement attaché par de groffes ra-
>>> cines .
» eft difficile de peindre la confternation des
» habitans, & fur-tout de M. le Curé de Blanquefort.
Il a cru un moment que c'étoit fon
" dernier jour. Le dégât ffaaitictheezsl'ueiftaféotérmeéfetim&é
» 12 à 1500 liv . Cette
"}
diffipée dans le même lieu. n
( 33 )
« L'Abbé de Beauchamp , Correfpon-
» dant de l'Académie royale des Sciences,
» parti d'Ifpahan pour aller faire fes ob-
» fervations fur le bord de la mer Cafpienne
, mande avoir obfervé,à Cashine ,
» la fin de l'éclipfe de lune du 30 juin ,
» à 7 heures 45 min. 50 fecond. , temps
vrai ; ce qui donne pour la longitude ,
» 47 degrés 34 min, à l'orient de Paris .
Cela paroît indiquer déja , pour la mer
Cafpienne , une longitude plus petite
» d'un degré que celle qui eft dans la
carte de Danville . L'Abbé de Beau-
» champ a trouvé la latitude de Casbine
36 degrés 11 min . Cette ville n'eft
éloignée que de cinq journées de Recht,
» port de la mer Cafpienne , & prefque
» fous le même méridien. On voyoit
» encore de la neige , le 8 juillet , fur les
montagnes voilines. Les habitans même
» de la ville font quelquefois renfermés
pendant trois mois , fans pouvoir fortir,
» à caufe de la neige ; mais lorsqu'on a
traverfé les montagnes qui entourent
le Guilan , on fe trouve faus un climat
» très-chaud. Il paroît que le nord de la
" Perfe eft un pays très - élevé. »
La même contient les détails fuivans :
« Ali-Mahamed-Kan eft forti d'Iſpahan
» au commencement de juin , pour aller
» à la rencontre de Giaffer-Kan , fon
L by
( 34 )
compétiteur au trône , qui eft forti de
» Chiras avec 50,000 hommes. On pa-
» roît fouhaiter que celui-ci obtienne la
» victoire ; ce Prince eft jeune , doux
bienfaiſant , ami de la juftice : le pre-
›› mier eft un eunuque de 70 ans , que
» l'on regarde comme un tyran. »
Le 27 novembre dernier , Marie- Louife de St.
Germain , foeur de feu le Comte de St. Germain
Miniftre de la guerre , Abbeffe de l'Abbaye d'Andecy
, ordre de S. Benoît , diocèfe de' Châlonsfur-
Marne , a célébré la cinquantième année de fa
profeffion religieufe.
L'Académie de Montauban define encore le
prix d'agriculture , qu'elle diftribuera le 3 mai 1788 ,
& qui fera double , à une differtation dans laquelle
il s'agit de déterminer les inconvéniens ou les avantages
de la culture du blé de Turquie.
Parmi les differtations remiſes au concours cette
année , celle qui a pour épigraphe , la meilleure
partie dela terre en prairie , la moyenne en labourage ,
la moins vigoureufe en vignoble , a fixé l'attention de
l'Académie. L'Auteur eft invité à lui donner la
perfection dont elle eft fufceptible , en traitant la
queftion d'une manière plus précife , & en appuyant
fa théorie de quelques expériences.
Les Ouvrages feront remis par tout le mois de
février , francs de port , à M. Lade , tréforier de
France , rue de l'hôtel- de ville .
La même Académie propofe pour fujet du
prix d'éloquence qu'elle diftribuera le 25 août 1788 ,
cette queftion :
L'efprit philofophique eft-il utile ou nuifible aux
Lettres?
( 35 )
Les Ouvrages feront remis francs de port , par
tout le mois de mai prochain, à M. l'AbbéTeulieres ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , rue du Temple.
Aucun ne fera admis au concours , s'il n'eft approuvé
par deux Docteurs en Théologie .
L'Académie de Châlons-fur-Marne tint ,
le 25 août dernier , une Séance publique ,
préfidée par M. de Clermont - Tonnerre,
Evêque-Comte de Châlons , qui prononça
un Difcours auffi patriotique que brillant ,
dont voici un paffage.
5)
« Le premier des arts , MM. l'appui le plus fûr
» des provinces comme des Etats , l'agriculture ,.
» sembloit pour ainfi dire étrangère à la campagne.
» Delà cette diftinction odieufe & humiliante , qui
partageoit en deux provinces fi différentes , une
» feule & même province : tandis que
l'une pré-
» fente à tous les efprits les douces idées de l'abon-
» dance & dela richeffe , l'autre n'offre que le tableau
» de la mifère & de l'indigence : tandis que d'un
côté , l'imagination enchantée parcourt avec délices
ces rians coteaux qui étalent avec orgueil
» leurs plus riches tréfors ; de l'autre , elle s'arrête
à regret fur ces plaines arides où la nature paroît
» plongée dans un efpèce de deuil & de confter-
» nation. Graces à l'heureufe impulfion que l'éta-
» bliffement des Affemblées provinciales va donner,
nos campagnes fécondées fe couvriront des plus
" riches moiffons , & le cultivateur mieux éclairé
» fur fes véritables intérêts , pourra forcer la terre.
» avare à lui prodiguer les dons qu'elle a juſqu'ici
» recelés dans fon fein.
» Ne pourroit-on pas en dire autant du com-
" merce ? le commerce , cette feconde colonne
» des Empires , & la fource féconde de leur prof-
» périté ! Animer les manufactures établies ; on
bvj
( 36 )
» établir de nouvelles , fournir par ce moyen une
» fubfiftance plus douce & plus certaine à cette
» claffe du peuple qui languit dans une pauvreté
» accablante ; procurer la circulation plus libre &
» plus facile des denrées ; répandre de nouvelles
» lumières parmi les riches propriétaires ; les affran-
" chir de l'esclavage de la routine , & encourager
» les effais toujours timides & circonfpects : tels
» font les avantages particuliers qui doiventrésulter
» pour notre province , du zèle de nos Repréſen-
» tans.
"
Quel vafle champ , MM. , va donc s'offrir
» à votre zèle ! Quel plus digne ufage pourriez-
» vous faire de vos lumières , que de les employer
» à l'utilité de vos compatriotes , en multipliant
» des recherches , des mémoires & des projets ,
» que l'Affemblée provinciale accueillera avec
» d'autant plus d'empreffement , qu'ils feront préfentés
avec plus de perfection ! Oui , nous avons
droit d'attendre que l'Académie ne reftera pas
muette ni oifive dans la révolution qui fe
prépare , & que loin de participer à cette inertie,
» malheureufement fi générale dans cette ville ,
» elle lui communiquera fon activité , & lui rendra
» cette confidération dont elle jouiffoit dans le
» fiècle dernier par fon commerce & fa popula-
» tion. »
M. Brémont, nommé récemment Directeur de
l'Académie , annonça que le prix fur les meilleurs
moyens d'exciter & d'encourager le Patriotifme dans
une Monarchie, fans gêner ou affoiblir en rien l'étendue
de pouvoir & d'exécution qui eftpropre à ce genre de
Gouvernement, avoit été adjugé au difcours ayant
pour auteur M. Mathon de la Cour , de plufieurs
Académies. Après quoi , M. Sabbathier, Secrétaire
perpétuel , lut le programme de l'Académie ; M.
l'abbé Camufet , quelques morceaux du difcours
( 37 )
couronné ; M. l'abbé Ménard , Principal du Collège ,
l'éloge de M. de Parvillez ; & M. de Villarcy, celui
de M. d'Anthenay. M. de Villarcy termina la
Séance par des expériences fur de nouveaux fignes
caractériſtiques de l'électricité poſitive & négative ,
Le fujet du prix que propofe l'Académie pour
l'année 1789 , confifte à examiner quelles font les
caufes les plus ordinaires de l'émigration des habitans
de la campagne vers les grandes villes , & quels
feroient les moyens les plus propres à les retenir da s
leurs foyers.
Elledevoitadjuger cette année un prix fur les moyens
de multiplier en Champagne la culture du Lin & du
Chanvre , & d'en fixer lapréparation dans la Province,
au plus grand avantage de fes habitans. Mais les
mémoires qu'elle a reçus fur cette question , n'ayant
pas fatisfait à fes vues , elle a remis ce prix au 25
août de l'année prochaine,
Elle doit diftribuer à la même époque deux
autres prix , dont l'un a pour objet les moyens de
faire naitre le Commerce dans divers lieux de la
Champagne où il a été négligé jusqu'à préfent , &
de l'animer dans ceux où il existe déjà , & l'autre ,
moyens de faire renaître le Commerce dans la ville
de Châlons.
les
10
Les mémoires feront écrits en françois ou en
latin , & feront envoyés , francs de port , à M. Sabbathier
, Secrétaire perpétuel de l'Académie , à 4 !
Châlons -fur - Marne , ou fous l'enveloppe de
M. Rouillé d'Orfeuil , Intendant de la Province
& frontière de Champagne , à Châlons -fur- Marne.
Ils ne feront reçus que jufqu'au premier mai de
chaque année.
« On défire conférer, foit par Lettres , ou par Pro-
» cureur , pour des affaires de famille , avec Mad.
» la veuve Vanfittart , dont on ignore le domicile ;
» elle eft Mademoiſelle le Febvre dans for nom ,
7.30
( 38 )
כ כ
» née dans l'Inde . S'adreffer à M. Jacquelin Dupleffy
, coufin germain de ladite Dame , an-
» cien Officier de Dragons , demeurant à l'ancien
pied de biche , maiſon de M. Marville , rue
» du faubourg St. Denis , à Paris. »
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France le 2 de ce
mois , font : 60 , 6 , 26 , 5 & 59.
Payeurs de rente , fix premiers mois de
1787 , à la lettre M.
PROVINCES - UNIES.
De la Haye , le 26 Décembre.
Le Chevalier Harris , Envoyé extraor
dinaire de S. M. B. , a été , le 20 , en
conférence folennelle avec les Députés
de LL. HH. PP. , à l'occafion de l'Alliance
défenfive à conclure entre la Grande -Bretagne
& la République . Le Baron de
Rheede , notre Envoyé à Berlin , ayant
reçu , le 11 , des lettres de Créance en
qualité d'Ambaffadeur de L. H. P. , a remis
ces lettres le même jour au Comté de
Finckenftein .
La Commiffion autorifée par le Prince
Stadhouder , aux changemens à faire dans
les Régences des villes , ayant rempli fon
objet à Schoonoven & à Gorcum , fe
trouve aujourd'hui à Rotterdam .
Pour prévenir des défordres & excès pareils à
ceux qui ont eu lieu à Bois- le- Due , L. H. P. ont
prié & autorifé le Prince Stadhouder-Fléréditaire ,
d'ordonner à tous les Officiers commandans des
( 39 )
(
·
Villes & Places de la Généralité , qu'en cas qu'ilfût
fait quelque violence , pillage ou révolte par
des troupes de l'Etat , & que les auteurs fuffent
pris fur le fait , ou appréhendés d'abord , de les
faire interroger & juger par un confeil de guerre
nommé pour cet effet ; & lorfque par leur confeffion
ou par des preuves fuffifantes ils feront trouvés
coupables , de les faire punir felon la rigueur
des loix.
Dans la fouille que l'on a faite des
troupes qui ont facagé Bois - le - Duc , on
a trouvé dans la queue d'un fergent trois
montres d'or de grand prix ; & dans fa
bandoulière , 93 pièces d'or appelées Ryders
, ainfi qu'une quantité de ducats . Dans
le toupet d'un autre , un rouleau de 103
' ducats . Dans la bordure de leurs habits &
dans leurs hauts de chauffes , on a trouvé
nombre de croix de diamans , boucles
d'oreilles & auttes bijoux , ainfi que des
chaînes d'or.
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 29 Décembre.
Nous avons rapporté fommairement
plus haut , l'abfolution des trois Accufés
de Chaumont remis au jugement du Parlement
de Normandie. Une lettre de
Rouen nous apprend quelques particularités
de cet évènement , & nous met à
portée d'en inftruire nos Lecteurs plus en \
détail.
( 40 )
« Le Défenfeur des Accufés ( M. Dupaty ) ,
» par Avocat , a commencé à demander à la
» Chambre d'être autorifé par elle à plaider.
» La Cour s'eft levée fur le champ & s'eft
» retirée dans la Chambre du Confeil. Une heure
» après elle eft revenue , & a rendu arrrêt qui
» autorifoit ce Défenfeur à plaider , fans tirer à
» conféquence.
» Le Défenseur a pris la parole : l'attendriffe-
» ment a été prompt , & la caufe continuée le
» mêmejour à l'audience prochaine ; puis au mardi
» fuivant à trois heures après midi.
» La foule a été fi confidérable ce jour-là au
» palais & dans fes alentours , que malgré les pré-
» Cautions prifes , il a penfé arriver plufieurs ac-
» cidens. M. le Préfident Dupary a failli être
» étouffé , & on l'a porté prefque évanoui à ſa
place , où les foins qu'on lui a prodigués l'ont eu
» bientôt rétabli. La Chambre a tenté quatre fois
» inutilement de fe rendre à l'audience. Enfin
» Elle a commencé vers les quatre heures. Le
» Défenfeur a parlé deux heures au milieu d'un
" filence profond , interrompu de temps en temps
par les marques de l'intérêt public. L'Avocatgénéral
a parlé enfuite un quart d'heure , & a
» conclu en faveur des acufés oppofans.
" La Cour s'eft levée & a été délibérer dans
» la Chambre du Confeil.
» Au bout de trois quarts d'heure elle eft
>> rentrée.
» A peine le Préſident d'Enneval a-t-il eu laiffé
» entrevoir l'arrêt , qu'il a été interrompu par une
acclamation univerfelle. Enfin le Préfident d'Enneval
a repris , & a prononcé l'arrêt fuivant ,
» dont voici la fubſtance.
Du 18 décembre 1787 , de relevée.
» Arrêt de la Chambre de Tournelle , qui , oui
( 41 )
» les parties ( par le Défenfeur ordinaire de Bra-
» dier , Simare & Lardoife , à ce autorisé par
» un arrêt précédent ) , & fur les conclufions des
» Gens du Roi , faifant droit fur l'oppofition
» formée par Bradier Simare & Lardoife , envers
» l'arrêt de la Chambre des Vacations du 6 no-
» vembre précédent , rapporte ledit arrêt , or-
» donne que lefdits Bradier , Simare & Lardoiſe
» feront incontinent élargis des prifons de la
» Cour, & la minute de la procédure prévotale
» renvoyée au Greffe du Bailliage.
» Le défenfeur s'eft rendu à travers une foule
» innombrable à la prifon , avec le Greffier , pour
» faire éxécuter l'arrêt.
" Les trois prifonniers étant entrés dans la
chambre du géolier , leur Défenfeur leur a an-
» noncé leur liberté.
» Leur Défenfeur eft monté enfuite en voiture
» avec eux , & s'eft rendu chez le Préfident d'En-
" neval. Le peuple a rempli la maiſon du Pré-
» fident , en criant : Vive le Roi ! Vive le Préfident
» d'Enneval ! Vive le préfident Dupaty..
» Ces trois hommes fe font enfuite rendus chez
» leur Défenfeur , où on leur a fervi à fouper.
" Le lendemain , & les jours fuivans , toute la
» ville s'eft empreffée de témoigner fa fenfibilité
» à ces infortunés. Une fociété de négocians a
nacheté de la direction la repréſentation de la
» comédie du 21 , & leur en a fait préfént. Le
» concours a été prodigieux.
ככ
" La repréſentation a produit 100 louis. Les
» trois hommes ont été demandés ; mais ils étoient
partis pour Paris à 5 heures du matin , pour
n'être pas forcés d'affifter au fpectacle , auquel
" M. Duraty n'a pas voulu non plus fe trouver.
»
'( 42 )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois
& autres Feuilles publiques.
Le 22 de ce mois arriva ici , écrit-on de Naples ,
le Maréchal Baron de Salis , avec quelques Officiers
qu'il amène au fervice de notre Souverain.
Pendant fon féjour dans cet Etat , il exercera la
charge d'Infpecteur général des troupes , qu'il
mettra fur le meilleur pied moderne : dans le
nombre des Officiers qui viennent pour le même
objet , il y en a pour l'Infanterie , pour la Cavalerie
, pour l'Artillerie & pour le Gorps du Génie.
Il a déjà été plufieurs fois à Caferte faire fa Cour
à L.M. , de qui il a été reçu avec la plus grande
diftinction : les Officiers qui étoient attendus de
Marſeille , fe font auffi rendus auprès de L. M.
le 25 , M. le Baron de Salis à leur tête , préfentés
par le Général Acton , Miniftre de la Guerre &
de la Marine , qui leur donna un grand dîner.
( Gazette de Bruxelles.)
" Les Etats du pays de Liège doivent s'affem-
» bler le 26. On attend avec empreffement le
» réſultat des délibérations du Souverain , qui voit
» avec douleur les troubles fcandaleux excités à
» Spa & dans la capitale , par les fermiers pri-
» vilégiés des jeux de hafard. Le Prince Evêque
» doit propofer auxdits Etats la fuppreffion de
» tous les jeux à Spa ; facrifice bien important ,
» puifque ce Prélat en retire une rétribution an-
" nuelle de 70 mille florins . Par conséquent l'année
» prochaine , Spa ne fera plus fréquenté que pour
» les eaux. On y procédera alors à la vente
» publique des tables funeſtes de Biribi , Creps ,
( 43 )
» Roulette , &c. de plufieurs milliers de dés ,
» d'un énorme monceau de cartes , & c. »
( Gazette de la Haye , nº . 150. )
,
« Les charpentiers de vaiffeaux de l'Amirauté
» d'Amfterdam & de la compagnie des Indes-
» Orientales comme auffi ceux des Chantiers
» particuliers , tant ceux des trois îles que de
» Bikkers-Eyland , avoient formé depuis la ré-
» volution des affaires dans les provinces , plu-
» fieurs Compagnies , chacune fous fon drapeau.
» Au lieu de fufils , ils étoient armés de haches
» argentées & d'autres outils & inftrumens ornés
» & enjolivés , fuivant le genre de leur emploi.
» Déja plufieurs fois , ils avoient marché en pa-
» rade par différens quartiers de la ville , fans
» qu'il fe fût commis aucun défordre notable.
» Avec les mêmes vues , ils demandèrent au
» vénérable Magiftrat , la permiffion de défiler
» devant la Maifon-de- Ville , toutes les com-
" pagnies réunies en un feul corps. Cette de-
" mande leur fut accordée gracieufement , & le
»
jour de jeudi , 20 de ce mois , ayant été fixé
» pour cet effet , toutes les compagnies , fous
» les ordres de leurs chefs , s'affemblèrent dans
» la place de Kattembourg , où une compagnie
» de Bikkers-Eyland fe rendit pareillement. La
» marche commença à dix heures & demie du
» matin ; elle fut ouverte par une eſcorte de Ca-
» valerie des Gardes Hollandoifes , en garnifon
dans cette ville. Ce corps paffa par toutes les
" principales rues , accompagné de toutes fortes,
» d'inftrumens de mufique , & reçut les honneurs
» militaires en paffant devant les gardes.
» L'affluence du monde étoit innombrable , & la
» tranquillité qui régnoit parmi cette multitude ,
pouvoit fervir d'exemple. Les foldats de la
» ville , qui ont leur Grand- Garde au- deffus du
"7
( 44 )
К
Poids , étoient rangés des deux côtés de l'efca-
» lier , les armes préfentées , tandis que les membres
» de la Régence attendoient aux fenêtres de l'Hô-
» tel- de-ville , la bourgeoifie de nos îles qui s'ap-
» prochoit. Arrivés dans la place devant la
Maifon-de-Ville , ils fe rangèrent en plufieurs
rangs ; après quoi , ceux de l'Amirauté défi-
» lèrent au milieu de la place , & marchèrent
» vers la Cour de l'Amirauté , dite la Cour du
» Prince . Ils furent fuivis par ceux de la Ville
»
33
97
& de la Compagnie des Indes- Orientales , &
» ceux- ci par les Charpentiers des chantiers par-
» ticuliers des îles de Kattembourg & de Bikkers-
» Eyland , qui tous prirent le même chemin. A
la première apparition de cette multitude dans
» la Place dite le Dam , le fpectacle qu'offroient
»-les pavillons & les drapeaux fans nombre , ainfi
ue les autres marques de leurs métiers levés ,
» étoit d'une beauté fingulière. On fait monter
» le nombre de ceux qui compofoient ce Corps
» à plus de cinq mille hommes ; cependant on
» eft inftruit que tout s'est paffé dans le meilleur
» ordre , & qu'après avoir marché encore quelque
temps par les rues , ils font retournés dans
» leurs îles , où ils fe font féparés. »
»
que
( Gazette d'Amfterdam , nº. 103. )
N. B. ( Nous ne garantifons la vérité ni l'exallitude
d'aucuns des Paragraphes ci-deffus ).
N. E. Nous avions été induits en erreur par
le Morning Chronicle , l'Univerfal Regifter, le Whitehall
Evening Poft , le Gazeteer , fur la mort prétendue
du Comte de Guilford, père de lord North.
Ces gazettes ont démenti depuis cet affaffinat
qu'elles avoient annoncé de manière à ne pas laiffer
foupçonner la faufleté du fait.
...
( 45 )
f
x
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX
PARLEMENT DE PARIS , GRAND'CHAMBRE .
Caufe entre le Sr. Bigonet & la veuve Dupafquier.
Donation entre vifs , faite par une fille , per avant
fon entrée au Couvent pour s'y faire Religieufe , à
lafemme de fon Tuteur , attaquée , comme faite à
un incapable :
Charlotte Brondeau , ayant perdu fes père &
mère de très - bonne - heure , a eu pour Tuteur
le fieur Dupafquier. Elle a paffé dans la maiſon
du fieur & dame Dupafquier , 16 ou 18 ans ; ils
ont veillé pendant tout ce temps à fon éducation.
Elle avoit environ 8 à 900 liv. de rente , provenant
d'un Domaine & d'une rente foncière , ce
qui fervoit à payer fa penfion , & à fournir à fon
entretien. Le 9 avril 1781 , la Delle Brondeau ,
déterminée à fe faire Religieufe aux Urfulines de
Pont-de-Vaux , & fur le point d'y entrer , fit , peu
de jours après avoir atteint fa majorité , & demeurant
encore chez le fieur Dupafquier fon Tuteur ,
& avant d'avoir reçu & quittancé fon compte de
tutèle , donation entre vifs de tous les immeubles
à elle appartenans , confiftant dans le domaine
de Fayolle , que l'on évalua à 6000 liv. ,
& en une rente foncière de 90 liv. , avec tous les
arrerages qui en étoient dus , à la Dame Dupafquier
fa parente , femme de fon Tuteur. Par le
même Acte , la Delle Brondeau chargea fa donataire
de payer aux Dames Urfulines , chez lefquelles
elle déclare qu'elle va fe faire Religieufe , 3000 1 .
fa dot , & de lui payer une penfion de 36 1.
par an. Elle donne pour caufe de fa donation ,
pour
( 46 )
les bienfaits qu'elle a reçus dans la maifon des
fieur & Dame Dupafquier , depuis fon enfance
jufqu'à ce moment. La Delle Brondeau avoit
un oncle maternel , le fieur Bigonet , fon feul &
plus proche héritier , qui , depuis plus de 14 ans ,
étoit abfent de France , & éloigné de 400 lieues
de Mâcon , domicile de la Delle Brondeau . Le
fieur Bigonet , de retour en France , ayant appris
la profeffion de fa niéce , & fe trouvant dépouillé
d'une fucceffion à laquelle il avoit feul droit de
prétendre , prit le parti de l'attaquer , & d'en demander
la nullité , fous deux motifs : 1 °. comme
faite à un incapable , la femme d'un Tuteur qui
n'a pas rendu compte ; 20. comme véritable
donation à caufe de mort , fous la forme déguifée
d'une donation entre vifs . La caufe en cet état ,
s'eft engagée & inftruite. Sentence , par défaut
des premiers Juges à Mâcon , en faveur du
fieur Bigonet. Appel en la Cour , de la part de
la Dame Dupafquier. = La nullité de la donation
a été prononcée comme faite à un incapable , la
Dame Dupafquier condamnée à fe défifter , rendre
& reftituer au fieur Bigonet les objets qui faifoient
le montant de la donation , & condamnée aux
dépens par Arrêt du 29 juillet 1787.
-
( 47 )
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE DOUAY. De combien de Parens
doit être compofée l'Affemblée de famille , qui
doit donnerfon avis fur le mariage d'un Mineur ;
les Parens femelles peuvent- ils affifter à cette
Affemblée ?
-
Ces deux queftions ont fait la matière d'une
inftance entre la Delle D. & le fieur P. fon grandoncle
& fon tuteur. La Delle D. prétendoit
faire intervenir à l'Affemblée , tous les parens qui
fe trouvoient difpofés à y donner leur avis ; elle
prétendoit fur- tout , qu'on devoit y appeler la
dame de V. fa coufine , & elle fe fondoit principalement
fur le teftament de fa mère , qui lui défendoit
de ſe marier avant l'âge de 25 ans , fans le
confentement de fon Tuteur , & de la dame de V.
Le Tuteur répondoit , 1 ° . Que de droit commun
les Affemblées de famille ne doivent être compofées
que de fept parens , trois paternels , trois maternels
& le Tuteur. 2 ° . Que les femmes font exclues
de ces Affemblées , par leur inhabilité légale aux
fonctions tutélaires , dont le conſentement à un
mariage fait néceffairement partie. 3 °. Que le
teftament de la mère de la Delle D. n'avoit pu
déroger , & n'avoit pas dérogé en effet à cette
maxime de droit public. Ces moyens ont déterminé
, le 26 mai 1787 , l'Arrêt qui fuit . La
Cour ordonne qu'à la diligence du Procureur-général
du Roi , & à fon intervention , il fera tenu
pardevant le Confeiller rapporteur , une affemblée
de fix plus proches parens mâles de la Delle D. ,
dont trois du côté paternel , & trois du côté
==
( 48 )
maternel ; lefquels comparoîtront en perfonne , ou
par Procureurs fpéciaux , à l'effet de donner leur
avis & confentement , ou leurs moyens d'oppofition
fur le mariage dont il s'agit. Ordonne que
ledit Tuteur interviendra en ladite affemblée , à
l'effet des moyens d'oppofition , pour du tout
être dreffé procès - verbal rapporré à la Cour , être
ordonné ce qu'il appartiendra , depens réſervés.
Errata pour le N°. 51.
A la page 187, il faut lire M. le Comte de all ,
non Comte de Walsh.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varfovie , le 18 Décembre 1787.
UNE lettre particulière de Conftantinople
, du 24 novembre dernier , raconte
en ces termes , les circonftances du retour
du Capitan - Pacha .
« Enfin après une longue attente , nous avons
vu arriver en cette capitale le Grand - Amiral de
l'empire Ottoman . Ayant reçu , comme on l'a dit ,
dans l'ifle de Rhodes , la permiffion de revenir , il
eft arrivé le 14 aux Dardanelles , où, ayant quitté
le vaiffeau de guerre à bord duquel il avoit fait le
trajet , il monta fur une espèce de paquebot excellent
voilier , & entra dans le canal le 17. Une
foule d'Officiers & de gens de fa maiſon étoient
accourus fur le rivage pour le recevoir avec de
grandes acclamations , & fon entrée fut une eſpèce
de triomphe. Il fe rendit, d'abord chez le Grand-
Vifir , qui le reçut avec des tranfports de joie. Le
Capitan Pacha , comme il eft du devoir de tout
Officier & Miniftre fubalterne , vouloit baifer le
N°. 2. 12 Janvier 1788 . с
( 50 )
A
bas de la robe du Crand-Vifir ; mais celui - ci s'en
défendit , & lui ayant pris la main , la lui baifa en
'difant : «Voilà ce qui convient à un fils à l'égard
de fon père. » Enfuite il le revêtit d'une fuperbe
peliffe , évaluée à 250 ducats , doublée de la plus
riche étoffe. Le premier entretien fut très-long , &
autant qu'on peut en juger par les apparences , ces
deux perfonnages fe féparèrent très -fatisfaits l'un
de l'autre , & avec des marques d'une grande intimité.
Le lendemain le Capitan-Pacha fut admis
à l'audience du Grand- Seigneur , qui le reçut d'une
manière très -affable ; & pour lui prouver qu'il étoit
content de fon expédition en Egypte & de fon
retour, Sa Hauteffe lui fit préfent d'une peliffe
magnifique, qu'Elle avoit portée quelquefois. Cette
diftinction eft la marque de la plus parfaite bienveillance
& eftime que le Grand-Seigneur puiffe
donner à un de fes fujets . Le concours étoit immenfe
à la Cour le jour de cette audience ; & en
retournant chez lui avec fa fuite , le Capitan -Pacha
eut de la peine à percer la foule qui rempliffoit les
rues. Le bruit eft général que cet Officier a apporté
au Grand- Seigneur une fomme très- confi
dérable , outre les 30 millions de piaftres qu'il envoya
, dit- on , il y a 5 à 6 mois d'Alexandrié ;
quelques-uns font monter cette fomme à 40 milhons
de piaftres. Ce qu'il y a de certain , c'eft que
la Cour eft très-fatisfaite , & que le trèfor fe trouve
fort foulagé dans une circonftance où il eft
obligé de faire des dépenfes onéreufes pour la
guerre . Le Capitan- Pacha n'avoit point reçu de
vifites de la part des Miniftres étrangers , & au
départ des lettres , on difoit qu'il devoit avoir une
conférence avec un Ambaffadeur. Ce Miniftre
étranger, à ce qu'on prétend , avoit quelques jours
auparavant remis un mémoire , dont le contenu
n'avoit d'autre objet que d'entamer une négociation
#
W
fous les aufpices d'un grand Souverain. Si on pouvoit
fe fier à certains avis , ce mémoire n'a pas été goûté
par la Porte : on exigeoit , pour parvenir plus aifément
à la conclufion d'une paix durable , que les
négociations fuffent repriſes au même point, où le
Miniftre de Ruffie les avoit laiffées à fon départ
pour Cherfon : cela implique la poffeffion de la
Crimée en faveur de la Ruffie . Or , le ministère
Ottoman prétend que déformais la bafe des négociations
doit être la reftitution de cette prefqu'ifle
à fon Souverain légitime. On voit par - là
combien fe trompent ceux qui repréfentent l'état
des négociations , beaucoup plus favorable à une
réconciliation , & qui fuppofent même dans les
Turcs le defir d'avoir la paix. Nous rions ici de
toutes les belles efpérances que plufieurs feuilles
publiques fe plaifent à donner , de voir le feu de
la guerre éteint dans fon principe ; & nous fommes
7 bien plus furpris encore desbruits qu'on fait courir des
prétendus progrès des négociations. Nuls progrès,
point d'efpérances , point de moyens , même en
ce moment , d'opérer , non pas une réconciliation ,
mais une ouverture folide aux négociations . La
Porte, fous le ministère actuel veut effayer fes
forces , pour éviter les dangers auxquels l'agrandiffement
progreffif des Ruffes l'expoferoit : voilà
le mot de l'énigme , qu'il ne faut pas perdre de
vue , fi l'on veut fe former des idées juftes des
affaires. »
·
Dernièrement , le bruit s'eft répandu
que 600 Spahis ayant paffé le Niefter
fur leurs chevaux , à la nage , ont détruit
un détachement de notre cavalerie , fous
les ordres du Lieutenant Kinlewick ; && que
cet Officier a été tué avec 50 Soldats &
40 Bas - Officiers. Peu de Cavaliers , fuicij
( 52 )
vant ce rapport , auroient échappé au
fer ennemi ; c'eft près de Batty qu'on
place le lieu de cette rencontre , dont
perfonne ne fait la date , & qui juſqu'à
préfent trouve peu de créance.
Qn avoit débité que les Turcs avoient
envoyé cent mille ducats en Pologne ,
pour y acheter des grains à un prix audeffus
de celui du marché ; mais ce bruit
eft deftitué de fondement.
Plufieurs Papiers ont auffi avancé que
le Prince de Radzivil levoit un corps de
17,000 hommes ; ce nombre eft exagéré ,
& il faut le réduire à 7,000 hommes áu
plus.
La Commiffion du Palatinat de Kiovie pour
régler l'ordre des fournitures aux troupes Ruffes
eft compofée de neuf Membres , & autoriſée à
former deux magaſins , pour délivrer à l'armée du
Maréchal de Romanzof, argent comptant , une
quantité déterminée de grains , à un prix fixé.
Le Confeil permanent a répondu au mémoire
des Députés de Volhynie , que cette Waivodie
doit fuivre l'exemple de celles de Kiovie , de
Podolie & de Bracklau , nommer des Commiffaires
, & affigner la quantité de vivres qu'elle
pourra fournir. Il a ajouté que le Roi avoit dejà fait
connoître à la Cour de Ruffie l'impoffibilité où
étoit la république de faire toutes les fournitures
dont l'armée Ruffe aura befoin.
Le Maréchal de Romanzof a transféré
fon quartier général à Tulezin , à 9 milles
de diftance des frontières Turques.
Le
( 53 )
quartier général du Comte Potocki eft
actuellement à Mohilow.
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 20 Décembre.
Depuis le mois d'août , le commerce
d'exportation de Pétersbourg a preſque
ceffé , & plufieurs bâtimens ont été obligés
de repartir fur leur left. Toutes les
productions fe font foutenues à des prix
très-hauts. On y a recu de grandes quantités
de blé de Konigsberg, de Dantzick
& d'Archangel ; les magafins en font remplis
. Il eft entré cette année , dans le
même port 802 bâtimens , dont 50
Danois.
Dans le cours de la même année il
eft arrivé à Riga 696 bâtimens , dont
64 Danois , & il en eft reparti 609. On y
a acheté beaucoup de blés pour le compte
de l'Impératrice de Ruffie.
Depuis le 1er. décembre 1786 jufqu'au 1er. de
ce mois , on a compté à Altona 157 mariages ,
80 naiffances , dont 193 garçons & 287 filles
& 667 morts , dont 343 hommes & 324 femmes.
Il s'eft trouvé parmi les morts , 7 hommes & 11
femmes octogénaires , & 2 femmes nonagénaires.
Nous trouvons dans un Recueil Allemand
, une notice du commerce des pelleteries
de Ruffie , qui renferme des déc
iij
( 54 )
tails dont la connoiffance exacte n'eft
indifférente à une pas claffe de Lecteurs. ,
Les principaux marchés de pelleteries fe tiennent
à Orenbourg & à Archangel . De ces villes on
les exporte pour la Chine à Kiachda & à Zuruchaitu
; pour la Turquie , à Tanganrok fur la
mer d'Azof ; pour la Perfe , à Aſtrachau ; pour
l'Europe , à Pétersbourg & à Mofcou . Les Bulgares
apportent à Orenbourg des caftors & des
loutres ; les Kirgifes , des loups , des renards ,
des
chats fauvages , des agneaux morts-nés ; les Caravanes
d'Afie , la pelleterie grife , des agneaux gris
& noirs , des tigres & des chats tigrés. Après-
Orenbourg , le meilleur entrepôt , de ce côté-là
eft la ville d'Irbit . Le commerce de ce lieu a
beaucoup gagné depuis 1753 , époque de la fuppreffion
des droits de douanne inférieure . Des
endroits les plus éloignés de la Sibérie on y apporte
des martres , des zibelines , des hermines , de la
pelleterie grife , des renards , des loups , des
loutres , des caftors , des gloutons , des élans &
des rennes.
Voici la nomenclature des diverfes eſpèces de
pelleterie de Ruffie , avec leurs prix.
1º. Ours. Les ours , noirs viennent du nord
de Bérefof ; & les ours blancs , des caps extrêmes
feptentrionaux de l'océan. Les plus gros ours vien→
nent du côté de Jéneſci. En 1786 on en a exporté
d'Archangel 150 pièces , & 1792 de Pétersbourg.
Un ous noir ou brun vaut à Orenbourg.
depuis . 3 jufqu'à 8 roubles ; & un gris , depuis 1
rouble jufqu'à 3 ; à Riachta , depuis 2 roubles jufqu'à
4. ( Le rouble vaut 5 liv. tournois & quelques
fous , fuivant le change. )
2 °. Caftors. Les noirs font les meilleurs & les
plus beaux. On les trouve dans les rivières feptentrionales
du gouvernement de Bouzof. Ils fe
( 55
vendent à Orenbourg , les grands , 1 rouble &
50 copecks pièce ; les moyens , 1 rouble & o
cop . & les petits 1 rouble. ( 19 copecks valent
1 liv tournois . )
3. Rats civettes cu mufqués. On les trouve,
dans les lacs le long du Wolga ; cette pelleterie
fert à faire des bordures ; on l'emploie auffi pour
feutre. Le prix en eft à Orenbourg 2 copecks ,
la pièce ; & à Kiachta depuis 28 copecks jufqu'à
34:
4. Ecureuils gris. Les plus beaux viennent des
environs de Samar & de Stawropold. En 1786 on
en a exporté d'Archangel 66,990 pièces & 116,766
de Pétersbourg. Prix à Archangel , 1,000 pièces
depuis 95 roubles jufqu'à 100 ; à Pétersbourg , les
meilleurs, le paquet de cent pièces , 24 roubles.
>
5°. Loutres. Les plus belles & les plus précieufes
font elles de Kamtzchatka & des îles Alcuthes.
Prix , à Pétersbourg , la pièce de 2 archines ( demi-,
aune de long , fur demi-aune de large ) , première
qualité, 150 roubles ; feconde qualité, 50 roubles ;
& troifième qualité , 25 roubles . Les loutres de
rivières font moins chères ; on les pale à Kiachta
depuis 2 roubles jufqu'à 11 , pièce.
6°. Renards. Les noirs de Sibérie fe trouvent
entrre les rivières de Lena , Indigirsk & Kowyma ;
les meilleurs, dans le gouvernement d'Irkuzk. Tous
ces renards font achetés pour le compte de la,
Cour de Pétersbourg , & il est défendu aux mar
chands d'en faire le commerce. Ceux qui paffent
au trafic font des îles des Renards , & apportés .
par les Kirgifes à Orenbourg , d'où les négocians
Ruffes les envoient en Pologne & en Turquie..
7°. Renards blancs & bleus. On les trouve dans
le gouvernement d'Archangel ; les plus beaux font
du côté de Jénifci.
8. Renards de; Landes gris & roux. On en a
c iv
( .56 ).
exporté en 1786 d'Archangel 2,219 blancs , &
5,868 roux de Pétersbourg. Prix à Archangel , un
renard blanc , 180 cop . ; à Pétersbourg , noirs de
feconde qualité , 80 roubles , pièce ; de la troisième
qualité , 15 roubles ; bleus 3 roubles ; rouges , 60
roubles.
9° . Hamsters ( efpèce de gros rats ) . On les prend
dans les Landes méridionales ; il y en a de noirs
& de diverfes couleurs.
10. Lièvres , gris & blancs ; on en a exporté
d'Archangel 37,73 pièces & 279,822 de Petersbourg;
prix à Archangel , mille pièces dés blancs ,
140 à 150 roubles ; les gris , 38 roubles ; à Pétersbourg,
les blancs de Sibérie , 110 roubles , & 140
à 150 les gris d'Ukraine de la meilleure qualité.
11°. Hermines. Les meilleures fe trouvent dans
gouvernement de Calan ; on en a exporté en
1786 d'Archangel , 2,800 pièces , & 1,480 de
Pétersbourg, Prix à Pétersbourg , 13 roubles une
hermine préparée de Sibérie de la meilleure efpèce
, & 8 roubles une hermine non préparée ; les
autres valent 6 roubles.
le
129 , Purois ; les plus beaux font de la Sibérie ;
la pièce fe paie à Kiachta 11 à 15 copecks ;
la queue 2 à 3 copeeks.
13 ° . Lapins gris , blancs & noirs. Les noirs de
la première qualité valent à Pétersbourg 8 roubles
le paquet de 100 pièces ; les gris , 5 roubles ; &
les blancs , 6 .
14°. Peaux d'Agneaux . La plupart de ces peaux
viennent de Semara , ville dans le gouvernement
d'Orenbourg , où les Tartares les apportent pendant
l'hiver. Voici la claffification de ces peaux , favoir :
1º de Ruffie , qui font noires ou blanches ; 2 ° . de
Tfchercaffie , noires ; 3. d'Ukraine , du plus beau
noir ; 4. des Calmouques , ' blanches , colorié.s ,
brunes ; 5. des Bachares , grifes & noires frifées ;
6. de Perfe , grifes. les Kirgifes apportent à
1
( 57 )
Orenbourg un grand nombre de peaux d'agneaux
nonnés. Prix à Pétersbourg , peaux noires de
Ruffie , 10 roubles cent pièces ; les plus fines ,
7 roubles la fourrure pour un furtout ou une
robe de chambre , &c.
15. Lynx. Il s'en trouve beaucoup dans le
gouvernement de Berefof. Prix , à Orenbourg , de
la première qualité , 4 roubles la pièce ; à Pétersbourg,
1oubles.
16°. Chats cerviers ; on en trouve beaucoup
aux environs du lac Aral & de la rivière Syr
Daria ; il y en a de blancs , de noirs , de gris ,
de jaunes & de tigrés. Les peaux noires de la
première qualité fe vendent à Pétersbourg 85
roubles le paquet de mille pièces & 35- roubles
les grifes , jaunes & tigrées.
17º. Martres . Les martres de Ruffie ne fe trou
vent que dans les montagnes qui la féparent de la
Sibérie ; les plus belles viennent du diſtrict du gouvernement
de Cafan, qui eft habité par les Tartares
Bafch kirs. Prix , à Orenbourg , 40 à 50 copecks
la pièce ; à Kiachta , 90 copeeks à 3 roubles ; la
queue , 20 cop .
18°. Tigres. Les Marchands Perfans les apportent
à Orenbourg ; la pièce fe vend à Kiachta
7 roubles.
19°. Belette ; eſpèce de petite hermine . On les
prend aux environs des grandes rivières ; la belette
rougeâtre fe trouve dans les forêts de Sibérie.
100 pièces de belettes préparées fe vendent
Pétersbourg 15 à 18 roubles.
20°. Loups. Les plus beaux viennent de la Baſchkirie
dans le gouvernement de Cafan ; les plus
beaux blancs font pris aux environs du fleuve
Jenifey. La plupart de ces peaux font portées
à Orenbourg. Les ventes de la première qualité ,
( 58 )
6co roubles la fourrure & 200 de la feconde
qualité.
21º, Zibelines ; eſpèce de martre indigène de
la Sibérie ; les plus belles viennent du gouvernement
d'irkuzk. La plus grande partie de ces peaux
paffent en Turquie , en Chine & en. Perfe . Prix
à Pétersbourg , les noires de la première qualité,
150 roubles ; les queues , 90 roubles , deux , mille
pièces.
Les dernières nouvelles que l'on a
reçues du Lieutenant Egède , charge
d'aller à la découverte de l'ancien Groën-.
land , & qui fe trouve actuellement près
d'lflande , portent qu'il a perdu toute efpérance
de retrouver ce pays.
Suivant les lettres de Suède , la diftillation des
eaux-de- vie est toujours un objet de mécontentement.
Quelques-uns ont accepté avec reconnoiffance
la permiffion accordée par S. M. de diſtiller
des eaux-de-vie , moyennant une certaine taxe
annuelle ; d'autres , & c'eft le plus grand nombre ,
prétendent que cette taxe eft abufive ; la diftillation
appartenoit de droit aux Sujets. La moiffon a
été très-abondante cette année dans ce royaume. Il
ne fera pas néceffaire de faire venir du blé de
l'étranger. On fait des magafins où l'on reçoit les
grains à raifon de 3 rixdalers & 24 fchillings la
tonne.
-
De Berlin , le 21 Décembre.
L'Hôtel des Invalides de Berlin fera
agrandi , & l'on augmentera de 5 compagnies
le Corps des Invalides.
On affure qu'il fera formé plufieurs
( 59 )
nouvelles compagnies d'artillerie , qui en
temps de guerre fourniront les hommes
néceffaires à l'artillerie des régimens.
Le Sr. Elten , Commiffaire des guerres ,
a trouvé un moyen de conftruire les chariots
munitionnaires de manière à en
économifer environ 800 de l'ancienne
forme employée à l'armée. Son modèle
a été examiné & adopté ; on travaille
déja actuellement aux nouveaux chariots.
L'Académie royale des Arts & des
Sciences mécaniques fe propofe de publier
fes Mémoires dans la forme d'un
Journal périodique , dont il paroîtra
chaque mois un numéro.
Il eft queftion de fupprimer la loterie
Génoiſe , dont le bail finira en 1792. Les
fermiers ont payé jufqu'à préfent 75,000
dalhers par an au tréfor du Roi.
De Vienne , le 20 Décembre.
On commence à ne plus douter de l'entrepriſe
fur Belgrade qu'on a voulu furprendre
, mais fans fuccès , dans la nuit
du 2 au 3. A peine le bruit de cet évènement
perçoit ici , qu'on fit courir celui
de la prife même de Belgrade : les lettres
de Hongrie ont fait tomber cette rumeur
, en confirmant la réalité du projet
formé pour enlever d'emblée cette
c vj
( 60 )
importante fortereffe. Voici les rapports
qui paroiffent les plus accrédités , comme
les plus conformes aux circonftances.
« Ce fut , dit-on , le 27 du mois dernier que
les Commandans du Corps d'armée raſſemblé à
Peter-Waradin,reçurent l'ordre du Confeil deguerre
de furprendre Belgrade , s'il étoit poffible, fans
effufion de fang. Dès le 28 , ils expédièrent à
différens régimens les ordres de fortir de leurs
quartiers & de s'approcher de Semlin fans bruit
& par divers chemins. Le dernier de novembre ,
le 1. & le 2 de ce mois , la petite ville de Semlin
ſe trouva comme inondée de troupes , au grand
étonnement de la garniſon de Belgrade. Vers le
foir , les Pontonniers jetèrent deux ponts_fur la
Save , à l'occident & à péu de diftance de cette
ville. La nuit fermée , le Général ďAlvinzi , à la
tête de 12 mille hommes qui formoient la rer ,
colonne , défila & paffa la Save dans le plus grand
filence ; il s'avança à quelques centaines de pas , &
prit pofte dans l'endroit qu'on lui avoit indiqué.
Malgré le froid affez vif, les troupes reftèrent fous
les armes pour attendre la deuxième colonne ,
commandée par le Général Geminghèn ; mais le
jour commençoit déjà à poindre , fans qu'on vit.
poroître cette colonne ; on ignore quels accidens
ont pu occafionner ce retard. Les uns difent que
le fignal dont on étoit convenu avoit abfolument
manqué ; d'autres prétendent qu'une équivoque
avoit mis la confuſion dans la marche de cette
colonne. Quoi qu'il en foit , le Général ďAlvinzi
ne fe voyant pas foutenu par fon collégue , jugea
à propos de repaffer le fleuve , & retourna à Semlin ,
fans avoir fait aucune perte ; car le bruit qu'on
fit courir hier au foir de la défaite totale du régiment
de Giulay qui formoit l'arrière -garde , &
( 61 )
qu'on pétend avoir été taillé en pieces par la
garnifon , fortit brufquement de la ville , ne mérité
aucune croyance. Si la garnifon avoit voulu commencer
les hoftilités , elle fe feroit oppofée au
paffage des troupes impériales , qu'il lui eût été
aifé de leur difputer ; elle fe feroit fait fuivre de.
quelques pièces de campagne , pour rompre les
ponts fur la Save , lefquels , le 4 de ce mois ,.
étoient encore affis fur ce fleuve ; d'ailleurs aucune
des lettres qu'on vient de recevoir ne parlent de
cet évenement ; elles s'accordent toutes au contraire
, à affurer que Belgrade alloit être inveſti
iuceffamment. Tandis que les troupes marchoient
vers cette place , les cordons de la Croatie & du
Bannat , auffi bien que tous les régimens cantonnés
en-deçà de la Drave , avoient fait un mouvement
en avant pour s'approcher davantage des frontières ,
& être à portée de foutenir les opérations de
l'armée.
Quoi qu'il en foit de ces détails qu'on ne
peut garantir , on publie que le Général de
Rouvroy, arrivéicide Peter Waradin , areçu
les derniers ordres pour le bombardement
de Belgrade ; que le Général-Major de Gemmingen
doit avoir de nouveau paffé la
Save , pour couper l'armée Ottomane
qui vole au fecours de Belgrade ; que
Cuiraffiers de Czartoriski ont fait cinq
marches forcées , pour fe porter de Théréfianople
à Illock, & que fix autres régimens
des frontières de la Moravie &
de la Stirie vont entrer en Hongrie jufqu'à
Bude & à Agram.
les
Ces jours paffés , il a été expédié , à
( 62 )
ce qu'on croit , aux principales Cours de
l'Europe , une déclaration de l'Empereur,
portant que du moment où la Porte fe
refufe à toute conciliation , S. M. I. fe
voit obligée de fecourir la Ruffie avec
toutes les forces. Quelques perfonnes prétendent
qu'on avoit imprimé en fecret
un Manifefte , & qu'il avoit dû être remis
le 4 au Divan par l'Internonce Impérial
; mais celui- ci , dans ce cas , auroit
été très -probablement enfermé aux Sept-
Tours , & les dernières lettres de Conftantinople
n'annoncent point cette détention .
Par ces lettres , on apprend feulement que.
S. H. a nommé le Capitan-Pacha Grand
Amiral de la mer Noire & Généraliffime
des forces de terre qui feront employées
en Crimée. Lorfqu'il mettra à la voile ,
le Capitan- Pacha prendra avec lui 25,000
hommes bien choifis , qu'il doit débarquer
fur la Prefqu'ifle .
On a frappé mille quintaux de monnoie
de cuivre pour l'ufage de notre armée.
Le jour du mariage de l'Archiduc
François , il fera diftribué 6000 Médailles
d'or & d'argent.
P
Tous les Semeftriers des régimens en
garnifon dans les Etats héréditaires d'Allemagne
, ont reçu l'ordre de rejoindte
au plutôt , Les denrées dans cette ca- --
( 63 )
pitale renchériffent de jour en jour. Les
magafins formés en Hongrie ont épuifé
la plupart des greniers.
Les fièvres ,
apprend-on de l'armée , règnent toujours
parmi les troupes ; le nombre des ma-,
lades eft affez confidérable : on a fait
paffer aux hôpitaux 10,000 Eimers de
vinaigre.
"
Le
L'Electeur de Cologne eft arrivé ici le 20.
lendemain , le Cardinal -Archevêque de cette ville ,
le Nonce Apoftolique , les Ambaſſadeurs & Miniftres
étrangers fe font rendus au Palais Impé
rial , pour faire leurs révérencès à S. A. E.
8
De Francfort -fur-le-Mein , le 27 Décembre..
A la confirmation des particularités qui
conftatent l'entreprife , fur Belgrade , &
que nous avons rapportées , nos lettres.
de Vienne , du 16 , ajoutent ce qui fuit.
« Ce coup manqué par l'arrivée trop tardive
des Généraux Gemmingen & Kleebeck , il auroit
été facilè au Pacha , vu la confufion qui régnoit
parmi nos troupes , & le manque d'artillerie , de
les attaquer avec avantage , & de les précipiter
dans la Save. »
« Cette importante entrepriſe a manqué , dit on ,
par des fautes imprévues , & fur lesquelles on
obferve encore le plus profond fecret. La matière
eft fi délicate , qu'on n'ofe pas, fur des bruits
vagues , nommer dans une feuille publique des
perfonnes très -diftinguées , qu'on accufe ici hau--
tement d'avoir mal concerté toute l'affaire , la(
64 )
quelle , dit-on , étoit immanquable. C'étoit précifément
dans la matinée précédente que les lettres
de Conftantinople , du 24 novembre , étoient
paffées par Belgrade ; fans quoi il eft à préfumer
que le Pacha les auroit arrêtées en conféquence
des mouvemens hoftiles des Impériaux. Ceux- ci
continuent à fe réunir en force près de Semlin ,
de forte que le fiége de Belgrade eft regardé généralement
comme décidé & très-prochain. »
On mande de Berlin que le Prince
Poninski, fameux , il y a quelques années ,
par l'appui qu'il donna à la Législation
qu'impofèrent à la Pologne les Puiffances
partageantes , eft arrivé en cette Capitale.
Le Comté d'Ifenbourg dans la Wettéravie ,
lit-on dans un Journal de commerce , doit fon
état de profpérité aux fabriques & manufactures
qui y font établies. Ce Comté n'a guère plus de
15 milles quarrés de furface , mais il eſt trèspeuplé
, &les habitans font induftrieux . Le Prince
régnant d'Ifenbourg Wolfgang Erneſt qui poffède
la moitié de ce Comté , a beaucoup contribué
à augmenter la population & les fabriques
dans la ville d'Offenbach fur le Rhin ; il a
accordé à cette ville des priviléges qui tendent
tous à étendre fon commerce de jour en jour.
On y compte actuellement une population de
6,500 hommes. La plupart des marchandifes
paffent à Francfort. L'on imprime à Offenbach
trois almanachs différens , à l'ufage du Peuple , dont
il fe débite , par an , environ 80,000 exemplaires.
L'autre moitié de ce Comté appartient aux Comtes
de Budingue - Wochtersbach ; on trouve dans
cette partie plufieurs papéteries , une manufacture
( 65 )
de bas de laine , une verrerie , des tuileries ,
des poteries , ane fonderie & une forge.
Il règne à Drefde des fièvres d'une
efpèce maligne , qui enlèvent beaucoup
de monde. On les attribue à la variation
prefque continuelle de la température ,
qui dans ce moment eft très- douce . La
petite vérole ne fait pas moins de ravage
dans la même ville.
Le troisième volume de l'Hiftoire de la guerre
de fept ans par le Lieutenant - Colonel Pruffien
de Tempelhof, vient de paroître. Il eft auffi inftructif
que les précédens. Voici ce que l'auteur dit à
l'occafion de la bataille de Minden , en 1759.
« Cette bataille eft fans contredit une des plus
» mémorables dans les Annales de la guerre , non
" pas à caufe des difpofitions particulières qui
» furent prifes ; mais par les préparatifs du combat
» & par la conduite des Généraux & des troupes
» pendant la bataille. Le Duc Ferdinand de Brunf
" wick déploya en cette occafion fes grandes con-
» noiffances dans l'art de la guerre . Ses manoeuvres
» pour tromper l'ennemi font des chefs- d'oeuvre .
» Rien ne prouve mieux le génie de ce Général ,
» que le plan qu'il exécuta , de paroître s'affoiblir
» afin de pouvoir agir enfuite avec plus d'énergie .
» On fait qu'il divifa fon armée en plufieurs corps
» féparés , tous détachés de l'armée principale.
" Cette difpofition , qui avoit l'air d'être très-
» fautive , trompa les François , & fit gagner la ba
» taille . Si l'ennemi avoit connu le caractère & les
principes du Prince , il auroit foupçonné ſes
" vues fecrètes dans la difpofition qu'il prit , &
» il eut évité de livrer combat.
» On l'a dit fouvent , & on ne fauroit affez le
( 66 )
» répéter , qu'un . Général doit a prendre à con-
» noître le caractère , la capacité & les principes
» de fon adverfaire , afin de pouvoir deviner - le
» fecret de fes opérations. Il eft vrai que
l'on a
» pofé en maxime qu'il faut pofter la cavalerie
» dans une plaine & l'infanterie dans un terrain
" coupé ; mais ce principe doit toujours être
» fubordonné à celui , que l'infanterie doit refter
» liée enſemble , & qu'il ne faut point la féparer
» au milieu par la cavalerie , qui en elle-même
» n'a point de folidité. Lors d'une attaque , il
» convient de placer la cavalerie aux ailes , fi le
» terrain le permet , & derrière l'infanterie , pour
» l'appuyer & pour achever l'ouvrage , lorfque
» celle- ci aura fait céder l'ennemi foit , par fon
» feu , foit par la bayonnette . La canonnade la plus
» terrible ne fera jamais quitter fa pofition à un
» Général qui connoît l'effet de ce feu . C'eft ,
» l'infanterie qui décide du combat ; il faut qu'elle
» marche à l'ennemi auffitôt qu'elle s'eft rangée ,
» afin de pouvoir faire ufage de fon fufil le plus
» tôt poffible. Le feu de moufqueterie enlève.
plus de monde que celui du canon ; il eft plus
" dangereux & plus meurtrier ; le foldat fentmoins
le danger avec cette arme , puiſqu'étant
" occupé lui-même , il n'a pas le temps d'y penfer.
"9
»
C'eſt un principe erroné qu'il faut commencer
» les batailles ou combats par une longue canon-
>> nade pour détruire d'abord l'artillerie ennemie
» & pour faciliter par ce moyen l'approche de
» l'infanterie. Les boulets n'atteignent que rare-
» ment cette artillerie. Le Duc Ferdinand le favoit ;
» auffi faifoit-il mettre en mouvement fes colonnes
qui s'étoient formées rapidement , fans attendre
» l'effet de ſon artillerie ; par cette manoeuvre il
» déconcerta entiérement le plan de l'ennemi . Il
attaqua avec fon infanterie la cavalerie françoife ,
( 67. );
"
» & prouva qu'il connoiffóit parfaitement la
fupériorité de l'infanterie fur la cavalerie , &
» qu'il favoit en tirer parti. »
*
ITALI E.
De Gênes , le 12 Décembre.
Les différends furyenus entre cette Ré--
publique & la cour de Sardaigne , font à.
la veille d'être terminés. On prétend que
lé fieur Olderic , Ambaffadeur Extraordi-.
naire de la République auprès de Sa Ma-.
jefté Sarde , a conclu entre les deux Etats
un Traité de limite qui doit mettre fin à
toute méfintelligence.
Son Eminence le Gardinal Riminaldi , écrit- on
de Rome, a fait placer dans la Rotonde , parmi
les ftatues des Hommes célebres , le bufte de
Metaftafe en marbre , avec l'infcription fuivante :
Pétro Metaſtafio ,
Civi Romano ,
Principi Italici Dramatis ,
Joann. Maria Riminaldus
Ferrarienfis Presb. Card.
Anno M. DCC . LXXXVII.
Vire ubique. Gentium clariffimo
Honor in Patria deeffet.
De Naples , le 31 Novembre..
Le Roi , defirant mettre fon armée fur un pied
plus militaire , a demandé la Cour de France
le Baron de Salis , Maréchal- de- camp & Infpecteur.
Cet Officier- général a obtenu un congé de
trois ans. Il eft arrivé ici le 22 ; il a amené avec
lui, M. du Portail , Brigadier , ro Officiers d'in(
68 )
fanterie , 2 du génie , 7 d'artillerie , avec 19 Bas-
Officiers , un Officier , fupérieur de cavalerie ,
3 fubalternes Pruffiens. M. de Gambis , Lieutenant-
colonel du Régiment Royal-d'Auvergne , le
Vicomte de Reys , Colonel du génie , M. de
Pomereul , Lieutenant-colonel d'artillerie , font à
la tête des Officiers François , qui font tous venus
par congé de deux ans , avec la confervation de
leur emploi & de leurs appointemens ; il leur a
été accordé ici un grade au-deffus de celui qu'ils
avoient. Ils vont être mis à la tête de l'inftruction .
Le Baron de Salis a été fait Lieutenant -général
& Infpecteur-général de l'armée. Son plan , qui
a été approuvé par le Roi , commence à s'exécuter ;
on s'attend à une refonte générale.
.
La nuit du 26 au 27 de ce mois , on
a fait l'épreuve des lanternes dont on
doit fe fervir pour éclairer cette ville , à
compter du 1er janvier prochain. Cet
effai a parfaitement réuffi . La rue dans
laquelle on les avoit placées , a été trèsbien
éclairée ; on en avoit mis 6oo . Il en
faudra environ 18,000 pour la ville & les
faubourgs.
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 1er. Janvier 1788.
Le 21 du mois dernier , le Marquis de
Buckingham, nouveau Vice- Roi d'Irlande,
eft arrivé à Dublin , où il a été reçu &
inftallé avec les cérémonies d'ufage ; la
ville étoit illuminée , les Volontaires bor
( 69 )
doient la haie, & tous les Ordres ont témoigné
l'alegreffe avec laquelle ils
voyoient revenir au milieu d'eux ce Gouverneur
, dont le fouvenir étoit cher à la
Nation . M. Alleyne-Fitz Herbert , ci-devant
Miniftre Britannique à Péterfbourg
eft entré en fonation comme Secrétaire
en Chef du Gouvernement ; & fur Lettrespatentes
du Roi , a pris place au Confeil
Privé d'Irlande.
La Veftale , de 28 canons , commandée
par le Capitaine Strahan , a fait voile de
Portſmouth pour l'Inde , le Colonel Catheart
s'y eft embarqué comme paffager.
Nos Feuilles publiques l'envoient en Ambaffade
à la Chine , aux modiques appointemens
de 20,000 I. fterl .
Le Sheerne & l'Endymion de 44 canons , armés
en flûte , le Southampton de 32 , & le cutter
le Flint , ont appareillé de Portmouth pour Spithéad.
Le Sheerneff & l'Endymion , deſtinés à tranfporter
à la Jamaïque , des troupes , des munitions
navales & de l'artillerie , appareilleront dans peu
de jours,
Il a été convenu entre l'Angleterre &
la France , felon le bruit général , de
nommer de part & d'autre des Commiffaires
, munis de pleins pouvoirs , pour infpecter
la réduction des vaiffeaux en armement.
Mrs , de Bougainville & de Marigny
font les Commiffaires nommés par
·( 70 )
.
*
la France , & M. Rogers , ci-devant Secrétaire
de Lord Keppel , paffera en France
avec la même qualité .
Le Royal Sovereign de 110 canons, eft de fept
pieds plus long qu'aucun vaiffeau de guerre en
Europe. Les Espagnols ont lancé depuis peu ún
vaiffeau de 100 canons , conftruit précisément far
le modèle du Royal Sovereign , qui furpaffe en
élégance & en magnificence tous les vaiffeaux
connus. Il porte du canon de 42 livres fur fa batterie
baffe.
La réduction d'une partie des troupes
de la Maiſon militaire du Roi n'eft pas
encore effectuée ; elle tombera , d'après
Popinion générale , fur les deux efcadrons
de Gardes à cheval , & les deux compagnies
de Grenadiers à cheval. Ces deux
Corps , dont le dernier parfaitement difcipliné
, fervit avec diftinction dans la
guerre de 1741 , coûtent annuellement
56,696 1. fterl. ( environ 1,360,704 liv.
tournois ). Leur fervice fe fera , à se
qu'on croit , par les Chevaux- légers ( Light
Horfe que commande , fi je ne me
trompe , le Général Conway ,
, & par les
Gardes-dragons. Ces deux Corps font
très-rarement en garnifon à Londres .
Outre ces quatre troupes montées , la
Maifon militaire de S. M. comprend trois
régimens de Gardes à pied , qui font le
fervice en temps de guerre comme les
autres Corps.
(( 71 )
Les Papiers publics & les Agioteurs fe
font amufés pendant quinze jours à créer
en Europe une quadruple Alliance , qu'ils
ont enfuite doublée d'un trait de plume ,
enjoignant à cette partie quarrée la Suède,
le Portugal , les Etats-Unis & la Pologne,
"Nous avons trop refpecté nos Le&eurs ,
pour les entretenir des affertions , des démentis
, des obje&ions , des lettres , réponſes
prétendues miniftérielles , & des
raifonnemens à l'infini qu'on a bâtis fur
cette nouvelle aujourd'hui difparue
comme tant d'autres , en attendant celles
de même genre qui lui fuccéderont.
?
Selon le Morning Chronicle , le revenu
de la Douane , de l'Excife , du Timbre &
de leurs acceffoires , s'eft élevé dans une
feule ſemaine (l'avant dernière) à 241,029
liv. fterl. L'année précédente ce produit ,
à la même époque , ne fut que de
163,818 liv. fterl .
Le 19 décembre , le feu a pris , on ne
fait par quel accident , à l'un des magafins
à poudre de M. Hervey , à Battle dans
le Comté de Suffex. Heureuſement cet
'évènement étant arrivé à 4 heures du
matin , aucun des ouvriers n'étoit encore
à l'ouvrage , & perfonne n'a perdu la vie.
Le magafin contenoit vingt milliers pe(
72 )
fant de poudre ; le magafin & les maifons
attenantes ont toutes fauté en l'air .
9
"
Le dimanche 23 décembre , il eft
tombé dans cette ville en fix ou huit
heures une prodigieufe quantité de
neige ; dans quelques rues étroites elle
s'eft élevée jufqu'à trois pieds de hauteur. '
Dans la campagne , les voitures publiques
ont été arrêtées quelques heures , jufqu'à
ce qu'on leur ait ouvert la route en certains
endroits.
Dernièrement , nos Papiers ont annoncé
la mort d'une créature , nommée
Lydia Hall , qui avoit été amenée neuf
fois en Juftice à l'Old- Bailey. Dans le
grand nombre de maris qu'elle s'étoit donnés
fucceffivement , trois ont été pendus ,
& deux condamnés à la tranfportation.
Contre fon attente & celle du Public ,
cette malheureufe eft cependant morte
dans fon lit. Il eft décédé , vers le mêmetemps
, un Particulier remarquable par
une fingularité d'une autre efpèce ; c'eſt
M. John Blagrave , du Comté de Bercks,
qui , quoique fa table fût toujours couverte
à deux fervices, ne prenoit , depuis
douze ans , d'autre nourriture , chaque
jour , qu'une pinte d'aile & quelques croûtes
de pain grillé. Il est mort âgé de 75 ans.
Lifte
( 73 )
Life générale des Baptêmes & Enterremens à Londres
& à Weftminfter , du 12 décembre 1786 au 11
décembre 1787.
Baptêmes.
Garçons..
Filles ..
.8929.
.8579.
En tout .. 17,508 ..
Enterrement.
Hommes...
•
.9821.
Femmes
.9528.
En tout
....
19349.
Il eft mort 1105 perfonnes de moins que l'année
précédente.
Dans le nombre des morts , il s'en trouve 1 de
cent cinq ans , I de cent deux , 44 de quatrevingt-
dix à cent , 374 de quarte- vingt à quatrevingt-
dix, 6119 au-deffous de deux ans , 1888 de
deux à cinq ans.
La petite- vérole en a enlevé 2418 ; 123 font
morts fur l'échafaud , 106 fe font noyés , & 25
tués eux-mêmes.
Faifons
obferver de
nouveau à ceux
qui
calculent la
population par les Morts
&
Naiffances , que la foule des Non-Conformiftes
ne font pas
compris dans ces
relevés des
Paroiffes
Anglicanes.
On fait que dans cette faifon , les arbres fruitiers
font attaqués par le gibier , &
principalement par
les lièvres. On a ellayé une quantité de moyens
pour les en éloigner. On a
fucceffivement enduit
le pied de ces arbres avec du lard , de l'aloès , de
N°. 2. 12 Janvier 1788.
d
( ( 74 )
la fuie , & c. ou bien on les a liés avec de la paille
ou de la bruyère ; mais tous ces moyens ont paru
nuifibles , & le remède eft pire que le mal : l'arbre
s'en reffent toujours , la circulation de la fèvè eft
gênée, & ce n'eft qu'après un fort long efpace
de temps que l'écorce reprend fa première vigueur.
Un particulier de St. Bernard , près d'Edimbourg
, annonce qu'il a fait ufage avec fuccès , de
la fuie qui réfulte des préparations chimiques . Non
feulement cet ingrédient eft un remède efficace ,
mais il a encore l'avantage d'être un excellent
fumier. La fuie commune eft . trop , légère pour
demeurer en place , au lieu que celle- ci eft dure ,
lourde & adhérente. On peut s'en procurer une
charretée pour une bagatelle , & par conféquent,
le tranfport en devient moins onéreux . Deux ou
trois pelletées de cette fubftance mifes au pied de
chaque arbre dans un verger , éloignent fi puiffamment
les fièvres , que pas un n'ofe en approcher ,
même dans la plus rude faifon . L'odeur de cette
fuie eft extrêmement forte & pénétrante , & áu
bout de deux ans elle exhale encore des effluves
affez fortes pour que lorfqu'on la touche , l'odeur
refte aux mains après les avoir effuyées. On peut,
au befoin , en frotter les troncs des arbres ,
qu'il en résulte aucun inconvénient . Quelques
Auteurs parlent du goût que les lièvres ont particulièrement
pour le liburnum , & ils confeillent
d'en planter pour préferver les autres végétaux ;
mais le Particulier Ecoffois obferve que cette opinion
eft dénuée de tout fondement.
fans
La lettre qu'on va lire eft digne d'une
férieuſe attention ; elle n'eft point l'ouvrage
d'un Déclamateur qui exerce fa
fauffe éloquence fur des vérités rebattues.
C'est un Eccléfiaftique éclairé qui , au
( 75 )
nom de la Religion , de l'expérience &
de l'intérêt même réunis , plaide une
caufe d'humanité & de juftice , qui va
fixer les regards du Parlement Britannique
. Cette lettre adreffée au Tréforier
de la Société inftituée pour opérer l'abolition
de la Traite des Nègres , eft de
M. Robert Boucher Nickols , Doyen de
Middelham .
MONSIEUR ,
Je viens de voir dans les Papiers-nouvelles d'Yorck, '
que plufieurs perfonnes de confidération , déterminées
par d'honorables fentimens d'humanité
vont faire une motion en Parlement pour l'abolition
de la traite des nègres . Né dans les Indes
Occidentales , je me trouve moi- même intéreſſé
dans la caufe que vous foutenez avec tant de
nobleffe , & je ferai charmé de contribuer à vous
donner des renfeignemens fur cet objet , comme
votre invitation publique m'y encourage.
Il me femble , Monfieur , que fi l'on pouvoit
démontrer que l'accroiffement naturel de la population
des nègres eft déja fuffifant dans nos îles ,
pour la culture dont ils font chargés , & que plusd'humanité
dans la manière dont on les traite ,
fuffiroit pour affurer cet accroiffement naturel ,
on ne pourroit oppofer de raiſon valable contre
l'abolition de cet infame trafic. Si quelque voix
réciamolt encore en fa faveur , ce ne feroit tout
au plus que celle d'un petit nombre de planteurs)
Américains , infpirés uniquement par leur intérêt
particulier.
Un grand nombre de faits prouvent inconteftablement
la propofition que je viens d'avancer ;
je vous en citerai un ou deux des plus remardis
( 76 )
quables , que plufieurs perfonnes actuellement à
Londres peuvent vous certifier : elles font plus
à portée que moi de vous en démontrer l'authenticité.
Il y a environ 70 ou 80 ans qu'un certain
M. Macmahon mourut fur fon habitation , paroiffe
S. George dans l'ifle des Barbades. Sa poffeffion
fut évaluée , autant que je puis m'en fouvenir
, à environ 30,000 liv. fterl. Ce dernier
propriétaire l'avoit eue 7 à 8 ans ; en y entrant
il la trouva chargée de redevances pour un marchand
de Londres . Jaloux de fe débarraffer de
ce fardeau , il réfolut de tirer un revenu extraordinaire
de fon habitation . D'après ce plan , fuggéré
par l'avidité , fes nègres furent furchargés
de travail ; la plupart en perdirent la fanté , quelques-
uns même la vie ( 1 ) . Il fut obligé de les remplacer
par d'autres qu'il acheta, à différentes fois
dans l'efpace de 7 ans ; à fa mort , fon habitation ſe
trouva précisément auffi embarraffée qu'à l'inftant
où il l'avoit prife car les dépenfes entrainées néceffairement
par la mort de fes nègres , égaloient
la dette dont il avoit voulu fe débarraffer en les
furchargeant de travail.
A peu près dans le même temps , mourut le
Docteur Mapp, de la même ile, propriétaire moins
(1)Depuis que j'ai reçu cette lettre , un Particulier
de la même ifle m'a assuré qu'il avoit vérifié luimême
par le rôle de la taxe des Nègres , que le
nombre des Esclaves de M. Macmahon , avoit di
minué en deux ans de près de moitié , c'est-à-dire
que de 170 , il n'en resta que 95 ; ce maître inhumain
avoit coutumne de dire en achetant un Esclave
« que pourvu qu'il vécut 4 ans , ilne lui en demandoit
pas davantage ; sûr qu'il tireroit assez parti de
lui pendant ce temps , pour couvrir ses frais. »
»
«
( 77
vaux ,
au
riche , puifque fon habitation n'étoit que de 20,000
liv. fter . , & d'ailleurs inférieure à la première ,
comme étant plus expofée aux inondations , moins
fertile , & plus éloignée du marché. Cet homme
refpectable fe conduifoit plutôt en patriarche qu'en
maître parmi fes nègres. Non feulement il leur
fourniſſoit des alimens de bonne qualité & en abondance
, mais même fon humanité leur ménageoit
de longs intervalles de relâche entre leurs traqui
ceffoient abfolument durant la chaleur
du jour , c'eft- à- dire , depuis 11 heures jufqu'à 3 ,
& pendant ces heures brûlantes , il leur faifoit
donner des rafraîchiffemens , fans exiger le moindre
travail de leur part. Traités avec cette bonté paternelle
, ils multiplioient prodigieufement ,
point même qu'il fallut acheter une autre habitation
fur laquelle il n'y avoit point de nègres , pour
recevoir cet accroiffement de population . Il s'accommoda
d'un terrein , qui , je crois , lui coûta
12,000 liv. ftert. Sa fille a eu une dot confidérable
, & il a laiffé à fon fils près de 40,000
livres , environ le double de fon premier capital.
La fille du Docteur a époufé H. A. Ecuyer ,
auffi confidéré pour fes qualités perfonnelles que
pour fa fortune , & qui , j'ofe le promettre , fe
fera un plaifir de fervir la caufe de l'humanité ,
& d'honorer la mémoire de fon beau-père, en vous
donnant tous les renfeignemens que vous pouvez
défirer. Car je regarde comme important de vérifier
fcrupuleufement ces particularités . Je préfume
auffi que la maifon bien connue de L***. , pourra
vous garantir ma première relation , car le chef
de cette famille s'eft trouvé , à ce que je
entendu dire , dans l'ifle , aux funérailles de ce bar-
Fai
bare Macmahon. Pour moi , qui n'ai plus de liaiſon
dans les Indes Orientales , & qui vis fi éloigné
de la ville , je ne puis guère vous être bon qu'à
d.iij.
( 78 )
vous indiquer les fources d'où vous pouvez tirer
des informations plus exactes : quoi qu'il en foit,
je ne vous ai rien exagéré fciemment , & n'ai
fûrement pas eu l'intention de vous tromper.
Il eft certain que les Nègres multiplient infiniment
davantage dans les climats chauds que dans
les froids. Il y a plus : l'extrême chaleur ne les
incommode pas , & quand leur fang n'eft pas
appauvri par un repos ou un travail exceffif, par
la difette d'alimens ou par leur mauvaife qualité,
ils ne font pas auffi fujets que les Blancs aux
maladies qui réfultent d'une température brûlante.
Dans les îles des Indes occidentales , & dans les
Colonies méridionales du nord de l'Amérique ,
i's font pleins de fanté & de vigueur pendant
l'été , faifon où les Blancs font affectés de fièvres ,
de maladies aiguës , d'enflure de jambes & de
jauniffe. Si les pauvres Noirs périffent de fièvres
lentes & de dyfenteries , affurément perfonne
n'en fera étonné , pour peu qu'on fonge qu'ils ne
goûtent jamais ni de lait , ni de viande fraîche:
leur nourriture confifte en maïs , en végétaux .
auxquels ils ajoutent , foit un peu de poiffon falé
& rance , foit , mais plus rarement , quelque morceau
de boeuf ou de porc falé d'Irlande . Encore
n'ont-ils que le rebut du marché : quant à leur
boiffon , c'eft ordinairement de l'eau de mare ,
qu'ils corrigent quelquefois avec un peu de rhum ;
ajoutez à cela , que dans la faifon des pluies on
n'a pas toujours le foin de les faire fortir du travail
pour les mettre à l'abri.
Dans les provinces feptentrionales du nord de
l'Amérique , où j'ai auffi demeuré , la dureté du
climat nuit à l'accroiffement de la population des
Noirs . Ils y font en petit nombre , vieilliffent de
bonne heure , & l'on voit changer le noir brillant
de leur peau en un brun jaune qui annonce la
(( 793 ))
mauvaiſe fanté . Mais , je le répète , les climats
chauds leur font infiniment favorables ; paffablement
traités , ils y pouffent loin leur carrière , &
multiplient beaucoup . Ce ne peut donc être que les
mauvais traitemens qu'ils éprouvent dans les îles ,
qui néceffitent annuellement l'importation de
nouveaux esclaves , pour en entretenir toujours
le même nombre fur les plantations. La perte de
leur liberté , de leurs amis & de leur patrie , en
fait périr un grand nombre de chagrin peu de
temps après leur arrivée ; quelques- uns fe tuent
eux-mêmes ; très-peu , fi même il s'en trouve ,
réfiftent au travail exceffif qu'on leur impofe &
furvivent deux ou trois ans. C'eſt un fait connu ,
que quand les planteurs ont befoin de remonter
leurs habitations en Nègres , non - feulement ils
préfèrent ceux qui font nés dans l'ifle , mais même
its les paient beaucoup plus cher.
Eh bien donc , pourra-t- on me dire , y a-t- il
un feul planteur affez aveugle fur fes propres
intérêts , pour ne pas traiter fes efclaves d'une
manière qui le dédommageroit bien des facrifices
que fon humanité l'auroit porté à faire ? Quelques
perfonnes agiffent ainfi , & y trouvent leur compte.
Gependant cet ufage n'eft pas encore généralement
établi ; au contraire , le planteur a fes paffions que
la loi infouciante fur le fort des Nègres n'a pas
fongé à réprimer. S'il le tue , il n'a point de
compte à rendre ap Magiftrat , pourvu qu'il foit
réellement propriétaire du malheureux eſclave.
De folles dépenfes faites en Angleterre , une vie
debauchée ou de mauvaifes récoltes dans nos
Colonies , embarraſſent ſouvent la fortune d'un
planteur. Il a contracté des dettes avec des négocians
Anglois , il faut y fatisfaire ; les Nègres
travailleront , que dis - je , ils feront furchargés ,
Ailleurs , c'eft un homme empreffé de faire for-
A
div
( 80 )
tune , qui compte plus fur le produit actuel des
fueurs de fes efclaves , on fur des épargnes barbares
, que fur le produit à venir de fon humanité ,
ou fur les récompenfes futures de fes avances
libérales. Je parle en général : je fais qu'il y a
d'heurenfes exceptions ; mais les exceptions mêmes
prouvent que le contraire fait règle . Enfin un
propriétaire endurci dans fes habitudes , inflexible
dans fon opiniâtreté , & chez qui le préjugé s'eft"
enraciné , ne veut point effayer les effets d'un
fyftême nouveau & plus doux , contre lequel ,
pour dire la vérité , les vices des efclaves le préviennent.
( Car que peut- on attendre d'efclaves ?)
Quant à la force du préjugé dans nos ifles , nous
favons quelle eft la répugnance invincible des
Blancs à admettre les Nègres aux privilèges du
Chriftianifme. J'en appelle au témoignage de la
refpectable Société pour la propagation de l'évangile;
elle n'aura que trop à confirmer mon affertion.
Mais je demande à mon tour , & c'est au nom
de l'humanité que je fais cette queftion , pourquoi
on excluroit ces infortunés du fein d'une religion
confolante , dont fon fondateur a voulu que les
benédictions fe répandiffent également fur tous les
hommes ?Lincapacité même que nous leur reprochons
, eft notre crime , puifque dans des lieux plus
humains , plus raifonnables , à New - Yorck , par
exemple , j'ai vu de 20 à 40 Noirs admis à la
Sainte Table ; mais dans nos ifles , les maîtres ne
fe contentent pas de négliger la converſion de
leurs efclaves , ils ofent objecter contre elle des
raifons qui auroient étouffé le Chriſtianiſme dans
fa naiffance , fi l'on eût eu la foibleffe de les
admettre à cette époque.
Qu'on ouvre la continuation de l'hiſtoire du
Lord Clarendon. On y trouvera que de fon temps
le nombre des Blancs à la Bardade étoit de 50,000 ,
( 81 )
& celui des Noirs de 100,000 , fi je me le rappelle
bien: environ 25 ans après , les nombres de Blancs
& de Noirs fe trouvèrent réduits , par un dénombrement
exact , à 25,000 d'une part , & àço , 000
de l'autre. Quoiqu'il paroiffe au premier coup
d'oeil que le nombre des Blancs a diminué dans une
proportion beaucoup plus grande que celui des
noirs , il faut obferver que les Noirs font attachés
à la glèbe , & ne fe tranfportent pas d'un lieu à
un autre comme le font les Blancs ; d'ailleurs le
nombre de ces derniers ne s'accroît pas par les
nouveaux venus dans une proportion plus grande
que celui des Créoles qui émigrent ou vivent
hors de l'ifle. La balance ne fait que s'entretenir.
Ajoutons encore que le climat eft beaucoup plus
favorable aux Noirs qu'aux Blancs . Or il y ajusté
un fiècle que Lord Clarendon a écrit la continuation
de fon hiftoire. Dans cet espace de temps
le nombre des Blancs a diminué d'environ moitié ,
& celui des Noirs dans la proportion de 9 à 10 ,
malgré une importation qui monte annuellement ,
à ce que j'ai entendu dire , à près de 5,000 .
Réduifons- la à 4,000 ou même à 3,000 ; cela
prouvera qu'indépendamment de la diminution de
100,000 à 90,000 , le premier total des Nègres
a diminué autant de fois , c'est- à-dire , 5 , 4 , ou
3 plus vite , dans l'efpace d'un fiècle , que celui
des Blancs ; en forte que, tandis que ces derniers ont
perdu dans un climat moins favorable pour eux,feulement
moitié , les Nègres y ont perdu 4 ou 5 fois
plus. Je ne garantis pas l'exactitude fcrupuleufe
de tous ces calculs , & je ne fuis pas à portée
de la démontrer ; mais je les crois affez juftes
pour prouver que les mauvais traitemens ont
détruit les Noirs dans nos ifles , dans une proportion
qui dépeupleroit le globe en moins d'un fiècle ,
fi cette barbarie difpendieufe s'établiffoit par-tout,
av
( 82 )
& avoit par-tout les mêmes fuites. Au reste , je
crois qu'il feroit à propos de defcendre dans les
plus grands détails à cet égard , perfuadé qu'un
calcul bien revêtu de fes preuves , de la perte
que l'efpèce humaine éprouv. dans nos ifles , fourniroit
un argument contre l'efclavage , auquel
nul homine , pourvu qu'il eût la fenubilité d'un
homme , n'oferoit répondre. Je penfe aufli que
l'on entretiendroit aifément fur nos illes , un
nombré égal à celui que fourniifent les importations
annuelles , en employant à les mieux traiter ,
les dépenfes qu'entraînent néceffairement ces importations.
On pourroit en comparer les fais
avec le produit des exportations de nos ifles . Je
fuis fûr que cette comparaifon éclaireroit le propriétaire
& le confommateur fur leurs véritables
intérêts , en montrant à l'un combien il perd de
fon produit , & à l'autre , la furcharge propor
tionnelle qu'il fupporte pour l'entretien d'un commerce
honteux , qu'un peu de patiencé & d'hu
manité finiroient par rendre inutile.
´( La fin au Journal prochain. )
FRANCE.
De Verfailles, le 3 Janvier 1788. 3
-
Le Comte de Maulévrier Colbert , Miniftre
plénipotentiaire du Roi près l'Electeur de Cologne ,
qui eft de retour par congé , a eu , àfon arrivée ici
le 27 du mois dernier , l'honneur d'être préſenté
à Sa Majefté par le Comte de Montmorin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant le département
des affaires étrangères.
Ce jour , la Comteffe de Châteaubriant , la
Baronne de Livron , la Comteffe de Ligneville
& la Comteffe de Gruelle , eurent l'honneur d'être
préfentées à Leurs Majeftés & à la Famille royale ,
( 83 )
la première & la feconde par la Ducheffe de Duras,
Dame du Palais , la troisième par la Princeffe de
Craon , & la quatrième par la Marquiſe de Cler
mont-Montoifon.
1
!
Le 1 de ce mois , les Princes & Princeffes
ainfi que les feigneurs & Dames de la Cour , ont
eu l'honneur de rendre leurs refpects au Roi &
à la Reine , à l'occafion de la nouvelle année. Le
Corps-de-Ville de Paris , ayant à fa tête le Duc
de Briffac , Gouverneur de la ville , s'acquitta du
même devoir envers Leurs Majeftés & la Famille
Royale , étant conduit par le Marquis de Brefé ,
Grand-Maître des cérémonies , par le fieur de
Nantouillet , Maître des cérémonies , & par le fieur
de Watronville , Aide des cérémonies. La mufique
du Roi exécuta , pendant le lever , une
fymphonie de la compofition du fieur Harang ,
premier violon de la mufique de Sa Majesté , fous
la conduite du fieur Girouft , Surintendant de la
mufique du Roi.
4
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du S. Efprit s'étant affemblés vers les onze
heures & demie du matin dans le Cabinet du Roi ,
Sa Majefté tint un Chapitre , dans lequel elle
nomma Chevalier de l'Ordre du S. Efprit , le
Duc d'Enghien . Sa Majefté fortit enfuite de fon
appartement pour fe rendre à la Chapelle , précédée
de Monfieur , de Monfeigneur Comte d'Artois
, de Son Alteffe Royale Monfeigneur le Duc
d'Angoulême , du Duc de Bourbon , du Prince
de Conti , du Duc de Penthièvre , & des Che
valiers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre ;
deux Huiffiers de la Chambre du Roi portant leurs
maffes . Le Roi , après la grand' Meffe chantée par
fa Mufique , & célébrée par l'Evêque de Senlis ,
Prélat-Commandeur de l'Ordre , & premier Aumônier
de Sa Majefté , fut reconduit à fon appar
d vj
( 84 )
tement , en obfervant l'ordre dans lequel il en.
étoit forti. La reine , Madame & Madame Elifabeth
de France , affiftèrent auffi , dans la tribune ,
la grand'Meffe , à laquelle la Comteffe Louiſe
d'Hautefort fit la quête.
Ce jour , Leurs Majeftés foupèrent à leur grand
couvert. Pendant le repas , la mufique du Roi ,
fous la conduite du fieur Girouft , Surintendant ,
exécuta différens morceaux.
Le Grand-Confeil eut , ce jour , l'honneur de,
rendre fes refpects à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale.
Le lendemain , le Roi , accompagné de Monfieur
, de Monfeigneur Comte d'Artois , de Son
Alteffe Royale Monfeigneur le Duc d'Angoulême ,
du Duc de Bourbon , du Prince de Conti , du
Duc de Penthièvre , & des Chevaliers ; Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint-Esprit
a affifté au fervice anniverſaire qui fe célèbre ,
dans la chapelle du Château , pour les Chevaliers
défunts,
De Paris , le 9 Janvier.
Le 13 du mois dernier , l'Académie
Françoife a nommé , avec l'agrément du
Roi , M. d'Agueffeau à la place vacante
par la mort du Marquis de Paulmy.
9 :
« Au mois de mai de cette année
des Pêcheurs d'Armanche près Bayeux ,
trouvèrent en pleine mer une petite bouteille
bien bouchée : impatiens de voir ce
qu'elle contenoit , ils la caffèrent ; c'étoit
une lettre dont ils ne purent lire l'adreffe ,
conçue en langue Angloife. Ils la portèrent
au Juge de l'Amirauté , qui la fit ,
( 85
dépofer à fon greffe . La fufcription annonçant
qu'elle étoit deftinée à une dame
Angloife , il s'affura de fon exiſtence , &
prit les mesures que la prudence dictoit
pour lui faire parvenir furement fa lettre .
Le mari de cette dame ( homme de
lettres , connu dans la patrie par plufieurs
ouvrages juftement eftimés vient d'écrire
, & en marquant au Juge fa reconnoiffance
avec les expreffions les plus
fortes , il lui apprend que la lettre dont
il s'agit eft du frère de fon époufe ; allant
aux grandes Indes , il avoit voulu donner
de fes nouvelles à fa foeur. Un vaiffeau
qu'il avoit vu dans la baye de Biſcaye
& qui paroiffoit aller en Angleterre , lui
en avoit donné l'idée . Il comptoit pouvoir
en approcher ; mais le vaiffeau s'étant
éloigné , il avoit imaginé de mettre la
lettre dans une bouteille , & de la jeter
à la mer. »
.
« Un chien enragé , d'une force & d'une taille
plus qu'ordinaire , après avoir exercé les plus cruels
ravages dans les paroiffes circonvoifines des Pontsde-
Cé , s'eft enfin arrêté dans celle de S. Maurille ,
de la même ville. Il y a mordu très dangereufement
plufieurs perfonnes , entr'autres un marinier , qui
n'a pu fe débarraffer de fes morfures , qu'en l'acculant
dans la boutique d'un cordonnier. Les cris &
peut- être les coups des ouvriers , l'ont fait fe jeter
dans la rue , où il a affailli un jeune enfant qu'il
a terraffé fans peine , & qu'il a long - temps traîné
dans la boue. La crainte apparemment de tuer
&
( 86 )
l'enfant , en tirant fur le chien , a rendu ce moyen
de le fauver inutile & impraticable. On eft cependant
venu à bout de le dégager , mais ce n'a été
que pour voir l'animal commettre plus loin de
nouveaux défaftres . Il a rencontré non loin de
la maifon presbytérale de S. Aubin , une jeune
femme du peuple , fur laquelle il s'eft jeté avec
fureur. Cette malheureuſe , inftruite par les cris
de la populace , des ravages commis par cette
bête féroce , & fentant déjà les effets de fa dent
cruelle , s'eft dévouée généreufement pour le falut
commun ; elle l'a faifie vigoureufement , & au
rifque d'être dévorée mille fois , elle n'a pas lâché
prife , qu'elle n'ait été affommée dans fes bras .
Elle n'a ceffé de répéter qu'elle étoit trop heureufe
de pouvoir , en fe facrifiant , fauver la vie à une
infinité de fes femblables , qui auroient été infail-,
liblement , comme elle , les victimes de la rage de
ces animal furieux .... Quoique cette jeune héroïne
ne foit pas morte de fes bleffures fans nombre ,
elle eft dans un état cent fois plus affreux que
la mort même , puifqu'elle l'a fans ceffe fous les
yeux , avec toute l'horreur qui accompagne la
rage.
« Ce qui rend le fort de cette malheureufe victime
plus touchant encore , c'eft qu'elle eft pauvre ,
& mère ; & qu'elle laiffe après elle plufieurs enfans
, qui tous ont befoin de fes foins pour
fubfifter. »
Extrait d'une Lettre de Nifmes, du 10 décembre 1787.
« Le défaut de récolte de foie dans toute l'urope
, a fait hauffer cette année le prix de cette
matière , au point que nos Manufactures ont été
forcées defufpendre en grande partie leurs travaux ,
ce qui a privé une multitude d'ouvriers de leurs
moyens ordinaires de fubfiftance . Dans les premiers
( 87 )
momens , M. de Ballainvilliers , Intendant de Languedoc
, fe rendit à Nîmes ; & comme il s'aperçut
que la crife n'étoit pas encore générale , il ſe borna
à faire ouvrir les travaux publics projetés pour les
embelliffemens de la ville. Mais ce Magistrat confidérant
que parmi ces ouvriers malheureux , il en
étoit auxquels ce genre de travaux ne pouvoit con
venir , foit à caufe de leur grand âge , foit à caufe
de l'efpèce d'humiliation qu'ils auroient fait fubirà
des hommes que leur induftrie place au deffus
des dernières claffes du peuple , & fachant combien
ajoutent aux bienfaits les égards qu'on obferve en
les offrant , a fait faire à fes propres dépens des diftributions
fecrètes de pain chaque femaine , à ces
familles honteufes & aux perfonnes infirmes.
Mais les néceffités augmentant de jour en jour,
M. de Ballainvilliers eft retourné à Nîmes à la fin
du mois dernier , & ayant affemblé quelques Notables
de chaque claffe de citoyens , il leur a propofé
de former une affociation qui embraffât l'univerfalité
des perfonnes aifées de la ville , & qui
formât,par le moyen d'une foufcription volontaire,
un fonds fuffifant , non feulement pour fecourir les
néceffitéux du moment actuel , mais encore pour
leur affurer des fecours permanens dans les calamités
extraordinaires que là fuite des temps pourra
amener; & ne fe bornant pas à appuyer ce projet
par les raifons prifes de l'humanité & de l'intérêt
de tous les ordres de citoyens , il y a ajouté le poids
de l'exemple , en fe déclarant citoyen de Nîmes ,
& en offrant en cette qualité une fomme confidérable.
( Il a donné 10 mille livres .)
Cette générofité ne pouvoit manquer fon effet
fur les habitans de Nîmes . La fonfcription fut
Ouverte fur le champ , & dans deux jours la fomme
fut portée à plus de cent mille francs.
M. l'Evêque de Nîmes & le Chapitre , ont ref
( 88 )
pectivement fignalé dans cette occafion leurs fentimens
charitables & patriotiques ; le Commerce a
fourni à peu près la moitié de la fomme totale;
& toutes les autres claffes ont fait paroître une
active émulation .
M. de Ballainvilliers a promis de folliciter des
Lettres - Patentes , pour donner une confiftance
ftable à cet établiffement , qui doit former une
Affemblée des Députés de tous les ordres de
citoyens , fous le nom d'Affociation Patriotique ,
dans laquelle M. l'Intendant & M. l'Évêque ont
généreufement renoncé à toutes les prérogatives
que leur place pouvoit leur faire déférer , & ont
voulu fe borner au fimple titre de citoyens & de
patriotes , croyant que Tégalité & la liberté font
la bafe la plus affurée qu'on puiffe donner à ce
bel établiffement, »
Le 26 décembre , M. Le Baron de Breteuil ,
accompagné de M. de Crofne , & du Bureau d'Adminiftration
, fe rendit aux Tuileries pour la diftribution
annuelle des grands Prix . M. Bachelier ,
Directeur , ouvrit la feance par un difcours .
On procéda enfuite à la diftribution de la maîtrife
d'orfèvre , en faveur du fieur Glatou , & des
grands Frix mérités par les fieurs Toutain , Siméon ,
Crepin , Jacquin , de la Porte , & Gerbod.
Ils furent embraffés par le Miniftre , au bruit des
fanfares & des acclamations du public .
Cinq furgrands Prix de perfévérance , 12 grands
acceffits , & 96 Prix , furent auffi délivrés dans la
même féance.
L'Académie royale des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Caen , a repris fes féances publiques
le jeudi 6 décembre. Le fieur Ballias de Laubarède ,
Commiffaire des guerres au département de Caen ,
en a fait l'ouverture par un difcours fur l'utilité
des Affemblées provinciales , & fur les avantages
( 89 )
que le royaume peut en retirer. Enfuite le fieur
Longuet a lu un mémoire fur les moyens de perfectionner
deux manufactures qui intéreffent effentiellement
la Baffe- Normandie ; favoir , celles des
bas lainages & celle des toiles de coton de toute
efpèce ; après quoi l'abbé Jarry a lu fon difcours
de réception. La féance a été terminée par la lecture
d'une Ode de l'abbé le Prêtre , ſur la mort du Prince
Léopold de Brunfwick.
PAYS- BA S.
De Bruxelles , le 5 Janvier.
Il s'eft élevé , il y a quinze jours , une
petite commotion à Louvain , qui , dit on,
a décidé le Gouvernement à envoyer
1500 hommes dans cette ville , pour y
tenir garnifon , fous les ordres du Duc
d'Urfel.
Le 24 du mois dernier , un détachement
venu de Maftricht a conduit enchaînés
, à Bois- le - Duc , fept des brigands
militaires qui doivent y être punis exemplairement.
On a imprimé la lifte exacte
des dévaftations exercées par ces Soldats
coupables d'énormités, expreffément profcrites
, & à plufieurs repriſes , par les
Etats- généraux & par le Stadhouder ,
coupables d'avoir eux- mêmes exécuté ces
horreurs qu'ils étoient chargés de prévenir
, coupables d'avoir connivé à des manoeuvres
que l'Enquête aduelle ne tar(
90 )
dera pas à révéler au Public. Suivant cette,
lifte , 618 maifons ont eu leurs vitres
caffées , 139 pillées en partie , & 65
pillées de fond en comble. C'eft en tout.
872 maifons .
Le Comte de Maillebois eft de retour.
à la Haye , où il a été en conférence
avec le Préfident des Etats- généraux .
Quelques avis de Vienne annoncent
que le Baron de Herbert , Internonce Impérial
, à quitté Conftantinople , après
avoir remis à un Miniftre Etranger fes
dépêches pour la Porte , contenant la
Déclaration de guerre de S. M. I. Comme
on ne cite point la date d'un départ aufli
extraordinaire , il faut fufpendre d'y ajou
ter foi.
« Par des lettres de Vienne , on apprend que
l'Empereur vient de nommer douze dames du
palais , pour la Cour de la princeffe Elifabeth de
Würtemberg , qui doit époufer l'archiduc François;
& que Sa Majefté a auffi déclaré la Comtelle
Jofephe-Deretz- Chanclos , (quatrième fille du
dernier Feld- Maréchal Deretz , Comte de Chanclos
, mort en 1761 , au fervice de l'Autriche )
Grande Maîtreffe de la Cour de Vienne ; qui étoit
Grande Maîtreffe de S. A. la Princeffe de Würtemberg
; ayant eu l'honneur de l'être antérieu
rement de feu S. A. R. l'archiducheffe Thérèſe-
Elifabeth , fille de l'Empereur , qui a bien voulu
lui conférer cette dignité , qui eſt toujours occupée
par la douairière d'un Feld- Maréchal ; comme
elle l'étoit à la Cour de feu S. M. l'Impératrice
Reine ,, par feu fon Excellence la Comteſſe
( 91 )
douairière de Chanclos , dame de l'Ordre de la
Croix étoilée , mère de la Comteffe Jofephe de
Chanclos , à qui l'Empereur a bien voulu accorder
un Brevet de Dame , en la décorant en même
temps du titre d'Excellence. ( Article envoyé au
Rédacteur. ) »
«<< S'il faut en croire un bruit affez
accrédité , il eft décidé de rendre le port
de l'Ile de France libre & ouvert à
toutes les Nations. Le commerce de
cette colonie gagneroit infiniment à fe
trouver affranchi de tant d'entraves qui le
gênent , & cette ifle deviendroit une
échelle très-importante à tous les navires
qui fréquentent les mers des Indes . On
apprend que les Ambaffadeurs que Typfaeb
envoie en France , & qui font déja
arrivés à Breft , ont relâché à l'Ile de
France , le 20 août. »
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
L'on mande d'Utrecht , qu'un Juif qui dans
une auberge avoit voulu corrompre des Soldats
de la garnifon , sâchant de les porter à commettre
des violences & à piller , offrant même de leur
indiquer les maifons des Patriotes , à ce qu'il dit
a été appréhendé par la Juftice , après avoir été
auparavant bien étrillé par les Soldats. ( Gazette
de la Haye, n . 109.
Des avis authentiques , reçus du Cap de Bonne-
Efpérance , portent que depuis que le Régiment
de Luxembourg a quitté cet établiſſement , le
gouverneur , le Comte de Graff, qui eſt du parti
Stadhoudérien , a fait travailler fans relâche à
( 92 )
augmenter les fortifications de la place , & que
plus de mille hommes y ont été continuellement
employés. On y a élevé un nouveau fort, appelé le
Morro, que l'on eftime imprenable. Les mêmes
avis ajoutent que tout étoit tranquille au Cap , &
que les provifions de toute efpèce y abondoient
par le commerce continuel des Caffres avec les
autres Sauvages . On y avoit reçu avis de l'inté
tieur du Continent , il y a environ quinze mois ,
que cinq Européens , deux femmes & trois hommes,
avoient été vus fur la côte . On préfume qu'ils
font partie du petit nombre qui a furvécu au
naufrage du vaiffeau de la Compagnie des Indes,
le Groſvenor , pour éprouver des tourmens encore
pis que la mort. On rappelle à cette occaſion un
trait qui fait honneur à la mémoire du lord Keppel.
Cet Amiral étant à la tête de l'amirauté , fit
armer un vaiffeau convenable , & en donna le
commandement au lieutenant Loveday , avec ordre
de les chercher fur la côte des Caffres. Le
vaiffeau étoit fourni de provifions de toutes espè
ces , & d'autres objets pour donner en préſent
aux Africains. (Public Advertiſer.)
N. B. ( Nous ne garantiffons la vérité ni l'exactitude
d'aucuns des Paragraphes ci-deffus ) .
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
2
PARLEMENT DE PARIS , TOURNELLE.
Caufe entre le S ' . de R...., Chevalier d'honneur
au Bailliage de ..... & la Dame de L... ,
fa foeur , époufe du S ' . de P....
Succeffion prétendue fpoliée.
- Pour obtenir la
reparation d'un délit , on n'eft plus recevable à
prendre la voie criminelle , lorfqu'on a pris la
voie civile:
Une foeur avantagée au préjudice d'un frère
( 93 )
dans le teftament d'un frère commun , une foeur
créancière de ce frère dépouillé , une four fur la
fucceffion de laquelle on avoit fondé des efpérances,
& qui les détruit en fe mariant ; cette foeur ,
difons-nous, a été l'objet d'une haine implacable.
Telle eft l'idée qu'on peut avoir de cette Cauſe :
en voici les principales circonftances. - François
de L...., père commun , avoit recueilli les biens
d'un oncle , chanoine , avec charge de fubftitution
au profit d'un de fes enfans mâles , l'aîné préféré
au puîné : il avoit de fon chef des biens confidérables.
En 1762 , il fit fon teftament , par lequel
il fixa la légitime de fes trois enfans à une fomme
de 10,000 liv. & inftitua pour fon héritier
univerfel le freur de L...., fon fils aîné avec
charge de fubftitution dans le cas où il décéderoit
fans enfans. Le fieur de L.... décéda
en effet fans enfans le 15 février 1773 , laiffant
un teſtament par lequel il lègue à fon frère le
freur de R.... 2400 liv. une fois payées , &
600 liv. de rente viagère , & inftitue la demoiſelle
de L...., fa foeur , fon héritière univerfelle. -
Le fieur de R.... , étant abſent au moment du
décès , les fcellés furent appofés fur les effets du
fieur L....; au retour du fieur R...., & après la
levée des fcellés , il s'éleva des difficultés entre
le frère & la foeur , fur l'exécution du teſtament
du frère commun : chacun forma diverſes préten-
Pour terminer tout procès entre les
parties , la demoiſelle de L...., ne fongeant alors
à aucun établiſſement , confentit à une tranſaction
avec fon frère , par laquelle , fe contentant , pour
tous fes droits des domaines de Sal... & de No....
avec les meubles & effets qui les garniffoient , &
d'une fomme de 10,000 liv. que le fieur de R
s'obligea de lui payer en deux paiemens égaux
dans deux ans , elle abandonna la fucceffion à fon
tions .
...
94 )
frère , qui s'engagea à payer toutes les dettes . -
Le frère & la foeur vécurent pendant deux ans
dans la même maifon & en bonne intelligence ;
mais au mois de feptembre 1775 , la demoiſelle
de L.... époufa le fieur de P...., fon coufingermain
: alors le fieur de R.... pour détourner
la demande qu'on pouvoit former contre lui en
paiement de la fomme de ro, 000 liv. , prit des
lettres de refcifion contre la tranfaction du 19 mai
1773 , dont il fe déſiſta bientôt après ; puis regrettant
de s'être défifté , il en obtint des fecondes , dont il
demanda l'entérinement d'abord à Aurillac , enfuite
a Bailliage du Palais à Paris , où l'affaire fur évoquée
pour caufe de la parenté des Juges d'Aurillac.
Une Sentence du 24 février 1779 déclara le fieur
de R.... non recevable en fes demandes , avec
dépens. Appel en la Cour. Pendant l'inftruction
de l'Appel , le fieur de R.... rendit plainte devant
le Lieutenant criminel d'Aurillac , en fpoliation de
la fucceffion de fon frère , contre certains quidams ,
demanda permiffion de faire publier monitoires ,
l'obtint , & fit informer . D'après le réſultat de
l'information , ordonnance du Juge , du 22 , mai
178 , qui renvoie les parties à l'Audience , fans
défigner perfonne. Appel du fieur de R... en
la Cour , où il fit afligner la dame fa fæeur.
Arrêt du 6 ſeptembre 1782 , en la première
Chambre des Enquêtes , qui , fur l'Appel de la
Sentence du Bailliage du Palais , fur la demande
au civil , confirma la Sentence purement &
fimplement , débouta le fieur de R.... de fes da
mandes , & le condamna aux dépens. * Sur
l'Appel de la Sentence d'Aurillac , la dame de
P... ayant foutenu qu'elle étoit follement intimée
, parce qu'elle n'étoit ni accufée , ni partie
dans l'ordonnance , le fieur de R.……. ſé défiſta de
fon Appel ; & Arrêt intervint le 26 octobre 1782 ;
95 )
qui donna acte à la dame de P... du défiftement
de l'Appel , ordonna la fuppreffion des termes
iujurieux répandus dans les requêtes & mémoites.
Il fembloit que tout dût être terminé entre
les parties , mais le fieur de R ... prit des lettres
de requête civile contre l'Arrêt de la première
des Enquêtes , & reprit au fiège d'Aurillac la
continuation de la procédure extraordinaire contre
les auteurs & complices des fpoliations de la fucceffion
de fon frère , demanda que le procès leur
fût fait & parfait ; ou , en cas de difficulté , que
les parties fuffent réglées en procès civil . Sur
cette nouvelle requête , ordonnance du Juge du
8 mars 1783 , de foit montré au fieur & dame de
P........., pour en venir à l'audience avec les Gens
du Roi. La dame de P.... parut pour demander la
nullité de l'affignation , fans prendre autres conclufions
. Sentence intervint le 11 avril 1783 , qui
renvoya les parties à fins civiles , & convertit les
informations en Enquêtes . La dame de P....
interjeta Appel en la Cour , tant de la Sentence
que de l'ordonnance ; elle en demanda la nullité ,
ainfi que de toute la procédure ; en même temps ,
pour faire cefler une accufation auffi étrange que
fcandaleufe , elle a interjeté incidemment Appel
des plaintes , permiffion d'informer , publication
de monitoires & de tout ce qui avoit fuivi , en
tant que ledit fieur de R.... voudroit lui en
appliquer les effets ; elle demanda aufli qu'il y fût
déclaré non- recevable , avec défenfes d'en rendre
de pareilles à l'avenir , qu'il fût tenu de lui faire
réparation d'honneur , & condamné en des dommages
& intérêts , par forme de réparation
civile , avec impreffion & affiche de l'Arrêt . Le
fieur de R.... de fon côté demanda l'évocation
du principal , la reftitution des lettres & papiers
de la fuccefion , & 150,000 liv. de dommages
( 96 )
·
& intérêts , pour valeur du mobilier prétendu
fpolié, Arrêt du 25 octobre 1783 , par lequel
la Cour a reçu les parties refpectivement oppofantes
aux arrêts par défaut , & la dame de
P.... incidemment appelante de la procédure
extraordinaire ; faifant droit fur les différens
appels , en tant que touche l'appel de la Sentence
du 11 avril , met l'appellation & ce au néant ;
émendant , déclare ladite Sentence nulle ; en tant
que touche celui de la procédure extraordinaire ,
met auffi l'appellation & ce au néant ; émendant ,
évoquant le principal & y faifant droit , déclare
le fieur de R.... non-recevabie dans fes plaintes
& demandes contre la dame de P..., le condamne
en 1,500 liv. de dommages & intérêts envers la
dame de P.... & en tous les dépens. Sur le furplus
des demandes, met les parties hors de Cour;
permet à la dame de P.... de faire imprimer le
préfent Arrêt jufqu'à concurrence de 200 exemplaires
, & d'en afficher quatre où bon lui femblera ,
aux frais & dépens du fieur de R....
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varfovie , le 25 Décembre 1787.
ON écrit de Pétersbourg que le Prince
Potemkin y eft arrivé , ayant laiffé le commandement
de fon armée au Prince Repnin.
Ce retour avoit l'air d'une difgrace ,
& déja les Nouvelliftes envoyoient ce Fa
vori puiffant fe promener en Suiffe ; mais
la défaveur de Sa Souveraine ne paroît
point encore affez marquée , pour exiger
une pareille tranfmigration ; l'on affure
même que le Prince paffera l'hiver à Péterfbourg.
Les mêmes Papiers publics qui avoient
coulé à fond le Chevalier Lombard & fa
frégate la Defna , le font revivre aujourd'hui
prifonnier des Ottomans : il avoit
tenté , dit- on , de prendre Oczakof avec
un bateau plat, chargé de cent Soldats ; le
No. 3. 19 Janvier 1788.
( 98 )
courant l'a entraîné & l'a fait échouer
fur la rive où il a été pris. Quelque intrépide
que foit ce brave Chevalier , il
eft permis de douter qu'il ait eſpéré de
s'emparer d'Oczakof , avec un bateau .
La caufe de fon malheur doit donc être
regardée comme encore fort incertaine.
On mande de Jaffy que les principaux d'entre
les Cofaques Soperoges fe font rendus au nombre
de plus de cent à Conftantinople , pour y prêter
une espèce d'hommage au Grand Seigneur ; ils
ont été très-bien reçus , & Sa Hauteffe leur a fait
remettre en préſent des uniformes & des armes :
trois d'entre eux ont obtenu des commandemens
, des queues de cheval , & chacun un étendard
; on les a exhortés à bien faire leur devoir
lors de leur irruption en Pologne , en les prévenant
qu'outre les Tartares aux ordres du Kan ,
quelques chefs des Cofaques avoient été engagés
à ériger de petits Corps de Volontaires , pour les
joindre aux Janiffaires qui fe rendent de Jaffy aux
frontières de la Pologne.
f
ALLEMAGNE.
De Berlin , le 27 Décembre.
Le Duc régnant de Brunſwick arrivé
ici le 21 , eft reparti avant - hier pour
fa
Réfidence.
Le Directoire général a fait publier
le 17 , que toutes les marchandiſes &
autres effets venant de France , d'Italie &
d'Allemagne , & allant par terre en Po(
99 )
logne & en Ruffie par les Etats du Roi,
payeront à l'avenir , outre les droits de
douane ordinaire , un droit de tranfit de
trois dalhers par quintal , fans diftin&tion
de marchandifes , & fans qu'elles puiffent
être vifitées .
Le Roi vient de fupprimer le droit d'entrée
auquel les Juifs voyageurs étoient
affujettis dans quelques endroits de l'Ele&
torat.
De Vienne , le 27 Décembre.
Les nouvelles qui arrivent de l'armée
ne percent point dans le Public ; & comme
les lettres particulières font auffi rares
que circonfpe&tes , les rapports circulans
ne doivent être envifagés que comme
des probabilités plus ou moins fondées.
Ce qu'il y a d'avéré , c'eft l'activité des
mefures , des ordres , des mouvemens ,
des départs. Le 24 , les Généraux de Ze
henter & de Magdebourg font allés joindre
l'armée. Hier , le Baron de Rouvroi , Général
d'artillerie , a repris la même route,
Lorfque S. M. I. partira pour la Hongrie
il fera accompagné , felon le bruit général
, de l'Archiduc François & des Généraux
Prince de Lichtenftein
Lafcy ,
Brown , Jofeph Colloredo &Jofeph Kinsky,
qui formeront le Confeil privé de guerre .
On veut auffi que le Prince de Saxe- Co-
"
e ij
( 100 )
bourg s'y réuniffe , & qu'il laiffe au Général
Sauer le commandement de l'armée
de la Buchowine deftinée à pénétrer
dans la Moldavie , après s'être combinée
avec l'armée Ruffe de Romanzof.
Le 24 , les bataillons de Grenadiers
Averfperg & de la Tour, en garnifon ici ,
un bataillon de Preiff , Charles Tofcane ,
Stein , Pallavicini , & quatre autres bataillons
de Moravie , ont reçu ordre de fe
mettre fur le pied de guerre , pour fe
rendre inceffamment à l'armée. Comme
dans la nuit du 11 au 12 , toutes les
troupes cantonnées à Effek & dans les
environs devoient préparer leur départ ;
que le Général Neugebauer avoit reçu
l'ordre de fe rendre à Semlin ; que tous
les régimens du Bannat fe rendoient par
Temeſwar à Pancfowa , on s'attendoit à
un nouveau projet contre Belgrade : quelques
avis en ont même fixé l'exécution
du 16 au 18. Sans annoncer cette entrepriſe
avec autant de précifion , il paroît
indubitable qu'elle eft tentée en ce
moment , ou fur le point de l'être .
.
Les Narrateurs les plus impatiens ont
même déjà fait paffer les frontières au
Général de Vins à la tête des Croates
an nombre de 24 mille hommes . On le
difoit de l'autre côté de la Save , depuis
le 12 , avantageufement pofté , & atten(
101 )
dant quelques autres régimens pour tenter
un coup de main fur la fortereffe de .
New- Gradifca , autrement Berbir. Voilà
pour la Bofnie.
Quant à la Buchowine , l'armée qui s'y
trouve doit fe réunir aux Ruffes , à ce
qu'on préfume. Les Turcs & les Tartares
s'avancent en forces vers cette Province ,
pour gagner les Ruffes de vîteffe . On
leur croit 20,000 hommes dans Choczim.
& Jaffy. Les Tartares y font plus nombreux
que les Ottomans même .
Le bruit du départ de notre Internonce
à Conftantinople ne fe confirme
point encore ; il eft donc douteux qu'il
ait remis une déclaration de guerre , au
commencement du mois ; mais on parle
toujours avec le ton de certitude , de
l'impreffion fecrète du Manifefte & de fa
prochaine publication , qu'on avoit même
dans le Public annoncée pour le 18. Le
18 eft écoulé , & point de Manifeſte encore
. Il eft des efprits , fans doute trop
hardis , qui foutiennent qu'on fera la
guerre fans la déclarer .
On eft embarraffé du choix des rapports
de tout genre qui fé fuccèdent ,
fe contredifent , fe détruifent d'un Courrier
à l'autre . Le 23 , on répandit qu'un
Courrier venant de Semlin avoit apporté
la nouvelle que les Ottomans de Bel
e iij
102 )
grade , inftruits des intelligences perfides
des Grecs de la place avec les Impériaux ,
les avoient maffacrés avec leur Evêque .
dans la nuit du 12 au 13. Aujourd'hui
on fait arriver ici le Secrétaire & un
Officier du Hofpodar de Moldavie , qui'
implore la pitié de l'Empereur & le fecours
de fes armes . Cette démarche ,
ajoute- t-on , a été occafionnée par les
fureurs de 5000 Turcs qui , le 24 novembre
, ont incendié Jafly , détruit quelques
magafins , & maffacré plufieurs centaines
de perfonnes. On fent affez qu'il
faudroit des autorités plus refpectables que
des bruits de cafés , pour accréditer cette
nouvelle.
Le 17 , l'Empereur affis fur fon trône a donné
l'inveftiture au Prince-Abbé de Kempten , pour les
Fiefs & Droits réguliers relevans de l'Empire.
La génuflexion & l'agenouillement pendant la
preftation de ferment n'eurent pas lieu à cette
cérémonie.
Le même jour , l'Empereur conféra auffi l’inveftiture
au Prince-Abbé de Stablo & de Malmedy.
De Francfort -fur- le-Mein , le 3 Janv. 1788 .
Il fera difficile de favoir fitôt la vérité
touchant l'affaire de Belgrade , dont on
donne 8 à 10 verfions différentes. En
voici une nouvelle , dont on croira ce
qu'on voudra ; nous ne la répétons que
( 103 )
pour ne rien omettre d'important fur un
incident auſſi ſérieux .
« Le Pacha de Belgrade avoit reçu , dit - on ,
" un fecours de quelques mille hommes , con-
» fiftant en 3 Corps- francs qui venoient d'être
» formés , & qui n'étoient compofés que de vagabonds
, lefquels n'avoient pris parti qu'à def-
» fein de voler & d'incendier impunément. A leur
» arrivée à Belgrade , ils s'attroupèrent tumultueu-
» fement devant l'hôtel du Pacha , & osèrent lui
» demander fi l'on étoit à la veille de les em-
" ployer ; que fi on les laiffoit dans l'inaction , ils
» tenteroient , de leur propre autorité , une en-
» trepriſe fur l'ennemi. Cette déclaration ne parut
» pas indifférente aux yeux du Pacha . Il trouva
» convenable d'en avertir le Commandant Autri-
» chien àSemlin; ajoutant, qu'au cas que ces gens dé-
" chaînés s'avifaffent d'entreprendre quelque chofe,
» on ne devoit pas fuppofer que ces hoftilités fe
» commiffent d'après les ordres ; mais qu'au con-
» traire , on n'avoit à regarder ces gens que
» comme des francs voleurs. Il étoit donc né-
» ceffaire , du côté de nos troupes , de fe mettre
» fur fes gardes , & toutes celles qui étoient
» cantonnées le long de la Save eurent ordre de
» fe mettre en mouvement. Le 1 décembre , à
» 5 heures du foir , 4 Compagnies de Nadafdy
» & 2 de Sam Giulay , qui étoient en garnifon
» à Semlin , en fortirent par la porte de Belgrade.
" Il avoit été fait défenfe , à Semlin , à tout le
» monde de fe montrer dans les rues ; il régnoit
nun filence profond dans la ville , lequel peu
» après excita de la furpriſe , lorsqu'on eut ap-
北
» pris la marche de treize mille hommes qui al-
» loient paffer le Danube : on crut d'abord qu'ils
» marchoient en droiture vers Belgrade. Les faux
bruits fe fuccédèrent , jufqu'à débiter que les
e iv
104 )
» bataillons de Grenadiers avoient manqué le
» chemin , & s'étoient tournés fur Pancfova ; que
» fans ce contretemps on feroit tombé fur ce corps
» de bandits , & , ce qui plus eft , qu'on ſe ſeroit
» peut-être emparé de Belgrade .
n
Dans le nombre de ces relations fans
authenticité , c'eft-à- dire , en faveur de la
vérité defquelles on ne cite , ni des témoins
refpectables , ni des autorités officielles ,
& qui par conféquent ne peuvent être
admifes que fur le plus ou moins de
vraisemblances qu'elles préfentent au Lecteur
judicieux , nous citerons celle qu'on
répand des derniers actes du Capitan- Pacha
en Egypte.
»
« Tout étant prêt pour quitter le Caire , il con-
» voqua , le 6 octobre , raconte-t- on , un grand
Divan , où fe trouvèrent tous les Beys , ainfi
» que les quatre Otages que lui avoient donné les
" deux Chefs des rebelles , Ibrah m & Murat- Bey ;
» pour l'exécution fidèle des articles de l'Accord ,
» les Otfchiaks & tous ceux qui avoient eu l'en-
» trée , avec une fuite nombreufe de Mamelucks
» armés , faifant enfemble plus de mille hommes,
" Dans cette Affemblée, le Grand-Amiral,comme.
» muni des pleins pouvoirs du Sultan , nomma
»
quelques Beys aux premières Dignités du pays,
" & fon Kiaya , ou Lieutenant Ifmail , pour être
» le fecond du Gouvernement , fous les ordres du
» Pacha du Caire. Après cette nomination, ildemanda
à tous ceux qui étoient préfens à l'Aſſemblée ,
» s'ils avoient été contens de fon Adminiflration .
» Perfonne , ainfi qu'il étoit naturel de le croire ,
ne répondit par la négative ; mais toutes les
» voix fe réunirent à lui donner les éloges & à
( 105 )
n
lui faire les actions de graces qu'il pouvoit at-
» tendre , comme ayant l'autorité en mains : alors
» continuant fon Difcours , il recommanda inf
» tamment aux Beys les Francs ou Négocians Européens
demeurant en Egypte , & il finit en
>> ordonnant d'emmener les quatre Otages , pour
» les conduire avec lui à Conftantinople. La conf-
» ternation fut générale . Perfonne n'ofa ſe haſar-
» der à faire la moindre repréſentation ; les Otages
» eux-mêmes rompirent le filence , en difant :
Seigneur , nous fommes vos esclaves ; mais que
» deviendront nos malheureufes famil es ? - Pour
» elles l'on a eu foin , répondit l'Amiral : Quant
» a vous , vous pouvez auffi emmener avec vous un
» cheval & deux Mamelucks pour votre fervice.
» Ils partirent ; mais lorsque la nouvelle arri-
» va qu'ils étoient déja à bord du vaiffeau , If-
"
>
mail- Bey fe hafarda à intercéder pour Ajub-
» Bey , l'un des quatre Otages : fur fa prière , le
» Capitan-Pacha le fit quérir ; & en le remettant
» à Ifmail , il prit celui- ci pour caution de fa
» bonne garde. Aux trois autres Otages , il ac-
» corda encore un cheval & un troifième Mame-
» luck.
Enfin , pour dernier acte d'autorité
» il fit publier à fon de trompe , que quiconque
» abandonneroit jamais le Caire , pour aller fe
» joindre à Ibrahim ou à Murat-Bey , feroit con-
"
fidéré par-là comme un féditieux & un rebelle ,
» & puni en conféquence, de la manière la plus
» rigoureufe. Ce fut ainfique le Divan ſe ſepara ,
» & le Grand- Amiral quitta le Caire immédia
» tement après. Le 7 , il arriva à Rofette , où il
reſta
3 jours ; & le 11 , il entra à Alexandrie ,
» d'où , après s'y être arrêté quelques peu dejours ,
il appareilla avec toute fa flotte pour Conftan-
» tinople. »
""
"
L'on préfume que le départ de l'Eme
y
( 106 )
pereur aura lieu le 16 de ce mois. Les
équipages du Feld- Maréchal Lafcy font
en route. Voici quels étoient les derniers
cantonnemens de l'armée appelée de
Hongrie .
En deçà du Danube.
3 bataillons de Grenadiers à Neufaz.
à Futtak. 1
I
2
2
4
de campagne à Peter-Waradin.
à Carlowitz .
à Palanka , Glofan , Bukin , New-
Zolle.
à Czernoirz , Bufek, Nefdin, Illock.
2 divifions de Chevaux- légers à Ruma , Irrek.
bataillons , dont 2 de Grenadiers , à Effek.
à Rotfallu , Petrowits , Valpro.
à Szolos , Racsfalu , Polman, Siklos .
à Bellic , Darda , Gobacs .
à Cinq-Eglifes , Hoffa.
à Mohacz , Scezo , Macz.
à Dolua , Bans .
4222 d d d a
dans le Bannat.
Les Huffards de Wurmfer à Igal , Croffiget ,
Selle.
Les Cuiraffiers de Jaquemin à Kanifcha , Komorvarofch
.
Les Cuiraffiers de Kavangh à Nadard , Pataff.
Les Dragons de Tofcane à Sixart , Simonthornia.
Au-delà du Danube.
2 bataillons à Abatin , Brecheviz , Doroflor.
2
2
à Zambor.
dans le Bannat.
( 107 )
Les Cuiraffiers de Zeftcher z à Olas , Kezel.
Les Cuiraffiers de Czartoriski à Reze , Pancfowa.
Les Cuiraffiers de Caramelli à Therefianopel &
Kanischa.
Les Cuiraffiers de Harrach à Kioz , Miklos.
Un régiment de Dragons à Ketſchkemet &
Felegyhaz .
Les Chevaux-légers de Modène à Korofch .
Les Chevaux-légers de Lobkoviz à Jaffu , Bereny.
Les quartiers des 6 Lieutenans-généraux font à
Peter-Waradin , Effek , Foldawr , Sixart , Baja &
Ketfchkemet.
2
Selon quelques avis reçus par le Commerce
, les troupes Ottomanes nouvellement
entrées à Jaffy fe font révoltées
& ont pillé les magafins des Marchands
enlevé des femmes , maffacré des hommes
& des enfans , & mis le feu à la ville ; 40
maiſons , felon ces rapports , font devenues
la proie des flammes. On ne cite aucune
date de cette révolte . D'autres lettres
difent que le 24 novembre 8000 Turcs
étant entrés à Jaffy , il s'étoit élevé une
difpute entre les Saphis & les Janiffaires,
& que dans ce combat il y avoit eu beaucoup
de morts & de bleffés.
Le Comte Antoine de Montfort , dernier mâle
de cette ancienne famille , eft mort , le 3 décembre,
e vj
( 108 )
1
---
à Tetnang fur le lac de Conftance , dans la 65 °.
année de fon âge. La Maiſon d'Autriche a
fait , il y a quelques années , l'acquiſition des
Seigneuries de Montfort.
ESPAGNE.
De Madrid , le 21 Décembre 1787.
Malgré les vives follicitations des Juifs ,
& quoiqu'il leur ait déja été défigné différens
villages & plufieurs terrains pour
leur établiffement dans ce Royaume , il
eft encore indécis s'ils y feront admis ,
& jufqu'à préfent la balance des avis ne
penche pas de leur côté .
er
La Junta réservée continue de tenir
fes Séances à l'hôtel du Comte de Campomanes
, Doyen , Gouverneur du Confeil.
Il paffe pour certain qu'il fera établi de
nouveaux impôts , à compter du 1. janvier
prochain , & qu'il y aura des changemens
effentiels dans le Militaire , ainfi
que dans les différentes parties de l'Adminiſtration
, malgré l'oppofition & l'avis
contraire des Evêques & Archevêques.
Il paroît une lettre écrite au Roi par
l'Evêque d'Orence , Ville Epiſcopale de la
Galice , où il règne des maladies épidé
miques depuis plufieurs années . Cette
lettre mérite d'être connue ; nous en don
nerons quelques fragmens.
( 109 )
>>
SIRE ,
Depuis plufieurs années je renferme dans
mon coeur le chagrin que me caufe la ma-
» ladie , ou plutôt l'efpèce d'Epidémie qui ac-
» cable les vaffaux de Votre Majefté , mes Pa-
» roiffiens ; leur fouffrance eft fi défefpérante , le
» mal tellement infupportable , que , fi ma dou-
» leur laiffe quelque intervalle à ma, raiſon , ce
» n'eft que pour me faire mieux appercevoir de
« leur efclavage , de l'affreuſe misère qui redou-
» ble leurs maux , & pour me convaincre qu'ils
» ne donnent des fignes de vie que par leurs lar-
" mes . ""
» L'amour du prochain & mes obligations de
» Paſteur , me forcent à rompre le filence , pour
fupplier V. M. de m'honorer de fon attention.
» Il eft de la gloire des Souverains de prêter l'o-
» reille aux répréfentations des Miniftres du Sei-
» gneur , comme il eft de leur équité de foula-
» ger les malheureux , & de fatisfaire ainfi les
» mouvemens de leur coeur paternel . Il n'eft pas
poffible , Sire , que la clémence de V. M. foit
» inftruite des tourmens de fes peuples ; moins
» encore que vos grands & zélés Miniftres n'en
» aient connoiffance ; aucun d'eux n'auroit pu le
» favoir fans faire ordonner le plus prompt re-
» mède. »
>>
"
"Ces vaTaux foulés fuccombent déja fous le poids
» de leur charge ; ils fe voient à la veille de perdre
à la fois ce qui leur refte de leurs chétives
» poffeffions , & de leurs jours malheureux comp-
» tés par autant d'infortunes & de fouffrances.
» Je fuis témoin de cette défolation . Je vois que
» leurs immenbles confumés eu tout ou en plus
grande partie pour payer les contributions du
» jour , il ne leur refte pas même du fang pour
a fatisfaire à celle du lendemain ; mes greniers ,
*
( 110 )
» dont je leur ai laiflé la libre difpofition jufqu'au
» dernier grain pour les foulager , n'ont pu fuf-
» fire à des befoins auffi urgens & auffi multi-
» pliés . La forme employée dans la perception
» des impôts , loin de diminuer le volume de ces
" befoins , les augmente. Les Receveurs & au-
» tres Commis fubalternes font dans l'ufage de
« bâtir les fondemens de leur fortune fur leur
» exactitude denuée de toute eſpèce de pitié &
» de confidérations , & fur leur prétendu devoir
» dont ils portent le fcrupule apparent , jufqu'à
» l'extrême rigueur dans l'exécution des ordres
» de V. M. Tout cela vient , Sire , de ce qu'à la
» Cour les plus grands éloges font réfervés pour
» celui qui réuffit à raffembler de plus fortes fom-
» mes , & à en remplir les coffres du Tréfor
» Royal. C'eſt auffi par ce motif que chaque par-
» ticulier du nombre des gens de cette claffe tra-
» vaille à fe faire valoir lui & fes fervices . C'eft
» ainfi qu'en parlant & agiffant comine les cir-
» conftances l'exigent, & non comme ils penfent,
» ils parviennent à des Emplois importans , &
» qu'ils perpétuent à leur unique avantage l'ac-
» quifition & la poffeffion tranquille de leurs in-
» térêts perfonnels . Avec quel courage pourra tra-
» vailler le laboureur , fachant que la fueur le
fatigue fans lui procurer le moindre avantage ?
» Quel fentiment d'amour pour V. M. pourra nai-
» tre & tenir place dans le coeur d'un vaffal qui
» éprouve chaque jour qu'on l'exile de fon habi-
*
« tation , qu'on vend à fa porte le miférable fruit
» de fes travaux pénibles & continuels pour payer
» des tributs ? Comment pourra- t-il exifter pour
» vivre conftamment dans la fatigue , & pour
» fouffrir en mourant à chaque inftant ?
ג כ
Votre Majefté , la Famille Royale , les
» Grands de la Cour , les Membres des févères
( 11)
» Tribunaux , la valeur de vos Soldats , Sire , la
» force de vos armées , la multitude des habitans
» de vos Etats , tous tiennent leur véritable con-
"
fiftance du pauvre manouvrier . Pourquoi vo-
" tre coeur , Sire , & votre piété font-ils fans
» ceffe prêts à le foulager , tandis qu'il eft acca-
» blé par la rigueur ? N'est - ce pas affez pour le
» malheureux , que fa difgrace ? Faut - il encore
» que le mépris en augmente l'horreur ? Auffi
j'efpère avec la plus grande confiance que Votre
» Majefté touchée de compaffion , voudra bien
» ajouter foi aux expreffions de mes Remontrances
» refpectueufes , ainſi qu'aux fentimens d'amour ,
» dont je fuis humblement pénétré pour vous ,
» Sire , & que vous daignerez ordonner les me-
» fures les plus convenables pour le remède né-
» ceffaire aux maux dont vos fujets font accablés.
" C'eft par ce moyen fi digne d'un Roi , Père de
» fes peuples , que V. M. verra renaître fous
» fon règne la félicité du gouvernement de l'Em-
» pereur Trajan. O temps heureux ! avec
quelle liberté n'étoit- il pas permis de fentir ce
qu'on défiroit ? Avcc quelle franchiſe ne di-
» foit-on pas ce qu'on fentoit ? »
ככ
»
GRANDE - BRETAGNE.
De Londres , le 8 Janvier.
Le Prince Guillaume Henri eft arrivé
de Corck à Plimouth , fur la frégate le
Pégafe , qu'on doit approvifionner ici pour
une ftation étrangère. On doute encore
que le Prince , qui fe remettra en mer dans
peu de temps , faffe une courſe à Londres,
d'où l'on attendoit à Plimouth le Prince
de Galles & le Duc d'Yorck.
+
( 112 )
Nos Papiers n'ayant pour l'inftant plus
d'alliances à contra&ter , font des mariages
& des promotions . Ils deftinent la Princeffe
Royale au Prince héréditaire de
Brunswick, de même âge , & actuellement
en Suiffe. Ayant ainfi unis ces deux
germains , ils envoient dans l'Inde le Chevalier
Richard Bickerton , à la tête d'une
efcadre dont la force eft encore indéterminée
( cet Officier eft Contre - Amiral
du Pavillon bleu , par la dernière promotion
) ; ils ont auffi rappelé , au nom de la
Cour, des Directeurs de la Compagnie des
Indes & du Bureau de Contrôle , le Chevalier
Archibald Campbell , Gouverneur de
Madras , en lui donnant le Général Meadows
pour fucceffeur ; mais le Morning-
Chronicle que nous croyons beaucoup
mieux inftruit , contredit formellement ce
rappel , le Chevalier Campbell ayant eu
jufqu'à ce jour une conduite publique
parfaitement digne d'éloges .
La réforme projetée dans la Maiſon de S. M..
fera moins confidérable , à ce qu'on publie maintenant
, qu'on ne l'avoit préfumé. Les Gardes &
les Grenadiers à Cheval feront confervés ; mais
leur nombre fera réduit , & devra être recruté
dans les Corps de Dragons . Leur uniforme aufli
pefant que difpendieux , fera fimplifié , & cet article
procurera une grande économie. Leur difcipline fera
la même que celle des Dragons ; les deux Colonels
des Grenadiers à Cheval prendront rang avec
ceux des Gardes à Cheval , & feront comme eux
( 113
le fervice appelé Gold flick in waiting. ( Cette
charge répond à quelques égards à celle de Gentilshommes
de la Chambre en France ; ceux qui
l'exercent font obligés d'attendre S. M. les jours
de Levés & de Cérémonies , ayant en leur main
un bâton doré , Gold-ſtick ) . Quant aux Chevauxlegers
dont nous avons parlé dans le Journal précédent,
ils ne font point commandés par le Général
Conway. Leur fervice qui confifte à eſcorter le Roi
allant & venant de Londres à fes maiſons de plaifance
, eft fait par quatre régimens de Dragons ,
dont entre autres celui d'Elliot.
par
Les Papiers publics content ou racontent
que le dernier Courrier expédié pour l'Inde,
la voie de terre , dévoir traverfer les déferts
de l'Arabie , d'une manière auffi neuve
qu'expéditive, c'eft- à-dire, par un chariot à
voiles. Il partit d'Alexandrie , ajoutent ces
mêmes Papiers , dans une voiture de cette
eſpèce , munie de quelques Pieriiers ,
pour la défendre contre les Arabes errans
. Le vent étoit très favorable lorsqu'il
partit ; une quantité innombrable de curieux
le fuivirent pendant plufieurs milles,
montés fur des chevaux & des chameaux ;
mais le vent ayant fraîchi , & la machine
faifant voile avec trop de vélocité , ils
furent obligés de l'abandonner. On eftimoit
la marche à 20 milles par heure ; &
en fuppofant le vent toujours favorable ,
le Courrier devoit arriver en très - peu de
jours à Baffora.
Dimanche dernier, mourut à Sydenham
( 114 )
Miftreff Mary- Clifford , dans fa 99e. année
, ne s'étant point fervi de lunettes
faifant de longues promenades , & ayant
même fait une lieue à pied quatre jours
avant fa mort.
« Quoique l'oppofition ait beaucoup déclamé
contre le traité avec le Landgrave de Heffe - Caffel,
on pourra juger de ces plaintes par la comparaifon
des trois autres traités du même genre pendant
la dernière guerre. Le premier avec le Duc
de Brunfwick figné par le Général Faucett , le 9
janvier 1776. Sur ce traité l'Angleterre prenoit
à fa folde 3.964 hommes , & 336 hommes de
Cavalerie démontés. Le Roi payoit au Duc , par
homme , 30 écus à 4 sh . 9 d. 4. Le fubfide accordé
au Duc étoit de 64.500 écus d'Allemagne par
an , tant que les troupes étoient en activité , & le
double pendant les deux ans qui fuivoient le retour
des troupes. Le fecond fut conclu à Caſſel avec
le Landgrave par le même Colonel Faucett le
15 janvier 1776. Il ftipuloit 12,000 hommes de
troupes heffoifes , dont une partie devoit fe mettre
en marche le 15 février, & le refte quatre femaines
après. Le Roi payoit 20 écus de banque par
homme, & 450,000 écus de banque à sh. 9 d.
de fubfade. Le traité devant être en vigueur
au moins une année après le retour des troupes
heffeifes. Enfin, celui conclu à Hanau avec le Prince
de Heffe , le 5 février 1776 , ftipuloit 668 hommes
d'infanterie à 30 écus par homme , avec un fubfide
de 25,000 écus. »
Lorfque le Général Boyd commandoit
à Gibraltar , il chargeoit un Agent nommé
Brown , de veiller aux approvifionnemens
de la garnifon . Un jour il ou(
115 )
blia de lui donner les ordres pour fes provifions
particulières ; le paquet étoit fermé,
& le vaiffeau qui devoit le porter , au
moment de mettre à la voile. Il imagina
d'écrire fur la furface de la lettre un ordre
conçu en ces termes : Brown , du bauf;
figné , Boyd. L'Agent comprit à merveille
ce ftyle , malgré fon laconifme , exécuta
la commiffion , & écrivit en réponſe , au
Général , les mêmes mots ainfi tranfpofés
: Boyd , voilà du boeuf; figné , Brown.
Les nouvelles d'Irlande rapportent un Duel
comique qui a penfé devenir férieux. Deux particuliers
ayant pris querelle à table pour une dulcinée
, réfolurent l'aller vuider chez elle au piſtolet ;
cependant la raifon leur venant en chemin , ils
avouèrent réciproquement qu'ils étoient fous de fe
battrepourunefemme. Arrivés chez elle ils fe mirent
à table , & le vin leur ayant rendu une grande
partie de leur vivacité , ils lui avouèrent le projet
qu'ils avoient agité. A ce propos la dame prit feu ,
& leur dit qu'elle les regarderoit comme des lâches ,
s'ils ne fe battoient pas . Ils tirèrent auffitôt des
piftolets qu'ils avoient apportés , & s'étant parlé
tout bas , convinrent de ne tirer qu'à poudre. On
charge les armes ; mais la dame furieufe foupçonnant
leur deffein , faifit habilement l'inftan où ils
rangeoient la table & les chaifes , gliffa un poinçon
dans l'un des pistolets & une petite paire de cifeaux
dans l'autre. Les combattans pleins de fécurité ,
fe firent face bravement. Les cifeaux partirent les
premiers , & blefsèrent grièvement à la joue un
des deux champions qui en portera la marque toute
fa vie.
Les exportations pour l'Inde , dit un
( 116 )
Papier Ministériel , ont confidérablement
augmenté depuis trois ans , particulièrement
dans l'article des Toiles peintes de
Cotton , que les Naturels admirent par la
variété infinie de leurs deffins , quoique
les leurs foient fi fupérieures en fineffe &
en vivacité de couleurs.
M. Nickolls finit en ces termes fa lettre
contre la Traite des Nègres , dont nous
avons rapporté la première partie.
« Tranchons le mot ; je ne vois de remède immédiat
& efficace à la diminution des Eſclaves dans
nos ifles , que dans l'entière abolition de la traite
des Nègres. Cette mefure vigoureufe forceroit néceffairement
le planteur à prendre de fes Noirs
un foin qui ferviroit effentiellement la caufe de
l'humanité , fans fournir à perfonne aucun motif
de fe plaindre qu'on attente à fes droits, ou qu'on attaque
fa propriété ; car quoiqu'il puiffe avoir une
propriété acquife fur les Efclaves actuellement en
fon pouvoir , affurément il ne peut en avoir
aucune fur ceux qui n'y font pas. Il n'a pas plus
de droit de recruter fon troupeau d'Habitans de
la Guinée , que de ceux de la Grande-Bretagne.
Un Marchand Anglois n'eft pas plus fondé à acheter
ou à revendre les abitans de la Guinée , que
les Habitans de la Guinée ne le font à l'acheter
ou à le revendre lui -même. Qu'il ſe ſuppoſe à
Alger , & fe demande à lui-même ce qu'il penferoit
de fes chaînes ou du droit d'après lequel
on les lui auroit impofées. Et que feroit- ce encore ,
s'il étoit vrai que les Marchands Anglois n'achetent
que des prifonniers de guerre , & que la guerre
ne fe fait en Guinée que pour pouvoir lui vendre
( 117 )
des prifonniers ? Ah ! qu'il frémiffe en fe rappelant
ce proverbe c'eft le receleur qui fait le voleur.
» Tout le fang verfé dans ces guerres , tous les
hameaux incendiés par les partis contraires
toutes les horreurs que la guerre traîne à fa fuite ,
toutes les larmes , toutes les fouffrances des Captifs
qu'on arrache brufquement aux attachemens les
plus facrés , tous ces déchiremens de coeurs collés
l'un contre l'autre par la nature , toutes ces cruautés
que les pauvres Captifs endurent dans le cours
de leur voyage , ou fous la verge d'un piqueur ,
le Marchand en répondra au ciel . Il fait de fon
propre intérêt fon idole , & c'eſt à cet horrible
dieu qu'il immole l'humanité dans un facrifice fanglant,
Quoi ! il ne s'élèvera point de vengeur qui
prenne fa défenſe ? Quoi ! le refte du monde demeurera
dans un lâche infouciance , & verra d'un
oeil fec infulter & outrager ainfi l'humanité , pour
qu'un Commerçant puiffe manger un plat délicat ,
ou la fille d'un Capitaine étaler fes graces dans
une parure de foie ou de mouffeline?
» Mais j'entends des voix s'élever & me répondre:
c'eſt une branche du commerce national ;
cette traite des Nègres , le gouvernement la permet.
Ainfi autrefois les Etats de la Grèce non-feulement
permettoient la piraterie , mais même la
regardoient comme honorable. Mais dans une
matière fi évidemment contraire aux principes les
plus communs de la justice , où eft l'homme qui
fache encore rougir , ou qui conferve quelque honnêteté
dans le coeur , qui ofe s'avouer le défenfeur
d'une telle caufe dans une aſſemblée nationale ?
Je le demande , fi nous juftifions ce commerce
infâme par l'excufe de la néceffité ; jufqu'où cela
ne nous menera- t- il pas ? de quel front oferonsnous
condamner le voleur ? Du gibet même il
nous crie la néceſſité , & notre excuſe n'eft pas
( 118 )
meilleure que la fienne. Fiatjuftitia , ruat coelum,
Les amis de la liberté doivent d'après leurs propres
principes réprouver cette eſpèce de tirannie , la
plus abominable de toutes. La plus abominable ,
parce qu'aucune ne flétrit autant le moral , ne fait
defcendre fi profondément la corruption dans le
coeur. Le Chrétien ne peut foutenir cet infâme com.
merce ; fa Bible lui montre les raviffeurs d'hommes,
rangés dans la même claffe que les parricides &
les parjures. ( A Tim. 1 , v. io. ) Voudra-t-il fe
mêler à cette troupe impure ? Voudra- t-il la foutenir
de fon crédit ? Ceux qui lifent & croient
leur bible , peuvent apprendre par les hiftoires &
les prophéties qu'elle contient que , quoique la
Providence Divine ait quelquefois jugé à propos
de permettre à une nation d'en opprimer une
autre , & que l'oppreffeur puiffe être regardé
comme le fouet de la juftice divine ; cependant
la vengeance revient à la fin le frapper à fon tour ,
parce qu'il cherche à fatisfaire fon injuſtice , &
non à procurer la réformation de l'opprimé . Fondés
fur cette raifon puiffante , ceux qui croient une
Providence Divine , doivent trembler de participer
à l'injuftice de ce commerce en l'encourageant,
» Si une fois ce trafic infernal pouvoit être
anéanti , le fort des Efclaves s'amélioreroit enfin
dans nos ifles ; les Nègres nés fur le fol même
feroient plus traitables , plus à portée de s'attirer
l'affection des maîtres chez lefquels ils feroient nés ;
& plus faciles à convertir au Chriſtianiſme
parce qu'il feroit auffi plus aifé de les inftruire,
L'opération douce & uniforme des principes de
cette religion pourroit à la fin éteindre l'esclavage
lui- même ; car quoique le Chriſtianiſme , à fa
première promulgation , n'ait point eſſayé d'introduire
de changemens dans les droits civils des
homines , & cela pour des raiſons qui ſe préſentent
( 119 )
d'elles-mêmes , cependant il tend naturellement
par fon efprit à la liberté civile , comme Montefquieu
l'a obfervé en fa faveur , & Gibbon a
ofé le lui reprocher. Il eft pourtant évident que
la culture de la canne de fucre ne néceflite point
l'esclavage , puifqu'on faifoit du fucre en Sicile
il y a quelques fiècles , comme on en fait encore
aujourd'hui dans la Cochinchine , fans employer
des Efclaves à cette culture. Mais quand cela feroit
autrement , quel choix les Anglois devroient - ils
faire dans l'alternative de fe paffer de fucrer leur
thé , ou de délivrer du poids des chaines & du
joug , des nations entières .
» La prohibition de la traite des Nègres feroit
directement avantageufe aux Planteurs . Le béné
fice qui en réfulteroit s'accroîtroit avec le temps ,
puifqu'il haufferoit immédiatement le prix de fes
Nègres dont le nombre s'augmenteroit auffi par
l'amélioration du système préfent de l'esclavage.
» Les Marchands Anglois y gagneroient égale
ment en ce qu'aucun des produits de nos Colonies
n'étant employé à l'acquifition des Eſclaves , il en
refteroit davantage pour folder les dettes contractées
avec la Grande- Bretagne .
» J'yvois également l'avantage de la Nation , Le
Planteur cultivant la canne à fucre à moins de
frais , pourra par la même raiſon nous fournir fes
productions à meilleur marché. Ajontez à cette
économie , celle des Matelots & des Soldats qu'on
n'enverra plus mourir fur les côtes mal-faines
de l'Afrique.
>> Nous prouverons aux Etats-Unis de l'Amérique
, que nous ne fommes pas moins qu'eux
amis de la liberté , & nous aurons du-moins l'honneur
de fuivre un exemple que nous aurions du
avoir celui de donner. Nous démontrerons à l'uni
vers notre juftice & notre humanité.
( 120 )
» Le règne de Georges III. en recevra un éclat
particulier , & celui qu'un zèle noble pour le
foutien de la piété & de la morale diftingue chez
lui comme le véritable père de fon peuple ,
montrera par-tout l'ami du genre humain .
»
fe
J'ai fait , Monfieur , tout ce qui a été en mon
pouvoir. Je fuis hors d'état de vous donner des
renfeignemens plus exacts. Mais ma conſcience
me dit que je ne vous ai préſenté volontairement
aucune circonftance dans un faux jour. Tout ce
que j'ai écrit , c'est un zèle ardent pour le fuccès
de la caufe intéreffante que vous foutenez , qui
me l'a dicté.
» J'ai quelques papiers qui ont été publiés fur
ce fujet , & je me ferai un plaifir de les faire circuler
parmi mes voiſins .
Je fuis , Monfieur ,
"
avec un grand reſpect VOtre
très - obéiffant & trèshumbleServiteur
, ROBERT
BOUCHER NICKÖLLS ,
Doyen de Middleham .
Nous profiterons de l'efpace que nous
laiffe la vacance actuelle du Parlement
pour donner , ainfi que nous l'avons premis
, une idée de la Réponse de M. Haf
tings , aux articles d'impeachment , pardevant
la Chambre Haute . Cette Réponſe
purement de forme , ainfi que l'exige la pratique
de ces Jugemens folennels, n'eft point
une défenſe détaillée . L'Accufé y eft aftreint
à une dénégation ou à un aveu pur & fimple
des différentes charges contenues dans
les articles d'impeachment, Il eft obligé
d'y
( 121 )
Ja
d'expofer en général fes faits jufticanfs ,
fans les développer ni les démontrer .
Sa véritable & feule défenfe fe prononcera
le jour de l'ouverture du procès ,
à la barre des Pairs affemblés dans la
grande Salle Baffe de Weftminfter , fous
la Préfidence du Lord Chancelier qui fera
les fonctions de Grand Stewart , ou Sénéchal
du Royaume . Dans fa Réponſe préliminaire
, M. Haftings a feulement poſé
les bafes de fa juftification ; elles contredifent
prefque tous les faits allégués dans
l'impeachment , & repréfentent les autres ,
ou comme abfolument dénatures , ou
comme faux dans leur application à la
perfonne de l'Accufé. Ces affertions dénuées
des preuves fur lesquelles elles feront
appuyées dans la procédure , ne mériteroient
aux yeux de nos Lecteurs pas
plus de crédit que les accufations même :
ainfi , nous ne leur offririons aucunes lumières
nouvelles , en les rapportant . Le
moment de ces lumières eft prochain ;
nous l'attendrons pour confirmer le Public
dans l'idée que nous lui avons conftamment
donnée de cette perfécution ,
que la Chambre des Communes ellemême
vient en quelque forte de défavouer
, en excluant de la conduite du
procès celui qui en a été le principal Inftigateur
, comme le principal Intéreffé ,
No. 3. 19 Janvier 1788.
f
( 122 )
& en laiffant aux amis feuls de cet Intéreffé
le foin de défendre leurs accufations.
Au travers des forties que m'ont attiré
mes opinions fur cette prétendue vengeance
de l'Inde , qui n'eft autre choſe
qu'une vengeance de haine perfonnelle
& d'efprit de parti , on m'a accufé ď’avoir
préjugé ces accufations , au lieu d'en
attendre l'iffue. Sans entrer à cet égard
dans une apologie que je devrois à des
hommes dignes de confidération , & qui
trouvera fa place ailleurs , j'obferverai
combien il est étrange de lire ce reproche
fous la plume de gens qui n'ont pas craint
de répéter en France toutes les diffamations
des libelles mercenaires de Londres,
contre M. Haftings. Ces Accufateurs continentaux
, en fe donnant le droit de déclarer
coupable cet Adminiftrateur
difputoient donc celui de le croire innocent
! & tout en l'appelant bourreau ,
homme defang , oppreffeur , brigand exterminateur
, Sylla, Néron , ils nous avertiſfent
mielleuſement de fufpendre notre Jugement
, & d'attendre celui des Pairs Britanniques
! Rare & conféquente modération
!
Inceffamment nous verrons lefquels des
Perfécuteurs ou des amis de M. Haftings
avoient plus de raifons de redouter ce Ju(
123 )
gement. S'il eft favorable , comme j'em
ai la plus ferme confiance , que mes Lecteurs
veulent bien ſe ſouvenir qu'aujourd'hui
je leur annonce que les mêmes Ecrivains
qui , à l'exemple des Accufateurs de
M. Haftings , feignent d'implorer cette
Sentence folennelle , la déclareront alors
l'ouvrage de la perverfité , qu'ils crieront
à la prévarication & au fcandale , qu'ils
nous inftruiront que l'Accufé a acheté les
voix des 150 ou 200 Seigneurs les plus
opulens de l'Europe , que la Nation eft
flétrie , l'Angleterre perdue , & la morale
publique anéantie.
Et fi , par un hafard que nous rangerons
au nombre des très- grandes vraifemblances
, M. Haflings , par la fuite , recevoit
la Pairie , & les remercîmens publics
des deux Chambres du Parlement , nous
entendrions bien d'autres litanies. Celui
qui écrit ces lignes feroit alors le plus
monftrueux fauteur de la corruption , de
l'oppreffion , de l'iniquité , du defporifme ,
pour lefquels chacun fait qu'il a dans fes
moeurs , dans fon caractère , comme dans
fes principes , la plus tendre inclination .
Le feul morceau à extraire de la Réponſe
de M. Haflings , eft fa conclufion ;
en voici les principaux fragmens. Après
avoir repouffé le corps même des accufations
, il expofe au Tribunal les confifij
( 124 )
dérations d'équité qui font inféparables
de fa caufe .
Ledit Warren Haftings eſpère humblement que
vos Seigneuries excuferont toutes les imperfections.
de fa réponſe , quant à l'expreffion ou à la forme ;
& lui permettront d'invoquer humblement leur
candeur & leur indulgence. Il eft d'autant plus fondé
à les réclamer & à les attendre , que les différens
articles d'impeachment different effentiellement , pour
le fonds & pour la forme, de tous ceux qu'on a
jamais préfentés jufqu'ici à la barre de vos Seigneuries.
En effet , ledit Warren Haftings demande la
permiffion de vous faire obferver, que les charges
portées contre lui réfultent d'une recherche laborieufe
& détaillée de toute fa conduite officielle .
durant un Gouvernement de treize années , qui
comprend une variété prodigieufe d'événemens ,
& enveloppe la direction d'un grand ſyſtême de
commerce & de politique , dans un fervice toujours
également difficile & exigeant , fouvent même
dans des conjonctures où les intérêts de la nation
couroient les plus grands dangers. Lefdites charges
n'attaquent pas feulement les mesures qu'il a prifes ;
on cherche des fujets d'accufation contre lui jufques
dans fes déclarations & fes opinions privées dans
le cours d'un débat ou d'une confultation ; opinions
réglées par les lumières du moment , quelquefois
dans des occurrences dont l'impérieufe néceffité
n'accordoit pas le temps de délibérer . En conféquence
, ledit arren Haftings repréſente humblement
que d'après les conjonctures où il s'eft trouvé ,
il a néceffairement befoin que vos Seigneuries da:-
gnent interpréter favorablement fa conduite , pour
ne voir qu'erreurs & foibleffes humaines , & non
intentions criminelles ou corrompues , dans les
nombreuſes omiffions ou imperfections que leur
fageffe fupérieure pourra découvrir en paſſant en
( 125 )
revue les partis auxquels il s'eft décidé durant fa
longue & pénible adminiſtration .
Et ledit Warren Haftings eft d'autant plus forcé à
folliciter l'indulgence de vos Seigneuries , qu'éloigné
très-jeune encore de fa patrie , il a été trop tôt privé
de tous les avantages d'une inftruction qui eût pu le
rendre plus propre à remplir de hautes places ,
& à fe gouverner dans les fituations difficiles où
le fort l'avoit jetté , en l'abandonnant aux feules
lumières de fon efprit & de fa propre expérience.
Et ledit Warren Haftings demande , en outre ,
la permiffion de repréfenter que plufieurs dés
mefures , énoncées dans lefdits articles comme
des crimes , commis individuellement par lui , ont
été dans le fait des mefures prifes par tout le
Confeil de Calcutta ; en conféquence , il croit humblement
n'en devoir pas être féparément ni perfonnellement
refponfable . A l'égard de beaucoup
d'autres difpofitions , il a la confiance de pouvoir
prouver d'une manière fatisfaifante à vos Seigneuries
, qu'elles avoient été rendues expédientes &
même indifpenfables par des actes & arrêtés antérieurs
du Confeil Suprême , adoptés dans plufieurs
cas non-feulement fans fa concurrence , mais même
contre fon opinion & fon fuffrage . Il ofe attendre
encore de vos Seigneuries qu'elles lui permettront
de faire obferver que divers plans & arrangemens
qui lui font imputés à crime dans lefdits articles , n'avoient
été proposés par lui qu'en s'en rapportant aux
opinions connues & aux avis de fes commettans ,
& qu'ils ont été poftérieurement changés dans le
cours des difcuffions de la Cour fupérieure qui les
examinoit au point de devenir au moment de
l'exécution , effentiellement différens du plan originel.
D'autres difpofitions qui entrent dans les
charges portées contre lui , ont été pleinement approuvées
par fes fucceffeurs dans fon office , &
f 1
( 126 )
continuent de former une partie du fyſtême actuel
de Gouvernement dans l'Inde.
Ilne doute pas que vos Seigneuries ne confidèrent
auffi la longueur du tems écoulé depuis l'époque d'un
grand nombre des faits dont on argue contre lui , ainſi
que la diftance prodigieufe des pays dans lesquels on
fuppofe qu'ils ont eu lieu ; en conféquence, combien
il lui feroit difficile pour ne pas dire impoffible d'en
rendre toujours un compte minutieux , d'en développer
les caufes , d'établir les circonftances qui les .
accompagnèrent. Comme d'ailleurs , une partie de
ces tranfactions fe rapportent à des négociations
avec des Miniftres Etrangers . qu'il ne peut produire
pour témoins en fa faveur , de quelque importance
que fût pour lui leur dépofition ; qu'elles
exigent auffi la confrontation de certains individus
appartenans à d'autres Etats , & qu'il n'eft pas
vraisemblable qu'on puiſſe faire intervenir en perfonne
au procès pendant pardevant cette Haute
Cour. Il efpère humblement de vos Seigneuries ,
qu'elles feront difpofées à recevoir avec l'indulgence
qui lui eft due à cet égard , les moyens de défenfe
qu'il pourra produire en des circonſtances ſi défavantageufes
; & comme un grand nombre des
fufdits articles d'impeachment font fondés fur les
opinions & déclarations dufuppliant , comme extraites
de diverfes lettres & régiftres , fur des confultations
publiques , écrites en des circonstances , en
des temps notablement différens , & ayant une
liaiſon eſſentielle avec d'antérieures déclarations &
opinions de lui ou d'autres , non mentionnées dans
lefdits articles ; il efpère que vos Seigneuries ne
fouffriront pas qu'aucune déclaration ou opinion
ainfi morcelée & détachée des précédentes dont
elle dépend , puiffe lui porter préjudice lorfqu'on
les produira ; mais qu'elles ordonneront en même
temps l'examen de la fuite de lettres & des con(
127 )
fultations auxquelles elles pourroient avoir rapport ,
& la comparaiſon des parties & paffages qui peuvent
fe prêter réciproquement du jour & enjetter
fur l'enfemble.
Il demande en outre qu'on veuille bien faire
attention que , dans des négociations politiques ,
& dans des traités avec des Puiffances Etrangères
, il faut une grande adreffe à ménager & à
concilier les intérêts fouvent oppofés des deux
parties ; qu'en conféquence on propoſe fouvent
des termes , on établit des raifonnemens tels , qu'ils
paroiffent différer de l'intention & des vues réelles
des parties , & que fous ce rapport , il peut-être trèsdifficile
de concilier les différens moyens employés
pour arriver à la fin qu'on fe propofe . En conféquence
, ledit Warren Haftings requiert humblement
à cet égard , pour fa conduite en pareilles
conjonctures, l'indulgence de vos Seigneuries . Il ofe
encore faire obferver à vos Seigneuries que, dans
le maniment des affaires importantes qui lui étoient
confiées , il s'eft vu fouvent obligé d'agir feulement
d'après les apparences les plus générales , les renfeignemens
qu'il avoit pu recueillir , & le jugemént
qu'il s'étoit trouvé en état de former fur
le champ , en particulier dans les cas dangereux
qui fembloient menacer directement les intérêts
de la nation dans fon Gouvernement ; circonftances
où il s'eft cru obligé par devoir , de prévenir par
des mefures promptes & vigourenfes , le péril que
couroit le dépôt précieux qui lui avoit été confié.
Et de plus , ledit Warren Haftings demande
la permiffion de repréfenter que la nature générale
& la qualité de plufieurs de fes mefures , qui
deviennent aujourd'hui matière d'accufation , dépend
en grande partie , des moeurs , coutumes ,
principes & loix propres des contrées où ces
mefures ont été adoptées ; il croit en conféquence
fiv
( 128 )
qu'on les jugeroit mal , fi on vouloit le faire ďaprès
les règles & les principes qui détermineroient
la qualité de pareilles actions , dans le pays où il
eft cité aujourd'hui pour en répondre.
( La fuite au Journal fuivant. )
FRANCE.
De Verfailles , le 9 Janvier.
Le 3 de ce mois , le fieur 3 d'Aligre , premier
Préfident du Parlement de Paris , ainfi que les
Préfidens à Mortier & les autres Préfidens du
même Parlement , ont eu l'honneur de rendre leurs
refpects à Leurs Majeftés & à la Famille Royale ,
à l'occafion de la nouvelle année. La Chambre
des Comptes , la Cour des Aides & la Cour des
Monnoies ont auffi eu cet honneur , ainfi que le
Châtelet , à la tête duquel étoit le Marquis de
Boulainviller , prévôt de cette ville.
Le même jour , les Députés des Etats de Bretagne
, admis à l'audience du Roi , ont été présentés
à Sa Majefté par le Duc de Penthièvre , Gouverneur
de la Province , & par le Baron de Breteuil
Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le Département
de la Bretagne. La députation , qui a été conduite
à l'audience de Sa Majefté par le fieur de Nantouillet
, Maître des cérémonies , & par le fieur de
Watronville , Aide des cérémonies , étoit compofée ,
pour le Clergé , de l'Evêque de Dol , qui a porté
la parole ; pour la Nobleffe , du Chevalier le Provost
de la Voltais ; pour le Tiers-état , du fieur de la
Motte-Fablet , & du Comte du Boberil de Cher.
ville , Procureur-général , Syndic des Etats , & du
fieur Beaugeard , Tréforier-général des Etats. La
députation a eu enfuite audience de la Reine & de
la Famille Royale.
Le fieur Legrange , Libraire , rue Saint- Honoré ,
( 129 )
vis -à-vis le Lycée , a eu l'honneur de prétenter
au Roi les deux derniers volumes de l'Hiftoire
d'Elifabeth , & trois nouveaux volumes de la collection
des ouvrages François , compofés par des
Femmes , par Mile. de Kéralio .
Le fieur Blin , Imprimeur en Taille douce , a
eu l'honneur de préfenter au Roi la 10º. Livraiſon
des Portraits des Grands Hommes , Femmes illuftres
&fujets mémorables de France , gravés & imprimés
en couleur , dont Sa Majefté a bien voulu agréer
la dédicace ( 1 ).
Le Marquis de Luzerne , Ambaffadeur du Roi
près Sa Majefté le Roi de la Grande - Bretagne , a
eu , le 7 , l'honneur de prendre congé de Sa Majefté
pour fe rendre à fon Ambaffade , étant préfenté
par le Comte de Montmorin , Miniftre &
Secrétaire d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangères.
Ce jour , la Ducheffe d'Efclignac a eu l'honneur
d'être p éfentée à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale par la Ducheffe de Duras , dame du Palais ,
& de prendre en même-temps le tabouret.
De Paris , le 16 Janvier.
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du 5
janvier 1788 , par lequel Sa Majefté au-
(1) Cette Livraison , offrant les Portraits de Marguerite
de Valois , soeur de François I , et de Marguerite
d'Anjou, Reine d'Angleterre , se trouve chez l'Auteur ,
place Maubert , n°. 17. Outre les deux portraits infiniment
agréables , cette Livraison contient le tableau
de Marguerite de Valois , demandant au Conseil
d'Espagne la liberté de son frère , et celui de la
Reine d'Angleterre , sauvée avec son fils le Prince de
Galles , par un voleur , aprés la bataille d'Hexam. Peu
de sujets présentent autant d'intérêt et leur exécution
ne le diminue pas .
f v
( 130 )
er
torife , jufqu'au 1. avril prochain , la
converfion des Billets de chances de l'Emprunt
, créés par l'Edit du mois de novembre
dernier , en Bordereaux de rentes
viagères.
« Vu par le Roi , étant en fon Confeil , les
» Mémoires préfentés par les Banquiers & autres
» principaux Intéreffés dans l'Emprunt de Cent
» vingt millions , créé par l'Edit du mois de no-
→ vembre 1787 , à l'effet d'obtenir perdant quel-
» ques mois , la liberté de remettre au Tréfor
royal les Billets de chances dudit Emprunt ,
<< pour recevoir en échange des Bordereaux de
» Trentelivres de rentes fur une tête , ou de vingt-
» fept fur deux têtes , jouiffance du premier juillet
» prochain ; & Sa Majesté confidérant , qu'en
laiffant l'option à ceux des Capitaliſtes qui ne
» voudroient pas courir l'événement du tirage des
lots viagers , & fe mettant à leur place pour
» le fort des chances , il n'en réfulteroit aucun
» changement dans l'intérêt conftitutif dudit Em-
» prunt , qui fe trouve actuellement rempli en
".totalité par l'effet de la jufte confiance dans la
» fidélité que Sa Majesté à mife & mettra toujours
à l'exécution de fes engagemens. Ces motifs
» déterminent Sa Majefté à accorder la facilité qui
» lui a été demandée par les intéreffés audit Em-
» prunt. A quoi voulant pourvoir &c, »
Autre , du 17 décembre 1787 , qui
nomme ceux qui doivent figner les Reconnoiffances
& les Billets de chance de
l'Emprunt de cent vingt millions, créé par
l'Edit de novembre 1787.
Arrêt du Confeil d'État du Roi , du 29 dé
sembre 1787 , qui ordonne l'éxécution de l'Ar
( 131 )
ticle portant révocation de tous priviléges d'exemptions
de droits dus , aux mutations des biens tenus
dans les Mouvances de Sa Majefté , & que cette
difpofition aura lieu nonobftant l'Arrêt du 3 août
1786 , même à l'égard des Princes , Cardinaux ,
Prélats , Chevaliers , Commandeurs & Officiers
de l'Ordre & Milice du Saint - Efprit.
Autre , du 29 décembre 1787 , portant
établiffement d'une Commiffion pour
prendre connoiffance , & rendre compte
au Roi , en fon Confeil , des opérations
faites relativement à l'échange du Comté
de Sancerre .
« Le Roi étant en fon Confeil , a ordonné &
» ordonne que tous les Mémoires , Pièces , Trai-
» tés , Lettres-patentes & Arrêts d'enregiſtrement
´n d'icelles , procès -verbaux & autres titres , inf-
» tructions & renfeignemens , concernant l'échange
» du Comté de Sancerre , & les différentes opé-
» rations y relatives , & qui l'ont précédé ou
» fuivi , ou concernant les diftractions ou rem-
» placemens intervenus dans le cours de l'exé-
» cution dudit échange , feront remis au fieur
» Poitevin de Meffaimy , Maître des Requêtes
» que Sa Majefté a commis & commet , pour
» à fon rapport , être procédé par les fieurs
» Boutin , d'Ormeffon , Fargès , & de Villedeuil ,
» Confeillers d'État , que Sa Majesté a pareille-
» ment commis à cet effet, à l'examen de tout ce qui
» concerne la forme ou le fond dudit échange , les
>>
2
2.
négociations ou inftructions qui ont pu le pré-
» céder , le choix & l'évaluation des objets qui
» y font entrés , les réunions au Domaine opérées
» antécédemment ou fubféquemment audit échange
» d'objets engagés qui y ont été compris , la
» liquidation & le jugement des finances defdits
f vi
( 132 )
engagemens , les avances faites par le Tréfor .
» royal au fieur Comte d'Efpagnac , ou à toutes
» autres perfonnes , foit à titre de plus value ou
» d'indemnité, foit à raifon des frais dud t échange ,
» & celles refpectivement faites par le fieur Comte
» d'Efpagnac à Sa Majefté , fi aucuns il a , dont
» il ait droit de faire l'imputation au compte de
" Sa Majefté ; les difpofitions faites par le fieur
» Comte d'Efpagnac , d'aucuns des objets à lui
cédés par ledit échange , les emplois faits des
» deniers provenans , tant defdites difpofitions
» que des avances de Sa Majefté ; le compte
» des jouiffances perçues refpectivement , foit par
» Sa Majefté fur ledit comté de Sancerre & fes
» dépendances , foit par le fieur Comte d'Efpa-
» gnac ou fes Ceffionnaires fur les objets pro-
» venans dudit échange , & notamment le compte-
» des coupes ordinaires & extraordinaires de bois
33
»
faites fur lefdits objets , & généralement de toutes
» lefdites opérations , de leur exécution & de
» leurs fuites , circonftances & dépendances , ainfi-
» que des réclamations qui fe font élevées ou
pourroient s'élever relativement à icelles , foit
» pour l'intérêt du Domaine royal ,
foit pour
» celui d'aucunes villes , Communautés , Corps
» ou Particuliers qui fe prétendroient lézés par
» lefdites opérations , pour , fur le compte qui-
» en fera rendu à Sa Majesté par lefdits fieurs
» Commiffaires , être par Elle ftatué en fon Con--
» feil royal des finances , en préfence & de l'avis
» defdits fieurs Commiffaires , ce qu'il appartien-
» dra . Autorife Sa Majefté lefdits fieurs Com-
» miffaires à rendre , pour l'exécution la plus
» prompte du préfent arrêt , tous jugemens d'inftruction
néceffaires , lefquels feront exécutés
provifoirement , fauf appel au Confeil : Or--
» donne que le préfent arrêt fera fignifié de l'ordre
»
( 133 )
1
» de Sa Majefté , tant audit fieur Comte d'Efpa-
» gnac , qu'à toutes perfonnes qui auront à procéder
>> en exécution d'ic.lui , à ce qu'ils n'en ignorent
» & ayent à s'y conformer. ""
Autre , du 29 décembre 1787 , portant
nomination d'une Commiffion pour prendre
connoiffance de l'établiſſement actuel
de la Compagnie des Indes , & des effets
de fon Privilége exclufif , & en rendre
compte à Sa Majefté en fon Confeil.
« Le Roi étant en fon Confeil , a nommé &
» nomme les fieurs de la Michodière , d'Ormeſſon ,
» Dupré- de-Saint - Maur & de Villedeuil , Con-
» feillers d'État , pour , fur le rapport du fieur
» Albert , Maître des requêtes , que Sa Majefté
» a pareillement commis à cet effet , prendre con-
» noiffance de l'arrêt du 14 avril 1785 ; portant
» établiſſement de la nouvelle Compagnie des
» Indes ; des Statuts de ladite Compagnie , du
» 11 juin fuivant , de l'arrêt du Confeil du 19
» dudit mois , qui les a homologués , & de celui
» du 21 feptembre 1786 , qui a porté à quarante
» millions les fonds de ladite Compagnie , & pro-
» longé fon privilége ; Examiner les mémoires.
» fournis ou à fournir , pour ou contre le privilége
exclufif de ladite Compagnie , en rendre
» compte au Roi dans fon Confeil royal des
» Finances & du commerce , & donner leur avis
» fur l'utilité ou les inconvéniens de l'établiſſement
» de ladite Compagnie , de fa conftitution , de
» fon privilége exclufif , & de l'exécution qu'elle
» y a donnée , & fur les différentes demandes
» ou própofitions adreffées à Sa Majesté relative-
» ment au commerce des Indes , pour être enfuite
» pat Sa Majefté en fon dit confeil , fur le rapport
» dudit fieur Albert , Maître des Requêtes , en
"2
( 134 )
» préſence & de l'avis defdits fieur Commiffaires ,
» ftatué fur le tout , ainfi qu'il appartiendra . »
Une Perfonne très- refpe&table nous
mande en ces termes la nouvelle d'un
défaftre dont les Victimes follicitent les
fecours des ames charitables.
« La petite ville d'Effay , généralité d'Alençon ,
» eft dominée dans la partie baffe par un étang
» de la contenance de 57 arpens , qui fait partie
» du domaine de Monfieur. La nuit du 5 au 6
» de ce mois , fur les quatre heures après minuit
» les eaux s'étant accrues fubitement , il s'eft fait
» une ouverture de 38 pieds dans la chauffée de
» cet étang , & l'eau fe précipitant par cette iſſue
» d'où elle tomboit de la hauteur de 26 pieds ,
» la partie baffe de la ville a été fubmergée dans
» un inftant , & l'étang ainfi déplacé , les maifons
» de nos pauvres citoyens ont été emplies d'eau ,
» jufqu'à la hauteur du plancher du rez -de- chauffée.
" Vous ne fauriez vous peindre la défolation des
» habitans éveillés par le bruit de cette inondation ;
» ils s'enfuyoient dans leurs greniers , emportant
» fur leurs épaules leurs femmes & leur enfans.
»
Un particulier n'a échappé au péril , que parce
" que ceux qui logecient au-deffus de lui ont
» crevé le plancher de la falle, & c'est par cette iffue
qu'il s'eft fauvé lui & fa famille. Tous les meubles
» & richeffes de ces pauvres gens ont difparu ;
» & cet accident eft d'autant plus déplorable que
» n'y ayant aucun commerce dans ce pays , il
n'y a nul moyen de réparer ces pertes que
» l'économie la plus vigilante ne fauroit compen-
» fer dans la maifon de l'indigence. Une femme
» été victime de ce malheur ; elle a été trouvée
» noyée dans fa maiſon , & l'on a inutilement
≫ employé pour la rappeller à la vie les fecours
( 135 2
» de la machine fumigatoire. Deux autres femmes ,
» foeurs de l'abbaye du même lieu , auroient
» également péri , fans l'intrépidité d'un de nos
» concitoyens, le fieur de la Boyère, jeune homme
» vigoureux , âgé de 30 ans. Lorfque le jour fut
» venu & que la confternation glaçoit tous les
» efprits , fon active charité le porta à fauver
» deux chevaux , la feule reffource d'un père de
» famille , qui avoient été entraînés par les eaux ;
» il fe précipite à cheval , accompagné d'un do-
» meſtique , au milieu du nouveau lac , & bien-
» tôt il eſt à la nage. En traverfant les cours de
» l'abbaye , il entend des cris , & voit deux mal-
» heureufes filles ayant de l'eau jufqu'à la ceinture .
» quoique montées fur les tables de l'appartement
» où elles étoient ; il y court , ramène l'une , &
» retourne , ramène l'autre , cette dernière prefque
>> expirante. Je ne vous dirai point que pendant
» ce double fervice il avoit l'air tranquille & atten-
» tif: vous concevez que dans cet inftant c'eft
» le feul caractere de la vertu . Recommandez ,
» je vous prie , nos malheureux affligés à la charité
» des honnêtes gens : ceux qui voudront leur
» fubvenir font priés de s'adreffer à M. le Curé
d'Effay , près le Mefle -fur- Sarte. »
Au premier récit que nous avons donné
du trait d'intrépidité d'une habitante du
Pont- de-Cé, nous joindrons une lettre intéreffante
du Curé de Saint -Aubin de
Pont-de-Cé , fur cet événement.
Je fuis le Curé de la nommée Taillard , dont
le nom eft devenu cher à fes concitoyens. Je
l'ai vue aux prifes avec le chien enragé , au milieu
des cris épouvantables d'une troupe de femmes
& d'enfans qui venoient voir. La femme Taillard
feule , intrépide , n'a ceffé de demander du fecours
( 136 )
& de promettre qu'elle ne céderoit pas que le
chien ne fût tué ; plufieurs fois il l'a renversée
& traînée fur le pavé , plufieurs fois , fans lâcher
prife , elle s'eft relevée toute meurtrie , déchirée ,
baignée dans fon fang. Le combat n'a pa durer
moins de douze minutes ; Louis Hamon , mon
domestique , qui a porté le premier coup , au
moment de l'attaque , étoit éloigné de trois portées
de fufil & fans armes ; c'eft pendant ce longintervalle
que la bête féroce n'a ceffé de dévorer
l'infortunée Taillard , & ces p'aies nous laiffent
aujourd'hui dans la trifte perfpective ou de fa
mort ou d'une très-longue guériſon .
Je ne favois à quoi atribuer tant de force &
tant de courage dans une femme de 53 ans ,
d'une très-foible complexion , & ufée par le travail ;
c'eft elle qui m'a appris qu'elle avoit puifé toute
fa fermeté dans cette penfée : que fi elle ne fe
facrifioit , une troupe d'enfants du voifinage , qui
s'amufoient fur la grande route , & une jeune
femme qui venoit au marché , alloient être également
victimes de la fureur & de la rage de
cet animal. Depuis le moment de fon malheur ,
elle ne ceffe de remercier la providence , mais
dans fes plus cuifantes douleurs , de lui avoir
infpiré affez de générofité pour craindre davantage
le malheur de fes femblables que le ſien propre,
Plufieurs traits nous avoient déjà peint l'ame
grande & généreufe de la femme Taillard ; elle
fontient depuis plufieurs années fon mari , que des
infirmités ont empêché de continuer fes travaux
de la carrière ; elle nourrit , entretient & loge
une jeune orpheline de 7 ans , que fes malheurs
feuls lui ont rendu chère ; c'eft cette orpheline
qui a donné lieu à l'erreur que je me fuis propofé
de corriger ; la femme Taillard n'a point d'autre
enfant à les charges . Comme elle eft auffi délicate
( 137 )
que généreufe , elle ne veut point accepter les
fecours que les ames fenfibles lui offrent , que
le public ne foit inftruit du changement que cette
erreur met dans fa fituation . Je fuis affuré que.
chacun confirmera que l'emploi des fommes offertes
doit également être en faveur de la femme Taillard.
Aux Ponts-de-Cé , ce 24 Décembre 1787.
« Les gros temps qui ont régné toute
la fin du mois dernier fur la côte de Cherbourg
, ont détruit la tête de quelques
cônes ; mais les bafes en font demeurées
inébranlables , ainfi que la jetée qui les
unit. On compte qu'il y a actuellement
une baffe de 1250 toifes , qui forment
un baffin propre à fervir d'afyle à un grand
nombre de vaiffeaux les poutres détachées
des cônes ont été jetées à la côte ,
& ont légèrement endommagé les travaux
qui bordent ce port , en battant les
ouvrages de maçonnerie comme des beliers
; on a déja retiré de l'eau plufieurs
de ces pièces de bois qui ferviront à d'au
tres ouvrages. »
:
Les nouvelles des différens Ports annoncent
plufieurs naufrages fur les côtes
de la Manche .
Le 25 décembre 1787 , entre deux & trois heures
après midi , eſt échoué , fur la côte d'Andrefelles ,
un Sloop Anglois , de Chefter , du port de 40
tonneaux , nommé l'Alouette , commandé par le
Capitaine Williams Roberts , venant du Havre ,
cù les vents contraires l'avoient obligé de relâcher.
Le même jour , 25 décembre , eft auffi échoué
( 138 )
fur la même côte , au lieu nommé le ruiffeau des
anguilles , le Brigantin Suédois l'Amphyon ,
de
Gotembourg , du port d'environ 240 tonneaux ,
commandé par le Capitaine Charles Arfwidfon ,
venant dudit lieu & deftiné pour le Havre , avec
un chargement de goudron , plaques de tôles &
autres marchandiſes.
Ce bâtiment , parti le 18 décembre de Gotthembourg
, s'eft trouvé le 25 , après avoir doublé ,
par une brume , le Cap B'an-nez , dans le pas
de Calais. Le vent étant au Sud , eft paffé toutà-
coup au Nord , & de fuite à l'Oueft Nord-
Oueft. L'Equipage voyant qu'ils dérivoient fur
les roches de la pointe du Grinez , à forcé de
voiles , pour s'élever , mais inutilement. La tempête
& la marée les ont pouffés violemment_fur
la côte , & ils ont été obligés de couper les deux
mâts. Sur le foir , ils ont touché les roches. Un
coup de mer a enlevé de deffus le pont , la
chaloupe & le canot , qui fe font brifés. Le navire
s'étant défoncé , une partie des marchandifes
en eft fortie. Les Officiers de l'Amirauté ayant
auffi-tôt fait décharger ce qui reftoit à bord , on
en a retiré environ les trois quarts de la cargaifon.
Treize hommes , qui compofoient l'équipage , ont
été fauvés , mais le bâtiment s'eft brifé le 30.
Jacques- François-Bateau , Pêcheur , de Cayeux ,
eonftruit depuis deux mois , revenoit de la mer ,
& après une pêche affez heureuſe. Le Capitaine
avoit avec lui treize hommes , dont quatre étoient
fes beaux-frères , un fon neveu , & les huit autres
fes coufins. Ils avoient paffé la première tonne
& étoient entrés dans le Chenal ; ils voyoient fur
le rivage leurs femmes & leurs enfans , attendant
leur retour ; ils goûtoient déjà cette jouiflance fi
douce , réfervée aux bonnes gens , de multiplier
les fruits de leurs travaux en les partageant avec
( 139 )
leur nombreuſe famille , lorfque tout-à-coup une
lame , s'élevant à environ vingt pieds du batean ,
fond deffus , avec impétuofité , le conible , l'engloutit
& plonge dans la confternation & le déſeſpoir
les triftes témoins de ce défaftre , qui en deviennent
, à leur tour , leur tour , les plus malheureufes victimes.
Des quatorze hommes qui étoient à bord , deux
feulement s'étant attachés à des avirons , que le
hafard leur avoit offerts , ont été fauvés par un
pêcheur , après avoir luté pendant trois quartsd'heure
, contre les flots & la mort. Le bateau
a été brifé ; le Maître , fes beaux-frères , fon neveu
& fes autres compagnons perdus. Cinq de ces malheureux
laiffent vingt enfans , dont le plus âgé n'a
pas encore 12 ans.
M. de Rouffel défirant rendre l'Etat militaire
, pour cette année 1788 , le plus correat
& le plus exact qu'il lui fera poffible ,
prévient les Officiers qu'il ne paroîtra pas
avant le 1 avril.
er
·
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France le 16 de ce
mois , font : 31 , 15 , 11 , 87 & 2.
Payeurs de rente , fix premiers mois de
1787 , à la lettre M.
PROVINCES - UNIES.
De la Haye , le 10 Janvier.
Le Général , Comte de Kalckreuth
Commandant des troupes Pruffiennes qui
ſe trouvent encore en Hollande , a reçu
( 140 )
dernièrement un ordre de fon Souverain ,"
en conféquence duquel « tous les Offi-
» ciers qui ont été faits prifonniers de
» guerre dans cette campagne , & ceux
qui ont été relâchés fur leur parole
» d'honneur , ainfi que ceux qui ont été
» pris à Nieuwerfluis , ont été remis en
» pleine liberté, »
;
» La garde de Huffards Pruffiens qui
» fe trouve devant la porte de Leyde , a
» arrêté jeudi dernier ,
28 décembre
» trois hommes chargés de plomb, qu'on
is a lieu de croire volé dans les maifons
» fituées fur le chemin de l'Overtoom .
» Deux de ces gens ont réuffi à ſe fau-
» ver par la fuite , avant que le Huffard
» en faction pût recevoir main- forte
» mais on s'eft affuré du troifième , qui
" ſe trouve être habitant du pays , &
» qui après avoir paffé la nuit à la garde ,
» a été délivré le lendemain matin à la
» Juftice de la Ville , avec le plomb . On
efpère que cette capture conduira à des
découvertes ultérieures , & en témoignant
la vigilance des troupes Pruffiennes , prouvera
en même temps que c'eſt à tort qu'on
leur imputeroit les défordres qui peuvent
fe commettre dans l'enceinte de leurs
quartiers. ( Gazette d'Amfterdam , nº . 11. )
Pendant le cours de l'année dernière , il eft mort
à Amſterdam , 8612 perfonnes ( 811 de plus qu'en
( 141 ))
l'année 1786 ) , il y a eu pendant la même année ,
à la Maifon-de-Ville 958 Mariages proclamés &
636 Mariages célébrés ; le nombre des Mariages
dans les Eglifes Réformées , monte à 1427. Il a
été baptifé dans les Eglifes Réformées 1811 Garçons
& 1826 Filles , en tout 3637. Dans les Eglifes
Luthériennes , on a célébré 232 Mariages , & on
a baptifé 788 Garçons & 862 Filles , ce qui fait
en tout 1650.
Le Comte de Merode , Envoyé Extraordinaire
de S. M. L. , eft arrivé en cette
réfidence , ainfi que le Baron d'Alvenfleben
qui doit remplacer M. de Thulemeyer ,
Miniftre du Roi de Pruffe : le premier de
ces deux Envoyés a été en conférence
avec le Préfident des Etats-généraux , en
lui remettant fes lettres de créance .
PAYS- BAS.
De Bruxelles , le 12 Janvier.
Le Gouvernement Général a adreffé
aux Etats , aux Evêques & au Recteur de
l'Univerfité de Louvain , des refcrits contenant
les dernières difpofitions de l'Empereur
au fujer du Séminaire général ,
dont l'ouverture eft fixée au 15 de ce
mois. Les leçons théologiques commenceront
le lendemain ; mais le Docteur
Leplat , Profeffeur de Droit Canon , que
les Orthodoxes ont jugé à-peu-prés hérétique
, n'aura plus de part à l'enſeignement.
Les Evêques nommeront un Di(
142 )
recteur général de la Théologie , les Recteurs
& Sous-Re&teurs. L'univerfité eft
déclarée Corps en Brabant , & non Corps
Brabançon, & c. Le Gouvernement excédé
de toutes ces plaintes théologiques dont
on a voulu faire un grief politique , déclare
qu'il ne recevra plus de repréſentations
contre le Séminaire général . Le 31 du
mois dernier , l'Univerfité affemblée a pris
leâure de ces refcrits , & a demandé du
temps pour en délibérer.
Le Duc d'Aremberg ayant réfigné fa
place de Grand Baillif du Hainault , & le
Comte de Neny , celle de Grand Baillif &
de Préfident du Confeil de Tournai , la
première de ces charges paffe au Comte
Arberg, fur la nomination de l'Empereur.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE.
Bail de nourriture d'un enfant orphelin de père , paſſe
à la mère qui fe remarie , & au beau-père , ne
ceffe pas par la mort de la mère & ne doit pas
être retiré au beau-père , fi l'on n'a pas de reproche
à luifaire & qu'il s'acquitte bien des charges
& conditions du bail.
Nicole Pluche perdit fon père , manouvrier
carreleur, en 1780 , elle n'avoit alors que 18 mois ;
toute fa fortune fe réduifoit à 120 liv. de rente.
( 143 )
-
Jeanne Peuchot veuve Pluche , après 3 ans de veu
vage fe remaria avec Nicolas Deville , cabaretier,
La mère & le beau -père provoquèrent une affemblée
de famille pour avifer fur le fort de
l'enfant , & favoir fequel des parens feroit chargé
de fa nourriture & entretien ; enfin , dans cette
affemblée , le bail de nourriture de Nicole Pluche
fut donné à Jeanne Peuchot ſa mère, & à Nicolas
Deville , beau-père , jufqu'à l'âge de dix-huit ans,
moyenant les 120 liv. de rente , appartenante à la
mineure , à la charge de nourrir , entretenir &
élever ladite enfant , tant en bas âge qu'en minorité
, de lui faire apprendre un état , & lui donner
à la fin du Bail fix bonnes chemiſes neuves
autant de bas , mouchoirs , bonnets & un deshabillé
complet. Jeanne Peuchot & Nicolas Deville
remplirent leurs engagemens vis - à- vis de
l'enfantjufqu'en 1786, que Jeanne Peuchot, femme
Deville mourut,laiffant deux enfans de fon deuxième
lit. Thomas Peuchot , oncle maternel de Nicolas
Pluche , fut nommé Tuteur , & préfenta àuJuge
de Châlons une nouvelle Requête , pour demander
la Convocation d'une affemblée de famille , à
l'effet de donner le Bail de la mineure Pluche à
un autre parent , ou même à un étranger , fur le
fondement que Nicolas Deville étant devenu totalement
étranger à la mineure par la mort de ſa
femme , mère de l'enfant , le Bail de nourriture
devoit être adjugé à un autre. Nicolas Deville a
défendu à cette demande & a foutenu la
que
mort de fa femme n'étoit pas une raifon pour
lui ôter le Bail de nourriture de l'enfant , lequel
Bail pouvoit être auffi - bien adjugé à un étranger
qu'à un parent ; qu'au furplus il étoit faux de
dire qu'il étoit devenu totalement étranger à l'enfant
dont il continuoit d'être le beau -père ; que le
kens de famille étoient d'autant moins rampus,
-
"
( +44 )
qu'ayant deux enfans de fa femme , la mineure
Pluche continueroit d'être élevée & de vivre dans
fa maiſon avec fes frères & foeurs uterins ; qu'il
y auroit une injuftice criante à lui retirer le Bail ,
dont il avoit rempli les charges avec exactitude
dans le temps le plus onéreux pour lui , celui de
l'enfance , pour un prix infiniment modique , &
évidemment au- deffous de la dépenfe , & lui retirer
ce Bail , difoit-il , dans le moment où l'enfant
commençant à grandir , pourroit lui être de
que que utilité dans fa maiſon , & le dédommager
des peines , foins , embarras & dépenfes qu'elle
lui avoit donnés ; il a ajouté qu'il ne pourroit en
-être privé , qu'autant qu'il refuferoit de remplir
·les charges & conditions dudit Bail , ou qu'il maltraiteroit
l'enfant , ce dont il défioit de fournir aucune
preuve.-En conféquence de cette défenſe ,
le Juge de Châlons a débouté Thomas Peuchot ,
oncle de l'enfant , de fa demande , & ordonné que
le Bail de nourriture refteroit à Nicolas Deville ,
& Nicole Pluche continueroit de demeurer
que
dans la maifon de fon beau-pére.-Sur l'appel de
Thomas Peuchot , Arrêt confirmatif , les décembre
1787.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES
.
POLOGNE.
De Varfovie , le 31 Décembre 1787.
A
La fituation de la République devient
inquiétante de plus en plus , par
l'ambi
guité de fa conduite forcée envers les
deux Puiffances Belligérantes qui l'avoifinent.
Les troupes Ottomanes & Tartares
s'avancent & fe fortifient fous les ordres
du nouveau Khan de Crimée , Szach-
Gerey. Les Ruffes qui nous affiégent , s'accroiffent
également en nombre ; il leur
eft arrivé dernièrement un renfort de
recrues dans le Gouvernement de Mohilof.
Leur avant - garde de 3000 hommes
eft commandée par le Général Comte
d'Elmpt , qui compte tellement fur les
difpofitions de notre Gouvernement
qu'il a écrit de Tetlow , le 18 novembre ,
No. 4. 26 Janvier 1788 . g
( 146 )
au Comte Potocki , Palatin de Ruffie , la
lettre que voici.
MONSIEUR ,
« Comme l'avis fe confirme de tous côtés que
l'ennemi eft réfolu de faire une irruption en Pologne
pour y piller , le fervice de mon augufte
Souveraine m'impofe le devoir de m'adreffer à
Votre Excellence , pour favoir quelles mefures
Elle prendra , en ce cas , avec les troupes quifont
à fes ordres ; fi elle agira de concert avec celles
que je commande ; fi elle a beſoin de mon fecours
, ou fi Elle agira feule de fon côté ; & quel
eft le plan d'opérations formé en ce cas , afin que
je fache à quoi m'en tenir , & que je puiffe prendre
les mefures néceffaires avec mes troupes ? Je prie
donc inftamment V. E. de me donner quelque
éclairciffement fur ces objets , pour que je puiffe
me mettre à portée de raffembler d'autant plutôt
en Corps d'armée les troupes dont j'ai le commandement.
»
9
« L'un de ces jours , mes troupes quittèront le
pofte qu'elles occupent en ce moment ; je les ferai
avancer de forte que mon aile droite s'étendra
jufqu'à Liopocoitze ; & la gauche , juſqu'à Monaſtercziew
:je ferai occuper en avant , fur ma droite ,
Woronowitze & Girzow ; au centre , Nimierow,
Pinczara ; & fur la gauche , Braclaw , Kropiwna ,
Ladyczyn , Krófna , Falta & Chafzcowata. Le
Général en chef, Kamenskoi , occupera Human ,
& s'appuiera fur mon aile gauche ; Le Général
en chef , Comte Soltykow , prendra poſte entre
Chiemielnik & Przyluka , & touchera mon aile
droite. J'ai cru devoir informer V. E. des arrange
mens fufdits , afin qu'elle puiffe prendre fes mefures.
En attendant fa réponſe , j'ai l'honneur
d'être , &c. »
( 147 )
Le Comte Potocki a fait à cette dépêche
la réponſe fuivante , en date du
20 novembre.
MONSIEUR ,
« J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre que V.E.
a jugé à propos de m'écrire , & par laquelle Elle
s'informe des mesures que je prendrai dans ces circonftances,
& de quelle manière agiront les troupes
du Roi & de la République de Pologne , confiées
à mes commandemens. Comme j'aime à ſatisfaire
V. E. , j'ai l'honneur de lui communiquer le précis
de mes ordres : ils m'enjoignent de couvrir les parties
de nos frontières qui touchent à l'Empire Ottoman
, de m'oppofer à toute irruption de brigands
, de maintenir la tranquillité dans ces Provinces
limitrophes , & au cas que l'armée de S M.
l'Impératrice s'approchât pour couvrir lesdites frontières
, de me retirer avec mes troupes , & de
prendre mes quartiers de façon que je fois à portée
de couvrir les parties des limites qui ne feroient
pas occupées par les troupes Impériales. Il
m'a été ordonné en même temps de m'adreffer à
S. E. le Feld-Maréchal Comte de Romanzof, à
qui j'ai envoyé le Colonel de mon régiment, pour
lui porter également des informations fur la nature
des ordres qui m'ont été preſcrits. Dans la
fuppofition que les troupes de S. M. Imp. s'intéreffent
le plus aux Pays fitués dans les environs
d'Oczakof , de Bender & de Choczim , je crois
pouvoir , avec ma divifion , aller occuper fur les
frontières tout l'efpace qui fépare Jauropol.de Jariczow
, & dans lequel fe trouvent Miackowska ,
Tamafzpol , Bzuria & Czarogrod. Comme V. E.
m'a fait entendre par fa lettre , que fon aile gauche
s'étendra jufqu'à Balta & Chasczowota , je la prie
de me faire favoir le jour auquel fes troupes fe
g '
( 148 )
mettront en marche pour s'y rendre , afin que j'en
puiffe retirer les miennes à temps , parce que je
n'aime pas à voir que les frontières foient dégarnies
, & par conféquent en danger . Auffitôt que
l'Officier que j'ai envoyé au Feld-Maréchal Comte
de Romanzof, ainfi que le Courrier que j'ai expédié
à Varfovie , & que j'attends d'un moment à
l'autre , feront de retour , je me ferai un plaifir de
concerter de bouche avec V. E. , les opérations
ultérieures , & de lui témoigner en perfonne l'eftime
avec laquelle je fuis , &c . »
Quelques jours après , ce Palatin a foutenu
une correspondance analogue à la précédente
, avec Aflan - Gerey- Nuradyn qui
commande les Tartares poftés fur les bords
du Niefter. Cet allié du Khan a écrit en
ces termes au Comte Potocki .
Illuftriffime Seigneur Palatin de Ruffie, Commandant
des troupes Polonoifes , notre ami &
voifin , nous nous trouvons ici par ordre de notre
Séréniffime Empereur & Khan , fur les bords du
Niefter , pour couvrir nos frontières , & empêcher
l'invafion des Ruffes dans notre Pays . Pour ce qui
regarde la Pologne , nous vous affurerons que ,
comme nous avons été de tout temps fidèles
obferver les Traités & à entretenir l'amitié avec
le Roi & la Répàblique , nous nous rendons encore
aujourd'hui garans de l'obfervation folennelle
des liaifons qui fubfiftent entre nous ; & la Fologne
n'aura pas à craindre le moindre dommage ,
ni de la part des Turcs , ni de la part des Tartares .
Nous vous prions de nous donner l'aſſurance réciproque
, que nous trouverons la République de
Pologne dans les mêmes fentimens envers la Porte,
& nous attendons , à ce fujet , une réponſe par
Hazamal- Aga , qui l'attendra à Sorock : il eft
( 149 )
chargé en même temps de la remettre d'abord au
Sultan Aflan- Gerey Nuradyn , afin que celui - ci
puiffe la rendre au Khan Szach- Par- Gerey. Nous
vous prions en même temps de nous informer s'il fe
trouve des troupes Ruffes en Pologne ; fous les
ordres de qui elles y font ; fi elles font deſtinées
à y prendre des quartiers d'hiver ; & fi elles ont
deffein de marcher contre nous. Nous attendons
cette réponſe comme de la part de nos amis &
alliés »
Trois jours après la réception de cette
lettre , notre Commandant a envoyé fa
réponſe , datée du 6 décembre ; elle porte :
« J'ai reçu avec d'autant plus de fatisfaction la
lettre de Votre Seigneurie , que j'apprends par Elle ,
qu'en approchant des frontières des Etats de mon
Séréniffime Roi & de la République , vous avez
dans vos inftructions de maintenir le repos & de
conferver cette amitié qui a été établie déja depuis
long-temps entre cet Etat & la Porte , & que
vous promettez de garantir les habitans de la Pologne
de tout dommage . Je puis vous affurer 16-
ciproquement , que j'ai ordre de mon Roi & de
fon Confeil-Permanent , de maintenir le repos &
la fureté des frontières de la Pologne avec les
troupes que j'ai fous mes ordres , & que je veillerai
à ce qu'il ne fe commette pas la moindre
hoftilité contre les Sujets & les poffeffions de la
Porte ; au contraire , que l'ancienne amitié foit
confervée mais j'ai auffi en même temps l'ordre
de m'oppofer par la voie des armes , au cas que
l'une ou l'autre bande armée voulût entreprendre
d'attaquer nos poffeffions du côté des confins de
la Turquie. Pour ce qui regarde, en attendant,
vues de l'armée Ruffe , c'eft là une demande à laquelle
je ne puis pas faire de réponse à Votre Seiles
g iij
( 150 )
gneurie , puifque je n'ai pas l'ordre d'obferver les
mouvemens des Ruffes , & que je ne m'occupe
qu'uniquement de mon devoir. Je fouhaite tout le
bien à Vorre Seigneurie , comme ſon bon ami &
voifin. »
Cette dépêche ne réfout pas le pro
blême dangereux qui occupe les efprits ,
& qui eft de favoir comment, on peut
conferver une neutralité amicale , en recevant
les Ruffes fur fon territoire , &
en ſe mettant en pofture d'en éloigner
leurs ennemis . Auffi l'on craint que les
Tartares s'arrêtent peu à de fubtiles diftinations
, & qu'ils ne franchiffent les frontières.
Dans cette extrémité , quelques Citoyens
avoient propofé une Diète extraordinaire
, fous l'appui d'une Confédération
générale . Tout l'Etat eft alors fous
les armes, & dans plus d'une crife ce moyen
fut employé utilement ; mais le Gouvernement
en a redouté les effets , & il a préféré
de fe charger feul , avec les Ruffes ,
des évènemens , à la Convocation d'une
Affemblée Nationale , où les fentimens
ne feroient pas unanimes , tant s'en faut ,
en faveur des inefures que l'on adopte.
t
Par les lettres d'Iaffy , du 26 novembre
, nous apprenons qu'en effet cette
ville a été un moment livrée aux fureurs
d'une Milice indifciplinée . 3000 Turcs
y étoient entrés le 22 , & le lendemain
( 151 )
s'y trouvèrent au nombre de 13,000 . Le
24, les Spahis & les Janiffaires en vinrent
aux mains ; les derniers s'attaquèrent.
aux Habitans , incendièrent des maifons ,
pillèrent des magafins , & maffacrèrent
un nombre de Perfonnes. Le Conful
Pruffien & les Aghas fe retirèrent au Palais
du Hofpodar , qui ordonna aux Arnautes
de fa garde , réunis aux Bourgeois
armés , de faire feu fur les Révoltés ; on
les foudroya même avec le canon du Palais
; ce qui les diffipa . Le Pacha d'Ifmailow
, averti par l'Hofpodar , a réduit
cette Soldatefque effrénée , dont une partie
s'eft difperfée dans le voifinage.
Il fe répand , on ne fait fur quel fondement
, que la Porte envoie un Ambaffadeur
à Berlin , & qu'elle a fait choix
pour cette Miffion , du Chiaoux- Bafchi ,
Ruach - Solyman- Effendi.
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 4 Janvier 1788 .
Pendant l'année dernière , le nombre
des mariages , dans cette ville , a été de
914 ; celui des naiffances , de 2,844 , dont
285 enfans illégitimes ; & celui des morts ,
de 3,107 .
Le fecond jour des fêtes de Noël , on
trouva à Copenhague , le cadavre du
giv
( 152 )
Baron d'Heideftam , Secrétaire de l'Ambaffade
de Suède , dans un foffé près de
Chriftiansholm . Il étoit forti à cheval ;
comme le cheval eft revenu , le foir , feul
à l'écurie , & que l'on n'a trouvé ſur le
corps du Baron aucune marque qui fuppofe
un duel ou un affaffinat , on préfume
qu'une chûte a occafionné cet accident.
On a compté , dans cette même capitale
de Copenhague , pendant l'année dernière
, 921 mariages , 3,065 naiffances &
3,484 morts. Les mariages , dans l'Evêché
de Fionie ( Funen ) , ont monté à 1,452 ;
les naiffances , à 5,084 ; & les morts ,
5,116. Dans l'Evêché d'Albourg , on a
compté 627 mariages , 1,943 naiffances ,
& 2,493 morts.
De Berlin , le 3 Janvier.
a
Hier , le Baron de Rheede , aujourd'hui
revêtu du caractère d'Ambaffadeur Extraordinaire
de L. H. P. auprès du Roi , a
été conduit , en grande cérémonie , dans
les carroffes de la Cour , à l'Audience publique
de S. M. , qui le reçut debout , &
à tête découverte , & à laquelle il remit
fes lettres de créance , en prononçant un
difcours qui porte en ſubſtance :
a L. H. P. ont jugé , dans des circonftances
auffi heureuſes , devoir faire exprimer à V. M.
( 153 )
les fentimens dont elles font animées pour fa perfonne.
« Plus ces fentimens font vrais , Site , plus
L. H. P. ont voulu en faire accompagner les
expreffions de la plus grande folemnité. Mes Seigneurs
& Maîtres m'ont revêtu du caractère d'Ambaffadeur
Extraordinaire , pour m'acquitter de cette
commiffion honorable.
« J'ai l'honneur de préfenter mes lettres de
créance à V. M.
« L. H. P. , d'après l'attachement & la haute
confidération que leur infpirent les vertus & les
éminentes qualités de Mde. la princeffe d'Orange ,
ont reffenti , Sire , la douleur & l'indignation la
plus vive , quand un petit nombre d'individus ,
après avoir plongé l'Etat dans la crife la plus
effrayante , fe permit envers S. A. R. une offenfe
inouie. L. H. P. croient V. M. perfuadée , combien
elles auroient defiré donner à Mde. la Princeffe
la fatisfaction la plus éclatante , fi elles n'en avoient
été conftamment empêchées par les menées pernicieuſes
de cette même cabale . Ceft avec le contentement
le plus vrai , qu'elles ont vu les troupes
de V. M.., fous les ordres de Mgr. le Duc Régnant
de Brunfwich , procurer à S. A. R. une fatisfaction
convenable ; j'ai ordre d'en affurer V. M. , & de
lui témoigner la part que L. H. P. ont prife à
'cet évènement.
"
Aujourd'hui , Sire , les liens de l'union , tant
entre les provinces , qu'entre les différens Membres
de celle-ci , font plus étroitement refferrés ; la
conftitution dont le caractère facré auroit dû être
inaltérable , eft affife de nouveau fur une baſe
folide.
Cette révolution occafionnée , produite même
par l'intervention efficace de V. M. , eft un fervice
effentiel , qui excite la reconnoiffance de
g .V
( 154 )
L. H P. Chargé expreffement de le témoigner
à V. M. , j'ai l'honneur , Sire , de vous en préfenter
les expreffions , avec les affurances de l'ardent
defir de L. H. P. de vous prouver dans tous les
temps & leur gratitude , & la haute confidération
qu'elles portent à V. M.
a L. H. P. mettront toujours le plus grand
soin à cultiver & entretenir avec V. M. la meilleure
harmonie , & cette correfpondance fi hautement
néceffaire entre de bons voifins . Elles
défirent , Sire , & rien ne fera plus agréable à
mes Seigneurs & Maîtres , que de pouvoir l'augmenter
en contractant des liaiſons encore plus.
étroites avec V. M. »
Réponse du Roi.
« Il eſt très-fatisfaifant pour moi , qu'en vengeant
l'honneur de mon fang , j'aie contribué à
rétablir le Stadhouderat , & la maifon d'Orange
dans fes prér gatives , au maintien & aux intérêts
de laquelle , je prendrai fans ceffe la part la plus
fincère. Il ne m'eft pas moins agréable d'avoir
rétabli la paix & le calme dans un état , dont
le bien être me tiendra toujours à coeur , par une
fuite de l'amitié que je porte à la république , &
dont je lui donnerai des preuves , en tout cequi
dépendra de moi. Vous affurerez L. H. P. de
ma part , des fentimens que je vous manifelte
ici ; & vous renouvellerez en même temps au
Prince d'Orange & à ma foeur les affurances
de mon fincère attachement. Je vois avec plaifir
la nouvelle marque de confiance que L. H. P.
vous témoignent par la commiffion dont elles
viennent de vous charger Recevez à cette occafion
les affurances dè toute mon eftime , qui vous
eft due par les bons fentimens que je vous ai
toujours commus. »
( 155 ).
S. M. a élevé la Chanoineffe Elifabeth-
Amelie de Vol, au rang de Comteffe ,
fous le nom de Comteffe d'Ingelheim .
Le Roi vient de confirmer l'affranchif
fement de recrues qui fut accordé en
1748 au Duché de Clèves , à la Principauté
de Meurs & au Comté de la Marck ,
à charge , par ces Provinces , de verfer
annuellement , dans la caiffe des recrues ,
la fomme de 15,000 dahlers , & de fournir
40 recrues à l'artillerie .
"
Le Grand Confeil de guerre s'occupe ,
en ce moment , d'un nouveau plan pour
l'entretien des Invalides. On dit qu'on les
répartira dans 16 cafernes , en Provinces.
différentes , que le Roi donnera 100,000
rixdalers pour leur entretien , & que le
furplus fera pris fur les appointemens des
Employés civils & de l'Etat- Major des
régimens.
Le nommé Lehnert , Cultivateur , vient
de mourir dans la rose . année de fon
âge , à Dumbelet dans la Lithuanie Pruffienne.
Ce Centenaire a vacqué , tout l'été
dernier , aux travaux de la campagne ; à
80 ans , il s'étoit remarié pour la troisième
fois , & a eu quatre enfans de ce mariage.
Depuis l'Avent 1786 juſqu'à l'Avent 1787 , on
a compté , dans cette Capitale , 5,081 naiflances ,
dont 2,672 garçons & 2,409 filles, & 5 , 129 morts ,
8 vj
( 156 )
dont 1,356 hommes , 1,264 femmes , 1,306 enfans
mâles , & 1,203 enfans du fexe . On obferve
que depuis dix ans le nombre des naiffances n'a
furpaffe celui des morts qu'une feule fois ( en 1780) .
-Les enfans illégitimes , baptifés , ont été au
nombre de 462 ; ce qui fait la 11. naiffance. Les
relevés faits pendant l'année dernière , dans tous
les Etats Praffiens , préfentent 46,672 mariages ,
217,579 naiffances , & 165,8-6 morts. Le furplus
des naiffarces fur les morts eft de 51.763 .
De Vienne , le 3. Janvier.
-
Jufqu'au 10 décembre dernier , notre
Internonce à Conftantinople n'avoit fait
aucune déclaration , & étoit en pleine liberté.
La Porte perfiftoit dans fa réclamation
de la Crimée & des cinq articles
refufés par M. de Bulgakof, avant que
d'accepter une fufpenfion d'armes. Dans
les conférences qui ont eu lieu , à ce fujet
, entre un Miniftre Etranger & le
Grand Vifir , ce dernier a été inébranlable
, & a fini par dire que la Porte remettoit
fon fort à la Providence .
C'est à 19 bataillons & à 8 efcadrons
des régimens de l'Autriche , de la Moravie
, de la Siléfie , formant environ 30
mille hommes , qu'a été expédié l'ordre
de fe préparer à marcher , les uns en
Hongrie , les autres en Gallicie , vers le
milieu de ce mois , fi la faifon le permet.
En vertu de cette difpofition , on a expédié
, chaque jour , des munitions.de
( 157 )
toute eſpèce. On ne croit pas cependant
que les Généraux en Chef le mettent en
route avant la fin de ce mois. Le moment
du départ de l'Empereur & de celui
du Maréchal Lafcy eft toujours incertain.
Les chemins font impraticables ; en Hongrie
, les tranfports enfoncent dans les
boues , & nos troupes , enfermées dans
leurs quartiers , continuent à fouffrir de
cette pofition ferrée . On apprend qu'il
eft entré quelques renforts dans Belgrade ,
durant la quinzaine précédente .
Nous avons rapporté le bruit qui s'eft
répandu du paffage de la Save par les
Croates , ou du moins par un de leurs dér
tachemens. Depuis quelques jours on
parle d'une rencontre entre ce Corps ,
fous les ordres du Général de Vins , & un
parti nombreux de Turcs Bofniaques ,
qui , dit- on , font reffés victorieux , après
avoir haché 600 Croates ; mais tous ces
rapports n'ont d'autres garans que des
fumeurs vagues.
Le Prince de Saxe- Cobourg a changé
fon quartier général , & l'a porté à Huffietin
, afin de fe rapprocher du cordon
des troupes Ruffes .
er
Les cérémonies d'ufage à la Cour , le
1. de ce mois , ont été remiſes au 6 ,
jour auquel fera célébré le mariage de
l'Archiduc François de Tofcane avec la
:
( 158 )
Princeffe Elifabeth de Wirtemberg.
L'Empereur a envoyé à l'Inftitut des pauvres
6,000 ducats , qui feront répartis
parmi les pauvres le lendemain du mariage
de l'Archiduc.
S. M. I. a permis à un plus grand nombre de
familles Juives de fe fixer dans le Margraviat de
Moravie. Jufqu'ici , leur nombre étoit borné à
5,106 ; actuellement ces familles pourront s'accroître
à 5,400. S. M. I. a en même temps modéré
la taxe de famille à laquelle ces Juifs étoient
affujettis, & l'a portée à 5 florins par famille ; mais
pour fuppléer à la diminution de recette qui réfulte
de la modération de cette taxe , elle a établi ,
pour les Juifs , un impôt fur les Comestibles. La
taxe & l'impôt qui ont été affermés pour
fix ans
commenceront à être perçus le premier février
prochain.
Depuis l'établiffement de l'Inftitut de
la caiffe des pauvres , dans cette Capitale ,
qui a commencé au mois de ſeptembre
1783 , on adiftribué la fomme de 5 14,359
florins. Le capital de cet Inftitut monte
actuellement à 267,794 florins & 35 creuzers
, qui produifent un intérêt annuel de
10,578 florins & 28 creuzers. En y ajou
tant les aumônes annuelles de la Cour ,
qui font de 20,000 florins , le revenu de
cette caiffe eft de 30,578 ; mais ce produit
ne fuffit pas aux befoins des pauvres ,
& il faut y ajouter plus de cent mille. flo
rins , pour que l'Inftitut puiffe remplir fes
vues de bienfaifance,
( 159 )
De Francfort -fur-le-Mein , le 10 Janvier.
Toutes les lettres de Vienne s'accordent
à annoncer le paffage de la Save près
de Vellika , effectué par le Général de
Vins , à la tête de 8000 hommes , qu'on
dit fortement retranchés de l'autre côté
de la rivière. L'action qu'on avoit fuppofée
entre ce Corps & les Bofniaques , ne
fe confirme pas auffi pofitivement.
On apprend de Cologne que l'Electeur
a fait protefter contre la permiffion que
le Magiftrat de cette ville a accordée aux
Proteftans , d'y conftruire un Oratoire
une Ecole & un Prefbytère , non que
S. A. E. défapprouve cet acte en luimême
; mais elle réclame exclufivement
le droit de faire cette conceffion , comme
Evêque & Seigneur territorial.
Le bruit court qu'inceffamment il fe
tiendra , à Mayence un Congrès des Miniftres
des Cours alliées par la Ligue Germanique.
On affure que le Pape a accordé , par
un Bref, à l'Electeur- Palatin , Duc de Bavière
, la faculté de lever la dîme fur tous
les biens , rentes & revenus des Evêchés ,
Chapitres , Couvens , & c. dans la Bavière
, & que cette dîme fervira à l'entretien
du Nonce Apoftolique & de l'Evêque
Hoefelice.
( 160 )
On a compté dans cette ville , pendant
l'année 1787 , 241 mariages , 880 nailfances
, & 996 morts. Les Juifs ne font
pas compris dans cette énumération .
A Manheim , 202 mariages , 739 nailfances
, & 646 morts.
A Hanau , 87 mariages , 361 naiffances,
& 376 morts .
A Gotha, 101 mariages , 338 naiffances ,
& 310 morts.
ESPAGNE.
De Madrid , le 28 Décembre 1787 .
Quoiqu'il ait été délibéré dans la Junta
( Affemblée ) réservée , qu'il étoit néceffaire
d'établir de nouveaux impôts , on
regarde comme impraticable que la perception
puiffe en être faite dans l'année
1788 , à caufe des déclarations , cadaftres ,
états & cotifations , qui exigent un temps
confidérable .
M. de Lan-Heras , Conful de S. M. , & chargé
des affaires d'Efpagne près la Régence d'Alger ,
eft arrivé à la Cour le 15 de ce mois. Il a eu
l'honneur d'offrir au Roi les préfens dont le Dey
l'a chargé pour S. M. & qui confiftent , "
En 3 fufils appelés Efcopètes ; en 1 fabre ; le
tout garni fuperbement.
En 3 chevaux & 3 jumens enharnachés magnifiquement.
Un lion & une lionne.
Un tigre & une tigreffe..
( 161 )
Deux moutons de 120 livres chacun.
Un boeuf fauvage d'une figure extraordinaire.
Deux chèvres fauvages & une autruche .
Le Roi a été très- fatisfait de ces préfens, particulièrement
des chevaux & des jumens qu'il a trouvés
de toute beauté. S. M. a chargé M. de Florida Blanca
d'en remercier le Dey , en attendant qu'elle fe
détermine à renvoyer M. de Lan - Héras à Alger , ou
d'y faire paffer quelque autre à fa place .
On a reçu de Tortofe les vrais détails
des pertes en grains , denrées , vins , troupeaux
, occafionnées par le débordement
de l'Ebre , du 8 octobre dernier .
La perte totale , avec divers effets , comme
meubles , argent , bijoux , & la valeur des
terres enfablées , chargées de cailloux , &
conféquemment rendues inutiles , forme
une valeur de 2,672,575 liv. 181. tourn.
On augure mal de la fuite des opérations
de la Compagnie des Philippines ,
non-feulement à caufe de la perte d'un
vaiffeau richement chargé , mais encore
par la mauvaiſe vente des retours , & par
l'exceffive dépense qu'entraîne cet établiſfement.
Voici la traducion d'un fragment tiré
d'un Journal Efpagnol , dont l'Auteur paroit
avoir autant d'efprit que de raifon,
La Bibliothèque du Roi des Indes.
F
« Dabchelin , Roi des Indes , avoit une Biblio-
" thèque fi confidérable, qu'il falloit cent Bracmanes
» pour en avoir foin , & mille dromadaires pour
» la tranſporter. Comme il ne pouvoit la lire toute
( 162 )
» entière , il chargea fes Bracmanes de faire un
» extrait de ce qu'ils trouveroient de meilleur , &
» même de paffable. Ces Docteurs travaillèrent
» avec tant de zèle & d'activité , que dans l'efpace
» de vingt années ils formèrent de tous leurs extraits
» raffemblés une petite Encyclopédie de douze
» mille volumes , qui pouvoient facilement être
» tranfportés par trente chameaux. Ils eurent l'hon-
" neur de la préſenter au Roi ; mais ils furent
» étonnés d'entendre dire à ce Prince que cer-
» tainement il ne liroit pas la charge de trente
» chameaux. Les Bracmanes réduifirent ces ana-
» lyfes à quinze charges ; enfuite à dix , à quatre ,
» à deux, & enfin à fi peu de volumes, qu'un mulet
» ordinaire fuffifoit pour les porter. Malheureu-
» fement , pendant l'intervalle de leur travail , le
» Roi étoit devenu trop vieux pourfe promettre
» le temps de lire cet ouvrage. Alors le fage
» Pilpai fon Vifir lui dit : Quoique je ne connoiffe
» qu'une très- petite partie de votre Bibliothèque
» Royale, je puis vous en faire une eſpèce d'analyſe
» très-courte & affez utile. Vous la lirez dans
» une minute , & vous y trouverez fuffiſamment
» de quoi méditer pendant le refte de votre vie.
Après avoir parlé ainfi , Pilpai écrivit ſur une
» feuille de palmier en lettres d'or , les quatre
» maximes fuivantes.
כ
« 1°. Dans la plus grande partie des Sciences
" il n'y a que cette feule parole. Cela peut être....
» Dans toute l'hiſtoire il ne fe trouve que ces trois,
» Ils naquirent , ils fouffrirent , ils moururent.
» 2°. Ne defire rien qui ne foit permis , & fais
» tout ce que tu defires ; ne penfe rien qui ne foit
» certain , & ne dis pas tout ce que tu penfes.
» 3 °. O Rois ! dominez fur vos paffions ;
» régnez fur vous mêmes. Si vous y parven ez
( 163 )
» en rendant la juſtice , vous commanderez au
→ monde entier.
4°- O Rois ! Peuples ! quoiqu'on ne vous
" l'ait pas affez fouvent repété, & quoique plufieurs
» faux fages s'avifent d'en douter , fachez qu'il
» n'y a point de félicité fans vertu , & qu'il n'y
» a point de vertu fans la crainte de Dieu. »
ITALIE.
De Rome , le 28 Décembre 1787.
Le Pape a tenu , le 17 , au Vatican
un Confiftoire , dans lequel S. S. a nommé
, Cardinal- Diacre , le Prélat Renier Finocchietti
, Auditeur général de la Chambre
Apoftolique , défigné , par S. S. , Cardinal
in petto dans le Confiftoire fecret
du 16 décembre 1782. Sa Sainteté a enfuite
érigé l'Evêché de Camerino en Archevêché
, & a confirmé la Promotion de
plufieurs Prélats Etrangers , & en particulier
celles de l'Archevêque de Bourges
& de l'Evêque de Nanci , en France . La
nomination au Patriarchat de Lisbonne
n'a point eu lieu , comme on le croyoit.
Le droit abufif dont jouiffoient les Supérieurs
des Tribunaux , les Cardinaux &
les Légats à latéré , de donner des faufsconduits
aux malfaiteurs & criminels , en
vertu d'une Bulle de Clément XII , vient
d'être fupprimé par un Edit du Pape , publié
le 9 de ce mois.
( 164 )
Le 13 , il eft arrivé ici un Envoyé Extraordinaire
du Roi de Maroc , qui fe rend
à Naples avec des préfens que le Roi fon
Maître envoie au Roi de Naples . Il apporte
avec lui des animaux & des oifeaux
rares de fon pays , avec un très- bel efclave
Maure , deftinés pour S. M. Napolitaine
.
GRANDE- BRETAGNE.
De Londres , le 15 Janvier 1788.
Le Prince de Galles & le Duc d'Yorck
font allés voir , à Plymouth , le Prince
Guillaume Henri , qu'on efpère voir ici
pour l'anniverfaire de la Reine. Cependant
rien n'annonçoit encore fon départt
de Plymouth , où l'on répare fa frégate
le Pégafe. Tous les vaiffeaux mis dernièrement
en commiffion dans ce port font
actuellement en ordinaire , & leurs équipages
congédiés . Il n'y refte plus de navires
armés que ceux de garde : quant
aux conftructions , elles fe réduifent , pour
le moment , à l'achèvement du Glory de
98 canons , du Cæsar de 74 , & à l'ébauche
d'un troifième vaiffeau de ligne ,
dont on vient de pofer la quille .
Le 11 , l'Adventure de 44 canons , &
le Sloop le Scorpion ont mis à la voile , de
Gofpord , pour la côte de Guinée . Il ne
( 165 )
refte à Spithead que cinq frégates , outre
l'Actéon , le Chichefler , l'Endymion , tous
de 44 canons , & la Gorgone , à bord defquels
fe font embarqués le 43 ° . régiment
& d'autres détachemens militaires qui
vont fe rendre aux Indes occidentales .
La mort du Comte Dalhousie ayant
fait vaquer une des places des feize Pairs
qui repréfentent la Nobleffe d'Ecoffe à
la Chambre Haute , les Lords Ecoffois
affemblés à Edimbourg , ont élu , pour
leur Repréfentant , Mylord Cathcart , beaufrère
du Vicomte de Stormont : il l'a emporté
, fur fon concurrent , à la pluralité
d'une feule voix .
"
La mortalité qui depuis quelque temps
a frappé le Corps des Evêques , vient
d'enlever il y a huit jours , l'Evêque
d'Hereford , de la maiſon de Harley , frère
du Comte d'Oxford & de l'Alderman
Harley. Il avoit obtenu ce Siége en novembre
dernier , & y étoit inſtallé à peine
depuis un mois .
La Banque commencera famedi , c'eſtà-
dire , trois jours plutôt qu'à l'ordinaire ,
le paiement des Dividendes fur les trois
pour cent confolidés , les Actions de la
mer du Sud , & de trois autres Fonds
publics ; ces Dividendes , pour la demi-année
, montant à 2,293,059 liv . fterl . qui
rentreront dans la circulation , à la réſerve
( 166 )
de la fomme due au Gouvernement pour
l'intérêt des Actions qu'il a rachetées depuis
la création du nouveau Fonds d'Amortiffement.
Pendant le cours de l'année dernière ,
il eſt entré , à la rade de Leith ( Edimbourg
) , 1864 bâtimens ; on a importé à
Londres 800,000 meſures de charbon de
terre , & ce dernier port a reçu 4,926
vaiffeaux .
On écrit de Mogador , que le Conful
Anglois ayant fait une convention avec
l'Empereur de Maroc , & arrêté un plan
pour la rançon future de tous les Efclaves
Chrétiens , il fera fait un échange , tous
les ans , des Sujets de S. M. B. Le premier
aura lieu au mois de feptembre prochain.
Plufieurs Anglois , Ecoffois & Irlandois
, détenus depuis long-temps en
Barbarie , feront rendus à leurs pays & à
leurs familles . On ignore encore quelles
font les conditions de ces rachats .
Sa Majefté a reçu du Capitaine Phi-
1pps , qui fe rend à la Baie Botanique ,
des nouvelles datées du Brefil. Son
voyage a été fort heureux , & il n'eft
mort que fix criminels depuis fon départ
d'Angleterre . Il a joint un plan détaillé
d'après lequel il fe propofe de ne point
débarquer de malfaiteurs , avant qu'on
ait conftruit un fort pour les tenir dans,
( 167 )
le devoir. On ne leur donnera de provifions
journalières , qu'en proportion de
leur induftrie à cultiver l'ifle . Le Capitaine
exprime de fortes efpérances fur le
fuccès de fon entrepriſe , & il eſpère voir
le temps où cette ifle fera d'une utilité
beaucoup plus grande pour l'Angleterre ,
qu'on ne peut s'y attendre raisonnablement
d'après la dépravation de fes Habitans.
Les derniers avis reçus de la baie de Honduras
par la voie des ifles , portent que l'on y a éprouvé
le 2 ſeptembre dernier un ouragan affreux , à
l'établiffement de la rivière Bellife . Les eaux de
la mer & de la rivière fe font élevées , juſqu'à
fept pieds au-deffus de la furface de la terre. Plus
de cinq cents maiſons y ont été renversées , les
femences détruites & plus de 300,000 pieds de
bois d'acajou & de campêche emportés par les
courans. Quinze bâtimens fans compter les allèges
& tranfports qui étoient prêts à charger ces bois ,
ont tous été emportés à la mer ou échoués à
la côte. Enfin un nombre confidérable de perfonnes
ont perdu la vie à terre & fur les vaiffeaux.
,
L'ouragan à la baye Saint George a été encore plus
violent & y a caufé des dégats plus affreux. Les
établiſſemens de Old River , de New River , de la ri.
vière du nord & de Rowley's bight ont également
fouffert. Enfin toute la baie dans une étendue
de plus de vingt lieues de côte n'offre qu'une fcène
de ruine & de défolation. Il paroît que l'ouragan
a duré 8 ou 9 heures , c'est-à- dire , depuis 4 heures
du matin , jufqu'à une heure. Il eft fort heureux
qu'il ait éclaté de jour ; car d'environ mille perfonnes
qui fe trouvoient à la pointe de Bellife ,
( 168 )
il n'en feroit peut-être pas échappé cinquante.
Depuis ce malheureux évènement le Surintendant
a payé trois mois de vivres à une partie des habitans
de la cote des Meſquites qui étoient nouvellement
arrivés à la baie . Quoique la grande partie des
farines fe foit trouvée en tommagée , elle a été
d'une très-grande reffource. Les autres habitans ont
été fecourus fort heureufement par l'arrivée de
trois ou quatrebâtimens d'Europe & de laJamaïque
avec des vivres & des habillemens,
Nos Papiers étant en train , depuis quel
ques femaines , d'unir & de défunir les
Puiffances d'Europe , viennent d'imaginer ,
pour l'amufement des Cafés de cette Capitale
, un Traité d'alliance offenfive &
défenfive entre les Cours de Londres &
de Madrid. Ce Traité , felon ces Fabricateurs
, a été fait & figné en Efpagne par
M. Eden , qui cependant n'a point été
& n'eft point encore en Espagne . C'eft
avec la même affurance que les Nouveiliftes
promettent au Parlement , à fat
rentrée , le nouveau Traité de Conimerce
avec la Ruffie . Quoique ce bruit
foit moins abfurde que le précédent , il eft
à croire néanmoins les Devins avanque
cent trop les dates .
L'affociation formée ici & dans le
Yorckshire , pour demander au Parlement
l'abolition de la Traite des Nègres , gagne
de plus en plus ; la ville d'Huntingdon ,
les opulentes Cités de Birmingham , de
Norwich ,
( 169 )
Norwich , de Manchefter , les deux Uni-.
verfités d'Oxford & de Cambridge , ont
arrêté de feconder la pétition à ce fujet .
Quel que foit le fort d'une fi noble entrepriſe
, elle honorera d'autant plus les
Corps & les Citoyens qui l'exécutent
qu'elle aura de grands obftacles à combattre
de la part des Intéreffés au Commerce
des Ifles , des Planteurs , des Ports
qui trafiquent en Guinée , & peut- être.du
Gouvenement lui- même.
Un pêcheur de Sunderland a pris dernièrement ,
fur la côte du Comté d'Yorck , une baleine de 64
pieds de long, dont la bouche ouverte mefuroit
plus de 20 pieds de large. Ses os ou arêtes de
côté étoient plats , larges & fort ferrés ; fon oeil
de fix pouces de diamètre ; fa circonférence au
corps de 62 pieds. Depuis les épaules jufqu'au
bas du ventre,fa peau étoit couverte de fort belles
taches. Deux nageoires placées fur chaque épaule ,
& d'une matière fort dure , fort épaiffe , & longues
d'environ 5 pieds fur 21 pouces de large. La trompe
tirée de fa bouche formoit une eſpèce de chambre
de 15 pieds de diamètre , & n'étoit autre choſe
que fa langue , & les tégumens de la mâchoire
inférieure , que ce poiffon a la faculté de jeter
au-dehors pour refpirer pendant qu'il dort. Il avoit
9 pouces de graiffe fur le dos. C'eft de cette graiffe
que l'on tire l'huile défignée en Angleterre fous
le nom de Blubber , lorfqu'elle n'eft point encore
fondue. C'est une tunique donnée à la baleine par
la nature , pour la préferver du froid dans les mers
glaciales , & pour réfléchir intérieurement la tranſpiration.
Sous cette graiffe on trouve de la chair
affez femblable à celle du boeuf. Sa queue avoit
No. 4. 26 Janvier 1788 .
h
( 170 )
12 pieds 4 pouces de long , mais ne pouvoit point
s'étendre comme celle des autres poiffons . Celui- ci
a été acheté à Sunderland , 50 guinées ; la graine,
la graiffe & autres matières dèftinées à faire de
l'huile , rempliffoient 12 barriques.
La femaine dernière , le célèbre Comédien
Macklin , dont le talent comique
ne peut être comparé qu'à celui de Préville
en France , a attiré un concours prodigieux
au Spectacle . Il y a joué , pour
la dernière fois , le rôle de Shylock dans
le Marchand de Wenife de Shakeſpear ;
rôle qu'il rendoit avec une vérité & une
perfection inimitables. Au fecond acte ,
ce Vieillard affoibli par l'âge & par une
longue maladie , & fentant fes forces diminuées
, s'eft avancé vers le Public , &
a demandé fon indulgence : « Cette Re-
» quête , a-t-il dit , préfentée par un
» VIEILLARD DE 89 ANS , ne vous paroîtra
pas déraifonnable , à ce que j'ef-
» père. » On devine avec quels applaudiffemens
cette prière a été reçue .
« Les principales charges contre M.
Haftings , dit l'Editeur du Public Ad-
" vertifer, font antérieures à l'année 1782 .
» Qui croiroit , d'après cela , que M.
» John Anftruther , Ecuyer , qui défendit
» avec tant de chaleur l'ancien Gouver-
» neur- général du Bengale , le 24 o&o-
" bre de la fufdite année , eft le même
» M. John-Anftruther , Ecuyer , aujour
2.
( 171 )
» d'hui l'un des Commiffaires chargés de
pourfuivre l'Impeachment contre M.
Haftings ? Une inconféquence auff
» éclatante eft à peine croyable , même
» en ces jours d'extraordinaires révolu-
» tions. »
Certainement , ajouterons-nous , ce
fpectacle n'eft pas plus bizarre que celui
de MM. Burke , Fox Fox , Fitz - Patrick
Sheridan , &c . & c. &c. & c. , embraffant
Milord North & fes partisans , preſqu'à
l'inftant où ils venoient de porter la
hache fur le cou de ce Miniftre , en le
déclarant , à la face des Communes , digne
du plus terrible impeachment. Au refte ,
on affure que Milord North , juſtement
dégoûté de cette étrange Coalition
voyant la défaite totale de cette Ligue ,
à laquelle cependant on doit l'inestimable
avantage d'avoir défabufé la Nation , &
décrédité pour long-temps les Chefs de
parti , a déclaré qu'il fe retiroit du combat
, en laiffant à fes amis la liberté de
fuivre un autre étendard , ou plutôt leur
confcience. Trois d'entre eux Lord
Weftcote , M. Onflow & M. Minchin , ont
déja ufé de cette permiffion , & font paffés
du côté de la Tréforerie .
"
Jonh Bransley eft mort depuis peu à
Darby , à l'âge de 10 ans. Trois femaines
hij
{ 172ailloit travailloit encore dans
avant la mort ,
les mines de plomb.
Le Do&eur Jonh Prorcrey , Curé de la
Paroiffe de Killashaudra , où il a rempli les
fonctions de fon miniftère pendant 53
ans , y eft mort dernièrement à l'âge de
103 années.
Enfin , le 1er. de ce mois , eft décédée
à Kilmarnock en Ecoffe , Jeanne Allan
née fous le règne de Charles II, & âgée
de 105 ans . Elle alloit à l'Eglife & au
marché peu de jours avant la mort.
Un de nos Journaux rapporte en ces
termes , de curieufes particularités de M.
John O'Bryen.
« Peu d'hommes , dit- il , ont eu fur mer l'étoile
» de John O'Bryen , Ecuyer , frère du Comte
» actuel d'Inchiquin , & héritier préfomptif de ce
»>> titre .
» Il avoit été élevé pour la Marine , & fait
» de bonne heure Lieutenant de vaiffeau ; ſa
» commiffion porte la date du 28 Septembre
» 1747 , de forte qu'il y a aujourd'hui plus de
» 40 ans qu'il occupe ce pofte.
» Son premier malheur lui furvint fur la côte
» de l'Inde , où fon vaiffeau périt corps & biens ,
» excepté M. O'Bryen & quatre perfonnes .
" A fon retour en Europe , il échoua auprès
» du Cap de Bonne-Efpérance , mais il eut le
» bonheur d'arriver fain & fauf au rivage.
» Le Gouverneur Hollandois , inftruit de fa
» naiffance , fe fit un devoir de lui fournir tout
» ce qu'il lui falloit pour continuer fon voyage ,
» & lui procura une chambre dans un vaiffeau
( 173 )
»
» Hollandois , accoutumé à faire le voyage des
» Indes Orientales , & deſtiné pour Midelbourg.
» Quand les malles & les provifions que le
» Gouverneur du Cap avoit fournies à M. O'-
Bryen furent à bord , un Hollandois , Gouver-
» neur de quelques - uns des établiſſemens dans
l'Inde , qui devoit retourner en Europe fur le
» même vaiſſeau , s'y trouva trop à l'étroit , à
» cauſe de fa nombreuſe famille , de fa fuite ,
» & de la quantité de paffagers.
»
» En conféquence il s'adreffa au Gouverneur
» du Cap , & lui dit qu'il regarderoit comme
» une faveur particulière , la complaifance des
paffagers , s'ils vouloient abandonner entière-
» ment ce navire à lui & à fa famille.
"
» Le Gouverneur , difpofé à l'obliger , parla
» aux paffagers , & fur-tout à M. O'Bryen , en
» leur demandant comme une grace , de céder
» leur droits à fon confrère : il leur promit de
" les en dédommager , en leur procurant un
paffage très- cominode fur un autre vaiffeau
» qui devoit mettre à la voile dans le même
"
» temps.
" Tout le monde fe prêta à cette demande , &
» fit retirer fes effets , qui furent embarqués fur
» l'autre vaiffeau . On ne tarda pas à partir , &
30 heures après avoir quitté le Cap , M.
» O'Bryen vit le vaisseau qu'il avoit eu la com-
» plaifance d'abandonner , couler à fond par un
» coup de vent terrible. Perfonne ne fe fauva.
» Peu d'années après , M. O'Bryen fut placé
» en qualité d'Officier , fur le Dartmouth , de 50
›› canons , qui rencontra le Gloriofo , navire Ef-
" pagnol d'une force fupérieure. L'action s'en-
» gagea chaudement , & le Dartmouth la fou-
" tint plufieurs heures. M. O'Bryen étoit à fon
pofte entre les ponts , quand le Canonnier achiij
( 174 )
» courut à lui , l'air effaré & le déſeſpoir dans
» les yeux , en criant : O Monfieur , la Ste. Barbe!
» Le Lieutenant O'Bryen n'en entendit pas davantage
, car à l'inftant le bâtiment fauta.
» Affurément , on feroit tenté de croire que
ce fut- là la fin de toutes fes aventures , & qu'il
» étoit moralement impoffible qu'il pût furvi-
» vre à une pareille cataftrophe. Il y furvécut
» néanmoins , & on le trouva flottant fur l'affût
» d'un canon.
»
» On a conjecturé , d'après cette circonftance ,
qu'il avoit été lancé hors d'un fabord , avec une
pièce d'artillerie. Quant à expliquer com-
» ment il étoit refté fur l'affût , c'eft où l'imagination
fe perd.
"
« Il fut recueilli par le Corfaire le Duc , &
» traité avec tout le foin poffible. Ses habits , dé-
» chirés en quelques endroits & brûlés en d'au-
» tres , n'offroient que des lambeaux .
» Cet épouvantable accident ne fut pas ca-
" pable de décourager M. O'Bryen , dont la
» bonne humeur & la vivacité faifoient le ca-
» ractère . Revenu à lui-même , on le préfenta
» au Capitaine. Excufez - moi , Monfieur , lui
» dit- il très-gravement : je fens que je devrois
» me préfenter mis d'une manière plus décente ;
» mais j'ai quitté mon vaiffeau avec tant de
précipitation , que je n'ai pas eu le temps de
» changer d'habit.
>>
.
>>>
Depuis le faut du Dartmouth , il a toujours
» été connu fur mer fous le nom de Sky rocket
» Jack ( fufée volante.) Il est très-probable qu'il
feroit placé fur la lifte des amiraux , & auroit
» bonne part à la nouvelle promotion , s'il n'a-
» voit quitté le ſervice depuis plufieurs années. »
Un Particulier qui s'eftime heureux
( 175 )
d'être né de nos jours , parce que fon
grand âge lui a permis de juger des moeurs
de nos ancêtres , a communiqué au Ga
zeteer les remarques fuivantes.
En 1417 , Henri V employa deux barques de
20 tonneaux chacune, pour tranfporter des pierres
qui devoient fervir à paver le grand chemin
appelé Holborn , qui , dans ce temps- là , étoit fi
bourbeux & fi profond , qu'il y arrivoit très-fréquemment
des accidens . La rivière Old - bourn, d'où
la rue actuelle a pris fon nom , couloit alors dans
cet endroit.
, que
En 1424 , les livres étoient fi rares la
Comteffe de eftmorland préfenta une Requête
au Confeil privé , par laquelle elle repréſentoit
que le feu Roi ( Henri V ) lui avoit emprunté
un livre , & fupplioit le Confeil d'expédier fous
le fceau privé , un ordre pour que le livre lui
fût rendu ; ce qui fut fait avec de grandes formalités.
Sous le règne de ce même Henri V , les revenus
de la couronne montoient 55,754 liv . 18 sh.
10 d. par an. La dépenfe ordinaire du gouvernement
étoit de 52,507 1. 16 sh. 10 d. Le Roi
n'avoit qu'un excédent de 3,247 1. 2 sh. pour
payer fa maiſon , fa garde-robe & tous les frais
d'ambaffade , & c. &c .
En 1428 , on accordoit des permiffions aux pâtrons
des bâtimens , pour tranfporter les perfonnes
pieufes qui alloient en pélerinage à Saint -Jacques
de Compoſtelle . On exigeoit préalablement des
Pélerins un ferment de ne pas révéler les fecrets
de l'Angleterre , & de ne point porter avec eux
plus d'argent ou d'or qu'il n'en falloit pour les
dépenfes néceffaires . Cette année , il fortit pour ce
pélerinage, de Londres , 280 perfonnes ; de Briſtol ,
h iv
( 176 )
de Weymouth , 122 ; de Dartmouth , 90 ;
de Jerſey , 60 ; de Yarmouth , 60 ; de Plimouth ,
40 ; d'Exeter , 30 ; de Pool , 24 ; de Ipfwich , 20 .
Total , 926 perfonnes.
En 1524 ou environ , on fit à Londres , pour la
première fois , du ſavon ; on en avoit fait quelque
temps auparavant à Briſtol. Le prix du favon étoit
d'un fou , ou cinq liards fterlings .
En 1533 , par un acte de la 2.4 . année de
Henri VIII, le boeuf , le porc , le mouton & le
veau fe vendoient au poids , & perfonne ne
pouvoit vendre le bouf & le porc plus de deux
liards , & le mouton & le veau trois liards la
livre. Le nombre des bouchers de Londres & fes
fanbourgs , s'eftimoit à 80, qui tuoient l'un portant
l'autre neuf boeufs par femaine .
Conclufion de la réponse de M. Haftings aux
articles d'impeachment.
Et ledit arren Haflings peut encore ajouter
au grand nombre de circonftances particulières qui
caractériſent fon affaire , des obfervations qui n'échapperont
pas à la fagacité de V. S. Le compte
qu'il eft appelé à rendre aujourd'hui , eft auffi
nouveau dans fon genre qu'illimité dans fon
étendue on exige qu'il réponde non -feulement
de prétendues malverfations commifes , foit par
lui , foit par d'autres fujets de la Grande-Bretagne
, ou ferviteurs de la Compagnie des Indes ;
mais encore on lui impofe l'obligation de fe juftifier
de différens actes de malverfation , réelle ou fuppofée,
attribués aux Miniftres ou Serviteurs des Princes
Souverains , attachés par des alliances à la Compagnie.
On l'interpelle même , à quelques égards ,
de répondre des vices & négligences dans leurs
devoirs , qu'on reproche à ces Princes , non- feulement
fur des matières d'une influence générale
( 177 177 )
& publique , mais de plus fur des rapports particuliers
& intérieurs de leur vie domeſtique . Entre
autres , par exemple , ne l'accufe-t-on pas des
effets fortuits d'une expédition militaire , du déclin
fuppofé de la population , des arts & de l'agriculture
, & en général de tous les fymptômes
de défordres intérieurs & de décadence , qu'on
prétend remarquer dans des parties de l'Inde éloignées
du chef-lieu du Gouvernement Anglois , &
fur lefquelles , par conféquent , fon autorité ne peut
avoir une influence directe & immédiate.
Et ledit Warren Haftings efpère en outre que
V. S. ne le trouveront pas mal fondé à avoir
fuppofé , d'après fes reconſtitutions fucceffives dans
fa place ( confirmations faites par le corps légiflatif
à des époques & d'une manière dont il a
rendu compte dans l'introduction de cette réponſe),
qu'il pouvoit conclure raifonnablement que les principes
généraux fur lefquels il s'étoit réglé , comme
les mefures antérieures à ces diverfes confirmations
, avoient reçu la fanction du Gouvernement ,
auquel avoit été foumis l'examen détaillé de fon
adminiſtration .
Et de plus , ledit Warren Haftings fait obferver
humblement , que nonobftant la durée depuis
laquelle fa conduite eft expofée aux recherches
du Parlement , laps de temps employé par les accufateurs
à le charger des inculpations de corruption
odieufe & notoire , de rapacité , d'extorfion
, d'injustice , d'infractions à la foi des traités ;
infractions par lefquelles on prétend qu'il a facrifié
les intérêts de la Compagnie déshonoré le nom
& fe caractère Britannique , & réduit les provinces
à la déſolation ; cependant de la foule de perfonnes
qui ont dû fouffrir de fi énormes vexations , il
ne s'eft pas encore trouvé un feul individu qui
a it formé des plaintes contre ledit Warren Haftings;
h v
( 178 )
qu'au contraire , les naturels des provinces immédiatement
foumiſes à son autorité , confervent avec
refpect la mémoire de ſon gouvernement , comme
cela eft généralement connnu , & comme il efpère
être en état de le démontrer. Les fouverains de
P'Inde , liés occafionnellement ou par des traités
avec la Compagnie , non-feulement n'ont porté
aucunes laintes ; mais plufieurs d'entre eux ont
entretenu & entretiennent encore avec lui , depuis
fon départ , une correfpondance qui porte des
marques évidentes d'amitié pour fa perfonne , &
d'eftime pour fon caractère.
.
Il demande la permiffion de faire remarquer
que les Princes ci deffus mentionnés ont fait paſſer
à fon fucceffeur & à la cour des Directeurs de
la Compagnie , des lettres qu'il pourroit citer
comme des témoignages de fa bonne foi , de fon
honneur & de fon intégrité reconnues ; titres confignés
dans les regiſtres de la Compagnie.
Et ledit Warren Haftings ajoute que les habitans
Anglois de Calcutta , & les Officiers de
l'armée , témoins de fa conduite , ont publiquement
témoigné ce qu'ils en penfoient , dans deux
adreffes féparées qu'ils lui ont préſentées , l'une
immédiatement à fa retraite , l'autre plufieurs mois
après fon retour en Angleterre. Les Habitans &
·les Officiers lui témoignent , dans ces deux pièces
importantes , munies de leurs figna : ures , toute
leur reconnoiffance pour l'exercice impartial , droit
& bienfaifant , de fon autorité , durant une longue
fuite d'années ; pour l'attention vigilante & la protection
efficace qu'il leur a acordées dans les conjonctures
les plus difficiles & les plus dangereuſes :
ils fe félicitent d'avoir été les inftrumens de la
gloire & de la fplendeur des armes Britanniques ,
dans les fervices où ils ont été employés fous
fa direction .
( 79 )
Enfin ledit Warren Haftings dit , que la Compagnie
des Indes Orientales & la cour des Directeurs
de cette Compagnie , à qui il appartenoit
immédiatement de l'appeler à une reddition de
comptes , & qui auroient trouvé tous les Tribunaux
prêts à recevoir leurs réclamations , s'il étoit
vrai qu'il eût apporté un préjudice effentiel à leurs
intérêts , par la négligence de fes devoirs , par la
défobéiffance aux ordres , par l'infraction de la
foi publique , ou la vénalité ; loin de le citer en
juftice pour ces crimes fuppofés , ont donné une
approbation publique à fa conduite , & qu'à fon
départ , ladite Cour des Directeurs a voté una➡
nimement en fa faveur des remercimens pour fes
longs & loyaux fervices.
Et leditWarren Haftings efpère humblement qu'il
ne fera pas jugé avoir abufé de l'indulgence de V.S. ,
en mettant devant elles ces témoignages d'approbation
, qui en offrant une belle & honorable
mention de la manière dont il s'eft acquitté de fes
devoirs , ne fauroient venir plus à propos que
dans un moment où il eft décreté pour l'enſemble
de fa conduite publique , & où l'on prête à fes
actions des motifs aufli contraires à fon caractère
qu'à fes principes : & il demande folennellement ,
avec toute l'affurance d'un homme innocent , la
permiffion de déclarer que dans les hautes places
qu'il a été appelé à remplir , il a toujours fuivi
les mouvemens de fa confcience & les lumières
de fa raifon ; qu'il a agi avec un zèle ardent &
fincère pour le bien public , fans aucune vue d'intérêt
perfonnel . Il fait cette déclaration folennelle
avec toute l'humilité qu'il doit y mettre, mais
en même temps avec cette confiance que le
fentiment intérieur de fa probité , que l'honneur
& la juftice de ce Tribunal augufte
doivent lui infpirer. Il fe foumet au jugement
h vj
( 180 )
}
be V. S. , moralement fûr qu'il en recevra une
eritre & honorable décharge ; ce qu'après le
temoignage de fa propre confcience , il ambitionne
avec le plus d'ardeur.
WARREN HASTINGS.
FRANCE.
De Verfailles , le 16 Janvier.
Le Comte de Tourdonnet , nommé à
la place de Maître de la Garde - robe de
Monfeigneur Comte d'Artois , vacante par
la mort du Marquis de Tourdonnet fon
père , a eu , en cette qualité , le 6 de ce
mois , l'honneur d'être préfenté au Roi
& à la Reine , par Monfeigneur Comte
d'Artois .
Le 13 , la Comteffe Eugénie de Grammont
a eu l'honneur d'être préfentée au
Roi & à la Famille Royale , par la Comteffe
d'Offun , Dame d'atours de la Reine , en
qualité de Dame du Palais .
La Ducheffe de la Force a eu , ce
même jour , l'honneur d'être préfentée à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale, par
la Comteffe d'Offun , & celui de prendre
le tabouret .
La Vicomteffe de Talleyrand a eu , le
même jour , l'honneur d'être préſentée à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale ,
par la Comteffe de Talleyrand , Dame du
Palais.
( 181 )
De Paris , le 23 Janvier.
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du 26
novembre 1787 , qui ordonne le rembourſement
des parties de Rentes & autres
Charges de vingt livres & au-deffous
employées dans l'état des Charges affignées
fur les Fermes .
Lettres Patentes du Roi , du 18 octobre
1787 , par lesquelles Sa Majefté règle les
moyens qui feront employés contre la
fraude qui fe fait aux droits des entrées
de Paris , par la multitude de faux paſfages
qui font ouverts fur la campagne , à
l'extrémité des faubourgs de la ville de
Paris.
Suivant des lettres reçues ici le 6 de
ce mois , le navire le Coureur , de Morlaix
, a été naufragé, au Port- Blanc , fur
la côte de Treguier . Démâté & percé en
plufieurs endroits , on eft néanmoins parvenu
à le mettre en fureté , ainfi que la
majeure partie de fa cargaifon . On a ,
dit- on , trouvé à bord le cadavre du Capitaine
, & il y a lieu de croire que tout
l'équipage y a perdu la vie.
Un poiffon monftrueux , de 28 pieds de longueur
, a échoué , vivant , fur les fables , non
Foin de Saint -Malo Des Pêcheurs l'y ont apperçu
, s'en font faifis , & l'ont amené dans le
port, où ils l'ont exposé , & enfuite vendu 450
livres,
( 182 )
Će Poiffon eft du geare des Cétacées. Il eſt
entre la Baleine & le Souffleur ; mais on n'a pas
fu déterminer abfolument fon eſpèce particulière.
Il eft fort gras : ceux qui l'ont acheté eſpèrent
en extraire plus de fix barriques d'huile.
"
Les eaux ont tellement groffi
à Nogent-le-Rotrou , au commencement de décembre
, que plufieurs rues en étoient couvertes.
Plufieurs perfonnes ont éprouvé des pertes confidérables.
Cette inondation , jointe à la décadence
de la Manufacture d'étamine , a laiffé beaucoup
de malheureux fans pain & fans reffource. MM.
les Officiers municipaux ont établi , à l'inſtar de
la ville de Lyon , un Bureau de charité , généralement
approuvé par les citoyens , qui fera préfidé
par MM. les Curés & plufieurs notables Commiffaires
. On a ouvert une foufcription : chacun
s'empreffe de contribuer à cette bonne oeuvre ,
foit par argent , foit par une quantité quelconque
de bois , de grains.... Les perfonnes même le
moins à leur aife , imitent un fi bel exemple. On
efpère obtenir quelques fecours pour fortifier ces
aumônes , & prévenir les défordres que de pareilles
calamités amènent trop fouvent à leur ſuite .
Les Officiers municipaux de Pont- à-
Mouffon ont formé le projet d'un établiſfement
qui pût fervir d'afyle aux vieillards
invalides , incurables , & aux orphelins .
Par Lettres -Patentes du mois de feptembre
dernier , regiftrées au Parlement de
Nancy au mois de novembre fuivant ,
le Roi a approuvé leurs vues , & les à
autorifés à recevoir une maifon , des dons
& des legs pieux , jufqu'à concurrence de
100000 liv. Ils ont en conféquence nom(
183 )
mé des Adminiftrateurs , & le Public efpère
voir dans peu la mendicité détruite ,
& remplacée par une claffe de Citoyens
utiles .
M. Charon , Littérateur eftimable , qui
joint à l'amour & à un exercice heureux
de la Poéfie , le goût & l'étude des arts
utiles , nous a adreffé la lettre fuivante ,
dont l'objet intéreffe tous les Habitans
de cette Capitale .
« Depuis long-temps on a propofé différens
» projets de pont,pour réunir, au levant de Paris ,le
» boulevard du Midi à celui du Nord , M. de B*** .
» a préſenté , dit- on , au Gouvernement , une
» Compagnie qui fe chargeroit d'exécuter , à fes
frais , celui des projets agréés , & de faire les
» dépenſes relatives à cette conftruction , par des
» actions tontinières qui s'éteindroient au profit
» de la ville .
»
n
» Un Anglois a préfenté , dit-on , à cette occa-
» fion , à l'Académie des Sciences , le modèle
» d'un pont en fer. J'ignore s'il doit être en fer
forgé ou en fer fondu, & quel eft le jugement
» qu'en ont porté MM. les Commiffaires. Le
» fer fondu,quoiqu'infiniment préférable, dans une
» conftruction de cette eſpèce , au fer forgé , me
paroît fujet encore à bien des inconvéniens &
» à bien des dangers.
ဘ
» On connoît l'influence de l'air fur le fer : fuivant
» les diverfes températures , il s'alonge ou fe rac-
» courcit. Pendant l'été , il doit s'opérer , ou un re-
» foulement fur toutes les parties du pont , ou une
» prefqu'ofcillation qui naîtra de la détente de la
» corde de l'arc qui fe fera alongé . Dans l'hiver ,
» pendant les temps humides , l'événement con(
184 )
» traire aura lieu . Le pont de fer conftruit en
" 1779 , fur la rivière de Severn , à Coalbrooke ,
» eft en fer fondu , & le fer y eft employé comme
» des cintres de bois . Les efforts font calculés
» fur des forces pouffantes , & non pas fur des
» forces attractives , ce qui empêche les vibra-
» tions continuelles qui feroient inféparables de
» la conftruction inverfe. Tous ceux qui ont
» vu le pont de Coalbrooke , conviennent que
» la légèreté de fa conftruction a quelque chofe
» d'effrayant , & cependant il eft placé fur une
» rivière très-étroite , & forme abſolument un
» arc. Il me femble qu'il eft reçu que le véri-
» table caractère d'un pont eft non feulement
» celui de la folidité réelle , mais encore celui de
» la folidité apparente. Je demande fi , dans l'en-
» droit de la Seine ci-deffus défigné , ſix fois
» plus large que la Severn à Coalbrooke , cette
» longue fuite d'arceaux , cette prolongation auffi
» étendue de fers , préfenteroient à l'oeil , avec
» l'élégance des formes , cette certitude de foli-
» dité réelle & apparente abfolument effentielle ?
» Telle grande , telle répétée que foit la coalition
» des maffifs de fer un pont tel que celui-là
» ne feroit jamais qu'un fquelette immenſe &
>> effrayant.
« Un Architecte a propofé d'en conſtruire un
» en pierre , d'une feule Arche , fur le même em-
" placement. Quelqu'intrépide que foit l'Artiſte
» qui a imaginé ce projet , je ne crois pas qu'il
» puiffe s'occuper , encore moins achever une conf-
» truction auffi hardie. Il eft bien vrai que le pont
» de Ré-Alto , à Venife , n'a qu'une feule Arche ;
» mais cette Arche ne porte que 1 20 pieds : la
» partie de la clef eft tellement fur- élevée , que
<< les voyageurs la montent difficilement , & les
» voitures n'y paffent point . Celui de l'Arſenal
( 185 )
» doit avoir au moins cinq fois la longueur du
» Pont de Ré-Alto , & n'eft pas deſtiné feulement
» aux Piétons. C'eft aux gens de l'art à difcuter
» ce projet en attendant leur décifion , que fon
» auteur excufe les inquiétudes de ceux qui l'ont
» examiné ; très-certainement il en auroit beau-
<< coup à calmer & à détruire , fi fon projet étoit
» accepté.
»
» Je viens de voir celui propofé par M. Bélanger
, architecte de Mgr . Comte d'Artois. Par
» fa forme , la folidité de fa conſtruction ' , & l'éco-
» nomie avec laquelle il peut être conſtruit , ce
» Pont paroît mériter toute l'attention . L'Artiſte
» propoſe de conftruire cinq Arches en bois , de
» 120 pieds chacune , appuyées fur des piles de
» fer fondu , établies elles -mêmes , à la hauteur
» des eaux moyennes , fur des fondations de
" grès . »
« La manière économique avec laquelle il pré-
» fente fes moyens de conftruction , eft telle que
» ce Pont , qui à la folidité réelle uniroit encore
» la folidité apparente , ne coûteroit tout au plus
» que le tiers des fommes à employer pour
» conftruire un pont de pierre. Il auroit en ou-
» tre l'avantage de deux galeries couvertes , où
» pourroit fe tenir , deux fois par ſemaine , le
» marché aux fleurs. »
» Par cette difpofition auffi agréable qu'utile ,
» M. Bélanger a eu en vue la commodité publi-
" que , celle des Piétons & celles des Jardiniers
»
>>
fleuriftes , qui tous demeurant dans ces quartiers,
» effuient des pertes par les longues traversées
qu'ils font obligés de faire en apportant leurs
» Plantes à Paris . La largeur qu'il donne à ces ga-
» leries , fous lesquelles les Paffagers , abrités du
» foleil & de la pluie , pourroient circuler libre-
» ment , feroit plus que fuffifante pour que le
paffage ne foit jamais obftrué . » "
1
( 186 )
>
» Il n'entreroit pas plus de bois dans la conf-
» truction de ce Pont , effectuée par les moyens
» de finance propofés par M. de B *** qu'on
» ne fera forcé d'en employer pour les feuls cin-
» tres & les échafaudages de Neuilly. Sa furface
» étant très-aplatie , les tranfports par voitures
» n'éprouveront aucuns des inconvéniens de la
» montée , & les réparations , quand elles au-
» roient lieu , feroient faites auffi promptement
» que furement , fans obftruer un feul inftant la
» voie publique , attendu que les bois courts em-
» ployés à cette conftruction , font affemblés en
» bois de rechange , dont l'abfence ne pourroit
» altérer , ni la force , ni la folidité du Pont .
» J'ai l'honneur d'être , & c.»
La Société Académique & Patriotique de Valence
en Dauphiné, a tenu une Séance publique , le 27 août
1787.
Elle a adjugé le prix fur la queftion propofée
l'année dernière , au Mémoire de Mr. Reynaud la
Gardette , dont le Mémoire fur la meilleure manière
de cultiver les Mûriers fut couronné par
la Société Académique & Patriotique de Valence
en Dauphiné , en 1786.
La question pour le prix de 300 livres ,
fera adjugé le 26 août 1790 , eft telle :
qui
Eft-il utile ou défavantageux de greffer le Murier
blanc , 19. relativement à la végétation & à la durée
de cet arbre ; 2 ° . eu égard à la vie , à la fanté &
à la vigueur des vers à foie dans leurs différentes
mues ; 3°. par rapport à la quantité , à la qualité ,
à la force & à la fineffe de la foie ?
Dans la même Séance , M. Dumontierde Lafond ,
a lu fon Difcours de remerciment.
M. de Rozières fils , a lu un Mémoire fur la
néceffité de multiplier les obfervations & les expé-
$
( 187 )
1
riences pour parvenir à la connoiffance des caufes
phyfiques.
M. Chaix Deloche : Sur les trois ordres de l'Etat
en France , le Clergé , la Nobleffe , & le tiers Etat ,
confidérés comme Corps politiques, & dans les différens
âges de la Monarchie.
-
M.l'Abbé de Saint- Pierre, Abbé - Commendataire
de l'Abbaye Royale de Notre - Dame de Chartres ,
Vicaire Général du Diocèfe , & Chanoine de
l'Eglife de Valence , &c . Membre ordinaire , a
lu enfuite une differtation fur l'Eloquence naturelle ,
mais fublime , du Difcours de l'Ambaffadeur des
Scythes à Alexandre.
La Séance a été terminée par la lecture des
Mémoires du R. P. Pajet , Jacobin , ancien Profeffeur
de Mathématiques , Profeffeur de Théologie
en l'univerfité de Valence , Membre ordinaire,
fur l'inutilité & les erreurs des fyftêmes philofophiques
fondésfur les principes abftraits de la Synthèse.
Charles - Auguftin Ferriol , Comte d'Argental
, ancien Confeiller d'honneur , Miniftre
Plénipotentiaire de l'Infant Duc de
Parme , eft mort à Paris , le 6 de ce mois ,
âgé de 82 ans & 2 mois.
+
PAYS- BA S.
De Bruxelles , le 19 Janvier.
On a reçu ordre ici de préparer la réception
de nos Gouverneurs généraux ,
S. A R. l'Archiducheffe Marie-Chriftine &
le Duc de Saxe-Tefchen fon époux . Leur
retour eft fi peu éloigné , qu'on ne leur envoie
plus de lettres à Vienne , d'où ils
,
( 188 )
partiront , à ce qu'on préfume , du 20 au
23 .
On apprend de la Haye , que L. H. P.
ont nommé le Baron de Nagel , leur Envoyé
Extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
à Londres .
L'on répand que l'été prochain , l'Impératrice
de Ruffie tentera de faire paffer
dans la Méditerranée une efcadre de 3
vaiffeaux de 100 PIÈCES DE CANON , 8 de
74, 4 de 64 , 6 frégates , &c. fous les
ordres de l'Amiral Anglois Greigh. Il est
probable que la force de cette efcadre eft
un peu exagérée .
« On a parlé , il y a plus de 2 ans , de la
miffion de deux vaiffeaux de guerre , fous les
ordres de M. d'Entrecafteaux , pour aller établir
une croiſière dans les mers de l'Inde , en relever
les parages , & acquérir au pavillon François de
la confidération , dans des eaux où il n'a point
coutume de paroître . Cet objet a été rempli , &
l'on vient de recevoir les détails de cette expédition
. Nous fommes en état de les donner, d'après
la lettre d'un Officier , qui s'eft trouvé à bord de
la frégate la Subtile. En voici l'extrait :
« Les frégates la Réfolution , de 50, & la Subtik,
de 24 canons , l'une aux ordres du Chevalier
d'Entrecafteaux , l'autre commandée par M' . de
la Croix de Caftries , lieutenant de vaiffeau , &
toutes deux fous la conduite du premier , en qualité
de Commandant des Forces Navales de France
dans l'Inde , mirent à la voile de Trinconomale le
22 octobre 1786 , & firent route pour le détroit
de la Sonde, Ces frégates mouillèrent le 22 no(
189 )
>
vembre devant Batavia : elles en appareillèrent
le 1 decembre , & firent route à l'Eft , pour aller
chercher le paffage de Macaffar , détroit formé
par les Illes de Borneo & de Celebes : elles employèrent
jufqu'au 29 décembre pour le paffer ,
contrariées tout ce temps par les vents & les courants.
La Réfolution manqua de s'y brifer fur des
bancs dont elle fe trouva entourée & fur un
defquels elle toucha : elle fut trois jours à s'en
débarraffer , ſavoir , du 13 au 16 décembre. La
maladie du pays enleva beaucoup de monde à
bord des deux bâtimens . En fortant du détroit ,
les Frégates paffèrent au mileiu d'un Archipel
d'ifles , fitué entre l'ifle des Sangliers & l'ifle de
Celebes elles continuèrent de courir à l'Est ,
pour s'élever dans cette partie , craignant les
vents du Nord-Eft ; mais le 6 janvier 1787 ,
Mr. d'Entrecafteaux , voyant qu'on ne pouvoit
pas gagner , ordonna de laiffer arriver, pour paffer
au Sud de l'ifle Gilolo. L'on côtoya cette Ifle
& une quantité innombrable d'autres Ifles qui
font aux environs. Le 11 , les Frégates paffèrent un
petit détroit d'environ 5 à 6 lieues de long fur une
lieue & demie de large , nommé détroit de Pittes.
Le 12 , l'on côtoya la Nouvelle- Guinée ; le 13 , on
prit du Nord , & l'on quitta tout-à-fait la terrée.
Le même jour la Subtile paffa fur un haut- fond près
d'une Ifle , qui n'eft marquée fur aucune carte.
Depuis le 17 janvier jufqu'au 26 , les Frégates
furent tourmentées par des vents & des mers terribles
, qui les fatiguèrent beaucoup , fur- tout la
Subtile , qui faifoit de l'eau par la Sainte -Barbe ,
& dont chaque tangage menaçoit d'enlever la
pouppe. On fut obligé d'être prefque toujours
à la cape , tant à caufe du mauvais temps , que
crainte de rencontrer de nuit plufieurs ifles , dont
la fituation en longitude n'eft pas bien connue.
( 190 ))
Ceux qui avoient échappé à la mort , fouffrirent
beaucoup par les mauvais vivres & par la difette
d'eau. Le 28 , le beau temps revint , mais avec fi
peu de vent , qu'il nous étoit prefque auffi nuifible
que le gros temps . Enfin , le 31 janvier , il s'éleva
un peu de vent ; & le 2 février , nous eumes la
joie de voir les ifles Bashees & l'ifle Formofa. » « Le 7 février
, nous mouillâmes
devant
la
ville de Macao
: nous y fûmes
ceints
d'un froid
très-vif, que nous avons
effuyé
tout le temps
que nous avons resté en Chine. Avant
d'arriver
à
Macao
, nous avions
mis la plus grande
partie de
nos canons
dans la cale ; & , arrivés
dans cet
endroit
, nous ne mîmes
point de flamme
, voulant
paffer
pour bâtimens
marchands
. La Refolution
prit le nom de la Reine , & nous celui de la Sainte-
Anne. L'on envoya
à Macao
l'un de nos Officiers
,
habillé
en bourgeois
, pour demander
un pilote de
rivière
. Celui - ci vint le 11 , & nous fit entrer
jufqu'à
la tour du Hou , qui eft à 3 lieues & demie
de Canton. Si-tôt que nous y fûmes , nous mîmes
nos flammes
& poufsâmes
nos canons
aux fabords
.
Les Chinois
ne furent
guère contens
de nous voir.
Le 16 , nous fortîmes
de la rivière
. La Refolution fit route pour Pondichery
, & nous pour Manille
.
Les dangers
que nous avons
courus
dans cette
campagne
, font balancés
par l'avantage
d'avoir
déployé
le pavillon
François
dans des contrées
où ilétoit entièrement
inconnu
. Cette route n'avoit été pratiquée
que par quelques
bâtimens
Anglois
,
& par les Hollandois
qui vont au Japon. » ( Gazette
de Leyde
, n . 5. )
( 191 )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
L'érection des maiſons de prières pour les Réformés
& les Luthériens , écrit- on de Cologne, rencontre
de jour enjour de plus grandes difficultés ici.
Il y eut cette femaine de grands débats dans le Conseil
à ce fujet. Il y a même des Régens, affure-t - on,
qui ont déclaré de vouloir plutôt perdre la tête que
d'y donnerleur confentement. La bourgeoifie a auffi
préfenté des requêtes pour s'y oppofer ; on prétend
auffi que quand même l'on parviendroit à
accorder ce privilége aux Proteftans , cet établiffement
feroit interdit par la haute juſtice électorale.
( Gazette de la Haye , nº. 4. ).
Le 10 du mois paffé , la Chambre Impériale
de Wetzlar a fait publier une fentence touchant
les diffentions d'Aix - la - Chapelle . La bourgeoifie
y eft généralement condamnée , mais principalement
les Inftigateurs & Séducteurs du peuple ,
comme les Echevins de la Ville , qui font dépofés
de leurs poftes , & déclarés provifionnellement inhabiles
à remplir jamais des charges publiques.
D'autres font condamnés aux arrêts , & à demander
pardon à l'ancien Confeil . Quelques-uns y ont
été déclarés auteurs de la fédition , avec réſerve
d'action ultérieure contre eux.
La Chambre Impériale cependant a provifionnellement
refufé la demande du Magiftrat , de
retirer les troupes Palatines qui fe trouvent dans
la Ville ; mais elle a en même temps enjoint à
la Commiffion du cercle de rapporter fi , pour
épargner des frais à la Ville , on n'en pourroit
pas diminuer le nombre , fans néanmoins l'expofer
au danger de voir fa tranquilité & fon repos
troublés. ( Idem. )
( 192 )
Une partie des Domestiques de M. Bulgakow ,
Miniftre de la Ruffie à Conftantinople , où il eft
encore détenu aux Sept - Tours , font arrivés à
Vienne. Ils rapportent que le fort de leur Maître
a commencé de cette manière : « Il eut avis de
" fa Détention le foir auparavant , quand revenant
» à la maiſon , il fit venir en fa préfence fon
Médecin , fes Officiers , & le refte de fes do-
» meſtiques en même temps. Son Epoufe baignée
» de larmes étoit dans un coin de la chambre avec
» fes Enfans. Après un filence de quelque mo-
» mens , il demanda à tous fes Gens raffemblés :
» Qui de vous veut me fuivre demain ? A quoi
<< tous répondirent d'une voix : Nous tous , quand
ce feroit dans la mort. Un jeune Esclave entre
» autres , fe jetant aux pieds de fon Maître , s'écria :
" Là où feront les pieds de Votre Excellence ,
» ma tête y fera auffi . Le lendemain on arrêta
» le Miniftre , qui , outre fon Médecin , prit avec
» lui dans fa prifon fept de fes Domestiques , qui
» y étoient encore avec lui au moment du départ
des autres. ( Gazette d' Amfterdam , nº.9 .)
On apprend que le Miniftre d'Efpagne qui
réfide à Stockholm , a reçu ordre de fa Cour de
réclamer & d'envoyer prifonnier en Eſpagne ,
certain Comte de Miranda , Efpagnol de naiffance ,
mais actuellement au fervice de l'Impératrice de
Ruffie , & qui , il y a quelque temps , étoit venu
de Pétersbourg. Il eft foupçonné , dit -on , de
trahiſon envers fon Roi , même de crime d'Etat ;
mais ledit Comte de Miranda eft parti , il y a
quelquesjours , pour le Danemarck . ( Gazette de
la Haye, no. 8. )
N. B. ( Nous ne garantiffons la vérité ni l'exactitude
d'aucuns des Paragraphes oi-deffus),
TH
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ;
CONTENANT
;
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces Fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles
; les Caufes célèbres ; les Académies de
Paris & des Provinces ; la Notice des Édits
Arrêts ; les Avis particuliers , &c . &c.
SAMEDI 5 JANVIER 1788.
"
A PARIS,
'Au Bureau du Mercure , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins , No. 16 .
Avec Approbation , & Brevet du Roi.
TABLE
-C
P
Du mois de Décembre 1787.
49
IÈCES FUGITIVES . Les Sages dujour.
EPITREà M.dela Harpe,
Fers à M. Imbert.
Acrostiches.
Le Mépris de la Gloire, C.52
Vers à Mlle. de Labaumelle.
Les effets de l'Optique ,
ble.
Infeription.
AM. Jacob.
97
Fa
74
+8
Homme de Lettres.
Tout eft poffible à l'amitié. 82
Les Avis d'une Mère.
Nouveau Régime.
Voyage de Henri Schwinbrane.
d
84
86
104
Epitre
100 Expofuion raisonnée.
un Philofophe. 123
146
131
150
Voyage au Cap de Bonne-
145 Efpérance.
Letre adreffée à la Société
Olympique de Paris. 167
216
Vers à Meflames de *** . 193
A Madame G... , Fable. 194 A un Détracteur de l'Alma- Voyage en Allemagne, 198 nach des Mufes. Idem. Les Parifiennes. Charades , Enigmes & Logo- Tableau du travail fait par
Les Rédacteurs & Coopéra- griphes , 7, 63 , 101 , 147 teurs du Mercure.
195
NOUVELLES
LITTER .
SPECTACLES.
Comédie Françoiſe.
218
134
20 Comédie Italienne. 136, 183 .
Azémire , Tragédie.
Traité élémentaire.
Manuel Botanique.
Voyage d'Amérique. 25.
Variétés. 33
Introduction à l'étude.
î
Satires d'Young. 65
Grammaire Italienne.
Annonces & Notices , 43 , 87,
188
$39 234
71
Paris , de l'Imprimerie de MOUTARD , rule
des Mathirins , Hôtel de Cluni
MERCURE
DE FRANCE..
SAMEDI JANVIER 1788. S
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PRose.
AU BRAVE THURET,
Soldat trois fois Vétéran , à qui Mgr. le
Prince DE CONDÉ accorde , dit-on,
une retraite avantageuse à Chantilly.
23
INSTRU NSTRUIT de ta valeur, CONDÉ t'eftime & t'aime
Il veut qu'enfin chez lui tu goûtes le repos ;
Acceptè ce bienfait ; l'afile d'un Héros
Doit le trouver chez Mars lui-même.
LÀ (Par M. D** T*****. }
COR
LIBRARY
.
Aλ Α
NEW-YORK
MERCURE
'4 M. A*** , Avocat , & Auteur de la
Comédie DES ÉTOURDIS.
VOUS ous démafquez les Etourdis ?
Ce fujet vous fied à merveille !
Il eft malheureux qu'il réveille
Sur votre compte certains bruits ....
On nous dit que de deux Maîtreffes ,
Goûtant tour à tour les faveurs ,
Vous bercez encor de promeffes ,
Peut-on le croire ? ... les Neuf Soeurs !
Héros de la Chevalerie ,
Ah ! je vous fais mon compliment :
Quittez le Boudoir de Thalie ;
Thémis fe plaint de fon Amant.
Heureux Favori de deux Belles ,
Que jalouſent tant de Rivaux ,
Pour te les voir toujours fidelles ,
Confacre veilles & travaux.
En vain la médifante Envie ,
Blâmant ce généreux eſpoir ,
Sur le doux printemps de ta vie
Voudra jeter fon voile noir ;
De fa maligne perfidie ,
Pour braver sûrement les traits ,
( Tiens-toi le matin au Palais ,
Le foir cours à la Comédie.
( Par un Abonné. )
DE FRANCE.
LA MÈRE ATTACHÉE ,
ANECDOTE.
7
UNN
matin , avant d'aller au College , de
Fillot fe préfente à la porte de fa mère ,
& attend qu'elle paroiffe . Dès que la Bonne
eut ouvert , il fe précipite dans l'appartement
, & va au lit de fa mère. Il fe jette
dans fes bras fondant en larmes , & lui demande
, en fanglotant , fi elle ne l'aime plus à
A ce mot , fuffoquant pour Florife , elle fait
un cri : Moi ne plus t'aimer !... Et elle
lui prodigua en un inftant toutes les careffes
fufpendues depuis deux mois . → Mei ne
plus t'aimer , répétoit cette tendre mère :
Fillot ! mon ami ! mon aîné , le foutien de ta
mère l'image de ton père ! tu m'es plus
cher que ma vie ! .... Mais , écoute - moi ,
mon cher enfant... Tu es homme , ou du
moins deftiné à l'être : il faut que tu commences
à prendre de la confiftance , de la
fermeté , de la gravité ; les careffes mignardes
font au deffous de toi : je commence
à te confidérer comme un hommé , comme
le repréfentant de ton père : je t'aime autant ,
& même plus qu'autrefois ; mais fi mon
coeur est toujo le même , la démonftration
doit changer. Elle t'eft plus honorable
à préfent ; elle marque , ô mon cher fils
A 3
MERCURE
que tu n'es plus un enfant... Va t'inftruire
mon fils va , par la fcience & le mérite
qu'elle donne , te préparer à être un jour
la gloire & la confolation de ta tendre mère
Que fait-on? peut- être un jour , fi des malheurs
arrivoient , n'aurois-je de reffource
moi , & ces deux enfans , que dans le mérite
& les talens de mon aîné ! A ce mor , le
jeune de Fillot , déjà pleinement raffuré
par les carcffes de fa mère , pouffa un cri
de joie Laiffe- moi faire , maman ! Ha !
comme je vais étudier ! - Mon ami , lui dit
fa mère , je peux te tutoyer , mais il eſt trop
enfantin que tu me tutoies. Ma mère !...
je vous honore , je vous révère .... & je ne
vous tutoierai plus. Il partit férieux , en
achevant ces mots , & de ce moment on
vit cet aimable enfant prendre une gravité
d'homme. Il re la porta cependant pas
Pexcès , & ce fut la mère qui l'en empêcha.
--
Un jour qu'ils étoient feuls , le père dînant
en ville , de Fillor demeuroit grave
avec fon frère & fa foeur , qui jouoient ,
& qui l'agaçoient quelquefois. Sa mère s'en
apperçut : elle craignit qu'il ne donnât dans
la roideur , & qu'il ne devînt un de ces petits
Catons infupportables , qu'on rencontre
fi fouvent aujourd'hui dans la fociété. -
Mon fils lui dit- elle ) , les extrêmes font
faciles , mais dangereux : fais combien
tu m'es cher ; je voudrois te faire éviter
tous les écueils. Je tiens de mon parrain
DE FRANCE.
་ ་
qu'il ne faut pas dénaturer les âges , & que
les actions , le rire , les paroles , tout enfin
doit indiquer celui où l'on eft , tout comme
la taille & le vifage ; fans quoi c'eſt ſe déguifer,
c'eft mentir. Chaque âge a fon amabilité
dont il faut ufer : d'où vient une vieille
femme , qui veut prendre le ton enfantin
eft-elle fi ridicule ? C'eft qu'elle fait con
trafter fes manières avec fon phyfique : un
jeune homme trop férieux, qui veut affecter
le raffis d'un homme de quarante ans , eff
également ridicule , & cette eftampe ( lui,
montrant celle des Amuſemens de l'Enfance
) offre une excellente leçon ne vois
tu pas que ce petit garçon eft réellement
déguifé avec la perruque de fon père ; que
cette jeune fille eft une véritable mafcarade
avec les habits de fa mère ? Il en feroit
de même de toi , avec des manières de
quarante ans. Mon cher fils , joue quel
quefois avec ton frère & ta fæeur; joue avec
res camarades ; mais fans excès , & en évi
tant ce qu'on nomme la poliçonnerie , qui
ne convient à aucun âge : gradue ton air
fur tes années ; & comme tu me paroîs
très-avancé , que j'efpère que ton amitié
pour moi te fera t'appliquer , fans pourtant
te fatiguer trop , j'ai encore une autre leçon
à te donner ; ce fera , quand tu feras
lavant , à dix-huit & vingt ans , par exem
ple , de ne pas commencer par faire une
Tragédie ; car ce feroit un malheur pour
toi que d'y réuffir ; enfuite , de ne pas dé-
A 4
8 MERCURE
cider , mais d'écouter modeftement les hont
mes plus âgés : fouvent un jeune homme
faute d'écouter jufqu'au bout un vieillard
croit qu'il fe trompe , l'interrompt indécemment,
& l'empêche d'achever : s'il avoit
attendu , il auroit vu que la propofition
étoit fenfée : il fe prive ainfi d'inftruction ,
& demeure fuperficiel ; mais , eût- il raifon ,
& le vieillard tort , il devroit , ou fe taire ,
ou propofer modeftement fon fentiment à
une perfonne éclairée ; car on n'a qu'une
fcience indigefte avant trente & quelquefois
quarante ans. Mon fils , évitez le catonifme
; ne jetez pas trop votre fcience
au dehors ; laiffez - la mûrir , fi vous voulez
qu'elle produife des fruits folides . Tout
ce que je vous dis là n'eft pas de moi ,
je le tiens de M. de Fondmagne › qui
m'a fervi de père , & qui vous protégera
tous.
Florife achevoit à peine ces derniers mots ,
que la porte d'un cabinet voifin s'ouvrit
brufquement ce furent M. de Fondmagne
& M. de Fillot , qui en fortirent , & qui
la prirent dans leurs bras : ils y réunirent.
le fils & la mère , en difant à celle-ci : -
Vous êtes le chef-d'oeuvre de la maternité...
Et à l'autre : -Tu ne peux jamais rien entendre
de plus fage , que ce que vient de te dire
ta mère va , heureux enfant ; car tu l'as
toujours été ; va où ton devoir t'appelle :
nous fommes fürs de toi , c'eft -à - dire que
tu feras un fujet excellent ; ta mère t'aime
DE FRANCE.
avec une vérité , une raifon , qui pénétrera
toujours ton coeur , & qui le rendroit bon ,
s'il ne l'étoit pas naturellement.
Ils ne fe font pas trompés : de Fillot eft
aujourd'hui un excellent fujet ! mais fidèle
aux fages avis de fa tendre mère , il refte
dans la modeftie : cependant il s'eft diftingué
dans une occafion .
On avoit propofé un prix pour l'action
la plus vertueufe : Fillot aime beaucoup la
vertu ; mais il auroit été affez indifférent
fur le prix , s'il n'avoit pas ardemment défiré
,de donner un moment d'ivreffe de joie
è fa mère. Il réfléchit à faire une action ,
qui ne fortit. pas du caractère de fon âge ,,
& il eut le bonheur d'en trouver l'occafion .
Il fut qu'une pauvre Ravaudeufe , chargée
de huir enfans , avoit eu le malheur d'avoir
la cuiffe caffée par un cabriolet qui s'étoit
échappé , quoiqu'il parût appartenir à quelqu'un
de grande diftinction . Fillor avoit un
peu d'argent pour fes menus plaifirs , &
pour quelques achats de livres , qu'on laiffoit
à fa difpofition ( mais on le furveilloft ) :
il vendit fes livres , ramaffa ce qu'il avoit ,
fe priva de tout abfolument , entre autres
de fruit à fes déjeûners , quoiqu'il l'aimâr
paffionnément , & porta de deux jours l'un
des fecours à la femme. Quand tout fur
épuifé , le hafard lui fournit une épave qui
le combla de joie. Il trouva un porte - feuille
précieux. Il n'en parla pas ; mais le lendemain
, en allant au Collége , il entra dans
A s
10 MERCURE
༢༤.༤
un café , lut les Petites- Affiches ; Ouvrage
fi utile à Paris ! & contut porter le portefeuille
au Propriétaire . C'étoit un homme
de Finance , qui , voyant un Ecolier , fut
touché de fon air honnête , & doubla la
récompenſe. Le jeune Fillot ne pouvoit fe
contenir ; il fauta de joie , & s'enfuit en -
courant dettoute fa force. Le Financier ,
furpris de cet amour de l'argent dans un
jeune homme , le fit fuivre. Fillot entra
chez la Ravaudeuſe , & lui renait un louis
c'étoit la huitième partie de ce qu'il avoit
reçu . Enfuite , fans s'arrêter , il fe rendit
à on College tout en fueur. Le domeftique
alla rendre compte de ce qu'il avoit
vu. Le Financier fut curieux : il fit mettre
fes chevaux , & vint d'abord chez la Ra
vaudeufe : il trouva une pauvre femme , &
des marmots fort fales ; il demanda le nom
du jeune homme qui étoit venu chez elle ;
la malade raconta prolixement fon aventure
( c'étoit pour toucher , tant l'art oratoire
eft naturel ! ) enfuite elle dit : - Monfieur ,
c'eft un jeune Ecolier que je voyois tous
les jours , mais qui jamais ne m'avoit parlé
il a fu mon accident , & depuis , il m'a tous
les deux jours apporté fix francs ; aujour
d'hui voilà un louis... Mon cher Monfieur,
fi c'eft votre fils , & qu'il vous ait volé ,
je tâcherai de vous le rendre un jour ;
mais vous voyez l'ufage qu'il en fait !! ..
Le Financier ne pouvoit contenir fes larmes
:il donna quelque chofe à la malade ,
>
DE FRANCE. XX
& lui promit de ne pas l'abandonner : il lui
permit enfuite de recevoir ce que l'Ecolier
lui donneroit. Les Ecoliers fortirent du Collége
, & le domeftique , laiffé en fentinelle ,
vint avertir fon maître : on apperçut Fillot
on le fuivit ; on le vit entrer chez les pa
rens. On s'informa . C'étoit le fils aîné d'une
maifon refpectable. Le Financier fe tat
mais il fuivit la conduite de l'Ecolier. Les
huit louis furent fidèlement portés à la malade,
qui , à ce terme, fut en convalefcence.
Au dernier louis , le Financier , bien für de
l'emploi , vint le préfenter chez les parens de
Fillot, à l'inftant où leur fils rentroit. Il demanda
un entretien particulier au père, à la
mère, & au parrain , M. de Fondmagne , qui
fe trouva là : il leur raconta tout ce qu'il favoit.
On appela le jeune homme. M. de
Fondmagne lui dit froidement : - Ceft
toi qui as trouvé le forte - feuille de Monfieur
? Oui , mon parrain ! Et tu as
reçu de l'argent ! - O mon parrain... c'eft
que.... c'eft que.... Et il bailla la vue.-
Qu'en as-tu fait ? En vérité , mon par-
Répondez !
rain , rien de mal . Je le
dirai à ma mère. Et Fillor alla parler bas
à l'oreille de fa mère , qui , ne pouvant fe
contenir , le preffa contre fon fein.- C'eft
à moi qu'il l'a donné , dit elle , & c'eſt
moi qui le lui rendrai.... Allez , mon fils ;
laillez- nous un moment.... Dès que fon
fils fut forti , cette excellente mère fondit
en larmes : Elle fe jeta dans les bras de
-
-
-
..
-
A-6
72 MERCURE
fon mari , elle embraffoit fon parrain ; elle
remercioit le Financier. Après m'avoir
tout avoué , il m'a prié de dire que c'é
toit à moi qu'il l'avoit donné , parce qu'il
refpecte cette femme , à caufe de fa mère. !
-Et cet enfant , s'écria le Financier , réparoit
le mal que j'avois fait ! C'eft mon
cabriolet qui a bleffé la femme . Je vois
ici le doigt de la Providence ! Je perds
mon porte-feuille; je double la récompenfe ,
parce que c'eft un jeune homme , pour l'encourager
au bien , & cet argent est donné
à celle à qui je le devois !... C'eſt un ordre
de la Providence : cette femme aura
une penfion ; je prendrai foin de fes huit
enfans qu'elle foit éternellement reconnoiffante
pour votre cher fils , pour fa
digne mère ; car les vertus des enfans appartiennent
aux parens.
Toute la famille de Fillot pouffa un cri
de joie , de voir la bonne action de Fanfan
fructifier auffi heureufement.
---
Vous
voilà bien heureuſe ! ( dit M. de Fondmagne
à fa filleule ) : c'eft votre ouvrage :
continuez ; le travail n'eft pas fini , mais
qu'il eft heureufement commencé !
( Par M. Rétifde la Bretonne. )
1
DE FRANCE. 13
Explication de la Charade , de l'Énigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE Le mot de laCharade eft Fabrique ; celui de
L'Énigme eft Quinola ; celui du Logogriphe
eft Cocher , où l'on trouve Coche , Cor
Croc , Roche , Or , Coc.
CHARAD E.
MOINEAU, OINEAU , qui de l'entier
Paffe dans la dernière ,
Détenu prifonnier,
D'une compagne chère
Les faveurs
regrettant ,
Bat des ailes , fe défefpère.
Marmot , qui l'agace en riant ,
Se repent auffi-tôt de fon jeu téméraire ;
De crier, de pleurer , de courir à fa mère ,,
De lui montrer fes petits doigts ,
Répétant le premier deux fois .
( Par l'Auteur du Manuel des Oififs , done
Le Livrefe vend à Paris, chez le Boucher,
Lib.., au coin des rues de la Calandre &
du Marché Palus, en la Cité.)
14
-
MERCURE
ÉNIGME,
JE fuis un lieu trop méprifé ,
( Je ne fais par quel préjugé , )
Car tout refpire en moi grandeur , fanté , fetvice
D'Agriculture & de Milice ;
Le Noble , ainfi que le Soldat,
Ont acquis dans mon ſein leur titre & leur état ;
Mon fein, bien plus heureux, fut autrefois l'afile ,
Le fort , l'unique domicile
De celui .... j'en dis trop ! Univers m'apperçoit,
Et ne dédaigne plus mon être , quel qu'il foit.
( Par M. de Bouffannelle, Brig. des A. du Roi. )
LOGO GRIPHE.
JE fuis l'arme d'un ancien Reître ,
Une arme à feu ! c'eft-là mon premier être
Puis un animal pareffeux ;
Trois villes ; un fleuve orgueilleux ;
Un Tragique célèbre ; une plante ; une bête
Une eauforte; un poiffon; ce qu'on fait en goguettez
Ce mal qui corrompt tous les os ;
Ce qui fe dit des chiens, des chevaux , des Héros ,
Même des Rois ; le nom d'un cruel, d'un avare
Celui de ce frère barbare ;
DE FRANCE.
Un nombre en foi , par foi multiplié , compté ;
Ce petit morceau dur , crochu , droit ,
.
affilé ;
L'endroit du corps où s'amaffe un liquide ,
Et fouvent chofe trop folide ;
Une conjonction ; une courbe ; un bateau ;
Une rivière , une ville ; un ruiffeau.
( Par le même. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES
ÉTRENNES DE MNÉMOSYNE , ou Recueil
d'Épigrammmes & de Contes, en
vers , 1788. A Paris , chez Knapen &
Fils , Imprimeurs- Libraires , rue Saint-
André-des-Arts , au bas du Pont Saint-
Michel
O'Nne N ne fera jamais renoncer le François
aux bagatelles agréables . L'efprit léger qui
préfide à fes modes , étend fon influence fur
Îes Arts & fur les Lettres. Peuple gai , vi ,
& un peu malin , il aime les bons mots ,
fes facéties , les contes pour rire. M.
Knapen a imaginé de lui donner déformais
chaque année des Etrennes récréatives en
ce genre. Quoiqu'il n'ait fongé qu'au mois.
d'Octobre dernier à exécuter cette idée ,
16
MER CU -RE¨
il fe feroit trouvé , dit-il , en état de pu
blier un Volume plus confidérable , s'il
eût été moins févère dans le choix des
Contes & des Epigrammes qui le compofent.
Cela fe conçoit fans peine . Une
Epigramme , une faillie ne doivent guère
excéder la mefure d'un quatrain d'un
fixain & d'un huitain . Boileau a dit dans
l'Art Poétique :
و
L'Épigramme plus libre , en fon tour plus borné ,
N'eft fouvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
Cette carrière fi courte eft facile à courir.
On a pas befoin pour cela du Cheval Pégafe
, qui d'ailleurs ne pourroit fuffire à
tant d'Ecuyers , & feroit bientôt hors
d'haleine. C'eft de ce genre de Pièces légères
qu'il eft vrai fur-tout de dire :
Condimus indocti , do&tique Poemata paſim.
Mais parmi les noms des Amateurs dont
les productions légères ont paru dignes d'être
publiées, on trouve des Auteurs très-connus ,
& faits pour donner une idée avantageufe
du Recueil. Je puis placer à la tête de
ceux-ci M. Imbert , qui s'eft amufé à embellir
le canevas des anciens Fabliaux , d'une -
broderie élégante , poétique , & deffinée
avec grace.
Celui dont M. Knapen a orné fes
Etrennes de Mnémofyne , eft intitulé Hippocrate.
Par le privilége attaché à l'ignoDE
FRANCE. 17.
rance de fon fiècle , l'Auteur du Fabliau
original a choifi Rome pour le lieu de la
fcène ; c'eft - à - dire qu'il fuppofe Hippocrate
contemporain & concitoyen de l'Empereur
Augufte. M. Imbert a cru que les
règles de l'imitation ne l'aftreignoient pas à
fuivre cer anachroniſme , & il a tranſporté
la Scène à Salamine. Quoique ce Conte foit
un peu long , il ne le paroîtra pas aux Lecteurs.
Je vais le citer en entier , & fi l'on
m'accufe d'avoir cherché à faire valoir cet
article & la Collection qui en eft le fujer ,
j'en conviendrai volontiers.
O qu'Hippocrate étoit grand Médecin !
Il guérifloit. Etant à Salamine ,
Il guérit tant & tant , qu'une Statue enfin
Paya , comme on difoit , fa fcience divine.
On l'honoroit par-tout ; par-tout autour de lui
Il voyoit le refpe&t & la reconnoiffance .
On imploroit fon affiftance ,
Comme des Dieux on invoque l'appui.
Sageffe , hélas ! tient à bien peu de choſe .
En moins de rien , deux beaux yeux, & quinze ans
Vinrent narguer fa courte apothéofe ;
Finit
Et Salamine , en peu de temps ,
par rire au nez qu'elle enfurnoit d'encens.
Une Etrangère , jeune & belle ,
Enchaînoit à fes pas nombre d'adorateurs,
Sa naiffance même étoit telle ,
Que le Roi crut devoir lui rendre des honneurs.
18- MERCURE
ཚ
Quelques Malins ont dit qu'il cherchoit à lui plaire,
Et qu'il fe fit entre eux échange de faveurs.
Mais ce n'eft point là mon affaire,
Quoi qu'il en foit , dans fon palais
Il la logea pour la voir de plus près.
Comme en ce lieu jamais elle n'étoit venue ,
Elle voulut tout voir. Un jour en fon chemin
Elle apperçoit la nouvelle Statue .
Deux vers , au piédeſtal , exaltoient fur l'airain
L'immortel Hippocrate & fon favoir divin,
L'infcription famufe ; elle l'honore
D'un long éclat de rire. Oh ! oh ! dit-elle enfin ,
Quoi? Salamine a dans fon fein
Un Dieu qui fait guérir , & l'on y meurt encore ?.
Le divin Hippocrate eft venu dans ce lieu
Nous guérir tous tant que nous fommes !
De grace , envoyez-moi ce Dieu ,
Et j'en fais le plus fot des hommes.
Le jour même on vient au Docteur
Répéter ce propos qui d'abord l'humilie .
Bientôt il rit au fond du coeur .
De cet orgueil , qu'il traite de folie .
A fes dépens bien sûr de s'égayer ,
Il voulut pourtant voir , & vit enfin la Belle.
Mais las à fa fageffe il a beau ſe frer :
La Belle a tant d'attraits , de grace naturelle !...
Bref, cet effai , fait pour le venger d'elle ,
Ne fert qu'à la juftifier.
Eh ! que fais-tu , Docteur, quand la glaire t'appelle?
Ah ! fonge à ta Statue , à ta Divinité.
DE FRANCE.
1'9
Je parle en vain ': fon coeur fe livre à la Beauté ;
Et bientôt fon atdeur eft telle ,
Qu'il en perd repos & fanté."
hap 9
A
Le Roi même inquiet lui vint faire viſite.va ?
La Cour lui porta fes regrets."
Les Dames parurent enfuite , 189 ataa.J
Et l'Etrangère y vint aprèsion
Son oeil, toujours en embuſcade , pa A
Savoit bien quel étoit fon mal.
* V *
Elle s'approche , & d'un air amical ,
Interrogeant tout bas le Médecin malade ,
Non fans crainte , mais fans détour ,
Notre Docteur lui dit qu'il meurt d'amour.
C'est là qu'on l'attendoit. Le fecret qu'il révèlen
Semble exciter le plus vif intérêt. p 1 :
On lui témoigne du regret ,
Et des remords d'être fi belle. ****
...
Puis d'un air fort touché : Je fens bien , entre nous
Qu'envers l'Etat je deviens criminelle ,
Si je laiſſe mourir un homme tel que vous,
Mais jugez-moi : que puis-je faire ? a
Que puis-je , quand de toutes parts
Mille témoins n'ont d'autre affaire
Que de compter mes pas , les mots que je profère,
Et d'interpréter mes regards ? "
J'approuverai pourtant , & j'en fais la promeffe ,
Les moyens que pourront m'offrir
Et votre amour & votre adreſſe
Pour vous empêcher de mourir.
20 MERCUREA
Ces mots ont répandu fur le front de la Belle
Une officieufe pudeur ,
Qui femble reprocher à fa langue infidelle
D'avoir fi mal gardé le fecret de fon coeur.
Pour Hippocrate , une telle affurance ,
Un difcours fi bien apprêté ,
Lui rendit l'efpérance
Et la fanté.
Bientôt même à la Cour on le vit reparoître ,
Et fon amour , toujours mieux écouté ,
Se crut heureux ou près de l'être.
Eh bien ! dit- elle un jour , trouvez-vous un moyen
Qui nous procure un fecret entretien ?
Non , répond-il avec triſteſſe ,
Vainement j'y fonge fans ceffe ;
Mon efprit ne me fournit rien.
J'ai donc plus de bonheur, dit-elle , ou plus d'adreffe ..
Ecoutez-moi : vous n'avez qu'à venir
Ce foir fous ma fenêtre , à l'heure où tout fommeille
Mais apportez une corbeille
Capable de vous contenir.
Ma coufine a promis d'aider mon ftratagêmes
Une corde fur vous defcendra
L'anfe de l'utile panier
pour lier
Où vous devez entrer vous-même.
Dès que vous y ferez , le panier montera
Et doucement vous portera
Dans une chambre où l'on pourra
و
Dire fans crainte & prouver qu'on vous aime.
Bien loin de craindre un malin tour
En proie à l'erreur qui l'abufe ,
DE FRANCE. 21
Le Docteur aveuglé croit voir dans cette rufe
Un prodige à la fois de génie & d'amour,
Il fut ravi , cria merveille ,"
Remercia cent fois de fon rare bonheur ,
Et s'en alla bien vîte acheter fa corbeille,
Que ce jour marche avec lenteur !
La nuit vient , plus riante aux regards du Docteur
Que l'aurore fraîche & vermeille.
Au rendez-vous il court foudain
Avec fon panier à la main.
O quel bel horizon devant lui fe déploie !
Rendu fous la fenêtre où l'amour l'attendoit,
Il trouve , jugez quelle joie !
La corde qui déjà pendoit ,
En attendant la corbeille & fa proie.
La corbeille attachée , il s'y place auffi- tôt.
Un fignal fait tirer la corde par le haut.
Le panier monte , monte , & fait monter fon Maître,
Mais las ! à mi-chemin , revers inattendu !
La corbeille s'arrête ; il refte fufpendu
Entre la rue & la fenêtre.
Il refait le fignal , il parle ; on n'entend rien,
Une voix qu'il reconnoît bien
Lui laiffe pour adieux un rire Sardonique ,
Lui ſouhaitant d'un ton fort peu touché ,
Sommeil benin , fonge érotique ;
Il
Et le Docteur refte là- haut perché
Dans fa cage aéroftatique .
y maudit cent fois les femmes & l'amour
Mais trop tard : il fallut dans cet étroit féjour
222
MERCURE
Attendre en enrageant le lever de l'aurore.
La nuit lui parut longue , & cependant au jou
Il eût voulu la voir durer encore.
Il fut reconnu des paffans ,
Quoique dans fes deux mains il cachât fon viſage
On s'étonna d'abord ; puis vint le perfiflage
Des bons & des mauvais plaifans.
Le peuple curieux que ce fpectacle attire ,
Vient en foule autour du panier.
Chacun dit , en paffant , ſon mot au prifonnier ,
Accompagné d'un grand éclat de rire.
Il y refta le jour entier.
Heureufement , au retour de la chaffe ,
En paffant , le Roi courroucé
De voir un fi grand Homme à ce point offenſe ,
Jura de punir tant d'audace ;
Mais quand il fut que c'étoit l'efcalier
Par où montoit le Docteur téméraire ;
Quand il fut , avec ce panier
Quelle vendange il vouloit faire ,
Il fongea moins à s'affliger
De fon malheur dont on pouvoit médire
Il le confola , non fans rire ,
Et le plaignit fans le venger...
Pour Hippocrate , il n'ofa plus paroître.
Même on ceffa de croire à fon ſavoir divin ;
D'un ridicule feul tel eft l'effet certain
Il fembloit au peuple malin
Qu'il étoit impoffible d'être
Amant gauche & bon Médecin.
DE FRANCE.
26
Ce récit eft femé de détails à la fois piquans
& fenfés, On ne peat mieux narrer.
Mais j'avoue , & cette critique ne
regarde que l'Auteur original , que le
fonds du Conte me fait de la peine. C'eſt
celui d'Ariftote amoureux , de M. Piis , &
du Philofophe amoureux , de M. Marmontel.
On a beau y répandre tous les agrémens
que ces Auteurs ont fa lui prêter , ainfi
que M, Limbert ; il en réfulte au bout du
compte , que l'on y joue la Vertu & la
Science. C'eft peindre Socrate au milieu
des nuées. Quel eft d'ailleurs le Sage ou
le Héros qui puiffe réfifter aux féductions
de la beauté Turenne lui-même n'a pas
fu s'en défendre.
L'efpace fi bien rempli par ce Fabliau ,
n'en laiffe plus pour annoncer , fi ce n'eſt
par leur titre , les autres Pièces de ce
genre contenues dans ces Errennes tels
que l'Ombre d'Etienne , Yvain & Rofamonde
, la Nouvelle Mappemonde , le Danger
de la Liberté , le Mifanthrope. Mais il
eft jufte de tranfcrire du moins ici le
Préambule des cent louis , Conte par M.
Mugnerot. Cette préférence lui eft due
d'autant mieux qu'il a fourni au Recueil
un très-grand nombre de Pièces ,
Depuis la mort de ce bon La Fontaine ,
Joyeux devis , plaifans marrés , a
De nos Rimeurs n'exercent plus la veine.
Nos Conteurs d'à préfent font froids & manierés24
MERCURE
Par-ci , par-là , deux ou trois mots dorés ;
Et puis c'est tout. Point de grace naïve ;
Sur-tout point de franche gaîté.
A la fin du Conte on arrive
Sans que dans l'ame aucun trait foit refté :
J'appréciois ainfi tout moderne Bocace .
Pardon, Robbé , j'étois un étourdi.
Qui mieux que toi d'un Conte bien ourdi
Nous fait fentir & la force & la grace ,
De plus de fel qui peut affaifonner
Gentil récit de galante aventure ?
Si joliment tu fais nous crayonner
Groupes d'amour en gaillarde pofture.
Tu nous peins fi gaîment leur charmante luxure,
Qu'en les voyant poliffonner ,
>
Pudeur, qui tout haut en murmure
Sourit tout bas , prompte à te pardonner
Ces tableaux faits d'après Nature.
Mais j'oublie, en parlant de toi,
Que j'ai moi-même un Conte à faire.
Y clouer ce préliminaire ,
C'eſt donner verges contre moi.
Mieux , beaucoup mieux auroit valu je croi ,
Tout bonnement te conter mon affaire .
Or la voici , fans autre commentaire :
Si je t'endors , je faurai bien pourquoi.
On ne doit pas être étonné du goût que
l'Auteur montre pour M. Robbé. C'eſt
une affaire de fympathie. Il a beaucoup de
La
DE FRANCE. 25
fa manière. On peut appliquer au Difciple
les éloges qu'il donne au Maître . Au
refte, le recueil contient fur- tout des reparties
ingénieuſes , des Anecdotes curieuſes ,
des naïvetés , & même des pafquinades
mais de celles qui peuvent amufer. Tel
eft , par exemple , ce calembourg fur un
Bas- Breton , nommé Franqlin, qui s'imaginoit
être coufin du Savant de Philadelphie
, & qu'un Plaiſant défabuſe , en lui .
expliquant la différence des deux noms .
Le Docteur pofe un K où vous pofez un Q,
Sa fignature ainfi de tout temps fut écrite.
Mais pour vous tirer d'embarras ,
De votre Q faites un K ,
Et vos papiers vous ferviront enfuite.
Les fujets des Epigrammes font très - diverfifiés
: en voici quelques-unes.
Sur un Opéra.
Qui veut de tout , de tout aura
Qu'il aille entendre l'Opéra ;
Chant d'églife & chant de boutique ,
Et chant bouffon & chant lyriquez
Et du romain , & du français ,
Et du baroque & du niais ;
De tous genres de fymphonie ,
Marche , fanfare , & cætera ,
Rien ne manque à cet Öféra ,
Sinon du goût & du génie.
No. 1. 5 Jany. 1788 .
26 MERCURE
,
Cette Epigramme eft anonyme. Mais on
devine aifément , à fa tournure , qu'elle
eft d'un Ecrivain exercé. On peut lui pardonner
cette antipathie pour l'Opéra
commune à Boileau , à M. de Voltaire , &
au grand Rouffeau. Je ne fais , écrivoit ce
dernier , fi l'on peut faire un bon Opéra ;
mais je fais bien qu'un bon Opéra, fera
toujours un mauvais Ouvrage. Bien des
gens font de cet avis , & à eux permis,
Houdart prétend que du Théatre
L'on doit expulfer Apollon.
De la profe il eft idolâtre ;
Je ne fais trop s'il a raiſon.
Mais fur le but qu'il fe propofe ,
Si l'on s'en rapporte aux Experts ,
Prenant le parti de la profe ,
Il prend le parti de fes vers.
Ces deux derniers vers font de ce Jean-Baptifte
, dontje citois tout à l'heure une phraſe.
On les lit dans une de fes Lettres à l'Abbé
d'Olivet ; M, Knapen , qui en prévient dans
un Note , y a trouvé la pointe d'une bonne
Epigramme , & , comme on voit , en a fu
faire habilement ufage .
Sur un Chevalier comme il y en a tant,
Tu te dis Chevalier ! écoute , je te prie :
A ce titre pompeux, chacun rit de pitié ;
Mais je le trouve , moi , trop court de la moitié.
N'es - tu pas en effet Chevalier d'industrie, ? ,
DE FRANCE. 27
En voilà affez pour donner un avantgoût
de cette Collection agréable . C'eſt un
magafin de traits piquans , où l'on peut
puifer de quoi fournir aux frais de la
converfation ; c'eft un répertoire de faillies
& de bons mots qu'on aime à favoir &
à fe rappeler quand ils font échappés à la
mémoire ; & voilà pourquoi , fans doute ,
le Rédacteur a pris le titre d'Etrennes de
Mnémofyne.
( Cet Article eft de M. de Saint-Ange. )
ÉLOGE funèbre de Meffire JEAN MARDUEL
, Docteur de Sorbonne , & Curé de
Saint- Roch , prononcé dans l'Eglife de
cette Paroiffe le 9 Novembre 1787 , par
M. l'Abbé MICHEL , Prêtre de la Com
munauté, Avocat en Parlement, & Mem
bre de la Société Académique de Cherbourg.
In-4° , A Paris , chez J. Lottin
de- Saint- Germain , Imp .-Lib. , rue Saint-
André-des- Arts ,
་་་
SOUVENT l'amour du bien feul ne fuffit
pas pour exciter ceux qui ont le plus
de moyens d'être utiles ; c'eft par l'hommage
rendu aux talens & aux vertus ,
qu'on les voit fe multiplier.
B 2
28. MERCURE
M. l'Abbé Michel , Prêtre de la Communauté
de Saint-Roch , déjà connu par
un Eloge de Louis XII , vient d'acquitter
la dette de la Société , en prononçant l'Eloge
funèbre de fon ancien Curé , M. Marduel.
Les larmes de fes Auditeurs ont prouvé
avec quelle vérité il a peint l'objet de leurs
regrets ; & l'on trouve dans fon difcours
un ton de fenfibilité & de raiſon , fait
pour éclairer l'efprit & intéreffer le coeur.
M. l'Abbé Michel préfente l'ancien Curé
de Saint- Roch comme l'homme de Dieu
& l'homme de l'humanité ; il rend ce pieux
Philofophe ( fuivant fon expreflion ´) également
intéreffant à l'homme religieux qui
ne s'occupe que du Ciel , & au Philofophe
qui rapporte tout au bonheur des hommes.
Pour donner une idée de la manière
dont M. l'Abbé M. a vu le fujet qu'il
avoit à traiter , laiffons - le parler lui -même,
lorfqu'il peint l'importance des fonctions
d'un Curé de Paris .
Pag. 4. Un Curé de la capitale , dit- il ,
eft un homme obligé en quelque forte
de maintenir l'ordre avec la feule autorité
de la vertu ; c'eft le protecteur des moeurs
publiques , le défenfeur de la veuve & de
T'orphelin , un Officier de morale , un Magiftrat
des confciences ; aimé & refpecté
de tous , il doit être l'ami des grands , &
le père des pauvres fait pour veiller au
bonheur de la Société , pour réprimer les
vices & encourager les vertus , il rétablit
DE FRANCE. 29
la paix dans les familles , réunit les époux ,
rappelle le peuple à fes devoirs , & les riches
à l'humanité. Que de confolations il
verfe dans le fein des malheureux ! que
de grandes misères cachées fous de grands
noms fait découvrir & foulager fa bienfaifante
follicitude ! Approchez , infortunés
de tous les états ; ne craignez point de
révéler votre déplorable fecret. Le coeur
d'un Paſteur de la capitale n'eft étranger.
à aucun genre de peine ; fixé fur un grand
théatre , environné de la corruption fans
en être atteint ; témoin du choc des inté-,
rêts & des paflions humaines , des révolu
tions fubites de la fortune , de la prodigieufe
inégalité des richeffes accumulées,
fur quelques têtes ; placé entre l'extrême
luxe & l'extrême indigence , ébloui par
l'or & révolté par la nudité , il a appris à
connoître l'homme & toutes les misères ;
ne balancez pas à ouvrir votre amẹ à cet
Ange de la terre : il foulagera vos maux,
ou les pleurera avec vous ".
Il eft impoffible de peindre avec plus
de vérité les devoirs du Chef fpirituel d'une
paroiffe , l'utilité de fon miniftère , & de
faire fentir plus fortement combien la Religion
eft liée au bonheur des hommes ;
on doit favoir gré à M. l'Abbé M. d'avoir
adopté l'expreffion du bon Abbé de
Saint-Pierre, qui ne voyoit dans les Prêtres
que des Officiers de morale.
Les détails de l'humanité bienfaifante de
B 3
30 MERCURE
M. Marduel , fourniffent à M. l'Abbé Michel
plufieurs tableaux touchans ; mais on
eft particuliérement frappé de la profonde
fenfibilité qui règne dans l'él ge qu'il fait
de fon affiduité aux convois des pauvres.
Pag. 17. Il me femble , dit- il , le voit
encore préfider à ces convois folitaires , où
la trop frappante inégalité des conditions
fe fait remarquer jufque dans les bras de
la mort. Quel abandon ! quelle indifférence
, & quelle révoltante infenfibilité !
On feroit tenté de croire que le défunt
étoit étranger à l'efpèce humaine : perfonne
ne le pleure , fi ce n'eft peut- être quelques
enfans qui ne trouveront de reffources que
dans le mortel généreux qui n'a pas abandonné
leur père. Frappé de cette défolante
folitude autour du cercueil , au fein de la
capitale , plus d'une fois mes yeux fe font
fixés fur votre Pafteur ; fes cheveux blancs ,
fon air touchant & vénérable , une , fainte
trifteffe empreinte fur fon front , où l'on
démêloit les confolations de la foi & l'efpoir
vivifiant de l'immortalité , rappeloient
dans mon ame le fouvenir des Patriarches ,
fi attentifs à rendre indiftinctement aux
morts les honneurs de la fépulture. Ah ! me
difois- je à moi même , en verfant des larmes
d'admiration & de tendreffe : C'est la
Charité compatiffante qui conduit au tɔmbeau
la pauvreté abandonnée « .
N
M. l'Abbé Michel fait connoître les divers
établiffemens utiles qu'on doit à M.
DE FRANCE.
Marduel; ils étoient particulièrement admirés
du célèbre Docteur Franklin , qui le
confultoit fur ceux qu'il projetoit en Amérique
on eft faifi d'une admiration refpectueufe
, lorfque M. L. M. nous repréfente
ces deux fages vieillards , qui , dans leurs
différentes carrières , n'eurent d'autre bi
que le bonheur de l'homme , cherchant
enfemble les moyens de les rendre plus
heureux dans un autre hémisphère.
On regrette que le ton du difcours de
M. L. M. ne foit pas un peu plus foutenu.
Des tournures répétées , quelques expreffions
peu oratoires au milieu des plus
grandes beautés , prouvent que le fentiment
lui fait négliger la correction ; ce n'est que
dans fon ame qu'il cherche fon ftyle , élevé
lorfque le fujet l'entraîne , & fouvent négligé
quand il ceffe d'être animé. Avec
autant de raifon & de fenfibilité , il fera
un des Orateurs les plus précieux à la Ré
ligion & à l'humanité , s'il parvient à corriger
ces imperfections.
B 4
MERCURE
VARIÉTÉ S.
SUR L'INSOUCIANCE ,
Traduit de l'Anglois.
LORSQUE
ORSQUE je réfléchis à l'état de tranquillité
& de bonheur dans lequel j'ai paffé ma première
enfance à la campagne , je ne puis me défendre
d'un fentiment de trifteffe , en penfant que cer
heureux temps eft écoulé fans retour. Alors tout
dans la Nature me fembloit propre à faire naître
la joie pour être content , je n'avois pas befoin
de plaifirs bien recherchés. La groffe gaîté du
Campagnard m'enchantoit je m'imaginois que
le dernier effort de l'efprit humain étoit de faire
des calembourgs , & qu'il n'y avoit pas de manière
plus délicieufe d'employer fa foirée , qu'en
jouant aux Propos interrompus ou aux Gages touchés.
Charmante illufion , que ne peux-tu durer
encore ! Mais je trouve que notre caractère s'aigrit
à mefure que nous avançons en âge & que
nous acquérons des connoiffances . Mes jouiffances
maintenant font peut-être plus délicates ;
mais elles font bien moins vives.: le plaifir que
me fait un excellent Acteur , ne peut aucunement
fe comparer à celui que j'éprouvois en voyant
un Plaifant de campagne contrefaire un Quaker
pérorant devant un nombreux auditoire ; & le
chant d'une Virtuofe n'a pas pour moi la moitié
des charmes de ces vieilles ballades que chantoit
ma Nourrice , & qui me faifoient verfer des pleurs.
DE FRANCE.
33
)
Les Ecrivains ont cherché dans tous les temps
à prouver que le plaifir n'étoit point dans les
objets extérieurs offerts à notre amuſement, mais
qu'il étoit uniquement en nous - mêmes . Si notre
ame fe trouve dans un état de fatisfaction , nous
voyons tout fous un afpect riant : ce qui fe préfente
alors à notre vue eft pour nous femblable
au cortège d'une proceffion quelques - unes des
perfonnes qui le compofent , peuvent bien être
ridicules , d'autres mal vêtues ; mais , à moins
d'être fou , on ne s'en fàche pas pour cela contre
le Maître des cérémonies.
Je me rappelle avoir vu dans une des villes
fortes de la Flandre , un Forçat qui ne paroiffoit
nullement mécontent de fon fort : il étoit eftropié
, difforme , & enchaîné , obligé de travailler
depuis le matin jufqu'au foir , & condamné aux
galères pour le refte de fes jours . Eh bien ! malgré
cela , il chantoit , & fe feroit mis à danfer
s'il avoit eu fes deux jambes . A le voir , on auroit
dit qu'il n'y avoit pas d'homme plus gai &
plus heureux dans toute la garnifon . C'étoit - là
un véritable Philofophe pratique ! Un heureux
tempérament lui tenoit fieu de philofophic ; &
quoiqu'il fut loin de connoître la fageffe , il étoit
réellement fage. La lecture & l'étude l'auroient
bientôt tiré de l'efpèce d'enchantement dans lequel
il fe trouvoit ; mais l'une & l'autre lui
étoient étrangères . Tout ce qu'il voyoit lui fourniffoit
matière à rire. Son infenfibilité felon
beaucoup de gens , étoit la preuve d'un efprit
dérangé mais les Philofophes devroient défirer
de pouvoir imiter une pareille folie car enfin
la philofophie ne confifte qu'à fe perfuader qu'on
eft heureux , quand la Nature femble nous refufer
tous les moyens de l'être .
Ceux qui , comme notre Efclave , favent
BS
34
MERCURE
placer dans un point de vue d'où le Monde entier
fe préfente à eux du beau côté , trouveront
dans toutes les circonftances de la vie quelque
chofe qui provoquera leur gaîté. Qu'il leur arrive
à eux , ou à leurs amis , l'évènement le plus
malheureux , il ne pourra jamais rien changer à
leur humeur : ils regarderont tout l'Univers comme
un Théatre fur lequel on ne repréfente que
des Comédies ; & le fracas de l'héroïfine , les
écarts de l'ambition ne feront que rendre la
fcène plus ridicule à leurs yeux , & leur gaîté
plus piquante. En un mot , ils feront auffi peu
touchés de leurs propres infortunes , ou du récit
de celles des autres , que les corbeaux d'un enterrement
, quoiqu'habillés de noir , ne le font
de la mort de celui qu'ils portent en terre.
De tous les hommes dont j'ai lu l'hiftoire , le
fameux Cardinal de Retz eft celui qui poffédoit
cer heureux caractère au plus haut degré comme
il donnoit beaucoup dans la galanterie , &
qu'il ne haifoit rien tant que tout ce qui portoit
l'extérieur pédantefque de la philofophic , il achetoit
le plaifir à quelque prix que ce fut. Paffionné
pour le beau sexe en général , lorfqu'il rencontroit
une femme rebelle à fes défirs , il fe prenoit
auffi-tôt d'amour pour une autre trouvoitil
encore de la réfiftance dans celle-ci ? il n'alloit
pas nourrir dans le fond des déferts fa paffion
malheureufe, &fe confener en regrets fuperflus ;
mais fe perfuadoit qu'au lieu d'avoir été amoureux
il avoit feulement crú l'être , & fur le
champ il étoit confolé. Lorfqu'il éprouva les plus
grands revers de la fortune , & qu'il tomba au
pouvoir de fon mortel ennemi, le Cardinal Mazari
( qui le fit mettre au château de Vincennes ) ,
il n'appela jamais dans fon infortune la fageffe
on la philofophie à fon, fecours ; car il n'avoit
DE FRANCE. 35
de prétention ni à l'une ni à l'autre mais il
plaifantoit fur fon fort , railloit fon perfécuteur ,
& fembloit fatisfait de ſa nouvelle fituation . Dans
ce féjour de la défolation , éloigné de fes amis ,
privé de tous les plaifirs , même des commodités
de la vie , il confervoit encore fa gaîté , fe moquoit
de fes ennemis , & il poufla la plaifanterie
jufqu'à fe venger d'eux en écrivant la Vie de fon
Geolier.
Tout ce que l'homme fuperbe peut apprendre
de la fageffe , c'eft de favoir fe roidir contre le
malheur, & concentrer fon chagrin. L'exemple
du Cardinal nous enfeigne à être gai au milieu
des plus grands revers : qu'importe que cette gaîté
foit regardée comme une preuve d'infenfibilité Ou
même de bêtife ? elle fait notre bonheur : cela
ne doit - il pas nous fuffire ? Il faudroit être fou
pour ne s'eftimer heureux qu'autant qu'on paroîtroit
l'être aux yeux des autres. Pour moi je ne
paffe jamais devant nos prifons , où l'on enferme
pour dette , que je ne porte envie à la fécurité
qui règne encore parmi ces malheureux : féqueftrés
du monde , ils paroiffent avoir oublié toutes
les inquiétudes qu'on y éprouve.
Le plus fortuné des mortels que j'aye jamais
connu en ma vie , étoit un de ces réjouis que l'on
a coutume d'appeler de bons vivans . Lorfqu'il
étoit fans le fou, ce qui lui arrivoit fouvent , il
appeloit cela faire fon cours d'expérience au
demeurant, la meilleure pâte d'homme qu'on puiffe
trouver ; ne fe chagrinant jamais de rien , prenant
toujours galamment fon parti lorfqu'il effuyoit
quelque défagrément . Son apathie , & fur - tout
fon infouciance pour l'argent , avoit fi fort indifpofé
fon père contre lui , qu'il ne put jamais
fe rétablir dans fon efprit , malgré tous les
efforts de fes parens. Le Vieillard étoit au
B 6
36 MERCURE
fit de la mort . Entouré des ficns , parmi lefquels,
fe trouvoit auffi Dick , il faifoit connoître fes
dernières volontés : Je laiffe à mon fecond fils
André , dit l'Avare moribond , tout mon bien ,
» en l'exhortant fur-tout à être économe «‹. André
, du ton le plus touché , tel qu'on a coutume
de le prendre dans ces cas-là , dit : » Ah ! que
le Ciel vous conferve la vie & la fanté , pour
» que vous en puiffiez jouir vous- même cc.
ל כ
» Je recommande Simon , mon troifième fils ,
» aux foins de fon frère aîné , & lui donne en
outre 4000 liv. fterl. Ah ! mon père , s'écria
Simon dans la plus grande affliction, comme on
• n'en peut douter , que le Ciel vous conferve
la vie & la fanté , afin que vous en puiffiez
jouir vous - même cc. Se tournant à la fin vers
Dick : " Quant à vous , lui dit-il , vous ne ferez
jamais qu'un garnement & un vaurien ; vous
» n'aurez jamais le fou je vous laiffe un fchelling
& une beface. Ah ! mon père , s'écria Dick
→ fans la moindre émotion , que le Ciel vous
» conferve la vie & la fanté , pour que vous en
priffiez jouir vous - même «. Et par cette plaifanterie
, il fe confola de la perte de toute fa
fortune..
5
ככ
ל כ
Oui , laiffons le Monde crier après un Ban+
queroutier qui fe divertit , après un Auteur qui
fe rit d'un Public dont il eft fifflé , après un Général
qui méprife les reproches du vulgaire ignotant
; enfin , après une Coquette qui conferve
fon enjouement au milieu du fcandale qu'elle
cauſe ce font encore là les exemples les plus
fages que nous ayons à fuivre. Loin de chercher
à combatre le malheur avec les armes de la fermeté
& de la raifon , n'employons jamais pour
lui refifter que celles de la gaite. Par cette dernière
méthode , nous parvenons à oublier nos ca
DE FRANCE.
3.7
lamités ; tandis que par la première nous ne faifons
que les cacher aux autres. En voulant attendre
l'infortune de pied ferme , nous fommes furs
d'en recevoir quelques bleffures dangereufes ; mais
un moyen infaillible de les éviter , c'eft de fuir
à fon approche .
(Par Mile P. B... de G... )
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL
L y a eu Concert la veille & le jour
de Noël. Mlle. Maciurletti a chanté le premier
jour deux Airs Italiens , & a été jugée
d'une manière très -févère . Sa voix eft trèsjolie
, & elle annonce beaucoup de facie
lité ; c'en feroit affez pour faire applaudir
une Françoife ; mais on n'a pas fait grace
à une Italienne de fa mauvaiſe méthode
& des chofes de mauvais goût dont elle
affaifonne fon chant. Il faut cependant juftifier
le Public . On pardonne à un. Chanteur
national un début foible , parce que
ce n'eft qu'un effai ; il demande des encouragemens
, & il les obtient quand il les
mérite. Mais un Etranger qui fe préfente
doit être excellent ; c'eft un talent tout
formé qu'on en exige. Nous dirons peu
de chofe de Mlle. Davion, qui a joué un
38
MERCURE
Concerto de piano- forté . Cet inftrument
en général n'eft pas fait pour les grands
Concerts , & la mauvaife qualité du fon
de celui fur lequel elle a exécuté , a nui à
fon fuccès. On a fort applaudi la Symphonie
à deux clarinettes de MM . Solers &
Hayentshinck. M. Camille, jeune élève de
M. Stamitz pour le violon , a befoin de
travailler encore . La Scène de M. l'Abbé
Le Freux fur le Sonnet de Desbarreaux ,
a eu du fuccès , & elle en auroit eu davantage
, fi les paroles avoient prêté au
Compofiteur ; mais cet Ouvrage , pour la
forme des vers , pour le fond des pensées
& pour le genre d'expreflion , n'eft nullement
lyrique. Le Poëte a tout dit , &
n'a rien laiffé à dire au Muficien , qui a
été obligé de recourir aux lieux communs
de fon Art. L'Oratorio de M. le Brun de
l'Académie royale de Mufique , eft d'un
genre fimple , d'un chant facile , fans prétention
, & très-analogue aux paroles . On
l'a écouté avec beaucoup de plaifir. M.
Janeiwicz , Polonois , élève pour le violon
de M. Jarnowick , a été extrêmement applaudi.
On a trouvé fon exécution brillante,
fon intonation parfaite , & il a une qualité
de fon fort intéreffante ; en un mot
il a réuni les fuffrages des Connoiffeurs
& du Public .
DE FRANCE. 39
COMÉDIES FRANÇOISE & ITALIENNE .
E Public eft le Juge né , le premier Juge
des talens on ne fçauroit contefter cette
vérité , mais on peut mettre en queſtion , fi
le premier Juge des Arts & des Artiftes
doit en être le Bourreau. On le croiroit à
la manière indécente & groflière , à l'habitude
barbare que nos Parterres contractent
depuis quelque temps , & au ton d'irrévérence
avec lequel ils écoutent , accueillent
ou repouffent arbitrairement les Ouvrages
qu'on repréfente fous leurs yeux. Nous
avons déjà obfervé plufieurs fois que le
goût du Théatre étant devenu une manie
générale , la plupart de ceux qui fe conftituent
, dans nos Spectacles , les Juges de
l'Art dramatique , font dépourvus des connoiffances
néceffaires pour fixer juftement
le fort des Pièces de théatre ; que la liberté
qu'on accorde aux fpectateurs dégénère
fouvent en une licence répréhenſible , &
qu'il eft à craindre qu'une trop longue indulgence
n'accoutume une jeuneffe indifciplinée
, fans principes & fans éducation ( 1 ) ,
à des excès qui ne peuvent entraîner que
( 1 ) Il fe trouve toujours des gens honnêtes dans
nos Parterres , mais c'eft le petit nombre , principalement
dans les Parterres debout. Des Artifans de
la plus baffe claffe , des Perruquiers , des Coiffeurs
de femme , des gens fans aveu ; voilà ce qui les compofe
le plus ordinairement ; voilà les Juges des talens .
40
MERCURE
les plus fâcheux inconvéniens . Les circonftances
fe réuniffent pour nous convaincre
que nos obfervations étoient fondées , &
nous croyons devoir revenir fur ce que
nous avons déjà imprimé plufieurs fois .
C'est l'amour des Arts , du bien & de l'ordre
, qui nous a guidés juſqu'ici dans nos
réflexions fur les Parterres ; c'eft encore le
même fentiment qui nous guide , & nous
ne craignons pas qu'il nous égare .
On a voulu repréfenter au Théatre
François , le Mardi 18 Décembre , une Co-.
médie en cinq actes & en vers , intitulée
les Rivaux. Cette Pièce, imitée de l'Anglois
de M. Sheridan , a effuyé les plus grands
défagrémens dès le milieu du premier acte ;
a peine a - t- on écouté le fecond , & à la
feconde fcène du troisième , un Acteur a
été obligé de demander au Public s'il lui
plaifoit que l'on continuât ou que l'on cefsât
la repréſentation ; à quoi il a été répondu
de la façon la plus négative. Nous ne dirons
pas ce que nous avons penfé des deux premiers
actes des Rivaux , que nous avons à
peine entendus au milieu des fifflets & des
huées ; nous oferons même avancer que ,
dans la difpofition où fe trouvoient les efprits
, il eft heureux pour l'Auteur de la
Pièce qu'on ait laiffé fa repréſentation à
moitié , car tout annonçoit l'humeur & le
projet déterminé de repouffer fon Ouvrage :
mais nous demanderons fi l'Auteur des Rivaux
doit fe croire jugé , s'il a pu l'être en
effet par des Spectateurs en proie au caDE
FRANCE. 41
•
price , à la folie , au plaifir de nuire , à la
cabale , & à la prévention ; nous demanderons
fi quelques vers négligés & même ridicules
peuvent fullire pour motiver le dégoût
de ces prétendus connoiffeurs qui fourmillent
aujourd'hui dans les Spectacles , qui
raiſonnent , qui tranchent , & qui font le
fort des Pièces que la plupart du temps ils feroient
incapables de lire d'une manière même
fupportable ? Qu'est- ce donc que cette façon
de juger hâtive, expéditive & cruelle , qui devientaujourd'hui
familière à nos jeunes gens,
& quelle idée doit donner de leur délicateffe
& de leur raiſon , la volupté barbare
qu'ils mettent à humilier ceux qui travaillent
pour leurs plaifirs ? C'eft dans les
mours publiques , dans l'obfervation plus
ou moins exacte des bienféances , de l'honnêteté
, & du refpect civil , qu'on diftingue
l'état préfent du caractère d'une nation.
Que dira- t-on de la nôtre , fi on la juge
fur fa conduite habituelle dans nos Spectacles
? Si quelques centaines d'étourdis , ou
de fots en cabale , ne repréfentent pas la
nation , il eft au moins certain qu'ils y
tiennent & qu'ils la déshonorent ; que l'on
mette donc un frein à leurs excès , il en eft
bien temps.
Le 26 du même mois, à la Comédie Italienne
, la première repréfentation du Prifonnier
Anglois a éprouvé un fort plus fàcheux
que celui des Rivaux. Jamais la mutinerie
, la fureur de nuire , la rage de la
perfécution, n'ont éclaté d'une manière plus
42 MERCURE
fenfible & plus fcandaleufe. C'étoit peu
pour la foule de mutins affemblés , & dont
les têtes s'étoient portées tout à coup au
plus haut degré d'exaltation , d'avoir chagriné
deux Auteurs eftimables il leur
manquoit de donner aux Acteurs une partic
de l'humiliation qu'ils fe plaifoient à répandre
fur tout ce qui les entouroit. Ils
ont fuppofé à des Comédiens troublés &
inquiets , des torts qu'ils n'avoient point ;
ils ont multiplié les cris , les fifflets , les
huées , les injures , les perfonnalités , &
cette incroyable fcène s'eft renouvelée le
lendemain 27 (1 ) . Et c'eſt à Paris , au fein de
la Capitale de la France , chez une nation
qu'on appelle gaie , polie , douce & aimable
, que de pareilles fureurs fe manifeftent
fouvent depuis trois ans ! Nous avions
prévu une partie de ces événemens ; nous
avions , à plufieurs reprifes , invité MM. les
Comédiens Italiens à affeoir leur Parterre ,
à faire , pour y parvenir , les facrifices néceffaires
, bien fürs que d'ailleurs ils en retrouveroient
le prix ; on ne nous a point
écoutés ; il faut efpérer qu'enfin une fatale
expérience ouvrira les yeux fur la néceffité de
fuivre notreavis, qui eft, nous pouvons l'affurer,
celui de tous les gens honnêtes & de tous
( 1 ) On a porté l'indécence jufqu'à jeter fur le
théatre des pièces de menue monnoie , des boutons
d'habit , des morceaux d'orange. Quatre Coiffeurs
de femme fe vantoient , le Jeudi 27 , au Café de la
Comédie Italienne du tapage qu'ils avoient fait ,
& regrettoient de n'en avoir pas fait davantage.
DE FRANCE. 43
ceux qui aiment l'ordre & le repos publics .
Il eft certain que les Parterres aflis peuvent
n'être pas plus favorables aux Auteurs que
les Parterres debout ; celui de la Comédie
Françoife en fait foi : mais au moins la cabale
ne peut pas fe mafquer dans les premiers
auffi facilement que dans les autres ;
le flux & le reflux de la foule ne peuven :
pas y faciliter l'évafion des mutins & des
chefs de parti ; au moins l'homme honnête
, qui ne s'y rend que dans l'intention
de jouir du plaifir du fpectacle , peut- il
facilement échapper au chagrin d'être confondu
avec les tapageurs , à la crainte d'y
courir le rifque de fa liberté , peut- être de
fa vie ; & tous ces avantages font affez
grands, pour valoir la peine d'être remarqués
. Il faut encore ajouter qu'en redoublant
de févérité dans la police intérieure
des Spectacles , en portant fur les habitués
des Parterres un coup d'oeil exact & attentif
, il eft plus facile aux perfonnes chargées
de maintenir l'ordre public , de démêler
les mal-intentionnés dans les Par→
terres affis , que dans les Parterres debout ,
& il eft bien à défirer que l'on veuille
apporter dans toutes nos Salles ce redoublement
de févérité que nous avons déjà
invoqué , que nous invoquons encore , parce
qu'il eft néceffaire , indifpenfable , parce
fans lui , l'Art dramatique , le courage
des Auteurs , le talent des Comédiens ,
l'honnêteté publique , & le refpect dû aux
bienféances , tout eft perdu fans refſource ,
que ,
44
MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
PROSPECTUS du Tableau Statiſtique de l'Europe
par M. Beaufort , ancien Secrétaire de Légation de
France.
Pour donner une idée exacte de la Statistique
ce premier élément de la Science Politique , & fi
néceffaire à l'éducation des Princes , & de tous
ceux qui ont quelque part au Gouvernement
l'Auteur s'eft attaché à en raffembler tous les rapports
, pour la préfenter fous un feul point de vue.
Ce Tableau eft compofé de quatre Parties ,
c'eft-à-dire , de quatre grandes Cartes , dont chacune
repréfente fur 18 colonnes partagées en 5
principales Divifions , la Conftitition politique &
économique de chaque Puiffance qu'elle contient.
La première Divifion , compofée de 4 colonnes,
repréfente l'état de la population actuelle de toutes
les Puiffances de l'Europé."-
La feconde , formant 2 colonnes , offre , avec
tous fes détails , les forces de terre & de mer de
chaque Puiffance en temps de paix.
Là troisième , confiftant en 4 colonnes , repréfente
l'état des Finances actuelles de toutes les
Puiffances .
La quatrième , formants colonnes , renferme
la Conftitution politique & législative de toute
l'Europe.
La cinquième & dernière Divifion , confiftant
en 2 colonnes , contient l'Agriculture , les produe
tions du fol , & le Commerce . 1
A la fuite de ces cinq Divifions , qui forment
enfemble 18 colonnes für un feul point de vue
DE FRANCE. 4'5
fe trouve encore une colonne d'Obfervations
chronologiques & politiques , fondées tant fur les
anciens que fur les nouveaux Traités.
On voit que cet Ouvrage peut être utile à de
nombreufes claffes de Citoyens.
Le prix des quatre Parties, imprimées par Didot
latné , fur grand raifin fort , eft de 6 liv. Ily en
a quelques exemplaires en papier vélin d'Annonay,
A Paris , chez Didot fils aîné , Libr. , rue Dauphine
, No. 116.
NOUVEAU Calendrier ufuel & perpétuel , en
une feule feuille , orné d'architecture , approuvé
par MM. Pingré & de Lalande , de l'Académie
Royale des Sciences. A Paris , chez le Sr. Maſſon,
rue S. André, Nº. 26 ; Maſſon , Lib. rue S. Denis,
No. 408; Crapart , Lib. rue d'Enfer , porte S. Michel;
Blin , Lib. ; & Crouzel , Md . d'Eftampes , rue St-
Jacques. Prix , 7 liv. 4 f.; & en cadre doré d'un
pouce , 13 liv. 4 L.
ALMANACH de la Samaritaine , avec fes Prédictions
pour l'année 1788. Prix , 24 f. A MM.
les Parifiens . Au Château de la Samaritaine ; &
fe trouve à Paris , Hôtel de Mefgrigny , rue des
Poitevins ; & chez les Marchands de Nouveautés.
Cet Almanach arrive recommandé par celui de
l'année précédente , qui s'eft montré avec beau
coup de fuccès. Comme il a le même mérite , il
faut efpérer qu'il jouira de la même fortune. Il
cft un peu moins gai que fon aîné ; mais il eft
moins jeune que lui.
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Dames. A
Paris , rue & Hôtel Serpente.
Ce Volume eft le 8e. des Mélanges , & contient
des Traductions en vers & en profe de plufeurs
Poëtes Grecs.-
46 MERCURE
La Soufcription pour 24 Volumes reliés eft de
72 liv. , & de 54 liv. brochés.
VOYAGES en Allemagne du Baron de Riesbeck,
traduits de l'anglois , & revus fur l'original allemand
, avec une Carte d'Allemagne , 3 Volumes
in- 8 ° . de plus de 300 pages chacun . Prix , broc.
8 liv. A Paris , chez Regnault , Lib. , rue Saint-
Jacques , vis-à-vis celle du Plâtre.
CONSERVES de Rofes fèches & liquides . A Paris,
chez le Sr. LEFEBVRE , Md. Epicier , au Magafin
de Provence , rue de l'Arbre-Sec.
Les Conferves de Rofes, de la compofition de
M. Opoix , Maître en Pharmacie , à Provins ,
& Membre de plufieurs Académies , jouiffent d'une
eftime, & d'une réputation méritées. Le Dépôt en
a été établi chez le Sr. Lefebvre, qui , par l'intelligence
& l'exactitude qu'il a mifes dans la diftribution
a parfaitement répondu aux vûcs de
l'Auteur. C'eft d'après cela , & par une nouvelle
preuve de fa confiance , que M. Opoix vient de
le rendre , feul & unique dépofitaire d'un Sucre
d'orge en boîte , qu'on nous affure égaler , par fes
propriétés , celui du Sieur Moret . On le dit même
d'un goût plus fuave,
›
Le Sr. Lefebvre , toujours zélé pour le fervice
public , annonce auffi qu'on trouvera chez lui toutes
fortes de comeftibles , notamment des Pâtés
de Foies gras aux truffes , de 24 , 48 & 72 liv. ;
-Terrines de Nérac aux truffes , de même.- Pâtés
de Dindes aux truffes , croûte fine , de 24 à 30 liv,
- Pâtés de Poulardes aux truffes , de 18 à 20 liv.
Timbales aux truffes , de 18 à 20 liv. Timbales
de 2 Perdreaux aux truffes , Is liv. - Dindes
aux truffes du Périgord , de 24 à 30 liv, &c, &c.
Langues fourrées aux truffes ; Sauciffons & Mortadelles
de Bologne & de Provence , à 2 liv. 15.
-
--
DE 47
+ FRANCE.
-
-
---
-
la livre &c. Liqueurs Françoifes ; - Liqueurs
étrangères ; Liqueurs de Madame Chaffevent ,
ci-devant veuve Amphoux. Vins de liqueurs, &c.
Nous n'avons pu détailler les divers Articles du
Sr. Lefebvre ; mais fon Magaſin a de quoi fatisfaire
aux défirs des Amateurs dans tous les genres
qui concernent l'Epicerie. Il fait des envois en
Province.
ON vend chez le Sr. LABAT , Tapiffier , rue de
la Roquette , Cour des Moulins , Fauxbourg Saint-
Antoine , à Paris , la Lumière pour la nuit , inventée
en Angleterre , divifée par Paquets pour
365 jours . Une feule de ces Lumières fuffit pour
une nuit il s'agit de les mettre dans un verre
rempli d'eau & d'huile d'olive. La lumière qu'elles
produifent eft très - vive & très - nette. Une propriété
particulière de ces Lumières , eft d'attirer
& confommer les mauvaiſes vapeurs de l'air du
lieu où elles brûlent ; ce qui doit engager à s'en
fervir , fur-tout dans les chambres des malades.
Le prix eft de 30 fous le Paquet , pour une année
entière.
LES illuftres François , ou Tableaux hiftoriques
des Grands Hommes de la France, par M. Ponce ;
7e. , 8e. & ge. Livraiſons. Prix , 9 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Saint-Hyacinthe , N° . 19 .
Le but de cet Ouvrage cft vraiment eſtimable .
Chaque Cahier eft compofé de trois Livraifons
de deux Eftampes chacune . Celui - ci contient les
Portraits de Louis de Bourbon , fecond du nom ;
d'Anne - Hilarion de Cotentin', & de Tourville
de La Fontaine , de d'Agueffeau , de Lulli , de
Quinault , de Hardouin , & de Manfard."
LA Paix qui ramène l' Abondante , peint par
Mme. Le Brun , Peintre du Roi , gravé par Pierre
Viel . Prix , 12 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue
MERCURE DE FRANCE.
Saint - Jacques , vis -à-vis le Collége de Louis-le-
Grand , No. 173 ; & chez Bafan & Poignant ,
rue & Hôtel Serpente.
Cette Eftampe , qui eft d'un bel effer , fait pendant
à l'Innocence qui fe réfugie dans les bras de
la Justice , gravé par Barthollozzi.
NUMÉROS 215 & 216 , complettant la 9e . Année
du Journal d'Ariettes Italiennes , dédié à la
Reine. Le N°. 215 contient un Air del Signor
Mengozzi : Donne donne chi vi crede , degli fchiavi
per amore ; & le 216 , le Duo du même Opéra.
Ce Journal , qui fe continue toujours avec plus
de foin & plus de fuccès , contient 24 Numéros
par année il en paroît un tous les quinze jours,
compofé d'un Air, d'une Scène, d'un Duo , &c.
avec les paroles italiennes & l'imitation françoife.
On s'abonne chez M. Bailleux , Md. de Mufique
de la Famille Royale , rue S. Honoré , près celle
de la Lingerie. Prix de l'Abonnement , 36 livres
pour Paris , & 42 liv. pour la Province. Chaque
Numéro , 2 liv. 8 f. , ou 3 liv. 12 f.
Αν
TABLE.
Ubrave Thuret.
1
3 Eloge funèbre.
4 Variétés . A M. A*** , Avocat.
La Mère attachée, Anecd.
Charade, Enigme & Log .
Etrennes de Mnemosyne. 15 Annonces & Notices.
Concert Spirituel.
13 Com . Frang. & Ital.
APPROBATION.
27
32
37
39
44
J'AT lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi s Janvier
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puifle en
empêcher l'impreffion. A Paris , le 4 Janvier
1788. RAULI N.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 12 JANVIER 1788 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSÉ.
ÉPIT RE
A M. MORE L , Doctrinaire , l'un des
Profeffeurs de Rhétorique du Collège
Royal-Bourbon d'Aix, écrite de fa campagne,
où l'Auteur s'amufoit à la Chaffe.
DANS la paifible folitude ,
Ou je jouis de mes loisirs ,
Tu crois peut-être que l'étude
M'occupe & fait tous mes plaifirs :
Tu crois me voir à mon pupitre ,
Le teint pâle , l'oeil égaré ,
No.2. 12 Jany. 1788
C
·50 MERCURE
Rimer une Ode ou quelque Epître
Sur un diner mal digéré.
Que ton efprit fe défabuſe ;
Mon plan de vie eſt dérangé :…..
Avec grande joie , à ma Mufe ,
Pour deux mois j'ai donné congé.
Le changement fouvent amufe ;
Et pour mon bonheur , j'ai changé.
Ma Lyre pour une Arquebufe .
Le nouveau goût auquel je tiens
L'emporte fur la Poéfie .
De toute la Mythologic ,
Aujourd'hui je ne me fouviens
Que de Diane & de fes chiens.
1
Tu conccyras cette folic ,
Toi qui de Phébus fuis les loix :
Aux champs , quand j'allois autrefois ,
Plein de mon démon poétique ,
Je voyois les objets , je crois ,
A travers un verre magique.
Des Faunes peupleient les forêts ,
Et chaque onde avoit få Nayade ;
Chaque arbre enfermoit les attraits
De quelque timide , Dryade .
Si je voyois , près d'un vallon ,
Une colline un peu riante ,
Soudain j'y plaçois Apollon
Et toute la Troupe favante
DE FRANCE. Si
Sous les yeux j'avois l'Hélicon ;
Mais aujourd'hui qu'en bandoulière ,
A mes côtés font fufpendus
Un fufil , une gibecière ,
Aujourd'hui je n'apperçois plus
Dans une forêt qu'un grand gîte
Où fe raffemblent cerfs & daims ;
´Dans un arbre qu'une guérite ,
Où m'embufquant tous les matins ,
Et de l'oeil , faiſant ſentinelle ,
Je puis d'une balle mortelle
Foudroyer de pauvres lapins :
Un ruiffeau n'eft pour moi qu'une onde ,
Où parfois je puis rencontrer
Une bécaffe vagabonde
Qui viendra s'y défaltérer ;
Et la côte la plus féconde ,
S'il n'y volète des perdreaux ,
A mes yeux de tous les côteaux
Eft le plus ftérile du monde.
Tu vois que de la paffion
Mon goût a tout le caractère ;
Mais la Chaffe m'eft falutaire ;
Je devrois l'aimer paz raifon.
Lorfque j'allois fur l'Hélicon
Faire la cour aux Neuf Pucelles ,
Souvent je les trouvois cruelles ;
Et , dans plus d'une occafion ,
C 2
'52 MERCURÉ
J'ai rapporté de l'Hypocrène ,
Avec une indigeftion ,
Ou la colique , ou la migraine ;
Mais , depuis qu'Amant des forêts ,
Suivi d'une meute aboyante ,
Je vais , à travers les guérets ,
Au loin répandre l'épouvante ;
Depuis que ,
fur un roc défert ,
Ou bien dans quelque antre fauvage ,
Je mets quelquefois mon couvert ,
Et me régale de fromage :
Depuis , il faudroit voir la faim
Que j'apporte le foir à table ,
Lorfque je fonds fur un lapin ,
Ou que je tombe ſur le rable
D'un lièvre tué de ma main.
Moi qui , fous le joug de la rime
Et fous celui d'un Médecin ,
Ne dinois que peu le matin ,
Et ne foupois point par régime ;
Aujourd'hui , mangeur furieux ,
Rien n'échappe à ma dent cruelle
Je dîne bien , je foupe mieux ;
Et pour ma faim toujours nouvelle ,
Tous les mets font délicieux.
AUSSI mon teint naguère have ,
Prend la couleur de la fanté ;
Et ma joue autrefois concave ,
Acquiert de la convexité ,
DE FRANCE.
$3
OR , n'attends pas que de ma lyre
Je tire des fons en ces lieux.
Phébus ici n'a point d'empire ;
Sa foeur y reçoit tous mes voeux.
J'ai pourtant , Morel , un ouvrage
Bien digne de voir le grand jour ;
C'eft un frais & large vifage :
Tu le verras à mon retour.
C'eft , je penfe , dans ce féjour ,
Du temps avoir fait bon ufage.
POUR toi , qui reçus en partage
Un talent facile & brillant ,
Toi qui jouis de l'avantage
De t'engraiffer même en rimant ;
Sans doute que , dans ce moment ,
Réveillant ta Mufe endormie ,
Tu vas , de ton heureux génie ,
Laiffer un nouveau monument .
Vainqueur du Matérialifte ,
Attaqueras-tu l'Egoiſte ,
Ou l'impitoyable Traitant ,
Ou de nos moeurs l'Apologiſte
Morel , quel que foit ton deffein ,
Franchis feulement la barrière ;
Ton triomphe fera certain.
La Gloire , une palme à la main ,
T'attend au bout de la carrière.
POUR moi , dont la Mufe moins fière ,
C 3
$4 MERCURE
Ne peut traiter ces grands fujers ,
Fidèle Amant de la Nature ,
J'irai , de champêtres objets ,
Un jour bafarder la peinture.
Peut-être un Critique dira :
Le Poëte de Germanie ,
Geffner , avoit peint tout cela ;
Mais des traits qu'il ne lancera ,
Si ta gloire échappe à l'envie ,
Ta gloire me conſolera,
( Par M. Joſſaid , Dottrinaire , l'un des
Prof. du Coll. Royal-Bourbon d'Aix. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
; LE
E mot de la Charade eft Bocage celui
de l'Enigme eft Ecurie ou Etable ; celui du
Logogriphe eft Carabine , où l'on trouve
Ane , Nice , Nice dans le Mont - Ferrat ,
Bar, Arne, Fleuve d'Italie , Racine, Auteur,
Racine, plante , Cane , Rac , Raie , Rire ,
Carie , Race , Arabe , Cain , Racine d'algèbre
, Bec , Rein , Car, Arc , Bac , Raab,
Raab en Hongrie , Rab Arrabo,
4
DE FRANCE. 55
CHARADE.
RARE & précieufe matière ,
Mon premier plaît à tous les yeux ;
Mon fecond menace les cieux
Du fommet de fa tête altière .
Si de mon tout vous voulez faire emploi ,
Peintres & Barbouilleurs , méfiez-vous de moi.
( Par M. B *** , Ing. des P. & C. à Toul. )
ÉNIGM E.
FILLE d'un père très -pointu ,
Je ne fuis nullement aiguë ;
Mais je ne fais pas dépourvue
De propriété , de vertu.
A maint ufage fort utile ;
Toujours fouple , toujours docile,
Mon arme eft un foible bâton : .
On ne m'approche qu'à tâton ;
Et dans les champs , comme à la ville ,
Avec trois pieds j'en fixe mille .
( Par un Aff. Littér, de Périgueux. )
LOGOGRIP HE.
ENTRE les jolis doigts d'Annette
On me furprend bien des fois en un jour !
56 MERCURE
Puis je repofe tour à tour
Sur fes genoux ou fur fa colerette.
Lecteur , redoute fon courroux.
A la fâcher , fi l'on t'expofe ,
Je lui fers d'arme contre tous ,
Malgré fon air naïf & doux ;
Souviens-toi que l'épine accompagne la rofe.
Si , d'après ce raifonnement ,
Tu ne m'entends pas clairement ;
Pour te rendre la chofe nette ,
Dans mes huit pieds , on rencontre à fon tour
Un des attributs de l'Amour ,
Dont il proferit l'uſage auprès de mon Annette ;
L'oifeau de Jupiter ; ce qui nage fur l'eau ;
La rencontre fâcheufe à faire en fon tonneau ;
Quatre pronoms , & le nom d'une ville ;
Celui d'un Saint ; celui d'un imbécille ;
Et celui d'un filet , la terreur des oiſeaux ;
Un terme de Blafon ; l'endroit d'une rivière
Qu'on traverſe ailément fans pont & fans bateau ;
La qualité d'une arme meurtrière ;
Ce qu'on n'eft point dans le danger;
Un fynonyme de léger ;
Le tiers ou le quart d'une côte';
1
On y trouve encore une note :
Et bref, afin de finir en un mot ,
Ce qui vient fur un arbre & qui n'y plaît pas trop.
( Par un Dragon du Rég. de Boufflers. )
DE FRANCE.
59
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ARS Artium , feu , de Officio Paſtorali
Carmen : L'ART des Arts , Poëme fur
les Devoirs des Pafteurs , fuivi d'une
Concordance des principales Maximes
qu'il renferme , avec les Maximes des
Pères , ou de divers Auteurs connus dans
l'Eglife ; in- 8° . de 500 pages ; par le
P. DEL MAS , Prêtre de la Doctrine
Chrétienne , & Curé de Villebourbon , à
Montauban. A Paris, chez la veuve Defaint
, Libraire, rue du Foin S. Jacques ;
& à Montauban , chez P. T. Cazamea ,
Libraire-Juré.
LE fiècle de Louis le Grand , cet âge
d'or de la Poéfie Françoiſe , vit éclore en
même temps des chef- d'oeuvres de latinité
moderne. Les Mufes Latines , fi négligées aujourd'hui,
n'étoient pas alors courtisées avec
moins de foin que les Mufes Françoiſes.
Tandis que Defpréaux , Racine , Molière ,
La Fontaine faifoient fleurir notre idiome ,
un Rapin , un La Rue , un Commire , un
CS
58
MERCURE
Santeuil reffufcitoient celui de Virgile &
d'Horace , & faifoient retentir les rives de
la Seine de ces fons favans & harmonieux,
que répétèrent autrefois les échos de Tibur
& de Mantoue . Leurs doctes Productions ,
eftimées à la Cour & à la Ville , ne contribuèrent
pas peu à établir l'empire du bon
goût. Nos meilleurs Ecrivains François ne
fuffifent pas pour alimenter le génie poétique
, & pour donner un libre effor à l'imagination.
Le latin , par fes dactyles & fes
fpondées , par fes inverfions multipliées ,
eft plus harmonieux & plus poétique que
le françois. Il parle à l'oreille d'une manière
plus accentuée : il fait tout peindre
par la quantité des fyllabes & la variété des
inverfions. En faut-il des exemples ?
Et magnos membrorum artes, magna offa lacertofque.
Ce vers n'a-t-il pas quelque chofe de gigantefque,
& en quelque forte l'attitude de
l'Athlète que Virgile a voulu peindre ? Nous
mefurons la vafte étendue des mers en lifant
ce fpondaïque dans Ovide :
Nec brachia longo
Margine terrarum porrexerat Amphitrite.
On doit fentir ici combien le génie du
Poëte eft heureuſement fecondé par le génie
de fa Langue. Voyez cet autre vers de
Virgile. Ne fommes- nous pas douloureufement
attendris par la lenteur douce & trifte
de fon harmonie ?
DE FRANCE.
ز و
Extinctum Nympha crudeli funere Daphnim
Flabant.
Ne danfons - nous pas , en quelque forte ,
à la cadence joyeuſe de celui-ci , où la rapidité
fautillante des dactyles eft fi heureuement
mife en uſage ?
Saltantes Satyros imitabitur Alphafibaus.
La lecture des Latins & des Grecs eft effentielle
pour perfectionner le fens poétique
, fi je puis m'exprimer de la forte :
avec les plus heureufes difpofitions nous
ne ferons que des progrès médiocres , nous .
n'atteindrons jamais à la hauteur de l'Art , fi
nous bornons nos études aux Livres françois.
Nous enrichiffons notre idiome par
in commerce continuel avec les Anciens.
Nos plus illuftres Modernes doivent une
partie de leur gloire à l'étude de ces mêmes
Ecrivains , dont la Langue cft peut- être
aujourd'hui trop négligée. Quelle que foit
l'indifférence de notre fiècle pour la poéfie
latine , elle ne peut nous faire honneur.
J'aime à penfer qu'elle n'eft pas encore
univerfeile. S'il fe rencontre en France peu
de Lecteurs de vers latins modernes , on
en trouve beaucoup en Italie , en Allemagne
, en Hollande , & en Angleterre. C'eft
à ces Savans divers que nous offrons particulièrement
le Poëme du P. Delmas. Nous
l'annonçons comme une de ces Productions
qui , de nos jours , ne brillent qu'à de
t
C6
MERCURE
longs intervalles fur l'horizon du pays Latin.
L'agrément du ftyle s'y trouve réuni à la
folidité des maximes. Que d'onction dans
les fentimens que d'élégance , que d'énergie
dans les expreffions ! Comme ce Jour- ,
nad eft fur tout confacré à la Littérature
nationale , je citerai peu & au hafard. Voici ,
un morceau qui fuit l'invocation :
---
Virtutem Patres , fi&tâ fub imaginè , pingunt
Prerupto fimilem monti qui vertice tangit
Sidera. Montis ad ima pigro molimine reptant
Abduli vitiis , & qui modò recta capefcunt.
hùc
Naufragium , huc properant , mundi fuper æquora
paffi ,
Correpta minibus tabula quam fummus ab alto
Projecit calo Pater , ut feliciter airis.
Fluctibus emerfi , prima reddantur arene.
Altius evetti & medio qui monte laborant ,
Hi funt qui fragiles recto mediocriter hærent.
Montis ad extremum fulgentibus haud procul aftris
Sublimes tandem pofuêre fedilia mentes ,
Quæ coeleftia avent (pretis connubia terris :
Palmas de fummo Sponfus protendit Olympe.
Les Latiniftes remarqueront fans doute cette
harmonie favante & pittorefque ;
Montis ad ima pigro molimine reptant.
La mefure pénible & haletante de ce vers
peint l'effort de ceux qui graviffent à peine
at bas du roc inacceffible. Le P. Delmas a
DE FRANCE 61
voulu fans doute imiter ce vers admirable
de Santeuil :
ور
ور
""
Dùmfcanduntjuga montis anhelo pectore Nympha.
& l'imitation eft heureufe. Ceux pour qui
toutes ces beautés font cachées , faute d'être
verfés dans le latin , retrouveront du moins
les penſées du P. Delmas dans la Verſion
élégante & fidelle qu'il a jointe à fon texte,
» Les Maîtres de la vie fpirituelle nous
repréfentent la Vertu fous l'emblême
» d'une montagne efcarpée , dont la cime
s'élève jufqu'aux Aftres . Au pied du mont
» rampent ces ames foibles , qui , à peine
» affranchies de l'efclavage du péché , com-
» mencent d'entrer dans les fentiers de la
juftice. C'est là que ceux qui ont fait
naufrage fur la mer de cé monde , s'empreffent
d'arriver après avoir faifi la planche
fecourable que le Dieu de miféri-
» corde leur a jetée du haut des Cieux ,
» pour les arracher à la fureur des flots &
les faire aborder au rivage qu'ils avoient
» eu le malheur d'abandonner. Les ames
» encore fragiles , & d'une vertu médiocre,
font plus haut, & graviffent vers le mi-
» lieu de la montagne. Au fommet , non
» loin des céleftes demeures , on voit ccs
» ames fublimes qui ont pris un vol hardi
» pour perdre la terre de vue & s'élever
jufqu'à l'Epoux tendre & chéri qui leuri
و د
"
ود
ود
95
و د
""
" tend les bras ".
•
,
Ce qui fuit prouve mieux encore com→
621
MERCURE
bien le P. Delmas eft favant dans la verfification
latine. Les Modernes portent fouvent
jufqu'au fcrupule. l'attention à éviter
les hiatus & les élifions ; mais cet excès de
délicareffe eft un fcrupule d'écolier. Voyez
quels heureux effets réfultent ici de la rencontre
fréquente des voyelles élidées les
unes par les autres.
Mens vitio emerfa ingentes ægrè exerit aufus ;
Illi feu frangat primas miferabile vires
Naufragium ; ante nimis pafta feu farcina carnis
Feffam affigat humi . Talis diù hirundo laborat ,
Quæ dum vere novo malefidâ ludit in undâ ,
Et leviter volitans rapidis quatit æthera pennis ,
Undofo imprudens immergitur ata barathro.
Hanc mare fi refluum limofo fortè relinquat
Littore , mox captare fugam conata volátu ,
Vix æquat plumis humilem rorantibus algam ;
Et priùs apricis nifi pandat folibus alas ,
Sæpiùs & multo jaƐtet tentamina nifu
Aerios nunquam fuperabit garrula nimbos. -
و ر
» Ah ! c'eft avec la plus grande difficulté
» -qu'une ame , qui vient de fe dégager de la
" boue des paffions , peut prendre un effor
› fublime , foit que le naufrage ait épuifé
fes forces , foit que le poids d'une chair
» trop flattée auparavant l'affaiffe & l'oblige
de ramper. Tels font les longs & péni-
» bles efforts d'une hirondelle en fortant
» des abîmes , où un vent impétueux l'a-
30.
و ر
DE FRANCE. 63
» voit précipitée ; tandis qu'au retour de
» la belle faifon , elie fe jouoit fur l'onde '
perfide , & frappoit légèrement du bour
» des ailes la furface des mers . Si par ha - `
» fard les flors , en reculant , la laiffent en
ور
"
>>
vie fur le limon , on la voir d'abord
» fatiguer vainement fes ailes pour s'en-
» fuir , & s'élever à peine au deffus des
joncs qui bordent le rivage. Ce n'eſt
qu'après avoir plufieurs fois expofé fon
plumage aux rayons du foleil , & fait di-
» vers effais, qu'elle peut enfin prendre l'ef-
..❞ for dans les airs , & fe perdre en gazouillant
dans la nue "
"3
و ر
33
ور
Plus on relira ces vers , plus on verra
qu'on ne peut affez admirer le travail , le
ftyle , & le talent poétique du P. Delmas .
Quel art favant dans ce vers expreffif !
Feffam affigat humi . Talis diù hirundo laborat , &c..
Quoique ce Poëme foit du genre didac- '
tique , on peut dire qu'il eft plein de feu , "
de mouvement, & de variété. On y trouve
un heureux mélange de préceptes , de def
criptions , & de narrations ; mais elles font
toutes puifées dans le fujet même. Un
Poëte qui n'a pas affez de génie pour trouver
cette variété dans fon propre fonds , a
recours à des épiſodes inutiles , & fe perd
dans des digreffions vagues. Les épisodes
du P. Delmas n'ont point ce défaut. Ses
digreffions font identifiées à fa matière principale.
Voyez au IVe. Chant avec quelle
64
MERCURE
-
adreffe , pleine de fimplicité , il amène les
confeils qu'il veut donner aux Paſteurs.
Au nord du vallon où je reçus le jour ,
dit - il , eft une colline couronnée de rochers
& de forêts. Là , je vis dans mon
enfance un amas de ruines entaffées , retraite
des hiboux & des oifeaux . finiftres.
Là eft aujourd'hui une maifon riante , habitée
par un Prêtre vénérable , qui , après.
avoir vécu long - temps pour les autres ,
vit dans la folitude uniquement pour luimême.
Crifpe eft fon nom. Je réfolus de
l'aller voir pour recevoir de fa bouche
des avis convenables à ma jeuneffe & à
mon inexpérience. » Avant d'arriver à l'habitation
du faint Vieillard , on trouve
» d'abord un beau jardin terminé par une
large bordure couverte d'un gazon yert
" & toujours femé de fleurs nouvelles.
» C'eft un point de vue d'où l'on peut
contempler le Tarn , qui ferpente dans la
plaine ; femblable à une couleuvre monf- .
» trueufe dont les replis immenfes occuperoient
le vallon dans toute fon étendue "..
و ر
و ر
و ر
Hofpitium culti occurrunt intrantibus horti ,
Qua circùm ampla per extremos deducitur ora
Gramine læta novo florefque afperfa recentes ,
Defpicit undè hofpes eurvo undantemflumine Tarnem,.
Ingenti fimilem ftratis in vallibus angui ,
Qui latè campos immenfis orbibus implet.
Parmi plufieurs beautés de détail , cette der- ›
DE FRANCE. 65
nière image eft à remarquer. Il me femble
que les Poëtes qui ont décrit la campagne,
doivent l'envier au P. Delmas. Pour renfermer
cet article dans de juftes bornes , je
retrancherai dans le refte de cette citation
la Traduction Françoiſe.
Ver erat , atque albos quæ curvat amygdala ramos ;
Et quæ purpureos agit arbos perfica flores ,
Sternebant colles gemmatâ vefte fupinos.
Quos ego profpectans cælefti infiftere clivo
Rebar ad æthereas læti quà tendimus arces.
Veneram & ecce procul filvá femotus in imâ
Volvebat fecum divina oracula Crifpus.
Ne fenior per me fua penfa abrumperet hofpes ,
Immoror hofpitii penetralia cafta pererrans.
Menfas , vafa , aretoque parata fedilia fumptu ,
Munda tamen , plenis & olentia poma caniflris ;
Parte aliá libros , pictafque piâ arte tabellas ,
Pacem & qua latè nemorofa filentia regnant ,
Ut vidi ! ut dolui ! ut flevi me numine ruri
Propitio natum , mediâ tamen urbe teneri.
Talia jactanti maflo fub pellore , Crifpus
Improvifus adeft , artiisque amplexibus hæret :
Deinde forem quis , veniffem quá mente ferentem
Me lauri abftrufo ductum fub tegmine fiftit.
Atque ibi præfatus veniam , multumque reluctans ;
Hac tandem monuit memori quæ corde notavi.
Ce Poëme peut fervir à réfuter la fauffe
décifion de ceux qui ont prétendu qu'il
66 MERCURE
n'étoit pas poffible de bien écrire aujourd'hui
en latin . Ils objectent qu'on ne peut
pas bien parler une Langue morte ; mais,
la Langue latine ne l'eft pas. Si elle n'eft
plus d'ufage dans le commerce habituel de
la vie , ne fuffit - il pas de pouvoir converfer
avec Virgile & Cicéron , pour apprendre
d'eux leur idiome ? Les bons Latiniftes
ne diftinguent- ils pas , fans s'y mé-.
prendre, leftyle de Virgile, de celui d'Ovide,.
& le latin de Virgile & d'Ovide , de celui,
de Lucain ? Une Langue ne meurt que
lorfque tous les peuples ceffent de la cultiver
& de l'écrire . C'eſt à l'Univerfité à interroger
les Manes des Herfans , des Rollins
, des Coffins , des Le Beau , & à faire
fortir de leurs cendres les étincelles de ce
beau feu qui les a jadis animés. C'eft à elle
à faire en forte que la Langue des Romains.
n'ait pas le fort de celle des Grecs , qui eft
aujourd'hui à peu près oubliée , même parmi
les Gens de Lettres. Elle doit fe regarder
comme la première fource du bon goût.
Ancien élève de cette mère commune des
Sciences & des Arts , je n'y tiens plus que
par le fouvenir des leçons ( 1 ) que j'y ai reçues
, & par une prédilection avouée pour
les Auteurs Grecs & Latins. Mais ces liens
font affez forts pour ne pas me laiffer indifférent
à fes intérêts & à fa gloire .
6
( 1 ) L'Auteur de cet Article rappelle fur-tout les
leçons de MM. Binet, Ex-Recteur ; Patin , Profeffeur
émérite ; Dupont, Profeffeur au Pleffis.
DE FRANCE.
Au furplus , je ne finirai point cet article
fans avertir le Père Delmas , qu'il lui eft
échappé un vers qui n'a que cinq pieds ,
page 78.
Hanc revocant telis quam millibus olim.
1
C'eft une faute d'inadvertence. On trouve
dans la même page une faute d'impreffion
qui n'eft pas corrigée dans l'Errata , divos
accipitres on doit lire apparemment ,
diros. A la page 90 , j'ai remarqué une expreffion
qui ne m'a paru ni bien exacte ni
bien propre :
Scita æterna tamen noftro procul ore remota
Mentem multa latent.
ore est mis ici au lieu de oculis : or il me
femble que cette métonymie manque de.
jufteffe ; c'est un fynonyme impropre , &
qui n'eft pas l'équivalent du terme dont il
a pris la place.
HISTOIRE Politique , Eccléfiaftique &
Littéraire du Querci ; par M. CATHALA
COTURE , Avocat en Parlement ; continuée
par M. ***
Membre de plufieurs
Académies.
Veritas nunquam latet.
SENEC. in Troad.
A Montauban , chez Cazamea , place de
68 MERCURE
la Paroiffe ; & fe trouve à Paris , chez
Moutard , Imp.- Lib. de la Reine , rue
des Mathurins , Hôtel de Cluni . 3 vol.
in - 8°.
CETTE Hiftoire commence à Ambigat,
Roi ou Chef de la Gaule Celtique , qui tenoit
le fiége de fon Empire à Bourges , &
dont Bellovèfe & Sigovèfe , fi fameux par
leurs conquêtes , l'un en Italie , l'autre en
Germanie , étoient les neveux ; elle finit à
feu M. de Pompignan : on ne pouvoit ni
remonter plus haut dans les temps anciens ,
ni defcendre plus avant dans les temps modernes.
Elle a donc d'abord pour premiermérite
celui d'être complette. Le réfultat
général de cet Ouvrage eft que le Querci ,
dans fon peu d'étendue , a égalé bien d'autres
pays plus confidérables , ou les a même
furpaffes , foit par la variété & la fingularité
des évènemens où il a eu part , foit
fur tout par les Hommes célèbres qu'il a
produits en tout genre. On y compte un
» Pape , quatorze Cardinaux , quarante-
" neuf Archevêques ou Evêques , trois Maréchaux
de France , un Grand- Maître de
» la Maiſon du Roi , quatre Chevaliers des
" Ordres , & une foule d'Officiers Généraux
& de Guerriers d'un mérite diftingué
; un Chancelier de France , qua-
» tre Premiers Préfidens , & un nombre
confidérable de Magiftrats , de Juriſcon-
ود
""
ود
F.
-
»
DE FRANCE 69
"
"
02
› fultes , d'Avocats , d'Ecrivains & de
Négocians recommandables par leurs lumières
, leurs vertus & leurs talens .
Le Pape que le Querci a fourni , n'eft
pas un des moindres qui ayent occupé
le Saint-Siége , c'eft le fameux Jean XXII,
( Jacques d'Olla ou Denfe , né à Cahors
vers l'an 1244 , d'Arnaud d'Offa , pauvre
Savetier ) , élevé au pontificat le 7 Août
1316. Sa mémoire eft toujours très- chère
aux Quercinois , ( c'eft ainfi que l'Auteur
nomme par-tout les habitans du Querci ).
Jean XXII les a comblés de biens , & il
aimoit tant Cahors , fa patrie , qu'il vouloit
, dit-on , y transférer le Siége Pontifical.
Il avoit même commencé d'y bâtir
un Capitole fur , le modèle de celui de
Rome ; on en voit encore des reftes.
Parmi les Ecrivains célèbres qu'a produits
le Querci , on diftingue Clément Marot ,
Rieupeiroux , Auteur d'une Tragédie d'Hypermnestre
, qui eut de la réputation dans
fon temps , & qui n'étoit pas encore entièrement
oublié quand M. Lemière a
donné la fienne ; La Calprenède qu'on
croyoit du Périgord , mais que l'Auteur revendique
pour Cahors , fur l'autorité de
M. de Voltaire & de plufieurs autres :
dans ces derniers temps, M. de Cahufac &
M. de Pompignan . Mais fur-tout le Querci
s'honore d'un Ecrivain & d'un Prélar
après lequel il en eft bien peu qu'on puiffe
citer, c'eft M. de Fénélon.
70
MERCURE!
גנ
و د
و د
وو
22
-33
L'Editeur de cet Ouvrage , qui n'eft autre
que le Libraire Cazamea , recommande.
beaucoup, dans la Préface, la fimplicité du
ftyle , & n'eft nullement fimple dans le
fien . Ce ftyle , qui a d'ailleurs des fautes ,
eft quelquefois pompeux & poétique jufqu'à
l'emphafe . Les Idoles , dit-il, tombent
aux pieds des Miniftres de la Religion
; l'encens brûle pour le vrai Dieu
dans les Temples des faux Dieux écra
fés ; la Religion triomphante s'aflied fur-
» le trône François , à côté du vainqueur
» de Tolbiac ; nos premiers Monarques ....
confacrent à la piété des afiles refpectables
, dont les habitans laborieux , occupés
à féconder des terres incultes &
fauvages , préparent le germe de cette
branche de commerce qui doit porter
» le nom des Quercinois au delà des mers ,
" & nourrir un autre hémisphère ...... Des
Evêques orthodoxes ornent le triomphe
» d'un vainqueur fanatique ; l'héréfie au-
» dacieufe lève fa tête aktière dans le
Sanctuaire même de la Divinité ; la voix
infatigable des Hérauts facrés du Ciel
s'éteint fous le fer des bourreaux ; les
Temples profanés font le jouet des flam-
» mes ; .... un tribunal odieux & barbare
» étend une Religion douce & bienfaifante
, en promenant par-tout les profcriptions
& fes arrêts de mort ; des
» Miniftres d'un Dieu de paix ven-
» gent fa querelle , abreuvés du fang qui
و د
وو
DE FRANCE. 71
"» ruiffelle des échafauds & à la lueur des
» bûchers fans ceffe allumés ; un enthou-
» fiaſme religieux livre de vaftes domai-
» nes à la merci des hafards , & s'élance
» dans des climats lointains pour conqué-
» rir des poffeffions étrangères , fouvent
le funefte tombeau des vertus & des
» jours de nós pieux Guerriers «.
Ce ton eft un peu trop magnifique
pour une Préface ; celui de l'Hiftoire
nous paroît plus fimple , quoiqu'il ne foit
pas fans défauts . Mais ce qui vaut mieux
que le mérite du. ftyle , c'eft le mérite des
principes ; ceux de l'Auteur font irréprochables
; ce font ceux que l'humanité ,
la charité , la Religion avouent , & jamais
cet efprit de tolérance & de paix ne fe
dément dans la defcription de tant de
guerres de Religion que préfente cette Hiftoire.
A la fuite de l'Ouvrage , on trouve
une Hiftoire particulière très - détaillée du
fiége de Montauban fait & levé par Louis
XIII , en 1621 , à l'inftigation du Connétable
de Luynes ; quoiqu'il y ait dans le
corps de l'Hiftoire un Chapitre tout entier
confacré à ce fiége , on lit encore avec
plaifir une Relation plus ample de cette
-expédition : cette Relation eft auffi intéref-
-fante que peut l'être un Journal exact d'opérations
de guerre ; elle le fera du moins
pour les Militaires.
72
MERCURE
LETTRES de Charlotte pendant fa liaifon
avec Werther, traduites de l'anglois par
M. DE D. S. G. y avec un extrait d'Éléonore
, autre Ouvrage anglois , contenant
les premières Aventures de Werther ; 2
petits Volumes , ornés de 4 jolies Grav.
A Paris , chez Royez , Lib . , quai des
Auguftins ( 1 ).
LE Roman de Werther n'obtint pas ,
en paroiffant parmi nous , le fuccès ' qu'il
a eu depuis. On y trouvoit des tableaux
à peine ébauchés , une fenfibilité fougueule
& prefque délirante , & enfin un but moral
très - dangereux , car on crut d'abord
que l'Auteur Allemand , M. Goethe , avoit
voulu juftifier le fuicide.
Cependant , comme on finit toujours
par être jufte , on s'apperçut bientôt que
Werther avoit un attrait caché qui rappeloit
fouvent le Lecteur ; qu'il excitoit
des larmes délicieufes ; que fes tableaux
exprimoient , avec une fidélité rare ,
les
fcènes les plus touchantes de la nature &
de la paix domestique ; & enfin , quant au
( 1 ) On en a tiré des exemplaires in- 8 °. , du
même format que le Roman , qui fe trouve chez .
le même Libraire.
but
DE FRANCE. 7.3
but de l'Ouvrage , l'Auteur fut pleinement
abfous , & placé parmi les Fieldings & les
Golmiths , c'est-à- dire , à côté des premiers
Moraliftes de l'Angleterre.
En effet , fi par de tranquilles & captieufes
Differtations fur la nature de notre
ame , fur le fort qui l'attend après cette
vie , fur les liens qui peuvent nous y attacher
, M. Gæthe eût préparé fon Héros
à mourir comme Caton , comme Brutus ,
comme tant de grands Hommes de l'Antiquité
; s'il nous l'eût repréfenté comme un
grave Philofophe qui a pefé fes droits fur
fon être , & les avantages d'un fommeil
éternel fur une vie que les peines & les
remords doivent lui rendre odieuſe , alors
fon Livre eût été dangereux en proportion
de fon mérite littéraire..
Mais l'Auteur a peint Werther comme
un jeune homme fougueux , dont la raiſons'eft
égarée , parce qu'il n'a pas voulu la
faire triompher d'une erreur d'abord facile
à vaincre s'il envifage la mort à la
quelle il fe dévoue , il n'a que des fophifmes
pour juftifier fa réfolution ; il adore
l'Etre fuprême ; il oſe eſpérer en fa bonté ;
il s'attend à voir un jour fon ame réunie ,
à celle de la femme adorée qu'il ne peut
pofféder fur la terre , & cependant il agit
comme fi l'inftant du trépas devoit le faire
rentrer tout en ier dans le néant !
Efprit , graces , talens , tout ornoit l'Amant
de Charlotte , tout lui promettoit des
No.2. 12 Jany. 1788. D
74 MERCURE
fuccès brillans , & le bonheur ; il devient
coupable , & tout eft détruit : la Morale
Rife en action n'eut jamais d'exemples plus
frappant & plus terrible.
Werther eft donc un de nos bons Lt
vres en ce genre d'écrite , & les émotions
vives qu'il caufe peuvent & doivent tourner
au profit des moeurs & de la vertu ....
Le grand défaut de ce Roman , où tout
eft facrifié à Werther , eft d'exalter la
fenfibilité à un point qui devient pénible
& même fatigant. L'action n'est coupée
par aucun contrafte ; on n'y trouve aucun
de ces doux repos , qui font , pour
ainfi dire , les épisodes de la Peinture.
Les Anglois , qui ont fenti ce vice de
compofition , ont tâché de le corriger en
publiant les Lettres de Charlotte , dont
nous annonçons la Traduction , & leur
Ouvrage a obtenu à Londres un fuccès
très-marqué. La douceur, la bonté de Charlotte,
contraftent dans cette correſpondance,
avec le caractère ardent & impétueux de
Werther , & l'on voit avec un intérêt qui
va toujours croiffant , les développemens
infenfibles d'une pallion que la raifon peut
bien réprimer , mais qu'elle ne peut étouf
fer qu'à fa naiffance."
Peut-être ces Lettres ainfi ifolées n'ontelles
pas le mérite qu'elles emprunteroient
de leur mélange avec celles de Werther.
Il nous femble que ces deux Ouvrages
, entrelacés , pour ainfi dire , l'un dans
DE FRANCE.
75
l'autre fe prêteroient mutuellement des
teintes qu'on défire dans chacun d'eux
pris à part. Quoiqu'il en foit , l'Auteur ,
Anglois ou François , des Lettres de Charlotte
, obligé de fuivre la marche du premier
Roman , de ne préfenter aucun fait
qui lui fût étranger , n'auroit pu , fans
tomber dans des répétitions , ou fans s'écarter
trop de fon fujet , admettre beaucoup
& pifodes & d'incidens ; il a tâché
de fuppléer aux reffources qui lui étoient
interdites par différentes difcuffions fur la
Morale , la Philofophie & les Beaux-Arts
& l'utilité qui en réfulte , vaut peut- être
bien l'intérêt ftérile qu'infpireroient des
aventures romanefques , quoique conduites.
& variées avec toutes les reffources de l'Art
& de l'imagination .
On lit à la fuite de ces Lettres , un
Epifcde du Roman d'Eléonore ( qui n'éroit
que la contre- partie de celui de Werther
; cer Epifode eft animé d'un intérêt
vif & chaud. Ce morceau charmant fait
défirer que l'Auteur traduife ou compofe
quelque Ouvrage de plus longue haleine
& à coup für il preadra fa place parmi
nos meilleurs Ecrivains .
D 2
76 MERCURE
AUX CULTIVATEURS , ou Dialogue ,
peut-être intéressant , tiré d'un Manuf
crit qui a pour titre : Entretiens d'un
vieil Agronome & d'un jeune Cultivateur
; par M. B ***. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez les Marchands de
Nouveautés .
IL ne faut pas confondre cet Ouvrage
avec une foule d'Ecrits agronomiques , que
gens fans autre territoire que quelques pors
de fleurs fur leurs fenêtres, manufacturent
ǎ la hâte dans leurs fallons. Tout eft également
facile à ces efprits fertiles , écrivant
alternativement un Traité de Tactique , de
la Chimie , de la Morale , une Ode , des
Confidérations politiques , des Anecdotes ,
ou de l'Aftronomie. Ici , la raifon , guidée
par l'expérience confommée , vient éclairer .
la pratique , & donner des leçons à l'Agriculteur
point de fyftême , point d'hypothèſe,
point de méthode que celle du climat,
du terrein , & du befoin.
2
M. B ***. a vu , il a pratiqué , il a écrit ;
auffi nous donne - t - il d'excellentes obfervations
, des réflexions judicieuſes , & des
confcils utiles contre la manie des ſyſtêmes.
Les gens des villes pourroient reprocher à
fon tyle nerveux , & quelquefois incorDE
FRANCE. 77
rect , une tournure agrefte qui ne le dépare
pas à nos yeux ; nous y reconnoilfons, avec
plaifir , un homme à qui la campagne & fes
travaux font familiers.
L'efprit de fyftême combattu par une vis
goureufe dialectique , d'heureux apperçus
pour fournir à la nourriture des beftiaux ,
la découverte de la caufe & du remède de
la carie des blés ; voilà les trois objets importans
qu'offre ce Dialogue entre un jeune
Cultivateur qui n'a encore que la théorie
des Livres , & un vieil Agronome qui à
celle des faits. Nous allons citer quelques
morceaux de leur converfation , en laiflant
parler les deux Interlocuteurs.
»
LE VIEIL AGRONOME.
+
Au refte , on n'a point de peine à
croire qu'un Auteur élégant , qui ne
» connoît que fon cabinet & les cercles
» babillards de la ville , n'eft pas l'homme
qu'il faut à nos campagnes pour en ju-
" ger les travaux & pour les diriger. Avec
❞ une imagination vive , du calcul , de la
» méthode , & quelque apparat technologique
, il eft aifé , fort aifé d'élever des
fyftêmes remplis d'agrémens ; mais ces
fyftêmes, que font ils en dernière ana
lyfe ? de jolies inutilités.
و و
و ر
30
"
-
» Dans le cabinet , les calculs & les fyftêmes
fe font & fe bâtiffent comme l'on
» vetu , puifqu'on y et maître abfolu des
D 3
78 MERCURE
33
2
» données , & que les complaifantes hypothèles
n'y coutent rien du tout. L'Ecri-
» vain qui s'en amuſe , en est toujours
» quitte pour paroître ne donter de rien ,
» & pour ériger en maxime générale ce
qui , tout au plus , pourroit faire règle
dans quelque cas particulier. Mais la pratique
fa pas fi beau jeu , lorfqu'elle af
» pire à des fuccès ; l'homine fouvent s'y
cherche fans pouvoir s'y reconnoître . Le
» fujet fur lequel on opère , le temps , le
lieu, les moyens , les outils, traverfent on
trompent les vues de l'agent ; il eft forcé à
» tout coup de fe montrer différent de lui
" même , par les combinaifons différentes
auxquelles il ne peut s'empêcher de don-
" ner place. Cela dérange furicufement les
fyftêmes , & devroit faire quelque fenfation
fur les hommes à fyttêmes ; mais
ils ne fe doutent pas des contrariétés
» qu'ils n'éprouvent point «.
»
و د
22
L'Auteur a fu rendre intérellans fes deux
Interlocuteurs , les idées du vieil Agronome
en font germer d'heureufes dans la tête du
jeune Cultivateur , difciple digne de fon
Maitre ; citons pour exemples les phraſes
fuivantes.
" Dans les connoiffances de l'homme,
» tout eft réſultat de faits & de phénomè
nes apperçus , ou de combinaifons d'idées .
» L'individu qui apperçoit un objet qu'il
n'avoit pas encore apperçu , acquiert une
DE FRANCE. 79
ر د
و د
ود
2
» notion qu'il n'avoit pas ; & lorſqual com-
» pare deux idées , où les com ine d'une
» manière quelconque , il fort de cette
comparaifon ou de cette combinaiſon
» une idée tierce , qui cft pour lui nouvelle,
qui peut être aufli abfolument nouvelle.
Le plus favant elt celui qui a emmagafiné
le plus de ces notions ; le plus
profond eft celui qui en a fait le plus de
rapprochemens & de combinaifons ; le
plus éclaire eft celui qui les a digérées &
fubordonnées avec le plus de méthode ; le
plus habile eft celui qui les ale plus à fon
» commandement & en fait tirer le meil
>> leur parti ".
""
">
رو
"
33
"
Les bornes de notre Journal ne nous
permettant pas de continuer de citer M.
B*** , ni de le fuivre dans fes diverfes
cbfervations , nous nous contenterons de
dire qu'il confeille , au grand étonnement
de fon Interlocuteur , & sûrement du plus
grand nombre de ceux qui le liront , T'ofage
de faire couper en herbe , au moins
une fois, les fromens, les feigles, les orges ,
Tefcourgeon , l'épautre , &c. Il affure que
tous les grains peuvent fe faucher ainfi
deux fois , même trois , & qu'ils ne font
qu'en donner de plus belles & plus abondantes
moiffons . Tout le mal qui réſulte
de ces fauchaifons , cft que la récolté s'en
trouve retardée , puifqu'alors on ne peutfaire
que vers l'automne celle qui fe fait
d'ailleurs à la canicule . Il n'y a point d'au-
D 4
80 MERCURE
tre mal , peut-être même s'y trouve- t-il encore
un bien particulier dont perfonne ne
fe doute , celui de préferver les blés de la
carie , qui pourroit bien n'être que l'effet
du blé cornu ou de l'ergot , avec ou immédiatement
après lequel elle fe manifeſte
roujours. Or , fuivant lui , l'ergot eft caufé.
par la piqûre ou la morfure d un ver , qui
ne paroît qu'au temps où la couronne des
chalumeaux , c'eft- à-dire l'épi , fe développe ,
fe forme ; & fe remplit d'un fuc laiteux
qui eft la matière première de la fleur &
du fruit. Ce ver- blanchâtre , grifàtre , &
affez petit, eft comme la plupart des êtres
malfaifans , il fuit le foleil & la lumière.
C'eft dans la nuit qu'il fort de terre , grimpe
le long des tiges , & s'établit fur la conronne
, à laquelle fa bouche meurtrière fait
des bleffures mortelles Pour le prendre fur
le fait , il faut précéder le lover de l'auore
; car , à la petite pointe du jour , il
quitte la place , coule le long du tuyau , &
va fe cacher au pied de la plante , bien désidé
à revenir fur elle , ou fur une plante
voifine , auffi long - temps qu'il y trouvera
de quoi le fatisfaire. Quand le foleil vient
à paroître , on voit des mouches qui , attirées
, foit par le fuc qui s'échappe par les
ouvertures que le ver a faites à l'épi, foit
par les éjections du ver même, s'attachent
opiniâtrément à la partie entamée ; & celleci
ne tarde pas à fe couvrir d'une matière
vifqueufe, jaune d'abord, puis brune, puis
abfolument noire .
"
DE FRANCE 81
On fait combien il eft dangereux d'employer
le blé ergóré à la confection du pain ;
j'aurai doncfujet, dit l'Auteur, d'être content
d'en avoir fait connoître l'origine , la caufe &
le remède ; car le remède à ce mal eft de
faucher les blés à l'inftant où ils fe couronnent
de leurs épis . Comme , en les mettant
dans le cas de pouffer de nouvelles tiges ,
qu'ils pouffent fouvent plus belles que les
premières , & toujours plus multipliées , on
les recule quant à leur formation parfaite
& à leur maturité , le ver dont j'ai parlé
ne peut plus deur nuire , puifque n'ayant
qu'un temps à vivre , & ce temps. étant
celui où , felon le cours ordinaire, l'épi eft
dans fon développement , il cherche en
vain fa pâture & fa proie , & périt faute
de fubftance. Ce qu'il y a de certain , c'eſt
qu'on n'apperçoit alors aucune trace du
mal qu'il fait d'ailleurs aux blés.
"
Cette fauchaifon, fi les blés ne touchoient
pas à leur maturité , pourroit encore réparer
le dommage que leur fait la grêle.
Ce Dialogue fera fuivi de deux Mémoires
, l'un fur la culture du Trefle , l'autre
fur la Marne.
& Gi
D'S.
81 MERCURE
PRÉCIS du Siècle de Paracelfe ; par M.
JOYAND , Docteur en Médecine , de la
Faculté de Befançon , Médecin de l'Hopital
Militaire de Breft. Tome Ier, trèsgros
in - 8°. Prix , 8 liv. br. A Paris ,
de l'imprimerie de MONSIEUR ; fe trouve
chez Didot le jeune , Lib. , quai des Auguftins
; Nyon l'aîné , rue du Jardinet ;
Barrois l'aîné & Barrois le jeune Į quai
des Auguftins; & Méquignon l'aîné , rue
des Cordeliers.
CE Volume , de 724 pages , doit être
fuivi d'un autre , & tous deux formeront.
le Précis d'un Ouvrage que l'Auteur , M.
Joyand , tient encore dans fon porre - feuille..
Nous ignorons fi dans ce Précis il a beaucoup
abrégé fon grand Ouvrage , mais il
nous femble qu'il auroit pu abréger beaucoup
fon Précis. 18
M. Joyand , dont l'Ouvrage annonce de
vaftes connoiffances , eft un Médecin, grand
ennemi de la Médecine , telle qu'elle a été
pratiquée jufqu'à nos jours. Une Lettre
qu'il a publiée féparément , nous apprend
comment il eft venu à Paris pour conférer
avec MM. Mefmer & Deflon fur le fyf
tême du Magnétifme animal , qu'il étoit
DE FRANCE. 8
""
loin , ainfi qu'on va le yoir , de regarder
comme une découverte nouvelle. Il l'avoit
déjà cherchée , & avoit cru la trouver dans
Paraçelfe. Ses démarches fucceffives auprès
de MM. Mefmer & Deflon , ne l'ayant
pas fatisfait , il retourna à Paracelle ,
où il vouloit recucillir la lumière univerfelle
, défirée depuis tant de fiècles. Bien
convaincu que l'on trouve dans l'homme
& dans les autres animaux un fluide trèsfubtil
, en état d'agir & de réagir , & communiquant
fans ceffe avec celui que nous
appercevons de toutes parts , M. Joyand ,
après avoir confulté les fages , a voulu
comme il le dit lui - même , confulter les
foux; & Paracelfe lui a paru propre à rem
plir fes vûes. Dans fes exagérations &
» fes folies , même les plus ridicules , il ne
perd jamais de vue , dir l'Auteur de ce
» Précis , la fubftance active , appelée na
ture , à laquelle tous les bons Médecins >
» rapportent la guérifon des maladies ; en
» un mot , toutes les digeftions dans l'état
» de fanté & dans l'état de maladie , quel
» qu'il foit ; mais il ne la refferre point
dans les limites bornées de tous les petits
" organes qui compofent la machine hu
» maine , cette nature qui travaille dans
» l'homme , il la regarde comme une très-
» petite portion du principe actif qui tra
» vaille dans tout l'Univers, dans les grands
» & dans les petits corps , plongés tous ,
" fans exception , dans un océan immenf
و ر
22
ور
و د
jen
D 6
$49
MERCURE
و د
» & dans les courans innombrables d'un
fluide animateur qui les pénètre & fe
» renouvelle en eux continuellement , pre-
» nant le ton , les directions & les autres
modifications conformes à leurs organifations
diverfes , qu'il fait communiquer
» entre elles , en exprimant & en propa-
" geant toutes leurs manières d'être . C'eſt
ainfi que Paraceife , en agrandiflant la
" Théorie de l'homme & de tous les êtres ,
a porté le règne de la Nature & de la
» lumière auili loin qu'il peut atteindre «.
N
Tel eft le fyftême que développe l'Auteur
de ce Précis , à l'aide de Paracelfe
en qui il trouve toutes les folies imaginables
, les vérités connues , & la fource du
plus grand nombre des vérités pollibles.
C'eft de fa Théorie qu'il fait fortir toutes
les grandes découvertes des Thyficiens modernes.
J'ai pensé , ajoute - t - il , que le
" fiècle qui vit naître un tel homme , eft
" une époque à jamais mémorable dans
a l'Hiftoire des Sciences ; & qu'il feroit
utile de rapprocher de cette époque tou-
" tes les connoillances anciennes & modernes
, relatives à la Médecine , en les
fimplifiant de manière à en fáciliter l'application
; j'ai pensé qu'il feroit digne de
la Philofophie de ce fiècle , de tarir la
fource des réclamations perpétuelles &
des difcuffions dictées par l'amour-pro-
» pre , ou par un intérêt plus vil encore ,
» qui s'arroge des découvertes qui ne lai
93
22
33
"
22
DE FRANCE. 8$
"3
appartiennent pas , en les montrant dépuis
leur origine jufqu'au point où elles
» font parvenues par degrés " .
ود
On voit par cet expofé , que cet Ouvrage
fuppofe un très-grand travail ; & ce qui eft
plus intéreffant encore , on voit que l'Auteur
ne pourfuit pas une découverte frivole
, une vérité oifive , puifque le réſultat
de fes recherches cft le grand art de guérir
; Science dont l'utilité ne fera jamais
révoquée en doute. Nous ne prononcerons
point fur la vérité de fon fystême ; mais
nous faifons des voeux , avec tous les amis
de l'humanité , pour le voir juftifié par l'expérience.
SPECTACLE S.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi 2 Janvier , on a repréfenté
pour la première fois , Odmar & Zulna
Tragédie en cinq actes , par M. de Mai
fon -Neuve.
Il y a déjà vingt ans que les Espagnols
ont envahi le Mexique. Cortez & Monté
zume , les vaincus & les vainqueurs , font
également defcendus dans la tombe , mais
86. MERCURE
le Mexique n'eft pas fubjugué. Les defcendans
de Montézime combattent encore
pour leur liberté. Odmar , vaincu par Valquez
, l'un des fucceffeurs de Cortez , a fui
dans les forêts , il a changé fon nom contre
celui de Zamir ; mais il eft découvert
par Iskar , l'un des Chefs de fes troupes , &
cet Iskar lui apprend qu'il peut encore afpirer
à la vengeance & efpérer de recouvrer.
fon trône. Un Mexicain , nommé Phanor , a
enlevé l'enfant de Vafquez , il l'a remis entre
les mains d'Iskar qui le livre à Odmar, & qui
lui apprend enmême temps que fes Soldats &
fes Capitaines l'appellent & l'attendent pour
voler à de nouveaux combats. Hermandès ,
un des Chefs Eſpagnols , homme renommé
par fes vertus & refpecté des Mexicains.
même , vient , au nom de Zulna , épouſe de
Valquez , redemander l'enfant ; la générofité
d'Hermandès pourroit engager Odinar .
à rendre le jeune prifonnier , mais le fouvenir
des fureurs de Valquez endurcit les
Mexicains , & décide Odinar à refter inflexible.
Zulna vient elle-même demander
fon fils elle eft admife auprès d'Odmar
qui eft ému par fa préfence & par fes larmes
; elle reçoit la promeffe qu'on lui rendra
fon fils dès que les Efpagnols auront
abandonné le Mexique. Vaine promelle ,
puifque l'orgueil & la férocité de l'impitoyable
Vafquez ne laiffent pas concevoir,
l'espérance qu'il puiffe renoncer à fa conquête.
On annonce l'arrivée de Valquez .
DE FRANCE.
quelque effrayant que foit fon retour , &
quelques deffeins qu'il ait formés , fon arrivée
peut donner à tout une face heureufe
& nouvelle ; car Zulna eft née Mexicaine .
Enlevée à l'âge le plus tendre , elle eft deve
nue depuis l'époufe de Vafquez , & elle eft"
fille d'Odmar. Ce malheureux Prince , que
la perte de fes enfans a rendu inſenſible
aux prières d'Hermandès , peut fe lailler
adoucir quand il a retrouvé fa fille ; mais
déjà il n'eft plus le maître de fon petit fils
qu'il a confié à la garde de fes principaux
Chefs. Vafquez, à fon entrevue avec Odmar,
parle avec la plus grande fierté ; fon ca
ractère féroce perce dans tout ce qu'il dit , &
quand il apprend de qui fa femme eft fille ,
il redoute moins les fureurs d'Odmar pour
fon fils , & il ne craint plus de tenter encore
le deftin des combats , pour achever
la conquête du Mexique : mais le terrible
Vafquez meurt de la main d'Odmar , qui,
fuccombant bien- tôt fous le nombre , eft
fait prifonnier lui-même, & conduit , chargé
de fers , en préfence de fa fille . Les Mexi
cains fe rallient , tombent fur leurs vain
queurs encore troublés de la mort de leur
Chef ; ils font vainqueurs à leur tour
mais on ignore le deftin du fils de Zulna
qu'Hernandès a enlevé au milieu du car
nage, & qu'il vient remettre entre les bras de
fa mère. L'humanité courageuſe du reſpectable
Espagnol touche l'ame d'Odmar , qui
confent à reconnoître pour fon Dieu le
MERCURED
Dieu d'Hermandès , & à devenir le tributhire
de l'Espagne.
Cette Tragédie eft moins fagement , moins
clairement conduite que celle de Roxelane &
Muftapha, Cuvrage, qui'a commencé d'une
manière brillante la réputation de M. de Maifon-
Neuve ; y a un peu de complication.
dins les fils qui font mouvoir l'intrigue
c'eft fans doute à cette complication , que
Auteur a fentie hi même, qu'il faut attribuer
la longueur de l'expofition , qui , com
mencée au premier acte par Odmar , fe
continue au fecond par Zulna , & s'achève
au troifième par Iskar. Ce défaut , qui nous
paroît grave , elt racheté par le grand intérêt
qu'infpire le fils de Zulna quand on
Pamène à Odmar au premier acte , intérêt
que l'Auteur a foutenu avec beaucoup d'ert
& d'adreffe pendant tout le cours de fa
Tragédie. On a obfervé juſtément qu'il eft
affez étonnan: que Phanor , qui fait le fecret
de la naiflice de Zalna , expofe Odmar
, qui ne doit refpirer que la fureur
& la vengeance , à devenir le bourreau de
fon petit - fils ; mais on pouvoit obferver
auffi qu'il en rèfulte un des grands refforts
de la Tragédie , c'est - à - dire , la terreur.
Odmor ignore quels font les liens qui l'at
tachent à fon jeune prifonmier ; il pene
ordonner la mort. L'ordonnera - t - il , né
Fordonnera-t il pas ? Cette incertitude fair
naître un grand intérêt de curiofité & de
pitié, & ce qui ajoute à cet intérêt & le
!
DE FRANCE.
இத
-
foutient , c'eft l'impoffibilité où ce mathenreux
Roi s'eft réduit lui- même de fauver
les jours de l'enfant , en le remettant à
fes Chefs avant d'avoir connu le mystère
de fa deftinée. La fcène qui complette le
dénouement a paru un peu longue ; mais
il eft très facile de la conferver en la
raccourcillant. Le rôle d'Hermandès a quel
que rapport avec celui d'Alvarès dans Alzire
; mais ces deux rôles nous femblent
calqués fur le caractère connu de ce célèbre
Las Cafas , que l'Amérique révéroit
comme un Dieu au moment même où le
nom Efpagnol y étoit le plus en horreur ;
& on ne peut que favoir gré à M. de Maifon
- Neuve d'avoir rappelé fur la Scène le
fouvenir de l'homme qui a le plus honoré
peur être au Nouveau Monde & l'humanité
& la Religion Chrétienne . Si la Tragédic
d'Odmar eft moins bien conduite que
celle de Roxelane , elle eſt au moins aufli
attachante , & elle a le mérite d'être beaucoup
mieux écrite. Elle eft pleine de vers
qui femblent être fortis tous faits du coeur
de leur Auteur , & qui annoncent une ame
auifi fenfible que délicate.
Cette Tragédie eft généralement bien
jouée. On a principalement diftingué Mlle.
Sainval dans le rôle de Zulna, & M. Gramment
dans celui d'Odmar.Nous devons beaucoup
éloges à cet Acteur ; il a l'ame tragique,
& le plus fouvent il faifit le caractère de fes
rêles avec une certaine profondeur ; mais
94 MERCURE
F'intérêt que fon talent infpire , nous fait
une loi de l'engager à être plus févère avec
hui même , à foigner davantage fa diction ,
qu'il néglige quelquefois , fur tout dans les
feconds émiſtiches de fes vers , à ne pas
élever fa voix dans les fons aigus , & à être
plus avare de geftes. Nous hafardons ces
avis , parce que nous fommes perfua lés
que fi M. Grammont veut en profiter , fon
alent fera plus généralement goûté qu'il
ne paroît l'être , & qu'on citera un jour
cet Acteur d'une manière honorable à côté
des Le Kain & des La Rive. Ceci foit dit
fans vouloir faire aucune comparaifon des
uns aux autres.
ANNONCES ET NOTICES.
Céerie, fille & Achmet , Ille . Empereur des
Turcs , née en 1710 ; 2c. édition ; 2 Parties in-
32. A Conftantinople ; & fe trouve à Paris , chez
Buiffon , Libraire , Hôtel de Mefgrigny , rue des
Poitevins.
Nous avons annoncé dans fa nouveauté , avee
de julie's éloges , cee Hiftoire, dont le fond cft
rai , & dont l'Héroine eft encore vivante.
LONDRES & fes'environs , ou Guide des
Voyageurs , Cuicux & Amateurs dans cette partie
de l'Angleterre , qui fait connoître tout ce qui
peut intereffer & exciter la curiofité des VoyaDE
FRANCE. 92
geurs , des Curieux & des Amateurs de tous les
etats ; avec des inftructions indifpenfables à connoître
avant d'entreprendre ce voyag:, & une
Notice des principales Villes les plus commergantes
& les plus manufacturières des trois Royau
mes. On y a joint 10 grandes Planches formant
les vacs des principaux Edifices & Maifons royales,
& une Carte gravée en taille-douce. Ouvrage fait
à Londres par M. S. D. L.; 2 Vol. in- 12. Prix ,
liv. brochés , 6 liv. reliés ; & s liv. 10 f. br.
francs de port par la Pofte . A Paris , même adreffe
que ci-defus.
Plufieurs Ouvrages modernes , deftinés à faire
connoître Paris & fes environs , ont donné l'idée
de celui - ci , & ont fait efpérer à l'Auteur , qui
habite l'Angleterre depuis 15 ans , que le Public
verroit auffi avec plaifir une defcription des curiofités
de Londres & de fes environs. En effet , art
parcil Ouvrage doit être utile aux perfonnes qui
entreprennent le voyage de Londres . On trouve
dans le premier Volume la defcription détaillée
de Londres , Soutwarck & Weftmiafter le fecond
renferme celle de fes environs , avec une Notice
des principales Villes de commerce des trois
Royaumes.
ETRENNES Galantes de Flore , ou le Bouquet
parlant , dédié aux Belles ; Ouvrage contenant
des Complimens en vers , adrefiés aux Dames ,
enrichi de so fleurs coloriées les plus agréables ,
accompagnées chacune de Devifes fymboliques &
'Horofores les plus juftes pour les deux sexes i
in 18 de 48 pages , avec des fleurs gravées en
couleur. A Paris , chez Le Roy , Lib. , rue Saint-
Jacques.
Etrennes aux Ecoliers , Ouvrage deftiné à l'éduation
de la Jeuneffe par des exemples d'application
, de bienfaifance & de vertu. Volume
in- 12 ; 1 liv . 4f. br. A Paris , même adrelle.
$2 MERCURE
C'eft pour la feconde fois que paroiffent ees
Etrennes , dont l'idée & le plan nous ont paru
heureux.
Etat des Cours de l'Europe & des Provinces de
France , pour l'année 1788 , publié pour la première
fois en 1783 ; par M. l'Abbé de la Roche-
Tilhac , Confeiller du Roi à la Table de Marbrez
in - 8 ° . Prix , s liv, br. A Paris , chez l'Auteur
fue Garancière ; Le Roy, Lib. , rue S. Jacques ;
& chez les principaux Libraires de l'Europe.
•
LES ÉTRENNES de mon Coufin , ou l'Almanach
pour rire ; année 1788 ; par M. C... D ...
-12 . Prix , 1 liv. 16 fous br. A Falaife ; & fe
trouve à Paris , chez Defenne , Lib. au Palais-
Royal ; Le Roy , rue S. Jacques ; Lefclapart , rue
du Roule ; & chez les Marchands de Nouveautés .
Il y a de la gaîté & de la variété dans ces
Etrennes.
LA
La Belle Efclave , ou Valcour & Zérla , Comédie
en un Acto & en profe , mêlée d'Ariertes ;
par M. Dumaniant , Mufique de M. Philidor ;
jouée fur le Théatre des Petits Comédiens de
Mgr. le Comte de Beaujolois , le 18 Septembre
1787. Prix , f liv. 4 fous, A Paris , chez Prault ,
Imp. du Roi , quai des Auguftins.
Ce petit Ouvrage a joui d'un fuccès très- mérité
. Le talent du célèbre Compofiteur qui en a
fait la mufique , & celui de l'Auteur des paroles ,
connu par d'autres fuccès plus importans , le recommandent
aux Lecteurs ; & ce qui doit intéreffer
au débit de l'Edition , c'eft que le produit
en eft confacré au Sr. Morel , ce jeune Acteur
qui a eu le malheur de fe bleffer la main avec
un pistolet qui devoit lui fervir dans un de fes
rôles.
DE FRANCE.
9 ;
FABLES de La Fontaine 2 vol . in- 18 . Frix
12 liv. br. A Paris , chez Didot l'aîné , Imp. du
Clergé , rue Pavée - Saint-André .
Cet Ouvrage fait partie de la précieufe Col-
•lection imprimée pour l'éducation de Monfeigneur
le Dauphin . L'édition en a été collationnée avec
le plus grand foin fur les premières qui ont été
données par La Fontaine lui-même. On Y a rect
tifié beaucoup de vers qui avoient été altérés dans
les précédentes éditions.
Ce qui ajoute un nouveau prix à cette nouvelle
édition , c'est une Notice très-intéreffante fur la
vie de ce modèle des Fabuliftes , avec quelques
obfervations fur fes Fables ,
NOUVEAU Precis d'Anatomie, de Pathologie,
& de l'Art de guérir, par Demandes & Réponfes ,
en faveur des Etudians en Médecine & en Chirurgie
, & à l'aide duquel on peut apprendre en
peu de temps , chez foi , les préliminaires de la
Médecine , & fe inettre en état , fans le fecours
d'aucun Maître , de répondre avec préciſion à toutes
les différentes queftions & définitions qu'on
fait à l'examen .
On y a joint féparément une Differtation contenant
une nouvelle Méthode, courte , facile , &
à la portée de tout le monde , pour la guérifon
des Maladies les plus fréquentes , particulièrement
de colles qui proviennent d'une dépravation des
humeurs , ou d'un vice vénérien , fcrophuleux &
plorique , récens ou invétérés ; far M. Marie ,
Docteur en Médecine , & Médecin confultant de
Mgr. Comte d'Artois. A Paris , chez l'Auteur ,
rtie des Prêtres - Saint - Germain - l'Auxerrois , au
Café du Parnaffe , près le Pont Neuf ; & chez
Croullebois , Lib. , rue des Mathurins , Nº. 32.
94
MERCURE
LE Porte-Feuille des Enfans , mélange intéreſ-
Lant d'Animaux , Fruits , Fleurs , Habillemens , &c.
rédigé par une Société d'Amateurs , Nº. 13. Prix,
24 f. A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib. , rue du
Jardinet ; Mérigot jeune , quai des Auguftins ; Née
de la Rochelle , rue du Hurepoix , près du pont
S. Michel ; Chereau , Md. d'Eftampes , rue des
Mathurins ; & à Verſailles , chez Blaizot , Libr.
rue Satory.
Cet Ouvrage jouit toujours d'un fuccès mérité.
MENAGE des bonnes gens, gravé d'après N. C.
Lépicié , Peintre du Roi, Profeffeur en fon Académie
Royale de Paris ; par de Longueil , Graveur
du Roi , de l'Académie Royale de Vienne ,
&c. A Paris , chez l'Auteur , rue de Sève , vis-àvis
les Incurables , F. S. G. , N°. 167. Prix, 61.
-Correction Maternelle , gravé par le même ,
d'après Aubry ; même adreffe ; même prix.
Ces deux Eftampes , d'un bon burin , font d'une
compofition & d'un effet agréable.
LA Nature foulevant le voile de la Juftice , &
raffurant un groupe d'infortunés , Eftampe d'après le
Barbier l'aîné , par Trière. A Paris , chez Lenoir ,
Marchand d'Eftampes , fous les Arcades du Palais-
Royal, No. 43. Prix , 1 liv. 4 f.
Cette Eftampe eft recommandable par le mérite
du Peintre & fe talent du Graveur.
THE Security Apprehenfion ; deux Estampes
Angloifes , gravées par Pierre-François Legrand
rue Galande, N ° 74. Prix, 3 liv. picae , en couleur.
ROMÉO & JULIETTE. — Hamlet and his Mother
fon pendant , gravées dans la manière angloife
, d'après Barthollozi ; par P. F. Legrand.
Prix , 4 liv. 10 f. en couleur.
DE FRANCE.
95
Patience & Perfévérance , fon pendant 3 par
le meme , d'après Ryland . Prix, 6 liv. pièce en
couleur ;; liv. biftre & noir. A Paris, chez l'Autenr
, rue Galande , N° . 74.
CALENDRIER Mufical Univerfel , contenant
l'indication des Cérémonies de l'Eglife en Mufique
; les Découvertes & les Anecdotes de l'année ;
un Choix de Poéfies adreffées à des Muficiens ; la
Notice des Pièces de Mufique repréſentées à Paris,
à Verfailles , à St - Cloud , fur les différens Théatres
de l'Europe , comme ceux de Londres , de
Vienne , de Saint - Pétersbourg, & des principales
Villes d'Italic ; le Relevé des Ouvrages de Mufque
& des Productions muficales publiés à Lon
dres & à Paris. La Lifte des Profeffeurs, des Marchands
de Mufique , Luthiers , Facteurs d'Inftrumens
, Graveurs , Imprimeurs , Copiftes , &c. &c.
pour l'année 1788. A Paris , chez Prault , Imp..
du Roi, quai des Augufins , à l'Immortalité ; de
chez Leduc , au Magafin de Mufique & d'Inftrumens
, rue du Roule , Nº . 6.
*
C'est par erreur que ce Calendrier a éné annoncé
dans le N° . z de l'année dernière. Des
formalités indifpenfables en ont retardé la publi ...
cation. Il ne paroît que depuis Lundi dernier aux
adreffes indiquées,, & chez les Marchands de
Nouveautés.
TROIS SONATES pour le Forté- Piano , Violon
obligé, par M. de Chabanon, OEuv. 2e. Prix , 7 liv.
4 f. A Paris , chez M. Boyer , rue de Richelieu,!
paffage du Café de Foy ; & chez Mme. Le Menu ,
rue du Roule , à la Clef d'or.
Ces Sonates , d'un Amateur célèbre , & d'un
excellent goût, ne doivent pas être confondues
avec ce qu'on appelle ordinairement de la mufique
d'Amateur,
96 MERCURE DE FRANCE .
On trouve aux mêmes adreffes une Sonate de
M. Raletti , formant le N° . 48 du Journal de
Pièces de Clavecin , par différens Auteurs. Prix ,
3 liv. 12 f.
7. Recueil de Contredanfes , compofées pour
le Wauxhall d'été , par M. Vincent , maifon du
Pâtiffier , vis.à-vis la prifon , rue S. Martin. Prix ,
2 liv. 8 f.
No. 2 des Amuſemens Militaires , - contenant
un choix d'Ouvertures, d'Ariettes , & autres Airs
arrangés en harmonie pour 2 Clarinettes , 2 Baffons
, 2 Hautbois ou Flûtes , & 2 Cors ; par M.
Beinet , Muficien des Gardes- Suiffes. Prix , 6 liv.
A Paris , chez M. Bouin , Md. de Mufique & de
cordes d'inftrumens , rue S. Honoré , près Saint-
Roch , au Gagne- Petit ; & à Verfailles , chez Blaifot
, rue Satory.
TABL E.
EPITRE & M. More!. ~ 49 Aux Cultivateurs .
Charades , Enig. & Log.
Ars Art um.
Hiftoire Politique.
Lettres de Charlotte.
55 | Précis du fiêcle de Paracelft.
$ 7
67 Comédie Françoiſc.
72 Annonces & Notices.
76
82
85
90
APPROBATION.
JATAr lu , par ordre de Mgr . le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 12 Janvier
1788. , Je n'y ai rien trouvé qui puifle en
empêcher l'impreſſion . A Paris , le 11 Janvier
RAULIN. 1788.
MERCURE
6
DE FRANCE.
SAMEDI 19 JANVIER 1788.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
AUX ACTEURS ITALIENS ,
Sar ce que leur Parterre va être affis.
BRAVO , Meffieurs ! Dans cette affaire ,
Vous agiffez très- prudemment ;
Recevez done le compliment
Que tout Amateur doit vous faire .
Loin de juger légèrement
Maint Opéra , comme naguère ,
Déformais , Meffieurs du Parterre
Pourront affeoir leur jugement.
( Par M. Mayeur de Saint-Paul. )
No. 3. 19 Janv. 1788. 3.219
E
98
MERCURE
A Madame la Comteſſe DE BEAUHARNAIS,
après avoir lu fa Comédie de La fauffe
Inconftance,
DEPUIS long-temps , de ta Mufe charmante
On ne voyoit profe ni vers ;
Et je craignois que , peut-être inconftante ,
Tu n'euffes dédaigné la colline riante.
Où tu cueillis des rameaux toujours verts ;
Mais en lifant ta Comédie ,
Où règne , ſans apprêt , le plus doux -fentiment ,
Où l'intérêt à la grace s'allie ,
Je fuis bien revenu d'un pareil jugement ;
Et j'ai fenti que ce trop long filence ,
Que je prenois pour un vrai changement ,
Heureufement n'étoit qu'une fauffe inconftance,
( Par M. de Laus de Boiffy,
ÉPITAPHE
CI - GIT
D'un Apicius moderne .
-GIT Paul le glouton , grand ennemi des
Livres ;
I vécut foixante ans , & pefa deux cents livres,
( ParM, Crignon d'Auzonet. )
DE FRANCE. 99
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE Le mot de la Charade eft Orpin ; celui de
l'Enigme eft la Glu ; celui du Logogriphe
eft Aiguille, où l'on trouve Aile , Aigle ,
Liége , Lie , Le, La, Il, Lui , Liege, Gille,
Gille, Glu, Gueule, Gué Aiguë, Gai, Agile,
Lé, La, Gui,
CHARA DE..
Mon premier autrefois honoroit le vainqueur ; ON
Chacun de mon fecond veut décorer fon coeur ;
Et mon tout perd fon exiſtence
Dans le fein de celui qui lui donne naiſſance.
( Par un Solitaire de Redon . )
SAMS
ÉNIGM E.
moi, fous le fardeau d'une vie ennuyeuſe,
L'homme ne feroit que languir ,
Et c'eſt ma main officieuſe
Qui lui prépare le plaifir,
E 2
ICO MERCURE
De l'Amour qui me doit fes charmes ,
J'aiguife toujours les traits ,
Et fouvent la Pudenr en lui rendant les armes ,
Moins qu'à l'Amour fe rend à mes attraits.
(Par M. L*** . )
LOGOGRIPHE.
JE fuis l'aîné de plufieurs frères ;
Nous ne nous fomines jamais vus ;
Or je conclus
Que nous ne nous connoiffons guères ,
Nous éprouvons , hélas ! en régnant tour à tour ,
Qu'à la rigueur du fort il faut que chacun cède.
Un feul de nous à la fois voit le jour ;
Et dès qu'il meurt , un autre lui fuccède,
Si ce début yous paroît trop obfcur,
Cherchez dans mes fept pieds , c'eft un moyen plus
für ;
Vous y verrez un petit comestible
Qu'avec du beurre on nous fert au printemps ;
Le bord d'une rivière ; un des quatre élémens ;
Aux étoffes de laine un infecte nuifible ;
nous fert à voyager ;
Ce qui , fur
mer ,
Ce qu'on ne peut trop prendre fans danger
.
Un ouvrier que le faule fait vivre ;
Un Saint fameux , dont nous avons un Livre;
Un autre Saint, moins connu, moins fête
Un quadrupede utile & ſouvent entêté ;
DE FRANCE. 101'
Le chemin que fe fraye un torrent dans fa courfe ;
Ce qu'un bon Capucin doit avoir dans fa bourfe ;
Ce qui fert , à force de bras ,
A nettoyer le grain pour notre fubfiftance ;
Ce qui par moi toujours commence :
Ce que nous poffédons enfin dès la naiffance ,
Et garderons jufqu'au trépas.
Par M. Bonnay. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
16. ESTELLE , Roman paftoral ; par M.
DE FLORIAN, &C. A Paris , de l'Imprimerie
de MONSIEUR ; fe trouve chez
Debure aîné , rue Serpente , Hotel Ferrand,
No. 6 ; & Bailly , rue S. Honoré,
Barrière des Sergens.
L'AUTEUR de Galatée , préſentant un
nouveau Roman paftoral , excite l'attention
, & promet de l'intérêt. Eftelle ( c'eſt
le nom de fon nouvel Ouvrage ) , eft précédé
d'un Effai fur la Paflorale. On peut
croire que nous aurons beaucoup d'éloges
à donner à fon Roman ; nous en avons
beaucoup auffi à donner à cet Effai : mais
qu'il nous foit permis d'abord de témoi
+
E 3
702 MERCURE
gner toute notre eftime à cet Auteur a
mable , en difputant beaucoup contre lui .
» J'ai toujours , dit- il , entendu reprocher
» au genre paſtoral d'être froid & ennuyeux...
» Il femble que le nom feul des Bergers
» donne envie de dormir ..... Il faut bien
qu'il y ait plufieurs raifons d'ennui, quand
» tout le monde eft d'accord pour bâiller.
"
»
Eh ! qui font donc ces jolis petits Barbares
, demi Sibarites , demi - Oftrogoths ?
Quels font ces urbis amatores , nidum fervantes
, que la Paftorale ennuie & fait
bailler ? Ce n'eft certainement pas l'Auteur
qui prend pour épigraphe ces vers de
Virgile :
Rura mihi riguique placent in vallibus amnes ,
Flumina amo fylvafqüe inglorius.
Quiconque aime la campagne , aime à en
voir la peinture ; prefque tous les Poëtes ,
prefque tous les honimes fenfibles l'ont
aimée ; c'eft le goût le plus naturel . Horace ,
qui l'aimoit tant auffi , va jufqu'à contefter
aux plus grands Amateurs de la ville , leur
prétendu dégoût pour la campagne ; il leur
prouve qu'ils l'aiment plus qu'ils ne croient ;
qu'éloignés d'elle par leurs paffions & leurs
érreurs , ils en recherchent du moins l'image
; qu'ils combattent la Nature , mais
que la Nature triomphe de leurs vains efforts :
Nempè inter varias nutritur fylva columnas ,
Laudaturque domus longos quæ profpicit agros ;
DE FRANCE.. 103
Naturam expellat furcâ , tamen ufque recurret ,
Et mala perrumpet furtimfaftidia victrix.
mais perfonne n'a plus aimé & n'a plus
fait aimer la belle Nature & la campagne ,
que Virgile .
Nobis placeant antè omnia fylva:
O ubi campi ,
Sperchiufque, & virginibus bacchata Lacani
Taygeta ; ô qui me gelidis in vallibus hæmi
Siftat , & ingenti ramorum protegat umbrâ !
» On admire fur parole les Eglogues de
" Théocrite & de Virgile « , dit encore M.
de Florian.
On les admire fur parole ! oui , ceux
qui n'entendent ni le grec ni le latin , ou
qui n'ont ni goût ni fenfibilité. Etoit- ce fur
parole que le tendre Fénélon prononçoit
toutes les malédictions de la Littérature
contre ceux qui pouvoient n'être pas attendris
juſqu'aux larmes par le charme de
ces vers :
Fortunatefenex , hîc inter flumina nota ,
Et fontes facros , frigus captabis opacum !
,
Etait- ce fur parole qu'il envioit avec Virgile
le bonheur des habitans de la cainpagne
; qu'il défiroit, tantôt comme Gallus,
d'être tranfporté parmi les Bergers de l'Arcadie
:
E 4
104
MERCURE
O mihi tùm quàm molliter offa quiefcant ,
Veftra meos olim fi fiſtula dicat amores !
Atque utinam ex vobis unus , veftrique fuiffem ,
Aut cuftos gregis , aut maturæ vinitor uvæ !
?
Tantôt de partager fur les bords du Galefus
les occupations champêtres & les douces
jouiffances de l'heureux Vieillard du quatrième
Livre des Géorgiques :
Cui pauca relicti ,
Jugera ruris erant , nec fertilis illa juvencis ,
Nec pecori opportitna feges , nec commoda baccho
Hic rarum tamen in dumis olus , albaque circùm
Lilia , verbenafque premens vefcumque papaver,
Regum æquabat opes animis , ferâque revertens
Node domum, dapibus menfas onerabat inemptis.
Primus veré rofam atque autumкo carperepoma,&c.
Eft- ce fur parole , & non fur le charme
vivement fenti des defcriptions champêtres
de Virgile , qu'on fe tranfporte en imagination
avec le même Fénélon dans tous
les payfages que Virgile décrit ?
Sivefub incertas zephyris motantibus umbras
Sive antro potiùs fuccedimus : afpice ut antrum ,
Sylveftris raris fparfit labrufca racemis ! .....
Hic viridis tenerâ prætexit arundine ripas ,
Mincius, èque facrâ reſonant examina quercu…...
Mufcofifontes , & fomno mollior herba ,
Et quæ yos rara viridis tegit arbutus umbrâ....
DE FRANCE.
105
1
Hic verpurpureum , varios hic flumina circùm
Fundit humusflores, hîc candida populus antro
Imminet , & lenta texunt umbracula vites.....
Hic gelidifontes, hic mollia prata , Lycori ,
Hic nemus , hic ipfo tecum confumerer ævo.
De telles defcriptions ne produifent - elles
pas à la fois & un défir ardent de voir
ces lieux , & l'illufion qui fait qu'on croit
les voir ?
Eft - ce fur parole que M. l'Abbé de
Lille s'écrie avec un enthouſiaſme fi vrai
& fi brillant ?
Hélas ! je n'ai point vu ce féjour enchanté ,
Ces beaux lieux où Virgile a tant de fois chanté ;
Mais, j'en jure & Virgile & fes accords fublimes ,
J'irai , de l'Apennin je franchirai les cimes ;
J'irai , plein de fon nom , plein de ſes vers facrés ,
Les lire aux mêmes lieux qui les ont infpirés .
Eft - ce fur parole qu'on admire ce trait
d'une naïveté fi fine & fi voluptueufe ?
Malo me Galatea petit , lafciva puella,
Etfugit adfalices & fe cupit antè videri.
Et ce petit tableau d'une naïveté fi paffionnée
?
Sepibus in noftris parvam te rofcida mala
( Dux ego vefter eram ) vidi cum matre lègentem
Alter ab undecimo jam me tùm ceperat annus
Es
106 MERCURE
Jam fragiles poteram à terrâ contingere ramos.
Ut vidi ! ut perii ! ut me malus abftulit error !
»
«
Quel homme de goût n'eft pas en état de
fe rendre compte du plaifir que lui font
ces images , toujours fi agréables ou fi touchantes
les fleurs & les ruiffeaux , les
» bois & leurs ombrages , les foins des trou-
» peaux & les biens qu'ils donnent al hommes
» tous ces objets qu'on ne fe laffe pas plus de
revoir dins les, vers que dans les champs ,
» vers lefquels l'imagination des vrais Poëtes
fe retourne fi fouvent , dans les fujets
» même qui les en él ignent , qu'Homère &
» le Taffe retracent au milieu des combats &
» du carnage, Lucrèce au milieu des ſyſtêmes
» abftraits d'une fauffe philofophie ? C'eft
ainfi que s'exprime l'loquent & heureux
Panégyrifte de Fontenelle, M. Garat. » N’en-
» tend on point , ajoute-t il , les douleurs les
plus phrtives de l'Amour , & fes prières
les plus ardentes dans cette Eglogue de
Virgile , où un Berger , tandis que la Nature
entière repofe , accablée fous le poids
des chaleurs , erre à travers les campagnes
»fans chercher même l'objet qu'il adore ;
" & dans des difcours remplis de tout le
défordre de fa paffion , lui adreffe , comme
s'il éroit préfent , des fupplications qui
» ne font écoutées que des forêts & des
» m nragnes ? Quel tableau que celui de
» Gllus fuccombant fus les maux de l'a-
» mour , entouré de troupeaux attentifs à La
"
"
-
DE FRANCE. 107
"
"
douleur , interrogé tour à tour par tous
» les Bergers & par tous les Di ux des
champs , montrait , avant qu'il ait dit un
» mor , la Nature entière émve & troublée
» de fa paffion, & quand il fort de ce filence,
ne prenençant pas un vers qui ne feit
digne des grands mouvemens que l'amour
& la douleur d'un Berger ont excités dans
les cieux & fur la terre « !
Voilà comme il faut voir & fentir ces
objets. Il y a dans ces jugemens & ces analyfes
autant de vraie philofophie que de
fenfibilir .
Et que dirons - nous de Fontenelle , en
parlant de Paftorale ? » On fair des Eglogues
de Fontenelle , dit M. de Florin , quelques
jolis vers , qu'en n'a l'air d'avoir appris
que pour fe difpenfer de relire les
. و و
" autres " ?
Voilà encore ce que nous fommes obligés
de contred re ; il nous femble que la plupart
des Lecteurs maltraitent beaucoup plus
Fontenelle dins la theorie que dans la pratique
, & nous dirions volontiers de lui
qu'on le condamne fur parole , tandis
qu'on l'aime dans le fond de fon coeur. On
le lir , & on le relit , toujours avec plaisir;
on n'en apprend point des vers ; on en fait
par coeur des Eglogues entières, fans les avoir
apprifes. Ecoutons encore fur ce point M.
Garat , qui a examiné la queftion à charge
& à décharge , & qui a vu fon objet de
tous les côtés. Après avoir dit que Théo-
E 6
108 MERCURE
2.
crite & Virgile font des Peintres de la;
Nature fi vrais , fi aimables , fi intereffans
que Fontenelle , en s'éloignant d'eux , parut
s'éloigner de la Nature elle-même , il revient ,
fur fes pas , & tandis qu'on croit Fontenelle
condamné fans retour par ce feul mot :.
" Que l'eftime & l'éloge font bornés parmi
» nous ! s'écrie-t-il très - philofophiquement.
» Tous nos modèles de perfection , nous
" les formons d'un petit nombre d'idées
» & tout ce qui ne s'y rapporte pas , nous
» le profcrivons ! ...... Comment le défend-
» on d'eſtimer , d'admirer même dans les
ور
ور
"3
93
33
Eglogues de Fontenelle , l'invention tou-
" jours heureufe des fujets , le deffin tou-
" jours ingénieux & fimple de l'action ?
" Quelle charmante idée que celle de l'Eglogue
où une jeune Bergère, qui brave l'a-
" mour dans l'âge qu'on doit lui confacrer
s'approche , fans être vue , du lieu où
deux Amans fe croient féparés de l'Univers,
veut être témoin de leurs jeux, pour
en rire , recueillir leurs entretiens , pour
" s'en moquer ; & bientôt émue de leurs
plus innocens badinages , attendrie de
leurs difcours , fort de ces lieux , le coeur
rempli du befoin de ce bonheur dont
elle a vu l'image ! Combien de fois
" on a rappelé l'Eglogue où une autre Bergère
, en donnant , fans s'en douter , des
affurances du plus tendre amour , re
» vient fans ceffe avec tant de grace à ce
>> refrein :
و ر
33
و د
و د
و د
و د
DE FRANCE. 1891
Mais n'ayons point d'amour, il eft trop dangereux.
Veut- il peindre l'amour tel qu'il eft dans
» une ame timide & modefte , qui n'ofe
≫ croire au bonheur d'être aimée ? il conduit"
» un Berger aux pieds d'une ftatue de l'Amour
, élevée non dans un temple ,
» mais dans un bocage : le Berger , dans
" une prière , raconte au Dieu les ri-
" gueurs dont il gémit , & dans ce récit ,
"
,
chaque rigueur eft un témoignage d'amour.
Le Dieu fourit de tant d'erreur.
» & de tant d'innocence ; & le Berger
" que ce fourire devroit raffurer , craint
» encore que ce ne foit un ris moqueur.
Quel tableau charmant ! A-t-on jamais
"
ور
mieux peint l'amour avec la timidité:
" que fi fouvent il infpire «? Voilà bien
véritablement le goût , accompagné de
cette indulgence philofophique , prompte
à faifir les beautés , ou ingénieufe à les
découvrir. Loin de nous ce goût , toujours
févère & chagrin , qui n'a de fagacité que
pour voir des défauts ! La Fontaine a eu
raifon d'écrire contre ceux qui ont le goût
difficile : ils font à la fois décourageans &
malheureux.
Eh ! pourquoi cenfurer ? quel trifte & vain abus !
L'Auteur des Doutes fur les Opinions reçues
dans la Société , a fort bien dit
" Il ne faut pas avoir une grande habileté
» pour remarquer la plupart des défauts
ور
30
く
100
MERCURE
» d'un Ouvrage ; mois il faut en avoir beau-*
coup pour en fnrir toutes les beautés.
Le commun des hommes a befoin den,
être averti ".
و ر
"
1
2
Virgile & plufieurs autres Auteur Bucoliques
ont employé la mige dies leurs Paftorales.
Je ne puis , dit M. de Florian
» m'intéreffer à des Amars qui le font .
arer par des philtres , où cellent d'ai-
" mer par des breuvages «.
La critique eft jufte ; auli ne font - ce
pas les opérions magiques qui plaifent
dins la huitième Eglogue de Virgile ; c'eſt
le Couplet :
Talis amor Daphnim , &c. I've
Talis amor teneat , nec fit mihi cura mederi,
C'eft ce violent amour que la Bergère veut
infpirer à Daphnis pour le dédaigner , &
qui prouve violence du fien. C'eſt le
Couplet fi tendre qui fuccède à ce Couplet
enflammé :
Has olim exuvias mihi perfidus ille reliquit
Pignora cara fui.
Morceau qui rappelle ce moment touchant
du quatrième Livre de l'Enéïde :
Hic , poftquam Iliacas veftes notumque cubile
Confpexit , paulum lacrymis & mente morata ,
Incubuitque toro , dixitque noviffima verba:
Dulces exuvia, dùm Fata Deufquefinebant
Accipite hanc animam meque his exolvite curis.
,
DE FRANCE. LIA
C'est enfin ce joli vers :
Credimus? an qui amant , ipfifibifomnia fingunt ?
que M. de Fontenelle a rendu aini dans
la Statue de l'Amour : '
Il vit , cu les Ainans fe trompent quelquefois ,
Il vit fourire la Statue.
Ce qui prouve, pour le dire en paffant, que
Fontenelle n'a pas entiérement mérité le
reproche que lui ont fait les ur , Teloge
que lui ont donné les auges , de n'avoir pas
emprunté un feul vers , un feul trait à
Virgile.
Le moyen que M. de Florian propoſe
& emploie pour faire difparoître linfipidité
reprochée à l'Eglogue , c'eft l'intérêt
& c'eft ce qui lui fait préférer & le Drame
& le Roman paftoral à la simple Eglogue .
Jufques- là nous femmes de fon avis ; lintérêt
eft par-tout le premier mérite. Mais
il ajoute :
"
33 L'Eglogue a des bornes cireonfcrites
qui lui donnent à peine le moyen de
préparer Finté êr : lorfque cet intérêt arrive
, la Pièce finit ; il faut en commencer
» une autre. Un Recueil d'Eglogues ref-
» femble donc un peu à un Recueil de
premières Scènes de Comédie. Le Lecteur
n'a pas fi grand tort de laiffer le
Livre , & de refter prévenu contre le
» genre ".
ود
Ceci n'eft pas plus la critique de l'Eglo12
MERCURE
gue que de la Fable , & en général de tous
les petits Poëmes. Un petit Poëme , un
petit Ouvrage n'eft guère fufceptible d'un
autre intérêt que de celui du ftyle , qui
confifte dans la convenance parfaite des
idées avec le fujet , & des expreffions avec
les idées. Quant à l'intérêt proprement
dit , ils n'en ont pas befoin , la briéveté y
fupplée ; fi cet intérêt n'a pas le temps de
fe former , l'ennui n'a pas le temps de
naître. D'ailleurs cet intérêt même fe trouve ,
proportion gardée , dans les excellens Ouvrages
de ce genre. M. Garat vient de nous
montrer combien il y a d'intérêt dans les
Eglogues d'Alexis & de Gallus . L'Èglogue
de Fontenelle .
Mais n'ayons point d'amour , il eft trop dangereux ,
a tout l'intérêt de tant de Comédies dont
l'objet eft d'obtenir une déclaration cu un
aveu. C'eft une Comédie en petit , compofée
de quatre ou cinq Scènes , où l'action
marche toujours vers le dénouement
& où l'intérêt va toujours croiffant , parce
que le Berger , à chaque tentative , obtient
& gagne toujours quelque chofe , & qu'enfin
fon dernier ftratagême a un plein fuc- .
cès. C'eft ainfi que les petits Poëmes correfpondent
aux grands , & en ont , en petit ,
tous les avantages , quand ils font ce qu'ils
doivent être.
Obfervons , au fujet du Roman pafloral ,
& en particulier au fujet d'Eftelle , que les
DE FRANCE. [11
aventures qu'il contient pourroient être miles
fous d'autres noms que fous des noms de Bergers;
il n'y a donc de raifon de joindre la Paftorale
au Roman , que l'agrément des idées ,
des moeurs , des images champêtres. Voilà
qui eft bien loin de l'idée, que le nom feul
des Bergers infpire le fommeil ou l'ennui.
Mais c'est trop contredire l'Auteur fur
des opinions qui même , pour la plupart ,
ne font pas les fiennes , & qu'il expofe
plutôt comme des objections qu'il prévient,
que comme des idées qu'il adopte. Uniffonsnous
plutôt à lui dans les juftes éloges
qu'il donne au Poëme des Saifons de M.
de Saint- Lambert , au Poëme de M. le Marquis
de Marnézia fur la Nature champêtre ,
&c. Applaudiffons à ce fentiment i naturel
, qui lui a fait placer la fcène de fon
Roman dans la province où il eſt né , &
qui lui a infpiré les réflexions fuivantes,
» Il eft fi doux de parler de fa Patrie
de fe rappeler les lieux où l'on a paffé
» fes premiers ans , où l'on a fenti fes
» premières " émotions ! Le nom feul de
"
ces lieux a un charme fecret pour no-
» tre ame ; elle femble ſe rajeunir en penfant
à ce temps heureux de l'enfance ,
» où les plaifirs font fi vifs , les chagrins
fi courts, les jouiffances fi pures. Ce fouvenir
et toujours accompagné de fou-.
» venirs encore plus chers : ceux qui nous
» donnèrent le jour , ceux qui prirent de
-nous de tendres foins , nos premiers ,
ג כ
114
MERCURE
nos meilleurs amis , viennent embellir
" les fcènes qui fe retracent à notre mémoire.
On fe croit encore avec eux ;
» on fe retrouve tel qu'on étoit alors :
» on oublie les peines , les injuftices que
» l'on éprouva depuis , les maux que l'on
" s'attira , les fautes que l'on a commifes ;'
" on ne fe fouvient que de fes fentimens ,
» qui valent prefque toujours mieux que
» les actions de douces larmes coulent
" malgré foi , & l'on s'écrie avec le premier
» des Poëtes Latins :
•
En unquam patrios , longo poft tempore , fines ,
Pauperis & tuguri congeftum cefpite culmen
Poft aliquot , mea regna videns , mirabor ariſtas.
La fcène est donc dans la vallée de Beaurivage,
entre la ville d'Anduze & le village
de Maffanne , fur les bords du Gardon , au
pied des Cévennes. Le Berger Némorin aimoit
Eftelle , il en étoit aimé , élevés enfemble
, ils s'aimoient dès l'enfance , ils
alloient enfemble à la prairie , ils alloient
» enſemble cueillir des figues ou des mû-
» res , & lorſque leurs mains ne pouvoient
» atteindre aux rameaux trop élevés , Né-
» morin montoit fur l'arbre , d'où il jetoit
» dans le tablier d'Eftelle , les fruits les
» meilleurs & les plus beaux «. C'eſt le
petit tableau de Virgile :
Sepibus in noftris , &c .
que nous avons cité plus haut.
DE FRANCE. 115
Les Bergers , dans une fête champêtre ,
difputent le Prix du Chant. Hélion , parent
d'Eftelle , venu des bords de la Durance ,
vainquit tous les Bergers du Gardon : on
lui donne le Belier , Prix du Chant ; il va
l'offrir à Eftelle , en lui demandant un baifer
pour récompenfe ; Némorin , qui comptoit
à peine fa quatorzième année , for de
la troupe d'enfans dans laquelle il étoit
mêlé Le Prix n'eft pas encore à vous ,
dit il à Hélion , vous ne m'aavez pas vaincu.
Puis s'adreffant à l'Affemblée : " Hélion ,
» ajouta-t- il , vient de célébrer les rives de
» la Durance ; fes feuls compatriotes les
connoiffent. Je vais chanter l'Amour ;
» tout l'Univers chérit mon fujet «. Voici
ce qu'il chante :
و د
ور
Ne méprifez point mon enfance ;
Celui que vous adorez tous ,
Celui dont l'empire eft fi doux ,
Qu'un fourire fait fa puiffance ;
Des Bergers , des Princes le Roi ,
N'eft-il pas enfant comme moi ?
Au timide il donne l'audace ,
Il rend doux le plus emporté ;
Au fage il prend fa liberté ,
Et par le bonheur la remplace ;
Des Héros , des Sages le Roi ,
N'eft-il pas enfant comme moi ?.
Il créa tout ce qui refpire ;
Son fouffle anime l'Univers ;
16 MERCURE
Sur la Terre , aux Cieux , dans les Mers ,
Par-tout il étend fon Empire :
De la Nature il eft le Roi ,
Et c'eſt un enfant comme moi.
On m'a dit qu'un peu de fouffrance
Faifoit acheter les faveurs ;
Mais , pour adoucir fes rigueurs ,
Il nous a donné l'efpérance .
De nos coeurs lui feul eft le Roi ,
Et c'eſt un enfant comme moi.
Dans l'art qu'à mon âge on ignore
Eftelle m'a rendu favant ;
Quand l'Aftre du jour eft brûlant ,
On reffent fes feux dès l'aurore :
Des Dieux & des hommes le Roi ,
N'eft-il pas enfant comme moi ?
Némorin a le Prix , & le dépofe aux pieds
d'Eftelle ; elle rougit en regardant fa nière ;
Marguerite lui permet d'accepter ce préfent
, & la Bergère hifite encore ; ( trait de
délicareffe où on reconnoît M. de Florian) .
و ر
و د
L'Alfemblée veut de plus qu'Eftelle embraffe
Nemorin : » Eftelle effrayée ſe retire
dans les bras de Marguerite ; elle
» refufe d'obéir mais Marguerite & les
Juges lui prefcrivent ce devoir d'ufage
envers les Vainqueurs. Alors Eftelle
vermeille comme la fleur de l'églantier ,
» penche fon vifage vers Némorin , en
» tenant toujours la main de fa mère « ;
( autre trait du même genre ) .
32
DE FRANCÈ. 117
Le vieux Raimond , père d'Eftelle , homme
vertueux , mais Monarque abfolu dans
fa maiſon , ſépare les deux Amans : il deftine
Eftelle à Méril , jeune Berger très- vertueux
auffi, vertueux même avec grandeur,
& que le Lecteur aimeroit autant qu'il
l'eftime , fi au Théatre & dans les Romans,
on pouvoit aimer l'Amant qui n'eft pas
aimé, & qui trouble une inclination mutuelle.
Ce père d'Eftelle a , pour la marier
avec Méril , à peu près les mêmes motifs
que le père de Julie , dans la Nouvelle Héloife
, a pour marier celle - ci avec M. de
Wolmar; & il a d'ailleurs quelque conformité
de, caractère avec ce père de Julie :
l'inflexibilité eft la même dans tous les
deux. Némorin paffe le Gardon , & s'éloigne
du pays qu'habite fon Amante. Voici
Les adieux :
Je vais donc quitter pour jamais
Mon beau pays , na douce amie !
Loin d'eux je vais traîner ma vie
Dans les pleurs & dans les regrets.
Vallon charmant où notre enfance
Goûta ces plaifirs purs & vrais
Que donne la feule innocence ,
Je vais vous qu'tter pour jamais.
Champs que j'ai dépouillés de fleurs
Pour orner les cheveux d'Eftelle ;
Rofes qui perdiez auprès d'elle-
Et votre éclat & vos couleurs ;
118
.
MERCURE
Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide
Pour réfléchir fes doux attraits ,
Sufpendre fa courfe rapide ,
Je vais vous quitter pour jamais.
Prairie où dès nos premiers ans
Nous parlions déjà de tendreffe .
Ou bien avant notre jeuneffe
Nous paffions pour de vieux Amans ;
Beaux arbres où nous allions lire
Le nom que toujours j'y traçais ,
Le feul qu'alors je fulle écrire ;
Je vais vous quitter pour jamais.
Tout cela eft bien dans le ton doux & fimple
de l'Elégic paftorale , excepté peut-être
ce vers :
Nous paffions pour de vieux Amans..
Ce n'eft peut-être qu'une fauffe délicateffe ;
mais ce vers nous paroît moins un trait
de naïveté , qu'une expreffion effentiellement
confacrée à la plaifanterie , & Némorin
n'eft point en fituation de plaifanter.
Raimond va faire un voyage , & à fon retour
il doit unir Eftelle avec Méril . Au
jour marqué , il ne revient point ; on l'attend
vainement encore les jours fuivans ;
Méril part pour en aller apprendre des
nouvelles des Pirates Efpagnols étoient
venus furprendre Maggelonne , où Raimond
étoit allé ; ils avoient rempli cette
ville de carnage , on ne favoit ce qu'étoit
DE FRANCE, 119
devenu Raimond : Méril s'expatrie . Après
plufieurs mois de larmes données à la perte
de Raimond , Marguerite fe fouvint de
Némorin , à qui elle avoit toujours été
favorable ; on peut croire qu'Eftelle s'en
fouvenoit mieux encore : les efpérances de
Némorin renaiffent , il revient dans fon
pays , & auprès de fa Maîtreffe ; il reconnoît
fur tous les arbres les anciens chiffres
qu'il y avoit gravés ; il s'écrie :
Je vous falue , ô lieux charmans !
Quittés avec tant de trifteffe ,
Lieux chéris , où de ma tendreffe
Je vois par-tout les monumens,
Lorfqu'une févère défenſe
M'exila de ce beau féjour ,
J'en partis avec mon amour ,
Et j'y laiffai mon eſpérance.
J'ai retrouvé dans d'autres lieux ,
Des eaux , des fleurs , & de l'ombrage ;
Mais ces fleurs , ces eaux , ce feuillage
N'avoient point de charme à mes yeux,
On n'eft bien que dans fa Patrie ;
C'est là que plaifent les ruiffèaux ;
C'est là que les arbres plus beaux
Donnent une ombre plus chérie.
Qu'il eft doux de finir les jours
Aux lieux où commence la vie ,
D'y vieillir près de fon amie ,
Sans changer de toit ni d'amour !
120 MERCURE
>
Némorin alloit époufer Eftelle ; Raimond
arrive avec Méril ; Méril avoit fu que Raimon
emmené par les Efpagnols , étoit
captif à Barcelone ; il avoit vendu tous fes
biens pour délivrer fon ami ; Raimond
préfente fon libérateur à fa femme & à
fa fille ; il prend Eftelle en particulier , &
lui montrant fur fes bras meurtris les marques
encore récentes de fes chaînes : Quel
jour , lui dit-il en la regardant , épouses-tu
mon Libérateur ? La réponſe d'Eftelle eft
fublime : Demain , dit elle.
Le facrifice eft confommé ; Némorin va
chercher la mort. Il ne trouve que la gloire,
la gloire de fervir fon pays fous l'immortel
Gafton de Foix , neveu de Louis XII
Un foir étant dans la ville de Nifmes, qui
venoit de foutenir un fiége très-meurtrier,
il diftingue à travers les ténèbres , dans un
cimetière , une femme , en habits de deuil ,
à genoux fur une foffe ; il l'entend prononcer
ces paroles :
"
D
» O toi qui poffédas de mon coeur tout
" ce qu'il pouvoit accorder à l'eftime .! toi
qui voulus me rendre heureuſe , & dont
je n'ai pas fait le bonheur , pardonne,
» mon digre époux pardonne moi de
m'être toujours dérobée à ton chafte
amour, d'avoir accepté le facrifice de tes
» Yudiques défirs , Je l'ai dû, je n'étois pas
» digne de roi . Tu méritois une époufe
» dont le coeur t'appartint tout entier , &
le mien ne put jamais éteindre la pre-
» mière
DE FRANCE. 121
"3 mière flamme dont il a brûlé. Ah ! du
" moins fi de ta célefte demeure tu lis
» dans le fond de mon ame , tu ne peux
» pas douter de la fincérité de mes regrets.
» Les larmes amères qui baignent ta tom-
» be, doivent te prouver que mon refpect
» & mon amitié pour toi m'étoient auffi
chers que mon premier amour “.
Quelle autre qu'Eftelle pouvoit tenir ce
langage ? Eftelle échappe à Némorin ,
qu'elle eft effrayée & confufe de retrouver
fur la tombe de Méril ; mais une telle
rencontre ne pouvoit être fans effet . Ils fe
revoient ; & Gaſton , qui , témoin d'une action
héroïque de Némorin , s'intérelle vivement
à lui , obtient pour lui la main
d'Eftelle , de l'aveu de Raimond , que Némorin
dédommage du gendre vertueux
qu'il avoit perdu.
>
Nous avons déjà dit que Raimond avoit
quelque reffemblance avec le Baron d'Etanges.
On pourroit trouver auffi que Marguerite
a pour fa fille l'indulgence de la
Baronne d'Eranges pour Julie ; que Rofe
amic fidelle de Julie , correfpond à Claire;
qu'il y a enfin une forte de conformité entre
la fituation générale d'Eftelle & celle de
Julie ; mais la forme & les détails appartiennent
en propre à l'Auteur , & ces détails
font charmans. L'épifode d'Ifidore &
d'Adélaïde eft auffi d'un grand intérêt.
Parmi les Chanfonnettes paftorales dontcet
Ouvrage eft rempli , & dont nous avons
Nº. 3. 19 Jany. 1788.
F
122 MERCURE
déjà cité plufieurs , nous ne devons point
omettre celle-ci , que chante Eftelle dans un
moment où elle ignore le lieu de la retraite
de Némorin.
Ah ! s'il eft dans votre village
Un Berger fenfible & charmant
Qu'on chériffe au premier moment ,
Qu'on aime enfuite davantage ;,
C'eft mon ami : rendez-le moi ;
J'ai fon amour , il a ma foi.
Si par fa voix tendre & plaintive
Il charme l'écho de vos bois ;
Si les accens de fon hautbois
Rendent la Bergère penfive ;
C'eft encor lui : rendez-le moi ;
J'ai fon amour , il a ina foi.
Si , même en n'ofant rien vous dire ,
Son feul regard fait attendrir ;
Si , fans jamais faire rougir ,
Sa gaîté fait toujours ſourire ;
C'eft encor lui : rendez- le moi ;
il a ma foi. J'ai fon amour ,
Si , paffant près de fa chaumière ,
Le pauvre , en voyant fon
Ofe demander un agneau ,
troupeau ,
Et qu'il obtienne encor la mère ;
Oh ! c'eft bien lui : rendez-le moi ;
il a ma foi. J'ai fon amour
DE FRANCE.
123
La naïveté elt encore plus fenfible & plus
piquante dans le Languedocien.
Aï , s'avez din voftre villagé
Un jouïn é téndre Paftourel ,
Qué vous gagn' au premié cop d'iel ,
E pieï qu'a toujour vous éngagé ;
Es moun ami rëndé lou mé ;
Ai foun amour , el a ma fé.
Sé la voix plentiv' é doucéto
Faï foufpira l'écho d'aòu boï ,
È fé lou foun de foun aòuboï
Faï foungea la Paftoureléto ;
Es moun ami : rendé lou mé ;
Aï foun amour , el a ma fé.
Sé quan n'aoufo pas ren vous diré ,
Sà guignado vous attendris ';
Picï , quan fa bouqueto vous ris ,
Sé vous déraub' un dous fouriré ;
Es moun ami ; rendé lou mé ;
Ai foun amour , el a ma fé .
Quan lou paduret s'en vén pécaïré ,
En roudan proucho fon troupel ,
Li diré baïla m'un agnel ,
Sé li lou bail' embé la maïré ;
Aï qu'es ben el : rendé lou mé ;
Ai foun amour , el a ma fé.
Le fixième & dernier Livre commence
par cette eſpèce de Prologue :
F 2
124
MERCURE
»
» O Grandeur , que tu es belle quand
la vertu te rend utile ! que le fpectacle
» de l'homme puiffant, occupé de fecourir
» fes frères, eft doux pour une ame fenfi-
» ble Combien de fois j'en ai joui !
» combien j'ai vu d'infortunés environner
» en pleurant celui qui finiffoit leurs pei-
» nes ; celui qui , né dans la pourpre royale ,
» abandonne fon palais pour voler à leur
chaumière , pour la rétablir fi elle eft
» détruite , pour y ramener l'abondance &
la paix ! Je le vois tous les jours ce mortel
bienfaifant , &c. «
و د
و د
??
En lifant ces paroles au milieu d'un Roman
, on croit continuer de lire un Roman
; on croit que l'Auteur fe vante d'avoir
vu ce qu'il n'a pas vu & ce qu'on ne voit
point ; mais on fe rappelle quel eft le
grand Prince à qui l'Aureur a l'honneur
d'être attaché , & on rend hommage à la
fidélité de l'Hiftorien , au goût même du
Peintre qui a fenti que dans un tel portrait
une exagération , un embelliffement
eût été une profanation ,
DE FRANCE.
125
JE
VARIÉTÉ S.
PREMIÈRE LETTRE A M...
A Toulouſe, Hôtel du grand Soleil , le 17876
E vous ai promis de vous écrire , mon ami
deux ou trois fois au moins dans ma route ;
mais lorfqu'après avoir couru la pofte depuis
les cinq heures du matin , on arrivé à dix heures
du foir dans une auberge , on fe met auprès
du feu , on foupe , on fe couche , on penfe
à fes amis , & on ne leur écrit pas . Combien
de fois j'ai pensé à vous ! combien de fois je
vous ai défiré à mes côtés , lorfque je courois
fur les bords fuperbes de la Loire , ou fur les
bords charmans de l'Allier , lorfque je traver
fois ces fécondes & magnifiques plaines de la
Limagne , enceintes de tous les côtés de montagnes
amoncelées les unes fur les autres ! J'ai
falué le Puits du Dôme , & il m'a paru plus
grand , plus élevé , parce que je me fuis rappelé
Pafcal & la vérité de phy fique dont il y
trouva la preuve. C'eft peut- être fur les montagnes
que fe feront toujours les plus belles découvertes
; la Nature femble y opérer plus à
découvert , & l'homme femble y avoir plus
de génie. Quand fera-t-il fervir ce génie à fon
bonheur: Le croiriez - vous , mon ami ? Cette
belle Province , cette Limagne , fi riche & fi
féconde ; cette terre , qui femble n'avoir pas
affez de place pour toutes les productions qu'elle
fait naître , & qu'on prendroit pour une table
magnifiquement fervie par la Nature pour les
feftins de tous les êtres vivans ; je l'ai traver-
F 3
126 MERCURE :
fée le coeur ferré de trifteffe ! Dans ces vallées
fi fertiles & fi riantes , j'ai vu les hommes plongés
dans la plus affreufe mifère des pierres
entaffées prefque au hafard forment leurs logemens
; ils ne font pas vêtus , ou le font de
lambeaux ; & l'infecte qui fe traîne fur la terre
y trouve probablement une nourriture plus
abondante & plus à fon choix. Rien n'eft hideux
à voir comme l'afpect des villages &
même des villes de cette partie de l'Auvergne.
Ses infortunés habitans portent fur leurs vifages
l'empreinte de tous les maux fous lefquels ils
gémiffent ; ils font laids , malfaits , & l'horrible
patois qu'ils parlent reffemble moins à une
Langue humaine , qu'aux cris étouffés des animaux
feroces qui meurent de faim dans les
déferts. Rien ne prouve mieux que de belles
phyfiononsies & des langues douces ne peuvent
guère appartenir qu'à des peuples heureux . J'ai
fait cinquante ou foixante lieues peut- être dans
les plus fertiles vallées , fans entendre une feule
chanfon. Tout étoit muet , & les animaux , les
oifeaux même femblent y partager la trifteffe
de l'homme. Vous jugez , mon ami , combien
j'ai dû être confterné de ce filence , moi , né
dans un autre pays de montagnes & de vallées
qui retentiffent toujours ou des cris de joie de
l'homme , ou des chanfons plaintives & amoureufes
des femmes.
Le Rouergue , dans lequel je fuis entré
bientôt après avoir quitté la Limagne , n'eft
pas à beaucoup près un pays auffi riche & auffi
fertile ; mais on n'y eft plus frappé de ce contrafte
fi défolant de la mifère de l'homme au
milieu des biens créés par fon travail ou
pro.
digués par la Nature . Les payfans y font mieux
logés , mieux vêtus , mieux nourris ; la phyfio.
nomie des hommes , & la Langue qu'ils parlent,
DE FRANCE. 117
commencent à s'adoucir. On m'a affuré que
eette différence remarquable entredeux provinces
affez voifines , eft devenue beaucoup plus fenfible
depuis quelques années , & je ne balance
pas à l'attribuer à l'Adminiftration Provinciale
établie dans la Haute-Guienne .
J'ai vu quelques-uns des Membres de cette
Adminiſtration à Milhaud ; j'ai caufé avec eux ,
& j'ai trouvé des hommes pleins de bon
fens & de bons fentimens ; des efprits trèséclairés
, & qui font , dans leur province ou
dans leur petite ville , des applications très,
juftes des lumières répandues dans l'Europe.
Refpe&table M. Defpradel , permettez à
un étranger de prononcer ici votre nom , pour
rendre hommage à des vertus qu'il n'a vues qu'en
paffant , mais dont il ne pourra jamais perdre
fe touchant fouvenir. J'ai entendu, dans la bou .
che de vos concitoyens , vote nom mêlé fans
ceffe à celui du Prélat qui préfila & éclaira
vos Affemblées naiffantes , & qui , élevé aux
premières dignités de l'Eglife, paroît avoir pour
première ambition celle de fe montrer bon citoyen
( 1).
Le bon goût , mon ami , n'eft peut -être que
le bon efprit perfectionné ; dans cette petite ville
de Milhaud , où l'on raiſonne fi bièn fur les
intérêts de la province , on y joue auffi trèsbien
la Comédie . Au lieu d'avoir des Comédiens
de campagne qui feroient très mauvais
les perfonnes les plus diftinguées de la ville
jouent elles mêmes Regnard & Molière , &
elles ont une fort bonne Troupe.
·
J'ai paffé par Albi , mais fans m'y arrêter.
L'Auteur de l'Epître aux Graces & des Quatre
Parties du Jour eft à Rome. Il fallut s'arrêter
( 1 ) M. de Cicé , alors Evêque de Rhodez , aujourd'hui
Archevêque de Bordeaux.
F 4
128 MMEERRCURE
,
·
néceffairement à Giyac , lieu qu'aucun Archevêque
& aucun Poëte , que je fache , n'a rendu
célèbre , mais qui mériteroit de l'être par luimême
. Situé au milieu des fuperbes plaines de
l'Albigeois, fi ce n'eft pas une ville , c'eft au moins
un des plus beaux bourgs de l'Europe . J'y arrivai
au foleil couchant ; des maifonst bien bâties
, des rues larges & propres , une place
irrégulière , mais très grande & remplie de
monde tout m'invita à me promener un
inftant au fortir de la voiture . J'errois au
hafard , & le hafard ne m'offroit par-tout qu'objets
agréables. Cinq à fix voix jeunes , je n'oferai
pas dire virginales , portèrent tout- à- coup
à mes oreilles des accens pleins de douceur , &
un air de la mélodie la plus fimple , mais la
plus touchante J'avançai vers les lieux d'où
me venoient ces fons qui émouvoient & attiroient
mon coeur. Je defcendois le longd'un chemin trèslarge
qui fuit les contours des remparts de Gayac ,
lorfque j'apperçus cinq à fix jeunes perfonnes affifes
furles pierres inêmes durempart ; elles filoient
& elles chantoient , & les mouvemens de leurs
fufeaux s'accordoient comme leurs voix. J'avois
quelque peine à diftinguer les paroles , qui
étoient , je crois , languedociernes , mais c'étoit
ane Romance en dialogue. Une de ces jeunes
filles chantoit d'abord feule ; elle fe plaignoit
à fes compagnes d'avoir été abandonnée de
fon amant. Abandonnée ! difɔient toutes les autres
enfemble , cela doit être bien cruel ! Ah !
mes compagnes , n'aimons jamais . Eh ! pourquoi
vous a t-il quittée ? Que lui avez - vous fait ?
Hélas ! répondoit l'infortunée , je n'ai rien fait
que de le trop aimer. Je lui pardonnerois fon infidélité
, s'il m'étoit permis de mourir ; mais ma
mère ! ma pauvre mère a tant befoin de moi ;
voilà déjà trois ou quatre fois que je me..・fuis rendue
fur le bord de l'étang & de la rivière : maisj'ai
DE FRANCE. 129
:
toujours fongé à ma mère , &je n'ai pas ofe m'y
jeter. Je n'ai pas retenu les vers languedociens
, mais je vous en rapporte très - fidèlement le
fens , mon ami ; ces paroles , & l'amour malheu
reux n'en a peut être pas de plus vraies , je
les entendois dans un patois doux & naïf , qui
ajoutoit encore beaucoup à la fimplicité & a
l'effet de leur expreffion ; elles defcendoient à moi
d'un lien très-élevé comme du ciel , & rien ne
reffemble à un concert des Anges comme les
voix de plufieurs jeunes filles qui s'accordent
enſemble . Enfin c'étoient les premiers chants que
j'entendois depuis plufieurs jours ; l'air de la Romance
n'étoit qu'une fuite d'accens plaintifs &
gémiffans toute mon ame en fut émue ; &
fans chercher à me défendre d'une impreffion peu
proportionnée à fon objet , la tête appuyée fur
le mur du rempart , je laiffai couler les larmes
dont mes yeux s'étoient remplis . Ah ! fans
doute , difois - je , ce n'eft pas fans deffein que
la Nature a donné à la voix des femmes ces
fons pénétrans qui ouvrent fi promptement
la fource des larmes dans le coeur de l'homme.
Dans nos cités , où les talens les plus heureux ne
fervent guère qu'à la vanité , une femme chante
mais pour être applaudie ; fa voix fe déchire
en éclats douloureux , & l'hommage qu'elle
veut , c'eft qu'on lui batre des mans . Ici , je
n'ai pas même penfé que ces voix que je viens
d'entendre chantoient bien ; je n'ai fenti que
les douleurs d'une amante abandonnée , & il
me femble que ces fons fe font répandus dans
les airs pour réveiller le remords & l'amour dans
les coeurs prêts â être infidèles & inconftans .
Quand mes jeunes Albigeoifes eurent ceffé
de chanter, je continuai ma promenade , &
bientôt je fus frappé d'un bruit très- différent .
C'étoit comme le bruit d'un torrent qui fe brife
FS
130 MERCURE
fur des rochers. Depuis dix à douze jours il
n'avoit ceffé de pleuvoir, les eaux étoient débordées
. En marchant vers le bruit , je découvris
le Tarn , rivière que j'avois déjà vue & perdue
plufieurs fois dans ma route. J'eus peine à reconnoître
une rivière & des eaux. Le Tarn , dans
une grande partie de fon cours , roule fur des
terres & des fables rouges. Lorſqu'il devient
plus rapide , il détache dans fon cours ces fables
& ces terres ; il s'en remplit , il en prend
toute la couleur : fes eaux alors ne font pas
feulement rouffâtres , elles font rouges , &
dans quelques endroits comme du fang. Elles
avoient en ce moment cette couleur au pied
du rempart de Gayac : retenues par une chauffée
très- haute & de 15 ou vinge toifes de largeur ,
elles tomboient avec fracas du lit fupérieur au
lit inférieur , & s'engouffroient en bouillonnant.
Je fus d'abord comme épouvanté ; les derniers
rayons du foleil couchant éclairoient à demi
cette fcène. C'eft le moment où ces tableaux
terribles de la Nature frappent davantage, parce
que dans cette obfcurité l'imagination y ajoute
les fiens . La mienne crut voir un de ces fleuves
de l'Enfer des Poëtes, qui roulent & bouillonnent
entre le Tartare & l'Elifée . A l'autre bord
oppofé , des faules qui plongent leurs racines
eu leurs branches dans les eaux , des peupliers
qu'aucun fouffle n'agitoit & qui s'élevoient tranquillement
dans les airs , d'immenfes & vertes
prairies fur lefquelles des grouppes d'arbustes
étoient répandus au hafard ; tout figuroit en
effet à mes yeux & à mon imagination l'Elifée
au delà du Styx . Plongé dans ce ſpectacle , en
quelque forte , & dans mes rêveries , je ne
pouvois plus quitter ces bords . A ces grandes
impreffions qui remuent toute l'ame & qui la
necueillent , vous favez , mon ami , que les
fouvenirs de toutes les impreffions de la vie
DE FRANCE.
fé réveillent en foule : tout ce que j'ai jamais
fenti & penfé, les images des perfonnes que j'aime
& de celles que je pleure , mes doutes
mes
terreurs & mes efpérances fur ce féjour de fupplices
ou de délices éternelles , fur cette vie
où l'on eft conduit par la mort , mais où la
mert ne pénètre plus ; ma vie prefque toute
entière fe retraça à moi dans ce rapide inftant
de profonde émotion . Je vécus, pour ainfi dire ,
une feconde fois. Les ombres de la nuit s'étendoient
de toutes parts fur les objets qui étoient
devant moi ; mais je les vis encore quelque
temps , quoique ce ne fût plus par mes yeux.
Bientôt le tableau s'effaça devant mon imagi.
nation comme devant mes regards ; le bruit du
Tarn tombant par la chauffée , entretenoit feulement
encore les derniers mouvemens de mes
rêveries. Je rentrai dans mon auberge , & je
we fentis fatigué : mais cette fatigue , qui naît
de nos émotions , eft bien différente de celles
des jouiffances & des excès ; elle eft douce à
l'ame , à qui elle rend un témoignage honorable
d'elle -même. Il femble qu'on en foit meil
leur , qu'on fait plus digne des bienfaits de la
nature, lorfqu'on s'eft attendri devant fes beautés.
Le lendemain j'arrivai de très-bonne heure à
Toulouſe. Cette ville eft affife dans l'immenfe
& vafte plaine que forme l'écartement des dernières
montagnes ou collines de l'Albigeois , &
de la première chaîne des Pyrénées. Cette éten
due de la plaine en multiplie les richeffes , &
non pas les beautés : je defcendois des monta
gnes , j'y avois pris de l'orgueil , peut-être , &
je jetai un coup d'oeil affez indifférent fur cette
vallée , qui ne me parut qu'opulente. La ville
y occupe un très grand efpace ; mais elle n'eft
fi grande que pour faire voir , au premier coup
d'oeil , qu'elle eft fort 5 peu peuplée ; en entrant
F 6
132
MERCURE
" dans fes rues je me crus encore dans le filence
des campagnes . Toutes les maifons font
bâties de brique : les premières que j'apperçus
me plurent affez. Ce rouge vif de la brique
lorfqu'elle eft neuve , & même fon rouge brun
lorfque les pluies & le temps l'ont falie , forme
d'abord un contrafte agréable aux yeux , avec
les croifées , qui très - fouvent font vertes ;
mais rien n'eft monotone & trifte comme toute
une ville bâtie en briques ; & rien n'eft plus
colifichet , rien ne dégrade davantage la beauté
des édifices , dont l'architecture a de la grandeur ,
& feroit impofante. Le palais de l'Archevêque
auroit même de la majefté , s'il étoit en pierres
de taille ; mais ce petit coloris de la brique , fur
an fi vafte édifice , le gâte & le déshonore . Nous
fommes accoutumés à voir la pierre & le marbre
dans les entrailles de la terre & fur fa furface
, & lorfque nous les voyons enfuite dans
les palais & dans les temples , l'ouvrage de
l'homme & fa main fe cachent un peu fous ces
belles productions de la Nature . Dans les villes
báties cemme Touloufe , la main de l'homme
fon pénible travail , fe montrent dans chaque
feuiller de brique , & je vois trop ce qui lui
en a couté pour fe loger. Jamais je n'ai mieux
conçu que pour donner de la grandeur à ce
qu'il fait , il faut que l'homme difparoiffe luimême
dans fes ouvrages les plus beaux font
ceux où l'on ne voit pas Pouvrier.
2
"
On m'avoit beaucoup parlé de l'Hôtel de ville ,
& je me préfentai devant fa façade . Ce qui me
frappa davantage , ce furent de longues & larges
lettres en or , qui formoient cette infcription :
CAPITOLIUM . Ce Capitole d'ailleurs n'a aucun
rapport avec celui d'où partoient & les Légions
qui foumettoient l'Univers , & les Ordres qui le
gouvernoient. C'est un affez petit édifice , de
DE FRANCE. 133
mauvaile architecture , devant une petite place
qui n'en mérite pas un plus beau. Je vifitai l'intérieur.
La première chofe que je remarquai fut
cette autre infcription en lettres d'or encore :
Ici Thémis rend les Oracles de la Justice aux Citoyens
; Apollon décerne des couronnes aux Mufes ,
& Minerve des palmes aux Arts . Cette infcription
eft dans la Langue des Romains ; mais elle
n'eft pas trop dans leur ftyle. Les vainqueurs
& les maîtres du Monde étoient plus modeftes .
Au refte cet orgueil des citoyens de Toulouſe ,
cette haute opinion qu'ils ont toujours eue de
leur ville , a élevé très fouvent leurs dées ; je
n'aime pas trop , il eft vrai , la pompe & la
folennité avec laquelle ils décernent tous les ans
des prix dans le Capitole aux jeunes gens qui
fe montrent les plus adroits & les plus habiles
dans l'Art de l'efcrime . Cet Art de l'efcrime ne
tient plus à aucun des talens avec lesquels un
citoyen peut fervir & honorer fa Patrie . Il ne
produit guère plus que des fpadaffins qui vont promener
dans toute la France la fureur des duels.
Les épées décernées fi folennellement par les
Magiftrats de la ville de Touloufe , & fans
doute avec des intentions très - patriotiques
'ont été très -fouvent plongées dans le fein des
citoyens des autres villes . C'étoient d'autres
Arts qu'on enfeiguoit aux jeunes Remains dans
ce Capitole élevé près du Tibre ; & il feroit
digne des Magiftrats d'une ville où l'en cultiva
toujours les Arts de l'efprit & du goût , de réferver
enfin cette gloire qu'ils difpenfent pour
des talens qu'on pourroit déployer dans nos
armées & fur nos flottes . On dira peut-être , cer
homme affurément n'aime pas -les armes. Eh ! qui
n'aimeroit mieux qu'il n'y en eût pas du tour ,
qu'on ne les portât du moins que contre les
ennemis de fon Roi & de fa Nation ? Qui peut
134 MERCURE
avoir quelque fentiment juſte de la fociété & de
l'humanité, & ne pas penfer comme cet Hiſtorien
ancien , qui dit d'un peuple portant des épées
comme nous : Ils marchent dans leur ville même
toujours armés , A LA MANIERE Des Barbares?
On ne devroit porter une épée que là où les
Loix n'ont pas un glaive , que là où il n'y a
point de Loix. Le croirez-vous cependant , mon
ami ? moi qui vous tiens aujourd'hui ce langage ,
pendant deux ou trois années de ma vie , je me
Tuis levé à cinq heures du matin , & très -fouvent
j'ai travaillé dans cet Art de l'efcrime jufqu'au
foleil couchant , rêvant toujours que j'allois difputer
le prix à Touloufe , ou que je l'avois remporté
; mais c'eft précisément parce que je me
rappelle & cette folie & d'autres du même
genre , que je ne puis voir fans effroi ces alimens
qu'on donne aux jeunes gens d'une imagination
ardente , à ceux qui , pour obtenir une
légère diftinction , un battement de main, expoferoient
vingt fois & leur vie & celle des autres .
Mais ce qui honore vraiment la ville de Touloufe
, c'est un monument qu'elle a dans fon
Capitole , dont elle a donné depuis long-temps
l'exemple à toutes les villes de la France , &
que la Capitale même du Royaume , que Paris
n'a fongé à imiter que depuis peu d'années.
C'eſt une galerie , ou plutôt une falle très -large
, une espèce de Panthéon , où elle a raffemblé
en tableaux ou en buftes les images de tous
les hommes illuftres dont le Languedoc s'honore .
Là , le Peintre célèbre fe montre à côté du grand
Général , le Poëte à côté du Magiftrat , le Géomètre
auprès du Jurifconfulte . J'y ai vu plus
d'un homme dont le nom a été porté par la
renommée dans toute l'Europe. Je n'ai demandé
à perfonne ce qu'étoient & Fermat & Cujas . Ce
nom de Cujas , mis à côté de celui de Barthole ,
a fervi à plus d'une plaifanterie : c'eſt un homme
DE FRANCE. 135
d'un grand efprit & d'un grand talent, que l'igno
rance & la frivolité ont voulu railler. Mais Furgolle
, dont j'ai auffi vu le portrait dans cette
galerie , je ne le connois point , je ne le juge
point , je demande feulement s'il a été trèsconnu
hors de Touloufe. Peut- être Toulouſe
ne devroit- elle décerner cette diftinction fi glorieufe
qu'aux hommes de fa Province , dont les
talens ont honoré toute la France ; mais l'idée
feule de cette efpèce de temple , élevé aux
hommes d'un mérité éminent en tout genre , eft
une de ces grandes idées , affez étrangères aux
Modernes , mais ordinaires dans ces beaux Gɔuvernemens
de l'antiquité , où l'on n'obéiffoit
qu'aux Loix , & où l'on idolâtroit le génie. Ce
fait feul prouveroit que Touloufe eft l'une des
villes de la France , & peut- être de l'Europe ,
qui a toujours le mieux confervé la tradition
des moeurs antiques : dans les fiècles même où
tout étoit couvert des ténèbres de la féodalité ,
Toulouſe n'a prefque pas connu la barbarie .
Elle a toujours tenu à la liberté par le francaleu
, aux lumières par l'érudition , & aux Arts
par
des chanfons.
Il y aun fiècle encore , Touloufe , après Paris ,
étoit peut-être la plus belle ville du Royaume.
Elle n'a pas renoncé entièrement à cette préten
tion ; mais aujourd'hui cette prétention eft bien
mal fondée. Tandis que Touloufe eft reftée à
peu près ce qu'elle étoit il y a cent ans , Lyon ,
Marſeille & Bordeaux , enrichies toutes les trois
par le plus grand commerce , ont doublé ou triplé
leur enceinte, & fe font décorées de toutes
parts d'édifices , dont l'élégance & le bon goût
pourroient perfuader aux étrangers qu'ils font
déjà dans la Capitale du Royaume , dans - la.
ville du génie & des Arts. Le canal du Languedoc
a forcé la Nature , mais n'a pas forcé le
commerce à porter à Touloufe les trésors du
136
MERCURE
Levant & ceux du Nouveaux Monde . C'eft un
des pays les plus fertiles de la France , & un
des moins riches . Un feul homme cependant a
effayé de faire dans cette ville quelques- uns de
ces grands ouvrages entrepris & exécutés dans
les autres villes par la puiffance des fortunes accumulées
dans le commerce : M. de Brienne "
qui faifoit refpecter la Religion , en s'occupant
inceffamment des befoins de la Province & des
embelliffemens de Toulouſe , y a fait creufer un
nouveau canal qui porte fon nom , conftruire
des quais fuperbes , qui portent fon nom encore,
& élever une foule d'autres édifices , qui ,
fans porter fon nom , le rappellent fans ceffe.
Tout parle ici de lui , & c'eft la reconnoiffance
qui le nomme le plus fouvent. C'eft ici
qu'il a exercé pendant près de vingt ans , ces
talens , qui ont été appelés auprès du trône pour
être le génie tutélaire de la France ; & peut-être
ne faudroit - il confier les deftinées d'un Royaume
qu'à ceux qui auroient déjà fait au moins le
bonheur de quelque Province . C'eft le Limousin
qui nomma M. Turgot à la France , & c'eft le
Languedoc qui lui a défigné M. de Brienne. Si
ce n'étoit ici que mon opinion , je ne l'énoncerois
pas. Un homme feul ne doit pas louer un
homme en place . Son hommage eft trop fufpect ;
mais je tranfmets ici le cri de toute une Province
, & la voix qui le tranfmet ne fera pas
connue.
Il eft donc vrai qu'il eft des temps où il faut
également fe cacher , & pour honorer le mérite ,
& pour attaquer le vice !
Adieu , mon ami , je vous embraffe. Je refte
encore deux ou trois jours à Toulouſe ; je vous
parlerai encore de cette ville , & peut-être de
Paris ; car lorfque les regards fe promènent fur
les pays qu'on parcourt , le coeur s'occupe
fouvent davantage de celui qu'on a quitté.
DE FRANCE. 137
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE Mardi 8 Janvier , on a donné la première
repréſentation de Sophie & Derville ,
Comédie en deux Actes & en Profe.
Mme. d'Orfan eft reſtée veuve avec une
fille appelée Sophie , dont elle a confié
l'éducation à un ami de fon mari , qui fe
nomme Derville . Les vertus , les qualités ,
les talens de Sophie ont enflammé le Maître
pour fon Ecolière , & la jeune perfonne
a conçu pour Derville une tendreffe qu'elle
prend pour de l'amitié , mais qui n'eft autre
chofe que de l'amour. Effrayé de ce qu'il
éprouve , l'Amant craint de manquer à la
délicateffe & à l'honneur , en entretenant
fa pupille de la paffion qu'elle lui a infpirée
, il fait qu'il a été question de la marier
à un jeune homme nommé Valbelle ;
il fe détermine donc à s'éloigner. Mme.
d'Orfan , qui connoît le caractère de Derville
, n'apprend qu'avec plaifir qu'il eft
amoureux de fa fille ; elle ne voit pas avec
moins de fatisfaction , combien il en eft .
aimé ; enfin , après avoir fait fubir à Sophie
plufieurs épreuves capables de déci138
MERCURE
der jufqu'à quel point eft profond le fentiment
d'amour dont fon coeur eft pénétré
, elle lui fait époufer Derville au moment
même où la jeune perfonne craignoir
que fon Amant ne devînt l'époux de fa mère .
L'action de cette Comédie eft d'une
extrême fimplicité ; tout fon intérêt eft
établi fur la candeur & fur l'ingénuité du
caractère de Sophie. Les développemens de
cette ingénuité font quelquefois un peu
apprêtés , un peu longs , & un peu trop
chargés d'efprit ; mais on y remarque une
connoiffance Tez étendue de quelques
femimens familiers au coeur humain , de
la grace , de la fineffe , & de la fenfibilité.
On a regardé comme inutiles les épreuves
que Mme. d'Orfan fait éprouver à la fille ,
parce que fi les fentimens d'une jeune fille
de quinze ans peuvent avoir une folidité
relative au moment préfent & à la char
leur de la paffion qu'elle éprouve , on ne
peut pas en tirer pour conféquence qu'elle
doive conferver la même folidité dans un
âge plus avancé. D'ailleurs le dénouement
eft prévu avant ces épreuves , qui ne font
que le retarder , & préfenter gratuitement
une jeune perfonne très-intéreffante dans
une pofition douloureufe , dont on eft impatient
de la voir fortir. On affure que cet
Ouvrage doit être refferré en un Acte ,
avant d'être repréfenté pour la feconde
fois ; il ne peur qu'y gagner beaucoup . Il
eft de Mlle . de Saint- Leger , jeane per
DE FRANCE. 139
fonne déjà connue par des productions eftimables
qui ont obtenu & mérité leurs fuccès.
La Pièce , fort bien jouée dans fon
enfemble , doit une partie de fa réuffite
au jeu de Mme, Saint-Aubin , dans le rôle
de Sophie.
ANNONCES ET NOTICES.
M. BASAN , rue & hôtel Serpente , à Paris ,
Auteur du Dictionnaire des Graveurs , dont l'élition
fe trouve épuifée , va en mettre fous preffe
une nouvelle bien plus ample que la première ,
laquelle fera compofée de deux Volumes in-8°.
ornés de plufieurs Eftampes intéreſſantes .
Malgré les connoiffances de fon Art & des Artiftes
de ce genre , il craint qu'il ne lui foit
échappé quelques noms ; il prie donc MM. les
Amateurs & Artiftes qui auroient des obferva
tions à lui faire fur fon Ouvrage, de les lui communiquer
, ainsi que les jeunes Artiftes , leurs
noms de baptême , âge , & Maîtres dont ils font
Elèves , ainfi qu'une note des pièces qu'ils ont
gravées , & quí en méritent la peine.
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Dames. A
Paris , rue & Hôtel Serpente.
Ce Volume eft le premier des Principes de
Chimie le nom de l'Auteur , M. de Fourcroi ,
doit être auprès du Public une puiſſante recommandation.
840 MERCURE
>
COLLECTION des meilleurs . Ouvrages François ,
compofés par des Femmes dédiée aux Femmes
Françoifes ; par Mllc. de Kéralio , de l'Académie
d'Arras , & de la Société Patriotique Bretonne.
Temes IV , IX & X. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de Grammont , N. 17 ; & Lagrange , Lib. ,
rae S. Honoré , vis-à-vis le Lycée.
Cette Collection formera une Bibliothèque trèsintéreffante.
Pour fatisfaire à tous les goûts , l'Auteur
entre - mêle dans ces Livraifons les Femmes
célèbres de divers temps ; c'est pour cela qu'il a
paffé du Tome IV aux Tomes IX & X , qui renferment
les Lettres de Mme. de Sévigné.
ETRENNES des Enfans d'Efculape , dédiées
au beau Sèxe . A Londres ; & fe trouve à Paris ,
chez Maradan , Lib. , quai des Auguftins ; & Debray
, au Palais-Royal , N° . 235.
.
ALMANACH général & hiftorique de la Province
de Dauphiné, pour l'année 1788 , comprenant
fon état eccléfiaftique , fon état militaire , fon
état civil , ou état de fes Cours Souveraines , &c.
& fon état politique , avec celui des Arts, Sciences
, &c. contenant auffi des Notes hiftoriques
fur fes antiquités, &c . Prix, a l . 11 f. A Grenoble,
chez J. L. A. Giroud , Imp. -Lib . , à la Salle du
Palais ; & fe trouve à Paris , chez Buifion , rue
des Poitevins.
2
ANNEE Rurale , ou Calendrier à l'ufage des
Cultivateurs , 1788 ; in- 18 . Prix , 1 liv. 10 fous
br. , 1 liv. 16 f. franc de port par la pofte. Se
trouve à Paris , chez Cuchet, Lib. , rue & hôtel
Serpente.
Cet Ouvrage, qui a été favorablement accueilli,
peut devenir de plus en plus utile aux cultivateurs.
DE FRANCE. 141
HISTOIRE d'Elifabeth , Reine d'Angleterre ,
tirée des Ecrits originaux anglois , d'Actes , Titres
, Lettres & autres pièces manufcrites qui n'ont
pas encore paru ; par Mlle. de Kéralio , de l'Académie
d'Arras. Tomes IV & V. A Paris , chęz
L'Auteur , rue de Grammont , N° . 17 ; & chez
Lagrange, Lib. rue S. Honoré, vis-à-vis le Lycée.
Ces deux Volumes complettent cette Hiftoire
pleine de recherches , qu'on a fait connoître dans
ce Journal avec des éloges mérités , & juſtifiés
par le fuffrage public.
CONFÉRENCE de la Rédaction de la Coutume de
Touraine en 1460 , & de fes deux Réformations
en 1507 & 1559 ; & nouveau Commentaire fur
la inême Coutume , avec des obfervations intéreflantes
& des differtations fur les points les plus
difficiles & les plus obfcurs du texte ; par Me.
Jacques Dufrementel , Avocat en Parlement
Doyen du Bureau de Tours , & ancien Echevin
électif de la même ville. De l'Imprimerie de
Couret de Villeneuve , à Orléans. Vol. in-4°. A
Tours , chez F. Letourmy le jeune , Lib.; & fe
trouve à Paris , chez Eugene Onfroy , quai des
Auguftins ; Nyon , rue du Jardinet ; & en Proyince
chez tous les principaux Libraires . Prix ,
12 liv. 12 f broché en carton , 15 liv. rélié en
veau.
La Coutume de Touraine avoit d'autant plus
befoin d'un nouveau Commentaire , qu'il ne reftoit
qu'un feul exemplaire de la Rédaction imprimée
à Tours fans date d'année ; & c'eſt cet
exemplaire unique que M. Dufrementel croit lui
avoir été communiqué.
RÉPONSE précife au Précis pour les Actionnaires
de la nouvelle Compagnie des Indes ; Brochure
in - 8 ° de 39 pages. A Amfterdam ; & -fe
trouve à Paris , chez Demonville , Imp. Lib. , rue
Chriſtine.
-
142 MERCURE
MÉMOIRES de Madume la Baronne de Staal,
écrits par elle-même , avec fon portrait 3 vol.
petit format. A Londres ; & fe trouve à Paris
rue des Maçons , N. 313 & à Laufanne , chez
Lacombe , au Café Littéraire.
Ces Mémoires , fi agréables à lire , font trèsconnus.
Ces trois Volumes font fuite à la Collec
tion des petits formats qui ont été fi favorablement
accueillis.
MEMOIRE hiftorique fur la Vie & les Ecrits de
M. Abraham . Trembley ; in- 8 °. A Neuchâtel ; &
fe trouve à Paris , Hotel Landier , Nº. ƒ , rue
Haute- Feuille , au coin de celle Poupée. Prix , 11:
4f. br. , & 1 liv. to f. franc de port par la Pofte.
On ne lira pas fans intérêt ce Mémoire fur la
vie d'un homme ſi eſtimable par fes vertus , & f
recommandable par de vaftes connoiſſances & de
célèbres liaiſons ,
•
OBSERVATIONS fur les divers degrés de fertilité
ou de dégradation du fol du Royaume, fuivant
l'état des Propriétaires , dans lesquelles on
indique les vrais moyens d'augmenter l'une &
de diminuer l'autre , pour une plus grande divifion
des poffeffions rurales ; par M. de Monvert ,
commandant le Corps des Volontaires de Bour
bon. Brochure de 47 pages. A Paris , chez Hars
douin & Gattey , Lib.
ZÉLÉNIE , ou l'Orpheline Américaine , Comédie
en trois Actes & en profe ; par M. Blanq
Defcfles , Comédien. Prix , 24 f. A Laufanne
chez Mourrer , Lib. ; & à Paris , chez Lagrange ,
Lib. , rue Saint-Honoré , vis-à-vis le Lycée & le
Palais-Royal .
Un jeune homme perfécuté , dépouillé par fon
propre frère , revient chez lui , dix ans après
fans en être reconnu , y cft employé en qualité
DE FRANCE. 143
de Précepteur auprès d'une jeune & jolie Orpheline
, adoptée par ce frère inhumain . Le jeune
homme en devient amoureux ; le frère , quoique
marié , ne peut fe défendre du même fentiment :
il finit par reconnoître fon frère dans fon rival ;
& il devient affez généreux pour lui rendre fes
biens & lui donner la jeune Orpheline.
ETRENNES de l'Humanité , ou Recueil de
préfervatifs contre plufieurs maladies qui affligent
l'homme & peuvent lui caufer la mort ; Recueil
très - curieux & très-utile pour les Curés ,
Chirurgiens , pères de famille , Laboureurs , &c .
Suite de la première Partie ; in- 16.. A Paris, chez
Sorin , Lib. , rue & près des Grands- Auguftins.
La première Partie a paru avec fuccès l'année
dernière.
ALMANACH Hiftorique , Civil , Eccléfiaftique
& Topographique de la Ville & du Diocèfe de
Reims , pour l'année Biffextile 1788. Prix , 1 f.
broché. A Reims, chez Jeunehomme père & fils ,
imp.-Lib.; & à Paris , chez Née de la Rochelle,
Lib. , rue du Hurepoix , près du pont S. Michel.
PRÉPARATION Antimoniale du Sr. JACQUET ,
à Paris , rue des Saints Pères, Nº. 56.
Dans les objets qui intéreffent la fanté , & par
conféquent la vie des hommes , la contrefaction
peut avoir les fuites les plus funeftes. C'eſt pour
obvier à ce danger que le Sr Jacquet , qui avoit
choifi un Dépôt général pour la diftibution de fon
Remède , vient de fe décider à ne le laiffer ven
dre. que chez lui ; c'eſt donc à lui feul qu'il faut
s'adreffer déformais pour en avoir.
Ce Remède fi connu , & muni de la double
Approbation de la Société Royale de Médecine &
de la Faculté , eft d'une vertu éprouvée contre
les maladies occafionnées par l'épaiffiffement de la
lymphe , & détruit tout vice dartreux , fcrophu144
MERCURE DE FRANCE ..
leux & vénérien. Tel a été l'avis de la Société ;
& la Faculté l'a confirmé unanimement. Le prix
de chaque Boîte eſt de 24 liv.
NUMÉRO 11 du Journal de Clavecin , par les
meilleurs Auteurs . Prix , 3 liv . Abonnement pour
12 Numéros , 15 liv. , franc de port. Numéros
45 à 49 du Journal de Harpe. 3 à 6 du Journal
Hebdomadaire , compofé d'Airs de tout genre,
avec accompagnement de Clavecin . Prix, chaque
Numéro , 12. Abonnement pour chaque Journal
, 15 liv . franc de port . A Paris , chez Leduc ,
au Magafin de Mufique & d'Inftrumens , rue du
Roule , N°. 6.
NUMÉROS 1 à 4 des Feuilles de Terpfychore ,
pour la Harpe & pour le Clavecin. Prix , 1 liv.
4 f. chaque ; abonnement , 30 livres , port franc
pour chaque Inftrument. A Paris , chez Coufineau
père & fils , Luthier de la Reine , rue des Poulies.
Fautes à corriger dans le N° 2.
Page 58 , ligne 18 , artes ; lifez artus. Page 59, lig.
1 , Flabant ; lifez Flebant.
TABLE.
Aux Alteurs Italiens . 97 Estelle , Roman paftoral. 101
A Mme. la Comteffe de Beau- Variétés.
harnais.
Epitaphe.
98 Comédie Italienne.
Idem. Annonces & Notices.
Charade , Enig. Logog . 991
J'AI
APPROBATIO N.
125
117
139
' A lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE, pour le Samedi 19 Janvier
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en
empêcher l'impreffion . A Paris , le 18 Janvier
1788. RAULIN.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 26 JANVIER 1788 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A M. L'ABBÉ DE LILLE .
La Prédiction accomplie.
VIRGILE , par fon teftament ,
Profcrivit fon Poëme épique ,
Au feu le condamna ; mais dans le même inftant,
Il ajouta ( faifi d'un fouffle prophétique ) :
Sur mon Poëme géorgique
Je fonde/ma mémoire ; ainfi , dans deux mille ans
Sous un nom différent , dans un autre langage ,
Le monde relira cet immortel Ouvrage ;
N ° . 4. 26 Jany . 1788 . G
146
MERCURE
Et mon génie & mes talens , .I
Reproduits traits pour traits , vivront dans cette
image .
Grace à de Lille alors , deux fois dans l'Univers,
Du laurier des Neuf Seurs je recevrai l'hommage ,
Et les François croiront , au charme de ſes vers ,
Que j'ai traduit mon propre Ouvrage .
(Par M. Bordeaux. )
CONT E.
Au jufte , Maréchal , je fais quel eft votre âge ,
Difoit Louis Quatorze un jour
A certain Seigneur de fa Cour.
-Sire , en vous l'apprenant , on s'eft trompé , je
gage ,
Car à perfonne ici je ne l'ai confié.
- Mais à croire le fait cependant tout m'engage,
Et d'une preuve unique il me femble appuyé :
Un ami de Collége, à peu près de votre âge ,
Qui là , pendant dix ans , avec vous fut lié ,
L'Evêque d'Auch enfin me l'a certifié .
Sire , défiez-vous d'un pareil témoignage ;
Jamais ni lui ni moi n'avons étudié.
( Par le même, )
DE FRANCE.. 147
Imitation du Poëte latin JEAN BONNEFONS
DANS le plus fombre des forêts
J'errois un jour à l'aventure ;
Pancharis у tendoit fes rets ...
J'y tombai ... La bonne capture ,
Dit- elle ... enfin le voilà pris ;
Vite des liens ... qu'on l'enchaîne
Tu prends une inutile peine ,
Lui répondis-je , Pancharis ;
Tu cras à tort mon coeur rebelle ,
Tu ne le fus pas deviner :
Pourquoi m'avoir ôté , cruelle ,
Le plaifir de te le donner ?
( Par M. le Comte de la M... )
ÉPIGRAM ME.
DANS un cercueil de plomb on portoit au tombeau
,
Avec beaucoup de peine , un riche Petit-Maître ;
Du peuple , en fon vivant , il étoit le fardeau ,
Et même après la mort il voulut encor l'être.
(Par M. Cornu , Abonné. )
G 2
148 MERCURE
1
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Charbon , celui
de l'Enigme eft le Défir ; celui du Logogriphe
et Janvier , où l'on trouve Rave,
Rive, Air, Ver, Navire, Vin, Vanier, Jean,
Janvier , Ane , Ravine, Rien , Van, An,
Vie.
CHARADE.
MARIS , réfignez -vous à porter mon premier ;
Mon fecond à Paris publiquement le porte ;
Et pour mettre à quia la tête la plus forte ,
Sans mon premier jamais on ne fait mon entier,
7.
(Par M. Prevost , Garde du Corps de
Mgr, Comte d'Artois . )
ÉNIGM E.
N Bateleur , certain de fon adreffe ,
Au Palais d'Alexandre un jour fe préfenta ;
A ce Monarque on le vanta ,
Et l'effet répondit bientôt à la promeffe,
DE FRANCE. 149
Le regardant avec un air cenfeur ,
Ce Conquérant , en tout très -jaloux de fa gloire
Tourna le dos , à ce que dit l'Hiſtoire ,
Me fit remplir pour lui , puis renvoya l'Acteur.
( Par le même. )
LOGOGRIPHE.
MESSIEURS les Amateurs , je vous le donne en
cent ;
Vous aurez beau retourner ma figure ,
Je mettrai votre efprit , je crois , à la torture ,
Et fçaurai me fouftraire à votre oeil clairvoyant.
D'abord avec huit pieds , je fuis de forme ronde,
Pour fon commerce , utile au Laboureur ;
Je reçois en mon fein un des trésors du monde ,
Et , felon les endroits , je change de grandeur ;
Par ma variété j'embellis la Nature ,
Si l'on m'ôte mon chef, enfuite le milieu ;
Avec plaifir on ne voit en tout lieu ,
Soir pour m'entendre , ou bien pour ma parure.
Des fix , ôtez le trois , il reftera cinq foeurs
Dont il n'eft pas aifé de pouvoir faire ufage ;
J'en vois trois pourtant à la
Qui du repos augmentent les douceurs.
nage ,
( Par le même. )
G3
15.12 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ALMANACH Littéraire , ou Étrennes
d'Apollon , pour l'année 1788 ; par M.
D'AQUIN DE CHATEAU-LYON. A Paris,
chez tous les Libraires.
De toutes les Collections qui paroiffent
›
au commencement de chaque année , l'Almanach
Littéraire eft , après l'Almanach des
Mufes , celle qui a confervé le plus de vo
gue & de réputation . La variété en fait le
principal mérite. L'Editeur y recueille avec
exactitude tout ce qui a du rapport aux
Sciences , aux Arts , aux Lettres , aux découvertes
nouvelles , aux Hommes célèbres
de tous les rangs & de tous les états ; &
la curiofité , fans ceffe entretenue & piquée
par les objets divers qu'elle rencontre , fait
que l'on en fuit la lecture jufqu'à la fin
avec une eſpèce d'avidité. Ce n'eſt pas que
tout ce qu'on y trouve foit également fufceptible
de plaire ou d'intéreffer ; il faut
même avouer qu'on y voit quelquefois avec
déplaifir des Pièces médiocres que l'Auteur
auroit dû impitoyablement rejeter de fon
Recueil ; mais les Articles piquans font les
plus nombreux , & font pardonner facileDE
FRANCE. U1
iment à ceux qui peuvent donner quelque
ennui.
"
Les Notices des principaux Ouvrages qui
ont paru en 1787 , font faites dans la ma
nière de l'Auteur , c'est- à- dire que la critique
y eft rare ; mais elles font généralement
faites avec précifion & clarté , &
chacune d'elles donne une idée fuffifamment
étendue de l'Ouvrage qu'elle analyſe.
Les perfonnes qui ne lifent point les Journaux
, ou qui les lifent rapidement , peuvent
trouver dans cette nomenclature , unė
connoiffance fatisfaifante des productions
de quelque importance que notre Littérature
a vu paroître dans le cours de l'année.
Il n'exifte point d'Almanach qui en
préfente une plus complette.
Une des Pièces les plus agréables de ce
Recueil , eft une Hiftoire Grecque , in
tulée Diogène & Glycère , imirée de l'Allemand
de Vieland , par M. le Prince Baris
de. Galitzin . Cette Hiftoire avoit déjà
été traduite ou imitée de l'Allemand , fous
le titre de Glycerion , & imprimée dans
le Journal de Lecture , première Partie du
tome premier mais l'Imitation de M. le
Prince de Galitzin eft fort fupérieure à la
première ; elle est beaucoup mieux écrite ,
elle fe fait lire avec plus de plaifir, & elle
fe termine d'une manière qui annonce plus
de goût.
Parmi les Anecdotes & les bons mots
qui font diftribués par Articles dans le
G 4
152
MERCURE
cours de ce Recueil , nous en choifirons
plufieurs qui donneront une idée du refte.
Une Vicomteffe difoit à un Prélat qui s'éloignoit
d'elle : " Monfeigneur , vous ou-
و د
bliez qu'une jolie femine eft un Béné
" fice à réfidence «. Pater , Négociant Hol-
Jandois , avoit une femme charmante , avec
laquelle il fit un voyage en France. Les
grands Seigneurs & les gens à hautes
aventures vinrent en foule chez le Négociant
, qui devina leurs intentions & leur
dit : Je fuis fenfible à l'honneur que
» vous me faites ; mais je ne crois pas que
» vous vous amufiez beaucoup ici ; je
» fuis toute la journée avec ma femme ,
" & la nuit je couche avec elle « . Un
homme de peu d'efprit difoit , devant Piron
, beaucoup de mal d'un Ouvrage médiocre
» Prenez- y garde , Monfieur , Lui
» dit l'Auteur de la Métromanie , cer Ou-
" vrage - là doit vous paroître fort beau «.
Duclos avoit en horreur le préjugé qui
flétrit les parens des fuppliciés ; à propos
des graces que les familles follicitent quand
elles redoutent de partager l'infamie d'un
de leurs membres » Je n'en accordereis
» jamais aucune , s'écrioit-il , fi j'en étois
le maître ; quand chaque famille aura
fon pendu , on n'aura rien à fe repro-
» cher «. Comme il nous eft impoffible
de citer tout au long toutes les Anecdotes
intéreffantes qui ornent ce Recueil ,
nous indiquerons feulement celle de Mar-
و د
DE FRANCE. 153
guerite Lambrun & de la Reine Elifabeth ,
celles relatives à l'Abbé Terraffon , celle
qui a pour titre la bonne Mère , l'Hiftoire
touchante du bon Charles , & la Notice
hiftorique fur le célèbre Chaffé. L'Hiftoire
du bon Charles eft faite fur-tout pour pénétrer
les ames fenfibles d'indignation &
de pitié.
Quoique les Pièces de Poéfie moderne
que l'Auteur a recueillies, portent les noms
de Voltaire , de Ferrand , de MM . Imbert ,
d'Arnaud, Blin de Sainmore, l'Abbé Aubert,
St-Peravi , de Ximenès , Fallet , Sabatier de
Cavaillon , & autres Auteurs connus par de
jolies Pièces fugitives , nous n'en citerons
néanmoins aucune nous aimons mieux
faire connoître trois petites Pièces de deux
Ecrivains prefque inconnus aujourd'hui
quoique leur exiftence ne foit pas d'une
date bien reculée. La première eft de Louis
le Laboureur , Poëte mort en 1679 elle
eft intitulée le nouveau Tartuffe.
A l'Office divin , Blaife eft plus ponctuel
Que tous les Prébendés , qui craignent qu'on les
pique .
Il fait le Directoire , il fait le Rituel,
Et l'Almanach fpirituel
Mieux que tous les Normands ne favent la Pratique.
Rome , dans tout fon entretien ,
Eft la fainte Sion , Charenton , Babylone ':
GS
194
MERCURE
Blaife d'un Huguenot fait cas moins que d'ua
chien ;
Jamais Bedeau ne fut meilleur Paroiffien.
Blaife a place dans l'oeuvre ; &, là , comine en un
trône ,
Il a d'un Roi priant la mine & le maintien.
A fes mains pend toujours un chapelet d'une aune. ;;
C'eft fon devoir quotidien..
Le feul chant qui lui plaît eft le Grégorien ;:
Le feul propos qu'il aime. eft un fermon , un prône;;
Mais d'oublier quelque tort ancien ,
Tenir parole & relâcher du fien ;
Etre foumis , prêter , faire l'aumône ,
Et pratiquer réellement lé bien ,
"I Blaife ne l'entend point. Il a , ne vous déplaife
Bouche d'or , coeur de fer , mains de poix ou de
glaife ;;
Blaife prend tout , ne donne & ne pardonne rien ;
Blaife nourrit chez foi le vieil homme, à fon aife::
Enfin on peut dire que Blaife
Eft très-bon Catholique & fort mauvais Chrétien..
Les deux autres font de René Boudier
de la Joulinière , mort en 1733 , à l'âgede
quatre- vingt- dix ans. La première a
pour titre le Portrait.
En trois mots , voici la peinture.
De la précieufe Suzon :.
Bonne à rien dans une maiſon ,
Cul de plomb , folle de lecture 35
DE FRANCE. 155
Simple en habits , double en fierté ;
Attentive fur fa fanté ,
Qui s'écoute , qui fe dorlote ,
Qui prend du lait tous les printemps .
Peintre , alte-là : je vous entends ;
C'eft-à-dire qu'elle eft dévote .
La ſeconde eſt un Quatrain fur la vieilleffer
D'un Tombeau ruiné , d'un Cirque ancien dans
Rome ,
Nos yeux , avec refpect , contemplent les débris
L'âge d'une médaille en rchauffe le prix ;
On fait cas d'un vieux bufte : on mépriſe un vieil
homme ..
Ces petites Pièces font défirer que le
Rédacteur des Etrennes d'Apollon faffe
bientôt connoître les autres morceaux de
l'Auteur , qu'il dit avoir entre les mains
Nous finirons cet Article par la citation
d'un mot de Fontenelle à un jeune Auteur
Dramatique. Ce jeune homme avoit compofé
une Comédie femée de traits délicats
& toute brillante d'efprit. I la vint lire
à Fontenelle, qui l'écouta jufqu'au bout avec
une attention qui toute feule auroit été
un éloge. L'Auteur ne douta plus du fuc- >
cès de fon Ouvrage. » Vous ne réuffirez
point , lui dit froidement Fontenelle ;
» les trois quarts du Parterre ne trouve-
» ront rien de comique dans votre Pièce .
ود
وو
G6
456
MERCURE
La multitude ne fait point fourire , elle
ne fait que rire. En vérité vous êtes
» bien fimple d'écrire avec tant de fineffe «< !
Quel fort auroit donc promis Fontenelle à
nos módernes Auteurs comiques , qui pren.
nent leur verbeufe abondance pour de la
facilité, leur jargon pour de l'efprit , & l'habitude
d'aligner des rimes & des mots pour
le talent poétique ?
( Cet Article eft de M. de Charnois . )
ALPHONSE D'INANGE , ou le Nouveau
Grandiffon ; 4 Parties in-12. A Londres,
chez Thomas Hookham , Lib. , N° . 147 ;
New- bond- Street : & à Paris , chez la
veuve Duchefne , Lib. , rue S. Jacques.
C'EST un Roman auffi connu qu'eſtimé ,
que celui de Grandiflon ; mais la lecture
en eft bien moins touchante , bien moins
entraînante que celle de Clarice. Le même
talent eft empreint dans ces deux Ouvrages
; mais fi le premier intéreffe moins
il ne faut en chercher la raifon que dans
la perfection non interrompue du Héros.
Cette réflexion n'eft pas à la gloire de
l'humanité ; mais il n'en eft pas moins
vrai que le fpectacle de la vertu fans mé
lange de foibleffe , touche moins le coeur
qu'il n'humilie l'amour-propre.
Le nouveau Grandiffon offré encore le
DE FRANCE. 157.
fpectacle de cette perfection décourageante ;
c'eft-à -dire qu'il excite plus d'admiration
que d'intérêt ; mais l'action dont l'Auteur
a environné ce caractère , eft très- attachante ,
fortement conçue , menée avec art , & d'incidens
en incidens , infpire & entretient
fans ceffe le défir d'arriver au dénouement.
Outre qu'une Analyfe exacte de ce
Roman feroit difficile à préfenter , elle fetoit
peu avantageufe à l'Ouvrage même.
Nous nous bornerons à parler des princi
paux perfonnages ; & en faiſant connoître
la part qu'ils ont à l'action , nous en dirons
affez pour donner une idée fuffifante du fujet.
Le Héros de ce Roman , le vertueux
Alphonfe , voyant que fon frère puîné
s'étoit brouillé avec leur père par un ma
riage d'inclination , & que le fort d'un ca
det au fervice ne pourroit jamais fuffire
à fes befoins accrus & multipliés par une
nombreuſe famille , réfolut de s'expatrier,
pour le déshériter lui même , & groffir
ainfi la fortune de fon frère de la fienne
propre. Un naufrage , dont il fe fauve
feul, favorife fon projet : la nouvelle de
fa mort ſe répand en France ; il prend
pour ne pas la réfuter , le nom de Salny ;
& après avoir fait une grande förtune
qu'il ne doit qu'à fes vertus & à fes trail
fe fait acheter une terre en Bourgogne
par un de fes correfpondans . Il réalife
auffi-tôt tout ce qu'il poffédoit en Amérique ,
& revient dans la maifon de fon frère
vaux ,
>
¥58
MERCURE
pendant que ce dernier eft à l'armée, Ne
tant pas connu de fa belle -four , il eſt
préfenté dans fa famille par un ami ; &
il parvient , pour me fervir des expreffions
de l'Auteur , à gagner un à un , par fes
vertus , des coeurs que lui donnoient les
droits du fang. Il devient l'ami & le Mentor
de toute la maiſon , & même de tous
ceux qui y font admis . Salny n'eft reconnu
qu'au dénouement, à peu près à l'époque
du retour de fon frère.
Une Comtelle de Clofmarre , connue
par fa beauté fous le nom de Sophie , op
poſe au vertueux d'Inange le plus effrayantr
contrafte. Elle a été quittée autrefois par
le frère de ce dernier ; & entraînée par la
haine la plus implacable , elle a juré d'en
tirer la plus cruelle vengeance . Sa beauté
& fon efprit lui fourniffent des armes trèsredoutables,
& fon coeur, endurci au crime ,
ne lui permet aucun fcrupule fur les moyens.
Mariée par dépit , & encore plus par intérêt
, le poifon la délivre d'un vieux mari
trop lent à lui laiffer fa liberté avec une
grande fortune ; & elle fignale fon veuvage
par la conduite la plus fcandaleufe . Parmi
les élèves qu'elle a formés , elle en choifit
un qu'elle croit propre à remplir fes projets
de vengeance ; c'eft le Comte de Perganne
.
Le jeune Comte de Perganne , fidèle aux
leçons de fa coupable inftitutrice , fe livre
tous les goûts , & fe rend bientôt fa
DE FRANCE. 159'
1
meux par le nombre des victimes qu'il
immole , moins à fes paflions qu'à fa criminelle
vanité. Confeillé & fecondé par la
Comteffe de Clofmarre , il s'introduit chez
Mme. d'Inange , dans le projet de féduire
une de fes filles ; c'eft une des vengeances
que médire cette implacable furie. Mais
la vie déréglée de Perganne n'a pu étouffer
tout- à -fait en lui le germe d'une bonne
éducation . Perverti par la fociété , fans être
mé vicieux , il fe mêle à une honnête famille
pour y porter le trouble & la honte ;
mais il n'apprend qu'à y rougir de luimême
; fon coeur devient également acceffible
au charme de la beauté & à l'afcendant
de la vertu ; fon amour enfin trahit
la haine & les projets de la Comteffe ,
qui ne garde plus aucune meſure & ne
craint plus aucun danger. Elle emploie
le poifon contre la famille de d'Inange, &
même contre fes amis ; mais tous les horribles
complots ayant avorté , elle s'empoi
fonne elle -même.
Il y a beaucoup d'autres perfonnages ,
qui , fans être abfolument néceffaires , font
heureufement employés , & fervent à l'intérêt
& au développement de l'action , qui
fe termine par un quadruple mariage..
Le réfultat en eft vraiment moral ; le
vice y eft puni , & la vertu récompenfée.
Peut - être trouvera- t-on de l'exagération' ,
quelques horreurs gratuites dans le ca-
Factère de la Comteffe de Clofmarre ; mais.
165 MERCURE
il est énergique & foutenu. Celui de Salny
eft un peu paffif, malgré fa fagelle & fes
actes de bienfaifance ; & peut - être ne
devoit-il pas fournir le titre à l'Ouvrage
par la raison qu'il influe peu fur l'action .
Peut-être auffi y auroit- il un perſonnage à
fupprimer tout-à-fait , un Marquis d'Her
nancé , autre élève de la Comteffe , parlant
toujours de fes talens fupérieurs en
galanterie fans les prouver une fois , monotone
& fatigant par fes difcours avantageux
, & qui n'eft là évidemment que
pour recevoir les confidences de la Comteffe
.
Malgré ces obfervations , il y a un ta
lent marqué dans cet Ouvrage , qui doit
être diftingué des mille & un Romans qui
paroiffent chaque année.
LE Mentor vertueux , moralifte & bienfaifant
, ou Nouveau choix d'Anecdotes anciennes
& modernes , & de Contes moraux
à l'ufage des Jeunes Gens ; Volume
in- 12 d'environ 600 pages. A Paris, chez
Nyon l'aîné , Lib. , rue du Jardinet.
Nous penfons , comme l'Editeur de ce
Recueil , qu'on ne fçauroit trop multiplier
les Ouvrages de ce genre. Les enfans &
le peuple ne lifent pas , n'entendent point
DE FRANCE. 161
toutes ces belles Inftructions , divifées. &
fubdivifées , ou écrites par demande & par
réponse . Malheureufement elles font abftraites,
sèches, & ennuyeufes. Il faut des exemples
, il faut que la morale foit en action ,
il faut conduire à la vertu par le plaifir ,
& emmieller la viande falubre à l'enfant,
comme dit le bon Montaigne. Ce volume
eft divifé en quatre Parties. La première
contient des Anecdotes anciennes , telles
que le Médecin d'Alexandre, la continence
de Scipion , l'Eloge d'Agricola , d'après
Tacite , l'Hiftoire d'Eponine & de Sabinus
&c. & c . &c . Tous ces morceaux
font bien choifis , bien écrits , bien variés.
-La feconde Partie eft abondante en traits
de bienfaifance , où les Acteurs font pref
que toujours enfans . Cette lecture doit être
très- atrachante pour la Jeuneffe . La troifième
Partie renferme des Contes moraux ou des
Anecdotes narrées par nos meilleurs Ecrivains.
On y remarque auffi plufieurs Lettres
& Anecdotes de M. Bérenger , relatives à
l'éducation , & un affez long Dialogue entre
un Gouverneur & un jeune Officier , fon
Elève , morceaux dont la lecture ne peutqu'être
fort utile aux Maîtres & aux Difciples.
Enfin le volume eft terminé par des
Pièces de vers choifies dans l'Almanach
des Mufes & ailleurs . Voici un Dialogue
( pris au hafard dans ce volume , qui eft
certainement un modèle de délicatelle , en
quelque fens qu'on prenne le mot. Il eft :
intitulé les Jeunes Gens & le Mendiant.
162 MERCURE .
» Un pauvre vieillard , obligé de men-
» dier le pain qu'il n'étoit plus en état
» de gagner par fon travail , dormoit pro-
» fondément fur le bord d'un chemin ,
auprès d'un vieux chêne qui le cou-
» vroit de fon ombre . Son chapeau étoit
fur fes genoux ; & pendant qu'il dor-
» moit , fon chapeau demandoit pour lui
:
"3
» & ne recevoit rien «<,
"
» Deux jeunes amis qui venoient de -
la campagne , s'arrêtent ; un d'eux regarde
fixement le pauvre , & dit : La
» tête & les cheveux blancs de ce Bélifaire
» endormi me frappent ; je voudrois le
» deffiner.
Ne vaudroit-il pas mieux le plain-
" dre & le fecourir ?
-» D'accord , ne fût- ce que pour obéir
» au proverbe , qui dit que le bien vient
en dormant.
-
Soit , & en mémoire du proverbe ,
» mettons chacun une pièce d'argent dans
" le chapeau.
La voilà mais tout doucement
» cet argent peut tenter un paffant plus
affamé que le dormeur ; & fi on vole
» le pauvre homme , notre argent & le
proverbe font autant de perdu pour
» lui.
33
-Je n'y penfois pas , je vais l'éveil-
» ler....
L'éveiller ! y fongez vous ? Lui don-
» nons-nous affez pour le délivrer de la
DE FRANCE. 163
༢
و ر
mifère à laquelle nous allons le rendre ,
» & qu'il oublie en dormant , ou dans
» la douceur d'un fonge agréable ? Un
» vieillard n'en a-t-il pas comme nous ?
c'est peut-être tout ce qui lui refte .
-Monfieur le penfeur , vous êtes embarraffant
avec vos réflexions . Oui , le
" fommeil d'un octogénaire , d'un indi-
" gent , eft refpectable ; mais le réveil de
» celui-ci fera confolant. N'importe , at-
" tendons ; je voudrois que le bon homme
» vous entendît , pour vous remercier &
terminer notre difpute.
"
ور
>>
و د
ور J'attendrois volontiers , mais il eft
tard , & votre chien , qui eft devant
" nous , s'impatiente ; le voilà qui revient
en aboyant ; & ... tant mieux .... Le
» dormeur s'éveille . -Regardez bien ,
» bon homme , ce qui eft dans votre cha-
" peau. Ce n'eft pas moi au refte , c'eft
» le chien qui vous a éveillé «.
On croiroit ce morceau charmant échappé
à Geffner , à Sterne , ou à Théocrite. Ce
Recueil en reproduit plufieurs de oemérite.
DIOGENE à Paris. Chez Buiffon , Lib.
Hôtel de Mefgrigny , No. 13 , rue des
Poitevins.
L'AUTEUR nous prévient dans un Avertiffement
, qu'il n'avoit lu ni l'excellent
164 MERCURE
Mémoire de M. Bailly , fur les Hôpitaux ,
ni celui de M. Parmentier , fur les Eaux
de Paris , ni le Tableau de Paris , par M.
Mercier , ni fon An deux mille quatre,
cent quarante. Il auroit pu ajouter à fa
lifte les Ouvrages du bon Abbé de Saint-
Pierre , & ceux du vertueux Chamouffet ;
mais quand il feroit vrai que l'Auteur de
Diogène fe fet rencontré avec tous fes
Ecrivains , il n'en auroit ni moins de mérite
, ni moins de fenfibilité. En général
on ne va point fouiller dans les autres
pour y prendre des vues de réforme , qui
ne font jamais infpirées que par un coeur
honnête & chaud. L'Auteur de Diogène ,
ainfi que ceux dont nous avons parlé ,
n'ont écouté que leur coeur. Ils étoient
prêts à s'émouvoir ; ils ont apperçu le
mal, ils l'ont dit : ils ont montré le mieux.
Ils fe font répétés , qu'importe ? Il n'eft pás
queftion du nouveau dans ces matières intéreffantes
; on demande du bon ; & jufqu'à
ce qu'on ait entrepris les réformes
néceffaires , il faut encourager les Ecrivains
qui ajoutent de bonnes idées aux
bonnes qu'on avoit enfantées. Il eft de
ces vérités , difoit Voltaire , qu'on ne doit
jamais fe laffer de redire ; & il avoit raifon.
L'Auteur de Diogène à Paris n'a eu en
vue d'imiter perfonne. Son Livre a tous
les caractères de la bonté , on y voit
P'homme qui s'occupe peu de bel efprit
de prétention , de ſtyle , de célébrité :
DE FRANCE.
165
laiffe tout à part , il va au bien , il le préfente
avec chaleur ; il loue les perfonnes.
bienfaifantes avec des couleurs touchantes
& un ton de fimplicité qui plaît , & qui
fait aimer l'Auteur , l'Ouvrage , & la patrie
de l'Auteur ; car il nous paroît qu'il
a vu le jour à Grenoble , dans cette ville
où Bayard naquit , auprès de laquelle on
trouve le berceau des pieux enfans de St.
Bruno , & où l'on trouve une foule d'établiffemens
utiles qui méritoient d'être
connus. Il eft peu de provinces qui fe
foient autant & fi fouvent occupées du
peuple & de la claffe infortunée . Il en eft
peu qui aient autant foigné les bonnes
moeurs , par des encouragemens utiles , &
par des reffources offertes à l'indigence.
Toutes les fois qu'on préfentera à l'indigent
du pain , un métier pour travailler
quand le malade fera tendrement accueilli ,
& bien traité dans un Hôpital , quand le
vieillard & l'enfant auront des afiles ; il
eft certain qu'on aura trouvé le fecret de
fixer dans une ville les bonnes moeurs. A
une foule d'égards la ville de Grenoble eft
un modèle pour les Fondations utiles.
L'Auteur de Diogène en fait aimer cette
claffe d'habitans , qui par-tout a de l'orgueil
, du luxe , une coupable indifférence
pour le peuple , & qui femble ne refpirer
à Grenoble que l'amour du bien . Les perfonnes
de la première qualité , des femmes
aimables , fe difputent l'honneur de fervir
166 MERCURE
les malades , d'adminiftrer les Hôpitaux , de
quêter pour les pauvres , de multiplier les
reffources. O combien nos Evêques feroient
honorés , fi tous pouvoient reffembler au
Cardinal le Camus , ancien Evêque de
Grenoble nous les invitons à lire le
vingt - cinquième Chapitre. Ils donneront
des regrets à leur vertueux modèle . Puiffent-
ils l'imiter !
Nous invitons également cette portion
de Lecteurs qui ne court ni après l'érudi
tion , ni après l'efprit , & qui en prenant
un livre ne veut pas toujours tenir un chefd'oeuvre
; nous invitons les ames fenfibles ,
pour qui le bien public a des attraits , &
qui goûtent le plaifir pur d'aimer ceux qui
ajoutent de bonnes idées , de bons projets
à ceux que nous avions déjà , nous les
invitons à lire cet Ouvrage. La maffe des
bonnes chofes ne fçauroit trop s'accroître ,
pour pouvoir réagir avec quelque fuccès fur
tant de projets imaginés pour le malheur
des hommes. Nous regrettons bien fincérement
d'être dans l'impoffibilité de rien
citer. Ce que nous omettrions vaudroit
mieux que ce que nous rapporterions ,
ou plutôt nous ferions fâchés de ne pas
tout dire. Si l'Ouvrage parvient à une ſeconde
Edition , il ne pourra que gagner à
quelques retranchemens dont l'Auteur doit
avoir apperçu la néceffité.
DE FRANCE. 167
VARIÉTÉS.
SECONDE LETTRE A M.....
A Toulouſe , Hôtel du grand Soleil , le ... 1787.
SAVEZ- VOUS , mon ami , ce que j'ai vifité dans
Touloufe avec le plus d'empreffement & d'intérêt
, c'eft un Collège ! c'eft l'ancien Collège des
Jefuites ! Sans trop me l'avouer à moi-même ,
c'étoit même là peut être le principal motif
qui me faifoit paffer par Touloufe , en alongeant
mon voyage de près de cent lieues, Ce
n'eft pas un monument d'architecture que j'ai
voulu étudier ; je n'ai pas cherché non plus à
réveiller en moi le fouvenir de ces Pères , pour
gémir ou pour me réjouir de ce qu'ils ne font
plus. Ils avoient fi fort étendu leur puiffance .
que leurs ruines font par- tout ; & le temps eft
venu où les amis & les ennemis marchent deffus
avec indifférence, Pour moi , je n'ai pu ni aimer
ces Pères , ni les haïr , ni les connoître ;
mais c'est ici, c'eſt dans ce Collége des Jéfuites que
prefque tous les hommes de ma famille , pendant
plufieurs générations , ont fait leurs premières
études : c'est ici qu'un père , dont le fouvenir
fera toujours facré à fes enfans , & dont la
mémoire est toujours préfente & chère à fes
concitoyens , forma cette raifon dont tous les
apperçus étoient fi hardis & fi vrais , & cette
ame dont tous les fentimens étoient fi juftes ,
168
I
MERCURE
quoiqu'ardens & paffionnés : c'eft ici qu'un de
mes frères , qu'il étoit prefque impoffible de
faire étudier , remportoit cependant tous les
Prix ; qu'il étoit prefque toujours le premier
dans des Claffes où on le voyoit rarement ; &
qu'il fe faifoit aderer de fes camarades & de
fes Maîtres en mettant prefque tous les jours
leur vie & la fienne en danger. En parcourant
les' falles défertes , les corridors filencieux de
çe vieil édifice , je croyois marcher fur leurs
traces ; je cherchois leurs noms fur les murs
chargés de caractères , oubliant que plufieurs
générations d'enfans y avoient depuis gravé
les leurs. Mais pour les ames un peu fenfibles ,
vous le favez , mon ami , il n'exifte que ce
qu'elles aiment. Tant de fouvenirs & d'émotions
qui fe réveilloient en foule dans mon ame,
r'attendrirent encore ici profondément ; & dans
ce Collége, que je voyois pour la première fois ,
je verfai de ces douces larmes dont on arroſe
le feuil de la maiſon paternelle , en y rentrant
après une longue abfence. J'eus beaucoup de
peine à m'en arracher.
On a fait quelques réparations au bâtiment
qui n'a rien d'impofant que fa vieilleffe ; mais
ces réparations reffemblent aux changemens
qu'on a faits par-tout dans l'éducation elle-même,
c'est - à - dire qu'on a mêlé à des ruines anciennes
des fragmens d'un goût moderne ; ce
qui eft un excellent moyen d'avoir des monumens
fans caractère , & une éducation publique
fans principes. Les Jéfuites ne font plus ; POratoire
eft fans émulation parce qu'elle eft fans
rivale malgré les foins de quelques Prélate
éclairés , à Lyon , à Bordeaux , à Toulouſe , il
n'y a plus d'éducation nationale dans le Royaume.
Ongémit par- tout de ce malheur. Réjouiffez-
:
vousDE
FRANCE. 169
vous- en , vous qui avez le pouvoir de la fouveraineté
en main , & qui avez affez de lumières
pour réunir aux vôtres toutes celles du
fiècle. Savez-vous pourquoi il n'y a plus d'éducation
nulle part ? C'eft que les erreurs qu'on
ne détruit pas , qu'on défend même encore ,
tombent d'elles-mêmes ; c'eft qu'il y a plus de
-goût , plus d'inftruction véritable aujourd'hui
dans les converfations frivoles du monde , que
dans les Livres élémentaires des Colléges . Réjouiffez-
vous , les édifices gothiques tombent ,
& vous laiffent la place pour élever de , fimples
& majestueux édifices d'architecture grecque.
O Lamoignon ! c'eft aux mains chargées.
du maintien & de la réforme des Loix , qu'a été
confiée encore l'infpection fuprême de l'édu
cation de la Jeuneffe du Royaume ; & cette réunion
eft bien dans la nature des chofes . Celui
qui fait des Loix pour les hommes , doit préparer
les enfans à aimer fes Loix. Jamais la législation
& l'éducation ne furent féparées chez
les Peuples de l'antiquité . Après avoir créé
des Loix pour les hommes, on créoit des hommes
pour les Loix. Il y eut même des Peuples , &
če ne furent ni les moins illuſtres , ni les moins
heureux , qui n'eurent pour toute légiflation
qu'une éducation nationale . Plus d'un fiècle s'eft
écoulé, Lamoignon , depuis qu'un des Religieux
les plus célèbres de cet Ordre chargé autrefois
d'élever la Nation , depuis que le Pere
Rapin s'entretenoit avec un de vos ancêtres , des
grands Hommes de l'Antiquité , des moyens de
faire renaître parmi nous leurs talens , en épu
rant le goût qui les admire , des principes de l'Eloquence
, de la Poéfie , de l'Histoire , de la
Philofophie. Ces entretiens formèrent un excellent
Ouvrage pour le temps , & trop peu connu
de nos jours ; mais de nos jours il faut aller
Nº. 4. 26 Jany . 1788 .
H
171
MERCURE
beaucoup plus loin ; & en fe fervant des beaux
exemples de l'antiquité , il faut en tirer des lumières
qu'elle n'eut jamais.
J'ofe le dire , il n'y a pas plus de foixante
ans en Angleterre , & il n'y ena pas plus de trente
en France , qu'on eft capable de tracer un bon
plan d'éducation publique . Jufqu'alors un tel
ouvrage étoit au deffus des forces réunies des
plus grands Hommes , & je n'apperçois pas
même , dans toute l'hiftoire de l'efprit humain
une autre époque où il ait été en état de fe
tracer à lui -même ces routes fûres , qui peuvent
le conduire à fa perfection . Si les Anciens
s'y font trouvés quelquefois , c'étoit par hafard
; ils en fortoient trop fouvent ; & lors
même qu'ils ne les abandonnoient point , ils y
reftoient , ils s'y promenoient , & ils n'avançoient
pas. Pour diriger fûrement l'efprit des
enfans , il falloit connoître parfaitement l'efprit
humain ; & un bon plan d'éducation nationale
n'a été poffible que lorfque l'analyfe de
l'entendement humain a été faite. C'eſt l'ouvrage
de Locke parmi les Anglois , & de fes
Difciples parmi nous . Elevez donc fur cette belle
découverte , ô Lamcignon ! le plan de la grandeur
que la raifon humaine peut acquérir. Que
l'inftruction publique apprenne aux enfans à produire
& à faire de belles chofes , & non feulement
à les admirer , à étendre nos connoiffances , &
non feulement à favoir ce qui eft connu ; qu'elle
forme avec le goût , le talent , & avec la raifon,
le génie . Ah ! fi l'on écarte feulement des
enfans tout ce qui eft faux & inintelligible , la
Nature toute feule leur enfeignera à être touchés
de ce qui eft beau , à être faifis par ce qui
eft vrai. Il ne faut pas pour cela un grand appareil
de doctrine & de préceptes . Le bon goût
& la raifon naiffent & fe forment d'eux- mêmes
fur le développement de tous nos fentimens
DE FRANCE. 170
* maturels , lorfque rien ne contrarie ce développement.
Mais pour produire des beautés
neuves & appercevoir des vérités nouvelles
il faut un art ; & c'est le fecret de cet art ,
dérobé à la Nature par Locke & par fes dignes
Difciples , que l'inftruction , pour être vraiment
nationale , doit apprendre aux enfans de la Nation
. Dans la réforme des Loix , vous verrez
les paffons & les préjugés s'élever contre votre
fageffe. L'intérêt mal entendu d'une foule d'hommes
puiffans vous combattra & vous calomniera
; l'érudition , chargée de bien plus d'erreurs
encore que de textes de Loix , connoiffant
mal ce qu'elle fait imperturbablement , parlera
avec dédain des pures lumières de votre efprit
fage qu'aucune fauffe fcience n'a offufqué. Dans
la réforme de l'éducation , au contraire , avec une
volontéauffi forte quevotre puiffance , tout lebien
que vous penferez , vous pourrez le faire avec
facilité. Dans ce genre , il n'y a pas de grande
fortune établie fur des abus ; les préjugés n'auront
plus l'appui ou les cris d'aucun particulier
& d'aucuns Corps très - puiflans ; & tout
fervira à vos grands deffeins , jufqu'à ce préjagé
barbare , qui , refufant prefque toute confidération
aux Inftitureurs de la Jeuneffe , les
a laiffés fans crédit & fans foutien au milieu
des Nations qu'ils étoient chargés d'inſtruire .
Chez les Anciens , où les Législateurs plioient
à leurs hautes fpéculations les hommes & les
chofes , on faifoit d'abord des Loix & enfuite
des hommes ; vous fuivrez une marche contraire
, pour arriver au même but. Vous ferez
d'abord des hommes , & leur raiſon , qui fera
votre ouvrage , embraffera enfuite avec tranfport
& avec reconnoiffance ces Loix nouvelles
qu'attendent de vous la philofophie & l'humanité.
On parle fans ceffe de la dificulté & méme
Ha
€72 MERCURE
de l'impoffibilité d'opérer le bien en tout genre ,
& on ne fonge pas qu'il y a un bien qui rendroit
tous les autres infiniment faciles , & qui
l'eft beaucoup lui - même : c'eft cette éducation
nationale dont je parle. Au bout de deux on
trois générations , l'efpèce humaine feroit prefque
renouvelée dans un grand Empire , &
toutes ces réformes , que le génie conçoit , &
auxquelles la médiocrité ne croit pas , trouveroient
alors peut -être autant de partifans &
de défenfeurs qu'elles ont de détracteurs &
d'ennemis. J'y ai bien réfléchi , & je ne crois
pas me tromper ; c'eft ce que le Miniftre des
Loix peut exécuter le plus aifèment en France ,
& c'eft le plus beau monument qu'il puiffe élever
à la gloire de fon Souverain, à celle de fon fiècle
, & à la fienne. On ne connoît pas affez le
pouvoir de la raifon ; il fe manifefte pourtant
avec bien de l'éclat dans ce qui fe fait de bien
en Europe depuis un fiècle , on le doit à elle
feule. Vous , Miniftre fuprême de la Lég flarion
dans un grand Royaume , vous ambitionnez
fans doute l'eftime & le fuffrage de la
Nation à laquelle vous donnez les loix de
votre Souverain. Je fuis un citoyen de cette
Nation , & fûrement un des plus défintéreffés ;
je n'attens de vous que le bonheur de la France.
Je n'avilirai donc ici ni moi , ni vous , en
m'excufant de vous avoir adreffé la parole avec
franchiſe & liberté. Je m'entretenois avec un
ami, de ce qui pourroit être utile aux hommes ;
& prefque fans m'en appercevoir , j'ai parlé
comme li j'écrivois à un Magiftrat que je crois
l'ami d'un peuple auquel il peut faire beaucoup
de bien. Si je ne vous croyois pas l'ame toute
remplie & toute occupée de l'eſpérance que
nous prenons de vous & de votre nom , il eſt
evrai que je n'aurois parlé ni au Garde des
DE FRANCE. 173
Sceaux, ni à Lamoignon ; je ne fais pas fi j'au
rois eu plus de refpect , mais il est très - fûr
que j'aurois gardé plus de filence.
Au fortir de ce Collège où je vous ai retenu
fi fong-temps , mon ami , j'aurois voulu
courir encore ou dans l'enceinte de la ville
ou dans fes dehors , qui font d'une grande
beauté ; mais le temps étoit très-mauvais , & la
nuit approchoit. La Comédie que j'avois vue
la veille , ne me donnoit pas envie d'y retour
ner. Je ne favois que faire de ma foirée. Pour
toute bibliothèque de voyage , j'avois porté
dans mes poches les Lettres à Lucilius, & mon
Horace, Je ne fais trop pourquoi , mais je
n'avois aucune envie de les ouvrir. Peut- être
lorfque les fens & l'imagination ont été attirés
& occupés par des objets très- nouveaux , eſt- il
difficile de trouver le même intérêt ou le
même charme dans des Ecrivains qui font de
vieilles connoiffances. Egaré preſque dans les
rues de Touloufe , je me trouvai devant la bou
tique d'un Libraire . Mes yeux errèrent avidement
fur des Brochures étalées , & fe fixèrent
fur un Eloge du Roi de Pruffe , par l'Auteur de
Effai général de Tactique. Je l'avois parcouru
à Paris , mais très-rapidement , & comme on
parcourt les Ouvrages des autres , alors qu'on
eft très- occupé des fiens . J'en avois beaucoup
entendu parler dans quelques fociétés du monde ;
mais comment former & fixer fon jugement
d'après ces jugemens toujours prononcés d'avance
fur l'Auteur , & prefque jamais fur l'Ouvrage
après l'avoir lu ? Je me fouvenois parfaitement
que me trouvant dans un dîné à
S*** , chez Madame *** , entre un Académicien
& un Homme de Lettres très -digne d'être
de l'Académie , celui - ci ofa dire que l'Eloge du
Roi de Pruffe lui avoit paru un des plus beaux:
H 3
174 MERCURE
Ouvrages qu'on eût faits dans ce genre , & que
Pautre lui ôta la parole fur le champ , en pronorçant
qu'il en connoiffoit peu de plus mediocre.
A près de deux cents lieues de Paris ,
le fouvenir de ces pafions littéraires ne pouvoit
beaucoup m'émouvoir ; mais une partie'
d'un grand Royaume que je venois de parcourir,
& les objets , les hommes que j'avois rencontrés
avoient porté mes réflexions & mes
rêveries fur le bien & fur le mal que les Rois
peuvent faire aux Peuples , fur ce grand art
d'adminiftrer les Etats & de gouverner les
hommes , fi fupérieur à tous les autres Arts , &
par le génie qu'il demande , & par fes influences
fur les deftinées de la terre. Dans cette difpofition
d'efprit , pouvois -je trouver une lecture
plus attachante que celle d'un Difcours où on
apprécie les talens , le caractère & les actions
d'an Roi, qui , pendant quarante ans, a occupé
l'Europe entiére , de fon génie & de fa gloire
? Je me hâtai de prendre le Difcours , & de
me renfermer dans ma chambre du grand Soleil
pour le lire. Je l'avois lu deux outrois fois , & je
ne pouvois le quitter encore, je revenais fans
ceffe fur les traits de ce grand caractère qui
avoit frappé & étonné mon imagination , & fur
le talent de l'Ecrivain qui raconte tant de hauts
faits avec grandeur , mais avec facilité & rapidité
, & comme un homme qui n'en eft pas fur-'
pris. Je ne vous parlerai plus , ce Courrier
& le Courrier prochain , de mon voyage , mon
ami ; je ne vous parlerai que de l'Eloge du
Roi de Pruffe. Vous favez qu'il ne dépend de
moi ni de prendre ni de quitter les objets , &
que je fuis au pouvoir de tout ce qui parle fortement
à mon ame . Heureux ceux qui gouvernent
fi aifément leur efprit & leur coeur , qui
fe paffionnent avec mefare, & ne connoiffent
DE FRANCE. 175
rien tant de l'enthoufiafme que les bornes qu'il
faut y mettre ! Ceux- là ne fe fatiguent jamais
& ne fatiguent jamais leur Lecteur. Le goût
univerfel applaudira à leur efprit , qui n'eft jamais
au delà de l'efprit de tout le monde : les
fentiers où ils marchent font unis & faciles ,
& ne paffent jamais ni fur le bord des précipices,
ni fur les cimes des montagnes efcarpées .
Malheureux ceux qui font toujours prêts à s'élancer
hors de leur route , qui ne peuvent pas
écrire une lettre fans fe perdre dans vingt
digreffions , & qui s'excédant eux-mêmes dans
leur marche tumultuenfe , font oublier à chaque
inftant , au Lecteur excédé , quel eft le fujet
principal, & quel eft l'acceffoire !
Pour cette fois cependant , mon ami , je ne
crois pas que vous ayez à redouter un autre
écart; quand on eft occupé du Roi de Pruffe
& de fon Panegyrifte , il n'eft pas facile de
s'éloigner d'eux , & on aime à fe fentir retenu impérieufement
à leur fuite.
Vos Journaux , ce me femble , n'ont pas parlé
de cet Ouvrage mon opinion aura du moins
cet avantage , qu'elle aura été formée & énoncée
très loin de Paris , & hors de cette enceinte
où s'agitent les paffions & où fe commettent
les grandes injuftices littéraires.
H 4
176 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mercredi 16 de ce mois , on a donné
à ce Théatre , pour la Capitation des Acteurs,
la première repréſentation du Déferteur
, Ballet Pantomime de feu M. Gardel ,
qui avoit déjà été exécuté à Fontainebleau
en 1786. C'eft le même fujet que le Défere
teur de M. Sedaine , avec quelques changemens.
Voici , par exemple, comment la défertion
du Soldat eft motivée dans la Pantomime.
Il y a fur un pont , en vue des
Spectateurs , un poteau qui fert de ligne.
de démarcation ; & non feulement Alexis
paffe ce poteau , mais lorfque la Maréchauffée
court après lui , il fe met en défenfe
, & eft pris les armes à la main . Ce
combat fait beaucoup d'effet . L'Auteur du
Ballet , en confervant la fcène où Montauciel
lir fur un papier Trompette bleffé ,
fupprimé la querelle qui en réfulte . Nous
croyons qu'en cela il s'eft privé d'un grand
moyen d'intérêt. Affurément l'attachement
extrême & fubit que Montauciel prend
pour Alexis , le chagrin violent qu'il témoigne
én le voyant partir pour fon fupDE
FRANCE. 177:
"
plice , & la joie qu'il a de le voir délivré,
ont quelque chofe de bien plus touchant ,
fi le moment d'auparavant on les a vus ,
prêts à fe couper la gorge. La fcène où le
Roi accorde à la jeune fille la grace de fon
Amant , que l'Auteur du Poëme a été
obligé de mettre en récit , eſt miſe en action
dans le Ballet d'une manière fort heureufe.
L'idée très - comique, dans le Poëme ,
de la chanfon de Montauciel , mêlée à
celle du Grand - Coufin , a été remplacée ,
par deux entrées de danfe afforties au caractère
de chaque perfonnage ; ertrand
danfe comme un fou & hors de toute ;
mefure. Certe charge n'eft peut - être pas !
de très bon goût. Dans la charge même, il ,
ne faut pas bleffer les règles de l'art. M.
de Monfigny a fait chanter à Bertrand un
air niais ; mais il fe feroit bien gardé d'offenfer
l'harmonie. Le menuet gauche , mais
régulier , que Bertrand danſe à la fin , eff
d'un bien meilleur ton .
En général , cette Pantomime eft trèsintéreffante
, & a beaucoup réulli. Quoiqu'elle
ne foit autre chofe que la Pièce f
connue , fuivie d'un bout à l'autre , elle
femble produire plus d'effet que la Pièce..
même ; foit parce que les évènemens plus,
rapprochés donnent à l'ame une fecoufle
plus vive ; foit parce que la Pantomime ,
obligée , à défaut de paroles , d'exagérer
l'expreflion , a des moyens plus puiffans ,
de nous électrifer , que le fimple difcours.
འ
HS
378 MERCURE
Il eft certain que ceux qui connoiffent le
plus ce Drame , ont revu la Fantomime
avec un nouveau plaifir.
Il faut convenir auffi qu'elle eft exécutée
avec une grande perfection . M. Gardel
le jeune , dans le rôle du Déferteur ; Mlle ,
Guimard dans celui de fa Maîtreffe ; M.
Goyon dans celui de Montauciel ; M.
Favre dans celui du Grand-Coufin , & Mlle .
Müller chargée de celui de la petite fille,
ont donné à ces différens perfonnages le
caractère & le degré jufte d'intérêt qui
leur convient. C'eft un mérite commun
aux bons Acteurs , d'exprimer autant qu'il
le faut , mais ne pas aller par- delà , eft un
mérite plus rare , & qui n'eſt donné qu'aux
Acteurs excellens.
Les Airs font parfaitement choifs : ce
font ceux de la Pièce de M. de Monfigny,
pris dans les mêmes fituations , & coupés,
à la place du Dialogue , par des àh morceaux
dune expreffion très-jufte. Les décorations
font auffi très-belles . On défireroit qu'elles
fuffent fervies avec plus de foin . Si les
gens de bon goût ont fujet de rire des
Perruquiers de la Tauride , ils font bleffés
de voir par la négligence des Machinifses
, l'alcalier d'une prifon refter quelques nutes
au milieu
d'un
camp
. Les
Amateurs
zélés
doivent
inviter
l'Adminiftration à porter
fur cet objet
une attention
nouvelle
& févère
.
H
DE FRANCE. 179
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Vendredi 18 de ce mois , on a joué
pour la première fois la Reffemblance ,
Comédie en trois actes & en vers libres.
Don Pèdre & Don Fernand font deux
frères. Le premier a époufé une Françoiſe
nommée Léonore , qu'il ramène de France.
en Efpagne . Le fecond a promis fa nièce
Conftance en mariage au Barbier Mendoce,
à condition que celui - ci lui accordera It
main de fa four Béatrix ; mais cette Béatrix
eft l'Amante aimée du jeune Don Alonzo ,
& Conftance a donné fon coeur & fa foi à
un autre Barbier appelé Lazarille. A peine
Léonore eft- elle arrivée à Madrid , que de
toutes parts elle apperçoit des gens qui la
regardent , lui fourient & lui parlent comme
à une perfonne de connoiffance : elle en
eft étonnée , elle ne peut en deviner la
caufe ; mais toutes ces méprifes viennent
de fon extrême reflemblance avec Béatrix.
En effet , à l'exception du caractère qui eſt:
très- gai chez Léonore , & très-langoureux
chez Béatrix , ces deux perfonnes le ref
femblent parfaitement : ce font les mêmes
traits , la même taille , le même fon de voix.
L'illufion eft fi forte , que Lazarille femer
H 6
MERCURE ·
à Léonore une lettre d'Alonzo , dont
Pèdre prend de la jaloufie ; que Mendoce
& Alonzo lui parlent , l'un comme à fa
foeur , l'autre comme à fa maîtreffe ; que
Conftance même y eft trompée ; que Pèdre
prend Béatrix pour fa femme , & que de
toutes ces entrevues il réfulte des furprifes ,
des jaloufies , des reproches de la part d'Alonzo,
de Pèdre & de Mendoce, & de grands
éclats de gaité de la part de Léonore. Enfin
Conftance découvre la caufe des méprifes
, elle a vu l'une après l'autre les deux
perfonnes , elle va tout éclaircir ; Lazarille
fen empêche , parce qu'il veut tirer avantage
de l'erreur générale pour le bonheur
d'Alonzo & pour le fien propre. Il met
donc la feule Léonore au fait , & l'engage
à fervir de jeunes amans que l'hymen doit
rendre heureux , contre des vieillards qui
n'y trouveroient que le malheur. Elle fe
prête à la feinte : on perfuade à Fernand
que Mendoce ne fe hâte de lui donner fa
foeur en mariage , que par la raifon qu'elle
a des difpofitions à la folie ; les deux barbons
fe piquent , fe querellent , fe brouillent
, déchirent un acte d'accord qu'ils ont
fait double entre eux , fe hâtent de confentir
à l'union , l'un de fa foeur avec
Alonzo , l'autre de fa nièce avec Lazarille :
on figne les contrats ; alors tout s'explique.
Alonzo fort avec fa femme , & Léonore reparoît.
On voit d'où font venues les méprifes
, les querelles , & chacun prend gai
ment fon parti.
·
DE FRANCE. FSI
Une ceinture & un bouquet établiſſent
au théatre toute la différence phyſique qui
exifte entre Léonore & Béatrix : cette différence
feroit trop peu fenfible & ne permettroit
aucune illufion , fi l'Actrice qui joue les
deux rôles n'en marquoit pas les caractères par
des nuances très - oppofées & très - fenties.
Otez à l'ouvrage ce mérite, & celui d'être fouvent
écrit d'une manière vive , rapide , fpirituelle
& piquante , il lui en reftera très - peu . ›
Il y a long-temps qu'on eft rebattu de ces prétendus
rapports de traits , de tailles & de
figures , qui font que l'on prend deux individus
un pour l'autre , & l'on commence
à fe laffer de voir refaire fans ceffe , avec:
très-peu de différence , ce qui a été déjà
fait vingt fois il font efpérer qu'enfin on
aura bientôt épuifé toutes les chances de
ces petites données dramatiques, qui peutêtre
n'ont déjà que trop été retournées depuis
Amphytrion & les Ménechmes , jufqu'à
Jérôme, Euftache, & Boniface Pointu .
L'Auteur de la reffemblance a fort compliqué
fon intrigue , & les refforts qu'il fait mouvoir
, l'expofent quelquefois à des reproches
graves. Par exemple , la néceffité de filer
fon action & de la prolonger par les méprifes
, lui fait fouvent placer Don Pèdre
dans des fituations très -équivoques , ce qui
l'expofe à entendre des chofes dont il eft impoffible
qu'un mari ne foit pas révolté jufqu'à
la fureur. Obfervons encore que ce Don Pèdre,
qui prend très-vîte de l'ombrage fur une
4
182 MERCURE
lettre qu'on remet à fa femme à ſon arrivée
à Madrid, s'adoucit auffi promptement qu'il
fe fâche dans les autres fcènes où il fe
trouve tour à tour avec Béatrix qui lui parle
comme à un étranger, & avec Léonore qui
lui parle comme à un époux ; de forte qu'il
devient un perfonnage paffif , femblable à
ceux qui rempliffent les rôles que les joueurs
de proverbes appellent des Compères. Lafacilité
avec laquelle Léonore fe prête aux
vûes d'un jeune Barbier , perfonnage fubalterne
& fufpect , n'a pas paru très-dé- ke
cente , & beaucoup de gens l'ont condamnée
, en obfervant que fon caractère gaita ti
ne feroit pas une excufe , parce que gaité A
n'exclut pas décence. Au total, on a fu gré
à l'Auteur d'avoir vaincu heureufement
quelques difficultés de fon fujet ; on a repouffé
, fans humeur , mais très -positivement
, les incidens qui ont paru faux & embrouillés
, principalement au troifième acte ,
qui eft le plus obfcur des trois ; & l'on a
beaucoup applaudi le jeu fin , varié , agréable
de Mademoiſelle Contat , qui , en effet,
mérite les plus grands éloges.
107
DE FRANCE. 18;
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 15 de ce mois , on a donné
la première repréfentation des Solitaires
de Normandie , Opéra comique en un Acte
& en Vaudevilles.
. Michel & Jacqueline ont vécu avec
leurs enfans Jacquot & Michelette chez
un Fermier nommé Anfelme , où ils étoient
heureux & bien traités. Après la mort
d'Anfelme , la dureté de ceux qui ont hérité
de la ferme , a forcé la petite famille
à fuir & à chercher un autre afile. Depuis
trois jours elle marche , elle arrive dans
un bois où elle fe repofe. La beauté du
lien , les reffources qu'il offre pour la vie'
frugale , engagent les bonnes gens à s'y établir
; en conféquence , Michel , aidé de fon
fils Jacquot, travaille à y conftruire une cabane
, tandis que Jacqueline & Michelette
s'occupent de petits ouvrages de femme.
A peine la cabane eft - elle conftruite, que les
enfans demandent à goûter quelque repos. La
jeune fille fe gliffe dans l'intérieur par l'étroite
entrée qu'a pratiquée Michel , & le
jeune garçon s'étend fur la toiture . Mais
à l'inftant où ils viennent de s'endormir ›
un Garde fe préfente , demande aux payfans
de quel droit ils ont abattu du bois
dans la forêt; ils répondent très- candidement
1841
MERCURE
à fes queftions : le Garde s'apperçoit qu'ils ne
font coupables que par ignorance ; mais il
faut obéir à l'ordonnance , & il leur dit de
le fuivre chez le Bailli , après toutefois les
avoir affurés qu'il ne leur fera fait aucun mal..
Michelette s'eft réveillée pendant l'explication
du Garde & de fes parens : frappée de
terreur , elle s'eft imaginé que l'ombre d'Anfelme
leur avoit apparu , les avoit maltraités
, & leur avoit ordonné de la fuivre ;
elle réveille fon frère , auquel elle fait le ,
récit de la prétendue apparition ; le jeune
garçon cherche à cacher fon trouble, quand
l'afpect du Bailli , qui entre avec Michel &
Jacqueline , le pénètre d'effroi à fon tour.
Bientôt le Bailli , étonné de la fimplicité
de la bonne - foi des Payfans , ému par les
graces de la jeune fille , par la fenfibilité
de la mère , devient fenfible lui-même , &
leur promet fon appui. Enfin une Ducheffe
à qui le bois appartient , vient fur le lieu'
où Michel a conftruit fa cabane ; elle veut
adopter les enfans de Michel ; fur le refus
qu'elle éprouve , elle demande feulement
l'un d'eux nouveau refus fuivi de la propofition
généralement acceptée , de fe
charger du bonheur de toute la famille
qu'elle fait conduire au château fur fés pás.
Cet Opéra comique n'a aucune action ;
il ne vit que par les tableaux & par les
détails. Beaucoup de Couplets coupés
avec adreffe , & terminés avec grace par
des traits d'efprit & de fenfibilité , ont excité
DE FRANCE.
de grands applaudiffenens. L'Anecdote qui
a donné lieu à cet Opéra comique , eft con
nue depuis long-temps. Madame de Sillery
l'a célébrée dans un Ouvrage qui a été
beaucoup lu & beaucoup loué. Il étoit
difficile de la porter au Théatre , & de ne
pas faire un Drame larmoyant. L'Auteur
( M. de Piis ) a furmonté heureuſement,
cette difficulté , il y a jeté ce qu'il falloit de
gaité pour que fon Ouvrage ne fût pas
trifte , & ce qu'il falloit de fenfibilité.
pour que le trait généreux ne fût pas trop
altéré. La feconde repréfentation a été plus
généralement goûtée que la première , parce
que la Pièce étoit débarraffée de quelques
détails inutiles , & qui avoient paru déplacés
. Le choix des Vaudevilles qui compofent
cet Opéra comique , fait honneur
au goût de M. de Piis
न
< ། *
J
Ce même jour 15 , on avoit placé des
banquettes dans le Parterre de ce Spectacles
cet arrangement , que l'on défiroit depuis
long-temps , a été généralement goûté . La
repréſentation a été tranquille ; les Ou
vrages que l'on donnoit ont été bien entendus
appréciés à leur jufte valeur ; &
dans les Solitaires de Normandie , les
talens de M. Clerval , de Mlle . Lefcot
de Mme. St. Aubin , & de Mlle. Renaud
cadette , n'ont pas été moins vivement applaudis
par le Parterre aliis & raifonnable ;
qu'ils ne l'avoient été jufqu'alors par le Parterre
debout & en agitation .
186 MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
NOUVELLE Hiftoire abrégée de l'Abbaye de
Port-Royal , depuis fa fondation jufqu'à fa deftruction
; accompagnée de Vies choilies & abrégées
des Religieufes , & de quelques Dames bienfaitrices
de la Maifon ; & des Meffieurs qui ont
été attachés à ce célèbre Monaftère.
Ouvrage compofé pour les perfornes qui aiment.
cette Maifon illuftre , mais principalement pour
ceux qui ne la connoiffent pas ou qui la connoiflent
peu. On y trouvera tout à la fois de l'amufement ,
de l'édification , & une grandeur dame qui frappe
& qui ravit. 4 Tomes en 2 Volumes. A Paris
chez Varin , Libr. , rue du Petit - Pont ; Froullé
quai des Auguftins , au coin de la rue Pavée ;
Méquignon , rue de la Harpe , au coin de la
rue de Richelieu .
LES plus illuftres Modernes , ou Tableau de
la vie privée des principaux perfonnages des deux
fexes qui ont acquis de la célébrité en Europe
depuis la renaiffance des Lettres ; in-folio . Prix ,
12 liv. chaque Cahier. A Paris , chez Le Roy ,
Lib. , rue S. Jacques.
On ne fçauroit trop encourager à multiplier ,
les hommages rendus aux talens , aux vertus &
à la célébrité. La nouvelle Collection , dont nous
annonçons les 2 premiers Cahiers , en comprendra
dix , chacun compofé de dix Portraits . Il en paroîtra
un chaque Lundi, ce qui promet une très - prompte
exécution. L'Auteur d'ailleurs annonce que tous
les Portraits font gravés , & que l'impreſſion du
し
DE FRANCE.
7
187
exte eft prefque entièrement finie . Le prix du
Cahier eft de 9 L. pour les Soufcripteurs feulement.
Les Portraits qui compofent ces premiers
Cahiers , font LOUIS XI ; FRANÇOIS I , Roi de
France ; PHILIPPE II , Roi d'Eſpagne ; HENRI
IV , Louis XIII , Louis XIV , Louis XV
STANISLAS , le Cardinal DUBOIS , MARILLAC , le
Cardinal DE RICHELIEU ; CAMBOUT DE PONTCHATEAU
, PHILIPPE D'ORLÉANS regnant , le
Maréchal DE NOAILLES, le Comte D'ARGENSON,
le Maréchal D'ESTRÉES , LOUIS IX , DAUPHIN ,.
la Ducheffe DE LA VALLIERE , & FÉNÉLON.
i
VOYAGES en Europe , en Afie & en Afrique ,
contenant la defcription des Mours , Coutumes;
Loix , Productions , Manufactures de ces contrées
, & l'état actuel des poffeffions angloifes
dans l'Inde ; commencés en 1777 , & finis en
1781 ; pár M. Makintosh ; fuivis des Voyages
du Colonel Capper , dans les Indes , au travers
de l'Egypte & du grand Défert , par Suez & par
Ballora , en 1779 ; traduits de l'anglois , & accompagnés
de Notes fur l'original , & de Cartes
géographiques. 2e. édition ; 2 vol . in- 8 ° . Brochés
, liv. , & 11 kv. reliés. A Londres ; &
fe trouve à Paris , chez Regnault , Lib. , rue S. ,
Jacques.
2
Le prompt débit de la première édition de cet
Ouvrage , & les extraits avantageux qu'en ont
fait les Journaliſtes , prouvent qu'il eft curieux
& intéreflant.
VOYAGES Imaginaires , Merveilleux , Allégo "
riques , Amufan's , Comiques & Critiques , faivis
des Songes & Vifions , & des Romans Cabaliftiques
, ornés de Figures ; 8e. Livraifon . 2 Vol.
contenant le Nouveau Gulliver , les Voyages ré
Créatifs de Quevedo, & la Relation du Monde de
Mercure.
f
188 MERCURE
Cette Collection formera 40 Volumes . Le prix,
eft de 3 liv. 12 f. le vol . br. , avec 2 Planches.
Il paroîtra régulièrement 2 vol. par mois.
On continue de s'infcrire pour cette Collection
à Paris , rue & hôtel Serpente , chez Cuchet ,
Libraire , Editeur des OEuvres de le Sage , 15 v.
in-8 ° . , avec Figures ; de celles de l'Abbé Prevoft,
idem ; & du Cabinet des Fées , 37 vol. in- 89 . &
in- 12 , avec & fans Figures.
·
COLLECTION Universelle des Mémoires particuliers
relatifs à l'Hiftoire de France . Tome
XXXV ; in-8 ° . A Londres ; & fe trouve à Paris,
rue & hôtel Serpente.
Ce Volume contient la fuite des Mémoires de
Villars.
LA Galerie Françoife , hommages de famille
d'amitié & de fociété , contenant un grand nombre
de Pièces de vers , Chanfons , Couplets pour
Etrennes , Bouquets , Compliméns , Félicitations de
mariage , &c. &c .; appropriées aux différentes
circonftances ; 335 pages. A Paris , chez Royez ,
Lib. , quai des Auguftins.
ETRENNES d'Amour ; par M. Lablée , édition ,
ornée de Gravures. Même adreffe que ci- deflus ."
L'ART de Ecriture fimplifié ; par le Sieur ,
Brazier , Ecrivain du Cabinet du Roi , rue Montmartre
, près S. Euftache , N. 11 .
Se vend à Paris , chez l'Auteur ; Petit , Lib. ,
au Palais - Royal , 2e . galeric en entrant par la
cour , No, 2503 Niodot , Graveur & Md . Pape- :
tier , rue du Four- Saint-Germain , N° . 92.,
ZOROASTRE , Confucius & Mahomet , compamás
comme Sectaires , Légiflateurs & Moraliſtes ,
DE FRANCE. 189
avec le tableau de leurs Dogmes , de leurs Loix ,
& de leur Morale ; par M. de Paftoret , Confeiller
de la Cour des Aides , de l'Académie des
Infcriptions & Belles- Lettres , de celle de Madrid ,
Florence , Cortone , &c. 2c. édition . A Paris ,
chez Buiffon , Lib. , rue des Poitevins , Hôtel de
Mefgrigny.
Cette édition nouvelle juftifie les éloges que
nous avons donnés à cette eftimable Production ;
les recherches profondes , l'étendue des connoiffances
qu'elle fuppofe , l'ordre , la netteté qui y
regnent , le développement , l'appréciation exacte
de ces trois célèbres perfonnages ; tout a paru répondre
à l'importance du fujet.
LES Intrigues du Cabinet des Rats , Apologue
national , deſtiné à l'inftruction de la Jeuneffe &
à l'amufement des Vieillards. Ouvrage traduit de
T'allemand en françois ; & enrichi de 22 Planches
gravées en taille-douce ; in-8 °. de 148 pages. A
Paris , chez Le Roy , Lib. , rue S. Jacques ; & la
veuve Marchand , rue de la Barillerie , près le
Palais.
Cet Ouvrage très-ancien , écrit originairement
en allemand , a été traduit dans prefque toutes
les Langues. On prétend que le fonds en eft hiftorique
; & qu'il y eft queftion allégoriquement
d'un Comte du 9e. fiècle , qui fit du bruit par
fa tyrannie & fon hypocrific. On lit encore cet
Apologue avec plaifir.
PROCÈS- VERBAL des Séances de l'Affemblée
Provinciale de l'Orléanois , tenue à Orléans le 6
Septembre 1787 ; in -4 °. Prix , 1 liv. 16 fous. A
Orléans , de l'Imprimerie de Couret de Villeneuve';
& fe trouve à Paris , chez Née de la Rochelle
Lib. , rue du Hurepoix , près du pont S. Michel
-190
MERCURE
PROCÈS-VERBAL des Séances de l'Affemble
Provinciale des Duchés de Lorraine & de Bar ,
tenue à Nancy dans le mois d'Août 1787 ; in-4° .
Prix , 1 liv. 16 f. A Nancy , chez H. Hæner ,
Imprimeur du Roi ; & à Paris , chez Née de la
Rochelle , Lib . , rue du Hurepoix , près du pont
S. Michel.
•
RECHERCHES philofophiques fur l'origine de
la piété & divers autres fujets de Morale ; par M. le B. de B .. ; in- 12 . Prix , 1 liv. 16 f. br. A
Londres ; & fe trouve à Paris , chez Belin , Lib ,
rue S. Jacques ; la veuve Duchefne , même rue ;
& à Metz , chez Devilly , rue Fourniruc.
LE Sieur CHAUMONT
, Me. Perruquier
à Paris , honoré de l'Approbation de l'Académie
Royale des Sciences , pour quelques découvertes
avantageules dans fon Art , vient de
trouver une nouvelle manière de faire des Toupets
fans tiffu , feule dans fon genre. Cette nouvelle
manière repréfente fi parfaitement la naiffance
des cheveux , que l'oeil le plus fin croit les
voir fortir naturellement de la tête ; ils font fi
artiftement parfemés , qu'ils font illufion en repréfentant
la chevelure la mieux plantée. Ces nouveaux
Toupets s'identifient , pour ainfi dire , avec
Fa
peau par le moyen d'une Pommade attractive
qui les fait tenit fur la tête fans aucun inconvénient.
Sa Pommade fe vend 3 liv , le bâton dé
deux onces.
On peut de la province envoyer , en affranchiſſant
, un modèle de fon front , découpé en
papier , avec la couleur des cheveux.
Sa demeure eft rue des Poulies , à gauche par
la rue S. Honoré , la première allée.
DE FRANCE. 191
LOUIS - PHILIPPE - JOSEPH , DUC D'ORLÉANS ,
premier Prince du Sang , né en 1747. Prix , 1 l.
4 fous ; colorié , 3 liv. A Paris , chez Legrand ,
Graveur , rue Galande , No. 74.
CARTE du Gouvernement de Tauride , comprenant
la Krimée , les villes & forts de Kinburn , Oczakow
, Kerſon , & tous les pays aux environs jufqu'aux
extrémités de la mer d'Azow , pour fervir
au théatre de la guerre entre les Turcs & les
Ruffes. Dreffée principalement d'après la Carte
manufcrite , levée fur les lieux par les Ingénieurs
Ruffes , pour le voyage de Sa Majefté l'Impératrice
de Ruffic ; & affujettie aux Obfervations aftronomiques
de MM. de l'Académie Royale des
Sciences de Pétersbourg ; par le Sr. Dezauche ,
Géographe , & fucceffeur des fieurs Delifle & Ph.
Buache , premiers Géographes du Roi , & de l'Académie
Royale des Sciences. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Noyers. Frix , 2 liv.
Cette Carte , qui a le mérite de l'exactitude ,
tire un nouvel intérêt de la circonstance actuelle ,
Poft equitem fedet atra cura :
Le chagrin monte en croupe , & galope avec luf.
ESTAMPE à la manière Angloife , de 10 pouces
de haut fur 14 de large , gravée d'après A. E..
Gibelin , par Et. Beillon . A Paris , chez Jauffret ,
rue de la Fertoneric , No. 2, Prix , 3 liy,
Cette Eftampe repréfente un fujet fingulier &
neuf pour la Peinture. L'Artifte a ajouté à l'idée
du fujet ; ce n'eft pas feulement le noir chagrin
en croupe derrière le Cavalier ; c'eft te chagrin
dévorant cramponné fur le dos du cheyal, & tenant
au coeur le malheureux jeune homme qui
précipite ça vain le galop du courfice,
192 MERCURE DE FRANCE.
Du Répertoire de la Loge Olympique , fix
Symphonies à divers Inftrumens ; compofés par J.
Haydn , Cuv. 51e. , gravé d'après les Partitions
originales appartenant à la Loge Olympique. Prix ,
15 liv. s chacune de ces Symphonies fe vend féparément
3 liv. A Paris , chez Imbault , rue S.
Honoré , entre l'Hôtel d'Aligre & la rue des Pou
lies , No. 627.
Ces Symphonies , du plus beau caractère &
d'une facture étonnante , ne peuvent manquer
d'être recherchées avec le plus vif empreffement
par ceux qui ont eu le bonheur de les entendre ,
& même par ceux qui ne les connoiffent pas. Le
nom d'Hayn répond de leur mérite extraor
dinaire.
A
TABLE.
M. l'Abbé de Lille. 145 Le Mentor vertueux.
Conte. 146 Diogène à Paris.
Imitation.
Epigramme.
Charade, Enig & Log.
Almanach Littéraire.
Alphonfe d'Inange.
160
163
167
Ibid . Académ. Roy. de Mufiq 176
147 Variétés.
148 Comédie Françoife.
179
150 Comédie Italienne. 183
156 Annonces & Notices . 186
APPROBATION.
JAT lu , par ordre de Mgr . le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 26 Janvier
1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en
empêcher l'impreffion . A Paris , le 25 Janvier
1788 .
RAULIN.
COURT RÉSUMÉ
·
des principaux Evènemens politiques de
l'année 1787.
PEU d'époques feront plus mémorables dans
l'Hiftoire ,que celle qui vient de s'écouler . L'Affemblée
des Notables en France , les conjonctures où
s'eft trouvée cette Monarchie , les incidens qu'ont
fait naître les moyens préfumés néceſſaires à la
reftauration de fes Finances la guerre civile des
Provinces-Unies , la révolution & le changement
de fyftême qui en ont été la fuite , les armemens
du Roi de Pruffe & de l'Angleterre , fuivis des
mêmes mouvemens en France , & enfin diſcontinués
par-tout , en vertu d'une Convention pacifique
, fignée au moment où l'on croyoit cette
partie de l'Europe embrafée de nouveau ; les
troubles des Pays-Bas , non moins finguliers par
quelques-unes de leurs caufes , que par leurs variations
& leur iffue ; enfin , la rupture fi longtemps
différée entre la Porte Ottomane & la Ruffie
,fourniroient fans doute un texte intéreffant de
réflexions & de récits . Mais , privés de la liberté
de remplir à cet égard l'attente de nos Lecteurs
circonfcrits dans les triftes limites d'une narration
toujours imparfaite & précipitée , quel intérêt pour
roit réfulter d'une répétition abrégée de faits , la plupart
très-récens , & déja expofés dans ce Journal
avec plus de développement ? Hors de pofition à
pouvoir déduire des vérités qui dans 25 ans , peutêtre
, ne feront pas encore bien éclaircies , nous avons
du moins dirigé cette rédaction de manière à préferver
la crédulité publique , des piéges journaliers
que lui tendent les Papiers publics , en pro-
No. er Janvier 1788. •
5
a
?
2 )
pageant des nouvelles & des jugemens dont la
fource n'eft jamais pure .
Ce n'eft pas feulement par de vives Commotions
publiques , que l'année dernière fixera l'attention
des Hiftoriens, L'influence , peut- être beaucoup
trop grande , de l'ambition commerciale fur
la politique intérieure & extérieure , a produit de
nouveaux Traités & de nouveaux rapports. L'an
neau qui l'an paffé rapprocha les liaiſons d'induftrie
entre la France & l'Angleterre , s'eft fortifié
par des Conventions additionnelles ; mais le premier
avantage de cette Union ayant d'abord paru
refter au plus entreprenant , des murmures fe font
élevés dans quelques Provinces du Royaume ,
comme fi la nature avoit condamné l'induſtrie nationale
à lutter trop inégalement contre nos voifins.
Heureufement cet aveu d'inhabileté volontaire
n'eft pas une preuve d'impuiffance ; l'efprit
du Commerce , la patience , l'émulation , l'économie
ne font point des dons réſervés à la feule
Angleterre fes moyens n'étant pas, exclufifs , il
feroit étrange qu'en les adoptant , fes bénéfices le
fuffent également. Le Commerce du Nord offre la
même concurrence , & fourniroit les mêmes réflexions.
Le Traité récent de la France avec la
Ruffie a diminué le défavantage de nos Négocians
dans ce trafic , & lui a donné quelque fureté.
Pour en apprécier l'utilité , il fuffiroit d'oppofer
aux raifonnemens de ceux qui la conteftent , les
efforts par lefquels les Anglois ont tenté de prévenir
cette tranfaction. Celle dont ces heureux
Infulaires jouiffoient dans le même Empire , refte
toujours fufpendue. Il eft même affez remarquable
que , s'écartant en cette occafion de leurs préjugés ,
ils aient arrêté par des obftacles politiques le renouvellement
de ce Traité , & fubordonné cette
fois les intérêts du Commerce à ceux de l'Etat.
:
( 3 )
En ce moment , on diftingue encore en Europe
un autre objet d'émulation , tardive il est vrai
moins importante par une fuite de ce retard même,
mais digne en tous fens de la juftice & de la fageffe
des Souverains ; nous parlons de la tolérance.
L'Allemagne entière , fi l'on en excepté la
Bavière , a renoncé aux maximes du 16°. fiècle .
A la liberté de confcience dont jouiffoient les Diffidans
dans la plupart de fes Principautés , elle a
ajouté la liberté de leur culte , & même en quelques
endroits , le partage des emplois civils . Dans
la Seffion dernière , nous avons vu le Parlement
Britannique près d'accorder aux Non - Conformiftes
, je ne dis pas la tolérance civile , dont ils
jouiffoient déja dans toute fon étendue , mais encore
la tolérance politique , qui en détruiſant l'acte
du Teft & celui de Corporation,, eût mis leurs.
Sectes dans une égalité prefque parfaite avec la
Religion dominante. Cette grande queftion , difputée
de part & d'autre avec autant de profondeur
que d'humanité , n'a pas été jugée très - définitivement.
Quoique l'Innovation propofée ait eu.
contre elle la pluralité des Communes Britanniques ,
& les hommes les plus murs de cette Affemblée ,
il eft à croire qu'on la remettra tôt ou tard en
examen , avec des réferves qui la rendent généralement
admiffible. Il eft doux d'avoir vu quelques
mois après le Gouvernement François porter aufh
fon attention fur les Proteftans du Royaume , &
affurer par une loi permanente les premières conditions
de l'exiſtence naturelle de ces Sujets , dont
les plus doux liens de la nature , les rapports domeftiques
les plus intéreffans au bon ordre & à la
fociété , reftoient foumis à une incertitude , à quelques
égards , pire que la profcription.
La régularité avec laquelle nous avons tâché
de recueillir les principaux débats du Parlement
a ij
( 4 )
de la Grande-Bretagne , a dú inftruire nos Lecteurs
des efforts de cette République dans fon adminif
tration intérieure , pour améliorer le régime de fes
Finances , pour en fupporter le fardeau fans déffécher
les fources de la profpérité publique , &
pour mettre la Nation en état de foutenir à-la-fois
des impôts multipliés , la confiftance de fon crédit
, les reffources d'un trafic immenſe , fes pertes
dernières , par un redoublement d'activité ; fa place
dans le fyftême politique , par fes opérations légiflatives
autant que par fes négociations.
Il étoit
réfervé au fils même du Comte de Chatham , de
reproduire en Angleterre ce phénomène d'un concert
de volontés , du filence de l'efprit de parti ,
d'un aveu unanime des talens , comme de la pré¬
voyance d'un Miniftre. En mettant le fceau de l'eftime
& de la confiance , générales à l'adminiftration
de M. Pitt , l'année dernière a affermi dans
fes mains un gouvernail auquel la Nation voit fa
gloire attachée.
Paffant fur les véritables caufes qui ont appelé
le Roi de Pruffe à un rôle fi décififdans les fcènes
funeftes de la Hollande , nous remarquerons que
jufqu'ici les principes de fon illuftre Prédéceffeur
ont confervé leur Empire dans le régime intérieur.
( 5 )
Les changemens même qui ont modifié quelques
parties de l'ancienne adminiftration , fe reffentent
encore du refpect qui lui a furvécu . On a vu dans
ces réformes une timidité prudente ; on a craint
d'ébranler la clef même de l'édifice , en en déta
chant quelques pierres qui le défiguroient. Mais
l'un des Miniftres de cette Monarchie homme
d'Etat & Citoyen , également propre à la conduite
des intérêts politiques , & à illuftrer une
Académie , eft lui-même l'Hiftorien de l'Adminiſtration
Pruffienne. Chaque année nous préfentons
à nos Lecteurs ces Tableaux périodiques , qui
rendroient ridicules d'informes croquis tracés par
la main d'un Etranger.
La réſiſtance des Provinces Belgiques aux innovations
introduites dans leurs Coutumes conftitutives
, a paru à quelques efprits inattentifs une
étincelle du volcan qui embrafoit la Hollande ; on
a cru que celle ci , en électrifant fes voifins , lear
communiquoit un enthouſiaſme de liberté. A la
vérité , les fymptômes d'échauffement ont été
prefque les mêmes dans les deux contrées ; mais
le principe en étoit très-différent. Dans les Pays-
Bas on s'oppofoit à une réforme ; dans les Provinces-
Unies on l'entreprenoit : là , on étoit armé
pour défendre des lois jurées ; ici , pour fubftituer
une nouvelle conftitution à celle qui s'étoit affermie
par fes abus même , & dont l'ébranlement
feul mettoit en péril la fureté publique & particulière.
Les Pays-Bas Autrichiens ont défendu les
abus comme les lois mêmes. Dans leur défiance ,
ils ont envifagé du même oeil des atteintes à leurs
droits fondamentaux , & des changemens dans la
police publique , que les lumières du fiècle , l'expérience
, une utilité préfumée , avoient ordonnés
autant que la volonté de l'Empereur. Déja l'Eua
j
( 6 )
rope, à la vue des Brabançons armés , de quelques
fcènes tumultueufes , & d'une armée Impériale en
mouvement , s'attendoit à voir enfanglanter ce)
théâtre où l'on ne s'étoit encore battu qu'en écri- ,
tures , lorsqu'à l'inſtant des réfolutions les plus
fermes , le Cabinet de Vienne a tout-à-coup abandonné
fes projets , & fait rétrograder fes troupes .
Cette révolution auffi fingulière qu'inefpérée ,
doit être , à ce qu'il femble , attribuée à un autre
évènement non moins inattendu , c'eft-à - dire , à la
déclaration de guerre de la Porte Ottomane contre
la Ruffie.
>
L'Europe entière favoit d'avance le contenu du
Manifefte de la 1ere, de ces deux Puiffances , puifque
les évènemens qu'on y rapporte avoient été de
notoriété publique. En obfervant ces différens interminables
, que des Traités continuels ne terminoient
point, on fe demandoit quelle feroit enfin
Fiffue de cette guerre de Conventions , dont chacune
donnoit lieu à de nouveaux empiétemens
ou à de nouveaux troubles. Lorfqu'on vit l'Impératrice
de Ruffie réalifer la fable de Sefoftris , partir
en pompe des climats glacés de la Finlande , pour
aller étonner de fa préfence vers la mer Noire , le
fucceffeur des Selim & des Soliman , pénétrer dans
ces déferts nouvellement conquis, avec un cortège
auffi redoutable qu'éclatant , reçue aux bords du
Niéper par un Roi de Pologne , en Tauride , par
un Empereur d'Allemagne ; lorfque , dis-je , on vit
s'exécuter cet augufte pélerinage qui paroîtra romanefque
aux Critiques à venir , on fe demanda
à quoi tendoit une démarche fi extraordinaire ? A
un couronnement folennel ? route cérémonie s'eft
réduite à une priſe de poffeffion fous la fauvegarde
de 40 mille hommes. A des conquêtes ultérieures
on a feulement fortifié le foupçon de ce
projet. A un appareil propre à intimider les Ottot
( 7 )
mans, inquiétés par de nouvelles requifitions ?
Quels qu'aient été les motifs fecrets de ce voyage ,
on étoit loin d'en prévoir la fuite immédiate. A
peine l'Impératrice de Ruffie rentroit dans fon palais
de Pétersbourg , que fon Envoyé à Conftantinople
étoit enfermé , la mer Noire couverte de
vaiffeaux Ottomans , les troupes du Grand Seigneur
en marche , & la guerre portée fur ce territoire
qui venoit de retentir d'acclamations triomphales.
De quelque manière qu'on enviſage cette
politique de la Porte, on ne peut guère fe déguifer
que dix ans d'épreuves & d'inquiétudes n'aient
enfin amené fa dernière réfolution . Elle a été conduite
depuis un an , avec une activité , avec une
prévoyance , & en même temps avec une patience
fine , bien contraires à l'opinion des Européens
fur la nonchalance des Ottomans. Jufqu'ici , il eſt
vrai , ils n'ont pas tiré de l'heureuſe pofition où
ils avoient fu fe placer , les avantages décififs qu'ils
efpéroient. Les fuccès & les pertes font balancés
entre les deux Empires ; fluctuation qui ne peut
être longue , & à laquelle fuccéderont vraisemblablement
des faits d'armes plus confidérables . Suivant
les premières apparences , peu de guerres auront
été plus fanglantes . Les Ottomans défeſpérés
de leur humiliation précédente , avertis par de nouveaux
dangers , fe rendront difficilement à des négociations
pacifiques , qui ne leur rendroient ai
T'honneur ni la fureté.
a iy
( 8 )
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
TURQUIE.
De Conftantinople , le 15 Novembre 1787.
A NOTRE étonnement , 42 voiles de
notre flotte de la mer Noire font rentrées
à Bujuckderé , dans le canal , le 26 o&obre.
Ce retour inopiné s'étant fait fans ordres
& fans néceffité , le Public a partagé le
mécontentement du Gouvernement. Le
Vice- Amiral Haffan-Bey a été d'abord arrêté
& confiné à Synope ; enfuite on l'a
fait revenir , on l'a interrogé de nouveau ,
& étranglé le 12. On s'attend que la flotte
remettra bientôt à la voile fous un autre
Commandant. Les opérations du Pacha
d'Oczakof ayant également trompé l'attente
du Grand Vifir , le bruit court que
ce Commandant étant rappelé , le Kiflar-
Agafhy (Chefdes Eunuques noirs) eft allé
à la rencontre , & lui a demandé fa tête au
nom du Grand Seigneur. Le Mufti eft dépofé,
& remplacé par le Cadileskier de Roumelie.
( 9 )
Suivant les rapports du Ministère , nous
n'avons perdu dans la dernière campagne
qu'un feul vaiffeau de ligne , auquel le feu
prit par une imprudence , & qui ſauta
en l'air avec 240 hommes de l'équipage.
On travaille avec activité à la conftruction
de plufieurs vaiffeaux de guerre , trois
defquels , dont l'un de 80 canons , feront
lancés au premier jour.
Le Capitan-Pacha arrivé d'Egypte à
l'ifle de Rhodes , a fait demander à S. H ,
felon l'ufage , la permiffion de fe rendre
ici ; un Capigi-Bafchi lui a tout de fuite
porté les ordres du Grand Seigneur , &
le 12 il est entré dans le port avec fon Efcadre
de 26 voiles , une abondance de
provifions, &de groffes fommes d'argent.
Sa préfence , à ce qu'on croit , amènera
des changemens dans les opérations &
dans la politique du Ministère.
Le point invariable dont on femble
décidé à ne pas le départir , eft l'indépendance
de la Crimée , & le refus de toute
Ceffion ou indemnités , en cas que les
deux Cours Impériales en fiffent les conditions
d'un accommodement . Telle eft ,
à ce qu'on préfume , la réponſe ferme
& uniforme qui a été rendue fur les dernières
lettres du Cabinet de Vienne .
Quoique fes promeffes & fes négociations
duffent nous tranquillifer , en appa
a v
( 10 )
rence , fur les vues de cette Cour , on en
fuit tous les mouvemens ; on eft très- bien
inftruit de toutes fes opérations militaires ,
& la prudence à dicté les ordres envoyés
à nos Commandans en Servie & en Bulgarie.
On a fait paffer de la Macédoine
dans la Roumélie , tous les Janiffaires en
état de faire la guerre , & 25,000 recrues.
Le Divan a reçu depuis quelques jours
l'agréable nouvelle que les Tartares fe
font emparés de la fortereffe de Taman &
de Temerof dans la Circaffie , & qu'ils ont
fait prifonniers de guerre 1,800 hommes
de troupes Ruffes . Cette place eft trèsimportante
, tant par fa pofition fur la mer
d'Azof , que par fon port auffi large que
commode.
POLOGNE.
De Varfovie, le 11 Décembre.
Le Pacha de Choczim a notifié officiellement
au Comte Potocki , Commandant
de nos troupes en Ukraine , l'arrivée
, fous huitaine , du Khan de Crimée
avec 30 mille Tartares qui s'arrêteroient
trente jours fur la frontière , après quoi:
cette armée entreroit en Pologne , pour
éloigner les Ruffes des frontières Ottomanes.
Cette déclaration & ce délai font
des ménagemens pour la République , &:
l'invitent à la réflexion . On peut croireque
cette nouvelle apportée à S. M. , a
( II )
confterné les bons Citoyens , & même ceux
qui ne le font pas . Quelques-uns de ces
derniers , néanmoins , affectent de braver
les menaces de la Porte , & de la traiter
déja en ennemie .Quoique le Comte Potocki
ait garni quelques paffages de chevaux de
frife & de foffés , & qu'il ait, prefque entièrement
à fes dépens, élevé trois redoutes
vis- à- vis de Choczim , près de Szwaniec ,
ces foibles préparatifs ne diffipent pas les
inquiétudes générales . L'oppofition d'avis
n'eft pas moins grande que celle d'intérêts.
A l'idée d'envoyer une Députation
amicale à la Porte , a fuccédé celle d'une
Diète extraordinaire , puis d'une Confédération
générale. Malheureufement celle-
ci , à laquelle on parle de donner deux
Chefs dévoués au Parti qui s'eft livré aux
Ruffes , ne feroit que partielle , & par
conféquent peu légitime . Divers Magnats
puiffans fe préparent à lui oppofer , fi
elle a lieu , une autre Confédération.
A cette crife fe joint encore la crainte
d'une famine immédiate dans plufieurs
Palatinats. Ceux de Volhynie , de Podolie
, de Kiovie & de Bracklau , ont envoyé
ici une Députation au Roi & au Confeil
Permanent. Ces Députés ont exprimé
leur indignation des défordres & des
violences qui accompagnoient les fourni
nitures exigées par les Ruffes ; ils ont
a vj
( 12 )
peint leurs Provinces comme livrées à une
dévaftation fans exemple , & à une famine
prochaine , fi l'on n'y portoit un prompt remède
. Ils ont demandé qu'on formât du
moins un magafin général , où chacun porteroit
fes grains fuperflus , & d'où on les
conduiroit à l'armée Ruffe . Par ce Mémoire
énergique , il paroît que celle- ci
enlève à-la-fois les denrées & les Payfans
qui les tranfportent .
Après de longues Délibérations , le
Confeil n'a pris aucun parti encore , &
les Députés reftent fans réponſe..
D'auffi triftes conjonctures raffemblent
en cette Capitale plus de Seigneurs qu'on
n'en voit ordinairement.
Suivant les derniers avis , les poftes
avancés du Feld- Maréchal Comte de Ro- .
manzof fe trouvoient , le 24 novembre ,
à Mohilow. Vis - à - vis , de l'autre côté du
fleave , étoit , à ce qu'on ajoute , un Corps
d'armée fous les ordres d'un Pacha à trois .
queues.
ALLEMAGNE.
De Vienne le 14 Décembre. "
Nos troupes fe font concentrées de
plus en plus fur les bords de la Drave ,
depuis Effek jufqu'à Semlin, Les Officiers
, qui ont dû laiffer leurs bagages fur
les chariots , n'ont avec eux que les
chofes néceffaires. Comme ces troupes
( 13 )
font très- ferrées , leur nombre & leur pofition
doit les incommoder ; toute durée
de cette concentration expoferoit l'armée
à des maladies qui font déja d'affez
grands ravages ; auffi l'on s'attend à quelque
expédition prochaine , quoique cependant
nos rapports pacifiques avec les
Ottomans n'aient été troublés , ni par la
moindre hoftilité de leur part , ni par
aucune déclaration de guerre. Ils ne s'endorment
pas à la vérité fur nos mouvemens.
Le Pacha de Belgrade a pris fes
mefures fans les annoncer dans les Gazettes
il fait furveiller les bords de la
Save & du Danube ; il a fortifié fa garnifon
, & doublé les fentinelles . Du côté de
Widin , les Ottomans reçoivent des renforts
journaliers de l'Anatolie , & on les
fuppofe aujourd'hui au nombre de 30
mille , dont 10 mille Spahis.
Ces difpofitions annoncent peu le fuccès
d'un coup de main , que les Gazettes
de cette ville & d'ailleurs croient néanmoins
fi aifé , qu'elles promettent à l'Empereur
, au nom de ſes Généraux , d'enlever
Belgrade en 24 heures , & de culbuter
avec trois régimens la garnifon & la fortereffe.
Le 12 novembre dernier , Antoine Zer
piaco , Potier , eft mort à Neukirchen en
Hongrie , âgé de 115 ans.
( 14 )
De Francfort -fur-le-Mein , le 20 Décembre.
« Diverfes lettres de Vienne portent la
» nouvelle très -étrange que trois colonnes
» de troupes de l'Empereur , qui fe trou-
» voient fur la rive gauche du Danube ,
» ont effayé de furprendre Belgrade ; que
» l'une de ces colonnes s'eft égarée dans
» fa marche , & qu'elle a été fort mal-
» traitée par les troupes Ottomanes. Cet
» évènement eft rapporté fi diverſement ,
» qu'il femble prudent d'en attendre la
» confirmation ; mais une action quel-
» conque entre les troupes Impériales
» & Turques annonce une rupture dé-
» cidée ; & un échec , quelque léger qu'il
» foit dans la circonftance actuelle , peut
» être la première étincelle d'une guerre
vive entre la Porte & la Maifon d'Au-
» triche alliée de la Ruffie . Cependant
» nous répéterons encore que l'agreffion
» fubite & fpontanée de l'Empereur eft
" regardée comme une démarche inat-
» tendue & invraisemblable. »
Malgré les doutes que peut faire naître
ce projet de furprife tenté fur Belgrade
nos lettres particulières de Vienne du 15 ,
en rapportent des circonftances qui prouvent
au moins combien ce bruit s'eft accrédité
dans cette Capitale.
« Les dernières lettres de Conftantinople ;
" nous mandent nos Correfpondans , avoient
( 15 )
"
» confirmé que la Porte ne vouloit entendre à
» aucun arrangement , à moins que la Ruffie
» n'abandonnât la Crimée. Ces nouvelles ne
» parurent ici nullement favorables à la conferva-
» tion de la paix. On crut même la guerre
telle-
» ment décidée , qu'il fe fit des paris confidérables
• qu'elle feroit déclarée avant la fin de janvier.
» En même temps on apprit que plufieurs
régimens de l'armée de Hongrie , fe portoient
» en diligence vers Semlin. Le 5 , on fit partir
» d'ici de nouveaux convois militaires très con-
» fidérables ; le travail des épuipages de campagne
» du Feld - Maréchal Lafcy fut accéleré , & la
» réunion de tant de mefures précipitées , à
l'approche de l'hiver fit conjecturer qu'on pro-
» jetoit un coup de main fubit.
»
"
"
" En effet, on vient d'apprendre que les troupes
» de l'Empereur ont tenté de s'emparer de Bel-
» grade dans la nuit du 2 au 3 de ce mois ; mais
» que cette entreprite a échoué , les Généraux
" Alvinzy & de Gemmingen étant arrivés trop
» tard pour foutenir le Général de Clairfait , qui
» a été forcé de fe retirer avec perte. On ajoute
» à cette nouvelle quelques particularités. Trente
» hommes déterminés , dit- on , s'étant introduits
» dans la fortereffe de Belgrade , avoient promis
» d'en ouvrir les portes à minuit aux troupes des
" Généraux de Clairfait & de Gemmingen , qui
» cette même nuit devoient paffer le Danube.
» Le Corps du Général de Clairfait exécuta en
effet ce paffage vis-à - vis de Belgrade ; mais le
» Corps du Général de Gemmingen , qui devoit
» traverfer le fleuve au deſſus de la ville , toucha
" dans l'obfcurité fur des bancs de fable , &
» n'arriva pas à temps. En conféquence , le Gé-
» néral de Clairfait fe trouva trop foible pour
» exécuter feul l'entreprife projetée ; les Turcs
( 16 )
» parurent de toutes parts , & il fe vit obligé de
» hâter fa retraite. On parle de 300 hommes de
» nos troupes qui ont péri dans le Danube ; on
» ignore le nombre de ceux qui peuvent avoir
» été pris ou qui fe font égarés ; mais on affure
» que le régiment d'Efterhazy a infiniment fouf-
» fert .
» Le Général de Rouvroy , eft arrivé ici en
» toute diligence venant de la Hongrie , & a eu
» une longue conférence avec l'Empereur . Le
» bruit court que S. M. a fur le champ renvoyé
» à Peter - aradin l'Officier porteur de ces
» fâcheufes nouvelles , avec ordre aux Généraux
d'inveftir Belgrade en règle. »
L'Archevêque- Electeur de Cologne eft
arrivé ici le 12 , & a continué le lende
main fa route pour fe rendre à Vienne .
On débite que l'Empereur fe propoſe
de réformer , de concert avec les Etats
d'Allemagne , la procédure civile & criminelle
dans l'Empire. On ajoute que l'on
prendra les meſures les plus propres pour
faire terminer dans l'efpace de deux années
, les procès les plus diffus & les plus
importans.
ITALI E.
De Livourne , le 12 Décembre.
Nous favions l'arrivée du Capitan-Pacha
à l'ifle de Rhodes ; & les derniers avis de
Conftantinople , en date du 14 novembre ,
nous apprennent fon entrée dans cette
capitale de l'Empire , où il a été très-bien
reçu du Grand Seigneur. Peu de jours
( 17 )
après , à ce qu'on ajoute , cet Amiral devoit
partir pour l'ifle de Metelin , dont il
vifiteroit les conftru &tions , & où l'attendoient
inceffamment 2 frégates neuves ,
achevées fur les chantiers de cette ifle .
L'Amiral Ottoman compte raffembler
dans la mer Noire une flotte de foixante
vaiffeaux , dont trente de ligne : les Ruffes
n'en ont pas autant à beaucoup près .
A ce qu'on croit il ne tardera pas
à remettre en mer & à fe rendre dans
les eaux d'Oczakof. Le vaiffeau Ruffe
pris dans le canal étoit déja radoubé , &
devoit faire partie de l'efcadre Ottomane .
9
"
On affure que le Chevalier Lombard
qui s'étoit battu avec tant de courage fur
la frégate Ruffe qu'il commandoit , a été
coulé à fond par les Ottomans , & a peri ,
ainfi que cent Grenadiers Ruffes qui fe
trouvoient fur la frégate.
La Baronne d'Herbert , époufe de l'Internonce
Impérial à Conftantinople , eft
arrivée de Malthe en ce port , avec fa
famille , le 9 de ce mois , à bord d'une
polacre Françoife , après 26 jours de traverfée.
Cette Dame compte paffer l'hiver
à Pife .
Pendant l'ouragan qui a défolé le territoire de
Gênes , le 12 novembre , un petit garçon âgé de
neuf ans fut faifi d'une frayeur fi grande , qu'il
en eut des convulfions & la fièvre. Peu de temps
après les fymptômes de l'hydrophobie s'étant
( 18 )
manifeftés chez lui , on le transféra au grand
hôpital de Pammatone , où , malgré les plus
prompts remèdes il fuccomba à fa maladie. Sa
mort fut précédée & accompagnée de tous les
caractères qui diftinguent l'hydrophobie ; & quoique
l'on ait fait toutes les perquifitions poffibles
pour favoir s'il avoit été mordu de quelque chien,
tout ce qu'on a pu apprendre , c'eſt qu'il avoit
reçu il y avoit plus d'un an, un coup de patte
d'un chien , qui lui fit une légère égratignure
entre le front & les fourcils. A peine l'enfant futil
expiré , qu'il lui fortit des narines deux houppes
de lombrics ou vers. On réfolut alors d'ouvrir
fon corps , & on trouva tous les conduits inteftinaux
remplis de vers jufqu'au haut de l'oefophage ,
d'où n'ayant pu fortir , attendu l'étranglement que
Phydrophobie occafionne dans cette partie , ils
avoient pris iffue par les narines .
GRANDE- BRETAGNE,
De Londres , le 25 Décembre.
Le 17 , à ce que rapportent nos Papiers
, l'ordre eft arrivé à Portsmouth det
réduire fur le champ à 400 hommes , les
équipages des vaiffeaux de 74 canons ;
& à 300 hommes , ceux des vaiffeaux de
64. Cette réduction a dû s'effectuer le
lendemain.
L'Amirauté a fixé le nombre des vaiffeaux de
garde à Portſmouth ; ce feront , le Barfleur de 98 ,
fur lequel fera arboré le pavillon Amiral ; le Coloffus
, le Bedford, le Pégafe , le Goliath & le
Magnificent, de 74 canons chacun.
L'établiffement de paix à Plimouth , confiftera
en fix vaiffeaux de garde ; favoir , l'Impregnable
le Cumberland de 74 , & de quatre autres
de 90 ,
( 19 )
du même rang que ce dernier , qui feront jugés
être dans le meilleur état.
Le Chevalier Francis Drake , Contre-
Amiral , a baiffé fon pavillon qui flottoit
fur le Barfleur de 90 canons , & Lord
Hood, en qualité de Commandant du port
de Portſmouth , y a fubftitué le fien .
Il a été envoyé des ordres à Chatham
de hâter la conſtruction du Royal George
& du Queen Charlotte de 110 canons . Le
premier eft déja fort avancé , & on préfume
qu'il pourra être lancé l'été prochain .
On a expédié , le 20 , de St. James
des dépêches à la Régence de l'Electorat
d'Hanovre .
Le Bureau de la Tréforerie a préfenté ,
le mardi , à la Chambre des Communes
, l'état fommaire général , tel qu'il
fuit , des revenus & des dépenfes publiques ,
du 10 octobre 1786 au 10 octobre 1787.
Revenu provenant des
Douanes .
de l'Accife .
du Timbre .
?
liv. sterl . sch. der .
7.11 4,172,341
6,156,797 4 9
1,168,236 16 7
Revenus divers & cafuels
. 1,892,879 11 8
Taxes fur les Terres
& fur la Drêche .. 2,614,000
Total du revenu
public ... 16,004,255
( 20 )
Total des dépenfes
annuelles jufqu'au
10 mai proch. inclufivement
• •
15,500,000
Surplus libre , après
avoir prélevé le
million fterl. confacré
à l'amortiffement
annuel de la
dette nationale ..
504,255
Les Gazettes de l'Oppofition , qui contrôlent
tous les comptes de M. Pitt , qui
les trouvent conftamment fallacieux , mal
fonnans , fimulés , & qui favent toujours
au jufte les erreurs de décimales qui échappent
à la Tréforerie , n'ont pas manqué
de rencontrer dans l'état qu'on vient de
lire , des doubles emplois de recette &
des omiffions de dépenfe ; mais jufqu'à
ce que ces raifonnemens foient étayés de
quelques preuves juftificatives , nous en
ferons grace à nos Lecteurs .
Dans fa dernière Affemblée , la Compagnie
des Indes a déclaré fon dividende.
de fix mois , qui refte fixé à quatre pour
cent .
Les Commiffaires de l'Accife ont eu avec le
Miniftre une conférence qui a pour but , dit-on,
de foumettre l'article du tabac à la direction de
PAccife , au lieu de celle de la Douane. D'autres
( 21 )
prétendent qu'il eft queſtion de tranfporter fur la
drêche une partie des droits exiftans ſur la bière.
Il y a ordre d'équiper fur le champ un
vaiffeau armé de 14 canons , pour efcorter
la première flotte qui tranfportera les
criminels à Botany- Bay , & dont le départ
eft fixé au mois de mars prochain .
Parmi les exemples d'émulation pour
le fervice public , qu'on remarque dans
quelques familles illuftres , on cite entre
autres celui des quatre frères du Duc de
Leinfter , de la maifon de Kildare - Fitz
Gerald , & neveu du Duc de Richmond.
Son frère puîné , Lord Henri Fitz- Gerald,
fervoit dans les troupes de terre aux Indes
occidentales , où le troifième , Lord
Charles , commandoit une frégate. Lord
Edward Fitz- Gerald étoit également Officier
dans l'armée ; & le cadet , Lord
Gerard , Garde - marine à bord d'un vaiffeau
de ligne.
==
Il s'eft formé une fociété nombreuſe
ici , en d'autres villes , & en plufieurs
Comtés , pour propofer au Parlement l'abolition
de l'esclavage des Nègres. On a
recueilli déja des foufcriptions confidérables
pour fuivre cette noble entrepriſe ,
dans laquelle fe diftinguent la ville & l'Univerfité
de Cambridge . M. Wilberforce ,
très-refpectable & éclairé Repréfentant du
Comté d'Yorck , fera la metion , à ce fu(
22 )
jet , dans la Chambre des Communes.
Un anonyme fait à cette occafion la remarque
fuivante.
« La Société pour l'abolition de l'esclavage ,
» actuellement préfidée par M. Granville - Sharp ,
» trouvera furement un puiffant foutien dans la
Chambre Haute , en la perfonne de l'Evêque
» de Londres ; on fe rappelle la fenfibilité & les
» principes eftimables qu'il a déployés dans fon
» fermon fur le commerce des Nègres , lorfqu'il
» occupoit le Siège de Chefter. Les Membres
» de cette Société font de chauds amis de la
» liberté , & ne négligent rien pour la rétablir ;
» mais nous ne pouvons nous diffimuler , que
» toute la fortune , le néceſſaire même de beau-
» coup de gens , fe trouvant affis fur le produit
» des plantations & le travail des Efclaves , il
» eft bien à craindre de voir évanouir les espérances
» que le zèle de la Société avoit fait concevoir.
» Au refte , tout homme doit faire des voeux
» pour le fuccès d'une fi noble entrepriſe.
» Nous ne favons pas fi le nombre d'efclaves
" importés annuellement dans nos plantations des
" Indes occidentales a jamais été déterminé avec
» exactitude ; mais ce calcul à été fait pour la
» Jamaïque , & il en résulte, qu'on a importé
» annuellement 7000 Nègres , & même quelque-
» fois plus dans cette feule île.
» Les petits aperçus que nous allons donner ,
» & que nous tirons d'une fuite de lettres qu'un
» homme fort inftruit a publiées dernièrement
» fur la traite des Nègres , prouvent évidemment
» à quel point ce commerce s'eft accru : - «En
» 1761 , dit-il , le nombre de Nègres ou d'Ef-
» claves à la Jamaïque , montoit à 146,000 ;
» en 1768 il étoit porté à 166,904 , de forte
( 23 )
» qu'il y a eu en 7 ans , pour cette feule île
» un accroiffement de près de 21,000 . » Affuré-
» ment il ne s'enfuit pas de toute néceffité , que
» ce commerce ait fuivi par-tout la même progreffion
; cependant on ne peut douter qu'il
ne foit accru jufqu'à un certain point , même
» depuis la date énoncée ci-deffus. »
"
Il s'eft formé à Philadelphie une Société
d'humanité ( humane Society) correfpondante
de celle de Londres , fur
les mêmes principes & pour le même
objet , les fecours à donner aux Noyés ,
Afphyxiés , &c. Cette Société Américaine.
a reçu du Docteur Lettfom Tréforier de
la Société de Londres , une lettre fur le
généreux M. Howard , dont les détails
font auffi touchans que finguliers.
« De retour de Conſtantinople , écrit le Docteur
Lettfom , M. Howard a refufé tous les
» honneurs publics qu'on vouloit lui décerner ,
» ce qui a arrêté la foufcription & l'accroiffe-
» ment du fonds deſtiné à lui ériger une Statue.
» Sur 1500 livres ſterling , on en a réclamé plus
» de 500 ; nous ne favons pas encore à quoi le
» refte fera appliqué. Malgré fes refus , M. Ho-
>> ward a paru très-fatisfait du motif qui infpiroit
» la nation , & fenfible au prix que la réconnoif-
" fance vouloit mettre à fes travaux. J'ai eu le
» bonheur de le tenir au moins trois heures dans
> mon cabinet à fon arrivée ; mais c'eſt en vain
» queje lui ai amené des perfonnes de la première
» diftinction ; il eft inébranlable dans fa réfolution ,
>> & refufe conftamment la Statue qu'il a fi bien
méritée. Il n'a encore rien publiéde fon Voyage
( 24 )
"» en Afie , auquel il compte joindre au moins
30 gravures. A peine eft-il refté ici un mois ;
» fon zèle philanthropique le preffoit de paſſer en
» Irlande , où il eft actuellement occupé à la vifite
» des prifons. Cependant je fais de lui- même que
fon manufcrit eft en état d'être imprimé. Il avoit
» heureuſement plufieurs copies de fes remarques
dépofées dans différentes caffettes . Rien n'avoit
fouffert dans le cours de fes longs voyages. Le
" fort lui réfervoit de faire une perte fenfible à
" fon coeur
dans fon pays même . Arrivé à
» Londres , & defcendant de la voiture publique
9 dans la rue de Bishopfgate , pour prendre un
un
carroffe de place , au moment même qu'il y
» faifoit charger fes malles , il lui en a été volé
» une qu'il n'a jamais pu recouvrer . Outre u
» double de fon manufcrit , elle contenoit 35
" guinées & une montre d'or. Un de mes amis
» qui vifita le lendemain la prifon de Newgate ,
» apprit d'un des détenus , que tous les papiers
» avoient été brûlés. Qu'on me permette de faire
» obferver en paffant , qu'il faut que ces fripons
» aient des intelligences & dess communications ,
» pour être. fi bien inftruits. M. Howard n'avoit
» point de double des obfervations fur le Lazaret
» de Marfeille ; par bonheur que les deffeins
» & les plans fe font trouvés dans la malle
échappée aux voleurs. Il m'a dit qu'il en faifoit
» tant de cas que s'ils lui euffent été pris , il
» feroit plutôt retourné à Marſeille pour les
» deffiner de nouveau. L'entrée du Lazaret eft
» défendue aux étrangers , & ce n'eft que par
» un ftratagême fingulier , que M. Howard a pu
» s'y introduire neuf fois fans être découvert,
» Ayant entendu dire à Marseille , qu'un pro
» teftant Anglois étoit renfermé dans une prifon
» d'Etat où ils eft défendu à tout étranger de
van s'introduire ,
»
y..
$
25
( 25 )
s'introduire , fous peine de galères perpétuelles ,
» la difficulté ne fit qu'enflammer l'enthoufiafme
» de notre voyageur ; il apprit le mieux qu'il put
» les êtres de la prifon , & particulièrement de
la chambre de l'homme qu'il vouloit vifiter.
» M. Howard eſt un petit homme , maigre ,
» mince, & qui reflemble à un François , à s'y
» méprendre. Il en adopta le coftume , paffa à
la hâte entre 24 fentinelles , & fe rendit où il
» vouloit fans être foupçonné. De retour de cette
» expédition , il enfit part à un Miniftre Anglois ;
» fon compatriote lui donna le fage confeil de
» difparoître fur le champ , en l'affurant qu'il
» feroit infailliblement découvert & arrêté , s'il
» fe haſardoit à paffer la nuit dans la ville. Il
» la quitta à la hâte , & fe rendit à Nice.
» Quand il arriva à P. , il étoit prefque onze
» heures du foir. Décidé à prendre la diligence
» de Bruxelles à trois heures du matin , il fit
» porter fa malle dans une auberge , où il ſe fit
» donner un lit pour prendre une heure ou deux
» de repos. A peine étoit il endormi , qu'il fut
» éveillé en furfaut par le bruit qu'on faifoit à
» fa porte. On l'ouvrit de force , & il vit entrer
» un homme en robe , précédé d'un domèſtique
» qui portoit deux bougies. Etes-vous Jean Howard,
» lui demanda-t-on gravement ? Je le fuis ,
répliqua l'Anglois. Voyagez-vous avec telle
» perfonne , qu'on lui dépeignit ? Je ne la connois
» pas , dit Howard. La même queſtion lui fut
» répétée , & il y fit la même réponſe , mais avec
» un peu d'humeur. Le perfonnage fit laiffer les
» bougies fur la table de la chambre , & fe
» retira. M. Howard s'étant habillé , gagna l'hôtel
» de L. Il y apprit que deux exempts étoient
» à fa pourfuite, mais il fit fi bien qu'il arrriva
» à Bruxelles fans être découvert.
No. 1. 5 Janvier 1788. b
( 26 )
»
» Il s'étoit propofé de paffer deux jours à Vienne.
" L'Empereur,ayant eu connoiffance de fon arrivée,
» defira le voir. Mais M. Howard, qui avoit trouvé
» les prifons conftruites fur un mauvais plan , &
> encore plus mal conduites par des perfonnes d'un
» grand crédit, tâcha d'abord d'éviter cette entrevue.
» Cependant il accéda enfin à la demande de
» l'Empereur , qui lui envoya un meſſage pour
» le faire prier de donner fon heure. Il fe rendit
» au Palais ; dès qu'on l'annonça , l'Empereur
» quitta fes Secrétaires , & fe retira avec lui
» dans un petit cabinet , où il n'y avoit ni tableaux
> ni glaces. C'est là que Jofeph reçut un homme
» qui n'a plié le genou devant aucun Monarque ,
» ni baifé la main d'aucun Roi ; c'eſt là qu'il enten-
» dit des vérités qui l'étonnèrent. Souvent il prit &
» ferra la main d'Howard , en lui témoignant.
» toute fa fatisfaction de le voir , & combien il
>> approuvoit fes fages confeils. Vous avez des
prifonniers , lui dit Howard , confinés dans des
cachots obfcurs depuis 20 mois ; on ne leur apoint
» encore fait leur procès , & peut-être fe trouveront-
" ils innocens. Quelque puiffante que foit V.M. ,
» Elle n'eft pas en état de les dédommager de certe
» violation des droits de l'humanité. Obfervons , à
» l'honneur de ce grand Prince , qu'on a fait des
» changemens dans les prifons , même avant le
» départ du généreux voyageur. »
»
-FRANCE.
7
De Versailles , le 28 Décembre.
Le Comte de la Luzerne , ci -devant
Gouverneur de Saint-Domingue & des
ifles Françoifes de l'Amérique fous-le-vent,
nommé par le Roi Secrétaire d'Etat au
département de la Marine , a eu , à fon
( 27 )
arrivée ici , le 22 de ce mois , l'honneur
d'être préfenté à Sa Majefté par l'Archevêque
de Toulouſe , principal Miniftre
d'Etat. Il a le lendemain prêté , en cette
qualité , ferment entre les mains du Roi.
M. Dambrai , nommé par le Roi à la
place d'Avocat - général du Parlement ,
vacante par la démiffion du fieur Joly de
Fleury, Procureur- général , a eu l'honneur
d'être préfenté à Sa Majefté , & de lui faire
fes
remercîmens .
De Paris , le 2 Janvier 1788..
Edit du Roi du mois de novembre
1787 , portant réduction des Offices de
Maîtres des
Requêtes .
« Les Offices de Maîtres des Requêtes de
» notre Hôtel , feront & demeureront fixés au
» nombre de foixante- fept ; les Offices dont la
» fuppreffion aura lieu en vertu de notre préfent
» Edit , feront rembourſés
deniers comptans ,
» en notre Tréfor royal , fur le pied de cent
» mille livres , prix auquel la finance defdits
» Offices à été fixée par l'article IV de l'Edit
» d'avril 1752 ; à l'avenir aucune Commiffion
» d'Intendant de nos Finances & du Commerce ,
» d'Intendant & Commiffaire départi dans nos
provinces , même de Sous- Intendant , ne fera
» remplie que par des Maîtres des Requêtes
» Titulaires, &c. »
»
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du
28 novembre 1787 , portant réduction du
nombre actuel des Confeils d'Etat au
Confeil privé , à celui de 32 .
bij
( 28 )
2.
Dimanche , 23 décembre dernier , Madame
Louife de France , Tante de S. M. ,
& Prieure des Carmélites de St. Denis
eft morte des fuites d'une hydropifie.
Le Comte de la Touche , nommé Chancelier
de M. le Duc d'Orléans , à la place
du Marquis du Creft , a remis à M. de
Fleurieu tous les détails dont il étoit
chargé dans le département de la Marine.
Le Bailliage de Rouen , faifi du
છે
pro-
» cès des nommés Bradier , Simare &
» Lardoife, en vertu de l'Arrêt du Confeil
qui lui en avoit attribué la connoiffance
& le jugement , affemblé au
nombre de onze Juges , prononça d'une
voix unanime les novembre dernier
» la Sentence qui abfout ces Accufés
» le lendemain 6 , la Chambre des Va-
» cations du Parlement de cette ville ren-
» dit un Arrêt , par lequel elle reçut le
» Procureur - général Appelant de cette
Sentence , quoiqu'en effet le Procu-
» reur-général eût formellement déclaré
» qu'il n'y avoit lieu à l'appel , puiſqu'elle
étoit conforme aux conclufions du Pro-
35 cureur du Roi , & revêtue de fon ac-
» quiefcement. Cet arrêt fut fuivi d'une
Requête d'oppofition préfentée au Parlement
par les Abfous , fur laquelle on
en vint à l'Audience de la Tournelle .
» M. le Préfident du Paty , généreux
2
( 29 )
» efenfeur
de ces
malheureux
, prononça » un plaidoyer
qui
caractériſe
l'énergie
» de fon
zèle . Sur
quoi
Arrêt
qui intervint
le 18 , & ordonna
que
les prifons
3
feroient incontinent ouvertes aux trois
» Abfous oppofans ; en quoi il faut ob-
» ferver que le Parlement n'a point été
» faifi du procès , mais feulement de l'in-
» cident fur lequel il a prononcé , & que
» fon Arrêt du 18 n'a point ordonné la
" confirmation , mais l'exécution de la
Sentence du Bailliage de Rouen . ( Article
envoyé au Rédacteur. ) »
On mande de Montferrier , Diocèfe de
Mirepoix dans le haut Languedoc , où
des montagnes couvertes de bois donnent
une retraite an
ours & aux loups , un
évènement digne d'être cité.
44 .
Quelques particuliers s'étant rendus fur la montagne
de Tabe , dans l'intention de livrer combat
à ces bêtes féroces , un d'eux rencontra deux
ours ; il en abattit un d'un coup de fufil , & bleffa
dangereufement le fecond ; mais n'étant qu'à fix
pas de l'animal , & le vent ayant porté dans fes
yeux la fumée du coup qu'il venoit de lui tirer
il ne s'aperçut d'être fiprès , qu'au moment qu'il
fut faifi & renverfé par l'ours , qui lui fit à une
jambe plufieurs morfures qui pénétrèrent juſqu'à
l'os. Malgré les douleurs qu'il reffentoit , cet
homme fe releva , prit l'animal furieux par la
mâchoire , & tandis qu'il lui mâchoit la maia
gauche , il enfonça le bras droit dans fa gueule
lui faifit la langue , & ne la lâcha plus jufqu'à
ce qu'il l'eût étouffé fous lui . Cette action mérite
biij
( 30 )
d'autant plus d'éloges , que ce malheureux , chargé
de fept enfans , hors d'état de fe procurer les
reffources néceffaires , n'a pas craint d'expofer fa
vie pour délivrer fes concitoyens des pertes journalières
qu'ils éprouvent par la voracité de ces animaux.
Il eft parfaitement guéri de fes bleffures ,
mais il fera eftropié .
Une lettre de Châlons-fur-Marne nous.
inftruit d'un trait véritablement de vertu ,
puifqu'il emporte un grand facrifice d'intérêt
perfonnel de la part de fon auteur .
Nous le publions avec d'autant plus d'empreffement,
que les belles actions d'un Villageois
inconnu font peu propres à figurer
dans les recueils où une bienfaiſance , à
la fois fordide & faftueufe , configne les
moindres aumônes dont elle gratifie l'efpèce
humaine.
« Claude Leuque , âgé de foixante & dix-
» huit ans , ancien fermier au village de Lougours ,
» près de Vouzy , élection de Réthel , trouva en
» 1767 , devant la porte de fa maiſon , un enfant
» expofé. Quoiqu'il fût lui-même dans le mal-
» aife , & qu'on le follicitât de fe débarraffer de
» cet orphelin comme d'un fardeau , & de l'envoyer
à la maifon des enfans-trouvés , il ne
» voulut jamais y confentir. Il ne favoit point
» alors ce que deviendroit cette victime du fort.
» Au malheur d'avoir été ainſi délaiffé , cet orphe-
> lin joignit celui de devenir perclus de fes mains
» muet & imbécille. Cette trifte fituation ne fit
» que redoubler les foins du généreux Leuque ;
» il le fit nourrir pendant vingt ans du fruit de
» fes fueurs ; il a toujours eu pour lui des entrailles
» de père. A l'époque récente de la mort de fon.
A
( 31 )
époufe , le dérangement de fes affaires , le poids
» des »
ées , &
les
infirmités
de
la
vieilleffe
, qui
" ne lui permettoient plus de pourvoir comme
» auparavant à la fubfiftance de cet infortuné
le laiffèrent néanmoins quelque temps fans in-
» quiétude fur fa deftinée . Il efpéroit que fon
» fils , héritier de fa bienfaifance , comme de få
» fortune , étendroit jufque fur l'enfant adoptif
» les reffources qu'il offroit au père. Mais quelle
» fut fa profonde douleur , lorſqu'il vit fon fils
» refufer de fe charger d'un orphelin diſgracié
» de la nature , & lui confeiller de le placer dans
» le dépôt de la province , deftiné à recueillir ce
genre de malheureux. Le coeur de cet homme
» fenfible fut déchiré. Il fe peignit avec toute
>>> la vivacité du fentiment le fort de fon élève ,
» s'il l'abandonnoit ; il craignit que confié à des
» mains étrangères , qui n'auroient point eu l'habi-
» tude de le foigner , ce malheureux ne le devînt
» encore davantage. Accablé de cette idée , il
» n'a pu fe réfoudre à le quitter ; il a voulu
» le fuivre jufque dans fon afyle , & il a demandé
» comme une grace la permiffion d'y refter pour
» continuer d'en prendre foin . »,
Un Profeffeur de Normandie rapporte
dans le Journal de cette Province , l'obfervation
d'une Trombe terreftre , qui eut
lieu à Blanquefort , le 13 octobre dernier .
« Cette trombe , dit-il , étoit defcendante. Dans
» toute la matinée , le ciel fut couvert de nuages
» pluvieux , l'air peu agité , & le vent fans di-
" rection bien déterminée ( 1 ). Tout-à-coup les
(1 ) Le baromètre avoit annoncé du trouble dans
l'atmosphère : on m'a dit qu'il avoit monté et descendu
brusquement plusieurs fois dans le même jour.
biv
( 82 )
nnages fe font amoncelés , ont paru bondir les
uns, fur les autres comme s'ils avoient obéi à
» plufieurs vents oppofés. Toutes les parties de
» l'horizon fe font mifes à-la- fois en mouvement
» pour ſe réunir en un point. La viteffe des nuages
s'eft accrue fenfiblement ; & , à quelque diſtance
du point de réunion , ils fe font précipités avec
» une viteffe inconcevable vers la furface de la
" terre. Le centre ddee cette montagne de nuages,
qui a bientôt pris la forme d'un cône tronqué
" & renverfé , étoit de plufieurs couleurs , dont
» l'enſemble lui donnoit un afpect livide. Cette
(trombe avoit , autour de fon axe un mouve-
> ment de rotation très-rapide , & irrégulier , du
» haut en bas. Ce mouvement paroiffoit attirer
tous les nuages qui couvroient l'horizon . Les
» habitans & les travailleurs répandus dans les
» vignes des environs de Blanquefort , fe font jetés
d'épouvante par terre , la plupart dans une attitude
de fupplians. Leur frayeur eft venue à
» fon comble, lorfque ces malheureux ont entendu
» le mugiffement fourd de cette colonne , l'hor-
» rible fracas qu'a occafionné la chûte des toits
» des maifons , & le craquement d'un arbre vigou-
» reux qu'elle a brifé. Elle s'appuyoit fur la terre ,
» & fe prolongeoit jufqu'au refte des nuages. De
» fa partie fupérieure fortoient des éclairs qui
paroiffoient être foutirés par les nuages qui
» venoient s'y précipiter . La force de cette trombe
devoit être extrême , puifqu'elle a d'abord rompu
» la tête de l'arbre , & enfuite arraché de la terre
» le tronc fortement attaché par de groffes ra-
>>> cines .
» eft difficile de peindre la confternation des
» habitans, & fur-tout de M. le Curé de Blanquefort.
Il a cru un moment que c'étoit fon
" dernier jour. Le dégât ffaaitictheezsl'ueiftaféotérmeéfetim&é
» 12 à 1500 liv . Cette
"}
diffipée dans le même lieu. n
( 33 )
« L'Abbé de Beauchamp , Correfpon-
» dant de l'Académie royale des Sciences,
» parti d'Ifpahan pour aller faire fes ob-
» fervations fur le bord de la mer Cafpienne
, mande avoir obfervé,à Cashine ,
» la fin de l'éclipfe de lune du 30 juin ,
» à 7 heures 45 min. 50 fecond. , temps
vrai ; ce qui donne pour la longitude ,
» 47 degrés 34 min, à l'orient de Paris .
Cela paroît indiquer déja , pour la mer
Cafpienne , une longitude plus petite
» d'un degré que celle qui eft dans la
carte de Danville . L'Abbé de Beau-
» champ a trouvé la latitude de Casbine
36 degrés 11 min . Cette ville n'eft
éloignée que de cinq journées de Recht,
» port de la mer Cafpienne , & prefque
» fous le même méridien. On voyoit
» encore de la neige , le 8 juillet , fur les
montagnes voilines. Les habitans même
» de la ville font quelquefois renfermés
pendant trois mois , fans pouvoir fortir,
» à caufe de la neige ; mais lorsqu'on a
traverfé les montagnes qui entourent
le Guilan , on fe trouve faus un climat
» très-chaud. Il paroît que le nord de la
" Perfe eft un pays très - élevé. »
La même contient les détails fuivans :
« Ali-Mahamed-Kan eft forti d'Iſpahan
» au commencement de juin , pour aller
» à la rencontre de Giaffer-Kan , fon
L by
( 34 )
compétiteur au trône , qui eft forti de
» Chiras avec 50,000 hommes. On pa-
» roît fouhaiter que celui-ci obtienne la
» victoire ; ce Prince eft jeune , doux
bienfaiſant , ami de la juftice : le pre-
›› mier eft un eunuque de 70 ans , que
» l'on regarde comme un tyran. »
Le 27 novembre dernier , Marie- Louife de St.
Germain , foeur de feu le Comte de St. Germain
Miniftre de la guerre , Abbeffe de l'Abbaye d'Andecy
, ordre de S. Benoît , diocèfe de' Châlonsfur-
Marne , a célébré la cinquantième année de fa
profeffion religieufe.
L'Académie de Montauban define encore le
prix d'agriculture , qu'elle diftribuera le 3 mai 1788 ,
& qui fera double , à une differtation dans laquelle
il s'agit de déterminer les inconvéniens ou les avantages
de la culture du blé de Turquie.
Parmi les differtations remiſes au concours cette
année , celle qui a pour épigraphe , la meilleure
partie dela terre en prairie , la moyenne en labourage ,
la moins vigoureufe en vignoble , a fixé l'attention de
l'Académie. L'Auteur eft invité à lui donner la
perfection dont elle eft fufceptible , en traitant la
queftion d'une manière plus précife , & en appuyant
fa théorie de quelques expériences.
Les Ouvrages feront remis par tout le mois de
février , francs de port , à M. Lade , tréforier de
France , rue de l'hôtel- de ville .
La même Académie propofe pour fujet du
prix d'éloquence qu'elle diftribuera le 25 août 1788 ,
cette queftion :
L'efprit philofophique eft-il utile ou nuifible aux
Lettres?
( 35 )
Les Ouvrages feront remis francs de port , par
tout le mois de mai prochain, à M. l'AbbéTeulieres ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , rue du Temple.
Aucun ne fera admis au concours , s'il n'eft approuvé
par deux Docteurs en Théologie .
L'Académie de Châlons-fur-Marne tint ,
le 25 août dernier , une Séance publique ,
préfidée par M. de Clermont - Tonnerre,
Evêque-Comte de Châlons , qui prononça
un Difcours auffi patriotique que brillant ,
dont voici un paffage.
5)
« Le premier des arts , MM. l'appui le plus fûr
» des provinces comme des Etats , l'agriculture ,.
» sembloit pour ainfi dire étrangère à la campagne.
» Delà cette diftinction odieufe & humiliante , qui
partageoit en deux provinces fi différentes , une
» feule & même province : tandis que
l'une pré-
» fente à tous les efprits les douces idées de l'abon-
» dance & dela richeffe , l'autre n'offre que le tableau
» de la mifère & de l'indigence : tandis que d'un
côté , l'imagination enchantée parcourt avec délices
ces rians coteaux qui étalent avec orgueil
» leurs plus riches tréfors ; de l'autre , elle s'arrête
à regret fur ces plaines arides où la nature paroît
» plongée dans un efpèce de deuil & de confter-
» nation. Graces à l'heureufe impulfion que l'éta-
» bliffement des Affemblées provinciales va donner,
nos campagnes fécondées fe couvriront des plus
" riches moiffons , & le cultivateur mieux éclairé
» fur fes véritables intérêts , pourra forcer la terre.
» avare à lui prodiguer les dons qu'elle a juſqu'ici
» recelés dans fon fein.
» Ne pourroit-on pas en dire autant du com-
" merce ? le commerce , cette feconde colonne
» des Empires , & la fource féconde de leur prof-
» périté ! Animer les manufactures établies ; on
bvj
( 36 )
» établir de nouvelles , fournir par ce moyen une
» fubfiftance plus douce & plus certaine à cette
» claffe du peuple qui languit dans une pauvreté
» accablante ; procurer la circulation plus libre &
» plus facile des denrées ; répandre de nouvelles
» lumières parmi les riches propriétaires ; les affran-
" chir de l'esclavage de la routine , & encourager
» les effais toujours timides & circonfpects : tels
» font les avantages particuliers qui doiventrésulter
» pour notre province , du zèle de nos Repréſen-
» tans.
"
Quel vafle champ , MM. , va donc s'offrir
» à votre zèle ! Quel plus digne ufage pourriez-
» vous faire de vos lumières , que de les employer
» à l'utilité de vos compatriotes , en multipliant
» des recherches , des mémoires & des projets ,
» que l'Affemblée provinciale accueillera avec
» d'autant plus d'empreffement , qu'ils feront préfentés
avec plus de perfection ! Oui , nous avons
droit d'attendre que l'Académie ne reftera pas
muette ni oifive dans la révolution qui fe
prépare , & que loin de participer à cette inertie,
» malheureufement fi générale dans cette ville ,
» elle lui communiquera fon activité , & lui rendra
» cette confidération dont elle jouiffoit dans le
» fiècle dernier par fon commerce & fa popula-
» tion. »
M. Brémont, nommé récemment Directeur de
l'Académie , annonça que le prix fur les meilleurs
moyens d'exciter & d'encourager le Patriotifme dans
une Monarchie, fans gêner ou affoiblir en rien l'étendue
de pouvoir & d'exécution qui eftpropre à ce genre de
Gouvernement, avoit été adjugé au difcours ayant
pour auteur M. Mathon de la Cour , de plufieurs
Académies. Après quoi , M. Sabbathier, Secrétaire
perpétuel , lut le programme de l'Académie ; M.
l'abbé Camufet , quelques morceaux du difcours
( 37 )
couronné ; M. l'abbé Ménard , Principal du Collège ,
l'éloge de M. de Parvillez ; & M. de Villarcy, celui
de M. d'Anthenay. M. de Villarcy termina la
Séance par des expériences fur de nouveaux fignes
caractériſtiques de l'électricité poſitive & négative ,
Le fujet du prix que propofe l'Académie pour
l'année 1789 , confifte à examiner quelles font les
caufes les plus ordinaires de l'émigration des habitans
de la campagne vers les grandes villes , & quels
feroient les moyens les plus propres à les retenir da s
leurs foyers.
Elledevoitadjuger cette année un prix fur les moyens
de multiplier en Champagne la culture du Lin & du
Chanvre , & d'en fixer lapréparation dans la Province,
au plus grand avantage de fes habitans. Mais les
mémoires qu'elle a reçus fur cette question , n'ayant
pas fatisfait à fes vues , elle a remis ce prix au 25
août de l'année prochaine,
Elle doit diftribuer à la même époque deux
autres prix , dont l'un a pour objet les moyens de
faire naitre le Commerce dans divers lieux de la
Champagne où il a été négligé jusqu'à préfent , &
de l'animer dans ceux où il existe déjà , & l'autre ,
moyens de faire renaître le Commerce dans la ville
de Châlons.
les
10
Les mémoires feront écrits en françois ou en
latin , & feront envoyés , francs de port , à M. Sabbathier
, Secrétaire perpétuel de l'Académie , à 4 !
Châlons -fur - Marne , ou fous l'enveloppe de
M. Rouillé d'Orfeuil , Intendant de la Province
& frontière de Champagne , à Châlons -fur- Marne.
Ils ne feront reçus que jufqu'au premier mai de
chaque année.
« On défire conférer, foit par Lettres , ou par Pro-
» cureur , pour des affaires de famille , avec Mad.
» la veuve Vanfittart , dont on ignore le domicile ;
» elle eft Mademoiſelle le Febvre dans for nom ,
7.30
( 38 )
כ כ
» née dans l'Inde . S'adreffer à M. Jacquelin Dupleffy
, coufin germain de ladite Dame , an-
» cien Officier de Dragons , demeurant à l'ancien
pied de biche , maiſon de M. Marville , rue
» du faubourg St. Denis , à Paris. »
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France le 2 de ce
mois , font : 60 , 6 , 26 , 5 & 59.
Payeurs de rente , fix premiers mois de
1787 , à la lettre M.
PROVINCES - UNIES.
De la Haye , le 26 Décembre.
Le Chevalier Harris , Envoyé extraor
dinaire de S. M. B. , a été , le 20 , en
conférence folennelle avec les Députés
de LL. HH. PP. , à l'occafion de l'Alliance
défenfive à conclure entre la Grande -Bretagne
& la République . Le Baron de
Rheede , notre Envoyé à Berlin , ayant
reçu , le 11 , des lettres de Créance en
qualité d'Ambaffadeur de L. H. P. , a remis
ces lettres le même jour au Comté de
Finckenftein .
La Commiffion autorifée par le Prince
Stadhouder , aux changemens à faire dans
les Régences des villes , ayant rempli fon
objet à Schoonoven & à Gorcum , fe
trouve aujourd'hui à Rotterdam .
Pour prévenir des défordres & excès pareils à
ceux qui ont eu lieu à Bois- le- Due , L. H. P. ont
prié & autorifé le Prince Stadhouder-Fléréditaire ,
d'ordonner à tous les Officiers commandans des
( 39 )
(
·
Villes & Places de la Généralité , qu'en cas qu'ilfût
fait quelque violence , pillage ou révolte par
des troupes de l'Etat , & que les auteurs fuffent
pris fur le fait , ou appréhendés d'abord , de les
faire interroger & juger par un confeil de guerre
nommé pour cet effet ; & lorfque par leur confeffion
ou par des preuves fuffifantes ils feront trouvés
coupables , de les faire punir felon la rigueur
des loix.
Dans la fouille que l'on a faite des
troupes qui ont facagé Bois - le - Duc , on
a trouvé dans la queue d'un fergent trois
montres d'or de grand prix ; & dans fa
bandoulière , 93 pièces d'or appelées Ryders
, ainfi qu'une quantité de ducats . Dans
le toupet d'un autre , un rouleau de 103
' ducats . Dans la bordure de leurs habits &
dans leurs hauts de chauffes , on a trouvé
nombre de croix de diamans , boucles
d'oreilles & auttes bijoux , ainfi que des
chaînes d'or.
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 29 Décembre.
Nous avons rapporté fommairement
plus haut , l'abfolution des trois Accufés
de Chaumont remis au jugement du Parlement
de Normandie. Une lettre de
Rouen nous apprend quelques particularités
de cet évènement , & nous met à
portée d'en inftruire nos Lecteurs plus en \
détail.
( 40 )
« Le Défenfeur des Accufés ( M. Dupaty ) ,
» par Avocat , a commencé à demander à la
» Chambre d'être autorifé par elle à plaider.
» La Cour s'eft levée fur le champ & s'eft
» retirée dans la Chambre du Confeil. Une heure
» après elle eft revenue , & a rendu arrrêt qui
» autorifoit ce Défenfeur à plaider , fans tirer à
» conféquence.
» Le Défenseur a pris la parole : l'attendriffe-
» ment a été prompt , & la caufe continuée le
» mêmejour à l'audience prochaine ; puis au mardi
» fuivant à trois heures après midi.
» La foule a été fi confidérable ce jour-là au
» palais & dans fes alentours , que malgré les pré-
» Cautions prifes , il a penfé arriver plufieurs ac-
» cidens. M. le Préfident Dupary a failli être
» étouffé , & on l'a porté prefque évanoui à ſa
place , où les foins qu'on lui a prodigués l'ont eu
» bientôt rétabli. La Chambre a tenté quatre fois
» inutilement de fe rendre à l'audience. Enfin
» Elle a commencé vers les quatre heures. Le
» Défenfeur a parlé deux heures au milieu d'un
" filence profond , interrompu de temps en temps
par les marques de l'intérêt public. L'Avocatgénéral
a parlé enfuite un quart d'heure , & a
» conclu en faveur des acufés oppofans.
" La Cour s'eft levée & a été délibérer dans
» la Chambre du Confeil.
» Au bout de trois quarts d'heure elle eft
>> rentrée.
» A peine le Préſident d'Enneval a-t-il eu laiffé
» entrevoir l'arrêt , qu'il a été interrompu par une
acclamation univerfelle. Enfin le Préfident d'Enneval
a repris , & a prononcé l'arrêt fuivant ,
» dont voici la fubſtance.
Du 18 décembre 1787 , de relevée.
» Arrêt de la Chambre de Tournelle , qui , oui
( 41 )
» les parties ( par le Défenfeur ordinaire de Bra-
» dier , Simare & Lardoife , à ce autorisé par
» un arrêt précédent ) , & fur les conclufions des
» Gens du Roi , faifant droit fur l'oppofition
» formée par Bradier Simare & Lardoife , envers
» l'arrêt de la Chambre des Vacations du 6 no-
» vembre précédent , rapporte ledit arrêt , or-
» donne que lefdits Bradier , Simare & Lardoiſe
» feront incontinent élargis des prifons de la
» Cour, & la minute de la procédure prévotale
» renvoyée au Greffe du Bailliage.
» Le défenfeur s'eft rendu à travers une foule
» innombrable à la prifon , avec le Greffier , pour
» faire éxécuter l'arrêt.
" Les trois prifonniers étant entrés dans la
chambre du géolier , leur Défenfeur leur a an-
» noncé leur liberté.
» Leur Défenfeur eft monté enfuite en voiture
» avec eux , & s'eft rendu chez le Préfident d'En-
" neval. Le peuple a rempli la maiſon du Pré-
» fident , en criant : Vive le Roi ! Vive le Préfident
» d'Enneval ! Vive le préfident Dupaty..
» Ces trois hommes fe font enfuite rendus chez
» leur Défenfeur , où on leur a fervi à fouper.
" Le lendemain , & les jours fuivans , toute la
» ville s'eft empreffée de témoigner fa fenfibilité
» à ces infortunés. Une fociété de négocians a
nacheté de la direction la repréſentation de la
» comédie du 21 , & leur en a fait préfént. Le
» concours a été prodigieux.
ככ
" La repréſentation a produit 100 louis. Les
» trois hommes ont été demandés ; mais ils étoient
partis pour Paris à 5 heures du matin , pour
n'être pas forcés d'affifter au fpectacle , auquel
" M. Duraty n'a pas voulu non plus fe trouver.
»
'( 42 )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois
& autres Feuilles publiques.
Le 22 de ce mois arriva ici , écrit-on de Naples ,
le Maréchal Baron de Salis , avec quelques Officiers
qu'il amène au fervice de notre Souverain.
Pendant fon féjour dans cet Etat , il exercera la
charge d'Infpecteur général des troupes , qu'il
mettra fur le meilleur pied moderne : dans le
nombre des Officiers qui viennent pour le même
objet , il y en a pour l'Infanterie , pour la Cavalerie
, pour l'Artillerie & pour le Gorps du Génie.
Il a déjà été plufieurs fois à Caferte faire fa Cour
à L.M. , de qui il a été reçu avec la plus grande
diftinction : les Officiers qui étoient attendus de
Marſeille , fe font auffi rendus auprès de L. M.
le 25 , M. le Baron de Salis à leur tête , préfentés
par le Général Acton , Miniftre de la Guerre &
de la Marine , qui leur donna un grand dîner.
( Gazette de Bruxelles.)
" Les Etats du pays de Liège doivent s'affem-
» bler le 26. On attend avec empreffement le
» réſultat des délibérations du Souverain , qui voit
» avec douleur les troubles fcandaleux excités à
» Spa & dans la capitale , par les fermiers pri-
» vilégiés des jeux de hafard. Le Prince Evêque
» doit propofer auxdits Etats la fuppreffion de
» tous les jeux à Spa ; facrifice bien important ,
» puifque ce Prélat en retire une rétribution an-
" nuelle de 70 mille florins . Par conséquent l'année
» prochaine , Spa ne fera plus fréquenté que pour
» les eaux. On y procédera alors à la vente
» publique des tables funeſtes de Biribi , Creps ,
( 43 )
» Roulette , &c. de plufieurs milliers de dés ,
» d'un énorme monceau de cartes , & c. »
( Gazette de la Haye , nº . 150. )
,
« Les charpentiers de vaiffeaux de l'Amirauté
» d'Amfterdam & de la compagnie des Indes-
» Orientales comme auffi ceux des Chantiers
» particuliers , tant ceux des trois îles que de
» Bikkers-Eyland , avoient formé depuis la ré-
» volution des affaires dans les provinces , plu-
» fieurs Compagnies , chacune fous fon drapeau.
» Au lieu de fufils , ils étoient armés de haches
» argentées & d'autres outils & inftrumens ornés
» & enjolivés , fuivant le genre de leur emploi.
» Déja plufieurs fois , ils avoient marché en pa-
» rade par différens quartiers de la ville , fans
» qu'il fe fût commis aucun défordre notable.
» Avec les mêmes vues , ils demandèrent au
» vénérable Magiftrat , la permiffion de défiler
» devant la Maifon-de- Ville , toutes les com-
" pagnies réunies en un feul corps. Cette de-
" mande leur fut accordée gracieufement , & le
»
jour de jeudi , 20 de ce mois , ayant été fixé
» pour cet effet , toutes les compagnies , fous
» les ordres de leurs chefs , s'affemblèrent dans
» la place de Kattembourg , où une compagnie
» de Bikkers-Eyland fe rendit pareillement. La
» marche commença à dix heures & demie du
» matin ; elle fut ouverte par une eſcorte de Ca-
» valerie des Gardes Hollandoifes , en garnifon
dans cette ville. Ce corps paffa par toutes les
" principales rues , accompagné de toutes fortes,
» d'inftrumens de mufique , & reçut les honneurs
» militaires en paffant devant les gardes.
» L'affluence du monde étoit innombrable , & la
» tranquillité qui régnoit parmi cette multitude ,
pouvoit fervir d'exemple. Les foldats de la
» ville , qui ont leur Grand- Garde au- deffus du
"7
( 44 )
К
Poids , étoient rangés des deux côtés de l'efca-
» lier , les armes préfentées , tandis que les membres
» de la Régence attendoient aux fenêtres de l'Hô-
» tel- de-ville , la bourgeoifie de nos îles qui s'ap-
» prochoit. Arrivés dans la place devant la
Maifon-de-Ville , ils fe rangèrent en plufieurs
rangs ; après quoi , ceux de l'Amirauté défi-
» lèrent au milieu de la place , & marchèrent
» vers la Cour de l'Amirauté , dite la Cour du
» Prince . Ils furent fuivis par ceux de la Ville
»
33
97
& de la Compagnie des Indes- Orientales , &
» ceux- ci par les Charpentiers des chantiers par-
» ticuliers des îles de Kattembourg & de Bikkers-
» Eyland , qui tous prirent le même chemin. A
la première apparition de cette multitude dans
» la Place dite le Dam , le fpectacle qu'offroient
»-les pavillons & les drapeaux fans nombre , ainfi
ue les autres marques de leurs métiers levés ,
» étoit d'une beauté fingulière. On fait monter
» le nombre de ceux qui compofoient ce Corps
» à plus de cinq mille hommes ; cependant on
» eft inftruit que tout s'est paffé dans le meilleur
» ordre , & qu'après avoir marché encore quelque
temps par les rues , ils font retournés dans
» leurs îles , où ils fe font féparés. »
»
que
( Gazette d'Amfterdam , nº. 103. )
N. B. ( Nous ne garantifons la vérité ni l'exallitude
d'aucuns des Paragraphes ci-deffus ).
N. E. Nous avions été induits en erreur par
le Morning Chronicle , l'Univerfal Regifter, le Whitehall
Evening Poft , le Gazeteer , fur la mort prétendue
du Comte de Guilford, père de lord North.
Ces gazettes ont démenti depuis cet affaffinat
qu'elles avoient annoncé de manière à ne pas laiffer
foupçonner la faufleté du fait.
...
( 45 )
f
x
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX
PARLEMENT DE PARIS , GRAND'CHAMBRE .
Caufe entre le Sr. Bigonet & la veuve Dupafquier.
Donation entre vifs , faite par une fille , per avant
fon entrée au Couvent pour s'y faire Religieufe , à
lafemme de fon Tuteur , attaquée , comme faite à
un incapable :
Charlotte Brondeau , ayant perdu fes père &
mère de très - bonne - heure , a eu pour Tuteur
le fieur Dupafquier. Elle a paffé dans la maiſon
du fieur & dame Dupafquier , 16 ou 18 ans ; ils
ont veillé pendant tout ce temps à fon éducation.
Elle avoit environ 8 à 900 liv. de rente , provenant
d'un Domaine & d'une rente foncière , ce
qui fervoit à payer fa penfion , & à fournir à fon
entretien. Le 9 avril 1781 , la Delle Brondeau ,
déterminée à fe faire Religieufe aux Urfulines de
Pont-de-Vaux , & fur le point d'y entrer , fit , peu
de jours après avoir atteint fa majorité , & demeurant
encore chez le fieur Dupafquier fon Tuteur ,
& avant d'avoir reçu & quittancé fon compte de
tutèle , donation entre vifs de tous les immeubles
à elle appartenans , confiftant dans le domaine
de Fayolle , que l'on évalua à 6000 liv. ,
& en une rente foncière de 90 liv. , avec tous les
arrerages qui en étoient dus , à la Dame Dupafquier
fa parente , femme de fon Tuteur. Par le
même Acte , la Delle Brondeau chargea fa donataire
de payer aux Dames Urfulines , chez lefquelles
elle déclare qu'elle va fe faire Religieufe , 3000 1 .
fa dot , & de lui payer une penfion de 36 1.
par an. Elle donne pour caufe de fa donation ,
pour
( 46 )
les bienfaits qu'elle a reçus dans la maifon des
fieur & Dame Dupafquier , depuis fon enfance
jufqu'à ce moment. La Delle Brondeau avoit
un oncle maternel , le fieur Bigonet , fon feul &
plus proche héritier , qui , depuis plus de 14 ans ,
étoit abfent de France , & éloigné de 400 lieues
de Mâcon , domicile de la Delle Brondeau . Le
fieur Bigonet , de retour en France , ayant appris
la profeffion de fa niéce , & fe trouvant dépouillé
d'une fucceffion à laquelle il avoit feul droit de
prétendre , prit le parti de l'attaquer , & d'en demander
la nullité , fous deux motifs : 1 °. comme
faite à un incapable , la femme d'un Tuteur qui
n'a pas rendu compte ; 20. comme véritable
donation à caufe de mort , fous la forme déguifée
d'une donation entre vifs . La caufe en cet état ,
s'eft engagée & inftruite. Sentence , par défaut
des premiers Juges à Mâcon , en faveur du
fieur Bigonet. Appel en la Cour , de la part de
la Dame Dupafquier. = La nullité de la donation
a été prononcée comme faite à un incapable , la
Dame Dupafquier condamnée à fe défifter , rendre
& reftituer au fieur Bigonet les objets qui faifoient
le montant de la donation , & condamnée aux
dépens par Arrêt du 29 juillet 1787.
-
( 47 )
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE DOUAY. De combien de Parens
doit être compofée l'Affemblée de famille , qui
doit donnerfon avis fur le mariage d'un Mineur ;
les Parens femelles peuvent- ils affifter à cette
Affemblée ?
-
Ces deux queftions ont fait la matière d'une
inftance entre la Delle D. & le fieur P. fon grandoncle
& fon tuteur. La Delle D. prétendoit
faire intervenir à l'Affemblée , tous les parens qui
fe trouvoient difpofés à y donner leur avis ; elle
prétendoit fur- tout , qu'on devoit y appeler la
dame de V. fa coufine , & elle fe fondoit principalement
fur le teftament de fa mère , qui lui défendoit
de ſe marier avant l'âge de 25 ans , fans le
confentement de fon Tuteur , & de la dame de V.
Le Tuteur répondoit , 1 ° . Que de droit commun
les Affemblées de famille ne doivent être compofées
que de fept parens , trois paternels , trois maternels
& le Tuteur. 2 ° . Que les femmes font exclues
de ces Affemblées , par leur inhabilité légale aux
fonctions tutélaires , dont le conſentement à un
mariage fait néceffairement partie. 3 °. Que le
teftament de la mère de la Delle D. n'avoit pu
déroger , & n'avoit pas dérogé en effet à cette
maxime de droit public. Ces moyens ont déterminé
, le 26 mai 1787 , l'Arrêt qui fuit . La
Cour ordonne qu'à la diligence du Procureur-général
du Roi , & à fon intervention , il fera tenu
pardevant le Confeiller rapporteur , une affemblée
de fix plus proches parens mâles de la Delle D. ,
dont trois du côté paternel , & trois du côté
==
( 48 )
maternel ; lefquels comparoîtront en perfonne , ou
par Procureurs fpéciaux , à l'effet de donner leur
avis & confentement , ou leurs moyens d'oppofition
fur le mariage dont il s'agit. Ordonne que
ledit Tuteur interviendra en ladite affemblée , à
l'effet des moyens d'oppofition , pour du tout
être dreffé procès - verbal rapporré à la Cour , être
ordonné ce qu'il appartiendra , depens réſervés.
Errata pour le N°. 51.
A la page 187, il faut lire M. le Comte de all ,
non Comte de Walsh.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varfovie , le 18 Décembre 1787.
UNE lettre particulière de Conftantinople
, du 24 novembre dernier , raconte
en ces termes , les circonftances du retour
du Capitan - Pacha .
« Enfin après une longue attente , nous avons
vu arriver en cette capitale le Grand - Amiral de
l'empire Ottoman . Ayant reçu , comme on l'a dit ,
dans l'ifle de Rhodes , la permiffion de revenir , il
eft arrivé le 14 aux Dardanelles , où, ayant quitté
le vaiffeau de guerre à bord duquel il avoit fait le
trajet , il monta fur une espèce de paquebot excellent
voilier , & entra dans le canal le 17. Une
foule d'Officiers & de gens de fa maiſon étoient
accourus fur le rivage pour le recevoir avec de
grandes acclamations , & fon entrée fut une eſpèce
de triomphe. Il fe rendit, d'abord chez le Grand-
Vifir , qui le reçut avec des tranfports de joie. Le
Capitan Pacha , comme il eft du devoir de tout
Officier & Miniftre fubalterne , vouloit baifer le
N°. 2. 12 Janvier 1788 . с
( 50 )
A
bas de la robe du Crand-Vifir ; mais celui - ci s'en
défendit , & lui ayant pris la main , la lui baifa en
'difant : «Voilà ce qui convient à un fils à l'égard
de fon père. » Enfuite il le revêtit d'une fuperbe
peliffe , évaluée à 250 ducats , doublée de la plus
riche étoffe. Le premier entretien fut très-long , &
autant qu'on peut en juger par les apparences , ces
deux perfonnages fe féparèrent très -fatisfaits l'un
de l'autre , & avec des marques d'une grande intimité.
Le lendemain le Capitan-Pacha fut admis
à l'audience du Grand- Seigneur , qui le reçut d'une
manière très -affable ; & pour lui prouver qu'il étoit
content de fon expédition en Egypte & de fon
retour, Sa Hauteffe lui fit préfent d'une peliffe
magnifique, qu'Elle avoit portée quelquefois. Cette
diftinction eft la marque de la plus parfaite bienveillance
& eftime que le Grand-Seigneur puiffe
donner à un de fes fujets . Le concours étoit immenfe
à la Cour le jour de cette audience ; & en
retournant chez lui avec fa fuite , le Capitan -Pacha
eut de la peine à percer la foule qui rempliffoit les
rues. Le bruit eft général que cet Officier a apporté
au Grand- Seigneur une fomme très- confi
dérable , outre les 30 millions de piaftres qu'il envoya
, dit- on , il y a 5 à 6 mois d'Alexandrié ;
quelques-uns font monter cette fomme à 40 milhons
de piaftres. Ce qu'il y a de certain , c'eft que
la Cour eft très-fatisfaite , & que le trèfor fe trouve
fort foulagé dans une circonftance où il eft
obligé de faire des dépenfes onéreufes pour la
guerre . Le Capitan- Pacha n'avoit point reçu de
vifites de la part des Miniftres étrangers , & au
départ des lettres , on difoit qu'il devoit avoir une
conférence avec un Ambaffadeur. Ce Miniftre
étranger, à ce qu'on prétend , avoit quelques jours
auparavant remis un mémoire , dont le contenu
n'avoit d'autre objet que d'entamer une négociation
#
W
fous les aufpices d'un grand Souverain. Si on pouvoit
fe fier à certains avis , ce mémoire n'a pas été goûté
par la Porte : on exigeoit , pour parvenir plus aifément
à la conclufion d'une paix durable , que les
négociations fuffent repriſes au même point, où le
Miniftre de Ruffie les avoit laiffées à fon départ
pour Cherfon : cela implique la poffeffion de la
Crimée en faveur de la Ruffie . Or , le ministère
Ottoman prétend que déformais la bafe des négociations
doit être la reftitution de cette prefqu'ifle
à fon Souverain légitime. On voit par - là
combien fe trompent ceux qui repréfentent l'état
des négociations , beaucoup plus favorable à une
réconciliation , & qui fuppofent même dans les
Turcs le defir d'avoir la paix. Nous rions ici de
toutes les belles efpérances que plufieurs feuilles
publiques fe plaifent à donner , de voir le feu de
la guerre éteint dans fon principe ; & nous fommes
7 bien plus furpris encore desbruits qu'on fait courir des
prétendus progrès des négociations. Nuls progrès,
point d'efpérances , point de moyens , même en
ce moment , d'opérer , non pas une réconciliation ,
mais une ouverture folide aux négociations . La
Porte, fous le ministère actuel veut effayer fes
forces , pour éviter les dangers auxquels l'agrandiffement
progreffif des Ruffes l'expoferoit : voilà
le mot de l'énigme , qu'il ne faut pas perdre de
vue , fi l'on veut fe former des idées juftes des
affaires. »
·
Dernièrement , le bruit s'eft répandu
que 600 Spahis ayant paffé le Niefter
fur leurs chevaux , à la nage , ont détruit
un détachement de notre cavalerie , fous
les ordres du Lieutenant Kinlewick ; && que
cet Officier a été tué avec 50 Soldats &
40 Bas - Officiers. Peu de Cavaliers , fuicij
( 52 )
vant ce rapport , auroient échappé au
fer ennemi ; c'eft près de Batty qu'on
place le lieu de cette rencontre , dont
perfonne ne fait la date , & qui juſqu'à
préfent trouve peu de créance.
Qn avoit débité que les Turcs avoient
envoyé cent mille ducats en Pologne ,
pour y acheter des grains à un prix audeffus
de celui du marché ; mais ce bruit
eft deftitué de fondement.
Plufieurs Papiers ont auffi avancé que
le Prince de Radzivil levoit un corps de
17,000 hommes ; ce nombre eft exagéré ,
& il faut le réduire à 7,000 hommes áu
plus.
La Commiffion du Palatinat de Kiovie pour
régler l'ordre des fournitures aux troupes Ruffes
eft compofée de neuf Membres , & autoriſée à
former deux magaſins , pour délivrer à l'armée du
Maréchal de Romanzof, argent comptant , une
quantité déterminée de grains , à un prix fixé.
Le Confeil permanent a répondu au mémoire
des Députés de Volhynie , que cette Waivodie
doit fuivre l'exemple de celles de Kiovie , de
Podolie & de Bracklau , nommer des Commiffaires
, & affigner la quantité de vivres qu'elle
pourra fournir. Il a ajouté que le Roi avoit dejà fait
connoître à la Cour de Ruffie l'impoffibilité où
étoit la république de faire toutes les fournitures
dont l'armée Ruffe aura befoin.
Le Maréchal de Romanzof a transféré
fon quartier général à Tulezin , à 9 milles
de diftance des frontières Turques.
Le
( 53 )
quartier général du Comte Potocki eft
actuellement à Mohilow.
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 20 Décembre.
Depuis le mois d'août , le commerce
d'exportation de Pétersbourg a preſque
ceffé , & plufieurs bâtimens ont été obligés
de repartir fur leur left. Toutes les
productions fe font foutenues à des prix
très-hauts. On y a recu de grandes quantités
de blé de Konigsberg, de Dantzick
& d'Archangel ; les magafins en font remplis
. Il eft entré cette année , dans le
même port 802 bâtimens , dont 50
Danois.
Dans le cours de la même année il
eft arrivé à Riga 696 bâtimens , dont
64 Danois , & il en eft reparti 609. On y
a acheté beaucoup de blés pour le compte
de l'Impératrice de Ruffie.
Depuis le 1er. décembre 1786 jufqu'au 1er. de
ce mois , on a compté à Altona 157 mariages ,
80 naiffances , dont 193 garçons & 287 filles
& 667 morts , dont 343 hommes & 324 femmes.
Il s'eft trouvé parmi les morts , 7 hommes & 11
femmes octogénaires , & 2 femmes nonagénaires.
Nous trouvons dans un Recueil Allemand
, une notice du commerce des pelleteries
de Ruffie , qui renferme des déc
iij
( 54 )
tails dont la connoiffance exacte n'eft
indifférente à une pas claffe de Lecteurs. ,
Les principaux marchés de pelleteries fe tiennent
à Orenbourg & à Archangel . De ces villes on
les exporte pour la Chine à Kiachda & à Zuruchaitu
; pour la Turquie , à Tanganrok fur la
mer d'Azof ; pour la Perfe , à Aſtrachau ; pour
l'Europe , à Pétersbourg & à Mofcou . Les Bulgares
apportent à Orenbourg des caftors & des
loutres ; les Kirgifes , des loups , des renards ,
des
chats fauvages , des agneaux morts-nés ; les Caravanes
d'Afie , la pelleterie grife , des agneaux gris
& noirs , des tigres & des chats tigrés. Après-
Orenbourg , le meilleur entrepôt , de ce côté-là
eft la ville d'Irbit . Le commerce de ce lieu a
beaucoup gagné depuis 1753 , époque de la fuppreffion
des droits de douanne inférieure . Des
endroits les plus éloignés de la Sibérie on y apporte
des martres , des zibelines , des hermines , de la
pelleterie grife , des renards , des loups , des
loutres , des caftors , des gloutons , des élans &
des rennes.
Voici la nomenclature des diverfes eſpèces de
pelleterie de Ruffie , avec leurs prix.
1º. Ours. Les ours , noirs viennent du nord
de Bérefof ; & les ours blancs , des caps extrêmes
feptentrionaux de l'océan. Les plus gros ours vien→
nent du côté de Jéneſci. En 1786 on en a exporté
d'Archangel 150 pièces , & 1792 de Pétersbourg.
Un ous noir ou brun vaut à Orenbourg.
depuis . 3 jufqu'à 8 roubles ; & un gris , depuis 1
rouble jufqu'à 3 ; à Riachta , depuis 2 roubles jufqu'à
4. ( Le rouble vaut 5 liv. tournois & quelques
fous , fuivant le change. )
2 °. Caftors. Les noirs font les meilleurs & les
plus beaux. On les trouve dans les rivières feptentrionales
du gouvernement de Bouzof. Ils fe
( 55
vendent à Orenbourg , les grands , 1 rouble &
50 copecks pièce ; les moyens , 1 rouble & o
cop . & les petits 1 rouble. ( 19 copecks valent
1 liv tournois . )
3. Rats civettes cu mufqués. On les trouve,
dans les lacs le long du Wolga ; cette pelleterie
fert à faire des bordures ; on l'emploie auffi pour
feutre. Le prix en eft à Orenbourg 2 copecks ,
la pièce ; & à Kiachta depuis 28 copecks jufqu'à
34:
4. Ecureuils gris. Les plus beaux viennent des
environs de Samar & de Stawropold. En 1786 on
en a exporté d'Archangel 66,990 pièces & 116,766
de Pétersbourg. Prix à Archangel , 1,000 pièces
depuis 95 roubles jufqu'à 100 ; à Pétersbourg , les
meilleurs, le paquet de cent pièces , 24 roubles.
>
5°. Loutres. Les plus belles & les plus précieufes
font elles de Kamtzchatka & des îles Alcuthes.
Prix , à Pétersbourg , la pièce de 2 archines ( demi-,
aune de long , fur demi-aune de large ) , première
qualité, 150 roubles ; feconde qualité, 50 roubles ;
& troifième qualité , 25 roubles . Les loutres de
rivières font moins chères ; on les pale à Kiachta
depuis 2 roubles jufqu'à 11 , pièce.
6°. Renards. Les noirs de Sibérie fe trouvent
entrre les rivières de Lena , Indigirsk & Kowyma ;
les meilleurs, dans le gouvernement d'Irkuzk. Tous
ces renards font achetés pour le compte de la,
Cour de Pétersbourg , & il est défendu aux mar
chands d'en faire le commerce. Ceux qui paffent
au trafic font des îles des Renards , & apportés .
par les Kirgifes à Orenbourg , d'où les négocians
Ruffes les envoient en Pologne & en Turquie..
7°. Renards blancs & bleus. On les trouve dans
le gouvernement d'Archangel ; les plus beaux font
du côté de Jénifci.
8. Renards de; Landes gris & roux. On en a
c iv
( .56 ).
exporté en 1786 d'Archangel 2,219 blancs , &
5,868 roux de Pétersbourg. Prix à Archangel , un
renard blanc , 180 cop . ; à Pétersbourg , noirs de
feconde qualité , 80 roubles , pièce ; de la troisième
qualité , 15 roubles ; bleus 3 roubles ; rouges , 60
roubles.
9° . Hamsters ( efpèce de gros rats ) . On les prend
dans les Landes méridionales ; il y en a de noirs
& de diverfes couleurs.
10. Lièvres , gris & blancs ; on en a exporté
d'Archangel 37,73 pièces & 279,822 de Petersbourg;
prix à Archangel , mille pièces dés blancs ,
140 à 150 roubles ; les gris , 38 roubles ; à Pétersbourg,
les blancs de Sibérie , 110 roubles , & 140
à 150 les gris d'Ukraine de la meilleure qualité.
11°. Hermines. Les meilleures fe trouvent dans
gouvernement de Calan ; on en a exporté en
1786 d'Archangel , 2,800 pièces , & 1,480 de
Pétersbourg, Prix à Pétersbourg , 13 roubles une
hermine préparée de Sibérie de la meilleure efpèce
, & 8 roubles une hermine non préparée ; les
autres valent 6 roubles.
le
129 , Purois ; les plus beaux font de la Sibérie ;
la pièce fe paie à Kiachta 11 à 15 copecks ;
la queue 2 à 3 copeeks.
13 ° . Lapins gris , blancs & noirs. Les noirs de
la première qualité valent à Pétersbourg 8 roubles
le paquet de 100 pièces ; les gris , 5 roubles ; &
les blancs , 6 .
14°. Peaux d'Agneaux . La plupart de ces peaux
viennent de Semara , ville dans le gouvernement
d'Orenbourg , où les Tartares les apportent pendant
l'hiver. Voici la claffification de ces peaux , favoir :
1º de Ruffie , qui font noires ou blanches ; 2 ° . de
Tfchercaffie , noires ; 3. d'Ukraine , du plus beau
noir ; 4. des Calmouques , ' blanches , colorié.s ,
brunes ; 5. des Bachares , grifes & noires frifées ;
6. de Perfe , grifes. les Kirgifes apportent à
1
( 57 )
Orenbourg un grand nombre de peaux d'agneaux
nonnés. Prix à Pétersbourg , peaux noires de
Ruffie , 10 roubles cent pièces ; les plus fines ,
7 roubles la fourrure pour un furtout ou une
robe de chambre , &c.
15. Lynx. Il s'en trouve beaucoup dans le
gouvernement de Berefof. Prix , à Orenbourg , de
la première qualité , 4 roubles la pièce ; à Pétersbourg,
1oubles.
16°. Chats cerviers ; on en trouve beaucoup
aux environs du lac Aral & de la rivière Syr
Daria ; il y en a de blancs , de noirs , de gris ,
de jaunes & de tigrés. Les peaux noires de la
première qualité fe vendent à Pétersbourg 85
roubles le paquet de mille pièces & 35- roubles
les grifes , jaunes & tigrées.
17º. Martres . Les martres de Ruffie ne fe trou
vent que dans les montagnes qui la féparent de la
Sibérie ; les plus belles viennent du diſtrict du gouvernement
de Cafan, qui eft habité par les Tartares
Bafch kirs. Prix , à Orenbourg , 40 à 50 copecks
la pièce ; à Kiachta , 90 copeeks à 3 roubles ; la
queue , 20 cop .
18°. Tigres. Les Marchands Perfans les apportent
à Orenbourg ; la pièce fe vend à Kiachta
7 roubles.
19°. Belette ; eſpèce de petite hermine . On les
prend aux environs des grandes rivières ; la belette
rougeâtre fe trouve dans les forêts de Sibérie.
100 pièces de belettes préparées fe vendent
Pétersbourg 15 à 18 roubles.
20°. Loups. Les plus beaux viennent de la Baſchkirie
dans le gouvernement de Cafan ; les plus
beaux blancs font pris aux environs du fleuve
Jenifey. La plupart de ces peaux font portées
à Orenbourg. Les ventes de la première qualité ,
( 58 )
6co roubles la fourrure & 200 de la feconde
qualité.
21º, Zibelines ; eſpèce de martre indigène de
la Sibérie ; les plus belles viennent du gouvernement
d'irkuzk. La plus grande partie de ces peaux
paffent en Turquie , en Chine & en. Perfe . Prix
à Pétersbourg , les noires de la première qualité,
150 roubles ; les queues , 90 roubles , deux , mille
pièces.
Les dernières nouvelles que l'on a
reçues du Lieutenant Egède , charge
d'aller à la découverte de l'ancien Groën-.
land , & qui fe trouve actuellement près
d'lflande , portent qu'il a perdu toute efpérance
de retrouver ce pays.
Suivant les lettres de Suède , la diftillation des
eaux-de- vie est toujours un objet de mécontentement.
Quelques-uns ont accepté avec reconnoiffance
la permiffion accordée par S. M. de diſtiller
des eaux-de-vie , moyennant une certaine taxe
annuelle ; d'autres , & c'eft le plus grand nombre ,
prétendent que cette taxe eft abufive ; la diftillation
appartenoit de droit aux Sujets. La moiffon a
été très-abondante cette année dans ce royaume. Il
ne fera pas néceffaire de faire venir du blé de
l'étranger. On fait des magafins où l'on reçoit les
grains à raifon de 3 rixdalers & 24 fchillings la
tonne.
-
De Berlin , le 21 Décembre.
L'Hôtel des Invalides de Berlin fera
agrandi , & l'on augmentera de 5 compagnies
le Corps des Invalides.
On affure qu'il fera formé plufieurs
( 59 )
nouvelles compagnies d'artillerie , qui en
temps de guerre fourniront les hommes
néceffaires à l'artillerie des régimens.
Le Sr. Elten , Commiffaire des guerres ,
a trouvé un moyen de conftruire les chariots
munitionnaires de manière à en
économifer environ 800 de l'ancienne
forme employée à l'armée. Son modèle
a été examiné & adopté ; on travaille
déja actuellement aux nouveaux chariots.
L'Académie royale des Arts & des
Sciences mécaniques fe propofe de publier
fes Mémoires dans la forme d'un
Journal périodique , dont il paroîtra
chaque mois un numéro.
Il eft queftion de fupprimer la loterie
Génoiſe , dont le bail finira en 1792. Les
fermiers ont payé jufqu'à préfent 75,000
dalhers par an au tréfor du Roi.
De Vienne , le 20 Décembre.
On commence à ne plus douter de l'entrepriſe
fur Belgrade qu'on a voulu furprendre
, mais fans fuccès , dans la nuit
du 2 au 3. A peine le bruit de cet évènement
perçoit ici , qu'on fit courir celui
de la prife même de Belgrade : les lettres
de Hongrie ont fait tomber cette rumeur
, en confirmant la réalité du projet
formé pour enlever d'emblée cette
c vj
( 60 )
importante fortereffe. Voici les rapports
qui paroiffent les plus accrédités , comme
les plus conformes aux circonftances.
« Ce fut , dit-on , le 27 du mois dernier que
les Commandans du Corps d'armée raſſemblé à
Peter-Waradin,reçurent l'ordre du Confeil deguerre
de furprendre Belgrade , s'il étoit poffible, fans
effufion de fang. Dès le 28 , ils expédièrent à
différens régimens les ordres de fortir de leurs
quartiers & de s'approcher de Semlin fans bruit
& par divers chemins. Le dernier de novembre ,
le 1. & le 2 de ce mois , la petite ville de Semlin
ſe trouva comme inondée de troupes , au grand
étonnement de la garniſon de Belgrade. Vers le
foir , les Pontonniers jetèrent deux ponts_fur la
Save , à l'occident & à péu de diftance de cette
ville. La nuit fermée , le Général ďAlvinzi , à la
tête de 12 mille hommes qui formoient la rer ,
colonne , défila & paffa la Save dans le plus grand
filence ; il s'avança à quelques centaines de pas , &
prit pofte dans l'endroit qu'on lui avoit indiqué.
Malgré le froid affez vif, les troupes reftèrent fous
les armes pour attendre la deuxième colonne ,
commandée par le Général Geminghèn ; mais le
jour commençoit déjà à poindre , fans qu'on vit.
poroître cette colonne ; on ignore quels accidens
ont pu occafionner ce retard. Les uns difent que
le fignal dont on étoit convenu avoit abfolument
manqué ; d'autres prétendent qu'une équivoque
avoit mis la confuſion dans la marche de cette
colonne. Quoi qu'il en foit , le Général ďAlvinzi
ne fe voyant pas foutenu par fon collégue , jugea
à propos de repaffer le fleuve , & retourna à Semlin ,
fans avoir fait aucune perte ; car le bruit qu'on
fit courir hier au foir de la défaite totale du régiment
de Giulay qui formoit l'arrière -garde , &
( 61 )
qu'on pétend avoir été taillé en pieces par la
garnifon , fortit brufquement de la ville , ne mérité
aucune croyance. Si la garnifon avoit voulu commencer
les hoftilités , elle fe feroit oppofée au
paffage des troupes impériales , qu'il lui eût été
aifé de leur difputer ; elle fe feroit fait fuivre de.
quelques pièces de campagne , pour rompre les
ponts fur la Save , lefquels , le 4 de ce mois ,.
étoient encore affis fur ce fleuve ; d'ailleurs aucune
des lettres qu'on vient de recevoir ne parlent de
cet évenement ; elles s'accordent toutes au contraire
, à affurer que Belgrade alloit être inveſti
iuceffamment. Tandis que les troupes marchoient
vers cette place , les cordons de la Croatie & du
Bannat , auffi bien que tous les régimens cantonnés
en-deçà de la Drave , avoient fait un mouvement
en avant pour s'approcher davantage des frontières ,
& être à portée de foutenir les opérations de
l'armée.
Quoi qu'il en foit de ces détails qu'on ne
peut garantir , on publie que le Général de
Rouvroy, arrivéicide Peter Waradin , areçu
les derniers ordres pour le bombardement
de Belgrade ; que le Général-Major de Gemmingen
doit avoir de nouveau paffé la
Save , pour couper l'armée Ottomane
qui vole au fecours de Belgrade ; que
Cuiraffiers de Czartoriski ont fait cinq
marches forcées , pour fe porter de Théréfianople
à Illock, & que fix autres régimens
des frontières de la Moravie &
de la Stirie vont entrer en Hongrie jufqu'à
Bude & à Agram.
les
Ces jours paffés , il a été expédié , à
( 62 )
ce qu'on croit , aux principales Cours de
l'Europe , une déclaration de l'Empereur,
portant que du moment où la Porte fe
refufe à toute conciliation , S. M. I. fe
voit obligée de fecourir la Ruffie avec
toutes les forces. Quelques perfonnes prétendent
qu'on avoit imprimé en fecret
un Manifefte , & qu'il avoit dû être remis
le 4 au Divan par l'Internonce Impérial
; mais celui- ci , dans ce cas , auroit
été très -probablement enfermé aux Sept-
Tours , & les dernières lettres de Conftantinople
n'annoncent point cette détention .
Par ces lettres , on apprend feulement que.
S. H. a nommé le Capitan-Pacha Grand
Amiral de la mer Noire & Généraliffime
des forces de terre qui feront employées
en Crimée. Lorfqu'il mettra à la voile ,
le Capitan- Pacha prendra avec lui 25,000
hommes bien choifis , qu'il doit débarquer
fur la Prefqu'ifle .
On a frappé mille quintaux de monnoie
de cuivre pour l'ufage de notre armée.
Le jour du mariage de l'Archiduc
François , il fera diftribué 6000 Médailles
d'or & d'argent.
P
Tous les Semeftriers des régimens en
garnifon dans les Etats héréditaires d'Allemagne
, ont reçu l'ordre de rejoindte
au plutôt , Les denrées dans cette ca- --
( 63 )
pitale renchériffent de jour en jour. Les
magafins formés en Hongrie ont épuifé
la plupart des greniers.
Les fièvres ,
apprend-on de l'armée , règnent toujours
parmi les troupes ; le nombre des ma-,
lades eft affez confidérable : on a fait
paffer aux hôpitaux 10,000 Eimers de
vinaigre.
"
Le
L'Electeur de Cologne eft arrivé ici le 20.
lendemain , le Cardinal -Archevêque de cette ville ,
le Nonce Apoftolique , les Ambaſſadeurs & Miniftres
étrangers fe font rendus au Palais Impé
rial , pour faire leurs révérencès à S. A. E.
8
De Francfort -fur-le-Mein , le 27 Décembre..
A la confirmation des particularités qui
conftatent l'entreprife , fur Belgrade , &
que nous avons rapportées , nos lettres.
de Vienne , du 16 , ajoutent ce qui fuit.
« Ce coup manqué par l'arrivée trop tardive
des Généraux Gemmingen & Kleebeck , il auroit
été facilè au Pacha , vu la confufion qui régnoit
parmi nos troupes , & le manque d'artillerie , de
les attaquer avec avantage , & de les précipiter
dans la Save. »
« Cette importante entrepriſe a manqué , dit on ,
par des fautes imprévues , & fur lesquelles on
obferve encore le plus profond fecret. La matière
eft fi délicate , qu'on n'ofe pas, fur des bruits
vagues , nommer dans une feuille publique des
perfonnes très -diftinguées , qu'on accufe ici hau--
tement d'avoir mal concerté toute l'affaire , la(
64 )
quelle , dit-on , étoit immanquable. C'étoit précifément
dans la matinée précédente que les lettres
de Conftantinople , du 24 novembre , étoient
paffées par Belgrade ; fans quoi il eft à préfumer
que le Pacha les auroit arrêtées en conféquence
des mouvemens hoftiles des Impériaux. Ceux- ci
continuent à fe réunir en force près de Semlin ,
de forte que le fiége de Belgrade eft regardé généralement
comme décidé & très-prochain. »
On mande de Berlin que le Prince
Poninski, fameux , il y a quelques années ,
par l'appui qu'il donna à la Législation
qu'impofèrent à la Pologne les Puiffances
partageantes , eft arrivé en cette Capitale.
Le Comté d'Ifenbourg dans la Wettéravie ,
lit-on dans un Journal de commerce , doit fon
état de profpérité aux fabriques & manufactures
qui y font établies. Ce Comté n'a guère plus de
15 milles quarrés de furface , mais il eſt trèspeuplé
, &les habitans font induftrieux . Le Prince
régnant d'Ifenbourg Wolfgang Erneſt qui poffède
la moitié de ce Comté , a beaucoup contribué
à augmenter la population & les fabriques
dans la ville d'Offenbach fur le Rhin ; il a
accordé à cette ville des priviléges qui tendent
tous à étendre fon commerce de jour en jour.
On y compte actuellement une population de
6,500 hommes. La plupart des marchandifes
paffent à Francfort. L'on imprime à Offenbach
trois almanachs différens , à l'ufage du Peuple , dont
il fe débite , par an , environ 80,000 exemplaires.
L'autre moitié de ce Comté appartient aux Comtes
de Budingue - Wochtersbach ; on trouve dans
cette partie plufieurs papéteries , une manufacture
( 65 )
de bas de laine , une verrerie , des tuileries ,
des poteries , ane fonderie & une forge.
Il règne à Drefde des fièvres d'une
efpèce maligne , qui enlèvent beaucoup
de monde. On les attribue à la variation
prefque continuelle de la température ,
qui dans ce moment eft très- douce . La
petite vérole ne fait pas moins de ravage
dans la même ville.
Le troisième volume de l'Hiftoire de la guerre
de fept ans par le Lieutenant - Colonel Pruffien
de Tempelhof, vient de paroître. Il eft auffi inftructif
que les précédens. Voici ce que l'auteur dit à
l'occafion de la bataille de Minden , en 1759.
« Cette bataille eft fans contredit une des plus
» mémorables dans les Annales de la guerre , non
" pas à caufe des difpofitions particulières qui
» furent prifes ; mais par les préparatifs du combat
» & par la conduite des Généraux & des troupes
» pendant la bataille. Le Duc Ferdinand de Brunf
" wick déploya en cette occafion fes grandes con-
» noiffances dans l'art de la guerre . Ses manoeuvres
» pour tromper l'ennemi font des chefs- d'oeuvre .
» Rien ne prouve mieux le génie de ce Général ,
» que le plan qu'il exécuta , de paroître s'affoiblir
» afin de pouvoir agir enfuite avec plus d'énergie .
» On fait qu'il divifa fon armée en plufieurs corps
» féparés , tous détachés de l'armée principale.
" Cette difpofition , qui avoit l'air d'être très-
» fautive , trompa les François , & fit gagner la ba
» taille . Si l'ennemi avoit connu le caractère & les
principes du Prince , il auroit foupçonné ſes
" vues fecrètes dans la difpofition qu'il prit , &
» il eut évité de livrer combat.
» On l'a dit fouvent , & on ne fauroit affez le
( 66 )
» répéter , qu'un . Général doit a prendre à con-
» noître le caractère , la capacité & les principes
» de fon adverfaire , afin de pouvoir deviner - le
» fecret de fes opérations. Il eft vrai que
l'on a
» pofé en maxime qu'il faut pofter la cavalerie
» dans une plaine & l'infanterie dans un terrain
" coupé ; mais ce principe doit toujours être
» fubordonné à celui , que l'infanterie doit refter
» liée enſemble , & qu'il ne faut point la féparer
» au milieu par la cavalerie , qui en elle-même
» n'a point de folidité. Lors d'une attaque , il
» convient de placer la cavalerie aux ailes , fi le
» terrain le permet , & derrière l'infanterie , pour
» l'appuyer & pour achever l'ouvrage , lorfque
» celle- ci aura fait céder l'ennemi foit , par fon
» feu , foit par la bayonnette . La canonnade la plus
» terrible ne fera jamais quitter fa pofition à un
» Général qui connoît l'effet de ce feu . C'eft ,
» l'infanterie qui décide du combat ; il faut qu'elle
» marche à l'ennemi auffitôt qu'elle s'eft rangée ,
» afin de pouvoir faire ufage de fon fufil le plus
» tôt poffible. Le feu de moufqueterie enlève.
plus de monde que celui du canon ; il eft plus
" dangereux & plus meurtrier ; le foldat fentmoins
le danger avec cette arme , puiſqu'étant
" occupé lui-même , il n'a pas le temps d'y penfer.
"9
»
C'eſt un principe erroné qu'il faut commencer
» les batailles ou combats par une longue canon-
>> nade pour détruire d'abord l'artillerie ennemie
» & pour faciliter par ce moyen l'approche de
» l'infanterie. Les boulets n'atteignent que rare-
» ment cette artillerie. Le Duc Ferdinand le favoit ;
» auffi faifoit-il mettre en mouvement fes colonnes
qui s'étoient formées rapidement , fans attendre
» l'effet de ſon artillerie ; par cette manoeuvre il
» déconcerta entiérement le plan de l'ennemi . Il
attaqua avec fon infanterie la cavalerie françoife ,
( 67. );
"
» & prouva qu'il connoiffóit parfaitement la
fupériorité de l'infanterie fur la cavalerie , &
» qu'il favoit en tirer parti. »
*
ITALI E.
De Gênes , le 12 Décembre.
Les différends furyenus entre cette Ré--
publique & la cour de Sardaigne , font à.
la veille d'être terminés. On prétend que
lé fieur Olderic , Ambaffadeur Extraordi-.
naire de la République auprès de Sa Ma-.
jefté Sarde , a conclu entre les deux Etats
un Traité de limite qui doit mettre fin à
toute méfintelligence.
Son Eminence le Gardinal Riminaldi , écrit- on
de Rome, a fait placer dans la Rotonde , parmi
les ftatues des Hommes célebres , le bufte de
Metaftafe en marbre , avec l'infcription fuivante :
Pétro Metaſtafio ,
Civi Romano ,
Principi Italici Dramatis ,
Joann. Maria Riminaldus
Ferrarienfis Presb. Card.
Anno M. DCC . LXXXVII.
Vire ubique. Gentium clariffimo
Honor in Patria deeffet.
De Naples , le 31 Novembre..
Le Roi , defirant mettre fon armée fur un pied
plus militaire , a demandé la Cour de France
le Baron de Salis , Maréchal- de- camp & Infpecteur.
Cet Officier- général a obtenu un congé de
trois ans. Il eft arrivé ici le 22 ; il a amené avec
lui, M. du Portail , Brigadier , ro Officiers d'in(
68 )
fanterie , 2 du génie , 7 d'artillerie , avec 19 Bas-
Officiers , un Officier , fupérieur de cavalerie ,
3 fubalternes Pruffiens. M. de Gambis , Lieutenant-
colonel du Régiment Royal-d'Auvergne , le
Vicomte de Reys , Colonel du génie , M. de
Pomereul , Lieutenant-colonel d'artillerie , font à
la tête des Officiers François , qui font tous venus
par congé de deux ans , avec la confervation de
leur emploi & de leurs appointemens ; il leur a
été accordé ici un grade au-deffus de celui qu'ils
avoient. Ils vont être mis à la tête de l'inftruction .
Le Baron de Salis a été fait Lieutenant -général
& Infpecteur-général de l'armée. Son plan , qui
a été approuvé par le Roi , commence à s'exécuter ;
on s'attend à une refonte générale.
.
La nuit du 26 au 27 de ce mois , on
a fait l'épreuve des lanternes dont on
doit fe fervir pour éclairer cette ville , à
compter du 1er janvier prochain. Cet
effai a parfaitement réuffi . La rue dans
laquelle on les avoit placées , a été trèsbien
éclairée ; on en avoit mis 6oo . Il en
faudra environ 18,000 pour la ville & les
faubourgs.
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 1er. Janvier 1788.
Le 21 du mois dernier , le Marquis de
Buckingham, nouveau Vice- Roi d'Irlande,
eft arrivé à Dublin , où il a été reçu &
inftallé avec les cérémonies d'ufage ; la
ville étoit illuminée , les Volontaires bor
( 69 )
doient la haie, & tous les Ordres ont témoigné
l'alegreffe avec laquelle ils
voyoient revenir au milieu d'eux ce Gouverneur
, dont le fouvenir étoit cher à la
Nation . M. Alleyne-Fitz Herbert , ci-devant
Miniftre Britannique à Péterfbourg
eft entré en fonation comme Secrétaire
en Chef du Gouvernement ; & fur Lettrespatentes
du Roi , a pris place au Confeil
Privé d'Irlande.
La Veftale , de 28 canons , commandée
par le Capitaine Strahan , a fait voile de
Portſmouth pour l'Inde , le Colonel Catheart
s'y eft embarqué comme paffager.
Nos Feuilles publiques l'envoient en Ambaffade
à la Chine , aux modiques appointemens
de 20,000 I. fterl .
Le Sheerne & l'Endymion de 44 canons , armés
en flûte , le Southampton de 32 , & le cutter
le Flint , ont appareillé de Portmouth pour Spithéad.
Le Sheerneff & l'Endymion , deſtinés à tranfporter
à la Jamaïque , des troupes , des munitions
navales & de l'artillerie , appareilleront dans peu
de jours,
Il a été convenu entre l'Angleterre &
la France , felon le bruit général , de
nommer de part & d'autre des Commiffaires
, munis de pleins pouvoirs , pour infpecter
la réduction des vaiffeaux en armement.
Mrs , de Bougainville & de Marigny
font les Commiffaires nommés par
·( 70 )
.
*
la France , & M. Rogers , ci-devant Secrétaire
de Lord Keppel , paffera en France
avec la même qualité .
Le Royal Sovereign de 110 canons, eft de fept
pieds plus long qu'aucun vaiffeau de guerre en
Europe. Les Espagnols ont lancé depuis peu ún
vaiffeau de 100 canons , conftruit précisément far
le modèle du Royal Sovereign , qui furpaffe en
élégance & en magnificence tous les vaiffeaux
connus. Il porte du canon de 42 livres fur fa batterie
baffe.
La réduction d'une partie des troupes
de la Maiſon militaire du Roi n'eft pas
encore effectuée ; elle tombera , d'après
Popinion générale , fur les deux efcadrons
de Gardes à cheval , & les deux compagnies
de Grenadiers à cheval. Ces deux
Corps , dont le dernier parfaitement difcipliné
, fervit avec diftinction dans la
guerre de 1741 , coûtent annuellement
56,696 1. fterl. ( environ 1,360,704 liv.
tournois ). Leur fervice fe fera , à se
qu'on croit , par les Chevaux- légers ( Light
Horfe que commande , fi je ne me
trompe , le Général Conway ,
, & par les
Gardes-dragons. Ces deux Corps font
très-rarement en garnifon à Londres .
Outre ces quatre troupes montées , la
Maifon militaire de S. M. comprend trois
régimens de Gardes à pied , qui font le
fervice en temps de guerre comme les
autres Corps.
(( 71 )
Les Papiers publics & les Agioteurs fe
font amufés pendant quinze jours à créer
en Europe une quadruple Alliance , qu'ils
ont enfuite doublée d'un trait de plume ,
enjoignant à cette partie quarrée la Suède,
le Portugal , les Etats-Unis & la Pologne,
"Nous avons trop refpecté nos Le&eurs ,
pour les entretenir des affertions , des démentis
, des obje&ions , des lettres , réponſes
prétendues miniftérielles , & des
raifonnemens à l'infini qu'on a bâtis fur
cette nouvelle aujourd'hui difparue
comme tant d'autres , en attendant celles
de même genre qui lui fuccéderont.
?
Selon le Morning Chronicle , le revenu
de la Douane , de l'Excife , du Timbre &
de leurs acceffoires , s'eft élevé dans une
feule ſemaine (l'avant dernière) à 241,029
liv. fterl. L'année précédente ce produit ,
à la même époque , ne fut que de
163,818 liv. fterl .
Le 19 décembre , le feu a pris , on ne
fait par quel accident , à l'un des magafins
à poudre de M. Hervey , à Battle dans
le Comté de Suffex. Heureuſement cet
'évènement étant arrivé à 4 heures du
matin , aucun des ouvriers n'étoit encore
à l'ouvrage , & perfonne n'a perdu la vie.
Le magafin contenoit vingt milliers pe(
72 )
fant de poudre ; le magafin & les maifons
attenantes ont toutes fauté en l'air .
9
"
Le dimanche 23 décembre , il eft
tombé dans cette ville en fix ou huit
heures une prodigieufe quantité de
neige ; dans quelques rues étroites elle
s'eft élevée jufqu'à trois pieds de hauteur. '
Dans la campagne , les voitures publiques
ont été arrêtées quelques heures , jufqu'à
ce qu'on leur ait ouvert la route en certains
endroits.
Dernièrement , nos Papiers ont annoncé
la mort d'une créature , nommée
Lydia Hall , qui avoit été amenée neuf
fois en Juftice à l'Old- Bailey. Dans le
grand nombre de maris qu'elle s'étoit donnés
fucceffivement , trois ont été pendus ,
& deux condamnés à la tranfportation.
Contre fon attente & celle du Public ,
cette malheureufe eft cependant morte
dans fon lit. Il eft décédé , vers le mêmetemps
, un Particulier remarquable par
une fingularité d'une autre efpèce ; c'eſt
M. John Blagrave , du Comté de Bercks,
qui , quoique fa table fût toujours couverte
à deux fervices, ne prenoit , depuis
douze ans , d'autre nourriture , chaque
jour , qu'une pinte d'aile & quelques croûtes
de pain grillé. Il est mort âgé de 75 ans.
Lifte
( 73 )
Life générale des Baptêmes & Enterremens à Londres
& à Weftminfter , du 12 décembre 1786 au 11
décembre 1787.
Baptêmes.
Garçons..
Filles ..
.8929.
.8579.
En tout .. 17,508 ..
Enterrement.
Hommes...
•
.9821.
Femmes
.9528.
En tout
....
19349.
Il eft mort 1105 perfonnes de moins que l'année
précédente.
Dans le nombre des morts , il s'en trouve 1 de
cent cinq ans , I de cent deux , 44 de quatrevingt-
dix à cent , 374 de quarte- vingt à quatrevingt-
dix, 6119 au-deffous de deux ans , 1888 de
deux à cinq ans.
La petite- vérole en a enlevé 2418 ; 123 font
morts fur l'échafaud , 106 fe font noyés , & 25
tués eux-mêmes.
Faifons
obferver de
nouveau à ceux
qui
calculent la
population par les Morts
&
Naiffances , que la foule des Non-Conformiftes
ne font pas
compris dans ces
relevés des
Paroiffes
Anglicanes.
On fait que dans cette faifon , les arbres fruitiers
font attaqués par le gibier , &
principalement par
les lièvres. On a ellayé une quantité de moyens
pour les en éloigner. On a
fucceffivement enduit
le pied de ces arbres avec du lard , de l'aloès , de
N°. 2. 12 Janvier 1788.
d
( ( 74 )
la fuie , & c. ou bien on les a liés avec de la paille
ou de la bruyère ; mais tous ces moyens ont paru
nuifibles , & le remède eft pire que le mal : l'arbre
s'en reffent toujours , la circulation de la fèvè eft
gênée, & ce n'eft qu'après un fort long efpace
de temps que l'écorce reprend fa première vigueur.
Un particulier de St. Bernard , près d'Edimbourg
, annonce qu'il a fait ufage avec fuccès , de
la fuie qui réfulte des préparations chimiques . Non
feulement cet ingrédient eft un remède efficace ,
mais il a encore l'avantage d'être un excellent
fumier. La fuie commune eft . trop , légère pour
demeurer en place , au lieu que celle- ci eft dure ,
lourde & adhérente. On peut s'en procurer une
charretée pour une bagatelle , & par conféquent,
le tranfport en devient moins onéreux . Deux ou
trois pelletées de cette fubftance mifes au pied de
chaque arbre dans un verger , éloignent fi puiffamment
les fièvres , que pas un n'ofe en approcher ,
même dans la plus rude faifon . L'odeur de cette
fuie eft extrêmement forte & pénétrante , & áu
bout de deux ans elle exhale encore des effluves
affez fortes pour que lorfqu'on la touche , l'odeur
refte aux mains après les avoir effuyées. On peut,
au befoin , en frotter les troncs des arbres ,
qu'il en résulte aucun inconvénient . Quelques
Auteurs parlent du goût que les lièvres ont particulièrement
pour le liburnum , & ils confeillent
d'en planter pour préferver les autres végétaux ;
mais le Particulier Ecoffois obferve que cette opinion
eft dénuée de tout fondement.
fans
La lettre qu'on va lire eft digne d'une
férieuſe attention ; elle n'eft point l'ouvrage
d'un Déclamateur qui exerce fa
fauffe éloquence fur des vérités rebattues.
C'est un Eccléfiaftique éclairé qui , au
( 75 )
nom de la Religion , de l'expérience &
de l'intérêt même réunis , plaide une
caufe d'humanité & de juftice , qui va
fixer les regards du Parlement Britannique
. Cette lettre adreffée au Tréforier
de la Société inftituée pour opérer l'abolition
de la Traite des Nègres , eft de
M. Robert Boucher Nickols , Doyen de
Middelham .
MONSIEUR ,
Je viens de voir dans les Papiers-nouvelles d'Yorck, '
que plufieurs perfonnes de confidération , déterminées
par d'honorables fentimens d'humanité
vont faire une motion en Parlement pour l'abolition
de la traite des nègres . Né dans les Indes
Occidentales , je me trouve moi- même intéreſſé
dans la caufe que vous foutenez avec tant de
nobleffe , & je ferai charmé de contribuer à vous
donner des renfeignemens fur cet objet , comme
votre invitation publique m'y encourage.
Il me femble , Monfieur , que fi l'on pouvoit
démontrer que l'accroiffement naturel de la population
des nègres eft déja fuffifant dans nos îles ,
pour la culture dont ils font chargés , & que plusd'humanité
dans la manière dont on les traite ,
fuffiroit pour affurer cet accroiffement naturel ,
on ne pourroit oppofer de raiſon valable contre
l'abolition de cet infame trafic. Si quelque voix
réciamolt encore en fa faveur , ce ne feroit tout
au plus que celle d'un petit nombre de planteurs)
Américains , infpirés uniquement par leur intérêt
particulier.
Un grand nombre de faits prouvent inconteftablement
la propofition que je viens d'avancer ;
je vous en citerai un ou deux des plus remardis
( 76 )
quables , que plufieurs perfonnes actuellement à
Londres peuvent vous certifier : elles font plus
à portée que moi de vous en démontrer l'authenticité.
Il y a environ 70 ou 80 ans qu'un certain
M. Macmahon mourut fur fon habitation , paroiffe
S. George dans l'ifle des Barbades. Sa poffeffion
fut évaluée , autant que je puis m'en fouvenir
, à environ 30,000 liv. fterl. Ce dernier
propriétaire l'avoit eue 7 à 8 ans ; en y entrant
il la trouva chargée de redevances pour un marchand
de Londres . Jaloux de fe débarraffer de
ce fardeau , il réfolut de tirer un revenu extraordinaire
de fon habitation . D'après ce plan , fuggéré
par l'avidité , fes nègres furent furchargés
de travail ; la plupart en perdirent la fanté , quelques-
uns même la vie ( 1 ) . Il fut obligé de les remplacer
par d'autres qu'il acheta, à différentes fois
dans l'efpace de 7 ans ; à fa mort , fon habitation ſe
trouva précisément auffi embarraffée qu'à l'inftant
où il l'avoit prife car les dépenfes entrainées néceffairement
par la mort de fes nègres , égaloient
la dette dont il avoit voulu fe débarraffer en les
furchargeant de travail.
A peu près dans le même temps , mourut le
Docteur Mapp, de la même ile, propriétaire moins
(1)Depuis que j'ai reçu cette lettre , un Particulier
de la même ifle m'a assuré qu'il avoit vérifié luimême
par le rôle de la taxe des Nègres , que le
nombre des Esclaves de M. Macmahon , avoit di
minué en deux ans de près de moitié , c'est-à-dire
que de 170 , il n'en resta que 95 ; ce maître inhumain
avoit coutumne de dire en achetant un Esclave
« que pourvu qu'il vécut 4 ans , ilne lui en demandoit
pas davantage ; sûr qu'il tireroit assez parti de
lui pendant ce temps , pour couvrir ses frais. »
»
«
( 77
vaux ,
au
riche , puifque fon habitation n'étoit que de 20,000
liv. fter . , & d'ailleurs inférieure à la première ,
comme étant plus expofée aux inondations , moins
fertile , & plus éloignée du marché. Cet homme
refpectable fe conduifoit plutôt en patriarche qu'en
maître parmi fes nègres. Non feulement il leur
fourniſſoit des alimens de bonne qualité & en abondance
, mais même fon humanité leur ménageoit
de longs intervalles de relâche entre leurs traqui
ceffoient abfolument durant la chaleur
du jour , c'eft- à- dire , depuis 11 heures jufqu'à 3 ,
& pendant ces heures brûlantes , il leur faifoit
donner des rafraîchiffemens , fans exiger le moindre
travail de leur part. Traités avec cette bonté paternelle
, ils multiplioient prodigieufement ,
point même qu'il fallut acheter une autre habitation
fur laquelle il n'y avoit point de nègres , pour
recevoir cet accroiffement de population . Il s'accommoda
d'un terrein , qui , je crois , lui coûta
12,000 liv. ftert. Sa fille a eu une dot confidérable
, & il a laiffé à fon fils près de 40,000
livres , environ le double de fon premier capital.
La fille du Docteur a époufé H. A. Ecuyer ,
auffi confidéré pour fes qualités perfonnelles que
pour fa fortune , & qui , j'ofe le promettre , fe
fera un plaifir de fervir la caufe de l'humanité ,
& d'honorer la mémoire de fon beau-père, en vous
donnant tous les renfeignemens que vous pouvez
défirer. Car je regarde comme important de vérifier
fcrupuleufement ces particularités . Je préfume
auffi que la maifon bien connue de L***. , pourra
vous garantir ma première relation , car le chef
de cette famille s'eft trouvé , à ce que je
entendu dire , dans l'ifle , aux funérailles de ce bar-
Fai
bare Macmahon. Pour moi , qui n'ai plus de liaiſon
dans les Indes Orientales , & qui vis fi éloigné
de la ville , je ne puis guère vous être bon qu'à
d.iij.
( 78 )
vous indiquer les fources d'où vous pouvez tirer
des informations plus exactes : quoi qu'il en foit,
je ne vous ai rien exagéré fciemment , & n'ai
fûrement pas eu l'intention de vous tromper.
Il eft certain que les Nègres multiplient infiniment
davantage dans les climats chauds que dans
les froids. Il y a plus : l'extrême chaleur ne les
incommode pas , & quand leur fang n'eft pas
appauvri par un repos ou un travail exceffif, par
la difette d'alimens ou par leur mauvaife qualité,
ils ne font pas auffi fujets que les Blancs aux
maladies qui réfultent d'une température brûlante.
Dans les îles des Indes occidentales , & dans les
Colonies méridionales du nord de l'Amérique ,
i's font pleins de fanté & de vigueur pendant
l'été , faifon où les Blancs font affectés de fièvres ,
de maladies aiguës , d'enflure de jambes & de
jauniffe. Si les pauvres Noirs périffent de fièvres
lentes & de dyfenteries , affurément perfonne
n'en fera étonné , pour peu qu'on fonge qu'ils ne
goûtent jamais ni de lait , ni de viande fraîche:
leur nourriture confifte en maïs , en végétaux .
auxquels ils ajoutent , foit un peu de poiffon falé
& rance , foit , mais plus rarement , quelque morceau
de boeuf ou de porc falé d'Irlande . Encore
n'ont-ils que le rebut du marché : quant à leur
boiffon , c'eft ordinairement de l'eau de mare ,
qu'ils corrigent quelquefois avec un peu de rhum ;
ajoutez à cela , que dans la faifon des pluies on
n'a pas toujours le foin de les faire fortir du travail
pour les mettre à l'abri.
Dans les provinces feptentrionales du nord de
l'Amérique , où j'ai auffi demeuré , la dureté du
climat nuit à l'accroiffement de la population des
Noirs . Ils y font en petit nombre , vieilliffent de
bonne heure , & l'on voit changer le noir brillant
de leur peau en un brun jaune qui annonce la
(( 793 ))
mauvaiſe fanté . Mais , je le répète , les climats
chauds leur font infiniment favorables ; paffablement
traités , ils y pouffent loin leur carrière , &
multiplient beaucoup . Ce ne peut donc être que les
mauvais traitemens qu'ils éprouvent dans les îles ,
qui néceffitent annuellement l'importation de
nouveaux esclaves , pour en entretenir toujours
le même nombre fur les plantations. La perte de
leur liberté , de leurs amis & de leur patrie , en
fait périr un grand nombre de chagrin peu de
temps après leur arrivée ; quelques- uns fe tuent
eux-mêmes ; très-peu , fi même il s'en trouve ,
réfiftent au travail exceffif qu'on leur impofe &
furvivent deux ou trois ans. C'eſt un fait connu ,
que quand les planteurs ont befoin de remonter
leurs habitations en Nègres , non - feulement ils
préfèrent ceux qui font nés dans l'ifle , mais même
its les paient beaucoup plus cher.
Eh bien donc , pourra-t- on me dire , y a-t- il
un feul planteur affez aveugle fur fes propres
intérêts , pour ne pas traiter fes efclaves d'une
manière qui le dédommageroit bien des facrifices
que fon humanité l'auroit porté à faire ? Quelques
perfonnes agiffent ainfi , & y trouvent leur compte.
Gependant cet ufage n'eft pas encore généralement
établi ; au contraire , le planteur a fes paffions que
la loi infouciante fur le fort des Nègres n'a pas
fongé à réprimer. S'il le tue , il n'a point de
compte à rendre ap Magiftrat , pourvu qu'il foit
réellement propriétaire du malheureux eſclave.
De folles dépenfes faites en Angleterre , une vie
debauchée ou de mauvaifes récoltes dans nos
Colonies , embarraſſent ſouvent la fortune d'un
planteur. Il a contracté des dettes avec des négocians
Anglois , il faut y fatisfaire ; les Nègres
travailleront , que dis - je , ils feront furchargés ,
Ailleurs , c'eft un homme empreffé de faire for-
A
div
( 80 )
tune , qui compte plus fur le produit actuel des
fueurs de fes efclaves , on fur des épargnes barbares
, que fur le produit à venir de fon humanité ,
ou fur les récompenfes futures de fes avances
libérales. Je parle en général : je fais qu'il y a
d'heurenfes exceptions ; mais les exceptions mêmes
prouvent que le contraire fait règle . Enfin un
propriétaire endurci dans fes habitudes , inflexible
dans fon opiniâtreté , & chez qui le préjugé s'eft"
enraciné , ne veut point effayer les effets d'un
fyftême nouveau & plus doux , contre lequel ,
pour dire la vérité , les vices des efclaves le préviennent.
( Car que peut- on attendre d'efclaves ?)
Quant à la force du préjugé dans nos ifles , nous
favons quelle eft la répugnance invincible des
Blancs à admettre les Nègres aux privilèges du
Chriftianifme. J'en appelle au témoignage de la
refpectable Société pour la propagation de l'évangile;
elle n'aura que trop à confirmer mon affertion.
Mais je demande à mon tour , & c'est au nom
de l'humanité que je fais cette queftion , pourquoi
on excluroit ces infortunés du fein d'une religion
confolante , dont fon fondateur a voulu que les
benédictions fe répandiffent également fur tous les
hommes ?Lincapacité même que nous leur reprochons
, eft notre crime , puifque dans des lieux plus
humains , plus raifonnables , à New - Yorck , par
exemple , j'ai vu de 20 à 40 Noirs admis à la
Sainte Table ; mais dans nos ifles , les maîtres ne
fe contentent pas de négliger la converſion de
leurs efclaves , ils ofent objecter contre elle des
raifons qui auroient étouffé le Chriſtianiſme dans
fa naiffance , fi l'on eût eu la foibleffe de les
admettre à cette époque.
Qu'on ouvre la continuation de l'hiſtoire du
Lord Clarendon. On y trouvera que de fon temps
le nombre des Blancs à la Bardade étoit de 50,000 ,
( 81 )
& celui des Noirs de 100,000 , fi je me le rappelle
bien: environ 25 ans après , les nombres de Blancs
& de Noirs fe trouvèrent réduits , par un dénombrement
exact , à 25,000 d'une part , & àço , 000
de l'autre. Quoiqu'il paroiffe au premier coup
d'oeil que le nombre des Blancs a diminué dans une
proportion beaucoup plus grande que celui des
noirs , il faut obferver que les Noirs font attachés
à la glèbe , & ne fe tranfportent pas d'un lieu à
un autre comme le font les Blancs ; d'ailleurs le
nombre de ces derniers ne s'accroît pas par les
nouveaux venus dans une proportion plus grande
que celui des Créoles qui émigrent ou vivent
hors de l'ifle. La balance ne fait que s'entretenir.
Ajoutons encore que le climat eft beaucoup plus
favorable aux Noirs qu'aux Blancs . Or il y ajusté
un fiècle que Lord Clarendon a écrit la continuation
de fon hiftoire. Dans cet espace de temps
le nombre des Blancs a diminué d'environ moitié ,
& celui des Noirs dans la proportion de 9 à 10 ,
malgré une importation qui monte annuellement ,
à ce que j'ai entendu dire , à près de 5,000 .
Réduifons- la à 4,000 ou même à 3,000 ; cela
prouvera qu'indépendamment de la diminution de
100,000 à 90,000 , le premier total des Nègres
a diminué autant de fois , c'est- à-dire , 5 , 4 , ou
3 plus vite , dans l'efpace d'un fiècle , que celui
des Blancs ; en forte que, tandis que ces derniers ont
perdu dans un climat moins favorable pour eux,feulement
moitié , les Nègres y ont perdu 4 ou 5 fois
plus. Je ne garantis pas l'exactitude fcrupuleufe
de tous ces calculs , & je ne fuis pas à portée
de la démontrer ; mais je les crois affez juftes
pour prouver que les mauvais traitemens ont
détruit les Noirs dans nos ifles , dans une proportion
qui dépeupleroit le globe en moins d'un fiècle ,
fi cette barbarie difpendieufe s'établiffoit par-tout,
av
( 82 )
& avoit par-tout les mêmes fuites. Au reste , je
crois qu'il feroit à propos de defcendre dans les
plus grands détails à cet égard , perfuadé qu'un
calcul bien revêtu de fes preuves , de la perte
que l'efpèce humaine éprouv. dans nos ifles , fourniroit
un argument contre l'efclavage , auquel
nul homine , pourvu qu'il eût la fenubilité d'un
homme , n'oferoit répondre. Je penfe aufli que
l'on entretiendroit aifément fur nos illes , un
nombré égal à celui que fourniifent les importations
annuelles , en employant à les mieux traiter ,
les dépenfes qu'entraînent néceffairement ces importations.
On pourroit en comparer les fais
avec le produit des exportations de nos ifles . Je
fuis fûr que cette comparaifon éclaireroit le propriétaire
& le confommateur fur leurs véritables
intérêts , en montrant à l'un combien il perd de
fon produit , & à l'autre , la furcharge propor
tionnelle qu'il fupporte pour l'entretien d'un commerce
honteux , qu'un peu de patiencé & d'hu
manité finiroient par rendre inutile.
´( La fin au Journal prochain. )
FRANCE.
De Verfailles, le 3 Janvier 1788. 3
-
Le Comte de Maulévrier Colbert , Miniftre
plénipotentiaire du Roi près l'Electeur de Cologne ,
qui eft de retour par congé , a eu , àfon arrivée ici
le 27 du mois dernier , l'honneur d'être préſenté
à Sa Majefté par le Comte de Montmorin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant le département
des affaires étrangères.
Ce jour , la Comteffe de Châteaubriant , la
Baronne de Livron , la Comteffe de Ligneville
& la Comteffe de Gruelle , eurent l'honneur d'être
préfentées à Leurs Majeftés & à la Famille royale ,
( 83 )
la première & la feconde par la Ducheffe de Duras,
Dame du Palais , la troisième par la Princeffe de
Craon , & la quatrième par la Marquiſe de Cler
mont-Montoifon.
1
!
Le 1 de ce mois , les Princes & Princeffes
ainfi que les feigneurs & Dames de la Cour , ont
eu l'honneur de rendre leurs refpects au Roi &
à la Reine , à l'occafion de la nouvelle année. Le
Corps-de-Ville de Paris , ayant à fa tête le Duc
de Briffac , Gouverneur de la ville , s'acquitta du
même devoir envers Leurs Majeftés & la Famille
Royale , étant conduit par le Marquis de Brefé ,
Grand-Maître des cérémonies , par le fieur de
Nantouillet , Maître des cérémonies , & par le fieur
de Watronville , Aide des cérémonies. La mufique
du Roi exécuta , pendant le lever , une
fymphonie de la compofition du fieur Harang ,
premier violon de la mufique de Sa Majesté , fous
la conduite du fieur Girouft , Surintendant de la
mufique du Roi.
4
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du S. Efprit s'étant affemblés vers les onze
heures & demie du matin dans le Cabinet du Roi ,
Sa Majefté tint un Chapitre , dans lequel elle
nomma Chevalier de l'Ordre du S. Efprit , le
Duc d'Enghien . Sa Majefté fortit enfuite de fon
appartement pour fe rendre à la Chapelle , précédée
de Monfieur , de Monfeigneur Comte d'Artois
, de Son Alteffe Royale Monfeigneur le Duc
d'Angoulême , du Duc de Bourbon , du Prince
de Conti , du Duc de Penthièvre , & des Che
valiers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre ;
deux Huiffiers de la Chambre du Roi portant leurs
maffes . Le Roi , après la grand' Meffe chantée par
fa Mufique , & célébrée par l'Evêque de Senlis ,
Prélat-Commandeur de l'Ordre , & premier Aumônier
de Sa Majefté , fut reconduit à fon appar
d vj
( 84 )
tement , en obfervant l'ordre dans lequel il en.
étoit forti. La reine , Madame & Madame Elifabeth
de France , affiftèrent auffi , dans la tribune ,
la grand'Meffe , à laquelle la Comteffe Louiſe
d'Hautefort fit la quête.
Ce jour , Leurs Majeftés foupèrent à leur grand
couvert. Pendant le repas , la mufique du Roi ,
fous la conduite du fieur Girouft , Surintendant ,
exécuta différens morceaux.
Le Grand-Confeil eut , ce jour , l'honneur de,
rendre fes refpects à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale.
Le lendemain , le Roi , accompagné de Monfieur
, de Monfeigneur Comte d'Artois , de Son
Alteffe Royale Monfeigneur le Duc d'Angoulême ,
du Duc de Bourbon , du Prince de Conti , du
Duc de Penthièvre , & des Chevaliers ; Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint-Esprit
a affifté au fervice anniverſaire qui fe célèbre ,
dans la chapelle du Château , pour les Chevaliers
défunts,
De Paris , le 9 Janvier.
Le 13 du mois dernier , l'Académie
Françoife a nommé , avec l'agrément du
Roi , M. d'Agueffeau à la place vacante
par la mort du Marquis de Paulmy.
9 :
« Au mois de mai de cette année
des Pêcheurs d'Armanche près Bayeux ,
trouvèrent en pleine mer une petite bouteille
bien bouchée : impatiens de voir ce
qu'elle contenoit , ils la caffèrent ; c'étoit
une lettre dont ils ne purent lire l'adreffe ,
conçue en langue Angloife. Ils la portèrent
au Juge de l'Amirauté , qui la fit ,
( 85
dépofer à fon greffe . La fufcription annonçant
qu'elle étoit deftinée à une dame
Angloife , il s'affura de fon exiſtence , &
prit les mesures que la prudence dictoit
pour lui faire parvenir furement fa lettre .
Le mari de cette dame ( homme de
lettres , connu dans la patrie par plufieurs
ouvrages juftement eftimés vient d'écrire
, & en marquant au Juge fa reconnoiffance
avec les expreffions les plus
fortes , il lui apprend que la lettre dont
il s'agit eft du frère de fon époufe ; allant
aux grandes Indes , il avoit voulu donner
de fes nouvelles à fa foeur. Un vaiffeau
qu'il avoit vu dans la baye de Biſcaye
& qui paroiffoit aller en Angleterre , lui
en avoit donné l'idée . Il comptoit pouvoir
en approcher ; mais le vaiffeau s'étant
éloigné , il avoit imaginé de mettre la
lettre dans une bouteille , & de la jeter
à la mer. »
.
« Un chien enragé , d'une force & d'une taille
plus qu'ordinaire , après avoir exercé les plus cruels
ravages dans les paroiffes circonvoifines des Pontsde-
Cé , s'eft enfin arrêté dans celle de S. Maurille ,
de la même ville. Il y a mordu très dangereufement
plufieurs perfonnes , entr'autres un marinier , qui
n'a pu fe débarraffer de fes morfures , qu'en l'acculant
dans la boutique d'un cordonnier. Les cris &
peut- être les coups des ouvriers , l'ont fait fe jeter
dans la rue , où il a affailli un jeune enfant qu'il
a terraffé fans peine , & qu'il a long - temps traîné
dans la boue. La crainte apparemment de tuer
&
( 86 )
l'enfant , en tirant fur le chien , a rendu ce moyen
de le fauver inutile & impraticable. On eft cependant
venu à bout de le dégager , mais ce n'a été
que pour voir l'animal commettre plus loin de
nouveaux défaftres . Il a rencontré non loin de
la maifon presbytérale de S. Aubin , une jeune
femme du peuple , fur laquelle il s'eft jeté avec
fureur. Cette malheureuſe , inftruite par les cris
de la populace , des ravages commis par cette
bête féroce , & fentant déjà les effets de fa dent
cruelle , s'eft dévouée généreufement pour le falut
commun ; elle l'a faifie vigoureufement , & au
rifque d'être dévorée mille fois , elle n'a pas lâché
prife , qu'elle n'ait été affommée dans fes bras .
Elle n'a ceffé de répéter qu'elle étoit trop heureufe
de pouvoir , en fe facrifiant , fauver la vie à une
infinité de fes femblables , qui auroient été infail-,
liblement , comme elle , les victimes de la rage de
ces animal furieux .... Quoique cette jeune héroïne
ne foit pas morte de fes bleffures fans nombre ,
elle eft dans un état cent fois plus affreux que
la mort même , puifqu'elle l'a fans ceffe fous les
yeux , avec toute l'horreur qui accompagne la
rage.
« Ce qui rend le fort de cette malheureufe victime
plus touchant encore , c'eft qu'elle eft pauvre ,
& mère ; & qu'elle laiffe après elle plufieurs enfans
, qui tous ont befoin de fes foins pour
fubfifter. »
Extrait d'une Lettre de Nifmes, du 10 décembre 1787.
« Le défaut de récolte de foie dans toute l'urope
, a fait hauffer cette année le prix de cette
matière , au point que nos Manufactures ont été
forcées defufpendre en grande partie leurs travaux ,
ce qui a privé une multitude d'ouvriers de leurs
moyens ordinaires de fubfiftance . Dans les premiers
( 87 )
momens , M. de Ballainvilliers , Intendant de Languedoc
, fe rendit à Nîmes ; & comme il s'aperçut
que la crife n'étoit pas encore générale , il ſe borna
à faire ouvrir les travaux publics projetés pour les
embelliffemens de la ville. Mais ce Magistrat confidérant
que parmi ces ouvriers malheureux , il en
étoit auxquels ce genre de travaux ne pouvoit con
venir , foit à caufe de leur grand âge , foit à caufe
de l'efpèce d'humiliation qu'ils auroient fait fubirà
des hommes que leur induftrie place au deffus
des dernières claffes du peuple , & fachant combien
ajoutent aux bienfaits les égards qu'on obferve en
les offrant , a fait faire à fes propres dépens des diftributions
fecrètes de pain chaque femaine , à ces
familles honteufes & aux perfonnes infirmes.
Mais les néceffités augmentant de jour en jour,
M. de Ballainvilliers eft retourné à Nîmes à la fin
du mois dernier , & ayant affemblé quelques Notables
de chaque claffe de citoyens , il leur a propofé
de former une affociation qui embraffât l'univerfalité
des perfonnes aifées de la ville , & qui
formât,par le moyen d'une foufcription volontaire,
un fonds fuffifant , non feulement pour fecourir les
néceffitéux du moment actuel , mais encore pour
leur affurer des fecours permanens dans les calamités
extraordinaires que là fuite des temps pourra
amener; & ne fe bornant pas à appuyer ce projet
par les raifons prifes de l'humanité & de l'intérêt
de tous les ordres de citoyens , il y a ajouté le poids
de l'exemple , en fe déclarant citoyen de Nîmes ,
& en offrant en cette qualité une fomme confidérable.
( Il a donné 10 mille livres .)
Cette générofité ne pouvoit manquer fon effet
fur les habitans de Nîmes . La fonfcription fut
Ouverte fur le champ , & dans deux jours la fomme
fut portée à plus de cent mille francs.
M. l'Evêque de Nîmes & le Chapitre , ont ref
( 88 )
pectivement fignalé dans cette occafion leurs fentimens
charitables & patriotiques ; le Commerce a
fourni à peu près la moitié de la fomme totale;
& toutes les autres claffes ont fait paroître une
active émulation .
M. de Ballainvilliers a promis de folliciter des
Lettres - Patentes , pour donner une confiftance
ftable à cet établiffement , qui doit former une
Affemblée des Députés de tous les ordres de
citoyens , fous le nom d'Affociation Patriotique ,
dans laquelle M. l'Intendant & M. l'Évêque ont
généreufement renoncé à toutes les prérogatives
que leur place pouvoit leur faire déférer , & ont
voulu fe borner au fimple titre de citoyens & de
patriotes , croyant que Tégalité & la liberté font
la bafe la plus affurée qu'on puiffe donner à ce
bel établiffement, »
Le 26 décembre , M. Le Baron de Breteuil ,
accompagné de M. de Crofne , & du Bureau d'Adminiftration
, fe rendit aux Tuileries pour la diftribution
annuelle des grands Prix . M. Bachelier ,
Directeur , ouvrit la feance par un difcours .
On procéda enfuite à la diftribution de la maîtrife
d'orfèvre , en faveur du fieur Glatou , & des
grands Frix mérités par les fieurs Toutain , Siméon ,
Crepin , Jacquin , de la Porte , & Gerbod.
Ils furent embraffés par le Miniftre , au bruit des
fanfares & des acclamations du public .
Cinq furgrands Prix de perfévérance , 12 grands
acceffits , & 96 Prix , furent auffi délivrés dans la
même féance.
L'Académie royale des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Caen , a repris fes féances publiques
le jeudi 6 décembre. Le fieur Ballias de Laubarède ,
Commiffaire des guerres au département de Caen ,
en a fait l'ouverture par un difcours fur l'utilité
des Affemblées provinciales , & fur les avantages
( 89 )
que le royaume peut en retirer. Enfuite le fieur
Longuet a lu un mémoire fur les moyens de perfectionner
deux manufactures qui intéreffent effentiellement
la Baffe- Normandie ; favoir , celles des
bas lainages & celle des toiles de coton de toute
efpèce ; après quoi l'abbé Jarry a lu fon difcours
de réception. La féance a été terminée par la lecture
d'une Ode de l'abbé le Prêtre , ſur la mort du Prince
Léopold de Brunfwick.
PAYS- BA S.
De Bruxelles , le 5 Janvier.
Il s'eft élevé , il y a quinze jours , une
petite commotion à Louvain , qui , dit on,
a décidé le Gouvernement à envoyer
1500 hommes dans cette ville , pour y
tenir garnifon , fous les ordres du Duc
d'Urfel.
Le 24 du mois dernier , un détachement
venu de Maftricht a conduit enchaînés
, à Bois- le - Duc , fept des brigands
militaires qui doivent y être punis exemplairement.
On a imprimé la lifte exacte
des dévaftations exercées par ces Soldats
coupables d'énormités, expreffément profcrites
, & à plufieurs repriſes , par les
Etats- généraux & par le Stadhouder ,
coupables d'avoir eux- mêmes exécuté ces
horreurs qu'ils étoient chargés de prévenir
, coupables d'avoir connivé à des manoeuvres
que l'Enquête aduelle ne tar(
90 )
dera pas à révéler au Public. Suivant cette,
lifte , 618 maifons ont eu leurs vitres
caffées , 139 pillées en partie , & 65
pillées de fond en comble. C'eft en tout.
872 maifons .
Le Comte de Maillebois eft de retour.
à la Haye , où il a été en conférence
avec le Préfident des Etats- généraux .
Quelques avis de Vienne annoncent
que le Baron de Herbert , Internonce Impérial
, à quitté Conftantinople , après
avoir remis à un Miniftre Etranger fes
dépêches pour la Porte , contenant la
Déclaration de guerre de S. M. I. Comme
on ne cite point la date d'un départ aufli
extraordinaire , il faut fufpendre d'y ajou
ter foi.
« Par des lettres de Vienne , on apprend que
l'Empereur vient de nommer douze dames du
palais , pour la Cour de la princeffe Elifabeth de
Würtemberg , qui doit époufer l'archiduc François;
& que Sa Majefté a auffi déclaré la Comtelle
Jofephe-Deretz- Chanclos , (quatrième fille du
dernier Feld- Maréchal Deretz , Comte de Chanclos
, mort en 1761 , au fervice de l'Autriche )
Grande Maîtreffe de la Cour de Vienne ; qui étoit
Grande Maîtreffe de S. A. la Princeffe de Würtemberg
; ayant eu l'honneur de l'être antérieu
rement de feu S. A. R. l'archiducheffe Thérèſe-
Elifabeth , fille de l'Empereur , qui a bien voulu
lui conférer cette dignité , qui eſt toujours occupée
par la douairière d'un Feld- Maréchal ; comme
elle l'étoit à la Cour de feu S. M. l'Impératrice
Reine ,, par feu fon Excellence la Comteſſe
( 91 )
douairière de Chanclos , dame de l'Ordre de la
Croix étoilée , mère de la Comteffe Jofephe de
Chanclos , à qui l'Empereur a bien voulu accorder
un Brevet de Dame , en la décorant en même
temps du titre d'Excellence. ( Article envoyé au
Rédacteur. ) »
«<< S'il faut en croire un bruit affez
accrédité , il eft décidé de rendre le port
de l'Ile de France libre & ouvert à
toutes les Nations. Le commerce de
cette colonie gagneroit infiniment à fe
trouver affranchi de tant d'entraves qui le
gênent , & cette ifle deviendroit une
échelle très-importante à tous les navires
qui fréquentent les mers des Indes . On
apprend que les Ambaffadeurs que Typfaeb
envoie en France , & qui font déja
arrivés à Breft , ont relâché à l'Ile de
France , le 20 août. »
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
L'on mande d'Utrecht , qu'un Juif qui dans
une auberge avoit voulu corrompre des Soldats
de la garnifon , sâchant de les porter à commettre
des violences & à piller , offrant même de leur
indiquer les maifons des Patriotes , à ce qu'il dit
a été appréhendé par la Juftice , après avoir été
auparavant bien étrillé par les Soldats. ( Gazette
de la Haye, n . 109.
Des avis authentiques , reçus du Cap de Bonne-
Efpérance , portent que depuis que le Régiment
de Luxembourg a quitté cet établiſſement , le
gouverneur , le Comte de Graff, qui eſt du parti
Stadhoudérien , a fait travailler fans relâche à
( 92 )
augmenter les fortifications de la place , & que
plus de mille hommes y ont été continuellement
employés. On y a élevé un nouveau fort, appelé le
Morro, que l'on eftime imprenable. Les mêmes
avis ajoutent que tout étoit tranquille au Cap , &
que les provifions de toute efpèce y abondoient
par le commerce continuel des Caffres avec les
autres Sauvages . On y avoit reçu avis de l'inté
tieur du Continent , il y a environ quinze mois ,
que cinq Européens , deux femmes & trois hommes,
avoient été vus fur la côte . On préfume qu'ils
font partie du petit nombre qui a furvécu au
naufrage du vaiffeau de la Compagnie des Indes,
le Groſvenor , pour éprouver des tourmens encore
pis que la mort. On rappelle à cette occaſion un
trait qui fait honneur à la mémoire du lord Keppel.
Cet Amiral étant à la tête de l'amirauté , fit
armer un vaiffeau convenable , & en donna le
commandement au lieutenant Loveday , avec ordre
de les chercher fur la côte des Caffres. Le
vaiffeau étoit fourni de provifions de toutes espè
ces , & d'autres objets pour donner en préſent
aux Africains. (Public Advertiſer.)
N. B. ( Nous ne garantiffons la vérité ni l'exactitude
d'aucuns des Paragraphes ci-deffus ) .
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
2
PARLEMENT DE PARIS , TOURNELLE.
Caufe entre le S ' . de R...., Chevalier d'honneur
au Bailliage de ..... & la Dame de L... ,
fa foeur , époufe du S ' . de P....
Succeffion prétendue fpoliée.
- Pour obtenir la
reparation d'un délit , on n'eft plus recevable à
prendre la voie criminelle , lorfqu'on a pris la
voie civile:
Une foeur avantagée au préjudice d'un frère
( 93 )
dans le teftament d'un frère commun , une foeur
créancière de ce frère dépouillé , une four fur la
fucceffion de laquelle on avoit fondé des efpérances,
& qui les détruit en fe mariant ; cette foeur ,
difons-nous, a été l'objet d'une haine implacable.
Telle eft l'idée qu'on peut avoir de cette Cauſe :
en voici les principales circonftances. - François
de L...., père commun , avoit recueilli les biens
d'un oncle , chanoine , avec charge de fubftitution
au profit d'un de fes enfans mâles , l'aîné préféré
au puîné : il avoit de fon chef des biens confidérables.
En 1762 , il fit fon teftament , par lequel
il fixa la légitime de fes trois enfans à une fomme
de 10,000 liv. & inftitua pour fon héritier
univerfel le freur de L...., fon fils aîné avec
charge de fubftitution dans le cas où il décéderoit
fans enfans. Le fieur de L.... décéda
en effet fans enfans le 15 février 1773 , laiffant
un teſtament par lequel il lègue à fon frère le
freur de R.... 2400 liv. une fois payées , &
600 liv. de rente viagère , & inftitue la demoiſelle
de L...., fa foeur , fon héritière univerfelle. -
Le fieur de R.... , étant abſent au moment du
décès , les fcellés furent appofés fur les effets du
fieur L....; au retour du fieur R...., & après la
levée des fcellés , il s'éleva des difficultés entre
le frère & la foeur , fur l'exécution du teſtament
du frère commun : chacun forma diverſes préten-
Pour terminer tout procès entre les
parties , la demoiſelle de L...., ne fongeant alors
à aucun établiſſement , confentit à une tranſaction
avec fon frère , par laquelle , fe contentant , pour
tous fes droits des domaines de Sal... & de No....
avec les meubles & effets qui les garniffoient , &
d'une fomme de 10,000 liv. que le fieur de R
s'obligea de lui payer en deux paiemens égaux
dans deux ans , elle abandonna la fucceffion à fon
tions .
...
94 )
frère , qui s'engagea à payer toutes les dettes . -
Le frère & la foeur vécurent pendant deux ans
dans la même maifon & en bonne intelligence ;
mais au mois de feptembre 1775 , la demoiſelle
de L.... époufa le fieur de P...., fon coufingermain
: alors le fieur de R.... pour détourner
la demande qu'on pouvoit former contre lui en
paiement de la fomme de ro, 000 liv. , prit des
lettres de refcifion contre la tranfaction du 19 mai
1773 , dont il fe déſiſta bientôt après ; puis regrettant
de s'être défifté , il en obtint des fecondes , dont il
demanda l'entérinement d'abord à Aurillac , enfuite
a Bailliage du Palais à Paris , où l'affaire fur évoquée
pour caufe de la parenté des Juges d'Aurillac.
Une Sentence du 24 février 1779 déclara le fieur
de R.... non recevable en fes demandes , avec
dépens. Appel en la Cour. Pendant l'inftruction
de l'Appel , le fieur de R.... rendit plainte devant
le Lieutenant criminel d'Aurillac , en fpoliation de
la fucceffion de fon frère , contre certains quidams ,
demanda permiffion de faire publier monitoires ,
l'obtint , & fit informer . D'après le réſultat de
l'information , ordonnance du Juge , du 22 , mai
178 , qui renvoie les parties à l'Audience , fans
défigner perfonne. Appel du fieur de R... en
la Cour , où il fit afligner la dame fa fæeur.
Arrêt du 6 ſeptembre 1782 , en la première
Chambre des Enquêtes , qui , fur l'Appel de la
Sentence du Bailliage du Palais , fur la demande
au civil , confirma la Sentence purement &
fimplement , débouta le fieur de R.... de fes da
mandes , & le condamna aux dépens. * Sur
l'Appel de la Sentence d'Aurillac , la dame de
P... ayant foutenu qu'elle étoit follement intimée
, parce qu'elle n'étoit ni accufée , ni partie
dans l'ordonnance , le fieur de R.……. ſé défiſta de
fon Appel ; & Arrêt intervint le 26 octobre 1782 ;
95 )
qui donna acte à la dame de P... du défiftement
de l'Appel , ordonna la fuppreffion des termes
iujurieux répandus dans les requêtes & mémoites.
Il fembloit que tout dût être terminé entre
les parties , mais le fieur de R ... prit des lettres
de requête civile contre l'Arrêt de la première
des Enquêtes , & reprit au fiège d'Aurillac la
continuation de la procédure extraordinaire contre
les auteurs & complices des fpoliations de la fucceffion
de fon frère , demanda que le procès leur
fût fait & parfait ; ou , en cas de difficulté , que
les parties fuffent réglées en procès civil . Sur
cette nouvelle requête , ordonnance du Juge du
8 mars 1783 , de foit montré au fieur & dame de
P........., pour en venir à l'audience avec les Gens
du Roi. La dame de P.... parut pour demander la
nullité de l'affignation , fans prendre autres conclufions
. Sentence intervint le 11 avril 1783 , qui
renvoya les parties à fins civiles , & convertit les
informations en Enquêtes . La dame de P....
interjeta Appel en la Cour , tant de la Sentence
que de l'ordonnance ; elle en demanda la nullité ,
ainfi que de toute la procédure ; en même temps ,
pour faire cefler une accufation auffi étrange que
fcandaleufe , elle a interjeté incidemment Appel
des plaintes , permiffion d'informer , publication
de monitoires & de tout ce qui avoit fuivi , en
tant que ledit fieur de R.... voudroit lui en
appliquer les effets ; elle demanda aufli qu'il y fût
déclaré non- recevable , avec défenfes d'en rendre
de pareilles à l'avenir , qu'il fût tenu de lui faire
réparation d'honneur , & condamné en des dommages
& intérêts , par forme de réparation
civile , avec impreffion & affiche de l'Arrêt . Le
fieur de R.... de fon côté demanda l'évocation
du principal , la reftitution des lettres & papiers
de la fuccefion , & 150,000 liv. de dommages
( 96 )
·
& intérêts , pour valeur du mobilier prétendu
fpolié, Arrêt du 25 octobre 1783 , par lequel
la Cour a reçu les parties refpectivement oppofantes
aux arrêts par défaut , & la dame de
P.... incidemment appelante de la procédure
extraordinaire ; faifant droit fur les différens
appels , en tant que touche l'appel de la Sentence
du 11 avril , met l'appellation & ce au néant ;
émendant , déclare ladite Sentence nulle ; en tant
que touche celui de la procédure extraordinaire ,
met auffi l'appellation & ce au néant ; émendant ,
évoquant le principal & y faifant droit , déclare
le fieur de R.... non-recevabie dans fes plaintes
& demandes contre la dame de P..., le condamne
en 1,500 liv. de dommages & intérêts envers la
dame de P.... & en tous les dépens. Sur le furplus
des demandes, met les parties hors de Cour;
permet à la dame de P.... de faire imprimer le
préfent Arrêt jufqu'à concurrence de 200 exemplaires
, & d'en afficher quatre où bon lui femblera ,
aux frais & dépens du fieur de R....
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varfovie , le 25 Décembre 1787.
ON écrit de Pétersbourg que le Prince
Potemkin y eft arrivé , ayant laiffé le commandement
de fon armée au Prince Repnin.
Ce retour avoit l'air d'une difgrace ,
& déja les Nouvelliftes envoyoient ce Fa
vori puiffant fe promener en Suiffe ; mais
la défaveur de Sa Souveraine ne paroît
point encore affez marquée , pour exiger
une pareille tranfmigration ; l'on affure
même que le Prince paffera l'hiver à Péterfbourg.
Les mêmes Papiers publics qui avoient
coulé à fond le Chevalier Lombard & fa
frégate la Defna , le font revivre aujourd'hui
prifonnier des Ottomans : il avoit
tenté , dit- on , de prendre Oczakof avec
un bateau plat, chargé de cent Soldats ; le
No. 3. 19 Janvier 1788.
( 98 )
courant l'a entraîné & l'a fait échouer
fur la rive où il a été pris. Quelque intrépide
que foit ce brave Chevalier , il
eft permis de douter qu'il ait eſpéré de
s'emparer d'Oczakof , avec un bateau .
La caufe de fon malheur doit donc être
regardée comme encore fort incertaine.
On mande de Jaffy que les principaux d'entre
les Cofaques Soperoges fe font rendus au nombre
de plus de cent à Conftantinople , pour y prêter
une espèce d'hommage au Grand Seigneur ; ils
ont été très-bien reçus , & Sa Hauteffe leur a fait
remettre en préſent des uniformes & des armes :
trois d'entre eux ont obtenu des commandemens
, des queues de cheval , & chacun un étendard
; on les a exhortés à bien faire leur devoir
lors de leur irruption en Pologne , en les prévenant
qu'outre les Tartares aux ordres du Kan ,
quelques chefs des Cofaques avoient été engagés
à ériger de petits Corps de Volontaires , pour les
joindre aux Janiffaires qui fe rendent de Jaffy aux
frontières de la Pologne.
f
ALLEMAGNE.
De Berlin , le 27 Décembre.
Le Duc régnant de Brunſwick arrivé
ici le 21 , eft reparti avant - hier pour
fa
Réfidence.
Le Directoire général a fait publier
le 17 , que toutes les marchandiſes &
autres effets venant de France , d'Italie &
d'Allemagne , & allant par terre en Po(
99 )
logne & en Ruffie par les Etats du Roi,
payeront à l'avenir , outre les droits de
douane ordinaire , un droit de tranfit de
trois dalhers par quintal , fans diftin&tion
de marchandifes , & fans qu'elles puiffent
être vifitées .
Le Roi vient de fupprimer le droit d'entrée
auquel les Juifs voyageurs étoient
affujettis dans quelques endroits de l'Ele&
torat.
De Vienne , le 27 Décembre.
Les nouvelles qui arrivent de l'armée
ne percent point dans le Public ; & comme
les lettres particulières font auffi rares
que circonfpe&tes , les rapports circulans
ne doivent être envifagés que comme
des probabilités plus ou moins fondées.
Ce qu'il y a d'avéré , c'eft l'activité des
mefures , des ordres , des mouvemens ,
des départs. Le 24 , les Généraux de Ze
henter & de Magdebourg font allés joindre
l'armée. Hier , le Baron de Rouvroi , Général
d'artillerie , a repris la même route,
Lorfque S. M. I. partira pour la Hongrie
il fera accompagné , felon le bruit général
, de l'Archiduc François & des Généraux
Prince de Lichtenftein
Lafcy ,
Brown , Jofeph Colloredo &Jofeph Kinsky,
qui formeront le Confeil privé de guerre .
On veut auffi que le Prince de Saxe- Co-
"
e ij
( 100 )
bourg s'y réuniffe , & qu'il laiffe au Général
Sauer le commandement de l'armée
de la Buchowine deftinée à pénétrer
dans la Moldavie , après s'être combinée
avec l'armée Ruffe de Romanzof.
Le 24 , les bataillons de Grenadiers
Averfperg & de la Tour, en garnifon ici ,
un bataillon de Preiff , Charles Tofcane ,
Stein , Pallavicini , & quatre autres bataillons
de Moravie , ont reçu ordre de fe
mettre fur le pied de guerre , pour fe
rendre inceffamment à l'armée. Comme
dans la nuit du 11 au 12 , toutes les
troupes cantonnées à Effek & dans les
environs devoient préparer leur départ ;
que le Général Neugebauer avoit reçu
l'ordre de fe rendre à Semlin ; que tous
les régimens du Bannat fe rendoient par
Temeſwar à Pancfowa , on s'attendoit à
un nouveau projet contre Belgrade : quelques
avis en ont même fixé l'exécution
du 16 au 18. Sans annoncer cette entrepriſe
avec autant de précifion , il paroît
indubitable qu'elle eft tentée en ce
moment , ou fur le point de l'être .
.
Les Narrateurs les plus impatiens ont
même déjà fait paffer les frontières au
Général de Vins à la tête des Croates
an nombre de 24 mille hommes . On le
difoit de l'autre côté de la Save , depuis
le 12 , avantageufement pofté , & atten(
101 )
dant quelques autres régimens pour tenter
un coup de main fur la fortereffe de .
New- Gradifca , autrement Berbir. Voilà
pour la Bofnie.
Quant à la Buchowine , l'armée qui s'y
trouve doit fe réunir aux Ruffes , à ce
qu'on préfume. Les Turcs & les Tartares
s'avancent en forces vers cette Province ,
pour gagner les Ruffes de vîteffe . On
leur croit 20,000 hommes dans Choczim.
& Jaffy. Les Tartares y font plus nombreux
que les Ottomans même .
Le bruit du départ de notre Internonce
à Conftantinople ne fe confirme
point encore ; il eft donc douteux qu'il
ait remis une déclaration de guerre , au
commencement du mois ; mais on parle
toujours avec le ton de certitude , de
l'impreffion fecrète du Manifefte & de fa
prochaine publication , qu'on avoit même
dans le Public annoncée pour le 18. Le
18 eft écoulé , & point de Manifeſte encore
. Il eft des efprits , fans doute trop
hardis , qui foutiennent qu'on fera la
guerre fans la déclarer .
On eft embarraffé du choix des rapports
de tout genre qui fé fuccèdent ,
fe contredifent , fe détruifent d'un Courrier
à l'autre . Le 23 , on répandit qu'un
Courrier venant de Semlin avoit apporté
la nouvelle que les Ottomans de Bel
e iij
102 )
grade , inftruits des intelligences perfides
des Grecs de la place avec les Impériaux ,
les avoient maffacrés avec leur Evêque .
dans la nuit du 12 au 13. Aujourd'hui
on fait arriver ici le Secrétaire & un
Officier du Hofpodar de Moldavie , qui'
implore la pitié de l'Empereur & le fecours
de fes armes . Cette démarche ,
ajoute- t-on , a été occafionnée par les
fureurs de 5000 Turcs qui , le 24 novembre
, ont incendié Jafly , détruit quelques
magafins , & maffacré plufieurs centaines
de perfonnes. On fent affez qu'il
faudroit des autorités plus refpectables que
des bruits de cafés , pour accréditer cette
nouvelle.
Le 17 , l'Empereur affis fur fon trône a donné
l'inveftiture au Prince-Abbé de Kempten , pour les
Fiefs & Droits réguliers relevans de l'Empire.
La génuflexion & l'agenouillement pendant la
preftation de ferment n'eurent pas lieu à cette
cérémonie.
Le même jour , l'Empereur conféra auffi l’inveftiture
au Prince-Abbé de Stablo & de Malmedy.
De Francfort -fur- le-Mein , le 3 Janv. 1788 .
Il fera difficile de favoir fitôt la vérité
touchant l'affaire de Belgrade , dont on
donne 8 à 10 verfions différentes. En
voici une nouvelle , dont on croira ce
qu'on voudra ; nous ne la répétons que
( 103 )
pour ne rien omettre d'important fur un
incident auſſi ſérieux .
« Le Pacha de Belgrade avoit reçu , dit - on ,
" un fecours de quelques mille hommes , con-
» fiftant en 3 Corps- francs qui venoient d'être
» formés , & qui n'étoient compofés que de vagabonds
, lefquels n'avoient pris parti qu'à def-
» fein de voler & d'incendier impunément. A leur
» arrivée à Belgrade , ils s'attroupèrent tumultueu-
» fement devant l'hôtel du Pacha , & osèrent lui
» demander fi l'on étoit à la veille de les em-
" ployer ; que fi on les laiffoit dans l'inaction , ils
» tenteroient , de leur propre autorité , une en-
» trepriſe fur l'ennemi. Cette déclaration ne parut
» pas indifférente aux yeux du Pacha . Il trouva
» convenable d'en avertir le Commandant Autri-
» chien àSemlin; ajoutant, qu'au cas que ces gens dé-
" chaînés s'avifaffent d'entreprendre quelque chofe,
» on ne devoit pas fuppofer que ces hoftilités fe
» commiffent d'après les ordres ; mais qu'au con-
» traire , on n'avoit à regarder ces gens que
» comme des francs voleurs. Il étoit donc né-
» ceffaire , du côté de nos troupes , de fe mettre
» fur fes gardes , & toutes celles qui étoient
» cantonnées le long de la Save eurent ordre de
» fe mettre en mouvement. Le 1 décembre , à
» 5 heures du foir , 4 Compagnies de Nadafdy
» & 2 de Sam Giulay , qui étoient en garnifon
» à Semlin , en fortirent par la porte de Belgrade.
" Il avoit été fait défenfe , à Semlin , à tout le
» monde de fe montrer dans les rues ; il régnoit
nun filence profond dans la ville , lequel peu
» après excita de la furpriſe , lorsqu'on eut ap-
北
» pris la marche de treize mille hommes qui al-
» loient paffer le Danube : on crut d'abord qu'ils
» marchoient en droiture vers Belgrade. Les faux
bruits fe fuccédèrent , jufqu'à débiter que les
e iv
104 )
» bataillons de Grenadiers avoient manqué le
» chemin , & s'étoient tournés fur Pancfova ; que
» fans ce contretemps on feroit tombé fur ce corps
» de bandits , & , ce qui plus eft , qu'on ſe ſeroit
» peut-être emparé de Belgrade .
n
Dans le nombre de ces relations fans
authenticité , c'eft-à- dire , en faveur de la
vérité defquelles on ne cite , ni des témoins
refpectables , ni des autorités officielles ,
& qui par conféquent ne peuvent être
admifes que fur le plus ou moins de
vraisemblances qu'elles préfentent au Lecteur
judicieux , nous citerons celle qu'on
répand des derniers actes du Capitan- Pacha
en Egypte.
»
« Tout étant prêt pour quitter le Caire , il con-
» voqua , le 6 octobre , raconte-t- on , un grand
Divan , où fe trouvèrent tous les Beys , ainfi
» que les quatre Otages que lui avoient donné les
" deux Chefs des rebelles , Ibrah m & Murat- Bey ;
» pour l'exécution fidèle des articles de l'Accord ,
» les Otfchiaks & tous ceux qui avoient eu l'en-
» trée , avec une fuite nombreufe de Mamelucks
» armés , faifant enfemble plus de mille hommes,
" Dans cette Affemblée, le Grand-Amiral,comme.
» muni des pleins pouvoirs du Sultan , nomma
»
quelques Beys aux premières Dignités du pays,
" & fon Kiaya , ou Lieutenant Ifmail , pour être
» le fecond du Gouvernement , fous les ordres du
» Pacha du Caire. Après cette nomination, ildemanda
à tous ceux qui étoient préfens à l'Aſſemblée ,
» s'ils avoient été contens de fon Adminiflration .
» Perfonne , ainfi qu'il étoit naturel de le croire ,
ne répondit par la négative ; mais toutes les
» voix fe réunirent à lui donner les éloges & à
( 105 )
n
lui faire les actions de graces qu'il pouvoit at-
» tendre , comme ayant l'autorité en mains : alors
» continuant fon Difcours , il recommanda inf
» tamment aux Beys les Francs ou Négocians Européens
demeurant en Egypte , & il finit en
>> ordonnant d'emmener les quatre Otages , pour
» les conduire avec lui à Conftantinople. La conf-
» ternation fut générale . Perfonne n'ofa ſe haſar-
» der à faire la moindre repréſentation ; les Otages
» eux-mêmes rompirent le filence , en difant :
Seigneur , nous fommes vos esclaves ; mais que
» deviendront nos malheureufes famil es ? - Pour
» elles l'on a eu foin , répondit l'Amiral : Quant
» a vous , vous pouvez auffi emmener avec vous un
» cheval & deux Mamelucks pour votre fervice.
» Ils partirent ; mais lorsque la nouvelle arri-
» va qu'ils étoient déja à bord du vaiffeau , If-
"
>
mail- Bey fe hafarda à intercéder pour Ajub-
» Bey , l'un des quatre Otages : fur fa prière , le
» Capitan-Pacha le fit quérir ; & en le remettant
» à Ifmail , il prit celui- ci pour caution de fa
» bonne garde. Aux trois autres Otages , il ac-
» corda encore un cheval & un troifième Mame-
» luck.
Enfin , pour dernier acte d'autorité
» il fit publier à fon de trompe , que quiconque
» abandonneroit jamais le Caire , pour aller fe
» joindre à Ibrahim ou à Murat-Bey , feroit con-
"
fidéré par-là comme un féditieux & un rebelle ,
» & puni en conféquence, de la manière la plus
» rigoureufe. Ce fut ainfique le Divan ſe ſepara ,
» & le Grand- Amiral quitta le Caire immédia
» tement après. Le 7 , il arriva à Rofette , où il
reſta
3 jours ; & le 11 , il entra à Alexandrie ,
» d'où , après s'y être arrêté quelques peu dejours ,
il appareilla avec toute fa flotte pour Conftan-
» tinople. »
""
"
L'on préfume que le départ de l'Eme
y
( 106 )
pereur aura lieu le 16 de ce mois. Les
équipages du Feld- Maréchal Lafcy font
en route. Voici quels étoient les derniers
cantonnemens de l'armée appelée de
Hongrie .
En deçà du Danube.
3 bataillons de Grenadiers à Neufaz.
à Futtak. 1
I
2
2
4
de campagne à Peter-Waradin.
à Carlowitz .
à Palanka , Glofan , Bukin , New-
Zolle.
à Czernoirz , Bufek, Nefdin, Illock.
2 divifions de Chevaux- légers à Ruma , Irrek.
bataillons , dont 2 de Grenadiers , à Effek.
à Rotfallu , Petrowits , Valpro.
à Szolos , Racsfalu , Polman, Siklos .
à Bellic , Darda , Gobacs .
à Cinq-Eglifes , Hoffa.
à Mohacz , Scezo , Macz.
à Dolua , Bans .
4222 d d d a
dans le Bannat.
Les Huffards de Wurmfer à Igal , Croffiget ,
Selle.
Les Cuiraffiers de Jaquemin à Kanifcha , Komorvarofch
.
Les Cuiraffiers de Kavangh à Nadard , Pataff.
Les Dragons de Tofcane à Sixart , Simonthornia.
Au-delà du Danube.
2 bataillons à Abatin , Brecheviz , Doroflor.
2
2
à Zambor.
dans le Bannat.
( 107 )
Les Cuiraffiers de Zeftcher z à Olas , Kezel.
Les Cuiraffiers de Czartoriski à Reze , Pancfowa.
Les Cuiraffiers de Caramelli à Therefianopel &
Kanischa.
Les Cuiraffiers de Harrach à Kioz , Miklos.
Un régiment de Dragons à Ketſchkemet &
Felegyhaz .
Les Chevaux-légers de Modène à Korofch .
Les Chevaux-légers de Lobkoviz à Jaffu , Bereny.
Les quartiers des 6 Lieutenans-généraux font à
Peter-Waradin , Effek , Foldawr , Sixart , Baja &
Ketfchkemet.
2
Selon quelques avis reçus par le Commerce
, les troupes Ottomanes nouvellement
entrées à Jaffy fe font révoltées
& ont pillé les magafins des Marchands
enlevé des femmes , maffacré des hommes
& des enfans , & mis le feu à la ville ; 40
maiſons , felon ces rapports , font devenues
la proie des flammes. On ne cite aucune
date de cette révolte . D'autres lettres
difent que le 24 novembre 8000 Turcs
étant entrés à Jaffy , il s'étoit élevé une
difpute entre les Saphis & les Janiffaires,
& que dans ce combat il y avoit eu beaucoup
de morts & de bleffés.
Le Comte Antoine de Montfort , dernier mâle
de cette ancienne famille , eft mort , le 3 décembre,
e vj
( 108 )
1
---
à Tetnang fur le lac de Conftance , dans la 65 °.
année de fon âge. La Maiſon d'Autriche a
fait , il y a quelques années , l'acquiſition des
Seigneuries de Montfort.
ESPAGNE.
De Madrid , le 21 Décembre 1787.
Malgré les vives follicitations des Juifs ,
& quoiqu'il leur ait déja été défigné différens
villages & plufieurs terrains pour
leur établiffement dans ce Royaume , il
eft encore indécis s'ils y feront admis ,
& jufqu'à préfent la balance des avis ne
penche pas de leur côté .
er
La Junta réservée continue de tenir
fes Séances à l'hôtel du Comte de Campomanes
, Doyen , Gouverneur du Confeil.
Il paffe pour certain qu'il fera établi de
nouveaux impôts , à compter du 1. janvier
prochain , & qu'il y aura des changemens
effentiels dans le Militaire , ainfi
que dans les différentes parties de l'Adminiſtration
, malgré l'oppofition & l'avis
contraire des Evêques & Archevêques.
Il paroît une lettre écrite au Roi par
l'Evêque d'Orence , Ville Epiſcopale de la
Galice , où il règne des maladies épidé
miques depuis plufieurs années . Cette
lettre mérite d'être connue ; nous en don
nerons quelques fragmens.
( 109 )
>>
SIRE ,
Depuis plufieurs années je renferme dans
mon coeur le chagrin que me caufe la ma-
» ladie , ou plutôt l'efpèce d'Epidémie qui ac-
» cable les vaffaux de Votre Majefté , mes Pa-
» roiffiens ; leur fouffrance eft fi défefpérante , le
» mal tellement infupportable , que , fi ma dou-
» leur laiffe quelque intervalle à ma, raiſon , ce
» n'eft que pour me faire mieux appercevoir de
« leur efclavage , de l'affreuſe misère qui redou-
» ble leurs maux , & pour me convaincre qu'ils
» ne donnent des fignes de vie que par leurs lar-
" mes . ""
» L'amour du prochain & mes obligations de
» Paſteur , me forcent à rompre le filence , pour
fupplier V. M. de m'honorer de fon attention.
» Il eft de la gloire des Souverains de prêter l'o-
» reille aux répréfentations des Miniftres du Sei-
» gneur , comme il eft de leur équité de foula-
» ger les malheureux , & de fatisfaire ainfi les
» mouvemens de leur coeur paternel . Il n'eft pas
poffible , Sire , que la clémence de V. M. foit
» inftruite des tourmens de fes peuples ; moins
» encore que vos grands & zélés Miniftres n'en
» aient connoiffance ; aucun d'eux n'auroit pu le
» favoir fans faire ordonner le plus prompt re-
» mède. »
>>
"
"Ces vaTaux foulés fuccombent déja fous le poids
» de leur charge ; ils fe voient à la veille de perdre
à la fois ce qui leur refte de leurs chétives
» poffeffions , & de leurs jours malheureux comp-
» tés par autant d'infortunes & de fouffrances.
» Je fuis témoin de cette défolation . Je vois que
» leurs immenbles confumés eu tout ou en plus
grande partie pour payer les contributions du
» jour , il ne leur refte pas même du fang pour
a fatisfaire à celle du lendemain ; mes greniers ,
*
( 110 )
» dont je leur ai laiflé la libre difpofition jufqu'au
» dernier grain pour les foulager , n'ont pu fuf-
» fire à des befoins auffi urgens & auffi multi-
» pliés . La forme employée dans la perception
» des impôts , loin de diminuer le volume de ces
" befoins , les augmente. Les Receveurs & au-
» tres Commis fubalternes font dans l'ufage de
« bâtir les fondemens de leur fortune fur leur
» exactitude denuée de toute eſpèce de pitié &
» de confidérations , & fur leur prétendu devoir
» dont ils portent le fcrupule apparent , jufqu'à
» l'extrême rigueur dans l'exécution des ordres
» de V. M. Tout cela vient , Sire , de ce qu'à la
» Cour les plus grands éloges font réfervés pour
» celui qui réuffit à raffembler de plus fortes fom-
» mes , & à en remplir les coffres du Tréfor
» Royal. C'eſt auffi par ce motif que chaque par-
» ticulier du nombre des gens de cette claffe tra-
» vaille à fe faire valoir lui & fes fervices . C'eft
» ainfi qu'en parlant & agiffant comine les cir-
» conftances l'exigent, & non comme ils penfent,
» ils parviennent à des Emplois importans , &
» qu'ils perpétuent à leur unique avantage l'ac-
» quifition & la poffeffion tranquille de leurs in-
» térêts perfonnels . Avec quel courage pourra tra-
» vailler le laboureur , fachant que la fueur le
fatigue fans lui procurer le moindre avantage ?
» Quel fentiment d'amour pour V. M. pourra nai-
» tre & tenir place dans le coeur d'un vaffal qui
» éprouve chaque jour qu'on l'exile de fon habi-
*
« tation , qu'on vend à fa porte le miférable fruit
» de fes travaux pénibles & continuels pour payer
» des tributs ? Comment pourra- t-il exifter pour
» vivre conftamment dans la fatigue , & pour
» fouffrir en mourant à chaque inftant ?
ג כ
Votre Majefté , la Famille Royale , les
» Grands de la Cour , les Membres des févères
( 11)
» Tribunaux , la valeur de vos Soldats , Sire , la
» force de vos armées , la multitude des habitans
» de vos Etats , tous tiennent leur véritable con-
"
fiftance du pauvre manouvrier . Pourquoi vo-
" tre coeur , Sire , & votre piété font-ils fans
» ceffe prêts à le foulager , tandis qu'il eft acca-
» blé par la rigueur ? N'est - ce pas affez pour le
» malheureux , que fa difgrace ? Faut - il encore
» que le mépris en augmente l'horreur ? Auffi
j'efpère avec la plus grande confiance que Votre
» Majefté touchée de compaffion , voudra bien
» ajouter foi aux expreffions de mes Remontrances
» refpectueufes , ainſi qu'aux fentimens d'amour ,
» dont je fuis humblement pénétré pour vous ,
» Sire , & que vous daignerez ordonner les me-
» fures les plus convenables pour le remède né-
» ceffaire aux maux dont vos fujets font accablés.
" C'eft par ce moyen fi digne d'un Roi , Père de
» fes peuples , que V. M. verra renaître fous
» fon règne la félicité du gouvernement de l'Em-
» pereur Trajan. O temps heureux ! avec
quelle liberté n'étoit- il pas permis de fentir ce
qu'on défiroit ? Avcc quelle franchiſe ne di-
» foit-on pas ce qu'on fentoit ? »
ככ
»
GRANDE - BRETAGNE.
De Londres , le 8 Janvier.
Le Prince Guillaume Henri eft arrivé
de Corck à Plimouth , fur la frégate le
Pégafe , qu'on doit approvifionner ici pour
une ftation étrangère. On doute encore
que le Prince , qui fe remettra en mer dans
peu de temps , faffe une courſe à Londres,
d'où l'on attendoit à Plimouth le Prince
de Galles & le Duc d'Yorck.
+
( 112 )
Nos Papiers n'ayant pour l'inftant plus
d'alliances à contra&ter , font des mariages
& des promotions . Ils deftinent la Princeffe
Royale au Prince héréditaire de
Brunswick, de même âge , & actuellement
en Suiffe. Ayant ainfi unis ces deux
germains , ils envoient dans l'Inde le Chevalier
Richard Bickerton , à la tête d'une
efcadre dont la force eft encore indéterminée
( cet Officier eft Contre - Amiral
du Pavillon bleu , par la dernière promotion
) ; ils ont auffi rappelé , au nom de la
Cour, des Directeurs de la Compagnie des
Indes & du Bureau de Contrôle , le Chevalier
Archibald Campbell , Gouverneur de
Madras , en lui donnant le Général Meadows
pour fucceffeur ; mais le Morning-
Chronicle que nous croyons beaucoup
mieux inftruit , contredit formellement ce
rappel , le Chevalier Campbell ayant eu
jufqu'à ce jour une conduite publique
parfaitement digne d'éloges .
La réforme projetée dans la Maiſon de S. M..
fera moins confidérable , à ce qu'on publie maintenant
, qu'on ne l'avoit préfumé. Les Gardes &
les Grenadiers à Cheval feront confervés ; mais
leur nombre fera réduit , & devra être recruté
dans les Corps de Dragons . Leur uniforme aufli
pefant que difpendieux , fera fimplifié , & cet article
procurera une grande économie. Leur difcipline fera
la même que celle des Dragons ; les deux Colonels
des Grenadiers à Cheval prendront rang avec
ceux des Gardes à Cheval , & feront comme eux
( 113
le fervice appelé Gold flick in waiting. ( Cette
charge répond à quelques égards à celle de Gentilshommes
de la Chambre en France ; ceux qui
l'exercent font obligés d'attendre S. M. les jours
de Levés & de Cérémonies , ayant en leur main
un bâton doré , Gold-ſtick ) . Quant aux Chevauxlegers
dont nous avons parlé dans le Journal précédent,
ils ne font point commandés par le Général
Conway. Leur fervice qui confifte à eſcorter le Roi
allant & venant de Londres à fes maiſons de plaifance
, eft fait par quatre régimens de Dragons ,
dont entre autres celui d'Elliot.
par
Les Papiers publics content ou racontent
que le dernier Courrier expédié pour l'Inde,
la voie de terre , dévoir traverfer les déferts
de l'Arabie , d'une manière auffi neuve
qu'expéditive, c'eft- à-dire, par un chariot à
voiles. Il partit d'Alexandrie , ajoutent ces
mêmes Papiers , dans une voiture de cette
eſpèce , munie de quelques Pieriiers ,
pour la défendre contre les Arabes errans
. Le vent étoit très favorable lorsqu'il
partit ; une quantité innombrable de curieux
le fuivirent pendant plufieurs milles,
montés fur des chevaux & des chameaux ;
mais le vent ayant fraîchi , & la machine
faifant voile avec trop de vélocité , ils
furent obligés de l'abandonner. On eftimoit
la marche à 20 milles par heure ; &
en fuppofant le vent toujours favorable ,
le Courrier devoit arriver en très - peu de
jours à Baffora.
Dimanche dernier, mourut à Sydenham
( 114 )
Miftreff Mary- Clifford , dans fa 99e. année
, ne s'étant point fervi de lunettes
faifant de longues promenades , & ayant
même fait une lieue à pied quatre jours
avant fa mort.
« Quoique l'oppofition ait beaucoup déclamé
contre le traité avec le Landgrave de Heffe - Caffel,
on pourra juger de ces plaintes par la comparaifon
des trois autres traités du même genre pendant
la dernière guerre. Le premier avec le Duc
de Brunfwick figné par le Général Faucett , le 9
janvier 1776. Sur ce traité l'Angleterre prenoit
à fa folde 3.964 hommes , & 336 hommes de
Cavalerie démontés. Le Roi payoit au Duc , par
homme , 30 écus à 4 sh . 9 d. 4. Le fubfide accordé
au Duc étoit de 64.500 écus d'Allemagne par
an , tant que les troupes étoient en activité , & le
double pendant les deux ans qui fuivoient le retour
des troupes. Le fecond fut conclu à Caſſel avec
le Landgrave par le même Colonel Faucett le
15 janvier 1776. Il ftipuloit 12,000 hommes de
troupes heffoifes , dont une partie devoit fe mettre
en marche le 15 février, & le refte quatre femaines
après. Le Roi payoit 20 écus de banque par
homme, & 450,000 écus de banque à sh. 9 d.
de fubfade. Le traité devant être en vigueur
au moins une année après le retour des troupes
heffeifes. Enfin, celui conclu à Hanau avec le Prince
de Heffe , le 5 février 1776 , ftipuloit 668 hommes
d'infanterie à 30 écus par homme , avec un fubfide
de 25,000 écus. »
Lorfque le Général Boyd commandoit
à Gibraltar , il chargeoit un Agent nommé
Brown , de veiller aux approvifionnemens
de la garnifon . Un jour il ou(
115 )
blia de lui donner les ordres pour fes provifions
particulières ; le paquet étoit fermé,
& le vaiffeau qui devoit le porter , au
moment de mettre à la voile. Il imagina
d'écrire fur la furface de la lettre un ordre
conçu en ces termes : Brown , du bauf;
figné , Boyd. L'Agent comprit à merveille
ce ftyle , malgré fon laconifme , exécuta
la commiffion , & écrivit en réponſe , au
Général , les mêmes mots ainfi tranfpofés
: Boyd , voilà du boeuf; figné , Brown.
Les nouvelles d'Irlande rapportent un Duel
comique qui a penfé devenir férieux. Deux particuliers
ayant pris querelle à table pour une dulcinée
, réfolurent l'aller vuider chez elle au piſtolet ;
cependant la raifon leur venant en chemin , ils
avouèrent réciproquement qu'ils étoient fous de fe
battrepourunefemme. Arrivés chez elle ils fe mirent
à table , & le vin leur ayant rendu une grande
partie de leur vivacité , ils lui avouèrent le projet
qu'ils avoient agité. A ce propos la dame prit feu ,
& leur dit qu'elle les regarderoit comme des lâches ,
s'ils ne fe battoient pas . Ils tirèrent auffitôt des
piftolets qu'ils avoient apportés , & s'étant parlé
tout bas , convinrent de ne tirer qu'à poudre. On
charge les armes ; mais la dame furieufe foupçonnant
leur deffein , faifit habilement l'inftan où ils
rangeoient la table & les chaifes , gliffa un poinçon
dans l'un des pistolets & une petite paire de cifeaux
dans l'autre. Les combattans pleins de fécurité ,
fe firent face bravement. Les cifeaux partirent les
premiers , & blefsèrent grièvement à la joue un
des deux champions qui en portera la marque toute
fa vie.
Les exportations pour l'Inde , dit un
( 116 )
Papier Ministériel , ont confidérablement
augmenté depuis trois ans , particulièrement
dans l'article des Toiles peintes de
Cotton , que les Naturels admirent par la
variété infinie de leurs deffins , quoique
les leurs foient fi fupérieures en fineffe &
en vivacité de couleurs.
M. Nickolls finit en ces termes fa lettre
contre la Traite des Nègres , dont nous
avons rapporté la première partie.
« Tranchons le mot ; je ne vois de remède immédiat
& efficace à la diminution des Eſclaves dans
nos ifles , que dans l'entière abolition de la traite
des Nègres. Cette mefure vigoureufe forceroit néceffairement
le planteur à prendre de fes Noirs
un foin qui ferviroit effentiellement la caufe de
l'humanité , fans fournir à perfonne aucun motif
de fe plaindre qu'on attente à fes droits, ou qu'on attaque
fa propriété ; car quoiqu'il puiffe avoir une
propriété acquife fur les Efclaves actuellement en
fon pouvoir , affurément il ne peut en avoir
aucune fur ceux qui n'y font pas. Il n'a pas plus
de droit de recruter fon troupeau d'Habitans de
la Guinée , que de ceux de la Grande-Bretagne.
Un Marchand Anglois n'eft pas plus fondé à acheter
ou à revendre les abitans de la Guinée , que
les Habitans de la Guinée ne le font à l'acheter
ou à le revendre lui -même. Qu'il ſe ſuppoſe à
Alger , & fe demande à lui-même ce qu'il penferoit
de fes chaînes ou du droit d'après lequel
on les lui auroit impofées. Et que feroit- ce encore ,
s'il étoit vrai que les Marchands Anglois n'achetent
que des prifonniers de guerre , & que la guerre
ne fe fait en Guinée que pour pouvoir lui vendre
( 117 )
des prifonniers ? Ah ! qu'il frémiffe en fe rappelant
ce proverbe c'eft le receleur qui fait le voleur.
» Tout le fang verfé dans ces guerres , tous les
hameaux incendiés par les partis contraires
toutes les horreurs que la guerre traîne à fa fuite ,
toutes les larmes , toutes les fouffrances des Captifs
qu'on arrache brufquement aux attachemens les
plus facrés , tous ces déchiremens de coeurs collés
l'un contre l'autre par la nature , toutes ces cruautés
que les pauvres Captifs endurent dans le cours
de leur voyage , ou fous la verge d'un piqueur ,
le Marchand en répondra au ciel . Il fait de fon
propre intérêt fon idole , & c'eſt à cet horrible
dieu qu'il immole l'humanité dans un facrifice fanglant,
Quoi ! il ne s'élèvera point de vengeur qui
prenne fa défenſe ? Quoi ! le refte du monde demeurera
dans un lâche infouciance , & verra d'un
oeil fec infulter & outrager ainfi l'humanité , pour
qu'un Commerçant puiffe manger un plat délicat ,
ou la fille d'un Capitaine étaler fes graces dans
une parure de foie ou de mouffeline?
» Mais j'entends des voix s'élever & me répondre:
c'eſt une branche du commerce national ;
cette traite des Nègres , le gouvernement la permet.
Ainfi autrefois les Etats de la Grèce non-feulement
permettoient la piraterie , mais même la
regardoient comme honorable. Mais dans une
matière fi évidemment contraire aux principes les
plus communs de la justice , où eft l'homme qui
fache encore rougir , ou qui conferve quelque honnêteté
dans le coeur , qui ofe s'avouer le défenfeur
d'une telle caufe dans une aſſemblée nationale ?
Je le demande , fi nous juftifions ce commerce
infâme par l'excufe de la néceffité ; jufqu'où cela
ne nous menera- t- il pas ? de quel front oferonsnous
condamner le voleur ? Du gibet même il
nous crie la néceſſité , & notre excuſe n'eft pas
( 118 )
meilleure que la fienne. Fiatjuftitia , ruat coelum,
Les amis de la liberté doivent d'après leurs propres
principes réprouver cette eſpèce de tirannie , la
plus abominable de toutes. La plus abominable ,
parce qu'aucune ne flétrit autant le moral , ne fait
defcendre fi profondément la corruption dans le
coeur. Le Chrétien ne peut foutenir cet infâme com.
merce ; fa Bible lui montre les raviffeurs d'hommes,
rangés dans la même claffe que les parricides &
les parjures. ( A Tim. 1 , v. io. ) Voudra-t-il fe
mêler à cette troupe impure ? Voudra- t-il la foutenir
de fon crédit ? Ceux qui lifent & croient
leur bible , peuvent apprendre par les hiftoires &
les prophéties qu'elle contient que , quoique la
Providence Divine ait quelquefois jugé à propos
de permettre à une nation d'en opprimer une
autre , & que l'oppreffeur puiffe être regardé
comme le fouet de la juftice divine ; cependant
la vengeance revient à la fin le frapper à fon tour ,
parce qu'il cherche à fatisfaire fon injuſtice , &
non à procurer la réformation de l'opprimé . Fondés
fur cette raifon puiffante , ceux qui croient une
Providence Divine , doivent trembler de participer
à l'injuftice de ce commerce en l'encourageant,
» Si une fois ce trafic infernal pouvoit être
anéanti , le fort des Efclaves s'amélioreroit enfin
dans nos ifles ; les Nègres nés fur le fol même
feroient plus traitables , plus à portée de s'attirer
l'affection des maîtres chez lefquels ils feroient nés ;
& plus faciles à convertir au Chriſtianiſme
parce qu'il feroit auffi plus aifé de les inftruire,
L'opération douce & uniforme des principes de
cette religion pourroit à la fin éteindre l'esclavage
lui- même ; car quoique le Chriſtianiſme , à fa
première promulgation , n'ait point eſſayé d'introduire
de changemens dans les droits civils des
homines , & cela pour des raiſons qui ſe préſentent
( 119 )
d'elles-mêmes , cependant il tend naturellement
par fon efprit à la liberté civile , comme Montefquieu
l'a obfervé en fa faveur , & Gibbon a
ofé le lui reprocher. Il eft pourtant évident que
la culture de la canne de fucre ne néceflite point
l'esclavage , puifqu'on faifoit du fucre en Sicile
il y a quelques fiècles , comme on en fait encore
aujourd'hui dans la Cochinchine , fans employer
des Efclaves à cette culture. Mais quand cela feroit
autrement , quel choix les Anglois devroient - ils
faire dans l'alternative de fe paffer de fucrer leur
thé , ou de délivrer du poids des chaines & du
joug , des nations entières .
» La prohibition de la traite des Nègres feroit
directement avantageufe aux Planteurs . Le béné
fice qui en réfulteroit s'accroîtroit avec le temps ,
puifqu'il haufferoit immédiatement le prix de fes
Nègres dont le nombre s'augmenteroit auffi par
l'amélioration du système préfent de l'esclavage.
» Les Marchands Anglois y gagneroient égale
ment en ce qu'aucun des produits de nos Colonies
n'étant employé à l'acquifition des Eſclaves , il en
refteroit davantage pour folder les dettes contractées
avec la Grande- Bretagne .
» J'yvois également l'avantage de la Nation , Le
Planteur cultivant la canne à fucre à moins de
frais , pourra par la même raiſon nous fournir fes
productions à meilleur marché. Ajontez à cette
économie , celle des Matelots & des Soldats qu'on
n'enverra plus mourir fur les côtes mal-faines
de l'Afrique.
>> Nous prouverons aux Etats-Unis de l'Amérique
, que nous ne fommes pas moins qu'eux
amis de la liberté , & nous aurons du-moins l'honneur
de fuivre un exemple que nous aurions du
avoir celui de donner. Nous démontrerons à l'uni
vers notre juftice & notre humanité.
( 120 )
» Le règne de Georges III. en recevra un éclat
particulier , & celui qu'un zèle noble pour le
foutien de la piété & de la morale diftingue chez
lui comme le véritable père de fon peuple ,
montrera par-tout l'ami du genre humain .
»
fe
J'ai fait , Monfieur , tout ce qui a été en mon
pouvoir. Je fuis hors d'état de vous donner des
renfeignemens plus exacts. Mais ma conſcience
me dit que je ne vous ai préſenté volontairement
aucune circonftance dans un faux jour. Tout ce
que j'ai écrit , c'est un zèle ardent pour le fuccès
de la caufe intéreffante que vous foutenez , qui
me l'a dicté.
» J'ai quelques papiers qui ont été publiés fur
ce fujet , & je me ferai un plaifir de les faire circuler
parmi mes voiſins .
Je fuis , Monfieur ,
"
avec un grand reſpect VOtre
très - obéiffant & trèshumbleServiteur
, ROBERT
BOUCHER NICKÖLLS ,
Doyen de Middleham .
Nous profiterons de l'efpace que nous
laiffe la vacance actuelle du Parlement
pour donner , ainfi que nous l'avons premis
, une idée de la Réponse de M. Haf
tings , aux articles d'impeachment , pardevant
la Chambre Haute . Cette Réponſe
purement de forme , ainfi que l'exige la pratique
de ces Jugemens folennels, n'eft point
une défenſe détaillée . L'Accufé y eft aftreint
à une dénégation ou à un aveu pur & fimple
des différentes charges contenues dans
les articles d'impeachment, Il eft obligé
d'y
( 121 )
Ja
d'expofer en général fes faits jufticanfs ,
fans les développer ni les démontrer .
Sa véritable & feule défenfe fe prononcera
le jour de l'ouverture du procès ,
à la barre des Pairs affemblés dans la
grande Salle Baffe de Weftminfter , fous
la Préfidence du Lord Chancelier qui fera
les fonctions de Grand Stewart , ou Sénéchal
du Royaume . Dans fa Réponſe préliminaire
, M. Haftings a feulement poſé
les bafes de fa juftification ; elles contredifent
prefque tous les faits allégués dans
l'impeachment , & repréfentent les autres ,
ou comme abfolument dénatures , ou
comme faux dans leur application à la
perfonne de l'Accufé. Ces affertions dénuées
des preuves fur lesquelles elles feront
appuyées dans la procédure , ne mériteroient
aux yeux de nos Lecteurs pas
plus de crédit que les accufations même :
ainfi , nous ne leur offririons aucunes lumières
nouvelles , en les rapportant . Le
moment de ces lumières eft prochain ;
nous l'attendrons pour confirmer le Public
dans l'idée que nous lui avons conftamment
donnée de cette perfécution ,
que la Chambre des Communes ellemême
vient en quelque forte de défavouer
, en excluant de la conduite du
procès celui qui en a été le principal Inftigateur
, comme le principal Intéreffé ,
No. 3. 19 Janvier 1788.
f
( 122 )
& en laiffant aux amis feuls de cet Intéreffé
le foin de défendre leurs accufations.
Au travers des forties que m'ont attiré
mes opinions fur cette prétendue vengeance
de l'Inde , qui n'eft autre choſe
qu'une vengeance de haine perfonnelle
& d'efprit de parti , on m'a accufé ď’avoir
préjugé ces accufations , au lieu d'en
attendre l'iffue. Sans entrer à cet égard
dans une apologie que je devrois à des
hommes dignes de confidération , & qui
trouvera fa place ailleurs , j'obferverai
combien il est étrange de lire ce reproche
fous la plume de gens qui n'ont pas craint
de répéter en France toutes les diffamations
des libelles mercenaires de Londres,
contre M. Haftings. Ces Accufateurs continentaux
, en fe donnant le droit de déclarer
coupable cet Adminiftrateur
difputoient donc celui de le croire innocent
! & tout en l'appelant bourreau ,
homme defang , oppreffeur , brigand exterminateur
, Sylla, Néron , ils nous avertiſfent
mielleuſement de fufpendre notre Jugement
, & d'attendre celui des Pairs Britanniques
! Rare & conféquente modération
!
Inceffamment nous verrons lefquels des
Perfécuteurs ou des amis de M. Haftings
avoient plus de raifons de redouter ce Ju(
123 )
gement. S'il eft favorable , comme j'em
ai la plus ferme confiance , que mes Lecteurs
veulent bien ſe ſouvenir qu'aujourd'hui
je leur annonce que les mêmes Ecrivains
qui , à l'exemple des Accufateurs de
M. Haftings , feignent d'implorer cette
Sentence folennelle , la déclareront alors
l'ouvrage de la perverfité , qu'ils crieront
à la prévarication & au fcandale , qu'ils
nous inftruiront que l'Accufé a acheté les
voix des 150 ou 200 Seigneurs les plus
opulens de l'Europe , que la Nation eft
flétrie , l'Angleterre perdue , & la morale
publique anéantie.
Et fi , par un hafard que nous rangerons
au nombre des très- grandes vraifemblances
, M. Haflings , par la fuite , recevoit
la Pairie , & les remercîmens publics
des deux Chambres du Parlement , nous
entendrions bien d'autres litanies. Celui
qui écrit ces lignes feroit alors le plus
monftrueux fauteur de la corruption , de
l'oppreffion , de l'iniquité , du defporifme ,
pour lefquels chacun fait qu'il a dans fes
moeurs , dans fon caractère , comme dans
fes principes , la plus tendre inclination .
Le feul morceau à extraire de la Réponſe
de M. Haflings , eft fa conclufion ;
en voici les principaux fragmens. Après
avoir repouffé le corps même des accufations
, il expofe au Tribunal les confifij
( 124 )
dérations d'équité qui font inféparables
de fa caufe .
Ledit Warren Haftings eſpère humblement que
vos Seigneuries excuferont toutes les imperfections.
de fa réponſe , quant à l'expreffion ou à la forme ;
& lui permettront d'invoquer humblement leur
candeur & leur indulgence. Il eft d'autant plus fondé
à les réclamer & à les attendre , que les différens
articles d'impeachment different effentiellement , pour
le fonds & pour la forme, de tous ceux qu'on a
jamais préfentés jufqu'ici à la barre de vos Seigneuries.
En effet , ledit Warren Haftings demande la
permiffion de vous faire obferver, que les charges
portées contre lui réfultent d'une recherche laborieufe
& détaillée de toute fa conduite officielle .
durant un Gouvernement de treize années , qui
comprend une variété prodigieufe d'événemens ,
& enveloppe la direction d'un grand ſyſtême de
commerce & de politique , dans un fervice toujours
également difficile & exigeant , fouvent même
dans des conjonctures où les intérêts de la nation
couroient les plus grands dangers. Lefdites charges
n'attaquent pas feulement les mesures qu'il a prifes ;
on cherche des fujets d'accufation contre lui jufques
dans fes déclarations & fes opinions privées dans
le cours d'un débat ou d'une confultation ; opinions
réglées par les lumières du moment , quelquefois
dans des occurrences dont l'impérieufe néceffité
n'accordoit pas le temps de délibérer . En conféquence
, ledit arren Haftings repréſente humblement
que d'après les conjonctures où il s'eft trouvé ,
il a néceffairement befoin que vos Seigneuries da:-
gnent interpréter favorablement fa conduite , pour
ne voir qu'erreurs & foibleffes humaines , & non
intentions criminelles ou corrompues , dans les
nombreuſes omiffions ou imperfections que leur
fageffe fupérieure pourra découvrir en paſſant en
( 125 )
revue les partis auxquels il s'eft décidé durant fa
longue & pénible adminiſtration .
Et ledit Warren Haftings eft d'autant plus forcé à
folliciter l'indulgence de vos Seigneuries , qu'éloigné
très-jeune encore de fa patrie , il a été trop tôt privé
de tous les avantages d'une inftruction qui eût pu le
rendre plus propre à remplir de hautes places ,
& à fe gouverner dans les fituations difficiles où
le fort l'avoit jetté , en l'abandonnant aux feules
lumières de fon efprit & de fa propre expérience.
Et ledit Warren Haftings demande , en outre ,
la permiffion de repréfenter que plufieurs dés
mefures , énoncées dans lefdits articles comme
des crimes , commis individuellement par lui , ont
été dans le fait des mefures prifes par tout le
Confeil de Calcutta ; en conféquence , il croit humblement
n'en devoir pas être féparément ni perfonnellement
refponfable . A l'égard de beaucoup
d'autres difpofitions , il a la confiance de pouvoir
prouver d'une manière fatisfaifante à vos Seigneuries
, qu'elles avoient été rendues expédientes &
même indifpenfables par des actes & arrêtés antérieurs
du Confeil Suprême , adoptés dans plufieurs
cas non-feulement fans fa concurrence , mais même
contre fon opinion & fon fuffrage . Il ofe attendre
encore de vos Seigneuries qu'elles lui permettront
de faire obferver que divers plans & arrangemens
qui lui font imputés à crime dans lefdits articles , n'avoient
été proposés par lui qu'en s'en rapportant aux
opinions connues & aux avis de fes commettans ,
& qu'ils ont été poftérieurement changés dans le
cours des difcuffions de la Cour fupérieure qui les
examinoit au point de devenir au moment de
l'exécution , effentiellement différens du plan originel.
D'autres difpofitions qui entrent dans les
charges portées contre lui , ont été pleinement approuvées
par fes fucceffeurs dans fon office , &
f 1
( 126 )
continuent de former une partie du fyſtême actuel
de Gouvernement dans l'Inde.
Ilne doute pas que vos Seigneuries ne confidèrent
auffi la longueur du tems écoulé depuis l'époque d'un
grand nombre des faits dont on argue contre lui , ainſi
que la diftance prodigieufe des pays dans lesquels on
fuppofe qu'ils ont eu lieu ; en conféquence, combien
il lui feroit difficile pour ne pas dire impoffible d'en
rendre toujours un compte minutieux , d'en développer
les caufes , d'établir les circonftances qui les .
accompagnèrent. Comme d'ailleurs , une partie de
ces tranfactions fe rapportent à des négociations
avec des Miniftres Etrangers . qu'il ne peut produire
pour témoins en fa faveur , de quelque importance
que fût pour lui leur dépofition ; qu'elles
exigent auffi la confrontation de certains individus
appartenans à d'autres Etats , & qu'il n'eft pas
vraisemblable qu'on puiſſe faire intervenir en perfonne
au procès pendant pardevant cette Haute
Cour. Il efpère humblement de vos Seigneuries ,
qu'elles feront difpofées à recevoir avec l'indulgence
qui lui eft due à cet égard , les moyens de défenfe
qu'il pourra produire en des circonſtances ſi défavantageufes
; & comme un grand nombre des
fufdits articles d'impeachment font fondés fur les
opinions & déclarations dufuppliant , comme extraites
de diverfes lettres & régiftres , fur des confultations
publiques , écrites en des circonstances , en
des temps notablement différens , & ayant une
liaiſon eſſentielle avec d'antérieures déclarations &
opinions de lui ou d'autres , non mentionnées dans
lefdits articles ; il efpère que vos Seigneuries ne
fouffriront pas qu'aucune déclaration ou opinion
ainfi morcelée & détachée des précédentes dont
elle dépend , puiffe lui porter préjudice lorfqu'on
les produira ; mais qu'elles ordonneront en même
temps l'examen de la fuite de lettres & des con(
127 )
fultations auxquelles elles pourroient avoir rapport ,
& la comparaiſon des parties & paffages qui peuvent
fe prêter réciproquement du jour & enjetter
fur l'enfemble.
Il demande en outre qu'on veuille bien faire
attention que , dans des négociations politiques ,
& dans des traités avec des Puiffances Etrangères
, il faut une grande adreffe à ménager & à
concilier les intérêts fouvent oppofés des deux
parties ; qu'en conféquence on propoſe fouvent
des termes , on établit des raifonnemens tels , qu'ils
paroiffent différer de l'intention & des vues réelles
des parties , & que fous ce rapport , il peut-être trèsdifficile
de concilier les différens moyens employés
pour arriver à la fin qu'on fe propofe . En conféquence
, ledit Warren Haftings requiert humblement
à cet égard , pour fa conduite en pareilles
conjonctures, l'indulgence de vos Seigneuries . Il ofe
encore faire obferver à vos Seigneuries que, dans
le maniment des affaires importantes qui lui étoient
confiées , il s'eft vu fouvent obligé d'agir feulement
d'après les apparences les plus générales , les renfeignemens
qu'il avoit pu recueillir , & le jugemént
qu'il s'étoit trouvé en état de former fur
le champ , en particulier dans les cas dangereux
qui fembloient menacer directement les intérêts
de la nation dans fon Gouvernement ; circonftances
où il s'eft cru obligé par devoir , de prévenir par
des mefures promptes & vigourenfes , le péril que
couroit le dépôt précieux qui lui avoit été confié.
Et de plus , ledit Warren Haftings demande
la permiffion de repréfenter que la nature générale
& la qualité de plufieurs de fes mefures , qui
deviennent aujourd'hui matière d'accufation , dépend
en grande partie , des moeurs , coutumes ,
principes & loix propres des contrées où ces
mefures ont été adoptées ; il croit en conféquence
fiv
( 128 )
qu'on les jugeroit mal , fi on vouloit le faire ďaprès
les règles & les principes qui détermineroient
la qualité de pareilles actions , dans le pays où il
eft cité aujourd'hui pour en répondre.
( La fuite au Journal fuivant. )
FRANCE.
De Verfailles , le 9 Janvier.
Le 3 de ce mois , le fieur 3 d'Aligre , premier
Préfident du Parlement de Paris , ainfi que les
Préfidens à Mortier & les autres Préfidens du
même Parlement , ont eu l'honneur de rendre leurs
refpects à Leurs Majeftés & à la Famille Royale ,
à l'occafion de la nouvelle année. La Chambre
des Comptes , la Cour des Aides & la Cour des
Monnoies ont auffi eu cet honneur , ainfi que le
Châtelet , à la tête duquel étoit le Marquis de
Boulainviller , prévôt de cette ville.
Le même jour , les Députés des Etats de Bretagne
, admis à l'audience du Roi , ont été présentés
à Sa Majefté par le Duc de Penthièvre , Gouverneur
de la Province , & par le Baron de Breteuil
Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le Département
de la Bretagne. La députation , qui a été conduite
à l'audience de Sa Majefté par le fieur de Nantouillet
, Maître des cérémonies , & par le fieur de
Watronville , Aide des cérémonies , étoit compofée ,
pour le Clergé , de l'Evêque de Dol , qui a porté
la parole ; pour la Nobleffe , du Chevalier le Provost
de la Voltais ; pour le Tiers-état , du fieur de la
Motte-Fablet , & du Comte du Boberil de Cher.
ville , Procureur-général , Syndic des Etats , & du
fieur Beaugeard , Tréforier-général des Etats. La
députation a eu enfuite audience de la Reine & de
la Famille Royale.
Le fieur Legrange , Libraire , rue Saint- Honoré ,
( 129 )
vis -à-vis le Lycée , a eu l'honneur de prétenter
au Roi les deux derniers volumes de l'Hiftoire
d'Elifabeth , & trois nouveaux volumes de la collection
des ouvrages François , compofés par des
Femmes , par Mile. de Kéralio .
Le fieur Blin , Imprimeur en Taille douce , a
eu l'honneur de préfenter au Roi la 10º. Livraiſon
des Portraits des Grands Hommes , Femmes illuftres
&fujets mémorables de France , gravés & imprimés
en couleur , dont Sa Majefté a bien voulu agréer
la dédicace ( 1 ).
Le Marquis de Luzerne , Ambaffadeur du Roi
près Sa Majefté le Roi de la Grande - Bretagne , a
eu , le 7 , l'honneur de prendre congé de Sa Majefté
pour fe rendre à fon Ambaffade , étant préfenté
par le Comte de Montmorin , Miniftre &
Secrétaire d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangères.
Ce jour , la Ducheffe d'Efclignac a eu l'honneur
d'être p éfentée à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale par la Ducheffe de Duras , dame du Palais ,
& de prendre en même-temps le tabouret.
De Paris , le 16 Janvier.
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du 5
janvier 1788 , par lequel Sa Majefté au-
(1) Cette Livraison , offrant les Portraits de Marguerite
de Valois , soeur de François I , et de Marguerite
d'Anjou, Reine d'Angleterre , se trouve chez l'Auteur ,
place Maubert , n°. 17. Outre les deux portraits infiniment
agréables , cette Livraison contient le tableau
de Marguerite de Valois , demandant au Conseil
d'Espagne la liberté de son frère , et celui de la
Reine d'Angleterre , sauvée avec son fils le Prince de
Galles , par un voleur , aprés la bataille d'Hexam. Peu
de sujets présentent autant d'intérêt et leur exécution
ne le diminue pas .
f v
( 130 )
er
torife , jufqu'au 1. avril prochain , la
converfion des Billets de chances de l'Emprunt
, créés par l'Edit du mois de novembre
dernier , en Bordereaux de rentes
viagères.
« Vu par le Roi , étant en fon Confeil , les
» Mémoires préfentés par les Banquiers & autres
» principaux Intéreffés dans l'Emprunt de Cent
» vingt millions , créé par l'Edit du mois de no-
→ vembre 1787 , à l'effet d'obtenir perdant quel-
» ques mois , la liberté de remettre au Tréfor
royal les Billets de chances dudit Emprunt ,
<< pour recevoir en échange des Bordereaux de
» Trentelivres de rentes fur une tête , ou de vingt-
» fept fur deux têtes , jouiffance du premier juillet
» prochain ; & Sa Majesté confidérant , qu'en
laiffant l'option à ceux des Capitaliſtes qui ne
» voudroient pas courir l'événement du tirage des
lots viagers , & fe mettant à leur place pour
» le fort des chances , il n'en réfulteroit aucun
» changement dans l'intérêt conftitutif dudit Em-
» prunt , qui fe trouve actuellement rempli en
".totalité par l'effet de la jufte confiance dans la
» fidélité que Sa Majesté à mife & mettra toujours
à l'exécution de fes engagemens. Ces motifs
» déterminent Sa Majefté à accorder la facilité qui
» lui a été demandée par les intéreffés audit Em-
» prunt. A quoi voulant pourvoir &c, »
Autre , du 17 décembre 1787 , qui
nomme ceux qui doivent figner les Reconnoiffances
& les Billets de chance de
l'Emprunt de cent vingt millions, créé par
l'Edit de novembre 1787.
Arrêt du Confeil d'État du Roi , du 29 dé
sembre 1787 , qui ordonne l'éxécution de l'Ar
( 131 )
ticle portant révocation de tous priviléges d'exemptions
de droits dus , aux mutations des biens tenus
dans les Mouvances de Sa Majefté , & que cette
difpofition aura lieu nonobftant l'Arrêt du 3 août
1786 , même à l'égard des Princes , Cardinaux ,
Prélats , Chevaliers , Commandeurs & Officiers
de l'Ordre & Milice du Saint - Efprit.
Autre , du 29 décembre 1787 , portant
établiffement d'une Commiffion pour
prendre connoiffance , & rendre compte
au Roi , en fon Confeil , des opérations
faites relativement à l'échange du Comté
de Sancerre .
« Le Roi étant en fon Confeil , a ordonné &
» ordonne que tous les Mémoires , Pièces , Trai-
» tés , Lettres-patentes & Arrêts d'enregiſtrement
´n d'icelles , procès -verbaux & autres titres , inf-
» tructions & renfeignemens , concernant l'échange
» du Comté de Sancerre , & les différentes opé-
» rations y relatives , & qui l'ont précédé ou
» fuivi , ou concernant les diftractions ou rem-
» placemens intervenus dans le cours de l'exé-
» cution dudit échange , feront remis au fieur
» Poitevin de Meffaimy , Maître des Requêtes
» que Sa Majefté a commis & commet , pour
» à fon rapport , être procédé par les fieurs
» Boutin , d'Ormeffon , Fargès , & de Villedeuil ,
» Confeillers d'État , que Sa Majesté a pareille-
» ment commis à cet effet, à l'examen de tout ce qui
» concerne la forme ou le fond dudit échange , les
>>
2
2.
négociations ou inftructions qui ont pu le pré-
» céder , le choix & l'évaluation des objets qui
» y font entrés , les réunions au Domaine opérées
» antécédemment ou fubféquemment audit échange
» d'objets engagés qui y ont été compris , la
» liquidation & le jugement des finances defdits
f vi
( 132 )
engagemens , les avances faites par le Tréfor .
» royal au fieur Comte d'Efpagnac , ou à toutes
» autres perfonnes , foit à titre de plus value ou
» d'indemnité, foit à raifon des frais dud t échange ,
» & celles refpectivement faites par le fieur Comte
» d'Efpagnac à Sa Majefté , fi aucuns il a , dont
» il ait droit de faire l'imputation au compte de
" Sa Majefté ; les difpofitions faites par le fieur
» Comte d'Efpagnac , d'aucuns des objets à lui
cédés par ledit échange , les emplois faits des
» deniers provenans , tant defdites difpofitions
» que des avances de Sa Majefté ; le compte
» des jouiffances perçues refpectivement , foit par
» Sa Majefté fur ledit comté de Sancerre & fes
» dépendances , foit par le fieur Comte d'Efpa-
» gnac ou fes Ceffionnaires fur les objets pro-
» venans dudit échange , & notamment le compte-
» des coupes ordinaires & extraordinaires de bois
33
»
faites fur lefdits objets , & généralement de toutes
» lefdites opérations , de leur exécution & de
» leurs fuites , circonftances & dépendances , ainfi-
» que des réclamations qui fe font élevées ou
pourroient s'élever relativement à icelles , foit
» pour l'intérêt du Domaine royal ,
foit pour
» celui d'aucunes villes , Communautés , Corps
» ou Particuliers qui fe prétendroient lézés par
» lefdites opérations , pour , fur le compte qui-
» en fera rendu à Sa Majesté par lefdits fieurs
» Commiffaires , être par Elle ftatué en fon Con--
» feil royal des finances , en préfence & de l'avis
» defdits fieurs Commiffaires , ce qu'il appartien-
» dra . Autorife Sa Majefté lefdits fieurs Com-
» miffaires à rendre , pour l'exécution la plus
» prompte du préfent arrêt , tous jugemens d'inftruction
néceffaires , lefquels feront exécutés
provifoirement , fauf appel au Confeil : Or--
» donne que le préfent arrêt fera fignifié de l'ordre
»
( 133 )
1
» de Sa Majefté , tant audit fieur Comte d'Efpa-
» gnac , qu'à toutes perfonnes qui auront à procéder
>> en exécution d'ic.lui , à ce qu'ils n'en ignorent
» & ayent à s'y conformer. ""
Autre , du 29 décembre 1787 , portant
nomination d'une Commiffion pour prendre
connoiffance de l'établiſſement actuel
de la Compagnie des Indes , & des effets
de fon Privilége exclufif , & en rendre
compte à Sa Majefté en fon Confeil.
« Le Roi étant en fon Confeil , a nommé &
» nomme les fieurs de la Michodière , d'Ormeſſon ,
» Dupré- de-Saint - Maur & de Villedeuil , Con-
» feillers d'État , pour , fur le rapport du fieur
» Albert , Maître des requêtes , que Sa Majefté
» a pareillement commis à cet effet , prendre con-
» noiffance de l'arrêt du 14 avril 1785 ; portant
» établiſſement de la nouvelle Compagnie des
» Indes ; des Statuts de ladite Compagnie , du
» 11 juin fuivant , de l'arrêt du Confeil du 19
» dudit mois , qui les a homologués , & de celui
» du 21 feptembre 1786 , qui a porté à quarante
» millions les fonds de ladite Compagnie , & pro-
» longé fon privilége ; Examiner les mémoires.
» fournis ou à fournir , pour ou contre le privilége
exclufif de ladite Compagnie , en rendre
» compte au Roi dans fon Confeil royal des
» Finances & du commerce , & donner leur avis
» fur l'utilité ou les inconvéniens de l'établiſſement
» de ladite Compagnie , de fa conftitution , de
» fon privilége exclufif , & de l'exécution qu'elle
» y a donnée , & fur les différentes demandes
» ou própofitions adreffées à Sa Majesté relative-
» ment au commerce des Indes , pour être enfuite
» pat Sa Majefté en fon dit confeil , fur le rapport
» dudit fieur Albert , Maître des Requêtes , en
"2
( 134 )
» préſence & de l'avis defdits fieur Commiffaires ,
» ftatué fur le tout , ainfi qu'il appartiendra . »
Une Perfonne très- refpe&table nous
mande en ces termes la nouvelle d'un
défaftre dont les Victimes follicitent les
fecours des ames charitables.
« La petite ville d'Effay , généralité d'Alençon ,
» eft dominée dans la partie baffe par un étang
» de la contenance de 57 arpens , qui fait partie
» du domaine de Monfieur. La nuit du 5 au 6
» de ce mois , fur les quatre heures après minuit
» les eaux s'étant accrues fubitement , il s'eft fait
» une ouverture de 38 pieds dans la chauffée de
» cet étang , & l'eau fe précipitant par cette iſſue
» d'où elle tomboit de la hauteur de 26 pieds ,
» la partie baffe de la ville a été fubmergée dans
» un inftant , & l'étang ainfi déplacé , les maifons
» de nos pauvres citoyens ont été emplies d'eau ,
» jufqu'à la hauteur du plancher du rez -de- chauffée.
" Vous ne fauriez vous peindre la défolation des
» habitans éveillés par le bruit de cette inondation ;
» ils s'enfuyoient dans leurs greniers , emportant
» fur leurs épaules leurs femmes & leur enfans.
»
Un particulier n'a échappé au péril , que parce
" que ceux qui logecient au-deffus de lui ont
» crevé le plancher de la falle, & c'est par cette iffue
qu'il s'eft fauvé lui & fa famille. Tous les meubles
» & richeffes de ces pauvres gens ont difparu ;
» & cet accident eft d'autant plus déplorable que
» n'y ayant aucun commerce dans ce pays , il
n'y a nul moyen de réparer ces pertes que
» l'économie la plus vigilante ne fauroit compen-
» fer dans la maifon de l'indigence. Une femme
» été victime de ce malheur ; elle a été trouvée
» noyée dans fa maiſon , & l'on a inutilement
≫ employé pour la rappeller à la vie les fecours
( 135 2
» de la machine fumigatoire. Deux autres femmes ,
» foeurs de l'abbaye du même lieu , auroient
» également péri , fans l'intrépidité d'un de nos
» concitoyens, le fieur de la Boyère, jeune homme
» vigoureux , âgé de 30 ans. Lorfque le jour fut
» venu & que la confternation glaçoit tous les
» efprits , fon active charité le porta à fauver
» deux chevaux , la feule reffource d'un père de
» famille , qui avoient été entraînés par les eaux ;
» il fe précipite à cheval , accompagné d'un do-
» meſtique , au milieu du nouveau lac , & bien-
» tôt il eſt à la nage. En traverfant les cours de
» l'abbaye , il entend des cris , & voit deux mal-
» heureufes filles ayant de l'eau jufqu'à la ceinture .
» quoique montées fur les tables de l'appartement
» où elles étoient ; il y court , ramène l'une , &
» retourne , ramène l'autre , cette dernière prefque
>> expirante. Je ne vous dirai point que pendant
» ce double fervice il avoit l'air tranquille & atten-
» tif: vous concevez que dans cet inftant c'eft
» le feul caractere de la vertu . Recommandez ,
» je vous prie , nos malheureux affligés à la charité
» des honnêtes gens : ceux qui voudront leur
» fubvenir font priés de s'adreffer à M. le Curé
d'Effay , près le Mefle -fur- Sarte. »
Au premier récit que nous avons donné
du trait d'intrépidité d'une habitante du
Pont- de-Cé, nous joindrons une lettre intéreffante
du Curé de Saint -Aubin de
Pont-de-Cé , fur cet événement.
Je fuis le Curé de la nommée Taillard , dont
le nom eft devenu cher à fes concitoyens. Je
l'ai vue aux prifes avec le chien enragé , au milieu
des cris épouvantables d'une troupe de femmes
& d'enfans qui venoient voir. La femme Taillard
feule , intrépide , n'a ceffé de demander du fecours
( 136 )
& de promettre qu'elle ne céderoit pas que le
chien ne fût tué ; plufieurs fois il l'a renversée
& traînée fur le pavé , plufieurs fois , fans lâcher
prife , elle s'eft relevée toute meurtrie , déchirée ,
baignée dans fon fang. Le combat n'a pa durer
moins de douze minutes ; Louis Hamon , mon
domestique , qui a porté le premier coup , au
moment de l'attaque , étoit éloigné de trois portées
de fufil & fans armes ; c'eft pendant ce longintervalle
que la bête féroce n'a ceffé de dévorer
l'infortunée Taillard , & ces p'aies nous laiffent
aujourd'hui dans la trifte perfpective ou de fa
mort ou d'une très-longue guériſon .
Je ne favois à quoi atribuer tant de force &
tant de courage dans une femme de 53 ans ,
d'une très-foible complexion , & ufée par le travail ;
c'eft elle qui m'a appris qu'elle avoit puifé toute
fa fermeté dans cette penfée : que fi elle ne fe
facrifioit , une troupe d'enfants du voifinage , qui
s'amufoient fur la grande route , & une jeune
femme qui venoit au marché , alloient être également
victimes de la fureur & de la rage de
cet animal. Depuis le moment de fon malheur ,
elle ne ceffe de remercier la providence , mais
dans fes plus cuifantes douleurs , de lui avoir
infpiré affez de générofité pour craindre davantage
le malheur de fes femblables que le ſien propre,
Plufieurs traits nous avoient déjà peint l'ame
grande & généreufe de la femme Taillard ; elle
fontient depuis plufieurs années fon mari , que des
infirmités ont empêché de continuer fes travaux
de la carrière ; elle nourrit , entretient & loge
une jeune orpheline de 7 ans , que fes malheurs
feuls lui ont rendu chère ; c'eft cette orpheline
qui a donné lieu à l'erreur que je me fuis propofé
de corriger ; la femme Taillard n'a point d'autre
enfant à les charges . Comme elle eft auffi délicate
( 137 )
que généreufe , elle ne veut point accepter les
fecours que les ames fenfibles lui offrent , que
le public ne foit inftruit du changement que cette
erreur met dans fa fituation . Je fuis affuré que.
chacun confirmera que l'emploi des fommes offertes
doit également être en faveur de la femme Taillard.
Aux Ponts-de-Cé , ce 24 Décembre 1787.
« Les gros temps qui ont régné toute
la fin du mois dernier fur la côte de Cherbourg
, ont détruit la tête de quelques
cônes ; mais les bafes en font demeurées
inébranlables , ainfi que la jetée qui les
unit. On compte qu'il y a actuellement
une baffe de 1250 toifes , qui forment
un baffin propre à fervir d'afyle à un grand
nombre de vaiffeaux les poutres détachées
des cônes ont été jetées à la côte ,
& ont légèrement endommagé les travaux
qui bordent ce port , en battant les
ouvrages de maçonnerie comme des beliers
; on a déja retiré de l'eau plufieurs
de ces pièces de bois qui ferviront à d'au
tres ouvrages. »
:
Les nouvelles des différens Ports annoncent
plufieurs naufrages fur les côtes
de la Manche .
Le 25 décembre 1787 , entre deux & trois heures
après midi , eſt échoué , fur la côte d'Andrefelles ,
un Sloop Anglois , de Chefter , du port de 40
tonneaux , nommé l'Alouette , commandé par le
Capitaine Williams Roberts , venant du Havre ,
cù les vents contraires l'avoient obligé de relâcher.
Le même jour , 25 décembre , eft auffi échoué
( 138 )
fur la même côte , au lieu nommé le ruiffeau des
anguilles , le Brigantin Suédois l'Amphyon ,
de
Gotembourg , du port d'environ 240 tonneaux ,
commandé par le Capitaine Charles Arfwidfon ,
venant dudit lieu & deftiné pour le Havre , avec
un chargement de goudron , plaques de tôles &
autres marchandiſes.
Ce bâtiment , parti le 18 décembre de Gotthembourg
, s'eft trouvé le 25 , après avoir doublé ,
par une brume , le Cap B'an-nez , dans le pas
de Calais. Le vent étant au Sud , eft paffé toutà-
coup au Nord , & de fuite à l'Oueft Nord-
Oueft. L'Equipage voyant qu'ils dérivoient fur
les roches de la pointe du Grinez , à forcé de
voiles , pour s'élever , mais inutilement. La tempête
& la marée les ont pouffés violemment_fur
la côte , & ils ont été obligés de couper les deux
mâts. Sur le foir , ils ont touché les roches. Un
coup de mer a enlevé de deffus le pont , la
chaloupe & le canot , qui fe font brifés. Le navire
s'étant défoncé , une partie des marchandifes
en eft fortie. Les Officiers de l'Amirauté ayant
auffi-tôt fait décharger ce qui reftoit à bord , on
en a retiré environ les trois quarts de la cargaifon.
Treize hommes , qui compofoient l'équipage , ont
été fauvés , mais le bâtiment s'eft brifé le 30.
Jacques- François-Bateau , Pêcheur , de Cayeux ,
eonftruit depuis deux mois , revenoit de la mer ,
& après une pêche affez heureuſe. Le Capitaine
avoit avec lui treize hommes , dont quatre étoient
fes beaux-frères , un fon neveu , & les huit autres
fes coufins. Ils avoient paffé la première tonne
& étoient entrés dans le Chenal ; ils voyoient fur
le rivage leurs femmes & leurs enfans , attendant
leur retour ; ils goûtoient déjà cette jouiflance fi
douce , réfervée aux bonnes gens , de multiplier
les fruits de leurs travaux en les partageant avec
( 139 )
leur nombreuſe famille , lorfque tout-à-coup une
lame , s'élevant à environ vingt pieds du batean ,
fond deffus , avec impétuofité , le conible , l'engloutit
& plonge dans la confternation & le déſeſpoir
les triftes témoins de ce défaftre , qui en deviennent
, à leur tour , leur tour , les plus malheureufes victimes.
Des quatorze hommes qui étoient à bord , deux
feulement s'étant attachés à des avirons , que le
hafard leur avoit offerts , ont été fauvés par un
pêcheur , après avoir luté pendant trois quartsd'heure
, contre les flots & la mort. Le bateau
a été brifé ; le Maître , fes beaux-frères , fon neveu
& fes autres compagnons perdus. Cinq de ces malheureux
laiffent vingt enfans , dont le plus âgé n'a
pas encore 12 ans.
M. de Rouffel défirant rendre l'Etat militaire
, pour cette année 1788 , le plus correat
& le plus exact qu'il lui fera poffible ,
prévient les Officiers qu'il ne paroîtra pas
avant le 1 avril.
er
·
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France le 16 de ce
mois , font : 31 , 15 , 11 , 87 & 2.
Payeurs de rente , fix premiers mois de
1787 , à la lettre M.
PROVINCES - UNIES.
De la Haye , le 10 Janvier.
Le Général , Comte de Kalckreuth
Commandant des troupes Pruffiennes qui
ſe trouvent encore en Hollande , a reçu
( 140 )
dernièrement un ordre de fon Souverain ,"
en conféquence duquel « tous les Offi-
» ciers qui ont été faits prifonniers de
» guerre dans cette campagne , & ceux
qui ont été relâchés fur leur parole
» d'honneur , ainfi que ceux qui ont été
» pris à Nieuwerfluis , ont été remis en
» pleine liberté, »
;
» La garde de Huffards Pruffiens qui
» fe trouve devant la porte de Leyde , a
» arrêté jeudi dernier ,
28 décembre
» trois hommes chargés de plomb, qu'on
is a lieu de croire volé dans les maifons
» fituées fur le chemin de l'Overtoom .
» Deux de ces gens ont réuffi à ſe fau-
» ver par la fuite , avant que le Huffard
» en faction pût recevoir main- forte
» mais on s'eft affuré du troifième , qui
" ſe trouve être habitant du pays , &
» qui après avoir paffé la nuit à la garde ,
» a été délivré le lendemain matin à la
» Juftice de la Ville , avec le plomb . On
efpère que cette capture conduira à des
découvertes ultérieures , & en témoignant
la vigilance des troupes Pruffiennes , prouvera
en même temps que c'eſt à tort qu'on
leur imputeroit les défordres qui peuvent
fe commettre dans l'enceinte de leurs
quartiers. ( Gazette d'Amfterdam , nº . 11. )
Pendant le cours de l'année dernière , il eft mort
à Amſterdam , 8612 perfonnes ( 811 de plus qu'en
( 141 ))
l'année 1786 ) , il y a eu pendant la même année ,
à la Maifon-de-Ville 958 Mariages proclamés &
636 Mariages célébrés ; le nombre des Mariages
dans les Eglifes Réformées , monte à 1427. Il a
été baptifé dans les Eglifes Réformées 1811 Garçons
& 1826 Filles , en tout 3637. Dans les Eglifes
Luthériennes , on a célébré 232 Mariages , & on
a baptifé 788 Garçons & 862 Filles , ce qui fait
en tout 1650.
Le Comte de Merode , Envoyé Extraordinaire
de S. M. L. , eft arrivé en cette
réfidence , ainfi que le Baron d'Alvenfleben
qui doit remplacer M. de Thulemeyer ,
Miniftre du Roi de Pruffe : le premier de
ces deux Envoyés a été en conférence
avec le Préfident des Etats-généraux , en
lui remettant fes lettres de créance .
PAYS- BAS.
De Bruxelles , le 12 Janvier.
Le Gouvernement Général a adreffé
aux Etats , aux Evêques & au Recteur de
l'Univerfité de Louvain , des refcrits contenant
les dernières difpofitions de l'Empereur
au fujer du Séminaire général ,
dont l'ouverture eft fixée au 15 de ce
mois. Les leçons théologiques commenceront
le lendemain ; mais le Docteur
Leplat , Profeffeur de Droit Canon , que
les Orthodoxes ont jugé à-peu-prés hérétique
, n'aura plus de part à l'enſeignement.
Les Evêques nommeront un Di(
142 )
recteur général de la Théologie , les Recteurs
& Sous-Re&teurs. L'univerfité eft
déclarée Corps en Brabant , & non Corps
Brabançon, & c. Le Gouvernement excédé
de toutes ces plaintes théologiques dont
on a voulu faire un grief politique , déclare
qu'il ne recevra plus de repréſentations
contre le Séminaire général . Le 31 du
mois dernier , l'Univerfité affemblée a pris
leâure de ces refcrits , & a demandé du
temps pour en délibérer.
Le Duc d'Aremberg ayant réfigné fa
place de Grand Baillif du Hainault , & le
Comte de Neny , celle de Grand Baillif &
de Préfident du Confeil de Tournai , la
première de ces charges paffe au Comte
Arberg, fur la nomination de l'Empereur.
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE.
Bail de nourriture d'un enfant orphelin de père , paſſe
à la mère qui fe remarie , & au beau-père , ne
ceffe pas par la mort de la mère & ne doit pas
être retiré au beau-père , fi l'on n'a pas de reproche
à luifaire & qu'il s'acquitte bien des charges
& conditions du bail.
Nicole Pluche perdit fon père , manouvrier
carreleur, en 1780 , elle n'avoit alors que 18 mois ;
toute fa fortune fe réduifoit à 120 liv. de rente.
( 143 )
-
Jeanne Peuchot veuve Pluche , après 3 ans de veu
vage fe remaria avec Nicolas Deville , cabaretier,
La mère & le beau -père provoquèrent une affemblée
de famille pour avifer fur le fort de
l'enfant , & favoir fequel des parens feroit chargé
de fa nourriture & entretien ; enfin , dans cette
affemblée , le bail de nourriture de Nicole Pluche
fut donné à Jeanne Peuchot ſa mère, & à Nicolas
Deville , beau-père , jufqu'à l'âge de dix-huit ans,
moyenant les 120 liv. de rente , appartenante à la
mineure , à la charge de nourrir , entretenir &
élever ladite enfant , tant en bas âge qu'en minorité
, de lui faire apprendre un état , & lui donner
à la fin du Bail fix bonnes chemiſes neuves
autant de bas , mouchoirs , bonnets & un deshabillé
complet. Jeanne Peuchot & Nicolas Deville
remplirent leurs engagemens vis - à- vis de
l'enfantjufqu'en 1786, que Jeanne Peuchot, femme
Deville mourut,laiffant deux enfans de fon deuxième
lit. Thomas Peuchot , oncle maternel de Nicolas
Pluche , fut nommé Tuteur , & préfenta àuJuge
de Châlons une nouvelle Requête , pour demander
la Convocation d'une affemblée de famille , à
l'effet de donner le Bail de la mineure Pluche à
un autre parent , ou même à un étranger , fur le
fondement que Nicolas Deville étant devenu totalement
étranger à la mineure par la mort de ſa
femme , mère de l'enfant , le Bail de nourriture
devoit être adjugé à un autre. Nicolas Deville a
défendu à cette demande & a foutenu la
que
mort de fa femme n'étoit pas une raifon pour
lui ôter le Bail de nourriture de l'enfant , lequel
Bail pouvoit être auffi - bien adjugé à un étranger
qu'à un parent ; qu'au furplus il étoit faux de
dire qu'il étoit devenu totalement étranger à l'enfant
dont il continuoit d'être le beau -père ; que le
kens de famille étoient d'autant moins rampus,
-
"
( +44 )
qu'ayant deux enfans de fa femme , la mineure
Pluche continueroit d'être élevée & de vivre dans
fa maiſon avec fes frères & foeurs uterins ; qu'il
y auroit une injuftice criante à lui retirer le Bail ,
dont il avoit rempli les charges avec exactitude
dans le temps le plus onéreux pour lui , celui de
l'enfance , pour un prix infiniment modique , &
évidemment au- deffous de la dépenfe , & lui retirer
ce Bail , difoit-il , dans le moment où l'enfant
commençant à grandir , pourroit lui être de
que que utilité dans fa maiſon , & le dédommager
des peines , foins , embarras & dépenfes qu'elle
lui avoit donnés ; il a ajouté qu'il ne pourroit en
-être privé , qu'autant qu'il refuferoit de remplir
·les charges & conditions dudit Bail , ou qu'il maltraiteroit
l'enfant , ce dont il défioit de fournir aucune
preuve.-En conféquence de cette défenſe ,
le Juge de Châlons a débouté Thomas Peuchot ,
oncle de l'enfant , de fa demande , & ordonné que
le Bail de nourriture refteroit à Nicolas Deville ,
& Nicole Pluche continueroit de demeurer
que
dans la maifon de fon beau-pére.-Sur l'appel de
Thomas Peuchot , Arrêt confirmatif , les décembre
1787.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES
.
POLOGNE.
De Varfovie , le 31 Décembre 1787.
A
La fituation de la République devient
inquiétante de plus en plus , par
l'ambi
guité de fa conduite forcée envers les
deux Puiffances Belligérantes qui l'avoifinent.
Les troupes Ottomanes & Tartares
s'avancent & fe fortifient fous les ordres
du nouveau Khan de Crimée , Szach-
Gerey. Les Ruffes qui nous affiégent , s'accroiffent
également en nombre ; il leur
eft arrivé dernièrement un renfort de
recrues dans le Gouvernement de Mohilof.
Leur avant - garde de 3000 hommes
eft commandée par le Général Comte
d'Elmpt , qui compte tellement fur les
difpofitions de notre Gouvernement
qu'il a écrit de Tetlow , le 18 novembre ,
No. 4. 26 Janvier 1788 . g
( 146 )
au Comte Potocki , Palatin de Ruffie , la
lettre que voici.
MONSIEUR ,
« Comme l'avis fe confirme de tous côtés que
l'ennemi eft réfolu de faire une irruption en Pologne
pour y piller , le fervice de mon augufte
Souveraine m'impofe le devoir de m'adreffer à
Votre Excellence , pour favoir quelles mefures
Elle prendra , en ce cas , avec les troupes quifont
à fes ordres ; fi elle agira de concert avec celles
que je commande ; fi elle a beſoin de mon fecours
, ou fi Elle agira feule de fon côté ; & quel
eft le plan d'opérations formé en ce cas , afin que
je fache à quoi m'en tenir , & que je puiffe prendre
les mefures néceffaires avec mes troupes ? Je prie
donc inftamment V. E. de me donner quelque
éclairciffement fur ces objets , pour que je puiffe
me mettre à portée de raffembler d'autant plutôt
en Corps d'armée les troupes dont j'ai le commandement.
»
9
« L'un de ces jours , mes troupes quittèront le
pofte qu'elles occupent en ce moment ; je les ferai
avancer de forte que mon aile droite s'étendra
jufqu'à Liopocoitze ; & la gauche , juſqu'à Monaſtercziew
:je ferai occuper en avant , fur ma droite ,
Woronowitze & Girzow ; au centre , Nimierow,
Pinczara ; & fur la gauche , Braclaw , Kropiwna ,
Ladyczyn , Krófna , Falta & Chafzcowata. Le
Général en chef, Kamenskoi , occupera Human ,
& s'appuiera fur mon aile gauche ; Le Général
en chef , Comte Soltykow , prendra poſte entre
Chiemielnik & Przyluka , & touchera mon aile
droite. J'ai cru devoir informer V. E. des arrange
mens fufdits , afin qu'elle puiffe prendre fes mefures.
En attendant fa réponſe , j'ai l'honneur
d'être , &c. »
( 147 )
Le Comte Potocki a fait à cette dépêche
la réponſe fuivante , en date du
20 novembre.
MONSIEUR ,
« J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre que V.E.
a jugé à propos de m'écrire , & par laquelle Elle
s'informe des mesures que je prendrai dans ces circonftances,
& de quelle manière agiront les troupes
du Roi & de la République de Pologne , confiées
à mes commandemens. Comme j'aime à ſatisfaire
V. E. , j'ai l'honneur de lui communiquer le précis
de mes ordres : ils m'enjoignent de couvrir les parties
de nos frontières qui touchent à l'Empire Ottoman
, de m'oppofer à toute irruption de brigands
, de maintenir la tranquillité dans ces Provinces
limitrophes , & au cas que l'armée de S M.
l'Impératrice s'approchât pour couvrir lesdites frontières
, de me retirer avec mes troupes , & de
prendre mes quartiers de façon que je fois à portée
de couvrir les parties des limites qui ne feroient
pas occupées par les troupes Impériales. Il
m'a été ordonné en même temps de m'adreffer à
S. E. le Feld-Maréchal Comte de Romanzof, à
qui j'ai envoyé le Colonel de mon régiment, pour
lui porter également des informations fur la nature
des ordres qui m'ont été preſcrits. Dans la
fuppofition que les troupes de S. M. Imp. s'intéreffent
le plus aux Pays fitués dans les environs
d'Oczakof , de Bender & de Choczim , je crois
pouvoir , avec ma divifion , aller occuper fur les
frontières tout l'efpace qui fépare Jauropol.de Jariczow
, & dans lequel fe trouvent Miackowska ,
Tamafzpol , Bzuria & Czarogrod. Comme V. E.
m'a fait entendre par fa lettre , que fon aile gauche
s'étendra jufqu'à Balta & Chasczowota , je la prie
de me faire favoir le jour auquel fes troupes fe
g '
( 148 )
mettront en marche pour s'y rendre , afin que j'en
puiffe retirer les miennes à temps , parce que je
n'aime pas à voir que les frontières foient dégarnies
, & par conféquent en danger . Auffitôt que
l'Officier que j'ai envoyé au Feld-Maréchal Comte
de Romanzof, ainfi que le Courrier que j'ai expédié
à Varfovie , & que j'attends d'un moment à
l'autre , feront de retour , je me ferai un plaifir de
concerter de bouche avec V. E. , les opérations
ultérieures , & de lui témoigner en perfonne l'eftime
avec laquelle je fuis , &c . »
Quelques jours après , ce Palatin a foutenu
une correspondance analogue à la précédente
, avec Aflan - Gerey- Nuradyn qui
commande les Tartares poftés fur les bords
du Niefter. Cet allié du Khan a écrit en
ces termes au Comte Potocki .
Illuftriffime Seigneur Palatin de Ruffie, Commandant
des troupes Polonoifes , notre ami &
voifin , nous nous trouvons ici par ordre de notre
Séréniffime Empereur & Khan , fur les bords du
Niefter , pour couvrir nos frontières , & empêcher
l'invafion des Ruffes dans notre Pays . Pour ce qui
regarde la Pologne , nous vous affurerons que ,
comme nous avons été de tout temps fidèles
obferver les Traités & à entretenir l'amitié avec
le Roi & la Répàblique , nous nous rendons encore
aujourd'hui garans de l'obfervation folennelle
des liaifons qui fubfiftent entre nous ; & la Fologne
n'aura pas à craindre le moindre dommage ,
ni de la part des Turcs , ni de la part des Tartares .
Nous vous prions de nous donner l'aſſurance réciproque
, que nous trouverons la République de
Pologne dans les mêmes fentimens envers la Porte,
& nous attendons , à ce fujet , une réponſe par
Hazamal- Aga , qui l'attendra à Sorock : il eft
( 149 )
chargé en même temps de la remettre d'abord au
Sultan Aflan- Gerey Nuradyn , afin que celui - ci
puiffe la rendre au Khan Szach- Par- Gerey. Nous
vous prions en même temps de nous informer s'il fe
trouve des troupes Ruffes en Pologne ; fous les
ordres de qui elles y font ; fi elles font deſtinées
à y prendre des quartiers d'hiver ; & fi elles ont
deffein de marcher contre nous. Nous attendons
cette réponſe comme de la part de nos amis &
alliés »
Trois jours après la réception de cette
lettre , notre Commandant a envoyé fa
réponſe , datée du 6 décembre ; elle porte :
« J'ai reçu avec d'autant plus de fatisfaction la
lettre de Votre Seigneurie , que j'apprends par Elle ,
qu'en approchant des frontières des Etats de mon
Séréniffime Roi & de la République , vous avez
dans vos inftructions de maintenir le repos & de
conferver cette amitié qui a été établie déja depuis
long-temps entre cet Etat & la Porte , & que
vous promettez de garantir les habitans de la Pologne
de tout dommage . Je puis vous affurer 16-
ciproquement , que j'ai ordre de mon Roi & de
fon Confeil-Permanent , de maintenir le repos &
la fureté des frontières de la Pologne avec les
troupes que j'ai fous mes ordres , & que je veillerai
à ce qu'il ne fe commette pas la moindre
hoftilité contre les Sujets & les poffeffions de la
Porte ; au contraire , que l'ancienne amitié foit
confervée mais j'ai auffi en même temps l'ordre
de m'oppofer par la voie des armes , au cas que
l'une ou l'autre bande armée voulût entreprendre
d'attaquer nos poffeffions du côté des confins de
la Turquie. Pour ce qui regarde, en attendant,
vues de l'armée Ruffe , c'eft là une demande à laquelle
je ne puis pas faire de réponse à Votre Seiles
g iij
( 150 )
gneurie , puifque je n'ai pas l'ordre d'obferver les
mouvemens des Ruffes , & que je ne m'occupe
qu'uniquement de mon devoir. Je fouhaite tout le
bien à Vorre Seigneurie , comme ſon bon ami &
voifin. »
Cette dépêche ne réfout pas le pro
blême dangereux qui occupe les efprits ,
& qui eft de favoir comment, on peut
conferver une neutralité amicale , en recevant
les Ruffes fur fon territoire , &
en ſe mettant en pofture d'en éloigner
leurs ennemis . Auffi l'on craint que les
Tartares s'arrêtent peu à de fubtiles diftinations
, & qu'ils ne franchiffent les frontières.
Dans cette extrémité , quelques Citoyens
avoient propofé une Diète extraordinaire
, fous l'appui d'une Confédération
générale . Tout l'Etat eft alors fous
les armes, & dans plus d'une crife ce moyen
fut employé utilement ; mais le Gouvernement
en a redouté les effets , & il a préféré
de fe charger feul , avec les Ruffes ,
des évènemens , à la Convocation d'une
Affemblée Nationale , où les fentimens
ne feroient pas unanimes , tant s'en faut ,
en faveur des inefures que l'on adopte.
t
Par les lettres d'Iaffy , du 26 novembre
, nous apprenons qu'en effet cette
ville a été un moment livrée aux fureurs
d'une Milice indifciplinée . 3000 Turcs
y étoient entrés le 22 , & le lendemain
( 151 )
s'y trouvèrent au nombre de 13,000 . Le
24, les Spahis & les Janiffaires en vinrent
aux mains ; les derniers s'attaquèrent.
aux Habitans , incendièrent des maifons ,
pillèrent des magafins , & maffacrèrent
un nombre de Perfonnes. Le Conful
Pruffien & les Aghas fe retirèrent au Palais
du Hofpodar , qui ordonna aux Arnautes
de fa garde , réunis aux Bourgeois
armés , de faire feu fur les Révoltés ; on
les foudroya même avec le canon du Palais
; ce qui les diffipa . Le Pacha d'Ifmailow
, averti par l'Hofpodar , a réduit
cette Soldatefque effrénée , dont une partie
s'eft difperfée dans le voifinage.
Il fe répand , on ne fait fur quel fondement
, que la Porte envoie un Ambaffadeur
à Berlin , & qu'elle a fait choix
pour cette Miffion , du Chiaoux- Bafchi ,
Ruach - Solyman- Effendi.
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 4 Janvier 1788 .
Pendant l'année dernière , le nombre
des mariages , dans cette ville , a été de
914 ; celui des naiffances , de 2,844 , dont
285 enfans illégitimes ; & celui des morts ,
de 3,107 .
Le fecond jour des fêtes de Noël , on
trouva à Copenhague , le cadavre du
giv
( 152 )
Baron d'Heideftam , Secrétaire de l'Ambaffade
de Suède , dans un foffé près de
Chriftiansholm . Il étoit forti à cheval ;
comme le cheval eft revenu , le foir , feul
à l'écurie , & que l'on n'a trouvé ſur le
corps du Baron aucune marque qui fuppofe
un duel ou un affaffinat , on préfume
qu'une chûte a occafionné cet accident.
On a compté , dans cette même capitale
de Copenhague , pendant l'année dernière
, 921 mariages , 3,065 naiffances &
3,484 morts. Les mariages , dans l'Evêché
de Fionie ( Funen ) , ont monté à 1,452 ;
les naiffances , à 5,084 ; & les morts ,
5,116. Dans l'Evêché d'Albourg , on a
compté 627 mariages , 1,943 naiffances ,
& 2,493 morts.
De Berlin , le 3 Janvier.
a
Hier , le Baron de Rheede , aujourd'hui
revêtu du caractère d'Ambaffadeur Extraordinaire
de L. H. P. auprès du Roi , a
été conduit , en grande cérémonie , dans
les carroffes de la Cour , à l'Audience publique
de S. M. , qui le reçut debout , &
à tête découverte , & à laquelle il remit
fes lettres de créance , en prononçant un
difcours qui porte en ſubſtance :
a L. H. P. ont jugé , dans des circonftances
auffi heureuſes , devoir faire exprimer à V. M.
( 153 )
les fentimens dont elles font animées pour fa perfonne.
« Plus ces fentimens font vrais , Site , plus
L. H. P. ont voulu en faire accompagner les
expreffions de la plus grande folemnité. Mes Seigneurs
& Maîtres m'ont revêtu du caractère d'Ambaffadeur
Extraordinaire , pour m'acquitter de cette
commiffion honorable.
« J'ai l'honneur de préfenter mes lettres de
créance à V. M.
« L. H. P. , d'après l'attachement & la haute
confidération que leur infpirent les vertus & les
éminentes qualités de Mde. la princeffe d'Orange ,
ont reffenti , Sire , la douleur & l'indignation la
plus vive , quand un petit nombre d'individus ,
après avoir plongé l'Etat dans la crife la plus
effrayante , fe permit envers S. A. R. une offenfe
inouie. L. H. P. croient V. M. perfuadée , combien
elles auroient defiré donner à Mde. la Princeffe
la fatisfaction la plus éclatante , fi elles n'en avoient
été conftamment empêchées par les menées pernicieuſes
de cette même cabale . Ceft avec le contentement
le plus vrai , qu'elles ont vu les troupes
de V. M.., fous les ordres de Mgr. le Duc Régnant
de Brunfwich , procurer à S. A. R. une fatisfaction
convenable ; j'ai ordre d'en affurer V. M. , & de
lui témoigner la part que L. H. P. ont prife à
'cet évènement.
"
Aujourd'hui , Sire , les liens de l'union , tant
entre les provinces , qu'entre les différens Membres
de celle-ci , font plus étroitement refferrés ; la
conftitution dont le caractère facré auroit dû être
inaltérable , eft affife de nouveau fur une baſe
folide.
Cette révolution occafionnée , produite même
par l'intervention efficace de V. M. , eft un fervice
effentiel , qui excite la reconnoiffance de
g .V
( 154 )
L. H P. Chargé expreffement de le témoigner
à V. M. , j'ai l'honneur , Sire , de vous en préfenter
les expreffions , avec les affurances de l'ardent
defir de L. H. P. de vous prouver dans tous les
temps & leur gratitude , & la haute confidération
qu'elles portent à V. M.
a L. H. P. mettront toujours le plus grand
soin à cultiver & entretenir avec V. M. la meilleure
harmonie , & cette correfpondance fi hautement
néceffaire entre de bons voifins . Elles
défirent , Sire , & rien ne fera plus agréable à
mes Seigneurs & Maîtres , que de pouvoir l'augmenter
en contractant des liaiſons encore plus.
étroites avec V. M. »
Réponse du Roi.
« Il eſt très-fatisfaifant pour moi , qu'en vengeant
l'honneur de mon fang , j'aie contribué à
rétablir le Stadhouderat , & la maifon d'Orange
dans fes prér gatives , au maintien & aux intérêts
de laquelle , je prendrai fans ceffe la part la plus
fincère. Il ne m'eft pas moins agréable d'avoir
rétabli la paix & le calme dans un état , dont
le bien être me tiendra toujours à coeur , par une
fuite de l'amitié que je porte à la république , &
dont je lui donnerai des preuves , en tout cequi
dépendra de moi. Vous affurerez L. H. P. de
ma part , des fentimens que je vous manifelte
ici ; & vous renouvellerez en même temps au
Prince d'Orange & à ma foeur les affurances
de mon fincère attachement. Je vois avec plaifir
la nouvelle marque de confiance que L. H. P.
vous témoignent par la commiffion dont elles
viennent de vous charger Recevez à cette occafion
les affurances dè toute mon eftime , qui vous
eft due par les bons fentimens que je vous ai
toujours commus. »
( 155 ).
S. M. a élevé la Chanoineffe Elifabeth-
Amelie de Vol, au rang de Comteffe ,
fous le nom de Comteffe d'Ingelheim .
Le Roi vient de confirmer l'affranchif
fement de recrues qui fut accordé en
1748 au Duché de Clèves , à la Principauté
de Meurs & au Comté de la Marck ,
à charge , par ces Provinces , de verfer
annuellement , dans la caiffe des recrues ,
la fomme de 15,000 dahlers , & de fournir
40 recrues à l'artillerie .
"
Le Grand Confeil de guerre s'occupe ,
en ce moment , d'un nouveau plan pour
l'entretien des Invalides. On dit qu'on les
répartira dans 16 cafernes , en Provinces.
différentes , que le Roi donnera 100,000
rixdalers pour leur entretien , & que le
furplus fera pris fur les appointemens des
Employés civils & de l'Etat- Major des
régimens.
Le nommé Lehnert , Cultivateur , vient
de mourir dans la rose . année de fon
âge , à Dumbelet dans la Lithuanie Pruffienne.
Ce Centenaire a vacqué , tout l'été
dernier , aux travaux de la campagne ; à
80 ans , il s'étoit remarié pour la troisième
fois , & a eu quatre enfans de ce mariage.
Depuis l'Avent 1786 juſqu'à l'Avent 1787 , on
a compté , dans cette Capitale , 5,081 naiflances ,
dont 2,672 garçons & 2,409 filles, & 5 , 129 morts ,
8 vj
( 156 )
dont 1,356 hommes , 1,264 femmes , 1,306 enfans
mâles , & 1,203 enfans du fexe . On obferve
que depuis dix ans le nombre des naiffances n'a
furpaffe celui des morts qu'une feule fois ( en 1780) .
-Les enfans illégitimes , baptifés , ont été au
nombre de 462 ; ce qui fait la 11. naiffance. Les
relevés faits pendant l'année dernière , dans tous
les Etats Praffiens , préfentent 46,672 mariages ,
217,579 naiffances , & 165,8-6 morts. Le furplus
des naiffarces fur les morts eft de 51.763 .
De Vienne , le 3. Janvier.
-
Jufqu'au 10 décembre dernier , notre
Internonce à Conftantinople n'avoit fait
aucune déclaration , & étoit en pleine liberté.
La Porte perfiftoit dans fa réclamation
de la Crimée & des cinq articles
refufés par M. de Bulgakof, avant que
d'accepter une fufpenfion d'armes. Dans
les conférences qui ont eu lieu , à ce fujet
, entre un Miniftre Etranger & le
Grand Vifir , ce dernier a été inébranlable
, & a fini par dire que la Porte remettoit
fon fort à la Providence .
C'est à 19 bataillons & à 8 efcadrons
des régimens de l'Autriche , de la Moravie
, de la Siléfie , formant environ 30
mille hommes , qu'a été expédié l'ordre
de fe préparer à marcher , les uns en
Hongrie , les autres en Gallicie , vers le
milieu de ce mois , fi la faifon le permet.
En vertu de cette difpofition , on a expédié
, chaque jour , des munitions.de
( 157 )
toute eſpèce. On ne croit pas cependant
que les Généraux en Chef le mettent en
route avant la fin de ce mois. Le moment
du départ de l'Empereur & de celui
du Maréchal Lafcy eft toujours incertain.
Les chemins font impraticables ; en Hongrie
, les tranfports enfoncent dans les
boues , & nos troupes , enfermées dans
leurs quartiers , continuent à fouffrir de
cette pofition ferrée . On apprend qu'il
eft entré quelques renforts dans Belgrade ,
durant la quinzaine précédente .
Nous avons rapporté le bruit qui s'eft
répandu du paffage de la Save par les
Croates , ou du moins par un de leurs dér
tachemens. Depuis quelques jours on
parle d'une rencontre entre ce Corps ,
fous les ordres du Général de Vins , & un
parti nombreux de Turcs Bofniaques ,
qui , dit- on , font reffés victorieux , après
avoir haché 600 Croates ; mais tous ces
rapports n'ont d'autres garans que des
fumeurs vagues.
Le Prince de Saxe- Cobourg a changé
fon quartier général , & l'a porté à Huffietin
, afin de fe rapprocher du cordon
des troupes Ruffes .
er
Les cérémonies d'ufage à la Cour , le
1. de ce mois , ont été remiſes au 6 ,
jour auquel fera célébré le mariage de
l'Archiduc François de Tofcane avec la
:
( 158 )
Princeffe Elifabeth de Wirtemberg.
L'Empereur a envoyé à l'Inftitut des pauvres
6,000 ducats , qui feront répartis
parmi les pauvres le lendemain du mariage
de l'Archiduc.
S. M. I. a permis à un plus grand nombre de
familles Juives de fe fixer dans le Margraviat de
Moravie. Jufqu'ici , leur nombre étoit borné à
5,106 ; actuellement ces familles pourront s'accroître
à 5,400. S. M. I. a en même temps modéré
la taxe de famille à laquelle ces Juifs étoient
affujettis, & l'a portée à 5 florins par famille ; mais
pour fuppléer à la diminution de recette qui réfulte
de la modération de cette taxe , elle a établi ,
pour les Juifs , un impôt fur les Comestibles. La
taxe & l'impôt qui ont été affermés pour
fix ans
commenceront à être perçus le premier février
prochain.
Depuis l'établiffement de l'Inftitut de
la caiffe des pauvres , dans cette Capitale ,
qui a commencé au mois de ſeptembre
1783 , on adiftribué la fomme de 5 14,359
florins. Le capital de cet Inftitut monte
actuellement à 267,794 florins & 35 creuzers
, qui produifent un intérêt annuel de
10,578 florins & 28 creuzers. En y ajou
tant les aumônes annuelles de la Cour ,
qui font de 20,000 florins , le revenu de
cette caiffe eft de 30,578 ; mais ce produit
ne fuffit pas aux befoins des pauvres ,
& il faut y ajouter plus de cent mille. flo
rins , pour que l'Inftitut puiffe remplir fes
vues de bienfaifance,
( 159 )
De Francfort -fur-le-Mein , le 10 Janvier.
Toutes les lettres de Vienne s'accordent
à annoncer le paffage de la Save près
de Vellika , effectué par le Général de
Vins , à la tête de 8000 hommes , qu'on
dit fortement retranchés de l'autre côté
de la rivière. L'action qu'on avoit fuppofée
entre ce Corps & les Bofniaques , ne
fe confirme pas auffi pofitivement.
On apprend de Cologne que l'Electeur
a fait protefter contre la permiffion que
le Magiftrat de cette ville a accordée aux
Proteftans , d'y conftruire un Oratoire
une Ecole & un Prefbytère , non que
S. A. E. défapprouve cet acte en luimême
; mais elle réclame exclufivement
le droit de faire cette conceffion , comme
Evêque & Seigneur territorial.
Le bruit court qu'inceffamment il fe
tiendra , à Mayence un Congrès des Miniftres
des Cours alliées par la Ligue Germanique.
On affure que le Pape a accordé , par
un Bref, à l'Electeur- Palatin , Duc de Bavière
, la faculté de lever la dîme fur tous
les biens , rentes & revenus des Evêchés ,
Chapitres , Couvens , & c. dans la Bavière
, & que cette dîme fervira à l'entretien
du Nonce Apoftolique & de l'Evêque
Hoefelice.
( 160 )
On a compté dans cette ville , pendant
l'année 1787 , 241 mariages , 880 nailfances
, & 996 morts. Les Juifs ne font
pas compris dans cette énumération .
A Manheim , 202 mariages , 739 nailfances
, & 646 morts.
A Hanau , 87 mariages , 361 naiffances,
& 376 morts .
A Gotha, 101 mariages , 338 naiffances ,
& 310 morts.
ESPAGNE.
De Madrid , le 28 Décembre 1787 .
Quoiqu'il ait été délibéré dans la Junta
( Affemblée ) réservée , qu'il étoit néceffaire
d'établir de nouveaux impôts , on
regarde comme impraticable que la perception
puiffe en être faite dans l'année
1788 , à caufe des déclarations , cadaftres ,
états & cotifations , qui exigent un temps
confidérable .
M. de Lan-Heras , Conful de S. M. , & chargé
des affaires d'Efpagne près la Régence d'Alger ,
eft arrivé à la Cour le 15 de ce mois. Il a eu
l'honneur d'offrir au Roi les préfens dont le Dey
l'a chargé pour S. M. & qui confiftent , "
En 3 fufils appelés Efcopètes ; en 1 fabre ; le
tout garni fuperbement.
En 3 chevaux & 3 jumens enharnachés magnifiquement.
Un lion & une lionne.
Un tigre & une tigreffe..
( 161 )
Deux moutons de 120 livres chacun.
Un boeuf fauvage d'une figure extraordinaire.
Deux chèvres fauvages & une autruche .
Le Roi a été très- fatisfait de ces préfens, particulièrement
des chevaux & des jumens qu'il a trouvés
de toute beauté. S. M. a chargé M. de Florida Blanca
d'en remercier le Dey , en attendant qu'elle fe
détermine à renvoyer M. de Lan - Héras à Alger , ou
d'y faire paffer quelque autre à fa place .
On a reçu de Tortofe les vrais détails
des pertes en grains , denrées , vins , troupeaux
, occafionnées par le débordement
de l'Ebre , du 8 octobre dernier .
La perte totale , avec divers effets , comme
meubles , argent , bijoux , & la valeur des
terres enfablées , chargées de cailloux , &
conféquemment rendues inutiles , forme
une valeur de 2,672,575 liv. 181. tourn.
On augure mal de la fuite des opérations
de la Compagnie des Philippines ,
non-feulement à caufe de la perte d'un
vaiffeau richement chargé , mais encore
par la mauvaiſe vente des retours , & par
l'exceffive dépense qu'entraîne cet établiſfement.
Voici la traducion d'un fragment tiré
d'un Journal Efpagnol , dont l'Auteur paroit
avoir autant d'efprit que de raifon,
La Bibliothèque du Roi des Indes.
F
« Dabchelin , Roi des Indes , avoit une Biblio-
" thèque fi confidérable, qu'il falloit cent Bracmanes
» pour en avoir foin , & mille dromadaires pour
» la tranſporter. Comme il ne pouvoit la lire toute
( 162 )
» entière , il chargea fes Bracmanes de faire un
» extrait de ce qu'ils trouveroient de meilleur , &
» même de paffable. Ces Docteurs travaillèrent
» avec tant de zèle & d'activité , que dans l'efpace
» de vingt années ils formèrent de tous leurs extraits
» raffemblés une petite Encyclopédie de douze
» mille volumes , qui pouvoient facilement être
» tranfportés par trente chameaux. Ils eurent l'hon-
" neur de la préſenter au Roi ; mais ils furent
» étonnés d'entendre dire à ce Prince que cer-
» tainement il ne liroit pas la charge de trente
» chameaux. Les Bracmanes réduifirent ces ana-
» lyfes à quinze charges ; enfuite à dix , à quatre ,
» à deux, & enfin à fi peu de volumes, qu'un mulet
» ordinaire fuffifoit pour les porter. Malheureu-
» fement , pendant l'intervalle de leur travail , le
» Roi étoit devenu trop vieux pourfe promettre
» le temps de lire cet ouvrage. Alors le fage
» Pilpai fon Vifir lui dit : Quoique je ne connoiffe
» qu'une très- petite partie de votre Bibliothèque
» Royale, je puis vous en faire une eſpèce d'analyſe
» très-courte & affez utile. Vous la lirez dans
» une minute , & vous y trouverez fuffiſamment
» de quoi méditer pendant le refte de votre vie.
Après avoir parlé ainfi , Pilpai écrivit ſur une
» feuille de palmier en lettres d'or , les quatre
» maximes fuivantes.
כ
« 1°. Dans la plus grande partie des Sciences
" il n'y a que cette feule parole. Cela peut être....
» Dans toute l'hiſtoire il ne fe trouve que ces trois,
» Ils naquirent , ils fouffrirent , ils moururent.
» 2°. Ne defire rien qui ne foit permis , & fais
» tout ce que tu defires ; ne penfe rien qui ne foit
» certain , & ne dis pas tout ce que tu penfes.
» 3 °. O Rois ! dominez fur vos paffions ;
» régnez fur vous mêmes. Si vous y parven ez
( 163 )
» en rendant la juſtice , vous commanderez au
→ monde entier.
4°- O Rois ! Peuples ! quoiqu'on ne vous
" l'ait pas affez fouvent repété, & quoique plufieurs
» faux fages s'avifent d'en douter , fachez qu'il
» n'y a point de félicité fans vertu , & qu'il n'y
» a point de vertu fans la crainte de Dieu. »
ITALIE.
De Rome , le 28 Décembre 1787.
Le Pape a tenu , le 17 , au Vatican
un Confiftoire , dans lequel S. S. a nommé
, Cardinal- Diacre , le Prélat Renier Finocchietti
, Auditeur général de la Chambre
Apoftolique , défigné , par S. S. , Cardinal
in petto dans le Confiftoire fecret
du 16 décembre 1782. Sa Sainteté a enfuite
érigé l'Evêché de Camerino en Archevêché
, & a confirmé la Promotion de
plufieurs Prélats Etrangers , & en particulier
celles de l'Archevêque de Bourges
& de l'Evêque de Nanci , en France . La
nomination au Patriarchat de Lisbonne
n'a point eu lieu , comme on le croyoit.
Le droit abufif dont jouiffoient les Supérieurs
des Tribunaux , les Cardinaux &
les Légats à latéré , de donner des faufsconduits
aux malfaiteurs & criminels , en
vertu d'une Bulle de Clément XII , vient
d'être fupprimé par un Edit du Pape , publié
le 9 de ce mois.
( 164 )
Le 13 , il eft arrivé ici un Envoyé Extraordinaire
du Roi de Maroc , qui fe rend
à Naples avec des préfens que le Roi fon
Maître envoie au Roi de Naples . Il apporte
avec lui des animaux & des oifeaux
rares de fon pays , avec un très- bel efclave
Maure , deftinés pour S. M. Napolitaine
.
GRANDE- BRETAGNE.
De Londres , le 15 Janvier 1788.
Le Prince de Galles & le Duc d'Yorck
font allés voir , à Plymouth , le Prince
Guillaume Henri , qu'on efpère voir ici
pour l'anniverfaire de la Reine. Cependant
rien n'annonçoit encore fon départt
de Plymouth , où l'on répare fa frégate
le Pégafe. Tous les vaiffeaux mis dernièrement
en commiffion dans ce port font
actuellement en ordinaire , & leurs équipages
congédiés . Il n'y refte plus de navires
armés que ceux de garde : quant
aux conftructions , elles fe réduifent , pour
le moment , à l'achèvement du Glory de
98 canons , du Cæsar de 74 , & à l'ébauche
d'un troifième vaiffeau de ligne ,
dont on vient de pofer la quille .
Le 11 , l'Adventure de 44 canons , &
le Sloop le Scorpion ont mis à la voile , de
Gofpord , pour la côte de Guinée . Il ne
( 165 )
refte à Spithead que cinq frégates , outre
l'Actéon , le Chichefler , l'Endymion , tous
de 44 canons , & la Gorgone , à bord defquels
fe font embarqués le 43 ° . régiment
& d'autres détachemens militaires qui
vont fe rendre aux Indes occidentales .
La mort du Comte Dalhousie ayant
fait vaquer une des places des feize Pairs
qui repréfentent la Nobleffe d'Ecoffe à
la Chambre Haute , les Lords Ecoffois
affemblés à Edimbourg , ont élu , pour
leur Repréfentant , Mylord Cathcart , beaufrère
du Vicomte de Stormont : il l'a emporté
, fur fon concurrent , à la pluralité
d'une feule voix .
"
La mortalité qui depuis quelque temps
a frappé le Corps des Evêques , vient
d'enlever il y a huit jours , l'Evêque
d'Hereford , de la maiſon de Harley , frère
du Comte d'Oxford & de l'Alderman
Harley. Il avoit obtenu ce Siége en novembre
dernier , & y étoit inſtallé à peine
depuis un mois .
La Banque commencera famedi , c'eſtà-
dire , trois jours plutôt qu'à l'ordinaire ,
le paiement des Dividendes fur les trois
pour cent confolidés , les Actions de la
mer du Sud , & de trois autres Fonds
publics ; ces Dividendes , pour la demi-année
, montant à 2,293,059 liv . fterl . qui
rentreront dans la circulation , à la réſerve
( 166 )
de la fomme due au Gouvernement pour
l'intérêt des Actions qu'il a rachetées depuis
la création du nouveau Fonds d'Amortiffement.
Pendant le cours de l'année dernière ,
il eſt entré , à la rade de Leith ( Edimbourg
) , 1864 bâtimens ; on a importé à
Londres 800,000 meſures de charbon de
terre , & ce dernier port a reçu 4,926
vaiffeaux .
On écrit de Mogador , que le Conful
Anglois ayant fait une convention avec
l'Empereur de Maroc , & arrêté un plan
pour la rançon future de tous les Efclaves
Chrétiens , il fera fait un échange , tous
les ans , des Sujets de S. M. B. Le premier
aura lieu au mois de feptembre prochain.
Plufieurs Anglois , Ecoffois & Irlandois
, détenus depuis long-temps en
Barbarie , feront rendus à leurs pays & à
leurs familles . On ignore encore quelles
font les conditions de ces rachats .
Sa Majefté a reçu du Capitaine Phi-
1pps , qui fe rend à la Baie Botanique ,
des nouvelles datées du Brefil. Son
voyage a été fort heureux , & il n'eft
mort que fix criminels depuis fon départ
d'Angleterre . Il a joint un plan détaillé
d'après lequel il fe propofe de ne point
débarquer de malfaiteurs , avant qu'on
ait conftruit un fort pour les tenir dans,
( 167 )
le devoir. On ne leur donnera de provifions
journalières , qu'en proportion de
leur induftrie à cultiver l'ifle . Le Capitaine
exprime de fortes efpérances fur le
fuccès de fon entrepriſe , & il eſpère voir
le temps où cette ifle fera d'une utilité
beaucoup plus grande pour l'Angleterre ,
qu'on ne peut s'y attendre raisonnablement
d'après la dépravation de fes Habitans.
Les derniers avis reçus de la baie de Honduras
par la voie des ifles , portent que l'on y a éprouvé
le 2 ſeptembre dernier un ouragan affreux , à
l'établiffement de la rivière Bellife . Les eaux de
la mer & de la rivière fe font élevées , juſqu'à
fept pieds au-deffus de la furface de la terre. Plus
de cinq cents maiſons y ont été renversées , les
femences détruites & plus de 300,000 pieds de
bois d'acajou & de campêche emportés par les
courans. Quinze bâtimens fans compter les allèges
& tranfports qui étoient prêts à charger ces bois ,
ont tous été emportés à la mer ou échoués à
la côte. Enfin un nombre confidérable de perfonnes
ont perdu la vie à terre & fur les vaiffeaux.
,
L'ouragan à la baye Saint George a été encore plus
violent & y a caufé des dégats plus affreux. Les
établiſſemens de Old River , de New River , de la ri.
vière du nord & de Rowley's bight ont également
fouffert. Enfin toute la baie dans une étendue
de plus de vingt lieues de côte n'offre qu'une fcène
de ruine & de défolation. Il paroît que l'ouragan
a duré 8 ou 9 heures , c'est-à- dire , depuis 4 heures
du matin , jufqu'à une heure. Il eft fort heureux
qu'il ait éclaté de jour ; car d'environ mille perfonnes
qui fe trouvoient à la pointe de Bellife ,
( 168 )
il n'en feroit peut-être pas échappé cinquante.
Depuis ce malheureux évènement le Surintendant
a payé trois mois de vivres à une partie des habitans
de la cote des Meſquites qui étoient nouvellement
arrivés à la baie . Quoique la grande partie des
farines fe foit trouvée en tommagée , elle a été
d'une très-grande reffource. Les autres habitans ont
été fecourus fort heureufement par l'arrivée de
trois ou quatrebâtimens d'Europe & de laJamaïque
avec des vivres & des habillemens,
Nos Papiers étant en train , depuis quel
ques femaines , d'unir & de défunir les
Puiffances d'Europe , viennent d'imaginer ,
pour l'amufement des Cafés de cette Capitale
, un Traité d'alliance offenfive &
défenfive entre les Cours de Londres &
de Madrid. Ce Traité , felon ces Fabricateurs
, a été fait & figné en Efpagne par
M. Eden , qui cependant n'a point été
& n'eft point encore en Espagne . C'eft
avec la même affurance que les Nouveiliftes
promettent au Parlement , à fat
rentrée , le nouveau Traité de Conimerce
avec la Ruffie . Quoique ce bruit
foit moins abfurde que le précédent , il eft
à croire néanmoins les Devins avanque
cent trop les dates .
L'affociation formée ici & dans le
Yorckshire , pour demander au Parlement
l'abolition de la Traite des Nègres , gagne
de plus en plus ; la ville d'Huntingdon ,
les opulentes Cités de Birmingham , de
Norwich ,
( 169 )
Norwich , de Manchefter , les deux Uni-.
verfités d'Oxford & de Cambridge , ont
arrêté de feconder la pétition à ce fujet .
Quel que foit le fort d'une fi noble entrepriſe
, elle honorera d'autant plus les
Corps & les Citoyens qui l'exécutent
qu'elle aura de grands obftacles à combattre
de la part des Intéreffés au Commerce
des Ifles , des Planteurs , des Ports
qui trafiquent en Guinée , & peut- être.du
Gouvenement lui- même.
Un pêcheur de Sunderland a pris dernièrement ,
fur la côte du Comté d'Yorck , une baleine de 64
pieds de long, dont la bouche ouverte mefuroit
plus de 20 pieds de large. Ses os ou arêtes de
côté étoient plats , larges & fort ferrés ; fon oeil
de fix pouces de diamètre ; fa circonférence au
corps de 62 pieds. Depuis les épaules jufqu'au
bas du ventre,fa peau étoit couverte de fort belles
taches. Deux nageoires placées fur chaque épaule ,
& d'une matière fort dure , fort épaiffe , & longues
d'environ 5 pieds fur 21 pouces de large. La trompe
tirée de fa bouche formoit une eſpèce de chambre
de 15 pieds de diamètre , & n'étoit autre choſe
que fa langue , & les tégumens de la mâchoire
inférieure , que ce poiffon a la faculté de jeter
au-dehors pour refpirer pendant qu'il dort. Il avoit
9 pouces de graiffe fur le dos. C'eft de cette graiffe
que l'on tire l'huile défignée en Angleterre fous
le nom de Blubber , lorfqu'elle n'eft point encore
fondue. C'est une tunique donnée à la baleine par
la nature , pour la préferver du froid dans les mers
glaciales , & pour réfléchir intérieurement la tranſpiration.
Sous cette graiffe on trouve de la chair
affez femblable à celle du boeuf. Sa queue avoit
No. 4. 26 Janvier 1788 .
h
( 170 )
12 pieds 4 pouces de long , mais ne pouvoit point
s'étendre comme celle des autres poiffons . Celui- ci
a été acheté à Sunderland , 50 guinées ; la graine,
la graiffe & autres matières dèftinées à faire de
l'huile , rempliffoient 12 barriques.
La femaine dernière , le célèbre Comédien
Macklin , dont le talent comique
ne peut être comparé qu'à celui de Préville
en France , a attiré un concours prodigieux
au Spectacle . Il y a joué , pour
la dernière fois , le rôle de Shylock dans
le Marchand de Wenife de Shakeſpear ;
rôle qu'il rendoit avec une vérité & une
perfection inimitables. Au fecond acte ,
ce Vieillard affoibli par l'âge & par une
longue maladie , & fentant fes forces diminuées
, s'eft avancé vers le Public , &
a demandé fon indulgence : « Cette Re-
» quête , a-t-il dit , préfentée par un
» VIEILLARD DE 89 ANS , ne vous paroîtra
pas déraifonnable , à ce que j'ef-
» père. » On devine avec quels applaudiffemens
cette prière a été reçue .
« Les principales charges contre M.
Haftings , dit l'Editeur du Public Ad-
" vertifer, font antérieures à l'année 1782 .
» Qui croiroit , d'après cela , que M.
» John Anftruther , Ecuyer , qui défendit
» avec tant de chaleur l'ancien Gouver-
» neur- général du Bengale , le 24 o&o-
" bre de la fufdite année , eft le même
» M. John-Anftruther , Ecuyer , aujour
2.
( 171 )
» d'hui l'un des Commiffaires chargés de
pourfuivre l'Impeachment contre M.
Haftings ? Une inconféquence auff
» éclatante eft à peine croyable , même
» en ces jours d'extraordinaires révolu-
» tions. »
Certainement , ajouterons-nous , ce
fpectacle n'eft pas plus bizarre que celui
de MM. Burke , Fox Fox , Fitz - Patrick
Sheridan , &c . & c. &c. & c. , embraffant
Milord North & fes partisans , preſqu'à
l'inftant où ils venoient de porter la
hache fur le cou de ce Miniftre , en le
déclarant , à la face des Communes , digne
du plus terrible impeachment. Au refte ,
on affure que Milord North , juſtement
dégoûté de cette étrange Coalition
voyant la défaite totale de cette Ligue ,
à laquelle cependant on doit l'inestimable
avantage d'avoir défabufé la Nation , &
décrédité pour long-temps les Chefs de
parti , a déclaré qu'il fe retiroit du combat
, en laiffant à fes amis la liberté de
fuivre un autre étendard , ou plutôt leur
confcience. Trois d'entre eux Lord
Weftcote , M. Onflow & M. Minchin , ont
déja ufé de cette permiffion , & font paffés
du côté de la Tréforerie .
"
Jonh Bransley eft mort depuis peu à
Darby , à l'âge de 10 ans. Trois femaines
hij
{ 172ailloit travailloit encore dans
avant la mort ,
les mines de plomb.
Le Do&eur Jonh Prorcrey , Curé de la
Paroiffe de Killashaudra , où il a rempli les
fonctions de fon miniftère pendant 53
ans , y eft mort dernièrement à l'âge de
103 années.
Enfin , le 1er. de ce mois , eft décédée
à Kilmarnock en Ecoffe , Jeanne Allan
née fous le règne de Charles II, & âgée
de 105 ans . Elle alloit à l'Eglife & au
marché peu de jours avant la mort.
Un de nos Journaux rapporte en ces
termes , de curieufes particularités de M.
John O'Bryen.
« Peu d'hommes , dit- il , ont eu fur mer l'étoile
» de John O'Bryen , Ecuyer , frère du Comte
» actuel d'Inchiquin , & héritier préfomptif de ce
»>> titre .
» Il avoit été élevé pour la Marine , & fait
» de bonne heure Lieutenant de vaiffeau ; ſa
» commiffion porte la date du 28 Septembre
» 1747 , de forte qu'il y a aujourd'hui plus de
» 40 ans qu'il occupe ce pofte.
» Son premier malheur lui furvint fur la côte
» de l'Inde , où fon vaiffeau périt corps & biens ,
» excepté M. O'Bryen & quatre perfonnes .
" A fon retour en Europe , il échoua auprès
» du Cap de Bonne-Efpérance , mais il eut le
» bonheur d'arriver fain & fauf au rivage.
» Le Gouverneur Hollandois , inftruit de fa
» naiffance , fe fit un devoir de lui fournir tout
» ce qu'il lui falloit pour continuer fon voyage ,
» & lui procura une chambre dans un vaiffeau
( 173 )
»
» Hollandois , accoutumé à faire le voyage des
» Indes Orientales , & deſtiné pour Midelbourg.
» Quand les malles & les provifions que le
» Gouverneur du Cap avoit fournies à M. O'-
Bryen furent à bord , un Hollandois , Gouver-
» neur de quelques - uns des établiſſemens dans
l'Inde , qui devoit retourner en Europe fur le
» même vaiſſeau , s'y trouva trop à l'étroit , à
» cauſe de fa nombreuſe famille , de fa fuite ,
» & de la quantité de paffagers.
»
» En conféquence il s'adreffa au Gouverneur
» du Cap , & lui dit qu'il regarderoit comme
» une faveur particulière , la complaifance des
paffagers , s'ils vouloient abandonner entière-
» ment ce navire à lui & à fa famille.
"
» Le Gouverneur , difpofé à l'obliger , parla
» aux paffagers , & fur-tout à M. O'Bryen , en
» leur demandant comme une grace , de céder
» leur droits à fon confrère : il leur promit de
" les en dédommager , en leur procurant un
paffage très- cominode fur un autre vaiffeau
» qui devoit mettre à la voile dans le même
"
» temps.
" Tout le monde fe prêta à cette demande , &
» fit retirer fes effets , qui furent embarqués fur
» l'autre vaiffeau . On ne tarda pas à partir , &
30 heures après avoir quitté le Cap , M.
» O'Bryen vit le vaisseau qu'il avoit eu la com-
» plaifance d'abandonner , couler à fond par un
» coup de vent terrible. Perfonne ne fe fauva.
» Peu d'années après , M. O'Bryen fut placé
» en qualité d'Officier , fur le Dartmouth , de 50
›› canons , qui rencontra le Gloriofo , navire Ef-
" pagnol d'une force fupérieure. L'action s'en-
» gagea chaudement , & le Dartmouth la fou-
" tint plufieurs heures. M. O'Bryen étoit à fon
pofte entre les ponts , quand le Canonnier achiij
( 174 )
» courut à lui , l'air effaré & le déſeſpoir dans
» les yeux , en criant : O Monfieur , la Ste. Barbe!
» Le Lieutenant O'Bryen n'en entendit pas davantage
, car à l'inftant le bâtiment fauta.
» Affurément , on feroit tenté de croire que
ce fut- là la fin de toutes fes aventures , & qu'il
» étoit moralement impoffible qu'il pût furvi-
» vre à une pareille cataftrophe. Il y furvécut
» néanmoins , & on le trouva flottant fur l'affût
» d'un canon.
»
» On a conjecturé , d'après cette circonftance ,
qu'il avoit été lancé hors d'un fabord , avec une
pièce d'artillerie. Quant à expliquer com-
» ment il étoit refté fur l'affût , c'eft où l'imagination
fe perd.
"
« Il fut recueilli par le Corfaire le Duc , &
» traité avec tout le foin poffible. Ses habits , dé-
» chirés en quelques endroits & brûlés en d'au-
» tres , n'offroient que des lambeaux .
» Cet épouvantable accident ne fut pas ca-
" pable de décourager M. O'Bryen , dont la
» bonne humeur & la vivacité faifoient le ca-
» ractère . Revenu à lui-même , on le préfenta
» au Capitaine. Excufez - moi , Monfieur , lui
» dit- il très-gravement : je fens que je devrois
» me préfenter mis d'une manière plus décente ;
» mais j'ai quitté mon vaiffeau avec tant de
précipitation , que je n'ai pas eu le temps de
» changer d'habit.
>>
.
>>>
Depuis le faut du Dartmouth , il a toujours
» été connu fur mer fous le nom de Sky rocket
» Jack ( fufée volante.) Il est très-probable qu'il
feroit placé fur la lifte des amiraux , & auroit
» bonne part à la nouvelle promotion , s'il n'a-
» voit quitté le ſervice depuis plufieurs années. »
Un Particulier qui s'eftime heureux
( 175 )
d'être né de nos jours , parce que fon
grand âge lui a permis de juger des moeurs
de nos ancêtres , a communiqué au Ga
zeteer les remarques fuivantes.
En 1417 , Henri V employa deux barques de
20 tonneaux chacune, pour tranfporter des pierres
qui devoient fervir à paver le grand chemin
appelé Holborn , qui , dans ce temps- là , étoit fi
bourbeux & fi profond , qu'il y arrivoit très-fréquemment
des accidens . La rivière Old - bourn, d'où
la rue actuelle a pris fon nom , couloit alors dans
cet endroit.
, que
En 1424 , les livres étoient fi rares la
Comteffe de eftmorland préfenta une Requête
au Confeil privé , par laquelle elle repréſentoit
que le feu Roi ( Henri V ) lui avoit emprunté
un livre , & fupplioit le Confeil d'expédier fous
le fceau privé , un ordre pour que le livre lui
fût rendu ; ce qui fut fait avec de grandes formalités.
Sous le règne de ce même Henri V , les revenus
de la couronne montoient 55,754 liv . 18 sh.
10 d. par an. La dépenfe ordinaire du gouvernement
étoit de 52,507 1. 16 sh. 10 d. Le Roi
n'avoit qu'un excédent de 3,247 1. 2 sh. pour
payer fa maiſon , fa garde-robe & tous les frais
d'ambaffade , & c. &c .
En 1428 , on accordoit des permiffions aux pâtrons
des bâtimens , pour tranfporter les perfonnes
pieufes qui alloient en pélerinage à Saint -Jacques
de Compoſtelle . On exigeoit préalablement des
Pélerins un ferment de ne pas révéler les fecrets
de l'Angleterre , & de ne point porter avec eux
plus d'argent ou d'or qu'il n'en falloit pour les
dépenfes néceffaires . Cette année , il fortit pour ce
pélerinage, de Londres , 280 perfonnes ; de Briſtol ,
h iv
( 176 )
de Weymouth , 122 ; de Dartmouth , 90 ;
de Jerſey , 60 ; de Yarmouth , 60 ; de Plimouth ,
40 ; d'Exeter , 30 ; de Pool , 24 ; de Ipfwich , 20 .
Total , 926 perfonnes.
En 1524 ou environ , on fit à Londres , pour la
première fois , du ſavon ; on en avoit fait quelque
temps auparavant à Briſtol. Le prix du favon étoit
d'un fou , ou cinq liards fterlings .
En 1533 , par un acte de la 2.4 . année de
Henri VIII, le boeuf , le porc , le mouton & le
veau fe vendoient au poids , & perfonne ne
pouvoit vendre le bouf & le porc plus de deux
liards , & le mouton & le veau trois liards la
livre. Le nombre des bouchers de Londres & fes
fanbourgs , s'eftimoit à 80, qui tuoient l'un portant
l'autre neuf boeufs par femaine .
Conclufion de la réponse de M. Haftings aux
articles d'impeachment.
Et ledit arren Haflings peut encore ajouter
au grand nombre de circonftances particulières qui
caractériſent fon affaire , des obfervations qui n'échapperont
pas à la fagacité de V. S. Le compte
qu'il eft appelé à rendre aujourd'hui , eft auffi
nouveau dans fon genre qu'illimité dans fon
étendue on exige qu'il réponde non -feulement
de prétendues malverfations commifes , foit par
lui , foit par d'autres fujets de la Grande-Bretagne
, ou ferviteurs de la Compagnie des Indes ;
mais encore on lui impofe l'obligation de fe juftifier
de différens actes de malverfation , réelle ou fuppofée,
attribués aux Miniftres ou Serviteurs des Princes
Souverains , attachés par des alliances à la Compagnie.
On l'interpelle même , à quelques égards ,
de répondre des vices & négligences dans leurs
devoirs , qu'on reproche à ces Princes , non- feulement
fur des matières d'une influence générale
( 177 177 )
& publique , mais de plus fur des rapports particuliers
& intérieurs de leur vie domeſtique . Entre
autres , par exemple , ne l'accufe-t-on pas des
effets fortuits d'une expédition militaire , du déclin
fuppofé de la population , des arts & de l'agriculture
, & en général de tous les fymptômes
de défordres intérieurs & de décadence , qu'on
prétend remarquer dans des parties de l'Inde éloignées
du chef-lieu du Gouvernement Anglois , &
fur lefquelles , par conféquent , fon autorité ne peut
avoir une influence directe & immédiate.
Et ledit Warren Haftings efpère en outre que
V. S. ne le trouveront pas mal fondé à avoir
fuppofé , d'après fes reconſtitutions fucceffives dans
fa place ( confirmations faites par le corps légiflatif
à des époques & d'une manière dont il a
rendu compte dans l'introduction de cette réponſe),
qu'il pouvoit conclure raifonnablement que les principes
généraux fur lefquels il s'étoit réglé , comme
les mefures antérieures à ces diverfes confirmations
, avoient reçu la fanction du Gouvernement ,
auquel avoit été foumis l'examen détaillé de fon
adminiſtration .
Et de plus , ledit Warren Haftings fait obferver
humblement , que nonobftant la durée depuis
laquelle fa conduite eft expofée aux recherches
du Parlement , laps de temps employé par les accufateurs
à le charger des inculpations de corruption
odieufe & notoire , de rapacité , d'extorfion
, d'injustice , d'infractions à la foi des traités ;
infractions par lefquelles on prétend qu'il a facrifié
les intérêts de la Compagnie déshonoré le nom
& fe caractère Britannique , & réduit les provinces
à la déſolation ; cependant de la foule de perfonnes
qui ont dû fouffrir de fi énormes vexations , il
ne s'eft pas encore trouvé un feul individu qui
a it formé des plaintes contre ledit Warren Haftings;
h v
( 178 )
qu'au contraire , les naturels des provinces immédiatement
foumiſes à son autorité , confervent avec
refpect la mémoire de ſon gouvernement , comme
cela eft généralement connnu , & comme il efpère
être en état de le démontrer. Les fouverains de
P'Inde , liés occafionnellement ou par des traités
avec la Compagnie , non-feulement n'ont porté
aucunes laintes ; mais plufieurs d'entre eux ont
entretenu & entretiennent encore avec lui , depuis
fon départ , une correfpondance qui porte des
marques évidentes d'amitié pour fa perfonne , &
d'eftime pour fon caractère.
.
Il demande la permiffion de faire remarquer
que les Princes ci deffus mentionnés ont fait paſſer
à fon fucceffeur & à la cour des Directeurs de
la Compagnie , des lettres qu'il pourroit citer
comme des témoignages de fa bonne foi , de fon
honneur & de fon intégrité reconnues ; titres confignés
dans les regiſtres de la Compagnie.
Et ledit Warren Haftings ajoute que les habitans
Anglois de Calcutta , & les Officiers de
l'armée , témoins de fa conduite , ont publiquement
témoigné ce qu'ils en penfoient , dans deux
adreffes féparées qu'ils lui ont préſentées , l'une
immédiatement à fa retraite , l'autre plufieurs mois
après fon retour en Angleterre. Les Habitans &
·les Officiers lui témoignent , dans ces deux pièces
importantes , munies de leurs figna : ures , toute
leur reconnoiffance pour l'exercice impartial , droit
& bienfaifant , de fon autorité , durant une longue
fuite d'années ; pour l'attention vigilante & la protection
efficace qu'il leur a acordées dans les conjonctures
les plus difficiles & les plus dangereuſes :
ils fe félicitent d'avoir été les inftrumens de la
gloire & de la fplendeur des armes Britanniques ,
dans les fervices où ils ont été employés fous
fa direction .
( 79 )
Enfin ledit Warren Haftings dit , que la Compagnie
des Indes Orientales & la cour des Directeurs
de cette Compagnie , à qui il appartenoit
immédiatement de l'appeler à une reddition de
comptes , & qui auroient trouvé tous les Tribunaux
prêts à recevoir leurs réclamations , s'il étoit
vrai qu'il eût apporté un préjudice effentiel à leurs
intérêts , par la négligence de fes devoirs , par la
défobéiffance aux ordres , par l'infraction de la
foi publique , ou la vénalité ; loin de le citer en
juftice pour ces crimes fuppofés , ont donné une
approbation publique à fa conduite , & qu'à fon
départ , ladite Cour des Directeurs a voté una➡
nimement en fa faveur des remercimens pour fes
longs & loyaux fervices.
Et leditWarren Haftings efpère humblement qu'il
ne fera pas jugé avoir abufé de l'indulgence de V.S. ,
en mettant devant elles ces témoignages d'approbation
, qui en offrant une belle & honorable
mention de la manière dont il s'eft acquitté de fes
devoirs , ne fauroient venir plus à propos que
dans un moment où il eft décreté pour l'enſemble
de fa conduite publique , & où l'on prête à fes
actions des motifs aufli contraires à fon caractère
qu'à fes principes : & il demande folennellement ,
avec toute l'affurance d'un homme innocent , la
permiffion de déclarer que dans les hautes places
qu'il a été appelé à remplir , il a toujours fuivi
les mouvemens de fa confcience & les lumières
de fa raifon ; qu'il a agi avec un zèle ardent &
fincère pour le bien public , fans aucune vue d'intérêt
perfonnel . Il fait cette déclaration folennelle
avec toute l'humilité qu'il doit y mettre, mais
en même temps avec cette confiance que le
fentiment intérieur de fa probité , que l'honneur
& la juftice de ce Tribunal augufte
doivent lui infpirer. Il fe foumet au jugement
h vj
( 180 )
}
be V. S. , moralement fûr qu'il en recevra une
eritre & honorable décharge ; ce qu'après le
temoignage de fa propre confcience , il ambitionne
avec le plus d'ardeur.
WARREN HASTINGS.
FRANCE.
De Verfailles , le 16 Janvier.
Le Comte de Tourdonnet , nommé à
la place de Maître de la Garde - robe de
Monfeigneur Comte d'Artois , vacante par
la mort du Marquis de Tourdonnet fon
père , a eu , en cette qualité , le 6 de ce
mois , l'honneur d'être préfenté au Roi
& à la Reine , par Monfeigneur Comte
d'Artois .
Le 13 , la Comteffe Eugénie de Grammont
a eu l'honneur d'être préfentée au
Roi & à la Famille Royale , par la Comteffe
d'Offun , Dame d'atours de la Reine , en
qualité de Dame du Palais .
La Ducheffe de la Force a eu , ce
même jour , l'honneur d'être préfentée à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale, par
la Comteffe d'Offun , & celui de prendre
le tabouret .
La Vicomteffe de Talleyrand a eu , le
même jour , l'honneur d'être préſentée à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale ,
par la Comteffe de Talleyrand , Dame du
Palais.
( 181 )
De Paris , le 23 Janvier.
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du 26
novembre 1787 , qui ordonne le rembourſement
des parties de Rentes & autres
Charges de vingt livres & au-deffous
employées dans l'état des Charges affignées
fur les Fermes .
Lettres Patentes du Roi , du 18 octobre
1787 , par lesquelles Sa Majefté règle les
moyens qui feront employés contre la
fraude qui fe fait aux droits des entrées
de Paris , par la multitude de faux paſfages
qui font ouverts fur la campagne , à
l'extrémité des faubourgs de la ville de
Paris.
Suivant des lettres reçues ici le 6 de
ce mois , le navire le Coureur , de Morlaix
, a été naufragé, au Port- Blanc , fur
la côte de Treguier . Démâté & percé en
plufieurs endroits , on eft néanmoins parvenu
à le mettre en fureté , ainfi que la
majeure partie de fa cargaifon . On a ,
dit- on , trouvé à bord le cadavre du Capitaine
, & il y a lieu de croire que tout
l'équipage y a perdu la vie.
Un poiffon monftrueux , de 28 pieds de longueur
, a échoué , vivant , fur les fables , non
Foin de Saint -Malo Des Pêcheurs l'y ont apperçu
, s'en font faifis , & l'ont amené dans le
port, où ils l'ont exposé , & enfuite vendu 450
livres,
( 182 )
Će Poiffon eft du geare des Cétacées. Il eſt
entre la Baleine & le Souffleur ; mais on n'a pas
fu déterminer abfolument fon eſpèce particulière.
Il eft fort gras : ceux qui l'ont acheté eſpèrent
en extraire plus de fix barriques d'huile.
"
Les eaux ont tellement groffi
à Nogent-le-Rotrou , au commencement de décembre
, que plufieurs rues en étoient couvertes.
Plufieurs perfonnes ont éprouvé des pertes confidérables.
Cette inondation , jointe à la décadence
de la Manufacture d'étamine , a laiffé beaucoup
de malheureux fans pain & fans reffource. MM.
les Officiers municipaux ont établi , à l'inſtar de
la ville de Lyon , un Bureau de charité , généralement
approuvé par les citoyens , qui fera préfidé
par MM. les Curés & plufieurs notables Commiffaires
. On a ouvert une foufcription : chacun
s'empreffe de contribuer à cette bonne oeuvre ,
foit par argent , foit par une quantité quelconque
de bois , de grains.... Les perfonnes même le
moins à leur aife , imitent un fi bel exemple. On
efpère obtenir quelques fecours pour fortifier ces
aumônes , & prévenir les défordres que de pareilles
calamités amènent trop fouvent à leur ſuite .
Les Officiers municipaux de Pont- à-
Mouffon ont formé le projet d'un établiſfement
qui pût fervir d'afyle aux vieillards
invalides , incurables , & aux orphelins .
Par Lettres -Patentes du mois de feptembre
dernier , regiftrées au Parlement de
Nancy au mois de novembre fuivant ,
le Roi a approuvé leurs vues , & les à
autorifés à recevoir une maifon , des dons
& des legs pieux , jufqu'à concurrence de
100000 liv. Ils ont en conféquence nom(
183 )
mé des Adminiftrateurs , & le Public efpère
voir dans peu la mendicité détruite ,
& remplacée par une claffe de Citoyens
utiles .
M. Charon , Littérateur eftimable , qui
joint à l'amour & à un exercice heureux
de la Poéfie , le goût & l'étude des arts
utiles , nous a adreffé la lettre fuivante ,
dont l'objet intéreffe tous les Habitans
de cette Capitale .
« Depuis long-temps on a propofé différens
» projets de pont,pour réunir, au levant de Paris ,le
» boulevard du Midi à celui du Nord , M. de B*** .
» a préſenté , dit- on , au Gouvernement , une
» Compagnie qui fe chargeroit d'exécuter , à fes
frais , celui des projets agréés , & de faire les
» dépenſes relatives à cette conftruction , par des
» actions tontinières qui s'éteindroient au profit
» de la ville .
»
n
» Un Anglois a préfenté , dit-on , à cette occa-
» fion , à l'Académie des Sciences , le modèle
» d'un pont en fer. J'ignore s'il doit être en fer
forgé ou en fer fondu, & quel eft le jugement
» qu'en ont porté MM. les Commiffaires. Le
» fer fondu,quoiqu'infiniment préférable, dans une
» conftruction de cette eſpèce , au fer forgé , me
paroît fujet encore à bien des inconvéniens &
» à bien des dangers.
ဘ
» On connoît l'influence de l'air fur le fer : fuivant
» les diverfes températures , il s'alonge ou fe rac-
» courcit. Pendant l'été , il doit s'opérer , ou un re-
» foulement fur toutes les parties du pont , ou une
» prefqu'ofcillation qui naîtra de la détente de la
» corde de l'arc qui fe fera alongé . Dans l'hiver ,
» pendant les temps humides , l'événement con(
184 )
» traire aura lieu . Le pont de fer conftruit en
" 1779 , fur la rivière de Severn , à Coalbrooke ,
» eft en fer fondu , & le fer y eft employé comme
» des cintres de bois . Les efforts font calculés
» fur des forces pouffantes , & non pas fur des
» forces attractives , ce qui empêche les vibra-
» tions continuelles qui feroient inféparables de
» la conftruction inverfe. Tous ceux qui ont
» vu le pont de Coalbrooke , conviennent que
» la légèreté de fa conftruction a quelque chofe
» d'effrayant , & cependant il eft placé fur une
» rivière très-étroite , & forme abſolument un
» arc. Il me femble qu'il eft reçu que le véri-
» table caractère d'un pont eft non feulement
» celui de la folidité réelle , mais encore celui de
» la folidité apparente. Je demande fi , dans l'en-
» droit de la Seine ci-deffus défigné , ſix fois
» plus large que la Severn à Coalbrooke , cette
» longue fuite d'arceaux , cette prolongation auffi
» étendue de fers , préfenteroient à l'oeil , avec
» l'élégance des formes , cette certitude de foli-
» dité réelle & apparente abfolument effentielle ?
» Telle grande , telle répétée que foit la coalition
» des maffifs de fer un pont tel que celui-là
» ne feroit jamais qu'un fquelette immenſe &
>> effrayant.
« Un Architecte a propofé d'en conſtruire un
» en pierre , d'une feule Arche , fur le même em-
" placement. Quelqu'intrépide que foit l'Artiſte
» qui a imaginé ce projet , je ne crois pas qu'il
» puiffe s'occuper , encore moins achever une conf-
» truction auffi hardie. Il eft bien vrai que le pont
» de Ré-Alto , à Venife , n'a qu'une feule Arche ;
» mais cette Arche ne porte que 1 20 pieds : la
» partie de la clef eft tellement fur- élevée , que
<< les voyageurs la montent difficilement , & les
» voitures n'y paffent point . Celui de l'Arſenal
( 185 )
» doit avoir au moins cinq fois la longueur du
» Pont de Ré-Alto , & n'eft pas deſtiné feulement
» aux Piétons. C'eft aux gens de l'art à difcuter
» ce projet en attendant leur décifion , que fon
» auteur excufe les inquiétudes de ceux qui l'ont
» examiné ; très-certainement il en auroit beau-
<< coup à calmer & à détruire , fi fon projet étoit
» accepté.
»
» Je viens de voir celui propofé par M. Bélanger
, architecte de Mgr . Comte d'Artois. Par
» fa forme , la folidité de fa conſtruction ' , & l'éco-
» nomie avec laquelle il peut être conſtruit , ce
» Pont paroît mériter toute l'attention . L'Artiſte
» propoſe de conftruire cinq Arches en bois , de
» 120 pieds chacune , appuyées fur des piles de
» fer fondu , établies elles -mêmes , à la hauteur
» des eaux moyennes , fur des fondations de
" grès . »
« La manière économique avec laquelle il pré-
» fente fes moyens de conftruction , eft telle que
» ce Pont , qui à la folidité réelle uniroit encore
» la folidité apparente , ne coûteroit tout au plus
» que le tiers des fommes à employer pour
» conftruire un pont de pierre. Il auroit en ou-
» tre l'avantage de deux galeries couvertes , où
» pourroit fe tenir , deux fois par ſemaine , le
» marché aux fleurs. »
» Par cette difpofition auffi agréable qu'utile ,
» M. Bélanger a eu en vue la commodité publi-
" que , celle des Piétons & celles des Jardiniers
»
>>
fleuriftes , qui tous demeurant dans ces quartiers,
» effuient des pertes par les longues traversées
qu'ils font obligés de faire en apportant leurs
» Plantes à Paris . La largeur qu'il donne à ces ga-
» leries , fous lesquelles les Paffagers , abrités du
» foleil & de la pluie , pourroient circuler libre-
» ment , feroit plus que fuffifante pour que le
paffage ne foit jamais obftrué . » "
1
( 186 )
>
» Il n'entreroit pas plus de bois dans la conf-
» truction de ce Pont , effectuée par les moyens
» de finance propofés par M. de B *** qu'on
» ne fera forcé d'en employer pour les feuls cin-
» tres & les échafaudages de Neuilly. Sa furface
» étant très-aplatie , les tranfports par voitures
» n'éprouveront aucuns des inconvéniens de la
» montée , & les réparations , quand elles au-
» roient lieu , feroient faites auffi promptement
» que furement , fans obftruer un feul inftant la
» voie publique , attendu que les bois courts em-
» ployés à cette conftruction , font affemblés en
» bois de rechange , dont l'abfence ne pourroit
» altérer , ni la force , ni la folidité du Pont .
» J'ai l'honneur d'être , & c.»
La Société Académique & Patriotique de Valence
en Dauphiné, a tenu une Séance publique , le 27 août
1787.
Elle a adjugé le prix fur la queftion propofée
l'année dernière , au Mémoire de Mr. Reynaud la
Gardette , dont le Mémoire fur la meilleure manière
de cultiver les Mûriers fut couronné par
la Société Académique & Patriotique de Valence
en Dauphiné , en 1786.
La question pour le prix de 300 livres ,
fera adjugé le 26 août 1790 , eft telle :
qui
Eft-il utile ou défavantageux de greffer le Murier
blanc , 19. relativement à la végétation & à la durée
de cet arbre ; 2 ° . eu égard à la vie , à la fanté &
à la vigueur des vers à foie dans leurs différentes
mues ; 3°. par rapport à la quantité , à la qualité ,
à la force & à la fineffe de la foie ?
Dans la même Séance , M. Dumontierde Lafond ,
a lu fon Difcours de remerciment.
M. de Rozières fils , a lu un Mémoire fur la
néceffité de multiplier les obfervations & les expé-
$
( 187 )
1
riences pour parvenir à la connoiffance des caufes
phyfiques.
M. Chaix Deloche : Sur les trois ordres de l'Etat
en France , le Clergé , la Nobleffe , & le tiers Etat ,
confidérés comme Corps politiques, & dans les différens
âges de la Monarchie.
-
M.l'Abbé de Saint- Pierre, Abbé - Commendataire
de l'Abbaye Royale de Notre - Dame de Chartres ,
Vicaire Général du Diocèfe , & Chanoine de
l'Eglife de Valence , &c . Membre ordinaire , a
lu enfuite une differtation fur l'Eloquence naturelle ,
mais fublime , du Difcours de l'Ambaffadeur des
Scythes à Alexandre.
La Séance a été terminée par la lecture des
Mémoires du R. P. Pajet , Jacobin , ancien Profeffeur
de Mathématiques , Profeffeur de Théologie
en l'univerfité de Valence , Membre ordinaire,
fur l'inutilité & les erreurs des fyftêmes philofophiques
fondésfur les principes abftraits de la Synthèse.
Charles - Auguftin Ferriol , Comte d'Argental
, ancien Confeiller d'honneur , Miniftre
Plénipotentiaire de l'Infant Duc de
Parme , eft mort à Paris , le 6 de ce mois ,
âgé de 82 ans & 2 mois.
+
PAYS- BA S.
De Bruxelles , le 19 Janvier.
On a reçu ordre ici de préparer la réception
de nos Gouverneurs généraux ,
S. A R. l'Archiducheffe Marie-Chriftine &
le Duc de Saxe-Tefchen fon époux . Leur
retour eft fi peu éloigné , qu'on ne leur envoie
plus de lettres à Vienne , d'où ils
,
( 188 )
partiront , à ce qu'on préfume , du 20 au
23 .
On apprend de la Haye , que L. H. P.
ont nommé le Baron de Nagel , leur Envoyé
Extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
à Londres .
L'on répand que l'été prochain , l'Impératrice
de Ruffie tentera de faire paffer
dans la Méditerranée une efcadre de 3
vaiffeaux de 100 PIÈCES DE CANON , 8 de
74, 4 de 64 , 6 frégates , &c. fous les
ordres de l'Amiral Anglois Greigh. Il est
probable que la force de cette efcadre eft
un peu exagérée .
« On a parlé , il y a plus de 2 ans , de la
miffion de deux vaiffeaux de guerre , fous les
ordres de M. d'Entrecafteaux , pour aller établir
une croiſière dans les mers de l'Inde , en relever
les parages , & acquérir au pavillon François de
la confidération , dans des eaux où il n'a point
coutume de paroître . Cet objet a été rempli , &
l'on vient de recevoir les détails de cette expédition
. Nous fommes en état de les donner, d'après
la lettre d'un Officier , qui s'eft trouvé à bord de
la frégate la Subtile. En voici l'extrait :
« Les frégates la Réfolution , de 50, & la Subtik,
de 24 canons , l'une aux ordres du Chevalier
d'Entrecafteaux , l'autre commandée par M' . de
la Croix de Caftries , lieutenant de vaiffeau , &
toutes deux fous la conduite du premier , en qualité
de Commandant des Forces Navales de France
dans l'Inde , mirent à la voile de Trinconomale le
22 octobre 1786 , & firent route pour le détroit
de la Sonde, Ces frégates mouillèrent le 22 no(
189 )
>
vembre devant Batavia : elles en appareillèrent
le 1 decembre , & firent route à l'Eft , pour aller
chercher le paffage de Macaffar , détroit formé
par les Illes de Borneo & de Celebes : elles employèrent
jufqu'au 29 décembre pour le paffer ,
contrariées tout ce temps par les vents & les courants.
La Réfolution manqua de s'y brifer fur des
bancs dont elle fe trouva entourée & fur un
defquels elle toucha : elle fut trois jours à s'en
débarraffer , ſavoir , du 13 au 16 décembre. La
maladie du pays enleva beaucoup de monde à
bord des deux bâtimens . En fortant du détroit ,
les Frégates paffèrent au mileiu d'un Archipel
d'ifles , fitué entre l'ifle des Sangliers & l'ifle de
Celebes elles continuèrent de courir à l'Est ,
pour s'élever dans cette partie , craignant les
vents du Nord-Eft ; mais le 6 janvier 1787 ,
Mr. d'Entrecafteaux , voyant qu'on ne pouvoit
pas gagner , ordonna de laiffer arriver, pour paffer
au Sud de l'ifle Gilolo. L'on côtoya cette Ifle
& une quantité innombrable d'autres Ifles qui
font aux environs. Le 11 , les Frégates paffèrent un
petit détroit d'environ 5 à 6 lieues de long fur une
lieue & demie de large , nommé détroit de Pittes.
Le 12 , l'on côtoya la Nouvelle- Guinée ; le 13 , on
prit du Nord , & l'on quitta tout-à-fait la terrée.
Le même jour la Subtile paffa fur un haut- fond près
d'une Ifle , qui n'eft marquée fur aucune carte.
Depuis le 17 janvier jufqu'au 26 , les Frégates
furent tourmentées par des vents & des mers terribles
, qui les fatiguèrent beaucoup , fur- tout la
Subtile , qui faifoit de l'eau par la Sainte -Barbe ,
& dont chaque tangage menaçoit d'enlever la
pouppe. On fut obligé d'être prefque toujours
à la cape , tant à caufe du mauvais temps , que
crainte de rencontrer de nuit plufieurs ifles , dont
la fituation en longitude n'eft pas bien connue.
( 190 ))
Ceux qui avoient échappé à la mort , fouffrirent
beaucoup par les mauvais vivres & par la difette
d'eau. Le 28 , le beau temps revint , mais avec fi
peu de vent , qu'il nous étoit prefque auffi nuifible
que le gros temps . Enfin , le 31 janvier , il s'éleva
un peu de vent ; & le 2 février , nous eumes la
joie de voir les ifles Bashees & l'ifle Formofa. » « Le 7 février
, nous mouillâmes
devant
la
ville de Macao
: nous y fûmes
ceints
d'un froid
très-vif, que nous avons
effuyé
tout le temps
que nous avons resté en Chine. Avant
d'arriver
à
Macao
, nous avions
mis la plus grande
partie de
nos canons
dans la cale ; & , arrivés
dans cet
endroit
, nous ne mîmes
point de flamme
, voulant
paffer
pour bâtimens
marchands
. La Refolution
prit le nom de la Reine , & nous celui de la Sainte-
Anne. L'on envoya
à Macao
l'un de nos Officiers
,
habillé
en bourgeois
, pour demander
un pilote de
rivière
. Celui - ci vint le 11 , & nous fit entrer
jufqu'à
la tour du Hou , qui eft à 3 lieues & demie
de Canton. Si-tôt que nous y fûmes , nous mîmes
nos flammes
& poufsâmes
nos canons
aux fabords
.
Les Chinois
ne furent
guère contens
de nous voir.
Le 16 , nous fortîmes
de la rivière
. La Refolution fit route pour Pondichery
, & nous pour Manille
.
Les dangers
que nous avons
courus
dans cette
campagne
, font balancés
par l'avantage
d'avoir
déployé
le pavillon
François
dans des contrées
où ilétoit entièrement
inconnu
. Cette route n'avoit été pratiquée
que par quelques
bâtimens
Anglois
,
& par les Hollandois
qui vont au Japon. » ( Gazette
de Leyde
, n . 5. )
( 191 )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
L'érection des maiſons de prières pour les Réformés
& les Luthériens , écrit- on de Cologne, rencontre
de jour enjour de plus grandes difficultés ici.
Il y eut cette femaine de grands débats dans le Conseil
à ce fujet. Il y a même des Régens, affure-t - on,
qui ont déclaré de vouloir plutôt perdre la tête que
d'y donnerleur confentement. La bourgeoifie a auffi
préfenté des requêtes pour s'y oppofer ; on prétend
auffi que quand même l'on parviendroit à
accorder ce privilége aux Proteftans , cet établiffement
feroit interdit par la haute juſtice électorale.
( Gazette de la Haye , nº. 4. ).
Le 10 du mois paffé , la Chambre Impériale
de Wetzlar a fait publier une fentence touchant
les diffentions d'Aix - la - Chapelle . La bourgeoifie
y eft généralement condamnée , mais principalement
les Inftigateurs & Séducteurs du peuple ,
comme les Echevins de la Ville , qui font dépofés
de leurs poftes , & déclarés provifionnellement inhabiles
à remplir jamais des charges publiques.
D'autres font condamnés aux arrêts , & à demander
pardon à l'ancien Confeil . Quelques-uns y ont
été déclarés auteurs de la fédition , avec réſerve
d'action ultérieure contre eux.
La Chambre Impériale cependant a provifionnellement
refufé la demande du Magiftrat , de
retirer les troupes Palatines qui fe trouvent dans
la Ville ; mais elle a en même temps enjoint à
la Commiffion du cercle de rapporter fi , pour
épargner des frais à la Ville , on n'en pourroit
pas diminuer le nombre , fans néanmoins l'expofer
au danger de voir fa tranquilité & fon repos
troublés. ( Idem. )
( 192 )
Une partie des Domestiques de M. Bulgakow ,
Miniftre de la Ruffie à Conftantinople , où il eft
encore détenu aux Sept - Tours , font arrivés à
Vienne. Ils rapportent que le fort de leur Maître
a commencé de cette manière : « Il eut avis de
" fa Détention le foir auparavant , quand revenant
» à la maiſon , il fit venir en fa préfence fon
Médecin , fes Officiers , & le refte de fes do-
» meſtiques en même temps. Son Epoufe baignée
» de larmes étoit dans un coin de la chambre avec
» fes Enfans. Après un filence de quelque mo-
» mens , il demanda à tous fes Gens raffemblés :
» Qui de vous veut me fuivre demain ? A quoi
<< tous répondirent d'une voix : Nous tous , quand
ce feroit dans la mort. Un jeune Esclave entre
» autres , fe jetant aux pieds de fon Maître , s'écria :
" Là où feront les pieds de Votre Excellence ,
» ma tête y fera auffi . Le lendemain on arrêta
» le Miniftre , qui , outre fon Médecin , prit avec
» lui dans fa prifon fept de fes Domestiques , qui
» y étoient encore avec lui au moment du départ
des autres. ( Gazette d' Amfterdam , nº.9 .)
On apprend que le Miniftre d'Efpagne qui
réfide à Stockholm , a reçu ordre de fa Cour de
réclamer & d'envoyer prifonnier en Eſpagne ,
certain Comte de Miranda , Efpagnol de naiffance ,
mais actuellement au fervice de l'Impératrice de
Ruffie , & qui , il y a quelque temps , étoit venu
de Pétersbourg. Il eft foupçonné , dit -on , de
trahiſon envers fon Roi , même de crime d'Etat ;
mais ledit Comte de Miranda eft parti , il y a
quelquesjours , pour le Danemarck . ( Gazette de
la Haye, no. 8. )
N. B. ( Nous ne garantiffons la vérité ni l'exactitude
d'aucuns des Paragraphes oi-deffus),
Qualité de la reconnaissance optique de caractères