→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Nom du fichier
1775, 10, vol. 1-2, 11-12
Taille
30.00 Mo
Format
Nombre de pages
925
Source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES .
OCTOBRE , 1775
PREMIER VOLUME .
Mobilitate viget. VIRGILE .
:
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.

C'EST au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eframpes
, les piéces de vers ou de profe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques fur les
ſciences & arts libéraux & mechaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Publit, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique .
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paierad'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
!
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 16 fols pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance leprix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Libraire, àParis , rue Chriſtine.
Ontrouve auſſi chez lemême Libraire les Journaux
fuivans, portfranc par la Pofte.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in- 12 , 14 vol . à
Paris, 16 liv .
Franc de port en Province , 201.4 f.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES , 16 vol.
petit in- 1 z. par an , à Paris , 13 1.8 1.
En Province , 181.
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 1 :. à Paris , 241.
En Province, 321.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4° . avec des Portraits , par M. Turpia ,
prix , 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ÉCCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol. par an , à Paris , 91. 16 .
Et pour la Province , port francpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in- 12 par an ,
à Paris , 181.
Etpour la Province , 241.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , in- 12 , 14 vol. 33 1. 12 f.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENEVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah . par an , à Paris , 9l.
Etpour la Province , 121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE 92 feuilles par an , pour ,
Paris & pour la Province , 121.
SUITE DE TRÈS- BELLES PLANCHES in folio, ENLUMINÉES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de PHiftoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
prix, 30 1
JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers , de chacuns feuilles ,
par an, pour Paris ,
Et pour la Province, 151.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahierspar an, à Paris , 181 .
En Province , 241.
JOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol in-12.par an ;
prix à Paris , 1ς 1.
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale, 12 parties in12. dans l'espace de fix mois ,
franc de port à Paris & en Province , prix pat abonnerment
, 15 liv.
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le mêmeLibraire.
Dictionnaire hiſtorique & géographique d'Italie , 2 vol
gtand in -8° . rel. prix 121
naturelles , in-8º . rei .
Histoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
s liv
Préceptes ſur la ſanté des gens deguerre , in - 8 ° . rel. sliv
De la Connoiffance de l'Homme , dans ſon être & dans
fes rapports , 2 vol. in-8 ° . rel 121.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffe
cour , in- 12 br . 21.
Eſprit du Grand Corneille , 2 vol . in- 8º. br. 41
Recueil des Découvertes & Inventions , br . 21.
Dict. Diplomatique , in- 8°. 2 vol . avec fig . br. 12 1.
Dict . Héraldique , fig . in - 8 ° . br. 31.15 f
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 vol.
brochés , 61 .
ThéâtredeM. de Sivry , vol. in-8º . br. 21.
Bibliothèque Grammat. in-8 °. br . 21.10 f.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in 12 br. 2 1. 10 f.
Les mêmes , pet. format , 11.16Г.
Poëme ſur l'Inoculation , vol . in-8º . br.
IIIe Livre des Odes d'Horace , en vers , in- 12 br.
32
31.
21.
Vie du Dante , par M. Chabanon , in - 8 ° . 11. 10
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol in-89 . 91.
Diogène moderne , 2 vol . in-8 ° . br . 5 liv.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefaits
, in-8 ° . br. avec fig. 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8 °. br.
11.46.
Les Muſes Grecques , in-8 ° . br. 11.1 .
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br. 51 .
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV ,& c .
in- fol . avec planches br. en carton , 241.
Mémoire fur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4° . avec fig. br. en carton , 121 .
Les Caractères modernes , 2 vol. br. 31.
Mémoire fur la Muſique des Anciens , nouvelle édition ,
in4°. br. 71.
Journal de Pierre le Grand , in - 8 °. br.
Institutions Militaires, ou Traité élémentaire de Tactique,
3 vol. in-82. br. 91.
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , vol. in-12.
broché , 21
MERCURE
DE FRANCE .
OCTOBRE , 17750
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Précis des Pièces imprimées qui ont
concouru pour le Prix de Poëfie de
P'Académie Françoiſe en 1775.
D
CONSEILS A UN JEUNE POETE * ,
* Cette Pièce eft imprimée in- 8°. à Paris , chez
Demonville, Imprim .- Lib. de l'Acad. Françoiſe ,
rue St Séverin , aux Armes de Dombes.
Aiij
MERCURE DE FRANCE.
Pièce qui a remporté le prix de l'Académie
Françoise en 1775 .
Doctrinafed vim promovet infitam.
HORACE .
01 , la gloire t'appelle , & ce n'eſt pas en U
vain ;
Oui , fur ton front naiſſant , marqué d'un ſceau
divin ,
Le ciel mit un rameau de ce laurier fertile ,
Qui reverdit encore au tombeau de Virgile.
Viens, Apollont'appelle au Parnaſle Français ;
Mais de nombreux écueils en défendent l'accès .
Les rangs y font ferrés : il faut fendre la preſſe .
Unpeuple de rivaux & t'affiége & te prefle.
Tu fais , lorſqu'autrefois le Héros des Troyens
Allait chercher fon pere aux champs Elyfiens ,
Quels monftres effiayans , réels ou fantaſtiques ,
Du Ténare à ſes yeux occupaient les portiques.
Rappelle ce tableau : le Poëte en ſes vers
Apeint notre Parnaſle en peignant les Enfers.
Malgré tant d'ennemis placés à la barriere ,
Tu franchiras le ſeuil ſans afloupir Cerbere.
Mais ſuis dès- lors en paix la route du talent.
Tranquille Citoyen d'un Etat turbulent ,
Sauve- toi des travers que ce ſiecle accumule.
Fuis des divers partis la guerre ridicule.
OCTOBRE 1775 . 7.
Ris tout bas , ſi tu veux , des querelles du temps ,
Mais n'mferis point ton nom parmi les combattans.
Vois ſans nul intérêt , ſi tu fais être lage ,
Tout ce peuple écrivain , vrai fléau de notre âge ,
Qui du premier des arts faiſant un plat métier ,
Penfe acheter un nom en vendant du papier ;
Des lourds compilateurs la tourbe tamélique ,
Et des bâtards d'Young Ieflaim mélancolique ;
Ces drames qui font peur , & ne font pas pleurer ;
Ces apôtres du goût , peu faits pour l'inſpirer ,
Docteurs fans miffion,&du haut de leurs chaires ,
Prêchant un ſiècle ingrat qui n'en profice gueres ;
Etces codes rimés , où de jeunes Profès ,
Enſeignantl'art des vers qu'ilsn'apprendront'jamais,
Attaquenttous les jours , d'une ardeur non commune
,
Vingt réputations ſans pouvoir s'en faire une ;
Recueilsde toute eſpece , anecdotes , bons mots
Eſprits des grands Auteurs rédigés par des fots ;
Cesalmanachs du Pinde , où la preſſe indignée ,
Entafle engémiſſant tous les vers de l'annce;
Enfin ce long amas d'ouvrages renommés ,
D'écrits à grande marge avec pompe imprimés ,
Qui portés par la gloire au delàdu Tropique ,
Vont charmer tous les ans les Colons d'Amérique.
• •
:
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Veux tu ſur le Parnaſle illustrer ta mémoire ?
Crains , au premier ſuccès , accueilli , carellé ,
Par la voix des flatteurs nonchalamment bercé ,
Au murmure indulgent des louanges trompeuſes ,
De goûter du repos les douceurs dangereuſes.
Oppoſe à tes rivaux un travail aſſidu ,
Et longe encore à vaincre après avoir vaincu .
Ainfi croît & s'étend le talent qu'on renomme.
Et la ſoifdes ſuccès eſt l'inſtinct du grand homme.
Mais c'eſt peu que du Pinde ouvrant tous les fentiers
,
Et préparant pour toi des moiſſons de lauriers ,
Des guides reſpectés dirigent ton courage ;
C'eſt peu que de ta force ils t'enſeignent l'uſage ;
Ils nourriront dans toi ces nobles ſentimens ,
Qui relevent l'éclat & le prix des talens .
Oui , quoiqu'en tous les temps l'injurieuſe envie
Se plaiſe à raconter les fautes du génie ,
Crois qu'il eſt rare au moins que d'illuftres eſprits
Soient vils dans leurs conduite , & grands dans
leurs écrits .
Il eſt une fierté par la gloire inſpirée ,
Par l'amour du devoir noblement épurée,. 1
Orgueil des coeurs bien nés , qui diſtingue à nos
yeux
Et le grand Ecrivain & l'Artiſte fameux.
Vois des arts en nos jours les plus bullans modeles
,
OCTOBRE. 1775 . 9
Al'honneur , au bon goût également fideles ,
Repouſlant à la fois & le vice & l'ennui ,
Etméotant la gloire , & l'aimant dans autrui ,
Offrant à l'amitié de nobles ſacrifices ,
Exemples d'un pays dont ils font les délices ;
Laiſſant mourir loin d'eux les libelles imputs ,
Fabriqués par la haine en ſes antres obfcurs..
De qui hait les talens j'augure toujours mal ;
Jamais leur détracteur ne devient leur rival.
Muſes , vous repouſlez le ſacrilége impie ,
Dont la main viola les autelsdu génie.
Tu vivras éloigné de ces lâches fureurs :
Le temple des beaux- arts eſt l'aſyle des moeurs.
Dans ce ſéjour ſacié la France voit paroître
D'illuſtres Citoyens , des Grands dignes de l'être ;
Laifle quelques eſprits , triſtement prévenus ,
Penſer, dès qu'on eſtGrand , que l'on n'eſt riende
plus.
Ala ville à la cour des mortels reſpectables
Oatjoint l'eſprit du monde au goût des ars ai
mables.
Le talent ſe polit dans leur ſociété ,
Acquiert plus d'agrément & plus d'urbanité ,
Ce tact heureux & fin , ceton , cet art de plaire,
Auxmoeurs commeà l'eſpritparure néceflare.
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
La Feuillade & Vendôme & Chaulieu vicilliffant
Préſidaient aux eflais de Voltaire naiſlant.
LeHéros de Dénain , l'enfant de la Victoire ,
Aimait à le couvrir des rayons de la gloire.
Ilgoûtait leurs leçons , &ces Maîtres choiſis
Le formaient au bon goût du fiecle de Louis .
Il eſt , il eſt encor d'auſſi parfaits inodeles
Du jugement exquis , des grâces naturelles.
Attire leurs regards ſur tes heureux eflais ;
Mérite enfin qu'un jour, honorant tes fuccès ,
Te donnant pour leçon leurs exemples à ſuivre ,
Nivernois & Beauvau t'enſeignent l'art de vivre.
C'eſt peu de poſſéder , il faut ſavoir jouir ;
Il faut goûter en paix ce qu'on ſut obtenir.
Aux palmes d'Hélicon il eſt beau de prétendre ;
Des mains de l'amitié qu'il eſt deux de les pren-
:
dre!
Pour moije puis encor , témoin de tes honneurs ,
Je puis à ta couronne attacher quelques fleurs.
Apollon a reçu tes premiers ſacrifices ;
Ce Dieu , de mon printemps a reçu les premices.
Cer amourdes beaux arts eſt ſouvent ſéducteur ;
Ils ne m'ont point trompé, puiſqu'ils font mon
bonheur.
Ils enchantent mes jours , & leur riant cortége
Ecarte les foucis dont l'eflaim nous affiége.
Je me ſauve en leurs bras , j'y trouve le repos.
OCTOBRE. 1775. 11
Le Vieillard au front chauve , àl'inflexible faulx ,
Denous à chaque inſtant ravit quelque partie ,
Il moiffonne en courant les fleurs de notre vie.
L'elprit jouit encor quand les ſens font flétris :
C'eſt le dernier ſoutien de nos derniers débris .
Unjourmon oeil éteint ſous les voiles de l'âge ,
Ne verra la beauté qu'à travers un nuage.
Les partums du printemps, ſon éclar,fes couleurs,
Pour mes fens émouflés auront moins de douceurs,
Et des airs deGrétty l'aimable mélodie
Frappera foiblement mon oreille engourdie.
Alors , toujours ſenſible aux charmes des neuf
Scoeurs ,
Puilé -je encor goûter leurs dons confolateurs ,
Raflembler avec joie autour de ma vieilleſſe ,
Ges Ecrivains chéris qu'adora ma jeuneſſe ,
Relire& dévorer ces ouvrages charmans ,
De la raiſon , del'ame immortels alimens ,
Me réchauffer encor de leur flamme divine ,
Et retrouver mon coeur dans les vers de Racine !
ParM. dela Harpe.
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
BRUTUS A SERVILIE * , Pièce qui a
obtenu le ſecond acceffit , au jugement
de l'Académie Françoise.
LE
Peuple Roi ! commandez.
E voile eſt déchiré ; Célar étoit mon pere :
Brutus fils d'un Tyran ! ... Et vous êtes ma mere ,
Vous ! la ſoeur de Caton ! malheureux ! je frémis ,
Et Céſar eft vengé , puiſque je ſuis ſon fils .
Quel aveugle génie à mon deſtin préſide !
Mon coeur eſt vertueux & ma main parricide !
Overtu ! nom fatal , mais toujours révéré !
LesDieux m'ont- ils puni de t'avoir adoré ?
Vous qui jetez l'horreur dans mon ame étonnée ,
Omere plus chérie encor qu'infortunée ,
Quel Dieu de votre hymen alluma le flambeau ?
Cachez moi que l'opprobre entoura mon berceau .
Pardonnez... je vous plains : mais c'eſt vous que
j'implore;
Trompez-moi par pitié..je veux douter encore.
Soutenez mon courage , ô manes des Brutus !
Je porte votre nom , donnez moi vos vertus.
C'eſt à vous de parler , à moi de vous entendre ;
C'eſt de vous ſeul enfin que j'ai voulu deſcendre :
*AParis, chez Demonville , rue St Séverin.
OCTOBRE. 1775 . 13
Oui , je vous appartiens , quels que foient mes
parens ;
Mon bras , comme le vôtre , immole les Tyrans ,
Et Célar & Tarquin nous uniflent enſemble:
J'ai prouvé mes aïeux , puiſqueje vous reſſemble.
Célar fut untyran : l'honneur de le punir ,
Rome l'a prononcé , devoit n'appartenir ;
Céſar fut un tyran... Eh bien ! fût-il mon pere ;
Ceque Brutus a fair , Brutus a dû le faire.
Libérateurde Rome , annoncé par mon nom ,
J'ai fait voir dans ſon fils le neveu de Caton .
Fille des Scipions , ſongez à vos ancêtres ;
Ils n'ont point triomphe pour nous laifler des
maîtres ;
Etdans ceCapitole , orné par leurs exploits ,
J'appris d'eux à marcher ſur la tête des Rois.
beauxjours écliplés de la grandeur de Rome !
Ils renverſoient Carthage , & nous fervions un
home !
Unhommeinſolemment nous traînoità ſon char,
Souverains de la terre & ſujets de Céfar !
Que le Vainqueur du Rhin, de la Seine & du
Tage ,
De l'Euphrate indompté nous ait promis l'hommage,
Le front fous les lauriers , nous recevions ſes lois.
Figurez- vous César luivi de les Gaulois ,
14 MERCURE DE FRANCE.
Loin du Parthe , oubliant nos aigles prifonnières
Du Rubicon facré violant les barrieres ,
Etdu sommet des monts , ſur les pas d'Annibal ,
Menaçant nos remparts de ſon drapeau fatal :
Voyez nosCitoyens chaflés de l'Italie ,
Leur tang qui fume encor aux champs de Theffalie
;
La veuve de Pompée , errante avec ſes fils ,
Redemandant ( a cendre aux bûchers de Memphis;
Catop enfeveli dans les ſables d'Afrique ;
Et des rives du Tibre aux campagnes d'Utique ,
Les reſtes de Pharſale épars dans l'Univers ,
Cachant la liberté dans le fond des déſerts ;
Voilà tous fesexploits ou plutôt tous ſes crimes :
Vantez moins ſa clémence , & comptez ſes victimes.
Leplusgranddes affronts pour mon coeur indigné,
C'eſt de me ſouvenir qu'il m'avoit épargné.
Il a dû m'immoler s'il a ſu me connoître .
J'étois né libre enfin ; qui l'avoit fait mon maître ?
Quel autre que les Dieux ordonne de mon ſort ?
Ce droitde pardonner fut fon arrêt de mort.
Ombres de mes amis , c'eſt vous que j'en atreſte,
Vous que j'ai vu périr dans ce combat funeſte ,
Où la vertu trahie a fait rougir les Dieux;
Brutus devant Céfar n'a pointbaiſlé les yeux.
Hlut trop m'en punir en me laiſſant la vie;
Je vous ai ſurvécu pour vous porter envic :
OCTOBRE . 1775 . IS
Le ciel qui conſerva mes jours infortunés ,
Au parricide , hélas! les avoit condamnés.
4
Si vous aimiez Céſar , s'il tomba ſous mes coups ,
Dans l'ennemi de Rome oubliez un époux .
Près d'abattre une tête à moi- même ſi chere ,
J'étois loin de prévoir les larmes d'une mere' :
Leciel, par vos douleurs, a craint de m'éprouver ;
Mais enfin je l'aimois , & n'ai pu le ſauver.
Dix ans vous avez vu ſon altiere imprudence
Fatiguer du Sénat la longue patience ;
Et nous laiſſant à peine un nomde liberté ,
Affecter d'un vainqueur l'inſultante fierté .
Cerangde Dictateur , ce nom ſous qui tout tremble
;
1
Quine fait qu'un pouvoir des pouvoirs qu'il rafſemble
,
Dans ſes ſuperbes mains avoit mis à la fois
Les faiſceaux des Confuls & le ſceptre des lois..
Sa vaſte ambition , contente en apparence ,
Mais gênée en effet dans un pouvoir immenſe ,
Déceloit tous les jours aux regards de Brutus
L'homme dans qui Sylla vit plus d'un Marius.
Dédaignant ces honneurs entaſſés ſur la tête ,
Et les retenant tous comme un bien de conquête ,
Il dévoroit le trône , & , premier Citoyen ,
Tant qu'il n'étoit pas Roi , croyoit n'être encor
rien.
16 MERCURE DE FRANCE.
Quand la terre en filence obéiſſoit au Tibre ,
Ne voyant qu'un Empire & qu'un ſeul Peuple
libre ,
:
Ils'eſt dit : à ce Peuple ofons donner des fers ;
Romeeſclave à mes pieds enchaîne l'Univers.
L'ingrat ! ... Rome oubliant une guerre fatale ,
Sembloit l'avoir abſous des crimes de Pharſale ;
Il pouvoit , trop heureux , au ſein de tant d'honneurs
,
Jouir de ſa clémence& régner ſur les coeurs .
Rome légitimoit ſa grandeur criminelle :
Il aima mieux ravir tout ce qu'il tenoit d'elle.
Je l'ai vu , déjà Roi , dans ſon eſpoir altier ,
Las de feindre & montrant le tyran tout entier ,
Parun oracle faux menaçant Babylone ,
Faire mentir les Dieux pour demander un trône ;
Comme fi de Craſlus les mânes négligés
Par la maind'untyran vouloient être vengés !
Moins fier de triompherduTigre& de l'Euphate ,
D'arracher nosdrapeaux au fils de Mithridate ,
Qu'orgueilleux d'étaler chez des peuples lointains
Avee ce nom de Roi , l'opprobre des Romains.
C
ParM. Duruflé.
OCTOBRE . 1775 . 17
L'ESCLAVAGE DES AMÉRICAINS &
DES NEGRES * , Pièce qui a concouru
pour le prix de l'Académie Françoise.
Facit indignatio verfum. Juv. Sat. I.
L'AMÉRICAIN vivoit dans une paix profonde ,
Etneſoupçonnoit pas qu'il fût un autre monde ;
Errant ſur le rivage , ou dans l'horreur des bois ,
Connoillant peu le crime ,il connut peu delois ;
Indolent par principe , humain par habitude ,
Vertueux fans effort & ſage ſans étude ,
Regardant d'un même oeil la vie & le trépas ,
Ilgoûtoit le bonheur & ne le cherchoit pas.
Peuple trop fortuné! ſur ta tranquille plage
L'Ibereva porter la mort & l'esclavage.
Il accourt : fon audace a vaincu les haſards ,
Etles palais flottans tonnent de toutes parts.
Vois fondre ſur tes bords ce Conquérant avide :
Sa puiſſance eſt ſon droit, l'intérêt eſt ſon guide.
Le ſang coule déjà ſous le fer des bourreaux :
Tant d'Etats font changés en d'immenfes tombeaux.
* A Paris chez Demonville , rue St Séverin.
18 MERCURE DE FRANCE .
L'Américaintremblant , en vain d'un pas agile
Au fondde les délerts va chercher un aſyle ;
On le pourfuit : il tombe , & fon fier aflatlin
Le traite de barbare en lui perçant le ſein ;
Tandis que ſous les dents des meutes dévorantes
Palpitent des Incas les entrailles fumantes ;
Au milieu des gibers il éleve un autel ,
Surdes monceaux de morts invoque l'Eternel ,
Etveut rendre les cieux complices de ſes crimes .

Le meurtre cefle enfin... Quoi ! l'orgueilleux Ibero
Permet à des humains de reſter ſur la terret
Sa fureur défaillante épargne les vaincus ! ...
Non,non , ſa piété mêmeeſt un crimede plus.
«Ce monde est né , dit-il , pour le bonheur de
l'autre;
>>Allez , vils inftrumens des voluptés du nôtre ,
>> A la Nature avare arrachez les métaux ;
>> En vous donnant des fers j'ai payé vos travaux.
Sous leurs coups redoublés la terre eſt entr'ouverte
,
Ses flancs fonthabités , la furface est délerte ,
Elle voit des vivans raſſembler leurs efforts ,
Pour delcendre en ſon ſein, qui ne s'ouvroit qu'aux
morts .
1
Oterre! dontjamais les entrailles ſacrées
Par des peuples heureux ne furent déchirées ,
OCTOBRE. 1775 . 19
Ouvre au fier Eſpagnol tes antres mugiflans ,
Vomis , pour le punir , tes faneſtes préſens ,
Prodiguetes tréſors , comble ſon eſpérance:
Ta libéralité ſuffit à ta vengeance.
Bientôt regorgeant d'or , ſes ſuperbes vaiſſeaux
D'un fardeau dangereux fatigueront les eaux ,
Et leurs flancs vomiront , avec tant de richeſſes ,
De cent tourmens divers ſources enchanterefles ,
Les maux des Citoyens , les querelles des Rois ,
Et le ſombre égoïſme & le mépris des lois ,
L'amitié n'aura plus que de mourantes flammes;
L'intérêt en defpore aſſervira les ames ,
Etcédant ſon empire à ce maître nouveau ,
L'amour , de déſeſpoir , éteindra ſon flambeau.
Déjà mêmeCérès & fes triftes compagnes
Regrettent l'habitant des fertiles campagnes ,
Qui , laiſſant fa chatrue au milieud'un fillen,
Trop docile aux fignaux d'un fatal pavillon ,
Sous un ciel inconnu va chercher l'opulence ,
Tandis qu'en fes vergers il trouvoit l'abondance.
Surles rives du Tage il reparoit enfin :

Il y portedel or , il y trouve la faim.
Riche & pauvre à la fois , le faſtueux Ibere
Etale av corgueil ſa pompeuſe milere .
Il partit généreux , il revient inhumain :
La rage des lions fermente dans ſon ſein.
Vers lesbords de l'Afrique il tourne ſa furie.
Aquel prix ! juſtes Dieux ! fa molleſle eſt nourrie
20 MERCURE DE FRANCE .
De mêt, qui Aattent moins les ſens que ſon orgueil
;
De cent mille Africains ce luxe eſt le cercueil .
En proie aux Eſpagnols , aux François , aux Ba--
taves ,
Le nouveau Continent n'a point aſſez d'eſclaves ;
Nosbeſoins, nos defits fontplus vaſtes que lus:
Le Negre y va traîner ſa chaîne & fon ennui .
Orivede Guinée ! Ô commerce Exécrable !
Où l'homme , au poids de l'or , marchande ſon
ſemblable .
Ton ſemblable ! ... non , non , barbare ! il ne l'eft
Fas;
Iln'eut point à rougir de pareils attentats.
Tyran ! tu n'es plus homme , après ce crime
atroce:
Ne lois pas plus cruel que le tigre féroce ;
Dévore ta victime & ne l'enchaîne pas .
• Entends- tu cet eſclave invoquer le trépas ?
La mort , à ton exemple , eſt injufte & cruelle ,
De ton coeur implacable , image trop fidelle ,
La tonbe pour lui ſeul refuſe de s'ouvrir ,
Et tu lui ravis tout , juſqu'au droit de mourir.
D innocens orphelins une troupe éperdue ,
Pour la derniere fois vient jouir de la vue :
Hélas ! on les ſépare : Ô comble de douleurs !
On leur envie encor des adieux & des pleurs.
OCTOBRE . 1775 . 21
Toi , qui pour les humains fus long-temp's inflexible
,
O Neptune , arme- toi de ce trident terrible ,
Que l'art audacieux , des ondes ſouverain ,
Par ſes vaſtes calculs a brité dans ta main ;
Venge , venge les mers du Tyran qui les brave ,
Engloutis à la fois & le Maître & l'Esclave :
La mort , pour un captif, eſt le bien le plus doux ,
Le Negre , en expirant , béniraton courroux .
Mais il deſcend déjà ſur ce triſte rivage ,
Où l'oeil découvre encor les traces du carnage;
Soudain il eſt jeté dans ces gouffres affreux
De peuples enchaînés lépulcres ténébreux.
Pénétrons avec lui dans cette horreur profonde;
Il va porter la foudre aux entrailles du monde ;
Par les tremblantes mains le nitre renfermé ,
Semble dans ſa priſon dormir inanimé ;
La méche près de lui lentement ſe conſume ,
Le ſpectateur frémit , le ſalpêtre s'allume ,
Lance au loin les rochers & leurs vaſtes débris ,
Ecraſent les forçats l'un ſur l'autre engloutis .
Ciel! j'ai vu trefſſaillir ces montagnes trembiantes
De ce monde ébranlé colonnes chancelantes :
Sous cettevoûte horrible un jour affreux nous luit,
Ce jour est effacé par l'inſtant qui le ſuit.
Là, des vents déchaînés les obſcures cavernes,
22
3
MERCURE DE FRANCE .
Là, des lacs fouterreins les immenfes citeraes
S'entr'ouvrent , & plus loin des torrens enflammés
Entraînent les mineurs à demi conſumés .
Rival du Créateurjuſques dans ſa colere ,
L'homme creuſe un tattare au centre de la terre .
Fuyons de ces cachots , théâtre de forfaits ,
Où la clarté du jour ne pénétra jamais .
L'humanité gémit au bord de ces abyfmes ,
Et ces champs à les yeux offrent de nouveaux crimes.
Cruel ! où traînes tu cesNegres languiſſans ,
Courbés ſous la fatigue & ſous le poids des aus?
Ils expirent de faim , martyrs de ta molleſle ,
Au milieu des travaux qu'ordonne ta pareſſe.
Quel forfait acommis ce Cafre infortuné ,
Par un Maître inflexible à l'échafaud traîné ?
D'une main vigoureuſe il a briſé ſa chaîne ;
Déjà loin de nos yeux il fuyoit dans la plaine :
Est- il donc fi coupable ? offenſe - t on les cieux
Quand on fait recouvrer un bien qui nous vient
d'eux ?


LeNegre n'eſt point tel que l'ont peint tes caprices;
Il auroit cu nos arts s'il avoit eu nos vices ;
Aufſi brave que nous , mais moins induſtrieux ,
OCTOBRE.1775 . 23
Le fer a manqué ſeul à ſon bras généreux .
Son bien fut la ſanté , ſon code la nature ;
Il vécut fans beſoin, il mourut fans murmure ;
Adorant la compagne , & par elle adoré ,
Heureux d'ignorer tout , heureux d'être ignoré:
Son aine par degrés ſe ſeroit agrandie ,
Si ton joug odieux ne l'eût pas avilie.
Tremble , tremble qu'un jour , dans ſon coeur
abattu ,
Il ne retrouve encor un reſte de vertu.
Envain dans tes cachots ta crainte le renferme ,
L'excès du deſpotiſme en préſage le terme.
L'homme-naît citoyen , &, maître de ſon choix ,
Sa fiere volonté ne dépend que des lois .
Où l'on reçoit des fers il n'eſt plus de patrie :
L'honneur ne deſcend point dans une ame flétrie.
Rois , craignez un mortel ſous le joug avıli ,
L'Etat eſt à les yeux ſon premier ennemi.
Otoi ! jeune Louis , dont la paiſible aurore
Promet desjours ſereins au François qui t'adore ,
Tu dois un grand exemple à cent peuples divers .
Fais reſpecter nos lois dans un autre Univers :
Leur fublime équité n'admet point d'eſclavage.
Briſe, briſe les fers du Negre& du Sauvage ;
Que ces infortunés ſoient libres à jamais ,
Etretiens les captifs à force de bienfaits .
ParM. de Sacy
24 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS D'UN NEGRE A UN EUROPÉEN
* , Pièce qui a concouru pour
le prix de l'Académie Françoise.
O miferas hominum mentes ! O pectora caca !
Tu
LUCRECE.
u viens dem'acheter : maisje n'ai pu me vendre.
Dans tes fers , de moi ſeul tu me verras dépendre.
Tu trahis la nature , & moi j'entends la voix
Qui , mieux qu'en tes cités , nous crie au fond des
bois
Que l'homme libre & fier , armé de ſon courage ,
Doit toujours préférer la mort à l'eſclavage.
L
:
Suis-je avec des humains ? Dans un délertjeté,
• Ou repoſer , hélas ! mon oeil épouvanté ?
Ociel j'ai tout perdu: jene vois point monpere! ...
Mes enfans... où ſont- ils ? Qu'a-t-on fait de leur
mere ?
Barbare ! laiſſe-moi me jeter dans leurs bras ,
Les embratler encore ... &je marche au trépas.
Le trépas ! qu'ai-je dit ? il faut traîner ma vie
* AParis , chez Demonville , rue St Séverin.
Au
OCTOBRE . 1775 . 25
Au ſein de l'infortune , au ſein de l'infamie !
Avide demon ſang , avide de mes pleurs ,
Tu calcules déjà le prix de mes ſueurs.
Maître de mes deſtins &de mon exiſtence ,
Réponds ! qui t'a donné cette affreuſe puiſſance?
Je ſuis tonbien , dis tu ?tu me cites tes lois !
Tes lois ont-elles pu me priver de mes droits ?
Tes lois ont-elles pu m'ôter mon caractere ,
Et te faire oublier que je ſuis né ton frere ?

Si ſous le mêmejoug oſant courber ta tête,
Jet'avois regardé comme unbien de conquête,
On t'eût vu réclamer contre ma cruauté
Le tribunal du Ciel & de l'Humanité.
Ce tribunal ouvert aux cris du miférable ,
Eſt fermé pour moi ſeul , quand ton pouvoirm'ac
cable!
Penſes - tu par l'orgueil m'inſpirer de l'effroi ?
Laterre, avec les fruits , m'appartient comme à
toi; ;
Quoiqu'un monde tremblant te ſerve & te re
nomme ,
Jemecrois ton égal,je le ſuis...je ſuis homme.

Combiennous gémiſſons ſur ces coupables bords;
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
0
Qui , pour notre malheur, produiſentdes tréſors !
Sous la verge de fer d'un conducteur terrible ,
Et que nos hurlemens rendent plus inflexible ,
Nous marchons , attelés comme de vils troupeaux
,
Au char humiliant des auveurs de nos maux ;
Enfermés dans le ſein des plusprofonds abyſmes ,
Nous cherchons ces métaux , ces alimens dos
crimes
Que l'orgueilleuſe Europe a bientôt épuisés ,
En inſultant aux pleurs dont ils ſont arroſés.
D'un air lourd & brûlant le ſouffle nous dévore.
Nous mourons mille fois , & nous vivons encore.
Apeine pouvons- nous maudire notre ſort :
On nous ôte le droit de nous donner la mort ;
Et loin de conſoler , d'adoucir nos miſeres ,
Nos femmes , dans les pleurs , gémiſſent d'être
meres ,
Au berceau , par pitié , raviſſent nos cufans ,
Leurprodiguent la mort dans leurs embraſiemens,
Ou déchirent , bravant le Maître qui nous brave ,
Les flancs infortunés qui portoient un eſclave.
Ce tableau douloureux de l'homme humilié ,
Des coeurs compatiſſans excite la pitié.
Mais , toi , ne nous plains pas : ce ſeroit un outrage
;
Toi , qui veux ſur la terre étendre l'eíclavage ;
OCTOBRE . 1775 27
Toi , qui nous aſſervis à tes honteux penchans ;
Toi , qui nous as forcés d'être fourbes , méchans.
Ah! dans nos champs heureux , dans ces vaſtes
contrées,
Des regards du ſoleil en tous temps honorées ,
Nous connoiſſions les loix de l'hoſpitalité ,
Les droits de l'innocence & de l'adverſité ,
Etces plaiſirsdu coeur , cette volupté pure ,
Qu'on ne goûta jamais qu'au ſein de la nature.
De nos ames de feu ſortent ces paſſions ,
Ces mobiles puiſſans des grandes actions ,
Par qui l'homme agité d'un ſentiment ſublime ,
Aſes propres regards s'anoblit & s'eſtime.
:
Lâches Européens , d'opprobres revêtus ,
Baiflez , baiflez les yeux à l'aſpect des vertus !
Ah ! ne nous vantez pas vos orgueilleuſes villes ,
De la corruption contagieux atyles ,
Priſons où, pour ramper, on cherche à s'enfermer,
Où l'or contraint , dit on , de hair & d'aimer ,
Où l'homme s'égarant dans de fauſles délices ,
Sans cefle cherche l'homme, & lui donne ſes vices.
Conſervez , j'y confens , vos coupables erreurs ;
Mais,gardant pour vousſeuls ces poiſons deſtructeurs
,
Ne nous infectez point de votre haleine impure
Sur ces bords innocens où regne la nature.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Quandl'orgueil , l'avarice , en marchant devant
toi ,
Forcerent l'Océan d'obéir à ta loi ;
Lorſqu'olant apporter un pouvoir tyrannique ,
Tu vins me marchander dans les ſables d'Afrique ;
Hélas ! tu vismon pere au bordde ſon tombeau
Qui careſſoit mes fils , penché ſur leurberceau ;
Tu vis majeune épouſe , adorant ſon ouvrage ,
Des pleurs de la nature inonder monviſage.
Ehbien ! tigre ! il fallait leur déchirer les flancs ;
Il falloit me jeter ſur leurs corps tout ſanglans.
Cet horrible forfait , digne de ta furie ,
De la honte du moins n'eût point ſouillé ma vie,
Ah! c'en est trop , un jour... un jour, j'en crois
mon coeur ,
L'Europe enfin verra s'éclipſer ſa ſplendeur ,
Et tomber de ſa main , en forfaits fi féconde ,
Ce fceptre deſtructeur quipeſe ſur le monde.
ParM.Doigni.
OCTOBRE . 1775 . 29
LES BEAUX - ARTS * , Poëme qui a
concouru pour le prix de Poësie de
l'Académie Françoise.
Trahitfua quemque voluptas. VIRG.
FRARAPPPPÉÉde mille objets offerts àines regards ,
Je m'avançois unjour vers le Temple des Arts :
Approuvant de mes ſens l'ardeur involontaire ,
Le Dieu qui m'enflammoit m'ouvrit ſon ſanctuaire.
Dans quel raviſſementje vis ,de ce ſéjour ,
Les prodiges divins qu'enfante ſon amour !
Mortels , écoutez- moi , je veux vous les décrire ,
De l'aveurde ce Dieu qui m'embraſe & m'inſpite.
Il créa tous vos arts , charme de vos loiſirs ,
Objet de vos travaux , ſource de vos plaiſirs :
Et c'eſt lui qui , domptant l'ignorance profonde..
Avec l'homme s'aſſied ſur le trône du monde.
L'ARCHITECTURE.
Il parle , & voit ſoudain éleverjuſqu'aux cieux
Et des palais aux Rois, & des temples aux Dicur.
* De l'Imprim. de Stoupe , rue de laHarpe .
Buj
-
30
MERCURE DE FRANCE .
Dans ſon berceau jadis , la ſimple Architecture
Fille de nos beſoins , imitoit la nature ,
Et fuivant des rochers les inforines deſſins ,
Aſſembloit auhaſard la pierre ſous les mains.
Mais l'Artiſte , inventant des formes régulieres
Parut donner la vie à ces maſſes groffieres.
Il fonda des cités, loin de ces frêles toîts ,
Qui couvroientnos Ayeux diſperſés dans lesbois.
Et l'homme ſatisfait , aux ſoins de l'induſtrie ,
Dut les charmes naiſſans d'une plus douce vie.
LA SCULPTURE.
Mais tandis que cet art élevoit ſous les lois
Les temples , les palais & les tombeaux des Rois ,
Onvit cetart chéri , qui, dans ſon impoſture ,
Sur d'impaffibles corps ranimant la nature ,
Ymarquant la pensée&juſqu'au mouvement ,
Fitperler àla fois l'ame &le ſentiment.
Le Sculpteur , entraîné par le Dieu qui l'inſpire ,
Prend le ciſeau , polit , & le marbre reſpire.
Le marbre, lous ſes mains , au gré de ſon ardeur,
Obéit , & reçoit l'empreinte de ſon coeur :
Et ſignalant l'effort de ſon talent ſuprême ,
D'une matiere brute il fait l'homme lui-même,
Dontles traits reſſemblans nous forçant de l'aimer,
Nous font ſentir le feu qui ſemble l'animer.
OCTOBRE. 1775 . 31
L'ombre de l'homme enfin vint à tromper la vue,
L'Amant s'offrit aux yeux de l'Amante éperdue.
Les Peuples enchantés , & plus religieux
Dans leurs Temples voyoient deſcendre tous les
Dieux.
Et cédant librement aux voeux d'un Statuaire ,
Ils trembloient à l'aſpect du Maître du tonnerre ;
Fléchiſſant le genou pour Junon & Pallas ,
D'une feinte Vénus encenſoient les appas.
De ſéduire à ſon gré l'Artiſte étoit le maître,
Des marbres de Paros , par-tout il fit renaître
Les Sages, les Guerriers, les Rois, les demi -Dieux :
Sagloire, avec leurs noms,s'élevajuſqu'aux cieux.
LA PEINTURE.
Oſculpture! ceflons de vanter ton honneur ,
Ma muſe veut chanter ta rivale & ta ( oeur.
Ellevit , comme toi , le monde en ſon enfance
Etdes ſoins de l'Amour, prit , dit- on, ſa naiſlance.
La peinture bientôt , portant fon vol aux cieux ,
Inſpira ces mortels favorisés des Dieux ,
Dont le ſuprême inſtinct , créé pour les prodiges,
Enchanta l'Univers par les plus doux preſtiges .
Lemonde fut furpris de voir ſous leurs pinceaux
Les objets plus flatteurs revivre en leurs tableaux ,
Reffortir tout- à- coup d'une plane ſurface ,

Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Ou d'un champ ſi borné fuir au loin dans l'eſpace.
Enfin , par le combat des ombres & des jours ,
L'art même offrit à l'oeil la forme & les contours.
Etce menſonge adroit , par ſon charme ſuprême
En impoſa ſouvent à l'Artiſte lui-même.
Tout prit du mouvement : le ſoleil radieux
S'éleva fur ce monde embelli de les feux .
On crut voir s'enfoncer des cieux la voûte pure ,
Les arbres revêtir leur robe de verdure :
Deshameaux, des palais ſe perdre en des lointains,
Et s'étendre des champs les ſpectacles divins :
Mais l'homme , plus ſurpris , regarda ſon image,
Qui l'attira foudain par ſon muet langage.
Attendri par les traits de ceux qui n'étoient plus ,
Son coeur rendit hommage aux talens , aux vertus :
A les yeux leHéros conſerva ſon empire ,
La Beauté , ſes attraits & ſon art de ſéduire.
Tel fut du Peintre heureux le pouvoir enchanteur.
Et celui quidu ciel reſſentit la faveur ,
S'élança noblement fur la trace immortelle
D'Aristide & Zeuxis , de Timante & d'Apelle ,
Surpaſſant la nature & faififiant le beau ,
Comme eux du vrai génie il imprima le ſceau. ;
OCTOBRE . 1775 . 33
LA MUSIQUE .
Que ne puis -je chanter , Muſes , ſur votre lyre
Un art dont les humains chériſſent tous l'empire ,
Le charme des ennuis & l'enfant du loiſir ,
L'interprête du coeur & l'écho du plaiſir .
Le chant aimé des Dieux , le chant & l'harmonie
Aux premiers jours du monde ont répandu la vie .
La muſique des airs , les concerts du printemps ,
Par un charme invincible éveilloient tous les ſens.
Les chants de mille oiſeaux ſortant de la verdure
Etmontantjuſqu'aux cieux , enchantoient la nature.
Aces ſons raviſſans qui paſloient dans ſon coeur ,
L'homme éleva ſa voix pour bénir fon Auteur :
Et , près de ſa compagne , il fut ravi d'entendre
De plus doux ſons formés par une voix plus tendre.
Tousdeux ivres dejoie , à ces nouveaux concerts ,
Ils marioient leurs chants aux chants de l'Univers.
6
Ochant ! le monde entier adora ton pouvoir :
Tu fais plaire , charmer , attendrir , émouvoir;
Et ces chantres divins , que ton délire enflamme ,
Maîtres des paſſions , peuventtout fur notre ame :
Ils yverſent ce feu , qui , par l'attrait des fons ,
Imprime& laifle ennous des ſentimens profonds .
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Timothée aux combats fait voler Alexandre
Un Peuple ému s'appaiſe aux accords deTerpadre:
Des Tyrans ſont calmés , où charme la faveur
Et l'Enfer près d'Orphée a perdu ſon horreur.
Tout vit par l'harmonie aux lieux les plus fauvages.
Aux fêtes deshameaux tout rit ſous les ombrages.
Des voix , des inſtrumens l'accord mélodieux ,
Qui charme les cités , ſemble fait pour les Dieux.

LA POESIE,
Toi qui le ſceptre en main & le front radieux ,
Dans le ſeindes beaux-arts te préſente à mes yeux ,
Fille auguſte du ciel , que le monde révere ,
Viens répandre fur moi les traits de ta lumiere ;
Ranime mes eſprits , réchauffe mes tranſports ,
Et , pour chanter ta gloire , infpire mes accords.
Quene puis-je , empruntant les aîles du génie ,
Te ſuivre dans les cieux , fille de l'Harmonie ,
Ivre de tes beautés , & brûlant de tes feux ,
Retracer aux humains tes miracles heureux !
C'eſt toiqui , par la voix des généreux Alcées,
Donnas de l'ame aux ſons & du corps aux penlées,
OCTOBRE. 1775 . 35
Peignis en traits de feu les mouvemens du coeur,
Et les marquas du ſceaud'une ſainte fureur.
Alors de ſon organe anobliſſant l'uſage ,
Tu fis parler à l'homme un fublime langage ,
Un langage céleſte& ſeul digne des Dieux ;
Et l'homme oſa porter ſon eſſorjuſqu'aux cieux;
Ypuiſa cette ardeur , cette divine flamme ,
Qui ſaiſit les mortels des transports de ſon ame.
Et , maître des eſprits par le charme des vers ,
Il jouit du bonheur d'inſtruire l'Univers.
Des ſentimens heureux qu'inſpiroit la nature ,
Dans l'ivreſle , il traça la touchante peinture ;
Et, de l'aveu des cieux , chantant les Immortels,
Il entraîna lemonde aux pieds de leurs autels.
La vertu , par la voix , devenant plus aimable.
En tous lieux étendit ſon empire adorable ;
Ornant la vérité des plus belles couleurs ,
Il conduifit au bien par des routes de fleurs.
Céleste poësie , heureuſe enchantereſſe ,
Tu vis dans leurs beaux jours l'Aufonie & la
८ Grece,
Un Dieu même ſorti des éternels palais ,
Sur le Pinde chercher le filence& la paix ;
Et puiſant dans tes bras une ivrefle nouvelle ,
Oublier les plaiſirs de latroupe immortelle.
B
36 MERCURE DE FRANCE.
AUX AMANS DES BEAUX- ARTS.
Vous, qui , nés fous les feux d'un aftre favorable ,
Reçûtes des talens le germe ineftimable :
Vous , que , dans leur amour , la Nature & Ics
Dieux
Comblerentà l'envi de leurs dons précieux :
Favoris de Minerve , enfans du vrai génie ,
Dans la courdes beaux- arts ſignalez votre vie.
Sachez que , des humains la gloire& la ſplendeur,
Lesbeaux- arts dans leursjours font naître le bonheur.
Epris de leurs beautés , parcourant leur carriere ,
Répandez dans leur ſein votre ame toute entiere .
Aux autels des neut Soeurs , éleves généreux ,
Conſacrant votre amour , VOS fermens & vos
voeux ,
Dans la lice rentrez , brûlans de leur ivrefle.
Pour vous rendre inamortels, il faut créer fans
ceffe, &
Sans ceſſe rapprocher , de vos regards furpris ,
L'âge de Périclès , d'Auguſte & de Louis ,
Où les arts adorés &de Rome & d'Athene ,
Dans toute leur ſplendeur régnerent ſur la ſcene ;
Oùjaloux d'ungrandnom , nos illuſtres Aïeux
Ontd'immortels lauriers ceint leurs fronts glo-
;
rieux.
ParM. de Vollange.
OCTOBRE. 1775 . 37
EPITRE fur les avantages des Femmes de
trente ans * ; Pièce qui a concouru pour
le prix de l'Académie Françoise .
Sumefuperbiam
Quæfitam meritis. Hor.
Oui ,je penſe, Daphne , qu'une femmeàtrente
ans ,
Nedoit point regretter les jours de ſon printemps;
Et que cet âge heureux , loin de nuire à ſes charmes
,
Ajoute à leur éclat & leur prête des armes.
Je faisque la jeuneſſe a de puiſſans attraits;
Qu'un brillant coloris anime tous ſes traits;
Tu ne m'entendras pas , au doux plaiſir rébele ,
Calomnier Hébé , pour défendre Cybele ;
Mais , Daphné , ſuffit- il d'unir à la beauté
La fraîcheur dujeune âge & la naïveté
Crois moi : pour que le ſexe allume dans notre ame
Unamour plus durable , une plus forte flamme ,
Il faut que , parcourant un cercle moins borné ,
* A Paris , chez D. C. Couturier pere , Imps.
Lib, aux Galeries du Louvre.
38 MERCURE DE FRANCE.
1
Son eſprit , par les arts & les talens orné ,
Metre dans tout ſon jour cetteraiſon féconde
Que l'âge développe & que mûrit le monde.
Mais fi quelque beauté montre, dès ſon printemps,
Ces dons , preſque toujours les fruits tardifs du
temps ,
Bientôt , voyant l'écueil où l'on peutla conduire ,
Craignant d'être ſéduite , en cherchant à ſéduire ,
Cette beauté timide immole à ſon devoir
Le plaiſir dangereux de les faire valoir.
Souventde ce combat ſon jeune coeur s'honore.
Dans uncercle brillant voyez Eléonore.
Liſis , que vingt rivaux tâchent de ſupplanter ,
Lui préſente une harpe , & l'invite à chanter.
Il fait que , de tous temps , ſenſible à l'harmonie ,
Sa Maîtreſle s'orna des dons de Polymnie ,
Il croit flatter ſon goût ; mais dans ſes yeux confus
Lajeune Eléonore a fait lire un refus.
Elle craint que tous ceux qui defirent l'entendre ,
Si ſa voix leur paroît voluptueuſe & tendre ,
N'imputent à l'amour , qui regne ſur ſes ſens ,
La molleſle que l'art mettraitdans les accens ;
Et que de ce déſordre , interprete fidele ,
Prenant , avec deſſein , ſon trouble pour modele ,
Liſis , l'heureux Liſis , ne cherche à l'aflurer
D'un feu qu'elle ſoupçonne & voudroitignorer.
Enfintout l'inquiete & même la louange.
OCTOBRE . 1775 . 39
Cependant le temps vole & le théâtre change.
Cen'eſt plus cette belle aux timides regards ,
Laiſſant cette contrainte& tous ces vains égards,
Que l'on n'exige plus après l'adolefcence ;
Sage , ſans être auſtere ,& libre avec décence ,
Elleoſe alors fur-touts'expliquer hautement.
D'oùpeut venir chez elle un ſi grand changement
Le temps ſeul a tout fait ; l'Amour & l'Hyménée
Ont au fort de Liſis uni ſa deſtinée .
Ces deux jeunes époux , l'un de l'autre contens ,
Vécurentpour eux ſeuls dans ces premiers inſtans.
Ils crurent que leur flamme , à loiſir épurée ,
De leurs tranquilles jours rempliroit la durée;
Mais , lorſque revenus de cet enchantement ,
Ils purent calculer la lenteurd'un moment ,
L'ennui , qu'ils ignoroient , viſita leur demeure.
Pour tromper fon pouvoir & lui ravir uneheure ,
On vit Eléonore unir à ſes appas ,
N
Des talens que chez elle on ne ſoupçonnoit pas :
Elle n'étoit que belle , elle devint aimable ;
Elle cut alors , elle eut ce charme inexprimable ,
Cette aiſance de moeurs & cette urbanité ,
Qu'on ne peut acquérir fans la ſociété ;
Et de se plan nouveau , chaquejour fatisfaite ,
Ce nefut qu'à trente ans qu'elle devint parfaite.

Mais ce n'eſt pas aſlez de plaire &de charmer :
40 MERCURE DE FRANCE:
Il faut joindre à ces dons un coeur qui ſache aimer.
Oui , malgré la jeuneſle & les jours que l'on vante,
Oui , c'eſt dans l'art d'aimer qu'à trente ans plus
ſavante ,
Bien (ûre d'elle- même & de ſes ſentimens ,
Une femme eſt fidele au plus doux des ſermens.
C'eſt à trente ans , Daphné , qu'une femme qui
m'aime ,
M'offre enfin la douceur d'être aimé pour moimême
,
Et ne préfere pas , quand elle peut choiſir ,
Adesjours de bonheur des momens de plaiſir.
Alors dans la vertu , par les ans affermie ,
Notre amante devient notre meilleure amie.
Alors , en nous parlant d'un bonheur à venir ,
Savoix , des maux paſlés , endort le ſouvenir.
Pour donner du relâche au chagrin qui nous tue ,
Elle fait prodiguer à notre ame abattue ,
Ces fecours précieux & ces tendres diſcours ,
Plus doux , plus confolans encor que les ſecours;
Etdéployant ſon zele , en reſſources fertile ,
Prouve qu'elle nous aime en ſe rendant utile.

ParM. de Marville.

OCTOBRE . 1775 . 41
LES PHILENIENS ou le Patriotifme * ,
Poëme qui a concouru pour le prix de
l'Académie Françoise .
Le Père des Philéniens leur adreſſe la parole.
L▲ guerre eſt allumée , & les Cyréniens
Diſputent la frontiere à nos concitoyens .
Il s'agit de borner le lieu de notre aſyle ,
Où vous rencontrerez les élus de leur ville ;
Là ſeront cimentés les termes du pays ;
On veut des Députés , & vous êtes choifis.
Deux élus de Cyrene,& vous deux pour Carthage,
On connoît leur ardeur comme votre courage.
Je fus toujoursjaloux de ces honneurs guerriers ;
Jevais offrir des voeux & cueillir vos lauriers.
Pour un fi nobleemploi j'ai craint votre jennefle ;
Le Sénat bienveillant l'accorde à ma vieillefla
Mais j'exige un ferment qui comblera nos voeux.
C'eſt celui de l'hymen ; j'ai choifi pour vos noeuds
Les filles d'un vieillard , dont le bras, les lumieres,
Guident également le Sénat & nos guerres ;
Ces modeſtes beautés régneront fur vos coeurs.
Les freres feront unis aux deux charmantes ſoeurs,
*Chez Leſclapart , Lib. ſous le quai de Gévres.
42 MERCURE DE FRANCE.
Un hiver ſe paſla dans l'amoureuſe ivreſle ,
Amour pur , ſentiment , paternelle tendreſſe ;
Mais le printemps qui naît commande aux Dé-
ριτές.
Philene & Theanor quittent les voluptés :
Ils loupirent ; mais vains de leur noble vaillance ,
Ils vont ſervir leurs Dieux , leur Sénat , leur Puifſance:
Ils vont ſe dévouer pour le maintien des loix .
Qu'heureux font les morrels dignes d'un ſi beau
choix!
La piété , la foi , dans nos coeurs doivent naître ;
Mais ſi ces dons du ciel , qui font notre bien- être ,
Nous étoient refuſés , nous devons foutenir
Qu'il eſt des Dieux , des loix pour qui l'on doit
mourir.
Lorſqu'à les devancer les Envoyés s'apprêtent ,
Ils les ont furpaſſes : c'eſt ici qu'ils s'arrêtent ;
On veut les repouſſer , leurs corps ſemblent un
mur ;
Le coeur , pour la patrie , eſt un rempart bien sûr.
Ceux de Cyrene en vain diſputent la victoire ;
Les freres généreux veulent toute la gloire;
Ils ne céderont point les bornes de leurs champs :
On leur propoſe enfin d'être enterrés vivans...
Nous acceptons la mort... Qu'ici l'on nous enterre.
Ilsdevinrent ainſi les termesde leur terre.
Ce courage indomptable eſt encore imité ,
OCTOBRE . 1775 . 43
t Fontenoi , ſi cher à la poſtérité ,
A, dans ſes Généraux , vu ces vertus ſublimes ,
Etdes Rois dévoués , & cent mille victimes .
C'eſt ainſi que la gloire a fait des immortels ;
A nos Carthaginois on dreſſe des aureis ;
Leursépouſes auxDieux conſacrent leurjeune âge.
Aleurs époux aimés tout viendra rendre hommage
;
Elles ornentde fleurs& parfuinent d'encens
L'image des époux qui régnoient ſur leurs fens.
Cheres au bon vieillard, pour leurs ames paiſibles,
Il eſt encor , par fois , quelques plaiſirs ſenſibles.
Lui , dansdes jours mêlés d'amour & de douleurs ,
S'écrie , en confondant la joie avec ſes pleurs ,
Mortplus belle cent fois que la plus belle vie ,
Quand on meurt pour les Dieux comme pour la
patrie.
Par MadameGuibert.
LES TRACASSERIES.
Proverbe Dramatique.
PERSONNAGES ,
M. D'ALMONT.
Madame D'ALMONT.
LUCILE , leur fille.

44 MERCURE DE FRANCE.
SUZETTE , femme- de- chambre de Mde
d'Almont .
DORANTE ,
Amans de Lucile. DORANTE, Amans
DU FAUSSET , Muficien chanteur.
ARISTON ,
GRIBOUILLET , }
Auteurs .
M. CALCUL , homme à projets .
UN LAQUAIS.
La Scène est dans la maison de M.
d'Almont .
SCÉNE I.
M. D'ALMONT feul.
AH! qu'eſt devenu le temps où je
n'avois que peu de bien , point de femme
, point d'enfans , point d'emplois ,
point d'amis , point de flatteurs ! je vivois
tranquille. Maintenant je ſuis riche , je
ſuis marié , je ſuis père , je ſuis homme
en place , homme d'importance , & je
n'ai pas un inſtant de repos. Ma femme
a de l'eſprit & veut trop en avoir : ma
fille eſt jolie ; elle commence à le foupçonner
, & trop de gens s'empreſſent de
le lui apprendre : mon fils a d'heureuſes
qualités & tous les défauts de ſon âge :
OCTOBRE. 1775 . 45
je n'ai pas un ami & j'ai mille courtiſans :
j'ai encore un plus grand nombre d'envieux
: j'ai encore quelques procès ; rien
ne me manque de ce qui peut tourmenter
ma vie . En vérité, je ſuis plus las de mes
avantages , que tant d'autres ne le font
de m'en voir jouir,
SCÈNE II.
M. D'ALMONT , SUZETTE.
SUZETTE. Eh ! Monfieur! à quoi penfez
- vous donc ?
M. D'ALMONT. A bien des choſes.
SUZETTE , Ne ſavez vous pas que Madame
tient aſſemblée aujourd'hui ?
M. D'ALMONT. Peu m'importe.
SUZETTE. Que nous aurons cinq à fix
Beaux Eſprits ?
M. D'ALMONT. C'eſt beaucoup .
SUZETTE . Deux ou trois Savans ?
M. D'ALMONT . C'eſt trop .

SUZETTE . Nous aurons auſſi quelquesunsde
ceux qu'on appelle , je crois , des ...
des... des Métaphoriciens .
M. D'ALMONT, Que veux tu dire ?
SUZETTE , Oui ! de ces gens qui raifonnent
ſur ce qu'on ne voit pas , & qui déraiſonnent
ſur ce qu'on voit.

46 MERCURE DE FRANCE .
M. D'ALMONT. Ah ! tu veux dire a
Métaphyſiciens ?
SUZETTE . C'eſt cela ; mais ce n'eſt p
tout. Il nous vient , ne vous en déplaiſe
un de ces hommes qui veulent tout ro
former , excepté leur maiſon , leurs tra
vers & leurs petites habitudes. Vous en
tendrez , ſi vous le voulez bien , la lectare
d'un projet qui peut changer la face
de l'Europe , comme on change d'un coup
debaguette celle du Théâtre de l'Opéra.
M. D'ALMONT. J'ai grand pitié de
toutes ces rêveries . Il ſemble à tous ces
Meſſieurs qu'on peut gouverner le monde
comme une petite métairie ; qu'ils ne
ſauroient pas même régir ; mais , dismoi
, que fait mon fils ?
SUZETTE . Ma foi , Monfieur ! s'il eſt
chez lui , il ne fait rien ; & s'il eſt dehors,
il fait je ne fais quoi.
M. D'ALMONT. Et ma fille ?
SUZETTE . Elle est belle comme un
ange& cent fois mieux coëffée .
M. D'ALMONT. Eh ! qu'elle ſe coëffe
comme il lui plaira , pourvu que ce ne
ſoit pas de Dorante !
SUZETTE . Mais , Monfieur....
M. D'ALMONT. Eh bien !
SUZETTE . Ce Dorante là en vaut bien
OCTOBRE. 1775 . 47
nautre. Il a de l'eſprit&ne fait jamais
d'eſprit. On entend tout ce qu'il veut
dire. Il le dit bien, ſans paroître y fonger.
Il eſt poli , même envers ceux qu'il commande.
Il eſt riche , & ne parle jamais
de les poſſeſſions , de ſes chiens , ni de
ſes chevaux. Il a le talent d'être libéral ,
magnifique même , & de ne point ſe ruiner.
Je vous l'avouetai , Monfieur , fi
j'étois née pour lui , je ne conſeilletois
pas à aucun autre de fongerà moi.
M. D'ALMONT. Comment donc ! voilà
des peintures , des ſentimens ! oùdiantre
as-tu pris tout cela ?
SUZETTE . Monfieur, Monfieur ! quoiqu'on
ne ſoitqu'une femme-de-chambre ,
on a un coeur : & puis ne ſavez vous pas
que je ſuis moins la femme-de-chambre
de Madame que ſa lectrice ?
M. D'ALMONT. Oui , je fais que tous
les Romans t'ont paſſé par les mains &
te trotent dans la tête ; mais ne me parle
jamais de Dorante. Il exiſte entre fa famille&
la mienne une averſion que rien
ne peut adoucir. Son aïeul a ruiné mon
père.
SUZETTE. Hé bien ! Dotante reſtituera
à Mademoiselle votre fille ce que fon
aïeul vous a pris. Madame approuveroit
48 MERCURE DE FRANCE.
aſſez cet arrangement , & je penſe que
Mademoiſelle Lucile ne s'en éloigneroit
pas .
M. D'ALMONT. Je le penſe comme
toi. C'eſt îmême par complaiſance pour
la mere que je ſouffre ici quelquefois la
préſence de Dorante. Je permets qu'il
foit fon convive; mais je ne ſouffrirai
pas qu'il devienne mon gendre.
SUZETTE , On dit , mais perſonne ne
peut le croire , on dit que vous lui préférez
Durval.
M. D'ALMONT . Eh ! d'où vient ne le
croiroit- on pas ?
SUZETTE . On vous connoît trop ſage.
On fait trop que Durval, n'eſt pas votre
fait ; qu'il eſt trop léger , trop vain , trop
épris de lui - même. Il ſe préfere à tout,
&, après lui , c'eſt à ſa meute qu'il donne
la préférence . On dit même qu'il feroit
fort heureux de n'avoir que ces défauts,
M. D'ALMONT. Excuſez du peu. Eh !
que peut- on lui prêter de plus ?
SUZETTE. On le croit dangereux , perfide
, homme à tout entreprendre , à fe
jouer de tout , & à traiter tout cela de
bagatelle.
M. D'ALMONT. Suzette ! ...
SUZETTE. Monfieur... Mais voilà Madame.
SCENE
OCTOBRE. 1775 . 49
SCÈNE III.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , Madame .
D'ALMONT.
Madame D'ALMONT. Savez - vous ,
Monfieur , quel eſt notre nouveau plan?
Nous allons paſſer une journée délicieuſe.
M. D'ALMONT. Il eſt rare que vous
me falliez part de vos arrangemens , &
plus rare que je m'en informe .
Mde D'ALMONT. Nous aurons une ſociété
choiſie , quoique très-nombreuſe.
Je raſſemble ici des modèles & des rivaux
de toute eſpèce . Nous ne manquerons ni
d'épigrammes , ni de vers nouveaux , ni
de raiſonnemens profonds , ni même de
projets lumineux. Nous allons préſider à.
la réforme de l'Etat...
M. D'ALMONT. Je connois une réfor.
me bien plus urgente , Madame.
Madame D'ALMONT. Quelle est-elle ,
Monfieur ?
M. D'ALMONT, Celle de ces grands
réformateurs ; celle de cette fociété ſa
nombreuſe , quoique ſi bien choiſie.On
peut s'amuſer de toutes ces choſes ; mais
s'en occuper excluſivement...
I. Vol. C

50 MERCURE DE FRANCE.
Madame D'ALMONT. Joubliois d
vous dire que nous aurons comédie c
foir.
M. D'ALMONT. Fortbien !
Mde D'ALMONT. Chacun de nos Ac
reurs poſléde complettement ſon rôle
Lucile ſera délicieuſe dans le ſien.
M. D'ALMONT. Mais , Madame ..
Mde D'ALMONT . Nous aurons même
au fortir de table un petit concert en
miniature , qui charmera les oreilles les
plusdélicates.
M. D'ALMONT. Encore une fois , Madame...
Mde D'ALMONT. Avez- vous vu nos
décorations nouvelles ? J'en ai moi-même
tracé le deſſin...
M. D'ALMONT. Vous oubliez , Madame
, que j'ai à foutenir un procès des
plus fâcheux. J'attends ici monProcureur,
cinq Avocats& deux Notaires.
•Mde D'ALMONT. Tant mieux ! Monfieur;
nous leur ferons voir la comédie,
Je vais leur faire marquer une place...
(Elle rit) . Ha! ha! ha! En vérité tout
réuffic au mieux. Ce fera pour l'affemblée
un ſpectacle de plus. Il y a înême certains
traits dans ma pièce ...
M. D'ALMONT. Dans votre pièce ,
OCTOBRE. 1775. SI
Madame ? Est-ce une de vos productions
qu'on va repréſenter ?
Madame D'ALMONT. Certainement ,
Monfieur. En augureriez vous mal ?
M. D'ALMONT. Je fais que vous ne
manquez pas d'eſprir.
Madame D'ALMONT. L'éloge eft affez
mince.
M. D'ALMONT. Point de chicane làdeffus
, Madame. Je vous accorde autant
d'eſprit que vous voudrez ; mais , de grâce
, daignez en vouer une partie à des ob.
jets eſſentiels ; votrefillea des droits réels
fur vos ſoins. Elle eſt en âge d'être pourvue;
il faut y fonger. Il faut en même
temps éloigner d'elle certaines perſonnes
qui pourroient déranger mes vues. Par
exemple , ce n'est qu'à regret que je ſouffre
ici Dorante.
Mde D'ALMONT, Dorante , Monfieur !
Dorante m'eſt effentiel. C'eſt mon pre
mier Acteur.
M. D'ALMONT. Il porte un nom que
je ne puis ſouffrir.
Mde D'ALMONT. Si vous ſaviez comme
il excelle dans ſon rôle ! ... Vous en
jugerez.
M. D'ALMONT. Belle ſolution !
Mde D'ALMONT . J'ai donné à Durval

Cij
52
MERCURE DE FRANCE.
un rôle de tracaſſier , d'ami faux , de
fourbe avantageux ... Il le rend avec une
vérité ! ... Vous diriez que c'eſt la choſe
même.
M. D'ALMONT. Durval a du mérite,
Mde D'ALMONT. Il a du moins celuilà.
SCENE I V.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , UN LAQUAIS,
LE LAQUAIS. M. le Marquis Dorante,
Madame.
Mde D'ALMONT. Qu'il entre .
M. D'ALMONT. Je lui cede la place.
LE LAQUAIS . Monfieur , c'eſt vous que
M. le Marquis a demandé.
M. D'ALMONT. Moi ? Eh ! que peut- il
me vouloir?
Mde D'ALMONT. Sans doute il veut
vous donner un échantillon de ſon talent.
M. D'ALMONT. Je l'en tiens quitte . Je
connois trop celui de fon aïeul .
Mde D'ALMONT au Laquais, Dites à
Dorante qu'il peut entrer,
OCTOBRE . 1775 . 53
SCÉNE V.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DORANTE .
Madame D'ALMONT à Suzette. Faites
venir ma fille . ( Suzette fort ) .
DORANTE . Pardon ! Madame . C'étoit
M. votre Epoux que je cherchois dans
Pinſtant.
Mde D'ALMONT . Vous venez très à
propos. J'ai fait dire à Lucile de ſe rendre
ici.
M. D'ALMONT. Quant à moi , Monfieur
, je ne préſume pas y être bien néceffaire.
DORANTE. Pardonnez - moi , Monfieur
, il eſt très important que vous m'accordiez
la grâce de m'entendre. ( Il tire
un papier deſa poche.
Mde D'ALMONT. Eh ! Monfieur ! un
peu de complaiſance ! vous ferez enchanté
, vous dis je .
DORANTE. Monfieur , ſi vous ne jugez
point à propos de m'écouter , daignez au
moins prendre lecture de cet écrit .
M. D'ALMONT. Monfieur.... rien ne
preſſe... Je vous entendrai au théâtre ,
ſi je puis .
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
DORANTE. De grâce ! Monfieur.
Mde D'ALMONT àfon mari. Vous êtes
bien peu complaiſant !
M. D'ALMONTprenantlepapier. Quelle
perfécution!
Mde D'ALMONT à Dorante. Au fond ,
čela n'étoit pas bien néceſſaire.
M. D'ALMONT à Dorante , après avoir
lu une partie de l'écrit qu'il tient. Quoi ?
Monfieur ! des ceſſions', des reſtitutions ,
un abandon de vos droits !... Ceci forme,
fans doute , un lambean de votre
rôle. On ne voit gueres ces beaux facrifices
que dans les comédies.
DORANTE. Non , Monfieur : cet acte
eſt bien réel , & je ne regarde point
comme un facrifice une reſtitution légitime.
Madame D'ALMONT . Comment ! comment
donc ? de quoi s'agit- il ?
M. D'ALMONT. Voyez , Madame. (Il
lui donne le papier ).
DORANTE. Je fuis inſtruit , Monfieur,
des circonstances qui ont fait paſſer dans
ma famille des biens dont la vôtre doit
ſe croire injuſtement dépouillée. Je ne
puis douter que , dans cette occafion
les Juges ne ſe ſoient mépris. L'opinion
des plus habiles Jurifconfultes me con-
2
OCTOBRE. 177.5 . 55
firme dans cette idée , & ma délicateſſe
ne me permet point de profiter d'une
telle erreur. Je puis diſpoſer de ce qu'en
a cru pouvoir vous ravir , & j'en diſpoſe
pour vous le rendre .
Mde D'ALMONT. Eh mais ! voilà qui
eſt, admirable ! Je voudrois bien qu'il y
eût dans ma pièce une pareille fituation .
M. D'ALMONT. Je ſens , Monfieur ,
tout le prix d'un tel procédé ; mais ce
que vous faites me preſcrit ce que je dois
faire. Ce qui eût été de la part de votre
aïeul un acte de juſtice , n'eſt plus de la
vôtre qu'un acte de générofité, je pourrois
dire de bienfaiſance. Dès- lors je ne
puis accepter vos offres. J'ai pu réclamer ,
mais je ne dois point recevoir.
DORANTE. Mais , Monfieur c'eſt
pouffer la délicateſſe beaucoup trop loin .
prétends vous
faire. Vous ne recevez que ce qui eſt à
vous.
M. D'ALMONT. Il fait partie de vore
héritage.
Madame D'ALMONT. J'approuve mon
Epoux , mon cher Dorante. Votre démarche
eſt ſi noble , qu'il y auroit de la
baſſeſſe à ne point s'y refuſer. Jouillez
d'une fortune dont vous faites ſi bon
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
1
uſage . La nôtre eſt aſſez grande pour nous
ôter toute envie de l'accroître .
DORANTE. La mienne me ſuffiroit
malgré cette diſtraction . ( à M. d'Almont)
De plus , Monfieur , vous avez
un procès , & le réſultat de tout procès
eſt toujours bien douteux. Votre adverfaire
eſt puiſlant; il eſt vivement fecondé
, & vous , vous êtes lâchement trahi.
M. D'ALMONT. Trahi ! Monfieur? Eh !
par qui ?
DORANTE. Difpenfez-moi de vous le
nommer dans ce moment : j'eſpère vous
en rendre bon compte pat la ſuite.
SCENE VI.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , LUCILE ,
SUZETTE .
SUZETTE à M. d'Almont. Monfieur ,
un gros homme court , noir & affez
blufque , demande à vous parler.
M. D'ALMONT . Ah ! c'eſt mon Procureur
! Il devance l'heure indiquée : y auroit-
il quelque choſe de nouveau ? Il
fort).
Madame D'ALMONT. Voilà Lucile ; je
vous quitte. J'ai quelques ordres à donOCTOBRE.
1775 . 57
ner. Occupez vous à répéter votre rôle ;
car , en dépit des procès , il faut jouer
notre comédie .
SCÉNE VII .
LUCILE , DORANTE , SUZETTE .
DORANTE. Ce tôle m'eſt bien précieux
, belle Lucile : ce qu'il me fera
dire , mon coeur l'éprouve depuis longtemps.
Il me fervira beaucoup mieux
que ma mémoire.
LUCILE. Je n'ofe abſolument comprer
fur la mienne. (Enfouriant & regardant
Dorante) . Cependant , j'eſpère ne pas
reſter courr.
SUZETTE . Dorante vous ſoufflera .
DORANTE. Que je ſuis à plaindre !
votre eſtimable père ne ſe permet d'être
injuſte qu'envers moi. Rien ne peut
vaincre en ma faveur l'averſion qu'il a
vouée à ma famille. Il veut m'enlever
juſqu'à la fatisfaction de réparer les torts
de mon aïeul. Non , je ne puis plus me
flatter de l'adoucir ! Et , dès lors , que
devient mon amour ? que devient mon
eſpoir? que deviens-je moi même !
LUCILE , d'un ton desentiment. Nos
Cv
8 MERCURE DE FRANCE .
coeurs auroient dû prévoir tous ces obftacles.
DORANTE. Ne m'abandonnez pas , ma
chère Lucile ! J'eſpère encore. Un amour
tel que le mien ne ſe décourage pas fi
facilement.
LUCILE. Il eſt vrai que ma mère...
DORANTE. Vous m'avez permis d'obtenir
ſon aveu. Elle peut beaucoup : elle
approuve nos fentimens; elle a ſur l'efprit
de fon époux l'aſcendant le plus
marqué. Notre ſort n'eſt point déſeſpéré
tant qu'elle daignera y prendre quelque
intérêt.
LUCILE . Hélas !
DORANTE. Vous ſoupirez , belle Lucile
! entrevoyez - vous quelque autre obftacle?
LUCILE. Vous ſavez , ou , pour mieux
dire , vous n'imaginez pas à quel point
enon père eſt prévenu en faveur de Durval.
• SUZETTE. Oh ! c'eſt à un point déſefpérant
! M. d'Almont eſt bien le meilleur
homme , & M. Durval le meilleur
fourbe...
DORANTE. Je le ſais; mais s'il ne parvient
à perfuader que M. d'Almont
cette faveur ne ſera pas de longue durée.
و
OCTOBRE . 1775 .
LUCILE. Comment ?
DORANTE. Je ne puis m'expliquer
encore.
LUCILE. Mon frère porte la prévention
encore plus loin.
DORANTE . Votre frère le connoîtra
aufi.
LUCILE. J'apperçois Durval .... De
grâce , diffimulez !
DORANTE. Je ne diffimule que pour
prendre le fourbe dans fes propres filets.
SCÉNE VIII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DURVAL.
DURVAL , à Lucile & à Dorante.
Comment donc ? On diroit que vous
êtes en ſcène? Peut être fuis je venu mal
adroitement couper le dialogue. Mais
qu'importe ? l'action n'en fera que plus
vive.
DORANTE . Je parlois à Mademoiſelite
du dénouement.
DURVAL. Il me ſemble un peuprévu.
On dit que c'eſt un défaut : mais j'eſpère
n'être pas du nombre des frondeurs.
DORANTE. Et moi , je crois la pièce
mieux conduite que vous ne l'imaginez.
C
60 MERCURE DE FRANCE.
SUZETTE . Je voudrois bien y faire au
moins quelque petit rôle.
DURVAL. (Il rit). Ha ! ha ! ha! ... A
propos de pièce , je vous dirai , pour foutenir
notre ton figuré , qu'il s'en joue une
maintenant des plus fingulières.
SUZETTE Monfieur en eſt ſans doute
l'Auteur. Je ne doute pas qu'elle ne ſoit ,
comme on dit , bien tiſſue.
LUCILE. Ne pourroit-on pas en ſavoir
quelque choſe.
DURVAL. Vous ſaurez tout... à peu
près pourtant... mais le trait eſt impayable!
DORANTE à Lucile & d'un air d'intelligence
. Tout s'éclaircira .
DURVAL (à Lucile) . Je ne vois point
ici Madame votre mere. Pour notre cher
d'Almont , je n'en ſuis pas étonné ; il a
toujours une petite dent contre Dorante ...
(à celui ci) Mais je veux vous réconcilier ;
laiſſez-moi faire.
DORANTE , d'un ton ironique. Je vous
fais gré de l'intention . J'eſpère , toutefois
, n'avoir pas beſoin de médiateur.
DURVAL. Pardonnez-moi. Il y a certaine
vieille hiſtoire , certain vieux procès...
Entre- nous , il ſera bien difficile de
le tirer de là ! ... Et puis , n'y aura -t-il
OCTOBRE. 1775 . 61
pas beaucoup d'imprudence de ma part ? ..
Vous m'entendez?
SUZETTE . Oh ! vous vous garderez
bien d'avoir peur !
SCÉNE IX.
LESACTEURS PRÉCÉDENS , DU FAUSSET.
DURVAL , en appercevant de loin du
Fauffet. Comment? ... Eh ! c'eſt notre
Orphée , notre cher du Fauſſet !
DORANTE à Lucile. Une affaire im .
portante m'appelle ailleurs . J'y cours , &
je reviens avec la même promptitude. (Il
fort,&Lucileparoît vouloir auſſiſe retirer) .
DURVAL à Lucile. Mademoiselle
nous aurions aufſi quelque répétition à
faire.
,
LUCILE, Je fais mon rôle , & ie ne
doute pas que vous ne poſſédiez parfaitement
le vôtre. ( Elle fort ) .
SCÉNE Χ.
DURVAL , DU FAUSSET.
DURVAL. Hé bien ? qu'as-tu fait ?
DU FAUSSET. Des merveilles ! Votre
62 MERCURE DE FRANCE.
coquette eft priſe pour dupe , & les deux
rivaux font , je crois, bien ſots dans ce
moment.
DURVAL. Tu crois que tout a réuſi ?
DU FAUSSET. N'en doutez pas; je fais
auffi bien mener une intrigue que filer
un fon.
DURVAL. Après tout , je n'ai pas trop
à me plaindre de Céphife . Je la néglige
un peu , depuis que j'ai des vues fur
Lucile. Mais elle me quitte avant que
de bien ſavoir ſi elle eſt quittée. Cela
mérite , au moins , une légère avanie.
DU FAUSSET. Ma foi , vous êtes trop
bon. J'aurois fait cent fois pis , moi qui
vous parle.
DURVAL. C'eſt fort bien vu; mais tu
fais que je dois au moins ſauver les apparences.
Il faut que je me venge fans
paroître me venger. Nous ferons mieux
une autre fois. Dis-moi ſeulement les
meſures que tu as priſes pour mettre à
fin notre délicieux projet.
DU YAUSSET. Rien de plus ſimple.
Vous m'aviez inſtruit de l'heure à laquelle
Damon devoit fe rendre chez Céphiſe.
J'en ai, à mon tour, inſtruit Valfan ,
qui croyoit Céphiſe à la campagne. Vous
m'aviez informé que Damon devoit s'im
OCTOBRE. 1775 . 63
roduire chez elle par la porte du jardin.
J'en ai informé Valfan. Il prétend , dit-il,
faire ufage de la découverte. Aini , vous
voyez que Céphiſe , au lieu d'un ſimple
tête à-tête , aura chez elle un petit co.
mité.
DURVAL. Que je t'embraſſe , mon
cher! Tu es un homme charmant. Je
n'aurois pas mieux fait. On me l'avoit
toujours bien dit : tu fais plus que ta
gamme& ta tablature.
DU FAUSSET. Bon! je ne chante que
pour me faire écouter. On voit tant de
femmes qu'il faut prendre par les oreilles.
Tout le monde s'accorde à dire que
je fais les délices des ſoupers; mais fr
l'on ne dit rien de plus , c'eſt que je fais
me taire moi même .
DURVAL. (àpart) Le fat! (haut ) On
parle pourtant , mon cher Orphée , de
certain mari- cerbère , que tes change
purent adoucir.
DU FAUSSET. C'eſt un brutal .... Mais ,
enfin , le cerbère a été pris pour dupe.
DURVAL. Et cet Anglois fi fier , f
riche , & fi peu au fait de nos ufages,
qui te trouva à certaine heure dans un
lieu où il avoit la bonté de croire devoir
êue ſeul admis ; que fit- il ? que dit-il ?
64 MERCURE DE FRANCE.
&comment parvins tu à te tirer de ſes
mains ?
DU FAUSSET. Ma foi , j'ai tenu ferme ,
& tout s'eſt fort bien arrangé.
DURVAL. Tu me rappelles une choſe
fur laquelle je n'avois point aſſez réléchi
.
DU FAUSSET. Bon ! eſt ce qu'on réfléchit
? Mais de quoi s'agit- il ?
DURVAL. Damon & Valſan pourront
bien ſe comporter en rivaux ; & Damon
éſt frère de Lucile.
DU FAUSSET. Je fais bien que vous
avez des vues ſur Lucile; mais , ce que
je ne conçois pas, c'eſt que , voulant devenir
le gendre de M. d'Almont , vous
travailliez à le faire dépouiller de ſon
bien. Vous lui avez ſuſcité un procès qui
peut le ruiner. Avez vous la noble ambition
d'épouſer la vertu toute nue ?
DURVAL. Je conçois bien , moi , que
tout cela paſſe ton intelligence ; mais ne
fais-tu pas que Madame d'Almont eſt entichéede
Dorante? quelle veut lui faire
épouſer ſa fille? que le bon d'Almont
n'a point de volonté , pour peu que fa
femme en ait une? J'ai pris mes précautions;
j'ai ſuſcité à d'Almont un procès
qui entamera violemment ſa fortune ,
OCTOBRE . 1775 . 65
s'il vient à le perdre; & il le perdra, avec
les précautions que j'ai priſes .
DU FAUSSET. Tout cela m'étonne &
me déroute de plus en plus .
DURVAL. Pauvre eſprit ! ne vois tu
pas que ſi d'Almont eſt une fois ruiné ,
ſa femme ſera trop heureuſe que je
veuille bien encore devenir ſon gendre.
DU FAUSSET. Je commence à entrevoir...
Convenez pourtant que fi d'Almont
eſt une fois ruiné , ſa fille ne ſera
rien moins que riche.
DURVAL. Je ſerai alors le maître de
lui reſtituer ſa fortune. L'adverſaire de
d'Almont eſt un homme à moi , qui dépend
abſolument de moi, une machine
que je fais mouvoir.
DU FAUSSET. Ah ! je vois clair maintenant.
DURVAL. Il n'y a plus que l'affaire de
Damon &de Valſan qui m'inquiéte tant
foit peu.
DU FAUSSET. Que vous impotte ? on
ne faura pas ...
DURVAL. Tu as raiſon ... Je crains
pourtant d'avoir fait une étourderie....
Mais , quoi ? j'entends là-bas du bruit &
des injures.
DU FAUSSET. Ce n'eſt rien , ce n'eſt
66 MERCURE DE FRANCE .
rien. Ce font deux Beaux- Eſprits qui
converfent.
DURVAL. Eloignons- nous un peur.
Nous jouirons plus à notre aiſe de cene
ſcène amusante.
SCENE ΧΙ.
ARISTON , GRIBOUILLET.
(Durval & du Fauſſet ſont placés de manière
qu'ils ne peuvent être apperçus par
les deux Interlocuteurs),
ARISTON examinant une brochure. Ta
n'es qu'un fot , mon pauvre Gribouillet ;
&, malgré tous mes loins, tu ne feras
jamais autre chose.
GRIBOUILLET. Que voulez- vous que
j'y faſſe ? Je fais de mon mieux.
ARISTON. Tant pis!
GRIROUILLET. J'ai calqué mes idées
fur les vôtres.
ARISTON. Il ne falloit point calquer.
GRIBOUILLET. J'ai ſuivi nom par nom
votre lifte. J'ai donné à chaque Auteur le
rang que vous lui affignez.
ARISTON. C'eſt quelque choſe. Ce n'eſt
pas encore affez .
OCTOBRE. 1775 . 67
GRIBOUILLET. J'ai loué tous vos amis
&les miens , & vous- même.
:
ARISTON. Bien entendu !
GRIBOUILLET. J'ai fait plus; j'ai loué
quelques Auteurs que vous n'aimez pas ,
&le tout pour en humilier d'autres que
yous aimez encore moins.
ARISTON. Pas mal ! pas mal.
GRIBOUILLET. Oh! pour le coup , vous
allez admirer. C'eſt une découverte des
plus heureuſes dans l'art de vilipender
fon prochain. Et cette découverte ... elle
eſt à moi , à moi ſeul !
ARISTON. Voyons .
GRIBOUILLET. Ecoutez , & battez des
mains . S'agit- il d'un de ces Auteurs que
nous voulons noircir , & cet Anteur a til
fait quelque onvrage que le Public ait
accueilli , je ne dis pas un motde cet ou
vrage; je lui en attribue qu'il ne fonge
pas même à faire , & je juge mon iron.
me..
ARISTON. Mais on t'accuſera d'ignorance
ou de mauvaiſe foi.
GRIBOUILLET. Bagatelle! bagatelle!
ARISTON. Tu as raifon; & tout cela
feroit merveilleux , ſi l'ouvrage étoit
moins mauvais.
GRIBOUILLET , vivement. Hé bien !
faites mieux.
68 MERCURE DE FRANCE.
ARISTON. Mon lot n'eſt pas d'être
plaiſant. J'ai du génie , comme tout le
monde le fait; mais j'avoue franchement
que je n'ai point d'eſprir. Pour toi , pauvre
diable , tu n'as ni eſprit , ni génie .
GRIBOUILLET. Voilà un partage un
peu bruſqué. Vous vous appropriez , fans
façon , le génie , & vous ne me laiſſez
pas même l'eſprit. Croyez-moi , paſſezmoi
l'an , ſi vous voulez que je vous
paffe l'autre.
1 SCÉNE XII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , M. CALCUL .
t
M. CALCUL. Eh ! quoi , Meſſieurs ?
On diroit que vous vous querellez ?
GRIBOUILLET. Point du tout. Nous
cautions.
M. CALCUL. Ah ! oui ; vous parliez
littérature. C'eſt bien de cela dont nous
avons beſoin ! Vive les plans de mon
invention. En voici un qui enrichiroit
pour jamais l'Etat , ſans appauvrir perfonne.
ARISTON. Cela doit être curieux !
M. CALCUL. Je promets tout , pourvu
qu'on ne me chicane point ſur mes réfultats.
OCTOBRE . 1775. 69
ARISTON. Hé ! hé !
M. CALCUL. Je pars d'un principe
qu'on ne me diſputera point .
ARISTON. C'eſt ce qu'il faudra voir.
M. CALCUL. J'établis mes calculs fur
une baſe...
ARISTON l'interrompant & cherchant
dansses poches. Bon ! j'aurai oublié mon
élégie en proſe !
M. CALCUL. Je ſuppoſe que la France
renferme...
ARISTON. Bien des fots , & ce n'eſt
point une ſuppoſition . (à part) Il eſt inutile
que je cherche mon élégie ; ce bavard
maudit occupera toute la ſéance .
M. CALCUL. Oui , la France renferme
vingt huit à vingt-neuf millions d'habitans,
ARISTON. Combien de gens qui ne
vous liront pas !
M. CALCUL. Je n'en rabatterois pas
mêine le très - petit, petit nombre de
ceux qui vous lifent.
ARISTON. Apprenez , Monſeu du Calcul
, qu'on lit un Auteur qui fait pleurer ,
& qu'on rit d'un Fabricateur de projets
ſans même daigner le lite,
2
70 MERCURE DE FRANCE.
SCENE XIII .
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DURVAL &
DU FAUSSET , s'avançantfur lascène.
DURVAL. Courage ! Meſſieurs : l'action
s'engage.
ARISTON, Comment , Meſſieurs ? prétendie
qu'on ne me lit pas ?
GRIBOUILLET. On me lit bien , moi !
M. CALCUL. Cela me patoît moins
sûr que mes réſultats .
GRIBOUILLET. M. du Calcul , je vous
donnerai place dans mon Temple deMémoire.
M. CALCUL. C'eſt une excellente place
pour être oublié.
SCENE XIV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , M. D'ALMONT
, Madame D'ALMONT.
Mde D'ALMONT. Tout va à merveille.
Je ſuis enchantée de mon nouvean théâtre.
J'en ai moi-même été l'Architecte .
Et cette machine ! elle vaut les meillen.
res de l'Opéra. Voyez comme elle vient
OCTOBRE. 1775 . 71
d'enlever votre Procureur qui repréſen .
toit Vulcain ?
M. D'ALMONT. En vérite , Madame ,
il faut qu'ici tout obéille à vos fantasties ;
juſqu'à mon Procureur que vous métamorphofez
en Comédien .
Mde D'ALMONT. Il eſt charmant ! c'eſt
le Vulcain le plus laid que j'aie encore
vu.
M. D'ALMONT, Je crains fort que mon
procès ne ſe reſſente des diſtractions où
vous le jetez.
Mde D'ALMONT. Et vous , Meſſieurs
les Beaux- Efprits , êtes-vous prêts ? commencerez
vous bientôt ?
ARISTON. Madame , on ne me prend
jamais au dépourvu,
GRIBOUILLET , en lui offrant unepetite
brochure. Madame, daignez agréer l'hom
mage d'un petit eſſai , qui eſt en meme
temps mon coup d'eſſai .
Madame D'ALMONT , en parcouzanı la
brochure. Ah ! ... Le Temple de Mémoire...
Je vois que vous y réglez les rangs ;
mais ne faudroit il pas en avoir un foimême
pour bien aſſigner ceux des autres?
GRIBOUILLET . Madame , je n'ai guères
que quarante-cinq ans ; & , comme
72 MERCURE DE FRANCE.
le dit certain proverbe : en forgeant , on
devientforgeron.
Madame d'ALMONT. Pour forgeron ,
palle!
DURVAL. Madame , voici tout ee que
cela veutdire : M. Gribouillet a bâti une
petite chapelle & s'en eſt fait le Bédeau.
(Tandis que Durval parloit, un Laquais
a remis une lettre à M. d'Almont ) .
M. D'ALMONT , après avoir lu la lettre.
Je ſuis perdu !
Mde D'ALMONT. Comment donc ?
Monfieur.
DURVAL , avec unfeint empreſſement.
De quoi s'agit- il ?
M. D'ALMONT. On m'écrit que la
perte de mon procès eſt inévitable. Mon
Rapporteur l'a dit à la Comteſſe.
DURVAL. ( à part ) Je m'en doutois
bien.
Made D'ALMONT. Mais , Monfieur ,
pour perdre un procès , il faut des raifons....
M. D'ALMONT. Eh ! Mada ! On
m'écrit que c'eſt faute de raiſk is que je
vais le perdre. Je n'y conçois tien. Cette
dernière pièce.. , vous le ſavez , Durval ! ...
Elle eſt déciſive .
DURVAL.
OCTOBRE. 1775 . 73.
DURVAL. Très-décifive !
M. D'ALMONT . Eſt- il poſſible que mon,
Rapporteur paroiffe n'y faire aucune attention?
DURVAL . Rien n'eſt moins poſſible.
Vous verrez qu'il a diſſimulé avec la
Comtefle.
M. D'ALMONT. Ne pourriez- vous pas
les revoir?
DURVAL. Très- volontiers.
Mde D'ALMONT: Et notre comédie ?
Le Rapporteur attendra : mais notre
pièce ne peut attendre.
M. D'ALMONT. Au nom de Dieu !
Madame...
SCENE XV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , SUZETTE qui
arrive hors d'haleine .
SUZETTE . Au fecours ! au ſecours ! ...
M. Damon...
Mde ALMONT. Hé bien ? ... mon
fils! ...
ας
M. D'ALMONT. Que dis- tu ? ... Parle...
SUZETTE . Ah ! ... je ne puis parler ! ...
Votre fils ... eſt peut être mort à préſent.
Mde D'ALMONT. O ciel ! ... ah ! que
I. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
je ſuis malheureuſe ! ... Qu ett-il ? ... parle
donc!
SUZETTE . Il eſt allé ſe battre ...
M. D'ALMONT. Tout m'accable à la
fois!
Mde D'ALMONT. Mène moi ... mènemoi
où eſt mon fils ! ...
M. D'ALMONT. Dis-moi donc où je
puis le trouver !
SUZETTE , toujours à demi évanouie.
Il n'eſt pas loin. Dubois l'a apperçu qui
marchoit fort vite avec un autre. Ils ſe
menaçoient des yeux ... Ils ont mis l'épée
à la main , & il eſt accouru pour me le
dire.
M. D'ALMONT. Où eſt Dubois ? qu'il
me conduiſe ...
Mde D'ALMONT. Je me meurs ! je ne
puis me foutenir ! mais qu'on me porte ,
qu'on me traîne vers eux .
DURVAL. Je cours les ſéparer.
DU FAUSSET. Et moi auſſi. ( Ilsfortent
tous deux fort vite) .
ARISTON. Demeurez , Madame. Nous
allons...
Mde D'ALMONT. Ah ! l'on ne remplace
point une mère.
OCTOBRE. 1775 . 75
SCENE XVI.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , excepté Durval
& du Fauffet. LUCILE fondante en
larmes.
Mde D'ALMONT. Viens , ma fille!
aide-moi à chercher , à ſecourir... Hélas !
il n'eſt peut être plus temps !
LUCILE. Ah ! Dieu !
M.CALCUL. Madame , toutbien comp.
té , deux habiles eſcrimeurs peuvent...
M. D'ALMONT. Maudie calculateur ! ..
mais où courir , & de quel côté tourner ?
SCENE XVII .
LES ACTEURS PRÉCÉDENS , DORANTE.
DORANTE. Raſſurez -vous , Madante.
Votre fils eſt hors de tout danger ,&
cette affaire n'aura aucune fuite .
M. D'ALMONT. Eh! où eſt mon fils ? ...
Que fait- il?
:
DORANTE. Il eſt occupé à donner
quelques ſoins à Valfan , qui eſt légèrement
bleffé. J'ai eu le bonheur d'arriver
à temps pour interrompre un combat qui
devenoit furieux.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Mde D'ALMONT. Que ne vous dois -je
pas , mon cher Dorante !
M. D'ALMONT , embraſſant Dorante.
Non , Monfieur , vous n'êtes point de
ces hommes que l'on peut hair. Puiffe
mon amitié vous dédommager des effets
d'une injuſte prévention.
DORANTE . Elle me ſera bien précieuſe
cette amitié; je l'ai trop defirée pour ne
pas fentir tout ce qu'elle vaur.
M. D'ALMONT. Mais , qui a pu attirer
à mon fils cette cruelle affaire ?
DORANTE. Les tracaſſeries d'un perfide,
qui s'eſt joué de ſa confiance & de
lavôtre.
M. D'ALMONT. Qui ? ... feroit- ce...
DORANTE. J'eſpérois le trouver encore
avec vous ... mais , vous le connoîtrez
bientôt. Quoi qu'il en ſoit , les deux rivaux
ſont réconciliés. Un mot d'explication
a fuffi . Ils ne comptent plus avoir
d'autre ennemi que le traître qui les
avoinarmés l'un contre l'autre.
M. D'ALMONT. Eh! quel eſt- il donc ?
quel eſt- il ?
DORANTI. Ce n'eſt pas tout , Monſieur;
votre procès étoit perdu ſans reffource
, votre fortune entièrement renverſée
,fi le hafard ne m'eût fait décou-
;
OCTOBRE . 1775 . 77
vrir , depuis quelques jours , qu'on vous
trahiffloit. Votre adverſaire n'eſt que le
prête-nom d'un adverfaire plus dangereux.
C'eſt lui qui le fait mouvoir ; c'eſt
à lui qu'il a remis le papier dont la fouftraction
entraînoit votre ruine.
M. D'ALMONT. Ah ! me voilà trop
inſtruit ! c'eſt Durval !
DORANTE. J'aurois rougi de prononcer
ſon nom ; mais il n'eſt plus à craindre
pour vous . J'ai moi- même quelque afcendant
ſur l'homme qu'il faifoit mouvoir.
Il m'a révélé une partie de l'intrigue
& m'a laiſſé entrevoir le reſte . Jel'ai
ému , & peut- être intimidé. Enfin , il m'a
remis cet acte eſſentiel . Il renonce à ſes
prétentions , &s'en rapporte entièrement
à vous ſur quelques points de diſcuſſion
qu'il croit juſtes. Par là , vous devenez
le juge de votre adverſaire même. Il ne
me reſte plus qu'à vous réitérer mesinf.
tances...
M. D'ALMONT. Moi , Monfieur ? que
je vous dépouille de votre fortune quand
vous me conſervez la mienne ? quand
vous me conſervez juſqu'à mon fils ? que
ne puis je au contraire l'affermir & l'accroître!
DORANTE. Elle me ſuffit , Monfieur ;
1
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
mais fi mon bonheur vous intéreſſe , vous
avez de quoi mettre le comble à mes
voeux.
M. D'ALMONT. J'y confens ; & maintenant
que vous avez le ſuffrage du père ,
je ne ſuis pas inquiet pour vous de celui
de la mère &de la fille.
Mde D'ALMONT. Le mien lui eſt aſſu.
ré depuis long temps .
M. D'ALMONT. Tu ne dis rien , Lucile?
DORANTE. Il ne me manque plus que
votre aveu ,
LUCILE enfouriant. Rien ne vous manque,
Monfieur , depuis que mon père
vous a donné le ſien.
DORANTE. Que je fuis heureux !
GRIBOUILLET. Je vais préparer un
épithalame.
ARISTON. Que j'ai de regret de ne
pouvoir être que pathétique !
M. CALCUL. Raſſurez vous. Je lirai
mon plan de réforme. Il fera les plaiſirs
dela fête.
Mde D'ALMONT. Vous oubliez ma comédie
, je penſe ? (à Ariston & à Gribouillet
) Vous , Meſſieurs , vous ferez les
rôles que Durval & du Fauflet devoient
faire . ( à M. Calcul) Vous,M. Calcul ,
OCTOBRE. 1775 . 79
Py en joindrai un qui pourra vous convenir.
(On apporte une lettre à M. d'Almont ) .
M. D'ALMONT. Qu'y at il encore de
nouveau ? .. Mais quoi? je reconnois la
main de ce malheureux Durval... Voyons
ce qu'il oſe m'écrire .
( Il lit à haute voix ) ..
«Vous ne me pardonnerez rien ,
» Monfieur ; je te ſens , &je l'approuve.
> Daignez ſeulement regarder ce qui s'eſt
>> paflé comme l'effet d'une étourderie
>>qui hafarde , & non comme celui d'une
>>perfidie qui combine. Je pars à l'inſtant
» même pour voyager ,& je préſume que
>> mon voyage ſera long » .
(Après avoir lu ).
Puiffent tous ceux qui penſent & qui
agiffent comme lui , prendre , avec lui ,
la poſte , & s'établir , à demeure , aux
Terres Auſtrales ! Mais , au moins , m'en
voilà débarraſſé. Il faut pourtant bien
s'attendre encore à quelques tracaſſeries ;
(il regarde en fouriantfafemme&fafille)
les avantages traînent à leur fuite les in-
Div
30 MERCURE DE FRANCE.
convéniens ; & , comme l'a dit fort fagement
certain proverbe : Qui terre a ,
guerre a.
ParM. de la Dixmeris.
INSCRIPTIONS pour mettre au bas des
Portraits des Princes & Princeſſes de la
Famille Royale , expoſés au Salon 1775.
Pourle Roi LOUIS XVI, furnomme
Auguſte.
Le François le bénit & l'Etranger l'admire;
Lebien de ſes Sujets eſt ſa ſuprême loi:
Si l'Univers entier n'étoit qu'un ſeul Empire ,
Auguſte , par l'amour , en ſeroit nomméRoi.
Pour LA REINE.
LeCiel qui la forma pour le plus grand desTrônes,
Lui fit préſent d'un coeur digne de nos tributs :
Et la plus belle des couronnes
Eſt encore au-deſſous de ſes rares vertus,
OCTOBRE. 1775. 8
Pour Monseigneur le COMTE DE
PROVENCE.
Voici de la candeur la plus fidele image ;
Onvoit dans tous ces traits reſpirer la bonté :
Si l'encens , des mortels devenoit le partage ,
Provence au rang des Dieux ſeroit bientôt monté.
Pour Madame la ComTESSE DE
PROVENCE .
La nobleſſe en ſon air eſt peinte trait pour trait :
O vous qui chériſſez la ſenſible Provence ,
Approchez , & mettez , au bas de ſon portrait;
C'eſt celui de la Bienfaiſance.
PourMonseigneur le COMTE D'ARTOIS.
Lebeau ſang des Bourbons pétille dans les yeux ,
Ils peignent ſa douceur & son mâle courage:
Le talent d'enchaîner les coeurs ſur ſon paflage
Eſt le premier des dons qu'il a reçus des Cicux.
Dv
$2 MERCURE DE FRANCE.
PourMadamela COMTESSE D'ARTOIS .
L'aimable Reine de Cythere ,
De ſes plus doux tréſors ſe plut à la parer :
Mais , ſans eux , ſon eſprit , ſon coeur tendre &
fincere ,
Auroient ſuffi pour la faire adorer.
Par M. T. Rouffſeau , Secrétaire de M.
lePrésident de la Briffe , Abonné au
Mercure.
SUR la beauté de la récolte de cette année.
TAND ANDIS que nous voyons Louis , par ſes bienfaits
,
Se montrer le garant du bonheur de la France ,
Le Ciel , fécondant nos guérêts ,
Semble y verſer la joie & l'abondance.
Nous pourrons donc enfin ouvrir à l'eſpérance
Nos coeurs , trompés long-tems dans leurs ftériles
voeux ;
Et leCiel & Louis , pour faire des heureux ,
Sont aujourd'hui d'intelligence.
Par M. Imbert , de Clermont Ferrand,
OCTOBRE. 1775 . 83
VERS AM. LE GROS.
POOUuRrravoir ſonEpouſe ,Orphée, aux ſombres
bords ,
Fit entendre ſa voix. A ſes divins accords ,
L'Enfer s'entr'ouvre : on lui rend Euridice.
Qu'il joüit peu de ces moments ſi doux !
Cette faveur fitbientôt ſon ſupplice.
Il la perd pour jamais ; le Tartare jaloux
Ne s'ouvre plus à ſa douce harmonie :
Mais , s'il eût chanté comme vous ,
Deux fois il eût rendu ſon Epouſe à la vie.
...... deNifmes.
A UNE PRUDE.
QUAND UAND ta cruauté , chaquejour,
Me fait un crime de l'Amour ,
Je ris de l'humeur qui t'anime ;
Car pourrois- tu me faire voir ,
Qu'il ſoit beaucoup plus légitime ,
D'endonnerque d'en recevoir ?
ParM.D. L. P.
Dvj
84
MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMME.
Pour vouloir trop être , Lycas ,
Plat ſinge d'un ſot Petit- Maître ,
Eſt toujours tout ce qu'il n'eſt pas ,
Et jamais ce qu'il pourroit être,
Parlemême.
A
***
L'aveu de ton inſuffilance ,
Damis , pourra tourner à bien ;
Car le comblede l'ignorance ,
C'eſt d'ignorer qu'on ne fait riens
Par le même.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt les deux Souliers ;
celui de la ſeconde eſt Vent ; celui de
la troiſième eſt Cire d'Espagne. Le mot
du premier Logogryphe eſt Biſe , où ſe
:
OCTOBRE. 1775. 85
trouvent bis , fi & Bei ; celui du ſecond
eſt Poiſſon , où l'on trouve poiſſond'Avril
& poison.
DANS
ÉNIGME.
Ans ce fiecle , où tout eſt vapeur ,
Je devrois bien être de mode ;
Pourquoi faut- il que mon odeur
Me rende par fois incommode ?
J'aime fi fort à m'attacher !
Je ſuis preſque toujours viſible;
Mais , quoiqu'épaiſſe , me toucher
Eſt vraiment la choſe impoſſible :
Jouet des plus légers Zéphirs .
Je ſuis l'emblême des Plaiſirs ;
Aces traits tu dois me connoître ,
Je ne puis me déſigner mieux ;
Hélas ! en ce moment , peut- être ,
Lecteur, je te creve les yeux.
Par M. Houllier de SaintRemy ,
àSezanne,
!
86 MERCURE DE FRANCE.
QUE
AUTRE.
UE chez toi , ſouvent ſans pitié ,
Tu viennes me fouler au pié ;
Je ne m'en plains point , c'eſt la mode ,
Etſon empire eſt rigoureux ;
Je conviens même , ſi tu veux ,
Que je ne ſuis pas fort commode :
Mais , beau ſexe , que pour m'avoir
Tu falles du matin au ſoir ,
Chez les Grands , humble reverence;
Voilà... voilà l'inconféquence .
Par leméme:
AUTRE.
Je naquis pour un double uſage
Etmadouble figure a le même viſage ;
Mais leurs faits ſont bien différens .
Tantôt , je fuis un meuble en hiver néceſſaire :
Lorſqu'àmon ennemi , dont je fais les tourmens ,
On me fait déclarer la guerre ,
Il faut voir comme je m'y prends !
Quoique ferré comme une mule ,
OCTOBRE. 1775 . 87
Dansle fortdu combat moi-même je recule -
Par la raiſon ſouvent que mon maître a de fuir :
Mais c'eſt le comble de ma gloire ;
Car , fi je fuis , alors j'ai toute la victoire ,
Et fuis , dès qu'il le faut , tout prêt à revenir.
Tantôt.... mais pour le coup je ſuis un téméraire
,
J'attaque en un fougueux tranſport ,
Etſouvent fans raiſon , tel ou tel adverſaire,
A qui je fais un mauvais fort.
Ainfi crains de m'avoir , & n'ole jamais faire
Undonde moi , Lecteur ; il peut cauſer la mort.
ParM. delaVentelejeune , Peintre à Vire.
LOGOGRYPHE
DEBEOBOUUTTje fais le diableàquatre
Dans les bois , au milieu des monts ,
Etjuſques au fond des vallons :
Que de têtes , Lecteur , ſouvent j'y fais abattre !
Mais ne vas pas me renverſer :
Car a tu me frappais , je pourrais te blefler.
Parlemême,
88 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
J■ ſuis le porte clefdesVilles qu'on aſſiege ,
J'aide , avec mes cinq pieds , à forcer un remparts
De ces mêmes cinq pieds , ſi vous changez le fiége,
Je vous offre en muſique une des clefs de l'art.
ParM. D. V. A.M.DR. D. N.
AUTRE.
COMMENT, mon cher Lecteur , t'exprimer qui
je ſuis?
Quelquefois , en cauſant , tu m'as pu donner l'être:
Tu dis vert , on ditjaune , on ſe trompe& tu ris ;
Aces traits- là peux- tu me reconnoître ?
Pas encor ; mais , vraiment , tant- pis ;
Puiſqu'il faut nettement qu'a toi je me préſente ,
Mets conc une voyelle entre deux animaux ,
Qui tous deux ont la voix bruïante ,
Ettu verras quije ſuis en trois mots.
ParM. le Clerc de la Mothe , Chev. da
St Louis.
OCTOBRE . 1775 .
لو
PETRARQUE dans le Tombeau de la
belle LAURE .
Parodiede la Romance del'Amitiéà l'épreuve,
deM. Grétry.
QUEL fuppli- ce j'en- du- re ! .. Je
vois , Je vois fous cet- te
voûte obſcu- re , Tout ce que la natu-
re Fit jamais de plus
beau. Ombre chère & plain- ti- ve !
१० MERCURE DE FRANCE.
Tout veut que je te fui- ve ,
Juſqu'à l'in-ferna- le ri- - ve ; Et
que men feu fur- vi- ve Aux
cen- dres du tom- beau ! Aux
cendres du tom- beau.
Oui , mes accens funèbres
Des temps perceront les ténèbres ;
Et je rendrai célèbres
Nos conſtantes amours .
Laure ! ma chère Laure !

OCTOBRE. 1775 . 91
Toi , que mon coeur implore;
Oui , du Couchant à l'Aurore ,
Ce beau nom que j'adore
Retentira toujoursa
Cette pâle lumière .
Amour , eſt l'aſtre qui m'éclaire
Dans la ſombre carrière
Où va finir mon fort.
Parque , ô Parque cruelle !
Rend ma douleur mortelle ;
Viens joindre un Amant fidele
Acelle qui l'appelle
Dans le ſeinde la mort !
Par M. D. L. P.
92 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lemauvais Négociant , Comédie en trois
actes en vers ; brochure in-8°. prix 1
liv. 10 f. AParis , chez Monory , Lib.
rue de la Comédie Françoife .
CLBON, le principal perſonnage de
ce Drame , n'eſt point un Négociant ſans
lumières ou qui ſpécule mal , mais un
homme avide de gain ,& peu fcrupuleux
fur les moyens de faire fortune. Ainſi le
titre de Négociant fripon ou de mauvaiſe
foi , conviendroit mieux à ce Drame
que celui de mauvais Négociant. Ce
Cléon , accoutumé à calculer les bénéfi -
ces , ne voit dans le mariage qu'il ſe
propoſe de faire avec Julie , fille trèsriche
, & nièce d'un certain Chryfologue ,
quan moyen de plus d'augmenter ſa tortune
; mais cette Julie a donné ſon coeur
au Chevalier de Kerlon. Cléon , pour
parvenir à ſes fins , captive l'amitié de
Chryfologue , oncle de Julie. Cet homme
nous eſt ici repréſenté comme le
Grec de Juvenal , voulant ſe mêler de
ſciences , de littérature , de poësie , des
OCTOBRE. 1775. 93
beaux arts , & ne ſe connoiſſant à rien :
d'où vient , lui dit ſagement un de ſes
amis , que non content du fade perſonnage
,
,
Soitdit ſans offenſer , de rabacheur de vers ,
Vous vous jetez encor dans vingt autres travers ?
Prétendez- vous , du ſiècle adoptant la manie
Faire de votre tête une Encyclopédie?
Par quelle autre raiſon , debout avant le jour ,
Ouvrir , monter , deſcendre , & prendre tour-àtour
Archet , compas , pinceau , plume , ciſeau , navette?
Mon vieux Concitoyen , quelle ardeur indiſcrette!
Répondez ; entre-nous , croyez-vous donc pouvoir
Embraſſer d'un coup-d'oeil la ſphère du ſavoir ?
Je vois queje vous parle une langue étrangère.
Parmi tout ce concours , cet amas mercénaire
Degensde tout état , quichez vous introduits
Al'heure de dîner ſont toujours vos amis ,
D'expoler le miroir aucun n'a le courage.
Moi ,je vous aime trop pour vous voir davantage
Lejouetdes écarts d'un tel aveuglement .
Croyez moi , mon ami , ſuivez tout ſimplement
Le voeu de la nature. Un bien conſidérable ,
Laſanté, du repos, un caractère aimable,
94 MERCURE DE FRANCE.
Voila qui doit ſuffire à votre ambition .
Hé ! n'eſt- il donc d'heureux que Voltaire ou Neuton
?
Chryfologue , comme tous les gens de
cette eſpèce , ſe laiſſe duper par ceux qui
s'abaiſſent à louer ſes prétendues connoiſſances.
Le Négociant , qui connoît
fon foible , vante beaucoup ſon génie
propre aux ſpéculations , lui emprunte
de l'argent dont il ſe ſert pour faire un
commerce illicite , & captive enfin fi
bien la confiance de Chryfologue , que
ce vieillard lui deſtine ſa nièce , déjà promiſe
au Chevalier de Kerlon . Ce Chevalier
arrive de l'Amérique , où demeure
le père de Julie , dont il apporte le conſentement
pour fon mariage. Cléon , qui
a ſes vues , perfuade à cet Anant qu'avantde
ſe préſenter devant Chtyſologue ,
il eſt néceſſaire de prévenir l'eſprit bizarce
& chagrin du vieillard , de lui
montrer enfin l'écrit du père de Julie.
Kerlon remet cet écrit à celui qu'il regarde
comme l'ami & l'aſſocié de Chryfologue.
Cléon s'en fert pour faire croire .
à Julie que fon Amant inconſtant renonce
à tous les droits qu'il avoit fur elle.
Dans ce même temps le Chevalier reçoit
OCTOBRE. 1775 . 95
une lettre de ſon Colonel , qui lui man.
de que les Anglois ſe diſpoſent à faire
une defcente ſur les côtes de Bretagne.
Il part fans prendre congé de ſa Maîtrelle
, pour s'épargner des chagrins , &
parce qu'il eſpère que cette abſence ne
ſera point longue. Cléon ſe ſaiſit encore
de la circonſtance de cette abſence pour
achever de perdre cet Amant. Cependant
comme les ennemis ſe préſentent en
grand nombre pour faire une deſcente ,
tous les Bretons en état de porter les
armes , & Cléon , comme les autres , font
appelés pour s'oppoſer à cette deſcente ;
mais Cléon n'eſt rien moins que brave ,
& malgré l'aveu de Julie , qui lui déclare
qu'elle ne conſentira jamais à lui
voir remplacer le Chevalier , s'il ne ſe
joint aux combattans , il ne peut ſe réfoudre
à partir. Chryfologue , qui pusède
tous les fecrets imaginables , lui en
donne un pour le raffurer. Autrefois ,
dit- il ,
J'ai lu dansje ne ſais quel Auteurd'ungrand poids,
Qu'un Guerrier prudemment , dans un cas tout
ſemblable,
Avoit mis en uſage une ruſe admirable :
Il portoit à la main un fort morceau d'aimant;
96 MERCURE DE FRANCE.
Vous ſavez fur le fer l'effet de cet agent.
Or , voici tout fon art : l'eanemi tiroit , zeſte ,
Notre homme promptement vous faifoit ce ſeul
gefte,
Les balles s'écartoient , le coup étoit paré ,
Et l'action finit ſans qu'il tût effleuré.
Ce ſecret puiſé dans Rabelais , qui eſt
P'Auteur de poids ici cité , ne raffure
point Cléon . Il prend le parti de ſe cacher
pendant le combat , & de reparoître
avec les vainqueurs ; mais cette poltronnerie
, comme on s'y attend bien , lui
réullit mal ; il eft reconnu pour ce qu'il
eft , pour un lâche & un fripon. Le Chevalier
de Kerlon , précédé par la renommée
, qui publie ſon courage & fa bravoure
, ſe préſente devant Julie. Cette
Anante , au comble de ſes voeux de retrouver
le Chevalier fidèle aux loix de
l'honneur & de l'amour , lui fait don de
ſa main. Chryfologue ſe retire un peu
confus d'avoir été quelque temps la
dupe de celui qu'il regardoit comme fon
ami. Il dit qu'il renonce déſormais à
recevoir chez lui des Négocians, & ce
trait achève de caractériſer ce perſonnage
qui a une très-mauvaiſe tête , & ne fait
jamais
OCTOBRE. 1775 . 97
jamais ſe renfermer dans les bornes que
dicête la prudence.
Cette petite Comédie eſt un ſimple
eſſai , qui annonce cependant un talent
qui n'a beſoin que d'être exercé pour
réuffir.
Dictionnaire de la Nobleſſe , contenant
les généalogies , l'hiſtoire & la chronologie
des Familles nobles de France ,
l'explication de leurs armes , & l'état
des grandes Terres du Royaume aujourd'hui
poſlédées à titre de Principautés
, Duchés , Marquiſats , Comtés,
Vicomtés , Baronnies , &c. par créations
, héritages , alliances , donations ,
fubftitutions, mutations , achats ou
autrement. On a joint à ce Dictionnaire
le Tableau Généalogique , Hiftorique
, des Maiſons Souveraines d
l'Europe , & une notice des Familles
étrangères,les plus anciennes, les paus
nobles& les plus illuftres.Par M. de la
Chenaye. Desbois. Seconde Édition.
Tome IX. A Paris , chez Antoine Boudet
, Libraire Imprimeur du Roi , rue
Saint Jacques. 1775. Avec Approba- ✓
171.
tion , & Privilége du Roi.
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
Ce neuvième Volume duDictionnai
de la Nobleſſe , qui commence à LIA
finit à ME exclufivement, étoit pro
pour le courant de Janvier , & n'a ét
retardé que d'un mois. On y trouvera
comme dans les précédens , les Généa 10
gies des grandes Maiſons connues ; plzſieurs
auſſi d'ancienne race , nobles de
nom & d'armes , qui n'ont point encore
paru , redigées ſur les titres originaux
communiqués & vérifiés ; d'autres , moins
anciennes , dont la date de l'anobliſſement
eſt connue ; quelques notices ſur urz
grand nombre de Familles qui n'ont rien
envoyé , & dont il eſt parlé dans les différens
Armoriaux des Provinces; enfin
la ſuite de l'hiſtorique de toutes les terres
titrées .
2
Ledixième Volume , qui eſt ſous prefſe,
contiendra le reſte de la lettre M, & ,
je penſe , les lettres N& O. C'eſt à ceux
qui ont des Mémoires fur ces lettres , à les
engoyerfrancs deport , ſoit au Libraire ,
foit àl'Auteur ; & fi les titres originaux
font communiqués , on en fera mention,
comme il a été fait dans ce volume & les
précédens.Oncompre enfin que les Tom.
XI , XII , XIII , & XIV , completteront
tout l'Alphabet,
OCTOBRE. 1775 .
وو
A LesSouſcriptents , à qui il manque des
Volumes juſqu'au neuvième , ſont priés
edede les faire retirer aux conditions de la
Soufcription. Elle eſt toujours ouverte,
fur le piedde 12 livres 12 fols par Volume
, relié en carton, chez Boudet, Libraire
Imprimeur , rue Saint Jacques. On
n'admetpointà ſouſcrire pour un ou quel.
quesVolumes ſeulement , mais pour tout
l'Ouvrage.
e
Prospectus des Sermons du P. Charles de
Neuville , dédiés auRoi,
Il paroît inutile ,diſentlesEditeurs ,de
faire ici l'éloge d'un Prédicateur auſſi con.
nu: ila eu la plus grande célébrité ; c'étoit
preſque une mode de le ſuivre , mais ce
n'enétoitpastoujoursune d'applaudir à fon
talent ; & dans le concours qu'il attiroit
ſes ſermons , il y avoit des critique
comme des admirateurs.
Le Public va être en état , plus que ja
mais , de l'apprécier , &de lui affigner le
rang qu'il doit occuper parmi lesOrateurs
chrétiens.
Ce recueil de Sermons , en huit volu
Eij
roo MERCURE DE FRANCE.
mes , comprendra un Avent , un Carê
des Myſtères , des Panégyriques.
On commencera à imprimer dès q
y aura un nombre ſuffiſant de ſouſcr
tions pour fournir à la dépenſe d'u
entrepriſe de cette nature.
Le format fera in- 12. fur beau papi
d'Angoulême .
On ne recevra des ſouſcriptions qu
Paris , chez Mérigot jeune , Libraire
quai des Auguſtins au coin de la ru
Pavée.
e
On les recevra pour Paris juſqu'au 1
Octobre , & pour la Province & le Pays
étranger juſqu'au 1er Novembre de cette
année 1775 .
Le prix de chaque volume en feuilles
ſera de 2 liv. s ſ. pour les Souſcripteurs ,
& de 3 liv. pour ceux qui n'auront pas
foufcrit.
On donnera en ſouſcrivant 12 liv . &
en recevant les huit volumes à la fois ,
on donnera 6 liv .
Ils paroîtront vers le milieu de l'année
prochaine , & même pour Pâques , ſi les
Souſcriptions donnent la facilité de commencer
promptement..
CE. OCTOBRE . 1775. JOI
Cateus Economies Royales de Sully , nouv.
édition , par M. l'Abbé Baudeau ;
Contenant le texte original , avec des
difcours préliminaires à chaque volume
; des ſommaires généraux à tous les
chapitres , & des ſommaires particuliers
aux numéros de ces mêmes chapitres ; des
differtations & des notes critiques , hiftoriques
& politiques ; des tables particulières&
une table générale.
Douze volumes in-8°. propoſés par
ſouſcription aux conditions ſuivantes :
De payer , en ſouſcrivant , 12 liv. ; en .
- retirant chaque vol . 1 1. 10 f.
Au total , 30 liv. par exemplaire en
feuilles , pour les Souſcripteurs .
Le prix pour les autres ſera de 4 1. par
volume ou 48 liv, par exemplaire , auſſi
en feuilles.
Le premier volume paroîtra au mois
de Novembre 1775 .
N. B. Les Mémoires de Sully , quơn
a imprimés dans les derniers temps , ne
ſont point le vrai texte original des
Economies Royales .
Les Lyriques facrés ; in- 12. prix 45 f.
rel . AOrléans , chez Couret de Ville-
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
neuve fils , Libr.; & à Paris , chez
Saillant & Nyon , rue St Jean-de Beau
vais ; Vincent , rue des Mathurins;
Delalain , rue de la Comédie Françoiſe
, & Ruault , rue dela Harpe .
L'Editeur s'eſt proposé de réunir dans
un petit volume les plus beaux monumens
de la poëfie lyrique ſacrée , les cantiques
de l'immortel Racine , les choeurs
d'Esther & d'Athalie , les odes les plus
fublimes de Rouſſeau , quelques unesde
Racine le fils , une de Malherbe , & les
plus belles de MM. le Franc ,de Reyrac
&de Bologne. Ce recueil fait honneur à
la fois à la Religion & à la Littérature ;
il peut être mis au nombre des livres
claſſiques; il paroît deſtiné particulièrement
à infpirer aux jeunes gens le goût
de la piété & de la poéſie. Nous citerons
Vette belle ode de M. l'Abbé de Reyrac,
tisée du Pſeaume C.
Portrait d'un Roijufte & religieux.
Au comble des honneurs du ſouverain pouvoir ,
Sur le Trône où ta main daigna me faire afleoir ,
C'eſt toi ſeul, ômon Dieu, que je ſers & que j'aimet
J'aimistout mon eſpoir en ton nomglorieux.
:
OCTOBRE. 1775 . 103
Desgrandeurs l'appât dangereux ,
L'imagedes plaifits , l'éclat du diademe .
Detoi , de ta bonté fupreme ,
Jamais , Dieu tour puiſſant , n'ont détourné mes
yeux.
Dans ta juſtice& ta ſcience
J'ai trouvé le repos du coeur,
Etje n'ai vude vrai bonheur
Que dans l'amour de l'innocence.
C'eſt ellequi rend l'homme heureux;
Toujours pure , toujours aimable ,
Desjours les plus délicieux
Elleest la ſource inépuiſable.
De lâches publicains , de bas adulateurs ,
De la raiſon des Rois avides corrupteurs ,
Onteflayé, mon Dieu , de graver dans mon ame
Le mépris de ton peuple &de la vérité.
Deces monſtres d'iniquité
J'ai percé les détours , j'ai dévoilé la trame;
Er,dansle zèle qui m'enflamme ,
J'ai puni leurorgueil&leur impiété.
Sous mes yeux une langue obſcène
N'oſe inſulter à la pudeur ;
It monfront n'offre au vil flatteur
Quede l'horreur&de lahaine.
----
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Je ne peux voir qu'avec effroi
La médiſance & l'injuftice ;
L'impoſteur pâlit devant moi ,
Et mon mépris fait ſon ſupplice.
Hélas ' à quels malheurs ſont expoſés les Rois !
Que d'ennemis ſans nombre à combattre àla fois !
D'exéciables flatteurs , ardens à les ſéduire ,
S'emparent de leur coeur , corrompent les penchans.
Eſclaves de mille brigands ,
Ilsjettent dans leurs mains les rênes de l'Empire ;
Ales pervertir tout conſpire ,
Misérables roſeaux , jouets de tous les vents.
Ah! que ta clémence infinie
Eloigne de moi ces malheurs ,
Seigneur; & que toute ma vie
Soit l'éloge de tes faveurs !
Qu'il t'aime toujours, qu'il te craigne
CeRoi , ſelon tes ſentimens!
" Dieu ! qu'aimé des bons , ſon règne
Ne ſoit en horreur qu'aux méchans.
Les Devoirs du Prince réduits à un ſeul
principe , ou discours ſur la Juſtice ;
dédié au Roi ; volume in-8 ° . A Verſailles
, de l'Imprimerie du Roi , déOCTOBRE.
1775 . 105.
partement des Affaires Etrangères ; &
à Paris , chez Moutard , Libr. rue du
Hurepoix.
On ne peut pas concevoir un plan
d'inſtruction plus utile à un Prince , que
de faire fortir de l'Hiſtoire même les leçons
de morale , de politique & de droit
public qu'on lui deſtine. Il y a longtemps
qu'on l'a dit, que ce n'étoient pas
des ſyſtèmes , mais des faits , qui formoient
la véritable conſtitution desErats;
&que ce n'étoit que dans l'hiſtoire des
Nations que l'on pouvoit appercevoir les
cauſes des loix primitives , auxquelles
elles ſe ſont ſoumiſes : auſſi ne convientil
guère qu'à ceux qui ont approfondi
notre hiſtoire avec un eſprit de critique
& fur- tout d'impartialité , de nous donner
des leçons ſur le droit public.
:
Rien de plus digne d'un Citoyen éclairé
& ami de ſa Patrie , que de puiſer
dans l'hiſtoire , & de rendre ſenſible
cette vérité précieuſe aux Princes , que
le gouvernement ne peut jamais être arbitraire
, parce qu'il eſt eſſentiellement
aſſujetti aux loix que les hommes n'ont
point faites ; que toute puiſſance , quel
que ſoit l'agent qui l'exerce , a , dans ſa
Εν
106 MERCURE DE FRANCE.
nature &dans ſa deſtination , ſes bornes
& fa règle ; & qu'il eſt auſſi impoſſible à
l'homine de ſe ſouftraire à l'empire de
l'ordre moral , qu'il lui eft impofliblede
s'affranchir de l'ordre phyſique.
En effet , l'ordre phyſique est néceffairement
invariable. Nulle créature
ne peut l'enfreindre. L'harmonie que
Dieu a miſe dans la Nature , pour diriger
tous les effets que le mouvement
doit produire , ne peut être dérangée ,
interrompue ou ſuſpendue que par lui
feul.
L'ordre moral oppofe beaucoup plus
de force aux coups par leſquels on voudroit
l'anéantir. Il ne cède pas même à
la cauſe qui l'a produit. Le premier de
ces ordres eſt l'enſemble des êtres vifibles
,dont l'adorable harmonie nous impoſe
le tribut d'un hommage continuel :
mais ces êtres viſibles peuvent rentrer
dans le néant à la feule voix de l'Etre
Suprême , qui les en a tirés. Le ſecond
au contraire , eſt l'empire abſolu& éternel
de la justice, qui n'eſt pas plus defructible
que l'Erre Suprême , dans le
fein duquel elle eſt aſſiſe comme ſur fon
vrai trône. L'ordre , conſidéré ſous ce
dernier rapport , a précédé la formation
OCTOBRE. 1775 . 107
des ſociétés; ſon origine& fa durée font
érernelles. Les idées immuables & la volonté
de la cauſe univerſelle en font
lunique ſource. Les Souverains , comme
le moindre de leurs Sujets , ſont également
ſoumis à cette juſtice univerſelle ,
antérieure à tous les ſiècles & à l'établifſement
de toutes les Républiques. L'hiſtoire
générale de l'Univers ſuffit ſeule
pour démontrer l'empire de eette juſtice
qui s'étend ſur tous les hommes , ſans
distinction de climat.
L'Auteur de l'Ouvrage que nous annonçons
a cherché, fur tout dans les Faftesde
l'Empire des François , les preuves
les plus ſenſibles de la néceſſité & de
l'immutabilité de cette juſtice , ſans laquelle
les Chefs des ſociétés ne peuvent
remplir aucune des obligations qui leur
font eſſentielles ; & ce font ces obliga.
tions , elles-mêmes qui font le principe
des engagemens des Sujets. Si le Roi eft
obligé , dit cet Auteur , de nous défendre
contre notre propre licence , nous devons
lui fournir les armes dont il ſe ſert
pour la combattre , les liens qu'il emploie
pour l'enchaîner ; & , dans cette
communication mutuelle de bienfaits &
de ſervices , de protection & de ſecours ,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE..
la jouiſſance la plus douce eſt toute entière
pour la Nation , le travail le plus
pénible tout entier pour l'autorité.
C'eſt en enviſageant l'autorité ſous ce
rapport , que l'on conviendra que , lein
d'être un joug accablant , elle n'eſt véritablement
qu'une puiſlance bienfaifante ,
qui n'eſt occupée qu'à nous rendre heureux.
Or , le principal moyen que l'autorité
puiſſe employer pour remplir cette
noble deftination , confifte dans l'obfervation
religieuſe des formes qui préſervent
les Rois de la ſéduction , & qui
inſpirent aux Peuples l'amour & la confiance.
Ces formes précieuſes éclairent
la loi dans ſa naiffance, diſent les Jurifconfultes
patriotes , la conferventdans ſa
durée ,& l'affermiſſent danstout le détail
de l'exécution . Et l'on a dit plus d'une fois
que l'intérêt invariable duTrône eſt ſi évi.
demment attaché à l'obſervance des formes
& des loix falutaires qui les prefcrivene
, qu'il eſt rare de voir les Princes ſe
porter d'eux mêmes àles éluder. Cette corruption
vient toujours des Sujets , dont
les uns veulent ſe ſouſtraire aux loix , &
les autres afpirent à dominer ſur elles.
Ledifcours fur la juftice ne reſpire que
l'amour des loix & des formes , qui ,
OCTOBRE . 1775. 109
:
feules peuvent mettre les Rois à l'abri
de la ſéduction. Si cet Ouvrage n'a point
pour objet de développer l'origine da
gouvernement François , il ſert au moins
ànous en faire connoître les refforts actuels;
& prouve ſouvent , avec une éloquence
lumineuſe , que la juſtice ſeule
leur communique à tous ce mouvement
réglé , dont l'action invariable garantit
au Souverain la durée de ſa puiſſance ,
& aux Peuples la perpétuité de leur
bonheur. Plus on cherche à dénaturer
cette vertu ſi eſſentielle au bonheur des
ſociétés , & à altérer les principes de la
ſubordination , qui fait l'eſſence du gouvernement;
plus il eſt important de ramener
les eſprits aux ſaines maximes . Le
même eſprit de curioſité & d'indépendance
a voulu interroger , & la Divinité
fur ſes myſtères , & la Royauté ſur la
nature de ſes droits. L'Auteur du diſcoars
fur la justice , perfuadé que la Religion
ne peut être regardée comme étrangère
à l'homme , & que la ſoumiſſion à l'autorité
eſt néceſſaire au bonheur des ſociétés
, a eru qu'il ne pouvoit faire
unmeilleur uſage de ſes talens , que de
les conſacrer à la défenſe des droits de
l'Autel & du Trône. Cet Ouvrage em
110 MERCURE DE FRANCE.
braffe les objets les plus importans , &
renferme cette morale fublime , qui feule
conduit l'homme au bonheur de la vie
préſente & de la vie future. Nous nous
bornerons à mettre ſous les yeux du Lecteur
quelques extraits de cet Ouvrage ,
dont l'Auteur a donné lui-même l'analyſedans
le premier chapitre.Voici comme
il préſente au Prince l'ordre dont,Diea
eſt l'auteur , & dont l'obſervation eſt un
devoir impoſé à tous les hommes. « Cer
>> ordre , dit- il , eſt tout dans l'Univers.
• Appliqué aux êtres matériels , il eſt le
>> reffort qui les meut& la loi qui les
>>conferve ; apperçu par les efprits , il
> eſt la vérité; ſenti par nos ames , il ett
> la raiſon ; agiſſant dans le fond de nos
>> coeurs , il eſt la confcience *; mis en
>>pratique par notre volonté , il eſt la
»justice.
Tels font , Monſeigneur , les pou-
>voirs auxquels vous fûtes foumis en
>>>nandant. Suivre les loix de la nature,
**& jouir tranquillement des bienfaits
du Créateur, voilà la liberté , voilà
>>>les droits de l'homme; maintenir l'exé-
*Pent on confondre laconfcience quieft.ſujere
àerreur& qui a beſoin d'être réglée , avec l'ordre,
qui eſt la regleuniverſelle & immuable?
OCTOBRE. 1775 .
> cution de ces loix faintes , protéger ,
>> conſerver , étendre la jouiſſance des
> biens qu'elles nous affurent , voilà la
>> dette des Rois.
>> La justice , Monſeigneur , eſt donc
» le premier Souverain de l'Univers ;
>>ſon ſceptre entre les mains du Prince ,
>>eſt le gage le plus fûr & de l'obéiffance
>> des Peuples & de la durée de l'Empire.
>>>L'hiſtoire vous prouvera quelque jour
>> que les Rois n'ont perdu leur autorité
>> que lorſqu'ils ſe ſont révoltés contre la
>> juſtice » .
L'Auteur inſiſte ſur une vérité qu'il
regarde comme l'unique baſe de la morale.
« Portez vos yeux , Monfeigneur ,
>>fur tout ce qui vous environne , & par-
>>>courez tous les êtres dont la nature vous
> offre l'admirable aſſemblage. Il n'en
>> eſt aucun qui n'ait ſa fin , aucun dont
>> ladeſtination ne ſoit marquée. Le Créa-
>>>teur a gravé fur tous ſes ouvragesl'em-
>> preinte de ſa ſageffe; & ce nouve-
>> ment , imprimé à tout l'Univers , non-
>>ſeulement défigne à toutes ſes parties
>>la place qui leur convient , mais fixe
>>l'uſage pour lequel elle leur fut affignée.
>>> Cette doctrine des caufes finales n'a
> pu être niée par les impies: leur blaf112
MERCURE DE FRANCE.
»

> phême eût été trop voiſin de l'abfur-
>> dité. Ce ſoleil qui paroît touler dans
>> les cieux , & qui , ſi loin de nos têtes ,
> a cependant , par rapport à nous , des
>>effets ſi ſenſibles & ſi preſens , a ſans
>>doute bien des deſtinations qui nous
>> font inconnues. Mais peut - on nier
>>qu'il ne ſoit deſtiné à nous éclairer , à
>>>nous échauffer , à rendre nos terres
>> fertiles , à élever juſqu'à la ſurface de
>> l'air ces nuées fécondes qui ſe chan-
> gent en pluies , & coulent enſuite dans
des canaux , auffi anciens que la ter-
>> re ? Est-ce par un effet du haſard que
>> les vents pouſſent ces eaux & les diſtri-
>>buent dans les plaines de l'air , au-
>>deſſus de tous les lieux qu'elles doivent
>> rafraîchir ou arroſer ? Ce ruiſſeau qui
> les reçoit& les taſſemble , n'eſt- il pas
>> fait pour étancher la ſoif des hommes
» &des animaux ? Ces arbres qui défendent
les uns & les autres des injures de
>>l'air & qui ſe couvrent de fruits pour
>>leur nourriture, ne rempliffent- ils pas
> la fin pour laquelle Dieu les fait croî-
>> tre ſur la terre ? Oui , Monſeigneur ,
>> tout dans l'Univers a fon uſage ; il
>>-n'eſt point d'être qui n'ait avec les au-
> tres êtres des rapports d'utilité ; il n'eſt
ود
OCTOBRE. 1775 . 113
>> rien dont les loix de la nature n'aient
> indiqué & l'uſage & la fin .
» L'homme , ſupérieur à tout ce qu'il
>> apperçoit autour de lui, l'homme , à
>>qui tout fut donné , qui connoiſſant au
• moins une partie des avantages qu'il
>>peut tirer des autres créatures , a décou-
>> vert quelques-unes de leurs deſtina-
>>tions , ſeroit- il le ſeul qui n'en auroit
>>aucune ? .....
>> Il ne nous reſte qu'à chercher quelle
>> eſt cette deſtination de l'homme , pre-
>> mière & véritable cauſe de ſes devoirs .
>> Je ne vous parlerai point ici de ſa fin
>>dernière , de ce bonheur ineffable qu'il
>> doit mériter , & pour la poſſeſſion du-
>> quel ſon ame fut faite à l'image de la
>> Divinité : cette deſtination eſt le motif
>>de ces devoirs de religion , que Dieu
» lui - même a bien voulu lui révéler. Je
>>parle , Monſeigneur , d'une deſtination
>>plus prochaine & plus immédiate fur
>> laquelle il ſuffit à l'homme de conful-
>> ter ſa raiſon , & qui étant le principe
>> de tout ce qu'il doit à ſes frères , eſt.
>> certainement l'unique & ſolide baſe
>> de toute la morale.
* Examinez l'homme , étudiez les dif-.
>> férences qui le diſtinguent des autres
114 MERCURE DE FRANCE.
animaux , & cherchez-y les indications .
» de la fin qui lui eſt particulière ; tour.
>> vous convaincra qu'il eſt deſtiné pour
la ſociété , c'est- à-dire , pour vivre avec
>> ſes ſemblables , pour réunir ſes forces
» avec les leurs , en un mot, pour les fe-
>> courir , en être ſecouru , augmenter
>> ſans ceſſe , par ce moyen , ſes connoif-
>>ſances , perfectionner ſes facultés , ſe
>>procurer un bien être infiniment au-
>>deſſus de celui qui eſt deſtiné aux
» bêtes , & régner , pour ainſi dire , fur
>> toute la nature , par fon intelligence&
>>par ſa volonté.
>
• •
Interrogerez - vous des Conſeils ?
•Monfeigneur ! oubliez dans ce mo
>> ment que ceux dont vous confulterez
>>les lumières font des Sujets qui vous
>>doivent la plus parfaite obéiſſance;&
plût à Dieu qu'ils puſſent même vous
>falte oublier qu'ils font hommes! la
» vété ne vient elle pas de Dieu ? N'eſt .<
>>ce pas à lui que tous les bons Rois ont
>>demandé la ſageſſe ? Que font, dans ce
>> moment, ou plutôt que doivent être
>>ces perſonnages éclairés , auxquels un
• Roi communique ſes plus importantes
>>affaires & ſes plus précieux ſecrets ?
*Organes de la raiſon &de la vérité,
OCTOBRE. 1775 . 15
J >s'ils rempliffent leurs devoirs , je les
» regarde , non comme les Miniſtres du
» Prince , mais comme ceux de Dieu
> même ; & je révère en eux , s'ils font
>> juſtes , une efſpèce de facerdoce qui
>>doit les rendre ſacrés &pour le Sou-
>> verain & pour la Nation. Hélas ! puif-
> ſent ils eux mêmes n'en jamais profaner
la dignité, en apportant à vos
>conſeils & leurs intérêts & leurs paf.
>>ſions! Laiſſez donc à leurs réflexions
>> la plus entière liberté ; mais confervez
>> toujours le droit de les peſer. Sachez
• difcerner l'homme juſte & ſévère qui
>> vous dit ſon avis les yeux fermés , du
>>flatteur qui cherche à lire dans les vô-
>>tres. Confrontez le témoignage de
» l'homme à celui de votre confcience ,
» & défiez vous de ceux dont les opis
>>nions ambiguës ſemblent plutôt νεας
>>confulter que vous répondre. Sur tout ,
> Monfeigneur , foyez digne que
>>rité vous approche à tous les inftans ,
»& ſouhaitez vous même que l'amitié
> vous la préſente. Heureux les Rois chez
» qui elle entre comme chez elle , ſans
> avoir beſoin ni d'art , ni de parure ,&
» qui n'ont jamais changé de viſage à fon
» afpect ! Heureux Henri IV qui ne ſe
vé116
MERCURE DE FRANCE..
>> ſentit qu'une fois importuné par Sully,
» & qui fut affez grand pour s'en repen-
» tir ».
Nous voudrions pouvoir pouſſer plus
loin l'extrait de cet Ouvrage. La ſeule
indication des matières qui y ſont traitées
, ne peut qu'exciter la curioſité des
Lecteurs : principes fondamentaux de la
juſtice; avantages & caractères de la juftice
; la juſtice du Prince comparée à celle
des particuliers; étendue & multiplicité
des obligations qu'elle impoſe au Monarque
; gouvernement intérieur des
Erats; abusque les Princes peuvent faire
du zèle même qu'ils ont pour la juſtice ;
droits que l'homme tient de la nature ,
& que le Gouvernement eſt deſtiné à
maintenir & à protéger; formes néceffaires
au Gouvernement pour affurer à
chacun ſes droits; formes de législation ;
forntes d'adminiſtration ; formes de la
jurifaction. Un Ouvrage qui renferme
tant de points auſſi délicats & auſſi importans
, ne peut être bien apprécié que
par des Jurifconfultes & des Publiciſtes
éclairés.
* Hymnes de Callimaque , nouvelle édi-
*Article de M. de la Harpe.
OCTOBRE. 1775 . 117
tion , avec une verſion françoiſe &
des notes. A Paris , de l'Imprimerie
Royale.
Cette traduction , ouvrage d'un Académicien
des Belles Lettres très - verſé
dans l'étude de l'antiquité , qui poſsède
ſupérieurement la langue grecque , & qui
écrit dans la ſienne avec beaucoup d'élégance
& de goût , doit intéreſſer les
Amateurs de la poësie ancienne . Ceux
qui la connaiſlent bien, ſont ſeuls en
état d'apprécier le travail de M. du
Theil , en comparant ſa verſion avec
l'original. Quant au plus grand nombre
des Lecteurs à qui les Ouvrages de Callimaque
font inconnus , c'eſt encore M.
du Theil , quoique Traducteur , qu'ils
peuvent confulter , dans le jugement
éclairé & impartial qu'il porte fur fon
Auteur.
« Parmi les différentes produe ons de
» l'antiquité , qui paraiſſent avoit été juſ-
» qu'à préſent auſſi négligées par les Lec-
>> teurs ſuperficiels , qu'eſtimées des vé-
>> ritables Amateurs de la langue grec-
>> que , on diftingue ſur-tout les Hymnes
>> de Callimaque. Tandis que les travaux
multipliés d'une foule de Commenta118
MERCURE DE FRANCE.

>> teurs , qui ſe ſont attachés à éclaircir
> le texte de cet Auteur, & le grand
> nombre d'éditionsqu'ils en ont données
ſucceſſivement , ſemblent annoncer le
> cas que l'on doit faire de ces hymnes ;
>> la plupart de nos Littérateurs les regar-
>> dent comme de ſimples généalogies
>> des Dieux du Paganiſme , comine des
>> eſpèces de litanies mythologiques ,
-qui ne pouvaient intéreſſer que les
» Grecs.
>> J'avoue qu'en général on ne voit
❤dans ces petits poëmes , ni la richeſſe
> des compoſitions d'Homère, ni le teu
>> des odes de Pindare ou des choeurs des
>> Tragiques ; mais j'oſe dire aufli que
• Callimaque , dont le principal mérite
>> ne conſiſte , ſi l'on veut , que dans une
>>élégance continue , & dans la variété
» des détails qu'il fait placer à- propa
, montre quelquefois affez d'élé-
» varon&de force,pour que le jugement
» d'Owde , qui lui refuſait entièrement
>> le génie & ne lui accordait que l'art ,
>> paraiſſe au moins trop ſévère .
>>D'ailleurs , la lecture de ſes hymnes
» qui , comme pièces de poëtie , ont
>droit de nous intéreſſer , doit nous at-
> tacher encore plus par l'utilitédont elle
OCTOBRE. 1775 . 119
> eſt pour la parfaite intelligence de la
» fable &de l'hiſtoire ancienne» .
Les détails fur la vie deCallimaque ,
raſſemblés par le Traducteur , ſont curieux
, intéreſſans & ornés d'un ſtyle tou.
jours élégant& agréable.
• Callımaque , fils de Battus & de
>>Méſarma , était né àCyrène en Lybie.
> Le nom de fon père a fait préſamer
» qu'il était de la race du fameux Battus ,
>> autrement nommé Ariſtore , fondateur
>de cette capitale de l'Afrique ; & le
rang distingué que ſa famille tenait
>>dans ſa patrie , ſemble autorifer cette
» conjecture. Lui-même , dans une épi-
> taphe qu'il avait faite pour orner le
>tombeau de ſon père , & où , pour le
> dite en paſſant , il ſe vante affez naï-
> vement d'être au- deſſus de l'envie ,
>> nous apprend que ſon grand-père , oni
> ſe nommait , comme lui , Callimante ,
>> avait commandé les armées de ſa Na-
» tion. L'ufage était, chez les Grecs ,
» que les enfans portaffent le nom de
> leur grand-père plutôt que celui de leur
» père ; ce qui , dans une ſucceſſion gé.
néalogique , produiſait une ſuite alter-
„native des mêmes noms , comme on
→le voit par la généalogie des Callias,
120 MERCURE DE FRANCE .
>> célèbre familleAthénienne,dont parle
» Ariftophane.
>> Il ſerait difficile de ſavoir précisé-
> ſément l'année où naquit Callimaque.
„Si les vers inférés ſous ſon nom au
» III Livre de l'Anthologie ( épig. 10 ,
» pag. 313 ) , étaient effectivement de
» lui , & que ce fût de lui-même qu'il
>> eût voulu parler ; on en pourrait con-
>>clure que ſa naiſſance précéda de peu ,
> ou ſuivit de près la mort d'Alexandre .
» Le Poëte , ou le perſonnage qu'il in-
>> troduit dans cette épigramme , s'y ex-
> prime en homme fort âgé ; & Calli-
> maque , comme on le fait d'ailleurs ,
>> ne mourut que dans les premières an-
>> nées du règne de Ptolémée Evergete ,
>> plus de quatre-vingts ans après la mort
du Roi de Macédoine. Mais outre
qu'il eft fort incertain que Callimaque
>>Voit réellement l'Auteur de l'épigram-
>> e dont il s'agit, il paraît clairque le
>> Poëte, quel qu'il foit , n'y a point pré-
>> tendu parler en fon nom , & l'on peut
» s'en convaincre par la lecture de la
» pièce même.
»Quoi qu'il en ſoit , Callimaque flo.
>> riſſait vers cette époque où la Grèce
>> fatiguée , pour ainſi dire par les
> miracles
,
OCTOBRE . 1775 : 121
le
1
> miracles de tout genre qu'elle avait en-
>>fantés pendant près de deux ſiècles , &
> comme épuiſée fur-tout par le dernier
» effort qui lui avait fait produire le
> Vainqueur des Nations , vit le génie des
> lettres & des arts s'envoler de ſon ſein,
» s'arrêter quelque temps à la Cour des
>> Lagides , & fe fixer enſuite chez le
>>Peuple conquérant , dont elle devait
>> bientôt devenir la tributaire & l'ef-
» clave. Parmi le grand nombre de Poëtes
• que la magnificence & la libéralité des
>> Ptolémées attira pour lors en Egypte ,
> on en diſtingua fur-tout ſept , connus
>> ſous le nom de Pléiade , & dont le plus
» célèbre fut, ſans contredit, Callima-
»que.
A
> Notre Poëte fut admis dans ce fa-
> meux Muſée , où Prolémée Philadel-
> phe, par une magnificence vraimer
> royale , ſe plut à raſſembler toute
» qu'il parut de ſavans hommes & dar-
> tiſtes célèbres durant ſon règne , do
>>quelque pays qu'ils fuſſent. Là , profi-
>>tant du loiſir & des facilités que la
>> libéralité de ce Prince y procurait à
> tous ceux qu'il y avait reçus , il com-
* poſa ce grand nombre d'ouvrages de
1. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
> tous genres , qui lui valurent , pendant
" ſa vie , l'eftime du Souverain , & lui
>>affarèrent , après la mort, un rang dif-
» tingué parmi les Littérateurs. S'il n'eſt
» pas certain qu'il ait été chargé en chef
> du ſoin de la Bibliothèque d'Alexan-
>> drie , comme pluſieurs Ecrivains mo-
>>dernes l'ont avancé fans preuves ; on
>> fait du moins très - poſitivement que
>>Philadelphe , ainſi que ſon ſucceffeur
✓ Evergete , lui témoignait la plus
>>grande conſidération .
"
>> Sa reconnaiſſance fut au moins égale
>> aux bienfaits; on voit dans ſes hymnes
>>qu'il ne laiſſait échapper aucune occa-
>> fion de louer ceux dont il avait reçu
> tant de marques de bonté. Tantôt if
> les met au-deſſus de tous les autres
>>Rois , tantôt il les égale aux Dieux
mêmes. Il eſt vrai que les grandes qualités
de ces Princes & l'éclat de leurs
gnes , femblaient autoriſer les Poëtes,
» qui d'ailleurs ſe voyaient particulière-
>>tment l'objet de leurs faveurs , à leur
>>prodiguer les louanges. Mais on ne
>>peut excufer la baſſeſſe qu'ils eurent
>>d'encenſer des faibleſſes , on pourrait
>> dire même des crimes ; car c'en était
un , dans les moeurs & felon les uſages
OCTOBRE. 1775. 123
•de la Grèce , auxquels le fils & le petit-
>>fils de Lagus ſe conformaient exacte.
ment pour tout le reſte , que d'épouſer
leur propre foeur , comme ils firent fuca
>>celfivement l'un & l'autre. Callimaque
ne craignit point , ce ſemble , de mé-
>> wer ce reproche , dont malheureuſe-
>ment les Gen's de lettres ne font pas
>>toujours exempts ; il n'en rougiſſait pas
>>même encore dans ſa vieilleſſe , à cet
>>âge où l'on devrait naturellement être
moins empreffé de flatter les Grands ,
>>dont la faveur devient moins précieuſe
i meſure que l'avenir ſe ferme devant
* nous . Ce fut à la fin de ſa vie qu'il com.
■ pola ce poëme ſur la chevelure de Bérénice
, dont Catulle fit dans la ſuite
>>une traduction latine qui nous eſt par-
>>venue , tandis que l'original s'eſt perdu.
13On a peine d'abord à concilier cette
>>conduite avec le déſintéreſſement dont
>>il fesait parade ; car il ſe vantait quelquefois
de n'avoir jamais vendu ſa plu-
>>me , comme avaient ſouvent fait bien
>>d'autres Poëtes,tels que Simonide.Peut-
• être était-il plus jaloux d'avoir du crédit
>>que d'acquérir des richeſſes ; peut être
>>le commerce des Rois fut- il en effet
>> plus utile à ſa réputation qu'à ſa for-
10
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>>tune. Une épigramme qui paraît
» être attribuée avec bien plus de fond
> ment que celle dont nous avons d
» parlé , ſemble prouver qu'il vécut da
>> la pauvreté. Cependant il eſt diffici
>> de penſer que Philadelphe & fon fu
>> cefleur euſſent laiſſé dans l'indigen
>> un homme dont ils aimaient la ſociét
» L'enjouement de ſon caractère && fo
>>goût pour le plaiſir , autant qu'on e
>> peut juger aujourd'hui , contribuèrent
>> ainſi que ſes talens , à le faire admet
>> tre dans la familiarité de ces Princes
» Un diſtique fait pour être inſcrit fu
>> ſon tombeau , nous apprend qu'il érai
→ auſſi aimable convive qu'agréable verſi
>> ficateur , & qu'il ſavait placer à propos
» un bon mot. Soit que cette épitaphe
» eût été compoſée d'avance par lui -mê-
> me , comme on le croit communément,
>> ſoit qu'elle fût l'ouvrage d'un de ſes
contemporains , il eſt probable que la
>>louange qu'il y reçoit ne lui était point
>>diſputée.
» Cependant la vie ſérieuſe &appli-
» quée lui plut toujours davantage. H
>>>nous refte un fragmentd'une pièce phi-
>> loſophique , dans laquelle il regrettait
•le temps perdu pour l'inſtruction , &
OCTOBRE. 1771 . 125
ne ſe rappelait avec fatisfaction que
>> les veilles qu'il avait conſacrées à l'étu-
» de. L'amour avait dû l'en diſtraire plu-
> ſieurs fois. Nous ſavons qu'il était ma-
» rié ; & comme la femme qu'il avait
>>épousée était étrangère , il y a lieu de
> croire que l'inclination ſeule avait dé-
>> cidé de cet établiſſement. De plus ,
>>Ovide nous apprend que Callimaque
>> avait été long temps épris d'une Maî
>> treſſe,dontil célébrait ſouvent les char-
> mes dans ſes écrits. De pareilles fai-
>>bleſſes , que les hommes en général ſe
>>pardonnent aiſément , deviennent quel.
>>quefois un avantage pour les Poëtes ,
> far-tout lorſqu'on voit la ſenſibilité de
>>leur ame paſſer dans leurs écrits , &
>>que le feu de leur génie ( s'il eſt per.
>>mis de parler un moment leur langa-
• ge ) s'allume au flambeau de l'Amour .
»Tel fut apparemment l'effet de cette
» paſſion ſur Callimaque , & ce fut fans
>>doute à l'expreſſion touchante de f
> ſentimens , qu'il dut ſes ſuccès dans un
>>genre de poësie , dont le mérite conſiſte
> communément à peindre les mouve-
» mens du coeur , les plaiſirs , & plus
>>ſouvent encore les peines des Amans.
» Je veux parler des élégies ; Callimaque
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
>>en avait compoſé un grand nomb
>>>dont aucune n'eſt parvenue je fe
>> nous . La plupart des Auteurs anci
>>qui ont pu les connaître , ceux mêe
>>qui paſſent encore , avec raiſon , po
>>des oracles en matière de goût
>> accordaient la ſupériorité ſur pre fa
>> tous les Poëtes qui avaient laiſſé
>> pièces de ce genre. Horace ne metta
>> au-deſſus de lui que Mimnerme
> Quintilien le plaçait au premierrang.
d
2
>>D'après toutes ces particularités
» l'on pourrait penſer que fa conduire
»rapprochait beaucoup de la philofo-
>> phie d'Epicure ; on a cru même pou-
>>voir inférer de quelques unes de ſesépi-
»grammes , qu'il ne croyait pas à l'izmortalité
de l'ame. Cependant il eft
>> plus probable que ſes principes , au
>> fond , étaient les mêmes que ceux des
>> Pythagoriciens. D'ailleurs , la nature
>>de fes principaux ouvrages ſemblearteſter
ſon attachement à la religion de
fon pays , la plupart roulaient fur la
>> fable , qui tenait toute entière au fyl-
>> tême théologique des Anciens; & fes
>> hymnes fur- tout annoncent un coeur
>>pénétré de reſpect pour les Dieux ,
>>dont il célèbre la puiſſance. Rarement
OCTOBRE . 1775 . 127
» unAuteur traite avec dignité les ſujets
» qu'il mépriſe , & Racine incrédule
• n'eût jamais fait Athalie ».
Vient enfuite une notice raiſonnée de
tous les ouvrages de Callimaque , dont
la plupart font perdus. Les Gens de let .
tres trouveront par- tout dans ce diſcours
une érudition éclairée par le goût.
Il ſuffira , pour faire connaître le mérite
de la traduction de M. du Theil , de
citer un morceau très connu de l'hymne
3º, composé en l'honneur de Cérès. C'eſt
l'hiſtoire d'Eréſichton , traitée auffi par
Ovide dans ſes Métamorphoſes. Nous
mettrons ſous les yeux du Lecteur les
deux objets de comparaiſon , & nous les
renverrons à l'ouvrage même de M. du
Theil pour voir avec combien de goût
& de juſteſſe il compare les différens
mérites de ces deux morceaux , qui , cha
cun dans leur genre , contiennent de gra
des beautés.
« Les Pélaſges habitaient encore à Do
» tium . Ils y avaient conſacré à Cérès
» un bois délicieux , planté d'arbres touf-
>>fus impénétrables au jour ; lieu char-
» mant que la Déeſſe aima toujours à
» l'égal d'Eleufis , de Triopion & d'En-
» na. Là , parmi les pins & les ormes
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
>>altiers , les poiriers s'enlaçaient aux
>>pommiers , & du ſein des rocailles
> jailliſſait une onde pareille au cryſtal
>> le plus pur.
>>Mais quand le ciel voulut retirer
>> ſes faveurs aux enfans de Triopas , un
>> funeſte projet ſéduifit Eréſichton. Il
>> prend vingt eſclaves , tous à la fleur de
>> l'âge , tous ſemblables aux Géans , &
>>capables d'emporter une ville. Il les
>> arme de haches & de coignées &
>>>court infolemment avec eux au bois
-de Cérès.
د
» Au milieu s'élevait un immenfe peu-
>> plier qui touchait juſqu'aux aftres , &
>>>dont l'ombre , à midi , favoriſait les
>> Dryades . Frappé le premier , itdonne
» en gémiflant un triſte ſignal aux autres
>>>arbres . Cérès connut à l'inſtant le dangerde
ſon bois facré : Qui donc , s'écriat-
elle en courroux , briſe les arbres que
>>aime ? Auſſi tôt , ſous les traits de
>> Nicippe ( c'était ſa Prêtreſſe ) , les ban.
>> delettes& le pavot dans les mains , la
> clefdu Temple ſur l'épaule , elle s'ap-
>>proche , & ménageant encore un info-
>> lent & coupable mortel : O toi , lui
>> dit-elle , qui briſes des arbres confa-
>> crés aux Dieux ! & mon fils ! arrête ;
OCTOBRE. 1775 . 129
> retiens tes eſclaves; mon fils , cher ef-
> poir de ta famille , n'arme point le
> courroux de Cérès , dont tu profanes
• le bocage. Mais lui , plus furieux
» qu'une lionne du Tomare à l'inſtant
• qu'elle accouche , retire-toi , répond- il ,
» ou bientôt cette hache.... Ces arbres
> ne ſerviront plus qu'à bâtir le palais
> où je paſſerai mes jours avec mes amis
» dans les feſtins & dans la joie.
» Il dit , & Néméſis écrivit le blaf-
> phême. Soudain Cérès en fureur ſe
>> montra toute entière. Ses pieds tou-
>>chent à la terre & ſa tête à l'Olympe.
• Tout fuit , & les eſclaves demi- morts
>>abandonnent leurs coignées dans les
>>arbres. Cérès les épargna ; ils n'avaient
>> fait qu'obéir à leur maître. Mais à ce
>>Maître impérieux : Vas , dit-elle, in-
>>>folent , vas bâtir le palais où tu fers
>> des feſtins : certes , il t'en faudra fa-
> vent célébrer déſormais .
> Elle n'en dit pas plus; le ſupplice
» était prêt. Auſſi-tôt s'allume au ſein de
» l'impie une faim cruelle , infatiable ,
>> ardente , inſupportable ; effroyable
> tourment dont il fut bientôt confumé.
> Plus il mange , plus il veut manger ;
- vingt eſclaves ſont occupés à lui pré-
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
>> parer des mers , douze autres à lui
>> verſer à boire : car l'injure de Cérès
>> eſt l'injure de Bacchus , & toujours
➤ Bacchus partagea le courroux de Cé-
>> rès.
>>C'en eſt fait , ſes parens honteux
>> n'ofent plus l'envoyer aux banquets.
> Tous les prétextes ſont tour à tour
»employés. Les fils d'Orménus l'invi-
>> taient aux jeux de Minerve Itoniade:
>> Eréſichton n'eſt point ici , répondait ſa
>> ſa mère; il est allé redemander aux
>>Bergers de Cranon les troupeaux nom-
>> breux qu'il leur avait confiés . Polyxo
>>préparait l'hymen d'Actorion ; elle con-
>>viait à la fête Triopas & fon fils: Trio-
>> pas ira , lui diſfait on avec larmes ; mais
>>Eréſichton , atteint , il y a neuf jours,
>> dans les vallées du Pinde , par un fier
fanglier , ne peut encore fe foutenir.
Mère infortunée ! mère trop tendre!
>> uels détours n'avez vous pas inventés?
» L'appelait- on aux feſtins? Eréſichton
>> eſt loin de ces lieux. Célébrait-on quel-
>> que hymen ? tantôt , un diſque l'a
>> frappé ; tantôt , un cheval fougueux l'a
» terraflé ; tantôt , il compte ſes trou-
> peaux fur l'Othrys .
>> Cependant , au fond de fon palais ,
OCTOBRE. 1775 . 131
» Eréſichton , paſſant les jours à table ,
• y dévore mille mets. Plus il mange ,
• plas s'irritent ſes entrailles. Tous les
>>alimens y font engloutis ſans effet ,
>>comme au fond d'un abyſme.
>>Tel qu'on voit la neige du Mimas
» ou la cire fondre aux rayons du ſoleil ,
>>tel & plus promptement encore on le
> voit dépérir. Bientôt les fibres & les os
> ſeuls lui reſtèrent. Sa mère & ſes ſoeurs
» en pleurèrent , le ſein qui l'avait allaité
» en ſoupira , & fes esclaves en gémi-
>>rent. Triopas lui -même en arracha ſes
>> cheveux blancs , & s'adreſlant à Nep-
>>>tune , qui ne l'entendait pas : Non ,
v s'écria t-il , tu n'es point mon père ; ou ,
• s'il eſt vrai que je fois né de toi & de
>>la fille d'Eole , regarde l'infortuné qui
>>doit te nommer fon aïeul , puiſque c'eſt
» moi qui lui donnai le jour. Que n'eft
>>tombé ſous les traits d'Apollon ! cite
> ne l'ai-je enſeveli de mes mains ! Plut-
» il que je le voie dévoré pat la faim!
>> éloigne donc de lui ce mal funeſte ,
>> ou , toi même , prends ſoin de le nour.
rir . Pour moi , j'ai tout épuisé. Mes
>>bergeries font vuides , mes étables fans
>> troupeaux , & mes eſclaves ne fuffiſent
>>plus à le fervir. Il a tout confumé ,
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE .
:
> juſqu'aux cavales qui traînaient fon
>>char , juſqu'aux courſiers qui lui avaient
>> valu tant de gloire dans les jeux &dans
>> les combats , juſqu'au taureau que fa
» mère engraifſait pour Veſta.
Tant qu'à Triopas il reſta quelque
>> reſſource , ſon foyer fut ſeul témoin
» de ſa peine; mais quand Eréſichton
>> eut abſorbé tout ſon bien , on vit le
>> fils d'un Roi , aſſis dans les places pu-
>>bliques , mendier les alimens les plus
»vils».
Voici maintenant la même fable ra-
>>contée par Ovide dans le 8º livre des
Métamorphoſes. La traduction eſt auſſi
de M. du Theil .
« Il fut jadis un mortel qui mépriſa
>> les Dieux & ne fit jamais fumer leurs
>> autels ; on dit même qu'il porta la hache
dans un bois de Cérès , & profana
par le fer ſes antiques bocages. On y
>> oyait un chêne immenſe , reſpecté
>>par les ans , & qui , lui ſeul , était une
>>forêt. Ceint de bandelettes & de guir-
>>landes , chargé d'offrandes , il atteſtait
> les bienfaits de la Déeſſe. Souvent les
>>Dryades danſaient à l'ombre de ſes
>> feuilles; ſouvent les mains enlacées ,
>> elles entouraient ſon trône , que quinze
OCTOBRE. 1775 . 13
>> bras pouvaient à peine embraſſer; au-
>> tant les autres arbres dominaient la
>> fougère , autant il dominait les autres
» arbres.
>>Tant de majeſté n'arrêta point le fils
>> de Triopas . Il ordonna à ſes eſclaves
>>> d'abattre cet arbre ſacré. Les eſclaves
> héſitaient ; il ſaiſit la hache de l'un
>> d'eux , en proférant ce blaſphême : Fût-
>> ce , non l'arbre chéri de Cérès , mais
>>Cérès elle - même, bientôt cette tige
« ſuperbe touchera la pouſſière. Il dit;
»& tandis qu'il balance la hache & me-
>> ſure ſon coup , le chêne gémit & trem-
» bla , ſes feuilles & ſes glands com-
>>>mencèrent à pâlir ,& la ſueur mouilla
>> ſes rameaux. A peine le coup était por-
> té , que de l'écorce déchirée s'élance
>> un flot de ſang , tel qu'en verſe un
>> taureau qu'on égorge à l'autel. Les fclaves
reſtent interdits ; un ſeuleut
>> s'oppoſer au crime &retenir un pras
>>facrilege ; Eréſichton le voit : tiens ,
>> dit-il , reçois le prix de ton zèle ; &
>> détournant ſa hache , il abat le mal.
>> heureux à ſes pieds, & pourſuit fon
>>ouvrage. Tout à coup , du creux de
l'arbre , fort une voix lamentable; ce
>>>bois cachait une Nymphe chère à Cé
134 MERCURE DE FRANCE.
>> rès : bientôt tu recevras la peine qui
>> t'eſt dûe ; c'eſt l'eſpoir que j'emporte
" en mourant.
» Rien ne peut l'arrêter. Frappé de
>> mille coups , entraîné par cent bras ,
>>le chêne enfin tombe , &, de fon poids
>>énorme , écraſe des arbres fans nom-
»bre.
>>Epouvantés du déſaſtre de la forêt
» & du fort de leur foeur , les Dryades
» en deuil , portent leurs plaintes à Cé-
» rès & demandent vengeance. Cérès
>>jura de punir le coupable ,&d'un ligne
>de ſa têre elle ébranla la terre & fes
>> moiffons jauniſſantes. Elle médite auffi.
>> tôt ( peine déplorable , ſi l'on eût pu
>>déplorer le fort d'un impie ) de le livrer
>> aux tourmens de la faim ; mais ne
>> pouvant porter elle même ſes ordres à
>> a faim ( car le deſtina , pour jamais ,
» paré Cérès & la faim ) elle appelle
>> un de ſes Nymphes , Oréade Agreſte
>>Divinité des montagnes , & lui parle
» en ces termes : Il eſt , au fond des cli-
→ mars glacés de la Scythie , un champ
>> triſte & déſert , qui ne porte ni
>>fruits ni moiſions. C'est là qu'habite
>> le froid pareſſeux , la pâleur , le friffon
» & l'infatiable fain ; vas, ordonne à
OCTOBRE. 1779 . 135
>>la faim de s'établir au ſein d'un ſacri-
>>>lége; que rien ne l'en pulſe chaffer ;
>> qu'elle y combatte mes forces , &
>>qu'elle en ſoit victorieuſe. Ne crains
> point l'éloignement; prends mon char,
>>prends mes dragons , que tu guideras
>> dans les airs .
>> Elle lui donne ſon char. La Nymphe
>> vole , arrive en Scythie , &, fur le ſom-
> met du Caufade , laiſſe repoſer ſes dra .
>>>gons. Là , cherchant des yeux , elle voit
>>>au fond d'un champ pierreux la faim ,
>>qui des ongles &d'un reſte de dents
> awachait quelques herbes. Son oeil était
creux, les cheveux hériſfés,ſon teintpâle,
>>fes lèvres livides , ſa bouche lépreuſe ,
>>ſa peau sèche & tranſparente, Sous ſes
- reins courbés , s'alongeaient des os dé-
>>charnés ; pointde ventre, iln'en reftait
» que la place ; fa gorge était pendante
> & collée prefque à l'épine. Ses jointu-
:> res étaient engorgées , ſes genoux roi-
>>des , & fes talons gonflés par d'énormes
>> tumeurs . Auſſi tôt , de loin & fans ofer
>>>la joindre , la Nymphe remplit fon
>> meſſage. Elle ne s'arrêta qu'un inſtant ;
>> elle n'approcha point de la faim; toute-
>> fois elle crut en avoir ſenti les atteintes ;
» & , fans tarder davantage , elle reprit
136 MERCURE DE FRANCE.
» ſes guides & revola dans laGrèce:
>>Cependant la faim , quoique tou-
> jours contraire à Cérès , obéit à ſes
> ordres. Portée par les vents , elle arrive
>> au lieu déſigné , & s'élance au lit de
» l'impie. Il était nuit ; & le trouvant
>>plongé dans le ſommeil, elle étend fur
>> lui ſes deux ailes , pénètre dans ſon
> corps , enflamme ſon palais , ſa gorge
»& ſes entrailles , & répand ſon ardeur
>> dans ſes veines . L'ordre exécuté , elle
>> abandonne un climat trop fertile & fuit
> dans ſon délert , ſéjour de la ſtérilité.
» Le doux ſommeil , avec ſes plumes
>>légères , careſſait encore Eréſichton , &
» déjà , dans l'erreur d'un ſonge , l'infor-
>> tuné cherche à manger : il remue vai-
>> nement la bouche , & fatigue ſesdents;
>> ſon palais abuſé ſavoure des mets imaginaires
, & capte en vain l'air qui s'é-
>> happe. A fon réveil , la faim s'allume
>>dans ſon gofier , & pénètre juſqu'au
>>> fond de ſes entrailles . Auſſi-tôt il fe
>> fait apporter tout ce que produiſent
>>l'air , la terre & la mer , &devant une
>> table couverte d'alimens , il ſe plaint
>> de la difette. Entouré de mets , il en
>>cherche encore d'autres ; & plus il en
>> conſume, plus il en deſire.Ce qui ſaf-
Y
OCTOBRE . 1775 . 137
>> firait à des villes , à des Peuples , ne
>fuffit pas à un ſeul. Tel que l'Océan
>>qui reçoit tous les leaves & boit toutes
>> les eaux de la terre ſans jamais ſe rem-
>> plir , ou tel qu'un feu dévaſtant , qui
» n'épargne rien , qui brûle des torches
>>>fans nombre , & s'enflamme d'autant
>>plus qu'on le nourrit davantage ; tel le
>>profane Eréſichton dévore & demande
à la fois tous les mets : ce qu'il mange
>> l'excite à manger , & de l'abyſme qu'il
>>comble ſe vuide en même temps .
» Déjà , pour remplir ce gouffre infa-
>>tiable , il avait épuisé le tréſor pater-
>> nel : mais rien encore , faim cruelle ,
» n'avait épuiſétes forces , & fes impla-
>>cables entrailles n'en étaient que plus
>>irritées. Enfin , ruiné , réduit à la mi-
» sère , il lui reſtait une fille digne d'un
» meilleur père » ....
Journal des Causes célèbres , curieuse &
intéreſſantes de toutes les Cou. du
Royaume, avec lesjugemens qui les one
décidées.
LesTomes IX & Xde cetre collection
auffi utile qu'agréable , paroiſſent.
Le neuvième Tome renferme trois
138 MERCURE DE FRANCE.
cauſes. La première préſente pluſieurs
queſtions importantes , entr'autres celle
de ſavoir : Si un mariage contracté entre
un raviffeur & la perſonne ravie , est valable.
Cette cauſe eſt auſſi piquante par les
faits finguliers qui y ont donné lieu ,
qu'intéreſſante par le mérite de la difcuſſion.
Les principes d'une queſtion auſſi
importante y font développés & approfondis
avec autant de clarté que de folidité.
La feconde caufe offre une de ces
queſtions rares , & qu'on peut regarder
comme un phénomène dans la Jatifpradence:
c'est une demande en diffolution
demariageformée par un mari qui accuſe
Sa femme d'impuiſſance; une cauſe de
cette nature në peut manquer de piqux
la curiofité. Elle est traitée de manière à
ne point offenſer la pudeur , & à ne laiffacependant
rien à deſirer aux Jurifcoultes.
De troiſième cauſe eſt une affaire criminelle
jugée par le Conſeil Supérieur
de l'Ifle de Corſe .
Le dixième Tome , qui vient de paroître
, ne renferme qu'une ſeule affaire ;
c'eſt celle de Calas . " L'Europe entière
>> ( dit le Rédacteur en commençant ) a
OCTOBRE. 1775 . 139
ont
>> connu les malheurs de la famille des
>> Calas . Des Défenſeurs éloquens *
>> porté ſes plaintes au pied du Trône ,
»& le ſuccès le plus éclatant a été le
>> fruit de leurs travaux. Les Mémoires
>>qui ont paru dans le temps ont eu une
>> reputation juſtement méritée , & il eſt
> peu de perſonnes qui ne les aient lus ;
>>mais on a preſque ignorédans le Pu-
» blic la ſuite & les progrès de la procér
> dure , qui a préparé la réhabilitation de
>>la mémoire de l'infortuné père de ra
» mine, qur avoit expire dans les tour-
> mens les plus affreux. Nous croyons
>>donc que nos Lecteurs nous fauront
>>gré de mettre ſous leurs yeux le tableau
>>général de cette affaire auſſi célèbre
»qu'importante » .
Telle eſt la manière dont le Rédacteur
annonce le plan qu'il ſe propoſe de
remplir. Il rend compte d'abord descirconſtances
de ce procès fameux; il paffe
enſuite à la diſcuſion des indices qui ont
fait périr le malheureux ſur un échafaut ,
& il finit pat examiner l'accufation de
parricide qui a fait expirer cet infortuné
* M. Elie de Beaumont , M. Loyſeau de Mauléon
& M. Mariette.
140 MERCURE DE FRANCE.
vieillard dans les tourmens les plus hor -
ribles.
Il n'eſt aucune des parties de cette affaire
qui foit négligée ; le ſtyle répond
à l'intérêt du fujet , & la diſcuſſion des
loix & des principes à l'importance des
queſtions.
Après avoir développé & approfondi
toutes les circonstances de ce procès , véritablement
célèbre , & après avoir rendu
compte de toutes les procédures qui ont
été faites au Conſeil fur la caſſation des
Arrêts du Parlement de Toulouſe , &
aux Requêtes de l'Hôtel , ſur la reviſion ;
voici de quelle manière le Rédacteur
finit cette cauſe : « Tel eſt (dit- il ) l'évé-
>> nement de ce procès malheureusement
>> trop célèbre , dans lequel M. de Vol-
» taire a donné des preuves de ſa bien-
>> faiſance , en ſecourant la famille in-
>> fortunée des Calas de ſa fortune & de
>>fetalens. C'eſt en effet à la générofité
*& zèledecet Ecrivain immortel, que
» cette malheureuſe famille doit le bon-
>>>heur d'avoir fait entendre le cri de ſa
>> douleur au pied duTrône. Des Défen-
>> ſeurs également généreux ont conſacré
>> leurs talens pour lui faire obtenir la
>>juſtice qu'elle réclamoit de la bonté
OCTOBRE. 1775 . 141
>> ſuprême du Roi ; & M. Mariette ,
»Avocat aux Conſeils , s'eſt ſur-tout
> diftingué par ſa bienfaiſance envers
» ces infortunés , & par le développe-
>> ment profond de toutes les circonſtan-
> ces de cette triſte & célèbre affaire » .
M. Déſeſſarts , un des Auteurs du
Journal , eſt le rédacteur de cette cauſe.
Ce Journal eſt composé de 12 vol .
par an , qui paroiſſent tous les premiers
de chaque mois , à commencer du premier
Janvier de chaque année. On foufcrit
en tout temps .
Le prix de la ſouſcription eſt, pour
Paris , de 181.; & pour la Province , de
24 liv. franc de port.
On ſouſcrit chez M. Déſeſſarts , Avocat
au Parlement , l'un des Auteurs de
cet Ouvrage , rue de Verneuil, la troiſième
porte cochère avant la rue dePoitiers
; & chez le ſieur Lacombe , Lab.rue
Chriſtine .
Lupiologie ou Traité des Tumeurs connues
ſous le nom de loupes , avec des détails
fur les effets & la manière d'agir des
cauſtiques , des recherches ſur le ganglion
, le goître , les tumeurs enkyſ142
MERCURE DE FRANCE.
:
rées des paupières , la raoule , l'hydropiſie
de la moëlle épinière , & des
réflexions ſur les moyens de perfectionner
l'art de guérir; par M. Girard,
Docteur en Médecine , Correſpondant
de la Société Royale des Sciences de
Montpellier , Conſeiller-Médecin ordinaire
du Roi , Intendant des Eaux
minérales de Bagnols & de Saint Laurent.
Volume in-12 . rel. prix 3 liv .A
Londres , & à Paris chez Ruault , Lib .
rue de la Harpe,
CetOuvrage eft diviſé en trois parties
: la première renferme la théorie des
loupes, la nature & les caractères eflentiels
de ces tumeurs , leurs différences ,
leur fiége , le méchaniſme de leur formation
,leurs cauſes , leurs phénomènes ,
les accidens qu'elles peuvent produire ,
& le gement qu'on en doit porter. On
confidee dans la ſeconde partie tout ce
qui a rapport au traitement varié des loupes
, les diverſes voies qu'on a tentées
pour les détruire , la réſolution , la compreffion
, la fuppuration , la ligature ,
l'amputation , l'extirpation & l'uſage des
cauſtiques. Ici l'on développe l'eſſence ,
les effets , la manière d'agir des ſubſtanOCTOBRE
. 1775 . 143
ces corrofives , le choix qu'il convient
d'en faire , & on rapporte des obfervations
qui confirment les principes qu'on
a poſés ; enfin , après avoir traité des
loupes eſſentielles , on fait quelques remarques
ſur celles de ces tumeurs qui
font ou fymptomatiques , ou critiques ,
ou héréditaires . La troiſième partie a
pour objet quelques tumeurs particuliè
res , dont les unes doivent être rangées
parmi les loupes , les autres formant une
claſſe à part , quoiqu'elles aient des traits
d'analogie avec les précédentes. On y
parle du ganglion & du chalazion qui
paroiffent devoir être mis au rang des
loupes; du goître & de la ranule , qui
ſemblent avoir été placés ſans fondement
dans le même ordre ; &en dernier lieu ,
de l'hydropiſie de la moëlle épinière ou
épine bifurquée , qu'il feroit très-dangereux
de confondre avec des tumeurs fufceptibles
de quelques opérations chiru
gicales,
On voit par cet expofé quels ſecours
on doit attendre de cet excellent Ou
vrage , dans lequel on reconnoît le
Médecin prudent & le ſavant Phyficien
qui conſulte la Nature& qui fait la foulager,
144 MERCURE DE FRANCE.
La Colonie , Comédie en deux actes ,
imitée de l'Italien , & parodiée ſur la
muſique de Sacchini ; repréſentée pour
la première fois par les Comédiens
Italiens , le 16 Août 1775 ; in - 8°.
prix 1 l. 4 f. & 4 1. 16 f. avec toute la
muſique. A Paris , chez la veuve Ducheſne
, Libr. rue Saint Jacques , au
Temple du Goût.
I
Cette Pièce eſt imitée de l'Isola
d'Amore, l'Iſle d'Amour; mais M. de
Framery y a fait beaucoup de changemens.
Il y a mis plus de vraiſemblance ,
il a refait tout le dialogue , enfin il a
compoſé une comédie d'un ſujet bouffon.
La difficulté étoit de conſerver le caractère
de la muſique , & d'y adapter des
paroles qui conſervaſſent la coupe des
irs , l'expreſſion , & en quelque forte la
proſodie & le rhythme du chant. C'eſt
ce que le Traducteur a exécuté avec
ſuccès , & c'eſt ainſi qu'il a pu naturaliſer
une muſique étrangère&en faire jouir le
Public , qui a montré en cette occafion
combien le beau muſical & la vérité
d'expreſſion lui font agréables.

Placide
OCTOBRE. 1775 , 145
Placide à Scolaſtique , ſur la manière de
ſe conduire dans le monde pat rapport
à la Religion. Par Dom Jamin , -
Religieux Bénédictin de la Congrégation
de Saint Maur. A Paris , chez
Baſtien , Lib. rueduPetit-Lion , Fauxb.
StGermain. レシ
Cet Ouvrage renferme un plan de
conduite , qui eſt deſtiné à ſervir de préſervatif
contre la corruption du ſiècle.
Après avoir mis ſous les yeux de Scolaſtique
un tableau ébauché de la Religion
dans laquelle Dieu l'a fait élever ,
l'Auteur lui en fait fentir la beauté , la
vérité & la ſtabilité , & lui propoſe des
règles , dont elle ne doitjamais ſe départir
au milieu de ce monde impie & corrupteur
, où elle eſt obligée de vivre par
ſonrang.
L'inſtruction , dit ſi bien M. de Fleuty
dans ſes Diſcours for l'Hiſtoire Eccléfaftique
, eſt la nourriture des eſprits. Eh !
pourquoi n'imiterions-nous pas l'ordre de
la nature , ou plutôtde la ſageſſe divine ,
dans la diſtribution de la nourriture corporelle?
Elle,y a joint un plaifir qui en
eſt le véhicule ,& qui , par une agréable
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
néceſſité , nous engage à nous conſerver,
& à arrêter les progrès funeſtes d'un principe
de mort que nous portons dans
- notre ſein. Les Auteurs des livresde piété
ne devroient jamais perdre de vue cette
règle; les Auguſtin , les Jérôme , & tant
d'autres , ne s'en ſont jamais écartés. Ils
ont ſu joindre à la ſolidité des penſées
les tours délicats , les expreſſions propres
& agréables , & ont laiffé de côté tout ce
qui n'eſt qu'opinion humaine , pour ne
préſenter que de vérités certaines &propres
à éclairer & édifier.
1
Entretiens fur la Réſurrection de Jésus-
Christ , l'établiſſement de la religion
chrétienne , & la préſence réelle du
corps de Notre Seigneur Jésus- Chriſt
dans l'Euchariftie; par M. l'Abbé Fleury
, Prêtre du Diocèſe de Rouen.
Le myſtère de la réſurrection eſt le
grand témoignage de la foi chrétienne.
C'eſt en lui que tous ſes autres myſtères
trouvent leur vérité & leur certitude. En
effet , li Jésus-Chriſt eſt reſſuſcité , comme
l'ont prouvé tant de célèbres Apologiſtes
de la Religion Chrétienne ; notre
foi eſt certaine, la doctrine de l'Evangile
OCTOBRE. 1775 . 147
eft divine, ſes promeſſes ſont infaillibles.
L'établiſſement ſeul de la Religion
Chrétienne , fût- il dénué de la preuve
victorieuſe des miracles , ſeroit le plus
grand des miraeles. Cette Religion , dont
tant de preuves manifeſtent la divinité ,
avoit eu à combattre toutes les Puiſſances
du monde , les Empereurs , les Princes
, les Magiftrats , les Orateurs , les
Philoſophes ; en un mot , tout ce qui
paroiſſoit grand ſur la terre s'eſt déchaîné
contre le Chriſtianiſme. Malgré tous ces
obſtacles , elle s'eſt établie & répandue
par-tout. Les ſuccès de la Religion en
font la principale preuve .
Quant au myſtère ineffable de la préſence
réelle , c'eſt la grandeur du bienfait
qui a fait naître les doutes. Ce qui devoit
exciter notre reconnoiſſance eſt devenu la
matière de notre infidélité. Ce dogme ?
pour lui les mêmes raiſons qui nous en
gagent à croire tous les autres articles de
la foi chrétienne, &l'on ne peut attaquer
celui - ci ſans ébranler , ſans renverſer
l'édifice de la Religion Chrétienne,
Mémoirefur les funestes effets du charbon
allumé , avec le détail des cures & ob
Gij
r148 MERCURE DE FRANCE..
ſervations faites à Nancy ſur le même
ſujet ; lu dans une ſéance publique de
l'Académie des Sciences de la même
Ville , par M. Herman , Membre de
cette Société , Confeiller- Médecin ordinaire
de feu Sa Majesté le Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar.
A Nancy , de l'Imprimerie de Mм .
Scolaſtique & Baltazard. Avec approbation
, 1775 .
Différens Médecins s'occupent depuis
quelques temps du traitement des perſonnes
ſuffoquées par le charbon : mais
perſonne ne l'a fait juſqu'à préſent avec
autant de ſuccès que M. Herman. Depuis
1764 , & même antérieurement , il a
fait des obſervations ſur cet objet : ce
font ſes obſervations & les cutes qu'il a
opérées qui font le ſujet du Mémoire
que nous annonçons. Il expoſe d'abord
dans ce Mémoire les obſervations des
anciens Médecins, enſuite il rapporte les
ſymptômes de la maladie cauſée par la
vapeurdu charbon allumé , & il donne le
plandeconduitedans le traitementde cette
maladie ; le premier de tous les ſecours
qu'on doit adminiſtrer au malade , c'eſt
de le tirer promptement de ſon lit &
OCTOBRE. 1775. 149
de l'endroit infecté où il ſe trouve , de
l'expoſer au grand air, même au plus
grand froid , de le dépouiller de tous ſes
habits , & de le placer ſur un ſiége , de
manière qu'il y ſoit affermi ; après quoi
on jettera au viſage du malade & non
ailleurs , l'eau la plus froide qu'on pourra
ſe procurer , & cela de fort loin , par
verres , fortement & ſucceſfivement ; on
employera à cet exercice pluſieurs perfonnes
, pour qu'elles puiſſent agir ſans laif.
fer aucun intervalle ; car ce remède exige
qu'on l'adminiſtre ſans interruption , jufqu'au
moment où le malade donnera des
preuvesqu'il commence à reſpirer , même
juſqu'à celui où il reviendra à ſa connoiſſance:
peut être cet exercice dureratil
pluſieurs heures de ſuite ſans donner
aucun eſpoir ; mais l'expérience a convaincu
M. Herman qu'il ne falloit pas le
perdre , &qu'on devoitêtre d'une patiente
à l'épreuve de tout découragement.
Les obſervations conſtatées que rapporte
M. Herman dans la ſuite de fon
Mémoire , prouvent l'efficacité de cette
méthode ; M. Buchoz , qui a été témoin
oculaire de ce traitement , en a rendu
témoignage dans ſon Journal de la Nazure
Confidérée , année 1774 .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
L'Artde compofer &faire desfuſées volantes
& non volantes ; par l'Auteur de la
manière d'enluminer l'eſtampe poſée
fur toile ; avec figures. Ala Haye ; &
ſe trouve à Paris , chez d'Houry , Imprimeur-
Libraire , rue de la vieille
Bouclerie. Prix 1 liv .
Il paroît , à la ſimple lecture , qu'il en
eſt de cet Ouvrage comme de la plupart
de ceux qui paroſſent ſur les Arts ; on y
expoſe la plus belle théorie ; vient- on la
réduire en pratique , rien n'eſt plus difficile
: au reſte , nous laiffons aux Gens de
l'art le ſoin d'apprécier cette petite brochure.
Dictionnaire raisonné univerſel d'Histoire
Naturelle , contenant l'hiſtoire des animaux
, des végétaux & des minéraux ,
&celle des corps célestes , des météores
& des autres principaux phénomè
nes de la Nature ; avec l'hiſtoire & la
deſcription des drogues ſimples , tirées
des trois règnes , & le détail de
leurs uſages dans la médecine , dans
l'économie domeſtique & champêtre ,
& dans les arts & les métiers ; plus ,
OCTOBRE. 1775 . ISI
:
unetable concordante des noms latins,
& le renvoi aux objets mentionnés
dans cet Ouvrage. Par M. Valmont de
Bomare , Démonftrateur d'Hiſtoire
Naturelle , Aſſocié du Gouvernement ,
Cenfeur Royal , Directeur des Cabinets
d'hiſtoire naturelle , de phyſique ,
&c. de S. Alt. S. Mgr le Prince de
Condé , Membre de pluſieurs Académies
, Maître en Pharmacie. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue des Ecrivains
; fix volumes in-4°, & neuf vol.
grand in-8°. Et à Lyon , chez Jean-
Marie Bouglet , neuf volumes petit
in- 8°.
De tous les ſpectacles , le plus intéreſ
ſant , & en même temps le plus fatisfaiſant,
eſt celui de la nature , ou , pour
mieux dire , de tous les êtres qui nous environnent;
tout y eſt merveilleux : ceft
ce vaſte tableau que M. de Bomare préſente
à ſes Lecteurs dans l'Ouvrage que
nous annonçons ; il y donne en quelque
forte la deſcription de tout le domaine
de la Nature ; les animaux , les végétaux
&lesminéraux forment les trois pointsde
diviſion de cet enſemble : c'eſt ſous chacun
de ces règnes que ſe réuniſſent, com-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
me ſous leurs étendards , les différens
objets qui compoſent le monde habité ;
mais cette réunion préſuppoſe une méthode
, car elle n'existe pas réellement
dans la Nature; les eſpèces y font variées
, multipliées& preſque confondues;
& pour les repréſenter telles que la Nature
nous les offre , M. de Bomare a pris
pour plan de ſon Ouvrage la forme de
Dictionnaire , & en effet l'ordre alphabétique
eſt le plus convenable , le ſeul
même admiſſible pour chercher , trouver
facilement & paſſer en revue tous les
articles intéreſſans de l'hiſtoire naturelle .
Malgré cette eſpèce de confuſion propre à
un Dictionnaire , M. de Bomare a néanmoins
donné au fien une eſpèce de méthode
; il a eu l'attentionde fairede tous
les articles principaux ou généraux autant
de points de réunion où le Lecteur peut
ſe lacer , & d'où il peut obſerver l'analogie
des genres & des eſpèces , & faifir
la chaîne des rapports. Il ſuffit aux Lecteurs
de jeter les yeux , pour s'en convaincre
, ſur les articles , histoire naturelle ,
animal , homme , quadrupedes , oiſeaux ,
poiffons, plantes , arbres , bois , fleurs ,
terre , mines , eaux , fels , pierres , &c.
Parmi les articles particuliers , ceax fur
OCTOBRE. 1775 . 153
leſquels l'Auteur s'arrête avec le plus
de complaiſance , ſont ceux dont les objets
méritent ſpécialement notre attention
par leur utilité prochaine , par la
fingularité de leurs formes , par les avantages
de leurs propriétés , & par l'intérêt
que nous avons de les connoître , de
nous en ſervir , ou de nous en garantit .
M. de Bomare a étendu dans cette nouvelle
édition un très-grand nombre d'articles
les plus importans , & il en a ajouté
une infinité d'autres ce qui doit rendre
cette édition infiniment préférable à toures
celles qui ont paru juſqu'à préfent.
Un Dictionnaire d'hiſtoire naturelle eſt
journellement ſuſceptible d'une infinité
d'additions , par les découvertes qu'on
fait dans l'étude de la nature ; il n'eſt pas
douteux qu'un jour ce Dictionnaire paroîtra
ſous le format in fol. , & figurela
dans les Bibliothèques à côté des Morári ,
des Trévoux , de la Mattiniere , &c. Porté
à la perfection où il eſt déjà , il peut
ſervir de guide fidèle à quiconque veut
étudierl'hiſtoire naturelle. On peut déjà
le regarder , à beaucoup d'égards , comme
un traité de marière médicale , d'agriculture
, de jardinage , de commerce , des
arts , &de physique; puiſqu'on y envi
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
ſage chaque objet par l'utilité qu'on en
peuttirerdans la médecine ,dans l'économie
domeſtique & champêtre , & dans
les arts & métiers. Le Savant y trouvera
le réſultat de ſes connoiſſances & de ſes
études; l'homme du monde , pour qui
tout eſt quelquefois nouveau dans la
Nature , y cherchera un amuſement utile
& inſtructif; le Voyageur s'y mettra au
fait des ſingularités de la Nature , dont
il pourra tirer avantage dans le cours de
ſes voyages ; enfin ce Dictionnaire eft
tout à la fois utile , inſtructif & intéreſfant.
L'Auteur a puiſé l'hiſtoire des faits
de la Nature dans les écrits des Obſervateurs
les plus célèbres , anciens & modernes
, & dans les relations des Voyageurs
les plus accrédités chez toutes les
Nations; il a conſulté les Journaux franpis
& étrangers , entr'autres les Lettres
périodiquesfur les animaux , les végétaux
& les minéraux , par M. Buc'hoz ; la
Nature Confidérée , Ouvrage périodique
concernant Thiſtoire naturelle , qui ſe
diſtribue depuis très long-temps , avec un
ſuccès conſtant, chez Lacombe , Libr .;
le Journal de phyſique de M. l'Abbé
Rofier ; il a également fait uſage des
Mémoiresdes Académies , &d'un grand
OCTOBRE . 1775 . 155
nombre d'Ouvrages & de Traités fur
toutes fortes de matières , même de ce
Dictionnaire commenté par divers hom.
mes , & imprimé à Yverdun . M. de Bomare
a fur- tout interrogé l'expérience ;
il a vu , comparé , décrit avec fidélité &
exactitude la plupart des productions de
la Nature; il a tiré en outre beaucoup de
connoillances des entretiens des Artiſtes
&fur-tout de la converſation de pluſieurs
Savans illuftres , qui font les vrais oracles
& interprètes de la Nature .
L'empreſſement avec lequel le Public
s'eſt procuré la première & la ſeconde
édition de cet Ouvrage , eſt une préfomption
bien forte en faveur de celle-ci ,
qui eſt infiniment plus étendue , plus ſoignée
que celles qui l'ont précédée & qui
ont été avouées de l'Auteur. Je ne parle
pas ici des contrefactions : car il n'ya
peut être jamais eu d'Ouvrage qui ait eté
autant contrefait que celui ci en diffentes
Villes de France & des Pays Etrangers.
Il a été traduit en pluſieurs langues ,
& même l'illuſtre M. de Haller n'a pas
dédaigné d'en publier lui même une éditionavecun
commentaire; enfin toutes les
Nations de l'Europe l'ont accueilli . Nous
ne craignons donc pas d'annoncer que
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE .
I a réputationde ce Dictionnaire eſt ſolidement
établie, &que, quoiqu'il en paroiffe
actuellement trois éditions , elles ſe trouveront
les unes & les autres bientôt épuiſées
; on les fait paroître toutes à la fois ,
fous différens formats & différens caractères
, pour pouvoir par-là contenter les
différentes eſpèces de Lecteurs.
Première Centurie de Planches enluminées
& non enluminées , repréſentant au naturel
ce qui ſe trouve de plus intéreſfant&
de plus curieux parmi les animaux
, les végétaux & les minéraux ,
pour ſervir d'intelligence à l'hiſtoire
générale des trois règnes de la Nature.
Par M. Buc'hoz , Médecin Botaniſte
de Monfieur , & Auteur des Dictionnaires
des trois règnes de la France.
Décade IVS. Règne animal. A Paris ,
Shez Lacombe , Libr. rue Chriſtine .
Avec privilége.
Cette quatrième Décade , qui fait la
ſeconde du règne animal , eſt infiniment
plus intéreſſante que la Ire Décade; dans
la première planche ſont repréſentés deux
finges , dont l'un ſe nomme le finge voltigeant
, & l'autre le ſiffleur. La ſeconde
OCTOBRE. 1775. 157
planche eſt deſtinée aux quadrupèdes ; on
y a figuré le bélier de Guinée & celui
d'Iſlande , à quatre cornes , qu'on a fait
voir l'année dernière ſur les Boulevards .
La troiſième renferme des oiſeaux , tels
que l'aigle de mer , & une nouvelle efpèce
d'aigle , non décrite par les Auteurs .
La quatrième planche eſt la continuation
de celle des oeufs de la première Décade :
on en repréſentera dans le cours de cette
collection un recueil auſſi complet que
faire ſe pourra. La cinquième planche
eſt très - curieuſe par les inſectes qui
y font gravés : on y diftingue furtout
le ſcarabée d'Amérique , le ſcorpion
, la ſauterelle , des ſcarabées velus ,
le taureau volant , le capricorne de
Cayenne , une chenille végétante de la
Martinique. La ſixième planche donne
la figure du ſerpent à fomnettes. La
ſeptième , eſt la planche des poiſſons. La
huitième comprend les coquillages Mon
y a figuré des coquillages de rochers , fur
leſquels ſe ſont formées des éponges en
tuyau & en verre. Les cinq dernières
planches ont été gravées d'après nature&
d'après des originaux qui ſe trouvent dans
le Cabinet de M. Fayolles , Commis de
la Marine à Versailles. La neuvième
158 MERCURE DE FRANCE.
planche comprenddes coquillages vivans :
on y voit une nérite, des vermiſſeaux ,
une maſſue d'Hercule , un buccin, une telline
, un ſabot , une coquille ridée , conjointement
avec leurs animaux , &c . La
planche dixième eſt la figure d'une urne
antique , de deux pieds & demi de haut
fur quinze pouces de large , couverte
de vermiſſeaux marins , ſur une anſe de
laquelle on remarque un beau madrepore
ovilé ; cette urne ſe trouve dans le Cabinet
de M. Villin , Juge- Conful de Lortaine.
Toutes les planches ſont doubles , de
même que dans les Décades précédentes :
elle font enluminées & non- enluminées;
le titre & l'explication font pareillement
gravés ; on ne néglige rien pour le fuccès
de l'exécution , tant pour la gravure
que pour les couleurs : on s'attache furtout
à y repréſenter ce qui ſe trouve de
plus rare &de plus curieux dans les trois
règnes ; chaque cahier eſt tiré en papier
au nom de Jéſus , &eſt broché en papier
bleu. Le prix eſt de 30 liv.
OCTOBRE . 1775 . 159
ΑΝΝΟNCES.
HISTOIRE de Miss Lucinde Courtney ,
imitée de l'Anglois ; vol. in 12 br. 50 f.
A Londres , & ſe trouve à Paris chez
Moutard , Libraire , quai des Auguftins.
Nouvelle Bibliothèque de Campagne ,
ou choix d'épiſodes intéreſſans & curieux,
tirés des meilleurs Romans tant anciens
que modernes. Tomes IX & X, in- 12 .
br. Prix chacun 50 f. A Amſterdam , &
à Paris chez le Jay , Libr. rue Saint Jacques.
Guillaumede Naſſau , ou la fondation
des Provinces Unies ; par M. Bitaubé ,
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles- Lettres de Berlin. Nouv. édition ,
nouvellement augmentée & corrigée ;
in- 89. avec figures .AParis , chez Prault ,
Imprimeur du Roi , quai de Gêvres.
Armide & Renaud , Tragédie nouvelle
encinq actes , en vers; ſujettiréduTaſſe;
160 MERCURE DE FRANCE .
in 8°. A Paris , chez Ruault , Libr. rue
de laHarpe; & Eſprit, au Palais Royal.
Joachim , ou le triomphe de la piété
filiale ; Drame en trois actes & en vers ,
ſuivi d'un choix de počſies fugitives ; par
M. Blin de Sainmore . Prix 4 l. 4 f. in-8 °.
avec fig . A Paris , chez la veuve Duchefne
& le Jay , rue St Jacques ; Delalain ,
rue de la Comédie Françoiſe ; Ruault ,
rue de la Harpe , Brunet rue des Ecri
vains.
Les Plaisirs de la Ville , Poëme; par
M. l'Abbé Delille , de l'Académie Françoiſe.
Quid melius Româ.
In-8°. de 22 pages . A Paris , de l'Impr.
de Valeyre..
ElogedeMichel Montagne , qui a remporte
le prix d'éloquence à l'Académie
de Bordeaux en 1774. Par M. l'Abbé
Talbert , de l'Académie de Besançon ,
Chanoine en l'illuſtre Eglife Métropolitaine
de la même Ville , Prédicateur da
Roi. in- 1 2. de 146 p. Prix 24 f. A Paris,
chez Moutard, Lib. de la Reine , rue du
Hurepoix. د
OCTOBRE. 1775 . 161
ACADÉMIES.
1.
LA ROCHELLE .
L'ACADÉMIE Royale des Belles-Lettres
de la Rochelle tint fon Aſſemblée publique
le to Mai dernier. M. le Chevalher
de Longehamp en fit l'ouverture par
l'Eloge historique d'Aristide , furnommé le
Jufte; cette lecture fut ſuivie d'un Précis
des expériences faites fur la torpille , en
1772 , par M. Walsh , de la Société
Royale de Londres , & Aſſocié de l'Académie
de la Rochelle. Ce précis , fait par
M. Seignette , ſecond Secrétaire perpét.
eſt tiré de deux Ouvrages que M. Walsh
adonnés en Anglois fur cette matière.
M. Seignette a été le témoin& le coopérateur
de la plupart de ces expériences ,
par leſquelles le ſavant Anglois a démontré
l'analogie de la commotion cauſée
par la torpille avec le coup électri.
que , & conféquemment avec la foudre.
M. Bourgeois lut enſuite un Diſcours
dont letitre eſt : Idée de l'ancien Poitou&
162 MERCURE DE FRANCE.
de ses premiers Habitans . Cette lecture
fut ſuivie de Réflexions fur un ancien
Sceau de la Rochelle , par M. Seignette ;
l'Auteur fit voir que l'effigie d'un Chevalier
qui ſe voit ſur ce ſceau , portant fur
ſon écu les armes de la Ville de la Rochelle
, eft probablemet celle du Connétable
Mathieu II de Montmorency. On
lut enſuite des Obfervationsfur les lettresde
change , par M. Montaudouin , de
Nantes , Aſſocié. La ſéance fut terminée
par deux fables de M. le Chevalier de
Longchamp.
I I.
MARSEILLE.
L'Académie des Belles-Lettres , Sciences
& Arts de Marſeille propoſe pour
les ſujets des prix qu'elle aura à diſtribuer
le 25 Août de l'année prochaine.
.Le Siège de Marseillepar le Connétable
de Bourbon , Poëme.
2°. Pierre le Grand , Ode ou Роёте.
3 ° . Un Difcours fur l'influence que le
commerce a eu dans tous les temps fur l'ef.
prit & fur les moeurs des Peuples ; prix
double.
L'Académie deſire que les Auteurs qui
OCTOBRE. 1775 . 163
traiteront ce ſujet embraſſent un ſyſtème ,
& qu'après l'avoir établi ſur des principes
ſolides , ils en confirment la vérité
par les preuves tirées de l'hiſtoire du
commerce tant ancien que moderne .
4°. L'Eloge de Madame la Marquise de
Sévigné.
Chacun de ces prix eſt une médaille
d'or de la valeur de 300 liv. Les Ouvrages
ſeront adreſſés , francs de port , à M.
Mouraille , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, & ils ne feront reçus que jufqu'au
15 de Mai .
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Vendredi 3 Septembre on a donné
au Château des Tuileries un Concert
compoſé d'une ſymphonie à plein orcheſtre
; la Signora Franciſca Farinella ,
Virtuoſa Italienne , chanta un air del
Signor Borghi . MM. Leduc le jeune ,
Guénin & Monin exécurèrent , avec
beaucoup de goût & de préciſion , une
ſymphonie concertante. Madame Lar164
MERCURE DE FRANCE.
rivée , MM. Martin , Beauvalet , chantèrent
un excellent moter à trois voix de
M. Mereaux . On a applaudi à pluſieurs
morceaux d'harmonie à fix inſtrumens à
vent. On entendit auſſi avec plaifir un
nouveau motet de haute-contre de M.
Cambiny , & exécuté par M. Martin. M.
de Lamothe exécuta un nouveau concerto
de violon de ſa compoſition , &
reçut les applaudiſſemens bien dûs à fon
exécution brillante. La Signora Farinella
chanta avec ſuccès un ſecond air italien
del Signor Sacchini. Ce Concert
finit par Dixit , ſuperbe motet å grand
choeur del Signor Durante.
OPERA.
LE Mardi 26 Septembre on repréſenta ,
pour la première fois fur le Théâtre de
l'Académie rovale de Muſique , Alexis
& Daphné , Pastorale , & Philemon &
Baucis , Ballet héroïque. La musique est
de M. Goffec , & les paroles ſont de M.
de C***.
Le ſujetd'Alexts eſt tiréd'une Idyle de
M. Gefner , intitulée la Jalousie.
OCTOBRE. 1775 . 165
Alexis , Amant de Daphné , ne voit
qu'avec inquiétude près de fa Bergère ,
àfon retour dans le hameau , Myrtil ,
nouveau Berger , qu'il ne connoît point .
Il s'en plaint à Palemon , qui lui conſeille
de rompre les liens de ſon infidèle.
Cependant il l'apperçoit , & fe cache à
ſes yeux pour dévoiler ſa trahifon. Daphné
s'avance avec Mystil , & vont l'un
&l'autre attacher des guirlandes à l'autel
de Vénus . Ils ſe retirent enſuite dans la
cabane de Myrtil. Alexis , perfuadé de
l'infidélité de ſon Amante , implore Vénus
de rejeter ſa demande. Il ſe tient
derrière l'autel , appercevant encore Myrtil
& Daphné qui viennent dans l'ombre
de la nuit couronner de leurs la
Déeſſe. Daphné chante :
OVénus ! je t'offre ces fleurs
Dont la terre fertiliſée
Nuança pour toi les couleurs.
OVénus ! je t'offre ces fleurs
Encor fraîches de la roſée ,
Humides encordemes pleurs.
Denos amours , puiſſante Protectrice ,
Dans noshameaux ramène monBerger:
1
166 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il ſoit conſtant , qu'à jamais il chériſſe
Daphné qui l'aime &ne ſauroit changer.
Rends-moi mon Alexis .
Alexis paroît & tombe aux genouxde
Daphné en jurant qu'il l'aime &
qu'il eſt fidèle ; Daphné s'écrie alors ,
en s'adreſſant à Mystyl : Ah ! mon
frère ! c'est lui que le ciel me renvoie !
Alexis reconnoiſſant ſon erreur , avoue
ſes ſoupçons & chante ſon amour. Vénus
deſcend , avec ſa ſuite , ſur un char lumineux;
elle aſſure le bonheur des Amans
fidèles. Un ballet général termine cette
premièreentrée.
M. le Gros a chanté avec goût , &joué
avec beaucoup d'ame le rôle du jaloux
Alexis ; Mde Larrivée a étéapplaudie dans
le rôle intéreſſant de Daphne. Myrtil a
été très- bien repréſenté par M. Tirot ,
Palémon par M. Durand , & Vénus par
Mile Longeau. Il ſuffit de nommer MM.
Veris & Gardel , Miles Guimard &
Heinel , pour dire combien leurs rares
talens ont fait de plaiſir dans le divertiſſement
. Ce ballet a paru ingénieuſement
deſſiné.
:
Le ſujet de Philemon & Baucis eſt
OCTOBRE . 1775- 167
tiré d'une fable bien connue. Cet acte
commence par une orgie où des Convives
, ſervis par des Courtiſanes , ſe
livrent au plaiſir . On leur annonce deux
inconnus qui demandent le bienfait de
l'hoſpitalité ; mais ils font retuſés . Le
Théâtre change & repréſente une fête
champêtre & la chaumiere de Philémon
& Baucis . Ces deux époux offrent le tableau
intéreſſant de leur amour mutuel ,
de leur bonheur & de leur piété envers
les Dieux . Jupiter & Mercure , qui n'avoient
pu trouver l'hospitalité chez les
riches habitans du canton , font accueillis
& fêtés par ces vieillards indigens.
Les juſtes Dieux puniſſent le crime
& récompenfent la vertu. Ils emmènent
Philémon & Baucis fur les hauteurs , &
commandent aux eaux de ſubmerger ce
pays peuplé de méchans. Ils font fuccéder
un beau jour à cet orage déſaſtreux ,
& un Temple s'élève en l'honneur du
Maître des Dieux. Jupiter nomme Philémon
& Baucis pour ſes Miniftres ,
chargés de lui offrir l'encens d'un Peuple
heureux, Il accorde à ces époux les voeux
formés par leur amour , definir enſemble
le cours deleur vie. Ils célèbrent la bienfaiſance&
la justice desDieux.
168 MERCURE DE FRANCE.
La muſique de ces deux actes a paru
agréable. Il y a des aits d'un chant flatteur.
M. Goffee y fait admirer ſur tout
fon talent pour une harmonie pure &
pleine d'effet , qui doit plaire également
au Savant & à l'Amateur .
Les rôles du ſecond acte ont été parfaitement
joués & chantés par Mile le
Vaſſeur & par M. Larrivée , repréſentant
Philémon &Baucis. Jupiter & Mercure
ont été bien rendus par MM. Gelin &
Muguet. Mlle Peſlin , M. Malter , M.
Deſpréaux , Mlle Hidou , M. Gardel
cadet , M. Veftris fils , Miles Dorival&
Aſſelin , répandent beaucoup d'agrément
& de gaieté dans le divertiſſement , par
leurs danſes vives & charmantes . Les
divertiſſemens ſont de la compoſition de
MM. Veftris & Gardel , & leur fonthonneur.
La Direction n'a rien épargné pour
donner de l'éclat à ces deux actes . On
remarque, particulièrement dans la ſeconde
entrée, de belles décorations,&un
débordement d'eaux bien imité & qui
faitillufion .
1
COMÉDIE
OCTOBRE. 1775: 169
COMÉDIE FRANÇOISE.
31-
Le Mercredi 20 Septembre les Comédiens
François ont donné la première
repréſentation du Célibataire, Comédie
en cinq actes , en vers , de M. Dorat.
Les Acteurs font:
MIDE MONTBRISON , Tuteur de Julie
& oncle de Terville, M. Brifart.
TERVILLEM. Mole.
Le Comte DE VERSEUIL , neveu deM.
de Saint-Géran . M. Larrive.
M.Préville.
M. DE SAINT -GERAN , vieux Célibataire.
१.
LA MARQUISE, jeune Veuve , unie par
un mariage ſecret au Comte de Verfeuil.
JULIE .
Madame Préville.
MileDoligny.
M.Dugazon.
LA FLEUR,Valet de Terville.
1
NÉRINE , Femme-de-chambre de Julie.
678 231 2013. MlleFanier.
Terville & Julie , élevés enſemble
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
chez M. de Montbriſon , reſſentent l'ur
pour l'autre un intérêt tendre; mais Terville
ſe repréſente le mariage comme un
joug accablant &dangereux: c'eſt pourquoi
il s'eſt voué au célibat , & il ne veut
d'engagemens que ceux qui peuvent fe
délier. Il engage le Comte de Verſenil ,
fon ami , à donner fa main à Julie; il
croit par-là échapper aux preffantes follicitations
de M. de Montbriſon ſon oncle
& à l'inclination qu'il a pour ſon aimable
pupille. Il ignore que le Comte
de Verſeuil eſt marié en ſecret avec la
Marquiſe; il a même l'imprudence de
vouloir nouer une intrigue avecla Marquiſe
, pour ſe détourner d'un engagement
ſérieux ; il met dans ſa confidence
leComte , qui rit d'être le dépoſitaire
des projets amoureux que ſon ami a fur
ſa femme. Terville oppoſe aux raifonnemens
de M. de Montbrifon , qui l'engage
à époufer Julie , les exemples con.
ņus des époux malheureux que l'intérêt
unit , que le dégoût ſépare & que leur
défordre déshonore ; on lui oppoſe d'autres
exemples qui juſtifient le mariage &
qui en font connoître les avantages ,
quand l'inclination & les convenances
en ont aſſorti les liens. Terville rappelle
OCTOBRE. 1775. 171
àfon oncle les ſuites fâcheuſes d'un mariage
même heureux , tel que le ſien ,
puiſqu'il a long - temps pleuré la perte
d'une femme chérie & d'un fils eſtimable
; M. de Montbriſon répond qu'il
aime encore mieux ſes regrets , qui lui
rappellent des objets toujours chers à fon
coeur , que le vuide d'une ame indifférente
; & comme il le dit de l'amour :
Et la peine qu'il cauſe eſt encor un plaifir :
mais rien ne peut encore lui faire changer
ſon plan. La Comteſſe defirant le
bonheur de Julie , ſon amie , la déſabuſe
ſur le compte de Verſeuil , qui ne peut
l'épouſer : elle lui conſeille en même
temps de diſſimuler ſon penchant & de
paroître jainier le Comte , pour exciter ,
s'il eſt poſſible , la jalouſie de Terville.
Elle parvient en effet à réveiller en lui
le ſentiment de la jalouſie & de l'amour ,
qu'il s'efforce toujours d'étouffer. M. de
Saint Géran , oncle du Comte de Verſeuil
, vient , lorſqu'on ne l'attend point ,
chez M. de Montbriſon . L'ennui du célibat
, l'abandon de ſes amis , le defir de
terminer par le mariage une vie qui lui
devient à charge , le déterminent à pro
poſer ſa main à la Marquiſe : mais il
apprend bientôt que fon neveu l'a pré
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
venu; il ſe fâche , & ne peut enſuite
déſapprouver fon choix ; il eſpère que
ſes grandes richeſſes ne le feront pas dédaigner
de Julie , malgré ſon grand âge
& ſon aſthme. Il ne veut que ſa compagnie
: il lui promet d'ailleurs toute liberté.
Mais Julie aime Terville , & ce
ſentiment est tellement néceſſaire à ſon
bonheur , qu'elle prend la réſolution de
s'enfermer dans un Cloître pour s'éloigner
de l'objet de ſon inclination. Elle
n'a point la force de confier de vive
voix ſon deſſein àM. de Montbrifon, fon
bienfaiteur : elle lui écrit une lettre qui le
furprend , & dont il ne peut faire la
lecture ſans ſentir ſon coeur déchiré par
le deſir qu'il a de voir ſa pupille & fon
neveu conſentir à leur bonheur mutuel.
Il fait une dernière tentative pour détruire
le faux ſyſtême de Terville ; il le
trouve ſenſible & même paſſionné pour
Julie , & cependant toujours contraire à
fes vees. Terville veut fuir : mais la lettre
de Julie l'arrête , & tant d'amour ,
d'accord avec ſes ſentimens , triomphe
enfin de ſon goût pour le célibat. II
l'épouſe , & jure de lui prouver que l'on
peut être époux fans ceffer d'être amant.
Son mariage autoriſe celui de la Fleur
avec Nérine : car auparavant ſon Maître
OCTOBRE. 1775. 173
lui avoit refuſé ſon conſentement, en lui
difant:
Non;
Non , Monfieur le coquin , vous reſterez garçon.
Il n'y a que le vieux M. de Saint-Géran
qui eſt obligé de reſter dans le célibat ,
quoiqu'à fon âge , comme il le dit :
On ſent plus la fatigue à la fin du voyage.
Le Célibataire de M. Dorat eſt
ſérieux , raiſonneur & cherchant à ſe
faire illuſion ; mais il a le coeur ſenfible
& déjà paſſionné pour l'objet aimable
qui le fait renoncer à ſon plan :
c'eſt un Amant qui ne veut pas aimer ,
ou qui ne veut point s'engager , mais
qui laiſſe prévoir ſa défaite. On emploie
avec ſuccès contre lui le pathétique & la
force du ſentiment , ce qui rend cette
Pièce moins comique qu'intéreſſante. Il
a fallu infiniment d'eſprit pour foutenir
ce ſujet pendant cinq actes , avec peu
de moyens pour varier les ſituations. On
a beaucoup applaudi à une foule de vers
heureux , à des tableaux bien faits , à
des raiſonnemens preſſans , à des ſentimens
vrais & ingénieuſement exprimés.
Ce Drame ajoute aux ſuccès nombreux
& juſtement mérités de M. Dorat.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Tous les rôles ont été parfaitement
rendus par MM. Brifart , Molé , Préville
, Larrive & Dugazon, & par Mefdames
Préville , Doligny & Fanier. On
ne peut mettre dans la ſcène plus d'ame
& d'intelligence , plus d'accord & de
vérité.
DÉBUTS.
Le Jeudi 7 du mois de Septembre dernier
, M. Tonnellier , jeune homme qui
n'avoit jamais paru fur aucun Théâtre ,
a débuté ſur le Théâtre François par le
rôle de Zamore dans la Tragédie d'Alzire,
& il a continué ſes débuts par le
rôle d'Egifte dans Mérope , & par celui
de Titus dans la Tragédie deBrutus. On
a remarqué dans ſon jeu beaucoup d'ame
&d'intelligence, malgré ſa timidité ; &
l'on peut aſſurer qu'il a les moyens de
devenir un bon Acteur , quand il aura
pris les conſeils & les leçons néceſſaires
du temps & de ſa propre expérience.
Mile Pitrot a fait un ſecond début le
Jeudi 21 Septembre dernier , dans les
rôles d'Agnès del'Ecole des Femmes , &
Hortense du Florentin ; elle a joué le 24 ,
la FauffeAgnès , & le 28 le rôle d'Eugénie
& celui d'Angélique dans l'Esprit de
contradiction . Cette Actrice , âgée d'enviOCTOBRE.
1775 . 175
ron ſeize ans , eſt d'une figure très- agréa
ble; elle montre beaucoup de diſpoſitions
pour jouer dans la Comédie. Elle a de la
gaîté , de la vivacité , de l'intelligence &
de la fineſſe . On peut eſpérer beaucoup
des talens qu'elle annonce. Sa voix a déjà
pris plus de conſiſtance depuis ſon premier
début , & fon jeu plus de facilité.
Elle ſe défera aifément de quelques prononciations
vicieuſes , toujours ſenſibles
aux Habitans de la Capitale.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens continuent
avec ſuccès les repréſentations de la Co
lonie, Comédie nouvelle en deux actes ,
parodiée ſur la muſique délicieuſe de
Sacchini .
Ils ſe diſpoſent à donner inceſſamment
la Réduction de Paris , Drame en trois
actes de M. du Roſoy , musique de M.
Bianchi.
DÉBUT.
M. de Saint-Aubert a débuté fur ce
Théâtre dans les rôles de caractère . Cet
Acteur , qui a joué autrefois à l'Opéra-
Comique & fur différens Théâtres de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
Province , a de la gaîté , de la facilité ,
&a été vu avec plaifir.
ARTS.
EXPOSITION au Salon du Louvre des
Peintures , Sculptures & Gravures de
MM. de l'Académie Royale.
ES Les tableaux d'hiſtoire ont fixé les
premiers regards des Amateurs inſtruits .
Si les compoſitions de ces tableaux n'ont
pastoujours répondu à ce que le ſujet
annoncé ſembloit leur promettre , ils
n'en ont pas moins admiré les beautés
qui s'y trouvoient répandues. Leur indulgence
eſt fondée ſur la connoiſſance qu'ils
ont de la difficulté du genre de l'hiſtoire ,
le premier ſans doute de tous les genres ,
puiſque le Peintre d'hiſtoire eſt le Peintre
del'ame , &que les autres ne peignent
ordinairement que pour les yeux . N'est- il
pas juſte d'ailleurs de tenir compte au
Peintre hiſtorien du courage qui lui eſt
néceſſaire pour cultiver un champ ſtérile ,
grâce au goût frivole & meſquin de la
plupart de nos riches Amateurs pour les
bambochades & les petits tableaux froidement
terminés des Peintres Flamands ?
OCTOBRE. 1775 . 177
Un Artiſte François, qui , par l'élévation
de ſes penſées , eſt entraîné vers l'hiftoire
, ſe voit aujourd'hui réduit à quelques
ouvrages pour les Egliſes, les Gobelins
, ou à quelques tableaux de chevalet,
que l'on a même encore de la peine
d'admettre dans les ameublemens , de
peur d'interrompre l'infipide uniformité
d'une tapiſſerie de foie .
Ungrand tableau , peint par M. Vien
&deſtiné à être placé dans la Chapelle
du nouveau Trianon , s'eſt d'abord fait
remarquer par la nouveauté du ſujet . On
y voit Saint Thibault , de la Maiſon de
Montmorency , qui offre au Roi St Louis
& à la Reine Marguerite de Provence ,
une corbeille de fleurs &de fruits , dans
laquelle s'élèvent onze tiges de lis. Le
Roi n'avoit point encore eu d'enfant :
St Thibault lui annonce par cet emblême
qu'il en aura onze , & par la tige qui
s'élève le plus haut , lui déſigne Robe ,
Chef de la Maiſon de Bourbon. La forme
ingrate de ce tableau , qui a huit
pieds fix pouces de haut fur cinq pieds
neuf pouces de large , paroît avoir gêné
l'Artiſte dans l'ordonnancede ſa compofition.
Mais où trouver un deſſin plus
précis , une exécution plus nette & plus
facile?
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
1 Le tableau du même Artiſte, dont le
fujet eſt tiré de l'Iliade , a réuni plus
généraleinent les fuffrages par l'heureuſe
diſpoſition du ſujet , l'intelligence du
clair - obfcur & la vigueur du coloris.
Vénus , bleſſée par Diomède à la guerre
de Troye , eſt ſecourue par Iris , & Mars
l'aide à monter dans ſon char : c'eſt du
moins ce dernier moment que l'Artiſte
a voulu rendre , mais qui n'eſt peut-être
pas aſſez indiqué par l'attitude de la
Déeffe; cette attitude eſt tranquille &
n'annonce point l'action qui doit ſuivre.
Un tableau de M. Hallé , le ſeul que
cet Artiſte ait expoſé au Salon , nous repréſente
Jéſus Chriſt qui fait approcher
de lui les petits enfans pour les bénir. Il
y a dans l'expreſſion de Jésus-Chriſt un
caractère de bonté ; mais l'on pourroit
exiger que ce caractère eût plus de no.
bleſſe. Cette figure principale eſt d'aillears
d'une proportion un peu courte. En
général , ces fortesde ſujets font toujours
ingrats à traiter , parce que ce n'eſt que
d'après les formes d'un beau idéal que
l'Artiſte peut tracer celles que l'imagination
exaltée du ſpectateur exige dans la
figure de l'homme-Dieu.
M. Durameau s'est fait honneur en
:
OCTOBRE. 1775 . 179
traitant un ſujet de l'hiſtoire de Béliſaire .
CeGénéral , après avoir commandé avec
gloire les armées de Juſtinien , tomba
dans la diſgrâce de ce Prince , qui lui fic
crever les yeux. On le voit ici de retour
dans le ſein de ſa famille. Eudoxe ſa
fille embraſſe ſes genoux ; & Antonine
ſa femme , qui étoit malade , faiſant un
effort pour ſe lever , tombe évanouie
entre les bras d'une de ſes femmes & du
jeune Tibère. Cette ſcène eſt pathétique ;
elle ne fait cependant qu'une impreſſion
pallagère ſur le Spectateur , parce que
l'Artiſte s'eſt moins occupé de la partie
du ſentiment &de l'expreffion que des
formes cadencées & pittoreſques de ſa
compoſition.
On a vu au Salon , du même Atriſte ,
ſon morceau de réception , tableau de
dix- huit pieds de large fur neuf pieds fix
pouces de haut , qui repréſente l'été.
Cérès & ſes Compagnes implorent le
Soleil , & attendent, pour moiffonner ,
qu'il ait atteint le ſigne de la Vierge. La
Canicule ou chienne céleste vomit des
flammes & des vapeurs peſtilentielles.
Les Zéphirs , par leurs ſouffles , diminuent
fon ardeur & purifient les airs,
L'idée de la Canicule jetant du feu &
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
4
rafraîchie par les Zéphirs , eſt une fiction
qui peut réuſſir en poësie , & qui n'eſt
pas auffi heureuſe en peinture ; mais il
règne dans cette compofition une belle
harmonie de couleur. Le ton eſt lumi
neux & doré. L'Artiſte a voulu fans
doute exprimer par ce coloris ardent
l'aridité & la féchereſſe de la ſaiſon. Le
char du Soleil eſt attelé de quatre chevaux
blancs. Une draperie légère voltige
autour du Dieu de la lumière , ce qui
étend la maſſe de cette figure , qui fans
cela auroit paru trop maigre. Cérès &
fes Compagnes , placées ſur le devant de
la compoſition , n'ont point cette élégance
de forme que l'on a droit d'exiger dans
des Déeſſes. Le deſſin en eſt même un
peu lourd : mais elles fontdiſpoſées favo
rablement pour l'effet du tout enſemble.
Cette grande compoſition eſt deſtinée à
orner la Galerie d'Apollon.
L'Hiver , tableau de la même grandeur
&le morceaude réception de M. Lagrenée
le jeune , doit pareillement décorer
la Galerie d'Apollon. Les figures de ce
dernier tableau font d'une proportion
beaucoup plus forte , ce qui doit néceffairement
nuire à l'enſemble de la décoxation
de la Galerie. Eole , dans ce taOCTOBRE.
1775. 181
bleau , eſt repréſenté déchaînant les vents,
qui couvrent les montagnes de neige.
Les eaux des fleuves font glacées , & la
végétation paroît en quelque forte arrêtée.
Mais on ignore quia pu autoriſer l'Artiſte
à repréſenter dans ce tableau la figure
allégorique du Temps endormi. L'hiver ,
qui eſt la ſaiſon où la végétation est moins
active , a été quelquefois dépeint ſous la
figure d'un vieillard dormant ou aſſoupi ;
mais jamais le Temps , dont la marche
eſt toujours égale & rapide ; auſſi les
Poëtes l'ont dépeint ſous la figure d'un
vieillard , ayant deux grandes ailes au dos,
une faulx à la main , & fuyant d'un vol
agile ſans jamais être arrêté. Ce tableau
de l'hiver offre néanmoins des parties
étudiées & qui font honneur à l'Artiſte .
On jugera encore plus favorablement de
fon génie pour la compoſition d'après un
autre de ſes tableaux expoſé au Salon ,
& repréſentant un repos en Egypte La
compoſition en eſt riche , bien ordonnée
& d'un bon ſtyle ; le coloris tranfparent
& harmonieux : mais ce tableau , fait
pour être vu de près , ainſi qu'un autre
tableau repréſentant l'homme entre le
vice& la vertu qui l'abandonne , demanderoit
à être terminé avec plus de
182 MERCURE DE FRANCE.
foin, fur- tout dans la partie des mains ,
qui ſont trop négligées. Pluſieurs deſſins
du même Artiſte , dont les ſujets font
tirés de l'hiſtoire ancienne , ne feront pas
regardés avec des yeux indifférens. Ces
deſſins ſont exécutés à la plume & lavés
au biſtre ſur papier bleu , rehauffé de
blanc au pinceau.
De grands tableaux de M. Vanloo ,
deſtinés à être exécutés en tapiſſeries ,
nous ont mis devant les yeux différens
momens de la journée d'une Sultane .
Ici on voit les préparatifs de ſa toilette ;
plus loin , des Lunuques noirs & des
Eunuques blancs qui lui fervent des rafraîchiſſemens.
Un troiſième tableau la
repréſente commandant des ouvrages aux
Odaliſques ; dans un quatrième , ces
Odaliſques donnent une fête champêtre
en préſence du Sultan & de la Sultane . Il
y a dans ces différens tableaux des parties
bien étudiées , & d'autres qui ne le font
peut- être pas affez . Dans le premier tableau
, par exemple , le Spectateur a de
la peine à ſe rendre compte des règles
de perspective que l'Artiſte a adoptées .
Les piédeſtaux des colonnes ſont d'une
proportion beaucoup trop haute ; & le
baldaquin , ſous lequel eſt placé la SulOCTOBRE.
1775 . 183
1
tane , paroît trop meſquin pour l'élévation
de l'édifice que ces colonnes indiquent.
Au reſte , ces compoſitions trèsriches
en étoffes , préſentent dans leurs
différentes parties , des détails agréables
qui doivent réuſſir en tapiſſetie.
On a vu avec ſatisfaction les nouveaux
efforts qu'a faits M. Brenet pour nous
rappeler dans ſes tableaux de St Pierre &
de St Paul , de l'Aſſomption de la Sainte
Vierge , de la Réſurrection de Jéſus-
Chriſt , la manière de compoſer des
grands Maîtres. L'Artiſte cependant auroit
pu répandre dans cette dernière com.
poſition plus de grandeur , plus de nobleſle
& même plus de convenance , en
donnantmoins de mouvement au Chriſt ,
qui doit s'élever par le ſeul acte de ſa
volonté , ce qu'auroient indiqué ſes jambes
plus rapprochées & ſes bras moins
étendus. Un autre tableau du même Artifte
, tiré de l'Histoire Romaine , &dont
le ſujer eft Creſſinus juſtifié devant l'Edile,
eſt ſagement ordonné. Le coſtume y
eſt fidèlement obſervé , & la ſcène eft
diſpoſée de façon à produite le meilleur
effer. Un ciel bleu , qui fert de fond au
ſujet , pourra paroître d'un ton un peu
trop égal; cette ſcène d'ailleurs ſe paſſant
184 MERCURE DE FRANCE.
au milieu de la ville , ſembloit devoir
être entourée d'édifices..
Cybèle ayant découvert qu'Atys , le
Grand-Prêtre de ſes Autels , lui faifoit
infidélité pour la Nymphe Sangaride ,
fufcite contre elle Alecton : cette Furie
ſecoue ſon flambeau & ſes ſerpens ſur la
tête d'Atys , & excite en lui un ſi furieux
délire , que prenant ſa Maîtreſſe pour un
monſtre , il la poignarde. Célénus , Roi
de Phrygie , eſt irrité de cette vengeance
horrible : le Peuple , les Sacrificateurs
font effrayés : les Amours & les Plaifirs
s'enfuient. C'eſt le ſujet d'un grand tableau
de 15 pieds de large ſur 10 de
haut , exécuté par M. Robin. Cette grande
machine a un beau mouvement , les mafſes
en font bien décidées , & il règne
dans la compoſition une forte d'enthouſiaſme
qui échauffe le Spectateur ; mais
ce n'eſt pas affez pour réunir les ſuffrages
des Amateurs , qui ne les accordent que
d'après l'impreſſion que font fur eux le
charme du coloris , la correction du deſſin
&une exécution nette & facile.
Un effet très brillant , des détails rendus
avec ſoin , l'intérêt même du ſujet ,
ont fixé les yeux du Spectateur fur un
petit tableau de M. Lépicié , qui repréOCTOBRE.
1775 . 185
fentoit Mgr le Duc de Valois au berceau.
On a également remarqué l'attelier d'un
Menuifier , tableau de chevalet , où l'Artiſte
avoit repréſenté , avec une naïveté
aimable,une jeune fille qui ſemble oublier
l'ouvrage qu'elle tient dans ſes mains
pour écouter les diſcours d'un jeune garçon
menuifier . L'Artiſte a affecté de placer
dans ce tableau , & dans quelques autres
du même genre , des maſſes de lumière
très- larges & très-brillantes ; mais qui ,
par leur éclat & leur largeur même , nuifent
au reliefdes figures & à cette douce
harmonie que l'on cherche dans un tableau.
Nous ne citerons point ici tous
les ouvrages de cet Artiſte expofés au
Salon; ils étoienten grand nombre; le plus
conſidérable étoit l'intérieur d'une Douane
, tableau des pieds de large fur 3
pieds de haut. La compoſition en eſt
riche & bien ordonnée. Les figures qui
l'animent ont le mouvement & la variété
que l'on defire dans un ſujet pareil. Le
coloris eſt d'ailleurs ici beaucoup plus
doux , plus harmonieux que dans les
autres tableaux du même Artiſte. On
pourroit ſeulement deſirer , pour le meil
leur effet de l'enſemble , que la dégradation
de la lumière fût plus ſenſible dans
186 MERCURE DE FRANCE.
les différentes parties d'architecture qui
ſervent de fond au ſujet .
M. Lagrenée l'aîné continue de plaire
au plus grand nombre des Amateurs , par
de petites compoſitions empruntées de
l'hiſtoire ou de la fable , & dont le principal
mérite conſiſte dans la propreté de
l'exécution & la ſuavité du pinceau.
Le Peintre de la nature , M. Vernet ,
s'eſt plu à nous rappeler , dans différens
tableaux , les ſcènes les plus pathétiques
de la mer en courroux , ou les momens
les plus tranquilles & les plus délicieux
d'une belle journée. Ses deux tableaux
repréſentant l'un la conſtruction d'un
chemin , & l'autre l'abord d'une foire ,
ont , par la richeſle de la compoſition ,
la variété& la vie qu'un pinceau ſpirituel
a répandu dans les différens grouppes de
figures , tranſporté le Spectateur au milieu
de la ſcène repréſentée.
La curioſité du Public eſt toujours
Aattée par les compoſitions de M. le
Prince dans le coſtume Ruſſe. Son Avare
, fon Jaloux, ſon Négromantien &
autres compofitions pareilles , préſentent
des têtesbien étudiées , de beaux effets de
lumière , des détails d'étoffe , de métal ,
d'ornemens, rendus avec une intelligence
OCTOBRE. 1775 . 187
dans la couleur locale , & une certaine
adreſſe dans la touche , qui caractériſent
l'objet. Ses payſages ſont ornésde petites
figures tout à fait ſpirituelles. Le feuiller
des arbres eſt touché de goût , mais point
affez rendu. Cette pratique n'eſt ſupportableque
dansdesdeſſins oudes eſquiſſes ;
onexigede plus ,dans un tableau fini , que
la touche indique l'eſpèce même d'arbre .
quel'onrepréſente.On avouera encore que
les tons des arbres , des eaux , des terrafſes,
des ciels font très frais , très-brillans
dans les payſages de M. le Prince , mais
que ce brillant nuit quelquefois à l'harmonie
du tableau;nous pourrions même
ajouter , à la vérité de la nature , vérité
que l'Artiſte ne doit jamais perdre de
vue : autrement il tombe dans ce qu'on
appelle manière , & ſes tableaux n'ont
plus qu'un mérite de mode ou de convention
. On regrette encore que cet Artiſte
ne varie pasdavantage ſes ſites.Une
vue annoncée d'après nature , tableau de
s pieds ſix pouces de large ſur 4 pieds 6
pouces de haut , ne préſente qu'un bouquetd'arbres
dans les formes peu variées
de Ruyſdal , qui ſont celles que l'Artiſte
paroît avoir adoptées de préférence.
M. Wille le fils , nouvel Agréé , donne
188 MERCURE DE FRANCE.
les plus heureuſes eſpérances. On a vu
de lui deux têtes d'étude , celle d'un
Vieillard villageois & celle d'un Suiffe ,
qui annoncent un Artiſte qui fait ſe rendre
compte des moindres détails de la
nature. Ces têtes , très bien touchées ,
ontd'ailleurs beaucoup de relief . Sadanſe
villageoiſe , un autre tableau où il a repréſenté
une jeune fille qui , après avoir
reconnu ſes égaremens , vient ſe jeter aux
genoux de fon père , préſentent des ſcènes
qui ne font point ſans intérêt. Elles
ne font point traitées avec toutes les ref
fources du clair obſcur , pour donner du
relief aux figures , & empêcher qu'elles
ne paroiſſent ſemées & découpées ſur le
fond ; maison y remarque avec plaifir un
Artiſte qui s'étudie à rendre les différens
mouvemens de la nature. Ces tableaux
peuvent donc être regardés comme d'heureux
efſfais dans l'art difficile de rendre
les ſcènes naïves du ſentiment.
Une petite fille répétant ſa leçon , une
famille faiſant des confitures , une mère
engageant ſa fille à prendre une médecine
; voilà à peu près les ſujets des compoſitions
de M. Bounieu. Ces tableaux
peuvent plaire par de petits détails copiés
ſcrupuleuſement d'après nature , par
OCTOBRE . 1775. 189
des effets de lumière ménagés avec art ,
& par la manoeuvre d'un pinceau trèsfoigné.
On a auſſi vu de cet Artiſte , de
petits payſages, où l'on trouve , ainſi que
dans ſes tableaux de compoſition , des
reintes noirâtres , qui ne font point dans
la nature.
Les tableaux de M. Theaulon , nouvel
Agréé, ſeront recherchés par le plus grand
nombre des Amateurs ; les compoſitions
en ſont enjouées & agréables. Dans l'un
de ces tableaux , on voit une jeune fille
fur un lit, en déſordre ; un jeune homme
lui demande pardon de lui avoir arraché
un bouquet de roſes , qu'on voit éparpillées
à ſes pieds. Le tableau qui lui fert
de pendant , offre un heureux ménage.
Deux jeunes époux paroiſſent tendrement
unis ; le père appelle avec complaiſance
un enfant qui , foible encore , s'eſſaye à
former ſes premiers pas dans un chariot ,
en lui tendant les bras. La mère quitte
fon occupation , & cherche à lire dans
les traits de ſon mari les marques de fon
amour paternel. Un vieillard , ſon père ,
regarde cette ſcène , qui fixe toute fon
attention.C'eſt la notice qui a été donnée
dans l'explication des peinturesdu Salon ,
&qui paroiſſoit néceſſaire pour faire
190
MERCURE DE FRANCE .
connoîtretoutceque l'Artiſte s'étoitpropo.
ſéen compoſant ce tableau.Ony reinarque
du moins une touche fine & légère , des
figures agréables , dejolis tonsde couleur.
Deux autres petits tableaux de ces Artiſte
repréſentant des Baigneuſes & de jeunes
Nymphes danſant dansune grotte, méritent
auffi d'être cités. On pourroit defirer
plus de correction dans le deſſin des figures;
mais elles ſont touchées avec efprit
, & les roches qui ſervent de fond à
ces figures, ſont coloriées avec intelligence.
Parmi les productions de M. Robert ,
on a fur-tout remarqué les reſtes d'un
Temple de Jupiter ; le Temple de la
Concorde, avec la pyramide de Ceftius ;
les ruines du Palais des Céſars ; & deux
autres tableaux où l'on voyoit dans l'un
l'effet d'un Soleil couchant , &dans l'autre
, le portique d'une maiſon de campagne
près de Florence. Pluſieurs autres
tableaux dans le même genre annoncent
unArtiſte qui fait tirer le plusgrand parti
du jeu des oppoſitions. Sa touche eſt
légère , ſon coloris tranſparent , ſon faire
facile & fpirituel . Son grand tableau du
décintrement du Pont de Neuilly
eſt très - intéreſſant ; il offre le por
OCTOBRE . 1775. 191
trait fidèle d'une fêre que tout Paris a
vue avec la plus grande ſatisfaction.
M. de Machy , qui s'eſt auſſi appliqué
peindre des morceaux d'architecture &
de perſpective , a ſu attirer les regards
par des points de vue pris au milieu
même de Paris : ici c'eſt la vue du nouvel
Hôtel des Monnoies, plus loin celle
du Louvre & du quai. L'Artiſte a quelquefois
ajouté à ſon point de vue des
acceſſoires étrangers qui la rendent plus
pittoresque , mais dépayſent un peu le
Spectateur Parifien. Son faire eſt trèsſoigné
; ſa touche liſſe ne paroît pas tou
jours propre à rendre le caractère brut
de la pierre ; mais il y adans ſes différens
tableaux une belle entente d'effet & de
perſpective.
La nobleſſe des compofitions de M.
Cleriſſeau ,& le caractère grand de l'anti
que qu'il fait réunit à des effets conformes
à ceux de la nature , font aisément
diftinguer ſes tableaux de tuines. Il y en
avoit ſept de lui au Salon. Ils font peints
à gouache , d'une touche large & graffe ,
avec une préciſion dans les détails , qui a
mérité l'approbation de tous ceux qui
ontvu les monumens antiques .
M. Perignon , nouvel Agréé , nous
د :1
192 MERCURE DE FRANCE.

donné dans ce même genre de peinture,
différentes vues où l'on a remarqué de
beaux lointains. Les effets en ſont vrais,
harmonieux , & le Spectateur y jouit avec
plaiſir de cette douce dégradation de lumière
qui eſt amie de l'oeil & dans la
nature. :
On a remarqué pluſieurs tableaux de
chevalet de M. Jollain, entre autres, deux
ſujets tirés de l'hiſtoire de Pyrrhus , &
deux autres repréſentant la toilette de
Pſyché , & l'indifcrétion de Candaule ,
Roi de Lydie. Il y a peu d'expreffions
dans les figures : mais elles ſont diſpoſées
agréablement & peintes d'un pinceau
moëlleux & foigné.
Deux femmes Grecques , dont une
brode au métier; une Magdeleine dans le
déſert ; l'incrédulité de Saint Thomas
autre tableau de chevaler, peint par M.
Beaufort , morceau qu'il paroît avoir étudié
, ont auffi attiré les regards du Public,
qui a également accordé fon approbation
encourageante à quelques ta
bleaux de MM Guerin , Renoux,Caref
me , Martin , Monnet & Houel , nouvel
Agréé. On a vu de lui au Salon différens
points de vue d'après nature , pris principalement
en Italien
Les
OCTOBRE . 1775 . 193
Les tableaux de payſages ornés d'animaux
, par M. Huet , font touchés de
goût. Son coloris eſt vigoureux , & l'harmonie
en eſt très brillante , parce que
l'Artiſte l'a montée ſur le ton le plus
haut ; mais ce n'eſt pas celui que donne
lanature.
Mile Vallayer s'eſt concilié de nouveau
les fuffrages des connoiffeurs , par des
tableaux repréſentant des fruits , des légumes
, des vaſes de fleurs toucheés
librement & grouppées avec toute l'intelligence
pottible pour produire le meilleur
effer .
On a auſſi admiré de Mlle Vallayer le
portrait de l'Abbé le Monier. Le ſuccès
de cette Virtuoſe dans cette partie difficile
de la peinture , doit rendre moins
ſurprenant celui avec lequel elle peint les
buſtes, les fleurs & autres objets inanimés
de ſon atelier.
M. Van- Spaendonck nous a fait voir
pour la première fois , dans le même
genre , des tableaux d'un coloris vif &
d'une touche précieuſe. Cet Artiſté a
placé dans quelques-uns de ſes tableaux
des vaſes d'agathe , de crystal , toujours
très -difficiles à bien traiter , ſans nuire à
l'éclat des fleurs : mais ſon pinceau a ſu
vaincre ces difficultés .
1. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
Les portraits font toutours en grand
nombre au Salon. Le concours des Spectateurs
s'eſt arrêté devant le beau portrait
de S. M. Louis XVI , peint à l'huile par
M. Dupleſſis. Ce portrait , ainſi que ceux
de M. Allegrain , Sculpteur , & de M. le
ChevalierGluck par le même Artiſte, font
rendus avec une vérité dans la couleur ,
une fermeté dans la touche & une finelle
dans la partie des détails , qui ne laiſſe
rien à defirer. C'eſt la nature même , mais
la nature animée & ſaiſie dans ſon mo
ment le plus heureux. On a pu remarquer
dans la têtedu célèbre Muſicien Allemand
l'expreffion du génie inſpiré.
Le Public a vu auſſi avec intérêt le
portrait en pied de Monfieur, ceux de
Madame la Comteſſe d'Artois , de Madame
Clotilde , Princeſſe de Piémont ,
& de Madeunoiſelle , par M. Drouais.
Les portraits en émail & en miniature
par MM. Hall , Paſquier , Courtois ,
Weiler, ont généralement plu à ceux qui
aiment à voir la nature en petit , & parée
de tous les charmes que peuvent lui prêter
la fineſle du coloris & la délicateſſe
du pinceau. Les miniatures de M. Hall
ſe font fur tout remarquer par la franchiſe
de la touche; ſes draperies , largeOCTOBRE.
1775 . 195
ment traitées , font valoir avec beaucoup
d'avantage le pointillé des chairs. Ces
miniatures étoient renfermées dans une
bordure ſculptée en bois par M. Boutry ,'
&qui a été remarquée pour la légéreté des
ornemens & la délicateſſe de la main
d'oeuvre. MM. Hall & Weiler nous ont
auſſi fait voir pluſieurs têtes en paſtel de
grandeur naturelle Le portrait en paſtel
de M. Robert , Peintre du Roi , peint
par M. Hall , eſt d'une reſſemblance &
d'une magie étonnante : il eſt , ainſi que
celui de cet Artiſte , peint d'après luimême
, comparable à tout ce que nous
avons de mieux en ce genre. 1
M. Aubry ne s'eſt pas moins diſtingué
par pluſieurs portraits à l'huile , rendus
avec beaucoup de vérité , entre autres par
celui de M. Hallé , Peintre du Roi : mais
M. Aubry a mérité particulièrement l'attention
du Public , par différentes ſcènes
copiées d'après nature. Dans l'une , on
voit un père qui carelle ſes enfans; dans
l'autre ,un petit enfant demandant pardon
à ſa mère ; ici c'eſt une femme qui tire
des cartes ; plus loin , la Bergère des Alpes.
On remarque dans ces différens tableaux
un pinceau large & plein de goût ,
des détails étudiés , un deſſin correct ,
I ij
J196 MERCURE DE FRANCE.
& , ce qui eſt encore plus précieux , de
la vérité , du ſentiment , de l'expreffion .
Cet Artiſte eſt done fait pour réuſſir dans
ce genre , fur tout s'il étudie mieux les
couleurs locales , & s'il évite de faire
dominer un ton de couleur verdâtre , qui
peut contribuer à l'harmonie du tableau ,
mais qui détruit néceſſairement l'illafion.
Une imitation parfaite de la nature ,
rendue d'une touche libre , ſavante &
pleine d'effet , a fixé depuis long- temps
le rang de M. Chardin dans l'Ecole Françoiſe.
Trois têtes d'étude au paſtel , qu'il
a compoſées au Salon , ont le relief & la
vérité de la nature.
Les productions de la Sculpture n'ont
point été bien nombreuſes cette année .
Différens modèles en plâtre , quelques
terres cuites , & beaucoup de portraits ,
voilà ce qui a orné le Salon. Le beau
portrait du Roi , modèle en plâtre par
M. Pajou , un autre portrait de Sa Majeſté
par M. Bridan , celui de la Reine
parM. Boizot , font ceux que le Public a
vus avecle plus d'intérêt. On s'eſt plu auſſi
à conſidérer le buſte de M. le Comte de
Buffon , par M. Pajou , morceau de caractère
&d'une expreſſion forte; les portraits
OCTOBRE. 1771 . 197
de MM. de Miromenil & Turgot , par
M. Houdon , celui de M. le Chevalier
Gluk , &un autre de Mile Arnould dans
le tôle d'Iphigénie , par le même Artiſte .
M. Houdon nous a auſſi fait voir le modèle
d'une Chapelle ſépulcrale , en mémoire
de Louiſe-Dorothée , Ducheſſe de
Saxe Gotha . Le caractère de ce monument
eſt ſimple , & cependant produit
un grand effer. On voit au fond d'une
Chapelle la porte du Temple de la Mort
qui , ſous la figure d'un ſquelette , lève ,
pour en fortir , les rideaux dont elle eſt
en partie voilée , & ſe ſaiſit avec précipitation
de la Ducheſſe qui , les cheveux
épars , eſt couverte d'un linceul ; elle doit
exprimer ſon attachement pour tous
ceux qui lui étoient alliés , & fon affec .
tion pour le Peuple .
La Vierge en plâtre de cinq pieds fix
pouces , que M. Mouchy doit exécuter
en marbre pour l'Egliſe de Brunoy , eſt
de la plus belle proportion . La têre rieſt
pas modelée ſur les formes ſevères de
l'antique , mais elle eſt agréable. L'Enfant
Jéſus qu'elle tient dans ſes bras eſt
traité avec un ſentiment de chair , & la
figure en général eſt bien compofée &
drapée noblement .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Un autre modèle de la Ste Vierge &
de l'Enfant Jésus , deſtiné pour la Ca
thédrale de Rouen , a été expoſé par M.
le Comte. L'Enfant Jéfus eft repréſenté
couché ſur les bras de la Vierge & tenant
un de ſes doigts dans ſa bouche.
Jésus Chriſt mort , pleuré par les trois
Maries , bas relief qui doit être exécuté
par le même Artiſte , ne laiſſe pas le
Spectateur indifférent. Diverſes nuances
de la douleur y font très bien rendues .
Diane qui terraſſe un ſanglier , petit
morceau en terre cuite par M. Monor ,
eſt un morceau plein de mouvement ; le
deſſin en eſt pur , élégant. Une autreterre
cuite du même Artiſte , qui nous repréſente
l'Amour dépoſant ſes armes dans
le ſein de l'Amitié , a paru traitée avec
fentiment.
L'Hymen qui couronne l'Amour , joli
grouppe en marbre , par M. Bridan , eſt
aſſaiſonné des fineſſes que peut donner
un ciſeau délicar. La Fidélité lifant une
lettre& careffant fon chien ; une petite
figure ſe coëffant d'une guirlande de
fleurs , auſſi en marbre ; leſquiſſe du
tombeau du Marquis d'Argens , par le
même Artiſte , ont également mérité les
fuffrages des Connoiffeurs .
1
OCTOBRE. 1775 . 199
.
M. Caffiery n'a expoſé cette année au
Salon que le portrait en marbre de M.
Piron; ce portrait , ſupérieurement exécuré
, doit être placé dans le Foyer de la
Comédie Françoiſe. On peut voir de ce
même Artiſte une très belle figure en
marbre de ſept pieds de proportion , qui
eſt dans une des niches de la Chapelle
de Saint Grégoire , dans l'Eglife Royale
des Invalides . Cette figure repréſente Ste
Sylvie , femme de Gordien , Sénateur
Romain , mère de Saint Grégoire , Pape .
Elle et dans l'action de remercier Dieu
d'avoir donné le jour à un des plus grands
Pontifes . Cette figure eſt vêtue d'une
longue tunique & d'un manteau trèsample
, habillement ordinaire des Dames
Romaines . /
Le Prométhée de M. Boizot eſt un
morceau d'une compoſition agréable , ingénieuſe
, pleine de ſentiment, & qui
ne peut manquer de réuſſir dans l'exécntion
qui en ſera faite en marbre. L'Artifte
a repréſenté l'inſtant où l'homme ,
éprouvant les premiers ſentimens de fon
coeur , élève ſes regards vers la Divinité :
Prométhée admire le ſuccès de ſon entrepriſe
: le génie de Minerve le couvre
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
de ſon égide , ſymbole de la protection
que lui accorde cette Déeſſe .
Différentes eſquiſſes de M. Berruer
ont été auſſi vues avec ſatisfaction . Mais
le morceau de ſculpture le plus confidérable
annoncé dans l'explication du Salon ,
eſt un bas relief de M. Gois , de trente
pieds de large fur cinq pieds fix pouces
de haut , repréſentant St Jacques & St
Philippe prêchant & guériſſant les malades.
Ce bas relief , offre deux actions
différentes , mais qui ſe trouvent liées
en quelque forte par le même eſprit de
bienfaiſance. Ici St Jacques , par ſes inftructions
, guérit les maladies de l'ame ;
plus loin , Saint Philippe guérit celles du
corps. Ces deux Apôtres font aifés à reconnoître
par la dignité de leur attitude ,
par la nobleſſe de leur expreffion , & par
l'attention qu'a eue l'Artiſte de les laiſſer
dominer ſur les différens grouppes de
figures qui les environnent. Ces grouppes
font variés non- feulement par les
formes , mais encore par les différentes
expreſſions de caractère & de ſentimens
répandues fur toutes les figures. L'âge ,
P'habillement même contribuent à rendre
cette variété plus intéreſſante. L'Artiſte a
donné , avec raiſon, aux jeunes gens, des
:
5

P
OCTOBRE. 1775. 201
draperies beaucoup plus ſouples & plus
légères qu'aux vieillards , afin de laiſſer
mieux appercevoir les contours coulans
&gracieux de cette belle nature . Comme
ce bas relief étoit trop grand pour être
placé dans le Salon , il a été expoſé dans
l'attelier de l'Auteur , cour du Louvre ,
où les Amateurs pourront encore le voir.
Ils feront également fatisfaits de deux
grands deſſins exécutés au biſtre , par M.
Gois , dont l'un repréſente Corefus , l'un
des Prêtres de Bacchus , qui ſe ſacrifie
pour ſon Amante; l'autre eſt un ſujet
tiré de l'hiſtoire d'Eurypide , Capitaine
Grec. Ces deſſins ſont traités dans le
grand ſtyle de l'hiſtoire , & avec un effet
dans la couleur qui décèle l'Artiſte intelligent.
Les médailles de MM. Roettiers &
Duvivier ont reçu les plus juſtes applau
diſſemens. Avec quelle fatisfaction furtout
n'at on pas vu le portrait de Sa
Majesté Louis XVI , les médailles de fon
facre & autres relatives à notre hiſtoire ,
gravées par M. Duvivier avec une
fineſſe de deſſin & une pureté d'exécution
qui ne laiſſent rien à deſirer.
,
Nons ne ferons point ici mention des
gravures expoſées au Salon , parce que
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
nous les avons annoncées dans le Mercure
àmeſure qu'elles ont été publiées . On
eſt d'ailleurs un peu trop diſtrait par les
peintures & ſculptures pour s'en occuper
pendant l'expoſition . Différens Amateurs
néanmoins ont pris plaifir à comparer
pluſieurs gravures exécutées d'après les
compoſitions de M. Cochin , avec les
deſſins originaux de cet Artiſte , dont on
a vu une très-belle ſuite au Salon , exécutée
avec une pureté & une préciſion
très propres à conduire le burin du Graveur.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 17 Juillet 1775 .
IZZEEDD MEHEMET Pacha futdéposéde ſa placede
Grand- Vifir le 6 de ce mois , & conduit dans un
kioſc du Serrail , jusqu'à ce que l'on eût préparé la
Galere fur laquelle il eſt parti pour Gallipoli ,
d'où il ſe rendra au Gouvernement d'Aidin ( Province
de la Vatolie ) , auquel il a été nommé.
On attribue ſa dépoſition à une diſpute avec le
Muphti; mais le Grand-Seigneur lui ayant fait
dire qu'il n'étoit point dans ſa diſgrace , il eſt difficile
de conjecturer lesr aiſons de ce changement
ſubit. Sa Hauteſſe a fait choix , pour remplir la
placedeGrand-Viſir , du Kiaya-Bey , qui juſqu'ici
avoit porté le nom de Derwich Mehemet Effendi.
OCTOBRE. 1775 . 203
De Stockholm , le 23 Août 1775-
Le 4de ce mois , le Courier chargé des lettres
pourl'Allemagne & la France , a été arrêté & volé
àune petite demi-lieue d'ici: on s'eſt emparé particulierement
des paquets de cette Cour , de ceux
de l'Ambaſladeur de France , & de ceux du comte
de Kaunitz , miniſtre impérial ; on préſume que le
voleur ne cherchoit que des lettres de change &
des billets de banque , parce qu'il ne s'eſt ſaiſi que
des paquets un peu volumineux.
De Madrid , le 23 Août 1775 .
On a envoyé ici de Penamillera près de Saint-
Andreo en Biſcaye , des échantillons d'une nouvelle
mine qui produit de l'or , de l'argent & d'autres
métaux. On vient de découvrir auſſi près
d'Oviedo , au haut d'une montagne , une pâte
terreuſedont les habitans ſe ſervent pour laver
leur linge ; on en a fait des expériences , & on a
reconnu que cette pâte n'eſt inférieure en rien au
ſavondu commerce.
De Naples , le 10 Août 1775.
Les Commandans des trois Châteaux de Meffine
, qui avoient eu juſqu'à préſent la permaion
de demeurer dans la ville , viennent de recevoir
l'ordre de ſe rendre à leur poſte & de ne pas s'en
écarter . On a doublé en même temps les gardes &
renforcé le détachement du fort qui défend l'entrée
du port : mais rien ne tranſpire encore du motif
de ces précautions.
Į vj
204 MERCURE DE FRANCE.
De Civita- Vecchia , le 20 Août 1775 .
L'abondance du grain que l'on a recueilli cette
année dans tout l'Etat Eccléſiaſtique , fait eſpérer
bientôt la traite du bled, à laquelle le Pape paroît
aſſez diſpoſé Une ſédition élevée à Viterbe a forcé
la Cour de Rome d'envoyer dans cette ville cent
foldats du régiment Corſe & cent archers pour
appailer ce tumulte & punir les mutins qui prétendoient
affigner , de leur autorité , le prix & le
poids du pain des marchés .
De Londres, le 24 Août 17750
Les particularités des propoſitions des Américains
, dont le ſieur Penn eft chargé , n'ont pas
encore tranfpiré : mais on dit qu'ellescontiennent
en ſubſtance l'ordre de ſouſcrite de la maniere la
plus étendue à l'acte de navigation , pourvu que
les Américains foient remis ſur le pied où ils
étoient en 1762. On ne doute point que ces propoſitions
d'accommodement ne ſoient rejetées ,
tant à cauſe de la mature de la demande , que
par l'illégalitédu congrès dont elle émane. Quelques
gens prétendent même, que les Américains
eſperent peu que leurs propofitions puiſſent être
écoutées , & qu'ils ne les ont riſquées que comme
une derniere tentative avant de ſecouer le joug
pourtoujours.
On affure très- poſitivement que le congrès général
de l'Amérique a fait aux Etats de Hollande
pluſieurs propofitions d'une nature extraordinaire,
qui ont été communiquées à notre Miniftere par
Leurs Hautes Puiſlances.
OCTOBRE. 1775 . 205
L'Amiral , à bord du Preston , à la rade de
Boſton , a fait publier le 20 Juillet dernier l'avis
ſuivant :
Avis aux Navigateurs.
«On fait ſavoir que le fanal établi dans l'île
>>Tarcher , appelé Feu du Cap Anne, & celui qui
>> eſt à l'entrée du port de Boſton ont été brûlés &
>> détruits par les Infurgens , & en conféquence
>>on prévient les perſonnes qui voyagent par mer
>> de prendre garde de ſe laiſler tromper par les
>> faux feux que les Américains méditent d'élever
> pour écarter les vaiſſeaux de leur route.
G. GEFFARINA.
Onparled'un courier arrivé ici le 28 du mois
dernier avec des dépêches du chevalier Harris
miniſtre du Roi à la Cour de Berlin , & qui a été
expédié fur le champ à Sa Majefté au château de
Kew Le Roi de Pruſle réclame , dit on , ce qui
lui eſt'encore dû par le Gouvernement , du temps
de l'adminiſtration du lord Bute , & l'on craint
que le refus de la liquidation qu'il demande , ne
l'autoriſe à fournir des proviſions de guerre de
toute eſpece & des Officiers aux Infurgens de
l'Amérique. Le parti d'arrêter & de ſaiſir ſes vaiſ
ſeaux ne ſeroit pas un moyen de tranquillifer la
Cour, qui pourront appréhender la repréſaille fur
l'électorat d'Hanovre. La ſomme à laquelle on
prétend que ce Prince fait monter les arrérages
qui lui font dûs , eſt de 876,000 liv . ſter .
Il ſe débite que le général Howe doit être
nommé commandant en chef de nos forces en
206 MERCURE DE FRANCE.
Amérique , à la place du genéral Gage , que les
uns attendent ici pour le temps de l'aſſemblée du
Parlement, mais que d'autres placent à New-Yorck
ou à Rhode- Iſland .
On écrit de Worcester que quelques perſonnes
ont envoyé un écrit imprimé au Maire de la ville ,
pour lui donner avis qu'il s'étoit formé une aflociation
, dont l'objet étoit de s'oppoſer à l'adminiſtration
actuelle &de remettre en vigueur la
liberté & le commerce de la nation. On follicitoit
ce Maire de former une aſſociation fur le
même plan & d'entretenir une correſpondance
avec celle de la capitale ; on lui donnoit des notices
qui devoient lui ſervir à la conduite qu on
lui conſeilloit de tenir ; mais le Maire a envoyé
le mémoire au lord Suffolck Il est probable que
ce papier étant imprimé , s'eſt répandu dans tout
leRoyaume.
Des lettres interceptées de la Géorgie & d'Auguſta
, ne laiſſent pas douter que le général
Gage n'ait négocié pour faire armer les Sauvages
contre les Américains. Le ſieur Stuard , un des
principaux agens de cette négociation , s'appercevant
qu'il y avoit des ſoupçons contre lui , a
quittéCharles Town , & s'eſt rendu en Georgie
vers le temps de l'aſſemblée du congrès , &delà
s'eſt ſauvé dans la Floride ; il a confirmé par- là
le Supçon qu'on avoit déjà conçu du deſſein
d'exciter une guerre entre les Cherokis & les Américains.
De Paris , le 11 Septembre 1775.
Le zele avec lequel la ville de Baſtia a célébré
OCTOBRE. 1775. 207
l'événement du ſacre & couronnement de Sa
Majesté , a été imité par les autres provinces ,
villes &communautés du pays , qui ont fait les
plus grands efforts pour témoigner leur attachement
à la perſonne ſacrée du Roi & la fatisfaction
qu'elles éprouvent du Gouvernement qui
les régit.
Leprix propoſé cetteannée à Romainville par
une ſociété de Citoyens , en faveur de la fille qui
ſeroit reconnue la plus vertueuſe par les anciens
Syndics & Marguilliers & par les autres filles de
ce village , a été décerné , le 21 Mai dernier , à
Marguerite Chevalier : fon mariage , qui étoit
une ſuite de l'élection , a été célébré le 4 de ce
mois , aux frais de la ſociété des Citoyens qui
ontdoté cette fille. Elle a épousé le nommé le
Couteux , vigneron ; on a porté au fe in la ſanté
de Sa Majesté & de la Famille Royale , avec des
acclamations réitérées de vive le Roi.
La Faculté de Médecine en l'Univerſité de cette
ville , donne avis au Public que l'ouverture de
ſa bibliotheque & de les écoles , retardée cette
année par la néceſſité où elle eſt d'abandonner ſon
ancien local à raiſon de ſa vétuſté , ſe fera dans
les anciennes écoles de Droit , que le Roi a bien
voulu leur accorder en attendant. Le jour de
cette rentrée , ſoit par rapport à la bibliotheque ,
loit par rapport aux écoles , ſera annoncé incel
fainment par des affiches.
208 MERCURE DE FRANCE .
PRÉSENTATIONS .
Dimanchedernier le Corps de Ville de Paris ſe
rendit ici , ayant à ſa tête le duc de Coflé , gouverneur
de la ville. Il eut audience du Roi auquel
il fut préſenté par le ſieur de Malesherhes , minif
tre & fecrétaire d'état. Il fut conduit à cette audience
par le marquis de Dreux , grand- maître
des cérémonies , & le ſieur de Watronville , aide
des cérémonies Les ſieurs Roettiers & Angelême
de Saint Sabin , nouveaux échevins , prêterent le
ferment dont le ſieur de Malesherbes fit la lecture
ainſi que du ſcrutin qui fut préſenté par le ſieur
de laBourdonnais de Blafiac , maître des requêtes .
LeCorps de Ville eut enſuite l'honneur de rendre
ſes reſpects à la Famille Royale .
Le ſieur Lemarié d'Aubigny , ci- devantconſeiller
maître des comptes de Paris , eut auſſi , le
même jour , l'honneur d'être préſenté au Roi en
qualité d'avocat-général de cette même cour , par
le Garde des Sceaux de France.
Le 2 1 du mois d'Août la vicomteſſe d'Aumale cut
l'honneur d'être préſentée à Leurs Majeſtés & à la
Famille Royale , par la marquiſe de Créquy.
Le 1s du même mois , le ſieur d'Aihand , baron
d'Entrechant , eut l'honneur d'être préſenté au
Roi par le chevalier de Luxembourg , capitaine
desGardes de Sa Majesté , en qualité de capitaine
général des Gardes des camps & armées du Roi ,
chargedont Sa Majesté lui avoit donné l'agrément
fur ladémiſſion du ſieur de Marcoin.
OCTOBRE . 1775 . 209
Le 3 de Septembre , la vicomteſſe d'Aumale a
eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés &
à la Famille Royale par Madame Elifabeth de
France , en qualité de ſous gouvernante des Enfans
de France , ſur la démiſſion de la marquiſe
d'Haufi .
Le baron de la Houze , miniſtre plénipoten.
tiaire du Roi près les Princes & Etats du cerclede
la baſle-Saxe ,le marquis de Bloſset , ambafladeur
de Sa Majesté près le Roi de Portugal , le marquis
de Verac , meſtre-de- camp du régiment Royal ,
dragons , & lieutenant général de la province de
Poitou , miniftre plénipotentiaire du Roiprès Sa
Majesté Danoiſe , curent l'honneur d'être préſen
tes au Roi , le 4 , par le comte de Vergennes ,
miniſtre & fecrétaire d'état au département des
affaires étrangeres , & ont pris congé de Sa Majeſté
pour ſe rendre à leur deſtination . Ils ont été
préſentés enfuire dans les mêmes qualités à la
Reine & à la Famille Royale.
Le s du même mois , le ſieur de Grimm , minif
the plénipotentiaire du duc de Saxe-Gotha , eut
une audience particuliere du Roi , dans laquelle il
remit ſa lettre de créance à Sa Majefté. Il fut con.
duit à cette audience & à celle de la Famille
Royale , par le ſieur Tolozan , introducteur des
ambaſladeurs Le ſieur de Sequeville , ſecrétaire
ordinaire du Roi à la conduite des ambaſladeurs ,
précédoit,
Le même jour , la comteſſe de Soucy a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la baronne de Makau , ſousgouvernante
des Enfans de France.
Le bailli de Reſleguier , chevalier grand'croix
210 MERCURE DE FRANCE .
de l'ordrede St Jean de Jérusalem & commandeur
de Marſeille , ci devant capitaine général des efcadres
du même ordre , a eu l'honneur d'être préſenté
à Leurs Majestés & à la Famille Royale.
Le 14 du même mois , le vicomte de Tonnerre
eſt arrivé ici , & a été préſenté au Roi ainſi qu'à
la Famille Royale , à laquelle il a annoncé la
remiſe qui s'étoit faite, le 6 de ce mois , au pont
de Beauvoiſin, de Madame la Princefle de Piémont.
Le marquis de Hallay , meſtre-de-camp de
cavalerie , & premier enſeigne de la ſeconde compagnie
des Mouſquetaires de la garde du Roi , a
eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté en qualité
de premise veneur de Monſeigneur le comte
Artois , fur la démiſſion du comte de Villeneuve-
Cillart, colonel d'infanterie . Il avoit le même
jour prêté ferment entre les mains deMonſeigneur
le comte d'Artois .
Le ro , la comteſſe de Soucy & la marquiſe de
Caufan eurent l'honneur d'être préſentées parMadameElifabeth
de France , à Leurs Majestés & à la
Famille Royale , la premiere en qualité de tousgouvernante
des Enfans de France , ſur la démil
fionde la comteſſe de Breugnon , & la ſeconde en
qualité de dame pour accompagner cette Princeſſe.
Le même jour , la comtefle de Reuilly a eu
l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés & à la
Famille Royale , par la Vicomteſſe de Choiſeul.
Le comte de Vergennes , miniſtre & ſecrétaire
d'état , ayant le département des affaires étrangeres
, a préſenté au Roi , lett , le commandeur de
Saint Germain , premier écuyer de Son Alteſle
Royale le Prince de Piémont , chargé de remettre
OCTOBRE . 1775. 211
àSa Majesté les lettres de Leurs Majestés Sardes ,
au ſujet de la confirination du mariage deMadame
Clotildede France , avec Son Altefle Royale Monſeigneur
le Prince de Piémont. Ce Commandeur a
eu auſſi l'honneur d'être préſenté à la Reine & à la
FamilleRoyale.
Le 14 , les Députés des états de Languedoc ,
introduits aux audiences du Roi & de la Reine par
lemarquis de Dreux , grand- maître des cérémo
nies ,& par le fieur de Watronville , aide des cérémonies
, ont été préſentés à Leurs Majestés par
le maréchal duc de Biron , gouverneur de cette
province, & par le ſieur Lamoignon de Malesherbes,
miniſtre & fecrétaire d'état , ayantle départementde
la province de Languedoc. La députation
étoit compolée , pour le clergé, de l'évêque
deMontpellier; pour la nobleſte ,du marquis de
Caylus , baron de ce lieu ; des ſieurs Chevalier de
Ratte , député de la ville de Montpellier , de Bel.
liot , député de Castelnaudary , pour le tiers
érat, & du ſieur Joubert , fyndic Bral de la
province.
PRESTATION DE SERMENT .
Les Septembre , le bailli de Marboeuf , grand
prieur de Champagne , a prêté ferment au Roi
pendantla meſlede Sa Majesté , à laquelle il a fait
foi & hommage , tant pour lui que pour les cinq
autres grands prieurs qui doivent ce même hommage.
212 MERCURE DE FRANCE .
NOMINATIONS.
Le Roi a créé conſeillers d'état les ſieurs de-Vandeuil
, ci devant premier préſident du Parlement
de Toulouſe ; Taboureau , intendant de Valenciennes;
de Fontette , intendant deCaen; Bellan
ger , avocat général de la courdes Aides de Paris ,
Vidaud de la Tour , procureur-général au Parlement
de Grenoble , & le ſieur le Noir , ci devant
lieutenant général de police. Sa Majesté a auſli
nommé le ſieur Efmangart , intendant de Berdeaux
, à l'intendance de Caen ; le fieurClugny
de Nuis , intendant de Rouſſillon , à l'intendance
de Bordeaux ; le ſieur Senac de Meilhan , intendantde
Provence , à l'intendance de Valenciennes;
le fieur Deſgallois de la Tour , premier préſident
du Parlement d'Aix , à l'intendance de la même
province ; & le ſieur de la Porte , maître des requêtes
, à l'intendance de Rouffillon .
Sa Majesté a diſpoſé du conſulat de Naples ,
vacant par la retraite du ſieur Aſtier , en faveur du
chevalier de Saint-Didier , capitaine du corps
royal d'artillerie.
Le Roi ayantjugé à propos de rétablir la charge
de urintendance de la maison de la Reine , Sa
Majesté en a diſpoſé en faveur de la princefle de
Lamballe qui a prêté ſerment en cette qualité , le
19 de Septeinbre , entre les mains de la Reine.
Le Roi a accordé au ſieur de Vaines , premier
commis des Finances , la place de lecteur du cabinet
, avec les entrées & les droits attachés aux
charges de lecteurs de la chambre de Sa Majeſté.
OCTOBRE. 1775 . 213
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ont ſigné , le 27
Août , le contrat de mariage du marquis de Crumenieres
, meſtre de camp de dragons , avec demoiſelle
Moreau.
Leurs Majestés aina que la Famille Royale ont
figné , le 8 Septembre , le contrat de mariage du
vicomte de Houdetot , ſous- lieutenant des gendarmes
de Flandres , avec demoiſelle Periner de
Faugnes.
MORTS.
Le Révérend Pere Antoine Tourron , de l'ordre
de St Dominique , connu par des ouvrages hiſtoriques&
moraux , eſt mort le 2 de Septembre , dans
lamaiſon du fauxbourg St Germain , âgé de 89
ans. Benoît XIV qui vouloit le retenir en Italie ,
l'honora d'une eſtime finguliere.
Louis- François Néel de Criſtot , évêque de
Séez , conſeiller d'honneur au Parlement de
Rouen , abbé commendataire des abbayes royales
de Siliy , ordre de Prémontré , diocele de Séez ,
& d'Eſlommes , ordre de St Auguſtin , dioceſe de
Soiflons , eſt mort en l'abbaye St Victor- lès- Paris,
le todu même mois , dans la 77° année de ſon
âge.
214 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-dix'ſeptième tirage de la Loterie
de l'Hôtel - de - Ville s'est fait , le 25 du mois
de Septembre, en la manière accoutumée . Le lot de
cinquante mille liv . eſt échu au No. 87786. Celui
de vingt mille livres au Nº. 85503 , & les deux
de dix mille , aux numéros 91672 & 95431 .
Le tiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait les Septembre. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 35 , 5 , 54,81 , 74. Le
prochain tirage le fera les Octobre.
TABLE.
PIEICECEESS FUGITIVES en vers&enproſe,pages
Conſeils à un jeune Poëte , ibid.
Brutus à Servile , 12
L'eſclavage des Américains & des Negres , 17
Diſcours d'un Negre à un Européen , 24
Les Beaux - Arts , 19
Epître ſur les avantages des Femmes de trenteans
, 37
Les Philéniens , 41
Les Tracafleries , proverbe dramatique , 43
Infcriptious pour mettre au bas des Portraits
OCTOBRE. 1775 . 215
desPrinces & Princeſſes de la Famille Royale
, expoſés au Salen ,
Sur la beauté de la récolte de cette année ,
Vers à M. le Gros ,
Aune Prude ,
Epigramme,
A***
80
82
83
ibid.
84
ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
85
87
Pétrarque dans le Tombeau de la belle Laure , 89
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 92
Lemauvais Négociant , ibid.
Dictionnairede laNobleſſe , 97
Profpectus des Sermons du P. Charles de Neuville,
99
LesEconomies Royales de Sully , 101
Les Lyriques facrés , ibid.
Les devoirs du Prince , 104
Hymnes de Callimaque , 116
Journal des cauſes célebres , 137
Lupiologie , ou Traité des Tumeurs , 141
La Colonie , 144
Placide à Scolaſtique , 145
Entretiens ſur la Réſurrection de J.C. 146
Mémoire ſur les funeſtes effets du charbon
allumé , 47
L'art de compoſer& faire des fuſées volantes
& non volantes , 150
Dictionnaire raiſonné univerſel d'hiſtoire naturelle
,
ibid.
Premiere Centurie de planches enluminées
&non-enluminées , 156
Annonces , 159
216 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES .
la Rochelle ,
161
ibid.
- Marseille , 162
SPECTACLES . 163
Concert Spitituel , ibid.
Opéra , 164
Comédie Françoiſe 169
Comédie Italienne , 175
ARTS. 176
Expoſition au Salon du Louvre des peintures,
fculptures & gravures de MM. de l'Acad.
Royale , ibid.
Nouvelles politiques ,
202
Préſentations , 208
Preftation de ferment , 211
Nominations ,
212
Mariages , 213
Morts ib.d.
20
Loteries , 214
APPROBATI0 Ν.
J'AT lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
lei" vol . du Mercure d'Octobre 1775 , je n'y airien
trðávé qui doive en empêcher l'impreſſion...
A Paris , ce 30 Septembre 1775 .
DE SANCY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PARUNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE , 1775 .
SECOND VOLUME.
Mobilitate viget. VIRGILE .
252
3
A PARIS,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriftine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
3
4
AVERTISSEMENT.
GES'ESTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets& lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
,
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront mêine un titre de
prétérence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liva
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par lapoſte.
Ons'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés .
On ſupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance leprix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
Kibraire , à Paris , rue Christine.
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
fuivans , port franc par la Pofte .
JOURNAL DES SAVANS , in-49. on in-12 , 14 vol. à
Paris, 16 liv .
Francde port en Province , 201.4 f.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES , 16 vol.
petitin 12. par an , à Paris , 131.8 f.
En Province , 181.
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12 . à Paris , 241.
En Province, 321.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4° . avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix , 30liv.
GAZETIE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ÉCCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol. par an , à Paris , و 16 .1
Et pour la Province , port ftancpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an ,
àParis , 181.
Et pourla Province , 241.
JOURNALENCYCLOPEDIQUE , in-12 , 14 vol. 331. 12 f.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENEVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province ,
181.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS, 15 cah. par an, àParis, وام
Et pour la Province ,
121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , se feuilles par an , pour
Paris& pour la Province , 1
SUITE DE TRÈS- BELLES PLANCHES in- folio, ENLUMINEES
IT NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'Hiftoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché
prix , 30
JOURNAL DES DAMES , 12cahiers , de chacun 5 feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Etpour la Province , 15 1.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE ,24 cahiers par an, à Paris , 181.
EnProvince, 241.
JOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in 12. par an ;
prix àParis , 15 1.
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale, 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois ,
francde port àParis& en Province , prix par abonne
ment, as liv.
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Dictionnaire hiſtorique &géographique d'Italie , 2 vol.
gtand in-8° . rel. prix 121.
naturelles , in 8º. rei.
Hiftoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
5 liv.
Préceptes fur la ſanté des gens de guerre , in 8°. rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans ſon être & dans
ſes rapports , 2 vol.in-8 ° . rel. 121.
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecour
, in- 12 br. 21.
Eſprit du Grand Corneille , 2 vol. in-8º . br. 41.
Recueildes Découvertes & Inventions , br . 21.
Dict. Diplomatique , in - 8 °. 2 vol. avec fig . br. 121.
Dict. Héraldique, fig. in-8° . br. 31.15 1.
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 vol .
brochés , 61.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in-8º. br. 21.
Bibliothèque Grammat. in-8 ° , br.
Lettresnouvelles de Mde de Sévigné , in 12 br.
Les mêmes , pet. format ,
Poëme ſur l'Inoculation , vol . in-89 . br.
IIIe Livre des Odes d'Horace , en vers , in- 12 br.
Viedu Dante , par M. Chabanon , in-8 ° .
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol. in-89.
Diogène moderne , 2 vol . in-8°. br.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans
21. 10f.
21. 10 f.
11.16f.
31.
21.
11. 10
و ا
sliv.
contrefaits
, in-8° . br. avec fig. 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8°. br.
11.41.
LesMuſes Grecques , in-8 °. br. 11.166.
LesOdes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br. 51.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , & c .
in-fol. avecplanches br. en carton , 241.
Mémoire fur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4° . avec fig. br. en carton , 121.
Les Caractères modernes , 2 vol . br. 31.
Mémoire fur la Muſique des Anciens , nouvelle édition ,
in4°. br. 71.
Journal de Pierre le Grand , in- 8 °. br.
Intitutions Militaires, ou Traité élémentaire de Tactique,
3 vol. in-82, br. وا
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , vol. in-12.
broché,
21
MERCURE
DE FRANCE .
OCTOBRE , 1775 .
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
IMITATION de la IVe. Nuit d'Young.
DE
NARCISSE.
Es rêves effrayans où le ſommeil me plonge ,
Pour la ſeconde fois j'écarte le menſonge;
La nuit ſur l'Univers a tiré ſon rideau ,
Et la ſeule raiſon me montre ſon flambeau .
L'Amant , plein des tranſports d'une ame impatiente
,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Vole aux lieux fortunés où l'attend fon Amante :
Moi , plus exact encor , je m'arrache au ſommeil
Pour chercher la douleur à mon tuſte réveil ;
Oui , je n'ouvre les yeux au milieu des ténebres ,
Que pour frapper les airs de mes accens funèbres ,
Et voici le moment que , dans toutes les nuits
Viennent m'entretenir mes douloureux conuis.
Toi qui , dans le repos , pourſuivant ta carriere ,
Blanchis lefirmament d'une tendre lumiere ,
L'infortuné ſe plaît à tes foibles lueurs ,
Qui ne lui montrant plus d'importunes grandeurs,
Semblent cacher aufſi l'horreur de les déſaſtres :
Toi qui regnes aux cieux fur la foule des aſtres
Et vois l'ordre éternel qui dirige lear cours ,
Lorſque loin de nos bords fuit le flambeau des
jours ,
Lune ! fois ſenſible à ma mélancolie ,
Répands fur mes écrits cette mâle harmonie ,
Ce fombre coloris , dont le charme enchanteur
Conſole une ame triſte au ſein de ſon malheur.
Laigne, daigne écouter les voeux queje t'adreſſe ,
Que l'objet de mes pleurs te plaiſe & t'intéreſſe ;
C'eſt ma fille... L'éclat de ſes attraits naiſſans
Etoit doux & ſemblable au jour que tu répands ;
Elle avoit la candeur que donne l'innocence.
Ah ! je reflens déjà ta lugubre influence :
Le fardeau des regrets peſe plus fur mon coeur ,
OCTOBRE, 1775 . 7
Sur ce coeur éperdu , briſé par la douleur.
Oma fille ! je crois te voir pâle & tremblante ,
Je crois entendre dire à ta voix défaillante :
Il eſt nuit pour Narcifle ... &le trépas affreux
Dans ſon gouffre engloutit ma jeuneſle & mas
vaux .
Non,jamais du tombeau qui renferma Philandre
La nuit qui vint ſur moi tout-à-coup le répandre ,
N'apporta tant de trouble & tant d'obſcurité.
Detantde coupsdivers je reſte épouvanté ;
Les malheurs attroupés qu'un fort cruel aſſemble ,
Sepreſſent ſur mes pas : ils m'accablent enſemble,
Et leursbras forcenés m'arrachent au repos .
Apeine le trépas , à la ſanglante faulx ,
Deſcendoit mon ami dans la nuit de la tombe ,
Qu'il vole vers ma fille ... Il la frappe... Elle
tombe.
Ellevient exiger le tribut de mes pleurs ,
Quand pour Philandre encor j'exhale mes douleurs
.
Mon ame entre ces maux , incertaine , égarée ,
Selivre au déſeſpoir dont elle est déchirée.
Délices de mon coeur , chers & triſtes objets ,
Au bord de vos tombeaux je confonds mes regrets:
Rien ne pourra borner mes mortelles alarmes ;
A mon dernier ſoupir je répandrai des larmes .
Quoi ! Philandre expirant m'annonçoit que la
mort
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
De ma chere Narcifle alloit finir le fort ?
Quoi ! la perte d'un autre étoit le noir préſage !
Ainſi que par la foudre eſt annoncé l'orage...
Au printemps de ſes jours elle languit , & meurt ,
Quand la jeune ame , à peine entr'ouverte au bonheur...
Lebonheur ſur la terre! ... Eſt-ce là qu'il réſide ?
C'eſt un fruit interdit à notre bouche avide.
Quelle étoit belle ! ... & ciel !... quel objet raviffant!
De la vive gaîté le folâtre enjouement ,
Les ſolides vertus d'une ame ficre & pure ;
Elle avoit tout reçu des mains de la nature ;
Déjà le doux rayon de la félicité ,
Dema fille vers moi ſans cefle refléré ,
Répandoit fur nous deux le jour de l'alegreſſe ;
Toutes mes voluptés naifloient de ſa tendreſſe;
Pour combler tous mes voeux , que falloit- il ? ...
desjours ..
Mais un mouſtre cruel en a tranché le cours.
La mort ... de mes plaiſirs la mort s'eſt offenſée;
Afrapper lesheureux la cruelle empreſlée ,
Vole à ma fille , aſſiſe au faîte du bonheur ,
Et ſon bras autombeau la plonge avec fureur.
Commedu roſſignol la voix mélodieuſe
Charme d'une forêt l'horreur filencieuſe ,
Atteintd'un plomb fatal, il meurt... & ies coneerts
OCTOBRE . 1775 .
Ne font plus retentir l'écho de cesdéſerts;
Le filence & l'effroi reprennent leur empire :
Ainfi Narcifle tombe ,&dans mes bras expire;
Sanscefle ces beaux lieux , flétris , déſenchantés ,
Offrent en vain leur pompe à mes yeux attriſtés :
Le faſte des grandeurs , l'éclat de la fortune ,
Les plaiſirs les plus vifs,lesjeux, tout m'importune,
De mes ennuis nortels rien n'adoucit le cours ;
Ma fille , pour ton pere il n'eſt plus de beaux
jours.
Eh quoi ! .. n'entends-je pas ta voix enchantereſſe ?
Un rayon de plaifir éclaire ma triftefle .
De tes derniers accens le murmure flatteur ,
Frappe encor mon oreille& fufpend ma douleur :
Mais redoublant bientôt ſa colere afforblie ,
Par de nouveaux tourmens elle afflige ma vie.
Ceflez, triſtes humains de former des defirs
Pour vos biens menfongers , ſource de faux plaifirs;
Leur éclat dure un jour : & leur perte cruelle
Nous laiſle gémiſſant dans une ombre éternelle.
L'on jouit ſans tranſport , l'on perd avec douleur.
Ma fille ! cher objet de tendrefle & d'horreur !
Vivante ,je t'aimois , & morte je t'adore.
Sur le lit du trépas je crois te voir encore
Etendue... &, ſemblable aux jeunes arbriſſeaux ,
Prêts à montrer des fleurs de leurs boutons nouveaux
,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Qui courbés , renverſés ſous l'effort des orages ,
Languillent , dépouillés de fleurs & de feuillages.
L'amour & la pitié , dans tes derniers momens ,
De langlots redoublés ſuffoquoient tous mes ſens.
Quel Sage blâmera mes cruelles alarmes ?
Je ne m'avilis point en répandantdes larmes ,
Et mépriſe un mortel dont le ſtoïque orgueil
Ne fait pas s'attendrir à l'aſpect d'un cercueil.
Peres à qui la mort ôte une fille aimable ,
Partagez les regrets d'un pere inconfolable.
Dès- lors que j'apperçus les yeux étincelans
Porter fur les objets des regards languiſlans :
Que du pâle fouci les couleurs jauniſlantes ,
Effacoient de fon teint les roſes éclatantes ,
Que dans moi s'élevoit un préſage fatal ;
Soudain je l'arrachai de fon climat natal ,
De ce climat voiſin de l'onde hyperborée ,
Où le ſouffle glacé du farouche Borée
Conduit par tourbillons les maux & le trépas.
Tremblant , déſeſpéré , la portant dans mes bras ,
J'allai dans ce pays où l'aftre qui l'éclaire
Yveſe de plus près les flots de ſa lumiere.
Soleil , je me flattois que tes feux bienfaifans
Réchaufferoient fon coeur , ranimeroient ſes ſens:
Mais tu vois fans pitié la beauté languiflante
Et la fleur ſe fletrir ſur ſa tige mourante ;
Tranquille au haut des cieux tu l'apperçus ,
cruel,
OCTOBRE . 1775 . II
Se pencher & mourir ſur mon fein paternel.
Lys brillans qui fortez de l'humble ſein de l'herbe
Pour montrer la blancheur de votre front ſuperbe :
Vous fleurs , qui mélangez l'émeraude des
,
champs
Les ſaphirs , les rubis , aux beaux jours du printemps
,
Que carefle Zéphir , que le Soleil colore ,
Qu'un matin rajeunit ſous les pleurs de l'Aurore :
Ma fille s'empreſſant ſouvent à vous cueillir ,
Fieres d'être en ſes mains vous ſembliez embellir :
Devos ſeins embaumés l'odeur délicieufe
Chatouilloit de ſes ſens l'ardeur voluptueuſe ;
Vous naiſſez pour parer le terreſtre ſéjour
Où l'oeil vous voit éclore & flétrir en un jour :
Comme à nous peu d'inſtans compoſent votre
vie ,
Mais nous ſeuls du malheur éprouvonsla furie.
Promenons nos regards ſurnos illuſions .
Nous devons nos plaiſirs au feu des paffions
Qui s'attachant toujours à des objets fragiles ,
Nous donne tôt ou tard , après des jours tranquilles
,
Un chagrinbien cuiſant , lorſqu'il fuit le plaiſit
L'homme vain , du bonheur ici bas croit jouir
Qu'il éloigne àjamais cette erreur qui le flatte ,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
1
Le bonheur ne croît pas ſur cette terre ingrate ;
Et toi , cher Lorenzo , qu'un même eſpoir ſéduir ,
Des malheurs d'un ami recueille quelque fruit :
Tous ces biens que le fort pour quelques temps
nous verſe ,
Sont de frêles roſeaux que l'aquilon renverſe ;
Le plaifir qui s'enfuit lance un trait acéré
Qui fait gémir long-temps notre coeur ulcéré.
Mon ame , éloigne un peu cette importune idée...
Hélas ! de plus en plus je t'en ſens poſſédée!
Ma fille ! je ne puis de toi me détacher ;
Aux douleurs de la mortje ne puis m'arracher.
D'unmalheur obſtiné l'image repouflée ,
Ralliant de nos maux la troupediſperſée ,
Les ramene à la charge & nous accable enfin.
ONarcifle ! enlevée au plus riant deſtin ,
Lorſque tu commençois ta courſe fortunée ,
Que tu voyois briller le flambeau d'hymenée ,
Que l'aveugle fortune à tes yeux ſourioit,
Qu'aux charmes duplaiſir ta belle ame s'ouvroit ,
Que des mains d'un Amant , aimable trioinphante
,
Tu prenois du bonheur la couronne éclatante ,
Sur des bords étrangers tu fouffres & tu meurs:
Ses habitansn'ont pu te refuſer des pleurs ;
Les cruels ſouhaitoient de refter inflexibles ,
Les cruels s'étonnoient de ſe trouver ſenſibles ,
OCTOBRE. 1775 . 13
De s'attendrir ſur nous qui , d'un coeur bienfailant,
Servions le même Dieu d'un culte différent.
Quand la nuit fur ce globe eut verſé ſes tenebres ,
Etouffant les accens de mes ſanglots funebres ,
Moins en pere attendri qu'en farouche aflaffin ,
Je vais l'enſevelir ſous ce ciel inhumain ,
Et lui faiſant tout bas un adieu lamentable ,
Apas précipités je fuis comme uncoupable.
Pere ingrat ! pere lâche! en fuyant de ces lieux ,
Ma main n'a pointgravé ſur ſon ſépulcre affreux
Le nom , le triſte nom de ma fille adorée;
Sa cendre , hélas ! (a cendre inconnue , ignorée ,
Reſte cher& facré des fureurs du trépas ,
Ce peuple dédaigneux la foule ſous les pas.
Des mortels infultans j'ai pu craindre l'injure
En rempliflant des loix que preſcrit la nature !
Pardonne , ombre chérie , à la néceſſité ;
Mon coeur , de déſeſpoir , déchiré ,tourmenté ,
En implorantle ciel mêloit à ſa priere
Lesimprécations de ſajuſte colere ;
Tout m'étoit en horreur fur ces bords odieux
Qui m'avoientdérobé ce tréſor précieux :
Je foulois , tranſporté de douleur & de rage ,
Le ſol injurieux de ce climat ſauvage;
Etmoins féroce enfin que ce peuple inſenſé ,
14 MERCURE DE FRANCE.
J'ai ſouhaité pour lui ce tombeau refulé.
Untel reſſentiment n'eſt point illégitime ;
Mais outrager les morts , cet outrage eſt un
crime.
Le Dieu de qui la main ſut dans le firmament
Travailler du ſoleil le diſque étincelant ,
Qui des cieux azurés fit la voûte admirable ,
Del'homme fit auſſi la cendre reſpectable.
Omalheureux humains ! votre vie inſenſée
Revient à chaque inſtant révoltermapenſée;
Dans vos coeurs forcenés , la haine & les ferpens
Vomiront done toujours leurs poiſonsdévorans .
Cependant de l'Amour vous avez reçu l'être ,
Cependant de l'Amour votre bonheur doit naître ;
Vivez en vous aimant , vos jours feront ſi doux !
L'inſtant fait pour aimer eſt déjà loin de vous.
Inſenſible au malheur , perfide en ſes careſſes ,
L'homme affecte toujours de trompeuſes tendrefles
;
Vois avec quel tranſport t'embrafle un courtiſan :
Demain de tes revers il devient l'artifan ;
Enivré des grandeurs que le ſort lui partage ,
Il vous fert par orgueil , par orgueil vous ow
trage;
OCTOBRE . 1775 . 15
Ami dur & crueldans ſa fauſſe pitié ,
Que fera-t- il un jour dans ſon inimité ?
Lune , pâlis d'effron , fuyez , aftres paiſibles ,
Craignez d'entendre encor des vérités terribles.
L'homme eft pour l'homme , hélas ! le plus cruel
fléau :
Il l'accable en ſa vie , il l'attaque au tombeau.
Les vents , avec fracas , mugiflant ſur nostêtes,
Sous un ciel obfcurci préſagent les tempêtes ;
La fumée ondoyante , élancée en torrens ,
Nous décele les feux dans les embrâſemens ;
Par un bruit long & fourd la foudre fouterreine
Fait prévoir des volcans l'explofion prochaine ;
Avant que d'engloutir nos palais déſolés ,
De la terre fous nous les flancs font ébranlés :
Mais de l'homme pervers nul préſage n'échappe :
Sa foudre au même inſtant part , brille , tonne ,
frappe ;
En flattant ſa victime , il ſait avec douceur ,
Du fiel le plus amer lui cacher la noirceur ,
Et paré des dehors d'une amitié perfide ,
Ne montre,qu'en bleſſant, fon poignardhomicides
Ces vices ſont affreux , les aurai je augmentés
Plût au ciel ! ... qu'àjamais ces dures vérités ,
Dansun fecret profond reſtant enſevelies ,
Ceflentde conſterner nos vertus affoiblies .
Ne blâmes point l'excès de mes emportemens:
16 MERCURE DE FRANCE.
1
Qui peut trouver un terme à ſes reſſentimens ?
Quand le coeur eft bleſlé par un coup ſi terrible ;
Quelhommepeut reſter calme , froid , inſenſible,
En voyant outrager ſes fideles amis ?
Ce qu'aujourd'hui je ſens , tu l'éprouvas jadis ,
Infortuné Philandre , & la haine ennemie
Diftilla les poiſons fur le cours de ta vie ;
En ce jour deſcendu dans l'horreur des tombeaux ,
Nitoi , niton ami ne ſentent plus ces maux .
ONarcifle ! ô ma fille ! ombre à jamais préſente !
D'un coeur qui t'adoroit , ô plaie encor récente !
Je ne pleure que toi ... Tous mes chagrins paſſés ,
La douleurde ta mort les a tous effacés .
Le ciel , pour mieux combler l'excès de ma miſere,
Te rendoit chaquejour plus aimable & plus chere.
Alors que le tombeau s'ouvroit pour t'engloutir ,
Mille maux imprévus ſont venus m'affaillir :
Madouleur , comme une hydre , à jamais renailſante,
Dreſſant avec fureur la tête menaçante ,
Semble vomir fur moi tous les feux des enfers .
Ma vertu le fatigue & cede à ſes revers:
Mesyeux ſe ſont éteints dans des torrens de lar
mes;
Nul penfer confolant ne ſuſpend mes alarines :
Plaintif, déleſpéré , fans force& fans appui ,
Chaque inſtant voit groſſir le cours demon ennui.
Ton pere& tes amis , fille aimable , adorée ,
Ne pleureront point ſeuls ta mort prématurée ;
OCTOBRE. 1775 . 17
Je veux que l'Univers , inſtruit de mon malheur ,
En écoutant ces vers , enfans de ma douleur ,
Partage mes regrets , & fur toi s'attendriſſe.
Frappé de ton trépas ,jeune & belle Narcifle ,
Le jeune homme emporté par le feu des defirs ,
Quittera ſans effort la foule des plaiſirs ,
Et cherchant des déſerts ou des retraites ſombres ,
Ira rêver à toi dans l'épaiſſeur des ombres.
ParM. d. G. o. a. Rd. L. F. art .
LE CHIFFRE & LE ZÉRO.
PAUVRE
Fable.
AUVRE Zéro , cache ta honte ,
Diſoit un gros Chiffre orgueilleux ;
Pourrois- tu faire ſeul un compte ?
Étrenul , fuis loin de mes yeux . -
Je connois mon néant , grâces à ton injure ,
Répondit l'humble créature ,
Etſais bien que tu peux faire un compte ſans moi :
Mais que je plains ton ignorance !
Apprends que , placé près de toi ,
Je décuple ton exiſtence,
Je crois la leçon d'importance ,
La prenne qui voudra pour foi.
ParM. Feutry.
18 MERCURE DE FRANCE.
LE DEPOSITAIRE IMPRUDENT .
Anecdote.
TROTS Siciliens , Paul , Antoine & Lucas ,
Tous commerçans , aſſiſtés d'un Notaire ,
Firent un jour de fix mille ducars
Jean, leur amı , triſte dépositaire.
Il s'obligea de garder les deniers
Qu'on deſtinoit au trafic maritime ,
Juſqu'à l'inſtant que les aflociés
Les reprendroient d'un avis unanime.
Quoiqu'à fon aiſe , & fils d'homine de loix ,
Jean s'entendoit aſſez mal aux affaires ;
D'un doux hymen connouflant mieux les droits ,
Il végétoit du travail de les peres ;
Il ignoroit l'intrigue & le remord:
De la fortune il bravoit les caprices ,
Et les plaiſirs rappeloient l'âge d'or :
L'Enfer , ſansdoute envieux de fon fort ,
Bientôt en pleurs convertit ſes délices .
Le doux Morphée , au milieu de la nuit ,
Verſoit ſur lui ſa bénigne influence ;
Voilà qu'Ambroiſe accourt avec grand bruit ,
Et l'éveillant d'un ton plein d'aſſurance :
OCTOBRE. 1775 . 19
Fâché , dit- il, de troubler ton repos ,
Je t'avertis que la bonté divine ,
Comblant nos voeux , amena deux vaifleaux ,
Herau matin , dans le port de Meſſine ;
Tous deux Gênois , de retour du Levant ,
Chargés de foie & d'étoffes de Perſe ,
Fendront demain le liquide élément.
Rends les ducats ; je veux dans le moment
Tripler les fonds d'un trop foible commerce.
N'eſpérez pas, dit Jean tout alarmé ,
Hochant la tête à ce propos bizarre ,
Que du dépôt jamais je me fépare
S'il n'eſt de tous à la fois réclamé.
Rien deplus juſte interromp le fauſlaire ;
Mais Paul malade eſt chez lui retenu :
De fon côté Lucas avoit affaire ;
Tous deux m'ont dit , qu'en un cas néceſſaire ,
Autraité fait tu n'étois pas tenu.
Sans nul égard à ce pacte bizarre ,
Rends le dépôt , ſaiſiſſons les inſtans ,
De tels bienfaits la fortune eſt avare ,
Seconde- la : rends trois amis contens .
Qui te retient ? ſuis -je pas honnête homme ?
Fidele ami , puis-je t'en impoſer ?
Entre tes mains à quoi ſert cette fomme ?
Pour m'enrichir , laifle- m'en diſpoſer.
Le foible Jean ne fut plus refuſer.
20 MERCURE DE FRANCE.
Le traître Ambroiſe , ardent à ſa ruine ,
Obtient l'argent , s'embarque en un vaiſleau ;
Fier de fon vol , il s'enfuit de Meſſine :
Moins vîte en l'air l'aigle enleve un oiſeau .
Un (célérat , plein d'art & d'imprudence ,
En tout pays fait ainſi , très- ſouvent ,
De l'amitié faifir la reflemblance ,
Pour que les coups portent plus fûrement.
Lucas & Paul , inſtruits de l'aventure ,
De Jean trop fimple exigent le dépôt ;
Et contre lui dreflant leur procédure ,
Veulent qu'il ait , au beſoin , la torture ,
Si cet argent ne s'eſcompre auſſi tôt .
Etoient- ils francs eux-mêmes d'impoſture?
Pouvoient ils pas , complices du larcin ,
Chacun nantis du tiers de la rapine ,
Avoir mandé dans un pays lointain
L'infâme Ambroise échappé de Meſſine,
Pour fondre enſuite , avec impunité ,
Sur Jean , martyr de fa facilité?
La foif de 1 or fe fait un jeu du crime..
Combien de fois Jean maudit ſa bonté ,
Qui ſous les pieds lui creuſa cet abyſme!
Les Siciliens avoient un Viceroi
Jufte & vaillant : c'étoit le Duc d'Ofione ,
Dont le grand coeur eûr brillé ſur le Trône ;
Nul Sénateur n'expliquoit mieux la loi.
OCTOBRE 1775 . 21
Comme il voyoit du louche en cette affaire ,
Se défiant de la forme ordinaire ,
Il évoqua devant foi le procès.
Lucas & Paul , uſant du ſubterfuge ,
Ne purent nuire à l'arrêt d'un tel juge ;
Simple & célebre , il fut rendu ſans frais.
*Votre action ſans doute eſt légitime ,
Dit le Héros , parlant aux Demandeurs ;
>> Je ne laurois dénier ſans un crime ,
Prompte juſtice à vos vives clameurs.
>>>Que dira Jean ici pour ſa défenſe ? »
Rien , Monſeigneur , dit -il , en s'inclinant ,
Confus du cas où l'a mis l'imprudence ,
Et ruiné par ce coup toudroyant.
Paul & Lucas , par la joie inſultante
Peinte en leurs yeux , exprimoient leur attente.
« Jean , dit le Duc , tiendra l'engagement ;
>> Un point ſuffit : qu'Ambroiſe à l'audience
>>Se laiſſant voir , foit en regle auſſi- tôt ;
>> Jean , ſans délai , comblant votre eſpérance ,
>> A tous les trois remettra le dépôt ».
Tout Juge ainſi , ſans égard à perſonne ,
Doit de Thémis n'écouter que la voix ;
Mais pour fortir du dédale des loix ,
Tout Magiſtrat at il les yeux d'Oflone ?
/
ParM. Flandy.
22
MERCURE DE FRANCE.
L'ORACLE & LE PAYSAN.
Pour le fiége de Lamplaque
Alexandre s'apprêtoit ;
Avant qu'on en fit l'attaque ,
Tout Conquérant qu'il étoit ,
Il voulut avoir réponſe
De l'Oracle d'Apollon.
Une voixtauque , en fon nom ,
Lui donna cette ſemonce :
«L'animal que tu verras
>> Le premier devant tes pas
>>Ent'avançant vers la ville ,
Qu'il foishomme ou bête vile
>>Soudain tu l'immoleras ».
Alexandre s'achemine.
Ce qui s'offrit le premier
Fut un miférable Afnier ;
Ala mort on le deſtine.
Au Prince offert auffi tôt ,
Qu'ai je fait , dit le ruftaut,
Pour qu'on me coupe la gorge ?
L'Exécuteur inhumain ,
Le glaive en l'air , dit : Mutin ,
C'eſt à bon droit qu'ont'égorge;
::
OCTOBRE. 1775 . 23
A l'Oracle d'Apollon
Réſigne-toi ſans façon .
Pour le falut d'Alexandre ,
L'animal vu le premier ,
Homme ou brate , ſans quartier ,
Dans le tombeau doit deſcendre.
Premier pris on t'offre aux Dieux ;
Pour une fi belle cauſe
Le trépas t'eſt glorieux .
Peu flatté de cette gloſe ,
Mais nullement interdit ,
L'Aſnier ruſé répondit :
Pour les deſtins d'Alexandre
Je fais tout lacrifier ;
Mon âne alloit le premier ,
Grand Roi , vous pouvez le prendre
Et le faire expédier ;
Moi-même , inſtruit de l'Oracle ,
Loin d'y mettre aucun obſtacle ,
Tout exprès je l'amenai.
Grâce à la ruſe du traître ,
Le baudet infortuné
A mourir eft condamné
Ala place de ſon Maître.
Ses inteſtins ſont offerts
Pour avoir les Dieux propices.
L
24 MERCURE DE FRANCE.
Tels font les brillans aulpices
Du Vainqueur de l'Univers.
L'aftuce eſt née au village :
D'un idiot ſans pitié ,
Entous lieux facrifié ,
L'âne eſt la fidelle image.
Par le même
J
L'ANE & LE FAT.
Fable.
nos ſeules idées !
UGERONS- NOUS toujours par
Et d'un goût , quel qu'il ſoit , nos ames poſlédées ,
Doivent- elles blâmer ce qui ne leur plaît pas ?
Un Algonquin riroit de nos mets délicats
Comme nous nous moquons de fon humeur vorace;
Et le Lapon , épris d'un tendronde ſa race ,
Aux Nymphes du Waux - Hall trouveroit peu
d'appas.
Unde ces animaux que nature condamne ,
Pour tout régime , à manger du chardon ,
Ou , s'il faut s'expliquer en termes clairs , un âne ,
Auprès de ſa moitié répétoit la chanson ,
Sembloit
OCTOBRE. 1775 . 25
Sembloit ſe plaire à ſon ramage ,
Etfailoit braire à l'uniflon
Tous les échos du voiſinage.
Un Etourdi , leſte & pimpant ,
Savila de trouver l'ariette choquante ,
Inſupportable , diffonnante ,
Etcapable , en un mot , d'écorcher le tympan.
L'Ane, qu'on fait doué d'un fort bon caractere ,
(La Fontaine& Buffon l'on dit , &je les crois)
L'Ane lui répondit , ſans ſe mettre en colere :
Je chante pour ma mie , ainſi que je le dois.
A ſon gré je fais des merveilles :
Je n'ai pas , ileſt vrai , ta voix ;
Mais elle n'a pas tes oreilles...
ParM. le Chev. de la Doué.
Traduction en vers libres de l'Ode XI,
Liv. Id'Horace.
Que fert de pénétrer combien de temps encore
Les Parques fileront la trame de nos jours ?
Pour ſavoir ce que Dieu veut qu'un mortel ignore ,
Aux calculs des Perſans ceſſez d'avoir recours.
Réſignez-vous au ſort qui vous tombe en partage.
Soit que vous ayez lieu d'eſpérer un grand âge .
Ou ſoit que le deſtin jaloux
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ne vous laiſſe plus voir les vagues en courroux
Venant avec fracas ſe briſer au rivage :
Faites couler vos vins , ſavourez les plaiſirs ;
Méfiez- vous fur-tour de vos vaſtes defirs .
Tandis que nous parlons, le temps , de tempsra
pide e
S'envoleloin de nous pour ne plusrevenir .
Ce n'est quedupréfent que l'ondoit être avide,
Qui pourroit ici bas compter ſur l'avenir ?
Parle méme.
1
Traduction de l'Ode HH, Liv. I.
HEUREUX Navire à qui notre amitié confie
Virgile, quemon coeur chérit comme la vie !
Julqu'aux bords Athéniens qu'il trouve dans tes
flancs
Contretous les dangers un abri ſalutaire !
Que la Déefle de Cythere ,
Qu des fils de Léda les aftres bienfaisans ,
Ne lui refusent pas leur appui tutélaire!
Etqu'Eole fur-tout , dirigeant fa carriere ,
Excepté le Japyx , enchaîne tous lesventston
Sans doute à la frayeur il fat impenetrable
Lepremier des mørtels qui , par un art nouveau,
Vint, fur un fragile vaiſleau ,
OCTOBRE. 1775 . 27
Braver l'Océan redoutable ,
Et lescombats des Autans furieux,
Et du Midi le ſouffleimpétueur ,
Qui , trop fameux par les ravages ,
Enfle à ſon gré la mer qui baigne nos rivages.
Omort! qu'il craignoit peu tes coups ,
Lorsque voguant ainſi ſur l'orageux empire
Ilput voir , ſans effroi , les vagues en courroux ,
Et les monftres matins & les rochers d'Epire.
Vainement Dieu créa les mers
Pour partager cetUnivers
En régions inacceſſibles ;
Si les vailleaux , malgré les gouffres entr'ouverts,
Osentencor franchir ces barrieres terribles :
:
L'engeance humaine, en ſes complots pervers
Par aucun frein n'eſt arrêtéc.
Ainſi le hardi Prométhée
Alla ravir le feu du ciel.
Hélas ! fa race infortunée
{
Paya bien cher ce larcin criminel !
L'ire des Dieux versa fur la terre étonnée,
Millehorribles fléaux inconnus parmi nous ;
Et lamort autrefois lente à porter les coups ,
Sur nousdepuis ce jour ſemble s'être acharnée.
N'a-t-on pas vu Dédale , avec d'heureux efforts ,
Endépit du deſtin ſe fabriquant des ailes ,
Aspirer dans les airs àdes routes nouvelles?
Hercule apénétré jusqu'au léjour des morts
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
Non; rien n'eſt impoſſible aux enfans de la terre ;
De leur fougueles cieux ne ſont pas même exempts.
Auſſi de Jupiter excitant la colere ,
Ne lui laiſſons-nouspas letemps
De jamais poſer ſon tonnerre.
Par lemême.
LA JALOUSIE.
?
Anecdote.
De toutes les paffions qui affligent la
foible humanité , la jalouſie eſt la plus
cruelle : ingénieuſe à ſe reproduire fous
mille formes différentes , elle infecte
nos âmes de ſes noirs poiſons : ſon grand
art eſt de convertir les chimères en réa -
lités , de faire appercevoir à celui qu'elle
tourmente, comme préſens, des maux qui
n'exiſtent pas , &de répandre ſouvent fur
I'innocence les ſoupçons les plus outrageans.
O jalousie , funeſte jalouſie !
Dorval , répandu dans le tourbillon
d'un monde frivole , avoit conçu la plus
mauvaiſe idée des femmes: jeune , bien
fait , il en étoit adoré ; mais il mépriſoit
des faveurs qu'on ne lui laiſſoit pas feu
OCTOBRE. 1775. 29
lement deſirer . Enclin à la jalouſie , il
héſitoit de s'embarquer fut cette mer
orageuſe , où tant de gens font un triſte
naufrage. Les liens ſacrés de l'hymen
lui ſembloient des chaînes trop peſantes
à porter. Cependant le mariage étoit un
acte de Citoyen qu'il falloit faire tôt
ou tard. Fils unique , héritier d'un grand
nom & d'une fortune immenſe , ſa famille
le preſſoit de faire un choix. Il
le fixa fur Sophie. Elle ſortoit du Couvent
: elle n'avoit jamais vu le monde :
elle n'étoit point infectée de ſes préjugés
& de ſes maximes : l'innocence & la
candeur régnoient ſur ſon viſage .
Dorval l'épouse : les commencemens
de ſon mariage ſont très-heureux ; mais
la jaloufie empoiſonne ſa tranquillité &
détruit ſon bonheur. Forcé par état de
produite Sophie dans le monde & d'en
recevoir chez lui , Dorval devenoit ſombre
& mélancolique : ſa paſſion prenoit
de jour en jour de plus profondes racines :
déjà il oſoit former fur la vertueuſe Sophie
les ſoupçons les plus outrageans .
Cependant Sophie fait l'ornement &
les délices de la ſociété. L'éclat de ſa
beauté efface les plus belles femmes.
Le filence qui règne , lorſqu'elle paroît
4
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
dans un cercle , l'étonnement qui eſt peint
for tous les viſages , annoncent l'émotion
que ſa préſence caufe. Tous les coeurs
volent au -devant d'elle.
Dorval interdit ſe trouble; ſa raiſon
Pabandonne , lorſqu'il voit un effaim de
jeunes inſenſés voltiger autour de Sophie
&lui tenir tous ces propos galans que
l'uſage permet & autorife. Chaque hommage
qu'on rend à ſon épouſe eſt pour
lui un fupplice.
Latendre Sophie ne fut pas long-temps
à s'appercevoir de la violente agitation
dans laquelle étoit preſque toujours Doival.
Elle le follicitoit vivement de lui
en apprendre le ſujet. Dorval héſite ;
des pleurs inondent fon viſage : Sophie
inſiſte: la honte le retient ; enfin cédant
aux prières de fon épouse , il lui avoue
qu'il étoit livré à toutes les horreurs
de la jaloufie. Ah ! cher époux , dit
>> Sophie , quelle fatale confidence tu
➡ viens de me faire ! que de maux in te
>> prépares ainſi qu'à moi ! Eh ! qu'est- ce
>>qui peut exciter ta jaloufie ? Ne connois-
>> tu pas mon coeur ? Ne ſçais-tu pas qu'il
>> n'eſt occupé que de toi ... qu'il t'adore ?
•Ma conduite n'eſt-elle pas à l'abri du
>> plus léger ſoupçon ?-Hélas ! ma So
OCTOBRE . 1775 . 31
» phie , répondit Dorval , fi tu ſavois
» combien je ſuis preſſe ... accablé ...
>> étouffé par la plus vive amertume ...
» quels déchirements de coeur j'éprouve ...
>>quelles peines d'eſprit me tourmentent
>>lorſque quelques téméraires oſent ap-
>>procher de toi .. ! Je les regarde en ce
>> momentcomme des traîtres qui veulens
> m'enlever mon bien : peu s'en faut que
> mon courroux n'éclate & que je ne les
» immole à ma vengeance. Prends pitié
>> de mes maux , ma Sophie ; tâche , par
>> tes conſeils , d'opérer ma guériſon . Je
>>joindrai mes efforts aux tiens , & j'en
>> eſpère le ſuccès avec d'autant plus de
>> raiſon que ma jaloufie ne réfléchit pas
> tant contre toi que contre ceux qui
> t'approchent. - Ah ! mon ami , reprit
> Sophie d'un ton pénétré , ne te fais
> point illuſion ſur la nature de ta paf-
>> fion : elle n'eſt pas auſſi aiſée à détruire
>> que tu te l'imagines. Ne cherche point
> à m'en impoſer en me diſant que ta
>>jalouſie ne réfléchit que contre ceux qui
>>>m'approchent : on ne peut être jaloux
>>ſans avoir des ſoupçons ſur la vertu
>>d'une femme ;& tu m'outrages , ingrat ,
>> par les tiens » .
Sophie , alarmée de l'état d'un époux
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
pour lequel elle avoit le plus tendre
amour , cherchoit les moyens de le ramener
de ſes erreurs . Elle adopta un
genre de vie bien propre à guérir tout
autre eſprit moins affecté que celui de
Dorval. Elle renonça aux ſociétés : elle
ne ſe para plus comme autrefois avec élégance
: elle ſe dépouilla de ſes diamans
& de ces colifichets , qui , ajuſtés avec art ,
donnent tant de reliefà la beauté : elle auroit
voulu auffi , s'il eût été en ſon pouvoir
, ſe dépouiller de ſes charmes; mais
la parure la plus ſimple & la moins recherchée
en relevoit encore l'éclat .
Dorval accomplit de plus en plus la
triſte prédiction de Sophie. La conduite
qu'elle tenoit , loin de contribuer à ſa
guériſon , ne fit qu'envenimer ſa bleffure.
Il regarde les ménagemens de fon
épouſe comme une feinte pour le mieux
tromper, ſa parure modeſte comme un rafinementde
coquetterie,& fa tendreflecom .
maunediffimulation. Son humeurjalouſe
s'étendit juſques ſur les affections les plus
innocentes de Sophie. Son imagination
enflammée ne lui donne plus aucun repos :
elle lui ſuggère mille chimères & autant
d'idées bizarres qui le tourmentent continuellement.
Il prit la réſolution , pour
OCTOBRE . 1775 . 33
tâcher de recouvrer ſa tranquillité , de
conduire Sophie dans un ancien château
éloigné de Paris & inhabité depuis longtemps
.
Sophie voulut le détourner d'un femblable
projet , mais il ne daigna pas l'écouter
. Son coeur ne s'ouvroit plus à la ſenfibilité
ni aux douceurs de l'amour. Il ne
connaiſſoit plus le prix d'une épouſe
aimable & vertueuſe. Il la traîtoit en tyran
, aux ordres duquel il falloit ſe foumettre
fans avoir la liberté de répliquer.
L'infortunée Sophie ſuivit, ſans murmurer
, Dorval. Son air fombre & atrabilaire
ſembloit lui préſager un fort faneſte.
Dorval , établi à la campagne & ayant
écarté de lui tout ce qui pouvoit exciter
ſa jaloufie , jouiſſoit d'une apparente tranquillité.
Le pont-levis de ſon château
toujours levé , rendoit cette folitude inacceſſible.
Sophie voyant que Dorval avoit un
viſage plus ferein , trouvoit fa condition
moins dure. Elle paſſoit ſes jours à lire ,
à faire de la tapiſſerie & à s'exercer dans
le deſſin , qu'elle aimoit paffionnément.
Cependant la retraite de Dorval & de
Sophie fit du bruit dans le monde. On
forma mille conjectures. On ſoupçonna ,
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
avec raiſon , Dorval d'être jaloux. On
faifoit fur fon compte mille plaifanteries ;
mais on n'en hafarda pas une ſeule fur
celui de Sophie , tant le propre de la vertu
eſt de ſe faire reſpecter des gens les plus
corrompus ; on ſe contentoit de plaindre
fon fort : ondiſoit hautemeut que Dorval
étoit indigne de la poſſéder. Les peritsmaîtres
fur-tout ne pouvoient pas lui pardonner
d'avoir enfoui dans une folitude
affreuſe une charmante perſonne qui faifoit
les agrémens de la ſociété.
Doricourt& Florival , jeunes étourdis ,
autrefois amisde Dorval, entreprirentdele
faire changer de reſolution &deramenerà
la ville ces deux folitaires. Pour cet effet,
ils allèrent au château de Dorval . Arrivés
dans cet endroit , ils furent arrêtés par
le pont-levis; ils s'imaginèrent voir une
fortereſſe qu'on vouloir défendre contre
les attaques de l'ennemi. Ils demandèrent
desnouvelles de Dorvalà un payſan dont
l'habitation avoiſinoit le château ; il leur
répondit qu'il voyoit rarement ſon Seigneur
& qu'il n'avoit apperçu qu'une ſeule
fois Sophie qui lui avoit paru bienbelle ,
mais bien triſte. Le récit du payſan exeita
davantage la curiofité des deux voyageurs.
Ils réfolurent, à quelque prix que ce
OCTOBRE . 17750 35
fût, depénétrer dans le châteaude Dorval.
S'ils avoient ſçu la ſcène tragique qu'ils
alloient occafionner , ils auroient renoncé
à leur projet. Mais la jeuneſſe prévoitelle
le danger ? Elle ne confulte que le
moment préſent qui peut lui procurer du
plaifir : jamais elle ne réfléchit ſur les
fuites.
:
Pour mieux réuffit dans leur deſſein ,
ils feignirent de retourner à Paris devant
le payſan avec lequel ils venoient de s'entretenir
; mais ils s'arrêtèrent dans un village
éloigné ſeulement d'une demi- lieue
du château de Dorval, en attendant l'heure
de la nuit. Dès qu'elle fur venue , ils s'a
cheminètent pour exécuter leur projet ; un
beau clair de lune les favorifoir. Auffitôt
qu'ils furent rendus au château , ils
en parcoururent tous les environs & tachèrent
de trouver un endroit par lequel
ils pourroient s'y introduire. Après bien
desrecherches , ils découvrirent enfinane
petite brèche qu'il y avoit dans le mur
d'un pare qui abontifloit au château : enchantés
de cette découverte , ils grimpèrent
vers le mur qui ,dans cet endroit
étoit conſtruit ſur une monticule un peu
eſcarpée , & ils entrent dans le parc.
Déjà les ombres de la nuit commen
7
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
çoient à diſparoître. La triſte Sophie avoit
été livrée aux fonges les plus affreux. Il
ſemble qu'on ait toujours quelques noirs
preſſentiments des malheurs qui doivent
nous arriver . Toutmentée ſans ceſſe par
fon jaloux , ennuyée de la vie , fupportant
avec peine ſon exiſtence , elle ſe leva , avec
le jour , pour aller promener dans le parc
fes chagrins , & reſpirer la fraîcheur du
matin.
Doricourt & Florival la voyant venit
de loin , ſe cachèrent dans le plus épais
du bois. L'air languiſſant de Sophie , ſa
pâleur un léger déshabillé ajoutoient
encore à ſes charmes. Après avoir été
long-temps enſevelie dans une profonde
rêverie , & s'être avancée près de l'endroit
où Doricourt & Florival s'étoient cachés ,
preſſée par ſa douleur , elle fit répéter aux
échos d'alentour les plaintes les plus touchantes.
Doricourt & Florival ne pouvant réſſter
à un ſpectacle auffi attendriſfant ,
fortirent bruſquement de leur retraite &
ſe montrèrent à Sophie. A leur aſpect ,
elle fut ſaiſie d'étonnement &de frayeur ;
elle entrevit rapidement tous les dangers
auxquels une pareille aventure alloit l'expoſer
; elle voulut s'éloigner , mais Dori
OCTOBRE . 1775 . 37
court & Florival la retinrent. « Ah ! laif-
>> fez moi , s'écria- t- elle ... vous allez me
>> perdre ... quel étrange haſard vous a
>> conduit dans ces lieux .. ? Fuyez ...
>> Si mon mari vous apperçoit ... s'il me
>> voit avec vous ... hélas ! .. il vient ...
>> fi vous ne fuyez ... je vais expirer de
>>douleur » . Doricourt& Florival cédant
àdes inſtances auſſi vives, ſortirent promptement
par l'endroit où ils étoient entrés
Dorval fut témoin de cette évaſion.
Inquiet , continuellement dévoré par les
horreurs de la jalousie , & ne pouvant
vivre unſeul moment éloigné de Sophie ,
il s'étoit levé & habillé preſque auffi-tôt
qu'elle. Il m'eſt impoſſible de rendre l'excès
du déſeſpoir & de la rage qui s'empara
de lui dès qu'il vit Doricourt &
Florival. Mille ſoupçons au même inſtant
s'élèvent dans ſon âme. Il s'imagine que
Sophie avoit donné un rendez- vous à ces
deux hommes , & qu'il venoit d'être
déshonoré. Furieux , égaré , il pourfait ,
l'épée à la main , Doricourt & Florival ;
mais déjà ceux ci étoient hors d'inſulte.
Indigné de ne pouvoir inmoler ces deux
victimes à ſa vengeance , il s'avance vers
l'infortunée Sophie. Ni ſes pleurs , ni
fes tendres difcours ne font pas capables
i.
1
38 MERCURE DE FRANCE.
de fufpendre fon barbare coutroux . Il
perce , fans pitié , le beau ſein de fon
épouſe , qui tombe auſſi-tôt noyée dans
fon fang. Cruel Dorval , lui dit- elle ,
>> eſt- ce là ce que tu réſervois à mon
amour ? Perfide ... pour toi j'ai re-
>> noncé au monde ; je me fuis enfevelie
>> avec toi dans cette affreuſe folitude ;
> j'ai ſupporté tes caprices , ta mauvaiſe
>>>humeur : & pour récompenſer mes foins
»& ma tendreſſe , tu me donnesla mort...
>>Puiſſe le juſte Ciel punit tes forfaits !
> Saches que je ne ſuis point coupable ...
* que les deux hommes que tu as vus font
Doricourt & Florival , & qu'à mon
infçu , ils font enttés dans le parc ...
>> Mais je ſens que mes forces m'aban-
>>donnent ... Une fueur froide s'empare
> de moi ... Je vais bientôt defcendre
>> dans la nuit du tombeau ... Adieu ...
>> barbare époux ... je te pardonne » .
Aces mots elle expire.
ود
Dorval attendri , fut frappé comme
d'un coup de lumière. Le bandeau de
Pillufion , qui l'avoit abuſé , tombe. II
voit , avec horreur , fon crime. Il ſe jette
fur le cadavre fanglant de fon épouſe infortunée
; il fait tous fes efforts pour la
rappeler à la vie :mais déjà les ombres
L
OCTOBRE. 1775 . 39
de la mort couvroient fon viſage. Alors
fes ſentimens de rage ſe changèrent en la
douleur la plus amère & le repentir le
plus vif. « Non je ne te furvivrai pas ,
>> ma chère Sophie , s'écria-t-il ; je vais
>> te venger ... & immoler à tes manes
» un barbare indigne de voir le jour » .
Al'inſtant il ſe précipite fur fon épée ,&
laiſſe un exemple effrayant des funeſtes
effets de la jalouſie .
ParM. Jaymebon , Président au Grenier
à Seld'Argenton, en Berry.
A
SOLIMA.
Eglogue.
Imitation libre de Jones *.
MES nouveaux accens hâtez-vous de vous
rendre ,
Filles d'Etden, venez m'entendre;
Jamais , ſur un ſujet fibeau ,
1
* Cet Auteur Anglois, duquel cettePiece eft imitée,
Pa imitée lui-même de l'Arabe. Solima eſt une femme
bienfaiſante qu'on ſuppoſe avoir établi une retraite
pour les Voyageurs & les indigens.
40 MERCURE DE FRANCE.
Jene fis de mes airs retentir le berceau ,
Ni le vallon , ni la prairie.
Je ne chante plus dès ce jour
Le ſouris de Maïa , les yeux bleus d'Olidie ,
Où la beauté ſe plaît , où repoſe l'amour :
Lesblonds cheveux d'Aliſphaſie ,
Plus odorans cent fois que les fleurs de nos champs
Et qui flottent au gré des zéphirs du printemps.
t
Le teint d'Erza , dont mon ame eſt ravie ,
Ceteint coloré par l'Amour ,
Que la roſe& les lys fixent avec envie ;
Ses levres où zéphir dérobe chaque jour
Ses parfums & ſon ambroiſie ,
Ne m'inspirerontplus : je quitte ſans retour
Tout ſujet léger & frivole ;
Qu'il s'éloigne à jamais, comme un ſonges'envole
Dès les premiers rayons du jour...
Et toi , Dieu des plaiſirs , toi qui fus mon idole ,
Jete fuis : adieu , tendre Amour.
Une ardeur plus noble m'enflamme ,
Agrandit , échauffe mon ame ,
M'inſpire des chants plus hardis ;
Taiſez- vous , lorſque je commence ,
Oiſeaux , hôtes heureux de ces ſombres taillis :
Ruiſſeaux , coulez ſans bruit au ſein des prés
Acuris ,
1 L
OCTOBRE . 1775 . 41
Et vous , zéphirs , faites filence.
Voyez ces boſquets toujours verds ,
Qui couronnent ici ces côtes abondantes ,
Et qui balancent dans les airs
Leurs cimes odoriférantes .
Contemplez Etmana , cet aſyle charmant ,
Voyez ces immenſes prairies ,
Ce clair ruiſſeau , ces campagnes fleuries ,
Ceverger toujours abondant...
Les arbres vous diront : « Le fruit qui nous couronne
>Eſt l'ouvrage de Solima ».
Etchaque pré répétera :
•Ces fleurs que vous aimez , Solima nous les
>> donne».
Dans ces beaux lieux enfin Echo ne redira
Que lenom le pluscher... lenom de Solima.
Non , ce n'eſt point de frivoles idées
Qui lui firent orner ces lieux ;
Cen'eſt point pour paſſer les ardentes journées
Sous des berceaux touffus , nonchalamment uchée
Sur des ſophas voluptueux ;
Ce n'eſt point pour donner des feſtins (omptueux
Sous le feuillage d'une allée ,
Des mains de l'art ſuperbement ornée ,
Et les faire durer depuis la fin du jour
42 MERCURE DE FRANCE.
Jusqu'au moment où la brillante Aurore
Eclaire nos coteaux , d'un feu doux les colore ,
Et de Phoebus annonce le retour...
Non , non; de plus grandes penfées
Occupent fon efprit & dirigent ſon coeur :
Protéger , fecourir l'indigent Voyageur ,
Lui procurerdes heures fortunées
Après desjours d'hiver paflés dans la douleur,
Soutenir , confoler la vieilleſſe tremblante ,
Sécher les pleurs du pauvre & combler ſes defirs ,
De cette ame compatiflante
Voilà les foins & les plaiſirs.
Orphelins fans appui , filles abandonnées ,
Victimes du malheur, veuvesinfortunées ,
Dans ces lieux faits pour vous , accourez à l'envi ;
Solima vous y tend une main protectrice.
Vous qui d'un mal cruel éprouvez le ſupplice ,
Venez , hâtez vous ; c'eſt ici ,
C'eſt ici qued'heureux aſyles
Défendront vos fantés fragiles
Desfraîcheurs de lanuit&des feuxdumidi.
Le fils au désespoir regrette- t- il fon pere ,
Le vieillard accablé pleure-t il fon enfant ,
Bientôt Solima les entend ;
Chaque cri douloureux que leur bouche profere
Déchire fon coeur bienfaisant :
Elle part ...& belle , brillante ,
OCTOBRE. 1775 . 43
Comme l'éroiledu matin ,
Elle vole vers eux , adoucit leur chagrin ,
Chaſſe de leurs foyers la peine dévorante.
Vous qui vous honorez d'avoir formé ſon coeur ,
Dienx , veillez ſur ſa deſtinée.
Puifle t- elle à jamais jouir du vrai bonheur ;
Puifle ſon nom voler de contrée en contrée ;
Qu'ilfafle le ſujetde toutes nos chanſons !
Répétez- le fans ceſſe, échos de nos vallons .
Et vous ,jeunesbeautés de ces rives charmantes ,
Faites durer vos airs reconnoiſſans ,
Tantque les roles éclatantes
Sentiront les baiſers des zéphirs careflans ;
Tant que la pâle violette
De l'Aurore boira les pleurs ,
Etque les bosquets d'Anagete
Parfumeront les airs de leurs douces odeurs.
Ainfi chanta ce Berger ſi ſenſible;
Sa voix fit retentir les plaines de Saba ;
Ses vers furent redits des Paſteurs d'Etmana...
Le ciel étoit ferein & tout étoit paiſible :
A peine les zéphirs , de leurs fouffles légers ,
Agitoient doucement la fleur des orangers.
Lebouton , pourjouir des préfens de l'Aurore ,
Déchiroit les liens qui l'empêchoi at d'éclore ;
Les chameaux bondiſſoient dans les prés verdoyans...
1
44 MERCURE DE FRANCE.
Il chanta juſqu'à ces momens
Oùla lune ſe leve & blanchit les nuages ,
Où la rosée humecte les feuillages
Etcourbe la tête des fleurs .
Alors le doux ſommeil vint fermer ſa paupiere
Etle combler de ſes faveurs ...
Mais bientôt cependant l'étoile matiniere ,
De l'Aurore vermeille annonçant le retour ,
Il quitta la cabane où le ciel le fit naître
Et fut redire encor aux échos d'alentour
Le nom de Solima , que la muſe champêtre
Avec tranſport célebre chaque jour.
Par Mlle Angelique de Lantillac ,
à Bordeaux.
A Monfieur DE L ***.
vous ! dequi labienfaisance
ARome&dans la Grece auroit eu des autels !
Vous qui , ſans détourner vos regards paternels
Des foyers de l'humble indigence ,
Par un luxe prudent honorez l'opulence ;
Venez , du ſein de la ſplendeur ,
Rendre la vie à nos bocages ;
Venez , du triſte Agriculteur
OCTOBRE. 1775 . 45
Seconder , d'un regard , l'infructueuſe ardeur ;
Venez vous afſurer l'amour de tous les âges
En aſſurant notre bonheur.
Déjà la Muse de l'Hiſtoire
Se diſpoſe à graver au Temple de Mémoire
Et vos vertus & vosbienfaits;
Aſonburin fidele offrez de nouveaux traits :
Mettez le comble à votre gloire.
Si quelque vil adulateur ,
:
Trop lâche pour vous fuivre auboutde la carriere,
Osoit preſcrire un terme à votre noble ardeur ,
Laiſſez - le , loin de vous , ramper dans la pouffiere.
Regardez Frédéric tout couvert de lauriers:
Pour animer l'agriculture
Il ſuspend ſes exploits guerriers ;
Dans les terreins ingrats il aide la nature ;
Déjà l'if& la ronce ont fait place aux mûriers .
Sur des vallons déserts, pleins d'une fange impure,
Samain fut déployer la plus riche verdure
Et créer , à ſon gré , des myrthes , des roſiers :
C'eſt aujourd'hui Tempé dans toute ſa parure.
Pour ceHéros , ſuivi des plus brillans ſuccès
Quelle délicieuſe ivreſle ,
2
De rendre heureux tous ſes ſujets
Etd'enpartagerl'alegreſſe !
Quel exemple pour ceCrésus
Qui , fans calens& fans vertus,
46 MERCURE DE FRANCE.
Se croit ſeul ici bas digne de l'existence ,
Et qui , tout orgueilleux des faveurs dePlutus,
Dans une apathique indolence ,
Boit , mange , dort , végete , & ne fait rien de

plus.

Ces lieux onttrop long-temps langui dans votre
ablence,
La nature n'y fait que d'impuiſlans efforts ;
Accourez , & votre présence
Fera renaître l'abondance ;
Sous vos yeux la nature ouvrira ſes tréſors.
Les Cultivateurs des Domaines deL***.
D
ENVOI des Vers précédens àMadame
de L ***,
Onpeut aimer la bienfaiſance ,
Pour le plaifir de faire des heureux;
Onpeutàdes ingrats ſe montrergénéreux,
Etn'attendre pour récompense
Que l'eſtime & l'amour de nos derniers neveux;
La gloire alors tient lieu dela reconnoiflance.
Il eſt pour votre époux un prix bienplusflatteuri
Şi , dans le zele qui l'inspire,
:
OCTOBRE. 1775 . 47
Il ouvre aux malheureux & fes mains & ſon coeur,
Il voit à vos côtés les grâces lui ſourire ,
Et toutes les vertus aſlurer ſon bonheur.
Par M. l'Abbé Morand , de Falaise ,
Profeffeur au Collège de Séez.
VERS A MON AMI.
AMI , ces idoles du monde ,
Ces Grands enorgueillis de leurs titres pompeux ,
La plage où tu les vois eſt une mer profonde;
Regagne le rivage & crains d'approcher d'eux .
Dans un ſage milieu , non , tu n'es pas à plaindre
De voir à tes côtés tes modeſtes égaux ;
Plus on eſt élevé , plus la chute eſt à craindre :
Le lierres'unit mal aux ſuperbes ormeaux ;
C'eſt en vainqu'alentour il s'attache, il s'enchaîne,
Leur feuillage l'étouffe ou leur chute l'entraîne,
Cefle donc d'encenser les autels de l'orgueil ;
Loin de la liberté toute eſpérance eſt vaine ,
Et là , pas une fleur quine couvre une chaîne .
Dans l'horreur de la tombe , Ami , jette un coupe
d'oeil. 1
Contemple les débris de la grandeur humaine ;
Autour de ce fatal écueil
Viens calculer le prix de la faveur hautaine
1
48 MERCURE DE FRANCE.
Approche , & lis ces mots tracés ſur un linceuil :
Vis pour toi , car toi même empliras ton cercueil.
Par le même.
VERS à Mademoiselle D.... peignant
un Amour.
CONNOISSEZ - vous , jeune Zulime ,
Ce tendre enfant qui naît ſous vos beaux yeux !
Senſible au crayon qui l'anime ,
Il vous montre un air gracieux ;
Sa bouche vermeille & riante
Semble déjà vous offrir un baiſer ;
Il vous féduit , il vous enchante ,
Et vous l'aimez ſans y penſer.
Ah ! cet enfant qui vous careſſe ,
Qu'en badinant vous enchaînez de fleurs ,
Sait à fon tour , avec adreſſe ,
دا Donner la chaîne à tous les coeurs.
Gardez - vous de ce petit traître;
Get enfant , Zulime , eſt l'Amour.
Il n'eſt pas encor votre maître :
Mais ſes regards font aisément connoître
Qu'il peut le devenir unjour.
ParM. Dareau , de la Société Littéraire
"
de Clermont- Ferrand,
১ .
TRADUCTION
4
OCTOBRE. 1775 . 49
TRADUCTION du Pfeaume XXIII ,
Domini eſt terra plenitudo ejus.
GRAND Dien , la terreeſt ton empire ,
Tout y peintà nos yeux ton pouvoir & tes droits;
Et l'être qui végete & celui qui respire ,
Et la mer qui s'enfuit aux accens de ta voix.
Ten trône eſt la montagneſainte
Où s'éleve l'encens brûlé ſur tes autels , ..
C'eſt-là qu'entraits divins ta grandeur eſt em
preinte ,
Que tu reçois l'hommage &les voeux des mortelst
Qui peut de ce ſéjour auguſte
2 . :
a
Approcher fans frémir d'une fainte terreur ?
C'eſt l'homme vertueux , c'eſt le coeur droit &
julte
Qui n'a jamais connu le parjure impoſteur,
Tel eſt ce ſerviteur fidele
Quite cherche , te fuit , & ne te perdjamais :
Tulebénis , Seigneur , & ta main paternelle
Répand dans la malfon Pabondance & la paix.
Ouvrez-vous, portéséternelles..d not
II. Vol. C
So MERCURE DE FRANCE.
Elevez- vous , ô terre ! ô cieux abaiſſez- vous !
Anges , qui l'entourez , couvrez- le de vos ailes ,
Le Roi de gloire vient habiter parmi nous.
Quel eſt ce puiſſant Roi de gloire ?
C'eſt le Dieu de la force & celui des combats ,
Qui , pour donner aux ſiens la force & la victoire ,
Déploye en leur faveur le pouvoit de ſonbras,
Envain, dans ſondépit extrême ,
L'Enfer va contre lui déchaîner ſa fureur ;
Il enchaîne à ſon char le péché , la mort même ,
Et la terre ſouinife adore ſon Sauveur.
Ouvrez- vous , portes éternelles ,
Elevez- vous , ô terre ! ôcieux abaiſlez - vous !
Deſcendez avec lui , Puiſſances éternelles !
C
Le Roi de gloire vient habiter parmi nous.
Parun Curéd'Anjou.
3
ره
EPITRE A MON PROTECTEUR.
Οvous , la fleurdes Mécènes nouveaux,
Qui daignez , pour prix de mes veilles
En dépitdetous mesrivaux , TA
Me promettre monts & merveilles;
Pourbien dispenferlafaycung
OCTOBRE. 1775 . SI
--
Réſervez- la pour le mérite ;
Et de mon Protégé loyez le Protecteur ,
C'eſt pour lui queje ſollicite.
Monclientn'eſt point un Auteur :
Pour les gens de ſa ſorte il n'eſt rien qu'on ne
fafle:
Peut- on trop parfumer d'encens
UnEcrivain , un homme en place
Sous les charniers des Innocens ?
Le deſtin, à ſon gré , diſtingua nos demeures.
Tandis qu'au firmament le brillant Apollon
Habite le Palais des Heures ,
Pour loger ſes enfans il ne fautqu'un donjon ;
Leur gloire n'en eſt pas bleſſée.
Celui-ci , moins heureux , loge au rez-de-chauflée.
Cet Ecrivaindignede foi ,
Qui , ne vous en déplaife , écrit mieux queVoltaire,
Et qui ſouventécrit au Roi ,
Las d'éclairer le Miniftere ,
Veut aujourd'hui changer d'emploi.
Qu'importe à ſon placet le ſecours demaMure?
Sous un jour favorable il peut ſeul les tracer,
Doit il craindre qu'on en refuſe
Dequi ſait ſi bien les dreſſer ?
Autour de fon tonneau , j'ai vu plus d'une Belle,
La rougeur ſur le front , marmoter leurs ſecrets ,
Etd'une conſtance éternelle
A
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
:.
Dicter les ſermens indiſcrets .
Il gagnoit de gros honoraires ;
Mais ſon métier ne vaut plus rien
Depuis que les Amans vulgaires ,
Pour former un tendre lien ,
Ecrivent peu , s'entendent bien ,
Et font eux- mêmes leurs affaires ,
Tous nos Beaux-Eſprits ont le tiç
Den'écrire que pour les Sages :
On a de plus grands avantages
Quand on écrit pour le Public.
MonClient eſt fait au myſtere ,
Il en vivroit avec honneur ,
S'il plaiſoit à Votre Grandeur
Del'agréer pour Secrétaire.
Il n'a pas de projets malins :
Vous connoiflez ce qu'il defire ;
Le plus chétif des Ecrivains.
N'a-t- il pas la fureur d'écrire ?
Par M. de la Louptière,
LEE mot de la première Enigme da
volume précédent eſt Fumée ; celui de
la ſeconde eſt Tabouret ; celui de la
troiſième est Souffler. Le mot du premier
Logogryphe eſt Cor, où se trouve
OCTOBRE . 1775 .
؟د
:
toc ; celui du ſecord eſt Affût de canon ;
celui du troiſième eſt Coq à- l'ane.
SEMBLABLE
ÉNIGME.
à ceHéros qui , ſelon l'Ecriture ;
Fitautrefois vacarme de lutin
Chez l'incrédule Philiſtin ,
Jene peux rień érant ſans chevelure :
Mes cheveux , à-peu-près auſſi longs que mon
corps ,
Tiennent à montalonde même qu'à ma tête .
Au gré de celui qui m'apprête ,
Je deviens droit; autrement je ſuis tors.
Pourtant d'éléganté encolure ,
Prenant fort peu de nourriture ,
Point partiſan de la friſure ,
Je crains la pommade fur-tout.
Tu viendrois aisément à bout
De deviner qui je puis être ;
Si clairement je te faisois connoître
Un compagnon inutile ſans moi ,
Comme ſans lui je n'ai qu'à reſter coi
Un cul de- jatte à bedaine percée ,
Hors de laquelle il porte ſes boyaux .
Je les ronge; & , malgré mes procédés brutaux,
Cij
54
MERCURE DE FRANCE.
Notre amitié ne peut être bleſſée :
Bien au contraire, il chante , il eſt joyeux ;
A la longue il s'en porte mieux .
Lesdélices des uns , des autres le martyre ;
Par- tout on nous connoît tous deux .
Peude fêtes fans nous... Mais de peur d'en trop
dire,
Jevais finir.. Devine fi tu peux .
ParM. le Chev. de Nerciat , Gendarme
delaGarde,
AUTRE.
LOOIINN des climatsoùle fort me fit naître ,
Triſte , mélancolique&jeté dans les fers ,
On me fait parcourir le vaſte ſein des mers :
Puis acquis par un nouveau Maître ,
Je vois mesjours couler dans l'eſclavage.
Queson fort néanmoins ade charmes pour moi,
Lorsque je m'apperçoi
Que ma gaîté , mon badinage
M'attirent propos doucereux
Etcarefles des curieux !
L'un priſe mon babil & l'autre ma figure :
Moi , d'un air dédaigneux , je reçois leur encens
Je parle , & fiffle , & jure ,
OCTOBRE . 1775 . 55
Sans déplaire à mes courtiſans.
Que ce portrait , un peu trop militaire ,
Ne vous faſle pas présumer
Quej'ai toujours la tête aufſi légere ;
Plus ſenſe quelquefois je fais diffimuler :
Quandje ſuis doux , j'en ſuis plus eſtimé ;
Vousendoutez ? lifez cette charmante hiſtoire
Où certain Auteur renommé
D'unHéros demon rang a célébré la gloire.
ParM....
ELIS
J
AUTRE.
E fus chez plus d'un Peuple une marque de
deuil ;
DepluſieursNations la parure & l'orgueil ;
Sous Clodion une loi très - ſévere ;
Chez les Grecs une perte amere ;
Un ſujet de guerre , en tout temps ,
Aux Tartares comme aux Perſans ;
L'objet des reſpects d'une femme ;
L'ornement d'un hippopotame ;
Le duvet d'un tuyau ; l'amour des Musulmans ;
Ce qui couvre des grains; &nos plus Saints
Imans ;
Giv
56 MERCURE DE FRANCE.
Cequ'ont (petits on gros ) nombre de quadrupedes
,
Et que n'eurentjamais vierges ni Ganymedes.
Par M. de Bouffanelle , Brigad.
des ArméesduRoi.
:
LOGOGRYPΗ Ε.
EST- ILun ſeul état que les hommes ne frondent?
J'ai vu plus d'un plaisant s'égayer ſur le mien;
Voulant absolument faire rire le monde ,
Me qualifier du nomd'un chien.
Surcharger le tableau , c'eſt aſlez l'ordinaire;
N'eſt on pas ſur mon compte un peu trop prévenut
Le Plaideur vous dira que je ſuis un corſaire ;
L'Amant mepeint comme un bourru.
Suivant la loi logogryphique ,
Cet expolé fuffit à qui fait deviner ;
Faut plus clairement , Lecteur , que je m'explique
?
Suivez-moi , s'il vous plaît , je m'envais combi
:
ner.
Transportez - vous chez un Libraire ,
Je vous montre un premierCommis ;
Ce qui pafle le néceflaire ;
Certain trou de la peau , l'Epouse d'Ofiris ॐ
OCTOBRE. 1775 . 57
Un licu pour les vaiſleaux bien plus sûr qu'une
rade ;
Alors qu'il va plus mal, ce qu'on dit d'un malade;--
Če qui contient le blé tant qu'il eſt dans les
champs ;
LaCourd'un Empereur très-voiſin des Perſans;
Celui qui tient en main l'autorité luprême ,
Qu'on haïfloit à Rome& que le François aime ;
La commune façon de cuire le perdreau ;
L'endroit où croît le foin; un Saint Pape; un oi
ſeau ;
Un préſent de Pomone ; un fleuve en Italie
Cequ'on veut à la Comédie ;
Un vaſe , & celui qui le faits
F'en ai trop dit: ce dernier trait
Ailément me fera connoître :
Fentends du bruit! quelqu'un ! par ma foi c'eft
monMaître.
Par M. Hubert.
AUTRE.
LECTEURS , de ma nature admirez les effets ;
Et fi vous ne croyez à la métempſycofe ,
Si.d'incrédulité vous avez quelque doſe
و ن
Voyant tous les tours queje fais ,
Que quatre fois , & plus , je me métamorphofe
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Peut- être croirez-vous qu'il en eſt quelque chofe.
Voyons d'abord notre état le plus beau.
Sous le grand Conſtantin , ſous le grand Théo
doſe,
Cent Prélats affemblés en rochet , en manteau :
Vire à genoux , Chrétiens , ôtez votre chapeau.
Déjà mesmots , mes lettres ſont comptées ; 1
Aucunes , ſans péché , ne peuvent m'être êtées...
Mais ſi jusques ici j'exige du respect ,
Qu'allez-vousdeviner à mon ſecond afpect ?
Tremblez , foibles mortels , fuyez de ma préfence.
La mort eſt dans mon ſein , la terreur me devance :
Rien n'eſt égal aux feux que lance mon courroux.
Citadelles , remparts , tout tombe ſous mes
coups,
Et contre ma fureur vaine eſt la réſiſtance.
It eft fâcheux , après ce beau début ,
De devenir un meuble de rebut ;
Déjà pour- tantun doux Pharmacopole;
Genonilen terre & le dos en coupole ,
M'ajuste , me préſente , & , d'un ait anodin ,
Me graifle , m'infinue , & d'un ton tout benin ,
Vous fais-je point de mal ? ... Mais ſortons de
l'ordure ;
Dans mon dernier état , quel joli changement !
Au côté de Philis , ſur la molle verdure ,
Plus près d'elle que ſon Amant ,
OCTOBRE . 1775. 59
Je ſuis témoin des peines qu'il endure
Quand il lui vient compter ſon douloureux tourment:
Pour moi, toujours à ſa ceinture ,
Dans une agréable poſture ,
Fixé par un joli ruban ;
Si j'en reçois quelque piquûre ,
Peum'importe , Lecteur , car je ſuis ,je t'aſſure ,
Par-tout où tu m'as vu ſans aucun ſentiment.
ParM. B. Abonnéau Mercure.
AUTRE.
NUISIBLE chez lesGrands , ou pourtant l'on me
fêre,
Je ſuis chez les Bourgeois utile à la ſanté.
Uncréancier craint- 11 : vite , coupe matête ,
Laiſle-moidansſes mains ,& pars en sûreté.
Par M. Houllier de Saint Remy,
àSezanne.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Eloge de Nicolas de Catinat , Maréchal
de France; Difcours qui a remporté
le Prix de l'Académie Françaiſe en
1775. Par M. de la Harpe. A Paris ,
chez Demonville , Imprimeur- Libs
de l'Académie Françaiſe , rue Saint
Severin , aux Armes de Dombes .
It y a peu d'Ouvrages de ce genre qui
aient reçu autant d'applaudiflemens à la
lecture publique de l'Académie. Pluſieurs
morceaux ont été ſentis avec tranſport,.
&ont fait verſer des larmes d'attendtiffe.
ment& d'admirationell ne paraît pasque
ceſuccès fe foitdémenti dans le cabinet;
beaucoup de Juges même s'accordent
à penser que ce Difcours et le meilleur
de toe ceux du même Auteur : nous
nous bornerons à en ſuivre la marche &
à rapporter les morceaux qui ont été le
plus applaudis , fans entrer dans aucun
examen , laiſſant à l'Ouvrage de M. de
la Harpe à ſe défendre lui - même , &
nous repoſant ſur ſes ennemis & fes
OCTOBRE. 1975. 61
détracteurs du ſoin d'en faire la critique
ou même la fatire , ſuivant leur coutume
conftante , à laquelle ils ne dérogeront
jamais. :
Nous commencerons par citer l'exorde
, qui contient le germe de tout le
Diſcours , & dont toutes les parties de
cet Eloge ne font que le développement.
"Dans cette foule de Génies célèbres
>> en tout genre , que la Nature ſemblait
> avoir de loin préparés & mûris , pour
> en faire l'ornement d'un ſeu! règne ,
>> l'orgueil de nos annales & l'admiration
>> du monde ; dans ce ſiècle refplendif.
>>>ſant de gloire , dont tous les rayons
>viennent ſe confondre & fe réunir au
>> Trône de Louis XIV ; j'obſerve avec
* étonnement un homme qui , prenant
nfa place au milieu de tous ces grands
>> hommes, fans avoit rien qui leur ref-
> ſemble , & fans être effacé par aucun
> d'eux , forme ſeul , avec tout fon fiè-
>> cle , un contraſte frappant , digne de
>> l'attention des ſages & des regards de
>> la poſtérité. Placé dans une époque &
>> chez une Nation où tout eſt entraîné
>> par l'enthouſiaſme , lui ſeul , dans ſa
>> marche tranquille , eſt constamment
62 MERCURE DE FRANCE.
" théâtre of
guidé par la raifon. Sur un
>> l'on ſe diſpute les regards , où l'on
>>brigue à l'envi la place la plus bril-
>>>lante , il attend qu'on l'appelle à la
>> fienne , & la remplit en filence , ſans
>>ſonger à être regardé. Quand l'idolâtrie
>> vraie ou affectée , qu'inſpire le Mo-
» narque , eſt le principe de tous les
>>efforts , eſt dans tous les coeurs ou dans
>> toutes les bouches ; il ne s'occupe que
>>de la patrie , n'agit que pour elle , &
>> n'en parle pas. Autourde lui tout facri-
>>> fie plus ou moins à l'opinion , à la
>>mode , à la Cour ; il ne connaît que
>> le devoir , le bien public & fa propre
> eſtime . Autour de lui le bruit , l'often-
>>tation, l'eſprit de rivalité ſemblent in-
>>ſéparables de la gloire qu'on obtient
» ou qu'on prétend , & ſe mêlent à toute
>> eſpèce d'héroïfme.; ſeul il ſemble ,
>>pour ainſi dire , éteindre ſa gloire ,
>> étouffer ſa renommée , & ne diffimule
>> rien tant que ſes ſuccès & ſes avanta-
>> ges , ſi ce n'eſt les fautes d'autrui.Tous
>> les hommes illuſtres de ſon temps font
>>marqués par la nature d'un ſigne parti-
>> culier & caractériſtique qui annonce
d'abord le talent dont elle les a doués;
> il ſemble indifféremmentné pour tous
OCTOBRE. 1775 . 63
» & ſuivant le témoignage remarquable
>> qu'un de ſes ennemis lui rendait devant
>>leur Maître commun , on peut égale-
» ment faire de lui un Général , un Mi-
» niftre , un Ambaſſadeur , un Chancelier;
>>& en effet , il paraît en réunir les qua-
>> lités fans en exercer les fonctions. Enfin
» ( & c'eſt ce qui le diſtingue plus que
>> tout le reſte ) parmi tant d'hommes
>> rares qui offraient à la grandeur de leur
>>Monarque le tribut de leurs talens ,
> aucun n'eſt exempt de préjugé ni de
>>faibleffe ; ces grandes ames ſont égaréés
>>parde grandes paſſions cu dominéespar
>>les erreurs du vulgaire; ſeul il poſsède
>> cette raiſon ſupérieure , cette inalté-
> rable égalité d'ame , cette philofophie
» en un mot, ſi étrangère à ſon ſiècle ,
>>caractère principal qui marque toutes
>>>les actions , tous les momens de fa
» vie. Ces traits finguliers & vraiment
>>admirables , dont aucun n'eſt exagéré,
" & que l'on peut recueillir dans nos
>> hiſtoires , me frappent & m'attirent
>>comme malgré moi vers le grand hom.
>>me dont les interprêtes de la Nation &
>>de la renommée inſcrivent aujourd'hui
" le nom dans leurs faſtes. J'entre autant
>> que je le puis , Meſſieurs , dans vos
64 MERCURE DE FRANCE.
:
> vues patriotiques , & je préſente à mes
>>Concitoyens l'Eloge de Nicolas de
» Catinat , Maréchal de France , & Gé-
» néral des Armées de Louis XIV ,„ .
L'Orateur établit enſuite la ſcène où
va monter ſon Héros , & trace le tableau
des beaux jours de la France au moment
où Catinat fut appelé au commandement
desArmées .
• La France érait alors à cette époque
» également brillante & dangereuſe , où
» le comble de la ſageſſe ſerait de tem.
>>pérer ſa propre force & de réſiſter à ſa
>> fortune. Vingt ans d'un règne dont
>> rien n'avait égalé l'éclat , élevaient
> Louis XIV à ce degré de pouvoir au-
>> quel on n'ajoute pas fans en abuſer.
>> C'eſt dans ces momens , où la modération
aurait peine à faite pardonner
>> tant de ſupériorité , qu'on affectait cette
>> hauteur inflexible , qui avertit les fai-
>> bes de ſe réunir & d'environner la
» puiſſance. Ombre royale ! ombre au-
>> gufte ! ce n'eſt pas dans ce Lycée où
>> tu as été invoquée tant de fois , que
>> j'oferais t'adreſſer un reproche ; c'eſt
>> toi même au contraire que j'atteſte ici,
>> toi dont la voix doit ſe faire entendre
»& répéter un aveu qui honora tes derOCTOBRE.
1775. 65
„niers momens en inſtruiſant la poſté-
>>rité. Les leçons d'un grand Prince ap-
>>partiennent à tous les fiècles , & celles
>> que tu as données en te condamnant
>> toi même , font bien loin d'être une
>> injure àta mémoire.
>> Sans doute , Meffieurs , quand Louis
» XIV , en mourant, ſe reprochait trop
>>de penchant pour la guerre , ſes regards
>> ſe reportaient fur-tout vers le temps
>> où nous nous artêtons , vers les beaux
>>jours qui fuivirent la paix de Nimègue.
>> En effet , que pouvai-til encore préren.
>> dre & que manquait- il à ſa gloire ? La
>> vieille renommée des armes Eſpagno-
- les s'était éclipſée devant celle de ſes
» Généraux ; le génieàpeine naiffant de
>> la marine Françaiſe avait balancé dès
>> fes premiers efforts , & enfin terraflé
>>le génie de Ruyter. Il avait porté la
>>foudre fur les rives d'Afrique. Alger
>>& Tripoly fumaient encore , & Lor-
>>faire infolent s'était mis à genoux de-
>> vant fes Vainqueurs , fur ces mêmes
>>>rochers où il avait coutume d'apporter
>des fers pour enchaîner ſes eſclaves. Les
>> poffeffions de l'Autriche & de l'Eſpa-
> gne ajoutées à nos Provinces , éten-
>> daient nos frontières en reculant celles
66 MERCURE DE FRANCE.
>> de nos ennemis. L'aigle de l'Empire ,
>> fi terrible fous Charles-Quint , expiait
>> ſes anciens ravages; il avait perdu la
>>fierté de fon vol , & n'étendait plus
>>>ſes ailes que pour fair devant nos
>>>étendards. La France n'avait pas un
>> ennemi qu'elle n'eût vaincu , pas un
>> allié qu'elle n'eût ſervi, pas un rival
>> qu'elle ne fit trembler. L'orgueil Caf-
>>tillan & la politique Romaine avaient
fléchi ſous l'afcendant de LouisXIV ,
*& ce Monarque enfin avait paru à
> Nimègue comme le Dieu qui diſpenſe
>>les deſtinées des Rois. Que manquait-
>>il à tant d'avantages , que de préférer
>> à l'ambition de les accroître le talent
» de les conferver.
>>Mais déjà ſe prépare dans Augsbourg
>>cette ligue ſi laborieuſement tramée
>>entre tant de Princes , & qui réunit
>> tant d'intérêts différens dans le ſeul
inet d'abaiſſer un Vainqueur. Là ,
>> ſe ſont raffemblés tous les ennemis hu-
>> miliés de ſa gloire , fatigués de fon
>> joug ou afpirant à ſa dépouille ; c'eſt là
>>qu'ils font venus tous mettre en com-
>> mun leurs affronts & leurs vengeances;
> le Palatin racontant l'embrâſement de
» ſes villes ; le Batave, l'inondation de
OCTOBRE . 1775 . 67
>> ſes campagnes ; l'Empereur, réclamant
>> Strasbourg & la Flandre ; l'Eſpagnol ,
>> revendiquant la Franche - Comté ; le
>>Savoyard , mettant à prix ſon alliance ,
>>& marchandant quelques cantons d'Ita-
» lie ; l'Electeur de Brandebourg , irrité
>>>de ſes défaites ,& dévouant au fervice
>> de la Maiſon d'Autriche une Puiſſance
>> devenue depuis ſi formidable à cette
» même Maiſon , ſous le plus grand de
>> ſes ſucceſſeurs . C'eſt dans Augsbourg
>> qu'après avoir fermenté long- temps ,
>> s'embraſent enfin , par leur mélangé ,
- tant de rivalités , de haines & de fu-
>> reurs ; c'eſt de ce foyer que part l'in-
» cendie dont les flammes menacent
>>d'envelopper la France. Une main in-
>> fatigable en alluma les feux , & les
> nourrit ſans relâche. C'est celle de Naf-
> ſau , ce dangereux ennemi , ce rival
>> conſtant de Louis XIV , compté parmi
>> les Guerriers célèbres , malgré
> quentes défaites , & parmi les grands
>> Princes , malgré fon ufurpation ; dont
>> l'ambition fourde & diſſimulée ſe ſer-
>>vit avec tant d'art des alarmes qu'inf
>> pirait l'ambition éclatante du Roi de
>> France ; qui patut rechercher la gloire
>> d'être le vengeur de l'Europe , comme
fré68
MERCURE DE FRANCE.
>> Louis XIV celle d'en être l'arbitre ; &
» qui , par l'activité de ſes négociations
& de ſa haine , fut peut être auſſi fu-
>> neſte à ce Monarque qu'Eugène & Mal .
>> boroug par leurs talens & leurs vic-
>> toires » .
Aumomentde la bataille de Staffarde ,
l'Auteur met en contraſte la peinture des
guerres anciennes & celle de nos guerres
modernes.
« Ce Général , qui montra le caractère
>> d'un ſage à la tête des armées , qui
>>foumit tous les objets à ſes études &
> à ſes réflexions, nous pardonnera fans
> doute de fufpendre un moment le récit
>>de ſes triomphes , pour obſerver le
>> ſpectacle de nos guerres oppofées à
>> celles de l'antiquité. Dans la manière
>> de s'armer & de combattre , dans l'at-
> taque & la défenſe des places , dans la
> difcipline & dans la tactique , quels
>> changemens prodigieux a dû produire
» la découverte des exploſions du ſalpè-
>> tre , ce pas que l'homme ſemble avoir
>> fait vers le ciel pour en dérober le
>>>tonnerre , & qui n'a fait que lui ouvrir
>>un chemin plus prompt vers la mort !
>>Tranſportonsfur nos champs de bataille
>> les Généraux de la Grèce & de Rome ,
OCTOBRE . 1775. 69
» qu'ils regardent nos Soldats , ces ma-
>> chines héroïques , dont on a exalté la
> tête & difcipliné les bras , également
>> admirables dans leurs mouvemens &
» dans leur immobilité ; qu'ils les voyent
* au milieu du péril , du carnage & du
>>fracas des foudres qui grondent &
>> tombent , & frappent autour d'eux ,
> exécuter des manoeuvres dont la pré-
>> ciſion & la viteſſe ſeraient encore éton-
> nantes même dans le calme de la fécu.
>>rité; qu'ils les contemplent dans ces
>>momens d'épreuve , ſi fréquens dans
• nos guerres , où le courage humain eſt
>>poullé juſqu'à ſon dernier effort , celui
> d'attendre la mort ſans la repoutſer , de
■ la voir ſans la fuir, de la recevoir ſans
> ſe venger : & fi la prééminence du gé.
>> nie militaire , conteſtée entre mon Hé-
>> tos & ceux des Anciens , reſte encore
> indéciſe , au moins faudra t- il avouer
> que dans nos guerres modernes l'houn-
» me y paraît plus grand; que
>>s'y préſente ſous des formes plus mul .
>>tipliées & plus terribles ; qu'on y ſignale
»un héroïsme plus rare , une valeur plus
mort
réfléchie , plus fublime ; qu'enfin l'on
-doit reconnaître dans nos fiéges & dans
» nos batailles des chefs-d'oeuvre d'une
70
MERCURE DE FRANCE.
>> induſtrie meurtrière , où tous les arts
>>réunis ont perfectionné l'art de dé-
>> traire » .
Les ſuites de la bataille de Staffarde
donnent lieu au Panégyriſte de rappeler
l'oppoſition qui régna ſouvent entre les
vues de Louvois & celles de Catinat.
« La priſe de Saluces , celle de Suze ,
>>place importante & la clef du Pié-
> mont , font les fruits de cette journée ,
>>& affurent au Vainqueur ces folides
>> avantages , ſans lesquels une bataille
>>gagnée n'eſt qu'un carnage inutile. Déjà
le ſuperbe & impatient Louvois ſe
> croit maître de Turin , & accuſe la
>> lenteur & la timidité de Catinat. L'un
>>de ſon cabinet de Verſailles , ne voyait
>> que des triomphes , des conquêtes &
>> des vengeances ; il envoyait des ordres
>> abfolus , & ſemblait croire que ſes or-
>> dres devaient applanir les montagnes ,
> ouvrir le paſſage des rivières , créer des
>>communications&des magaſins. L'au.
tre , placé dans le centre des difficultés ,
>> les comparait à ſes moyens , jugeait ce
>> qu'on pouvait faire & ce qu'on devait
>>craindre , calculait les hafards d'une
>> entrepriſe & les ſuites d'un mauvais
> ſuccès. Ici commença ce combat du
OCTOBRE. 1775 . 71
>>>Général & du Miniſtre , ſi ſouvent re-
>> nouvelé ; cette eſpèce de guerre , la
>>plus pénible de toutes , parce que le
>> génie , armé contre les lumières de
>>l'ennemi , ne l'eſt pas contre les erreurs
>>>du pouvoir ; parce que le plus grand
>>effort de la raiſon qui juge , eſt de ſe
>>foumettre à l'autorité qui ſe trompe ;
enfin , parce que s'il eſt pour un grand
> coeur une plaie douloureuſe & cruelle ,
>>c'eſt ſur-tout l'injustice du Maître qu'il
>>fert, & le mal fait à la patrie qu'il
» défend. C'eſt dans cette lutte conti-
>>nuelle , dont nul Général n'eut à ſouf-
>>frir plus que Catinat , & dont nul ne
>>ſe tira avec plus de gloire , c'eſt dans
>> cette ſuite de contrariétés que ſon ame
>>>toute entière va ſe déployer à nosyeux.
* D'autres orages vont l'affiéger encore ,
>>d'autres épreuves lui font réſervées. La
>>réputation de ſes talens militaires eſt
établie. A meſure que de nouveaux
>>ſuccès vont l'accroître , que de nongel-
» les récompenſes vont l'honorer; la jaloufie
, l'intrigue , la calomnie , l'injuf-
>>tice , tout cecortége du mérite éclatant
»va s'attacher à ſes pas. Il ne marchera
! plus que dans le ſentier des contradic-
»tions,& c'eſt-là , Meſſieurs , que dans.
72
MERCURE DE FRANCE .
> chaque moment de ſa vie vont ſe dé-
>> velopper les traits frappans de ce grand
caractère annoncé à votre admiration .
>>Dans un ſeul & même tableau vont ſe
>> réunir & briller enſemble ſes exploits
>> guerriers & ſes vertus patriotiques , qui
>> ne peuvent pas être ſéparés. Avec les
>> uns il combattra la Savoie , l'Eſpagne ,
» l'Empire & Eugène ; avec les autres ,
>> Louis XIV , Louvois , la Cour & l'en.
» vie » .
Feuquières haïſſait Catinat , & cependant
Catinat l'employait , parce qu'il lui
connoiſſait du mérite.
"Catinat n'ignoraitpas les ſentimens
>> de Feuquières à fon égard. Ils étaient
* publics & prouvés. Cet Officier, jaloux
>> du commandement , ne fongeait qu'à
» perdre un Général qu'il detirait de rem.
>>placer , ou qu'au moins il eût voulu
>>conduire. Dansune correſpondance ſecrette
avec le Miniſtre , il décriait les
dearches prudentes de Catinar , &
flattait les erreurs audacieuſes de Lou-
» vois : enfin , il avait fait échouer une
<<entrepriſe ſur Veillane , par l'ambition
>> coupable de ravir pour lui ſeul une
>> gloire qu'il aurait pu partager. Ah
quandl'ambition n'eſt pas la plusnoble
>> des
OCTOBRE. 1775 . 73
- des paſſions, elle en devient la plus
>> vile . Devoir , honneur , patrie , y au-
❤rait- il donc de la gloire ſans vous ? Les
>> verrons-nous ſubſiſter encore ces prin-
> cipes meurtriers , qui , plus d'une fois ,
» de nos jours .... Je m'arrête. Les An-
>>ciens défendaient de prononcer des pa-
» roles iniſtres , dans des jours favora-
>>bles; & fous un Monarque qui ne ché-
→ rit & n'appelle que la vertu , qui ofera
>> compter ſur les ſuccès du vice & fur
• l'impunité du crime ? »
Le jour de la faveur &des récompen
ſes arrive enfin pour Catinat.
« Il reçoit ce ſceptre des Guerriers ,
■ que la renommée lui donne depuis
>> long-temps , & qu'il n'a brigué que
>>par des victoires. Il apprend qu'en li-
> ſant ſon nom parmi ceux des Maré-
> chaux de France , le Roi s'eſt écrié :
» C'est bien la vertu couronnée. Alors
- cette ame fortant pour la première
» fois de ce calme où elle avait contu-
» me de ſe repoſer , paraît tranſportée
>>d'une joie pure & naïve , qu'elle a
» peine à contenir & qu'elle a beſoin
» d'épancher. Elle s'y livre toute entière.
» Ce digne Citoyen qui a tout fait pour
» l'Etat & pour ſon Roi , reçoit enfinde
» l'un & de l'autre la plus brillante des
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
> récompenſes , qu'il ne peut devoir qu'd
>> ſes ſervices , puiſqu'il ne la doit ni à
> la naiſſance ni au crédit. Il a une raiſon
>>de plus de chérir la patrie & fon Prin
>> ce , ſi pourtant il eſt poſſible d'ajouter
>> aux ſentimens qu'il a pour eux. Jefuis
nagité, difait-il , d'unejoie que je ne con
» noiſſais pas encore. Ah! les Rois font
>>grands , puiſqu'ils peuvent donner cette
>> joie à la vertu ! »
C'eſt en triomphant à la Marſaille que
Catinat s'acquitte envers Louis XIV. Ici
l'Orateur développe l'ame d'un Général
pendant une bataille.
• Quel moment , Meſſieurs , qu'une ba
taille , pour un homme tel que Catinat,
>> déjà familiariſé avec l'art de vaincre ,
» & capable de la conſidérer en philo .
> ſophe en même temps qu'il la dirigeoit
>> en guerrier ! Quel ſpectacle pour cette
>> foule d'hommes raſſemblés de toutes
>>parts , qui tous ſemblent n'avoir d'autre
> ame que celle que leur donne leur Gé-
>>néral; qui , agrandis les uns par les
»autres, élevés au-deſſus d'eux-mêmes ,
>> vont exécuter des prodiges dont peut-
>> être chacun d'eux , abandonné à ſes
> propres forces , n'eût jamais conçu
> l'idée ! Ah ! la multitude eſt dans la
OCTOBRE. 1775 . 75
• main du grand homme; on n'en fait
>>rien qu'en la transformant , pour ainſi
>> dire , qu'en faiſant paſſer en elle un
» inſtinct qui la domine , &qu'elle n'eſt
>>pas maîtreſſe de repouſſer. Alors le
>>péril , la mort, la crainte , les petits
>>intérêts , les paſſions viles s'éloignent
»& difparaiſſent. Le cri de l'honneur ,
>>plus fort , plus impoſant , plus retentiſ-
» Cant que le bruit des inſtrumens mili-
>> taires , & que le fracas des foudres
>> fait naître dans tous les eſprits un
>>même enthouſiaſme ; le Général le
>>meut , le dirige , l'anime & ne le ref-
> ſent pas; ſeul , il n'en a pas beſoin.
>>La penſée du ſalut de tous le remplit
>>ſans l'agiter ; elle occupe toutes les for-
» ces de ſa raiſon recueillie. Tout ce qui
• ſe fait de grand lui appartient , & lui-
• même eſt au-deſſus de cette grandeur.
• Son oeil , toujours attaché ſur la victoi-
* re , la ſuit dans tous les mouvemens
» qui ſemblent l'éloigner ou la rapprocher
; il la fixe , l'enchaîne enfin , &
>>voyant alors tout le ſang qu'elle a coûté
, il ſe détourne du carnage , & fe
>conſole en regardant la patrie ».
L'Auteur place dans un même cadre
les qualités, morales de Catinat & fes
Dij
76
MERCURE DE FRANCE .
talens guerriers , parce qu'il déploya les
uns & les autres ſur le même théâtre , &
qu'il porta dans la guerre les vertus de la
paix .
« La paix eſt l'écueil le plus commun
» pour les Généraux qui ne font que
>> guerriers. Leur gloire ſemble alors
» s'éloigner d'eux , comme ſi elle ne pou-
> valt habiter qu'avec la diſcorde ; & ils
>> ſont condamnés à être inutiles aux
>>>hommes , dès qu'il ne faut pas détruire.
» De-là ces voeux homicides qu'on les
>> accuſe quelquefois de former en ſecret,
>>pour que la patrie ait le malheur d'avoir
>> beſoin de leurs talens. Ah ! loin d'une
» ame comme celle de Catinat ces voeux
abominables , que d'ailleurs il n'eut
>> jamais intérêt de former ! Il avait porté
» dans la guerre toutes les vertus de la
» paix , fur- tout ce reſpect pour l'huma-
>>nité dont il donna tant de preuves , &
>> qui n'eſt guère le caractère dominant
>> d'une époque de puiſſance & de gran-
>>deur. Alors tout ce qui ſubjugue les
>> hommes par l'admiration , eſt porté à
>> les tyrannifer par la force. Les intérêts
> de l'eſpèce humaine diſparaiſſent de-
>>vant la gloire de ſes maîtres , & la rai-
• ſon ſe tait devant la renommée. Mais
OCTOBRE. 1775 . 77
>> Catinat , que rien ne pouvait enivrer
> ni éblouir , portait dans ſon coeur ces
>> principes d'ordre , d'équité , de bien-
>> veillance univerſelle , trop oubliés
رو dans ſon ſiècle , & plus développés ,
>> plus ſentis dans le nôtre. Il en avait
> donné des exemples éclatans dans les
» premiers commandemens qui lui fu-
> rent confiés avant celui d'Italie. Si l'on
>>>conſerve le ſouvenir des bienfaits au-
> tant que celui des fléaux , les Peuples de
>> Juliers & de Limbourg doivent bénir
• la mémoire de Catinat , comme ceux
>> du Palatinat & de Hollande doivent
>> frémir à la ſeule idée de l'invaſion des
>> armes Françaiſes. Louvois , toujours
> implacable & fanguinaire , l'avait char-
> gé de mettre à contribution la Pro-
>> vince de Juliers , & de brûler tout le
>> pays. Catinat exigea , quoiqu'à regret ,
>> les contributions, droit que ſemble au-
>>torifer la guerre , qui par-tout met la
>>dépouille du plus faibledans les mains
> du plus fort : mais d'ailleurs il ſe crut ,
> comme Général , en droit de juger
>> mieux que le Miniſtre ſi l'incendie & la
>>dévaſtation étaient néceſſaires ou inuti-
>>les; il oſadéſobéir à Louvois, pour obéir à
>>> l'humanité . Les Nations applaudirent
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
>> cette conduite courageufe.Les Auteurs
>>>de ces papiers politiques , dont laHot-
>>lande inondait l'Europe ,& quin'étaient
>>le plus ſouvent que des fatires de la
→ France , rendirent au Général ce témoi-
>> gnage , que si c'eût été tout autre que
» lui , tout lePays auraitété brûlé , paro-
>>les qui ſemblaient rappeler combien il
>>était beau que Catinat , au commence-
» ment de ſa carrière , osât ce qu'au mi-
>>lieu de ſa fortune &de ſa gloire, n'avait
>pas ofé Turenne.On peut excuferTu
>>renne , puiſqu'il obéiflait : mais il faut
>>admirer Catinat qui n'a pas obéi » .
La plus belle époque de la vie de Catinat,
celle où il parut le plus grand ,
c'eſt lorſqu'on lui ôta le commandement
des armées, & qu'il confentit à ſervir
en Italie fous le Duc de Villeroy , qui
venait le remplacef.
« Le fentiment de l'équité , l'enthou-
>>ſiaſme de lagloire nous rangent volon-
>> tiers au parti du grand homme oppri-
» mé; ſon injure qu'il dédaigne devient
>> lanôtre;nos regrets le vengent,quand il
>> ſe tait; fa diſgrâce le relève à nos yeux,
>> quand on veut l'abaiſſer. Que Catinat ,
>>ſans ſe plaindre de ſes ennemis,fans mui-
* murer contre ſon Maître , laiffant com.
OCTOBRE . 1775 . 79
<<mander Villeroy , eût repris tranquil-
>> lement le chemin de ſa retraite , notre
>> admiration & nos hommages l'y ſui-
>> vraient encore , comme les applaudif-
>> ſemens des Romains ſuivaient Scipion
>> montant au Capitole : mais ce triom-
>> phe vulgaire n'eſt pas celui de Catinat.
» L'amour de fon pays & du devoir lui
>> inſpirent une autre grandeur que celle
» qui ſe borne à pardonner à la patrie ;
>> il veut la ſervir au moment où elle
l'outrage , & la ſervir ſous le Chef
» qu'elle lui préfère. Il ne connaît ni les
>>>prétentions du grade , ni même la fierté
>> légitime du talent. Créqui , Maréchal
>>de France , avait refuſé de marcher
>>ſous un autre Maréchal , & ce Maréchal
>>était Turenne ; ici c'eſt Catinatdépoffédé
>>par Villeroy & qui marche ſous ſes
>>ordres . Il borne déſormais tous ſes
>> travaux , tous ſes efforts à ſeconder le
>>Général qui le remplace ;&cet emploi
> ſecondaire eſt , aux yeux de la raifon ,
>>plus glorieux pour lui que tous les
>>commandemens. Les méchans feraient
outrés, écrivait- il , s'ils favaient juf-
» qu'où va mon intérieurfur ce sujet. Et
>>comment les méchans l'auraient- ils pa
>> ſavoir ? Comment auraient-ils pu croi-
> re à une vertu , faite pour étonner
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
- même les hommes vertueux ? Elle était
>> alors expoſée à toutes les épreuves .L'im-
>> pétueuſe fierté de Villeroy inſultait à la
>>prudence modeſte de Catinar. Il re-
>>pouſſait avec une ironie mépriſante des
>> conſeils dont il méconnaiſſait à la fois
>> la ſageſle & la généroſité. Le temps de
» la prudence est paffé , diſait- il ,je ne me
» pique plus d'être circonfpect. Il ne tarda
>> pas à le prouver : preſſé de combattre ,
>> parce que le Roi voulait que l'on
>> combattit ; trompé par Eugène , qui
> cache dans les retranchemens de Chia-
>> ri l'élite de ſes troupes , que l'on croit
>> fur une autre route ; Villeroy , fourd
>> aux avis réitérés de Catinat , atta-
>> que ce poſte ſans le reconnaître , & fe
>> flatte de l'emporter ſans peine. Un pre-
>> mier avantage ſur quelques corps avan-
>> cés qui ſe replient devant lui, l'engage
>> de plus en plus dans cette funeſte atta-
>>que. C'eſt-là que l'attendait l'ennemi ;
>> c'en dans ce piége que la bravoure fran-
> çaiſe vient ſe précipiter aveuglément.
>> Toute l'armée d'Eugène eſt rangée der-
>> rière un rampart qui vomit la foudre &
>>la mort. A ce fracas meurtrier, les Fran-
>> çais reconnaiſſent , mais trop tard
>> leur fatale mépriſe. Ce n'est pas ma
faute , dit tranquillement Catinat qui
,
OCTOBRE. 1775 . 81
>> les conduit; & marchant avant tous ,
>> il brave ſeul un péril que ſeul il avait
>> prévu. Son exemple les ranime ; mais
>>alors le courage ne peut qu'apprendre
>>à mourir. Des milliers de nos plus
>> braves foldats tombent au pied de
>> ce retranchement formidable , & tom-
>> bent ſans pouvoir atteindre l'ennemi ;
» Catinat lui -même eſt frappé. Villeroy
>>qui voit fa faute & le carnage de ſes
» troupes , ordonne enfin la retraite. In-
» tetrogeons ici le coeur humain & celui
>>de Catinat; ne craignons ni de rougir
» de l'un , ni d'admirer l'autre ; perçons
>>d'un côté la profondeur des paſſions &
>>des vices , & de l'autre élevons nos
>>regards juſqu'à la fublime vertu. O
>>hommes ! ô mes ſemblables ! je n'ai
>>pas la triſte manie de vous calomnier !
>>mais prenez la place de Catinat , dé-
>>pouillé du commandement , pour prix
>>de ſes ſervices & de ſes victoires;
>> ſuppoſez - vous , comme lui , ſous les
> ordres d'un concurrent qui vous dé-
> place & vous inſulte; ſuppoſez- vous
» dans la chaleur du combat , dans ce
>> moment où l'humanité eſt trop peu
» écoutée pour étouffer les reſſentimens
>>de l'amour- propre ; vous allez tous fré
: :
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
» mir , peut être , ſi je ſonde les plis de
> votre coeur : mais qui de vous oferait
> all'uter qu'à la vue de cette défaite qui
>> le venge , à la vue de ce ſang qui crie
>> contre l'imprudence , on ne lui ſurpren-
>>drait pas la joie ſecrette d'un triom-
> phe ? Ouvre toi maintenant , coeur ma-
>> gnanime , toi qui n'as pas de regards å
>>craindre , & qui n'as que des exemples
> à donner; ouvre toi devant tes Conci
>> toyens , devant les générations futures ;
- ne cache rien à nos yeux : & que ver-
> rons-nous en toi , qu'une douleur au-
> guſte &les bleſſures de la patrie ? »
L'Auteur paffe aux dérails de la vie
privée de ſon Héros , & rapporte une
anecdote qui peint toute la ſimplicité du
caractère & des moeurs de Catinat.
« L'enclos des Chartreux , qui n'était
> pas éloigné de ſa demeure , était la
>>promenade qu'il préférait d'ordinaire :
> tout ce qui inſpirait le calme & le
>> reillement ſemblait lui plaite &
>> l'appeler ; & pour un homme qui avait
>> tout fait & tout vu , des hommes qui
>> ont renoncé à tout ne pouvaient pas
>> être un ſpectacle indifférent. On fut
>> furpris un jour de le voir dans cet
>> enclos , comme autrefois le Sage de
OCTOBRE. 1775 . 83
>>>Phrygie , jouer avec des enfans : mais
» n'eſt ce pas ce que fait tous les jours
• le Philoſophe,quand il rit avec les pafſions
des hommes ? La demeure royale
>> de ces guerriers qui ont donné leurs
>> jours à la patrie , & dont elle noutrit
la vieilleſle , ce Prytanée militaire ,
>>était auſſi l'objet de ſes fréquentes vi-
> ſites. Un enfant ( c'était le fils de fon
> homme d'affaire ) qui l'avait entendu
>> parler avec éloge de ce vénérable édi-
> fice , vint un jour , avec l'empreffe.
> ment naïf de ſon âge , prier le Matéchal
de Catinat de le mener à l'Hôtel
>> des Invalides , il y conſent , prend
→ l'enfant par la main , le mène avec
lui , arrive aux portes. A la vue du
>>Maréchal , la garde ſe range fous les
>>armes , les tambours ſe font entendre ,
> les cours ſe rempliffent , on répète de
• tout côté : Voilà le père la Pensée . Ce
» mouvement, ce bruit , cauſent à l'en .
* fant quelque frayeur. Catinat le raf-
> fure : Ce font , dit il , des marques de
» l'amitié qu'ont pour moi ces hommes
>> respectables. Il le conduit par-tout , lui
> fait tout voir. L'heuredu repas fonne',
il entre dans la ſalle où les Soldats
» s'aſſemblent; & avec cette noble fin
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
>> plicité , cette franchiſe des moeurs guer-
>> rières , qui rapprochent ceux que le
>> même courage & les mêmes périls ont
>> rendus égaux : A la ſanté , dit- il , de
» mes anciens Camarades. Il boit , & faic
>> boire l'enfant avec lui ; les Soldats
» debout & découverts , répondent par
>> des acclamations qui le ſuivent juf-
>> qu'aux portes : & il fort, emportant
>>dans ſon coeur la douce émotion de
>> cette ſcène trop au-deſſus de l'ame d'un
>> enfant , mais dont le récit, conſervé
>> dans les Mémoires de ſa vie , a pour
>> nous encore aujourd'hui , quelque cho-
>> ſe d'attendriſſant &d'auguſte » .
La péroraiſon eſt un des morceaux du
Diſcours qui ont excité le plus d'acclamations.
« Pourrions-nous ne pas nous arrêter
>> en finiſſant , fur une leçon frappante ,
» qui , comme un trait de lumière , perce
» & jaillit de tous côtés , dans le récit
>> des actions de Catinat ? C'eſt que les
» plheureux préſens que le ciel puifle
>> faire aux Empires, ne ſont pas les gé-
>> nies brillans & les ames naturellement
>> prédominantes ; ce ſont les eſprits
>> juſtes & les coeurs vertueux. Il n'y a
> peut - être point de vérité plus comOCTOBRE.
1775 . 85
>>mune en morale , il n'y en a point de
>> plus rarement ſentie. Avouons-le , rien
>> ne ſubjugue les hommes plus aisément
>> que la grandeur ; elle leur plaît , même
» en les accablant; elle s'empare d'eux
>> par ce qu'ils ont de plus faible , je
>>veux dire par l'imagination : de- là ces
>>louanges prodiguées dans tous les ſiècles
>>à ces grands talens , qui n'ont été que
>> degrands fléaux. Il ſemble qu'en même
>>temps qu'ils nous abattent par le ſen-
>> timent de notre infériorité , ils relè-
> vent notre orgueil en ajoutant à l'idée
>>de notre eſpèce. Entraînés par l'admi-
>>ration , nous leur pardonnons ce que
>> nous coûte leur fatale ſupériorité.Quoi
>> donc ! ne ſentirons-nous jamais notre
>>grandeur qu'en raiſon de notre fai-
> bleſſe ? L'humanité aveugle & ram-
> pante ne ſe proſternera- t- elle que de-
>> vant ceux qui la foulent aux pieds ?
>>Voulez- vous comprendre combien le
>> génie armé par les paſſions & conduit
> par les erreurs , eſt petit devant la
>>vertu ? Comparez Catinat , que les du-
>> retés de Louvois ne peuvent rebuter
>> du ſervice de la patrie , qui continue
>> à la défendre ſous les ordres de Ville-
» roy; comparez-le à Condé, que fon
85 MERCURE DE FRANCE.
> mépris pour Mazarin envoie chez les
>> Eſpagnols ; à Turenne , que la paffion
» pour une femme qui le trompe , pré-
> cipite dans la guerre civile: jugez alors
➤ entre l'homme qui n'a que le ſentiment
de ſes droits & de ſa force , &
* celui qui n'a d'autre idée que celle de
>> fon devoir ; entre celui qui ſe croit
>> au-deſſus d'une faute & celui qui ne
» s'en permet aucune. Voyez d'un côté
>> combien de jours perdus pour l'Etat ,
> combien même employés contre lui ;
> voyez de l'autre une vie entière , dont
>> chaque inſtant a été pour la Patrie un
>> bienfait ou un ſacrifice. Dites alors ,
> dites : ce que Dieu a donné à l'homine
> de plus fublime , c'eſt la raifon ; &
> la vertu qui n'eſt que la raiſon agif-
>>ſante. Raifon , vertu , noms factés ,
>> trop long- temps effacés par les noms
> éblouiſſans de grandeur & de génie !
>> trop longtemps l'art de la parole ,
>> l'art des vers ont été proſtitués à l'éloge
>>des crimes éclatans. L'imagination des
>>Ecrivains a féduit la nôtre , & la ſcien-
» ce d'émouvoir les hommes a précédé
>> celle de les éclairer. Ah ! du moins ,
>> aujourd'hui que l'examen de leur droits
> naturels & de leurs vrais intérêts eſt
OCTOBRE . 1775. 87
> devenu la première & la plus impor-
➡ tante des études , qu'il ne ſoit plus
> permis de les tromper ſur les objets de
•leuradmiration. Quel'éloquence , faite
• pour inſtruire les Peuples, ne célèbre
>>plus que ceux qui les ont aimés ; qu'elle
>> leur apprenne à n'être plus éblouis par
- ceux qui les écraſent ; qu'elle leur en-
>> ſeigne que le bien qu'on fait en filence
>>eft plus rare & plus difficile que le
>>mal qu'on fait avec éclat. Quand les
>>tourbillons paflent enravageant , quand
• les ſecoufles intérieures de la tetre ou-
> vrent ſes entrailles ſous les pieds de
>> ceux qui l'habitent, & roulent les mers
>>foulevées ſur les Villes & les Royau.
» mes , la nature impoſante dans ſes menaces
, frappe d'une admiration inêlée
> d'horreur le vulgaire épouvanté ; le
>>Sauvage croit à ſes Dieux infernaux &
>>adore le Génie du mal; l'homme éclairé
» lui-même ne fait , dans ſon trouble , fi
→ la nature n'eſt pas livrée à un pouvoir
>> deftructeur , armé contre la puiffance
>> qui produit & qui conſerve : mais
> quand le Sage contemple l'ordre & le
>> mouvement de l'Univers , quand il
>> voit ce faible globe emporté dans l'ef-
> pace infini , retrouver , à l'inſtant mar
38 MERCURE DE FRANCE.
» qué , l'aſtre qui lui rend la lumière &
> la fécondité , alors le Sage admire ; il
>> reconnoît l'intelligence ,& prononce le
>> nom de Dieu au fond de ſon ame &
>> ſous le regard d'un Juge , & marche ,
>>tranquille & raſſuré , dans la carrière de
>> la vie ».
Eloge du Maréchal de Catinat ; in- 8°. A
Paris , chez Couturier père , aux Galeries
du Louvre. Prix 1 liv. 4 f.
... Fuit animus illi
Rerumqueprudens &fecundis
Temporibus dubiisque rectus.
Hor. Liv. IV . Ode VIII.
Cet Eloge de Catinat eſt également
unhommage rendu à ſa mémoire & une
leçon de ſageſſe , de modération , de patriotiſme.
C'eſt auſſi ſous ce double point
de vue de reconnoiſſance & d'utilité que
l'on doit enviſager les éloges propoſés
pour le prix Académiques ; & afin que
les Orateurs puiffent mieux remplir ces
différens objets , nos Académies ont attention
de ne demander des éloges que
pour les Perſonnages illuftres , qui ont
joint aux talens qui rendent les hommes
OCTOBRE. 1775 . 89
célèbres , les vertus qui font les grands
hommes .
Qu'Alexandre , dit dans ſon exorde
l'Auteur de l'Eloge de Catinat , ait été
pleuré dans ſon camp ; que des Guerriers
célèbrent encore aujourd'hui la mémoire
de l'incendiaire de Perſepolis & du
meurtrier de Clitus : il leur eſt permis
d'honorer un homme qui a illuftré leur
art, & d'encenſer ſes exploits, ſans réfléchir
qu'il les a ternis par des vices. Mais
quand une aſſemblée compoſée de Citoyens
de tous les ordres ; quand un
corps qui repréſente tous les Gens de
Lettres de la Nation ; quand l'Académie
enfin décerne , au nom de la poſtérité ,
le prix de l'éloquence à qui louera le
plus dignement un grand Capitaine : il
faut que le Héros qu'elle déſigne ait
joint les vertus de l'homme aux talensdu
guerrier ; il faut que , des contrées où il
a porté fes armes , des tombeaux de ſes
contemporains , du milieu des gérations
vivantes , toutes les voix s'écrient :
" Bienfaiteurs de l'humanité ! nous vous
>> rendons graces. L'homme auquel vous
» élevez un monument ne répandit point
> le ſang fans néceſſité. La guerre fit fa
>> grandeur , & il aima la paix. Il fut
१० MERCURE DE FRANCE.
> juſte, compatiſſant , éclairé ; il eut des
> amis. Aucun de ſes ſemblables n'a
>>gémi ſous le poids de ſa gloire » .
L'Orateur examine d'abord ce qui favotiſa
Catinat ou ce qu'il eut à combattre
pour devenir ce qu'il fut. « Il eſt ſans
>> doute indifférent pour le bonheur réel
>> d'apporter au monde un nom illuſtre .
» Il eſt ſouvent un fardeau : il accuſe
>> preſque toujours ceux qui le portent.
» Il y a même des carrières où il ne peut
> être d'aucun ſecours; telles font celles
>> des ſciences & des arts . Là , fi joſe
>> m'exprimer ainſi , l'homme eſt jeténud
>> par la nature , & ce ſont les talens qui
> lui marquent ſa place. Mais dans celte
» des armes , que cet avantage eſt im.
> menſe! on eſt porté du premier pas
où le commun des hommes n'arrive
» qu'en ſe traînant avec effort. On est
>> placé de bonne heure dans de grandes
> occafions , & les forces manquent anx
» aures hommes , quand ils atteignent
>> les occaſions où leurs talens auroient
>>pu ſe déployer. Cet avantage , dont
>> ceux auxquels le haſard en a fait pré-
>> ſent , tirent plus ſouvent vanité qu'ils
» n'en recueillent de fruit, manquoit à
>>Catinat. Il étoit d'une de ces familles
-
OCTOBRE . 177) .
وہ
> anoblies , & placées dans un état ho-
>> norable , qui attendent que quelques
>>générations les ayent éloignées de leur
>> origine, ou qu'un homme s'élève au mi-
>>lieu d'elles pour les illuſtrer. Ce n'étoit
>> point alors l'uſage d'ufurper un titre
>> pour décorer un nom obfcur.On ſe con-
>>tentoit de s'appeler comme ſes pères ,
» & on tâchoit de mériter un fort plus
>>diftingué , pour le laiſſer à ſes enfans ..
Catinat ne déshonora dons point le commencement
de ſa vie par un menfonge.
Il avoit d'abord embraſlé la profeffion
d'Avocat ; mais la perte d'une cauſe qu'il
croyoit juſte , lui ferra le coeur de triſteſſe ,
& il fortit du barreau pour n'y rentrer
jamais . Il avoit vingt-trois ans lorſqu'il
ſe livra à la profeſſion des armes. C'eût
été trop tard pour un homme ordinaire ;
ce fut pour lui un motif d'émulation de
plus, &peut être le principedeſes ſuccès.
Les ames fortes s'irritent des obſtacles .
* Catinat , ajoute l'Orateur , joigroit à
>> cette qualité, la première de toutes , une
>> tête froide : auſſi montra-t- il , dès la
>>première occaſioncette valeur fans faſte,
> ce courage moral qui , laiſſant aux ſens
>> le libre exercice de leurs facultés , doit
>> être l'apanage du Général ; comme il
92
MERCURE DE FRANCE.
>> faudroit peut-être que le courage du
>>tempérament qui entraîne l'homme
» malgré lui , exalte ſa tête , la trouble
>>quelquefois , & s'emporte au-delà du
>>but , fût le partage du ſoldat » .
Catinat obtint d'abord une Sous Lieutenance
, & la guerre qui ſurvint le mit
bientôt en état de développer ſes talens.
L'Orateur nous préſente ſon Héros dans
tous les différens grades par leſquels il
s'éleva à celui de Maréchal de France.
Louis XIV en lifant dans fon cabinet la
promotion des Maréchaux de France qu'il
venoit de faire , s'étoit écrié au nom de
Catinat : C'est bien la vertu couronnée. La
nouvelle de cette promotion arriva àCatinat
au milieu des préparatifs qu'il fai .
ſoit pour l'ouverture de la campagne
de 1693 ; il la reçut avec tranſport : Je
fuis dans une joie que je n'avois point
connue encore , diſoit- il à ceux qui le félicitoient
: Aveu , ſuivant la réflexion de
>>logateur , qui prouvoit à la fois ſa
>> franchiſe & ſa modeſtie; aveu plus
>>noble que cette fauſſe philoſophie qui
>> reçoit , avec une indifférence affectée
>> des honneurs qu'elle dévore en ſecret.
>> Le Sage ne les mépriſe pas , quand ils
>> font le prix des ſervices & le gage de
OCTOBRE . 1775 . 93
>> la conſidération publique ; à ce titre il
>> les defire , il les recherche même . Mais
>> la fortune trompe-t-elle ſes travaux ,
place- t-elle ſes faveurs horsdu chemin
>> de la vertu; il y renonce ſans les re-
>> gretter & fans feindre de les haït » .
Cet homme illuſtre , ſimple Officier ,
s'étoit rendu l'ami de tous les Généraux.
Il devoit ſans doute être bien agréable
pour eux d'employer un homme qui
avoit de grands talens , & qui s'oublioit
toujours quand il s'agiſſoit de ſon intérêt
ou de ſa gloire. Il plaiſoit de même à
ſes inférieurs , à ſes égaux. Quel étoit
cet attrait qui agiſſoit ainſi ſur tout ce
qui l'environnoit ? ſa ſimplicité : elle le
rapprochoit de tous les hommes ; elle
afloupiſſoit l'envie & confoloit la médiocrité.
L'Auteur de l'Eloge rapporte un
trait qui caractériſe bien cette ſimplicité.
Lors de la journée de Staffarde en 1690 ,
où il avoit forcé la victoire de ſe déclarer
en ſa faveur , un cheval fat tue
fous lui , & lui même avoit reçu une
contufion au bras & pluſieurs balles dans
ſes habits, Il n'en parloit pas dans ſa relation
à la Cour ; il y faiſoit mention de
tout le monde , excepté de lui. Ily louoit
Feuquières qu'il ſavoit être ſon ennemi ,
94
MERCURE DE FRANCE .
mais qui s'étoit conduit avec diſtinction
à la tête de l'infanterie . Quand ſarelation
fut publiée à Paris , on demandoit ,
après en avoir écouté la lecture : M. de
Catinai étoit-il à cette bataille ? Son premier
ſoin , après l'action , fut d'aller
viſiter les bleſſés & remercier les troupes
des ſervices qu'elles avoient rendus. Les
Régimens fortoient de leurs tentes &
l'entouroient d'abord avec de grands cris ,
pour témoigner leur joie ,&enſuite avec
un profond ſilence , pour recueillir ſes
paroles. Quand il arriva au Régiment de
Grancey , qui avoit le plus contribué au
gain de la bataille , il deſcendit de cheval
; il embraſſa le Colonel. Les Soldats
de ce Régiment jouoient aux quilles à la
tête de leur cainp ; ils quittent leur jeu ,
ils courent à lui: Catinat leur dit avec
bonté de le reprendre. Un d'eux , avec
cette gaieté , cette aimable liberté que le
foldat françois n'a qu'avec les Généraux
qu'il eſtime , lui propoſe d'être de la
partie:Catinat l'accepte &ſe met à jouer
avec eux. Un Officier Général qui étoit
préſent , ne revenoit point d'étonnement
de voir un Général d'armée jouant aux
quilles après une bataille gagnée. Cela
Seroit surprenant , lui dit Catinat , fije
l'avois perdue.
OCTOBRE . 1775 . १६
Qui connut mieux que ce Général le
puiſſant reſſortdes harangues ? Nous n'entendons
point parler ici de ces diſcours
étudiés que les troupes ſous les armes ne
peuvent avoir la patience d'entendre :
mais de ces paroles ſimples & fublimes
qui font paffer dans l'ame da ſubalterne
tous les ſentimens dont le Général eſt
animé. Lors de l'affaire de Chiari en
1701 , où commandoit le Maréchal de
Villeroy , Catinat avoit reçu des ordres
pour l'attaque. Il n'étoit point d'avis
de cette entrepriſe , qui étoit téméraite
: mais il falloit obéir. Il ſe met à
la tête des troupes. Etonnées d'une réſiſtance
inattendue , les troupes chancèlent&
fuient. Catinat les rallie , les ramene
au combat . Après une charge infructueuſe
, il les rallioit encore.Un Officier
lui dit : Où voulez vous que nous allions ?
à la mort? Lamort est devant nous ,
répond Catinat , mais la honte eft derrière.
=
Les moindres détails de la vie de Catinat
font ici rendus avec ſenſibilité , &
ce Héros , à la tête des armées ou ſimple
Citoyen , intéreſſe également le Lecteur.
Les plus habiles Généraux per-
>>dent ſouvent pendant la paix la confi96
MERCURE DE FRANCE .
ود dération qu'ils ont acquiſe à la guerre.
» Comme ils rentrent alors dans la
» claſſe des autres hommes , on les voit
>> fous de nouveaux rapports ; on exige
>> d'eux des qualités étrangères à celles
>> qui ont fait leur gloire ; on les exige
>>par prévention ou par malignité , en
>>proportion de l'éclat que leurs actions
>> ont répandu ; & fi ces qualités leur
>>manquent , on oublie bientôt des ta-
>> lens dont l'utilité n'eſt pas préſente ,
» pour ne s'occuper que de leurs défauts .
>> Catinat , rentré dans l'inaction par
» la paix de Riſwick , ſoutint parfaite-
>> ment cette épreuve. Il avoit toutes les
➡ qualités qui peuvent faire eſtimer un
» homme dans la vie privée. Il auroit
>> pu paroître dans le monde avec la mê-
>> me diſtinction qu'à la tête des armées ;
» mais ſa ſageſſe le portoit à vivre dans
» la retraite. L'écueil ordinaire des Gé-
>> néraux , ce qui les dégrade preſque tou
Ps à la paix ; c'eſt de ne pouvoir
→ ſupporter l'inaction à laquelle ils font
-» réduits & la perte de l'appareil qui les
>> environnoit; c'eſt de chercher à remplacer
, par le crédit que donne la
> faveur , l'influence que leur donnoit
→ leur place; c'eſt de rentrer baſſement
>dans
OCTOBRE . 1775 . 97
> dans la foule des Courtiſans , maligne-
>> ment occupés de ſe remettre à leur
>> hauteur ou de prendre le pas ſur eux.
>>> Catinat ſe conduisitbien différemment.
>> Il ſe retira dans ſa Terre de St Gratien ,
>> auprès de Paris ; il s'y occupa de réta-
>> blir ſes affaires , que ſon déſintéreſſe-
*>> ment avoit dérangées. Il alloit rare-
*ment à la Cour; il ne voyoit preſque
>>jamais les Miniſtres. Louis XIV lui de-
>> mandoit un jour pourquoi il ne veroit
>> pas aux voyages de Marly : Sire , ré-
>>>pondit Catinat , la Coury est déjà très.
» nombreuse , & Votre Majesté n'a pas be-
»ſoin de voir ſes fidèles Serviteurs pour
»ſe reſſouvenir d'eux. Quand on compare
» cette réponſe à celle que Vardes , rap .
>> pelé après vingt ans d'exil, faifoit à
>>>Louis XIV , qui le plaiſantoit de ce
>> qu'il paroiffoit à la Cour avec des ha-
> bits qui n'étoient plus àla mode : Sire ,
» lorſqu'on est tombé dans la disgrace de
» Votre Majesté , on devient non fedanent
>> malheureux , mais même ridicule ; quand
>> on penſe aux baffes adulations de la
>> Feuillade & des autres Courtiſans de
>> ce temps : on voit que l'ame de Cati-
>> nat étoit au deſſus de ſon ſiècle. Son
>> eſprit , au milieu de la paix , ne perdoit
II. Vel. E
98 MERCURE DE FRANCE .
>cependant point de vue l'étude de la
>>guerre ; il compoſoit des Mémoires
>> fur les campagnes qu'il avoit faites; il
>> écrivoit ſur la difcipline des armées ,
>> ſur les hôpitaux , ſur la néceſſité & les
» moyens d'exercer les troupes . L'admi-
>> niftration publique étoit auſſi l'objet
>>de ſes travaux. Il étoit l'ami de Vau-
» ban. Une partie des idées de ce dernier
>> ſur la nature & la perception d'impôt ,
>> appartient à Catinat. On eſt parvenu
-de nos jours à jeter une forte de ridi-
>> cule fur ceux qui étudient les matières
» d'adminiſtration ; comme s'il ne ſuffi-
>> ſoit pas déjà , pour dégoûter de cette
» ſcience , de réfléchir que les Gouver-
> nemens n'ont preſque jamais employé
>> ceux qui l'ont le plus approfondie.
>>Citoyens qui conſacrez vos veilles à
>> cette étude reſpectable , ſongez que
•Catinat & Vauban s'en occupoient
>> comme vous : ils paſſoient des heures
•entières dans ces entretiens intéreſſans;
» Fénélon venoit s'y joindre. Après que
>> ces ames fublimes s'étoient affligées
>> ſur le tableau des calamités humaines ,
» la douce chimère du bonheur public ,
» reproduit par leurs ſpéculations , venoit
errer devant leurs yeux » . !
OCTOBRE. 1775 . 99
Catinat fut un Sage. C'eſt , de l'aveu
de l'Auteur de ſon Eloge , le trait diftinctifde
ſon caractère. Il le fut, malgré
tout ce qui corrompt ou qui égare ordinairement
le coeur humain , malgré le
bonheur & la gloire , malgré l'envie &
ladiſgrâce. Il le fut dans le tumulte des
affaires & dans l'uniformité du repos.
La peinture des vertus militaires de
Catinat intéreſſe particulièrement dans
ce Difcours. L'Orateur , vivement éptis
deces vertus , s'eſt quelquefois laiſſé aller
à ce noble enthouſiaſme qu'elles inſpirent.
Son éloquence n'eſt par conséquent
ni ambitieuſe , ni recherchée ; mais elle
eft vraie , animée , perſualive. Ses ré-
Aexions ſont puiſées dans un ſentiment
profond du ſujet ; & s'il s'eſt permis
quelques digreſſions , ce ſont les épanchemens
d'un coeur vertueux & trop plein de
voeux utiles au bonheur de la ſociété,
pour ne pas chercher à les répandre au
dehors.
,
Eloge de Nicolas de Catinat , Maréchal
de France; par M. l'Abbé d'Eſpagnac :
in- 8°. A Paris , chez Demonville , rue
St Séverin , aux Armes de Dombes.
Prix 1 liv. 4 . :
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
...
...
Quo nonjuftior alter
Nec bello major & armis.
ENEID.
Le Secrétaire de l'Académie Françoiſe
en citant le Diſcours précédent qui a
obtenu le premier acceffit , & dont nous
venons de donner une notice , a déclaré
que l'Académie avoit trouvé de fi grandes
beautés dans cet Ouvrage , qu'elle
regrettoit de n'avoir qu'un prix à donner.
Le ſecond acceffit a été accordé au
Diſcours de M. l'Abbé d'Eſpagnac , qui
nous a préſenté dans un ſtyle aſlez rapide
les principaux faits de la vie de Catinat.
Mais la marche de ce Diſcours eſt peut .
être un peu trop uniforme , & l'Orateur
n'a pas toujours affez fait valoir les traits
qui caractériſent ſon Héros . Ce Difcours
néanmoins annonce beaucoup de talens ,
& l'Auteur mérite d'autant plus d'encouragement
, qu'il n'eſt âgé que de 22 ans.
Il a accompagné cet Eloge de Catinat de
notes inſtructives & qui répandent un
nouveau degré d'intérêt ſur les faits qui
y font rapportés. Le mot d'Eugène , rapporté
dans la dernière note , ſemble affigner
à Catinat la place qu'il doit occuper
OCTOBRE. 1775. 101
parmi les Généraux qui commandoient
avec lui nos armées . La Cour , au commencement
d'une campagne , étoit indéciſe
ſur le choix de ſes Généraux , &
balançoit entre Catinat , Vendôme &
Villeroy. On en parloit dans le Confeil
de l'Empereur. " Si c'eſt Villeroy qui
>> commande , dit Eugène , je le battrai ;
>> ſi c'eſt Vendôme , nous nous battrons ;
> ſi c'eſt Catinat , je ſerai battu " .
Eloge du Maréchal de Catinat; dédié à
lui-même. Difcours qui n'a point con.
couru pour le prix de l'Académie
Françoiſe : in-8 ° . A Paris , chez Quillau
, au Magaſin Littéraire , rue Chrif.
tine ; & chez Ruault , rue de la Harpe.
Catinat reunit , par un rare aſſemblage ,
Les talens du Guerrier & les vertus d'un Sage.
VOLT. Henr.
L'Auteur , dans une Epître dédicatoire
adreſlée à Catinat , lui dit : j'auroisdefiré
>> que ton Eloge eût été fait par La Fon-
>> taine ; car tu me parois avoir eu tant
» d'analogie avec lui , par ton caractère
>>de ſimplicité intéreſſante , que je ſerois
>> tenté de t'appeler le La Fontaine des
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» Guerriers » . L'Auteur ajoute dans ſa
Préface qu'inſpiré par ſon ſujet , il a pris
un ſtyle analogue à l'homme ſimple&
honnête qu'il a voulu louer. Mais cette
fimplicité n'exclut pas une certaine élévation
dans les idées ; & certainement
La Fontaine , que l'Auteur invoque ,
n'auroit pas dit , en commençant cet
Eloge : Faiſons paſſer en revue , com-
>>me dans un tableau mouvant, les prin.
>> cipales actions de Catinat » .
L'Auteur de cet Eloge eft le même
qui nous a donné un écrit fur le Salon ,
intitulé : Coup-d'oeilpar un Aveugle.
OEuvres choifies de Dom François de Quevedo
, traduites de l'Eſpagnol ; en trois
Parties , contenant le Fin- Matois , les
lettres du Chevalier de l'Epargne , la
lettre fur les qualités d'un mariage.
Caftigat ridendo mores.
Trois Parties in- 12 brochées; prix , 4 liv .
4fols. A Paris , chez Lejay , Libraire ,
rue Saint Jacques, au deſſus de celle des
Mathurins ; & Merigot le jeune , quai
desAuguſtins , au coin de la rue Pavée.
Dom François Quevedo Villegas,CheOCTOBRE.
1775 . 103
valier de l'Ordre de Saint Jacques , né ,
en 1590 , à Vellanueva-del - Infantado ,
& mort dans cette même Ville en 1647 ,
paſſa les premières années de ſa jeuneſle
au ſervice des Grands qui gouvernoient
la Monarchie du Roi d'Eſpagne en Italie .
Quevedo ſe ſignala dans différentes occafions
difficiles ,& courut rifque plus d'une
fois de perdre la vie. Il quitta de bonne
heure la profeffion périlleuſe des armes ,
pour cultiver la Poéſie qui a auſſi ſes
dangers . Quevedo ayant parlé dans ſes
vers avec un peu trop de liberté de l'adminiſtration
du Comte , Duc d'Olivarès ,
eut à ſouffrir, pendant pluſieurs années ,
l'exil & la priſon. Ilne fut mis en liberté
qu'après la diſgrâce de ce Miniſtre. Quevedo
, d'une humeur enjouée & fatirique
, trouva mieux fon compte à écrire
des ſatires en proſe qui n'attaquoient que
les vices généraux de la ſociété. Son Fin-
Matois ou fon hiſtoire du grand Tacano
(grand taquin) connu fous le nom de
l'aventurierBuſcon, eſt une peinture vive ,
enjouée & fatirique des hypocrites , des
efcrocs & des libertins. Tout ici eſt en
action ; le pinceau du Peintre eſt ferme ,
mais fon coloris n'eſt ni agréable , ni
dělicat. Quevedo ſe permet d'ailleurs des
.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
plaiſanteries triviales & des détails bas ,
qui ne peuvent plaire tout au plus qu'à
des gens de l'eſpèce du Héros de ce Roman
, fils d'un barbier de village. Le traducteur
, dans la vue de faire mieux connoître
l'écrivain original , a confervé le
tour des phrafes Eſpagnoles & n'a rien
retranché des façons de parler proverbiales
que Quevedo a employées dans fon
Roman . Mais le traducteur a ſoin de les
expliquer , ainſi que pluſieurs uſages Efpagnols
, par des notes historiques on
critiques ; & ce n'eſt point la partie la
moins intéreſſante de l'ouvrage pour le
lecteur François curieux de connoître les
moeurs , le caractère & la tournure d'ef
prit du petit peuple en Eſpagne.
Le Fin Matois eſt ſuivi des lettres du
Chevalier de l'Epargne , où se trouvent
plufieurs conſeils falutaires pour garder
ſa bourſe , & ne donner que des paroles!
Le même caractère de plaifanterie qui
règne dans le Roman , ſe trouve dans
ces lettres.
Le volume renferme auſſi une lettre
fur les qualités que l'Auteur exige dans la
femme qu'il veut épouſer. Quevedo eft
du ſentiment de ceux qui penſent qu'il
faut deſirer en tout la médiocrité , ſańs
OCTOBRE . 1775 . 1ος
en exceprer la beauté même . « Je veux ,
>> dit-il , une femme qui ne foit ni belle ,
>> ni laide : un air agréable raſſure con-
>> tre ces deux extrêmes ; c'eſt un milieu
>> qui fait briller ſes grâces & rend ſes
>> attraits plus piquans. Si elle eſt laide ,
>> elle fert moins de compagne qu'elle ne
>> fait peur. Eſt-elle belle ? elle donne plus
>> d'inquiétude que de plaiſir. Si elle de-
>> voit être cependant l'un ou l'autre , je
>>préférerois la beauté , parce qu'il vaut
> mieux avoir de l'inquiétude que du
» dégoût , & être obligé de garder une
• femme que de la fuir ».
ECRITS SUR LE SALON .
1
Coup - d'oeilfur le Salon de 1775 , par un
aveugle.
... Etnosfas extera quærere regna.
Virg. Eneid. L. 4.
Brochure in- 12 de 26 pages. A Paris ,
chez Quillau l'aîné , rue Chriſtine ;
& Ruault , Libraire , rue de la Harpe .
Obfervations fur les Ouvrages exposés au
Salon du Louvre , ou Lettre à M. le
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
Comte de *** , brochure in iz de
59 pages . A Paris , de l'Imprimerie de
Didot , rue Pavée.
La LanterneMagique aux Champs Elisées,
ou Entretien des grands Peintres fur
le Salon de 1775 , in-8 °. de 40 pages.
L'aveugle qui donne ici fon coup-d'oeil
fur des peintures, dit qu'il a un ami fourd
qui eft grand amateur de mufique. L'Auteur
, par cette plaifanterie , veut nous
faire entendre que l'on rencontre des gens
qui décident fur des choses qu'ils n'ont
jamais étudiées. Mais ce ridicule eft fi
commun gươn n'avoit pas beſoin de ce
nouvel écrit pour le remarquer.
Le ſecond écrit , qui a pour titre Obfervations
, &c . a du intéreſfer les Arrittes
& les Amateurs qui ont cherché à ſe rendre
compte des tableaux qu'ils ont vus au
Salon. Les remarques de l'Obſervateur
font juditieuſes , raiſonnées &préſentées
avec les ménagemens que l'on doit toujours
avoir pour des Artiſtes eſtimables .
La Lanterne Magique eſt une eſpèce
de facétie où Mercure joue le principal
۱
- OCTOBRE. 1775 . 107
sôle. Il arrive dans les Champs Éliſées ,
porté ſur un nuage & conduisant avec lui
un ſavoyard quitient une lanterne magique.
Les ombresdes Peintres, qui ſe trouvent
dans lesChampsÉliſées , demandent
àMercure ce qu'il veut faire de cette lanterne
magique. Un moment, leur dit il ,
>> j'ai , comme vous ſavez , à la prière de
>>>Platon , monté là haut. Je me ſuis
>> rendu à Paris ; j'ai pénétré dans le Salon
>> au milieu d'une foule de peuple : là ,
>> j'ai donné un coup d'oeil rapide ſur
>>chaque tableau : ma foi , j'y ai trouvé
>>preſque tour , ſi loin des règles de votre
>> art , ſi baroque , ſi inexplicable , qu'em-
» barraffé fur les termes dont je me fer-
* virois pour vous en donner une juſte
>> idée ,j'ai , comme un éclair , volé chez
>> le premier vitrier , un panierde verres
»que j'ai trouvé à la porte. En moins
>> d'une demi heure,je vous ai copié, fans
» qu'ily manquât un trait,cequi in'a paru
• de plus conſidérable au Salon De- là ,
>> j'ai pris ,devant le Palais Royal , le drôle
» que vous voyez avec ſa lanterne magi.
>>que;& l'ayant fourré avec moi dans un
>>gros nuage bien noir : fouette cocher !
»Borée & Aquilon m'ont amené ici
» commennetempête. Allons, Meſſieurs,
E vj
10S MERCURE DE FRANCE .
2
>>>placez vous , nous allons commencer.
>> Mon drôle a ſa leçontoute faite ». Mercure
fait ainſi paſſeren revue la plusgrande
partie des tableaux du Salon . Raphaël ,
Rubans , Vandick , Rembrant , Carle
Vanloo , & les autres Peintres quiſe
trouvent préſens , diſent leur mot. Cette
fiction auroit pu donner lieu à quelques
obſervations intéreſſantes ; mais on ne
s'apperçoit que trop ſouvent que ce n'eſt
ni Raphaël , ni les autres grands Artiſtes
qui parlent ici. godine
dre supa
Joachim , ou le triomphe de la piété
filiale ; Drame en trois actes & en
vers , ſuivi d'un choix de poëſies fugitives
: par M. Blin de Sainmore. in.
8 °. avec figur. broch. prix 4 liv. 4f.
A Amſterdam; & à Paris , chez la
veuve Ducheſne & le Jay , rue Saint
Jacques ; Delalain , rue de la Comédie
Françoife ; Kuault , rue de la Harpe ;
Brunes, rue des Ecrivains... ,
}
Une anecdote connue & imprimée
dans ce Journal , a donné à M. Blin le
fujet de fon Drame intéreſſant. Ha
pensé que le Lecteur ne verroit point
fans intérêt des enfans infortunés , qui ,
• OCTOBRE. 1775 . 109
déſeſpérés de ne pouvoir ſecourir une
mère tendre , réduite à la plus affreufe
indigence , ſe déterminent à livrer l'un
d'eux , quoiqu'innocent , à la mort des
criminels. Il a bien fenti que ce ſujet
devoit peindre & faire éprouver l'inquiétude
, l'agitation , la tendreſſe d'une mère
éplorée qui redemande un fils qui lui eſt
cher , à l'inſtant qu'il va s'immoler pour
elle ; & que la piété filiale , aux priſes
avec l'amour fraternel , devoient néceffairement
produire des ſcènes vives &
animées , des mouvemens énergiques &
vrais , des ſentimens généreux & touchans
, enfin un dénouement terrible &
pathétique.
Ce Drame eſt en trois actes. Dans le
premier , Laurette , fille de M. de Saint-
Albin , Lieutenant .Criminel , expoſe
l'amour qu'elle a reffenti pour Joachim
Villerman , fils d'un riche Banquier. Elle
sa appris que la mort de fon père & des
malheurs cruels viennent de précipiter
ce jeune homme avec ſa mère & fes
frères dans la plus affreuſe misère. La
nouvelle fe répand que le Comte d'Orfi .
né , Seigneur bienfaifant , a été affaffiné
pat des voleurs. Vitor & Maurice , frè-
-res de Joachim , arrivent avec leur mère
110 MERCURE DE FRANCE.
dans le lieu même où le meurtre s'eſt
commis. L'absence de Joachim déſole
cette famille. Les deux frères s'excitent
au travail pour ſecourir une mère infortunée.
Joachim accourt leur communiquer
un projet auquel il les fait jurer de
ſouſcrire ; ils le promettent; alors il leur
dit que le fils du Comte annonce une
grande ſomme pour quiconque fera découvrir
l'affaffin de ſon père. Joachim
veur être le coupable ſuppoſé , & que
fes frères foient ſes délateurs. Ils ont
horreur de ce rôle infâme. Cependant
Joachim leur perfuade que c'eſt le ſeul
moyen qu'il a de fournir aux besoins de
leur mère , & il les perfuade d'être cruels
&injuftes envers lui .
Dans le ſecond acte , Joachim ſe rappelle
avec douleur ſa paffion pour la belle
Laurette; il ſe repréſente l'infâmie & le
fupplice auquel ſa piété filiale le dérermine.
Les deux Amans raſſemblés par le
hofard , ſe livrent à leur tendreſſe & à
leur inquiétude. Dans le même temps
on arrête Joachim , accuſé d'avoir aflaffiné
le Comte Laurette ne peut le croire
coupable ; elle tâche d'intéreſſer ſon père
&de le prévenir en ſa faveur : mais deux
témoins& lui-même qui atteſtent le cri
OCTOBRE. 1775 . 111
me , ne laiſſent aucun doute. Cependant
ſes deux frères accuſateurs demandent à
voir l'infortuné Joachim , dont le ſupplice
va être prononcé ; la mère les fuit ;
elle leur demande ſon fils , & ne fait
comment interprêter leur douleur & fon
abſence. Elle ſedéſeſpère.
Dans le troiſième acte , Joachim eſt
enchaîné ; il ſe livre à ſa douleur.
Quoi ! je vais , du malheur , volontaire victime ,
Subir l'opprobre affreux qui ne convient qu'au
crime!
Sous le ferdes bourreaux il faut donc... j'enfrémis:
Et Dieu fait cependant quel forfait j'ai commis !
Que ce peuple abuſé , quand un Juge s'égare ,
Vienne en foule applaudir aux maux qu'on me
prépare.
Je l'excuse. Mon coeur n'eſt pas connu de lui.
Laurette,toi qui ſais combien mon ame eſt pure ,
Peux- tu de ton Amant ſoupçonner la droiture ?
L'apparence , il est vrai , te parle contre moi:
Mais ce coeur qui t'adore eſt digne encor detor;
Que dis- je ? de ſoupçons par tout environnée,
Le fortde l'infortune eſt d'être abandonnée.
Nul n'osera ſe plaindre ; & pour consolateur ,
Jen'aurai , dans mes maux , que le ciel & mon
coeur.
N'importe , il me ſuffit.. Oma mère! pardonne ,
112 MERCURE DE FRANCE.
:
Je n'ai plus que la vie , & ton fils te la donne.
En m'iminolant pour toi , je ne puis rien de plus.
De mes frères domptant les efforts ſuperflus ,
Dans ce coeur , je le ſens , la nature l'emporte.
Ses frères deſcendentdans ſa prifon ; &
l'on conçoit quelles ſcènes d'attendriſſement
naiſſent de cette entrevue. Joachim
eſt conduit devant le Juge , qui l'interroge
encore fur le crime dont il eſt accufé.
Les queſtions du Jage compatiflant
& les réponſes du pretendu criminel ,
excitent de plus en plus l'intérêt ſans
trahir la vérité ni la vraiſemblance.Mde
Villerman vole toute éplorée dans le
Tribunal ; elle défend ſon fils qui n'a pu
être criminel ; elle découvre la cauſe de
l'accufation faite par les frères de Joachim;
elle rapporte cet or faral, prix du
ſang qu'il veut répandre pour la fecourir.
En même temps on amène le véritable
auteur du meurtre; Laurette elle-même
s'empreſſe de justifier fon Amaut. Le
Juge, connoiffant l'inclinatión de la fille
&la vertu de Joachim , ne balance point
à les unit & à réparer les matheurs de
cette famille infortunée.
:
Ce Drame eſt ſuivi d'un choix de pièces
fugitives du même Auteur. On y retrouve
la Requête intéreſſante des Filles
OCTOBRE. 1775 . 113
de Salency à la Reine , le poëme fur la
mort de l'Amiral Byng , & quelques
autres poëfies agréables , publiées pour la
première fois.
* Choix de chansons miſes en muſique-par
M. de la Borde , & ornées d'eſtampes
par J. M. Moreau , dédié à Madame
la Dauphine. A Paris, chez de Lormel ,
Imprimeur de l'Académie Royale de
Muſique , rue du Foin- Saint- Jacques .
Si le plus grand éloge de la muſique
eſt d'être ſouvent chantée , comme celui
des vers eſt d'être ſus par coeur , le fuccès
& le mérité des vers que l'on préſente ici
au public font également aſſurés. Qui n'a
pas entendu chanter cent fors : Voistu
ces côteauxſe noircir , &c. Il est donc vrai
Lucile , & c . Ah ! combien l'amour a de
charmes ! &c. L'amant frivole & volage ,
&c .; & tant d'autres vers pleins de grâce
& de mélodie ? Il ne faut pas s'attendre
que dans un recueil de quatre volumes
(le dernier paraîtra à la fin de l'année )
toutes les paroles ſur leſquelles le Muſicien
a travaillé foient également agréa
bles . D'ailleurs comme on voulait que
* Article de M. de la Harpe.
114 MERCURE DE FRANCE.
:
la chanfon fournit toujours une eſtampe ,
les Auteurs des paroles en étaient plus
gênés dans le choix des ſujets , & plus
excuſables de ne pas toujours réuflir. Mais
le mérite du Compoſiteur en paraît plus
grand, quand il faut qu'il ſupplée celui du
Poëte. On trouvera ici beaucoup d'airs
qu'on ne trouve point ailleurs. La gravure
est très-foignée , & pour la muſique ,
&pour les deſſins. Les talens de ceux
qui ont contribué à l'ornement de ce recueil
, font avantageuſement connus , &
répondent de la beauté de l'exécution .
Enfin tout concourt pour rendre cette collection
une des plus précieuſes que l'on
pût préſenter aux amateurs. On a mis au
frontiſpice dupremier volume ,le portrait
de l'Auteur avec ces quatre vers de M.
de Voltaire.
Avec tous les talens le deſtin l'a fait naître ;
Il fait tous les plaiſirs de la fociété.
Il est né pour la liberté:
Mais il aime bien mieux ſonMaître.
P
* Le dix-huitième siècle. Satire à M. Fréron
, par M. Gilbert. A Amſterdam .
*Article de M. de la Harpe.
OCTOBRE. 1775. 115
4
Cette Satire , ſur les moeurs & fur le
goût , eſt adreſſée , comme on le voit , à
M. Fréron ; & c'eſt ce qu'elle a de plus
remarquable. Le titre eſt faſtueux , & le
paraîtrait même encore ſi la pièce étoit
d'un homme qui connût parfaitement le
le monde & la littérature. Il eſt aſſez difficile
de peindre le dix-huitième ſiècle en
deux ou trois cents vers. Mais les titres
ne coûtent guères à ceux qui s'embarrafſent
peu de les remplir ; & d'ailleurs un
ouvrage adreſſé à M. Fréron , ne pouvait
pas préſenter un titre trop magnifique.
Voyonsſi la pièce eft digne de ladédicace.
L'Auteur commence par un fermon
contre un monstre nommé Philosophie ; &
l'on croitd'abord lire une feuille de l'année
littéraire. L'écolier eſt plein de l'eſprit
de ſon maître. Il ſemble animé de ce
bel enthouſiaſme qui tranſportait M. Fréron
quand il exhortait les Puiſſances a
exterminer la Philofophie. Il est vrai qu'enfuite
il parut croire lui- même que ce beau
zèle l'avait emporté trop loin. Il propoſa ,
par modération , un errata où on lifait
Philofophisme au lieude Philofophie. Mais
cepetit momentde faibleſſe &de remords
n'ôte rien à la beauté du premier mouvement.
:
116 MERCURE DE FRANCE.
Pour M. Gilbert , qui paraît avoir le
zèle d'un novice , il n'aura ſans doute
aucuns remords. Il continue à pourſuivre
ce monftre nommé Philofophie.
Précipité par lui du ciel dépeuplé d'anges ,
Dieu n'eſt plus , &c.
Ces deux participes font un bel effet
pour l'oreille : mais l'Auteur qui donne
des leçons de goût , aurait bien dû s'appercevoir
que les petites circonstances ont
mauvaiſe grâce après les grandes ; & que
quand Dieu est précipité du Ciel , il inporre
allez peu que le Ciel foit dépeuplé
d'Anges : à moins que ces mots dépeuplé
d'Anges ne lui ayent paru d'une harmonie
affez flatteuſe pour faire oublier toute
autre conſidération , quand on peut finir
fi heureuſement un vers & rimer ſi bien
à louanges. Continuons l'hiſtoire du
monstre.
D'abord, faible Pygmée & novateur diſcret ,
Pour mieux braver les loix , caché dans leſecret ,
Il prêchait , ignoré , ſes maximes fatales :
Bientôt géant nourri d'intrigues , de cabales , &c.
-Communément on ſe cache pour échapper
aux loix , & non pas pour les braver :
OCTOBRE. 1775 . 117
mais la juttetle desidees & des expreffions
eſt une bagatelle que le génie dédaigne ,
comme on fait . Un geant nourri d'intrigues
eſt peut- être auili une expreffion de
genie. Mais comme le fublime eſt ,dit- on ,
voinn du idicule , il me semble que le
géant nourri d'intrigues eſt un peu plus
près du ridicule que du fublime. Enfin
le géant a fini par
Humilier les Rois , & , tyran des mortels ,
S'afleoir fur les débris du trône & des autels.
Tout cela eft fort neuf. Mais les Souverains
qui accueillent laPhilofophie, font
bien bons d'encourager un géani qui les.
humilie. Ce qui pourrait humilier un peu
un homme de génié comme M. Gilbert ,
c'eſt que tout ce morceau allégorique n'eft
qu'une imitation un peu mal-adroite , à
la vérité , d'un Auteur pour lequel il a
un bien grand mépris , je veux dire M.
de Voltaire . Il n'y a qu'à lire dans la
Henriade le portrait du Calvinifme.
Faible , marchant dans l'ombre , humble dans ſon
4 enfance ,
Je l'ai vu ſans ſupport , exilé dans nos murs ,
S'avancer à pas lents par cent détours obſeurs :
Enfinmes yeux ontvudu ſein de la pouſſière ,
118 MERCURE DE FRANCE.
Ce fantôme effrayant levant la tête altière
Se placer ſur le trône , insulter aux mortels ,
Et d'un pied dédaigneux renverser les autels.
C'eſt abſolument la même ſuite d'idées,
le même tableau. Il eſt vrai que le pinceau
eſt différent . Mais M. Gilbert devrait- il
s'abailler à copier M. de Voltaire ?
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on aſſaſſine !
M. Gilbert , en confcience, ne doit
copier que M. Fréron & M. Clément. Ils
font en communauté de biens & de gloire .
Mais de ces Sages vains confondons l'impoſture,
Deleur règne fameux retraçons la peinture ,
Et duſlé- je mourir dans mon obſcurité ,
Du puits , ſans m'effrayer , tirons la vérité.
Voilà des idées bien extraordinairement
aſſemblées. Qui aurait cru que le
moyen le plus fûr , pour mourir dans
L'obscurité , fût de tirer la véritédu puits ?
Il ſemble au contraire qu'il n'y ait point
d'action plus éclatante ni plus faite pour
illuftrer .
:
Et quel temps fut jamais en vices plus fertile ?
Quel ſiècle d'ignorance en vertus plus ſtérile ,
Quecet age nommé ſiècle de la raiſon?
L'écrit le plus impie eſt un fots beau ſermon.
OCTOBRE. 1771 . 119
Sur l'amour du prochain l'Auteur crie avec zèle.
J'en conviens; mais , Ami , nos modeſtes Aïcux
Parlaient moins de vertus & les pratiquaient
mieux.
Ce nefont pas là ſans doute les vérités
que M. Gilbert à tirées du puits. Je ne
crois pas qu'il y ait rien de plus trivial
&de plus rebattu que tous ces éloges du
temps paffé au préjudice du préſent , &
le ſtyle ne les rajeunit pas.
Quels demi -Dieux enfin nos jours ont - ils vu
naître?
Ceci eſt un peu plus fort. Je ne fais
ce que M. Gilbert entend par des demi-
Dieux. Mais ſi ce mot ſignifie ce qu'il
doit fignifier , de grands talens & de
grandes vertus , nous ne pouvons (laiſſant
la plaifanterie à part ) qu'avoir pitié d'un
apprentif ſatirique qui croir ne pouvoir
pouſſer trop loin la déclamation &Thyperbole
, & qui inſulte gratuitement tout
cequ'ilne peutniconnaître , ni apprécier ;
c'eſt à-dire , tout ce que ſon ſiècle a produit
de grand & de beau. Où étiez - vous ,
M. Gilbert , le jour que l'élite de tous les
I 20 MERCURE DE FRANCE .
Ordres de l'Etat raſſemblés dans le Palais
des Rois , offrait , au nom de la Nation ,
la couronne des talens & des vertus patriotiques
au Magiſtrat reſpectable , à
l'homme rate que notre jeune Monarque ,
inſpiré par la ſageſſe , a depuis appelé
auprès du Trône ? Vous auriez pu alors
avoir une idée de la gloire & de la
vertu . Mais alors vous faiſiez une Satire
contre l'Académie .
Suis les pas de nos Grands : énervés de molleſſe ,
Ils fe traînent à peine en leur vieille jeuneſle ;
Courbés avant le temps , confumés de langueur ,
Enfans efféminés de pères ſans vigueur.
Ces vers font affez bien tournés . Mais
cet hémiſtiche , énervés de molleffe , eſt
encore de M. de Voltaire ; & ces quatre
vers font une imitation faible de ceux
deM. Thomas dans l'Epître au peuple.
Vois ces ſpectres dorés s'avancer à pas lents
Trainer d'un corps uſé les débris languillans ,
Et ſur un fiont jauni qu'à ridé la molleſſe ,
Etaler à trente ans leur précoce vieillefle.
.Ce dernier vers est bien beau , & cette
peinture eſt bien plus forte que la copie
de M. Gilbert. Ainfi nos modernes Satiriques
OCTOBRE . 1775 . 121
siques pillent avec mal adreſſe ceux qu'ils
outragent avec audace , & rappellent toujours
le jeune timear
Qui dans les vers pillés nous redit aujourd'hui
Ce qu'on adit cent fois & toujours mieux quelui,
VOLT.
L'application de ces vers devient plus
commune tous les jours.
Plus defoi , plus d'honneur : l'hymen n'eſt qu'une
mode,
Un lien de fortune , un veuvage commode,
Oùchaque époux , brûlé de contraires defirs ,
Vit , ſous le même nom , libre dans ſes plaiſirs.
F
Sont ce encore là des vérités tirées da
puits ? Je les croirais tirées de quelque
fermon de village , ſi je pouvais comprendre
ces deux époux brûlés de contraires
defirs.
:
1
Enfin dans les hauts rangsje cherche desgemus ,
Je cherche un coeur honnête , & je n'en trouve
plus.
Ce n'est pas là tout à fait la fineffe&
la légéreté d'Horace , ni le ſel piquant de
Boileau. Mais l'Auteur a préféré fans
11. Vol.
102 MERCURE DE FRANCE.
doute d'imiter Juvénal dans ſes déclamations
emportées , non dans ſes fublimes
beautés dont parle Deſpréaux. Ce n'eſt
pas que dans cette Pièce dénuée le plus
ſouvent d'eſprit , de bonne plaifanterie ,
de goût , de raiſon , de justice , il n'y ait
quelquefoisdes morceaux , qui , tout communs
qu'ils font pour le fond des idées,
ont le mérite de l'expreſſion & de la tournure.
Nous allons en citer qui prouveront
que l'Auteur n'eſt pas fans talent pour la
verfification.
Cloris n'eſt que parée ,&Cloris fe croitbelle:
En vêtemens légers l'or s'eſt changé pour elle;
Son front luit , étoilé de mille diamans ,
Et mille autres encore , effrontés ornemens ,
Serpentent ſur ſon ſein , pendent à ſes oreilles ;
Les arts,pour l'embellir,ont uni leurs merveilles.
Vingt familles enfin couleraient d'heureux jours ,
Riches des feuls trésors perdus pour ſes atours.

Parlera je d'Iris ? chacun la prône&l'aime:
C'est un coeur , mais un coeur... c'eſt l'humanité
même .
Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé
Frappe encourant ſon chien quijappe épouvanté
La voilà qui le meut de tendreſſe & d'alarmes ;
Unpapillon fouffrant lui fait verser des larmes.
OCTOBRE. 1775 . 123
Il eſt vrai : mais auſſi , qu'à la mort condamné,
Lally ſoit en ſpectacle à l'échafaud traîné ,
Elle ira la première à cette horrible fête
Acheter le plaiſirde voir tomber ſa tête.
Il y a du ſtyle dans ces vers dont les
idées ont été bien ſouvent employées . On
trouve quelquefoisdes vers heureux comme
celui- ci , en parlant
Des pères bienfaiſans
Du ſérailde leurs fils cunuques complaifans.
;
Mais la diction eſt le plus ſouvent incorrecte
& inégale..
Maudit ſoit à jamais le pointilleux ſophiste,
Qui le premier nous dit en proſe d'algébrifte ;
De par Voltaire& moi , vains rimeurs , montrez-
νομς ,
Non peintres , mais penseurs utiles commenous.
Certainementiln'ya pointde profed'Algébriſte
qui ne vaille mieux quede pareils
vers. Montrez-vous non Peintres. Quelle
conſtruction ! C'eſt réunir la platitude &
1adureté. Qui d'ailleurs a jamais dit aux
Poëtes de n'être pas Peintres ? Où eſt l'efpritde
ſuppoſerdes choſes fans eſprit qui
:
124 MERCURE DE FRANCE.
n'ont jamais été dites ? Comment auraiton
atteſté M. de Voltaire , ſi grand Peintre
en Poéſie , pour défendre aux Poëtes
d'être Peintres ? Quand on fait dire aux
autres de pareilles abſurdités , il faut citer ,
ou bien elles reſtent ſur le compte de celui
qui les dit. Je crois bien qu'on a pu
dire quelquefois à de jeunes rimailleurs
qui regardent la tournure d'un vers comme
le plus grand effortde l'eſprit humain ,
qu'il faut,dans des vers bientournés , des
choſes bien penſées ;& que la penſée doit
être miſe , le plus ſouvent qu'on peut , en
image & en fentiment; que des vers où
l'on tournerait avec quelque élégance des
choſes triviales , on futiles , ou faulles ,
pourraient , malgré la rime & la tournure ,
être de fort mauvais vers : du moins au
jugementd'Horace quin'etait , ni fophilte,
ni algébriſte , & qui tournait affez bien
des vers;
Vofus inopes rerum nugaque canora.no.1150
Voilà ce qu'il condamne , & ce qui eft
condamnable ſuivant cet autre précepte
du même Horace qu'il faut toujours citer
à M. Gilbert , parce qu'on ne peut citer
que les morts à un homme qui a tant de
mépris pour les vivans :
OCTOBRE . 1775 . 125
Scribendi rectèſapere eft & principium & fons.
Ce même Horace veut qu'on ſache fair
un tout , un enſemble ,& non pas quelques
morceaux épars ça & là.
Infelix operisfummâ quia ponere totum
Nefciet.
:
Voilà ce qu'on ne peut perfuader d
tant de jeunes têtes , qui , lorſqu'elles font
parvenues à faire trente vers bien tournés
fur deux ou trois cents mauvais ou médiocres
, croyent avoir atteint le comble
de l'art. Elles ne font pas réflexion que,
depuis cent cinquante ans que l'on fait
des vers , il y a une langue Poëtique devenue
commune , dont on apprend les
tournutes & les expreffions avec quelque
travail , à moins qu'on ne ſoitné avec des
organes abſolument rebelles à l'harmo
nie ; que l'élégance foutenue , le charme
continuel du ſtyle ne ſuffiraient même
pas , fi l'on ne parlait à l'ame , ou à l'imagination
, ou à la raiſon. Loin de comprendre
cette vérité , vous les voyez tout
éronnés que l'Europe entière n'ait pas les
yeux fur eux depuis qu'ils ont fait une
bonne ſtrophe , ou une douzaine de bons
Fiij
1
126 MERCURE DE FRANCE .
vers perdus dans de froides & infipides
brochures. De-là leur humeur contre tous
les talens honorés de l'eſtime publique.
Envie & impuillance , c'eſt par- là que
commencent tous les mauvais Satiriques
en proſe & en vers. Lifez M. Gilbert ,
vous verrez ce ſentiment revenir à toutes
les pages : Quoi ! d'autres ſont quelque
choſe & je ne ſuis rien! Vous le verrez
par-tout ſeplaindre des dédains &de l'indifférence
du public , comme ſi le public
eût conſpiré pour ne pas lire leJugement
dernier & les Odes patriotiques. Mais on
lit tels & tels , & l'on ne me lit pas !
Le public pourrait répondre comme
Agnès :
Que ne vous êtes- vous fait lire comme lui ?
Je ne vous en ai pas empêché , queje penſe.
Enfin pour attirer un moment l'attention
fur foi , on attaque les Ecrivains qui
occupent celle du public. On leur reproche
leur réputation , leur conſidération ,
leurs récompenfes qu'on ne faurait partager.
On n'a pas même l'adreſſe commune
de cacher ce ſentiment vil . Ons'em .
porte juſqu'aux plus ridicules excès de
Fiv
OCTOBRE. 1775 . 127
l'inſulte & de l'injustice. On va juſqu'a
dire de M. de Voltaire :
On aurait beau montrer tous ſes vers faits fans
art,
D'unemoitiéde rime habillés au haſard , 羹
Seuls& jetés par ligne exactement pareille ,
De leur chûte uniforme importunant l'oreille ,
Oubouffis de grands mots qui ſe choquent entre
cux ,
L'un ſur l'autre appuyés , ſe traînant deux à deux ,
&c.
Parfaite on croit la prose&parfaits ſes accords ;
Lui ſeul a de l'esprit comme quarante encorps.
Cedernier vers eſt curieux par le ridicule
de cette chûte amphibologique qui le
termine. Des vers ,jetés par ligne exactement
pareille , ſont un ſoléciſme intolérable.
Le bon ſens & la Grammaire demandaient
le pluriel par lignes. Mais il
eſt juſte qu'un écolier qui veut apprendre
à M. de Voltaire l'art d'écrire , lui donne
des leçons en vers pleins de ſoleciſmes
&d'inepties .
Voltaire en ſoit loué : chacun ſait au Parnafie
QueMalherbe eſt un ſot & Quinaut un Horace.
M. de Voltaire n'a jamais dit un mot
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
de tout cela. Ce font-là des menfonges
fans eſprit.
:
Ce chantre gazetier, Pindare des déſerts ,
La Harpe , enfant gâté de nos Penſeurs fublimes
Quelquefois dans Rouſleau trouve de bellesrimes.
Je ne ſuis pas plus gazetier que je ne ſuis
Pindare. J'ai dit en propres termes que
Rouffean était un grand Poëte . Mais
j'avoue que je ne ſais ce que c'eſt que le
Pindare des déferts. Je n'entends point la
finelle de cette expreſſion ; & je ne peux
pas m'en tenir offenfé.
Je le répette : pluſieurs morceaux de
cette pièce prouvent du talent ; mais ce
talent , bien loin de s'accroître , ne peut
que ſe corrompre& ſe perdre abſolument,
fi M. Gilbert ne s'applique qu'à tourner
en vers des injures fans eſprit contre des
Ecrivains qu'il ferait mieux d'étudier ; &
àrimer des déclamations triviales en mefures
lyriques. Qu'il nourriſſe ſa raifon
& fon âme de meilleurs alimens ; qu'il
eſſaye quelque ouvrage qui puifle prouver
qu'il a des droits à la gloire. Cela vaudra
mieux que d'attaquer avec des ames im
puiſlantes celle des hommes de génie , que
l'on reſpecte toujours , lorſqu'on eſt fait
pour leur reſſembler .
OCTOBRE . 1775. 129
:
ΑΝΝΟNCES.
,
TABLETTE des Sciences & des Arts ,
contenant les obſervations aſtronomiques
les plus récentes , les annales de la phyſique
, de l'hiſtoire naturelle & des arts ,
pluſieurs nouveaux Mémoires relatifs aux
ſciences , les peintures , ſculptures , gravures
, &c. la mosaïque , la chimie , la
muſique, la danſe, avec un eſſai de criti
que & un choix de variétés amuſantes ,
utiles & morales; in-8°. Prix 6 liv . br.
1775. A Paris, chez Coſtard , Libr. rue
St Jean de- Beauvais .
Ujage du Thé ordonné par le Médecin
de la Montagne , Michel Schoupach ,
de Langnau en Suiffe; précédé de la defcription
phyſique de cet arbriflean & de
fon uſage en Chine: in-8 °. br . 15 fols.
A Languau ; &fe trouve à Paris,
Lacombe , Lib . rue Chriſtine.
chez
Le Géographe Manuel , contenant la
deſcription de tous les Pays du monde ,
leurs qualités , leur climar , le caractère
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
de leurs habitans , leurs villes capitales ,
avec leurs diſtances de Paris& les routes
qui y mènent , tant par terre que par
mer ; les changes & les monnoies des
principales Places de l'Europe , en corref.
pondance avec Paris; la manière de tenir
les écritures de chaque Nation ; la
réduction de toutes les eſpèces au pied
courant de France , de la livre & des
poids des différens Pays à ceux de Paris ;
les différentes meſures , &c. Par M. -
l'Abbé Expilly , des Académies des Sciences
& Belles Lettres de Prufle , de Suède
, de Dijon , &c. Nouv. édit. avec des
cartes géographiques ;in- 12. 50 fols rel.
AParis , chez le Jay , Libraire , rue Saint
Jacques .
,
Elémens de Fortification contenant
la conſtruction raiſonnée des ouvrages de
la fortification , les ſyſtèmes des Ingénieurs
les plus célèbres , la fortification
irrégulière , le tracé des redoutes , forts
de campagne , &c. avec un plan des
principales inſtructions pour former les
jeunes Officiers dans la ſcience militaire.
Par M. le Blond , Maître de Mathématiques
des Enfans de France , des Pages
de la grande Ecurie du Roi , Cenfeur
:
OCTOBRE . 1775 . 131
Royal , & c . Septième édition , augmentée
d'un diſcours ſur l'utilité des places fortes
, de nouvelles notes & d'obſervations
particulières ſur différens objets de la
fortification ; vol. in- 8°. A Paris , chez
Charles Antoine Jombert père , Lib. du
Roi pour l'Artillerie & le Génie , rue
Dauphine , à l'Image Notre - Dame ,
1775-
Encyclopédie Elémentaire , ou Rudiment
des Sciences & des Arts ; Ouvrage
dans lequel on ſe propoſe de réunir
toutes les connoiſſances qui peuvent fervir
à l'éducation d'un jeune homme. Par
J. M. C. de l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles - Lettres de Dijon ; 3 vol .
in 12. br. 7 liv. 10 f. AAutun , chez P.
P. Dejuſſieu , Imprimeurde Monſeigneur
l'Evêque ; & ſe trouve à Paris , chez Lacombe
, Libr. rue Chriſtine.
LETTRE A M. D. L. C.
Vous ſavez , Monfieur , & le public
a pu voir que depuis que j'envoye à votre
Journal quelques morceaux de littérature
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
&de critique, il ne m'eſt jamais arrivé
de prendre la plume pour défendre mes
Ouvrages. Un peu différent fur ce point
de la plupart de mes confrères , dont la
tendre paternité jette les hauts cris dès
qu'on touche à leurs enfans , j'abandonne
aſſez volontiers les miens à leur deſtinée
orageuſe. Je leur laiſſe le ſoinde ſe produire
& de ſe défendre dans le monde ;
ils ont beſoin d'être d'un tempérament
robuſte , car leur éducation eft communément
dure & pénible.
:C'eſt ſans doute un bel établiſſement
que celui des prix de l'Académie ; ils
font faits pour exciter Fémulation & encourager
le talent par des récompenfes.-
Ils ont pu même , depuis un certain nombre
d'années , contribuer au maintien du
goût ; on les a vus alors diſputés & obtenus
par des Écrivains du premier ordre .
Les Ouvrages couronnés ont été fouvent
, depuis cette époque , ( ſi vous en
exceptez les miens ) des modèles en leur
genre , applaudis de l'Europe entiere , &
dont notre langue s'honorera toujours.
Alors l'Académie , à qui le mérite des
concurrens laiffait la liberté d'être ſévère ,
a pu rejeter conftamment tout ce qui
n'était pas conforme au bon goût. L'abus
OCTOBRE. 1779 . 133
,
des mots && des figures , l'incorrection ,
la déclamation , l'enflure , le jargon précieux
& maniéré, le faux eſprit , tout ce
qu'on trouve le moyen de faire paffer
dans la fociété & louer dans les Journaux
, n'a pu approcher de l'Académie .
De-là , pour le dire en pallant , ce déchaînement
i ridicule & fi indécent de tant
de plats Écrivains contre un Corps refpectable
à tant d'égards , qui ne pouvait
ni goûter leurs vers ni ſoupçonner
leur exiſtence , & qu'heureuſement leurs
Ouvrages vengeaient de leurs injures. Si
ces petits Satiriques avaient eu un peu
debon fens , ils auraient fait une réflexion
bien ſimple&bien frappante ; c'eſt qu'un
homme qui aurait en effet mérité le prix
&qui aurait effuyé une injustice , ne ſe
vengerait de ſes Juges qu'en imprimant
fonOuvrage, d'autant plus fûr du ſuccès ,
que le public ne demandé pas mieux que
de ſubſtituer fon Jugement à celui du
Tribunal qui a prononcé. C'est un fentis
ment naturel qui plaidera toujours en
faveur des concurrens vaincus , & c'eſt
par cette raifon qu'il faut que le vainqueur
ait doublement mérité fon triomphe
, pour que la voix publique ( qui
pourtant laiſſera toujours des exceptions )
134 MERCURE DE FRANCE.
ſe joigne généralement aux fuffrages de
l'Académie . Si l'on ajoute à cette diſpoſition
les intérêts particuliers & l'eſprit
de partı aujourd'hui ſi fort à la mode ,
alors il ne reſte de Juge en dernier reffort
, que le temps qui heureuſement ne
laiſſe pas attendre beaucoup ſon arrêt ;
parce que ce cercle d'oiſifs que l'on appellebonne
compagnie ,& qui vit d'opinions
, de préjugés , d'enjouement & de
nouvelles , ne s'intéreſſe pas long-temps
à la même choſe , & ne ſe ſouvient pas
trop aujourd'hui de ce qu'il a dit hier.
Sans doute le plus abſurde de tous les
Ecrivains a droit de dire & d'imprimer
qu'il a plus de talent que tous lesAcadémiciens
enſemble; & le plus fot particulier
peut prétendre qu'il juge mieux
que l'Académie. Quand il s'agit d'eſprit
& de goût , chacun ſe fait ſa meſure
comme il lui plaît , pour lui & pour les
autres. Il y a d'ailleurs des confolations
certaines. On peut toujours compter fur
rel ou tel faiſeur de feuilles qui a pris
fon parti ſur l'Auteur couronné , & qui
ſoutiendra à jamais que ſon Ouvrage ,
non-feulementn'eſt pas le meilleur , mais
même eſt le plus mauvais de tous ceux
qu'on a imprimés dans le concours , &
OCTOBRE . 1775 . 135
même encore de tous ceux qu'on a envoyés.
Ces fortes de gens ont raifon. Il
ne faut rien faire à demi , & il y a toujours
quelqu'un qui ſe laiſſe perfuader.
Heureuſement je ne lis jamais ces brochures
inſtructives; maisje lis quelquefois
les feuilles de M. Linguet , parce que j'y
prends une idée des gazettes que je ne lis
pas ailleurs. Il m'arrive rarement de jeter
les yeux fur l'article des livres nouveaux.
Le Journaliſte y paraît fi peu inſtruit des
objets qu'il traite ; cet homme qui a tant
écrit, paraît ſi étranger à la littérature ;
on y voit tant d'ignorance de la langue
& de l'antiquité , & des beaux arts , tant
de bévues d'écolier , tant de mépriſes
honteuſes; & parmi tant de ridicules ,
l'égoïſme , qui l'eſt plus que tout le reſte ,
eſt porté à un excès ſi dégoûtant : qu'à
moins de vouloir toujours entendre M.
Linguet parler de M. Linguet , il n'eſt
pas poſſible de foutenir la lecture de ces
Feuilles prétendues littéraires , où l'on
apprend que effe videatur * eſt la fin d'un
* On fait en quatrième qu'un vers hexamètre
finit par un dactyle & un ſpondée. M. Linguet ,
toujours fort ſur l'érudition , trouve un dactyle &
un ſpondée dans trois breves &deux longues , &
136 MERCURE DE FRANCE.
.
vers héxamètre ; que les vers d'Horace *
fontde la proſe de Tacite , & d'autres
nouveautés auſſi curieuſes. Cependant
l'article des prix de l'Académie a attiré
ma curiofité. Je ne m'attendais pas à des
louanges , il faut être juſte. On n'eſt pas
loué par les gens dont on s'eſt mocqué.
Je me ſouvenais qu'autrefois , & longtemps
avant M. l'Abbé M. ** , j'avais
fait rire le Public des métaphores de M.
Linguet qui ne le fit pas rire des épigrammes
hebdomadaires dont il arma contre
moi ſa plume étincelante. Ces épigrammes
éraient fi plates , que M. Linguet luimême
, qui les avait lancées du fond de
prétend qu'on reprochoit à Cicéron de terminer
fes phrases comme on termine un vers alexandrin:
on fent que M. Linguer eſt le ſeul quiait
pu faire à Ciceron un reproche fi lavant.
* Nam vitiis nemo fine nascitur. Optimus ille eft
Quiminimis urgetur.
:
1
Levers d'Horace li connus , font cités comme
dela prose de Tacite dans une lettre adreffée à M.
Linguet , que du moins il a dû lire , s'il ne ſe l'eſt
pas adreflée lui même , comme c'eſt aſſez ſa coutume
Il est bien étrange que le rhythme du vers
latın ne l'ait pas du moins averti de fa méprile :
il faut qu'il ait l'oreille bien heureuſement orga
nifée.
4
OCTOBRE . 1775 . 137
la Province dans les premiers accès de
fon reſſentiment , les déſavoua en arrivant
à Paris , quand il vit qu'elles avaient
paru généralement ſi groſſières à la fois
& fi infipides , que de tous ceux qui les
avaient lues , il n'y avait que moi qui
dût les lui pardonner. Il prit le parti de
les attribuer à un petit frère qu'il avait
&qui étaitfort vif. Ce petit frère qui était
fort vif, était le même, diſait il , qui
avait fait auprès de l'Académie , en faveur
deM. Linguet, des démarches qui avaient
fort étonné. M. Linguer, plus étonné encore
, avait imprimé contre l'Académie
un libelle atroce qu'il a depuis déſavoué
en partie. D'après ces notions , je ne
comptais pas fur des complimens de la
part de M. Linguet pour l'Académie
ni pour moi. Nous étions également dans
ſa diſgrace. Mais ce que j'ai lu m'a étonné
à mon tour ,& pouvait en étonner d'autres.
6
Que le Journaliſte eût dit que mon
Ouvrage ne méritait pas le prix ; que
ceux des Auteurs qui ont eu l'acceffit ,
valaient beaucoup mieux que le mien:
cela était tout ſimple dans M. Linguet
comme dans M. Fréron fon maître , &
j'y comptais. Mais voici ce que j'ai lu.
138 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis gratifié du prix. Cette infolente
expreſſion ( car il faut ſe ſervir du mot
propre ) eſt une injure perſonnelle pour
les Jages & pour moi : l'Académie ne
donne point de gratification ,& ne m'en
a point donné. Ce terme outrageant de
gratifié eſt emprunté , m'a-t- on dit , de
l'année litréraire & en eſt digne. Mais
poursuivons . M. G. ** eft rejeté auſecond
rang avec une distinction plus honorable
que la victoire. S'il y avait quelque choſe
de plus honorable que la victoire , ce
ferait peut être d'applaudir au vainqueur
qui a mérité ſon triomphe. Mais voyons
quelle eſt cette diſtinction plus honorable
que la victoire. C'eſt que l'Académie déclare
qu'elle a trouvé defigrandes beautés
dans le discours de M. G. * * ,qu'elle a
regrettéde n'avoirqu'unprix à donner.Cette
formule n'eſt pas nouvelle. Elle a été miſe
en uſagepluſieurs fois , quandl'Académie
a donné l'acceffit à des Ouvrages qu'elle
jugeat d'un mérite aſſez grand pour mériter
un prix ; & par cette manière de
s'énoncer , elle ne croyait pas ſans doute
déshonorer le prix qu'elle donnait , &
mettre l'acceffit au- deſſus de la Couronne.
MaisM. Linguet raiſonne toutautremert .
Il argumente de ce mot donner un prix ,
OCTOBRE. 1775 . 139
comme ſi ce n'était pas l'expreffion propre
& naturelle ; & il conclud , avec une
mauvaiſe foi qui foulève & une abfurdité
qui fait pitié, que les prix de l'Aca
démiefont des dons ; qu'il est plusflatteur
de la forcer à des regrets que d'étre l'objet
desa libéralité ; qu'ellefait uneforte d'ex
euse àM. G ** , & lui marque sa douleur
fincère de nepouvoir concilierſa générosité
avecfajustice. Ainſi , ſuivant le Journa
liſte , l'Académie , qui fait des excuses &
qui tépare lagénérosité deſajuſtice , avoue
elle-même ſa corruption , & l'iniquité
volontairede ſesjugemens. Onn'a peutêtre
jamais poulfé plus loin l'outrage &
l'impudence. C'eſt à l'Académie à voir fi
M. Linguet n'a pas un peu trop compté
fur le mépris qu'on aurait pour lui .
:
,
Je n'inſiſte pas ſur la manière dont le
Journaliſte rend compte de monOuvrage
& de ceux de mes concurrens. Quoique
la partialité fût ce qu'on attendait de lui ,
il eût fallu du moins ladéguiſet uropeu.
Il employe une page à critiquer une phrafe
de quatre lignes ;il diſcute enſuite mon
opinion ſur la guerre ancienne & moderne;
& voilà toute l'analyſe qu'il fait
de mon diſcours. N'eſt ce pas infulter
un Lecteur que de lui préſenter une no
140 MERCURE DE FRANCE.
tice fi tronquée& fi infidèle ? Il ſe répand
enfuite en éloges ſur le diſcours de M.
G ** , dont il cite ce qui lui a paru le
plus louable , & dont il ſe garde bien
de faire la plus légère critique. Je ſuis
bien éloigné de lui reprocher ces éloges ;
j'y ſouſeris de tout mon coeur , je n'y mets
aucune restriction ; & fi mes rivaux n'ong
pas toujours été fidèles au ferment qu'ils
ontfait au Publicd'embraſſer le vainqueur,
j'ai toujours été fidèle au ſerment que j'ai
fait à moi même d'épargner les vaincus.
Mais comment M. Linguet n'a t-il pas
ſenti que pour ſon propre intérêt , pour
ne pas décréditer ſon fuffrage, il fallait
du moins prendre un autre parti que celui
dene citermondifcours que pour blâmer ,
&le diſcours de M. G ** que pour louer?
A quel Lecteur une pareille méthode ne
fera-t-elle pas ſuſpecte ? Enfin il fallait ,
en ne critiquant qu'une phrase , ne pas
entaſſer plus de fautes que de lignes . Il
fallais ne pas prendre l'aigle de l'Empire
pour une expreffion de blafon ; parce qu'en
ſtyle oratoire , l'aigle de l'Empire n'eſt
pas plus une expreſſion de blafon que
l'aigle Romaine : & quel Orateur ne ſe
permettrait pas de perſonnifier l'aigle Ro .
maine ? It ne fallait pas trouver un Jeu
OCTOBRE. 1775 . 141
de mots , uneforte d'Enigme pénible , une
ambiguite fatiguante , dans une phrafe
qu'il ſuffit de tranfcrire pour répondre à
des reproches ſi peu fondés. L'aigle de
l'Empire , fi terriblefous Charles- Quint ,
expiaitses anciens ravages : il avait perdu
lafiertédefon vol , & n'étendait plusfes
aîles quepourfuirdevant nos étendarts. II
eſt auſſi clair que cette phraſe n'eſt , ni
une Enigme , ni un Jeu de mots ; qu'il
l'eſt que M. Linguet n'a aucun principe
de critique. Elle fut très-applaudie à la
lecture publique de l'Académie, Ce n'eſt
pas que j'y attache un grand mérite ; au
contraire , de toutes les parties de, l'élo
quence , celle qui confifte dans les figures
eſt ſans doute la plus aiſée. Il faudrait
bien ſe garder d'accumuler ces fortes
d'ornemens ; il faut en être très-fobre ,
& ne les placer'que dans les endroits où
iln'y a rien de mieux à faire , comme
dans une expoſition , dans un récit., partour
enfin où l'Orateur n'eſt pas paſorné.
Dès qu'il l'eſt , il ne doit plus ſe permettre
que ces figures énergiques & rar
pides , ces tropes heureux qui mettent
le ſentiment entimage . Alors toute,Métaphore
prolongée ſerait un défaut,, Si
M. Linguetavait été inſtruit de ce pring
142 MERCURE DE FRANCE.
cipe , il n'aurait pas continué la même
métaphore quatre pages de fuite , comme
cela lui eſt arrivé ; & c'eſt lui qui reproche
les figures outrées à l'Auteur de
l'Eloge de Catinat ! An rifum teneatis
amici ? On avait paru jusqu'ici , dit- il ,
reprocher à M. de la Harpe , dansses compofitions
Académiques , un peu deféchereffe
& de froideur. En effet , rien n'eſt
fi froid , fi fec , comme l'on fait , que
l'Eloge de Fénélon , que celui de Racine ,
que celui de la Fontaine , que M. Linguer
lui-même ( je ne ſais pourquoi ) a tant
loué , lorſqu'il parut , qu'il a dû être
brouillé pour plus de fix mois avec ſon
maître M. Fréron. C'eſt apparemment
pour ſe réconcilier avec lui qu'il a dit
tant de mal de l'Eloge de Catinat.
Après avoir vu de quel ton M.Linguet
medonnedes leçons deſtyle,il faut voir
comment il en donne des modèles. Je
he fortirai pointdes bornesde la feuille
oùilme cenfure. J'ouvre au hafard. Je
veux voir ſi cet homme fait au moins
exprimer en Français ce qu'il veut dire.
Le Lecteur en va juger. Au ſecond alinéade
fa feuille , à Particle de Danemarck
, on lit : La nature ſe révolte avec
raiſon contreun commerce qui a les homOCTOBRE.
1775. 143
mes pour objet. Il paraît d'abord impoffible
de deviner le ſens de cette phrate..
On voit par ce qui fuit qu'il s'agit de la
traite des Nègres. Le Gazetier ne s'eſt
pas apperçu qu'il n'y a point de commerce
qui n'ait les hommes pour objet ,
c'est-à-dire , leur utilité , leur intérêt ; &
qu'ainſi ſa phraſe n'a pas de ſens.
Quelques pages après , vous trouvez
unjeune homme deſeize ans qui avait empoisonnéfon
père , ſa mère , fon Précep.
teur , presque tousses parens ; & fut trahi
par lasuite d'un repas où il avait empoifonnévingthuit
perſonnes à lafois .. Trahi
par la suite d'un repas ? Une pareille
phrafe eft-elle intelligible ?
Page 105. Le lendemain , Dimanche ,
elle ( Madame la Princeſſe de Piémont)
fut à la Comédie avec toute ſa Cour. Le
Gazetier ignoreque le motfut eſtun barbariſme
dans ce ſens, & qu'il faut dire
alla. Je fus , pour direj'allai , n'eſt pléré
quedans la conversation , & ne s'écrit
jamais même dans une Gazette.
Page 159. Ce Drame lyrique , déjà
connu( Adèle de Ponthieu ) nefera pas
exposé aux viciffitudes d'une première nais-
Jance. Les viciffitudes d'une première naif144
MERCURE DE FRANCE.
fance ! Une première naiſſance ! Quel galimathias
! bon Dieu !
'Page 118. L'Auteur excuſe la forte de
chaleur avec laquelle il ſe livre à ſes
ſouhaits pour le rétabliſſementdes moeurs.
Il prévoit qu'elle pourra lui nuire dans le
combat dont lesujet le lui a inspiré. Que
le Lecteur ſe demande à lui-même s'il
eſt poſſible d'expliquer la conſtruction de
cette phrafe.
Page 121. Cette morale , auſſi chaude
qu'honnête , ſied bien ,&c. Une morale
chaude!
En parcourant les feuilles précédentes ,
vous trouvez un ſtyle plus mauvais encore
s'il eſt poſſible. « On a donné la
» ſemaine dernière les Arſacides , Tra-
> gédie en ſix actes . Cette augmentation
>> departies n'a point influé ſur le nombre
» de ſes repréſentations ; elle n'en a eu
>> que deux : & comme nous avons eu le
>> malheur de les manquer, il nous eſt
>> mpoffible d'en rendre compte. Nous
» nous bornerons ſeulement à obſerver
» que cette dérogeance à la quotité com-
>> mune des diviſions dramatiques ,&c . »
Ce jargon arithmétique , ce ſtyle qui
ſemble copié de la minute d'un Procureur
, eſt-il tolérable dans un homme de
lettres
OCTOBRE. 1775. 145
letires ? Et ce fontlà les hommes qui
ofent donner des leçons à ceux dont ils
ne ſeraient pas dignes d'en recevoir !
Atant d'obſervations d'une évidence
qui ne permet pas de replique , que répondra
M. Linguet , qui répond à tout ?
Ce qu'il a toujours répondu : des menſonges
& des injures .
. J'ai l'honneur d'être , &c.
DE LA HARPE.
P. S. Je reçois dans le moment la
Feuille ſuivante de M. Linguet , où il
rend compte de mes vers à peu- près
comme il a rendu compte de ma profe.
Je le répette encore ; je ne prétends point
défendre mon Ouvrage : je ne veux point
prouver que mes vers font bons , mais
que les remarques de M. Linguet ( puifque
j'ai commencé à parler de lui ) font
fort mauvaiſes . Ses remarques tombent
fur quatre ou cinq vers. Il ſeratoaflez
indifférent qu'elles fuflent fondées : car
quelle eſt la pièce de deux cents vers ſur
laquelle on ne puiffe pas faire un plus
grand nombre de bonnes obſervations ,
plus ou moins importantes ? Mais M.
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Linguet n'eſt pas heureux dans le choix ,
& il m'eſt facile de démontrer qu'il réunit
dans ſa critique ce qu'il a toujours eu
l'art de réunir , la mauvaiſe foi & l'abfurdité.
Il ment ou il ſe trompe.
Le Poëte en ſes vers
A peint notre Parnaſſe en peignant les Enfers.
Voilà ce que M. Linguet cite d'abord.
« Cela ne me paraît ni honnête à dire
>> devant une Compagnie qui eſt cenſée
> faire une portion conſidérable du Par-
>> nalle , ni placé dans la bouche d'un
» Ecrivain qui prétend ſans doute à y
>> être un jour aggrégé , & qui ne ſe
>> pique pas probablement d'en être un
» des Démons. Ce qu'il y a de plus fingu-
» lier , c'eſt qu'après ce début M. de la
>> Harpe faſſe des arts de ce fiècle un por-
>> trait qui menerait à croire que notre
>Parnaffe eſt au contraire l'Eliſée ».
Pour faire voir toute la mauvaiſe foi
de ces cenſures , il ſuffit de tranſcrire le
paflage dont M. Linguet a jugé à propos
de ne cirer qu'un vers & demi. Je demande
pardon au Lecteur de ces détails
fortpeu intéreſſans par eux- mêmes : mais
il n'eſt pas inutile de faire connaître le
OCTOBRE. 1775. 147
mépriſable métier de cette eſpèce de
gens.
Tu fais , lorsqu'autrefois le Héros des Troyens
Allait chercher ſon père aux champs Elifiens ,
Quels monftres effrayans , réels ou fantaſtiques ,
Du Ténare à les yeux occupaient les portiques.
Rappelle ce tableau : le Poëte en ſes vers
A peint notre Parnafle en peignant lesEnfers.
Malgré tant d'ennemis placés à la barrière ,
Tu franchitas lefeuil ſans aſloupir Cerbère, &c.
Voilà, fi je ne me trompe , des idées
très- diſtinctes. Le jeune Poëte à qui je
parle eſt comparé à Enée qui va chercher
fon père dans l'Eliſée. Mais pour y arriver
, il faut paſſer par le Ténare , & le
portique en eſt occupé par des monstres.
Avec du courage on franchit lefeuil ſans
daigner meine affoupir Cerbère. Les mots
de portique , de feuil, de barrière , délignent
ils aflez clairement que la comparaiſon
du Ténare & du Parnaſſe ne porte
que ſur l'entrée de l'un & de l'autfe ? Et
qui doute que les arènes du Parnaſſe ne
foient gardées par des monstres , & ne
reſſemblent en ce ſens au veſtible de
l'Enfer ? L'homme d'un vrai talent qui
rencontre ces monstres ſur ſon paſſage ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
:
:
:
leur marche fur le corps , fans même
s'appercevoir s'ils lui mordent les talons .
L'homme médiocre & vil mange avec
eux dans la même auge , & aboie commé
eux aux paſlans. Les Politiques timides
leur jettent de quoi manger. Les plus
adtoits & les plus heureux leur échappent
, en ſe gardant de les irriter .
M. Linguet , qui aime les figures ,
entendra bien le ſens de celles-ci. Peut-il
ignorer , ce que les Etrangers ſavent &
impriment ,qu'il y a en France deux Littératures
bien ſéparées , très diftinguées
l'une de l'autre dans l'opinion publique ,
& qui n'auront jamais rien de commun ?
Il n'eſt donc point du tout fingulier , il
eſt même très - honnéte & très - placé
qu'après avoir parlé de cette portion du
bas Parnaffe , qui reflemble à la populace
du Ténare , on peigne le ſanctuaire des
Muſes qui reſſemble à l'Eliſée. Toutes
ces idées , toutes ces images font parfaitementjuſtes
; & en vérité j'oferai dire ,
ſans trop d'amour propre , qu'il me paraît
un. peu fingulier de recevoir de M. Linguet
des leçons de juſteſſe. Voyons ſi ce
favant Maître réuffit mieux à m'en donner
de la propriété des termes .
Mérite enfin qu'unjour , honorant tes ſuccès ,
OCTOBRE. 1775 . 149
Tedonnant pour leçons leurs exemples à ſuivre ,
Nivernois &Beauveau t'enseignent l'art de vivre.
,
Cet art de vivre que M. Linguet ne
peut pas comprendre , & qu'il explique
dequatre manières, plus abſurdes les unes
que les autres me vaut une page
d'obſervations en forme ſyllogiſtique ;
& voici comme M. Linguet poſe doctement
ſes prémiſſes : « Le premier mérite
>>de quiconque aſpire au nom d'Auteur ,
>>ce qui caractériſe le bon Ecrivain , c'eſt
>> premièrement de dire ce qu'il faut ,
» & ſecondement de le dire comme il
>>>faut>> . Voilà ce que M. Linguet appelle
une réflexion importante qu'il hafardepour
leprogrès des arts ,& dont il me conftitue
le Juge. Puiſqu'il me conſtitue Juge , je
commence par le raſſurer ſur tous les
riſques qu'il a cru pouvoir courir en ha
fardant cette réflexion importante , ſi pro
fonde & fi neuve. En vérité il
trop hafardé. Seulement le Lecteur , qui
voit M. Linguet s'arranger ſi gravement
pour établir ces grandes vérités , peut ſe
rappeler le Maître de Philofophie enfeignant
à M. Jourdain qu'il faut ouvrir la
bouche pour parler. Pour moi quand
j'entends M. Linguet parler de Littérapas
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
ture , je crois toujoursentendre Sganarelle
parler de Médecine. Revenons à l'art de
vivre. M. Linguet n'a jamais qu'une manière
de rendre ſes Adverſaires ridicules ,
c'eſt de leur prêter ſes penſées. Ainfi pour
faire blâmer l'angle qui étend ſes ailes ,
il y fubftituait un lion qui remue lespattes
, & c'était , difait il, la même choſe..
C'eſt avec cette puiſſante logique qu'il.
prouve que l'art de vivre préſente quatre
Sens&n'enprésente aucun. " Est-ce , dit il ,
>> l'art de vivre long temps ? celui de
>> vivre voluptueuſement ? de vivre avec
>> éclat ? de bien employer le temps ? " ...
Il concludavec la même gravité : «Donc
>>M. de la Harpe a négligé fon expref-
>> fion. Il a oublié , ou il ignore que le
>> ſoin de n'employer jamais que le terme
>> propre , eſt , encore une fois , la pre-
>> mière , on pourrait presque dire la
>> feule qualité d'un bon Ecrivain » .
Aoco ton de Prédicateur , je réponds
par deux vers de Deſpréaux , dont perfonne
n'a jamais demandé le ſens ::
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un
livre,
4
Il faut ſavoir encore & converfer & vivre.
Je conclus , à mon tour,de la critique
OCTOBRE. 1775. 151
de M. Linguet , qu'il ne fait encore ce
que c'eſt que l'art de vivre. Mais d'ailleurs
je ſuis édifié de ſon zèle pour le
mot propre ; jamais zèle ne fut plus défintéreſſé.
M. Linguet ne veut pas qu'on diſe ,
même en puëfie, tu le peux,j'y confens,
comme on dit, tu le peux ,je l'avoue. Je
ne me ſens pas la force de répondre à
cette remarque.
M. Linguet ne veut pas que l'on place
dans le creux d'un vallon des roſeaux batzus
par l'aquilon. Car, dit il , le creux
d'un vallon est un aſyle contre les vents;
& s'il est commode ici à la pareſſe du
Rimeur , il est ridicule aux yeux de la
raison. Je trouve tout fimple qu'on mette
en injures la force qu'on n'a pas en raifonnement
; je ne ſais ce que font là les
yeux de la raison. Mais la raison de M.
Linguet nous apprend que les roſeaux
> ne font jamais battus par le year; car
>>>ils ne ſont pas communément ſur les
>>montagnes , & le vent ne ſouffle ja-
>>mais dans les vallons , pas même aſſez
>>pour agiter un roſeau ». Telle eſt la
raiſon de M. Linguet , qui n'eſt point
du tout ridicule.
Par la voix des flatteurs nonchalamment berce
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Elt- ce que des voix bercent ? dit M. Linguet
, qui a oublié que fa nourrice chantait
en le berçant. Il ne pouffe pas plus
loin fes obfervations , mais il aſſure que
mes vers fourmillent d'exemples de cette
négligence. On fait que cette formule
dans les Journaliſtes qui font leur métier
comme M. Linguet fait le ſien , eſt
précisément comme l'&c. de ceux qui
ont tranfcrit tous leurs titres : mais je
prends cette formule dans un ſens rigoureux
,& je confens de tout mon coeur
que mes versfourmillent d'exemples d'une
négligence pareille à celle dont M. Linguet
m'a convaincu .
Je finis par demander de nouvelles excuſes
aux Lecteurs inſtruits , de les avoir
'entretenus de pareilles misères. Je ſens
combien eſt ennuyeux l'eſpèce d'égoïſme
avec lequel on eſt obligé de dire , ma
profe , mes vers , comme ſi cette profe &
ces vers étaient quelque choſe. Mais j'efpère
que ces Lecteurs me rendront auſſi
cette juſtice , que ſi je ſuis un des Auteurs
qui en fait le plus mal , je ſuis un de ceux
qui en parlent le moins , avec toutes les
facilités poffibles d'en parler beaucoup.
Je les ſupplie de croire qu'il n'était pas
hors de propos de faire voir au Public
OCTOBRE. 1775 . 153
quelle idée il doit avoir d'un homme
qui ofant lui dicter des jugemens trois
fois par mois , le trompe , ou ſe trompe
lui-même ; fur tout tronque des paflages
pour les obfcurcir ; n'entend pas , ou feint
de ne pas entendre ce qui eſt clair; ne
fait pas une ſeule remarque où il n'ait
tort de pluſieurs manières ; & n'écrit pas
en français en differtant fur l'art d'écrire.
ACADÉMIE.
DIJON.
Séancepublique de l'Académie des Sciences,
Arts & Belles- Lettres de Dijon , tenue
le 18 Mai 1775 & à laquelle a préſide
S. A. S. Monseigneur le Prince de
Condé.
M. MARET , Secrétaire perpétuel , a
ouvert la féance. C'étoit la première fois
que S. A. S. Mgr le Prince de Condé
préſidoit l'Académie dans le nouvel Hôtel
de cette Compagnie. La Salle où les
tenoit la ſéance , conſtruite fur les def-
Gv.......
254 MERCURE DE FRANCE.
fins du Cavalier Bernin , eſt décorée des
buſtes des grands hommes que la Bourgogne
a produits. Un Bienfaiteur anonyme
venoit d'y faire placer un grand bas -
relief, emblême de la protection dont
Mgr le Prince de Condé honore l'Académie.
M. Maret a ſaiſi tout ce que ces circonſtances
offroient de favorable à l'expreſſion
des ſentimens dont l'Académie
eſt pénétrée. « Ici , a- t-il dit, en adreſlant
>>la parole à S. A. S. , ici , Monſeigneur,
>>tout fait naître le defir de l'eſtime pu-
>> blique , & tout concourt à nous éclai-
>>rer fur les moyens de l'obtenir » .
Une deſcription des monumens élevés
dans la Salle où il parloit, a ſuivi cette
exclamation ;des réflexions ſur l'impreffion
que doit faire la vue de ces monumens
, amènent celle- ci :
Mais fi leur afpect ſeul pénètre l'ame
>de ce ſaiſiſſement refpectueux qui inf-
>> pire l'amour du devoir & qui éle-
>> vant l'homme au deſſus de lui-même ,
>> lui donne ce courage néceſſaire pour
'> furmonter les obſtacles dont la carrière
>> des lettres , des ſciences &des arts eſt
>> remplie , quels effets ne doit pas pro-
>>>duire la préſence de Votre Alteſſe Sé-
>> réniffime !
OCTOBRE, 17750 155
Ce n'est plus un embleme de notre
>> bonheur qui frappe nos fens & enflam-
>> me nos coeurs , c'eſt Condé lui même ,
» qui , non content de porter nos voeux
>> au pied du Trône , & de favorifer nos
>> projets par une protection toujours
>> active , toujours efficace , ne dédaigne
>> pas de s'aſſeoir parmi nous , & faiſit
>> avec bonté toutes les occafions qui ſe
> préſentent de nous donner cette preuve
>> ſignalée de ſon eſtime » .
M. Maret a rappelé enſuite en peu de
mots les preuves multipliées que S. A. S.
Mgr le Prince de Condé a données de
fon zèle pour le progrès des belles-lettres ,
des ſciences & des arts ; & après l'avoir
montré fécondant par ſon regard & par
les prix qu'il a diſtribués , le germe des
talens que l'enſeignement a commencé
de développer dans les Elèves de l'Ecole
du Deſſin , formé par la Province fous
la protection de S. A. S. , il s'eſt écrié :
" Mais vous allez , j'oſe le dire , faire
>>>plus en ce jour pour l'avantage de la
>>>ſociété. L'art de bien dire , l'art de
>> préſenter avec intérêt des vérités utiles ,
>> de parer la raiſon des grâces féduifan-
>> tes qui la rendent aimable , d'armer
>> ſes mains des traits d'une éloquence
Gvj
I456 MERCURE DE FRANCE.
>> victorieuſe , d'éclairer l'homme ſur ſes
>> devoirs , ſur ſes véritables intérêts , de
>> lui tracer la route du bonheur ; cet art
>> enfin d'attirer tous les coeurs par les
» doux épanchemens , cet art dont Vo-
>>>tre Altefle Séréniſſime ....
>>>Où m'emporte le ſouvenir d'un
>> moment qui a livré tous les Ordres
de cette Province à l'enthouſiaſme de
>> l'amour & de la reconnoiſlance * ? H
>> ne m'eſt permis que d'admirer en
>> filence : mais je puis , mais je dois
>> dire , Monſeigneur , qu'en couronnant
>> de votre auguſte main l'homme de let-
>> tres qui a donné la ſolution la plus
>>>fatisfaiſante de la queſtion propofée
>> pour le ſujet du prix de cette année ,
>> Votre Alteſſe Séréniſſime va contribuer
>> d'une manière efficace au progrès de
» l'éloquence , de cet art qui a immortaliſé
les Démosthène , les Ciceron ,
» les Boffuet. Elle va exciter l'émulation
>> desOrateurs par la distinction la plus
* Mgr le Prince de Condé a prononcé , lors
de l'ouverture des Etats de la Province , un Difcours
d'une éloquence infinuante & majestueuse ,
&dont le mérite fut encore augmenté par la noblefle
& les graces du débit le plus flatteur.
OCTOBRE . 1775 . 157
>> glorieuſe & la plus capable d'échauffer
>> le génie » .
Après cette eſpèce d'exorde , M. Maret
a proclamé le Jugement porté par
l'Académie fur les diſcours qui ont été
envoyés au concours.
Le ſujet du prix étoit de déterminer
« quels font les avantages que les moeurs
>> ont retirés des exercices & des jeux pu-
>> blics chez les différens Peuples & dans
>> les différens temps où ils ont été en
>> uſage. L'Académie avoit defiré que
>> ceux qui aſpireroient au prix , confidé-
>>>raſſent les exercices & les jeux publics
>>du côté moral & politique , & fiflent
>> ſentir juſqu'à quel point on doit re-
>>gretter de les avoir abandonnés » .
M. Mareta avoué que le ſujet du
prix , enviſagé ſous ce point de vue ,
n'étoit pas moins immenfe qu'important ;
mais il a fait obferver que l'Académie ,
pour donner du temps aux Auteurs , avoit
propoſé ce prix trois ans avant le concours .
Cette précaution , a t-il ajouté , n'a
pas produit tout l'effet que cette compagnie
s'en promertoit ; & l'on a vu , dans
la plupart des Mémoires envoyés pour
concourir , que peu de perſonnes avoient
pénétré le véritable ſens de la queſtion.
:
158 MERCURE DE FRANCE.
" Des recherches laborieuſes, une vaſte
>> érudition , font reflembler un de ces
> Mémoires à un amas de matériaux pré-
>>cieux qui attendent la main d'un Arch1-
>> tecte habile » .
Le mauvais choix des ſources hiſtoques
dans lesquelles a puiſé l'Auteur d'un
autrede ces Ouvrages, luia enlevé l'avantage
que lui afſuroient des expreffions
heureuſes & de bonnes vues .
Un feul Auteur enfin , ſaiſiſſant , avec
intelligence , le but moral du problême
propofé , a peint , avec énergie , les avantages
des jeux & des exercices publics.
adoptés par les vues philofophiques des
anciens , & proſcrits par les faulles vues
des modernes ; a renduſenſibles les inconvéniens
, les dangers même des délaffemens
que la mode commande , que notre
foibleſſe ſemble autorifer ; & par un difcours
d'une éloquence perfuafive, a mérité
la couronne qui va lui être décernée.
Cet Auteur est M. l'Abbé Laferre',
ci-devant Prêtre de l'Oratoire , Membre
de l'Académie de Lyon ,& Alfocié nonréſident
de celle qui lui adjuge aujourd'hui
la palme
C'eſt la première fois que l'Académie
de Dijona eu la fatisfaction de couronner
OCTOBRE. 1775 . 199
unde ſes Alſociés non- réſidens . Cet événement
l'a d'autant plus lattée , qu'il
juſtifie le réglement qui lui eft commun
avec pluſients autres ſociétés littéraires ,
& par lequel , pour ne pas écarter dé
l'arène des athlètes capables d'y deſcendre
avec avantage , elle n'exclut du concours
que ceux de ſes Membres , qui ,
entrant à ſes ſéances , ſont Juges des
efforts des concurrens .
M. Laſerre , Hatté de recevoir le prix
des mains de S. A. S. , s'étoit empreſſé
de quitter Lyon pour venir jouit de ſa
gloire.
Monſeigneur le Prince de Condé lui
a remis la médaille avec une affabilité
qui ajoutoit encore de la valeur au prix
qu'il vouloitbien diſtribuer ; & M. l'Abbé
Laſerre ,après l'avoir reçue , a témoigné
fa reconnoiſſance à S. A. S. par les vers
ſuivans.
Le laurier s'embellit par la main qui le donne;
Sous les traits de Condé quand Pallas me cous
ronne ,
Dois-je envier le fort des Athlètes fameux
Dont je viens de tracer les exploits & les jeux ?
Les éloges , les dons , les plus brillans hommages
Aleur nobletriomphe offroient unprixbiendoux .
160 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt plus doux encor d'obtenir des ſuftrages
Sous les yeux d'un Héros qui les réunit tous.
La diſtribution du prix a été ſuivie par
la lecture que M. Maret a faite d'un extraitdu
diſcours couronné.
Un coup - d'oeil jeté rapidement fur les
honneurs rendus par toutes les Nations
anciennes aux hommes qui ſe diſtinguoient
dans les jeux d'exercices , fert de
début à l'Orateur , qui , frappé de l'unanimité
des fuffrages accordés à ces jeux ,
s'écrie :
Pourquoi ce concert unanime d'encouragemens
? queſtion intéreſſante. En développant
les avantages des jeux d'exercices
, & les inconvéniens des jeux ſédentaires
qui les ont remplacés , nous juſtifierons
la protection qu'ont obtenue les
premiers chez les différens Peuples , &
dans les différens temps .
L'influence des exercices & des jeux
publics fur la ſanté , les reſſources qu'ils
procurent contre la volupté , contre la
pufillanimité , & les avantages qu'en retirent
les moeurs & la politique , font les
points de vue différens ſous lesquels M.
l'Abbé Laferre préſente les exercices &
les jeux publics.
OCTOBRE. 1775 . 161
C'eſt en appréciant les jeux ſédentaires
qu'on y a ſubſtitués , en faiſant fentir
leurs inconvéniens relativement aux
corps qu'ils énervent, aux âmes qu'ils aviliffent
, que cet Orateur prouve juſqu'à
quel point on doit regretter d'avoir renoncé
aux exercices , aux jeux qui faifoientles
amuſemens favoris des anciens .
Sondifcours eſt terminé par une récapitulation
de tous les motifs qui doivent
engager à réformer cette partie de nos
uſages , & par une deſcription animée
de quelques uns des jeux qu'on pourroit
ſubſtituer aujourd'hui à ceux qui tendent
viſiblement à nous corrompre & à nous
affoiblir. La circonſtance pour la réforme
qu'il defire lui paroît d'autant plus favorable
, que tout ce qu'a fait juſqu'à ce
jour notre jeune Monarque , annonce le
projet de régénérer en quelque forte la
Nation par l'exemple le plus perfuafif ,
& par les honneurs accordés à la verru.
Ce diſcours étant actuellement lous
preſſe , & devant inceſſamment paroître ,
on s'en tiendra à cette notice.
M. le Comte de la Touraille , Gentilhomme
de S. A. S. Monſeigneur le Prince
de Condé , & Colonel de Dragons , qui
avoit été nouvellement reçu Académi162
MERCURE DE FRANCE,
cien , a prononcé ſon diſcours de remerciement.
Une chaleur de ſentiment peu commune
, une préciſion rare dans les idées
& les expreffions , caractériſent ce difcours
, qu'il feroit impoſſible de faire fuf
fifamment connoître par un extrait mais
il a été imprimé chez le ſieur Frantin.
On y verra que la reconnoiſſance y parle
un langage également noble & éloquent ,
& que la modeſtie de l'Auteur ajoute au
mérite de l'Ouvrage.
M. de Morveau , Vice Chancelier , a
répondu au diſcours de cet Académicien
en l'absence de M. Bouillet , Chancelier.
M. de la Touraille avoit modeſtement
attribué à l'indulgence de l'Académie ,
le choix qui lui avoit ouvert le portique
académique. Mais , par un précis des
Ouvrages de littérature que cet homme
de lettres a mis au jour ,& qu'il a laiffés
échapper de fon porte-feuille en manufcrit,
M. de Morveau a établi les droits
que les talens de M. de la Touraille lui
donnoient aux afſociations académiques ;
&il ajuſtifié le choix de l'Académie. Ce
diſcours a été imprimé avec celui de M.
de la Touraille .
Cesdifcours finis , M. Durander a lu
OCTOBRE. 1775 . 163
celui qu'il avoit deſtiné pour l'ouverture
du cours de Botanique , dont il a bien
voulu ſe charger.
Exciter à l'étude de la Botanique par
l'exemple des gens diftingués qui ont
cultivé avec ſuccès cette Science , & par
l'importance de cette étude également
néceſſaire à la perfection de l'art medicinal
, & de la plupart des arts méchaniques
; tel étoit le principal objet de M.
Durande dans ce diſcours : & , après avoir
employé les moyens les plus favorables
pour atteindre le but qu'il s'étoit propoſé
, il a jeté un coup d'oeil ſur les facilités
que le patriotiſme donne à nos Concitoyens
, pour fe livrer à une étude auffi
intéreſſante . Il parleà cette occafion d'une
ferre nouvelle , conftruite par la généroſité
d'un Académicien , qui , ſous le voile
de l'anonyme , ſe refuſe à l'expreſſion de
la reconnoiffance de l'Académie * . Il a
fait publiquement des remerciemens aux
Botaniſtes qui ont bien voulu enrichir le
* L'Académie eſt parvenue à percer ce myſtère ;
ellea ſu que M. le Président deRuffey eft le bienfaiteur
délicat auquel elle devoit cette ferre, &
lui en a fait faire des remerciemens par une députation.
:
164 MERCURE DE FRANCE.
*
jardin ; a cité ceux d'entr'eux , dont les
connoillances font honneur à la Province
; a annoncé le Catalogue des
plantes de Bourgogne , dont il a déjà
compofé une grande partie , & a décrit
un tableau dans le goût de celui de M.
Teſtibaudois , mais qui en diffère , nonſeulementpar
des détails eſſentiels , mais
encore par le plan général. Ce tableau
qu'il a mis ſous les yeux de S. A. S. &
qui a été deſſiné par M. Picardet le fils
préſente la méthode de Tournefort , à
laquelle on a adopté les genres de M.
Linné. L'Auteur s'eſt permis de faire
quelques changemens à cette méthode :
il a rangé les arbres avec les herbes , en
les déſignant par la couleur de la lettre
initiale de leurs noms. La claſſe des
cruciformes ne comprend plus que les
plantes qui lui conviennent , &c. La
peinture a exprimé , non ſeulement le
caractère des claſſes , mais encore celui
des fections : enfin les claſſes tiennent
immédiatement à celle de la méthode ,
* Le R. P. Verniſey, Dominicain ; M. Guiette ,
Curé de Quincey ; M. Dumoulin , Médecin à
Clugny ; & MM. Buty & Merat, Apothicaires, le
premier à Châlons , le deuxième à Auxerre.
OCTOBRE. 1775 . 165
ſans que l'on ſoit obligé de les ſuivre au
moyen d'une ligne que l'oeil perd fouvent
de vue. Sur les côtés de la carte eſt
peinte la méthode de M. Linné décrite
en François ; & l'on voit d'un ſeul coupd'oeil
fur ce tableau , la forme de la corolle
& celle du fruit , le nombre , la diſpofition
& la ſituation des étamines.
M. de la Touraille a lu une Epître en
vers qu'il avoit adreſſée à S. A. S. Monſeigneur
le Prince de Condé , le ſoir de
la funeſte bataille de Minden , où S. A. S.
s'étoit beaucoup diftinguée.
L'Auteur exprime , dans cette Epître ,
les inquiétudes que le courage du Prince
de Condé a données à toute l'armée ; il
l'invite àen modérer l'ardeur .
Parmi tant de ſang répandu
Sur la pelouſe mémorable ,
Dans ce désordre épouvantable
Je t'ai cru pour jamais perdu :
C'eſt- là que la fiere Bellone
Réservoit de triſtes lauriers
Pour te former une couronne
Teinte du ſang de tes Guerriers .
Mais d'un Dieu fier & redoutable
Ceſle un peu de ſuivre les pas :
Il en eſt un bien plus aimable
166 MERCURE DE FRANCE.
Qui t'appelle & te tend les bras ;
Que ſa flamme douce & féconde
Embrase ton coeur à lon tour ;
Confoler les malheurs du monde
Eit l'ouvrage du tendre amour.
Laifle la Beauté qui t'engage
Eſſuyer de ſes doigts chétis ,
La pouſſière de ton viſage
Avec les myrthes de Cypris.
Ce fragment doit donner une idée de
cette Epître qui eſt terminée par des
voeux pour le retour de la paix.
M. l'Abbé Laſerre a fait lecture enfuire
de deux morceaux de poësie détachés
de ſon Poëme ſur l'éloquence : dont
l'un a pour objet , la Poëtie imitative ;
& l'autre , l'influence du coeur fur les Ouvrages
d'eſprit. L'Auteur ſe propoſe de
livrer inceſſamment le Poëme entier à
l'impreſſion .
M. de Morveau , qui,dans une des ſéances
publiques de l'année dernière , avoit
donné une partie d'un Mémoire fur le
fer & fur la manière d'en eſſayer les
mines , s'étoit propoſé d'achever la lecture
de ce Mémoire dans celle ci : mais
le temps ne le luiayant pas permis, il s'eſt
OCTOBRE. 1775 . 167
contenté de publier le procédé à ſuivre ,
pour faire en petit , l'eſſai des mines ;
procédé , qui , probablement , eſt le même
que celui qu'avoit imaginé M. Bouchu.
Le myſtère que la famille de cet Artiſte
faifoit de ce procédé , & l'importance
dont il eſt de le faire connoître à ceux
qui veulent exploiter différentes mines ,
avoient engagé M. de Morveau à des
tentatives qui lui ont enfin procuré la
découverte que ſon patriotiſme lui faifoitdefirer.
Voici le procédé quiaréuſſi à cet Académicien.
Prenezhuit partiesde verre-blanc pulvérifé
;
Une demi - partie de borax calciné ;
Une demi- partie de pouſſière de
charbon ;
Huit parties de mine de fer grillée
ou non grillée , ſuivant ſa qualité :
Mettez le tout dans un creuſer que
vous couvrirez& que vous placerez dans
un fourneau. Après une heure environ ,
la mine eſt entièrement fondue , & l'on
trouve , au fond du creuſet , un culot de
fer pur. On réuffit également au fourneau
à vent , au fourneau à foufflet , & même
fur l'aire d'une forge de ferrurier.
168 MERCURE DE FRANCE.
:
La féance a été terminée par quelquesunes
des expériences de M. Prieftly for
l'air, que M. de Morveau a faites dans
Pintention de prouver au public , par le
témoignage des ſens , la réalité des découvertes
de ce célèbre Phyficien Anglois
fur l'air , la poſſibilité d'analyſer en quelque
forte ce fluide , de le tranſvaſer , de
le combiner , de le précipiter, de le neutralifer
& de l'enflammer.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations d'Alexis & Daphné
, Pastorale , & Philemon & Baucis ,
Ballethéroïque.
On fe diſpoſe à donner dans quelque
temps à ce Théâtre , la repriſe d'Adèle
dePonthieu , Tragédie lyrique remiſe en
cinq actes; poëme de M. de S. M. mufique
de MM. de la Borde & le Berton.
COMÉDIE
OCTOBRE . 1775. 169
COMÉDIE FRANÇOISE .
LESComédiens François ont été obligés
d'interrompre , à cauſe du ſervice de la
Cour , les repréſentations du Célibataire ,
Comédie nouvelle de M. Dorat. Ils doivent
la reprendre & la continuer après le
voyage de Fontainebleau.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES 'Comédiens Italiens ont donné ,
le Samedi 30 Septembre , la première
repréſentation de la Réduction de Paris ,
Drame lyrique , entrois actes , de M. du
Roſoy , muſique de M. Bianchi.
C'eſt une partie de l'hiſtoire de Henri
IV que M. du Roſoy a miſe en ſcènes
en rapprochant les temps & les circonftances
, & ſeſervant , autant qu'il eſt poſ.
ſible , des expreſſions rapportées par les
Ecrivains . Ce genre de Pièces ne peut
être jugé par les règles du Théâtre , qui
font toutes violées. Il n'y a ni intrigue ,
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
ni action ſuivie , ni unité ; mais ilya feule.
ment l'intérêt qui naîtde la repréſentation
de Henri IV, & de ce qu'on fait dire à ce
Héros , conformément aux faits & aux
dits remarquables que l'hiſtoire à confervés.
L'Auteur a choiſi le momentoù de
fidèles Citoyens lui ouvrent, malgré les
Ligueurs , la Porte de Saint Denis , &
lui facilitent l'entrée dans Paris ; il vient
lui-même dans la nuit recevoir leurs fermens
d'obéillance & de fidélité. On revoit
avec ſenſibilité les ménagemens que
ce Monarque a pour ſes Sujets , armés
contre lui par le fanatiſme , & par l'ambition
d'une Puiſfance étrangère. L'analyſe
de cette Pièce eſt dans quelques
pages de la vie de ce bon Roi , trop
connue pour la tranfcrire ici. La muſique
de M. Bianchi annonce un habile Compoſiteur
, formé dans les bonnes Ecoles
d'Italie. Son ſtyle eſt pur, riche & favant.
Il développera mieux fon génię
fur des Pièces moins ingrates à fon art,
Des icènes hiſtoriques ne font guères
convenables à la muſique ; autant vaudroit
que le Muficien mit l'hiſtoire en
chant , comme le Poëte a entrepris de
la mettre en madrigaux .
Cette Pièce eſt parfaitement jouée par
OCTOBRE. 1775 . 171
M. Clairval , qui rend avec beaucoup de
nobleffe & de vérité le rôle fi difficile
à repréſenter de Henri IV. Les autres
rôles font très bien exécutés par Madame
Trial , par Madame Billioni , parMM.
Narbonne , Nainville , Suin , Michu ,
Meunier , &c. Ily a un beau ſpectacle ,
une quantité de Guerriers & un appareil
militaire qui ſont impofans.
ARTS.
GRAVURES.
I.
La Troupe ambulante , eſtampe d'environ
neuf pouces de haut , fur dix de large
gravée par Carl. Guttenberg , d'après
le tableau de J. F. Meyer. Prix , 2 liv .
8 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
de Tournon , vis- à - vis l'Hôtel de
Brancas.
LaTroupe ambulante eft composée de
finges & de chiens qu'un Saltimbanque
faitdanſer au ſondu tambourin & à coups
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
de fouet. Un payſage fert de fond à cette
ſcène burleſque qui a beaucoupde ſpectateurs.
Les travaux de la gravure font
finis & foignés ; & l'Artiſte les a variés
avec intelligence .
II.
Les dangers de la mer, d'après le tableau
original de M. Vernet , Peintre du
Roi , gravé avec beaucoup de ſoin &
de talent , par M. Terbaud. Prix , 2
liv. 8 fols ; chez Auguſtin de Saint-
Aubin , Graveur du Roi , rue des Mathurins
, petit Hôtel de Clugny.
Cette eſtampe peut ſervir de pendant
àune autre , d'après le même Peintre ,
qui eſt intitulée Orage impétueux ; & qui
ſe trouve chez Crepy , rue Saint-Jacques.
III.
:
Portrait de Nicolas de Catinat. Ce
Portrait eſt en médaillon , avec les attributs
de la gloire & des vertus de ce Général
: il eſt gravé avec beaucoup de délicateſſe
& de talent , dans le même format
que les autres hommescélèbres , pu
OCTOBRE. 1775 . 173
bliés par M. Savart. Prix , 3 liv. chez
l'Auteur , rue & près le Petit- Saint-
Antoine , au coin de la rue Percée .
I V.
Portrait en médaillon deM.Antoine Petit ,
Docteur- Régent ,& ancien Profefleur
de la Faculté de Médecine en l'Univerſité
de Paris , Membre des Académies
Royales des Sciences de Paris
&de Stockolm , Profeſſeur d'Anatomie&
de Chirurgie au Jardin du Roi ,
Inſpecteur des Hôpitaux Militaires du
Royaume; avec ces vers compofés par
M. Petit :
De l'honnête & du beau faiſant mon bien fuprême
,
A ſervir les humainsj'ai conſacré mes jours :
Puiſſe le ciel en terminer le cours
Quand je ne pourrai plus vivre que pour moi
même.
Ce Portrait eſt très- reſſemblant , &
bien gravé d'après le deſſin de M. Pujos ,
par P. Laurentde l'Académie de peinture
de Marſeille. On le trouve chez l'Auteur
, rue & porte Saint-Jacques , maifon
de Madame Augier , Apothicaire.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
V.
2
Les Bons Amis &c. Le Discours
intéreſſant. Deux petits payſages d'environ
huit pouces de hauteur r , & neuf de
largeur , d'après David Teniers , gravés
par Pierre Chenu. Prix , 15 f. chaque
eſtampe. A Paris , chez l'Auteur , rue de
la Harpe , vis-à-vis le Café-de-Condé.
ARCHITECTURE.
M. DUMONT , Profeffeur d'Architecture
, rue des Arcis , maiſon du Commif.
faire , connu par ſes études ſur Saint-
Pierre de Rome , & par des parallèles de
falles de ſpectacles , vient d'ajouter à fes
OEuvres , une perſpective de l'intérieur
de la nouvelle Egliſe de Sainte Genevieve
de Paris , qui s'exécute ſur les deſfins&
fous la conduite de M. Souflot ,
Chevalier de Saint-Michel , Architecte
du Roi , & Contrôleur Général de ſes
Bâtimens.
Ses gravures ſe trouvent auſſi chezM.
OCTOBRE. 1775. 175
Joulain , quaide la Mégiſſerie , à laVille
de-Rome.
Le prix de la gravure de Sainte-Genevieve,
imprimée ſur la demi - feuille de
Colombié , eſt du prix de 3 liv.
MUSIQUE.
I.
NOUVELLE Chaconne , pour un grand
Ballet de ſpectacle , ou pour un grand
Concert , par M. le Berton , Adminiſtrateur
Général de l'Académie Royale de
Muſique. Prix , 4 liv. 4 f. A Paris , chez
N. de la Chevardière , rue du Roule;
& aux adreſſes ordinaires de muſique. A
Lyon , chez M. Caſtaud , près de la Comédie
. A Toulouſe , chez M. Brunet .
I I.
LeMélangeMuſical.Premier recueil ,
contenant un duo , un trio , une ode ,
une ſcène , des airs , des ariettes , des
romances & des chansons ; avec différentes
fortes d'accompagnemens , tant de
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
harpe ou clavecin en ſolo , qu'à grand &
petit orchestre, le tout en partitions, contenant
120 planch. in-fol. misen muſique
par Paul CéfarGibert. Le prix de la ſoufcription
eſt de 12 liv. pour un exemplaire
broché; qui fera délivré le as Décembre
1775 , après lequel temps leprix du Recueil
ſera de 15 livres .
On s'adreſſera , pour ſouſcrire , au ſieur
Clément , Cour de l'Orangerie des Tuileries
, à Paris .
Ce Recueil contiendra des morceaux
du caractère le plus gai , juſqu'au genre
le plus pathétique.
,
III.
Prototype pour ſervir d'addition au
Maître de Clavecin; méthode pour l'accompagnement
, par demandes & par
réponſes ; avec fix fonates pour le
violon , la flûte ou le pardeſſus de
viole : où les accords font notés ſur la
baffe , pour guider les commençans ;
cequiles conduir, en très-peude temps,
à accompagner à livre ouvert. Plus ,
une méthode facile pour tranſpoſer :
nouvelle édition , augmentée d'ariettes
Italiennes , & la manière de les accom.
pagner ; par M. CORRETTE , Cheva-
:
OCTOBRE . 1775. 177
lier de l'Ordre du Chriſt. Prix , 6 liv.
A Paris , à Lyon , à Rouen , à Dunkerque&
aux adreſſes ordinaires .Avec
privilége du Roi.
On fait , par expérience , que la ſeule
théorie des accords ne ſuffit pas pour
former un bon Accompagnateur , & qu'il
faut joindre la pratique à cette théorie.
Pour mériter cette réunion , M. Corrette
a déjà donné , dans un de ſes Ouvrages
intitulé le Maître de Clavecin , des leçons
chantantes , où les accords ſont notes.
Ce livre a eu tout le ſuccès qu'il pouvoit
en eſpérer ; & c'eſt ce qui l'a encouragé
à y faire une ſuite , où l'on trouve un
formulaire pour ſe ſervir du Maître de
Clavecin , une table de la ſucceſſion des
accords , une de la mécanique des doigts ,
une autre de la tranſpoſition ,& fix fonates
avecun violon où les accords font notés
pour que les commençans puiſſent les
étudier ſeuls. C'eſt en effet ce que contient
le Prototype que nous annonçons. II
ne fautpas douterque ce nouveau fruitdes
veilles de M. Corrette ne ſoit accueilli
du Public comme ſes autres productions .
Son nom est connu & fa réputation bien
établie. On le voit , avec plaifir , repré-
>
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ſenté dans unegravure placée à la tête de
fon livre , jouant de l'orgue , qui est fon
inſtrument cheri ; & on lit , au bas de
l'eſtampe , ces vers qui caractériſent bien
fon goût & ſes ſuccès :
Sur tous les inſtrumens divers
Une ſeule raiſon me donne la victoire ,
C'eſt que du Dieu puiſſant qui règle l'Univers,
Tous les jours je chante la gloire.
IV.
Ouverture de la Fauſſe Magie de M.
Gretry , arrangée pour le clavecin ou le
forté- piano , avec accompagnement d'un
violon& violoncelle, ad libitum par M..
Benaut , Maître de Clavecin. Prix , 21 .
8 f. A Paris , chez l'Auteur rue Gir-lecoeur
, la deuxième porte à gauche , en
entrantpar le Pont Neuf; & aux adreffes
ordinaires de muſique .
V..
OEuvre XII ; Cephale & Procris , ballett
héroïque , repréſenté pour la première
fois par l'Académie Royale de Muſique ,.
le Mardi 2 Mai 1775 , dédié à Monſeigneur
Montmorency , Chevalier de
OCTOBRE. 1775. 179
Luxembourg ; par M.Gretry de l'Académie
des Philarmoniques de Boulogne.
Prix , 24 liv. , gravé par J. Dezauche. A
Paris , aux adreſſes ordinaires de muſique.
A Lyon , chez M. Caſtaud , place
de la Comédie .
VI.
Six airs mis en variation , pour le violon
avec accompagnement de baffe ; par
M. la Morte , premier violon de l'Empereur.
Prix , 3 liv. 12 f. Se vend chez
M. Leduc le Jeune , rue Saint-Thomasdu
Louvre, vis- à - vis l'Hôtelde Lancaſtre.
VIL
Premièrefuité de vingt-quatre menuets ,
majeur & mineur , en trio pour deux
violons & baſſes; par Franc. Bettini , Vénitien.
Prix , 3 liv. 12 f. A Paris , au
bureau d'Abonnement muſical , rue du
Hafard- Richelieu ; & aux adreſſes ordinaires
. A Lyon , chez Caſtaud , place de
la Comédie .
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
STUC.
L'ACADÉMIE Royale d'Architecture ,
dans ſon certificat du i Août 1774 , a
approuvé des Stucs faits par M. Grifel ,
qui lui ont paru fort agréables , & dont
l'emploi ne peut être que fort utile , puitqu'ils
ont les qualités des Stucs renommés
des anciens.
La demeure du ſieur Griſel eſt actuellement
à Paris , rue du Monceau , vis-àvis
le tourniquet Saint-Jean en Grève ,
chez M. Canaple , Marchand Tabletier.
Il prévient les perſonnes qui lui manderont
quelque choſe de ſon art , d'affranchir
les ports de lettres; il ſe fait honneur
de répondre aux demandes qu'on
pourra lui faire.
COURS DE LANGUE ANGLOISE .
LE Sieur Berri , Anglois de Nation ,
auteur d'une excellente Grammaire Angloife
, & Profeſſeur de cette langue ,
vient d'ouvrir un cours , dans lequel il
ſe propoſe de faciliter l'étude de la langue
Angloiſe , & fa prononciation , en peu de
leçons. Ce cours durera fix mois , &
ſe tiendra trois fois la ſemaine , depuis
OCTOBRE. 1775 . 181
1
ſept heures du matin juſqu'à neuf. Les
perſonnes qui ne pourront pas aſſiſter aux
leçons du matin pourront les prendre le
foir aux mêmes heures. Il donne auſſi
des leçons en ville , à telle heure qu'on
le defire.
On peut ſe faire inſcrire ou l'avertir en
tout temps . Sa demeure est chez M. Milard
, rue des Mauvaiſes Paroles , la ſeconde
porte cochère à gauche , en entrant
par la rue des Bourdonnois , vis - à- vis le
Notaire , au troiſième .
COURS DE PRINCIPES D'ASTRONOMIE
ET DE GÉOGRAPHIE .
M. MACLOT , de l'Académie Royale
des Sciences', Belles - Lettres & Arts de
Rouen , recommencera ſon cours deprincipes
d'astronomie , le Mardi 14 Novembre
1775 : il durera huit ſemaines , à
raiſon de trois féances par ſemaines ;
les Mardis , Jeudis & Samedis, à onze
heures du matin. Le Dimanche 19 du
même mois , il ouvrira un cours de Géographie
historique , qui ſera continué tous
les Dimanches & Fêtes , à dix heures du
matin , juſqu'au dernier Dimanche de
Juin. Les premières leçons auront pour
182 MERCURE DE FRANCE.
objet la defcription hiſtorique du Royau
me de France , & fucceſſivement celle
des autres parties de l'Europe. On donnera
, d'après les relations de voyages ,
une connoiffance ſuffisamment détaillée
de l'Aſie , de l'Afrique & de l'Amérique ;
on aura fous les yeux toutes les cartes
néceſſaires & en nombre ſuffifant , pour
que chacun puiſſe en faire uſage pendant
les leçons. Rue Saint-André-des-Arts ,
maifon d'un Marchand Drapier , vis-àvis
la rue de l'Eperon .
Extrait d'une Lettre écrite de St Dizier ,
fur l'incendie de cette Ville , du 4 Sepsembre
1775.
La ville de Saint Dizier en Champagne vient
deffuyer un affreux déſaſtre. Le feu prit le 20
Août dernier , vers le milieu de la nuit , dans la
maiſon d'un Boulanger. Comme cette maison, &
plufieurs autres qui l'environnotent , étoient anciennes
& conſtruites en bois, les progrès de
Fincendie en devinrent plus violens & plus rapides
: d'ailleurs le ſommeil des habitans & les
zénèbres de la nuit rendirent les fecours plus
lents & plus difficiles. A peine avoit on fonné
Falarme , que déja fix maisons étoient embrasées
elles aboutifloient à des magaſins de foin & de
bois,auxquels le feu le communiqua , lans qu'on
OCTOBRE. 1775 . 185
pûren arrêter lesprogrès. Les flammes , s'élevans
par degrés , gagnèrent la tour de l'Eglise , fut
laquelle étoit un clocher conſtruit en charpente
&d'une grande élévation ; bientôt on vit le clocher&
le toît de l'Eglise s'enflammer & menacer
d'une ruine prochaine. L'embrasement fut fi vios
lent, que cinq grofles cloches en furent fonduest.
Onappercevoit de fix lieues la Aamme , qui lembloits'éleverjusqu'aux
nues. Le clocher , s'écroulant
detoutes parts , communiqua l'incendie aus
maiſons vorfines ; alors tout l'intérieur de la
ville futembraté à la fois , malgré l'activité des
Magutrats ,&les fecours qui arrivoienedesfauxbourgs
, des campagnes & des villes voiſines.
Jamais peut- être on ne vit un ſpectacle auſſi terrible
& auth touchant : it feroit difficile d'en
exprimertoutesles horreurs & les fuites.
L'Egliſe paroiffiale de la ville, le Palais , là
Halle& les Profons ont été la prose des flammes.
On compre au moins quatre-vingt-quatre mai
fons réduites en cendre ; quatre perſonnes y ont
perdu la vie ,& pluſieurs ont été bleſſées.Ce cruel
événement a expolé aux rigueurs de l'indigence
des Citoyens reſpectables , & réduit à la dernière
misèreungrand nombre de familles , dont route
la fortune étoit dans leurs magaſins. Plus de cinq
cents perſonnes fe trouvent lans pain , fans afyle
& fans reffource. On évalue la perte occaſionnée
par cet incendie , à plus de quinze- cents mille
livres.
Au milieu de ce déſaſtre on a vu éclater des
traits de grandeur d'ame & d'humanité , qui méritent
d'être mis ſous les veux du Public. Un en
fant étoit inveſti de tous côtés parles flammes,
& prêt à périr, LeGouverneur de la ville (M. le
184 MERCURE DE FRANCE.
Marquis de Caſtejca ) promet une récompenſe à
qui pourra le ſauver ; au même inſtant un citoyen
pauvre le jette à travers les flammes : il pénètre
juſqu'au lieu où ſe trouvoit le malheureux enfant
: il le prend entre ſes bras , ſe ſauve heureuſement
avec lui , & le remet entre les mains
de celui qui devoit le récompenſer ; mais quand
on veut lui donner le prix de cette action généreuſe
: Je n'ai pas prétendu , dit- il , vendre ma
vie; gardez votre argent , & laiſſez-moi courir
au ſecours de mes autres Concitoyens .
Les vaſes ſacrés de l'Egliſe paroiſſiale ont été
ſauvés par le zèle intrépide d'un Eccléſiaſtique de
la ville , qui n'a lui même échappé au danger que
par une eſpèce de miracle. Au moment où il
emportoit ces objets précieux , le clocher tombe
, les cloches ſe fondent , & le métal embraſé
éclate dans toute l'Eglife .
Un des Citoyens incendiés racontoit d'un air
tranquille& ferein les ſecours qu'il avoit été aſſez
heureux de donner , ſans parler de ſon propre
malheur. Un Etranger lui dit : Avec des ſenti
mens auffi généreux , vous étiez bien digne de
n'être pas enveloppé dans la ruine de votre ville.
Moi , dit- il , eh ! je fuis anéanti : il ne me reſte
rien: mais le malheur de mes Concitoyens me
fait oublier le mien .
On a vu des Curés des campagnes voiſines ſe
mettre à la têtede tout leur peuple , & voler au
ſecours de la ville . Les Monastères & les villes des
environs ont envoyé durant pluſieurs jours des
voitures chargées de pain: rien n'a été épargné
pour foulager les beſoins de cette cité malheureuſe:
mais quels lecours peuvent ſuffire à de fa
grands beſoins!
OCTOBRE. 1775. 195
Au premier bruit de l'incendie de St Dizier ,
Monſeigneur l'Evêque de Châlons y étoit accouru.
Ce Prélat a donné , dans ces triſtes circonftances
, les marques les plus éclatantesde ſa ſenſibilité
, de fon zèle & de ſa charité. Durant
trois jours il n'a ceflé d'animer les travailleurs
par ſa préſence & par ſes bienfaits , de confoler
les malheureux , de leur ouvrir des aſyles & de
leur fournir des ſecours. Le Clergé féculier &
régulier s'eſt empreſſe de ſuivre l'exemple du
premier Pasteur , & de ſeconder la vigilance &
les ſoins des Magiſtrats. Après avoir rempli dans
cette ville les dévoirs de la charité paſtorale , M.
l'Evêque de Châlons en eſt parti , comblé des
bénédictions de ſon peuple , pour aller folliciter
à la Cour & à la Capitale des lecours plus efficaces.
LeMandement de ce Prélat, pour recommander
à la charité des Fidèles les habitans de la ville
de Saint- Dizier, eſt un monument bien reſpectable
& bien intéreſſant par ſon objet & par
l'éloquence qui y règne::on nepeut le lire fans
être attendri juſqu'aux larmes .
Le déſaſtre funeſte , arrivé à la ville de Saint-
Dizier en Champagne , a excité dans une ame
vraiment généreuſe ( puiſqu'elle cherche à cacher
ſa bienfaisance ) le defir de coopérer au ſoulagement
des indigens que l'incendie a multipliés dans
cette ville. Cette perſonne a écrit aux Officiers
Municipaux que , fi à l'appui des ſecours que la
Religion & le Gouvernement ne manqueront
pas sûrement d'accorder à ces infortunés , ils
veulent bien admettre les Particuliers à partager
cette bonne oeuvre , elle les prie d'indiquer ,
par la voie des papiers publics, une perſonned'une
186 MERCURE DE FRANCE.
probité reconnue, chez laquelle on puiſſe dépo
ſer les charités qu'on pourroit faire. Elle préſume
aflez bien de l'humanité pour croire que ce lieu
de dépôt connu inspirera à beaucoup d'autres
perſonnes le noble defir de porter des ſecours à
Icurs ſemblables .
D'après cette lettre touchante de l'Anonyme ,
les Magiftrats de la ville de Saint-Dizier , ont
nommé le fieur Richet , Notaire , rue Saint Séverin,
qui veut bien ſe charger gratuitement de
ce dépôt , & auquel on pourra s'adreſſer.
COMPLIMENT des Habitans de Rambouillet
à Son Alieffe Séréniffime
Madame la Princeffe DE LAMBALLE ,
furfanomination à la Sur- Intendance
de laMaison de la Reine.
MADAME ,
Daignez recevoir , avec votre borté
ordinaire , les témoignages les plus fenfiblesde
notre joie à l'événement le plus
remarquable du ſiècle , & le plus intéreffant
pour des Sujets dont le bonheur
eſt d'être dévoués à Votre Alteſſe Séréniſſime.
En réuniſfant nos acclamations d
OCTOBRE. 1775 . 187
celles de pluſieurs Cours , nous ne pouvons
nous empêcher d'admirer , dans un
taviffement extrême , Pobjet illaſtre da
choix & du diſcernement de la plus
judicieuſe , & de la plus bienfaiſante des
Reines de la terre. Si , pour l'honneur
&l'embelliſſement de la France , le Ciel
dans ſa bonté ne nous eût envoyé la plus
belle roſe du Piémont , le lis qui nous
gouverne feroit encore iſolé , & , pour
ainſi dite , concentré dans ſa propre
gloire & dans ſa beauté: mais , par un
effet de la ſympathie la plus heureuſe * ,
ces deux fleurs ſe ſont enfin réunies , &
leur éclat réciproque durera autant que
nos voeux pour la conſervation précieuſe
de l'auguſte Princeſſe que nous honorons ,
& à qui nous ne cefferons d'offrir nos
plus reſpectueux hommages , comme à
la ſeule Divinité digne de l'encens le
plus pur.
*En préſentant un lis attaché à une role.
:
188 MERCURE DE FRANCE . L
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c,
I.
Industrie.
M. PLOYS DE TRESLONG , Hollandois ,
a imaginé un nouvel inſtrument pour
faucher les foins. Avec cet inſtrument ,
un homme ſeul fait plus d'ouvrage que
n'en font dix autres avec les inſtrumens
ordinaires . On obſerve auſſi qu'il ménage
le foin.
I I.
Fanal économique.
M. Bourgeois de Châteaublanc vient
de donner la dernière perfection à fon
Phare ou Fanal économique ; il eſt placé
fur le Mont Valérien , dans le jardin des
Frères Hermites. Cette machine , dans
fon état actuel , offre les moyens les plus
relatifs & les plus néceſſaires pour la fûreté
de la navigation des Côtes. Elle pré
OCTOBRE. 1775. 189
ſente une ſolidité, telle qu'aucune intempérie
ne peut lui porter atteinte , ni en
interrompre l'uſage ; une exécution dans
le ſervice des plus faciles ; un jeu & une
diſtribution dans ſes feux tellement dirigée
, qu'en 10 ſecondes on peut les faire
diſparoître & reparoître , même en les
diverſifiant autant de fois qu'on voudra
&dans tous les momens qu'on exigera ;
& enfin une dépenſe , ſoit pour la conftruction
ou pour la conſommation des
matières combustibles , très- modique, eu
égard aux facilités & aux effets que ces
phares peuvent produire,
III.
Nouvel Inſtrument de Mathématiques.
Dans pluſieurs arts , &fur- tout dans
l'Architecture , l'Optique , & la Géographie
, on a ſouvent beſoin de tracer
de petits arcs de très grands cercles , pour
leſquels il eſt très difficile & ſouvent impoſſiblede
ſe ſervir d'un point de centre
trop éloigné. Pluſieurs Auteurs ont parlé
de la théorie de ces arcs , mais fans donner
des moyens méchaniques pour les
tracer.
GO MERCURE DE FRANCE.
M. Baradelle le fils , Ingénieur pour
les inſtrumens de mathématiques , a imaginé
un inſtrument qu'on pourroit appeler
Arcographe , avec lequel on trace
un arc de tous les cercles poſſibles , depuis
fix pouces de rayon juſqu'à l'infini
foitendéterminant la grandeur du cercle
d'une portion dont on a beſoin , ou feulement
trois points de la courbe qui font
connoître le rayon qu'on ignore.
Cet inſtrument fort ſimple , & qui a
beaucoup de rapport au Pantographe , eft
compoſé de deux règles de cuivre de 15
pouces de long , diviſées en parties égales
& aſſemblées par une tête dont le centre
eſt dans le même alignement que le
bord extérieur de ces règles. Le rayon du
cercle eſt donné par deux viſeurs mobiles
d'une forme nouvelle , qui s'adaptent
aux règles , & fur le milieu deſquelies
étant placés , ils élèvent des perpendicu
laires qui ſe coupent au centre ou à l'objet
que l'on détermine. Les règles s'arrêtent
alors pardes traverſes& écrous ; puis en
les faiſantgliſſer entre deux points d'acier
, fixés ſur une platine de cuivre , la
tête trace l'arc cherché , avec une pointe ,
un crayon ou une plume que l'on met à
fon centre évidé,
OCTOBRE. 1775. 191
I V.
Invention pour allaiter les enfans.
M. Breſſon , Négociant de Sette en
Languedoc , ayant cherché les moyens
d'imiter la nature dans l'allaitement des
enfans , dans le cas où l'on ne pourroit
leur donner le ſein de la femme , a imaginé
un mammelon élastique , ſouple &
propre à verſer le lait comme celui de la
femme, Ce mammelon conſiſte en une
petite bouteille à cou cylindrique , communément
appelée demi- taupette; en un
tuyau de chamois fait comme un doigt
de gant , qui entre juſte dans le cou de
la bouteille , & eſt enfermé par le bout ,
& en une éponge fine & nette , de la
groſſeur d'un coeuf de pigeon. On remplic
la bouteille de lait qu'on fait chauffer
au bain marie , à la température de 28
à 30degrésdu thermomètre de Réaumur .
On introduit , de force , l'éponge dans le
tuyau de chamois , pour qu'elle occupe
le fond. Ce tuyau , ainſi préparé , on
l'adapte au cou de la bouteille , de manière
que l'éponge ſerve de bouchon . Le
mammelon conſiſte dans cette éponge
192 MERCURE DE FRANCE.
couverte de chamois , & doit être plus ou
moins gros , plus ou moins long , felon
la bouche de l'enfant. H eſt percé par
divers petits trous ; les uns à l'extrémité ,
pour donner iſſue au lait , les autres autour
de l'orifice de la bouteille , pour
donner paſlage à l'air qui doit y entrer
& remplacer le lait.
La machine ainſi préparée , on met le
faux mammelon dans la bouche de l'enfant
; il en exprime le lait qui fort par
les petits trous de l'extrémité. L'éponge
ſe remet dans l'inſtant par ſon élasticité ,
& ſe remplit de lait : l'enfant le ſuce
avec autant de facilité que la mammelle
naturelle . Il faut tenir la machine bien
nette , rincer la bouteille , & laver l'éponge
& le tuyau pluſieurs fois le jour ;
ſans quoi le lait reſtant s'aigriroit & gâteroit
le nouveau . L'Inventeur de cette
méthode en a fait l'eſſai ſur ſa fille . On
l'a eſſayée auſſi ſur pluſieurs autres ſujets ,
& elle a très bien réuſſi .
i
ANECDOTES.
OCTOBRE . 1775. 193
ANECDOTES.
I.
Traitde générofitė.
:
Un particulier de Poitiers , propriétaire
d'undomaine près de Luſignan, inſtruitpar
leCuré du lieu qu'un payſandu voiſinage ,
honnête , pauvre & chargé de famille ,
étoit un peu furchargé à la taille ,s'inté
reſſa pour lui à ſon inſcu auprès de l'adminiſtration
, & lui procura quelque fou.
lagement. Le payſan inſtruit de l'obligation
qu'il avoit au propriétaire , chercha
à lui en prouver ſa reconnoiſſance d'une
manière pleine de délicateſle. Ce propriétaire
avoit , dans ſon domaine , un
champ qu'il ſe propoſoit de faire défti.
cher ; le payſan , auſſi à fon iafçu , va
faire cette opération; le colon du propriétaire
crut qu'il en avoit reçu l'ordre du
Maître. Celui-ci , revenu dans ſon domaine
, eſt étonné de trouver l'ouvrage
fait; fon colon lui en nomme l'auteur ;
il ya le trouver & lui offre en vain un
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
ſalaire ; combat de généroſité de part &
d'autre : cependant le propriétaire a trouvé
depuis le moyen de dédommager le
paylan .
I I.
Un Anteur venoit de faire , aux Comédiens
François , la lecture d'une Tragédie
très - obfcure. Comme toute l'afſemblée
ſe taiſoit , le Comédien Armand
prit fur lui de dire au Poëte , qui attendoit
ſon arrêt , que ſes camarades trouvoient
ſans doute , comme lui , l'Ouvrage
un peu compliqué , & qu'il étoit
difficile de ſuivre le fil d'une intrigue
auſſi embarraſſée. Tant mieux , s'écria
l'Auteur , vous voilà fürs , ainſi que moi ,
de deux repréſentations. Le public viendra
apprendre à laſeconde , ce qu'il n'aura pu
pénétrer à lapremière.
III.
Henri IV , fatigué d'une grande route
qu'il avoit été obligé de faire pour aller
ſecourir Cambrai , paſſa par Amiens. Un
Orateur , qui vint le haranguer , commença
par les titres de très-grand , très•
OCTOBRE. 1775. 195
bon , très- clément , très- magnanime , ajoutez
auffi , lui dit le Roi , très-las.
I V.
Un fat ſe plaignoit de la grande dé.
penſe qu'il étoit obligé de faire en chevaux
; quelqu'un lui dit , que ne réſervezvous
une partie de votre revenu pour
vous procurer la compagnie de gens d'efprit.
Le fat répondit avec un air de dériſion
: mes chevaux me trainent ; mais
les gens d'esprit .... Les gens d'esprit , lui
repliqua- t- on , vous porteront fur leurs
épaules.
V.
ب
Un Marchand avoit parcouru tout le
jour la ville de Montpellier ; il avoit
été voir tous ſes correſpondans , accom.
pagné de l'un deux , qui , ſur le ſoir ,
lui dit : Nous avons bien afſfez couru ;
allons voir Caftor & Pollux.-Castor &
Pollux : répond l'étranger ; je ne connois
pas cette Maiſon ! Sans doute elle
eft nouvellement établie.
I ij
496 MERCURE DE FRANCE.
V I.
L'Empereur Frédéric IV, ayant été couronné
à Rome , alla rendre viſite au Roi
deNaples & d'Arragon, Alfonſe V, furnommé
le Sage & le Magnanime. Comme
on n'approuvoit pas qu'il eût fait
cette démarche : Il est vrai , dit- il , que
le rang d'Empereur est au- deffus de celui
de Roi ; mais Alfonſe eſt plus grand
que Frédéric.
VII.
Le Maréchal de Saxe , au retour d'une
partie de plaiſir qu'il avoit faite dans les
environs de Paris, fit arrêter le fiacre,dans
lequel il étoit, à la barrière St-Denis , pour
donner letemps aux Commis de faire leur
viſire. Il ſe préſente un Commisqui , en
ouvrant la portière , le reconnut fur le
champ. Celui - ci , en refermant la portière,
lui dit : « Excuſez , Monſeigneur ,
>>les lauriers ne payent point dedroit.»
OCTOBRE . 1775 . 197
AVIS.
I.
Réimpreſſion des Nécrologes des Hommes
célébres , par une Société de Gens de
Lettres.
LEE Nécrologe des hommes célèbres ,,qui a com
mencé en 1766 , & dont il a paru un volume
tous les ans , n'ayant été tiré chaque année
qu'en raiſon du nombre des ſouſcripteurs , le
bureau de correſpondance n'a pu ſatisfaire les
perſonnes , qui , n'ayant pas louſcrit exactement
auroient defiré ou de ſe procurer la
collection complette de cet Ouvrage , ou les volumes
qui leur manquent : en conféquence , le
bureau de correſpondance , pour déférer aux
follicitations qui lui font faites , donne avis
qu'il recevra, juſqu'à la fin de Décembreprochain,
les ſouſcriptions pour la réimpreſſion de tous
les volumes dudit nécrologe aux conditions ſui
vantes :
1º. Qu'on pourra ſouſcrire pour un ou pluſieurs
volumes des années précédentes .
2°. Que chaque volume ſera payé 3 liv. prix
ordinaire .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
3º . Qu'on payera 3 liv. en ſouſcrivant , &
le ſurplus au mois de Février 1776 en retirant
les volumes .
د
4°. Que dans le cas où les ſouſcriptions ne
couvriroient pas le bureau de correſpondance de
la majeure partie des frais de réimpreffion , les
ſouſcripteurs , qui en feront prevenus dans lemois
de Janvier prochain , feront retirer les 3 liv.
qu'ils auront payées d'avance , en renvoyant les
quittances qui leur auront été délivrées , lefquelles
feront fignées de M. Cominet , Directeur
dudit bureau.
On pourra en même temps ſouſcrire léparément
pour le nécrologe de la préſente année
qui paroîtra au mois de Février prochain.
On ſouſcrit au même bureau de correſpondance
pour la Gazette d'agriculture , commerce
& finances ; par M. l'Abbé Roubaud. Pour l'anmée;
prix, 24 1. poit franc dans tout le Royaume.
Pour les nouvelles Ephémérides Economiques ;
par M. l'Abbé Baudeau. Pour l'année ; prix ,
24 liv. port franc dans tout le Royaume.
Pour la Gazette des arts & métiers . Pour
l'année ; prix , 15 liv. port franc dans tout le
Royaume.
Le Courier d'Avignon. Pour l'année ; prix , 18
liv. port franc dans tout le Royaume.
Pour la Feuille du Marchand. Prix , 7
fols pour Paris.
liv. 4
Les Buletins des deuils de Cour , 3 liv. pour
Paris & 6 liv. pour la Province.
OCTOBRE. 1775 . 199
I I.
Bijouterie.
Le Sieur Granchez , Marchand Bijoutier de la
Reine , au petit Dunkerque , quai de Conty ,
vis-à- vis le Pont-Neuf; vient de faire établir
de nouvelles tables à thé en bois d'acajou
ployantes , renfermant le néceſſaire à thé , complettement
garni avec la ſtande , la bouilloire
&la lampe ; le tout formant une caffette portative
du prix de 3361. Anneaux d'or pour arrêter
les bagues montées en petites perles fines ; &
pluſieurs jolis ouvrages dans le même genre :
boutons d'habit en paillon de couleurs, montés fur
cristaux; ce qui les rend plus ſolides que ceux que
l'on a faits ſans être recouverts , à 72 1. la garniture
complette , ſavoir , 2 douzaines de gros ,
&autant de petits : idem en diverſes couleurs à
paillette rivée , bordure de pinsbeck ; ce qui les
rend auffi plus durables que ceux brodés en or;
prix , 36 liv . la garniture : idem pour fraque en
bois travaillé en marqueterie très léger & fort
fingulier , à 6 liv. la douzaine : pluſieurs ouvrages
de ce genre en bombonières , étuis , &c.
foie d'Angleterre jaſpée de diverſes couleurs pour
faire les bourſes : l'on trouvera de nouveaux
facs à parfiler , à filer & à ſecrétaire , ci-devant
annoncés en couleur de puce & autres : le fil
de trébiſonde , depuis la paix des Ruſſes avec
les Turcs , eſt 3 liv. la bobine : l'on en trouve
de toutes les groſſeurs : vales pour pot pourri
de la fabrique de Clignancourt , & un nombre
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
infini d'articles nouveaux en ce genre. Le peu
d'emplacement que le ſicur Granchez a , ne lui
permet pas de tenir un grand nombre d'articles
pour
faire connoître cette fabrique. Les perſonnes
qui defirentvoir des ſervices de table complets, &
les progrès de cette manufacture , n'étant pas
celle qui tient fon magaſin & fa fabrique , rue
du Fauxbourg Saint-Denis , vis à- vis les Pères
Saint- Lazare , peuvent aller à Clignancourt en
voiture par la porte Saint- Denis & la Chapelle ;
& à cheval par la rue Cadet. Nouveau modèle
de pendules , repréſentant l'innocence attaquée
par l'amour , par deux figures en bronze , parfaitement
cizelé & doré au mâte ; prix, 1080 liv.
Une idem repréſentant une veſtale gardant le
feu ſacré ; le tout en bronze & marbre de Paros ;
prix , 900 liv. & pluſieurs autres pièces en ce
genre qui ont paru depuis le jour de l'an dernier:
pommes de cannes en or , & pierre de cayenne;
nouvelles boîtes d'or à quatre charniers à divers
prix ; jolies garnitures de cheminées en bronze
& en tôles , vernis de ſa fabrique , main chinoife
en yvoire pour gratter dans le dos ; &
pluſieurs ouvrages , nouvellement rentrés des
Indes , dont une partie de très -beaux jets.
Il arrive d'Angleterre , dont il recevra inceflamment
diverſes nouveautés qu'il aura ſoin d'annoncer
, joint à celle qu'il fait établir à Paris.
Les Buſtes du Roi & de la Reine , parfaitement
reflemblans en marbre , hauteur d'un pied : prix ,
240 liv. ſculpté en Province. Cet objet coûteroit
au moins le double à faire faire à Paris .
Boîtes à tabac à fumer avec loupe pour allu .
mer la pipe ; des dez de Londres pour le trictrac .
OCTOBRE . 177.5 . 201
NOUVELLES POLITIQUES.
Du Caire , le 4 Juillet 1775.
ΟN mandedeDamiette qu'il y eſt arrivé ſucceſſivement
, depuis la priſe de Jaffa , 200 caifles contenant
des ſtatues & des ouvrages de marbre que
Mehemet Bey a enlevés de l'hoſpice des Religieux
de la Terre Sainte de cette ville : ces marbres
font un préſent que le Roi Catholique leur avoit
fait, il y a trente ans , pour l'ornement du St
Sépulcre de Jérusalem , & qui n'avoient pu y
être transportés. On ailure que la plupart de ces
caifles ont été ouvertes , & que les Turcs ont
mutilé toutes les figures ſur lesquelles l'Alcoran
défend même d'arrêter les yeux.
De Stockholm , le 28 Septembre 1775.
Le Roi en paflant , le mois dernier , les digues
de Hielmerſund pour aller à Loca , vit avec tant
de fatisfaction celles qui étoient déjà achevées ,
& les travaux avancés des autres , qu'il écrivit
fon nom & la date de ſon paſſage ſurune coloune
qui enconſervera la mémoire.
De Raguse , le 7. Septembre 1775.
Un Papas du Rit-Grec , Député des Monténégrins
, a paflé ici , accompagné d'un Dalmatien
de Monténégro , pour ſe rendre à Pétersbourg
, où il va féliciter l'Impératrice de Ruffie
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
fur les derniers ſuccès contre les Turcs , & lai
rendre des hommages de la part de ſes Chefs ; il
porte au Patriarche de Moſcovie un présent ,
composé d'une eſpece de mître garnie de diamans
& d'un vêtement facerdotal enrichi de perles &
de broderies d'or & d'argent.
De Naples , le 9 Septembre 1775 .
Beaucoup de perſonnes avoient obtenu la per.
miffion de porter la croix de l'ordre de Malte ,
ſous le titre de croix de dévotion , fans avoir fait
les preuves néceſſaires pour être reçus Cheva-
Jiers. Le Grand - Maître actuel n'a point retiré
cette grace: mais il a trouvé moyen de la rendre
illufone , en défendant de porter l'habit de l'ordre
à tous ceux qui n'ont point les titres indiſpenfables
pour y être admis : ils ne pourront avoir
la cocarde rouge & blanche avec le chapeau
uni & plumet blanc , diſtinction qui fera déformais
partie de l'uniforme des vrais Chevaliers.
Cet arrangement du Grand- Maître a fait quitter
la croix à tous ceux qui ne l'avoient que par
faveur,
De Rome , le 13 Septembre 1775.
Avant hier le Pape tint un conſiſtoire dans
lequel Sa Sainteté déclara cardinal prêtre de la
SainteEgliſe Romaine Jean Charles Bandi , évêque
d'Imola , oncle maternel du Souverain Pontife,
que Sa Sainteté avoit élevé in petto à cette
dignité , dans le conſiſtoire du 29 mai dernier :
il y a en à cette occaſion pendant deux foirées
confécutives , des illuminations dans les différens
OCTOBRE . 1775 . 203
quartiers de la ville. Après cette déclaration ,
le Pape propoſa divers arhevêchés & évêchés.
De Londres, le 18 Septembre 1775 .
Le 27 Juillet il a été notifié par des placards
aux habitans de Boron , que tous ceux qui voudroient
en ſortir euflent à donner leurs noms au
Major de la ville. Un grand nombre de perſonnes
s'eſt fait infcrire en conféquence , & pluſieurs
ont en effet obtenu la permiſſion de ſe retirer,
On attribue cette condescendance du Général
Gage à la diſette de proviſions & à la crainte
d'épuiſer les magaſins du Roi pour la nourriture
des habitans , ou de les expoſer à périr de faim ;
mais en leur laiffant la liberté d'aller chercher
leur ſubſiſtance ailleurs , il n'a pas cru devoir
leur accorder la permiffion d'emporter leurs effets.
Ondit que le Duc de Northumberland a freté un
bâtiment chargé de provifions fraîches pour te
Régiment du Lord Percy àBoſton.
La ville de New Yorck qui , dans le ſeindes
troubles actuels , jouiſſoit dans ſes murs d'une
plus grande tranquillité que les autres par la
modération de ſes Magiftrats , eſt aujourd'hui
livrée au plus grand déſordre. On n'y fouffre
plus de neutralité, & l'on veut ſoumetre toutes
les opinions particulières au ſyſtême de guerre ,
depuis la déclaration formelle qu'en a publiée le
Congrès. Cependant on y trouve encore quelques
habitans affez fermes pour déſapprouver cette
derniere conduite , & qui penfent que la déclaration
détruit toute eſpérance de réconciliation
avec la Métropole. L'adoption de la loi martiale
de la part des Américains ,leur paroîtl'opération
I vj
104 MERCURE DE FRANCE .
la plus vive qu'ils ſe ſoient permiſe , attendu que
parcette voie ils rendent capitaux pluſieurs délits
ſans le jugement par Jurés. Le Congrès (diſent
ces habitans plus circonſpects ) s'eſt ainſi arrogé
toute la puiſſance tant législative qu'exécutrice.
On conſtruit à Philadelphie quinze grofles
galiotes montées chacunes de cinquante hommes
, & portant à l'avant des pieces de canon de
trente deux juſqu'à quarante- huit. On doit les
placer en ſtation ſur la riviere de la Ware près
de Redbanck , pour s'oppoſer à tous vaiſſeaux
de guerre qui voudront remonter la riviere
&pour défendre les machines qu'on a coulées
à fond dans cette partie étroite de la même riviere.
On écrit d'Hanovre que le Colonel de Scheiter
, bien connu par ſes exploits dans la derniere
guerre , a offert à la régence de l'Electorat , de
lever un Régiment à la tête duquel il iroit ſervic
contre les Rebelles de l'Amérique , & qu'il a
obtenu l'agrément de ſe rendre ici pour y offrir
Yes ſervices.
On a lu , dans une aſſemblée de la Compagnie
des Indes , une lettre du Gouverneur & du
Confeil de Bornbay , par laquelle ils mandent à
la Chambre des Directeurs qu'il leur a paru né
ceffaire de ſe mettre en poſleſſion de l'île de Salſetta
& de Coringa ; que pour cet effet ils ont
donné l'aflaut au fort Yanna , & y font entrés
l'épée à la main , non ſans quelque perte à la
vérité , puiſque le Commodore Wation eſt mort
des bleſlures qu'il a reçues à cette attaque.
Si ces acquiſitions , dit la lettre , peuvent nous
reſter , elles feront d'une grande utilité pour la
Compagnie.
OCTOBRE . 1775 . 205
De Chambery , le 25 Septembre 1775 .
Le 20 de ce mois , on donna devant toute la
Cour la Tragédie de Romeo & Juliette, du ſieur
Ducis , Secrétaire de Monfieur , & actuellement
en cette ville. Cet Auteur avoit inféré dans la
ſcene II du IV acte de la piece , le portrait d'un
Roi chéri qui prête au diadême un charme inexprimable;
aucun des ſpectateurs ne ſe méprit à
la reflemblance ; tous les yeux ſe porterent vers
la loge où étoit Victor- Amédée III ; les acclamations
furent ſi vives , qu'elles attendrirent le
Roi: il prit des mains de Madame la Princefle
de Piémont l'exemplaire de la Tragédie qu'elle
tenoit , pour ſavoir ſi les vers qu'il venoit d'entendre
, faisoient partie du texte : Sa Majesté les
y trouva ; mais Monfieur qui étoit à côté d'Elle ,
lui fit appercevoir qu'on avoit collé une nouvelle
feuille imprimée ſur l'ancienne.
Il y eut bal à la Cour , le 21 , & gala deux
jours après à l'occaſion de l'anniverſaire de la
naiſlance de Madame la Princeſſe de Piémont ;
le Théâtre & la Ville furent illuminés. Le 25,
Monfieur le Duc & Madame la Duchefle de Chablais
, & les deux Princeſſes , foeurs de Sa Majeſté
, partirent pour retourner en Piémont. Monfieur
le Prince & Madame la Princefle de Piémont
ne font partis que ce matin. Le Roi & la Reine
partent demain pour Rivoli , & Leurs Majestés
Le propoſent d'être de retour , le 30 , à Turin.
Monfieur , frere du Roide France , & la Princefle
ſon épouſe , après avoir pris congé de
Leurs Majeſtés , en cette ville, lont partis aujourd'hui
à trois heures après-midi , pour aller
206 MERCURE DE FRANCE.
coucher au Pont-de- Beauvoiſin. Les adieux de se
Prince & de Madame la Princefle de Piémont ,
ſa ſoeur , ont été la plus vive expreſſion d'une
tendreile mutuelle. Monfieur a paru fatisfait de
ſon ſéjour dans cette Cour , & l'on peut juger
de la joie qu'avoient eue Leurs Majeſtés à le voir ,
par les regrets qu'Elles ont témoignés à fon départ.
De Paris , le 6 Octobre 1775 .
On écrit de Montluçon en Bourbonnois , que
depuis neuf à dix ans , il s'y eſt formé un établiſſement
qui eft refté trop long- temps inconnu
pour l'honneur de l'humanité. Dans les temps
difficiles , le nombre des mendians s'étoit accru
àtel point , dans ce pays , que le ſieur Boyrot ,
lieutenant-général de police de la ville , ypropoſa
à la charité publique un bureau des pauvres
, dont les directeurs fuſlent tirés du Clergé ,
de la Magiftrature , de la Nobleſle & de la Bourgeoifie;
les Dames furent chargées de la quête ,
&tout a fi bien réufſi , que la mendicité a dispara
depuis 1766. On ne s'eſt pas contenté de ſubvenir
aux premiers beſoins des indigens , on a fait apprendre
des métiers aux enfans , & l'on a forcé
la fainéantiſe au travail. Le ſieur Depont , Intendant
de Moulins , par des fecours confidérables
qu'il a fait tenir à ce bureau , a facilité lon
ſuccès ; ainſi que beaucoup d'autres perſonnes
qui n'ont pointcherché à ſe faire connoître , tels
que le Grand-Aumônier de France , qui a faifi
cette occafion de donner des preuves de ſon
amour pour un pays qui l'a vu naître. Ce que
les exemples de la vertu ont de bien précieux ,
c'eſt d'entraîner les ames honnêtes à les imites;
(
OCTOBRE . 1775 . 207
&c'eſt dans cette vue qu'on releve cette affociation
ſecrette & trop rare de bienfaiſance.
Le 30 du mois dernier , Madame la comteſſe
d'Artois , accompagnée des Dames & des Officiers
de ſa maiſon , vint en cette capitale Cette Princeile
fut ſaluée à ſon arrivée par le canon de la
Baſtille , par celui de l'hôtel royal des Invalides
& par le canon de la ville. Son Alteſle Royale
trouva à la porte de la Conférence , le Corps- deville
qui lui fut préfenté par le duc de Coflé ,
gouverneur , & par le ſieur de la Michodiere ,
conſeiller d'état & prévôt des marchands , qui
eut l'honneur de la complimenter. Le fieur Albert
, lieutenant général de police , s'étoit rendu
dans le même lieu. Madame la comtefle d'Artois,
montée dans un carroſſe de parade , précédée &
fuivie d'un détachement de ſes Gardes , arriva
à la cathédrale , où Son Altefle Royale fut complimentée
à la porte de l'égliſe par l'Archevêque ,
revêtu de ſes habits pontificaux & à la tête des
Chanoines. Après avoir fait ſes prieres & entendu
la meſle , cette Princefle fut reconduite avec
les mêmes cérémonies , & alla à Ste Genevieve
où l'Abbé , à la tête de fes Chanoines Réguliers ,
eut l'honneur de la recevoir & de lui adreſſer un
diſcours. Son Alteſſe Royale , après la priere
qu'elle fit dans cette égliſe , ſe rendit au palais
des Tuileries où elle dîna. L'après-midi , cette
Princefle ſe promena au jardin de ce palais; &
fur le ſoir , avant de partir pour Verfailles , elle
fit pluſieurs tours de la place de Louis XV &
de la foire Saint Ovide que la Ville avoit fait
illuminer à cette occafion. Le Gouverneur de
Paris , le Prévôt des Marchands & le lieutenantgénéral
de Police accompagnerent par-toutcette
208 MERCURE DE FRANCE.
(
Princeſſe qui , dans tous les lieux où elle ſe
montra , reçut des marques de la joie publique
qu'inspiroit ſa préſence.
Le 3 de ce mois la Reine vint en cette ville, vers
les 3 heures après- midi , pour poſer la premiere
pierre de la nouvelle églite du nonastere des Religieuſes
de la Viſitation de la rue du Bacq , fauxbourg
St Germain . Sa Majeſté a été reçue à la principale
entrée du monastere par le marquis & lamar
quiſe de Brancas , par la comteſle de Rochefort ,
par le duc de Collé , gouverneur de la ville , &
par le maréchal de Biron. La Reine a été conduite
a la nouvelle égliſe , à l'entrée de laquelle Sa
Majesté a été reçue par l'Archevêque de cette
ville à la tête de ſon Clergé , accompagné de
l'Evêque de Chartres , grand aumônier de cette
Princefle , l'Archevêque de Bourges , l'Evêque de
Lodeve , l'Evêque de Senez & l'Evêque de Saint-
Daul-Trois-Châteaux .
Deux compagnies de Gardes-Françoiſes &
autant des Gardes Suifles , bordoient la porte
extérieure du monaſtere : l'intérieur en étoit gardé
par des Cent- Suifles : un détachement des Gardes-
du- Corps étoit placé en dedans du couvent&
gardoit l'égliſe dans l'intérieur de laquelle a été
poſée la premiere pierre. On avoit préparé un
prie dieu où Sa Majesté s'est tenue en arrivant.
Le ſieur Hure , ſuperieur du ſéminaire de Saint
Nicolas du Chardonnet , & maîtredes cérémonies
en cette occafion , a eu l'honneur d'aller chercher
la Reine à ſon prie- dieu , & de la conduite
à l'endroit où Sa Majeſté devoit faire la poſe de
la premiere pierre , ſous laquelle on a placé différentes
médailles , & une plaque d'argent qui
portoit l'inſcription ſuivante :
OCTOBRE. 1775 . 209
Cettepremierepierre a étéposée par très haute ,
très puiſſante Dame Marie Antoinette d'Autriche,
Reine de France &de Navarre, le3 Otobre
1775 Marie- Jofephe de Brancas , pour lors
fupérieure du monastere.
Helin , architecte , ancien penſionnaire du Roi
à l'Académie de Rome , a composé les deſſins&
construit l'église.
La cérémonie étant finie , Sa Majeſté fut conduite
& accompagnée à la porte de clôture du
monastere. La dame de Brancas, ſupérieure , &
ſaCommunauté , ont eu l'honneur de recevoir Sa
Majesté dans une grande ſalle préparée à cet effer.
La Reine a eu la bonté d'y paſſer une heure &
demie & d'ydonner , avec les graces qui lui font
naturelles, les marques les plus précieuſes de fa
bienveillante protection pour cette Maiſon religieuſe.
La Reine remonta enſuite dans ſes équipages
, & retrouva la même affluence du peuple ,
qui ſe précipite toujours ſur ſes pas avec une
ivrefle&des acclamations dejoieque l'amour ſeul
peut inſpirer.
Le Parlement de Parisa , par arrêt du 22 août
dernier , prononcé que le contrat de mariage de
Jean de Lur & de Charlotte-Catherine de Saluces,
du 17 mai 1586 , auroit entiere exécution ,
ainſi que les arrêts de 1612 & de 1613 ; conſéquence
la Cour maintient Meſſieurs de Lur dans
ledroit , poſleſſion &jouiſſance du nom , armes de
Saluces&de la ſucceſſion d'Auguſte, avec défenſes
de les y troubler , & maintient pareillement ladite
Cour Meſſieurs de Saluces dans le droit &
jouiſlance des noms , armes , nobleſle & état dont
ils font en poſleſſion, avec memes défenſes de
les y troubler.
210 MERCURE DE FRANCE.
PRESENTATION S.
Les de ce mois le vicomte de Vibraye , que
le Roi a nommé (on miniſtre plénipotentiaire
auprès du duc de Wirtemberg , eut l'honneur
d'être préſenté par le comte de Vergennes , miniftre
& ſecrétaire d'état , à Sa Majesté , de laquelle
il prit congé pour ſe rendre à ſa deſtination'
Le ſieur Radix de Sainte Foi , miniſtre plénipotentiaire
auprès du duc de Deux - Ponts ,
de retour ici par congé , eut auſſi le même jour
l'honneur d'être préſenté au Roi , auquel il fit ſa
révérence avant ſon départ.
NOMINATION.
Le ſieur Lelaboureur , lieutenant-colonel d'infanterie
, ayant donné au Roi ſa démiſſion des
places de chevalier du Guet & de commandant
de la Garde de Paris, Sa Majeſté en a pourvu
le chevalier Dubois , lieutenant-colonel d'infanterie
, en accordant au ſieur Lelaboureur des lettresd'honoraire
de ces deux places.
MARIAGES.
Le Roi , la Reine & la Famille Royale ont
figné , les Octobre, le contrat de mariage du
marquis de Renéville , capitaine au régiment de
Chartres , cavalerie , avec la comteſle de Boile
roger.
OCTOBRE . 1775 .
211
Le 13 Septembre 1775, Cefar-Louis-Marie- François-Ange de Houdetot , meſtre-de- camp de
cavalerie, & ſous lieutenant des gendarmes lous
le titre de Flandres , a éré marié avec demoiselle
Perrinetde Faugnes , fille de feu Pierre Perrinet ,
de Faugnes , écuyer , Seigneur de Tauvenay, Chaflenay , & autres lieux , conſeiller du Roi ,
receveur-général des finances de Flandres , Haynault
& Artois , & de dame Sufanne-Jacqueline
Poupardin d'Amanzy. Le vicomte de Houdetot eſt fils de Claude-
Conſtance-Célar de Houdetot , Comte de Houdetot,
marquis de Mailloc , Seigneur d'Eſtrehan , Rufly & autres lieux , maréchal-des-camps & armées du Roi , & de dame Elifabeth-Sophics
Françoiſe de la Live. Le comte de Houdetot , père de celui qui don- ne lieu à cet article , eſt frère cadet de Charles
Marquis de Houdetot, ſeigneur de Graimbou- ville & S. Laurent , au pays de Caux , inarié à dame ..... de Senneville , dont il a trois garçons
&trois filles . Charles marquis de Houdetot , ayeul du vi- comtede Houdetot , eſt mort en 1748 lieutenantgénéral
des armées du Roi , ayant été lieutenantgénéral
de la province de l'isle - de - France , & commandant pour le Roi dans le Comté de Bourgogne.
:
Charles marquis de Houdetot , ſon bifayeul , mourut en 1692 , étant meſtre- de- camp du ré- giment de Bourgogne , & infpecteur-général de
cavalerie.
Jean de Houdetot , Seigneur de Gromesnil, ſon trilayeul , eſt mort en Décembre 1653 , étant maréchal
des-camps & armées du Roi.
Les marquis & comte de Houdetot , forment
212 MERCURE DE FRANCE.
la ſeconde branche de la maiſon de Houdetot ,
une des plus anciennes de Normandie , où elle
eſt connue par les titres & les hiſtoires depuis
Pan 1034.
La branche aînée de cette maiſon poflède encore
aujourd'hui les mêmes terres au pays de
Caux qu'elle avoit en 1229 , & préſente aur
mêmes trois cures .
Le marquis de Houdetot , brigadier des armées
du Roi , & capitaine-lieutenant des Gendarmes
, ſous le titre de la Reine, eft chef de
cette maifon.
Les armes de Houderot , ſont de toute ancienneté
, d'argent à une bande d'azur , diapré d'or de
troispièces , celle du milieu chargée d'un lion ,&
les deux autres d'un aigle a deux têtes , le tout
d'or.
Voyez cette généalogie bien détaillée dans
l'hiſtoire des grands- officiers de la Couronne ,
tom. 8. fol . 16.
MORTS.
Magdeleine Pernon, épouſe de Louis-Quintin
de Richebourg, chevalier , marquis de Champeeneiz
, gouverneur & capitaine des chaffles de
Meudon , &Gouverneur du palais des Tuileries ,
eſt morte en cette ville le 1 de ce mois , à l'âge
de 38 ans.
Louis Dupont du Vivier , ci -devant Gouverneur
de l'isle royale , eſt mort le 28 Août dernier
, dans ſa teire du Vivier , en Saintonge , âgé
OCTOBRE 1775 . 213
de 93 ans. Il a laiflé fix fils décorés de la croix de
Saint Louis , & fix neveux auſſi chevaliers da
même ordre .
Le fieur de Morangiés , vicaire - général du
diocèle d'Auxerre , abbé commendataire de l'abbaye
royale d'Arles , ordre de Saint Benoît , diocèſe
de Perpignan , mourut à Auxerre le 21 du
mois dernier , âgé de 37 ans .
Le ſieur de Saint- Hermine , aumônier ordinaire
de la Reine , abbé commendataire de l'abbaye
royale de Montbenoît ; ordre de St Auguftin
, diocèſe de Besançon , eſt mort ici le 25 du
mois , âgé de 45 ans.
Le Comte régnant de la Layen & de Hohen-
Gerolds-Eck , eſt mort le 26 du mois dernier ,
dans ſa réſidence à Blieſcaſtel .
Marie-Louiſe de Franſure, abbeſle de l'abbaye
royale de Villers-Canivet , diocèſe de Séez , elt
morte dans ſon abbaye , le 29 du mois dernier ,
âgée de 80 ans.
David -Nicolas Hurault , marquis de S. Denis
fur Loire , un des deſcendans de Philippe Hurault,
Comte de Chiverni , Chancelier garde des
ſceaux de France ſous Henri III & Henri IV, eſt
mort le 4 de ce mois , en fon hôtel à Blois , âgé
de 80 ans .
Louis -Nicolas-Victor de Felix , Comte du
Muy, maréchal de France , chevalier des ordres
du Roi , gouverneur de Villefranche en Rouſfillon
, Menin de feu Mgr le Dauphin , Miniſtre &
Secrétaire d'état ayant le département de la guerre
, eſtmort ici le 10 de ce mois , âgé de 65 ans.
214 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIE.
Letiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait les Octobre. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 22 , 29 , 76 , 77 , 81. Le
prochain tirage le fera le 6 Novembre,
PIECES
TABLE.
LECES FUGITIVES en vers& en proſe , pages
Imitation de la IVe Nuit d'Young ,
Le Chiffre & le Zéro , fable ,
Le Dépoſitaire imprudent ,
L'Oracle & le Payſan ,
L'Ane & le Fat , fable ,
Traduction en vers libres de l'Ode XI , livre
I d'Horace ,
de l'Ode III ,
La Jaloufie ,
Solima
A M. de L***,
Vers à mon Ami ,
Vers à Mile D...
Traduction du pſeaume XXIII ,
Epître à mon Protecteur ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ibid.
17
18
22
24
47
26
29
39
44
47
48
49
SO
52
OCTOBRE . 1775. 215
ENIGMES , 53
LOGOGRYPHES , 56
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Eloge de Catinat , par M. de la Harpe ,
60
ibid.
parM. G**. 88
- par M. l'abbé d'Eſpagnac , 99
dédié à lui- même , ΙΟΙ
OEuvres de François de Quevedo , 102
Ecrits fur le Salon , 104
Joachim , 108
Choix de chanfons , 113
Le dix-huitieme fiecle , 114
Annonces , 129
Lettre à M. D. L. C. 131
ACADÉMIES . 153
Dijon ,
ibid.
SPECTACLES . 168
Opéra ibid.
,
Comédie Françoiſe,
169
Comédie Italienne ,
ibid.
ARTS.
171
Gravures ,
ibid.
Architecture , 174
Muſique.
175
Stuc,
180
Cours de langue Angloiſe , ibid.
deprincipes d'Aſtronomie & de Geographie
,
181
Extrait d'une Lettre de St Dizier , 182
Compliment des Habitans de Rambouillet à
S. A. S. Mde la princeſſe de Lamballe ,
186
Variétés , inventions , &c. 203
216 MERCURE DE FRANCE.
Anecdotes.
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nomination ,
Mariages ,
Morts ,
Loterie ,
207
210
202
208
L
212
213
ibid.
214
ERRATA du Mercure d'Octobre, i vol. 1775.
Page 176 , ligne 7 , une fête ,
Lifez un ſite.
APPROBATI0N.
J''AAII lu , par ordre de Mgr leGardedes Sceaux ,
le 2d vol . duMercure d'Octobre 1775. Je n'y ai rica
trouvé qui doive en empêcher l'impreſſion .
AParis , ce 16 Octobre 1775.
DE SANCY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE , 1775.
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
:
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT au Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriftine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titre de
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eft de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port per la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE,
libraire , à Paris , rue Christine.
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
fuivans , port franc par la Pofte . :
JOURNAL DES SAVANS , in-4°. ou in-12 , 14 vol. à
Paris, 16 liv.
Franc de port en Province , 20 1.4 f.
JOURNAL DES BEAUX- ARTS ET DES SCIENCES , 16 vol .
petit in- 1 2. par an , à Paris , 13 1.8 f.
En Province , 181
১ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in- 12 . à Paris , 241.
En Province , 32 1.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4° . avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix , 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14 vol. par an , à Paris , و 16 .1 د
Et pour la Province , port ftancpat la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES, 12 vol in- 12 par an ,
à Paris 18 1.
Et pour la Province , 241.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , in- 12 , 14 vol. 33 1. 12 f.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah. par an , à Paris , 91 .
Et pour la Province , 121.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , ILL.
SUITE DE TRÈS-BELLES PLANCHES in-folio, ENLUMINEES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'Hiſtoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
prix , ol.
JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers , de chacun 5 feuilles ,
par an , pour Paris , 121
Et pour la Province, 151.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, à Paris , 181 .
En Province , 241.
JOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol . in- 12 . par an ;
prix à Paris , 15 1.
JOUNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale , 12 parties in 12 , dans l'eſpace de ſix mois ,
franc de port à Paris & en Province , prix par abonnement
, 15 liv.
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Dictionnaire hiſtorique & géographique d'Italie , 2 vol.
grand in-8° . rel. prix 121.
naturelles , in 8 ° . rei.
Hiltoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
sliv.
Préceptes fur la ſanté des gens de guerre , in- 8 ° . rel. sliv .
De la Connoiffance de l'Homme , dans fon être & dans
ſes rapports , 2 vol. in-8° . rel. 121 .
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecour
, in- 12 br. 21.
Eſprit du Grand Corneille , 2 vol . in-8º . br.
Recueildes Découvertes & Inventions , br.
41.
21.
Dit. Diplomatique , in - 8 °. 2vol.avec fig. br. 121.
Dict. Héraldique , fig. in -8 ° . br. 3 1. 15 f.
Théâtre de M. de Saint-Foix , nouvelle édition , 3 vol .
brochés , 61.
Théâtre de M. de Sivry , vol . in-8º. br.
Bibliothèque Grammat. in-8 ° . br.
21.
21. 10f.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in-12 br. 21. 10 f.
Les mêmes , pet, format, 11.16f.
Poëme fur l'Inoculation , vol . in-8 ° . br . 31.
IIIe Livre des Odes d'Horace , en vers , in- 12 br. 21.
Vie duDante , par M. Chabanon , in-8º . 11. 10
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol. in- و , 89
Diogène moderne , 2 vol. in-8°. br. 5 liv.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefaits
, in-8° . br. avec fig. 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8 °. br.
11.4f.
Les MuſesGrecques , in-8 °.br. 1.16f.
LesOdes Pythiques de Pindare , in-8 , br. 1.
Monumens érigés en France à la gloire de LouisXV , &c .
in- fol . avec planches br. en carton , 241.
Mémoire fur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4°. avec fig . br. en carton , 121.
Les Caractères modernes , 2 vol . br . 31.
Mémoire fur la Muſique des Anciens , nouvelle édition ,
in-4°. br. 7 1.
Journal dePierre le Grand , in-8°. br. 51.
Institutions Militaires, ou Traité élémentaire de Tactique,
3 vol. in-82. br. و
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , vol. in-12.
broché, 2
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE , 1775 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
ODE ALA JUSTICE , ou le rétabliſſement
des Parlemens en France fous le règne
de Louis XVI.
Sujet propoſé par l'AcadémiedeToulouſe,
pour lequel l'Auteur n'a pu concourir dans
le temps preſcrit à cauſe d'une maladie.
JUSTICE ! 6 Déité ſuprême!
Diſpenſatrice de tout bien ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tu dérives de Dieu lui-même :
Tu pris naiſlance dans ſon ſein.
Jamais tu ne démens ta ſource :
Ton glaive eſt l'unique reſſource
Du Citoyen persécuté ;
Et lorſque le méchant l'accable ,
Ton trône eſt l'écueil redoutable
Où ſe briſe l'iniquité .
Dans les fiecles de l'ignorance ,
Onofa mépriſertes loix ;
Dès- lors l'erreur & la licence
Voulurent ufurper tes droits.
Jours déplorables ! jours ſiniſtres !
En vain la voix de tes Miniſtres
Fit entendre la vérité ;
Soumiſe à l'eſprit de ſyſtême ,
La vertu devint un problême ,
Le méchant ſeul fut écouté.
Mais , ô Déefle tutélaire !
Amedu bonheur des mortels !
Le Sage , avide de lumiere ,
Reſpecte , embraſfe tes autels.
Louis regne , il te rend hommage ,
Ta ſplendeur devient ſon ouvrage ,
Il eſt ton plus ferme ſoutien :
Pour éternifer fa mémoire ,
:
NOVEMBRE . 1775 . 7
C'eſt ſur toi qu'il fonde ſa gloire :
Son trône eſt devenu le tien.
J'entends la voix de l'innocence
Frapper les voûtes de Thémis ;
On l'écoute , & pour ſa vengeance
Je vois les Juges réunis .
A ce tribunal redoutable ,
Oui ,je te cite , homme coupable ,
Du malheureux , vil opprefleur ..
Eh quoi ! tu fuis ? perfide ! arrête ,
Leve les yeux , vois ſur ta tête
Se lever le glaive vengeur.
France , revois ce Corps antique ,
Dépoſitaire de res loix ;
D'une trompeuſe politique
Il étouffe aujourd'hui la voix.
Le crime en ſecret en murmure ;
Les oracles de l'impoſture
Sont confondus par tes Catons.
Sur le Trône revois Auguſte ,
Contemple auprès de ce Roi juſte
Tes Lycurgues & tes Solons.
Le Prince ami de la justice ,
Regne en vrai Roi ſur ſes Sujets.
Pour eux Divinité propice ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Il les prévient par ſes bienfaits,
Leur amour , que ſon coeur defire ,
Eſt le ſoutien de ſon Empire ;
Faire des heureux , c'eſt ſa loi .
Par ſa vertu douce & ſévere ,
Lorſqu'il foulage , c'eſt un pere :
Lorſqu'il ordonne , c'eſt un Roi .
Mais ſi l'adroite flatterie
Vient corrompre un Roi vertueux ;
Si l'ambition enhardie
Médite ſes projets affreux :
Le Peuple n'a pour ſe défendre
Que les pleurs qu'on lui fait répandre ,
Et ſon aſyle eſt le Sénat ;
C'eſt- là que la loi l'environne...
Entre les Sujets & le Trône ,
L'intervalle eſt du Magiftrat.
En lui la loi ſe vivifie :
C'eſt l'égide des malheureux ;
Sa grande ame ſe multiplie ;
Les vertus inſpirent ſes voeux .
Il dit aux Rois : « Maîtres du monde ,
>>Sur la force qui vous ſeconde
>> Ne fondez pas votre pouvoir »,
Au Peuple : » Aime ta patrie ,
>> Pour ton Roi prodigue ta vie ;
>> Ton amour t'en fait un devoir ».
NOVEMBRE. 1775 .
C'eſt par les loix qu'un peuple eſt ſage ,
Que les trônes font affermis .
Le Deſpote , ami du carnage ,
Ne regne que ſur des débris ;
L'arrêt qu'il dicte eſt un tonnerre ,
Bientôt il fait rougir la terre
Du ſang qu'il devroit épargner.
Toujours cruel quand il ordonne ,
La terreur le fuit , l'environne...
Etre tyran , eſt ce régner ?
Braves François ! la bienfaiſance
Eſt le partage de vos Rois :
Vous n'éprouvez que leur clémence :
Votre coeur ſe donne par choix .
Voit- on les diſcordes fatales ,
Les ſéditions , les cabales
Alarmer vos Rois vertueux ?
Soumis à leur juſte puiſſance ,
Vous aimez votre dépendance ;
Etre François , c'eſt être heureux.
Opoſtérité redoutable ,
Jugedes Peuples & des Rois !
D'un caractere ineffaçable
Tu peindras le regne des loix .
Déjà notre gloire commence;
Louis, dans fon adolefcence ,
:
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Inſtruit les fiecles à venir ;
Et la vérité qui ſurnage
Au-delà du torrent de l'âge ,
Ira porter ſon ſouvenir.
ParM. Guittard cadet , de Limoux.
A MES AMIS.
LE
Ode XIII du Livre Ve d'Horace.
Le ciel eſt obſcurci par un épais nuage ,
L'air retentit au loin d'affreux mugiffemens ;
L'aquilon furieux a déchaîné ſa rage;
Les vaiſleaux fur les mers ſont le jouet des vents.
L'éclair brille , & la foudre éclate ſur la terre :
Ses feux ont embraſé les chênes orgueilleux ;
Jupiter aux mortels a déclaré la guerre.
Eh! comment éviter la colere des Dieux !
Oublions , s'il ſe peut , des jours pleins detriſteſſe
Et tâchons aujourd'hui d'enchaîner les plaiſirs;
Hâtons- nous , mes Amis ! la tremblante vieillefle
N'offre à nos foibles coeurs que d'impuiſlans defirs.
Veríez , n'épargnez point ce nectar agréable ;
Lui ſeul calme les maux qu'enfante le chagrin.
NOVEMBRE. 17750 II
Raffurons - nous , buvons , & nous verrons à table
Renaître le bonheur dans les flots du bon vin.
Peut être que des Dieux la colere appailée
Redonnera le calme & la paix à nos coeurs ;
Que par de tendres fons notre oreille charmée ,
Nous invite au repos , étendus ſur des fleurs.
Ce mortel , ou plutôt ce Centaure terrible ,
De l'enfant de Thétis defirant le bonheur ,
Peu content de ſavoir qu'il étoit invincible ,
En lui parlant ainfi , formoit ſon jeune coeur :
Tu porteras la guerre aux rives du Scamandre ;
Les flots du Simoïs ſuſpendront ton effort ;
Les Troyens de tes coups ne pourront ſe défendre :
Ils verrontfur tes pas la terreur & la mort.
Ils fuiront devant toi , le feu de ta colere
Ira les écraſer ſous leurs remparts brûlans .
Tu ſeras abattu ; ton immortelle mere
Ne te reverra plus dans ſes palais brillans.
Ta mortde tous les Grecs fera couler les armes :
Mais ſonge que tu peux adoucis ton malheur.
Si tu bois étendu ſur les débris des armes ,
Tumourras fans regret dans le champ de l'honneur.
Par le même.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
DIALOGUE
Entre ALEXANDRE & ABDALONYME .
ABDALONYME
DANANSS un petitjardin , mon unique héritage,
Vers le milieu dujour , ſous un épais feuillage ,
Succombant fous le poids des plus rudes travaux ,
Depuis quelques momens je goûtois le repos ;
Et ſoudain de ſoldats une troupe bruïante ,
Dont l'aſpect annonçoit la crainte & l'épouvante ,
M'arrachant de ce lieu , doux ſéjour de la paix ,
M'a fait porter mes pas , Prince , dans ce palais .
Ades cris empreſlés obligé de me rendre ,
Je viens y recevoir les ordres d'Alexandre .
Me punifle le ciel ſi le ſang des humains
Ajamais dans ma vie enſanglanté mes mains ,
Et fi bravant l'effort des plus grandes tempêtes ,
J'ai voulu retarder le cours de vos conquêtes !
:
ALEXANDRE .
Calmez votre frayeur, Citoyen vertueux ,
Je fais jusqu'on s'érend le nom de vos Aïeux ,
Etje connois trop bien le coeur d'Abdalonyme ,
Pour le croine en état de mettreau jour un crime.
NOVEMBRE. 1775 . 13
Je ne ſuis point forti du ſeinde mes Etats
Pour porter la terreur de climats en climats.
Les Dieux compatiſſans aux malheurs de la terre ,
M'ont fait , pour les finir , entreprendre la guerre.
Ils veulent , ennemis de l'orgueil des Tyrans ,
Donner aux Nations des Princes bienfaiſans ,
Et tirant la vertu de l'obscure baſleſle ,
Lui ménager un ſort digne de ſa nobleſſe .
Leur ſecoursaujourd'hui ſecondant ma valeur ,
M'a rendu de Sidon paiſible poſſefleur ;
Afin que vos vertus , par mes mains couronnées ,
Fiflent à vos Sujets d'heureuſes deſtinées ,
Etque quittant enfin votre premier état ,
Vous portaffiez long-temps le ſceptre avec éclat .
ABDALONYME .
Où luis je ? juſte ciel !
ALEXANDRE.
Quoi ! votre coeur friſionne !
Elu Roi , vous tremblez à l'approche du Trône.
ABDALONYME .
Qui ne trembleroit pas !
ALEXANDRE.
Leperfide Straton
Sous ſonjoug trop long- temps a faitgémir Sidon.
14 MERCURE DE FRANCE .
Infâme meurtrier des têtes magnanimes
Qui vouloient arrêter le torrent de ſes grimes :
En vain il chercheroit à mettre dans l'oubli
Les forfaits fur lesquels ſon Trône eſt établi.
Indigne de ce rang , il faut que je l'en chaſle ,
Et vous même aujourd'hui devez prendreſa place.
ABDALONYME .
Inſtruit à manier la bêche & le hoyau ,
Le ſceptre me feroit un trop peſant fardeau.
Séparé jusqu'ici du commerce des hommes ,
J'ignore le grand art de régir les Royaumes.
Choififlez donc un Roi qui , comblant vos fouhaits
,
Sache en maître absolu régner ſur ſes ſujets.
ALEXANDRE .
Mes mains viennent d'offrir la ſuprême puiſlance
A deux Sidoniens d'une illuftre naiflance ,
Qui , fideles tous deux aux loix de leur pays ,
N'ont point voulu d'un ſceptre injuſtement acquis
.
Mieux que nous , ont-ils dit , le ſage Abdalonyme
Mérite de monter à cet honneur ſublime ;
Sa naiſlance , ſon coeur, ſes Aïeux , ſa vertu ,
Touttend à nousprouver qu'à lui le Trône eſtdû.
NOVEMBRE . 1775 . 15
ABDALONYME.
Et quels hommes ont pu vous tenir ce langage ? ..
Tranquille dans le champ que j'eus pour mon partage
,
Jedédaigne des Grands le luxe faſtueux ,
Et de tous les mortels me crois le plus heureux.
Exempt de paſſions , de ſoucis , de contrainte
Mon coeur ne fut jamais acceſſible à la crainte .
Il brave du ſoldat les barbares fureurs ,
Et loin de moi la guerre exerce ſes horreurs.
Quand d'un gazon fleuri la riante verdure ,
Er de petits ruiſſeaux l'agréable murmure ,
M'invitent à goûter les douceurs du repos ,
Morphée épand ſur moi ſes tranquilles pavots ;
Rien,dans ces lieux chéris n'excite mon envie ,
Etje veux y pafler le reſte de ma vie.
ALEXANDRE.
En vain réſiſtez - vous à mes empreſſemens ,
Vos regrets , vos refus , vos voeux ſont impuiſſans.
Tous les Sidoniens vous demandent pour maître ;
Que leur gloire aujourd'hui commence de renaître!
Et pour mieux aſſurer le cours de leur bonheur ,
Songez à leur laiſſer un digne ſucceſleur !
ABDALONYME,
:
Ah! pourrois je quitterun repos plein de charmes
16 MERCURE DE FRANCE.
Pour me livrer en proie aux ſoucis , aux alarmes ,
Pour me voir entouré de vils adulateurs ,
De la vertu des Rois coupables deſtructeurs ?
Lesdouceurs qu'avec elle attire la couronne
Ne pourroient compenfer les chagrins qu'elle
donne ;
Le trouble , les ſoucis & les remords cuiſans
Sont de les poſleſſeurs les fideles cliens .
L'exemple de Straton ſuffit ſeul pour m'inſtruire
Des malheurs attachés au Maître d'un Empire ;
De ſes proſpérités interrompant le cours ,
Lamaind'un ennemi va terminer ſes jours.
ALEXANDRE .
Généreux , bienfaiſant , guidé par la juſtice ,
Pouvez- vous d'un Tyran attendre le ſupplice ?
Les Dieux favent trop bien défendre la vertu ;
Rendez- vous à leur choix : c'eſt aſlez combattu .
ABDALONYME .
Ne puis-je réſiſter ?
ALEXANDRE .
Voyez votre patrie
Dans les plus grands malheurs plongée , enſevelie
,
Voyez l'horreur , le meurtre & la diviſion
Troubler enmême temps & déchirer Sidon ;
NOVEMBRE . 1775. 17
Si pour la liberté votre coeur ne ſoupire ,
Si vous ne lui cédez le bien qu'elle defire ,
Dans peu Sidon n'eſt plus : ſauvez votre pays .
ABDALONYME .
Prince , puiſqu'il le faut , à vos voeux je ſouſcris.
En acceptant un Trône où le ciel me deſtine ,
Si je puis de Sidon prévenir la ruine ,
Quelque déſaſtre affreux qui puiſſe m'arriver ,
Je renonce au repos afin de la ſauver .
ALEXANDRE.
Recevez de mes mains le ſacré diadême ;
Aſſurez lebonheur d'un peuple qui vous aime ;
Victorieux du fort , que votre illuſtre coeur
Ne ſuccombejamais au poids de la grandeur ,
Et qu'élevé ſi haut dans vous chacun contemple
Des bienfaits d'Alexandre un éclatant exemple.
ABDALONYME .
Puiſqu'à quitter mon champ je me vois condamné,
Et qu'à régner , grands Dieux ! vous m'avez deftiné,
Puiſſe toujours , ſoumis à mon obéiſſance ,
Mon peuple de vos dons reſſentir l'infience ,
Et de la guerre un jour oubliant les fureurs ,
D'une éternelle paix éprouver les douceurs !
Par M. D***.
18 MERCURE DE FRANCE .
LE GRELOT.
Epitre morale.
De la folie aimable lot ,
Donplusbrillant que la richeſſe ,
Qui fais ſourire la ſageſle ,
C'eſt toi que je chante , ô Grelot !
Hochet heureux de tous les âges ,
L'homme est à toi dès le maillot :
Maisdans tes nombreux apanages
Jamais tu ne comptas le ſot.
De tes ſons mitigés , le ſage
Entapinois le réjouit ,
Tandis que l'inſenſé jouit
Du plaıfır de faire tapage.
Plus envié que dédaigné
Par cette e pece atrabilaire ,
Qui penſe qu'un air renfrogné
Le wet a - flus du vulgaire ;
C'eſt l'abtence de tes bienfaits
Qui ſeule enfante la fatire.
Charmante idole du François ,
Chez lui réſide ton empire .
Tes détracteurs font les Pédans ,
Les Avares & les Amans
NOVEMBRE . 1775 . 19
De cette gloire deſtructive
Qui peuple l'infernale rive
Et remplit l'Univers d'excès.
L'Ambitieux , dans ſon délire ,
N'éprouve que de noirs accès ;
Le genre humain ſeroit en paix
Si lesConquérans ſavoient rire.
Contre ce principe évident
C'eſt en vain qu'un Cenſeur déclame :
Lemal ne le fait en riant .
Side toi provient l'épigramme ,
Son tour heureux n'eſt que plaiſant ,
Et ne peut nuire qu'au méchant ,
Quelaconfcience décele.
Nomme- t-on la roſe cruelle ,
Lorſqu'un mal - adroit la cueillant
Se bleſle lui-même au tranchant
De l'épine , qu'avec prudence
Nature fit pour ſa défenſe ?
Tes ſimples & faciles jeux
Prolongent , dit-on , notre enfance.
Cenſeur , que te faut- ilde mieux
Des abus le plus dangereux ,
Le plus voiſin de la démence ,
Eſt de donner trop d'importance
Aces chimeres , dont les cieux
Ont compoſé notre exiſtence.
Notre devoir eſt d'être heureux ;
20 MERCURE DE FRANCE.
Amoins de frais , à moins de voeux ,
De l'homme eſt toute la ſcience .
Par tes fons toujours enchanteurs ,
Tu fais fuir la froide vieilleſſe ,
Oudu moins , lacouvrant de fleurs ,
Tu lui rends l'air de la jeuneile.
Dutemps tu trompes la lenteur ;
Par toi chaque heure est une fêtes
Démocrite fut ton Docteur ,
Anacreon fut ton Prophête :
Tous deux pour ſages reconnus ,
L'un, riant des humains abus ,
Te fit ſonner dans ſa retraite ;
L'autre , chantant à la guinguette ,
Te donna pour pomme à Vénus.
Aprèseux ,ma ſimple muſette
T'offre les accens ingénus.
CharmantGrelot , ſur ta clochette
Je veux moduler tous mes vers;
Sois toujours la douce amuſette ,
Source de mes plaiſirs divers.
Heureux qui te garde en cachette
Et ſe paſle de l'Univers !
ENVOI à Monfieur BRET.
DemonGrelot te faire envoi ,
On ne pourra jamais le croire ;
NOVEMBRE. 1775 . 21
Si c'étoit celui de la gloire ,
Chacun diroit : Il eſtà toi.
Par Madame D. J. D. C. de Reims .
LE POT D'OLIVES , ou le Dépofitaire
infidèle.
J''OOFFFFRRIISS enversle portrait reſſemblant
D'un faux ami , dont la ruſe cruelle
Sutravit un dépôtà ſon garde imprudent :
CertainDépofitaire , au coeur dur , infidele ,
Va nous offrir un fléau plus fréquent.
Un Marchand Turc alloit au Caire ,
Y recueillir l'hérédité
D'un ſien parent, décédé centenaire :
Hors de Damas ſon ſéjour limité ,
Devoit finir après ſept ans d'abſence.
Nadir , au fondd'un vieux vase ſans anſe ,
Mit dix mille ſéquins pour plus de sûreté ,
Puis d'olives en quantité
Tout fut couvert en diligence.
Pluſieurs cachets ſont à l'urne apposés .
Chez Ruſtan , ſon voiſin , Nadir alla ſur l'heure :
En chemin , luidit-il, mes jours ſont expoſés ;
Septans ſans vous revoir , ami , ſije demeure ,
22 MERCURE DE FRANCE.
A votre gré du dépôt dispoſez .
Cevaſe eſt plein d'olives excellentes .
En ſept ans , répond l'autre , elles doivent moiar.
Soyez en paix , lui repliqua Nadir :
Qu'à mon retour elles ſoient exiſtantes ,
Ami , j'attends de vous cet unique plaiſir.
On ſouhaite à Nadir agréable voyage
Et prompt retour, vains mots par tout d'uſage:
Fatime , épouſe de Ruſtan ,
De quelques pleurs ornant le compliment ,
Du voyageur humecta le viſage.
Nadir à peine avoit quitté Damas ,
Que le defir de l'olive excellente
Dans le cerveau de Fatime fermente .
Le bon homme rêvoit : hélas !
Dit la Dame envieuse , ah ! quelle extravagance!
Du fruit ſerré pendant ſept ans d'abſence !
Faisons voler le vieux vase en éclats .
A la fureur dont elle est dévorée
Ruſtan veut oppoſer le frein de la raison :
La garde d'un dépôt , lui dit-il , eſt ſacrée ;
L'olive , hélas ! abonde à la maison :
Exiger celles- ci ſeroit pure manie.
Je les veux , dit fatime , ou j'y perdrai la vie ;
De l'urne antique il nous faut voir le fond.
Fatime étoit & fantasque &jolie ,
وت
NOVEMBRE. 1775 . 23
Son époux foible & complaisant :
Malgré ſon despotisme , on voit le Musulman ,
Poufler auffi loin la folie
Qu'on fait ailleurs pour ce ſexe engageant.
On leve donc les ſceaux du vaſe antique.
Lorsque Fatime , ayant pris le deſſus ,
Vitauſſi - tôt du Dieu Plutus
Briller l'attribut magnifique ;
Ses organes , dejoie , en turentéperdus.
Le ſcrupule & l'amorce , égaux chez le bonhomme
,
Lui livroient , à la fois , les plus rudes combats :
Qu'il auroit de la joie à ravir cette ſomme ,
Si l'importun remords ne retenoit ſon bras !
Fatime , en préludant, bannit ſon embarras.
Des beaux ſéquins on fait pleine capture ;
Onconfine augrenier le vase avec dédain ;
Et rendant grâces à Mercure ,
Avecardeur on le conjure
De fixer le Marchand ſur le bord Africain.
S'il prétend revenir un jour en ſa patrie
Retirer l'urne avant ſept ars ,
On ſaura lui montrer les dents ,
Et traiter ,en niant , le cas de rêverie.
Les époux , en repos , jouiſſoient du larcin,
Nadir , après fix ans , n'ayant plus nulle affaire
Qui le retînt au Caire ,
24
MERCURE DE FRANCE.
De Damas reprit le chemin.
Quel plaiſirde revoir les vallons de Syrie ,
Etd'embrafler le fidele Ruſtan ,
Sans oublier ſon épouse jolie !
Ce trio ſi flatteur offre aux yeux du Marchand
L'affemblage accompli des douceurs de la vie :
«Que ne puis - je à l'inſtant , dit le ſimple Nadir ,
>>P>orté ſur l'aile du zéphir ,
>> Voler chez mes amis , au gré de mon envie ! >>
Qu'il eſt ſurpris quand les tendres ſaluts ,
Qu'il croyoit voir payés de careſſes bien vives ,
Des deux époux très froidement reçus ,
Semblent marquer qu'on ne le connoît plus !
Venant au fait , il veut ſon pot d'olives.
Nos gens de nier le dépôt :
>> Amis , reprend Nadir , laiſlez tout ſubterfuge ,
>>J'aurois regret de recourir au Juge ».
Défié par Fatime , il y vole auffi tôτ .
Monſeigneur , lui dit- il , en un vieux pot d'olives
J'avois ſecrettement mis dix mille ſéquins ;
Et prenant des fermens pour-des gages certains ,
Allant aux Africaines rives ,
Je mis le pot ſcellé chez l'un de mes voiſins.
Sans revenir , ſij'étois ſept années ,
Atropos , de ſa faulx , tranchant mes deſtinées ,
De la vieille urne il héritoit.
Je viens avant le terme ; en me voit à regret ,
Les
NOVEMBRE. 1775 . 25 .
Les olives (oudain devant m'être données ;
Et Ruſtan du dépôt ose nier le fait.
Lui , que je crus l'ami le plus intime ,
Qui jouiſloit de la publique eſtime ,
Qui trois fois en ſa vie àla Mecque eſt allé ,
Se fouille envers moi d'un tel crime ?
Hypocrite Ruſtan , m'avoir ainſi volé ! ...
Ruſtan , chez le Cadi , ſur l'heure eſt appelé ,
Pour , aux yeux des experts , exhiber les olives :
Fatime étoit livrée aux frayeurs les plus vives.
D'olives rempliſſant le vieux pot au hasard ,
Ruſtan croyoit affronter la juſtice ;
Il rajuſta les cachets avec art :
Mais le ſuccès démentit ſa malice.
On pouvoir , à coup- sûr , inculper les cachets :
L'olive offrit du vol une preuve auſſi claire ,
Le fruit d'un an paroiſſoit frais.
Condamné par le Juge aux dépens du procès ,
Ruſtan rend les ſequins , ſubit peine exemplaire.
Le Juge alors dit au ſimple Nadir :
<<Tel a ſurpris l'eſtime universelle ,
>>Qui cache un coeur auſſi dur qu'infideles
>>Mortel aspic , on ne peut trop le fuir.
>> Tel ayant vu le tombeau du Prophete ,
>> N'en revient pas plus ſaint ni plus honnête;
>> Tu dois en garde avec lui te tenir .
>> S'il fit deux fois le ſaint pélerinage ,
B
26 MERCURE DE FRANCE .
>>>Evite avec lui tout procès ;
>>>Il n'eſt larcin , il n'eſt excès
>> Qu'il n'ose faire après triple voyage ».
ParM. Flandy.
1
MARIANNE ,
ou les Dangers de l'inexpérience.
Drame de Société.
PERSONNAGES.
LE MARQUIS.
LA MARQUISE.
MARIANNE , jeune payſanne de 16 à 17
ans , filleule de la Marquiſe.
Mile LA VARENNE , fille de confiance
de la Marquife .
Mile DUBOIS , femme-de chambre de
laMarquiſe.
La Scène est à Paris , dans la maison du
Marquis.
(LeThéâtre représente une falle baſſe de la
maison du Marquis ).
NOVEMBRE . 1775 . 27
SCÉNE 1 .
Mademoiselle DUBOIS , MARIANNE.
(Mlle Dubois entre, précédée de Marianne
qui eft habillée en paysanne , quoique
très proprement) .
Mile DUBOIS.
ENTREZ , Mademoiselle Marianne ;
atleyez- vous-là un inftant , Madame va
deſcendre.
MARIANNE s'affeyant. Bien obligée ,
Mademoiselle !
Mile DUBOISSe plaçant à côté d'elle.
Eh bien! comment vous trouvez - vous
ici?
MARIANNE. Fort bien , Mademoiſelle
, grâce aux bontés de ma maraine .
Mile DUBOIS. Je parie que vous ne
demanderiez pas mieux que de quitter
tout- à- fait le village pour venir demeurer
avec nous .
MARIANNE. A vous dire le vrai , je
n'en ferois pas fâchée.
Mile DUBOISs . Je m'en ſuis doutée.
Eh bien ! réjouiſſez -vous , Mademoiselle ,
je crois que vous nous reſtez .
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
MARIANNE , avec joie. Quoi ! vraiment!
Mile DUBOIS . Oui ; j'ai tout lieu de
croire que je ne me trompe point dans
mes conjectures .
MARIANNE. Ah ! que je ſuis contente
! ( d'un air careffant ) Vous m'aimerez
toujours bien ?
Mile DUBOIS , affectueusement. L'aimable
enfant ! qui pourroit s'en défendre ?
MARIANNE. De mon côté , vous pouvez
être sûre ... Je ſuis d'une joie !
Mile DUBOIS . Quels tranſports ! Mademoiselle
, le ſéjour de la ville a ſes
agrémens : mais il a auſſi ſes dangers.
Vous êtesjeune , belle , ſans expérience...
MARIANNE , avec vivacité. Vous avez
raiſon: mais ma maraine m'aime bien ;
M. le Marquis m'a dit auſſi qu'il vouloit
être de mes amis ; & puis vous & Mile
la Varenne ...
Mile DUBOIS. Vous méritez qu'on
s'attache vous , & je vais vous parler
en amie. Madame la Marquiſe a le coeur
excellent , elle vous aime ſincèrement;
ce n'eſt pas elle que vous devez craindre :
mais prenez garde à M. le Marquis ; la
Varenne eſt....
NOVEMBRE. 1775 . 29
SCÈNE II .
Mile LA VARENNE , Mlle DUBOIS ,
MARIANNE.
Mile LA VARENNE à Mile Dubois.
Paſſez chez Madame , Mlle Dubois ; elle
vous demande. ( Mile Dubois fort fans
rien dire ) .
SCÈNE III.
Mile LA VARENNE , MARIANNE.
Mile LA VARENNE d'un ton vif& gai.
Eh ! bon jour , mon petit ange : que je
vous annonce une charmante nouvelle ;
vous reſtez.
MARIANNE. Cela me fait bien plaiſir ,
Mademoiſellé.
Mile LA VARENNE . Comment! mais ,
c'eſt que j'en ſuis enchantée , moi .
MARIANNE faisant une révérence. Je
vous remercie , Mademoiselle.
Mile LA VARENNE . Bon , voilà les
façons revenues. Eſt-ce que je ne ſuis pas
votre bonne amie ?
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
MARIANNE. Vous avez bien de la
bonté.
Mile LA VARENNE comme impatiente.
Ce n'eſt pas comme cela qu'il faut répondre
: il faut m'appeler votre bonne
amie , me fauter au cou , & m'embraffercomme
vous m'aimez .
MARIANNE courant l'embraffer. Oh !
pour cela , de tout mon coeur.
:
Mlie LA VARENNE. Allons , mettezvous
à votre aiſe avec moi , ma chère
petite.
MARIANNE lui baisant la main. Vous
êtes ma bonne amie .
Mile LA VARENNE. Qu'elle est charmante
!
MARIANNE continuant de la careffer.
Je ſuis bien aiſe de demeurer ici avec
vous .
Mile LA VARENNE. Qu'elle eſt aimable
! Oh ça , je veux que vous m'aimiez
uniquement , que vous me donniez toute
votre confiance", que vous me diſiez tous
vos petits fecrets ; de mon côté je vous
dirai les miens , & nous ferons les deux
meilleures amies qu'on aitjamais vues.
MARIANNE. Volontiers , ma bonne
amie . :
NOVEMBRE. 1775 . 31
Mlle LA VARENNE. Mais c'eſt que je
veux qu'il n'y ait que moi que vous aimiez
ainſi ; excepté M. le Marquis pourtant
, qui a des droits ſur votre amitié ,
qui vous veut du bien .
MARIANNE. Et ma maraine ?
Mile LA VARENNE. Oui ; c'eſt tout
ſimple. Mais c'eſt la Dubois dont je ne
veux point dans notre petite ſociété.
MARIANNE. Et pourquoi , ma bonne
amie ? Elle eſt aſſez bonne perſonne , &
elle m'aime bien auffi .
Mile LA VARENNE. Oui , vous avez
raifon : mais elle eſt ſauvage , dure ,
chagrine, cette fille- là; & cela ne me va
pas à moi : j'aime la joie , la gaieté.
MARIANNE. Comme vous voudrez.
Mile LA VARENNE. Savez vous bien
que vous êtes charmante , malgré vos
habits de payſanne; quand vous ferez
vêtue en demoiselle , vous enleverez
tous les coeurs .
MARIANNE honteuse. Oh ! ma bonne
amie! vous vous moquez de moi .
Mile LA VARENNE. Allez , petite friponne
, vous ne connoiffez pas encore
le prix d'une figure comme la vôtre. Je
veux préſider moi même à votre toilette ;
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
j'ai un petit coffret à vous montrer , qui
vous fera bien plaifir .
SCÈNE I V.
LE MARQUIS , Mlle LA VARENNI ,
MARIANNE.
LE MARQUIS , en paſſant d'un air mys
térieux , à Mile la Varenne. Eh bien , la
Varenne ?
Mile LA VARENNE , bas au Marquis.
Tout va le mieux du monde .
LE MARQUIS , bas à Mile la Varenne.
J'ai fait porter le coffret de bijoux où
tu fais . ( haut à Marianne) Eh c'eſt vous ,
ma charmante ! Eh bien , comment trouvez
- vous le ſéjour de la ville ? Vous vous
accoutumerez aisément avec nous , n'eſt -
ce pas?
MARIANNE . Vos bontés me rendent
confuſe , M. le Marquis.
LE MARQUIS. Comment , mignonne !
on ne peut trop faire pour vous. ( à Mlle
la Varenne ) Elle eſt en vérité divine ,
adorable ! (Mile la Varenneſe retire infenfiblementdans
le fond du Théâtre) .
MARIANNEfaisant la révérence. Monfieur...
NOVEMBRE. 1775 . 33
LE MARQUIS. Je ſuis parbleu ravi de
vous voir ici ; Madame la Marquiſe ne
pouvoit rien faire qui me fût plus
agréable que de vous garder. Et vous en
êres bien aiſe auſſi , ſans doute ?
MARIANNE , avec une révérence. Mais ...
oui , M. le Marquis.
LE MARQUIS. Quelle charmante ingénuité
! Oh ça , ma chère reine , je vous
ai priée de me regarder comme votre
ami & non pas comme votre maître ; je
veux être votre ami , entendez vous ?
MARIANNE déconcertée. Monfieur...
LE MARQUIS. La Varenne vous parlera
pour moi : vous verrez comme je
traite mes amies .
MARIANNE . Vous me faites bien de
l'honneur.
LE MARQUIS. Mais auſſi , je veux en
revanche que vous m'aimiez bien. M'aimerez
- vous bien ?
MARIANNE baiffant les yeux. Je vous
reſpecte trop .
LE MARQUIS. Il n'eſt point ici queftion
de reſpect , je vous en diſpenſe ;
c'eſt de l'amitié que j'ai pour vous , &
c'eſt de l'amitié que je veux que vous me
rendiez .
MARIANNE. Je ferois bien ingrate , ſi
By
34 MERCURE DE FRANCE.
je ne reconnoiſſois ce que vous faites
pour moi.
7
LE MARQUIS transporté. La charmante
enfant! je ..... ( il entend la Marquife)
Adieu , poulette , je vous donnerai bientôt
de mes nouvelles. ( Il s'esquive) .
SCÈNE V.
LA MARQUISE , MARIANNE.
LA MARQUISE. Bon jour , ma fille ;
qui est-ce qui fort-là ?
MARIANNE . C'eſt Mile la Varenne ,
&... ( Elie hésite) .
LA MARQUISE. Et , qui ?
MARIANNE. Et... M. le Marquis.
LA MARQUISE. Ah ! ah ! M. le Marquis
! & que vous diſoit-il ?
MARIANNE. Mais , ma maraine , il
me diſoit qu'il étoit bien aife de ce que
je reftois ici ; qu'il me donnoit fon amitié
, &..
LA MARQUISE. Eh bien ?
MARIANNE. Qu'il me demandoit la
mienne en retour.
LA MARQUISE . Que lui avez vous répondu
?
MARIANNE. Je lui ai dit que je ferois
NOVEMBRE. 1775 . 35
une ingrate, de ne pas reconnoître les
bontés.
LA MARQUISE. Voilà tout?
MARIANNE. Je crois que oui .
LA MARQUISE. Vous croyez ! Est- ce
que vous me cacheriez quelque choſe ,
ma fille ? Non; je ne vous en crois pas
capable. Si vous m'aſſurez que c'eſt là
tout , je vous croirai.
MARIANNE . Voilà tout ce qu'il m'a
dit , je vous affure : mais en s'en allant
il m'a ferré la main.
LA MARQUISE. Il vous a ferré la
main!
MARIANNE. Oui , ma maraine.
LA MARQUISE. Eh ! eh ! M.le Marquis
! Et la Varenne étoit préſente?
MARIANNE. Oui , ma maraine . Ce
que je dis vous fait-il de la peine ? J'en
fuis au defeſpoir.
LA MARQUISE. Point du tout , ma
chète enfant. Mais c'eſt que je vous aime
bien ; je veux que vous n'ayez rien de
fecret pour mos. Je crois mériter cette
petite attention- là; & ce n'eſt point
pour abufer de vos confidences que je
les exige : au contraire , c'est pour travailler
plus sûrement à votre bor heur.
Tout à l'heure , par exemple , j'ai vu
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
que vous héſitiez; vous n'oſiez me parler
du Marquis ; vous avez rougi en
m'avouant qu'il vous avoit ferré la main.
MARIANNE. Il eſt vrai que je ſuis honteuſe
des careſſes que me fait M. le Marquis;
il me parle auſſi familièrement que
fi j'étois ſon égale , & cela m'embarraffe
à un point que je ne faurois dire .
LA MARQUISE Souriant. Allez , ma
chère enfant , je ne ſuis point fâchée.
Reſpectez toujours M. le Marquis comme
vous le devez ; & que fon ton fami
lier ne vous faſſe point fortir de celui
qui vous convient. Mais , parlons d'autre
choſe : je vous ai fait avertir pour vous
dire que je vous garde ; & il me paroît
que l'on m'a prévenue.
MARIANNE. Oui , ma maraine ; Mlle
Dubois & Mile la Varenne me l'ont appris.
LA MARQUISE . Il ya long temps que
j'ai ce deſſein- là , mon enfant ; & je vois
avec plaifir que vous avez tout ce qu'il
faut pour profiter des ſoins que je veux
prendre de votre éducation ; auſſi je
n'épargnerai rien pour vous rendre heureuſe
: maisje m'attends que vous m'aimerez
comme votre mère .
MARIANNE d'un ton pénétré. Ah! pour
NOVEMBRE . 1775 . 37
vez-vous douter que je ne vous aime ?
LA MARQUISE. Non , ma fille , non ;
je n'en doute pas. Embraſſe- moi , ma
chère Marianne. Tu pleures !
MARIANNE. Hélas ! fi je vous ai fait
de la peine , c'eſt ſans le ſavoir.
LA MARQUISE affectueusement . Raffure-
toi , ma fille ; non , je ne ſuis point
mécontente de toi , point du tout.
MARIANNE. Ah ! que je ſuis contente !
(Ellesejettefur la main de la Marquise ,
qu'elle baise avec transport) .
LA MARQUISE , plus affectueusement.
Chère enfant ! vas , ma fille , je t'aime
d'affection . Sois toujours ſage ; aimemoi
de tout ton coeur , & tu peux être
afſurée que je ne t'abandonnerai jamais .
Oh çà , Marianne, je ſors aujourd'hui
pour toute la journée , & je vous laiſſe
avec Mlle la Varenne & Mile Dubois ,
vos nouvelles compagnes.
MARIANNE . Oui , ma maraine .
LA MARQUISE. Je leur ai recommandé
de vous faire quitter vos ajuſtemens de
payſanne , pour en prendre de plus convenables
aux vues que j'ai fur vous. (Elle
Sonne) Ce font des filles ſages , en qui
j'ai beaucoup de confiance. (à un Laquais
qui entre) Faites deſcendre Mlle la Va38
MERCURE DE FRANCE.
renne & Mie Dubois. ( à Marianne)
Sur- tout la Varenne : il y a plus de dix
ans que cette fille- là eſt à mon ſervice.
SCÈNE VI.
LA MARQUISE , MARIANNE , Mlle LA
VARENNE , MUE DUBOIS.
:
Mile LA VARENNE. Que veut Madame?
LA MARQUISE . Voilà une petite fille
que je vous remets entre les mains : je
vous charge de fon éducation.
Mile LA VARENNE . Ah ! Madame ,
que vous me taires de plaifir ! On eſt
heureux d'avoir à former des ſujet qui
promettent autant que Mademoiselle .
LA MARQUISE. Je le crois. J'eſpère
aufli que vous m'en rendrez bon compte.
(àMarianne) Ma fille, je n'ai pas beſoin de
vous recommander de regarder Mile la
Varenne comme une autre moi même .
MARIANNE. Ah ! detout mon coeur !
LA MARQUISE. J'ai en vous une confiance
entière , Mile la Varenine , & je
crois que vous la méritez. Qui vous
manqueroit , ne déplairoit ſouverainement.
:
• NOVEMBRE. 1775 . 39
SCÈNE VII.
LES PERSONNAGES PRÉCÉDENS
LAQUAIS.
UN
LE LAQUAIS. Le caroſſede Madame
eft prêr.
LA MARQUISE. Mile Dubois , c'eſt
vous que je charge de la toilette de Marianne
; ayez ſoin de me la préſenter à
mon retour dans un autre equipage. (Elle
fort) .
SCÈNE VIII.
Mile LA VARENNE , Mile DUBOIS ,
MARIANNE .
Mile LA VARENNE Mile Dubois ,
vous me ferez plaifir de nous laiffer
ſeules.
Mile DUBOIS. Mais , Mademoilelle ,
vous avez dû entendre que l'on m'a
chargée de la toilerte de Mlle Marianne.
Mile LA VARENNE. N'importe. Vous
avez dû entendre vous-même, qu'en l'abſence
de Madame , je ſuis ici maîtreffe.
Mile DUBOIS à part . On ſe cache de
moi ; il y a quelque choſe là-deſfous.
40 MERCURE DE FRANCE.
( haut) Mais pour habiller Mlle Marianne...
Mlie LA VARENNE vivement. Je m'en
charge. Eit- ce fini ?
Mile DUBOIS. Je m'en vais donc vous
apporter tout ce qu'il faur .
Mile LA VARENNE , avec aigreur. Eh
non ! vous êtes trop obligeante . Je vous
prie ſeulement de nous laitſer tranquilles .
Mile DUBOIS à part. Je n'en doute
plus; pauvre Marianne ! on cherche à te
perdre.Tâchons de déconcerter ſes projets .
( Ellefort en jetant un regard de pitiéfur
Marianne ).
SCÉNE ΙΧ.
Mile LA VARENNE , MARIANNE.
Mile LA VARENNE . A la fin , nous en
voilà debarraſfées ; je reſpire .
MARIANNE. Ma bonne amie .
Mile LA VARENNE. Ma petite reine .
Que j'étois impatiente de me trouver
ſeule avec vous !
MARIANNE. Vous avez renvoyé bien
durement cette pauvre Dubois : cela me
faitde la peine..
Mile LAVARENNE. Fi donc ! C'eſt une
NOVEMBRE. 1775 . 41
grande hypocondre , ennemie de tous les
plaiſirs ; je ne puis la ſouffrir : elle nous
auroit gênée . Allez , vous ne perdrez pas
à fon abfence . Eſt- ce que mon amitié ne
vous fuffit pas ?
MARIANNE.Oh que pardonnez-moi.
Mlle LA VARENNE. Si vous ſaviez
tout ce que j'ai fait pour vous , combien
vous me remercieriez !
MARIANNE. Comment donc !
Mile LA VARENNE. Ah! que vous êtes
heureuſe d'avoir un petit minois auſſi
charmant , & une auſſi bonne amie que
moi , pour vous apprendre à en tirer
parti !
, MARIANNE. Que voulez-vous dire
ma bonne amie?Je ne vous entends pas.
Mile LA VARENNE . Rien , rien ; nous
cauſerons de tout cela tantôt. Commençons
par votre toilette. ( Elle tire de fa
poche un coffret dans lequel est un écrain
de diamant) Que dites-vous de cela ?
MARIANNE. Ah ciel! rien n'est plus
magnifique .
Mile LA VARENNE tire du coffret des
dentelles . Et ceci ; qu'en dites vous ?
MARIANNE les examine. Que cela eſt
beau ! Je ne les ai pas encore vues à ma
maraine.
42 MERCURE DE FRANCE.
Mile LA VARENNE riant. Ah ! ah ! ah !
vous m'enchantez . Cela lui fiéroit à fon
âge , en vérité. Bon pour untréſor comme
vous..
MARIANNE. Oh ! ma bonne amie , je
ſais que je ne ſuis pas faite pour porter
des ajuſtemens auffi ſuperbes; mais je
m'en paſſe facilement ,je vous aſſure.
Mile LA VARENNE. Bon. Oh que fi
vous les aviez eſſayés une fois , vous verriez
qu'il eſt bien difficile de s'en paffer.
MARIANNESouriant. Pour cela , ma
bonne amie , vous êtes trop méchante .
Mile LA VARENNE. Pardi , je veux
vous les eſſayer.
MARIANNE. Allons donc; vous badinez.
MileLA VARENNE. Non férieuſement.
MARIANNE Cela m'ira tout au plus
mal , car je n'y fuis pas accoutumée.
Mile LA VARENNE. Allez , petite friponne
, cela vous ita mieux qu'à bien
d'autres . ( Elle lui ôteſa coëffure & lui met
cellede dentelle) .
MARIANNE. En vérité , vous me rendez
toute fotte.
Mile LA VARENNE la regarde avec
complaisance. BonDieu! qu'elle eſt jolie!
NOVEMBRE. 1775 . 43
Ah! mon cher coeur ! voyez dans ce miroir
fi cela vous va fi mal.
MARIANNEjetant un coup d'oeil à la
dérobée fur le miroir que lui préſente Mile
la Varenne. Eh bien! à quoi tout cela
revient- il?
Mile LA VARENNE continue d'ajuster
la tête de Marianne. Attendez. Ici une
épingle à diamans. Une autre là. Bien !
Les boucles d'oreille à cette heure.
MARIANNE. Finillez donc , ma bonne
amie ; tenez , tout cela me gêne ; je ſuis
tout je ne fais comment .
MileLA VARENNE. Allons donc , vous
faites l'enfant. Regardez un peu ce miroir
s'il fera d'avis que vous quittiez
cela ſi tôt. ( Elle lui attache les boucles
d'oreille).
MARIANNE inquiette. Oh ! mon Dieu!
fi ma maraine alloit revenir,je ne ſais ce
que je deviendrois .
Mile LA VARENNE. Ne craignez rien .
Aça , il y a encore une petite cérémonie .
( Elle se diſpoſe à lui mettre du rouge &
des mouches).
MARIANNEse défendant. Ah ! fi ! ma
bonne amie ; qu'allez-vous faire ?
Mlle LA VARENNE infiftant. Eh bien !
petite fille , faudra-t-il vous gronder ?
44 MERCURE DE FRANCE .
Eit- ce que vous ne ſavez pas que je ſuis
votre maîtreſſe ? Eh bien ! jetez les yeux
fur ce miroir : comment vous trouvezvous
, là ?
MARIANNE se regarde avec complai-
Sance , &se tourne en riant du côté de Milé
la Varenne . Ah ! ma bonne amie !
Mile LA VARENNE. Eh bien ! ma
chère reine !
MARIANNE. Que diroit ma mère , fi
elle me voyoit ainſi ; elle ne voudroit
plus me reconnoître.
Mile LA VARENNE. Bon ; il eſt bien
queſtion ici de votre mère : c'eſt M. le
Marquis ; s'il vous voyoit ,il deviendroit
amoureux , fou .
(Ici la Marquise , amenée par Mile Dubois
, entre ,se cache & écoute) .
MARIANNE vivement. Ah ! ma bonne
amie! ôtons vîte tout cela.
Mile LA VARENNE . Eh bien! pourquoi
donc?
MARIANNE. Si M. le Marquis alloit
entrer.
Mile LA VARENNE . Eh mais ! ce ſeroit
tant mieux.
MARIANNE . S'il devenoit amoureux
de moi , je ſerois perdue.
Mile LA VARENNE. Eh bien! quelle
NOVEMBRE. 1775 . 45
enfance ! ce ſeroit un grand bonheur pour
vous . ( à Marianne qui s'efforce d'óterfa
coëffure ) . Fimffez donc , vous allez gâter
votre bonnet ; il eſt à vous , au moins.
MARIANNE. Comment ! il eſt à moi ?
Mile LA VARENNE riant aux éclats.
Ah! ah ! ah ! vous voilà bien ſurpriſe .
MARIANNE intriguée. Expliquons-nous,
ma bonne amie !
Mile LA VARENNE . Eh mais ! c'eſt bien
clair : le bonnet eſt à vous , les diamans
font à vous , les boucles d'oreille font à
vous , & des robes magnifiques que vous
n'avez pas encore vues ; heim ? m'entendez
vous maintenant ?
MARIANNE plus intriguée. Ah ! mon
Dieu! Et d'où cela me vient il ?
Mile LA VARENNE riant. Comment !
petite nigaude , vous n'avez pas encore
deviné M. le Marquis ?
MARIANNEse levant avec effroi . M. le
Marquis !
Mile LA VARENNE. Eh bien ! quen
dites vous ? Est- ce faire les choſes ? Mais
qu'avez- vous donc ?
MARIANNE la repouffant. Laiſſez moi.
Ahciel !
Mile LA VARENNE allant à elle d'un
air careffant. Quoi donc , Marianne !
46 MERCURE DE FRANCE .
qu'eſt ce , ma chère amie ? vous trouvezvous
mal ? n'êtes vous pas auprès de votre
meilleure amie ?
MARIANNE la repouſſant avec indigna.
tion. Vous ! mon amie !
Mile LA VARENNE. Peſte ! comme
vous prenez les choſes : oui , votre amie ,
&plus votre amie que vous ne penſez.
N'eſt- il pas bien heureux , pour une petite
fille de votre forte , d'être aimée d'un
homme tel que M. le Marquis.Combien
j'en fais qui defireroient votre bonne forrune!
(d'un ton plus doux) Allons donc ,
Marianne ; allons , mon enfant ; ayez un
peu plus de raifon .
MARIANNE vivement. Je veux fortir
d'ici ; oui , j'en veux fortir. Que je fuis
malheureuſe ! (Elle pleure amèrement) .
Mile LA VARENNE l'arrêtant avec colère.
Non , Mademoiselle , vous ne fortirez
pas ; & puiſque vous le prenez
ainfi .... Voilà , en vérité , un joli tour
queous me faires là. Il vous fied bien
de grimacer ; n'avez- vous pas promis
votre amitié à M. le Marquis ? Prenez
garde à vous. Je ſaurai vous perdre auprès
de votre maraine.
NOVEMBRE. 1775 . 47
SCÈNE X.
DA MARQUISE , Mlle LA VARENNE ,
Mlie DUBOIS , MARIANNE .
LA MARQUISE entre furieuse. Il faut
convenir que voila un monftre bien abominable
!
Mlie LA VARENNE. La Marquife! ah
ciel!
LA MARQUISE. Sors, indigne ſcélérare,
fors. Je ne ferois plus makreſſe de ma
colère.
Mile LA VARENNE. Eh mon Dieu !
Madame...
LA MARQUISE. Tu oſes me parler ,
malheureuſe! Sors , te dis je , à l'inſtant.
Je te fais grâce , car tu mériterois d'être
renfermée pour le reſte de tes jours .
(Mile la Varenne fort ) .
SCÈNEXI & dernide.
LA MARQUISE , MARIANNE , Mile
DUBOIS.
LA MARQUISE. Une fille en qui j'avois
mistoute ma confiance. BonDieu! à qui
48 MERCURE DE FRANCE.
ſe fier déſormais ! Mlle Dubois , je n'oublierai
pas le ſervice que vous venez de
me rendre .
Mile DUBOIS. Madame , je n'ai fait
que ce que j'ai dû faire.
LA MARQUISE. Ma chère Marianne ;
conſole-toi , ma fille .
MARIANNEfanglottant. Non jamais...
jamais ... Vous ne m'aimez pluuss..
LA MARQUISE affectueusement. Qui ?
inoi ? ma chère enfant ! je t'aime plus
que jamais . Tu es une fille reſpectable.
Oui , ma Marianne , tu viens de donner
des preuves d'une vertu héroïque qui redouble
mon attachement. Allons , embraſle-
moi ; oublions qu'il y ait au monde
des monſtres aufli déteſtables que la
Varenne, à Marianne , qui pendant ce
temps à eſſuyéfon rouge , & qui veut arracher
fa coëffure ) Eh bien ! que fais tu-là ?
MARIANNE. Hélas ! ma chère maraine
, laiſſez - moi . Ces indignes ajuſtemens
me rappellent à mes chagrins .
LA MARQUISE . Ah ! ma chère fille !
ce dernier trait- là m'enchante ! Viens ,
tu mérites de me tenir lieu des enfans
que le Ciel m'a refuſés; viens prendre
la place que je leur avois deſtinée dans
mon coeur. Ma Marianne , ma fille , garde
ces
NOVEMBRE. 1775 . 49
ces ajuſtemens , ils font à toi : tu peux
les porter fans honte , puiſque je te les
donne. Au lieu d'être le prix du vice , ils
deviendront la récompenſe de la vertu .
ParMademoiselle RaignerdeMalfontaine.
EPITRE à M. D. B... étudiant depuis
peu en Droit.
Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci .
IL eft
HOR. Art. Poët.
Leſt donc vrai , d'une autre école
Tu prends aujourd'hui les leçons ;
Déjà je te vois par Barthole
Mis au rang de les nourriffons.
Que l'honneur te ſerve de guide
Dans ce Dédale tortueux ;
Le coeur dans un travail aride
A beſoin d'être vertueux :
Quoique le Code& le Digeſte
Ne respirent que l'équité ,
La matiere en eſt indigeſte
Et le ſtyle plein d'âpreté.
Mais rien ne rebute le Sage ,
L'obſtacle lui ſert d'aiguillon;
C
so MERCURE DE FRANCE.
Tel en ouvrant un dur fillon ,
Le boeuf redouble de courage,
L'Athlète ſanglant & poudreux ,
Qu'enflamme l'amour de la gloire ,
N'eſt couronné par la victoire
Qaprès des efforts généreux.
Pour aborder à ces rivages
Où l'or ſe forme ſous ſes pas ,
Combiende périls & d'orages
LeNocher n'affronte- t-il pas ?
C'eſt en entrant dans la carriere
Que tu dois montrer plus d'ardeur ;
Tun'es encor qu'à la barriere ,
Cours , vole & tu ſeras vainqueur.
Entre l'agréable& l'utile ,
Partage le temps qui s'enfuit ,
Paſle de Cujas à Virgile ,
Lis le jour , médite la nuit;
Je mets au-deflous du reptile
Le mortel indolent , futile
Que les Lettres n'ont pas ſéduit,
Du Dieu que l'Hélicon adore ,
Qu'il eſt doux de ſuivre les loixt
Sur ſes accords forme ta voix ,
Ette ſouviens , que jeune encore,
Il t'a ſouti plus d'une fois.
Mais où m'entraîne l'habitudez
Ariſte pardonne àmon coeurs .
NOVEMBRE. 1775. ser
T'inspirer l'amour de l'étude ,
: C'eſt travailler à ton bonheur.
Par M. l'Abbé Dourneau.
AMadame D. L. G. furſa petite taille.
AIR : O ma tendre musette.
AIMABLE violette ,
Reine de nos bosquets ;
Permets à ma muſette
De chanter tes attraits ;
J'emprunte ton image
Pour célébrer Cloris,
Que mon discret hommage
Soit payé d'un ſouris.
Quand la ſaiſon de Flore
Ramene les plaiſirs ,
C'eſt pour te faire éclore
Que ſoufflent les zéphirs ;
Dans nos prés la Bergere ,
Epargnant tes odeurs ,
Foule la tête altiere
Denos plus hautes fleurs.
Sur ſatige ſuperbe
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
On voit briller le lis :
Mais il périt ſur l'herbe
Qui l'admiroit jadis.
Malgré ta petitefle ,
L'Amant vient te cueillir :
Le ſein de la maîtreſſe
Te voit naître & mourir.
Que ta petite taille
Adeprix à mes yeux !
Oui , quiconque s'en raille ,
C'eſt qu'il eſt envieux ;
Clio ſur le Permeſſe
EtCloris en ces lieux ,
Font qu'à la petitefle
Nous adreſſons nos voeux.
ParM. Henet , étudiant au Collège
desGraffins.
PORTRAIT DE MA VOISINE.
Dans l'âge d'aimer & de plaire ,
Eléonore eſt ſans deſir ;
Sa fraîcheur , ſa taille légere
En vain appellent le plaiſir :
Jamais dans ſon ame
Une tendre flamme
NOVEMBRE. 17756 53
N'a fait naître le ſentiment; *
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
Teint de lis , blonde chevelure ,
Enorgueilliſſent la beauté;
Petits yeux font grande bleſſure ,
Elle n'en fait point vanité ;
Et , ſous la coudrette ,
Sa candeur regrette
L'aſyle& les jeux du couvent ;
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
D'un rienelleboude & murmure,
Un tien ſuffit pour l'appaiſer ;
Sur ſa bouche vermeille & pure
Oncueille un innocent baiſer;
Tous ceux qu'on lui donne
N'ont rien qui l'étonne :
Sans myſtere elle vous les rend;
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
De ſes regards, de ſon ſourire ,
En vain votre ardeur s'applaudit ;
De tout ce qu'ils ſemblent vous dire
Eléonore n'a rien dit.
Quand le ſoir s'avance ,
Sa gaîté commence ,
Sans ſavoir pourquoi , ni comment ;
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
C iij
$4
MERCURE DE FRANCE.
Dans le crystal d'une fontaine
Elle ne voit que l'horiſon;
Dans la forêt & dans la plaine
Elle pourſuit un papillon ;
L'Hymen , qui la guette ,
Dit à la follette :
Le joujou qu'il faut à préſent ,
C'eſt un enfant , c'eſt un enfant.
Par M. de la Louptière
COUPLETS faits à l'occaſion des Lettres
de Nobleffe accordées par le Roi à M.
DE SAHUC .
LETitus des François , que l'Univers adore ,
Qui fait chérir ſes loix , qui fait régner les moeurs,
Et qui fait être ſage en la ſaiſon des fleurs ,
Jette fur vous les yeux , Sahuc , & vous décore
D'un rangqui vous éleve au faîte des honneurs.
La noblefle par lui devient votre partage.
Jen'enfuis point ſurpris ; & le Rhône & le Tage
Célebrent votre nom par vos talens connu.
Louis voit le mérite , il le couronne en Sage;
C'eſt au Sage àdonner un prix à la vertu.
ز
Maistous vos ſentimens, que j'adorai fans cefle,
NOVEMBRE. 1775. 55
Valent encore mieux qu'un titre i flatteur ,
Que tous vos parchemins , que ces marques
d'honneur :
Perdez quand vous voudrez vos lettres de nobletle
,
Nous les retrouverons toujours dans votre coeur.
Par M. Titaubé.
DANS
LA ROSE.
Fable à Life.
1
ANs un parterre un jour les fleurs ſe difputoient
Pour avoir la prééminence ;
Toutes en ſecret ſe flattoient
De mériter la préférence .
Quoi! diſoit le lis orgueilleux ,
En levant ſa tête ſuperbe :
Qui peut me disputer l'empire de ces lieux ?
Moi , dit la violette: en ſortant de ſous l'herbe ,
Vous avez de l'éclat, vous brillez de lin ; mais
Sur le ſein de Chloé l'on ne vous vit janais ,
Et tous les jours j'y regne en ſouveraine ;
C'eſt par mon parfum que je plais ,
Pour le vôtre , il n'est bon qu'à donner la migraine
;
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Croyez-moi , renoncez à cette humeur hautaine ,
Etvantez un peu moins vos prétendus attraits.
La tulipe , à ſon tour , voulut entrer en lice ,
Exagéra l'éclat de ſes couleurs ,
Et fur-tout legrand cas que font les connoiffeurs
Dela beauté de ſon calice ;
Toutbeau! toutbeau ! lui dit l'oeillet ,
Abaiflez devant moi cet orgueil téméraire ,
Aquelques foux ,contentez- vous de plaire,
Et moderez votre caquet :
Mais fade & fans odeur , n'ayez jamais l'audace
D'oſer vous comparer à moi ;
Sachez qu'en tout je vous efface ,
Etque l'on me forma pour vous donner la loi.
Ace diſcours hardı , l'on s'échauffe, on murmure :
Unton fi hautdoit il être permis ?
Chaque fleur prend part à l'injure ,
Le barbeau même y crut ſonhonneur compromis-
On disputoit ſans rien conclure
Quand Life parut dans ces lieux :
Les Grâces compoſoient fa ſuite.
Vous ne pouviez arriver mieux ,
Dirat les fleurs , jugez- nous vite,
Et choiſiſſez qui d'entre nous
Mérite ici d'avoir l'empire :
Nous nous en rapportons à vous ,
Nommez- la nous allons l'élire.
Life long temps s'en défendit :
NOVEMBRE. 1775. 57
On lapreſla de décider la chose ;
Enfin Lise nomma la rose ,
Et la rose n'avoitriendit ,
Pas un mot à ſon avantage ;
L'orgueil a bien moins de crédit
Que lemérite , aux yeux du Sage.
Chacune cacha ſon dépit ,
Ainfi finit toutes querelles.
Onm'a conté qu'on entendit
Les Grâces qui diſoient entre elles :
Auchoix de Lise applauditions , mes fooeurs ;
C'étoit à la reine des Belles
Anommer la reine des fleurs .
ParM. Davefne.
7
LEE mot de la première Enigme du
volume précédent eſt l'Archet ; celui de
la ſeconde eſt Perroquet ; celui de la
troiſième eſt la Barbe. Le mot du premier
Logogryphe ett Portier , dans lequel
on trouve Prote, trop , pore , Io ,
port , pire épi , Porte , Roi , rôtir ,
pré , Pie ( Pape ) , pie (oiſeau) , poire ,
Pó , rire pot , Potier ; celui du ſecond
eſt Canon , où se trouve canon
(pièce d'artillerie ) , canon de ſeringue ,
Cv
$8 MERCURE DE FRANCE.
canon dont ſe ſervent les femmes pour
tricoter ; celui du troiſième eſt Potage,
où ſe trouve étage..
ÉNIGME.
Source d'eſtime & de mépris ,
J'échauffe le courage &jele refroidis ,
Je ſuis mauvaiſe & je ſuis bonne
Fécarte la mort& ladonne ,
J'attaque & je viens ſecourir ,
Je porte au crime& je le ſais punir ,
Quelquefois je rougis en m'en rendant complice:
Je ſuis donc l'inſtrument de la vertu , du vice
Que je fafle une bonne ou mauvaiſe action ,
Onne me met pas moins toute nue en priſon.
ParM. Bouvet, àGifors.
AUTRE.
JEportedansmon ſein une race innombrable
De nains &de géans : ce mêlange incroyable
Ne doit pas cependant inspirer de l'effroi ,
D'inſtruire ou d'amuser, c'eſt mon but , mon em
ploi.
1
ParunejeuneDemoiselle de Lyon,
1 NOVEMBRE. 17750 59
AUTRE.
MON nom reflemble affez , Lecteur ,
Acelui du pays qui me donna naiſlance :
On prétend qu'un Ambaſladeur
M'apporta le premier en France.
Prévenus contre moi , de fameux Potentats
Me traiterentdeTurc àMore ,
Sans vouloir confentir , pour raiſon que j'ignore ,
Am'admettre dans leurs Etats ;
Etcequi va ſans doute augmenter ta furpriſe ,
On ſe plaifoit fi fort à me perſécuter ,
Qu'en hérétique infâme on oſa me traiter,
En me baniſlant de l'Egliſe ;
Un Pontife lança contre mes partiſans
DuVatican ſacré les foudres menaçans :
Tout change... Avec le temps , on me renditjul
tice ,
Erdans ce fiecle heureux , rempli d'humanité ,
Par tout on metolere ; & foit utilité ,
Soit mode , raifon ou caprice ,
En tout pays je ſuis fêté;
Mes anciens ennemis vivent ſous mon empire :
Et cependant , en vérité ,
Malgré cette victoire , oſerai-je le dire ?
Foible mortel , ainſi que toi ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je neſuisque vaine pouſſiere :
Mais dès qu'on me connoîtj'attache de maniere
Qu'on nepeur ſe paſſerde moi.
Par M. Houllier de SaintRemy,
àSezanne.
LOGOGRYPΗ Ε.
VILE, abjecte , je naîs dans les champs , dans
les bois ;
Sans chefje ſuis d'un certain poids.
Par lemême.
AUTRE.
QUATRE pieds feulement composent ma ftructure:
Mais par bizarre effet , de perverse nature ,
Entier j'ai mille appas pour tous les bons buveurs;
Sanstêteyaicausé ſur mer biendes malheurs.
Par M. B. Abonnéau Mercure.
NOVEMBRE. 1775 . 63
: PRIS
AUTRE.
RIS tout entier , je ſuis unbongaillard,
Jedonne de la vigueur au vieıllard ;
Unmembre àbas, je ſuis ignoble ;
Coupez m'en trois ,je deviens noble.
ParM. Boucher.
ARIETTE EN ROMANCE *.
Andanteamoroso.
JARDINS ché- ris de Pomo-
ne & de Flore
, Ber- ceaux touf- fus , a- ſy- le
* Paroles deM. Péliffier desGranges . Officier
de Dragons au Regiment de Jarnac ; munque de
M VanDeursen , Maitre de musique à Clermons-
Ferrand.
162 MERCURE DE FRANCE.
des plai- firs , Où tant de
fois mon in- fi- de- le Laure
, Vint pré-ve- nir
char- mer mes de- firs;
&
Qu'eſt de- ve- nue , hélas !
vo- tre
pa- ru- re?
Je cherche en vain cette ai-mable
fraî- cheur , Que juſqu'ici
vous don-noit la naNOVEMBRE
1775 63
tu- re ; Se- riez - vous
donc changés : a- vec fon
coeur ?
Jen'entends plus le murmure agréable
Que le ruiſſean mêloit à nos ſoupirs ;
1
1
- Lesarbriſteaux , fous leur ombrage aimable,
Ne laiſſent plus folâtrer les zéphirs.
Ah! craindroient- ils d'occuper ma penſée
Du ſouvenir d'une ingrateBeauté !
▲ C'eſt peu pour moi de l'avoir trop aiméc ,
Je pleureencor ſon infidélité.
• Reprenez donc votrecouleur premiere , 1
Lis orgueilleux , émules de ſontein :
Tenez- moi lieu d'une Beauté trop fiert ,
Parlablancheur peignez moi bien ſon ſein
Etle vermeil de la naiſſante roſe ,
Que de piquans on prit ſoind'enfermer,
M'exprimera la bouche demi- cloſe
Medéfendant , mais en vain , de l'aimer... 1
1
:
64 MERCURE DE FRANCE.
Pour me charmer , quel prodige s'opere !
Quel compoſédes plus vives couleurs !
Flore deſcend , elle veut , elle eſpere
Par ſes préſensde calmer mes douleurs.
Trop foibles fleurs,quelle eſt votre impuiſſance?
Laure infidele a plus que vous d'appas :
Auprès de vous je reſſens ſon abſence ,
Aſes côtésje ne vous verrois pas.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
De l'Instruction publique , ou Conſidérations
morales & politiques , ſur la
néceſſité , la nature & la ſource de
cette inſtruction. Ouvrage demandé
par le Roi de Suède. A Paris , chez
Didot l'aîné , Imprimeur & Libraire.
Le titre de cette brochure ſemble
annoncer un Ouvrage volumineux : ce
n'est cependant qu'une ſimple eſquiſſe ;
mais dans cette eſquifle on reconnoît
partout le crayon d'un grand maître . Cet
Ouvrage eſt diviſé en trois parties Dans
la première , on jette un coup d'oeil rapide
, quoique profond , d'abord ſur la
NOVEMBRE. 1775 . 65
nature de l'homme, ſur ſes mobiles ,
ſur ſes paſſions , ſur les cauſes des effets
qu'elles produiſent , & qui ſont ſi oppoſés
entr'eux ; enſuite ſur l'eſſence d'un
véritable corps politique , fur ce qui
conſtitue le parfait Gouvernement , fur
ce qui le différencie du deſpotiſme , qui ,
conſidéré en lui- même , n'est qu'une illufion
, qu'une chimère Il reffemble
à ces montagnes de ſable que les vents
forment , promènent , & diſſipent à leur
gré. Pat une chaîne fort courte de diverſes
obſervations fur ces objets importans
, l'Auteur conduit ſes Lecteurs
à voir clairement que l'homme moral est
un être absolument factice ; qu'il est ce
quefes opinions lefont; que la raison * ,
......
* Peut on dire que la raison ſoit le fruit de
l'attention , de la réflexion &des autres opérationsdont
notre intelligence nous rend capables ,
& n'eſt il pas plus exact de dire que c'eſt undon
gratuitde la nature , que l'attention , l'expérience
& les réflexions développent , perfectionnent &
enrichiſlent de pluſieurs nouvelles connoiſſances? ..
Cequi eft dit , page 23 , des hommes qui ſemblent
n'avoir reçu ni raison , ni même l'inſtinct des
brutes , ne donne aucune atteinte à cette vérité
précieuse , que la ſubſtance ſpirituelle , intelligente,'
capable de connoître la vérité fouveraine
&d'aimer la justice éternelle , met entre l'homme
lemoins cultivé & la brute , une diſtance infinic.
66 MERCURE DE FRANCE.
-reurs ,
....
dont on a tant parléfans la connoître ,
ni la définir , n'est en nous qu'un difcer-
-nement exact de nos vrais intérêts , qu'une
connoiffance claire & distincte des vérités
destinées à devenir les règles invariables
de notre conduite Connoiflancefans
laquelle les hommes ne font point encore
véritablement hommes ; ils n'ont qu'une
fimple aptitude à le devenir. Cette première
partie eſt faite pour convaincre
que l'ignorance , Source intariffable d'erde
toutes les faufles opinions qui
égarent l'amour propre , & en font un
volcan , dont les éruptious fréquentes porsent
au loin le ravage & la désolation ,
eſt auſſi la ſource de tout le mal moral ,
la fource de tous les écarts dans lesquels
-nous ſonomes entraînés par nos paffions ;
enfin , que l'ignorance& lafoliese reffemblent
parfaitement dans leurs effets ;
•qu'ainfi , les hommes reſtant dans l'étatd'ignorance
, il leur est impoſſible de
former entr'eux un véritable corps poli-
..tique.
Dans la ſeconde partie , on examine
les objets que l'Inſtruction publique doit
principalement ſe propoſer. En général
fon but doit être d'éclairer les hommes
fur les devoirs eſſentiels du Citoyen ,
L
NOVEMBRE. 1775. 67
&for P'utilité de ces devoirs. Elle doit
lear apprendre que remplir de tels devoirs
, c'est agir en êtres raiſonnnables ,
&nous honorer ;s'en écarter , c'est agir en
infenfés , & nous avilir. Pour développer
ces maximes , l'Auteur commence par
montrer que le vrai bonheur confifte dans
un accord parfait des intérêts de l'amour
propre avec ceux des ſens *. Et comme
les intérêts de l'amour propre n'existent
quedans nos opinions&parnos opinions ,
il en conclut qu'il faut faire connoître
aux hommes , premièrement , l'ordre public
le plus avantageux à leursfens , afin
de les attacher au maintien de cet ordre
par l'intérêt de leursſens; en ſecond lieu ,
* Ce ne ſeroit pas donner une aſſez noble idée
desdevoirs réciproques de Citoyen , que de borner
leur accompliſſement à une fin auſſi bafle que
de procurer la fatisfaction des fens. Il ſeroit
curieuxde ſavoir quel intérêt trouvent les ſens à
l'exposer à la douleur & à la mort , pour la défensede
la patrie. Les devoirs qui nous tient à
nos frères&à la lociété , exigent ſouvent le facrifice
de tout ce qui flatte les lens. Un tel facrifice
n'eſt pas fans dédommagement & fans récompenfe;
mais cette récompense n'eft point promife
aux fens. Elle n'a rien de commun avec les jouil.
fances, ſouvent dangereuses, que les ſens nous
procurent.
68 MERCURE DE FRANCE.
que c'est par les loix invariables de ce
méme ordre qu'ils doivent juger de ce qui
eft vertueux ou vicieux , glorieux ou déshonorant;
ce qui conciliera fur ce point les
intérêts de l'amour propre avec ceux des
ſens. Il expoſe enſuite en quoi confifte
cet ordre public , & il prouve ſans replique
qu'il a pour baſe le droit de propriété
; que ce droit établit , en faveur
de tous les Citoyens , la plus grande
liberté & la plus parfaite égalité dont
les hommes puiſſent jouir en ſociété ;
que ne pouvant manquer de multiplier ,
autant qu'il eſt phyliquement poſſible ,
toutes les jouiſſances de nos ſens , & convenant
ainſi à chaque intérêt particulier
raisonnable , il conftitue l'intérêt commun
, ſeul & unique lien politique , &
ſe trouve être ainſi néceſſairement la loi
fondamentale de toute fociété ;que toures
les inſtitutions ſociales doivent tendre
de concert à maintenir ce droit dans toute
faplénitude , à le faire jouir de toute la
fûreté & de toute la liberté qui lui font
effentielles ; car ſans la fûreté civile &
politique , un droit n'en feroit plus un
dans lefait.
Nous ne ſuivrons point l'Auteur dans
tous les détails de ſes raiſonnemens. Nous
NOVEMBRE. 1775. 69
dirons ſeulement un mot de la manière
dont il traite des vertus morales , des
vices&des crimes. La marche qu'il ſuit
pour parvenir à nous en donner des idées
claires & ſenſibles , à poſer les fondemens
de la morale univerſelle , eſt un
morceau qui joint à l'éloquence le mérite
de la nouveauté. Il nous a paru propre
à bannir les préjugés ſur le fait de la
morale ; à rendre les hommes vertueux
fans effort; à changer , pour ainſi dire ,
la face de la terre , ou du moins à détruire
ſans retour , chez tous les peuples
policés , les erreurs qui les portent à devenir
les ennemis d'eux- mêmes , en devenant
ceux des autres Nations. Nous
croyons qu'on ne peut trop méditer cette
ſeconde partie , trop ſe convaincre que
les vicesfont en nous ce qui nous dégrade ,
ce qui nous nuit à nous mêmes; les crimes ,
ce qui nuit directement aux autres ; les
vertus , ce qui devient utile à tous. Le ſyſtême
del'Auteur étantd'employer l'amour
propre * comme le grand reſſort de l'hu
* L'amour propre , ce grand reſſort de l'huma
nité, n'eſt pointcet égoïſme rempli d'injustice &
de lâcheté qui fait qu'un homme s'établit le principe&
la finde ſes actions , de les defirs &defes
70) MERCURE DE FRANCE.
manité , il termine ſa ſeconde partie en,
faiſant obſerver que pour former les hommes
à la vertu , il ne ſuffit pas de leur
apprendre en quoi elle conſiſte ; qu'il
espérances; qu'il n'eſt touché des biens & des
maux , qu'autantqu'ils le regardent; qu'il ſe tient
lieuàfoi-même de l'Univers entier, qu'il ne regarde
que par rapport à ſoi. Ne donner d'autre
origine a la vertu qu'un pareil égoïsme , ce ſeroir
avoir de la vertu une idée bien baile . Les Socrate ,
les Platon , les Cicéron , en ont eu des idées plus
juſtes. L'Auteur n'a donc pu avoir en vue que cet
amour éclairéde ſoi-même , qui eſt le principe de
tout ſacrifice moral , comme l'exprime M. d'Alem
bert. UnCitoyen généreux , qui ſacrifie ſes intérêts
particuliers au ſalut & à la gloire de la patrie ,
s'aime de cet amonr éclairé. Un intérêt groffier&
personnel ne peutjamas être le mobile des actions
vertueuses qui ont rapport non- ſeulement à la
gloire de la Divinité & de la Religion , mais auſſi
à l'utilité publique. Toute action qui n'eſt que
l'effet de cet amour propre , eſſentiellement injuſte
&déréglé , que nous avous appelé égoïsme ,
pourledistinguerde l'amour éclairéde foi-même ,
atoujours été regardé , par les Moraliſtes exacts ,
comme une action qui n'a que l'apparence de la
vertu . Tout l'Ouvrage de M.de la Rochefoucault
eſt fondé ſur ce principe. Au reſte , comine
les hommes ne ſe touchent que par les ſurfaces ,
ces vertus apparentes concourent toujours au bien
de la ſociété ; & c'eſt avec raison que l'on a dit
que l'hypocrifie eſt un hommage que l'on rend à
la vertu.
NOVEMBRE. 1775 . 71
faut encore mettre tout en uſage pour
intéreſler l'amour propre à la pratique
conſtante de la vertu : & attendu que ce
point de vue ne peut être rempli que par
le Gouvernement , il arrive ainſi naturellement
à la troiſième partie , dans la
quelle il traite de la manière dont un
corps politique doit être conſtitué , pour
que le Gouvernement ſoit le principal
Instituteur defes Sujets.
L'Auteur , qui s'étoit déjà fort élevé
dans ſa ſeconde partie , s'élève encore
plus dans la troiſième. Ildéclare ouver
tement la guerre à ce qu'il appelle une
morale purementfactice , celle , qui , prenant
naiſſance dans le tourbillon des faufſes
opinions , met l'homme dans la néceffitéde
ne pouvoirfe procurer les jouiſſancas
des fens qu'aux dépens de celles de
l'amour propre , ou les jouiſſances de
l'amour propre qu'aux dépens de celles des
fens. Il s'attache enfuite à montrer l'inutilité
des écoles publiques & de leursinf
tructions , ſi les leçons qu'elles donnent
ne ſe trouvent confirmées par celles que
les Citoyens reçoivent à chaque inſtant
de leurGouvernement. " Que fert d'en-
>> ſeigner , dans les écoles , en quoi con-
>ſiſtent les vertus , les vices & les cri
72
MERCURE DE FRANCE.
» mes ? Que fert de peindre , avec les
• plus fortes couleurs , la difformité des
» vices & des crimes , les charmes & la
» beauté de la vertu ? L'homme n'agie
» que pour ſon intérêt perſonnel : ſi le
» Gouvernement eſt aſſez mal organiſé ,
» pour que les vertus nuiſent à ceux qui
» les pratiquent , pour que les vices &
- les crimes puiſſent devenir utiles à ceux
» qui ſe les permettent ; comptez que
>> toutes ces belles leçons ne produiront
>>>aucun effet , fur-tout G l'intérêt de
» l'amour propre s'anit à celui des ſens ,
>>pour porter les hommes à la corrup-
>> tion ; & c'eſt le cas de tous les Gou-
- vernemens arbitraires , de tous lesGou-
>> vernemens ſous leſquels une lâche &
criminelle complaiſance , une obéif-
>> ſance ſervile & honteuſe tiennent lieu
➡de talens & de vertus ......
Quis enim virtutem amplectitur ipfam ,
Pranjafi tollas?
>>Pour des êtres deſtinés à n'agir que pour
>> leur intérêt perſonnel , l'attrait des ver-
>> tus n'eſt autre choſe que l'utilité des
» vertus ; de même l'horreur des vices
»& des crimes n'eſt autre choſe que
l'averſion
NOVEMBRE. 1775 . 73
1
l'averſion des maux dontils font nécef-
>> ſairement ſuivis. Pour attacher à la
» vettu les membres d'un corps politi-
>> que , il eſt donc d'une indiſpenſable
>>néceſſité que ce corps foit organifé de
>> manière à leur rendre utile la pra-
> tique des vertus * ; que fon Gouverne-
, que
* L'Auteur de l'Inſtruction publique fait ſentir
(p.81) que l'homme, en qualité d'être intelligent,
eſt appelé à un gente de perfection totalement
inconnu aur brutes , & qui lui donne des rap .
ports avec la Divinité.Or rien n'eſt plus propre à
le conduire à cette deſtination qu'une Religion
qui commande toutes les vertus , tant celles qui
anobliſſent & perfectionnent l'homme
celles qui font utiles au gouvernement public &
néceſlaires à la ſociété. C'eſt la Religion fur- tout
qui rendces vertus véritables , ſolides , conſtantes;
qui en établit la racine dans le coeur ; qui les
ſoutient dans de dures épreuves ; &, lorsqu'elles
manquent de témoins , qui les excite par des motifs
dignes d'elle & par l'attente d'une récom.
pense éternelle. La Religion , disent les Philoſophes
Chrétiens , ne détruit aucuns des motifs légitimes
qui portent les hommes à remplir les
devoirs de la fociété ; les ſentimens naturels ,
l'attention aux bienséances , la ſenſibilité à la réputation
& à l'honneur ne lui ſont pas contraires.
Elley joint ſeulement des motifs ſupérieurs. Elle
s'en rend maîtreſſe; elle les fourmet à une plus
noble fin ; & au lieu que ces devoirs n'auroient eu
fans elle que de foibles appuis , elle leur en doung
D
74 MERCURE DE FRANCE .
>>>ment ſoit allez ſagement combiné
>>pour que perſonne ne puifle devenir
>>>vicieux ſans ſe rendre malheureux
pour que perſonne encore ne puiſſe ſe
>> rendre heureux qu'en devenant ver-
» tueux » .
د
C'est dans l'Ouvrage même qu'il faut
lire le développement de ces grands
points de vue. On y voit ce que le
Gouvernement doit faire pour mettre
leshommes dans le casd'avoir une grande
idée d'eux-mêmes comme Citoyens : com .
ment un Gouvernement doit être conftitué
, pour que les loix , toujours puifées
dans l'intérêt commun , foient toujours
l'expreffion des volontés communes , &
de plus fermes , qui ſubſiſtent lorsque tous les
autres ſont disparus ou ſont chancelans. Il n'en
eſt pas de même des vertus dont la Religion n'eſt
pas la racine; elles ont besoin d'approbateurs &
de témoins. C'eſt la louange qui les nourrit , c'eſt
le ſuccès qui les entretient. Dès qu'il ne répond
pas à l'espérance qu'on avoit eue , elles ſe ſèchent
&ſeAétrillent. Ce ſeroit donc rendre moins utile
&moins efficace l'inſtruction publique & nationale
que de la ſéparer entièrement d'une Religion
qui , pour ſe ſervir des termes de M. de Montesquieu
, en paroiſſant n'avoir d'autre objet que la
félicité de l'autre vie , fait encore notre bonheur
dans celle-ci .
NOVEMBRE. 1771. 75
gouvernent toujours ; pour que chaque
Citoyen , ne dépendant que des loix ,
ne dépende ainſi que de foi , deses propres
volontés.
C'eſt auſſi dans cette troiſième partie
que l'Auteur achève de mettre dans le
plus grand jour , le caractère eſſentiel
d'un véritable corps politique ; entendant
fous ce nom un corps actif & non purement
paſſif , comme l'eſt un troupeau
d'animaux domestiques , dont une volonté
étrangère , une volonté qui n'est pas la
leur, diſpoſe toujours à son gré , & fans
Les confulter. Pour être un corps actif ,
il doit avoir la faculté de s'aſſembler en
corps , de délibérer en corps , d'agir en
corps .... Tant qu'il en jouit , la difperfion
deſes membres n'est pour lui qu'un
Sommeil , pendant lequel les loix defa
constitution veillent à ſa confervation ;
mais fitôt que cette faculté lui est ravie
cette diſperſion est l'état de mort. Chez un
tel peuple , n'allezpas chercher des vertus ,
&c. Un tel corps eſt ce que Auteur
appelle le corps du Souverain ; & pour
prouver qu'il eſt véritablement le Souverain,
il ſe ſert d'un argument bien fimple
: tous ſes Membres , dit- il , compris
Leur Chef, ne forment ensemble qu'unseul
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& même individu moral. Ce que dit cet
Auteur de l'effence d'un corps politique,
& de la néceſſité où nous ſommes de le
reconnoître pour le corps du Souverain ,
ne l'empêche point de ſe déclarer pour
leGouvernement Monarchique , pourvu
que la Monarchie y foit héréditaire. Il
regarde cette forme de Gouvernement
comme étant plus précieuſe , d'autant
plus néceſſaire , qu'elle prévient tous les
troubles auxquels les prétentions arbitraires
expoſent les autresGouvernemens ,
& qu'elle tend à tenir les intérêts de
l'Etat gouvernant , inséparablement unis
à ceux de l'Etat gouverné.
Quoique cet Ouvrage ait été fait pour
la Suède , on y trouve à l'endroit dont
nous parlons , une obſervation qui paroît
avoir particulièrement en vue la Nation
Françoiſe : " Il eſt cependant une Nation
» qui doit être regardée comme un véri-
>>table corps politique , quoique depuis
>> long temps elle n'ait plus la faculté de
>> s'aſſembler ; mais elle a des loix fon-
>> damentales confiées à la garde de la
Magiſtrature , & ſes Monarques ſe
>> reconnoiſſent dans l'heureuse impuisfance
de les changer; mais ſon amour
>> pour ſes Rois , fait qu'elle ne voit ja
NOVEMBRE. 1775 . 77
>>mais , dans ſon maître , qu'un père à
>> la tendrefle duquel elle doit s'aban-
>> donner ſans réſerve ;& ces ſentimens ,
>> innés chez elle , formant un lien réci-
>> proque entr'elle & ſes Souverains ,
>>forment auſſi une exception à la règle
» générale ; ils la mettent dans le cas de
>> n'avoir pas beſoin de cette faculté ; il
>>faudroit que ſes loix fondamentales
>> fullent méconnues , fulfent ouverte-
>>ment attaquées , pour qu'un tel beſoin
>> ſe fit fentir ». Nous penſons que ce
morceau regarde la Nation Françoiſe ,
parce que nous le croyons écrit dans le
coeur de tous les François .
En ſuppoſant un Gouvernement conftitué
, de manière à devenir le premier
Inſtituteur de ſes Sujets , l'Auteur veut
encore des écoles publiques & gratuites ,
lesunes pour apprendre à chaqueCitoyen
les premières règles , les premiers principes
de la profeſſion de Citoyen ; les
autres pour déployer le génie , pour enſeigner
les ſciences qui fervent comme
d'ornement à la ſociété , & qui augmentent
la puiſſance de l'homme en étendant
ſes connoiſſances. Nous ne nous appefantirons
point ſur les différentes mefures
qu'il conſeille pour rendre utiles ces
Diij
73 MERCURE DE FRANCE.
deux fortes d'écoles ; nous croyons qu'on
ne peut qu'applaudir à leur ſageſſe.
Nous penſons de même de ce qu'il dit
de l'inſtruction domestique , de celle en.
core qu'on peut recevoir des monumens
publics. La Suède a déjà mis en pratique
ce qu'il preſcrit ſur les bornes qui
conviennent à la liberré de la preſſe ;
peut-être reconnoîtra-t-on aufli quelque
jour l'utilité qu'il attache au rétabliſlement
des exercices gymnaſtiques , & à
l'inſtitution d'une cenfure pourles moeurs.
Le ſyſtême de l'Auteur eſt un enſemble
dont les parties tiennent , font parfaitement
liées entr'elles: mais , à notre avis ,
une des plus importantes , quant aux
effets , c'eſt celle des examens à fubir &
des fermens à prêter , avant que d'être
infcrit dans la claſſe des Citoyens , &
de pouvoir jouir des prérogatives attachées
à cette qualité , qui , dans ſon plan,
devient précieuſe à tous égards.
Ce qui nous a fingulièrement frappés
dans cet Ouvrage , c'eſt la clarté des
idées & l'attention de l'Auteur à toujours
fixer , toujours déterminer le vrai fens
des termes abſtraits qu'il employe : c'eſt
encore l'enchaînement méthodique de
ſes démonstrations ; enchaînement , qui ,
NOVEMBRE . 1775 . 79
,
joint à la chaleur de ſa compoſition , à
la juſteſſe de ſes expreſſions , à la nobleſſe
d'un ſtyle toujours également foutenu
à la grandeur des intérêts qu'il préſente ,
forme un tout dans lequel on voit briller
la véritable éloquence , l'éloquence des
chofes & non celle des mots. Nous ne
ſommes pas les ſeuls qui en ayons porté
un tel jugement : la même juſtice lui
avoirété rendue en Suède, parun Seigneur
bien capable d'en juger , M. le Comte
de Scheſter , à qui l'Ouvrage avoit été
adreſfé , pour être remis au Roi de Suède
qui l'avoit fait demander à l'Auteur. A
la tête de la brochure ſe trouve la lettre
qui accompagnoit cet envoi : elle n'eſt
pas affez longue pour que nous en donnions
ici un extrait ; nous dirons ſeule.
ment qu'elle nous a paru , comme l'Ou .
vrage même , écrite par une âme honnête
& ſenſible , qui ne reſpire que le
bien de l'humanité , & qui eſt dans la
douce habitude de s'en occuper.
Les Rêves d'un homme de bien , qui peuvent
être réaliſés , ou les vues utiles
& pratiquables de M. l'Abbé de Saint-
Pierre , choifies dans ce grand nombre
de projets finguliers , dont le bien pu-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
blic étoit le principe. A Paris , chez
la veuve Duchêne , rue Saint-Jacques .
Le Cardinal Dubois avoit appelé les
projets de cet Auteur : les Rêves d'un
homme de bien . Cette dénomination ne
convient point à tout ce qui eſt ſorti de
la plume de M. l'Abbé de Saint-Pierre .
Pluſieurs projets , renfermés dans la collection
volumineuſe de ſes Ouvrages ,
peuvent être réaliſés , ou fourniſſent tout
au moins des vues utiles aux dépoſitaires
du ministère , ſoit pour corriger pluſieurs
élus , foit pour procurer le meilleur bien
poffible. Ce font ces projets pratiquables ,
&ces vues patriotiques que l'Auteur de
l'Ouvrage que nous annonçons , a rafſemblés&
a extraits des vingt volumes de
M. l'Abbé de Saint-Pierre . On ne peut
refuſer à cet Ecrivain le juſte tribut d'élages
que mérite la fécondité de ſes idées ,
Pétendue de fes lumières , & ce génie
admirablede combinaiſon dans lesdétails.
C'eſt une choſe avouée que le recueil de
ſes Ouvtages a contribué à étendre les
lumières politiques , à éclaircir fur les
objets qui peuvent augmenter le bien général
& diriger la morale vers la pratique.
Il ſuffira de lire l'abrégé qu'un ConpilaNOVEMBRE.
1775 . 81
, teur judicieux vient de nous en donner
pourſe convaincre que tout n'eſtpas rêve ,
& qu'on a eu tort de prendre à la lettre
le bon mot de M. le Cardinal Dubois.
L'Esprit des Loix Romaines , en trois
volumes. A Paris , chez Baſtien , rue
du Petit- Lion .
On ne peut pas faire un plus bel éloge
de cet Ouvrage , qu'en diſant que le célèbre
Montefquieu s'en eſt enrichi & l'a
mis ſouvent à contribution dans l'eſprit
des loix qu'il nous a donné. Gravina ,
Profeffeur en droit en Italie , crut devoir
fournir à ſes élèves une idée ſuccincte de
l'origine & du progrès du droit civil . La
beauté de la matière entraîna ſa plume
& lui fit produite un Ouvrage profond
& utile , fur-tout aux Magiſtrats & aux
Jurifconfultes. On doit ſavoir gré à l'Auteur
de la Traduction , qui a parudepuis
pluſieurs années , d'avoir facilité la lecture
d'un Ouvrage qui a été loué par les
Jurifconfultes les plus ſayans. Perfonne
n'ignore la haute idée qu'on s'eſt formée ,
dans tous les temps , des loix Romaines ,
Ouvrage de ce peuple , diſoit le ſavant
Chancelier d'Agueſſeau , que le Ciel fem
Dv
82 MERCURE DE FRANCE,
bloit avoir formé pour commander aux
hommes. Tout y refpire encore cette
>> hauteur de ſageſſe , cette profondeur
>> de bon fens , & pour tout dire en un
» mot , cet eſprit de législation qui a été
>>le caractère propre & fingulier des
دد maîtres du monde.Comme files gran-
>>des deſtinées de Rome n'étoient pas
>> encore accomplies , elle règne dans
>> toute la terre par ſa raifon , après avoir
>>ceffé d'y régner par ſon autorité . On
>> diroit en effet que la justice n'a dévoilé
>> pleinement fes myſtères qu'aux Jurif-
>> confultes Romains; Légiflateurs encore
>>plus que Jurifconfultes , de ſimples par-
>> ticuliers , dans l'obſcurité d'une vie pri.
>> vée , ont mérité , par la ſupériorité de
>>leurs lumières , de donner des loix à
>> toute la poſtérité : loix auſſi étendues
>> que durables ; toutes les Nations les
>> interrogent encore à préfent,& chacun
» en reçoit des réponſes d'une éternelle
>> vérité. C'eſt peu pour eux d'avoir inter-
>>prêté la loi des douze tables & l'Edit
>> du Prêteur ; ils font les plus fürs inter-
>> prêtes de nos loix mêmes. Ils prêtent ,
>> pour ainſi dire , leur eſprit à nos uſages ,
>> leur raiſon à nos Coutumes ; & par les
>>principes qu'ils nous donnent , ils nous
NOVEMBRE.1775 . 83
» fervent de guides , lors même que nous
>>marchons dans une route qui leur étoit
>> inconnue » . D'après cette idée des loix
Romaines , on ne peut que bien accueillir
tous les Ouvrages qui peuvent fervir à
nous les faire connoître.-
Supplément au Manuel de l'Arpenteur ,
où l'on ſimplifie la manière de lever
& de rédiger l'Atlas & le plan général
topographique d'un fief annexé à
la confection des terriers ,les principes
de copier les plans , avec une méthode
fondamentale de les réduire , de
grand en petit , & leurs échelles dans
leurs proportions ; de l'angle de réduction
& du Pentographe ; l'abrégé de
la Sphère armillaire & du globe terreſtre
; la deſcription de la terre & de
ſes parties ; les meſures itinéraires
le nom , l'eſpèce & l'ufage des cartes ;
les principales Provinces de France ,
conſidérées ſelon leurs productions ,
avec des notes fur les femences &
l'expoſition des biens fonds. Par N.
Ginet , Arpenteur Royal en la maîtrife
des eaux & forêts de Paris &
Ifle de France. Volume in-8°. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue des Ecri-
:
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
:
vains , vis à vis leCloître Saint Jacques
de la Boucherie .
Le titre détaillé de cet Ouvrage fait
affez connoître les objets que M. Ginet
traite , ou fur leſquels il donne du moins
quelques inſtructions dans fon fupplément
au Manuel de l'Arpenteur. Ce Manuel
a été imprimé , en 1770 , chez Jombert ,
& a été très bien accueilli. Le ſupplément
mérite par les connoiſſances utiles
qu'il renferme la même faveur. L'Auteur
ydonne l'uſaged'un compasde proportion
à quatre branches qui a toutes les propriétésdescompas
de réduction , de deux
& trois branches , du Rapporteur , &c.
Cet inſtrument a été approuvé par MM.
de l'Académie Royale des Sciences.
t
t
Catechismefur l'art des accouchemens pour
les ſages-femmes de la campagne , fait
par ordre & aux dépens du Gouvernemenr.
Par M. Augier Dufot, Docteur
en Médecine , Penſionnaire du Roi
&de la Ville de Soiſtons , Profeſſeur
de l'art des accouchemens , Médecin
de la généralité pour les maladies épidémiques
, & du dépôt des remèdes
gratuits , Membre de la ſociété Royale
d'agriculture de la Province.
NOVEMBRE. 1775. S
!
t
On ne fauroit rendre la langue de chaque
feience trop ſimple , & , pour ainſi dire , trop
populaire. Dit. Encyclop. au mot Elémens.
TomeV, P. 494.
Brochure in - 12 . A Soiffons , & fe
trouve à Paris , chez Didot le jeune ,
quai des Auguſtins ; & Ruault , rue
de la Harpe.
L'Auteur , ainſi qu'il s'en explique
dans une Préface , a donné à cet Ouvrage
le titre de Catéchiſme , Κατήχησις ,
qui ſignifie Inſtruction de vive voix ;
parce que cet écrit renferme effectivement
les inſtructions de vive voix , données
aux fages- femmes de la campagne
pendant les cours publics &gratuits , fur
Part des accouchemens qu'on fait chaque
année dans la généralité de Soiffons.
L'utilité d'un pareil établiſſement eſt ſi
évidente que tous ceux qui s'intéreſſent
à la population & à la proſpérité du
Royaume , defireront qu'il fe répande
dans toutes les Provinces. Ce n'eſt pas ,
comme l'obſerve M. Dufor , la multiplication
de l'eſpèce humaire qui manque
dans nos climats ; c'eſt ſa confervation.
MM. les Curés , ces Miniſtres de
86 MERCURE DE FRANCE.
charité ſi néceſſaires à la proſpérité du
Royaume , & les Seigneurs de Paroiſſes ,
gémiſſent journellement ſur les erreurs
&les fautes que commettent les ſagesfemmes
dans la pratique d'un art le plus
intéreſſant pour l'humanité ; & que trop
ſouvent elles exercent ſans en avoir les
premières notions. Il faut donc ſauver
l'homine dans ſa naiſſance , & ne point
l'abandonner au premier inſtant de fa
vie . M. le Peletier de Mortfontaine ,
Intendant de Soiffons , a vu le moyen
le plus efficace pour parvenir à ce bur.
Ce fage Adminiftrateur , affligé des malheurs
qui arrivent preſque journellement
dans les campagnes , par l'impéritie des
ſages femmes , n'a trouvé d'autre moyen
d'en arrêter le cours , que l'inſtruction
publique & gratuite ſur un art , qui ,
devant faire jouir l'homme de la vie
ne lui donnoit que trop ſouvent la mort.
Tel eſt le principe de l'établiſſement des
cours publics & gratuits des ſages femmes
de la généralité de Suiffons. Le vertueux
Médecin , Auteur de l'écrit que nous
annonçons , & qui penſe avec raiſon
que l'inſtruction eſt le premier des actes
de charité , s'eſt conſacré depuis longtemps
à feconder dans cette partie les
1
NOVEMBRE. 1775 . 87
vues du Gouvernement. Il a rédigé les
leçons ſur l'art des accouchemens , d'après
les répétitions que les fages-femmes en
ont faites elles - mêmes après chaque
féance & à la fin de chaque cours. C'est
autant aux yeux qu'à l'eſprit qu'il parle
pour rendre ſenſible le manuel des accouchemens.
La théorie n'eſt ici que la pratique
réduite en règles . L'Auteur expoſe
d'abord les connoillances néceſſaires à un
Accoucheur. Ildonne enfuite une defcription
anatomique, fuccincte & courte ,
mais fuffiſante pour ſon objet , des
parties de la génération de la femme. Il
entre enfuite en matière , & commence
par décrire l'accouchement naturel , qui
eſt celui qui ſe termine par les ſeules
forces de la nature. Il traite après des
accouchemens laborieux qui exigent le
fecours des inſtrumens . Cet Ouvrage
élémentaire , composé en faveur des
élèves ſages-femmes , & impoimé par
l'ordre & aux dépens de Sa Majefté ,
leur ſera diſtribué gratuitement dans les
Provinces. Nos campagnes doivent ce
bienfait à ce Ministre , aini des hommes
, qui préſide à la Anance.
La Sauve-garde des abeilles & les ma
88 MERCURE DE FRANCE.
noeuvres des ruches en hauſſes de
paille , pour prendre le miel ſans détruire
les mouches , & pour conſerver
les ruches foibles ; avec quelques par .
ties relatives à l'économie rurale &
aux amuſemens de la campagne . Par
M. M. de Cuinghien , ancien Capitaine
d'Infanterie. Volume in- 12 de
394 pages avec des, planches. Prix ,
2 liv. 10 fols.A Bouillon , aux dépens
de la ſociété typographique ;& à Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
Ce bon Ouvrage , publié il y a déjà
quelque temps , n'eſt point affez connu
de ceux qui s'occupent à faire fructifier ,
& defirent d'augmenter l'eſpèce de ces
infectes laborieux qui nous fourniffent
le miel & la cire. Comme l'Auteur ne
parle qued'après des faits ſouventrépétés ,
ſes inſtructions ne doivent point être
négligées . Sa méthode d'ailleurs mérite
d'autant plus d'être accueillie , que les
procédés en font faciles , économiques
& praticables par tour. Ce recueil d'obſervations
fur la meilleure méthode de
gouverner les abeilles , eft terminé par
quelques inſtructions relatives à l'éco
NOVEMBRE. 1775 . 89
nomie rurale & aux amuſemens de la
campagne. L'Auteur donne la, deſcrip
tion d'un levier puiſfant , qui porte le
point d'appui , & la pince , pour détruire
&extirper dans les bois les eſpèces nuifibles
qui ne font que dégraiffer la terre
dans les taillis. On verra également ,
avec plaifir , la deſcription qu'il fait d'un
outil de jardinage en as de pique , celle
d'un rateau à roulette pour la propreté
des promenades; d'une pince propre à
prendre les taupes;d'un autre inſtrument
appelé fauterelle , pourprendre les oiſeaux
de proie. Cet économe éclairé nous enſeigne
auſſi la manière de prendre les
renards au ceps. Il nous entretient for la
culture des pommes de terre , & publie
quelques recettes économiques que ceux
qui s'occupent des travaux de la campagne
feront fatisfaits de trouver ici. Plufieurs
planches gravées accompagnent ce
volume & facilitent l'intelligence des
machines qui y font décrites.
rope ,
Tableau général , Chronologique & Généalogique
des Maiſons Souveraines de l'Eu
particulièrement de celles de
France , depuis le commencement de
la Monarchie. Propofé par ſoufcrip
tion.
१०
MERCURE DE FRANCE.
Cetableau eſt diviſé en trois parties : la
première contient la ſucceſſion généalogique
& chronologique des Rois de France
delapremière race;celle des Ducs de Gaf.
cogne , Comtes de Bigorre , Béarn , Armagnac
& d'Actarac qui en font iſſus ,
&deſquels fortent les anciens Rois de
Navatre , Caſtille,Léon,Arragon, Majorque
, Minorque , Valence , Naples , Sicile
, Corſe , Sardaigne &des Eſpagnes :
cette partie fait connoître la fondation
de ces différens Etats , l'époque de leurs
réunions & des changemens qui y font
arrivés, les titres &droits de lents différens
Princes & leurs fucceſſions généalogiques&
générales. Pourne rien laiſſer à
deuter dans cette diviſion , l'Auteur a
placé , dans différens cartels , qui y ferviront
d'ornemens & d'acceſſoires , la
ſucceſſion des Princes ou Chefs des François
avant Pharamond leur premier Roi ;
celle des anciens Rois de Bourgogne ,
avant leur défaite; celle des Vandales ,
Alains , Suaves & Vifigots , qui ont gouverné
l'Eſpagne; la généalogie des ComtesdeBarcelone
& de Provence , juſqu'à
celui qui porta la Couronne d'Arragon ;
celle de la Maiſon d'Autriche depuis Rodolphe
, Empereur , aïeul des Comtes de
NOVEMBRE. وا . 1775
=
Tirol , Ducs de Stirie , Carinthie , Archiducs
d'Autriche , de Gratz & d'Inf.
pruck , des Empereurs de cette Maifon
&de notre auguſte Reine , juſqu'à Philippe
, Archiduc d'Autriche & Roi d'Efpagne.
Lereſtede cesgénéalogies ſetrouve
dans le corps de l'Ouvrage .
La ſeconde partie contient la fucceffion
généalogique des Rois de France de
la ſeconde race depuis Féreol ; celle des.
Rois d'Italie , Comtes de Vermandois ,
de Troyes , Meaux , Soiſſons , Seigneurs
de St Simon & de Ham ; celle des Empereurs
d'Occident, Rois de Lorraine ,
d'Aquitaine , Germanie , Baviere , Franconie
, Bourgogne Transjurane & Cif.
jurane ; Comtes d'Anjou , Rois de Jérufalem
, Comtes de Bretagne , Flandre ,
Hainault , Mons , Louvain , Empereurs
d'Orient; Comtes de Champagne , héréditaires
& non héréditaires , Rois de
Navarre ; Comtes d'Andeſch , Ducs de
Pomeranie , de Guyenne , Loraine &
Baffe Normardie , Landgrave-de- Heſſe ,
Thuringe ; enfin la ſucceſſion généalogique
des Rois d'Angleterre , d'Ecofle &
d'Irlande. Cette partie offre , dans les
différentes révolutions de l'Empire , le
partage& réunion des Royaumes qui en
92 MERCURE DE FRANCE.
furent diſtraits , la naiſſance des Duchés
Souverains de ce grand Etat , celle des
dernières Souverainetés d'Italie , la diviſion
de la Franche-Comté d'avec le Daché
de Bourgogne , la réunion des Royaumes
d'Irlande & d'Ecoffe à l'Angleterre ,
& les démembremens des principaux
fiefs de cette Monarchie. Dans les cartels
d'ornemens , font placés les anciens
Ducs de Bavière , Rois de Lombardie
Comtes d'Anjou & de Bretagne , Rois
d'Angleterre pendant & depuis l'heptarchie
, le tout juſqu'à leur réunion au
corps de l'Ouvrage .
,
La troiſième partie contient la ſucceffſion
généalogique des Rois de France de
la troiſième race depuis Robert le Fort ;
celle des anciens & derniers Ducs &
Comtes Palatins de Bourgogne , Dauphinsde
Viennois , Rois de Theffalonique
, Empereurs d'Orient , Rois de Portugal
& d'Algarve , & leurs pofterités ;
la fuite des Comtes de Normandie
Chaumont & Vexin ; les Seigneurs de
Courtenay , Empereurs d'Orient ; les
Comtes de Dreux , Ducs de Bretagne ,
Comtes de Vertus ; les Comtes & Ducs
d'Anjou , Rois de Hongrie , Pologne ,
Boſnie , Dalmatie , Sclavonie , Jérusalem ,
,
NOVEMBRE. 1775 . 93
Majorque , Naples , Sicile ; Princes de
Tarente , Ducs de Duras , Comtes du
Maine , Marquis de Mezières ; ſuite des
Ducs de Lorraine & Bar ; les Comtes
d'Artois & d'Eu ; les Comtes d'Evreux ,
Rois de Navarre , Comtes de Valois ;
celle des Ducs de Savoye , Rois de Sardaigne
depuis Amé VII , qui épouſa
Bonne de Berry ; les Ducs & Comtes
d'Angoulême , de Dunois , Ducs d'Orléans
, de Longueville , Brabant , Nevers
& d'Alençon ; enfin toute la Maiſon régnante.
Dans les cartels d'ornement , on
aplacé la ſucceſſion des Comtes de Maurienne
, Ducs de Savoye , juſqu'à Amé
VII ; les différentes opinions ſur l'origine
de Robert le Fort ; un précis hiſtorique
des droits de la France ſur les Couronnes
&Provinces qu'elle a réunies , & en particulier
des principaux domaines par les
différentes branches de cette Maiſon.
Il y a de plus deux tables à chaque
partie de l'Ouvrage , l'une contient les
noms des alliances, l'autre ceux desTerres ,
Seigneuries , &c. qui y ſont énoncées , le
tour avecdes renvois aux caſes où il en ſera
queſtion. Ces caſes ſont numérotées ainſi
que lesdegrés d'aſcendance.Par cemoyen ,
l'on connoîtra fur le champ les alliances
& la progreſſion des domaines.
94
MERCURE DE FRANCE.
Les blafons & briſures feront placés à
chaque chefde tige , branche & rameau :
ces dernières feront couronnées par l'infcription
& refumé qui leur fera propre.
On conçoitqu'ila fallu un travail long,
aſſidu& laborieux pour dépouiller nombre
de volumes in-folio , en raſſembler
l'extrait ſous un point de vue facile
agréable& portatif; & former un tableau
utile à l'étude de l'hiſtoire , à la connoiffancedes
créations & mutationsdes prin..
cipaux fiefs , Duchés Pairies , Comtés,
Marquiſats , Baronies , Terres , Seigneuries
& Domaines , & à l'intelligence des
anciennes chartes .
Ce tableau aura douze pieds de large
fur huit de hauteur ; mais comme il contiendra
trente feuilles , il fera diviſible
en autant de parties que l'on voudra .
وت
Les frais conſidérables qu'exige néceffairement
la gravure d'un pareil tableau
fur- tout étant faite par un habile Artiſte ,
& le defir de faire jouirplus promptement
d'un Ouvrage fi utile ceux qui
s'adonnent à l'étude de l'histoire , ont
portél'Auteur àle propoſer par ſouſcription.
Le prix de cette foufcription eſt de
36 liv. en feuilles: ſavoir , 12 liv. en ſe
faiſant inferire , 12 liv. en recevant la
NOVEMBRE. 1775 . 95
première carte , 12 liv. en recevant la
ſeconde ; la troiſième ſe délivrera fans
frais . La première partie paroîtra au mois
de Mai prochain , la deuxième au mois
de Septembre , & la troiſième & dernière
au mois de Janvier 1777. Il ſera libre
aux ſouſcripteurs de dépoſer les 36 liv.
à la fois ; & dans ce cas , l'Ouvrage fera
plutôt terminé.
On foufcrit à Paris chez M. Poultier ,
Notaire , rue Saint-Martin ,vis- à vis celle
Grenier- Saint Lazare. Lorſque le nombre
des ſouſcripteurs ſera complet , on n'en
recevra plus , & le tableau ſe vendra
deux louis en feuilles .
L'Auteur , M. Thoumin , demeure à
Paris , rue Saint-Avoye , vis-à vis M.
Arnaud , Notaire. Comme fon objet eſt
de faire un Ouvrage exact , méthodique
&que l'on puiſſe toujours confulter avec
fruit , il recevra les inftructions qu'on
voudra bien lui donner. Il invite même
ceux qui s'intéreſſent à ſes recherches de
venir chez lui examiner fon tableau hif
torique , & de lui faire part de leurs remarques
critiques .
Histoire de Miss Lucinde Courtney, imitée
de l'Anglois ; vol. in- 12 . ALondres;
26 MERCURE DE FRANCE.
& ſe trouve à Paris , chez Moutard,
Libr. quai des Auguſtins.
Miſs Lucinde Courtney , élevée avec
Miſs Bellmont dans la même maiſon
d'éducation , conſerva toujours pour cette
jeune perſonne une amitié tendre & fincère.
C'eſt à cette Atnie que Lucinde
rend compte , dans une ſuite de lettres
qui viennent d'être publiées , des moindres
circonstances de ſa vie. On y voit
une jeune perſonne qui ne confultant
que fon propre coeur , croit que l'amour
ſuffit pour former un heureux mariage .
En vain lui propoſe-t-on un homme eſti
mable , qui a de la fortune , des moeurs ,
un caractère affable , Lucinde ſupplie ſa
mère de ne plus lui en parler , parce
qu'elle ne pourra jamais l'aimer... " L'ai-
>> mer, lui dit cette mère en fecouant
>> la tête ; hélas ! ma chère enfant , les
>> mariages ne font pas toujours heureux
>> par l'amour ſeul. Si vous voulez vous
>>préparer un avenir agréable , choiſiſlez
> un homme à ſon aiſe & d'un bon ca-
>> ractère : c'eſt tout ce qu'il faut fonhai-
» ter dans un mari. Je crains que vos
>> idées fur ce chapitre ne foient un peu
> romaneſques : c'eſt le défaut commun
» des
NOVEMBRE. 1775. 97
»des jeunes perſonnes ; mais elles font
>>le plus ſouvent cruellement trompées ...
> Croyez - en mon expérience : les unions
>> les plus heureuſes ſont celles où l'on
>> joint une indifférence réciproque à une
>> fortune honnête : il est néceſſaire à un
>> mari & à une femme de s'eſtimer :
>> mais l'amour trouble le bonheur ..
L'amour , en effet , eſt toujours accompagné
d'une inquiétude de jalousie , &
cet état d'agitation eſt contraire au mariage
, où doivent régner la paix & la
tranquillité, afin que les deux époux puiffent
remplir conjointement les devoirs
de la vie civile , gouverner prudemment
leur maiſon & bien élever leurs en fans .
: Lucinde , qui s'oppoſe aux projets que
ſes père & mère ont formés pour fon
bonheur, demeure quelque temps la vic
time de ſon peu de docilité : mais elle
fort bientôt de l'état d'infortune où elle
étoit tombée par ſa faute , pour arriver
au comble de ſes voeux. Ce dénouement
fatisfait le Lecteur , qui s'intéreſſe au fort
de cette jeune perſonne : mais il diminue
un peu l'utilité morale de ce Roman.
L'Auteur s'étoit propoſé principalement
de donner une leçon aux jeunes perſonnes
qui , dans l'engagement du mariage ,
E
98 MERCURE DE FRANCE.
confultent plutôt leur propre coeur que
l'expérience éclairée de leurs père & mère.
2
Usage du The , ordonnné par le Méde
cin de la montagne , Michel Schoupach
, de Langnau , en Suifle ; précédé
de la deſcription phyſique de cet ar
briſſeau , & de fon uſage en Chine.
Brochs in- 8 °. prix 15 f. A Langnau ,
&fe trouve à Paris chez Lacombe ,
Libr. rue Chriſtine. J
Le Docteur Michel Schoupach , habitant
des montagnes de Suifle , parmi les
Amples qu'il confeille à ſes malades , or
donne effentiellement le thé de la Chifie
, pris en grande quantité, comme un
remède puiſſant contre une infinité de
maux , & comme ayant particulièrement
la vertu d'aiguiſer l'appétit , pourvu que
P'infufion foit ſuffisamment chargée ,
c'est-à-dire une once pour un bol d'une
douzaice de taſſes. Illui attribue des qualités
infiniment fupérieures au thé Suiffe ,
vulgairement nommé Euphraise , qui ,
par le mélange des différentes herbes
qui le compoſent , ne peut produire
aucun bon effet; au lieu que celui de
Ja Chine , ſans mélange d'autres fim
NOVEMBRE. ولو : 1775
ples , excite la tranfpitation , en donnant
par ſa qualité balfamique du reffort
aux folides: mais il y apporte une condition
eſſentielle , qui eſt de ne point
boire le thé trop chaud , comme cela eſt
d'uſage très-communément. Il eſt perſuadé
que c'eſt de cet abus pernicieux ,
fur-tout pour les femmes , que réſulte
ledérangement de leur eſtomac , lequel
ne pouvant plus faire fes fonctions , influe,
par une faite néceffaire , ſur toutes
les opérations du corps.Combien de perſonnes
vivent dans une parfaite ſécurité
à cet égard , & qui ſe ſont fait une telle
habitude dès leur enfance , de prendre
chauds & bouillans les alimens liquides ,
qu'ils ne peuvent les prendre différemment
? Ils ne s'apperçoivent pas que
l'émail de leurs dents s'en trouve endommagé
, & qu'ils lesperdent beaucoup
plutôtqu'ilsneledevroient: ſecondocauſe
du dérangement de l'eſtomac , qui eſt
obligé de digérer beaucoup plus péniblement
les alimens qui n'ont pu être
broyés par le défaut des dents. Le Médecin
de la montagne condamne les boiffons
chaudes ,à cauſede la tranſpiration
forcée qu'elles occafionnent néceſſaire
ment , ce qui rend les fibres débiles
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
affoiblit & relâche tout le corps ; &
ſouvent ce déréglement de la tranſpiration
ordinaire & accoutumée , marque
bien mieux les commencemens des maladies
que le vice des autres fonctions .
Le Docteur Suiffe déſapprouve abſolument
tout ce qui peut tendre à diminuer
ou à déranger la tranſpiration ſenſible de
notre corps , qui doit évacuer environ
quatre onces par jour ; car pluſieurs perſonnes
diſſipent en vingt-quatre heures ,
par la tranſpiration , autant qu'ils rendent
en quinze jours par les felles; mais fi
pendant la nuit , ajoute l'Auteur de cet
écrit , vous avez tranſpiré plus qu'à l'ordinaire
, pourvu que ce ſoit ſans ſueur&
ſans inquiétudes , foyez aſſuré que vous
êtes dans une parfaite ſanté. La vieilleſſe
eſt une maladie , mais qui dure longtemps
ſi l'on entretient une tranſpiration
libre.
Le Médecin de la montagne recommande
de faire uſage de l'infuſion de
thê en lavemens , lorſqu'ils font ordonnés
au malade ; & pour cela il préfère
l'infuſion du thé verd , qui a une qualité
plus émolliente. Cet Eſculape des Suiffes
a tiré encore un meilleur parti de ce
préſent chinois , ens'en ſervant au lieu
a
NOVEMBRE. 1775. ΙΟΙ
de tabac à fumer : il le preſcrit aux hy.
pocondres & à ceux qui font difpofés à
la mélancolie. Il leur en fait fumer cinq
à fix pipes par jour avec beaucoup de
ſuccès , ce qui fortifie le cerveau autant
que le tabac l'affoiblit. Il fait encore
un ſirop de thé , qu'il recommande
comme très-bon pour aider l'action des
febrifuges ordinaires. Il fait prendreice
firop aux malades dans une abondante
infuſion de thé , & il ne les guérit abfolument
qu'en leur rendant leurs humeurs
fluides & tranſpirables par l'uſage fréquent
des bains & par des alimens humectables
.
Les Chinois & les Japonois attribuent
au thé des vertus encore plus univerſelles
& plus efficaces que celles que lui donne
le Médecin Suiffe; mais on peut croire
que les feuilles de thé que les vaiſſeaux
nous apportent , perdent beaucoup de
leur qualité dans le transport.
On trouvera à la tête de l'éorit que
nous venons d'annoncer une deſcription
phyſique de l'arbriſſeau qui porte le thé ,
&de fon uſage en Chine. Cet écrit contient
aufſi quelques inſtructions curieuſes
fur le pouls , relativement à la doctrine
des Médecins Chinois .
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques Grecs & latins , tant
ſacrés que profanes , contenant la
géographie , l'hiſtoire , la fable & les
antiquités ; dédié à Monſeigneur le
Duc de Choiſeul , par M. Sabbathier ,
de l'Académie Etruſque de Crotone ,
Profeffeur au Collège de Châlons- fur-
Marne , & Secrétaire perpétuel de
l'Académie de cetre Ville. Tome
XIX. in- 8 °. A Paris , chez Delalain ,
Libaire , rue de la Comédie Françoife..
Ce dernier volume contient la lettre
G& nous donne le commencement de
la lettre H. La Germanie , la Grèce &
autres articles fonttraités dans ce volume
avec des détails qui peuvent ſouvent difpenſer
le Lecteur d'avoir recours aux
Ecrivains originaux. Comme l'objet de
l'Auteur est de nous inſtruire des arts
cultivés chez les Anciens , il n'a pas
omis de nous entretenir de la gravure ,
fur-tout de la gravure ſur pierres précieuſes.
L'Auteur auroit rendu cet article plus
intéreſſant , s'il eût conſulté le Traité des
pierres gravées de feu Mariette.
NOVEMBRE. 1775 . 103
:
*
Nouvelle Bibliothèque de Campagne, ou
choix d'épiſodes intéreſlans & curieux ,
tirés des meilleurs Romans , tant anciens
que modernes. Tomes IX & X;
in-12. A Paris, chez le Jay , Libr.
rue St Jacques , au grand Corneille.
L'Editeur continue de mettre à con
tribution les Romans anciens & modernes
, les Poëmes François & Etrangers .
Quelques contes ou épiſodes de ce recueil
demanderoient à être abrégés ou du moinque
le ſtyle en fût corrigé ; mais le Com
pilateur s'eſt contenté de les tranfcrire
tels qu'ils ſe font préſentés à lui , ce qui
nuit un peu à l'agrément de ſa Bibliothèque.
Il ſerait auffi à defirer que les
morceaux qui entrent dans cette collection
fuſſent choiſis de préférence dans
Jes Romans les moins connus. Pluſieurs
de ces morceaux pourroient , avec quelqueslegers
changemens , devenir intereffans&
même neufs pour le plus grand
nombre des Lecteurs .
L'Accord des Loix divines , eccléſiaſtiques
& civiles , relativement à l'état du
Clergé, contre l'Ouvrage qui a pour
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
titre : L'Esprit ou les principes du Droit
Canonique.Par le Père Ch. L. Richard,
Profeffeur en Théologie de l'Ordre
du Noviciat général des Frères Prêcheurs.
A Paris , chez Moutard , Lib.
quai des Auguſtins .
i
Le but de cet Ouvrage , tout confacré
à la défenſe des droits du Clergé , eſt
de faire voir la parfaite harmonie des
loix divines , eccléſiaſtiques & civiles fur
ce point intéreſſfant , contre les préten
tions d'un Auteur , qui donne comme
un principe fondamentaldu droit canonique
, ce paradoxe fingulier & la fource
de beaucoup d'autres : « que l'Egliſe
»& fes Miniſtres font eſſentiellement
>>incapables d'aucune poſleſſion terreſtre,
» & qu'ils ne poſſedent des biens que
>> par la plus criminelle ufurpation &
» le plus facrilége violement du code
>> Evangelique ».
Le P. Richard entreprend donc la réfutation
de cet Auteur ; &, en le ſuivant
pas-à pas , il lui montre ſes écarts multipliés
, mais ſans oublier les égards pour
la perſonne , & pour les deux Puiffances
dont il ménage également les intérêts ,
1
NOVEMBRE. 1775. 105
en cimentant l'heureuſe harmonie qui
doit régner entre le Sacerdoce & l'Empire.
Nous ne citerons que deux exemples
, en renvoyant pour le reſte à l'Ouvrage
même .
Premier exemple. Page 86 , le P. Richard
ſe propoſe cette objection : « Si
>> les biens donnés à l'Egliſe ne dépen-
>> dent que d'elle , le Souverain n'y a
>>donc aucun droit , & il ne pourra ja-
>> mais les faire contribuer aux charges
>>de l'Etat , dans quelques circonstances
>> que ce puiſſe être , ce qui entraîne
>> d'étranges inconvéniens. Cette diffi-
>> culté , ajoute le P. Richard , ne nous
>>paroît pas ſi grande qu'elle le ſemble à
>> d'autres : nous nous Hattons même de
>> la réfoudre à la fatisfaction des deux
>> partis , l'Egliſe & le Prince , en con-
> ciliant leurs droits respectifs » . 11
expoſe enſuite ces droits reſpectifs des
deux Puiſſances , & réſout l'objection
propoſée , de la manière ſuivante :
« Les Sujets font obligés indiſtincte-
>> ment , par le droit naturel & divin , de
>> payer le tribut au Souverain fur tous
>> leurs biens , & ne peuvent non plus
>> s'en diſpenſer que de la fidélité qu'ils
> lui doivent : cela est vrai . D'un autre
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
» côté , les biens conſacrés à Dieu font
>> affranchis de ce tribut par le droit
"naturel & divin : cela n'eſt pas moins
» vrai . Mais comment accorder ces deux
>> propoſitions qui paroiſſent ſi contra-
» dictoires ? Le voici , dit le Père Ri-
>> chard :
>>>L>edroitnaturel&le droitdivinn'obli.
gentpastellement tous les Sujets de payer
>> le tribut au Souverain , que cette obli-
>> gation ne puiſſe ſouffrir aucune excep-
>> tion , aucune exemption. Dieu & le
>> Souverain lui-même peuvent en dif-
>> penfer certains de leurs Sujets ; & ,
>> dans ce cas , la diſpenſe ſera conforme
>> au droit naturel& divin. Ils le peuvent
>> & ils l'ont fait à l'égard des Miniſtres
>>de la Religion ; Dieu , en déclarant
>> que les biens donnés à ſes Miniſtres
>> feroient des biens ſacrés , qui ne dépen-
>>droient que de lui & de l'Eglife ; le
>> Prince , en ratifiant ces fortes de do-
>> nations. Mais , malgré cette déclara-
>> tion de Dieu & cette ratification du
>> Souverain , les biens donnés à l'Eglife
>> demeurent foncièrement chargés de
>> quelques redevancés envers le Prince ;
>> parce qu'il feroit eſſentiellement injufte
>> qu'il n'eût aucun droit fur des biens
NOVEMBRE. 1775. 107
qu'il défend à grands frais , & que le
reſte de ſes Sujets portat lui ſeul les
charges de l'Etat . Ces redevances , le
>> Prince confent à ne les percevoir que
>> ſous le titre de dons gratuits. Le Clergé
» s'empreſſe de les verter dans les coffres
>>du Prince , ces dons d'autant plus gratuits&
volontaires , que c'eſt le coeur ,
>>>l'inclination , l'amour qui les répand
>>avec une profuſion qui bannit juſqu'à
>>la penſée que le Prince puiſſe jamais
>> ſe trouver dans la dure néceſſité de
>> reprendre ſes droits primitifs & im-
>>>preſcriptibles ſur les biens de l'Eglife :
>ces biens doivent donc des ſecours au
>>Prince & des fecours de justice. Le
>>Clergé en convient , & fe fait un de-
>> voir délicieux de les lui accorder dans
>> toutes les occaſions ; lePrince les reçoit
> avec bonté & en témoigne ſa fatisfac-
>>>tion. Le Prince & le Clergé s'accordent
>> donc , & cette belle harmonie ſubſiſ-
>> tera toujours » .
د
Second exemple Page 202.On y voit la
manière dont le P. Richard commente cet
adage ou proverbe ſi ſouvent répété :
l'Eglife- est dans l'Etat. • Je pourrois
>>d'abord ripoſter , dit-il , que l'Etat eſt
> dans l'Eglife: car enfin l'Erat eſt dans
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>>l'Eglife , ou il eſt hors de l'Eglife , ou
>> il n'eſt ni hors ni dedans : point de
>> milieu. On ne peut pas dire que l'Etat
>> ne ſoit ni hors ni dedans l'Eglife , puif-
>> qu'alors il ne ſeroit nulle part , & que
>> par conféquent il n'exiſteroit pas ; car
>>s'il exiſte , il exiſte quelque part. On
>> ne peut pas dire non plus que l'Etat
>> foit hors de l'Eglife ; un Etat hors de
>>l'Egliſe n'eſt pas un Etat chrétien , &
>> ſi l'Etat François eſt hors de l'Eglife ,
>> l'Etat très chrétien n'eſt pas chrétien.
>> L'Etat François étant donc un Etat
>> chrétien , & très-chrétien , il eſt né-
>> ceſſairement dans l'Eglife ; & s'il y eſt ,
>> toutes les conféquences qu'on prétend
>> tirer contre l'Eglife , parce qu'elle eft
» dans l'Etat , retombent à plomb fur
>> l'Etat , parce qu'il eſt dans l'Eglife .
>>Mais qu'entend -on en diſant que
>> l'Egliſe eſt dans l'Etat ? Veut-on dire
>> par-là que l'Egliſe étant dans l'Etat , eft
>> incapable de toute prétention , de toute
> propriété,de tout droit,pour cela même
>> qu'elle eſt dans l'Etat ? Si cela eft , il
> en faudra dire autant de tous les Ci-
>> toyens , de tous les Sujets du Royaume ,
>> puiſqu'ils font vraiment dans l'Etat ,
•&qu'ils ne ſubſiſtent ni dans l'air , ni
NOVEMBRE. 1775. 109
:
dans le paysde la lune , mais bien dans
» le Royaume de France ou dans l'Etat.
> des François. Mais , je le veux , l'Eglife
>> eſt dans l'Etat : oui , & dans l'Etat où
>> elle eſt , elle a ſes fonds , ſes proprié-
> tés , ſes domaines, ſes droits de toute
>> eſpèce , honorifiques & utiles , qu'on
>> ne peut violer ſans injustice, non plus
> que ceux des autres Citoyens qui font
>>dans l'Etat , comme l'Egliſe y eſt elle.
» même » .
De re Sacramentaria, contra perduelles
Hæreticos , libri decem , duobus tomis
comprehenfi . Quibus omnia & fingula
Legis Evangelicæ Sacramenta confenfione
, univerfitate , perpetuitate adſtruuntur
, defenduntur , vindicantur :
fimul & graviores quæftiones ad Difciplinam
, Hiftoriam & Moralem pertinentes
; itemque Theologorum præcipuæ
contentiones Scholarum methodo
ad mentem Præceptoris Angelici
, expenduntur , difcutiuntur , explicantur.
Cura & ftudio R. P. F. Renati
Hyacinthi Drouin , Doctoris Sorbonici
, Ordinis Prædicatorum . Editio
ſecunda. Cum notis & additionibus
P. F. Joannis-Vincentii Patuzzi , ejuf
110 MERCURE DE FRANCE.
dem Ordinis Sacræ Theologiæ Pros
fefloris.
InterrogaPatrem tuum , & annuntiabit tibi :
Majores tuos & dicent tibi.
Deuteronom. 32.7.
Venetiis , 1756. Parifiis , ex Typis L.
Cellot , via Delphiniana , 1775. Cum
Approbatione , & Privilegio Regis.
On voit par le titre que c'eſt l'Ouvrage
théologique de re Sacramentaria du
favant Père Drouin , Docteur de Sorbonne,
qui n'avoit pas encore été imprimé
en France , quoi qu'il y fût trèseſtimé
& très-recherché , comme partout
ailleurs . C'eſt ce qui a déterminé les
Dominicains du Fauxboug St Germain
à le faire imprimer en neuf volumes
ir - 12 pour la commodité des Etudians
en Théologie , foit dans les Univerſités ,
foit dans les Séminaires , ſoit dans les
autres Communautés particulières . Chaque
volume , qui contient , l'un portant
P'autre , environ fix cents pages , coûtera
40 fols en feuilles & 55 fols relié en
veau. L'Ouvrage paroît maintenant tout
•entier , & l'on peut dite, ſans le flatter ,
NOVEMBRE. 1775. 111
qu'on le diftingue entre pluſieurs autres
pat la méthode , la clarté , la préciſion ,
la beauté de la latinité , la force , la folidité
, l'alliance la plus heureuſe de la
poſitive & de la ſcholaſtique , la plus
juſte application des textes de l'Ecriture ,
des Conciles , des Pères , & , ce qui en
eſt la ſuite , par une parfaite orthodoxie.
Eſſai fur l'Ecriture Sainte , ou Tableau
hiſtorique des avantages que l'on peut
retirer des langues Orientales pour la
parfaite intelligence des livres Saints .
Eurichi d'une planche en taille-douce ,
où ſont gravés les caractères de ces
mêmes langues ; par M. l'Abbé du
Contant de la Molette , Vicaire Général
de Vienne . A Paris , chez Crapart ,
Libraire , rue de Vaugirard , près la
place de Saint-Michel.
Qu'eſt ce que l'écriture , dit M. Bullet
dans fes excellentes réponſes critiques aux
difficultés ? Un livre qui a deux ou trois
mille ans d'antiquité, où l'on raconte l'hiftoire
d'un peuple encore plus éloigné de
nous par ſes moeurs, les courumes, ſes ufages
, que par la vaſte étendue de terre qui
nous en ſéparoit. Un livre écrit dans une
112 MERCURE DE FRANCE.
langue oubliée depuis plus de vingt fie
cles ;dans une langue compoſée de termes
fufceptibles de pluſieurs ſens ,& quelquefois
oppoſés ; dans une langue pleine de
métaphores , hériſſée de tranſpoſitions &
de parenthèſes ; où l'on confond les temps,
les nombres , les perſonnes , où l'on fousentend
ſouvent des mots , & quelquefois
des moitiés de phrases ; dans une langue
enfin qui renferme bien des termes dont
on a perdu la véritable fignification. Je
demande, continue le même Auteur , ſi
l'on devroit être étonné de trouver des
obſcurités , même impénétrables , dans
ce livre ; & ſi , au contraire , il ne faudroit
pas être ſurpris qu'on n'y en rencontrât
point ! Nos Adverſaires n'ont- ils
plus rien qui les arrête dans les Auteurs
Grecs & Latins ? En ont ils percé toutes
les tenèbres ? Sûrement ils ne s'en flatteront
pas ; cependant combien n'avonsnous
pas , pour les entendre , de ſecours
qui nous manquent pour l'intelligence
des livres Saints ? Pourquci donc feroiton
affez injuſte pour accuſer d'erreur nos
divines écritures , s'il s'y trouvoit quelque
paffage difficile dont on n'auroit pas
encore découvert le véritable ſens ?
Ces réflexions ſi judicieuſes , ſuffiſent
-NOVEMBRE. 1775. 113
ſeules pour nous prémunir contre les Sophiſmes
des ennemis des divines écritures.
Il ne reſteroit , pour leur fermer la
bouche à jamais , que de voir renouveler
parmi nous l'étude des langues Orientales
finéceſſaires au développement des livres
Saints . On ne peut pas nier que ces différentes
langues n'aient une influence
réelle ſur le ſens propre du texte ſacré ,
&qu'il fuffiroit de les bien pofléder pour
réſoudre pluſieurs difficultés qui ont fouveut
embarraſſé les Commentateurs des
livres Saints , & ſur leſquelles ſe ſont
appeſantis les Incrédules modernes . L'Ou
vrage de M. l'Abbé dela Molette , prouve
parfaitement l'utilité dont peuvent être
ces langues , pour applanir toutes ces difficultés
qu'on cherche à multiplier dans un
ſiècle où l'on cherche plutôt à amaffer
des nuages qu'à répandre la lumière
fur l'objet principal qui doit occuper
l'homme.
Derniers Sentimens des plus illuftres per-
Sonnages condamnés à mort , ou Recueil
des lettres qu'ils ont écrites dans les
priſons , des diſcours qu'ils ont prononcés
ſur l'échafaud ; avec un précis
hiſtorique de leurs vies , de leurs pro
114 MERCURE DE FRANCE.
cédures & des circonstances les plus
intéreſlantes de leur mort. 2 vol. A
Paris , chez Moutard , rue du Hurepoix
, à S. Ambroife.
Les Stoïciens foutenoient que l'adver.
fité & les douleurs ne font pas de véritables
maux , & qu'il faut fupporter avec
courage ce qu'on ne peut pas éviter. Les
Epicuriens difoient que pour faire ceffer
la triſteſſe d'un malheureux , il falloit
détourner ſon eſprit de la penſée des
maux , & ne lui propoſer que des chofes
agréables. Les maux de la vie font légers ,
s'il faut en croire les Péripatéticiens ,
tandis que les biens qui nous inveſtiſſent
de toutes parts , font très-grands , & que
nous ne devonsjamais perdre l'eſpérance
de devenir toujours plus heureux que
nous ne le fommes dans le moment
préſent. On ne devoit jamais fe plaindre
dans l'adverſité , ſelon les Académiciens ,
parce qu'il étoit incertain ſi ce qui nous
affligeoit étoit un mal ou un bien. La
triſteſſe , d'ailleurs , n'apporte aucun remède
à nos maux.
Ceux qui ſe ſont le plus inculqué dans
leur eſprit ces maximes philofophiques ,
n'ont qu'à éprouver la plus légère douleur
NOVEMBRE. 1775. 115
ou la moindre humiliation : vous leur
entendrez dire tout auffi-tôt que toures
ces leçons ne font belles que dans la ſpéculation
; mais qu'elles ne font que vanité
lorſqu'on fouffre. Cicéron s'eſt moqué
de la conſolation des Péripatéticiens
qui prétendoient que l'eſpérance adouciffoit
tous les maux. Que cette eſpérance
, diſoit - il , eſt trompeuſe ! Que
la fortune eſt fragile ! Que de chûtes
ne faifons-nous pas an milieu de notre
courſe ! Que de naufrages avant d'arriver
au port ! La philoſophieChrétienne tient
un autre langage , & nous offre d'autres
remèdes. La ſeule vue des grandesrécompenfes
deſtinées à l'homme qui fouffre
avec réſignation , & fur-tout à celui qui
donne ſa vie pour ne pas trahir le devoir
de ſa confcience , anime & ſoutient les
coeurs abattus ,& fournit en même temps
des motifs de confolation . Le ſeul exemple
de ceux qui ſouffrent pour la vérité ,
fait la plus forte impreſion ſur ceux qui
en font les rémoins. Juſtin , Martyr , un
des meilleurs Philoſophes de ſon ſiècle ,
ditque le premier motif de ſa converfion
futde voir courir au martyre des perfonnes
de toute condition & de tout âge ,
qui préféroient la mort aux biens & aux
116 MERCURE DE FRANCE.
honneurs qu'on leur promettoit , pourvu
qu'ils vouluſſent trahir leur Religion. Ce
ſpectacle ſi édifiant devoit néceſſairement
faire naître les réflexions les plus propres
à faire reſpecter la Religion qui inſpiroit
un fi grand courage. En effet , le martyre
eſt le plus grand témoignage que Dieu
puiſſe exiger de l'homme .
Ces réflexions au reſte ne peuvent pas
s'appliquer à la plupart des exemples qui
font raſſemblés dans cet Ouvrage . On y
trouve des hommes coupables qui ont
ſubi la peine que méritoit leur crime.
Le courage avec lequel ils ont quelquefois
fouffert la mort , les paroles qui font
fortiesde leur bouche , peuvent bien exciter
la curiofité du Lecteur. Mais l'homme
innocent qui lutte contre les horreurs
d'une mort cruelle , fournit le ſpectacle
le plus intéreſſant & le plus inſtructif.
Eſſai critique fur l'histoire des Ordres
Royaux , Hospitaliers & Militaires de
S. Lazare de Jérusalem & de Notre-
Dame du Mont Carmel. Chez Deſprés ,
Imprimeur du Roi & du Clergé de
France , rue Saint- Jacques .
L'Hiſtoire des Ordres Monaſtiques eſt
NOVEMBRE. 1775. 117
moins environnée de tenèbres que celle
des Ordres Militaires. La Nobleſle avoir ,
dans le temps de l'inſtitution de ceux- ci ,
une averſion invincible pour l'étude. Les
armes & la chaſſe paſſoient dans ſon eſprit
pour les ſeules occupations honorables.
Les Moines au contraire ſavoient lire ,
& s'occupoient à écrire des chroniques .
Les inſtitutions Religieuſes & Militaires
furent d'abord regardées comme
nuiſibles aux intérêts de tout le Clergé
&des Moines. Ainſi l'on ne doit pas être
furpris que les Hiſtoriens du temps gardent
un profond ſilence ſur les vertus de
ces cénobites Guerriers. Les Hoſpitaliers
de S. Jean , appelés maintenant les Chevaliers
de Malte , n'ont pas été mieux
traités des anciens Hiſtoriens. Nous avons
pluſieurs Hiſtoriens modernes de cet
Ordre fameux. Mais on n'en avoit aucun
de celui de S. Lazare .
On ne doute pas que les Chevaliers
de S. Lazare ne foient du corps de ces
fameuxHoſpitaliers,qui,ayant abandonné
la Paleſtine , ſe conſacrèrent à ſervir les
Hôpitaux des lépreux & exercèrent leur
bravoure dans les guerres de la France
contre ſesennemis. Depuis Louis leJeune
juſques vers le règne de Philippe-le-Bel,
118 MERCURE DE FRANCE.
la même obſcurité ſe trouve répandue
fur leur hiſtoire. On ne commence à
connoître les noms de leurs Grands Maitres
que vers le milieu du treizième ſiècle.
On ne fait ni le tenips de l'élection , ni
celui de la mort de pluſieurs. La négligence
des Chefs , & l'incendie des titres
pendant les guerres civiles & étrangères,
font la principale cauſe de l'ignorance où
nous ſommes à cet égard. 1
On ne trouve rien dans les manufcrits
de la bibliothèque du Roi , qui ait rapportà
cetOrdre. On trouve beaucoup de
fables & d'erreurs dans les premiers Auteurs
qui ont écrit ſur les Ordres Militaires.
Le P. Touffaint de S. Luc n'eſt
point exact dans les anuales qu'il nous a
données de l'Ordre de S. Lazare . Le P.
Heliot , Religieux Picpus , ajoute ſes
erreurs à celles de Touſſaint de S. Luc.
Cequi a ſervi le plus àl'Auteur des Eſſais,
c'eſtle Gallia Chriftiana , où l'on a inféré
une liſte chronologique des Grands Maîtres
de l'Ordre , depuis ſon établiſſement
en France juſqu'en 1720. On doit lui
ſavoir gré de n'avoir pas été rebuté par
la difette des manufcrits & des Ouvrages
imprimés . Un Ordre vraiment illuftre,
inftitué par des François , célèbre autreNOVEMBRE,
1775. 119
fois dans l'Europe entière , & par l'utilité
de ſes ſervices , & par la gloire de ſes
armes , devenu plus intéreſſant pour la
Nation , depuis la nomination d'un pret
mier Prince du Sang pour ſon Grand
Maître , & qui ſera toujours une diſtinc
tion du plus grand prix pour la Nobleſſe
, puiſque le fils aîné de France n'eſt
préſentement à la tête que pour lui ten
dre ſon premier éclat : cet Ordre a paru
à cet Ecrivain mériter qu'on raſſemblat
les fragmens de fon hiſtoire & qu'on les
purgeât des erreurs dont ils ont été défi,
gurés. L'Aureur a commencé ſon Effai
par une courte differtation ſur le titre de
Chevalier, dans laquelle il donne une nor
tion exacte de cette ancienne qualification
de la Nobleſſe de France , & par faire remarquer
la différence qui se trouve entre
l'ancienne Chevalerie & les Ordres Religieux
& Militaires. Cet Ouvrage eſt
plein de recherches curieuſes , & doit
entrer dans la liſte des livres qui ſervent
à l'étude de l'hiſtoire de France.
Histoire de Saint Louis , Roi de France,
avec un abrégé de l'Hiſtoire des Croiſades
, par M. de Bury. En 2 tomes.
AParis , chez la veuve Deſaint , rue
du Foin- Saint-Jacques.
120 MERCURE DE FRANCE.
Louis IX réuniſſoit toutes les qualités
néceſſaires pour réformer l'Europe , fi elle
avoit pu l'être , pour rendre la France
triomphante & policée , & pour être en
tout le modèle des Rois. Sa piété , qui
étoit celle d'un Anachorète , ne lui ôta
point les vertus Royales. Sa libéralité ne
déroba rien à une fage économie. Il ſcut
accorder une politique profonde avec une
juſtice exacte , & peut être est- il le ſeul
Souverain qui mérite cette louange . Prudent
& ferme dans le Conſeil , intrépide
dans les combats , ſans être emporté ,
compatiſlant comme s'il n'avoit été que
malheureux ; il n'eſt pas donné à l'homme
de porter plus loin la vertu. Telle
eſt l'idée que les Hiſtoriens nous ont
donnée de ce grand Roi . C'eſt à ce Prince
que notre hiſtoire commence à devenir
intéreſſante & à ſe développer par la
multitude & la qualité des Hiſtoriens .
C'eſt à cette époque qu'on remarque les
dénouemens de la politique ; & ce n'eſt
guères que dans ce temps , qu'on voit paroître
ces grandes révolutions comparables
à celles des Grecs & des Romains
pour la prudence & pour la valeur. L'on
fait que les guerres civiles de la ſeconde
race donnèrent lieu aux grands Seigneurs
de
NOVEMBRE. 1775 . 121
de s'attribuer en propre les Provinces &
les Villes dont ils n'étoient auparavant
que lesGouverneurs ; que Hugues Capet ,
élevé ſur le trône , palla trop légèrement
fur cette ufurpation ; mais que ce fut
fous Philippe Auguſte& fous Saint Louis,
que ces terres commencèrent à ſe réunir
aux domaines de nos Rois. Ce Prince
prouvabien par ſa conduite que l'on peut
allier les intérêts du trône avec la piété
la plus ſévère ?
Rien de plus intéreſſant que la vie de
cePrince. Le ſeul Code qu'il nous a laiffé
ſous le nom d'établiſſemens , eſt comme
le germe du droit public de France. Les
objets qui y font traités , font de la plus
grande importance . M. de Buri, qui nous
a donné les hiſtoires d'Henri IV & de
Louis XIII , ne pouvoit mieux terminer
ſa carrière littéraire que par cette vie de
Saint Louis. :
Les Plans & les Statuts des différens établiſſemens
, ordonnés par Sa Majelté
Impériale Catherine II , pour l'éducation
de la jeuneſſe & l'utilíré générale
de fon Empire , écrits en langue Ruffe
par M. Betzky , & traduits en langue
F
122 MERCURE DE FRANCE.
:
!.
:
Françoiſe , d'après les originaux , par
M. Clerc . A Amſterdam , chez Rey ;
&ſe trouvent à Paris chez Saillant &
Nyon , Libraires , rue Saint Jean-de-
Beauvais ; & Leclerc , Libr. quai des
Auguſtins.
Le meilleur de tous les Gouvernemens
eft celui qui connoît le mieux le
prix & l'emploi des hommes ; celui où
toutes les conditions font inſtruites &
protégées par une éducation phyſique &
morale , conforme à la nature & à la
raiſon , & par des loix qui ont pour baſe
l'ordre , les moeurs & la justice. Il ſuit
de-là , ditle Traducteur , que la bonne -
éducation & la ſage législation , font les
premiers devoirs des Adminiſtrateurs fuprêmes.
Mais , pour remplir ces devoirs
facrés dans toute leur étendue , il fautun
zèle éclairé , une ſageſſe pleine d'activité
& de patriotiſme , un courage dont
la fermeté ſoit tempérée par l'indulgence.
L'Ouvrage annoncé renferme la preuve
de çes,vérités. Les établiſſemens dont on
y parle , font deſtinés à améliorer la Nation
, en fourniſſant un plan d'éducation
NOVEMBRE. 1775. 123
le plus propre à perfectionner chaque
membre de la ſociété , & tous les autres
moyens qui peuvent conduire au bonheur
& à la gloire d'une Nation . On
trouve dans cet Ouvrage : 1 °. les ſtatuts
d'une Maiſon d'enfans trouvés , établie
àMofcou en 1764. 2°. Ceux d'une caifle
pour les veuves , d'une autre pour les
prêts , dite Lombard , & d'une troiſième
de dépôr, toutes les trois annexées à la
Maiſon des enfans trouvés & formées en
1772. 3 °. Les priviléges & réglemens
d'une Académie Impériale des Beaux-
Arts , Peinture , Sculpture & Architecture
, établie à St Pétersbourg en 1764 ,
avec un Collége d'éducation qui en dépend.
4°. Ceux du Corps Impérial des
Cadets nobles , donnés en 1766.5 ° . Enfin
ceux de la Communauté des Demoifelles
& de celle des Bourgeoiſes. Ces derniers
établiſſemens font fixés à St Péterfbourg
, ainſi que le précédent , & fe
trouvent dans leur forme actuelle depuis
1773.
Cet Ouvrage , où l'on trouve réuni
tout ce qui peut contribuer à la gloire
d'un grand Empire , renferme une introduction
fur la néceſſité & le plan de la
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
meilleure éducation nationale , laquelle
doir être le premier objet d'une ſage
légiflation , & fur l'étendue de l'inftruction
que le Souverain doit diriger & favorifer.
On trouve à la ſuite de cette
introduction des obſervations phyſiques
ſur l'éducation des enfans, des vues générales
ſur l'inſtruction de la Nobleffe ,
des recherches ſur la méthode des Romains
dans la diſtribution des charges
de la République , & pluſieurs autres
morceaux intéreſſans. Le Traducteur a
inféré toutes les pièces qui concernent
ces divers établiſſemens , telles que les
requêtes , les rapports , les décrets &
ordonnances , & les plans . On doit deſi
rer , pour le bonheur des hommes , que
tous les Chefs des différentes ſociétés ne
rencontrent aucun obſtacle à l'exécution
des différens plans qui peuvent améliorer
les individus & les conduire au bonheur ,
qui eſt l'objet de toute bonne légifla
pion,
Confiderations fur l'inalienabilité du Domaine
de la Couronne. A Paris , chez
Lejay , Libr. rue St Jacques.
Le domaine de la Couronne eſt ina.
NOVEMBRE. 1775. 125
liénable , dit l'ancienne maxune , parce
que ſelon Damoniin , nos Rois n'en font
que les ſimples adminiſtrateurs , & qu'ils
n'ont pas un pouvoir plus ample ſur la
terre de leur domaine , que les maris fur
les biens de leurs femmes. Cette inaliénabilité
eſt comme du droit des gens. A
la vérité , la prohibition d'aliéner n'a
été établie par aucune loi ſpéciale. Elle
eſt née , pour ainſi dire , avec la Monatchie
; & chaque Roi , à fon avénement ,
fait ferment de l'obſerver. Les biens patrimoniaux
que le Prince poſsède en
montant fur le Trône , ou qui lui adviennent
à titre ſucceſſifdepuis qu'il eſt Roi,
s'uniſſent au domaine, non en verta de
ſa volonté ; mais par l'effet de l'union
qu'il contracte lui même avec l'Etat ,
laquelle lui acquérant tout ce qui appartient
à l'Etat , acquiert réciproquement
à l'Etat tout ce qui appartient au Roi.
L'Auteur des Conſidérations difcute
ces différentes propoſitions , dont les unes
font vraies , & les autres lui paroiffent
deſtituées de tout fondement. Il prétend
que les Auteurs qui ont avancé celles ci
fourniſſent eux-mêmes les plus forts argumens
contre leur opinion ; & que leur
zèle les a emportés beaucoup au-delà des
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
bornes qui , depuis environ deux ſiècles,
ont été poſées par les Ordonnances de
nos Rois . Chercher dans les premiers
ſiècles de la Monarchie la ſource des loix
& des uſages qui font maintenant en
vigueur ; c'eſt ignorer que les moeurs des
Peuples ſont ſujettes à des variations
continuelles , & que les révolutions qui
changent fouvent la face des Etats , introduiſent
preſque toujours de grands
changemens dans la forme de leur gouvernement.
C'eſt ce que ſoutient l'Auteur
, en difant que le droit public & le
droit particulier font différens& ſouvent:
oppoſés ſous la troiſième race , à ce qu'ils
étoient ſous les deux premières. Ainfi
les maximes qui ont réglé la conduite
des François dans la preinière race , ne
peuvent avoir une jufte application àl'hiſ
toire de la troiſième , qu'autant que celleci
les a adoptées. Quant à la prétention
de ceux qui donnent la loi de l'inaliénabilité
du domaine pour une émanation >
du droit des gens; l'Auteur obſerve fort
bien que chaque Etat , foit Monarchique
ou Républicain , a des conftitutions.
qui lui font propres : le droit des gens
veut qu'il ne ſoit porté aucune atteinte à
ces diverſes conftitutions : mais on ne
NOVEMBRE. 1775. 127
pent pas dire de chacune de ces conftitutions
en particulier , qu'elle forme le
droit des gens ou qu'elle en dérive. Soutenir
que le domaine eſt inaliénable ;
parce que nos Rois n'en font que les
ſimples adminiſtrateurs , comme les maris
le font des biens de leur femme :
c'eſt , ſelon notre Auteur , une pure pétition
de principe & donner une comparaiſon
pour une preuve. Prétendre que
l'union du Roi avec l'Etat acquérant au
Roi tout ce qui appartient à l'Etat , acquiert
réciproquement à l'Etat tout ce
qui appartient au Roi , & en inférer que
ce domaine eſt inalienable ; c'eſt donner
l'effet pour la cauſe. L'Auteur , après .
avoir diſcuté ces deux propoſitions,préſente
quelques idées générales fur les
moyens de rendre le domaine de la couronne
plus avantageux au Roi & à l'Etat.
Lorſqu'il s'agit du bien public , les eſſais
méritent d'être accueillis . Ils ont au
moins l'avantage de préparer les voies
aux hommes plus habiles & plus inftruits.
Le fruit de mes lectures , ou penſées extraites
des Anciens profanes , relatives
aux différens ordres de la ſociété ,
:
: Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
accompagnées de quelques réflexions
de l'Auteur. A Paris , chez Baſtien ,
Libr. rue du Petit- Lion , Fauxbourg
StGermain.
Cer Ouvrage , que l'on peut regarder
comme une ſuire des penſées théologiques
, & qui part de la même plume ,
mérite d'être bien accueilli . Tout y refpire
une bonne morale. L'Auteur s'éteit
occupé , dans le premier Ouvrage , a
raffembler avec une forte de préciſion
les principales preuves de la vérité
de la Religion chrétienne , & de la
néceſſité de la ſoumiſſion que l'on doit
à la révélation & à l'Egliſe , qui en eſt
la dépoſitaire. Tous les Théologiens catholiques
admettent ce principe , & le
regardent , avec raifon , comme la baſe
de la Religion. Mais on voit d'habiles
Théologiens , de part & d'autre , ſe diviſer
fur l'applicationde ce principe , &
les diſputes perpétuelles , qui ne devroient
jamais fortir des Ecoles , en
font une preuve. Nous avons le bonheur
de vivre ſous un règne où la juſtice &
la paix , qui en eſt inſéparable , rentrerontdans
tous leurs droits. Sous un Roi
ami de l'équité , l'innocent vit en paix ,
NOVEMBRE. 1775. 129
le foible ne craint pas la violence de
l'ufurpateur , la diverſité des opinions
ne troublera pas cette heureuſe harmonie
fi, néceſſaire dans toutes les ſociétés. La
patrie n'est qu'une grande famille , où
l'intérêt commun réunit tous les foins&
tous les voeux dont chacun s'empreſſe de
défendre & d'agrandir le patriotisme ;
où la politique retraçant l'image de la
fubordination naturelle , règle les divers
rangs de la ſociété, où le reſpect & la
déférence n'excitent point l'orgueil , ne
b'effent point l'amour propre , où l'on
commande par amour & où l'on obéit
par tendreſſe. Heureux ceux qui vivent
ſous un tel règne ! Chaque Citoyen doit
par ſes exemples & par le bon ufſage de
ſes talens , cimenter & rendre durable le
bonheur public. Les Auteurs qui n'écrivent
que pour établir le règne de la
vertu , de la fubordination & de la paix ,
méritent nos éloges &notre reconnoiffance.
Nous defiretions que tous ceux qui
lifent , puſſent offrir des fruits de leurs
lectures , auſſi ſalutaires que ceux que
renferme l'Ouvrage de ce Religieux .
Nous nous bornerons à mettre ſous les
yeux du Lecteur un morceau de la préface
, lequel fuffira pour donner une
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
juſte idée des talens& des bonnes inten
tionsdu Compilateur judicieux qui joint
ſes propres réflexions à celles des autres.
"On demandera peut être pourquoi la
>>>raiſon eſt ſi conſtante dans ſa manière
>> d'inſtruire ? C'eſt qu'elle eſt un rayon
>>émané de la ſageſſe incréée qui éclaire
>> tous les hommes qui viennent dans le
>> monde , comme l'enſeigne St Jean.
>> C'est un flambeau commun à toutes
>> les Nations , qui éclaire le Sauvage
>>dans l'obſcurité de ſon antre , comme
>>le Monarque fur le Trône. C'eſt un
» maître qui ne varie jamais dans la ma-
>> nière d'enſeigner ; les leçons qu'il a
>> données il y a deux mille ans , il les
>> donne encore aujourd'hui : mais on ne
» l'écoute pas toujours.... Nous ne pré-
>>tendons pas cependant égalerici la
>>>morale des Payens à celle de l'Evan-
» gile. Leur doctrine ſur les moeurs étoit
>> un mélange bizarre de lumière & de
ود
وم ténèbres. La raifon & les paſſions y
>> donnent leurs leçons tour- à-tour. Les
>> femmes étoient communes par les loix
>>de Lycurgue. Platon défendoit de s'enivrer
, fi ce n'étoit aux fêtes de Bacchus,
>> Ariftote interdiſoit les images deshon-
>>nêtes : mais il exceptoitcellesdesDieux.
NOVEMBRE. 1775. 131
>>Solon établit à Athènes le Temple de
>>l'Amour impudique. Toute la Grèce ,
>>dit M. Boſſuet, étoit pleine de Tem-
> ples conſacrés à cette infâme Divinité ,
»& l'amour conjugal n'en avoit pas un.
>>La raiſon , obfcurcie par les préjugés
»& les ténèbres d'une Religion toute
>>ſuperſtitieuſe , ne leur préſentoit la vé-
>>rité que par lambeaux & d'une manière
>>fort imparfaite. Cette morale ſi ſolide
>> dans la bouche des Chrétiens , étoit
>>dans la leur, ſans principe , ſans règle
>> fixe , ſans aucune fanction , dictée par
>>l'opinion , l'uſage , le préjugé , la pa-
>>trie : ce que les uns blâmoient , les au-
>>tres l'approuvoient. Pythagore , par
>>exemple , condamnoir le ſuicide , d'au-
» tres le croyoient permis en certaines
>> circonstances. Leur morale étoit d'ail-:
>>leurs fans autorité : quel droit avoient,
>> d'orgueilleux Philofophes d'impofer
>> aux autres des devoirs ? Elle étoit fans .
>>>motif , n'étant point fondée ſur la loi.
>>Elle étoit ſans ſincérité , ne réglant que
>> l'extérieur , & laiſſant le coeur dans
>>fon indépendance livré aux paffions ,
fans urilité , n'honorant point le pref
mier Etre. Les belles maximes étoient
>> donc comme ces étincelles qui pa-
Fvj
132: MERCURE DE FRANCE.
>> roiſſent au milieu d'une nuit obfcu
" re. ... "
Encyclopédie Elémentaire , ou Rudiment
des Sciences & des Arts ; Ouvrage
dans lequel on ſe propoſe de réunir
toutes les connoiſſances qui peuvent
fervir à l'éducation d'un jeune homme.
Par J. M. C. de l'Académie des Sciences
, Arts & Belles Lettres de Dijon;
3 vol. in 12. br. 7 liv. 10 f. A Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriftine.
T
Lebut de l'Auteur de cetOuvrage eft
d'inſpirer le goût des ralens , de rendre
l'étude agréable ; de mener les jeunes
gens par la main dans le ſanctuaire des
ſciences & des arts ; de faire naître en
eux le defir de voir de près les beautés
fur leſquelles ils n'ont pas eu le temps
d'arrêter leurs regards ; enfin de les mettre
dans le cas de jouir avec plaifir de la
converfation des Savans , & d'en tirer
avantage.
Rien ne donne plus de reffort à l'imagination
qu'une connoiſſance même peu
étendue des arts & des ſciences. Chaque
chaînon peut ſe lier à mille objets , &
NOVEMBRE. 1775.1 13 :
douner lieu à des combinaiſons trèsmultipliées.
C'eſt la collection des différentes connoiſlances
les plus néceſſaires & les plus
tiles que cette Encyclopédie préſente.
aux Lecteurs . L'Auteur prétend qu'il n'a
fait ſouvent que copier & lier ce qu'il
a cherché dans les meilleurs Ecrivains.
Mais tout ce qu'il copie eſt marqué au
coin du bon goût. La méthode avec laquelle
il réduit & enchaîne ce qu'il s'approprie
ſi bien , porte la lumière dans
les eſprits , & rend agréable l'érude la
plus aride. Quoiqu'il ſemble que l'Auteur
ne fafle qu'effleurer les ſciences &
lesarts, il n'en fait pas moins connoître
les règles eſſentielles , & donne des notions
exactes , qui font utiles à ceux
même qui veulent approfondir. Ceux
qui , par leur état , font obligés de ſe
borner à ces notions ſuperficielles , pourront
faire unejuſte application des règles
eſſentielles , connoîtront affez les termes
des ſciences & des arts pour en parler ,
&pour jouir avec agrément de la converſation
des gens inſtruits. Malgré les
avantagesde ces notions générales , l'Auteur
compare celui qui ne fait que parcourir
le vaſte champ des ſciences, à un
134 MERCURE DE FRANCE.
ſpectateur qui jette ſes regards d'un lieu
élevé ſur une place publique , voit beaucoup
de monde &ne connoît perfonne.
L'Avénement de Titus à l'Empire, ballet
allégorique au ſujet du couronnement
du Roi. Dédié à la Reine , par M.
Gardel , Maître à danſer de la Reine
& de fes bals , premier Danſeur de
l'Opéra , & Compoſiteur des ballets
-de la Cour , en ſurvivance ; in 8°. de
62 pages. A Paris , chez Muſier fils ,
Libr. rue du Foin .
2

La compoſition ingénieuſe de ce ballet
eſt une preuve que la danſe dramatique
peut peindre aux yeux & repréſenter les
ſujets les plus nobles & les plus impofans
.
Le ballet d'action , dit l'Auteur ,
> doit être la peinture animée de la na-
>> ture ; en effet , rien ne peut mieux
>> exprimer les différentes affections de
>> l'arme que la figure qui reçoit toutes
- ces différentes impulfions. Il eft re-
>>connu que les ſentimens auxquels nous
>> ſommes ſujets , porrés à leur dernier
> période , s'expriment le plus ſouvent
>> par le filence: ainſi le chagrin , le
NOVEMBRE. 1775. 135
» plaifir, l'éronnement , l'effroi , l'amour, i
>>la crainte , le déſeſpoir , la colère ,
>>>ôtent la parole , & produiſent une
>> action muette plus expreſſive que l'élo-
>> quence la plus vigoureuſe ; d'où il
>>faut conclure que cette action eſt le
>> premier effet parlant des ſenſations : v
>> aufii faut- il que le Maître des ballets
>>qui: les met en oeuvre , failife ce)
>> premier moment, le ſeul qui peigne i
>>>-le fentiments .
ود
ود
ود
د
L'Auteur , après avoir poſé les élémens
du ballet d'action ou de la danſe panto- 1
mime, entelquiſſe l'hiſtoire. Les Juifs
fisent ſervir cet art dans leurs fêtes ſolennelles
; les Prêtrés Egyptiens l'admirent
auffi dans leur culte. Leurs premières
imitations furent le mouvement des
planetres qu'ils cherchoient à rendre , ent
tournant autour d'un autel qu'ils régardoient
comme le ſoleil. Ils célébrèrent )
dans la fuite , par leur danſe religieufe
la naiſſance d'Ofiris , ſes exploits , fes
amours , fon couronnement. Orphée ,
après avoir parcouru l'Egypte , apprit l'art .
de la danſe chez les Grecs , où cet art
s'agranditi & fe perfectionna , commeri
tous les autres. La danſe , ſoit religieuse .
foit théâtrale , fut cultivée par tous les
136 MERCURE DE FRANCE.
Peuples. On ht avec ſurpriſe ce que l'on
raconte de la pantomime de Pilade &
Batilde chez les Romains. Ces deux
hommes rares donnèrent à leur art des
règles pour l'intérêt , la marche & la
pompe du ſpectacle. L'Auteur ſuit les
variations de la pantomime ou de la
danſe pittoreſque dans les différentes
Cours de l'Europe. L'établiſſement de
l'Opéra acheva en France les progrès de
la danſe; ce fut Quinaut qui fut en prévoir
les grands effets , en l'aſſociant à
l'action principale : mais ce fut Rameau
qui contribua principalement par fa
muſique , à la perfection de cet art. Cependant
i la danse s'eſt perfectionnée à
l'Opéra , la pantomime a paru s'affoiblir.
M Noverre a fait revivre le ſpectacle
des ballers en action , & fon génie a pris
fon effor dans les Cours étrangères . M.
Gardel prétend , avec raiſon , qu'un bal-..
let d'action ne peut ſervir d'épiſode , &
qu'il doit former un ſpectacle particulier.
Après avoir efquiffe l'hiſtoire & les
principes de fon art , ce Compoſiteur en
donne un exemple. Eh ! quel fujet plus
heureux , plus fécond & plus impoſant
pouvoit l'inſpirer ! Il a eu pour objet de
peindre dans unballet hiſtorique & allé-
:
NOVEMBRE . 1775 . 137
gorique , les vertus d'un Monarque bien.
faiſant & d'une Reine ſi juſtement adorée.
ACTE I. Le Théâtre repréſente une
ſalle du Palais des Empereurs. Titus déplore
la perte prochaine d'un père qu'il
aime. Veſpaſien mourant demande fon
fils; il montre aux Romains celui qui
doit lui fuccéder. Le Deſtin s'approche ;
Vefpafien friffonne; Titus veut en vain
arrêter le Temps qui frappe l'Empereur.
Les Parques marquent elles-mêmes leur
douleur. Les Sénateurs rendent hommage
à Titus. Le Génie bienfaiſant de Rome
arrache Titus des bras de ſon père .
ACTE II . Le Théâtre repréſente le
champ de Mars , & au milieu un édifice
en forme de bucher , ſur lequel eft pofé
le char de l'Empereur. Pompe funèbre.
On met le feu au bucher; on voit le
char s'élever dans les nues . Salle du Palais.
Titus ſe livre à toute ſa douleur ;
if arroſe de ſes pleurs le buſte de Vefpaßen.
Le Génie de l'Empire envoie le
Sommeil à Titus , l'enlève dans un char
& le tranſporte dans ſon Palais.
ACTE III . Palais du Génie. On voit
Titus endormi , & autour de lui les Di.
138 MERCURE DE FRANCE.
vinités protectrices. L'Amour defcend
avec les Grâces & les Plaiſirs . Titus marque
ſa ſurpriſe & fa reconnoiffance.
Ballet de Vénus & de ſa ſuite. L'Amour
préſente à Titus un bouquet de fleurs
enchantées. L'Empereur demande à
l'Amour de remplir ſes deſirs , en réu--
niſſant dans une ſeule Nymphe tout ce
qu'il aime & ce qu'il admire dans celles
qui l'accompagne ; l'Amour lui découvre
l'imagereſſemblantedel'auguſtePrinceffe
qui doit faire le bonheur de Titus & de
l'Empire . Le Dieu anime cette image ,
& les voeux de l'Empereur ſont comblés.
L'Hymen s'oblige lui-même de ſe rendre
aux defirs de fon Empire , & promet de
faire fon bonheur .
ACTE IV. Le Théâtre repréſente une
galerie ornée des attributs des ſciences
&des arts . Titus s'occupe avec les Divinitésbienfaiſantes
quil'accompagnent,
à parcourir_far un globe les Etats dont
il eſt maître. Cependant des Divinités
malfaiſantes , déguiſées ſous des dehors
ſéduifans , veulent le détourner de ſes
nobles fonctions. L'Empereur arrache
leur voile & les voit avec horreur : les
Divinités favorables les combattent &
les précipitent dans l'abyfme. Titus eft
NOVEMBRE. 1775. 139
invité de ſe rendre aux acclamations de
fes Peuples.
ACTE. V. Place publique décorée de
tout l'appareil d'un couronnement &d'un
triomphe. Titus paroît dans un char.
Marche triomphale. Titus deſcend de fon
char ; il eſt placé fur le Trône & proclamé
Empereur . On offre de toutes parts
des facrifices. L'Amour deſcend dans une
gloire , avec l'objet des voeux de Titus.
L'Amour & l'Hymen s'avancent vers
Titus & le font monter dans la gloire ,
où eſt un autel préparé pour l'hymen des
deux époux. Les Arts travaillent aux médaillons
de l'Empereur & de l'Impératrice.
Ils gravent ces mots :Jen'ai fait
aucun bien , j'ai perdu ma journée. Et
ceux - ci , plus mémorables , que notre
jeune Monarque prononça à Choify
quand il tint le premier Conſeil : Mon
defir le plus grand est de rendre mon
Peuple heureux.
L'Amour , les Plaiſirs , les Grâces , les
Chevaliers Romains & les Dames Romaines
exécutent un ballet pompeux
pour célébrer cette fêre .
L'Amour & l'Hymen gravent ſur une
pyramide élevée par les Arts : L'Amour
& l'Hymen font àjamais unis.
140 MERCURE DE FRANCE.
Le Génie de l'Empire grave fur une
autre : Titus fait les délices defes Sujets.
Sa mémoire eft respectée chez tous les Peuples
de l'Univers.
Ce ballet allégorique préſente un magnifique
ſpectacle. On ne peut reprocher
à l'Auteur que d'avoir embraſſé un champ
trop vaſte. S'il regarde la danſe comme
un att dramatique , il doit en ſuivre
les règles , & obſerver , autant qu'il eſt
poſſible, les unités de temps , de lieu ,
d'action. Il doit choiſir un ſujet qui ait
ſon expoſition , ſon intérêt , ſon développement
, fon dénouement. Ily a auſſi
l'allégorie qui doit être ménagée_avec
beaucoup d'art ; & cet art conſiſte peutêtre
dans l'analogie prochaine que l'on
doit obferver entre les objets réels &les
objets fictifs . Au reſte, les ſpectacles de
ce genre demandent beaucoup plus de
liberté que les autres Drames , & M.
Gardel a vu en grand le parti que l'on -
peut entirer.
Les Prophéties d'Habacuc , traduites de
l'Hébreu en Latin & en François , précédées
d'analyſes qui en développent
le double ſens littéral & moral , &
accompagnées de remarques & de
NOVEMBRE. 1775. 141
notes chronologiques , géographiques ,
grainmaticales & critiques , par les
Auteurs des principes diſcutés, 2 vol.
in- 12 . A Paris , chez Hériſſant , Imprimeur-
Libraire , rue Notre Dame .
,
Les Auteurs donnent , dans l'Avertiſſement
, les taiſons qui les ont déterminés
à commencer les traductions des
Prophètes par celles d'Habacuc ; ils font
l'éloge de la lettre adreſſée , en 1771 , à
M. Kennicot en déclarant toutefois
qu'ils n'en ſont pas les éditeurs . L'Avertiſſement
eſt ſuivi d'une courte Préface ,
&d'une analyſe hiſtorique ,d'une eſquiſſe
du ſens moral , & de deux argumens ,
dont le premier préſente le ſens littéral
de l'ancien , & le ſecond celui du nouvel
Ifraël . On trouve tout de ſuite les traductions
Latine & Françoiſe , & l'on
reprend chaque verſet dans leurs caractères
originaux , avec la verſion interlinéaire
du Révérend Père Biel , fur-tout
pour les deux premiers Chapitres &
dans l'explication que l'on donne de
chaque terine. Les Auteurs s'autoriſent
du fuffrage des anciennes verſions , de
ceux des Saints Pères , des Commentateurs
Lexicographes & des Grammai
142 MERCURE DE FRANCE.
riens . On apprécie de plus les variantes
des verſions Orientales , des manufcrits
de cette Capitale & des Interprêtes
modernes. Par le déſordre que les variantes
occafionnent preſque toujours dans
les oracles d'Habacuc , on en conclut que
le texte Hébreu , imprimé , eſt par tout
préférable aux ouvrages qui les renferment.
Les Auteurs reſpectables de l'explication
d'Habacuc , qui joignent à la connoiffance
profonde des langues , celle de
l'écriture & de la tradition ſemblent ſufcités
par ladivine Providence pout renouveler
l'étude des livres Saints. L'explication
entière des Prophètes qu'ils nous
annoncent , fera précieuſe & fera d'un
grand ſecours aux fidèles; fur tout s'ils nous
développent les Prophéties qui reſtent à
accomplir , & qui ont le double avantage
de confoler & de fournir des réponſes
victorieuſes à ceux qui exagèrent les
abus qui ſe ſont introduits dans l'Eglife
pour s'arroger le droit de la combattre ,
& à ceux , qui , n'enviſageant que les
menaces & les maux , tombent dans le
découragement au lieu de s'occuper des
belles & magnifiques promeſſes qui annoncent
le renouvellement de l'Eglife.
NOVEMBRE. 1775. 143
Ce n'eſt point une illufion , mais une
grande & précieuſe vérité , que le retour
d'Iſraël conſolera l'Eglife , & deviendra
le remède de tous ſes maux.
C'eſt un hommage que la piété doit à
la miféricorde qui a fait la promefle , &
à la vérité qui l'accompagnera. Saint
Paul dit que le rappel des Juifs fera une
réſurrection , c'eſt- à-dire , que ce qui fera
mort reprendra une nouvelle vie. C'eſt
donc une partie eſſentielle de la piété
Chrétienne de s'occuper d'un événement
ſi confolant , & de le hâter par ſes defirs
& par ſes prières; & tien de plus conforme
à l'efprit de l'Egliſe que de développer
cette vérité ſi confolante dont
toutes les écritures retentiſſent. Nous
annoncerons bientôt une nouvelle explication
d'Habacuc , faite par un ſavant
Religieux , où l'on s'eſt occupé d'une
manière particulière des grands événemens
dont l'Eglife attend & defire l'accompliſſement.
Cet Ouvrage fera comme
un fupplément à celui que les Auteurs
des principes diſcutés viennent de
nous donner. On y trouvera fur - tout
un développement nouveau de la Prophétie
qui eft faite fur les Chaldéens ;
cette Nation cruelle &d'une incroyable
144 MERCURE DE FRANCE.
!
:
viteſſe, ſelon l'expreſſion d'Habacuc. Tout
les caractères que le Prophète donne à te
peuple , fourniſſent matière à une explication
auſſi ſolide que lumineuſe.
Qui ne fait, dit M. Boffuet , que la
fécondité infinie de l'écriture n'est pas toujours
épuisée par unfeul fens ? Telle eſt
la fublime théologie de St Paul , qu'une
Prophétie déjà accomplie peut être encote
citée pour prouver un événement futur .
Cette méthode , lorſqu'on l'applique avec
difcernement , qu'on ne la porte pas audelà
de ſes termes légitimes , & qu'on
ne s'écarte en rien de l'analogie de la
foi , ne peut que faciliter l'intelligence
des divines écritares , & répandre parmi
les fidèles le goût de cette étude. L'entrepriſe
des Auteurs de l'Ouvrage que
nous annonçons , eſt propre à produire
cet heureux effet , ſur tout s'ils peuvent
faire entrer dans leur plan l'explication
des divers fens des Prophéties qui ſe per.
fectionnent mutuellement , & s'ils nous
aident à pénétrer les profondeurs cachées
ſous l'écorce de la lettre , à découvrir
dans la loi de Moyſe , dans les Prophétés
& dans les Pſeaumes ce qui eſt écrit de
Jésus- Chriſt , à nous faire voir ſes myftères
, le Chriſt entier , le Chef & les
Membres
NOVEMBRE. 1775. 145
Membres , les différens Etats par où il
eſt paffé , & ceux par où doit paſſer ſon
corps myſtique. Et c'eſt cette dernière
étude qui diſtingue le Chrétien du Juif.
Celui- ci ſe borne à n'être queGrammairien
, critique , & à découvrir , dans l'antiquité
profane des traits de reſſemblance
avec les uſages & les moeurs des
Hébreux ; il ſe livre aux rêveries des
Rabbins , & à des traditions ſuſpectes
qui ne font qu'épaiſſir le voile qu'il a
fur les yeux. Maisle Chrétien ne cherche
que ce qui aa rapppoorrtt à ſon divinChef,
à l'Eglife & aux belles promeſſes qui lui
font faites : il fait que l'eſprit d'intelligence
, donné aux Apôtres & aux Evangéliſtes
, pour entendre les écritures , ne
leur étoit pas tellement perſonnel qu'il
ne ſe ſoit communiqué par eux à leurs
ſucceſſeurs & à l'Egliſe pour tous les
temps. Il ne s'aviſe pas de dépriſer les
talens de ceux qui poffèdent à fond les
langues étrangères , qui connoiſlent les
uſages & les moeurs antiques ,& qui joignent
à l'érudition une ſainte critique.
Mais il préfère l'eſprit à la lettre ; & l'onction
propre à nourrir la foi & la charité ,
aux écorces qui font la nourriture du Juif.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Bibliothèque Univerſelle des Romans ,
Ouvrage périodique , dans lequel on
donne l'analyſe raiſonnée des Romans
anciens & modernes , François , ou
traduits dans notre langue ; avec des
anecdotes & des notices hiſtoriques&
critiques , concernant les Auteurs ou
leurs Ouvrages , ainſi que les moeurs ,
les uſages du temps , les circonstances
particulières & relatives , & les perfonnages
connus , déguisés ou emblée
matiques.
Cette Bibliothèque Univerſelle des
Romans eft compoſée de ſeize volumes
in-12 de neuffeuilles chacun au moins ,
par année ; & paroiffent le premier de
chaque mois,& les 15 de Janvier , Avril ,
Juillet , & Octobre. Le prix de ces 16
volumes par année, rendus francs de port
par la poſte , eſt de 24 liv, à Paris , &
de 32. liv. en Province.
Ce Journal a commencé le premier
Juillet 1775. On peut s'abonner en tout
temps , chez Lacombe , Libraite , rue
Chriftine , à Paris. Meſſieurs les foufcripteurs
font priés d'affranchir le port de
leurs leures d'avis & de leur argent,
La lecture d'un Roman , eſt ſouvent
NOVEMBRE. 1775 . 147
un amusement frivole ; mais celle da
corps des Romans anciens & modernes ,
réduits , analyſés , appréciés , & préſentés
comme ils le font dans l'Ouvrage pérrodique
que nous annonçons , eſt une lecture
, non-feulement agréable & intéref.
fante , mais encore inſtructive & morale.
Ce double objet d'agrément & d'utilité
devient ſenſible en jetant les yeux fur
le plan de cette Bibliothèque & fur la
manière dont il eſt traité.
Dans le plan de ce Journal conçu &
exécuté ſous les yeux d'un homme de qualité
, célèbre par l'immensité de fes connoiſlances
& de ſes richeſſes littéraires ,
on trouve une diviſion en huit claffes
de tous les Ouvrages produits par l'ima
gination ; ce qui met beaucoup d'ordre
&répand beaucoup de lumière dans cer
amas fi confus & ii nombreux de Romans
anciens&modernes .On aura , au moyen
de cette diſtribution , une histoire fuivre
de chaque genre.
:
Les fix volumes de la Bibliothèque
des Romans , qui ont été publiés juſqu'au
premier de ce mois , font déjà fentir
les avantages de cette méthode. Un au
tre ſoin des Rédacteurs , éclairés par les
confeils & par le goût de M. le Mard
1
Gif
148 MERCURE DE FRANCE.
quis de Paulmi : c'eſt de prendre l'eſprit
de chaque Roman , & de ſaiſir , foit dans
le précis , foit dans les notes , tout ce qu'il
y a de fingulier , d'intéreſſant , d'hiſtorique
& les traits piquans de ſtyle , de
moeurs &de caractères ; enſorte que l'extrait
du Roman , en apprend preſque toujours
plus que ne pourroit faire la lecture
entière de l'Ouvrage. Il nous ſuffit de
jeter un coup- d'oeil rapide ſur les articles
contenus dans les fix premiers volumes
de ce Journal .
LA PREMIERE CLASSE eſt deſtinée aux
Romans traduits du grec &du latin.
Le premier Ouvrage analyſé de ce
genre , eſt les affections de divers amans ,
raſſemblées par Parthenius de Nicée
ancien Auteur Grec , & miſes en François
en 1555. Ce livre eſt un recueil
d'hiſtoriettes , tirées des fables Miléſiennes
ou écrites dans legenre de ces fables :
recueil d'autant plus intéreſſant qu'il eſt
compoſé d'Auteurs anciens qui ne font
pas venus juſqu'à nous. On affure que
Virgile fut Difciple de ce Parthenius ;
& qu'Ovide a puiſé dans les contes de
cet Auteur , une partie de ſes Métamorphoſes.
On y retrouve une peinture
affez fidèle des moeurs & des vices
des Grecs,
NOVEMBRE. 1775. 149
Les narrations d'amour de Plutarque
offrent différens traits intéreſſans tirés
desOuvragesde cet Hiſtorien Philofophe.
L'âne d'or d'Apulée a été traduit du
Latin de cet Auteur Médecin , qui vivoit
ſous les Empereurs Adrien , Antoninle
Débonnaire & Marc-Aurele dans le
deuxième ſiècle de l'Ere Chrétienne . Il a
peint des moeurs ſimples & ſouvent grofſières.
Il a fait auſſi des épiſodes agréables
, tels que celui des Amours de Cupi.
don & de Psyché, dont on rend compte
dans ce Journal .
Le vrai & parfait Amour , écrit en
Grec par Athénagoras , Philoſophe Athénien
& Chrétien qui vivoit ſous l'Empereur
Marc-Aurele , & Commode. Ce
Roman contient les Amours honnêtes de
Théogènes & de Charides , de Pherecide &
&de Mélangénie.
Il eſt intéreſlant , malgré ſa double
intrigue ; & les événemens y font bien
amenés ; il eſt ſur tout curieux par l'exactitude
avec laquelle l'Auteur décrit les
cérémonies , les triomphes & les monumens
publics des Romains.
Les Amours Pastorales de Daphnis &
Chloé, par Longus. Ouvrage connu de
tout le monde ; il afourni laComédie des
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Amans ignorans par Autreau , l'Opéra
auquel on a donné fon nom ,& pourroit
être le ſujet d'un Poëme. Ce Roman a acquis
encore de la célébrité parmi nous par
lesdeſſins dont le Duc d'Orléans, Régent,
l'a orné. Il faut lire la note curieuſe qui
accompagne l'extrait de cet Ouvrage.
Le Prince Eraftus , ou les fept Sages de
-Rome. Fiction charmante , qui doit paroî-
-treunedes plus fingulières productions de
P'eſprit humain , elle eſt parvenue de
ſiècles très-reculés juſqu'à notre âge , en
paffant par une infinité de langues & de
formes différentes.
Ce livre , felon M. l'Abbé Maſſieu ,
doit avoir d'abord été écrit en Indien ,
& eft l'Ouvrage de Sandaber ; on y reconnoît
la marche & le caractère desimaginaitons
Orientales. Il eſt remarquable
en ce que c'eſt une Reine qui fait affant
d'eſprit & de ruſes contre ſept Sages
occupés à défendre le Prince Eraſtus lear
élève.
LASECONDECLASSErenferme lesRomans
-de Chevalerie. Ony fait connoître d'abord
le Roman fingulier de Merlin , la ſource
des autres Ouvrages de ce genre : vient
cenfuite le Saint Gréaal; ce fameux Roaman
fut écrit en vers dans le douzième
1
NOVEMBRE. 1775. 158
Pècle parChrétien de Troyes ,& en profe
Latine vers le quatorzième ſiècle .
Le Saint-Gréaal fignifie la Sainte portion
, ou l'écuelle de Jésus-Chriſt étant
àtable avec les douze Apôtres . L'Auteur
dit" que l'hiſtoire du Saint-Gréaal eſt
→ utile& profitable à tous Chrétiens qui
>>>defirent ſavoir & voir pluſieurs chofes
>>>merveilleuſes des hauts faits dont Notre
>>>Seigneur Jéfus -Chriſt voulut douer ſes
» vrais Serviteurs Chevaliers errants,pour
la loi exhauffer & la fin Chrétienne
>>entretenir ».
Lancelot du Lac , Chevalier de la table
ronde. Ce Roman de Chevalerie , ainſi
que tous ceux de ce genre , contient la
plus fidèle hiſtoire des moeurs anciennes .
C'eſt une mine féconde de caractères &
detraits finguliers & variés .
Dans LA TROISIEME CLASSE des Romans
hiftoriques , on lit le triomphe des neuf.
Preux ou des grands perſonnages de la
Bible & de l'histoire ancienne , & des
Héros modernes.
L'Histoire fecrette des femmes galantes
de l'antiquité.
Les Impératrices Romaines; Ouvrages
pleins d'aventures .
LA QUATRIEME CLASSE , conſacrée aux
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Romans d'amour , renferme l'Aftrée , Ouvrage
connu : mais on ne connoiſſoit pas
les éclairciffemens fur l'Aſtrée par le célèbre
Avocat Patru qui font très- curieux ,
tels qu'on les rapporte ici d'après un manufcrit
de cet homme célèbre.
Almahide , ou l'Esclave Reine , de Scudéry
, Roman très- intéreſſant & devenu
rare .
La Cytherée , Roman de Louis Marin ,
fieur de Gomberville.
LA CINQUIEME CLASSE renferme lesRomans
de fpiritualité , de morale & depolitique.
Le premier en ce genre , rapporté dans
la Bibliothèque des Romans , eſt l'histoire
de Barlaam &de Josaphat , Roi des Indes.
Cet Ouvrage , compofé originairement
en langue Syriaque , eſt attribué à Saint-
Jean Damaſcène. La fiction de ce Roman
eſt heureuſe. On y voit un jeune Prince
qui a le courage de s'affranchir des piéges
de la ſéduction , & qui ſe laiſſe conduire
par les lumières de la raiſon & de la foi
Chrétienne.
Les aventures étranges de Lycidas & de
Cléorithe offrent une forte d'imitation de
la manière du Roman précédent , mais
les détails en ſont bien différens. Il y a
NOVEMBRE . 1775. 153
beaucoup de tentations des démons contre
l'innocence qui triomphe de leurs
attaques.
Les aventures de Télémaque. Roman
très- connu ; mais les anecdotes que l'on
rapporte au ſujet de ce livre admirable ,
le ſont peu , & font intéreſſantes.
Recueil des fables composées pour l'éducation
de Monseigneur le Duc de Bourgogne
, par M. de Fénélon. Rien de plus
moral & de plus philoſophique que ces
hiſtoriettes qui étoient preſque oubliées ;
rien de plus agréable en même temps par
le charme du ſtyle &du ſentiment.
Pélerinage de Colombelle & Volontairette,
vers leur Bien-aimé dans Jérusalem.
L'intérêt de ce Roman conſiſte dans
les caractères différens de Colombelle
qui eſt douce , réfléchie , docile &
prudente ; & de Volontairette qui eſt
légère , inconféquente , capricieuſe. Les
aventures des deuxfeoeurs,&leurs deſtins,
naiſſent de leurs humeurs. Elles ſont
bien contraſtées & bien préſentées .
SIXIEME CLASSE des Romans fatyriques
, comiques & bourgeois.
LaSatyre de Pétrone. C'eſt moins un
récit qu'une action. Tous les perſonnages
y font en mouvement , & même
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
en une forte d'agitation convulfive ,
comme il convient aux Acteurs d'une
orgie & aux Héros d'une débauche effré.
née. On lit ici des obſervations importantes
fur Pétrone. :
Le Roman Bourgeois de Furetière!
Tableau fidèle&pittoreſque des moeurs
du peuple. L'Auteur s'eſt même amufe
à peindre juſqu'au coſtume des modes.
Le Télémaque travesti , par M. de Marivaux.
Roman burleſque , fingulier &
très peu connu. La notice de cet Académicien
contient pluſieurs anecdotes curieuſes.
SEPTIEME CLASSE . Nouvelles kiſtoriques
&contes.
Les cent nouvelles nouvelles. Ces Nouvelles
pleines d'imagination & de gaieté
, écrites du ſtyle le plus païf , font les
plus anciennes que nous ayons dans
notre langue . Elles ont fervi de modèle
à la Reine de Navarre , & fourni des
fujets à la Fontaine. Les narrateurs de
ces Nouvelles étoient le Duc de Bourgogne
, Philippe le Bon ; le Dauphin depuis
Louis XI , Jean de Créqui , Gilbertde-
Lannoi , le Comte de Charellux , Maréchal
de France ; Thibault-de Luxembourg;
Pierre Michault, &c.On rapporte à
NOVEMBRE. 1775. 155
cet égard des particularités historiques
qu'il faur lire.
Les Nouvelles Françoises , par M. Ségrais.
On donne , dans des notes , l'explication
des portraits allégoriques des
principales perſonnes de la Cour de Mademoiſelle
de Monpenfier ; ce qui répand
d'autant plus d'intérêt ſur ces fictions
ingénieuſes.
Les cent Nouvelles de la Reine de Navarre.
Il y a un intérêt preſſant dans toute
la longue note que l'on trouve à la tête
de ces Nouvelles de la Reine de Navarre,
foeur de François I. Voici , parmi ces
nouvelles , une anecdote que l'on regarde
comme hiſtorique , & qui caractériſe bien
l'ame forte du Roi , le plus brave Chevalier
de ſon temps.
:
" Un Comte Allemand , qu'on appe-
>>loit le Comte Guillaume , entra au fer-
>>vice de François Premier. Ce Prince
> avoit en luila plus intime confiance.Un
>>bruit ſecret ſerépandit quecetAllemand
>>n'avoir cherché à s'attacher au Roi que
>>pour attenter à ſes jours. Le Duc de la
•Trimouille étoit même averti que l'étranger
avoit reçu d'avance une ſomme
>>d'argent pour tenter ce crime. Il en
>> informe le Roi , qui n'en eſt point ef
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
>> frayé , & qui ordonne à la Trimouille
» de garder un filence abſolu ſur cette af-
>>faire. Quelques jours après , le Mo-
>> narque alla à la chaſſe , & preſcrivit au
>> Comte de ne pas le quitter. On court
>>le cerf , & chacun ſe ſépare. Le Roi ſe
» trouvant éloigné de ſa ſuite , & feul
>> avec Guillaume le mène dans un lieu
» écarté & couvert. Là , il met l'épée à
>> la main & lui dit :- Penfez
>> que cette épée ſoit belle & bonne ? Le
>> Comte l'ayant un peu maniée par la
» pointe , répondit qu'il ne croyoit pas
» qu'ily en eût de meilleure.-Vous avez
>> raiſon , dit le Roi ,& il me semble que
>> fi un Gentilhomme avoit délibéré de
>> me tuer , & qu'il connût la force de
>> mon bras , & la bonté de mon coeur ,
vous
>> accompagnées de cette épée , il penfe-
>> roit deux fois à m'aſſaillir. Toutefois ,
>> je le tiendrois pour bien lâche , ſi étant
> avec moi ſans témoins , il n'oſoit exé-
>> cuter ce qu'il auroit entrepris.Le Comte
> lui répondit , avec un viſage étonné :
» Sire , la méchanceté de l'entrepriſe feroit
» bien grande ; mais la folie de vouloir
» l'exécuter , neferoit pas moindre » . Il
diſparut quelques jours après..
HUITIEME CLASSE des Romans merveilleux.
1
NOVEMBRE . 1775. 157
L'histoire de Melusine. Ce Roman ,
ainſi que les plus anciens , fut écrit en
vers avant de l'être en profe. Ce recueil
étoit déposé dans les archives de la Maiſon
de Luſignan , qui tire fon origine , &
ſe glorifie de cette prétendue Fée , fille
du Roi d'Albanie .
On oppoſe à ce vieux Roman , les Contes
des Fées de Mde d'Aulnoy, de Mlle de
la Force , de Mdede Murat ; contes charmans
qui amuſent les enfans ,& qui font
fourire la raiſon .
Hiſtoires , ou contes du temps passé ,
avec des moralités par Perrault. Le ton
naïf& familier , l'air de bonhommie , la
fimplicité , qui règnent dans ces fictions ,
étoient bien propres à leur acquérir la célébrité
dont elles jouiſſent.
L'adroite Princeſſe , ou les aventures de
Finette.
L'Auteur inconnu du conte , met en
action ces deux principes : que l'oiſiveté eft
mère de tous vices ; que defiance eft mère
defûreté!
Tous ces articles ſont accompagnés de
notes inſtructives & remplies d'anecdotes
, fans aucun appareil d'érudition : elles
ne ſont pas moins intéreſſantes que les
charmantes miniatures des Ouvrages
58 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles font connoître. On fent que ce .
Journal doit renfermer beaucoup de ri
cheſſes littéraires en tout genre , & qu'il
ne peut être bien fait qu'au milieu d'une
vaſte collection de livres entoutgenre &
de manufcrits, dontle généreux& ſavant
propriétaire indique toujours & fait fouvent
lui - même les recherches .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LE Citoyen Philosophe , on extrait &
calculs de la ſcience économique ſur
l'impôt unique territorial : dédié à l'Ami-
Mé ; avec de nouvellesréflexions ſur tous
les plans & projets en finance qui ont
paru depuis le mois d'Octobre jusqu'à
préſent , par l'Auteur des Obfervations
critiques en faveur du Roi & de fon Peuple.
:
: J'y ferai des calculs qui ſauteront aux yeux.
A Amſterdam ; & ſe trouve à Paris ,
chez L. Jorry , Imprim . Libr. rue de la
Huchette , près le petit Châtelet , 1775 .
:
Ce Citoyen philoſophe paroît n'avoir
en vue que le bien de la France. La maNOVEMBRE.
1775. 49
nière dont fes caleuls font diftribués eſt
propre à faire connoître les avantages
de la ſcience économique. L'Ouvrage
eſt accompagné de notes qui font liées
avec le texte de telle forte , que l'arir
dité naturelle au ſujet diſparoît infen
ſiblement. L'Auteur promet deux: Ou
vrages qui ferviront de ſuite à ſes pre
miers calculs. Ces fortes de Traités né
font guères ſuſceptibles d'analyſe , devant
ſe faire mieux ſentir dans une
lecture complette & fuivie , à caufe de
la filiation des principes & des raiſonnemens
économiques.
Dictionnaire Vétérinaire&des animaux
domestiques , contenant leurs moeurs ,
leurs caractères , leurs deſcriptions anatomiques
, la manière de les nourrir , de
les élever & de les gouverner , les alie
mens qui leur font propres , les maladies
auxquelles ils ſont ſujets, & leurs propriétés
tant pour la médecine & la nonriturede
l'homme que pour tous les différens
uſages de la ſociété civile , auquel
on a joint un Fauna Gallicus. Par M.
Buc'hoz , Médecin Botaniſte & de quar .
tier ſurnuméraire de Monfieur , ancien
MédecindeMgt le Comte d'Artois ,&c...
160 MERCURE DE FRANCE.
&c. 6 volumes in-8°. Nouv. édition ,
ornée de 60 pages gravées en taille-douce.
On délivre chez le même Libraire
les cinquième & fixième volumes ſéparément,
pour completter la premiere édition
déjà conſommée , & le ſupplément
des quatre premiers,pour que ceux qui ont
acquis la première édition puiſſent avoir
l'Ouvrage complet. A Paris , chez Brunet
, Libr. rue des Ecrivains , vis-à- vis
St Jacques de la Boucherie.
Traités élémentaires de Mathématiques
àl'usage des Commençans. Par M. l'Abbé
Fontenille , ancien Profeſſeur de Mathématiques
en l'Univerſité de Toulouſe ;
in- 8º. br. 3 liv. A Toulouſe , chez Laporte
, Libr. & à Paris , chez Valade ,
Libr. rue St Jacques , vis-à vis celle des
Mathurins.
Cours d'Accouchemens en faveur des
Etudians en Chirurgie , des Sages-
Femmes & des Aſpirantes en cet Art.
Par M. François-Antoine Barbaut , Profefleur
& Demonſtrateur en l'art & ſcience
des accouchemens aux Ecoles de Chirurgie
, ancien Prévôt Conſeiller vétéran
de l'Académie Royale de Chirurgie , &
NOVEMBRE. 1775. 161
ancien Conſeiller Chirurgien ordinaire
du Roi en fon Châtelet de Paris ; 2 vol.
in 12. A Paris chez Valleyre l'aîné , rue
de la vieille Bouclerie.
Journal des Causes célèbres , curieuses &
intéreſſantes de toutes les Cours du
Royaume, avec lesjugemens qui les ont
décidées.
L'onzième volume de cet Ouvrage
périodique vient de paroître. Il renferme
fix cauſes. La variété des eſpèces ne peut
manquer de plaire aux Lecteurs de ce
Journal , qui devient chaque jour plus
intéreſſant.
La première , contient l'hiſtoire d'un
procès fingulier au ſujet de lettres écrites
àun Fermier-Général , par leſquelles on
lui marquoit de faire porter , dans un
endroit déſigné du Cours la Reine , la
ſomme de 360 louis. Ce procès criminel ,
qui vient d'être jugé par le Parlement de
Paris , mérite d'être connu , & d'avoir
une place dans la collection des Cauſes
Célèbres .
La ſeconde , préſente une queſtion
d'interdiction .
Dans la troiſième , un père naturel veut
162 MERCURE DE FRANCE.
obliger fon bâtard de quitter ſon nom ,
fes armes & fa livrée.
Il s'agit , dans la quatrième , de favoit
fi un aïeul naturel peut inſtituer le
bâtard de ſon fils ſon légataire univerſel.
La cinquième , offre une queſtion de
Droit public. Les Hollandois fuccèdentils
en France ?
La ſixième enfin , eſt une ſéparation de
biens , dont les circonstances ſont ſingulières.
La lecture de ce volume eſt auſſi amuſante
qu'inſtructive.
On y trouve , au commencement , un
avertiſſementpour le renouvellement de
la ſouſcription , qui doit finir au mois de
Décembre prochain ,&recommencer au
premier Janvier 1776. Les Souſcripteurs
y ſont priés de renouveler , avant cetre
époque , pour qu'on puiſſe fixer le nombredu
tirage. Le prix de la Soufeription
de ce Journal , qui est compoſé de 12
volumes par an , dont il en paroît un
exactement les premiers de chaque mois ,
eft de 18 livres pour Paris , & de 24 liv.
pour la Province , franc de port. On fouf
crit , pout la Province , chez M. Defeffarts
, Avocat au Parlement , l'un des
Auteursde cerOuvrage , rue de Verneuil ,
NOVEMBRE, 1775. 163
la troiſième porte- cochère avant la rue de
Poitiers; & chez le ſieur Lacombe , Libraire
, rue Chriſtine .Ceux qui voudront
ſouſcrire ou renouveler leurs foufcriptions
, font priés d'affranchir le port de
l'argent&de la lettre d'avis.
On reçoit encore des Souſcriptions
pour les volumes qui ont paru juſqu'ici.
La Gazette de Bruxelles , dite des
Pays Bas , du Jeudi 26 Octobre 1775 ,
Nº. 86 , annonceque J. Vanden Berghen,
Imprimeur- Libraire à Bruxelles , débite
une nouvelle édition du Dictionnaire rai.
Jonnédes Domaines &Droits domaniaux,
dire corrigée& augmentée par l'Auteur.
L'Auteur de ce Dictionnaire protefte
formellementcontre cette annonce ; il eſt
faux qu'il ait eu aucune part à cette édi.
tion, ni aux corrections & augmentations
qu'on lui attribue.
LETTRE de M. de la Harpe à M. D. L.
Comme il ne m'a pas été poſſible , Monfieur ,
de revoir les épreuves de mes articles inférés dans
le dernier Mercure , que l'on imprimait pendant
que j'étais à la campagne , il eſt abſolument né164
MERCURE DE FRANCE.
de
ceflaire que je ſupplée par un errata aux fautes
d'impreffion qui s'y font gliſſées , & dont on
pourrait abuſer contre moi: car il y a des gens
qui font arine
tout. Ce n'eſt pasque toutes
ces fautes foient également eſſentielles : il eſt
aflez indifférent pour la plupart des Lecteurs &
pour moi- même , que l'on ait mis enjouement
pour engouement , les arènes du Parnaſſe pour
les avenues du Parnaſſe; un mérite allez grand
pour mériter un pris , au lieu de remporter un
prix , &c. mais il y a des fautes bien plus importantes
, parce qu'elles pourraient me faire taxer
de mauvaiſe foi , reproche auquel tout homme
qui ſe respecte un peu ne s'exposejamais . Le Com
poſiteur d'imprimerie a mis , de ſon autorité ,
des guilleinets à la paraſe ſuivante : « Les roseaux
>> ne fontjamais battus par le vent : car ils ne
font pas communément ſur les montagnes , &
le vent ne ſouffle jamais dans les vallons , pas
>>même aflez pour agiter un roſeau ». Telle eſt
la raiſon de M. Linguet ! &c Ces guillemets ſont
très déplacés ; il eſt bien vrai que ce raiſonnement
est la conféquence néceſſaire de la critique
de M. Linguet , & par conséquent le réduit à
l'abſurde : mais ce ne font point les paroles.
Quand je reçus le Mercure , j'écrivis ſur le
champ au Propriétaire du Journal de littérature
& de politique , pour le prévenir fur cette faute
d'impreſſion , & l'aſſurer combien elle était involontaire;
ma lettre , datée du 19 , fut envoyée
fur le champ à M. Linguet , & s'il lui arrivait de
crier à l'infidélité , ce ſerait avec la certitude que
je n'en ſuis point coupable.
J'ai l'honneur d'être , &c.
AParis, ce 25 Octobre 1775.
NOVEMBRE. 1775. 165
P. S. Dans l'article des Airs de M. dela Borde
il s'eſt gliſſé une autre faute, on a mis deux tois
le not vers au lieu du mot airs , comme s'il ſe fût
agi d'un Poëte & nond'un Muſicien.
ACADÉMIE.
BÉSIERS.
Aſſemblée publique de l'AcadémieRoyale
des Sciences & Belles- Lettres , tenue
• les Mai 1775 dans la Salle de l'Hôtel
de Ville de Béfiers , en préſence d'un
grand nombre d'Officiers du Régiment
de Bourbon & des Gens de la Ville.
M. AUDIBERT , Avocat , ouvrit , en
qualité de Directeur , la ſéance par l'éloge
de Louis le Bien - Aimé , qu'il auroit
prononcé plutôt , ſi cette ſéance n'avoit
pas été ſi fort différée .
Enſuite le Secrétaire de l'Académie
annonça les Ouvrages qui avoient été
communiqués à ſaCompagnie par quel
166: MERCURE DE FRANCE.
ques- uns de ſes Aſſociés , parmi leſquels
il fait mention de la guérifon prompte
d'un ſcorbut très - aigu par le moyen du
quinquina; & de la inorſure d'un chien
entagé, par la brûlure prompte & parfaite
dela plaie , outre quatorze frictions mercurielles
que l'on fit depuis les pieds juſqu'aux
felles dans le cours d'un mois le
tout tiré d'un Mémoire de M. Raymond,
Docteur aggrégé au Collége des Médecins
de Marfeille , & Membre de l'Académie
de la même Ville. Il ajoute que
M. Barral , Prêtre , Docteur ès Droits ,
& Profeffeur Royal de Rhétorique dans
l'Univerſité de Montpellier , ayant affiſté
à quelques allemblées particulières de
l'Académie , y avoit lu un poëme , en
quatre chants , fur le ſtyle , & undifcours
fur l'éducation .
Après quoi M. le Comte de Manſe
lut l'extrait qu'il avoit fait d'un Mémoire
queM. Perret , natif de Béſiers , Maître
Coutellier à Paris, nous avoit envoyé
fur les calfares de l'acier , occaſionnées
par la trempe. A cette occafion l'Académicien
obſerva que depuis que les Académies
ſe ſont multipliées dans les Provinces
, les métiers ſont devenus des arts ;
&lesArtiſansdes Artistes. Il ajouta que
NOVEMBRE. 1775. 167
depuis le commencement de ce ſiècle la
France étoit devenue la patrie des arts.
Nous étions autrefois , dit-il , les imitareurs
des autres Nations , nous en ſommes
aujourd'hui les modèles; nos manufactures
font regardées comme les at
teliers de l'Europe , & nos boutiques en
font les magaſins ;à Sève , l'argile , ſous
la main de l'Ouvrier , devient plus précieuſe
que celle qui eſt maniée en Saxe
& au Japon ; nos étoffes de Lyon & de
Marſeille foutiennent le faſte des Cours
étrangères ; les points de France font
préférés à ceux d'Angleterre ; il y a peu
de Souverains qui ne veuillent avoir des
ouvrages de Germain , des montres de
leRoy &c. en un mor , l'Etranger eft
aviourd'hui le tributaire de notre indufrie,
Une révolution fi glorieuſe à la France
& fi avantageuſe aux François, ne peut
avoir éré occaſionnée que par les progrès
qui fe font fairs dans les ſciences : ils
font la meſure de ceux qui ſe font faits
dans les atts & dans les métiers. Dans
une autre Ville, M. Perret n'auroit été
-qu'un Courellier; nos affemblées en ont
fait l'Auteur de la Coutellerie aufliat-il
éré porter à la Capitale les découvertes
25
168 MERCURE DE FRANCE .
qu'il avoit faites ſous nos yeux & par
notte ſecours : il a mis au jour quatre
volumes in fol. ſur l'art de la Coutellerie
, dont il nous a fait hommage , comme
un fils offre à ſon père les richeſſes
qu'il a acquiſes avec les fonds qu'il tient
de lui . M. de Manſe n'a point parlé de
cet Ouvrage ; il eſt entre les mains des
Savans , & l'Académie Royale des Sciences
en a fixé le mérite par fon fuffrage :
il n'a parlé que du Mémoire que M.
Perret nous a envoyé depuis peu fur les
moyens d'éviter les caſſures de l'acier à la
trempe. Il faut, a t il dit , pour les empêcher
, ôter à l'acier la ſurabondance du
phlogiſtique qu'il acquiert par la voie
du marteau , en le trempant dans du ſuif
ou dans d'autres graiſſes animales , comme
celles qui ſe perdent dans nos cuifines;&
pour en faciliter le ſuccès , il faut
faire fondre environ fix livres de fuif &
les jeter dans un ſceau d'eau pour y
former un gâteau de fix lignes : c'eſt-là
qu'on fera paſſer les outils pour être refroidis
dans l'eau , après avoir traverſé le
pain de ſuif qui y furnage.
M. le Comte de Manſe annonça enſuite
que l'Académie avoit fait l'acquiſition
de la boîte fumigatoire portative
&
NOVEMBRE. 1775. 169
&de l'écrit de M. Gardane qui en enſeigne
l'uſage , pour ſecourir les noyés&
ceux qui ont le malheur de tomber dans
un état de mort apparente ; il invita en
même temps MM. les Chirurgiens de
vouloir bien coopérer , avec quelques .
uns des Membres de la Compagnie, au
mérite de cette bonne oeuvre . Il finit en
diſantque c'étoit ainſi que nous tâchions
de ſeconder les vues bienfaiſantes de
notre Protecteur & de notre Préſident .
M. de Bouffanelle , Brigadier desArmées
du Roi , lat un diſcours ſur la pature
, qu'il avoit annoncé long temps
auparavant.
On fait affez ce qu'on doit entendre
par la parure ; & il ſeroit inutile d'en
faire ici une longue deſcription. M. de
Bouſſanelle en aſſigne l'origine & l'attri
bue principalement à l'orgueil qui , en
tout , perd les hommes; elle en entraîne
plufieurs à la débauche ; &, chez le plus
grand nombre , c'eſt le projet inſenſéde
ſe faire remarquer par la montre des divers
ornemens , ou par l'étalage vain de
quelque magnificence , ou pour vouloir
paroître audeſſus de leur état , ou pour
donner une idée de leur opulence oude
leur goût : quelle vanité ! aufli M. Bouf-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fanelle condamne-t-il la parure comme
un mal réel , un mal qui confond tous
les états , qui cauſe la ruine des familles ,
qui amollit le coeur , qui corrompt les
moeurs , & qui , chez les Anciens , a
amené la décadence de pluſieurs Empires.
N'est - ce pas d'ailleurs une folie , continue
l'Auteur , que de vouloir par l'art.
réparer les diſgrâces de la nature ou de
l'age , de vouloir confondre les ſexes &
les états , de vouloir faire de la mère la
ſoeur aînée de ſa fille , d'un vieillard un
poupin , d'un Plébeïen un Petit Maître ,
d'un homme d'un état ſérieux un évaporé
, d'un guerrier une femme ou un
Adonis ? L'homme véritablement grand
&magnifique eſt celui qui n'a beſoin ni
de parure , ni de magnificence .
Que les habits ſoient ſimples , obſerve-
t- iljudicieuſement, qu'ils ne ſoient
faits que pour la néceſſité de ſe couvrir ;
mais que la perſonne vaille toujours
mieux que ce qui la couvre.
L'Académicien convient toutefois que
ſi la parure n'avoit pour objet que la
marque extérieure de l'ordre & de l'état
des Citoyens , alors elle ne ſeroit plus
un mal; elle ne ſeroit même plus une
NOVEMBRE. 1775. 171
parure : alors il n'y auroit plus aucune
confuſiondans les rangs : chaque Citoyen
par ſa modeſtie , annonceroit le ſien :
l'impoſture & l'arrogance ſeroient bannies
: le ton , ladécence de chaque état
ſeroient confervés ; & cette préſomption
aveugle , ces folles dépenſes , contre
leſquelles il n'eſt plus malheureuſement
de loix , ne ſeroient point la règle arbitraire
de tant d'hommes traveſtis .
Qu'il feroit à ſouhaiter , ajoute-t-il ,
que chaque ville invitât ſes Citoyens à
renoncer au luxe , & principalement à
la fuperfluité ruineuſe des vêtemens , à
la folle parure ! On ne verroit plus le
délabrement de la fortune de tant de
familles , & l'on pourroit être en état
de fournir à l'entretien des pauvres. La
ſatisfaction de ne plus voir de malheureux
ne vaudroit-elle pas celle d'être
follement & inutilement ſuperbes ?
a
:
Nous omettons , pour ne pas paffer
les bornes d'un extrait , quantité d'exemples
&de traits relatifs au ſujet que M.
de Bouffanelle traite , & qu'il a tirés de
T'hiſtoire & de quelques Philoſophes ,
de même que les judicieuſes réflexions
dont il les a accompagnés. Nous ajouterons
ſeulement qu'il termine ſon dif
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
cours en faiſant voir que ſi les arts qui
fourniſſent à la parure ſe tournoient vers
des objets utiles , le commerce , bien
loin d'y perdre , y gagnereit conſidérablement.
M. Bertholon , Prêtre de la Miffion
& Profeſſeur de Théologie au Séminaire
, lut enſuite un Mémoire ſur quelques
nouveaux phénomènes relatifs au
Aux & reflux de la mer , qu'il a examinés
dans un voyage fait depuis peu à
l'Océan. Un de ces phénomènes eſt le
mouvement circulaire que les vaiſſeaux
décrivent à Bordeaux au commencement
de chaque marée , autour de leur ancre.
La cauſe de ce phénomène hydraulicoméchanique
, eſt expliquée par notre
Académicien d'une manière claire &
très-fatisfaiſante ; mais les calculs & les
recherches géométriques dont ce Mémoire
eſt hériſfé , ne peuvent être ici
préſentés. Il en eſt de même des calculs
fur l'élévation des eaux produite par les
forces combinées de la lune &du ſoleil ,
& de quelques autres effets des marées.
C'eſt ſur tout en pleine mer &dans les
îles que l'on doit obſerver les divers
phénomènes que préſentent le flux & re-
Aux. C'eſt - là qu'environné de toutes
NOVEMBRE. 1775. 173
parts des eaux de l'Océan , ce phénomène
endevient plus intéreſſant & fon afpect
plus majestueux , dit notre Auteur; c'eſtlà
qu'on voit les flots orgueilleux de
la mer & ſes vagues mutinées , & ces
monts ſourcilleux d'eau , qui ſemblent
quelquefois menacer le ciel pour former ,
le moment d'après , des abyſmes fans
fond; c'eſt-là qu'on les voit venir ſebriſer
&éteindre leur rage &leur fureur contre
un grain de ſable. Quelquefois plongé
fur la grève , plongé dans une molle &
douce rêverie , oudans un vuide d'idées ,
témoin de ces merveilles , j'éprouvois
des momens délicieux auxquels l'ivreſſe
des ſens ne peut être comparée ; mais
j'oublie que ce n'eſt pas à préſent le
moment de ſentir , c'eſt ſeulement celui
de raiſonner , &c. &c.
M. l'Abbé Decugis , Profeſſeur Royal
de théologie , termina la féance publique
par une diſſertation fur l'antiquité & les
révolutions de la langue Hébraïque.
Dans la première partie de ce diſcours ,
M. l'Abbé Decugis ſe propoſe d'établir
que la langue Hébraïque eſt la première
&la plus ancienne des langues.
Après avoir diſcutéles différentes preuves
que fourniffent de l'antiquité de la
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
langue Hébraïque , les noms des premiers
hommes & des lieux qu'ils habitèrent
avant l'époque de la confuſion des langues
, des premières Nations & des Empires
les plus anciens de l'Univers , &
ceux mêmes des Divinités du Paganiſme ;
l'Académicien prouve principalement fon
exiſtence , depuis la création du monde ,
par ſa conſtitution primitive& fon caractère
original : " Cette langue , dit il , eſt
- la plus ſimple , la plus régulière & la
>>moins compoſée de toutes les langues.
>>Preſque tous ſes mots ſe rapportent à
>> une racine de trois lettres d'où ils déri
> vent : elle n'a qu'une ſeule déclinaiſon ,
> terminée dans tous les cas de la même
>> manière , & quelques articles qui en
>> font la différence ; une ſeule fyllabe
> forme ſes pluriels ,& une ſeule lettre ſes
>> noms féminins. Ses conjugaiſons , au
>> nombrede huit, felon les Maſlorethes ,
> peuvent ſe réduire à trois ſelon la mé-
>> thode de Maſclef; & quoiqu'elles ayent
>>un très - grand nombrede ſignifications ,
>> l'addition d'une ou de deux lettres en
> fait toute la différence. Elle n'a que
>> trois moeufs. Ses ſubſtantifs , ſes ad-
>> jectifs , ſes participes , ſont formés par
> une ſeule lettre ajoutée à la racine. La
NOVEMBRE. 1775 . 175
>>plupart de ſes pronoms ne confiftent ,
>> preſque toujours , qu'en une ſeule ou
>> deux lettres ajoutées, comme on s'ex-
>>prime à la finde la diction . Tel eſt à-peu-
>> près tout fon mechaniſme. Tandis que
>> toutes les autres langues renferment une
>> infinité de mors des langues étrangères ;
>> elle eſt pure , pour ainſi dire , ſans mé-
> lange & fans alliage. Ses mots , épars
>> dans un grand nombre des langues an-
>> ciennes , les enrichiffent , tandis qu'elle
>> ne doit rien aux autres langues. Les
>> mots des autres langues , qui ont de
>>l'analogie avec des mots de la langue
» Hébraïque , ſont plus longs , moins
>> ſimples & plus compoſés que les mots
> Hébreux qui font évidemment leur
>> origine & leur étymologie , & qui les
>>précèdent par une ſuite néceſſaire. C'eſt
>> ainſi que les langues les plus anciennes
>>portent comme l'empreinte de la lan-
>> gue Hébraïque , & atteſtent ſon anti-
» quité ; tandis qu'elle ne porte l'em-
>>preinte d'aucune autre langue ,& qu'elle
>> a un caractère propre , primitif , origi-
>> nal & indépendant » .
Dans la ſeconde partie , M. l'Abbé
Decugis fait l'hiſtoire de la langue Hébraïque
, & parcourt les époques les plus
célèbres de ſes révolutions.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
>>Pourrois je , dit l'Auteur , en termi-
>> nant ce diſcours , faire un voeu à la
>>gloire de ce Diocèſe & du Prélat illuf-
> tre qui préſide à vos aſſemblées ? Que
» par les bienfaits de ce Seigneur géné-
>> reux , fût établie , dans cette ville une
>> chaire publique de langue Hébraïque ,
>> dont les leçons commenceroient toutes
>> les années par un diſcours fur cette lan-
>> gue, prononcé dans cette falle en votre
>> préſence ,& dans lequel ce Prélat illuf-
»tre recevroit les hommages dûs à ſes
>>> talens & à ſes lumières . Cet établiſfe-
> ment ſeroit un monument durable qu'il
» éleveroit lui-même à ſon amour pour
les ſciences , à ſa bienfaiſance & à
>> fa gloire ».
SPECTACLE S.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique ſe
diſpoſe à donner la repriſe des actes de
Tirté, d'Alphée & Aréshufe & d'Erofine.
NOVEMBRE. 1775 177
COMÉDIE FRANÇOISE.
Les Comédiens François ont donné le
Lundi 30 Octobre , la première repré
ſentation de Pygmalion , Scène lyrique ,
par J. J. Rouſleau.
Cette Scène lyrique , écrite avec
chaleur , rendue ſupérieurement par M.
Larrive , jouant Pygmalion , & par
Mademoiſelle Raucourt , repréſentant
la ſtatue de Galathée , a beaucoup réuffi.
Nous avons rapporté , en entier , cette
Scène , avec une Lettre de M. Coignet ,
Négociant de Lyon , Auteur de la plus
grande partie de la muſique , dans le fecond
vol . du Mercure de Janvier 1771 *.
Pygmalion , au milieu de fon attelier ,
s'abandonne à l'enthouſiaſme qu'il a de
le perfectionde ſon art ,&au décourage
ment qu'il reflent à la vue de ſaGa athée ,
le plus beaude ſes ouvrages.Une mulie
* On trouve encore quelques exemplaires
ſéparés de cette Scène chez Lacombe , Libr. ruc
Chriſtine . Prix 12 1.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
que analogue aux ſentimens de l'Artiſte ,
remplit les intervalles de ſa déclamation,
&la fortifie . C'eſt un nouveau genre Dra
matique , où l'orcheſtre repréſente alternativement
avec l'acteur , & dans lequel
Fun & l'autre , l'orchestre & l'acteur
font tour-à-tour pantomimes ; cela peut
donner l'idée , à ce qu'on prétend , de la
Mélopé des Grecs , & de leur ancienne
déclamation théâtrale. Au moins , c'eſt
un genre qui peut varier les plaiſirs du
Théâtre .
DÉBUT.
Le ſieur Julien , qui n'avoit point
encore paru ſur ce Théâtre , a débuté le
Jeudi 26 Octobre , par les rôles de Defronais
, & par celui de Léandre , dans la
Comédie du Sage Étourdi ; il a joué le
rôle d'Arviane dans Mélanide , & le Françoisà
Londres; le rôle de Lincée , dans la
Tragédie d Hypermnestre , & de Lindor ,
dans la Comédie d'Heureuſement, & c.Cet
Acteur eſt jeune & d'une figure agréable.
Il a déja quelqu'habitude du Théâtre ; il
joue avec intelligence , & avec affez de
vérité.
NOVEMBRE. 1775. 179
COMÉDIE ITALIENNE.
ON continue les repréſentations de la
Colonie, Comédie en deux actes , qui a
le plusgrand ſuccès. La Muſique , qui eſt
de Sacchini , célèbre Compoſiteur Italien ,
a été parfaitement parodiée par M. Frameri
, & fait le plus grand plaifir. Il n'y a
pas un air qui n'ait ſon caractère , & qui
n'excite l'admiration. Chants agréables ,
expreſſions vives , motifs piquants , accompagnemens
pittoreſques , tout en eſt
délicieux. La Comédie eſt gate , intéreffante
& amuſante , par l'art avec lequel
le Traducteur a ſu diſtribuer &
faire contraſter les ſcènes de la double
intrigue , entre Fontalbe & Belinde , &
de Marine avec Blaiſe. Cette Comédie
eſt ſupérieurementjouée & chantée. Mademoiſelle
Colombe y développe un organe
ſuperbe , très étendu , égal & fenfible.
Elle joue avec ſentiment. Mademoiſelle
Lefevrea mis dans ſon jeubeaucoup
de gaîté , de naïveté & de vérité. M.
Narbonne a bien ſaiſi l'eſpritde fon rôle
bouffon , & le chante à merveille. M.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Julien ſe montre auſſi bon Acteur qu'excellentMuſicien
. Onne peut , avec moins
de perſonnages , repréſenter une Comédieplus
variée.
DÉBUT.
Le ſieur de la Buſſière , frère de la jeune
Actrice de ce nom , qu'une mort prématurée
a enlevée aux grâces & aux talens ,
adébuté dans les rôles de Sylvain , d'Alexis
du Déferteur, duBaron dans l'Amoureux
de quinze ans , &c. Il joue avec
beaucoup d'âme & d'intelligence , & il
tire toute l'expreffion poffible de ſon organe
, un peu foible & voilé , mais agréable
& ſenſible.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Le Couronnement de Louis XVI , fujet
allégorique préſenté au Roi.
CETTE eſtampe ſe vend 1 liv. chez
Bigant , rue Saint Jacques,vis-à-vis SaintNOVEMBRE.
1775 . 181
: Benoît , & quai des Auguſtins , près de
l'Eglife. On trouve à la même adreſſe ,
des planches de cuivre percées à jour ,
pour faire des vignettes , des lettres , des
chiffres , &c.
I I.
La Noce de Village , eſtampe d'environ
14 pouces de haut fur 18 de large.
Prix 12 liv . A Paris , chez le Pere &
Avaulez , Marchands d'eſtampes , rue
St Jacques , à la Ville de Rouen , près
la fontaine St Séverin .
Cette eſtampe eſt , comme le ſujet
l'annonce , d'une compoſition riche &
enjouée. Elle peut fervir de pendant à
celle intitulée le Repas des Moiſſonneurs ,
que nous avons annoncée précedemment.
E le a été gravée d'après le deſſin original
de M. Wille , Peintre du Roi , par
F. Janinet , dans la manière du deſſin
lavé de pluſieurs couleurs. Cette gravure
peut faire illuſion par le ſoin qu'a pris le
Graveurde varier & d'adoucir ſes teintes
, ce qui demande pluſieurs planches
& renchérit néceſſairement cette forte
degravure.
182 MERCURE DE FRANCE.
III.
M. Demarcenay vient de mettre au
jour le portrait de M. Sage , des Académies
Royales des Sciences de Paris & de
Stockholm , & des Académies Impériale
& Electorale de Mayence.
Ce portrait ſe trouve à Paris chez l'Auteur
, rue du Four Saint-Germain , la
porte cochère en face de la rue des Ciſeaux
.
Ce nouvel Ouvrage eſt le quarantehuitième
de l'oeuvre de M. Demarcenay.
I V.
Il ſe vend à Londres , chez François
Vivarès , une eilampe repréſentant les
belles Muficiennes , gravée d'après Raoux ;
par Matin , Graveur à Londres. Prix ,
12 liv .: & à Paris , chez Bonnet , rue
Saint-Jacques , aucoin de celle du Plâtre,
• NOVEMBRE. 1775 . 183
MUSIQUE.
I.
:
La ſoirée du Palais Royal ; nouveau
recueil d'airs à une , deux & trois
voix ; par M. Albanèſe , Muſicien du
Roi , avec les accompagnemens de
forté- piano , tels que l'Auteur les exécute
: la baſle en ſera chiffrée .
CETTE OEuvre , qui eſt la neuvième de
M. Albanèſe , ſera compoſée de ſeize
morceaux de tous les genres : la gravure
en ſera belle , correcte & faite avec le
plus grand foin ; le format très commode :
on foufcrira chez M. Couſineau , Luthier
de la Reine , rue des Poulies , à commencer
du premier Novembre juſqu'au
10 Décembre 1775 , incluſivement. La
ſouſcription pour Paris , fera de 6 liv . ,
& pour la Province de 7 liv . 4 fols , port
franc. L'Ouvrage ſera rendu aux Soufcripteurs
, le 15 Décembre 1775. Le
prix pour les perſonnes qui n'auront pas
ſouſcrit , ſera toujours de 9 liv.
4"
184 MERCURE DE FRANCE.
:
II.
Muſique nouvelle chez le Sieur Sieber ,
rue Saint-Honoré , à l'Hôtel d'Aligre ,
ancien grand Confeil.
Septième concerto de lolly à violon
principal , premier & ſecond violon alto
&bafle , tel qu'il a été joué par M.
Jarnovak au concert ſpirituel. Prix , 4
1. 4 fols. Sixconcerto aiſés de L. Borghy
à violon principal , premier & fecond
violon alto & bafle , haut-bois & cor ad
libitum ; prix , 4 liv. 4 f. chaque. Trois
quatuor de Pugmani à deux violons alto
& baffe; prix , 6 liv. Simphonie concertante
à deux violons , violoncelle & hautbois,
par Stamitz; prix 4 liv. 4f. Six duo
pour deux violons , par Stamitz ; prix , 6
liv. Pluſieurs airs pour violon variés par
M. Jarnovik.
III.
Pièces d'orgue en la majeur , dédiées
à Madame Crufer, Prieure du Monaftère
Royal de Labiette à Lille en Flandre,
compoſées par M. Benaut , Maitre
NOVEMBRE. 1775. 185
de clavecin. Prix , 1 liv. 16 f. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Git-le-Coeur , la deuxième
porte cochère àgauche en entrant
par le Pont Neuf; & aux adreſſes ordinaires.
:
GÉOGRAPHIE.
Tableaux géographiques , en cinq cartes;
par M. Brion , Ingénieur-Géographe
du Roi. Prix I liv. chaque carte. A
Paris , chez le Pere & Avaulez , Marchands
d'eſtampes , à l'enſeigne de la
Ville de Rouen , rue St Jacques , près
la fontaine St Séverin .
Les cinq cartes qui compoſent ces
tableaux géographiques , font la Mappemonde
, l'Europe , l'Aſie , l'Afrique
& l'Amérique. l'Auteur a rendu ces
cartes auffi curieuſes qu'utiles , par des
notes fur la population & le commerce
des divers Etats & des Villes les plus
célèbres . Il y a joint un tableau particulier
des Souverains , & un autre tableau
contenant les différens Etats qui compoſent
les principales Souverainetés de
186 MERCURE DE FRANCE.
l'Europe ainſi que des Indes orientales ,
conformément aux révolutions qui en
ont changé la face depuis quelque temps.
Get ouvrage analytique , où règne la
clarté & l'exactitude , eſt une introduction
néceſſaire à une étude plus approfondie
de la géographie.
1
COURS DE BELLES - LETTRES .
M. L'ABBÉ DE PERRAVEL , déjà connu
par plus de vingt années de leçons publiques
& particulières , recommencera , le
13 Novembre , depuis midi juſqu'à deux
heures , fon Cours Philofophique de langue
Françoiſe , par une méthode auſſi néceſſaire
à notre eſprit , qu'utile à nos
connoiffances & analogue à nos idées , &
la ſeule qui ſoit capable d'en exprimer la
préciſion , la juſteſſe , l'ordre & la clarté.
Par cette méthode , les loix de la phraſe
& les règles de la ponctuation y font
géométriquement démontrées. Depuis
cinq juſqu'à ſept , ſon Cours de langue
Italienne , par une méthode qui n'eſt point
ordinaire. Le lendemain , depuis midi
NOVEMBRE. 1775. 187
juſqu'à deux heures , il recommencera
fon Cours de Géographie Aſtronomique
, Hiſtorique & Politique. Ce Cours
ſera précédé de l'explicationde la Sphère ,
où il démontrera , dans toute leur étendue
, & avec des figures , les deux Syſtêmes
de Copernic & de Ptolemée : ces
Cours font de fix mois chacun .
On trouve M. l'Abbé de Perravel , tous
les matins , juſqu'à onze heures , & depuis
midi jufqu'à trois heures , au Pigeon
blanc , rue des Deux Ecus.
۱
Cours de Science Politique & de Grammaire
Allemande .
1
:
M. JUNKER, Docteur de l'Univerſité ,
& Membre ordinaire de l'Académie des
Belles-LettresdeGoettingen, recommen.
cera , le 22 Novembre prochain , fon
Cours de Science Politique , auſſi bien que
celui de Grammaire Allemande , & les
continuera , comme il a fait juſqu'ici ,
pendant fix mois, tous les Lundi , Mercredi
& Vendredi : le premier , depuis
dix heures du matin juſqu'à midi; & le
fecond , de midi à une heure.
138 MERCURE DE FRANCE.
,
Dans le Cours de Science Politique ,
il explique ſucceſſivement les principes
du Droit naturel , du Droit politique ,
(ou la Théorie de la Société Civile ) , &
du Droit des gens naturel. Puis, il fait
connoître la conſtitution , tant phyſique
que politique ,&le Droit public des principaux
Etats de l'Europe , après avoir
préalablement , développé les événemens
qui ont produit la préſente forme deGouvernement
de chaque Etat. Il paſſe enfuite
au Droit des gens conventionnel ,
( vulgairement appelé le Droit public de
l'Europe) , ayant pour objet les obligations&
droits réciproques des Nations
fondés ſur les Traités de paix , d'alliance
& de commerce , &c. deſquels Traités ,
il fait une analyſe raiſonnée & pragmatique
, en commençant par ceux deWestphalie
; & il finit par communiquer des
obſervations utiles ſur les intérêts des
Princes , auſſi bien que ſur les fonctions
de Négociateur , d'Ambaſſadeur & de
Miniſtre public : toutes connoiffances dignes
d'occuper la jeune Nobleſſe , utiles
fur-tout à ceux qui ont l'intention de
voyager avec fruit , & néceſſaires à quiconque
ſe deſtine aux affaires.
2
Le prix de ceCours eſt de ſix louis pour
NOVEMBRE. 1775. 189
les fix mois : & de celui de Grammaire
Allemande , de trois louis , qui ſe payent
d'avance. Les perſonnes qui voudront
venir à l'un ou à l'autre , ſont priées de
ſe faire inſcrire quelques jours auparavant.
M. Juncker demeure rue Saint Benoît
, fauxbourg Saint Germain , chez le
Bourrelierde MONSIEUR , aufecond.
Nota. M. Junker eſt logé aſſez commodément
pour prendre quelques Penſionnaires
, auxquels il donneroit des leçons
particulières. Ceux à qui il importeroit
de joindre l'étude de l'Allemand à
celle du Droit public , trouveroient ,
chez lui , non-ſeulement les leçons qu'ils
doivent attendre d'un maître expérimenté
, mais auſſi l'avantage qui réſulte
néceſſairement d'un commerce ſuivi avec
toute une famille qui parle purement
cette langue. Il prévient qu'il ne recevroit
pourPenſionnaires que des jeunes gens
de bonne famille , & qui auroient véri.
tablement l'intention de profiter de ſes
foins.
190 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE LANGUE ITALIENNE .
I.
LE ſieur Amici Romain , qui a longtemps
donné des leçons publiques de
langue Italienne en Italie & en France ,
avec les ſuccès les plus rapides , a l'hon
neur d'offrir au Public ſes ſervices , en
ville & chez lui. Il s'engagera même , ſi
l'on veut , à ne demander aucune récom -
penſe de ſes ſoins ; ſi dans quatre mois
au plus, il ne met pas ſes Elèves , s'ils
ont quelques diſpoſitions , dans le cas de
pouvoir ſe paſſer de ſes leçons.
Il demeure rue Platrière , Hôteldu Saint
Esprit.
II.
M. l'Abbé Cumano Romain , recommencera
ſonCours de langue Italienne ,
le 13 Novembre , quatre fois par ſemaine,
Lundi , Mercredi , Vendredi & Samedi ,
depuis ſept heures du ſoir juſqu'à neuf. Il
donne auſſi des leçons en ville , avec
NOVEMBRE. 1775. 191
beaucoup de ſuccès Il demeure rue
Champ Fleuri , à l'Hôtel d'Aquitaine ,
au premier. :
*
COURS D'HISTOIRE NATURELLE ET DE
CHYMIE .
M. BUCQUET , Docteur Régent de la
Faculté de Médecine en l'Univerſité de
Paris , Profeſſeur de Pharmacie , Cenſeur
Royal , commencera fon Cours le Lundi
6 Novembre 1775 , à 11 heures préciſes
du matin . Il continuera les Lundi , Mercredi
& Vendredi de chaque ſemaine , à
la même heure , dans le Laboratoire de
M. de la Planche , Maître Apothicaire ,
rue de la Monnoie.
On trouve chez Didot le jeune , Libraire
de la Faculté de Médecine , quai
des Auguſtins , une Introduction à l'étude
des Corps naturels , tirés du Règne
Minéral & du Règne Végétal , néceſſaire
pour ſuivre ceCours.
192 MERCURE DE FRANCE.
COURS D'ANATOMIE ET DE PHYSIQUE.
La fieur Felix Vicq d'Azir , de l'Académie
Royale des Sciences , Docteur-Ré
gentde la Faculté de Médecine de cette
Ville , & Médecin de Monſeigneur le
Comte d'Artois , ouvrita , le Lundi 13
du préſent mois , ſon Cours d'Anatomie
&dePhyſique , dans ſon Amphithéatre ,
rue de Glatigny dans la Cité , tous les
jours de la ſemaine , à neuf heures du
matin. Après Pâques il commencera un
Cours Elémentaire de Chirurgie.
RÉPONSE de M. de la Harpe à un
article du Journal de Politique & de
Littérature , nº. 30 .
En terminant la petite discuſſion où j'ai cru
devoir entrer dans le dernier Mercure , ſur ce que
M. Linguet appelle des critiques , je disais , en
propres mots : « A tant d'observations d'une évi-
>> dence qui ne permet pas de replique , que ré-
>> pondra M. Linguet , qui répond à tout ? Ce
>> qu'il a toujours répondu: des imensonges & des
-
**injures».
Cc
NOVEMBRE. 1775. 193
T
Ce que j'annonçais ſe trouve accompli à la
lettre. Je vais le prouver en détail , pour ne plus
revenir à une dispute , qui , malgré l'intérêt que
lenomde M. Linguet répand ſur tout ce qui le
regarde , pourrait , à la longue , devenir fatiguante
pour le Public & même pour moi.
D'abord pour ce qui regarde l'évidence des obſervations
qui ne permet pas de replique , M.
Linguet me donne pleinement raiſon. J'ai prouvé
qu'il ſetrompoit ſur tous les points ; que la critique
étoit abſurde ou infidelle. Il pallecondamnation
, car il n'entreprend pas de ſe défendre
fur aucune de mes remarques; & qu'on juge de
quelle évidence elles doivent être , quand M.
Linguet , qui a pour principe de répondre à tout ,
n'importe comment , n'eſlaye pas même d'y répondre.
J'avais relevé ſes mépriſes en latin & en
français , ſes ſolécismes, les conſtructions barbares,
ſes platitudes , ſon ſtyle , tantôt de pratique
rantôt de Collége, &c. ne prenant pour cela
d'autre peine que de transcrire ſes phrafes & d'en
laiſſer le Lecteurjuge. Pas un mot de réponse
Car aucunde ces reproches , qui demeurent comme
je l'ai dit ,fans replique M. Linguet le contente
d'observer , pour ſa juſtification , que je
choisis fix phrases d'annonces du Journal , c'estàdire
ce qu'ilferait peut être ridicule d'écrire avec
recherche.
Vraiment il eſt toujours ridicule d'écrire quoique
ce ſoit avec recherche , & ce n'eſt pas - là le cas
d'un peut-être. Il n'y a rien de ſi certain. Mais
voyez comme M. Linguet eſt heureux dans fes
défenses ; c'eſt préciſém nt ce que je lui repro
chais , que cette recherche ridicule qu'il prétend
devoir éviter dans des annonces. Quand , par
194 MERCURE DE FRANCE.
exemple, àl'occafion des Arsacides , il parle d'une
augmentation de parties qui eſt une dérogeance à
la quotité des divifions dramatiques, il eſt évident
qu'il y a là de la recherche , & nous laiſſons au
Lecteur à juger fi cette recherche eſt ridicule.
Il eſt bien vrai que j'avais relevé d'autres
phrases qui ne font que plattes ou incorrectes ;
mais M. Linguet prétend il que pour éviter la
recherche, il faut tomber dans les ſolécismes &
les fautes groflieres ?
A l'égard du terme de gratifié du prix , que
j'avais relevé , avec raison , comme injurieux à
l'Académie & à moi , M Linguet transcritd'abord
ma phrase , que voici : C'est une injure perfonnelle
pour les Juges & pour moi. L'Académie ne donne
point de gratification&ne m'en a point donnée.
Je ſupplie le Lecteur de faire attention à la
réponse deM. Linguet; elle est curieuse , &je ne
crois pas qu'un autre que lui en ſoit capable.
«Un avis imprimé en tête du discours deM,
dela Harpe , porte qu'en jugeant lediscours de
M. G *** , I'Académie a regretté de n'avoir
>>>qu'un prix à donner. M. de la Harpe a reçu ce
prix unique ; il lui a donc été donné ».
Oh! oui , je ne faurais en disconvenir , quelque
humeur que cela puifle cauſer à M. Linguet;
le prix m'a été donné , & quand j'en aurais douté
jusqu'ici , la force de ce raisonnement me le
persuaderait Mais quand il s'agit de prouver
contre moi que l'Académiedonne des gratifica
tions, & m'en a donné , M. Linguet s'arme de
la logique la plus puiflante pour prouver qu'on
m'a donné un prix ; & il en conclud avec une no
ble hardiefle , & comme s'il plaidait encore au
NOVEMBRE. 1775. 195
barreau, donc il lui a été donné. C'est avec le
même enthousiasme de conviction que Sganarelle
, à qui j'ai déjà comparé M. Linguet , conclud
des concavités de l'omoplate : c'est ce quifait
que votre fille eft muette.
:
Ce qui est peut être encore plus extraordinaire ,
fi quelque chose de ce genre peut l'être dansM.
Linguet: c'eft qu'après avoir employé ce que la
dialectique ade plus vigoureux , pour me prouver
que l'on m'a donné le prix , il me taxe de
mauvaise foi , parce que je l'ai accusé d'avoir dit
que les prix de l'Académie étoient des dons ,
quoiqu'il l'ait dit en propres termes : cela paraît
incompréhenſible. Il faut citer les phrases &
poursuivre M. Linguet dans ſes détours. Voici
comme il s'exprimait enrendant compte du jugement
de l'Académie , & après avoir rapporté la
formule de l'acceffit, telle qu'on vient de la voir
encorecitée ci-dedus : « Dès que les prix de l'Aca-
>> dénie ſont des dons , il eſt plus flatteur de la
>>>forcer àdes regrets que d'être l'objet de la libé-
«ralité .
J'ai ditdans ma réponse : « M. Linguet argu
>>>mentede ces mots donner un prix , &il conclud
>> avecune mauvaise foi qui ſoulève & une absur
>>ditéqui fait pitié , que les prix de l'Académie
>> font des dons, &c.w.
M. Linguet prétend que je n'ai pas citéjuſte;
que j'ai oublié le petit mot dès que ,& il ajoure :
en le rétabliſlant , à qui conviendront les
>> qualifications pleines de gentilleſſe du Mercure
?
En laiſſantàpart la gentilleffe duMercure, qui
fait une phrafe fort gentille , je réponds que les
4
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
il
qualifications reſteront à M. Linguet , & que le
petitmot dès que n'y fait rien du tour. M. Linet
peut ignorer que ces mots dès que font
une fo mule de raisonnement par laquelle on pose
un fait ou un principe ? Qu'après avoir dit que
l'Académiedonne des prix , poursuivre par ces
mots : dès que les prix de l'Académie ſont des
dons, &c c'eſt poser en fait que ce ſont réellement
des dons , pour en tirer la concluſion qu'il
cherchait. J'ai donc eu rigoureusement raiſon
quand j'ai dit qu'il argumentait de ce mot don
ner, qu'il en concluait , &c. & ces mots argumenter
& conclure équivalent parfaitement au mot
dèsque , & conservent le ſens de M. Linguet dans
toute ſon intégrité , c'est-à- dire dans tout ce qu'il
a d'absurde ; mais j'ajouterai encore une fois
qu'il n'y a peut- être que lui qui fost capable de
crier à la mauvaise foi , quand on lui impute
une aflertion qui eſt précisément celle qu'il s'eſt
le plus efforcé d'érablir.
Je fais bien que M. Linguet ne s'accoutume
pas à être ferré de ſi près. Il aime mieux voltiger
autourde fon Adversaire , & met toute ſon adrefle
àparaître lui échapper ; mais je ne veux pas
même lui laſter cette reilource , & la légéreté ne
le mettra pas à couvert. C'est ici le lieu de répondre
à une queſtion qu'il me fait fur ce que j'ai
avancé qu'il n'avait aucun principe de critique ,
ce queje crois d'ailleurs avoir (uffilamment prouvé
Pourquoi donc , dit- il , M. de laHarpe a t- il
écritfa lettre?
Je vais le lui apprendre , &cette explication
s'adreſſera en même temps àceux qui demandent
pourquoi l'on répond quelquefois à des Adverfairesqu'on
doit toujours mépriser. On répond ,
NOVEMBRE. 1775. 197
parce que tous les Barbouilleurs hebdomadaires ,
qui , commeM. Linguet , ſontennemis des talens
, des ſuccès & de la vérité , font trop ſouvent
enhardis par l'habitude d'une impunité , dont tout
le monde ne ſent pas également le motif; parce
qu'il y a un Public qui croit à la longue que
celui qui parle toujours a raison , & que celui qui
ſe tait a tort; enfin parce que la malignité &
l'envie donneraient trop de partisans à ces détracteurs
de tout mérite , ſi de temps en temps on
ne jetait ſur eux un ridicule , que ceux qui ſeraient
portés à les encourager en ſecret , craignentdu
moins de partager.
Venons aux infidélités réelles de celui qui m'en
attribue de chimériques.
«M. de la Harpe commence par un trait de
>>gratitude remarquable. Il alure que l'abus des
>> mots &des figures , l'incorrection , la déclamation
, l'enflure , le jargon précieux & maniéré ,
> le faux bel esprit, &c. n'ontjamais pu approcher
de l'Académie ».
Le motjamais est de M. Linguer , qui l'a placé
làdeſon autorité: & cela est tout simple. Il vou .
•lait me faire dire une chose ridicule. Il ne trouve
d'autre moyenque d'ajouter à ma phrase un mot
qui en change le ſens , & il retranche ce qui le
détermine , c'est-à-dire la phrase qui précede .
Rétabliſlons le paſſage en entier ,& il ne reſtera ,
comme je l'ai annoncé , qu'un menfonge. «C'eſt
> ſans doute un bel établiſſement que celui des
>> prix de l'Académie; ils ſont faits pour exciter
>>l'émulation & encourager les talens par des
>>récompenses. Ils ont pu même , depuisun certain
nombre d'années , contribuer au maintien
>> du goût ; on les a vus alors disputés& obtenus
I iij
I198 MERCURE DE FRANCE.
> par des Ecrivains du premier ordre. Les Ouvrages
couronnés ont été ſouvent , depuis cette
>> époque (fi vous en exceptez les miens) des mo-
>>deles en leur genre , applaudis de l'Europe en-
>>>tiere ,& dont notre langue s'honorera toujours.
>> Alors l'Académie , à qui le mérite des con-
>> currens laiſlait la liberté d'être ſévere , a pu
>> rejeter conftamment tout ce qui n'était pas
>> conforme au bon goût. L'abus des mots & des
>>> figures , l'incorrection , la déclamation , l'en-
>> flure, le jargon précieux & maniéré , le faux
>>>esprit , tout ce qu'on trouve le moyen de faire
>>pafler dans la ſociété & louer dans les Jour-
>> naux , n'a pu approcher de l'Académie ».
Il eſt clair que j'ai déterminé une époque par
ticuliere , dont le mot jamais eft précisément
l'opposé ; & c'eſt ainſi queM. Linguet s'yprend
pour faire déraisonner lesAdversaires.
Autre mensonge. On vient de voir qu'après
avoir parlé de cette époque, où des Ecrivainsdu
premier ordre ont dispute & obtenu des prix , où
les ouvrages couronnés ontétédes modeles , j'ajoute
,fi vous en exceptez les miens Que fait M.
Linguet , qui veut me donner l'air de l'égoïfme &
Il retranche cette parenthese , il ne transcrit que
deux lignes éloignées l'une de l'autre , dont il ne
fait qu'une ſeule phrase. Les prix Académiques ,
me fait- il dire , ont été , depuis un certaintemps ,
disputés & obtenus par des Ecrivains du premier
ordre;& il ajoute : & cela eſt clair , car , depuis
> un certain temps , ils font tous donnésàM de
>>la Harpe».
On voit que ces mots depuis un certain temps .
ont été déplacés & même changés par M. Linguet;
les mots que j'ai inis , depuis un certain,
nombre d'années, font dans un autre meinbre
NOVEMBRE. 1775. 199
de phrase où il eſt queſtion du maintien dugoût.
Cequej'ajoute , desEcrivains du premier ordre ,
eſt clair pour quiconque fait un peu l'hiſtoire littéraire.
Ces mots ſe rapportent an temps où MM.
Thomas & Marmontel ont été couronnés , foit
envers, foit en prose On fait que l'Epître aux
Poëtes & l'Eloge du Maréchal de Saxe ont été
véritablement l'époque d'une révolution dans les
concours académiques.Je fais que M. Linguet ne
conviendra pasque ce foit là des Ecrivains du
premierordre, car ils ne font pas de l'ordre de M.
Linguet; mais il me permettra bien de préférer
lesContes moraux & l'Eloge de Marc - Aurèle,
&c. à la Théorie des Loix , & à la Cacomonade,
&c.
Autre mensonge. « M. de la Harpe dit qu'il n'y
> a que deplats Ecrivains & depetits Satiriqa s
qui puiflent appeler de l'infaillibilité de l'Acadé-
>>mie ,
دم
*
,
Jen'ai dir nulle part ,je n'ai pu dire ni perfer
que l'Académie était infaillible , ni qu'on ne
pouvait pas appeler de foninfaillibilité ; & il y
aunebonne raifon pour que je ne l'aie pas dit
c'eſt que je ne ſuis pastout- à- fait imbécille. J'ai
dit qu'il n'y avait que de plats Ecrivains &de
petits Satiriques capables d'insulter l'Académie
parce qu'elle n'a pu goûter leur prose ni leurs vers.
Voilà pour les mensonges; venons aux injures.
C'en est une , je crois , allez grave que d'être
traité de calomniateur; mais plus l'injure eſt
grave , plus elle rend coupable celui qui l'a haſardée
ſans motif. J'ai dit que M. Linguet a imprimé
contre l'Académie un libelle atroce , qu'il a
depuis défavoué enpartie. La-deſſus M. Linguet
s'écriedans ſon indignation:
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
« S'il y avoiten France des loix qui puniſſent
> les calomnies , quand elles ſont présentées ſous
>> une forme littéraire , nous les invoquerions
> contre M. de la Harpe : comme il n'y en point ,
nous ne pouvons que le citer au tribunal des
>> honnêtes gens , & demander qu'il y ſoit dévoué
> àla peine que mérite une affertion faufle , s'il
* ne produit pas le libelle & le défaveu ».
Très- volontiers , M. Linguet. Vous n'êtes pas
accoutumé à gagner votre cause à aucun tribunal,
&je vous proteſte que vous ne gagnerez pas celleci
au tribunaldeshonnêtesgens. Le libelle (ah! c'en
eſt un , perſonne n'en disconviendra) eſt intitulé :
Réponse aux Docteurs modernes , par Simon-
Henri-Nicolas Linguet 1771. Il est vrai que ce
libellen'eſt pas ſeulement contre l'Académie , j'ai
Thonneur d'en occuper un bonne partie; j'y ſuis
pour une foixantaine de pages ; M. Dupont ,
l'Auteur des Ephémérides , pour un peu plus. J'y
fuis traité de dogue & de ferpent , pour m'être
mocqué des petits loupers de Tibere & du Sophi ;
M. Dupont, de calomniateur, pour avoir cité
très - fidellement M. Linguer. Ces petites qualifications
font fans doute ce que M. Linguet appelle
de la chaleur ; & il ſe plaint des expreffions de ma
lettre! mais leshonnêtes gens appellent libelle ,&
libelle atroce , un ouvrage écrit de ce ſtyle. A
l'égard de l'Académie , voici ce qu'on dit en
propres termes dans cette lettre à M d'Alembert :
«Je n'ignore pas que vous & M Duclos , disposez
>>en despotes des places de ce Sénat littéraire. Je
>> fais à merveille que vous êtes le St Pierre de
>> ce petit paradis. Vous n'en ouvrez la porte qu'à
>> ceux qui font marqués du ſigne de la bête » .
Cette derniere phraſe eſt une délation violente
NOVEMBRE. 1775 . 201
dans quelque ſens qu'on la prenne : mais elle le
devient bien plus quand on lit le reſte de la lettre ,
où l'on explique ce que c'eſt que lefigne de la béte ,
de maniere qu'il eſt impoſſible de s'y méprendre.
Nous ſommes fort loin d'accuser M. Linguer
d'être marqué du ſigne dela bête; mais nous lui
demanderons de quel figne il faut marquer l'homme
qui a écrit les deux phrases ſuivantes, qui ſe
trouventdans cette même lettre à M. d'Alembert ,
& qui ſont bien remarquables. « Eſt- il permis à
> un homme raisonnable qui a paflé trente ans,de
➤mettre ſeulement en queſtion s'il croira à fon
>> catéchisme ? Fait- on des traités contre les or-
>> donnances de Police qui enjoignent de balayer
les rues ? Nous ne ferons aucun commentaire
fur ce paflage : mais quels commentaires ne feraient
pas M. Linguer& Consorts , s'ils letrouvaientdans
un des Ecrivains qu'ils appellent Philosophes
? Voilà le libelle bien constaté. Reſte le
défaveu. Pour ce dernier article , je m'en rapporte
ablolument à vous même , M. Linguet N'avez
vous pas dit quelque part dans les premiers cahiers
de votre Journal , que vous aviez été emporté un
peu trop loin dans cette Réponse aux Docteurs
modernes , & que dans une nouvelle édition vous
rectifieriez ces excès ? Je vous le demande , parce
qu'en vérité je n'ai pas le temps dem'en aſlurer ;
je crois l'avoir lu; mais s'il vous plaît que cela
ne ſoit pas , je ne demande pas mieux. L'affaire
principale était de prouver le libelle; ce point
démontré , il vous importe plus qu'à moi de
prouver que vous l'avez défavoué en partie ,
comme je l'avais dit; fi vous voulez absolument
que je me trompe , je consens de ton coeur à être
repris au tribunal des honnêtes gens , pour avoir
1- v
202 MERCURE DE FRANCE.
cru M. Linguet capable de déſavouer un libelle.
Ce n'eſt pas la ſcule calomniedont M. Linguet
m'accuse ; il me reproche encore comme une
calomnie d'avoir paru présumer ( car je ne l'ai
pas dit) qu'il érait l'Auteur de cette lettre adreflée
alui-même au ſujet de la Tragédie de M.Legouvé,
lettre écrite du ſtyle d'un cocher de fiacre qui fort
du cabaret; ſi c'eſt une calomnie de l'avoir pensé ,
nous ſommes un grand nombre de coupables, &
M. Linguet lui- même l'avoue. Cette lettre eſt ſi
>> révoltante , dit il , que quelques personnes n'ont
>> pu s'imaginer qu'elle ait été écrite. Les uns par
honnêteté , les autres par malignité , ont paru
pencheràfuppofer que l'Auteur du Journal ſe
>> l'était adreſlée lui-même pour avoir l'occaſion
d'y répondren. Qu'il eſt conséquent , M. Lin--
guet! me voilà accusé de calomnie pour avoir
pu penser ce que tant de personnes , de fon aveu ,
ont pensé par honnêteté ; maisfoit honnêteté ,foit
malignité , personne ne fera plus tenté d'avoir
une ſemblable opinion. M. Linguet a toujours
des moyens victorieux pour réduire les Adverfaires
au filence. En voici un qui eſt un des plus
forts qu'il ait jamais imaginés. « Afin de lescon-
>>> vaincre ou de les réduire au filence , nous en
>> avons déposé l'original ( de cette lettre ) chez
>> un Officier public , Me Charvet, Notaire , rue
Saint Martin ».
Voilà qui eſt pérémptoire; il eſt clair qu'une
lettre déposée par M. Linguer chez un Notaire ,
n'a jamais pu être écrire par M. Linguet. Il eſt
accablant en fait de preuves, ce M. Linguet, il en
a toujours d'un genre dont il eſt impoffible de
n'être pas étourdi; auſſi de quel ton il les propole!
comme il ſent ſa force ! 1
NOVEMBRE. 1775. 203
Il faut pourtant que M. Linguet ( férieusement
parlant) ait une fois raison ſur quelque chose , &
grace àune faute d'imprimeur , il a raison fur un
fair. C'eft , comme on l'a vu , celui de ces malheureux
guillemets, fur lesquels il faitun bruit
épouvantable. Il n'y devaient pas être , j'en conviens;
mais à qui M. Linguet fera- t- il croire que
c'eſt ma faute ? Qu'ai - je pu faire de mieux que
ceque j'ai fait ? Du jour que je reçois le Mercure ,
j'écris pour le prévenir ſur cette faute involontaire
; mais quand le hasard a donné à M. Linguet
un petit avantage , il ne faut pas croire qu'il y
renonce àquelque prix que ce fost. Il veut abſolument
qu'il y ait du deſlein dans ces guillemets ,&
qu'ils foient mis de ma part volontairement, com
me s'il m'importait beaucoup que M. Linguer air
diten toutes lettres une absurdité qui résulte néceflairement
de la critique.Ainſi dans un article
oùj'ai raison contre lui (urtous les points , j'aurai
confenti , pour lui donner un ridicule de plus ,
àdescendre à ces petites ruses de guerre , trèsdignes
de lui , fans doute , puisqu'il en a été
convaincu tantde fois ,très dignes de la populace
des folliculaires , mais infiniment au-deflous
d'unhomme de lettres , à qui jamais de pareilles
mancoeuvres n'ont pu être reprochées, & qui n'en a
pasbeſoin.
«En laiſlant ſubſiſter l'infidélité publique , dit
>>M. Linguet , il a fait une rétractation ſecrette ».
Laplaisante phrase ! & comment voulait- il que
je ne la laiſſaſſe pasſubſiſter ? Pouvais-je l'arracher
de tous les exemplaires imprimés ? Et ma
rétractationfecreste pouvait-elle être publiée plu
tôt ?
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
M. Linguet veur- il un exemple d'une infidélité
bienvolontaire , & qui n'a ni excuse , ni prétexte ?
Je vais le lui montrer tout-à- l'heure; chez fon
maître M. Fréton ; car j'ai lu ſa feuille. On de.
mandera peut- être pourquoi ? c'eſt qu'on m'a
parlé d'une phrase ſur l'envie qui m'a parti fi fine
guliere , que je n'ai pu la croire qu'en la lifant.
M. Fréron prétend que chaque fois que j'écris des
vers oude laproſe , l'envie est prête à le déchirerde
Jesferpens*. Cette phrase eft ironique ou lérieuſe
Le Journaliſte peut vouloir dire ironiquement
qu'on l'accuse d'envie , quand il m'arrive d'avoir
en prose & en vers quelques ſuccès qui peuvent
l'affliger; mais est - il bien poflible que M. Fréron
imagine qu'on l'ait jamais accusé d'envie ? Il peut
flatter l'envie , la ſervir , la dégoûter même en la
ſervant trop mal adroitement , mais la fentir !
à quel titre ! N'yat il pas dans cette phrase une
envie d'être quelque chose , qui eſt très plaisante
dans M. Fréron ? S'il veut dire férieusement que
l'envie le déchire , s'acharne contre lui ,cela eſt encore
bien plus extraordinaire : M. Fréron exciter
l'envie ! il y a de quoi rire long-temps .
Envie ou non , il fait de l'Eloge de Catinat ce
qu'il a fait de tous les autres Ouvrages du même
Auteur: il accumule une vingtaine de phrates.
tranſpoſées , tronquées , altérées , entremêlées
*On ne releve pas cette expreſſion de l'envie qui
déchire de ses serpens , & qui eſt un barbariſme into
lérable. La grammaire , fondée ſur la logique , apprend
qu'on ne dit pas plus que l'envie déchire de ses serpens ,
qu'on ne dirait qu'un tyran deshire de ses bourreaux .
Mais les Faifeurs de feuilles n'y regardent pas de fi près.
NOVEMBRE. 1775. 205
de mots ridicules &de parentheſes de fa façon ,
& il finit par une autre accumulation de tous les
termes injurieux par lesquels on peut déſigner un
mauvais Ouvrage , & qui emportent toujours
leur preuve avec eux , dès qu'ils font raſlemblés ,
&voilà une feuille.
On raconte que dans l'inventaire de l'Hiſtoriographe
Mézeray , on trouva un ſac étiqueté ſur
lequel on lisait : Voici le dernier argent que j'ai
reçu du Roi : aufſſi , depuis ce temps je n'aijamais
dit de bien de lui. M. Fréron aurait pu mettre à
la tête de chaque feuille qu'il a écrite contre moi ,
& il y en a une belle quantité : M. de la Harpe
m'a toujours témoigné publiquement un mépris
très- franc & très- fenti; en conséquence j'ai dit ,
je dis & je dirai qu'il écrit très-mal en prose , plus
mal en vers , & que tous les Ouvrages qu'il a
faits & qu'il fera , font & feront à jamais faflidieux
, amphigouriques , détestables , &c &c. &c,
&c. &c. &c.
Ce n'est pas affez detoutes ces belles qualifications
, il faut quelquefois paraître avoir taifon:
rien n'eſtplus aisé ; il n'y a qu'à ſuppoſer ce
que l'Auteur n'a pas écrit. Par exemple , on lit
dans l'Eloge de Catinat qu'il ſe voyait , comme
Général , chargé de difpenser trois choses , l'argent,
le temps , & ce que ſouvent on prodigue
avec la même légéreté, leſang des hommes.
Au lieu de dispenser , il n'y a qu'à mettre diſpa
fer, & il y aura diſpoſer le temps & l'argent , ce
qui eſt un ſolécisme , & difpofer lefang , ce qui
eſt un barbarisme. M. Fréron ne peut pas dire
que c'eſt une faute d'impreffion , car il observe
que difpofer une choſe n'eſt pas français. 11 a donc
bien évidemment voulu meture difpofer ; mais
206 MERCURE DE FRANCE.
1.
comment a-t- il osé faire cette ſuppoſition , quand
il y a difpenfer ? C'est qu'il a cru qu'on n'y prendrait
pas garde,qu'on ne le releverait pas,& quand
on le releverait , qu'importe ? il a fait fon mérier.
Voilà , M. Linguet , ce qu'on appelle des
infidélités bien réelles , & dignes de vous être
proposées en exemples. La derniere accusation
que vous intentez contre moi eſt celle d'égoïfme
; parce qu'on a parlé en cinq ou fix lignes
des applaudiflemens donnés à l'Eloge de Catinat
dans l'aflemblée publique de l'Académie. C'eſt un
fait littéraire dont un Journaliſte doit parler ;
dont vous même , M. Linguet , ſi vous euffiez
connu vos devoirs , auriez dû faire mention. Un
fait n'eſt pas un Eloge , & rien n'empêche qu'on
nedife autant de mal qu'on veut d'un Ouvrage ,
en avouant qu'il a été fort applaudi.
Au ſurplus le Lecteur peut observer à propos
d'égoïsme , queM. Linguet, ſur une feuille de
48 pages , en employe 32 à parler de lui : c'eſt peu
de chose.
Il finit par un cartel littéraire. Il me propoſe
uncombatr,, & l'Académie de Toulouſe doit être
le champ de bataille. J'ignore le nom du Champion;
fi c'eſt M. Linguet lui-même ou un autre :
mais il trouvera bon que je ne ramafle point le
gant qu'il me jette. J'ai déjà dit , puiſqu'il aime
Virgile:
Hic victor ceſtus artemque repono.
Il ne manquera pas d'autres concurrens qui
rendront la victoire plus illuſtre , & à qui on la
pardonnera plus volontiers.
1
NOVEMBRE. 1775. 207
Ce cartel de M. Linguet eft accompagné d'un
faſtede citations latines , par lequel M. Linguee
veutſe vengerdu reproche d'ignorance qu'on lui
a fait. M. de la Harpe , dit il , me prétendfihonnêtementignare
en latin&enfrançais ! Eh! mais ,
je fais plus , ce me ſemble ,je le prouve ; & deux
hémiſtiches latins qu'il cite , ne me donneront
pas une plus haute idée de ſa ſcience. Voyez s'il
n'eſt pas toujours comme Sganarelle. Vous dites
que je ne fais pas le latin ! Singulariter , nominativo
, bonus , bons , bonum , & c .
M. Linguet parle de l'importance queje mets
aux combats académiques ; ne ferait-ce pas lui
plutôt , ſi j'en crois fon cartel? Ce cartel ne confirme-
t-il pas ce qu'on dit , que M Linguet était
au nombre des concurrens , du moins fous un
autre nom? Je ſuis loin de l'aſſurer , car je n'en
fais rien , & je prie M. Linguer de ne pas prendre
encore ce propos pour une calomnie.
Je nepuis m'empêcher d'obſerver en fiuiflant ,
qu'il eſt étonnant peut- être que M. Linguet cherche
tant la guerre , car il la fait bien mal; dès
qu'il combat; la tête lui tourne: comment ne le pas
croire , lorsqu'on lit dans la feuille ces inconceva
bles lignes ? << Faut-il que tour, absolument tout
>> change de nature quand il s'agit de nous ; &
>> que ce qui eſt permis à quiconque n'a pas le
malheur d'être né Champenois ou de s'appeler
>> Linguet , devienne un crime pour l'individu
infortune qui réunit ces deux terribles qualités
?
Je demande ſi l'homme qui écrit ainſi , eſt ce
qu'on appelle mentis compos, & s'il a l'usage de
les facultés.
4
208 MERCURE DE FRANCE.
Je dis qu'il cherche la guerre , car pourquoi
me l'a- t- il déclarée de nouveau ? Dumoment où il
a été attaqué dans ſon état , je ne me ſuis pas
permis d'écrire une ligne contre lui. Ce n'eſt
point ici une modération affectée comme celle
dont il s'eſt paré à la fin de ſes articles ſatiriques
, & qui n'eſt qu'un rafinement d'insulte. Ce
font des faits. Je n'ai pas même voulu rendre
compte desOuvrages qui paraiſſaient contre lui ,
malgré mes liaiſons avec leurs Auteurs. Il parailfait
defirer la paix , & comme la paix eft bonne
avec tout le monde , je ne demandais pas mieux.
C'eſt à lui de voir aujourd'hui , s'il a lieu de s'applaudirde
la nouvelle excursion.Je lui conſeille
de s'en tenir là: car fi l'on s'amuſait à faire tous
les mois un petit relevé très fidele de toutes les
fautes de tout genre accumulées dans ſon Journal
; ceux même qu'a ſéduits l'espèce de réputation
qu'il s'eſt acquise dans le barreau , après n'en
avoir eu aucunedans la littérature , pourraient
enfin convenir de ce qui n'eſt plus douteux aujourd'hui
parmi tous les gens éclairés : c'eſt que
M Linguet , quoique né avec de l'esprit& une
grande facilité à écrire , n'eſt pourtant qu'un
très mauvais Ecrivain , dont il ne reſtera pas un
ſeul Ouvrage que la poſtérité puifle lire avec
fruit.
P. S. J'apprends que dans les Affiches de Province
, & même dans un certain Journal des
Dames, composé par M. Mercier , je ſuis affez
groteſquement défiguré. Courage , Meſſieurs , je
prendrai quelque jour pour deviſe , non pluribus
impar M. Mercier, qui s'eſt mêlé fort ſouventdans
lesconcours académiques , en prose & en vers ,
peut être mécontent de l'Académie & de moi.
NOVEMBRE. 1771. 209.
Quant à M. Querlon , qui n'eſt d'aucun concours
, je crois qu'il eſt mécontent de tout le
monde. Au furplus , je n'ai lu aucun de ces deux
Meſſieurs ; ainſi qu'ils ne s'attendent pas à une
réponſe. Je n'ai ſu que long-temps après , qu'il y
avait une feuille de M. Querlon contre moi , &
au bout de huit jours où retrouver cette feuille ?,
A l'égard du Journal des Dames , je ne ſais en
quel endroit du monde on le trouve , & je ne
l'irai pas chercher ; d'ailleurs quand on a combattu
des Chefs illuftres , tels que MM. Fréron
& Linguet , on peut craindre de ſe compromettre
avec d'obſcurs Légionnaires, +
LETTRE à l'Auteur du Mercure de
A
France.
Monfieur , le ton de décence & d'urbaniré qui
caractériſe votre Journal , permet au moins à
tout Littérateur fenfible de rendre compte au
Public ou des raiſons qu'il croit décider en fa
faveur , ou des fentimens qui ont guidé ſa plume
en écrivant ; dût même ſa manière de penfer
n'être pas en tout conforme à la vôtre , vous ne
vous croiriez point pour cela en droit d'offenſer
ſa ſenſibilité ou de déprimer ſes talens. Eh !
quelle claſſe dhommes ſaura reſpecter le premier
droit de la ſociété , la liberté des opinions , fi ce
n'eſt celle qui travaille à rendre le monde plus
éclairé pour le rendre plus heureux ?
Après avoir été honoré , Monfieur , des ſuffrages
du Public , lorsque j'eus imaginé d'offrir ſur
210 MERCURE DE FRANCE.
leThéâtre le portrait de Henri IV, vainqueur à
Ivry, j'ai cru qu'il manquoit pour pendant à ce
tableau celui de l'entrée de ce bon Prince dans
Paris. L'Ouvrage fut lu ,jugé , accueilli & même
honoré de ce genre d'attendriflement , que l'on
ne pourroit foupçonner de mauvaiſe foi ſans
offenfer l'humanité. Si je nommois ici mes premiers
Juges , il n'eſt pas un ſeul de mes Détracteurs
qui ne fût embarraſlé de répondre à de ſem-"
blables autorités .
L'inſtant de l'entrée deHenridans Paris n'étoit,
il eſt vrai , qu'un moment ; mais quel moment
pourdes François ! Jamais action dramatique ne
pouvoit être auſſi ſimple : mais , à mon avis ,
c'étoit un mérite de plus. Mais le repentir de
Briffac; mais l'anecdotede ce fidele Saint Quentin
, qui eût péri par un ſupplice infâme , fi Henri
fûtentré une heure plus tard; mais le ſpectacle
du bon Roi , devenu l'Orateur de ſon Peuple , &
criantà fes braves Compagnons d'armes : Neffleurs,
attendez mes ordres, c'est le jour de la
clémence; mais la conférence de ce Prince avec
les plus fideles Bourgeois , & les détails de cette
ſcenetouchante... je croyois tout cela fait pour
intéreſler des cooeurs françois Je pourrai done
dire à mes amis , ſi le mien m'a trompé , ce que
ditHermione:
Avant qu'il me trahit , vous m'avez tous TRAHI.
L'objetde cette lettre n'eſt donc pas , Monfieur,
de répondre à mes détracteurs ; il eſt de les prévenir
que leurs jolis couplets , leurs lettres anonymes
, toutes les reffources de leur ingénieuſe
malignité ne me feront point manquer àla parolequeje
me fuisdonnée , de ne répondre à aucune
NOVEMBRE. 1775 . 211
eritique; je leur abandonne mon Ouvrage : mais
qui aura des droits fur mon coeur ? Je leur en
donnerois en leur répondant ; .... pourrois- je me
lepardonner? Leur perfuaderai je que mon Drame
mériteleurs (uffrages ? Non , fans doute. Me perfuaderoient-
ils que même à la ſeptieme repréfen
tation , je n'ai point vu des lames couler au moment
où Henri ſerre Briffac dans fes bras , où il
conſole la fille du bon Saint Quentin ?... J'ai
rendu hommage à mon Héros : mon eſprit a pu
ſe tromper , mais mon coeur ajoui de lui-même ;
tous les triomphes de la malignité ne valent pas
un beau ſentiment.
Mais il n'en eſt pas , Monfieur , de l'art luimême
comme d'un Ouvrage en particulier ; on a
dit , redit, écrit & répété , que c'étoit mettre
l'Histoire en Opéra bouffon. Il s'agit donc de
ſavoir s'il exiſte véritablement un gente intermédiaire
entre le genre du grand Opéra & celui de
l'Opéra- comique. Il s'agit de diícuter fi la mufique
elle même trouveroit dans ce nouveau genre
, une ſource de beautés qui tourneroient au
profit de l'art ... Voilà ce que je promets d'exa.
miner dans une diflertation qui patoîtra vers la
fin du mois de Novembre prochain.
Tel doit être , je crois , le ſyſtême de tout Littérateur
; il doit s'oublier lui-même pour ne voir
que l'art & ſes progrès. Que répondrois -je à des
frivolités , qui ont trouvé ridicule qu'un perfonnage
íe nommât de ſon nom, ou à des enfans qui
disputent avec eux-mêmes pour n'avoir pas tel
genre de plaifir , ou qui préferent à une plante
nationale telle autre , qui peut être peut leur nuire
, par la ſeule raiſon qu'elle est exotique.
S'il eſt outre cela une clafle d'hommes , qui ,
212 MERCURE DE FRANCE.
۱
comme l'a dit un Littérateur célebre dans votre
dernier Journal , ne répondentque pardes injures
&des mensonges , quel parti prendre ? celui du
filence... Au moment où ils aiguiſeront leurs
traits , je liraiAndromaque ou Mahomet... Quel
intervalle alors entre eux & moi !
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 20 Octobre 1775 .
DE ROZOI.
Lettre de M. d'Alembert à Mademoiselle
Vigé.
Mademoiselle , l'Académie Françoiſe a reçu,
avec toute la reconnoiſſance poſſible la lettre
charmante que vous lui avez écrire , & lesbeaux
portraits de Fleury &de la Bruyere que vous avez
bienvoulu lui envoyer pour être placés dans ſa
Salle d'aſſemblée , où elle defiroit depuis longtemps
deles voir. Ces deux portraits , en lui tetraçant
deux hommes dont le ſouvenir lui eft cher ,
lui rappelleront ſans ceſſe ,Mademoiselle , le ſouvenir
de tout ce qu'elle vous doit & qu'elle eſt
flattée de vous devoir. Ils ferontde plus à ſes yeux
unmonument durable de ces rares talens qui lui
étoient déjà connus par la voie publique , &qui
font encore relevés en vous par l'esprit , par les
graces&par la plus aimable modeftie .
La Compagnie dekrant de répondre à un procédé
auſſi honnête que le vôtre , de la maniere
L
NOVEMBRE . 1775. 213
qui peur vous être le plus agréable , vous prie ,
Mademoiselle , de vouloir bien accepter vos entrées
à toutes ſes affemblées publiques. C'eſt ce
qu'elle a arrêté dans ſon aſſemblée d'hier par une
délibération unanime , qui a été ſur le champ inféréedans
les regîtres , & dont elle m'a chargé de
vous donner avis , en y joignant tous ſes remercimens
. Cette commiffion me flatte d'autant
plus , qu'elle me procure l'occaſion de vous aflurer
, Mademoiselle , de l'eſtime diftinguée dont
je ſuis pénétré depuis long-temps pour vos talens,
pour votre perſonne ,& queje partage avec
tous les gens de goût & avec tous les genshonnêtes.
J'ai l'honneur d'être avec reſpect,
Mademoiselle ,
Votre très-humble , &c.
D'ALEMBERT , Sec. de l'Acad.
Françoile.
Paris , ce 10 Août 1775.
Lettre de M. de Voltaire à M. d'Oigni ,
qui lui avoit envoyéfon Discours d'ur
Nègre à un Européen.
12 Octobre 1775. A Ferney.
La ville du Mans , Monfieur , n'avoit point
paflé jusqu'ici pour être la ville des bons vers
214 MERCURE DE FRANCE.
vous allez lui donner un éclat auquelelle ne s'at
tendait pas; vous faites parler un Nègre comme
j'aurais voulu faire parler Zamore. Vous m'adreſlez
des vers charmans , & l'Academie a dû être
très-contente de ceux que vous lui avez envoyés,
Je ſuis fâché ſeulement que les Habitans de la
Penſylvanie , après avoir long temps mérité vos
éloges , démentent aujourd'hui leurs principes ,
en levant des Troupes contre leur mere-patrie;
mais vos vers n'en font pas moins bons. Ils
étaient faits apparemment avant que la Penſylvanie
ſe fût ouvertement déclarée contre le Parlementd'Angleterre.
Ils méritent toujours l'éloge
que vous leur donnez , d'avoir rendu la libertéà
la plupart des Negres qui ſervaient chez eux.
Vous penſez & vous écrivez avec autant d'humanité
quede force.
Agréez , Monfieur , tous les ſentimens d'eſtime
&de reconnaiſance avec lesquels un malade de
quatre-vingt-deux ans a l'honneur d'être votre
très-humble & très- obéillant ſerviteur.
8.
IMPROMPTU de M. de la Louptière fur
la nomination de Monseigneur le Comte
DE SAINT GERMAIN à la place de
Ministre d'Etat au Département de la
Guerre.
SAINT-GERMAIN n'a plus d'ennemis ,
Louis lui remet ſon tonnerre ;. 3
C'eſt revenir dans ſon Pays
:
Avec les honneurs de la guerre.
NOVEMBRE. 1775. 215
Variétés , inventions utiles , établiſſemen's
nouveaux , &c,
I.
1
UN Gentilhomme Anglois vient d'inventer
une manière de bâtir, qui met un
bâtiment à l'abri des incendies. Il en a
fait l'épreuve en plaçant dans une chambre
, qu'il avoit conſtruite , vingt fagots ,
&pluſieurs meubles auxquels on a mis
le feu , & qui y ont brûlé ; de façon
que la flamme fortoit de dix pieds hors
des fenêtres , ſans ſe communiquer au
reſte des appartemens. La dépenſe de
cette manière de bâtir eſt d'un vingtième
de plus. L'Auteur de ce ſecret à été récompensé
par le Parlement d'Angleterre.
II.
Industrie.
M. Affier-Périca , Ingénieur d'inſtrumens
de phyſique , construit des thermomètres
nouveaux pour l'uſage, des
216 MERCURE DE FRANCE.
bains. Les anciens avoient l'incommodité
de plonger dans l'eau ,s'ils n'étoient
retenus par un fil ou un ruban. Dans les
inſtrumens de M. Périca , le thermomètre
fert de leſt à l'aréomètre de verre
qui le renferme ; de manière qu'une partie
enfonce aſſez pour déterminer la chaleut
de l'eau , tandis quel'autre en excède
lafurface. La graduation du thermomètre
eſt celle de M. Réaumur , celle de l'aréomètre
eſt d'après l'échelle de M. Baumé.
Lethermomètre, plongé dans l'eaubouillante
, eſt à quatre- vingt degrés , l'aréomère
à ſeize. Il fait auffi un nouveau
thermomètre de comparaiſon , compoſé
de deux tubes partant du même centre
cylindrique , l'un à l'eſprit-de-vin , l'autre
au mercure , avec les trois échelles de
Fahrenheit , de Réaumur , de Michaelly ;
inſtrument auſſi ingénieux qu'utile pour
les obfervations.
مت
III.
M. Cordelle , Méchanicien , a inventé
une nouvelle machine pour élever les
eaux & les matières fouterraines. Cette
machine , qui a été approuvée par l'Académie
des Sciences , peut être miſe en
mouvement
NOVEMBRE . 1775. 217
mouvement par le vent , par un courant
d'eau , ou par tout autre moteur : elle
a l'avantage d'élever l'eau & les matières,
fouterraines avec moins de force que par
tout autre procédé : elle a en outre celui
de tirer l'eau des profondeurs , & de l'élever
à des hauteurs où les pompes les
mieux faites ne peuvent être utiles qu'avec
des frais conſidérables , & un entretien
qui en fair ſouvent abandonner l'uſage :
on peut l'adapter à des puits tout faits;
&comme la quantité d'eau qu'elle élé
vera , dépend du diamètre du puits & de
fa profondeur , il ſera aifé de la calculer
d'après des données que voici. Sur un
puits de trois pieds de diamètre & de
vingt-cinq pieds de profondeur , elle élévera
douze muids d'eau par heure , en
l'appliquant à un moulin à vent , & elle
coûtera 600 liv. à établir. Le produit
augmentera en raiſon des puits , & dimi
nuera en proportion de la profondeur,
I V.
Hiftoirenaturelle.
M. le Chevalier Duduit de Maizières ,
de Provins , a découvert , dans les prés ,
K
/
218 MERCURE DE FRANCE.
aux environs de cette ville , une plante
que M. de Juffieu a reconnue être le lin
des marais des Naturaliſtes. Cette plante
a une coudée de hauteur , & porte à ſon
fommet , en forme de grappe compoſée
de fix à ſept glands, un duvet blanc ,
doux & fin , dont on pourroit , en l'employant
feul , ou en l'alliant avec du
vieux linge , faire un papier blanc &
Juifant. Avant de le travailler , il faudroit
en faire ſéparer la graine. M. de
Maizières a vu ce duvet ſe diſpoſer dans
l'eau en une pâte claire , tranſparente &
déliée. Si cette plante pouvoit contribuer
à la compoſition du papier , elle épargneroit
du linge & des frais de manipulation.
C'eſt aux Papetiers inſtruits à voir
quel parti l'on pourroit tirer de cette découverte
que M. de Maizières foumer
à leurs expériences,
V.
'Amendementpour lejardinage.
Les jardins d'Eshot , près Morpeth ,
enAngleterre , offrent aux Amateurs du
jardinage & aux Cultivateurs , un objer
d'intérêt & de curioſité. A la place du
NOVEMBRE. 1775. 219
tan qu'on a coutume de répandre dans
les ferres , on y a employé du ſable de
mer. Cet eſſai a eu le ſuccès le plus heureux.
Outre que ce fable conſerve ſon
activité pendant pluſieurs années , au lieu
qu'il faut , même dans le cours d'une
année , renouveler le tan , il procure des
fruits plus hâtifs & plus parfaits. Il réunit
ainſi tous les avantages.
ANECDOTES.
I.
Un homme de mérite parut devant
un jeune Prince avec un habit qui n'annonçoit
pas l'opulence : quel est ce miſérable
qu'on laiſſe entrer ? dit ce jeune
Prince ; c'est un homme , lui répondit
ſon ſage Gouverneur.
I I.
Chriſtine , Reine de Suède , pour avoir
préféré la Religion de Rome à la tienne ,
fut accuſée de n'en point avoir. Un ma
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
nufcrit , qui mettoit en doute la ſincérité
de ſa converſion , lui tomba entre les
mains . Elle y écrivit : Chi lo ſcrive non
lofà , chi lo fà non lo fcrive. « La per-
> ſonne qui l'écrit ne le fait pas ; celle
>> qui le ſait ne l'écrit pas » .
III.
André Rudiger , Médecin de Leipſick ,
a joui de quelque réputation . Etant encore
étudiant , il avoit fait l'anagramme
de fon nom , Andreas Rudigerus , & y
avoit trouvé de la manière la plus exacte :
dignus arare rus Dei. Cela lui fit prendre
d'abord la réſolution de ſe dévouer à la
théologie ; mais le célèbre Thomafius ,
des enfans duquel il étoit alors répétiteur
, lui conſeilla de ſe tourner plutôt
du côté de la médecine. Rudiger lui répondit
qu'il y auroit naturellement plus
de penchant ; mais qu'il étoit arrêté par
l'anagramme de fon nom qui ſembloit
lui preſcrire ſa vocation. • Vous êtes
>> bien ſimple , repliqua Thomaſius , votre
>>nom vous appelle au contraire mani-
>> feſtement à la médecine . Rus Dei eſt
>> le cimetière ; & qui le laboure mieux
» que les Médecins » ?
NOVEMBRE. 1775. 221
I V.
Un Officier de la Maiſon de Louis
XII avoit maltraité un Laboureur : le
Roi , inſtruit de cette violence , ordonna
qu'on ne ſervît à la table cet Officier que
du vin & de la viande ; le lendemain ,
le Roi lui demanda s'il avoit fait bonne
chère : Sire , on en feroit une bien meilleure
, s'il y avoit du pain. -Bon ?dit
le Roi , est- ce qu'on ne peut se paffer de
pain ? Non certes , Sire , répondit le
Gentilhomme.- Vous vous moquez , repliqua
Louis XII , le pain n'est pas ab-
Solument néceſſaire à la vie ? - Votre Majesté
m'excusera , ſi je ſoutiens que les
François ne peuvent s'en paſſer.-Pourquoi
donc reprit le Roi , avez - vous
baitu ce pauvre Laboureur qui nous met
le pain à la main ?
-
V.
La verve poétique des Arabes du Défert
paſſe pour être la plus féconde & la plus
riche de l'Arabie. Un Scheich de ces
Arabes ayant été jeté en priſon à Sana ,
vits'envoler un oiſeau du toît d'une mai
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon qui étoit vis- à vis de l'endroit où il
étoit enfermé . A la vue de l'eſſor que
prenoit l'oiſeau qui planoit librement
dans les airs , l'idée de la liberté dont étoit
privé le Scheich , vint tellement échauffer
fon imagination , qu'il compoſa un Poë .
me ſur l'amour irréſiſtible de la liberté ,
& ſur l'oeuvre méritoire qu'on feroit de
le remettre dans l'uſage de ſes droits
primitifs ; vu que les Muſulmans croyent
faire une bonne oeuvre en laiſſant fortir
un oiſeau de ſa cage , & que l'homme
valoit plus qu'un oiſeau. Comme les
Gardes ne pouvoient ſe laſſer d'entendre
le récit de ces vers , ils les prônèrent à
d'autres , qui en portèrent la nouvelle à
I'lman; lequel , charmé du Poëme , fir
grâce au Poëte.
VI.
Jean , Roi de France , & Philippe fon
fils , furent faits prifonniers à la bataille
de Poitiers , que gagna fur eux le Prince
de Galles . A fouper avec le Vainqueur ,
fon Ecuyer lui préſenta à boire avant que
de s'acquitter de fon devoir envers le
Roi. Philippe donna un grand foufflet à
cet Officier pour lui faire fentir qu'un
NOVEMBRE. 1775 . 223
1
Roi de France , tout captif & vaincu
qu'il étoit , n'avoit rien perdu de la prééminence
de ſa couronne ſur celle d'Angleterre
, qui lui rendoit hommage.
AVIS.
I.
Pommade pour les hémorrhoïdes.
CETTE pommade guérit radicalement les hemorrhoïdes
internes & externes , en peu de jours ,
fans qu'il y ait à rien craindre de retour de cette
maladie , ni accidens pour la vie , en les guérifſant;
prouvé par nombrede certificats authentiques
que l'Auteur a entre ſes mains , & par
un nombre infini de perſonnes dignes de foi ,
de tout âge & de tout ſexe , guéries radicalement
depuis pluſieurs années , &c. par l'uſage
qu'elles ont fait de cette pommade , inventée &
compolée par le ſieur C. Levallois , ancien Herboriſte
, pour la propre guériſon à lui-même ,
au mois de Mai 1763 .
Cette pommade fait ſon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , en ôtant
d'abord les douleurs des ſes premières applications.
Elle est diviſée en deux ſortes , pour agir
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
enſemble de concert : l'une eſt préparée en ſuppofitoires
, pour être infinuée &amollır les hémorthoïdes
internes par une douce tranſpiration ;
l'autre eft applicative ſur les externes , pour fondre
& diſloudre , avec la même douceur , les
grofleurs externes , & recevoir au dehors la
tranſpiration qui ſe fait intérieurement .
L'on diftribue cette pommade avec approbation
& permiffion , chez l'Auteur , ci - devant
Vieille rue du Temple , à préſent rue des Gravilliers
, la cinquième maiſon après la rue des Vertus
en entrant par la rue Saint- Martin , vis-à- vis
d'un Boulanger , ou à ſon dépôt , chez M.
Deloche , Marchand Limonadier , au coin de
la rue de la Perle , au Marais , à Paris .
Le prix des doubles boîtes , avec fix ſuppoſi
toires , pour les hémorrhoïdes anciennes , eſt de
6 liv.
Et pour celles qui font nouvellement parues,
la demi boîte , avec trois ſuppoſitoires , font
de 3 liv. joint à un imprimé qui indique la
manière de s'en fervir .
Les perſonnes de Province qui defireront le
procurer de cette pommade , ſont priées d'affranchir
leurs lettres , & d'indiquer leurs meſlageries.
F
II.
Almanach pour trente ans , dédié & préſenté
à la Reine , par M. Leguin , chez l'Auteur , rue
& Hôtel de Condé , avec approbation & privilége
du Roi. Prix , 3 liv. ; & fous verre avec bordure
NOVEMBRE. 1775. 225
dorée , 8 liv. Ce nouveau Calendrier forme une
eſtampe de 17 pouces de hauteur ſur 14 de largeur
, enrichie des portraits du Roi , de la Reine
&de pluſieurs ornemens d'un bon goût. Les articles
principaux du Calendrier , depuis 1775julqu'en
1804 , y paroiſſent au travers de différentes
fenêtres diſpoſées en compartiment , laiſlant voit
cequi convient à l'année courante : on y voit les
jours du mois , les phaſes de la lune , les levers &
couchers du ſoleil , les fêtes fixes & mobiles , les
éclipſes de ſoleil & de lune , les équinoxes , les
folſtices , les entrées du ſoleil aux fignes du Zodiaque.
Le même Auteur a dreſſé un globe céleste ,qui
s'ouvre en deux hémiíphères , peint en bleu , avec
des petits points brillans qui repréſentent les
étoiles dans leur véritable poſition . Ce globe renferme
un planettaire avec une eſpèce d'optique
par laquelle on voit, dans l'intérieur, les planettes,
qui , par le moyen d'une manivelle , ſe mettent
àleur véritable poſition , & ſe meuvent dans leur
juſte proportion Prix , 150 liv. ; & le planettaire
ſans globe 80 liv.
III.
,
Le Sieur Coulon , ſeul Expert aux écritures ,
approuvé de l'Académie Royale des Sciences
toujours occupé à mériter de plusen plus le ſuffrage
de l'Académie , a compoſé, pendant ſon
léjour en Province , un papier mécanique pour
écrire les devoirs de la jeuneſle des deux ſexes.
Avec le ſecours de ce papier , on ne dira plus
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
que les études gâtent la main ; au contraire ,
puiſqu'en traçant les principes des arts & des
Iciences , il la forcera d'acquérir un beau caractère.
Avantage juſqu'ici inconnu , & qu'on ne
trouve que chez le Sieur Coulon , rue du Bacq ,
près les Jacobins.
I V.
Barême de cabinet , par le fieur Fleury ,
Maître de Penfion à Fiſme .
:
Ce barême eft compofé decent feuilles , dont
le prix total eſt de 30 liv. , & chaque feuille
ſéparée eſt de 10 fols.
V.
Mademoiselle Meugnier avertit le Public
qu'elle a fuccédé à Mile Baudouin à faire les
oiſeaux , les quadrupedes , les poiſions , les inſectes
, & généralement tout ce qui concerne
T'hiſtoire naturelle ; elle a le ſecret de les préſerver
des mittes &des inſectes , fur-tout du ſcarabée.
Elle demeure rue Paſtourelle , au Marais
chez le Marchand de Vin , à l'image St François.
Elle fait des envois en Province. Elle prie d'af.
franchir les lettres .
,
NOVEMBRE. 1775. 227
NOUVELLES POLITIQUES.
De Patras , le 20 Août 1775-
DESEs avis de Calavrita portent qu'on a détruit
du côté de Pheucos une bande de voleurs qui
avoient établi leur dépôt dans un monaftere ,
ſitué au milieu d'un bois voiſin de cette ville ; on
ya trouvé 15000 piaſtres en eſpece & une grande
quantité de chevaux , de bétail gros & menu , &
d'autres effets . On a ſaiſi une centaine de ces brigands
, dont la plupart ont été empalés ou pendus;
& on a chailé de leur monastere les Moines
qu'on ſoupçonnoit ſans doute de n'avoir pas
fournià ces ſcélérats un hoſpice bien défintéreſlé.
De Constantinople , le 4 Septembre 1775 .
On apprendque le Chéïk-Daher eſt rentrédans
Acre , & il eſt probable qu'il ſe ſera auſſi rendu
maître de Jaffa ; mais on lait que Seyde eſt restée
entre les mains du Kaya du Gouverneur de Damas
. Le vieux Chéïk fait rétablir à ſes frais le
couvent du Mont-Carmel qu'Aboudaab avoit fait
rafer. Quels que foient les motifs qui le font agir ,
il eſt difficile de penſer qu'un mouvement de
piété véritable l'anime en cette occaſion ; mais il
peut être de ſa politique de ſe montrer perfuadé ,
comme le Peuple , du miracle attribué à Elie qui ,
dit-on , en frappant de mort Aboudaab , l'a puni
d'avoir détruit l'hoſpice qui lui étoit conſacré.
On a des avis de la Crimée qui portent que
Kvj
228 MERCURE DE FRANCE.
Kain Gueray , frere de SahibGueray , le diſpoſe à
faire une incurfion dans la preſqu'île & à rejeter
ce malheureux pays dans les horreurs d'une guerre
inteſtine. La Porte eſt décidée à ne point ſe mêler
de ces troubles .
DeMoscou , le 7 Septembre 1775 .
Il paroît que la Cour est fixée ici & que l'Impératrice
ne fera plus que quelques voyages à la
campagne. Cependant on parle toujours du péle -
rinage que Sa Majesté Impériale ſe propoſoit de
faire , & l'on croit que de ce lieu de dévotion où
Elle doit aller , & qui eſt éloigné d'ici de quarante
werſtes , Elle ſe rendra dans la maiton de
campagne de la maréchale de Czernikew , qui eft
àpeu près à pareille diſtance.
Des Frontières de la Pologne , le 13 Septembre
1775.

On s'occupe aujourd'hui des moyens de remédier
aux obſtacles inſurmontables que les cataractes
du Nieper apportent à la navigation de ce
fleuve , en empêchant les bâtimens de deſcendre
juſqu'à fon embouchure dans la Mer Noire , ſur
laquelle la Ruſſie a obtenu la liberté de commercer
, en vertu du dernier traité de paix avec la
PorteOttomane. Il eſt queſtion de joindre le Nieper
au Bog par un canal qui doit être tiré entre
Kiovie & Braklaw. Les rivieres qui ſe jettent dans
cesdeux fleuves en faciliteroient beaucoup l'établitlement,
& il ne feroit néceſſaire que de creufer
un elpace de deux licues pour opérer cette
utile jonction.
NOVEMBRE. 1775. 229
Les Députés de la ville de Cracovie ont obtenu
du Conſeil-Permanent un ordre , qui a été publié
le 22 du mois dernier , ſuivant lequel tout commerce
eſt interdit aux Juifs , auxquels il eſt enjoint
de ſe défaire de leurs marchandiſes quelconques
, dans l'eſpace de quatre ſemaines , ſous
peinede confiſcation.
De Copenhague , le 30 Septembre 1775 .
•La Ruſſie doit inceſſamment envoyer dans la
Baltique une eſcadre d'évolution , compofée ,
dit-on , de deux vaiſſeaux & de quelques autres
petits bâtimens. On équipe ici deux bateaux pour
être envoyés à Kiel en Holſtein , & à Friderichall
en Norwége. 1
Le Gouvernement vient d'ouvrir une nouvelle
caifle qui paroît offrir de grands avantages aux
veuvesde tous les ſujets Danois , ſans exception ;
il vient auſſi de défendre la diſtillation dubled , à
cauſe de la chereté.
:
La Reine a fait préſent à l'école de Chriſtianſtadt
d'un nombre conſidérable de livres , poul
érendre la carriere des études des Profefleurs &
faciliter les progrès de leurs élèves.
1
De Londres , le 29 Septembre 1775 .
,
On écrit de Philadelphie que les quatre Nations
d'Indiens lavoir les Navaganſets , les
Montuks , les Avantics & les Miſtics réſidant à
Connecticut & à la Nouvelle- Yorck , & liés avec
les Nations diverſes qui habitent les derrieres des
différentes Provinces de l'Amérique , ſe ſont déclarées
en faveur des Provincianx , & envoient
1
L
1
230 MERCURE DE FRANCE.
actuellement à l'armée des Infurgens quelques
troupesde leurs guerriers. Ces Nations ont même,
follicité celledes Moheagans &de Stockbridge de
ſe joindre à elles; mais la premiere a formellement
refuſé , attendu le mauvais traitement
qu'elle a eſſuyé des Colonies à l'occaſion d'un
grand procès qu'elle a perdu depuis peu contre
cellede Connecticut; & à l'égard de la ſeconde,
ellen'a point encore donné de réponſe déciſive &
l'on ignore le parti qu'elle prendra.
On prévoyoit depuis quelque temps que les
difficultés ſans nombre de ſe ſoutenir à Boſton ,
&fur-tout celles qui provenoient de la diſette des
vivres frais , engageroient les Généraux de l'armée
du Roi à ſe former quelqu'autre établiſlement
de ſecours , & l'on apprend qu'ils viennent
de s'emparer de Rhode Island & de Newport , capitale
de l'Iſle .
Le bruit court que le Général Putnam a quitté
l'armée des Américains par mécontentement &
qu'il s'eſt retiré dans l'intérieur du Pays . Une
lettre reçue de Philadelphic porte auſſi que les
Délégués ne ſont plus d'accord entr'eux , & que
pluſieurs ont formé le projet de ſaiſir la premiere
occafion de quitter l'Amérique. Le parti des Infurgens
avoitbeſoin de l'intelligence la plus foutenue
, & rien ne peut être plus favorable au parti
formé pour les réduire , que leur diviſion intérieure.
On fait que les principaux Négocians de
la Nouvelle-Yorck font des voeux pour la paix ,
& qu'ils ont envoyé au Congrès général un plan
de conciliation pour lequel ils deniandent encore
fon approbation.
On dit qu'il eſt queſtion d'envoyer d'ici àBof
NOVEMBRE. 1775 . 231
ton pluſieurs Ingénieurs & Mineurs , &c. avec
ordre de détruire le port& de le rendre abſolument
inutile pour la ville , ſi les Américains perfiftent
dans leur défenſe.
Onvoit dans une lettre écrite de Philadelphie
qu'il y eſt arrivé un vaiſleau chargé de deux mille
barrils de poudre àcanon qui étoient envoyés aux
Américains & qui ne leur coûtent , à ce qu'on
aſſure , que le ſimple frêt.
De la Haye , le 5 Octobre 1775.
Les Directeurs & Membres de la Société d'Amfterdam
propoſent une ſeconde fois la queſtion
fuivante: Quelles vertus & quels vices ont de tout
tempsleplus régnédans le coeurdes hommes : Ya-
-t-ileudes intervalles où l'empire de ces vertus ou
de ces vices ait paru diminuer ou augmenter ? Il
n'eſt pas étonnant que le vaſte développement
hiſtorique & moral de cette queſtion n'ait pas été
faitdès la premiere fois à la fatisfaction de ce
Corps Académique.
La Régence d'Utrecht a nommé Profeſſeur de
ſon Univerſité le fieur Jean-Théodore Roſlyn ,
lequel , dans le diſcours de ſon inſtallation , a
examiné jusqu'où il eſt permis de porter l'eftime
due aux connoissances philofophiques , entre les
autres branches de laſcience humaine. Il a conclu
que ces connoiſlances avoient droit, comme les
autres , à une eſtime dont la juſte valeur déterminoit
la meſure .
On apprend ici de la Thuringe que le duc de
Gotha a ſupprimé la loterie qu'il avoit établie
dans le duché d'Altembourg. Les Etats lui ayant
repréſenté que cet établiſſement occaſionnoit du
232 MERCURE DE FRANCE.
dérangement dans les fortunes de ſes ſujets , ce
Prince n'a pas cru devoir autoriſer plus longtemps
leur ruine , & il a fait prendre en même
temps les meſures néceflaires pour empêcher l'introduction
des billets de loteries étrangeres.
De Rome , le 4 Octobre 1775 .
On annonce un Conſiſtoire pour le 13 du mois
prochain. On croit que Sa Sainteté y publiera les
Cardinaux réſervés in petto , & qu'en même temps
Elle en créera& publiera deux autres.On prétend
que ceux réſervés in petto , ſont le prélat Valenti ,
Nonce en Eſpagne , & le prélat Buoncompagni ,
Vice-Légat àBologne; & les deux autres le ſieur
Banditi , Archevêque de Bénévent , & le Pere
Boxados ,Eſpagnol , Général des Dominicains.
Le Saint Pere a , dit-on , confirmé , par une
bulle, l'inftitut des Clercs Réguliers de la Paffion
, fondé par le Pere Paul Danci , ſur la fin du
Pontificat de Benoît XIV. Cet Ordre n'exiſte encore
que dans quelques endroits de l'Etat Eccléfiaftique.
.1
De Venise , le 30 Septembre 1775 .
Le 23 de ce mois le duc de Gloceſter notifia ſon
arrivée au Sénat , qui le fit complimenter par
deux Députés Sages de Terre- Ferme. Ce Prince
ayant deſiré de communiquer avec la Nobleſle
Patricienne , le Gouvernement a déféré à ſa demande.
Le Sénat , par une délibération priſe le mois
dernier , invite le Patriarche & les Evêques de
NOVEMBRE. 1775 . 233
cette ville à transférer les fêtes particulieres aux
Diocèſes reſpectifs , & celles de dévotion introduites
dans les Paroiſles, aux dimanches ou autres
fêtes cominandées par l'Eglife . L'Evêque d'Udine
avoit déjà prévenu ce décret.
De Paris , le 27 Octobre 1775 .
Pluſieurs Particuliers de Troyes , ville capitale
de la Champagne , ayant écrit aux Officiers muni.
cipaux de St Dizier qu'ils defiroient qu'on leur indiquât
, par la voie de cette gazette , comme on
l'a fait pour Paris , un endroit où ils puſſent dépoſer
des ſecours pour les incendiés de cette malheureuſe
ville , on les prie de les remettre entre
les mains du ſieur Gérard le Blanc , marchand à
Troyes , rue de l'Epicerie , qui veut bien ſe chargergratuitement
de les recueillir.
4
PRÉSENTATIONS .
Le comtedeGallatin , colonel attaché au régiment
de royal Deux- Ponts , qui avoit eu l'honneur
d'être préſenté au Roi , à ſon arrivée, par le
maréchal duc de Duras , & à qui Sa Majesté a bien
voulu accorder l'honneur de monter dans ſes voitures
, eut celui de chaſſer , le 22 du mois d'Aoûr .
Ila également eu celui d'être préſenté à la Reine
& à la Famille Royale.
Le 22 du mois d'Octobre le ſieur de la Tour ,
premier préſident du parlementde Provence , a cu
234 MERCURE DE FRANCE.
l'honneur d'être préſenté au Roi par le Gardedes
Sceaux de France , & de faire ſes remerciemens
pour la place d'Intendant de cette province , à laquelleSa
Majesté l'a nommé.
Le même jour la comteſſe des Ecotais a eu
l'honneur d'être préſentée par Madame Sophie de
France , au Roi& à la Famille Royale , en qualité
deDame pour accompagner cette Princefle.
Lemême jour le préſident de Vergennes , miniſtre
plénipotentiaire du Roi en Suifle , de retour
ici par congé , a eu l'honneur d'être préſenté
àSaMajeſtépar le comte de Vergennes , miniftre
& ſecrétaire d'Etat au département des affaires
étrangeres.
Le comtede Stormont , ambaſladeur d'Angleterre
, étant de retour de Londres , a eu une audience
particuliere de Leurs Majestés , à laquelle
il fut conduit , ainſi qu'à celles de la Famille
Royale , par le ſieur Tolozan , introducteur des
Ambaſladeurs. Le ſieur de Sequeville , ſecrétaire
ordinaire du Roi à la conduite des Ambaſſadeurs ,
précédoit.
Le comte Duprat , colonel d'infanterie , ci devant
commandant pour le Roi à l'Isle de Mahé , a
eu l'honneur , à ſon arrivée de l'Inde , de faire ſa
révérence au Roi & à la Famille Royale.
Le 23 d'Octobre, le baron de Pont-l'Abbé,
officier au régiment des Gardes- Françoiſes , a eu
l'honneur d'être préſenté à Leurs Majestés & à la
Famille Royale , en qualité de premier maréchaldes-
logis de Monfieur , ſur la démiſſion du tieur
Meſnard de Cleſle , brigadier des armées du Roi ,
commandeur des ordres royaux , militaires &
NOVEMBRE. 1775 . 235
hoſpitaliers de Notre-Dame du Mont Carmel &
de St Lazarede Jérusalem. Il avoit, le même jour ,
prêté ſerment entre les mains de Monfieur , qui a
accordé au ſieur Meſnard de Cleſle un brevet
d'honneur de cette dignité.
NOMINATIONS.
Le Roi vientde nommer à la placede ſecrétaire
d'Etat au département de laGuerre , vacante par
la mort du maréchal du Muy , le comte de Saint-
Germain.
Le 27 Octobre le comte de Saint-Germain , qui
a ſon arrivée à Fontainebleau avoit eu l'honneur
d'êtrepréſenté au Roi & de lui faire ſes remerciemens
, a prêté ſerment entre les mains de Sa Majeſté
, en qualité de ſecrétaire d'Etat au département
de la Guerre; il a également eu l'honneur
de faire , le même jour , la révérence à la Reine
&à la Famille Royale .
L'Empereur ayant accordé au ſieur de Guibert ,
maréchal-de-camp , commandeur de l'ordre de
St Louis , la dignité de comte du Saint- Empire ,
en conſidération des ſervices qu'il a rendus pendant
la derniere guerre à différens Etats de l'Empire,
en ſa qualité de major-général des armées
du Roi , Sa Majesté a bien voulu lui permettre
d'en prendre le titre.
236 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCE.
La nommée Angélique le Cronier , femme de
Pierre Elie , laboureur de la paroifle de Mont- fur-
Vent , près de Coutance , eſt accouché , le 20 du
mois d'Août , de trois filles , qui ſe portent toutes
trois également bien. La premiere vint au monde
à fix heuresdu matin & les deux autres à midi.
/
MORTS.
:
Magdeleine- Louiſe-Gabrielle-Dominique de
Flahaut , veuve de Philippe Auguſte de Fuſtemberg
d'Anglebermer , comte de Laigny , eſt morte
en ſon château de Saint-Gobert , le 4 Octobre ,
âgée de 91 ans .
Marie Catherine- Euphrafie d'Estaing , veuve
de Louis - René- Edouard Colbert , chevalier ,
comte de Maulevrier , lieutenant- général des armées
du Rot , gouverneur de Saint- Jean-Piedd-e-
Porc , miniſtre plénipotentiaire du Roi près de
l'Infant duc de Parme , eſt morte à Paris le 12
d'Octobre , dans la 74° année de ſon âge .
Le ſieur Dodart maître des requêtes honoraire&
ancien intendant de Bourges , eft mort , ler
d'Octobre , en ſon château de Nozet , près Pouilly-
fur-Loire en Nivernois , âgé de 77 ans .
NOVEMBRE. 1775. 237
Anne-Joſeph-Michel de Roiſly , épouſe d'Auguftin-
Gabriel de Franquetot , comte de Coigny,
brigadier des armées du Roi , Gouverneur des
ville & château de Fougeres en Bretagne , eſt
morte le 23 d'Octobre , dans ſa 22º année.
Le ſieur Jean Baptiste de Mac- Mahon , marquis
d'Eguilly & de Viange , eſt mort à Spa , le
Is du même mois , âgé de 60 ans .
Le vicomte de Durfort - Boiffier , meſtre - decamp
, chevalier de l'ordre de St Louis , eſt mort
en Périgord , âgé de 33 ans.
LOTERIE.
Lecent ſoixante-dix -huitième tirage de la Loterie
de l'Hôtel - de - Ville s'eſt fait , le 25 du mois
d'Octobre , en la manière accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 2215. Celui
de vingt mille livres au No. 11611 , & les deux
dedix mille , aux numéros 5703 & 14155 .
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe, pages
Ode à la Juſtice , ibid.
A mes Amis , 10
Dialogue entre Alexandre & Abdalonyme , 12
238 MERCURE DE FRANCE.
LeGrelot ,
Le Pot d'olives ,
Mariane , drame deſociété ,
Epître à M. D. B.
A Mde D. L. G.
Portrait de ma Voiſine ,
Couplets à M. de Sahuc ,
LaRoſe , fable ,
18
12
26
49
SI
52
54
53
Explicationdes Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Ariette en Romance ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
De l'inſtruction publique ,
Les rêves d'un homme de bien ,
L'eſprit des Loix Romaines ,
Supplément au manuel de l'Arpenteur ,
57
58
60
61
60
ibid.
79
81
83
Catechiſme ſur l'art des accouchemens , 85
La ſauve-garde des abeilles , 87
Tableau général , &c. des Maiſons ſouveraines
de l'Europe ,
و
Hiſtoire de Miſs Lucinde Courtney , 95
Uſage du thé, 98
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques ,
102
Nouvelle Bibliotheque de campagne , 103
L'accord des loix divines , &c. ibid.
De re Sacramentaria , 109
Ellai fut l'Ecriture Sainte , III
Derniers ſentimens des plus illuſtres perſonnages
condamnés à mort , 113
Eſlai critique ſur l'hiſtoire des ordres royaux,
hoſpitaliers & militaires de St Lazare de
Jérusalem & de N. D. du Mont-Carmel , 119
NOVEMBRE. 1775 . 239
Hiſtoire de St Louis , 119
Les plans & les ſtatuts des établiſſemens ordonnés
par S. M. I. Catherine II ,
Conſidération ſur l'inaliénabilité du domaine
121
de la Couronne , 114
Le fruit de mes lectures , 127
Encyclopédie élémentaire , 133
L'avénement de Titus à l'Empire , 134
Les prophéties d'Habacuc , 140
Bibliotheque univerſelle des Romans , 146
Annonces littéraires , 158
Lettre de M. de la Harpe , 163
ACADÉMIES. 165
-
Béfiers , ibid.
SPECTACLES. 176
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 177
Comédie Italienne , 179
ARTS.
180
Gravures ,
ibid.
Muſique.
183
Géographie , 185
Cours de belles- lettres , 186
-- de ſcience politique &degrammaire allemande
, 187
-
de langue italienne , 190
- d'hiſtoire naturelle &de chimie , 191
- -d'anatomie & de phyſique , 192
RéponſedeM. de la Harpe à un article du Journal
politique & de littérature , ibid.
Lettre l'Auteur du Mercure , 209
-de M d'Alembertà Mlle Vigé , 212
-deM. de Voltaire à M. d'Oigni , 213
Impromptu ſur la nomipation de M. le comte
240 MERCURE DE FRANCE.
de S: Germain à la place de miniſtre d'Etat
au département de la Guerre ,
Variétés , inventions , & c .
Anecdotes .
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
Nominations ,
Naiflance ,
Morts ,
Loterie ,
214
215
219
223
227
233
235
236
ib.d.
237
J'AI
APPROBATION.
'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
le Mercure de Novembre 1775. Je n'y ai rien
trouvé qui doive en empêcher l'impreſſion .
AParis , ce 4 Novembre 1775 .
DE SANCY.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe
près Saint Côme,
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
DÉCEMBRE , 1775 .
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sicur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine, que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eframpes
, les piéces de vers ou de proſe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public , & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, estampes & pièces de muſique.
*-Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux qui les
cultivent , ils ſont invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiffance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv.
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendusfrancsdeport.
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 ſols pour
ceux quin'ont pas ſouſcrit,au lieu de 30 ſols pour
ceux qui font abonnés.
On ſupplie Meſſieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la poſte , ou autrement , au Sieur LACOMBE
Libraire, àParis , rue Chrifline.
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
Juivans , portfranc par la Poste.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol. à
Paris , 16 liv .
Franc de port en Province , 201.4 f.
JOURNAL DES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES , 16 vol.
petit in- 12 . par an , à Paris , 13 1.8 f.
En Province , 181
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodiqué , 16 vol. in-12. à Paris , 241.
En Province , 321.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS ,
13 cahiers in-4° . avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix , 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la pofte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14vol. par an , à Paris , 91.16 f
Et pour la Province , port francpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in - 12 par an ,
à Paris 181.
Etpour la Province , 241.
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , in-12 , 14 vol . 33 1. 12 f.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENEVE , 36
cahiers par an , à Paris& en Province , 181
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , I5 cah. par an , à Paris , 91.
Et pour la Province , 1210
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an, pour
Paris & pour la Province ,
SUITE DE TRÈS - BELLES PLANCHES in -folio, ENLUMINEES
ET NON ENLUMINÉES , des trois règnes de l'itiſtoire
Naturelle , avec l'explication , chaque cahier broché ,
prix , 30 1.
JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers , de chacun s feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Et pour la Province , 15 1.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, à Paris , 181.
En Province , 241.
OURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol . in- 12 . par an ;
prix à Paris , 15 1.
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale , 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois ,
franc de port à Paris & en Province , prix par abonnement
, 1sliv..
A ij
Nouveautés quise trouvent chez le mêmeLibraire
Di&ionnaire hiſtorique & géographique d'Italie , 2 vol
gtand in -8 ° . rel . prix
121
s
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſcience
naturelles , in 8 °. rel.
Préceptes fur la ſanté des gens de guerre , in 8 °. rel. sliv.
De la Connoiſſance de l'Homme , dans ſon être & dans
sliv
ſes rapports , 2 vol. in-8º. rel. 121.
Traité économique & phyſique des Oiſeaux de baffe
cour , in- 12 br.
21.
Eſprit du Grand Corneille , 2 vol . in-8º. br. 41-
Recueil des Découvertes & Inventions , br . 21.
Dict. Diplomatique , in- 8 °. 2 vol. avec fig . br. 12 1.
Dict. Héraldique, fig. in - 8 ° . br. 31. 15 fo
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 vol.
brochés ,
6 1 .
Théâtre de M. deSivry , vol. in- 8 ° . br. 21.
Bibliothèque Grammat. in-8 °. br. 21. 10 f.
Lettres nouvelles de Mde de Sévigné , in 12 br. 21. 10f.
Les mêmes , pet. format, 11. 16 f.
Poëme fur l'Inoculation , vol. in-8° . br. 31.
IIIe Livre des Odes d'Horace , en vers , in- 12 br. 21 .
Viedu Dante , par M. Chabanon , in-8º. 11. 10
Fables orientales , par M. Bret , 3 vol in-89 . . و 1
Diogène moderne , 2 vol . in-8 ° . br . sliv.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contrefarts
, in-8 ° . br. avec fig . 41.
Eloge de la Fontaine , par M. de la Harpe , in-8 °. br.
11.4 .
Les MulesGrecques , in-8 ° . br.
1.161.
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 ° . br. 51.
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , & c .
in - fol. avec planches br . en carton , 241.
Mémoire ſur les objets les plus importans de l'Architecture
, in-4 °. avec fig . br . en carton , 121.
Les Caractères modernes , 2 vol . br. 31.
Mémoire ſur la Muſique des Anciens , nouvelle édition ,
in 4º. br. 71.
Journal dePierre le Grand , in- 8° . br. 51.
Inſtitutions Militaires, ou Traité élémentaire de Tatique
, 3 vol. in-82. br. 91-
L'Agriculture réduite à ſes vrais principes , vol. in-12.
broché,
21
MERCURE
DE FRANCE .
DÉCEMBRE , 1775 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITREfur ces mots de Marc-Aurèle
Qu'il eſt beaude s'inſtruire, même dans la vieilleſſe !
Pièce qui a concouru pour le Prix de
l'Académie Françoise en 1775. *
Cur nescire , pudens pravè , quàm discere , malo ?
HOR. Art . Poët.
Les Empires , les Arts , l'édifice du goût
Le temps ſeul, tour-à-tour, forme & renverſe tout.
* A Paris , chez Demonville , Imprimeur-Libraire de
l'Académie Françoiſe , rue Saint Séverin .
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Mais plus , quand il détruit , ſon effor eſt rapide ,
Plus , quand il veut produire, il eſtlent & timide,
Il n'appartint jamais qu'à la Divinité
D'exercer en créant ſa ſeule volonté .
Avantqu'elle éclairât le ciel , la terre & l'onde ,
Le chaos languiſſoit dans une nuit profonde.
Ce n'est que par de longs& pénibles efforts
Que nous pouvons encor vivre au ſéjour des
morts.
L'aurore & le déclin de notre longue enfance
N'ont en partage, hélas ! que foiblefle, ignorance.
L'enfant & le vieillard , preſqu'en tout reffemblans,
Long temps forment tous deux des pas , des ſons
tremblans.
Contre les noirs loucis les lettres font nos armes :
La gloire à nos vieux ans faitdonner d'heureux
charmes.
Mais c'est un fol qu'il faut fans relâche arroſer ,
Que nos ſeules ſueurs peuvent fertiliſer.
Jamais les coups d'eſlai ne furentdes chefs- d'oeuvre;
Michel-Ange , Manſard ont été des manoeuvres ,
Avant d'avoir bâti ces palais ſomptueux ,
Qui menacent le ciel , de leur faîte orgueilleux.
Que de fiers Conquérans , que de foudres de
guerre,
1 1
DECEMBRE. 1775 . 7
Dont l'Univers ſouinis redouta le tonnerre ,
Avant de préſider au deſtin des combats ,
Apprirent leurmétier dans le rang des ſoldats !
Mélite fut l'eſſai du plus grand des Corneilles ;
Par degrés , de fon art il créa les merveilles.
Dieu même en a donné l'exemple lepremier ,
Et ſon plus bel ouvrage eſt auſſi le dernier.
Sans doute il pouvoit tout ; & par cet ordre ſage ,
Il voulut enflammer, foutenir le courage
Des mortels créateurs qu'abattioit un revers.
Ne préfumonsdonc pas que les lauriers divers
Attendent leHéros qui franchit la barriere ;
Souvent , fans en cueillir , on parcourt ſa carriere.
Mais il eſt beau d'avoir , d'un noble zele épris ,
A d'illuſtres rivaux ſu diſputer le prix.
L'audace a ſon mérite : en perdant la victoire ,
Plusd'un Roi s'eſt couvertd'une éternelle gloire.
Si ſon puiſſant amour a germé dans nos coeurs ,
Par d'utiles travaux méritons ſes honneurs ;
De moeurs & de vertus ornons fur- tout nos ames
Sans elles les Auteurs font fameux , mais infâines.
Malheur aux Ecrivains d'amour propre enivrés!
Confultons , fans rougir, des amis éclairés ;
Heureux ſi , leurs avis, poliflant nos ouvrages ,
Notre docilité nous acquiert des fuffrages !
De Minerve chez lui Solon tenoit la cour *
Et ſe glorifioit d'étendre chaque jour
** Cic. de Senectut. nº 26.
Aiv
MERCURE DE FRANCE.
Le cercle qui bornoit ſes vaſtes connoiſlances ;
La mort mit ſeule un terme à les travaux immenfes.
Déjà ce Philoſophe , infirme , en cheveux blancs ,
Voyoitcourber ſon corps ſur ſes pieds chancelans;
Parun penchant fublime , une heureuſe habitude,
Avec ardeur encore il cultivoit l'étude:
Et lorsque déchiré des traits de la douleur * ,
Mais pourtant le front calme & la paix dans le
coeur ,
Sans crainte il attendoit que la Parque ennemie
Tranchât , avec ſes maux , la trame de ſa vie ;
Des amis , près du Sage expirant à leurs yeux ,
Traitoient à demi-voix un ſujet ſérieux.
Ce vieillard , ranimant la nature abattue ,
Se leve , & fixe encor ſa penſée & la vue
Sur ce cercle ſavant qu'il quitte avec regret.
* Pourquoi , lui dit l'un d'eux , d'un air trifte ,
>>inquiet;
>>Vers nous aavveec effort , penchez-vous donc la
>> tête ?-
>>>Vous êtes les ſeuls biens que mon ame regrette ;
>>>Vous traitez un ſujet , & quand je le ſaurai ,
>>>Je moutrai plus content , étant plus éclairé ».
Et nos jeunes Héros , à peine avec fix luftres ,
Fiers d'un myrte , pourroient ſe croire aflez illuftres!
*Val. Liv . 8 , ch. 7.
DÉCEMBRE . 1775 . 9
Dans les bras de Vénus , dans un honteux repos ,
Ils ſuſpendroient le cours de leurs nobles travaux !
Si l'attrait du plaifir fait flatter leur molleſſe ,
La gloire & la vertu condamnent leur pareſſe.
Accablé fous le poids des lauriers & des ans *,
Mais l'eſprit encor ſain , l'eſprit dans ſon printemps,
Par fe mâles pinceaux embelliflantla ſcene ,
Sophocle éterniſa ſon nom & Melpomene.
Adévoiler nos coeurs il borna ſes plaiſirs ;
Jamais la foif de l'or n'occupa ſes loiſirs :
Et quand des héritiers en proie à l'avarice ,
Soutenoient , ſans reſpect , aux pieds de la juſtice ,
Que les glaces de l'âge éteignoient fon eſprit ,
Il ſe juſtifia par ſon dernier écrit ,
Et les Juges , ravis de ſon ſtyle ſublime ,
Prononcerent pour lui d'une voix unanimo
Je pourrois vousciter mille exemples encor.
Caton , par fa vertu , dignedu fiecle d'or ,
Caton , avec courage, illuftrant ſa vieilleſſe **,
Prit dans les Auteurs Grecs des leçons de ſageſſe;
Et ſansporter envie aux victimes de Mars ,
Deſcendit dans la tombe à la voix des beaux arts .
Ecoutez un Héro de la philosophie ,
Fameux par ſes écrits bien plus que par ſa vie:
* Val. Liv . 22 .
** Id. Liv. 8 , ch. 7 .
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Séneque reprochoit aux Romains un excès ,
Qu'on peut , avec raiſon , reprocher aux François .
«Je vais,dit- il,entendre un Philoſophe aimable*;
>> Et l'ignorance altiere , effrontée , intraitable ,
Ofe m'en faire un crime ! Eh quoi! m'objectet-
on,
>> Dans un cercle d'enfans doit- on voir un barbon ?
>>>Qu'on n'impute jamais d'autre erreur à mon
âge,
>> Je me croirai dès lors heureux autant que fage.
>>Q>uoi! fipar les beaux- arts tu n'as pu t'éclairer ,
>>Q>uandleur flambeau te luit , tu veux les igno-
>> rer !
>>L'amour-propre t'arrête , & l'orgueil te ſur-
>>> monte !
>> Ah ! fi l'on doit rougir , c'eſt d'une telle honte
Eſt- il un temps preſcrit à l'étude , aux vertus ,
Où fans pédanterie on ne s'y livre plus ?
Quel vieillard réjeta les dons de la fortune ?
Qui jamais a trouvé la faveur importune ?
Toutvotre encens , hélas ! fume ſur leurs autels,
De votre aveuglement revenez , ô mortels !
Profitez mieux des jours que le deſtin vous livre.
>>Tant que l'on eſt vivant on doit apprendre à
vivre .
>>Quoi ! je verrai le peuple accourir àgrands flots
Autour d'un Histrion monté ſur des trereaux ! >>
*Seneq.Ep. 16.
DÉCEMBRE. 1775 . II
Les Grands mêmes , les Grands , charinés de ſes
gambades ,
Applaudiront en choeur ſes plates paſquinades ,
Et fouillant en public le ſang dont ils ſont nés ,
Jetteront le mouchoir aux plus viles Phrynés !
Bientôt, levant le maſque, affichant l'impudence,
Ces Satyres impurs prêcheront la licence !
Et moi je ne pourrois, fans puerilité ,
Ouir l'ami de l'homme & de la vérité !
Non , la raiſon n'eſt point foumiſe à leur férule.
«Qu'ils m'oſent ſottement taxer de ridicule ,
>>J>e croirois m'avilirde répondre à leurs cris ,
>> Et je puis, fans orgueil , mépriſer leurs mépris ».
Ce n'étoit pas ainſi que penſoit Marc-Aurele ,
De tout bon Souverain l'oracle & le modele.
Comme il marchoit ſans ſuite , un jour un Etranger*
Sur ſes délaflemens oſa l'interroger :
Il eſt beau , lui dit-il , adé s'inſtruire à tout âge ,
>> Et je vais m'éclairerà l'école d'un Sage.
>>>Par la race future , avant d'être jugé ,
>> Je voudrois m'affranchirde tout vain préjugé ».
Que ne voit on , hélas ! dans le ſiecle où nous
fommes
Ceglorieux défir éclorre au coeur des hommest
Que l'aveugle Plutus leur prodigue ſes dons ;
Philostr. Liv. 2.
A vj
12/ MERCURE DE FRANCE.
Il allume en leur fin le feu des paſſions .
Le loiſir , les moyens d'acquérir la ſcience ,
Conſacrés au plaifir , fomentent l'ignorance .
Il est vrai qu'en des lieux , où la peinture & l'or
Annoncent le ſéjour d'un orgueilleux Mondor ,
Ils évalent aux yeux des milliers de volumes ,
Monumens éternels des plus célebres plumes :
Mais leur vanité ſeule en a fait tous les frais ,
Et leur eſprit groſſier ne s'en fervitjamais .
Il eſt pourtant encore un Ecrivain illuſtre ,
De qui mon fiecle emprunte & fa gloire & fon
lufſtre.
Dieu de tous les beaux- arts , génie univerſel ,
Voltaire , ô mon Héros ! tu ſerois immortel
Si , craignant fur ton corps d'exercer ſes outrages,
Le Temps te laiſſoit vivre autant que tes Ouvravrages.
Mais qu'est- ce que la mort pour un Sage illuſtré ?
C'eſt un aſyle sûr, c'eſt un port defiré.
En vain les nours ferpens de l'odieuſe Envie
De leurs affreux poiſons ont cru ſouiller ta vie;
Zoile& fes rivaux feront mons détestés ,
Que tes divins écrits ne feront reſpectés .
En vain les peſans doigts de la lourde vieillefle
Out fillonné ton front, qui brava la mollefle ;
Le myrte & le laurier dérobent à nos yeux
Ces fillons , monumens de tes travaux nombreux.
DÉCEMBRE . 1775 . 13
Mais ton corps ſeul vieillit , & ta Muſe immortelle
,
Toujours dans ſon printemps , paroît toujours
plus belle.
Oui , Phoebus reconnoît entes derniers écrits
La lyre qui chanta Dunois & les Henris.
Ce ne ſont plus ces traits d'une veine fougueuſe,
Ces rapides élans d'une ame impétueuſe ;
C'eſt le goût épuré d'un eſprit ſage & mûr :
Ala cempête ainſi ſuccede un calme pur.
Tel , rejoignant Thétis au bout de ſa carriere ,
L'aſtre majestueux , qui verſe la lumiere ,
Par un plus doux éclat réjouit les mortels :
Le Perſe proſterné lui drefla des autels .
Toutefois dans ſon cours , de ſa clarté féconde
Il n'enrichit jamais qu'une moitié du monde .
Et quel être penſant , quel peuple en l'Univers ,
A toute heure , en tout temps , ne jouit de tes
vers ?
ParM Fontaine de Saint-Fréville , Bachelier
en Droit , Maitre- ès- Arts & de Penfion
en l'Univerſité de Paris.
14
MERCURE DE FRANCE,
en
L'OPTIQUE ; Pièce qui a concouru pour
le prix de l'Académie Françoise ,
1775 *.
To1or que produit un art rival de la nature (1 ),
Cryſtal limpide & décevant ,
Vive image de l'onde pure ,
Qui pouvoit le prévoir ? qu'à ton aide un ſavant ,
Plus hardi que jamais ne le fut Prométhéc ,
Au ſoleil dérobant ſes feux ,
Confumeroit au loin une flotte écartée ( 2) ;
Que d'autres avec toi pénétrantjuſqu'aux cieux;
Y verroient (uspendus des ſoleils innombrables
( 3 ) ;
* A Paris , chez Monory , Libr. rue & vis-à- vis la
Comédie Françoise .
(1) L'art de la verrerie eſt parvenu à faire des crystaux
plus blancs & plus nets que le crystal de roche ,
dont les grandes masses sont neigeuses & chatoyantes .
(2)Archimede de Syracuse brûla la flotte Romaine
avec un miroir ardent , qui passoit pour un être de raison
pour ses effets , jusqu'à l'époque où M. de Buffon
en a montré la réalité.
(3) Al'aide des lunettes perfectionnées , nos Aftronomes
ont découvert une infinité d'étoiles inconnues.
aux Anciens : le nombre des cometes qu'on découvre ,
augmente parcillement tous les jouts.
DÉCEMBRE . 1775 . 15
• Ou que groffifiant à nos yeux
Des atômes vivans , des infectes hideux ,
Tu les transformerois en monſtres effroyables ;
Que tu ferois paroître & la pourpre & l'azur ,
Qui rehauße l'éclat du métal le plus pur
Où l'on n'appercevoit qu'une ſale pouffiere ,
Objet des mépris du vulgaire (1) .
Quandles filsde Belus, errant dans les délerts ,
Des cailloux qui leur font offerts ,
Pour foutenir le feu qui cuit leur nourriture ,
Virent couler ce Auide nouveau ,
Figé tout aufli- or en une mafle dure ( 2 ) ;
Qu'ils étoient loin de penſer au tableau ,
Utile autant que magnifique ,
(1) Les observacions microscopiques ont créé , pour
ainfi dire , un monde nouveau , en rendant visibles des
êtres ignorés ou méprisés , & les montrent sous une
forme&dans une parure inattendue.
(2) S'il en faut croire P'antiquité,le verre fut trouvé
parhasard. Des Voyageurs, qui faisoient halte dans un
désert, se servirent , pour contenir le feu qu'ils allumoient
, de morceaux de natron ( espece d'el' ali naturel
) , qui se fondant avec le sable , denrerent naissance
au premier verre ; & comme on n'a aucune certitude
sur l'époque du voyage , ni sur le pays où étoient & dou
alloient les Voyageurs , j'ai attribué la découverte à des
Babyloniens , sous le regne de Belus ou Nemroth , le
premier qui , dit- on , se fit appeler Dieu ou Roi.
16 MERCURE DE FRANCE.
Qu'un jour au monde entier préſenteroit l'Opti
que!
Lorſque la jeune Aurore annonce au jour naiſſant
De l'Amant de Thétis le retour blanchiſlant ( 1 ) ;
Que ſur la fleur nouvellement écloſe ,
Elle répand avec les doigts de roſe
La douce humidité , ſource de la fraîcheur ,
Le Soleil fort plein de vigueur.
Tout l'Univers ſentant la chaleur qu'il diſpenſe,
Pour l'honorer , rompt le filence ;
L'éléphant le ſalue & le taureau mugit ;
On entend au lointain le lion qui rugit ;
Les oiſeaux , par leurs chants, celebtent ſa puiſſance;
Le ſeul Lapon le plaint de ſon abſence.
L'horizon eft brillant des plus vives couleurs ,
Voile pourpré de l'Aurore légere ,
Qui , toutehumide encor, viendra ſur la fougere ,
l'our ſe ſécher , l'étendre ſur nos fleurs .
Ou lorſqu'Iris en pleurs , que pourſuit un nuage ,
Vient ſupplier Phoebus de conjurer l'orage ,
Entre les élémens , de rétablir la paix ;
Il détache un rayon , l'atmosphere s'épure ,
Lefougueux Aquilon ſe tait ,
(1 ) L'inſtant qui précede l'apparition du Soleil à
son lever , eſt marqué par un fond blanc qui tapisse ,
pour ainsi dire , le lieu où paroîtra le disque de cet
aftre.
DÉCEMBRE. 1775 . 17
Et la foudre s'éloigne avec un ſourd murmure.
Iris ſourit à ſon libérateur ,
Déploie & jette au loin ſa ceinture azurée ,
Du temps ſerein ſignal avant- coureur ( 1 ) ,
Et voit fuir le nuage , un peu plus raſſurée.
De l'Aurore & d'Iris , ingénieux rival ,
Newton taille en priſme un crystal ,
Y reçoit un rayon oblique ,
Etd'un autre arc- en-ciel le voilà créateur.
La lumiere obéit à ſon pouvoir magique ;
Le faiſceau qu'il combine , il en eſt deſtructeur ,
L'analyſe , le recompoſe ,
Le rend ſouple aux loix qu'il impole ( 2) .
Où conduit- on mes pas ? cet aſyle eſt-il sûr ?
Certain frémiſſement de morname s'empare !
Pourquoi ce cabinet obſcur ?
Et quel myſtere s'y prépare ?
(1 ) On eſt d'accord à regarder l'arc- en-ciel comme
un présage du beau temps , ou du moins annonce-t-il
que l'orage eſt poussé au loin parle Soleil .
(2) Les expériences du prisme , l'analyse de la lumiere
, les loix fondamentales de toute l'Optique , sont
autant de causes d'immortalité pour le grand Géometre
quien eſt l'auteur. Newton avoit été précédé dans cette
carriere par Descartes , auquel il n'a manqué que la
découverte des couleurs primitives , pour établir une
théorie parfaite.
18 MERCURE DE FRANCE.
Un noir Magicien hériſſant ſes cheveux ,
Augmente la terreur panique ;
Au fon d'une rauque muſique ,
Il trace un cercle lumineux ;
A fon jargon diabolique
Tout obéit , & l'enfer & les cieux.
Des fantômes bientôt l'attitude cynique
Oblige la pudeur à détourner les yeux ,
On chaſle le Satyre & fes cadres funebres ( 1 ) ,
Et nous reſtons dans les ténebres .
Unpoint, imperceptible en cette obſcurité,
Ala lumiere ouvre un paflage ;
Aufſi- tôt mon oeil enchanté
Découvre ſur le murle plus beaupaylage ,
Tableau mouvant où le deffinateur
Viendra puiſer ſon art imitateur (2 ) .
Je vois fortirde ce bocage
Amynthe... ah ! qu'elle est triſte , & quel air de
langueur!
(1) J'ai décrit la lanterne-magique , telle que la
montrent au Peuple les Savoyards , accompagnés d'une
mauvaise orgue à cylindre. Ils ont un rhythme singulier
pour montrer leurs verres peints , dont plusieurs ne
sont pas toujours calqués sur des modeles bien gais ni
bienhonnêtes. On sait d'ailleurs que le Pere Kircher est
le premier qui imagina cette lanterne.
- (2) Il n'est pas de Dessinateur qui n'ait pour son
usage une chambre- obscure portative .
DÉCEMBRE . 1775 . 19
Elle regrette une faveur
Trop tôt donnée à quelque Amant volage.
Je vois le long de ce côteau...
Tout s'efface , hélas ! quel dommage !
Qui le cauſe? Un léger nuage ;
Il paſſe , & la lumiere a repris le pinceau .
C'eſt un cerfaux abois que la meute environne ;
Pour le voir déchirer toute la chaile account ;
Les chiens l'arrachent , le cor fonne ,
A fes longs ſoupirs tout eft fourd ;
Je le verrois & pleurer & ſe plaindre ,
Si les fanglots pouvoient ſe peindre.
La ſcene change , & fur le grand chemin ,
Le Peuple , en ſe preſſant, fait éclater ſa joie.
Sonjeune Souverain que le ciel lui renvoie ,
Revient le front ornédu ſymbole divin ,
Auguste & facré caractere
Que Dieu même impoſe à nos Rois ,
Lorſqu'il veut qu'en fon nom ils gouvernent la
terre (1 ) .
D'être le défenseur deton Peuple & des loix ,
Tu viens de prononcer le ſerment authentique;
Ah ! Prince , il n'en eſt pasbeſoin ,
(1 ) Le sacre du Roi Louis XVI eſt un événement
trop auguſte & trop récent pour avoir négligé d'en parler;
ce qui suit eſt d'ailleurs la plus belle perspective
morale que puisse avoir le Roi & ses Sujets .
20 MERCURE DE FRANCE.
Crois-en la lieſſe publique ( 1 ) :
Déja ton peuple ſent au loin ,
De ton coeur paternel la benigne influence.
Tu veux rendre heureux tes enfans ,
Sur eux répandre l'abondance;
Tes bons defleins valent bien des ſermens.
De la bonne foi , le ſymbole
Suffit au vrai François pour tenir ſa parole :
C'eſt ainſi que nos bons Aïeux ,
S'entre-frappant les mains , en agiſſoient entre
eux ;
Etjamais une ame traîtreffe
N'oſoit manquer à ſa promeſſe (2) .
Quoi! déjà le Soleil quitte le plus beau jour!
Il entraîne avec lui la plus pure lumiere ;
Des milliers d'aſtres , à leur tour ,
Vont commencer leur brillante carriere.
Déjà font raflemblés , au haut de cette tour ,
A l'aſtronomique ſcience ,
(1 ) Le mot liesse , quoique vieilli , m'a paru si énergique
, que je l'ai préféré , ici sur-tout où je fais l'éloge
de nos vieilles coutumes .
( 2) Cette action étoit autrefois la clause de toutes
les conventions ; elle eſt reléguée dans nos marchés ; elle
n'empêche point la nécessité d'y prendre d'autres précautions.
DÉCEMBRE . 1775 . 21
Monument érigé par la magnificence ( 1 ) ,
Delalande , Pingré , Meffier & du Séjour ,
Le Monier , Caſſini , dont les noms font l'éloge ,
Et bien d'autres encor , dont aucun ne déroge
A la commune ardeur pour la perfection
De l'art fublime & néceflaire ,
Sans qui la navigation
Ne ſeroit qu'un métier ſervile ou téméraire (2) .
Dollondleur fournit ce cryſtal ,
Préſent nouveau que font à la phyſique
Les deſcendans d'Hermès , dont le fourneau chimique
,
Emule du Soleil , fond le plus dur métal ,
Et le force à couler en liqueur tranſparente ( 3 ) .
( 1 ) L'Observatoire conſtruit par ordre de Louis
XIV , sur les dessins du célebre Perrault.
(2 ) En rendant hommage à nos Aſtronomes , je regrette
de n'avoir pu faire entrer dans un poëme leurs
découvertes & tous leurs noms. MM. Bossut , Bailli ,
Gentil , Cousin , & tous ceux qui s'occupent à observer
les aftres & à calculer leurs marches , excuseront en faveur
de la nature de l'Ouvrage qui ne peut pas être une
nomenclature.
(3 ) Le flint-glass eſt un verre dans lequel il entre
beaucoup de p'omb , & il y a grande apparence que
c'eſt à la pesanteur de ce verre métallique qu'eſt due la
propriété principale dont jouissent les lunettes acromatiques
. Tout verre métallique eſt dû à la chimie , &
j'ai dit un mot des nouvelles expériences qui se font
22 MERCURE DE FRANCE.
La lumiere en paſſant , par ſa maſſe peſante ,
Oblige Iris à reſter de côté ;
Iris , quoiqu'elle ſoit agréable & charmante ,
Par ſa nuance chatoyante ,
De ſa compagne altere la clarté;
Et l'art de l'écarter , Euler , tu le ſoupçonne ,
Ton rival le calcule & le perfectionne ( 1 ) .
Chacun ſon télescope en main ,
Pour mieux observer ſe partage :
L'un , du tube grégorien
Veutconferver l'antique usage;
A l'instrument Newtonien
Cet autre donne l'avantage ;
La belle nuit ! que le ciel eſt ſercin!
Pour l'Aſtronome heureux préſage !
Un aftre ſcintillant paroît ſur l'horizon ;
avec la lentille d'eau , en comparant le feu des fourneaux
des Chimiſtes au feu du Soleil concentré par cette
lentille.
(1 )Telle eftl'histoire abrégée du fiint glass M. Euler
soupçonna qu'on pouvoit nettoyer de l'iris le champ des
yerres de lunettes. M. Dollond trouva que le fiint-glass
avoit cette propriété ; il ne s'agissoit plus que de calculer
les moyens géométriques de tailler & appareiller ce flint
glas pour qu'il produisît le meilleur effet possible , c'eftà
dire , pour qu'il conciliât plus efficacement les réfringences
respectives des verres ; & c'eſt ce qu'a fait M.
d'Alembert .
DÉCEMBRE . 1775 . 23
Connoiflez , enfans d'Uranie ,
Des François le nouveau génie ,
Plus radieux dans ſa verte ſaiſon :
DeHenri c'eſt la bienfaiſance ;
De Louis c'eſt la probité ;
C'eſt l'ami de la vé i é ;
C'eſt enfin l'amourde la France ( 1 ) .
Oui , mon Roi , tu jouis de l'amour des François ,
De ce Peuple fi doux , docile autant qu'aimable ,
Humain dans la victoire , au combat formidable ,
Et toujours plein de feu pour l'honneur & ſes
Rois (2) .
Ah! qu'un ſceptre eſt léger , lorſque l'Amour le
donne !
Et voilà tes Sujets , leur coeur eſt dans tes mains ;
Il rendra moins peſant le poids de ta couronne ,
Bonheur trop peu ſenti par tant de Souverains !
Oui , l'ame du François généreuse & fenfible ,
Va béniſſant ſon Maître aux plus ſimples bienfaits;
Si des impôts , pour lui , lejoug eſt trop pénible ,
Il murmureen ſouftrant , mais il ne hait jamais ;
(1) Les deux plus grands modeles que se propose
d'imiter Louis XVI , sont Saint Louis & Henri IV.
Son amourpour la vérité eſt atteſté par tout ce qui l'approche.
(2 ) Le mot honneur eſt pour le François le signe de
ralliement de toutes ses autres vertus .
24
MERCURE DE FRANCE.
Conserve ce trésor , il vaut bien ceux du Tage.
Quandle fort des combats, favorable auxAnglois,
Dépouille le bon Roi , le traîne en eſclavage ,
Jean fe conſole & dit : J'ai le coeur des François
(1 ) .
Repouſſe loin de toi la triſte défiance ,
Le ſombre fanatisme & les projets affreux ;
Mets en de dignes mains de Thémis la balance,
Soutien de l'infortune , eſpoir du malheureux ;
D'un Miniſtre cruel rejette l'artifice .
Malheur àqui ne fait régner qu'en puniſſant !
Ah ! plutôt qu'à Suger Sully ſe réuniſſe !
Le bonheur des Sujets rend un Roi plus puiffant
(2) .
Vois ton Peuple accourir , vois ſes larmes de joie ,
De quels tendres transports chacun eſt animé !
Sa gaîté naturelle en tous lieux ſe déploie ( 3 ) .
( 1 ) Tous les Hiſtoriens sont d'accord sur la bonté du
Roi Jean ; plusieurs même l'appellent le bon Roi , d'autres
, Jean le Bon ; & le propos qu'on lui fait tenir ici ,
lui eſt attribué dans une circonstance , où , dit- on , le
Roi d'Angleterre ou ses Miniſtres insultoient à leur prisonnier.
(2) Dans la liſte des bons Miniſtres , Suger eſt sans
contredit le premier , malgré son faſte & sa prodigalité;
& Sully , avec des qualisés toutes contraires , a mérité ,
ainsi que lui , l'eſtime & la reconnoissance générales.
(3 ) La gaîté eſt le caractere diftinetifde la Nation
Françoise , dont on a voulu tracer ici l'éloge , en rendant
juſtice à ses espérances .
Qu'il
DÉCEMBRE . 1775 . 25:
Qu'il eſt doux d'être Roi pour être tant aimé !
Garde bien ce bonheur , puiſſes tu le connoître
Juſqu'au temps où la Parque au tien t'arracherą,
Et ſavoirque ton Peuple en cet inſtant dira :
S'il fut aimé de tous , il mérita de l'être.
Par M. D ***.
ÉPITRE A MINETTE.
MINETTE , ſi je vous écris ,
Ne croyez pas que je vous aime ;
C'eſt moins pour eux que pour ſoi même
Qu'on vit avec ſes ennemis.
Puis votre griffe complaifante ,
Pour votre compte & pour le mien ,
Contre une engeance malfaiſante
Tous les jours s'escrime aflez bien.
LeSage cherche ſur la terre ,
Faute du mieux , le moins mauvais.
Quand les méchans ſe font la gueire
Leshonnêtes gens font en paix .
Vous connoiſſez peu mon mérite ,
>>Me direz vous d'un ton benin ,
>> Je ſuis une franche hypocrite ;
>>> Yous reflembler eſt mon deſtin .
B
26 MERCURE DE FRANCE:
Je n'aime que ce que je vole;
>> Je ne ne plais qu'où je ſuisbien.
>>Vous jouez à peu près mon rôles.
>>>Le mal d'autrui fait votre bien.
>>>On me croit une bonne bête
>>Quand je médite le combat.
>>>Le jour paiſible , chaſte , honnête :
La nuit , je m'élance au ſabbat.
>>> Parmi vous voit- on autre choſe ?
>>Tendre des lacs à fon prochain
>>Eſt ce que chacun ſe propoſe :
>>C'eſt à qui ſera le plus fin ,
>>>A qui jouera mieux de la patre.
Minette aime les petits tours ;
>>Mais , pour ſes pareils délicate,
> Elle fait parte de velours ».
Oui: ta raiſon vaut bien la mienne ,
Minette; il fautquej'en convienne.
J'ai vu ſur ce globe maudit
Au flatteur accorder l'eſprit ,
Honneur , crédit à l'impoſture ;
L'un y miaule , l'autre y jure.
Parmi les hommes , que de chats !
Parmi les femmes , que de chattes !
Combien les unes font ingrates !
Que les autres font fiers & bas !
Le manége de la coquette ,
7
DÉCEMBRE. 1775 : 27
Laprécieule & fon jargon ,
La méchanceté de Cléon ,
Tout me retrace de Minette ,
Non le mérite , mais les torts .
Tous les Rolets ne ſontpas morts.
Je crains cette minediſcrette ;
Je crains ces airs , ces dehors
D'une politefle parfaite ,
Qui s'épuiſant en vains efforts ,
Paroîtdonner ce qu'on achette ;
Je crains ces honneurs contournés.
Combien de gens bien herminés
N'ont pas la griffe fi doucette ?
Damis veut prendre une moitié.
Rarement , dit- il , à la ville
On voit l'amour & l'amitié;
Le villageeſt donc leur aſyle.
Dès qu'il y longe , il eſt heureux.
Doris flatte d'abord ſes voeux ;
Moins de beauté que de mérite :
Voilà la femme qu'il lui faut.
Il l'étudie ; & l'hypocrite
Met bientôt ſon homme en défaut.
L'intérêt ſeul guidoit Madame ;
Damis n'étoit pas tant chéri:
Lorſqu'au village il cherchoit femme,
Ala ville on cherchoit mari.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt encore des Lucreces
Qui nous retracent de Vénus
Tous les appas , ſans les foibleſſes.
Il eſt encore des Niſus
Qu'enflamme une amitié fincere.
Minette, il faut , pour me complaire,
Que mes amis vous ſoient connus.
Quand l'amitié , qui nous raſſemble
Le ſoir près d'un foyer commun ,
Fait , loin de tout bruit importun ,
Couler le vin , la joie enſemble ,
Gardez-vous de troubler la paix
Qui nous unit dans ſon (anctuaire ;
Que votrepatte téméraire
Contre nous ne s'arme jamais .
Mais pour la foule minaudiere ,
Qui , pour tromper vous copiera ,
Minette , ſoyez ſouple & fiere ;
Point de quartier pour ces gens- là.
ParM.Girard-Raignė.
DÉCEMBRE. 17750 29
DISTIQUE pour être mis au bas du
Portrait de Sa Majesté Louis XVI ,
gravé à Londres ; traduit de l'Anglois
deM. ***.
VOIOLLLAA ce Roi chéri dont ſe vante la France ;
L'Angleterre jalouſe en a gravé les traits.
UnRoi, dont tous les coeurs éprouvent l'influence,
Dans l'Univers entier peut compterdes Sujets.
Par le même.
DIALOGUE
>
Entre CHARLES- QUINT & FRANÇOIS
PREMIER.
FRANÇOIS Ier.
EST- IL bien vrai que Charles- Quint ,
cet Empereur ſi puiſfant , ſi politique ,
ſi ambitieux , qui donna des fers à l'Allemagne
& tant d'inquiétude à la France ;
qui poffédoit le nouveau monde & qui
eût voulu aſſervir l'ancien; eſt- il bien
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
vrai , dis je , que Charles- Quint ait fini
par ſe refugier dans un Cloître ?
CHARLESQUINT.
Oui; ce fat le terme où aboutitent
mes vaſtes projets. L'ambition me les
avoit fuggérés ; mais quand je vis la tortune
y mettre obſtacle, je pris le parti de
mettre moi-même une barrière entre elle
&moi.
FRANÇOIS Ier.
Ce n'étoit pas la peine de bouleverſer ſi
long-temps l'Europe. Il vous eût toujours
été facile de faire un pareil choix ?
CHARLESQUINT.
L'Europe eût beaucoup gagné ſi je
l'eufle fait à vingt ans , & fi vous m'en
euffiez donné l'exemple .
4
FRANÇOIS Jer.
Il eſt vrai que la rivalité nous mena
trop loin ; mais je n'euſſe jamais porté
l'émulation juſqu'à vous ſuivre dans un
Cloître.
DÉCEMBRE. 1775 . 3
CHARLES-QUINT.
Vous ne me pardonnâtes point d'avoir
éré élu Empereur.
FRANÇOIS Jer.
Me pardonnâtes- vous d'avoir brigué
cetitre?
CHARLES- QUINT.
Tout contribuoit à nous rendre rivaux
Apeu près le même âge , la même ardeur
pour la gloire ; une Puiſſance à redouter ,
& peut- être même l'éclat avec lequel
vous commençâtes vos expéditions.
FRANÇOIS Ier.
Quoi ! li j'euſſe paru ſoixante ans plutôt
ou plus tard , vous auriez laiſſé l'Europe
tranquille ?
CHARLES QUINT.
Je l'ignore ; mais je fais que la rivalité
nous rendit ſouvent injustes. Nous agifſions
en ennemis perſonnels , ſans fonger
que cette haine faifoit le malheur de deux
grands Peuples.
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
FRANÇOIS Ier.
C'eſt à quoi j'ai réfléchi depuis queje ne
règne plus. Il eſt rare que ceux qui règnent
faflent , de leur vivant , cette réflexion .
CHARLES -QUINT.
Il eſt plus rare encore de ne point confondre
deux intérêts bien oppoſés. Nous
croyons craindre pour nos Peuples , &
c'eſt nous qui provoquons un rival.
FRANÇOIS Ier.
J'avois des prétentions ſur Milan ;
mais peut être euſſé-je trouvé mes droits
problématiques , fi cette ville eût été au
pouvoit de tout autre que vous.
CHARLES- QUINT.
Je n'avois aucuns droits ni fur la
Champagne , ni fur la Provence ; & je
n'eufle point eſſayé d'y pénétrer ſous le
règne de Louis XII .
FRANÇOIS Ier.
Il ne tint pourtant qu'à nous d'être
amis. La fortune avoit pris ſoin de
nous rapprocher dès nos premiers ans ;
:
DÉCEMBRE . 1775 . 35
vous fûtes élevé à la Cour de mon Prédéceſſeur.
Tout ſembloit vouloir prévenir
une haine que rien ne put éteindre
quand elle fut allumée.
CHARLES-QUINT.
La fortune s'y prit mal : nous nous
étions vus de trop près, pour ne pas nous
connoître ; nous nous connoiſſions trop
bien, pourne pas nous obferver. Joignons
à ces motifs une réflexion qui malheureuſement
eſt dans la nature. On envie
plutôt à ceux que l'on a fréquentés, certains
avantages , qu'à ceux que le hafard fit
naître & vivre loin de nous. L'existence
de ceux ci nous frappe moins , & il en
eſt de même de leurs ſuccès. Au contraire
, ceux des premiers nous font aufli
préſens que leur image. On renonce plus
difficilement avec eux à toute eſpèce
d'égalité. On fent davantage cette émulation
qui tientde la jaloufie . On fe croit
dépouillé de tout ce qu'ils obtiennent , &
l'on feroit flatté de tout obtenir en les
dépouillant .
FRANÇOIS Icr.
Il eſt fâcheux pour l'humanité que
By
34 MERCURE DE FRANCE .
!
cette obſervation foit ſi juſte. Notre conduite
la démontre ; mais nous y mîmes
Ja différence qui exiſtoit dans nos caracrères
.
CHARLESQUINT.
Le vôtre étoit plus impétueux , le
mien plus réfléchi. Vous comptiez trop
fur vous & fur la fortune. Je ne m'eſſayai
d'abord avec elle que de loin ; j'attendis
qu'elle me donrât quelques gages de ſes
faveurs avant que d'y compter. Elle me
fut fouvent propice ; mais plus d'une
fois elle m'abandonna. Je reconnus trop
tard que ſes premières avances reffemblent
beaucoup à celles de nos Coquettes ,
plus jalouſes d'acquérir des Amans que
de les conferver .
FRANÇOIS Ier.
Soyons ſincères . Vos dernières tentatives
contre moi tenoient plus de l'animoſité
que de la prudence. Vous commençâtes
par où je finis , & vous finîtes
par où j'avois commencé.
CHARLES-QUINT.
Je me fouvenois toujours d'avoir va
François I à Madrid.
DÉCEMBRE. 1775 . 35
FRANÇOIS Ier .
Je n'oubliai jamais la rigueur de ma
prifon, ni les dures conditions de ma
liberté.
CHARLESQUINT.
Avouez que ces conditions vous gênèrent
peu. Nous outrâmes tous deux les
choſes: moi , en exigeant trop ; vous , en
ne donnant preſque rien.
FRANÇOIS Ier.
Il vous eût été facile d'acquérir un
ami , en oubliant que j'étois votre prifonnier.
CHARLESQUINT.
Vous m'euſfiez encore moins pardon.
né une action généreuſe qu'une action
intéreſſée.
FRANÇOIS Ier.
Comment ?
CHARLES-QUINT.
C'eſt que la jalouſie laiſſe peu de place
à la reconnoiflance. Des conditions ri-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
2
goureuſes ne vous humilioient pas. En
eût il été ainſi d'un traitement généreux ?
FRANÇOIS ler.
Vous comptiez pourtant ſur ma généroſité
quand vous vistes au milieu de
ma Cour vous livrer entre mes mains .
CHARLES QUINT.
Je comptois ſur la hauteur de votre
caractère , fur le reſpect humain qui en
impoſe aux Rois , enfin fur le plaiſir que
vous auriez de me traiter auſſi bien que
je vous avois traité mal. Peut être ſerois-je
demeuré votre prifonnier ſi vous n'euffiez
jamais été le mien.
FRANÇOIS ler.
Il ne tint pas à quelques uns de mes
Courtiſans que cette combinaiſon ne ſe
trouvât faulle.
CHARLESQUINT.
J'avois prévu leurs conſeils , leur conduite
& la vôtre .
FRANÇOIS Ier.
Mais , enfin , qu'euffiez- vous fait à ma
place ?
DÉCEMBRE. 1775 . 37
CHARLES QUINT .
A-peu-près ce que vous fites , & je
vous euſſe renvoyé auſſi mécontent que
vous me renvoyâtes. Tel eſt l'effet d'une
haine enracinée. Elle nous rend odieux
tout ce qui nous vient de la part de celui
qui en eſt l'objet. Elle défigure à nos yeux
ſes vertus , les égards , ſes préſens. Nous
ne lui pardonnons ni d'être généreux , ni
de ne l'être pas . Toute ma ſuite s'applaudiſſoit
des honneurs que vous me prodiguiez;
je ne voyois dans ces honneurs
qu'un fatigant reproche. Le Louvre me
rappeloit le château de Madrid , & j'étois
piqué de vous trouver auſſi grand dans
l'unque dans l'autre .
FRANÇOIS Ier.
Eh ! voilà donc les grands hommes !
CHARLES- QUINT.
Je m'en rapporte à vous.
FRANÇOIS ler.
Il eſt vrai que mon rôle étoit le plus
avantageux . Je prenois ma revanche contre
la fortune.
38 MERCURE DE FRANCE.
CHARLES- QUINT.
Sa faveur me ſeconda fort long-temps ;
mais lorſque je la vis prête à me quitter,
je chargeai mon Succefleur du ſoinde ſe
réconcilier avec elle. Je venois d'être
battu à Renti par le vôtre. Je vois bien ,
dis-je alors , que lafortune est unefemme,
&par cette raiſon amie des jeunes gens.
Delà cette retraite qui vous étonne. Elle
ne mit pas fin à l'embraſement que nos
mains avoient allumé dans preſque toute
l'Europe .
FRANÇOIS Ier.
Qui; je fais qu'une querelle particulière
dégénéra bientôt en haine natio
nale. C'eſt à quoi deux Souverains qui
ſe haïffent devroient bien faire attention.
Une faude démarche en a louvent entraîné
mille . Un million hommes ſe ſont
entr'égorgés , parce que , deux fiècles
auparavant , deux hommes n'avoient pu
vivre d'accord.
CHARLES-QUINT.
La politique ſe plaît ſouvent à nourrit
cette antipathie. Il eſt triſte pour l'humaDÉCEMBRE.
1771 . 39
nité de prendre ſi aisément le change
fur ſes intérêts.
FRANÇOIS Ier.
Cette prévention eſt pour l'ordinaire
le fruit de l'ignorance. On m'a dit que
l'Europe s'éclairoit de jour en jour. Efpérons
qu'elle tournera ſes lumières au
profit de ſa tranquillité.
CHARLES-QUINT .
1
Mais , fi j'en crois certains rapports ,
la Nation la plus ennemie de la vôtre
eſt , en même temps , ſa rivale en talens
& en lumières .
FRANÇOIS Ier.
Cette rivalité ſeroit ſuſceptible d'exa
men. D'ailleurs les progrès de la raifon
ne vont pas toujours de pair avec ceux
du génie. On peut connoître & calculer
la marche des aſtres , & ne pas bien- connoître
celle de la vraie politique.
CHARLES QUINT.
Il eſt à croire que nos Defcendans
actuels la connoiffent mieux que nous ;
40 MERCURE DE FRANCE.
ils viennent d'effacer juſqu'aux moindres
traces de nos diviſions .
FRANÇOIS Ier.
Ce Traité eſt l'ouvrage d'une Reine
digne de ſervir d'exemple aux plus grands
Rois.
CHARLES- QUINT.
Et d'un Roi qui fit toujours le bien
ſans confulter les exemples. Cette alliance
a dû étonner bien des faux Politiques ;
mais j'aime fur-tout la manière dont elle
vient d'être affermie .
FRANÇOIS Ier.
Oui , j'apprends que l'Amour & l'Hymen
font intervenus dans ce Traité. Ils
enort dérangé tant d'autres, qu'il eſt bien
juſte qu'ils cimentent celui ci .
CHARLES-QUINT.
Je garantis leurs intentions.
FRANÇOIS Ier.
Et moi leurs procédés.
CHALES QUINT.
Il faut l'avouer ; une erreur en politi
DÉCEMBRE . 1775 . 41
que eſt , dans un Souverain , la plus dangereuſe
de toutes. Le Peuple qu'il égare
ainſi reſſemble à un fleuve qu'on a détourné
de ſon lit naturel. S'il tarde à y
rentrer , ce n'eſt plus qu'à force de tra
vaux qu'on peut le lui faire reprendre .
FRANÇOIS ler.
C'eſt ce que les Souverains devroient
toujours ſe rappeler. Il eſt du devoir
des Peuples de venger les querelles des
Rois : il eſt du devoir des Rois de n'avoir
de querelles que pour leurs Peuples .
ParM. de la Dixmerie.
LA VALLÉE DE CAMPAN.
La vertu ne s'eſt point de l'Europe exilée :
Elle regne fur - tout dans la belle vallée
Qu'on appelle Campan , entre ces monts fameux ,
D'où les Titans , ſans doute , ont fait la guerre
aux Dieux ,
Etd'où chaque matin deſcend la jeune Aurore ,
Pour annoncer le jour dans les champs de Bigorre.
Bagneres , près de là , pour ſes bains de ſanté,
De malades d'ennui fourmille tout l'été ;
42 MERCURE DE FRANCE.
Et l'eſſaim de joueurs que Paris y procure ,
Plus cher qu'au Médecin leur fait payer la cure.
Mais , ô belle vallée! à l'abri de nos moeurs ,
Tes ſages habitans , robuſtes laboureurs ,
Prolongent ſans ennui le cours de leurs années ,
En pouflant la charrue au pied des Pyrénées.
Nous donnons des ſecours chez nous trop impuiffans,
Pour que les malheureux en ſoient moins languiffans
;
Mais chez eux , fi quelqu'un tombe dans l'infor
tune ,
Ils font pour l'en tirer une bourſe commune *;
Si le temps ou la foudre adétruit ſa maiſon ,
Ils vont la rebâtir ; chacun devient maçon ,
Et fans en demander , ni vouloir de ſalaire :
C'eſt un ſervice & non un travail mercenaire.
La fievre retient-elle un autre dans ſon lit ,
Un drapeau ſur ſes toîts d'abord en avertit.
Ace ſignal connu de toute la vallée ,
On accourt: la voilà près de lui raſſemblée ,
Pour à tous les beſoins ſe charger de pourvoir ;
*Ils ſe font tous cotiſés pour dédommager chacun
de leurs Compatriotes qui ont perdu leurs beftiaux par
l'épizootie. Les autres actes d'humanité qu'on cite , ne
ſont pas moins vrais . On oſe en offrir pour garantM.
l'Evêque de Tarbes , dont Campan eſt unvoisinage.
DÉCEMBRE. 1775. 43
Et dès- lors , tour-à- tour , on ſe fait un devoir
De ne le point quitter qu'il ne puifle à l'ouvrage
Retourner bien gaiement , plein d'un nouveau
courage.
Tels font pour leur prochain ces humains précieux.
Sous quel ciel la vertu te plairoit-elle mieux ?
ParM. Vare, Commiſſaire des Guerres.
P
L'AMOUR & L'AMITIE.
Cantate dédiée à Madame GERVAIS.
Rès des bords enchantés de l'amoureux empire
La touchante Amitié, ſur les coeurs qu'elle inſpire,
Répand mille charmes fecrets ;
Dans une douce intelligence ,
L'aimable Paix , la timide Innocence
De ces beaux lieux augmentent les attraits ,
Et ſous ſa ſuprême puiſſance
Les Jeux & les Plaiſirs y regnent àjamais.
L'onde fugitive
N'ose en ce ſéjour
Aux fleursde ſa rive
Vanter ſon amour .
La Nymphe craintive
44
MERCURE DE FRANCE.
Yfuit le Sylvain ,
La pudeur naïve
Embellit ſon teint ;
Du ſecret martyre
Dont il eſt atteint ,
L'aimable zéphyre
Jamais ne ſe plaint..
Belles Nymphes , dans cet aſyle ,
Puiſſions nous à jamais jouir du ſort tranquille
Dont l'Amitié nous offre les plaiſirs !
Puiſſions nous... Mais , o ciel ! quelles tendres
alarmes !
:
D'où naulent ces nouveaux ſoupits ?
L'Amitié , je l'éprouve , auprès de tant de charmes
,
Necontente point les defirs.
Contre des traits fi doux peut-elle medéfendre?
Hélas ! elle eſt ſoeur de l'Amour !
Et je crains que pour me ſurprendre
Ils ne s'accordent en ce jour.
L'Amitié peut plaire
Par ſes douces loix :
Mais fon tendre frere
Ne perd point ſes droits.
Pour le fatisfaire ,
Beautés , à Cythere
Allons quelquefois ;
A
:
DÉCEMBRE . 1775. 45
L'Amitié peut plaire
Parles douces loix :
Mais fon tendre frere
Ne perd point ſes droits.
ParM....
LA FORCE DE L'EXEMPLE.
UN
Fable.
N Lion , Souverain d'une forêt immenſe;
Avoit un jeune fils , ſon unique eſpérance :
Il voulut lui donner une éducation .
Digne de ſa naiſlance.
Un Ours s'offrit : ſa réputation
A la Cour l'avoit fait connoître .
Il joignoit au ſavoir un eſprit ſage & mûr ;
Et le jeune éleve , à coup sûr ,
Auroit fait un grand Roi , s'il avoit cru ſon
Maître.
Tenez , lui dit le pere , ayez ſoin de mon fils ,
Inſpirez-lui l'horreur du vice
Et l'amour des vertus , ſur -tout de la juſtice :
Je vous devrai tout à ce prix.
Mais , ô diſcours vains & frivoles !
Ildevoitde l'exemple appuyer les paroles;
46 MERCURE DE FRANCE.
Il prêchoirdes vertus qu'il ne connoifioit pas ,
Et même en ce moment ſa criniere flottante
Du ſang de ſes ſujets étoit encor fumante.
On ne comptoit ſes jours que pardes attentats.
Le nouveau Burrus cut beau faire ,
Le Lionceau ſuivit les traces de fon pere ,
Etmême un jour , dans ſa fureur ,
Il étrangla ſon Gouverneur.
vous ! que l'Univers contemple ,
Princes , que vos enfans ſoient bons à votre exem
ple.
D'Agrippine naquit un monſtre ſans vertus :
Mais c'eſt Veſpaſien qui nous donna Titus .
ParM. Tardieu de Saint-Marcel , Gardedu
- Corps de Monseigneur le Comte
d'Artois.
U
LE LION MAGNIFIQUE.
Fable.
N Lion , jeune encor , venoit de ſuccéder
Au plus ſage des Rois que la race Lionne
Eût vu juſqu'alors ſur le trône ;
Mais lejeune intenfé , bien loin de l'imiter ,
Qut par d'autres moyens illuftrer la couronne.
DÉCEMBRE 1775. 47
Il veut qu'à l'avenir , autour de ſa perſonne ,
Uncortége nombreux paroiſle avec ſplendeur ;
Et que l'éclat qui l'environne
Annonce en tous les lieux ſa gloire & ſa grandeur.
Mais que réſulta-t-il de ce faſte inutile ?
En créant des emplois nouveaux ,
Il fallut doubler les impôts ;
Au lieu de vingt moutons il en exigea mille :
Et lorsqu'en ſon cerveau ce Monarque imbécille
Se rendoit redoutable aux yeux de l'Univers ,
Ses Etats ſe changeoient en de vaſtes déſerts ;
Et cet éclat pompeux , cet attirail immenfe,
Qu'il jugea néceſſaire à fon autorité ,
Flatta pour un moment ſafolle vanité ,
Mais renverſa bientôt ſon trône & fa puiſlance!
Par le même.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
Mademoiselle de *** , repréſentée en
Diane.
FNN VAIN de labeauté vous ôtant laceinture,
Des fleches de Diane on vous arma , Cloris ;
Ces traits, entre vos mains ont changéde nature;
Cefont ceux de l'Amour dans les mains de Cypris.
Par le méme.
48 MERCURE DE FRANCE .
JE
DAPHNIS
Idylle imitée de Geſner.
E te vois , vigilante Aurore ,
Dans ton char de mille couleurs ,
Sur l'empire enchanteur de Flore
Répandre tes fertiles pleurs.
Je te vois parſemant des fleurs dans ta carriere ,
Detes rayons naiſſans colorer nos berceaux ;
Et le feu de ta lumiere
Se réfléchit dans le miroir des eaux.
Aton retour , Amante de Céphale ,
Sous cette voûte de jaſmin ,
Je reſpire la fraîcheur du matin ,
Et les parfums que le zéphyr exhale.
1
Tout m'enchante , les fleurs décorent nos gué
rêts ;
A l'envi l'on voit éclore ,
Et les doux préſens de Flore ,
Et les prémices deCérès.
Les chantres de nos bois, par leurs tendres ramay
ges ,
DÉCEMBRE. 1775 . 49
Aton retour font réſonner les bois ;
Et l'écho , fidele à leur voix ,
Se plaît à répéter leurs chants dans les bocages.
J'apperçois ſe jouer dans les naiſſantes fleurs
Des Amours la troupe enfantine :
D'une aile inconſtante & badine
Les folâtres Zéphirs y verſent leurs faveurs.
Autour deCloé , ma bergere ,
Voltigez à l'envi , jeunes tyrans des coeurs ;
Exhalez ſur ſon lit couronné de fougere ,
Des fleurs de nos jardins les flatteuſes odeurs.
Ceuillez undoux baiſer ſur ſa bouche vermeille,
Zéphires plus heureux que moi ,
Etmurmurez à ſon oreille :
Daphnis , le beau berger , brûle d'amour pour toi.
Par M. l'Abbé Aillaud , étudiant en
rhétorique.
ODE ANACRÉQNTIQUE.
ACloris, qui craint les approches de l'hiver.
SAA
ns les compter , laiſſons couler nos jours
Après l'été le préſente l'automne;
C
MERCURE DE FRANCE .
Hébé , jeune Cloris , mêle dans ſa couronne
Lepampre & le lierre aux myrtes des Amours.
Conſole toi , ma tendre & chere amie ,
Je vois , hélas ! ſe faner nos gazons :
Mais qui ſuit le plaiſir doit braver les ſaiſons ,
Et cucillir en tout temps les roſes de la vie.
Si le printemps , pere de la gaieté ,
Pare ſon front de tous les dons de Flore ,
L'hiver , riche des biens que Bacchus fait éclore ,
Double , en les prodiguant , les droits de la beauté.
Que l'Aquilon ravage nos campagnes ,
Sur nos côteaux qu'il ſouffle le trepas ,
Je ris de ſes fureurs quand je vois ſur tes pas
Les Jeux , dans mes foyers , réunir tes compagnes.
Vas , cet hiver , que tu crois ennuyeux ,
Offre aux Amans le plus doux avantage :
Quand l'onde ne peut plus réfléchir mon image ,
Je fais la retrouver toute entiere en tes yeux .
Rentre , Cloris , rentre dans ma chaumiere
Viens y fourire aux folâtres Amours:
Onſe paſle aisément de l'éclat des beaux jours ,
Dèsque la volupté nous prête ſa lumiere.
ParM. T. Rouffeau.
DÉCEMBRE. 1775 . SI
CHANSON
Madame la Marquise DE LA T....
AIR : O ma tendre muſette.
Tu veux des vers ,Glicere ,
Etmon coeur y ſouſcrit :
Oui , qui cherche à te plaire
A l'Amour obéit .
Qu'on porre àta toilette
Les roles d'un beau jour ;
Les chanſons d'un Poëte
Sont les fleurs de l'Amour.
Ce Dieu , qui près des Belles
Ne fait que voltiger ,
Pour toi coupe ſes ailes ,
Fier de ne plus changer ;
En vain dans un ménage
Il vieillit en naiſſant ,
Quand la vertu l'engage
Il eſt toujours enfant.
Oui , ſans être coquette ,
Tu fixes tous les voeux ,
C'eſt la candeur parfaite
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Qui fait lesplus beaux noeuds.
Tu plais vive& fincere ,
Mais fans t'en occuper ;
Et chez toi l'art de plaire
N'eſt point l'artde tromper.
Ades Beautés volages ,
Jouets de leurs Amans ,
On offredes hommages ,
Atoi des ſentimens .
Une folle amourette
Peut allumer nos feux ,
Une flamme parfaite
Doit naître de tes yeux .
Par M. Sabatier de Cavaillon , Profeffeur
d'Eloquence au Collège de Tournon.
LA DOUBLE RESTITUTION.
Conte.
TANDIS que Cléon confultoit
Au Palais -Marchand quelque affaire ;
D'un brillant habit qu'il portoit
Un fameux filou travailloit
Adégalonner le derriere,
Cléon qui le ſent & voit faire ,
DÉCEMBRE. 1775 . 53
Debons ciſeaux tire une paire ,
Et lui coupe , tout rafibus ,
Ce que coupa Pierre à Malchus.
Pardon! (dit tout bas le Pirate ) .
Ah ! fi votre vengeance éclate
Dans le Palais , je ſuis perdu ,
Et vous allez me voir pendu.
Thémisici , quand on l'éveille ,
S'en venge au même inſtant... Pardon ,
Monfieur... Voici votre galon. -
En ce cas , voilà ton oreille.
Par M. D. L. P.
LES EFFETS DE L'ABSENCE.
DANS ces beaux lieux j'étois Arys ,
Ami... Depuis quinze ans , mon coeur ſe le tappelle!...
Mais quel amant fut jamais plus ſurpris ?
Sangaride à mes yeux n'offre plus que Cybele .
Parleméme:
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
A MAD ***.
CONVENEZ que je ſuis bien folle ,
Diſoit Thémire à Dorimant ? -
D'accord . Mais ce qui nous déſole ,
C'eſt de l'être fi triſtement .
Parle méme.
AUN DEMI - SAVANT.
Pour avoir lu , tant mal que bien ,
Damis , rien n'échappe à ta gloſe...
Hélas! fi tu ne ſavois rien ,
Tu ſaurois bientôt quelque choſe.
Par le même,
AUNE MEDISANTE .
Vos dupes diſent aujourd'hui :
Life , tâchez d'en trouver d'autres.
Enmontrant les défauts d'autrui ,
Croyez- vous nous cacher les vôtres ?
Par le même.
DÉCEMBRE. 1775 . 55
SUR LA MÊME.
QUAUANNDD tu meréponds d'Arcabonne ,
C'est trop prouver ta bonne foi ...
Quoi ! tu veux qu'elle me pas donne
Tout le mal qu'elle a dit de moi?
Par le méme.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt l'Epée ; celui de
la ſeconde et Livre ; celui de la troiſième
eſt Tabac. Le mot du premier
Logogryphe eſt Ronce , où se trouve
once; celui du ſecond eſt Broc, où l'on
trouve roc ; celui du troiſième eſt vigno
ble , où l'on trouve ignoble & noble.
J
ÉNIGME.
E n'ai qu'un ſeul appartement ,
Sans apparence & fans dorure ,
Où m'a fixé l'Auteur de la nature ;
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Et je m'y trouve Jez commodément.
Jen'aijamais fait cas d'une riche parure ,
Et la peau qui me couvre eſt mon ſeul ornement ,
Comme elle est mon ſeul vêtement.
En effet , à quoibon ces brillantes richeſſes
Qu'aux dépens de leur vie achettent les humains ?
De la fortune à peine ils ont eu les carefles ,
Qu'elle s'échappe de leurs mains.
Hola, Monfieur le moraliſte ;
Ce métier ne vous va pas bien .
C'eſt tout au plus l'emploi d'un docte Janſéniſte.
J'ai tort , Meffieurs, &grand tort, j'en convien.
Un animal , un vil reptile , un rien ,
Suivroit, pour nous prêcher, le bon ſens àla piſte ,
De la raiſon ſeroit panégyriſte ,
Et nous donneroit des leçons ;
Nous prend- on pour des poliflons ?
Eh! non , Meſſieurs , je vous aflure.
Parrant , modérez vos eſprits .
Orje retourne à mon logis ,
Dontje viens ci deſſus d'eſquiſſer la peinture.
Mes bons Meffieurs , premierement
Le pourtouren eſt ſimple &de forme ſpirale ;
On n'y voit pas d'entablement ,
De corniche , ni d'aſtragale ;
Point de fenêtre ni d'auvent ;
Point de foyer , pas un ameublement.
Qu'en ferois -je au ſurplus ? il n'eſt point d'intervalle
DÉCEMBRE. 1775 . $7
Dans l'intérieur du bâtiment ,
Que mon corps , blanc ou gris , n'occupe exacte.
ment.
La porte ou bien l'entrée eſt un peu circulaire ,
Mais plus large que n'eſt mon étroit logement.
Que vas-tu dire , téméraire ?
Hé ! Meſſieurs , allons doucement !
Attendez encore un moment.
Avant de décider , il eſt très- néceſſaire ,
(Ceci ſoit dit pourtant ſans vousdéplaire )
Que vous me connoiſſiez , & même entierement ,
C'eſt là le vrai moyen d'en juger ſainement :
Car je n'ai pas tout dit , & j'ai d'autres merveilles
A faire entendre à vos oreilles.
Sans pieds ni main , moi-même j'ai conſtruit
Le palais que j'habite , ou plutôt le réduit ,
Compagnon de tous mes voyages ,
Où je ſuis à l'abri des vents & des orages :
Mais dès que j'apperçois s'approcher à grands pas
La noire ſaiſon des frimats ,
Sur moi j'ai très-grand ſoin de bien fermer ma
porte ,
Puis je m'enfonce dans un trou.
Tenir un tel propos ! mais il faut être fou .
Ce n'eſt pas tout , Meſſieurs , avec moi je n'emporte
Pas la moindre proviſion .
Et de quoi vis-tu donc pendant la ſaiſon morte ?
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Ma foi , je n'en fais rien : au reſte , peu m'importe.
Il ſuffit qu'au printemps je ſors de ma priſon ,
Et qu'alors vigoureux j'enleve ma maiſon.
Par M. Vincent , Curé de Quincey.
AUTRE.
AMademoiselle T.... RENARD.
AVEC une petite tête
Je n'ai qu'un pied , & ces deux ne ſont qu'un ;
Je vais à volonté , mais moi ſeul je m'arrête:
C'eſt un fort connu de chacun .
Entre une longue ou breve
Je prens l'effor ,
Puis un inſtant après je creve ,
Pour renaître & mourir encor .
Agoniſant , celui qui me donna naiflance
Eſt attentif ainſi que toute l'aſſiſtance ;
Mort , il les faut voir s'enquérir
Commentj'ai bien voulu mourir ;
De bien des gens je trompe ou je flatte l'attente ,
Et leur fort eſt écrit dans mon dernier moment.
Tel en rit , tel en pleure ; un autre ſe contente
D'exécuter mon teſtament:
: Car après ma mort je commande ,
Et le plus ſouvent je demande.
DÉCEMBRE . 1775- 59
Quand on ſe ſert de moi j'ai bien peu de repos ,
Je ſuis ſi maigre auſſi queje n'ai que les os .
ParM. Gazilfils.
LOGOGRYPΗ Ε.
Οn n'eſt pas, pour porter lemême nom, parent;
Dans une foire il eſt des ânes , plus de cent ,
Qui s'appellent Martin & qui ne ſont pas freres :
Mais ce ne font pas là , dira-t- on , vos affaires .
Soit, je viens donc à mon objet
Et pafle tout de tuite au fait.
Nous ſommes deux qui nous nommons de
même :
L'une , de petitefle extrême ,
Quel'art imagina pour ſoulager l'ennui ,
Eſt fort à la mode aujourd'hui ;
Elle enrichit les uns des dépouilles des autres ;
Et rendant ces derniers plus gueux que les Apôtres
,
Elle les fait aller , ſans âne, ni cheval ,
Sur un triſte grabat mourir à l'Hôpital.
Pour moi d'humeur à cela bien contraire ,
Etd'un tout autre caractere ,
Şans vider le gouflet , j'orne & remplis l'esprit
De quiconque pour guide auprès de lui me prit.
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Et quand tous deux nous ſommes face à face ,
Jele fais voyager ſans fortir de ſa place ,
Et lui fais parcourir d'immenſes régions ,
Différentes de moeurs & de religions .
Mais foyons debon compte , & fans faire la fiere ,
Je conviens qu'avec la premiere ,
Ayant même origine , elle & moi ſommes foeurs
Qu'au berceau nous avons eu les mêmes Auteurs :
Mais nos emplois ont wis bien de la différence
Entre nous deux ; j'ai donné dans la ſcience ,
Et ma petite foeur dans la frivolité ,
Dans les hafards & la futilité.
Cinq pieds font toute ma machine :
Mais tu me tiens déjà , Lecteur , je m'imagine.
Je t'offre une arme en uſage autrefois ;
Un certain animal qui me ronge par fois ;
Ce qui très-aifément s'apperçoit ſur la neige ;
Liaiſon du diſcours qu'on apprend au College;
Synonyme d'eſpece ; & morceau dans le corps ,
Qui , lorſqu'il s'enfle , empêche d'aller fort.
ARennes Par M. de L. G.
,
AUTRE.
ADAM ſe trouvoit ſeul, jel'occupois peut-être ,
Alors qu'à la moitié le Seigneur donna l'être ;
DÉCEMBRE. 1775 . 61
En retranchant mon chef , auſſi- tôt tu la vois
Cettecompagne aimable , & maintenant je crois
Quemon nom ſe ſait tout de ſuite ;
Quoiqu'à me définir je ne ſois vraiment rien :
Mais enfin ne vas pas ſi vîte ,
Rêve , mon cher Lecteur , & ma foi tu me tiens .
ParM. le Clerc de la Mothe , Chev. de
St Louis.
Indante.
*
AIR. *
Doux plai - fir , l'Amour te
4
110
24
6
4
rappelle
, The- mire a cap- ti- vé
75
76 76 76
5
* Paroles de M. de R. Mafique deM. Gretry.
62 MERCURE DE FRANCE.
mon coeur ; Chantons cette ai-ma-
*
ゲ7 5
244
ble cru- el -le , Qui fait ma
56 5
peine & mon bon- heur :
6
5
6
3*
5
35
46
Les Gra- ces ne font pas plus
TTO
6 5 6
DÉCEMBRE . 1775 . 69
*
*
bel- les ; Puiſſe à l'ar- deur d'un
2
6
4
2
4
feu fi beau , Le pe- tit
5
6-5
43 16
Dieu brû - ler fes ailes , Et l'ani-
5 5 3 7 7
6
mer de fon flam- beau.
3 6
6 25


4
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Journal Littéraire de Berlin , par une
Société d'Académiciens . ABerlin ; & à
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine.
LES volumes XVI & XVII de cet
excellent Journal viennent de paroître.
Nous croyons rendre ſervice à la Littérature
en faiſant connoître plus particulièrement
cet Ouvrage , qui , encore ignoré
en France , jouit déjà de la plus grande
célébrité dans le reſte de l'Europe favante
.
Il a commencé au mois de Septembre
1772 ; il en paroît tous les deux mois
un volume de 15 feuilles d'impreffion ,
in- 8 .: l'abonnement, pour l'année entière
, eſt de 15 liv . tant pour Paris que
pour le reſte de la France On peut ſe
procurer cet Ouvrage à Paris , chez le
Libraire déjà indiqué ; ou chez M. Rofſel
, rue du grand Chantier , Correſpondant
dudit Journal. Ce dernier ſe charge
de le faire paſſer , franc de port , aux
Abonnés de la Province. Nous ajouterons
DÉCEMBRE. 1775 . 65
à l'avantage de ce Journal , que nonſeulement
les extraits y font faits avec
ſoin , les analyſes bien rédigées , les jugemens
dictés par l'impartialité , ou par la
critique la plus judicieuſe & la plus décente;
mais encore qu'on y trouve fouvent
des morceaux curieux & intéreſlans
de Mémoires ou d'Ouvrages non encore
imprimés , ou écrits en langues peu connues
, & que les Auteurs de ce Journal
ſe donnent la peinede traduire .Tel eſt en
particulier l'article que nous allons tranfcrire
du premier volume.
Théorie universelle des Beaux-Arts , en
forme de Dictionnaire ; par M. Sulzer ,
de l'Académie Royale des Sciences &
Belles Lettres de Berlin , &c. ALéipfik ,
1771. Tome I , in- 4° .
Nous annonçons ici , diſent MM. les
Journaliſtes , un Ouvrage qui doit former
2 volumes in - 4°. & que l'Allemagne
attendoit avec impatience *. C'eſt le fruit
** Les deux volumes de ce Dictionnaire font
imprimés actuellement Comme cet Ouvrage ,
vraiment utile, eſt écrit en allemand, on l'a traduit
en françois, ſous les yeux de l'Auteur à Berlin ,
pour le comptedu ſieur Lacombe , Libr à Paris .
66 MERCURE DE FRANCE.
de près de vingt ans de recherches , d'obſervations
& de réflexions.
L'Auteur , dans ſa Préface , donne en
peu de mots les principales vues qui
l'ont animé: ce ſont le deſir de faire connoître
la vraie nature des Beaux Arts ,
l'eſpérance de perfuader qu'on en peut
titer les plus grands avantages pour le
bonheur de la ſociété , & la conviction
où il eſt que l'on ne peut borner les fruits
du génie au ſeul agrément , ſans donner
dans une erreur très pernicieuſe.
L'invention des arts méchaniques , des
loix & des ſciences , eſt due à l'entendement
ou à la raiſon; celle des beauxarts
, au ſentiment moral , qui nous fait
connoître le beau & le bon . Le germe de
ce fentiment eſt dans tous les eſprits;
mais il demande à être cultivé & développé.
De-là dérive le but où tous les beauxarts
doivent tendre , & les principes fur
leſquels ils font fondés. L'objet de cet
Ouvrage eſt , 1º. d'établir ce but , qui eſt
la perfection de l'homme , &le plus grand
bonheur où il puiſſe atteindre.
2º . De fixer ces principes &de diriger
les Artiſtes dans l'application qu'il faut
en faire , relativement à la grande fin
qu'ils doivent ſe propoſer.
DÉCEMBRE . 1775 . 67
L'Auteur réfute ceux qui prétendentque
les beaux-arts n'ont pour objet que
le plaiſir. Il ſoutient au contraire qu'ils
font une des choſes les plus importantes
dans la vie humaine , & la plus digne des
foins du Légiflateur & du Souverain .
Du reſte , il traite ſa matière en Philoſophe
plutôt qu'en Amateur ou en Artiſte
: ainſi il ne s'arrête à la partie méchanique
des arts qu'autant qu'il en a
beſoin pour ſe faire comprendre. Cependant
les Amateurs & les Artiſtes pourront
tirer un grand avantage de fon Ouvrage
à pluſieurs égards . Ils y apprendront
ſur tout à ſe faire une idée plus noble de
leur vocation , outre que dans les détails
&les principes il y aune infinité d'articles
propres à perfectionner le goût.
M. Sulzer ne donne ſonOuvrage que
pour un eſſai ; il rend raiſon de l'omif
ſion de certains articles , de la longueur
de quelques- uns , de la briéveté des autres
, de la différence des tons qui y regnent
, de l'érudition qu'il y a ſemée , &
du temps qui s'eſt écoulé depuis la première
annonce de l'Ouvrage juſqu'à préſent.
Il eſpère que ſon travail ſervira à
exciter & les Philoſophes & les Artiſtes ,
les uns à faire de nouvelles recherches ,
68 MERCURE DE FRANCE.
&les autres à ſuivre le chemin qu'il lear
a tracé.
Enfin il parle du ton qu'il a été obligé
de prendre en certaines occafions , & qui
pourroit paroître trop ſévere à ceux qui
n'entreroient pas bien dans ſes vues : ce
ton ne lui a été dicté que par fon zèle
pour les beaux-arts , & par la haute idée
qu'il s'eſt formée de leur deſtination.
Tel eſt le fond de la Préface. Nous ne
pourrions que difficilement , continuent
les Auteurs du Journal , donner l'extrait
d'un Ouvrage fait en forme de Dictionnaire;
pour y ſuppléer, nous donnerons
dans ſon entier l'article Beaux- Arts , qui
eſt comme la clef de l'Ouvrage , & qui ,
ſelon l'ordre alphabétique de la langue
allemande , ne doit entrer que dans le
ſecond volume , mais que l'Auteur a bien
voulu nous communiquer.
Beaux-Arts. Celui qui le premier donna
l'épithète de beaux aux arts , dont nous
allons parler , s'étoit ſans doute apperçu
que leur eſſence eſt principalement de
fondre enſemble l'agréable & l'utile , ou
d'embellir les mêmes objets que les autres
arts ont inventés. En effet , au lieu
de faire confifter , comme on l'a ſi ſouvent
prétendu , l'eflence des beaux - arts dans
DÉCEMBRE. 1775 . 69
une imitation de la nature , qui n'offre
à l'eſprit que des idées vagues , il eſt bien
plus naturel d'en chercher l'origine dans
le penchant qui nous porte à embellir
tout ce qui nous environne.
On a été logé , on s'eſt fait entendre
avant de fonger à remplacer , par l'ordre
&la ſymmetrie , la ſimplicité trop négligée
des premières cabanes , & avant de
recourir à l'harmonie pour rendre le
langage plus agréable. Ce n'eſt donc pas
ce qu'on nomme ordinairement premier
besoin qui a produit les beaux- arts; c'eſt
ce penchant pour les impreſſions douces
que nous apportons tous avec nous en
naiſſant , & qui agit avec plus d'énergie
encore dans les ames d'une trempe plus
heureuſe & plus parfaite.
Le Berger qui le premier a eſſayé de
donner une forme plus élégante à ſa
coupe & à ſa houlette , & de la décorer
par quelques reliefs à peine ébauchés , ce
Berger , dis- je , a été le père de lasculp.
ture; celui de l'architecture , c'eſt le premier
Sauvage qu'un génie diſtingué a
porté à mettre de l'ordre dans la conftruction
de ſa hutte , & qui a fu en foumertre
l'enſemble aux loix d'une proportion
convenable ; & l'on doit conſidérer com.
70
MERCURE DE FRANCE.
me véritable auteur de l'éloquence chez
une Nation celui qui , le premier , s'efforça
d'introduire quelque forte d'agrément
& d'arrangement dans le récit qu'il
avoit à faire .
C'eſt de ces foibles germes que l'entendement
humain , par une culture ſage
& réfléchie , a ſu , peu-à-peu , faire éclore
les beaux arts : formés par la nature ellemême
, ces germes féconds font enfin
devenus , fous ſa main , d'excellens arbres
chargés des fruits les plus délicieux.
Il en eſt des beaux-arts comme de
toutes les inventions humaines , qui ,
preſque toujours produites par le hafard
& très chétives dans leur origine , deviennent
, par une amélioration ſucceſſive ,
d'une utilité qui les rend très-importantes.
La géométrie n'étoit d'abord qu'un
arpentage fort groſſier ; & c'eſt la ſimple
curioſité de quelques gens déſoeuvrés qui
a fait naître l'aſtronomie : une application
foutenue & judicieuſe a inſenſiblement
donné plus d'étendue aux premiers
élémens de ces deux ſciences , & les a
portées à ce haut degré de perfection où
nous les voyons aujourd'hui , & qui les
rend d'une utilité inestimable pour tout
de genre humain. Ainſi quand nous ſe-
4
DÉCEMBRE . 1775 . 71
rions encore plus poſitivement aſſurés que
nous ne le ſommes , que les beaux- arts
n'ont été dans leur berceau que de minces
eflais , uniquement imaginés pour
réjouir la vue ou d'autres ſens; il faudroit
bien nous garder de refferrer dans des
bornes aufli étroites toute l'étendue de
leurs avantages réels. Pour apprécier te
que vaut lhomme , il faut conſidérer ,
non ce qu'il eſt dans ſa première enfance ,
mais ce qu'il fera dans un âge mûr. La
premièrequeſtion qui ſe préſente ici , c'eſt
donc de rechercher quelle utilité l'homme
peut ſe promettre des beaux - arts
conſidérés dans toute l'étendue de leur
eſlence & dans l'état de perfection
dont ils font fufceptibles.
Que des eſprits foibles ou frivoles répettent
fans ceſſe que les beaux-arts ne
ſont destinés qu'à nos amuſemens , & ne
peuvent ſervir qu'à récréer nos fens &
notre imagination , qu'importe ? Pour
nous , examinons ſi la nature ne s'y eſt
rien ménagé de plus important , & voyons
juſqu'où la ſageſſe peut tirer parti du penchant
induſtrieux qui porte les hommes
à tout embellir , & de l'heureuſe diſpofition
qu'ils ont à être ſenſibles au beau.
Nous n'aurons pas beſoin au reſte de
72 MERCURE DE FRANCE.
nous engager pour cela dans des recherches
longues & profondes : l'obſervation
de la nature nous offre une voie bien
plus abrégée . La nature eſt le premier
Artiſte , & ſes merveilleux arrangemens
nous indiquent tout ce qui peut élever au
plus haut point le prix & la perfection
des arts.
Dans les oeuvres de la création rien qui
neconſpire à procurer de toute part des impreſſions
agréables à la vue ou aux autres
ſens : chaque être , deſtiné à notre uſage ,
a une beauté indépendante de ſon utilité :
les objets mêmes , qui n'ont aucun autre
rapport avec nous que d'être expoſés à
nos regards , ont reçu une figure gracieuſe
& de belles couleurs, uniquement,
à ce qu'il nous ſemble , pour le plaiſir de
nos yeux. La nature , en travaillant ainſi
de tout côté à faire affluer fur nous les
ſenſations agréables , a ſans doute eu pour
butde faire éclore & de fortifier en nous
une douce ſenſibilité capable de tempérer
la fougue des paffions , naturellement violentes
dans leurs procédés , & la rudeſſe
de l'amour propre , toujours outré dans
ſes prétentions.
Les beautés ainſi répandues ſur tous les
objets , font analogues & proportionnées
à
DÉCEMBRE. 1775 . 73
à cette ſenſibilité précieuſe & délicate ,
dont le principe eſt comme inhérent au
fond des coeurs , & qui , ſans ceſſe , ſe
trouve éveillée , canimée par l'impreffion
que fontſur nous les couleurs , les formes
& les accens de tout ce que la nature a
ainſi mis à portée de nos fens. Delà réſulte
un ſentiment plus tendre qui nous
follicite & fortifie nos goûts ; l'efprit &
le coeur en deviennent plus actifs ; nous
ne ſommes plus bornés alors à des fenfation
groſſières , communes à tous les animaux
; des impreſſions plus douces s'y
joignent & s'emparent de notre ame ;
nous devenons hommes. En augmentant
le nombre des objets intéreſſans , nous
ajoutons à notre première activité ; par
un effort unanime & général , toutesnos
forces ſe réuniſlent& ſe déployent ; nous
fortons de la pouſſière ; & dans cet heureux
élan nous nous rapprochons des intelligences
ſupérieures. Dès lors nous
éprouvons , nous reconnoiffons que cet
Univers a été préordonné non ſeulement
dans la vue de pourvoir aux beſoins de
l'homme , comme animal , mais encore
pour lui ménager des jouiſſances plus
pures , plus délicates , & pour élever fon
être à un état plus noble & plus heureux.
D
72 MERCURE DE FRANCE.
nous engager pour cela dans des recherches
longues & profondes : l'obſervation
de la nature nous offre une voie bien
plus abrégée . La nature eſt le premier
Artiſte , & ſes merveilleux arrangemens
nous indiquent tout ce qui peut élever au
plus haut point le prix & la perfection
desarts.
Dans les oeuvres de la création rien qui
neconſpire à procurer de toute part des impreſſions
agréables à la vue ou aux autres
ſens : chaque être , deſtiné à notre uſage ,
a une beauté indépendante de ſon utilité :
les objets mêmes , qui n'ont aucun autre
rapport avec nous que d'être expoſés à
nos regards , ont reçu une figure gracieuſe
& de belles couleurs, uniquement ,
à ce qu'il nous ſemble , pour le plaiſir de
nos yeux. La nature , en travaillant ainſi
de tout côté à faire affluer fur nous les
ſenſations agréables , a ſans doute eu pour
butde faire éclore & de fortifier en nous
une douce ſenſibilité capable de tempérer
la fougue des paffions , naturellement violentes
dans leurs procédés , & la rudeſſe
de l'amour propre , toujours outré dans
ſes prétentions.
Les beautés ainſi répandues ſur tous les
objets , font analogues & proportionnées
à
DÉCEMBRE . 1775 . 73
à cette ſenſibilité précieuſe & délicate ,
dont le principe eſt comme inhérent au
fond des coeurs , & qui , fans ceſſe , ſe
trouve éveillée , canimée par l'imprefion
que font ſur nous les couleurs , les formes
& les accens de tout ce que la nature a
ainſi mis à portée de nos fens. Delà réſulte
un ſentiment plus tendre qui nous
follicite & fortifie nos goûts; l'efprit &
le coeur en deviennent plus actifs ; nous
ne ſommes plus bornés alors à des fenfation
groffières , communes à tous les animaux
; des impreſſions plus douces s'y
joignent & s'emparent de notre ame ;
nous devenons hommes. En augmentant
le nombre des objets intéreſſans , nous
ajoutons à notre première activité ; par
un effort unanime & général , toutes nos
forces ſe réuniſlent& ſe déployent ; nous
fortons de la pouſſière ; & dans cet heureux
élan nous nous rapprochons des intelligences
ſupérieures. Dès lors nous
éprouvons , nous reconnoiffons que cet
Univers a été préordonné non ſeulement
dans la vue de pourvoir aux beſoins de
l'homme , comme animal , mais encore
pour lui ménager des jouiſſances plus
pures , plus délicates , & pour élever fon
être à un état plus noble & plus heureux.
D
76 MERCURE DE FRANCE:
fin des beaux arts . L'homme , en embelliffant
tout ce qui eſt de ſon invention ,
doit ſe propoſer le même but que ſe propoſe
la nature elle - même , lorſqu'elle
embellit avec tant de ſoin ſes propres
ouvrages . C'eſt donc aux beaux- arts à revêtir
d'agrémens divers nos habitations ,
nos jardins , nos meubles & fur- tout
notre langage , la principale de nos inventions
; & non - feulement , comme
tant de perſonnes ſe l'imaginent à tort ,
pour que nous ayons la ſimple jouillance
de quelques agrémens de plus ; mais principalement
afin que les douces imprefſions
de ce qui eſt beau , harmonieux &
convenable , donnent une tournure plus
noble , un caractère plus relevé à notre
eſprit& à notre coeur,
Une autre choſe bien plus importante
encore , c'eſt que les beaux-arts imitant
toujours la nature , répandent à pleine
main les attraits de la beauté ſur des objets
immédiatement néceſſaires à notre
félicité , & par là nous inſpirentpour tous
ces objets un attachement invincible .
Cicéron ſouhaitoit * de pouvoir pré
* De Officiis , Lib. I.
DÉCEMBRE. 1775 . 77
ſenter à ſon fils une image de la vertu ,
perfuadé qu'on ne pourroit la voir fans
en devenir éperduement amoureux : or
voilà le ſervice inestimable que les beauxarts
peuvent réellement nous rendre ;
pour cela ils n'ont qu'à conſacrer la force
magique de leurs charmes aux deux biens
les plus néceſſaires à l'humanité , à la
vérité & à la vertu.
Ace premier ſervice ils doivent encore
en joindre un autre , toujours d'après
leut grand & admirable modèle ; c'eſt de
donner à tout ce qui eſt nuiſible une
figure hideuſe , qui excite le ſentiment
de l'averſion ; la méchanceté , le crime ,
tout ce qui peut corrompre l'homme
moral , devroit être revêtu d'une forme
ſenſible qui attirat notre attention , mais
de manière à nous bien faire enviſager
ces vices ſous leurs propres traits , & à
nous en donner une horreur ineffaçable :
c'eſt un effet que les beaux-arts peuvent
produire , & la nature les guide en ce
point comme en tout le reſte. Perfonne
ne ſauroit s'empêcher de conſidérer une
phyſionomie funeſte avec autant d'attention
& de curioſité qu'on en a pour la
beauté même; ainſi la nature , cette inftitutrice
des beaux arts , a voulu que nous
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ne détournaſſions nos regards de deflus
le mal , qu'après qu'il auroit excite en
nous l'impreffion d'une horreur ſalutaire
& bien prononcée.
Les remarques générales que nous venons
de faire , contiennent le germe de
tout ce qu'on peut dire de l'eſſence , du
but & de l'emploi des beaux arts ... Leur
eſſence conſiſte à mettre les objets de nos
perceptions en état d'agir ſur nous , à
l'aide des fens , & par une énergie particulière
qui provient de l'agrément. Leur
but eſt de toucher vivement les coeurs ,
& leur véritable emploi doit être d'élever
l'ame de l'homme; chacun de ces trois
points mérite une diſcuſſion particulière.
1°. Que l'eſſence des beaux arts ſoitde
mettre les objets en état d'agir fur nous ,
à l'aide des ſens & par une énergie particulière
qui provienne de l'agrément ;
c'eſt ce qui ſe manifeſte dans tout ce qui
mérite le nom de production de l'art. En
effet, comment un difcours devient il un
poëme? Comment la démarche de l'hom.
me mérite-t- elle d'être appelée danse ?
Quand eſt ce qu'un aſſemblage de traits
&de couleurs peut être confidéré comme
un objet de peinture; ou qu'une fuite de
tons variés peut être rangée parmi les
DÉCEMBRE . 1775. 79
pièces de muſique ? Qui eſt-ce enfin qui
d'une maiſon fait un morceau d'architecture
? C'eſt lorſque , par le travail de
l'Attiſte , l'ouvrage , quel qu'il foit , acquiert
un charme particulier qui , à l'aide
desſens , attire la réflexion .
L'Hiſtorien rapporte un événement tel
qu'il s'eſt paffé ; le Poëte s'empare du.
même ſujet & nous le préſente de la manière
qui lui paroît la plus propre à faire
fur nous une impreſſion vive & conforme
à ſes vues. Le ſimple Deſſinateur trace
dans la plus grande exactitude l'image
d'un objet viſible ; le Peintre y ajoute
tout ce qui peut completter l'illufion &
ravit les ſens & l'eſprit. Tandis que dans
leur démarche& par leurs geſtes les hommes
développent , ſans y penſer , le fentiment
qui les occupe , le Danfeur donne
à ces geſtes & à cette démarche un ordre
plus marqué & une beauté plus accomplie....
Ainſi il n'eſt pas poſſible qu'il
nous reſte aucun doute ſur ce qui conſtitue
l'eſſence des beaux-arts .
2°. Il eſt également certain que leur
premier but , leur but immédiat , eſt de
nous toucher vivement. Il ne fuffit pas
que nous reconnoiſſions d'une manière
diſtincte les objets qu'ils nous préſentent;
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
il faut que l'eſprit ſoit frappé & le coeur
ému. C'eſt pour cela que les beaux- arts
donnent aux objets la forme la plus propre
à flatter les ſens & l'imagination.
Dans le temps même qu'ils cherchent à
percer l'ame par des traits douloureux ,
ils Aattent l'oreille par l'harmonie des
fons , l'oeil par la beauté des figures , par
d'agréables alternatives d'ombres & de
lumières , & par l'éclat brillant des couleurs.
Les beaux arts, ſi l'on peut s'exprimer
de la forte , font riants , même à
à l'inſtant qu'ils nous rempliffent le coeur
d'amertume , & c'eſt ainſi qu'ils nous
forcent à nous livrer à l'impreſſion des
objets & qu'ils s'emparent de toutes les
facultés fenfitives de l'ame ; ce ſont des
Sirenes au chant deſquelles on ne peut
réſiſter.
3°. Mais cet empire qu'ils exercent
fur les eſprits , eſt encore fubordonné à
un autre but , un but plus relevé , &
qu'on ne fauroit atteindre que par un bon
uſage de la force magique qui conſtitue
leur effence. Il fautdonc leur donner une
direction felon laquelle ils parviennent à
ce but ſupérieur , ſans lequel les Muſes
ne feroient que de dangereuſes ſéductrices.
DÉCEMBRE. 1775 . S1
Qui pourroit douter un inſtant que
la nature , en donnant à l'ame la faculté
de goûter le charme des ſens , n'ait
eu un but plus relevé que celui de nous
flatter , de nous conduire à la jeuiflance
ſtérile & non réfléchie des attraits ſenfuels
? Oferoit on foutenir que la nature
nous ait ménagé le fentiment de la douleur
dans la vue de nous tourmenter ? Il
ſeroit également abſurde de s'imaginer
que le ſentiment du plaiſir n'a pour but
ſuprême qu'un chatouillement paffager.
Il n'y a que de petits génies qui n'ayent
pas apperçu que dans l'Univers entier
tout a une tendance bien marquée & bien
décidée vers l'activité & la perfection ; &
il ne fauroit y avoirque desArtiſtes ſuperficiels
qui s'imaginent avoir rempli leur
vocation& fait tout ce qu'ils doivent ,
lorſqu'au lieu de ſe propoſer un but
plus digne de l'art & d'eux mêmes , ils
ſe contentent de flatter par d'agréables
images , les appétits ſenſuels de
l'ame.
>
Nous n'acheverons pas de tranfcrire
cet article , qui est encore fort long dans
le Journal de Berlin; mais ce que nous
en avons rapporté fuffit pour faire connoître
le ton de ce Journal .
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Manuel des Huifiers , ou nouvelles inftractions
; par M. Ouin , ancien Huiffier
à cheval au Châtelet de Paris. A
Paris , chez Boudet , rue Saint Jacques.
Il y a eu déjà un Ouvrage intitulé :
Nouvelles Instructions , ou ſtyle général
des Huiſſiers ou Sergens , qui a mérité les
fuffrages du Public. On y trouve un ſtyle
affez général pour dreffer toutes eſpèces
d'exploits: mais on n'y trouve aucune
obfervation ſur la cauſe & les effets de
ces actes ; les exemples font trop généri.
ques , les différentes eſpèces n'y font
point préſentées avec aſſez de clarté;
& un Huiffier pourroit involontairement
faire une multitude de nullités . L'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons foutient
qu'on a omis dans le ſtyle général
de conſtater le refus d'acceptation dans
les offres que doit contenir un exploit
en retrait lignager, ainſi que la déclaration
que les offres feront réitérées en tout
état de cauſe. On y traite d'une manière
obfcure tout ce qui regarde le compulfoire
& les différentes eſpèces de procèsverbaux
qu'un Huiffier eſt ſouvent dans
DÉCEMBRE . 1775 . 83
le cas de dreſſer . Ce Manuel renferme
tout ce qui a été omis dans le premier
Ouvrage , & devient néceſſaire non feulement
aux Huiſſiers , mais encore à tous
les Praticiens. On obſerve que les fonctions
de l'Huiffier n'ont rien de vil , quand
on les remplit avec autant de probité que
d'humanité ; c'eſt un Officier en qui la
Juſtice tranſmet une portion de l'autorité
qu'elle tient du Roi , & qui s'adminiſtre
&s'exécute toujours au nom de Sa Majeſté.
Ainſi le Corps des Huiſſiers a droit
à l'eſtime publique , quand ceux qui le
compoſent ne bleſſeront en rien les règles
de la probité , & qu'ils ne s'écarteront
point des Ordonnances qui ont preſcrit
les formes .
Mémoires & obſervationsfur la perfectibilité
de l'Homme ; dédiés à M. de Sar-:
tine. Recueil VI , contenant un nouveau
tableau analytique & encyclopé
dique des connoiſſances humaines . Par
M. Verdier , Docteur en Médecine ,
Inſtituteur , &c. A Paris , chez Moutard
, rue du Hurepoix .
Tous les Ecrivains recommandent
l'ordre en toutes chofes , & pluſieurs
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
beaux génies ont fait le hardi projet de
réunir toutes les connoiſſances en un tour,
ſuivant les rapports qu'elles ont entre
elles. Pour ouvrir aux Inſtituteurs & à
leurs Elèves la vaſte carrière des connoiſſances
élémentaires , M. Verdier
commence par rechercher les principes
de l'art d'établir la ferie naturelle des genres
, des espèces & des individus intellectuels .
Il reproche aux Scolaſtiques leur indifférence
fur cet art; il fait voir ce que les
cathégories & les univerſaux des Péripatéticiens
avoient de vicieux & d'utile ,
& l'abus qu'on en a fait; iljette les principes
de l'ordre logique : c'eſt la matière
d'un premier entretien entre un Inftituteur
, un Profeſſeur de philofophie & un
Elève.
Ces principes poſés , il diftingue dans
un fecond entretien les différens ordres
des connoiſſances , & les rapporte tous à
cinq , qui ont chacun leurs caractères propres
& leur uſage particulier : favoir ,
l'ordre eſſentiel , l'ordre fortuit , l'ordre
civil , l'ordre d'inftruction & l'ordre naturel.
Un troiſième entretien préſente enfuite
un examen critique des ſyſtêmes encyclopédiques
des connoiſſances qui ont
DÉCEMBRE. 1775 . 85
acquis le plus de célébrité. Pour prendre
les choſes à leur ſource , il remonte jufqu'à
celui des premiers hommes. Il le
trouve dans l'analyſe de la lettre orientale
A- le-ph , qui ſignifie la Science de la vie ,
du mouvement volontaire & de la parole ;
& il l'explique par les inventions attribuées
à Mercure , & par l'hiſtoire que
fait Moïfe de l'éducation d'Adam dans
la Genèſe. Il paſſe rapidement ſur les
ſyſtêmes des Grecs , des Romains & de
nos Ecoles , pour venir à celui que nous
devons à Bacon , & qui a été la baſe de
cet Ouvrage ſi célèbre & fi immenfe que
les Savans de notre ſiècle ont produit
fous le titre d'Encyclopédie. En convenant
que ce ſyſtême eſt le plus conforme
aux idées générales de la République des
Lettres , M. Verdier démontre combien
il eſt éloigné de l'ordre eſſentiel des connoiſſances.
L'Auteur oſe enſuite tracer lui-même
un deſſein nouveau des connoiſſances ; il
les range fous dix claſſes , diftinguées par
leurs conceptions , leurs objets , leurs
ſources & leurs principes ; & il les défigne
par les noms de mathématiques ,
phyſiques , métaphysiques , morales , pofitives
& artificielles , d'extemporanées ,
86 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoriques & prophétiques , & enfin
d'antiphysiques ou révélées . Mais le grand
détail où eſt entré M. Verdier pour établir
cet ordre , ne le diſpenſe pas du développement
particulier de ces dix branches
, s'il veut qu'on retire le fruit de
ſes idées.
Les Grammairiens modernes s'accordent
à dire que la conſtruction de la langue
françoiſe eſt naturelle , & que la
latine n'a pointde conſtruction grammaticale
. M. Verdier prétend au contraire
que notre conſtruction françoiſe eſt contre
nature , & que les latins en ont une
régulière & naturelle. Il démontre ce
paradoxe par la nature du langage & des
langues , par les Auteurs latins, par le
témoignage de Cicéron & de Quintillien ,
& par l'analogie des mots. C'eſt la
matière d'un Effaifur la conſtruction des
languesfrançoise & latine , rédigé ſous la
forme géométrique .
Suit une obfervation très- fingulière fur
un rêve mathématique , qui a duré un an
entier.
Ce Recueil eft terminé par une lettre
à MM. les Inſtituteurs & Profeſſeurs ,
fur la perfection de ce Recueil. On voit ,
par cette lettre , que l'Auteur n'a pu
DÉCEMBRE. 1775 . 87
montrer un zèle ſi vif pour la perfection
de l'éducation , ſans ſoulever des envieux
contre lui : mais de deux choſes l'une ;
s'il propoſe des principes certains , les
ſervices doivent être reçus avec aurant
de reconnoiſſance de la part des Savans ,
que du Public; s'ils font haſardés , l'importance
de la nature exige qu'on les
apprécie par une critique auſſi profonde
que ſa doctrine paroît l'être.
Vues d'un Politique duſeizième siècle ſur
la légiflation de ſon temps , également
propres à réformer celle de nos jours ;
ou choix des Arrêts qui compoſent le
Recueilde Raoul Spifame , connu fous
le titre de Dicacarchiæ Henrici Regis
Chriftianiſſimi Progymnaſmata : avec
des obſervations & une table générale
& raifonnée de tout l'Ouvrage. Par
M. Auffray , des Académies de Metz
&de Marſeille. Vol. in 8°. d'environ
300 pages . A Amſterdam ; & fetrouve
à Paris , chez Durand , rue du Foin-
St- Jacques , 1775 .
On augmente plus fûrement la mafſe
de nos connoiſlances à remettre au
jour de bons Ouvrages anciens que le
88 MERCURE DE FRANCE.
temps jaloux s'efforce de nous enlever ,
qu'à en donner de nouveaux , trop fouvent
le produit des tacites rapines faites
ſur ces mêmes anciens. L'Ouvrage que
M. Auffray nous fait connoître eſt un de
ceux qui unéritoientd'être rendus à notre
Littérature , & plus particulièrement à
la ſcience , dont le but eſt d'améliorer le
*fort des hommes. Raoul Spifame, Avocat
au Parlement de Paris , d'une famille
diftinguée originaire de Lucques , étoit
frère du fameux Spifame , Evêque de
Nevers ; cet homme ſingulier ſe chargea
de réformer bien des abus dans les diverſes
branches de la législation de fon
temps , & il emprunte , pour donner
peut être plus d'importance à ſon travail,
la forme & le ſtyle dont les loix font
revêtues lors de leur promulgation . C'eſt
donc au nom duPrince qu'il parle & rend
des Arrêts , qui n'ont jamais paflé au
Conſeil d'Henri II . Son recueil , compoſé
de 309 Arrêts , devoit être ſuivi d'un
ſecond , qui n'a point paru. Il embraife
une foule d'objets plus ou moins intéreſſans
& quelquefois très-finguliers . M.
Auffray a fait un choix de ces différens
Arrêts & y a joint des obſervations ; il a
fait plus , il a rédigé une table générale
DÉCEMBRE. 1775 . 89
&raiſonnée de tout l'Ouvrage de Spifame
, que l'on trouve à la fin du ſien.
,
Il eſt bon d'obſerver que le recueil du
Légifte du ſeizième ſiècle n'est qu'un
compofé informe , fans aucune forte d'ordre
; on n'y trouve que le titre & le numéro
de chaque Arrêt , point de table
de façon qu'il faut abſolument lire chaque
article pour ſavoir ce qu'il contient. On
voit que l'on poſſédoit ce livre très - rare ,
fans pouvoir , en quelque forte ,
jouir.
en
Nous fixerons ſeulement un objet fait
pour intéreſſer les Gens de Lettres , &
qui méritera leurs fuffrages .
Les Arrêts 291 & 292 , relatifs à la
Police de Paris , à ſes accroiſſemens & à
ſes embelliſſemens , ont fourni à M.
Auffray l'occaſion de préſenter dans ſes
obſervations le projet ſuivant.
• En lifant ces deux Arrêts , on verra
>> que Spifame avoit des idées ſaines&
>>juſtes fur les moyens d'embellir Paris ,
>& qu'en les ſuivant on auroit pu , beau-
>> coup plutôt , mettre cette ville dans
>>l'état de ſplendeur où nous la voyons .
» Il y a plus , c'eſt qu'il nous indique
>> encore aujourd'hui des procédés pour
>> vivifier bien des parties de cette grande
१० MERCURE DE FRANCE.
>>cité , qui ne le font pas affez. On a
>>certainement profité des vues de notre
>> Politique , comme le remarque M.
>> Secouffe * , dans la formation de l'ifle
>> du Palais , en la réuniſſant à deux au-
>> tres : environnée de quais , qu'il de-
» mandoit , cette Ifle nous préſente le
>> beau terrein où nous voyons mainte-
>> nant la Place Dauphine, la Statue de
>> l'immortel Henri , &le beau Pont auquel
Henri III mit la première pierre
>> en 1578. 11 demanda encore des égoûts,
> que les rues fuſſent élargies & pavées ,
>>lesculs de-facs percés;il ajoute: Où il y
>>aura jardin le long deſdites rues , feront
>>les places ſur leſdites rues nouvellesbail-
>> lées à rente , ou autrement diſtribuées
>> par diverſes habitations, à la charge
>> d'y faire maiſons ou autres bâtimens
>> avec Ouvriers de métier , pour faire
>> tenir par pauvres gens , ad ce que par
>> ce moyen tout le pays , qui de préſent,
>> eſt vuide, vague & inhabité, foit rempli
>> de gens de bien , ſecourables l'un à
> l'autre , & c. Paris offre encore de ces
» lieux vuides , vagues & inhabités , &
* XXIII . Vol . Hist . Acad. des Inſcript. page
271 . :
DÉCEMBRE. 1775 . १०
» de ces rues àjardins. La plupart des
>>>Maiſons Religieuſes , entourées de
>> longues & hautes murailles , forment
>> des déſerts & des rues peu sûres, au mi-
>> lieu des endroits les plus fréquentés.
>>On pourroit citer une foule de ces
>>>lieux ifolés , mais nous fixerons ſeule-
>> mentceux que les logemens de l'Abbaye
>> St. Germain des Prés préſentent dans
>> preſque toute la longueur desrues de St
>> Benoît & du Colombier. Ce vuide eſt
» fingulièrement frappant , fur tout quand
> on fort des Cours de cette Abbaye , où
>> l'induſtrie en liberté multiplie les hom-
> mes , répand par- tout l'activité , & fait
» qu'un voiſin peut être secourable à fon
» voisin. On ne ſauroit regarder comme
> une choſe bien difficile de rendre ha-
> bitables les deux parties des rues Saint
» Benoît & du Colombier , & on le
>> pourroit faire à la ſatisfaction du Pu-
>> blic comme du Propriétaire de ce beau
>> terrein. En effet , le pourtour de ces
>> longs murs feroit beaucoup plus utile
>> ment occupé , ſi à leur place on élevoit
>> un édifice voûté , garni de boutiques
» & d'entreſols , au-deſſus deſquels ré-
> gueroient deux vaſtes galeries , où l'on
>>placeroit la nombreuſe Bibliothèque de
92 MERCURE DE FRANCE.
>> cette Maiſon & les précieux manufcrits
» qui en dépendent. Ce riche dépôt ,
>> auſſi cher aux Gens de Lettres , par le
>>libre accès qu'ils y ont tous les jours ,
>> matin & foir , que par le nombre des
>>ſecours qu'ils y trouvent , eſt trop ref-
>>ferré dans l'eſpace qu'il occupe ; d'ail-
>>>leurs , conſtruit en bois , il tient encore
» à des bâtimens qui l'expoſent journel-
>> lement aux ravages des incendies ; mal-
>> heut dont l'idée ſeule fait frémir , en
>> rappelant celui de la Bibliothèque de
>> Saint Remi de Rheims. Ce n'est qu'en
>>ifolant ces fortes d'édifices qu'on peut-
>> les mettre à l'abri d'accidens d'autant
>> plus funeſtes , que les fuites entraînent
>>des pertes irréparables. Une compagnie
>> qui ſe chargeroit de cette entrepriſe ,
> obtiendroit fûrement des Propriétaires
>> de ce bel emplacement des conditions
>> qui leur aſſureroient un bénéfice d'au-
>> tant plus certain , qu'elle n'auroit rien
> à redouter des caprices de la mode ,
>> des viſſicitudes des ſaiſons , &c. On
>> pourroit ſe flatrer auffi de trouver de
> la part du Gouvernement toute la
>> protection qui dépendroit de lui pour
l'établiſſement des nouveaux habitans
>> de cette forte de colonie. Dans la
ود
DÉCEMBRE . 1775 . 93
>> conſtruction de cet édifice , nous di-
>> rions volontiers de ce monument , car
>> cela en ſeroit un: tout le monde y
- trouveroit ſon compte. Les Proprétaires
> diſpoſeroient avantageuſement d'un
>> fonds dont la totalité leur reviendroit.
>> dans la ſuite , & jouiroient ſur le
>> champ d'un magnifique emplacement
>>pour leur Bibliothèque ; ils auroient
>> de plus , ainſi que les Gens de Lettres ,
■ ladouce ſatisfaction de la voir à l'abri
>> de tout accident. Cette partie de Paris
>> y gagneroit fûreté & population ; &
>> ceux qui placeroient leurs fonds fut cet
» objet , auroient la certitude de ne les
>> point voir fondre ſous leurs yeux , ainſi
>> qu'il arrive preſque toujours dans des
>> entrepriſes peu réfléchies. Nous avons
>>développé cette idée avec une forte de
>>plaifir , ſans cependant lui donner toute
>> l'étendue dont elle feroit ſuſceptible ;
>> nous avouerons que l'utilité & les avan-
>>tages qui réſulteroient de ſon exécu-
» tion , nous ſemblent mériter la plus
>> grande attention ».
On trouve dans toutes les obſervations
de M. Auffray les mêmes vues de bien
public; & nous croyons que les perfonnes
qui aiment & cultivent la ſcience
1
94
MERCURE DE FRANCE.
du Gouvernement , ſoit par goût , foit
par état , lui fauront gré de leur avoir
préſenté une analyſe auſſi détaillée de
l'Ouvrage très peu connu de Spitame.
Manuel économique pour les bâtimens &
jardins , très -utile aux Propriétaires &
Entrepreneurs , ou moyens sûrs & faciles
de connoître par foi même , &
ſans le ſecours de la géométrie , tous
les toiſés & les différens prix de toutes
fortes de travaux relatifs auxdits bâtimens
& jardins ; précédé des quatre
premières règles de l'arithmétique , &
ſuivi d'un traité complet des règles
ſimples & compoſées , appliquées à
des objets utiles. Par M. A. N. Valler ,
ancien Procureur Fifcal , & Receveur
de la Baronnie de Romainville , près
Paris . A Paris , de l'Imprimerie de Ph .
D. Pierres , rue St Jacques. Volume
in-8°. de 831 pages. Prix 7 liv . 4 f.
rel . & 6 liv . br.
L'Auteur n'eſt point Architecte : mais
ayant été à portée de conduire des ouvrages
de la nature de ceux dont il traite ,
il a vu les choſes de près , & il a fenti
combien fes réflexions ſeroient utiles. Il
DÉCEMBRE. 1775 .
و
en fait part au Pablic ; c'eſt l'Ouvrage
d'un bon Citoyen . Il s'explique avec
clatté , & on voit qu'il eſt maître de fa
matière & qu'il en raiſonne en connoiffeur.
Voici comme il s'exprime dans ſaPréface
: " d'abord je dirai, comme beau-
>> coup d'autres Auteurs , mais avec fin-
>>cérité , que je le ſuis devenu ſans en
» avoir eu l'ambition ; la place que j'oc
>> cupois , une partie des fonctions qui y
» étoient attachées , portoient fouvent
>> des perſonnes peu éclairées , éloignées
>> des fecours ou hors d'état de ſe les pro-
>> curer , à venir me confulter ; leur con-
>> fiance dans les lumières qui me man-
> quoient alors évertua mon amour- pro-
>> pre , & m'inſpira le vif defir de les
>> acquérir; je mis la main à l'oeuvre ; je
>> conférai avec les vivans & les morts ;
>> je fis des extraits de mes lectures des
> meilleurs Ecrivains en ce genre ; j'opé
>> rai avec eux : mais j'ai cru remarquer
>> que s'ils ont juſtement pris la géométrie
>> pour baſe , cette ſcience , inconnue à
>> un grand nombre de Lecteurs , deve-
>> noit dès lors un obſtacle à ce que leurs
» Ouvrages fuflent d'une utilité aufli gé-
>> nérale qu'ils pouvoient le devenir ; en
96 MERCURE DE FRANCE.
>> effet , dans les campagnes , dans les
> Provinces éloignées , on bâtit , on fait
>> des marchés ; mais ſouvent l'Entrepre-
>> neur a beſoin d'être dirigé ou réformé;
> plus ſouvent encore le Propriétaire ,
>> peu inſtruit , eſt trompé, parce qu'il
>> ignore les règles du toiſé& les princi-
>> pes des uſages ; les uns & les autres ne
>> ſavent ou trouver les lumières qui leur
>> manquent , & qui abondent dans la
» Capitale & dans les grandes villes .
>>J'ai pensé qu'un livre élémentaire ,
» dégagé des épines de l'algèbre & de la
» géométrie , deviendroit un ſecours utile
» & aux Bourgeois & aux Entrepreneurs
>> mêmes ; voilà le but de mon Ouvrage ...
» Il ne me reſte plus qu'un mot à dire
>>ſur l'exécution de mon plan : la table
» qui le précède en fait connoître la dif-
>> tribution : on y vetra qu'il embraſſe
> deux patties , l'arithmétique ſimple &
>> compofée ; leur application aux toifés ,
>> fans le fecours de la géométrie , mais
>> par la force des uſages. Pour faire fen-
>> tir cette application & la rendre plus
» générale , je ſuis entré dans des développemens
affez étendus ; j'ai parcouru
> tout ce qui peut entrer dans la dépenſe
>>d'un jardin neuf, & tout ce qui entre
>>dans
DÉCEMBRE. 1775 . 97
> dans la compoſition du bâtiment....
>> Le dernier but de mon Ouvrage &
>>> l'utilité dont je defire qu'il foit à la
>> portion du Public pour laquelle j'ai
>> travaillé , ſont pour mettre chacun à
>> portée , par les éclairciſſemens qu'il
>> trouvera dans mon livre , de faire faire
>> toutes fortes de travaux par économie ,
» de manière que l'Entrepreneur ne foit
>> pas fruſtré de ſon gain légitime , & que
• le Bourgeois ou Propriétaire ne ſoit
>> pas trompé ſur le choix , l'emploi des
>> matériaux , le toiſé & le prix des ou-
>> vrages , ſuivant les lieux » .
Enſuite il dit : " Si le Public reçoit
>> favorablement cet Ouvrage , je me
>>propoſe de donner par la fuite un Traité
» de Géométrie pratique , un Traité d'ar-
» pentage , de jaugeage de toutes fortes
>> de vaiſſeaux , des eaux courantes & de
>> rivières , de la diſtribution des eaux de
>> fontaines , & enfin un Traité d'agricul-
» ture ». Nous l'invitons à exécuter ce
projet utile , dans la perfuafion où nous
ſommes qu'il le remplira d'une manière
auſſi ſatisfante que l'Ouvrage que nous
annonçons .
Suite des Epreuves du Sentiment ; par
E
98 MERCURE DE FRANCE .
M. d'Arnaud. Tome III . in - 8 .
Cinquième Anecdote : Rofalie. A Paris
, chez Delalain , Libr . rue de la
Comédie Françoife .
Roſalie , qui fait le ſujet de cette
anecdote , devoit le jour à des Commerçans
eſtimables . Victimes de la mauvaiſe
foi & de pluſieurs banqueroutes , ils
avoient vu difliper le fruit de leurs travaux.
Il ne leur reſtoit , pour les con ſoler
de ces pertes , que leur fille qui , à peine
à ſa quinzième année , annonçoit déjà
aurant de ſageſſe que de beauté. Domerval
( c'eſt le nom du père ) avoit facrifié
les débris de fa fortune à l'éducation de
cette fille chérie ; elle eſſuyoit leurs lar.
mes & leur tenoit lieu de ces richeffes
qu'ils ne regrettoient que pour elle ſeule.
• Roſalie joignoit à ſes agrémens exté-
>> rieurs une ſenſibilité exceſſive , qualité
>> précieuſe , ſans contredit , & qui dif-
>> tingue tant une ame d'une autre ame;
>> mais peut être moins avantageuſe que
>> préjudiciable aux perſonnes , fur-tout
>> d'un ſexe que fa douceur & fon ingénuité
livrent à la ſéduction . En effet ,
» combien un coeur trop facile à émou-
» voir en a-t- il entraînées dans un enDÉCEMBRE.
1775 .
و و
:
- chaînement de diſgrâces & de fautes ,
>>dont il ne leur a guère été poſſible de
ſe préſerver ? Le repentir tardif arrive ,
>>& il ne produit que la douleur ſtérile
>> d'enviſager toute l'étendue de ſes éga
>> remens fans donner la faculté de les
> réparer. On ne fauroit retourner ſur ſes
>>pas ; il faut s'avancer dans la route mal-
>>>heureuſe où l'on s'eſt jeté , & quelque-
>> fois ſe perdre d'erreurs en erreurs. Que
>>de triſtes victimes de cettecruelle éprea-
» ve , qui arrêteront les yeux fur ce récit,
>>s'avoueront à elles-mêmes en gémiſlant ,
>> que l'abus du ſentiment a cauſé leur
ruine ! Roſalie en eſt un exemple touchant
: elle cédoit fans réſerve à une
* vivacité peu défiante;tout l'intéreſfoit ,
l'attachoit , excitoit en elle une tendre
>> émotion , faifoit couler ſes larmes ;
» tout ſembloit préparer fon ame à la
* paffion la plus dominante & la plus
>>dangereuſe ».
La nort avoit enlevé à Rofalie ſes
père & mère au moment qu'elle avoit le
plus beſoin de leurs conſeils & de leur
appui. La jeune perſonne, demeurée orpheline
& fans bien, paſſa ſous la puif.
ſance d'une vieille tante maternelle , qui
poſſédoit une fortune ſuffifante. Comme
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
elle joue un grand rôle dans cette anecdote
, ſon portrait pourra intéreſſer.
" Mademoiselle Mezirac étoit du
>> nombre de ces ames épargnées & ari-
>> des , qui prennent leur ſéchereffe pour
>>l'amour de la vertu , & leur humeur
>> chagtine pour la haine du vice. Son
>> peu d'eſprit ne lui avoit laiſſé que le
>> choix d'une dévotion mal entendue ;
> fatisfaite de remplir juſqu'au ſcrupule
>> les devoirs d'un culte religieux , elle
>> n'en faiſiſſoit point les ſages principes ;
>> elle ignoroit la baſe admirable du
>> chriftianiſme , d'où découlent les ver-
>> tus les plus fublimes , cette indulgence
>> ſi digne d'une morale enſeignée par un
» Dieu , qui nous porte à jeter d'une
>> main charitable un voile compatiſſant
ود fur les défautsd'autrui ,&ànous armer
>> ſans complaiſance contre les nôtres.
>>Elle s'enorgueilliſſoit de n'avoir pas
- même eu à combattre un penchant que
>> le coeur humain ſe plaît à recevoir & à
>> entretenir ; l'inſenſible Mezirac n'avoit
>>jamais aimé : auſſi jouiſſoit elle plei-
» nement de la ſatisfaction intérieure de
>>n'avoir aucune foibleſle à ſe reprocher ,
» & de s'être écartée avec une attention
>>admirable de tout ce qui avoit pu lui
1
(
DÉCEMBRE . 1775. 101
» infinuer le goût du mariage , qu'elle
>>traitoit d'attachement groffier & ter-
>> reſtre ; le célibat , à ſes yeux , étoit la
» première des vertus : en conféquence
>> elle dévouoit beaucoup de gens à une
>>p>roſcription éternelle ; d'ailleurs ne par-
>> donnant jamais quand elle ſe croyoit
offenſée , verſant de tout fon coeur le
>> fiel de la calomnie , & dévorée d'une
>> avarice égale à ſa dureté » ..
Une pareille inſtitutrice , par ſes converſations
& ſes exemples , auroit dû
mettre Rofalie à l'abri des écarts de la
funeſte ſenſibilité qui la dominoit ; mais
la jeune perſonne n'écoutoit que fon
coeur , & fon coeur lui avoit déjà parlé
en faveur de Montalmant , jeune homme
à peu près du même âge qu'elle. Montalmant
n'éprouvoit pas un penchant
moins décidé que celui de Roſalie. Au
milieu même des ſociétés où il ſe trouvoit
avec elle , il n'avoit pas la force de
lui parler ; il fe contentoit de la regarder ,
de ſoupirer. Le ſeul avantage qu'eût Rofalie
au- deſſus de lui , c'étoit de ſavoir
mieux ſe déguiſer. Elle s'étoit ſans doute
apperçue de ſon triomphe. Rarement les
yeux d'une femme manquent de pénétration,
lorſque ſon amour- propre , ou ſa
E iij
702 MERCURE DE FRANCE.
fenſibilité font intéreſlés. Montalmant
d'ailleurs réuniſſoit tous les moyens de
plaire , & il étoit d'autant plus à craindre
, qu'il aimoit. Cette timidité apparente
ajoutoit à ſes agrémens ainſi qu'à
ſon empire. Impatient d'inſtruire de fon
ardeur l'objet qui l'avoit fait naître ,
Montalmant épiois les occafions. Il
n'ignoroit pas que Roſalie aimoit la lecture.
Il ſe hafarda un jour de lui préſenter
un livre, & prenant ce ton qu'inſpire le
fentiment : " On doit aimer , lui dit- il ,
>>les Ouvrages où ſe trouvent la peinture
> du coeur : en voici l'interprète ; je ſuis

bien aſſuré qu'il n'eſt point dans la bi-
> bliothèque de votre tante... Ne craignez
rien , Mademoiselle , votre veriu
ne fera point offenſée ; vous défen-
» droit elle de connoître. .». Montalmant
ſe tait à ce mot. Il eſt troublé ,
tremblant , & Roſalie rougit : elle auroit
voulu refuſer le livre ; elle n'ignore point
que fon devoir le lui ordonnoit : mais fa
foibleſſe la trahit ; elle ne put s'empêcher
d'accepter ce que Montalmant lui offroit.
Rofalie , ſeule & retirée , brûle de fatisfaire
fa curiofité : elle ouvre le livre :
c'étoit l'enchanteur Racine ; elle le patcourt
, & obſerve qu'on avoit eu l'atten
DÉCEMBRE. 1775. 103
tion de marquer un feuillet ; c'eſt à celuilà
que ſe portent ſes regards avides : elle
trouva la déclaration d'Hyppolyte. Le
coeur , pour s'éclaircir , n'a pas beſoin
d'une grande expérience : il vole audevant
de tout ce qui l'intéreſſe. Rofalie
n'eut point de peine à concevoir l'objet
détourné de cet aveu; elle avala le poifon
à longs traits,& ſe mit bien vîte à la place
d'Aricie. Cette façon ingénieufe d'expri
mer ſa tendrefle ( car elle ne doutoit point
qu'elle ne fût aimée ) prêtoit un nouveau
charme à la ſéduction ; elle ſe fa
miliariſe avec l'idée d'entretenir ce qui
pouvoit flatter ſa vanité. Sa fituation
l'embarraſſoit : elle aimoit déjà . Feindrat-
elle de ne s'être point apperçue de cette
marque ſi apparente ?On ne croira point
àcette diſſimulation mal-adroite.Témoi .
gnera t-elle ſon contentement ? Il ne lui eſt
pas poſſible d'affliger un homme qui ne lui
eſt déjà que trop cher ; la voilà livrée à
mille différens combats . Elle revoit enfin
Montalmant , qui lui demande i elle a lu
le livre qu'il lui a prêté : elle ſe contenre
, ſans lui répondre , de le lui rendre ,
& le quitte affez bruſquement. Le jeune
homme déſeſpéré , craint d'avoir déplu
à ſa Maîtreffe ; car il donnoit déjà au
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fond de fon coeur ce nom à Rofalie ; il
accuſe l'excès de ſon amour ; il condamne
fa témérité. Montalmant jetoit loin de
lui le livre avec colère : il s'apperçoit
qu'on a ôté ſa marque , & qu'on lui en
aſubſtitué une autre ; auſſi-tôt ſes yeux
inquiets parcourent cet endroit , & s'arrêtent
à ce vers d'Aricie à Hippolyte :
J'acceptetous les dons que vous me voulez faire.
La trop foible Roſalie , vaincue par
un penchant qu'elle auroit dû ne pas
écouter , avoit faiſi la circonstance , &
s'étoit ſervie du même artifice pour apprendre
au jeune homme ce qu'elle auroit
dû fe cacher à elle même. Avec quel
tranſport Montalmant ne reconnut-il pas
que ſa Maîtreffe paroiſfoit agréer fon
aven ? Il ſe hâte de lui écrire une lettre
où il ſe peint comme un autte Hippolyte
qui fait à ſa chère Aricie l'aveu de tous les
ſentimens dont il eſt pénétré. Cette lettre
fut fans contredit le premier coup porné
à la vertu de Roſalie. Il n'eſt point ,
comme le remarque l'Auteur de cette
Anecdote , de démarches indifférentes
pour une jeune perſonne dès le moment
qu'elle oſe s'enhardir juſqu'à recevoir
Pécrit le plus circonſpect , même en apL
DECEMBRE. 1775. 105
parence , elle marche à grands pas vers
ſa ruine ; il ne lui eſt plus poſſible de
retourner en arrière ; elle finit par ne
plus connoître de limites , & ſa chûte eſt
décidée. C'eſt dans ce précipice que va
tomber la malheureuſe Roſalie. Elle
commence à fentir toute la peſanteur du
joug dont ſa tante l'accabloit ; elle accuſe
en fecret ſa ſévérité ; elle ne s'occupe
plus que des moyens de la tromper. C'en
eſt fait : Roſalie a , en quelque forte ,
un autre coeur , un autre eſprit. L'amour
eſt ſi fécond en artifices ! Les deux Amans
viennent à bout d'en impoſer à la vigilance
de leurs parens ; ils ont des entrevues
particulières ; chaque fois Montalmant
étoit plus aimable & prenoit plus
d'empire. Son Amante entièrement
ſubjuguée , n'entend plus , ne voit plus
que ſon ſéducteur ; elle ſe livre à tout
l'excès de cette dangereuſe ſenſibilité qui
devoit la perdre. Montalinant avoit prodigué
les fermens , les promeſſes éblouiffantes
; il étoit fils unique , aimé de ſa
mère , quoiqu'il y eût une diſproportion
de fortune , il lui feroit aiſé d'obtenir
ſon conſentement. Roſalie , de ſon côté ,
ſe voyoit déjà aux autels ; elle ne doutoit
point que l'Hymen ne vint refferrer les
,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
noeuds de l'Amour. L'avenir rit aux yeux
des Amans ; ils n'entrevoyent aucun obf.
tacle , aucun nuage ; en un mot , la Maîtreffe
de Montalmant , égarée ſans retour,
lui avoit accordé les faveurs de l'épouse .
Les devoirs , l'honneur , tout avoit été
facrifié aux coupables erreurs d'une trop
funeſte paffion . Quelques jours après Rofalie
reçoit une lettre de Montalinant ,
qui lui apprend qu'il eſt forcé de céder
aux volontés de ſa mère , qui fait tout ,
refuſe abfolument de lui donner ſon
aveu , & l'oblige de partir , de renoncer
à fon amour , à l'eſpoir même. Un mariage
déjà arrêté , va me mettre , ajoutet-
il,dansles bras d'une autre . Rofalie n'eut
pas la force d'achever cette lettre ; elle
tombe comme frappée de la foudre , &
reſte dans un long anéantiſſement. Elle
ſe relève & ne recouvre les ſens que pour
contempler toute l'étendue de ſon infortune
& de ſa faute. Mais c'étoit peu
qu'elle eût à rougir en ſecret , à s'accuſer
par un reproche éternel : cette honte ,
dont elle étoit couverte à ſes propres yeux,
alloit ſe manifeſter & paroître au grand
jour . Rofalie s'apperçoit qu'elle va devenir
mère. Elle voyoit déjà ſa tante ,
ceſſe prête à ſaiſir la vérité, exerçant fur
fans
DÉCEMBRE. 1775. 107
le toute la rigueur d'un caractère impitoyable
: mais ce qui redoubloit fon
épouvante & ſon déſeſpoir , elle confidéroit
tout unPublic à la fois fans indulgence
, fans pitié , plus barbare encore que
ſa parente , ſe réjouiſſant du plaifir de
proclamer fon égarement , d'inſulter à
fes larmes , la pourſuivant de ſon mépris ,
l'anéantiflant ſous l'humiliation & l'igno
minie. Quelle affreuſe perſpective pour
Roſalie ! Sa ſituation devint encore plus
cruelle,lorſqu'aprèsavoir échappéaux yeux
les plus furveillans , elle mit au monde
un garçon. Dénuée de tout ſecours , rem--
plie d'inquiétude pour ſon fils , craignant
pour elle même la flétriſſure d'un opprobre
éternel , abandonnée de celui qui devoit
faire le bonheur de ſa vie , ne voyant
que le déshonneur pour récompenſe d'une
tendreſſe qui n'avoit point d'exemple ,
obligée enfin de porter ſeule le fardeau
de ſa douleur , toutes ces ſituations font
peintes dans cette Nouvelle avec les détails
& les couleurs qui peuvent rendre
le tableau plus vrai , plus pathétique ,
plus inſtructif pour les jeunes perfonnes.
Ah! elles connoiſſoient les peines ,
les angoiſſes , les déchiremens , le défef.
poir même auquel eſt en proie le coeur
Evj
105 MERCURE DE FRANCE .
d'une jeune perſonne qui a écouté un
amour imprudent , elles ſeroient plus
circonfpectes ſur leurs démarches , même
les plus innocentes ! L'exemple de Rofalie
, qui a eſſuyé toutes ces ſcènes de
douleur , eſt donc la leçon la plus intérellante
qu'on puiſſe leur offrir. La conduite
de Mademoiſelle Mezirac ſa tante ,
inſtruira également celles qui ont de jeunes
perfonnes à élever. Elles verront que
le plus grand malheur qui puiſſe arriver
dans l'éducation dont elles font chargées ,
eſt de perdre la confiance de leur élève ,
ou de le rebuter par trop de féchereffe
&de dureté. Mais le Lecteur honnête
& fenfible ne pourra s'empêcher de verſer
des larmes de joie & de ſatisfaction
au récit que l'Auteur nous fait des actes
de vertu & de générofité du bon , de
l'honnête , du reſpectable Eccléſiaſtique
nommé Freminville. Il étoit chargé de
l'adminiſtration d'une Paroifle des plus
modiques. Cet honnête homme joignoit
à une piété peu commune une bienfaiſance
qui s'étendoit fur tous les malheureux
; il étoit fi pauvre , que ſouvent il
prenoit ſon néceſſaire pour foulager l'indigence
d'autrui; bien différent de Mile
Mezirac , il ne mettoit pointde bornes
DÉCEMBRE . 1775. 109
aux
àfon indulgence; c'étoit ſur lui ſeul qu'il
exerçoit les rigueurs d'une dévotion févère
: auſſi ſon troupeau le révéroit &
l'aimoit comme le père le plus tendre.
Ce fut dans le ſein de ce digne Paſteur
que Roſalie épancha ſes larmes , fon
ame même , livrée à la plus horrible
agitation. Ce digne Paſteur la confola,
la protégea , lui procura les ſecours que
fon état exigeoit. Il s'expoſa même
pour elle aux froides railleries
ſoupçons , à la calomnie de ces gens qui
croyant peu à la vertu , font toujours portés
à mal interpréter les démarches les
plus fimples. Le Supérieur de ce charitable
Ecclefiaftique , l'Evêque ſe laiſſa furprendre
par cette calomnie ; il fait des
réprimandes à Freminville : celui ci les
ſupporte avecune humilité peu commune,
pour ne pas compromettre la réputation
de Rofalie , qui lui avoit confié ſon enfant.
Mais cetre jeune perſonne , inſtruite
que la réputation de ſon bienfaiteur est
attaquée , ſe ſent alors capable d'un effort
qu'elle ne connoiſſoit pas. Cette femme
qui craignoit plus que la mort de révéler
ſa faute à ſa tante , vole chez l'Evêque ;
remplie d'un noble courage , lui avoue ce
qu'elle avoit tant d'intérêt de cacher;&,
110 MERCURE DE FRANCE.
par cet aveu , venge l'innocence oppri.
mée. Cet acte de vertu eſt le plus beau
moment de la conduite de Rofalie , &
lui fait pardonner aiſement toutes ſes
foibleſſes . Le Lecteur qui ne peut s'empêcher
de defirer de la voir un jour heureuſe
, apprend avec fatisfaction que
Montalmant , cet Amant qui lui avoit
caufé tous ſes tourmens , n'eſt point infadèle.
Ce jeune homme , devenu par la
mort de ſa mère le maître de fatisfaire à
fon penchant & à ſes devoirs , revola dans
les bras de ſa maîtreſſe. Il lui fut aiſé de
ſe juſtifier aux yeux de Roſalie , en lui
expoſant les diſgrâces que ſa conſtance
& ſa fidélité lui avoient fait,éprouver.
Rofalie lui fait, à ſon tour , un détail
fidèle de tous les maux dont elle a été
accablée depuis le funeſte moment de
de leur ſéparation. Montalmant ne ceſſoit
de preſſer ſon fils dans ſes bras ; ces
Amans ont oublié tous leurs revers ; ils
n'enviſagent plus qu'un préſent enchanteur
, qu'un avenir rempli de délices ;
c'eſt le coeur qui peut ſeul ſe pénétrer de
la joie & de l'ivreſſe de ce couple heu
reux.
Cette dernière Nouvelle de M. d'Arnaud
ne peut manquer de faire impref
DÉCEMBRE, 1775 . III
fion ſur tous les Lecteurs , parce que
l'Auteur a ſu y raſſembler des traits que
la nature ne préſente toujours que fort
épars . Cette Nouvelle termine le Tome
III in 8 °. des Epreuves du ſentiment.
Delalain , Libraire, publie une autre
édition in- 12. des Ouvrages de M. d'Arnaud
, en faveur de ceux qui trouvent la
première édition trop diſpendieuſe. Le
quatrième volume de cette petite édition
paroîtra inceſlamment.
Lettres de Madame de Sévigné au Comte
de Buffy- Rabutin , tirées du recueil
des Lettres de ce dernier ; pour fervir
de ſuite au recueil des Lettres de Madame
de Sévigné à Madame de Grignan
ſa fille. Volume in 12. A Amfterdam
; & ſe trouve à Paris , chez
Delalain , Libr. rue de la Comédie
Françoiſe .
Ce volume complette l'édition que
l'on vient de donner des lettres Madame
de Sévigné. L'Editeur a eu foin de placer
en tête de ce volume un extrait des lettres
de Buſſy Rabutin. Cet extrait étoit néceffaire
pour expliquer quelques endroits
des réponſesde Madame de Sévigné.
112 MERCURE DE FRANCE.
L' Art de faire le vin rouge, contenant les
premiers procédés publiés par l'Auteur ,
& les nouveaux qu'il a imaginés depuis
pour façonner les vins rouges , 1 °. dans
les années de maturité ; 2°. dans les
années où les raiſins ne font mûrs
qu'en partie ; 3º. dans les années où
ils font très verds , & celles où ils
ont été gelés ſur les ceps ; 4°. dans les
années & vendanges pluvieuſes : avec
les expériences qui en ont été faites ;
le Décret de la Faculté de Médecine ,
& l'avis des Marchands de vin à Paris.
A l'uſage de tous les Vignobles du
Royaume , par M. Maupin. Premier
vol . in 8°. de 87 pages ; prix 7 l . br.
A Paris , chez Muſier fils , Lib, rue du
Foin St Jacques .
Ce Traité eſt compoſé , ainſi que l'Auteur
l'a annoncé dans ſon Profpectus , de
quatre chapitres. Le premier contient les
Elémens ou Principes de l'art de faire le
vin. Dans ce chapitre & les ſuivans ,
l'Auteur a ſoin de faire remarquer , à
meſure que l'occaſion s'en préſente , nonſeulement
quelques-uns des principaux in .
convéniens des pratiques ordinaires,mais
DECEMBRE. 1775. 113
encore de diſcuter les documens qu'ont
donnés ſur la matière qu'il traite quelques
Auteurs modernes. L'Auteur publie dans
le ſecond chapitre ſes premiers procédés ,
au nombre de quatre , pour faire le vin
rouge , relativement aux différens états
de maturité ou de verdeur des raiſins.
Dans le troiſième chapitre , il communique
les nouveaux procédés qu'il a imaginés
depuis les premiers , & qui font
auſſi au nombre de quatre , pour façonner
les vins rouges dans les circonstances
énoncées au titre. Il indique dans ce
chapitre les inſtrumens qui lui paroiffent
les plus propres à perfectionner l'opération
du foulage , principalement dans les
premières années ; il en donne la defcription
, mais non les planches , au
moins pour le préſent. Les expériences
nombreuſes qui ont déjà été faites de ſes
procédés , fur tout des premiers , font ,
avec quelques réflexions fur la nouveauté
& les grands objets de ces procédés , la
matière du quatrième chapitre , à la fin
duquel on lit le Décret de la Faculté de
Médecine , & l'avis du Corps des Marchands
de vin à Paris .
Les recherches & les expériences que
M. Maupin a faites depuis quinze ans ſur
114 MERCURE DE FRANCE.
la vigne , & celles qu'il ſe propoſe de
raſſembler , annoncent le zèle le plus
éclairé& le plus actif pour conduire à ſa
perfection la partie importante de l'économie
ruſtique qui regarde la vigne.
Comine ces expériences ſont très -diſpendieuſes
, & néanmoins de la plus grande
utilité , l'Auteur a lieu d'eſpérer qu'à
meſure que ſes travaux feront plus connus
, le nombre de ſes Souſcripteurs augmentera
. C'eſt dans cette vue qu'il publie
ce premier volume. L'Auteur annonce
dans la préface de ce volume qu'il prolongera
le terme de la ſouſcription jufqu'à
la fin du mois d'Août 1776. Il ne
publiera donc point encore la liſte de ſes
Soufcripteurs : mais il la donnera au mois
d'Août de l'année prochaine , en rendant
compte des nouvelles expériences qui
feront parvenues à ſa connoiſſance , principalement
des ſeconds procédés , moins
éprouvés & plus efficaces encore que les
premiers. Toutes les perſonnes qui d'ici
à ce temps ſouſcriront & acheteront le
premier volume , feront miſes ſur cette
liſte. Elles auront gratis , de même que
les premiers Souſcripteurs , le ſecond volume
, que l'Auteur promet pour le mois
d'Août 1776 , & au prix coûtant tous ceux
DÉCEMBRE. 1775. 115
qu'il pourra donner ſur la matière dont
il s'agit ici.
Les fouſcriptions ſe délivrent chez
Mufier , Libraire à Paris , rue du Foin
Saint Jacques ; & chez l'Auteur , même
maiſon. Les lettres qui lui feront adreffées
doivent être affranchies .
7
Cours d'Accouchemens , en forme de Catéchifme,
par demandes& par réponſes,
contenant des principes certains fur la
théorie& la pratique , en faveur des
Sages Femmes & de celles qui veulent
exercer cette partie de la Médecine &
de la Chirurgie. Par Jacques Telinge
, Docteur en Médecine , Médecin
penſionné de la Ville & de l'Hôtel-
Dieu de Réthel- Mazarin , Profefleur
en l'art des accouchemens Volume
-in-12. Prix I liv. to fols. A Paris ,
chez d'Houry , Imprim.- Lib . rue de la
vieille Bouclerie.
:
L'Auteur n'a eu , enpréſentant ce catéchiſme
, d'autre intention que de mettre
entre les mains des Sages Femmes un
Ouvrage ſimple & à leur portée , qu'elles
puiffent confulter dans les cas difficiles
qu'elles rencontreront. C'eſt pourquoi il
116 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt entré dans aucunes de ces questions
épineuſes , faites plutôt pour exercer
l'imagination des Savans , que pour éclairer
ceux qui pratiquent l'art des accouchemens.
Il a même cru ne devoir faire connoître
des parties de la génération , que
celles dont les vices ou les bleſſures peu.
ventmettre obſtacle à l'accouchement. Ila
diviſé ſon Ouvrage en quatre parties , &
chaque partie en pluſieurs chapitres. La
première partie renferme tout ce que les
Sages- Femmes doivent connoître des parties
de la génération , & les vices de ces
parties qui mettent obſtacle à l'accouchement.
L'Auteur parle de la formation du
foetus & de toutes les parties qui en
dépendent , de la poſition du fætus dans
la matrice , & enfin des ſignes de la groffeffe.
La ſeconde partie traite de l'accouchemens
en général , de ſes différentes efpèces
, des ſignes de l'accouchement , des
précautions néceſſaires avant l'accouchement
, des ſignes de la vie ou de la mort
de l'enfant , de l'accouchement naturel ,
de ce qu'il y a faire dans cet accouchement,
&des précautions qu'il faut prendre
lorſqu'il eſt terminé.
La troiſième partie contient les accои
DÉCEMBRE. 1775. 117
chemens laborieux , leurs cauſes , les
ſignes qui les annoncent , & les manoeuvres
néceffaires pour les terminer heureu
ſement. Il eſt auſſi queſtion dans cette
partie de la fauſle- couche , de la mole ,
& enfin de quelques- uns de ces accidens
qui arrivent dans les accouchement laborieux
, & de la manière d'y remédier.
La quatrième partie comprend les
accouchemens contre nature , les ſignes
qui les font ſoupçonner dès le commencement
du travail , les différentes manoeuvres
néceſſaires pour les réduire.
L'Auteur dit quelque choſe de la mort
de l'enfant dans la matrice , de ſa pourriture
dans ce viſcère , & enfin de la manière
d'extraire la tête ſéparée du corps.
Cette partie eſt terminée par un petit
diſcouts ſur les devoirs des Sages-Femmes.
Rapport fait par ordre de l'Académie des
Sciences , fur les effets des vapeurs mé-
• phitiques dans le corps de l'homme , &
principalementfur la vapeur du charbon;
avec un précis des moyens les plus
efficaces pour rappeler à la vie ceux
- qui ont éré ſuffoqués. Troiſième édition.
Par M. Portal , Médecin conful
M MERCURE DE FRANCE.
tant de MONSIEUR, Profeſſeur de Médecine
au Collège Royal de France ,
de l'Académie des Sciences de Paris ,
de l'Institut de Bologne , de la Société
Médicale d'Edimbourg , de la
Société des Sciences de Harlem& de
celle de Montpellier, Brochure in- 12
de 92 pages . A Paris , de l'limprimerie
de Vincent , rue des Mathurins ,
hôtel de Clugny .
Cet écrit eſt bien connu par les éditions
qui en ont été publiées en très -peu
de temps. L'Auteur a inféré dans cette
troiſième 1º. un extrait de ce que l'on a
écrit de plus important ſur la cauſe de la
mort des noyés , & fur les moyens de
les rappeler à la vie ; 2º, des remarques
fur la méthode la plus avantageuſe d'appeler
à la vie quelques enfans qui paroiffentmorts
en naiffant.
Anecdotes Africaines , depuis l'origine ou
la découverte des différens Royaumes
qui compoſent l'Afrique , juſqu'à nos
jours. Volume in- 8°. petit format. A
Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , hôtel de
Clugny,
DÉCEMBRE . 1775. 119
Ces Anecdotes font ſuite aux Anecdotes
Françoiſes , Angloiſes , Italiennes ,
Germaniques , Orientales , &c . publiées
précédemment chez le même Libraire.
L'Editeur des Anecdotes Africaines nous
rappelle d'abord une ſuite de faits tirés
de l'Hiſtoire d'Egypte , faits très-connus ,
auxquels néanmoins il donne le titre
d'Anecdotes Egyptiennes. Il comprend
ſous la dénomination d'anecdotes de
Barbarie les faits hiſtoriques relatifs à
cette partie ſeptentrionale de l'Afrique ,
quis'étend depuis l'Egypte juſqu'à l'océan.
Viennent enſuite les anecdotes Ethyopiennes
ou Abyſſiniennes , celles de la
côte des Eſclaves , d'Angola , &c. Lorfque
les faits manquent , l'Auteur y fubftitue
des détails ſur les établiſſemens.
divers des Européens dans ces contrées .
Il eſt ſouvent queſtion dans ces dernières
anecdotes des uſages des Nègres & de
leurs moeurs , que les Européens ont le
plus contribué à corrompre par le commerce
d'eſclaves qu'ils ont introduit chez
eux . Le Père Cavazzı , Miſſionnaire dans
le Congo , raconte qu'étant un jour dans
l'Egliſe de fon Couvent à San Salvador ,
il vit entrer un Nègre pouflant des eris
douloureux , Il s'approcha de lui , avec
120 MERCURE DE FRANCE.
les autres Religieux , pour s'informer du
ſujet de ſes plaintes. Ils ne doutoient
point qu'il n'eût éprouvé quelque malheur
extraordinaire; quelle fut leur furpriſe
en l'écoutant en rendre compte luimême
! « Je ſuis dans la misère la plus
>> affreuſe ; je manque de tout , & je n'ai
>> plus rien dontje puiffe faire commerce.
>> J'ai vendu mes frères & une ſoeur que
>> j'avois ; le prix que j'en ai reçu ne m'a
>> pas duré long-temps . J'ai vendu ma
>> femme & mes enfans ; il m'a fallu ven.
>> dre encore mon père & ma mère ; mais
> ces derniers étoient vieux , on m'en a
>> donné peu de choſe » . Les Moines
frémirent à ces horribles aveux ; ils lui
firent les reproches les plus ſanglans , tels
que le méritoit ce monſtre dénaturé.
>> Qu'y a- t- il donc de fi criant , répondit-
>> il fièrement ? J'ai fait ce qu'on fait conf-
>> tamment dans mon pays. Quel tort
>> aurois je eu de les réduire à la condi-
>> tion d'eſclaves ? J'étois menacé d'y
>> être réduit par eux ». Les bons Pères
chaſſerent ce monſtre. Il enviſagea un
Frère Lai qui le pouſſoit vivement hors
de l'Eglife : " ah ! ſi tu étois de ma couleur
, lui dit il, & que je te tinſſe dans
>> un endroit écarté , tu m'offrirois un
>>nouvel
DÉCEMBRE . 1775 . 121
:
> nouvel eſclave à vendre. Mais que
>> peut- on faire des Blancs ? Ils achettent
» & on ne les achette pas » .
Mes Soirées , ou le Manuel amusant.
Diverfis quæfita locis congeffit in unum.
2 volumes in- 12 . petit format , prix
4 liv. les deux volumes brochés. A
Neufchâtel , chez la Société Typographique
; & ſe trouve à Paris , chez
Coſtard , rue Saint Jean de Beauvais.
Des anecdotes tirées de l'hiſtoire , des
contes , des hiſtoriettes , différens traits
de converſation, forment la matière de
ces ſoirées. Ces anecdotes font rangées
par ordre alphabétique ; en voici une intitulée
le Procès. Comme c'eſt une des
plus courtes , nous la tranfcrirons en enzier
. « La juſtice eſt une belle choſe ! Les
>> loix qui forcent l'oppreſſeur de rendre
> au malheureux qu'il vouloit dépouiller
>> les biens qu'il projetoit de lui ravir ,
>> font la plus utile , ſans contredit , & la
>> plus reſpectable des inſtitutions. Dès
» que nous ſommes aſſez injuſtes pour
» empiéter ſur l'héritage de nos voiſins ,
F
122 MERCURE DE FRANCE.
>>dès que nous mêmes nous ne reſpec-
>>tons- pas des poſleſſions étrangères , ſur
> leſquelles nous n'avons d'autre droit
» que le coupable plaiſir qui nous porte
» à nous les approprier ; ceux d'entre
>> nous qui s'occupent à nous refferrer
>>dans les limites que nous allions fran-
» chir , doivent être à nos yeux les pre-
>>miers des homines . Mais tout s'altère
>> avec le temps , tout ſe corrompt. Si le
» motif qui nous fait imaginer des éta-
» bliſſemens eſt preſque toujours ſage ,
» les abus , qui ne tardent pas à s'y glif-
> ſer , détruiſent , dès leur naiſſance , les
> fruits que l'on pourroit s'en promettre .
>> Rien de plus honorable ; par exem-
>> ple , & rien de plus utile en même
>> temps que les fonctions d'un Juge. Eh
» bien , la chicane a tellement em-
>> brouillé la juriſpudence qu'il ne s'y
>> reconnoît plus ; avec la meilleure vo-
>> lonté du monde , il ne ſe fait jour
» qu'avec peine à travers les ténèbres
>> dont les affaires les plus ſimples font
>> enveloppées . Las d'eſſuyer des repro-
>> ches ſur ce qu'il n'étoit rien , un hon-
>> Bête homme acheta une charge de Con-
>> feiller , moins pour avoir de l'occupa-
>tion que pour être quelque choſe.Quand
DÉCEMBRE. 1775. 125
> on veut être admis dans les cercles &
> ſe produire dans les ſociétés, il faut
> avoir un état ou un titre : autrement ,
>>on court rifquede ſe voir mal accueilli;
>> tout le monde demande qui vous êtes ,
* à quoi vous paſſez votre vie ; & vos
valets eux mêmes ne ſavent ni com-
> ment vous faire écrire , ni par où vous
>> annoncer. Les jours où le nouveau Conſeiller
avoir à ſe punir de quelques
>> gros péché , il alloit au Palais , il y
>>écoutoit plaider , & , de retour chez
>> lui , non ſeulement il ſe croyoitabſous ,
» mais il regardoit encore ſa pénitence
comme faite. Avec cette manière de
⚫ voir, on ne fera point difficulté de fup-
• poſer qu'il ne rapportoit pas ; il préten-
>>doit hautement au contraire qu'il étoit
• indigne d'un galant homme d'abufer
>>du temps juſqu'à le perdre à déchiffrer
>>de la chicane. Que l'on retranche les
• Procureurs & les facs , diſoit-il tou-
» jours ; & je jugerai , ſi l'on veut , en
>> dix jours les cauſes de dix années. Ce-
* pendant ſa famille auroit deſiré qu'il ſe
• fit un nom. Il avoit de l'eſprit , du ta-
* lent , des connoiſſances ; on vouloit
»qu'il travaillât. Ses parens le preffèrent
>> fi fort & à tant de repriſes , qu'à la fin
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
>> craignant de ſe brouiller avec eux , il
» ſe chargea de rapporter une affaire,
► Auffi-tôt qu'elle lui fut diſtribuée , il
voulut mettre la main à l'oeuvre ; c'étoit
>> un fardeau dont il ne pouvoit trop tôt
>> être débarraſfé. Mais il fit vingt efforts
>>inutiles pour lire les volumes de procé-
>> dures dont cette cauſe , peu importante
» en ſoi , avoit été ſurchargée ; il ne put
>>jamais gagner ſur lui de dévorer l'en-
>> nui de cette faſtidieuſe lecture. Il avoit
>> beau s'armer de courage & s'y repren-
>> dre à pluſieurs fois , dès qu'il avoit
>> paflé les fix premières lignes , le papier
» timbré lui tomboit des mains . Cen'étoit
>> plus les parens qui le tourmentoient;
>> c'étoient les Parties qui étoient tous les
>> jours à la porte de M. le Rapporteur,
» Les uns venoient le matin lui expoſer
>> leur droit , les autres accouroient le ſoir
> lui prouver le leur; les premiers avoient
>> dit oui , les ſeconds diſoient non ; plus
>> ils lui expliquoient leur affaire , moins
il l'entendoit. Tous deux cependant
» vouloient être jugés, Eh! comment ju-
>> ger ? Le fond étoit clair , ou du moins
>> il l'avoit été : mais on ne faiſoit plus
" que s'en douter , car il avoit pris tant
» de formes , il étoit paflé par tant de
DÉCEMBRE. 1775. 125
» : Mes
» mains , qu'il étoit impoſſible de s'y
>> retrouver. Ennuyé d'une perſécution
>> d'autant plus rude à foutenir , qu'elle
>> ne devoit pas de fitôt prendre fin , il
>> ne vit qu'un ſeul moyen de s'en déli-
>> vrer , & il l'employa . Il s'agiſſoit d'une
>> ſomme d'argent ; il raſſembla chez lui
>> tous les intéreſſés , brûla les papiers en
>> leur préſence , les retint à dîner , ou-
> vrit ſa bourſe , & paya de ſes deniers
la ſomme qui étoit conteſtée
» amis , leur dit-il , j'aime mieux perdre
» votre procès que de lejuger ; allez , & , fi
» vous m'en croyez, ne plaidezjamais » .
: La manière de conter de l'Auteur eſt
un peu diffuſe ; il lai arrive même quelquefois
d'impatienter ſon Lecteur par
des réflexions vagues ou prolixes . Les
anecdotes d'ailleurs qu'il rapporte font
trop connues. Celle ci cependant paroît
lui appartenir. Un boſſu , plein d'enjouement
& de gaieté , avoit le bon eſprit
d'être le premier à plaiſanter de ſa boffe.
Un jour entre autres , dans un cercle de
vingt perſonnes où il étoit , arrive un
homme qui avoit , comme lui , le malheur
d'être affligé d'une boſſe conſidérable
, mais devant lequel il étoit dangereuxde
traiter ce point délicat. A peine
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
13
il le voit entrer , qu'il avance deux pas
à ſa rencontre , le regarde de la tête aux
pieds avec un air de ſurpriſe , & fe rapprochant
de fon voiſin , lui dit à l'oreille ,
d'un ton affez élevé pour être entendu
de tout le monde : « Ah ! mon ami ,
>> quelle boſſe ! » Le voiſin , qui ne s'at
tendoit à rien moins, part d'un éclat de
rire. Cet éclat ſe communique , on ſe
retourne , on ſe mord les lèvres , on veut
ſe retenir ; il n'y a pas moyen. Le nouveau
venu, déconcerté, jette ſur l'homme
à l'exclamation un regard de travers.
Celui-ci , fans s'émouvoir , hauſſe les
épaules,& répond avec un ſourisde pitié :
Ah ! Monfieur , quelle boffe! -Monfieur
, vous m'inſultez , dit l'autre , à
» qui le feu monte au viſage , &je veux
>> en avoir raiſon ; fortons.-Eh! Mon-
>> ſieur , repliqua le premier , quand nous
>>>fortirions , en ſeriez-vous moins boflu?
>>-Ah! c'en eft trop, s'écria le petit home
me furieux . En même temps il tire
fon épée , & veut en percer ſon ennemil
Oh! oh ! tu te fâches , lui répond froi-
>> dement ſon confrère , en lui tournant
>> le dos ; eh bien , frappe , ſi tu l'ofes ».
: 2
Journal des Sciences & des Beaux-Arts,
DÉCEMBRE. 1775. 127
dédié à Son Alteſſe Royale Monfeigneur
le Comte d'Artois ; par Mмм.
Caſtilhon .
In tenuitate copia.
Nouvel Avis des Éditeurs.
L'objet de ce Journal étant de faire
connoître les productions littéraires &
les richeſſe du génie dans les ſciences ,
&dans les arts agréables & utiles , nous
croyons nous rapprocher de fon plan en
le rendant plus complet , en le publiant
dans des périodes plus frequentes , &
l'aſſimilant , autant qu'il eſt potlible , au
Journal Politique. La Republique des
Lettres forme un empire étendu , dont
les productions ſe renouvellent ſans ceſſe ,
& qui méritent d'être recueillies & publiées
au moment de leur naiſſance.
Comme elles font auſſi variées que la
nature même des eſprits & que le genre
des beſoins de toutes les claffes de Citoyens
, elles doivent intéreſſer tous les
Lecteurs , nous propoſant fur- tout d'embraffer
depuis les hautes ſciences jufqu'aux
procédés les plus ſimples des arts
les plus vulgaires.
On fentque nous entreprenons ce qui
Fiv
1.
128 MERCURE DE FRANCE.
n'a pas encore été exécuté complettement
: c'eſt de donner, dans des notices ,
la filiation , en quelque forte , de tout
ce qu'il y a de nouveau dans les ſciences ,
dans les arts , dans les inventions , dans
les découvertes , & dans les établiſſemens
de tous genres littéraires & économiques.
Ainfi , cet Ouvrage périodique ſera
comme le Journal de tous les Journaux ,
fans les copier ni les imiter; mais par un
enſemble qui embraſſera généralement
tout ce qu'ils contiennent de nouveau &
tout ce qui leur ſera échappé.
Pour que les Lecteurs du Journal Politique
puiffent y joindre ce Journal Littéraire
univerſel , nous lui donnerons le
même format , & il ſera imprimé du
même caractère.
Ce Journal fera publié , à commencer
du premier Janvier prochain , par cahier
de quatre feuilles chacun , le premier &
le quinze de chaque mois, ce qui fera
vingt quatre cahiers par année. Et quoique
le format étant plus grand & le caractère
d'impreſſion ſouvent plus petit ,
ils doivent contenir beaucoup plus de matière
que par le paſſé : cependant , pour
en faciliter d'autant plus l'acquiſition aux
Souſcripteurs du Journal Politique & aux
DÉCEMBRE. 1775. 129
perſonnes qui ne demandent qu'une notice
, mais préciſe , de toutes les nouvelles
& nouveautés des ſciences , de la littérature
, des arts agréables , utiles & écono
miques ; le prix de l'abonnement par an
des vingt quatre cahiers, rendus francs de
port , ne fera que de 12 liv. à Paris & de
15 liv. en Province .
Chaque cahier fera de 12 f. pour ceux
qui n'auront pas ſouſcrit.
On s'abonne en tout temps chez Lacombe
, Lib . à Paris , rue Christine.
MM. les Souſcripteurs ſont priés d'envoyer
, franc de port , leur adreſſe bien
liſible & leur argent .
ANNONCES LITTÉRAIRES .
Journal Anglois, contenant les découver.
tes dans les ſciences , les arts libéraux
& mécaniques , les nouvelles philoſophiques
, littéraires , économiques &
politiques des trois Royaumes & des
Colonies qui en dépendent .
Ce Journal doit paroître deux fois par
mois , le 15 & le 30 , en deux cahiers
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
de quatre feuilles in 8°. chacun . On
donnera dans chaque Numéro la vie d'un
homme célèbre , en ſe plaçant d'abord à
l'époque de la naiſſance des lettres , &
en gardant l'ordre des temps. On commencera
par les Poëtes paffera"enfuite
aux Philoſophes , Jurifconfultes ,
Médecins , Hommes d'Etat , &c .
: on
L'année complerte de ce Journal. fera
de vingt quatre cahiers & formera trois
volumes. Le prix de l'abonnement eft
de 24 liv. rendu franc de port par tout le
Royaume. On foufcrit à Paris , chez
Ruault , Libr. rue de la Harpe , & chez
les principaux Libraires de France.
Répertoire univerſel & raiſonné de Jurif
prudence civile, criminelle , canonique
&bénéficiale ,Ouvrage de pluſieurs Jurifconfultes,
mis en ordre & publié
par M. Guyot, Ecuyer , ancien Magiltrat.
Tomes III & IV in- 8°. A Paris ,
chez Dorez , Libr. rue St Jacques ,
près St Yves ; & chez les principaux
Libraires de France.
Les Editeurs avertiſſent que pour fe
prêter aux vues de pluſieurs perſonnes,
ons'eſtdéterminéà prolonger la ſoufcripDÉCEMBRE.
775 . 1431
tion du Répertoire univerſel & raiſonné
de Jurisprudence, juſqu'après la publication
du ſixième volume , aux mêmes.
conditions que celles qui font inférées.
dans le Profpectus de cet Ouvrage & à
la tête du premier volume. La principale
eſt que chaque Souſcripteur aura un mois
pour examiner l'exemplaire qu'il aura
acheté ; & fi l'Ouvrage ne lui convient
pas , il pourra le rapporter au Libraire
qui lui rendra fon argent.
On trouve actuellement chez Dorez ,
Libraire , rue Saint Jacques , les Cent
Nouvelles de Madame de Gomez , recueil
auſſi amuſant qu'intéreſſant , dont ce Libraire
a fait l'acquifition .
:
On diſtribue chez Jailliot , Géogra
phe ordinaire du Roi , & chez Lottin
l'aîné , Imprimeur . Libraire , rue Saint
Jacques , la Table alphabétique des vingt
parties des recherches fur Paris , par M.
Jaillot. L'Auteur a fait imprimer à la
ſuite de cette table des réponſes à quelques
critiques ſur ſonOuvrage.
•Azor& Ziméo , conte moral ; ſuivi de
Thiamis, conte Indien. Par M. Milcent.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Brochure in- 12 de 124 pages. A Paris ,
chez Mérigot jeune , Libraire , quai des
Auguſtins.
Mémoires fecrets tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
règne de Louis XIII ; Ouvrage traduit
de l'Italien : 21 & 22º parties. Prix 30
fols br. chaque volume. A Amſterdam ;
& à Paris , chez Nyon l'aîné , Lib. rue St
Jean de-Beauvais .
On trouve chez le même Libraire les
vingt parties précédentes , dont les quatorze
premières contiennent le règne de
Henri IV , & les fix autres le commencement
du règne de Louis XIII .
Eſſai fur le rétabliſſement de l'ancienne
forme du Gouvernement de Pologne , faivant
la conſtitution primitive de la République.
Volume in- 80. br. prix 3 liv. 12
fols. A Paris , chez Merlin , Libraire ,
rue de la Harpe , vis-à-vis la rue Poupée.
Hiſtoire de l'Astronomie ancienne , depuis
fon origine juſqu'à l'établiſſement
de l'Ecole d'Alexandrie. Par M. Bailly ,
Garde des Tableaux du Roi , de l'Acadé
DÉCEMBRE. 1775. 133
mie Royale des Sciences & de l'Inſtitut
de Bologne ; in - 49 . br. prix 10 liv. A
Paris , chez les frères Debure , Lib. quai
des Auguſtins.
Examen critique desHiſtoriens d' Alexandre
le Grand. Volume in-4°. Prix 9 liv.
br. A Paris , chez Deſlain junior , Lib .
rue Gît- le Coeur .
Cet Ouvrage qui a remporté le prix de
l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles Lettres en l'année 1772 , peut ,
par cette raiſon , ſervir de ſuite aux Mémoires
de cette ſavante Compagie .
Le Manuel Archiviste , contenant une
nouvelle méthode d'arranger un Chartrier
, dont l'ordre chronologique eſt la
baſe : auquel on a joint des calculs &
tables pour aider à la supputation des
temps néceſſaires aux Archivistes & à
ceux qui s'adonnent à la chronologie.
Par le ſieur de Chevrieres , Garde des
Archives de S. A. S. Monſeigneur le
Prince de Monaco. Volume in-8 °, avec
fig . br. Prix 3 1. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Cordeliers ; Cailleau , Imprim.-
Libraire , rue Saint Séverin ; la veuve
134 MERCURE DE FRANCE.
Ducheſne , rue Saint Jacques; Lacombe ,
rue Chriſtine.
Le Fourbe , Comédie de Congrève ;
traduite de l'Anglois , par M. P. Prix
30 fols. A Paris , chez Ruault , Lib . rue
de la Harpe.
On trouve à la même adreſſe leMédecin
ministre de la Nature , ou recherches
& obfervations ſur le pépaſme ou
coction pathologique ; par M. Jofeph-
François Carrere , Cenſeur Royal , Docteur
en Médecine de l'Univerſité de
Montpellier , de la Société Royale des
Sciences de la même Ville , &c. &c.
in 12 br. Prix 2 1.
Détail de la nouvelle direction du Bureau
des Nourrices de Paris , pour ſervir
de modèle à de pareils établiſſemens projetés
dans pluſieurs grandes Villes , &
de guide aux perſonnes qui veulent confier
leurs enfans aux Nourrices de ce Bureau.
On y a joint deux conſultations Medico
- legales relatives à cet objet , & la
réponſe de la Faculté de Médecine de
Paris à MM.les Adminiſtrateurs de l'Hô
DÉCEMBRE . 1775 .
pital d'Aix en Provence , concernant la
nourriture & le traitement des enfans
trouvés malades , par M. Gardane , Cenfeur
Royal , Docteur Régent de la Faculté
de Médecine de Paris , Médecin de
Montpellier , & c . &. &c. broché prix
18 fols.
Almanach Lyrique , choix des plus
jolis airs notés , ou paſſe temps du jour;"
dédié à la Reine.
Calendrier Lyrique , ou chanfons paro
diées ſur les douze mois de l'année,
dédié au Roi , nonnoté.
Almanach chantant, dédié à Madame
la Comtetfe d'Artois , ſur des airs connus
, non notés.
Idem , noté , des plus nouveaux airs ,
dédié à Monfieur.
Etrennes Lyriques , notées , dédiées à
Madame.
•Ces cinq Almanachs , pour l'année
1776 , ſe vendent à Paris , chez Mademoiſelle
Girard , Marchande de muſique
, rue du Roulle , à la Nouveauté..
Systéme physique & moral de la femme,
ou tableau philoſophique de la conftitution
, de l'état organique ,du tempéra
136 MERCURE DE FRANCE .
ment , des moeurs , & des fonctions
propres au fexe ; par M. Rouffel , Doc-.
teur en Médecine de l'Univerſité de
Montpellier .
Faminarum verò virtus eſt , ſi ſpectetur cor
pus, pulchritudo ; &fi animus , temperantia&
Audium operis...
Arift. Rhet. lib . I , c. s.
In- 12 . A Paris , chez Vincent , Imprimeur
- Libraire rue des Mathurins ,
1775.
,
Traité de la Dyſſenterie , par Zimmermann
, D. M. Membre des Académies
de Berlin , de Munich , &c. & Médecin
de Brugg; traduit de l'Allemand par M.
Lefebvre de Villebrune , in-12 de 450
pages. A Paris , chez Vincent , Imp. Lib .
rue des Mathurins. 2 :
: On trouve chez le même Libraire les
Tomes III & IV des Antologies & fragmens
philofophiques , ou collection méthodique
des morceaux les plus curieux
& les plus intéreſſans ſur la Religion , la
Philofophie , les Sciences & les Arts ,
extraits des écrits de la philofophie moderne.
DÉCEMBRE . 1775. 137
Tractatus de vera Religione ad uſum
Seminariorum & Sacræ Theologiæ alumnorum
; in quo Paftoribus animarum, cateriſque
altarium miniſtris obvia erit
certa , faciliſque deiſtarum ac Judæorum
commenta confutandi methodus , & objecta
eorum quæcumque divellendi . Auctore
Ludovico Bailly , in Collegio Divionenfi
Theologiæ Profeffore. Editio
tertia auctior & ab ipſo auctore aucta. 2
volumes in- 12. br. 5 liv. A Dijon , chez
Bidault; & à Paris , chez Saugrain , Lib.
quai des Auguſtins ; Prevoſt , rue de la
Harpe ; & Crapart , rue de Vaugirard.
On publie aux mêmes adreſſes : Tracratus
de Ecclefia Chrifti , par le même
Auteur ; 2 volumes in 12. brochés s liv.
12f.
Jésus confolateur dans les différentes
afflictions de la vie; par le R. P. Hubert
Hayer , Récollet , ancien Lecteur en
Théologie . Troiſième édition , revue ,
corrigée & conſidérablement augmentée ;
in- 12 . A Paris , chez G. Deſprez , Impr.
du Roi & du Clergé de France , rue Saint
Jacques.
138 MERCURE DE FRANCE.
Lettres & obſervations anatomiques ,
physiologiques & physiques fur la vue des
enfans naiſfans , avec un Mémoire fur
l'établiſſement d'un prix médaillique ;
par M. l'Abbé Deſmonceaux. Brochure
in 8°. de 60 pages. De l'Imprimerne de
Michel Nicolas , à Arras.
Le bon Jardinier, Almanach pour l'année
biſſextile 1776 , contenant une idée
générale des quatre fortes de jardins , les
règles pour les cultiver , la manière de
les planter , & celle d'élever les plus
belles fleurs: nouvelle édition , confidérablement
augmentée de méthodes &
fecrets pour conferver les fleurs , les
fruits , & contre tous les inſectes deſtructeurs
des jardins , & dans laquelle la partie
des fleurs a été entièrement refondue
pat un Amateur. Prix 36 fols telié. A
Paris , chez Guillyn , Lib . quai des Auguſtins
, du côté du Pont St Michel.
DÉCEMBRE. 1775. 139
ACADÉMIES.
PARIS,
1.
Académie Royale des Inscriptions&
Belles- Lettres.
LeMardi 14 de Novembre l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles- Lettres
tint ſon aſſemblée publique d'après la Se
Martin. M. Dupuy , Secrétaire perpétuel ,
annonça que M. Larcher , de l'Académie
des Sciences de Dijon , avoit remporté
le prix , qui eſt une médaille d'or de
soo liv. Il déclara en même temps que
P'Académie regrettant de n'avoir pas un
ſecond prix à diſtribuer , avoit accordé
l'acceffit à M. l'Abbé Giraud de la Chau ,
Bibliothécaire & Garde du Cabinet des
pierres gravées de Monseigneur le Duc
d'Orléans. Il s'agiſſoit d'examiner quels
furent les noms & les attributs divers de
Vénus chez les différens Peuples de la Grèce
& de l'Italie , &c. M. Dupuy annonça
140 MERCURE DE FRANCE.
enſuite que le ſujet du prix qui devoit
être diſtribué à Pâques de l'année 1777 ,
conſiſtoit à examiner quel étoit l'état de
l'agriculture chez les Romains depuis Jules
Césarjusqu'à la mort de Théodoſe en 395 ,
& quelle a étéfon influencefur le gouvernement
, les moeurs , le commerce ; & réciproquement
celle de ces trois objets fur
l'agriculture. Ce ſujet eſt la continuation
de celui que l'Académie doit couronner
à Pâques de l'année prochaine.
M. Dupuy fit enſuite la lecture de
l'Eloge hiſtorique de M. Caperonnier ,
Académicien , &Garde des livres de la
Bibliothèque Royale. Elle fut ſuivie :
I1. de celle d'un Mémoire ſur la guerre
& la ſource de ſes principes , par M. de
Maizeroy ; 2 ° . de la Préface qui doit
être miſe à la tête de la traduction en
vers de l'Odyſſée , par M. de Rochefort ;
3º. d'un Mémoire ſur la vie& les chroniques
de Monſtrelet , par M. Dacier.
I I.
Académie Royale des Sciences.
L'Académie Royale des Sciences tint
ſon aſſemblée publique d'après la Saint
DÉCEMBRE. 1775 141
Martin , préſidée par M. le Comte de
Maillebois . M. de Fouchy , Secrétaire
perpétuel , ouvrit la ſéance en annonçant
le prix de 4000 liv. accordé par le Roi
à celui qui , au jugement de l'Académie ,
aura trouvé les meilleurs moyens de procurer
à la France une production & une
qualité deſalpêtreplus abandante que celle
qu'on obtient préfentement.
M. Deſmarêts lut enſuite un Mémoire
fur les différentes époques qui réſultent
des veſtiges que laiſſent après elles les
éruptions des volcans. M. Bailly continua
la ſéance par un extrait abrégé de fon
Hiſtoire de l'Aſtronomie ancienne , qui
vient de paroître. A cet extrait fuccéda
la lecture d'un Mémoire de M. Perronnet
fur la poſſibilité de faire entrer dans le ca.
nal del'lvette, projété par feu M. de Parcieux
, quatre cents pouces d'eau de la
rivière de Bièvre, M. Briffon lut enſuite
un Mémoire tendant à prouver que les
chaux métalliques ne ſe réduiſent point
par le fluide électrique. Les expériences
rapportées dans ce Mémoire ont été faites
par MM. Briffon & Cadet. M. Duſéjour
termina la ſéance par la préface de ſon
Ouvrage fur l'Anneau de Saturue , que ce
ſavant Académicien , doit publier incefſamment,
142 MERCURE DE FRANCE.
III
Académie Royale de Chirurgie.
L'Académie Royale de Chirurgie
ayant pris ſa première ſéance , le 16 Novembre
1775 , dans le nouvel édifice
qui lui a été deſtiné par Sa Majefté ,
M. Bordenave , Directeur , a prononcé
le diſcours ſuivant :
MESSIEURS ,
En entrant pour la première fois dans
ces lieux qui nous retracent par-tout la
dignité & une munificence vraiment
royale , le premier ſentiment qui nous
anime , eſt ſans doute celui de la reconnoiſſance.
Y manquer , ce ſeroit une ingratitude
odieuſe , & ce vice n'entre pas
dans les ames bien nées. :
Si le ſouvenir a rendu chère parmi
nous la mémoire de Saint Louis , qui a
poſé les premiers fondemens de notre
Collége , en lui donnant ſeulement une
inftitution légale ; ſi la protection accordée
à la Chirurgie par pluſieurs Rois , a
été conſervée dans nos Faſtes ; quels ne
1
DECFMBRE. 1775. 143
doivent pas être nos ſentimens pour le
feu Roi & fon auguſte Succeſſeur , qui
ont bien voulu en être, ne diſons pas
les reſtaurateurs , mais les fondateurs
magnifiques , & ont eu pour motifs principaux
de leur libéralité , le bien & le
foulagement des Peuples confiés à leurs
foins?
en
Une voix plus éloquente que la mienne
*, interprète de nos ſentimens , a fait
connoître au Public aſſemblé pour une
de nos ſéances , comment le feu Roi avoit
été diſpoſé dès ſon enfance à cette fenfibilité
tendre qu'il a eue toute ſa vie pour
l'humanité ſouffrante ; comment ,
s'informant de la nature des ſecours de
la Chirurgie , il s'eſt accoutumé peu à- peu
à en connoître la néceſſité & l'utilité;
comment , inſtruit par les malheurs de
la guerre , il s'eſt intéreſlé aux progrès de
cet art bienfaiſant , qu'il a honoré de fon
eſtime par la conviction de ſes avantages
& de ſon utilité. Il eſt inutile de vous
rappeler ici , Meſſieurs , ce que ce Monarque
a fait pour la Chirurgie , les grâces
* M. Louis , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, qui a prononcé l'Eloge du feu Roi à la
Léance publique,tenue le 27 Avril dernier.
\
144 MERCURE DE FRANCE.
1
qu'il lui a accordées , les bienfaits & les
titres dont il l'a décorée . Votre ſouvenir
vous les repréſente ſans ceſſe ; je craindrois
d'exprimer trop foiblement les ſentinens
qui vous animent , & je laiſſe à
nos coeurs & à ceux de nos neveux , le
devoir de rendre continuellement à ſa
mémoire l'honmage touchant de notre
amour , de notre vénération , & de notre
très humble reconnoiſſance .
Nos fentimens ne doivent pas être
moins vifs pour le Monarque bienfaiſant
qui nous gouverne. A peine monté ſur le
Trône , il jette un regard favorable fur
la Chirurgie ; nos eſpérances ſont ranimées
, & la première année de ſon règne ,
marquée par divers actes de ſon amour
pour ſes Peuples , fournit en même temps
une époque honorable pour la Chirurgie.
Le Roi , perfuadé des avantages qui pouvoient
réſulter de l'édifice commencé
ſous le règne précédent , en a ordonné la
continuation; il a conſacré ce monument
honorable en y dépoſant ſon auguſte effigie
ſous la première pierre , & y a établi
un hofpice pour des maladies extraordinaires.
Quel augure plus favorable pour
nous , & que n'avons nous pas à eſpérer
de ſa protection & de ſesbontés?
Le
:
DÉCEMBRE. 1775. 145
Le ſouvenir de tant de bienfaits ne
nous permet pas d'oublier ceux qui les
ont follicités , & à qui nous en ſommes
redevables. Vous me prévenez ſans doute,
& vous vous rappelez ici , Meſſieurs , cet
homme recommandable par ſon eſprit &
ſes talens , né pour l'honneur de la Chirurgie
, capable de concevoir & de commencer
les grands projets qui doivent
ſervir à fon illustration , ſurvivant à luimême
parmi nous par des bienfaits toujours
nouveaux , dont il nous gratifie ſans
ceffe , nous ayant appelés au partage de
ſa fortune. En vous nommant M. de la
Peyronie , j'en dis affez ; & je craindrois
en en diſant plus , d'exprimer trop foiblement
les ſentimens qui font gravés
dans vos coeurs .
Son fucceffeur ne mérite pas une
moindre reconnoiſſance ; en paſſant à fa
place , il a adopté auſſitôt ſes ſentimens
pour l'honneur de l'Art ,& fon crédit au
près du Monarque , qui l'honoroit d'une
confiance particulière , a toujours été employé
pour le bien de la Chirurgie. Un
grand procès terminé ; un état rendu &
aſſuré aux Chirurgiens ; des Ecoles établies
dans les principales villes du Royaume
; une Ecole Royale , fondée dans la
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Capitale par ſes ſoins , & bâtie avec la
magnificence digne des Souverains qui
Lont ordonnée, font le fruit de ſes attentions
& de fes follicitudes.Après de tels
bienfaits M. de la Martinière eſt andeffus
des éloges ,& les noms de laPey
ronie& de la Martiniere , mémorables à
la poſtérité la plus reculée , feront.comptés
parmi les Bienfaiteurs de la Chirurgie
, & même de l'humanité.
Mais notre reconnoiſſance ne doit pas
ſe borner à des expreſſions ſtériles : lePublic
attentif à nos travaux attend de nous
davantage ; & ce n'eſt que par les ſervices
que nous lui rendrons , que nous pouvons
tenter d'acquitter en quelque forte
ladette que nous avons contractée en re-.
cevant des bienfaits. L'utilité que l'on
peut eſpérer des différens établiſſemens ,
a d'abord fixé l'attention paternelle des
Monarques ; & c'eſt par les fruits qui en
ont réſulté , qu'ils les ont jugés dignes
d'une protection plus érendue.
La Chirurgie en produiſant des hommes
célèbres , avoit dans tous les temps
obtenu la conſidération publique : mais ,
nous ne craignons pasde le dire , en réuniffant
les Membres qui la pratiquent
pour former une Académie , la conſidé
DÉCEMBRE . 1775 147
ration a augmenté ; on a rendu à la
ſcience l'hominage qu'elle mérikoit ; &
les travaux réunis de ſes Membres font
devenus le Code de la Chirurgie , nonſeulement
pour le Royaume , mais pour
tout 1 Univers ſavant.
1;
Le premier volume de nos Mémoires
nous a fait obtenir la Déclaration du
Roi de 1743 , des Lettres Patentes portant
établiſſement de l'Académie , & la
fin d'un procès dont dépendoit le fort de
la Chirurgie. Les volumes ſuivans ont
fixé le jugement avantageux que le Pablic
avoit conçu de notre zèle , & lui
ont fait confidérer avec plaitir les avantages
qui nous ont été accordés. Les monumens
les plus ſolides s'altèrent& ſe détruiſent
; mais nos Mémoires plus durables
, fans craindre l'injure des temps ,
fubfifteront tant qu'il y aura des hommes
qui s'intéreſleront aux ſciences & au bien
de l'humanité. Enfin , ſi Louis XV a honoré
la Chirurgie , nous pouvons dire
avec complaiſance , ( & ce témoignage
n'eſt pas ſuſpect , puiſqu'il nous eſt étran
ger , ) que parmi les Orateurs qui ont
célébré ſa mémoire , pluſieurs en rappelant
ſes bienfaits pour la Chirurgie , ont
loué l'élévation & les progrès de cette
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
folence , comme une époque honorable
de fon règne.
1
C'eſt donc à l'Académie de foutenir
une réputation auſſi glorieuſement commencée.
Réunis en Société par un état ,
&plus encore par les liens d'une eſtime
réciproque , nous devons travailler pour
l'honneur de l'Art , & être perfuadés
qu'en l'honorant , nous nous honorons
nous mêmes. Conſpirons donc par nos
travaux à remplir l'eſpérance que l'on a
conçue de nous; n'oublions jamais ce
que l'humanité a droit d'en attendre , &
apprenons au Peuple que les Princes qui
'ont cru devoir faire de pareils établiſſemens
, ont été inſpirés par l'amour de
leurs Sujets , & ont conſacré leurs bienfaits
à la conſervation des hommes. Que
ces devoirs nous foient toujours chers ;
&penſons que ſi le temps paroiffoit en
affoiblir l'ardeur , les pierres de ce monument
s'éleveroient contre nous , & nous
accuſeroient vis-à- vis de la poſtérité.
DÉCEMBRE. 1775. 149
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
La Mercredi premier Novembre , on a
donné au Château des Tuileries un fort
beau Concert , compoſé d'une grande
fymphonie ; d'un petit motet nouveau ,
chanté par Mile Itaſſe; d'une fonate de
violoncelle parfaitement exécutée par M.
Duport; d'un Deprofundis de M. Langlé,
compoſiteur plein d'ame & d'expreffion .
La ſeconde partie de ce Concert a été
remplie par une ſymphonie concertante ,
pour la flûte , dont les folos ont été joués
par M. Rault , dont on connoît la brillante
exécution & le talent fupérieur.
Mile Plantin a chanté pour la première
fois , & à la fatisfaction des amateurs ,
un motet à voix ſeule . M. Jarnowick a
étonné , & a ſemblé ſe ſurpaſſer luimême
dans ſon nouveau concerto de
violon , &dans les petits airs variés qu'il
a joués à la ſuite. Le Miserere , motet à
grand coeur , de M. Cambini , qui a terminé
ce Concert , a été entendu avec de
nouveaux applaudiſſemens.
Giij
٢٥ MERCURE DE FRANCE.
FOPERA.
LE Vendredi 3 Novembre , l'Académie
royale de Muſique a remis fur le Théâtre
les actes de Tyrtée , d'Alphée & Arethuse,
&d'Erofine.
L'acte de Tyrtée, eſt tiré du Ballet des
Talens Lyriques , dont la muſique eſt de
Rameau. Tyrtée connoiſſant le pouvoir
de ſon art , & tranſporté par ſon amour
pour une Reine dont le coeur & la couronne
doivent faire fa récompenfe , entreprend
de rendre le courage aux Lacé
démoniens , abattus par plufieurs défaires.
Il fait paſſer le feude fon chant& de
ſon génie dans l'ame des guerriers ; ils
s'enflamment au feu de ſes accens , ils
demandent à grands cris d'être menés au
combat. Tyrtée ſe met à leur têre ; les
Lacédémoniens triomphent alors des
Mefféniens leurs ennemis ; des chants
de victoire annoncent la gloire& le bonheur
de leur Chef.CetAste eſt plein d'ac
tion , & la muſique eſt digne du génie
de Rameau ; on l'admire fur-tout dans
fon harmonie , &dans ſes airs de danſe.
DÉCEMBRE. 1775. ist
M. Gelin a rendu avec énergie le rôle de
Tyrtée , & Mlle Duplan a joué avec nobleſſe
& avec intérêt celui de la Reine .
Alphée&Arethuse : cetActe formoit la
deuxième entrée des Féres d'Euterpe ; les
paroles font de Danchet , & la muſique
eft deM. Dauvergne , l'un des Directeurs
de l'Opéra. Les principaux tôles ont été
remplis par Mlle Châteauneuf&par M.
Durand. Les circonstances ont engagé
d'y ſubſtituer, après quelques repréſentatations
, la paftorale que nous avons déjà
annoncée d'Alexis &Daphné.
Erofine: c'eſt la troiſièmeEntrée des Fêtes
lyriques; paroles de M. de Moncrif, muſique
de M. Berton , Administrateur général
de l'Opéra. On revoit avec un nonveau
plaifir cet Acte charmant ; le chane
en eſt voluptueux , les ſymphonies font
brillantes & les airs de danſe très- agréa
bles. Eroſine eſt l'objet des voeux d'un
Enchanteur qui lui donne des fêtes galantes.
Il excite ſa jalouſie en paroiffant
aimer ſa compagne ; il la prévient enfuite
& veut obtenir d'elle- même ſon
amour ; il parvient enfin à lui faire dire
la première , malgré ſa timide innocence,
je vous aime; c'eſt de ces mots prononcés
par ſon amante , avant qu'il ait lui-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
1
même exprimé fa paſſion , que le deſtin
fait dépendre ſon bonheur. Il ne tarde
point alors à faire éclater ſon raviffement
. Mile Arnould joue Erofine avec
ce tendre intérêt qu'elle ſait ſi bien donner
à ſes rôles. M. le Gros rend à merveille
le rôle de l'Enchanteur , & transporte
de plaier par le charme de ſa voix,
& par le goût de ſon chant. Les balletsde
ces trois Actes fontde la compoſition de
MM. Gardel & Veſtris. Ils y danſent
eux mêmes , ainſi que Miles Heinel ,
Guimard , Peslin , & Dorival , avec cette
fupériorité de talent tant de fois célébrée.
M. Dauberval , qui a été abfent depuis
quelque mois , a reparule 17 de No.
vembre , plus brillant que jamais , dans
le divertiſſement d'Erofine,
COMÉDIE FRANÇOISE.
LesComédiens François ont donné le
4 de Novembre , la première repréſentation
de la repriſe de la Coquette corrigée,
Comédie en cinq actes , en vers , de Lanoue
, acteur & auteur. Cette pièce eſt
écrite avec beaucoup d'eſprit; il y a une
DÉCEMBRE. 1775. 153 1
critique très - ingénieuſe des moeurs , des
caractères , des ridicules : mais l'art du
Poëte s'y fait trop appercevoir , & nuit
ſouvent à l'intérêt de l'action , & au comique
des ſituations .
Les repréſentations du Célibataire , Comédie
nouvelle en cinq actes , en vers ,
de M. Dorat , ont été repriſes & fe continuent
avec ſuccès , à Paris , après le
voyage de Fontainebleau.
On a donné le 10 de Novembre , fur
le Théâtre de Fontainebleau , une repréſentation
de Menzikoff, Tragédie nouvelle
de M. de la Harpe. Cette pièce a
été accueillie avec beaucoup d'applaudifſemens
& a fait verſer beaucoup de larmes
, fur- tout au 3 , au 4º acte , & au dé.
nouement. On a paru trouver des longueurs
au ſecond acte & au commence-
*ment du cinquième .
On eſpéroit que cette Tragédie pourroit
être jouée à Paris , après le voyage
de Fontainebleau , ſelon l'uſage reçu de
jouer , hors de rang , les piéces que l'on
a appriſes pour la Cour. Mais cet uſage .
ne peut avoir lieu qu'autant qu'il ne nuit
point aux droits des autres auteurs , & la
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
repriſe du Célibataire , que le voyage de
Fontainebleau avoit interrompu , donnoit
le temps de préparer une autre nouveauté
qui a droit de paffer à fon tour.
Menzikoff ne ſera joué qu'au rang ou
il doit l'être , fuivant la date deſa réception
. Les Comédiens ont mis à l'étude
Lorédan , Drame en quatre actes de M.
de Fontanelle , qui a déjà éprouvé pluſieurs
retardemens .
VERS à Madame VESTRIS , fur la
manière dont elle ajouélerôle d'Arſenie
dans Menzikoff , Tragédie de M. de la
Harpe.
QUEUE tu parois noble&touchante!
Quels yeux pourroient , Veſtris , te refuſer des
pleurs,
Lorſque dans des déſerts ,dont l'aſpect épouvante,
Tu reviens tendre , intéreſſante ,
De ton époux ingrat partager les douleurs?
Que tu réclames bien ta part à ſes malheurs !
Trop fameux Menzikoff , oui , ton deſtin funeste
Ad'abord touché tous les cooeurs
DÉCEMBRE. 1775. 155
Mais va , conſole-toi , vois le bien qui te reſte;
Tu n'as perdu que des grandeurs.
Veftris , ſous tes traits enchanteurs ,
Qu'Arſénie eſt ſenſible , & courageuſe , &belle !
Dans ces climats couverts d'une glace éternelle ,
Qu'il eſt doux de t'aimer , de recevoir ta foi !
En des jardins charmans tu changerois pour moi
Les rochers de la Sibérie ,
Là ſeroient mes tréſors , mon bonheur , ima patric,
Si j'y pouvois vivre avec toi .
ParM. Cardonne , Premier Commis de la
MaisondeMadame..
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ne ſe laffent
point de jouer , ni le Public d'entendre
l'admirable muſique de la Colonie ; ils
ſe diſpoſent aufli à reprendre l'Amitié à
l'épreuve, & la Fauffe Magie qui leur font
redemandées .
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Vénus & les Amours , & le Meſſager difcret
: deux Eſtampes en pendant , d'environ
18 pouces de haut for 14 de
large , gravées par R. Gaillard , d'après
les tableaux originaux de François
Boucher. Prix 3 liv. chaque Eſtampe.
A Paris , chez Buldet , Marchand d'Eftampes
, rue de Gevres , maiſon du
Notaire , au premier.
CBSes deux Eſtampes ſont d'une compofition
des plus riantes . La première nous
repréſente Vénus accompagnée de ſes
Colombes fidèles , & jouant avec les
Amours. La ſeconde Eftampe nous fait
voit une jeune Nymphe attentive à lire
un billet qu'une colombe vient de lui
apporter. Ce Meſſager difcret eſt placé
devant la Nymphe , & il a autour du
DÉCEMBRE. 1775. 157
col le ruban auquel la lettre étoit attachée.
Des payſages ſervent de fond
à ces différentes ſcènes que le Graveur a
tendues dans le ſtyle propre du maître.
Son burin eſt pur , moelleux & varié
avec intelligence.
I 1.
Anne- Marie Martinozzi , Princeſſe de
Conti , morte en odeur d'une grande piété
le 4 Février 1672 , âgée de 35 ans.
Ce portrait en médaillon , eſt gravé avec
beaucoup de ſoin & de talent par Vin.
Vaugeliſty , d'après une miniature de
Petito .A Paris , chez Pierre Laurent , rue
&porte St Jacques , maiſon de Madame
Augier, Apothicaire .
III.
Première Centurie de Planches enluminées
& non enluminées , repréſentant au naturel
, ce qui ſe trouve de plus intéreffant
& de plus curieux parmi les
animaux , les végétaux & les minéraux
, par M. Buc'hoz , Médecin Botaniſte
de Monfieur , & auteur des
158 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaires des 3 Règnesde laFran
ce. Décade I. II . III. IV & V.
د
Ce recueil de planches , qui paroît fuc
ceſſivement par décades , depuis le mois
de Janvier dernier,de trois mois en trois
mois , & dont l'exécution réunit en ſa
faveur l'approbation des amateurs , ſe
continuera de même l'année prochaine.
La Ve décade qui comprend les plantes
botaniques de la Chine , paroîtra au premier
Janvier prochain ; & la VIe , deftinée
aux minéraux au premier Avril
de la même année , & ainſi de ſuite. Le
fond de cette édition eſt paffé actuellementde
France en Hollande, chez Marc-
Michel Rey , Libraire à Amſterdam , qui
en a fait l'acquiſition , & qui pour la
facilité des curieux du Royaume , en
déposé quelques exemplaires à Paris ,
chez Didot le jeune , libraire , quai des
Auguſtins. On en trouve auſſi chez Lacombe
, Libraire à Paris , rue Chriſtine.
Le prix de chaque cahier fera toujours
de 30 livres. On en diſtribue ſéparément
pour en faciliter l'acquifition aux Amateurs.
a
DÉCEMBRE. 1775. 139
I V.
Collection précieuse de planches enluminées
des fleurs les plus belles & les plus
curieuſes , qui ſe cultivent tant dans
les Jardins de laChine , que dans ceux
de l'Europe , dirigée par les ſoins &
ſous la conduire de M. Buchoz , auteur
des 3 Règnes de la France , de l'Hiftoire
univerſelle du règne végétal , &
de la Collection des planches enluminées
& non enluminées d'Hiſtoire naturelle.
Premier cahierde dix planches
enluminées .
:
Cet ouvrage eſt un des plus précieux
&des mieux exécutés parmi ceux qui
paroiffent journellement. Il a d'ailleurs
le mérire de la nouveauté ; perſonne n'a
donné juſqu'à préſent les fleurs de la
Chine;& il ne falloit rien moins qu'une
circonstance auſſi favorable que celle qui
s'eſt préſentée au Directeur de cette Collection
, pour pouvoir les mettre au jour.
UnMiffionaire qui réſide à la Chine depuis
plus de 30 ans , les a fair deffiner &
peindre ſous ſes yeux , & a envoyé les
deſſins peints à une Princeſſe reſpectable.
160 MERCURE DE FRANCE .
Ce ſont ces deſſins peints qui ont été prétés
à M. Buc'hoz , & qu'il a fait graver &
colorer avec tout le ſoin poſſible. Bien
différens de la plupart de ceux qu'on nous
apporte de la Chine , qui font pour l'ordinaire
ſuppoſés ; ils ont le mérite de
repréſenter la fleur au naturel ; ils peuvent
conféquemment être de la plus
grande utilité aux Naturaliſtes , aux Fleuriſtes
, aux Peintres , aux Deſſinateurs ,
aux Directeurs des Manufactures en Porcelaine
, en Faïance , en Etoffe de Soye ,
de Laine , de Coton , en Papiers peints ,
& pluſieurs autres Artiſtes. Le premier
cahier paroît actuellement chez M. Buchoz
, Médecin Botaniſte & de quartier
furnuméraire de Monfieur , rue des Saints
Pères , vis-à vis la Charité ; & chez
Lacombe , libraire , rue Chriſtine. Il eſt
tiré en papier d'Hollande ; le prix eſt de
24 liv. Le ſecond cahier paroîtra au mois
de Janvier prochain .
V.
Le Sr Fabien Dagoty , fils , a gravé
&imprimé en couleur le Portrait fort ref.
ſemblant de la Reins, ſelon le nouvel art,
DÉCEMBRE . 1775. 161
dont le Sr Dagoty père, Penſionnaire du
Roi, eſt inventeur , & d'après le tableau
original , peint d'après nature par Dagoty
fils aîné , Peintre de la Reine. Ce portrait
a été préſenté à Sa Mejeſté qui a bien
voulu en témoigner ſa ſatisfaction .
Le portrait ſe diſtribuera dans le conrant
de Décembre , & ſe trouvera à Verfailles
chez le ſieur Blaizot ; à Paris au
Bureau des Journaux , rue Chriſtine ; &
au Palais Royal chez le ſieur Alibert . Le
prix eſt de 24 liv. tout monté en verre &
en bordure dorée.
VI.
Tableau généalogique de la MaiſonRoyale
deBourbon.
M. de Vezou , Ecuyer , Ingénieur ,
Géographe- Hiſtoriographe & Généalogifte
du Roi , Profeſſeur de Geographie ,
de Littérature & d'Hiſtoire , a mis au
jour le tableau Généalogique de la Maiſon
Royale de Bourbon , par degrés de
parenté , & en lignes maſculines & afcendantes
, depuis Robert de France ,
Comte de Clermont en Beauvoiſis , né
162 MERCURE DE FRANCE.
l'an 1256 , juſqu'à Monſeigneur le Duc
d'Angoulême. Cette Carte fi defirée ,
principalement de la Nobleſſe , eſt belle
& fort agréable ; elle avoit déjà été
préſentée par le ſieur de Vezou , au
Roi , à Monfeigneur le Dauphin , à Ma
datne la Dauphine , à Monseigneur le
Comte de Provence , à Madame laComteffe
de Provence , à Monſeigneur le
Comte d'Artois, à Madame la Comteffe
d'Artois , le Dimanche 19 Décembre
1773 ; & le Roi avoit en la bonté d'agréer
la dédicace de cet Ouvrage le 17
Mai 1772 , & de décorer l'Auteur du
titre de fon Hiſtoriographe & Généalogifte:
c'eſt la fixième fois que le ſieur de
Vezou a l'honneur d'être préſenté au
Roi.
Ce tableau généalogique peut être regardé
comme unique dans ſon genre , foit
par l'ordre , la netteré & la précision qui y
règnent , ſoit par laricheſſe de ſes ornemers
, foit enfin par la beauté de la
gravure , exécutée par le ſieur Desbruslins
fils.
Le premier développement du tableau
des trois races des Rois de France , du
:
DÉCEMBRE. 1775. 163
même Auteur , eſt de même ſur une
-feuillede papier louvois .
On trouve auſſi chez lui le tableau
des trois Races, du prix de 12 liv coloré
en plein. Ces deux Ouvrages font trèsnéceſſaires
pour la lecture de l'Hiſtoire
de France , & de celle de la Maiſon de
Bourbon par M. Déformeaux .
Les perſonnes alliées à la Maiſon de
Bourbon , & qui defiteront que leurs
Généalogies fotent inférées dans la Généalogie
de la Maiſon de Bourbon , en
lignes mafculines & féminines , en pluſieurs
volumes in 4º du même Auteur ,
font priées de les envoyer au plutôt au
ſieur de Vezou , avec les écuffons peints ,
le tout gratis. L'on trouve le ſieur de Ve
zou les Dimanches & Fêtes ,& du monde
chez lui tous les jours.
Le ſieur de Vezon a fait faire une nouvelle
édition de ſes deux tableaux généalogiques.
Les additions & augmentations
de couronnes ſur les quarrés des
Rois& Reines de la Maiſon de Bourbon&
des Rois de France , rendent ces
deux Ouvrages plus intéreſſans. Le ſieur
de Vezou a eu l'honneur de préſenter
la nouvelle édition de la Maiſon de
Bourbon , au Roi , le 22 Juin 1775 , &
164 MERCURE DE FRANCE.
àMadame Clotilde de France , Princeſſe
de Piémont , le 24 Août ſuivant. Cet
Ouvrage a été fort accueilli comme il le
fut par Louis XV , qui voulant témoigner
ſa ſatisfaction au ſieur de Vezou ,
le chargea de continuer l'Histoire Gé.
néalogique de ſa Maiſon en lignes
mafculines & féminines , defirant voir
d'un ſeul coupd'oeil tous les deſcendans
de l'un & de l'autre ſexe , de Robert ,
Comte de Clermont , fixième fils de St
Louis.
,
Ce tableauGénéalogique de la Maiſon
de Bourbon , imprimé ſur une feuille de
papier louvois , eſt de 6 1. en blanc , 91.
les quarrés & rameaux enluminés , 151.
avec les écuſſons peints , & 18 liv . colle
fur toile; à Paris , chez le ſieur de Vezou
, rue Princeſſe , vis à- vis le réverbère ,
Fauxbourg St Germain.
VII.
LeRivage fertile : Eſtampe d'environ 21
pouces de largeur & 16 de hauteur ,
gravée par Anne Philberte Coulet ,
de l'Académie Impériale & Royale de
Vienne , d'après le tableau original de
DÉCEMBRE. 1775. 165
P. J. Loutherbourg , tiré du Cabinet
de M. le Comte de Baudoin , Brigadier
des Armées du Roi , Capitaine
aux Gardes Françoiſes .
Cette Eſtampe eſt agréable , & la gravure
fait honneur au burin pur & brillant
de Madame Coulet. On la trouve à
Paris chez l'Empereur ,Graveur du Roi
& de Leurs Majeſtés Impériale & Royale,
rue & porte St Jacques, au-deſſus duPetit
Marché.
GÉOGRAPHIE.
I.
CARTES des Pays du Maine , du Perche ,
& de l'Anjou , qui ſont dans l'apanage de
Monfieur , frère du Roi ; prix 1 l. 16 f.
les trois Cartes , à Paris , rue de Tournon
, au Livre d'or.
II.
-Côte de Barbarie , en cinq feuilles ,
166 MERCURE DE FRANCE.
& Plans d'Alger & de Gigery , en trois
feuilles ; à Paris , chez le Rouge , Quai
desAuguſtins.
TOPOGRAPHIE.
I.
Plande la Ville d'Orléans, aſſujetti à ſes
nouveaux accroiſſemens , dédié à Son
Alteſſe Séréniffime Monſeigneur le
Duc d'Orléans , par le ſieur Moithey ,
Ingénieur Géographe du Roi.A Paris ,
chez l'Auteur , rue de la Harpe , la
porte-cochère à côté d'un Parfumeur ,
vis-à-vis la Sorbonne.
Ce Plan eſt accompagné d'un cahier
in-4°. contenant des recherches hiſtoriques
ſur la Ville d'Orléans , ce qui lie
l'hiſtoire à la Topographie , & rend cet
Ouvrage auffi curieux qu'inftructif. Le
ſieur Moithey ſe propoſe de continuer le
même travail ſur les principales Villes
de France. Il publiera dans le courant du
mois de Janvier prochain , ſes recherDÉCEMBRE.
1775 , 167
ches hiſtoriques fur la ville d'Angers avec
lePlan.
Les recherches hiſtoriques ſur laVille
d'Orléans , avec le Plan , coûtent 2 liv.
broché ; le Plan feul 1 liv. 10 f.; le
même lavé , 4 liv. 10 f.
1 1.
Plandu Palais du Vatican , où ſe tient
le Conclave , & tel qu'il y fut établi en
1775 , avec les principaux détails qui lui
font relatifs , levé immédiatement après
l'élection de Jean-Ange Braſchi , Cardinal
- Prêtre du titre de St Onuphe , né à
Cezenne le 27 Décembre 1717 , Pape
ſous le nom de Pie VI. Ce Pian eft gravé
avecbeaucoup de ſoin & très-détaillé;
on y trouve auſſi la notice des Cardinaux
qui ont entré au dernier Conclave :
mis au jour par M. Dumont , Profeſſeur
d'Architecture , rue des Arcis , maiſon du
Commiffaire. Prix 1 1. 4f.
Ce Plan fait ſuite aux gravures de M.
Dumont fur St Pierre de Rome.
Ses autres Ouvrages ſont des Etudes
ſur la Baſilique de St Pierre de Rome ,
au nombre de cent feuilles in-folio ; prix
broc. 36 liv
1
168 MERCURE DE FRANCE.
Plan géométral , & vue perſpective de
Pintérieur de la nouvelle Eglife de Ste
Géneviève de Paris ; prix 3 liv .
Collection de Théâtres & Salles de
Spectacles , tant publiques que particulières
, compoſée de 54 feuilles ; prix
enſemble 241 .
:
MUSIQUE.
I.
PIECES d'orgues : Magnificat en Noëls
François & Flamands, avec variations en
fol majeur ; dédiées à Madame de Francqueville,
Abbeffe de l'Abbaye Royale de
Marquette , en Flandre; compoſées & arrangées
par M. Benaut , maître de Clavecin:
prix i liv. 16 f. A Paris chez l'Auteur
, rue Gît- le -coeur , la ſeconde portecochère
à gauche , en entrant par le Pont-
Neuf , & aux adreſſes ordinaires.
I I.
Ouverture de la Colonie , arrangée pour
le Clavecin ou le Forte- piano , avec accompagnement
DÉCEMBRE. 1775. 169
compagnement d'un violon & violon.
celle , ad libitum , par M. Benaut , maître
de Clavecin ; prix 2 liv . 8 f. A Paris chez
l'Auteur , même adreſſe.
III.
TroisSymphonies en quatuors , pour un
Clavecin , deux Violons & Baffe obligés,
&deux Cors - de chaſſe ad libitum , compoſés
par M. Roeſer fils : OEuvre I. Prix
71. 4 f. A Paris , au Bureau d'abonnement
muſical , rue du Hazard-Richelieu ,
& aux adreſſes ordinaires ; a Lion , chez
Caſtaud , près la Comédie.
I V.
SixSonates pourHarpe, Piano-forte ou
Clavecin , par S. Ph. Seibold ; Op . II .
Prix 71. 4 f. A Paris , Au Bureau d'abonnement
muſical , rue du Hazard Saint
Honoré.
V.
Sixième Livre composé de douze
ariettes choiſies , ( dont la plupart à pluſieurs
couplers ) avec accompagnement de
harpe , ſuivies de deux divertiſlemens
H
170 MERCURE DE FRANCE.
avec accompagnement de violon pour le
mê.ne inſtrument , par J. G. Burckhoffer,
L'Auteur propoſe ce recueil par ſouſcrip.
tion , à commencer du premierDécembre
prochain , juſqu'au is du mois de Janvier
1776 , jour auquel le recueil ſera
délivré ; paffé ce temps , on ne ſouſcrira
plus. La ſouſcription eſt de 6 liv. ceux
qui ne ſouſcriront pas le payeront 9 liv.
On ſouſcrit chez l'Auteur , rue du gros
Chenet , à côté du Boulanger , & chez
M. Bouin , Marchand de Muſique , rue
St Honoré , près St Roch , chez lequel on
trouve auſſi la partition de la Colonie.
VI.
La Colonie , Opéra- comique , en deux
actes , imité de l'Italien , & parodié fur
la Muſique del Signor Sacchini , repréſenté
pour la première fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , le 16
Août 1775 ; & à Fontainebleau , devant
Leurs Majestés, le 4 Novembre. Prix 241 .
A Paris chez M. d'Enouville , Receveur
de la Loteriede l'Ecole Royale Militaire,
rue & porte St Jacques. On trouve à la
même adreſſe les petits recueils d'airs
fans accompagnement ; prix 3 liv. 12 f.
DÉCEMBRE. 1775 . 171
La pièce imprimée avec toute la muſique ,
prix 41. 16 f. & les airs ſéparés , prix 4 f.
la feuille. C'eſt à ce Bureau que les perſonnes
de Province doivent s'adreſſer . On
trouve auffi cette Partition à Paris & en
Province , aux adreſſes ordinaires. Pour
la facilité de l'exécution , les parties féparées
ſe trouvent chez M. Houbaut , près
la Comédie Italienne .
VII.
Six quatuors pour deux violons alto
&baffe , compoſés par M. Davaux ama.
teur, OEuvre VI . arrangés pour le fortepiano
ou clavecin , avec accompagnement
de violon & alto obligés , par M. Marchal
le jeune ; prix 9 1. A Paris , chez
l'Auteur , rue des Moulins , butte Saint
Roch , vis-à- vis le Fondeur ; chez le ſieur
Borelly, éditeur & marchand de Muſique,
cue St Victor , vis-à- vis la Ferme , & aux
adreſſes ordinaires ; à Versailles , chez
Blaizot libraire ; au Cabinet Littéraire
rue Satory ; en Province , chez les marchands
de Muſique.
,
On trouve aux mêmes adreſſes du ſieur
Borelly , & autres ci - deſſus énoncées ,
fix Sonates pour violon & baſſe , dédiées
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
à M. le Comte de Kelly , compofées par
M. Ant. Stamitz ; prix 6 1 .
VIII .
Quatre Sonates , dont la quatrième eft
en quo pour la Harpe , dédiées à M. le
Baron de Wenzel fils , compoſées parM.
Deleplanque. OEuvre I. Prix 41. 4 1.
I X.
Mufique économique , qui réunit fur
trois inftrumens toutes les parties ſervant
d'accompagnement aux ariettes d'Opéra ,
peut être exécutée par trois perſonnes &
de pluſieurs manières différentes : ou premier
choix d'ariettes avec accompagne.
ment, 1º . de clavecin & 2 violons. 2°.
De baffe & 2 violons. 3º . De guitarre &
2 violons avec ſourdine ; miſe dans cet
ordre par M. Redarez amateur. Ces
ariettes font auſſi principalement arrangées
pour être chantées avec le ſeul accompagnement
de guitarre , ou de clavecin
, ou de batfe , en ſupprimant les préludes
à l'égard de la baffe &de laguitarre;
prix , 1. gravé par Richomme. A Paris ,
chez le ſieur Paris , Luthier & marchand
DÉCEMBRE. 1775. 173
de Muſique , rue St Honoré, vis - à - vis
celle de la Soudière ,& aux adreſſes ordinaires
de Muſique , à Lyon , chez M,
Caſtaud , place de la Comédie ; à Toulouſe
, chez le ſieur Brunet , rue St Rome ;
à Niſmes , chez le ſieurGaude , libraire.
Χ.
Xe Recueil de pièces Françoiſes & Ita•
liennes , petits airs , brunettes , menuers ,
&c. avec des doubles & variations accomodés
pour deux Aûtes traverſières ,
violons , pardeſſus de viole , &c . par M.
Taillart l'aîné , le rout recueilli & mis en
ordre par M. *** ; prix 6 1. A Paris ,
chez M. Taillart l'aîné , rue de la Monnoye
, la première porte cochère à gau
che , en defcendant du Pont Neuf , maiſon
de M. Fabre , & aux adreſſes ordinaires
deMuſique .
On connoît le goût de M. Taillart
dans le choix , & dans l'arrangement des
airs nouveaux , ainſi que ſon talent pour
en faciliter l'exécution .
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Manufacture de Porcelaine établie à Clignancourt
, près Paris , fous la protection
de MONSIEUR.
IL y aun dépôt général des Ouvrages de
cette Manufacture à Clignancourt , & à
Paris , rue Neuve-des-Petits-Champs près
la rue de Richelieu .
Les pièces feront marquées , par la
fuite , du chiffre de MONSIEUR , Frère
du Roi , ſuivant le Brèvet honorable qui
vient d'en être accordé.
La Porcelaine de cette Manufacture
eſt ſingalièrement recommandable par
ſa ſolidité , la plus grande qu'on connoiffe
, par le beau blanc du biſcuit , &
pat fa couverte , comparable aux ouvrages
de l'ancien Japon , ainſi que par
l'élégance des formes , & par le goût des
ornemens. On y fait toutes les pièces prog
pres au ſervice de la table , à la décora .
tion des appartemens , ainſi que des figue
res parfaitement modelées , foit ſeules ,
foit grouppées , petites & grandes. Enfin ,
on peut y commander tous les Ouvrages
que l'on déſire en ce genre.
DÉCEMBRE. 1775. 178
HISTOIRE NATURELLE.
Cabinet d'Histoire Naturelle de Feu M.
Villiez , Négociant de Nancy , & Ancien
Premier Juge Conſul de Lorraine
& Barrois .
CETTE Collection , très- variée dans ſes
différentes parties , préſente partout une
très-belle ſuite de coquilles , de madrepores
de la Mer Rouge , de mines , de
cryſtaux & cryſtalliſations , marbre , albatres
, dendrites. Les Amateurs y verront
avec fatisfaction des racin.sremplies d'in .
ſectes , des ichtyolites & autres pérrifications.
Ils remarqueront fur- tout une
urne antique chargée de madrepores &
de polypiers , un corail du plus grand
volume; un vaſe , du gouleau duquel
s'élève une large éponge rameuſe & tubulaire.
La totalité de cette riche Collection
eſt actuellement en vente : on en diſtri.
bue le Catalogue à Nancy , chez Pierre
Antoine , & Pierre Barbier , Libraires ; &
à Paris , chez la Veuve Savoye , Libraite
rue St. Jacques .
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
A Monseigneur le Comte DE SAINTGERMAIN
, Ministre de la Guerre .
Je fus fourd à la brigue & crus la renommée ,
J'appelai de l'exil , je tirai de l'armée
Levertueux Seneque & le brave Burrhus ...
Rome de tous les temps eſtima leurs vertus....
RACINE , Trag. deBritannicus.
Oui ,
Qui ſut combattre & vaincre aux chan.ps de la
victoire ,
Et préfere l'honneur aux titres faſtueux :
Qui connoît auſſi bien la véritable gloire
Etoitdigne du choix d'un Prince vertueux.
Jouis donc , Saint- Germain , c'eſt ton Roi qui
l'ordonne :
En Miniſtre éclairé guide nos étendards ;
Inſtruit par la vertu , les malheurs & Bellone ,
Viens faire le bonheur des Enfans du Dieu Mars .
ParM. Darnault , ancien Dragon du
Colonel- Général.
DÉCEMBRE . 1775. 177
Chaire Royale d'Hydrodynamique. *
M. LE Contrôleur Général ayant jugé qu'un
des plus sûrs moyens de perfectionner la navigation
dans l'intérieur du Royaume , la conſtruction
des machines hydrauliques , & même l'architecture
navale , étoit de répandre la connoilfance&
le goût de l'hydrodynamique , a engagé
le Roi à fonder une Chaire deſtinée à l'enſeignement
public de cette ſcience. Voici comme il
s'exprime lui même ſur cet objet important ,
dans une lettre adreflée à M. l'Abbé Boſlut , de
l'Académie Royale des Sciences , qui doit être le
Profefleurde la nouvelle Ecole.
Versailles 1 Octobre 1775 .
• Il ſeroit difficile , Monfieur , de compter les
>> différens genres de travaux dont l'avantage de
l'Etat preſcrit à l'adminiſtration de s'occuper
>> effentiellement , & dont le ſuccès ne peut être
>> fondé que tur la perfection de l'art de modifier
» ou de diriger l'action & le cours deseaux . Op-
>>>poſer des digues à l'impétuoſité de la mer , con-
>> quérir ſur elle des terreins nouveaux , garantir
>> de ſes ravages ceux qu'elle menace d'engloutir,
>> creaſer des ports , empêcher les anciens de fe
* On entend en général par l'hydrodynamique, la ſcience
des loix que doivent obſerver les forces qui agiſſent ſurun
Quide, foit en repos , foit en mouvement.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
>> combler par les dépôts de la mer ou par ceux
des rivieres qui s'y jettent , donner , aurant
qu'il eſt poſſible aux torrens & aux fleuves un
>> lit certain ,&défendre les campagnes desinon-
>>dations , affurer & perfectionner la navigation
>> des rivieres déjà navigables , rendre navigables
celles qui ne le ſont pas , téunir les rivieres &
les mers par des canaux de communication,
>> féconder les terres arides en y conduiſant l'eau
>>dont elles manquent , ouvrir ailleurs des écou-
>> lemens aux eaux qui infectent l'air par leur
>> ſéjour , ſubſtituer aux moulins qui noyent les
>>>praities , des uſines mieux entendues : quelle
foule d'entrepriſes utiles s'offrent à l'industrie
des Particuliers & aur ſoins de l'adminiſtranon !
Quels biens n'en doivent pas réſulter un jour
>>p>our les ſujets & pour l'Etat !
>> Le Roi qui deſire vivement de procurer à ſes
>>Peuples toutes fortes d'avantages, ſe propoſe de
>> faire ſuivre avec la plus grande activité les ou-
« vrages déjà commencés en ce genre , & de les
5 multiplier autant qu'il fra poſſible. Chargé de
l'exécution de ſes vues ,je ne me diffimule pas
>> l'obstacle qu'y metl'état d'imperfection où est
>>juſqu'ici la ſcience du mouvement des fluides ,
>> néceſſaire pour les diriger , & fur- tout l'eſpece
*de ſéparation qui ſe trouve encore dans cette
>> ſcience entre la spéculation & la pratique. Des
>> génies du premier ordre ont établi des théories
> protondes ; mais ces théories ſont trop peu ap.
plicables à la pratique, trop peu connues de la
plus grande partie des hommes d'art qui ont à
>>opérer ceux ci ſont dans le plus grand nombre
des cas , réduits à travailler d'après des principes
précaires , qui ont beſoin le plus ſouvent d'être
DÉCEMBRE. 1775 . 179
> modifiés par une forte de tâtonnement fondé fur
la ſeule routine.
» Il eſt donc néceſſaire , pour être en état de
>> projeter & d'exécuter avec fûreté , & pour
n'être pas exposé à tomber dans des erreurs rui .
neuſes , de travailler à perfectionner l'art même ,
>>à en répandre la connoiffance , à former un
>>>grand nombre d'Artiſtes , qui réuniflent à l'étu
>>de des vrais principes de la théorie , le ſecours
>> de l'expérience; qui ſachent les concilier ou
>>l>es ſuppléer l'une par l'autre , & en tirer des
>> regles fûres pour opérer avec ſuccès & vaincre
les difficultés .
>>>J'ai cru ne pouvoir mieux atteindre ce but
qu'en établiſflant un enſeignement public , où
les jeunes gens puiſſent s'inſtruire également
>> dans la théorie& dans la pratique .
ככ
>>>Le ſuccès de vosOuvrages ſur l'hydraulique,
>& le ſuffrage que les plus célebres Géometres
>>de l'Europe leur ont accordé , ont déterminé le
>>>Roi à vous choiſir pour vous charger de cet en-
>ſeignement.
>>L>'intentionde Sa Majesté eſt donc , Monfieur,
que vous donniez chaque année , à commencer
>> au mois de Novembre prochain , un Cours pu-
>> blic d'hydraulique dans une Salle qui vous fera
>> indiquée à cet effet. Vous publierez un program-
>>>me où vous marquerez l'ordre , le nombre ,
>>>l'heure & la durée de vos leçons ,
>> Je ferai ſouvent dans le cas de vous confulter
> fur la capacité des ſujets qui auront ſuivi votre
>> cours ; & j'elpere que vous voudrez bien en ren-
>>dre compte avec l'intégrité & le zele qu'on vous
>> connoît depuis long-temps.
H
180 MERCURE DE FRANCE.
>> Je ſuis avec toute l'eſtime poſſible , Monfieur,
votre très- humble & très -obéillant ferviteur.
Signé TURGOT.
Leplan indiqué par M. le Contrôleur Général
offre un vaſte champ de recherches intéreſſantes :
il embratfe toutes les branches de la Science des
Fluides , appliquée à l'utilité publique. On ne ſe
flatte pas de le bien remplir ; mais on tâchera du
moins d'expliquer d'une manière claire & préciſe
les principes généraux de l'hydrodynamique , &
d'en montrer l'uſage par de fréquentes applications.
On fait que l'hydrodynamique ſe diviſe en deux
parties ; l'une, qu'on appelle hydrostatique, a pour
objet l'équilibre des particules d'un fluide en
tr'elles , ou l'équilibre d'un fluide avec un corps
ſolide qui y est plongé; l'autre , qu'on nomme hydraulique
, confidère le mouvement des fluides . La
branche de l'hydrodynamique , qui traite de l'équilibre
ou du mouvement des Auides élastiques ,
s'appelle ordinairement aërométrie , nom emprunté
de l'air , qui eſt le principal des fluides
élastiques . Mais elle peut être rapportée à l'hydroſtatique
ou à l'hydraulique felon qu'il s'agir
de l'équilibre ou du mouvement d'un fluide élaftique.
Comme la théorie générale du mouvement des
fluides eft eflentiellement liée avec celle de leur
équilibre , l'hydrostatique eft non ſeulementutile
pár ells même dans toutes les recherches où l'on
confitere I action des fluides ſtagnants , mais elle
fert encore naturellement d'introduction à l'hydraulique.
Ainſi on traitera ſucceſſivement de ces
DÉCEMBRE. 1775 . 181
deux ſciences; & l'enſemble formera un cours
complet d hydrodynamique .
On a porté dans ces derniers temps la méchanique
des corps folides au plus haut point de perfection.
Quels que foient le nombre , la quantité
&la direction des forces qui agiſſent ſur un corps
ſolide ou fur un ſyſtême de corps folides , on peut
toujours repréſer ter les conditions de l'équilibre
ou du mouvement par des formules analytiques
plus ou moins ſimples , ſuivant que lesdonnées du
problême ſont plus ou moins compliquées S'il le
rencontre enfuite un grand nombre de cas où ces
formules ne peuvent être ramenées à l'uſage , cet
inconvénient tient à l'imperfection de l'analyſe &
non à la méchanique , qui a fourni tout ce qu'on
étoit en droit de lui demander. Mais on n'eſt pas
auſſi avancé dans l'hydrodynamique. Non- feulement
on ne connoît point le nombre , la figure &
les maſſes des atomes qui compoſent un fluide ;
mais de plus ces molécules font indépendantes les
unes des autres , ou , ſi elles ont entr'elles quelque
connexion , la force qui la produit eſt inappréciable
. & varie d'un fluide à l'autre . Il est donc
impoſſible de réduire les loix de l'équilibre ou da
mouvement des fluides à des formules tirées de la
méchanique des corps ſolides ; & d'ailleurs ces
formules (eroient abſolument irréſolubles , par
leur complication inévitable.
Quel parti prendre dans une telle difficulté ?
Recourir à l'expérience : fonder d'abord les loix
de l'équilibre des fluides ſur un fait univerſel qui
leur foit particulier , & qui ſerve à expliquer tous
les phénomenes dépendans de la ſtagnation des
liqueurs . Or ce fait ou caractère primordial , propre
à établir la théorie de l'équilibre des fluides ,
182 MERCURE DE FRANCE.
ſe trouve dans la propriété qu'ils ont de ne pouvoir
refter en repos , à moins qu'une particule
quelconque ne ſoit également preſlée en toutes
fortesde ſens. Cette propriété , eſſentielle à l'équilibredes
corps fluides , ne l'eſt pas àcelui des corps
folides; parce que , dans les ſolides , la connexion
des parties fait que la force appliquée à un point
poufle parallèlement toute la mafle , & qu'elle fera
par conféquent détruite par une force égale &
contraire: au lieu que dans les fluides , fi chaque
particule , priſe ſéparément , n'étoit pas également
preſlée dans tous les fens , elle ſe mouvioit
du côté où ſeroit la moindre preſion , & il n'y auroit
pas équilibre.
D'après cette loi de l'égalité de preſſion , on démontrera
les propoſitions principales de l'équilibre
des fluides , tant incompreſſibles qu'élaſtiques.
Les vaſes qui contiennent des liqueurs peuvent
être ſolides ou flexibles . Dans le premier cas , la
figure du vaſe eſt donnée , & la force résultantè
des preſſions que ſouffrent ſes parois , eſt détruite
par la réſiſtance que le vaſe y oppoſe en vertu de
la liaiſonde ſes parties Mats lorſque les parois du
vase font flexibles , elles prennent une courbure
particuliere ; & il y a équilibre entre les forces
qui agitlent fur chacun de leurs points ; enforte
que l'équilibre de tout le ſyſtême eſt le réſultat
de tous ces équilibres particuliers . On donnera la
méthode générale pour déterminer la naturede
la courbe que forme un vase flexible ; & on déduira
les épaiſfleurs néceſſaires aux tuyaux de
conduire , pour réſiſter à la preſſion des fluides
ſtagnants.
En traitant des fluides élastiques , on expliDÉCEMBRE
. 1775. 183
quera la conſtruction du barometre & du thermometre
; on donnera la théorie de l'ascenfion de
l'eau dans les pompes , & c .
L'équilibre d'un corps ſolide flottant ſur un
fluide , le démontre de même par le principe
d'égalité de preſſion. Il peut avoir plus ou moins
de contiſtance , c'est-à-dire être plus ou moins
ferme dans fon état, ſelon la poſition que les centres
de gravité du corps & de ſa partie plongée ,
confidérée comme homogene , occupent fur la
ligne verticale. On analyſera les cas où un corps
dérangé de cette ſituation d'équilibre , y retournera
de lui même ou continuera à s'en éloigner ;
&les principes généraux feront éclaircis par plufieurs
exemples. Cette théorie s'applique aux mouvemens
de roulis & de tangage des vaiſleaux flottans
à la mer.
L'hydraulique eft moins ſimple &moins préciſe
dans les réſultats que l'hydroſtatique. Il paroît
d'abord que leprincipe d'égalité de preffion , combiné
avec les formules ordinaires du mouvement ,
eſt (uffiſant pour déterminer tout ce qui eſt relatif
au mouvementd'un fluide : car les variations qui
arrivent dans le mouvement d'un ſyſtême de corps,
font telles que les mouvemens oppoſés ſe détruifent:&
par conséquent on doit connoître le mouvementqui
reſte au fluide , auſſi tôt que l'on connoît
, par le principe d'égalité de preſſion , le mouvement
qu'il perdà chaque inſtant. Auſſi desGéometres
du premier ordre ont ils donné des formules
générales du mouvement des fluides , fondées
uniquement fur cette confidération. Mais ces formules
préſentent des difficultés juſqu'ici infurmontables
à l'analyſe .
On a donc encore été obligé de recourir àl'ex
184 MERCURE DE FRANCE.
périence pour y trouver le fondement d'une hydraulique
, moins rigoureuſe à la vérité , mais
plus fimple & plus uſuelle. On a obſervé que lorſqu'un
fluide s'échappe par une ouverture faite à
un vaſe , la furface demeure toujours horizontale
, du moms a peu près; d'où l'on a conclu
qu'en divitant par la penſée le fluide en une infinité
de tranches horizontales, cestranches , à mefure
qu'elles s'abaiflent , confervent ſenſiblement
leur parallélitme. Cette hypotheſe conduit à des
formules qui font traitables , & que même un
Géometre accoutumé à des ſpéculations abſtraites
& profondes , regardera comme allez funples .
Il n'en fera pas tout-à- fait ainſi du Praticien
chargé d'une multitude de détails qui abſorberoient
quelquefois tout ſon temps en pure perte ,
s'il s'appetantilloit fur chaque objet particulier ,
&s'il ne facrifioit même ſouvent la préciſion géométrique
à la célérité des opérations . Jamais il ne
s'aitrendra à traduire en nombres la formule que
donne le paralléliſme des tranches pour l'écoulement
d'un fluide par un orifice de grandeur quelconque
Ajoutons que cette formule même n'a pas
une exactitude aflez rigoureuſe pour exciter vivement
à ce travail .
Toutes les difficultés dont on vient de parler
diſparoiflent , du moins chacune pour la plus
grande partie , lorſque le fluide s'échappe par une
ouverture que l'on peut regarder phyſiquement
comme très perite par rapport à l'emplitude du
vate. Heureuſement encore ce cas eſt 1. plus ordinaire
dans la pratique . Alors l'écoulement ſe détermine
d'une maniere ſimple & commode Mais
pour ne pas ſe tromper ſur la quantité d'eau écoulée
, il faut avoir égard aux différens genres de
DÉCEMBRE. 17756 185
contraction que la veine fluide éprouve , ſelon
qu'elle fort par un orifice percé dans un fimple
paroi ou par un tuyau additionel. C'eſt ſur quoi
on eſt à portée de s'éclairer complettement par la
voie de l'expérience.
On expliquera donc , ſuivant ces principes ,
tout ce qui regarde l'écoulementdes fluides par de
petits orifices ; ſoit qu'un vase demeure conſtamment
plein , au moyen d'une nouvelle eau qui
remplace à chaque inſtant l'eau écoulée , ſoit que
le vase ſe vide ſans rien recevoir , &c.
A la théorie des écoulemens on fera ſuccéder
celledes ofcillations d'un fluide qui ſe balance dans
un ſyphon quelconque On démontrera que le ſy .
phon étant lupposé cylindrique , ces oscillations
font isochrones entr'elles ; & on aſſignera la longueur
du pendule ſimple qui fait ſes battemens
dans le même temps.
On exposera & on discutera un grand nombre
d'expériences qui ont pour objet de fixer les dimenſions
de la veine fluide contractée , &de détermi
ner les quantités d'eau écoulée , en faisant varier
les temps , les orifices & les hauteurs des réservoirs.
Par la combinaison raisonnée de ces expériences
avec la théorie , on ſe mettra en état de
résoudre toutes les queſtions de ce genre avec une
exactitude plus que ſuffisante dans la pratique.
On traitera du mouvement des eaux jailliſlan
tes , matiere ſi utile pour la décoration des jardins
&des édifices : on déterminera la meilleure figure
des ajutages , & la meilleure proportion entre le
diametre de l'ajutage & celui du tuyau qui doit
fournir à la dépenſe.
Les regles pour terminer les quantités d'eaux
196 MERCURE DE FRANCE.
écoulées à la ſortie immédiate d'un orifice percé
dans une mince paroi , ou d'un court tuyau additionnel
, ne ſont pas applicables à l'écoulement de
l'eau qui fort d'un long tuyau; car le fluide , en
parcourant un long eſpace, perd par le frottement
une partie ſenſible de ſa vireſſe. On ſe tromperoit
donc extrêmement , ſi l'on déterminoit les
dépenſes , en ayant ſimplement égard à la grandeur
de l'orifice de fortie , &à la hauteur du niveau
de l'eau au- deilus du même orifice. La longueur&
les finuoſités de la conduite doivent entrer
en ligne de compte. On traitera cette matière
avec ſoin par l'expérience & la théorie.
Le mouvement des eaux n'eſt pas le même dans
un canal ouvert par la partie ſupérieure , que dans
un tuyau fermé dans ſon pourtour entier. On rapportera
pluſieurs expériences qui feront connoître,
du moins à peu près , la loi que ſuivent les vitefſes
des fluides dans des canaux , & les variations
qui arrivent à la hauteur de l'eau dans un canal ,
lorsqu'on fait varierta pente ou ſa longueur , &c,
On indiquera les meilleurs moyens de mesurer en
général la vîteiſe d'un courant.
Delà on paſſera à des remarques mathématiques
&phyſiques fur le cours des fleuves . On examinera
comment ils creusent & établiſſent leurs lits.
Onparlerade la formation des barres, desmoyens
d'en empêcher le progrès & de diminuer les obſtacles
qu'elles mettent à la navigation. On déterminera
l'augmentation de profondeur que reçoit une
rivière , lorsqu'on retrécit ſon lit par les arches
d'unpont , par des murs de quai , ou de toute autremaniere
qu'on voudra imaginer. La méthode
employée à réſoudre ce problême , ſervira à trouver
la quantité dont le niveau d'une riviere baifle
10
la
9
DÉCEMBRE. 1775. 187
quand on y fait une ſaignée par un canal de dérivation.
Undes plus importans problêmes de l'hydraulique
, tant pour la théorie que pour la pratique ,
eſt la recherche de la force qu'un fluide en mouvement
exerce contre un corps ſolide en repos
qu'il va choquer , ou de la réſiſtance qu'éprouve
uncorps ſolide qu'on fait mouvoir dans un fluide
en repos. On fera à portée de discuter à fonds
cette matiere , avec le ſecours des expériences qui
ont été faites en dernier lieu à l'Ecole Royale Militaire
, par ordre de M. le Contrôleur Général.
On pourra comparer la réſiſtance dans un fluide
indéfini avec la réſiſtance dans un canal étroit.
On verra que cette derniere force furpafle beaucoup
la premiere , & on ſentira la néceflité de
donner aux canaux de navigation une profondeur
&une largeur proportionnées aux dimenſions des
bateaux qu'ils doivent porter , afin que l'eau ayant
la libertéde couler par les côtés , entre le bateau
&les parois ducanal , réſiſtance ne ſoit pas trop
conſidérable .
la
Les machines hydrauliques feront examinées
avec attention. On en développera le méchanisme;
& on indiquera les moyens de leur faire produire
tout l'effet dont elles ſont capables , ſoit
qu'elles aient pour principe moteur la preſſion
ou le choc de l'eau .
On finira par donner une petite théorie du
mouvement des fluides élastiques , en tant que
ce mouvement reçoit quelque variation de la
vertu élastique.
Tel eſt le précis des matieres qu'on le propoſe
detraiter dans le nouveau Cours d'Hydrodyna
1
188 MERCURE DE FRANCE.
mique. Les différens objets ndiqués par M. le
Contrôleur-Général y trouveront leur place : on
s'attachera à les développer exactement.
On n'employera dans les démonſtrations que la
géométrie élémentaire & le ſimple calcul algébrique,
pour ſe mettre à portée du plus grandnombre
d'auditeurs . Mais ſi , parmi eux , il s'en trouve qui
veuillent approfondir davantage certaines branches
de l'hydrodynamique , on ſe fera un devoir
&un plaifir de leur donner , dans des entretiens
particuliers , les éclairciſſemens qu'ils pourront
defirer.
L'Ouvrage qui ſervira de base à l'enseignement
eſt l'Hydrodynamique de M. l'Abbé Boffut . Ou
donnera leçon deux fois par ſemaine , le mercredi
& le ſamedi , depuis onze heures& demie juſqu'à
une heure &demie, S'il ſe trouve une fête le mercredi
ou le ſamedi , on donnera leçon le mardi ou
le vendredi.
Le Cours s'eſt ouvert le ſamedi 25 Novembre
1775. Il y aura vacance pendant la quinzaine de
Pâques , & depuis le 8 Septembre jusqu'au pre
mier mercredi ou famedi d'après la St Martın
La ſalle des démonstrations eſt chez les PP. de
l'Oratoire de la rue St Honoré , qui ſe ſont prêtés
aux vues de M. le Contrôleur-Général avec un
défintéreſlement bien digne d'une Congrégation
également diftinguée par les vertus & par les talens.
E
DÉCEMBRE . 1775. 189
Ecole d' Architecture & de Deſſin , tenue
par le fieur Daubaton , Architecte ,
élève de feu M. Blondel , fucceffeur
de fon Ecole & Profeſſeur du Corps
des Ponts & Chauffées .
Précis de ce qui s'enſeignera dans cette
Ecole.
INDÉPENDAMMENT des Leçons d'Architecture
qui en font la baſe , on y enſeigne
encore la figure , l'ornement , la carte ,
le payſage , le deſſin d'après les meilleurs
originaux de différens maîtres ; on
y donnera des leçons de Mathématiques ,
coupe des pierres , toiſe , perspective ,
leçons d'expérience fur les lieux , par l'examen
des plus beaux édifices de cette Capitale
& de ſes environs. Pour exciter
l'émulation des jeunes élèves qui nous
feront confiés , on fera annuellement des
concours d'Architecture & de Deffin .
Pour faciliter les heureuſes diſpoſitions
de quelques jeunes gens à qui la nature
autoit donné du goût pour notre Art &
auxquels la fortune auroit refuſé les ſecours
néceſſaires pour faire éclore des talens
190 MERCURE DE FRANCE .
qui peuvent devenir unjour utiles à l'Ftat;
nous deſtinons dans notre Ecole fix places
gratuites , pour y jouir des mêmes prérogatives
que les autres élèves : mais nous
deſirons que ceux qui nous feront propoſés
ſoient d'un caractère doux & d'un
éducation honnête .
Conditions auxquelles lefieur Daubaton
recevra les élèves dans fon Ecole rue
des Nonandières , près le Pont Marie ,
à Paris.
On prendra par mois , pour chaque
élève , 15 livres en Eté , & 18 livres en
Hiver , à commencer du premier Octobre
juſqu'au premier Avril .
Les jeunes gens de Province & des
Pays Etrangers qui deſireroient s'inftruire
dans notre Art , pourront trouver dans
cette Ecole , des places de penſionnaires
àun prix convenable.
COURS DE PHYSIQUE EXPÉRIMENTALE .
Le ſieur Briffon , de l'Académie des
Sciences , Maître de Phyſique & d'Hiftoire
Naturelle des Enfans de France , &
DÉCEMBRE. 1775. 191
Profeſſeur Royal de Phyſique Expérimentale
au College Royal de Navarre ,
commencera le Lundi 4 Décembre prochain
, à onze heures du matin , ſon
Cours de Physique Expérimentale , dans
fon Cabinet de Machines , à l'ancien
Hôtel de Conty , rue des Poulies . Les perfonnes
qui voudront ſuivre ce Cours ,
ſont priées de ſe faire inſcrire chez lui
avant ce temps .
COURS D'HISTOIRE NATURELLE .
M. VALMONT DE BOMARE , Cenfeur
Royal , Membre de pluſieurs Académies
, Démonstrateur d'Hiſtoire Naturelle
avoué du Gouvernement , &c. ouvrira
un Cours d'Histoire Naturelle concernant
les minéraux , les végétaux , les animaux
& les principaux phénomènes de la nature
; en fon Cabinet rue de la Verrerie
, près celle des Billettes , le Mercredi
6 Décembre 1775 , à onze heures
très -préciſes du matin; & en continuera
les Leçons , les Lundi , Mercredi& Vendredi
de chaque ſemaine , à la même
heure.
192 MERCURE DE FRANCE.
NB. Ce même Démonstrateur com .
mencera un ſecond Cours d'Histoire Naturelle
, le Samedi 9 Décembre 1775 ,
à onze heures & demie très préciſes du
matin , & en continuera les leçons les
Mardi , Jeudi & Samedi de chaque ſemaine
, à la même heure. Ceux qui voudront
y prendre part , font avertis d'entendre
le diſcours ſur le ſpectacle & l'étude
de la nature , qu'on prononcera pour
l'ouverture générale , le Mercredi fix
Décembre , à l'heure indiquée.
COURS D'ELOCUTION.
Cours complet d'Elocution & d'Ortographe
Françoiſe , rue de Bourbon-
Château , hôtel de Suède , rouvert par
M. de Villencour , ci- devant Profeffeur
à la Cour de Bavière. Il communique
chez lui différens Traités ſur l'Art de
Lire , d'Ecrire , & de prononcer, &c. aufli
utiles aux E rangers qu'aux Nationaux ,
&qui font autant d'honneur à l'homme
de Lettres qu'au Grammairien.
५५
COURS
DÉCEMBRE . 1775. 193
: COURS DE PHYSIQUE .
M. SIGAUD DE LAFOND , ancien Profeffeur
de Mathématiques , Démonſtrateur
dePhyſique expérimentale en l'Univerſité,
de la SociétéRoyale des Sciences de Montpellier
, des Académies d'Angers , de Bavière
, de Valladolid , de Florence , &c.
commencera un Cours de Phyſique expérimentale
, le Lundi 4 Décembre à
II heures & demie. Il continuera les
Lundi , Mercredi & Vendredi à la même
heure. Il en commencera un ſecond le
lendemain , Mardi ſur les 5 à 6 heures du
foir , & il ſe continuera les Mardi , Jeudi
&Samedi à la même heure .On foufcrit
d'ici à ce temps chez le Démonſtrateur ,
rue Saint Jacques près SaintYves , maifon
de l'Univerſité.
Ecole Royale gratuite de Deſſin.
CONCOURS .
En exécution de la délibération du Bureau
d'adminiſtration de l'École Royale
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Gratuite de Deſſin , du premier Mars
1768 ; il doit être ouvert tous les ans
טמ Concours dans lequel doivent
être continués & remplacés , les Profeffeurs
& Adjoints deladite Ecole , & dans
lequel , pour ſe procurer les meilleurs
Maîtres & prévenir toute protection , la
préference fera donnée ſuivant le rang
obtenu dans l'Académie Royale de Peinture.
En conféquence , le Concours eſt
indiqué pour le dix-sept Décembre prochain
, où feront invités MM. les Officiers
de ladite Académie , pour préſider
au jugement qui s'en fera aux Tuileries
, chez M. Bachelier , Directeur
de ladite Ecole.
DISCOURS prononcé à la diftribution des
prix de l'Ecole Royale Militaire,
LE 26 Septembre M. le Maréchal du
Muy , Miniſtre & Secrétaire d'Erat de la
Guerre , Surintendant de l'Ecole Royale
Militaire , s'y rendit pour faite la diſtribation
des prix aux Elèves de cette Ecole,
Cette diftribution fut précédée d'un exa.
men relatif à pluſieurs parties de l'éduca
DÉCEMBRE . 1775. 195
tion que les Elèves reçoivent dans cette
Maiſon. Lesſieurs le Bloy de la Pornerie ,
Barbuat de Maiſontouge , Chevalier
d'Argy , de Jaubert , le Boucher de Mar.
tigny ont répondu à la fatisfaction du
Miniſtre & de toute l'affemblée . Le difcours
ſuivant , prononcé par le ſieur de
Jaubert , Elève , fera connoître aux Lecteurs
le principal objet de cet examen .
,
MONSIEUR LE MARECHAL ,
Voici quel eſt l'objet de l'examen que nous
nous propoſons de ſoutenir aujourd'hui , &
que vous daignez honorer de votre préſence.
Parvenus au dernier terme de l'éducation li magnik
fique que le Roia la bonté de nous procurer depuis
tant d'années , à la veille d'avoir l'honneur d'entrer
à ſon ſervice ; nous devons compte au Roi ,
à la Nation & à vous , Monfieur le Maréchal
des efforts que nous avons faits pour mériter
une protection auſſi diſtinguée Mais arrivés à ec
moment redoutable , nous osons implorer votre
indulgence , & nous avons quelques droits de l'ef
pérer.
C'eſt un eſlai , une tentative que nous faifons.
L'Edit de création de l'Ecole Royale Militaire
en 1751 , porte que l'intention du Roi eſt defonderune
Ecole où lajeune Nobleffe puiſſe appren.
dre, en premier lieu , les principes de l'art de la
guerre;en ſecond lieu, les exercices & les opéra-
Lj
196 MERCURE DE FRANCE.
1
tions pratiques qui en dépendent; & enfin , les
Sciencesfur lesquelles ilsfontfondés.
La fortification , il est vrai , a eu des heures
fixéesdans le cours de nos études , & le cours de
cette ſcience eft de deux ans ; mais ce n'eſt que de
certe année ſeulement que nous avons obtenu des
livres pour l'étudier. Nous étions alors à la derniere
moitié du cours , & vous êtes trop bon &
tropjuſte , Monfieur le Maréchal , pour attendre
de nous , cette année , les mêmes progrès que
vous êtes en droit d'exiger l'année prochaine de
nos camarades , qui auront eu le double de teinps
& de moyens pour cette partie.
Dans le court eſpace qui nous reſtoit , nous
: avons pris des leçons méthodiques & ſuivies de la
fortification réguliere & irréguliere , ainſi que de
l'attaque&de la défenſe des places : mais l'on a
cru que ces leçons ſeroient plus ſenſibles & plus
intéreſlantes , ſi elles étoient appliquées enſuite à
un terrein & à une place réels , qui euſſent été
réellement & régulierement fortifiés , attaqués &
défendus ; & c'eſt à la fortification de Namur &
à ſon fiége que nous avons fait l'application des
regles générales que nous avions précédemment
appriſes.
Nous avons d'abord étudié le terrein , la fituation
& les environs du vieux Namur , avec tous
les défauts de ſon ancienne fortification .
Nous nous ſommes enfuite attachés à la fortification
moderne: & après l'avoir ſuivie comparativement
avec l'ancienne & nous être mis au fait
de toutes les parties , & par conféquent de ſes
avantages; nous avons , en troiſieme lieu , étudié
-l'attaque & la défenſe de cette même place par
DÉCEMBRE . 1775. 197
MM. de Vauban & de Coehorn , & nous avons
ſuivi nuit par nuit , tranchée par tranchée , les,
travaux de ces deux grands hommes oppoſés l'un
àl'autre.
Mais comme Namur alors n'étoit pas abandonné
à les propres forces , & que des armées ,
auſſi formidables par leurs Chefs que par leur
nombre , en protégeoient le ſiége ou vouloient s'y
oppoler ; nous avons , en quatrieme lieu , ſuivi
les mouvemens du Maréchal de Luxembourg
& du Prince d'Orange dans cette ſavante campagne.
Enfin la Flandre n'étoit pas ſeule alors le théâ
tre de la guerre . L'Europe entiere , conjurée contre
la France , l'environnoit de tous côtés , & fes
armées pouvoient ſe prêter un ſecours mutuel ; il
nous a donc fallu , en cinquieme lieu , confidérer
l'état entier des forces de la France & de ſes ennemis
tant fur terre que ſur mer , remonter aux campagnes
précédentes , & développer l'origine de cette
fameuſe guerre cauſée par la ligue d'Augsbourg.
Tel eſt l'objet de cet exercice ſur la fortification
, qui devient de cette maniere le résultat de
presque toutes nos études paflées , puisque les
mathématiques en font la base , & que l'hiſtoire
&la géographiey entrent pour leursparties , ainſi
quele talent du deffin .
Le projet avoit été de joindre au fiége de Namur
en 1692 , celui du Prince d'Orange en 1695 ,
& celui de 1746 dans la derniere guerre de Flandre.
Ges trois fiéges comparatifsde la même place ,
attaquée & défendue dans des circonstances différentes
, euflent jeté plus de jour encore fur nos
études ; mais le temps nous a manqué. Nos Ca-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
marades , plus heureux que nous , après avoir
donné l'année paflée toute entiere à la théorie de
la fortification en général , auront tout l'eſpace
de cette année à donner à la pratique de cette
ſcience , par l'étude comparative de ces trois
fiéges.
Pour nous , fi nous n'avons pas achevé la carriere
nous avons du moins l'avantage d'y avoir
fait les premiers pas , & l'on a cru que c'étoit faire
beaucoup que d'avoir commencé à faire quelque
chote.
Daignez donc accueillir nos efforts & notre zele,
Monfieur le Maréchal, Le ſang qui coule dans
nos veines eft le reſte de celui que nos peres ont
versé pour des Maîtres qu'ils adoroient. Devenus
les enfans adoptifs de notre Maître & d'un jeune
Maître,dont l'âge le rend encore plus cher à nos
coeurs ſous tous lesrapports poffibles , il eſt notre
Roi par excellence; les Elèves de fon Ecole Militaire
font & doivent être le patrimoine particulier
de ſon Trône. Nous lui devons plus que du ſang ,
&ila les droits les plus ſacrésſur nos talens.
Il n'y eut que trois cents fils de Satrapes élevés
parCambife avec le jeune Cyrus , & ces trois cents
Eleves fuffirent pour rendre la Perse triom.phante.
Nous formmes fix cents, & à l'avantage du nombre
nous joignons celui de la durée. Notre troupe
n'eſt point paflagere comme celle de Cyrus ; elle
ſe renouvelle tous les ans. Puifle-t-elle être éternelle!
Pufions- nous , dans les différens Corps
où nous allons entier , porter ſans cefle , avec de
nouveaux talens , Pancien amour de nos pères
pour notre Dieu & pour notre Roi ! Puiffionsnous
les transmettre enfuite dans nos différentes
DECEMBRE. 1775. 199
Provinces , & les perpétuer d'âge en Age dans nos
familles .
Tels font nos voeux , Monfieur le Maréchal ,
ou plutôt tel eſt notre devoir. Nous sommes fix
cents qui nous confédérons à jamais pour le bich
public. Nous en faiſons tous le terment en votre
présence. Portez à notre auguſte & ieune Monarque
cet engagement ſolennel des plus tendres &
des plus dévoués de tous ſes ſujets , & daignez
êtrel'interprêtede nos coeurs auprès du fien.
Monfieurle Maréchal , le Militaire de France
voit en vous ſon Ministre & la Nobleffe de France
ytrouve ſon Juge: étendez jusques dans l'avenir
les éminentes &glorieuſes prérogativesde ce double
pouvoir ; & que la nouvelle génération de la
pauvre Nobleſſe Françoise , prenant par vous une
nouvelle exiſtence , vous nomme à jamais fon
ſecond pere& fon principal protecteur !
MEMOIREfur le moyenfacile , commode ,
&fansfrais defimpl fier la réforme dans
la nourriture des chevaux , proposé par
M. l'Abbé Jacquin , Historiographe de
Monseigneurle Comte d' Artois . Par M.
le Vicomte de Pioger , Capitaine au Régiment
de Cavalerie Royal Normandie .
J'Az lu avec l'intérêt dû à tout ce qui arapport
au bien public , le Mémoire qui a paru dans le
Mercure du mois d'Août dernier ſur la réforme
IV
200 MERCURE DE FRANCE.
dans la nourriture des chevaux . L'abus & les in
convéniens , même le danger , qui réſultent de
l'uſage actuel de leur donner l'avoine entiere &
telle qu'on la recueille , y ſont expoſés avec une
clarté propre à démontrer évidemment des vérités
que l'expérience journaliere ne ſert que trop à
confirmer : mais loin d'être touché des vues d'économie
que M. l'Abbé Jacquin regarde comme un
des avantages de la méthode qu'il propose , je
crois au contraire que ſoit qu'on envisage l'emploi
des chevaux du côté du luxe , ſoit qu'on l'envisage
du côté de l'utilité , il eſt également injufte
d'envier à l'agriculture l'augmention du prix de
la nourriture de ces inestimables animaux , qui ,
consacrés aux travaux , aux amusemens , à la
gloire de leurs Maîtres , méritent bien qu'on ne
regrette pas leur dépense; & je conviens , ſans
peine , que je me ferois gardé de chercher à faciliter
l'exécution d'une méthode qui tend à modérer
les frais de leur nourriture , ſi cette diminution
, occaſionnant peut- être une plus grande
consommation de chevaux déjà trop forte , puifqu'elle
nous oblige d'en importer beaucoup de
l'étranger , devoit encor porter atteinte aux intérêts
précieux des cultivateurs. Mais comme le
rabais du prix de l'avoine , devenu proportionnellement
exceffif, ne peut manquer , aina que
l'observe judicieusement M. l'Abbé Jaquin , de
procurer un avantage immense à la fociété , en
déterminant les Cultivateurs à ſubſtituer à l'avoine
d'autres productions non moins profitables
pour eux , & qui ſervent directement ou indirecrement
à la nourriture même de l'homme ; raſluré
par cette conſidération ſupérieure & décifive , je
meſuis livré volontiers à la recherche d'un moyen
facile , commode & fans frais de parvenir à fon
DÉCEMBRE . 1775 . 201
même but , ſans être obligé de recourir à la pratique
d'une méthode , qui quoique ſimple en apparence
, ne laifle pas d'être embarraſlée de trop de
difficultés réelles pour espérer de la voir jamais .
adopter auflı universellement que les avantages
généraux & particuliers qu'elle promet le font
defirer: objet principal , qui doit être , à mon
avis , l'unique point de vue de tout Auteur d'une
nouveauté utile , ainſi que la récompenſe la plus
flatteuse de la publicité de la découverte.
L'abus manifeſte de l'usage actuel de faire manger
l'avoine telle qu'elle ſort de l'épi , connu de
quiconque a fait la plus légere attention à ce qui
a rapport au cheval , « exiſte dans la perte de la
>> moitié de cette avoine qui paſle dans ſon eſto-
>>>mac , & traverſe ſes inteſtins ſans avoir ſouffert
>> la moindre altération , pas même celle qui ſuffit
pour en détruire le germe , & ſans lui avoir
>>fourni aucun ſuc alimentaire >> ; enforte que
cette moitié d'avoine eſt absolument perdue pour
le cheval & pour le maître. L'exemple cité d'un
champ fumé du crottin de cheval frais , qu'on
voit le couvrir incontinent après d'herbe d'avoine
, ſeroit une preuve demonſtrative de cette vérité
, s'il étoit poſſible de former le moindre doute
àce ſujet..
Le premier inconvénient de cet uſage eſt d'user
promptement les dents du cheval. « Qu'on exa-
>mine ( dit M. l'Abbé Jacquin ) un grain d'avoi-
>> ne ; la peau , extrêmement dure , lifle & friable ,
>>le rend propre à glifler & à s'échapper de def-
>> ſous les dents : mais il ne peut s'échapper fans
>> occaſionner un frottement violent qui les use.
>> Eſt - il ſaiſi par deux dents affez plattes pour le
>> retenir; les efforts de l'animal pour le broyer ,
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
les liment & les alterent ſenſiblement, & leur
>> font bientôt prendre une forme conique & poin-
>> tue , qui les rend par la ſuite incapables de ſai-
>>fir & de concaffer l'avoine Auſſi eſt il aisé de
>> remarquer que plus le cheval avance en âge ,
>>m>oins il tire de ſubſtancede l'avoine , par la
>>plus grande difficulté qu'il éprouve de la ſaifir ,
>> de la broyer , de la concaſier , & par- là de la
>> rendre propre à former dans l'eſtomac un chyle
> capable de réparer les forces abattues par un
>> travail long & pénible.
>> Secondement , les deux pointes du grain de
>>>l'avoine , dont l'une eſt forte & aiguë , l'autre
>> longue & plus émouflée , particulierement la
>> premiere, hâtent le déchauflement des dents du
>>cheval , & percent &déchirent les gencives , ſa
>> langue & fon palais . Qu'on viſite la bouche des
>>jeunes chevaux & de ceux qui ont été long-
>> temps au verd; après leur avoir donné les pre-
>> mieres fois de l'avoine , on la trouvera toute
>> en fang : ſi dans la ſuite on n'en apperçoit plus ,
>cela vient de ce qu'à force de cicatrices le palais
>& les gencives s'endurciſſent au point de réfifter
à ces pointes meurtrieres ; mais qu'anive-t-
>>>il? Le palais & les gencives ainſi couverts de
>> callofités , par la multiplicité des cicatrices , ne
>> laiſſent pas ſuinter avec la même facilité & la
>>même abondance la ſalive , cette fecrétion fi
>néceſſaire à la digestion des alimens & à la chy.
>>lification ». Enfin le danger de ce même usage
a pour principe ca cettepartiedesgrains de l'avoi
>> ne qui ſe refusent au brovement , & qui paſſant
>> en entier avec leurs pointes non émouffées ,
>> bleſle l'oesophage du cheval , tatigue ſon ſto-
>> mac & déchire les inteſtins ».
DÉCEMBRE. 1771. 203
Pour obvier à la fois à tous ces vices , véritablement
graves , de l'usage actuel de donner
l'avoine entiere au cheval , quel eſt le moyen proposé
par M l'abbé Jacquin ? Rien de ſi naturel ,
rien de ſi facile en apparence ; il ne s'agit que de
faire moudre ou , pour mieux dire , concaffer
l'avoine , ainſi qu'on le pratique pour l'orge loríqu'on
veut lui en donner pour le rafraîchir. Quoi
de plus propte en effet que cette précaution pour
remédier à tous les reproches juſtement acquis a
l'usage actuel , puiſqu'il eſt évident que l'avoine
ainſi concaflée ne peut manquer de ſervir entotalité
au profit du cheval , ſans user ni déchauſſer
ſes dents , & fans faire tort à ſon cælophage , à fon
eſtomac ni à ſes inteſtins ?Mais ce moyen , tout
facile qu'il paroît au premier coup- d'oeil , l'eft-al
réellement dans la pratique générale ? C'eſt ce
dont l'examen le plus fuccinct va mettre chacun à
portée dejuger.
C'eſt dans les grandes villes où ſe fait la plus
grande conſommation de chevaux ; le besoin , le
luxe , tout concourt à l'occaſionner ; c'eſt dans
ces villes auſſi où l'avoine fait le plus communément
une des portions principales de leur nourriture
: c'eſt donc pour ces villes qu'il eſt eflentiel de
chescher à réformer I usage vicieux de leur donner
l'avoine entière. Or la nouvelle méthode que
propose M. l'Abbé Jacquin est-elle ſuſceptible ,
par la commodité , même par la poſſibilité de íon
exécution , de le remplacer ? Particulatifons une
grande ville pour en faire le théâtre de la pratique
de cette nouvelle mérhode , & l'on verra ſi mon
doute eſt hafardé. Adoptons la , par exemple , à
Paris. Où trouver le nombre de moulins fufficant
pour y concaffer l'avoine que la Seine &Jes riviè
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
res adjacentes , fingulierement la Marne , y amenent
annuellement & qui s'y conſomme ? Quand
les habitans de cette ville , convaincus des avantagesde
cette méthode , ſe réſoudroient à envoyer
& faire rapporter du moulin ,jusqu'à quatre lieues
aux environs , l'avoine dont ils font emplette pour
leurs chevaux , & quand tous les moulins des environs
travailleroient ſans diſcontinuer , fi cela
étoit poſſible , pour concaſſer de l'avoine ; quelle
disproportion n'eft il pas aisé d'imaginer entre le
beſoin immenſe qu'exige la conſommation de
cette ville& la faculté de tous ces moulins pour y
fournir ? Je conviens avec M. l'Abbé Jacquin ,
que l'opération de la mouture en queſtion n'est pas
difficile. « Toutes fortes de moulins propres à
>>m>oudrelebled ,le ſeigle , l'orge , &c. lontbons
>> à concafler l'avoine , c'eſt à dire , à réduire
>> chaque grain en trois ou quatre morceaux ,
>>pourvu qu'ils soient nouvellement rebattus &
r'habillés ». Mais cette néceflité ſeule de nouveau
rebattage & r'habillage , en excluant un
travail continuel des moulins pour concafle:
l'avoine , quels entraves n'apporte- t- elle pas
encore à la pratique de cette méthode ? La connoiſſance
préciſe du temps où le moulin eſt
nouvellement rebattu & r'habillé , exigée de
quiconque auroit coutume de s'y adreſſer , la
concurrence entre tous ceux qui ſe préſenteroient
à la fois pour y faire concaffer de l'avoine
qui cauſeroit fréquemment un retard dans le
retour des chevaux , incompatible avec le beſoin
de leurs autres ſervices , le tort que cette
opération feroit à la qualité de la farine du premier
blé qui devroit lui ſuccéder , par le mélange
d'un engrain très-groffier & le plus nuiDÉCEMBRE.
1775. 205
:
ible à ſa qualité ; le ſurcroît du prix de l'avoine
que les fraisde ſa mouture occafionneroient , re
gardés par M. l'Abbé Jacquin comme peu de
choſe , & qui cependant eu égard à la grandeur
du fetier d'avoine , preſque double de celle du
fetier de blé , ne laiſſeroit pas de renchérir d'un
fixième au moins le prix commun de l'avoine ;
enfin l'embarras de garder convenablement une
proviſion médiocre d'avoine concaffée , le danger
très- apparent que les fonds des facs ou tanneaux
qui la renfermeroient ne s'échauffaſſent au
point de contracter une mauvaiſe qualité capable
de rendre le cheval malade , ou au moins
de le dégoûter pendant quelque temps , ainſi que
je l'ai vu arriver àde l'orge concaffée , confervée
pendant un mois dans un tonneau ; ajoutez à
tout cela la mauvaiſe volonté , la pareſſe des
cochers & palfreniers pour le ſuccès de toute
manutention nouvelle , quelqu'avantageuſe
qu'elle puiſſe être à leurs maîtres , qui exigeroit
quelques peines & foins de leur part : n'eſt-il
pas évident au ſeul aſpect de ces difficultés
multipliées que le Mémoire de M. l'Abbé Jacquin
offre une méthode purement ingénieuſe , dont
la poſſibilité de la pratique générale eſt chimérique
& illuſoire ? Voudroit- on objecter que
l'induſtrie du commerce ſçaura vaincre tous ces
obſtacles; eh quel négociant peut être ſuppoſé
affez peu cenfé pour entreprendre de ſe donner
les ſoins de détail infinis , néceflaires pour la
mouture d'une quantité d'avoine ſuffiſante pour
la charge d'un bateau , dans l'incertitude de fon
débit à un prix plus haut que celui de l'avoine
en nature , & tel que l'excédent puiſſe le rembourſer
des frais conſidérables de mouture , &
206 MERCURE DE FRANCE.
du furcroît de ceux de tranſport , au riſque à la
fin de voir ſa marchandiſe rejetée comme dangereuſe
, ou propre à dégoûter les chevaux ?
Si la méthode de M. l'Abbé Jacquin n'eſt
point ſuſceptible d'une pratique générale , ainſi
que je crois l'avoir démontré ; celle que je vais
indiquer , loin de cauſer ni frais ni embarras ,
va étonner par la facilité & la commodité de ſon
exécution , & atteint cependant parfaitement au
même but. Elle ne conſiſte qu'à faire tremper
dans l'eau pendant vingt- quatre heures la ration
d'avoine deſtinée pour le ledemain à la nourriture
du cheval . Cette avoine ainſi imbibée s'amollit
affez pour qu'aucune de ſes deux pointes ne
puiſſe uſer ni déchauffer les dents du cheval ,
percer ni déchirer ſes gencives , ſa langue & fon
palais , & encore moins bleſſer ſon cefophage ,
fatiguer fon eftomac , ni déchirer ſes inteſtins.
La commodité même de la trituration de l'avoine
en cet état , fait que le cheval la mâchant mieux ,
la prépare très-avantageuſement au travail de
l'eſtomac pour une bonne digeftion , d'où dérive
la falubre chylification , & de- là cette heureuſe
harmonie dans la machine , qui eſt le ſoutien de
la vie de tout ce qui reſpire. Par une conféquence
naturele de ces précieux avantages , il
eſt aifé de prévoir que la totalité de l'avoine
donnée au cheval doit ſervir uniquement à ſa
nourriture ; & que rien n'en eſt perdu , ni pour
le cheval ni pour le maître. L'épreuve que je
continue , depuis deux mois , de la méthode de
faite imbiber l'avoine , m'a convaincu par expérience
qu'il n'eſt pas poffible d'en découvrir un
grain dans le crottin du cheval ; tandis que j'y ai
DÉCEMBRE. 1775 . 207
.
trouvé en même-temps pluſieurs grains de blé
qu'il avoit mangésavecſa paille. Pour me mettre
même en état de juger ſi le travail ſeul de l'eftomac
pourroit produire le même effet , j'ai fait
mêler pendant quelques jours de l'avoine impreguée
d'eau avec da ſon mouillé; le cheval
avalant ce ſon ſans pouvoir faifir le grain d'avoine
qui s'y trouvoit confondu , preſque la totalité
de l'avoine a du paſſer dans ſon eftomac
ſans avoir été broyée par les dents : cependant
j'ai eu la fatisfaction de reconnoître qu'il ne ſe
trouvoit pas plus de grains d'avoine dans le crottin
du cheval , que ſi on la lui eût donnée ſéparément
; preuve non- équivoque de l'utilité de la
préparation de l'avoine dans l'eau pour la facilité
de la digeſtion , d'autant plus certaine que le
contraire , n'auroit pas manqué d'arriver fi j'enffe
fait donner l'avoine sèche dans le ſon mouillé,
ainſi que l'expérience le fera connoître autant
de fois qu'on voudra en faire l'eſſai.
Quelque facilité qu'il y ait à pratiquer la méthode
que je viens de propoſer pour les domeftiques
chargés du ſoin des chevaux , quelqu'avantageuſe
qu'elle foit pour leurs maîtres
par le retranchement d'une portion confidérable
d'avoine , que non- feulement elle permettra
, mais même qu'elle néceſſitera , lans
rien diminuer de la nourriture actuelle des chevaux
, & par la conſervation & la plus longue
durée de leurs forces & de leur vigueur ; je ne
doute pas néanmoins que la prévention des cochers
& palfreniers contre toute nouveauté contraire
à leur routine , & leur indifférence pour
les intérêts de leurs maîtres ne leur faflentin208
MERCURE DE FRANCE .
,
puter à l'uſage de tremper l'avoine dans l'eau ,
des effets contraires à ceux que j'annonce , qui
feront ou ſuppoſés ou au moins uniquement dûs
à leur négligence ou mauvaiſe volonté de ne pas
ſe conformer avec exactitude à la règle des
vingt-quatre heures d'infuſion que je preſcris
ayant reconnu que ſi ce temps eſt néceſſaire
pour amollir l'avoine convenablement , elle eft
ſujette auſſi à prendre peu-à-peu un goût déſagréable
aux chevaux , lorſqu'on la laiſſe dans
l'eau plus long-temps ; & il eſt à craindre que
l'opiniâtreté & la fantaisie des domeſtiques ne
l'emportent dans l'eſprit de beaucoup de maîtres
fur la certitude des avantages de ma méthode ,
juſqu'à ce que l'expérience de pluſieurs autres
plus attentifs à leurs intérêts , & principalement
àcelui de leurs chevaux , la ramène enfin à une
pratique ordinaire , & à un uſage conſtant &
univerſel.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Encriers économiques.
CES Encriers qui ont un ſuccès qui leur
eſt dû à juſte titre , vu la bonne qualité
de l'encre qu'ils renferment & le long
DÉCEMBRE. 1775. 209
1
uſage que l'on en peut faire , en leur adminiſtrant
ſimplement quelque gouttes
d'eau , ſelon la conſommation ou l'évaporation
, ſans qu'il ſe forme à leur ſurface
ni moiſiſſure , ni champignons , ont mérité
au ſieur Marchand , Négociant , qui
en eſt l'Auteur , les éloges de l'Académie
Royale des Sciences.
Ces Encriers font compofés d'un réſervoir
affez grand pour contenir une
certaine quantité de matière qui fournit
la meilleure encre poſſible l'eſpace de dix
à douze ans . Il y a une ouvertureau milieu
dudit grand réſervoir propre à y introduire
un petit godet percé par le fonds
qui ſert à filtrer en quelque manière
l'encre & à la faire remonter juſqu'à fon
niveau ; & c'eſt par-là où l'on doit puifer
l'encre , lorſque l'on veut écrire. It
y a ſur le même réſervoir un petit trou
placé auprès de l'encre ; & c'eſt par ce
trou que l'on introduit l'eau , lorſque la
conſommation ou l'évaporation l'aura fait
baiſſer de quelques lignes , comme l'on
verra plus au long dans la manière de
s'en ſervir , que l'on aura ſoin de dif.
tribuer aux perſonnes qui en achete .
ront.
* Il n'eſt pas moins utile qu'agréable de
210 MERCURE DE FRANCE.
ſe ſervir d'une bonne qualité d'encré ,
qui puiſſe réſiſter au temps , & à Thumidité
; c'eſt à l'indifférence des écrivains
à cet égard , qu'on doit la perte
de bien des manuscrits , & l'impoflibilité
de lire quantité d'actes anciens.
Cette encre eſt d'un beau noir , trèsfixe
, bien luiſante , & ſe ſèche à l'inſtant.
Ces Encriers font du prix de 6 & de
9 livres. La modicité du prix facilite
à toutes fortes de perſonnes le moyen de
s'en ſervir avec économie ; en effet quelle
commodité n'est - ce point de faire écrire
un ou deux Commis , l'eſpace de dix
ans , à raiſon de dix à douze ſols par
an?
ANECDOTES.
I.
Un jeune Officier françois ſe trouvant
fur la Meuſe , devant une Place que l'on
alloit forcer , ne ſe donna pas la patience
d'attendre le ſignal pour l'affaut ; il fortit
de fonrang , monta à la breche &ycaufa
DÉCEMBRE. 1775 . 211
une ſigrande épouvante , que les affiégés
qui ne le croyoient pas ſeul , abandonnèrent
la breche , d'où s'enfuivit la priſe de
la Place. Le Marquis de Créqui en étant
inftruit , fit ſemblant d'approuver l'action
du jeune Officier , lorſqu'ilvint ſepréſenter
devant lui : mais au lieu des louanges
qu'il attendoir , le Maréchal le fit lier &
garrotter;& après qu'ileut été promené en
cet état pendant plufieurs jours à la fuite
du camp , il fut mis en prifon & condamné
à mort pour avoir forti de fon rang &
agi fans ordre . On le conduifit juſqu'au
lieu da ſupplice où se trouva le Général
qui lui accorda ſa grâce , lui donna une
chaîne d'or de 200 écus , un cheval d'Efpagne
& le garda près de lui. Aini il fue
puni de ſa témérité &récompensé de ſa
bravoure.
I I.
Lé Vicomte de Turenne paſſant une
nuit ſur le rempart , tomba entre les
mains d'une troupe de voleurs qui arrêtèrent
fon caroffe. Sur la promeſſe qu'illeur
fit de cent louis d'or , pour conferver une
- bague d'un prix beaucoup moindre , ilsla
lui laiffèrent ; & l'un d'eux oſa bien aller
le lendemain chez lui , au milieu d'une
212 MERCURE DE FRANCE.
grande compagnie , lui demander à l'oreille
l'exécution de ſa parole. Le Vicomte
fit donner l'argent , & avant que de raconter
l'aventure , laiſſa le tems au voleur
de s'éloigner , en ajoutant qu'il falloit
être inviolable dans ſes promeſſes & qu'un
honnête homme ne devoit pas manquer
à ſa parole , quoique donnée à des fripons
mêmes .
ΙΙΙ.
Le Maréchal Faber rendant compte au
Roi de ce qui s'étoit paflé au ſiége de Perpignan
, Louis Treize prit ſes plans & fes
crayons &deſſina , ſuivant ſa coutume ,
les nouveaux ouvrages , pour les mieux
connoître. Le grand Ecuyer , qui étoit
dans l'appartement du Roi , oſa tourner
en ridicule quelques réflexions de Faber.
Le Roi ſe fâcha vivement contre lui .
Cinqmars voyant le Roi irrité , fut obligé
de fortir. Il dit ſeulement , enregardant
Faber avec des yeux étincelans
de fureur : Monfieur , je vous remercie .
Que vous dit- il , s'écria le Roi ? Jecrois
qu'il vous menace. Non , Sire répondit
Faber , on n'oſe point faire des menaces
devant votre Majesté ; & ailleurs , on
n'en fouffre pas.
DÉCEMBRE. 1775. 213
1
I V.
Après la priſe du Château de Sole
dans le Hainaut , par le Vicomte de
Turenne , quelques ſoldats ayant trouvé
dans la Place une femme d'une rare
beauté , l'amenèrent à leur Commandant
, comme la plus précieuſe portion
du butin. Le Vicomte n'avoit alors
que 26 ans , & il n'étoit pas infenfible.
Cependant il feignit de ne pas pénétrer
le deſſein de les foldats , & loua
beaucoup leur retenue , comme s'ils n'avoient
penſé en lui amenant cette femme
, qu'à la dérober à la brutalité de
leurs compagnons. Il fit chercher fon
mari , & la remettant entre ſes mains ,
il lui dit que c'étoit à la difcretion de
fes foldats qu'il devoit l'honneur de ſa
femme.
Boëtesfumigatoires,
Le ſuccès qu'a eu l'établiſſement fait en faveur
des perſonnes noyées par MM. les Prévôt des
Marchands & Echevins de la ville de Paris , des
boîtes fumigatoires de M. Piat , ancien Echevin ,
dans les différens corps- de-garde des ports , a
déterminé M. le Lieutenant-Général de Police , à
faire dépoſer celles de M. Gardanne , Docteurs
214 MERCURE DE FRANCE.
Régent de la Faculté , dans tous les corps-degarde
de Paris &des fauxbourgs pour venir au
fecours des autres aſphixiques ou ſuffoqués , à
qui elles ſont également ſalutaires , ſoit que la
fuffocation ou afphixie vienne de la vapeur du
charbon , de l'odeur des vidanges ou de toute
autre cauſeque ce puiſſe être . Quoique l'établiſſement
de la ville regarde plus particulièrement
les noyés , & que celui de la Police concerne plus
directement les personnes ſuffoquées par tout
autre accident , on pourra néanmoins recourir à
l'un & à l'autre indistinctement. La boîte dépoſée
dans les différens corps-de-garde étant
également utile pour remédier à toutes fortes
de ſuffocations , il ſera plus convenable de
s'adreſſer aux corps-de-garde des ports lorſqu'ils
ſeront plus près que ceux de l'intérieur , & de
recourir à ceux-ci lorſqu'ils feront moins éloigués
que ceux des ports , ces ſecours en ſeront
plus promptement donnés.
On trouvera dans chaque corps-de-garde
l'inſtruction que M. Gardanne a rédigée ſur la
manière d'appliquer le remède à toutes fortes
d'aſphixies ; ces ſecours feront apportés par la
garde , ſans laquelle on ne doit rien tenter; ils
feront gratuits , & il n'en coûtera rien ni au
malade qui les aura reçus ni à ceux qui les auront
appelés.
Lorſque les ſecours auront eû le fuccès defiré
, M. le Lieutenant-Général de Police accordera
une gratification à celui qui aura le premier
averti la garde & à ceux qui auront utilement
ſecouru l'aſphixique.
DÉCEMBRE . 1775 . 215
AVIS.
I.
Poëles hydrauliques , économiques & de
Santé.
Un Citoyen obligé par état de ſe ſervir d'un
poële dans ſon cabinet , & fon tempérament
délicat lui enayant fait éprouver tous les inconvéniens
, s'eſt appliqué férieuſement à les prévenir
; il a fait à ce ſujet , pendant pluſieurs années
, différentes expériences , tant pour la ſanté
que pour l'économie , qui l'ont conduit à trouver
une façon de Poële , qui par un bain-marie ,
combine enſemble la chaleur sèche & la chaleur
humide , & qui raſſemblant dans un centre prefque
toute la chaleur du fourneau& de ſes tuyaux,
rend ce poële en même-temps économique &
falutaire. Il a communiqué ſes obſervations ,
par un Mémoire lu à une aſſemblée de l'Académie
des Sciences , au mois de Juillet 1770 ; fur
le modèle qu'il préſenta , il a fait exécuter un
poële en grand , & d'après les expériences de
ſanté & d'économie faites dans le courant de
P'hiver 1771 , en préſence de pluſieurs de Mefſieurs
de la Faculté de Médecine qui l'ont fait
approuver,
Ces poëles en préſentant des vues d'économie
peuvent être enviſagés comme très- utiles à
plus d'un titre pour la ſanté , ſoit en n'ayant
216 MERCURE DE FRANCE.
pas l'inconvénient des poëles ordinaires pour les
perſonnes qui ſe portent bien, ſoit en fourniffant
les moyens d'adminiſtrer pluſieurs médicamens
dans bien des maladies.
L'Entrepreneur s'eft fait un devoir de la perfection
effentielle , & de remplir l'objet de l'auteur;
il ſe conformera au goût des particuliers
pour les acceſſoires d'ornemens dont ces poëles
font fufceptibles ; leur forme dans le principe ,
n'ayant rien que de propre & d'agréable , peut
mêine faire meuble de curioſité dans un appartement.
Ce chauffage ne donne aucune odeur de
poële ni de cheminée , & l'on reſſent en entrant
dans l'appartement cette température douce ,
telle qu'on l'éprouve dans l'agréable ſaiſon.
Ges poëles font d'ailleurs de la plus grande
économie , ne confumant pas la valeur de deux
cotterets dans une journée du plus grand froid ;
la capacité du fourneau ne permettant pas d'y
mettre du bois au-delà de ce qu'il est néceſſaire ,
empêche la profuſion à cet égard.
La Manufacture de ces poëles eſt établie rue
Baffe-Porte S. Denis, maiſon de M. Blondeau
Sculpteur de l'Académie de S. Luc ; c'eſt l'unique
dépôt où il faut s'adreſſer pour avoir ces poëles
conformes au modèle préſenté à l'Académie des
Sciences.
A'ladite manufacture , on trouvera toutes
fortes d'autres poëles , tant décorés que méchaniques
, de toutes grandeurs & de toutes formes.
I I.
Le ſieur de Mornas , Géographe du Roi , de
Monfieur
د
DÉCEMBRE. 1775. 217
Monfieur&de Mgr le Comte d'Artois, avertit que
pour rendre fon Atlas hiſtorique , chronologique
& géographique , d'une utilité plus générale , if
vient de ſe déterminer , en faveur de ceux qui ne
peuvent ou ne voudroient pas ſe le procurer en
entier , d'endétacher quelques parties qui forment
quelques Atlas particuliers. On vendra en conféquence
ſéparément chez lui , rue St Jacques , près
StYves:
1º. Le premier volume de ſon Atlas , qui renferme
un traité complet de la ſphere , & tout ce
qui a rapport à la terre , à l'eau , à l'air & au ciel ,
&c. en 57 cartes .
2 ° . Une géographie ancienne & moderne à
l'uſage des Colléges & des Penſions , en 35 caites
3º Un Atlas chronologique en 19 cartes.
4°. Une histoire ancienne qui a pour objet les
Allyriens , les Babyloniens , les Medes , les Perſes
les Egyptiens , les Lydiens , &c. en 38 cartes .
5. Une Hiſtoire Sainte ou des Juifs , en 40
cartes.
6°. Une histoire de Macédoine & des ſuccefſeurs
d'Alexandre leGrand , Rois d'Egypte , de
Syrie , d'Arménie , de Cappadoce , de Pont , de
Bythinie , de Pergame , en 35 cartres .
7°. Une histoire Romaine , de Syracufe & de
Carthage , en 60 cartes.
8°. Enfin une Hiſtoire Grecque en 25 cartes .
Le ſieur de Mornas avertit encore qu'il fera
chez lui , dans le courant de Décembre , un Cours
d'Aſt ronomie , de Géographie & d'Histoire. Il
prie ceux quivoudront le ſuivre de ſe faire inſcrire
auparavant.
"
III.
Le ſieur Bideaut, Fabriquant de chocolat de
K
218 MERCURE DE FRANCE .
différentes qualités , demeure grande cour Saint
Martin des -Champs , en entrant à gauche par la
rueSt Martin , à Paris.
Il tient auſſi des chocolats deTurin & de Florence
àune vanille , à 41. la livre ; & àdeux vanilles ,
sliv. la livre ; quatre tablettes la livre .
Il vend auſſi du chocolat de ſanté à 3 liv. de
mêmequatre tablettes à la livre.
Il tient d'excellentes piſtaches fines & diablotins
; le tout à juſte prix.
I V.
Le Trésorde la Bouche.
Le ſieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantior
Parfumeur à Paris , à la Providence, rue St Antoine
, entre l'Eglife de St Louis de MM. de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis à-vis celle des
Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu & approuvé
à la Commiſſion Royale de Médecine , le
11 Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le.
trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compofiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , en
lui établiſlant une très grande réputation . La propriétéde
ſa liqueur est de guérir tous les mauxde
dentsquelqueviolens qu'ils puiſſent être,de purger
de tout venin , chancre , abſcès & ulcère , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer
àgâter les dents; elleles conſerve même quoique
gâtées. Cette liqueur a un goût très-agréable.
L'Auteur en reçoit tous les jours de nouveaux
fuffrages par des certificats que lui envoyent ſans
ceſſe les perſonnes de la premiere diſtinction.
L'Auteur à des bouteilles à 101.51.3.1.& 11.41.
L
DÉCEMBRE. 1975. 219
Ildonne la manière de s'en ſervir , ſignée& paraphée
de ſa main;il met fon nom de baptême &de
la famille ſurl'étiquette des bouteilles , ainſi que
fur le bouchon , marqué de ſon cachet , & un tableau
au deſſus de la porte , pour ne pas ſe tromper.
Il vend auffi le véritable taffetas d'Angleterre
, propre pour les coupures & brûlures , approuvé
par MM. de la Médecine , le 31 Juillet
1773. L'auteur prie de lui affranchir le port des
lettres.
V.
Chocolat.
:
Le ſieur Rouffel , Marchand Epicier , dans
l'Abbaye St Germain des Prés , en entrant par
la rue Sainte Marguerite , attenant à la Fonraine;
conſidérant que l'uſage du chocolat devient
ordinaire , tant pour la ſanté que pour l'agrément
, afſuré d'ailleurs de la bonté de ſa fabrique
, par le témoignage & les applaudiſſemens
depluſieurs perſonnes de diſtinction & de goût ,
qui lui ont conſeillé de le faire connoître ; il donne
avis au Public qu'en qualité de Citoyen qui veut
être utile à ſes Compatriotes , & pour éviter toute:
ſurpriſe , il fait mettre ſur chaque pain de chocolat
fortant de ſa fabrique , l'empreinte de fon
nom & fa demeure .
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure
qualité , eſt de 3 livres ; avec une demie vanille ,
3 livres , celui à une vanille 4 livres; & sliv.
pour celui qui eſt à deux vanilles.
Tant pour la facilité que pour l'avantage des
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
perſonnes de Province , le ſieur Rouffel prévient
qu'il fera tous les envois aux mêmes prix ci- deſſus
, francs de port , pourvu qu'on lui faffe remettre
les fonds & que l'envoi ſoit de douze livres
au moins , avec l'adreſſe exacte de la deftination.
VI.
Effence de Beauté.
L'Eflence de beauté conſerve le teint frais , le
préſerve deboutons & entretient les mains dans
la plus grande blancheur : cette Eflence eſt approuvée
par MM. de la Commiflion Royale de
Médecine , & les Prevêt & Syndics des Communautés
des Baigneurs & Perruquiers des Villes de
Paris , de Lyon , de Marseille , de Rouen ; l'on
s'en fert encoredans les bains de propreté. Le fieur
DUBOST lui donne telle odeur que l'on deſire :
elle eſt eſtimée au deſſus de toutes eſpèces de favonnettes
, & donne un tranchant doux aux raſoirs
; enfin elle est d'un excellent uſage , lorfqu'on
la mêle dans la pommade , & l'on peut
être aſſuré qu'elle eſt eficace pour faire croître
les cheveux & les conferver , &c. La manière de
s'en ſervir eſt ſur les bouteilles .
Prix des bouteilles , 6 liv. 3 liv. & 36 fols.
On fournira des pinceaux gratis , à toutes les boureilles.
Il y a pour les voyages des bouteilles doublées
de fer-blanc.
On trouvera cette Effence , à Paris , au domiciledu
ſieur Duboſt , enclos du Temple ; chez le
ſieur Sabot , rue Chriſtine , au bureau des Journaux;
chez le ſieur Caron , rue StAntoine, vis-àDÉCEMBRE.
1775 . 221
,
vis la rue Percée ; chez le ſieur le Brun , Négociant
, rue Dauphine : à Lyon , chez le ſieur Vieillard
, rue du Bât d'argent ; & chez le Sr Balanche ,
à la Grenete: à Avignon , chez le ſieur Vincent
, Négociant , vis-a-vis le Puits-des- Boeufs :à
Matſeille, chez le ſieur Artaud , au Mouton couronné
, fur le Cours : à Rouen , chez le fieur
Gallier , Marchand Mercier rue Saint-Lo : à
Verſailles , fur le grand eſcalier de S. M. chez
laDemoiselle Battier : à Angoulême , chez le ſieur
Rivaux , Négociant : au Blanc , en Berry , chez
le Sr Huet , Négociant : à la Rochelle , chez le St
Allevares , Marchand de modes : à Bordeaux
chez le ſieur Brandon , rue des Bons- Enfans : à
Rennes , chez le ſieur Hamelin , Inſpecteur des
papiers : àTroyes en Champagne , chez le Sr André
, Libraire : à Nantes , chez le Sr Deſpilly : à
Poitiers , chez le ſieur Guilininet : à Montpellier ,
chez le St Antoine, au bureau d'affiches ; à Grenoble
, chez la veuve Durand: à Cadix , chez le St
François Roverre : à Reims , chez le Sr Godon ,
Marchand de modes : à Soiſlons , chez le Sr Legrand,
Négociant : à Riom, en Auvergne, chez le
St Belgrin , Négociant : à Metz , chez le Sr Brondez,
au bureau des affiches : & à Clermont- Ferrand
, chez le ſieur Laval , Négociant .
Pommade de Ninon , connue en Turquie ſous le
nom de Pommade Circaſſienne , à l'usage des
Sultanes . ン
Ses vertus , propriétés &ulage ne peuvent être
préconisés avec trop de ſoin ni d'éloge. Elle
enlève les rides , empêche le hâle & la gerſure
blanchit le teint; entretient la peau & conferve
les couleurs. Le ſieur Duboſt eſt ſi certain du fuc-
Kinj
222 MERCURE DE FRANCE.
cès , qu'il offre des eſſais juſqu'à la fin de Mars :
elle eft ſans odeur ; on ydonnera celle du goût
des amateurs. Prix , 3 liv. les deux onces , 6 1.
les pots de quatre onces. Elle eſt dans des pots
d'étain pour la tenir fraîche .
Le Rouge de Paris , tiré de la teinture des
végétaux , prix , 3 & 6 liv. le pot; en coquilles ,
30fols& 3 liv.
Les Cuirs àrafoirs , faits ſuivant une nouvelle
méthode. Ils exemptent de ſe ſervir de la pierre ,
ils donnent un fil doux aux raſoirs : la manière
de s'en ſervir eſt deſſus ces Cuirs . Prix , 3 liv.
Il vend la véritable propreté de la bouche ;
cet Elixir a la vertu de guérir le ſcorbut , blanchir
les dents , fortifier les gencives , & empê
cher la carie desdents. Prix , 3 liv . & 6 liv .
Opiate pour les dents. Prix , 3 liv. en pots
d'étain .
VIII.
Articles nouveaux qui se trouvent auMagafin
du Petit-Dunkerque , chez Granchez
, Bijoutier de la Reine , à Paris .
En attendant le premier Mercure , où il aura
ſoinde faire annoncer les marchandiſes qui lui
feront rentrées de France & de l'Etranger , ſans
répéter une immenſité d'objets , tant agréables
qu'utiles , qu'il a mis au jour depuis fix ans , leſquels
font variés & perfectionnés au point de tou
jours plaire , & d'être préférés des amateurs qui
aiment lebeau , à ceux qui ont été imités & mis
àplus bas prix ; ſavoir pour étrennes , un très
DÉCEMBRE. 1775. 223
joli ornement de cheminée en marbre & bronze ,
doré au mâte , repréſentant une prière à l'Amour ,
d'après le tableau du célebreGreuze; les figures
&acceſſoires ſont ce que l'on peut faire de mieux ;
prix 432 1. Il continue toujours à vendre le tom.
beau d'Adonis & l'Autel à l'Amitié , même prix ;
les premiers modeles ont été préſentés & achetés
par la Reine , ainſi que pluſieurs articles de cette
annonce.
Nouvelles épées de Cour en argent , taillées en
marcaſſite ſur des fonds guillochés , émaillées à
froid& la dorure au mâte , ce qui leur donne
-l'éclat du bijoux ; il s'en fait d'émaillées en couleur
de puce; prix en claviers louis , à garde 7
louis ; on en trouve toujours de très -variées en
acier d'Angleterre , depuis le plus bas prix juſqu'à
40 louis d'or la piece. La première à garde émaillée
à froid, a été préſentée & achetée par Monfeigneur
le Comte d'Artois , de même que le grand
modele de boucles d'argent carrées à paillettes ,
imitant la broderie , & autres objets .
Pluſieurs ouvrages d'acier & pinsbek en crochets
de montre, boiſerie & tapiflerie , pomme de
canne, métier à filet , éteignoir , bagnodier , couteaux
d'acier fondu & de ſa nouvelle fabrique de
Clignancourt.
Les Entrepreneurs de la manufacture de Porcelaine
dudit lieu, viennentd'établir, pour la commodité
du public , un entrepôt , rue neuve des
Petits champs , au coin de celle de Richelieu ;
ils font honorés du brevet de Monfieur , frere du
Roi , avec permiſſion de marquer leurs porcelaines
de fon chiffre. Pour fournir aux demandes
conſidérables des ſervices de table , ils ont augmenté
leurs atteliers & fait conftruire deux fours
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
de plus . L'on ne trouve de cette porcelaine pour
les grands aflortimens , qu'à la fabrique & au dépôt
ci-deſlus;pour les cabarets & pieces détachées,
au petitDunkerque .
Chaînes de montre en or , d'un genre nouveau ,
pailletées , imitant la brodene & le filigrane ſolide
, à deux branches 7 louis , & àtrois branches
و louis.
Boucles longues & étroites à pierres en chatons
pour femmes ; ce modele boucle bien & ne bleſſe
pas le cou de pied ; même forme pour hommes;
pluſieurs modeles idem en or & autres en argent ,
couvertes d'or ſur des deſſeins nouveaux , toutes à
chapes angloiſes très- fortes.
Souvenirs d'appartemens , en bronzeàjour ,
dorés au mâte, ſur un fondbleu tranſparent , ouvrages
très-nouveaux & très recherchés , d'autant
que l'on n'en a fast encore qu'en tôle venis ; prix
de 288 1. la paire. Les médaillons du Roi & de la
Reine, de huit pouces de haut , exécutésdans le
même gente ; prix lesdeux 360 1.
Ballon ou bonbonniere en or émaillée en diverſes
couleurs , du prix depuis 7001 juſqu'à 800 liv.
Pluſieurs bijoux d'un genre neuf, propre à cachers ,
des portraits , jones ou anneaux pour arrêter les
bagues, en perles fines & pierres de couleur , ainſi
que pluſieurs autres ouvrages avec le même mélange
; mécanique avec laquelle on peutjouer ſur
les numéros de l'Ecole Royale Militaire ; cannes
en bois de Perpignan, couvertes en plumes garnies
d'or pour Dame , du prix de 24 1.
Boutons de manche avec miniatures , imitant
le bas- relief , copié de l'antique , montés en or ,
entourés de karats; tabatieres garnies & doublées
d'or en vernis transparent , que l'on change par
mécanique en trois couleurs différentes ; idem ,
DÉCEMBRE . 1775. 225
en écaille factice , couleur de cheveux , avec des
médaillons en relief fur des quarrés , imitant par.
faitement les onix , tous ſujets rares , gravés à
Rome d'après les plus belles antiques , prix 721 .
l'on vend de ces reliefs détachés pour bracelets
48 liv. Les tabatieres à la diſtraction en argent ,
àquatre charnieres , ayant été trouvées trop pefantes,
font actuellement mieux faites & moins
lourdes , prix 84 liv .; en métail de Manhem , imię
tant parfaitement l'or 961 ; celles d'or 384 1. de
façon. La première tabatiere en or a été préſentée
& achetée par Monſeigneur le Comte d'Artois.
Boucles en argent & autres ouvrages émaillés
dansle creux de la gravure & uſés au poli , ces
objets font totalement neufs & peuvent être variés
; flambeaux en marbre blanc en colonne
tronquée garnis de bronze dorés au mate : prix
120 l. la paire; idem à figures de bacchantes portant
des branches de fleurs , formant girandoles
à trois branches ; autres repréſentant les quatre
Sailons en bronze ſur des ſocles de marbre , à divers
prix , ſuivant la dorure ; flambeaux de cabinetà
perles & baguettes en bronze àjour, toute
pieces de raport, dorés au rate 72 1. la paire , à
P'ordinaire 541. Il en fait établir en grand pour
le jour de l'an , & pluſieurs ouvrages ſemblables ;
trois modeles nouveaux en pendules de prix , &
autres dans l'ordinaire .
Bourſes en filets , couleur de cheveux avec les
houppes en perles fines , à divers prix .
The boue & the vert , de la premiere qualité;
affiettes deChine , peintes & dorées à 301. la 12 ,
Cannes de jet très- fines , dont pluſieurs font montées
avec des pommmmeess d'or de couleurs , de nouvelles
façons ; évantails des Indes , &c.
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 8 Septembre 1775 .
LE Capitan Pacha que le Grand- Seigneur avoit
envoyécontre le Chéïk- Daher , étant arrivé devant
la ville d'Acre , celui-ci luivenvoya demander
ce qu'il defiroit de lui , en offrant de payer ce qu'il
devoit au miry. Depuis le pardon que lui avoit
accordé leGrand- Seigneur , il prétendoit ne s'être
rien permis qui pût avoir changé les diſpoſitions
de Sa Hautefie ; mais on lui fit réponſe que c'étoit
ſa perſonne que demandoit le Sultan , & en même
temps on commença l'attaque de la Place. Après
trois jours de fiége , Daher ſe voyant au moment
d'être forcé , voulut s'évader ; mais dans la fuite ,
il fut tué d'un coup de fufil. Le Capitan -Pacha lui
fit auſſi- tôt couper la tête , & elle vient d'être expoſée
ici à la porte du Sérail.
On affure que la flotte Turque doit hiverner à
Alexandrie , & que l'Amiral a ordre d'agir de
concert avec le Pacha fur tout ce qui intéreffera
enEgypte le fervice& le rétabliſſement de l'auto
xté du Grand Seigneur,
De Stockholm , le 6 Octobre 1775.
Le Roi vient de créer un nouveau Parlement
dans la Province de Finlande , ſous le nom de
Parlement de Vafa. Il doit tenir ſon ſiége dans
la ville de Vaſa , en l'honneur & à la mémoire du
Chefdeceweauguſte Maiſon qui a régné en Suede
DÉCEMBRE . 1775. 227
&qui revit par les femmes en la perſonne deGuftave
III . La nomination des Meinbres de ce Pare
lement eſt au choix du Roi.
De Cadix , le 8 Octobre 1775 .
Le Roi de Maroc ayant été informé qu'un de
fes Alcaides , des environs de Mélille , avoit eu
des intelligences avec cette Place , dans le temps
que ce Princeen faiſoit le fiége , a attiré avec art
cetAlcaideà ſaCour , & l'a fait mourit à coups de
bâtons dans unede ſes audiences publiques.
De Malte , le 27 Septembre 1775 .
Le Grand Maître & fon Conſeil ont accordé
aux Capitaines François , qui prirent les armes ,
le 9 de mois , en faveur de la Religion , l'entiere
franchiſe du droit d'ancrage dans ce port , &
l'exemptionde la demi-douane pour leur pacotille,
pourvu qu'elle ne ſoit pas au deſſus de 1000 écus
maltois. Les autres Officiers des bâtimens qui ont
fervi dans la même occaſion avec ces Capitaines ,
jouiront comme eux des mêmes exemptions , dès
qu'ils parviendront à commander. Les diplômes
donnés aux Capitaines par la Chancellerie de
l'Ordre , font conçusdans les termes les plus ho
norables pour eux .
DeFlorence , le 4 Octobre 1775-
Les dernieres lettres arrivées deTunis rappor
tentque le Beyd'Alger , peu tranquille depuis que
lesEspagnols ont attaqué ſes Etats , & craignant
de leur partune ſeconde tentative , travaille con
Kvj
228 MERCURE DE FRANCE.
tinuellement à former de nouveaux plans , & fait
toutes les diſpoſitions convenables pour mettre
de plus en plus ſes côtes & fonRoyaume en état
dedéfenſe.
De Venise, le 14 Octobre 1775-
UnePéote decette ville , partie deptrisun mois
pour Zara , ayant pluſieurs paſlagers a bord , &
des effets d'une valeur affez conſidérable , a été
ſurpriſe dans la plage de Zara , le 22 Septembre ,
par une Lance armée de dix- huit hommes , composant
l'équipage d'une Felouque qui étoit à l'an .
cre àUlto. Il en a coûté la vie au Capitaine & à
un des Matelots qui avoient oppofé quelque rétiftance;
le ſurplus auroit ſubi le même fort fans
l'interceffion de deux Capucins qui ſe trouvoient
parmi les patlagers & qui engagerent les Pirates à
ſecontenterde la priſe des effets . Ces Forbans ,
qu'on croit des Dalmatiens & des Ragufois , ont ,
à la même priere , accordé au bâtiment la liberté
de ſe rendre à ſa deſtination.
De Londres, le 25 Octobre 17756
La Tamile eſt couverte d'un ſi grand nombre
de vaiſleaux depuis l'interruption du commerce
avec l'Amérique , que le paſſage dans la ligne des
navires eſt devenu très difficile; & cependant on
aſſure que les dernieres résolutions du Cabinet
concernant lesColonies , ont été d'uferdes moyens
derigueur.
LeGénéral Putnam , dont on avoit mal à propos
annoncé la défection , marche vers Québec à
la tête de trois mille Provinciaux ; il y arrivera
DÉCEMBRE . 1775. 229
en même temps que le Général Schuyler devant
Montréal . Le Canada ſe trouvera ainſi inveſti par
deux endroits à la fois .
Le ſieur Sayre , Banquier , & ci - devant Scherif ,
fut arrêté hier par ordre du Bureau de la Secrétairerie-
d'Etat , & conduit à la Tour , ſur une
accusation de haute trahison , dénoncée au Miniftere
par le ſieur Richardſon , Adjudant dans les
Gardes à pied cer Officier a déclaré que le fieur
Sayte lui avoit parlé du deſlein de ſe ſaiſir de la
-perfonne du Roi , lorsque Sa Majesté ſe tendroit
au Parlement le jeudi ſuivant , de prendre pofieffionde
la Tour , & de renverſer le Gouvernement
actuel.
Il eſt arrivé , à ce qu'on prétend , à Albany
dans la Nouvelle Yorck, environ fix cents Indiens
des fix Nations , qui doivent être joints par un
grand nombre de Particuliers de cette Colonie &
des circonvoifines. Ils viennent pour s'informer
des cautes de la guerre actuelle entre l'Angleterre
&les Américains.
Quelques perſonnes très inſtruites affurent ici
qu'on doit propoſer au Parlement d'eurégimenter
laMilice dans toutes les Provinces de l'Angleterre
, la plupart des Troupes réglées devant partir
pour l'Amérique , celles mémes qu'on pourra
tirer d'Irlande étant également destinées à aller
réduire nos Colonies .
Une lettre datée du Camp devant Boſton , en
date du 31 Aoûr , porte ce qui fuit : « A moins
>> qu'il n'arrive bientôt des renforts aux Troupes
>> du Roi , il n'y aura plus d'action cette année ,
>> parce que nous leur ſommes bien fupérieurs en
>> nombre; les Troupes réglées font allez tran230
MERCURE DE FRANCE.
- quilles à présent , finon qu'elles nous incommodent
la nuit avec leurs bombes » .
Nous apprenons que les cinq Régimens qui ont
reçu ordre de ſe tenir prêts pour l'Amérique , font
deſtinés à paſler à la Virginie& à la Caroline ſeptentrionale
; les vaiſſeaux de transport doivent
mettre à la voile dans la premiere ſemaine deDécembre.
L'Alford, capitaine Callender , de Philadelphie,
eſt arrivéà Bristol en cinq ſemaines. Il rapporteque
tous les vaiſſeaux deſtinés pour l'Angleterre
avoient quitté cette rade & que le port y
avoit été fermé le 11 Septembre dernier , de forte
que tout commerce denous à cette Iſle & de cette
Ile à nous , eſt entierement ſuspendu.
On prétend que l'ordre du Lord Rocheford
pour arrêter le fieur Sayre eſt irrégulier , parce
que ce Lord n'avoit pris que la qualité de Secrétaire
d'Erat & de Membre du Conſeil privé , au
lieu de faire mention de ſon titre de Juge de paix
de Middlesex , qui auroit donné à ſon ordre l'autorité
du pouvoir civil ſans lequel tout ce qui peut
attenter à la liberté d'un Citoyen eft contraire à la
Conſtitution . D'après ce défaut de formalité , on
pense que le ſieur Sayre peut être fondé à demanderdes
dommages & contre le Lord Rocheford &
contre le Chevalier Fielding qui étoit présent &
qui a conſeillé cette détention ,&contre Richardfon
, pour l'avoir accuſé ſans preuves , & enfin
contre le Lord Cornwallis pour l'avoir dérenu dans
laTour , ſans avoir examiné ſi l'ordre qu'on lui
remettoit étoit dans les formes.
On apprend par le vaifleau le Prince Noir , arxivé
nouvellement de Philadelphic , que le Core
DÉCEMBRE. 1775. 231
grès a déclaré que , ſi avant le printemps lesdifférends
n'étoient point arrangés avec la Métropole
, les Américains ſe croyant dégagés de tous
les liens qui les attachent à la Mere Patrie, ouvriroient
leurs ports à toutes les Puiſlances étrangeres
qui voudroient commercer avec eux ; & qu'alors,
pouffant la défection auſſi loin qu'elle peut
aller , ils auroient un nombre conſidérable de
bâtimens armés prêts à protéger leurs vaiſſeaux
marchands. Le Prince Noir a eu la permiſſionde
mouiller quelque temps devant le port depuis
qu'il a été fermé , & d'y prendre à bord quelques
paſlagers pour l'Angleterre .
Le premier de ce mois , on a expédié des ordres
à Plymouth & à Portsmouth pour lever ſur le
champ le plus de Matelots qu'il ſeroit poſſible ,
parce qu'ils font destinés à monter les quatre
vaiſleaux deguerre qui ont ordre de ſe tenir prêts
àpartir.
On écrit de Portsmouth que le 26 du mois
dernier , un' des Gardes du Chantier de cette
Ville , qui faisoit la ronde vers les trois heures
du matin , prit l'alarme en voyant quelqu'un
qui allumoit un feu dans le deſlein , à ce qu'il
crut , de brûler le Chantier; mais que ce Particulier
ſe voyant découvert , avoit diſparu ,
fans qu'on ait pu ſavoir qui il étoit. En faifant
la vifite le long des murs , on a trouvé une
corde qui , à ce qu'on pense , lui avoit ſervi
à descendre. Le Confeil a donné des ordres
pour que perſonne ne pût entrer dans aucuns
Chantiers , magaſins publics , ou dans aucun des
Forts du Royaume , ſans la permiffion du Gou
verneur.
232 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 13 Novembre 1775 .
On écrit de Dieppe que les fieursGrieu & Lawrance
viennent d'y établir une Maiſon de Santé
où tous les étrangers auront la reſlource d'être
logés & nourris , & où ils trouveront toutes les
commodités néceſſaires aux bains d'eau de mer ,
reconnus très - falutaires pour nombre de maladies
. On pourra y prendre les bais froids , comme
en Angleterre , dans une voiture fermée qu'on
fait entrer dans la mer .
Le ſieur d'Aubenton , Maire & Subdélégué de
Montbard en Bourgogne , ayant reconnu , d'après
toutes les expériences qu'il a faites relativement
àla ſcience des arbres & arbustes , que de tous
ceux dont il a fait des pépinieres le platane étoit
le plus propre à former des avenues , des ſalles ,
&c. donne avis au Public qu'il en fournira de
toute grandeur à un prix modique. On peut
s'adreſſer à lui directement , ou au ſieur Lucas ,
Huiffier de l'Académie Royale des Sciences , au
Jardin du Roi.
On écritde Saint-Malo que des capitaines arris
vés de Terre Neuve ont eſſuyé à la côte de gros
temps qui ont fait périr les fix navires le Victor,
lesBons Amis , les Lys , le Neptune, la Suzanne
& l'Escarboucle qui étoient prêts d'aborder en
France avec leurs chargemens de morue. Une
partie des équipages & des cargaiſons a été cafe.
velie dans les flots.
DÉCEMBRE. 1775 . 233
PRESENTATIONS .
Le 8 de Novembre , les ſieurs de Chifflet & de
Moydieu eurent l'honneur d'être préſentés au
Roi par le Garde des Sceaux de France & de faire
leurs remercîmens à Sa Majesté , le premier pour
la place de premier Préſident du Parlement de
Metz , & le ſecond pour celle de Procureur Général
du Parlement de Dauphiné.
Le 10 du même mois , le ſieur de Monthion ,
ci - devant Intendant à la Rochelle , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Garde des
Sceaux de France & de faire ſes remercimens à
Sa Majesté pour la place de conſeiller d'étar
femeſtre vacante par la promotion du ſieur
d'Argouges de Fleuri à celle de conſeiller d'état
ordinaire que le feu ſieur d'Ormefon occupoit.
Le 19 du même mois, le Baron de Spon , ci- devant
confeiller , chevalier d'honneur d'épée au
conſeil ſouverain d'Allace , a eu l'honneur d'ètre
préſenté au Roi par le Garde des Sceaux de France
&de faire ſes remercîmens à Sa Majesté pour la
place de premier Prefident au même Tribunal , à
laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Letieur Durand, chevalier de l'ordre de Saint-
Lazare , miniſtre plénipotentiaire du Roi , près de
l'Impératrice de Ruffie , ayant rempli ſa miſſion
en cette Cour , a eu , le même jour , l'honneur
d'être préſenté au Roi par le comte de Vergennes ,
miniſtre & fecrétaire d'état au département des
Affaires Etrangères .
234 MERCURE DE FRANCE.
NOMINATION.
Le Roi a accordé l'Evêché de Luçon à l'abbé
deMercy , vicaire-général de Sens .
:
MARIAGES.
Leurs Majestés , ainſi que la Famille Royale ,
ont ſigné , le 22Novembre , le contrat de mariage
du comte deDamas , ancien Menin du Roi & colonel
du régiment de Limoſin , avec Demoiselle
:de Ligny; &celui du marquis de la Suze , grand
maréchal des logis de la maiſon du Roi , &colonel
du régimentProvincial de Montargis , avec
-Demoiselle Santo-Domingue.
MORTS .
Eliſabeth de l'Eſpinay de Marteville , marquiſe
de Licques , veuve de Ferdinand de Gillon de
Lens , de Recourt , de Boulogne , de Licques ,
marquis de Licques , eſt morte en cette ville , le
20 Octobre , dans la 77° année de ſon âge.
Marie- Antoine Pineau , marquis de Viennay ,
chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint-
1
DÉCEMBRE . 1775. 235
Lonis , maréchal des cammppss & armées du Roi ,
gouverneur du château d'If , ancien capitaine aux
Gardes- Françoiſes , eſt mort le 27 Octobre dernier,
en ſon château du Val Pineau, âgé de 61 ans.
Chriftian IV , duc régnant de Deux-Ponts ,
comte Palatin du Rhin , duc de Bavière , comte
de Sponheim & de Weldentz , eſt mort les Novembre
en ſon château de Petershaim , âgé de
53 ans , douéde toutes les qualités ſociales,, protecteur
éclairé des arts , univerſellement regretté
de ſes ſujets. Ce Prince laifle pour ſucceſleur à les
Etats , ſon neveu le Prince Charles de Deux-Ponts,
fils aîné du feu Prince Palatin Frédéric , feld- maréchal
de l'Empire & de l'Empereur , gouverneur
de Bohëme &c.
Marie- François de Paule le Fevre d'Ormeſſon ,
chevalier , marquis d'Ormeſſon , conſeiller d'état
ordinaire au Conſeil royal des Finances , & au
Conſeil royal du Commerce , intendant des Finances
, chef du Conſeil de l'adminiſtration de la
royale maiſon de Saint- Cyr , docteur honoraire
de la faculté des Droits , eſt mort ici le 7 de Novembre
, dans la 76º année de lon âge.
Le ſieur François Rebel , écuyer , chevalier de
Saint-Michel , furintendant de la muſique du
Roi , ancien adminiſtrateur de l'Académie royale
de Muſique, eſt mort en cette ville le 7 de Nov.
dans la 75 année de fon âge.
Pierre- François Marie , comte de Juverlhac ,
ancien capitaine au régiment de Briſſac , cavalerie
, maréchal de caimp de la province de Guyenne,
chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint
236 MERCURE DE FRANCE.
Louis , eft mort dans ſon château de Feuillade ;
en Périgord, le 18 Octobre dernier , âgé de 77 ans .
Le ſieur Claude - Antoine - François Gauthier ,
évêque de Luçon , abbé commandataire de l'abbaye
royale de Landais , ordre de Cîreaux , diocèſe
de Bourges , eſt mort dans ſa maiſon deChateauroux
, le 27 Octobre dernier , âgé d'environ
69 ans.
Frere Pie Taſſion , de Sainte Jay , chevalier ,
Bailli , grand'croix de l'ordre de Saint-Jean de
Jérusalem , grand prieur d'Auvergne , eſt mort à
Bourganeuf, diocèſe &généralité de Limoges , le
30 Octobre dernier , âgé de 73 ans .
Louis -Gabriel , marquis de Saint- Simon , eft
mort le 8 de Novembre , en ſon château de Villenadier
, en Saintonge , âgé de 58 ans.
La nommée Marie-Anne Bellanger , veuve de
Philippe Flagcolet , laboureur , native de Mattinghenen
Artois, eſt morte le 31 du mois d'Octobre
, dans la paroiile de Saint Pierre , gouvernement
de Calais , âgée de 108 ans. Elle n'a effuyé
dans toute la vie , que la maladie dont elle
eft morte , & ne voulant jamais recourir à aucun
médicament , lorſquelle éprouvoit quelqu'incommodité
, elle attendoit tout de la force de ſa
conftitution. Son pere étoit mort âgé de 115 ans ,
& une de ſes ſoeurs âgée de 113 .
Louis, comte de Roquefeuil , ancien brigadier
de cavalerie , chevalier de l'ordre royal & militaire
de Saint- Louis , eſt mort dans for château
près de Rhetel Mazarin , le s de Novembre, dans
la 94º année de ſon âge , ayant été 60 ans au ſer
DÉCEMBRE. 1775. 237
vice de Sa Majesté , ſans interruption , & n'ayant
eu aucune infirmité juſqu'au dernier moment de
ſavie.
LOTERIES.
Lecentſoixante-dix-neuvième tirage de laLoterie
de l'Hôtel-de - Ville s'eſt fait , le 25 du mois de
Novembre , en la manière accoutumée . Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 37179. Celui
de vingt mille livres au No. 22256, & les deux
dedix mille , aux numéros 31841 & 20605 .
Le tiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 6 Noveinbre. Les numéros ſortis de
la roue de fortune ſont 9 , 28 , 11 , 32 , S. Le
prochain tirage le fera les Décembre
TABLE.
PIEICECEESS FUGITIVES en vers&enproſe, page
Epître ſur ces motsde Marc -Aurele : qu'il est
beau de s'inftruire, même dans la vieilleſſe. ibid.
L'Optique ,
Epitre à Minette ,
Diſtique pour être mis au bas du Portrait de
14
25
S. M. Louis XVI ,
4
2
238 MERCURE DE FRANCE .
Dialogue entre Charles- Quint & François
Premier ,
La Vallée de Campán ,
L'Amour & l'Amitié ,
La Force de l'exemple , fable ,
Le Lion magnifique , fable ,
Vers pour mettre au bas du portrait de Mademoiſelle***,
Daphnis ,
Ode Anacreontique ,
Chanſon ,
La double reſtitution ,
Les effets de l'abſence ,
AMad***.
A un demi - Savant ,
A une Médiſante ,
Sur la même ,
ibid.
41
43
44
46
47
48
49
SI
52
53
54
ibid.
ibid.
SS
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES ,
رو
Air, 61
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 64
Journal littéraire de Berlin , ibid.
Manuel des Huiffiers , 82
Mémoires & obſervations ſur la perfectibilité
de l'homme , 83
Vues d'un Politique du 16º fiecle , 87
Manuel économique pour les bâtimens & jardins,
183115
94
Suite des épreuves du ſentiment , 970
Lettres deMde de Sévigné auComtedeBufly-
Rabutin, III
L'art de faire le vin rouge , 112
DÉCEMBRE . 1775. 239
Cours d'accouchemens en forme de catéchifme
, 115
Rapport fait par ordre de l'Académie des Sciences
ſur les effets des vapeurs méphitiques ,
&c.
117
Anecdotes Africaines , 118
Mes ſoirées , IXI
Journal des ſciences &des beaux- arts , 126
Annonces littéraires , 129
ACADÉMIES.
139
Royale des Inscriptions & Belles-
Lettres , ibid.
--
Royale des Sciences , 140
Royale de Chirurgie , 142
SPECTACLES . 149
Concert Spirituel , ibid.
Opéra , 150
Comédie Françoiſe , ;
:
151
Vers à Madame Veftris , 154
Comédie Italienne , 155
ARTS. 156
Gravures , ibid.
Géographie ,
Topographie ,
165
166
Muſique. 168
Manufacture de porcelaine ,
Hiſtoire naturelle ,
174
175
AMgr le Comte de Saint-Germain ,
Chaire Royale d'Hydrodynamique ,
Ecole d'Architecture &de Deffin ,
176
177
189
Cours de phyſique expérimentale,
d'hiſtoire naturelle ,
d'Elocution ,
-- de phyſique ,
190
191
192
193
240 MERCURE DE FRANCE.
Ecole Royale gratuite de Deflın; ibid.
Diſcours prononcé à la diftribution des prix
de l'EcoleRoyale Militaire ,
Mémoire fur lanourriture des chevaux ,
194
199
Variétés , inventions , &c . 208
Anecdotes. 2101
Boëtes fumigatoires , 213
:
Avis , 215-
Nouvelles politiques , 226
Préſentations , 233
Nomination , 235
Mariages ,
ibid.
Morts ,
ibid.
Loteries, 237
:
1 L
271
APPROBATIO N.
J lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux,
le.Mercure de Décembre 1775. Je n'y ai rien
trouvé qui doive en empêcher l'impreſſion .
474
२٢٤
Paris , ce 30 Novembre 1775.
:
DE SANCY.
1
3 2
cart
1
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le