Oeuvre commentée (1)
[empty]
Détail
Liste
1
p. 1204-1208
La Spectatrice, 5me Semaine, [titre d'après la table]
Début :
La cinquiéme semaine de la Spectatrice paroît. Ce petit ouvrage est écrit legerement [...]
Mots clefs :
Spectatrice, Léonor, Fille, Homme, Amour, Soldat, Sexe
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texteReconnaissance textuelle : La Spectatrice, 5me Semaine, [titre d'après la table]
La cinquiéme femaine de la Spectatrice
paroît. Če petit ouvrage eft écrit legerement
& avec foin . Quelques fragmens
en pourront faire juger. Je compare
un de ces Sçavans , dit -on à la page so .
de la feconde Semaine , à un petit Arti-
Jan , qui eft perfuadé qu'il voit tout avec
évidence , & qu'il fe trouve fort bien de
n'affaiblir d'aucun doute toutes les connoif-
1. vol.
fances
JUIN. 1728 .
1205
fances de fon métier , qui prend des mesures
juftes fur fon petit négoce , furfes profits ,
fur fa dépenfe , en neceſſaire & en superflu
; que le defir de fçavoir n'inquiete points
que l'ignorance ne chagrine point ; qui met
à profit ce quil fait , & croit n'avoir que.
faire de ce qu'il nefçait pas .
Page 52. Un Sçavant, qu'on appelle du
premier ordre , fut- il dans l'indigence , fe
regarde comme le Monarque de la République
des Lettres . Un homme fenfe ; mais
fort ignorant, qui ne fait que les chofes
neceffaires à la vie , comme gagner de quoi
fe nourrir & fe vêtir honnêtement & commodément
, de quoi établir fes enfans , &;
eft un gueux pour le Sçavant , &c.
A la page 87. on lit cette Hiftoriette.
Une fille d'honnête famille & bien éle
vée , mais d'un temperamment à fe mettre
violemment en colere quand elle en
avoit quelque grand fujet , fut affez malheureuſe
pour tuer un de fes freres qui
l'avoit outragée , & pour être obligée à ſe
fauver de la maifon paternelle. Comme
elle étoit réfoluë , elle fe déguifa en homme
, s'enrôla & fervit bien fagement pendant
plufieurs années . Léonor ( c'eft le
nom qu'a donné l'Hiftorien à cette fille )
avoit pour fon malheur une belle phyfio- :
nomie , un je ne fçai quoi plus aimable,
I. vol.
Fv que
1206 MERCURE DE FRANCE .
1
1
que la beauté. Un Soldat de fa Compa
gnie , auffi enfant de Famille , & dont
les manieres étoient fort au deffus de la
Soldatefque , fentit un grand penchant
pour elle , fans fçavoir qu'elle fut fille . Il
étoit bien-fait & de bonne mine ; la fympathie
fe forma. Elle fut réciproque , ils
devinrent fort unis , mais ce n'étoit que de
l'amitié.
Quoiqu'elle cachat fon fexe avec beaucoup
de foin , il le découvrit par hazard.
Voilà l'amitié changée en amour. Elle
s'en apperçut par un changement de conduite
dans fon ami , & l'ami devina en remarquant
des manieres plus réfervées dans
cette fille , qu'elle avoit penetré fa décou
verte. La réferve de Léonor augmenta
l'amour du Soldat. Il lui rendit des foins
d'un nouveau ftile , & lui fit une déclaration
tendre , accompagnée des affurances
parfaites de toute la confideration
qu'elle meritoit .
›
Léonor convaincuë du malheur d'être
fille , l'avoia de bonne grace au jeune
homme lui conta fon hiftoire , en
changeant fon crime & le nom de fes parens
, & le conjura de lui garder le fecret
& de fe contenter de fon amitié .
Mais l'amour des hommes n'eft nifi complaifant
ni fi délicat. Si - tôt qu'il peut fe
prévaloir de quelque difgrace, de quelque
1. vol.
befoin ,
JUIN. 1728. 1207
befoin , 'il devient mercenaire . Tel fut celui
du Soldat. Il garda le fecret , mais fes
defirs augmenterent , & fon amour devint
preffant. Cependant comme il n'étoit
pas brutal , fa conduite fut moderée ; il fit
voir à Léonor tout l'amour qu'il avoit
& il feignit une forte de refpect qu'il n'avoit
pas : adreffe ordinaire des hommes
pour corrompre les perfonnes fages. C'eſt
un piége pour les attraper , & elles y donnent
d'autant mieux , que le refpect qui
femble un effet de l'amour délicat , eft ce
qu'il y a de plus oppofé au défir de les
tromper,
Le jeune homme parut fe faire d'extrêmes
violences. Il offrit d'époufer , & fit
des promeffes de mariage qui furent déchirées.
Il perfevera & toucha enfin le
coeur de Léonor en fe rendant le plus aimable
qu'il put , & en lui perfuadant qu'il
avoit de bonnes intentions ; & peut-être
ne mentoit- il pas.
Si-tôt qu'une fille touchée , croit aux bonnes
intentions , elle eft perduë , fi elle ne
fe fauve. Léonor ne fe fauva pas , elle fe
perdit done. Une promeffe de mariage fur
acceptée & il y parut . Cela fe fuit affez
naturellement entre jeunes gens qui s'aiment.
Si le Soldat eut vêcu , il auroit eu de
quoi le repentir , mais il fut tué dans une
I. vol.
F vj action.
1208 MERCURE DE FRANCE.
action. Léonor défolée méditoit un coup
de défefpoir , quand il lui vint dans l'efprit
de tenter la generofité de fon Capitaine
. Elle lui fit le même récit qu'au Soldat
, & y ajouta celui de fa derniere difgrace.
Il étoit homme d'honneur & galant
homme. Il la plaignit , lui donna fon
congé & de l'argent pour fe retirer. Penetrée
de reconnoiffance , elle partit &
crut ne pouvoir mieux faire que d'aller
accoucher fecretement chez une parente ,
dont le peu de difcretion lui donna de
nouvelles inquiétudes ; elle y mourut de
chagrin de fes difgraces paffées , & de la
crainte de celles à venir.
Dans la feuille de la cinquiéme femaine
, on parle d'un petit ouvrage nouveau
qui paroît fous le titre , Adieux de la méchante
Femme. Il étoit naturel que la Spectatrice
faifit cette occafion pour faire l'apologie
de fon fexe. Les gens raifonnables
foufcriront , fans doute , aux bonnes
raifons qu'elle allégue pour le défendre de
l'injuſtice des hommes .
paroît. Če petit ouvrage eft écrit legerement
& avec foin . Quelques fragmens
en pourront faire juger. Je compare
un de ces Sçavans , dit -on à la page so .
de la feconde Semaine , à un petit Arti-
Jan , qui eft perfuadé qu'il voit tout avec
évidence , & qu'il fe trouve fort bien de
n'affaiblir d'aucun doute toutes les connoif-
1. vol.
fances
JUIN. 1728 .
1205
fances de fon métier , qui prend des mesures
juftes fur fon petit négoce , furfes profits ,
fur fa dépenfe , en neceſſaire & en superflu
; que le defir de fçavoir n'inquiete points
que l'ignorance ne chagrine point ; qui met
à profit ce quil fait , & croit n'avoir que.
faire de ce qu'il nefçait pas .
Page 52. Un Sçavant, qu'on appelle du
premier ordre , fut- il dans l'indigence , fe
regarde comme le Monarque de la République
des Lettres . Un homme fenfe ; mais
fort ignorant, qui ne fait que les chofes
neceffaires à la vie , comme gagner de quoi
fe nourrir & fe vêtir honnêtement & commodément
, de quoi établir fes enfans , &;
eft un gueux pour le Sçavant , &c.
A la page 87. on lit cette Hiftoriette.
Une fille d'honnête famille & bien éle
vée , mais d'un temperamment à fe mettre
violemment en colere quand elle en
avoit quelque grand fujet , fut affez malheureuſe
pour tuer un de fes freres qui
l'avoit outragée , & pour être obligée à ſe
fauver de la maifon paternelle. Comme
elle étoit réfoluë , elle fe déguifa en homme
, s'enrôla & fervit bien fagement pendant
plufieurs années . Léonor ( c'eft le
nom qu'a donné l'Hiftorien à cette fille )
avoit pour fon malheur une belle phyfio- :
nomie , un je ne fçai quoi plus aimable,
I. vol.
Fv que
1206 MERCURE DE FRANCE .
1
1
que la beauté. Un Soldat de fa Compa
gnie , auffi enfant de Famille , & dont
les manieres étoient fort au deffus de la
Soldatefque , fentit un grand penchant
pour elle , fans fçavoir qu'elle fut fille . Il
étoit bien-fait & de bonne mine ; la fympathie
fe forma. Elle fut réciproque , ils
devinrent fort unis , mais ce n'étoit que de
l'amitié.
Quoiqu'elle cachat fon fexe avec beaucoup
de foin , il le découvrit par hazard.
Voilà l'amitié changée en amour. Elle
s'en apperçut par un changement de conduite
dans fon ami , & l'ami devina en remarquant
des manieres plus réfervées dans
cette fille , qu'elle avoit penetré fa décou
verte. La réferve de Léonor augmenta
l'amour du Soldat. Il lui rendit des foins
d'un nouveau ftile , & lui fit une déclaration
tendre , accompagnée des affurances
parfaites de toute la confideration
qu'elle meritoit .
›
Léonor convaincuë du malheur d'être
fille , l'avoia de bonne grace au jeune
homme lui conta fon hiftoire , en
changeant fon crime & le nom de fes parens
, & le conjura de lui garder le fecret
& de fe contenter de fon amitié .
Mais l'amour des hommes n'eft nifi complaifant
ni fi délicat. Si - tôt qu'il peut fe
prévaloir de quelque difgrace, de quelque
1. vol.
befoin ,
JUIN. 1728. 1207
befoin , 'il devient mercenaire . Tel fut celui
du Soldat. Il garda le fecret , mais fes
defirs augmenterent , & fon amour devint
preffant. Cependant comme il n'étoit
pas brutal , fa conduite fut moderée ; il fit
voir à Léonor tout l'amour qu'il avoit
& il feignit une forte de refpect qu'il n'avoit
pas : adreffe ordinaire des hommes
pour corrompre les perfonnes fages. C'eſt
un piége pour les attraper , & elles y donnent
d'autant mieux , que le refpect qui
femble un effet de l'amour délicat , eft ce
qu'il y a de plus oppofé au défir de les
tromper,
Le jeune homme parut fe faire d'extrêmes
violences. Il offrit d'époufer , & fit
des promeffes de mariage qui furent déchirées.
Il perfevera & toucha enfin le
coeur de Léonor en fe rendant le plus aimable
qu'il put , & en lui perfuadant qu'il
avoit de bonnes intentions ; & peut-être
ne mentoit- il pas.
Si-tôt qu'une fille touchée , croit aux bonnes
intentions , elle eft perduë , fi elle ne
fe fauve. Léonor ne fe fauva pas , elle fe
perdit done. Une promeffe de mariage fur
acceptée & il y parut . Cela fe fuit affez
naturellement entre jeunes gens qui s'aiment.
Si le Soldat eut vêcu , il auroit eu de
quoi le repentir , mais il fut tué dans une
I. vol.
F vj action.
1208 MERCURE DE FRANCE.
action. Léonor défolée méditoit un coup
de défefpoir , quand il lui vint dans l'efprit
de tenter la generofité de fon Capitaine
. Elle lui fit le même récit qu'au Soldat
, & y ajouta celui de fa derniere difgrace.
Il étoit homme d'honneur & galant
homme. Il la plaignit , lui donna fon
congé & de l'argent pour fe retirer. Penetrée
de reconnoiffance , elle partit &
crut ne pouvoir mieux faire que d'aller
accoucher fecretement chez une parente ,
dont le peu de difcretion lui donna de
nouvelles inquiétudes ; elle y mourut de
chagrin de fes difgraces paffées , & de la
crainte de celles à venir.
Dans la feuille de la cinquiéme femaine
, on parle d'un petit ouvrage nouveau
qui paroît fous le titre , Adieux de la méchante
Femme. Il étoit naturel que la Spectatrice
faifit cette occafion pour faire l'apologie
de fon fexe. Les gens raifonnables
foufcriront , fans doute , aux bonnes
raifons qu'elle allégue pour le défendre de
l'injuſtice des hommes .
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