LETTRE en profe & en vers , à Mde
la M ... de M ... par M. de C ****
à Lyon.
QUE UE vous êtes éxigeante , Madame !'
Quoi ? par le même ordinaire il faut
que je réponde à votre charmante Epî--
tre. Il faut que le Courier qui me l'a .
apportée ſoit abſolument chargé de vous
remettre une réponſe de quatre pages ,
lardée d'une centaine de vers au moins !
J'ouvre mon magafin de poëfies & je
commence. D'abord vous aurez pour
agréable de recevoir cette chanson, furr
l'air : ton humeur est Catherine. Vous enn
ferez l'application ..
Dema gentille brunette
Je m'occupe nuit & jour : 4
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Son humeur un peu coquette
Fut propice à mon amour.
Je fixai cette hirondelle
Dans le Temple des plaiſirs :
Une conquête i belle
Fut le prix de mes ſoupirs.
Lorſque je vous vis pour la premiere
fois , vous vous rappellez que je vous
témoignai affez cavaliérement combien
vos charmes étoient puiſſans pour réduire
un coeur. Vous vous mîtes à rire
de ma déclaration , & je ſoupirai de
bonne foi de vous avoir vu rire. Je vous
fis ma cour affidûment , & je ne ceſſai
pas de foupirer tant , que vous vous divertîtes
de mon martyre. On auroit cru
à me voir , que Céladon étoit reffufcité ,
& l'on étoit tout étonné de le rencontrer
ſous l'uniforme que je portois. A
préſent que j'ai quitté le plumet pour le
bonnet carré , je ſoupire tout à mon
aiſe , ſans que perſonne y trouve à
redire. Permettez-moi de prendre ici le
parti de la Magiftrature.
L'Officier perit-maître ,
Plus vite que le ſalpêtre ,
Par ſes airs & par ſon ton ,
Dangereux pour l'innocence ,
Annonce fon aſſurance.
DECEMBRE. 1763 . II
Ce volage papillon
Se mocque d'une inhumaine ,
Il voltige , il ſe proméne ;
On l'admire , il éblouit :
Au loin la pudeur s'enfuit.
Rempli d'une erreur extrême ,
Toujours certain d'être aimé ,
Dès qu'il déclare qu'il aime;
Au triomphe accoutumé ,
Par ſon audace il outrage
La Beauté qui l'a charmé.
Mais le Magiſtrat plus ſage ,
Plus digne d'un prix flatteur,
Par ſes ſoins , par ſon hommage ,
Se rend le maître d'un coeur.
Jamais ſon hardi langage
Ne révolte la pudeur.
L'amour fincère eſt timide ,
Et dans ſes voeux circonſpects :
Le tendre eſpoir qui le guide ,
Eſt compagnon du reſpect.
AIR: fous un ormeau.
Vos yeux furpris
Accordent un trop tendre priz
à nos étourdis .
Un Adonis ,
En jurant,
Ment.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Mais un fincére amant
Qui partage le feu qu'on reſſent ,.
Fait naître dans le coeur
Le defir , le trouble & la langueur.
Madame hélas !
Que ces momens ſont pleins d'appas !
O charmans combats !:
Otranſports délicieux !
Dieux !
Par des feux indiſcrets
On s'attire de cuilans regrets .
Dans la fimplicité ,
On goûte à longs traits la volupté :
L'ardent defir
Prépare le coeur au plaiſir う
La Pudeur rougit ,
L'Amour fans bruit,
S'applaudir ,
Rit.
Oui , Madame , l'amour d'un homme
vrai eſt préférable aux fadeurs d'un
tas defrivolités , qui ſe font un art de
la dimulation & de la perfidie. On
n'apperçoit pas toute la difformité de
ces vers luifans , quand le préjugé a
plongé notre âme dans une nuit profonde.
Mais dès que la raiſon y répand
la lumière , ces infectes n'en impoſent
DECEMBRE. 1763 . 13
plus. La légèreté & l'inconſtance font
les défauts de ces hommes nouveaux
dont l'organiſation n'eſt pas encore bien
connue. Ce font les plus grands enne--
mis de la beauté. Ils ne portent que
des chaînes de fleurs qu'ils rompent
à leur gré. Si une jolie femme prête
Poreille à leurs diſcours , elle eſt perdue..
Ils goûtent un inſtant leur gloire ,.
Mais bientôt las de leurs lauriers ,
Les doux plaiſirs de la victoire ,
De leurs plaiſirs ſont les derniers..
Que mes fentimens différent des leurs !
Malgré l'abſence & la jaloufie , je ne
fuis pas encore parvenu à bannir votre
image de la place qu'elle a priſe dans
mon coeur. Abfolument privé de con--
folation , je languis dans l'éxil que je
me ſuis impofé. Je ne compte pas
au nombre des plaiſirs , ces rêves agréa
bles qui n'apportent aucun changement
réel dans notre fituation .
Un ſonge, enfant de l'impoſture ,
Préſente l'ombre du bonheur .
Aflis auprès d'une onde pure,
Plongé dans une douce erreur ,.
Un Berger remplit d'allégreſſe ,
Trouve aux genoux de ſa Maîtreffe,
14 MERCURE DE FRANCE.
1
Le terme d'un cruel deſtin .
En ſa faveur tout l'intéreſſe ;
Le ciel eſt plus beau , plus ſerein :
Le Zéphir un peu libertin ,
De ſon Amant ſert la tendreſſe
Par ſon ſouffle doux & badin
Sa perſévérance la touche.
L'Amour , ce petit Dieu malin ,
Conduit ſes lévres ſur ſa bouche
Et les approche de ſon ſein.
Par ſon chant l'aimable Fauvette ,
D'Eglé célébre ladéfaite.
Autour de ce couple amoureux ,
Les hôtes des bois en ſilence ,
Partagent à l'envi ſes feux.
De tantde biens la jouiſſance
Ne dure , hélas ! qu'un ſeul inſtant :
Tout diſparoît , ruiſſeau , fougère ,
Roffignol , Fauvette , Bergère.
Vaine douceur , tableau charmant ,
Si ſeduiſans quand on fommeille,
Vous n'êtes plus , Ticis s'éveille ,
Et fent accroître ſon tourment !
Je crois bien , Madame , qu'il vous
manque quelques vers ; d'autant plus
qu'il s'en eft gliffé de fi petits , que ce
feroit une honte à moi de vous les
compter : mais je vous demande grace
DECEMBRE. 1763 . 15
pour cette fois . Le Courier va partir ; il
faut finir malgré moi.
J'ai l'honneur d'être , & c.