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Titre

SEANCE publique de l'Académie des Sciences.

Titre d'après la table

Séance publique de l'Académie des Sciences, Extrait,

Page de début
47
Page de début dans la numérisation
548
Page de fin
78
Page de fin dans la numérisation
579
Incipit

L'Académie des Sciences tint une assemblée publique le 14 de ce mois, selon

Texte
SEANCE publique de l'Académie
des Sciences.
'Académie des Sciences tint une affemblée
publique le 14dece mois , felon
la coûtume. Le Public qui court avidentment
s'inſtruire à ces doctes conférences ,
attendoit le jour de celle-ci avec un nouvel
empreffement; on ſçavoit que M. Bouguer ,
l'un des Académiciens qui ont été envoyés
au Pérou par le Gouvernement pour y déterminer
la figure de la Terre , devoit lire
dans cette affemblée la relation de fon
voyage & le détail de fes opérations Aftronomiques
; ce détail étoit d'autant plus int
téreſſant , qu'il devoir , ou mettreau-deffus
de toutes contradictions la meſure de la
Terre , déterminée par les opérations faites
au Nord , ou fournir de nouvelles idées
&ouvrir un nouvel avis ſur cette impor
tantequeſtion.
M. Bouguer, qui parloit devant une compagnie
continuellement occupée de ces-matieres
,&devant un Public qui les connoît
au moins fuperficiellement, auroit perdus
inutilement un tems précieux s'il ſe fut atsaché
à expoſer l'état de la queſtion dont
48 MERCURE DE FRANCE.
A
tous ſes Auditeurs étoient inſtruits , mais
nous , qui écrivons pour toutes fortes de
Lecteurs , nous devons faire nos efforts.
pour les mettre au fait de la matiere que
nous allons traiter. Si nous ſommes allés
heureux pour y réüſſir , nous nous ſçaurons
bon gré d'avoir travaillé pour la gloire de
M. B. & des Académiciens qui l'ont ac
compagné en augmentant le nombre de
leurs Juges ,& par conféquent de leurs ad
mirateurs..
On a cru long-tems que la Terre étoit
ſphérique ; cette erreur eſt auſſi ancienne
que la Terre même , ou du moins que les
Sciences. Dans cette ſuppoſition il n'étoit
pas difficile d'en connoître la grandeur.
Dès les premiers pas qu'on a fait enGéométrie,
le cercle a été diviſé en 360 parties
égales que l'on a appellées degrés ; il ſuffifoitdonc
de meſurer un degré de la Terre
&de le multiplier par 360 pour avoir le
circuit de notre Globe. La méthode pourmeſurer
ce degré eſt ſimple & facile, on
prend avec un inſtrument la hauteur d'une
Etoile en quelque endroit , par exemple à
Paris , on avance enfuite vers le Pôle ſur le
mêmeMéridien, juſqu'à ce que l'Etoile obſervée
à Paris ait undegré de hauteur de
moins, & quand on eſt arrivé en cet endroit,
on cherche alors par des opérations.
Géo
NOVEMBRE. 1744. 49
y
Géométriques la diſtance de cet endroit à
Paris . Cette diſtance , réduite en toiſes ,
exprimera la valeur d'un degré de la Terre
entoiſes.
C'eſt par cette méthode , ou par d'autres
qui s'y rapportent , qu'on avoit trouvé que
Paris & Amiens , qui ſont ſous le même
Méridien , ſont éloignés d'un degré ou environ
, & l'on avoit conclu de leur diſtance
qui eſt de 25 lieuës , que le degré de la
Terre étoit de 25 lieuës ,& parconféquent
fon circuit de 9০০০ .
En 1672 , M. Richer , étant envoyé à
l'Iſle de Cayenne proche l'Equateur , trouva
que le Pendule qui battoit les ſecondes à
Paris alloit plus lentement à la Cayenne ,
&que ſes vibrations étoient de plus d'une
ſeconde. Cette expérience fit une révolution
dans le Monde Phyficien : il fut aiſé
de conclure que la péſanteur étoit moindre
à l'Equateur qu'à Paris , puiſque les corps
péſans s'y mouvoient plus lentement. M.
Huguens fut le premier qui ouvrit les yeux ,
&il découvrit bien-tôt la cauſe de cette dif
férence. -
LaTerre tournant ſur ſon axe , emporte
avec elle tous les corps qui y font , & ces
corps décrivent des cercles d'autant plus
grands qu'ils font plus éloignés du Pôle ;
ils ont donc une force centrifuge d'autant
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
plus grande , qu'ils font plus éloignés du
Pôle , & doivent être moins péſans , puifqu'ils
font plus d'effort pour s'éloigner du
centre de la Terre. D'un autre côté , ſi l'on
regarde la Terre comme une maffe fluide
(& il eſt certain qu'elle eſt telle en grande
partie ) on ne peut pas ſuppoſer qu'elle ſoit
parfaitement ſphérique , dès que la péſanteur
eſt plus grande au Pôle qu'à l'Equateur,
En effet , que l'on imagine une colonne
fluide qui aille d'un point de la circonféren
ce de l'Equateur au Centre , & une autre
qui aille du Pôle au même Centre , ces deux
colonnes doivent être en équilibre ; la colonne
de l'Equateur ſera donc plus longue
que celle du Pôle , puiſque ſes parties péſent
moins ; le diamétre de l'Equateur doit
donc être plus grand que l'axe , c'est- à-dire
que la ligne qui joint les deux Pôles : & la
Terre , ſuivant cette idée,doit être un ſphéroïde
applati vers les Pôles.
Voilà ce que la théorie apprit à M. Huguens;
éclairé par le flambeau de la Géométrie
, il oſa entreprendre de déterminer la
difference du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
&trouva qu'elle étoit la même que de 578
à 577 ; mais la théorie ſeule ne pouvoir
donner le degré exact de l'applatiſſement
dela Terre : elle fera plus ou moins applatie
ſuivant les differentes ſuppoſitions que
l'on pourra faire fur la péſanteur& la denſité
NOVEMBRE. 1744. 52
de ſes parties,que pour établir les calculs, on
eft obligé deſuppoſerHomogenes, ce qui sûrement
n'eſt pas vrai. M. Huguens ſuppoſoit
que toutes les parties de la Terre ſont
de même denſité , & péſent toutes vers un
même centre. M. Newton , qui ſuppoſa que
toutes ces parties s'attirent mutuellement ,
ſuivantune certaine loi , trouva que la différence
du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
étoit comme de 230 à 229 , ce quidonne la
Terre encore plus applatie vers les Pôles .
Ainſi quoique les théories les plus vraiſemblables
s'accordaſſent à donner à la Terre
la figure d'un ſphéroïde applati , la meſrre
actuelle des degrés pouvoit ſeule déterminer
au juſte cette figure , & ce n'étoit que
par là que l'on pouvoit vérifier ſi ces célébres
Mathématiciens , qui du fond de leur
cabinet avoient meſuré l'immenſité de la
Terre , méritoient l'éloge qu'Horace ne
donne qu'ironiquement au Pilote Architas.
Aërias tentaſſe domos , animoque rotundum
Percurriffe Polum.
Nous venons de dire que tous les degrés
doivent être égaux , ſi la Terre eſt parfaitement
ſphérique , c'est- à-dire , que s'il fant
faire 25 lieuës de Paris à Amiens pour
qu'une Etoile obſervée diminuë de la hauteur
d'un degré , il faudra faire encore 25
Cij
32 MERCURE DEFRANCE.
lieuës depuis Amiens, en avançant vers le
Pôle , pour que cette même Etoile diminuë
encore d'un degré de hauteur ,& ainſi de
fuite.
Il n'en eſt pas de même , ſi la Terre n'eſt
pas exactement ronde : les degrés ſeront
inégaux , & feront plus grands à l'Equateur
qu'au Pôle, ſi la Terre eſt un ſpheroide
allongé , c'est- à-dire , fi le diamétre de l'Equateur
est moindre que l'axe : ils ſeront
au contraire plus grands vers le Pôle , fi la
Terre eſt un ſpheroide applati , c'eſt-à-dire ,
ſi l'axe eſt plus petit que le diamétre de l'Equateur.
Pour en faire ſentir la raiſon par
une idée , peu Géométrique à la vérité
mais palpable pour tous les lecteurs , imaginons
un cerceau de baleine parfaitement
rond , & partagé par deux diamétres , l'un
vertical , qui repréſentera le diamétre de
l'Equateur , l'autre horizontal , qui repréſentera
l'axe , ou la ligne qui joint les Pôles
; ſi on preffe ce cerceau par les deux extrêmités
de ſon diamétre horisontal , le diamétre
qui repréſente l'axe diminuera , l'autre
au contraire , qui repréſente le diametre
de l'Equateur , s'allongera ; or il eſt évident
que ce cerceau aura perdu de ſa courbure
dans l'endroit preſſé , c'est-à-dire , aux deux
extrêmités de ſon diametre horisontal , &
qu'au contraire il ſera devenu d'une plus
NOVEMBRE. 1744. 53
grande courbure à l'extrêmité du diamétre
qui s'eſt allongé.
5 On voit par- là que ſi la Terre eſt un ſphé
roïde applati , elle aura moins de courbure
au Pôle qu'à l'Equateur ; elle fera donc portion
d'un plus grand cercle au Pôle qu'à l'Equateur
, car un grand cerele a moins de
courbure dans le même eſpace qu'un petit ;
ainſi le degré qui eſt toujours
cerele , ſera plus grand au Pôle qu'à l'Equateur.
360 du
Le contraire arrivera ſi l'on preſſe le
cerceau verticalement ; ainſi pour trouver
la figure de la Terre il ſuffit d'en meſurer
deux differens degrés ; mais il y auroit de
l'inconvénient à meſurer deux degrés trop
proches l'un de l'autre ; car ſi la Terre ne
s'éloigne pas beaucoup d'être exactement
ronde , les degrés qui feront voiſins ſeront
à peu près égaux,& la difference qu'on
trouvera ne fera pas affés grande pour déterminer
la figure de la Terre , parce que
cette difference pourra provenir en partic
des erreurs inévitables dans les obſervations
&dans les meſures.
Il étoit donc néceſſaire de meſurer deux
degrés très-éloignés , parce que la difference
de deux degrés voiſins , qui eſt petite ,
ſe trouvera répétée un grand nombre de
fois de l'Equateur au Pôle.
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
On fent affés de quelle importance if
étoitde décider cette queſtion , & quelle
peut être ſon utilité pour la Géographie
&la Navigation. Si la Terre eſt un ſphéroïde
applati , fi les degrés font inégaux ,
comment connoître exactement la diſtance
des lieux qui font éloignés d'un certain
nombre de degrés , fans connoître
le rapport de ces degrés entr'eux , & combien
cette connoiſſance n'eſt-elle pas utile
pour les Voyageurs & pour les Navigateurs
? D'ailleurs quel objet plus dignede
la curioſité d'un eſprit éclairé , que de connoître
le Globe que nous habirons , & de
percer par quelque endroit ce voile impénétrable
dont la nature a couvert ſes operations
?
C'eſt dans ces vûës que S. M. a envoyé
des Aſtronomes meſurer un degré de la
Terre vers l'Equateur , & d'autres meſurer
un degré vers le Pôle. M. le Comte de Maurepas
, qui honore les Arts d'une protection
auffi éclatante qu'éclairée , a été chargé de
cette entrepriſe. C'eſt par ſes ſoins que les
Académiciens ont trouvé aux deux extrémités
de la Terre des ſecours dignes dela magnificence
du premier Porentat de l'Europe
qui les envoyoit , & de la prévoyance d'un
Miniſtre , qui rappelle à tant d'égards l'idée
de Mécene , comme ſon Maître rappelle
l'idée d'Auguſte.
NOVEMBRE. 1744.55
Mrs de Maupertuis , Clairaut , Camus , &
Lemonier , tous Académiciens , allerent en
Laponie en 1736 , auſſi près du Pôle qu'il
eſt poffible d'avancer .Les Lapons virent fans
doute avec étonnement des gens conduits
par l'amour des Sciencesdans unpays où l'amour
de la Patrie ne peut retenir les naturels
, & d'où les ordres du Gouvernement
les empêchent de fortir , les tenant ainſi exilés
dans le lieu de leur naiſſance. On a ſçu
dequelle conſtance , & de quel courage
ils ont eu beſoin pour réſiſter à l'aprêté de
ce climat. Par des operations faites avec la
plus grande exactitude au milieu des glaces
duNord , ils ont conclu que la Terre étoit
un ſphéroïde applati vers les Pôles , ce que
la difference du diamétre de l'Equateur a
l'axe étoit comme de 178 à 177 , ce qui
donne la Terre plus applatie que les calculs
de Mrs Huguens & Newton.
Les Aſtronomes deſtinés pour aller vers
l'Equateur étoient Mrs Godin , Bouguer ,
& de la Condamine Académiciens , Argonautes
d'une eſpece nouvelle , qui ont été au
Pays de l'or chercher la vérité pour l'honneur
de leur Pays , & le bien général des
Nations.
M. de Juſſien , Docteur Régent de la Faculté
de Medecine , que l'Académie s'eſt
acquis pendant le cours de ce Voyage , les
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
a accompagnés pour travailler à l'Hiſtoire
naturelle. M. Seniergues , Chirurgien devoit
l'aider. Les Aſtronomes avoient encore emmené
pluſieurs perſonnes pour deſſiner , vérifier
les calculs & reconnoître le Pays , tels
que Mrs Verguin , Couplet , Defordonnais , de
Morainville & Hugot.
M. B. feul eſt revenu . La difficulté du
trajet a arrêté ſes Compagnons de Voyage ,
qui ont été moins heureux , ou moins hardis
que lui. Cet Académicien partage la relation
en deux parties ; l'une contient le recit
de ce qui lui est arrivé dans ſes differentes
courſes , les obſervations qu'il a faites
ſur la ſituation , la nature des Pays qu'il a
traverſés , ſur le caractere des habitans , &c.
C'eſt une eſpece de voyage , mais c'eſt un
voyage fait par un Philofophe , & qui parconféquent
mérite une attention particuliere.
Le défaut que l'on reproche le plus aux
Voyageurs eſt leur peu de fincerité. Ce
reproche qu'ils ne méritent que trop fouvent
, eſt le moins grave qu'on puiffe leur
faire. La plupart fontdes gens peu inſtruits ,
que l'intérêt & le commerce ont conduits
dans des Pays éloignés ; ceux qui n'ont été
guidés que par la curioſité , n'ont preſque
jamais eu cette curiofité éclairée , qui fait
que l'on connoît la nature fidifferente d'elle
NOVEMBRE . 1744. 57
même dans des climats ſouvent peu éloignés
, & les hommes ſi ſemblables entr'eux
quand on les examine avec des yeux philoſophiques.
Ces Voyageurs ne reſſemblent
pas mal à un homme , qui introduit dans
un Palais examineroit avec une attention
ſcrupuleuſe juſqu'à la moindre colonne , &
négligeroit de connoître le Maître de la maifon.
M. B. a rapporté de ſes longs & pénibles
Voyages des obſervations importantes
fur l'Histoire naturelle , & des remarques
qui ne font pas moins intéreſſantes fur les
hommes qu'il a vûs.
La ſeconde partie de fon Mémoire contient
le recit des operations Aftronomiques,
par leſquelles il a déterminé avec ſes Collégues
la figure de la Terre. Elle eſt , ſuivant.
eux , un ſphéroïde applati vers les Pôles ile
diamétre de l'Equateur & l'axe , font entr'eux
comme 174 à 173 , ce qui revient
au calcul des Aſtronomes du Nord , la legere
difference qui ſe trouve entre les deux
réſultats ne devant être impurée qu'aux erreurs
inévitables dans des operations fr
compliquées & fi difficiles.
Ce fut le 16-Mai 1735 , que les Académiciens
s'embarquerent à la rade de la Rochelle
fur un Vaiſſeau du Roi; ils arriverens
heureuſement à S. Domingue , après avoit
relâché quelques jours à la Martinique.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ils quitterent S. Domingue le 30 d'Oc
bre , & pafferent à Carthagene & à Porto-
Bello ; après avoir traverſe l'Ifthme , ils ſe
rembarquerent à Panama fur la Mer du
Sud , & moüillant dans la rade de Mante le
Mars 1736 ; ils toucherent enfin pour la
premiere fois la côte du Perou.
Ils avoient encore bien des obſtacles à furmonter
& des fatigues à eſſuyer avant que
d'arriver à Quito ,quiétoit le terme de leurs
courſes. Les chemins qui conduiſent à cette
Capitale étoient inondés par les playes ,
&devoient être impraticables juſqu'au mois
de Juin. Le defir de connoître la côte , où
les pluyes avoient déja ceſſé , engagea Mrs
Bouguer & de la Condamine à ſe ſéparer
du reſte de leur Compagnie , & tandis que
M. Godin remettoit à la voile pour aller débarquer
à Gouayaquil , ils ſe diſpoſerent à
parcourir cette côte , qui eſt la partie de
'Amérique Méridionale la plus avancée
vers l'Occident , & la connoiffance exacte
qu'ils en eurent , jointe à pluſieurs obſervations
Aſtronomiques les dédommagea
avantageuſement de leurs peines.
و
Ce Pays eſt de niveau avec la Mer , placé
au milieu de la Zone Torride , & parconféquent
extrêmement chaud. Refferré entre la
Mer & la Cordeliere , qui eſt une chaîne de
montagnes , plus hautes que toutes celles
NOVEMBRE. 1744. Se
que l'on connoît en Europe , il a trente ou
trente-cinq lieuës de largeur : on obſerve
dans la partie quieſt au- delà de Gouayaquil,
un Phénomene bien capable d'embarraffer
les Phyſiciens , c'eſt qu'il n'y pleut jamais ,
quoique fouvent le Ciel y ſoit fort nébuleux.
Le Pays eft fort peu habité , on fair
quelquefois vingt lieuës fans trouver un
Village ,& la nature qui y prodigue les
Phénomenes à l'avide curiofité des naturaliſtes
, n'a pris aucun ſoin de la commodité
des Voyageurs.
Mrs Bouguer & de laCondamine étoient
ſi peu ſenſibles à cet inconvénient , qu'ils
jugerent à propos de prendre differentes
routes pour arriver à Quito , afin de multiplier
davantage leurs obſervations & leurs
richeſſes Philoſophiques.
On verra quelque jour dans la relationm
de M. de la Condamine les peines infinies
qu'il eut à remonter la riviere des Emeraudes.
M. Bouguer prit ſa route vers Gouayaquil
à travers des bois encore inondés
par les eaux , & où un homme monté fur
le plus grand cheval ſe trouvoitdans l'eaus
&dans la bouë juſqu'aux genoux : après
s'être débaraſfé avec peine de ces marais impraticables
, M. B. arriva enfin le 17 Maik
1736 à Caracol , au pied de la Cordeliere..
Il fallut s'arrêter en cet endroit ; les fati
Cvj
60 MERCUREDE FRANCE.
gues d'une route fi pénible avoient confr
derablement alteré la ſanté du Voyageur :
d'ailleurs M. Godin , qui trois jours auparavant
étoit parti de Caracol , avoit emmené
preſque toutes les mules de la Province ;
il avoit cependant laiſſe àCaracol la cinquiéme
partie de fes équipages , mais la
difficulté des chemins oblige de rendre les
charges très-médiocres , & de multiplier le
nombre des bêtes de fomme.
Il fuffit pour donner une idée des peines
qu'eut M. B. à traverſer ces montagnes , de
dire qu'il employa 7 jours à un trajet qui
n'eſt que de & ou lieuës. Le courageux
Aſtronomes fuivoit exactement la même
route que Don Pedro Alvarado avoit priſe ,
lorfqu'il amena à François Pizare un ſecours
confiderable d'Eſpagnols. CeGénéral perdit
foixante-dix de ſes gens dans ce trajet pénible.
Enfin malgré les précipices formés par
les torrens & les ravines , malgré le froid
exceffif qu'on éprouve dans ces montagnes
toujours couvertes de neige &de glace ,M.
B. arriva le 10 de Juin 1736 à Quito , un
an & 24 jours après être parti de la Rochelle.
M. Godin& le reſte de fa Compagnie
étoient arrivés depuis le 29de Mai.
L'on joüit alors d'un ſpectacle bien différent
de celui des montagnes. Après avoir
été expoſé aux ardeurs de la Zone Torride ,
NOVEMBRE. 1744. 61
fur le bord de la Mer , & aux horreurs de
la froide dans les montagnes , on ſe croit
tranſporté tout à coup dans une des Zones
temperées. Il arrive quelque choſe à peu
près ſemblable , lorſqu'on defcend du ſommet
des Alpes dans les Vallées du Piémont.
On découvre un Pays agréable & cultivé ,
un grand nombre de Bourgs ,& de Villages ,
& de petites Villes affés jolies. Les denrées
néceſſaires à la vie n'y ſont pas extrêmement
cheres , parce que le Pays eft abondant, mais
les marchandiſes qui viennent d'Europe ,
les toiles , les draps , les étoffes de ſoye y
ſont d'un prix exceflif. M. B. a été obligé
de payer une piastre pour un morceau de
fer , & 18 à 20 liv. pour un gobelet de
verre. La vallée de Quito , qui eſt large
de 5 à 6 lienës , eſt enfermée des deux côtés
par la Cordeliere. Cette chaîne de montagnes
eſt double , & forme comme deux
murailles , qui font l'enceinte de ce Pays.
M. B. s'eſt allûré par ſes propres yeux que
cette double chaîne continuë juſqu'à 170
lieuës ; il l'a viſitée depuis le Sud de Cuença
jufqu'au Nordde Popayan ,&il a ſçu qu'elle
eſt double encore plus loin vers le Nord.
La largeur ſuffifante de cette vallée, &
fon expoſition à l'égard du Soleil, devroient
y rendre la chaleur inſupportable ; mais
62 MERCURE DE FRANCE.
d'un autre côté le voiſinage de la neige , &
la grande élévation du terrein temperent le
chaud , & ce climat joüit d'une Automne ,
ou ſi l'on veut d'un Printemps continuel.
Les campagnes y font toujours vertes , les
fruits de la Zone Torride & ceux qu'on y
a apportés d'Europe , tels que les poires ,
les pommes , les pêches , y croiffent également
; tous les grains y viennent fort bien
&furtout le froment ; les arbres font toujours
en ſéve , parce que la temperature de
l'air eſt toujours à peu près la même.
Les pluyes ſeules diftinguent les ſaiſons.
Il pleut depuis le mois de Novembre juſqu'au
mois de Mai ; ces pluyes jointes aux
fréquentes éruptions des volcans qui font
engrand nombre , balancent les agrémens
de ce beau Pays. Les Académiciens y ont
éprouvé une autre eſpece d'incommodité ,
caufée par la trop grande fubtilité de l'air.
Quoique la vallée de Quito ſoit entrede
très-hautes montagnes , elle eſt elle-même
plus élevée au-deſſus du niveau de la Mer
que les plus hautes montagnes de l'Europe ,
& les habitans de Quito ont appris de nos
Aſtronomes qu'ils font les peuples les plus
élevés de la Terre , & reſpirent un air plus
fubtil de plus d'un tiers que celui que refpirent
les autres hommes.
M. B. fait une remarque qui mérite une
NOVEMBRE. 1744- 63
attention particuliere , c'eſt qu'il n'a point
été plus incommodé lorſqu'il a monté beaucoup
plus haut que Quito , où l'air étoit
plus fubtil.
Mais ſi cette trop grande fubtilité de
l'air n'étoit pas un obſtacle qui rendit le
fommet des montagnes inacceſſible , les
Aſtronomes y ont trouvé un ennemi plus
redoutable encore , le froid exceffif caufé
par les neiges.
Ils monterent fur Pichincha , au pied de
laquelle eſt ſitué Quito. Leur deffein étoir
de faire les ſtations de leurs triangles fur le
haut des montagnes , dont les fommets trèsélevés
étoient fort avantageux à cet égard
mais le froid y étoit ſi vif , qu'il leur fur
impoffibled'y demeurer. Quelqu'un d'entr'eux
y ſentit bien-tôt des affections ſcorbutiques
, les Indiens qui les ſuivoient &
les autres domeſtiques furent fi incommodés
, qu'il fallut prendre le parti de defcendre
, & après avoir lutté pendant vingt
jours contre la rigueur du climat , ils renoncerent
à prendre des poſtes ſi élevés , & fe
déterminerent à placer leurs fignaux fur le
haut des collines , au pied des pyramides
pierreuſes. Tel étoit le froid que l'on
éprouvoit , que le Pendule à ſecondes y
étoit plus court qu'au bord de la Mer de
lignes.
35
1
1
:.
64 MERCURE DE FRANCE.
Les Aſtronomes étoient preſque continuellement
dans les nuages , quelquefois le
Ciel changeoit trois ou quatre fois en une
demie heure ; une tempête étoit ſuivie du
beau tems , & un inſtant après le tonnerre
recommençoit , d'autant plus terrible , qu'il
étoit plus proche , & fe formoit autour
d'eux.
Le ſommet de ces montagnes,que l'on peut
appeller le Royaume des Météores , offrit
aux Aftronomes un Phénoméne fingulier ,
qui n'avoit encore été vû de perfonne ,
quoique , comme le remarque M. B. il foit
auſſi ancien que le monde.
Les Aftronomes étoientfur la montagnede
Pambamarea ; un nuage , dans lequel ils
étoient enveloppés,leur laiſſa voir en fediffipant
le Soleil qui ſe levoit très éclatant ; le
nuage paſſa de l'autre côté,& fut à peine à 30
pas , que chacun d'eux vit ſon ombre projettée
deſſus , & ne voyoit que la ſienne ,
parce que le nuage n'offroit pas une furface
unie. Le peu de diſtance ne permettoit pas
de diftinguer toutes les parties de l'ombre ,
mais ils remarquerent avec ſurpriſe que
la tête étoit ornée d'une gloire , ou limbe ,
formée de 3 ou 4. petites couronnes
concentriques , d'une couleur très-vive , &
variées comme le premier Arc-en-Ciel , le
rouge étant en dehors. Les intervalles enNOVEMBRE.
1744.
ter tre ces cercles étoient égaux , le d
cercle étoit beaucoup plus foible , & enfin
à une certaine diſtance , on voyoit un
grand cercle blanc qui environnoit le tout.
Ils ont répété pluſieurs fois la même Expérience.
Les diamètres de ces couronnes
changent ſouvent de grandeur d'un moment
à l'autre , mais en obfervant toujours
entre eux l'égalité des intervalles. Ce Phénomene
fingulier ne ſe trace que ſur les
nuages glacés , & non ſur les goutes de
pluye , comme l'Arc-en-Ciel.
Ordinairement le diametre du premier
Iris étoit d'environ 5 degrés 2 tiers ; celui
du ſecond , de 17, & ainſi de ſuite celui du
cercle blanc étoit d'environ 77 degrés . i
Quoique la neige rende les montagnes
inacceffibles , cependant Mrs Bouguer &
de la Condamine n'ont pas craint de monter
fur pluſieurs , tant pour viſiter les
volcans qui ſont en grand nombre fur
ces montagnes , que pour y contenter à
tant d'autres égards leur intrépide curiofité.
Ils ont obfervé que ſur le ſommet de la
montagne de Chouſſalong , ou le Coraçon ,
élevée de 2476 toiſes , le mercure ſe ſoutient
dans le Barometre à 15 pouces 9 lign .
12 pouces 3 lignes plus bas qu'au bord de
laMer.On n'avoit jamais porté cet Inſtru
66 MERCURE DE FRANCE.
ment ſi haut , & il y a même beaucoup
d'apparence que jamais perſonne n'y étoit
allé. Il faut un motif pour entreprendre de
pareils voyages , il faut plus, il faut un courage
qui n'eſt pas moins eſtimable que les
talens qui fourniffent le motif.
Les montagnes offrent de tous côtés de
triſtes monumens des fréquens ravages des
volcans. Quelques-unes juſqu'à une affés
grande profondeur , ne font formées que
de ſcories, de pierres de ponces, & de fragmens
de pierres brulées de toutes les groffeurs.
On n'entendra pas dire ſans admiration
qu'en quelques endroits tout cela
eſt caché fous une couche de terre ordinaire
, qui porte des herbes , & même des arbres.
On voit des pierres de huit à neufpieds
de longueur , & d'une auſſi grande épaifſeur
, qui ont été jettées par le volcan à plus
de trois lieuës de diſtance ; les traînées que
l'on voit encore,& qui indiquent la montagne
d'où elles ont été lancées , ne laiſſent
aucun doute fur ce fait.
Après avoir donné ſes Obſervations ſur
l'Hiſtoire naturelle de ce Pays , M. B. paſſe
au détail des moeurs & des coûtumes du
Pays , détail qui n'eſt pas moins intéreſſant
que ce qui a précédé.
>>>Comme la Zone Torride, dit-il, & les
NOVEMBRE. 1744. 67
> Zones glacées ſont , pour ainſi-dire , mê-
» lées au Pérou , qu'on y trouve les cli-
>>mats les plus contraires , qu'il fuffit de
faire quelques lieuës , d'entrer dans la
>>Cordeliere ou d'en fortir , pour trouver
>>des climats plus differens entre eux , que
>> ſi l'on traverſoit toute l'Europe ; cette ex
>>trême difference ne peut pas manquer
<d'en apporter dans les uſages des Peuples,
>>>&juſques dans leurs inclinations.En bas,
>> ils vivent retirés dans leurs forêts , &
>> forment comme de petites Républiques ,
>>dirigées par leurs Curés , & par leurs
>>>Gouverneurs , aſſiſtés de quelques autres
>> Officiers , qui font auffi Indiens .
La peinture que fait M. B. de l'état de ces
Indiens , reffemble à celte de l'âge d'or.
>> Ils vivent tous dans une auffi grande
>>>union qu'ils paroiffent vivre dans
>>une grande innocence ; ils ſont préve
>>venans & honnêtes ; ils ne font capa-
❤bles d'aucune défiance ; & il ne leur
>> tombe pas même dans l'efprit qu'on puif-
>> ſe avoir intention de les tromper ; les
>> portes de leurs maiſons ſont toûjours ou-
>> vertes , quoiqu'ils ayent du coton , des
>> calebaſſes , de la pire , eſpece d'aloës
>>dont ils tirent du fil , & quelques autres
>>denrées , dont ils font ſouvent quelque
>> trafic. La grande chaleur leur permet d'al-
1
68 MERCURE DE FRANCE.
ler preſque nuds ; ils ſe peignent ordi
>> nairement en rouge avec le rocou , fou-
>>vent ils s'en font une eſpece de parure ,
> & ils s'en mettent jufques fur le viſage. Il
>>paroît qu'ils ont regardé cette coûtume
>> dans ſon origine , comme une précaution
>> contre la piquûre de ces Cousins nommés
» Maringouins ou Moustiques , qu'on trou-
"ve en grand nombre dans tous les en-
>>droits bas de la Zone Torride qui n'ont
>> pas été défrichés. Ces mêmes Indiens font
>> de tous les métiers qui leur font néceſſai-
>> res ; ils font Tifferans , Charpentiers , ils
>>font les Architectes de leurs maifons , les
>> conſtructeurs de leurs Pirogues ; quant
> aux grands ouvrages , ils les font ordi-
>> nairement en commun ; un Indien invite
> tous ſes voiſins , il lui fuffit de les bien
» traiter , & la maiſon , quelque grande
>> qu'elle ſoit , eſt achevée le jour même ,
» & quelquefois en une heure ou deux. Il
>> n'eſt pas étonnant qu'ils menent une vie
>>heureuſe , ils ne font gênés par le mêlan-
>> ge d'aucun Etranger ; outre les fruits de
>> la terre , qui ne leur manquent jamais , la
>> chaſſe & la pêche leur fourniffent d'a-
>> bondantes reffources .
Les Indiens qu'on nomme Guerriers ,
parce qu'ils n'ont pas été founis par les Efpagnols
, ont à peu près les mêmes moeurs.
NOVEMBRE. 1744 . 60
M. B. remarque qu'on n'a point à l'égard
de la couleur de ces Peuples, tirant fur celle
du cuivre , la même difficulté qu'à l'égard
du noir des Negres. Il a même obſervé que
ceux qui vivent au bas de la Cordeliere ,
font auffi blancs que nous , parce qu'ils ne
ſont pas expoſés à un hâle violent & continuel
, qui eſt , ſelon lui , la cauſe de la
carnation des premiers ; cependant ces Indiens
blanes ſont aiſés à diſtinguer des Européens
, par une difference remarquable ,
ils n'ont ni poil ni barbe.
Les moeurs des Indiens , qui vivent en
haut dans la Cordeliere , c'est-à-dire dans
les Plaines de Quito , n'offrent pas un tableau
auſſi riant que le premier.
>>Ils font tous d'une pareſſe extrême , &
>>ſtupides à l'excès;ils paſſeront des jour-
>> nées entieres affisà la même place fur les
»talons , ſans ſe remuer ; ils fervent dans
les Villes , & on les applique aux champs
>> à la culture des terres. L'habillement
>>qu'on leur donne fait partie de leurs ga-
» ges , de-même que les légumes & les
>>grains qu'on leur donne à la campagne
>>pour leur ſubſiſtance. Lorſqu'ils ſe ma-
»rient , les droits du Curé ſont exceffifs ,
>>de-même que les frais funéraires lorf-
>> qu'il meurt quelqu'un de leur petite fa-
»mille, Il arrive de tout cela qu'ils n'ont
70 MERCURE DE FRANCE.
>>jamais rien en leur diſpoſition , & qu'ils
>> font toûjours endettés envers leurs Maîtres.
Leur indolence en eft conſidérable-
»ment augmentée. Onnepeut pas affés dire
>combien ils montrent d'indifference pour
>> les richeſſes, & même pour leurs commo-
>> dités , peut-être parce qu'ils fentent qu'il
>>leur feroit inutile d'y penſer. Acela près
qu'ils aiment un peu trop à boire d'une
>> eſpece de bierre qu'ils font avec le Mais ,
> on peut dire qu'ils forment une Secte de
>>Philoſophes Stoiciens , ou plûtôt Cini-
>> ques. On ne ſçait ſouvent quelle eſpece
>> de motif leur propoſer , lorſqu'on veut
>> en exiger quelque ſervice. On leur offre
>> inutilement quelque piéce d'argent , ils
>> répondent qu'ils n'ont pas faim. On ne
>> ne doit pas s'étonner que de pareilles
•gens n'ayent pas encore imaginé qu'il
Icur étoit utile d'avoir des poches ; lorf
» qu'on les a obligé de recevoir quelque
>>monnoye, ils la ferrent dans leur bouche.
Ils n'ont aucun meuble dans leurs cabanes
, & couchent à terre ſur un cuir ; ils
mangent peu de viande. Ils élevent quekque
volaille pour faire préſent à leur Curé,
ou pour ſe régaler dans les occafions extraordinaires.
Une de ces grandes occafions
eſt la mort de quelqu'un d'entre eux ; ils
s'affemblent alors , font un grand feſtin de
NOVEMBRE. 1744. 71
tout ce qui a échappé auCuré , ils le mangent
en pleurant , & ne ceſſent leur fête lugubre
que lorſqu'il ne reſte plus rien.
M.B. remarque judicieuſement que ceux
qui demeurent hors de la Cordeliere ,
ont conſervé davantage leurs anciennes
moeurs, au lieu que ceux qui vivent en haut
où le Pays eſt plus peuplé , ont plus reſſenti
les effets de la dépendance. Malgré les
ſages précautions qu'à priſes le Gouverne
ment Eſpagnol , ces malheureux font fort
maltraités , furtout par les Métis , qui ſe
plaiſent le plus à appeſantir leur joug fur
cux.
On a peine , en voyant ces Peuples , à
croire ce que les Hiſtoriens ont publié des
Loix , de la Police & des Arts des anciens
Indiens. Tout cela paroîtroit un ſonge , s'il
étoit poſſible de récuſer la foi de tant d'Hiſ
toriens,& les témoignages plus autentiques
de tant de monumes qui ſubſiſtent encore.
Triſte exemple , qui montre combien l'ef
pritdes hommes dépend des circonstances,
&juſqu'à quel point cette partie la plus noble
de notre Etre peut être dégradée par
Peſclavage, la miſere , &c. Qua affigit humi
divina particulam aura. :
Les limites étroites dans leſquelles M. B.
étoit obligé de ſe renfermer , ne lui ont
pas permis de rendre compte au Public d'u
72 MERCURE DE FRANCE .
ne infinité d'Obſervations curieuſes qu'il a
faites , tant dans l'Amérique , que dans les
autres Pays quil a traverſés. Il n'a point
parlé non plus des Obſervations faites par
ſes Collegues , & il leur a laiſſé un moiffon
abondante que le Public recueillera avec
plaiſir , ſi elle contient des faits auſſi intéreſſans
, & préſentés avec autant de clarté
& de préciſion , qu'on en trouve dans la
Relation de M. Bouguer.
Nous voici arrivés à la partie principale
du Mémoire de M Bouguer , c'eſt le détail
des Opérations Aſtronomiques pour déterminer
la figure de la Terre .
M. Bouguer rend compte à l'Aſſemblée de
l'accord parfait qui ſe trouva entre les deux
differentes meſures que les Aſtronomes firent
de leur premiere baſe, qui eſt à environ
cinq lieuës à l'Orient deQuito,mais toûjours
dans cette longue vallée que formelaCordeliere.
Le Sol en eſt extrêmement inégal ; une
des extrêmités eſt plus élevée que l'autre
d'environ 126 toiſes , & nos Académiciens
partagés en deux troupes , furent obligés
dans leur Opération d'avoir continuellement
le niveau à la main , pour ſauver toutes
les inégalités du terrain. M. Bouguer
nous apprend que ce travail dura 2 5jours de
ſon côté,& que quand les deux compagnies
ſe communiquerent leur réſultat , il ne ſe
trouva
NOVEMBRE. 1744. 73
trouva qu'une différence d'environ trois:
pouces , fur 6274 toiſes , qui eſt à peu près
la longueur de cette baſe. Il a le ſoin de
nous avertir qu'il ſupprime pluſieurs particularités
qu'il n'a pas obmiſes dans le rapport
qu'il a déja fait à l'Académie ; rapport
plus étendu , & dans lequel il a rendu juftice
à toutes les perſonnes qui ont eu part
à l'Ouvrage. Il fut queſtion après cela de
travailler à la difpofition des triangles ; le
choix des ſtations les arrêtoit beaucoup ,
car au lieu que la grande hauteur des montagnes
a ordinairement contribué en Europe
à la promptitude de ces fortes d'Opérations
, c'étoit tout le contraire au Pérou ,
les Obfervateurs ſe trouvans preſque contimuellement
plongés dans les nuages , ou expoſés
à des tempêtes qui les obligeoient de
ne s'occuper que du ſeul ſoin de leur propre
conſervation. Ils étoient encore alors
partagés en deux Compagnies qui marchoient
à la vûë l'une de l'autre ſur les deux
chaînes de montagnes oppoſées , & qui en
changoient réciproquement. M. Godin
étoit d'un côté accompagné de pluſieurs
perſonnes ; M, Bouguer étoit de l'autre
avec M. de la Condamine , & un des Officiers
Eſpagnols ſe trouvoit de chaque côté.
Ils ont meſuré généralement tous les angles
de leurs triangles , ils l'ont fait avec diffe-
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
rens quarts de cercle ,& leur Méridienne ,
qui eſt formée de 33 triangles principaux ,
embraffe une longueur de plusde 60 lieuës.
Ces triangles ſont élevés en l'air de 6 à 7
cent toiſes au-deſſus de Quito , & d'environ
2000 toiſes au-deſſus du niveau de la
Mer . Ces mêmes triangles commencent un
peu en-deçà de l'Equateur , mais au lieu
que M. Godin termina les ſiens à la petite
Ville de Cuença , les deux autres Acadé
miciens allerent un peu plus loin , juſqu'à
Tarqui , où une plaine parfaitement unie
leur offroit une ſeconde baſe très-propre à
vérifier l'exactitude de toutes leurs Opérations
précédentes. Ces deux derniers eufſent
bien ſouhaité que tout ſe fit toujours
de concert; ils croyoient voir de grands
inconvéniens à ſe priver volontairement
des conſeils les uns des autres dans la partie
de leur travail qui étoit la plus délicate,
lorſqu'il s'agiſſoit de déterminer par voye
Aſtronomique l'amptitude de l'Arc dont
la meſure géodeſique venoit de leur donner
la longueur en toiſes. M. Bouguer n'affûre
pas que la crainte ne lui ait fait paroître
l'inconvénient un peu plus grand , mais il
ajoûte que c'eſt ce qui l'a obligé de paffer
dans ſon particulier plus de trois ans
au Pérou à courir d'une extrêmité de la
Méridienne à l'autre , afin de revêtir ſes
NOVEMBRE. 1744. 75
Obſervations , en les répétant , d'une autorité
qui ne laiſsât aucun lieu à la moindre
incertitude.
Il n'a eu que cette occupation depuis le
mois d'Août de 1739 , ſi on excepte un voyage
qu'il fit en deſcendant vers la Mer du
Sud , pour découvrir par rapport à fon ni
veau la hauteur abſoluë des montagnes ,
dont ils ne connoiſſoient juſques-là que les
hauteurs relatives. Enfin, quoiqu'il eût déja
ungrand nombre d'Obſervations faites aveć
an Secteur de 12 pieds de rayon dans les
mêmes ſaiſons de différentes années confé
cutives , & qu'il n'eut par conféquent rien
à craindre , ni de la parallaxe de l'orbe annuel,
ni de la nutation de l'axe de la Terre,
ni de l'aberration de la lumiere, il crut qu'il
falloit terminer l'ouvrage par un expédient
qu'on n'avoit encore jamais employé , mais
qui devoit trancher généralement toutes les
difficultés . C'étoit de ſe rendre aux deux
extrêmités de l'arc du Méridien, en ſe ſépa
rant M. de la Condamine & lui , & d'obſerver
en même- tems les mêmes Etoiles.
Les Obſervations ſe faiſant les mêmes nuits,
ou pour mieux dire , les mêmes inſtans , ils
étoient sûrs de ſaiſir les Etoiles dans le mê
me point du Ciel , & de réüffir comme à
Les fixer , malgré tous les mouvemens irréguliers
auſquels elle pouvoient être fu
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
jettes.M.Bouguer vint à l'extrêmité Septen
trionale à Cochesqui , & M. de la Condamine
alla à l'extrêmité Auſtrale à Tarqui. Ces
deux Académiciens vouloient pour s'en
revenir en Europe ſuivre différens chee
mins , afin de multiplier davantage leurs
remarques ; c'eſt ce qui les décida ſur le
choix des poſtes où ils ſe rendirent , car
devenus ménagers de leurs pas, ils ne comptoient
plus avoir de communication dans le
Pays que par les fréquens exprès qu'ils
s'envoyeroient. Ils commencerent le 29 Novembre
1742 a obtenir des Obſervations
parfaitement fimultanées de l'Etoile qui eſt
au milieu du baudrier d'Orion , que Bayer
a déſignée par E , & ils continuerent à obe
ſerver juſqu'au 15 Janvier 1743 ; ils trouverent
l'amplitude de leur Méridienne de
3 dégrés , 7 minutes , a ſecondes , ce qui
ne faiſoit que confirmer les Obſervations
précédentes. Le même Arç étoit de 176940
toiſes , deſorte que le dégré du Méridien
dans le milieu de la Zone Torride auroit
$6762 toiſes de longueur , ſi ce n'est qu'il
faut en retrancher 21 toiſes pour le réduire
au niveau de la Mer à cauſe de la grande
hauteur des montagnes , ce qui le rend de
56741 toiſes,
M. Bouguer finit ſon recit , en remar
1
NOVEMBRE. 1744. 77
quant , qu'on ne peut fans faire violence
auxObſervations, continuer à ſuppoſer que
les accroiſſemens ou les dégrés du Méridien,
par rapport au premier , ſont proportionnels
aux quarrés des ſinus des Latitudes.
Tout contribuë à nous apprendre que la
Terre eſt beaucoup plus applatie vers les
Poles que ne l'a penſé M. Huguens. Les
Expériences ſur la gravité des corps juftifient
la même choſe , en même-tems qu'on
leur doit la nouvelle particularité que la
peſanteur va en diminuant , à meſure qu'on
s'éleve en montant ſur les montagnes. La
péſanteur des corps eſt moindre à Quito
qu'elle n'eſt au bord de la Mer , & fi l'on
parvient au ſommet de Pichincha , qui eſt
plus haut , la péſanteur ſe trouve encore
moindre . M. Bouguer , en comparant les
Opérations faites au Pérou avec celles qu'on
a faites en Europe, trouve enfin que les excès
des dégrés de Latitude ſur le premier, ne
font guères éloignés d'être proportionnels
aux quatrièmes puiſſances des Sinus des Latitudes
, & que l'axe proprement dit eſt
au diamétre de l'Equateur comme 173 à
174 , ou que l'épaiſſeur de la Terre eſt
moindre dans le ſens de ſon axe que dans
celui de l'Equateur d'une 174 partie .
M. de Juffien lût après un Mémoire qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
contenoit la deſcription d'uue Plante dela
nouvelle Biſcaye au Mexique. Les Eſpa
gnols ont donné à la racine de cette Plante
le nom de Contrayerva , qui ſembloit ne
convenir qu'à une ancienne Plante de ce
nom dont la réputation est très-grande
chés eux , & même chés nous.
د
M. de Juffieu a obſervé , que quoique
ces deux Plantes portent le même nom ,
qu'elles ayent le même goût aromatique &
preſque les mêmes vertus, elles different
pourtant par la figure de leurs racines &
par leurs ports * reſpectifs : la racine
de l'ancien Contrayerva eſt fibreuſe , &
celle du nouveau eſt ovale & ſemblable
àun petit navet ; de plus , l'ancien a des
feüilles ſimples , arrondies & coupées en
trois ou cinq fegments , au lieu que le nouveau
les a femblables à la petite quintefeiüil
le , & a ſes fleurs legumineufes ;le nou
veau a encore un avantage fur l'ancien ,
c'eſt la facilité de pouvoir être cultivé &
multiplié en toutes fortes de Pays par ſes
graines , comme les Plantes légumineufes.
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Soumis par protb le