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Titre

DISSERTATION de M. du Marsais sur la prononciation & sur l'Orthographe de la Langue Françoise, où l'on examine s'il faut écrire Français, au lieu de François. A. M.

Titre d'après la table

Dissertation de M. du Marsais, où l'on examine s'il faut écrire Français au lieu de François,

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99
Incipit

Voici, Monsieur, puisque vous le voulez, ce que je pense sur la maniere

Texte
DISSERTATION de M. du Marſais
fur la prononciation & sur l'Orthographe
de la Langue Françoiſe où l'on examine s'il
faut écrire Français , au lieu de François.
A. M.
Oici , Monfieur , puiſque vous le
Vvoulez ,ce que je penſe ſur la maniere
d'écrire le mot François par la diphthongue
ai Français, au lieu de François par
l'orthographe vulgaire.
Ce font là des minuties , auſquelles il
ſemble que les perſonnes , qui penſent auſſi
grandement que vous , M. ne devroient pas
s'amufer , mais j'ai eu l'honneur de vous
entendre dire plus d'une fois , que l'Art
ingénieux de peindre la parole intéreſſe trop
la Societé , pour traiter de bagatelle ce qui
le concerne; & d'ailleurs il eſt utile d'accoûtumer
ſon eſprit à penſer avec juſteſſe
fur les moindres choſes.
Permettez -moi , M. de rappeller d'abord
quelques principes , qui me mettront en
état de répondre, avec plus d'exactitude ,
votre question.
Il me ſemble qu'il y a bien de la différense
entre une Langue , & la maniere de l'éstire,
Une
OCTOBRE. 1744. 2195
Une Langue eſt l'Ouvrage de la Nature ,
& la maniere de l'écrire eſt l'Ouvrage de
l'Art.
La Nature nous a donné les organes de la
parole ; nous en faifons par imitation , par
inſtinct , le même uſage,que nous en voyons
faire àceux avec qui nous vivons. Le même
intérêt qui nous a appris à entendre ceux
qui nous parloient , nous apprendà les imirer
, afin que comme nous avons connu ce
qu'ils penſoient , nous puiſſions auſſi leur
faire connoître ce que nous penſons.
On ne peut pas dire qu'aucun particulier
ait inventé l'Art de parler , ni même une
ſeule Langue , de toutes celles qui exiſtent ,
ou qui ont été en uſage parmi les Hommes.
Aucune Langue n'eſt donc l'Ouvrage de
l'Art: elles font toutes une ſuite néceffaire
de la conformation des organes de la paro
le ,& d'un nombre preſqu'infini de circonftances
, qui ont concouru à leur établiſſement
, qui en font la varieté , &qui par le
laps de tems y apportent des changemens ,
qui à la fin les détruiſent , & leur font faire
place à d'autres , qui s'introduiſent de la
même maniere que les anciennes s'étoient
établies.
Les Langues n'fuirt point l'Ouvrage d'aucun
particulier ,mais étant un effetde cette
Cij ma2196
MERCURE DE FRANCE.
maniere ſupérieure , ſelon laquelle les cho
ſes ſemblent ſe faire & s'introduire toutes
ſeules , ſans le ſecours de l'Art , ni de l'Autorité
, nous devons les prendre telles que
nous les trouvons , puiſqu'elles ont été faites
indépendemment de nous. Quand une
fois les cauſes , qui forment une Langue ,
ont produit leur effet , & qu'enfin la Langue
eſt établie , la Loi eſt publiée ; tout doit
yêtre foumis , juſqu'à ce que des cauſes pareilles
faſſent ſucceder un nouvel effet au
premier.
Ainfi , lorſqu'il s'agit de l'emploi ou de la
prononciation d'un mot , ou qu'il eſt queftion
de quelque tour de Phrafe , nous devons
nous contenter de conſulter l'uſage de
la plus noble & de la plus éclairée partie de
la Nation , où cette Langue eſt établie ; il
ſuffit que l'on puiſſe nous dire avec vérité ,
c'est ainſi que les perſonnes éclairées de la Nation
parlent ; tel eſt le langage de ceux qui ont
eu de l'éducation à la Cour , ou dans la Capitale.
C'est dans ceſens que les Auteurs de réputation
employent un tel mot ou une telle Phra
ſe : tout est décidé. Nous devons prendre
les mots& les Phrases ,telles que l'uſage le
plus autoriſé nous les préſente, Cet uſage
eſt la ſeule réglede la prononciation , de la
fignification & de l'emploi des mots & des
Phraſes. Il n'y a pas fur ces points d'autres
prin
OCTOBRE. 1744. 2197
principes. Nous ne pouvons qu'obſerver l'ufage
, & conformer notre pratique à ces
Obſervations .
Il n'en eſt pas de même de la Peinture ,
de la Muſique écrite , de l'Orthographe , &
des autres Inventions de l'induſtrie des
Hommes. Nous avons tous droit de révifion.
Nous avons tous intérêt de reconnoître
pour quelle fin , pour quels motifs
pour quels uſages , on a imaginé l'Art ; fi
l'inventeur fuit ſon but , ſi les moyens conduiſent
à la fin. On doit même nous ſçavoir
gré de propoſer ce qui peut ajoûter quelque
degré de perfection à l'Art , & faire
éviter ce qui pourroit le rendre défectueux .
C'eſt ainſi que les Arts ſe ſont perfectionnés.
Tous les Arts ont leurs principes & leurs
régles , indépendemment de tout caprice ,
parce qu'ils ont tous une fin , à laquelle ils
doivent atteindre , pour remplir leur inftitution.
La Peinture d'une bouche doit refſembler
à une bouche , & ne doit pas être
la figure d'un oeil ; le portrait de Louis doit
me rappeller l'image de Louis , & s'il me
rappelle l'idée de quelqu'autre , le Peintre
n'a pas rempli ſon objet.
د
Les Notes de Muſique ont chacune leur
destination & fi vous voulez me faire
chanter mi , fa , fol , il ne faut pas que
Ciij vous
2198 MERCURE DE FRANCE.
vous notiez ſur la portée la , fi , ut .
Mille raiſons d'intérêt , de commodité ,
de vanité , engagerent autrefois les Hommes
àchercher un moyen , pour communiquer
leurs penfées aux abſens ,pour ſe les
rappeller à eux-mêmes ,& pour les tranfmettre
à la Poſterité. Ils inventerent d'abord
des Hiéroglyphes , c'est-à-dire des fignes
, ou ſimboles , qui n'étoient deſtinés
qu'à faire entendre le fond de la penſée , à
peu près comme le chou , pendu à une
porte , indique que c'eſt là que l'on vend
du vin. Enfin , après bien des recherches
ils eurent le bonheur de trouver ces petites
figures que nous appellons Lettres , dont
chacune eſt deſtinée à être le figne de quelqu'un
des fons particuliers , qui entrent
dans la compofition des mots.
L'Art , qui apprend à ſe ſervir de ces ffgnes
, eſt appellé Orthographe , c'est-à-dire
l'Art d'écrire , ſelon le but pour lequel
l'Art à été inventé. L'Orthographe, étant un
Art , elle doit avoir des principes , & des
principes invariables , car tout Art eſt inventé
, pour conduire à une fin ; les principes
de l'Art , ce ſont les Régles , les Obfervations
, qui conduiſent à cette fin ; or
comme la fin ne change point , les principes
doivent aufli être invariables comme
elle.
Quelle
OCTOBRE. 1744. 2199
Quelle eſt la fin de l'Orthographe , &
quels en font les principes ? La fin de l'Orthographe
eſt de peindre la parole par des fignes
, qui , ſelon leur deſtination une fois
fixée & convenuë , deviennent l'image des
ſons particuliers , qui entrent dans la compoſitiondesmots.
A l'égard des principes , c'est-à-dire, des
moyens que l'on doit néceſſairement employer
, pour arriver à cette fin , je me contenterai
de rapporter ici les deux ou trois
principes fondamentaux , dont tous les autres
ne fontque des conféquences.
I. L'Orthographe doit fournir autant de
ſignes particuliers qu'il y ade fons differents
dans une Langue, enſorte que chaque fon
ait ſa Lettre repreſentative.
11. Ces Signes ou Lettres ne doivent jamais
être employés l'un pour l'autre , car
alors le Signe feroit équivoque , ce qui eft
le plus grand défaut qu'un Signe puiſſe
avoir.
111. Enfin l'Orthographe doit faire tout
ce qu'il faut & ne faire que ce qu'il faut ,
pour arriver à ſon but , qui eſt uniquement
de donner les Signes propres & incommutables
de la prononciation , & les Obfervations
néceſſaires pour écrire ces Signes .
Il eſt indubitable , que d'abord on a ſuivi
ces principes. Onn'avoit inventé les Signes
Ciiij des
80000
2200 MERCURE DE FRANCE.
des fons que pour en ſuivre la deſtination .
Si l'on écrivoit Empereur , enfant , entendre ,
par un é , c'eſt qu'on prononçoit émpereur ,
énfant , énténdre. La preuve en eſt bien claire
; c'eſt que cette prononciation s'eſt conſervée
juſqu'aujourd'hui , en pluſieurs Provinces&
furtout en Provence & en Languedoc
, où tous les mots François qu'on écrit
par en & qu'on prononce par an en François,
ſe prononcent par én , même la prépoſition
en in , & c'eſt ainſi que nous prononçons
examén , Hymén , Saducéén , Chaldéén
amén, bién, mién , tién , ancien , &c .
Il y a auſſi en Picardie , en Artois & en
Flandre , pluſieurs fortes de prononciations,
qui par leur conformité avec l'ancienne Orthographe,
justifient que cette Orthographe
fut autrefois conforme à la prononciation ,
comme Paon .
Quand la prononciation change , on
peut afſfürer que l'Orthographe changera ,
maisde loin en loin ; on écrivoit foubs on
n'écrit plus que fous , parce que le b ne s'y
prononce plus. On écrivoit il ha , habet ,
on écrit ſimplement il a, on écrivoit Adrian,
Damian , Valentinian , parce qu'on les prononçoit
ainſi ; aujourd'hui on écrit Adrien
Damien , Valentinien , par la ſeule raiſon de
la prononciation. On écrivoit treuve ; on
écrit trouve , toujours par la raifon de la pro-
,
nonciation , qui , étant la maîtreſſe & l'original
CCTOBRE . 1744. 2201
ginal de l'Orthographe,la ſubjugue enfin &
ſe la rend conforme .
Il n'y a pas bien long- tems qu'on écrivoit
encore il faira , parce que d'abord on l'avoit
prononcé ainsi , faiſant entendre l'a &
l'i dans la premiere ſyllabe , comme on le
fait encore en Provence & dans les Pays
voiſins , mais la prononciation de l'ai s'étant
perduë en ce mot là , & celle de l'e muet y
ayant été ſubſtituée , le ſigne repreſentatif
de cet e muet , a enfin été mis dans l'écriture
au lieu de l'ai , qui n'avoit plus de rapport
à la prononciation de ce mot , enforte
que les partiſans même de l'ancienne Orthographe
écrivent aujourd'hui ilfera , conformément
à la prononciation préſente. On
commence même à écrire nous fefons , il fefoit
, en fefant. Mais pendant que d'un côté
on révoque avec raiſon le Privilége que
l'on avoit toleré dans l'ai , de repreſenter l'e
muet en ces mots , quelques perſonnes venlent
l'en dédommager , en lui accordant ,
malgré ſon inftitution&fon uſage propre
la prérogative de repréſenter l'e ouvert dans
le mot François qu'ils écrivent par ai , Français.
Il me ſemble , que ſelon les véritables.
principes, il ne faudroit écrire la derniere
ſyllabe de François , ni de l'une ni de l'autre
maniere , puiſqu'on ne prononce ni
Cy Fram2202
MERCURE DE FRANCE.
Franço- is ni França is : car on n'entend ni o
nii ; ni ani z.
Oi eſt une diphthongue repréſentative des
fons de l'o & de l'i , raſſemblés en une ſeule
ſyllabe , ſans divifer la voix , mais qui doit
faire entendre les deux voyelles , comme
on les entend dans la premiere ſyllabe de
voy- ez , voy-age , moy-en.
On fait auſſi ſentir les deux voyelles en
Italien dans noi nous , voi vous. On prononce
no- i , vo-i en raſſemblant les deux
fons en une feule ſyllabe. Quelle difference
entre le fon Italien de noi , voi , & le fon
François moi, toi !
د
Les deux voyelles de ladiphthongue oi
ſe font auffi entendre en Grec Tesia la
Ville de Troye . of , article Grec au pluriel.
Οἱ λόγοι les diſcours , & au datif , τοῖς
λόγοις. Dans ce dernier , les trois Lettres
ess ontun ſon bien different de celui qu'elles
ont dans François , S. François , les Suédois,
c.
Cette diphthongue oi , ois , ſe prononce
dans la plupart de nos mots , ſans que l'on
entende rien de l'oni de l'i , comme dans
foi , moi , toi , ſoi , Loi , voi , Roi , quoi , &c.
On entend ona , oué & nullement o- i.
Ainſi , ſi l'on veut prononcer François
comme on prononce S. François , Lois, Rois,
mois,trois ,&c. il faudroit un caractere particulier,
OCTOBRE . 1744. 2203
ticulier , pour marquer cette forte de prononciation
, qui n'eſt nullement marquée
par o- i , puiſqu'on n'entend ni o ni z.
Que ſi l'on veut prononcer François avec
le ſon de l'e fort ouvert , comme dans procès
, ſuccès , tempête , Abbeſſe , &c. il eſt évident
que pourmarquer cette prononciation
d'une maniere propre & ſans équivoque ,
il faudroit plûtôt ſubſtituer un é ouvert à la
diphthongue o- i , qui n'eſt pas même diphthongue
en ce mot , puiſqu'elle n'y a point
de double fon. Mais comme cette façon
d'écrire ce mot par un é ouvert n'eſt point
autoriſée , & que dans la prononciation
foutenuë , ce mot ne ſe prononce point par
un é ouvert , je crois qu'en attendant une
judicieuſe réforme , il faut écrire François ,
Anglois ,je connois , &c .
Et pourquoi ne pas mettre ai au lieu d'oi ?
N'est-ce pas ainſi qu'on écrit Palais , Marais
, jamais , & tant d'autres où ai n'a que
le ſon ſimple de l'ê ouvert ?
Je répons que c'eſt corriger un abus par
un autre plus grand encore ; c'eſt ôter à un
figne ſa deſtination propre , pour lui faire
fignifier un fon , qui , de ſon côté , a ſon
figne particulier.Car ai eſt une diphthongue
compofée de l'a & de l'i , qui n'eſt deſtinée
qu'à marquer un fon réiini , compofé de ces
deux voyelles , comme dans l'interjection
Cvj 2
2204 MERCURE DEFRANCE.
ai , ai , ai ! & dans bail , mail , qui ne font
que d'une feule fyllabe , Bayonne , Mayance
, Bercail , Camail , Email , Serail , poitrail,
détail , Evantail , travail , Portail , fans
compter tant d'autres mots en aille.
Si vous donnez à ces deux Lettres ai le
ſon de l'e ouvert , vous lui ôtez ſa premiere
deſtination ; vous multipliez les êtres fans
néceſſité. Cette prononciation de l'ê ouvert
n'a-t'elle pas ſon ſigne ê ? accès, procès , fuccès
, &c. Ces mots là s'écrivent- ils par ai ?
Cette vieille innovation , car il y a environ
un Siécle que le Sr de l'Eclache voulut
l'introduire , cette innovation , dis-je , induiroit
en erreur les Etrangers & les jeunes
gens , qui apprennent à lire , car fi vous leur
dites que ai fait ê , auront-ils grand tort de
lire lamên au lieu de la main. Bel , mêl pêle ,
canêlle au lieu de Bail , mail , paille ,
naille & encore Bên , Germén , elleurs au lieu
de Bain , Germain , ailleurs , & enfin Méance
, Beône au lieu de Mayance , Bayonne.
ca-
Mais direz-vous , quoiqu'on écrive
'Maire , Confulaire , Titulaire , &c. ne prononce-
t'on pas Mêre , Confulêre , Titulêre ?
On écrit de même jamais , Palais , & l'on
prononce james, Palês.
Je l'avouë ; mais revenons toujours au
principe. Cette maniere d'écrire ces mots
far di eſt un reſte de l'ancienne pronon
ciaOCTOBRE.
1744. 2205
ciation , felon laquelle on faiſoit fentir l'a
&l'i dans tous ces mots là , comme nous le
faiſons encore dans Bail , Mail , ai , ai , ai !
de l'ail.
Interrogez un Provençal , il vous dira que
dans ſon Pays on prononce encore fai-ré,
faire ; Pala- i , Palais , ainſi généralement &
ſans exception de tous les autres mots, écrits
parai.
Telle étoit d'abord la ſeule & unique
deſtinationde cette diphthongue ; ainfi dans
ces mots là l'Orthographe a été d'abord conforme
à la prononciation. Dans la fuite , la
prononciation de ces mots-là a changé ai
en é dans nos Provinces , en deçà de la Loire,&
l'Orthographe abandonnée par la prononciation
, eſt restée dans les Livres ; les
yeux de ceux qui font venus depuis , & qui
ont appris à lire dans ces Livres , ont été
dreſſés à dire é en ces mots là, quand ils y
voyoient ai , comme on faitdire Pan, Lan ,
lorſque nous voyons Paon , Laon ; il ne s'enfuit
nullement de-là , que pour faire entendre
qu'on doit prononcer Francês comme
Procês , on doive écrire Français. C'eſt vouloir
corriger un mal par un autre ; c'eſt tomber
de Carybde en Scylla .
On a toûjours écrit accés , procês , fuccês ,
par un é ouvert , parce que la prononciation
de ces mots là n'a point varié ; ils ont
tou
2206 MERCURE DE FRANCE.
toujours conſervé , dans la prononciation
&dans l'Orthographe,l'e qu'ils avoient dans
la Langue primitive , dont ils ſont dérivés ;
acceffus , proceffus , ſucceſſus , au lieu que
dans Palais & les autres l'a & l'1 de la Langue
primitive , par exemple , Palatium,après
s'être conſervés long- tems , dans la prononciation
& dans l'Orthographe,ne font reſtés
quedans celle-ci ; en un mot , acceſſus , proceffus
, ſucceſſus , ont amené accès , procès ,
fuccès , de même Palatium a fait dire d'abord
Pala- i, & Francus que l'on prononçoit Francous
a amené François : mais par quelle analogie
arriverons-nous à Français ?
Il y a un Poëme Provençal , qui a pour
Titre : Lou Teftamén de l'Ai , c'est-à-dire ,
Le Testament de l'Aſne ; toutes les perſonnes
de nos Provinces Méridionales , qui liront
ce Titre , diront Teftamén comme on dit
examén , faiſant entendre un é & non un a
dans la derniere ſyllabe .
En ſecond lieu , ils prononceront Ai, faifant
entendre l'a & l'i comme dans l'interjection
ai , ai , ai , & dans Ail , Allium
&c.
Ce que je viens dedire , M. de la diphthongue
ai , eft vrai auſſi de la diphthongue
au , que l'on prononçoit a-ou , réuniſſant
les deux fons en une diphthongue;l'u ſe prononçoit
à l'Italienne on, qui eſt un ſon ſimple
,
OCTOBRE. 1744. 2207
ple , comme ceux des autres voyelles ; nous
avons conſervé cette prononciation dans
loup &dans quelques autres mots , qui ne
s'écrivoient d'abord qu'avec un ſimple u ,
lupus , cuculus , &c.
Tous les mots François qu'on écrit par an,
prononcé par ô long , fe prononcent encore
aujourd'hui par a-ou en Provence , en Languedoc
& en d'autres Provinces , qui ont
confervé pluſieurs reſtes de l'ancienne prononciation
.
Je finis par une derniere Obfervation ,
c'eſt que la négligence , l'entêtement du
préjugé des yeux , ou la difficulté que l'Imprimerie
a apportée à changer l'Orthographe
, à mesure que la prononciation changeoit
, a introduit dans l'Orthographe vulgaire
, cinq uſages differens de la diphthongue
ai.
I. Ai , felon ſa premiere & fon unique
deſtination , réunit le fon de l'a & de l'i
Ail , Bail , Ar - eul , Bai- one , Mai- ance ,
&c.
II . Ai a le ſon de l'é fermé dans le futur
& dans quelques autres tems des verbes ,
j'aimerai ,je ferai , je parlai , j'ai , j'ai en, Oc.
Il n'y a pas long- tems qu'on écrivoit nai ,
natus , ils font nais nati funt ; aujourd'hui on
écrit ils font nés.
Dans les Provinces dont j'ai parlé , où ai
a
2208 MERCUREDE FRANE.
atoujours une prononciation uniforme , ot
prononce l'ai du futur des verbes , comme
le premier ai , qui eſt ouvert , de-là vient ,
que quand les perſonnes de ces Provinces
veulent parler François , elles prononcent
le futur Rai , comme l'imparfait du fubjonctif
Rois.
III . Ai a dans pluſieurs mots le ſon de
l'é , qui n'eſt ni tout-à- fait ouvert , ni toutà-
fait fermé , comme dans affaire, néceſſaire ;
ai eſt long dans Maître , dit M. Reſtaur , &
bref dans parfaite.
IV. Ai , dit encore M. Reſtaut , a le ſon
de l'e muet dans les motsjefaisois , nous faifons
: il n'y a pas long- tems qu'on écrit fera .
Il est vrai qu'on commence à écrire fefons ,
fefant. Mais Danet & Joubert ont toujours
écrit faisons , faisant , & quelques-uns de
nos Auteurs écrivent encore de même. Ils
croiroient faire une faute de ſe conformer
à la prononciation , & de ſeconder l'uſage ,
quand il commence à ſe corriger.
V. Enfin ai,conſervé dans l'Orthographe,
malgré le changement de la prononciation ,
a le fon de l'ê ouvert dans Palais , Marais ,
comme nous l'avons déja remarqué .
Lequel de ces cinq uſages , les Etrangers
& ceux qui font encore novices dans
la lecture , donneront-ils à l'ai qu'ils verront
dans Français ? Ce ſera ſans doute ce
lui
OCTOBRE . 1744. 1209
lui de l'é ouvert , mais à quoi pourront- ils
le connoître ? Faut - il que l'Orthographe ait
des ſignes auffi équivoques ? Et n'aimeroient-
ils pas mieux qu'on leur donnât tour
bonnement cet é ouvert , que de les y mener
par un a & un i , qui par eux-mêmes , n'ont
aucune analogie avec l'ê ouvert ?
Ainſi je ne veux point d'une réforme .
qui doit elle-même être réformée , & j'aime
mieux m'en tenir à la maniere ordinaire
d'écrire François.
Vous m'oppoſez , M. l'autorité d'un grand
Poëte , qui s'eſt déclaré partiſan de la maniere
d'écrire que je condamne.
Je répons d'abord , que comme on peut
être fort honnêre-homme , & faire mal des
Vers , on peut auſſi faire les plus beaux Vers
du monde , & ne s'être pas amuſé à approfondir
les principes de l'Orthographe.Ceux
de Newton font plus fatisfaifans pour les
génies élevés.
En ſecond lieu , je ſuis perfuadé que fi le
Poëte Philoſophe , dont vous parlez , M.
étoit né dans le Pays des anciens Troubadours
, où toutes les fois qu'on écrit ai on
prononce ai , faiſant entendre l'a & l'i , &
ne donnant jamais le ſon de l'é ouvert à cette
diphthongue ; je ſuis perſnadé , dis-je , que
cet Auteur illuſtre ne ſe ſeroit jamais aviſé
d'adopter la réforme de François par Fran-
1
gais
2210 MERCURE DE FRANCE .
çais , & je ſuis même convaincu qu'il aime
trop la vérité, pour perfiſter dans cette pratique
, s'il connoît jamais les raiſons qui la
combattent.
Je ſçais bien plus mauvais gré à l'Auteur
du Traité (a) du Vrai mérite ; il condamne
la pratique d'écrire Français par ai , mais
ſes raiſons ne paroiffent pas marquées au
coin de l'eſprit Philofophique.
Tel eſt nitre malheur , dit il, que l'Orthographe
& la prononciation ſont devenuës prefque
arbitraires , depuis que quelques modernes
Substituent des usages pernicieux à d'excellens
principes .
Les uſages peuvent être ſubſtitués à d'autres
uſages , mais jamais aux principes. Il ſeroit
à ſouhaiter que l'Auteur eût expliqué
ce qu'il entend ici par ces uſages pernicieux
&par ces principes excellens .
Un principe excellent eſt que l'établiſſement
, la prononciation & l'uſage des mots,
ne ſont pas arbitraires , je veux dire que le
concoursdes circonstances , qui font naître
une Langue , ne dépend d'aucun particulier,
&que quand une fois elle eſt établie , perſonne
ne peut ſe ſouſtraire à l'uſage reçû.
(a) Traité du Vrai mérite , T. I. p . 175. Edit. de
1740 .
Reſte
OCTOBRE. 1744. 2217
Reſte enſuite à l'écrire , ſur quoi il eſt li
bre à chacun de propoſer ſes Obſervations ,
en ſuivant leprincipe , qui eſt de prendre
les moyens les plus fimples& les plus propres
, pour arriver au but de l'Art , & rejetter
tout ce qui ſeroit inutile ou équivoque .
Pour moi , ennemi des nouveautés , pourſuitil
,je vous conseille deprononcer Français
d'écrire François.
Ce n'eſt pas par la diphthongue ai que l'on
doit indiquerla véritable prononciation de
François, ſelon d'excellens principes , qui
veulent qu'on indique les fons par leurs
Lettres caractériſtiques , & qu'on rejette
tout ce qui peut induire en erreur.
Tant que ces abus dureront , c'eſt toujours
le même Auteur qui parle , la Langue n'acquerera
jamais le beau titre de Langue morte,
qui fait tant d'honneur à la Latinité.
Une Langue vivante , parvenue à un certain
degré de perfection , ne doit point envier
le prétendubeau titrede Langue morte.
Toute la difference qu'ily a entre une Langue
morte & une Langue vivante , c'eſt
qu'on a ceſſé de parler l'une , & qu'on parle
encore l'autre ; c'eſt même un préjugé favorable
pour une Langue vivante , de ſe
conſerver plus long-tems , & nous devons
ſouhaiter que la nôtre ſe conſerve
vivante
1212 MERCURE DE FRANCE .
vivante juſqu'à la conſommationdes ſiécles.
La nouvell : Orthographe qu'on veut introduire
, ajoûte-t'il , auroit des ſuites bien funestes ,
ſi on écrivoit j'avais pour j'avois . L'Etranger
qui veut apprendre notre Langue , pourroit-il
de lui-même recourir au verbe avoir pour le
bien conjuguer ?
L'Etranger , qui lit fera dans tous nos Livres
, & même dans le Traité du Vrai mérite
, pourra-t'il de lui-même recourir au
verbe faire pour le bien conjuguer ? Quelles
Suites funestes ! tout eſt renverſé ! O tempora !
ô mores ! Faudra- t'il refondre tous les Livres
qu'on a imprimés depuis l'Etabliſſement de la
Monarchie ? dit l'Auteur du Traité du Vrai
mérite.
Il y a plus de mille ans d'intervalle entre
l'Etabliſſement de notre Monarchie & l'Invention
de l'Imprimerie. D'ailleurs , les
Manufcrits & les Livres les plus anciens
font toujours autant de témoins de la prononciation
& des façons de parler de nos
Peres , & ne doivent pas plus ſervir de regle
à notre Orthographe,qu'ils en ſervent à
notre prononciation. Pour les en dédommager
, donnons leur le beau titre de Livres de
Languemorte.
Après tout , l'Auteur lui - même voudroit-
il écrire comme on écrivoit du tems
de
OCTOBRE. 1744. 221
/
de Villehardoüin , ou même du tems de
Marot ?
Ces innovationsfont pitié , s'écrie l'Auteur.
Oüi affürément , tout ce qui n'eſt pas conforme
aux véritables principes ; fait pitié
aux eſprits Philofophiques , qui vont ſaiſir
les chofes dès leurs fources,
Enfin l'Auteur voudroit que l'Académie ,
Tribunal souverain des Belles- Lettres , afſem
blat les Chambres , composât une Aſſemblée da
Députés profonds &polis , pour pouvoir tous
ensemble, &à la pluralité des voix , décider ,
créer , approuver , profcrire. Sur quoi l'Aureur
me permettra de le renvoyer à la ſage
&profonde Differtation de M. de Moncrif,
digneMembre de cette Illuſtre Compagnie,
M. deMoncrif fait voir dans cette Differtation
, que toute Langue vivante est parsa nature
même, &par celle de notre eſprit , ſujette
à varier ſans ceſſfe. Ce qui ne doit s'entendre
que de la Nomenclature , de la Prononcia
tion , & de l'uſage des mots & des Phrafes ,
car pour l'Orthographe , on peut fort bien
obſerver tous les fons d'une Langue , &
donner à chacun un ſigne particulier & invariable
, je veux dire une Lettre caractériſ
tique & incommutable , enſorte que a & i ,
par exemple , ne puiffent jamais être le
figne de quelque autre fon ,& qu'aucune
autre
2214 MERCURE DE FRANCE.
:
autre Lettre ne puiſſe jamais prendre le fon
de l'a ni celui de l'i.
La Diſſertation , dont je viens de parler ,
fut lûë à l'Académie , dans une Aſſemblée
publique le 10 Mars 1742 , & elle a été
imprimée dans les OEuvres mêlées de M. de
Moncrif, à Paris , chés Brunet , 1743. J'ai
Jû ces OEuvres avec beaucoup de plaifir &
d'utiliré. J'y ai obſervé la délicateſſe , la juf
reffe & le bon eſprit de l'Auteur,
Voilà , Monfieur , ce que vous avez défiré
de moi. Je ſerai toujours ravi de vous
marquer le dévoûment fincere avec lequel
j'ai l'honneur d'être , Monfieur ,&c.
AParis, ce 21 Juillet 1744.
Signature

A Paris, ce 21 Juillet 1744.

Genre
Collectivité
Faux
Lieu
Date, calendrier grégorien
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Est rédigé par une personne
Provient d'un lieu
Soumis par protb le