Titre
Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal. A Stokolm le 6 Mars 1752.
Titre d'après la table
Lettre d'un Suédois à M. l'Abbé Raynal,
Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
67
Page de début dans la numérisation
72
Page de fin
70
Page de fin dans la numérisation
75
Incipit
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup de peine que les plus éclairés & les plus
Texte
Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal.
A Stokolm le 6 Mars 1752.
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup
de peine que les plus éclairés & les plus
judicieux de vos écrivains parlent souvent
de Charles XII. sans avoir de justes idées
du caractere ni de la vie de ce Monarque.
Tout nouvellement encore, je viens de
lire le jugement qu'en porte l'Auteur du-
beau Parallele d'Alexandre & de Thamas
Kouli-Kan. C'est, dit-il, l'exemple d'Ale-
xandre qui fortifia l'amour des conquêntes dans
ce Prince singulier, que l'Europe a vu de nos
jours dépeupler son Royaume pour ravager les
Etats voisins, & que ses Panégyristes & set
censeurs ont également appellè l'Alexandre
du Nord.
Ce n'est point pour vous adresser des
plaintes que j'ai l'honneur de vous écrire
cette Lettre. J'avoue volontiers que M. de
Bougainville na aucun tort en jugeant le
Roi de Suede d'après les Historiens les
plus célebtes de notre siécle. Mais je dois
pour l'amour de la vérité vous observer
que ces Historiens, surtout celui qui par
les charmes de son style mérite si bien de
donner le ton aux autres, ont répandu dans,
Digitiresd vLOO
68 MERCUREDEFRANCE
le monde une opinion de Charles XIL.
que toute la Suede, & tous ceux qui ont
véritablement connu ce grand Roi, sont
obligés de désavouer.
Nous foutenons, Monsieur, qu'il n'est
nullement vrai, que Charles XII. ait dé-
peuplé son Royaume pour ravager les Etats
voisins; que l'amour des conquetes na ja-
mais eu d'empire fur lui, & que les Pané-
gyristes qui sur ce point se sont avisés de le
comparer à Alexandre ne sont au fonds
que d'injustes censeurs. Nous pensons
ainsi, parce que nous sçavons que ce
Prince n a jamais commencé aucune guer-
re dans la vue de conquérir. Il n'a pris les
armes que pour se defendre; & depuis ce
moment jusqu'à celui de sa mort il ne s'est
proposé d'autre objet que de conclure la
paix en conservant tout ce qu'il possedoit
avant la guerre. Nous ne voyons dans ce
plan que de la sagesse & de la justice, &
non cette passion immodérée pour la gloire,
à laquelle ses Historiens lui font sacrifier
sans cesse le repos de ses peuples & les vé-
ritables intérêts de sa Couronne.
Il est bien vrai, & nous n'en disconve-
nons pas, que la Suede s'est trouvée épui-
sée d'hommes & d'argent à la mort de son
Roi. Mais quel Etat dans le monde ne s'é-
puiseroit pas à soutenir sans aucun Allié
MAI.
1752.
69
& sans aucun secours une guerre de dix-
huit ans contre les forces réunies de tous
ses voisins? Il faudroit donc pour accuser
Chatles XII. de la ruine de son Royaume,
l'accuser aussi du commencement ou de la
continuation de la guerre; deux points
sur lesquels sa justification nous est dé-
montrée jusqu'à l'evidence.
Cependant vous n'êtes pas obligé, Mon-
sieur, à nous en croire sur notre parole. Il
faut des preuves pour établir une opinion;
il en faut de plus fortes encore pour dé-
truire une opinion reçue. Aussi mon in-
tention n'est-elle pas de détromper ici
ceux qui condamnent Charles XII. sur la
foi de ses Historiens. Ce que j'aurois à dire
passeroit les bornes d'une Lettre. Je veux
seulement annoncer à ceux qui s'interes-
sent à la vérité, qu'on travaille actuelle-
ment en Suede à des observations sur la
vie de Charles XII. qui feront connoître
les vues de ce Monarque, d'après les ino-
numens qui en restent dans les archives du
Royaume; monumens qui nous le mon-
trent bien different de ce qu'il est dans
tous vos écrits.
On trouvera, quand ces observations
auront paru, que Charles XII. étoit bon
Politique autant que grand Guerrier; qu'il
ne cherchoit qu'à defendre ses Etats, &
iuas hdO
70 MERCURE DE FRANCE.
nullement à envahir ceux d'autrui; que la
seule sorte de gloire qui l'animoit, étoit
celle de ne faire, ni souffrir jamais aucun
tort; que l'esprit de vangeance qu'on lui
attribue à un si haut degré, n'a jamais
dicté la moindre de ses démarches; que la
justice & l'interêt de son Etat ont seuls
presidé à toutes ses résolutions, & que ses
défauts (car nous ne dissimulerons pas
ceux qu'il avoit) n'étoient pas du moins
la cruauté & le mépris pour la vie de ses
sujets, dont on l'accuse avec si peu de fon-
dement.
Que si avec toutes ces grandes qualités,
avec des motifs si purs, avec des projets
si bien concertés il a néanmoins éprouvé
des revers qui ont fait douter de sa sagesse
& de sa bonne conduite, nous esperons
prouver que ces revers doivent être mis
au nombre des événemens que la sagesse
humaine ne sçauroit ni prévoit ni prévenir.
Nous tâcherons même de faire voir autant
qu'il est possible, que s'il n'avoit pas plû
à la Providence de trancher ses jours à la
sleur de son âge, son courage invincible
& sa bonne conduite l'eussent rendu su-
perieur à tous les événemens, & la Suede
plus redoutable qu'elle ne l'avoit encore
été.
J'ai l'honneur d'être, &c.
A Stokolm le 6 Mars 1752.
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup
de peine que les plus éclairés & les plus
judicieux de vos écrivains parlent souvent
de Charles XII. sans avoir de justes idées
du caractere ni de la vie de ce Monarque.
Tout nouvellement encore, je viens de
lire le jugement qu'en porte l'Auteur du-
beau Parallele d'Alexandre & de Thamas
Kouli-Kan. C'est, dit-il, l'exemple d'Ale-
xandre qui fortifia l'amour des conquêntes dans
ce Prince singulier, que l'Europe a vu de nos
jours dépeupler son Royaume pour ravager les
Etats voisins, & que ses Panégyristes & set
censeurs ont également appellè l'Alexandre
du Nord.
Ce n'est point pour vous adresser des
plaintes que j'ai l'honneur de vous écrire
cette Lettre. J'avoue volontiers que M. de
Bougainville na aucun tort en jugeant le
Roi de Suede d'après les Historiens les
plus célebtes de notre siécle. Mais je dois
pour l'amour de la vérité vous observer
que ces Historiens, surtout celui qui par
les charmes de son style mérite si bien de
donner le ton aux autres, ont répandu dans,
Digitiresd vLOO
68 MERCUREDEFRANCE
le monde une opinion de Charles XIL.
que toute la Suede, & tous ceux qui ont
véritablement connu ce grand Roi, sont
obligés de désavouer.
Nous foutenons, Monsieur, qu'il n'est
nullement vrai, que Charles XII. ait dé-
peuplé son Royaume pour ravager les Etats
voisins; que l'amour des conquetes na ja-
mais eu d'empire fur lui, & que les Pané-
gyristes qui sur ce point se sont avisés de le
comparer à Alexandre ne sont au fonds
que d'injustes censeurs. Nous pensons
ainsi, parce que nous sçavons que ce
Prince n a jamais commencé aucune guer-
re dans la vue de conquérir. Il n'a pris les
armes que pour se defendre; & depuis ce
moment jusqu'à celui de sa mort il ne s'est
proposé d'autre objet que de conclure la
paix en conservant tout ce qu'il possedoit
avant la guerre. Nous ne voyons dans ce
plan que de la sagesse & de la justice, &
non cette passion immodérée pour la gloire,
à laquelle ses Historiens lui font sacrifier
sans cesse le repos de ses peuples & les vé-
ritables intérêts de sa Couronne.
Il est bien vrai, & nous n'en disconve-
nons pas, que la Suede s'est trouvée épui-
sée d'hommes & d'argent à la mort de son
Roi. Mais quel Etat dans le monde ne s'é-
puiseroit pas à soutenir sans aucun Allié
MAI.
1752.
69
& sans aucun secours une guerre de dix-
huit ans contre les forces réunies de tous
ses voisins? Il faudroit donc pour accuser
Chatles XII. de la ruine de son Royaume,
l'accuser aussi du commencement ou de la
continuation de la guerre; deux points
sur lesquels sa justification nous est dé-
montrée jusqu'à l'evidence.
Cependant vous n'êtes pas obligé, Mon-
sieur, à nous en croire sur notre parole. Il
faut des preuves pour établir une opinion;
il en faut de plus fortes encore pour dé-
truire une opinion reçue. Aussi mon in-
tention n'est-elle pas de détromper ici
ceux qui condamnent Charles XII. sur la
foi de ses Historiens. Ce que j'aurois à dire
passeroit les bornes d'une Lettre. Je veux
seulement annoncer à ceux qui s'interes-
sent à la vérité, qu'on travaille actuelle-
ment en Suede à des observations sur la
vie de Charles XII. qui feront connoître
les vues de ce Monarque, d'après les ino-
numens qui en restent dans les archives du
Royaume; monumens qui nous le mon-
trent bien different de ce qu'il est dans
tous vos écrits.
On trouvera, quand ces observations
auront paru, que Charles XII. étoit bon
Politique autant que grand Guerrier; qu'il
ne cherchoit qu'à defendre ses Etats, &
iuas hdO
70 MERCURE DE FRANCE.
nullement à envahir ceux d'autrui; que la
seule sorte de gloire qui l'animoit, étoit
celle de ne faire, ni souffrir jamais aucun
tort; que l'esprit de vangeance qu'on lui
attribue à un si haut degré, n'a jamais
dicté la moindre de ses démarches; que la
justice & l'interêt de son Etat ont seuls
presidé à toutes ses résolutions, & que ses
défauts (car nous ne dissimulerons pas
ceux qu'il avoit) n'étoient pas du moins
la cruauté & le mépris pour la vie de ses
sujets, dont on l'accuse avec si peu de fon-
dement.
Que si avec toutes ces grandes qualités,
avec des motifs si purs, avec des projets
si bien concertés il a néanmoins éprouvé
des revers qui ont fait douter de sa sagesse
& de sa bonne conduite, nous esperons
prouver que ces revers doivent être mis
au nombre des événemens que la sagesse
humaine ne sçauroit ni prévoit ni prévenir.
Nous tâcherons même de faire voir autant
qu'il est possible, que s'il n'avoit pas plû
à la Providence de trancher ses jours à la
sleur de son âge, son courage invincible
& sa bonne conduite l'eussent rendu su-
perieur à tous les événemens, & la Suede
plus redoutable qu'elle ne l'avoit encore
été.
J'ai l'honneur d'être, &c.
Source externe
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
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