Titre
DISSERTATION Sur un Passage d'Herodote, qui sert d'autorité à de nouveaux systèmes.
Titre d'après la table
Dissertation sur un passage d'Herodote &c.
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33
Incipit
Herodote, dans le second Livre de son Ouvrage, où il traite de l'Histoire
Texte
DISSERTATION
Sur un Passage d'Herodote, qui sert d'autorité
à de nouveaux systèmes.
Herodote, dans le second Livre de
son Ouvrage, où il traite de l'Histoire
des anciens Egyptiens, commence
par indiquer les secours qu'il à trouvés
pour l'écrire. Instruit à Memphis par les
Prêtres de Vulcain, (a) il le fut encore par
les descendans des Grecs, que Plammeti-
chus avoit établi en Egypte, & qu'Amasis
rassembla dans cette Ville: pour ne rien
négliger de ce qui pouvoit donner plus
de poids à son Histoire, il passa à The-
bes & dans la Thebaïde, & de retour
en Basse Egypte, il alla à Héliopolis,
dont les Pretres passoient pour les plus
sçavans d'entre les Egyptiens.
C'est avoir pris les plus sûres précautions
pour être parfaitement instruit. Mais qui
ne sçait qu'Herodote ne négligeoit au-
cune des traditions qu'il pouvoit rassem-
bler, & que les Prêtres Egyptiens affec-
(a) Her. L. 2. C. 2. 3. 154.
1752.
MAI.
toient de grossit les objets, & de dé-
corer leurs relations de tout le merveil-
leux qu'ils imaginoient. Le passage qui
suit est une preuve convaincante de cette
exagération si familiere aux Egyptiens,
& qu'Herodote passe quelquefois les
bornes qu'un Historien exact devroit tou-
jours respecter.
Il dit avoit appris que, pendant le
regne de Ménès, le premier des Rois
Egyptiens, (b) a tout ce qui en Egypte n est
»point la Thebaide, étoit un Marais,
„ qu'il n'existoit rien de tous les pays
»qui sont actuellement au-dessus du Lac
„ Moeris, & qu en remontant de la Mer
»par le fleuve, l'espace de sept jour-
»nées, on navigeoit dans une espéce
» d'Etang. »
Ainsi ils prétendent qu'il n'existoit
rien en Egypte au-dessus du Lac Moeris,
& ils ajoutent cependant que tout co
qui n'est point la Thebaide, n'étoit qu'un
Marais. Il nya quune seule façon d'en-
tendre ce passage; tout ce qui n est point
la Thebaide, étoit marécageux & non
habité.
C'est néanmoins ce discours des Prê-
tres, qui détermine Herodote à se per-
suader & à nous dire, en exagerant en-
(b) Her. L. 2. C. 4.
A v
10 MERCUREDE FRANCE.
core sur ce qu'il avoit appris, que toute
la Basse-Egypte n'étoit qu un Golfe de la
Méditerrannée; qu'elle fut par succession
de tems formée d'un amas de vase, que
le Nil déposoit dans ses débordemens;
enfin que toute la Basse Egypte fut un
don du Nil.
Ce n est point pour diminuer l'auto-
rité de cette derniere opinion, qu'on
l'attribue ici à Herodote plutôt qu'aux
Prêtres Egyptiens. (c) Soit à dessein de s'en
*M. Fréret avoit lû en 1742. à l'Académie
des Inscriptions, un Mémoire, où il démontre
principalement que le Sol de l'Egypte n'a point
été élevé pat les couches de vase qu'on prétend
que le Nil y dépose. On y reconnoît un célé-
bre Académicien, qui joignoit aux connoissan-
ces approfondies de l'Histoire, de la Géogra-
phie, & de la Chronologie, toute la sagacité
du Physicien, qui sçait, en combinant les opé-
rations de la Nature, en découvrir la mécha-
nique. Cette Dissertation sut le quatriéme
Chapitre du second livre d'Herodote, étoit fai-
te avant que le Mémoire de M. Fréret fût
publié. On se borne à y faire voir que l'opi-
nion d'Herodote, qui prétend que la Basse-
Egypte est un don du Nil, est entièrement
détruite par la suite de son Histoire, & par
les traits historiques qu'il rapporte d'après les
Prêtres Egyp:iens.
(c) Her, L. 2. C. 99. 123. 147. L. 3. C.
9. &c.
MAI.
1752.
11
faire honneur, ou plutôt pour soutenit
ce caractère de franchise & de bonne
foi, qu'il montre en toute occasion,
(d) il avoue que les Prêtres ne lui ont point
dit que la Basse-Egypte fût un don du
Nil; mais qu'il en a jugé ainsi, sur tout,
dit-il, ayant remarqué qu'en haute Mer
à une journée près des côtes, la sonde
lapportoit de la vase.
Herodote de son propre aveu, ajoute
donc fa conjecture à ce que lui avoient
dit les Prêtres Egyptiens; (e) il fait plus
il s'en sert par la suite comme d'un fait
certam.
Pour rendre plus fensible ce passage
d'Herodote, & faire mieux juger ce qu'on
en doit penser, il est à propos de don-
ner une sorte de description de l'Egypte.
Elle a en diverses circonstances, été mon-
trée sous différentes divisions; mais elle
ne sera considérée ici, que comme dans
les premiers tems sous celle de Haute &
de Basse-Egypte.
Le Nil apres avoir franchi ses dernieres
cataractes, pour se joindre à la Médi-
terrannée, coule presque en droite ligne
du Midi au Septentrion, l'espace d'en-
viron deux cens lieues, qui compren
(d) Her. L. 2. C. 5.
(*) Her. L. 2. C. 10.
A vj
12 MERCUREDE FRANCE.
nent la longueur de toute l'Egypté: Les
terres les plus élévées, les premières que
ce fleuve arrose, forment ce qu'on ap-
pelle la Thebaide, ou la Haute-Egypte.
(f) Cette Province, resserrée entre deux
chaînes de Montagnes, na en plusieurs
endroits que quatre à cinq lieues de
largeur, elle nen a dans aucune partie
plus de quinze. Sa longueur en droite
ligne est de douze à quatorze journées
de chemin, & elle confine au Pays de
Memphis, (g) l'une des pafties com-
prises sous le nom général de la Basse-
Egypte. (h
Le Pays de Memphis est resserré entre
les mêmes chaînes de Montagnes qui bor-
nent la Thebaide; mais ces Montagnes
ne se prolongent que jusqu'à quelques
distances au-dessus de l'endroit ou le Nil
se partageant en plufieurs Canaux, en-
ferme ce qu'on appelle le Delta. Dans
certe partie la Basse- Egypte commence à
s'élargir, & elle occupe près de cent
lieues sur les Côtes de la Mer, sa lon-
gueur, en remontant le Nil jusqu'aux
Confins de la Thebaide, est d'environ
(f) Str. L. 17. p. 789.
(g) Ptol. Tab. 3. p. 107.
(h) Str. L. 17. p. 813.
MAI. 1752.
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sept journées; & C est toute cette secon-
de partie de l'Egypte qu'Herodote pré-
tend avoir été un Golse de la Méditer-
tanée.
Après cette Description, l'opinion
d'Herodote, ne peut paroître qu un Pa-
radoxe. Mais cette même Description
rend très vraisemblable ce que les Prê-
tres disoient de la Basse-Egypte. Cette
Province environnée de toutes parts de
Terrains plus elévés, se termine à la Mer;
elle est coupée par un Fleuve dont les
débordemens reguliers durent, avec une
surprenante abondance d'eau, l'espace de
trois à quatre mois, en sorte qu'elle de-
voit naturellement, pendant une grande
partie de l'année, ressembler à un Ma-
1ais.
Tel a du être l'état de la Basse Egy-
pte, lorsque Ménès & les premiers Egy-
ptiens se fixérent dans la Haute. La Na-
tion ne pouvoit alors être assez nom-
breuse, pour que la seule Thebaide ne
leur suffit pas; en sorte qu'ils ne culti-
voient ni n'habitoient point la Basse-
Egypte. C'est-là, comme il a déja été
remarqué, ce qu'Herodote devoit con-
clure du discours des Prêtres, lorsqu'au
contraire il jugea qu'il n'existoit rien de
tout ce qui est au-dessus de l'Etang de
14 MERCUREDE FRANCE.
Moris jusqu'à la Thebaide.
Que ce discours des Prêtres ait trom-
pé un Voyageur ordinaire, il n'y auroit
point à s'en étonner; mais Herodote ne
peut éviter le reproche de n'en avoir
point fenti toute T'exagération, & moins
encore de l'avoit trouvé fuffisant pout
l'autoriser à parler de ce Pays maréca-
geux, de ce Pays plus aquatique que la
Thébaide comme d'un Golfe de la Mé-
diterranée.
S'il n'avoit point eu autant de goût
pour le merveilleux, il eût remarqué que
les Prêtres reconnoissoient que tout le
Terrain de la Basse-Egypte existoit pen-
dant le Regne de Ménès. (i) « En remon-
»tant, disoient-ils, de la Mer par le
»Nil l'espace de sept journées, on na-
„vigeoit dans une espéce d'Etang. »
Comment auroient-ils pu compter sept
journées de navigation par le Nil, de-
puis la Mer jusqu'à la Thébaide, si le
Fleuve neût pas coulé dans un Terrain
où il avoit un lit & des bords fixes.
Ce Terrain de sept journées que par-
courroit le Nil, étoit alors ce qui com-
prend encore aujourd'hui toute la Basse-
Egypte. Il est donc bien certain que les
Prêtres ne prétendoient pas dire à He-
(i) Her. L. 2. C. 4.
MAI. 1752.
15
rodote que l'emplacement de la Basse-
Egypte n'existoit point; & que son opi-
nion est combattue par le sentiment des
mêmes Prêtres dont il s'appuie.
Il faut encore remarquer que dans la
suite de son Histoire, il se contredit lui-
même en une infinité de circonstances;
mais sans s'attacher à le fuivre par toui,
il suffira d'en citer un exemple, qui
prouvera plus clairement que les Prêtres
nont point prétendu lui faire juger que
la Basse-Egypte fût un Golfe de la Mé-
diterranée.
(6) IIs lui apprirent que Ménès leur pre-
mier Roi, construisit à Memphis un Pont
sur le Nil; qu'il avoit creusé pour ce
Fleuve un nouveau Canal de près de
quatre lieues, dans l'iniention de le
faire couler plus en drorte ligne: que
ce fut fur le Terrain de l'ancien lit qu'il
avoit comblé, qu'il fonda la Ville de
Memphis; & que près des murs de cette
Ville, il forma un grand Etang, qu'il
remplit des eaux de cette Riviere.
Si toute la Basse-Egypte eût été, avant
le Regne de Ménès, comme le pré-
tend Herodote, un Golfe de la Médi-
terranée, il devroit convenir que pen-
dant environ les trente premieres an-
(k) Her. L. 2. C. 99.
16 MERCURE DEFRANCE
nées du Regne de ce premier Roi, (l) qui
dura soixante-deux ans, le Nil avoit
comblé au moins la moitié de ce Gol-
fe, puisqu'il a pu construire une Ville
dans le centre de ce qui en faisoit l'em-
placement. Cette conséquence ne s'accor-
deroit point avec ses opinions: il pré-
tend que ce Golfe ne fut comblé que
dans tout l'espace de dix mille ans, qui
avoient précédé le siècle où il vivoit.
Quand il seroit arrivé, par un éve-
nement surnaturel, que ce Golfe eût été
en partie comblé dans ces trente années,
est il vraisemblable que la vase qui l'eût
rempli, eût pû être assez consolidée pour
que Ménès y eût fait tous les travaux
qu'on lui attribue?
Dailleurs, ce seroit vouloir se faire
illusion que de ne point sentir, par le
détail & l'espéce des travaux attribués
à Ménès, que les Prêtres ne parloient
de la Basse-Egypte que comme d'un Pays
marécageux. Ce premiet Roi y creufa
un Canal où il rassembla les eaux du
Nil; & à quel usage eût pû être ce grand
Etang, à côté de sa nouvelle Ville, si
ce n'est pour en déssécher les environs.
Ses Successeurs travaillerent dans les mê-
mes vûës, aussi souvent, que le peuple
(1) Afr. lus. erat. Syn. p. 14. 55. 91.
joogle
MAI.
17
1752.
s'étant multiplié, il fut nécessaire d'éten-
dre les habitations.
Sésostris, * qui regna sept cens ans
après Ménès, à son retour de la Con-
quêtede l'Asie, (m) d'où il amena un nom-
bre prodigieuxde prisonniers, (n) se trou-
va dans la même nécessité. Il occupa ces
prisonniers à élever des Digues, & à
creufer des Canaux, qui rendoient ha-
bitables des Terrains jusques- là restés
incultes: & c'est le succès de ces en-
treprises, dont l'Auteur de l'Inscription
tracée sur le grand Obélisque de Thè-
bes, (o) cherche à éterniser la mémoire,
lorsqu'il fait dire au Soleil, avec toute
l'emphase Egyptienne, que Sésostris avoit
achevé de fonder le monde.
Les anciens Rois Egyptiens usoient en
Basse-Egypte des mêmes précautions dont
on s'est toujours servi depuis, & dont on
se sert encore en pareille circonstance;
ils creuserent des Canaux, ils éleverent
des Digues: cependant ils n'étendirent
* Sésostris est le Fils de Pharaon Améno-
phis qui périt dans la Mer rouge, à la pour-
suite des Israëlites.
(m) Her. L. 2. C: 103.
(n) Diod. L. 1. sect. 2. p. 52.
(o) Am. mar. L. 17. C. 4.
18 MERCURE DE FRANCE.
point ce travail à toutes les parties de
la Basse Egypte.
En effet, (p) Anisis chassé du Trône par
Sabacon, demeura pendant cinquante ans
caché dans des Marais. (9) Plammetichus
l'un des douze Rois qui, sur la fin du
premier Empire, gouvernerent l'Egypte
en commun, devenu suspect à ses Col-
légues, fut relégué dans les Marais: &
l'Histoire, ancienne ne parle que des
fruits & des légumes que les Egyptiens
y recueilloient avec abondance. La Basse-
Egypte, comme le disoient les Prêtres, fut
donc toujours naturellement marécageuse.
Plusieurs des anciens Historiens &
Géographes, Diodore, Strabon, Pline,
Plutarque, &c. parlent, à la vérité,
des prétendus accroissemens de l'Egypte;
mais non comme d'un fait dont ils eus-
sent connoifsance, & ce n'est jamais que
d'après Herodote, dont ils s'appuient.
Sans doute que ce judicieux Ecrivain
quoiqu'il laisse appercevoir en une infi-
nité d'occasions un goût décidé pour
le merveilleux, n'eût pas donné dans
une méprise aussi grossiére, s'il ne se
fût mal-à-propos laissé éblouir par cette
fabuleuse antiquité, que les Prêtres cher-
(p) Her. L. 2. C. 137. 140. 151.
(4) Diod. L. 1. fect 2. p. 60. 40.
MAI. 1752.
1
choient tant à persuader.
Ils lui firent entendre qu'il s'étoit
écoulé dix mille ans depuis le Regne de
Ménès, jusqu'au tems où ils lui parloient;
en sorte qu'il ne pouvoit juger de ce
que son opinion avoit de déraisonnable:
il s'en seroit apperçû d'abord, s'il eût
sçû que le Regne de Ménès ne put être si,
xé qu'a l'an 1816; (r) c'est-à-dire, enviton
dix-sept Siécles avant son Voyage en
Egypte. Avec les connoissances que nous
avons, nous ne pouvons comme lui,
sans dessein prémédité, donner dans cet-
te supercherie des Prêtres.
Mais le desir d'enfanter des systèmes
singuliers, qui se trouve encore excité
aujourd'hui par le succès qui accompa-
gne fouvent les plus audacieux, enga-
ge les Auteurs à chercher de spécieuses
conséquences dans le désordre, où les
anciens Egyptiens avoient affecté de met.
tre leur Chronologie. Néanmoins ces
systèmes ne persuaderont jamais que ceux
qui voudront bien être trompés. Ce qui
reste de l'Histoire Egyptienne, sufsit pout
prouver la certitude de l'époque donnée
ici au Regne de Ménès, & pour dé-
montrer que le premier Empire des Egy-
(r) Art. Leg. vulg. 2188.
70 MERCURE DE FRANCE.
ptiens, (/) détruit par la Conquête de
Cambises, n'a duré que l'espace de sei-
ze-cens soixante-deux ans.
L'époque du Regne de Ménès une
fois établie, si on compare l'état où He-
rodote a vû ce Pays, avec ce qu'il a
toujours été depuis, on y trouvera en-
core une preuve invincible contre son
opinion.
Il prétend que du Regne de Ménès
au tems de son Voyage, le Nil avoit
reculé les bornes de l'Egypte, depuis
les Confins de la Thebaide, jusqu'à la
Mer, l'espace de sept journées de che-
min; il ajoute qu'il vit alors le Fleuve
se joindre à la Mer par sept Embou-
chures, () par deux entr'autres qu'il dési-
gne sous les noms de deux Villes bâties
alors très - près de ces deux Embouchu-
res; sçavoir, Peluse, située au Levant
du Delta, & Canope au Couchant.
Si le Nil, durant les dix-sept Sié-
cles qui ont précédé le Voyage d'He-
rodote en Egypte, avoit prolongé sur
l'emplacement de la Mer, les terres de
l'Egypte l'espace de sept journées de che-
min, comme il y a plus de deux mille
ans qu'il y a un Peluse & un Canope
(/) Du monde 3478. Art. Leg. vulg. 526.
(t) Her. L. 2. C. 15. 159.
MAI. 1752.
21
sur les bords de la Mer, les ruines de
Peluse & la Ville de Bochir ou Bequir
construite sur l'emplacement de Canope
devroient être actuellement dans les ter-
res à plus de huit journées de la Mer;
cependant elles en sont toujours aussi près
qu'il les y a vû.
En supposant même pour un moment,
ces tems immenses, dont parloient les
Egyptiens, & que cet accroissement de
sept journées de chemin à la Basse-Egy-
pte, eût été l'effet du débordement du
Nil, pendant dix mille ans, cette mê-
me partie de l'Egypte devroit, dans l'es-
pace de deux mille ans qui se sont écou-
lés, depuis le Siécle d'Herodote, avoir
été allongée par les mêmes débordemens,
d'environ une journée & demie de che-
min, ce qui surement n'est point arri-
vé: Elle a encore les bornes qu'Hero-
dote dit lui avoir vû, & que les Géo-
graphes qui ont écrit depuis & en dif-
térens Siècles, lui ont reconnu.
Il est donc bien constant, soit en
adoptant la fabuleuse Chronologie des
Egyptiens, ou en se reglant sur les tems
certains & connus, quon ne peut ap-
perce voit aucune apparence d'augmenta-
tion dans les terres de l'Egypte. Cette
question avoit déja été traitée, & il eût
12 MERCURE DE FRANCE.
été inutile de l'examiner plus à fond,
si après les premieres objections, on n'eût
de nouveau tiré de fausses conséquen-
ces de ce Passage d'Herodote; pour lui
donner plus de force, on l'appuie de
l'autorité d'Homere, qui néanmoins ne
paroît nulle part, avoir crû que la Basse-
Egypte fût un don du Nil. Cette ima-
gination conçuë par Herodote, est bien
moins ancienne qu'Homere, qui n'eût
point négligé d'orner son Poëme d'un
si surprenant évenement, s'il en eût eû
connoissance; (u) il est vrai qu'il fait dire
à Ménélas que l'Isse de Phare est éloi-
gnée de l'une des deux embouchures du
Nil, (x) d'autant de chemin qu'un Vaisseau,
avec un vent favorable, peut en faire
en un jour; il est encore vrai que plu-
sieurs des Anciens avoient regardé ce
Passage, comparé avec celui d'Herodote,
comme une preuve de l'accroissement du
Continent de l'Egypte.
Mais peut- on en inférer que dans
l'espace des quatre Siécles qui ont pré-
cédé Herodote, (y) tems qui s'est écoulé
entre Homere & lui, les terres de l'E-
(u) Hom. Odis. L. 4.
x) Str. L. 12. P. 536.
(y) Her. L. 2. C. 53.
MAI.
1752
23
gypte se soient prolongées jusques près
de l'Isse de Phare. Homere ne parle point
de la distance de cette Isse, à la rade
Rhacotis, qui y est opposée, & qui n'en
est qu'à huit à neuf cens pas, il dit que
pour arriver de l'lsse de Phare à une
embouchure du Nil, il falloit naviger
tout un jour; & il est aisé de montrer
par T'Histoire que Ménélas & tous ceux
qui vouloient aborder de cette Isse en Egy-
pte, étoient forcés de faire ce grand
détour, quoiqu'il n'y eût pat terre
que quatre lieues de l'Isse de Phare à
l'embouchure Canopique qui en est la
plus voisine.
(z) Les Anciens Egyptiens fermoient très-
exactement l'entrée de leur Pays, à tous
lesEtrangers; (a) & comme ils reconnurent
que la rade Rhacotis pouvoit faciliter
des descentes, ils en confiérent la garde
à des Bouviers, (b) qui par leur état, ne
quittoient jamais les bords de la Mer,
& qui devoient artaquer indistinctement
tous ceux qui prenoient terre sur certe
rade. Comme tout le butin restoit à
leur profit, ils remplissoient leur charge
(z) Her. L. 2 C. 91. 179.
(a) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(6) Str. L. 17. p. 792. 802.
24 MERCURE DE FRANCE.
avec une telle exactitude, & même avec
tant de cruauté, qu'aucun Voyageur
n'osoit en approcher.
Vers la fin du premier Empire, (c)
quelque tems avant la Conquête de Cam-
bises, les Egyptiens (d) permirent l'abord
de l'Egypte aux Etrangers; mais dans la
crainte de laisser prendre connoissance
de leurs usages, & pour être instruits
de tout ce qui entroit chez eux, ils ne
souffrirent point quon abordât ailleurs
que dans certains Ports, & la rade Rha-
cotis fut toujours gardée de la niême
taçon.
En sorte que tous les Vaisseaux étran-
gers, pour éviter la fureur des Bouviers,
gagnoient les embouchures du Nil: &
pour arriver de l'Isse de Phare à l'em-
bouchure Canopique, (e) il falloit, à cau-
se des rochers & des bancs de sable, qui
bordent la Côte, faire ce grand détour
dont parle Ménélas.
(f) Pline cite le passage d'Homere, & lui
fait dire qu'il y avoit vingt quatre heu-
res de navigation depuis l'Isse de Phare
(c) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(d) Her. L. 2. C. 154. & 178. &c.
e) Diod. L. 1. sect. 1. p. 27.
f) Plin. L. 2. C. 85. L. 5. C. 31. L. 13.
C 11.
jusqu'a
MAI.
1752.
25
jusqu'à Alexandrie; c'est-à- dire jusqu'à
la rade Rhacotis. Il est constant que ce
n'est point là le sens d'Homere. Pline
le fait parler comme il lui convient;
infidélité dont les citations de tous les
tems ne montrent que trop d'exemples.
Alexandrie dans l'état actuel de ses en-
virons, sembleroit plutôt donner quel-
que autorité à ceux qui veulent bien se
laisser tromper sur l'autorité d'Hero-
dote.
Cette Ville fut bâtie par Alexandre,
plus de cinq Siécles après Homere; elle
embrassoit tout le terrain qui se trouvoit
entre le Marais Mareotis & la Mer, en
y comprenant la rade Rhacotis. Les rui-
nes de cette ancienne Ville subsistent
encore aujourd'hui, mais elles sont à
quelque distance de la Mer, & les Nou-
veaux Habitans de cette Contrée ont
bâti une Ville sur ce terrain que la Mé-
diterranée couvroit du tems d'Alexan-
dre.
Il est nécessaire de remarquer que cet
accroissement des terres de l'Egypte ne
peut avoir été occasionné par la vase que
les inondations déposent. Si elles en
avoient été le principe, l'accroissement
devroit être bien plus sensible vers l'an-
cienne Canope, & sur toute la Côte du
26 MERCURE DE FRANCE.
Delta, par où les inondations s'écoulent
bien plus abondamment; cependant il
ny en a aucune trace.
Ce nouveau terrain, dont Alexandrie
s'est accrue, est l'effet de la dégradation
des travaux entrepris pour former les
deux Ports de cette Ville. Ils étoient
entre l'Isse de Phare & la rade Rhaco-
tis, (a) qui bordoit le Continent, & sé-
parés par une Digue, qui conduisoit
de l'Isse à la terre ferme. Cette Digue
pour laisser un libre passage aux eaux,
& les moyens de communiquer d'un Port
à l'autre, fut percée de deux Ponts;
mais ce monument digne des anciens Egy-
ptiens, fut en partie détruit lorsqu'Au-
guste, après la défaite d'Antoine, prit
Alexandrie; les sables s'étant depuis in-
sensiblement rassemblés contre cette Di-
gue, ont comblé une grande partie des
Ports, & formé l'emplacement où est
bâtie la Nouvelle Alexandrie.
C'est la seule augmentation qu'il y
ait au Sol de l'Egypte depuis le Siécle
d'Herodote, & encore elle n'est point
un don du Nil. Les autres Ports comblés,
& particulierement celui de Suès, nont
pû l'être par un effet du débordement,
(a) Str. L. 17. p. 792.
MAI.
1752.
27
mais par une suite de la négligence des
Egyptiens Modernes.
Ceux de nos Ports qui ne sont point
traversés par des Rivieres, n'ont-ils pas
continuellement besoin d'entretien? Ne
convient-on pas que si l'on négligeoit
celui de Marseille, il seroit bientot com-
blé ? Cependant il ne viendra pas dans
l'idée que notre Continent gagne sur
l'emplacement de la Mer.
Elle a toujours conservé les mêmes
bornes que la nature lui a données; si
quelquefois elle semble les changer, si dans
des momens d'excessive agitation elle les
couvre d'amas de sable, cen est que pour
un tems, bientôt de plus grandes ma-
rées, ou de violentes tempêtes remettent
toutes choses dans le premier état; & si
l'on apperçoit quelques changemens, ils
sont plutôt en diminution de la terre.
Le terrain de l'ancienne Carthage est sub-
mergé, parce que les travaux qu'on y avoit
fait, facilitoient l'entrée des eaux, &
il y a long-tems que la Hollande le se-
roit en grande partie sans les Digues,
& le travail assidu que ses Habitans oppo-
sent aux efforts des eaux.
Ainsi l'opinion d'Herodote est égale-
ment combattue, tant parce que les Prê-
tres lui disoient de l'ancien état de la
B ij
28 MERCURE DEFRANCE.
Basse Egypte, & par les traits historiques
qu'il rapporte lui-même, que par la com-
paraison de ce qui a dû à cet égard arri-
ver avant lui, avec ce qui s'est passé de-
puis; & enfin par l'examen de l'état des
lieux: de sorte que quand même il nen
conviendroit point, il ne seroit pas pos-
sible de douter que son opinion ne soit
entierement & uniquement à lui. Mais
il voudroit persuader que les Prêtres la
lui ont fait naître: C'est là ce qu'en bon-
ne critique on doit particulierement lui
reprocher, bien loin de se servir de cette
opinion si visiblement fausse, comme si
elle tiroit toure sa force des anciens E-
gyptiens; & cet apparent prodige, réduit
a sa juste valeur, ne peut donner aucu-
ne autorité aux systèmes qu'on a préten-
du en être la consequence.
Sur un Passage d'Herodote, qui sert d'autorité
à de nouveaux systèmes.
Herodote, dans le second Livre de
son Ouvrage, où il traite de l'Histoire
des anciens Egyptiens, commence
par indiquer les secours qu'il à trouvés
pour l'écrire. Instruit à Memphis par les
Prêtres de Vulcain, (a) il le fut encore par
les descendans des Grecs, que Plammeti-
chus avoit établi en Egypte, & qu'Amasis
rassembla dans cette Ville: pour ne rien
négliger de ce qui pouvoit donner plus
de poids à son Histoire, il passa à The-
bes & dans la Thebaïde, & de retour
en Basse Egypte, il alla à Héliopolis,
dont les Pretres passoient pour les plus
sçavans d'entre les Egyptiens.
C'est avoir pris les plus sûres précautions
pour être parfaitement instruit. Mais qui
ne sçait qu'Herodote ne négligeoit au-
cune des traditions qu'il pouvoit rassem-
bler, & que les Prêtres Egyptiens affec-
(a) Her. L. 2. C. 2. 3. 154.
1752.
MAI.
toient de grossit les objets, & de dé-
corer leurs relations de tout le merveil-
leux qu'ils imaginoient. Le passage qui
suit est une preuve convaincante de cette
exagération si familiere aux Egyptiens,
& qu'Herodote passe quelquefois les
bornes qu'un Historien exact devroit tou-
jours respecter.
Il dit avoit appris que, pendant le
regne de Ménès, le premier des Rois
Egyptiens, (b) a tout ce qui en Egypte n est
»point la Thebaide, étoit un Marais,
„ qu'il n'existoit rien de tous les pays
»qui sont actuellement au-dessus du Lac
„ Moeris, & qu en remontant de la Mer
»par le fleuve, l'espace de sept jour-
»nées, on navigeoit dans une espéce
» d'Etang. »
Ainsi ils prétendent qu'il n'existoit
rien en Egypte au-dessus du Lac Moeris,
& ils ajoutent cependant que tout co
qui n'est point la Thebaide, n'étoit qu'un
Marais. Il nya quune seule façon d'en-
tendre ce passage; tout ce qui n est point
la Thebaide, étoit marécageux & non
habité.
C'est néanmoins ce discours des Prê-
tres, qui détermine Herodote à se per-
suader & à nous dire, en exagerant en-
(b) Her. L. 2. C. 4.
A v
10 MERCUREDE FRANCE.
core sur ce qu'il avoit appris, que toute
la Basse-Egypte n'étoit qu un Golfe de la
Méditerrannée; qu'elle fut par succession
de tems formée d'un amas de vase, que
le Nil déposoit dans ses débordemens;
enfin que toute la Basse Egypte fut un
don du Nil.
Ce n est point pour diminuer l'auto-
rité de cette derniere opinion, qu'on
l'attribue ici à Herodote plutôt qu'aux
Prêtres Egyptiens. (c) Soit à dessein de s'en
*M. Fréret avoit lû en 1742. à l'Académie
des Inscriptions, un Mémoire, où il démontre
principalement que le Sol de l'Egypte n'a point
été élevé pat les couches de vase qu'on prétend
que le Nil y dépose. On y reconnoît un célé-
bre Académicien, qui joignoit aux connoissan-
ces approfondies de l'Histoire, de la Géogra-
phie, & de la Chronologie, toute la sagacité
du Physicien, qui sçait, en combinant les opé-
rations de la Nature, en découvrir la mécha-
nique. Cette Dissertation sut le quatriéme
Chapitre du second livre d'Herodote, étoit fai-
te avant que le Mémoire de M. Fréret fût
publié. On se borne à y faire voir que l'opi-
nion d'Herodote, qui prétend que la Basse-
Egypte est un don du Nil, est entièrement
détruite par la suite de son Histoire, & par
les traits historiques qu'il rapporte d'après les
Prêtres Egyp:iens.
(c) Her, L. 2. C. 99. 123. 147. L. 3. C.
9. &c.
MAI.
1752.
11
faire honneur, ou plutôt pour soutenit
ce caractère de franchise & de bonne
foi, qu'il montre en toute occasion,
(d) il avoue que les Prêtres ne lui ont point
dit que la Basse-Egypte fût un don du
Nil; mais qu'il en a jugé ainsi, sur tout,
dit-il, ayant remarqué qu'en haute Mer
à une journée près des côtes, la sonde
lapportoit de la vase.
Herodote de son propre aveu, ajoute
donc fa conjecture à ce que lui avoient
dit les Prêtres Egyptiens; (e) il fait plus
il s'en sert par la suite comme d'un fait
certam.
Pour rendre plus fensible ce passage
d'Herodote, & faire mieux juger ce qu'on
en doit penser, il est à propos de don-
ner une sorte de description de l'Egypte.
Elle a en diverses circonstances, été mon-
trée sous différentes divisions; mais elle
ne sera considérée ici, que comme dans
les premiers tems sous celle de Haute &
de Basse-Egypte.
Le Nil apres avoir franchi ses dernieres
cataractes, pour se joindre à la Médi-
terrannée, coule presque en droite ligne
du Midi au Septentrion, l'espace d'en-
viron deux cens lieues, qui compren
(d) Her. L. 2. C. 5.
(*) Her. L. 2. C. 10.
A vj
12 MERCUREDE FRANCE.
nent la longueur de toute l'Egypté: Les
terres les plus élévées, les premières que
ce fleuve arrose, forment ce qu'on ap-
pelle la Thebaide, ou la Haute-Egypte.
(f) Cette Province, resserrée entre deux
chaînes de Montagnes, na en plusieurs
endroits que quatre à cinq lieues de
largeur, elle nen a dans aucune partie
plus de quinze. Sa longueur en droite
ligne est de douze à quatorze journées
de chemin, & elle confine au Pays de
Memphis, (g) l'une des pafties com-
prises sous le nom général de la Basse-
Egypte. (h
Le Pays de Memphis est resserré entre
les mêmes chaînes de Montagnes qui bor-
nent la Thebaide; mais ces Montagnes
ne se prolongent que jusqu'à quelques
distances au-dessus de l'endroit ou le Nil
se partageant en plufieurs Canaux, en-
ferme ce qu'on appelle le Delta. Dans
certe partie la Basse- Egypte commence à
s'élargir, & elle occupe près de cent
lieues sur les Côtes de la Mer, sa lon-
gueur, en remontant le Nil jusqu'aux
Confins de la Thebaide, est d'environ
(f) Str. L. 17. p. 789.
(g) Ptol. Tab. 3. p. 107.
(h) Str. L. 17. p. 813.
MAI. 1752.
13
sept journées; & C est toute cette secon-
de partie de l'Egypte qu'Herodote pré-
tend avoir été un Golse de la Méditer-
tanée.
Après cette Description, l'opinion
d'Herodote, ne peut paroître qu un Pa-
radoxe. Mais cette même Description
rend très vraisemblable ce que les Prê-
tres disoient de la Basse-Egypte. Cette
Province environnée de toutes parts de
Terrains plus elévés, se termine à la Mer;
elle est coupée par un Fleuve dont les
débordemens reguliers durent, avec une
surprenante abondance d'eau, l'espace de
trois à quatre mois, en sorte qu'elle de-
voit naturellement, pendant une grande
partie de l'année, ressembler à un Ma-
1ais.
Tel a du être l'état de la Basse Egy-
pte, lorsque Ménès & les premiers Egy-
ptiens se fixérent dans la Haute. La Na-
tion ne pouvoit alors être assez nom-
breuse, pour que la seule Thebaide ne
leur suffit pas; en sorte qu'ils ne culti-
voient ni n'habitoient point la Basse-
Egypte. C'est-là, comme il a déja été
remarqué, ce qu'Herodote devoit con-
clure du discours des Prêtres, lorsqu'au
contraire il jugea qu'il n'existoit rien de
tout ce qui est au-dessus de l'Etang de
14 MERCUREDE FRANCE.
Moris jusqu'à la Thebaide.
Que ce discours des Prêtres ait trom-
pé un Voyageur ordinaire, il n'y auroit
point à s'en étonner; mais Herodote ne
peut éviter le reproche de n'en avoir
point fenti toute T'exagération, & moins
encore de l'avoit trouvé fuffisant pout
l'autoriser à parler de ce Pays maréca-
geux, de ce Pays plus aquatique que la
Thébaide comme d'un Golfe de la Mé-
diterranée.
S'il n'avoit point eu autant de goût
pour le merveilleux, il eût remarqué que
les Prêtres reconnoissoient que tout le
Terrain de la Basse-Egypte existoit pen-
dant le Regne de Ménès. (i) « En remon-
»tant, disoient-ils, de la Mer par le
»Nil l'espace de sept journées, on na-
„vigeoit dans une espéce d'Etang. »
Comment auroient-ils pu compter sept
journées de navigation par le Nil, de-
puis la Mer jusqu'à la Thébaide, si le
Fleuve neût pas coulé dans un Terrain
où il avoit un lit & des bords fixes.
Ce Terrain de sept journées que par-
courroit le Nil, étoit alors ce qui com-
prend encore aujourd'hui toute la Basse-
Egypte. Il est donc bien certain que les
Prêtres ne prétendoient pas dire à He-
(i) Her. L. 2. C. 4.
MAI. 1752.
15
rodote que l'emplacement de la Basse-
Egypte n'existoit point; & que son opi-
nion est combattue par le sentiment des
mêmes Prêtres dont il s'appuie.
Il faut encore remarquer que dans la
suite de son Histoire, il se contredit lui-
même en une infinité de circonstances;
mais sans s'attacher à le fuivre par toui,
il suffira d'en citer un exemple, qui
prouvera plus clairement que les Prêtres
nont point prétendu lui faire juger que
la Basse-Egypte fût un Golfe de la Mé-
diterranée.
(6) IIs lui apprirent que Ménès leur pre-
mier Roi, construisit à Memphis un Pont
sur le Nil; qu'il avoit creusé pour ce
Fleuve un nouveau Canal de près de
quatre lieues, dans l'iniention de le
faire couler plus en drorte ligne: que
ce fut fur le Terrain de l'ancien lit qu'il
avoit comblé, qu'il fonda la Ville de
Memphis; & que près des murs de cette
Ville, il forma un grand Etang, qu'il
remplit des eaux de cette Riviere.
Si toute la Basse-Egypte eût été, avant
le Regne de Ménès, comme le pré-
tend Herodote, un Golfe de la Médi-
terranée, il devroit convenir que pen-
dant environ les trente premieres an-
(k) Her. L. 2. C. 99.
16 MERCURE DEFRANCE
nées du Regne de ce premier Roi, (l) qui
dura soixante-deux ans, le Nil avoit
comblé au moins la moitié de ce Gol-
fe, puisqu'il a pu construire une Ville
dans le centre de ce qui en faisoit l'em-
placement. Cette conséquence ne s'accor-
deroit point avec ses opinions: il pré-
tend que ce Golfe ne fut comblé que
dans tout l'espace de dix mille ans, qui
avoient précédé le siècle où il vivoit.
Quand il seroit arrivé, par un éve-
nement surnaturel, que ce Golfe eût été
en partie comblé dans ces trente années,
est il vraisemblable que la vase qui l'eût
rempli, eût pû être assez consolidée pour
que Ménès y eût fait tous les travaux
qu'on lui attribue?
Dailleurs, ce seroit vouloir se faire
illusion que de ne point sentir, par le
détail & l'espéce des travaux attribués
à Ménès, que les Prêtres ne parloient
de la Basse-Egypte que comme d'un Pays
marécageux. Ce premiet Roi y creufa
un Canal où il rassembla les eaux du
Nil; & à quel usage eût pû être ce grand
Etang, à côté de sa nouvelle Ville, si
ce n'est pour en déssécher les environs.
Ses Successeurs travaillerent dans les mê-
mes vûës, aussi souvent, que le peuple
(1) Afr. lus. erat. Syn. p. 14. 55. 91.
joogle
MAI.
17
1752.
s'étant multiplié, il fut nécessaire d'éten-
dre les habitations.
Sésostris, * qui regna sept cens ans
après Ménès, à son retour de la Con-
quêtede l'Asie, (m) d'où il amena un nom-
bre prodigieuxde prisonniers, (n) se trou-
va dans la même nécessité. Il occupa ces
prisonniers à élever des Digues, & à
creufer des Canaux, qui rendoient ha-
bitables des Terrains jusques- là restés
incultes: & c'est le succès de ces en-
treprises, dont l'Auteur de l'Inscription
tracée sur le grand Obélisque de Thè-
bes, (o) cherche à éterniser la mémoire,
lorsqu'il fait dire au Soleil, avec toute
l'emphase Egyptienne, que Sésostris avoit
achevé de fonder le monde.
Les anciens Rois Egyptiens usoient en
Basse-Egypte des mêmes précautions dont
on s'est toujours servi depuis, & dont on
se sert encore en pareille circonstance;
ils creuserent des Canaux, ils éleverent
des Digues: cependant ils n'étendirent
* Sésostris est le Fils de Pharaon Améno-
phis qui périt dans la Mer rouge, à la pour-
suite des Israëlites.
(m) Her. L. 2. C: 103.
(n) Diod. L. 1. sect. 2. p. 52.
(o) Am. mar. L. 17. C. 4.
18 MERCURE DE FRANCE.
point ce travail à toutes les parties de
la Basse Egypte.
En effet, (p) Anisis chassé du Trône par
Sabacon, demeura pendant cinquante ans
caché dans des Marais. (9) Plammetichus
l'un des douze Rois qui, sur la fin du
premier Empire, gouvernerent l'Egypte
en commun, devenu suspect à ses Col-
légues, fut relégué dans les Marais: &
l'Histoire, ancienne ne parle que des
fruits & des légumes que les Egyptiens
y recueilloient avec abondance. La Basse-
Egypte, comme le disoient les Prêtres, fut
donc toujours naturellement marécageuse.
Plusieurs des anciens Historiens &
Géographes, Diodore, Strabon, Pline,
Plutarque, &c. parlent, à la vérité,
des prétendus accroissemens de l'Egypte;
mais non comme d'un fait dont ils eus-
sent connoifsance, & ce n'est jamais que
d'après Herodote, dont ils s'appuient.
Sans doute que ce judicieux Ecrivain
quoiqu'il laisse appercevoir en une infi-
nité d'occasions un goût décidé pour
le merveilleux, n'eût pas donné dans
une méprise aussi grossiére, s'il ne se
fût mal-à-propos laissé éblouir par cette
fabuleuse antiquité, que les Prêtres cher-
(p) Her. L. 2. C. 137. 140. 151.
(4) Diod. L. 1. fect 2. p. 60. 40.
MAI. 1752.
1
choient tant à persuader.
Ils lui firent entendre qu'il s'étoit
écoulé dix mille ans depuis le Regne de
Ménès, jusqu'au tems où ils lui parloient;
en sorte qu'il ne pouvoit juger de ce
que son opinion avoit de déraisonnable:
il s'en seroit apperçû d'abord, s'il eût
sçû que le Regne de Ménès ne put être si,
xé qu'a l'an 1816; (r) c'est-à-dire, enviton
dix-sept Siécles avant son Voyage en
Egypte. Avec les connoissances que nous
avons, nous ne pouvons comme lui,
sans dessein prémédité, donner dans cet-
te supercherie des Prêtres.
Mais le desir d'enfanter des systèmes
singuliers, qui se trouve encore excité
aujourd'hui par le succès qui accompa-
gne fouvent les plus audacieux, enga-
ge les Auteurs à chercher de spécieuses
conséquences dans le désordre, où les
anciens Egyptiens avoient affecté de met.
tre leur Chronologie. Néanmoins ces
systèmes ne persuaderont jamais que ceux
qui voudront bien être trompés. Ce qui
reste de l'Histoire Egyptienne, sufsit pout
prouver la certitude de l'époque donnée
ici au Regne de Ménès, & pour dé-
montrer que le premier Empire des Egy-
(r) Art. Leg. vulg. 2188.
70 MERCURE DE FRANCE.
ptiens, (/) détruit par la Conquête de
Cambises, n'a duré que l'espace de sei-
ze-cens soixante-deux ans.
L'époque du Regne de Ménès une
fois établie, si on compare l'état où He-
rodote a vû ce Pays, avec ce qu'il a
toujours été depuis, on y trouvera en-
core une preuve invincible contre son
opinion.
Il prétend que du Regne de Ménès
au tems de son Voyage, le Nil avoit
reculé les bornes de l'Egypte, depuis
les Confins de la Thebaide, jusqu'à la
Mer, l'espace de sept journées de che-
min; il ajoute qu'il vit alors le Fleuve
se joindre à la Mer par sept Embou-
chures, () par deux entr'autres qu'il dési-
gne sous les noms de deux Villes bâties
alors très - près de ces deux Embouchu-
res; sçavoir, Peluse, située au Levant
du Delta, & Canope au Couchant.
Si le Nil, durant les dix-sept Sié-
cles qui ont précédé le Voyage d'He-
rodote en Egypte, avoit prolongé sur
l'emplacement de la Mer, les terres de
l'Egypte l'espace de sept journées de che-
min, comme il y a plus de deux mille
ans qu'il y a un Peluse & un Canope
(/) Du monde 3478. Art. Leg. vulg. 526.
(t) Her. L. 2. C. 15. 159.
MAI. 1752.
21
sur les bords de la Mer, les ruines de
Peluse & la Ville de Bochir ou Bequir
construite sur l'emplacement de Canope
devroient être actuellement dans les ter-
res à plus de huit journées de la Mer;
cependant elles en sont toujours aussi près
qu'il les y a vû.
En supposant même pour un moment,
ces tems immenses, dont parloient les
Egyptiens, & que cet accroissement de
sept journées de chemin à la Basse-Egy-
pte, eût été l'effet du débordement du
Nil, pendant dix mille ans, cette mê-
me partie de l'Egypte devroit, dans l'es-
pace de deux mille ans qui se sont écou-
lés, depuis le Siécle d'Herodote, avoir
été allongée par les mêmes débordemens,
d'environ une journée & demie de che-
min, ce qui surement n'est point arri-
vé: Elle a encore les bornes qu'Hero-
dote dit lui avoir vû, & que les Géo-
graphes qui ont écrit depuis & en dif-
térens Siècles, lui ont reconnu.
Il est donc bien constant, soit en
adoptant la fabuleuse Chronologie des
Egyptiens, ou en se reglant sur les tems
certains & connus, quon ne peut ap-
perce voit aucune apparence d'augmenta-
tion dans les terres de l'Egypte. Cette
question avoit déja été traitée, & il eût
12 MERCURE DE FRANCE.
été inutile de l'examiner plus à fond,
si après les premieres objections, on n'eût
de nouveau tiré de fausses conséquen-
ces de ce Passage d'Herodote; pour lui
donner plus de force, on l'appuie de
l'autorité d'Homere, qui néanmoins ne
paroît nulle part, avoir crû que la Basse-
Egypte fût un don du Nil. Cette ima-
gination conçuë par Herodote, est bien
moins ancienne qu'Homere, qui n'eût
point négligé d'orner son Poëme d'un
si surprenant évenement, s'il en eût eû
connoissance; (u) il est vrai qu'il fait dire
à Ménélas que l'Isse de Phare est éloi-
gnée de l'une des deux embouchures du
Nil, (x) d'autant de chemin qu'un Vaisseau,
avec un vent favorable, peut en faire
en un jour; il est encore vrai que plu-
sieurs des Anciens avoient regardé ce
Passage, comparé avec celui d'Herodote,
comme une preuve de l'accroissement du
Continent de l'Egypte.
Mais peut- on en inférer que dans
l'espace des quatre Siécles qui ont pré-
cédé Herodote, (y) tems qui s'est écoulé
entre Homere & lui, les terres de l'E-
(u) Hom. Odis. L. 4.
x) Str. L. 12. P. 536.
(y) Her. L. 2. C. 53.
MAI.
1752
23
gypte se soient prolongées jusques près
de l'Isse de Phare. Homere ne parle point
de la distance de cette Isse, à la rade
Rhacotis, qui y est opposée, & qui n'en
est qu'à huit à neuf cens pas, il dit que
pour arriver de l'lsse de Phare à une
embouchure du Nil, il falloit naviger
tout un jour; & il est aisé de montrer
par T'Histoire que Ménélas & tous ceux
qui vouloient aborder de cette Isse en Egy-
pte, étoient forcés de faire ce grand
détour, quoiqu'il n'y eût pat terre
que quatre lieues de l'Isse de Phare à
l'embouchure Canopique qui en est la
plus voisine.
(z) Les Anciens Egyptiens fermoient très-
exactement l'entrée de leur Pays, à tous
lesEtrangers; (a) & comme ils reconnurent
que la rade Rhacotis pouvoit faciliter
des descentes, ils en confiérent la garde
à des Bouviers, (b) qui par leur état, ne
quittoient jamais les bords de la Mer,
& qui devoient artaquer indistinctement
tous ceux qui prenoient terre sur certe
rade. Comme tout le butin restoit à
leur profit, ils remplissoient leur charge
(z) Her. L. 2 C. 91. 179.
(a) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(6) Str. L. 17. p. 792. 802.
24 MERCURE DE FRANCE.
avec une telle exactitude, & même avec
tant de cruauté, qu'aucun Voyageur
n'osoit en approcher.
Vers la fin du premier Empire, (c)
quelque tems avant la Conquête de Cam-
bises, les Egyptiens (d) permirent l'abord
de l'Egypte aux Etrangers; mais dans la
crainte de laisser prendre connoissance
de leurs usages, & pour être instruits
de tout ce qui entroit chez eux, ils ne
souffrirent point quon abordât ailleurs
que dans certains Ports, & la rade Rha-
cotis fut toujours gardée de la niême
taçon.
En sorte que tous les Vaisseaux étran-
gers, pour éviter la fureur des Bouviers,
gagnoient les embouchures du Nil: &
pour arriver de l'Isse de Phare à l'em-
bouchure Canopique, (e) il falloit, à cau-
se des rochers & des bancs de sable, qui
bordent la Côte, faire ce grand détour
dont parle Ménélas.
(f) Pline cite le passage d'Homere, & lui
fait dire qu'il y avoit vingt quatre heu-
res de navigation depuis l'Isse de Phare
(c) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(d) Her. L. 2. C. 154. & 178. &c.
e) Diod. L. 1. sect. 1. p. 27.
f) Plin. L. 2. C. 85. L. 5. C. 31. L. 13.
C 11.
jusqu'a
MAI.
1752.
25
jusqu'à Alexandrie; c'est-à- dire jusqu'à
la rade Rhacotis. Il est constant que ce
n'est point là le sens d'Homere. Pline
le fait parler comme il lui convient;
infidélité dont les citations de tous les
tems ne montrent que trop d'exemples.
Alexandrie dans l'état actuel de ses en-
virons, sembleroit plutôt donner quel-
que autorité à ceux qui veulent bien se
laisser tromper sur l'autorité d'Hero-
dote.
Cette Ville fut bâtie par Alexandre,
plus de cinq Siécles après Homere; elle
embrassoit tout le terrain qui se trouvoit
entre le Marais Mareotis & la Mer, en
y comprenant la rade Rhacotis. Les rui-
nes de cette ancienne Ville subsistent
encore aujourd'hui, mais elles sont à
quelque distance de la Mer, & les Nou-
veaux Habitans de cette Contrée ont
bâti une Ville sur ce terrain que la Mé-
diterranée couvroit du tems d'Alexan-
dre.
Il est nécessaire de remarquer que cet
accroissement des terres de l'Egypte ne
peut avoir été occasionné par la vase que
les inondations déposent. Si elles en
avoient été le principe, l'accroissement
devroit être bien plus sensible vers l'an-
cienne Canope, & sur toute la Côte du
26 MERCURE DE FRANCE.
Delta, par où les inondations s'écoulent
bien plus abondamment; cependant il
ny en a aucune trace.
Ce nouveau terrain, dont Alexandrie
s'est accrue, est l'effet de la dégradation
des travaux entrepris pour former les
deux Ports de cette Ville. Ils étoient
entre l'Isse de Phare & la rade Rhaco-
tis, (a) qui bordoit le Continent, & sé-
parés par une Digue, qui conduisoit
de l'Isse à la terre ferme. Cette Digue
pour laisser un libre passage aux eaux,
& les moyens de communiquer d'un Port
à l'autre, fut percée de deux Ponts;
mais ce monument digne des anciens Egy-
ptiens, fut en partie détruit lorsqu'Au-
guste, après la défaite d'Antoine, prit
Alexandrie; les sables s'étant depuis in-
sensiblement rassemblés contre cette Di-
gue, ont comblé une grande partie des
Ports, & formé l'emplacement où est
bâtie la Nouvelle Alexandrie.
C'est la seule augmentation qu'il y
ait au Sol de l'Egypte depuis le Siécle
d'Herodote, & encore elle n'est point
un don du Nil. Les autres Ports comblés,
& particulierement celui de Suès, nont
pû l'être par un effet du débordement,
(a) Str. L. 17. p. 792.
MAI.
1752.
27
mais par une suite de la négligence des
Egyptiens Modernes.
Ceux de nos Ports qui ne sont point
traversés par des Rivieres, n'ont-ils pas
continuellement besoin d'entretien? Ne
convient-on pas que si l'on négligeoit
celui de Marseille, il seroit bientot com-
blé ? Cependant il ne viendra pas dans
l'idée que notre Continent gagne sur
l'emplacement de la Mer.
Elle a toujours conservé les mêmes
bornes que la nature lui a données; si
quelquefois elle semble les changer, si dans
des momens d'excessive agitation elle les
couvre d'amas de sable, cen est que pour
un tems, bientôt de plus grandes ma-
rées, ou de violentes tempêtes remettent
toutes choses dans le premier état; & si
l'on apperçoit quelques changemens, ils
sont plutôt en diminution de la terre.
Le terrain de l'ancienne Carthage est sub-
mergé, parce que les travaux qu'on y avoit
fait, facilitoient l'entrée des eaux, &
il y a long-tems que la Hollande le se-
roit en grande partie sans les Digues,
& le travail assidu que ses Habitans oppo-
sent aux efforts des eaux.
Ainsi l'opinion d'Herodote est égale-
ment combattue, tant parce que les Prê-
tres lui disoient de l'ancien état de la
B ij
28 MERCURE DEFRANCE.
Basse Egypte, & par les traits historiques
qu'il rapporte lui-même, que par la com-
paraison de ce qui a dû à cet égard arri-
ver avant lui, avec ce qui s'est passé de-
puis; & enfin par l'examen de l'état des
lieux: de sorte que quand même il nen
conviendroit point, il ne seroit pas pos-
sible de douter que son opinion ne soit
entierement & uniquement à lui. Mais
il voudroit persuader que les Prêtres la
lui ont fait naître: C'est là ce qu'en bon-
ne critique on doit particulierement lui
reprocher, bien loin de se servir de cette
opinion si visiblement fausse, comme si
elle tiroit toure sa force des anciens E-
gyptiens; & cet apparent prodige, réduit
a sa juste valeur, ne peut donner aucu-
ne autorité aux systèmes qu'on a préten-
du en être la consequence.
Source externe
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Domaine