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Titre

REFLEXIONS SUR LA POËSIE FRANCOISE, OÙ L'ON EXAMINE En quoy consiste ce qui fait le Caractere propre du Vers François, & ce qui la distingue essentiellement la Prose.

Titre d'après la table

Réflexions sur la Poësie Françoise, par le R. P. du Cerceau,

Fait partie d'une livraison
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5
Page de début dans la numérisation
208
Page de fin
59
Page de fin dans la numérisation
262
Incipit

Comme le reproche le plus spécieux qu'on ait fait à la Poësie

Texte
REFLEXIONS
SUR LA POESIE FRANCOISE ,
où L'ON EXAMINE
En quoy confifte ce qui fait le Caractere
propre du Vers François , &
ce qui le diftingue
effentiellement
de
la Profe.
OM ME le reproche le plus
fpécieux qu'on ait fait à la
Poëfie Françoife, roule fur le
Langage contraint & forcé ;
auquel femble la réduire la néceffité
A iij
6 LE MERCURE
de la Mefure & de la Rime ; il n'y a
rien à quoi les Poëtes , tant bons que
mauvais , fe foient généralement plus
étudiez , qu'à rendre leurs Vers aifez
& naturels . On a tâché , malgré cette
efpece de gêne effentiellement attachée
à la méchanique du Vers , de faire
paffer dans la Poëfie la même aifance
qui fe trouve dans la Profe. La
Poëfie en effet ne touche gueres que
quand elle est coulante & libre dans fa
marche. Les Vers les plus beaux d'ailleurs
, laffent & fatiguent , dés qu'on
y apperçoit quelque chofe de forcé ;
on fçait mauvais -gré à l'Auteur , de
s'être mis à la torture , pour nous y
mettre enfuite nous mêmes ; & l'on ne
peut s'empêcher de lui dire avec Def
preaux .
Il ſe tuë à rimer, que n'écrit- il en Proſe?
Qui eft-ce au contraire , qui ne fe
rend pas au charme de la facilité qui
regne dans les bons Vers : On y admire
d'autant plus l'art , qu'il y eft
plus caché ; & le Lecteur n'eft jamais.
plus content que quand , en lifant des
Vers , il lui femble qu'il eut êté imDE
NOVEMBRE
. 7
poffible de s'exprimer
plus heureuſement
en Profe .
Mais, il y a en ceci un grand écueil à
éviter ; & il eft à craindre qu'en vou→ lant donner aux Vers le naturel de la
Profe , on n'énerve & on ne dégrade
la Poëfie , & qu'on ne faffe de la Pro
fe rimée , en croyant faire des Vers.
Bien des gens tombent dans le cas fans
la Rimie
s'en appercevoir
. Pourveu que
vienne naturellement
à la fin du Vers ,
on croit que tout est fait ; & on fe livre
tellement
à cet air de facilité , qu'on
en neglige tout le refte , & qu'à la Rime
prés , on oublie , ou peu s'en faut,
qu'on faffe des Vers . Mais , le Public
éclairé n'en eit pas la Dupe ; & quelque
charme qu'ait pour lui ce naturel ,
qu'on exige & qu'on recherche
aujourd'hui
plus que jamais dans nôtre Poëfie
, il fent bien quand on lui donne de
la Profe rimée pour des Vers .
Ily a donc dans la Poëfie Françoiſe
un air de facilité different de celui de
la Profe. On demande également dans
l'une & dans l'autre , un tour ailé &
naturel ; mais , il me paroît que ce tour
n'eft pas le même pour l'une & pour
l'autre , & qu'indépendamment
de la
A iiij
LE MERCURE.
Mefure & de la Rime, chacune a fa marche
particuliere. C'est un point que je
fuis furpris, qu'aucunAuteur n'ait enco
re traitté . Nous avons des Livres faits
exprez pour enfeigner les Regles des
Vers François , chofe fi aifée & d'un
fi petit détail, qu'il n'y a perfonne qu'en
une demie heure de temps, on ne mette
parfaitement au fait fur cette matiere.
Nous avons des Volumes entiers &
des Differtations trés fçavantes , fur les
differentes efpeces de Poëfies. Il y en
a fur le Poëme Epique , fur le Dramatique
, fur le Lyrique , fur l'Eclogue
fur l'Epigramme &c. Mais, nous
n'avons rien fur ce qui fait la difference
effentiélle du ftile dans la Profe
& dans les Vers. Cependant,faute d'être
bien inftruit fur cet article , on
peut avec la connoiffance la plus parfaite
des Régles ordinaires de la verfification
, & avec toute la Doctrine renfermée
dans les difcours que je viens
de citer , faire de trés mauvais Vers.
,
Il feroit donc à fouhaiter que quelqu'un
de nos Grands - Maîtres voulût
bien s'ouvrir un peu là deffus , & nous
traçer quelques Leçons touchant un
point fi délicat , & qui me paroît fi
DE NOVEMBRE.
néceffaire pour la perfection de notre
Poëfie ; mais , en attendant qu'il plaife.
Apollon d'en fufciter quelqu'un d'affez
zelé , pour fe charger d'un pareil
travail , je me hazarderai à propoſer
fur cela mes Réflexions , plûtôt comme
des doutes que comme des Regles
, & moins pour inftruire les autres,
que pour engager par là quelque Poëte
plus intelligent à me redreffer &
à m'inftruire moi- même.
Je fuis convaincû que fi l'on prenoit
à ferment la plupart de ceux qui
fe meflent de verfifier , & qu'on leur
demandât , en quoi ils font confiſter
l'effence du Vers françois & le Caractere
diftinctif qui le tire de pair
d'avec la Profe , ils conviendroient de
bonne-foy , qu'ils n'en ont jamais connu
d'autre que la Mefure & la Rime :
Principe qu'on peut regarder, comme
la Source de ce ftile profaique qui s'eft :
intrus dans nôtre Poëfie . Car , cette maxime
une fois établie , il s'enfuivra que.
la Profe & les Vers auront une même.
allûre pour le fonds , & qu'en mertant
une Rime au bout d'un certain nombre
de Syllabes , on pourra avec trés
peu de changement, métamorphofer en
10 LE MERCURE
Poëte , un Orateur , & faire un Poëme
d'une Hiftoire ; au moins en ce qui
regarde le ftile .
Pour rendre ceci plus fenfible , je
me fers du premier Livre qui me tombe
fous la main , & qui fe trouve être
le fecond Tome de l'Hiftoire Univerfelle
où l'Auteur commence ainfi .
Nicephore chaffa Irêne & s'empara de
l'Empire d'Orient . Ce fut un Prince
avare & fans foy , Difciple des Ma
nichéens , & rempli de leurs fuperſtitions
, Grand perfécuteur des Ecclefiaftiques
& des Moines. Il fit une paix
honteuse avec les Sarrazins , & périt
dans la guerre qu'il eut contre les Bulgares.
Voilà de la Profe & de la plus
fimple , telle qu'il convient pour un
Abrégé Chronologique : Or , fi pour faire
des Vers ,il ne s'agit que de mefurer des
Syllabes & de coudre une Rime au bout;
il me paroît que de cette Profe fi fimple
& fi unie , il eft fort aifé de faire
des Vers : En voici la preuve.
Nicéphore autrefois chaffa du Trane
Irêne,
Et bientôt s'empara de l'Empire fans
peine ;
DE NOVEMBRE. I
1
C'étoit un Prince indigne , avare , fans
bonneur ;
Il fut Manichéen & grand Ferfécu
teur.
Avec les Sarrazins fit une paix hon-
*tenſe ;
Puis , eut chez le Bulgare une fin malheureuſe.
Je pourrois continuer fur le même
ton , & la chofe eft fi facile qu'il ne
faudroit gueres pour cela que le tems
d'écrire. Que l'on compare à préfent
ces prétendus Vers avec la Profe fur
laquelle je les ai formez , on conviendra
qu'il n'y a autre difference entre les
deux , que la Rime que j'ai coufuë
au bout d'un certain nombre de Syllabes
mefurées & coupées par la céfure.
Quantà l'arrangement
des termes , &
à ce qui s'appelle le ftile , c'eft précifément
la même chofe. On ne dira
pas d'ailleurs qu'il y ait beaucoup à
redire à ces prétendus Vers , foit pour
la Céfure , foit pour la Rime ; & j'en
citerois , s'il le falloit , qui fans être
mieux conditionnés fur ces deux points,
ne laiffent pas de paffer pour trés bons
& de l'être en effet.Que ceux- ci foient
12.
LE MERCURE
trés mauvais , c'eft fur quoi je fuis
perfuadé qu'il n'y aura point deux voix .
Les Sçavants & les Ignorants conviendront
également qu'ils ne valent rien.
Cependant , pechent- ils contre les regles
de la verfification ? Non ; tout
y eft affez exact pour la Mefure des
Syllabes , pour la Céfure & pour la Rime;
mais , avec tout cela , on n'y fent
point le goût de Vers ; on n'y trouve
de la Profe cadencée & rimée . Il
faut donc néceffairement conclure delà
, que ce qui fait l'effence & le caractere
diftinctifdu Vers , confifte dans
quelque autre chofe que la cadence
d'un certain nombre de Syllabes mefurées
& terminées par une Rime.
que
C'est de quoy je m'imagine que ceux
qui liront ceci avec attention , demeureront
d'abord perfuadez . Voyons cependant,
fr on ne pourroit point encore
porter la chofe à un plus haut degré
d'évidence & la rendre plus palpable.
Quelqu'un dira peut- être que j'ai choifilà
une matiere peu favorable à lan
Poëfie , & qu'il n'eft pas étonnant qu'on
ne puiffe faire que de mauvais Vers ,
de ce qui eft pure Profe. C'eft ce me
femble,l'objection la plus raisonnable
DE NOVEMBRE .
13
qu'on peut faire , & celle qui vient
le plus naturellement à l'éfprit. Mais,
fi on y prend bien garde , cette objection
là même renferme la
7
preuve de
ce que je dis , qu'il y a autre chofe
que la mefure
& la rime , en quoy . confifte
le caractere
effentiel
du Vers :
Car , fi malgré cette rime & cette mefure
, la Profe que je viens d'habiller
.
en Vers , reite toujours
Profe & n'acquiert
rien de plus , fi non qu'elle
eft, cadencée
& rimée , il s'enfuit
évidemment
de là qu'indépendamment
de la mefure
& de la rime , 'les Vers
ont un ftile particulier
, different
de ce- lui de la Profe.
Mais , pour faire encore mieux fentir
la difference infinie de ces deux ftiles
, effayons un peu , fi de cette même
matiere qui paroît fi ingrate & fi
peu fufceptible des ornements de la
Poëfie , on ne pourroit pas en faire de
bons Vers & qui ne reffemblaffent en
rien à la Profe . Voici, à ce qu'il me paroît
, comment un Poëte pourroît en
huit Vers ,dire à peu prez du regne de
Nicéphore , ce que l'Auteur de l'Hiftoire
univerfelle en dit en huit lignes
-de Profe .
$4
LE MERCURE
Miniſtre ambitieux , traître à ſa Souveraine
,
Nicéphore autrefois chaſſa du Trône
Irêne.
· Prince avare & fans foy , ce lafche Ufurpateur
Difciple de Manés & grand Perfécuteur
>
Bientôt aux Sarrafins pour fruit de leur
Victoire ,
> Par un Traitté honteux Sacrifia fa
gloire ;
Et Victime , à la fin du Bulgare irrité
,
Périt plus noblement qu'il n'avoit merité.
Quelques que foient ces Vers , &
quelque chofe qu'on y puiffe reprendre
d'ailleurs, du moins , ne difconviendra-
t-on point que ce ne foient veritablement
des Vers & non de la Profe
rimée. Cependant , qu'ont- ils de plus
que les prémiers pour la mefure ou
pour la rime ? Rien d'effentiel . Tout
eft à peu prez égal de part & d'autre
fur ces deux points. Concluons donc ,
que ce qui fait le caractére propre du
DE NOVEMBRE.
'S
Vers & ce qui le diftingue effentiellement
de la Profe, eft quelque autre chofe
que la meſure & que la rime.
En effet , fi les Vers n'avoient point
d'autre avantage fur la Profe , les Poëtes
n'auroient pas lieu de s'en faire tant
accroire ; & le langage des Dieux ne
l'emporteroit de gueres fur le langage
ordinaire des Hommes. De plus , com
me les Vers de quatre pieds ou de huit
Syllabes & audeffous, n'ont point de céfureoude
reposdéterminé ,il fe trouveroit
qu'une grande partie de noftre Poëfie
françoife & fur- tout une de fes efpeces
les plus nobles , qui eft la Poëfie Lyrique
, ne differeroit prefque de la Proſe
que par la rime. Nos Pindares , nos
Horaces & nos Anacréons modernes
fe contenteroient-ils d'une difference fi
légere , & trouveroient-ils dans la feule
prérogative de la rime , de quoy ſe tirer
de pair d'avec le refte des Auteurs?
J'avoue que dans les Vers de fix & de
cinq pieds , le repos joint à la rime , a
quelque chofe de plus marqué ; mais ,
quand il ne s'y trouve rien d'ailleurs
qui caractériſe le vers , on fent que la
rime & la céfure ( je comprends fous ce
nom la meſure des fyllabes qu'elle partage
) loin d'eftre un agrêment , dégeLE
MERCURE
nerent en une monotonie plus infoutenable
que la Profe même la plus fimple
& la moins ornée . Qu'y a- t-il en effet
de plus ennuyeux que ce repos & cette
rime qui reviennent toujours au bout
d'un certain nombre de fyllabes toujours
le même ? L'un & l'autre à la verité ,
font effentiels à la forme méchanique
du Vers, fi j'ofe m'exprimer ainfi ; mais ,
ce n'eft point ce qui en conftituë le caractere
& ce qui fait le charme de la
Poëfie. On convient que les Vers plaifent
plus que la Profe ; cependant , s'ils
n'en eftoient diftinguez que par ces deux
endroits, ils devroient plaire infiniment
moins. Cette monotonie uniforme a
quelque chofe en foy de fi defagréable ,
que toutes chofes égales d'ailleurs , l'avantage
feroit tout entier pour le ftile
qui s'en trouveroit le plas exempt . Or,
fi malgré le defagrément qui refulte de
cette uniformité perpetuelle de chutes
& de fons , les Vers , de l'aveu même
de ceux qui font le moins favorables à
noftre Poëfie , ont plus de charmes que
la Profe ; il faut conclure néceffairement
, qu'il y a quelque chofe de plus
que la céfure & que la rime quiles en diftingue
, & qui fait en quelque forte l'a .
Ame
DE NOVEMBRE. 17
me de cette Poëfie , dont le repos &
la rime ne font , pour ainsi dire , que le
corps ou la forme exterieure. Enfin,
pour finir fur cet article , il faut un diftinctif
qui foit général pour toutes les
efpeces de Vers ; & comme les Vers de
huir fyllabes & audeffous , qui tous
n'admettent point de céfure , font autant
& auffi effentiellement Vers , que
ceux de dix & de douze fyllabes ; il eft
évident que la céfure n'eft point ce qui
décide de la Poëfie dans le Vers françois
: Ainfi , on ne pourra fe retrancher
que fur la rime ; & alors , il ne faudra
plus mettre d'autre diftinction entre les
Vers & la Profe , finon, que les premiers
feront de la Profe qui rime , & l'autre
de la Profe qui ne rime pas. Concluons
donc de tout cela , qu'il faut qu'il y ait
quelqu'autre chofe que la rime & que
la céfure , qui conftitue l'effence de la
Pocfie, & qui faffe le caractere diſtinctif
de ce qui eft véritablement Vers &
de ce qui n'en a que l'apparence,
On ne peut point non plus réferer
ce diftinctif à la difference des termes
& à la nobleffe de l'expreffion ; puifque
les termes font communs aux Vers
& à la Profe , & que tous ceux qui font
Novembre 1717. B
18 LE MERCURE
reçûs dans la bonne Profe , font auffi
de mife dans les bons Vers . Je dis la
même chofe des figures hardies & fublimes
que la Poëfie ne fait qu'emprunter
de la Rhétorique , à qui elles appartiennent
en propre, & dont les Poëtes
doivent l'hommage aux Orateurs.
Ce n'eft donc que dans l'arrangement
des termes , c'est à dire dans la conftruction
& le tour de la phrafe , que
peut confifter cette difference qui caractériſe
le Vers François & le diftingue
de la Profe ; & c'eft en cela uniquement
que je pretends qu'elle confifte
, comme je me flate de le démontrer
dans la fuite.
Mais , pour aller au devant de toute
équivoque , il faut faire attention que
je ne parle ici que de la verfification
prife precifément en elle- même , indépendamment
du génie & de la verve du
Poëte ; & que je ne l'enviſage qu'entant
que le tour du Vers differe de celui de
la Profe. Un Auteur peut etre tout Poëtique
dans un Ouvrage , par la hardieffe
& la nouveauté des Fictions , par
la richeffe & la varieté des Images , par
la fécondité & les faillies heureuſes
• d'une Imagination vive & allumée , fans
-
DE NOVEMBRE, 19
que pour cela il le foit dans fa verfification
. Un autre au contraire ,peut l'eftre
dans fa verfification , fans qu'il le foit
dans la difpofition & l'économie de
fon Ouvrage : C'est ce qu'on peut dire
en particulier de Lucain . Il n'eft en
quelque forte que trop Poëte dans fes
Vers ; il ne l'eft pas affez dans l'ordonnance
de fon Poëme . Rien de plus Poëtique
que le Télémaque , par rapport à
Fordonnance & à la conduite , aux fictions
, aux figures & à tous les autres
ornements qui ne touchent point à la
Verfification. Pour le ftile , non feulement
il ne l'eft pas , mais même il ne
le doit pas être.
C'est ce que je fuis bien - aife de faire
remarquer ici , pour décromper bien des
gens qui fur les defcriptions brillantes ,
fur les comparaifons fleuries & autres
pareils ornements que l'Auteur a empruntez
de la Poëfie , fe font imaginez
que le Télémaque eftoit écrit en ftile
Poetique . Ces fortes d'agrêments font
chofes qu'il ne faut point confondre
avec le ftile , auquel ils font abfolument
étrangers.Dire que l'Aurore avec
* Nouveau Télém. Liv. 4. pag. 120.
121. Bij
20 LE MERCURE
fes doigts de rofes entr'ouvre les portes dorées
de l'Orient , & Souhaiter que
Morphée répande fes plus doux charmes
fur des paupieres appefanties , qu'ilfaffe
couler une vapeur divine dans des mem
bres fatigués , & autres expreffions
femblables , fouvent employées dans
le Télémaque ; c'est ce qu'on peut
appeller le langage ou même le jargon
de la Poefie , qui accoûtumée à
animer , à perfonnifier , & même à
divinifer tout ce qu'il lui plaît , nous
reprefente l'Aurore fous l'idée de Déeffe;
& le fommeil fous le nom d'un Dieu..
Mais , comme ces conceptions figurées
fe peuvent exprimer dans un itile Profaique
, tout auffi bien que dans un ftile
Poëtique , elles ne décident rien pour
la qualité du ftile . Feu M. de Cam
brai fe propofant de faire un Poëme Epique
en Profe , aprice la Poëfie tout
ce que la Profe e pouvoit admetre.
Ainfi , la difpofition , l'ordonnance & la
conduite de fon fujet , les penfées , les
images , les comparaifons, les defcriptions,
tout y eft poëtique pour le fonds ;
mais , comme il fe bornoit à écrire en
Profe , il s'eft toujours tenu renfermé
}
DE NOVEMBRE. 2.I
*
dans la fphere d'une Profe , vive à la
verité , noble , fublime & pompeufe ,
mais, qui ne fort point du Caractere de
la Profe. Il y a plus , comme je l'ai déja
remarqué ; c'eft qu'il n'a pas même
dû en ufer autrement , puifque le ftile
Poëtique fiéeroit aufli mal dans la Profe
, que le ftile Profaïque le fait dans
les vers. Ainfi , quand l'Auteur de la Préface
qui est à la tête du nouveau Télémáque
, applique à M. de Cambrai ,
ce que Strabon a dit d'un ancien :
Qu'il avoit imité parfaitement la Poëfie
en rompant feulement la Meſure.
Si par le terme de Mefure , il n'entend
que le dérangement des pieds du
Vers , il n'en dit pas affez ; puifque
M. de Cambrai a fait plus que cela,
& que fon ftile tel qu'il eft , quand on
en arrangeroit les fyllabes felon la Méchanique
du Vers , n'en feroit pas moins
ftile de Profe. Si fous le terme de Mefure
, il entend le Tour Poetique & ce
ftile propre & particulier qui diftingue
les Vers de la Profe rimée , je fouferis
fans peine à fa penfée , & nous
fommes parfaitement d'accord.
* pag. 47+
22 LE MERCURE
En effet , qu'on life Télémaque , on
y trouvera la preuve de ce que j'avance.
Calypfo , dit-il d'abord en commengant
, ne pouvoit fe confoler du départ
d'Uliffe . Dans fa douleur , elle fe trouvoit
malheureuse d'être immortelle & c .
Voila , de la Profe , voila le pur ftile
Hiftorique , tel que M. de Cambrai
l'employe dans tout le cours de fon ouvrage
, & tel qu'il a dû abfolument
l'employer. Veut- on transformer cette
Profe en ftile Poëtique ? Voici ce
me femble , comme on pourroit tourner
la penſée.
Du départ de fan cher Uliffe ,
Calypfo ne pouvoit encor fe confoler ;
Pour elle déformais la vie est un fupplice
exc.
Je crois qu'on n'aura pas de peine
à fentir la difference de ces deux ftiles
par rapport à la Poëfie ; mais , je me
Alate qu'on la fentira bien mieux encore
, quand j'aurai développé ce quifait
, felon moi , cette difference , que
je foutiens qui ne confifte que dans la
difference du tour qu'on donne à la
Phrafe , & qui eft toute autre dans les
DE NOVEMBRE. 23
Vers que dans la Profe . C'est à dire
qu'il y a un tour de Phrafe qui eft Poëtique
& un qui eft Profaïque ; que ce
dernier , avec la meſure la plus exacte
& la Rime la plus riche , eft toujours
dans le fonds veritablement Profe ; au
lieu que l'autre , fans rime même &
fans meſure , est toujours réellement
Poëfie. Il ne s'agit plus que de démefler
ce qui fait la difference , & ce qui
conftitue le caractére diftinctif de ces
deux Tours de Phraſe .
C'est un point qui paroît d'abord d'autant
plus difficile à déterminer , que la
conftruction françoife ne nous permet
pas , même dans la Poëfie la plus fublime
, ces inverfions hardies que fouffre
la conftruction latine , où pourveû
que tous les mots qui doivent
entrer dans la compofition d'une Phrafe
, s'y trouvent raffemblez , peu importe
bien fouvent dans quel ordre on
les y place , & quel rang ils y tiennent.
Tel qu'on met à la tête de la Période ,
figureroit fouvent tout auffi bien , ſi on
le renvoyoit à la queue ; de forte qu'en
mettant confufément tous les termes
d'une Phraſe dans un chapeau , & les
tirant au hazard l'un aprés l'autre >
24 LE MERCURE
comme des Billers de Loterie , la conf
truction s'en trouveroit toujours , à
peu de chofe prés , affés réguliere-
Nôtre Langue n'admet point une pareille
liberté , & a fa route plus refferrée
& plus gênée . C'est ce que quelques
gens lui reprochent, comme une
imperfection. J'en conviendrai fans peine
dés qu'on m'aura fait concevoir , que
de parler dans le même ordre qu'on
penfe , c'est un deffaut : Que l'obfcurité
dans la conftruction des Phrafes ,.
eft une vertu , & la clarté un vice ; &
que plus une Langue eft embroüillée ,
& plus elle laiffe à deviner , plus auffi
elle est belle. Pour moi , j'ai crû jufqu'ici
, que comme on ne parle que
pour ſe faire entendre , celui-la parloit
le mieux , qui fe rendoit le plus intelligible,
& qu'on fe le rendoit d'autant
plus , qu'on laiffoit moins à faire à la
conception de ceux à qui on adreffoit la
parole. Le dérangement de mots & la
difpofition prefque arbitraire que permet
fur ce point la conftruction latine
, a quelque chofe de fatiguant pour
l'intelligence de celui qui écoute. Il
faut qu'il épele, pour ainfi dire, chaque
mot , & qu'il mette en ordre dans fon
efprit
DE NOVEMBRE. 25
ofprit , ce que nous lui préfentons en
défordre dans le Difcours. Je ſçai
que l'ufage & l'habitude rendent cette
peine beaucoup moins fenfible qu'elle
ne l'eft en effet ; mais , c'est toujours
une peine & une fatigue de moins que
nôtre Langue nous épargne , en préfentant
les idées dans l'ordre naturel
qu'elles doivent avoir : De forte que
celui qui nous écoute , n'a rien à reformer
pour l'arrangement , dans ce que
nous lui difons ; & comme nous lui
préfentons les idées felon l'ordre qu'elles
doivent avoir entre elles , elles fe
placent d'elles mêmes dans fon efprit,
à mesure que nous parlons , & toute
fa peine fe réduit à écouter.
C'eft un avantage que nôtre Langue
a fur la Latine & fur celles qui lui
reffemblent ; & l'on peut dire que l'éloignement
naturel que nous avons
pour tout ce qui demande du travail
& de la difcuffion , n'en releve pas
peu le prix. Tout ce qui fe fait à moins
de frais, eft toujours plus felon le goût
de l'homme , en quelque chofe que ce
foit,&fur-tout dans celles qui font d'un
ufage ordinaire & néceffaire , comme
l'eft le Langage. Je ne prétends point
Novembre 1717. C
26 LE MERCURE
par la déprimer la Langue Latine
que j'ai étudiée toute ma vie , &
dont je fuis Partifan auffi zelé que perfonne
: Mais,je ne craindrai point de dire
, que je l'admire bien moins dans la
conftruction de chaque phraſe en particulier
, que dans la liaifon des phrafes
, dans le tiffu du difcours , & dans
l'ordre naturel & aifé avec lequel elle
développe un raifónement ou un narré ,
& en affortit toutes les parties . C'eſt
en quoi elle l'emporte infiniment fur
nôtre Langue : Mais , quand elle l'emporteroit
encore par mille autres endroits
, dont la difcuffion feroit ici hors
d'oeuvre , il faut qu'elle lui céde pour
la régularité & la netteté de la conftruction.
Cette licence qu'elle fe permet
dans le defordre & la confufion
des termes qui compofent fa phrafe ,
eit , felon moi , bien moins une liberté
qu'une forte de libertinage , dont on
doit fçavoir bon gré à nôtre Langue de
s'être jufqu'ici toujours défenduë .
Il eft aifé de juger par là , que je
fuis bien éloigné de foufcrire au fouhait
que
femble former , en faveur de nôtreLangue
, l'Auteur de l'excellente Préface
que j'ai déja citée . C'eſt à la
A
page
DE NOVEMBRE.
27
XLVIII. * où après avoir loüé un Poëte
Anglois qui a commencé , dit- il , d'introduire
avec fuccés dans la Langue
les Inverfions des Phrafes : Feut - être
ajoute- il , que les François reprendront
un jour cette noble Liberté des Grecs &
des Romains. Le terme de reprendront ,
femble fuppofer qu'ils l'avoient prife
autrefois ; & en cela , cet Auteur à raifon.
Ronfard en effet , l'avoit introdui
te de fon temps dans nôtre langue . Sa
réputation foûtenue de l'exemple des
beaux efprits de fon fiécle , qui le regardant
comme le Phenix de la Poë
fie , & comme leur Maître , faifoient
gloire de l'imiter , avoit mis en crédit
ces inverfions hardies de phraſes
qu'il avoit empruntées du Grec & du
Latin. Ces Meffieurs crûrent embellir
nôtre Langue en l'obfcurciffant ; ce
fût un mérite , que de fe rendre inintelligible
; & la chofe fat pouffée
fi loin , que du vivant même de Ronfard
, il fallut un Commentaire à fes
Poëfies. C'eft- à - dire , que fes Vers
devinrent en quelque forte, un langage
* Difcours de la Poëfie Epique &c.
fervant de Préface au nouveau Téléma
que. Cij
28 LE MERCURE
êtranger pour fes Compatriotes mêmes,
& que des François , pour. entendre des
Poëtes François, eurent befoin de Scholiaftes
, comme s'il fe fut agi de Poëtes
Latins ou de Poëtes Grecs .
Mais,l'illufion ne fut pas de longue
durée. Le génie droit & judicieux de
la Nation, qu'on furprend quelquefois ,
mais qu'on ne violente jamais longtemps
, réclama bientôt contre un goût
fi oppofé à ce caractére de fimplicité
& de clarté que nous aimons tant
dans les Ouvrages d'efprit. On cut
honte d'avoir efté quelque temps la
dupe du Pédantifme de Ronfard & de
fes Partifans ; & les productions de
ce Poëte tombérent bientôt dans un
mépris dont elles ne fe font point relevées
jufqu'ici . Je ne fçai même fi
on n'a pas un peu outré les choſes à
cet égard , & il me femble qu'on ne
rend d'ailleurs à Ronfard toute la
pas
juftice qu'il mérite ; car , il faut convenir
, qu'il avoit , après tout , d'excellentes
parties pour la Poefie : Beauboup
d'efprit , de l'imagination , du
feu, de l'entoufiafme , bien de la lecture
, & une grande connoiffance des
Anciens ; de forte qu'on ne peut guć- '
DE NOVEMBRE. 29
res attribuer fa chûte & le décri de
fes ouvrages qu'à ces Inverfions bardies
, qu'on prétend qui manquent à
nôtre langue ; mais , qui ont fi mal
réüffi à cet Auteur , que je ne crois
pas, qu'il prenne jamais envie à aucun
autre de tenter une femblable Avan
ture.
Mais , en rejettant ces Inverfions hardies
, je fuis bien éloigné , comme on
le va voir , de prétendre que toute
tranfpofition foit incompatible avec la
conſtruction de nôtre Langue , & conféquemment
avec nôtre Poëfie ; puifque,
c'eſt au contraire dans ces tranfpof
tions mêmes,que je fais confifter le caractere
effèntiel & diftinctif de la verfification
françoife : Voici comment.
J'ai dit , qu'il y avoit une phrafe
poëtique , & une phrafe profaique ;
& comme les termes qui entrent dans
la compofition de l'une & de l'autre
appartiennent également à la Profe &
aux Vers , & que l'ufage leur en eft
commun ; il s'enfuit que ces deux fortes
de Phraſes ne peuvent différer , que
par l'arrangement des termes & par le
tour qu'on leur donne . Or, quel eft cè
tour de phrafe qui eft particulier à la
Ciij
30 LE MERCURE
Poëfie , & qui diftingue les Vers , de
la Profe ? Le voici . C'eſt uniquement
le Tour qui met de la ſuſpenſion dans
la Phrafe , par le moyen des inverfions
on tranfpofitions recenës dans la Langue ,
qui n'en forcent point la construction.
Les exemples rendront cela plus fenfible
, que llaa ddééffiinniittiioonn ne le peut faire ;
mais , avant que de les appliquer , je
crois qu'il eft à propos de développer
cette définition , dont je fais la bafe
de tout mon Syſtème fur cette matiere .
- Je regarde donc la fufpenfion , comme
l'ame du Vers , & ce qui en fait le
charme , par l'attente où elle met
& par la furpriſe qu'elle caufe . On foûtient
par ce moïen l'efprit duLecteur qui
demeure toûjours en haleine,jufqu'à ce
que le terme le plus effentiel , & qui eſt
comme la clef de la phraſe, ait enfin déterminé
la penſée. Il en eft à peu prés en
cela,duVers par rapport à laProfe,comme
du Poeme par rapport à l'Hiftoire .
Un Hiftorien qui entreprend de traiter
d'une guerre , obferve régulièrement
dans fa narration l'ordre naturel des
chofes. Il expofe d'abord les motifs de
cette guerre , de là il paffe aux préparatifs
, & il ne fera point le fiége d'une
Ville qu'il n'ait mis auparavant l'Ar-
T
DE NOVEMBRE. 31
mée en Campagne. Le Poete au contraire
, tranfporte d'abord fon Lecteur
au milieu des Evénements.
a In medias res
Non fecus ac notas Auditorem rapit .
C'eſtpar la fin d'un fiége qu'il ouvre
la Scéne ; & ce n'eft que dans le cours
du Poëme qu'on apprend enfin , comme
par occafion , les cauſes , les ſuites
& les exploits d'une guerre qui eft fur
le point de fe terminer.
Telle eft , à proportion , la marche
du Vers par rapport à la Profe ; car,
au lieu que celle- cy débute ordinairement
par le terme principal de la
Phrafe ; au lieu qu'elle met d'abord en
chef le Nominatif fubftantif efcorté
de fon adjectif , s'il doit en avoir , &
fuivi de fon verbe , qui traifne lui même
aprés lui ou l'accufatif , ou tel
autre cas qui lui convient : Méthode
qui , comme le remarque fort bien M.
de Cambray , b exclut toute fufpenfion
d'esprit , toute attente , toute furprife ,
a Horat. Ars Poëtica.
Réfléxions fur la Rhéthorique.
C iiij
32. LE
MERCURE
toute variété , & Souvent toute magnifique
cadence ; le Vers au contraire ,
Commence fa marche par ce qu'il renferme
de moins effentiel. Le premier
terme qui fe préfente d'abord , en fuppofe
prefque toûjours un autre , dont
il dépend abfolument , & qui peut-être,
ne fe déclarera qu'à la fin de là Période .
Souvent tout eft en l'air dans le piemier
Vers , & ce n'eft que dans le fecond
ou le troifiéme qu'on découvre
enfin , ce qui l'appuye & lui fert de
foûtien. C'eft comme une intrigue de
Théatre qui caufe un embarras intereffant
& agréable durant le cours de
la Piéce , & dont on ne voit le dénouëment
qu'à la fin : & voilà ce qui produit
cette fufpenfion d'efprit propre du
Vers , & où la Profe , de l'aveu de M.
de Cambray , ne fçauroit afpirer.
Qu'on rappelle ici ce quej'ai cité plus
haut du commencement deTélémaque.
On y trouvera la preuve de ce que je
viens d'expofer. Calypfo , dit l'Auteur , ne
pouvoit fe confoler da départ d'Uliffe.
Quel est dans cette phrafe le principal
Perfonnage ,&celui qui y figure en chef?
C'eft Calypfo. Auffi, eft- ce elle qu'on
met d'abord fur la Scene. Qu'elle eft
DE NOVEMBRE,
33:
1
fon attitude ? C'est celle d'une femme
défolée. Elle ne peut fe confoler :
Et de quoi ? Du départ d'une perfonne.
qu 'elle aime. Qui eft cette perfonne ?
C'eft Ulyffe. Voilà l'ordre naturel
des Questions qu'on peut faire fur
Calypfo dans le point de vue où on la
met ? On veut d'abord connoître la
perfonne ; ce n'est qu'aprés qu'on a re--.
connu qu'elle eft affligée , qu'on s'informe
du fujet de fon affliction ; & c'eſt'
auffi l'ordre que fuit la Phrafe profaïque
dans fa conftruction . La Poëfie
au contraire , débute d'abord par ce
qui fait le fujet de l'affliction ; & on
apprend chez elle , pourquoi Calypfo
eft affligée,avant que de fçavoir que
Calypfo foit affligée ,
Du départ de fon cher Ulyffe
Calypfo ne pouvoit encorfe confoler.
Ici , le premier Vers eft comme en
l'air. On y parle du départ d'Ulyffe ;
mais, on n'y voit point encore , ny qui
s'y intereffe , ny à quel point on s'y intereffe
; & ce n'eft que dans le fecond
Vers qu'on apprend enfin que c'eſt
Calypfo qui y prend part , & qui en eft
même touchée à tel point , qu'elle ne
1
1
34 LE MERCURE
peut s'en confoler. De là naît certe
furprife , cette attente & cette agréa
ble fufpenfion, dans laquelle je fais confifter
le caractere & l'agrêment de la
verfification françoife.
Je ferois même voir, s'il étoit néceffaire,
que la fufpenfion dont je parle,
s'ĉtend à la Verfification Latine comme
à la Françoife ; que c'eft en fa faveur,
qu'on y fait ordinairement marcher
les Epithetes avant leur fubftantif.
c Seve memorem Junonis ob iram.
Et qu'entre deux fubftantifs celui qui
eft gouverné , paffe prefque toûjours
devant celui qui gouverne , & qu'il fup -
pofe.
d Troje qni primus ab oris
Italiam fato profugus &c .
Mais , comme cela eft êtranger à mon
fujet , je ne m'y arrête pas ; & quoiqu'il
en foit de la fufpenfion à l'égard
du Vers latin , il eft toûjours vrai qu '
C
Virg. I. Æneid.
Ibid.
DE NOVEM BRE
35
elle eft l'ame du Vers francois , &
qu'elle en fait le caractere diftinctif.
Je crois avoir expliqué d'une maniere
affez fenfible , ce que j'entends par
cette fufpenfion. Elle convient effentiellement
au Vers , comme je me fla
te de l'avoir déja montré,& comme je
le ferai encore mieux fentir dans la
fuite ; & elle y convient , à la difference
de la Profe , dont la marche réglée &
uniforme lui donne , de l'aveu de M.
de Cambray , une entiére exclufion .
Mais, quel eft ce principe de cette
fufpenfion , & par où parvient-on à la
produire ? C'eft , comme je l'ai dit
dans ma définition , par le moyen des
tranfpofitions reçues dans la langue.
Ce que j'entends par tranfpofition ,
' eft quand l'ordre naturel de la Phrafe
eft renverfé, & qu'un nom ou un verbe
qui dépend d'un autre , paffe devant
celui de qui il dépend & qui le gouverne.
Onen a déja vû un exemple dans
ce que j'ai tourné en Vers , du commencement
de Télémaque , où l'on ap .
prend le fujet de l'affliction de Calypfo,
avant que de fçavoir qu'elle foit
*
Reflex. fur la Rh.
366
LE
MERCURE
affligée. En voici un autre tiré de Raeine
dans fa Tragédie de Mithridate :
Arbate étant arrivé affez à temps , pour
empêcher la Reyne d'avaler le poifon.
qu'on lui préfentoit par ordre de Mithridate
, ordonne à Arcas d'aller informer
ce Prince du fuccés de fa diligence
& de fon zele . A parler régu
lierement voici comment il auroit
dû s'expliquer à Arcas , & comment
en effet il auroit parlé en Profe : Et
vous , Arcas , courez apprendre à Mithridate
la nouvelle du fuccès de mon
zele. Tel eft l'arrangement naturel
quedemande la conftruction ordinaire.
La Poefie au contraire , renverse &
dérange cette conftruction , & tranf
porte au commencement de la Phrafe ,
ce qui dans la Profes ne doit eftro
qu'à la fin.
* Et vous Arcas,du fuccés de mon zele
Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.
La Phrafe en Profe, finiffoit par ces
termes du fuccés de mon zele ; c'eſt par
*A&t. V. Scene III
DE NOVEMBRE.
$7
où elle débute en Vers ; voilà ce que
j'appelle tranfpofition.
Mais ,comme nôtre langue a ces ufages
; qu'elle n'admet pas toutes fortes
d'inverfions ; qu'il y en a qu'elle fouffre
, & d'autres qu'elle rejette ; c'eft
pour cela que j'ai déterminé les differentes
fortes de tranfpofitions qu'admet
notre Poefie , en les fixant précifément
à celles qui font reçues dans la
langue. En effet , la Poefie fuppofe la
Grammaire ; & il faut parler François ,
avant que d'entreprendre de faire des
Vers françois. C'eft fur cela que Deſpreaux
dit fi judicieufement dans
Lon Art Poetique.
*Surtout qu'en vos Ecrits la langue révérée
,
Dans vos plus grands excés vous foit
toujours facrée.
Envain , vous mefrapez d'un ton mélodieux
,
Si le terme eft impropre ou le tour vicieux.
Donnez à vos Vers le tour le plus
* I. Chant.
38
LE
MERCURE
noble & le plus neuf qu'il vous fera
poffible ; mais, que ce tour foit avoüé
de l'ufage : Ufez de tranfpofitions, vous
le devez , mais , n'en hazardez point
que la langue n'autorife . M. de Cambray
& l'Auteur de la Préface de fon
Télémaque , femblent ſouhaiter qu'on
mît nôtre langue un peu plus au largefur
le fait des inverfions. Je le fouhaiterois
comme eux. Les Poetes y gagneroient
encore plus que le refte des Ecrivains.
Qu'on adopte dans nôtre
langue de nouvelles inverfions , je ferai
des premiers à les fuivre , dés
qu'elles auront été admifes . Mais , jufqu'à
ce que l'ufage ait naturalifé celles
qu'on prétend qui nous manquent ,
plus für eft de ne rien rifquer , & de
nous en tenir à celles qui font inconteſtablement
receuës.
le
Bien loin que la Poefie foit pour
nous, un titre de nous licentier für la
régularité de la conftruction ; je fuis
perfuadé au contraire , qu'elle autorife
les Cenfeurs à exiger de nous, plus
d'exactitude que du refte des Auteurs ;
& il me paroît en effet , que perfonne
*Réflex . fur la Rh .
DE NOVEMBRE. 39
ne mérite moins d'indulgence qu'un'
Poete qui péche contre la langue .
Qu'on s'explique en Profe bien ou mal,
quand le fonds des chofes eft bon , on
n'y prend pas garde de fi prés : Un
homme eft excufable de le faire
entendre comme il peut . Mais ,
fi vous ne pouvez pas parler correctement
en Vers ; qui vous oblige à
verfifier , & que ne vous expliquezvous
en Profe ?
Ainfi , tant d'inverfions & de tranfpofitions
qu'il vous plaira , la Poefie non
feulement les fouffre , mais mefme les
exige ; mais à cette condition , qu'elles
foient receues dans la langue. J'ai ajouté
& qu'elles n'en forcent point la conftrution.
Quelqu'un croira peut- être , que
cette addition eft inutile , puifque les
tranfpofitions qui font receues dans la
langue,n'en fçauroient forcer la conftruction
; mais , cela n'eft pas tout- àfait
vrai , y ayant des tranfpofitions
qui , quoique receues dans la langue , ne
laiffent pas par la façon dont elles font
maniées,d'en forcer quelquefois la conftruction.
Auffi , cette remarque tombet-
elle moins fur la tranfpofition même ,
que fur le mauvais ufage qu'on en peut
40 LE MERCURE
faire. Je n'apporte point ici d'exemple
ny de l'une ny de l'autre , parce qu'il
s'en préfentera affez dans les Vers
que j'aurai occafion de citer dans la
fuite ; & fur lesquels je ne manquerai
pas de faire remarquer le rapport qu'ils
auront à ce que je viens d'obferver ici
Voilà donc ma définition expliquée ,
de la maniere la plus intelligible qu'il
m'a efté poffible . Il ne me reste plus
qu'à y appliquer les exemples pour la
juftifier ; & je me flate que cette application
donnera encore une nouvelle
clarté à mon opinion , en même tems
qu'elle en fera la preuve .
la
Et , afin que ces exemples foient plus
à la main , je les ay tous tiré pour
pluspart d'une des plus bellesTragédies
de Racine qui eft Mithridate. Cette
feule Tragedie me fournira , foit en
bonne , foit en mauvaiſe part , tous les
Traits dont j'aurai beſoin. Je n'ay
garde de vouloir blâmer par là ny la
Piéce ny l'Auteur ; je rend juſtice autant
que perfonne à l'un & à l'autre :
Mais , comme je ne pouvois gueres
mieux m'adreffer que chez Racine ,
pour trouver des exemples à imiter
jay crû auffi que n'y ayant point d'Auteur
DE NOVEMBRE. 41
Auteur fi parfait qui ne foit réprehenfible
en quelque chofe , les exemples
que je citerois en mauvaiſe part , feroient
bien plus d'effet , fi je les tirois
d'un Auteur de la réputation de Racine
, que fi j'allois les dêterrer dans
quelque Poete médiocre ,à l'incapacité
duquel on pût les attribuer. J'ay efté
bien-aife d'ailleurs ,dans une matiere de
Critique , de ne toucher à aucun Auteur
vivant ,ou du moins de n'en point citer,
que ce ne fût en bonne part. On peut
en ufer avec plus de liberté à l'égard
des morts , fur-tout , quand on le fait
avec toute la circonfpection & la réverence
même que je me propofe d'apporter
au fujet de Racine . Je ne l'ay
choifi préférablement à d'autres , que
parce que je l'ay regardé , comme un
des plus excellens Poetes & des plus
corrects que nous ait fournis le dernier
Siécle & pour un trait où il y aura
peut -eftre quelque chofe à redire , j'en
trouverai chez luy cent qui pourront
fervir de modele. Cela eft fi vray , que
jay eu bien de la peine à découvrir
dans toute la Tragédie de Mithridate ,
un exemple en mauvaiſe part , part , conditionné
comme je le fouhaitois , pour
Novembre 1717. D
42 LE MERCURE
l'ufage que j'en veux faire . Il eft tiré
de la Scene où Arbate vient raconter
, comment Mithridate , aprés avoir
effayé inutilement le fecours des poifons
, a efté réduit à fe fervir de fon
épée contre luy même : Voici donc
comme il s'explique .
D'abord il a tenté les atteintes
mortelles
Des Poifons que luy-même a crû les plus
fideles
Je n'examine point pour le préfent ,
fi la céfure du premier Vers eft d'alloy,
ny, file paffage de ce même Vers " au
fuivant , eft dans les regles : Ce font
chofes à difcuter à part , & que je pourai
traiter dans la fuite. Il n'eft queſtion
ici que de fçavoir , fi le ftile de ces deux
Vers eft Poetique ou Profaïque.
de
Or ,pour pouvoir juger plus fùrement
, tant de ces deux Vers , que
tous les autres que j'aurai à citer dans
la fuite ; j'établis d'abord une regle generale
qui me paroît évidente , & qui
cft : Qu'un Vers , pour être veritable-
Alte S. Scene
DE NOVEMBRE . 43
ment de la Poëfie & non de la Profe ,
doit être tel ; qu'en rompant la meſure
en Suprimant la rime , on ne laiffe
pas de retrouver , même dans cette ef
péce de démembrement , un air de
Poefie & un langage veritablement poëtique.
Car , s'il eft vray , comme je
crois l'avoir montré fenfiblement , qu'-
indépendamment de la Rime & de la
Mefure , la marche du Vers doit être
toute différente de l'allûre de la Profe;
du moins quant au ftyle , le Vers refte
toujours Vers , même après le dérangement
des fyllabes & la fuppreffion de la
time :& dés qu'en le dégradant de la
forte , il paroît Profe ; il faut conclure
que ce n'étoit pas un Vers , mais feulement
de la Profe rimée .
Or , fur ce principe , je dis que les
deux Vers que j'ai citez de Racinę ,
ne font point d'un ftile poetique. Pourquoy
parce que fi on vouloit dire
la mefme chofe en Profe , on n'arrangeroit
point les termes autrement qu'ils
le font dans ces deuxVers ; & qu'en les
dépouillant de la Rime & en compant
la cadence' , on n'y trouve plus que de
la Profe.
Faifons en l'épreuve , en les dégra44
LE MERCURE
dant de la maniere que je viens de pro
pofer. Voici précisément comme parle
Arbate. D'abord il a effayé les mortelles
atteintes despoifons que lui- même
avoit crû les plus fideles. Il eft aifé de
voir que dans cette expofition , je ne
dérange rien de l'ordre des termes qui
compofent les deux Vers , & que je
n'y apporte de changement que celui
qui eft néceffaire pour fupprimer
la rime & rompre la cadence. Or ,
je demande fi , dans cette phraſe ainſi
expofée , il refte rien qui fente la Poefie
? La Profe s'énonceroit - elle autrement
? On trouve ici le nominatif fuivi
immédiatement de fon verbe , il a tenté.
Le cas du verbe fuit dé mefme immédiatement
aprés , tenant comme par
main fon adjectif, les atteintes mortelles,
& traînant après lui un genitif qu'il
gouverne & qui con nence le Vers fuivant
: Despoifons. Voilà la marche pure
de la Profe telle que nous l'a tracée
* M . de Cambray. Nulle tranfpofition ;
& par conféquent nulle fufpenfion. Or,
que faut- il faire pour ménager cette
fufpenfion par le moyen des tranfpofi
Reflexions fur la Rh
la
DE NOVEMBRE. 43
tions ; & pour rendre poetiques , ces
deux mefmes Vers Rien autre chofe
que d'en renverfer. l'ordre ? & de mettre
le premier , celui que Racine a mis
le fecond , en difant :
Des poifons que lui-même a crû les plus
fideles
D'abord il a tenté les atteintes mortelles.
Ou , comme il feroit encore mieux ,
en changeant quelque chofe de plus ;
conferver au commencement dè pour
la phraſe , le terme de Dabord , qui y
figure plus naturellement : On pour
roit dire.
D'abord , de ces poifons qu'il crût les plus
fideles ,
Mithridate a tentéles atteintes mortelles
Qu'on fupprime ici la Rime ; qu'on
rompe la cadence des Vers & qu'on
dife : Dabord des Poifons aufquels ilfe
froit le plus , Mithridate a effayé les
mortelles atteintes . On reconnoîtra toujours
dans ces Vers mefmes ainfi degradez
, un tour étranger à la Profe ,
& un ftile véritablement poetique; car,
Dij
46 LE MERCURE
comme la tranfpofition fubfifte toujours
, la phrafe ne perd rien de cette
fufpenfion qui tient l'efprit en attente ,
& qui fait l'ame de la Poefie.
Autre exemple tiré de la même
Piéce . Monime voulant implorer le
fecours de Xiphares , contre Pharnace
frere du même Xiphares , luy parle
ainfi.
J'efpere toutefois qu'un Prince magnanime
Ne facrifiera point les pleurs des malbeureux,
Aux interefts du Sang qui vous unit tous
deux.
La nobleffe des termes qui entrent
dans la compofition de ces trois
Vers, a quelque chofe de féduifant &
qui impofe d'abord ; mais, qu'on en retranche
la Rime , & qu'on en rompe la
cadence , comme on a fait aux précedens
, on
trouvera que le tour eft
pure
Profe ; car , voici ce que dit Monime.
J'efpere pourtant qu'un Grand Prince
ne facrifiera point les larmes des mifé-
A& . I. Sc . 2.
DE NOVEMBRE. 47
rables aux interefts de ce Sang qui vous
lie tousdeux . Or , on ne peut difconvenir
que la construction de la Profe telle
que la reprefente M. de Cambray , ne
foir ici trés régulierement obfervée ;
c'est ce que chacun peut juftifier par
foy- même , en examinant ces trois Vers
en détail , comme on a fait les deux
précedents. Veut-on à prefent faire de
la Poefie , de ces trois Vers qui ne
paroiffent que de la Profe rimée ? Il
ne faut que déplacer les deux derniers ,
mettre le fecond , celui qui eft le troifiéme
, & en ajuſtant le reste à ce dérangement
, faire dire ainfi .
J'efpere toutefois , Prince trop magnanime,
Qu'aux interefts du Sang qui vous unit
tous deux ,
Vous n'immolerez point les pleurs des
malheureux.
Je parle mal peut-être , en difant immoler
des pleurs , métaphore que je
ne crois pas bien réguliere ; mais ce
n'eft pas de quoi il eft ici queftion .
Il s'agit feulement du tour de la Phrafe
, qui de profaïque qu'elle êtoit, de43
LE MERCURE
-
vient poetique par le fecours de la
tranfpofition. En effet , qu'on fupprime
la rime dans ces Vers , & qu'on en
rompe la cadence , en difant. J'efpere
toutefois , Grand Prince , qu'aux interefts
du fang qui vous lie tous deux ,
vous nefacrifierez point les larmes des
miferables. On y trouve toujours un
goût de Vers , parce que la tranfpofition
y fubfifte toûjours , & donne à la
Phrafe un tour que la Profe n'admet
gueres.
Encore un exemple plus étendu &
tiré de la mefme Scene. C'est Xiphares
qui parle , & qui ayant fait entendre
à Monime , que fi Pharnace êtoit coupable
en l'aimant , il étoit fur ce point
là , plus criminel encore que Pharnace.
Fous? Lui dit Monime , avec un air de
furprife ; à quoi Xiphares répond ainfi .
Mettez ce malheur au rang des plus
funeftes ,
Atteftez , s'il le faut , les Puiffances :
Celeftes ,
Contre un fang malheureux , né pour
vous tourmenter ,
Pere , Enfans animez à vous perſecu
ter&c.
fans
DE NOVEMBRE.
49
Sans qu'il foit befoin de faire ici l'Anatomie
de ces quatre Vers , il n'y a perfonne
qui n'avoue , qu'on ne peut rien
voir de plus profaïque que la conftru-
&tion de cette Phrafe.
Atteftez , s'il le faut , les Puiffances
Célestes
Contre &c .
Rien de plus aifé cependant , que
de réformer cette Profe rimée , & de
la rendre poetique . Il ne faut pour cela
que tranfpofer l'ordre des Vers ; &
voici , ce me femble , comment on pourroit
s'y prendre , pour les rétablir , en
ajuftant d'ailleurs les Rimes , par rapport
à ce qui précéde & à ce qui fuit.
3. Contre un Sang malheureux , ně pour
vous tourmenter >
4. Peres, Enfans animez à vous perfécuter
,
2. Atteftez , s'il le faut , les Puiſſances
Célestes ,
1. Et mettezce malheur au rang des plus
funeftes.
J'ai chiffré ces quatre Vers felon l'or-
Novembre 1717.
E
50 LE MERCURE
dre qu'i's gardent dans l'Origin al . On
y trouvera un grand renverfement ; car,
je commence la Phrafe par les deux
Vers qui la finiffent dans Racine , & je
finis par celui qu'il met au commencement
:Mais ,letour poetique demande
cela , & toutes les perfonnes qui auront
quelque connoiffance de la Poefie, conviendront
, en comparant ces deux Phrafes
, que la derniere eft poetique , &
que celle de Racine ne l'eft pas . Cependant
, qu'y a-t-il de plus dans l'une
que dans l'autre ? Rien ; finon, qu'aulieu
que Xiphares chez Racine dit :
Atteftez les Puiffances Céleftes contre un
fang malheureux , & c. Je lui fais dire :
Contre un fang malheureux & c . Atteftés
les Puiffances Celeftes. C'est- à- dire, que
j'ufe de tranfpofition où il n'en ufe pas
& par ce feul fécret, je fais des Vers avec
les mêmes termes dont il ne fait que de
la Profe rimée.
Vous blâmez donc Racine, dira quetqu'un
, & vous vous croyez bon pour
lui faire fon procez ? Quelle préfomption
? Elle eft grande , j'en conviens ; &
cependant ,toute grande qu'elle eft , je
DE
NOVEMBRE.
ne la
defavouë pas. * Vous
manquez en
5.2
peu de chofes, dit Ciceron , en
appliquant
à Catoa ce paffage d'un Ancien ; mais ,
fi vous tombez enfaute , jefuis en droit
de vous reprendre. Je puis dire la même
chofe à l'égard de Racine .
Rarement
s'écarte-t-il des regles dans fa Poëfie ;
mais , lorfqu'il s'en écarte , je fuis en
droit de le relever ; & je le fais avec
d'autant plus de confiance , que c'eft à
lui même que je dois les lumieres à la
faveur
defquelles je découvre fes négligences
. C'eft chez lui en effet, plus que
chez aucun autre Poëte , que j'ai appris
combien l'ufage des
tranfpofitions êtoit
néceffaire, pour parvenir à cette fufpenfion
qui fait l'ame de la Poëfie , & qu'il
ménage fi habilement dans la fienne. Il
faudroit tranfcrire ici prefque toutes fes
piéces , fi je voulois rapporter tous les
exemples qu'on en peut tirer fur ce
point : Mais , comme je me fuis borné ,
dans cet examen, à la feule Tragédie de
Mithridate , je me contenterai d'en citer
une tirade de huit ou dix Vers de la
* Non multa peccas , inquit ille , fed fi
peccas , te regere poffum.
Cic. or. pro Murænâ.
Eij
52 LE
MERCURE
premiere page. C'eſt Xiphares qui parle,
& qui , aprés avoir annoncé en quatre
Vers à Arbate la mort de Mithridate ,
pourſuit ainsi.
Aprez un long combat , tout fon Camp
difperfé ,
Dans la foule des Morts en fuyant l'a
laiffé.
Etj'aifcû qu'un Soldat dans les mains
de Pompée
Avec fon Diademé à remis ſon Epée.
Ainfi ce Roy , quifeul a durant quaran
te ans
Laffé tout ce que Rome eut de Chefs im
portants ,
Et qui dans l'Orient balançant la fortune
,
Vengeoit de tousles Roys la querelle commune
,
Meurt , & laiffe aprez lui ,pour venger
fon trépas ,
Deuxfils infortunez qui ne s'accordent
pas.
Qu'on examine ces Vers , on n'en
trouvera gueres où il n'y ait quelque
tranfpofition & quelquefois deux plûtôt
qu'une. La Profe diroit. L'a laiffé
DE NOVEMBRE.
S3
dans lafoule des morts ... a remis fon Epée
avec fon Diadême dans les mains de
Pompée a laffe durant quarante ans ...
balançant la fortune dans l'Orient .
Vengeoit la querelle commune de tous les
Roys . La Poëfie au contraire dir : Dans la
fouledes morts l'a laiffé ... dans les mains
de Pompée avec fon Diademe a remis fon
Epée:Ce qui fait deux tranfpofitions.La
premiere , en ce qu'il y a , dans les mains
de Pompée aremis fonEpée. La feconde ,
en ce qu'au lieu de dire , a remis fon
Epée avec fon Diadéme, on met : Avec
fon Diademe a remis fon Epée. Et ainfi
des autres tranfpofitions qu'on peut juftifier
dans ce morceau , & qui fe trouvent
en affez grand nombre dans l'efpace
de fept Vers feulement. Voila quel
eft le ftile ordinaire de Racine dans fa
Poëfie , & s'il lui arrive quelquefois de
mollir & de s'écarter de la regle qu'il
fuit le plus fouvent , on doit regarder
eesfortes de libertez , comme des petites
négligences, dont les plus grands
Poëtes mêmes n'ont jamais efté totalement
exempts. Je crois qu'aprez cette
déclaration, perfonne ne trouvera mauvais
que je continue à relever ces négligences
légeres qui peuvent fervir à nous
A iij
$4
LE MERCURE
inftruire . C'eſt par là que les fautes mêmes
ou les imperfections de Grands.
Hommes,nous déviennent utiles..
Je n'ai jufqu'ici apporté d'exemples
que de plufieurs Vers joints enfemble
&l'on a pû voir ,comment en les déplaÇant
feulement, & mettant les premiers
ceux qui eftoient les derniers , on faifoit
des Vers , de ce qui n'eftoit auparavant
que de la profe rimée . J'ajoûte
à cela que la même chofe arrive à
l'égard des moitiez de Vers ou des hemiftiches
, où ce qui en Profe iroit le
´premier , doit marcher le dernier dans
la Poëfie, Qu'on dife par exemple .
Kondra-t-il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Le Vers n'eft point abfolument mauvais
; mais , la Profe ne parlera pas autrement.
Au lieu que dans la Poëfie , on
tranfpofe ces deux hemiftiches , comme
le fait Racine.
D'un Gendre fans appui voudra- t-il fe
charger ?
On dira peut. être , que la rime eft ce
qui a déterminé Racine à cette tranfpo-
* A&t. 3. Sc. 1 .
DE NOVEMBRE.
$5
fition . C'est ce qui peut bien arriver à
des Poëtes médiocres , mais , non pas
à un Poëte tel que Racine. Ses ouvrages
font affez foy , que la rime ne le
gouvernoit point.Non, que quelquefois
il ne fe difpenfe de cette tranfpofition
d'hemiftiches , & qu'il ne fuive à peu
prez l'allure de la Profe. Comme quand
il dit .
I Il faut qu'on joigne encor l'outrage
mes douleurs ,
...
2- L'Amour a peu de part à mes juftes
Soupçons.
Car , il eft certain qu'il eut efté plus
poëtique de dire.
Ilfaut qu'à mes douleurs on joigne encor
l'outrage ,
A mes juftes foupçons l'Amour a peu
de
part.
Mais , il faut confiderer qu'il y a des
occafions où cela eft corrigépar ce qui
précede ou par ce qui fuit , & où ces
inverfions trop multipliées pourroient
faire un mauvais effet . C'eft fur quoi
je m'expliquerai plus au long , en par
1 A&t . 2. Sc. 6.
2 Act . 4. Sc. 1. E iiij
+6 LE MERCURE
lant de l'ufage des tranfpofitions , &
de la maniere dont il faut les ménager.
Je me contenterai de faire voir ici par
un feul exemple, qu'un Vers qui confideré
feul , auroit l'allure de la Profe ,
dévient poëtique, quand il eft joint à un
autre ; & cela , par le moyen de la tranfpofition
commune qui les lie tous deux .
Suppofons donc le Vers que j'ay déja
cité un peu plus haut.
Voudra-t- il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Il eft fûr que ce Vers confideré feul
eft tout-à-fait dans le goût de la Profe
. Mais , joignons en un autre qui le
précede dans ce fens...Ce Prince qui
avoit de la peine à fe déclarer pour .
nous , dans le temps que la fortune
nous favorifoit le plus.
9
Lorfque tout l'Univers nous accable aujourd'hui
Vondra-t-ilfe charger d'un Gendre fans
appui?
Alors ,ce fecondVers qui pris tout feul,
paroiffoit Profe, devient véritablement
Vers , par la jonction du premier. Pourquoi
cela ? C'est qu'il s'y trouve de la
1
DE NOVEMBRE.
57
tranfpofition , & par confequent de la
fufpenfion ; car , dans l'ordre naturel ,
& tel que le demande le tour de la
Profe , il faudroit dire.
Vondra-t-il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Lorfque tout l'Univers nous accable an
jourd'hui.
Dans cette difpofition des deux Vers ,
on n'attend plus le fecond , qu'on ne
peut regarder que comme un traîneur
qui vient trop tard & après coup : Aulieu
qu'en commençant par ce fecond
Vers , comme je l'ay fait ci-devant , onprépare
l'efprit à l'autre Vers que celuici
fuppofe : Or , voilà la fufpenfion ,
& dés qu'il y a de la fufpenfion , le
tour eft poëtique.
Ainfi,quand j'examine un Vers en par
ticulier , & que je juge fi le tour en eft
poëtique ou non , je n'en juge qu'en
le confidérant à part , & fans rapport
à ce qui précede ou ce qui fuit : & je
disfur cela , que la Poëfie demande que
le premier hémistiche fuppofe toujours ,
autant qu'il fe pourra , celui qui doit
fuivre , & qu'il y prépare l'efprit du
58 LE MERCURE
Lecteur ; c'eft comme en ufe ordinai
rement Racine. Il ne dit point.
On m'y verra courir plus ardent qu'aucun
autre . . .
Pourquoi vous taifiez vous, avant que
partir ...
de
Preffer noftre départ ainfi que noftre hymen
Cette tournure ne vaudroit rien , parceque,
fi on y prend garde ; aprés le premier
hémiftiche de ces trois Vers , on
n'attend plus le fecond : Chacun de ces
premiers hémiftiches a un fens terminé
qui ne promet plus rien . Auffi , Racine
n'a - t- il eu garde de les conftruire de la
forte. Il a tranfporté ces hémiſtiches ,
& par là en là en a fait de trés bons Vers en
difant.
1. Plus ardent qu'aucun autre , on my
verra courir,
2. Avant que de partir , pourquoi vous
taifiez vous ?
3. Ainfi que noftre hymen preſſer noſtre
départ .
Mais , comme en êtabliffant la né-
1. Acte III. Sc. I.
2. Att . IV. Sc. 4.
3, Alte I. Sc. 30.
DE NOVEMBRE. 59%
ceffité des tranfpofitions , par rapport
à la fufpenfion dont elles font le principe
, j'ay fixé ces tranfpofitions à celles
qui font reçues dans la langue . Je
crois qu'il ne fera point hors de propos
d'examiner qui font celles qui fe pratiquent
en Vers , & que la langue autorife
; & qui font celles qu'elle n'y fouffre
pas.
Nous sommes obligez, de remettre au
mois prochain, la fuite de cette Differtation
qui contient un détail trés curieux
fur les tranfpofitions , & dont on ne fera
pas moins content que de ce qu'on a pû
Lire ici.
Genre
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Est rédigé par une personne
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