Titre
DIALOGUE entre SÉMIRAMIS ET JEANNE D'ARQUES.
Titre d'après la table
DIALOGUE entre Sémiramis& Jeanne d'Arques.
Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
59
Page de début dans la numérisation
508
Page de fin
65
Page de fin dans la numérisation
514
Incipit
SÉMIRAMIS. MA surprise redouble à chaque minute. Quoi ! une simple Servante d'Hôtellerie
Texte
DIALOGUE entre SEMIRAMIS ET
JEANNE D'ARQUÉS.
SÉMIRA MIS .
MA furprife redouble à chaque minute.
Quoi ! une fimple Servante d'Hôtellerie
, Pucelle tant qu'il vous plaira ,
ofe s'égaler à Sémiramis ?
JEANNE D'ARQUES.
Laiffons - là notre origine . Je doute
que notre amour - propre à l'une & à
l'autre gagne beaucoup à cette recherche.
SEMIRAMIS .
Oubliez-vous le rang que j'ai tenu
fur la Terre ? les Nations que j'ai foumifes
, les Monumens que j'ai fait ériger ?
JEANNE D'Arques .
Oh , pour ces Monumens, nous avons
ici une autre Sémiramis qui les réclame,
& qui pourroit , dit-on , réclamer
quelque chofe de plus
*
SEMIRAMIS .
Il m'en feftera toujours plus qu'il n'efaut
pour m'immortalifer : il fer ou
jours vrai que j'occupai leone de
Ninus avec lui , & aprè ul.
On fait qu'il y a eu
Su Semiramis , & qu'une
grande partie des nunens & même des actions
qui pallent comunément , pour être de la premiore
, 1ont attribués par d'autres Auteurs à la
feconde, C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
JEANNE D'Arques .
Vous ne nous dites point de quelle
manière vous fuccédâtes à ce Conquérant
?
SÉMIRAMIS.
Je fais les bruits fâcheux & meme abfurdes
qu'on a fait courir à ce fujet . .
Après tout , il ne s'agit point ici de les
difcuter. Il eft , du moins , certain que je
ne dus cette élévation qu'à mes talens
pour la guerre ; que j'accompagnai mon
Epoux dans toutes les conquêtes , &
que j'en fis de grandes par moi -même ....
Pour vous , fimple Avanturiere , à quoi
fe réduifent vos exploits ?
L
JEANNE D'ARQUES.
Le voici ; & voici , en même temps ,
la différence qu'il y eut de ma conduite
à la vôtre. J'en excepte même certain
article qui pourroit devenir trop emba
raffant pour vous .
SEMIRAMIS.
Qu'entendez- vous par- là ?
JEANNE D'ARQUES.
Ce que vous devinez peut-être : mais
ne parlons d'abord que des caufes de
votre fortune. Vous partageâtes le
Thrône de votre Souverain pour l'avoir
aidé à prendre une petite Ville ;
moi je fis regagner au mien tout fon
AOUST. 1763.
6BRoyaume
, & n'ambitionnai avec lui
nul partage : vous n'aviez qu'à feconder
de vos confeils un Conquérant redoutable
; j'eus à rétablir , à force de travaux
un Roi fugitif & prèfque abandonné
le hafard vous fournit la première
occafion de vous faire connoître ;
je ne dus cette occafion qu'à moi-même :
vous n'eûtes qu'à indiquer à vos Chefs
les moyens de faire mieux , chofe quel'-'
quefois très-aifée ; j'eus à réparer tout
le mal que les miens avoient fait , chofe
infiniment plus difficile : Vous ...
SEMIRAMIS .
Ah faites-nous grace d'un plus long
parallèle ! Où avez - vous puifé tous ces
tours de Rhétorique ?
JEANNE D'ARQUES .
Vous ignorez, je penfe , qu'ici la Rhétorique
eft naturelle comme elle devroit
l'être là-haut ?
SEMIRAMIS .
Je fais auffi que plufieurs de vos Poëtes
fe font plu à vous faire parler en
grands termes.
JEANNE D'ARQUES .
Oui , je me fouviens qu'il y a près de
cent ans qu'un vieuxrimeur m'apporta ici
un Poëme à ma louange ; vous ne doutez
pas que je ne l'aye trouvé fort beau.
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais, depuis , on m'en a dit tant de mal,
qu'il a bien fallu le trouver mauvais. II
eft vrai qu'en le lifant je ne m'apperçois.
prefque pas que le langage ait changé
depuis Charles VII.
SÉMIRAMIS .
On dit qu'un Poëte encore vivant
vous a fait parler en termes plus nouveaux
; mais ....
JEANNE D'ARQUES .
J'entends ... ce Poëte eft fort heureux
de ne m'avoir pas chantée de mon
vivant . Il eût pû éprouver le fort de plus
d'un Anglois.
Encore s'il fe fût borné , comme a
fait mon vieux chantre , à me donner
quelque penchant pour le brave Dunois ,
une telle foibleffe pourroit fe tolérer :
mais ... A propos , on dit que ce même
Poëte , & quelques autres , ne vous ont
guères mieux traitée ?
Comment ?
SÉMIRAMIS .
JEANNE D'ARQUES .
Quoi ? L'ignorez -vous ?
SEMIRAMIS.
t
Je fais bien que ces Meffieurs fe permertent
auffi facilement de prêter des
vices aux Princeffes de l'Antiquité , que,
des vertus à celles qui exiftent de leur
AOUST. 1763 63
temps . J'ai vu la fage Didon fort irritée
contre un certain Virgile qui l'accufe de
certaine avanture avec certain Héros
né , au moins , trois fiécles après elle.
Il eft vrai que j'ai vù Pénélope affez
contente d'un autre Poëte appellé Homère.
Il fait de cette Reine , qui fut des
plus galantes , un exemple de fidélité
conjugale. Rien ne prouve mienx que la
réputation dépend du hafard comme tant
d'autres chofes.
JEANNE D'ARQUES.
- Entre nous , ce hafard ne vous a favo
rifée qu'à demi. Les Poëtes dont je vous
parlois prétendent qu'après avoir fait
mourir votre époux Ninus , vous fuffiez
devenue très - volontiers l'épouſe de
votre fils Ninias :
SÉMIRAMIS .
Laiffons-là ces impofteurs , & venons .
au fait. Avouez que ce qu'il y eut de
plus merveilleux dans votre miffion fut
d'en avoir été ciue for votre paroleab
D
JEANNE D'ARQUES: iol
On m'en crut encore mieux d'après !
mes actions. J'avois promis des chofes
qui tenoient du prodige , & j'effectuai
ut ce que j'avois promis. Bien des gens
qui fe difoient infpires n'ont pas été auffi
tout
heureux .
ocheté
64 MERCURE DE FRANCE.
SÉMIRAMIS .
Vous euffiez bien dû prévoir l'échec
qui termina vos exploits.
JEANNE D'ARQUES.
Je portai trop loin le zéle & la préfomption.
Vous - même ne futes pas , je
crois , fort contente de votre éxpédition
des Indes ?
SÉMIRAMIS.
Du moins , ne reftai - je pas au pouvoir
de mes ennemis . Eft-il bien vrai que
les vôtres vous firent brûler comme forcière
?
JEANNE D'ARQUES.
Oui ; & cependant je vous jure qu'il
n'en étoit rien .
SÉMIRAMIS.
Vos Juges dûrent en être encore
moins foupçonnés.
JEANNE D'ARQUES .
Mes Juges vouloient plaire à l'ennemi
qui vouloit ma perte . Il ne pouvoit pardonner
à une femme de l'avoir vaincu .
SÉMIRAMIS .
Ceux que mon bras foumit fe montrerent
plus dociles. Tous m'encenfoient
comme une Divinité,
AOUST. 1763. 65
JEANNE D'ARQUES.
C'eft que vous n'étiez pas leur prifonniere
; fans quoi l'Autel eût pû devenir
un Bucher.
SÉMIRAMIS.
J'avoue qu'on n'étoit guères plus policé
de mon temps que du vôtre . Mais
fi j'en crois certains rapports , votre Patrie
a bien changé de face : on y donne
un peu moins aux préjugés , & certainement
on n'y condamneroit pas vos
pareilles aux flammės.
JEANNE D'ARQUES.
On y érigeoit encore moins des Autels
à vos femblables. Ne regrettons point
les temps où nous avons vécu : iis femblent
avoir été faits pour nous. Les Nations
éclairées ne croyent & n'admirent
très- difficilement. Peut - être quelques
fiécles plus tard , l'Héroïne de l'Afie
n'eût- elle jamais été que la femme d'un
Officier fubalterne , & l'Héroïne de la
France qu'une Servante de Cabaret.
JEANNE D'ARQUÉS.
SÉMIRA MIS .
MA furprife redouble à chaque minute.
Quoi ! une fimple Servante d'Hôtellerie
, Pucelle tant qu'il vous plaira ,
ofe s'égaler à Sémiramis ?
JEANNE D'ARQUES.
Laiffons - là notre origine . Je doute
que notre amour - propre à l'une & à
l'autre gagne beaucoup à cette recherche.
SEMIRAMIS .
Oubliez-vous le rang que j'ai tenu
fur la Terre ? les Nations que j'ai foumifes
, les Monumens que j'ai fait ériger ?
JEANNE D'Arques .
Oh , pour ces Monumens, nous avons
ici une autre Sémiramis qui les réclame,
& qui pourroit , dit-on , réclamer
quelque chofe de plus
*
SEMIRAMIS .
Il m'en feftera toujours plus qu'il n'efaut
pour m'immortalifer : il fer ou
jours vrai que j'occupai leone de
Ninus avec lui , & aprè ul.
On fait qu'il y a eu
Su Semiramis , & qu'une
grande partie des nunens & même des actions
qui pallent comunément , pour être de la premiore
, 1ont attribués par d'autres Auteurs à la
feconde, C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
JEANNE D'Arques .
Vous ne nous dites point de quelle
manière vous fuccédâtes à ce Conquérant
?
SÉMIRAMIS.
Je fais les bruits fâcheux & meme abfurdes
qu'on a fait courir à ce fujet . .
Après tout , il ne s'agit point ici de les
difcuter. Il eft , du moins , certain que je
ne dus cette élévation qu'à mes talens
pour la guerre ; que j'accompagnai mon
Epoux dans toutes les conquêtes , &
que j'en fis de grandes par moi -même ....
Pour vous , fimple Avanturiere , à quoi
fe réduifent vos exploits ?
L
JEANNE D'ARQUES.
Le voici ; & voici , en même temps ,
la différence qu'il y eut de ma conduite
à la vôtre. J'en excepte même certain
article qui pourroit devenir trop emba
raffant pour vous .
SEMIRAMIS.
Qu'entendez- vous par- là ?
JEANNE D'ARQUES.
Ce que vous devinez peut-être : mais
ne parlons d'abord que des caufes de
votre fortune. Vous partageâtes le
Thrône de votre Souverain pour l'avoir
aidé à prendre une petite Ville ;
moi je fis regagner au mien tout fon
AOUST. 1763.
6BRoyaume
, & n'ambitionnai avec lui
nul partage : vous n'aviez qu'à feconder
de vos confeils un Conquérant redoutable
; j'eus à rétablir , à force de travaux
un Roi fugitif & prèfque abandonné
le hafard vous fournit la première
occafion de vous faire connoître ;
je ne dus cette occafion qu'à moi-même :
vous n'eûtes qu'à indiquer à vos Chefs
les moyens de faire mieux , chofe quel'-'
quefois très-aifée ; j'eus à réparer tout
le mal que les miens avoient fait , chofe
infiniment plus difficile : Vous ...
SEMIRAMIS .
Ah faites-nous grace d'un plus long
parallèle ! Où avez - vous puifé tous ces
tours de Rhétorique ?
JEANNE D'ARQUES .
Vous ignorez, je penfe , qu'ici la Rhétorique
eft naturelle comme elle devroit
l'être là-haut ?
SEMIRAMIS .
Je fais auffi que plufieurs de vos Poëtes
fe font plu à vous faire parler en
grands termes.
JEANNE D'ARQUES .
Oui , je me fouviens qu'il y a près de
cent ans qu'un vieuxrimeur m'apporta ici
un Poëme à ma louange ; vous ne doutez
pas que je ne l'aye trouvé fort beau.
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais, depuis , on m'en a dit tant de mal,
qu'il a bien fallu le trouver mauvais. II
eft vrai qu'en le lifant je ne m'apperçois.
prefque pas que le langage ait changé
depuis Charles VII.
SÉMIRAMIS .
On dit qu'un Poëte encore vivant
vous a fait parler en termes plus nouveaux
; mais ....
JEANNE D'ARQUES .
J'entends ... ce Poëte eft fort heureux
de ne m'avoir pas chantée de mon
vivant . Il eût pû éprouver le fort de plus
d'un Anglois.
Encore s'il fe fût borné , comme a
fait mon vieux chantre , à me donner
quelque penchant pour le brave Dunois ,
une telle foibleffe pourroit fe tolérer :
mais ... A propos , on dit que ce même
Poëte , & quelques autres , ne vous ont
guères mieux traitée ?
Comment ?
SÉMIRAMIS .
JEANNE D'ARQUES .
Quoi ? L'ignorez -vous ?
SEMIRAMIS.
t
Je fais bien que ces Meffieurs fe permertent
auffi facilement de prêter des
vices aux Princeffes de l'Antiquité , que,
des vertus à celles qui exiftent de leur
AOUST. 1763 63
temps . J'ai vu la fage Didon fort irritée
contre un certain Virgile qui l'accufe de
certaine avanture avec certain Héros
né , au moins , trois fiécles après elle.
Il eft vrai que j'ai vù Pénélope affez
contente d'un autre Poëte appellé Homère.
Il fait de cette Reine , qui fut des
plus galantes , un exemple de fidélité
conjugale. Rien ne prouve mienx que la
réputation dépend du hafard comme tant
d'autres chofes.
JEANNE D'ARQUES.
- Entre nous , ce hafard ne vous a favo
rifée qu'à demi. Les Poëtes dont je vous
parlois prétendent qu'après avoir fait
mourir votre époux Ninus , vous fuffiez
devenue très - volontiers l'épouſe de
votre fils Ninias :
SÉMIRAMIS .
Laiffons-là ces impofteurs , & venons .
au fait. Avouez que ce qu'il y eut de
plus merveilleux dans votre miffion fut
d'en avoir été ciue for votre paroleab
D
JEANNE D'ARQUES: iol
On m'en crut encore mieux d'après !
mes actions. J'avois promis des chofes
qui tenoient du prodige , & j'effectuai
ut ce que j'avois promis. Bien des gens
qui fe difoient infpires n'ont pas été auffi
tout
heureux .
ocheté
64 MERCURE DE FRANCE.
SÉMIRAMIS .
Vous euffiez bien dû prévoir l'échec
qui termina vos exploits.
JEANNE D'ARQUES.
Je portai trop loin le zéle & la préfomption.
Vous - même ne futes pas , je
crois , fort contente de votre éxpédition
des Indes ?
SÉMIRAMIS.
Du moins , ne reftai - je pas au pouvoir
de mes ennemis . Eft-il bien vrai que
les vôtres vous firent brûler comme forcière
?
JEANNE D'ARQUES.
Oui ; & cependant je vous jure qu'il
n'en étoit rien .
SÉMIRAMIS.
Vos Juges dûrent en être encore
moins foupçonnés.
JEANNE D'ARQUES .
Mes Juges vouloient plaire à l'ennemi
qui vouloit ma perte . Il ne pouvoit pardonner
à une femme de l'avoir vaincu .
SÉMIRAMIS .
Ceux que mon bras foumit fe montrerent
plus dociles. Tous m'encenfoient
comme une Divinité,
AOUST. 1763. 65
JEANNE D'ARQUES.
C'eft que vous n'étiez pas leur prifonniere
; fans quoi l'Autel eût pû devenir
un Bucher.
SÉMIRAMIS.
J'avoue qu'on n'étoit guères plus policé
de mon temps que du vôtre . Mais
fi j'en crois certains rapports , votre Patrie
a bien changé de face : on y donne
un peu moins aux préjugés , & certainement
on n'y condamneroit pas vos
pareilles aux flammės.
JEANNE D'ARQUES.
On y érigeoit encore moins des Autels
à vos femblables. Ne regrettons point
les temps où nous avons vécu : iis femblent
avoir été faits pour nous. Les Nations
éclairées ne croyent & n'admirent
très- difficilement. Peut - être quelques
fiécles plus tard , l'Héroïne de l'Afie
n'eût- elle jamais été que la femme d'un
Officier fubalterne , & l'Héroïne de la
France qu'une Servante de Cabaret.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Genre littéraire
Domaine