Titre
L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE. NOUVELLE ORIENTALE.
Titre d'après la table
L'ÉTONNEMENT réciproque, Nouvelle Orientale.
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505
Incipit
CHAQUE Peuple a ses usages particuliers, les croit excellens, & trouve
Texte
L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE,
NOUVELLE ORIENTALE,
CHAQUE Peuple a fes uſages particuliers
, les croit excellens , & trouve
bifarres ceux des autres Nations , qui ,
de leur côté , lui rendent bien la pareille.
On a peint Démocrite occupé à rire des
défauts de fes femblables ; on pourroit
repréfenter chaque Nation occupée à
fe moquer de toutes les autres . Le climat
& la politique influent fur cette prévention
réciproque. Peut-être même eft -il
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
néceffaire que l'Habitant de la Nigritie
éprouve à l'afpe&t d'un Européen la
même répugnance qu'il infpire à ce dernier;
que l'Iroquois s'applaudiffe de ſa
rufticité & le Chinois de fes révérences ;
que l'Italien foit rufé , l'Allemand fimple
, l'Eſpagnol grave , le François gai ,
l'Anglois fombre , le Hollandois plus
fage & plus fin qu'eux tous. Prèfque
toujours le jeu d'une machine dépend de
l'oppofition de fes parties & l'éclat d'un
tableau de la variété de fes couleurs.
L'exceffive liberté dont jouiffent les
femmes parmi nous a fes inconvéniens ;
mais ils ne méritent pas qu'on préfére de
trouver en elles des efclaves au lieu de
compagnes. Ajoutez que toutes les précautions
afiatiques ne font pas toujours
efficaces. Il feroit, cependant , bien difficile
de les porter plus loin . Une femme,
dans tout l'Orient & furtout en Perfè ,
n'eft vifible que pour fon mari ; une fille
, ne l'eft pour aucun homme , pas même
pour celui qui l'époufe. Ce n'eft , dis-je,
qu'après en avoir fait fa femme , qu'il
peut juger de fa laideur ou de fa beauté.
De-là naît pour l'ordinaire d'un & d'autre
côté une furpriſe agréable ou douloureufe.
Voici un exemple où l'étonnement
fut extrême des deux parts.
AOUST. 1763 . 33
-
Un vieillard Perfan , noble d'origine ,
mais déchu d'une haute fortune , habitoit
une demeure ifolée & de la plus modefte
apparence. Là fe trouvoient en
même temps la femme & la fille de fon
fils unique. Pour ce dernier , il fervoit
dans l'armée Perfanne , en qualité d'Officier
très fubalterne & fous un nom
emprunté. Celui que portoit fon père
dans fa retraite l'étoit également ! Des
raifons de politique & de prudence les
obligeoient d'en ufer ainfi l'un & l'autre.
Tous deux avoient encouru la difgrace
du Souverain fans l'avoir méritée , &
tous deux attendoient que l'inconftance
de la Cour & des événemens leur rendît
ce qu'elle leur avoit fait perdre.
Aboutaher ( c'eft le nom fuppofé du
Vieillard ) ne jouit même pas d'un entier
repos dans fa folitude. A la Cour un
Grand eft exposé aux bourafques : en
Province un homme obfcur l'eſt encore
plus aux vexations. Aboutaher en avoit
déja effayé plus d'une de la part du Be
gler- Beg , ou Gouverneur de Ba& rianne;
& pour furcroît d'affliction , il fe vit
forcé d'aller s'en plaindre à lui- même. Il
attendoit peu de fuccès d'une pareille
démarche. N'ai - je pas , difoit-il chemin
faifant, n'ai je pas moi - même été Bégle-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Beg ? N'ai- je pas cherché à faire le bien
du Prince & des Sujets ? Nai - je pas été
équitable ? N'ai -je pas été déplacé ? Eftil
jufte d'exiger que le Gouverneur de la
Bactrianne fe moule fur une conduite
qui m'a fi peu réuffi ?
Il n'étoit plus qu'à deux lieues de la
réfidence de ce Commandant , lorsqu'il
fut abordé par un Coulomcha , ou Meffager
du Roi de Perfe . Un Coulomcha
n'eft pas unfimple courier : c'eft un jeune
homme de diftinction attaché à la
perfonne du Monarque , à - peu - près
fur le même pied qu'un Gentilhomme
ordinaire l'eft en France. Ces fortes de
Meffagers ne font jamais chargés que de
commiffions graves : mais une circonftance
rend cet emploi très-pénible. C'eft
qu'en Perfe , où l'on prétend que les
Poltes furent inftituées par Cyrus , il ne
refte aucunes traces de cette inftitution.
Il eft vrai que dans ce pays un Meffager
Royal eft autorifé à démonter les
paffans qu'il rencontre . Le Coulomcha
dont il s'agit avoit ufé plus d'une fois de
fon privilége depuis fon départ d'Hifpahan
. Mais il étoit à pied lorfqu'il joignit
Aboutaher qui montoit un fort bon cheval
arabe . Le fage vieillard voulut en
defcendre. Il avoit reconnu d'abord
AOUST. 1763. 35
T'emploi du jeune Gentilhomme à fon
éxterieur ; il alloit céder à l'ufage. Le
Coulomcha l'ayant fixé , lui trouva l'air fi
vénérable & fi impofant , qu'il fe fentit
ému de refpect. Non , lui dit-il , mon
pére , non je n'uferai point contre vous
d'un privilége tyrannique. Ce feroit
joindre la barbarie à l'injustice. Daignez
feulement fatisfaire ma curiofité. Habitez-
vous la Ville prochaine , où quelques
affaires vous y conduifent- elles ?
Je pofféde fi peu de chofe , reprit le vieillard
, queje devrois être exempt de toute
efpéce d'affaires. Cependant , le peu qui
m'appartient m'eft envié. Un dévot , qui
me hait , & qui peut tout fur l'efprit du
Gouverneur , prétend me dépouiller de
mon foible patrimoine fours prétexte d'y
faire conſtruire un Hôpital en faveur des
pauvres de ce canton . Le principal dédommagement
qui m'eft offert feroit d'y
être admis comme les autres.... Voilà
une abominable injuſtice , interrompit le
jeune Perfan ;je vous jure par le gendre
du Prophête , qu'elle ne fera point effectuée
. J'ai quelque crédit auprès du Gouverneur
, & d'ailleurs , j'ai un moyen
sûr pour m'en faire écouter . Soyez perfuadé
que votre Adverfaire ne fera point
preuve de charité à vos dépens .
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Ils porterent la converfation beaucoup
plus loin , & elle les conduifit jufqu'à
la réfidence du Bégler-beg. A peine le
Coulomcha fe fut-il acquitté de fa principale
commiffion qu'il s'occupa des intérêts
d'Aboutaher. Il le préfenta au
Gouverneur qui parut ne l'écouter
qu'avec peine , ajoutant qu'un homme
auffi pieux que l'étoit fon adverfaire ,
ne pouvoit avoir que des vues louables.
Ce Gouverneur fe piquoit lui-même de
dévotion autant que d'avarice. Il n'ordonnoit
jamais de concuffions que l'alcoran
à la main .
Le jeune Perfan , qui le connoiffoit ,
fit figne au vieillard ne pas infifter . Celui
- ci fe retira comme ils en étoient
convenus. Alors Séfi , c'eft le nom du
Coulomcha , réitera fes inftances auprès
du Gouverneur , & en vint à l'argument
"qu'il fçavoit bien devoir être décifif. II
lui revenoit , felon l'ufage , un préſent
confidérable pour fa courfe , & c'étoit
au Bégler - beg à lui faire ce préfent.
Il lui fit entendre qu'il y renonceroit
volontiers fi Aboutaher obtenoit juſtice.
L'avare Gouverneur faifit avidement
cette propofition . Il décida qu'en effet
le dévot Mufulman portoit le zéle un
peu trop loin. Aboutaher fut maintenu
AOUST. 1763. 37
dans ce qu'il poffédoit , & le Bégler-beg
y eût même ajouté quelques poffeffions
d'autrui , fi on l'eût exigé.
Séfi courut rejoindre fon protégé qui
l'engagea à venir au moins vifiter l'hermitage
qu'il lui confervoit. Le jeune
Perfan y confentit , n'ayant nul motif
de preffer fon retour à Ifpahan. Ils partent
deux jours après , & au bout d'environ
douze heures de marche , ils touchoient
à l'habitation du vieillard . Ce dernier
en faifoit un modefte détail à Séfi , &
le prioit de mettre à l'écart toute idée
de magnificence , & de fomptuofité.
Mais quelle fut la défolation d'Aboutaher
, en voyant tout-à - coup une partie
de fa maifon en flammes ? Ah ,
chere Fatime ! Ah , chere Péhri ! s'écriat-
il , qu'allez -vous devenir ? Qui vous
arrachera au péril qui vous menace ?
Hélas ! peut -être en êtes-vous déja les
victimes ?
Séfi ne lui demanda point ce que
fignifioit ce difcours . Il part avec toute
la vîteffe du cheval qu'il montoit , arrive
en un inftant à la demeure du vieillard
, & trouve un Efclave qui fe défefpéroit.
Il entend des cris lamentables
& qui fembloient fortir du fein des
38 MERCURE DE FRANCE.
flammes. Il demande à l'esclave Par où
il eft poffible de pénétrer dans l'édifice
embrafé. Ah , Seigneur ! lui répondit
I'Efclave , j'aurois déja effayé d'en tirer
Fatime & Pehri ; mais , hélas ! Je në
fuis point Eunuque , & fi malheureuſement
vous ne l'êtes pas vous -même ...
Séfi, fans répondre à ce ridicule pro→
pos , s'empare d'une maffue , enfonce
l'unique porte de ce Bâtiment qui pour
furcroît d'embarras fe trouvoit fermé ,
paffe à travers la fumée & les feux , &
pénétre jufques dans une chambre où
Fatime , Pehri , & une vieille Efclave
n'attendoient que la mort. Déja même
·les deux premieres étoient évanouies.
Séfi s'empare de celle que d'abord le
hazard lui préfente : c'étoit Pehri. Il
l'emporte à force de bras jufques dans la
cour , & la remet entre les mains d'Aboytaher
qui dans l'inftant arrivoit . Il
retourne au fecours de Fatime , & la délivre
avec le même bonheur , mais non,
fans un extrême danger pour lui -même.
Ce qui ne l'empêcha pas de vouloir s'y
expofer une troifiéme fois. Son but étoit
de fecourir la vieille Efclave : mais la
chute d'une partie du bâtiment l'empêcha
de pénétrer juſqu'à elle. Il en fut au
1
AOUST. 1763. 39
défefpoir, tant fa générofité étoit pure &
défintéreffée .
Séfi n'étoit pas moins réfervé que
généreux. Il s'étoit bien apperçu en fecourant
Péhri qu'il portoit dans fes bras
une des plus belles perfonnes de l'Orient ;
elle étoit même alors dans un défordre
qui mettoit bien des beautés dans leur
jour. Séfi fe rappelloit avec tranſport
ce qu'il en avoit apperçu . Cependant ,
ne jugeant plus fa préfence abfolument
néceffaire , il fe tenoit modeftement à
l'écart . Il n'en étoit pas ainfi de l'Eſclave
d'Aboutaher : la fin du péril avoit mis fin
à fes fcrupules , & il aidoit fon Maître à
rappeller Fatime & Pehri de leur évanouiffement.
Elles ouvrirent les yeux
l'une & l'autre ; mais le danger qu'elles
avoient couru leur étoit encore fi préfent
qu'elles doutoient de leur existence . Ah !
leur dit le vieillard , en les baignant de
fes larmes, votre furpriſe eft bien légitime
: c'étoit fait de vous fans l'arrivée
du plus généreux de tous les hommes.
Il vous a fauvé la vie en s'expofant à une
mort prèfque certaine & en s'y expofant
à plus d'un reprife. Alors ab leur détailla ,
en peu de mots , ce que Sefi avoit fait
pour elles , & même ce qu'il avoit fait
pour lui.
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Il en faut moins pour piquer la curio
fité de deux femmes à qui la vue de
tout homme étranger eft abfolument
interdite. Aboutaher crut pouvoir déroger
à cet ufage en faveur de Séfi. D'ailleurs,
il n'avoit prèfque plus la liberté du choix.
L'appartement des femmes étoit entierement
incendié. Il falloit donc qu'elles
habitaffent le fien , qui heureuſement
étoit à l'abri des flammes , n'ayant nulle
forte de communication avec l'autre.
Ainfi , le vieillard , courant autant qu'il
le pouvoit , à Séfi , l'invita à s'approcher
de celles qui tenoient de lui un nouvel
être. A cette propofition Séft éprouva
un doux faififfement qui lui ôta la liberté
de répondre. Mais fon filence n'avoit
rien qui pût faire foupçonner un refus ;
il s'avançoit même fans prèſque s'en appercevoir,
& beaucoup plus vite que
fon introducteur , vers la falle où Fatime
& Péhril'attendoient. Il les aborde avec
un trouble que la jeune Péhri partageoit
d'avance , & qui redoubla lorſqu'elle
l'eut envisagé.
Péhri n'avoit guères que treize ans ;
mais dans ces contrées , cet âge fuffit
au beau fexe pour fentir qu'il eft en état
de plaire & pour le faire fentir à d'autres .
Séfi l'éprouvoit. Il eût également pû voir
AOUST. 1763 : 41
dans Fatime ( qui le regardoit auffi malgré
l'ufage oriental ) il eût , dis-je , pû
trouver en elle un objet capable de faire.
diverfion aux charmes de fa fille : elle
étoit encore dans la fleur de la jeuneffe
& de la beauté. Mais Séfi étoit lui- même
trop jeune pour divifer fon hommage ,
quand même Fatime & Péhri n'euffent
été que des rivales ordinaires. Il eft un
âge où le coeur devient l'efclave du premier
coup d'oeil & ne fonge ni à rompre
fes fers , ni à les étendre.
Quelques jours s'écoulerent d'une
manière très - agréable pour le jeune cou
ple , à qui la circonftance permettoit de
s'entretenir librement . Séfi rendoit grâ--
ces à l'accident qui les réuniffoit , &
Pehri ne s'en affligeoit plus. Quant au
Vieillard , il fongeoit à le réparer.. Il
foupçonnoit , intérieurement , la caufe
de cet incendie , & fes foupçons étoient
fondés . Le pieux Perfan dont il a déja
été parlé , inftruit que le Gouverneur
ceffoit d'entrer dans fes vues charitables
, avoit crû devoir fe permettre un
petit mal pour un grand bien . En conféquence
il donna ordre à un de fes
Efclaves de brûler la maifon qu'il ne
pouvoit envahir. Peut- être , difoit -il ,
brûlerons-nous , en même temps . trois
42 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre perfonnes ; mais mon Hôpital
en fera vivre cent , & tout bien
compté la maffe des Humains gagne
à ce calcul.
&
Il y avoit fujet de croire que cet
événement jettoit Aboutaher dans plus
d'une forte d'embarras, Séfi rêvoit aux
moyens de lui faire accepter des fecours.
Il étoit partagé entre la difficulté
de les lui offrir & la crainte d'être
refufé. Il le fut en effet : Aboutaher
lui dit que fa fortune , quoique bornée ,
le mettoit en état de rétablir ce que
le feu avoit détruit . Mais il n'en admiroit
pas moins la conftante générofité
du jeune Perfan. Il regrettoit de ne
pouvoir le fixer dans fa retraite
Penvioit à la Cour fi peu digne de le
pofféder. Il falloit cependant que Séfi
en reprît bientôt le chemin ; fon devoir
l'y rappelloit fon penchant luttoit
contre ce devoir. Il eut encore divers
entretiens avec Péhry, & tous deux
s'enflâmoient de plus en plus , & tous
deux remercioient le hazard de les avoir
affranchis des entraves de l'étiquette .
Ufage barbare & ridicule ! s'écrioit
Séfi , tu nous contrains d'époufer un
objet qui nous ignore & que nous
ignorons : tu fais du lien le plus refAOUST.
1763. 43
pectable un jeu de hazard qui fouvent
ne fatisfait aucunes des deux parties !
Ah ! du moins , j'ai vu dans Péhry celle
qui doit me rendre heureux notre
union fera le fruit d'un choix éclairé
notre choix le fruit d'un penchant réciproque
& qui ne peut plus s'accroître ;
qui, fur-tout, ne pourra jamais diminuer.
On voit par ce difcours le but que fe
propofoit Sefi. Mais il n'y pouvoit parvenir
qu'après avoir quitté l'emploi qui
l'attachoit & le captivoit à la Cour.
Une femme , une Efclave même lui étoit
interdite par le Souverain . Il informa de
fes projets , & Pehry qui les trouva merveilleux
, & Aboutaher , qui en jugea
tout autrement . Le fage Vieillard l'exhorta
vivement à ne rien précipiter. A
votre âge , lui difoit-il , on doit , furtout
, ménager la faveur de fon Maître ;
il eft plus facile d'être Courtifan que
Philofophe.
Séfi , qui dans ce moment , n'étoit
qu'amoureux , fut peu ébranlé par ce
difcours . Pehry n'étoit pas mieux d'ac
cord fur ce point avec fon Ayeul. Ce
jeune couple prêt à fe féparer n'y fongeoit
qu'avec frémiffement. Il fallut
néanmoins s'y réfoudre. Il fallut mettre
fin à une fituation d'autant plus fla44
MERCURE DE FRANCE.
reufe , qu'elle étoit fans exemple dans
toute la contrée. Mais ce n'étoit point
cette fingularité que Seft regrettoit ;
c'étoit la chofe même . Ses larmes coùloient
abondamment. Pélry cachoit
une partie de fa douleur ; Aboutaler
pleuroit de tendreffe, & Fatime fans bien
pouvoir fe dire à elle - même pourquoi.
De retour à Ifpahan , Sefi fe difpofoit
à effectuer fon deffein , à quitter une
place qui afferviffort jufqu'à fon âme.
Une révolution fubite le retint à la
Cour . L'autorité & même la perfonne
du Monarque étoient menacés ;
dès-lors Séfi ne fongea plus qu'à défendre
l'une & l'autre. Il avoit été prêt
d'immoler toute ambition à l'amour
it fit céder ce même amour au devoir .
L'ennemi qu'il falloit combattre & repouffer
étoit le célébre Thomas Kouli-
Kan , ennemi d'autant plus à craindre,
qu'il ofoit tout , & qu'il joignoit une
politique profonde au courage le plus
déterminé. Ce qui achevoit de le rendre
formidable , c'eft que le Prince qu'il
vouloit fupplanter , n'avoit aucune de
ces qualités , & ignoroit jufqu'à l'art
de paroître les avoir.
On fait que l'Ufurpateur mit le comblé
aux attentats , & vit fon ambition
A O UST. 1763. 43
couronnée. Tout , cependant , ne fléchit
pas fous lui d'abord , & Séfi fe diftingua
parmi ceux qui réfifterent le
mieux & le plus longtemps . Son père lui
en eût donné l'exemple s'il avoit eu befoin
de modèle. Thamas qui avoit luimême
trop de courage pour ne pas eftimer
cette vertu dans autrui , n'épargna
rien pour s'attacher deux Sujets fi braves
& fi fidéles . Toute la Perfe étant alors
foumife & tranquille , ni l'un ni l'autre
n'avoient deffein d'exciter de nouveaux
troubles. Mais aucun des deux ne voulut
fe fixer à la Cour du Tyran , ni prendre
parti dans fes armées. Cependant il
ordonna que leurs biens qu'il avoit fait
confifquer , leur fuffent rendus. Ce n'étoit
point le feul exemple de modération
qu'il eût donnéjufqu'alors . Il affectoit ,
furtout , de réparer certaines injuftices
que fon prédéceffeur avoit commifes ,
ou laiffé commettre . Plus d'un Grand
dépouillé de fes Domaines par ce malheureux
Prince , en avoit été remis en
poffeffion par Thamas. Tant il eſt vrai
que dans un Souverain , la politique fupplée
quelquefois à la vertu & peut même
briller d'un éclat fupérieur.
Seft devenu libre , retourne en diligence
vers la retraite où le conduifoient
46 MERCURE DE FRANCE.
l'amour & l'amitié. Dépuis deux ans &
plus , qu'il avoit quitté ce féjour , il
ignoroit le fort des perfonnes qui l'habitoient.
Il voyoit fur fa route les défaftres
occafionnés par la guerre civile : il
craignoit que ces ravages ne fe fuffent
étendus jufques fur l'afyle de Péhry ; &
dans quel trouble cette idée ne le plongeoit-
elle pas ? Ce fut bien pis lorfqu'arrivé
fur les lieux mêmes , il n'y trouva
que des reftes de mafures abfolument
inhabitées ! Il faut avoir aimé , ou pour
mieux dire , il faut aimer pour la prez
mière fois , & aimer en Afiatique , pour
concevoir ce qu'éprouva Séfi à ce déplorable
aspect. Il parcourt , en homme
égaré tout le canton , s'informe de ce
qui peut concerner Aboutaher , n'apprend
rien de pofitif & retourne vingt
fois questionner une même perfonne.
Tout ce qu'on lui affirme c'est que
les troupes de Thamas ont habité &
ravagé ce pays, Mais on ignore fi le
vieillard qu'il y cherche ne l'avoit pas
quitté lui-même avant leur arrivée : incertitude
qui redoubloit l'agitation de
Séfi.
Tout ce que la jaloufie , fi naturelle
aux Orientaux , a de plus accablant &
AOUST. 1763. 47
de plus cruel , s'emparoit malgré lui de
fon âme. Tantôt il fe repréfentoit Péhri
au pouvoir de quelque Officier féroce ;
tantôt il fe la figuroit au milieu du Sérail
de l'Ufurpateur , gémiffant fur fon triſte
efclavage ; & ( ce qui lui fembloit beau,
coup plus affreux ) ! Peut -être n'en gémiffant
plus. Il fe réfout à parcourir toute
la Perfe ; va de Province en Province ,
de Ville en Ville , s'arrête fur-tout , dans
les lieux écartés , parle d'Aboutaher à
tous les humains qu'il rencontre , &
voit , avec défefpoir , que ce nom eſt
par- tout ignoré. Un an s'écoule dans ces
recherches fuperflues ; après quoi Séfi
vient retrouver fon père , auffi accablé
de fa longue abfence , que lui-même
l'étoit de celle de Péhri.
:
L'extrême affliction exige un confident
c'est un moyen prefque sûr de
la rendre fupportable, Mais il eft rare
de confier certaines foibleffes à un Vieillard
, & , furtout , à fon propre Père.
Il est encore rare que ce même Père
goûte cet aveu. Séfi dans la néceffité
où il étoit de fe plaindre , ne fit pas cette
réflexion & s'en trouva bien. D'ailleurs
l'amour eft regardé en Afie moins com
me une foibleffe que comme un befoin.
Le Père de Séfi à qui ce befoin s'étois
48 MERCURE DE FRANCE.
fait fentir autrefois , ne trouva point
étrange que fon fils l'éprouvât à fon
tour. Je te plains , lui dit- il, d'avoir perdu
cette Beauté dont tu me parles & qui
devoit t'aimer , vù ton age , ton extétérieur
& furtout la fingularité de l'aventure.
Il n'eft qu'un moyen de réparer
ce malheur , c'eft d'époufer une
femme affez belle pour te faire oublier
celle que tu regrettes ; & fi ce reméde
ne fuffit pas , d'y joindre quelques jolies
Efclaves. Il feroit fingulier qu'aucune
d'entre elles ne pût faire diverfion à
ta douleur . En tout cas fi l'objet qui
la caufe t'eft rendu quelque jour , il
te fera libre de l'époufer auffi . Le Prophête
a pourvu à ces fortes d'inconvéniens.
Ce difcours qui eût pu confoler un
Européen , fur-tout un François ; ne fit
que gliffer fur notre Afiatique. Cependant
, comme il n'eft guères poffible de
réfifter perpétuellement à des avis de
cette nature , Séfi fe laiffa vaincre. Mais
ce ne fut qu'après avoir lutté encore fix
mois & fait faire de nouvelles & inutiles
recherches d'Aboutaher & de fa famille.
Perfuadé , enfin , qu'il en étoit privé
pour jamais , il fit ce qu'exigeoit fon
père ; c'eft-à-dire qu'ayant chargé un ·
Procureur
AOUST. 1763. 49
Procureur d'époufer en fon nom , & par
le miniftere d'un autre Procureur , une
fille que ni l'un ni l'autre n'avoient jamais
vue & ne devoient jamais voir , une
fille qu'il ne connoiffoit pas lui- même ,
il avoit confenti qu'elle lui fût enfuite
amenée pour ne la voir en face qu'après
le temps fixé par l'ufage. Il la connoiffoit
, au furplus , pour la fille d'un Noble
Perfan qui habitoit le même canton que
lui , & avec qui fon père s'étoit fort lié
durant fon abfence.
Les dix jours de fêtes & de divertiffement
, fixés par la coutume , étant expirés
, la nouvelle époufe fut conduite en
pompe , mais durant la nuit , chez fon
époux , qui l'attendoit fans impatience.
Elle étoit voilée de manière qu'en
plein midi elle n'eût pas même foupçonné
qu'il fit jour. Des femmes deftinées
à la fervir , l'introduifirent dans
l'appartement qui lui eft réſervé. Elles
en fortent quand Séfi eft fuppofè prêt à
s'y rendre ; mais elles n'y laiffent aucune
lumière , & lui-même n'eft pas en droit
d'y en introduire. L'ufage le condamne
à ne voir ni à n'être vu cette première
nuit. Il entre , moins occupé de l'objet
qu'il va trouver, que de celui qu'il a perdu.
Il eft furpris d'entendre des foupirs &
C
50 MERCURE DE FRANCE.
des fanglots. Il ne peut douter de qui ils
Iartent,& cette fingularité réveille & fixe
fon attention. Il reconnoît bien- tôt que
ces fangots & ces foupirs ne font point
fimulés. Ils lui fervent de guide pour
s'approcher de fa jeune époufe. Hé quoi ,
Madame ? lui dit- il , comment dois- je
interpréter ces marques de douleur ?
Eft- ce par contrainte que vous vous
donnez à moi? Je n'exige point un pareil
facrifice .
2
L'accordée ne répondit rien , & ce filence
vouloit déjà dire beaucoup. De
grace, Madame, reprit Séfi, daignez me
répondre avec confiance & fans aucun
détour ? Peut-être aurai - je moi - même
quelque autre aveu à vous faire , Ah
Seigneur lui dit- elle ; en pleurant &
foupirant toujours , mes larmes pourroient-
elles vous outrager ? Invifible à
vos yeux comme vous l'êtes aux miens
tous deux inconnus l'un à l'autre, nous ne
pouvons encore ni nous aimer , ni nous
haïr. Peut- être en vous époufant , m'uniffé-
je à l'homme le plus parfait de
toute l'Afie. Mais , Seigneur , pardonnez
..... Elle n'en put dire davantage ;
fes fanglots la fuffoquerent de nouveau..
Séfi , que la douceur & le charme de fa
voix venoient d'affecter fingulièrement,
2
AOUST. 1763.
frémit de l'état où cette jeune perfonne
étoit réduite. Raffurez-vous , Madame ,
lui dit-il , d'un ton attendri , vous n'êtes
pas tombée entre les mains d'un barbare.
Il faudroit l'être pour abufer de votre
fituation . Je refpecterai vos fentimens &
vos regrets . Je fais par moi- même ce
qu'un premier penchant .... Mais encore
une fois , ne refufez point votre
confiance à celui qui en veut être digne
par fa franchiſe & fon équité.
Hé bien , Seigneur ! reprit-elle , d'un
ton de voix mal affuré , je vais vous faire
l'aveu d'une foibleffe que je crois excufable
& qui peut-être , vous paroîtra
légitime . Je garde encore le fouvenir de
quelqu'un à qui je dois le jour , de quelqu'un
qui pour me fauver la vie ofa
s'expofer à une mort prèfque inévitable ;
mais qui me laiffe en proie à des chagrins
plus cruels que la mort qu'il m'a
épargnée !
O ciel , s'écria Séfi , étonné du rapport
qu'il y avoit dans cette avanture &
ce qui lui étoit arrivé à lui-même;ô ciel ! ...
Mais , Madamė , reprit-il , en s'interrompant
, votre nom n'eft -il pas Zulphi ? .....
Oui, Seigneur, & c'eft auffi le nom que
portent men père & mon ayeul
Quoi ! jufqu'à fon ayeul ! difoit trif
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
tement Séfi , en fongeant à Aboutaher ;
mes efpérances ont été bientôt détruites....
N'imparte , voyons jufqu'où le
hazard peut porter la reffemblance dans
des événemens oppofés. Madame
qu'eft devenu ce libérateur qui caufe
aujourd'hui votre défefpoir ?
Mon défefpoir eft de l'ignorer, ajouta
la jeune époufe. Les événemens qui viennent
de déchirer la Perfe ont , fans.
doute , éloigné de lui toute autre idée :
peut-être a-t-il fait céder l'amour à l'ambition
; peut-être n'a-t-il jamais bien
connu l'amour.
Autre point de conformité, difoit Séfi
intérieurement : l'aimable Péhria , fans
doute , les mêmes foupçons à mon
égard , & a , peut-être , fubi la même
épreuve que celle qui me parle en cet .
inftant. Mais hélas ! fes pleurs aurontils
été refpectés ? ... Quoi qu'il en puiffe
être , je ferai généreux ; je mériterai
qu'on le foit , ou qu'on ait dû l'être envers
Pehri. Madame , ajouta-t- il , en
élevant la voix , votre deftinée & la
mienne ont entr'elles un rapport qui
m'étonne. Votre coeur n'eft plus à vous
le mien n'eft plus à moi . Vous regrettez
un amant qui vous fauva la vie ; j'eus le
bonheur de la fauver à la Beauté que je
AOUST. 1763. 53Ⓡ
regrette. Vous ignorez la deftinée de
l'un ; j'ignore celle de l'autre . Vous
foupçonnez votre amant d'inconſtance ;
j'ai les mêmes foupçons envers ma maîtreffe
, & elle peut - être envers moi :
Vous aimez encore , même en craignant
d'être oubliée ; je conferve un amour
tout femblable , en craignant un pareil
oubli . Nos âmes étoient faites pour fe
rencontrer ; c'est dommage que le hafard
ait dérangé leur cours. Mais , Ma
dame , je le répéte , je ne prétends point
tyrannifer la vôtre. Je vous admire & fuis
prêt à renoncer à vous , à vous rendre à
vous-même , puifque vous ne fauriez
être à moi volontairement.
Ah , Seigneur ! interrompit la jeune
Perfane extrêmement émue d'un procédé
fi généreux , & agitée d'un mouvement
qui l'étonnoit & qu'elle n'eût pû
définir , ah Seigneur ! je n'ai fait que
ceder aux ordres abfolus de mon père ;'
mais vous méritez un coeur uniquement
à vous & qu'aucun autre objet n'eût
prévenu d'abord .
Hé bien , Madame , ajouta Séfi , j'entrevois
un moyen de vous conferver à
votre amant & de prévenir les empor-.
temens d'un père irrité. Reftez avec
moi ; ces lieux feront déformais pour-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
vous un afyle inviolable , un afyle que
je regarderai moi- même comme facré.
Daignez , du moins , achever de rendre
votre confident celui qui confent à
n'être votre époux que de nom . Le rapport
de votre fituation avec la mienne
rend cette curiofité légitime , & certain
mouvement que je ne puis exprimer , la
rend indifpenfable .
Alors. Zulphi détailla ce qu'elle n'avoit
fait qu'indiquer & à chaque mot
Séfi redoubloit d'attention & d'étonnement.
Mais quand après certains détails
préliminaires , Zulphi en vint à citer,
la retraite où elle avoit vécu avec ſon
ayeul & fa mère , l'incendie où l'une
& l'autre s'étoient vues prêtes à périr ,
le fecours qu'elles avoient recu d'un
jeune , Courtifan , fon féjour dans leur
afyle commun , & enfin fon départ qui
tira encore des larmes de Zulphi , elle
fut interrompue par un grand cri que
pouffa l'Epoux confident. Elle frémit ,
& cut l'avoir offenfé , d'autant plus
qu'il l'avoit quittée avec précipitation ,
Mais il étoit allé donner une libre entrée
au jour qui commençoit à paroître .
La jeune Perfane fit un mouvement
pour courir à fon voile. Arrêtez lui
cria fon Epoux bien réfolu d'en pren
AOUST. 1763. 55
dre dès ce moment le titre & les droits
arrêtez, aimable Pêhry ! Ce ' nom lui fit -
lever les yeux vers celui qui le prononçoit.
Ciel ! c'eft lui ! s'écria- t- elle , c'eſt
Séfi ! ... lui- même , reprit- il ; celui à
qui vous donniez des larmes , celui à
qui vous en avez tant coûté. Mais Péhry
n'entendit point ces paroles ; elle
étoit évanouié dans fes bras.
Revenue à elle , tout ce qu'elle
voyoit lui parut un fonge. Mais ce doute
ne pouvoit pas long-temps fubfifter .
Vouloir exprimer les plaifirs & l'extrême
fatisfaction de ce jeune couple
feroit trop entreprendre. Heureufe la
main qui excelle à peindre ces fortes
de délices ; plus heureux mille fois le
coeur qui les reffent ! Je dois feulement
ajouter que tout cet embaras , tous ces
quiproquo , furent produits par quelques
changemens de nom . Aboutaher & Pehry
ayant repris leur nom véritable en quittant
leur folitude , les recherches de Séfi ,
qui d'ailleurs le's fit un peu tard , étoient
devenues inutiles. Celui- ci ayant repris
pour fe marier le nom de fon père , fa
future n'avoit pû y retrouver celui de
Séfi , le feul qu'elle connût. Ce n'eft pas
le Père de cette belle Perfane que
Séfi croyoit réduit à l'état le plus médiotout
,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
cre , fe trouvoit rétabli dans tous fes
biens , & Aboutaher qu'il eût pû reconnoître
à l'extérieur , habitoit alors une
Province des plus éloignées. Tous ces
motifs étoient plus que fuffifans pour
autorifer la méprife nocturne des deux
époux & leur étonnement réciproque.
Mais leur attachement mutuel & conftant
, leurs plaifirs , leur bonheur enfin ,
bonheur fi rare entre époux , durent
encore mieux produire l'étonnement uni
verfel.
NOUVELLE ORIENTALE,
CHAQUE Peuple a fes uſages particuliers
, les croit excellens , & trouve
bifarres ceux des autres Nations , qui ,
de leur côté , lui rendent bien la pareille.
On a peint Démocrite occupé à rire des
défauts de fes femblables ; on pourroit
repréfenter chaque Nation occupée à
fe moquer de toutes les autres . Le climat
& la politique influent fur cette prévention
réciproque. Peut-être même eft -il
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
néceffaire que l'Habitant de la Nigritie
éprouve à l'afpe&t d'un Européen la
même répugnance qu'il infpire à ce dernier;
que l'Iroquois s'applaudiffe de ſa
rufticité & le Chinois de fes révérences ;
que l'Italien foit rufé , l'Allemand fimple
, l'Eſpagnol grave , le François gai ,
l'Anglois fombre , le Hollandois plus
fage & plus fin qu'eux tous. Prèfque
toujours le jeu d'une machine dépend de
l'oppofition de fes parties & l'éclat d'un
tableau de la variété de fes couleurs.
L'exceffive liberté dont jouiffent les
femmes parmi nous a fes inconvéniens ;
mais ils ne méritent pas qu'on préfére de
trouver en elles des efclaves au lieu de
compagnes. Ajoutez que toutes les précautions
afiatiques ne font pas toujours
efficaces. Il feroit, cependant , bien difficile
de les porter plus loin . Une femme,
dans tout l'Orient & furtout en Perfè ,
n'eft vifible que pour fon mari ; une fille
, ne l'eft pour aucun homme , pas même
pour celui qui l'époufe. Ce n'eft , dis-je,
qu'après en avoir fait fa femme , qu'il
peut juger de fa laideur ou de fa beauté.
De-là naît pour l'ordinaire d'un & d'autre
côté une furpriſe agréable ou douloureufe.
Voici un exemple où l'étonnement
fut extrême des deux parts.
AOUST. 1763 . 33
-
Un vieillard Perfan , noble d'origine ,
mais déchu d'une haute fortune , habitoit
une demeure ifolée & de la plus modefte
apparence. Là fe trouvoient en
même temps la femme & la fille de fon
fils unique. Pour ce dernier , il fervoit
dans l'armée Perfanne , en qualité d'Officier
très fubalterne & fous un nom
emprunté. Celui que portoit fon père
dans fa retraite l'étoit également ! Des
raifons de politique & de prudence les
obligeoient d'en ufer ainfi l'un & l'autre.
Tous deux avoient encouru la difgrace
du Souverain fans l'avoir méritée , &
tous deux attendoient que l'inconftance
de la Cour & des événemens leur rendît
ce qu'elle leur avoit fait perdre.
Aboutaher ( c'eft le nom fuppofé du
Vieillard ) ne jouit même pas d'un entier
repos dans fa folitude. A la Cour un
Grand eft exposé aux bourafques : en
Province un homme obfcur l'eſt encore
plus aux vexations. Aboutaher en avoit
déja effayé plus d'une de la part du Be
gler- Beg , ou Gouverneur de Ba& rianne;
& pour furcroît d'affliction , il fe vit
forcé d'aller s'en plaindre à lui- même. Il
attendoit peu de fuccès d'une pareille
démarche. N'ai - je pas , difoit-il chemin
faifant, n'ai je pas moi - même été Bégle-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Beg ? N'ai- je pas cherché à faire le bien
du Prince & des Sujets ? Nai - je pas été
équitable ? N'ai -je pas été déplacé ? Eftil
jufte d'exiger que le Gouverneur de la
Bactrianne fe moule fur une conduite
qui m'a fi peu réuffi ?
Il n'étoit plus qu'à deux lieues de la
réfidence de ce Commandant , lorsqu'il
fut abordé par un Coulomcha , ou Meffager
du Roi de Perfe . Un Coulomcha
n'eft pas unfimple courier : c'eft un jeune
homme de diftinction attaché à la
perfonne du Monarque , à - peu - près
fur le même pied qu'un Gentilhomme
ordinaire l'eft en France. Ces fortes de
Meffagers ne font jamais chargés que de
commiffions graves : mais une circonftance
rend cet emploi très-pénible. C'eft
qu'en Perfe , où l'on prétend que les
Poltes furent inftituées par Cyrus , il ne
refte aucunes traces de cette inftitution.
Il eft vrai que dans ce pays un Meffager
Royal eft autorifé à démonter les
paffans qu'il rencontre . Le Coulomcha
dont il s'agit avoit ufé plus d'une fois de
fon privilége depuis fon départ d'Hifpahan
. Mais il étoit à pied lorfqu'il joignit
Aboutaher qui montoit un fort bon cheval
arabe . Le fage vieillard voulut en
defcendre. Il avoit reconnu d'abord
AOUST. 1763. 35
T'emploi du jeune Gentilhomme à fon
éxterieur ; il alloit céder à l'ufage. Le
Coulomcha l'ayant fixé , lui trouva l'air fi
vénérable & fi impofant , qu'il fe fentit
ému de refpect. Non , lui dit-il , mon
pére , non je n'uferai point contre vous
d'un privilége tyrannique. Ce feroit
joindre la barbarie à l'injustice. Daignez
feulement fatisfaire ma curiofité. Habitez-
vous la Ville prochaine , où quelques
affaires vous y conduifent- elles ?
Je pofféde fi peu de chofe , reprit le vieillard
, queje devrois être exempt de toute
efpéce d'affaires. Cependant , le peu qui
m'appartient m'eft envié. Un dévot , qui
me hait , & qui peut tout fur l'efprit du
Gouverneur , prétend me dépouiller de
mon foible patrimoine fours prétexte d'y
faire conſtruire un Hôpital en faveur des
pauvres de ce canton . Le principal dédommagement
qui m'eft offert feroit d'y
être admis comme les autres.... Voilà
une abominable injuſtice , interrompit le
jeune Perfan ;je vous jure par le gendre
du Prophête , qu'elle ne fera point effectuée
. J'ai quelque crédit auprès du Gouverneur
, & d'ailleurs , j'ai un moyen
sûr pour m'en faire écouter . Soyez perfuadé
que votre Adverfaire ne fera point
preuve de charité à vos dépens .
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Ils porterent la converfation beaucoup
plus loin , & elle les conduifit jufqu'à
la réfidence du Bégler-beg. A peine le
Coulomcha fe fut-il acquitté de fa principale
commiffion qu'il s'occupa des intérêts
d'Aboutaher. Il le préfenta au
Gouverneur qui parut ne l'écouter
qu'avec peine , ajoutant qu'un homme
auffi pieux que l'étoit fon adverfaire ,
ne pouvoit avoir que des vues louables.
Ce Gouverneur fe piquoit lui-même de
dévotion autant que d'avarice. Il n'ordonnoit
jamais de concuffions que l'alcoran
à la main .
Le jeune Perfan , qui le connoiffoit ,
fit figne au vieillard ne pas infifter . Celui
- ci fe retira comme ils en étoient
convenus. Alors Séfi , c'eft le nom du
Coulomcha , réitera fes inftances auprès
du Gouverneur , & en vint à l'argument
"qu'il fçavoit bien devoir être décifif. II
lui revenoit , felon l'ufage , un préſent
confidérable pour fa courfe , & c'étoit
au Bégler - beg à lui faire ce préfent.
Il lui fit entendre qu'il y renonceroit
volontiers fi Aboutaher obtenoit juſtice.
L'avare Gouverneur faifit avidement
cette propofition . Il décida qu'en effet
le dévot Mufulman portoit le zéle un
peu trop loin. Aboutaher fut maintenu
AOUST. 1763. 37
dans ce qu'il poffédoit , & le Bégler-beg
y eût même ajouté quelques poffeffions
d'autrui , fi on l'eût exigé.
Séfi courut rejoindre fon protégé qui
l'engagea à venir au moins vifiter l'hermitage
qu'il lui confervoit. Le jeune
Perfan y confentit , n'ayant nul motif
de preffer fon retour à Ifpahan. Ils partent
deux jours après , & au bout d'environ
douze heures de marche , ils touchoient
à l'habitation du vieillard . Ce dernier
en faifoit un modefte détail à Séfi , &
le prioit de mettre à l'écart toute idée
de magnificence , & de fomptuofité.
Mais quelle fut la défolation d'Aboutaher
, en voyant tout-à - coup une partie
de fa maifon en flammes ? Ah ,
chere Fatime ! Ah , chere Péhri ! s'écriat-
il , qu'allez -vous devenir ? Qui vous
arrachera au péril qui vous menace ?
Hélas ! peut -être en êtes-vous déja les
victimes ?
Séfi ne lui demanda point ce que
fignifioit ce difcours . Il part avec toute
la vîteffe du cheval qu'il montoit , arrive
en un inftant à la demeure du vieillard
, & trouve un Efclave qui fe défefpéroit.
Il entend des cris lamentables
& qui fembloient fortir du fein des
38 MERCURE DE FRANCE.
flammes. Il demande à l'esclave Par où
il eft poffible de pénétrer dans l'édifice
embrafé. Ah , Seigneur ! lui répondit
I'Efclave , j'aurois déja effayé d'en tirer
Fatime & Pehri ; mais , hélas ! Je në
fuis point Eunuque , & fi malheureuſement
vous ne l'êtes pas vous -même ...
Séfi, fans répondre à ce ridicule pro→
pos , s'empare d'une maffue , enfonce
l'unique porte de ce Bâtiment qui pour
furcroît d'embarras fe trouvoit fermé ,
paffe à travers la fumée & les feux , &
pénétre jufques dans une chambre où
Fatime , Pehri , & une vieille Efclave
n'attendoient que la mort. Déja même
·les deux premieres étoient évanouies.
Séfi s'empare de celle que d'abord le
hazard lui préfente : c'étoit Pehri. Il
l'emporte à force de bras jufques dans la
cour , & la remet entre les mains d'Aboytaher
qui dans l'inftant arrivoit . Il
retourne au fecours de Fatime , & la délivre
avec le même bonheur , mais non,
fans un extrême danger pour lui -même.
Ce qui ne l'empêcha pas de vouloir s'y
expofer une troifiéme fois. Son but étoit
de fecourir la vieille Efclave : mais la
chute d'une partie du bâtiment l'empêcha
de pénétrer juſqu'à elle. Il en fut au
1
AOUST. 1763. 39
défefpoir, tant fa générofité étoit pure &
défintéreffée .
Séfi n'étoit pas moins réfervé que
généreux. Il s'étoit bien apperçu en fecourant
Péhri qu'il portoit dans fes bras
une des plus belles perfonnes de l'Orient ;
elle étoit même alors dans un défordre
qui mettoit bien des beautés dans leur
jour. Séfi fe rappelloit avec tranſport
ce qu'il en avoit apperçu . Cependant ,
ne jugeant plus fa préfence abfolument
néceffaire , il fe tenoit modeftement à
l'écart . Il n'en étoit pas ainfi de l'Eſclave
d'Aboutaher : la fin du péril avoit mis fin
à fes fcrupules , & il aidoit fon Maître à
rappeller Fatime & Pehri de leur évanouiffement.
Elles ouvrirent les yeux
l'une & l'autre ; mais le danger qu'elles
avoient couru leur étoit encore fi préfent
qu'elles doutoient de leur existence . Ah !
leur dit le vieillard , en les baignant de
fes larmes, votre furpriſe eft bien légitime
: c'étoit fait de vous fans l'arrivée
du plus généreux de tous les hommes.
Il vous a fauvé la vie en s'expofant à une
mort prèfque certaine & en s'y expofant
à plus d'un reprife. Alors ab leur détailla ,
en peu de mots , ce que Sefi avoit fait
pour elles , & même ce qu'il avoit fait
pour lui.
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Il en faut moins pour piquer la curio
fité de deux femmes à qui la vue de
tout homme étranger eft abfolument
interdite. Aboutaher crut pouvoir déroger
à cet ufage en faveur de Séfi. D'ailleurs,
il n'avoit prèfque plus la liberté du choix.
L'appartement des femmes étoit entierement
incendié. Il falloit donc qu'elles
habitaffent le fien , qui heureuſement
étoit à l'abri des flammes , n'ayant nulle
forte de communication avec l'autre.
Ainfi , le vieillard , courant autant qu'il
le pouvoit , à Séfi , l'invita à s'approcher
de celles qui tenoient de lui un nouvel
être. A cette propofition Séft éprouva
un doux faififfement qui lui ôta la liberté
de répondre. Mais fon filence n'avoit
rien qui pût faire foupçonner un refus ;
il s'avançoit même fans prèſque s'en appercevoir,
& beaucoup plus vite que
fon introducteur , vers la falle où Fatime
& Péhril'attendoient. Il les aborde avec
un trouble que la jeune Péhri partageoit
d'avance , & qui redoubla lorſqu'elle
l'eut envisagé.
Péhri n'avoit guères que treize ans ;
mais dans ces contrées , cet âge fuffit
au beau fexe pour fentir qu'il eft en état
de plaire & pour le faire fentir à d'autres .
Séfi l'éprouvoit. Il eût également pû voir
AOUST. 1763 : 41
dans Fatime ( qui le regardoit auffi malgré
l'ufage oriental ) il eût , dis-je , pû
trouver en elle un objet capable de faire.
diverfion aux charmes de fa fille : elle
étoit encore dans la fleur de la jeuneffe
& de la beauté. Mais Séfi étoit lui- même
trop jeune pour divifer fon hommage ,
quand même Fatime & Péhri n'euffent
été que des rivales ordinaires. Il eft un
âge où le coeur devient l'efclave du premier
coup d'oeil & ne fonge ni à rompre
fes fers , ni à les étendre.
Quelques jours s'écoulerent d'une
manière très - agréable pour le jeune cou
ple , à qui la circonftance permettoit de
s'entretenir librement . Séfi rendoit grâ--
ces à l'accident qui les réuniffoit , &
Pehri ne s'en affligeoit plus. Quant au
Vieillard , il fongeoit à le réparer.. Il
foupçonnoit , intérieurement , la caufe
de cet incendie , & fes foupçons étoient
fondés . Le pieux Perfan dont il a déja
été parlé , inftruit que le Gouverneur
ceffoit d'entrer dans fes vues charitables
, avoit crû devoir fe permettre un
petit mal pour un grand bien . En conféquence
il donna ordre à un de fes
Efclaves de brûler la maifon qu'il ne
pouvoit envahir. Peut- être , difoit -il ,
brûlerons-nous , en même temps . trois
42 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre perfonnes ; mais mon Hôpital
en fera vivre cent , & tout bien
compté la maffe des Humains gagne
à ce calcul.
&
Il y avoit fujet de croire que cet
événement jettoit Aboutaher dans plus
d'une forte d'embarras, Séfi rêvoit aux
moyens de lui faire accepter des fecours.
Il étoit partagé entre la difficulté
de les lui offrir & la crainte d'être
refufé. Il le fut en effet : Aboutaher
lui dit que fa fortune , quoique bornée ,
le mettoit en état de rétablir ce que
le feu avoit détruit . Mais il n'en admiroit
pas moins la conftante générofité
du jeune Perfan. Il regrettoit de ne
pouvoir le fixer dans fa retraite
Penvioit à la Cour fi peu digne de le
pofféder. Il falloit cependant que Séfi
en reprît bientôt le chemin ; fon devoir
l'y rappelloit fon penchant luttoit
contre ce devoir. Il eut encore divers
entretiens avec Péhry, & tous deux
s'enflâmoient de plus en plus , & tous
deux remercioient le hazard de les avoir
affranchis des entraves de l'étiquette .
Ufage barbare & ridicule ! s'écrioit
Séfi , tu nous contrains d'époufer un
objet qui nous ignore & que nous
ignorons : tu fais du lien le plus refAOUST.
1763. 43
pectable un jeu de hazard qui fouvent
ne fatisfait aucunes des deux parties !
Ah ! du moins , j'ai vu dans Péhry celle
qui doit me rendre heureux notre
union fera le fruit d'un choix éclairé
notre choix le fruit d'un penchant réciproque
& qui ne peut plus s'accroître ;
qui, fur-tout, ne pourra jamais diminuer.
On voit par ce difcours le but que fe
propofoit Sefi. Mais il n'y pouvoit parvenir
qu'après avoir quitté l'emploi qui
l'attachoit & le captivoit à la Cour.
Une femme , une Efclave même lui étoit
interdite par le Souverain . Il informa de
fes projets , & Pehry qui les trouva merveilleux
, & Aboutaher , qui en jugea
tout autrement . Le fage Vieillard l'exhorta
vivement à ne rien précipiter. A
votre âge , lui difoit-il , on doit , furtout
, ménager la faveur de fon Maître ;
il eft plus facile d'être Courtifan que
Philofophe.
Séfi , qui dans ce moment , n'étoit
qu'amoureux , fut peu ébranlé par ce
difcours . Pehry n'étoit pas mieux d'ac
cord fur ce point avec fon Ayeul. Ce
jeune couple prêt à fe féparer n'y fongeoit
qu'avec frémiffement. Il fallut
néanmoins s'y réfoudre. Il fallut mettre
fin à une fituation d'autant plus fla44
MERCURE DE FRANCE.
reufe , qu'elle étoit fans exemple dans
toute la contrée. Mais ce n'étoit point
cette fingularité que Seft regrettoit ;
c'étoit la chofe même . Ses larmes coùloient
abondamment. Pélry cachoit
une partie de fa douleur ; Aboutaler
pleuroit de tendreffe, & Fatime fans bien
pouvoir fe dire à elle - même pourquoi.
De retour à Ifpahan , Sefi fe difpofoit
à effectuer fon deffein , à quitter une
place qui afferviffort jufqu'à fon âme.
Une révolution fubite le retint à la
Cour . L'autorité & même la perfonne
du Monarque étoient menacés ;
dès-lors Séfi ne fongea plus qu'à défendre
l'une & l'autre. Il avoit été prêt
d'immoler toute ambition à l'amour
it fit céder ce même amour au devoir .
L'ennemi qu'il falloit combattre & repouffer
étoit le célébre Thomas Kouli-
Kan , ennemi d'autant plus à craindre,
qu'il ofoit tout , & qu'il joignoit une
politique profonde au courage le plus
déterminé. Ce qui achevoit de le rendre
formidable , c'eft que le Prince qu'il
vouloit fupplanter , n'avoit aucune de
ces qualités , & ignoroit jufqu'à l'art
de paroître les avoir.
On fait que l'Ufurpateur mit le comblé
aux attentats , & vit fon ambition
A O UST. 1763. 43
couronnée. Tout , cependant , ne fléchit
pas fous lui d'abord , & Séfi fe diftingua
parmi ceux qui réfifterent le
mieux & le plus longtemps . Son père lui
en eût donné l'exemple s'il avoit eu befoin
de modèle. Thamas qui avoit luimême
trop de courage pour ne pas eftimer
cette vertu dans autrui , n'épargna
rien pour s'attacher deux Sujets fi braves
& fi fidéles . Toute la Perfe étant alors
foumife & tranquille , ni l'un ni l'autre
n'avoient deffein d'exciter de nouveaux
troubles. Mais aucun des deux ne voulut
fe fixer à la Cour du Tyran , ni prendre
parti dans fes armées. Cependant il
ordonna que leurs biens qu'il avoit fait
confifquer , leur fuffent rendus. Ce n'étoit
point le feul exemple de modération
qu'il eût donnéjufqu'alors . Il affectoit ,
furtout , de réparer certaines injuftices
que fon prédéceffeur avoit commifes ,
ou laiffé commettre . Plus d'un Grand
dépouillé de fes Domaines par ce malheureux
Prince , en avoit été remis en
poffeffion par Thamas. Tant il eſt vrai
que dans un Souverain , la politique fupplée
quelquefois à la vertu & peut même
briller d'un éclat fupérieur.
Seft devenu libre , retourne en diligence
vers la retraite où le conduifoient
46 MERCURE DE FRANCE.
l'amour & l'amitié. Dépuis deux ans &
plus , qu'il avoit quitté ce féjour , il
ignoroit le fort des perfonnes qui l'habitoient.
Il voyoit fur fa route les défaftres
occafionnés par la guerre civile : il
craignoit que ces ravages ne fe fuffent
étendus jufques fur l'afyle de Péhry ; &
dans quel trouble cette idée ne le plongeoit-
elle pas ? Ce fut bien pis lorfqu'arrivé
fur les lieux mêmes , il n'y trouva
que des reftes de mafures abfolument
inhabitées ! Il faut avoir aimé , ou pour
mieux dire , il faut aimer pour la prez
mière fois , & aimer en Afiatique , pour
concevoir ce qu'éprouva Séfi à ce déplorable
aspect. Il parcourt , en homme
égaré tout le canton , s'informe de ce
qui peut concerner Aboutaher , n'apprend
rien de pofitif & retourne vingt
fois questionner une même perfonne.
Tout ce qu'on lui affirme c'est que
les troupes de Thamas ont habité &
ravagé ce pays, Mais on ignore fi le
vieillard qu'il y cherche ne l'avoit pas
quitté lui-même avant leur arrivée : incertitude
qui redoubloit l'agitation de
Séfi.
Tout ce que la jaloufie , fi naturelle
aux Orientaux , a de plus accablant &
AOUST. 1763. 47
de plus cruel , s'emparoit malgré lui de
fon âme. Tantôt il fe repréfentoit Péhri
au pouvoir de quelque Officier féroce ;
tantôt il fe la figuroit au milieu du Sérail
de l'Ufurpateur , gémiffant fur fon triſte
efclavage ; & ( ce qui lui fembloit beau,
coup plus affreux ) ! Peut -être n'en gémiffant
plus. Il fe réfout à parcourir toute
la Perfe ; va de Province en Province ,
de Ville en Ville , s'arrête fur-tout , dans
les lieux écartés , parle d'Aboutaher à
tous les humains qu'il rencontre , &
voit , avec défefpoir , que ce nom eſt
par- tout ignoré. Un an s'écoule dans ces
recherches fuperflues ; après quoi Séfi
vient retrouver fon père , auffi accablé
de fa longue abfence , que lui-même
l'étoit de celle de Péhri.
:
L'extrême affliction exige un confident
c'est un moyen prefque sûr de
la rendre fupportable, Mais il eft rare
de confier certaines foibleffes à un Vieillard
, & , furtout , à fon propre Père.
Il est encore rare que ce même Père
goûte cet aveu. Séfi dans la néceffité
où il étoit de fe plaindre , ne fit pas cette
réflexion & s'en trouva bien. D'ailleurs
l'amour eft regardé en Afie moins com
me une foibleffe que comme un befoin.
Le Père de Séfi à qui ce befoin s'étois
48 MERCURE DE FRANCE.
fait fentir autrefois , ne trouva point
étrange que fon fils l'éprouvât à fon
tour. Je te plains , lui dit- il, d'avoir perdu
cette Beauté dont tu me parles & qui
devoit t'aimer , vù ton age , ton extétérieur
& furtout la fingularité de l'aventure.
Il n'eft qu'un moyen de réparer
ce malheur , c'eft d'époufer une
femme affez belle pour te faire oublier
celle que tu regrettes ; & fi ce reméde
ne fuffit pas , d'y joindre quelques jolies
Efclaves. Il feroit fingulier qu'aucune
d'entre elles ne pût faire diverfion à
ta douleur . En tout cas fi l'objet qui
la caufe t'eft rendu quelque jour , il
te fera libre de l'époufer auffi . Le Prophête
a pourvu à ces fortes d'inconvéniens.
Ce difcours qui eût pu confoler un
Européen , fur-tout un François ; ne fit
que gliffer fur notre Afiatique. Cependant
, comme il n'eft guères poffible de
réfifter perpétuellement à des avis de
cette nature , Séfi fe laiffa vaincre. Mais
ce ne fut qu'après avoir lutté encore fix
mois & fait faire de nouvelles & inutiles
recherches d'Aboutaher & de fa famille.
Perfuadé , enfin , qu'il en étoit privé
pour jamais , il fit ce qu'exigeoit fon
père ; c'eft-à-dire qu'ayant chargé un ·
Procureur
AOUST. 1763. 49
Procureur d'époufer en fon nom , & par
le miniftere d'un autre Procureur , une
fille que ni l'un ni l'autre n'avoient jamais
vue & ne devoient jamais voir , une
fille qu'il ne connoiffoit pas lui- même ,
il avoit confenti qu'elle lui fût enfuite
amenée pour ne la voir en face qu'après
le temps fixé par l'ufage. Il la connoiffoit
, au furplus , pour la fille d'un Noble
Perfan qui habitoit le même canton que
lui , & avec qui fon père s'étoit fort lié
durant fon abfence.
Les dix jours de fêtes & de divertiffement
, fixés par la coutume , étant expirés
, la nouvelle époufe fut conduite en
pompe , mais durant la nuit , chez fon
époux , qui l'attendoit fans impatience.
Elle étoit voilée de manière qu'en
plein midi elle n'eût pas même foupçonné
qu'il fit jour. Des femmes deftinées
à la fervir , l'introduifirent dans
l'appartement qui lui eft réſervé. Elles
en fortent quand Séfi eft fuppofè prêt à
s'y rendre ; mais elles n'y laiffent aucune
lumière , & lui-même n'eft pas en droit
d'y en introduire. L'ufage le condamne
à ne voir ni à n'être vu cette première
nuit. Il entre , moins occupé de l'objet
qu'il va trouver, que de celui qu'il a perdu.
Il eft furpris d'entendre des foupirs &
C
50 MERCURE DE FRANCE.
des fanglots. Il ne peut douter de qui ils
Iartent,& cette fingularité réveille & fixe
fon attention. Il reconnoît bien- tôt que
ces fangots & ces foupirs ne font point
fimulés. Ils lui fervent de guide pour
s'approcher de fa jeune époufe. Hé quoi ,
Madame ? lui dit- il , comment dois- je
interpréter ces marques de douleur ?
Eft- ce par contrainte que vous vous
donnez à moi? Je n'exige point un pareil
facrifice .
2
L'accordée ne répondit rien , & ce filence
vouloit déjà dire beaucoup. De
grace, Madame, reprit Séfi, daignez me
répondre avec confiance & fans aucun
détour ? Peut-être aurai - je moi - même
quelque autre aveu à vous faire , Ah
Seigneur lui dit- elle ; en pleurant &
foupirant toujours , mes larmes pourroient-
elles vous outrager ? Invifible à
vos yeux comme vous l'êtes aux miens
tous deux inconnus l'un à l'autre, nous ne
pouvons encore ni nous aimer , ni nous
haïr. Peut- être en vous époufant , m'uniffé-
je à l'homme le plus parfait de
toute l'Afie. Mais , Seigneur , pardonnez
..... Elle n'en put dire davantage ;
fes fanglots la fuffoquerent de nouveau..
Séfi , que la douceur & le charme de fa
voix venoient d'affecter fingulièrement,
2
AOUST. 1763.
frémit de l'état où cette jeune perfonne
étoit réduite. Raffurez-vous , Madame ,
lui dit-il , d'un ton attendri , vous n'êtes
pas tombée entre les mains d'un barbare.
Il faudroit l'être pour abufer de votre
fituation . Je refpecterai vos fentimens &
vos regrets . Je fais par moi- même ce
qu'un premier penchant .... Mais encore
une fois , ne refufez point votre
confiance à celui qui en veut être digne
par fa franchiſe & fon équité.
Hé bien , Seigneur ! reprit-elle , d'un
ton de voix mal affuré , je vais vous faire
l'aveu d'une foibleffe que je crois excufable
& qui peut-être , vous paroîtra
légitime . Je garde encore le fouvenir de
quelqu'un à qui je dois le jour , de quelqu'un
qui pour me fauver la vie ofa
s'expofer à une mort prèfque inévitable ;
mais qui me laiffe en proie à des chagrins
plus cruels que la mort qu'il m'a
épargnée !
O ciel , s'écria Séfi , étonné du rapport
qu'il y avoit dans cette avanture &
ce qui lui étoit arrivé à lui-même;ô ciel ! ...
Mais , Madamė , reprit-il , en s'interrompant
, votre nom n'eft -il pas Zulphi ? .....
Oui, Seigneur, & c'eft auffi le nom que
portent men père & mon ayeul
Quoi ! jufqu'à fon ayeul ! difoit trif
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
tement Séfi , en fongeant à Aboutaher ;
mes efpérances ont été bientôt détruites....
N'imparte , voyons jufqu'où le
hazard peut porter la reffemblance dans
des événemens oppofés. Madame
qu'eft devenu ce libérateur qui caufe
aujourd'hui votre défefpoir ?
Mon défefpoir eft de l'ignorer, ajouta
la jeune époufe. Les événemens qui viennent
de déchirer la Perfe ont , fans.
doute , éloigné de lui toute autre idée :
peut-être a-t-il fait céder l'amour à l'ambition
; peut-être n'a-t-il jamais bien
connu l'amour.
Autre point de conformité, difoit Séfi
intérieurement : l'aimable Péhria , fans
doute , les mêmes foupçons à mon
égard , & a , peut-être , fubi la même
épreuve que celle qui me parle en cet .
inftant. Mais hélas ! fes pleurs aurontils
été refpectés ? ... Quoi qu'il en puiffe
être , je ferai généreux ; je mériterai
qu'on le foit , ou qu'on ait dû l'être envers
Pehri. Madame , ajouta-t- il , en
élevant la voix , votre deftinée & la
mienne ont entr'elles un rapport qui
m'étonne. Votre coeur n'eft plus à vous
le mien n'eft plus à moi . Vous regrettez
un amant qui vous fauva la vie ; j'eus le
bonheur de la fauver à la Beauté que je
AOUST. 1763. 53Ⓡ
regrette. Vous ignorez la deftinée de
l'un ; j'ignore celle de l'autre . Vous
foupçonnez votre amant d'inconſtance ;
j'ai les mêmes foupçons envers ma maîtreffe
, & elle peut - être envers moi :
Vous aimez encore , même en craignant
d'être oubliée ; je conferve un amour
tout femblable , en craignant un pareil
oubli . Nos âmes étoient faites pour fe
rencontrer ; c'est dommage que le hafard
ait dérangé leur cours. Mais , Ma
dame , je le répéte , je ne prétends point
tyrannifer la vôtre. Je vous admire & fuis
prêt à renoncer à vous , à vous rendre à
vous-même , puifque vous ne fauriez
être à moi volontairement.
Ah , Seigneur ! interrompit la jeune
Perfane extrêmement émue d'un procédé
fi généreux , & agitée d'un mouvement
qui l'étonnoit & qu'elle n'eût pû
définir , ah Seigneur ! je n'ai fait que
ceder aux ordres abfolus de mon père ;'
mais vous méritez un coeur uniquement
à vous & qu'aucun autre objet n'eût
prévenu d'abord .
Hé bien , Madame , ajouta Séfi , j'entrevois
un moyen de vous conferver à
votre amant & de prévenir les empor-.
temens d'un père irrité. Reftez avec
moi ; ces lieux feront déformais pour-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
vous un afyle inviolable , un afyle que
je regarderai moi- même comme facré.
Daignez , du moins , achever de rendre
votre confident celui qui confent à
n'être votre époux que de nom . Le rapport
de votre fituation avec la mienne
rend cette curiofité légitime , & certain
mouvement que je ne puis exprimer , la
rend indifpenfable .
Alors. Zulphi détailla ce qu'elle n'avoit
fait qu'indiquer & à chaque mot
Séfi redoubloit d'attention & d'étonnement.
Mais quand après certains détails
préliminaires , Zulphi en vint à citer,
la retraite où elle avoit vécu avec ſon
ayeul & fa mère , l'incendie où l'une
& l'autre s'étoient vues prêtes à périr ,
le fecours qu'elles avoient recu d'un
jeune , Courtifan , fon féjour dans leur
afyle commun , & enfin fon départ qui
tira encore des larmes de Zulphi , elle
fut interrompue par un grand cri que
pouffa l'Epoux confident. Elle frémit ,
& cut l'avoir offenfé , d'autant plus
qu'il l'avoit quittée avec précipitation ,
Mais il étoit allé donner une libre entrée
au jour qui commençoit à paroître .
La jeune Perfane fit un mouvement
pour courir à fon voile. Arrêtez lui
cria fon Epoux bien réfolu d'en pren
AOUST. 1763. 55
dre dès ce moment le titre & les droits
arrêtez, aimable Pêhry ! Ce ' nom lui fit -
lever les yeux vers celui qui le prononçoit.
Ciel ! c'eft lui ! s'écria- t- elle , c'eſt
Séfi ! ... lui- même , reprit- il ; celui à
qui vous donniez des larmes , celui à
qui vous en avez tant coûté. Mais Péhry
n'entendit point ces paroles ; elle
étoit évanouié dans fes bras.
Revenue à elle , tout ce qu'elle
voyoit lui parut un fonge. Mais ce doute
ne pouvoit pas long-temps fubfifter .
Vouloir exprimer les plaifirs & l'extrême
fatisfaction de ce jeune couple
feroit trop entreprendre. Heureufe la
main qui excelle à peindre ces fortes
de délices ; plus heureux mille fois le
coeur qui les reffent ! Je dois feulement
ajouter que tout cet embaras , tous ces
quiproquo , furent produits par quelques
changemens de nom . Aboutaher & Pehry
ayant repris leur nom véritable en quittant
leur folitude , les recherches de Séfi ,
qui d'ailleurs le's fit un peu tard , étoient
devenues inutiles. Celui- ci ayant repris
pour fe marier le nom de fon père , fa
future n'avoit pû y retrouver celui de
Séfi , le feul qu'elle connût. Ce n'eft pas
le Père de cette belle Perfane que
Séfi croyoit réduit à l'état le plus médiotout
,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
cre , fe trouvoit rétabli dans tous fes
biens , & Aboutaher qu'il eût pû reconnoître
à l'extérieur , habitoit alors une
Province des plus éloignées. Tous ces
motifs étoient plus que fuffifans pour
autorifer la méprife nocturne des deux
époux & leur étonnement réciproque.
Mais leur attachement mutuel & conftant
, leurs plaifirs , leur bonheur enfin ,
bonheur fi rare entre époux , durent
encore mieux produire l'étonnement uni
verfel.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
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Faux
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