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Titre

DISSERTATION SUR LES LANGUES EN GENERAL ET SUR LA LANGUE FRANCOISE EN PARTICULIER. Par M. l'Abbé de Pons.

Titre d'après la table

Dissertation sur les langues en general, & sur la langue Françoise en particulier, par Mr l'Abbé de Pons.

Fait partie d'une livraison
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506
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47
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546
Incipit

Je donnai au Mercure de Janvier dernier, une Dissertation sur le

Texte
DISSERTATION
SUR
LES LANGUES EN GENERAL .
ET SUR
LA LANGUE FRANCOISE
J
IN
PARTICULIER
.
Pat M. l'Abbé de Pons .
E donnai au Mercure de
Janvier dernier , une Differtation
fur le Poëme
Epique contre la Doctrine
des Difciples
d'Ariftote. Ges
8 LE NOUVEAU
Meffieurs n'ont pas coûtume de
demeurer oififs ; quand il s'agit
de défendre les droits facrés de
lenr Ecole. Je m'attendois donc
à trouver dans le Mercure fuivant
une réponſe de leur part , mais
une réponſe haute , impérieufe ,
où mon attentat feroit févérement
réprimé.
Ce n'eft pas là tout ; j'avois ,
dans cette même Differtation , engagé
une efpéce de querelle avec
les Poëtes ,Nation guérriere & difficile
à calmer , quand une fois
elle eft irritée.
J'étois dans les horreurs de
cette double guerre , quand le
Mercure de Février me tomba
dans les mains ; je n'y trouvai
rien de la part des Docteurs Ariftoreliciens
, j'en louai Dieu ; autre
bonne fortune , j'y trouvai un Ouvrage
fous le titre de Deffenfe
de la Poëfie Françoife . Je
recornû dans cer Ouvrage un
Poëte galant-homme , qui défendoit
avec chaleur les prétendus
MERCURE.
droits de fon art , fans appeller
à fon fecours l'Apoftrophe injurieufe
, l'yronie infultante ; fans
violer aucun des égars que la focieté
civile a confacrés pour ainfi
dire , à l'union generale .
>
Le Public femble avoir difpenfé
les gens de Lettres , de ces
fortes de devoirs ; ils ont acquis
cette difpenfe à force d'éxcés
la focieté s'accoûtume à les regarder
comme un peuple féroce
& indifciplinable , qu'il faut abandonner
par pitié à fa dure impoliteffe
à fa groffére rufticité.
Voilà un genre d'indulgence , qui
n'accommoderoit pas mon amour
propre.
>
Le Reverend Pere D. C. de la
Compagnie de Jefus , Auteur de
l'Ouvrage dont j'ai parlé , eſt affûrement
de mon goût ; fon procedé
m'en est caution ; ce même
procedé fera voir , que la contrarieté
des fentiments entre gens. de
Lettres , n'aliéne pas toujours les
coeurs.
10 LE NOUVEAU
Je crois , au refte , que le Public
feroit en état de juger àpréfent la
question controverfée entre le R.
P. D. C. & moy ; notre procés
me paroît fuffifamment inftruit ; on
peut voir ce que j'ay dit dans le
Mercure de Janvier , fur les Vers
& fur la Profe , on lira enfuite la
réponſe de mon adverfaire , aprés
quoi je prie le Lecteur de retourner
pour dernier examen , au Mercure
de Janvier : il fentira que j'ay
dû lui fauver l'ennuy d'une replique
inutile.
Il y a pourtant dans la réponſe
du R. P. D. C. une chofe fur
laquelle je ne puis lui faire grace,
il s'appuye de l'autorité de feu
it
M. l'Archevêque de Cambray ,
pour faire à notre langue certains
reproches , dont il me paroît important
de la juftifier ;" c'eſt ce qui
m'a fait naître l'idée de la differtation
fuivante que je divife en plufieurs
articles , dont le premier ,
ne contient que des éclairciffemens
préliminaires.
MERCURE. 11
ARTICLE PREMIER.
De l'origine des Langues &
de leur fin.
T
Outes les langues du monde
font nées du befoin que les
hommes ont éprouvés de fe communiquer
reciproquement leurs
penſé es.
Chaque langue particulière a été
inftituée par un certain Peuple ,
pour lui fournir des fignes repréfentatifs
de fes penfées.
Les Philofophes diftinguent trois
fortes de penfées . Idée , lugement ,
Raifonnement ; ajoutons -en une quatriéme
que nous nommerons , Sen
timent.
L'Idée et la penſée de l'efprit
que les Langues expriment par les
Noms , comme
Lyon. Arbre.
Impuissance. Ferocité, Sterilité.
Impuiffent. Farvec. Sterile.
Dieu. Homme
Sageffe.
Sage
12
LE NOUVEAU
Le Fugement eft la penſée de
l'efprit, que les Langues expriment
par les verbes comme quand je dis .
Dieu eft fage.
Je fais un jugement compofé de
deux idées ; fçavoir , de l'idée de
Dieu , & de l'idée de Sage , que
j'unis par le verbe , eft , qui en eft
comme le lien ; & lorfque je dis.
Dieu n'eft pas impuiſſant.
Je juge que l'idée d'impuißanee
ne convient point à l'idée de Dicu ,
c'eft pourquoi je défunis ces deux
idées par le verbe, eft , foutenu de
la particule négative .
Si l'on me demande a préfent la
définition de la penfée de l'efprit,
apelée Jugement , je répɔnds , que
le jugement n'eft autre chofe que
l'acquiefcement de l'âme ou fon refus
d'acquiefcer á l'union de plufieures
idées concordantes ou dif
cordantes entr'elles.
La
MERCU. RE. 13
La troifiéme efpece de penfée ,
eft appellée par les Philofophes
Raifonnement.
Or le Raifonnement n'eft autre
chofe que plufieurs jugements fi
intimement liez enfemble, qu'il y a
pour ainsi dire , unité entr'eux ,
comme quand je dis.
Tout eftre fpirituel eft immortel.
Or , l'âme humaine eft fpirituelle ,
Donc , l'âme humaire eft immortelle.
Voilà un raifonnement exprimé.
par trois propofitions , dont chacune
contient un jugement particulier.
Nous voilà arrivés à la quatriéme
penfée de l'efprit , appelke
Sentiment. Ce genre de penfée
n'eit gueres connu des Philofophes;
mais les gens de Lettres ne me fçauront
pas mauvais gré de l'avoir mife
ici en honneur.
J'entend
par
Sentiments , les
differentes modifications de notre.
âme , fes paffions , fes affections.
Les Sentiments s'expriment dans
B
44
LE NOUVEAU
les Langues,par certains modes des
verbes. Par exemple le fentiment
impérieux eft exprimé par le mode
qu'on appelle Impératif , le
défir , par le mode qu'on appelle
Optatif
Imperatif. arrête approche
Optatif. plût à Dieu que ?
-
Les Modifications de l'âme s'expriment
auffi dans les Langues par
les adverbes & les interjections .
Adverbes . Comment ? vite ? hors d'icy
Lunterjections... Helas ! gares ? gares ? pax
paix , bon ! courage ?
ARTICLE SECOND.
De la clarté des Langues .
La clarté d'une langue ne peut
venir que de deux chofes ; l'une, de
ce qu'elle a des fignes diftincts pour
chaque idée ou penfée de l'efprit ;
l'autre , de ce que par fes conftructions
, elle affigne à fes mots un
●rdre , qui fuit d'affez prés , ceMERCURE.
39
lui que nos idées ont entr'elles.
Toutes les Langues fatisfont au
premier devoir ; chaque penſée de
l'efprit y trouve fon figne particulier
; il arrive pourtant quelquesfois
, mais cela elt affez rare, pour
ne devoir pas être cité en reproche
; il arrive , dis-je , quelquesfois
dans toutes les Langues , qu'un
même mot exprime
différentes
chofes , comme nous voyons en
François du mor fon.
Il m'a vendu fon cheval
Il aime le fen des cloches.
Voilà du fonde farine.
Dans une phrafe qui exprime un
jugement ou un raifonnement , il
ne fuffit pas pour la clarté , que
chaque expreffion de cette phrafe
préfente à l'efprit fon idée particuliere
fans équivoque ; il faut encore
que la conftruction de cette
phrafe affigne aux idées fucceffives ,
l'ordre dans lequel l'efprit les a
concûës .
Par exemple, fi je difois.
Que les Anges , de fimple
Bij
16 LE NOUVEAU
direction par la voye , pensées
leurs fe communiquent , affirment
quelques Theologiens.
Voilà une phrafe compofée de termes
, dont chacun préſente diſtinctement
fon idée particuliere ; cependant,
cette phrafe n'eft pas claire,
parcequ'elle pervertit l'ordre naturel
des idées . Reftituons cet ordre.
Quelques Theologiens affirment
, que les Anges fe communiquent
leurs pensées , par
la voye de fimple direction .

Les perfonnes qui ne connoiſſent
point d'autre Langue que la Françoife
, auroient de la peine à croireque
les Latins effènt introduits
dans leur idione ,le défordre , dont
je viens de donner l'exemple , il cit
pourtant vrai que ma phrafe Francoife
, toute ridicule qu'elle paroît,
elt litteralement traduite du Latin.
Angelos , fimplicis directionis
via, cogitationes fibi fuas communicare,
afferunt aliqui Theolozi.
Les Scoliaftes ne m'accuſeront
MERCURE. 17
pas , d'avoir malignement choisi
un exemple rare de l'excés des
Latins ; je ne cite point ces périodes
immenfes , ces phrafes prétendues
fonores , dont le fens vafte,
mais confus , ne commence à fe déveloper
, que lorfqu'il plaît au verbe
dominant , de fe montrer ; verbe
, que l'Orateur Romain s'obſtine
à faire marcher à la fuite de toutes
les idées , qu'il auroit dû précéder
, felon l'ordre de nos conceptions.
Quelques perfonnes dévouées
aux Latins , ont prétendus me
prouver , que ce défordre ne répandoit
pas dans les Ouvrages Latins
, la même obfcurité qu'il repandroit
dans les nôtres , fi nous
voulions l'imiter. Ils en donnent
pour raifon , que la termimifon
variée des noms Latins dans leurs
differents cas , prépare l'efprit à
l'employ qu'ils doivent recevoir du
verbe , & des autres parties du
difcours , qui ne fe font point encore
ngantrées ; au lieu que , les noms
François- n'étans variés dans leurs
Bij
r8 LE NOUVEAU
differents cas , que par les articles
trop uniformes , il ne feroit pas
facile de preffentir leur destination .
Verifions cette Remarque , en
comparant un nom Latin avec un
nom François.
NominatifMufa la Mufe
Genitif Mufe de la Mufe
Datif Mufæ à la Mufe
Accufatif Mufam la Mufe
Vocatif Mufa la Mufe
Ablatif Mufa de la Mufe
ve qie
Dans le nom Latin , je ne troul'Accufatif
, qui ait fa
terminaifon particuliere , & qui ne
puifle être appliquée à aucun autre
cas , Mufam.
Dans le nom François , je ne
v ois que le Datif , dont l'article
ne puiffe valfer aux autres cas ,
à là Muſe.
Continuons . Dans notre nom Latin
; le Niminatif, le Vooatif, &
L'Ablatif , ont une terminaifon
connine ; Mifa. • le Genitif
MERCURE.
& le Datif le terminent de même,
Adufa.
Dans le nom François , le Nomi-
Matif, l'Accufatif & le vocatif ,
ont le même article , la Mufe. Le
genitif & l'ablatif ont auffi un
article commun , de la Muſe.
Tout et parfaitement égal ici
entre nos deux Langues ; le nom
Templum & tous ceux de la premiere
déclinaifon ne font pas plus
variés que ne le fon: nos articles
François .
Que conclure de cela , finon
que dans le Latin , comme
dans le François , indiftinctement
fi la conftruction préfente ces
noms avant les expreffions qui les
doivent régir dans le difcours , on
ne peut deviner , furement leur
deſtination.
cas ,
Il y a des noms Latins , dont la
terminaiſon varie un peu plus les
qu'il n'arrive aux noms de la
première déclinaifon ; mais enfin
on ne m'en citera jamais aucun
, qui foit fingulierement varié
* LE NOUVEAU
dans tous fes differents cas ; ainfi
il s'en faut beaucoup , que l'objec
tion qu'on nous a faite , juftifie
parfaitement les conftructions de
la Langue Latine.

Il est bon d'obferver , que les Ro
mains n'affectoient les conftructions
exceffivement violentes , que dans
lés harangues faftueufes & autres
ouvrages appartenants à la haute
éloquence . L'importance & la fingularité
des matières que l'Orateur
traitoit dans ces fortes de difcours ,
lui étoient garants de l'avide attention
de fon Auditoire ; il abufoit
pour ainfi dire , de fon droit ,
& comme s'il eût voulû affocier
fes Auditeurs à fa peine & leur faire:
acheter les grandes chofes qu'il
feurs avoit préparées ; il conftruf
foit fon difcours fi violeminent
que l'Auditeur étoit chargé du travail
continu de reftituer l'ordre naturel
, aux idées confufement difjointes
dans chaque période .
Dans les Ouvrages Moraux on
Philofophiques , dans les Ouvrages
familiers , tels que les Epitres ; enMERCURE
23
fin dans les Ouvrages voulez au
délaffement & à la joye , comme les
Comedies ; les Latins ne s'écartoient
gueres de l'ordre que la nature
affigne aux idées , ce qui prouve
encore que le défordre des conftructions
dans les ouvrages faftueux ,
exigeoit d'eux , une attention laborieufe
& fatigante .
Nos premiers Auteurs voulurent,
à l'imitation des Latins , introduire
ces conftructions violentes dans
notre Langue ; heureufement la
raifon reclama de bonheure contre
cet abus : laNationFrançoife, ennemie
de tout vain travail , reprouva cette
fatigue ingrate qui n'offre rien de
flatteur à l'amour propre.
L'ordre & la clarté font les principales
graces que nous cherchons
aujourd'huy dans nos ouvrages.
Je ne fçai par quelle fatalité la
verité à tant de peine à fe faire enrendre
de ces mêmes hommes qui
en font , difent - ils , fi avides ? aux
prémieres approches on lui fait infulte
, elle tient ferme , & à force
de conftance & d'opiniâtreté , elle ſe
22 LE NOUVEAU
fait enfin recevoir chez nous ; eft elle
acüillie du torrent , il s'éleve encore
des voix fidéles à l'erreur , qui
gémiffent affectueufement fur fa
ruine.
Un des prémiers hommes de notre
âge, feu Mr l'Archevêque de
Cambray , lui , que notre Langue a
fi bien fervi dans fes Ouvrages ,
a reproché à cette même Langue,
l'ordre uniforme de fes conftructions
. Le R. P. D. C. m'a dénoncé
ce reproche dans le Mercure de
Février dernier.
J'ay beaucoup de refpect pour
feu M l'Archevêque de Cambray:
mais ce respect ne va pas jufqu'à
fubjuguer ma raifon , je m'écarteray
de lui fans façon , lorfqu'il ne
me femblera pas dans la route du
vray. Examinons fi fon grief eft
fondé; voici fes paroles.
Rien de plus uniforme que
les conftructions de la Langue
Françoife; on voit toujours venir
d'abord un NominatifSubfsantif
qui méne fan Adjectif
MERCURE 23
comme par la main , fon verbe
ne manque pas de marcher derriere,
ſuivi d'un Adverbe qui ne
fouffre rien entr'eux & le regimeappelle
auffi- tôt un Accuſatif
qu'on ne peut déplacer.
Cela eft vray. Les mots font placés
dans notre Langue à peu près
dans cet ordre. Pourquoi cela : c'eft
que nos idées font conçues par notre
efprit dans cet ordre même.
J'ay demandé à un Peintre 5
pourquoi il affignoit toujours le mênie
ordre aux parties du vifage humain
dans fes Tableaux ? Il m'a répondu
, c'eft que la nature a affigné
cet ordre même aux parties du
vifage humain .
J'infiftay : mais , Monfieur ,
fi
dans ce Tableau où vous avez peint
plufieures figures humaines dans des
attitudes differentes , avec des affections
variées , vous vous étiez
avifé de varier encore la pofition
des Parties du vifage ? Si vous aviez
placé, tantôt les deux yeux au front;
tantôt le nez au menton ; enfin &
24 LE NOUVEAU
?
vous aviez tiré party de toutes les
differentes Combinaifons qu'on peut
imaginer dans la pofition des parties
du vifage humain , votre ouvrage
auroit le mérite d'une plus grande
variété mon efprit s'occuperoit
agréablement du travail de reftituer
aux traits déplacez , leur veritable
pofition ? Le Peintre n'héfita pas à
me croire un échapé des petites
Maifons : il me rendit graces de mon
excellent avis , & m'affûra , d'un
grand ferieux , que dorénavant il
ménageroit dans fes Tableaux ce
genre de varieté, jufques - là inconnu
à fon Art.
Revenons à notre affaire . On
fouhaiteroit que la Langue Françoife
voulut introduire une agréable
variété dans fes conftructions?
Mais cela ne fe peut faire fans pervertir
l'ordre que la nature a affigné
à nos idées. On eft choqué de
voir toujours un nom Subftantif
mener fon Adjectifcomme par
la main : mais fait-on bien attention
, que ces deux noms font les
fignes repréfentatifs de deux idées ,
que
MERCURE.
25
>
que l'efprit ne divife par aucune
idée intermédiaire Le Verbe
dit- on , fe préfente fuivie d'un
Adverbe & le regime appelle
l'accufatif ? Vous avez raifon :
Mais voilà l'ordre de nos penfées,
& loin qu'on doive faire un démerité
à notre Langue , d'être fidéle à
cet ordre , on doit au contraire lui
en tenir grand compte.
Dans les Arts de pure imitation,
dans la Peinture , par exemple ;
il ne faut pas chercher une autre
variété , que celle dont la Nature a
décoré les objets qu'on fe propofe
d'imiter ; c'eſt ce qu'avoit fenti le
Peintre dont j'ay parlé. Son Tableau
préfentoit aux yeux plus de trente
Figures humaines , diftinguées entr'-
elles , par leurs attitudes différentes
, par leurs différents afpects ,
par leurs expreffions ou paffions
variées : mais comme la nature n'a
pas varié dans les hommes , la pofition
des parties du vifage , le Peintre
n'eût gardé de fe perfuader qu'il
avoit eû tort de n'avoir pas coars
1717 C
26 LE NOUVEAU
tredit en cela les vues de la nature.
Les langues font dans le cas des
Arts imitateurs , elles ont été inftituées
pour reprefenter nos penfées
; ainfi elles doivent fe conformer
à la nature de ces mêmes penfées.
Un jugement , un raiſonnement ,
par exemple , font compofez d'idées
trés - différentes ; une Langue doit
avoir des fignes différents pour imiter
ce genre de variété.
Ces mêmes jugements ou raifonnemens
, quoique compofez d'idées
trés différentes , font néanmoins conçûs
par l'efprit dans un certain ordre
fixe , il faut que les Langues
imitent cet ordre dans leurs conftructions.
ARTICLE TROISIEME
De la Richeffe des Langues,
La Richeffe d'une Langue eft pro-
Portionnelle à l'étendue des connoifMERCURE
27
fances acquifes par le Peuple particulier
qui l'a formée .
La Langue que parlent les La
pons , dont l'intelligence n'embraf
fe qu'un trés petit cercle d'idées ,
ne peut être que fort pauvre ; Si l'on
dégroffiffoit ces Peuples , enportant.
chez eux les Sciences & les Arts,
à mefûre que leurs idéos fe multipliroient
, on verroit croître leur idiome;
le befoin de commercer entr'eux
des connoiffances acquifes ,
leur feroit inventer de nouveaux
fignes, de nouvelles expreffions ; &
cette même Langue , pauvre dans
une certaine époque , pourroit avec
le tems,fe trouver auffi riche qu'aucune
qui fut dans l'Univers.
C'est ainsi que la Notre , toute
indigente qu'elle étoit , il n'y a pas
encore trois fiécles , eſt enfin
par
venue à ce point de richeffe où
nous la trouvons aujourd'huy.
L'étude des Sciences & des Arts à
multiplié fnos idées ; nous avons
exercé notre jugement à faifir tous
les rapports qu'elles ont entr'elles.
Cij
28 LE NOUVEAU
mefure que nous nous fommes
formez , nous nous fommes communiquez
nos progrez , les uns aux
autres , il a donc fallu convenir de
nouveaux fignes ; voilà l'hiftoire
des progrez de notre Langue qui
groffira encore, fi les Sciences & les
Lettres ne ceffent pas d'être en
honneur en France .
Meffieurs les Erudits prétendent
que la Langue Grecque & la Langue
Latine , font infiniment plus
riches que la Françoife ; lorfqu'ils
voudront verifier cette propofition ,
je les prie de fe fouvenir , qu'il faut
commencer par nous prouver , que
les Grecs & les Latins ont eûs l'efprit
plus cultivés que nous , & qu'ils
ont portés plus loin que nous, les Arts
& les Sciences ; Qu'ils avoient un
plus grand nombre de connoiffances
que nous n'en avons acquifes
que leur raifon s'étoit plus exercée
que la notre , dans l'art délicat d'envifager
les idées par tous leurs différens
afpects ; enfin , fi nous fommes
vaincûs du côté de l'efprit ,
nous pafferons condamnation pour
notre Langue.
MERCURE. 29
Une idée qui peut être confiderée
par l'efprit fous differents afpects,
a dans notre Langue autant de fignes
differents , qu'il y a de façes
fous lefquelles elle peut être apercûë.
Il y a des gens qui penfent bonnement
, que ces differents fignès
font Synonimes entr'eux , parce qu'-
ils expriment le même fonds d'idée :
mais ils fe trompent , chacun de ces
mots exprime une modification particuliére
de l'idée commune à tous,
il la préfente à l'efprit par un côté
fingulier , avec un accelloir diftinct
de toute autre acception ; ainfi chacun
de ces prétendûs finonimes
doit être confideré comme préfentant
fon idée ou fa perception particuliére.
Exemple.
Berger. Vacher.
Un Payfan croit que ces deux
mots veulent dire préciſement la me
me chofe : ils reveillent en lui la
même idée fans aucun acceffoir plus
ou moins ignoble. Ces deux mots.
affectent différemment les perfonnes
éclairées . Pourquoi celà ? Le
voicy. C iij
30 LE NOUVEAU
Le Payfan groffier & ignorant
croit que de tout tems , l'emploi de
garder les Troupeaux , a été le
partage des miferables ; il ne foupçonne
pas que l'Univers ait jamais
cù une autre forme que celle qu'il
y aperçoit ; il croit que de tout
tems il y a eû entre les hommes
la même fubordination , les mêmes
diftinctions qu'il y découvre actuellement.
Un homme plus éclairé fçait , qu'-
il a été un tems où tous les hommes
indiftinctement , menoient la
vie champêtre. Les Troupeaux &
le Labourage faifoient toutes leurs
richeffes , chaque famille faifoit un
Peuple dont le chef étoit le Roy.
c'eft en ce fens que la tradition
nous dit que les enfans des Rois
gardoient les Troupeaux ; l'avarice
& l'ambition n'avoient point encore
fait bâtir ces Villes fuperbes qui
dominent aujourd'hui nos Cam-.
pagnes.
La memoire de ces vieux te nps
nous eft chére ; nous aimons qu'on
MERCURE.
nous en retrace l'idée dans ces fictions
ingénieuſes , où l'on nous
peint les moeurs douces & tranquiles
des premiers âges. Les Bergers
qu'on introduit dans ces Poëmes
, ne font point nos hommes
ruftiques , abrutis par la fervitude
& par la mifere. Ces hommes que
nous nommons Vachers , expreffion
à laquelle il fe joint un fentiment
de mépris & de dégoût , qui n'eft
point attaché au mɔt générique ,
Berger.
Ainfi , fi je difois en parlant des
Eglogues de M de Fontenelles
que les hommes champêtres qu'il
y introduit , ne font pas des Vachers
, mais des Bergers.
,
Qui ne comprendroit pas , que
je veux dire par là , que Mr de
Fontenelles donne aux Bergers de
fes Eglogues les moeurs douces
les paffions tranquiles de la vie
champêtre , en leurs fauvant certe
rufticité fervile & dégoutante , qui
caractériſe nos Vachers.
Les mots , Fermeté , Courage ,
32 LE NOUVEAU
Valeur, Magnanimité , Intrépidité ,
expriment Fidée generale d'une
même vertu ; mais chacun de ces
mots , que quelques gens croyent
fynonymes , font néanmoins differents
entr'eux , en ce que chacun
exprime le fonds commun de
l'idée generale , avec un petit acceffoir
fingulier.
Brilant , éclatant , refplendiffant ,
ne font point adjectifs fynonimes ,
chacun de ces adjectifs préfente
l'idée commune à tous avec une
modification particuliere.

Il en eft de nos jugements, comme
de nos idées . Les verbes qui
font les fignes de nos jugements
fe multiplient autant de fois que le
même jugement peut être porté
avec differents acceffoirs . Si l'on
difoit à un homme.
Vous en avez menti.
Vous parlés autrement que vous
ne pensés.
Voilà le même jugement exprimé
en deux manieres ; mais il eft
porté avec des acceffoirs differents .
MERCURE.
37
Dans la premiere façon , il eft accompagné
d'infulte ; dans la feconde
, il eft mêlé de circonfpection
& de politeffe.
J'entrerois volontiers dans l'éxacte
difcuffion des differences délicates
, qui diftinguent tous les
prétendus Synonimes de la Langue
Françoife. Quoique cet examen fût
un peu métaphifique , je ne defefpérerois
pas de le rendre amufant ;
j'en ferai l'effai quelque jour. Mais
le temps m'appelle au quatrième
article de ma Differtation.
ARTICLE QUATRIEME .
De l'impoffibilité d'entendre
parfaitement les Langues
mortes.
L'intelligence parfaite d'une Langue
, fuppofe le difcernement fur
de tous les fignes établis dans cette:
Langue , pour repréfenter les idées ,
les jugements , les fentiments ; en
34 LE NOUVEAU
un mot , toutes les penfées variées
de l'efprit.
Nous avons vu dans l'article précédent
, que la même idée peut
être apperçue fous différens afpects,
que la même paflion de l'âme
peut être repréfentée avec des modifications
differentes , que le même
jugement peut être porté avec
des acceffoirs variés : il faut donc ,
pour entendre parfaitement une
Langue , avoir la clef des fignesprétendus
fynonimes , dont chacun
caractériſe , par un acceffoir fingulier
, la penfée commune à tous.
Il ne fuffit pas d'avoir commercé
long-tems avec les perfonnes qui
parlent bien une Langue vivante ,
pour être au fait de tous ces myf--
teres il faut encore avoir le fentiment
délicat , pour ne jamais confondre
ces fignes voisins.
S'il y a
a fi peu de gens qui foient
en état d'affigner les differences fines
, qui diftinguent les faux fynonimes
de nôtre Langue . Comment
pourons - nous efperer d'entendre
MERCURE.
·
35
jamais les Langues mortes , à ce
dégré de certitude & de confiance
que nous atteignons fi rarement &
fi difficilement dans la nôtre même
?
Il y a tant de fiéclés que la Langue
Latine ne fe parle plus chez
aucun Peuple du monde , qu'il n'y
a pas moyen de vérifier par la voye
des témoignages , fi un mot employé
par Horace , exprimoit précifement
de fon tems, l'une ou l'autre
de deux idées qui ont irreconciliablement
divifé fes Commentateurs.
S'il's'élevoit une querelle de cette
efpece entre Nous , fur une expreffion
tirée d'un Auteur Italien
I'Academie de la Crufea , la décideroit
fouverainement.
Meffieurs les Commentateurs ont
beau nous dire , qu'ils ont la clef
des Langues mortes , qu'ils en connoiffent
toutes les fineffes , qu'ils
ont un fentiment diftinct de la propriété
fixe & incommunicable de
chaque expreffion , foit Grecque,
36 LE NOUVEAU
foit Latine : j'ofe leur dire , qu'ils
fe font illufion. Il n'y a que le
commerce habituel avec le Peuple
qui parle une certaine Langue , qui
puiffe en décéler l'élégance & les
graces ; un Scoliafte pourra bien
déveloper le fond général des penfées
dans un ouvrage , foit Grec ,
foit Latin mais il perdra les af
pects finguliers de chaque idée , les
acceffoirs , foit augmentatifs , foit
diminutifs de chaque paffion exprimée
, & par confequent il ne pourra
fçavoir préciſement, comment l'Auteur
original a façonné , pour ainſi
dire , chacune de fes penſées dans
fon ouvrage
.
Pallida mors aquo pulfat pede
pauperum tabernas . *
Regumque turres.
La pâle mort frappe d'un pied
égal , aux Cabannes des pauvres &
aux Palais des Rois.
* Horace , Ode 4. L. 1.
Voilà
MERCURE. 37
Voilà ce que le texte Latin traduit
litteralement , préſente à l'eſ--
prit ; il n'y a pas autre chofe pour
qui ne veut pas deviner.
> Or c'est l'art de deviner bien
c'est-à-dire , favorablement pour
l'Auteur original , qui fait les bons
Traducteurs. L'éducation nous a
revelé , que tout eft divin dans les
Ouvrages d'Horace ; ainfi malheur
à qui le dégradera dans une traduction.
De deux Traducteurs , celui
qui aura peut-être le plus falfifié
fon texte , par les graces neuves
& originales dont il l'aura paró
fera toujours celui que nous jugerons
l'avoir mieux deviné .
C'est ce que comprend parfaitement
le peuple Traducteur ; aufli
ces Meffieurs ne font -ils plus affés
dupes , pour ofer donner au Public
des Traductions Litterales ; ils fentent
qu'ils n'ont rien de trop de
tour leur genie , pour foûrenir dans
leurs Traductions , la réputation
qu'ils ont donnée aux anciens.
Les Scoliaftes me permettront
D
38
LE NOUVEAU
8
s'il leur plaît , de remarquer ici ,
en paffant , que leur foy fur l'infaillibilité
des anciens , quelque
ferme qu'elle paroiffe , ne laiffe
pas de chanceler de tems à autre ; 'il
leurs arrive quelquefois de nous efcamoter
dans leurs traductions certains
traits , qu'ils ne nous diffimus'ils
leroient n'en eftoient un
pas ,
peu bleffés.
Voici la Traduction de l'illustre
Mr Dacier , fur le paffage cité
d'Horace .
La mort renverse égallement
les Palais des Rois , & les
Cabanes des Pauvres.
Je voudrois bien fçavoir , pourquoi
Mr Dacier diffimule dans fa
Traduction ce mot Pallida? Pourquoi
ne dit-il pas la Pâle mort &c.
auroit-il efté bleffé de cette Epithéte
?
Je m'apperçois encore , que Me
Dacier , fupprime ces deux mots ,
Equopede , d'un pied égal ?
MERCURE.
39
Horace nous peint la mort fra
pant du pied ; pourquoi fuprimer
cette circonftance ? Je remarque
que Mr Dacier juge Horace plus
févérement que je ne ferois ; car
je n'aurois point hefité à tirer party
de cette circonftance. N'est - il
pas raifonnable de dire , que la
mort qui méconnoît tous égards ,
toute distinction , ne s'avife pas de
grater refpectüeufement à la porte
des Rois , mais qu'elle heurte brutallement
avec le pied.
Fores calcibus infultavit . *
Il a heurté infolemment avec le
pied.
Encore un mot. Mr Dacier traduit
le mot Latin Pulfat , par le mot
François Renverſe. Il lui plaît de
deviner ici. Car enfin , il ne me
niera pas que Pulfare oftium , ne
fignifie dans Plaute & dans Terence ,
Heurter , fraper à une porte. Il y
* Plaute .
40 LE NOUVEAU
a plus , s'il avoit à nous exprimer
en Latin , renverſer une maiſon , il
ne s'aviferoit jamais de dire , pulfare
domum , il fe ferviroit fûrement
de l'un des verbes fuivants . Demoliri
, difturbare , pervertere ,fabvertere
, evertere.
Evertére Domos totas optantibus ipfis,
Dii faciles. *
Mais je veux pour un moment
que le verbe Pulſare , pût avoir
chez les Latins , l'un ou l'autre de
nos deux fens indifferement . Je
denmanderai encore à Mr Dacier ,
comment il a découvert , dans lequel
de ces deux fens , Horace a
voulu l'employer ici . Si Mr Dacier
juftifie fon choix , il me revient un
coupable . Je demanderai au R. P.
Tarteron , qui nous a donné une
élégante traduction d'Horace , fur
quel fondement il prétend , que
le mot Pulfare , fignifie ici fraper.
Voici done fa Traduction.
* Juvenalis , Sat. 9.
MERCURE. 41
Latrifte mort frapefans dif
tinction aux Palais des Rois ,
commeauxCabanes desPaupres.
Le R. P. Tarteron a efté bien
affecté de l'image , qui préfente
la mort , frapant fans diftinction
aux Palais des Rois , comme aux
Cabanes des Pauvres ; il n'a pas
eu befoin pour rendre cette image,
de détourner la fignification ordinaire
du verbe pulfare.
Pour Mr Dacier , il a voulu un
peu plus de bruit & de fracas dans
tout ceci ; il lui a femblé plus vif
de préfenter la mort renverfant indiftinctement
les Palais des Rois
& les Cabanes des Pauvres ; cette
image lui a paru plus digne du génie
d'Horace ; il n'en a pas fallu
davantage pour le conduire peu à
peu à croire fermement, que c'est là
le veritable fens d'Horace.
Le R. P. Tarteron fupprime -
quo pede , comme Mr Dacier.
Revenons au mot Pallida. J'ai
vû desgens qui fçavoient fort mau-
Ciij
42 LE NOUVEAU
vais gré à Mr Dacier de l'avoir
fuprimé ; ces bonnes gens donnoient
en même-tems à cette expreffion
un fens actif & un fens
paffif. D'abord , ils l'entendoient
dans le fens paffif , la pâle mort , ils
fe repréfentoient donc la mort,
comme un spectre pále & décharné .
Enfuite , le fens actif fe montroit ,
la pâle mort , c'est-à- dire , la mort
qui répend la pâleur ; comme la
mert terrible , voudroit dire , la mort
qui répend la terreur.
Voilà les illufions que l'ignorance
de la Langue Latine produit chez
les Erudits mêmes.
Revenons au R. P. Tarteron , il
me fupprime point le mot palbida
comme Mr Dacier ; mais il ne lui
plaît pas de le rendre en François
par le mot pále , il foupçonne que
le mot Latin auroit bien pû exprimer
du tems d'Horace , l'idée que
nous attachons au mot François
trifte.
Je pafferai tout à ces Meffieurs,
pourvû qu'ils conviennent de bonMERCURE
.
43'
ne foy , qu'ils ne font que deviner.
Au refte , le R. P. Tarteron eft
heureux en conjectures ; il lui fuffit
, que l'Auteur original fourniffe
fe le fonds des pensées : on peut
repofer fur fon génie , du foin d'y
joindre les graces acceffoires : il
taille , façonne , corrige , fuprime,
& le tout pour le mieux je veux
dire au grand profit du Poëte Latin .
Avoüez fincerement , Meffieurs,
que vous traduifez moins les Auteurs
Grecs & Latins , que vous
ne vous traduifez , pour ainfi dire ,
vous mêmes. S'il arrive quelquefois
que vos Traductions deplaifent
au Public ; n'imputez pas ce
mauvais fuccez à l'impuiffance de
notre Langue ; cette excufe n'eft
plus recevable ; la Langue Françoi
fe à donné depuis un fiécle des
chefdoeuvres dans tous les genres,
elle eft glorieuſement fortie de toutes
épreuves. Il faut chercher ailleurs
les raifons de votre infortune.
Vous éprouvez , dites vous , votre
incapacité à traduire dignement les
44
LE NOUVEAU
Auteurs anciens , cet aveu coûteroit
un peu plus à votre amour propre ,
fi vous aviez bien fenti les veritables
raifons de cette incapacité ;
ne viendroit - elle point , de ce
que vous n'entendez pas affez les
Auteurs que vous voulez nous faire
entendre ? examinés ceci. Peutêtre
fommes nous aufait
Comme le traducteur ignore la
propriéte fixe de chaque expreffion ,
foit Grecque , foit Latine ; à la vûe
d'une certaine expreffion , fon imagination
fe remplit du fens vafte de
tous les acceffoirs dont il fent que'
le fonds de l'idée exprimée poùroit
être fufceptible , le voilà dans
une espece d'étourdiffement & d'ivreffe
; il ne s'avife pas de penfer
que ce mot , dont il lui plaît de
s'étourdir , ne peut fignifier à la
fois tant d'acceffoirs variez & quelquefois
contradictoires , il faut bien
que dans les vues de l'Auteur original
, l'expreffion ait été fixée à un
fens unique à un acceffoir déterminé.
Or c'est ce fens fixe que notre
MERCURE. 45
Traducteur eft enfin forcé de deviner
,lorfqu'il veut rendre en François
l'expreffion originale ; il fort
pour un moment de fes tenebres ,
il fecoue tous ces fens variez &
confùs qui l'obfedoient , enfuite il
s'empare du fonds commun de l'idée
que le mot exprime ; ce n'eſt
pas tout, comme il ignore fous quel
afpect fingulier l'expreffion originale
prefente cette idée , il choifit
entre tous les afpects fous lefquels
elle peut être envifagée , celui qui
lui femble le plus gracieux. Lors
donc qu'il a faifi l'idée par le cô
té auquel il a donné la préféren
ce , notre Langue lui fournit l'expreffion
qui répond à fes vûes . Le
voila content : mais un moment
aprés je le vois rentrer dans l'yvreffe
, dont fon travail l'avoit fait
fortir ; fon imagination fe remplit
de nouveau de tout ce fens vague
& confus qu'il avoit fecoüé : il jette
les yeux fur fa Traduction , il n'eft
plus content , ce n'eft pas là ce que
je fens , dit-il , Langue maudite,
46 LE NOUVEAU
tu ne me rendras jamais le fentiment
que j'éprouve ? Eh , non ,
Monfieur ; ces fortes de miracles
excédent fes forces.
Je connois un homme d'efprit
qui a paffé foixante années , partie
à Rome , partie à Paris ; comme
le Commerce avec les deux
nations lui a donné la clef des faux
Sinonimes de l'une & de l'autre
Langue , il n'eft point embarraſſé
à traduire , il ne peut êtte le jouet
des illufions qui travaillent nos
Commentateurs , chaque expreffion
, foit Italiene , foit Françoite,
prefente fans aucun équivoque à fon
efprit , l'idée fixe dont elle eft le
figne ; il ne s'avife pas d'y chercher
autre choſe . Si les Scoliaftes entendoient
de même les Langues, Grecque
& Latine , ils ne nous donneroient
pas des Traductions fi
difcordantes entr'elles fur le même
Auteur , le Texte offriroit le même
fens à tous ; chacun d'eux feroit
content , lorfque notre Langue
lui auroit fourni les expreffions
MERCURE. 47
propres à rendre le fens qu'il au-
Toit diftinctement conçû , il ne craindroit
pas d'avoir manqué fon coup.
Je ne vois les Commentateurs
d'accord entr'eux , qu'en un feul
point ; le même texte Grec ou Latin
les enflâme au même dégré
je les vois tous dans un raviffement
égal.
Mais s'ils ofent chacun en particulier
me traduire le texte enchanteur
, les voilà défunis. Je
m'aperçois que chacun a ſon Idole
particuliere, Comment donc ? Meſfieurs
, qui dois-je croire ici à qui
d'entre vous le Divin Horace at'il
revelé fon veritable fens ? Qu'il
me donne des preuves de fa miffion
, & je me joins à lui pour faire
rète aux faux Antoufiaftes.
Activité
Genre
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Est rédigé par une personne
Soumis par conusm le