Titre
HISTORIETTE DEDIEE A MADAME LA COMTESSE DE ***
Titre d'après la table
Historiette dediée à Madame la Comtesse de ... par M. de Bonneval. Les noms de Poligni, & de l'Esclaches sont feints.
Fait partie d'une livraison
Page de début
92
Page de début dans la numérisation
399
Page de fin
111
Page de fin dans la numérisation
418
Incipit
J'AY suivi vos conseils, Madame, J'ay été au bal de la Comedie,
Texte
HISTORIETTE
DEDIE E A MADAME
LA COMTESSE
D.E
***
JAY
AY fuivi vos confeils , Madame ,
J'ay éé au bal de la Comedie
mais je ne ferai point flatteur au point
de vous avouer , que j'y ay reffenti
tout le plaifir que vous m'aviez fair
efperer.Je n'examine point fi la faute
en eft a la nature du fpectacle ou à
mon caractère ; qu'importe quand on
s'ennuye , je prévois que cet aveu e
m'attiera pas beaucoup d'éloges de
la part des petits Mautres, & des o
quettes ; à les en croire , rien de plus
charmant que le bal . C'eft la qu'a
l'ayde d'un iafque , on fe dérobe aux
MERCURE. 25
yeux des jalouz , fans le bal , que d'a
mans favorisés gémiroient encor dans
leurs chaines , que de foupirs pouffés
qui n'eullent jamais ofés naiftre à vi«
fage découvert ; enfin on peut définir
le bal , le veritable Temple de l'Amour
: il y lance fes traits de toutes
parts , & fa puiflance y paroift d'autant
plus grande , qu'il n'y a pas be
foin , comme dans le refte du monde ,
du fecours des appas pour faire de
nouveaux fujets , les maximes ordinaires
y font peu d'uſage , on s'y aime
fans fe connoiftre ,& fans s'être vûs ,
on diroit que tout l'air de ce lieu n'eft
formé que defoupirs , ce portrait peut
être fidele , mais pour peu que je
vouluffe entrer en difpure , que je
trouverois de chofes capables de balancer
ces avantages ! combien de
Maris à l'ayde du mafque ont appris
ce qu'ils enragent de fçavoir , combiende
confpirations amoureuſes dé .
couvertes ! combien d'indifcretions !
combien d'infidelités ! enfin combien
de femmes ont eû le dépit mortel de
perdre le jour, ces conquêtes qu'elles
94 LE NOUVEAU
ne devoient qu'à leur déguiſement .
Frappé de ces contradictions , Madame,
croiriez -vous , que je n'ai été
touché que des malheureux ,fans prendre
la moindre part à la joye des autres
; il ne vous eft pas difficile de juger
qu'avec ces fentimens , je me fuis
fort ennuyé ; cependant j'ai tenu bon ,
j'ai refté jufqu'à cinq heures , &
comme vous m'aviez ordonné ďêtre
toûjours, alerte pour apprendre
quelque hiftoire ;l'envie de vous fatisfaire
m'a déterminé de me mettre dans
une loge à côté de deux Cavaliers , qui
ne faifoient que d'y entrer ; ils avoient
beaucoup danſé à l'envi l'un de l'autre,
avec une Dame fort bien faite qui
venoit de leur faire entendre qu'il
étoit de la bienfeance qu'elle rejoignit
la compagnie , & qu'ils ne la fui
villent pas d'avantage . Je crû dabord
que la jalouſe aſſembloit nos rivaux
, & que leur converfation feroit
des plus vives. Je m'approchay fans
affecter de curiofité , je feignis d'être
fatigué, & de m'endormir. Voici Madame
, ce que j'entendis ; le recit de
MER CURE.
25
leur converfation va commencer
mon hiſtoire ; afin que vous ne foyez
point furprife , que je nomme d'abord
mes deux heros ; vous fçaurez que j'en
reconnus un à ſa voix qu'il déguifoit
mal , & qu'apiés avoir appris ce que
je voulois fçavoir , je me fis connoître
à eux , & eux à moy ; & c'est du
Chevalier mon amy, que j'ay'appris
toute l'intrigue .
Nous fommes amis depuis longtemps
, difoit le Marquis de Polygni
au Chevalier de Lefclache ; ou je me
trompe , ou nous fommes rivaux ,
parlez -moy de bonne foy , eft- ce avec
fincerité que vous avez exprimé vos
défirs à l'aimable inconnuë : je vous
confefle , reprit le Chevalier , que
je n'ay jamais été féduit fi agréablement
, & cependant vous fçavez que
nous n'avons fait qu'entrevoir fon vifage
; ce que j'en ay vû, ne fuffit que
trop, je ferois bien fâché que vous fufiez
auffi enchanté que je le fuis, j'au
rois un Concurrent trop dangereux ,
& ce ne feroit que par mes fentimens
que je pourois difputer le prix , d'un
96 LE NOUVEAU
le
coeur d'où dépend ma felici é , & qui
n'est peut-être pas refervé au plus fincere;
Poligni ne manqua pas à fon tour
de tendres expreffions , il parut auffi
amoureux que fon ami , le Chevalier
l'en auroit cru a moins , la jaloufie
qui accompagne l'amour par tout ,
lui avoit déja perfuadé ; dans ce moment,
il regarda le Marquis avec des
yeux de Rival, il eût peine à fe deffendre
d'un mouvement de dépit , ce qu'il
pût faire , fut de garder un exterieur
tranquille tandis qu'il étoit fi troublé
audedans. La fituation de Poligni
étoit à peu-prés la même , il craignit
que cette égalité de fentimens ne refroidit
leur union , il en parla au Chevalier
, ils fe donnerent de mutuelles
aflurances de s'aimer toûjours , & de
facrifierplûtoft leurs plus tendres défirs
, que de fouffrir dans leur cout ,
la moindre alteration l'un pour l'autre
.
Ces nouvelles proteftations finies,
ils quitterent la loge , ce fut alors
que je me fis reconnoiftre mais
comme je fuis icy un perfonnage peu
neceflaire
>
MERCUR E. 97
neceffaire à la fcene ;je reprends mon
recit , ils parcoururent de nouveau la
fale du bal , re, oignirent leur aima
ble inconnue qu'ils n'avoient point
perdu des yeux , la fuivirent quand
elle forti , & apprirent par un de fes
domestiques qu'ils gratifierent , qui
elle étoit & où elle demeuroit . C'étoit
la belle Cleonice , que l'abfence
d'un mary jaloux rendoit
d'un abord facile ; la nouvelle pouvoit
- elle être plus favorable à
nos ainans , ils s'embrafferent en fe
feparant , Poligni gagna la place des
victoites ,& Lelclache,le taux -bourg
faint Germain .
Je ne vous diray point , Madame, G
no deux amis dormi ent tranquillement
, d'un côté ils étoient amoureux
; de l'autre ils étoient fatigués
par plufieures veilles, ce qui rend leur
repos contr dictoire : ce que je fçais
pofitivement , c'eft que Pol gny s'é.
tant levé à quatre heures du foir , i .
fut beaucoup moins à la toilette q
l'ordinaire, tant il avoit d'impauence
d'aller voir l'objet de fon nouvel a
98 LE NOUVEA
U
mour , il y fut donc à cinq heures ,
& voici comme il debuta ; N'y a t'il'
point d'indifcretion , Madame , à venir
voir de fi prés des appas qui ont
produit cette nuit, de fi tendres effets,
malgré le foin que vous aviez pris
de les cacher , on lui répondit avec'
beaucoup d'efprit & de politefle . J'ef-'
pere , Madame , que vous me fçaurez
bon gré de ne pas charger mon hiftoire
de toute leur converfation ,
Mademoiſelle Scudery ne vous en
tiendroit pas quitte à fi bon marché
pour moy j'aime mieux laiffer à mon
Lecteur, le foin de deviner tout ce qui
peut le dire en pareille occafion , je
m'en fie mieux à fes fentinens qu'à
mes expreffions ; mais voici une circonftance
que je ne puis taire ; dans
le temps que Poligny tâchoit d'exprimer
tout ce qu'il reflentoit ' autant
que la modeftie de Cleonice le pouvoit
permettre , on apporta une Lettre
qu'un Laquais venoit de laif.
fer, lans dire de quelle part , & qui
foudain avoit difparu ; la femme
de chambre fut un peu gronMERCUR
E. 96
99
dée , & on luy défendit felon la coutume,
de fe charger jamais des Lettres
d'un inconnu ; Cleonice la lut cependant
d'abord tout bas , & enfuite à
Poligny; voici ce qu'elle contenoit .
Mon coeur népour aimer fe voyoit
en partage,
Tant de délicateffe , & defineerité ,
Que craignant d'éprouver quelqu'infidelité,
Il cherchoit fon pareil pour fixerfon
hommage:
Dans un nombre infini j'ay trouvé
quelques belles ,
Queje croyois d'abord avoir feduit
fes voeux ,
Mais fur leur peu defoy, bien- toft
ouvrant les yeux,
Fe connoiffois aßez qu'il n'eftoit pas
pour elles.
Je (oupirois toujours apres une avanture
Quim'offrit cet objet que je m'eftois
Forme ;
Cet objet fi charmant of feroir ren
fermé
Tij.
$36007
100
NOUVEAU LE
Le coeur le plus parfait qu'eut produit
la nature ;
Quand vos premiers regardsfont venusmefurprendre,
Sous leurs aimables coups interdit
enchanté ,
Fav vû que mon malheur , ou ma
felicité
Dépendait de la part que vous y
voudrez prendre.
Le Chevalier qui s'attendoit de
voir Cleonice le lendemain , n'avoit
point figné , mais Poligny reconnut
dans le moment, fon file, & fon écriture
, ille nomma pour l'Auteur de
ces vers , & tournant la converfation
fur les Poëtes , il faut avouer , ditil
, que ces Meffieurs là font bien
heureux , ils font de leur imagination
ce qu'ils veulent , ils rellentent des
peines ou des plaifits à leur gré , ils
font aujourdhui une elegie , demain
le caprice qui
un Madrigal, fuiva
les gouverne , je veux croire que mon
ami le Chevalier n'eft point du nombre
de ces Poëtes ; & lors qu'il nous
MERCURE 101
écrit fi tendrement , il faut qu'il reffente
quelque chofe , Cleonice comprit
facilement la fin de ce difcours,
& fans vouloir s'inftruire des fentiméns
du Chevalier , elle repartit
fimplement , qu'il feroit à fouhaiter
que chacun fut Poëte ; puifqu'il n'y
auroit plus de maux réels , & qu'elle
étoit bien perfuadée que tous les Amans
étoient Poëtes en ce lens . Poligni
voulut répliquer , mais quelquesperfonnes
qu'on vint annoncer ,
l'obligerent à garder fa réponſe , &
même à prendre congé de la compagnie
, ce qu'il fit dans le moment.
Un redoublement de tendrefle fur
l'effet de fon entre- vûë , la declaration
du Chevalier ne laifloit pas de
l'inquieter , fon procedé, difoit-il , eſt
plus refpectueux que le mien , il n'a
pas même mis fon nom , l'amour aime
tous ces petits myfteres , & moy
j'ay ofé me prefenter tout d'un coup ;
il eft vray que mon bonheur dépend
du caractere de la perfonne que j'ai
me , prefque tout fon fexe appelle vi
vacité , ardeur , empreffement , ce qui
I iij
102 LE NOUVEAU
il
me paroift une temerité ; un air firetenu
n'eft pas toujours de faifon.
Aprés ces reflexions que j'affure que
fit le Marquis , ou qu'il dût faire ,
alla trouver le Chevalier qui fçavoit
déja fa vifite ; ne me demandez point
Madame , qui l'avoit ſi bien inſtruit ,
fi on vouloit expliquer tous les par
où , & tous les comment des amoureux
, ou n'auroit jamais fait ; il fuffic
de fçavoir une fois, que le Dieu qui
les infpire, eft le plus fubtil, & le plus
ingenieux de tous ; il endort les Ĉerberes
, adoucit les Megeres , c'eft à
dire, en ftyle commun , qu'il gagne les
Suiffes les plus intraitables , & les
femmes de chambre les plus revêches.
Bon jour,mon cher Chevalier, dit
le Marquis, en l'embrallant, fi j'avois
efté auffi pareffeux que toy , tes affaires
ne feroient pas en fi bon train ,
& on ne fçauroit pas que Lefelache
eft un des amans le plus poli qui foit
au monde , & qui s'exprime avec le
plus de délicatelle ; tu ne te ferois jamais
attendu de m'avoir cette obliga.
MERCURE
203
tion; mais quelqu'amoureux que je
fois, mon amitié l'emporte. Que je
m'eſtimerai heureux fi le Chevalier
en agit ainfi avec moy , Lefclache
l'en aflura avec les termes les plus
perfuafifs , il s'informa plus exactement
de l'obligation pretenduë , que
Poligni vouloit qu'il luy eat , il ne fit
nul myftere de fa declaration en vers,
il s'habilla & fortit avec luy , il n'y
eut rien de particulier le refte du
jour .
Le lendemain ils fe trouverent tous
deux chez Cleonice , Poligni qui entra
le dernier, ne pût cacher un peu
de rougeur , tant il eft vray que les
premiers mouvemens de l'amour
font de nous porter à la vengeance,
indiftin&tement contre tout rival , il fe
remit pourtant , & aprés avoir badiné
agréablement fur leur tête à
tête , fur l'Auteur des vers , il examina
en lay même , fi quelques regards
favorables ou quelques réponfes
de la partde Cleonice ,ne marqueroit
point dés ce jour une préference,
car felon luy; l'amour eftoit prompt
104 LE NOUVEAU
às
s'expliquer ; mais qu'il eft difficile
de trouver la verité par un-femblable
examen ; la jaloufie qui eft toujours
de la partie nous tourne l'efprit de
façon, que nous croyons fouvent le
contraire de ce qui eft : ce que je puis
vous affurer, Madame, c'eft que pendant
les cinq ou fix premieres vifites
que firent nos amis rivaux , il eut
efté difficile à un tiers non intereffé ,
de deviner lequel des deux eftoit le
mieux traité .
Les choles en eftoient là ; lorſque
Poligni fongeant à rendre fes petits ,
foins utiles , chercha quelque moyen
pour cela , il ne doutoit point que
l'efprit & le merite du Chevalier ne
fuflent capable defaire diverfion dans
le coeur de Cleonice ; mais il ne vouloit
pas fe brouiller ouvertement, & voici
ce qu'il inventa. Ce trait va vous
donner, Madame,une idée bien deſavantageufe
de nos amans , & je fuis .
für que dés ce moment, ils vont perdre
vostre eftime ; voici donc ce que
Je Marquis propofa auChevalier , &c
comme il s'expliq ua.
MER CURE.
105
Nous nous fommes promis que notre
amitié triompheroit de notre amour
; ce n'eft pas atfez , mon cher,
pour des amis comme nous , il faut
encore que ce qui fert à brociller les
autres , ferve à forufier notre union .
Je vois bien qu'il n'étoit pas poffible
de vivre fans voir Cleonice , j'ai tout
fait pour te faire un facrifice de mes
defirs, fans y pouvoir réullir. Jamais
nous n'avancerons , tant que nous
nous trouverons enfemble chez elle ,
nous nous détrui - ons l'un l'autre , je
te donne le choix .
Le Chevalier fentit la verité de ces
taifons , & s'y rendit .
Ce n'eft pas le tout mon Cher, reprit
Poligni , les femmes font artificieufes
, & l'on peut , fans crime
ufer d'artifices avec elles , il faut que
nous nous diſions reciproquement les
progrès que nous ferons ; devenons,
s'il eft ií
Die , heureux
tous les
deux ; & crainte que notre intelligence
ne parut fufpecte ; rompons - là
ën apparence
; trouvons- nous encore
une fois enfemble
chez Cleonice
;
106 LE NOUVEAU
nous nous y dirons des chofes vives,
& nous finirons , s'il le faut , par un
combat fimulé ; quand ces feintes ne
ferviroient qu'à lui prouver la puiffance
de les attraits ; c'eft toûjours
beaucoup , & je t'aflure que les Dames
aiment mieux voir regner une
petite guerre entre leurs amans, qu'-
une fi parfaite tranquillité ; le Chevalier
eut quelque peine à fe rendre
à ces dernieres propofitions , la delicateffe
de fon amour s'y oppofoit ,
& fon amitié étoit fi fincere , que
l'ombre même de la perfidie , lui faìfoit
horreur ; cependant il les adopta
à la fin. Telle eft , Madame , la raifon
de l'homme , elle ne manque
prefque iamais de lui montrer le vrai ;
mais rarement elle a affez de force
pour l'engager à le prendre , & fa refittance
ne fert, pour l'ordinaire , qu à
rendre plus éclatant , le triomphe de
nos paffions .
Aprés une convention fi étonnante
entre deux perfonnes, qu'on pouvoit
foupçonner d'abord de veritable amour
, ils fongerent à agir en conMERCURE
107 .
>
fequence, ils fe trouverent chez la da
me , le querellerent , fe battirent ,
& la feinte fut fi bien conduite, que
Cleonice les crût irreconciliables, tur
tout quand elle euft éprouvé , que
l'interpofition de les charmes & de
fes difcours n'avoit pû calmer leur tu
reur , ils ne fe trouverent plus chez
elle , ils affecterent même d'y venir
un quart d'heure , l'un aprés l'autre,
afin que celui qui viendroit le dernier,
eut occafion de prouver la continuation
de fon reffentiment , en nevoulant
pas entrer .
La fincerité ne fut pas fi égale dans
les rapports qu'ils fe firent de l -urs
progrez , le Chevalier difoit bonnement
les chofes comme elles fe paffoient
, mais Poligni luy faifoit des
aveux tels qu'il lu plaifoit ; car ils
n'étoient pas d'aprés le vrar , le Chevalier
qui croyoit le Marquis de bon .
ne foy , s'imaginoit qu'il eftoit plus
favorifé que lui , ces jugemens les en
hardilloient , il en devenont plus entreprenant
, Cleonice s'en appercevoit
& reptimoit fon audace ; cela
108 LE NOUVEAU
le defefperoit, dans l'idée qu'il avoit,
que le Marquis eftoit mieux traité
il n'ofoit en faire fes plaintes , crainre
d'indifcretion ; en un mot , il étoit
la dupe de fa franchife: car Poligni en
profitoit , & pour faire la cour a fes
dépens , il rapportoit à Cléonice
tout ce qui fe paffoit entre elle & le
Chevalier , difant , qu'il le faifoit
par vanité. Cela ne pouvoit
manquer de rendre Lefelache odieux ;
il s'en app rçût avec douleur, & fans
penetrer les veritables raifons de la
haine de fa maiftreffe , il s'en prit à
fon étoile , & comme il eft fage jufques
dans le defefpoir , voici ce qu'il
écrivit.
BILLET.
Fe fuis plus perfuadé que ja- .
mais , Madame , qu'il y a une
Dé‹ffe aveugle qui décide ici bas
de notre bonheur , puisqu'avec
les plus tendres fentimens du
monde,je n'aipu meriter le moindre
MERCURE.
189
dre retour de vous ; il y a dans
ma deftinée , je ne fçais quelle
malignité, que je ne conçois pas,
ilfaut lafuivre , Madame , & ne
vous point ennuyer d'avantage ;
c'est le parti que j'ai pris.
Voilà peut eftre, Madame , le premier
Amant qui ait tenu parole en
pareille occafion , il cefla de la voir
en effet ; Poligni triomphoit de fon
fuccès , mais comme la perfidie ne
peut eftre long-tems victorieule. Le
Chevalier fut bien- tôt vangé .
La fatisfaction eft ordinairement enamour
, la fource de l'inconftance ;
Poligny fut beaucoup moins affidu ;
la Dame qui étoit déja prévenuë
contre le Chevalier , foupçonna d'abord
qu'il avoit quelque part dans
ce refroidiffement , fon foupçon` fe
confirma , parce qu'il lui fut rapport
té, qu'ils fe voyoient dans ces idées ;
le dépit luy fit faire ce que l'amour
n'avoit pû exiger , elle luy écrivit en
ces termes.
K
110 LE NOUVEAU
Billet de Cleonice.
Fe fçavois bien , Monfieur ,
que vous eftiezun indifcret , mais
je nefçavoispas que vous euffiez
raffemble en vous, toutes les mauvaifes
qualitez ; je mefouviendrai
long- tems du bal , &je me
garderai des nouvelles connoiffan
ces.
Jamais homme ne fut fi furpris que
le Chevalier , à la lecture de ce
Billet , il fit pour la probité, ce qu'il
avoit refolu de ne plus faire pour
fon amour ; il ne pût fouffrir qu'on
l'outrageat fi injuftement , il fut chez
Cleonice , & aprés une converfation
de trois heures , il ſe juſtifia ſi bien ,
qu'enfin Cleonice lui avoua tout ce
que Poligny avoit dit contre lui , cet
aveu le troubla fi fort qu'il fut un
demi- quart d'heure fans parler ; en
MER CURE. 111
fin ayant rappellé fes fens , il decouvrit
à fon tour toute l'intrigue ; il ne
crût plus rien devoir à un ami fi indigne
, il devint celui de Cleonice , &
l'eft encore aux conditions de part &
d'autre , de ne plus jamais revoir
Poligny ; voici mon hiftoire , Madame,
vous n'y avez point vû de ces
faits furprenants qui étonnent l'efprit
, ni de ces circonftances variées
qui le flatent ; c'est un recit des plus
fimples,tiré d'aprés nature ; mais auffi
vous y voyez la fincerité reconnue
, triompher à la fin de la perfidie.
C'eft voftre vertu favorite que
j'ai voulu couronner , pouvois- je
mieux m'acquiter de l'emploi que
vous m'aviez donné : Je fuis , Madame
,
Voftre trés -humble &
trés-obéiffant ferviteur,
DE BONNEVAL.
DEDIE E A MADAME
LA COMTESSE
D.E
***
JAY
AY fuivi vos confeils , Madame ,
J'ay éé au bal de la Comedie
mais je ne ferai point flatteur au point
de vous avouer , que j'y ay reffenti
tout le plaifir que vous m'aviez fair
efperer.Je n'examine point fi la faute
en eft a la nature du fpectacle ou à
mon caractère ; qu'importe quand on
s'ennuye , je prévois que cet aveu e
m'attiera pas beaucoup d'éloges de
la part des petits Mautres, & des o
quettes ; à les en croire , rien de plus
charmant que le bal . C'eft la qu'a
l'ayde d'un iafque , on fe dérobe aux
MERCURE. 25
yeux des jalouz , fans le bal , que d'a
mans favorisés gémiroient encor dans
leurs chaines , que de foupirs pouffés
qui n'eullent jamais ofés naiftre à vi«
fage découvert ; enfin on peut définir
le bal , le veritable Temple de l'Amour
: il y lance fes traits de toutes
parts , & fa puiflance y paroift d'autant
plus grande , qu'il n'y a pas be
foin , comme dans le refte du monde ,
du fecours des appas pour faire de
nouveaux fujets , les maximes ordinaires
y font peu d'uſage , on s'y aime
fans fe connoiftre ,& fans s'être vûs ,
on diroit que tout l'air de ce lieu n'eft
formé que defoupirs , ce portrait peut
être fidele , mais pour peu que je
vouluffe entrer en difpure , que je
trouverois de chofes capables de balancer
ces avantages ! combien de
Maris à l'ayde du mafque ont appris
ce qu'ils enragent de fçavoir , combiende
confpirations amoureuſes dé .
couvertes ! combien d'indifcretions !
combien d'infidelités ! enfin combien
de femmes ont eû le dépit mortel de
perdre le jour, ces conquêtes qu'elles
94 LE NOUVEAU
ne devoient qu'à leur déguiſement .
Frappé de ces contradictions , Madame,
croiriez -vous , que je n'ai été
touché que des malheureux ,fans prendre
la moindre part à la joye des autres
; il ne vous eft pas difficile de juger
qu'avec ces fentimens , je me fuis
fort ennuyé ; cependant j'ai tenu bon ,
j'ai refté jufqu'à cinq heures , &
comme vous m'aviez ordonné ďêtre
toûjours, alerte pour apprendre
quelque hiftoire ;l'envie de vous fatisfaire
m'a déterminé de me mettre dans
une loge à côté de deux Cavaliers , qui
ne faifoient que d'y entrer ; ils avoient
beaucoup danſé à l'envi l'un de l'autre,
avec une Dame fort bien faite qui
venoit de leur faire entendre qu'il
étoit de la bienfeance qu'elle rejoignit
la compagnie , & qu'ils ne la fui
villent pas d'avantage . Je crû dabord
que la jalouſe aſſembloit nos rivaux
, & que leur converfation feroit
des plus vives. Je m'approchay fans
affecter de curiofité , je feignis d'être
fatigué, & de m'endormir. Voici Madame
, ce que j'entendis ; le recit de
MER CURE.
25
leur converfation va commencer
mon hiſtoire ; afin que vous ne foyez
point furprife , que je nomme d'abord
mes deux heros ; vous fçaurez que j'en
reconnus un à ſa voix qu'il déguifoit
mal , & qu'apiés avoir appris ce que
je voulois fçavoir , je me fis connoître
à eux , & eux à moy ; & c'est du
Chevalier mon amy, que j'ay'appris
toute l'intrigue .
Nous fommes amis depuis longtemps
, difoit le Marquis de Polygni
au Chevalier de Lefclache ; ou je me
trompe , ou nous fommes rivaux ,
parlez -moy de bonne foy , eft- ce avec
fincerité que vous avez exprimé vos
défirs à l'aimable inconnuë : je vous
confefle , reprit le Chevalier , que
je n'ay jamais été féduit fi agréablement
, & cependant vous fçavez que
nous n'avons fait qu'entrevoir fon vifage
; ce que j'en ay vû, ne fuffit que
trop, je ferois bien fâché que vous fufiez
auffi enchanté que je le fuis, j'au
rois un Concurrent trop dangereux ,
& ce ne feroit que par mes fentimens
que je pourois difputer le prix , d'un
96 LE NOUVEAU
le
coeur d'où dépend ma felici é , & qui
n'est peut-être pas refervé au plus fincere;
Poligni ne manqua pas à fon tour
de tendres expreffions , il parut auffi
amoureux que fon ami , le Chevalier
l'en auroit cru a moins , la jaloufie
qui accompagne l'amour par tout ,
lui avoit déja perfuadé ; dans ce moment,
il regarda le Marquis avec des
yeux de Rival, il eût peine à fe deffendre
d'un mouvement de dépit , ce qu'il
pût faire , fut de garder un exterieur
tranquille tandis qu'il étoit fi troublé
audedans. La fituation de Poligni
étoit à peu-prés la même , il craignit
que cette égalité de fentimens ne refroidit
leur union , il en parla au Chevalier
, ils fe donnerent de mutuelles
aflurances de s'aimer toûjours , & de
facrifierplûtoft leurs plus tendres défirs
, que de fouffrir dans leur cout ,
la moindre alteration l'un pour l'autre
.
Ces nouvelles proteftations finies,
ils quitterent la loge , ce fut alors
que je me fis reconnoiftre mais
comme je fuis icy un perfonnage peu
neceflaire
>
MERCUR E. 97
neceffaire à la fcene ;je reprends mon
recit , ils parcoururent de nouveau la
fale du bal , re, oignirent leur aima
ble inconnue qu'ils n'avoient point
perdu des yeux , la fuivirent quand
elle forti , & apprirent par un de fes
domestiques qu'ils gratifierent , qui
elle étoit & où elle demeuroit . C'étoit
la belle Cleonice , que l'abfence
d'un mary jaloux rendoit
d'un abord facile ; la nouvelle pouvoit
- elle être plus favorable à
nos ainans , ils s'embrafferent en fe
feparant , Poligni gagna la place des
victoites ,& Lelclache,le taux -bourg
faint Germain .
Je ne vous diray point , Madame, G
no deux amis dormi ent tranquillement
, d'un côté ils étoient amoureux
; de l'autre ils étoient fatigués
par plufieures veilles, ce qui rend leur
repos contr dictoire : ce que je fçais
pofitivement , c'eft que Pol gny s'é.
tant levé à quatre heures du foir , i .
fut beaucoup moins à la toilette q
l'ordinaire, tant il avoit d'impauence
d'aller voir l'objet de fon nouvel a
98 LE NOUVEA
U
mour , il y fut donc à cinq heures ,
& voici comme il debuta ; N'y a t'il'
point d'indifcretion , Madame , à venir
voir de fi prés des appas qui ont
produit cette nuit, de fi tendres effets,
malgré le foin que vous aviez pris
de les cacher , on lui répondit avec'
beaucoup d'efprit & de politefle . J'ef-'
pere , Madame , que vous me fçaurez
bon gré de ne pas charger mon hiftoire
de toute leur converfation ,
Mademoiſelle Scudery ne vous en
tiendroit pas quitte à fi bon marché
pour moy j'aime mieux laiffer à mon
Lecteur, le foin de deviner tout ce qui
peut le dire en pareille occafion , je
m'en fie mieux à fes fentinens qu'à
mes expreffions ; mais voici une circonftance
que je ne puis taire ; dans
le temps que Poligny tâchoit d'exprimer
tout ce qu'il reflentoit ' autant
que la modeftie de Cleonice le pouvoit
permettre , on apporta une Lettre
qu'un Laquais venoit de laif.
fer, lans dire de quelle part , & qui
foudain avoit difparu ; la femme
de chambre fut un peu gronMERCUR
E. 96
99
dée , & on luy défendit felon la coutume,
de fe charger jamais des Lettres
d'un inconnu ; Cleonice la lut cependant
d'abord tout bas , & enfuite à
Poligny; voici ce qu'elle contenoit .
Mon coeur népour aimer fe voyoit
en partage,
Tant de délicateffe , & defineerité ,
Que craignant d'éprouver quelqu'infidelité,
Il cherchoit fon pareil pour fixerfon
hommage:
Dans un nombre infini j'ay trouvé
quelques belles ,
Queje croyois d'abord avoir feduit
fes voeux ,
Mais fur leur peu defoy, bien- toft
ouvrant les yeux,
Fe connoiffois aßez qu'il n'eftoit pas
pour elles.
Je (oupirois toujours apres une avanture
Quim'offrit cet objet que je m'eftois
Forme ;
Cet objet fi charmant of feroir ren
fermé
Tij.
$36007
100
NOUVEAU LE
Le coeur le plus parfait qu'eut produit
la nature ;
Quand vos premiers regardsfont venusmefurprendre,
Sous leurs aimables coups interdit
enchanté ,
Fav vû que mon malheur , ou ma
felicité
Dépendait de la part que vous y
voudrez prendre.
Le Chevalier qui s'attendoit de
voir Cleonice le lendemain , n'avoit
point figné , mais Poligny reconnut
dans le moment, fon file, & fon écriture
, ille nomma pour l'Auteur de
ces vers , & tournant la converfation
fur les Poëtes , il faut avouer , ditil
, que ces Meffieurs là font bien
heureux , ils font de leur imagination
ce qu'ils veulent , ils rellentent des
peines ou des plaifits à leur gré , ils
font aujourdhui une elegie , demain
le caprice qui
un Madrigal, fuiva
les gouverne , je veux croire que mon
ami le Chevalier n'eft point du nombre
de ces Poëtes ; & lors qu'il nous
MERCURE 101
écrit fi tendrement , il faut qu'il reffente
quelque chofe , Cleonice comprit
facilement la fin de ce difcours,
& fans vouloir s'inftruire des fentiméns
du Chevalier , elle repartit
fimplement , qu'il feroit à fouhaiter
que chacun fut Poëte ; puifqu'il n'y
auroit plus de maux réels , & qu'elle
étoit bien perfuadée que tous les Amans
étoient Poëtes en ce lens . Poligni
voulut répliquer , mais quelquesperfonnes
qu'on vint annoncer ,
l'obligerent à garder fa réponſe , &
même à prendre congé de la compagnie
, ce qu'il fit dans le moment.
Un redoublement de tendrefle fur
l'effet de fon entre- vûë , la declaration
du Chevalier ne laifloit pas de
l'inquieter , fon procedé, difoit-il , eſt
plus refpectueux que le mien , il n'a
pas même mis fon nom , l'amour aime
tous ces petits myfteres , & moy
j'ay ofé me prefenter tout d'un coup ;
il eft vray que mon bonheur dépend
du caractere de la perfonne que j'ai
me , prefque tout fon fexe appelle vi
vacité , ardeur , empreffement , ce qui
I iij
102 LE NOUVEAU
il
me paroift une temerité ; un air firetenu
n'eft pas toujours de faifon.
Aprés ces reflexions que j'affure que
fit le Marquis , ou qu'il dût faire ,
alla trouver le Chevalier qui fçavoit
déja fa vifite ; ne me demandez point
Madame , qui l'avoit ſi bien inſtruit ,
fi on vouloit expliquer tous les par
où , & tous les comment des amoureux
, ou n'auroit jamais fait ; il fuffic
de fçavoir une fois, que le Dieu qui
les infpire, eft le plus fubtil, & le plus
ingenieux de tous ; il endort les Ĉerberes
, adoucit les Megeres , c'eft à
dire, en ftyle commun , qu'il gagne les
Suiffes les plus intraitables , & les
femmes de chambre les plus revêches.
Bon jour,mon cher Chevalier, dit
le Marquis, en l'embrallant, fi j'avois
efté auffi pareffeux que toy , tes affaires
ne feroient pas en fi bon train ,
& on ne fçauroit pas que Lefelache
eft un des amans le plus poli qui foit
au monde , & qui s'exprime avec le
plus de délicatelle ; tu ne te ferois jamais
attendu de m'avoir cette obliga.
MERCURE
203
tion; mais quelqu'amoureux que je
fois, mon amitié l'emporte. Que je
m'eſtimerai heureux fi le Chevalier
en agit ainfi avec moy , Lefclache
l'en aflura avec les termes les plus
perfuafifs , il s'informa plus exactement
de l'obligation pretenduë , que
Poligni vouloit qu'il luy eat , il ne fit
nul myftere de fa declaration en vers,
il s'habilla & fortit avec luy , il n'y
eut rien de particulier le refte du
jour .
Le lendemain ils fe trouverent tous
deux chez Cleonice , Poligni qui entra
le dernier, ne pût cacher un peu
de rougeur , tant il eft vray que les
premiers mouvemens de l'amour
font de nous porter à la vengeance,
indiftin&tement contre tout rival , il fe
remit pourtant , & aprés avoir badiné
agréablement fur leur tête à
tête , fur l'Auteur des vers , il examina
en lay même , fi quelques regards
favorables ou quelques réponfes
de la partde Cleonice ,ne marqueroit
point dés ce jour une préference,
car felon luy; l'amour eftoit prompt
104 LE NOUVEAU
às
s'expliquer ; mais qu'il eft difficile
de trouver la verité par un-femblable
examen ; la jaloufie qui eft toujours
de la partie nous tourne l'efprit de
façon, que nous croyons fouvent le
contraire de ce qui eft : ce que je puis
vous affurer, Madame, c'eft que pendant
les cinq ou fix premieres vifites
que firent nos amis rivaux , il eut
efté difficile à un tiers non intereffé ,
de deviner lequel des deux eftoit le
mieux traité .
Les choles en eftoient là ; lorſque
Poligni fongeant à rendre fes petits ,
foins utiles , chercha quelque moyen
pour cela , il ne doutoit point que
l'efprit & le merite du Chevalier ne
fuflent capable defaire diverfion dans
le coeur de Cleonice ; mais il ne vouloit
pas fe brouiller ouvertement, & voici
ce qu'il inventa. Ce trait va vous
donner, Madame,une idée bien deſavantageufe
de nos amans , & je fuis .
für que dés ce moment, ils vont perdre
vostre eftime ; voici donc ce que
Je Marquis propofa auChevalier , &c
comme il s'expliq ua.
MER CURE.
105
Nous nous fommes promis que notre
amitié triompheroit de notre amour
; ce n'eft pas atfez , mon cher,
pour des amis comme nous , il faut
encore que ce qui fert à brociller les
autres , ferve à forufier notre union .
Je vois bien qu'il n'étoit pas poffible
de vivre fans voir Cleonice , j'ai tout
fait pour te faire un facrifice de mes
defirs, fans y pouvoir réullir. Jamais
nous n'avancerons , tant que nous
nous trouverons enfemble chez elle ,
nous nous détrui - ons l'un l'autre , je
te donne le choix .
Le Chevalier fentit la verité de ces
taifons , & s'y rendit .
Ce n'eft pas le tout mon Cher, reprit
Poligni , les femmes font artificieufes
, & l'on peut , fans crime
ufer d'artifices avec elles , il faut que
nous nous diſions reciproquement les
progrès que nous ferons ; devenons,
s'il eft ií
Die , heureux
tous les
deux ; & crainte que notre intelligence
ne parut fufpecte ; rompons - là
ën apparence
; trouvons- nous encore
une fois enfemble
chez Cleonice
;
106 LE NOUVEAU
nous nous y dirons des chofes vives,
& nous finirons , s'il le faut , par un
combat fimulé ; quand ces feintes ne
ferviroient qu'à lui prouver la puiffance
de les attraits ; c'eft toûjours
beaucoup , & je t'aflure que les Dames
aiment mieux voir regner une
petite guerre entre leurs amans, qu'-
une fi parfaite tranquillité ; le Chevalier
eut quelque peine à fe rendre
à ces dernieres propofitions , la delicateffe
de fon amour s'y oppofoit ,
& fon amitié étoit fi fincere , que
l'ombre même de la perfidie , lui faìfoit
horreur ; cependant il les adopta
à la fin. Telle eft , Madame , la raifon
de l'homme , elle ne manque
prefque iamais de lui montrer le vrai ;
mais rarement elle a affez de force
pour l'engager à le prendre , & fa refittance
ne fert, pour l'ordinaire , qu à
rendre plus éclatant , le triomphe de
nos paffions .
Aprés une convention fi étonnante
entre deux perfonnes, qu'on pouvoit
foupçonner d'abord de veritable amour
, ils fongerent à agir en conMERCURE
107 .
>
fequence, ils fe trouverent chez la da
me , le querellerent , fe battirent ,
& la feinte fut fi bien conduite, que
Cleonice les crût irreconciliables, tur
tout quand elle euft éprouvé , que
l'interpofition de les charmes & de
fes difcours n'avoit pû calmer leur tu
reur , ils ne fe trouverent plus chez
elle , ils affecterent même d'y venir
un quart d'heure , l'un aprés l'autre,
afin que celui qui viendroit le dernier,
eut occafion de prouver la continuation
de fon reffentiment , en nevoulant
pas entrer .
La fincerité ne fut pas fi égale dans
les rapports qu'ils fe firent de l -urs
progrez , le Chevalier difoit bonnement
les chofes comme elles fe paffoient
, mais Poligni luy faifoit des
aveux tels qu'il lu plaifoit ; car ils
n'étoient pas d'aprés le vrar , le Chevalier
qui croyoit le Marquis de bon .
ne foy , s'imaginoit qu'il eftoit plus
favorifé que lui , ces jugemens les en
hardilloient , il en devenont plus entreprenant
, Cleonice s'en appercevoit
& reptimoit fon audace ; cela
108 LE NOUVEAU
le defefperoit, dans l'idée qu'il avoit,
que le Marquis eftoit mieux traité
il n'ofoit en faire fes plaintes , crainre
d'indifcretion ; en un mot , il étoit
la dupe de fa franchife: car Poligni en
profitoit , & pour faire la cour a fes
dépens , il rapportoit à Cléonice
tout ce qui fe paffoit entre elle & le
Chevalier , difant , qu'il le faifoit
par vanité. Cela ne pouvoit
manquer de rendre Lefelache odieux ;
il s'en app rçût avec douleur, & fans
penetrer les veritables raifons de la
haine de fa maiftreffe , il s'en prit à
fon étoile , & comme il eft fage jufques
dans le defefpoir , voici ce qu'il
écrivit.
BILLET.
Fe fuis plus perfuadé que ja- .
mais , Madame , qu'il y a une
Dé‹ffe aveugle qui décide ici bas
de notre bonheur , puisqu'avec
les plus tendres fentimens du
monde,je n'aipu meriter le moindre
MERCURE.
189
dre retour de vous ; il y a dans
ma deftinée , je ne fçais quelle
malignité, que je ne conçois pas,
ilfaut lafuivre , Madame , & ne
vous point ennuyer d'avantage ;
c'est le parti que j'ai pris.
Voilà peut eftre, Madame , le premier
Amant qui ait tenu parole en
pareille occafion , il cefla de la voir
en effet ; Poligni triomphoit de fon
fuccès , mais comme la perfidie ne
peut eftre long-tems victorieule. Le
Chevalier fut bien- tôt vangé .
La fatisfaction eft ordinairement enamour
, la fource de l'inconftance ;
Poligny fut beaucoup moins affidu ;
la Dame qui étoit déja prévenuë
contre le Chevalier , foupçonna d'abord
qu'il avoit quelque part dans
ce refroidiffement , fon foupçon` fe
confirma , parce qu'il lui fut rapport
té, qu'ils fe voyoient dans ces idées ;
le dépit luy fit faire ce que l'amour
n'avoit pû exiger , elle luy écrivit en
ces termes.
K
110 LE NOUVEAU
Billet de Cleonice.
Fe fçavois bien , Monfieur ,
que vous eftiezun indifcret , mais
je nefçavoispas que vous euffiez
raffemble en vous, toutes les mauvaifes
qualitez ; je mefouviendrai
long- tems du bal , &je me
garderai des nouvelles connoiffan
ces.
Jamais homme ne fut fi furpris que
le Chevalier , à la lecture de ce
Billet , il fit pour la probité, ce qu'il
avoit refolu de ne plus faire pour
fon amour ; il ne pût fouffrir qu'on
l'outrageat fi injuftement , il fut chez
Cleonice , & aprés une converfation
de trois heures , il ſe juſtifia ſi bien ,
qu'enfin Cleonice lui avoua tout ce
que Poligny avoit dit contre lui , cet
aveu le troubla fi fort qu'il fut un
demi- quart d'heure fans parler ; en
MER CURE. 111
fin ayant rappellé fes fens , il decouvrit
à fon tour toute l'intrigue ; il ne
crût plus rien devoir à un ami fi indigne
, il devint celui de Cleonice , &
l'eft encore aux conditions de part &
d'autre , de ne plus jamais revoir
Poligny ; voici mon hiftoire , Madame,
vous n'y avez point vû de ces
faits furprenants qui étonnent l'efprit
, ni de ces circonftances variées
qui le flatent ; c'est un recit des plus
fimples,tiré d'aprés nature ; mais auffi
vous y voyez la fincerité reconnue
, triompher à la fin de la perfidie.
C'eft voftre vertu favorite que
j'ai voulu couronner , pouvois- je
mieux m'acquiter de l'emploi que
vous m'aviez donné : Je fuis , Madame
,
Voftre trés -humble &
trés-obéiffant ferviteur,
DE BONNEVAL.
Signature
Vostre trés-humble & trés-obéissant serviteur, DE BONNEVAL.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Genre littéraire