→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Titre d'après la table

De la Passion de l'Amour,

Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
118
Page de début dans la numérisation
125
Page de fin
126
Page de fin dans la numérisation
133
Incipit

De la Passion de l'Amour, de ses causes, & des remèdes qu'il y faut apporter, en

Texte
De la Paffion de l'Amour , de fes caufes ,
& des remèdes qu'il y faut apporter, en
la confidérant comme maladie , par M. F. ,
Médecin Anglois. A Paris , chez Pichard ,
Quai & près des Théatins ; petit in- 1 2.
PRESQUE tous les Poetes ont dit beaucoup
de bien & beaucoup de mal de l'Amour ;
les Moraliftes fe font contentés d'en dire
du mal. Qu'en eft il réfulté ? De bons ou de
méchans vers d'une part , & de la morale
inutile de l'autre. L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons , n'ayant prefque trouvé
que des Philofophes & des Poëtes parmi les
Cenfeurs & les Panégyriftes de l'Amour , a
pris un fentier moins battu ; il a voulu traiter
ce fujet en Phyficien , en Médecin même ;
& il s'eft propofé de confidérer l'Amour
comme maladie. Ce titre eft piquant , quoiDE
FRANCE.
qu'un peu trifte. Notre Docteur Anglois
n'a pourtant rien de farouche , ni dans fes
idées , ni dans fon ftyle ; il paroît même
difpofé à devenir , dans ce genre - là , auffi
malade que fes malades mêmes. Nous
prions donc les Dames de n'être pas effrayées
de fon titre. Si M. F. leur fait envifager
l'Amour comme une maladie , il prétend
leur indiquer auffi le moyen de la guérir ; &
il leur reftera toujours , après avoir pefe fes
raifons , la liberté d'opter entre le mal & le
remède.
L'Auteur combat d'abord l'opinion de
ceux qui croyent que la reffemblance enfante
l'amour ou l'amitié. Nous croyons
comme lui que cette règle offre de fi nombreufes
exceptions , qu'elle ceffe d'être une
règle , mais n'a- t'il pas un peu confondu le
phyfique & le moral , lorfqu'il a dit qu'un
homme laid reffemblant plus à une laide
femme , devroir , dans le fyftême qu'il combat
, aimer davantage la laide ? Ceux qu'il
réfute n'ont- ils pas voulu parler d'une reffemblance
morale , & non d'une reffemblance
phyfique ? Il eft bien clair qu'on n'a
pas voulu dite qu'un homme chauve doive
néceffairement devenir amoureux d'une femme
fans cheveux , un borgne , d'une femine
qui n'a qu'un cil. Une affertion auffi ridicule
ne mériteroit pas les frais d'une réponſe.
Pour achever de réfuter la fympathie de
la reflemblance , foit en amour
foit en
amitié , notre Auteur cite l'exemple de plu110
MERCURE
fieurs perfonnes célèbres qui fe font fingulièrement
attachées à des animaux . Il nous
rappelle à cette occafion ce qu'on lit aans
Homère , & ce qu'on ne peut répéter fans
une efpèce de chagrin , que la tendre &
fidelle Andromaque , à qui Racine fait prononcer
tant de beaux vers ; cette veuve défolée
, qui dit à fon amie:
Ma flamme pour Hector fut jadis allumée ;
Avec lui dans fa tombe elle s'eft enfermée.
Que cette chafte épouſe enfin aimoit plus les
chevaux de fon mari que fon mari même.
Il ne faut pas , felon notre Auteur , chercher
la caufe de l'Amour dans les différens
tempéramens , le bilieux , le fanguin , &c.;
c'eft au cerveau que l'Amour lance fon premier
trait ; ce qui changeroit un peu notre
mythologie poétique. Les fibres du cerveau ,
felon leur conformation particulière , reçoivent
plus ou moins l'impreffion de l'Amour
, qui fe tranfmet enfuite au coeur par
la correfpondance des nerfs. La force ou la
foibleffe de cette paffion dépend donc de la
diverfe organifation du cerveau , & non de
la difference des tempéramens. « Il y a , dit
l'Auteur , des gens d'un caractère fi tendre
" & fi doux , qu'ils conçoivent de l'Amour
» pour toutes les perfonnes qu'ils fréquen-
» tent ; d'autres , au contraire , font d'un
» caractère fi dur & fi fec , que le mérite le
plus diftingué ne fauroit faire aucune imes
preflion
DE FRANCE. 128
"3
22
""
*
preffion fur eux. Je n'approuve point les
premiers , mais je détefte les feconds. Les
premiers font des génies doux , indul-
» gens , bénins , irréfolus , mais pleins de
» bonté , les feconds , des génies féroces ,
méchants , mutins , fauvages , à qui tout
déplaît , & qui n'aiment qu'eux- mêmes.
» Les premiers manquent de prudence , les
feconds de raifon , n'y ayant , comme dit
Barclay , que des génies tout à fait bar-
» bares qui foient infenfibles aux charmes
» de l'Amour.
"}
ود
رو
Ce qu'on vient de lire prouve que la morale
de l'Auteur n'eft point fauvage. C'eft
dans le même efprit qu'il pofe & qu'il réfoud
la queftion fi l'on doit faire cas de ceux
que cette paffion domine. Il combat le fentiment
de Bacon , qui regarde l'Amour com
me une paffion baffe & étrangère aux grandes
âmes , par l'exemple d'Alcibiade & de Démétrius
le conquérant. Il cite avec plus de
complaifance encore Henri IV , toujours
yaillant , toujours actif , toujours vainqueur
& toujours amoureux. Il le repréfente ave
les mêmes foibleffes que la Fable reproche
à Alcide , fans perdre les qualités du Héros.
Il rapporte à ce propos que ce grand Roi fe
déguifa une fois en Payfan , prit une batte
de paille fur fon dos , & s'introduifit ain
chez la belle Gabrielle. Mais en avouant que
l'Amour n'exclud point le courage , notre
Auteur ne diffimule pas qu'il lui fait faire
bien des fautes. Il cite en preuve le même
N°. 51 , 21 Décembre 1782 .
F
MERCURE
Henri , qui , après la bataille de Coutras ,
Au lieu de poursuivre l'ennemi , fuivant le
Confeil du Prince de Conde , aima mieux
s'en aller en Gascogne voir la Coniteffe de
Guiche , & perdit par- là le fruit de fa vicfoite
.
Si M. F, combat le fentiment de Bacon ,
il n'admet pas non plus dans fon intégrité
celui de Barclay , qui pretend qu'il n'y a que
les grandes âmes qui foient fufceptibles de
la paffion de l'Amour, Comme il ne croit
pas que l'Amour foit incompatible avec le
courage , il ne croit pas aufli qu'il en foit inféparable.
" Ces deux qualités , dit il , fe
» trouvent réunies dans certains fujets ;
elles font diftinctes dans d'autres. Il eft
» vrai que l'Amour infpire du courage ,
mais ce n'eft que pour les entreprifes qui
procurent le moyen de le fatisfaire. Il en eft
de même des autres paffions dominantes,
Un homme avide de gain , quoique timide
, s'expofe aux dangers de la mer
pour amaffer du bien ; un ambitieux , à
ceux de la guerre , pour avançer ſa fortune.
"
. Nous voici arrivés à l'article des remèdes
contre l'Amour. Les perfonnes que cette paf
fion domine , prétendent qu'on ne peut la
guérir par des remèdes na'urels ; les autres
ne voyent rien de plus facile que la gué
rifon , & ils penfent que l'excès de cette
paffion eſt toujours la preuve d'un petit
génie, Parmi les exemples que M. F. oppofe
DE FRANCE.
128.
à cette dernière affertion , fe trouve celui
d'Ange Policien , qu'Erafme appelle un efprit
angélique & un prodige de la Nature,
& qui mourut de la paffion qu'une Courtifane
lui avoit infpirée. « Il étoit fi plein
» de fon objet , que dans l'ardeur de la
» fièvre que l'Amour avoit allumée dans
» fes veines , il fe leva pour prendre fon
» luth , & accompagner une chanſon qu'il
avoit compofée , & qu'il expira en ache-
» vant le fecond couplet.
» Bien des gens , continue- t'il , prétendent
» que la tendreffe du coeur eft une marque
d'efprit. Je ne regarde point cette règle
comme une règle générale ; mais je puis
affurer que je ne regarderai jamais un
homme dur comme un homme fpiri-
→ tuel.

Quant à la guérifon de l'Amour , il la juge
poffible, mais difficile. Les remèdes naturels
lui paroiffent infuffifans , & il le moque des
purgations & des faignées ordonnées à ce
fujet. L'abſence eft un remède qui ne peut
agir que contre une paffion naiſſante ; encore
eft il impraticable pour la plupart des
hommes à qui leurs affaires ou leur fortune,
ne permettent pas de s'abfenter affez longtemps.
Un troifième remède eft de fixer fon
attention fur des objets étrangers. Mais
l'homme paffionné peut - il vouloir ſe diftraire
? Souvent la douleur même ne peut
fairc diverfion à l'Amour. En voici un exemple.
Charles IV , Duc de Loraine , avoit
Fij
724
MERCURE
conçu une paffion violente pour la fille d'un
Bourguemeftre de Bruxelles. Il n'avoit pu
la voir encore , parce que fa mère la furveilloit
de trop près. Un jour s'étant trouvé
avec elle & fa mère dans un feftin , comme
falpaffion étoit connue, il demanda à la mère,
devant tous les convives qui étoient nombreux
, la permiffion de dire deux mots à
fa fille dans le fallon même. Sur fon refus ,
il fit une propofition affez étrange : il offrit
de ne lui parler qu'autant de temps qu'il
pourroit tenir dans fa main un charbon ardent.
Cette condition parut fi forte à la mère ,
qu'elle y confentit , peut être par curiofité.
Le Duc s'étant donc retiré à l'écart avec la
Demoiselle , prit dans fa main un charbon
allumé; & la converfation fe prolongeà fi
fort , que la mère perdit plutôt patience que
le Duc qui fe brûloit. Elle rompit l'entretien ,
& l'on trouva le charbon éteint ; par où , dit
notre Docteur , l'on peut juger de la douleur
que le Duc dût fouffrir en le ferrant.
Après avoir combattu d'autres remèdes ,
confeillés par les Poëtes ou par les Mora
liftes , il faut bien que l'Auteur propoſe le
fien ; or , le voici une fois pofé que ce
n'eft pas la préfence feule , mais le fouvenir
même de l'objet qui réveille en nous le
fentiment de l'Amour , c'eft dans l'imagination
qu'il faut en chercher le remède ; c'eftà
- dire , que fi l'image des objets qui ont
affez d'activité pour émouvoir les fibres du
cerveau , & exciter les paffions , produir
DE FRANCE. 129
وو
23
"
l'effet des objets mêmes , on peut changer,
corriger , ou ralentir ce mouvement
» en le repréfentant un autre objet qui
» excite une paffion différente. » L'Auteur
développe cette idée par un exemple. » Sup
» pofons , dit- il , un amant qui , voyant
l'objet qu'il chérit , fent toute la violence
de la paffion qui le domine ; fuppofons
» encore qu'étant dans cet état , il furvienne
» un coup de tonnerre , qu'on lui annonce
» une nouvelle fâcheufe , ou que fon ennemi
fonde tout - à - coup fur lui l'épée nue à la
main , il eft certain que chacun de ces objets
excitera dans les fibres de fon cerveau
» un mouvement qui troublera ou diffipera
celui que leur imprimoit l'objet aimé ,
& que ce mouvement fe communiquant
» au coeur par l'entremife des nerfs , la
frayeur fuccédera à l'Amour, "
23
33
33
73
7
Tel eft le genre de fituation que l'Autent
confeille de fe rendre habituel pour combattre
l'Amour. Chacun doit donc choifir
l'objet , foit effrayant , foit attendriffant ,
qui contre-balance le plus fon Amour , &
l'oppofer ainfi fréquemment à la paffion . Il
réfulte de l'habitude de marier dans fon imagination
deux idées ou deux objets différens ,
que l'on s'en forme une efpèce de lien mental
étroit, qu'on ne peut fonger à l'un des deux
objets , fans fonger en même temps à l'autre
; de manière que quand l'Amour fe réveillera
dans l'imagination , l'objet contraire
Le réveillant auffi , travaillera fans ceffe à le
Fiij
126 MERCURE.
mener & à le détruite. Il faut obſerver pourtant
que fi le mal devient opiniâtre , il fau
dra lui oppofer de nouveaux objets , parce
que le même remède employé tous les
jours fait par ne plus produire aucun
effer.
Voilà , avec toute la clarté & la préciſion
dont nous fommes capables , l'expofition du
remède que propofe M. F.; l'application ne
nous en paroît pas auffi facile qu'à lui - même ,
& nous craignons bien qu'on ne l'accufe ici
de fe montrer trop Médecin ; c'eft à - dire ,
de réuflir mieux à raifonner fur le mal qu'à
découvrir le remède.
Au refte , cette differtation nous a paru
fort bien faite. La phyſique , la morale & la
métaphyfique y font employées avec clarté ,
& fouvent avec des vues nouvelles. On fent
que dans un pareil fujer on doit plutôt
s'attendre à des conjectures qu'à des preuves.
Quoi qu'il en foit , tout le monde peut
fire ce difcours avec utilité & plaifir ; c'eft
l'Ouvrage d'un Docteur bon à confulter ;
car , s'il ne guérit point fes malades , il faura
au moins les inftruire fans les ennuyer.
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Résumé
L'ouvrage 'De la Passion de l'Amour, de ses causes, & des remèdes qu'il y faut apporter, en la considérant comme maladie' est rédigé par un médecin anglais, M. F. Contrairement aux poètes et moralistes, l'auteur traite l'amour comme une maladie et propose des solutions concrètes pour la guérir. Il rejette l'idée que la ressemblance physique soit à l'origine de l'amour, préférant l'expliquer par la conformation des fibres cérébrales. L'auteur examine les effets de l'amour sur le caractère des individus, citant des exemples historiques tels qu'Alcibiade, Démétrius, Henri IV et Gabrielle d'Estrées pour démontrer que l'amour n'est pas incompatible avec le courage, bien qu'il puisse entraîner des erreurs. Il réfute également les opinions extrêmes de Bacon et de Barclay sur l'amour et les grandes âmes, affirmant que l'amour et le courage peuvent coexister mais restent distincts. Le texte explore diverses passions humaines et leurs remèdes. Il montre comment des passions comme l'avidité ou l'ambition poussent les individus à affronter des dangers. Concernant l'amour, certaines personnes le jugent incurable par des moyens naturels, tandis que d'autres le considèrent facile à maîtriser. L'auteur mentionne Angelo Poliziano, un esprit brillant mort de sa passion pour une courtisane. Il critique divers remèdes contre l'amour, tels que l'absence, les distractions et les purgations, et propose de remplacer l'image de l'objet aimé par une image effrayante ou triste pour contrer la passion amoureuse. Cependant, il doute de la facilité d'application de ce remède, tout en reconnaissant la qualité de la dissertation qui combine physique, morale et métaphysique de manière claire et souvent innovante.
Soumis par lechott le