Titre
LE DEUIL RIDICILE. A MONSIEUR LE COMTE DE C.
Fait partie d'une livraison
Page de début
176
Page de début dans la numérisation
183
Page de fin
194
Page de fin dans la numérisation
201
Incipit
VOicy donc, Monsieur, l'Historiete que vous voulez sçavoir. Si elle
Texte
LE DEUIL RIDICULE.
A MONSIEVR LE COMTE DE C.
V
Oicy donc, Monfieur , l'Hiftoriete
que vous voulez
fçavoir. Si elle vous a diverty
lorfqu'on ne vous la racontée
qu'imparfaitement ,j'efpere qu'el
le vous donnera le plaifir tout
entier , quand je vous en auray
fait le recit , moy qui en ay eſté
le témoin occulaire , & qui vais
en eftre le fidelle Hiftorien . Mais
pour vous la faire mieux entendre
, il faut que je vous faffe auparavant
le Portrait des deux
Dames qui y ont intereft. Vous
du Mercure Galant. 177
2
a vez entendu parler d'elles plufieurs
fois , mais vous ne les avez
pas connues , & vous ne ferez pas
faché que je vous apprenne comment
elles eftoient faites.
Madame la Comteffe de M...
eftoit laide , mais elle avoit l'efprit
vafte & élevé , & joignoit
un grand fçavoir à une grande
naiffance . Comme elle avoit le
coeur noble & genereux , fa vertu
, ſa ſcience & fa qualité faifoient
toute fon occupation , & la deffus
elle dormoit la graffe matinée
fans fe mettre en peine de la fortune
, & de tous les biens de ce
monde . Mais auffi comme elle
eftoit fort liberale , & d'une
grande dépenſe , elle auroit eu
peine à fubfifter dans fa vieilleffe ,
fans le fecours d'une perfonne
י כ
178 Extraordinaire
tres.confiderable , qui l'honora
toûjours & l'affifta jufqu'à fa
mort. Voilà quelle eftoit Madame
la Comteffe de M... Voicy
à peu près ce qu'eftoit Madame
la Marquife P .... Elle avoit cfté
belle , & d'une beauté , qui luy
dura jufqu'à la fin de ſes jours ,
malgré l'accident qui luy arriva.
Une Dame fa Parente qui eftoit
jaloufe d'elle & de fon Mary , &
qui ne pouvoit luy pardonner fa
beauté , parce qu'elle eftoit laide,
luy donna de l'eau de chaux fei.
gnant que c'eftoit une eau admirable
pour le teint . La Marquife
s'en fervit fur fa bonne foy , & il
luy en demeura de facheufes marques
, nonobftant tous les Remedes
que les
Medecins luy pûrent
faire. Elle avoit l'efprit noble ,
du Mercure Galant. 179
ނ
vif
remuant l'ame grande ,
hardie , courageufe , & de com .
mandement ; auffi vivoit elle
comme une petite Souveraine ;
& dans un Chafteau de Carte ,
elle eftoit devenue la terreur de
fes Voifins & des Etrangers qui
abordoient cette cofte de la Mer
où elle demeuroit ; & d'où en un
befoin , elle auroit donné des loix
à toute la Terre . Nous voyons encore
icy une vieille Demoiſelle
qui executoit les ordres , & qu'elle
nommoit fi plaifamment fon
Eminence , faifant allufion aux
Miniftres qui gouvernoient l'Etat
de fon temps. Enfin on peut
dire qu'avec toute la beauté de
fon Sexe , elle avoit tout l'efprit
& le courage du noſtre ainfi
qu'elle le fit voir pendant le regne
180 Extraordinaire
de Cromvel , & de la Republique
d'Angleterre.
Vous me demanderez fans dou.
te , ce qu'elle avoit à démefler
avec ces gens là ? Je m'en vais vous
le dire , mais ne m'accufez pas
de faire icy un trop long Avant
propos , & vous fouvenez que
nos Entretiens ne doivent pas.
eftre fi reguliers. Pour moy , je
croy qu'il fuffit qu'on dife bien les
chofes , qu'on ne perde rien au
change , & que ce qu'on dit vaille
mieux que ce qu'on publie à
dire. Cela eftant , Monfieur , voicy
quel fut le démeflé de la Marquife
avec Cromvel & le Parlement
d'Angleterre . Son Gendre
qui eftoit un grand Seigneur du
Maine , & qui avoit beaucoup
d'argent , s'avifa d'envoyer des
du Mercure Galant. 181
Toiles de Laval , aux Ifles de
Gerley qui tenoient encore en
ce temps - là pour le feu Roy de
la Grand' Bretagne. Il fit donc
charger un Vaiffeau de ces Toiles
, croyant y faire un profit confiderable
; mais par malheur pour
luy , un Armateur Anglois qui
couroit la Cofte , fe faifit du Bâ.
timent pour la Republique , & le
mena à Londres . Ce pauvre Seigneurfe
trouva fort trompé dans
fon pretendu Negoce ; mais la
Marquife habile & pleine d'invention
fit arrefter auffi - toft
tous les Baftimens Anglois qui
trafiquoient fur fon gravage , &
fe faifit des hommes & des effets ;
aprés qnoy elle écrivit à Cromvel
& au Parlement
, pour
faire rendre les Toiles de fon
"
fe
182 Extraordinaire
Beau- Fils qu'elle reclamoit à elle,
& c'eft dans cette Lettre qu'elle
mit donné en noftre Principauté de
Pyrou le trentiéme de .... Ce trait
hardy reüffit , & à la priere des
Marchands Anglois , le Vaiffeau
& les Toiles furent reftituez , accompagnez
d'une Lettre pleine
de reſpect & de civilité , dans laquelle
Cromvel & le Parlement
la qualifierent de Princeffe & de
Souveraine , mais revenons à nô.
tre Sujet.
Ces deux Dames dont je viens
de vous faire la peinture , eftoient
parentes & voiſines ; mais l'incli .
nation qu'elles avoient toutes
deux pour les Chiens , avoit fait
leur plus grande union . La Comteffe
avoit un Chien favory qu'elle
nommoit Grizolir . La Mar.
du Mercure Galant. 183
quife à fon imitation , avoit nommé
Bichete une Chienne dont
elle eftoit folle , car la lecture des
Livres fabuleux , luy avoit tellement
gafté l'efprit là- deffus
qu'elle crut long - temps la Metempficofe
, & qu'aprés fa mort
fon Ame pafferoit dans le corps
de quelque belle Chienne. Vous
eftes malicieux , me direz vous ,
d'accufer cette Dame de l'erreur
des
Pytagoriciens , elle eftoit trop
bonne
Chreftienne pour cela , &
je penfe que la
Metamphicoſe
n'eftoit pas ce qu'elle entendoit
le mieux. J'en demeure d'accord
avec vous , Monfieur , mais
elle fçavoit tout , & je n'avance
rien dont tout le monde n'ait là
connoiffance auffi - bien que moy.
Mais vous me troublez , ou plû184
Extraordinaire
toft je me trouble moy.mefme,
Je ne fçay plus où j'en eftois ; à
Bichete ce me femble.
j
Ces Dames refolurent un jour,
qu'il ne falloit pas que deux
Chiens de cette qualité laiffaf
fent une pofterité baftarde &
roturiere , & s'abandonnaflent
à d'indignes amours. Pour cér
effet , elles firent le Mariage
de Grizolin & de Bichere , d'où
fortit une nombreufe Famille
Mais enfin Grizolin chargé
d'honneurs & d'années fubit la
rigueur des Parques , & defcendit
dans le Tombeau. La Marquife
qui eftoit à la Campagne ,
ayant appris cette trifte nouvelle,
m'écrivit pour aller voir la Com.
teffe, & luy marquer la part qu'elle
prenoit à fa douleur fur la mort
du Mercure Galant. 185
du
pauvre
Grizolin. Pour moy,
qui n'ay jamais pû me vaincre
fur la foibleffe des autres , & qui
abhorre le ferieux ridicule , je me
deffendis de ce Compliment
, mais
je fus bien trompé , lorfque le
mefme jour à onze heures du foir ,
la Marquife
arriva chez moy
feule dans fa Littiere avec cinq
Chiens. Je ne fus point furpris
de la voir en cét équipage , parce
que fa Meute la fuivoit toû
jours ; & je crûs que quelque
grande affaire l'avoit obligée de
fe mettre en chemin à l'heure qu'il
eftoit , mais le lendemain
matin
fitoft qu'elle fut habillée
, elle
me dit que je luy donnaffe
la
main pour aller chez la Comtef
fe , quelle eftoit venue exprés
pour la confoler , puifque je n'en
2. d'Octobre
, 1685. &
186 Extraordinaire
avois voulu rien faire , & comme
il n'y avoit que la rue à traverſer,
nous y allâmes à pied , mais elle
fit fuivre des Porteurs fans que je
n'en apperceuffe , & ces Porteurs
qui avoient mis tous fes Chiens
dans une Chaife , avoient ordre
de les faire entrer dans la Chambre
de la Comteffe en mefme
temps que nous .
Nous trouvâmes cette Com
teffe au lit , & alors la Marquife
fondant en larmes. Je viens, ma
chere Coufine , luy dit- elle , en
l'embraffant , pleurer avec vous
le pauvre Grizolin . Mais je viens
encore vous preſenter fa Veuve
& fes petits Orphelins qui vous
demandent voftre protection , &
la continuation des mefmes bontez
que vous aviez pour eux du
du Mercure Galant.
187
'
vivant de leur Pere. Dans le mef
me moment , on vit courir cinq
Chiens par la Chambre tous
couverts & caparaçonnez de drap
noir , dont les queues trainoient
d'une demy- aulne de long. Ces
pauvres Animaux embarraffez de
ces ornemens lugubres , hurloient
pitoyablement , ce qui faifoit avec
les fanglots de ces Dames
la plus plaifante Comedie du
monde. Pour moy , je vous avoue
que je ne pus jamais m'empefcher
de rire , & la Comteffe s'en eftant
apperceuë.Voyez- vous , ma Coufine
, dit- elle à la Marquife , en
me regardant tout en colere , ce
méchant homme qui fe mocque
de nous , bien loin de me confo
ler dans la perte que j'ay faite
Pardonnez-moy , ma Coufine ,
Q ij
188 Extraordinaire
Monfieur ne ſe mocque pas de
nous , repartit la Marquiſe , c'eſt
le meilleur homme du monde ,
mais vous ſçavez qu'il n'a point
Le coeur chien. A ce mot je pouffay
un fi grand éclat de rire , que
la Marquife craignant que fon
Amie ne s'en fachaft tout de bon ,
elle prit congé d'elle , & nous fortifies
auffi- toft avec tout noftre
funebre équipage . Mais au reſte ,
l'affliction de cette Dame eftoit
fi grande , que fuft vieilleffe , ou
que la mort de Grizolin euft mis
le comble à tous fes autres déplaifirs
, elle mourut peu de jours a
prés .
Je ne doute point qu'une fi
plaifante avanture ne vous euft
fait perdre toute voſtre gravité ;
mais je m'imagine que réprenane
du Mercure Galant. 189
,
voſtre ſerieux & un certain ton
de Predicateur vous me direz.
que cette paffion pour les Chiens
eft non feulement ridicule , mais
contraire à la Religion & aux
bonnes moeurs. Il eft vray , Monfieur
, & dans le Paganiſme , il
eftoit honteux d'aimer trop ces
Animaux. Cezar haïffoit ces fortes
d'Idolaftres , & les railloit
fouvent , en forte que voyant un
jour des Etrangers qui portoient
des Chiens & des Guenons dans
leur fein & fous leurs bras , il leur
demanda fi les Femmes de leur
Pays enfantoient des Hommes .
Raillerie un peu forte, mais qu'on
ne devroit pas craindre de dire
tous les jours à ces Femmes de
qualité qu'on ne fçauroit def- entefter
de ce ridicule amour de
190
Extraordinaire
Chien . Mais au refte , Monfieur,
pourquoy voulons nous que ces
Dames foient plus fages que les
Egyptiens & les Grecs ; que Cymon
& Xantipe , qui ont élevé
des Monumens à leurs Chevaux
& à leurs Chiens Alexandre bâtit
un Ville à l'honneur de fon
Cheval , & Caligula fit le fien
Conful . Vous attribuez cela au
déreglement de leurs paffions , à
leur jeuneffe , & à leur vanité.
Mais il ne faudroit pas eftre grand
Orateur , pour juftifier Alexandre
; & fi Caligula n'eftoit pas
perdu de débauches , il auroit
part en cette deffence. Vous fçavez
qu'un Patriarche de Conftantinople
avoit une fi forte inclination
pour les Chevaux , qu'il
quita l'Autel pour aller à fon Ef-
C
du Mercure Galant. 191
curie , voir un Poulain qu'une de
fes Cavales venoit de produire.
Ce Patriarche s'appelloit Theophilacte
, & eftoit Fils de l'Empereur
Romain , un de ces Empereurs
Grecs qui mirent l'Empire
d'Orient dans la décadence.
Sa Cavale fe nommoit Phorbas ,
& c'eftoit le Jeudy - Saint que ce
Patriarche officioit , lors qu'on
luy vint dire qu'elle avoit poulené.
Il interrompit l'Office , &
courut auffi toft à fon Eſcurie
tout tranſporté de joye , où il
confidera long-temps le Poulain,
& puis revint à l'Eglife achever
l'Office fans autre façon .
Ne croyez - pas qu'il nourrit
ces Chevaux , quoy qu'il en euft
jufques à deux mille , d'excellent
foin & d'avoine choifie ; mais
192
Extraordinaire
d'amandes , de pistaches , de pi
gnons, & d'autres fruits delicieux,
qu'on mefloit de Safran , de Canelle
, & de drogues aromatiques
dans les Vins les plus délicats
de la Grece & de l'Afie. Vous
pouvez croire qu'une pareille
nourriture rendoit ces Chevaux
extremément fiers , & fougueux.
Auffi un jour que ce Patriarche
prenoit plaifir d'en monter un
& de luy faire faire mille caracoles
, cét Animal prit tout a coup
le frein au dents , & courant de
toute fa force , fans qu'on pût
jamais l'arrefter , il jetta fi rude
ment fon Maistre contre une muraille
, qu'on le remporta à demymort
de fa chûte , de laquelle il
mourut aprés avoir languy encore
quelque temps .
Je
du Mercure Galant. 193
le condamne comme vous cette
attache , mais enfin les Chiens
& les Chevaux font fi amis de
'Homme , & ces animaux ont un
fi grand commerce avec nous ,
qu'il ne faut pas trouver étrange ,
i nous les traitons d'une maniere
humaine ; & s'ils participent en
quelque façon à nos honneurs &
à nos ceremonies. Il eft encore
jufte que l'Homme ait naturelle.
ment quelque reffentiment de la
mort de ces pauvres beſtes , puis
qu'elles font fenfibles à la noſtre ,
- comme on en voit tous les jours
des exemples. Les Turcs font tant
de cas de leurs regrets en cette
rencontre , qu'ils fe contentent
mefme de leurs fauffes plaintes ;
& on a gagé des Animaux pleureurs
, auffi bien que des Femmes
Q. d'Octobre 1685. R
194
Extraordinaire
pleureufes. Pour cet effet , ils atta.
chent de certaines drogues aux
narines de leurs Chevaux , qui les
font éternuer fans ceffe , pour
marquer le regret & la douleur
qu'ils ont de la mort de leur Maître.
Mais , Monfieur , finiffons
cette Morale , le fommeil m'ac-
, cable , & la Plume me tombe
des mains . Je fuis , Monfieur ,
Voftre , & c .
DE LA FEVRERIE .
A MONSIEVR LE COMTE DE C.
V
Oicy donc, Monfieur , l'Hiftoriete
que vous voulez
fçavoir. Si elle vous a diverty
lorfqu'on ne vous la racontée
qu'imparfaitement ,j'efpere qu'el
le vous donnera le plaifir tout
entier , quand je vous en auray
fait le recit , moy qui en ay eſté
le témoin occulaire , & qui vais
en eftre le fidelle Hiftorien . Mais
pour vous la faire mieux entendre
, il faut que je vous faffe auparavant
le Portrait des deux
Dames qui y ont intereft. Vous
du Mercure Galant. 177
2
a vez entendu parler d'elles plufieurs
fois , mais vous ne les avez
pas connues , & vous ne ferez pas
faché que je vous apprenne comment
elles eftoient faites.
Madame la Comteffe de M...
eftoit laide , mais elle avoit l'efprit
vafte & élevé , & joignoit
un grand fçavoir à une grande
naiffance . Comme elle avoit le
coeur noble & genereux , fa vertu
, ſa ſcience & fa qualité faifoient
toute fon occupation , & la deffus
elle dormoit la graffe matinée
fans fe mettre en peine de la fortune
, & de tous les biens de ce
monde . Mais auffi comme elle
eftoit fort liberale , & d'une
grande dépenſe , elle auroit eu
peine à fubfifter dans fa vieilleffe ,
fans le fecours d'une perfonne
י כ
178 Extraordinaire
tres.confiderable , qui l'honora
toûjours & l'affifta jufqu'à fa
mort. Voilà quelle eftoit Madame
la Comteffe de M... Voicy
à peu près ce qu'eftoit Madame
la Marquife P .... Elle avoit cfté
belle , & d'une beauté , qui luy
dura jufqu'à la fin de ſes jours ,
malgré l'accident qui luy arriva.
Une Dame fa Parente qui eftoit
jaloufe d'elle & de fon Mary , &
qui ne pouvoit luy pardonner fa
beauté , parce qu'elle eftoit laide,
luy donna de l'eau de chaux fei.
gnant que c'eftoit une eau admirable
pour le teint . La Marquife
s'en fervit fur fa bonne foy , & il
luy en demeura de facheufes marques
, nonobftant tous les Remedes
que les
Medecins luy pûrent
faire. Elle avoit l'efprit noble ,
du Mercure Galant. 179
ނ
vif
remuant l'ame grande ,
hardie , courageufe , & de com .
mandement ; auffi vivoit elle
comme une petite Souveraine ;
& dans un Chafteau de Carte ,
elle eftoit devenue la terreur de
fes Voifins & des Etrangers qui
abordoient cette cofte de la Mer
où elle demeuroit ; & d'où en un
befoin , elle auroit donné des loix
à toute la Terre . Nous voyons encore
icy une vieille Demoiſelle
qui executoit les ordres , & qu'elle
nommoit fi plaifamment fon
Eminence , faifant allufion aux
Miniftres qui gouvernoient l'Etat
de fon temps. Enfin on peut
dire qu'avec toute la beauté de
fon Sexe , elle avoit tout l'efprit
& le courage du noſtre ainfi
qu'elle le fit voir pendant le regne
180 Extraordinaire
de Cromvel , & de la Republique
d'Angleterre.
Vous me demanderez fans dou.
te , ce qu'elle avoit à démefler
avec ces gens là ? Je m'en vais vous
le dire , mais ne m'accufez pas
de faire icy un trop long Avant
propos , & vous fouvenez que
nos Entretiens ne doivent pas.
eftre fi reguliers. Pour moy , je
croy qu'il fuffit qu'on dife bien les
chofes , qu'on ne perde rien au
change , & que ce qu'on dit vaille
mieux que ce qu'on publie à
dire. Cela eftant , Monfieur , voicy
quel fut le démeflé de la Marquife
avec Cromvel & le Parlement
d'Angleterre . Son Gendre
qui eftoit un grand Seigneur du
Maine , & qui avoit beaucoup
d'argent , s'avifa d'envoyer des
du Mercure Galant. 181
Toiles de Laval , aux Ifles de
Gerley qui tenoient encore en
ce temps - là pour le feu Roy de
la Grand' Bretagne. Il fit donc
charger un Vaiffeau de ces Toiles
, croyant y faire un profit confiderable
; mais par malheur pour
luy , un Armateur Anglois qui
couroit la Cofte , fe faifit du Bâ.
timent pour la Republique , & le
mena à Londres . Ce pauvre Seigneurfe
trouva fort trompé dans
fon pretendu Negoce ; mais la
Marquife habile & pleine d'invention
fit arrefter auffi - toft
tous les Baftimens Anglois qui
trafiquoient fur fon gravage , &
fe faifit des hommes & des effets ;
aprés qnoy elle écrivit à Cromvel
& au Parlement
, pour
faire rendre les Toiles de fon
"
fe
182 Extraordinaire
Beau- Fils qu'elle reclamoit à elle,
& c'eft dans cette Lettre qu'elle
mit donné en noftre Principauté de
Pyrou le trentiéme de .... Ce trait
hardy reüffit , & à la priere des
Marchands Anglois , le Vaiffeau
& les Toiles furent reftituez , accompagnez
d'une Lettre pleine
de reſpect & de civilité , dans laquelle
Cromvel & le Parlement
la qualifierent de Princeffe & de
Souveraine , mais revenons à nô.
tre Sujet.
Ces deux Dames dont je viens
de vous faire la peinture , eftoient
parentes & voiſines ; mais l'incli .
nation qu'elles avoient toutes
deux pour les Chiens , avoit fait
leur plus grande union . La Comteffe
avoit un Chien favory qu'elle
nommoit Grizolir . La Mar.
du Mercure Galant. 183
quife à fon imitation , avoit nommé
Bichete une Chienne dont
elle eftoit folle , car la lecture des
Livres fabuleux , luy avoit tellement
gafté l'efprit là- deffus
qu'elle crut long - temps la Metempficofe
, & qu'aprés fa mort
fon Ame pafferoit dans le corps
de quelque belle Chienne. Vous
eftes malicieux , me direz vous ,
d'accufer cette Dame de l'erreur
des
Pytagoriciens , elle eftoit trop
bonne
Chreftienne pour cela , &
je penfe que la
Metamphicoſe
n'eftoit pas ce qu'elle entendoit
le mieux. J'en demeure d'accord
avec vous , Monfieur , mais
elle fçavoit tout , & je n'avance
rien dont tout le monde n'ait là
connoiffance auffi - bien que moy.
Mais vous me troublez , ou plû184
Extraordinaire
toft je me trouble moy.mefme,
Je ne fçay plus où j'en eftois ; à
Bichete ce me femble.
j
Ces Dames refolurent un jour,
qu'il ne falloit pas que deux
Chiens de cette qualité laiffaf
fent une pofterité baftarde &
roturiere , & s'abandonnaflent
à d'indignes amours. Pour cér
effet , elles firent le Mariage
de Grizolin & de Bichere , d'où
fortit une nombreufe Famille
Mais enfin Grizolin chargé
d'honneurs & d'années fubit la
rigueur des Parques , & defcendit
dans le Tombeau. La Marquife
qui eftoit à la Campagne ,
ayant appris cette trifte nouvelle,
m'écrivit pour aller voir la Com.
teffe, & luy marquer la part qu'elle
prenoit à fa douleur fur la mort
du Mercure Galant. 185
du
pauvre
Grizolin. Pour moy,
qui n'ay jamais pû me vaincre
fur la foibleffe des autres , & qui
abhorre le ferieux ridicule , je me
deffendis de ce Compliment
, mais
je fus bien trompé , lorfque le
mefme jour à onze heures du foir ,
la Marquife
arriva chez moy
feule dans fa Littiere avec cinq
Chiens. Je ne fus point furpris
de la voir en cét équipage , parce
que fa Meute la fuivoit toû
jours ; & je crûs que quelque
grande affaire l'avoit obligée de
fe mettre en chemin à l'heure qu'il
eftoit , mais le lendemain
matin
fitoft qu'elle fut habillée
, elle
me dit que je luy donnaffe
la
main pour aller chez la Comtef
fe , quelle eftoit venue exprés
pour la confoler , puifque je n'en
2. d'Octobre
, 1685. &
186 Extraordinaire
avois voulu rien faire , & comme
il n'y avoit que la rue à traverſer,
nous y allâmes à pied , mais elle
fit fuivre des Porteurs fans que je
n'en apperceuffe , & ces Porteurs
qui avoient mis tous fes Chiens
dans une Chaife , avoient ordre
de les faire entrer dans la Chambre
de la Comteffe en mefme
temps que nous .
Nous trouvâmes cette Com
teffe au lit , & alors la Marquife
fondant en larmes. Je viens, ma
chere Coufine , luy dit- elle , en
l'embraffant , pleurer avec vous
le pauvre Grizolin . Mais je viens
encore vous preſenter fa Veuve
& fes petits Orphelins qui vous
demandent voftre protection , &
la continuation des mefmes bontez
que vous aviez pour eux du
du Mercure Galant.
187
'
vivant de leur Pere. Dans le mef
me moment , on vit courir cinq
Chiens par la Chambre tous
couverts & caparaçonnez de drap
noir , dont les queues trainoient
d'une demy- aulne de long. Ces
pauvres Animaux embarraffez de
ces ornemens lugubres , hurloient
pitoyablement , ce qui faifoit avec
les fanglots de ces Dames
la plus plaifante Comedie du
monde. Pour moy , je vous avoue
que je ne pus jamais m'empefcher
de rire , & la Comteffe s'en eftant
apperceuë.Voyez- vous , ma Coufine
, dit- elle à la Marquife , en
me regardant tout en colere , ce
méchant homme qui fe mocque
de nous , bien loin de me confo
ler dans la perte que j'ay faite
Pardonnez-moy , ma Coufine ,
Q ij
188 Extraordinaire
Monfieur ne ſe mocque pas de
nous , repartit la Marquiſe , c'eſt
le meilleur homme du monde ,
mais vous ſçavez qu'il n'a point
Le coeur chien. A ce mot je pouffay
un fi grand éclat de rire , que
la Marquife craignant que fon
Amie ne s'en fachaft tout de bon ,
elle prit congé d'elle , & nous fortifies
auffi- toft avec tout noftre
funebre équipage . Mais au reſte ,
l'affliction de cette Dame eftoit
fi grande , que fuft vieilleffe , ou
que la mort de Grizolin euft mis
le comble à tous fes autres déplaifirs
, elle mourut peu de jours a
prés .
Je ne doute point qu'une fi
plaifante avanture ne vous euft
fait perdre toute voſtre gravité ;
mais je m'imagine que réprenane
du Mercure Galant. 189
,
voſtre ſerieux & un certain ton
de Predicateur vous me direz.
que cette paffion pour les Chiens
eft non feulement ridicule , mais
contraire à la Religion & aux
bonnes moeurs. Il eft vray , Monfieur
, & dans le Paganiſme , il
eftoit honteux d'aimer trop ces
Animaux. Cezar haïffoit ces fortes
d'Idolaftres , & les railloit
fouvent , en forte que voyant un
jour des Etrangers qui portoient
des Chiens & des Guenons dans
leur fein & fous leurs bras , il leur
demanda fi les Femmes de leur
Pays enfantoient des Hommes .
Raillerie un peu forte, mais qu'on
ne devroit pas craindre de dire
tous les jours à ces Femmes de
qualité qu'on ne fçauroit def- entefter
de ce ridicule amour de
190
Extraordinaire
Chien . Mais au refte , Monfieur,
pourquoy voulons nous que ces
Dames foient plus fages que les
Egyptiens & les Grecs ; que Cymon
& Xantipe , qui ont élevé
des Monumens à leurs Chevaux
& à leurs Chiens Alexandre bâtit
un Ville à l'honneur de fon
Cheval , & Caligula fit le fien
Conful . Vous attribuez cela au
déreglement de leurs paffions , à
leur jeuneffe , & à leur vanité.
Mais il ne faudroit pas eftre grand
Orateur , pour juftifier Alexandre
; & fi Caligula n'eftoit pas
perdu de débauches , il auroit
part en cette deffence. Vous fçavez
qu'un Patriarche de Conftantinople
avoit une fi forte inclination
pour les Chevaux , qu'il
quita l'Autel pour aller à fon Ef-
C
du Mercure Galant. 191
curie , voir un Poulain qu'une de
fes Cavales venoit de produire.
Ce Patriarche s'appelloit Theophilacte
, & eftoit Fils de l'Empereur
Romain , un de ces Empereurs
Grecs qui mirent l'Empire
d'Orient dans la décadence.
Sa Cavale fe nommoit Phorbas ,
& c'eftoit le Jeudy - Saint que ce
Patriarche officioit , lors qu'on
luy vint dire qu'elle avoit poulené.
Il interrompit l'Office , &
courut auffi toft à fon Eſcurie
tout tranſporté de joye , où il
confidera long-temps le Poulain,
& puis revint à l'Eglife achever
l'Office fans autre façon .
Ne croyez - pas qu'il nourrit
ces Chevaux , quoy qu'il en euft
jufques à deux mille , d'excellent
foin & d'avoine choifie ; mais
192
Extraordinaire
d'amandes , de pistaches , de pi
gnons, & d'autres fruits delicieux,
qu'on mefloit de Safran , de Canelle
, & de drogues aromatiques
dans les Vins les plus délicats
de la Grece & de l'Afie. Vous
pouvez croire qu'une pareille
nourriture rendoit ces Chevaux
extremément fiers , & fougueux.
Auffi un jour que ce Patriarche
prenoit plaifir d'en monter un
& de luy faire faire mille caracoles
, cét Animal prit tout a coup
le frein au dents , & courant de
toute fa force , fans qu'on pût
jamais l'arrefter , il jetta fi rude
ment fon Maistre contre une muraille
, qu'on le remporta à demymort
de fa chûte , de laquelle il
mourut aprés avoir languy encore
quelque temps .
Je
du Mercure Galant. 193
le condamne comme vous cette
attache , mais enfin les Chiens
& les Chevaux font fi amis de
'Homme , & ces animaux ont un
fi grand commerce avec nous ,
qu'il ne faut pas trouver étrange ,
i nous les traitons d'une maniere
humaine ; & s'ils participent en
quelque façon à nos honneurs &
à nos ceremonies. Il eft encore
jufte que l'Homme ait naturelle.
ment quelque reffentiment de la
mort de ces pauvres beſtes , puis
qu'elles font fenfibles à la noſtre ,
- comme on en voit tous les jours
des exemples. Les Turcs font tant
de cas de leurs regrets en cette
rencontre , qu'ils fe contentent
mefme de leurs fauffes plaintes ;
& on a gagé des Animaux pleureurs
, auffi bien que des Femmes
Q. d'Octobre 1685. R
194
Extraordinaire
pleureufes. Pour cet effet , ils atta.
chent de certaines drogues aux
narines de leurs Chevaux , qui les
font éternuer fans ceffe , pour
marquer le regret & la douleur
qu'ils ont de la mort de leur Maître.
Mais , Monfieur , finiffons
cette Morale , le fommeil m'ac-
, cable , & la Plume me tombe
des mains . Je fuis , Monfieur ,
Voftre , & c .
DE LA FEVRERIE .
Signature
DE LA FEVRERIE.
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Mots clefs
Est rédigé par une personne