LETTRE de M. J. J. R. à un jeune homme qui demandoit à s'établir à Montmorency, pour profiter de ses leçons.
Lettre de M. J. J. R. à un jeune homme, &c.
Vous ignorez, Monsieur, que vous écrivez à un pauvre homme accablé de maux, & de plus
homme qui demandoit à s'établir à Mont
morency , pour profiter defes leçons.
Vous ignorez , Monfieur, que vous écrivez à
un pauvre homme accablé de maux , & de plus
fort occupé , qui n'eft guères en état de vous répondre
, & qui le feroit encore moins d'établir
avec vous la fociété que vous lui propoſez. Vous
m'honorez en pcufant que je pourrois vous yêtre
utile , & vous êtes louable du motif qui vous la
fait defirer ; mais fur le motif même je ne vois
rien de moins néceffaire que de venir vous établir
à Montmorency. Vous n'avez pas besoin d'aller
chercher fi loin les principes de la morale. Rentrez
dans votre coeur & vous les y trouverez ; &
je ne pourrai rien vous dire à ce fujer que ne vous
dife encore mieux votre confcience , quand vous
voudrez la confulter. La vertu , Monfieur , n'eft
pas une fcience qui s'apprenne avec tant d'appazeil;
pour être vertueux il fuffit de vouloir l'être ;;
&, fi vous avez bien cette volonté ; tout eft fait ,
votre bonheur eft décidé . S'il m'appartenoit de
vous donner des conftils , le premier que je voudrois
vous donner feroit de ne point vous livrer
à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative
, & qui n'eft qu'une parefle de l'amecondamnable
à tout âge , & fur - tout au vôtre.
L'homme n'eft point fait pour méditer , mais pour
agir ; la vie laborieule que Dieu nous impofe n'a
xien que de doux au coeur de l'homme de bien qui
JANVIER . 1772. 131
s'y livre en vue de remplir fon devoir ; & la vi
gueur de la jeunefle ne vous a pas été donnée pour
la perdre à d'oifives contemplations . Travaillez
donc , Monfieur , dans l'état où vous ont placé
vos parens , & la Providence. Voilà le premier
précepte de la vertu que vous voulez fuivre; & fi
le féjour de Paris , joint à l'emploi que vous rempliffez
, vous paroît d'un trop difficile alliage:
avec elle , faites mieux , Monfieur , retournez
dans votre province , allez vivre dans le fein de
votre famille , fervez , foignez vos vertueux parens
, c'est là que vous remplirez véritablement
les foins que la vertu vous impofe ; une vie dure
eft plus facile à fupporter en province que la fortune
à pourfuivre à Paris , fur- tout quand on fait,
comme vous ne l'ignorez point , que les plus indignes
manéges y font plus de fripons gueux que
de parvenus. Vous ne devez point vous estimer
malheureux de vivre comme fait M. votre père ;
& il n'y a point de fort que le travail , la vigilance
, l'innocence & le contentement de foi ne rendent
fupportable quand on s'y foumer en vue de
remplir fon devoir. Voilà , Monfieur , des confeils
qui valent tous ceux que vous pourriez venir
prendre à Montmorency , peut- être ne ferontils
pas de votre goût , & je crains que vous ne
preniez pas le parti de les fuivre , mais je fuis fûr
que vous vous en repentirez un jour ; je vous
fouhaite un fort qui ne vous force jamais à vous
en fouvenir. Je vous prie , Monfieur , d'agréer
mes falutations très-humbles.
Édité dans Jean-Jacques Rousseau, Correspondance complète, Ralph A. Leigh (éd.), Genève, Institut et Musée Voltaire ; Oxford, Voltaire Foundation, 1972-1998, no 1487 ; et dans Jean-Jacques Rousseau, Lettres, Jean-Daniel Candaux, Frédéric S. Eigeldinger, Raymond Trousson (éd.), Oeuvres complètes, Raymond Trousson, Frédéric S. Eigeldinger (dir.), Genève, Slatkine ; Paris, Champion, 2012, t. 19, p. 916-917. Leigh suggère que cette lettre date de l'été 1761. Reprenant cette hypothèse de date, Frédéric S. Eigeldinger (p. 916, note 1) estime que le destinataire pourrait être Sidoine-Charles-François Séguier (1738-1773), marquis de Saint-Brisson.