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Titre

AZAKIA, ANECDOTE HURONNE.

Titre d'après la table

AZAKIA, Anecdote Huronne.

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30
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41
Page de fin
47
Page de fin dans la numérisation
58
Incipit

LES anciens habitans du Canada furent tous Sauvages, & l'étoient dans

Texte
LEES anciens habitans du Canada furent
tous Sauvages , & l'étoient dans
toute la rigueur du terme. Rien ne le
prouve mieux que la deftinée de certains
François , qui aborderent les premiers
dans cette partie du nouveau monde.
Ils furent mangés par ces hommes
qu'ils prétendoient humanifer & polir.
De nouvelles tentatives eurent un fuccès
plus heureux . On fepouffa les Sauvages
dans l'intérieur du continent : on
conclut avec eux des traités de paix, toujours
mal obfervés : on fit naître chez
eux des befoins qui leur rendirent notre
joug néceffaire. Notre eau -de - vie , notre
tabac firent fans peine , ce que nos
armes euffent opéré plus difficilement.
Bien-tôt la confiance devint réciproque
, & les forêts du Canada furent auffi
librement frequentées par leurs nouveaux
hôtes , que par ceux qu'elles avoient
vû naître .
Elles l'étoient fouvent auffi par des
femmes & des filles Sauvages à qui la
rencontre d'un François ne caufoit nulle
JUILLET. 1763. 31
frayeur. Prèfque toutes ces femmes font
belles , & certainement leur beauté ne
doit rien aux preftiges de l'art . Il n'influe
guères davantage fur leur conduite.
Leur caractère eft naturellement
doux , leur humeur gaie ; elles rient de
la maniere la plus agréable & la plus
attrayante. Elles ont un penchant décidé
pour l'amour , penchant qu'une fille
dans ces Contrées peut fuivre , & fuit
toujours fans fcrupule , fans craindre nul
reproche. Il n'en eft pas ainfi d'une femme
: elle fe doit toute entière à celui
qu'elle a époufé ; & ce qui n'eft . pas
moins digne de remarque , elle remplit
exactement ce devoir,
Une héroïne de cette claffe , & qui
étoit née parmi les Hurons , s'égara un
jour dans une forêt voifine des terres
qu'ils habitent. Elle fut furprife par un
-Soldat François , qui ne daigna point
s'informer fi elle étoit fille ou femme.
Il fe fentoit d'ailleurs , peu difpofé à refpecter
les droits d'un époux Huron . Les
cris que pouffoit la jeune Sauvage , en
fe défendant , attirerent vers cet endroit
le Baron de Saint- Caftins , Officier dans
les troupes du Canada . Il n'eut
pas de
peine à obliger le Soldat de s'éloigner.
Mais celle qu'il venoit de fecourir avoit
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
tant de charmes que cet homme lui parut
excufable . Il fut lui-même tenté d'exiger
le falaire de fa démarche . Il s'y prit
d'une maniere glus engageante que fon
devancier , & ne réuffit pas mieux. L'ami
qui eft devant mes yeux m'empêche de
te voir lui dit la Huronne. C'eft la
phrafe fauvage , pour s'exprimer qu'on
a un mari , & qu'on ne veut abfolument
point lui manquer. Cette phraſe
n'eft pas un vain formulaire ; elle renferme
un refus décifif, & eft commune à
toutes les femmes de ces Nations Barbares
, que notre voifinage & nos
exemples n'ont jamais pu civilifer.
Saint-Caftins , à qui la langue & les
ufages des Hurons étoient familiers , vit
d'abord qu'il n'avoit plus rien à prétendre
, & cette perfuafion rapella toute fa
générofité. Il fe borne donc à accompagner
la belle Sauvage , qui n'étoit venue
que par cas fortuit dans ce bois , &
qui craignoit de nouvelles rencontres .
Chemin faifantil en reçut toutes les marques
de reconnoiffance poffibles , fi on
en excepte celle qu'il avoit d'abord voulu
éxiger.
Au bout de quelque tems Saint- Caf
tins eft infulté par un de fes Confrères,
lui fait un appel , & le tue. L'Officier
JUILLET. 1763. 33
mort étoit neveu du Gouverneur Général
de la Colonie , & ce Gouverneur
étoit auffi abfolu que vindicatif. S .... .
C. ... n'eut d'autre parti à prendre que
la fuite. On préfuma qu'il s'étoit retiré
chez les Anglois de la nouvelle Yorck ,
chofe effectivement très - vraisemblable.
Cependant il n'en fit rien . Perfuadé qu'il
trouveroit un afyle également für parmi
les Hurons , ce fut à eux qu'il donna
la préférence.
Le defir de revoir. Azakia , ( c'eft le
nom de la Sauvage qu'il avoit fecourue ).
entra pour beaucoup dans ce choix . Elle
reconnut d'abord fon libérateur. Sa joie
fut extrême de le retrouver , & elle la lui
témoigna auffi naïvement qu'elle avoit
réfifté à fes attaques. Le Sauvage dont
elle étoit la femme , & qui fe nommoit
Ouabi , fit le même accueil à Saint-Caf
tins. Ce dernier l'inftruifit du motif de
fa fuite . Le Grand- Efprit foit loué , de
t'avoir conduit parmi nous , reprit le
Huron ! Ce corps , ajoûta-t-il , en portant
la main fur fon eftomach , ce corps
te fervira de barrière , & ce cafle - tête
écartera , ou térraffera tes ennemis . Ma'
cabannefera la tienne : tu verras journellement
le grand Aftre reparoître & nous
quitter , fans que rien te manque , ni
puiffe te nuire.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Saint- Caftins lui déclara qu'il vouloit
abfolument vivre comme eux
c'eft- à-dire partager leurs travaux ,
leurs
guerres , leurs ufages ; en un mot devenir
Huron : aveu qui redoubla la joie
d'Ouabi. Ce Sauvage tenoit le premier
rang parmi fes femblables ; il étoit leur
Grand Chef , dignité qu'il ne devoit
qu'à fon courage & à fes fervices. If
avcit d'autres Chefs fous lui & offrit
une de ces Places à Saint- Caftins qui
n'accepta que le rang. de fimple guerrier.
LesHurons étoient alors en guerre avec
les Iroquois. Il fut queftion de tenter
une entreprife contre ces derniers . Saint-
Caftins voulut être de cette expédition
& y combattit en Huron déclaré . Mais
il fut bleffé dangereufement. On le
porta , non fans peine , jufques dans la
maifon d'Ouabi fur une efpéce de brancard.
A cette vue Azakia parut accablée
de douleur. Mais elle ne ſe borna
point à le plaindre ; elle fongea à lui
prodiguer les foins & les fecours. Elle
avoit plufieurs Efclaves à fes ordres &
ne fe repofoit que fur elle - même de
ce qui pouvoit tendre au foulagement
de fon hôte. Son activité égaloit fes inquiétudes.
On eût dit que c'étoit une
Amante qui veilloit fur les jours de fon
rapJUILLET.
1763. 35
Amant. Un François ne pouvoit manquer
d'en tirer les conféquences les plus
flateufes , & c'eft ce que fit d'abord
Saint-Caftins. Ses defirs & fes efpérances
renaiffoient avec fes forces . Un feul
point dérangeoit un peu fes vues : c'étoient
les fervices & les attentions d'Ouabi.
Pouvoit-il le tromper fans joindre
l'ingratitude à la perfidie ? Mais, reprenoit
Saint- Caftins , le bon Ouabi n'eft qu'un
Sauvage feroit- il plus vétillard fur cet
article que beaucoup d'honnêtes gens de
notre Europe ? Cette raifon , qui n'en
étoit pas une , parut très-folide à l'amoureux
François. Il renouvella fes
tendres avances , & fut furpris d'éffuyer
de nouveaux refus. Arrête ! Celario
( c'eſt le nom fauvage qu'on avoit donné
à Saint- Caftins ) arrête , lui dit Azakia
: les tronçons de la baguette que
j'ai rompu avec Ouabi n'ont pas encore
été réduits en cendres. Une partie reſte
encore en fon pouvoir & l'autre au
mien. Tant qu'ils fubfifteront , je ſuis à
Jui & ne puis être à toi. Ce difcours prononcé
d'un ton ferme , déconcerta un
peu Saint- Caftins. Il n'ofoit prèſque
plus infifter & tomba dans une trifte
rêverie. Azakia en fut touchée. Que
faire? lui dit- elle ; je ne puis devenir ta
B
vj
36 MERCURE DE FRANCE.
compagne qu'en ceffant d'être celle
d'Ouabi ; & je ne puis quitter Ouabi
fans lui caufer la trifteffe que tu éprouves
toi- même . Réponds - moi , l'a-t-il mérité
? Non ! s'écria vivement Célario
non! il mérite fur moi toute préférence
; mais il faut que j'abandonne & fa
demeure & même cette habitation . Ce
n'eft qu'en ceffant de voir Azakia que
je puis ceffer d'être ingrat envers Ouabi.
Ces mots firent palir la jeune fauvage.
Ses larmes coulerent prèſque
auffi -tôt , & elle ne chercha point à
les cacher. Ah ! ingrat Célario , s'écriat-
elle , en fanglottant & lui preffant les
mains entre les fiennes , ingrat Célario !
eft-il bien vrai que tu veuilles quitter
ceux à qui tu es plus cher que la lumière
du grand Aftre ? Que t'avonsnous
fait pour nous abandonner ? Te
manque - t - il quelque chofe ? Ne me
vois-tu pas fans ceffe à tes côtés comme
l'Efclave qui n'attend que le fignal
pour obéir ? Pourquoi veux-tu qu'Azakia
meure de triftefle ? Tu ne peux
la quitter fans emporter fon âme elle
eft à toi , comme fon corps à Ouabi....
L'arrivée de ce dernier empêcha Saint-
Caftins de répondre . Pour Azakia , elle
" Continuoit à pleurer fans fe contrain-
"
JUILLET. 1763 . 37
dre , fans même en cacher un inftant
la caufe. Ami , dit-elle , au Huron , tu
vois encore Célario , tu le vois , tu peux
lui parler & l'entendre : mais bien-tôt
il va difparoître à nos yeux , il va chercher
d'autres amis.... D'autres amis !
s'écria le Sauvage , prèſque auffi allarmé
qu'Azakia même ; eh quoi ? mon
cher Célario , quelle raifon te porte à
t'arracher toi-même de nos bras ? Astu
reçu ici quelque injure , quelque
dommage ? Réponds- moi ; tu fçais que
j'ai de l'autorité dans ces lieux. Je te
jure , par le grand Efprit , que tu feras
fatisfait & vengé.
Cette queftion devenoit embarraffante
pour Saint- Caftins. Il n'avoit nul
fujet raisonnable de fe plaindre , & le
vrai motif de fa réfolution devoit être
abfolument ignoré d'Ouabi. Il lui fallut
fe rejetter fur quelques raifons bannales
, & que le bon Ouabi trouva
très - ridicules . Parlons d'autre chofe ,
ajouta-t-il ; demain je pars pour une expédition
contre les Iroquois ; & ce foir
je donne à nos Guerriers le repas d'ufage.
Prends part à cet amufement ,
mon cher Célario ; .... j'en veux prendre
également à vos périls & à vos travaux
, interrompit Saint - Caftins ; je
a
38 MERCURE DE FRANCE.
fuis de cette nouvelle expédition. Tes
forces trahiroient ton courage , repliqua
le Chef des Hurons : c'eft peu de
fçavoir affronter la mort ; il faut pouvoir
le donner à l'ennemi ; il faut
pouvoir le pourfuivre , s'il prend la fuite
, & même pouvoir l'éviter , s'il eft
trop fupérieur. Telles furent , dans tous
les temps , nos maximes guerrieres . Ne
fonge donc , pour le moment , qu'à te
guérir , & à veiller fur cette habitation
durant mon abfence . Je t'en confie le
foin & la charge. Il eût été fuperflu
que le François repliquât. Bientôt les
Guerriers s'affemblent & le feftin commence.
A peine eft - il fini , que la troupe
fe met en marche , & que Saint- Caf
tins refte plus que jamais expofé aux
charmes d'Azakia.
Il eft certain que cette jeune Sauvage
aimoit fon Hôte , & l'aimoit d'un
amour purement métaphyfique , fans ,
pourtant , fe douter de ce que c'étoit
qu'un pareil amor . Elle prit même une
réfolution que nos Métaphyficiennes ,
dans ce genre , ne prendroient certainement
pas ; ce fut de procurer à
Saint- Caftins , l'occafion d'obtenir d'u
ne autre , ce qu'elle-même s'obtinoit
à lui refufer. La rivale qu'elle fe donna
JUILLET . 1763. 39
lire
étoit des plus propres à opérer cette
éfpèce de diverfion . Elle n'avoit que
dit-huit ans , étoit très- belle , & ce qui
ne devenoit pas moins néceffaire , étoit
encore fille. J'ai déja dit que chez ces
Nations une fille jouit de la plus grande
liberté. Saint-Caftins , excité par Azakia
, eut divers entretiens avec Zifma ,
c'eſt le nom de cette jeune Huronne.
Au bout de quelques jours , il put
dans fes yeux qu'elle feroit moins févère
que fon amie. On ne dit point
s'il profita de la découverte du moins
ne lui fit-elle point oublier Azakia ,
qui de fon côté , fans doute , ne vouloit
point être oubliée. Saint Caftins
fe fentoit , malgré lui , ramené vers
elle. Un incident , qui par- tout ailleurs
eût contribué à les unir , fut prêt à les
Téparer pour jamais.
:
On apprit par quelques fuyards , plus
diligens que les autres , qu'Ouabi avoit
donné dans une embuscade d'Iroquois ,
qu'il avoit perdu une partie de fa troupe
, & étoit lui-même refté fur le champ
de bataille. Cette nouvelle caufa de
juftes regrets à Saint- Caftins . Sa générofité
lui fit mettre à l'écart toute
vue d'intérêt. Il oublioit qu'en perdang
un ami , il fe trouvoit défait d'un R
40 MERCURE DE FRANCE .
val. D'ailleurs , la mort de ce Rival
pouvoit entraîner celle d'Afakia même.
Ses jours , dès ce moment , dépendoient
du caprice d'un fonge. Ainfi
le vouloit un ufage fuperftitieux , confacré
de tous temps parmi ces Peuples.
Si dans l'espace de quarante jours , une
Veuve , qui vient de perdre fon époux
le voit & lui parle en fonge deux fois
de fuite , elle en infére qu'il a beſoin
d'elle dans le pays des âmes , & rien
ne peut la difpenfer de fe donner la
mort.
Azakia étoit d'avance réfolue d'obéir
à cet ufage , fi le double fonge
avoit lieu. Elle regrettoit fincérement
Quabi , & quoique Saint - Caftins lui
fournît matiere à d'autres regrets en
mourant , le préjugé l'emportoit fur
l'inclination. Il n'eft pas facile d'exprimer
les inquiétudes , les terreurs qui
tourmentoient l'Amant de cette belle
& crédule Huronne . Chaque nuit il fè
la figuroit en proie à ces vifions finiftres
; il ne l'abordoit chaque matin
qu'en frémiffant. Un jour , enfin , il la
trouva qui préparoit un breuvage mortel.
C'étoit le fuc d'une racine de Citronnier
, poifon , qui dans cette Contrée,
ne manque jamais fon coup. Tu
JUILLET. 1763 . 41
vois , mon cher Célario , lui dit Azakia,
tu vois les apprêts du long voyage
qu'Ouabi m'ordonne de faire.... Ciel !
interrompit Saint - Caftins , pouvez-vous
en croire un fonge qui vous abuſe ?
une illufion frivole & trompeufe ? Arrête
, Célario , reprit la Huronne , tu
t'abufes toi-même . Ouabi s'eft montré
à moi la nuit dernière ; il m'a pris la
main en m'ordonnant de le fuivre . La
pefanteur de mon corps s'y oppofoit.
Ouabi s'eft éloigné d'un air trifte. Je
l'appellois. Pour toute réponſe , il m'a
tendu les bras , & enfuite a difparu . Il
reviendra , fans doute , mon cher Célario
: il faudra lui obéir ; & après t'avoir
pleuré , j'avalerai ce breuvage qui doit
affoupir mon corps ; j'irai rejoindre
Quabi dans le féjour des âmes.
Ce difcours mit Saint- Caftins hors
de lui-même. Il y oppofa tout ce que
la raifon , la douleur & l'amour pûrent
lui fuggérer de plus convaincant ; rien
ne parut l'être à la jeune Sauvage . Elle
pleuroit , mais perfévéroit dans fon deffein.
Tout ce que le défolé François
put obtenir d'elle , fut qu'en fuppofant
même qu'Ouabi lui apparût une feconde
fois en fonge , elle attendroit pour
fe donner la mort , qu'elle fût un peu
42 MERCURE DE FRANCE .
mieux affurée de la fienne : chofe que
Saint-Caftins fe propofoit de vérifier
au plutôt.
Les Sauvages n'échangent ni ne tachetent
point leurs prifonniers. Ils fe bornent
à les arracher des mains de l'ennemi
quand ils le peuvent. Quelquefois
le Vainqueur deftine fes Captifs à l'efclavage
; le plus fouvent il les fait mou
rir. Telle eft furtout la maxime des
Iroquois . Il y avoit donc à préfumer
qu'Ouabi étoit mort de fes bleffures ,
ou avoit été brulé par cette Nation barbare.
Azakia le croyoit encore plus que
tout autre . Mais Saint - Caftins vouloit
qu'au moins elle en doutât. De fon
côté il ranime le courage des Hurons
& propofe une nouvelle entreprife contre
l'Ennemi. Elle eft approuvée . Il
s'agiffoit d'élire un Chef. Toutes les
voix fe réuniffent en faveur de Saint-
Caftins qui avoit déja donné des preuves
de fa valeur & de fa conduite . Il
part avec fa troupe ; mais il ne part
qu'après avoir de nouveau tiré parole
d'Azakia qu'en dépit de tous les fonges
qu'elle pourroit faire , elle différera
au moins jufqu'à fon retour , le triſte
Voyage qu'elle médite.
Celui des guerriers Hurons fut des
JUILLET. 1763 . 43
plus heureux. Les Iroquois les croyoient
trop affoiblis , ou trop découragés pour
ofer rien entreprendre Eux- mêmes s'étoient
mis en marche pour venir les attaquer
, & marchoient fans précaution.
Il n'en étoit pas ainfi de la troupe de
Saint- Caftins. Celui- ci avoit envoyé
quelques-uns de fes gens à la découverte.
Ils apperçurent l'Ennemi fans en être
vus , & revinrent en donner avis à leur
Chef. Le terrain fe trouvoit des plus
propres à dreffer une embufcade . Les
Hurons en profiterent fi bien , que les
Iroquois fe virent enfermés lorfqu'ils
croyoient n'avoir aucun rifque à courir.
On les chargea avec une furie qui ne
leur laiffa point le temps de fe reconnoître.
Le plus grand nombre eft tué
fur la place ; le furplus eft eftropié ou
garroté. On marche fur le champ au
plus prochain village . On y furprend
les Iroquois affemblés. Ils alloient jouir
du fpectacle de voir brûler un Huron .
Déja ce dernier chantoit fa chanfon de
mort. C'eft à quoi ne manque jamais
tout Sauvage que l'Ennemi eft prêt à
faire périr . De grands cris & une grêle
de coups de fufil eurent bientôt di perfé
la foule des curieux . On tue & les
fuyards , & ceux qui veulent réſiſter.
44 MERCURE DE FRANCE.
Toute la férocité fauvage fe déploie .
Vainement Saint - Caftins s'efforçoit
d'a rêter le carnage . Il ne fauva qu'avec
peine un petit nombre de femmes
& d'enfans. Il craignoit furtout qu'au
milieu de ce tumulte horrible , Ouabi
ne fût maffacré lui-même , fuppofé qu'il
vécût encore & fe trouvât dans cette
habitation . Occupé de cette idée , il
accouroit fans relâche d'un endroit à
un autre. Il apperçoit dans une place
où l'on combattoit encore un Prifonnier
attaché à un poteau , & ayant à
fes côtés les apprêts de fa mort ; c'eſtà-
dire de quoi le brûler à petit feu . Le
Chef des Hurons vole vers ce malheureux
captif, rompt fes liens , le reconnoît
, l'embraffe avec des tranfports de
joie. C'étoit Ouabi!
Ce brave Sauvage avoit préféré la
perte de fes jours à celle de fa liberté.
A peine guéri de fes bleffures , on lui
avoit offert la vie fous condition de
refter Efclave . Il avoit choisi la mort
déterminé à fe la donner lui - même fi
elle lui étoit refufée. Mais les Iroquois
étoient gens à lui épargner cette peine.
Un inftant plus tard fes compagnons
n'euffent plus été à temps de le fauver.
Après avoir difperfé ou fait efclave
JUILLET. 1763 . 45
te qui reftoit d'Iroquois dans ce canton
, l'Armée Huronne reprit le chemin
de fes terres . Saint - Caftins voulut remettre
le commandement à Ouabi qui
le refufa . Il l'inftruifit , chemin faifant ,
du deffein où étoit Azakia de mourir
perfuadée que lui-même ne vivoit plus,
& qu'il exigeoit qu'elle le fuivît ; du
poifon qu'elle avoit préparé à ce fujet ,
& du délai qu'il n'avoit obtenu d'elle
qu'avec peine. Il parloit avec une véhémence
& un attendriffement qui
frapperent le bon Ouabi. Il fe rappella
quelques traits qui l'avoient peu frappé
dans le temps. Mais dans ce dernier
inftant même il ne témoigna rien de ce
qu'il projettoit. On arrive. Azakia ,
qui avoit fait un fecond rêve , regardoit
ce retour comme le fignal de fon
trépas. Quelle eft fa furpriſe de voir
au nombre des vivans l'époux qu'elle
croyoit aller rejoindre au féjour des
efprits ! D'abord elle refta immobile &
muette ; mais bientôt fa joie alloit s'exprimer
par de vives careffes & de longs
difcours. Ouabi reçut les unes , & interrompit
les autres. Enfuite s'adreffant
à Saint- Caftins : Célario , lui dit - il , tu
m'as fauvé la vie , & ce qui m'eft plus
cher encore , tu m'as deux fois confervé.
46 MERCURE DE FRANCE.
Azakia. Elle t'appartient donc plus qu'à
moi. Je t'appartiens moi- même. Vois
fi elle fuffit pour nous acquitter tous les
deux. Je te la céde par reconnoiffance ,
& je ne l'euffe pas cédée pour me tirer
des feux allumés par les Iroquois.
Ce que ce difcours fit éprouver à
Saint- Caftins eft difficile à exprimer,
non qu'il lui parût auffi ridicule , auffi
bifarre qu'il pourra le fembler à certains
Lecteurs. Il fçavoit que le divorce
eft très-fréquent chez les Sauvages. Ils
fe féparent auffi facilement qu'ils s'uniffent.
Mais perfuadé qu'on ne pou
voit céder Azakia fans un effort furnaturel
, il fe croyoit obligé à un effort
équivalent. Il refufa ce qu'il defiroit le
plus , & le refufa en vain il lui fallut
céder à la perfévérance d'Ouabi. Pour
la fidelle Azakia qu'on a vu réſiſter à
toutes les attaques de Saint- Caftins ,
& refufer de furvivre à l'époux qu'elle.
croyoit mort , on s'attend peut - être
qu'elle difputera longtemps fur la féparation
que cet époux lui propofe . Point
du tout. Elle n'avoit jufqu'alors écouté
que le devoir : elle crut qu'il lui étoit
libre enfin d'écouter fon inclination
puifqu'Ouabi l'exigeo it . Les morceaux
de la baguette d'union furent apportés ,
JUILLET. 1763. 47°
réunis & brûlés : Ouabi & Azakia
s'embrafferent pour la dernière fois
& dès ce moment cette jeune & belle
Huronne rentra dans tous fes droits de
fille. On dit même qu'aidé de quelques
Miffionnaires , Saint - Caftins la mit en
état de devenir fa femme dans toutes les
régles . Ouabi , de fon côté , rompit la
baguette avec la jeune Zifma ; & ces.
deux mariages , fi différens par la forme
, furent au fonds également heureux.
Chaque époux , bien affuré de
n'avoir point de concurrens oublia
s'il avoit eu des prédéceffeurs .
Genre
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Genre littéraire
Domaine
Est rédigé par une personne
Remarque

Nicols Bricaire de La Dixmerie republiera son anecdote dans son recueil de Contes philosophiques moraux, Londres ; Paris, Duchesne, 1765, t. 2, p. 187-209.

Soumis par eljorfg le