→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Titre

SUITE des Lettres d'un jeune Homme.

Titre d'après la table

SUITE des Lettres d'un jeune homme.

Page de début
49
Page de début dans la numérisation
298
Page de fin
60
Page de fin dans la numérisation
309
Incipit

LETTRE IV. Vous voulez connaître les femmes qui sont ici.

Texte
SUITE des Lettres d'unjeune Homme.
LETTREIV.
Vous voulez connoître les femmes
qui font ici. Vous me demandez des
portraits. Mon ami , c'eſt un ouvrage
délicat, Il eſt dangereux d'être vrai.
Mais, s'il arrive que j'éffleure quelques
ridicules & même quelques vices , je ne
démaſquerai point les Perſonnages , &
d'ailleurs nous avons de jeunes Dames
très - aimables , & dont on ne peut faire
que l'éloge.
Deux femmes qui viſent à la célébrité
, qui par conféquent ſe déteſtent
& ſe mépriſent , & qui , je crois , ſe
rendent juſtice : l'une aimant tout le
monde , & même ſon mari ; l'autre, plus
franche , plus décidée , & déclarant
nettement qu'elle regarde le fien à-peuprès
comme un animal domeftique
que des préjugés ont rendu néceſſaire à
la liberté d'une jolie femme. Toutes
deux aimant le plaifir , mais la première
avec moins d'éclat ; être pufillanime,
qui ne fuit qu'en tremblant ſon illuftre
modele..... Pafſons aux autres.
C
:
,
50 MERCURE DE FRANCE.
Imaginez , mon ami , ce que la jeuneſſe
a de plus brillant , de plus tendre
& de plus délicat. Des cheveux blonds,
de grands yeux bleus pleins de douceur
, un viſage riant & modeſte , l'éclat
des plus belles couleurs , cette fineffe
& cette blancheur de peau particulière
aux blondes , & qui laiſſent
voir la pourpre imperceptible de ces
petites veines qui ornent les tempes &
le front , un ſourire enchanteur , une
taille légère & charmante , une politeſſe
aiſée , un eſprit aimable & cultivé,
un mélange touchant& fingulier de fineffe
& d'ingénuité dans le caractère : il
étoit réſervé à Mlle de Luficour de rafſembler
tant de grâces & tant d'heureuſes
qualités .
Nous avons encore une jeune Brune,
dont les yeux pétillent de tendreffe &
de vivacité. Elle penſe bien & s'exprime
de même. Vous lui trouvez d'abord
quelque timidité. Ce n'eſt point del'embarras
, c'eſt une fage circonfpection
qui naît de la modeſtie. Son eſprit eſt
juſte, ſes manières nobles& naturelles ,
ſa converſation agréable & fimple.
La figure de Madame d'Orville intéreſſe
d'abord. L'élégance & la légéreté
de ſa taille , la fineffe & la vivacité
MARS. 1764. 51
de ſa phyſionomie , le feu de ſes grands
yeux noirs , une certaine dignité répandue
fur toute ſa perſonne , tout cela
frappe & furprend. Avec plus de naïveté
, elle auroit de la grâce ; elle n'a
que de la majeſté. Vous ne lui trouvez
pas ces grâces touchantes qui vont chercherl'âme
* ; mais , permettez-moi l'expreffion
, une Beauté impérieuſe & hardie
, qui ſemble plutôt commander l'amour
, que l'inſpirer. Elle a beaucoup
d'eſprit , encore plus de prétentions.
Concluez de ceci , qu'elle a plus d'art
que de naturel , & vous conviendrez
néanmoins que Madame d'Orville eſt aimable.
Les femmes réuſſiſſent dans tous les
détails où il faut paroître : Mde d'Orville
y excelle. Elle fait parfaitement les
honneurs de ſa table & de ſa maiſon ;
rien ne lui échappe , & tout le monde
eſt ſatisfait : elle a toute l'adreſſe & la
préſence d'eſprit de ſon ſéxe. Mais vous
me ſoupçonnez de vouloir calomnier ce
ſéxe enchanteur , & de ne lui laiffer que
de petits talens . Je m'explique.
Ne pourroit- on pas dire aux femmes :
Ne vous plaignez plus de votre éduca-
* Rouffeau , Emile ou de l'Education.
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tion. Elle est conforme à vos inclinations.
Elle pourroit être plus parfaite ,&
j'avoue que , fi elle ne l'eſt pas , il y a
de notre faute. Mais vous n'êtes pas faites
pour vous appeſantir par l'étude.
Contentez-vous d'être aimables ; régnez
par la douceur & la perfuafion : ne
cherchez point à devenir des honimes ,
vous y perdriez, Vous naiffez toutes coquettes
: ne vous offenſez pas , je vous
ſupplie , de ce diſcours ; je ne vous en
reſpecte pas moins , & la coquetterie
bien dirigée eſt un bienfait de la Nature.
C'eſt par elle que vous gouvernez
les hommes. Vertueuſes , vous faites des
ſages ; & des vives émotions de l'amour
je vois naître & s'établir les moeurs.
Quelle gloire pour vous , & quel autre
empire pourroit vous flatter davantage !
Mais enfin voulez - vous réellement
être hommes ? J'y confens ,j& je partagerai
de bon coeur avec vous les fatigues
& les dangers de la guerre. Devenez
graves & Içavantes , & préférez à
la fineffe du fentiment , à l'aimable enjoûment
de votre eſprit, les ſoins de la
politique & du gouvernement. Jettez
l'aiguille & le fuſeau ,& que vos mains
délicates prennent la bêche du ruſtre ,&
le marteau du forgeron . Non , la Nature
a marqué notre destination & la diffé
MARS. 1764 . 53
rence de nos emplois par la différence
de notre conformation. Une plus
haute ſtature , une organiſation plus folide
& moins fléxible indiquent les devoirs
honorables de Phomme. A Dieu
ne plaiſe que je penſe que notre âme
foit par ſa nature ſupérieure à la vôtre !
Quand toutes ces relations de ſéxes ne
ſubſiſteront plus , quand les temps ſe-l
ront perdus dans le gouffre de l'Eternité
, quand ce corps mortel fera diffous
, nous ferons tous égaux ; les âmes
ont-elles un séxe * ? Quelle différence
reſtera-t- il entre elles ? Mon ami , je me
ſouviendrai fans doute alors , & j'aurai
du plaifir à me rappeller que , lorſque
j'étois un homme , ton aimable ſoeur
étoit une femme dont la ſociété me
charmoit.... Mais vois-tu quelle Métaphyſique
à propos de Mde d'Orville ?
Pardonne à un pauvre Solitaire. L'habitude
du chagrin égare ſon imagination
, mais jamais elle ne corrompra
fon coeur. Adieu , je vais parcourir cette
admirable campagne. Que ne puisje
partager ce plaifir avec toi ! Quelle
belle ſoirée ! La fraîcheur & le calme de
l'air ſemblent paſſer juſqu'à l'âme ! ...
Au revoir , mon ami !
*Rouffeau , Nouvelle Héloïſe.
Cij
54. MERCURE DE FRANCE.
LETTREV.
E reçois enfin votre lettre , mon ami.
Pourquoi l'ai -je fi longtemps attendue ?
Celong filence commençoit à m'inquiéter
, & mon coeur en a murmuré ; mais
l'amitié reſſemble aſſez à l'amour : la
moindre faveur d'une Belle appaiſe un
Amant irrité , & l'on pardonne aisément
à l'ami que l'on retrouve.
Il faut que je vous conte une petite
hiſtoire , qui , je crois , vous divertira .
J'étois curieux de voir un homme à la
mode. Je viens de contempler enfin
cette merveille. Rien n'eſt ſi plaifant, je
vous affure , & je ſuis fatisfait. Mais , fi
j'ai trouvé ce Phénix ridicule , j'ai dû
lui paroître bien fot : il a fans doute eu
pitié de mon étonnement provincial.
L'attention avec laquelle je le confidérois
étoit en effet remarquable ; elle
faiſoit un beau contraſte avec la légéreté
de cet Agréable. Tandis qu'il pirouettoit
fans ceſſe , qu'il tournoit à
tout vent , qu'il parloit à toutes les Dames
, qu'il vantoit les yeux de l'une ,
admiroit la main de l'autre , je me difois
: ce rôle eſt tout-à-fait digne d'un
MARS. 1764. 55.
homme , & cette manière d'honorer les
femmes doit bien les flatter !
Mon ami , ſi je voulois infulter une
jeune perſonne , ſi je le pouvois , je
prendrois le ton de cet impertinent.
Mais rien n'égaloit ſa fade galanterie ,
que l'air ſuffifant avec lequel il s'emparoit
de la conversation . Il débitoit leftement
les plus dangereuſes maximes; il
décidoit , tranchoit ..... Nous étions révoltés
; mais on nous vangea.
Toutes les Dames avoient eu part à
fes hommages.Il n'y eut pas juſqu'à la
vieille Préſident de Fierville à qui il
n'en eût conté. La petite niéce de cette
Dame eut fon tour : il lui adreſſa quelques
propos galans . Monfieur ,dit-elle,
retournez à ma tante , vous venez de
lui dire précisément la même choſe ;
elle eſt beaucoup plus raisonnable que
moi ; elle vous entendra mieux. La naï
veté de cette ſaillie nous frappa ; perſonne
ne put s'empêcher de ſourire. Si
tu n'as jamais vu un Petit- Maître déconcerté
,&déconcerté par une jeune fille
de douze ans ; j'ai vu , moi , j'ai vu ce
phénomène.
Cette gentilleſſe , cette affectation&
ces galans menfonges ne ſont guères
ſéduiſans , il est vrai ; ce n'eſt qu'un
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
vain perfifflage : mais ces lâches adulations
, cette commode & libertine Philofophie
ne laiſſent pas d'être pernicieuſes.
Vils corrupteurs ! ne vous plaignez
plus des vices des femmes : C'eſt
vous qui les faites germer dans leurs
coeurs. Galants eſclaves de la beauté !
c'eſt vous qui leur donnez enfin des armes
contre vous-mêmes. Elles n'ont
pas ufurpé l'empire ; vous le leur avez
tranfmis : heureux & libres en portant
leurs chaînes , fi vous aviez ſçu mieux
diriger ce doux afcendant que leur
donna fur nous la Nature !
Mais , mon ami , croiras - tu que je
fuis moi-même accufé de galanterie ,
moi qui déclame contre elle avec cette
véhémence ? On n'a rien imaginé de
mieux pour me corriger , que de me
propoſer une femme. On veut que j'épouſe
une fille très-riche.... & trèsvieille.
La perſonne n'eſt pas une Beauté
; mais la Raiſon ! ... La Raiſon eſt ſans
doute une très -belle choſe . On me regarde
comme un papillon qu'il faut fixer.
Je doute un peu que je m'attache
à cette fleur dont la fraîcheur & l'éclat
font fort équivoques. Ne fût-ce que par
curiofité , & pour en cauſer avec toi ,
il faut que je voltige autour. J'en ſerai
MARS. 1764. 57
के
57
quitte pour m'envoler bien vite , fi
l'objet me fait peur. Juge de la bonne
fortune ,& fi j'y perdrai mes aîles .
Adieu , mon ami , tâchez de vous
diſtraire. Continuez de vous occuper &
de vous amuſer. Chantez,lifez les loix,
& faites l'amour. L'homme d'efprit
ſçait tout concilier. Je defire ardemment
que la jeune perſonne dont vous me
parlez faffe bientôt votre bonheur. Plus
adroite que ces femmes impérieuſes ,
*qui ne ſçavent que révolter un mari ,
elle fent que l'empire de ſon ſéxe n'est
que celui de la douceur & de la perfuafion
. Elle a de la raifon & des graces
; le fort des malheureux la touche
& l'intéreſſe . N'hésite pas à t'unir à
cette aimable fille ; donne ton coeur au
vrai mérite. Adieu.
LETTRE VI.
H , que tu connois mal ton ami !
Ecoute l'hiſtoire de mon coeur , & juge
mieux de mes ſentimens .
J'aime une fille charmante. Je vais te
peindre les grâces qui parent la ſageſſe
Ce portrait pourra te féduire ; mais il
n'en fera que plus reſſemblant.
Gv
58 MERCURE DE FRANCE.
Mon bon ami , avez-vous vu quelquefois
de ces phyſionomies touchantes
, qui ſemblent demander le coeur
qu'elles raviffent ? La beauté de ma
maîtreſſe eſt d'un caractère fi tendre &
fi naïf ; elle a quelque choſe encore de
fi noble & de ſi gracieux ! ... Vous diriez
que,pour former ce modéle aimable,
la Nature a fondu la majeſté d'une Reine
avec l'ingénuité d'une Bergère. Une
figure brillante & modeſte , beaucoup
de délicateſſe & de ſenſibilité , une ſimplicité
charmante , un coeur généreux &
compatiſſant , une âme enfin voilà
l'objet enchanteur qui diſpoſe de ton
ami.
....
Peux- tu me foupçonner , après cela ,
de prétendre aux faveurs de la .... ? Tu
n'as pu férieuſement interpréter ma
lettre comme tu le fais. L'amour n'achete
point ſes plaiſirs ; il ne les vend
pas ; c'eſt au coeur ſeul de les donner
& de les obtenir. Une maîtreſſe vraîment
eftimable pourroit arracher au libertinage
l'homme le plus vicieux. Tu
ne voudrois pas que je le devinffe.
Mais que penfer de l'homme vil qui
trahit indignement l'innocence , & déſeſpére
la pudeur ? Quel est ce plaifir
barbare , d'abufer du malheur d'une
MARS. 1764. 59
jeune perſonne aimable , de profiter de
fon extrême affliction pour la forcer de
ſe faire violence à elle-même , & de s'avilir
à ſes propres yeux ! Eſt- ce parmi
les horreurs de la miſére la plus déplo
rable que peut régner l'Amour? Homme
brutal ! comment n'éprouves-tu pas
un fupplice plus cruel que celui qu'imagina
cet exécrable tyran qui faifoit
unir un homme vivant à un cadavre ?
Il eſt inſenſible , ce cadavre ; mais
vil Sardanapale , la victime de tes làches
artifices & de ton impudence boit
toute l'amertume de ſon fort ! Es- tu
heureux de ſes peines , de ſes douleurs ?
Tu oſes mêler l'opprobre & la défolation
à la volupté ! O monſtre ! .....
Fuyez , fille infortunée ! Votre vertudépend
encore de vous. Malgré le plus
fanglant outrage , elle n'en ſera que
plus refpectable .... Mais revenons.
Dites-moi , mon ami. Abandonneraije
ce que j'aime, parce que l'or n'a point
tiffu nos noeuds ? Il en faut , je le ſçais ,
de cet or fi recherché ; mais jamais je
ne defirerai d'inutiles & dangereuſes- richeffes.
Si je ne puis adoucir mon fort ni
celui de l'aimable fille qui m'a charmé,
j'irai dans quelque campagne oublier
le monde & la ſociété ; heureux , fi l'a
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
mitié peut chaſſer de mon aſyle l'amour
& les méchans. Je ne ſçais ; mais je
fuis tenté de fuir. O mon ami ! l'on ne
croit plus à la vertu. Une lente mélancolie
me confume. Hâte-toi , viens con .
foler un infortuné qui t'aimera tonjours.
Viens m'aider à ſupporter mes
maux.
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Soumis par kipfmullerl le