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Texte
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
YALPLURIBUS UNUM
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
MERCURE
* DE FRANCE , AP 20
PAR UNE SOCIÉTÉ M51
DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 177.7.
PREMIER VOLUME .
N°. XIII.
Mobilitate viget. VIRGILE.
177
no.l
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVII.
LIVRES NOUVE
A RISTIDE , par l'Abbé du Val - Pyrau
à 15 fols.
Aventures d'Olban , 8vo. 1777. à 10 ſols.
Bureau (le) d'Esprit Comédie en cinq act
Am
ſe , ſeconde édition 8vo. 1777. à 15 fols
Correfpondance de M. le Marquis de Mon
tant employé par le Roi de France à l'a
fe , M. le Marquis d'Avrincourt ,
France à la Cour de Suede , M. le Ma
chelieu , les Miniftres du Roi à Verfaill
Généraux Suédois & autres , &c. pendan
gnes de 1757, 58 , 59 60 & 61 , pour
toire de la derniere Guerre . 3. vol. 8vo.
Douze Dialogues d'Evbémere , Philofophe
qui vivoit dans le fiecle d'Alexandre 8voà
12 fols.
's
Eloge hiſtorique de Michel de l'Hopital .
France ce n'est point aux Esclaves à lo
Hommes 8vo. 1 vol. 1777.fr:-
L'Elprit d'Addifon . ou les Beautés du S
Babillard & du Gardien , confiftant princi
une collect on des feuilles de M. Addit
précis de fa vie , nouvellement traduin
par M. J. P. A. 8vo. 1777. 3 vol . à f 3
Elogede Socrate , 8vo. 1777 à 10 fols.
Education des Princes deftinés au trone 8v
Fols:
Exposé des Droits des Colonies Britanniqu
rifier le projet de leur indépendance en
8vo. 1776. 12 fols .
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoi
velle Traduction de Shakespeare , 8vo. 1
Lettres fur les Finances ,les Subſiſtances ,
les Communautés Religieuſes &c. I
1777 à f 1:15.
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en
auxquels on a joint un Journal des m
gnes , tenu dans le Bureau de M. le Mar
lebois avec une explication de tous
cols du Dauphiné Verfants en Savoye &
grand in douze , I vol. Amst . 1777. A
Oeuvres de M. de la Harpe , 4 volumecompris
la Lufiade , pour ſervir de fuite
des oeuvres de l'auteur 8vo. 1777. La in
ſéparément.
Principes de la Révolution juftifiée 8vo.
11-220-27
Bingusdyk
BLIVRES NOUVEAUX.
Pieces détachées relatives au Clergé féculier & régulier
&c. 8vo. 3 vol . à f 3:10 .
Petit Code de la Raion Humaine 8vo. à 10 fols.
Vie (la) du Chancelier de l'Hopital 8vo. à 15 fols.
Effai fur l'Art d'Obſerver par M. Carrard 8vo. 1 val.
Amsterdam1777. à f 1 : 15 : -
Differtation fur la Comparaiſon des Thermomètres par
M. J. H. van Swinden , Profeſſeur à Franeker contenant
la Comparaiſon de plus de 50 Thermomètres , &
un grand Tableau gravé de 27 Thermomètres les plus
ufités à f 4 : On peut fe procurer le Tableau
ſéparément à fI : de Hollande.
Voyage de Londres à Gênes , par le Portugal , l'Eſpa .
gue , la France , de M. Baretti , traduit de l'Anglois en
4 vol. grand in douze 1777 à f 4
MARC MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , fur
le Cingle , vient d'imprimer le Tome VI de la SAINTE
BIBLE , avec un Commentaire littéral , composé de
Notes choisies & tirées de divers Auteurs Anglois , par
Mr. C. CHAIS , Pafleur Emérite à la Haye. Ce fixieme
Tome , pour la perfection duquel on n'a rien né.
gligé , est divisé en deux Parties , qui comprennent le
Premier & le Second Livre des Rois , in-4°. , format
Semblable aux précédens , à fl. 8 de Hollande . On
trouve chez lui les premiers Tomes , contenant la Genefe
, l'Exode , le Lévitique , les Nombres , le Deute-
Fouôme , Jofué , les juges , Ruth , le Premier & le
Second Livres de Samuel ; à fl. 25 de Hollande pour
cette année seulement , & à commencer au rer Janvier
1778 on ne les vendra pas au- dessous de fl. 37--10.
Philofophie de la Nature , 8vo. 6 vol . fig . 1777-
Poëties yriques de M. Ramier , 8vo. Berlin 1777 .
Oeuvres de M. de la Harpe , 8vo. 3 vol . 1777
Un Chrétien contre fix Juifs , 8vo. à f
Dictionnaire d'Hiſtoire Naturelle par Valmont de Beaumare
8vo . 9 vol. 1776.
MARC - MICHEL REY Libraire à Amslerdam , &
STOUPE Imprimeur à Paris , vendent le Supplément
à L'Encyclopédie ou Dictionnaire Raiſonné des Science
, des Arts & des Métiers en V. Vol. in folio ,
dot de Planches , à f 36 :: de Hollande .
REY continue l'Impreſſion du Journal des Sçavans àf
8-8 - les XIV parties qui compolent l'année .
Da trouve chez lui L'encyclopédie , fol. 28 Vol. sçavoir
XVII de Difcours & XI de planches , édition de Geneve
conforme à celle de Paris .
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
ſur la Nature 8vo. 3 Vol . à f. 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé fur la Morale
8vo. I Vol . à f1-10- :
Principes de la Légiflation Univerſelle en 2 vol. 8.f3 -:-
Dictionnaire raiſonné d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege
& Maréchallerie , par M. la Foſſe , 8vo. 2 vol. 1775 .
à f 4 :
Poësie del signor abate Pietro Metaſtaſio , 8vo. 1ο vol.
1768 à f 15 - : - : le même ouvrage en 1767
Italien en 6 vol . in-douze à f9 - : - :
Eſſai ſur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld Traduit du Hollandois . 8vo. af1-
Effai fur les Cometes par M. André Oliver. Traduit
de l'Anglois , 8vo. I vol fig. à f 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame ,
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze à f3-15-8
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo.f1 -: - :
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits
portant l'abolition des Corvées ; &c. avec des addi:
tions , 8yo , à to fols.
Choix de Chanfons mutes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Estampes par 1. M.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. &f60:.
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 4 Tomes 1773 - 1776. à 30 fto .
De l'Homme , de fes Facultés intellectuelles , & de ton
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f 3:15 fols .
-
Les Récréations de la Tolette. Hiſtoires , Anecdotes ,
Aventures amusantes & intéreſſantes . in- 12. 2 vol.
Paris , 1775. àf 3 : -
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la So
ciété Royale de Turin , 4to 5 vol . fig . 1759- 1776.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont, ancien Ministre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c pendant son séjour en
Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb. Allamand Profeffeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en Taille- douce. Amst. 1774. à f8
168 522AA A 30
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. I. Vol. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DISCOURS de Germanicus mourant ,
imité de Tacite .
Si fato concederem , justus mihi... LIB. II.
L n'étoit plus d'eſpoir ; & la mort en courroux
ort fur ſa victime appeſantir ſes coups ,
ique Germanicus ranimant ſon courage ,
les amis en pleurs , adreſſa ce langage :
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Si la mort , vers leur fin , précipitant mes jours ,
Par un coup naturel en abrégeoit le cours ;
Je pourrois de mon fort , déplorant l'injuftice ,
Reprocher au deſtin ſon aveugle caprice.
A la fleur de mes ans , obligé de périr ,
Aux Romains enlevé , quand je peux les ſervir ,
J'accuſerois les Dieux de m'oter une vie
Utile à mes enfans , au Prince , à ma Patrie .
Mais puiſque la noirceur épuiſant tous ſes traits ,
A comblé de Piſon les horribles forfaits ;
Puiſque , hélas ! je ſuccombe aux fureurs de Plancine ,
Je ne dois point au Ciel imputer ma ruine.
Vous que l'amour retient à ces triſtes momens ,
Vous devez recueillir nes derniers ſentimens .
Témoins du coup fatal qui tranche mes journées ,
Allez à mes parens tracer mes deſtinées :
Rapportez à Drufus quelle funeſte mort ,
De fon malheureux fils , a terminé le ſort .
Ceux que m'avoient unis les biens & la naiſſance ,
Ceux qui fondoient fur moi leur plus sûre eſpérance ,
Ceux même dont les coeurs de ma gloire envieux ,
Me lançoient chaque jour des traits pernicieux ;
Tout pleurera dans Rome un guerrier magnanime ,
D'un horrible attentat innocente victime .
N'oubliez pas alors , fideles à ma voix ,
D'implorer le fecours du Sénat & des Loix.
Mon coeur n'exige point que , par des foins ftériles ,
Vous veniez m'arrofer de larmes inutiles .
Des månes d'un ami fatisfaire les voeux ;
Eft le premier devoir des amis généreux.
OCTOBRE . L. Vol. 1777.7
Les pleurs des étrangers couleront for ma cendre;
Ma gloire & mes vertus ont le droit d'y ordendre .
Pour vous , lorſque le Ciel éclairoit mes beaux jours ,
Si du vil intérêt ignorant les détours ,
Par de noeuds plus ſacrés votre ame peu commune ,
S'eſt unie à Céfar , & non à ſa fortune.
Si vous m'avez aimé , vous devez me venger ,
L'auteur de mon trépas a dû vous outrager :
Que fa mort foit le prix de celle que j'endure .
Mais ſurtout , en mourant , César vous en conjure ;
Prêtez à mon éponſe un utile ſecours ;
Protégez tous ces fruits de nos chaſtes amours .
Préfentez aux Romains ma famille éperdue ,
Sous le poids des douleurs Agrippine abattue ;
Montrez le fang d'Auguſte à ce peuple vainqueur :
Ce fang , dans le Sénat , fera mon défenſeur.
Allez , de votre ami , la cauſe eſt favorable ,
Accuſez l'affaffin que ma mort rend coupable.
Si pour juftifier ſa noire trahifon ,
Le menfonge s'éleve en faveur de Pifon :
Le droit & la pitié , pour venger l'innocence ,
Des perfides témoins , puniront l'inſolence.
Par M. l'Abbé Crozat.
1
**
A4
8
MERCURE DE FRANCE.
ODE SUR LE DUEL.
DIEUX IEUX quelle exécrable furie ,
Parmi des cadavres ſanglans ,
Semble épuiſer ſa barbarie
A contempler mille mourans ?
Ses yeux en feu , ſon air farouche ,
L'écume qui fort de ſa bouche ,
Reſpirant le ſang & l'horreur ,
Son bras excitant le carnage :
Tout en elle annonce la rage
Qui nourrit ſon perfide coeur.
Duel , monſtre affreux , monſtre homicide &
Toi que vomirent les Enfers ,
Fléau mortel , fangfue avide
Nourrie du fang de l'Univers ,
Suſpends le noir cours de tes crimes ,
Réponds , dis combien de victimes
Ta main immola pour jamais .
Tu te tais ! ... Ta rage acharnée
Contre l'humaine deſtinée ,
Compte le temps par tes forfaits.
Levé ſur ta tête coupable ,
Envain des Loix le bras vengeur
T'offre ſon glaive redoutable :
OCTOBRE. I. Vol. 1777.9
Rien n'eſt obſtacle à ta fureur.
Hydre ſans ceſſe renaiſſante ,
Pour étrancher ta foif ardente ,
Que de flots de fang tu répands !...
Un monceau de morts eſt ton trône ;
Ton fceptre , ainſi que ta couronne ,
Sont faits de pâles offemens.
Là , su contemples en filence
Les effets de tes attentats :
C'eſt- là que ta fourde vengeance
S'exerce à de nouveaux trépas ;
C'eſt là que ton affreux caprice ,
A chaque nouveau facrifice ,
S'enivre du plaiſir cruel
De voir encenſer ſon idôle ,
Et des victimes qu'il immole ,
Parer ſon ſacrilege Autel .
Pourſuis : que ton audace épuiſe
La ſource des crimes affreux :
Que toujours ton poignard s'aiguiſe
Contre le ſein des malheureux.
Fais gémir fils , épouses , filles ,
Ravis tout l'eſpoir des familles ;
Porte la mort dans leurs foyers ;
Triomphe en voyant leur miſere :
Pour ton coeur lache , fanguinaire ,
Tous les forfaits ſont des lauriers .
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Va , qu'une engeance forcenée ,
Soumife à ton joug deſtructeur ,
Sous tes loix rampante , enchaînée ,
S'illustre à force de noirceur .
Moi , j'abhorre ces vils eſclaves ;
Tyran , j'abhorre tes entraves ,
Tes droits cimentés par le fang.
Arme - toi , venges ton outrage ;
Que les miniſtres de ta rage
Accourent me percer le flanc.
Parois , affein magnanime ,
Montre ton glaive menaçant :
Crois tu que ce glaive en imprime ?
Cois - tu ton coup-d'oeil terraſſant ?
Ta confiance en ton adreffe ,
A ta lâche ſcélératefle ,
Prête l'ombre de la valeur :
Qu'un brave adroit t'ote l'égide ,
Adieu Héros , l'homme intrépide
N'eſt plus qu'un vil gladiateur.
Je vous vois déjà coeurs féroces ,
Vomir fur moi votre venin :
Allez , jamais vos loix atroces
Ne pourront me rendre affaffin .
Je ne fuis point votre complice :
par nul crime , nulle injustice ,
Mon coeur ne ſe ſent combattu.
A vos yeux ſi je ſuis coupable,
1
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 1
ي ف
Si mon ſyſtême eſt mépriſable ,
Mon déshonneur eſt ma vertu.
Dans le champ de mort , de carnage ,
Contre l'ennemi de mon Roi ,
Je ferai mon apprentiſſage;
Là je paroîtrai fans eifroi.
Mais que d'une main meurtriere ,
Pour une offenſe paſſagere ,
De l'homme je perce le ſein ! ...
Ce trait fait frémir la nature ! ...
La valeur & tranquille & pure ,
Dort au coeur du vrai Citoyen.
O François ! fuis un vain fantome ,
Et connois mieux quel eſt l'honneur ;
Sans doute il fut connu dans Rome
Où le tien auroit fait horreur.
Dédaigner , avilir l'outrage ,
D'un Romain voilà le courage...
Mais ſi nos jours font attentés ,
Armons - nous pour notre défenſe ;
Et c'eſt alors , pour la vengeance ,
Que le fer pend à nos côtés .
Par un Militaire.
12
MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à mon ami M. de B .... Chevalier
de l'Ordre de Saint - Lazare , &
Lieutenant au Régiment d'A.... , fur
Son départ pour G ....
JeE ne vois plus le jour qu'avec indifférence
Depuis que je languis privé de ta préſence.
Tout ſe peint à mon coeur fous des traits odieux.
C'eſt envain que l'aurore annonce dans ces lieux ,
Le retour deſiré d'une belle journée ,
Aux dégoûts , à l'ennui mon ame abandonnée ,
Loin du tendre B... ſemble morte au plaiſir.
Pour les amis heureux tout rit dans la nature.
Tout à leurs yeux charmés fait naître le deſir.
Mais pour moi maintenant , ces bois , cette verdure ,
Ces côteaux ſi chéris quand tu les fréquentois ;
Ces mirthes toujours verds quand tu les cultivois ;
Le boſquet où nos mains ont gravé ſur un frêne ,
De B ... de C... le chiffre entrelacé ;
Tout rappelle à mon coeur notre bonheur paſſe.
Je crois être avec toi , je te ſuis dans la plaine :
Je crois te voir afſis au pied de cet ormeau.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 15
Mais , hélas ! cette erreur , cette illuſion vaine ,
Cette ombre de plaiſir , tout augmente ma peine.
Je t'écris ſur les bords de cet humble ruiſſeau ,
Dont les flots argentés dans leur courſe incertaine ,
Furent ſouvent témoins de tes ſages diſcours.
La , j'eſſayois par fois une chanſon nouvelle :
Je chantois l'amitié triomphant des amours.
Que ma voix étoit douce au temps de nos beaux jours !
Dieux ! qu'elle a bien changé ! Dans ma langueur mortelle
Ma lyre ſe refuſe à mes doigts attriſtés .
Les fleurs dont Polymnie ornoit ma chevelure ,
Depuis que tu me fuis , ont perdu leurs beautés.
Dans nos antiques bois je marche à l'aventure ,
Je n'y vais plus chercher une douce fraîcheur.
J'aime à m'y pénétrer d'une fombre terreur ;
Et fi le rofſſignol , caché ſous la verdure ,
Fait oüir les accords d'un goſier enchanteur ,
Bien loin de m'inſpirer une tendre langueur ,
Des fureurs de Terrée il m'offre la peinture.
Ainſi tout fait nourrir la cruelle bleſſure
Que ta fatale abſence a faite dans mon coeur...
Rien n'a pu t'arrêter ! ... Prenant les jeux pour guide ,
Sans regretter ces bords tu fuis loin de mes yeux.
14 MERCURE DE FRANCE.
Ton ami... tu le fuis ! Où porte-tu tes voeux ?
Vas - tu chercher ailleurs un bonheur plus folide !
A la tendre amitié préfere- tu l'amour ?
Non , dans ton coeur , B ... la ſageſſe réſide ;
Tu fais que les plaiſirs où l'amour ſeul préſide ,
Reſſemblent à ces feux que , ſur la fin du jour ,
Dans la belle ſaiſon , nous voyons ſouvent naître.
Le Voyageur furpris par l'horreur de la nuit ,
S'avance imprudemment à la clarté qui luit ;
Mais bientôt il la voit tout à coup difparoître.
Il connoît l'erreur dont il eſt abufé ;
Hélas ! il eſt trop tard , il tombe au précipice
Que ſous ſes pas tremblans ſon erreur a creufé...
Ah ! ne t'enivres point de ce bonheur factice .
Fidele imitateur du vertueux Uliffe ,
Renverſes à tes pieds la coupe où le plaifir ,
Sous un appas trompeur , cache le repentir.
Eloigne toi , B... des murs de G....
Les Grâces , les Amours , & Roſine leur mere
Par les liens de fleurs que t'offre le defir ,
Comme un ſecond Renaud , pourroient te retenir.
Que la tendre amitié te prêtant ſon égide ,
1
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 15
Ne ceſſe de veiller aſſiſe à tes côtés.
B... pour n'être pas dans des lieux enchantés ,
N'en crains pas moins les fers d'une nouvelle Armide.
Par M. le Marquis de Cogners.
S
A MONSIEUR,
A fon paſſage à Orange.
I fur ton front brilloit une Couronne ,
Aurois - tu plus d'admirateurs ?
Qu'ajouteroit l'éciat d'un Trône !
Par les vertus tu regnes ſur les coeurs.
Par M. Vedrilhe alné.
16 MERCURE DE FRANCE
SUR L'ESPÉRANCE.
PRÉSENT RÉSENT des Dieux , douce Eſpérance ,
Toi dont l'agréable influence
Nous fait goûter le fruit anticipé ,
Le plaifir pur de la félicité ,
Sans en avoir encor la jouiſſance ;
Toi qui foutiens au milieu des revers
Et des cruelles peines ,
Le captif gémiſſant ſous le poids de ſes chatnes ,
Et le forçat qui rame au ſein des mers ,
Préſerve ma vie
Du noir poiſon de la mélancolie .
Que les foucis , les chagrins accablans ,
Les ennuis dévorans
Et la ſombre triſteſſe ,
Ne viennent point , de leur morne langueur ,
Altérer mon bonheur
Et flétrir ma jeuneſſe.
Qu'au gré de mes voeux ,
La troupe des jeux ,
Les ris , l'allégreſſe ,
A me rendre heureux ,
Conſpirants fans ceſſe ,
Deviennent
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 17
Deviennent le prix
De tes beaux menfonges
Réaliſant la douceur de tes fonges ,
En me donnant des biens que tu m'as tant promis.
Par M. L...
ود
L'HEUREUX NAUFRAGE.
TRISTE objet de mes foupirs &de
„ mes larmes , o mon fils que je te
plains ! Un pere irrité me pourſuit.
„ Que vais - je devenir ? Que deviendras-
وو
"
و د
و د
و د
,
tu toi-même ? Je mourrai bien-tôt dans
,, ce défert. Le même ſort t'attend. Ciel
rigoureux ! que je ne voie pas expirer
mon fils ! Que je meure avant lui
puiſqu'il faut que je meure ! Épargnez
à une mere tendre & ſenſible , les cris
perçans d'un fils réduit à la derniere
mifere." La malheureuſe Junie , les
yeux remplis de larmes , le coeur gros de
ſoupirs , les mains tendues vers ſon fils
fommeillant dans ſon berceau , exprimoit
ainſi ſa douleur.
و د
و د
و د
Elle porte ſes regards autour d'elle ,
elle ne rencontre par - tout que les mare
B
18 MERCURE DE FRANCE.
ques humiliantes de fon infortune ; des
murs nuds , une chambre obfcure , fans
ornemens & fans meubles. Couverte de
haillons , elle n'oſe jeter les yeux ſur el.
le. Ses beaux cheveux , autrefois parfumés
de fleurs , font épars ſur ſes épaules.
Son viſage autrefois animé par les jeux&
les ris , eſt mouillé de larmes. Elle gémit
, elle accuſe fon pere , fon époux , la
nature entiere ; elle fixe ſon fils , & garde
un morne filence.
-
Julien ſe réveille , ſes yeux ſe tournent
fur ſa mere ; ſes bras ſont tendus vers
elle. Il la careſſe , l'embraſſe , & lui demande
du pain. Attends , mon fils,
Ton pere en doit bien - tôt apporter tout
trempé de ſa ſueur , & nous partagerons
enſemble le pain de la miſere.
Doriſval revient quelque temps après ,
fatigué , épuiſé. Il met le pain ſur le
berceau , regarde fon enfant qui ſourit ,
Junie qui ſoupire , s'affied ,ſe couvre le
viſage de ſes deux mains , pleure & ſe
tait! ....
Doriſval , plein d'amour pour Junie
qui l'adoroit , n'avoit pu faire conſentir
Waſtein , pere de ſa maîtreſſe , à les unir
enſemble. Dans un moment d'imprudence
& d'erreur , il avoit ofé l'enlever , la
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 19
H
I
prendre pour épouſe à la face des Cieux ,
ſeuls témoins & garans de leur amour
& de leur foi.
Il y avoit déjà cinq ans que ces deux infortunés
époux , fuyant le courroux d'un
pere juſtement irrité , traînoient de pays
en pays leur miſere , & le fruit malheureux
de leur hymen clandeftin , lorſqu'ils
s'embarquerent pour l'Amérique. Le vaisſeau
qui les portoit fit naufrage. A l'aide
d'une barque de Pêcheurs , ils étoient abordés
dans une Ifle preſque inconnue.
Ils y demeuroient depuis un mois. Doriſval
, au ſervice de Palémon qui avoit
une petite habitation dans cette Ifle , travailloit
tout le jour , & revenoit le ſoir retrouver
, dans une eſpece de chaumiere ,
fon fils & Junie Ils y pleuroient leur tristedeſtinée.
Le vieillard venoit les confoler
; il les aidoit, il les encourageoit.
Dorifval vécut pendant neuf ans dans
cette Ifle , avec ſa femme & fon fils , du
travail de ſes mains & des bienfaits de
Palémon. Ce mortel généreux avoit cherché
de jour en jour à leur rendre la vie
plus tranquille & plus douce.
Cependant Julien comptoit déjà trois
luſtres. Le vieillard avoit une fille pres-
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
1
que du même âge ; Lucile étoit ſon nom.
Ces deux enfans commençoient à ne pouvoir
plus vivre l'un ſans l'autre. Ils ſentoient
déjà la douce néceſſité de ſe voir ,
de ſe parler tous les jours , & à tous les
inftans.
Julien , ſous l'habillement le plus fimple,
avoit tous les avantages de la jeunesſe.
Il ſembloit que la nature eût pris
ſoin de l'embellir. Ses cheveux blonds&
treſſés , font attachés par une écharpe
que fournit Lucile Ses yeux mêlés de
douceur & de fineſſe , reſpirent l'enjouement.
Quand il fourit , il découvre deux
beaux rangs d'ivoire ; & ſur ſes joues
animées , l'amour & fon cortege. Son
front dégagé , & qui n'a point encore
rougi , porte l'image facrée de l'innocence
de fon coeur. Son geſte naturel & touchant
, anime ſon langage. Son attention
à tout prévenir , ſon empreſſement à offrir
ſes petits ſervices , fon zele à les rendre ,
ſon caractere , fa douceur , ſon eſprit , ſa
jeuneſſe & fa grace , tout en lui plaît , enchante
& ravit .
Lucile , ſous l'habit de Bergere , eſt
auſſi belle que les Graces . Auſſi fraîche.
que la roſe que Julien met dans ſon corOCTOBRE.
I. Vol. 17770 21
fet ; elle en a fur les joues l'incarnat
mêlé avec la blancheur du lys. Ses beaux
yeux ne le font jamais plus que lorſqu'ils
ſe tournent languiſſamment ſur Julien.
Elle n'eſt jamais plus leſte que lorſqu'elle
court après lui . Elle n'a jamais les levres
plus vermeilles que lorſqu'elle les colle
tendrement ſur les ſiennes .
Palémon voit avec plaiſir cet amour
naiſſant ; il ſe propoſe & ſe flatte de les
unir. Un jour il parle ainſi à Lucile :
,, Je fais que tu aimes Julien. Il n'eſt pas
ود
ود
ود
ود
"
ود
riche ; mais fes qualités corrigent la ri-
,, gueur de la fortune , & valent un tréfor.
Ma fille , je ne veux point reſſembler
à ces peres barbares , qui facrifient
leurs enfans à leurs intérêts. L'exemple
frappant de la malheureuſe Junie ,
m'affermit dans mes principes . Non ,
, jamais je ne te réduirai à déteſter le
,, mariage & ſes liens. Sois ſage , aime
toujours Julien , il mérite de l'ètre. Je
vous aime tous les deux ; vous ferez tous
les deux mes enfans, Ah ! ma fille , je ne
veux que votre bonheur , & je n'aſpire
, qu'au moment de vous voir unis ſous
les aufpices du plus tendre amour."
Lucile remercie fon pere , & le lendemain
elle rend compte à fon ami de
ود
ود
ود
ود
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
tout ce qu'elle a entendu. Oui , Julien ,
diſoit-elle , Palamon nous chérit. Le bon
pere! Comme il pleure de tendreſſe en
me parlant de toi ! Il t'aime autant que fi
tu étois ſon fi's La ſituation de tes parens
le touche & l'attendrit. Il voudroit
vous voir tous heureux. Qu'il eſt doux ,
mon bon ami , de trouver un tel homme
dans le malheur ? Ah ! Lucile , lui répondoit
Julien , ſi tu ſavois quel reſpect on
m'inſpire pour ton vénérable pere ! Du
plus loin que maman le voit venir honorer
notre chaumiere ; ô mon fils , ditelle,
profternons nous , voici notre bienfaiteur!
Faifons au Ciel des voeux pour
lui. Quand il arrive , je vole dans ſes
bras. Il m'embraſſe ſi tendrement ! Quelquefois
pendus tous trois à fon col , nous
nous diſputons le plaifir & l'honneur de
l'embraſſer le premier. Lucile , qu'il eſt
doux de revoir ſon bienfaiteur ! Ainfi
s'entretenoient Lucile & Julien ; &, dans
leurs tranſports innocens , ils s'embrasfoient
, & répéterent ſouvent leurs entretiens
& leurs cateſſes.
Ces deux amans heureux , quoique
toujours enſemble , ne donnoient aucune
inquiétude à leurs parens , parce que l'innocence
préſidoit à leurs entretiens & à
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 23
leurs actions . L'amitié , plutôt que l'amour,
les réunit , tantôt dans un bois ,
tantôt ſur les bords fleuris d'un ruiſſeau ,
ou ſur le rivage de la mer. Le concert
harmonieux des oiſeaux , le gémiſſement
de l'eau qui s'échappe & fuit avec peine
au milieu des durs cailloux ; enfin , le
bruit impétueux de la mer qui mugit :
voilà les objets qui fixent leurs regards
&leur attention ; voilà tous leurs plaifirs.
Ce qui les amuſe le plus , c'eſt lorſque
deux oiſeaux , ſéparés des autres , chan
tent leur amour & leur fidélité . Leurs
careſſes réveillent celles des jeunes ſpectateurs.
Ils ſe regardent , s'embraſſent
&ſe diſent : Aimons - nous , la nature
nous l'apprend & nous y invite."
Cependant Junie éloignée de fon pere
, & chargée du poids accablant de
ſa haine , pleuroit toujours ſur ſa fuite
& fes erreurs . Doriſval cherche envain
à la conſoler. Junie, lui diſoit - il , ma
chere Junie , feche enfin tes larmes. Le
Ciel , témoin de ta douleur , t'a déjà
pardonné. Ton pere , que l'intérêt & la
dureté ont privé de ſa fille , t'a ſans
doute regrettée Oui , il te redemande
à tout ce qui l'environne. Il ſe reproche
fa rigueur. Il nous plaint , il eſt
ود
”
B 4
牛
MERCURE DE FRANCE .
ſenſible. Cher époux, lui répondoit Junie
, tu as caufé mon malheur & le tien.
Je ne veux point ici t'en faire un crime ;
mais au moins laiſſe - moi regretter un
pere qui m'eût toujours aimée ſi j'euſſe
confervé contre toi ma trop foible vertu.
Hélas! peut - être Waſtein n'eſt plus , &
j'ai creusé ſon tombeau ! O mon pere !
ſi tu reſpires encore , fi ma voix mourante
peut aller juſqu'à toi; entends les
cris des remords qui me déchirent .
Pardonne à une fille malheureuſe qui
voudroit pouvoir ſe jeter à tes pieds ,
& mourir de honte & de regrets en les
tenant embraſſés .
Palémon entre à ces mots, Doriſval,
reprend Junie , regarde ce vieillard ; mon
pere , s'il voit encore le jour , eſt à préfent
de fon âge. En prononçant ces der
nieres paroles , elle regardoit le vieillard
avec attendriſſement ; elle gémiſſoit......
O mes enfans ! s'écrie Palémon , je
viens vous apporter la joie. Vivez , Junie.
Quelle joie , dit - elle , avec précipitation
? ... Ange de paix , font- ce des nouvelles
de mon pere ? Vit- il encore ?
Hélas ! ma chere Junie , j'ignore ou fa
vie ou ſon trépas. O jour le plus beau de
mes jours ! Je vais faire des heureux ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 25
Junie , Doriſval , écoutez - moi. La fortune
vient de mettre le comble à mes
defirs . Un bien conſidérable que je n'attendois
pas , & que je n'aurois pas même
déſiré ſans vous , me tombe en partage
par la mort d'un parent que je connoisfois
à peine. J'en reçois la nouvelle par
une lettre que m'a remis un malheureux
échappé du nauvrage d'un vaiſſeau
échoué fur nos bords. Venez partager
avec moi les faveurs de la fortune. Je
veux unir un jour ma fille avec Julien.
Nous ne ferons plus déſormais qu'une
ſeule & même famille ; nous vivrons
toujours heureux. Eh quoi ! Junie , vous
pleurez ! Que manque - t - il à votre bonheur?
Mon pere ! A ces mots Julien
rentre hors d'haleine. Lucile tremblante
le ſuit. O ma mere ! Eh
bien mon fils ! Qu'avez - vous ? Parlez,
- J'étois avec Lucile ſur le bord de la
mer , lorſque tout - à-coup des accens
plaintifs ſe font entendre du bois prochain.....
Nous écoutons ..... Un malheureux
invoquoit la mort. J'approche! ..
Quel ſpectacle ! Je vois un vieillard auſſi
vénérable que mon pere Palémon , étendu
par terre , ſans force, fans couleur , &
peut- être à préſent ſans vie. Je recule
-
-
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
en détournant les yeux.... Lucile pleuroit
derriere moi. Il m'appelle , me regarde
, me tend la main , & me dit
d'un ton fi touchant & fi doux: ,, Donne-
, moi , ſi tu peux , quelques fecours ,
,, pour retarder de quelques inftans , la
mort affreuſe qui va terminer mes
,, jours infortunés."
و د
Un mortel malheureux , dit Palémon ,
allons le ſecourir ! Junie étoit reſtée immobile
à ce récit. Un vieillard , s'écriet
- elle , c'eſt peut- être mon pere , je ſuccombe
à mes alarmes !
On quitte la cabane , on arrive...... Le
vieillard redemandoit fa fille au Ciel &
à la terre Junie , diſoit - il , encore ſi ta
main venoit me fermer les yeux , fi tu
favois que je meure en te pardonnant ,
je mourrois fatisfait. Elle vous eft
rendue Waſtein , ah mon pere !- Junie ,
ma fille , Doriſval , ô jeune homme ,
leur fils & le mien ! O mes enfans , embraſſez
votre pere , il vit pour vous pardonner
! ....
-
Junie , Doriſval & Julien étoient
tombés dans les bras du vieillard qui
les tenoit embraſſés & les ferroit ſur ſon
fein.
Palémon de bout à ce ſpectacle , te.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 27
hant par la main Lucile qui pleuroit ,
fourioit & béniſſoit le Ciel. Il releve le
pere & les enfans. Venez , leur dit - il ,
venez dans mon habitation. La paix nous
y attend ; le bonheur ſera notre partage.
Vieillard généreux , lui répondit Wastein
, quel port m'offre ta bonté , après
• la tempête & le naufrage! Le defir des
richeſſes avoit endurci mon coeur , il a
caufé tous mes maux & ceux de mes
enfans . La ſoif de l'or m'avoit fait confier
mes bien à la mer inconſtante , pour
les groffir & les multiplier. Le vaſte
Océan les a tous engloutis dans ſon ſein ,
& m'a jeté en courroux ſur ſes bords.
J'ai tout perdu ! Que disje ? Je retrouve
tous mes biens , puiſque j'embraſſe mes
enfans ! O vénérable vieillard, je les reçois
de ta main, tu veux encore leur fervir
de pere ! Comment pourrai - je m'acquitter
envers toi? Par quels voeux , quel
encens récompenfer & payer tes bienfaits?
Votre bonheur & celui de votre
famille , fera ma plus douce récompenfe.
-
Waſtein appuyé ſur Junie & Doriſval ,
Palémon ſur Lucile & Julien , regagnent
la cabane. Doriſval y entre le premier ,
& reçoit ſon pere à l'entrée de la porte,
28
MERCURE DE FRANCE.
& lui dit : „ Soyez le bien venu , voyez
„ l'aſyle de vos enfans. Ils y pleurent de-
,, puis neufans leur crime & leurs erreurs.
Vous leur avez pardonné ; ce ſéjour
de triſteſſe & de deuil , ſera déſormais
celui du bonheur & de la joie."
و د
و د
و د
Ces deux familles qui , dès ce moment ,
ne firent plus qu'une , vécurent heureuſes
& tranquilles. Deux ans après , l'amour
couronna Lucile & Julien , & les unit
ſous les yeux de leurs parens qui les bé.
nirent . Les deux vieillards eurent encore ,
avant de mourir , la conſolation d'em.
braſſer leurs petits enfans.
Par M. Chapron.
Al'Empereur JOSEPH II , voyageantſous
le nom du Comte DE FALCKENSTEIN.
Pour converf OUR converſer avec des hommes ,
Tu deſcends quelquefois du Trône des Céfars ;
Dans la foule caché , tu vois ce que nous fommes ,
Tu ranimęs les Moeurs , tu careſſes les Arts.
Si ta haute ſageſſe échauffe notre verve ,
D'un pénible filence elle impoſe la loi ;
Je fais qu'en rimant malgré toơi ,
Je rimerois malgré Minerve .
Par M. de la Louptiere
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 20
1
A une jeune personne qui vouloit se faire
Le
Religieuse.
1
E voeu de pauvreté vous ſemble néceſſaire,
Et je le crois bien aviſé ;
Vous gardez un tréſor , il faut vous en défaire.
Quant au voeu de clôture , il vous seroit aifé
D'en faire ici l'expérience ;
Mais ce n'eſt pas à vous , Babet,
De faire voeu d'obéiſſance ;
Le quatrieme eſt indiſcret ,
La charité vous en diſpenſe.
Par le méme.
1
30
MERCURE DE FRANCE.
LE CANAL DE JONCTION.
Ode aux Narbonnois.
• • Deus nobis hac otia fecit.
A
• •
Sed tamen , iste , Deus qui fit , da , Tityre , nobis.
VIRG. BUCOL .
INSI , lorſque la foudre & les feux du tonnerre,
De fillons embrâfés enflamment l'Univers ,
Ou que le Mont- Véſuve , en ébranlant la terre ,
Vomit les brafiers des Enfers :
Tout- à - coup des autans les haleines brûlantes ,
Soufflant avec fureur des flammes dévorantes ,
Portent l'effroi chez les mortels ;
Et leur foule éperdue , en proie à ces orages ,
Du Maître de l'Olympe embraſſe les images ,
Tremblante au pied de ſes Autels.
Tel un peuple impuiſſant , qu'une ligue bruyante
A long - temps éloigné du jour de fon bonheur ,
Se troublant à l'aspect de l'Hydre renaiſſante ,
Tend les bras vers fon Protecteur ...
C'eſt pour toi que je chante , o ma chere Patrie !
La France a vu les Arts , & le Dieu du Génie
Applaudir vingt fois à tes voeux (1 ) ;
1
(1) Nombre de vérifications ordonnées parle Confeil ,
qui ont toutes conclu en faveur de la Ville de Narbonne.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 31
Et la brigue , vingt fois , a détruit l'eſpérance
De voir , dans tes canaux , circuler l'abondance
Toujours promiſe à nos neveux.
Mais ce jour defiré luit enfin fur nos têtes :
Tout foufcrit à la voix de tes Amphictions :
Leur ſageſſe a calmé le ſouffle des tempêtes ,
Et l'orage des factions .
De tes antiques droits le ſoutien & l'arbitre ,
Par l'Aïeul de Bourbon revêtu de ce titre ,
Dillon fait entendre ſa voix ;
Et l'humble vérité rompanť un long filence ,
D'un oeil pur & ferein , fouille le Code immense
Où la Gaule puiſe ſes Loix.
O céleste vertu ! Themis & la ſageſſe ,
T'ouvrent donc aujourd'hui leurs facrés Tribunaux ,
Où la main de l'erreur , dans ſa coupable ivreſſe ;
Agitoit ſes pâles flambeaux ;
Mais ébloui ſoudain de ta clarté ſublime ,
J'entens le monſtre impur déſavouer ſon crime
7 Aux yeux de la faine raiſon ,
Et maudire à jamais ces jours de calomnie ,
Où , dans l'obſcurité , les ferpens de l'envie
Infectoient tout de leur poiſon (2) .
Eloigne , & vérité ! l'implacable furie
Qui verſoit fur tes pas un fouffle meurtrier ;
1
(2) Mouvemens d'oppofition de quelques Communautés
riveraines du Canal des Mers, (
32 MERCURE DE FRANCE.
Pénetre les humains de ta ſainte énergie :
Que leur bonheur foit ton laurier...
Tu triomphes : déjà ta ſiniſtre rivale
précipitant ſes pas ſous la voûte infernale ;
S'abyme dans ſon antre obfcur.
D'un éclat bienfaiſant ta beauté ſe colore ;
Et dans tous les eſprits , une riante aurore
Amene le jour le plus pur.
Les Cieux , après la nuit des plus bruyans orages ,
Font briller à nos yeux leur plus riche appareil :
Mais par degrés encor , le voile des nuages
Nous tranſmet les feux du Soleil.
Ainsi , lorſque Dillon foudroyant l'injustice ,
Démaſque en plein Sénat , & confond l'artifice ,
Etouffe la diviſion ;
Son génie agiſſant à travers de tes flammes ,
S'infinue avec art , & juſqu'au fond des ames
Porte la perfuafion.
Sur les marches du Trône , une main ennemie
Souvent n'offre aux mortels que l'abus des pouvoirs
Mais le vrai Citoyen n'y voit que la Patrie
Et la grandeur de ſes devoirs .
Ainſi donc , Richelieu plus grand que fa fortune ,
Oppoſa ſon génie au trident de Neptune ,
Et triompha de ſes efforts (3) .
Tel ,
(3 ) La digue de la Rochelle construite parle Cardi.
nal de Richelieu .
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 33
1
Tel , d'un fleuve oublié dans ſes grottes profondes ,
Aux progrés du commerce aſſerviſſant les ondes ,,
Dillon vient enrichir nos bords.
Mais le fleuve appuyé fur ſon urne bourbeuſe ,
Arroſant à loiſir ſes antiques roſeaux ,
A la voix de Dillon , à cette voix flatteuſe ,
Eleve ſon front ſur les eaux....
,, Quel Dieu , réglant enfin mes courſes vagabondes ,
„ Va lancer ſur mes flots les tréſors des deux mondes !
ود
ود Tout s'anime ſous ſes regards :
Accourez ſur ſes pas , o Prêtres d'Uranie !
,, Conſommez des travaux qu'enfanta le génie
Sous les Bourbons & les Céfars ( وو .( 4
Et toi , fleuve pompeux , appui des Tectoſages!
Recueillons à l'envi les tributs des deux mers ,
,, Er qu'unis à jamais , nous fixions fur nos plages
,, Le centre de cet Univers.
29
"
ود
Sur les pas de Jaſon , je vois les Argonautes ,
De la Grece attendrie abandonnant les côtes ,
" Partir des rives d'lolchos (5) ;
Et terraſſant l'effort d'un dragon homicide ,
„Tranſporter fur nos bords , dans leur courſe rapide ,
L'antique toiſon de Colchos (6)."
(4) Une partie de notre Canal eft , dit- on , l'ouvrage
des Romains.
( 5 ) Patrie de Jason , où s'aſſemblerent les Princes
Grees,pour la conquête de la Toison d'or.
(6 ) Le Dieu Mars , à qui cette Toison fut consacrée ,
youlut que l'abondance regndt dans les lieux on elle
feroit transportée.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
O Narbonne , à ces mots , jette un cri de victoire !
L'Aude , au ſein de tes murs , roule des fables d'or.
Le coeur de ton Prélat éternife ta gloire ,
Et ton bonheur fait son tréſor...
Mais quels flots d'habitans ont inondé tes portes !
Sous leurs drapeaux flottans , tes brillantes cohortes
S'élancent hors de tes remparts ;
Et dans les flancs obfcurs de tes foudres de guerre ,
Le falpêtre embrêſé de cent coups de tonnerre ,
Ebranle la Ville de Mars (7) .
Mais les fons meſurés d'une marche guerriere ,
Sont- ils faits pour régler les mouvemens du coeur ?
Apportez à Dillon , troupe bouillante & fiere ,
Un enthouſiaſme vainqueur.
Vos courſiers écumans , ſous l'ardeur qui les preſſe ,
Pour voler ſur ſes pas , ſecondent votre ivreſſe :
L'amour ne connoît point de frein ,
Et les vents échappés des gouffres d'Eolie ,
N'ébranlerent jamais avec tant de furie
Les forêts du Mont- Apenin .
Vous donc , foudres des Rois , arbitres des batailles ,
Ne lancez plus vos feux qu'à l'honneur de Dillon :
Annoncez aux deux mers , du haut de nos murailles ,
Ce qu'elles doivent à fon nom.
Et vous , Reine des coeurs , noble mere des Grâces ,
Et vous , enfans de Mars , qui volez ſur les traces
(7) La ville de Narbonne est connue dans l'Histoire
ſous le nom de Narbo Martius .
OCTOBRE. I. Vol. 1777-35
De la Déeſſe de Paphos (8) ,
Honorez d'un regard , en ce jour de victoire ,
Les chiffres enflammés que lancent à ſa gloire (9 ) .
Les antres du Dieu de Lemnos (10) .
Et toi , Prélat chéri , pere de ma Patrie ,
Fixe à jamais fur toi les regards de Titus ,
Et fais briller aux yeux de Narbonne attendrie ,
Le prix qu'il met à tes vertus .
Pourſuis donc ta carriere , ame grande & fublime :
Digne par tes travaux du coeur & de l'eſtime
De l'Emule du Grand Henri ,
Tu nous a rappelé , que malgré ſa clémence ,
Ce Roi ne dut ſouvent le bonheur de la France ,
Qu'à la fageffe de Roni.
Pour moi qui , fur le ton des Chantres pindariques ,
Ne fus jamais régler mes timides accords ,
J'adreſſe librement aux coeurs patriotiques ,
Et mes Hymnes & mes tranfports .
Toujours , quoiqu'ignoré , fans nom & fans ancêtres ,
J'élevrai ma voix dans la foule des êtres ,
Au nom de leur proſpérité :
Malheur au Citoyen dont la foif importune
Sacrifieroit leur gloire & la cauſe commune
A fa fonefte avidité. Par M. Figeac.
(8) Madame la Comteffe de Rooth , Madame la Comtesse
de Dllon , M. le Prince de Rohan-Gulmené , M. le
Comte Dillon , & M. le Marquis Diilon .
(9) Feu d'artifice qui fut tiré durant la réjouissance .
(10) Ifle de la mer Egée , où le Dieu du feu avoit
lesforges.
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
LA BOITEUSE VENGÉE.
D
EUX foeurs , dans un logis antique ,
Vivoient d'un revenu modique ,
(Dont leur petit travail amplifioit les fruits)
Et recevoient quelques amis .
La moins agée , aimable fille ,
Pleine d'eſprit & fort gentille ,
Boftoit très -bas , & pour cette raiſon
Sortoit fort peu de la maiſon .
L'autre , mieux faite , mais peu belle ,
Joignoit à de ruſtiques traits ,
Un ait hommaſſe , un crâne épais.
De la malice , en avoit-elle ?
Je n'oſerois décider ſur ce point ;
Peut-être (que ſait on?) les femmes n'en ont point.
Quoiqu'il en ſoit , un jour qu'on louoit la cadete
Sur ſon eſprit & ſur ſes agrémens ,
Sa compagne en marqua ſes petits ſentimens
D'une maniere auſſi vive que nette.
La jeune l'apperçut. Qu'avez-vous donc , ma soeur ,
Lui dit- elle ? Moi , rien , lui repartit l'afnée ,
Je ne puis qu'approuver cet éloge flatteur ,
En vous félicitant de votre destinée.
Pour moi de qui le ſort n'eſt pas ſi gracieux ,
Je me conſole de mon mieux.
Si d'un certain brillant la nature me prive ,'
Au moins je ne crains pas l'infultant quolibet
T
OCTOBRE. I. Vol. 1777 37
D'avoir pour lettre diſtinctive ,
La ſeconde de l'Alphabet .
J'en conviens avec vous , dit la jeune perfonne ;
Mais convenez auſſi qu'on ne s'eſt point trompé
En ne vous marquant point au B ;
Vous n'êtes ni belle ni bonne.
Par M. P. D. L. à Sens.
L'Homme sûr de sa Conscience.
CERTAIN VERTAIN Tailleur Gaſcon , d'autres diſent Normand ,
Qui , ſachant de ſon Art les amples privileges ,
En exerçoit fort leſtement
Tous les induſtrieux maneges;
Coupoit quatre pour deux , allongeoit le galon ,
Eſcamotoit les fournitures ,
Comme en pays conquis faifoit mille captures :
Bref, auffi digne au moins d'être appelé Larron ,
Qu'un Procureur de trente ans d'exercice ,
Predé d'un mal fubit , ſe crut , par quelque indice,
Prêt àdégringoler de fon lit au tombeau.
mande fon Curé. (Le cas étoit nouveau).
Le Paſteur vole , arrive. Eh bien ! dit - il , mon frere ,
Vous me demandez : mais , quel examen à faire ?
Comment vous rappeler tous vos égaremens ?
Ces menfonges , ces vols , ces fraudes , ces fermens
Crimes nombreux , crians & portés à l'extrême ?
Quel opprobre pour vous , ſi , dans ce moment même ,
C3
38
MERCURE
DE FRANCE.
Forcé d'ouvrir le fond de votre coeur pervers ,
11 vous falloit montrer aux yeux de l'Univers ,
Le pitoyable état de votre confcience ?...
Parbleu , dit le giſſant , d'un air de confiance ,
Sur cet article-là j'accepte le défi .
Ma confcience eſt à l'épreuve ,
Elle est entiere & toute neuve ,
Je ne m'en ſuis jamais ſervi.
Par le même .
CS
A Madame de ***.
' EST l'amitié qui fit naître ces fleurs .
Souvenez - vous de leur noble origine ;
Le ſentiment nuança leurs couleurs .
De l'amitié la roſe eſt ſans épine ;
Auprès de vous je le ſens chaque jour ;
Dans fon éclat , fraîche & toujours nouvelles
Elle ſurvit aux roſes de l'amour ,
Et l'hiver même eſt un printemps pour elle.
Par M. Mayer.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 39
REPONSE au Billet qu'on ne m'a
point écrit.
D
:
IEUX ; que je vois de touchant & de tendre
Dans le Billet qu'on ne m'a point écrit ;
De fon attrait ai -je pu me défendre ,
Il a féduit mon coeur & mon eſprit .
Que je vous plains , & vous ! amant vulgaire ,
Qui d'un Billet mandiez la faveur.
Qui , d'un'Billet , pourroit ſe fatisfaire ?
Que je fuis loin d'y trouver inon bonheur!
On vous écrit fans chaleur , fans délire ;
On confidere , on penſe , on réfléchit ,
Le coeur s'enflamme... on s'arrête... on rougit ,
On ne dit point tout ce qu'on voudroit dire !
Peut - on écrire un Billet juſqu'au bout ?
Un coeur épris eft toujours dans l'ivreffe';
On veut écrire avec art & fineffe ,
L'eſprit s'en mêle , & l'eſprit gâte tout.
Des paſſions quand on reffent Pempire ,
On eft muet , on ne peut s'exprimer ;
Et je ſoutiens qu'on ne fait pour aimer,
Alors qu'on peut en parler ou l'écrire .
Pour moi je vois , je vous l'ai déjà dit ,
Le fentiment & la délicateffe ,.
La paffion , l'excès de la tendreſſe ,
?
Dans le Billet qu'on ne m'a point écrit.
:
1
Par k memes
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de Mademoiselle de Ch ***
aujourd'hui Madame de la Piv. ***
ci - devant Poftulante dans une Maison
Religieuse , aux Vers de M. G... Pro ... ,
Académicien d'Angers.
NON, ON , non , vous vous trompez , beau fire ,
Cet enfant dangereux que vous peignez ſi bien ,
N'eſt point celui qui me guide & m'inſpire.
Il eſt un autre Dieu , grave dans ſon maintien ,
Auſſi tendre que lui , mais cent fois plus fidele ,
Qui m'aſſure en ſecret d'une ardeur éternelle ,
Et fixe , je l'avoue , un coeur tel que le mien.
De ſon frere à mes yeux il efface les charmes ,
Et s'il n'a pas ſes perfides atrraits.
Il ne nous bleſſe point de ces funeſtes traits
Qui déchirent un coeur , font couler tant de larmes ,
Et dont on ne guérit qu'après mille regrets .
On m'affure , & j'aime à le croire ,
Que l'Hymen , c'eſt le Dieu dont je vous entretiens ,
Malgré ce qu'on en dit , a ſouvent eu la gloire
D'attacher cet enfant par d'éternels liens ?
En trouverois - je ailleurs une preuve plus sûre ?
Hortenſe & Licidas , dans leurs flammes conftans ,
Modeles fortunés de l'ardeur la plus pure ,
Sont , après trente hivers époux , encore amans.
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 47
Souvent même dans leur ménage ,
L'amitié de l'amour emprunte le langage ,
Ranime de ſes feux les premieres ardeurs ,
Et ſe couronne de ſes fleurs .
Le concert de ces Dieux fait le bonheur du ſage ;
Et mon coeur qui ſe plaît à les unir entre eux ,
Se fait , de cet accord heureux ,
Une douce & touchante image.
Mais cependant l'amour , ſans le Dieu qui m'engage;
N'eût ofé paroître à mes yeux.
Dès qu'il fe montre dans ces lieux ,
C'eſt pour rendre à ſon frere un éclatant hommage.
Ainſi je peux voler au Temple de l'Hymen ,
Sans que la raiſon en foupire ;
Er malgré tout ce qu'en peut dire
Votre Apollon par fois malin ;
Par des liens ſacrés peut - être qu'enchaînée ,
Sous le voile & ſous le bandeau ,
J'aurois à quarante ans vécu plus fortunée ,
L'Hymen m'offre à vingt ans une autre deſtinée ,
Er je vais prendre fon flambeau.
1
C5
42 MERCURE DE FRANCE
A Madame T... fur fon Voyage.
POUR OUR ce voyage ci tout eſt de bon augure :
Aux doux fons de fa lyre Arion acueilli ,
Traverſa fans danger une mer en murmure ,
Vous n'allez que fur terre , & chantez mieux que lui .
Par M. P.
L
MORALITÉ.
A touchante pitié , ce ſentiment fi tendre ,
Que produit dans mon coeur l'aspect du malheureux ,
Si je m'en vois l'objet , me devient odieux.
D'où vient donc ce contraſte... ? O Dieu ! je crois t'entendre.
Par - là tu ménageas au foible un für appui ;
Sans vouloir toutefois qu'il le cherche en autrui ,
Qu'alors que de foi - même il n'en peut plus attendre.
Par le même.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 43
LE GÉOMETRE.
1
Conte imité de Swift.
DOCTEUR OCTEUR Penfif s'étant mis dans l'eſprit
De démontrer à fon Tailleur ignare ,
Que la Matheſe étoit ſcience rare ,
Et très utile à quelque Art qu'on la mit ,
Voulut un jour , à ce mortel infime ,
De ſa main docte eſquiſſer un habit ;
Mais un habit ! ... de l'exquis , du fublime !
Heure fixée , il vient d'un air vainqueur ,
Prendre meſure à l'Artiſan moqueur.
Pour opérer il lui faut de l'eſpace ;
Aquelques pas il va ſe mettre en place ,
D'un Graphometre établit l'attirail ;
Lorgne ſon homme au travers des pinnules ;
En prend le plan , les angles en détail ;
Puis fe retire , emportant des formules.
Point de retard ; auffi- tor au travail
Il vous calcule & par ix.& par zede ;
Il multiplie , il diviſe ; il extrait ,
Il met à ſec le grand Art d'Archimede ,
Tant qu'à la fin il apporte en effet ,
Au bout d'un mois , un habit ! ... très - mal fait.
:
Par le méme.
44 MERCURE DE FRANCE.
1
LA TULIPE , LA ROSE ET L'ABEILLE.
FABLE.
A Mademoiselle HE... G...
QUE trouvez - vous de fi charmant
A cette Rofe
A peine écloſe ?
Difoit avec emportement
La Tulipe à certaine Abeille ,
Qui , près d'elle , jamais ne venoir voltiger ;
Parce qu'elle eſt frafche & vermeille ,
Quoi ! devez - vous me négliger ?
Regardez - moi , fuis - je moins belle ?
Ai- je de moins vives couleurs ?
Cette fleur orgueilleuſe eſt chiche de faveurs ,
Mille épines toujours défendent la cruelle ,
Elle craint de s'épanouir ,
Je cede mollement aux baiſers du Zéphir ;
Dès que Phébus paroft , pleine d'impatience ,
Je m'étale avec complaiſance ,
Mon ſein s'ouvre fans ceſſe au plaiſir renaiſſant :
C'eſt ce qui me déplaſt , reprit le volatile ,
J'aime un objet qui , moins facile ,
Comble ines voeux en rougiffant.
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 45
Voulez-vous qu'à vos pieds nous rendions tous les armes ;
Comme la Roſe , Eglé , modefte avec douceur ,
Recevez notre hommage , & laiſſez fur vos charmes
Le voile ſéduisant de l'aimable pudeur,
Par M. Houllier de Saint . Remy.
EPIGRAMME.
LES Les yeux rouges , le teint platré
Telle qu'une horrible mégere ,
Eglé part pour le bal , & d'un ton de colere
Demande fon maſque égaré.
Eh ! reprit un Plaiſant , à quoi bon ce tapage ?
Pouquoi vous donner tant de ſoin ?
Ce maſque , Eglé , que vous cherchez ſi loin ,
Vons l'avez ſur votre viſage.
Par le même.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
LE BERGER PATRIOTE.
Fable imitée de l'Anglois.
DANANSS le temps où les animaux
Avoient la raiſon en partage ;
Des moutons prévoyant les maux
Qu'entraîne un pénible eſclavage ,
Réſolurent , dit - on , de choiſir un Berger
Qui prit ſoin de les protéger.
Tel que le Peuple d'Angleterre ,
Tous les moutons alors avoient droit de voter .
Un Manant vint ſe préfenter ,
Doué du talent néceſſaire
Pour fubjuguer tous les eſprits ;
En politique adroit , le roftre , à ſa maniere ,
Cherche à fe faire des amis :
Il flatte la gent moutonniere ,
Exalte avec vivacité
Les charmes de la liberté :
Il fait aux uns mille careffes ,
Comble les autres de largeffes ;
Il conduit le troupeau par de riants chemins ,
Avec le ferpolet brouter l'herbe fleurie .
Les moutons comme les humains
Se prennent à la flatterie.
Au jour marqué , le fin matois
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 47
Eſt prociamé , fans que perſonne
Songe à défapprouver ce choix ;
En grande pompe on le couronne :
Rien de plus vrai , que les honneurs
Ont , de tout temps , changé les moeurs ;
Ce n'eſt plus ce ton pathétique ,
Ni ce zele patriotique
Qui le fit choiſir pour Berger ;
Il n'a plus rien à ménager ,
En vrai deſpote il va paroftre ;
Il parle , il fe conduit en maître ;
Des Bergers aux moindres propos ,
Il exagere la puiſſance ;
Il rappelle l'obéiſſance
Qu'aux Bergers doivent les troupeaux
Réduits à l'herbe des campagnes ,
Les moutons ne vont plus brouter ſur les montagnes ;
Sans avoir égard aux faifons ,
Il les prive en tout temps de leurs riches toiſons :
:
Le jeune agneau , dès qu'il reſpire ,
Du ſein de fa mere arraché ,
Eft foudain conduit au marché ;
Tont gémit conſterné ſous ce cruel empire :
:
Etfi les animaux bélants
0
Font entendre par fois leurs douloureux accens ;
Avec un air mocqueur , il leur tient ce langage :
,, Qui vend à prix d'argent ſes jours , fa liberté ,
Amis , ne doit jamais , croyant être écouté ,
„ Se plaindre de fon eſclavage."
Par le méme.
48 MERCURE DE FRANCE,
Traduction en Vers de l'Ode d'Horace.
LE
Solvitur acris hyems , &c.
E printemps bravant les frimats
Revient embellir nos climats.
Déjà les Matelots , ranimant leur courage ,
Radoubent leurs vaiſſeaux, s'éloignent du rivage...
Le Berger conduit fon troupeau
Dans une riante prairie :
Le Laboureur , loin du Hameau ,
Sillonne la plaine fleurie ;
Et du léger Zéphir , le ſouffle gracieux ,
Diffipant les brouillards , nous dévoile les Cieux.
Là , tandis que Vulcain , d'un bras infatigable ,
Fabrique , dans ſes feux, la foudre redoutable;
A l'aſpect de Phébé , ſous le calme horifon ,
Là, ces chaines d'Amours , de Nymphes & de Graces ,
D'un pas léger ſur le gazon ,
En cadence , impriment leurs traces.
Il faut nous couronner de fleurs ,
Et rendre mille honneurs
Au Dieu de ces ombrages :
Immolons-lui ſous ces feuillages,
Nos
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 49
Nos géniſſes ou nos chevreaux.
O Seſte , quel plaiſir ! ... Mais , prévois , tu nos mauzi
Partout la mort inévitable
Accourt en tyran formidable ,
Nous dicter ſes terribles loix,
Et je vois ſa faulx meutriere
S'étendre des Palais des Rois,
Juſques ſur la ſimple chaumiere.
Sur quoi fonder le moindre eſpoir ?
Foible humain , l'avenir est - il en ton pouvoirs
Nos ans font écoulés , une nuit éternelle
Va nous envelopper , la parque nous appelle.
L'inflexible nocher , à nos derniers ſoupirs ,
Nous arrache à jamais , aux feſtins , aux plaints.
ParM.
D
50
MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Septembre.
LEE mot de la premiere Enigme eſt
Soufflet ; celui de la ſeconde eſt Langue ;
celui de la troiſieme eſt Table. Le mot
du premier Logogryphe eſt Merluche,
où l'on trouve ruche , mer , méche , merle ;
celui du ſecond eſt Hériſſon (coëffure à
la mode) , où ſe trouvent hier , noir , ire ,
rose , Son , or , Rhône , foie (Joie poil) ,
fi , re , Sire, oie ; & celui du troiſieme
eſt Cor , où ſe trouve or.
LECTEUR ,
ÉNIGME.
c'eſt dans le jour que je fais mon ſervice ,
Et la nuit , comme à toi , me donne le repos.
Mais du deſtin bizarre un étrange caprice ,
Dans le jour me condamne à la nuit du chaos.
Du ſexe féminin le hasard m'a fait naître ;
Que cet aveu pourtant ne te faſſe pas peur.
Tu peux , malgré mon ſexe , aisément me connoftre
Que ma ſincérité réveille ton ardeur.
Je ſuis étroite & longue , & ma couleur varies
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 51
Ma têre eſt à mon pied ſi ſemblable en tout point,
Que de les diftinguer l'on n'eut jamais l'envie ;
Car de la tête au pied je ne differe point.
De mon utilité , depuis long-temps connue ,
je ne te dirai rien , ce ſeroit vain diſcours.
Mais lorſque par ſa faute , Iſabelle ingénue ,
A de mon corps docile arrangé mal les tours ;
Souvent en rougiſſant, la belle embarrafſſée,
Me remet dans la nuit que je dois toujours voir s
Soin qui ſemblereit doux à la main empreſſée
De l'amant qu'à ſes pas attache un vain eſpoir.
Le riche & l'indigent , la prude & la coquette ,
Tous indiſtinctement font uſage de moi.
Chacun en ce pays de moi va faire emplette ;
Et fi tu n'es nuds pieds , Lecteur , je ſuis fur toi,
ParMM. B. & L.
I
AUTRE.
1
ssus de la même origine
Mon frere & moi , nous nous reſſemblons peu
Son viſage ſerein, enjoué , plein de feu ,
Forme un entier contraſte avec ma ſombre mines
Auſi, jamais on ne nous voit
Habiter ſous le même toft.
Bien loin d'aller à ſa rencontre ,
Quand il paroft je fuis ; dès qu'il fort je me montre
Oppoſés du matin au foir ,
D
52 MERCURE DE FRANCE.
Ce qu'il veut qui ſoit blanc , moi je veux qu'il ſoit noir ;
Et je gagerois bien que jamais foeur & frere
Ne ſe font rencontrés d'un humeurſi contraire :
Enchaînés toutefois par d'éternels liens ,
Je marche ſur ſes pas , il marche ſur les miens.
Au reſte , ami Lecteur , crains peu notre diſcorde ,
A s'employer pour toi chacun de nous s'accorde ;
A nous employer bien mets auſſi tes efforts ,
Car qui ne nous a plus eſt au nombre des morts .
Par M. P. D. L. à Sens.
POUR
AUTRE.
Our moi l'ambitieux ſoupire ,
Le ſage me révere & craint de me porter ;
Le vulgaire en tremblant m'admire ,
Et dans ſon ignorance ofe me ſouhaiter.
Faite de fleurs ou de verdure ,
De la vertu j'étois le prix :
Mais quand le diamant & le feu des rubis ,
Releverent l'éclat de ma ſimple parure ;
Hélas ! pour me ravir , de crimes inouis
L'ambition fit rougir la nature,
François , ſéchez les pleurs qui coulent de vos yeux ;
Accourez tous me rendre hommage :
Sur le front de Louis , d'un regne glorieux ,
Je dois être à vos yeux le fortuné préſage.
Par M.le Marquisde Cogners.
OCTOBRE. I. Vol. 1777.
D
LOGOGRYPHE.
E devenir époux , s'il te prend fantaiſie ,
Lecteur , avant tout puiſſe - tu
M'arracher à ce Dieu dont je ſuis l'attribut!
Tu peux alors trouver le bonheur de ta vie.
Mon ſein renferme un utile animal ;
Un élément ; une meſure ;
Un vêtement ſacerdotal ,
Un ſynonime de bordure ;
Puis une maſſe , ou plus ou moins obfcure ,
Et que l'air promene à ſon gré :
L'oppoſé de vilain ; un fleuve renommé;
Certaine annonce ; une Ville en Hongrie,
Une enfin dans la Normandie.
Far M. de la Vente, Peintre à Vire.
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
J.
AUTRE.
zdécide ton fort , & celui de Sylvie ,
Mot confolant & flatteur ;
Je fais le bonheur de ta vie ,
Sur - tout ſi j'émane du coeur.
Mais quel Enfer abominable ,
Lorſque je fuis forcé ; d'un tel malheur
Préſerve - toi , Lecteur aimable.
Qui de mon tout connoît bien la valeur,
Doit en me prononçant aſſurer fon bonheur.
Je ne ſuis pas indéchiffrable..
Si tu voulois me déſunir.
Il eſt aiſé d'y parvenir.
Retranche mon milieu , ſans te donner au Diable,
Mon reſte renverſe ſe trouve dans la Fable.
Par un Abonné au Mercure
Octobre . 1777 、
55.
CHANSONNETTE ,
àMlleA***
Paroles et MusiquedeM.Girard-Raigné
Allegretto.
Vous qui voulez fuir :
la ten-dres-se Craignez les:
charmes de Cloris Son
doux par-ler sa gentil...lesse
Ahah vous y se__riex pris
Ahahvousy seriez pris .
56. Mercure de France . :
mineur.
Sur moi que
m
s'e
7
son res
re-gard
chap-pe Le Ciel s'ouvre.
à mes yeux ravis ; plus
promt que l'e-- clair il
frappe ah ah rousy
se-- riez pris ah ah
me
vous
y se__riez pris .
Onreprendle Majeur etleMineur alternativement,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 57
T
AUTRE.
ANTOT fruit excellent , tantôt certaine Ville
Où tout homme borné trouve un moyen facile
De décorer fon chef du bonnet de Docteur ,
Six pieds compoſent , cher Lecteur ,
Toute mon exiſtence.
Combine les diverſement ,
Tu trouveras , premierement ,
Le mobile de la Finance ;
Une Ville d'Eſpagne ; uns eſpece de grain ;
De divers animaux l'affreuſe maladie ;
Ce Patriarche à qui nous devons le raiſin ;
Celui dont les pareils fuſtigerent Tobie ;
Le fléau de nos champs ; un cri qui dans Paris
Trouble , met en défaut maints Badauts étourdis;
J'en dis peut-être trop , une mauffade bête
Par ſa configuration ;
Mais que pourtant jadis , à certains jours de Fête ,
L'on menoit en Proceſſion.
Par Mademoiselle de Seguiran, d'Aix
en Provence.
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
J
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Mémoires pour fervir à l'Histoire de Louis
Dauphin de France , mort à Fontainebleau
, le 20 Décembre 1765 , avec un
Traité de la connoiſſance des hommes ,
fait par ſes ordres , en 1758 , 2 vol.
in.- 12. A paris , chez P. G. Simon ,
Imprimeur du Parlement , & Mérigot
le jeune , Libraire , Quai des Augustins.
CETET Ouvrage , dont on defiroit depuis
long - temps la publication, a été compoſé
ſur des Mémoires que Madame la
Dauphine avoit rédigés elle-même , pour
avoir fans ceſſe devant ſes yeux , la vie ,
les actions , les penſées & les ſentimens
de l'auguſte époux qu'elle pleuroit avec
toute la France. C'étoit pour elle une
forte de conſolation qui ſervoit d'aliment
à cette douleur profonde qui l'a enfin
conduite au tombeau.
Toutes les qualités éminentes que
Madame la Dauphine a fait éclater du-
1
ر
OCTOBRE. I. Vol. 1777.59
1
rant ſa vie , étoient dignes d'être célébrées
par l'Auteur des Mémoires. Et
le récit de tant de vertus , joint à l'éloge
de fon auguſte époux , auroit été d'autant
plus intéreſſant , qu'on retrouve dans
le Prince qui nous gouverne , cet amour
pour le vrai , ce zele pour le bien public ,
cette noble fimplicité , cette ſageſſe &
cette modeftie qui nous ont tant fait
regretter la ſource auguſte où il a puiſé
les ſentimens qui l'animent.
L'Auteur des Mémoires obſerve , en
commençant ſon Ouvrage , qu'on ne
doit pas enviſager l'héritier d'une Couronne,
dans le même point de vue que
celui qui la poſſede. ,, La vertu , dit - il ,
ود
ود
ود
و د
ود
ne brille jamais avec plus d'éclat que
,, lorſqu'elle eſt placée ſur le Trône.
Tout le monde a les yeux ouverts ſur
les actions & fur la conduite des Rois.
Ils font les ſeuls garans de la félicité
publique. Tout dépend d'eux , tout
, ſe rapporte à eux; & les ordres qu'ils
donnent pour rendre leur Royaume
floriſſant & leurs Sujets heureux , ne
,, manquent jamais d'être publiés par
la renommée , & confignés dans l'His-
,, toire. L'héritier immédiat de leur pouvoir
, n'a pas les mêmes avantages ;
"
دد
"
"
60 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
toujours cher & reſpectable par les
droits de ſa naiſſance , il n'eſt pas en-
,, core en état de les exercer : ſon mé-
ود rite, ſéparé de la puiſſance ſuprême,
,, ne fait pas les mêmes impreſſions ,
„ parce qu'on ne lui rend pas les mêmes
hommages : ſes talens & les ſoins
qu'il prend pour les cultiver , font
,, comme éclipſés par les rayons qui partend
du Trône.
وو
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
Nous connoiſſons aujourd'hui par
l'Hiſtoire , le mérite particulier & distinctif
des Rois qui ont gouverné cette
Monarchie. Quelques-uns de ceux qui
devoient leur fuccéder , ſelon le cours
ordinaire de la nature , ſont morts
,, avant eux ; mais il ne paroît pas que
les Hiſtoriens ſe ſoient fort occupés
de nous donner une idée juſte & détaillée
de leur conduite & de leur
caractere.
و د
و د
ود
"
وو Les vertus qui fondent les eſpéran.
,, ces des Peuples ( pour l'avenir , ne font
,, cependant pas moins dignes de leur
,, attention , que celles des Rois regnans
,, qui font actuellement leur bonheur.
" Quand un Prince , né pour tenir un
,, jour les rênes du Gouvernement , s'eſt
و د
rendu capable de remplir , avec gloire ,
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 61
,, une ſi haute deſtinée , ſes exemples ne
font ni moins intéreſſans , ni moins
inſtructifs que s'il avoit regné luimême.
ود
و د
ود
ود
Telle eſt l'idée qu'on doit avoir du
,, Dauphin qui nous a été ravi. Prince
,, d'un eſprit ſupérieur, orné des plus
ود
ود
ود
belles connoiſſances & des plus profondes
recherches ſur les vrais principes
& fur toutes les parties du Gouverne-
,, ment; plein de zele & de reſpect pour
ود la Religion ; attentif à en pratiquer
,, tous les devoirs avec la plus fcrupuleuſe
exactitude; ſenſible à la gloire
و د
ود
ود
ود
& au bonheur de ſa patrie; foumis
„ au Roi par devoir & par inclination ;
,, rigide obſervateur de toutes les loix
de l'honneur & de la probité ; éclairé
dans le choix de ſes amis ; bienfaiſant ,
, généreux , compatiſſant , déſintéreſſé ;
aimable dans la ſociété , doux & poli
dans le commerce ; d'une humeur tou-
„ jours égale ; d'une affabilité toujours
„ prévenante ; d'une converſation tou-
,, jours agréable ; pere tendre , époux
ود
ود
و د
fidele ; ami conftant , digne , en un
,, mot , d'être propoſé pour modele à
,, tous les hommes , à tous les Princes ,
» à tous les Souverains de l'Univers."
62 MERCURE DE FRANCE.
La lecture des Mémoires prouvera
que le portrait que nous venons de transcrire,
n'eſt nullement flatté , & que toutes
les circonſtances de la vie & de la
mort de ce Prince , juſtifient pleinement
la haute idée que l'on en donne dans cet
Ouvrage. Rien n'eſt plus propre à faire
connoître la ſolidité de l'efprit & le goût
excellent de ce Prince , que le plaiſir
vif avec lequel il liſoit les Offices de Cicéron.
On craignit d'abord , dit l'Au-
,, teur des Mémoires , que ſon imagi
"
ود
nation vive & volage , ne ſe rebutât
3, du ſtyle ſérieux & dogmatique qui
,, regne néceſſairement dans cet Ouvrage.
,, Mais on fut bien - tôt détrompé ; le
„ plaiſir extrême qu'il reſſentit , en lifant
ود les principes de cette juſtice exacte , de
,, cette probité rigide dont il avoit le
,, germe dans ſon ame , dompta , pour
,, ainſi dire , ſon imagination , & ne lui
,, permit pas de regretter des peintures
,, plus riantes & plus agréables. Les Offi-
,, ces de Cicéron devinrent ſon livre fa-
,, vori ; il le reliſoit ſans ceſſe: & comme
ود il avoit une mémoire étonnante , il
,, l'apprit preſque tout entier par coeur.
ود Les regles de morale qui y font expli
, quées , flattoient extrêmement ſon goût ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 63
2
» parce qu'elles étoient conformes à fon
,, caractere. Ce prince étoit né pour la
,, vertu ; & fi ceux qui conduiſoient fon
" éducation , furent obligés de lutter
,, long-temps contre l'indocilitéd'une ima-
, gination qui le dominoit , ils ne trou-
,, verent jamais rien à réformer en lui
, dans tout ce qui a rapport aux qualités
eſſentielles du coeur .'
رو
ود
Malgré la modeſtie de ce Prince , &
l'extrême précaution avec laquelle il cachoit
la profondeur de ſes connoiſſances
& la délicateſſe de ſon eſprit , il s'eſt
quelquefois donné l'eſſor , & a laiffé entrevoir,
comme malgré lui , les talens
rares qu'il avoit reçus de la nature. ,, Un
, jour entr'autres le Chancelier Daguesſeau
étant venu lui faire ſa Cour , on
lui parla de l'éloquence ; & le Dauphin
;, s'expliqua , fur ce ſujet , avec toute la
juſteſſe , toute la grâce & toute l'intel-
„ ligence poffible. Il inſiſta particuliere-
„ ment ſur l'éloquence de Cicéron , &
cita les endroits de ſes écrits qui l'avoient
le plus frappé ; c'étoit déjà beau-
» coup de pouvoir foutenir une pareille
, conversation avec un homme tel que
و د
"
59
le Chancelier Dagueſſeau. Le Dauphin
,, fit plus , il la termina par un trait de
,
64 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
د
و د
ود
ود
politeſſe auquel ce Magiſtrat ne fe feroit
jamais attendu; car après lui avoir
dit ſon ſentiment ſur la véritable élo-
„ quence : Je vais , ajouta - t - il , vous en
donner un exemple ; & tout de fuite il
lui récita une partie de ce beau Difcours
,, que M. Dagueſſeau avoit prononcé au
Parlement , lorſqu'il n'étoit encore
qu'Avocat - Cénéral , pour réquérir
, l'enregistrement du Bref d'Innocent
XII , contre le Livre des Maximes des
Saints. Le Chancelier qui reconnut
d'abord fon Ouvrage , reçut avec autant
d'étonnement que de reconnoisfance
, une louange ſi flatteuſe & amenée
ſi naturellement ; il ſe retira enſuite
rempli d'admiration pour un jeune
Prince dont le génie, qui commençoit
à ſe développer , donnoit déjà
de fi belles eſpérances. Mais le Dauphin
fe communiquoit ſi rarement & 1
à ſi peu de perſonnes , que ce trait
fingulier ne fut pas auſſi répandu dans
le public qu'il méritoit de l'être. "
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
Ce Prince ne ſe borna pas à cultiver
fon eſprit , à l'orner de toutes les connoiſſances
qui peuvent influer ſur le
bonheur des Peuples. Mais il fit encore
une étude particuliere de la Religion ,
qua
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 65
qui eſt le plus ferme appui des Empires.
Elle n'étoit pour lui ni préjugé , ni fuperſtition
, ni foibleſſe: c'étoit une vertu
folide & réfléchie, qui réuniſſoit toutes
les autres vertus pour les perfectionner
& les confacrer à Dieu.
Nous nous bornerons à rapporter , à
ce ſujet , ce trait remarquable. Lorſqu'on
eut fuppléé les cérémonies du Baptême
aux trois Enfans de France , qui vivent
encore , M. le Dauphin leur fit obſerver
que leurs noms étoient infcrits - fur les
Regiſtres de l'Égliſe , avec ceux des autres
enfans qui avoient été baptiſés avant
eux . Vous voyez , leur dit- il , que vos
,, noms font ici mêlés & confondus avec
,, ceux du Peuple. Cela doit vous ap-
,, prendre que les diſtinctions dont vous
,, jouiſſez , ne viennent pas de la nature
,, qui a fait tous les hommes égaux; il
„ n'y a que la vertu qui met entr'eux une
véritable différence ; & peut - être que
l'enfant d'un pauvre, dont le nom précede
le vôtre , ſera plus grand aux yeux
de Dieu , que vous ne le ferez jamais
,, aux yeux des Peuples."
ود
ود
ود
ود
Nous voudrions encore rappeler ici
pluſieurs autres traits , fur tout ceux de
la derniere maladie , & de la mort de ce
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Prince , qui ont ſervi à donner un nou.
veau luftre à toutes ſes vertus. Elles ont
paru , dans les derniers jours de ſa vie ,
avec un éclat qui a frappé toute la Cour :
tous ceux qui l'ont vu mourir, n'ont pu
s'empêcher de dire , avec un tranſport
de douleur & d'admiration : Pourquoi
n'avons - nous bien connu ce Prince & toutes
fes grandes qualités , que lorsqu'il a ceffé
de vivre ?
M. le Dauphin , perfuadé que toutes
les connoiſſances des Princes leur deviennent
inutiles ſans le talent de connoître
les hommes , chargea un homme de Lettres
de lui compofer un Ouvrage fur cet
Art fi difficile , qui eſt proprement la
Sciences des Princes. Cet Ouvrage rempli
de réfléxions judicieuſes , forme le ſecond
volume des Mémoires , & leur donne un
nouveau prix.
Roland Furieux , Poëme héroïque de l'Arioſte
, traduction nouvelle , par M.
Cavailhon , 3 vol. in - 16. A Paris ,
chez la veuve Ducheſne , Libraire , rue
Saint - Jacques ; Stoupe , Imprimeur-
Libraire , 1777 .
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 67
:
Le Public doit avoir obligation à M.
Cavailhon , de lui avoir enfin procuré
une traduction élégante de l'Orlando Furioso
. En annonçant cette traduction ,
nous croyons à propos de faire connoître
quelques Obfervations préliminaires du
nouveau Traducteur ſur ce Poëme , aſſez
mal connu en France , ſelon lui , malgré la
célébrité méritée dont il yjouit. ,, Lorſqu'il
,, fut composé , dit- il , on étoit voiſin
ود
" de ces temps où l'anarchie & le défaut
,, de police , la multitude des brigands
,, fortifiés dans des Châteaux , & dans
ود
ود
ود
"
des bois , donnoient lieu à une infinité
d'aventures , qu'une imagination exaltée
par l'ignorance , multiplioit encore ,
,, & revêtoit ſouvent de circonſtances
;, merveilleuſes ; & où ces mêmes cauſes
ود
avoient peuplé le monde d'Enchan-
,, teurs , de Fées , de Géans antropopha-
,, ges , de Chevaliers errans . Ces imagi
,, nations & les exploits de la Chevalerie ,
ود
étoient retracés dans une foule de Ro-
,, mans , & dans deux Poëmes fort cou-
,, rus alors en Italie , le Morgante du
ود Pulci , & l'Orlando innamorato du
,, Boyard , Comte de Scandian. D'autre
» part , les Lettres commençoient a re-
, fleurir dans ce pays ; & l'on y avoit
L
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
,, pour les anciens Auteurs , cet enthou
ſiaſme que devoient cauſer leurs beautés
ſupérieues , paroiſſant avec tout le
charme de la nouveauté. Le Roland
,, Furieux , né dans de telles conjonctu-
,, res , tient des Poëmes anciens & des
„ Poëmes Romans de fon fiecle. On y
,, trouve quantité de détails imités des
premiers , & un fonds où l'on reconnoît
l'eſpece de merveilleux , la maniere
compliquée, la marche libre de
ceux du temps.
"
ود
ود
۳
"
و د
و د
ود Dans ce temps de la renaiſſance des
,, Lettres , où l'Arioſte vivoit , le goût
ne pouvoit pas être encore bien épuré.
Aufſi s'en apperçoit - on ſouvent dans
,, ce Poëte. On trouve chez lui de froides
plaifanteries , des fadeurs amoureuſes
dans la bouche de ſes plus terribles
Héros , beaucoup de répétitions
faftidieuſes. Il fait un uſage , à la vérité ,
quelquefois badin , ou ſimplement de
ſtyle , mais d'autres fois très - ſérieux ,
des Divinités ſurannées du Paganiſme ,
dans un Poëme qui ſuppoſe par - tout
l'existence de notre Religion ; il offre
quelques tableaux d'une obſcénité révoltante
, &c. Le Roland Furieux eſt
,, déparé encore par d'autres défauts qu'il
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
و د
"
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 69
,, faut attribuer à ſa longueur exceſſive.
" Il n'eſt pas étonnant que , dans un
Poëme de quarante fix Chants , l'Arioſte
ſommeille quelquefois , &c. &c .
ود
ود
ود
Mais tous ces défauts ne font que
,, comme des ronces , des bruyeres & des
" landes répandues dans un vaſte & ma-
,, gnifique pays dont les beautés offrent le
,, coup-d'oeil le plus riche & le plus varié.
ود
"
Ce qui plaît & attache dans ce Poëme ,
c'eſt un merveilleux fingulier & original
; c'eſt une multitude de caracteres
,, ſupérieurement peints en action ; c'eſt
ود
دو
"
و د
و د
و د
و د
le mouvement & la vie qui font ré-
,, pandus dans tout l'Ouvrage ; c'eſt un
ton aifé & naturel , même dans les endroits
où le ſtyle s'éleve le plus ; ce
font des beautés de détail de toutes les
fortes . On eſt étonné d'y voir tant de
deſcriptions de combats , non ſeulement
ſans en être ennuyé, mais toujours
avec un plaiſir nouveau. Les
exordes qu'on trouve à preſque tous
les Chants , ſont une invention agréable
, dont l'exécution cependant eft
ſouvent un peu foible. "
"
ود
ود
"
ود
ود
On peut voir par- là que M. Cavailhon
fait à ſon Auteur le procès à charge & à
décharge , même avec affez de ſévérité.
E3
79
MERCURE DE FRANCE.
En conféquence des défauts qu'il lui reproche
, il a retranché dans ſa traduction
tous les morceaux qui lui ont déplu , ou
lui ont paru trop longs ; & eſt parvenu
par ce moyen , à reſſerrer conſidérablement
ce Poëme ; il a même réduit quelquefois
deux Chants en un ſeul. Ceux
qui exigent de la part d'un Traducteur
une copie exacte de ſon original , même
avec tous ſes défauts , feront ſans doute
mécontens de ce ravage exercé fur l'Arioſte
par la ſerpe de M. Cavailhon. Il ne
s'eſt pas piqué non plus de rendre toujours
le texte de fon Auteur , avec une
fidélité ſcrupuleuſe , & ne paroît pas être
partiſan de ce que feu l'Abbé de la
Bletterie appeloit une exacte littéralité .
Nous nous permettrons , en paſſant ,
d'obſerver un anachroniſme que M. Cavailhon
a laiſſé echapper dans un des
endroits de ſa Préface que nous avons
cités. Il ſemble placer au tems de l'Arioſte
l'époque de la renaiſſance des Lettres
en Italie, quoique le Dante , Pétrarque
& Bocace , aient précédé ce Poëte d'environ
200 ans.
Pour donner une idée du ſtyle & de la
maniere de traduire de M. Cavailhon ,
nous citerons deux des exordes que l'A-
1.64.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 71
1
rioſte met à la tête de ſes Chants . Nous
choſiſſons de préférence des morceaux
de ce genre , parce qu'ils font en quelque
forte iſolés dans le Poëme , & parce que
M. Cavailhon s'y écarte néceſſairement
un peu moins de fon original. Nous rapporterons
le texte, afin qu'on puiſſe le
comparer avec la verſion du nouveau
Traducteur , & nous mettrons l'un &
l'autre en parallele avec des imitations
qu'a faites , de ces deux morceaux , M,
de Voltaire , illuſtre & digne Émule de
l'Homere Italien.
Exorde du 24. Chant."
Chi metre il pié fú l'amoroſa pania ,
Cherchi ritrarlo , e non v'inveſchi l'ale ;
Che non é in ſomma Amor , ſe non infania
A giudicio de ſavij univerſale.
E ſe ben come Orlando ogn'un non ſmania ,
Suo furor moſtra à qualch' altro ſegnale ,
E quale é di pazzia ſegno più eſpreſſo
Che per altri voler , perder ſe ſteſio.
Varij gli effetti ſon , ma la pazzia
Et tutt' una peró , che gli fa ufcire.
Glié , come una gran ſelva , ove la via
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
"
"
Conviene á forza á chi vi vá falliere.
Chi ſú , chỉ giú , chi quá , chi lá travia.
Per concluder' in ſomma , io vi vo dire ,
A chi in amor s'invecchia , oltr' ogini pena
Si convengono i ceppi , e la catena.
Ben mi i potria dir , Frate , tu vai
L'attrui moſtrando , e non vedi il tuo fatto.
Jo vi riſpondo , che comprendo affai
Or , che di mente ho lucido intervallo ;
Et ho gran cura (e ſpero farlo omai)
Di ripoſarmi , e d'uſcir fuor di ballo ;
Ma toſto far , come vorrei , nol poſſo ,
Che'l mal' é penetrato infiu a l'offo.
"
Verfion de M. Cavailhon.
1
Dieu vous préſerve de mettre le
pied fur les gluaux de l'amour : bientôt
vous y laiſſerez prendre vos aîles ; -
„ &, s'il vous tient une fois, il vous
fera devenir fou. Il eſt bien vrai qu'il
ne traite pas tout le monde comme Roland
; mais il y a plus d'une maniere
,, d'extravaguer. Le pays de la folie eſt
,, un vaſte labyrinthe où l'on s'égare par
,, une infinité de ſentiers , fans parler
du grand chemin qui conduit les
و د
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 73
و و
,, amans aux petites Maiſons. N'est - ce
,, pas , en effet , une énorme ſottiſe à
,, eux tous de faire dépendre d'un au-
,, tre , & qui ſouvent n'eſt pas plus ſage
,, qu'eux , ſa félicité ? De ſe charger volontairement
d'une lourde chaîne ?
,, Frere , me dira quelqu'un , vous prêchez
comme un ange ; mais vous ne
feriez pas mal de profiter un peu de
vos fermons. Moi? A préſent que j'y
,, penſe , je vous aſſure que je vais travailler
ſérieuſement à me guérir , &
,, j'en viendrai à bout, s'il plaît au Ciel.
Mais que voulez - vous , le mal eſt à
l'os ; il faut prendre patience. "
ود
ود
و د
و د
ود
Imitation de M. de Voltaire.
Qui dans la glu du tendre amour s'empêtre ,
De s'en tirer n'eſt pas long tems le mattre ;
On s'y démene , on y perd ſon bon ſens ;
Témoin Roland & d'autres perſonnages ,
Tous gens de bien , mais fort extravagans ,
Ils font tous fous , ainſi l'ont dit les ſages.
Cette folie a différens effets ,
Ainſi qu'on voit dans de vaſtes forêts ,
A droite , à gauche , errer à l'aventure ,
Des Pélerins au gré de leur monture ;
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
Leur grand plaiſir eſt de ſe fourvoyer ;
Et pour leur bien je voudrois les lier.
A ce propos quelqu'un me dira : Frere ;
C'eſt bien prêché , mais il falloit te taire,
Corrige-toi fans fermoner les gens.
Oui , mes amis , oui , je ſuis très - coupable ,
Et j'en conviens quand j'ai de bons momens ;
Je prérends bien changer avec le tems ,
Mais juſqu'ici le mal eſt incurable.
Exorde du 44. Chant.
Speſſo in poveri alberghi ; e in picciol tetti ,
Ne le calamitadi , e ne i diſagj ;
Meglio s'aggiungon d'amicitia i petti ,
Che fra richezze invidioſe , & agj
De le piene d'infidie & di ſoſpetri
Corti regati , e ſplendidi palagj ,
Ove la caritade é in tutto eſtinta ;
Né ſi vede amicizia , ſe non finta,
Quindi avien , che tra Principi , e Signori
Patti , e convenzion fone fi frali.
Fan lega oggi Re , Papi , e Impatori
Doman ſaran nemici capitali ;
Perche , qual l'apparenze eſteriori ,
Non hanno i cor , non han gli animi tali
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 75
ود
ود
ود
و د
22
८
Che non mirando al torto , piu ch'al dritte ,
Attendon folamente al lor profitto.
ود
Queſti quantunque d'amicizia poco
Sieno capaci , perche non ſtra quella ,
Ove per coſe gravi , ove pei gioco ;
Mai ſenza finzion non ſi favella ;
Pur ſe tal' hor gli ha trattl in umil loco
Inſieme una fortuna acerba e fella ,
In poco tempo vengono a notizia ,
Quel , che in molto non fer , de l'amicizia .
Version de M. Cavailhon .
Si vous voulez trouver l'amitié fim-
,, ple & naïve , cherchez- là ſous d'humbles
toits au ſein de la médiocrité ou
de l'infortune. Pafſez vîte devant les
ſuperbes Hôtels & les Palais. La défiante
& la trahiſon ſous de beaux
déhors , des proteſtations frivoles , des
careſſes perfides , voilà tout ce que vous
rencontrerez chez les Grands ; de la
droiture & de la bonne foi , point de
nouvelles. Aujourd'hui les Rois , les
Empereurs , les Papes font ligués enſemble
; demain ils ſeront ennemis
déclarés . Pourquoi cela ? Parce qu'ils
ود
و د
ود
وو
ود
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ne ſe lient que par intérêt, qu'il ne
connoifſſent que l'intérêt. Mais s'il plaiſoit
au fort de les dépouiller de leur
,, puiſſance , & de les réunir dans une
,, pauvre chaumiere , alors ils pourroient
connoître l'amitié , tréfor bien ſupérieur
à toutes leurs poſſeſſions."
ود
"
Imitation de M. de Voltaire.
L'amitié ſous le chaume habita quelquefois ;
On ne la trouve point dans les cours orageuſes ,
Sous les lambris dorés des Prélats & des Rois ,
Séjour des faux fermens , des careſſes trompeuſes,
Des fourdes factions , des effrenés deſirs ;
Séjour où tout eſt faux , & même les plaiſirs.
Les Papes , les Céſars , appaifant leur querelle .
Jurent fur l'Evangile , une paix fraternelle ;
Vous les voyez demain l'un de l'autre ennemis ;
C'étoit pour ſe tromper qu'ils s'étoient réunis.
Nul ferment n'eſt gardé , nul accord n'eſt ſincere ;
Quand la bouche a parlé , le coeur dit le contraire.
Du Ciel qu'ils atteſtoient , ils bravoient le courroux ;
L'interêt eſt le Dieu qui les gouverne tous.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 77
Observations fur les Maladies Epidémiques ,
Ouvrage rédigé d'après le Tableau des
Epidémiques d'Hippocrate , & dans lesquelles
on indique la meilleure méthode
d'obſerver ce genre de maladies. On y
a préſenté , à côté de chaque Obfervation
, dans des colonnes ſéparées , l'adminiſtration
des remedes , leur effet , les
ſignes de coction , les jugemens de la maladie
, les pouls critiques , &c. &c. publié
par ordre du Gouvernement , &
aux frais du Roi ; par M. Lépecq de la
Clôture , Docteur-Régent en la Faculté
de Médecine de Caën , Agrégé au College
des Médecins de Rouen , Médecin
déſigné de l'Hôtel- Dieu de la même
Ville , Adjoint à la Société & Correspondance
Royale de Médecine. A Paris
, de l'Imprimerie de Vincent, in-4°.
Les épidémies ont produit de tout temps
des mortalités effrayantes. L'humanité ,
victime de ces fléaux deſtructeurs , ſemble
78 MERCURE DE FRANCE
en quelque forte accuſer la Médecine de
n'avoir pas porté ſes lumieres affez loin ,
pour pouvoir les foumettre à des regles ,
ainſi que les autres maladies. Cependant
elles ſont ſoumiſes aux loix de la nature.
Toutes ont leur ſource dans la conſtitution
particuliere & actuelle du pays où elles
exercent leurs ravages. Il eſt done trèsimportant
de ſe livrer , avec ardeur , à
- l'obſervation , pour parvenir à la connoisce
des cauſes qui les produiſent , & s'oppoſer
enfin aux progrès meurtriers de ces
effrayantes dépopulations.
Tel eft le but intéreſſant& patriotique
vers lequel M. Lépecq a dirigé particulierement
ſes recherches ; & c'eſt dans la
vue d'exciter les Médecins obfervateurs ,
à redoubler leurs efforts , & à les concerter
pour l'atteindre , en marchant fur
les traces de leurs Prédéceſſeurs , qu'il
publie aujourd'hui fes Obfervations fous
les aufpices du Gouvernement.
Pour remplir fon objet dans toute fon
étendue , l'Auteur s'attache d'abord à faire
ſentir l'importance de l'obſervation en
Médecine , & la néceffité d'une méthode
fimple , lumineuſe , invariable , qui ſoit
univerfellement adoptée , pour donner aux
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 79
!
obſervations cette uniformité qui doit en
doubler les avantages & en aſſurer les ſuccès.
C'eſt dans les premiers âges de la
Médecine , dans les Ouvrages d'Hippocrate,
en méditant ſur le plan qui ſemble
avoir dirigé ce grand homme dans la rédaction
des Epidémiques , qu'il trouve l'ébauche
précieuſe d'une méthode d'Obſervation,
avouée par la nature , & la plus
avantageuſement dirigée pour les progrès
de l'art de guérir. Il en fait voir l'utilité
& les avantages ; & donnant à cette méthode
une plus grande extenfion , en réuniſſant
aux objets qu'elle embraſſe , quelques
points eſſentiels que n'offre point le
travail d'Hippocrate , il propoſe enfin un
plan de recherches très- étendu , qu'il invite
d'adopter pour l'obſervation des maladies
en général , & plus particulierement
de celles qu'on nomme Epidémiques ou
Populaires .
C'eſt au développement de cette méthode
& de ſes avantages , que M. Lépecq
a conſacré ce volume, dans lequel
il ſe propoſe d'établir ſa conformité avec
les grands principes de la Médecine , fon
importance & fon état de perfection ,
relativement aux connoiſſances actuelles ;
de faire connoître ſes avantages & fon
80 MERCURE DE FRANCE:
utilité particuliere , pour frayer aux jeunes
Médecins la route de l'obſervation ;
enfin , de montrer combien elle eſt d'accord
avec la nature , & combien elle réusſit
dans la pratique.
Le Difcours préliminaire peut - être diviſé
en deux Parties. Dans la premiere ,
l'Auteur préſente , dans une eſquiſſe rapide
l'Hiſtoire de la Médecine , le tableau
des erreurs enfantées par l'eſprit
de ſyſtême ; il met en oppofition les fuccès
de la méthode de nos Peres , & déduit de
ce parallele , la néceſſité de recourir à l'obſervation
, pour perfectionner un Art qui
lui doit ſon origine & toutes ſes richeſſes ,
& dont elle doit être à jamais la baſe & le
fondement le plus ſolide. Il fait ſentir
l'obligation où l'on eſt de reprendre l'étude
de la Médecine , après vingt - deux
ſiecles révolus , au même point où la
laiſſa le travail immenſe de ſon ſavant
Inſtituteur ; de recommencer , comme
Hippocrate , à obſerver la nature dans la
marche des maladies , & dans la recherche
de leurs cauſes. C'eſt d'après lui qu'il
indique quel doit être le vrai travail
d'un Médecin , quelles doivent être ſes
fonctions , ſes véritables devoirs : il décrit
à ce ſujet les qualités d'un bon Obfervateur
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 81.
ſervateur & celle de l'obſervation . Il
aſſigne les points principaux fur leſquels
elle doit rouler , & il partage les obſervations
médicinales en fix claſſes , qui
embraſſent tout ce qui peut conduire à
la connoiſſance des maladies & de leurs
cauſes.
Aprés avoir caractériſé les différens
genres d'obſervation auxquels le Médecin
doit ſe livrer , l'Auteur les reprend
chacun en particulier. Il donne
d'excellens préceptes ſur la maniere de
configner l'hiſtoire d'une maladie , fur
l'art de prévoir & de prédire avec fageſſe
, ſa durée & fon iſſue; d'eſtimer à
leur juſte valeur les mouvemens critiques
de la nature , les ſignes précurſeurs des
criſes , les ſignes indicatifs de l'état de
crudité ou de coction. Il traite de la maniere
de régler convenablement la diette
des malades; de l'adminiſtration des remedes
; de la néceſſité de conſigner leurs
effets dans la narration hiſtorique d'une
obſervation ; des avantages que l'on doit
retirer de l'ouverture des cadavres ; de
l'utilité des obſervations météorologiques
, & de la maniere de les faire. L'Auteur
entre dans des diſcuſſions profondes
fur chacun de ces objets : & c'eſt après
<
F
82 MERCURE DE FRANCE.
avoir aſſigné de la forte, les points esſentiels
ſur leſquels l'Obfervateur doit fixer
particulierement ſon attention , après
avoir réuni & combiné les préceptes donnés
par Hippocrate & par les Obſervateurs
de tous les âges , qu'il établit la conformité
de la méthode d'obſervation qu'il
a tracée , avec les grands principes de
l'art de guérir.
La ſeconde Partie du Diſcours préliminaire
, eſt ſpécialement deſtinée à
l'inſtruction des jeunes Médecins , qu'on
ne peut former trop tôt à l'habitude
d'obſerver . C'eſt en leur faveur que
M. Lépecq expoſe la méthode qu'il a
ſuivie dans ſes Obfervations , & qu'il
rend un compte exact de fon propre travail.
Il leur propoſe ſes eſſais comme
autant d'exemples & de raiſons d'encouragement.
Cette hiſtoire des premiers
travaux de l'Auteur , eſt inſtructive &
intéreſſante. Il raconte comment il eſt
parvenu à ſe faire une maniere propre
d'obſerver. Il préſente à ce ſujet la table
qui ſervit à ſes premieres années
d'obſervations : il expoſe par quels travaux
fucceffifs il eſt parvenu à la fimplifier
en la rapprochant de la maniere
d'Hippocrate. Cette table ſimplifiée fe
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 83
!
trouve réduite à quatre colonnes , dont
chacune a ſes avantages , & qui marquent
, pour ainſi dire, les degrés par
leſquels le Médecin peut s'élever juſqu'a
la perfection de l'obſervation.
C'eſt par ces moyens que M. Lépecq
a acquis les matériaux propres à faire le
tableau des maladies qui ont regné en
Normandie pendant douze années conſécutives
: & ce qu'il offre aujourd'hui
au Public , eſt le travail d'une de ces
années . ;, Appelé , dit - il , dans différen-
ود
ود
tes contrées de la Province , avant de
5, me fixer dans ſa Capitale , par- tout le
, defir d'obſerver me ſuivit. Je le ſentis
,, encore s'accroître à Rouen , où les oc-
;, caſions ſemblerent venir au - devant de
,, mơn goût. M. de Croſne (Intendant)
3, me confia bientôt de grandes épidé-
;, mies ; fon zele excita le mien ; l'amour
,, de l'humanité guidoit ſes vues de bien-
, faiſance; celui de mon état & la gloire
ود
ود de l'Art provoquoient mon attention
; & mes soins. C'eſt à cette émulation
,, que je dois les hiſtoires noſologiques
5, des épidémies conſignées dans ce vo
"
lume."
M. Lépecq entre , à cette occafion ,
dans des détails particuliers ſur la més
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
thode d'obſervation qu'il a tracée pour
parvenir à la plus fure connoiſſance des
maladies en général; il inſiſte ſur l'application
qu'on doit en faire à celle des
maladies populaires , & il en fait un réſumé
propre à faire connoître la meilleure
méthode d'obſerver ce genre de maladies.
Tel eſt le précis du Diſcours préliminaire
, ou plutôt de l'introduction : on y
établit des principes , dont le développement
ſe fait dans l'ouvrage même , par
leur application à la pratique.
M. Lépecq décrit la conſtitution de
l'année 1770 , en ſuivant dans l'expofition
des maladies , l'ordre naturel des
ſaiſons , dont il préſente d'abord un
état général , rédigé avec beaucoup de
foin , & qui mérite d'être propoſé pour
modele. Le printemps & l'été de cette année
, ſont compris ſous un ſeul & même
titre , diviſé en trois ſections. On y traite
particulierement du Catarre , maladie fort
commune à Rouen. L'Auteur porte ſes
recherches ſur la fréquence des affections
catarreuſes dans cette Ville ; il en décrit
pluſieurs caufes , & faiſit l'occaſion de
donner à ſes Concitoyens des conſeils utiles
ſur cet objet.
OCTOBRE. I. Vol. 1777.85
L'épidémie du Gros- Theil , qui vient
à la ſuite , eſt intéreſſante par les obfervations
détaillées qu'elle préſente , & par
tous les détails qui l'accompagnent. Ces
détails annonçent des réflexions trèsutiles
à la pratique , qui jettent un grand
jour ſur le traitement des fieures vermineuſes.
- La conſtitution de l'été offre le tableau
de l'épidémie de Louviers , maladie la
plus cruelle , dit l'Auteur , qui ait déſolé
la France dans le cours de cette année
( 1770) fi féconde en épidemies. C'étoit
une fievre très - putride , accompagnée
d'exanthemes , & qui par fon progrès , ſa
contagion & quelques ſymptômes particuliers
, mérite le nom de fievre peftilentielle
. Cet article eſt enrichi de pluſieurs
obſervations très- intéreſſantes , faites d'après
le maladies les plus graves , & qui
marquent avec préciſion toutes les variations
que l'épidémie a pu prendre.
La conſtitution de l'hiver contient
l'expoſé des maladies les plus communes
qui ont été obſervées pendant le cours de
cette faifon ; & l'hiſtoire d'une épidémie
apsitheuse, qui regna dans les Priſons du
Palais à Rouen. M. Lépecq n'a rien oublié
de ce qui peut inſtruire & intéreſſer
1
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
le Lecteur; & ſes ſuccès dans l'emploi du
plan d'obſervation qu'il propoſe , forment
un témoignage authentique qui
dépoſe en ſa faveur. Cet Ouvrage dont
on attend la continuation , doit être véritablement
précieux au Médecins Obſervateurs
, & d'un uſage indiſpenſable
pour tous ceux qui deſirent ſe former ou
ſe perfectionner dans l'art difficile de
l'obſervation.
Nouveaux Voyages dans l'Amérique Septentrionale
, contenant une Collection
de Lettres écrites ſur les lieux , par
l'Auteur à ſon ami M. Douin , Chevalier
, Capitaine dans les Troupes du
Roi , ci - devant fon camarade dans le
Nouveau Monde; par M. Boſſu , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint- Louis , ancien Capitaine d'une
Compagnie de la Marine. A Amſterdam
, & ſe trouve à Paris , chez les
Libraires qui vendent des Nouveautés ,
in-8°.
L'Auteur qui a paſſé pluſieurs années
en Amérique , avec le Régiment de la
Marine , dans lequel il ſervoit , publia
en 1768 , les Obſervations qu'il avoit
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 87
faites dans cette Contrée , pendant un
long séjour: il s'étoit attaché fur - tout
à faire connoître plus particulierement
les peuplades ſauvages qu'il avoit été à
portée de bien voir dans les Poſtes éloignés
où il avoit été envoyé. Depuis la
publication de cet Ouvrage, il a fait
un nouveau Voyage dans les mêmes
Contrées , où il étoit appellé par ſes
propres affaires ; il a retrouvé le pays
Tous une autre domination ; il en a obſervé
l'état , & il entre dans des détails
intéreſſans fur ce qui s'y eſt paſſé depuis
cette époque ; ce qui offre pluſieurs anecdotes
neuves & piquantes qu'on ne lira
pas ſans intérêt. Telles ſont celles où
l'Auteur rend compte de la priſe de pos .
feffion faite par l'Eſpagne , de la Colonie
de la Loufianne . Cette cérémonie ne
ſuivit pas immédiatement la ceffion ;
elle n'eut lieu que le 18 Août 1769; &
ce fut M. le Comte d'O-Reilly qui vint
en prendre poffeffion au nom de S. M.
Catholique. On connoît les troubles
qui avoient précédé cet événement , &
qui devinrent encore plus graves après.
Tous les Papiers publics du temps en
firent mention Les détails dans lesis
on entre ici , ne peuvent être plus
e
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
intéreſſans , fur- tout lorſque l'on fait
que l'Auteur a été dans le pays , qu'il
les a appris , fur les lieux , des témoins ,
acteurs & ſpectateurs des événemens.
Il y eut quelques victimes de ces défordres
civils dont quelques - unes furent
condamnées à la mort , qu'elles ſubirent.
Leur attachement au Gouvernement
ſous lequel elles avoient vécu jusques-
là , fut la cauſe de leur perte ;
elles paſſoient avec peine fous une domination
nouvelle ; elles eurent tort fans
doute; mais on ne peut s'empêcher de
les plaindre. Les détails de la mort d'un
Officier Suiſſe , ci - devant au ſervice de
la Marine , ne fauroient être plus touchans.
Condamné à être fufillé , il ne
voulut point qu'on lui bandât les yeux ,
en diſant qu'ayant tant de fois bravé la
mort pour le ſervice du Roi ſon Maitre
, il ne les avoit jamais fermés ni
détournés devant ſes ennemis. Il découvrit
ſon ſein cicatriſé de bleſſures
qu'il avoit reçues à la guerre , & donna
lui méme le ſignal des coups qu'on devoit
lui porter , en difant : tirez bourreaux.
Parmi les infortunés que leur
attachement à leur ancien Maître , fit
périr , l'Auteur compte un de ſes amis ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 89
qui s'étoit rendu en Amérique peu de
temps avant l'époque de ces événemens ,
& qui mourut fuſillé à l'âge de 31 ans ,
dans la Capitale de cette Colonie , dont
fon grand - oncle avoit poſé la premiere
pierre. Son beau- pere y fubit le même
fort.
L'Auteur , après avoir paſſé à la nouvelle
Orléans , le temps néceſſaire pour
régler ſes affaires , ne voulut pas revenir
en Europe avant d'avoir vu ſes anciens
amis les Sauvages. Il viſita les
Akanças , avec leſquels il avoit demeuré
quelque temps dans ſon premier Voyage.
La réception qu'on lui fit , montre que
ces bons Peuples ne l'avoient point oublié.
La pompe groſſiere de cette réception
, ne laiſſe pas d'être touchante :
ils regardoient M. Boſſu comme leur
frere, parce qu'ils l'avoient adopté , &
lui avoient imprimé ſur la cuiſſe la marque
dont ils diftinguent leurs principaux
Guerriers. Le diſcours qu'ils lui adresſerent
, mérite d'être cité. Il y a long-
„ temps , mon pere , que nous n'avions
و د
"
vu ton viſage. Toute la Nation eſt
,, en joie de voir aujourd'hui que tu
marches fur notre terre qui eſt blan-
» che , puiſqu'elle n'a jamais été teinte
"
F5
90 MERCURE DE FRANCE .
1
و د
"
de ton fang. Tous tes enfans , les
„ Akanças , t'ont pleuré , parce qu'ils
ne favoient pas ce que tu étois devenu
depuis quatorze récoltes & fix
lunes. Nous croyions que tu étois
,, allé au pays des ames; mais ce qui
,, nous fâchoit le plus , c'eſt que nous
, ne connoifſſons point le chemin du pays
دو
و د
ود
ود
و د
des eſprits , & que nous étions privés
de tes nouvelles. Nous eſpérons cet-
,, te fois que tu ne repaſſeras plus le
,, grand lac d'eau falée & amere , pour
,, retourner au grand Village des Fran-
,, çois , où tu as été , comme nous venons
de l'apprendre , renfermé dans une cabanne
forte , parce que l'on avoit
fait voler fur l'écorce parlante ( le
papier ) de mauvaiſes paroles contre
toi. Si tu étois reſté parmi nous ,
tu n'aurois pas éprouvé un pareil
,, traitement. Ici , le plus fort n'op.
,, prime point le plus foible : ici , le
méchant ne profpere point , & le bon
,, n'eſt pas puni : ici , les hommes rou
>>> ges n'égorgent point, comme les hom.
,, mes blancs , leurs freres , pour de la
terre & du fer jaune (de l'or) : ici ,
و و
23 la terre nous nourrit en la cultivant
, fans peine. Ceux à qui elle donne le
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 93
5.
1
r
si
TS
;
Chef. Dès que celui - ci fut inſtruit"
de leur départ , il ne voulut pas que
lés Anglois profitaſſent du Fort , & il
le fit détruire , ainſi que toutes les maifons
de la Bourgade. Mais fes voeux n'étoient
point encore fatisfaits. Pour ne pas
vivre ſéparé d'une Nation qu'il aimoit ,
il réſolut de quitter le pays où il étoit
né ; il aſſembla les Allibamons qui ſe
trouverent tous auprès de lui , juſqu'aux
femmes & aux enfans. Il leur propoſa
de quitter leur terre natale , l'une des
plus belles Contrées de l'Amérique ſeptentrionale
, après avoir brûlé leurs habitations
, & ravagé toute la Contrée.
Ce projet fut exécuté , & Tamathlemingo
partit avec tous ſes Allibamons ,
le même jour , pour la Mobile. Rien
de plus touchant que l'attachement de
ce Chef ſauvage à la France : il en
donna des preuves juſqu'au dernier moment.
Peu de temps après qu'il fut
arrivé à la Mobile , il tomba malade.
Il ne put , à cauſe de ſon grand âge ,
réſiſter à la violence du mal qui empiroit
de jour en jour. Ses forces entierement
affoiblies lui ayant fait juger
„ qu'il étoit près de ſa fin , il demanda
ود
ود
ود
و د
د و
ود
ود
à être inſtruit dans la Médecine Fran-
1
92 MERCURE DE FRANCE.
M. Boſſu ne jugea pas à propos d'accepter
tous ces grands avantages ; mais il
fut touché du bon coeur de ces Peuples ;
ils compatiſſoient à ſes anciennes peines ,
& ils lui offroient tout ce qui fait chez
eux la fuprême félicité. Il ne fut pas
moins bien reçu chez les Allibamons Cette
Contrée a été cédée à l'Angleterre , en
1762. Les Peuples ſauvages qui l'habitent
font toujours attachés à la France : le Cacique
qu'ils avoient alors , & qu'avoit connu
l'Auteur dans ſon premier Voyage ,
étoit un grand Chef à Médaille. Le Roi
de France en donne ordinairement à ceux
qui ſe ſignalent par leur zele pour ſes intérêts.
Tamathlemingo , c'étoit le nom de
ce Chef, refufa conftamment tous les préſens
des Anglois , en difant qu'il ne vouloit
rien recevoir des ennemis de fon pere
le Roi de France Lorſqu'il apprit que les
troupes de cette Nation venoient prendre
poſſeſſion des Forts François , il devint
furieux; il ne vouloit point laiſſer partir
M. de la Noue , qui y commandoit ,
& qui devoit le remettre aux Anglois ;
cet Officier fut obligé de faire embarquer
la nuit tous les François avec leurs
effets , pour ne pas attrifter le vieux
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 93
Chef. Dès que celui - ci fut inſtruit
de leur départ , il ne voulut pas que
lés Anglois profitaſſent du Fort , & il
le fit détruire , ainſi que toutes les maifons
de la Bourgade. Mais fes voeux n'étoient
point encore fatisfaits. Pour ne pas
vivre ſéparé d'une Nation qu'il aimoit ,
il réſolut de quitter le pays où il étoit
né ; il aſſembla les Allibamons qui ſe
trouverent tous auprès de lui , juſqu'aux
femmes & aux enfans. Il leur propoſa
de quitter leur terre natale , l'une des
plus belles Contrées de l'Amérique ſeptentrionale
, après avoir brûlé leurs habitations
, & ravagé toute la Contrée.
Ce projet fut exécuté , & Tamathlemingo
partit avec tous ſes Allibamons ,
le même jour , pour la Mobile. Rien
de plus touchant que l'attachement de
ce Chef ſauvage à la France : il en
donna des preuves juſqu'au dernier moment.
Peu de temps après qu'il fut
arrivé à la Mobile , il tomba malade.
Il ne put , à cauſe de ſon grand âge ,
réſiſter à la violence du mal qui empiroit
de jour en jour. Ses forces entierement
affoiblies lui ayant fait juger
qu'il étoit près de fa fin , il demanda
à être inſtruit dans la Médecine Fran-
ود
ود
و د
و د
د و
و د
و د
ود
P
94 MERCURE DE FRANCE.
,, çoise , c'est - à - dire , qu'il ſe diſpoſa a
,, recevoir le Baptême . Ce Sacrement
,, lui fut adminiſtré par le P. Ferdinand ,
" Capucin , Miffionnaire Apoftolique ,
و د
& Curé de la Mobile. Les beaux fen-
,, timens qu'il fit paroître , remplirent
,, d'admiration tous les aſſiſtans. On le
و د
vit pénétré de la foi plus vive &
,, de la charité la plus pure , ſe faire
,, foutenir par deux Soldats , pour re-
„ cevoir à genoux ce Sacrement , ainſi
,, que le Saint Viatique. Après la céré-
„ monie , Tamathlemingo dit qu'il étoit
„ bien content de mourir Chrétien ,
" parce que , diſoit- il, il ſeroit au pays
des ames à côté des François. Il de-
„ manda qu'on l'enterrât avec la Mé
daille dont le Roi l'avoit décoré ; puis
ſe tournant vers ſon fils , ſes parens ,
& les plus notables de la Nation qui
l'environnoient , il réunit toutes les
„ forces de fon ame pour les exhorter
,, à imiter fon exemple , en abjurant
l'erreur de leur Manitou , pour em
braſſer le Chriftianiſme , afin qu'ils
, fuſſent encore amis avec les François
و د
و د
و د
ور
و د
"
dans le pays des eſprits , où ils feront
, unis éternellement. Il leur recomman-
„ da fur - tout de ne jamais quitter la paOCTOBRE.
I. Vol. 1777. 95
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
role françoiſe , de leur garder une
fidélité à l'épreuve de tout événement ,
& un attachement inviolable juſqu'au
tombeau où il alloit bien - tôt deſcendre
, pour rendre compte de toutes
ſes actions au Maître de la vie. Fai
vécu en homme , ajouta - t - il , je vais
mourir de même."
L'Ouvrage de M. Boſſu eſt ſemé d'une
multitude d'anecdotes de ce genre , qui
, le font lire avec intérêt , & qui font oublier
les négligences de ſtyle & les longueurs
qu'on y trouve fréquemment.
L'Auteur n'eſt pas Ecrivain de profeſſion;
c'eſt un Militaire plus accoutumé à une
vie active qu'à celle du cabinet. Il a bien
vu , & il rend compte de ce qu'il a vu
d'une maniere claire. On préférera fon
ton franc à plus d'élégance.
Voyage de Bourgogne , à M***, à l'ifle
de Bourbon , & ſe trouve à Paris , rue
Saint - Jacques , au- deſſus de celle des
Mathurins , à l'enſeigne du grand Corneille
, 1777. in - 8°. Prix , I liv. 4 f.
broché.
Ce Voyage eſt un badinage mêlé de
profe & de vers, dans le goût du Voyage
96 MERCURE DE FRANCE.
:
de Chapelle & de Bachaumont. L'Auteur
& le Héros de celui - ci , eſt un
jeune Militaire qui voyage avec deux
de ſes amis par la Galiote d'Auxerre ,
& qui fait le récit de leur itinéraire à
un de leurs camarades éloigné d'eux. II
y a beaucoup d'agrément & de gaieté
dans les détails de ce petit Ouvrage ;
& les vers qui en font partie , ont toutes
les graces d'une Poëſie facile & légere.
Tels font les ſuivans , qu'inſpire au
Voyageur le paſſage de la Galiote à
Choify.
Sous ces ombrages ſolitaires ,
Au fond de ces boſquets fleuris ,
Qu'a ſouvent quittés & repris
L'eſſain des voluptés légeres ,
On voit encor quelques débris
Du Temple , où l'on fait dans Paris
Qu'autrefois la belle Cypris
Eut ſes trépieds & fes myſteres.
C'eſt - la , qu'entouré des amours
Dont il fut l'Apôtre fidele ,
Le Deſſervant de la Chapelle ,
Gentil Bernard , dans ſes beaux jours (*)
(*) Il étoit Secrétaire du Cabinet de Choisy.
Inſtruiſoit ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 97
Inſtruiſoit , dit - on , ſa Bergere ,
Metroit l'art d'Ovide en Chanſons ,
Et le foir , couronné de lierre ,
Etoit payé de ſes leçons
Dans les bras de ſon Ecoliere .
La deſcription de l'ouverture d'un
pâté , deſtiné au dîner de l'Auteur & de
ſes deux amis , à bord de la Galiote , eſt
un des endroits les plus plaiſans de l'Ouvrage.
Le Conſeil s'afſſembla , dit le
„ Voyageur , & il fut décidé que nous
dînerions ."
و د
ود
Une planche fur nos genoux ,
Voilà notre table dreſſée ;
Par deſſus , la feuille de choux
Tient lieu de nappe damaſſée.
D'abord , un énorme pâté
Préſente ſes flancs redoutables ,
Bien & duement empaqueté
Dans un long diſcours ſur les Fables ,
Et dans l'Ode à S. M...
Ce pâté fut cuit par le Sage ,
Par ce Pâtiſſier ſi vanté ,
Dont le beau nom ſera chanté
Par les Gourmands du dernier age ,
Si mes rimes ont l'avantage
D'aller à l'immortalité.
nos yeux cependant Lazare le découvre,
G
28 MERCURE DE FRANCE.
L'honneur du premier coup eſt long - temps diſputé;
Mais P... s'en faiſit , d'un bras précipité ,
Sous ſon acier tranchant , il le preffe , l'entrouve ,
Et voilà , par la breche , un Fauxbourg emporté.
Auffi-tor nous crions , victoire !
Les fronts rayonnent de gaieté ;
Et pour célébrer notre goire ,
On fait jaillir les flots d'un nectar velouté ,
Qu'aux Preſſoirs d'Haut-Brion ,l'on foule exprès pour boire ,
A l'ouverture d'un pâté.
L'Auteur s'amuſe auſſi , de temps en
temps , à dépeindre les circonſtances groteſques
que lui préſente l'intérieur de la
Galiote , & la bigarrure des Paſſagers qui
la rempliffent. Voici une de ces Obfer
vations , qui ſont cenſées écrites dans la
voiture même , à mesure qu'il les fait.
,, Je jette un coup d'oeil dans l'entre-
,, pont. J'apperçois , à la même place , le
même D *** buvant toujours avec la
même ardeur , mais non pas de la même
bouteile. Son cerceau me paroît déjà
bien offuſqué de la vapeur des raiſins
d'Orléans. Le D*** n'avoit pas be-
, ſoin de cette ſeconde enveloppe ; fon
,, ame avoit affez de peine à percer le
crâne dur & rond dont elle eſt en
,, croûtée. Les Laquais jouent , les Ma
ود
ود
و د
ود
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 99
ود ,, riniers jurent , & le D *** boit en-
,, core."
Effai fur les Cometes , où l'on tâche d'expliquer
les Phénomenes qu'offrent leurs
queues , & où l'on fait voir qu'elles
font probablement deſtinées à rendre
les Cometes des Mondes habitables ,
avec des Obſervations & des Réflexions
fur le Soleil & les Planetes du premier
ordre; par André Oliver , traduit de
l'Anglois. A Amsterdam , chez Marc-
Michel Rey & A Paris , chez Leclerc ,
Quai des Auguſtins , in - 8°. Fig .
Les Cometes & leurs prétendus effets ,
doivent tenir un rang diſtingué dans
I'Hiſtoire des foibleſſes de l'Eſprit humain.
Elles n'ont paru d'abord que pour
effrayer la terre juſqu'à ce qu'on foit
parvenu à calculer leurs révolutions
qu'on a trouvées périodiques & régulieres
; depuis ce temps même on n'a pas
été toujours raſſuré ſur leurs apparitions.
On fe rappellera qu'en 1773 , il ya eu
G2
100
२ MERCURE DE FRANCE .
de bonnes gens qui ont craint qu'elles ne
vinſſent , non pas caufer des déſaſtres
particuliers & locaux , tels qu'une guerre ,
une famine , la mort de quelque Grand ,
mais détruire totalement la terre. Cela
nous prouve qu'avant de rire de nos peres
, nous ne ferions pas mal de regarder
un peu autour de nous , & de voir fi nous
n'apprêtons point à rire à nos enfans Au
reſte , ils ne manqueront pas d'en faire
de même à l'égard des leurs qui nous
vengeront ; & cela doit nous conſoler. Il
ne s'agit pas ici des maux que peuvent
produire les Cometes , il n'eſt queſtion
que de la nature de ces globes , qu'on
a peut - être raiſon de croire habités ,
puiſqu'ils font en effet propres à l'être.
Cette idée n'eſt pas neuve; on ſe borne
à la développer , à l'appuyer de preuves ,
en cherchant quel peut en être l'état
phyſique , fur - tout relativement aux climats
. On obſerve que cet état ne dépend
pas uniquement de la diſtance où les
Cometes font du Soleil ; car , quoique
les rayons de cet Aftre puiſſent être abfolument
néceſſaires à l'exiſtence même
de la chaleur planétaire , la denſité des
atmoſpheres qui environnent ces globes
, doit aſſurément influer auffi fur
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 101
i
cette chaleur. Ces vaſtes atmoſpheres
| raréfiés ou condenſés , penvent contribuer
à rendre les Cometes des habitations
agréables & tempérées. Mais
comme les atmoſpheres même , par leur
trop grande proximité du Soleil , nuiroient
quelquefois aux Habitans , on
ſuppoſe qu'elles font repouffées derriere
la Comete à des diſtances immenfes ,
foit par la rapidité du project des rayons
folaires , foit par toute autre caufe ; ce
font cette atmosphere repouffée par la
force des rayons du Soleil , & la réflexion
de ces rayons , qui forment la
queue des Cometes. Cette idée , qui n'eſt
pas neuve , puiſque c'eſt à-peu-près celle de
Kepler , eft adoptée par M. Oliver ,
avec quelques légers changemens né .
ceſſaires pour la preuve de cette hypotheſe.
Ses détails , à cet égard , font
curieux ; ils ſuppoſent bien des Obfervations
& bien des expériences ; cette
répulſion , cette expanfion de l'atmosphere
, qui fait la queue des Cometes ,
contribue , felon lui , à les rendre plus
propres à être habitées. C'eſt un moyen
au moins ingénieux de débarraſſer les
globes d'un excès de chaleur lorſqu'ils
en ont trop , & de la recouvrer lorſqu'ils
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
n'en auroient pas aſſez. Cela dépend
de leur proximité ou de leur éloignement
du Soleil , & le queues font plus
ou moins longues , en raison de cet
éloignement & de cette proximité .
M. Oliver termine ſon Eſſai par cette
idée qu'il foumet aux recherches ultérieures
des Aſtronomes , & par laquelle
nous finirons auſſi l'extrait de ſon Livre.
ود
ود
ود
ود
و د
La longueur de la queue des Cometes ,
à diſtances égales du Soleil, eſt vraiſemblablement
proportionnée à la quantité
du fluide répulſifdont leurs atmoſpheres
font compoſées. Ne feroit - il
„ pas poffible par là de former une con-
„ jecture raiſonnable ſur la diſtance de
و د
leurs aphélies ? En obſervant la lon-
,, gueur apparente de ces queues , lors-
,, qu'elles defcendent vers le Soleil , &
ود qu'elles en font à des diſtances éga-
,, les , on en concluroit leur véritable
longueur. Enfuite , en comparant celles
,, qui appartiennent à des Cometes dont
ود
ود les diſtances dans leur aphélie ne font
,, pas encore connues avec celles de ces
Cometes , dont les aphélies font déjà
déterminées , on parviendroit à connoître
la diſtance des premieres ; &
,, cette diſtance étant une fois déter-
ود
ود
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 103
ود
ود
ود
ود
22
minée autant qu'elle pourroit l'être par
cette méthode , on détermineroit leurs
diſtances moyennes , & leurs révolutions
périodiques par la comparaiſon
de la partie calculée de leurs routes
,, avec ces diſtances."
Oeuvres posthumes de M. Pothier , tom.
III , contenant les Traités de la Garde
Noble & Bourgeoiſe , du préciput
légal des Nobles , des hypotheques
& des ſubſtitutions. A Paris , chez
Barrois le jeune , Libraire ,
On a remarqué , en lifant les Ouvrages
de ce profond Jurifconfulte , qu'il
commençoit toujours par poſer des principes
certains , afin d'en tirer les conféquences
les plus naturelles. Il favoit toujours
les appliquer convenablement aux
circonstances , fans oublier de mettre
dans la balance les opinions de ceux qui
l'avoient précédé dans la même carriere ,
& de les rapprocher de la regle fi eiles
s'en écartoient. Auſſi c'étoit par une
difcuffion lumineuſe qu'il faifoit triom
pher la vérité en la mettant dans fon
plus beau jour. La méthode de ce Ju-
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
riſconſulte étoit de chercher dans les
Loix Romaines , la ſolution des questions
que la matiere dont il traitoit
pouvoit faire naître: & il le faiſoit avec
tant de ſuccès , qu'on ne ſavoit ce qu'on
devoit le plus admirer , ou la grande
ſageſſe de ces anciens Légiſlateurs du
Monde, qui prennent ſur preſque toutes
les difficultés , un parti fi conforme à
l'équité naturelle , ou l'art infini avec
lequel notre Légiſlateur moderne agitoit
& réſolvoit ces mêmes difficultés.
Pourquoi M. Pothier employoit - il
l'autorité des Loix Romaines dans des
queſtions où elle n'eſt pas reconnue ?
Parce que c'eſt en même- temps une certitude
& une fatisfaction pour les eſprits
qu'on veut inſtruire , de les faire remonter
à la raiſon primitive des chofes;
& que cette raiſon , diſent les Jurifconfultes
, n'eſt nulle part ſi évidente
ni ſi bien écrite que dans le Droit
Romain . La maniere aiſée dont M. Pothier
l'emploie , & l'ordre convenable
dans lequel il le place , ne ſont point ,
comme chez tant d'autres Auteurs , un
étalage d'érudition inutile. Ils font plutôt
l'effet d'une ſcience raiſonnée &
d'une combinaiſon réfléchie. Les Ou
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 105
vrages poſthumes de cet Auteur , prouveront
, comme les précédens , que ce
profond Jurifconfulte avoit juſtement
mérité la haute réputation qu'il s'étoit
acquiſe.
Lettres fur la profeſſion d'Avocat , avec
un Catalogue raiſonné des Livres de
Droit , par M. le Camus , Avocat au
Parlement , & Cenſeur Royal. A Paris ,
chez Méquignon le jeune , Libraire .
La carriere du Droit eſt immenſe ,
comme celle de toutes les Sciences.
On convient qu'il y a loin de la connoiſſance
des principes généraux acquis
dans les Écoles , à cette connoiſſance
qui fait les appliquer judicieuſement , à
cette variété innombrable de cas particuliers
que la cupidité des hommes
fait naître tous les jours dans la Société.
On a beau ſe vanter d'avoir reçu de la
nature ce ſens exquis qui nous fait appercevoir
dans les détails , le noeud d'une
affaire , & la liaiſon des principes avec
les circonſtances éloignées. On a beau
foutenir que l'expérience journaliere ſuf
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
fit feule pour étendre & perfectionner
ce ſens exquis qu'on a reçu de la nature.
Il n'en faut pas moins avoir fait de bonnes
études , & s'être mis en état de bien apprécier
les Jurifconfultes quinous ont transmis
leurs Ouvrages , pour exercer dignement
la profeſſion d'Avocat. L'Ouvrage
que nous annonçons a ce double avantage
d'indiquer la meilleure methode d'étudier
la ſcience du Droit , & de faire connoître
les meilleurs Auteurs que l'on doit confulter
ſur chaque matiere. Les ſuccès de l'Auteur
de cet Ouvrage , fur- tout dans les
matieres Canoniques , & l'accueil qu'on a
fait à la premiere édition de ſes Lettres ,
font de fûrs garans de la bonté de l'Ouvrage
que nous annonçons. M. le Camus
afait de bonnes études avant d'entrer dans
la carriere du Barreau , & donne tous les
jours des preuves de la ſcience qu'il a acquiſe
, & de la ſageſſe avec laquelle il approfondit
toutes les queſtions qui fontfoumiſes
à fon examen . Et perſonne n'étoit
plus en état que lui de fournir aux jeunes
Avocats & à ceux qui ſe deſtinent à la
Magiſtrature , la méthode la plus fûre pour
acquérir une Science auffi étendue que difficile.
Il ſeroit à defirer que l'Ouvrage de
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 107
M. le Camus joignit à l'avantage de diriger
les études du Droit , celui d'exciter parmi
nous l'émulation , & de faire revivre le
goût du travail qui ſemble diminuer chaque
jour. Nos Peres , a dit le Chance-
ود
ود
ود
ود
ود
"
lier Dagueſſeau , trouvoient le moyen
d'étendre leurs jours , & de prolonger
leur vie par le bon uſage qu'ils en faifoient;
au lieu que nous l'abrégeons par
la profuſion & le dérangement de notre
,, temps. Rien n'étoit plus commun alors
,, que de voir des Magiftrats ſavans ;mais
ود
د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
des Magiſtrats Auteurs qui enrichisfoient
le Public du fruit de leurs veilles ;
& qui après avoir employé une partie
de la journée à rendre juſtice aux hom-
,, mes de leur âge , en conſacroient le res-
,, te à inſtruire les ſiecles à venir.......
Les moeurs font entierement changées :
la fragilité des hommes les foumet à
la tyrannie de la Coutume. La forme
, même de traiter les affaires eſt différente
; les occupations de la vie & les
devoirs de la ſociété ſe ſont tellement
multipliés , que ceux qui font deſtinés à
vivre dans le tumulte des affaires , font
forcés , malgré leur goût pour l'étude &
leur ardeur à s'inſtruire , de laiſſer aux
Savans de profeffion une grande partie
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
1
108 MERCURE DE FRANCE.
t
ود du terrein que les Magiſtrats parta-
,, geoient autrefois avec eux. Il eſt mê-
„ me de la ſageſſe & du devoir d'un hom-
„ me dévoué au ſervice du public , de fe
,, réduire au néceſſaire & à l'utile , pour
,, ne pas s'expoſer à perdre l'un & l'au-
,, tre , en s'attachant à ce qui n'eſt que
,, d'ornement , & , pour ainſi dire , de
luxe dans les Sciences. Il ajoute par-là
à l'eſſentiel , tout ce qu'il refuſe au ſu-
,, perflu ; & il vaut beaucoup mieux pour
lui ignorer certaines choſes étrangeres
à ſa profeffion , pour approfondir ſolidement
celles qui regardent ſon état ,
,, que d'être ſuperficiel ſur tout , pour
vouloir tout ſavoir."
ود
ود
"
ود
ود
ود
La Mouche , ou les Eſpiegleries & Aventures
galantes de Bigand , nouvelle édition
, revue & corrigée avec figures ,
premiere Partie. A Veniſe , & à Paris
chez la veuve Ducheſne , Libraire , rue
Saint-Jacques ; & Cailleau , Imprimeur.
Libraire , 1777 .
Ce Roman avoit paru , pour la premiere
fois , en 1736. La multiplicité
,
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 109
d'incidens finguliers & extraordinaires
dont il eſt rempli , le font lire avec intérêt
, malgré une foule de contradictions
& d'invraiſemblances , & malgré la
négligence du ſtyle.
Charles Bigand , le Héros de ce Roman
, montre , dès ſa plus tendre jeunesſe
, un tel penchant à la curiofité , qu'il
devient de bonne heure l'eſpion de tout
ſon quartier , ce qui lui attire pluſieurs
aventures fâcheuſes. Ses parens , craignant
qu'il ne ſe faſſe aſſommer , le
placent dans un Couvent , à l'âge de
treize ans , en qualité d'Aide de Cuiſine.
Après y avoir paſſé quelques années , il
ſe ſauve en faiſant évader un Frere
Novice , retenu par force dans le même
Couvent Il eſt ſucceſſivement Laquais
de l'Aventurier auquel il vient de procurer
la liberté, & qu'il finit par voler ;
Abbé , & enfin Mouche ou Espion d'un
Ambaſſadeur qui a reconnu en lui les
talens propres à cet emploi. Les courſes
& les métaphores auxquelles fon ministere
l'oblige , lui font rencontrer tous
les jours des aventures très- fingulieres.
La plus intéreſſante pour lui, eſt la rencontre
d'un original , d'une figure fort
bizarre , & qui parloit tout feul dans la
110 MERCURE DE FRANCE.
rue. Il vient à bout, non ſans peine ,
de faire connoiſſance avec cet homme.
L'endroit où il décrit cette rencontre ,
eſt un des plus curieux du Roman.
L'homme fingulier lui conte ſon hiſtoire.
C'eſt un Chimiſte Vénitien , nommé
Rametzi , qui a trouvé le ſecret de faire
de l'or. Déſeſpéré d'avoir perdu une
maîtreſſe qu'il adore , & qu'il cherche
par - tout , il en eſt preſque devenu fou ;
& c'eſt le dérangement de ſon eſprit qui
produit en lui toutes les bizarreries dont
Bigand vient d'être le témoin. Il lui
demande le ſecret , & l'engage à faire
tous ſes efforts pour lui faire retrouver
ſa maîtreſſe , lui promettant , en cas de
ſuccès , de faire fa fortune. Bigand ,
mettant en uſage tous ſes talens & les
reſſources de ſon métier pour parvenir
à l'importante découverte dont il eſt
chargé , en vient heureuſement à bout.
Rametzi , au comble de ſes voeux , part
pour Veniſe avec ſa chere Likinda , &
laiſſe en partant , à Bigand , la moitié de
fes immenfes tréſors , avec une maiſon
richement meublée qui lui appartenoit ,
& qu'il occupoit. Bigand, n'ayant dé
formais plus rien à deſirer du côté de
la fortune , quitte ſon Ambaſſadeur ,
OCTOBRE . I. Vol. 1777. III
après s'être acquitté d'une expédition
très - périlleuſe , entrepriſe pour ſon ſervice
, dans laquelle il manque de périr ,
& reçoit des bleſſures dont il eſt longtemos
malade. Rendu enfin à lui -même,
il épouſe une jeune perſonne nommée
Lufinette , dont il étoit devenu amoureux
, & à qui il avoit rendu les plus
grands ſervices pendant ſon ſéjour chez
l'Ambaſſadeur. Il ſe flatte d'avoir afſuré
pour toujours fon bonheur & ſa tranquillité
; mais les infidélités de ſa
femme , dont il croyoit être tendrement
aimé , lui préparent de nouvelles tra
verſes. Les premiers indices qu'il apperçoit,
éveillent ſa jalouſie; il épie les démarches
de Lufinette , & ſes ſoupçons ſe
changent bien - tôt en certitude : il s'arrête
au parti extraordinaire de ſe faire
introduire , pendant la nuit , auprès de la
perfide, au lieu d'un amant qu'elle attendoit.
La nuit & le filence facilitent
l'exécution de ce deſſein fingulier ; il
fait prendre le change à Luſinette , ſe
propoſant bien de la couvrir de confufion
le lendemain à ſon réveil. Mais il
a le malheur de s'endormir lui - même ,
& de s'éveiller le dernier ; fon infidelle
ayant fans doute reconnu fon mari , &
112 MERCURE DE FRANCE .
voulant apparemment éviter toute explication
, vient de diſparoître & d'emporter
avec elle tous les tréſors de Bigand.
Ce pauvre époux n'en eſt pas quitte
pour cette double infortune ; il eſt arrêté
deux ou trois jours après , parce qu'on
le ſoupçonne d'avoir trouvé la pierre philofophale.
Il a beau détailler toutes les
véritables circonstances de ſon hiſtoire ,
on le menace de la torture s'il ne décou .
vre ſon prétendu ſecret. Il eſt délivré
par l'Aumonier du Château dans lequel
il eſt renfermé , à qui il a laiſſé croire
qu'il étoit réellement un Adepte , &
qui part avec lui , enlevant la femme du
Gouverneur du Château , & eſpérant
que Bigand lui fera affez d'or pour l'enrichir
avec ſa maîtreſſe . Arrivé ſur la
frontiere , Bigand lui avoue ſa tromperie
, & fe hâte de le quitter. Il ſe propoſe
de ſe rendre à Veniſe chez fon
ami Rametzi ; mais paſſant par une Ville
d'Italie , & ſe voyant prêt à manquer
d'argent , il va porter chez un riche
Jouailler un diamant de douze mille
francs qu'il a , & qu'il veut vendre . Ce
Jouailler , nommé Calcati , achete le
diamant , invite Bigand à dîner , le comble
de politeſſes , & préſente à ſes yeux
deux
OCTOBRE. I. Vol. 1777. I1J3
deux filles parfaitement belles qu'il a ,
& dont Bigand eſt enchanté. Revenu à
fon Auberge , il reçoit une lettre des
deux filles , qui ſe plaignent de la captivité
où leur pere les retient , & lui propoſent
de les en délivrer. Bigand donne
dans ce piege que lui tendoit le perfide
Calcati , qui cherchoit à donner un mari
à Roſinde , ſa fille aînée , afin de réparer
fon honneur perdu par une foibleſſe qu'elle
avoit eue un an auparavant. Au moment
ou il croit partir avec les deux filles , il
eſt ſaiſi , arrêté , conduit dans un Château
appartenant à Calcati , & mis dans un cachot.
Calcati le force, le poignard fur
le coeur , d'épouſer ſa fille , & lui avouant
enfuite ſa ſupercherie , le fait partir fur
le champ , accompagné de deux de ſes
gens , chargés , dit- il , de le mener hors
des terres d'Italie. Après neufjours de
marche , ces deux hommes à qui Calcati
avoit donné fecrétement ordre de le tuer ,
ſe contentent de le laiſſer dans un bois
après l'avoir vo'é. Il eſt joint preſqu'auſſi
tốt , dans ce même bois , par la belle Laure
, foeur cadette de celle qu'on vient de
lui faire épouſer. Laure , plus généreuſe
que fon pere & que ſa ſoeur, avoit fait
tous ſes efforts pour découvrir à Bigand ,
H
114 MERCURE DE FRANCE.
qui lui a inſpiré de l'amour , ce qui ſe tramoit
contre lui. Après ſon départ , elle
le ſuivit de près , traveſtie en homme , &
emportant à fon pere cinquante mille écus
en or& en diamans . Ils ſe rendent à Paris
, où Bigand , effrayé de la coquetterie
& de la légereté de ſa maîtreffe , dont il
a eu des preuves pendant le cours de leur
voyage , prend le parti de la tenir enfermée
avec lui ; mais elle lui échappe. Il
reprend alors fon projet d'aller à Veniſe ;
mais arrivé à Lyon , il rencontre Laure
avec ſon pere qu'elle avoit rejoint , &
qui s'étoit renconcilié avec elle d'autant
plus facilement , qu'il avoit perdu ſa fille
aînée. Laure n'a ceſſé de regretter Bigand
depuis qu'elle l'a quitté ,& defiroit ardemment
de le retrouver. Calcati , qui ſe repent
ſincérement du mal qu'il a fait à Bigand,
les unit. Les deux époux ſe rendent
à Veniſe , où Bigand paſſe le reſte de
ſes jours auprès de ſon cher bienfaiteur
Rametzi.
Tel eſt le précis de ce Roman , qui
renferme encore beaucoup d'épiſodes &
d'incidens finguliers , difficiles à faire entrer
dans une analyſe , à cauſe de la confuſion
qui regne dans la marche de l'Ouvrage
, qui ſemble avoir été écrit à pluOCTOBRE.
I. Vol. 1777. 115
{
ſieurs repriſes , & fans que l'Auteur en
eût d'abord tracé le plan en entier.
La Confiance trahie , ou Lettres du Chevalier
de Murcy , par M. de Coteneuve.
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Mérigot le jeune , Libraire , 1777 .
in - 12 . Prix , broché . I liv. 10 f.
Ce petit Roman , qui eſt du même
Auteur que les Lettres du Baron d'Olban
, eſt écrit avec intérêt , & reſpire le
fentiment & la vertu. Le Chevalier de
Murcy , jeune Militaire aimable , vient
d'arriver à Paris pour la premiere fois. Il
y fréquente principalement la maiſon du
Baron d'Orville , ſon Colonel , & ami
intime de fon pere. L'épouſe de ce dernier
, jeune & aimable , ne tarde pas à
inſpirer au Chevalier un goût qui lui
fait oublier l'amitié & les égards qu'il
doit à d'Orville. La jeune Dame éprouve
pour lui les mêmes ſentimens ; mais fa
tendreſſe eſt combattue par celle qu'elle
doit à fon époux. Dans un moment où
Murcy eſt fur le point de réuſſir à la
ſéduire , le Colonel ſurvient , & , par la
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
1
maniere noble & généreuſe avec laquelle
il ſe conduit dans cette circonſtance délicate
, fait rentrer en eux - mêmes fa
femme & le Chevalier. Celui - ci part
fur le champ pour la Ville où ſon Régiment
eſt en garniſon. Il y devient
amoureux de Mademoiselle d'Azy , fille
d'un riche Négociant , & parente de M.
d'Orville. Cette jeune & belle perſonne
eſt promiſe par ſon pere , à un Baron de
Rofwick , perſonnage ridicule , pour lequel
elle éprouve autant de dégoût qu'elle
reffent d'inclination pour le Chevalier
de Murcy. Mais cet amant favorisé a
un rival plus dangereux & qu'il ne
ſoupçonne pas , dans la perſonne du fourbe
de Pienne , un de ſes camarades , &
qu'il croit fon ami. Ce ſcélérat ne regarde
le Chevalier que comme un resfort
qu'il fe propoſe de mettre en jeu
pour faciliter l'exécution d'un complot
odieux qu'il médite. De concert avec
une de ſes anciennes maîtreſſes , Penſionnaire
dans le même Couvent qu'une
amie à qui Mademoiſelle d'Azy confie
les fecrets de fon coeur , dans des lettres
que la confidente de Pienne trouve
les moyens d'intercepter , ce faux
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 117
ami ſuit , pas à pas , l'amour réciproque
du cédule Murcy & de fa maſtreſſe.
Le chevalier qui , ſur une fauſſe confidence
, le croit amoureux lui - même
d'une beauté imaginaire , ſe laiſſe en.
tierement guider par ſes conſeils. De
Pienne lui , perſuade d'enlever Mademoiſelle
d'Azy , dont il lui envoie une
lettre contrefaite , qu'elle paroît avoir
écrite à Mademoiselle de Neuville , fon
amie , & où elle paroît deſirer que fon
amant prenne ce parti. Il lui offre en
même - temps de ſe charger de l'exécution
du coup , eſpérant par- là ſe mettre luimême
en poſſeſſion de Mademoiſelle
d'Azy , dont la grande fortune ne le
tente pas moins que la beauté. Le Chevalier
conſent à tout; mais de Pienne
n'enleve heureuſement que la Femmede-
Chambre de Mademoiselle d'Azy. Il
ne s'apperçoit de fa mépriſe , que lorsqu'il
ne peut plus la réparer. Il prend
fur le champ ſon parti , renvoie la
Femme - de - Chambre , & ſe rend au
Château de Murcy , pour y toucher une
fomme d'argent que Mademoiſelle de
Murev , foeur du Chevalier , doit remettre
à fon frere , qu'elle croit préte à paffer
dans les pays étrangers , à la ſuite d'une
H 3
C
118 MERCURE DE FRANCE.
affaire d'honneur. C'eſt encore une lettre
contrefaite , où de Pienne a emprunté
le nom du Chevalier de Murcy , qui
produit cet effet. Le fourbe ſe préſente à
la jeune perſonne ; il feint que le Che.
valier , ayant reçu une bleſſure qui l'empêche
de deſcendre , eſt refté dans la
chaiſe de poſte; &concevant tout--à coup
le deſſein de remplacer Mademoiselle
d'Azy par Mademoiselle de Murcy , il
l'engage à venir juſqu'à la voiture pour
embraiſer ce frere chéri , & l'enleve. La
chaiſe à peine ſortie de l'avenue du
Château , eſt rencontrée par le Chevalier
, qui avoit ſoupçonné la trahison
du perfide de Pienne : il délivre ſa ſoeur ,
& bleſſe dangéreuſement fon ravifſſeur ,
qui eſt mis ſur un brancard , & conduit
en priſon , où il n'attend que la mort.
Tous ces événemens s'éclairciſſent. Le
Chevalier de Murcy épouſe Mademoiſelle
d'Azy , & obtient la grâce de de-
Pienne , qui , guéri de ſes bleſſures , ſe
retire dans un Couvent.
Quoique l'intrigue de ces Lettres ſoit
fort ſimple , & qu'elle n'ait rien de bien
neuf , elle ne laiſſe pas d'attacher le
Lecteur juſqu'à la fin. La grace , la
pureté du ſtyle , & la rapidité de la
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 119
marche de ce Roman très - court , dans
lequel il n'y a ni diffuſion, ni longueurs ,
ajoutent encore à fon mérite.
Les Nuits Attiques d'Aulu - Gelle , traduites
pour la premiere fois , accompagnées
d'un Commentaire , & diſtribuées
dans un nouvel ordre , par M.
l'Abbé de V.... Tome III , in - 12 . A
Paris , chez Dorez , Libraire , & à
Bruxelles , chez J. L. de Boubers , Imprimeur-
Libraire , 1777 .
Nous avons annoncé, il y a déjà plus
d'un an , les deux premiers volumes de
cette traduction. Le Traducteur donne
le troiſieme comme une eſpece de Supplément
aux deux autres , qui n'étoient
qu'un choix. Sans être auſſi intéreſſant
que ceux qui l'ont précédé , ce nouveau
volume renferme une infinité d'objets
curieux. On a continué à y ſuivre la
méme méthode pour la diviſion & l'ordre
des matieres. En conféquence , on a
divifé ce Supplément en quatre Livres ,
dont le premier est compoſé d'articles
d'hiſtoire ; le ſecond renferme ceux de
Philofophie ; le troiſieme , ceux de Lit
H 4
120 MERCURE DE FRANCE .
térature ; & le quatrieme , quelques Disſertations
grammaticales qui ſe trouvoient
repandues fans ordre dans l'original.
Si les morceaux de cette derniere
claſſe ne ſont pas propres , par leur nature
, à intéreſſer l'univerſalité des Lec .
teurs , ils feront du moins d'une trèsgrande
utilité pour ceux qui cherchent
à approfondir l'étude de la Langue Latine.
Le reſte des Lecteurs auroit cependant
tort de ſe laiffer effaroucher
par la féchereſſe du titre de quelquesunes
de ces Differtations ; car Aulu-
Gelle, en examinant la valeur propre
ou l'emploi que l'on doit faire d'une
particule ou d'un verbe , rapporte fouvent
des traits hiſtoriques fort curieux ,
ou des fragmens d'anciens Auteurs célebres
, dont il ne reſte plus rien que ce
qu'on en trouve dans les Nuits , tels que
Caton , Gracchus , &c.
On verra par un des Chapitres de la
premiere diviſion , combien les anciennes
Loix Romaines donnoient d'extenſion
au crime de vol . ,, Labéon , dans ſon
Commentaire ſur les douze Tables , "
" dit que les anciens Légiflateurs avoient
» porté des Loix pleines de rigueur &
, de la plus grande ſévérité contre le vol.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 121
ود
ود
„ Brutus , ajoute- t- il , avoit coutume de
dire qu'il regardoit comme coupable
de ce crime , celui qui menoit un cheval
dans un autre endroit que celui
,, pour lequel il l'avoit loué ; de même ,
s'il lui faiſoit faire plus de chemin
,, qu'on n'étoit convenu. Q. Scævola ,
dans ſon ſeizieme Livre du Droit civil ,
,, s'exprime ainſi : Je regarde comine un
voleur l'homme qui uſe du dépôt qu'on
lui a donné en garde , ou qui emploie
» quelque chose à un usage différent de
celui pour lequel il l'a reçu .
ود
وو
ود
ود
"
Aulu Gelle nous fournit encore , dans
le même Livre , d'autres exemples de la
févérité de la police des premiers Romains,
fur les objets qu'ils jugeoient intéreſſans
pour la proſpérité de l'Etat. ,, Abandonner
,, ſes terres , dit- il , n'en point prendre tout
ود le foin poſſible , ne point les labourer
,, ou les nétoyer ; négliger la culture de
ſes arbres ou de ſa vigne , c'étoient ,
dans l'ancienne Rome , autant de crimes
dont le Cenfeur prenoit connoiſſance ,
& qu'il puniſſoit en réduisant les coupables
à la derniere claſſe des Citoyens .
On notoit auſſi de négligence le Chevalier
Romain dont le cheval étoit
و د
و د
و د
ود
ود
ود
و د
,, maigre ou mal panfé."
H5
122 MERCURE DE FRANCE
Aulu-Gelle rapporte en divers endroits
des converſations , propos & ſentences de
Favorin , Philofophe célebre de fon tems ,
avec lequel il étoit étroitement lié. La
façon de penſer de ce Philofophe , fur
les louanges mal - adroites , eſt bien judicieuſe.
Favorin diſoit qu'il étoit plus
,, honteux d'être loué foiblement , que
d'eſſuyer les injures les plus groſſieres.
La raiſon en eſt ſimple , ajoutoit - il ,
c'eſt que l'homme qui vomit contre
,, vous ces injures , & qui vous maudit ,
,, plus il ſe livre à ſes fureurs , plus
ود
१७
ود
و د
و د
ود
2"
ود
رد
ود
"
ود
”
دو
ود
il les exhale en outrages , plus auſſi
ſe fait - il connoître pour votre ennemi ,
& par - là même perd - il communément
toute créance ; au lieu que l'ami qui
ne vous donne que des éloges froids
& étudiés , paroît ſe contraindre faute
de matieres à des louanges plus franches
& plus véritables & malheureuſement
il en eſt cru , parce qu'on le
connoît pour une perſonne avec laquelle
vous êtes lié , & qui doit vous
connoître."
Dans un autre Chapitre , Aulu - Gelle
attaque d'une maniere bien philoſophique
, le ridicule des grands parleurs.
دد
On a bien raiſon , dit- il , de dire que
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 123
ود
ود
ود
ود
ود
= ود
ود
ود
"
l'homme léger , futile & grand parleur ,
qui , fans jamais s'arrêter à rien de folide
, fait retentir un vain bruit de paroles
inutiles , prononce des diſcours qui
naiſſent ſur ſes levres , mais auxquels
le coeur n'a aucune part. Le Sage dit
,, que la langue ne doit point ſe prêter
inconſidérément à un flux de paroles
vuides ; mais qu'elle ne doit jamais
étre que l'organe des réflexions de
l'ame , qui doit en régler l'impétuoſité
naturelle. Cependant rien n'eſt
, plus ordinaire que de trouver des
- ,, perſonnes ſi pleines de paroles , ſi je
puis m'exprimer ainſi , qu'elles parlent
éternellement ſans le moindre
bon ſens , & néanmoins avec une aifance
& une fécurité qui font douter
ſi elles ſavent elles - mêmes qu'elles ne
font que parler. "
و د
و د
و د
دو
د و
و د
د و
و د
Les Notes dont le Traducteur a enrichi
ce volume , ne font pas moins intéreſſantes
& curieuſes , que celles des
volumes précédens. Il s'y eſt cependant
gliffé quelques fautes : par exemple , une
note jointe au Chapitre fecond du premier
Livre , porte. ,, qu'Hellanicus , cé-
د و
lebre Hiftorien Grec , né quinze ans
„ avant Hérodote , la troiſieme année de
124 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
. د
la cent quarante - fixieme Olympiade ,
la cent quatre- vingt-quatorzieme avant
Jésus Chrift , avoit écrit l'hiſtoire des
anciens Rois & des Fondateurs des
Villes . " Suivant le texte , Hellanicus
& Hérodote étoient déjà avancés en âge
au commencement de la guerre du Péloponeſe.
Or , cette guerre du Péloponeſe
commença environ deux fiecles & demi
avant l'époque où la note falt naître
Hellanicus. L'anacroniſme eſt ſi viſible
& fi fort , qu'on ne peut l'attribuer qu'à
une faute d'impreffion.
Idée de l'Education du Coeur , ou Manuel
de la Jeunesse , par un Pere de famille.
A la Haye , & ſe trouve à Paris , chez
Cailleau , Imprimeur - Libraire , Mérigot
jeune Eſprit , Libraires , veuve
Ducheſne , Libraire , rue S. Jacques ,
1777 , I vol . in- 12 , avec une gravure.
Cet Ouvrage , fruit des loiſirs d'un
bon pere de famille , eſt compoſé de Dia.
logues , de Fables , de Contes & de Proverbes
dramatiques , propres à former
le coeur des enfans , & à leur inſpirer
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 125
i
و د
و د
ود
le goût de la vertu. Le ſtyle & le ton
de tous ces Ouvrages , ſont ſimples &
à portée de cet âge tendre. Je ne fuis
point, dit l'Auteur , dans un Difcours
fur l'Éducation adreſſé aux peres &
,, aux meres , je ne fuis point Rhéteur ,
,, Philofophe , Théologien , Géometre ,
Orateur , ni même Grammairien ; ainſi,
Meſſieurs des Savans , je ne puis rien
avoir à démêler avec vous , abfolument
rien : je n'ai d'autre génie que mon coeur ,
d'autre Muſe que le ſentiment. La nature
eſt mon livre , mes enfans la bousfole
qui me guide vers les vérités primordiales
& importantes de la morale."
ود
ود
ود
ود
وو
ود
ود
"
Les Dialogues ou Entretiens qui font
partie de ce volume , renferment des inſtructions
familieres ſur pluſieurs ſujets.
Les Fables & les Contes font ce qu'il y a
de plus intéreſſant dans l'Ouvrage. Nous
ne citerons que la Fable intitulée le Souhait
prématuré
و د
ود
ود
و د
"
ود
Un enfant regardoit avec envie ſes
freres & fes camarades fauter un grand
foſſé. Pourquoi ne ferois-je pas comme
eux , difoit il ? Oh ! je les guetterai
la premiere fois , je verrai comment
i's s'y prennent , & puis je ferai de
126 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
و د
و د
و د
même ; & puis , crac , le foſſé ſera
ſauté; & puis...... Oh ! que je ferai
content ! ils ne me diront plus comme
ils me diſent toujours , ôte- toi delà ,
morveux ; je leur ferai bien voir que je
,, ne ſuis pas un enfant , ni un morveux ,
&que je ſuis auſſi adroit qu'eux.
و د
و د
و د
Cet exercice ſe répétoit tous les
„ jours , l'enfant n'eut pas long- temps à
attendre pour fatisfaire fon defir . Il
,, ſe rend avec ſes freres ſur le bord du
foſſé , regarde comment ils font ; &
bientôt , ſe fiant ſur ſon adreſſe ,
il interrompt leur jeu. Cela n'eſt pas
,, fi difficile , leur dit- il , j'en ferai bien
,, autant que vous , rangez - vous ſeule .
„ ment. Ote- toi , ne vois - tu pas que
tu n'es qu'un enfant. Enfant , tou-
ود
ود
ود
دو
-
-
,, jours enfant ! Eh bien ! vous allez voir
ſi je ne ſuis qu'un enfant. Rempli de
,, colere , il écarte les autres , prend ſon
.وو
ود élan , &tombe au milieu du foſſé qu'il
, ne put franchir. Ses freres l'en retire-
,, rent avec peine , tout mouillé , & le
,, nez en ſang. Ils ſe moquerent de lui.
Il apprit à ſes dépens , qu'il n'eſt pas
prudent d'entreprendre au- delà de ſes
forces."
ود
و د
و د
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 127
>
Ce Manuel de la Feuneſſe , eſt terminé
par deux petits Drames en un acte ; la
Mere de Famille & la Veillée , & par la
Confiance récompensée , Anecdote.
Eſſai de bien public , ou Mémoire raisonné ,
pour lever à coup sûr tous les obſtacles
qui s'oppofent à l'exécution des
défrichemens & déſſechemens ; faire
mettre en valeur , par des moyens fimples
& avantageux à tout le monde ,
toutes les terres & fonds incultes quelconques
, & pour perfectionner l'Art
de l'Agriculture. A Neufchâtel , de
l'Imprimerie de la Société Typographique
, 1776 , I vol. in - 12 .
Cette brochure paroît ſous les aufpices
les plus flatteuſes ; elle a été préſentée par
les Éditeurs , au Roi de Pruffe , & a eté
qualifiée par ce grand Roi , de ſujet intétéreſlant
, de production d'esprit & de génie.
On y trouve des idées neuves & juſtes ,
un ftyle clair , net & concis ; un ordre &
un arrangement fimple & naturel. D'ailleurs
, on a fait dans le pays de Neufchatel
, l'application & l'exécution au fond
des principes qui y font expoſés: ce ſont
là autant de titres de recoinmandation en
128 MERCURE DE FRANCE.
faveur de cette brochure , qui mérite d'être
conſultée.
Differtation Académique fur le Cancer ,
qui a remporté le Prix double de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles
- Lettres de Lyon , le 8 Décem
bre 1773 , par Bern Peyrilhe , Profeſſeur
Royal de Chimie au College
de Chirurgie de Paris , Conſeiller du
Comité de l'Académie Royale de Chirurgie
, &c. A Paris , chez Ruault ,
Libraire ,
Nous avons fait connoître ſuffiſamment
cet Ouvrage , lorſqu'il a paru en
idiôme latin , & tel qu'il a été couronné à
l'Académie de Lyon. L'édition que nous
annonçons actuellement , eſt une traduc .
tion françoiſe de cette Differtation , faite
par M. Mathey , Docteur en Médecine
de Montpellier. Le Traducteur a
rendu , avec toute l'exactitude poſſible ,
le ſens de l'Auteur , ſainſi que M. Peyrilhe
s'en explique lui - même dans une
Lettre à M. Mathey , imprimée à la tête
de cette Traduction. M. Peyrilhe recherche
d'abord dans cette Differtation ,
les cauſes du virus cancéreux : il en
détermine
OCTOBRE I. Vol. 1777. 129
détermine enſuite la nature ; il en établit
les effets & les explique ; il affigne
les bornes où se trouve renfermée la
poſſibilité de guérir le cancer par l'uſage
des médicamens , tant internes qu'externes
; & il indique enfin la meilleure méthode
pour guérir le cancer.
Guide ou Manuel dans le traitement des
maladies les plus graves & les plus
fréquentes , vol. in- 80. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , 1777 ; avec
Approbation & Privilege du Roi . Prix ,
4 livres , broché.
L'Ouvrage que nous annonçons ici ,
eſt tiré d'un Manuscrit qu'on attribue ,
dans l'Avertiſſement , à un Médecin de
Ja Faculté de Paris . Parmi le grand
nombre d'Auteurs qui écrivent jour
nellement fur la Médecine , il s'en trouve
peu qui ſe ſoient attachés auſſi ſcru
puleuſement que l'Anonyme , à faire connoître
les caracteres diſtinctifs des maladies
, par des ſignes qui leur font pro
pres ; ce qui rend cet Ouvrage intéreſ
ſant pour les jeunes Médecins quis'adon
nent à la pratique.
( 130 MERCURE DE FRANCE.
Effai fur les moyens de diminuer les dangers
de la mer , par l'effuſion de l'hui.
le , du goudron , ou de toute autre
motiere flottante , auec des Queſtions
propoſées fur ce ſujet , par M. de
Lelyveld , traduit du Hollandois Am-
Sterdam chez Marc Michel Rey & A Paris
, chez Leclerc , Libraire , Quai des
Auguſtins , in - 8º.
Il y a quelque temps qu'on parle des
effets de l'huile répandue fur les flots
agités de la mer: la premiere obſervation
ſur ce ſujet a été faite par le célebre
Docteur Franklin , en 1757 , faiſant un
voyage à Louisbourg avec une grande
flotte ; il remarqua que la lague de deux
vaiſſeaux étoit fingulierement unie , tan
dis que celle de tous les autres étoit fin
gulierement agitée. Cette différence te
frappa : on ne luisen donna pas d'autre
raiſon, ſinon qu'il étoit vraiſemblable
que les Cuiſiniers de ces vaiſſeaux avoient
jeté leurs lavures; cela lui rappela qu'il
avoit lu autrefois dans Pline que l'huile
appaiſoit les flots de la mer , & que c'étoit
la raifon pour laquelle les plongeurs
en prenoient dans leur bouche. Il réfolut
de ſuivre cette obſervation , & il fit l'ex
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 131
périence de l'huile ſur un étang , dans
lequel il jeta une cuillerée à café de cette
liqueur graffe ; elle s'étendit avec une
viteſſe incroyable , & forma fur l'eau ,
qui étoit très -agitée auparavant , une
furface de 150 toiſes auſſi unie qu'une
glace. On dit que le Capitaine Tysfiremanrenouvella
cette expérience en grand
fur la mer. Parti du Texel le 13 Mai
1769 , il éprouva , le 23 , un grand vent
qui s'éleva vers le minuit , il étoit accompagné
de grêle & de pluie , & devint de
plus en plus violent; la mer entla tellement
, qu'on ne fut plus maître du gouvernail
; on jeta l'ancre qui ſe rompit,
les voiles ſe déchirerent ; on eut recours
à l'huile , dont on jeta fix demi - oices
dans la mer ,& les flots qui s'élevoient
juſqu'aux nues , ceſſerent de brifer .
Cette relation , fi elle est exacte ,
donne certainement la plus haute idée
de ce préſervatif contre les dangers de la
mer; mais fon efficacité n'eſt point encore
atteſtée: on en peut juger paroles
queſtions que M. Lelyveld propoſe aux
Voyageurs , auxquels il recommande l'ufage
de l'huile ou des autres matieres
graffes , &d'en obſerver l'effet ; pour les
y encourager , il leur a offert un prix
12
132 MERCURE DE FRANCE.
de trente ducats. Voici les queſtions:
,, Io . l'usage de jeter de l'huile , du gou-
ود
ود
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
dron &autres matieres flottantes , pour
appaiſer & calmer la mer , eſt- il univerſellement
connu des marins des
Pays - Bas , tant ſur les vaiſſeaux de
Guerre & Marchands, que ſur les bâtiments
de Pêcheurs ? Eit - ce par ouidire,
& par tradition qu'ils le connoiſſent
, ou par expérience ? 2º. Quelles
font les épreuves qu'on en a
faites ? Quelle en eſt la nature ? Peuton
garantir les cas où l'on emploie
l'huile,&c. ? Quelles font les circonſtancesde
ces cas ? 3°. Peut on diminuer les
,, coups de mer ſeulement , ou les brifants
auſſi ? Peut - on prévenir encore
d'autres dangers de mer ? 4°. L'huile
de navette eſt-elle meilleure pour cet
,, uſage que celle d'olive , du lin , de
poiſſon , ou le goudron ? Quelles autres
,, fortes d'huiles ou de graiſſes peut onem
,, ployer avec le même ſuccès ?5°. Peut
,, on déterminer la quantité& le prix de
, telle ou telle matiere qu'il faudroit à
,, un vaiſſeau de telle ou telle forte,
,, pour le garantir des coups de mer ou
des brifants,&pour combien detemps ?
» 6°. Comment & de quel côté du vail
ود
ود
وو
ود
"
OCTOBRE I. Vol. 1777. 133
"
دو
"
ود
ود
دو
"
ود
" ſeau obſerve-t- on , ou devroit-on obſerver
, après un plus mûr examen ..
de répandre l'huile , &c. ? 7°. Y a-t-il
des cas , & quels font- ils , où il vaudroit
mieux jeter tout à la fois ce qu'on.
„ a d'huile , que de la laiſſer couler peu.
à-peu ? 8°. Lorſqu'un vaiſſeau eft.
échoué , & qu'il n'y a point de cou-
,, rant , ne ſeroit-il pas mieux quelquefois
de prendre avec foi de l'huiledans
les chaloupes , avec lesquelles on veut
,, gagner le rivage , pour en répandre
continuellement ? Ou ſeroit- il mieux
d'en jeter dans l'endroit même où le
vaiſſeau s'eſt briſé , & de gagner terre
,, avec la marée & le vent ? 9°. Quels
font les cas où tel ou tel vaiſſeau peut
ſe ſervir de l'huile , &c. avec avantage
? 10º. L'effuſion de l'huile n'eſtelle
utile que dans de petites circonf.
tances pour des chaloupes ou barques
de Pêcheurs ? Eſt elle impraticable en
plein Océan , & contre les grands
,, coups de mer pour les vaiſſeaux Mar-
دو
و د
"
و د
"
و د
و د
د ر
و د
و د
chands de la Compagnie des Indes , ou
,, pour les navires de guerre ? 11 °. Parmi
les vaiſſeaux de différentes conſtructions
, les uns n'ont ils pas plus à craindre
que les autres des briſants & des
و د
و د
"
13
134 MERCURE DE FRANCE .
,, coups de mer ? Et cela étant , quels.
" ſont ceux dont la forme exige davan-
,, tage le ſecours de l'huile ? 12°. &
,, 13°. Le calme ainſi produit n'eſt - il
,, que de peu de durée ? Pour combien
,, de temps pourroit- on en prolonger
l'effet ? Pourroit-on faire durer ce
"
ود
ود
وو
calme en employant d'autres matieres ?
,, 146. L'effet de l'huile , &c. eft-ll tou
,, jours le même ſur des mers plus ou
moins groffes , plus ou moins falées ?
Peut-on déterminer de quelle utilité
,, ces moyens peuvent être fur le Zuiderzée
, l'Y , la Meuſe , le Lac de
,, Haarlem , & d'autres eaux douces ?
150. L'opinion commune où font les
Marins Hollandois , que les coups
de mer & les briſants ſont plus vio-
,, lens après l'effuſion de l'huile qu'au-
,, paravant , eft elle fondée ſur des, ex-
"
4
ود
ود
و د
و د
périences & fur des preuves bien
,, conftatées , ou n'eſt- elle qu'un préjugé
? 16°. N'en est - ce pas auffi un
de croire que les vaiſſeaux qui ſui-
,, vent de près ceux d'où l'on a jeté de
و د
و د
" l'huile , &c. périſſent infailliblement ,
,, ou du moins courent le plus de rif-
,, ques ? Et fi cela est vrai, ne pourroit-
on pas découvrir un moyen de
{
OCTOBRE I. Vol . 1777. 135
„ préſerver ces mêmes vaiſſeaux? 17°.
L'effuſion de l'huile , &c. dans l'eau
,, douce on fur la mer , eſt-elle préjudi.
,, ciable à la pêche ? "
Les queſtions peuvent faire juger de
l'état où en eſt cette découverte ; elle
n'eſt pas encore bien avancée; il feroit
à ſouhaiter que toutes ces expériences
fuſſent faites : elles ne tarderont fans
doute pas à l'être , & on en publiera les
réſultats. Il eſt à ſouhaiter pour le bien
de l'humanité en général , & celui des
Navigateurs en particulier , qu'ils répondent
aux voeux de M. Lelyveld. Il n'y
aperſonne qui ne les faſſe comme lui.
-
Nouvelle Bibliotheque d'un Homme de goût ,
ou Tableau de la Littérature ancienne ,
moderne , étrangere & nationale , dans
lequel on expoſe le fujet & l'on fait
connoître l'eſprit de tous les Livres
qui ont paru dans tous les ſiecles &
dans toutes les Langues , avec un jugement
court , précis & impartial ,
tiré des Journaliſtes les plus connus ,
& des critiques les plus eſtimés de
notre tems. A Paris , rue S. Jacques ,
au-deſſus de la rue des Mathurins , au
grand Corneille , 4 vol . in- 12 .
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Il ne faut point confondre cette nouvelle
Bibliotheque d'un homme de goût ,
avec celle qui parut en 1772 , en 2 vol.
in- 12 ; elle n'a fourni que l'idée de celle
que nous annonçons. Les matieres y
font bien diviſées de même. Les jugemens
fur chaque Ouvrage , en font auſſi
tirés quelquefois des meilleurs critiques ;
mais le goût a choiſi ces jugemens , &
les a réformés quand la partialité des
Journaliſtes , leur injustice ou leurs liaifons
, (car les liaiſons influent quelquefois
fur les jugemens qu'ils portent des
écrits ) ont préſidé à leurs déciſions.
L'Auteur a lu lui - même la plupart des
Ouvrages dont il donne la notice. Chacune
de ſes notices donne une idée juſte
de l'Ouvrage dont il rend compte , & les
meilleurs Journaux en offrent peu d'auſſi
intéreſſantes , d'auſſi bien faites , & l'on
peut ajouter d'auſſi complettes en un ſi
petit nombre de lignes. Son modele n'avoit
fréquemment fait que copier les
écrits périodiques : il avoit proposé un
grande nombre d'Ouvrages pour la Bibliotheque
d'un homme de goût ; mais
il ſembloit en avoir exclus , en ne les
nommant pas , un plus grand nombre encore
qui auroit mieux mérité d'y entrer
OCTOBRE I. Vol. 1777. 137
que quelques - uns qu'il propoſoit. On
ne fera pas ce reproche au nouvel Auteur
: il y peu de bons livres qui lui aient
échappé ; & une Bibliotheque compoſée
de ceux qu'il fait connoître, ſeroit véritablement
précieuſe: il n'y en auroit
peut- être pas beaucoup à retrancher , &
dans ces derniers même , il y a toujours
des détails qui les feront rechercher .
On ne reprochera pas à l'Auteur trop
d'indulgence ; on l'accuſera quelquefois
d'un peu de ſévérité ; mais elle eſt inféparable
du goût , & on fait combien il
eſt délicat, Ce livre étoit néceſſaire dans
un tems fur-tout où les productions de
l'eſprit ſe multiplient ſi prodigieufement
, où les jeunes gens ont en conféquence
beſoin d'être guidés dans le choix
de leurs lectures ; & les gens du monde ,
les gens riches , ne feront pas fâchés de
trouver un tableau bien fait de ce qu'ils
peuvent acquérir , & de ce qui mérite
d'être confervé.
Nous nous contenterons d'indiquer la
diviſion qu'on a ſuivie ; elle offre un ordre
de Bibliotheque très - ſimple & trèscommode.
Les Poëtes anciens forment la
premiere claſſe ; elle renferme les Grecs
!
15
138 MERCURE DE FRANCE.
&les Latins, ainſi que les Latins modernes.
Les Poëtes étrangers viennent enfuite ?
cette partie est très - curieuſe & trèspiquante
; elle offre à la curioſité & au
goût , un tableau précis de la Poëfie
étrangere , & en fait connoître les meilleures
traductions. Nous obſerverons en
paſſant ſur les Poëtes Italiens , que
l'Arioſte n'imita point Boyardo dans le
Roland furieux , mais continua dans ce
Poëme le Roland amoureux , que fon
Auteur avoit laiſſé imparfait. Toutes
les petites hiſtoriettes entamées par le
premier Poëte , ſe trouvent finies par le
ſecond , qui voulut plaire à l'Italie , en
achevant un Ouvrage qu'elle dévoroit ,
&qui fut malgré cela en faire un indépendant
du premier , & qui fait un tout
complet , dans lequel il a prodigieuſe.
ment furpaſſé fon modele. Les Poëtes
François occupent un long eſpace , &
offrent toutes les diviſions qu'exigent
les divers genres. Les écrits fur la Poë
fie, ſuivent les Poëtes ; après quoi viennent
les Orateurs anciens & modernes ,
placés chacun dans ſa claſſe, La Grammaire
vient enſuite. L'hiſtoire , la Géographie
, les Voyages , les Romans ,
les Dictionnaires , les Journaux , offrent
OCTOBRE I. Vol. 1777. 139
des détails étendus : la Politique & le
Droit public , la Médecine , la Chirurgie
, la Chimie , la Botanique , la Philoſophie,
la Phyſique , l'Hiſtoire Naturelle ,
les Mathématiques , &c. On n'a pas
oublié les écrits fur les Arts , tels que
l'Architecture , la Peinture , l'Agriculture
, &c. Cet Ouvrage néceſſaire à ceux
qui veulent ſe former une Bibliotheque ,
y mérite une place diftinguée.
;
Hymne à Catherine II , Impératrice de
Ruffie , traduit du Ruſſe de M. de
Varclow ; par M. Chalumeau , Gentil .
homme Servant de Monſeigneur le
Comte d'Artois. A Paris , chez la
veuve Thibouſt , Imprimeur du Roi ,
Place Cabrai , in-80.
1
Cet Hymne eſt précédé d'une Lettre
du Traducteur à l'Auteur Ruſſe ; elle
contient des obſervations d'autant plus
curieuſes ſur la Littérature Ruffe , &
fur la Langue , qu'elles font pour la
plûpart neuves pour le plus grand nombre
des Lecteurs. On y finit par parler
d'une deſcription de l'hiver , par M. de
Schouwalow , le même qui a donné un
Supplément , duquel on a donné une
140 MERCURE DE FRANCE,
Epitre à Minerve en vers François. Ce
nouvel Ouvrage , comme l'obſerve M.
Chalumeau , méritera ſans doute la curioſité
de nos Gens de Lettres. ,, Nous
,, n'avons aucune idée de votre hiver .
"
"
Nous n'avons même aucune peinture
de ces climats , ailleurs que dans des
„ Voyageurs où il eſt difficile de les lire.
„ Jugez combien nous aurons d'obligations
à M. de Schouwalow de nous
avoir peint la nature , ceinte de la
zone effrayante qui ſemble retenir
tout ce qu'elle embraſſe dans l'inac-
,, de la mort " .
و د
ود
ود
"
Le Traducteur nous annonce qu'il a
eſſayé de conſerver dans ſa verſion , le
génie original , & le tour particulier de
la Langue dans laquelle eſt écrit le morceau
qu'il nous préſente. En voici le
début.
ود
ود
” , Fille du plus grand des Czars
émule à ton aurore de Rome marchant
à l'Empire du Monde, naiſſante
Pétersbourg , ceſſe les travaux qui
élevent ces Palais , animent ces marbres
, ces métaux , décorent de granit ود &de bronze les rives altieres de la
"
"
ود
ود
Néva ; fufpends l'ardeur qui arme tes
„ vaiſſeaux ; l'induſtrie qui charge tes
OCTOBRE I. Vol. 1777. 141
"
”
"
"
"
nombreux navires des tréſors du com-
„ merce. L'aſtre de la gloire s'eſt fixé
fur ton front. Ton front eſt radieux
comme celui d'une Vierge que l'Hy
men pare des couronnes de Flore.
Revêts - toi de ta ſplendeur , brille du
feu des fêtes. Saiſie de mes tranf
„ ports , redis mes Hymnes ; éclatons
„ en concerts d'allégreſſe. Que ta tête
impoſante à l'Europe , à l'Afie inti
midée, ſoit parée de la couronne immortelle
que Catherine y attache.
Chantons , heureux enfans , la meilleure
des meres . Glorieux Sujets , chantons
la plus héroïque des Souveraines.
"
"
"
"
"
"
"
"
" Le plus grand de nos Monarques
quitta nos peres , afin d'aller puiſer
chez les Peuples lointains , la ſageſſe
dont il avoit beſoin pour les gouverner.
Les Grands , les Philoſophes ,
les Etrangers viennent des bornes du
Monde admirer le génie de Catheri
ne ; & la Mere eſt pour eux , comme
„ pour les enfans de la Maiſon , utile
aux uns , bienfaiſante aux autres , ai
"
"
mable pour tous".
Les Ruſſes , fur - tout le Peuple , nous
dit le Traducteur dans une note , ſe
ſervent du mot Matouſcka , qui ſignifie
142 MERCURE DE FRANCE.
1
Mere, pour déſigner l'Impératrice ; ils
l'emploient même en lui parlant. On
ſent qu'un Ouvrage du genre de cet
Hymne , où l'on rappelle une multitude
de faits particuliers à l'Hiſtoire Ruſſe ,
aux actions éclatantes qui ont fignalé
dernierement cet Empire , aux établiſſemens
& aux monumens de grandeur &
de bienfaiſance que l'on doit à Cathe.
rine , exigeroit bien des notes pour les
Etrangers qui ne les connoiſſent pas.
On enta mis pluſieurs : nous en citerons
une qui ne peut que plaire à nos
Lecteurs , en leur mettant fous les yeux
une courte deſcription de cette Capita
le. Rien de plus grand , de plus magnifique
& de plus impoſant que la vue
d'une partie de cette Ville , où M. Cha
lumeau a voyagé & demeuré quelque
tems. Pétersbourg eſt,ſans contrédit ,
une des plus belles Villes de l'Europe :
elle n'y aura fans doute pas de rivale
en moins d'un fiecle. Ellereft grande ,
les rues font larges , tirées au cordeau ;
les Hôtels , les maiſons même des Particuliers
, bâtis dans un goût noble &
élégant , les édifices publics nombreux ,
&tous d'une magnificence Impériale.
Les Quais offrent un aſpect magnifi
ود
ود
"
"
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 143
و د
,, que; ils font très-longs. A l'une des
extrémités , on voit une iſle ornée de
,, fuperbes maiſons à l'autre , le Palais
,, d'été qui ſemble porté par la Néva.
,, Sur la rive droite , une file de mai
ود ſons de Négocians annonce lari
,, cheſſe du commerce ; c'eſt à l'en-
"
e
droit où elle finit , qu'eſt placée la
,, Statue de Pierre I, qui regarde le
,, Palais d'hiver. Il termine de ſon côté
"
"
"
la longue contiguité d'Hôtels élévés
fur cette rive. S'ouvre devant lui une
affez grande place , où l'on defireroit
,, de la régularité , & fur- tout des cours
,, qui annonceroient ce Palais. Quelle
,, doit être la ſurpriſe d'an Etranger qui
,, fait qu'en 1721 , il n'y avoit encore
,, que des cabanes , où le concours d'un
;, Peuple immense , l'activité , Kindufe
„ trie , le travail , la police , la légifla
„ tion , le goût , la magnificence , pré.
ſentent aujourd'hui des merveilles de
tous les genres à fon admiration"! ...
Nous citerons encore une note qui
donnera une idée des vues de Catherine ,
pour le commerce de fes Etats , & en
conféquence pour le bien de ſes Sujets.
"
"
"
t
Si Catherine avoit pu jouir en paix de
,, ſon Trône&de ſa Nation, & que le
144 MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
و د
puiſſant génie qui l'a élevée au-deſſus
de tant de périls , eût été libre de
ſuivre les deſſeins de ſa grande ame ;
„ plus décidée encore par l'intérêt de
ſes Peuples que par la gloire de fon
,, nom , elle s'appliquoit à l'exécution
d'un de ces projets qui d'abord révol-
و د
و و
tent l'imagination , & la laiſſent frap-
,, pée d'un long étonnement , même
,, après ſa perfection. C'eſt ainſi qu'en
,, voyageant dans l'Italie , les Européens
,, reſtent immobiles de ſurpriſe devant
"
ود
les débris qui retracent encore avec
,, orgueil , à leur eſprit , l'élevation & la
„ puiſſance du génie Romain. La mer
Caſpienne appelle , par ſa poſition
,, l'entrepôt du commerce de l'Orient &
de l'Occident , du Nord & du Midi :
les grands Fleuves qu'elle reçoit par
ces quatre points , & qui , par le
,, moyen de quelques canaux , peuvent
,, la lier avec les mers méditerranées ,
ود
ود
"
avoient indiqué à Catherine ce qu'elle
devoit entreprendre pour la proſpérité
de ſa Nation & le bonheur du Globe.
C'eſt le commerce qui , en rapprochant
" les hommes , les éclaire ſur leurs inté.
rêts , qui les dégage des préjugés na-
,, tionaux , des erreurs vulgaires , & qui
ود
ود
ود
ود
ود
ود bien-tôt
OCTOBRE I. Vol. 1777. 145
1
,, bien-tôt changera l'avide Négociant
,, en un Philoſophe ami des hommes.
,, S'il les viſite encore , ce n'eſt plus que
,, pour faire avec eux un échange de
,, lumieres. Ce ſiecle arrivera fans con-
,, tredit , & tôt ou tard au lieu d'une
terre de diſcorde & de déſolation , il
n'éclairera que le paiſible patrimoine
d'une Famille fortunée. Eſprits pufil-
,, lanimes , qui ne concevez rien fans
les froids calculs des facilités & des
, obftacles , pour qui tout eſt folie au-
ود
ود
ود
ود delà de votre étroit horiſon, ceſſez de
,, juger ce que vous ne pouvez fentir;
,& apprenez à reſpecter les vues du
,, génie , en attendant que vous jouiffiez
,, de ſes bienfaits ".
C'eſt M. Falconnet qui a été chargé
de jeter la Statue équestre de Pierre I.
On fait qu'il a fait un affez gros volume
pour prouver que le cheval de Marc-
Aurele , à Rome, pouvoit être mieux,
Tous les Artiſtes ſe ſont ſoulevés contre
lui à cette occaſion : ils ont rappelé
le mot de Pierre de Cortone , qui
difoit à ce cheval: marche donc , eft
ce que tu ne fais pas que tu vis ? M.
Chalumeau a vu ce cheval & celui de
M. Falconnet. „ La ſeule différence que
K
146 MERCURE DE FRANCE.
:
,, j'ai trouvée , dit- il, eſt celle qu'on
و ر
remarque entre une beauté tranquille ,
ور & la même beauté émue d'une vio-
,, lente paffion. Maisil y en a une très-
و و
grande dans l'enſemble. Qui ne ſera
faiſi d'admiration , en voyant fur le
bord d'un large fleuve , un rocher de
cinquante pieds de long , de trente
de haut, le cheval qui le franchit ,
د و ر
ſe cabrer à ſa pointe , & le Héros
calme ſe foumettant au péril même " ?
ود
66.
ود
1
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Mémoire à confulter , pour les anciens
Druides Gaulois ; contre M. Bailly ,
de l'Académie des Sciences , par M.
l'Abbé Baudeau , 1777 , brochure de
84. pag. in - 8°. Prix, 1 liv. 4 f. On
en trouve des Exemplaires , à Paris ,
chez Lacombe , Libraire.
А слогтой 0 5151 20
T
C'EST EST ſous cette forme que M. l'Abbé
Baudeau établit , de la maniere la plus
authentique , que les Peuples Gaulois
Celto-Scythes , Hyperboréens , Illyriens
OCTOBRE I. Vol. 1777. 147
ou Brigiens d'Europe & leurs Druides
étoient , finon les premiers Fondateurs
des Sciences & des Arts , même dans la
Phrygie Afiatique , dans l'Affirie & dans
la Perſe , au moins comme de très - anciens
, très - favans & très renommés
Philofophes & Aftronomes.
Fugement d'une Demoiselle de quatorze
ans , fur le Sallon de 1777 ; brochure de
26 pag. in-12 . A Paris , chez Quillau
l'aîné , rue Chriſtine.
Lettresi 'pittoresques à l'occaſion des
Tableaux expoſés au Sallon en 1777;
brochure de 48 pag. in- 12 . A Paris ,
chez Gueffier, Libraire-Imprimeur.
Les Tableaux du Louvre , où il n'y a
pas le ſens commun ; Hiſtoire véritable ,
petite brochure. A Paris , chez Cailleau ,
Imprimeur-Libraireνους
La Prêtreffe ou nouvelle maniere de
prédire ce qui est arrivé : brochure de
30 pag. in 80., prix 12 fols. A Paris ,
chez Valade, Libraire.
A
Il y a dans ces différens écrits , fur le
,
K2 (
148 MERCURE DE FRANCE.
Sallon , des obſervations utiles aux Artiftes
pour en profiter , & aux Amateurs
des Arts pour s'inſtruire. Mais en lifant
ces brochures , il faut ſe rappeler ce vers :
La critique eſt aisée , & l'art eſt difficile.
9
1.
SPECTACLES.
OPÉRA.
ON a donné alternativement Ernelinde
& Céphale & Procris. Ce dernier Opéra
ſe continue encore tous les Dimanches ;
& l'on peut dire qu'il eſt toujours revu
avec un nouveau plaiſir , par les Amateurs
des beaux chants , de la déclamation
la plus propre à notre Langue , des airs
brillans & des grands effets de muſique.
C'eſt un des Opéra qui fera joué le plus
ſouvent ,&avec le ſuccès le plus conftant.
DÉBUT S
Mademoiselle GAVAUDAN l'aînée ,
premiere Chanteuſe du Concert de
Montpellier , a débuté , le 3r Août dernier
, par le rôle de l'Aurore , dans
1
OCTOBRE I. Vol. 1777. 149
Céphale & Procris. Un ſon de voix intéreffant
, une prononciation bien nette ,
l'éclat & la légéreté de ſon organe , lui
ont mérité les fuffrages du Public. On
l'a comparée à Mademoiſelle Petit - pas ,
qui n'avoit pas encore été remplacée depuis
fa retraite de l'Opéra .
Mademoiselle Gavaudan a reçu de
nouveaux applaudiſſemens dans les rôles
de Bergere & de Lucinde , qu'elle a rem-
- plis dans Armide.
:
:
: Mademoiselle de SAINT-HUBERTY , a
débuté , le 23 Septembre , par le rôle de
Méliſſe , dans Armide. Elle a une voix
agreable , elle chante & joue avec grâce
&avec fineſſe. Elle paroît être une excellente
Muſicienne ; il ne lui faut qu'un
peu d'habitude du Théâtre , pour don
ner plus de développement à fon organe
& plus d'aiſance à fon jeu.
J
:
M. BEAUVALET , qui avoit quitté le
Théâtre pour aller en Italie , a reparu ,
le Vendredi 19 Septembre , dans le rôle
de Récimer d'Ernelinde. Le défaut d'exer-
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
cice , une nouvelle maniere de chanter ,
& peut-être la timidité , ont paru avoir
un peu diminué l'étendue & le volume
de ſa voix. On lui a trouvé de la grace ,
le maintien noble , & de la facilité dans
fon jeu.
: stulter of
L'Académie Royale de Muſique a
donné , le Mardi 23 Septembre , la pre
miere repréſentation d'Armide , Drame
héroïque , en cinq Actes , de Quinault ,
remis en Muſique par M. le Chevalier
Gluck; Opéra qui ſe continue les Mardi
&Vendredi.
✓Ce Poëme célebre eſt un de ceux que
Lully a traité le plus heureuſement en
Muſique , il y a près de cent ans. Il a
été repris plufieurs fois , & fingulierement
en 1764 , avec le plus grand ſuccès.
On ſe rappelle encore le charme de la
belle déclamation , & des chants agréables
& voluptueux dont il a relevé la
poëſie enchantereſſe de Quinault. M. le
Chevalier Gluck a fuivi tout un autre
plan. Il nous a fait entendre une Mufique
dramatique , où il s'eſt montré tel
quedans ſesOpéra d'Orphée , d'Iphigénie ,
5
OCTOBREI. Vol. 1777. 1511
& d'Alceste ; c'eſt la même énergie de
ſtyle , le même art dans la diſtribution
des inſtrumens, la même ſcience d'harmonie.
Mais les ſituations de l'Opéra
d'Armide , n'étant ni auffi favorables à
fon genre , ni à la déclamation théâtrale ,
que dans ſes autres Opéra , il a paru
produire des ſenſations moins vives &
moins fortes. Son génie trop vigoureux
n'a pu ſe plier à ces molles inflexions
de la tendreſſe , à ces douces langueurs
de la volupté , à ces ſoupirs des amans,
Que Lully réchauffa des ſons de ſa Muſique.
Il y a dans la nouvelle Armide de beaux
choeurs , de grands effets d'Orcheſtre ,
une déclamation rapide & bien accentuée.
On a fur - tout applaudi le choeur
dont le chant & l'action pantomimes terminent
le premier Acte.
Où ſont mes Captifs ?
σι
ARONTE
Un Guerrier indomptable
Les a délivrés tous .
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ARMIDE , HIDRAOT & le Choeur.
Un ſeul Guerrler ! Que dites - vous ?
Ciel !
ARONTE.
De nos ennemis c'eſt le plus redoutable ;
Nos plus vaillans Soldats font tombés ſous ſes coups :
Rien ne peut réſiſter à ſa valeur extrême...
ARMIDE.
O Ciel ! c'eſt Renaud !
ARONTE.
C'eſt lui - même.
ARMIDE , HIDRAOT & le Choeur.
Pourſuivons juſqu'au trépas ,
L'ennemi qui nous offense ;
Qu'il n'échappe pas
A notre vengeance.
Il faut encore citer ce beau Duo du
cinquieme Acte.
ARMIDE.
Que ſous d'aimables loix mon ame eſt aſſervie !
RENAUD .
Qu'il m'eſt doux de vous voir partager ma langueurl
OCTOBRE I. Vol. 1777. 153
ARMIDE .
Qu'il m'eſt doux d'enchaîner un ſi fameux vainqueur !
RENAUD.
Que mes fers ſont dignes d'envie !
Ensemble.
Aimons - nous , tous nous y convie.
Ah ! ſi vous aviez la rigueur
De m'oter votre coeur ,
/
Vous m'ôteriez la vie.
RENAU D.
Non , je perdrois plutôt le jour
Que d'éteindre ma flamme.
ARIMDE.:
Non , rien ne peut changer mon ame , &c.
Cependant tout en admirant се
Duo , nous devons obſerver qu'après
ces vers ,
fi vous aviez la rigueur
De m'ôter votre coeur.
il ne faudroit pas ſuſpendre le chant fur
ces mots : Ah ! vous m'ôteriez & .......
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
les répéter avant que de terminer le
ſens, vous m'oteriez la vie .
On peut être auſſi un peu étonné de la
longue roulade fur le dernier mot de ces
vers , qui ſembloient au contraire devoir
exprimer un ſentiment rapide :
Non , je perdrois plutôt le jour
Que d'éteindre ma flamme.
A
Les rôles principaux ont été parfaitement
joués & chantés ; ſavoir , Armide ,
par Mademoiselle le Vaſſeur ; la Haine ,
par Mademoiselle Durancy ; Renaud , par
M. le Gros ; Hidraot , par M. Gelin ; les
Chevaliers Danois , par MM. Larrivée
& Lainé .
Les Ballets. font d'une compoſition
ingénieuſe & pittoreſque; ils font honneur
à M. Noverre. Le ſpectacle a été
remis avec beaucoup de pompe & de
richeſſes . L'Orcheſtre a montré fon zele
& fon attachement pour la Muſique de
M. Gluck , par un enſemble , par une
préciſion , par une exécution qui ne laifſent
rien à defirer.ne
Tot tops
OCTOBRE I.. Vol. 1777. 155
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné ,
le Mercredi 24 Septembre , la premiere
repréfentation de l'Inconséquent ou les
Soubrettes , Comédie en cinq Actes , en
profe , de M. Laujon.
Le Marquis Défalouais eſt un homme
fort riche & bienfaiſant , mais inconféquent
dans ſes actions & dans ſes volontés.
Il change continuellement de ſentimens
; &, par une bizarrerie finguliere,
il emploie ſes Domeſtiques à tout au
tre travail qu'à celui qu'ils connoiffent.
C'eſt ainſi qu'il veut que ſon Jardinier
devienne fon Cocher , & l'oblige de le
mener avec des chevaux neufs , qui font
verfer ſa voiture. Il récompenſe ſa maladreſſe
& fon inexpérience, loin de ſe
plaindre du danger & du mal qu'il a
ſoufferts. Il y a dans la maiſon du Marquis
, une Femme-de- Chambre nommée
la Dutour , qui s'eſt emparée de l'eſprit
de ſon Maître , en le flattant dans toutes
ſes fantaiſies. Elle a renouvelé tout
}
156 MERCURE DE FRANCE.
le Domeſtique ; elle a fur - tout adopté
une petite Payſanne nommée Fanchette ,
dont la naïveté plaiſante eſt ſouvent
contraire à ſes intentions & à ſes intérêts.
Cette femme , qui a eu auſſi la
prétention d'épouſer ſon Maître , a
écarté , ſous prétexte de libertinage ,
un neveu que le Marquis chériſſoit.
Ce neveu adore une jeune perſonne
d'une famille noble , & malheureuſe.
Il en eſt aimé avec la même paſſion.
Le pere du jeune homme ſe joignant
à l'oncle , l'ont forcé de s'abſenter , &
d'aller joindre ſon Régiment dans les
Ifles. Saint - Phare eſt déshérité par
ſon pere , qui meurt bien-tôt après avoir
fait ſon teftament. Cependant le jeune
Officier a conſervé de la confiance pour
la Dutour , dont il ne ſoupçonne point
la perfidie ; il lui fait paſſer pluſieurs
fecours d'argent pour ſa maîtreſſe. Mais
la Dutour retient pour elle - même ces
dépôts Mademoiſelle de Saint - Cêne ,
réduite à l'indigence , vient s'offrir pour
Femme de - Chambre de l'épouſe du
Marquis Défalouais. La Dutour , qui ne
la connoît point ſous le nom de Julie
qu'elle a emprunté , l'accueille , & lui
donne des inftructions ſur la maniere
OCTOBRE I. Vol. 1777 157
dont elle doit ſe comporter dans fa nouvelle
condition. Marton , autre Femmede-
Chambre , vient auſſi ſe préſenter;
elle eſt bien ſurpriſe de rétrouver fon
ancienne Maîtreſſe dans l'état humiliant
où elle la voit; elle lui offre encore fes
ſervices , que Julie rejette , ne lui demandant
qu'un ſecret inviolable ſur ſa
ſituation. La Dutour n'ayant plus l'efpérance
de captiver le Marquis , s'eſt
livrée à fon inclination pour Dubois ,
Domeſtique dans la même maiſon
qu'elle a déjà mis dans la confiance
de ſon Maître , juſqu'au point de lui
faire faire les fonctions d'Intendant , &
de le charger de l'acquiſition d'une trèsbelle
Terre , où le Marquis ſe plaît beaucoup
, & fait de grandes dépenſes. Mais
Dubois la trompe & la facrifie à Marton
qu'il aime. Une autre Femme de-Chambre
qui vient de la part de la future épouſedu
Marquis , eſt auſſi de leur complot fecret.
M. Joſſe , ancien Homme - d'Affaires de
la famille , défaprouve , par un zele fincere
& défintéreſſé , les inconféquences
du Marquis ; il le contredit , & l'indifpoſe
tellement , que ſon Maître ne veut
plus ni ſes ſoins, ni ſes avis; mais bientôt
la reconnoiſſance & la confiance le
158 MERCURE DE FRANCE.
ramenent à cet honnête Intendant. М.
-Joſſe cherche à découvrir les intrigues
de laDutour ; il eſt ſecondé par cemême
Dubois qu'elle aime , à quid elle a eu
l'imprudence de donner une lettre où
elle dévoile ſes projets , &de remettre
une partie de l'argent envoyé par le
jeune Officier. Arrive le père de la perfonne
que le Marquis doit époufer ; il
eſt fort étonné que le Marquis , furele
point de ſe marier , n'ait pas éu ſeule.
ment la curiofité de voir ſa fille au Couvent
, & qu'il veuille d'épouſer ſans la
connoître&fans en être connu. C'eſt que
le ſyſtêmedu Marquis eftqu'il faut ſe ma
rier fans amour , & ne point ſelaiſſer fur
prendre par la beauté. Le pere de ſa fu
ture amene avec lui le neveu du Marquis,
Saint Phare retrouve ſa maîtreſſe dans
Julieza'il lui renouvelle toutes les afſu.
rances de fa paffion ; il ſe jette à ſes
pieds; il fejuſtifie du filence & de
l'abandon qui lui font reprochés , &
dont tous les torts ne peuvent être
imputés qu'à la perfide Dutour. Le
jeune homme eft furpris aux pieds de ſa
maîtreſſe ; & la Dutour profite de cette
occafion pour éloigner Julie , qui lui a
confié le ſecret de ſa naiſſance & de
OCTOBRE LV.1777. < 159
fon nom. Elle lui donne cinquante louis
pour la faire conduire par Dubois dans
un aſyle fecret Mais Dubois la trompe ,
&mene Julie chez un de ſes parens . Le
Marquis inconféquent renonce à fon
mariage, & paie au pere de fa prétendue
épouſe , un dédit conſidérable. Il a en
même tems la franchiſe de lui remettre
tous les papiers de l'acquifition de ſa
Terre , pour lui en faire connoître le revenu
& le bon marché. MnJoffe défapprouve
d'autant plus cette imprudence ,
qu'il ſe confie à un homme intéreſſé à
faire le retrait de cette Terre, avec l'argent
même du dédit. Le Marquis frappé
de cette réflexion , donne ſur le champ
des ordres pour dégrader tous les embelliſſemens
qu'il a faits . On a déja commencé
, lorſque ſon ami , trop généreux
pour abufer de fa ſincérité, lai rend tous
fes titres,& renonce au droit qu'il pouvoir
exercer. Il s'engage en même-tems ,
aidé par M. Joſſe , à aſſurer le bonheur
de fon neveu avec une Demoiselle hon
nête & d'une naiſſance illuſtre, qui n'a
de tort que fon infortune. Le Marquisy
conſent; mais il eſt bien étonné d'entendre
ſon neveu qui ne veut avoir d'autre
épouſe que Julie. Il s'emporte contre
.00
160 MERCURE DE FRANCE.
:
cette folle paſſion , dans le tems qu'un
vieux Gentilhomme , l'oncle de cette
jeune perſonne , vient la réclamer comme
ſa niece. Après beaucoup de difficultés ,
la préſence de Julie , ou plutôt de Mlle
de Saint- Cêne , explique tout le myſtere.
La reconnoiſſance ſe fait; la Dutour eſt
chaſſée , & les oncles s'empreſſent de
combler les voeux des jeunes Amans.
- L'intrigue de cette Comédie , dont
nous n'avons pu rapporter de mémoire
qu'une partie , a paru trop compliquée
par la double action des Soubrettes &
de l'Inconfequent , & ſe perd dans des
détails trop longs ou trop peu intéreſſans,
Cependant le caractere de l'Inconséquent
offre des détails bien ſaiſis , & qui ont
été applaudis. Nous invitons l'Auteur
eſtimable , qui a eu de grands ſuccès fur
pluſieurs différens Théâtres , de rendre
à cette Comédie tout le ſaillant & l'intérêt
qu'il eſt en état de lui donner , en
traitanteſſentiellement le caracteredel'Inconféquent
, qui manque à notre Théâtre.
! Les rôles de cette Comédie ont été
parfaitement rendus par Meſdames
Drouin , Belcourt , d'Oligny , Lufy ,
Fannier , & par MM. Molé , Préville ,
Brizard , Auger , Défeſſart.
COOCTOBRE
I. Vol. 1777. 161
Σ (
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné , le
Samedi 30 Août , la premiere repréſentation
de Gabrielle de Pafſſy , Parodie de Gabrielle
de Vergy , en deux Actes , en proſe ,
mêlée de Vaudevilles. Cette Parodie eſt
une critique très gaie du ſpectacle trop
atroce qu'offroit la Tragédie de Gabrielle
de Vergy. MM. Duffieu & Imbert ont fait
un emploi très - agréable de Vaudevilles
connus , & leurs couplets font remplis
d'heureuſes ſaillies. Cependant comme
cette Parodie avoit paru , à la premiere
repréſentation , avoir des détails & des
longueurs qui nuiſoient à ſon action , les
Auteurs l'ont réduite en un Acte ; &,
fous cette nouvelle forme, ſon ſuccès a
été décidé (*) .
On joue actuellement l'Olympiade ,
- dont la Muſiqueeftde M. Sacchini. Nous
en rendrons compte dans le Volume prochain
.
(*) Cette Parodie se vend I liv. 4 S. A Paris , chez la
yeuve Duchesne , rue Saint -Jacques ; & Delalain , rue &
ebté de la Comédie Françoise.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
DÉBUT.
La Dile CLAVAREAU D'ORCEVILLE , a
débuté , le 17 Septembre , par les rôles
de Zerbine , de la Servante Mattreſſe : elle
a joué enſuite Héleine , dans le Sylvain ;
Colombine , dans le Tableau Parlant ; &
elle a continué par les autres rôles du
même genre. Elle joue avec intelligence
, & chante avec agrément. Cette
Actrice peut ſe rendre utile dans l'emploi
qu'elle a adopté , par un exercice raiſonné
de ſes talens.
ARTS.
Exposition , au Sallon du Louvre , des Peintures
Sculptures & autres ouvrages de
MM. de l'Académie Royale.
CETTE Expoſition , qui , tous les deux
ans , forme une Ecole d'inſtruction pour
les Artiſtes ,& un ſpectacle auſſi agréable
qu'intéreſſant pour les Amateurs , a, cette
année , fixé particulierement l'attention
OCTOBRE 1. Vol. 1777 163
du Public , par une ſuite de Tableaux
dans le grand genre de l'hiſtoire. Ces
Tableaux , au nombre de ſept , que nous
devons à la protection bienfaiſante que
Sa Majeſté accorde à fon Académie ,&
aux progrès des Arts , ont dix pieds de
haut, leur largeur varie. Les ſujets de
ces Tableaux ſont empruntés de l'Hiftoire
Grecque ou Romaine &de l'hiſtoire
de France. Si la plus belle fonction de
la Peinture eſt d'exciter , par une repréſentation
fidelle des actions des grands
hommes , le ſentiment d'une noble émulation;
les ſujets des Tableaux dont
nous allons rendre compte ne pouvoient
être mieux choiſis. Le premier , qui eſt
de M. Hallé , Profeſſeur , nous offre un
trait de la vie de Cimon l'Athénien ,
dont l'Orateur Gorgias a dit , qu'il amaffoit
des richeſſes pour s'en ſervir , &
qu'il s'en ſervoit pour ſe faire aimer &
eſtimer. Le vertueux Cimon , ayant fait
abattre les murs de ſes poſſeſſions , eſt
ici repréſenté invitant le Peupleà entrer
librement dans ſes jardins , & à en
prendre les fruits. Un caractere de bonté
eſt répandu ſur la perſonne du généreux
Athénien. Pluſieurs Citoyens , hommes,
femmes , enfans , s'empreſſent de profi-
C
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
terdeſa libéralité. Le ſite de cette com
poſition eft vaſte , mais dénuéde variétés
& de richeſſes , qui auroient jeté de
belles oppoſitions dans les grouppes , &
donné plus de nuances au coloris , qui
eſt clair , vague & un peu monotone.
Un des plus beaux ſpectacles que
préſente l'Hiſtoire Romaine, eſt Fabricius
, pauvre & obligé de cultiver un
champ pour ſa propre ſubſiſtance , foulant
à ſes pieds les tréſors des plus puiſſans
Monarques. M. de la Grenée l'aîné ,
qui avoit ce ſujet à traiter , nous a peint
Fabricius qui , accompagné de ſa famille ,
refuſe les préſens que Pyrrhus lui envoie.
L'Artiſte a étendu la ſcene de cette
compoſition, en élevant Fabricius & fa
famille fur des eſpeces de degrés qui ſe
trouvent devant ſa maiſon. L'Ambaſſadeur
de Pyrrhus & fes Officiers ſont
fur un plan plus bas. Ils étalent les vaſes
& autres richeſſes que la vertu ſévere de
Fabricius fait dédaigner. Derriere ce
Romain , & dans l'éloignement , on
apperçoit un faiſceau d'armes , pour
déſigner qu'il avoit été revêtu du Confulat.
Cet illuſtre Magiſtrat montre de la
dignité dans ſon refus , mais fon attitude
, trop étudiée , eſt abſolument
contraire au caractere de ſimplicité de
OCTOBRE I. Vol. 1777. 165
ce Citoyen patriote, & reſſemble plutôt
à celle d'un Acteur , qui veut s'élever
au-deſſus de fon rôle. Un pinceau aimable,
des tons clairs , argentins , tranfparents
, qui procurent une harmonie
douce , mais peu variée , ſe font principalement
remarquer dans ce Tableau.
On retrouve le même Faire dans le
Tableau de M. de la Grenée le jeune ,
dont le ſujet eſt la piété d'Albinus. Ce
Citoyen s'enfuyant de Rome , après la
priſe de cette Ville par les Gaulois , &
rencontrant les Veſtales , leur offre le
char dans lequel ſa famille étoit montée.
Ces Veſtales , drapées d'après l'antique ,
ont le caractere qui leur convient. Celui
d'Albinus étoit plus difficile à rendre,
Le Spectateur voudroit y trouver l'expreſſion
religieuſe & fublime d'un Citoyen
qui , au milieu même des ruines
de ſa Patrie, conſerve toujours le refpect
dû aux choſes ſaintes. On ignore ,
d'ailleurs , pourquoi l'Artiſte a mis un
bâton blanc à la main d'Albinus , que
Jes Hiſtoriens nous repréſentent à cheval ,
&conduisant le char où étoit ſa famille.
Ce char eſt ici bien diſpoſé pour l'enſemble
& l'effet du Tableau , dont l'or .
donnance est très - riche.
L3
$66 MERCURE DE FRANCE ,
at
On a vu avec plaiſir , des deux mêmes
Artiſtes , freres , des Tableaux de Chevalet
, dont les ſcenes douces & tranquilles
, & empruntées , pour la plus grande
partie , de la Mythologie , ſe font principalement
remarquer par les graces du
pinceau & l'harmonie des tons.
M. Lépicié nous a peint le courage de
Porcia. Cette femme Romaine , ſuivant
Valere-Maxime , que l'Artiſte a confulté,
d'un courage au-deſſus de ſon ſexe ,
ayant découvert , la nuit même qui pré.
céda l'aſſaſſinat de Cefar , le deſſein de
Brutus , ſon époux , demanda , dès que
Brutus fut forti le matin de fon appartement
, un raſoir , ſous prétexte de ſe
couper les ongles & s'en bleſſa , comme
Jui étant échappé par mégarde. Aux cris
de ſes femmes , Brutus étant rentré ,
Jui reprocha fon imprudence à ſe ſervir
d'un pareil inſtrument. Non, non , lui
و د
dittout bas Porcia , ceci n'eſt point
,, une imprudence ; mais dans notre po-
,, ſition, c'eſt le témoignage le plus cer-
و د
را
tain de mon amour pour toi. J'ai voulu
,, eſſayer , ſi tu échouois dans ton entre,
و د
priſe , avec quelle fermeté je me don.
,, nerois la mort " . Une femme montrant
une petite bleſſure faite avec un
OCTOBRE I. Vol. 1777. 167
raſoir , ne peut jamais donner une grande
idée de courage & de fermeté ; & ce
ſujet , par conféquent , exécuté en peinture
, reſtera toujours au-deſſous de l'imagination
du ſpectateur. On peut louer
cependant l'art avec lequel l'Artiſte a
rendu cette ſcene. La tête de Brutus
- eſt belle , & paroît étudiée d'après l'antique.
Le ſujet d'ailleurs eſt éclairé de
maniere à produire beaucoup d'effet . Le
coloris en eſt décidé & vigoureux ; &
ce Tableau eſt unde ceux qui font leplus
d'honneur à M. Lépicié. On retrouve
dans ſes Tableaux de cabinet , la Réponse
desirée , l'Union paisible , la Solitude laborieuse
, le Repos , la même intelligence
dans les effets de lumiere , & beaucoup
de naïveté dans les expreſſions. Mais
comme ces petits Tableaux ſont faits
pour être vus de près , ils demanderoient
que l'Artiſte employât un pinceau plus
doux, plus ſoigné , plus gracieux , ce
que l'on exige avec moins de rigueur
dans les Tableaux d'une certaine grandeur
, & peints pour être vus à une
diſtance éloignée.
M. Brenet , dont tous les ouvrages
annoncent les études conſtantes qu'il fait
d'après nature , avoit à repréſenter Cref-
/
C
C
C
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
ſinus , Agriculteur Romain , qui ſe juſtifie
devant l'Edile d'un accuſation de magie.
Des plans bien étudiés , une heureuſe
diſpoſition des perſonnes miſes en ſcene ,
&une obſervation exacte du coſtume ,
rendent ce Tableau très - recommandable.
Il eſt , ainſi que le ſuivant, du même
Artiſte , deſtiné pour le Roi.
Ce
Le ſujet de celui ci eſt tiré de l'hiſtoire
de France. Il nous rappelle un trait de
généroſité digne des tems héroïques , &
que l'on peut regarder comme un des
plus beaux monumens de l'eſtime que
les ennemis même de la France avoient
pour le Connétable Dugueſclin.
Connétable , affiégeant en 1380 , Château-
Neuf de Rendan , défendu par les Anglois
, fut attaqué de la maladie dont il
mourut. Les Anglois affiégés , avoient
promis de rendre la place au Connétable
, s'ils n'étoient pas ſecourus à certain
jour indiqué. Quoiqu'il fût mort,
ils ne ſe crurent point diſpenſés de lui
tenir parole. Le Commandant ennemi ,
ſuivi de la garniſon, ſe rendit à la tente
du héros défunt. Là, fe proſternant au
pied de ſon lit , il dépoſa les clefs de la
place. L'Artiſte a peint Olivier Cliſſon ,
frere d'armes de Dugueſclin debout , &
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 169
1
1
plongé dans la triſteſſe , montrant fon
ami mort. Derriere lui on voit auſſi , debout
, le Maréchal de Sancerre , chargé
du commandement de l'armée par la
mort de Dugueſclin. Les Députés ſont
debout , & l'un d'eux porte ſur un plat
les clefs de la Ville. Cette ſcene pathétique
est heureuſement diſpoſée , & l'on
croit y être préſent , par l'attention qu'a
eu l'Artiſte de ſe rendre compte de fon
ſujet , d'obſerver fidelement le coſtume
du fiecle de Dugueſclin , & de varier les
caracteres de ſes perſonnages , qui , cependant
, ne s'élevent point afſfez au-defſus
des modeles que l'Artiſte a confultés.
Le coloris de ce Tableau eſt harmonieux
mais cette harmonie ſemble dépendre
un peu trop de cette vapeur dont s'eſt
ſervi l'Artiſte pour raſſembler les couleurs
des différens objets ſans les confondre.
Le ſecond ſujet de cette ſuite de Tableaux
, emprunté de l'hiſtoire de France ,
eſt la continence de Bayard. Cette action
vertueuſe que l'on peut oppoſer à celle
que l'hiſtoire Romaine nous rapporte de
Scipion l'Africain , eſt ici traitée avec
beaucoup de ſimplicité. Il faut avouer
auſſi que l'Artiſte ne pouvoit répandre
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
1
"
1
fur cette action , l'éclat que les Hiſtoriens
ont donné à la vertueuſe conduite de
Scipion. La ſcene indiquée par l'Hiſtorien
de Bayard , eſt purement domeſtique , &
l'Artiſte a choiſi l'inſtant où le généreux
Chevalier dote la jeune fille. Nous doutons
cependant que ce ſoit le plus heureux
, & celui qui prête le plus à l'expreſſion
naïve de ce ſentiment d'honneur
qui ſuivant les paroles même de l'Auteur
de la vie de Bayard, fit tout d'un
coup changer le bon Chevalier de vice à
vertu . Mais en ne conſidérant que le
moment que l'Artiſte a choiſi , comme
ce moment ſe paſſe chez une parente de
Bayard , pourquoi n'avoir pas repréſenté
cette parente applaudiſſant à la généroſité
de Bayard , ce qui auroit d'ailleurs
procuré un témoin à cette ſcene un peu
trop iſolée ? Peut - être même eût - il été
plus convenable que Bayard fît préſenter
l'argent de la dot par cette parente ;
l'Artiſte auroit pu , par ce moyen , donner
au bon Chevalier un action plus
intéreſſante que celle de lui faire fufpen.
dre froidement une bourſe. Au reſte , il
y a dans ce Tableau des détails très-bien
peints , & on a applaudi à l'intelligence
avec laquelle l'Artiſte a rendu la perſpec
tive de la ſalle où l'action ſe paſſe.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 171
Les Amateurs regrettent de n'avoir vu
de M. Doyen qu'un Ex Voto , Tableau
de neuf pieds de haut, ſur ſept de large ,
que l'on peut regarder comme un monument
de la piété de la perſonne qui l'a
demandé , & une preuve de la complai
ſance de l'Artiſte , à ſe charger des ſujets
les plus ingrats à traiter.
,
Un grand Tableau repréſentant l'Aurore
, qui enleve Céphale , fon Amant ,
& un Tableau de Chevalet , qui nous
fait voir une expérience d'électricité
font les ſeules productions que M.
Vanloo , nom qui ſera toujours cher à
la Peinture , ait miſes au Sallon. Dans
ce dernier Tableau , une jeune fille
placée ſur le gâteau de réſine , ſe prête
avec naïveté aux expériences de la machine
électrique, Le Tableau de l'Aurore
eſt deſtiné pour le Roi : il préſente dans
ſa compoſition beaucoup d'agrément.
On pourroit deſirer ſeulement que l'Artiſte
eût préféré , aux tons gris & verdatres
qui dominent dans ſon coloris , ces
tons dorés & couleur de roſe ſi analogues
à une Divinité , que les Poëtes nous
repréſentent ordinairement ouvrant les
portes de l'Orient avec ſes doigts de
rofe,
172 MERCURE DE FRANCE.
Ces tons ſeroient moins heureuſement
employés à nous peindre le triomphe
d'Amphitrite, Déeſſe des Mers. Ils
ſe font , cependant , principalement remarquer
dans le Tableau de M. Taraval ,
qui ſert de pendant au précédent. On
y voit l'épouſe de Neptune portée ſur
les eaux , & accompagnée des Tritons
& des Neréïdes , qui , par leurs différentes
attitudes , s'empreſſent de rendre
hommage à la Déeſſe.
Trois têtes d'étude & un Tableau ,
imitant le bas-relief, par M. Chardin ,
ont procuré ce plaiſir que donne l'imitationde
la nature , bien ſaiſie , & rendue
d'une touche libre , ſavante & pleine
d'effet.
M. le Prince s'eſt plu , principalement
cette année , à peindre des Payſages ,
des Moiſſons , des Fêtes de Village ,
qu'il fait rendre très- piquantes par de
petites figures deſſinées avec tout l'eſprit
poſſible,par un Payſage touché de goût &
par de jolis effets de clair- obfcur. Son co-
Joris eſt des plus ſéduiſans , & ſa touche,
quoique légere , fait néanmoins donner
à certains objets un fini précieux , mais
fans trop de recherches . On a auſſi vu
de cet Artiſte un Tableau de la crainte ;
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 173
exprimée avec intérêt. C'eſt une jeune
perſonne qui , couchée ſur un lit , eſt
ſuppoſée voir ou entendre quelque choſe
qui l'effraye. Le pâleur eſt répandue fur
toute ſa perſonne , & ſon ſang ſemble
s'être retiré autour du coeur. Ses regards
font fixes , fon oreille attentive , ſa bouche
entre ouverte ; ſes couvertures jetées
, & un fauteuil placé à côté du lit ,
&que l'on voit renverſé , ſervent encore
à déſigner les premiers mouvemens d'agitation
de cette jeune perſonne.
Un autre de ſes Tableaux , repréſentant
un Corps de Garde , peut être mis à côté
des meilleurs Tableaux Flamans.
Les Amateurs ont accordé leurs fuffrages
à deux Tableaux de Chevalet de
M. Beaufort ; l'un repréſentant une
Charité Romaine , & l'autre la. Vierge
qui , portée ſur des nuages , tient l'Enfant
Jéſus , auquel les Anges viennent rendre
hommage. Il y a de la nobleſſe dans ce
petit Tableau , qui eſt encore recommandable
par les graces du pinceau , &
des tons dorés très- analogues au ſujet.
M. Vernet eſt , depuis long-tems , en
poſſeſſion d'enchanter le Spectateur ,
par les ſcenes les plus pittoreſques de la
nature tranquille ou en mouvement.
1
174 MERCURE DE FRANCE.
ti
دا
ti
1
1
On aime à confidérer dans ſes Tableaux
les aſpects divers du Ciel & de la Mer
agitée , le jeu de la lumiere dans l'eau ,
les teintes variées & adoucies que les
vapeurs répandent ſur les objets : de
riches fabriques & des figures touchées
de goût & jamais oiſives , ajoutent
encore à l'intérêt ou à l'agrément de ſes
différens points de vue. On a furtout
remarquéde cet Artiſte deux Tableaux
repréſentant , l'un , l'entrée d'un Port de
Mer par un tems calme au coucher du
foleil; l'autre une tempête avec le naufrage
d'un vaiſſeau. Si l'on peut y defirer
quelque choſe , c'eſt que les figures
du premier plan, & les plus proches , par
conféquent, de la vue du Spectateur ,
foient un peu plus terminées.
Le génie abondant de M. Robert a
enrichi , cette année , le Sallon de pluſieurs
points de vue, pris d'après nature,
&de différens Tableaux repréſentant des
ruines , des arcs -de-triomphe , des galeries
& autres monumens d'Italie. Son
pinceau léger , facile & fpirituel , fait
rendre toutes ces compoſitions intéreſſantes
par de jolies figures , par des
effets de lumiere bien ſaiſis , par des
percées qui agrandiſſent le lieu de la
روا
211
OCTOBRE I. Vol. 17776 175
ſcene , & font errer agréablement le
Spectateur.
Les Tableaux dans le même genre,
par M. Machy , ſe diftinguent ſpar une
touche précieuſe & des détails très-foignés.
L'attention de cet Artiſte à choiſir
des points de vue connus , & à les renfermer
dans de petits eſpaces , rendent
ſes Tableaux d'architecture & de ruine ,
très - curieux pour le plus grand nombre
des Spectateurs .
On a remarqué de M. Martin l'éducationd'une
jeune fille , & fur-tout une
femme qui lit éclairée par une lampe.
Ce petit Tableau eſt d'un joli effet. La
femme eſt bien drapée , ſon caractere de
tête eſt intéreſſant , & le coloris a ce
vernis du tems ſi reſpecté de quelques
Amateurs . La touche en eſt d'ailleurs
- différente de celle des autres Tableaux
du même Artiſte; ce qui nous annonce
que M. Martin fait des recherches , &
voit avec de bons yeux les ouvrages des
habiles Maîtres .
Le Public a auſſi accordé ſon approbation
encourageante à pluſieurs Tableaux
de MM. Guerin , Jollain , Huet ,
Careme , Bonnieu . M. Jollain a emprunté
la plupart de ſes compoſitions de
1
176 MERCURE DE FRANCE.
t
l'Iliade , de l'Odyssée , de la Férusalem
délivrée ; & il a ſu nous y intéreſſer par
la pureté de fon pinceau , & l'agrément
d'un coloris fondu & harmonieux. M.
Huet a exposé des Paysages & des Paftorales
, dont pluſieurs étoient peints à
gouache. Une heureuſe diſpoſition des
objets , & une couleur gracieuſe & brillante
les ont fait remarquer. On a vu
de M. Bonnieu des ſcenes Domeſtiques
très-étudiées & rendues d'un pinceau
très - précieux. La Magie de cet Artiſte
eſt de reſſerrer la lumiere par des ombres
fortes qui , quoique ſouvent un
peu noires , laiſſent néanmoins appercevoir
tous les détails des objets qui y
font renfermés . On a auſſi remarqué de
cet Artiſte quelques Tableaux d'Hiſtoire ,
un trait de la vie d'Henri IV , & la mort
d'Adonis . Vénus, dans ce dernierTableau,
nous eft repréſentée drapée & debout ;
elle témoigne ſa douleur à la vue d'Adonis
expirant ; mais fon expreſſion ainſi
que ſon attitude , n'ont rien de bien noble
& de bien intéreſſant. Un Amour
du cortege de la Déeſſe s'empreſſe de
cueillir encore un baiſer ſur les levres
glacées de l'Amant de Vénus. Il ſemble
vouloir par ſon ſouffle le ranimer. Cette
penſée
OCTOBRE I. Vol. 1777. 177
penſée eſt heureuſe. Les chairs animées
de ce petit Amour forment d'ailleurs un
contraſte frappant avec les chairs pâles
de l'infortuné Adonis , & contribuent à
nous donner une idée plus ſenſible des
glaces de la mort.
M. Robin a fait voir l'eſquiſſe d'un
plafond. Comme ce plafond doit être
exécuté dans la nouvelle Salle du Spectacle
de Bordeaux , nous croyons faire
plaiſir à ceux qui feront à portée de voir
ce poëme pittoreſque exécuté , de leur
en donner ici le programme tel qu'il a
été imprimé dans le livre des explications
des peintures du Sallon.
Le ſujet géneral eſt la ville de Bordeaux
, qui éleve un Temple à Apollon
& aux Muſes. Il eſt diviſé en cinq parties
liées entr'elles par l'agencement pittoreſque
& poëtique.
Premiere Partie. Apollon témoigne à la
Ville que fon offrande lui eſt agréable.
Afa droite&au- deſſous ſont Melpomene
& Thalie , auprès deſquelles on voit
Polymnie , Clio , Uranie , qui contribuent
toutes trois à la compoſition des
Poëmes tragiques&comiques. De l'autre
côté , Terpſicore , Euterpe , Erato rafſemblent
en un grouppe les différens
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M
178 MERCURE DE FRANCE.
C
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८
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J
talens qui conſtituent l'Opéra. Calliope ,
la plus proche d'Apollon , tient un rouleau
ſur lequel eſt écrit : Iliade.
Seconde Partie. Le Temple élevé aux
Mufes , eſt une portion de la façade de
la Salle de ſpectacle. Auprès eſt la Garonne
, qui , affiſe, ſur des rochers efcarpés
, verſe les eaux de fon urne avec
abondance. Pour caractériſfer les montagnes
où elle prend ſa ſource , on a peint,
auprès d'elle , les débris du tombeau de
la Nymphe Pirene , qui , par ſa mort ,
adonné fon nom aux Pyrénées. Plus bas ,
des Dieux Marins , s'efforçant d'arrêter
le cours de ſes eaux , expriment l'effet
de la marée ſur la Garonne. La Paix
plante ſon olivier & augmente les richeſſes
de la Province. La Libéralité les
répand. Des Nymphes ayant amaſſé des
fleurs , les donnent aux Ris & aux Jeux ,
qui en décorent le Temple de feſtons.
Troisieme Partie. L'Architecture per
ſonnifiée paroît ſurun monceau de pier.
resà demi-taillées , donnant ſes ordres à
des Charpentiers & Serruriers , que l'on
apperçoit dans le fond. Près d'elle font
la Géométrie & l'Arithmétique. La
Sculpture , travaillant au buſte du Roi,
eſt grouppée avec la Peinture; toutes
OCTOBRE 1. Vol. 17778 179
deux offrent à Apollon les inftrumens
de leur Art,
Quatrieme Partie. Sur un lieu un peu
élevé, la Ville de Bordeaux a fait dreſſer
un Autel , où brûle l'encens offert aux
Muſes. Un Sacrificateur immole des Victimes,
ſuivant l'uſagedes Anciens, au jour
des dédicaces. Le Gouvernement , ſous
la figure de la Sageſſe , protége la Ville ,
en la couvrant de fon Egide. Mercure ,
Dieu du Commerce , montre des Naviresides
Marchandiſes & des Travailleurs.
La traite des Negres eft indiquée
pat ceux qu'unCapitaine de Navire tient
à ſa ſuite. Bacchus ſemble ſe glorifier
-desavantages qu'il procure à la Guienne.
Derriere ces figures , une grande multitude
unit ſes hommages à ceux de la
VillebS
Cinquieme Partie. Momus , monté ſur
Pégaſe , s'élance vers l'Olympe. Il porte
aux Muſes ſa marotte , ſymbole de la
gaieté. Il en a diſtribué pluſieurs à des
-Enfans , qui les répandent parmi les
Spectateurs . D'autres Génies ſe ſont
chargés de couronnes pour les diſtribuer
aux Auteurs & aux Acteurs qui les ont
méritées. Le Lys & l'Aigle que l'on voit
près des Muſes , perpétuerontà Bordeaux
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
C
le ſouvenir du paſſage des Freres du Roi
&de l'Empereur. Le Lys & l'Aigle font
auſſi l'emblême de la Pureté & de la
Sublimité , caracteres eſſentiels aux ouvrages
de Théâtre.
Dans les angles des quatre pendantifs
font les médaillons de Corneille , Moliere
, Racine & Quinault. Ils font portés
par desGénies tenant les attributs de
leur Art. Les armes de France , avec les
deux Anges , leurs ſupports , ſont de M.
Berruer , & feront exécutées par lui en
grand.
M. Olivier s'eſt fait un genre à lui ,
dans lequel cependant on peut remarquer
différentes études faites d'après Wateau;
ſes productions ornent pluſieurs
parties du Sallon. On s'eſt ſur-tout arrêté
devant fon Tableau , deſtiné à décorer
le fallon du Château de l'ine-Adam.
repréſente une fète donnée par feu M.
le Prince de Conti au Prince Héréditaire
, ſous la tente, dans le bois de
Caffan, à l'Iſle-Adam. Ce Tableau eſt enrichi
d'une multitude de figures qui
donnent une idée de la fête que l'Artiſte
a voulu repréſenter. Toutes ces figures
cependant ont , en général , un air trop
14
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 181
férieux , & la coëffure des femmes paroît
un peu étrangere ; mais il y a déjà
quelque tems que la Fête repréſentée eſt
pafée , & l'eſpace d'un mois ſuffit fouvent
pour faire oublier une mode. Au
furplus , celle que M. Olivier a adoptée
deſſine mieux la forme de la tête. Elle
eſt ſans doute préférable à ces coëffures
en eſpalier ou pyramidales , ſurchargées
de plumes & de boucles poſtiches , &
qui ,negardant aucune proportion , figureroient
mieux dans les maſcarades d'un
bal qu'au milieu de la ſociété. Les étoffes
& autres détails font rendus dans ce
mème Tableau , d'après nature, & avec
beaucoup de vérité.
M. Wille fils , confirme les heureuſes
eſpérances qu'il a déjà données de ſes
talens. Ses Tableaux de ſcenes Domeftiques
, rappellent bien agréablement les
moeurs champêtres. Les têtes , celles
de vieillards ſur tout , ſont étudiées , &
ont un beau caractere. Pour confirmer
cette obſervation , nous nous contente.
rons de citer ce Vieillard qu'il a repréſenté
entouré de ſes enfans , qui l'aident
à foutenir ſes pas chancelans. Ses
autres Tableaux offrent auſſi des beautés;
mais il y regne en général une ſéchereſſe
ال
A
M3
182 MERCURE DE FRANCE.
Jo
1
de pinceau dont il lui ſera facile de ſe
défaire.
Le Mariage rompu, les Adieux d'un
Villageois & autres compoſitions de M.
Aubry, ont paru faire plaiſir. On voit
dans le Tableau du Mariage rompu , un
jeune homme rappelé à ſes premiers
ſermens , par une femme & des enfans
qui ſe préſentent au moment qu'il va
contracter de nouveaux engagemens. Le
pere du jeune homme joue un rôle dans
cette ſcene , & témoigne ſon émotion
à la vue de ſes rejetons infortunés. Il
y a de l'intérêt dans cette compofition,
& l'Artiſte y a mis un mouvement , une
action qui ne lui a pas toujours permis
de conſulter les grâces du deſſin.
Les Amateurs ont beaucoup accueilli
les productions de M. Theaulon ; fon
pinceau eſt léger , ſa touche facile, fon
coloris tranſparent. La ſcene où il a
repréſenté une mere ſévere , qui , pour
corriger la coquetterie de ſa fille , lui fait
mettre des ſabots en préſence des filles
du Village , a mérité le plus grand nom
bre des fuffrages. Il a diſpoſé cette ſcene
en Peintre d'hiſtoire , & ſes airs de tête
ne manquent ni de variété ni de fineſſe.
Si cet Artiſte s'applique davantage à la
OCTOBRE I. Vol. 1777. 183
correction du deſſin , nous pouvons lui
annoncer les plus brillans ſuccès.
M. Van - Spaendonck a expoſé des
Tableaux de fleurs & de fruits , où l'on
trouve la touche précieuſe , & cette vivacité
de couleurs , qui font rechercher
avec tant d'empreſſement les Tableaux
de Van Huyſum.
2 Les Tableaux du même genre peints
par Mile. Valiayer , ſont exécutés plus
librement & avec une intelligence dans
le clair-obſeur , qui donne beaucoup de
relief aux objets. Le portrait de M.
Roettiers , ancien Graveur général des
Monnoies, peint par cette même Ar
tiſte , eſt très-étudié. Les Amateurs ont
également applaudi à deux petits Tableaux
, imitant des bas-reliefs d'enfans ,
& à quelques autres Tableaux de Mile
Vallayer , dans l'un desquels l'on voit
une jeune perſonne montrant à fon
amie la ſtatue de l'Amour.
i
M. Hall a fixé l'attention de ceux qui
aiment à trouver dans la Peinture en
émail & dans la miniature , les graces
du deſſin , la franchiſe du pinceau , &
cette delicateſſe de touche qui , en réduiſant
l'objet , lui prête de nouveaux charmes.
Ses têtes en paſtel , grandes comme
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1
11
M4
184 MERCURE DE FRANCE.
C
C
لا
Ber
nature , ſont peintes largement & touchées
avec énergie.
* MM. Paſquier , Courtois & Weiller
ont auſſi attiré les yeux du Spectateur
par la fineſſe de leur coloris ,& la délicateſſe
de leur pinceau.
:
Quatre nouveaux agréés , MM. Menageot
, Berthelemy , Vincent & Callet
ont, cette année , par des Tableaux dans
le grand genre de l'Histoire , donné à
ceux qui s'intéreſſent aux progrès des
Arts , les plus douces eſpérances. LeTableau
de M. Menageot , de quinze pieds
de large fur dix de haut , nous repréſente
les Adieux de Polixene à Hécube , au
moment où cette jeune Princeſſe eſt arrachée
des bras de ſa mere pour être
immolée aux mânes d'Achille . Hécube
tombe évanouie de douleur en recevant
les derniers adieux de ſa fille qu'Ulyſſe
entraîne à la mort. Ce ſujet pathétique
eſtde la plus riche ordonnance. Un coup
de lumiere qui s'échappe derriere une
colonne& ſe répand ſur Polixene , offre
avec avantage cette jeune Princeſſe aux
regards du Spectateur. L'Artiſte l'a placée
ſur un plan élevé , ſur les marches d'un
portique. Une couronne de fleurs orne
fa tête , mais on la diftingue encore plus
OCTOBRE I. Vol. 1777. 185
aifément par la nobleſſe de ſon expref
ſion , que l'Artiſte a ſu allier , ce qui eſt
toujours très difficile , avec la beauté
des traits& les graces de l'attitude. Un
deſſin étudié , des draperies bien jetées .
un pinceau ſoigné , ajoutent encore à
l'importance & à l'intérêt de cette compoſition
, dont l'effet, d'ailleurs , eſt ſolidement
foutenu par de grandes maſſes
d'ombres & de lumieres ; peut-être même
que ces ombres paroîtront un peu trop
rembrunies ; fur-tout dans la partie de
la ſcene qui ſe paſſe en plein air. On
pourroit encore defirer plus de fraîcheur
&de vivacité dans les carnations; mais
ces légers défauts diſparoiſſent lorſque
l'on confidere l'enſemble de cette belle
&grande machine , dont la forme gé
nérale eſt des plus impoſantes.
* M. Berthelemy a pris pour ſujet de
fon Tableau d'agrément , le dévouement
de ſix Citoyens de Calais, qui viennent
apporter à Edouard les clefs de leur
Ville. Ce redoutable vainqueur étoit
déterminé à les faire mourir; il n'accorda
leur grace qu'aux prieres de ſon fils &
de la Reine. Cette Reine eſt ici repréſentée
implorant la clémence de fon
époux , dont le caractere de tête étoit
k
دمحم
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
!
تسا
très difficile à rendre. Le Spectateur qui
admire le dévouement de ces Citoyens ,
auroit été flatté de voir le Monarque
Anglois , au milieu même de la colere
qu'il témoigne, partager cette admiration
due à l'action de ces Citoyens patriotes.
Ces Citoyens font en général drapés
d'une maniere un peu meſquine. Mais
il y a dans ce Tableau des têtes bien
étudiées , une belle entente de plans ,
un coloris très- lumineux. Comme ce
coloris eſt monté ſur le ton le plus haut ,
ceux qui ne font pas accoutumés à ces
effets brillans , pourront peut- être trouver
quelques diſſonnances dans l'harmonie
générale du Tableau.
Le Béliſaire de M. Vincent , fon Alcibiade
, fon S. Jerôme , une jeune perſonne
qui prend une leçon de deſſin ,
ſes Pélerins d'Emmaüs , &c. annoncent
un Artiſte qui viſe aux grands effets. Son
coloris eſt vigoureux , fon goût de dras
per , ſage& noble, ſa touche ferme &
décidée. On y remarque même cette
humeur qui eſt en quelque forte l'ame
du pinceau. C'étoit ſans doute une entrepriſedifficilede
nous repréſenter , après
Vandick , Béliſaire réduit à la mendicité.
Nous avouerons cependant avec
OCTOBRE 1. Vol. 1777 187
plaiſir , que le Béliſaire de M. Vincent à
plus de nobleſſe; il eſt mieux drapé , &
on apperçoit encore ſous la draperie qui
le couvre , une remarque de ſon ancien
état. D'un autre côté auſſi , le ſoldat que
Vandick a repréſenté debout , les mains
croiſées & réfléchiſſant fur le fort de
fon ancien Général , auquel il vient de
donner un obole , forme un contraſte
plus frappant , plus fublime dans fon
Tableau , que l'Officier des troupes que
M. Vincent a repréſenté dans le ſien ,
&dont l'attitude n'a rien de bien carac
tériſé. Il eſt vrai que M. Vincent n'ayant
repréſenté ce ſujet qu'en demies figures ,
il n'a pu déployer toutes les reſſources
de fon art.
Il y a du grand, du majestueux dans
le Jupiter auquel Céres vient demander
fa fille Proferpine , que Pluton avoit enlevée.
M. Callet, Agréé fur ce Tableau ,
nous a repréſenté ſon Jupiter d'après
la peinture que nous en donnent les
Poëtes anciens; c'eſt un vieillard qui pa
roît avoir toute la vigueur de la jeuneſſe.
Il eſt remarquable par ſa barbe & fes
cheveux blonds,&par ſes ſourcils noirs ,
dont le mouvement, diſent les Poëtes ,
ébranle l'Olympes
1
1
188 MERCURE DE FRANCE.
La collection des Portraits , toujours
nombreuſe au Sallon , a offert aux regards
empreſſés du Public , celui de Sa
Majefté Louis XVI en pied , & revêtue
des habillemens de ſon ſacre. Ce beau
Tableau , de huit pieds fix pouces de
hant, fur fix pieds de large , eſt de M.
Duplefiis. Sa touche libre & ferme fait
donner aux objets le plus grand relief ,
fans employer le ſecours ordinaire des
ombres très-fortes . Son portrait d'une
Dame vétue en partie de mouſſeline , eſt
ét rnant pour la vérité && la fraîcheur
des chairs , le relief de la figure & des
mains, la fineſſe & la légereté des draperies.
"
Le Public a pris plaiſir à conſidérer
les traits de Sa Majeſté dans le buſte en
terre cuite de M. Pajou , & dans celui
en marbre de M. Boizot le fils ; ceux de
l'Empereur dans un buſte modelé par
le même Artiſte ; ceux de Monfieur , de
Madame , de Madame Adélaïde , de
Madame Victoire , dans les quatre buſtes
en maibre de M. Houdon , dont on a
vu au Sallon ,Morphée, figure en marbre ,
qui eſt le morceau de réception de l'Au
teur. Ce Dieu du ſommeil eſt repréſenté
couché ſur une draperie , où des pavors
3
OCTOBRE I. Vol. 1777. 189
font répandus. Les Anciensluidonnoient
des ailes de papillon , ſymbole de ſa lé.
gereté. L'Artiſte s'eſt contenté de le re
préſenter avec des ailes d'oiſeau , plas
favorables à rendre en ſculpture. La
poſition de cette figure, eſt d'un beau
choix ; c'eſt une imitation fidelle de la
nature. La Diane , du même Artiſte , dont
on a vu le modele en plâtre de grandeur
naturelle dans ſon attelier , & le buſte
en marbre au Sallon , nous rappelle bien
agréablement les beautés des ſtatues antiques.
Cette Déeſſe , d'une taille ſvelte
&légere , taille qui convient ſi bien à
une Divinité , dont la chaſſe eſt l'exer
cice favori , eſt repréſentée dans le moment
qu'elle part pour la chaſſe. Son
corps , porté en avant , poſe ſur unede ſes
jambes , l'autre eſt en l'air. Elle tient
d'une main une fleche , dont l'Artiſte s'eſt
ſervi habilement pour donner un appui
àcette main; de l'autre elle prend fon
arc. Tous fes membres font déployés
avec beaucoup de grace & de ſoupleſſe ,
&le mouvement y eſt ſi bien imprimé ,
que l'on est d'abord tenté de ſe ranger
pour la laiſſer paſſer. Cette belle ſtatue
doit être exécutée en marbre & en
bronze. UneNaïade par le même Artiſte ,
:
190 MERCURE DE FRANCE:
NLMEIIDCDHAIDGIAEN
quoique modelée dans un goût de deſſin
différent , a été vue avec un égal plaiſir.
Différentes études , pluſieurs eſquiſſes &
beaucoup de portraits de M. Houdon
expoſés au Sallon , annoncent fon affiduité
au travail. Le.buſte de M. le Che
valier Gluck , qui doit être placé dans le
foyer de l'Opéra , lui fait beaucoup d'honneur.
Il ya dans ce buſte une expreffion
animée , bienfaifie , & dans les draperies
une variété de travaux qui font valoir
avec avantage les parties liſſes de la
tête, st
UneDiane en marbre de M. Allegrain,
que l'on a auſſi vue dans l'attelier de cet
Artiſte, nous offre toutes les foupleſſes
&toutes les vérités de la nature. L'Ar
tiſte a choiſi l'inſtant où cette Divinité,
fortant du bain,apperçoit Acteon. Il y a
dans cette ſtatue, deux ſentimens bien
marqués , la ſurpriſe & la pudeur , ſentimens
exprimésavec toutes les fineſſes
que peut donner un ciſeau délicat &
exercé.
Mais le morceau de ſculpture le plus
important ſans doute , & celui que le
Public a vu avec le plus d'intérêt , eſt
le Mauſolée de feu Monſeigneur le
Dauphin & de feue Madame la Dau
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 191
phine , qui doit être placé dans le choeur
de la Cathédrale de Sens . Ce Tombeau ,
exécuté en marbre par M. Couſtou ,
que la mort vient d'enlever aux Arts
préſente un piédeſtal ſur lequel font
deux urnes liées d'une guirlande de fleurs
qu'on nomme Immortelles. Le Tems ,
ſous la figure d'un Vieillard , très reconnoiſſable
par ſes attributs & par le mouvement
même que l'Artiſte a fu donner
àcette figure , ſupérieurement deſſinée ,
étend le voile funéraire qui couvre dejà
l'urne de Monſeigneur le Dauphin ,
mort lepremier , ſur celle qui eſt ſuppoſée
renfermer les cendres de Madame la
Dauphine. A côté l'Amour Conjugal ,
fon flambeau éteint , regarde avec douleur
un enfant qui briſe les chaînons
d'une chaîne entourée de fleurs , ſymbole
de l'Hymen. Le ſentiment de douleur
que témoigne l'Amour Conjugal , forme
ici une penſée d'autant plus heureuſe,
que ce ſentiment eſt une image fidelle
de celui que toute la France a éprouvé.
Du côté oppoſé de ce monument , l'Immortalité
, debout , eſt occupée à former
unfaiſceau ou trophéedes attributs ſymboliques
des vertus de feu Monſeigneur
leDauphin;telles que la pureté déſignée
コー
CH
192 MERCURE DE FRANCE.
*
par une branche de Lys , la juſtice par
une balance , la prudence par un miroir
entouré d'un ferpent. Aux pieds de l'Immortalité
, eſt le Génie des Sciences &
des Arts , dont ce Prince faiſoit ſes amuſemens
. A côté la Religion , auffi debout
& caractériſée par la Croix qu'elle tient,
poſe ſur les urnes une couronne d'étoiles
, ſymbole des récompenfes céleſtes ,
deſtinées aux vertus chrétiennes dont
ces Epoux ont été les plus parfaits mo
deles . Toute la compoſition a ce carac
tere de nobleſſe & de ſimplicité , dont
les grands Artiſtes ne ſe ſont jamais écartés
dans ces fortes de monumens.
(
La Sculpture , fi utilement employée
à rappeller à la poſtérité , par de ſemblables
monumens, la mémoire des Princes
vertueux , s'acquitte d'un devoir non
moins important , lorſqu'elle échauffe
notre zele ou notre reconnaiſſance , par
les portraits fideles des Hommes Illuftres ,
qui ont bien mérité de la Patrie, Sa
Majeſté avoit demandé à nos Sculpteurs
les Statues en pied du Chancelier de
l'Hôpital , de Deſcartes , de Sully , de
Fénélon ; & ils ont répondu à cette attente
bienfaiſante pardes travaux affidus.
Toutes ces Statues font exécutées en
marbre,
OCTOBRE I. Vol. 1777. 193
氣
marbre , de fix pieds de proportion. On
s'eſt beaucoup arrêté devant celle du
Chancelier de l'Hôpital , par M. Gois.
L'attitude du vénérable Magiſtrat eſt
ſimpie& vraie. Il eſt revêtud'une fimarre
& d'un manteau qui , par l'art avec lequel
les étoffes font rendues , ne laiſſent
rien appercevoir de la dureté du marbre.
La tête pleine d'ame & de ſentiment
ſemble modelée d'après nature , & l'Artiſte
a ſçu y répandre une ſérénité ſublime
qui nous rappelle , avec intérêt ce beau
trait de la vie du Chancelier. Ce Magiſtrat
exilé dans ſon Château , fut averti
par ſes domeſtiques que ſes ennemis
venoient pour l'aflaffiner ; & comme on
lui demandoit s'il ne vouloit pas qu'on
Jeur fermât les portes: ,, Non , non ,
,, repartit- il , mais ſi la petite n'eſt bat-
,, tante, pour les faire entrer , qu'on
,, ouvre la grande".
La Statue de Sully a été exécutée par
M. Mouchy : elle offre bien agréablement
à notre ſouvenir le grand Capitaine,
l'homme d'Etat & l'ami d'Henri IV.
Quoique le portrait de Sully fût trèsingrat
à rendre en ſculpture , l'Artiſte ,
cependant , a ſcu donner à cette Statue
un caractere de ſimplicité intéres-
N
194 MERCURE DE FRANCE.
ス
fante , & l'exécution générale eſt traitée
avec beaucoup d'art & de talent...
La Statue de Deſcartes , par M. Pajou ,
eft bien poſée, & on reconnoît dans ſa
phyſionomie les traits que Frans Hall ,
Peintre contemporain de Deſcartes ,
nous atranſmis dans le portrait qu'il a
fait de ce Philoſophe. On pourroit cependant
trouver que, dans la ſculpture ,
pluſieurs de ces traits préſentent des parties
rondes qui nuiſent un peu à l'expreſſion
générale du caractere; la draperie
, d'ailleurs , peut être traitée plus
légèrement , ce qui annonce aſſez que
l'habile Artiſte , chargé de l'exécution
decette Statue, n'y a point encore mis
la derniere main. 1
Celle de Fénelon , par M. Lecomte ,
eſt d'une tournure élégante , peut - être
même un peu trop recherchée pour un
Prélat. Son air de tête ne manque point
d'expreffion; mais l'on voudroit y apper.
cevoir principalement ce caractere de
douceur &de bienfaiſance que l'Auteur
de Télémaque a montré dans la ſociété
comme dans ſes écrits.
Ces quatre Statues font drapées au
vêtues ſuivant le coſtume de leur fiecle
&de leur état, ce qui ajoute , à la vé
OCTOBRE I. Vol. 1777. 195
rité de la reſſemblance. MM, Pigal &
Pajou ont cru néanmoins pouvoir né
gliger cette vérité; le premier dans la
Statue de M. de Voltaire , & le ſecond
dans celle de M. le Comte de Buffon,
que l'on voit dans le Cabinet d'Hiſtoire
Naturelle , au Jardin du Roi. Il est vrai
que ces Statues font moins des portraits
que des figures allégoriques , qui nous
offrent les traits de la phyſionomie , &
l'expreſſion en quelque forte du génie
de ces Hommes Illuftres. 1
On a remarqué de M. Caffiery , le
buſte en marbre de feu M. le Maréchal
de Muy; celui de Pierre Corneille , auſſi
en marbre , qui doit être placé dans le
foyer de l'Académie Françoiſe , & le
buſte en terre cuite de M. Benjamin
Franklin. Le deſſin d'un tombeau d'un
Général , que cet Artiſte doit exécuter
en marbre , de dix pieds de haut fur
cinq de large , offre un monument d'un
caractere ſimple & noble en même
tems.
Le Vulcain , modelé en plâtre , de fix
pieds de proportion , qui doit être exécuté
en marbre , pour le Roi , par M.
Bridan, eſt très bien deſſiné. Ce Dieu,
appuyé d'une main fur fon marteau , A
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
3
$1
A
l'autre poſée ſur les armes qu'il doit
préſenter à Vénus.
MM. Berruer & Boiſot le fils , ont
auſſi attiré les regards du Public , par
des morceaux que nous voudrions pouvoir
détailler. On a fur - tout remarqué
de ce dernier Artiſte , un bas- relief en
marbre , d'un pied de haut , ſur neuf
pouces de large , repréſentant une Veftale;
un autre bas- relief d'une fête du
Dieu Pan , ſur un vaſe de terre cuite,
M. Foucou , nouvel Agréé , a expoſé
une Bacchante en marbre , d'environ
deux pieds & demi de proportion : elle
porte un petit Satyre fur les épaules.
L'aſpect de cette figure n'eſt pas heureux
de tous les côtés , & la tête de la Bacchante
pourra paroître un peu petite
pour le corps. Mais ce grouppe eſt de
l'exécution la plus ſoignée , & il y a des
molleſſes de chair bien rendues. Un
buſte de Libera , grand comme nature ,
exécuté en marbre , par le même Artiſte,
annonce plus avantageuſement ſes
talens. Cette tête reſpire dans le marbre,
& un ſentiment de volupté , telle
qu'une vapeur légere , eſt répandu fur
toutes les parties de ce buſte , exécuté
très-précieuſement. On pourroit ſeuleOCTOBRE
I. Vol. 1777. 197
ment deſirer que la main , dont la Compagne
de Bacchus couvre une partie de
ſa gorge, eût plus de ſaillie; cette main
eſt belle , mais elle appartient plutôt à
un bas relief qu'à une figure de rondeboffe.
M. Duvivier , Académicien & Graveur
des Médailles a, par pluſieurs empreintes
de Médailles , d'un deſſin précis
& d'une exécution nette , fatisfait les
Amateurs de ce genre de gravure , ſi
propre à éternifer les grands établiſſemens
, les actions des Rois , & la mémoire
des perſonnages illuftres. On a
_ ſur tout remarqué l'empreinte du ſceau
de l'Académie , qui offre , d'un côté ,
un très beau portrait du Roi , &de l'autre
cette légende : Libertas artium reftituta.
1776. C'eſt le morceau de réception de
l'Auteur.
Comme le Mercure rend compte des
gravures à meſure qu'elles ſont publiées ,
nous ne ferons point mention des celles
qui ont été expoſées au Sallon ; mais
nous croyons faire plaiſir aux Amateurs
de pierres gravées antiques , de leur annoncer
que pluſieurs Artiſtes réunis ſe
propoſent de publier les gravures de la
ſuperbe collection de pierres gravées an-
ג
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
tiques de M. le Duc d'Orléans. L'on
vu avec fatisfaction , au Sallon , fou
différens cadres , pluſieurs deſſins à I
fanguine , & d'autres lavés à l'encre d
la Chine , exécutés d'après une parti
de ces pierres gravées antiques , par M
de Saint-Aubin. Cet Artiſte , Deſſinateu
&Graveur , ne peut être trop exhorté
mettre beaucoup de fidélité & d'exact
tude dans ſes deffins ;& à ne point, dar
cetteeſpece de traduction , imiter Bou
chardon qui , rempli du beau ſtyle an
tique , le donnoit à toutes les figure
qu'il copioit. Auſſi laplupart de ſes de
finsde pierres gravées antiques , doiven
être regardés comme des Portraits pe
exactes ,& fur leſquels , par conféquent
ne peuvent ſe fier ceux qui étudient l'hi
toire de l'Art.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 199
NOUVELLES POLITIQUES.
De Tripoli de Syrie , le 6 Μαΐ 1777-
ONN écrit d'Alep , que les trois cents bourſes
envoyées par la Porte , pour le ſecours de Bagdad,
font parties depuis peu de jours. Deux mille
chamaux fournis par les diverſes Villes de la
Syrie , & dont Alep en doit donner trois cents
cinquante , vont tranſporter , d'Alexandrette à Bagdad,
toutes les munitions arrivées dernierement
par trois bâtimens François : celles qui les ont
précédées , font déjà en route pour la même def
tination , cette Ville n'étant bloquée que du côté
de la Perſe.
r
De Pétersbourg , le 6 Août 1777
Six Myrſes députés des Tartares de la Crimée ,
ont été préſentés à l'Impératrice , pour lui demander
la continuation de ſa protection. A l'arrivée
de ces Députés , on leur envoya , felon l'uſage
oriental, des cafrans ou robes d'honneur de la
valeur de 4000 roubles , ou de 20,000 liv.
De Copenhague , le 4 Septembre 1777.
On écrit d'Helfingor que , le 27 du mois dernier,
il y eſt arrivé de la mer duNord, quelques
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
:
&
2. vaiſſeaux Anglois chargés de marchandiſes
eſcortés d'un bâtiment de vingt canons , d'une
frégate Angloiſe de vingt - huit , & de 150 hommes
d'équipage , qui , étant allés dans la Norwege
, à la pourſuite de quelques Armateurs Américains
, avoient été forcés de ſe retirer dans le Port
le plus prochain , pour ſe mettre à l'abri d'un violent
orage.
De Hambourg , le 1 Septembre 1777.
Des lettres de Wilna en Lithuanie , annoncent
que cette Ville a été menacée d'une deſtruction
totale , par les ſuites du plus affreux orage. Au
départ du Courrier , plus de cent perſonnes , des
chevaux & des beftiaux étoient enſévelis ſous les
ruines de pluſieurs maiſons abymées. Ce furieux
ouragan s'eſt porté , dit - on , dans beaucoup
d'autres endroits où il a renverſé des Villages
entiers.
De Vienne , le 13 Septembre 1777 ..
Dans la Moravie , & au lieu même où , en
1769 , l'Empereur , accompagné du Prince Albert
de Saxe & du Général Laffy , avoit labouré un
arpent de terre , on vient d'élever un Obéliſque ,
avec l'Inſcription ſuivante en Allemand & en
François.
ود
,, Au ſouvenir de Joſeph II , Empereur Romain
, qui , en 1769, le 19 Août, menoit la
,, charrue avec la main , dans cet arpent de terre ,
pour l'encouragement & l'ennobliſſement de
>> 1'Agriculture.
OCTOBRE L. Vol. 1777. 201
وو Conſacré avec le conſentement des Etats de
Moravie & de Joſeph Wenzel , Prince de Lich-
,, tenſtein."
"
De Rome , le 6 Août 1777.
:
On mande de Naples , que les Galériens & les
Prifonniers de la Vicairerie , avoient formé le complot
de faccager cette Ville pendant la nuit , &
de s'évader enſuite ſur un gros bâtiment dont
ils comptoient s'emparer à la faveur des ténebres
; mais ce complot ayant été découvert par
un des Galériens , qui a été renvoyé ſans ſubir
aucune peine , les principaux auteurs de ce crime
recevront inceſſamment le châtiment qu'ils méri
:
tent.
1
Dans une excavation qui ſe fait à Villa- Negroni
, près des Thermes de Diaclétien , on a découvert
un Corridor qui a conduit les travailleurs dans
pluſieurs grandes chambres fouterraines , où l'on
affure qu'il y a encore des peintures à freſque
affez bien conſervées , repréſentant , les unes , des
traits de la Fable ; & les autres , des Arabeſques .
Il y a tout lieu de préſumer que ces chambres faiſoient
partie des Thermes,
On aſſure que le Pape perſiſte toujours à vou
loir tenter les deſſéchement des marais Pontins ; &
que le Géometre Sani a déjà fait le plan d'après lequel
ce travail doit s'exécuter.
De Venise , le 2 Août 1777..
;
Avant - hier au foir , le frere de l'Archevêque
+
N5
208 MERCURE DE FRANCE.
de Spalatro a été aſſaſſiné dans une des rues de
cette Ville. On a trouvé fur lui des lettres qui le
menaçoient du malheur qui lui eſt arrivé , & contre
lequel il n'avoit pris aucune précaution. Les
meurtriers ont eu le tems de ſe ſouſtraire aux pourfuites
de la Juſtice.
.Les digues qui ont été oppoſées aux débordemens
annuels de la Brenta & de l'Adiga , étant
reconnues infuffiſantes , le Sénat a invité les Abbés
Ximenes & Friſio , le premier établi en Tof
cane , & l'autre à Milan , célebres tous deux par
leurs connoiſſances en hydroſtatique , à ſe tranſporter
ſur les lieux , & à conférer avec le Sieur Lorgna
, Ingénieur de la République , ſur les moyens
qui leur paroîtront les plus propres à prévenir de
nouvelles inondations .
De Florence , le 1 Août 1777.
:
Il a été défendu à tous les Juges du Grand-
Duché , d'exiger aucune rétribution pour l'examen
des jeunes filles qui veulent ſe faire Religieuſes.
De Madrid,le 20 Août 1777.
On a donné des ordres pour que huit bataillons
ſe rendent vers Malaga , afin qu'ils puiſſent ſe porter
en Afrique , & mettre la fortereſſe de Mélille
dans un état de défenſe , en cas que les Maures
penſent à l'attaquer encore. Leurs hoſtilités maritimes
continuent toujours.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 203
De Londres , le 19 Août 1777.
La nouvelle de la priſe, de Ticondérago , vient
d'être confirmée à la Cour , par des dépeches authentiques
. Les détails que l'on a juſqu'à préſent
de cet avantage , font que les Américains ont délogé
de ce Fort ſi intéreſſant pour eux , le 6 Juillet
dernier , & ont été pouffés le même jour dans
leur retraite au - delà de Skensborough , du côté
droit & au-delà d'Hulerton , du côté oppofé ,
avec perte de cent vingt- huit pieces de canon ,
de tous leurs vaiſſeaux & bateaux , & de la plus
grande partie de leurs bagages , vivres & muni
tions de guerre.
anb
La jonction des Armées des Généraux Howe
& Burgoyne , pour s'effectuer , n'a plus beſoin
que de la conquête du Fort Edward, où la gar
nifon de Ticondérago & des autres Forts qui en
dépendent, s'eſt réunie à une armée qu'on croit
de douze mille hommes , pour la défenſe de cette
derniere barriere . 4.
Ondit que la Cour de Danemarck , voulant donner
une preuve de l'attachement qu'Elle a pour
nous , a permis que tous les Matelots Anglois qui
étoient à ſon ſervice , fuſſent libres de retourner
dans leur pays , & qu'il en eſt déjà arrivé un grand
nombre qu'on a mis à bord d'un vaiſſeau de guerre
Spithéad.
Quoiqu'on ait dit que le Géneral Washington
a laiſſé au General Putnam la défenſe de Philadelphie
, on aſſure aujourd'hui que c'eſt le Géneral
Gates qui commande en cette Ville , que te
204 MERCURE DE FRANCE.
f
Général Mifflin commande dans l'Etat de Delawarre
; & que , le 28 Juillet , le premier de ces
trois Généraux a fait un mouvement au Sud-
Oueſt, comme pour aller à Philadelphie , ou dans
le Comté de Lancaftre .
Un Particulier , ſur le rapport duquel on croit
pouvoir compter , & qui eſt arrivé depuis peu de
nos Colonies , nous informe que le Général Washington
a un Corps de réſerve de quinze cents
hommes , commandés par les meilleurs Officiers
qui ſoient actuellement au ſervice du Congrès ,
& que ce Corps eſt à une ſeule marche de Philadelphie.
,
On lit dans un Journal de Boſton , que l'anniverſaire
de l'indépendance Américaine a été célébré
dans cette Ville avec tout l'enthouſiaſime
que peut inſpirer la Fête de la liberté à des ames
Républicaines. Tous les ordres de Citoyens y ont
pris une part égale ; & les amis de la paix augurent
mal ici de cette circonſtance , parce que ,
diſent- ils ſi l'eſprit de diviſion , ſi le ſyſteme
d'indépendance ne font pas moins dans l'ame du
Peuple que dans celles de ſes Chefs , les avantages
que pourroient avoir nos Armées , ne feroient
que momentanés , & ne produiroient pas le grand
effet qu'on pouvoit en attendre , lorſqu'on ſuppoſoit
que le gros de la Nation ne demandoit pas
mieux que de ſe voir ramené à la foumiſſion , & à
la tranquillité.
Il s'eſt tenu aujourd'hui un Grand - Conſeil à
Saint - James ,, en préſence du Roi , pour fixer
J'époque de la prorogation ultérieure du Parlei
商品2
,
OCTOBRE . Vol. 1777. 205
ment; une Commiſſion a été ordonnée pour cette
prorogation , fixée au Jeudi 28 Octobre .
Tous les navires de la Compagnie des Indes ,
deſtinés pour l'Inde & la Chine , feront armés de
vingt pieces de canon , & équipés de 9 hommes
chacun , pour les mettre en état de défenſe contre
les Armateurs Américains.... Le bruit court qu'ils
ont formé le deſſein de nous enlever l'Ifle de Ste-
Hélène , où tous les vaiſſeaux de la Compagnie
s'arrêtent dans leur voyage , pour prendre de l'eau
douce. T
Une lettre de New- Yorck , datée du 9 Août ,
rapporte que le Général Washington , informé
enfin que l'armement ennemi s'avançoit vers
Philadelphie , a quitté le Jerſey & paflé la Délawarre
avec toute fon Armée. La même lettre
ajoute qu'on dit à New- Yorck , que le Général
Howe vient d'abord à Wilmington , à 10 lieues
environ de Philadelphie. En ce cas , un combat
ſera la ſuite de cette poſition reſpective , & les
premieres nouvelles doivent être du plus grand
intérêt. ?
Aujourd'hui il ſe tient à Saint -James un grand
Confeil en préſence du Roi , fur des dépêches du
Continent , & fur celles que la Cour vient de recevoir
de l'Amérique , ſans qu'elles l'aient,mife
en état de confirmer , par une Gazette extraordinaire
, les nouvelles avantageuſes apportées
diſoit - on , par la Favorite , bâtiment de tranſport ,
Capitaine Fisher , qui avoit quitté Quebec , le 14
Août , & qui annonçoit la diſperſion totale de
l'Armée du Général Schuyler , la priſe du Fort
,
A
206 MERCURE
?
DE FRANCE.
Edward , & la marche libre de nos troupes vers
Albany. :
De Versailles ,le 30 Août 1777-
Le 29 d'Août , l'Ambaſſadeur de Naples eut une
audience particuliere du Roi ; il remit à Sa Majeſté
une lettre de fon Mattre , par laquelle ce Prince
annonce au Loi que , le 19 de ce mois , la Reine
de Naples eſt accouchée heureuſement d'un Prince
qui ſe porte très-bien.
Le 19 Septembre , l'Ambaſſadeur d'Eſpagne en
cette Cour , eut une audience du Roi , dans laquelle
il remit à Sa Majesté une lettre de Sa Majeſté
Catholique , par laquelle elle lui annonce
que, le 11 du même mois , la Princeſſe des Afturies
eft accouchée très - heureuſement d'une Princeffe.
Madame la Comteſſe d'Artois , qui avance fort
heureuſement dans ſa groſſeſſe , a été faignée étant
à mi - terme.
,
Le Comte de Saint - Germain , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat au Département de la Guerre
Sayant prié le Roi d'agréer ſa démiſſion de cette
place, le Prince de Montbarey , Secrétaire d'Etat
-au même Département , qui lui étoit Adjoint , en
*eft resté ſeul chargé.
مت
OCTOBRE I. Vol. 1777. 207
PRÉSENTATION S.
Les Députés des Etats de Languedoc furent admis,
le 26Août, à l'audience du Roi. Ils y furent
préſentés par le Maréchal Duc de Biron , Gouver
neur de la Province , & par le ſieur Amelot , Secrétaire
d'Etat ayant le Département de cette Province
, & conduits par le ſieur de Watronville , Aide
de Cérémonies. La Députation étoit compoſée ,
pour le Clergé , de l'Evêque d'Alais , qui porta la
parole; du Vicomte de Bernis , Baron de Pierrebourg
, pour la Nobleſſe ; des Sieurs Benezech ,
Député de Saint- Pons , & de Querelles , Député
de Clermont & de Lodève , pour le Tiers- Etat ,
& du fieur de Rome , Syndic-Général de la Province.
La Députation eut enſuite audience de la
Reine & de la Famille Royale.i
Le 31 du même mois , le Corps de Ville de
Paris ſe rendit ict , ayant à ſa tête le Duc de Coffé ,
Gouverneur de la Ville. Il eut audience du Roi ,
auquel il fut préſenté par le Sieur Amelot ,
Secrétaire d'Etat ayant le Département de Paris.
Il fut à conduit l'audience de Sa Majesté ,
par le Sieur de Watronville , Aide des Cérémonies
; les Sieurs Daral & Guyot , nouveaux
Echevins , prêtèrent le ferment , dont le Sieur
Amelot fit la lecture , ainſi que du ſcrutin , qui
fut préſenté par le Sieur Dumetz de Roſnay
Maître des Requêtes. Le Corps de Ville eut en-
2
208 MERCURE DE FRANCE.
ור
mmumunn
fuite l'honneur de rendre ſes reſpects à la Famille
Royale.
Le Sieur de la Galaiziere , que le Roi a nommé à
l'Intendance d'Alface ; & le fieur de Croſne que Sa
Majefté a auſſi nommé à celle de Lorraine , ont
eu , le 10 Septembre , l'honneur d'être préſentés
au Roi par le Prince de Montbarrey , Secrétaire
d'Etat au Département de la Guerre , & de faire ,
en cette qualité , leurs remercîmens au Roi.
Le Marquis de Bombelle , Miniſtre du Roi prés
la Diète générale de l'Empire , de retour ici par
congé , a eu l'honeur d'être préſenté à Sa Majeſté ,
le 7 du même mois , par le Comte de Vergennes ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat au Département des
Affaires Etrangères .
Le 24 du même mois , le Comte de Flavigny ,
Miniftre Plénipotentiaire du Roi près l'Infant
d'Eſpagne Dom Ferdinand , Duc de Parme , qui
étoit de retour ici par congé , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par le Comte de Vergennes , Miiftre
& Secrétaire d'Etat ayant le Département
'des Affaires Etrangères , & de prendre congé de
Sa Majefté , pour retourner à ſa deſtination.
Le même jour , le Sieur de la Coré , Intendant
de Besançon , eut l'honneur d'être préſenté au Roi
par le Comte de Saint - Germain , Miniſtre & Se-
Minigre
crétaire d'Etat au Département de la Guerre , &
de prendre congé de Sa Majefté pour retourner à
ſa deſtination.
Le Sieur Marchais , Intendant de la Marine à
Roche-
:
OCTOBRE I. Vol. 1777.- 209
*Rochefort , a été préſenté à Sa Majefté , le 15 du
mois d'Août , par le Sieur de Sartine , Secrétaire
d'Etat au Département de la Marine.
:
:
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
1 .
Le 24 Août , le Chevalier du Coudrai , ancien
Mouſquetaire , a eu l'honneur de remettre au Roi
& à la Reine , la II Partie des Anecdotes de l'Illuftre
Voyageur , contenant la relation fidelle &
hiſtorique du voyage de M.le Comte de Falkeinftein
dans nos Provinces . L'Auteur y a joint la
traduction Allemande de la premiere Partie de fon
Ouvrage , par le Sieur Barthélemy , Libraire à
Ausbourg.
Le 31 du même mois , le Sieur Moreau , Conſeiller
en la Cour des Aides de Provence , premier
Conſeiller de Monfieur , & Hiftoriographe de
France , eut l'honneur de préſenter à Leurs Ma
jeſtés & à la Famille Royale , les II , III & IV
volumes de ſes Difcours fur l'Hiſtoire de France .
Le 7 Septembre , l'Académie Royale des Sciences
a eu l'honneur de remettre à Leurs. Majeftés ,
à Monfieur , à Madame , à Mgr. le Comte d'Artois
, & à Madame la Comteſſe d'Artois , étant
préſentée parle Sieur Amelot , Secrétaire d'Etat
ayant le Département de Paris , le volume de fes
Mémoires de 1773 , & la derniere Partie de l'Art
d'exploiter les mines de charbon de terre , par le
Sieur Morand.
0
210
MERCURE DE FRANCE .
Les Sieurs Née & Maſquelier , Graveurs , que
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont honoré
de leurs foufcriptions pour un Ouvrage intitulés
Tableaux Pittoresques , Physiques , Historiques ,
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiſſe
&de l'Italie , ont eu l'honneur de remettre à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale , la ſeptieme
livraiſon de leur Ouvrage .
Le 21 Septembre , le Marquis de Montalembert ,
Maréchal de Camp , a eu l'honneur de préſenter
au Roi , à Monfieur & à Monſeigneur le Comte
d'Artois , le ſecond volume de fon Ouvrage , qui
a pour titre : la Fortification perpendiculaire , ou
Effai fur plusieurs manieres de fortifier les Places,
NOMINATIONS.
Le Roi a agréé la nomination faite par le Duc
de Nivernois, de l'Abbé de Duranti- Lironcourt , Aumônier de Madame Sophie , Vicaire - Général
de Laon , à l'Evêché de Bethléem.
Le Roi a nommé à l'Abbaye d'Igny , Ordre de
Citeaux , Diocèse de Reims , l'Abbé de Coucy ,
Vicaire- Général de ce Diocèſe ; à celle de Souillac ,
Ordre de S. Benoît , Diocèſe de Sarlat , l'Abbé de
Saint- George , Vicaire - Général de Périgueux ; à
celle de Blaifmont , même Ordre , Diocèſe de Bazas
, l'Abbé de Chapelain , Vicaire -Général dudit
Diocèſe; à celle de S. Pierre de Joncels , même
Ordre , Diocèse de Beziers , l'Abbé de Beauffet ,
OCTOBRE I. Vol. 1777. 211
Vicaire-Général d'Aix ; à celle de Neaufle - le-
Vieux , même Ordre , Diocèse de Chartres , l'Abbé
de Langlade , Vicaire - Général de Rouen ; à celle
de S. Jean de Falaiſe , Ordre de Prémontré , Diocèſe
de Séez , l'Abbé d'Eſtaguois de Schullema
berg , ci - devant. Aumônier de Madame , fur le
nomination & préſentation de Monfieur , en vertu
de fon Appanage ; à l'Abbaye Réguliere du Pin ,
Ordre de Cîteaux , Diocèſe de Poitiers , Dom Rigoley
, Directeur de l'Abbaye aux Bois ; à celle de
Salival , Ordre & Réforme de Prémontré , Diocèſe
de Metz , Dom Quentin , Religieux du même
Ordre ; & à celle de Notre - Dame - des - Prés ; Ordre
de S. Bernard , Diocèse de Troyes , la Dame
de Saulger , Prieure de ladite Abbaye.
Le Roi vient d'accorder la place de Comman
deur de l'Ordre de S. Louis , vacante par la mort
du Sieur de Rochemore , ancien Lieutenant -Général
des Armées navales , au Sieur d'Abon , Chef
d'Efcadrer
Le 7 Septembre
, le Sieur Valdec de
Leffart
Maître des Requêtes
, a eu l'honneur
d'être préſenté
au Roi par Monfieur , en qualité de Surintendant
des Maiſons , Domaines & Finances de ce
Prince , en furvivance
du Sieur Cromot du Bourg ,
& fur la demande qu'en a fait ce dernier à Monfieur.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Fontaine-Guérard
, Ordre de Citeaux , Diocèſe de Rouen , la
Dame de Radepont , Religieuſe Urſuline de
Rouen.
:
2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
La Ducheſſe de Chartres eſt accouchée , le 22
Août , de deux Princeſſes .
MORTS.
J. B. Joachim de Colbert , Marquis de Croiſſy ,
Lieutenant - Général des Armées du Roi , Chevalier
de ſes Ordres , Gouverneur d'Huningue , &
Capitaine des Gardes de la Porte de Sa Majesté ,
eſt mort à Paris , le 26 Août , dans ſa ſoixantequinzieme
année.
1
Le Sieur Michiel - Marie Bonnet , Docteur &
Grand - Maître de Navarre , Abbé - Commandataire
de l'Abbaye Royale d'Aubignac , Ordre de
Citeaux , Diocèſe de Bourges , eſt mort en l'Abbaye
de Saint-Amant en Flandres , le 13 Septembre ,
dans ſa 58 année.
Jeanne - Gabrielle de la Mothe - Houdancourt ,
veuve en premieres noces du Comte de Froulay
& de Montfleaux , Maréchal des Camps & Armées
de Sa Majefté , Lieutenant pour le Roi , des Provinces
du Maine & Comté de Laval , Menin de
feu Mgr le Dauphin , & en ſecondes nocés de
Charles-Joachim de Rouault , Marquis de Rouault-
Gamaches ,
ſe , Maréchal des Camps & Armées du Roi
OCTOBRE I. Vol. 1777. 213
Gouverneur des Ville & Comté de S. Vallery-fur-
Somme , pays & roc de Cayeux , eſt morte en fon
Château du Fayel , près Compiegne , le 7 Septembre
, dans ſa 54 année.
Jean -Jacques de l'Ifle , Marquis de Marivault ,
Brigadier des Armées du Roi , eſt mort à Paris le
22 du même mois .
Charle - Gabriël , Marquis de Nagu , Brigadier
des Armées du Roi , eſt mort , le 21 du même
mois , en ſon Château de la Meilleraie en Normandie
, âgé de 47 ans,
Tirage de la Loterie Royale de France , du
16 Septembre.
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
22 , II , 63 , 55,9.
Du 1 Octobre 1777 .
Les numéros fortis de la roue de fortune ſont :
14,73,43,88 , 18 .
03
214 MERCURE DE FRANCE.
لا
1
1
ADDITIONS DE HOLLANDE.
EXTRAIT de la Lettre d'un Américain en Europe
, dù 15 Sept. 1777. 1.
:
M. je vois depuis quelque-temps mes Lettres ,
fort altérées dans quelques papiers publics ; & l'on
m'y fait dire des chofes que je fuis bien éloigné de
penſer. C'eſt ce qui eſt arrivé entre autres à ma
derniere. Cela m'a fait prendre le parti de vous
en envoyer une copie , que vous avez eu la bonté
d'inférer dans votre mois de Septembre ; & c'eſt
la ſeule que je puis avouer , comme exprimant les
vrais ſentimens d'un bon Américain. On m'a fait
dire , par exemple , que nous avions tiré l'epée
contre nos maîtres . Je ne l'ai point dit , puiſque
nous ne l'avons point fait : car nous n'avons jamais
fubt l'humiliation d'avoir des maîtres ; & nous foinmes
réſolus de n'avoir que des amis . Nous ne
voulons , ni ne devons , comme les malfaiteurs ,
recourir à la clémence d'aucun Souverain : c'eft
à celui qui nous a rejetés de fon fein pour nous
fouler à ſes pieds , que nous avons à pardonner ;
& nous remettrons l'épée dans le fourreau , que
nous n'avons point jeté , lorſqu'il n'écoutera plus
les méchants confeils de ceux qui trahiffent & facrifient
les vrais intérêts de la Gr. Br.
Il faut bien ſavoir la vraie Conſtitution Angloiſe ,
pour pouvoir juger fainement de notre querelle.
Un Souverain Anglois n'a jamais eu , ni n'aura jamais
(fi ce n'eſt au moyen d'une fubverſion totale
de tout l'Empire Br. ) que l'autorité exécutive ,
fagement limitée par l'autorité législative , qui ap
OCTOBRE I. Vol. 1777. 215
partient à ſes peuples duement repréſentés. C'eft
donc une abfurdité , & une trop- baſſe complaifance
pour une faction dominante & momentanée ,
lorſque des Etrangers empruntent de nos ennemis
le nom flétriſſant de rébelles pour nous déſigner.
La réſiſtance , mon cher Monfieur , en cas d'oppreſſion
, eſt une vertu , eſt un devoir conftitutionnel
pour tout Anglois. Ce n'eſt qu'en vertu de ce
principe que la famille regnante occupe légitimement
le trône ; & nous fommes auffi peu rébelles
que ceux qui l'y ont placée. Malheur à ceux de
la nation qui ſe ſont laiffés tromper à cet égard
dans la circonftance préſente ! Malheur auffi aux
puiſſances qui compteroient trop fur l'influence &
fur la tête des Miniftres du jour! J'en démêle une
qui les connoît à fond , & qui profite admirablement
de leurs bévues. Des apparences de ſuccès
momentanés n'en perdront que mieux la Gr. Br. ,
je vous le prédis , parce qu'elles foutiendront un
peu plus longtemps le crédit & le ſyſtême des Ouvriers
qui travaillent à ſa perte. Au commencement
de cette guerre , à laquelle on nous a forcés ,
nous nous attendions à perdre les deux ou trois
premieres batailles , &, fi elle venoit à durer , toutes
nos villes maritimes. Cependant , depuis le
fameux 19 d'Avril 1775 , nous avons été plus fouvent
victorieux que battus ; fur à peu près cent
ports que nous avons , l'ennemi , avec tout fon argent
, tout fon attirail , & plus que ſes forces , n'a
pu ſe procurer la poffeſſion précaire que de deux ;
& de tout l'immenſe territoire des Etats Unis , il
ne peut en occuper que vingt milles quarrés. S'il
a fallu deux ans , & plus de 30,000 Bretons &
Germains , pour remporter ces petits avantages fur
nous , combien faudra - t- il de temps , d'hommes
& d'argent , pour emporter tout notre Continent ?
Combien , après cela , pour le garder ? L'une &
04
216 MERCURE DE FRANCE.
لا
l'autre idée eſt chimérique , & par conféquent audeſſous
du problématique , puiſqu'elle eft impoffible
à réaliſer. Il ne dépend que de nous de taxer ,
bannir , confiner ou pendre , ſelon qu'ils le mériteront
par leurs actions le peu de Torys qui reſtent
parmi nous ; & nous défierons la Grande Bretagne
de nous fubjuguer. L'Amérique ne fauroit être
conquiſe , que lorſque , par impoffible , ſes habitans
deviendroient tous des lâches , ou lorſqu'on auroit
•conquis tous les coeurs des Whigs. Quand même
nous n'aurions pas tous les moyens de défenſe que
nous avons ſu nous procurer , nous pourrions défier
la Gr. Br. de nous conquérir , tant que la
majorité de l'Amérique voudra être libre.
Je joins ici des pieces authentiques , qui ne font
que de me parvenir. Il eſt juſte que le Public foit
enfin inftruit de la maniere dont on nous fait la
guerre , & qu'il puiſſe juger qui des deux font des
ſauvages , les vieux ou les nouveaux Anglois ,
comme auffi combien nous aurons à pardonner , fi
jamais nous pouvons nous y réfoudre .
La Lecture de ces pieces doit faire fentir encore
au Lecteur la juſteſſe de la Remarque , que voici.
On fait que ce n'eſt pas le Corps ſeul du Général
Washington , poſté ſur les hauteurs , qui dernierement
en a impofé au Général Howe. Au premier
bruit de fa marche , pour pénétrer juſqu'au Delaware
, toute la milice du Jerſey a couru aux armes
pour foutenir le Général Washington , & difputer
, de concert avec lui , & à toute outrance ,
le paſſage à un ennemi , que la Province n'avoit
que trop à ſes dépens appris à connoître. Howe
s'eſt retiré devant elle : il a abandonné fes conquêtes
; & il n'y a plus de Torys . On ne fait où il va
porter le fer & feu : mais où que ce ſoit , il y a
tout à parier qu'on y profitera de l'exemple du Jerſey.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 217
RAPPORT du Comité , nommé par le Congrèsgénéral
des Etats Unis en Amérique , pour
examiner la conduite de l'ennemi.
:
En Congrès 18 Avril 1777 .
LE Comité , nominé pour s'enquérir de la
conduite de l'ennemi , demande la permiffion de
rapporter.
Que par- tout où l'ennemi a paſſé , les plus grieves
plaintes y retentiffent contre l'oppreſſion , les
injures & les infultes que les habitants ont fouffer,
tes de la part des Officiers , des Soldats , & de
ceux d'entre les Américains qui font mal intentionnés
pour la cauſe de leur patrie. Le Comité a
trouvé ces plaintes fi diverfifiées , que loin de pouvoir
les rapporter en détail , il lui paroît extrêmement
difficile d'en donner un tableau diftinct , qui
comprenne tout , & qui ne paroiffe pas trop défectueux
au public en général , & aux parties fouffrantes
en particulier , qui le verront. Cependant ,
pour s'acquitter , au moins juſqu'à un certain point ,
de la fonction impoſée , le Comité s'eſt déterminé
à divifer l'objet de fes enquêtes en quatre parties
, en faiſant voir , 1. la dévaſtation la plus licentieuſe
& la plus oppreſſive du pays , & la deftruction
de propriété : 2. Le traitement inhumain
qu'ont éprouvé ceux qui ont eu le malheur d'être
faits prifonniers : 3. La boucherie atroce faite d'un
nombre de gens incapables de réſiſtance , & qui
s'étoient foumis : 4. La brutalité des Soldats affouvie
fur les femmes. Le Comité repréſentera
donc en raccourci ce qu'il a conftaté , felon l'exacte
vérité , fur chacun de ces chefs ſéparément ,
en joignant au tout les dépoſitions & autres témoi
gnages formels qui prouvent ſes affertions .
05
220 MERCURE DE FRANCE.
يا
ciers bleffés , & hors de combat , ont été barbarement
mutilés & maſſacrés. Un Miniſtre de l'Evangile
à Trenton , (Mr. Roſeburgh , Miniftre aux fourches
du Delaware) , fans armes , & fans en avoir
jamais porté , a été maſſacré de fang froid pendant ,
qu'il demandoit humblement miféricorde.
IV. La brutalité des Soldats afſouvie fur les
femmes. Le Comité a des informations authentiques
, de beaucoup d'endroits , des plus grandes
impudicités & du viol formel commis fur des femmes
mariées , & des filles . Mais telle eſt la nature
de cette injure irréparable , que les perſonnes qui
l'ont foufferte , ainſi que leurs parentés , quoique
parfaitement innocentes , la regardent comme une
efpece de flétriſſure , & fe font de la peine de déclarer
les faits , & de faire connoître leurs noms.
Le Comité s'eſt néanmoins procuré quelques dépoſitions
à cet égard , qui feront publiées dans l'appendix
, & dont les originaux ſe gardent à la Secrétairerie
du Congrès. On avoit porté quelques
plaintes à ce ſujet devant les Officiers commandants ,
& l'on a connoiſſance d'une dépoſition faite devant
un Juge de Paix ; mais le Comité n'a pu apprendre
qu'aucune fatisfaction ait été jamais donnée
aux plaignants , ni qu'aucune punition ait été infligée
aux coupables , ſi ce n'eſt qu'à Pennyton un Soldat
a été aux arrêts pendant quelques heures .
Enfin le Comité eſt faché de devoir déclarer ,
que le cri qui s'eſt élevé de toutes parts , contre
tant de barbarie , n'eſt que trop fondé. Quant à ces
perſonnes froides , qui , dans la conversation , n'ont
rien à répliquer à ces faits , ſi ce n'eſt qu'ils leur
paroiffent incroyables , & peu conformes à ce qu'il
leur plaît d'appeller la générofité , & la clémence
de la nation Angloiſe , le Comité les prie d'obſerver
au moins , que l'une des circonstances qui
s'eſt préſentée le plus fréquemment pendant l'enOCTOBRE
I. Vol. 1777. 221
quête , c'eſt les noms pleins d'opprobre , & de mépris
qu'on donne aux Américains. Ceux - là n'ont
point beſoin de preuves ; ils paroiffent affez fréquemment
dans les Gazettes imprimées , ſous la direction
ennemie , & dans les Lettres interceptées de
ceux qui font Officiers , & qui fe diſent Gentilshommes.
Il eſt aifé de voir par - là qu'elle doit être la
conduite d'une Soldatesque avide du pillage , envers
un peuple qu'on lui a appris à regarder non comme
un corps de citoyens défendants , par principe , leurs
droits , mais comme une troupe de déſeſpéres bandits
, qui ſe ſont élevés contre la Loi , & contre .
l'Ordre en général , & qui ne defirent , que la
fubverſion totale de la Société. Le Comité ne
fauroit , avec plus de candeur & de charité , rendre
raiſon aux incrédules de l'exiſtence des triftes vérités
qu'il a été obligé de rapporter. Et pour tout
dire , le même principe erroné ſemble gouverner les
premiers perſonnages , & les premiers Corps de la
Grande Bretagne ; car il est bon d'obſerver , que ce
n'eſt pas feulement les faiſeurs de brochures , mais
le Roi , mais le Parlement , qui conftamment appellent
doux & clements , ces Actes qui dès leur premiere
publication ont rempli ce Continent de reffentiment
& d'horreur.
Reçu , approuvé , & ordonné de publier le Rapport
ci-deſſus avec les preuves.
Signé CHARLES THOMSON Secrétaire.
Entre les Pieces Juſtificatives qui fuivent ce Rapport
, il fuffira , pour donner au Lecteur une idée
complette du tout , de transcrire ici les trois fuivantes
. La premiere eſt une Relation de la conduite ,
de l'ennemi à Newark & aux environs . L'Auteur
eſt un Miniſtre fort honoré pour ſes vertus , dans le
pays . Il écrit à un Membre du Congrès .
1
222 MERCURE DE FRANCE.
لا
I.
EXTRAIT d'une Lettre de Newark , du 12 Mars
1777.
Les ravages commis par les troupes Britanniques ,
dans cette Contrée ſont énormes : Vous avez vu ce
qu'elles ont fait à Trenton , à Princeton , &c. ainfi
je ne vous en parlerai pas. Leurs pas font marqués
chez nous de défolation , & de ruine à tous égards .
Je me fuis fauvé de la Ville , avec beaucoup d'autres
gens: ceux qui font demeurés ont fouffert , tous les
maux imaginables . Les meurtres , les pillages , les
viols , & tant d'autres crimes que l'ennemi s'eſt permis
, font horribles . Lorſque je revins en ville , je
ne vis que la confufion , & la ruine au lieu d'une
place riante & bien cultivée. Un Thomas Hayes ,
homme paifible & fans fraude , qui demeuroit à trois
milles d'ici , a été maſſacré , fans aucune provocation,
par un Negre des ennemis , qui lui a paffé fon épée
au travers du corps ; & fon vieux oncle en a été,
tailladé & mutilé de maniere , qu'il n'eſt pas encore
guéri de fes bleſſures , quoiqu'il y ait déjà trois mois
qu'on les panfe: le même ſcélérat a donné un coup
de poignard à un Nathan Baldwin , qui heureufement
en eft guéri. Trois perſonnes du Sexe , ont
été horriblement violées : l'une étoit une vieille femme
de près de 70 ans , dont ils ont abuſé d'une maniere
, qui ne fouffre pas la description ; l'autre étoit
une femme groſſe , déjà fort avancée ; la troiſieme
une jeune fille. Pluſieurs autres femmes attaquées ,
ont échappé à ces Monftres , qui , par un coup de
la divine Providence , n'ont pu accomplir leurs criminels
deſſeins fur elles . Ce ne font pas les Soldats ,
feuls qui ſe ſont abandonnés à ces horreurs , ce font
des Officiers , ce font des Officiers Britanniques : par
bandes de cinq ou fix , quelquefois plus , quelque
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 223
fois moins , it's couroient la nuit par la ville , forçant
les maiſons , & criant pour en avoir les femmes .
Le pillage a été ſi univerſel & fi atroce , que je
m'avoue incapable de la décrire, Whigs & Torys ,
tout a été traité de la même maniere ; excepté quelques-
uns qui ont eu le bonheur d'obtenir , des fentinelles
à leurs portes. Il y avoit un Nutman , toujours
connu pour un zélé Tory ; il avoit couru au
devant des troupes Britanniques , avec force cris de
joie: ſa maiſon n'en a pas moins été pillée ; on lui
a tiré à lui-même les fouliers de ſes pieds ; on l'a
menacé de le pendre ; & c'eſt avec la plus grande
difficulté qu'il a échappé au maſſacre. Avant
l'arrivée de l'ennemi , les Torys avoient eu grand
foin de divulguer , que ceux qui reſteroient tranquilles,
chez eux ne feroient point pillés : cela avoit engagé
pluſieurs à reſter , qui , autrement , auroient pu ſauver
pluſieurs de leurs effets , en les tranſportant à temps .
Mais l'événement a fait voir , que rien n'étoit plus
faux que ces diſcours trompeurs : car ceux qui font
demeurés avec leurs familles , ont fouffert & perdu
le plus. Je ne ferai mention que de quelques-uns .
Jean Ogden homme d'âge , qui ne s'étoit jamais
déclaré , ni pour ni contre un des partis : ils ont enlevé
de ſa maiſon , tout ce qui valoit la peine d'être
emporté , découſu les lits , jetté les plumes au
vent pour en avoir les taies , forcé ſes pupitres , lacére
& détruit nombre de papiers importants , des
contrats , des teftaments , &c. appartenants foit à
lui , ſoit à d'autres , infulté le vieillard de la maniere
la plus outrageante , menaçant tantôt de le pendre
, tantôt de lui couper la tête : ils ont arraché
fon fils du lit , où il étoit dangereuſement malade ,
le maltraitant , & lui faiſant craindre toutes fortes
de tourments & de morts .
Le plus proche voiſin d'Ogden , étoit Benjamin
Coe, vieux homme aufli , qui ſe tenoit chez lui
:
/
224 MERCURE DE FRANCE.
لا
avec ſa femme : ils ont pillé & détruit tout ce qu'il
y avoit chez lui , & infulté les vieilles gens avec
tant de fureur , que ce pauvre couple s'eſt cru heureux
de pouvoir s'échapper fans être apperçu ; &
alors la troupe enragée a réduit , leur maifon en cendres
. Zophar Beach , Jofiah Beach , Samuel Pennington
, & d'autres , qui , avec leurs nombreuſes
familles , étoient reftés chez eux , ont été fi bien
dépouillés , qu'à peine leur a-t- on laiſſé dequoi ſe
couvrir. N'attendez pas que je puiffe décrire tout
le défordre commis dans les maiſons abandonnées ,
par les habitans fugitifs , la deftruction des enclos ,
des granges , des étables , &c. les meubles brifés ,
les inftrumens , de toutes fortes d'artiſans brûlés ou
émportés.
Tout ce que je viens de rapporter ne finit point
la foible eſquiſſe que vous voyez tracée , de ce qu'on
appelle fi légerement la justice & l'humanité des
troupes Britanniques. Ils ont comblé la meſure de
l'iniquité , par une perfidie facrilege: ils ont converti
la ſimple déclaration , contenue dans la Proclamation
de Howe , en un Serment formel , & forcé
le peuple de jurer une foumiſſion abfolue , & fans
réſerve au Roi Britannique . Ceux qui ont eu la
foibleſſe de prêter le ferment , & qui avoient obtenu
par-là ce qu'on appelloit fauſſement des protections
, n'en ont pas été plus en fûreté pour cela : il
y a pluſieurs exemples , parmi nous de ces gens volés
, & dépouillés malgre le chifon , qui devoit leur
ſervir de ſauve-garde : Mais la maniere la plus générale
dont on s'eſt ſervi pour s'approprier le bien
de ces gens-là , a été de contracter avec eux pour
leur foin , leurs beftiaux , leur bled , promettant liberalement
de payer , ſans s'embarraffer de tenir parole.
J'aurois déjà dû obſerver , que ce n'eſt pas les
Soldats ſeuls , qui ont pillé & volé , mais auſſi leurs
OffiOCTOBRE
I. Vol. 1777. 225
1
Officiers ; & non ſeulement des ſubalternes , mais
des Officiers de tout rang , quelques - uns du plus
haut , qui ſe font avilis en aidant , & encourageant
ces violences , dont ils ont fait leur profit. Tel
qu'un Général Erskine , logé chez Daniel Baldwins ,
qui avoit fon appartement garni de meubles de
Mahoni , fournis d'une maiſon voiſine ; & lorſqu'il
partit pour Elifabeth Town , une partie conſidérable
de ces meubles a été emmenée avec ſon bagage.
Le Colonel Mr. Donald , en quartier chez Alexandre
Robinson , a ufé de la même induſtrie. Un autre
Colonel , dont le nom m'eſt échappé , a fait enlever
le lit de Mad. Crane , qui y étoit couchée &
malade , pour s'en ſervir lui-même. Je n'aurois jamais
fait, ſi je voulois pourſuivre en détail toute
leur conduite inhumaine. Autant que j'ai pu m'en informer
, ce qu'ils ont fait dans cette ville , n'eſt qu'un
échantillon de la maniere , dont ils ont traité généralement
tous les habitants des lieux où ils ontpaſſé.
10 .
Signé ALEX. M. WHORTER.
II.
DÉPOSITION du Révérend GEORGE DUFFIELD , touchant
la mort du Rév . Rosborough , Chapelain
d'un Bataillon de la milice de Pensylvanie , tué
à Trenton le 2 de Janvier dernier au foir.
J'ai été informé des circonstances ſuivantespardes
habitans du lieu , fur la véracité desquels je puis
faire fond: ſavoir , qu'un Parti de Chaſſeurs Heſſois
marcha en deſcendant , par le bout de la ville , après
la retraite des nôtres ; qu'ils rencontrerent Mr. Rosborough
,lequel ſe rendit priſonnier ; que malgre cela
l'un d'eux lui donna un coup de fabre fur la tête ,
&enfuite pluſieurs coups de bayonnette ,pendant
P
226 MERCURE DE FRANCE.
1
que l'infortuné demandoit miféricorde&la vie : que
ce recit fut entendu de la bouche, d'un Heffois ,
qui avoit dit que c'étoit lui qui l'avoit tué , ajoutant
qulil ne favoit pas fon nom , mais que c'étoit un
damné Ministre rebelle ; & que Cortland Skinner ,
&pluſieurs autres Officiers préſents au recit , avoient
fort applaudi cet homme de ce qu'il avoit fait :
qu'après le Maffacre du Miniſtre on l'avoit depouillé
, & laiſſé fon cadavre nud dans les champs ,
qu'enfuite les habitants , l'avoient pris & enterré
tout près delà. Ce fut le Lundi , ſuivant que je vis
cecadavre , lorsqu'on le releva pour l'enterrer dans
le cimetiere: j'obſervai qu'outre les coups qui lui
avoient été donnés , ſur la tête avec une arme affilée,
il avoit reçu des coups de bayonnette à la- nuque
du cou , & entre les côtes droites ; ces derniers
n'ont paru fort profonds , & il en couloit encore
une grande quantité de ſang.
Signé GEORGE DUFFIELD.
Philadelphia ff.A comparu , en perſonne , devant
moi , James Joung Esq. fun des Juges de Paix , le
Révérend George Duffield , & a fait ferment que la
dépoſition ci -deſſus eft vraie. Juré le 25 Avril
1777 , devant moi JAMES JOUNG.
EXTRAIT de la Lettre de Jean Cochran , écrite
dans l'Isle-longue àſafemme au Nouveau Hampshire
, interceptée avec d'autres envoyées , par le
dernier GouverneurWentworth à ses Soeurs.
:
Ma chere ,je voudrois volontiers vous conſeiller ;
mais à cette diſtance , je ne ſais que vous dire. Je
laiſſerai à votre jugement , de voir ce qui fera le
:
OCTOBRE I. Vol. 1777. 227
mieux dans ces jours malheureux : car l'embarras &
l'incertitude , où je ſuis à cet égard me rendent prefque
malade. Je crois cependant , que vous ferez
biende vous retirer ,dans l'intérieur du pays ; car je
crains que vous ne ſouffriez où vous êtes , avant
qu'il foit en mon pouvoir de vous protéger. Comme
il n'y aura que deſtruction de propriété ,fans referve ,
je voudrois que vous envoyaſſiez les effets les plus
précieux , qui vous reſtent , en quelque lieu de fûreté
, fi vous en connoiflez de tels. J'eſpere de vous
joindre foit à l'Ifle de Shoals , ou a Londonderry.
Si vous prenez le parti de refter où vous êtes , je
vous prie , au nom de Dieu , de ne recevoir aucun
ECCLÉSIASTIQUE dans la maiſon; autrement votre
vie ne vaudroit pas un liard : car on veut exterminer
juſqu'au dernier de cette robe , & c .
Signé JEAN COCHRAN.
Cette derniere Lettre paroît avoir été écrite , lors
de l'invaſion de Long-Island , ou peu après .
LETTRE AU PRINCE
MON PRINCE.
Liege, ce 15 Décembre 1776.
JAL
AI lu avec plaiſir l'ouvrage de mon ami Falconet ;
je trouve qu'il traite les Encyclopédiſtes , comme
ils le méritent ; parce que tous ces prétendus
Lettrés ne font que des ignorans dans les Arts : au-,
moins en est-il ainſi à l'égard des parties , dans lesquelles
, je ſuis un peu initié. Néanmoins l'Ouvrage
de Mr. Falconet , ne m'a pas donné de la Sculpture
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
moderne une idée ſupérieure , à celle que j'en avois.
Je ne vois rien chez nous de bien conforme aux regles
harmoniques des Grecs ; j'y cherche ſouvent envain
la majeſté , qui frappe d'admiration dans les Ouvrages
des Anciens .
Le Tombeau du Cardinal de Richelieu en Sorbonne
, celui de la Mere de Girardon à St. Landri ,
le Milon de Puget &c . font de beaux morceaux
modernes : mais l'on n'y voit qu'une imitation fouvent
outrée de la nature , en marbre brute ou poli ,
&peu de l'élégance & de la majeſté proportionées
au ſujet , qui ſe fait admirer dans les Statues de
l'ancienne Grece. Par exemple le Gladiateur eſt
comme l'on peut ſouhaiter la belle Nature ; l'Apollon
a toutes les belles proportions , qu'on peut deſirer
dans un Dieu de figure humaine ; & ainſi de tous
les autres chef- d'euvres de l'antiquité. Je ſavois ce
que je difois , en parlant d'un ongle du pouce du
Nil qui eft aux Tuilleries .
Pour votre fatisfaction faites deſſiner , avec exactitude
ſeulement la main de cette figure ,& après cela
vous jugerez de la vérité , de ce que j'ai avancé , en
louant les belles proportions , que les Grecs avoient
données à leurs ſtatues. Je ſuis perfuadé qu'ils avoient
des regles , & des moyens qui leur rendoient l'exécution
plus facile qu'à nous ; enſorte qu'en comparaiſon
d'eux nous ne ſommes que des tatonneurs.
Il faut convenir que nos ſculpteurs modernes , ſe
donnent beaucoup de peine pour être habiles ; mais
nos peintres font preſque tous capricieux & fans
regle : j'ai entendu dire à D. L. R. que l'Anatomie
donnoit un goût décorché ; aufſi les meilleurs peintres
, excepté un très -petit nombre , agiſſent ſans regle&
ne voyent qu'avec des yeux , dans ce gout-ci
ou dans celui- là , fans pouvoir le définir.
- Vous direz , Mon Prince , que je fuis bien partial
on faveur de l'antiquité. Je l'avoue , mais cette partia.
OCTOBRE I Vol 1777. 229
tialité eſt guidée ſur l'expérience qui eſt le fondement
de toute fcience. Cela ne m'aveugle pas fur ce qu'il
y a de repréhenſible , dans certains ouvrages des Anciens
: mais le bel Antique furpaſſe toujours de
beaucoup , notre plus beau moderne , pour ce qui
eft de la Sculpture , de la Gravure en Pierre fine , &
de la Peinture ; à en juger par ce récit , rien de moderne
, ne peut entrer en parallele.
En fait de Mechanique , & d'Hydraulique , perfónne
ne s'aviſera de le difputer aux Anciens ; le
compilateur Belidor n'a fait que copier , ce que
Vitruve a écrit fur les eaux , (Livre VIII. Chapitre
1-7) en omettant les détails utiles , qui ne s'accordoient
pas avec la vanité de faire le ſavant. Il n'a
rien ditde laMéchanique des Anciens tant militaire que
civile , que pour prouver , qu'il ne l'entendoit pas ,
&fur laquelle Vitruve s'étend , juſqu'à donner les
deſcriptions , & les proportions des machines , à jetter
des pierres , depuis deux livres , juſqu'à 250 de
pefanteur. ( Livre X. depuis le Chapitre 10. jufqu'au
Chapitre 21.)
Pour l'Hydraulique phyſique,les Problêmes d'Héron
d'Alexandrie , prouve qu'ils avoient des Machines à
feu , & des Engins capables de mouvoir , l'eau
par la compreſſibilité de l'air. Ces Problemes ont
de quoi étonner les plus grands connoiffeurs en
phyſique experimentale , malgré ce que Déſaguliers
a dit des Anciens , fur leur peu de connoiffance en
Hydraulique.
Notre Méchanique navale n'eſt point à comparer
à l'ancienne , excepté dans la manoeuvre des voiles.
Tout notre ſavoir ne confifte qu'en cabeftans , pourlever
des ancres , & des moufles pourmouvoir des vergues
& des mats. Les anciens connoiffoient ces manoeuvres
mieux que nous , comme les vieux monuments
, en font foi : car ils ſavoient ſe paſſer de vent ,
&fans fon fecours conduire des Armées nombreu-
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
!
ſes par tout où il leur plaiſoit: témoins quand Nicias
aborda à Catane en Sicile , pour cacher le véritable
endroit , où il avoit projetté de descendre , &
dans la nuit même gagna à la rame , avec ſa flotte,
le port de Syracuſe où il débarqua ſon Armée le
matin fans difficulté .
Au fiege de Rhodes , Demetrius fit des machines
&des vaiſſeaux fi merveilleux que les plus favans
marins de nos jours n'en ont par l'ombre d'idée.
Cefar dans ſes Commentaires donne une defcription
de la marche de ſa flote vers les côtes d'Angleterre
, qui atteſte les connoiſſances de ſes pilotes .
Le même Cefar au fiege de Marseille bâtit un
grand nombre de vaiſſeaux de guerre en peu de
temps avec du bois qu'il coupa fur les lieux.
A la bataille d'actium chaque gros vaiſſeau portoit
500 hommes d'équipage ; là on voit Mare Antoine
ſe ſervir de l'adreſſe de ſes rameurs qui haufferent
leurs avirons , comme à un exercice , pour
cacher l'infanterie qui étoit ſur les ponts.
Enfin les anciens manoeuvroient autrement & plus
adroitement que nous , puis qu'on voit qu'un des
Capitaines du fils de Pompée fit échouer ſa flote ,
exprès ſur la vaſe ou les fables , afin d'attirer l'armée
d'Auguste , qui en effet s'avança pour s'en
emparer: mais dès qquu''elle ſe fut approchée le capitaine
ſe dégagea avec ſes vaiſſeaux , en faiſant des
railleries mortifiantes pour les Généraux d'Auguſte ,
qui étoient pris pour dupes.
Les anciens avoient une maniere de conftruire
les vaiſſeaux , qui étoit certainement plus méthodique
que la nôtre ; leur fupériorité en ce genre de
méchanique eft conftatée par le rapport de toutes
les hiſtoires qui rendent compte du prodigieux
nombre de bâtiments qu'ils conſtruifoient en une
feule campagne. Cela ne ſe pouvoit faire avec
tant de promtitude qu'au moyen d'une méthode fa
OCTOBRE I. Vol. 1777, 231
cile guidée par des principes & des connoiffances
fixes fur la flotaiſon & fur la marche plus ou
moins vite avec une force donnée. Il n'en pouvoit
être autrement , parce que les vaiſſeaux der
guerre des anciens étoient mis en mouvement à
force de bras , ainſi qu'il paroit dans toutes les ba
tailles navales qui ont été données ; il falloit done
de néceſſité que les ingénieurs de marine s'évertuaf
ſent pour faire aller les vaiſſeaux avec le moins de
force poſſible : au lieu que nos architectes de ma
rine ont pour maxime que le meilleur vaiſſeau eft
celui qui porte le plus de voiles . Maxime moderne
& diamétralement oppoſée aux vraies regles de
conftruction qui doivent avoir pour but de faireſ
alter les vaiſſeaux avec le plus de viteſſe & lel
moins de force motrice poſſible. C'eſt ſelon ces
vraies regles que les anciens dirigeoient la conſtruction
de leurs navires, Nos conſtructeurs mos
dernes , excépté un petit nombre , ne peuvent pasí
venir à bout , avec leur nouvelle doctrine , de
conſtruire deux vaiſſeaux égaux qui produifent pré
cifément les mêmes effets , qui aillent également
avec la même quantité de voiles & qui tiennenty
la mer egalement bien." Encore fontoils un teis
prodigieux à bâtir & ils gaspillent une quant
té étonnante de bois. L'Amiral Anglois qui s'eft
donné pour legiſlateur en marine , n'en ſavoit pas
plus qu'eux; il étoit incapable de preſcrire des
✓ loix fur ce qu'il vouloit faire ; auſſi ſon ſavoir a
été cauſe que les Ruſſes n'ont pas paſſe les Dardanelles
qui n'ont jamais arrêté les armées des
Grecs quand ils ont voulu aller à Bizance.
A l'egard de notre maniere de défendre les places
, elle eft de beaucoup inférieure à celle des
anciens : on en peut juger par les fieges de Rhodes
, de Syracuſe , de Carthage &c. Qu'avons nous
fait de mieux depuis l'invention des courtines
P4
#32 MERCURE DE FRANCE.
flanquées de bastions ? l'on s'eſt borné à ſavoir
qu'une ligne de défenſe eſt de 120 toiſes ou environ.
Vauban , Coehorn & les autres n'ont pas
paffé ces limites. Il eſt vrai que Pagan leur prédéceſſeur
avoit conçu qu'en allongeant la ligne de
défenſe on pouvoit défendre plus de terrain avec
moins de garniſon : mais ces idées ont cédé à la
routine de pratiquer des mines difpendieuſes & de
donner un peu plus de hauteur aux ouvrages pour
ſe défendre des ricochets que les François prodiguent
, fans faire grand effet. Avec toutes ces
prétendues connoiſſances les modernes ne font pas
ſi forts ni ſi en ſureté derriere leurs remparts que
les affiégeans en campagne avec leurs batteries mobiles.
Enfin l'art défendre les places à la moderne
ne vaut nullement celui des anciens.
Voilà , mon Prince bien des affertions accumulées
en faveur des anciens. Malheureuſement pour
les modernes elles font foutenues par des faits inconteftables
puiſés dans les Hiſtoires les plus authentiques
qu'il eſt poſſible de trouver.
Je conclurai qu'en joignant les connoiſſances
poſtérieures à celles que les anciens nous ont tranfmiſes
, nous pouvons nous mettre en état de mieux
faire que ceux qui nous ont précédé , & prouver
enfuite , par de meilleurs ouvrages , que nous aurons
furpaffé nos maîtres , comme il doit arriver ſi
à meſure que nous acquérerons des lumieres , nous
n'oublions pas les connoiſſances précédentes. J'ai
l'honneur d'être &c.
4
BLAKEY Ingenieur Hydraulique , &
Auteur des nouvelles Pompes à feu.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 233
Explication du Logogryphe du mois de Sep-
:
tembre.
Le mot du Logogryphe eſt Soulier où l'on
trouve.
}
Louis , rufe , Orus , Soeur , Loire , Soir , lire ,
lier , ris , Soul , ofier , ours , Sole , Sire , roue ,
Uri , Levi , or , ire , foie , role , Sieur , loi , ifle ,
rue , lie , fel , loir , roulis , Roſe , Lis .
T
:
234 MERCURE DE FRANCE.
1
P
TABLE.
IECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE ,
Difcours de Gernanicus mourant ,
Ode fur le Duel ,
Epitre à M. de B...
AMonfieur ,
Sur l'Eſpérance ,
L'heureux Naufrage ,
T
A l'Empereur Joſeph II ,
A une jeune perſonne qui vouloit ſe faire Religieuſe
,
page 5
ibid.
8
12
15
16
17
28
29
Le canal de Jonction , 30
La Boiteuſe vengée , 36
L'Homme für de fa Confcience , 37
A Madame de *** , 38
Réponſe au Billet qu'on ne m'a point écrit , 39
✓ Réponſe de Mlle de Ch. ** 40
a
A Madame T... 42
Moralité ,
ibid.
Le Géometre , 43
La Tulipe , la Rofe & l'Abeille , 44
Epigramme , 45
Le Berger patriote , 46
Traduction en vers d'une Ode d'Horace , 48
Explication des Enigmes & Logogryphes , 50
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 235
ENIGMES ,
1 50
LOGOGRYPHES , 53
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 58
Mémoires pour ſervir à l'Hiſtoire de Louis Dauphin
de France ,
ibid
Roland Furieux ,
66
Obfervations ſur les Maladies épidémiques , 77
Nouveaux Voyages dans l'Amérique Septentrionale , 86
Voyage de Bourgogne , 95
Eſſai ſur les Cometes , 99:
Oeuvies pofthumes de M. Pothier ,
103
Lettres fur la profeſſion d'Avocat , 105
La Mouche,
108
La Confiance trahie , 15
Les Nuits Attiques d'Aulu - Gelle , 119
Idée de l'Education dn coeur ,
124
Ellai de bien public , 127
Differtation Académique ſur le Cancer ,
128
Guide ou Manuel , 129
mer ,
Nouvelle Bibliotheque d'un homme de goût ,
Ellai fur les moyens de diminuer les dangers de la
Hymne à Catherine II ,
130
135
139
Annonces littéraires ,
SPECTACLES.
Opéra ,
146
148
ibid.
Comédie Françoiſe , 155
Comédie Italienne ,
161
162
ARTS,
236 MERCURE DE FRANCE.
Expoſition , au Sallon du Louvre , des Peintures ,
Sculptures , & autres Ouvrages de MM. de l'Académie
Royale ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
-d'Ouvrages ,
Nominations ,
Naiſſance ,..
Morts,
Loterie ,
ADDITIONS D'HOLLANDE ,
162
199
207
209
210
212
ibid.
213
214
ibid.
4
217
:
227
1
233
T
Extrait de la Lettre d'un Américain en Europe.
Rapport du Comité Américain pour examiner la conduite
de l'Ennemi &c.
Lettre au Prince **** par M. Blakey auteur des
machines à feu.
Explication du Logogryphe du mois précédent.
1
1837
ARTES
י ו ו ו
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIOUS UNUN
TUEBOR
SI
QUARIS PENINSULAM
-ΑΜΟΣΝΑM
CIRCUMSPIGE
1
AP
20
M51
1777
No.A
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 1777-
SECOND VOLUME.
N°. XIV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
}
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVII.
1
LIVRES NOUVEAUX.
M & M ÉMOIRES d'Artillerie , contenant l'Artillerie nouvelle
, ou les changemens faits dans l'Artillerie Francoiſe
en 1765 , avec l'expoſé & l'analyse des obfervations
qui ont été faites àces changemens . Recueilli
par M. de Scheel , Capitaine au Corps de l'Artillerie en
Dannemarc. 4to . I vol.fig. Coppenhague 1777à f 10-10.
Hiſtoire de Dannemarc depuis 1559 juſques à 1661 ,
tome III. par Mr. Mallet 4to. I vol. Coppenhague ,
1777. 6. - 10.
Correfpondance de M. le Marquis de Montalembert , étant
employé par le Roi de France à l'armée Suédoiſe
, M. le Marquis d'Avrincourt , Ambaſſadeur de
France à la Cour de Suede , M. le Maréchal de Richelieu
, les Miniſtres du Roi à Versailles , MM. les
Généraux Suédois & autres , &c. pendant les Campagnes
de 1757, 58 , 59 , 60 & 61 , pour fervir à l'histoire
de la derniere Guerre. 3 vol . 8vo. 1777.af4:
Douze Dialogues d'Evhemere , Philoſophe de Siracuſe
qui vivoit dans le ſiecle d'Alexandre 8vo. 1 vol. 1777-
à15 fols.
Eloge hiſtorique de Michel de l'Hopital , Chancelier de
France; ce n'est point aux Esclaves à louer les grands
Hommes 8vo. I vol. 1777. à f 1 : -
L'Eſprit d'Addiſſon , ou les Beautés du Spectateur, du
Babillard & du Gardien , confiftant principalement dans
une collection des feuilles de M. Addition , avec un
précis de ſa vie , nouvellement traduit de l'anglais
par M. J. P. A. 8vo. 1777. 3 vol. à f 3 : -
Expoſé des Droits des Colonies Britanniques , pour jus
tifier le projet de leur indépendance en deux Lettres
8vo. 1776. à 12 fols.
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la Nov
velle Traduction de Shakespeare , 8vo. 1776. 6. fols.
Lettres fur les Finances , les Subſiſtances , les Corvées
les Communautés Religieuſes &c. I vol. in douze
1777. à f 1:15.
Memoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 &1746
auxquels on a joint un Journal des mêmes Campa
gnes, tenu dans le Bureau de M. le Maréchal de Mail
lebois avec une explication de tous les paſſages &
cols du Dauphiné Verſants en Savoye & en Piemont ,
grand in douze , I vol. Amst. 1777. af 1:10.
Oeuvres de M. de la Harpe , 4 volumes à f4 : 10.1
compris la Lufiade , pour ſervir de suite à la collection
des oeuvres de l'auteur 8vo. 1727. La luſiade ſe vend
ſéparément.
whersdyk
13
LIVRES NOUVEAUX .
Principes de la Révolution justifiée 8vo. 1777. à 10fois.
Pieces détachées relatives au Clergé féculier & régulier
&c. 8vo. 3 vol. à f 3:10.
Petit Code de la Raiſon Humaine 8vo. à 10fols.
Vie (la) du Chancelier de l'Hopital 8vo. à 15 fols.
Effai.fur l'Art d'Obſerver par M. Carrard 8vo. I vel.
Amsterdam 1777. à f 1 : 158-
Differtation fur la Comparaiſon des Thermomètres par
M. J. H. van Swinden , Profeſſeur à Franeker contenant
la Comparaiſon de plus de 50 Thermomètres , &
un grand Tableau gravé de 27 Thermomètres les plus
uſités 3 : On peut le procurer le Tableau
ſéparément à f1 : 10 de Hollande.
Obfervations fur le Froid Rigoureux du mois de Janvier
MDCCLXXVI ; par Mr. J. H. van Swinden &c.
8vo. 1 vol. fig. Amsterdam . 1778. à f 2-10. de Hollande.
Evangile du Jour 8vo. tome 13 , 14, 15.
Voyage de Londres à Gênes , par le Portugal , l'Eſpagne
,la France , de M. Baretti , traduit de l'Anglois en
4 vol. grand in douze 1777 af 4 : -
MARC- MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , fur
Je Cingle , vient d'imprimer le Tome VI de la SAINTE
BIBLE , avec un Commentaire littéral , composé de
Notes choifies & tirées de divers Auteurs Anglois , par
Mr. C. CHAIS , Pasteur Emérite à la Haye. Ce fixieme
Tome , pour la perfection duquel on n'a rien néglige,
est divisé en deux Parties , qui comprennent le
Premier & le Second Livre des Rois , in-4° . , format
femblable aux précédens , à ft. 8 de Hollande. On
trouve chez lui les premiers Tomes , contenant la Genefe
, l'Exode , le Lévitique , les Nombres , le Deuterondime
, Jolué , les Juges , Ruth, le Premier & le
Second Livres de Samuel ; à fl. 25 de Hollande pour
cette année seulement , & à commencer au 1er Janvier
1778 on ne les vendra pas au- dessous de fl. 37--10.
Philofophie de la Nature , 8vo. 6 vol. fig. 1777-
Poëfies Lyriques de M. Ramier, 8vo. Berlin 1777.
Un Chrétien contre fix Juifs , 8vo. à f 1 : -
Dictionnaire d'Hiſtoire Naturelle par Valmont de Beaus
mare 8vo. 9 vol. 1776.
MARC - MICHEL REY Libraire à Amsterdam , &
STOUPE Imprimeur à Paris , vendent le Supplement
à L'Encyclopédie ou Dictionnaire Raiſonné des Sciences
, des Arts & des Métiers en V. Vol. in folio ,
dont i de Planches , à f 72 - : - : de Hollande.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
:
REY continue l'Impreſſion du Journal des Sçavans
8-8 - les XIV parties qui composent l'année.
On trouve chez lui L'encyclopédie , fol. 28 Vol. sçav
XVII de Difcours & XI de planches , édition de
neve confortne celle de Paris .
Morale Univerſelle (la ) ou les Devoirs de l'Homme f
dés fur la Nature 8vo. 3 Vol . à f. 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé fur la Mo
8vo . I Vol. à f1-10- :
Principes de la Législation Univerſelle en 2 vol. 8.f
Dictionnaire raiſonné d'Hippiatrique , Cavallerie , Mar
& Maréchallerie , par M. la Foſſe , 8vo. 2 vol. 1
àf 4-1-
Poësie del fignor abate Pietro Metaſtaſio , 8νο. ιο
1768 1757 à f 15- : - : le même ouvrag
Italien en 6 vol . in-douze à f9 - : - :
Eſſai fur les moyens de diminuer les dangers de la D
par M. de Lelyveld,Traduit du Hollandois. 8vo. à
Ellai fur les Cometes , par M. André Oliver. Tra
de l'Anglois , 8vo . I vol fig. à f 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de
fluence de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'A
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze à f 3-
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo . f
Remontrances du Parlement de Paris contre les
portant l'abolition des Corvées ; &c. avec des
tions , 8vo . à ro fols.
Choix de Chanfons mifes en Mufique par M. de la
de , Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi ,
verneur du Louvre. Ornées d'Estampes par I
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol.
vées par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & d
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius ,
3 vol. 1774. à f 3:15 fols .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de
ciété Royale de Turin , 4to 5 vol. fig. 1759-
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
niftre Plénipotentiaire de France , fur divers
importans d'administration , &c pendant son séjo
Angleterre, Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par
Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol
XXX Planches en Taille-douce. Amst. 1774. à f
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. II. Vol. 1777 .
!
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DISCOURS de César à ses Soldats ,
avant la Bataille de Pharsale.
=
IMITATION DE LUCAIN. Pharsale , liv. VII.
V
:
AINQUEUR de l'Univers , ma ſeule deſtinée ,
oldat , enfin voici la fameuſe journée
à ta juſte vengeance aſpira tant de fois ;
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Plus d'eſpoir , il nous faut aujourd'hui des exploits.
Ton bras va décider , devant les Dieux & Rome ,
Si Céfar eſt un traître ou s'il eſt un grand homme.
Ce jour , je m'en souviens , eſt celui que les Dieux
Aux bords du Rubicon , promirent à mes voeux ,
Où d'un honteux refus vengé par la victoire ,
D'un triomphe conquis je dois avoir la gloites
C'eſt ce jour même auffi , qui , ceſſant tes travaux
Te fera Citoyen en te falfant Héros ;
Et jugeant de nos coups le crime ou la justice ,
Rendra le vainqueur libre & le vaincu complice.
Si tu fouillas pour moi tes innocentes mains ,
Viens laver dans le ſang tes forfaits & les miens ,
Ce fer qui les commit , peut lui ſeul les abfoudre ,
Ton fort eſt un problème , & tu vas le réſoudre .
Romains , quel eft mon but ? De vous fauver des fers
D'affurer ſous vos loix le rebelle Univers ;
Trop heureux , ſi jamais , me cachant à l'envic.
D'un ſimple Citoyen je puis mener la vie ;
Et , reprenant le rang d'un Pilébeïen modeſte ,
Enfin , vous voir en paix maltres de tout le refte.
De mon ambition recueillez ſeuls les fruits.
La conquête du monde est-elle à ſi haut prix ?
Vous avez à détruire une lache jeuneſſe ,
Qui n'a va de combats que les jeux de la Grece ,
Des Barbares , rebut des climats étrangers,
Four qui ce fer eſt lourd , & les fers ſont légers ,
Qu'effrayeront plutôt , loin d'animer leur rage ,
Le ſignal du combat & la voix du carnage.
Craint - on pour ennemis d'avoir des Citoyens?
OCTOBRE. II. Vol. 1777-7
!
Qui d'entre eux à Pompée auroit prêté leurs mains?
Ne craignez rien , frappez ; qu'un même coup confonde
Les ennemis de Rome & la fange du monde,
Renverſez ſous vos pieds ces peuples languiſſans ,
Du timide Univers remparts trop impuiſſans.
1 Que leur importe - t - il ? Qu'importe à l'Arménie
Sous quel Chef, en effet , Rome ſoit réunie;
Quel barbare voudra payer d'un peu de fang ,
L'avantage de voir Pompée au premier rang?
En quelques mains que ſoit la puiſſance Romaine ,
Eſclaves tous par elle , ils lui doivent leur haine.
Citoyens , vous avez pour Chef un Citoyen ;
Et Romains , vous ſuivez les drapeaux d'un Romain ,
D'un Romain que toujours a ſuivi la victoire ,
Et qu'avec vous la Gaule a vu couvert de gloire.
Etes vous ces Guerriers dont je connois les traits ,
Que les plus grands périls n'effrayerent jamais ;
La victoire eſt à vous ; dans l'excès de ma rage,
Déja je vois ces champs , théâtre du carnage ,
Pleins des débris du monde écroulant fous vos ceups ,
Je vois les Rois vaincus embraſfant vos genoux.
Mais je ſuſpends mon fort par ces diſcours frivoles ,
Soldat , tu veux du fang & non point des paroles
Pardonne , maigré moi je retiens ta valeur ;
Jamais eſpoir fi grand ne dévora mon coeur ,
Jamais je ne me vis ſi près des deſtinées.
Quelles faveurs , grands Dieux , doivent m'être donnéest
Un foible eſpace , amis , reſte encore à franchir;
Ne faites plus qu'un pas , je vais vous enrichir.
Qui , je vais vous donner , fi le Ciel me ſeconde ,
A
8
MERCURE DE FRANCE.
Pour Esclaves , des Rois , pour butin , le Monde.
Mars ſeul doit prononcer ; l'Arrêt eſt ſolemnel ,
Si vous êtes vaincus , Cefar eft criminel ;
Vos exploits font des maux , vos vertus font des crimes
De Sacrificateurs vous devenez victimes .
Voyez de tous côtés ces affreux échaufauds
Dreſſés par vos Vainqueurs ou plutôt vos Bourreaux
Voyez tous les tourmens que leur fureur apprête ,
Et Pompée au Sénat offrant déjà ma tête.
Que dis - je ? Un autre ſoin que celui vos jours ,
Me fait - il aujourd'hui vous prêter mon fecours ?
Du commun des mortels meſurant les années ,
Les Dieux , comme il leur plaft , reglent les deſtinées.
Il n'en eſt pas de moi comme de tant d'humains ,
Leur fort eſt dans les Cieux , le mien eft dans mes mains
Dès l'inſtant qu'à mes voeux héſitant à répondre ,
Le Ciel menacera de vouloir me confondre ,
Ce bras , pour m'éviter l'horreur de le hair ,
Le punit par ma mort d'avoir pu me trahir.
Souverains Protecteurs de Rome , votre ouvrage.
Qui voyez les périls qu'affronte ſon courage ,
Secondez aujourd'hui celui dont la vertu
Ne veut point le trépas d'un rival abattu ,
Et qui , de ſes ſuccès uſant avec clémence ,
Ne prépare au vaincu que la paix pour vengeance.
Quand Pompée à l'étroit furprit votre valeur ,
Vous ſavez de quel fang s'enivra ſa fureur :
Moi , je veux en ce jour , ſans ſuivre ſa conduite ,
Epargner le vaincu que j'aurai mis en fuite.
Gardez - vous , dans ſon ſang , de temper votre main,
i
OCTOBRE. IF. Vol. 1777-
D'ennemi qu'il étoit , il ſera Citoyen.
Mais au ſein des combats , mépriſez la nature ,
Par des torrens de ſang étouffez ſon murmure ;
Parens , amis , que tout fuccombe ſous vos coups.
Pourquoi les reſpecter ? Il n'en eſt plus pour vous.
Rendez avec ce fer leurs fronts méconnoiſſables ;
Ils font vos ennemis , alors qu'ils font coupables.
Sur leurs membres ſanglans , frayez - vous un chemin
Qui mene à la victoire encor plus qu'au butin.
Votre but eſt ce camp d'où s'élance Pompée ,
Pour voir ſa perte sûre & ſa fureur trompée.
Par M.le Méteyer.
:
A 5
10IO MERCURE DE FRANCE .
L'ABDICATION DE SYLLA.
ENT NFIN , après l'horreur d'une trop longue nuit ,
Le grand jour va paroître , & la lumiere luit.
La force , le bonheur , le plaiſir m'environnent ;
Mars , Fortune , Vénus (*) , tour-à-tour me couronnent.
D'un état vil , obſcur , & partout inconnu ,
Au faite des grandeurs me voilà parvenu :
Tout tremble devant moi , ma gloire eſt mon ouvrage ,
Soit crainte , foit eſpoir , tous briguent l'avantage
De m'obéir. Je regne ; & mes premiers exploits
N'ont voulu que du ſang , & pour Sujets , des Rois,
Jugurtha fut jadis ma premiere victime:
Etre heureux & vainqueur , voilà quel fut fon crime.
Mithridate , ce Roi si terrible aux Romains ,
Trompé par mes rivaux , & vaincu par mes mains ,
Voilà quels premiers traits ont dû faire connoftre
Ce que j'avois été , ce que je devois être.
Parmi tant de tombeaux , parmi les factions ,
Tout fut enfeveli par mes proſcriptions.
Sous les coups de mon bras , Rome même aſſervie .
Tombante à mes genoux avec toute l'Afie ,
Implore mes bontés par des voeux fuperfius ,
Et pour prix de ſes voeux , n'obtient que des refus.
Au rang de Dictateur je me place moi - même ,
Paroles de Sylla .
OCTOBRE. II. Vol. 1777.
Donnant pour toute Lol ma volonté fuprême.
J'ai fait taire les Loix , j'ai fait couler le ſang ,
Et le bras du Bourreau me paroiffoit trop lent :
A mon gré j'ai rempli Rome de funérailles ,
Du fang des Sénateurs inondé ſes murailles.
Les Prêteurs égorgés aux pieds de ce Sénat ,
Affurent ma vengeance & cimentent l'Etat...
1
Ceffes de t'effrayer du bonheur qui t'accable ,
Sylla; fois généreux , fur - tout impénétrable ;
Que Rome tremble , mais ignore tes projets :
Marches , ſans héſiter , aux plus brillans ſuccès ;
Les dangers ſont pour toi , s'il en étoit encore ;
Etonnes les Romains : les bienfaits qu'on abhorre ,
Ne font plus des bienfaits ... Saches y renoncer ;
Pour te mieux éléver , apprends à t'abaiffer ;
Tu n'as que trop fléchi Rome ſous ta puiffance.
N'es - tu pas fatigué de ſon qbéiſſance ?
Qui , cet acte vanté qui me fait tant d'honneur ,
Eſt de ma politique & non pas de mon coeur.
Que je fois admiré par des ames vulgaires ,
Peu m'importe , ce font des ames mercenaires ;
Moi ſeul connois le prix de mes brillans fuccès,
Les Romains font par moi dédaignés pour Sujets.
La ſeule ambition , ou tranquille , ou furie ,
Décida conſtamment les inftans de ma vie,
Pour me connottre tel que j'ai toujours éré ,
Il faudra tous les yeux de la poſtérité.
ParM. M... Citoyen de S. Quentin.
12 MERCURE DE FRANCE.
U
Clair - voyant dupé par un Aveugle.
N Aveugle vivoit dans ſon petit ménage ,
Economiſant de ſon mieux,
Le peu de bien que ſes aieux ,
De pere en fils , avoient pour apanage.
L'inventaire en eſt court. C'étoit une maiſon ,
Un jardin où Dame Aliſon ,
Son Intendante de cuiſine ,
Pour l'intérêt du pot , ſoignoit mainte racine ,
Quelques poules , un chat , un chien , pour tout bétail;
Voilà ſon patrimoine , en gros comme en détail.
Tenant compte de tout (ſans plume ni mémoire) .
Sa prudente tenacité,
Malgré ſa mince hérédité ,
Avoit ſu , pour la foif, ménager une poire.
Le magot ſe montoit à deux cents bons écus ,
Nichés dans un vieux mur , garottés dans un linge ;
Le Diable , que l'on dit plus malin qu'un vieux ſinge ,
Lunettes ſur le nez , ne les auroit pas vus .
Néanmoins , je ne fais par quelle défiance ,
Notre homme , qui craignoit quelque nocturne affaut ,
Les croyant mal chez lui , foit en bas , ſoit en haut ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 13
Par une ſotte prévoyance ,
Un beau jour , de très - grand matin ,
Réſout de les loger dans un coin du jardin.
Il écoute d'abord de toutes ſes oreilles :
Rien ne bouge : il s'aſſied , s'oriente à tâtons ,
Creuſe ſous un vieux ſaule , y met ſes ducatons ,
Les couvre , & s'en revient. Mais au travers des treilles
Il étoit épié par le voiſin Lucas ,
Qui , lui parti , ne manqua pas
De ſe ſaiſir de la nichée ,
Comptant bien la tenir plus sûrement cachée.
L'Aveugle , de retour , ſe voulut rendormit.
Mais , ſoit regret naiſſant , ſoit trouble involontaire ,
Soit ſouvenir trop vif de ce qu'il vient de faire,
Il le tenta vingt fois , & n'y put parvenir.
Enfin , las de rouler comme un pivot mobile ,
De dépit il ſe leve , & crut calmer ſa bile ,
En revoyant ſon cher tréſor.
Il tate : les oiſeaux avoient pris leur eſſor.
N'en trouvant que le nid , il donne à tous les Diables
Celui qui les avoit happés ;
Mais les Diables pour lors étoient trop occupés ;
De plus , ces noirs Seigneurs font très peu pitoyables.
Réclamer fon argent fans preuve ni témoin ,
C'eſt chercher une égaille en un bateau de foin.
MERCURE DE FRANCE .)
Il le ſentit , & réſolu de feindre ,
Bien loin des s'amuser à geindre.
Tant que dura le jour , il ne fit que chanter ,
Se promener ou caqueter.
Lucas augurant bien de cette humeur joyeuse ,
Rit fous cape, l'accoſte , & , lui ferrant la main s
Compere , lui dit - il, allez toujours ce train ,
Vous ne menerez pas une vie ennuyeuſe.
Quel ſujet puis - je avoir de n'être pas joyeux ?
Répond le borgne de deux yeux ,
Je ne dois rien , j'ai même quelque avance...
Mais à propos , puiſque j'y penſe ,
Conſeillez- moi , voifin , j'ai quatre cents écus.
Pour les garantir de la ſerre
De certains nocturnes Argus ,
La moitié , par mes mains ,gtre déja ſous terre :
De placer le reſtant , c'eſt- là mon embarras.
Sera - ce au même endroit ? Dois - je en choiſir un autre?
En compoſer deux lots , ſeroit fort de mon goût ,
Du moins , ſi j'en perds un, je ne perdrai pas tout.
Ce n'eſt pas mon avis , reprend le bon Apôtre ,
Qui , connoiſſant le premier réſervoir ,
Vouloit qu'on s'y fixat , afin de tout avoir.
Poſons , poursuivit - il , qu'une cauſe ſubite ,
D'un embraſement , d'un Voleur ,
OCTOBRE. IL. Vol. 1777. 15
Ou d'autre ſemblable malheur ,
Vous forcat de prendre la fuire ;
En cas pareil, n'aimeriez- vous pas mieux
Trouver tout en un lieu qu'en deux ?
Vertuchou , dit l'Aveugle , on ne fauroit mieux faire ;
Vous l'entendez , à vous le pere :
J'approuve votre avis , & le ferai valoir ,
Non pas demain , mais dès ce foir ;
Je vous en fais la confidence...
Allez , comptez ſur ma prudence ,
Dit Lucas , & le quitte. A peine étoit - il nuit ,
Que le traſtre au jardin ſe rend à petit bruit ;
Et , pour donner confiance à ſon homme ,
Sous le vieux ſaule , il replace la ſomme;
Puis , ventre à terre , il ſe tapit auprès.
L'homme aux écus , qui , tout exprès ,
Dans ſon grenier s'étoit mis en vedette ,
L'entendit ; & ſentant que la beſogne eſt faite,
De ſon logis fort gai comme pinçon ;
Un rouleau dans la main , à l'autre tout ſemblable ,
(Pour la forme, s'entend , car étant plein de ſable ,
Il n'en avoit que la façon).
En arrivant , il trouve au gite
Son cher magot tout frais remis ;
il le prend , l'empoche au plus vite,
MERCURE DE FRANCE.
Et dit : Voiſin , partageons comme amis ;
J'ai pris mon lot , voilà le votre ;
Comptez - le en vous déſennuyant :
Un Aveugle par fois voit mieux qu'un Clair - voyant ;
Et tel ſe voit duper qui croit duper un autre.
Par M. P. D. L. à Sens.
VERS
OCTOBRE. II . Vol. 1777 17
VERS.
SUR les Repréſentations données par le
Sieur Nicolet , au profit des Incendies de
la Foire S. Ovide.
C
'est done toi qui donne en France ,
Aux vieux favoris de Plutus ,
L'exemple de la bienfaiſance !
Jouis du prix de tes vertus :
Triomphe , ame patriotique !
Tu peux , aux grelots de Momus ,
Joindre la couronne civique :
Heureux fi ton zele héroïque ,
Peut enflammer tous nos Créſus !
Quand l'infortune en toi contemple
Et fon pere & fon bienfaiteur ,
Je porte envie à ton bonheur : r
Pour moi ton Spectacle eſt un Temple,
Ah ! fi le fort moins rigoureux
Eût été propice à mes voeux ,
Tu n'aurois pas donné l'exemple.
Par M. Willemain d'Abancourt.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
L'APRÈS SOUPER D'HIVER.
Conte.
UN ſoir l'Abbé de Boif- robert ,
Convive amusant & facile ,
Revenoit de ſouper en ville ,
Par un temps froid & fort couvert.
Voilà qu'au détour d'un paſſage ,
Du haut d'un quatrieme étage ,
On le régale d'un bouquet ...
Le thym , la roſe & le muguet ,
N'en compoſoient pas l'aſſemblage.
L'Abbé de peſter auffi - tot ;
Peſter , hélas ! cela ſoulage :
Il prend des pierres , & bien - tôt
S'apprête à venger cet outrage .
Il les lance bien haut , bien haut
Mais ſon bras trahit ſon courage.
Voilà qu'il caſſe le vitrage
D'un Procureur au Parlement ,
Qui ſe montre au même moment
A ſa fenêtre , & fait tapage .
"
" Monfieur , lui dit le pauvre Abbé.
Vous avez de ſots Locataires ;
Voyez comme ils m'ont équipé !
Eſt - ce que ce ſont mes affaires ?
Reprend alors le Procureur ;
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 19
29 Dois- je pâtir de votre humeur ?
„ Pourquoi me jetez - vous des pierres ?
22-Je vous demande bien pardon ;
„ Excusez mon impoliteſſe ;
" Mais vous étes de la maison ,
Vous les rendrez à leur adresse."
:
Par le méine.
ÉPITRE A
MUSE ,
MA MUSE.
USE , à la Vérité fidelle ,
Garde toi d'aller dans tes chants ,
A d'autre Divinité qu'elle ,
prodiguer un coupable encens :
Garde toi , dis - je , en ta manie ,
D'aller , au mépris des vertus ,
Lachement vendre le génie ,
A l'or des Suivans de Plutus.
Bien- tôt cette baſſeſſe infigne ,
Dévoilée au ſacré vallon ,
Pour jamais te rendroit indigne
Du doux commerce d'Apollon.
Quel outrage ! Dieu du Permeſſe ,
Qu'un de tes jeunes nourriçons ,
Vil eſclaves de richeſſe ,
Perdant le fruit de tes leçons ,
Sans honte , d'un fat qu'on mépriſe ,
1
:
B2
20
MERCURE DE FRANCE.
Brigue les faveurs en rampant ,
Et faſſe au pied de la ſottiſe ,
Voir le mérite ſuppliant.
Combien alors , vous qui d'Horace
A Tibur dictiez les écrits ,
Avez - vous , Nymphes du Parnaffe,
A rougir pour vos favoris !
Fixé dans un paiſible aſyle ,
Loin des plaiſirs tumultueux ,
Qu'au sein d'nne bruyante Ville
Goûte le riche faſtueux ;
J'irai , Peintre de la Nature ,
Couché for un lit de gazon ,
Revant quelque tendre aventure ,
M'eſſayer à quelque Chanſon :
Ou ſi du Dieu de l'harmonie ,
Mes vers font jamais avoués ,
L'on ne verra de mon génie
Qu'aux. vertus les fruits conſacrés.
Par M Baude.
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 21
LE NOUVEL ACTÉON*.
PROVERBE DRAMATIQUE ,
En un Actc & en Profe.
PERSONNAGES.
Madame GRASSET .
Monfieur DE LORME .
DARGENCOURT , neveu de M. de Lorme.
LOUISON, Femme-de- Chambre de Madame
Graffet.
Un Laquais.
La Scene est à Paris, dans la Maison de
Madame Graffet .
(*) L'idée de ce Proverbe eſt priſe d'une Nouvelle
intitulée : Le Mousquetaire à genoux , ou l'Apothicaire
de qualité.
B 3
22 MERCURE DE FRANCE .
V
SCENE PREMIERE.
LOUISON feule.
OILA trois jours entiers que Madame
me fait tourner la tête: ſi cela continue,
je n'y pourrai pas tenir : elle ne me
donne pas un moment de repos ......
Louiſon par - ci , Louiſon par - là.... Elle
veut une choſe , elle en veut une autre...
Bon ! ne la voilà - t - il pas encore fur mes
talons?
SCENE II.
Madame GRASSET , LOUISON ,
Madame GRASSET. Mais , Louiſon ,
il faut abfolument que vous découvriez
l'impertinent....
LOUISON. Mais , Madame , encore
un coup , je n'en fais pas plus que vous
fur cet article.
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 23
Madame GRASSET . Voilà à quoi
m'expoſe votre négligence !
LOUISON. Comme ſi j'avois pu deviner
qu'un téméraire pénétreroit dans votre
Salle de bain , &c...
Madame GRASSET . Ah ! ne me for .
cez pas à rougir encore par le ſouvenir...
LOUISON. Mais puiſque vous l'avez
vu , vous pouvez mieux que moi...
Madame GRASSET. Je vous ai déjà
dit cent fois que je n'avois fait que l'entrevoir
: d'ailleurs , le trouble ou j'étois ,
& la précipitation avec laquelle il s'eſt
retiré , ne m'ont pas permis de diftinguer
fes traits.
LOUISON. Le Portier dit qu'il n'a
vu entrer perſonne .
Madame GRASSET. Perſonne ?
LOUISON. Cela eſt inconcevable.....
C'eſt peut- être un Sylphe , un eſprit
Aërien qui vous a joué ce tour.
Madame GRASSET. Je ſerois preſque
conſolée ſi je ne pouvois m'en prendre
qu'à une ſubſtance intellectuelle & non à
un corps palpable , & fur tout à un
corps mafculin; mais je crains bien le
contraire.
B4
24
MERCURE DE FRANCE.
:
LOUISON. Au ſurplus , Madame ,
quand vous vous rendrez malade , que
vous en reviendra - t - il ?
Madame GRASSET. Cela vous eſt
bien aiſé à dire , Mademoiselle ; mais , ou
vous découvrirez le coupable , ou vous
fortirez de chez moi.... Je n'y ſuis pour
perfonne . ( Elle fort ) .
SCENE III.
LOUISON feule .
Ou vous fortirez de chez moi ! A la
bonne-heure ; je ſerai tranquille au moins...
Mais ſi Madame vient à ſe remarier ,
comme il y a tout lieu de le croire , je
perdrois une bonne aubaine.. Cependant
je ſuis dans un grand embarras.... Il ne
faut ni plus ni moins qu'un miracle pour
me tirer d'affaire .
OCTOBRE. II . Vol. 1777. 25
SCENE IV.
DARGENCOURT , LOUISON .
DARGENCOURT. Ma chere Louifon ,
puis -je vous dire un mot ?
LOUISON C'eſt vous , Monfieur ? Eh !
d'où fortez-vous donc depuis trois grands
jours qu'on n'a point entendu parler de
vous?
DARGENCOURT. Si vous n'avez pitié
de moi , je ſuis un homme perdu.
LOUISON. Que vous eſt - il donc arrivé?
DARGENCOURT. Comme ſi vous ignoriez
ma fatale deſtinée.
LOUISON. Attendez.... Eſt - ce que
ce feroit vous par hafard qui auriez furpris
Madame ?
DARGENCOURT. Ah ! ceſſez cette
cruelle plaifanterie ; vous qui avez toute
la confiance de Madame Graffet , pouvezvous
ne pas ſavoir....
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
LOUISON. Je le fais ſi peu que , Madame
elle-même eſt malade de.... curioſité,
DARGENCOURT. Il ſe pourroit qu'elle
ne m'eût pas reconnu ! Ah! j'en ſuis au
comble de la joie ! .... N'allez pas me vendre,
au moins.
LOUISON , à part. Un petit moment !
il faut que je fonge à mes intérêts. (Haut) .
Mais je crois au contraire , Monfieur ,
que vous ne feriez pas mal de lui avouer
la vérité . Du caractere dont je connois
ma Maîtreſſe , cela ne peut qu'avancer
vos affaires. Car , quoique vous ne m'ayiez
encore rien dit, je ne ſuis pas à
m'appercevoir que vous l'aimez , & que
vous ne feriez pas faché d'enlever cette
conquête à votre cher oncle.
DARGENCOURT. Il eſt vrai
LOUISON. Si vous lui faiſiez parvenir
une petite lettre d'excuſes ....
DARGENCOURT. J'en apportois une.
LOUISON. Donnez- là moi; je ferai
votre affaire.
DARGENCOURT. Ah ! ma chere
Louiſon ,fi vous pouvez la faire réuſſir ,
foyez afſurée que ma reconnoiſſance égale.
ra le ſervice....
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 27
LOUISON. Nous parlerons de cela une
autrefois... Savez - vous bien , Monfieur ,
que vous n'êtes pas de mauvais goût ?
Madame Graffet eſt une veuve de vingtfix
à vingt- ſept ans , blanche , fraîche
& dodue , le bras rond , la dent belle ,
l'oeil vif & bien fendu , les cheveux
noirs comme jais .... ..
DARGENCOURT. Qui mieux que
moi fait le prix qu'elle vaut ?
LOUISON. Cinq ans de communauté
qu'elle a paſſés avec un vieux & riche
Secrétaire du Roi , qui avoit des fonds
conſidérables , & favoit bien les faire
valoir , lui ont paru affez longs , mais ont
bien arrangé ſes affaires. Ses repriſes ont
monté à près de deux cents mille francs ,
fans compter un douaire qué le bonhomme
, qui n'en a point eu d'enfans , lui a
afſuré, & un porte-feuille bien garni d'actions
& de billets au porteur , que nous
avons adroitement mis de côté dans les
derniers jours de la vie de M. Graffet.
DARGENCOURT. Ah ! ce n'eſt point
l'intérêt qui conduit mon coeur.
LOUISON. Je le crois ; mais la fortune
néanmoins n'eſt pas à dédaigner. Avec
ces avantages , Madame Graffet eſt une
28 MERCURE DE FRANCE.
veuve très bonne à épouſer en ſecondes
noces , & j'aime mieux que vous l'ayez
que votre oncle : vous nous convenez
davantage .
DARGENCOURT. Ah ! ſi je peux réusfir
, je ferai le plus heureux des hommes.
LOUISON . Tranquilliſez- vous , tout ira
bien. Je prends mon coeur par autrui ,
moi ! Je fais que le projet de M. votre
oncle eſt bien fait pour vous déplaire , &
je puis vous aſſurer qu'il manquera ; je
l'ai mis dans ma tête.
DARGENCOURT. Eh ! comment ai- je
pu mériter que vous preniez mon parti
avec tant de chaleur,
LOUISON. Cela n'eſt pas difficile à
concevoir. Vous êtes jeune , grand , bien
fait , bien portant , d'une phiſionomie
agréable , & qui promet beaucoup.
Quand on eſt auſſi aimable , on eft fait
pour réuſſir.... Je crois que j'entends
Madame... C'eſt elle même... Voilà
ma clef; fauvez - vous dans ma chambre ;
j'irai vous chercher quand il fera bon.
En attendant , ſi vous voulez dormir ,
vous trouverez ſur ma commode quel.
ques petites brochures dont vous ne tar
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 29
derez pas à ſentir les bons effets : vous
m'en direz des nouvelles. ( Il fort.)
SCENE V.
LOUISON feule.
M. de Lorme eſt un ladre qui tireroit
de l'huile d'un mur ; ce n'eſt pas là l'homme
qu'il nous faut.
SCENE VI.
Madame GRASSET , LOUISON.
Madame GRASSET. Eſt - ce que vous
êtes devenue fourde , Mademoiselle ? Je
fonne , j'appelle , & perſonne ne me ré.
pond.
LOUISON. Je vous demande excuſe ,
Madame ; j'étois occupée...
Madame GRASSET. Et à quoi , s'il
vous plaît ?
LOUISON. A recevoir cette lettre
que j'allois vous porter.
30 MERCURE DE FRANCE.
Madame GRASSET. Donnez donc.
LOUISON , à part. L'humeur joue de
fon reſte.
Madame GRASSET , ouvrant la Lettre.
Ah! ma chere Louifon ! je ne reviens
pas de ma ſurpriſe.
LOUISON. Qu'avez - vous donc Madame?
Madame GRASSET. Tout est découvert...
Lifez .
LOUISON prenant la Lettre . , Mada-
„ me , une imprudence que j'ai commife
,, par le plus grand haſard du monde , va
,, peut- être me coûter la vie : une flamme
,, qui s'étoit déjà allumée dans mon coeur
,, depuis quelques ſemaines , eſt devenu
„ un véritable embrâſement ; mais je
و د
fens , hélas ! que je ne dois plus me
,, préſenter devant vous, fans craindre
,, d'éprouver le fort d'Acteon ; à moins
„ que vous , Madame, qui êtes plus belle
& plus fraîche que la foeur d'Apollon
, vous ne ſoyez plus indulgente
qu'elle , & vous ne daigniez me rap-
,, peler auprès de vous ; ce ſera rappeler
à la vie celui qui a pour vous autant de
و د
ود
ود
ود
ود
paffion que d'admiration & de reſpect.
,, DARGENCOURT."
i
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 31
Madame GRASSET. Eh bien , ma
pauvre Louiſon ?
LOUISON. Eh bien , Madame ? Je
ne vois pas grand mal à tout cela. Monfieur
Dargencourt eſt on ne peut pas plus
aimable ; il vaut mieux que ce ſoit lui
qu'un autre qui ait profité des faveurs du
hafard.
Madame GRASSET. Mais fongez.
vous qu'en épouſant fon oncle , je ſuis
dans le cas de rougir chaque fois qu'il ſe
préſentera devant moi.
LOUISON. Faites mieux , congédiez
l'oncle & épouſez le neveu.
Madame GRASSET. Un jeune homme!
LOUISON. Il en durera plus longtemps.
Madame GRASSET. Ah! je ſuis d'un
embarras .... Sonnez , Mademoiselle ,
ſonnez. ( Louiſon ſonne ) . Je donnerois
tout-à-l'heure lamoitié de ma fortune....
32
MERCURE DE FRANCE.
SCENE VII.
Madame GRASSET , LOUISON , LA
FLEUR.
Madame GRASSET. La Fleur , il faut
aller fur le champ chez M. de Lorme ,
& le prier de paſſer ici tout de ſuite.
LA FLEUR. Je m'en y vais.
Madame GRASSET. Tout de ſuite,
LA FLEUR. Oui , Madame. (Ilfort) .
SCENE VIII.
Madame GRASSET , LOUISON.
LOUISON. Quel eſt votre deſſein ?
Madame GRASSET. Je l'ignore moimême.
SCENE
OCTOBRE. II . Vol. 1777- 33.
SCENE . IX.
Madame GRASSET , M. DE LORME ,
LOUISON, LA FLEUR.
LA FLEUR , annonçant. Monfieur de
Lorme. (Il fort).
SCENE Χ.
Madame GRASSET , M. DE LORME,
LOUISON.
Monfieur DE LORME . J'entrois chez
vous , Madame, quand votre Domeſtique
venoit au - devant de moi; je ſuis
charmé de vous prévenir.
Madame GRASSET. J'ai à vous parler
, Monfieur , d'une aventure fâcheuſe ,
très - délicate , & fur laquelle je dois
prendre un parti... Aſſéyez vous.
Monfieur DE LORME. Vous m'inquiétez.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
......
Madame GRASSET. Il y a trois jours ,
Monfieur , que..... c'étoit un matin
j'étois.... Louiſon va vous expliquer ce
dont il s'agit , car j'aurois trop à rougir
de vous l'apprendre moi- même.
LOUISON. Monfieur, ... c'eſt que...
Madame... l'autre jour... j'étois allée...
& pendant que .. Madame , auffi je ne
fais comment tourner cela.... Vous avez
la lettre de M. Dargencourt , que Monſieur
la life , il verra....
Monfieur DE LORME. Je ne comprends
rien à vos débats.
Madame GRASSET. Liſez cette lettre
dont l'écriture doit vous être connue.
Monfieur DE LORME, après avoir lu.
Je ne m'étonne plus , Madame , que cet
infolent n'ait pas ofé reparoître devant
moi: il mérite toute ma colere ; & s'il
s'eſt banni de votre préſence , je vais le
bannir pour jamais de la mienne. Je
l'abandonne , je le déshérite ; & je vais
changer tout mon bien de nature , pour
pouvoir , en vous époufant, vous le laisfer
tout entier.
Madame GRASSET. Ce n'eſt pas cela
que je veux dire , Monfieur, c'eſt que je
OCTOBRE. II. Vol. 1777-35
ne peux pas épouſer l'oncle d'un jeunehomme
qui a eu l'impertinence , ou plutôt
l'imprudence...
M. DE LORME. Mais permettez - moi
de vous dire que ce n'eſt pas ma faute.
LOUISON , à part. Je puis aller délivrer
mon Prifonnier. (Elle fort).
SCENE XI.
Madame GRASSET , M. DE LORME.
Madame GRASSET. Jugez , Monfieur...
Monfieur DE LORME. Mais je vous dis
encore une fois que je ne ſuis pas cauſe...
Madame GRASSET. N'importe , je ne
veux point être expoſée à rougir , ſi je
rencontrois ce neveu chez vous.
Monfieur DE LORME. Mais , Madame ,
je vous répete qu'il n'y reviendra plus.
Madame GRASSET. N'importe , fi
j'avois le malheur de vous perdre , & que
j'euſſe quelques intérêts à démêler avec
Jui.
C2
36
MERCURE
DE FRANCE.
Monfieur DE LORME. Cela ne peut
pas être , puiſque je changerai mon bien.
Madame GRASSET. N'importe...
SCENE XII & derniere.
Madame GRASSET , M. DE LORME ,
DARGENCOURT , LOUISON.
DARGENCOURT. Ah ! Madame ,
ſouffrez que je me jette à vos pieds , &
que j'y expie un crime involontaire....
Monfieur DE LORME. Retirez - vous ,
infolent....
DARGENCOURT. Ah ! mon oncle ,
ne m'accablez pas de votre courroux ;
daignez plutôt plaider ma cauſe...
Monfieur DE LORME. Il vous convient
bien , malheureux...
Madame GRASSET. Un moment ,
Monfieur , je ne ſouffrirai point que vous
maltraitiez votre neveu en ma préſence..
(A Dargencourt) . Relevez - vous, Monfieur.
DARGENCOURT. Non , Madame , je
OCTOBRE. II. Vol. 1777 37
reſterai à vos genoux juſqu'à ce que vous
daignez me pardonner......
LOUISON , bas à Dargencourt . Tout
va bien , tenez bon.
Monfieur DE LORME. Mais enfin ,
Madame....
Madame GRASSET. Après ce quim'eſt
arrivé , Monfieur , je ne conſentirai jamais
que vous m'époufiez ; je donne ma
main à Monfieur votre neveu : il ne ſera
pas dit qu'un homme m'aura vue ainſi ,
& ne m'aura pas épousée; il n'y a que
lui qui puiſſe réparer mon honneur offenſé .
DARGENCOURT. Ah ! Madame
vous me rendez à la vie.
2
Monfieur DE LORME. Je n'y comprends
rien ; je ne crois pas votre honneur
offenſé; & pour preuve, je ne demande
pas mieux que de vous épouſer. D'ailleurs
, je vous ai dit que mon neveu ne
vous veroit plus , & que je le déshériterois.
Et je vais dès ce moment....
LOUISON. Eh ! Monfieur , ce n'eſt
point- là ce que demande Madame : elle
ne veut point brouiller les familles , ni
faire perdre à votre héritier naturel &
C3
38
MERCURE DE FRANCE .
légitime , le droit qu'il a à votre ſuccesfion
.
Madame GRASSET. Au contraire ,
Monfieur , je vous prie de l'aſſurer toute
entiere à Monfieur votre neveu ; je l'épouſerai
alors , & je ſerai votre belle-niece
au lieu d'être votre femme; mais je
n'en aurai pas moins d'attachement & de
ſentimens pour vous.
Monfieur DE LORME. Mais j'aimerois
cependant mieux que ce fût moi qui...
LOUISON Que voulez - vous , Monfieur
? Il n'y a pas de remede ; il faut
vous en conſoler ; ainſi va le monde :
L'occaſion fait le Larron.
Par M. Willemain d' Abancourt .
VERS
POUR mettre au bas du Portrait de la
Reine.
SEROIT CE l'éclat d'un Empire ,
Ou la ſageſſe de Pallas ?
De Vénus font-ce les appas ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777-39
Que dans Antoinette on admire ?
Non , ces trois lots ne valent pas
Son doux & bienfaisant fourire;
On eſt féduit par la beauté ,
La ſageſſe enchatne le Sage ,
Ala puiſſance on rend houmniago ,
Mais on adore la bonté.
Par M. Porral de Saint- Sulpice .
LES PLAISIRS CHAMPÊTRES.
LORSQUE ORSQUE pendant l'hiver les gros vans redoutables ,
Nous ont fait , dans la Ville ; eſſuyer leur rigueur ;
Quand leurs fifflemens formidables
Ont ceſſe de ſemer l'épouvante & l'horreur ,
Qu'il eſt doux au printemps d'aller goûter en paix ,
Sur les gazons fleuris , fur les lits de verdure ,
Le prix & les bienfaits
De la ſage Nature I
Tout rajeunit alors à nos yeux enchantés ;
Les limpides ruiſſeaux ne font plus agités ,
On voit leur onde pure ,
Leurs petits flots argentés ,
S'égarer dans les prairies ,
Et quitter leurs rives fleuries ,
Pour porter leur tribut aux fleuves orgueilleux.
Des Citoyens des airs , l'eſſain voluptueux ,
Sous les naiſſans feuillages ,
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
Fait entendre ſon doux ramage;
Favori du printemps , il chante ſes attraits,
Il charme les ſecrets
Du beau Liſis , qui , près de ſa Bergere ,
Lui jure une ardeur fincere.
„ Vois , lui dit - il , vois , ma chere ,
Ces ramiers amoureux ,
Vois , comme ils font heureux !
;, Ah ! répond Laure , aimons de même ,
„ Aimons - nous toujours comme eux ;
Oui , cher Liſis , goûtons ce bien ſuprême.
Le Berger à cés mots , dans ſes mains amoureuſes
Preſſfant cet objet adoré ,
S'empreſſe de cueillir ſur ſes levres heureuſes,
Les gages de l'amour dont il eſt enivré.
Couple charmant , Liſis , divine Laure ,
Puiſſe le Dieu des coeurs ,
Faire pour vous toujours éclore
Les plus brillantes fleurs
Qu'il ferme à votre aurore !
ParM. Granville fils , de Lisieux
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 41
I
PENSÉES DIVERSES.
I.
y a des perſonnes qui ont tellement
contracté l'habitude du malheur , que lors
même qu'il a ceſſé de les accabler , elles
ne laiſſent pas d'en conſerver encore le pli.
Leur ame toujours nourrie d'amertume ,
eſt devenue inſenſible à toutes les impresſions
qui ne font pas celles de la douleur ;
le plaiſir n'y ſauroit plus entrer par aucun
endroit, & elle ſemble avoir perdujuſqu'à
l'aptitude aux ſentimens agréables. C'eſt
une fleur flétrie que le Soleil réchauffe envain
de ſes rayons.
I I.
Il arrive ſouvent qu'on exagere les qualités
de certaines perſonnes , ou qu'on leur
en prête qu'elles n'ont point , afin d'acquérir
par cette candeur ſimulée, le droit de
rabaiſſfer chez d'autres les qualités qu'elles
ont , ou même de les leur refuſer entiere-
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
ment, fans être pour cela ſoupçonné de
jaloufie.
III.
L'eſtime & la louange ne plaiſent à celui
qui en eſt l'objet , que parce qu'elles
ontd'exceffif. On aime mieux n'être point
loué , que de l'être précisément autant
qu'on le mérite. Le defirde l'homme eſt
de paroître aux autres plus grand qu'il
n'eſt réellement ; mais quand il ne peut y
réuffir , il préfere encore de paſſer dans
leur opinion pour plus petit qu'il n'eſt , à
être vu d'eux dans ſa taille naturelle , parce
que, dans le premier cas , il peut toujours
ſe conſoler par le mépris pour des
juges qui ſavent ſi mal l'apprécier ; au lieu
que , dans le ſecond , fon amour - propre
ne trouve point une pareille reſſource.
I V.
Il y a un point où toutes les vertus
commencent à ſe confondre aux yeux du
vulgaire , qui , depuis là , les perd de vue ,
& ne peut plus diftinguer la vertu moins
belle de celle qui l'eſt davantage. Tout
1
1
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 43
ce qu'on fait au- delà de ce point eſt perdu
pour la gloire.
V.
Dans le monde, pour obſerver toujours
bien, il faut ne pas obſerver continuellement.
L'oeil fans ceſſe tendu ſe fatigue ,
la vue ſe trouble , & l'on voit des fantômes.
VI.
Les gens les plus joyeux ne font pas
les plus heureux. La grande gaieté ſuppoſe
dans l'ame trop d'agitation pour
qu'elle puiſſe être la marque du contentement.
Le bonheur ſourit , mais il ne rit
guere.
VII.
Pour animer un grand corps , il faut
plus d'eſprit , ou du moins une autre eſpece
d'eſprit que pour en animer un petit.
VIII.
On avoue les torts qu'on a eus , &
l'on nie ceux qu'on a. De même , on
44 MERCURE DE FRANCE.
raconte les maux qu'on a ſoufferts ,
on cache ceux qu'on fouffre.
IX.
Triphile eſt annoncé comme un homme
d'eſprit. Il entre. C'eſt un homme d'esprit.
Qu'on l'eût annoncé comme un fot ;
c'eût été un fot. C'eſt que Triphile ad'esprit
juſtement ce qu'il en faut pour ſoutenir
la premiere idée qu'on a donnée de
lui , & qu'il n'en auroit point aſſez pour
faire revenir de la ſeconde.
Par M. B...
A UN MAGISTA T.
V
A
ous qui d'une main dédaigneufe ,
Repouſſez les préſens des Cliens du Palais ,
Vous ne réſiſtez pas aux traits
D'une aimable ſolliciteuſe ;
Elle regne fur votre eſprit ,
De votre coeur elle diſpoſe;
Et ce n'eſt que par ſon crédit
Qu'on obtient de vous quelque choſe;
OCTOBRE. II . Vol. 1777.45
C'eſt la chaſte Themis , vous honorez ſa cour.
On voit cette Vierge ſacrée ,
D'un auguſte bandeau , modeſtement parée ,
Vous dicter ſes loix chaque jour.
Nous approuvons votre tendreſſe ;
Et l'on est heureux , en plaidant ,
Quand on a pour foi la Maftreffe
De Monſeigneur le Préſident.
Par M. de la Louptière.
COUPLETS.
A Madame Dém... pour le jour de Sainte
Victoire , Sa Fête.
J
AIR: de la Romance du Barbier de Séville.
EUNE Beauté , quels coeurs affez rébelles
Echapperoient au pouvoir de vos yeux ?
C'eſt un devoir d'encenſer tous les Dieux ,
C'eſt un bonheur d'aimer toutes les Belles.
Comment vanter votre eſprit & vos charmes ,
L'Amour fur vous verſa tous ſes tréſors ;
Je n'oſe point tenter de vains efforts ;
On vous célebre en vous rendant les armes.
46 MERCURE DE FRANCE. ১
/
Votre beau nom annonce votre gloire ,
Mille Captifs foupirent ſur vos pas.
Quand on peut tout , quand on a mille appas ,
On doit porter le doux non de Victoire.
Par M. Cardonne , premier Commis de la
Maison de Madame.
ODE A L'AVARIC
MONSTRE ONSTRE toujours inſatiable ,
Tyran, de tes adorateurs ,
Furie infame , impitoyable ,
Souveraine des mauvais coeurs ,
Farouche , inquiette Avarice ,
Fille du Stix , mere du Vice ,
C'eſt toi , qui de mille fléaux
Que l'on vit autrefois éclorre
Des mains funeſtes de Pandore ,
Es la ſource des plus grands maux.
Ne crois pas que ma bouche loue
Les attraits de ce cher métal
Qui charme les ames de boue
En proie à ce vautour fatal ;
Mon coeur n'eſtime les richeſſes
Que pour répandre des largeſſes
Sur les beſoins des malheureux :
OCTOBRE. II. Vol. 1777 47
Il mépriſe cet homme avide ,
Qui , ſéduit par un or perfide ,
Se porte à des excès affreux.
Quels traits , inhumaine Avarice ,
Ton empire offre à mes regards!
Au gré de ton vénal caprice,
Je vois affronter les hafards :
Tes Sujets parcourent le monde ,
Bravent le feu , le fer & l'onde ;
Les loix , la nature & l'honneur :
Tu foule aux pieds la vertu même ;
Et l'Autel de l'Etre Suprême ,
N'eſt pas exempt de ta fureur.
Mattre des Dieux, vengeur du crime.
Tu vois de fi noirs attentats :
Deſcends de ton Trône fublime,
Confonds & punis ces ingrats ;
Arme tes mains , lance ta foudre ,
Frappe , écrase & réduis en poudre
Les Avares profanateurs.
J'apperçois déjà ta juſtice
Les préparer à leur fupplice
Sous le poids des chagrins rongeurs.
L'Avare traite de folie
Les plus reſpectables bienfaits:
D'une prudente économie ,
48 MERCURE DE FRANCE
Il prétend maſquer ſes forfaits ;
Mais les yeux éclairés du Sage ,
Percent aisément le nuage
Dont ſon coeur voudroit ſe couvrir ;
Son tréſor eſt la ſeule Idole
Qu'adore ſon ame frivole ,
Et Plutus lui fait tout fouffrir.
Mortels , pour vous - même barbares ,
N'ouvrirez - vous jamais les yeux
Sur l'affreux deſtin des Avares ,
Victimes d'un vice odieux ?
Dans le beſoin , dans la triſteſſe ,
Profitez - vous de la richeſſe;
Votre or peut - il vous amuſer ?
Non , c'eſt un bon arbre inutile ,
Toujours fécond , toujours ſterile ,
Dont vous ne ſavez point ufer.
Souvent des héritiers avides ,
Et jaloux de votre tréſor ,
Deviennent des coeurs homicides ,
Qui n'attendent que votre mort.
Si , pour diffiper leur envie ,
Pendant le cours de votre vie ,
Vous vous montriez généreux ,
Ils célébreroient votre gloire ,
I's béniroient votre mémoire ;
Vos bienfaits vous rendroient heureux.
A
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 49
Aquoi bon cet amas frivole ?
Pourquoi tant de biens fuperflus ?
Tout l'or qu'entraîne le pactole ,
Ne vous raſſauroit pas plus.
L'Avarice à l'homme fatale ,
Eſt le vrai tableau de Tantale ,
Qui brûle de ſoif dans les eaux.
Toujours eſclave inséparable
D'un bien qui la rend miferable ,
Elle n'aime que ſes Bourreaux.
:
Ah ! faiſons un plus doux uſage
Des biens qui nous viennent des Cieux!
Les richeſſes aux yeux du Sage ,
Sont comme un vin délicieux ;
Cette liqueur enchantereſſe ,
Priſe avec prudence & ſageſſe ,
Ranime nos goûts & nos coeurs :
L'excès dégénere en ivreſſe ,
La privation en triſteſſe :
L'abus de tous fait nos malheurs.
Vous qui gémiſſez ſous l'empire
D'un intérêt pernicieux ,
Profitez des fons de ma lyre
Pour ſuivre l'exemple des Dieux
Si Jupiter étoit avare ,
Il ſeroît un tyran bizarre
Fait pour le malheur des humainsa
D
:
7
J
X
1
50
MERCURE DE FRANCE.
Il n'épargne que fon tonnerre;
Les biens dont il comble la terre ,
Coulent ſans ceſſe de ſes mains.
ParM. de Forges , Abbé de Valment.
LE COCHON ET LE BOEUF.
NON
Apologue.
ONCHALAMMENT couché ſur un peu de litiere,
Dans le coin d'une baffe-cour ,
Et réduit au malheur de ne ſavoir que faire,
En ces mots , un Pourceau s'exprimoit un beau jour :
"De tous les animaux , je fuis , en apparence ,
,, Sans contredit , le plus heureux ; :
,, Ils travaillent ; mais moi , je n'af , grace aux Dieux,
»D'autre ſoin que celui de bien remplir ma panfe;
„ Ils ont tous l'air content ; ſeul , dans un doux repos ,
» Je ſuis d'humeur mauffade ; une fombre trifteffe ,
,,Hélas ! m'environne fans ceffe.
Un Boeuf laborieux entendit ce propos ;
Le travail ſeul , dit-il , fait cette différence.
Mon ami , ne t'y crompe pas
7
OCTOBRE . II. Vol. 1777-51
L'ennui que tu reſſens , naft de ton indolence;
Rarement la triſteſſe accompagne les pas
De ceux qui , par leurs foins , ſavent ſe rendre utiles ,
Mais ceux qui , comme toi , fainéans inutiles ,
Languiffent dans l'oiſiveté ,
Ne connoiſſent jamais le prix de la gaieté.
Par M. Houllier de Saint- Remy.
CONTE.
TOUTE
out fier de chanter au Lutrio ,
Ne fachant au furplas un ſeul mot de Latin ,
Un gros Manant (c'étoit la Fête du Village)
S'égoſilloit , croyant faire honneur au Patron :
Un Aveugle fans ſon baton ,
Auroit fait , à coup fur, beaucoup moins de tapage.
Tandis qu'il va toujours chantant ,
Dans un coin à l'écart , il voit certaine femme
Qui ſe déſole ; une belle ame
Peut habirer par fois ſous l'habit d'un Manant:
Inquiet , de ces pleurs il veut favoir la cauſe:
Ah ! vous me feriez croire à la Métempſycoſe ,
Da
52 MERCURE DE FRANCE. )
Dit notre désolée , à votre ſon de voix ,
J'ai cru , tant vous avez l'art de le contrefaire ,
Diſtinctement entendre braire
Mon pauvre Ane expiré depuis plus de fix mois .
Par le méme.
LE POETE ET SON MÉCENE.
Fable traduite de l'Anglois.
CONFINE
L
ONFINÉ dans un galetas ,
Sans la plus légere reſſource ,
Et , graces aux Dieux , n'ayant pas
Un écu vaillant dans ſa bourſe ,
Un jeune Eleve d'Apollon ,
Plus tendrement qu'Anacreon ,
Soupiroit , dit- on , ſur ſa lyre ,
Inſpiré par le Dieu d'amour ,
Des vers qu'à la Ville , à la Cour ,
Chacun ſe plaiſoit à redire ...
Nouveau Mécene bienfaiſant ,
Un Lord , au génie indigent ,
En connoiffeur , daigna fourire ;
Il court , vole , offre ſon appui
Acet homme dans la miſere ,
L'accueille & l'amene avec lui ,
:
1
OCTOBRE. IL Vol. 1777 53
Jaloux de lui ſervir de pered
Voilà notre Apollon aſſis
Près d'une table ſomptueuſe ,
Sablant gaiement des vins exquis ;
Grace à l'amitié généreuſe ,
Ce cadavre eft reſſuſcité ;
C'eſt tous les jours nouvelle Fête ,
La Déeſſe néceſſité
Qui jadis planant ſur ſa tête ,
Venoit allumer dans ſon ſein
Un enthouſiaſme divin ,
Surpriſe , fuit en diligence
Porter ailleurs fon influence ...
Oubliant ſon art enchanteur ,
Source unique de ſon bonheur.
Le Poëte n'eſt plus le même :
Dans une indifférence extrême
Pour les neuf Soeurs & l'Hélicon,
L'amour ſeul du plaifir l'enflamme ;
Plus de Sonnet , plus d'Epigramme ,
Pas la plus légere Chanfon.
,, Inſenſé , lui dit ſon Mécene ,
, Outré d'un pareil changement ,
3
,, Quel eſt donc ton aveuglement ?
,, Va , ſuis le penchant qui t'entraîne :
ود Ton art avoit ſu me charmer ;
, Mon coeur s'eſt ouvert à l'eſtime,
,, Et je m'efforçois d'animer
وو Ton goût décidé pour la rimes
» Le bandeau vient d'être levé,
1
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
Loin d'ici pleure te fottife;
„J'abhorre le fou qui mépriſe
,, Les talens qui l'ont élevé."
Par le même.
COUPLETS A L'AMOUR ,
Adreſſes à Mademoiselle de C***
AIR: Gentille Boulangere , &c.
A
TOI ſeul je me fie ,
Accours me foulager;
Amour , dis - moi : Sophie
Doit- elle un jour changer ?
Pour calmer mon martyre ,
Je ſonge à ſes ſermens ;
Mais peuvent ils ſuffire
Au plus vif des Amans;
Que peut une promeſſe
Pour fatisfaire un coeur;
Sophie a ma tendreſſe ,
Et je ſuis fon vainqueur.
Mais , hélas ! ma victoire
Ma laiffé mes deßrs ,
Faiſant tout pour ma gloire
Et rien pour mes plaiſirs.
4
OCTOBRE. A
II. Vol. 1777-55
L
Co
Vole aux rives charmantes (*)
On t'appellent mes voeux A
Mille Beautés touchantes
Yfrapperont tes yeux.
Ates regards , peut - être ,
Sophie échapperoit ;
Pour la mieux reconnoftre ,
Ecoute fon portrait.
Elle a d'une Déeſſe
Le port majeſteux ;
L'amour & la ſageſle
1
3 3 3
SIKE
(
L
D
Jris Brillent dans ſes beaux yeuxe
Le parfum de la roſe
S'exhale de ſon ſein ;
Sa pourpre fratche écloſe
Palit près de ſon teint.
Elle unit l'art de plaire
A la naïveté ;
no
Au plus doux caracterelo
La plus vive gaieté.
Simple en ſa bienfaiſance ,
৫.
Et noble en ſa douceure
P
Son heureuſe naiſſance
Le cede à ſon bon coeur.
2012
1
Sur les bords de la Loire.
D4
36 MERCURE DE FRANCE
Craintive autant que belle ,
Elle fuit le grand jour ;
Aſes devoirs fidelle ,
Sa famille eft ſa Cour.
Mais lorſque vers la plaine
Elle porte ſes pas ,
On croit voir une Reine
Entrer dans ſes Etats.
:
Mais que ſimple eft ma muſe
De peindre ſes appas ;
Sans ce ſoin qui m'abuſe ,
Tu la reconnoftras.
D'abord , à la plus belle ,
Amour adreſſe - toi ,
Et fois sûr que c'eſt celle
Dont j'ai reçu la foi.
Va donc , cours à ma Belle
Annoncer mon retour ;
Dis - lui , qu'éloigné d'elle ,
Je languis nuit& jour.
Sois, près de ma Sophie ,
Sa garde && mon foutien ;
Il y va de ma vie ,
Sophie eſt tout mon bien.
ParM. L. C.D. B.
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 57
J
ÉLÉGIE.
E n'en puis plus douter, Déeſſe impitoyable ,
Cruelle mort , non rien ne réſiſte à tes loix :
Le pauvre & Populent , les Bergers & les Rois ,
Jeunes , vieux , tout fubit l'arrêt irrévocable
Qui ſépare à jamais l'ami de fon ami ; ८
D'un père ou d'une mere , un enfant trop chéri ;
D'un époux complaiſant , une femme adorée;.
Un frere de ſon frere... Effroyable pensée ! ...
Je ſens à ce ſeul nom renaître ma douleur ,
Un chagrin dévotant s'empare de mon coeur..
O mort! tu m'as ravi dans la fleur de fon age ,
Une foeur qui m'aima, que j'aimois d'avantage .
En qui l'on admiroit ce qui charme & ravit ,
Les rares qualités du coeur & de l'eſprit.
Elle n'eſt plus... Nos foins , l'amitié fraternelle ,
N'ont pu la préſerver de la parque cruelle :
Elle n'eſt plus ... Tandis que tant de ſcélérats
Qui ne comptent leurs jours que par autant de crimes ,
Jouiffent en repos de tous leurs attentats .
Omort ! (pardonnes - noi des plaintes légitimes) ;
Sois plus juſte , & du moins choiſis mieux tes victimes.
Par M. P.... à Versailles.
D5
58 MERCURE DE FRANCE,
Explication des Enigmes & Logogryphes
du premier volume d'Oftobre.
Le mot de la premiere Enigme eſt
Farretiere ; celui de la ſeconde eſt le
Four & la Nuit ; celui de la troiſieme eſt
Couronne. Le mot du premier Logogryphe
eſt Bandeau , où l'on trouve Ane, eau ,
aune , aube , bande , nue , beau , Danube ,
ban , bude & eu; celui du ſecond eſt Oui ,
où ſe trouve lo; & celui du troiſſeme eſt
Orange, où ſe trouvent ur , Oran , orge ,
rage , Nob, Ange, orage , gare, ane.
y
১
OCTOBRE. II. Vol. 1777-39
D.
ÉNIGME.
Emaint ſecret je ſuis dépoſitaire ,
Avec cela j'ai le den de les caire.
Lecteur, il arrive ſouvent
Que vous me faites part des votres
Et que jamais ne vous quittant ,
Toujours àvos côtés , j'en reçois beaucoup d'autres.
On me flatte , on me bleſſe ; on me voit chez les Rois
Fréquemment fans parure , on me pare par fois:
Pour cet effet , envain la terre & l'onde
Ont renfermé des tréſors dans leur fein;
L'or& tous les rubis les plus brillans du monde,
Me flattent moins qu'un air de clavecin.
Par M. Bouvet , à Gifors.
60 MERCURE DE FRANCE,
MA
AUTRE.
Anature eſt , Lecteur , tout- à- fait finguliere
Je fais nattre & mourir fans habiter la terre.
Amaint de ſes enfans je me fais pourtant voir ;
Ceux de qui je ſuis mastre , éprouvent mon pouvoir.
On me cherche , on m'évite ; on me craint & l'on m'aime ;
Pour le bien , pour le mal , ſouvent je ſuis extrême.
Propice en certains cas , nuiſible en bien des temps ,
Si je fais des heureux , je fais des mécontens..
Quand je fais de bons vins , je réjouis Grégoire ;
Si j'enlaidis Philis , je lui rends l'humeur noire.
Qui me craint a raifon ; je ne puis pas parler ,
Et je ne ſaurois voir, mais je ſais dévoiler. M
Par le même.
I
J
AUTRE.
E fuis , mon cher Lecteur , la Reine d'un Empire;
Et non teint eſt toujours & brillant & fi beau ,
Que la fiere beauté in'accorde un doux ſourire ,
Et vient me careſſer juſques dans mon berceau
Mais ſi de me ravir elle avoit l'imprudence ,
Elle auroit à gémir de ſon funeſte fort ;
Les gardes qui toujours veillent à ma défenfe ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 61
De leurs traits lui feroient bientôt fentir l'effort .
Le déclin de mon regne eſt près de ma naiſſance ;
Pourquoi donc me vanter d'un deſtin malheureux ;
Modele des plaiſirs , je n'ai qu'un temps comme eux.
ParM. Préaudeau du Pont - d'Aoust , de la
Société Littéraire de Rennes.
Je
LOGOGRYPH Ε.
E fuis ,dans tous les temps ,un meuble très commode ;
L'hiver comme l'été , je ſuis toujours de mode :
Je change ſeulement quelquefois de couleur ,
Sur - tout lorſque je ſuis chez un riche Seigneur.
J'ai fix pieds , cher Lecteur , fi tu les décompoſes ,
Tu verras que mon ſein renferme bien des choses ;
Urt péché capital ; deux des quatre Elémens ;
Ce qu'on ne trouve point chez les adolefcens ,
Mais qu'on voit , à coup fur , chez la perſonne antique ;
Le contraire de doux , un ton de la Muſique ;
Ce qui borde la mer ; un infecte rongeur ;
- Un chemin aſſez dur , un légume flatteur
Qu'on mange le matin. Adieu , je vais paroftre ;
Je n'en ai que trop dit pour me faire connoftre.
Par le même.
62 MERCURE DE FRANCE.
:
AUTRE.
CHEZ nos aïeux , preſque toujours
J'occupois le fommet des plus hautes montagnes ,
Et là j'étois d'un bon fecours.
Plus ſouvent aujourd'hui j'occupe les campagnes ,
Et j'y figure noblement ;
Car j'en fais , à coup fur , le plus bel ornement.
De mon entier ſi l'on fait deux parties,
L'une eſt un animal très adroit & gourmand,
Aimable par mille folies ,
Paſſé maître en minauderies ,
Ingrat fur-tout; l'autre est un élément.
Par M. Bouvet , à Gifors.
AUTRE.
MApremiere moitié fe place
Sur un animal indolent ;
L'autre , liquide , eft efficace
Pour calmer la foif à l'instant.
Par le méme.
OCTOBRE. II. Vol. 1777.63
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
-
Eloge de Michel de IHospital , Chancelier
de France , Difcours qui a remporté le
Prix de l'Académie Françoiſe en 1777;
par M. l'Abbé Remy. A Paris , chez
Demonville , rue Saint - Séverin.
Eloge du même , par M. Doigni , chez
le même Libraire.-Élogedu même ,
Diſcours qui a obtenu le ſecond Acceffit;
chez le même Libraire. Éloge
du même , Ouvrage qui a concouru
pour le prix de l'Académie , par M***
avec l'épigraphe , & teneo antiquum
manibus pedibusque decorem. L'HOPIT.
L. 1. Ep. 111 AParis , chez Moutard ,
Imprimeur - Libraire de la Reine , de
Madame, & de Madame la Comteffe
d'Artois. (*)
RIEN n'eſt plus propre
-
à exciter une
noble émulation parmi les Orateurs , &
(*)On trouve chez Rey Libraire à Amsterdam. Eloge
hitorique de Michel de l'Hopital , Chancelier de Fran.
ce; par M. Guibert auteur de la tactique ; avec cette
épigraphe, ce n'est point aux Esclaves à louer les grands
hommes, 8vo. 1 vol. 1777.
:
64 MERCURE DE FRANCE.
à perfectionner leurs talens , que cette
double vue , de Juges éclairés qu'il faut
fatisfaire , & de rivaux redoutables qu'il
faut furpaffer. Tel eſt le précieux avantage
des Corps littéraires & de l'établis.
ſement des Prix Académiques. Les éloges
des grands hommes , fur - tout de ceux
dont la vie eſt auſſi riche en événemens
qu'en vertus , font une excellente morale
miſe en action , d'autant plus propre
à faire une impreſſion forte & durable ,
que l'exemple conduit à la vertu par le
chemin le plus court. Inſpirer l'amour
des hommes vertueux & patriotiques ,
c'eſt inſpirer l'amour de la vertu & celui
de la Patrie.
Ces obſervations ſeront juſtifiées par
le petit nombre de citations auxquelles
nous ſommes obligés de nous borner ,
dans le compte que nous avons à rendre
des Eloges imprimés , du Chancelier de
l'Hoſpital .
M. l'Abbé Remy ſuit ſon héros
dans la carriere du Magiftrat , au Concile
de Trente , à la tête de nos Finances ,
&fur- tout dans les fonctions de Chancelier
, dignité la plus éminente de l'Etat ,
la plus difficile à remplir , quand on n'eſt
animé que par le bien public.
» Quel
OCTOBRE. II: Vol. 1777. 65
ود
ود
و د
و د
ود
,, Quel reffort mettra - t- il en oeuvre ,
" ( le Chancelier de l'Hoſpital) , pour
échapper à l'indigence ! La protection
des grands ? Il vient d'en éprouver
l'inſtabilité : l'intrigue ? C'eſt la reffource
des fourbes & des hommes vils.
L'Hoſpital entre dans une carriere ou-
,, verte au pauvre comme au riche , & la
,, plas favorable à l'homme qui veut ac-
,, quérir de la conſidération , & conferver
ود
و د
ود
و د
و د
ود
و د
fon indépendance: je parle de la profesfion
d'Avocat , miniftere de confiance ,.
de fatigue & de dangers , où l'homme
furveillé par des Confreres , qui font à
la fois & ſes égaux & ſes maîtres ,
ſes accuſateurs & ſes juges , doit marcher
d'un pas ferme au bord des précipi-
,, ces ; combattre pour l'innocence dont il
a tous les ſecrets , repouſſer le crédit
qui veut l'intimider , l'impoſture qui
cherche à le ſurprendre , la haine qui
,, empoiſonne fes écrits & fes paroles ; enfin
, la vengeance & la cupidité qui s'ef-
,, forcent d'éteindre la lumiere qu'il ap-
,, porte aux Oracles de la Loi.
و د
و د
و د
و د
و د
.... A la vue de tant d'intérêts di-
,, vers , Catherine de Médicis , inveſtie
,, par ces hordes d'Histrions & d'Eſcla-
„ ves , qui nous apportoient de l'Italie
E
66 MERCURE DE FRANCE.
و و ب
ود
"
"
ود
و د
و د
و د
tous les vices des Nations dégénérées ,
toutes les fourberies d'une politique
monstrueuſe , tous les beſoins du luxe ,
l'art meurtrier de la Finance , la fureur
,, épidémique du jeu, le goût de ces débauches
que la nature abhorre , & la lache
audace des empoisonnemens & des
„ aſſaſinats , juſqu'alors inconnus chez un
„ Peuple qu'honoroient ſa bravoure & fa
loyauté: Catherine de Médicis , infenfible
aux calamités publiques , ne fon-
,, geant qu'à ſes plaiſirs , à ſa vanité , à
fon ambition, multiplie les ſpectacles ,
ordonne des fêtes , prodigue l'or à fes
„ bouffons , tourmente les Miniſtres , ſe
,, repent & s'applaudit tour- à- tour , d'avoir
choiſi l'Hospital pour Chancelier.
Empire de Charlemagne , quelle eſtdonc
„ ta deſtinée ! Une femme ombrageuſe&
,, pufillanime , une femme aveugle & fé-
,, roce préſide à tes mouvemens , éleve &
renverſe à fon gré les Sages faits pour
te gouverner.
و د
و د
و د
و د
ود
ور
ود
...
L'Inquifition: à ce mot la plume
tombe, le coeur fe glace , l'imagination
,, ne voit plus que des cachots & des bûchers
, des délateurs & des victimes ; un
Tribunal de fang , & des forfaits ima-
» ginaires. Qu'on ſe peigne le déſeſpoir
ود
ود
OCTOBRE. II . Vol. 1777. 67
"
ود
"
ود
ود
ود
ود
"
de l'Hoſpital , en apprenant que des Inquiſiteurs
vont être élevés à la dignité
des Magiſtrats , & que déſormais le
code de la Natión fera fouillé par une
loi facrilege , qui , autoriſant l'homme
à fouiller dans l'ame de ſon ſemblable ,
viplera impunément le dernier aſyle où
le Citoyen puiſſe adorer la fainte image
de la liberté.
ود
ود
"
ود
ود
"
"
... Si l'on voyoit naître un jour ,
dans notre Empire , un homme capable
de rétablir l'ordre dans le Domaine ,
,, qui , fous nos premieres dynafties , formoit
l'unique revenu du Monarque ; un
homme qui fût couvrir de ſes aîles le
berceau de l'orphelin , & le préſerver
de la cupidité ou de l'indifference de
ceux que la loi lui donne pour défenſeurs
; un homme dont la ſageſſe enchainât
la main de ces veuves dénaturées
, qui tranſmettent à un nouvel é-
„ poux l'héritage de leurs premiers enfans
; un homme qui pût circonfcrire
les droits de ces propriétaires , dont
la vanité jalouſe de regner au - delà du
tombeau , ſubſtitue leurs domaines à
ود
و د
"
"
ود
ود
دد
l'infini , retient les familles dans un
,, cruel eſclavage ,& fournit à la chicanne
„ un aliment qui rend la juſtice plus fu-
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
ود neſte aux Citoyens , que les déſordres
„ meme qu'elle veut réparer... ſi l'on pou
veit rencontrer , parmi nous , un Minoſtre
capable de donner un frein aux
Adminiſtrateurs de ces maiſons de Pi-
ود
ود
ود
ود
ود
tié , où l'indigence va chercher la fan-
„ té , & où elle ne trouve que le déſes .
,, poir & la mort ; un Miniftre dont l'hu-
,, manité , s'armant d'une verge de fer ,
pourſuivit l'uſure & ſes vils fuppôts
juſqu'au fond de l'antre où ils enfouisfent
les dépouilles du peuple , un Miniſtre
qui , donnant une forme nouvelle
,, aux preuves teftimoniales , arrêtât la licence
de ceux qui profanent la Religion
ور
ود
ود
ود
د du ferment; un Miniftre affez habile
,, pour entreprendre la réforme de nos
,, moeurs; affez hardi pour attaquer de
front ce luxe qui nous énerve ; affez dévoué
aux intérêts des Citoyens , pour affermir
autour d'eux ces formes légales
ود
ود
"
ود qui font la fauve-garde de la liberté pu-
,, 'blique ; en un mot , affez fécond en res-
„ fources pour ſubſtituer les principes éter-
"
ود
ود
ود
ود
nels de la Juſtice , à ces uſages barbares
qui nous déshonorent : un tel homme
mériteroit fans doute les honneurs & les
hommages que les Nations ont prodigués
aux Conquérans. Eh bien !
OCTOBRE . II . Vol. 1777.60
, a exifté chez nos ayeux , & la réforme
رو de tant d'abus préſente le tableau des
,, opérations du Chancelier de l'Hoſpital."
Nous paſſons à l'Eloge composé par
M. Doigni , qui a certainement bien mérité
la mention honorable de l'Académię
Françoiſe , par la pureté de ſon ſtyle ,
par ſes réflexions toujours judicieuſes ,
& par fon éloquence parfaitement asfortie
au genre du diſcours Après avoir
fait le tableau du fiece malheureux où
vivoit le Chancelier de l'Hoſpital , l'Orateur
aime à contempler un homme qui ,
ود
ود
ود
"
"
و د
و د
"
و د
dans le chaos de l'Anarchie , éleva
l'édifice des Loix , traça d'une main
fure la ligne qui ſépare les droits du
Peuple d'avec ceux du Souverain ; un
homme qui , dans les murs de Sparte ,
eût été Licurgue , qui fut un modele
,, accompli de modération , de déſintéreſſement
, de tolérance & de probité;
un homme qui , dans le ſein de la
corruption , montra les vertus les plus
intrépides ; qui , par la ſupériorité de ſes
lumieres , la conſtance inébranlable de
fon ame, fut étranger à ſon ſiecle
ſemblable à ces colonnes antiques , qui
و و
"
د و
"
E 3
70 MERCURE DE FRANCE,
ود
ود
s'élevent parmi les ruines , & que la
barbarie n'a pu mutiler. "
L'Orateur infiſte avec raiſon dans fon
Diſcours , fur le monument de la Légiſlation
que l'Hoſpital eut le talent &
le courage d'élever à ſa gloire & à la
nôtre.
ود
ود
"
"
"
ود
ود
ود
دو
1
Le Gouvernement François , qui
ſous la premiere race de nos Rois ,
,, nous préſente des brigands féroces &
toujours armés ; ſous la ſeconde , des
barbares afſervis , obéiſſant à des fantômes
de Souverains ; ſous la troiſieme ,
le Peuple dans l'esclavage , le chef de
l'Etat reſſerré dans un petit Domaine ,
le pouvoir diviſfé en une multitude de
branches de tyrannie , eſt un tableau
de troubles , de défordre & de confufion.
Au lieu de ces Loix fondamentales
, fur leſquelles les Trônes doivent
être affis , on voit la force luttant contre
le hafard. Les Loix faliques , nées
dans les forêts de la Germanie , &
,, que les Sauvages de l'Amérique pouroient
adopter , deviennent plus bar-
,, bares , en ſe mêlant aux Loix ripuaires.
Les Capitulaires , fruits des Citoyens
naiſſans , & d'un Gouvernement ébau-
ود
ود
ود
ود
"
ود
"
"
ود
ور
ché , loin de prévenir les abus , ne
1
OCTOBRE. II. Vol. 1777-71
ود
"
ود
"
"
"
"
"
ود
ود
ود
ود
و د
fervent qu'à les étendre , & n'empê
chent point que la Juſtice ſoit affiſe au
milieu de deux combattans , & qu'on
n'ait recours aux élémens & à l'effufion
du fang , pour prononcer ſes Oracles.
Sous le deſpotiſme féodal , des Coutumes
innombrables , auſſi abſurdes que
diſparates , inondent la France : chaque
Baron , cantonné dans ſon château ,
d'où il opprime ſes Vaſſaux , exerce
des Loix qu'il interprete à fon gré , &
la Nation ſeule n'en a pas. Pendant
,, ce long période , où la Légifſlation eſt
fi foible , fi chancelante , la poſtérité
ne diftingue que deux Légiflateurs.
,, Charlemagne qui , par le mouvement
extraordinaire qu'il imprima à la Nation
, l'eût peut - être avancée de dix
fiecles , ſi ſes idées ne fuſſent point
mortes avec lui. S. Louis , qui , par
l'héroïſme des vertus Chrétiennes , de
ſes ſujets barbares fit d'abord des hom-
,, mes , & par le bienfait de ſes ſages
Ordonnances , parvint à en faire des
Citoyens. Mais que peuvent deux Souverains
perdus dans l'hiſtoire de la
Monarchie , au milieu de cette foule
d'eſclaves couronnés; les uns empri ..
fonnés dans un Palais par leurs Mi-
و و
ود
"
१२
و د
و د
و و
ود
ود
ود
21
و د
ود
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
niftres , paſſant du cloître ſur le trône
& du trône dans le cloître ; les autres
végétans dans l'indolence , abrutis par
les vices & la cruauté , dormant dans
les chaînes des Papes , n'étant Rois
„ que pour être les derniers des hom-
ود
و د
„ mes..
ود
La maniere dont M. Doigni s'explique
ſur la tolérance eſt ſi exacte , qu'elle
devroit fervir déſormais de modele à
tous les Orateurs qui font dans le cas
de parler de cette vertu qu'on a fi fort défigurée.
,, Je ne chercherai point à de-
ود viner les opinions de l'Hoſpital , à lever
,, un voile impénétrable aux yeux de la
,, poſtérité: j'aime à croire , pour l'hon-
ود neur du génie & de la vertu , que fa
,, tolérance , qui forme un contraſte ſi
étonnant avec ſon ſiecle , n'étoit point
,, cette indifférence coupable pour tous
ود
ود
ود
ود
les cultes , qui ne donne aucune baſe
,, à la morale , & aucun point d'appui à
la raiſon ; ni cette pareſſe de l'ame que
fatigue la lumiere , & qui rend l'homme
auſſi indécis ſur ce qu'il doit faire ,
,, que fur ce qu'il doit penſer ; que c'étoit
,, au contraire le ſentiment profond
ود
d'une bienveillance univerſelle , qui
» lui faifoit regarder ſes Concitoyens
OCTOBRE . II . Vol. 1777. 78
"
, comme les amis de la ſociété , quand
ils obfervoient les Loix , plaindre leurs
erreurs fans les haïr , & laiſſoit à
Dieu le ſoin de lire dans les coeurs.'
و د
ود
رد
L'auteur du Diſcours qui a obtenu
le ſecond Acceſſit , a peint à grands
traits les vertus , les talens & le génie
du Chancelier de l'Hoſpital. C'eſt ainſi
qu'il nous repréſente ce grand homme ,
après avoir tracé les principaux événemens
de ſa vie. Il eſt donc vrai que la
و د
و د
و د
و و
ود
vertu n'eſt point un nom , & qu'elle
,, peut habiter les Cours ; que parmi les
hommes deſtinés à gouverner le peuple
, l'humanité , la juſtice & les loix
ont des défenſeurs , & même des mar-
,, tyrs. Mais un acte de courage, plus
rare encore que le ſacrifice de la faveur
des Rois , un genre de magnanimité ,
,, qui eſt peut- être le dernier terme de la
force humaine , c'eſt l'audace de contrarier
le voeu de la Nation , & de
s'expoſer à ſa haine pour la ſervir ;
„ c'eſt à ces traits qu'on reconnoit le
caractere fublime de l'Hoſpital.
و د
ود
ود
و د
ود
و د
ود
» Supérieur aux événemens , tran-
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
:
ود
ود
ود
コ
,, quille , inébranlable au milieu de la
fureur & du choc des partis , & de la
deftruction prochaine de cet Empire ,
il s'éleve au - deſſus de tout ce qui l'en-
,, toure , & brave , pour l'intérêt de l'E- 1
„ tat , les opinions , les préjugés , les af- d
fections ; il réſiſte au Clergé , à la Magiftrature
, à fon Roi, s'oppoſant ſeul
„ à tous les partis , parce que le bien pu-
ود
ود
ود blic ſeul n'avoit point de parti; il voit
,, l'injuftice de ſes concitoyens avec cette
fermeté que donne la confcience d'une
cauſe juſte , avec cette indifférence
qu'un homme inſtruit par l'expérience ,
a pour les cris & les plaintes d'enfans
aveugles fur leurs intérêts ; enfin , avec
l'indulgence d'un philoſophe qui , dans
les fureurs des hommes , reconnoisfant
les foibleſſes de l'humanité , pardonne
au méchant qui l'attaque , &
ne peut l'offenſer.
ود
و د
و د
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
T
Dans l'Eloge imprimé chez Moutard ,
qui eſt le quatrieme que nous avons annoncé
, il eſt prouvé que tout contribua
à étendre les connoiſſances de l'Hoſpital.
Une éducation foignée , un goût inaltérable
pour l'étude , des ſuccès encoura-
}
t
C
OCTOBRE . II . Vol. 1777-75
geans , des travaux qui , en rompant
l'eſprit aux affaires , l'habituerent aux
réflexions profondes. Tout auſſi concourut
à lui former le coeur: les conſeils ,
l'exemple , les malheurs & la conſtance
d'un pere , dont un excès de zele cauſa
la diſgrace. Les pourſuites exercées contre
lui - même, ſon emprisonnement dans
cet âge encore où l'innocence de la jeuneſſe
devoit le garantir ; la ruine de ſes
eſpérances , fon éloignement de ſa Patrie ,
le déſaſtre de ſa famille ; tant d'infortunes
réunies devoient donc , puiſqu'elles
ne l'accablerent pas , élever fon ame , &
la préparer , dès l'enfance , à cette fublimité
que donnent les revers.
Nous nous arrêterons à l'endroit de
l'Eloge où l'Orateur éleve cet eſprit de
légiflation que le Chancelier de l'Hospital
poffédoit au fublime degré , Qui
,, peut, en lifant les loix de l'Hofpital ,
,, ſe refuſer à l'admiration qu'elles infpi-
,, rent , & ne pas applaudir à leur Au-
„ teur , qui poſſéda l'art ſuprême de ré-
و د
و د
و د
"
tablir les conftitutions par le rétabliſſement
des principes ?
,, En parcourant ces Ordonnances célebres
, ſource féconde des Loix plus
, récentes , où vous voyez ce Légifla76
MERCURE DE FRANCE.
ود
,
teur qui force les Miniſtres de la
Religion à s'occuper de leurs fonctions
auguſtes , parce qu'il étoit convaincu "
,, que le temps employé à leurs devoirs ne
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
"
وا
ود
"
ود
ود
رو
"
ر
feroit pas deſtiné à de vaines querelles ;
,, qui contient des Seigneurs avides du >>
bien de leurs Vaſſaux , en mettant "
ceux- ci ſous la protection de la Juſtice ,
& ceux-là ſous le glaive des Loix ; qui
regle pour les impôts une perception
dont le défordre paroît à ſes yeux
comme l'impôt le plus funeſte ; qui
détermine les formalités & les frais de
Juſtice , parce que leur incertude eſt
la fource des abus qui s'y commettent.
Quand vous voyez ce vaſte génie , portant
par - tout ſes regards , aſſurer aux
Tribunaux cette autorité qui imprime
le reſpect ; honorer , encourager dans
les Juges cette ſimplicité des moeurs,
& cet amour des Loix qui adoucit la
majeſté de leurs fonctions , en même-
,, temps qu'elle la perpétue ; rendre au
Commerce ſon activité , le borner
aux ſeules choſes utiles , le maintenir
,, en lui donnant des Juges , qui , débarraſſant
les affaires de ces formes lentes ,
,, puiſſent s'avancer rapidement vers la
„ vérité ; recréer l'eſprit de ſa Nation
"
ود
ود
29.
ود
ود
"
"
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 77
„ par l'encouragement qu'il donne aux
, talens néceſſaires , par l'oubli dont il
,, vouloit étouffer ces vains arts d'un luxe
,, ruineux ; par l'établiſſement des Loix
,, ſomptuaires , qui , ne laiſſant d'autres
,, diftinctions que celle de la vertu , en-
,, courageoient les hommes aux travaux ,
,, réprimoient ce goût ſi vif des parures
,, frivoles , dans un ſexe toujours affez
aimable ſans ces vains ornemens , &
nourriſſoient dans de chaſtes épouſes
,, cette gravité de moeurs , dont l'Hoſpi-
ود
"
ود
tal conſervoit encore la pureté juſques
,, dans de nouveaux liens . Quand on ap-
, perçoit ce grand homme , réuniſſant
ود
رد
دو
ainſi les deux ſexes par le charme des
,, vertus ſimples & modeftes , ramenant
la Nation entiere à une douce égalité ,
& ce qui peut - être de nos jours feroit
,, une chimere , veillant aux beſoins de tous
comme un bon pere veille à ſes enfans ;
défendre la poſſeſſion de pluſieurs em-
,, plois , de plufieurs bénéfices , comme s'il
avoit été convaincu que ce qui formoit
ود
ود
د و
و د
le ſuperflu des uns , manquoit toujours
,, au néceſſaire des autres ; ne ſemble- t- il
,, pas qu'un de ces Sages ſi vantés chez
ود les Grecs , qu'un Licurgue , le plus
, grand des Légiflateurs du plus ſage des
78 MERCURE DE FRANCE.
:
,, Peuples , fortant du ſein des Morts,
ait animé l'Hospital de ſon génie ? "
و د
دد
Eloge du Chancelier de l'Hospital , Diſcours
préſenté à l'Académie Françoiſe , ayant f
pour épigraphe ces paroles : nec vitæ i
animæque peperci , &c. Cet Ouvrage /
n'a pas pu entrer dans le Concours à
cauſe de ſa longueur , qui excede de
plus du double les bornes preſcrites
a'ces fortes de Difcours. Le fuffrage
de l'Académie , à qui l'Auteur avoit
préſenté fon Ouvrage , n'en a pas été
moins flatteur.
L'Auteur de ce Difcours commencec
fon Ouvrage par une réflexion très- te
vrale , mais humiliante pour nous.
foutient que , pour s'aſſurer du bon-
ود
"
ود
ود
ود
II
heur , autant du moins que le bonheur
,, peut appartenir à des êtres ſenſibles &
periſſables , il ſuffiroit aux hommes de
le vouloir , puiſque leurs plus grands
malheurs naiſſent d'une foule de vices
„ & de préjugés qui ne font pas l'ouvrage
de la nature. Pour les réparer , ces malheurs
, il ne faudroit , continue l'Orateur
Philofophe , qu'éclairer les hom.
mes ſur leurs véritables intérêts , &
ود
ود
ود
ود
رد
د
د
১১
د
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 79
و و " un petit nombre de vérités ſimples éta-
,, bliroit fans doute le bonheur du genre
,, humain ſur une baſe inébranlable."
ود
Chofe
En effet , rien de fi court & de fi
fimple que ce qui eſt preſcrit à l'homme
ici bas : aimer Dieu & fon prochain comme
Soi-même , & croire à l'Evangile.
,, admirable , dit ſi bien M. de Montes-
» quieu , la Religion Chétienne , qui ne
ſemble avoir d'objet que la félicité de
l'autre vie, fait encore notre bonheur
dans celle - ci ."
و د
و د
و د
و د
C'eſt , en effet , faute d'avoir pratiqué
ces vérités ſi précieuſes & fi conſolantes ,
que les hommes ont éprouvé toutes fortes
de malheurs , & que les annales de l'histoire
nous offrent tant d'objets triftes.
و د
Les Peuples traités par leurs Souverains
,, comme de vils troupeaux , dont la vie&
و د
la poſtérité leur appartiennent : l'hom-
,, me injuſte & puiſſant , franchiſſant la
barriere des Loix , toujours trop foibles
contre lui , ou trouvant dans ces Loix
mêmes des moyens fürs & terribles de
violer avec plus d'impunité les droits
qu'elles devoient défendre; il verra les
impôts que la Nation a payés pour les
beſoins publics de la Nation , être la
folde de ceux qui forgent ſes fers ; la
و د
د
و د
و د
و د
و د
"
و د
80 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
réforme des abus ouvrir la porte à
des abus nouveaux , & la vertu même
,, devenir funeſte , lorſque ſes efforts ,
,, trop foibles pour réprimer les mé-
,, chans , n'ont ſervi qu'à les irriter . Alors
,, pénétré d'un dégoût mortel , le Ci-
,, toyen vertueux ſe dira: le genre hu-
,, main eſt donc condamné à des maux
و د
ود irréparables , & il ne reſte plus à
,, l'homme de bien , que de n'être ni le
,, complice , ni le témoin des malheurs de
ſes ſemblables ."
ود
L'Orateur , après ce tableau ſi fidele
& fi affligeant , commence l'Eloge du
Chancelier de l'Hoſpital , ce Magiftrat
philofophe , qui n'eut pas même beſoin
de l'eſpérance du ſuccès pour faire au
bonheur public , le ſacrifice de ſa vie entiere.
Au milieu du plus violent fanatiſme
, il fit entendre la voix de la
raiſon & de l'humanité ; au ſein de l'A-
,, narchie & de la révolte , il défendit
,, avec un courage égal , & l'autorité du
,, Roi , & les droits de la Nation ; la cor-
,, ruption de ſon fiecle, les intrigues de
ود
ود
ود
ود
ود
la Cour n'altérerent ni ſon intégrité
ni ſa franchiſe ; & lorſque tous ne
,, ſongeoient qu'à établir leur fortune fur
,, les malheurs publics , feul il veilloit
,, pour la Patrie, " L'Hoſpital
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 8
!
L'Hoſpital , avant qu'il fut Chancelier ,
ſe conduifit en homme qui ſent qu'il n'a
tien à attendre que de ſa vertu & de
fon génie , & ſe diftingua par ſes talens
&par ſes vertus , que ſes malheurs ſembloient
rendre plus intereſſantes . Il ne
connut que deux plaiſirs , celui de fervir
fon Pays , & celui de découvrir des vérités.
L'Hofpital , avec de ſi heureuſes
diſpoſitions , méritoit de devenir l'Ange
tutélaire de ſa Nation & le réformateur
de fon fiecle. Il ſuffit de peindre ce ſiecle
pour connoitre le prix des vertus éminentes
de l'Hoſpital. ,, Des Gouvernemens
ود flottans entre le deſpotiſme & l'Anarchie
, une Adminiſtration qui n'avoit
» d'autre plan que d'ogmenter , par des
" voies fourdes , les profits du fiſc; une
,, Légiflation qui n'étoit qu'un amas de
,, Coutumes nées dans les temps barbares ;
و د
و د
un Peuple ignorant & fanatique ; des
,, moeurs à la fois féroces & corrom-
, pues ; une nobleſſe ſuperſtieuſe &
,, débauchée , avide de plaiſirs & de
combats , livrée à tous les vices , &
capable , à la fois, des plus grands
crimes & des actions les plus heroï-
„ ques."
"
"
"
Le portrait éloquent que l'Orateur fait
F82
MERCURE DE FRANCE.
de Catherine de Médicis , du Chancelier
Olivier , & de Betrandi , Garde des
Sceaux , intéreſſera le Lecteur autant que
la deſcription du ſpectacle qu'offroient
alors les Nations Chretiennes Lénumération
des devoirs & des fonctions du
Chancelier , quoique faite longuement ,
mérite qu'on s'y arrête.
" Chef de la Magiſtrature , le Chan
,, celier ne doit jamais perdre de vue
„ que les Magiſtrats ont été inſtitués pour
ود le peuple, & que, placé à leur tête ,
, il leur doit , non de défendre leurs
„ prétentions , mais de leur aſſurer la
,, liberté de remplir leurs devoirs. Si la
,, crainte, la baſſeſſe , l'avidité, la par-
,, tialiaté corrompent la pureté des juge-
,, mens , fi les Tribunaux font ſervit à
,, leur propre ambition , le pouvoir dont
و د
ils font armés pour la ſûreté publique ;
,, ſi l'eſprit de corps étouffe l'eſprit d'é-
„ quité; fi le zele de ſecte ou de parti
و د
altere le zele de la juſtice ; ſi les Ma-
„ giſtrats s'abaiſſent juqu'à ſe rendre les
" inſtrumens des paſſions des hommes
» puiſſans , ou les complices de leurs
„ intrigues; s'ils négligent leurs fonctions
و د
utiles pour afpirer à un fimulacre de
>>pouvoir qu'ils ne peuvent obtenir
OCTOBRE. II. Vol.1777-83
ود
وو
ود
» qu'aux dépens de la proſpérité publi-
, que; qu'alors ils trouvent dans leur
chef un Cenſeur plus occupé de les
éclairer que de les punir , plus redoutable
par l'autorité de ſes lumieres &
de ſes exemples , que par le pouvoir
,, de fa place; & qui ſache que les reproches
de l'homme puiſſant ne font
qu'une injure ,mais que ceux de l'homme
vertueux peuvent être des leçons
Confervateur des Loix , placé entre la
, Nation &dle Souverain, le Chancelier
,, appartient à tous deux , & n'appartient
qu'à eux ſeuls. S'il ſe ſouvient qu'il
,, peut avoir d'autres intérêts , d'autres
,, liaiſons , il n'eſt qu'un traitre. - C'eſt
ود
"
à lui de défendre auprès du Prince les
,, droits du Peuple , que jamais les Rois
n'ont intérêt de violer : c'eſt à lui de
défendre les droits du Souverain, con-
,, tre tous ceux qui voudroient exercer ,
,, au nom de la Nation ,un pouvoir qu'elle
ne leur a pas confié.
"
"
ود C'eſt à lui d'invoquer hautement le
,, nom de la Juſtice au milieu des cla-
و د
:
meurs de l'ambition , qui appelle la
,, guerre; de l'avidité , qui demande qu'on
F2
१८
884 MERCURE DE FRANCE.
و د : lui livre le ſangdu Peuple;des factions,
,, qui combattent pour le deſpotiſme ou
,, pour l'Anarchie,
و د
و د
33
ود
ود
ود
ود
ود Défenſeur du Peuple, qui ſouvent
,, même, fans connoître ſon nom , jouit
de ſa ſageſſe & de fon courage ; utile
au Monarque dont il défend l'honneur
& la confcience , en combattant fouvent
ſes volontés , un Chancelier demeure
en butte à tous les méchans.
Auſſi ,tandis que toutes les autres places
du Miniſtere ont été révocables à la
,, premiere volonté du Souverain , une
Loi aucienne a voulu que celle du Chan-
,, celier ne pût lui être ôtée que par un
jugement régulier, que celui qui eſt
, chargé du maintien des Loix , fût protégé
par elles ; & que l'homme de la
Nation ne fût pas livré , ſans défenſe ,
: aux ennemis de la Nation.
"
و د
و د
ود
ود
"
,, Légilateur enfin , le Chancelier ſen-
,, tira que , s'il doit maintenir l'exécution
des Loix tant qu'elles ſubſiſtent , il
doit également n'en pas laiſſer ſubſiſter
de mauvaiſes ; que plus il importe que
,, les Loix foient reſpectées , plus il eſt
effentiel qu'il n'y en ait que de bonnes .
Qu'enfin fi c'eſt toujours un mal de
ور
ود
ود
ود
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 85
violer les Loix , c'eſt fouvent un très-
,, grand bien de les réformer .
"
"
ود
99
ود
59
Profcrire toutes ces Loix contraires
à la raifon & à la nature , qu'aucune
Puiſſance ne peut légitimer , & qu'on
ne peut volontairement tolérer fans ſe
rendre coupable; abolir toutes ces Loix
cruelles , qui ſervent moins à donner
de l'horreur pour le crime , qu'à ins .
,, pirer pour les criminels une pitié dan-
,, gereuſe , & qui rendent les moeurs
plus otroces , ſans rendre le crime moins
fréquent , abandonner au mépris pu
blic les actions ſecrettes dont les preu-
,, ves obfcures , incertaines , ne preuvent
,, s'acquérir que par la trahifon & le
," ſcandale ; ces actions que la morale
ود
ود
ود
ود
condamne , mais que la Loi ne peut
," punir fans expoſer à une oppreffion
,, arbitraire , l'honneur & la fûreté des
Citoyens. "
ود Veiller à ce qu'il n'y ait aucundroit
,, des hommes qui puiſſe être violé ſans
,,. enfeindre une Loi poſitive , afin que
ود
ود
ود
le filence de la Loi ne mette pas à couvert
celui que le droit de la nature dé-
,, fend d'abſoudre ; mais éviter encore
,, plus ſoigneuſement les Loix inutiles ,
celles qui ſtatuent fur des objets in-
९
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
différens au bonheur public , car toute
Loi qui n'eſt pas néceſſaire eſt un acte
,, dė tyrannie.
,, Changer toutes ces inſtitutions qui ,
,, mettant la Loi en contradiction avec
,, les principes de l'honneur ou des moeurs
"
publiques , forcent l'homme de bien à
,, s'élever au-deſſus des Loix; ſupprimer
les Loix anciennes , devenues contraires
,, aux préjugés & aux uſages actuels ; car
ود
ود
il ne faut point accoutumer le Peuple
,, à fe faire un jeu de trangreſſer les
,, Loix.
"
1
Craindre même de publier de bonnes
,, Loix , lorſque des préjugés ou des fac-
„ tions pourroient en empêcher l'exécu-
و د
"
tion; car c'eſt un grand mal qu'une
bonne Loi qui n'eſt pas exécutée.
و د
ود
"
"
Régler les formalités qui aſſurent au
Citoyen la jouiſſance de ſes droits ;
mais ne point perdre de vue , en les.
réglant , avec queile habileté funeſte on
» peut trouver, dans ces formalités mê-
„ mes , des moyens fürs d'opprimer & de
dépouiller le foible avec impunité."
L'Orateur n'a omis aucune des qualités
qui conviennent à un Chancelier confidéré
comme Légiflateur , & a parfaitement
prouvé , dans ſon beau Difcours ,
ود
OCTOBRE, II. Vol. 1777-87
que M. de l'Hoſpital avoit fu les réunir
au plus haut degré ; oubliant tout pour
ſe ſouvenir qu'il devoit au Peuple l'exécution
& la réformation des Loix ; à la
Nation , la conſervation de ſes droits ; au
Roi , le maintien de fon autorité légitime;
à la Magiſtrature , le ſoin d'y rétablir
l'ordre & l'exemple de la vertu.
Nous voudrions pouvoir remettre fous
les yeux du Lecteur le portrait du Roi de
Navarre, du Prince de Condé , du Cardinal
de Lorraine, même celui de la Nation
Françoiſe , qui certainement n'eſt pas flatté
, & le tableau ſi fidele de l'état de la Juriſprudence
ancienne , de la bizarrerie&de
l'inconféquence de plufieurs de nos Loix,
Nous ſommes intimement perfuadés qu'on
lira cet Ouvrage avec trop d'intérêt , d'un
bout à l'autre , pour multiplier davantage
nos Extraits , qui perdent d'ailleurs de
leur prix , lorſqu'on ne voit pas l'enſemble
d'un diſcours .
Nous nous bornerons à répéter une obſervation
, qu'un critique trop févere a faite
ſur un endroit du Diſcours, où l'Auteur
dit, en propres termes , que les ames fortes
ont un penchant naturel pour les opinions
hardies & dangereuses. Peut- il y avoir de
lagloire, diſoit notre Obfervateur , à fran-
:
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
chir les barrieres qui n'ont été poſées , par
l'Auteur de toute vérité , que pour arrêter
les ſaillies de l'eſprit humain , & prévenir
ſes égaremens ? & doit - on regarder comme
une fuite néceſſaire de l'élévation &
de la force qui caractériſent les ames grandes
& courageuſes , de préférer les opinions
hardies & dangereuses , à ces vérités:
ſimples & utiles , que nos peres ſe faifoient
un devoir de reſpecter ?
Loin d'étendre nos facultés , en voulant
étendre nos forces , nous les diminuons
, au contraire , ſi notre orgueil
s'étend plus qu'elles ; & la force pouffée
au-delà des bornes raisonnables , dégénere
en foibleſſe ; & l'on peut dire , avec fondement
, que l'attrait pour tout ce qui
eft fingulier & nouveau , n'eſt propre
qu'à éblouir les eſprits foibles & frivoles ;
il n'importe que les ames legeres , qui
n'ayant par elles - mêmes , ni afſfez de lumieres
pour connoître la vérité , ni affez
de courage pour la ſuivre , quand ils l'ont
connue , deviennent le jouer de leur
propre inconſtance ou des paſſions étrangeres
. Comme elles manquent de talens
& de reſſources pour briller dans lapaiſible
carriere de la vérité & de la vertu ,
elles cherchent à ſe ſignaler par la fingu
+
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 89
larité des opinions. Elles eſperent de
trouver dans la hardieſſe des paradoxes
ou des entrepriſes , une célébrité que leur
foibleſſe leur eût toujours refuſée.
Rien de ſi fatisfaiſant que de s'imaginer
qu'on appartient au petit nombre
d'hommes privilégiés , qui ont ſu de
bonne heure rejeter les opinions communes
, & qui regardent les autres hommes
comme une vile populace , qui fe
repaît de chimeres. On ſe voit , dans
cette idée flatteuſe que l'on a de foi-même
, comme infiniment élevé au - deſſus
de la multitude crédule & entraînée pas
la coutume , plutôt que conduite par la
raiſon . Il n'y a rien de fi doux, dit un
„ poëte Épicurien (*) Amateur des opinions
hardies & dangereuſe, & par
conféquent ame forte , que de demeurer
dans le temple élevé de la ſageſſe ,
où l'on jouit d'une perpétuelle ſéré .
„ nité , & d'où l'on regarde de haut en
bas les autres hommes errans & dis-
» perſés dans leurs différentes manieres
» de vivre. "
و د
"
و د
و د
"
ود
(*) Lucrece , lib. 11.
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
Tel fut , à peu près , le raiſonnement
de l'Obſervateur critique , auquel nous
répondîmes que l'Orateur , en expoſant
que les ames fortes avoient un penchant
naturel pour les opinions hardies &dangereuſes
, n'avoit nullement prétendu le
juſtifier , moins encore approuver tous les
écarts dans lesquels ce penchant pouvoit
jeter les hommes. Mais cette critique ,
& l'attention favorable avec laquelle elle
fut écoutée , nous prouve que les Écrivains
font aujourd'hui plus obligés que jamais
, de parler avec clarté & avec préciſion
, lorſqu'il s'agit de la morale , &
fur- tout de la puiſer dans ſa vraie ſource.
Histoire générale de l'Eglise Chrétienne ,
depuis ſa naiſſance juſqu'à ſon dernier
état triomphant dans le Ciel , tirée
principalement de l'Apocalypſe de St.
Jean , Apôtre ; Ouvrage traduit de
l'Anglois de Monſeigneur Paftorini ,
par un Réligieux Bénédictin de la Congrégation
de Saint-Maur. A Rouen ,
chez le Boucher , jeune ; à Paris , chez
Durand , neveu.
Le Livre de l'Apocalypſe , ſelon SaintOCTOBRE.
II. Vol. 1777.91
Jérôme ,,, contient un nombre infini de
„ Myſteres qui regardent les temps à
ود
ود
"
venir. " On ne peut donc pas ſe bor
ner à des moralités édifiantes , lorſqu'on
ſe propoſe de donner une explication
complette de ce Livre prophétique. Saint
Auguſtin tient le même langage que
Saint Jérôme , & aſſure dans ſon Traité
de la Cité de Dieu ,,, que l'Apocalypſe
,, eſt une prophétie de ce qui doit arriver
depuis le premier avénement de Jeſus-
Chriſt ſur la terre , juſqu'à ſon ſecond
avénement au dernier jour. " Telle
eſt auſſi l'opinion de la plupart des interprêtes
modernes , que M. Paftorini
adopte. On ne peut pas ſe diſſimuler que
ce Livre eft appelé plus d'une fois Prophétie,
nom qui ne convient point à un
Livre qui ne renfermeroit que de ſimples
Moralités. Ce livre eſt formé ſur
le modele des Prophéties d'Ezechiel &
de Daniel , qui , loin d'être des Moralités
vagues , ſont de véritables prédictions
, dont les unes ont déjà eu leur
accompliſſement , & les autres doivent
l'avoir dans la ſuite des fiecles . On voit
dans ce Livre même un rapport manifeſte
, non à l'état général de l'Egliſe
dans le monde, mais à certains événe
92 MERCURE DE FRANCE.
mens marqués par des temps & par des
époques. Il y en a même qui doivent
arriver bientôt. Quelques bornes ou
quelque étendue qu'on donne à cette expreſſion
, il eſt certain qu'elle marque
un événement attaché à un temps . Il y a
des caracteres qui portent néceſſairement
la vue fur quelque révolution qui doit
étonner l'Univers. Il paroît par - tout ce
Livre , qu'il s'agit moins de l'oppreffion
de la vertu & de la Sainteté , que de
celle de la Religion Chrétienne ; oppres
fion qui ne donnera pas la plus légere
atteinte aux promeſſes faites à l'Egliſe ,
contre laquelle ni le monde , ni l'Enfer
ne prévaudront jamais. L'Egliſe pourra
faire des pertes par les ſchiſmes , par les
héréſies , par le progrès de l'irréligion ,
par la corruption des moeurs , & par
d'autres malheurs que la prudence humaine
ne peut pas prévoir. Cette même
Egliſe n'en ſera pas moins triomphante
du monde & de l'Enfer ligués contre
elle , parce qu'elle eſt fondée ſur la
pierre immobile des promeſſes de Jéſus-
Chriſt , qui ne ceſſera de la protéger ,
juſqu'à ce qu'enfin il la faſſe triompher
à jamais dans le Ciel .
• On trouve dans le Livre de l'Apoca
OCTOBRE. II. Vol. 1777.93
lypſe des expreſſions qui ne ſont pas fufceptibles
d'interprétations morales &
myſtiques. C'eſt une perſécution réelle ,
un martyre qui n'eſt rien moins que métaphorique
; ce ſont des ames décapitées
pour la cauſe de Jeſus Chrift ; c'eſt une
bête qui s'eſt enivrée du Sang des Saints
& des Martyrs. Si les termes ſont figurés
, l'événement eft réel & littéral ; c'eſt
une Hiſtoire ſuivie depuis l'origine du
Chriſtianiſme , juſqu'au jour de l'éternité;
c'eſt dans ce Livre terrible & confolant
, tout- à- la fois , que font dépeints ,
avec les plus vives couleurs , les combats
qui ont été livrés à l'Eglife , & les premieres
victoires qu'elle a remporté , &
qui font le gage des triomphes qui lui
font promis pour les derniers temps ; les
divers obfcurciſſemens que l'Enfer lui a
ſuſcités , les châtimens exercés ſur les
peuples , les progrès de l'iniquité , la
tyrannie de l'Ange de tenebres porté à
ſon comble , la patience & la foi d'un
petit nombre de juſtes réſervés , les resſources
qui leur font préparées , le nonvel
& ſurprenant éclat que reçoit le regne
de l'Agneau , la chute de la fuperbe
Babylone.
L'Auteur de la nouvelle explication
くも
94 MERCURE DE FRANCE.
A
2
de l'Apocalypſe n'exagere point , lors ,
qu'il repréſente ce Livre comme le plus ,
intéreſſant pour les fideles , & le plus
propre à les affermit dans les différentes
épreuves qui leur font destinées. Ce Li
vre ſemble n'avoit été placé à la fin
des Ecritures , que parce qu'il raſſemble,
tout ce qu'elles contiennent de plus terri-,
ble&deplus confolant. ,, Si on eſt pré- ,
,, paré , dit le grand Boſſuet , à quelque ,
choſe de grand , lorſqu'en ouvrant les ,
anciennes Prophéties, on y voit d'abord ,
dans le titre , la vision d'Ifaïe , fils
d'Amos ; les paroles de Férémie , fils
d'Helcias , & ainſi des autres ; combien
doit- on être touché , lorſqu'on lit
à la tête de ce Livre , la révélation de
Jésus- Chrift, fils de Dieu?
ود
دد
ود
ود
ود
ود
"
ود Tout répond à un ſi beau titre.
Malgré les profondeurs de ce divin
Livre , on y reſſent, en le lifant , une
impreſſion ſi douce , & tout enſemble
ſi magnifique de la Majeſté de Dieu;
il y paroît des idées ſi hautes du Mystere
de Jésus - Chriſt , une ſi vive reconnoiſſance
du peuple qu'il a racheté
,, par fon Sang, de ſi nobles images de
ſes victoires & de fon regne , avec
des chants ſi merveilleux pour en cé-
و د
ود
ود
33
"
د
,
>
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 95
,, lébrer les grandeurs , qu'il y a de quoi
,, ravir le Ciel & la Terre.
"
و د
Il eſt vrai qu'on eſt à la fois ſaiſi
de frayeur , en y lifant les effets terribles
de la juſtice de Dieu , les fan-
, glantes exécutions de ſes Saints Anges ,
,, leurs trompettes qui annoncent les
,, jugemens , leurs coupes d'or pleines
ود
"
"
و د
"
de ſon implacable colere , & les plaies
incurables dont ils frappent les impies
Mais les douces & raviſſantes
peintures , dont font mêlés ces affreux
ſpectacles , jettent bientôt dans la confiance
, où l'ame ſe repoſe plus tranquillement
, après avoir été long - temps
étonnée& frappée au vif de ceshor- ود reurs. Toutes les beautés de l'Ecri-
" ture font ramaſſées, dans ce Livre.
"
ود
ود
"
"
Tout ce qu'il y a de plus touchant , de
plus vif, de plus majestueux dans la
Loi & dans les Prophètes , y reçoit
و د
un nouvel éclat , & repaſſe devant
nos yeux pour nous remplir des confolations
& des graces de tous les
fiecles."
"
"
ود
"
D'après de ſi grandes idées qu'on nous
adonnées de ce Livre divin , on ne peut
que ſavoir gré à ceux qui , comme le
reſpectable Auteur de l'hiſtoire de l'E96
MERCURE DE FRANCES
gliſe que nous annonçons s'efforcent de
nous développer tous ces emblêmes &
toutes ces expreſſions figurées qui font
employées dans l'Apocalypſe , & qui
nous cachent les grands & terribles
événemens conſignés dans les Livres
prophétiques. Notre reconnoiſſance , en.
vers les interpretes de ce Livre , doit
augmenter à proportion de l'extrême
difficulté d'expliquer un Livre auſſi obscur,
& par conféquent auſſi ſuſceptible
de tant de diverſes explications. C'eſt
le caractere de toutes les prophéties
d'être obſcures plus ou moins , & d'être
livrées aux conjectures des interpretes
, juſqu'à ce qu'elles foient éclaircies
par leur accompliſſement. L'Apocalypſe
a même ceci de particulier , comme l'ont
remarqué pluſieurs interprêtes ; c'eſt que
ce n'eſt pas une ſeule énigme , ce font pluſieurs
énigmes qui , regardant des ſujets
& des perſonnages différents , des temps
& des lieux fort éloignés les uns des
autres , doivent avoir tout autant de
clefs ; de forte qu'on peut dire beaucoup
plus raisonnablement de l'Apocalypſe
en particulier , ce qu'Origene diſoit
de l'Ecriture Sainte en général ; c'eſt
qu'elle reſſemble à un édifice où il y a
divers
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 97
divers appartemens , & qu'il eſt fort difficile
d'approprier à chacun la clef qui lui
convient.
On ne peut pas s'empêcher d'avouer
que le Saint - Eſprit a voulu que ce Livre
divin portât ces deux caracteres , 1º. qu'avant
l'accompliſſement des événemens
qu'il renferme , il parût d'une obfcurité
impénétrable ; 2°. que quand il plairoit à
l'eſprit qui l'a dicté d'en donner l'intelligence
, il parfit le Livre le plus fait pour
être entendu , & le plus rempli de tout ce
qui peut aider l'eſprit , & le mettre à portée
d'entendre ce qu'on lui propoſe. C'eſt
la réunion de ce double caractere qui fait
la perfection d'une énigme : or , l'Apocalypſe
eſt une énigme compoſée avec un
Artdivin.
:
Cette idée , qui nous paroît ſi juſte ,
n'a pas empêché toutefois que ce Livre
n'ait été , dans tous les fiecles , l'objet
des recherches &des méditations de pluſieurs
Saints interpretes ; ils n'ont pas cru
devoir négliger cet avertiſſement qu'on'
trouve au commencement & à la fin de ce
Livre prophétique : ,, heureux celui qui lit
ود & entend les paroles de cette Prophétie ,
" & qui garde les choses qui ysont écrites."
G
98 MERCURE DE FRANCE,
S'il eſt vrai que les événemens doivent
rompre les ſceaux , & qu'ils feront ſeuls
le vrai Commentaire de ce Livre ; il n'en
eſt pas moins vrai qu'il eſt annoncé qu'ily
aura des Savans , à qui l'Eſprit de Dieu
donnera l'intelligence de ces Prophéties ,
lorſqu'on avoiſinera le temps de leur ac.
compliſſement. ,, Le Seigneur , dit Amos ,
III , 7 , ne fait rienfans avoir auparavant
révéléfonfecret aux Prophetes,sesfervi-
ود teurs." Il y a doncdes temps où le Livre
des divines Ecritures devient , d'une
maniere particuliere, la nourriture de certains
hommes choiſis , à qui Dieu découvre
les grandes choſes qu'il doit faire.
Dieu ſe conduit comme unRoi qui , à la
veille des grandes entrepriſes qu'il médite ,
découvre à quelques- uns de ſes favoris les
deſſeins qu'il a formés. Il eſt expreſſement
dit dans l'Apocalypſe , que le Livre doit
être dévoré dans le temps des grandes révolutions
, & qu'alors Dieu fait part de
fon fecret à ſes amis. Il n'y a donc plus
qu'à examiner ſi l'on peut juger avec vraiſemblance
qu'on eſt en effet à la veille de
ces grandes révolutions. Saint Jean , en
recevant le Livre de la main de l'Ange,
eſt averti que cette merveilleuſe nourritu
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 99
re ſera pour lui tout - à- la fois douce&
amere: en effet , les Ecritures cauſent à la
fois une grande confolation & de grandes
afflictions. La confolation eſt attachée aux
premiers momens où l'on médite le Livre ;
mais à meſure que les vérités qu'il renferme
nous deviennent propres , elles produiſent
de l'amertume , ſoit au dedans , parce
qu'il faut contredire ſes propres paſſions ,
foit au dehors , parce que le monde , ennemi
de Dieu & de ſes oeuvres , l'eſt auſſi
de ſes ſerviteurs.
Mais on doit avouer qu'avant l'époque
des grands événemens , & avant que
le Très - Haut faſſe lui même , à des hommes
privilégiés , la manifeſtation de ſesdesſeins
profonds , les paroles ineffables que
Saint Paul a entendues au Troiſieme Ciel ,
&celles des ſept tonnerres de l'Apocalypſe
reſteront ſcellées , & l'on verra les explications
des interpretes , même les plus éclairés
& les plus ſages , ſe combattre les
unes & les autres. La richeſſe & la fécondité
des événemens du monde fera mê
me leur embarras : en effet , combien d'événemens
qui paroiſſent reſſemblans &
également applicables aux prédictions de
ce Livre ? Peut- on d'ailleurs être affez dégagé
de toute prévention , pour ne pas
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
appréhender de ſubſtituer ſon propre esprit
à l'eſprit prophétique , & ne pas ſe
laiſſer éblouir par des reſſemblances &
des conformités favorables , à des préjugés
& à des opinions favorites qu'on a
ſouvent adoptées avec trop de précipitation.
C'eſt de quoi perſonne ne peut ſe
flatter ſans témérité , & ce que l'on ne
doit pas , ce ſemble , eſpérer de l'eſprit
humain, s'il n'eſt éclairé d'une maniere
extraordinaire des lumieres de l'Auteur
de la révélation , comme le diſoit un favant
Cardinal ( Caietans.)
Toutes ces réflexions , qui s'appliquent
à tous les interpretes anciens & modernes
, n'empêcheront pas de lire avec fruit
l'Ouvrage de Mgr. Paſtorini , qui renferme
pluſieurs explications lumineuſes :
ce digne Paſteur a cru devoir adopter fur
les quatre premiers âges , les mêmes voies
que M. de la Chetardie avoit propoſées
fur les quatre premiers ſceaux & les
quatre premieres trompettes , à quoi le
favant Editeur de la Bible d'Avignon
avoit ajouté celles qui regardent les quatre
premieres coupes, Quant aux trois
derniers âges , le nouvel interprete s'éloigne
du ſentiment de ceux qui l'ont
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 101
précédé; il ſuppoſe , par exemple , que
i' Antechriſt ſera un Mahométan , qui naîtra
de la race même de Mahomet , dans
la Tartarie - Crimée. Mais comment un
tel homme ſeroit- il capable de ſéduire
les, Elus mêmes , comme Jeſus - Chriſt
l'annonce ? C'eſt une objection qui ſembloit
mériter une réponſe.
Le nouvel interprete foutient encore
dans ſon Ouvrage , que les Saints qui ont
vécu avant Jeſus - Chriſt , n'ont adoré
l'Etre ſuprême que dans l'unité de la
Divinité , & que la Trinité des perſonnes
n'a été connue & adorée par les
Sains , que depuis l'avénement de Jeſus-
Chrift Cette opinion ne contrarie-t-elle
pas formellement la déciſion du Concile
de Trente , qui a défini que nul homme ,
dans aucun temps , n'a été justifié ſans la
foi au Médiateur ? Cent Evêques de France
, en 1720 , ont enſeigné , dans un
Ouvrage public , la mêine Doctrine que
celle du Concile . ,, C'eſt , diſent ces
Prélats , une vérité que l'on doit ſup-
,, pofer comme le fondement de toute la
Doctrine Chrétienne , que , depuis la
chûte d'Adam, nous ne pouvons plus
être juſtifiés , ni parvenir au ſalut que
: par la foi au Rédempteur, Il n'y a,
ود
ود
"
G3
102 MERCURE DE FRANCE
comme dit l'Apotre, qu'un seul Media
„ teur de Dieu & des hommes , comme il
» n'y a de falut qu'en lui feul, parce qu'il
n'y a point d'autre nom fous le Ciel don-
„ ne aux hommes , par lequel nous puiſſions
» être ſauvés.
و د
و د
Cette importante vérité , marquée
dans toute la ſuite des Ecritures ,
» s'applique à tous les temps ,
"
"
ود
و د
و د
avant la
Loi & sous la Loi; car la Doctrinc
Chrétienne ne laiſſe pas lieu de douter,
dit Saint Auguſtin , que fans la foi
du Médiateur , les anciens n'ont pu
être juſtifiés , ni purifiés de leurs péchés.
Tous les Sains , dit St. Léon ,
» qui ont précédé le temps du Sauveur ,
" ont été justifiés par la foi en Jesus-
" Christ , Dieu- Homme , & par ce mystere
" font devenus le Corps du Christ , attendant
, par celui qui devoit defcendre d'Abraham
, la Rédemption générale des
" croyans". Tel eſt le langage & la
Doctrine de toute la Tradition.
و د
Nous ne nous aviſerons pas de pousfer
plus loin nos obſervations ſur ce
✓ nouvel Ouvrage , qui mérite d'autant
plus d'être bien accueilli , que l'on femble
aujourd'hui s'occuper davantage de
l'étude des Ecritures. Tout ce qui peut
OCTOBRE, II. Vol. 1777. 103
faciliter cette étude , & en applanir les
difficultés , mérite des éloges ; & ce ſera
même de la diverſité des explications ,
du choc des opinions , de la difcuffion
des differens paſſages de l'Ecriture Sainte
, que fortira un bon Commentaire des
Livres prophétiques ; Ouvrage qu'on doit
attendre & defirer avec ardeur.
Suite des Epreuves du Sentiment , par M.
d'Arnaud; tome quatrieme. Cinquieme
Anecdote. Germeuil in - 8°. avec
figures. A Paris , chez Delalain , Libraire
, rue de la Comédie- Françoiſe.
M. d'Arnaud continue de tirer fon
Lecteur du cercle étroit de ſes habitudes ,
pour lui faire parcourir les Scenes variées
de la vie humaine ,& lui donner une expérience
que l'Ecrivain moraliſte fait toujours
tourner au profit de la Vertu. Sa
derniere Anecdote , intitulée Germeuil,
nous fait voir le danger des liaiſons ,
fur- tout dans les grandes villes où l'homme
méchant pouvant ſe cacher dans la
multitude , dreſſe plus facilement ſes embûches.
Un Ecrivain de nos jours , a
dit que l'haleine de l'homme eſt mortelle
à l'homme. Ceci est vrai au moral comme
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
r
au phyſique , & M. d'Arnaud développe
cette penſée au commencement de ſa
nouvelle Anecdote. Il réſulte de ſes réflexions
, qu'une grande ville eſt un grand
mal dans un État , & que rien n'annonce
plus le fiecle de la frivolité & de la corruption
, que le dedain des habitans des
grandes villes , pour le ſéjour de la Province
, & leurs froides plaiſanteries ſur
ceux qui goûtent la ſimplicité de la vie pas.
torale & champêtre. On ne diſconvien-
ود
ود
dra point , ajoute M. D. , que dans les
» grandes villes , la Société n'ait des for-
,, mes plus élégantes , un langage plus
,, poli & plus cultivé , qu'elle ne connoiffe
"
ود
و د
"
29
mieux les fineſſes de l'uſage & de la
„ mode , toutes les propriétés du luxe ;
qu'elle ne foit enfin plus éclairée ſur
ce qu'on peut appeler la Science du
monde , qu'un petit troupeau de Citoyens
reſſerrés dans une étroite enceinte
, & bornés aux ſeuls foins de
leur famille , & d'une fortune ſouvent
médiocre , qui ne s'étend gueres audelà
de ce qu'on nomme l'honnête aifance.
Mais ces prétendus avantages ,
dont Paris ſemble s'enorgueillir , fontils
bien des privations réelles pour la
Province ? Les qualités de l'homme ,
"
ود
ود
ود
"
و د
ور
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 105
"
"
,, ce qui conſtitue la créature vraiment
eſtimable , fouffrent peut - être de cet
abus de liaiſons , inconvénient attaché
aux nombreuſes ſociétés. Le deſir de
reſſembler à tout le monde , empêche
qu'on ne conſerve fa phyſionomie
particuliere; la vertu la plus affermie
s'affoiblit & s'altere à trop ſe
,, communiquer , comme le génie perd
ود
ود
و د
ور ſa force en ſe ſoumettant aux petites
,, nuances & aux conventions du bel es-
,, prit. En un mot, il eſt difficile de ſe
,, garantir de la corruption morale ; &
,, c'eſt une épidémie preſque toujours répandue
dans les cités qui font le ſiege
d'un Empire. Je n'imagine point que
,, l'eſpece humaine ait beaucoup gagné à
,, ſe rapprocher. Elle a fait , fans con-
,, tredit , des acquiſitions relatives aux
, agrémens de la vie, à l'étendue des
connoiſſances , à la jouiſſance des faux
,, plaiſirs ; mais , à quel prix ? aux dé-
,, pens de la vérité & de la nature. L'ame
,, a perdu fon énergie ; les ſenſations
29
ود
font devenues moins vives ; l'amour
, de la vertu s'eſt preſque éteint : en s'asſociant
& multipliant ſes beſoins , on
a contracté une foibleſſe incurable ;
l'homme iſolé ſera toujours l'original
ود
ود
ود
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
,, de l'homme vivant en ſociété , & la
copie n'aura jamais le degré d'intérêt
&de vigueur du modele."
ود
و د
ود
Germeuil avoit apporté à Paris , ces
traits dictinctifs ſi rares & ſi précieux ,
le goût invariable pour l'honnête & le
vrai , l'exactitude à remplir ſes devoirs ,
la fobriété dans ſes deſirs , la ſage retenue
dans ſes plaiſirs , un eſprit droit ,
un coeur extrêmement ſenſible , des vertus
modeſtes , des connoiſſances utiles ,
tout ce qui forme le Citoyen également
aimable & eſtimable. Il étoit poſſeſſeur
d'une fortune aſſez conſidérable , que lui
avoit laiſſée un pere devenu riche par les
produits d'un commerce auffi honorable
que lucratif: une épouſe charmante & vertueuſe
ajoutoit à ſon bonheur. Une forte
de fatalité , ou plutôt une des illuſions qui
ſe joignent preſque toujours aux erreurs
de l'opulence , avoit fait deſirer à Germeuil,
de viſiter cette ville dont on parle tant en
France & dans les Pays étrangers. Il y
étoit venu avec ſa femme, & il n'avoit
pas tardé à reſſentir les effets du funeſte
enchantement. Il s'étoit donc établi à
Paris, bien déterminé , il eſt vrai , à goû
ter ſes agrémens en homme intelligent &
modéré , qui fait s'amuser & jouir , fans
OCTOBRE, II. Vol. 1777. 167
ود
12
courir les riſques de la diſſipation & du
remords ; il revoloit auprès de fon épouſe ,
toujours plus tendre & plus attaché à ſes
* devoirs ; mais , malheureuſement pour
lui , il ſe lia avec un homme qui annon
çoit ce qu'on defire dans un ami auquel on
veut ſe livrer ſans réſerve. Blinval réuniſſoit
à la plus belle figure , un eſprit
fin & délicat; nourri dans la grande
ſociété , il en avoit toutes les grâces ;
tout reſpiroit en lui cet air de nobleſſe
qu'on ne fauroit exprimer , & qui ſe
fait ſentir avec tant de force&d'intérêt .
Les moindres expreffions qui lui écha-
,, poient , portoient avec elles le char-
,, me du ſentiment. Cette magie ſi puis-
ود
رو
:
و د
ود
22
ود
و د
ſante ſe répandoit en quelque forte ,
,, fur tout ce qui l'entouroit ; mais que
,, ces heureuſes apparences étoient trom-
, peuſes & perfides ! Blinval cachoit ,
و د
ſous cet extérieur ſéduisant , une ame
,, infectée de tous les poiſons. Son uni-
,, que objet étoit de jouir ; de cette fource
corrompue découloient tous fes
,, principes ; il avoit diffipé ſa fortune
,, par de folles dépenses ; il s'agiſſoit de
réparer ſes pertes: les moyens lui paroiſſoient
légitimes , s'ils lui procu-
„ roient des reſſources ; il ne croyoit
و ا
و د
108 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
"
ود
ود
ود
ود
qu'au plaiſir. Auſſi mettoit - il au rang
des préjugés , les vérités les plus respectables
& les mieux établies : mais
,, cette façon de penſer ſi monſtrueuſe ,
ſi criminelle , il ne la décéloit qu'avec
beaucoup de précaution , & à l'amitié
la plus intime. C'étoit ſon ſecret , &
Blinval ſe gardoit de l'indifcrétion ;
il penſoit fer - tout que le monde étant
un théâtre , il falloit s'amuſer ày jouer
, tous les rôles , & à y prendre tous les
,, maſques. Il joignoit à ſes talens perni
,, cieux , l'art du flatteur le plus fouple &
le plus adroit : à peine entroit- il dans
un cercle , qu'il étudioit avec opinâtre
té le foible des individus qui le com.
„ pofoient;& il ne l'avoit pas plutôt ſaiſi,
,, qu'il en tiroit avantage Germeuil lui a-
و د
و د
و د
و د
ود
ود
و د
وا
voit paru un inſtrument utile à ſes vues:
il poſſédoit des richeſſes ; mais l'opu
lence n'étouffoit point en lui l'honnê
teté; il ofoit avoir des moeurs , une
ame dirigée vers le bien; il falloit donc
,, corrompre fon coeur pour l'amener à ce
degré d'égarement qui ne permet plus
de réfléchir ; c'étoit par l'attrait du
,, plaifir , que Blinval ſe propoſoit d'at
tirer Germeuil dans le piege." Il lui
procure en conféquence la connoiffance
ود
ود
ود
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 109
d'une de ces femmes charmantes , dont
la fortune ſe trouve toujours dérangée
par des accidens plus funeſtes les uns que
→ les autres ; de ces femmes qui ſavent
montrer une ſenſibilité exquise , & ſe
plaindre à propos d'un excellent coeur ,
✓ la ſource de leurs malheurs & de leurs
peines. Le faux ami obſerve avec ſoin
l'impreſſion que cette jeune pérſonne fait
fur le coeur de Germeuil , & ne ceſſe de
louer la beauté , l'eſprit , la vertu de cette
femme unique. Blinval uni depuis long-
■'temps avec l'artificieuſe Coquette par les
mêmes goûts & les mêmes vices , parvient
enfin à faire avaler au bon Provincial
le filtre ſéducteur. Le tendre époux ,
le bon pere , tous les jours perdoit de
ces ſentimens que ſuivent l'innocence ,
- l'eſtime de foi même , le calme de l'ame.
L'humeur de Germeuil s'aigrifſoit ; il
n'avoit plus cette douceur de caractere
qui répand tant de charme ſur un engagement
qu'avouent la Religion & la
vertu. Il devenoit rêveur , fombre , chagrin;
il ne recherchoit plus les touchantes
careſſes de fa femme & de ſes enfans. Ces
derniers ne l'intéreſſoient plus par leurs
amuſemens folâtres : enfin , à chaque
inſtant , Germeuil ſe montroit plus mé
tro MERCURE DE FRANCE.
connoiffable. L'honnête Adélaide ne s'ap
percevoit que trop de ce changement;
mais elle craignoit d'affliger ſon mari
enlaiſſant échapper la plus foible plainte ,
elle oppofoit à ces nuages une ſérénité
inaltérable ; & c'étoit par des témoignages
toujours plus vifs d'une pure tendreſſe
, qu'elle combattoit les procédés
peu délicats, & les duretés mêmes de
fon époux. ,, Vous voudriez , diſoit -elle
,, à une de ſes amies , qui taxoit ſa con-
,, duite de foibleſſe , vous voudriez ,
,, s'il étoit égaré , que je rappelaſſe
,, mon mari par des reproches & des
,, éclats ? Germeuil eſt vertueux : tôt ou
,, tart il reviendra à ſes devoirs , à ſa
,, famille. Nous l'aimons tant !Je ſuppoſe
, qu'il ait cédé à quelques erreurs: je ne
faurois le croire ; & puis , ma chere
,, amie , il eſt difficile de ſe réſoudre à
déplaire à ce qu'on aime. Germeuil
,, changeroit , qu'il me ſeroit toujours
ر د
ود cher; contente de pleurer en fecret ,
,, je ne lui montrerois que mon amour.
,, Soyez- en perfuadée : la plupart des fem-
,, mes rameneroient leurs maris , fi elles
ود ne ſe laſſoient pas de leur oppofer la
douceur ; c'eſt l'arme la plus fûre qu'ait
?, notre ſexe pour ſe défendre contre la
"
ود tyrannie des hommes."
OCTOBRE . II. Vol. 1777.111
Cette arme fut en effet toute puiſſante
ſur Germeuil. Cet époux , le coeur
plein de douleur & de repentir , revola
dans les bras de ſon épouſe , qui n'avoit
jamais ceſſé de lui être attachée ; mais
ce fut après avoir eſſuyé toutes les perfidies
que peut imaginer la ſociété ſcélé
rate d'un homme & d'une femme perdus
de moeurs . Les coupables ſubiſſent à la
fin de cette Anecdote, le fort que méritoit
leur conduite. Il n'y a , comme
le fait très bien voir M. D. , de
vrai bonheur que pour celui qui vit en
paix avec lui- même , en rempliſſant ſes
devoirs d'époux , de pere , d'ami , de
citoyen, de ſujet. L'eſtimable Écrivain
développe ces devoirs dans ſes différentes
Nouvelles & Anecdotes hiſtoriques ; &
rappelant le Lecteur en lui-même , lui fait
trouver des vérités de ſentiment , qu'il
ne ſoupçonneroit même pas au millieu
du tourbillon de la Société. Comme ces
ſentimens ſe trouvent toujours liés aux
événemens les plus frappans de la vie
humaine , ils forment une forte de Philofophie
ſentimentale à la portée de tous
les Lecteurs , des jeunes gens ſur - tout ,
& des femmes qui , ayant plus de coeur
& d'imagination que d'eſprit & de ré
112 MERCURE DE FRANCE.
flexion , doivent plus goûter des fictions |
hiſtoriques , que des traités difcutés &
approfondis.
L'Anecdote que nous venons d'annoncer
, termine le tome quatrieme des Epreuves
du Sentiment. Les deux qui doivent
commencer le tome cinquieme , la premiere
intitulée Daminville , & la ſeconde
Henriette, font actullement ſous preſſe.
Cette édition , in- 8°., doit - être recherchée
avec d'autant plus d'empreſſement ,
qu'elle eſt très ſoignée & ornée de belles
gravures , qui rappellent une partie des
ſcenes décrites dans l'Anecdote. On débite
actuellement le quatrieme volume
de l'édition in- 12 de ces mêmes Epreuves
du Sentiment.
Le Quadragénaire , ou l'âge de renoncer
aux paſſions , Hiſtoire utile à plus d'un
Lecteur. A Geneve , & ſe trouve à
Paris , chez la veuve Ducheſne , Libraire
, 2 Parties in - 12 avec 15 Figures.
Le but de cet Ouvrage , qui eſt une
nouvelle production de la plume & de
l'imagination féconde de l'Auteur des
Idées
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 113
Idées fingulieres , du Paysan perverti , &c.
eft utile & intéreſſant pour la ſociété. Il
a été composé pour faire voir à ceux qui
ont laiſſe paſſer leur jeuneſſe ſans fubir
les loix de l'hymen , que le temps n'eſt
pas venu pour eux d'y renoncer abfolument
; que l'union d'un homme de quarante
ans & d'une jeune perſonne, pourvu d'ailleurs
que les autres convenances s'y trouvent
, doit être regardée comme parfaitement
afſortie ; & que ces mariages tardifs
font preſque toujours les plus heureux.
• Ecoutons l'Auteur lui - même dévelop
per l'idée qui lui a fait prendre la plume.
,, La nature a - t - elle mis des bornes à no-
,, tre bonheur ? Eſt - il un âge où l'hom
:
ر د
و د
me doive ſe dire à lui- même: je n'ai
, plus rien àfaire au monde ? Non , il eſt
,, pour toutes les ſaiſons de la vie des occupations
, & même des plaiſirs ... II
,, paroît certain qu'un Quadragénaire peut
fans imprudence unir fon fort à celui
d'une vertueuſe épouſe, en convenant
d'ailleurs qu'il ne doit plus compter fur
un amour de paffion; & que s'il prétendoit
encore à ce qu'on nommefaire l'a
, mour , il eſt un fou , qui fera tout- à- la-
ود
"
"
و د
و د
و
fois&mmaallhheeuurreeuuxx , & ridicule.
H
114 MERCURE DE FRANCE.
,, Quarante ans eſt donc l'âge où les
agréables doivent faire retraite: il eſt
,, trop tard alors pour ſe livrer aux trom-
,, peuſes amours d'une inclination ; mais
,, il eſt encore temps de prendre la qualité
reſpectable de pere de famille. Peut-être
même eft- ce l'âge le plus propre à rendre
heureuſe une jeune épouse ? L'hom-
,, me eſt fi fou dans fon printems ! à tren-
ود
و د
ود
و د
و د
te ans il a fi peu d'indulgence ! ſa grande
force le rend dur pour lui - même &
, pour les autres ; mais à quarante ans il
voit tout fous un juſte point de vue ; ſa
maniere d'aimer eſt plus tendre ; l'éducation
qu'il devra donner à ſes enfans
„ fera plus expérimentale & plus fage. "
ور
ود
ود
ود
Le fonds de ce Roman conſiſte dans la
correſpondance de M. de Sac *** , qui eſt
le Quadragénaire , avec une jeune perfonne
, orpheline de 19 à 20 ans , fille d'un
de ſes amis. Elife, c'eſt le nom de la Demoifelle
, ayant perdu fon pere depuis un
an , s'étoit retirée dans une penſion où elle
ne recevoit que quelques parentes éloignées
, & M. de Sac ***, que le pere
d'Eliſe avoit chargé en mourant de l'adminiſtration
des biens de fa fille , M. de:
Sac *** étoit fon allié , elle l'avoit connu
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 115
dès fa plus tendre enfance ; ſa conduite
étoit fi noble , ſi déſintéreſſée ; ſes ſoins
étoient fi obligeans , ſi tendres , que la jeune
perſonne , fongeant à ſe marier , jugea
qu'elle ne pouvoit mieux choiſir. Mais
fon ami , âgé de quarante ans , ne penſoit
plus qu'à faire retraite; il n'avoit garde
d'attribuer la confiance & l'attachement
que lui témoignoit ſa pupile, à autre choſe
qu'à de l'amitié , à l'habitude de le voir
depuis l'enfance , & aux liaiſons d'intérêt.
Quelque moyen qu'elle employât pour lui
faire pénétrer le deſſein qu'elle avoit formé
, il ne l'entendoit pas . Ce fut ce qui la
réduifit à s'expliquer plus clairement par
écrit.
Dans les premieres Lettres elle laiſſe entrevoir
modeſtement& peu- à- peu ſon intention.
Mais, obligée enfin de s'expliquer
ouvertement , elle ne néglige rien
pour déterminer un homme ſenſé , timide ,
& qui connoît trop bien fon fiecle pour
vouloir hafarder le bonheur de la fille d'un
ami , & le ſien propre , par un mariage
imprudent. C'eſt ce qui donne lieu à une
diſpute par écrit , entre Elife & le Quadragénaire
, où chacun ſoutient ſa theſe ,
&l'appuie par des exemples. Ce font ces
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
Hiſtoires épifodiques qui rempliſſent principalement
cet Ouvrage. Ce qui s'y trouve
de particulier , c'eſt que les perſonnages
principaux de ces Hiſtoires ſont presque
tous parens , alliés , ou connoifſſances
de ceux qui les racontent ; ce qui doit rendre
leurs exemples plus propres à faire une
impreffion mutuelle.
Elife cite d'abord à ſon ami l'Hiſtoire
d'un homme de quarante - cinq ans , qui a
vécu heureux avec une jeune épouſe de
quinze à ſeize. Le Quadragénaire , loin
de ſe déterminer , réplique par l'exemple|
de l'événement tout contraire d'un mariage
à- peu près de la même nature. Cette
Hiſtoire a pour tître l'Estime n'est pas de
Amour:
Elife répond par l'Hiſtoire intitulée :
'Amour par lettres , ou l'Amant invisible.
C'eſt une jeune perſonne d'environ dixhuit
ans , fruit du mariage des héros de
1'Hiſtoire précédente , qui ſe laiſſe toucher
par les lettres d'un homme de quarante
ans , fort laid , & qu'elle n'avoit jamais
Elle épouſe cet amant , & fe trouve
parfaitement heureuſe avec lui. Cette
troiſieme Hiſtoire , toute par lettres , eft
très - agréable à lire.
vu.
1
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 117
Le Quadragénaire , qui connoît encore
mieux qu'Eliſe toutes les circons
tances de l'aventure qu'elle vient de lui
raconter , oppoſe à cet exemple l'Hiſtoire
des vrais parens d'Elife elle - même ,
qu'elle n'a point connus , & dont il a
ſoin de lui déguifer les noms . Cette
Hiſtoire , intitulée l'Illuſion d'un Homme
de quarante ans , & qui forme le plus
long épiſode de ce Roman , eſt tragique
& effrayante. L'Auteur s'y eſt beaucoup
livré à cette exceſſive fécondité d'une
imagination ardente , dont il a déjà
donné des preuves dans d'autres Ouvrages
, & qui ſouvent l'entraîne trop loin .
Il y a multiplié les incidens , les atrocités
, les ſcenes terribles , &c. mais on
ne peut avoir une narration plus vive ,
plus rapide , plus attachante , ni peindre
avec plus d'éloquence & d'énergie les
funeftes effets d'une paſſion fatale & involontaire
L'Hiſtoire ſuivante , racontée par Elife,
eſt l'Anecdote d'une jeune Juive , qui
vient de fe faire chrétienne , pour époufer
un homme de ſa nation , converti
auparavant , & preſque Quadragénaire.
Cette Anecdote , intitulée l'Amour Fuif ,
confifte dans les lettres des deux Amans ,
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
où l'Auteur a très bien ſuivi le coſtume
& le ſtyle hébraïques ; ce qui les rend
vraiment originales.
* Prêt à ſe rendre , M. de Sac *** , dont
le vrail nom eſt Glancé , veut auparavant
être parfaitement connu d'Elife. Il lui
fait ſon Hiſtoire , où il ne lui cache pas
les égaremens de ſa premiere jeuneſſe;
où il ſe repréſente enſuite avili , déshonoré
, privé de ſa liberté par une indigne
épouſe; cherchant à voir par- là ſi toutes
ces circonstances ne diminueront rien de
l'idée avantageuſe qu'Eliſe a de lui . Il
lui découvre de plus qu'il a une fille
tendrement aimée , & qu'il eſt chargé
d'une autre qu'a eue ſa femme. Il lui
obſerve que fon coeur ſera partagé. Voulez
- vous encore , lui dit - il enfin , d'un
mari qui a passé par de semblables épreuves?
Oui , je vous veux encore , répond
Eliſe , qui l'en eſtime davantage , & qui
perſiſte toujours dans ſon plan . Le Quadragénaire
l'épouſe , & ils trouvent tous
deux dans cette union leur félicité mutuelle.
'
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 119
Le Tribunal Domestique , Comédie en
trois Actes & en Profe. A Amſterdam
, & ſe trouve à Paris , chez Esprit
, Libraire 1777 , in - 8 °.
Une Loi des anciens Romains a fourni
le ſujet de cette Comédie. Romulus avoit
établi chaque particulier juge de ſa femme.
Le mari de celle qui avoit commis
quelque délit , aſſembloit les parens de
la coupable , & la jugeoit devant eux.
Ce Tribunal Domestique ſervoit à maintenir
les moeurs dans la République. On
lit dans les anciens Hiſtoriens des exemples
de cette forte de jugemens.
Pandolfe , Jurifconfulte Vénitien , excédé
de la coquetterie de Laure , ſa femme,
& de fon goût pour les bals & les
divertiſſemens , a formé le projet de faire ,
revivre la Loi du Tribunal Domeſtique ,
& propoſé au Sénat de rendre un Edit
pour fon rétabliſſement. Le Sénat eft
aſſemblé pour délibérer à ce ſujet, Pasquin
, Valet- de- Chambre & Confident
de Pandolfe , jaloux de ſa femme Zerbine,
qui fuit en tout l'exemple de ſa
maîtreſſe , n'eſt pas moins enchanté que
fon maître , de l'eſpérance de voir un tel
uſage en vogue. Il regarde même l'Edit
comme déjà rendu ; & , voulant ufer
d'avance de ſon privilege , fait affeoir
Η 4
٢٠٠
20 MERCURE DE FRANCE.
Zerbine ſur un tabouret , ſe place ſur
un fauteuil , & lui fait fubir comiquement
un interrogatoire. Zerbine l'écoute
d'abord patiemment , & finit par ſe moquer
de lui , lui dire des injures , & le
renverſer avec ſon fauteuil. Pandolfe ,
de ſon côté , a fait avertir la mere de
ſa femme de venir aſſiſter au jugement
qu'il veut porter contre elle. Mais Zerbine
raffure ſa maîtreſſe , en lui apprenant
que Pandolfe , devenu amoureux
d'elle , lui a donné un rendez vous dont
l'heure s'approche , & qu'elle compte ſe
ſervir de cet incident de maniere à faire
tourner tous les projets du Jurifconfulte
à ſa confufion. Effectivement il arrive ,
& conte des douceurs à Zerbine ; il veut ,
dit - il , obtenir la premiere place dans
fon coeur , la place de Favori. De Favori
? s'ecrie - t - elle , du petit épagneul que
j'ai perdu ? Elle s'attache à cette idée ; ce
qui produit une ſcene très - plaiſante ,
dans laquelle elle fait jouer au grave
Pandolfe le rôle du petit chien , en lui
paſſant un ruban autour du cou , en le
faiſant ſauter , danſer , japper , marcher
à quatre pattes. Il a beau s'écrier : Quel
caprice de chien ! Zerbine eſt inexorable.
Enfin , comme ils font dans l'obſcurité ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 121
& que Laure eft cachée dans l'appartement
, la Suivante profite du moment
favorable pour la ſubſtituer à ſa place ,
lui remet le ruban & ſe retire. Lucrece ,
mere de Laure , arrive l'inſtant d'après ,
précédée des deux Domeſtiques qui tiennent
chacun un flambeau , & voit fon
gendre aux genoux de ſa fille , tenu en
leſſe à- peu - prés comme le Philofophe ,
foi - diſant , du Conte de M. Marmontel.
Le Jurifconfulte eft confondu. Pour comble
de diſgrace , ſa belle-mere lui apprend
que les femmes ſe ſont attroupées pour
s'oppoſer à l'Edit , qu'elles ont inveſti le
Sénat , en ont forcé les portes , & ont
fait renoncer les Sénateurs au projet ,
qui a été rejeté d'une voix unanime.
Pandolfe eſt réduit à recevoir le pardon
de ſa femme , & la Piece finit par un
raccommodement de ménage , dont l'exemple
eſt ſuivi par Paſquin & par Zerbine.
f
Cette piece , que l'Auteur traite luimême
modeftement de bagatelle , fruit
de quelques heures de loiſir , ne doit
pas être examinée à la rigueur. Elle eſt
néceſſairement un peu froide & foible
d'intrigue; mais elle eſt d'ailleurs bien
dialoguée ; la marche en eſt ſimple , &
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
les ſituations théatrâles font d'un bon comique.
t On trouve à la ſuite de cette Comédie
une vingtaine d'Odes Anacreontiques
, que l'Auteur , ou Editeur , aſſure
avoir été trouvées dans la retraite d'un
vieil Hermite , après ſa mort. Nous allons
en citer une des plus courtes.
Du char de Vénus détachées ,
Dans le caſque de Mars , un jour ,
Deux colombes s'étant nichées ,
Sous un mirthe faisoient l'amour.
Vénus , dont la préſence attire
En ces lieux le Dieu des combats ,
Laiffe échapper un doux ſourire ,
En voyant leurs tendres ébats.
:
Aimables Colombes ; dit - elle ,
Couvez dans ce nid déſormais.
Soyez l'embleme & le modele
De la tendreſſe & de la paix.
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 123
:
Dictionnaire des Origines , Découvertes ;
Inventions & Etabliſſemens . A Paris ,
chez Moutard , Libraire.
Onaréuni, dans ce nouveau Dictionnaire
, tout ce qu'on trouve de plus intéreſſant,
de plus curieux , de plus piquant ,& de plus
inftructif dans l'hiſtoire ſacrée , civile , religieuſe
, politique , littéraire ; dans l'histoire
naturelle , dans la phyſique , la métaphyſique
, la morale , les mathématiques ;
dans les autres ſciences , ainſi que dans tous
les Arts libéraux & méchaniques. Indiquer
dans le plus grand détail , l'origine
de chaque ſcience & de chaque art , en
développer les progrès d'une maniere auſſi
fimple que méthodique ; fixer l'époque
de chaque découverte , de chaque établisfement
& de chaque coutume , d'après les
Auteurs les plus exacts & les plus eſtimés ;
faire connoître les Inventeurs d'une infinité
de chofes utiles , que l'habitude où nous
ſommes d'en jouir , nous empêche de
priſer autant qu'elles le méritent ; remonter
à la ſource des uſages conſacrés par
une longue fuite de fiecles ; tels font les
principaux objets que ce Dictionnaire offre
à l'inſtruction & à l'amuſement du
public; & l'on doit le regarder , d'après
les compilateurs qui y ont travaillé , com124
MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
و د
و د
و د
ود
و د
me un tableau général de la naiſſance ,
de l'accroiſſement & de la perfection des
moeurs , des Ars & des Sciences chez
les différentes Nations. Nous ne pouvons
en donner une plus juſte idée , qu'en
mettant ſous les yeux du Lecteur , quel
ques - uns des articles pris au hafard. Voici
ce qu'on trouve au mot Pasquinade :
C'eſt un placard fatyrique , qu'on atta
che à Rome , à la Statue de Pasquin.
On attribue l'origine de cet uſage à un
Savetier Romain , nommé Pasquin ,
grand difeur de bons mots , & dans
la boutique duquel tous les rieurs de
fon temps avoient coutume de s'aſſembler.
Après ſa mort , comme on fouilloit
ſous le pavé devant ſa boutique ,
on trouva une ſtatue d'un ancien gla-
,, diateur , aſſez bien faite , mais mutilée
& à demi gâtée. On la dreſſa à l'endroit
où elle avoit été trouvée , au coin de
„ la boutique du défunt maître Pasquin ;
& d'un commun conſentement , on lui
donna fon nom. Depuis , toutes les
5, fatyres ont été appliquées à cette fi-
;, gure , comme ſi on eût voulu les attribuer
à un Paſquin reſſuſcité.
"
"
"
"
ود
رد
ود
ود
د
Pasquin s'adreſſe d'ordinaire à Marforio
, autre ſtatue dans Rome , ou
Marforio à Pasquin , à qui on fait faire
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 125
و د ,,lareplique.Lesréponſesſontcourtes,
,, piquantes & malignes . Quand on atta
„ que Marforio , Pasquin vient à ſon ſe-
,, cours; & quand c'eſt à Pasquin que
و د
l'on en veut , Marforio le defend à fon
,, tout; c'est - à- dire , que les fatyriques
font parler ces deux ſtatues comme il
leur plaît.
ع و
وو
و د
و د
و د
و و
و د
و د
La Signora Camilla , foeur de SixteV,
& qui avoit autrefois fait la leſſive ,
étant devenue Princeſſe , on vit le lendemain
Pasquin avec une chemiſe ſale.
Marforio lui demandant la raiſon d'une
ſi grande négligence , c'eſt , répondit- il,
„ que ma blanchiſſeuſe est devenue Princeffe."
"
On remarque , dans le grand Dictionnaire
où tout le monde vient puifer ,
qu'Adrien VI , indigné de ſe voir fouvent
en butte aux fatyres de Pasquin ,
réſolut de faire enlever la ſtatue pour la
précipiter dans le tibre, ou la réduire en
cendres ; mais qu'un de ſes Courtiſans
lui remontra ingénieuſement que ſi on
noyoit Pasquin , il ne deviendroit pas
muet pour cela , mais qu'il ſe feroit entendre
plus hautement que les grenouil.
les du fond de leurs marais ; & que fi on
le brûloit , les Poëtes , Nation naturel
lement mordante , s'aſſembleroient tous
126 MERCURE DE FRANCE .
les ans au lieu de fon, ſupplice , pour y
célébrer ſes obſeques , en déchirant la
mémoire de celui qui l'auroit condamné.
Le Pape goûta cet avis , & la ſtatue ne
fut point détruite. Le même motif peut
la conferver long - temps.
دو : Petit-Maître: ce nom, diſent nos
,, Lexicograpes , a commencé par les
» jeunes Seigneurs de la Cour. On croit
,, qu'il fut en uſage dès le temps où le
ود
ود
ود
و د
ود
ود
Duc Mazarin fut reçu en ſurvivance
de la charge de Grand-Maître de l'Ar
tillerie. On donna ce nom aux jeunes
Seigneurs qui étoient de même âge que
lui . M. de Voltaire en donne une autre
,, origine. Le Prince de Condé , dit- il ,
ſe ligua avec le Prince de Conti , ſon
frere , & le Duc de Longueville , qui
abandonnerent le parti de la fronde.
On avoit appelé la cabale du Duc de
Beaufort , au commencement de la
Régence , les Importans: on appeloit
celle des Princes , le parti des Petits-
Maîtres , parce qu'ils vouloient être les
maîtres de l'Etat,
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
”
ود
Ce terme a aujourd'hui une ſignification
plus étendue , & s'applique en
, général à la jeuneſſe , ivre de l'amour
ود
de foi - même , avantageuſe dans ſes
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 127
,, propos , affectée dans ſes manieres , &
recherchée dans ſes ajuſtemens." ود
Ne pourroit-on pas ajouter que le Petit-
Maître veut quelquefois paſſer pour bel
eſprit , parce qu'il a un peu de mémoire ,
tant ſoit peu de lecture , ſurtout des
Journaux , des eſprits des Auteurs , & des
petits Dictionnaires ; parce qu'il parle ,
d'une maniere leſte & ſouvent ironique ,
de tout ce qui a rapport à la Morale exacte
& fevere ? S'il prend une charge de
judicature , il préfere l'étude d'un rôle de
Comédie , à celui d'un bon Chapitre de
Domat ou des Pandectes de Pothier , il
aime mieux aller promener ſon ennui &
fon loiſir aux différens ſpectacles , que
d'aſſiſter à une ſavante conférence fur le
Droit. Si , au contraire , c'eſt le parti
de l'épée qu'il embraſſe, cen'eſt pas par
le louable defir d'être utile à ſa patrie&
à fon Roi , c'eſt par rapport aux plaiſirs
qu'il s'y promet , & parce qu'il fait voeu
de paſſer ſes jours dans le déſoeuvrement
des viſites, les divertiſſemens de toute
eſpece, & fouvent dans les excès les plus
déshonorans . S'il s'engage dans les loix
de l'hymen , c'eſt pour ſe réſerver la liberté
de manquer à ſes engagemens , de
ſe moquer de ſes ſermens , & de quitter
128 MERCURE DE FRANCE.
une épouſe tendre & vertueuſe , pour
courir après des femmes déshonorées par
leurs excès & par l'amour de l'argent ,
l'unique mobile de leur fauffe tendreſſe.
Il faut s'arrêter dans cette Deſcription des
des différens Petits - Maîtres , de
peur de changer l'acception du mot en
chargeant leur portrait.
moeurs
Vie du Dauphin , Pere de Louis XVI,
écrite ſur les Mémoires de la Cour ,
préſentée au Roi & à la Famille Royale
par M. l'Abbé Proyart. A Paris ,
chez Berton , la veuve Hériſſant , Libraires.
On convient que ce genre de compo
fition tire de la vérité tout ſon prix ; &
que toute fiction , de quelque nature
qu'elle ſoit , n'eſt propre qu'à défigurer
'Hiſtoire. Un Biographe qui ne veut
peindre que de fantaiſie , & qui ne cherche
qu'à montrer de l'eſprit en faiſant
dire & penſer aux autres ce qu'ils n'ont
jamais dit ni penſé , s'écarte de la principale
Loi qu'il doit s'imposer. L'Auteur
de la Vie intéreſſante que nous annoncons
OCTOBRE II . Vol. 1777 129
yons , eſt à l'abri de ce reproche , puifqu'il
n'a employé que des Mémoires authentiques
(*) , & qu'il ne rapporte ces
faits que d'après des témoins oculaires
dignes de foi. La lecture de la Lettre
de l'Abbé Soldini , Confefſeur de Madame
la Dauphine , doit ôter juſqu'au
plus léger doute. D'ailleurs , toutes les
actions & toutes les paroles dignes d'admiration
, que M. l'Abbé Proyart offre
aux yeux du Lecteur , font exactement
analogues à l'idée qu'on a toujours eue
de Monfieur le Dauphin. Nous voudrions
pouvoit rapporter ici les principaux
traits de ſa Vie qui nous ont le plus
frappé , & que juſtifient ſi bien tous les
éloges qu'on a donné à ce Prince durant
ſa vie & après ſa mort.
a
"
" N'être grand que dans les grandes
actions , c'eſt ne l'être que la moindre
partie de la vie ; mais ſavoir , comme
(*) Ces Mémoires font de Madame la Dauphine , de M.
de Nicolaï , Evêque de Verdun ; de M. Collet , Confeffeur de
Mgr. le Dauphin ; de M. Soldini , Confeffeur de Madame la
Dauphine , & de M. le Duc de la Vauguion. Et les Lettres
, tant de Mgr. le Dauphin que de Madame la Dauphi
ne , ont été copiées fur ces originaux.
I
( 130 MERCURE DE FRANCE.
"
α
"
le Dauphin , donner l'empreinte de la
perfection à tout le corps de fa conduite
, c'eſt être grand d'une véritable
& folide grandeur." En effet ; ce ne
font pas toujours les vertus héroïques
qui font les plus eſtimables... La gloire ,
récompenſe infaillible des actions d'éclat ,
les rend faciles. Ce font les vertus do.
meſtiques journalieres qui caractériſent
fur-tout l'homme vertueux , & qui coû
tent le plus.
Sous quelque point de vue qu'on en
viſage M. le Dauphin, dans la vie publique
comme dans la vie privée , foit
que l'on confidere ſes actions journalieres,
ou les traits éclatans de fa vie; ce
Prince mérite d'être placé immédiatement
après S. Louis pour ſes vertus morales
; & pour les qualités de l'eſprit &
du coeur , à côté des meilleurs Princes &
des plus grands héros de fa race. Telle
eſt la juſte idée qu'en donne l'Auteur de
ſa vie.
L'Hiſtoire , qu'il appeloit la Leçon des
Princes & l'Ecole de la Politique ; » Hif-
,, toire, difoit - il un jour à l'Abbé de
» Marboeuf, eſt la reſſource des peuples
,, contre les erreurs des Princes ; elle
» donne aux enfans les leçons qu'on
OCTOBRE II. Vol. 1777. 131
h
200
00
ود
,, n'oſe faire au pere ; elle craint moins
,, un Roi dans le tombeau , que le payſan
dans fa chaumiere. M. le Beau lui
, ayant préſenté deux volumes de fon
Hiſtoire du Bas- Empire , il les montra
à l'Abbé de Saint - Cyr , & lui dit en
riant : l'Abbé , avis aux Princes. "
دو
"
ود
"
L'Hiſtoire a beau faire ſouvent l'éloge
des exploits guerriers , il donna
toujours la préférence aux vertus pacifiques
des grands hommes. S'il eût
monté ſur le Trône , il eût préféré
le plaiſir de faire le bonheur de ſes
ſujets , à la gloire d'humilier ſes voifins.
Il eſt bien plus beau , diſoit - il
dans un de fes écrits, d'être les délices
du monde , que d'en être la terreur.
Un Prince , ajoutoit-il, qui entreprend
une guerre uniquement pour ſa gloire
✓ perſonnelle , eſt également en horreur
& à Dieu & aux hommes.
و د
ود
ود
ود
ا و د
ود
ا و د
0
"
"
ود
M. le Dauphin étoit convaincu que
la puiſſance des Rois n'eſt établie que
,, pour exercer en particulier celle de
,, Dieu; pour récompenfer & pour pu-
,, nir , pour effrayer par les châtimens ,
,, attirer par les bienfaits , faire naître
,, une noble émulation , maintenir le
" bon droit , le défendre contre la vio-
12
132 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
"
ود
,, lence , terminer les diſſentions & les
querelles , entretenir l'union entre tous
les membres de l'Etat , alléger autant
qu'il eſt poſſible le joug de l'autorité ,
tourner au profit des peuples les tréſors
dont on eſt dépoſitaire , s'occuper tout
entier de ce qui peut faire leur bon.
heur , leur facrifier ſon tems , ſon plaifir
, ſa vie & fa gloire même. Voilà
les traits de reſſemblance que l'autorité
des Rois doit avoir avec celle de
Dieu même ."
"
ود
"
ود
ود
ود
Nous venons de copier les propres
expreſſions de M. le Dauphin , qui font
renfermées dans un de ſes écrits , où il
prouve que tout bon gouvernement doit
avoir pour baſe la justice & la raiſon.
Ces maximes faintes ont été gravées
dans le coeur de ſon illuſtre Fils ; elles
feront à jamais la regle de ſes actions.
Son regne fera appelé un jour par l'Hif
toire , un regne de paix & de juſtice.
M. le Dauphin prouva , par ſes ac
tions autant que par ſes paroles , qu'i
regardoit la licence des moeurs comme
un principe deſtructeur des Etats les
mieux affermis. ,, Je n'ai jamais doute,
,, diſoit- il , que la Morale d'Epicure ,
, laquelle on attribue la décadence de
OCTOBRE II . Vol. 1777. 133
C
!
| ,, l'Empire Romain , ne doive entraîner
la ruine de toutes les Nations chez lefquelles
elle s'introduira."
ود
دو
ود
وو
“
L'amour réel & fincere qu'il avoit
pour les peuples , lui rendoit perſonnelles
toutes les calamités publiques.
Une nouvelle impofition , devenue néceſſaire
, le faiſoit gémir. Chaque charge
de l'Etat en étoit une pour fon coeur.
Le Duc de la Vauguion , à l'occaſion
d'une Fête qui s'étoit donnée à Verfailles
pour la naiſſance d'un Prince ,
diſoit qu'il ne comprenoit pas comment
Aſſuérus avoit pu tenir à la fatigue
des feſtins qu'il donna pendant
cent quatre - vingt jours aux Grands
,, de fon Royaume. Et moi , dit leDauphin,
je ne ſais comment il a pu fubvenir
à la dépenſe ; & je préſume que
ce feſtin de fix mois à ſa Cour , aura
été expié par un jeûne ſolemnel dans دو ſes Provinces. Il faudroit, diſoit-il ,
dans une autre occaſion , à l'Ambaſſadeur
d'Eſpagne , pour qu'un Prince
goute une joie bien pure au milieu
d'un feſtin , qu'il pût y convier toute
la Nation , ou que du moins il pût ſe
ود
"
و د
ود
و د
و د
د و
,, dire , en ſe mettant à table : aucun de
13
134 MERCURE DE FRANCE.
ود mes Sujets n'ira aujourd'hui coucherfans
Souper.
Ce Prince joignoit à cette ſenſibilité
pour les malheureux , l'amour de la juftice
, qu'il regardoit comme la premiere
regle de la bienfaiſance , fur - tout dans
un Prince deſtiné au Trône , il ſe fit un
devoir de lui facrifier en toute rencontre
la recommandation , & même ſa propre
inclination. Il avoit de juſtes idées de
l'autorité & des devoirs des Sujets. „ L'o-
,, béiſſance , diſoit-il ſouvent , doit être
éclairée. Il faut diftinguer les différens
titres de ceux qui commandent , afin
de ne pas obéir à l'un en choſes qui
feroient du reſſort de l'autre." La
juſte application de cette maxime , ſuffiroit
ſeule dans un Etat pour rendre les
peuples heureux & tranquilles.
دو
ود
ود
ود
ود
La lecture de la vie de M. le Dauphin
intéreſſera tous les Lecteurs ,& leur
prouvera que ce Prince avoit fu allier
aux vertus propres de ſa condition , toutes
les vertus que l'homme peut poſſéder
ici bas , & que M. le Dauphin réuniſſoit
dans le plus haut degré de perfection.
Heureuſement pour nous , ces vertus
revivent & brillent d'un nouvel éclat
dans fon illuftre Famille.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 135
U
1
1
,
Les Noces Patriarchales Poëme en
Profe , en cinq Chants. A Paris ,
chez Quillau ; & la veuve Tilliard ,
Libraires.
L'Auteur de cet Ouvrage ſe déclare
ouvertement pour la poëſie Allemande ,
& la préfére aux productions modernes ,
où l'on s'écarte de cette naïveté enchantereſſe
, & de cette noble & touchante
ſimplicité qui caractériſent les Ouvrages
des anciens Cette Nation , qu'on ne
croyoit capable que de compilations la
borieuſes & de diſcuſſions profondes
fur les matieres d'érudition , nous a
prouvé , par pluſieurs Ouvrages poéti.
ques , qu'elle avoit auſſi le talent de
décrire fur-tout les beautés de la Nature ,
& les moeurs pures & innocentes de l'âge
d'or ; temps fortuné qu'on a droit de
regarder comme l'emblême du fiecle des
Patriarches ! Le genre paſtoral qui n'apu
ſe ſoutenir parmi nous, malgré le talent
de pluſieurs de nos Ecrivains , ſemble
s'être réfugié en Allemagne , où les
peintures fidelles de la Nature font la
plus forte impreſſion. Pluſieurs Poëtes
Allemands ont ſu concilier l'eſprit & la
14
136 MERCURE DE FRANCE.
naïveté dans une forte de poësie qui devient
fade , ſi l'eſprit ne l'aſſaiſonne , &
qui n'eſt plus rien s'il y domine. On a
remarqué que le naif conſiſte non dans
la ſeule ſimplicité , mais dans une belle
penſée , dans une vérité importante ,
dans un ſentiment noble développé ſans
art. Rien n'eſt donc plus conforme au
genre paſtoral, que de mêler des reflexions
philoſophiques à laladeſcription des beautés
champêtres , & d'établir pluſieurs vérités
importantes de Morale , même en
peignant les agrémens de la campagne.
Mais il faut , pour remplir cet objet ,
perdre de vue notre ſiecle de frivolité ,
de luxe , ofons le dire , de corruption , &
remonter avec Théocrite à celui de l'âge
d'or , où , pour parler ſans fiction , à ces
tems ou l'on conſervoit l'innocence des
moeurs primitives. S'il eſt un âge , a dit
un Littérateur judicieux , qui puiſſepréſenter
la Nature dans ſon innocence , &
faire de la vie des bergers une école pratique
de philofophie ; c'eſt celui où le
bonheur étoit auſſi pur , que la con.
duite de ceux qui en jouiſſoient étoit
fimple.
Quant à l'Ouvrage que nous annon .
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 137
çons , l'Auteur a- t - il marché ſur les
traces de M. Gefner, & imité ces graces
naïves & cette fimplicité touchante
du Poëme d'Abel ? A - t - il ſu allier le
reſpect dû aux divines Ecritures , avec
la liberté des fictions poëtiques ? Il faudroit
, pour décider cette queſtion , analyſer
l'Ouvrage de M. le Suire , & en
faire un parallele ſuivi avec la mort d'Abel
, & quelques autres Pieces de MM.
Gefner , Vieland & Haller , où l'on
trouve une infinité de détails agréables
& intéreſſans , & fur-tout ce ton aimable
de la Nature , infiniment ſupérieur
aux frivoles ornements du bel eſprit.
Nous exhortons ceux qui ont étudié ,
d'une maniere particuliere , la poëſie
Allemande&la nôtre, de faire ce parallele,
&de nous faire connoître le mérite diftingué
des Deshoulieres , des Mangenots
, des Fontenelles , & des autres Auteurs
qui , comme M.le Suire , ont ofé
donner à une Nation galante la defcrip
tion des moeurs pures & innocentes des
premiers tems.
I5
138 MERCURE DE FRANCE.
:
Effai fur le Génie Original d'Homere ,
avec l'état actuel de la Troade com.
paré à fon état, traduit de l'Anglois ,
de M. Wood, Auteur de la Deſcrip.
tion des Ruines de Palmyre & de
Balbec. A Paris, chez les Freres Debure
, Libraires .
Rien ne doit être plus intéreſſant ,
pour les admirateurs du Perede la poësie ,
que des Remarques ſavantes & judicieuſes
d'un Littérateur qui a lu l'Iliade &
l'Odyffée , fur la ſcene où combattit
Achille , & dans les pays où voyageoit
Achille , & chantoit Homere, & qui a
pouffé l'exactitude de ſes Obſervations ,
juſqu'à faire la Carte du Scamandre ,
riviere de Phrygie , proche de Troyes ,
ayant le Poëte Grec entre les mains.
Ces Remarques méritent d'autant plus
d'exciter notre curioſité , qu'elles prouvent
combien Homere a été exact &
fidele dans ſa maniere de peindre la Nature
; & que dans tous les Tableaux qu'il
a tracés , il eſt plus original qu'aucun
autre Poëte ancien ou moderne. C'eſt
comme Géographe , Voyageur , Hiftorien
ou Chronologiſte , qu'on enviſage Homere
dans l'Eſſai que nous annonçons.
On y examine ſa religion & ſa mythoOCTOBRE
II. Vol. 1777. 139
D
logie , les moeurs & les coutumes qu'il
décrit , la langue qu'il parloit , & les
connoiſſances qu'il montre ; &, ſous ces
différens points de vue , on indique avec
quelle vérité il a rendu la Nature.
La meilleure maniere de rendre juftice
à Homere , étoit de ſe tranſporter fur
les lieux , & au fiecle où il a compofé ſes
Poëmes . L'on doit ſavoir gré à ces
illuftres voyageurs , MM. Wood Dawkins
& Bouverie, d'avoir pour cela traverſé
les mers , & eſſayé toutes fortes de
fatigues , & de nous avoir appris pluſieurs
faits intéreſſans& propres à éclair
cirpluſieurs endroits du Poëte Grec. Que
de beautés nouvelles ne devons- nous pas
démêler dans Homere ! Si nous nous
tranſportons en idée , avec M. Wood,
dans la Troade & aux bords du Scamandre
, & fi nous liſons avec attention
ſes Remarques judicieuses ; ce nouveau
Commentateur , en parcourant la
Troade & les Ifles de l'Archipel , ne
s'eſt pas borné à rendre un hommage
diftingué au génie d'Homere , mais il a
encore la gloire de nous fervir aujourd'hui
de guide , dans la lecture de ce
Poëte , qui tient un premier rang parmi
les Auteurs claſſiques. On defiroit depuis
long-tems une verſion françoiſe de l'Ou140
MERCURE DE FRANCE.
vrage de M. Wood , déjà traduit en
pluſieurs langues. Celle que nous annonçons
ne peut manquer d'être bien
accueillie par les Amateurs de l'Antiquité.
Fournal des Causes célebres , curieuses &
intéreſſantes , &c. Ouvrage périodique
pour lequel on ſouſcrit , chez M.
Déſeſſarts , Avocat , rue de Verneuil ,
la troiſieme porte cochere avant la rue
de Poitiers ; & chez le ſieur Lacombe ,
rue de Tournon , au Bureau des Journaux.
12 vol. par an. Prix de la ſouſ
cription , 18 liv. pour Paris , & 24 liv.
pour la Province , franc de Port.
Ce Journal continue de mériter les
ſuccès qu'il a eus depuis qu'il paroît. Les
derniers volumes qui viennent d'être
publiés , l'emportent encore fur ceux que
nous avons déjà annoncés , par l'intérêt
& la variété des cauſes qu'ils renferment.
Le Volume qui a paru au mois d'Août
dernier , contient la fameuſe affaire du
ſieur Poilly , dont les malheurs font
connus de la France entiere.
Le Volume du mois de Septembre ,
renferme trois cauſes: la premiere préſenté
les détails les plus utiles ſur la
OCTOBRE II . Vol. 1777. 141
nobleſſe ; la ſeconde eſt l'hiſtoire de la gageure
finguliere ſur le ſexe du Chevalier
d'Eon , jugée à Londres le premier Juil .
let dernier ; & la troiſieme offre le tableau
effrayant d'un citoyen prêt à périr par le
dernier ſupplice , pour avoir commis un
homicide pour ſa propre défenſe. Le Volume
qui vient de paroître le premier
de ce mois , contient quatre cauſes : La
premiere eſt une queſtion de concubinage.
(*) Cette affaire eſt très - piquante.
Le Rédacteur en préſente ainſi le tableau.
ود
ود
ود
و د
ود
ود
Les Recueils , dit - il , de notre
Jurisprudence , contiennent une
foule d'exemples de donations faites
par des amans à leurs maîtreſſes ;
mais on n'en trouve aucun d'une donation
faite par uneActrice à ſon amant.
Cette affaire , qui a été agitée depuis
(*) M. Défefſarts est en même tems Rédacteur de cette
Caufe , & Auteur du Mémoire qui a été imprimé dans l'Affaire.
Les principes qui proſcrivent les Actes qui font le
fruit du concubinage , y sont développés avec beaucoup de
clarté & de force. M. Déſeſſarts les a difcutés avec plus d'étendue
dans l'article Concubinage , qu'il a inféré dans le
Tome XIV du Répertoire Univerſel de Juriſprudence , dont
il est un des Auteurs .
142 MERCURE DE FRANCE.
,, peu dans la capitale, préſente ce phé-
,, nomene" .
ود
ود
"
ود
ود
ود L'héritiere , continue le Rédacteur ,
& les créanciers d'une Actrice , réclamoient
le pouvoir des Loix contre une
donation qu'elle avoit faite à ſon
,, amant , ſous les fauſſes apparences
d'un contrat légitime. Peu de temps
avant ſa mort , cette Actrice avoit déchiré
le voile dont elle avoit voulu couvrir
ſa générofité.Frappée de l'injustice
de la donation que l'égarement de fes
fens , & une paſſion aveugle lui
avoient dictée , elle s'étoit empreſſée
d'anéantir , par ſon teftament , ce mo-
,, nument honteux de fa foibleſſe ".
“
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
ود
ود
ود
" L'homme qui avoit abuſé de l'em .
pire qu'il avoit fur le coeur & l'eſprit
de cette femme trop facile , auroit dû ,
fans doute , reſpecter cet acte qui porte
,, l'empreinte de la vérité ,&envelopper
,, de tenebres le titre illégal qu'un amour
inſenſé avoit écrit en ſa faveur ; mais ود
c'étoit peu pour lui d'avoir épuiſé la
,, générosité de cette Actrice , pendant
le temps qu'il avoit vécu avec elle , il
vouloit encore enlever à ſes créanciers
les triſtes dépouilles qui avoient échap-
,, pé à ſadiffipation . Les Loix & lesmoeurs
و د
و د
ود
OCTOBRE II. Vol. 1777. 143
;, offenſées , s'élevoient contre une pré-
,, tention auſſi injufte , & follicitoient
" un exemple qui forçât le vice à les
,, reſpecter , &c" .
On peutjuger par ce tableau, de l'interêt
de cette caufe.
La feconde eſt une ſéparationde corps
& de biens .
La troiſieme eſt le Procès du Docteur
Dodd , récemment jugé & exécuté à
Londres. L'hiſtoire de la vie & du ſupplice
de ce Miniſtre fameux , ne peut
manquer d'intéreſſer toutes fortes de
Lecteur. Le Redacteur l'a terminée par
le détail des apprêts funeſtes des ſupplices
d'Angleterre , & de l'exécution des
criminels .
La quatrieme eſt une queſtion de do
micile , jugée depuis peu par le Conſeil
d'Etat , en faveur d'un Banquier Juif.
La Table annoncée dans les volumes
précédens , ne paroîtra que dans le cou-
( rant du mois de Novembre. On reçoit
encore des foufcriptions pour cette Table
, & on délivre des collections complettes
de l'Ouvrage , au prix de la foufcription;
mais on ne vend aucun volume
ſéparé.
i
144 MERCURE DE FRANCE.
Traité des affections cancéreuses , pour
ſervir de ſuite à la théorie nouvelle
ſur les maladies du même genre. Par
M. J. M. Gamet , ancien Profeſſeur
Royal d'Anatomie comparée , à Lyon ,
& Penſionnaire du Roi. I vol. in-8° .
A Paris , chez Pierre - François Didot
le jeune , Libraire de la Faculté de
Médecine ; Ruault , Libraire , rue de
la Harpe ; à Lyon , chez Roffet ,
Libraire , rue Merciere 1777 .
De tous les maux qui affligent l'humanité
, il n'y en a point , fans contredit ,
qui mérite plus d'attention , de la part
des perſonnes de l'Art , que le Cancer ,
ſoit par les différentes cauſes qui le produiſent
, ſoit par les douleurs horribles
qu'il crée , ſoit par la difficulté de le guérir,
M. Gamet dit , dans la brochure
que nous annonçons , s'être principalement
occupé de cette maladie , ce qui
l'a conduit à la découverte d'un remede
qui réuffit dans la plupart des cas cancé
reux , & dont Sa Majefté vient de faire
l'acquiſition . L'Auteur fait part au Public
, dant la brochure que nous annonçons
, de ce que l'expérience lui a appris
fur
OCTOBRE II . Vol. 1777. 145
e
☑ſur les maladies cancéreuſes , & des cas
où ſon remede convient ; il aſſure qu'il
expoſe dans la plus exacte vérité , ceux
où il réuffit preſque toujours , comme
ceux où il eſt inſuffisant. La théorie du
cancer nous a paru très-bien développée
dans cette brochure.
+
1
5
a
1
Traité des Maladies nerveuses , kypocondriaques
& hyſteriques , Traduction de
l'Anglois de M. Robert Wytt , Docteur
& Profeſſeur de Medecine en
l'Univerſité d'Edimbourg. Nouvelle
Edition , à laquelle ona joint un extrait
d'un Ouvrage Anglois , du même
Auteur , fur les mouvemens vitaux
&involontaires des animaux , ſervant
d'introduction à celui-ci. 2 tom.in- 12 .
6 liv. relié. A Paris , chez Didot le
jeune. Libraire de la Faculté.
La premiere édition du Traité des
maladies des nerfs , du Docteur Wytt
ſe trouvant épuisée , l'Editeur a cru rendre
celle- ci plus intéreſſante , en ſubſtituant
à l'expoſition anatomique des nerfs ,
du Docteur Monro , laquelle ſe trouve
dans tous les Livres d'anatomie , un extrait
de l'Ouvrage de M. Wytt , ſur les mou-
K K
146 MERCURE DE FRANCE.
vemens involontaires des animaux , &
en effet, cet extrait eſt une vraie introduction
aux maladies des nerfs. M. Wytt
a fait des expériences curieuſes ſur la
fonction de l'économie animale la plus
obfcure ,& en même temps la plus capable
d'éclairer la Pratique , fi on parvenoit
àenmieux connoître l'étiologie .Quantau
traité principal , perfonne n'ignore qu'il
eſt de la derniere importance d'éclairer
le public fur les maladies nerveuſes ,
leurs différences , & les diverſes méthodes
de les traiter , parce que c'eſt dans
cette partie de l'Art de guérir , que les
Charlatans abuſent le plus de la pufillanimité
des malades , de la crédulité de
ceux qui les environnent , & de l'obfcurité
de la maladie. L'Editeur a ajouté
quelques Notes au texte de l'Auteur ,
pour éclaircir certains paſſages , que le
commun des Lecteurs n'entendroit pas
facilement.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 147
:
)
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LA Fortification Perpendiculaire , ou
Eſſai fur pluſieurs manieres de fortifier la
ligne droite , le triangle , le quarré , &
tous les polygones de quelque étendue
qu'en ſoient les côtés , en donnant à leur
défenſe une direction perpendiculaire ;
où l'on trouve des méthodes d'améliorer
les Places déjà conſtruites , & de les
rendre beaucoup plus fortes. On y
trouve auſſi des redoutes , des forts &
des retranchemens de Campagne , d'une
conſtruction nouvelle. Ouvrage enrichi
d'un grand nombre de Planches exécutées
par les plus habiles Graveurs ; par M. le
Marquis de Montalembert , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , Lieutenant-
Général des Provinces de Saintonge
& Angoumois , de l'Académie Royale
des Sciences , & de l'Académie Impériale
de Pétersbourg , Tom. II , in 4. Le prix
du premier volume eſt de 28 liv. broché
, & 30 liv. relié ; celui du ſecond ,
eſt de 34 liv. broché , & 36 liv. relié. A
Paris , chez philippe Denis Pierres , Imprimeur
, & chez Julien , à l'Hôtel de
Soubiſe.
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Meffe Grecque en l'honneur de Saint
Denis , Apôtre des Gaules , premier Evêque
de Paris , de Saint Ruſtique , &
de S. Eleuthere , Martyrs ; ſelon l'uſage
del'Abbaye de S. Denis en France , pour
le jour de l'Octave de la Fête folemnelle
de Saint Denis , au 16 Octobre , avec la
Meſſe Latine qu'on chante à Saint Denis ,
le jour de la Fête , & dans l'Octave,!
in- 12 de 64 pages, A Paris , chez Auguſtin-
Martin Lottin l'aîné , 1777.
Les vrais Principes de la Lecture , de
l'Ortographe & de la Prononciation Françoise
, de feu M. Viard, revus & augmentés
, par M. Luneau de Boisjermain
, in 8°. 3 parties , broché , 54 f.
port franc , au Bureau de l'Abonnement
Littéraire , ou du port franc des Livres ,
par la poſte. Hôtel de la Fautriere , rue
& à côté dé l'ancienne Comédie Françoiſe
; & chez Durand , Libraire.
Mémoires concernant l'Hiſtoire , les
Sciences , les Arts , les Moeurs , les
Uſages , &c. des Chinois , par les Mifſionnaires
de Pekin tome ſecond ,
T
OCTOBRE II . Vol. 1777. 149
in-40 . A Paris , chez Nyon , Libraire.
Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus
Gallicis Lud. Poinſinet
de Sivry , regiæ Lotharingorum Academiæ
Socii .
Exemplaria Graca.
Nocturnd verſate manu , verſate dicernd.
2 vol. grand in- 8°. Prix , 8 liv. broc.
A Paris , chez Lacombe , Libraire ,
De l'Imprimerie de Fr. Amb. Didot.
Cette nouvelle édition d'Horace , eft
recommandable , non- feulement par une
interprétation très-heureuſe des paſſages
les plus difficiles du Poëte Latin , mais
encore par la beauté du papier & furtout
de l'impreſſion , qui eſt très- exacte
- & très - ſoignée. Nous en rendrons un
compte plus detaillé.
:
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
ACADEMIES.
I.
PRIX extraordinaire proposé par l'Aca
démie Royale des Sciences , pour l'année
1782.
L'ACADÉMIE , en annonçant , pour la
Séance publique de Pâques 1778 , la
proclamation d'un Prix extraordinaire
fur la formation & la fabrication du
Salpêtre , & en exigeant que les Mémoires
lui fuſſent adreſſés avant le 1 Avril
1777 , n'avoit confulté que fon empref
ſement à répondre aux vues bienfaiſantes
du Roi , & au defir qu'il a de délivrer
, le plutôt poſſible, ſes Sujets de
la gêne de la fouille que les Salpêtriers
ont droit de faire chez les Particuliers ,
& des abus auxquels elle peut donner
lieu.
L'examen des Mémoires qui lui ont
été adreſſés pour le concours , n'a pas
tardé à lui faire appercevoir que le délai
OCTOBRE II. Vol. 1777. 151
accordé aux concurrens , étoit beaucoup
trop court , relativement à l'importance
de l'objet , & à la nature des expériences
qu'il exigeoit : il eſt arrivé delà ,
que dans le grand nombre des Mémoires
qui ont été admis au concours , quoiqu'il
s'en ſoit trouvé pluſieurs qui paroiſſent
avoir été rédigés par de très- habiles
Chimiſtes , il n'y en a aucun cependant
qui contienne rien d'aſſez neuf , qui
préſente des expériences afſſez déciſives
&affez complettes ; enfin , qui renferme
des applications aſſez heureuſes à la pra-
{ tique , pour avoir des droits au Prix.
Dans ces circonstances , l'Académie ſe
voit forcée de différer la proclamation
du Prix; & elle croit devoir en reculer
affez loin l'époque , pour n'être plus
dans le cas d'accorder de nouveaux délais.
Elle annonce en conſequence , que le
Prix qui devoit être proclamé à la Séance
publique de Pâques 1778 , ſera différé
juſqu'à celle de la S. Martin 1782 ; &
elle propoſe de nouveau , pour cette
époque , de trouver les moyens les
plus prompts & les plus économiques
de procurer en France une production
& une récolte de Salpêtre plus abon-
"
"
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
dantes que celles qu'on obtient préfentement
, & fur-tout qui puiſſent
diſpenſer des recherches que les Salpêtriers
ont le droit de faire dans les
maiſons des Particuliers" .
Sa Majefté , ſur les repreſentations qui
lui ont été faites par l'Académie , a bien
voulu doubler le Prix ; ainſi il ſera
de 8000 liv. au lieu de quatre ; &
il y fera joint une ſomme de 4000 liv.
que l'Académie diſtribuera à un ou
pluſieurs Acceſſites , ſuivant le nombre
des Mémoires qui paroîtront avoir des
droits à des recompenfes , & fuivant
l'objet des dépenſes utiles qui auront été
faites par les Concurrens.
Comme la vérification que l'Académie
ſe propoſe de faire de toutes les expé
riences indiquées par les Concurrens ,
exigera néceſſairement un tems aſſez
conſidérable , les Mémoires ne feront
admis , pour le concours , que juſqu'au
I Janvier 1781 ; mais l'Académie recevra,
juſqu'au 1 Avril 1782 , les Supplé.
mens & éclairciſſemens que voudront
envoyer les Auteurs des Mémoires qui
lui feront parvenus dans le tems preferit.
1
Il paroît , d'après des Obſervations
OCTOBRE II . Vol. 1777. 153
faites par M. le Duc de la Rochefoucault
, & confirmées depuis par celles
de MM. Clouet & Lavoifier , qu'il exiſte
en France des terres calcaires tendres ,
qui contiennent naturellement une aſſez
grande quantité de Salpêtre à baſe terreuſe.
Les Montagnes de Craye des
environs de la Roche-Guyon , & celle
- de Tuffan de Saint-Avertin en Touraine ,
en fourniſſent des exemples. L'Acadé-
■ mie a cru devoir faire mention de ces
découvertes modernes , dans une Notice
qu'elle a joint à ſon Programme , afin
de diriger vers cet objet, Pattention des
Concurrens.
MONTAUBAN.
II.
L'Académie de Montauban tint , le
3 Mai dernier, une ſéance publique.
M. le Préſident de Savignac , Directeur
de l'Académie, annonça l'objet de cette
nouvelle ſéance . Ce jour , dit-il , où
l'Académie s'aſſemble extraordinaire-
,, ment , eſt pour elle le jour d'un triomphe
que lui ménage M. l'Abbé de
Latour par ſes nouveaux bienfaits ;
ود
ود
"
ود
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
cet illuftre Confrere nous avoit rendus
diſpenſateurs d'un prix deſtiné à l'éloquence;
il en conſacre un aujourd'hui
„ à l'Agriculture " . M. de Savignac
développe enſuite l'origine & les progrès
de l'Agriculture , retrace ſes charmes
& ſes attraits ; il établit fa connexion
étroite avec les bonnes moeurs ;
il étale les ſoins que ſe donnerent tous
les grands Légiſlateurs pour la perfectionner
, & en inſpirer le goût ; il rappelle
avec préciſion les éloges que les
Poëtes , les Orateurs & les Hiſtoriens
lui ont prodigués à l'envi ; & cite en
particulier Xénophon , qui formoit des
voeux pour qu'on établît des prix en
faveur de l'Agriculture.
Le Difcours de M. de Savignac fut
ſuivi de la lecture d'une Epitre à nos
ayeux , dont M. l'Abbé Teuliere eſt
l'Auteur.
M. Lade , Avocat à la Cour des Aides
, lut un Difcours dans lequel il
prouve que le commerce , envisagé fous
le point de vue le plus général , nuit à
la population , altere les moeurs , & refroidit
le patriotiſme ; que l'Agriculture ,
au contraire , favoriſe les progrès de la
population ; maintient la force& la fimOCTOBRE
II . Vol. 17770 155
1
1
5
}
plicité des moeurs , & eſt l'ame & la
ſource du patriotiſme. Un peuple
,, agricole , dit - il , perd tout en per-
"
ود
وو
dant ſa patrie ; un peuple marchand
conferve ſa fortune , quand ſon
,, pays lui eſt enlevé ; l'homme riche en
5, propriété territoriale fait des voeux
,, pour la puiſſance qui le protege &
ود
"
ود
ود
ود
ود
le défend. Si fa patrie eſt détruite , il
,, ne lui en reſte plus ; celui qui n'eſt
riche que des bienfaits du commerce
,, qui ſe déplacent avec lui , ne perd pas
ſa patrie il ne fait qu'en changer....
C'eſt ainſi que les Nations agricoles
feront toujours ſupérieures aux Nations
commerçantes ; l'Agriculture eſt
,, la ſource des hommes , la baſe des
,, moeurs , le fondement du patriotiſme :
,, applaudiſſons au zele éclairé qui l'en-
,, courage ; félicitons- nous de concourir
,, aux vues ſages & bienfaiſantes , qui
lui diſpenſent des ſecours& des cou- ود ronnes ; c'eſt le premier de tous les
Arts , le ſeul digne peut- être de la
reconnoiſſance &de la vénération des
mortels " .
"
ود
ود
ود
M. le Baron de Puymoubrun lut une
Epitre à Thémire.
La féance fut terminée par la lecture
du Programme.
156 MERCURE DE FRANCE.
Le prix que l'Académie diſtribuera
le 4 Mai prochain , eſt deſtiné à un Ouvrage
ſur quelque point d'Agriculture ,
dont le ſujet eſt laiſſé pour l'année 1778 .
au choix des Auteurs.
Les Auteurs s'attacheront à procurer
des méthodes utiles & des découvertes
heureuſes , pour bonifier la partie d'Agriculture
qu'ils auront entrepris de traiter
; & ils feront attentifs à ne point s'écarter
du ſujet qu'ils auront choiſi .
Les Ouvrages ne feront tout au plus
que de trois quarts - d'heure de lecture ,
&finiront par une courte Priere à Jéſus-
Chrift. Ils feront remis par-tout le mois
de Février prochain , en deux copies
bien liſibles , francs de port , à M. Lade ,
Avocat à la Cour des Aides , Membre
de l'Académie , dans ſa Maiſon , rue du
College.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les Dimanches les repréſentations
de Céphale & Procris.
OCTOBRE II . Vol. 1777. 157
: Mademoiselle de Beaumeſnil a joué,
le 12 Octobre , le rôle de Procris , avec
un ſentiment & une perfection qui ont
- fait reſſortir les beautés muſicales de ce
rôle. Elle a été beaucoup applaudie ,
ainſi que Mademoiselle Duplan , ſi ſublime
dans le rôle de la Falousie.
:
On a joué les Mardi & Vendredi
l'Opéra d'Armide .
M. le Chevalier Gluck a dû s'appercevoir
que le même ſtyle en muſique ne
convient point à tous les genres ; & que
fi la déclamation notée ſuffit preſque
ſeule à une action rapide & théâtrale ,
comme dans Iphigénie , dans Alceste ,
il falloit une muſique d'un chant pafſionné
, agréable & varié , pour un
ſpectacle d'enchantement , comme l'O
péra d'Arimide. Ce célebre Compoſiteur
a ſenti , il a même annoncé qu'il devoit
produire une voluptueuſe ſenſation * , & donner
à fon Armide le charme de la Poéfie
, & l'illuſion de la Peinture ; enfin ,
Voyez Sa Lettre à M. L. B. D. R. No. 40 de l'Année
Littéraire de 1776 , pag. 132.
158 MERCURE DE FRANCE.
être plus Peintre & plus Poëte que Muſicien.
Mais on eſt forcé d'avouer , que plus on
entend ſon Opéra , moins on y trouve
ce qu'il promettoit de nous faire éprou
ver. Il est vrai qu'il a prévenu les Spec
tateurs , qu'il leur faudra au moins autant
de tems pour comprendre fon Armide ,
qu'il leur en a fallu pour comprendre
l'Alceſte. Cependant la Muſique ne doit
pas être un langage abſtrait & énigmatique
, qui demande beaucoup de réflexion
pour en développer l'intelligence. Le but
de toute Muſique, eſt d'exprimer , de
plaire & d'intéreſſer ; c'eſt la langue uni
verſelle qui ſe fait entendre à l'ame , &
qui parle aux ſens. Et s'il faut de la
ſcience & du génie pour former les
combinaiſons de cet Art, il ne faut
qu'un coeur ſenſible pour juger de ſes
effets. C'eſt une autre erreur d'avoir
cherché le moyen de faire parler les perſonnages
, de maniere que l'on connoîtroit
d'abord à leur façon de s'exprimer , quand
ce fera Armide qui parlera ou une Suivante.
Le bon ou mauvais emploi des
termes d'une Langue , & la pronon
ciation plus ou moins vicieuſe , peuvent
faire juger de la différence de l'éducation
des perſonnes. Il n'en eſt pas
OCTOBRE II. Vol. 1777. 159
コ
de même en Muſique ; un mauvais chant
ne caractériſe pas davantage un perſonnage
ſubalterne , qu'un beau chant ne
. diftingue les perſonnes d'un rang ſupérieur.
L'Art muſical eſt mécanique dans
le récitatif ; il ne rend que le ton de
la déclamation & que l'accent de la
Langue ; mais il eſt un Art de génie
dans le chant , un Art créateur qui
flatte , touche , émeut l'Auditeur. Il eſt
alors indépéndant du ſon des mots ;
c'eſt un ſentiment de joie ou de douleur
, de douceur ou de paffion que le
chant doit exprimer ; & le ſentiment
appartient autant à l'homme du Peuple
qu'au Souverain. C'eſt ſans doute cette
erreur qui a engagé le nouveau: Com
poſiteur à faire chanter des airs fors fim
ples par les Confidentes d'Armide , tandis
que l'Enchantereſſe débite preſque tout
fon rôle ſur un ton très exalté. -1
Armide a été remplacée par Alceste , le
Vendredi 17 Octobre.
L'Académie Royale de Muſique a
déjà fait des répétitions de Roland Fu-
-rieux , Opéra de Quinault, revu par M.
M***, & dont la nouvelle Muſique eſt
de M. Piccini .
160 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
رد
LES Comédiens François n'ont rien
donné de nouveau depuis la Comédie
des Soubrettes ou de l'Inconséquent , dont
ils annoncent la repriſe , après quelques
changemens que l'Auteur prépare.
DÉBUT.
Mademoiselle THENARD , jeune
Actriſe , a débuté le Jeudi 2 Octobre ,
par le rôle d'Idamé dans l'Orphelin de la
Chine ; elle a joué enſuite Zaire , Hypermenestre
, & pluſieurs autres rôles
principaux de la Tragédie. Cette Actrice
avoit déjà fait l'eſſai de ſes talens
fur quelques Théâtres de Province
, dans la Comédie & dans la Tra
gédie. M. Préville connoiſſant ſes heureuſes
diſpoſitions a bien voulu lui
donner ſes conſeils , dont elle a beaucoup
profité. Sa timidité & le ſentiment
de la difficulté de ſon Art , ont empêché
qu'elle ne développât entierement
touOCTOBRE
II. Vol. 1777. 161
tous ſes moyens. Cependant le Public
connoiſſeur qui voit au-delà de ce qu'un
Sujet exécute , & qui apperçoit dans ſes
eſſais ce qu'il peut devenir , a beaucoup
applaudi cette Actrice , l'a encouragée ;
& fes fuffrages ont juſtifié le difcernement
du Maître & les talens de l'Eleve.
Mademoiselle Thénard a d'ailleurs reçu
de la Nature tous les avantages qui peuvent
la faire briller au Théâtre , & en
faire une excellente Actrice , lorſqu'elle
mettra dans ſon jeu plus de franchiſe ,
plus d'énergie & plus d'abandon.
COMÉDIE ITALIENNE.
}
:
LES Comédiens Italiens ont donné , le
Jeudin Octobre , la premiere repréſentation
de l'Olympiade ou le Triomphe
de l'Amitié , Drame héroïque , en trois
Actes , en vers , parodie de l'Opéra de
Metastase , Muſique de M. Sacchini.
Nous expoferons en peu de mots le ſujet
connu de ce Drame.
Une Princeſſe doit être le prix du
vainqueur aux Jeux olympiques. Cette
Princeſſe a un amant; mais elle eſt ado-
1
L
162 MERCURE DE FRANCE,
rée par un jeune Prince qui vient dif
puter ſa conquête. Son Amant exercé
au combat des Jeux olympiques , eſt
preſque certain de remporter la victoire;
il ignore que ſa Maîtreſſe ſera la récompenſe
de fon courage; il offre ſon ſecours
à fon rival & à fon ami , pour g
lui faire obtenir l'objet de ſa paffion.c
Il triomphe en effet ſous le nom de fong
ami. A peine a-t-il engagé ſa parole , e
qu'il reconnoît ſon erreur: cependant
l'amitié lui fait faire le facrifice de fon a
amour. Mais ſon ſecret n'a pu être con- c
ſervé ; ſa Maîtreſſe l'a reconnu ; & par
une loi folemnelle , il eſt condamné ,
comme parjure , à la mort. Son amip
non moins coupable, doit pareillement
perdre la vie. Ces deux rivaux ſe juſtifient
, & l'un veut en vain mourir pour
l'autre. Le pere même de la Princeſſe ,
Roi ,& Chef des Jeux , eftobligé , par
ferment , de faire périr les Criminels.
Heureuſement le tems de ſa Magiſtrature
étant fini , il la remet au Peuple , qui ,
touché de la générofité des amis , les fauve
du ſupplice ; & l'Amant aimé eſt engagé
par le Prince ſon rival , d'épouser
ſa Maîtreſſe , qu'il a méritée par fon
amour & par fon triomphe
OCTOBRE II. Vol. 1777. 163
La Muſique deſtinée à un grand
Opéra , en a la forme & la pompe. La
difficulté de l'exécuter ſur le Théâtre
où elle devoit paroître , l'a fait tranfporter
à la Comédie Italienne , où de
même Compoſiteur avoit déjà eu un
grand ſuccès dans la Colonte. Les airs
de l'Olympiade atteſtent le génie d'un
grand Maître. Ils font brillans; le chant
en eſt agréable, noble & expreffif. Peut
être n'eſt il point affez varie ni aſſez
analogue à l'expreffion des paroles , ce
qui peut dépendre du traveſtiſſement
du Poëme. Au reſte, les principaux
rôles font parfaitement joués & chantés
par MM. Clairval , Julien , Michu; &
par Mesdames Trial & Colombe. Ces
deux Actrices ont des airs du plus grand
éclat , qu'elles chantent avec beaucoup
de goût & de talent. On a ſurtout applaudi
un ſuperbe air que Madame Trial
exécute avec une perfection qui ne laiſſe
rien à defirer. Cet air , qui devoit être
chanté par l'Acteur principal , fait un
contre-fens dans le Poëme ; mais il faut
Ele pardonner quand on a entendu la charmante
Cantatrice qui l'exécute,
On a donné le Dimanche 12 Octobre ,
1
L2
164 MERCURE DE FRANCE .
la premiere repréſentation de Sans-Dormir
, Parodie d'Ernelinde , en deux Actes ,
en vers , mêlée de Vaudevilles. On a
a applaudi quelques ſaillies , & pluſieurs
couplets ingénieux...
R
AROTIS...
1
GRAVURES.
! I
L'Heureuſe Fécondité , Eſtampe d'environ
12 pouces de large , ſur II de haut,
gravée d'après le tableau original de
M. Fragonard , Peintre du Roi , par
M. Delaunay , Graveur du Roi. A
Paris , chez l'Auteur , rue de la Buche
rie , la porte cochere près la rue des
Rats. Prix , 3 liv.
LE ſujet de cette Eſtampe , eſt renfermé
dans un ovale: on y voit une jeune &
aimable Villageoiſe , qui a un enfant fur
ſes genoux , & pluſieurs autres autour
d'elle. Leurs amuſemens variés , diffé
rens acceſſoirs & le talent du Graveur
feront rechercher cette jolie Eſtampe.
ad
OCTOBRE II . Vol. 1777. 165
1-
১৯
II.
L'Heureux moment , Eſtampe d'environ 14
pouces de haut , fur 10 pouces de large,
gravée par M. Delaunay , Graveur
du Roi , d'après le tableau peint
à la gouaſſe , par M. Lavreinſe. A
Paris , à l'adreſſe ci - deſſus. Prix , 3
liv.
L'HeureuxMoment eſt pour un amant
qui eſt aux pieds de ſa maſtreſſe, & qui
ſemble lire ſon bonheur dans ſes yeux.
Cette compoſition eſt agréable , & faite
pour plaire.
III.
:
:
:
La Chûte dangereuse , Eſtampe d'environ
120 pouces de large , ſur 12 de haut
gravée par M. Delaunay , d'après le
tableau de F. Meyer. A Paris , à la
même adreſſe.
Cette Eſtampe nous offre un Payſage
enrichi de figures & d'animaux. On y
voit une jeune Bergere renverſée à terre
par une bête afine ; & cette chûte paroît
ر
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
moins dangereuſe pour elle , que pour
un Villageois qui eſt ſurpris des appas
qu'il découvre. La gravüre de cette der
niere Eſtampe , ainſi que celle des deux
précédentes , fait honneur au burin de
M. Delaunay.
IV.
1
Lefouper d'Henri IV chez le Meunier.
L'entretien d'Henri IV& de Sully. Deux
Eſtampes en pendants , de ro pouces de
longueur & de 8 de hauteur , gravées
d'après Herwick , par P. Chenu. Prix ,
30f. Chez l'Auteur , rue de la Harpe , à
côté du paſſage des Jacobins,
V.
Portrait de François Rabelais , d'après Sarrabat
, & gravé par P. Savart. Prix ,
3 liv. Chez l'Auteur , Hôtel Chamouzet
, Quai St Bernard , à Paris.
1
CePortrait eſt une miniature en gravure
traitée avec beaucoup d'intelligence
&de talent; le travail en eſt fini , & d'un
effet pittoreſque ; il doit être diſtingué
dans labelle collection des Hommes célebres
, gravés par MM. Fiquet & Savart.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 167
0
DAVI
On vient de publier deux nouvelles
Eſtampes d'après M. Baudouin, Peintre
du Roi , dédiées à M. Trudenne , Conſeiller
d'Etat .
Ces deux Eſtampes ſont pendantes ;
elles ont treize pouces de hauteur , &
ſeize de largeur. Elles repréſentent deux
aſſemblées nombreuſes dans l'Egliſe ,
l'une pour l'Instruction ou le Cathéchisme ,
l'autre pour la Pénitence. Ces compoſi
tions ingénieuſes & variées,font rendues
avec tout l'eſprit du maître , & d'une
maniere pittoreſque , parM. Moitte,Graveur
du Roi. Prix, 8 liv. chaque Eſtampe.
A Paris , chez l'Auteur , rue St Victor ,
la troiſieme porte cochere à gauche,Ten
entrant par la Place Maubert.
惠
L'Amour en Sentinelle , Eſtampe de 11
pouces de large , & de 14 de hauteur ,
d'après le tableau de M. Fragonard,Peintre
du Roi , dédiée à M. Paris de Mezieu ,
Prix , I liv. 10 f.
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
Le Portrait de Laurent Cars , Graveur
du Roi , d'après Peronneau. Prix , I liv.
4fols.
Etudes de Têtes antiques , deſſinées en
partie d'après la Colonne Troyenne.
Prix , 1 liv. 16 f.
Toutes ces Eſtampes ſont gravées avec
beaucoup d'intelligence & de talent , &
ſont d'un très bon effét. Elles ſe vendent
chez l'Auteur , M. Miger , rue Montmartre
, au coin de celle des Vieux-Augus
ftins.
VIII.
Les Médecins botanistes & mineralogistes
, écrafés par le Médecin à la mode ,
dédié à la mémoire de l'immortel Tournefort
, par un amateur de Botanique ,
Eſtampe de 12 pouces de longueur , &
9de largeur. A Paris , chez le Pere &
Avaulez , Marchands d'Eſtampes , rue
St. Jacques,
1
:
OCTOBRE II. Vol. 1777. 169
IX. , of
Les Recruteurs à la Ville , & les Recruteurs
à la Campagne , Estampes chacune
de 12 f. A Paris , chez Iſabey , rue
de Gevres.
T
MUSIQUE.
I.
RECUEIL de deux Romances & d'une
Ariette , avec accompagnement de guitarre
, flûte ou violon , & baſſe chiffrée
pour le clavecin ad libitum ; de trois Romances
, avec accompagnement de gui.
- tarre & flûte , ou violon ad libitum ; de
- deux Romances &quatre Brunettes , avec
accompagnement de guitarre , d'un menuet
avec variation enduo pour guitarre
& violon , & d'une Allemande pour
guitarre , dédié à Mademoiselle Yvon ,
par M. Dutilly , Maître de guitarre. Prix
7 liv. 4 fols. A Verſailles , chez Blaizot ,
à l'entrée de la rue Satory ; & à Paris ,
chez Fortin , Ingénieur Mécanicien du
L5
:
4
170 MERCURE DE FRANCE.
Roi , rue de la Harpe , à côté de la rue
du Foin , & aux adreſſes ordinaire de
Muſique.
II.
Les Trois Fermiers , Comédie en deux
actes , en profe , repréſentée pour la
premiere fois par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi , le 16 Mai 1777 ; par
M.D. Z. , miſe au jour par le ſieurHoubaut
, Editeur. Prix 24 liv. ,& les parties
ſéparées pour la facilité de l'exécution ,
9 liv. , les paroles de M. Monvel . A
Paris , chez le ſieur Houbaut , Muficien
Copiſte des Menus - Plaiſirs du Roi , &
de la Comédie Italienne , Maître de
Muſique , rue Mauconſeil , près la Comédie
, & aux adreſſes ordinaires.
III.
Recueil d'Ariettes choisies des Trois Fermiers
, arrangées pour le clavecin ou le
forté - piano , avec accompagnement de
deux violons & la baſſe chiffrée , dédiées
Mademoiſelle Lenglé de Schoebéque ,
par M. Benaut , Maître de clavecin de
l'Abbaye Royale de Montmartre, Dames
OCTOBRE II. Vol. 1777. 171
۲
*de la Croix , &c . Prix r liv. ró fols. A
Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine.
près la rue Chriſtine , & aux adreſſes
ordinaires de Muſique.
IV.
Ouverture & entr'acte des Trois Fermiers
, avec accompagnement d'un violon
& violoncelle ad libitum. Prix 3 liv. ,
la même adreſſe.
V.
Air de Louiſe dans les Trois Fermiers ,
(faut attendre avec patience ) arrangé pour
la harpe , par M. Suin. Prix 12 fols. A
Paris , chez Couſineau , Luthier de la
Reine , rue des Poulies , vis- à- vis la colonnade
du Louvre.
VI.
Recueil de fix Airs choiſis de MM,
Piccini , Manna, Perez , Galuppi , Conforti
, Sacchini , imprimés dans la maniere
de la gravure, en partition avecles
paroles Italiennes & les parties ſéparées.
Prix 7 liv. 10 ſols. Aux Deux . Ponts ;
1721 MERCURE DE FRANCE.
& à Paris , chez Lacombe , Libraire ,
rue de Tournon.
:
VII.
Six Sonates en dup pour le tambourin ,
accompagnées d'un violon ſeul , dédiées
àM. le Comte de la Blache , Maréchalde-
Camps des armées du Roi , par M.
Lavalliere l'aîné , Maître de muſique
&de tambourin , onzieme oeuvre. Prix 6
liv. Elles peuvent s'exécuter ſur le violon
, flûte , hautbois , clarinette , par-deſſus
de viole , mandoline , guitarre , & fur la
vielle & muſette, en les tranſpoſant en
fol ut. Laquatrieme & la cinquieme peuvent
ſe jouer a deux flûtes de tambourin.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Tixeranderie
, vis-à-vis le cul-de-ſac S. Faron,
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
VIII.
Chanson de parade , arrangée pour la
harpe , par M. Suin. Prix 12 fols.
Air des Trois Fermiers , auſſi arrangé
pour la harpe, par le même. Prix 12 f.
AParis , chez Couſineau , Luthier bre
OCTOBRE II. Vol. 1777 173
veté de la Reine , rue des Poulies , vis-àvis
la colonnade du Louvre,
IX.
Rondeau del Signor Traetta , chanté
par Mademoiſelle Balconi au Concert
ſpirituel , avec paroles Italiennes & Françoiſes.
A Paris , chez M. d'Enouville ,
Receveur des Loteries , rue de Vannes ,
près celle du Four , à la Nouvelle Halle ,
&aux adreſſes ordinaires.
H.M
Miſerere mei Deus , motet à cinq voix ,
du célebre,Sacchini , propoſé par fouf
criptionist
Il y a long temps qu'on ſe plaint dans
les Eglifes , & fur tout dans les couvents
de femmes , de n'avoit à chanter d'autre
miſerere que celui de Lalande , qui , tout
eſtimé qu'il eſt avec juſtice , eſt d'un goût
entierement contraire à celui d'aujourd'hui.
Ceux des autres Maîtres , qui auroient
pu le remplacer , font tous écrits
avec des accompagnemens ; ce qui en
rend , dans ces mêmes lieux , l'exécution
difficile. Celui que nous annonçons , ac.
174 MERCURE DE FRANCE.
compagné ſeulement de l'orgue , joint à
la facilité de l'exécution , a le mérite d'être
d'un des premiers Maîtres de l'Italie
, dont le goût eſt aſſez connu parmi
nous , & qui peut prouver , par cette
compoſition , qu'il n'eſt pas moins profond
que ſes rivaux dans la ſcience de
l'harmonie.
On ſouſcrit chez M. d'Enouville ,Receveur
des Loteries , rue de Vannes , près
celle du Four , à la Nouvelle Halle ; chez
M. Houbaut , Marchand de muſique , rue
Mauconſeil , près la Comédie Italienne ;
& chez M. Talma , Dentiſte , même rue ,
vis-à-vis la rue Françoiſe.
e On donnera 6 liv. en ſouſcrivant , &
6liv. en recevant l'ouvrage , qui ſe délivrera
le 15 Novembre prochain aux
adreſſes ci - deſſus.
N. B. On ne ſera admis à ſouſcrire
que juſqu'à la fin d'Octobre , & il n'en
fera délivré qu'aux Souſcripteurs ?
11
OCTOBRE II. Vol. 1777. 175
GEOGRAPHIE.
1 I.
CARTE de la Virigine & Maryland , a
trois lieues marines pour pouce , contenant
la baye de Chesapeake , & en deux
grandes feuilles ; par Fry & Jefferson ;
traduite de l'Anglois. Prix , 3 liv.
La Floride , compriſes les bouches du
Miffiffipi , Canal& Ifles de Bahama , avec
les fondes en braſſes & en pieds le long
des côtes , par Jefferis, endeux feuilles ,
àdix lieues marines pour pouce& demi,
traduite de l'Anglois. Prix , 3 live
Plus, une Carte des Côtes des environs
de Charles Town avec les fondes , depuis
le Cap Féar , Cap Roman à Sud Ediſto ,
par N. Pocock. Prix , r liv. 10 f. tra
duite de l'Anglois .
La collection entiere des détails de
l'Amérique ſeptentrionale , contient actuellement
38 feuilles. Prix , 40 liv.
Le Recueil du 15 plans de Villes ,
& la bataille de Broklin. Prix , 6 liv.
AParis , chez le ſieur le Rouge, Ingé
wed
176 MERCURE DE FRANCE.
nicur-Géographe duRoi , rue des grands
Auguſtins .
On y trouve auſſi les originaux dont
le prix eſt double. Il eſt à remarquer que
ſa Carte de la nouvelle York en 4 feuilles
, contient vingt poſitions de plus que
la Carte originale Angloiſe.r
٤٠ :
Carte ou tableau des Villes de France ,
où les plans des principales villes du
Royaume ſont exprimés , ſervant à voir
le rapport de la grandeur de Paris avec
les autres villes , & à comparer une ville
avec une autre ; dédié & préfenté au
Roi par N. L. Duchemin , Inſpecteur des
Ponts & Chauffées de France. 1777. Prix,
3 liv. A Verſailles , chez Blaizot , rue
Satory; à Paris , chez M. Fortin , Ingénieur
Mécanicien du Roi , rue de laHarpe,
à côté de la rue du Foin.ebs
٢٠ I
III. 4
Nouvelle Carte , ou description géométrique
des Pays - Bas Autrichiens , c'est-àdire
des Duchés de Brabant , de, Luxembourg
, de Limbourg & de Gueldres ,
des
OCTOBRE IIL. Vol. 1777. 177
4
des Comtés de Flandres , de Hainault &
de Namur , du Tournefis & de la Seigneurie
de Malines ; & pour la rendre
plus intéreſſante , on y a inféré les Principautés
de Liege & de Stavelo .
Leurs Majeftés Impériales & Royale
ont chargé de cet Important Ouvrage,
M. le Comte de Ferraris , Lieutenant-
Général de leurs Armées , en lui permettant
de tirer d'une Ecole de mathématiques
qui étoit ſous ſes ordres , au
Corps de l'artillerie des Pays-Bas , les ſujets
les plus capables de remplir cet objet.
Cette Carte , qui vient d'être levée avec
le plus grand foin & la plus grande exactitude
, eſt formée ſur une échelle d'une
aligne pour cent toiſes , pour faire ſuite
à la Carte de France , publiée par MM.
de l'Académie , ſuivant les obfervations
de M. de Caſſini. Elle paroîtra au commencement
du mois de Janvier prochain ,
ſera compoſée de 25 feuilles , & ſe vendra
chez Vignon, Marchand de Cartes
de Géographie , rue Dauphine , vis-àvis
celle d'Anjou. Prix , 96liv.en papier.
On trouvera chez lui un Prospectus
- détaillé dudit Ouvrage.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Maniere d'imiter les Camées ou pierres
fines gravées en relief * avec des coquillages
, tirée des Mémoires manuscrits
de M. Pingeron
d'Artillerie , & Ingénieur au Servie de
Polognefur les arts utiles & agréables.
**
, Capitaine
Le prix confidérable des Camées en
pierres dures telles que les agathes onix ,
les fardoines onix , & même la pierre
à fufil, a fait imaginer les moyens de
les imiter avec des coquillages , des nacres
& autres matieres infiniment plus
tendres , au point de faire illuſion. Cette
branche d'induſtrie , qui pourroit être
facilement naturaliſée en France eſt particuliere
à la ville de Trapani en Sicile,
&à celle de Palerme, Capitale de cette
Iſle. Voici en peu de mots la maniere
dont on imite les camées avec des coquillages
dans ces deux villes , dont j'ai
été le témoin oculaire.
On prend un de ces gros coquillages
nommé Tofa en Sicilien , & Buccin dans
1 OCTOBRE II. Vol. 1777. 179
}
notre langue , parce que les Matelots &
lesBergers en tirent du ſon comme d'une
trompe ***. On le ſcie dans ſa longueur
pour en tirer des eſpeces de bandes plus
ou moins larges , ſelon la grandeur du
camée que l'Artiſte ſe propoſe de faire.
Celles- ci peuvent avoir juſqu'à deux li
gnes d'épaiſſeur ; ce qui eſt ſuffiſant pour
donner le plus fort relief aux figures du
camée.
Cette opération étant faite , on ſcie
de nouveau ces bandes en pluſieurs morceauxquarrés
ou rectangulaires , que l'Artiſte
arrondit enſuite avecune lime pour
les rendre ovales ou circulaires.
- Lorſque ces morceaux de coquillages
font ainſi diſpoſés , l'Artiſte les met en
ciment ſur une poignée de bois , àl'inſtar
d'un diamant brute que l'on voudroit
tailler. Il ébauche enſuite avec des échop
pes de diverſes groſſeurs , les ſujets du
camée, découvre le fond , & le rend le
plus uni qu'il lui eſt poſſible.
Cette préparation étant faite ,l'Artiſte
finit les ſujets de ces camées avec des
burins , de petites échoppes & des ri
floirs plus petits, Lorſque les figures&
les ornemens font abſolument termi
nés , on polit le camée avec de l'émeril ,
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
ou plutôt de la ponce broyée dans l'eau
ſimple. L'Artiſte leur donne enfin le der- /
nier luftre , en ſe ſervant d'une pouſſiere
formée avec des os de volailles calcinés
& bien broyés à l'eau ſimple. 1
Comme le coquillage d'où l'on tire
les camées dont on vient de parler , eſt
blanc , qu'il tire un peu fur le roſe , &
eſt àdemi-tranſparent , il eſt evident que
les figures de ces camées doivent paroître
blanches comme dans les camées antiques
, & que le fond qui a perdu beaucoup
de ſon épaiſſeur pendant le travail ,
deviendra tranſparent. Ce fond devient
donc fufceptible de prendre la couleur
du maſtik que l'on eſt en uſage d'y mettre
deſſous ; l'Artiſte garnit le derriere
de ces camées , qui eſt un peu concave ,
avec un maſtic noir , bleu , ou de couleur
de roſe; ce qui produit alors un très bel
effet ,& donne beaucoup de ſolidité à ce
genre d'ouvrage.
Les camées dont on vient de faire
mention , s'emploient pour orner des
bagues , des bracelets & des pendeloques
pour les oreilles , & ſe montent en or
ou en cuivre doré, àvolonté. On aſſortic
ces joyaux comme les diamans ordinaires...
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 181
La valeur de ces camées eſt peu conſidérable
, parce que la matiere d'où on
les tire eſt très- facile à travailler , comme
on l'a déjà dit , & que les Artiſtes qui ſe
vouent à ce genre de travail , l'exécutent
très-vite.
Pour exceller dans cet art , il faudroit
ſavoir très -bien deſſiner & modeler , &
ne tirer enfin ces compoſitions que d'a
près les pierres gravées dont nous avons
de fi beaux recueils.
Malgré la médiocrité du prix auquel
les Trapanais & les Palermiens vendent
- les camées faits avec des coquillages , ils
ont cependant parmi eux quelques Artiftes
qui excellent dans ce genre , mais qui
manquent un peu par le deſſin. Combien
de Graveurs fur les métaux , qui font peu
occupés à Paris , trouveroient de ref.
fources dans l'art de faire des camées
pareils à ceux dont on vient de parler ,
s'ils vouloient tenter cette carriere ! Un
beau camée repréſentant une allégorie
ingénieuſe , & fupérieurement rendue
& compoſée dans le ſtyle antique , ne
ſeroit- il pas préférable à ces chiffres & à
ces entrelas de cheveux dont on orne aujourd'hui
les bracelets ? Je ſouhaite que
ces réflexions puiſſent me procurer la
S
1
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
fatisfaction d'avoir fourni à nos Graveurs
un moyen de plus pour manifeſter leurs
talens.
On remarquera cependant que tous
les camées ont un défaut qui leur eſt
commun avec toutes les gravures en relief;
ſavoir , celui de ne pouvoir ſe maintenir
dans leur entier auſſi long- temps
que les gravures en creux. C'eſt pour remédier
à ces inconvéniens , que les Anciens
frappoient leurs médailles de maniere
que le ſujet ou la tête , par exemple
, ſe trouvoit dans un creux , dont les
bords ſurpaſſoient la ſaillie ou relief du
ſujet. On voit nombrede médailles Grecques
dans ce genre , ſur-tout des Alexandres
; le coin formoit une goutte de
fuif très-convexe. Si l'on eût pris cette
précaution juſqu'à un certain point , les
monnoies nouvelles d'un certain Royaume
où les beaux arts fleuriſſent , ſeroient
également empreintes vers le centre
comme fur les bords.
NOTES.
* L'Art de faire les Camées , fut très - floriffant
chez les Anciens , de même que celui de graver
en creux fur des pierres précieuſes. On foupçonne
OCTOBRE II. Vol. 1777. 183
D
即
A
F
que les Égyptiens en avoient la connoiffance. Cette
conjecture eſt d'autant plus vraiſemblable , que les
caracteres hiéroglyphiques que l'on voit encore
aujourd'hui fur les obélifques de Rome , font
gravés en creux , avec la plus grande propreté ,
fur le granit , qui eſt une forte de pierre prodigieuſement
dure.
Les plus belles pierres gravées nous viennent
des Grecs. On diftingue avantageuſement celles
qui ont été travaillées par Théodore de Samos ,
Pyrgothèles , qui vivoit du tems d'Alexandre
Solon , Polyctète , Cronius , Appolonides , Diofcorides
(*) . Pluſieurs de ces Artistes vinrent s'établir
à Rome fous Auguſte,
L'Art de faire les Camées , &de graver les
pierres précieuſes qui avoit été perdu pendant
les tems de barbarie qui ſuivirent la chute de
l'Empire Romain , reparut en Italie ſous Laurent
de Médicis , dit le Magnifique. Ce grand
Prince qui s'étoit procuré , de la Grece & de l'Afie ,
un grand nombre de Médailles & de pierres gravées
, invita pluſieurs Artiſtes célebres à ſe livrer
à ce genre de travail. Jean Delce Corniole , ou
des Cornalines , né à Florence , ſe diftingua dans
cette carriere , ſous ſon regne , ainſi que pluſieurs
autres Graveurs , tel que Dominique , qui demeu
roit à Milan. MM. Pickler , pere & fils , excellent
actuellement , à Rome , dans ce genre d'induſtrie
prefque inconnu en France.
(*) Ces Artistes gravoient leurs noms au bas de leurs Ouvrages.
MM. Pickler mettent le leur on caracteres Greos,
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Le plus fameux Camée antique qui ſoit connu ,
eſt la coupe de Capo di monte , près de Naples ,
un des plus beaux ornemens du Cabinet de curiofité
du Roi des deux Siciles . Il eſt d'une Agathe
onix , & a près de fix pouces de diamètre. On y
voit une tête de Méduſe d'un travail exquis.
** Cet Officier va publier la ſuite des Voyages
au Nord de l'Europe , dont le premier volume
a été favorablement reçu du Public. Il donnera
en même - tems le nouveau Voyage de Dalmatie ,
qu'il vient de traduire de l'Italien de M. Fortis , de
Florence , célèbre Naturaliſte,
1
*** Les Corſes , que l'on nommoit Rebelles , ſe
ſervoient de ces Buccins comme d'un inſtrument
militaire , & il leur tenoit lieu de grande & petite
muſique. Ce coquillage ſe trouve facilement fur
les côtes de leurs Iſles , ainſi que dans le Golphe
de Naples , & fur les Côtes de la Sicile.
Cours de Langue Italienne & de
Géographie.
;
M. l'Abbé de Perravel de St. Beron , recommencera
, le 13 Nov. , depuis neuf
heures , juſqu'à onze du matin , fon Cours
deGéographie avec ſon Cours de Langue
Italienne , où , en ſuivant l'ordre , le fil &
l'enchaînement de tous les principes
tant généraux que particuliers de la
,
OCTOBRE II . Vol. 1777. 185
☐ Grammaire Italienne , il montrera dans
un tableau de trente- fix themes , compoſés
dans chacune des deux langues ,
italienne & Françoiſe , leur different
génie , & leurs différentes conftructions.
Le même jour , depuis cinq heures jufqu'à
ſept du ſoir , il recommencera le
même Cours de Géographie avec un
Cours de Langue Françoife , par une
méthode Philofophique , courte & favante
, où les loix de la phrafe & les regles
de la ponctuation font géométriquement
démontrées. Le prix de la double leçon ,
tant du matin que du foir , n'eſt que de
18 liv. chez lui , au mois de douze leçons ,
& du double en ville , à une diſtance
raifonnable.
On le trouve tous les matins juſqu'à
onze heures , & tous les après midi , jufqu'à
quatre heures , chez lui , à l'entrefol
, au- deſſus du Chapelier , rue de
Vannes , entre le tournant de la nouvelle
Halle & la rue des deux Ecus.
Cours de Langues Latine & Françoise.
PAR
ARMI les perſonnes qui s'annoncent
pour enfeigner les Langues Latine &
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Françoiſe , il y a un trait qui diftingue
le fieur Lebel , & qui nous paroît méri
ter plus d'attention que l'on n'y en a fait
juſqu'à préſent: c'eſt de s'être offert &
de s'offrir à démontrer qu'il en a trouvé
la véritable méthode ; & cela , ſous les
yeux & à l'ordre de toute perſonne en
place , & en préſence de quelques Savants
que l'on veuille y inviter. Et at.
tendant cette grâce , le ſieur Lebel va
continuer ſes Cours & en commencer
de nouveaux à l'Hôtel de Dauphiné ,
entre les rues des Quatre - vents & des
Boucheries - Saint -Germain.
Cours d'Arithmétique , de Géométrie
& de Mécanique.
M. DUPONT a commencé , le D
manche 5 Octobre , dans ſon Ecole , rue
neuve Saint-Médard, trois Cours ; ſavoir ,
l'Arithmetique , la Géométrie & la Mécanique.
M. Dupont continue toujours
fes Cours particuliers ſur les Elémens &
fur la haute Géométrie , ainſi que les
leçons qu'il fait à la campagne, ſur- tout
!
OCTOBRE II. Vol. 1777. 187
cequi concerne la Géométrie - pratique.
M. Dupont réunit à cet avantage , celui
de faire l'application à ſes Eleves fur les
Ouvrages publics de mécanique & d'hydraulique
, & la maniere de ſe ſervir de
tous les inftrumens utiles aux Mathéma
ticiens , dont M. Dupont a une fort belle
collection.
L'on trouve dans la même Ecole un
excellent Maître de Deſſin pour laCarte,
la Fortification& le Paysage , qui forme
des jeunes gens pour les plans&terriers .
BIENFAISANCE.
Discours prononcé , le 10 Août 1777 , &
M. le Comte de Bar par ses Vaſſaux ,
le jour qu'il leur distribua les Prix qu'il
destine à ceux qui ont fait la plus belle
récolte.
0 NOTRE BON SEIGNEUR ! puiſ
que ce jour éclaire vos bienfaits, permet
tez de nos coeurs un moment le langage :
Nous ſommes vos vaſſaux , une même famille
, ayant un commun pere : eh oui , à
plus d'un titre ! N'eſt- ce pas vous , qui de
188 MERCURE DE FRANCE.
nos champs avides arrachâtes à grands
frais les ronces & les épines , les rendîtes
fertiles ? Et dans ce temps , encore trop
près de nous , où l'affreuſe miſere déſolant
nos foyers , où nos enfans , panchés
fur le ſein de leurs meres , étoient
prêts d'expirer ; & nous , en allant au
travail , d'un pas chancelant de foiblefſe,
prenant le manche de nos charrues ,
fans pouvoir tracer un fillon : ils ne fervoient
, hélas ! qu'à foutenir notre débilité
: nous appellions la mort , nous étions
ſans eſpoir. Vous l'apprîtes , & bientôt
vous volâtes en ces lieux. Par vos
foins généreux , dans un inſtant nous revînmes
à la vie: tous vos greniers furent
ouverts ; notre faim dévorante les
épuiſa bien-tôt. Votre ſoin paternel ne
fe borna pat là ;de vos richeſſes épuiſant
les tréſors à pleines mains , vous les verfiez
fur nous. En ce moment- ci même ,
d'une erreur de calcul nous étions les
victimes , ſi vos ſoins vigilans n'avoient
pas ſu prouver qu'aucun de vos vaſſaux
ne devoit la corvée. Ah ! pour notre
borheur , pour le bonheur des nôtres ,
puiffiez- vous vivre autant que fitMathufalem......
Mais, ſi le ciel en courroux
contre nous , nous puniſſoit dans ſa co.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 189
lere , en terminant vos jours , vous vivriez
à jamais dans nos coeurs , dans ceux
de nos enfans , de nos derniers neveux.
Si quelques étrangers ſe fixoient parmi
eux , ils leurs diroient ſans ceſſe en montrant
ces bijoux : Un bon Seigneur les
donna à nos peres ; encourageant l'agriculture
, il attacha ce Prix aux foins de
leurs travaux. Celui d'eux qui , de fon
héritage , avoit le mieux cultivé les cantons
, recevoit de ſes mains ce précieux
métal. Voyez , entrelacées fur le fond de
ces taſſes , cette gerbe & ſes armes ! Il
les faiſoit graver pour les encourager.
Ce bon Seigneur ſe nommoit Charles.
Par une épouſe douce & vertueuſe, il
étoit ſecondé : elle ſervoit de modele :
on l'a citée dans ces contrées. Ils affiftoient
la veuve , élevoient l'orphelin ,
ſecouroient le vieillard , prenoient ſoin
des malades : ils remettoient les dettes ;
ils vêtiſſoient les nuds ; ils étoient tous
heureux. Ah ! que ne vivions-nous au
temps de nos ayeux !
: Ainſi , de race en race , ſe tranſmet.
tra toujours le bonheur dont , ſous vous ,
jouiſſent vos vaſlaux. Mais en ce jour , où
le ciel nous protege d'une grâce encore ,
honorez vos enfans , ô notre pere , qu'il
190 MERCURE DE FRANCE.
foit chommé comme celui de votre fête.
Acceptez ce bouquet; il eſt le foible
hommage de notre amour , de nos refpects;
excuſez : un Payſan ne fait pas
s'exprimer , mais il fait bien ſentir. De
larmes nosyeux font noyés ; c'eſt d'attendriſſement
, c'eſt de reconnoiſſance.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Leſieur René Sigault, Docteur-Régent
de la Faculté de cette ville , très-verſé
dans l'art des accouchemens , vient de
rendre à l'humanité, le plus ſignalé des
ſervices. Dans ces cas terribles , où l'Accoucheur
le plus exercé s'eſt démontré
l'impoſſibilité de tirer l'enfant qui eſt
àterme par les manoeuvres qu'a dicté l'ex.
périence , il ne ſera plus queſtion de
propoſer à un époux , ou à une famille
au déſeſpoir , d'immoler la mere par l'opération
dite Céſarienne , pour conſerver
l'enfant , ou d'arracher ce dernier par
lambeaux pour ſauver la mere. Déjà ,
OCTOBRE II. Vol. 1777. 191
depuis pluſieurs années , le ſieur Sigault
avoit propoſé , au lieu d'avoir recours
à une de ces deux extrémités cruelles ,
d'eſſayer , par la ſection de la ſymphiſe
cartilagineuſe des os pubis (partie prefque
inerte) , de ſe procurer un écartement
qui pût faciliter l'extraction del'enfant.
Cette idée lumineuse avoit trouvé
des contradicteurs , comme toutes celles
qui s'éloignent des uſages anciens : il falloit
que la pratique pût la conſacrer , &
cette époque fi intéreſſante pour l'humanité
, vient d'arriver.
Une femme contrefaite , demeurant
rue St Denis , Cul-de-fac des Peintres ,
âgée d'environ trente-neuf ans , épouſe
d'un nommé Souchet , Soldat de la Garde
de cette ville , fit appeller , le premier
de ce mois , le ſieur Sigault , pour l'accoucher
d'un cinquieme enfant;les quatre
premiers avoient été arrachés par morceaux.
Le ſieur Sigault , accompagné de
fon confrere, le ſieur Alphonſe Leroi,
faifit cette occafion de tenter avec lui
la ſection de la ſymphiſe, juſqu'alors contredite;
l'opération peu douloureuſe ,&
l'accouchement ne durerent que quatre
minutes& demie , & la mere , ainſi que
l'enfant qu'elle nourrit elle-même , ſe
1
192 MERCURE DE FRANCE.
/
portent très bien. La Faculté de Méde
cine inſtruite de ce fait , a envoyé auſſitôt
les ſieurs Descemer & Grandelas ,
comme Commiſſaires pour la levée de
l'Appareil , & la ſuite du traitement ; enforte
qu'elle aura quelque part à cette
heureuſe découverte , par l'empreſſement
qu'elle a mis à en conſtater la réalité ; ce
qu'elle fera fans doute encore avec plus
d'authenticité par la publication des procès
- verbaux qu'elle aura dreſſés ſur cet
objet de la plus grande importance.
II.
:
Le ſieur Dufour , Maître Menuifier
Mécanicien , demeurant à Paris , dans
l'ancien Hôtel de Condé, déjà connu
par pluſieurs machines de ſon invention ,
vient d'imaginer une table pour écrire ,
qui ſe hauſſe & ſe baiſſe à volonté ; elle
fe fixe au point où on la defire , &
-defcend avec la plus grande facilité.
Tout le mécaniſme eſt caché dans le
milieu de la table & dans les pieds ,
ce qui n'exclud pas les tiroirs comme
aux tables , en ce genre , qui ont été
faites juſqu'à-préſent. Le ſieur Dufour
continue à faire des modeles de toutes
les
OCTOBRE II. Vol. 1777. 193
les machines dont on lui communique
les deſſins . Il offre de nouveau ſes ſervices
, en ce genre , à MM. les Ingénieurs
, Architectes , Maîtres de mathématiques
, & amateurs de mécanique .
On eſt prié de lui écrire , franc de
Port.
Anecdote de Médecine.
JACQUES DEZEAU , apprentif Graveur ,
agé de 14 ans , né à Fontainebleau , eft
entré à l'Hôpital de la Charité le 9 Mai
1777 ; il en eſt ſorti le premier Août
de la préſente année. Cet enfant demeure
rue d'Enfer , près du Pont rouge ,
chez M. Montabon , maître Graveur ,
qui occupe au cinquieme étage , trois
Chambres, dont il y en a deux qui donnent
fur la Greve. Le petit Dezeau étoit
dans une de ces Chambres , avec le nommé
le Roux , apprentif Bijoutier , & fon
maître étoit dans l'autre avec ſa femme
& leurs parens . C'étoit le jour de l'exécution
de l'incroyable ſcélérat Deſrues.
Dezeau dit avoir éprouvé un mouvement
extraordinaire , quand ſon cama-
N
494 MERCURE DE FRANCE
rade lui a dit , le voilà. Defrues . for
toit alors de l'Hôtel -de - Ville. La révolution
a été beaucoup plus vive ,quand
il a vu jeter le criminel au milieu des
flammes . C'eſt dans ce même inſtant
qu'il a reſſenti un ſi violent mal de tête ,
accompagné d'une fi grande fuffocation
, qu'il croyoit avoir été frappé par
quelqu'un. Comme il étoit fort agité , il
a paſſé la nuit dans des rêves qui lui
préſentoient continuellement l'affreux
tableau du criminel. Le lendemain , le
mal de tête & la fuffocation ont fingu
lierement augmenté , & le fur-lendemain
il a été conduit à l'Hôpital de laCharité,
Telles font , dans la plus grande exacti- |
tude , ſes réponſes aux queſtions que
nous lui avons faites , le huit du préſent
mois jour qu'il eſt ſorti de la maiſon des
convalefcens.
Cet enfant a éprouvé tous les ſym.
ptômes qui caractériſent une fievre
maligne nerveuſe. Très- ſouvent il fai.
foit des hurlemens qui portoient le trouble
& l'effroi dans les Salles voiſines,
Quelquefois c'étoit le cri d'une perſonne
environnée d'un appareil qui n'inſpire
que la crainte , & la douleur. Les remedes
qui lui ont été adminiſtrés , ont eu
OCTOBRE II. Vol. 1777. 193
d
1
un ſuccès dont on n'oſoit point ſe flatter,
fur-tout dans une maladie auſſi grave
: cependant, il lui reſte encore de
l'oppreffion & de la difficulté pour
s'exprimer ; accidens qu'il n'avoit point
avant fa maladie. Sa voix n'eſt point
claire , comme elle l'étoit , & fa reſpiration
eſt un peu laborieuſe. Depuis
l'invaſion de la maladie, juſqu'au temps
auquel les ſymptômes ont commencé à
ddiminuer , il n'a pas diſcontinué d'avoir
ſous les yeux le ſpectacle d'horreur qui
ſeul , peut-être l'avoit mis dans cet état
cruel, & tout à fait digne de compaffion ;
en revanche , depuis ſa guériſon , il nous
a aſſuré qu'il n'en étoit plus occupé
& qu'il ſe trouvoit dans la plus grande
ſécurité. Nous n'ignorons pas toutes les
Fables qui ont été imprimées dans plufieurs
Journaux , ſavoir ; que l'on avoit
découvert , & même reconnu des mar.
ques , ou ſtigmates , ſur les endroits des
extrêmités , où l'on frappe le coupable.
Il eſt conſtant que tout ce que l'on a
débité , tout ce que l'on a imprimé fur
les prétendus ſtigmates de cet enfant ,
eſt abſolument faux. Il ' n'eſt & n'a été
ſtigmatisé qu'aux jambes par l'application
des véficatoires . Nous ne pouvons pas
N2
196 MERCURE DE FRANCE,
nous diſſimuler qu'une pareille crédulité
eft preſqu'analogue à celle de la dent
d'or de Saxe , & à celle de l'exiſtence de
la bague de Gygès .
On donnera dans le Journal de Médecine
, l'hiſtoire,& le traitement de la
maladie.
ANECDOTES.
I.
IL exiſte dans le territoire d'Hildefheim
, en Allemagne , un payſan , nommé
Koenig , qui s'étoit toujours trèsbien
porté , quoique né ſans crâne. Il
lui tomba fur l'occiput , il y a quelque
temps , un poids fort lourd , qui le lui
briſa. Ce malheureux tomba comme
mort ſur la place. On le mit entre les
mains d'un habile Chirurgien , qui lui
enleva les efquilles , & le guérit entierement
de ſa bleſſure. Il jouit à préſent
d'une bonne ſanté , quoiqu'il n'ait ni
crâne , ni occiput. On ne voit au-deſſus
des endroits qui devoient occuper ces
parties , qu'une peau mince. Pour qu'il
OCTOBRE II . Vol. 1777. 197
courût moins de riſque de ſe bleſſer , on
lui faiſoit porter un caſque de fer blanc
léger. Il a, depuis peu , quitté ce caſque ,
& ſe contente de porter un bonnet de
coton. Ce même Laboureur avoit perdu ,
pendant quelques années , l'uſage de la
parole , qu'il recouvra enſuite aux eaux
de Pyrmont.
II.
Feu M. D ..... , Secrétaire de l'Académie
Françoiſe , étoit à ſe baigner dans
la Seine. Une jolie femme paſſoit auprès
dans une voiture élégante : le Cocher
n'apperçoit pas un trou près du rivage ;
la roue tombe dedans ; le carroffe culbute,
& voilà la Dame étendue dans la
boue d'un côté , & ſes laquais de l'autre.
D ..... fort de l'eau tout nud , & ac .
court à elle. La jeune Dame eſt un peu
étonnée de la ſituation où se trouve l'of-
■ ficieux Cavalier : Mille pardons , Madaane
, lui dit - il , ſans ſe déconcerter , &
en lui préſentant la main ; excusez mon
incivilité ; pardonnez - moi de n'avoir pas
de gants .
5
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
M. *** qui fait des recherches fur les différens
Chapitres des Eglifes Cathédrales & Collégiales de
France , nous a envoyé la note ſuivante , fur une
erreur que le P. Papon a laiffé échapper dans fon
Hiſtoire générale de Provence , en parlant du Chapitre
d'Aix. Cet Auteur dit , pag. 145 du premier
-volume , que ce Chapitre eft compofé d'un Prévôt ,
d'un Archidiacre , d'un Sacriftain , d'un Capiſcol ,
de feize Chanoines , & de vingt Bénéficiers . Ces
derniers ne font point du Chapitre ; ils n'entrent
point par conféquent , & n'ont pas voix dans les
Affemblées Capitulaires ; ils ne poffédent que des
Places fixes dont le Chapitre a la collation ; & ils
font chargés par les Statuts de faire le Service de
l'Eglife , conjointement avec un grand nombre de
Prêtres & de Clercs dont les Places font amovibles ;
& tous enſemble forment le bas-Choeur. Telle est la
véritable idée des Bénéficiers de l'Eglife S. Sauveur
d'Aix ; & c'est ainſi qu'en ont parlé tous les anciens
Auteurs qui ont écrit , ſoit les Annales de cette
Eglife , foit l'Hiſtoire de Provence ,
L
AVIS.
I.
Pommade pour les hémorrhoides.
CETTE pommade guérit radicalement les hé
morrhoïdes internes & externes , en peu de jours ,
১
OCTOBRE II. Vol. 1777. 199
,
fans qu'il y ait rien à craindre du retour de cette
maladie ni accidens pour la vie en les guériffant
; prouvé par nombre de certificats authen
tiques que l'Auteur a entre fes mains , & par
un nombre infini de perſonnes dignes de foi ,
de tout âge & de tout fexe guéries radicalement
depuis pluſieurs années , &c. par l'ufage
qu'elles ont fait de cette pommade ; inventée &
compofée par le fieur C. Levallois , ancien Herborifte
, pour ſa propre guériſon au mois de Mai
1763 .
,
Cette pommade fair fon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , & ôte
d'abord les douleurs dès ſes premieres applications
.
Elle est diviſée en deux fortes , pour agir
de concert : l'une eft préparée en ſuppoſitoires ,
pour être infinuée & amollir les hémorrhoïdes internes
par une douce tranſpiration ; l'autre eft
applicative fur les externes , pour fondre & diffou
dre , avec la même douceur , les groffeurs externes
, & recevoir au dehors la tranſpiration qui ſe
fait intérieurement .
** L'on diftribue cette pommade avec approbation
& permiffion , chez l'Auteur , Vieille rue
du Temple , maiſon de M. Barnoult , en face de
la rue Sainte Croix de la Bretonnerie ; & à fes
dépôts , rue de Richelieu , au galant Ruffe ; chez
M. Deloche , Marchand Limonadier , au coin de
la rue de la Perle , à Paris . A Sens grande rue ,
chez M. Evrat , Marchand Chaudronnier.
Pour les hémorroïdes nouvelles , les deux dem .
boîtes avec trois fuppofitoires , font de 3 liv .
joint à un imprimé qui indique la maniere de s'en
s'en fervir.
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
Le prix des doubles boîtes , avec fix fuppofi
toires , pour les hémorrhoïdes anciennes , eſt de
6 liv.: quant aux invétérées de 10 , 20 à 30 ans ,
il faut redoubler l'uſage de la pommade , & il s'enfuit
toujours le bien être defiré.
Les perſonnes de Province qui defireront ſe
procurer de cette pommade , font priées d'affranchir
leurs lettres , & d'indiquer leur meſſagerie.
II.
Le Trésor de la Bouche.
Le ſieur P. Bocquillon , Marchand Gantier-
Parfumeur à Paris , à la Providence , rue St. Antoine
, entre l'Egliſe de St. Louis de MM. de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis - à - vis celle des
Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu & approuvé
à la Commiffion Royale de Médecine , le
11 Oct. 1773 , pour une liqueur nommée le véritable
trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compoſiteur.
Ses rares vertus la font préférer , en
lui établiſſant une très - grande réputation . La propriété
de ſa liqueur eſt de guérir tous les maux de
dents quelque violens qu'ils puiſſent être , de purger
de tout venin , chancre , abſcès & ulceres , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer
à gâter les dents ; elle les conſerve même quoique
gâtées . Cette liqueur a un goût très agréable.
L'Auteur a des bouteilles à 10 1.5 1.3 1. & 1 1. 4 f.
Il donne la maniere de s'en fervir ; fignée & paraphée
de fa main ; il met fon nom de baptême & de
famille ſur l'étiquette des bouteilles ; ainſi que
OCTOBRE II. Vol. 1777. 201
fur le bouchon , marqué de fon cachet , & un tableau
au deſſus de fa porte , pour ne pas ſe tromper.
Il vend auſſi le véritable taffetas d'Angleterre
, propre pour les coupures & brûlures , approuvé
par MM. de la Commiſſion de Médecine ,
le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir
le port des lettres .
NOUVELLES POLITIQUES .
U
De Constantinople , le 20 Août 1777.
NE centaine de familles Juives dont les
nouveaux arrangemens de la Pologne ont détruit
le commerce , viennent , dit - on , d'arriver
par la mer Noire. Le prétexte religieux de faire
un voyage à Jérusalem , dont ces familles errantes
ſe ſont d'abord ſervies pour cacher leur defir
de s'établir ici , n'a pas duré long - tems ; & l'on
croit que pluſieurs d'entr'elles vont habiter la Capitale
de cet Empire , ou quelques Villes des environs
, attendû qu'elles ont offert de payer le
caratſch , ou tribut ordinaire levé fur toutes les
familles Juives qui forment quelqu'établiſſement
dans l'Empire Ottoman. A l'égard des autres familles
de cette peuplade , elles ont reçu ordre de
ne ſéjourner que peu de tems dans cette Ville , &
de pourſuivre leur pélerinage.
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
i
De Copenhague , le 18 Septembre 1777 .
La Ville d'Altona vient d'obtenir du Roi pluſieurs
privileges en faveur du commerce & de la
havigation . Les droits d'importation & d'exportation
, ceux de tranfit , d'entrée & de fortie , ont
été ou abolis ou fort diminués ; & un grand nombre
de Navigateurs font attirés à la rade de cette
Ville , qui , par cette concurrence , trouve de plus
grands bénéfices que ceux dont elle jouiſſoit auparavant.
De Stockholm , le 10 Septembre 1777.
L'Amirauté s'occupe aujourd'hui , avec acti
vité, des projets de donner à la Marine une, confiftance
plus refpectable , & de faire conftruire
de nouveaux vaiſſeaux de guerre , ainſi que des
frégates . Depuis deux ans on avoit déjà fait venir
de la Pruffe à Carlſcron , pour cinq cents mille
rixdhalers de bois de conſtruction ; & , ducom
fentement de Sa Majefté , l'Amirauté vient de
paffer un nouvel acte avec un Agent du Roi de
Pruffe , qui s'eſt chargé de faire délivrer , pendant
douze années , tout le bois , tant de chêne
que d'autre qualité , qui fera néceſſaire pour
conftruire , chacune de ces années , un vaiſſeau
de guerre & une frégate. On prend en même-tems
des arrangemens pour réparer les navires qui peuvent
encore en être ſuſceptibles .
,
Le nouveau baſſin de Carlscron quoiqu'encore
imparfait , a été ouvert à la fin du mois
d'Août. Huit gros vaiſſeaux peuvent déjà étre
reçus dans la partie qui eſt achevée.
:
1
OCTOBRE II . Vol. 1777. 203
De Vienne , le 12 Septembre 1777 .
,
La Cour veille toujours à ce que les travaux
qu'elle a ordonnés pour faciliter le tranſport des
denrées & le commerce dans la Hongrie , foient
continués avec activité . Il s'agit fur-tout , à l'aide
des eaux du lac Balaton appellé en Allemagne
Platfée , de pratiquer une communication fure &
utile entre le Danube & ce lac , entouré de grands
vignobles & de terres fertiles . On a donné auſſi des
ordres pour que la riviere de Scio , dans le Comté
de Tolna en Baffe-Hongrie , pût devenir navigable.
Et comme il a été reconnu qu'on ne pouvoit tirer
aucun parti des eaux du Servize , pour la naviga
tion à laquelle on vouloit de même rendre propre
cette riviere , on a décidé qu'on travailleroit à ſon
defféchement , ainſi qu'à celui de pluſieurs marais ,
ce qui rendra à l'air du pays où ils ſe trouvent ,
plus de falubrité , & à l'Agriculture des terreins
confidérables qui étoient perdus pour elle. Le Baron
de Zigari , fous la direction duquel le ſieur Boe
mi , Ingénieur , opere , eft chargé de ces entrepriſes
dignes du gouvernement paternel de Marie-
Théreſe.
De Madrid,le 3 Septembre 1777.
On attend inceſſamment à l'Eſcurial , la Reine
Douairiere de Portugal ; & les ordres font déjà donnés
pour fa réception , ainſi que pour celle de l'Infant
Don Louis , frere du Roi , qui doit arriver ici
dans quelques jours .
Un bâtiment de commerce Eſpagnol , entré à Cas
204 MERCURE DE FRANCE.
dix , vient d'apporter des lettres de Montevideo ,
qui nous ont appris que la Colonie du Saint- Sacrement
, s'étoit rendue au Général Cevallos , le 4
Juin, fans effufion de fang ,& que la garniſon avoit
été faite prifonniere de guerre .
De Florence , le 29 Août 1777 .
Une troupe d'environ cinquante brigands , tant
hommes que femmes & enfans , après avoir infefté
différentes Provinces d'Italie , & particulierement
les Légations de Bologne & de Ravenes , étoit entrée
fur les terres du Grand - Duché. Les Payſans ,
appuyés de quelques troupes d'Archers , fe font mis
à leur poursuite , & les ont attaqués dans une forêt
où ils avoient établi leur repaire. L'action a été
vive ; mais à la fin les bandits ont été diſperſés , &
les Archers ſe ſont emparés de cinq hommes , dont
un étoit bleffé ; de huit femmes , & de dix jeunes |
garçons , ainſi que de la plus grande partie de leurs
chevaux , de leurs armes & de leur bagage : quelques
- uns des prifonniers font détenus à Prato , &
les autres en cette Ville .
De Venise , le 5 Septembre 1777-
La Cour de Madrid vient de lever l'entrave de
la quarantaine rigoureuſe , même de Port à Port , à
laquelle les Vénitiens étoient aſſujettis dans toute
PEſpagne. Cette nouvelle a cauſé la plus grande
joie à nos Commerçans , dont pluſieurs ſe ſont empreffés
de rappeller ici leurs navires , afin d'y former
des chargemens de bled , & d'autres objets
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 205
pour Barcelone & Cadix. Ces expéditions qui vont
ſe faire directement , paſſoient auparavant par les
mains des Génois , qui en partageoient conféquemment
le bénéfice .
De Londres , le 23 Septembre 1777 .
Il ſe répand un bruit qui a grand beſoin de confirmation
; ſavoir , que , le 17 Juillet , le Colonel
Saint - Clair , réuni au Général Schuyler , venu de
Saratoga , avoit marché vers le lac George , qu'il y
avoit attaqué un détachement embarraffé d'un grand
nombre de bateaux d'artillerie ; qu'il avoit détruit
fix cents de ces bateaux , tué & pris à l'ennemi
douze - cents hommes ; & que ces mêmes vainqueurs
, voulant mettre à profit leur victoire
étoient en marche pour aller attaquer le Général
Burgoyne lui-même.
Il y a aujourd'hui des avis qui affurent pofitivement
& contradictoirement à la relation du bâtiment
de l'Ifle Rhode , quele Général Howe s'étant
préſenté devant Boſton , & ayant commencé fon
débarquement , les Américains s'y étoient oppofés
fi vigoureuſement , que le Général avoit été contraint
d'ordonner le rembarquement avec perte de
quelques centaines d'hommes .
On a répandu ici le bruit qu'il y avoit eu une
action entre l'Armée du Général Howe & celle du
Général Washington ; que la perte avoit été fi confidérable
de part & d'autre , qu'on avoit été trois
jours à enfévelir les morts ; qu'enfin notre Général
206 MERCURE DE FRANCE.
avoit remporté une victoire complette ; mais qu'il
avoit reçu quinze bleſſures , dont heureuſement aucune
n'étoit mortelle. Comme on ne dit point que
la Cour ait reçu cet avis important , on ne regarde
ce récit que comme devant fervir à la hauſſe de nos
fonds publics ; effet qu'il a produit , à la vérité ,
dans le premier moment où il s'eſt répandu au
Caffé voifin de la Bourſe.
La Compagnie des Indes reçut hier la nouvellet
de l'arrivée de dix de ſes vaiſſeaux de l'Inde &
de la Chine , à l'entrée de la Manche , le 26 de
ce mois: ils ont fait voile de Sainte-Hélene , le 20
Juillet dernier , ſous une eſcorte de vaiſſeaux du
Roi. Il ne paroît pas que les Américains , qui
avoient annoncé le deſſein de faire quelque tentati
ve fur l'Ifle de Sainte - Hélene , aient rien entrepris
contre elle.
De Fontainebleau , le 10 Octobre 1777.
Le 9 de ce mois , Leurs Majestés & la Famille
Royale fe rendirent ici ,
De Paris , le 10 Octobre 1777.
Le 3 de ce mois , vers dix heures du matin , le
Sieur Lenoir , Conſeiller d'Etat , Lieutenant-Général
de la Police , s'eft tranſporté au Séminaire du
Saint - Esprit , rue des Poſtes , & y a poſé la premiere
pierre du Portail de la Chapelle , après la
bénédiction qui en a été faite par l'Evêque de
Glandeves. La Ducheſſe de Nivernois , & d'auOCTOBRE
II. Vol. 1777. 207
F
1
res perſonnes de conſidération , ont aſſiſté à cette
cérémonie. On a incrusté & fcellé dans cette pier
re , une plaque de cuivre , fur laquelle a été gravée
une Inſcription relative à l'Eſprit- Saint , & enfuite
une eſpece de Procès-verbal de la bénédiction de la
pierre , par Henri-Hachette Deſportes , Evêque de
Glandeves ; de la poſe de cette pierre par Jean
Charles - Pierre Lenoir , Conſeiller d'Etat , Lieute
pant-Général de Police , Commiſſaire du Roi pour
les bienfaits que S. M. répand fur les Edifices de
piété , en préſence des Sieurs Becquet , Supérieur
Général , Duflot , Deglicourt , Hardre & Pichon ,
Directeurs dudit Séminaire. Témoins encore le
Sieur Chalgrin , Architecte du Roi , & de fon Académie
Royale , premier Architecte , Intendant des
Bâtimens de Monfieur & de Monſeigneur le Comte
d'Artois , & premier Architecte de l'Electeur de
Cologne , chargé deſdits travaux ;le Sieur Mangin ,
Entrepreneur de maçonnerie , & fon fils Charles
Mangin , fon Adjoint.
NOMINATIONS.
Le Roi , par fon Ordonnance du 2 Juin , com
cernant le Régiment Provincial de l'Ifle-de Corfe ,
à donné à ce Corps une compofition plus confor
me au bien de fon Service ; & Sa Majefté a nommé
pour Colonel en fecond de ce Régiment , le
Comte Ruffo , Aide-Maréchal-Général-des-Logis ,
en Corfe.
e
208 MERCURE DE FRANCE.
Le 28 Septembre , le Roi a nommé à l'Abbaye
de Signy , Ordre de Citeaux , Dioceſe de Reims ,
l'Abbé de Bourbon , qui a remis celle de Saint-
Vincent de Metz ; à celle de Bolbonne , même
Ordre , Dioceſe de Mirepoix , l'Abbé de Montefquiou
, Vicaire - Général de Limoges ; à celle de
Pornid , Ordre de S. Auguftin , Dioceſe de Nantes
l'abbé Dupargo Vicaire Général de Nantes
& à celle de Saint Marcel , Ordre de Citeaux ,
Dioceſe de Cahors , l'Abbé Haugard , Vicaire-Général
de Noyon.
,
PRÉSEΝΤΑΤΙΟNS.
Le 28 Septembre , la Comteſſe de la Fare a eu
l'honneur d'être préſentée au Roi par Madame la
Comteſſe d'Artois , en qualité de Dame pour l'accompagner
, à la place de la Marquiſe de St. Simon.
La Comteſſe de Thilly a eu auſſi l'honneur
d'être préſentée le même jour à Sa Majesté , par
Madame Elifabeth de France , en qualité de Dame
pour l'accompagner.
Le 2 Octobre , le Comte d'Uſſon , Ambaſſadeur
près le Roi de Suede , eſt allé prendre congé de
Sa Majefté , pour retourner à ſa deſtination ; il a
été préſenté par le Comte de Vergennes , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au Département des Affaires
Etrangeres.
Le même jour , le Sieur Meſnard de Chouzy ,
Miniftre Plénipotentiaire près du Cercle de Franconie
, de retour ici par congé , a été préſenté à Sa
Majefté par le même Miniftre & Secrétaire d'Etat.
PRÉ-
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 200
يف
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 28 Septembre , l'Académie Royale de Chirurgie
a eu l'hommeur de préſenter au Roi & à la
Famille Royale , deux volumes des Mémoires qui
ont remporté les Prix de l'Académie.
L'Abbé de Gourcy , Vicaire-Général de l'Arche.
vêché de Bordeaux , a eu , le 2 Octobre , l'honneur
de préſenter au Roi un Ouvrage intitulé : Effai fur
le Bonheur.
MARIAGES .
Louis Gabriel le Sénéchal, Comte de Carcado,
Chef des noms & armes des anciens Grands Sénéchaux
féodés & héréditaires en Bretagne , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , veuf en premieres
noces , fans enfans , de défunte Dame Anne-
Jeanne Poncet de la Riviere , décédée fille unique
de Pierre Poncet de la Riviere Chevalier ,
Comte d'Ably , Seigneur de Faurres , & autres
lieux, Confeiller du Roi en ſes Conſeils , Préſident
Honoraire au Parlement ; & de Dame Louife-Bona-
- venture le Laye de Villemarée , ſa premiere femme ,
demeurant à Paris , en fon Hôtel , rue Saint-Louis ,
au Marais , Paroiſſe S. Gervais , épouſa , le 2 Septembre
, à Saint Roch , Mademoiselle Adélaïde-
Ο
210 MERCURE DE FRANCE.
Marguerite-Louiſe Chaſtenet de Puyſégur , fille mineure
de Jacques-François-Maxime de Chaſtenet ,
Marquis de Puyfégur , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Commandeur de l'Ordre Royal &
Militaire de St. Louis , & de défunte Madame
Marie-Marguerite Maſſon , ſon époufe.
Le 21 du même mois , Leurs Majestés & la Famille
Royale ont ſigné le Contrat de mariage đứ
Comte de Lopes la Fare , Capitaine de Cavalerie ,
avec Demoiselle Law de Loriſton.
NAISSANCES.
2
Jeanne Gaborel , pauvre femme de la Paroiſſe
de S. Veran , Evêché de S. Brieu , accoucha ,le
printems dernier , de deux filles & d'un garçon , à
des diftances affez grandes l'une de l'autre , pour
qu'il y ait eu trois baptêmes diſtincts. On porta
d'abord à l'Egliſe une fille ; & le pere revenant
avec les parain & maraine , & voyant que quel
ques autres de fes voiſins alloient préſenter fur les
Fonds de Baptême , un garçon nouveau né , demanda
qu'elle étoit celle de ſes voifines qui étoit
accouchée : on lui dit que c'étoit ſa femme , & il
retourna ſur ſes pas avec les nouveaux compere &
commere. La même ſcene ſe répéta à fon retour ,
pour une fille que ſa femme venoit encore de mettre
au jour. La perſonne qui écrit ce fait , & qui
a envoyé les trois extraits de baptême légalités , a
OCTOBRE II. Vol. 1777. 211
vu , dans le mois dernier , cette indigente & féconde
mere nourriſſant elle ſeule ſes trois enfans ,
tous en bonne ſanté.
MORTS.
Demoiſelle Jeanne-Magdeleine Maubois , âgée
d'environ 89 ans , Tourneuſe du Roi , eſt décédée
à Versailles , le 7 Septembre ; elle étoit fille de Jacques
Maubois , Tourneur du Roi , & de Françoiſe
Chevalier. Ceux qui prétendent à ſa ſucceſſion ,
peuvent s'adreſſer , avec les Pieces juſtificatives de
leur degré de parenté , à M. Barat , Notaire de la
Cour, à Versailles , rue Satory , le plutôt poſſible.
Il recevra les lettres franches de port.
Le 28 du même mois , Meſſire Pierre de Montholon
, Chevalier , ancien Officier des Vaiſſeaux
du Roi , mourut , à Paris , dans la 89. année de fon
âge. Il a été inhumé à S. André-des-Arcs , dans la
Chapelle de ſa famille , où l'on voit le beau maufolée
des deux Gardes des Sceaux , pere & fils ,
ſes Ancêtres , ſous les regnes de François I & de
Henri III. M. de Montholon dont il s'agit , laiffe
quatre fils ; l'aîné , dit le Comte de Montholon ,
chevalier de l'ordre Royal & militaire de St.
Louis , Colonel d'infanterie : l'abbé de Moutholon
Doyen & Grand - Vicaire de Metz , Conſeiller
d'Honneur au Parlement de Metz ; M. le Premier
Préſident du Parlementde Rouen ; & M. le Pro
cureur-Général de la Chambre des Comptes de Paris
. Le Marquis de Montholon , Colonel du Ré-
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
giment de Penthievre , Cavalerie, eſt leur coufin
illu de Germain.
Dona Clelia-Grilla-Borromea , veuve du Comte
Giovanni , eſt morte à Milan, le 23 Août , dans la
93. année de ſon âge. Cette femme célebre , avoit
donné pluſieurs preuves de l'étendue de ſes connoiſſances
, dans l'Académie de Phyſique expérimentale
qu'elle avoit établie dans ſon Palais , au
commencement de ce fiecle. Les Langues Latine ,
Françoiſe , Eſpagnole , Allemande , Angloiſe , &
même quelques - unes des Langues Orientales , lui
étoient familieres ; ſa vaſte érudition embraffoit
toutes les Sciences , fans en excepter la Théologie.
Malgré ſon extrême vieilleſſe , ſa ſociété a toujours
été recherchée par les Savans nationaux & étrangers
; &elle a laiſſé un ſouvenir d'elle auſſi précieux
aux honnêtes gens qu'aux hommes de Lettres .
On écrit du Dauphiné , que N. de la Porte de
Saint - Lattier , Abbeſſe de l'Abbaye Royale des
Ayes , Dioceſe de Grenoble , y eſt morte , le 17
Septembre , de la petite Vérole , à l'âge de 68 ans.
Anne Vichier , veuve Chapat , habitante de laParoiffe
de Saint- Chriftophe , même Dioceſe , est morte
en Juillet dernier , agée de 102 ans & 8 mois . A
l'époque de 90 ans , elle perdit la vue , fans que ſa
bonne fanté en fût altérée. Elle n'a éprouvé de malêtre
que 8 jours avant fa mort: fa nourriture ordinaire
étoit du lait & des pommes de terre.
Marie- Louife-Alexandrine de Montmorin, Com
teſſe de Tane , eſt morte à Paris, le 20 Septembre ,
agée de 58 ans,
OCTOBRE II . Vol. 1777. 213
Louis - François Colin , Comte de la Biochaye ,
Préſident au Parlement de Bretagne ,eſt mort àNogent-
fur-Marne , le 1 Octobre.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
Du 16 Octobre 1777.
Les numéros fortis de laroue de fortune font :
78 , 62 , 42 , 74 , 22.
03
214 MERCURE DE FRANCE,
TABLE.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE ,
Difcours de César à ſes Soldats ,
page 5
ibid.
L'Abdication de Sylla ,
10
Clair-voyant dupé par un Aveugle ,
12
Vers ſur les Repréſentations données au profit des Incendiés
de la Foire S. Ovide , 17
L'Après Souper d'Hiver , 18
Epitre à ma Muſe , 19
Le nouvel Actéon , 21
Vers pour le Portrait de la Reine, 38
Les plaiſirs Champêtres , 39
Penſées diverſes, 41
Aun Magiſtrat ,
44
Couplets àMadame Dém...
45
Ode à l'Avarice ,
46
Le Cochon & le Boeuf, 50
Conte , 51
Le Poëte & ſon Mécene , 52
ENIGMES ,
Couplets à l'Amour ,
Elégie ,
Explication des Enigmes & Logogtyphes ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
54
57
58
59
6ε
63
OCTOBRE II. Vol. 1777. 215
Eloges de Michel de l'Hopital , Chancelier de
France ,
Hiſtoire générale de l'Eglife Chrétienne
Suite des Epreuves du Sentiment ,
Le Quadragénaire ,
Le Tribunal Domeſtique ,
Dictionnaire des Origines , &c.
Vie du Dauphin ,
Les Noces Patriarchales ,
Eſſai fur le Génie Original d'Homere ,
Journal des Cauſes célebres ,
ibid. 69 , 73, 74, 78
Mb 2190
112
135
138
140
Traité des affections cancéreuſes , 143
لا
Traité des maladies nerveuſes , 145
Annonces littéraires , 147
ACADÉMIES , 150
des Sciences ,
ibid.
- Montauban i 153
SPECTACLES. 156
Opéra ,
ibid.
Comédie Françoiſe ,
160
Comédie Italienne ,
161
ARTS , 164
Gravures,
ibid.
Muſique , 169
Géographie , 175
1
Maniere d'imiter les Camees , 178
Cours de Langue Italienne , & de Géographie ,
184
Latine & Françoiſe, 185
-d'Arithmétique , &c .
186
1
216 MERCURE DE FRANCE.
Bienfaiſance 187
Variétés , inventions , &c. 190
Anecdote de Médecine , 193
Anecdotes. 196
Avis, 198
Nouvelles politiques ; 201
Nominations , 207
Préſentations , 208
d'Ouvrages , 209
Mariages,
ibid.
Naiſſance ,
210
Morts ,
211
Loterie, 213
::
(
C.
f
UNIVERSITY
OF MICHIGAN
3 9015
06370
9318
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
YALPLURIBUS UNUM
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
MERCURE
* DE FRANCE , AP 20
PAR UNE SOCIÉTÉ M51
DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 177.7.
PREMIER VOLUME .
N°. XIII.
Mobilitate viget. VIRGILE.
177
no.l
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVII.
LIVRES NOUVE
A RISTIDE , par l'Abbé du Val - Pyrau
à 15 fols.
Aventures d'Olban , 8vo. 1777. à 10 ſols.
Bureau (le) d'Esprit Comédie en cinq act
Am
ſe , ſeconde édition 8vo. 1777. à 15 fols
Correfpondance de M. le Marquis de Mon
tant employé par le Roi de France à l'a
fe , M. le Marquis d'Avrincourt ,
France à la Cour de Suede , M. le Ma
chelieu , les Miniftres du Roi à Verfaill
Généraux Suédois & autres , &c. pendan
gnes de 1757, 58 , 59 60 & 61 , pour
toire de la derniere Guerre . 3. vol. 8vo.
Douze Dialogues d'Evbémere , Philofophe
qui vivoit dans le fiecle d'Alexandre 8voà
12 fols.
's
Eloge hiſtorique de Michel de l'Hopital .
France ce n'est point aux Esclaves à lo
Hommes 8vo. 1 vol. 1777.fr:-
L'Elprit d'Addifon . ou les Beautés du S
Babillard & du Gardien , confiftant princi
une collect on des feuilles de M. Addit
précis de fa vie , nouvellement traduin
par M. J. P. A. 8vo. 1777. 3 vol . à f 3
Elogede Socrate , 8vo. 1777 à 10 fols.
Education des Princes deftinés au trone 8v
Fols:
Exposé des Droits des Colonies Britanniqu
rifier le projet de leur indépendance en
8vo. 1776. 12 fols .
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoi
velle Traduction de Shakespeare , 8vo. 1
Lettres fur les Finances ,les Subſiſtances ,
les Communautés Religieuſes &c. I
1777 à f 1:15.
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en
auxquels on a joint un Journal des m
gnes , tenu dans le Bureau de M. le Mar
lebois avec une explication de tous
cols du Dauphiné Verfants en Savoye &
grand in douze , I vol. Amst . 1777. A
Oeuvres de M. de la Harpe , 4 volumecompris
la Lufiade , pour ſervir de fuite
des oeuvres de l'auteur 8vo. 1777. La in
ſéparément.
Principes de la Révolution juftifiée 8vo.
11-220-27
Bingusdyk
BLIVRES NOUVEAUX.
Pieces détachées relatives au Clergé féculier & régulier
&c. 8vo. 3 vol . à f 3:10 .
Petit Code de la Raion Humaine 8vo. à 10 fols.
Vie (la) du Chancelier de l'Hopital 8vo. à 15 fols.
Effai fur l'Art d'Obſerver par M. Carrard 8vo. 1 val.
Amsterdam1777. à f 1 : 15 : -
Differtation fur la Comparaiſon des Thermomètres par
M. J. H. van Swinden , Profeſſeur à Franeker contenant
la Comparaiſon de plus de 50 Thermomètres , &
un grand Tableau gravé de 27 Thermomètres les plus
ufités à f 4 : On peut fe procurer le Tableau
ſéparément à fI : de Hollande.
Voyage de Londres à Gênes , par le Portugal , l'Eſpa .
gue , la France , de M. Baretti , traduit de l'Anglois en
4 vol. grand in douze 1777 à f 4
MARC MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , fur
le Cingle , vient d'imprimer le Tome VI de la SAINTE
BIBLE , avec un Commentaire littéral , composé de
Notes choisies & tirées de divers Auteurs Anglois , par
Mr. C. CHAIS , Pafleur Emérite à la Haye. Ce fixieme
Tome , pour la perfection duquel on n'a rien né.
gligé , est divisé en deux Parties , qui comprennent le
Premier & le Second Livre des Rois , in-4°. , format
Semblable aux précédens , à fl. 8 de Hollande . On
trouve chez lui les premiers Tomes , contenant la Genefe
, l'Exode , le Lévitique , les Nombres , le Deute-
Fouôme , Jofué , les juges , Ruth , le Premier & le
Second Livres de Samuel ; à fl. 25 de Hollande pour
cette année seulement , & à commencer au rer Janvier
1778 on ne les vendra pas au- dessous de fl. 37--10.
Philofophie de la Nature , 8vo. 6 vol . fig . 1777-
Poëties yriques de M. Ramier , 8vo. Berlin 1777 .
Oeuvres de M. de la Harpe , 8vo. 3 vol . 1777
Un Chrétien contre fix Juifs , 8vo. à f
Dictionnaire d'Hiſtoire Naturelle par Valmont de Beaumare
8vo . 9 vol. 1776.
MARC - MICHEL REY Libraire à Amslerdam , &
STOUPE Imprimeur à Paris , vendent le Supplément
à L'Encyclopédie ou Dictionnaire Raiſonné des Science
, des Arts & des Métiers en V. Vol. in folio ,
dot de Planches , à f 36 :: de Hollande .
REY continue l'Impreſſion du Journal des Sçavans àf
8-8 - les XIV parties qui compolent l'année .
Da trouve chez lui L'encyclopédie , fol. 28 Vol. sçavoir
XVII de Difcours & XI de planches , édition de Geneve
conforme à celle de Paris .
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
ſur la Nature 8vo. 3 Vol . à f. 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé fur la Morale
8vo. I Vol . à f1-10- :
Principes de la Légiflation Univerſelle en 2 vol. 8.f3 -:-
Dictionnaire raiſonné d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege
& Maréchallerie , par M. la Foſſe , 8vo. 2 vol. 1775 .
à f 4 :
Poësie del signor abate Pietro Metaſtaſio , 8vo. 1ο vol.
1768 à f 15 - : - : le même ouvrage en 1767
Italien en 6 vol . in-douze à f9 - : - :
Eſſai ſur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld Traduit du Hollandois . 8vo. af1-
Effai fur les Cometes par M. André Oliver. Traduit
de l'Anglois , 8vo. I vol fig. à f 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame ,
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze à f3-15-8
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo.f1 -: - :
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits
portant l'abolition des Corvées ; &c. avec des addi:
tions , 8yo , à to fols.
Choix de Chanfons mutes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Estampes par 1. M.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. &f60:.
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 4 Tomes 1773 - 1776. à 30 fto .
De l'Homme , de fes Facultés intellectuelles , & de ton
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f 3:15 fols .
-
Les Récréations de la Tolette. Hiſtoires , Anecdotes ,
Aventures amusantes & intéreſſantes . in- 12. 2 vol.
Paris , 1775. àf 3 : -
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la So
ciété Royale de Turin , 4to 5 vol . fig . 1759- 1776.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont, ancien Ministre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c pendant son séjour en
Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb. Allamand Profeffeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en Taille- douce. Amst. 1774. à f8
168 522AA A 30
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. I. Vol. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DISCOURS de Germanicus mourant ,
imité de Tacite .
Si fato concederem , justus mihi... LIB. II.
L n'étoit plus d'eſpoir ; & la mort en courroux
ort fur ſa victime appeſantir ſes coups ,
ique Germanicus ranimant ſon courage ,
les amis en pleurs , adreſſa ce langage :
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Si la mort , vers leur fin , précipitant mes jours ,
Par un coup naturel en abrégeoit le cours ;
Je pourrois de mon fort , déplorant l'injuftice ,
Reprocher au deſtin ſon aveugle caprice.
A la fleur de mes ans , obligé de périr ,
Aux Romains enlevé , quand je peux les ſervir ,
J'accuſerois les Dieux de m'oter une vie
Utile à mes enfans , au Prince , à ma Patrie .
Mais puiſque la noirceur épuiſant tous ſes traits ,
A comblé de Piſon les horribles forfaits ;
Puiſque , hélas ! je ſuccombe aux fureurs de Plancine ,
Je ne dois point au Ciel imputer ma ruine.
Vous que l'amour retient à ces triſtes momens ,
Vous devez recueillir nes derniers ſentimens .
Témoins du coup fatal qui tranche mes journées ,
Allez à mes parens tracer mes deſtinées :
Rapportez à Drufus quelle funeſte mort ,
De fon malheureux fils , a terminé le ſort .
Ceux que m'avoient unis les biens & la naiſſance ,
Ceux qui fondoient fur moi leur plus sûre eſpérance ,
Ceux même dont les coeurs de ma gloire envieux ,
Me lançoient chaque jour des traits pernicieux ;
Tout pleurera dans Rome un guerrier magnanime ,
D'un horrible attentat innocente victime .
N'oubliez pas alors , fideles à ma voix ,
D'implorer le fecours du Sénat & des Loix.
Mon coeur n'exige point que , par des foins ftériles ,
Vous veniez m'arrofer de larmes inutiles .
Des månes d'un ami fatisfaire les voeux ;
Eft le premier devoir des amis généreux.
OCTOBRE . L. Vol. 1777.7
Les pleurs des étrangers couleront for ma cendre;
Ma gloire & mes vertus ont le droit d'y ordendre .
Pour vous , lorſque le Ciel éclairoit mes beaux jours ,
Si du vil intérêt ignorant les détours ,
Par de noeuds plus ſacrés votre ame peu commune ,
S'eſt unie à Céfar , & non à ſa fortune.
Si vous m'avez aimé , vous devez me venger ,
L'auteur de mon trépas a dû vous outrager :
Que fa mort foit le prix de celle que j'endure .
Mais ſurtout , en mourant , César vous en conjure ;
Prêtez à mon éponſe un utile ſecours ;
Protégez tous ces fruits de nos chaſtes amours .
Préfentez aux Romains ma famille éperdue ,
Sous le poids des douleurs Agrippine abattue ;
Montrez le fang d'Auguſte à ce peuple vainqueur :
Ce fang , dans le Sénat , fera mon défenſeur.
Allez , de votre ami , la cauſe eſt favorable ,
Accuſez l'affaffin que ma mort rend coupable.
Si pour juftifier ſa noire trahifon ,
Le menfonge s'éleve en faveur de Pifon :
Le droit & la pitié , pour venger l'innocence ,
Des perfides témoins , puniront l'inſolence.
Par M. l'Abbé Crozat.
1
**
A4
8
MERCURE DE FRANCE.
ODE SUR LE DUEL.
DIEUX IEUX quelle exécrable furie ,
Parmi des cadavres ſanglans ,
Semble épuiſer ſa barbarie
A contempler mille mourans ?
Ses yeux en feu , ſon air farouche ,
L'écume qui fort de ſa bouche ,
Reſpirant le ſang & l'horreur ,
Son bras excitant le carnage :
Tout en elle annonce la rage
Qui nourrit ſon perfide coeur.
Duel , monſtre affreux , monſtre homicide &
Toi que vomirent les Enfers ,
Fléau mortel , fangfue avide
Nourrie du fang de l'Univers ,
Suſpends le noir cours de tes crimes ,
Réponds , dis combien de victimes
Ta main immola pour jamais .
Tu te tais ! ... Ta rage acharnée
Contre l'humaine deſtinée ,
Compte le temps par tes forfaits.
Levé ſur ta tête coupable ,
Envain des Loix le bras vengeur
T'offre ſon glaive redoutable :
OCTOBRE. I. Vol. 1777.9
Rien n'eſt obſtacle à ta fureur.
Hydre ſans ceſſe renaiſſante ,
Pour étrancher ta foif ardente ,
Que de flots de fang tu répands !...
Un monceau de morts eſt ton trône ;
Ton fceptre , ainſi que ta couronne ,
Sont faits de pâles offemens.
Là , su contemples en filence
Les effets de tes attentats :
C'eſt- là que ta fourde vengeance
S'exerce à de nouveaux trépas ;
C'eſt là que ton affreux caprice ,
A chaque nouveau facrifice ,
S'enivre du plaiſir cruel
De voir encenſer ſon idôle ,
Et des victimes qu'il immole ,
Parer ſon ſacrilege Autel .
Pourſuis : que ton audace épuiſe
La ſource des crimes affreux :
Que toujours ton poignard s'aiguiſe
Contre le ſein des malheureux.
Fais gémir fils , épouses , filles ,
Ravis tout l'eſpoir des familles ;
Porte la mort dans leurs foyers ;
Triomphe en voyant leur miſere :
Pour ton coeur lache , fanguinaire ,
Tous les forfaits ſont des lauriers .
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Va , qu'une engeance forcenée ,
Soumife à ton joug deſtructeur ,
Sous tes loix rampante , enchaînée ,
S'illustre à force de noirceur .
Moi , j'abhorre ces vils eſclaves ;
Tyran , j'abhorre tes entraves ,
Tes droits cimentés par le fang.
Arme - toi , venges ton outrage ;
Que les miniſtres de ta rage
Accourent me percer le flanc.
Parois , affein magnanime ,
Montre ton glaive menaçant :
Crois tu que ce glaive en imprime ?
Cois - tu ton coup-d'oeil terraſſant ?
Ta confiance en ton adreffe ,
A ta lâche ſcélératefle ,
Prête l'ombre de la valeur :
Qu'un brave adroit t'ote l'égide ,
Adieu Héros , l'homme intrépide
N'eſt plus qu'un vil gladiateur.
Je vous vois déjà coeurs féroces ,
Vomir fur moi votre venin :
Allez , jamais vos loix atroces
Ne pourront me rendre affaffin .
Je ne fuis point votre complice :
par nul crime , nulle injustice ,
Mon coeur ne ſe ſent combattu.
A vos yeux ſi je ſuis coupable,
1
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 1
ي ف
Si mon ſyſtême eſt mépriſable ,
Mon déshonneur eſt ma vertu.
Dans le champ de mort , de carnage ,
Contre l'ennemi de mon Roi ,
Je ferai mon apprentiſſage;
Là je paroîtrai fans eifroi.
Mais que d'une main meurtriere ,
Pour une offenſe paſſagere ,
De l'homme je perce le ſein ! ...
Ce trait fait frémir la nature ! ...
La valeur & tranquille & pure ,
Dort au coeur du vrai Citoyen.
O François ! fuis un vain fantome ,
Et connois mieux quel eſt l'honneur ;
Sans doute il fut connu dans Rome
Où le tien auroit fait horreur.
Dédaigner , avilir l'outrage ,
D'un Romain voilà le courage...
Mais ſi nos jours font attentés ,
Armons - nous pour notre défenſe ;
Et c'eſt alors , pour la vengeance ,
Que le fer pend à nos côtés .
Par un Militaire.
12
MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à mon ami M. de B .... Chevalier
de l'Ordre de Saint - Lazare , &
Lieutenant au Régiment d'A.... , fur
Son départ pour G ....
JeE ne vois plus le jour qu'avec indifférence
Depuis que je languis privé de ta préſence.
Tout ſe peint à mon coeur fous des traits odieux.
C'eſt envain que l'aurore annonce dans ces lieux ,
Le retour deſiré d'une belle journée ,
Aux dégoûts , à l'ennui mon ame abandonnée ,
Loin du tendre B... ſemble morte au plaiſir.
Pour les amis heureux tout rit dans la nature.
Tout à leurs yeux charmés fait naître le deſir.
Mais pour moi maintenant , ces bois , cette verdure ,
Ces côteaux ſi chéris quand tu les fréquentois ;
Ces mirthes toujours verds quand tu les cultivois ;
Le boſquet où nos mains ont gravé ſur un frêne ,
De B ... de C... le chiffre entrelacé ;
Tout rappelle à mon coeur notre bonheur paſſe.
Je crois être avec toi , je te ſuis dans la plaine :
Je crois te voir afſis au pied de cet ormeau.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 15
Mais , hélas ! cette erreur , cette illuſion vaine ,
Cette ombre de plaiſir , tout augmente ma peine.
Je t'écris ſur les bords de cet humble ruiſſeau ,
Dont les flots argentés dans leur courſe incertaine ,
Furent ſouvent témoins de tes ſages diſcours.
La , j'eſſayois par fois une chanſon nouvelle :
Je chantois l'amitié triomphant des amours.
Que ma voix étoit douce au temps de nos beaux jours !
Dieux ! qu'elle a bien changé ! Dans ma langueur mortelle
Ma lyre ſe refuſe à mes doigts attriſtés .
Les fleurs dont Polymnie ornoit ma chevelure ,
Depuis que tu me fuis , ont perdu leurs beautés.
Dans nos antiques bois je marche à l'aventure ,
Je n'y vais plus chercher une douce fraîcheur.
J'aime à m'y pénétrer d'une fombre terreur ;
Et fi le rofſſignol , caché ſous la verdure ,
Fait oüir les accords d'un goſier enchanteur ,
Bien loin de m'inſpirer une tendre langueur ,
Des fureurs de Terrée il m'offre la peinture.
Ainſi tout fait nourrir la cruelle bleſſure
Que ta fatale abſence a faite dans mon coeur...
Rien n'a pu t'arrêter ! ... Prenant les jeux pour guide ,
Sans regretter ces bords tu fuis loin de mes yeux.
14 MERCURE DE FRANCE.
Ton ami... tu le fuis ! Où porte-tu tes voeux ?
Vas - tu chercher ailleurs un bonheur plus folide !
A la tendre amitié préfere- tu l'amour ?
Non , dans ton coeur , B ... la ſageſſe réſide ;
Tu fais que les plaiſirs où l'amour ſeul préſide ,
Reſſemblent à ces feux que , ſur la fin du jour ,
Dans la belle ſaiſon , nous voyons ſouvent naître.
Le Voyageur furpris par l'horreur de la nuit ,
S'avance imprudemment à la clarté qui luit ;
Mais bientôt il la voit tout à coup difparoître.
Il connoît l'erreur dont il eſt abufé ;
Hélas ! il eſt trop tard , il tombe au précipice
Que ſous ſes pas tremblans ſon erreur a creufé...
Ah ! ne t'enivres point de ce bonheur factice .
Fidele imitateur du vertueux Uliffe ,
Renverſes à tes pieds la coupe où le plaifir ,
Sous un appas trompeur , cache le repentir.
Eloigne toi , B... des murs de G....
Les Grâces , les Amours , & Roſine leur mere
Par les liens de fleurs que t'offre le defir ,
Comme un ſecond Renaud , pourroient te retenir.
Que la tendre amitié te prêtant ſon égide ,
1
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 15
Ne ceſſe de veiller aſſiſe à tes côtés.
B... pour n'être pas dans des lieux enchantés ,
N'en crains pas moins les fers d'une nouvelle Armide.
Par M. le Marquis de Cogners.
S
A MONSIEUR,
A fon paſſage à Orange.
I fur ton front brilloit une Couronne ,
Aurois - tu plus d'admirateurs ?
Qu'ajouteroit l'éciat d'un Trône !
Par les vertus tu regnes ſur les coeurs.
Par M. Vedrilhe alné.
16 MERCURE DE FRANCE
SUR L'ESPÉRANCE.
PRÉSENT RÉSENT des Dieux , douce Eſpérance ,
Toi dont l'agréable influence
Nous fait goûter le fruit anticipé ,
Le plaifir pur de la félicité ,
Sans en avoir encor la jouiſſance ;
Toi qui foutiens au milieu des revers
Et des cruelles peines ,
Le captif gémiſſant ſous le poids de ſes chatnes ,
Et le forçat qui rame au ſein des mers ,
Préſerve ma vie
Du noir poiſon de la mélancolie .
Que les foucis , les chagrins accablans ,
Les ennuis dévorans
Et la ſombre triſteſſe ,
Ne viennent point , de leur morne langueur ,
Altérer mon bonheur
Et flétrir ma jeuneſſe.
Qu'au gré de mes voeux ,
La troupe des jeux ,
Les ris , l'allégreſſe ,
A me rendre heureux ,
Conſpirants fans ceſſe ,
Deviennent
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 17
Deviennent le prix
De tes beaux menfonges
Réaliſant la douceur de tes fonges ,
En me donnant des biens que tu m'as tant promis.
Par M. L...
ود
L'HEUREUX NAUFRAGE.
TRISTE objet de mes foupirs &de
„ mes larmes , o mon fils que je te
plains ! Un pere irrité me pourſuit.
„ Que vais - je devenir ? Que deviendras-
وو
"
و د
و د
و د
,
tu toi-même ? Je mourrai bien-tôt dans
,, ce défert. Le même ſort t'attend. Ciel
rigoureux ! que je ne voie pas expirer
mon fils ! Que je meure avant lui
puiſqu'il faut que je meure ! Épargnez
à une mere tendre & ſenſible , les cris
perçans d'un fils réduit à la derniere
mifere." La malheureuſe Junie , les
yeux remplis de larmes , le coeur gros de
ſoupirs , les mains tendues vers ſon fils
fommeillant dans ſon berceau , exprimoit
ainſi ſa douleur.
و د
و د
و د
Elle porte ſes regards autour d'elle ,
elle ne rencontre par - tout que les mare
B
18 MERCURE DE FRANCE.
ques humiliantes de fon infortune ; des
murs nuds , une chambre obfcure , fans
ornemens & fans meubles. Couverte de
haillons , elle n'oſe jeter les yeux ſur el.
le. Ses beaux cheveux , autrefois parfumés
de fleurs , font épars ſur ſes épaules.
Son viſage autrefois animé par les jeux&
les ris , eſt mouillé de larmes. Elle gémit
, elle accuſe fon pere , fon époux , la
nature entiere ; elle fixe ſon fils , & garde
un morne filence.
-
Julien ſe réveille , ſes yeux ſe tournent
fur ſa mere ; ſes bras ſont tendus vers
elle. Il la careſſe , l'embraſſe , & lui demande
du pain. Attends , mon fils,
Ton pere en doit bien - tôt apporter tout
trempé de ſa ſueur , & nous partagerons
enſemble le pain de la miſere.
Doriſval revient quelque temps après ,
fatigué , épuiſé. Il met le pain ſur le
berceau , regarde fon enfant qui ſourit ,
Junie qui ſoupire , s'affied ,ſe couvre le
viſage de ſes deux mains , pleure & ſe
tait! ....
Doriſval , plein d'amour pour Junie
qui l'adoroit , n'avoit pu faire conſentir
Waſtein , pere de ſa maîtreſſe , à les unir
enſemble. Dans un moment d'imprudence
& d'erreur , il avoit ofé l'enlever , la
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 19
H
I
prendre pour épouſe à la face des Cieux ,
ſeuls témoins & garans de leur amour
& de leur foi.
Il y avoit déjà cinq ans que ces deux infortunés
époux , fuyant le courroux d'un
pere juſtement irrité , traînoient de pays
en pays leur miſere , & le fruit malheureux
de leur hymen clandeftin , lorſqu'ils
s'embarquerent pour l'Amérique. Le vaisſeau
qui les portoit fit naufrage. A l'aide
d'une barque de Pêcheurs , ils étoient abordés
dans une Ifle preſque inconnue.
Ils y demeuroient depuis un mois. Doriſval
, au ſervice de Palémon qui avoit
une petite habitation dans cette Ifle , travailloit
tout le jour , & revenoit le ſoir retrouver
, dans une eſpece de chaumiere ,
fon fils & Junie Ils y pleuroient leur tristedeſtinée.
Le vieillard venoit les confoler
; il les aidoit, il les encourageoit.
Dorifval vécut pendant neuf ans dans
cette Ifle , avec ſa femme & fon fils , du
travail de ſes mains & des bienfaits de
Palémon. Ce mortel généreux avoit cherché
de jour en jour à leur rendre la vie
plus tranquille & plus douce.
Cependant Julien comptoit déjà trois
luſtres. Le vieillard avoit une fille pres-
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
1
que du même âge ; Lucile étoit ſon nom.
Ces deux enfans commençoient à ne pouvoir
plus vivre l'un ſans l'autre. Ils ſentoient
déjà la douce néceſſité de ſe voir ,
de ſe parler tous les jours , & à tous les
inftans.
Julien , ſous l'habillement le plus fimple,
avoit tous les avantages de la jeunesſe.
Il ſembloit que la nature eût pris
ſoin de l'embellir. Ses cheveux blonds&
treſſés , font attachés par une écharpe
que fournit Lucile Ses yeux mêlés de
douceur & de fineſſe , reſpirent l'enjouement.
Quand il fourit , il découvre deux
beaux rangs d'ivoire ; & ſur ſes joues
animées , l'amour & fon cortege. Son
front dégagé , & qui n'a point encore
rougi , porte l'image facrée de l'innocence
de fon coeur. Son geſte naturel & touchant
, anime ſon langage. Son attention
à tout prévenir , ſon empreſſement à offrir
ſes petits ſervices , fon zele à les rendre ,
ſon caractere , fa douceur , ſon eſprit , ſa
jeuneſſe & fa grace , tout en lui plaît , enchante
& ravit .
Lucile , ſous l'habit de Bergere , eſt
auſſi belle que les Graces . Auſſi fraîche.
que la roſe que Julien met dans ſon corOCTOBRE.
I. Vol. 17770 21
fet ; elle en a fur les joues l'incarnat
mêlé avec la blancheur du lys. Ses beaux
yeux ne le font jamais plus que lorſqu'ils
ſe tournent languiſſamment ſur Julien.
Elle n'eſt jamais plus leſte que lorſqu'elle
court après lui . Elle n'a jamais les levres
plus vermeilles que lorſqu'elle les colle
tendrement ſur les ſiennes .
Palémon voit avec plaiſir cet amour
naiſſant ; il ſe propoſe & ſe flatte de les
unir. Un jour il parle ainſi à Lucile :
,, Je fais que tu aimes Julien. Il n'eſt pas
ود
ود
ود
ود
"
ود
riche ; mais fes qualités corrigent la ri-
,, gueur de la fortune , & valent un tréfor.
Ma fille , je ne veux point reſſembler
à ces peres barbares , qui facrifient
leurs enfans à leurs intérêts. L'exemple
frappant de la malheureuſe Junie ,
m'affermit dans mes principes . Non ,
, jamais je ne te réduirai à déteſter le
,, mariage & ſes liens. Sois ſage , aime
toujours Julien , il mérite de l'ètre. Je
vous aime tous les deux ; vous ferez tous
les deux mes enfans, Ah ! ma fille , je ne
veux que votre bonheur , & je n'aſpire
, qu'au moment de vous voir unis ſous
les aufpices du plus tendre amour."
Lucile remercie fon pere , & le lendemain
elle rend compte à fon ami de
ود
ود
ود
ود
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
tout ce qu'elle a entendu. Oui , Julien ,
diſoit-elle , Palamon nous chérit. Le bon
pere! Comme il pleure de tendreſſe en
me parlant de toi ! Il t'aime autant que fi
tu étois ſon fi's La ſituation de tes parens
le touche & l'attendrit. Il voudroit
vous voir tous heureux. Qu'il eſt doux ,
mon bon ami , de trouver un tel homme
dans le malheur ? Ah ! Lucile , lui répondoit
Julien , ſi tu ſavois quel reſpect on
m'inſpire pour ton vénérable pere ! Du
plus loin que maman le voit venir honorer
notre chaumiere ; ô mon fils , ditelle,
profternons nous , voici notre bienfaiteur!
Faifons au Ciel des voeux pour
lui. Quand il arrive , je vole dans ſes
bras. Il m'embraſſe ſi tendrement ! Quelquefois
pendus tous trois à fon col , nous
nous diſputons le plaifir & l'honneur de
l'embraſſer le premier. Lucile , qu'il eſt
doux de revoir ſon bienfaiteur ! Ainfi
s'entretenoient Lucile & Julien ; &, dans
leurs tranſports innocens , ils s'embrasfoient
, & répéterent ſouvent leurs entretiens
& leurs cateſſes.
Ces deux amans heureux , quoique
toujours enſemble , ne donnoient aucune
inquiétude à leurs parens , parce que l'innocence
préſidoit à leurs entretiens & à
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 23
leurs actions . L'amitié , plutôt que l'amour,
les réunit , tantôt dans un bois ,
tantôt ſur les bords fleuris d'un ruiſſeau ,
ou ſur le rivage de la mer. Le concert
harmonieux des oiſeaux , le gémiſſement
de l'eau qui s'échappe & fuit avec peine
au milieu des durs cailloux ; enfin , le
bruit impétueux de la mer qui mugit :
voilà les objets qui fixent leurs regards
&leur attention ; voilà tous leurs plaifirs.
Ce qui les amuſe le plus , c'eſt lorſque
deux oiſeaux , ſéparés des autres , chan
tent leur amour & leur fidélité . Leurs
careſſes réveillent celles des jeunes ſpectateurs.
Ils ſe regardent , s'embraſſent
&ſe diſent : Aimons - nous , la nature
nous l'apprend & nous y invite."
Cependant Junie éloignée de fon pere
, & chargée du poids accablant de
ſa haine , pleuroit toujours ſur ſa fuite
& fes erreurs . Doriſval cherche envain
à la conſoler. Junie, lui diſoit - il , ma
chere Junie , feche enfin tes larmes. Le
Ciel , témoin de ta douleur , t'a déjà
pardonné. Ton pere , que l'intérêt & la
dureté ont privé de ſa fille , t'a ſans
doute regrettée Oui , il te redemande
à tout ce qui l'environne. Il ſe reproche
fa rigueur. Il nous plaint , il eſt
ود
”
B 4
牛
MERCURE DE FRANCE .
ſenſible. Cher époux, lui répondoit Junie
, tu as caufé mon malheur & le tien.
Je ne veux point ici t'en faire un crime ;
mais au moins laiſſe - moi regretter un
pere qui m'eût toujours aimée ſi j'euſſe
confervé contre toi ma trop foible vertu.
Hélas! peut - être Waſtein n'eſt plus , &
j'ai creusé ſon tombeau ! O mon pere !
ſi tu reſpires encore , fi ma voix mourante
peut aller juſqu'à toi; entends les
cris des remords qui me déchirent .
Pardonne à une fille malheureuſe qui
voudroit pouvoir ſe jeter à tes pieds ,
& mourir de honte & de regrets en les
tenant embraſſés .
Palémon entre à ces mots, Doriſval,
reprend Junie , regarde ce vieillard ; mon
pere , s'il voit encore le jour , eſt à préfent
de fon âge. En prononçant ces der
nieres paroles , elle regardoit le vieillard
avec attendriſſement ; elle gémiſſoit......
O mes enfans ! s'écrie Palémon , je
viens vous apporter la joie. Vivez , Junie.
Quelle joie , dit - elle , avec précipitation
? ... Ange de paix , font- ce des nouvelles
de mon pere ? Vit- il encore ?
Hélas ! ma chere Junie , j'ignore ou fa
vie ou ſon trépas. O jour le plus beau de
mes jours ! Je vais faire des heureux ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 25
Junie , Doriſval , écoutez - moi. La fortune
vient de mettre le comble à mes
defirs . Un bien conſidérable que je n'attendois
pas , & que je n'aurois pas même
déſiré ſans vous , me tombe en partage
par la mort d'un parent que je connoisfois
à peine. J'en reçois la nouvelle par
une lettre que m'a remis un malheureux
échappé du nauvrage d'un vaiſſeau
échoué fur nos bords. Venez partager
avec moi les faveurs de la fortune. Je
veux unir un jour ma fille avec Julien.
Nous ne ferons plus déſormais qu'une
ſeule & même famille ; nous vivrons
toujours heureux. Eh quoi ! Junie , vous
pleurez ! Que manque - t - il à votre bonheur?
Mon pere ! A ces mots Julien
rentre hors d'haleine. Lucile tremblante
le ſuit. O ma mere ! Eh
bien mon fils ! Qu'avez - vous ? Parlez,
- J'étois avec Lucile ſur le bord de la
mer , lorſque tout - à-coup des accens
plaintifs ſe font entendre du bois prochain.....
Nous écoutons ..... Un malheureux
invoquoit la mort. J'approche! ..
Quel ſpectacle ! Je vois un vieillard auſſi
vénérable que mon pere Palémon , étendu
par terre , ſans force, fans couleur , &
peut- être à préſent ſans vie. Je recule
-
-
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
en détournant les yeux.... Lucile pleuroit
derriere moi. Il m'appelle , me regarde
, me tend la main , & me dit
d'un ton fi touchant & fi doux: ,, Donne-
, moi , ſi tu peux , quelques fecours ,
,, pour retarder de quelques inftans , la
mort affreuſe qui va terminer mes
,, jours infortunés."
و د
Un mortel malheureux , dit Palémon ,
allons le ſecourir ! Junie étoit reſtée immobile
à ce récit. Un vieillard , s'écriet
- elle , c'eſt peut- être mon pere , je ſuccombe
à mes alarmes !
On quitte la cabane , on arrive...... Le
vieillard redemandoit fa fille au Ciel &
à la terre Junie , diſoit - il , encore ſi ta
main venoit me fermer les yeux , fi tu
favois que je meure en te pardonnant ,
je mourrois fatisfait. Elle vous eft
rendue Waſtein , ah mon pere !- Junie ,
ma fille , Doriſval , ô jeune homme ,
leur fils & le mien ! O mes enfans , embraſſez
votre pere , il vit pour vous pardonner
! ....
-
Junie , Doriſval & Julien étoient
tombés dans les bras du vieillard qui
les tenoit embraſſés & les ferroit ſur ſon
fein.
Palémon de bout à ce ſpectacle , te.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 27
hant par la main Lucile qui pleuroit ,
fourioit & béniſſoit le Ciel. Il releve le
pere & les enfans. Venez , leur dit - il ,
venez dans mon habitation. La paix nous
y attend ; le bonheur ſera notre partage.
Vieillard généreux , lui répondit Wastein
, quel port m'offre ta bonté , après
• la tempête & le naufrage! Le defir des
richeſſes avoit endurci mon coeur , il a
caufé tous mes maux & ceux de mes
enfans . La ſoif de l'or m'avoit fait confier
mes bien à la mer inconſtante , pour
les groffir & les multiplier. Le vaſte
Océan les a tous engloutis dans ſon ſein ,
& m'a jeté en courroux ſur ſes bords.
J'ai tout perdu ! Que disje ? Je retrouve
tous mes biens , puiſque j'embraſſe mes
enfans ! O vénérable vieillard, je les reçois
de ta main, tu veux encore leur fervir
de pere ! Comment pourrai - je m'acquitter
envers toi? Par quels voeux , quel
encens récompenfer & payer tes bienfaits?
Votre bonheur & celui de votre
famille , fera ma plus douce récompenfe.
-
Waſtein appuyé ſur Junie & Doriſval ,
Palémon ſur Lucile & Julien , regagnent
la cabane. Doriſval y entre le premier ,
& reçoit ſon pere à l'entrée de la porte,
28
MERCURE DE FRANCE.
& lui dit : „ Soyez le bien venu , voyez
„ l'aſyle de vos enfans. Ils y pleurent de-
,, puis neufans leur crime & leurs erreurs.
Vous leur avez pardonné ; ce ſéjour
de triſteſſe & de deuil , ſera déſormais
celui du bonheur & de la joie."
و د
و د
و د
Ces deux familles qui , dès ce moment ,
ne firent plus qu'une , vécurent heureuſes
& tranquilles. Deux ans après , l'amour
couronna Lucile & Julien , & les unit
ſous les yeux de leurs parens qui les bé.
nirent . Les deux vieillards eurent encore ,
avant de mourir , la conſolation d'em.
braſſer leurs petits enfans.
Par M. Chapron.
Al'Empereur JOSEPH II , voyageantſous
le nom du Comte DE FALCKENSTEIN.
Pour converf OUR converſer avec des hommes ,
Tu deſcends quelquefois du Trône des Céfars ;
Dans la foule caché , tu vois ce que nous fommes ,
Tu ranimęs les Moeurs , tu careſſes les Arts.
Si ta haute ſageſſe échauffe notre verve ,
D'un pénible filence elle impoſe la loi ;
Je fais qu'en rimant malgré toơi ,
Je rimerois malgré Minerve .
Par M. de la Louptiere
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 20
1
A une jeune personne qui vouloit se faire
Le
Religieuse.
1
E voeu de pauvreté vous ſemble néceſſaire,
Et je le crois bien aviſé ;
Vous gardez un tréſor , il faut vous en défaire.
Quant au voeu de clôture , il vous seroit aifé
D'en faire ici l'expérience ;
Mais ce n'eſt pas à vous , Babet,
De faire voeu d'obéiſſance ;
Le quatrieme eſt indiſcret ,
La charité vous en diſpenſe.
Par le méme.
1
30
MERCURE DE FRANCE.
LE CANAL DE JONCTION.
Ode aux Narbonnois.
• • Deus nobis hac otia fecit.
A
• •
Sed tamen , iste , Deus qui fit , da , Tityre , nobis.
VIRG. BUCOL .
INSI , lorſque la foudre & les feux du tonnerre,
De fillons embrâfés enflamment l'Univers ,
Ou que le Mont- Véſuve , en ébranlant la terre ,
Vomit les brafiers des Enfers :
Tout- à - coup des autans les haleines brûlantes ,
Soufflant avec fureur des flammes dévorantes ,
Portent l'effroi chez les mortels ;
Et leur foule éperdue , en proie à ces orages ,
Du Maître de l'Olympe embraſſe les images ,
Tremblante au pied de ſes Autels.
Tel un peuple impuiſſant , qu'une ligue bruyante
A long - temps éloigné du jour de fon bonheur ,
Se troublant à l'aspect de l'Hydre renaiſſante ,
Tend les bras vers fon Protecteur ...
C'eſt pour toi que je chante , o ma chere Patrie !
La France a vu les Arts , & le Dieu du Génie
Applaudir vingt fois à tes voeux (1 ) ;
1
(1) Nombre de vérifications ordonnées parle Confeil ,
qui ont toutes conclu en faveur de la Ville de Narbonne.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 31
Et la brigue , vingt fois , a détruit l'eſpérance
De voir , dans tes canaux , circuler l'abondance
Toujours promiſe à nos neveux.
Mais ce jour defiré luit enfin fur nos têtes :
Tout foufcrit à la voix de tes Amphictions :
Leur ſageſſe a calmé le ſouffle des tempêtes ,
Et l'orage des factions .
De tes antiques droits le ſoutien & l'arbitre ,
Par l'Aïeul de Bourbon revêtu de ce titre ,
Dillon fait entendre ſa voix ;
Et l'humble vérité rompanť un long filence ,
D'un oeil pur & ferein , fouille le Code immense
Où la Gaule puiſe ſes Loix.
O céleste vertu ! Themis & la ſageſſe ,
T'ouvrent donc aujourd'hui leurs facrés Tribunaux ,
Où la main de l'erreur , dans ſa coupable ivreſſe ;
Agitoit ſes pâles flambeaux ;
Mais ébloui ſoudain de ta clarté ſublime ,
J'entens le monſtre impur déſavouer ſon crime
7 Aux yeux de la faine raiſon ,
Et maudire à jamais ces jours de calomnie ,
Où , dans l'obſcurité , les ferpens de l'envie
Infectoient tout de leur poiſon (2) .
Eloigne , & vérité ! l'implacable furie
Qui verſoit fur tes pas un fouffle meurtrier ;
1
(2) Mouvemens d'oppofition de quelques Communautés
riveraines du Canal des Mers, (
32 MERCURE DE FRANCE.
Pénetre les humains de ta ſainte énergie :
Que leur bonheur foit ton laurier...
Tu triomphes : déjà ta ſiniſtre rivale
précipitant ſes pas ſous la voûte infernale ;
S'abyme dans ſon antre obfcur.
D'un éclat bienfaiſant ta beauté ſe colore ;
Et dans tous les eſprits , une riante aurore
Amene le jour le plus pur.
Les Cieux , après la nuit des plus bruyans orages ,
Font briller à nos yeux leur plus riche appareil :
Mais par degrés encor , le voile des nuages
Nous tranſmet les feux du Soleil.
Ainsi , lorſque Dillon foudroyant l'injustice ,
Démaſque en plein Sénat , & confond l'artifice ,
Etouffe la diviſion ;
Son génie agiſſant à travers de tes flammes ,
S'infinue avec art , & juſqu'au fond des ames
Porte la perfuafion.
Sur les marches du Trône , une main ennemie
Souvent n'offre aux mortels que l'abus des pouvoirs
Mais le vrai Citoyen n'y voit que la Patrie
Et la grandeur de ſes devoirs .
Ainſi donc , Richelieu plus grand que fa fortune ,
Oppoſa ſon génie au trident de Neptune ,
Et triompha de ſes efforts (3) .
Tel ,
(3 ) La digue de la Rochelle construite parle Cardi.
nal de Richelieu .
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 33
1
Tel , d'un fleuve oublié dans ſes grottes profondes ,
Aux progrés du commerce aſſerviſſant les ondes ,,
Dillon vient enrichir nos bords.
Mais le fleuve appuyé fur ſon urne bourbeuſe ,
Arroſant à loiſir ſes antiques roſeaux ,
A la voix de Dillon , à cette voix flatteuſe ,
Eleve ſon front ſur les eaux....
,, Quel Dieu , réglant enfin mes courſes vagabondes ,
„ Va lancer ſur mes flots les tréſors des deux mondes !
ود
ود Tout s'anime ſous ſes regards :
Accourez ſur ſes pas , o Prêtres d'Uranie !
,, Conſommez des travaux qu'enfanta le génie
Sous les Bourbons & les Céfars ( وو .( 4
Et toi , fleuve pompeux , appui des Tectoſages!
Recueillons à l'envi les tributs des deux mers ,
,, Er qu'unis à jamais , nous fixions fur nos plages
,, Le centre de cet Univers.
29
"
ود
Sur les pas de Jaſon , je vois les Argonautes ,
De la Grece attendrie abandonnant les côtes ,
" Partir des rives d'lolchos (5) ;
Et terraſſant l'effort d'un dragon homicide ,
„Tranſporter fur nos bords , dans leur courſe rapide ,
L'antique toiſon de Colchos (6)."
(4) Une partie de notre Canal eft , dit- on , l'ouvrage
des Romains.
( 5 ) Patrie de Jason , où s'aſſemblerent les Princes
Grees,pour la conquête de la Toison d'or.
(6 ) Le Dieu Mars , à qui cette Toison fut consacrée ,
youlut que l'abondance regndt dans les lieux on elle
feroit transportée.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
O Narbonne , à ces mots , jette un cri de victoire !
L'Aude , au ſein de tes murs , roule des fables d'or.
Le coeur de ton Prélat éternife ta gloire ,
Et ton bonheur fait son tréſor...
Mais quels flots d'habitans ont inondé tes portes !
Sous leurs drapeaux flottans , tes brillantes cohortes
S'élancent hors de tes remparts ;
Et dans les flancs obfcurs de tes foudres de guerre ,
Le falpêtre embrêſé de cent coups de tonnerre ,
Ebranle la Ville de Mars (7) .
Mais les fons meſurés d'une marche guerriere ,
Sont- ils faits pour régler les mouvemens du coeur ?
Apportez à Dillon , troupe bouillante & fiere ,
Un enthouſiaſme vainqueur.
Vos courſiers écumans , ſous l'ardeur qui les preſſe ,
Pour voler ſur ſes pas , ſecondent votre ivreſſe :
L'amour ne connoît point de frein ,
Et les vents échappés des gouffres d'Eolie ,
N'ébranlerent jamais avec tant de furie
Les forêts du Mont- Apenin .
Vous donc , foudres des Rois , arbitres des batailles ,
Ne lancez plus vos feux qu'à l'honneur de Dillon :
Annoncez aux deux mers , du haut de nos murailles ,
Ce qu'elles doivent à fon nom.
Et vous , Reine des coeurs , noble mere des Grâces ,
Et vous , enfans de Mars , qui volez ſur les traces
(7) La ville de Narbonne est connue dans l'Histoire
ſous le nom de Narbo Martius .
OCTOBRE. I. Vol. 1777-35
De la Déeſſe de Paphos (8) ,
Honorez d'un regard , en ce jour de victoire ,
Les chiffres enflammés que lancent à ſa gloire (9 ) .
Les antres du Dieu de Lemnos (10) .
Et toi , Prélat chéri , pere de ma Patrie ,
Fixe à jamais fur toi les regards de Titus ,
Et fais briller aux yeux de Narbonne attendrie ,
Le prix qu'il met à tes vertus .
Pourſuis donc ta carriere , ame grande & fublime :
Digne par tes travaux du coeur & de l'eſtime
De l'Emule du Grand Henri ,
Tu nous a rappelé , que malgré ſa clémence ,
Ce Roi ne dut ſouvent le bonheur de la France ,
Qu'à la fageffe de Roni.
Pour moi qui , fur le ton des Chantres pindariques ,
Ne fus jamais régler mes timides accords ,
J'adreſſe librement aux coeurs patriotiques ,
Et mes Hymnes & mes tranfports .
Toujours , quoiqu'ignoré , fans nom & fans ancêtres ,
J'élevrai ma voix dans la foule des êtres ,
Au nom de leur proſpérité :
Malheur au Citoyen dont la foif importune
Sacrifieroit leur gloire & la cauſe commune
A fa fonefte avidité. Par M. Figeac.
(8) Madame la Comteffe de Rooth , Madame la Comtesse
de Dllon , M. le Prince de Rohan-Gulmené , M. le
Comte Dillon , & M. le Marquis Diilon .
(9) Feu d'artifice qui fut tiré durant la réjouissance .
(10) Ifle de la mer Egée , où le Dieu du feu avoit
lesforges.
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
LA BOITEUSE VENGÉE.
D
EUX foeurs , dans un logis antique ,
Vivoient d'un revenu modique ,
(Dont leur petit travail amplifioit les fruits)
Et recevoient quelques amis .
La moins agée , aimable fille ,
Pleine d'eſprit & fort gentille ,
Boftoit très -bas , & pour cette raiſon
Sortoit fort peu de la maiſon .
L'autre , mieux faite , mais peu belle ,
Joignoit à de ruſtiques traits ,
Un ait hommaſſe , un crâne épais.
De la malice , en avoit-elle ?
Je n'oſerois décider ſur ce point ;
Peut-être (que ſait on?) les femmes n'en ont point.
Quoiqu'il en ſoit , un jour qu'on louoit la cadete
Sur ſon eſprit & ſur ſes agrémens ,
Sa compagne en marqua ſes petits ſentimens
D'une maniere auſſi vive que nette.
La jeune l'apperçut. Qu'avez-vous donc , ma soeur ,
Lui dit- elle ? Moi , rien , lui repartit l'afnée ,
Je ne puis qu'approuver cet éloge flatteur ,
En vous félicitant de votre destinée.
Pour moi de qui le ſort n'eſt pas ſi gracieux ,
Je me conſole de mon mieux.
Si d'un certain brillant la nature me prive ,'
Au moins je ne crains pas l'infultant quolibet
T
OCTOBRE. I. Vol. 1777 37
D'avoir pour lettre diſtinctive ,
La ſeconde de l'Alphabet .
J'en conviens avec vous , dit la jeune perfonne ;
Mais convenez auſſi qu'on ne s'eſt point trompé
En ne vous marquant point au B ;
Vous n'êtes ni belle ni bonne.
Par M. P. D. L. à Sens.
L'Homme sûr de sa Conscience.
CERTAIN VERTAIN Tailleur Gaſcon , d'autres diſent Normand ,
Qui , ſachant de ſon Art les amples privileges ,
En exerçoit fort leſtement
Tous les induſtrieux maneges;
Coupoit quatre pour deux , allongeoit le galon ,
Eſcamotoit les fournitures ,
Comme en pays conquis faifoit mille captures :
Bref, auffi digne au moins d'être appelé Larron ,
Qu'un Procureur de trente ans d'exercice ,
Predé d'un mal fubit , ſe crut , par quelque indice,
Prêt àdégringoler de fon lit au tombeau.
mande fon Curé. (Le cas étoit nouveau).
Le Paſteur vole , arrive. Eh bien ! dit - il , mon frere ,
Vous me demandez : mais , quel examen à faire ?
Comment vous rappeler tous vos égaremens ?
Ces menfonges , ces vols , ces fraudes , ces fermens
Crimes nombreux , crians & portés à l'extrême ?
Quel opprobre pour vous , ſi , dans ce moment même ,
C3
38
MERCURE
DE FRANCE.
Forcé d'ouvrir le fond de votre coeur pervers ,
11 vous falloit montrer aux yeux de l'Univers ,
Le pitoyable état de votre confcience ?...
Parbleu , dit le giſſant , d'un air de confiance ,
Sur cet article-là j'accepte le défi .
Ma confcience eſt à l'épreuve ,
Elle est entiere & toute neuve ,
Je ne m'en ſuis jamais ſervi.
Par le même .
CS
A Madame de ***.
' EST l'amitié qui fit naître ces fleurs .
Souvenez - vous de leur noble origine ;
Le ſentiment nuança leurs couleurs .
De l'amitié la roſe eſt ſans épine ;
Auprès de vous je le ſens chaque jour ;
Dans fon éclat , fraîche & toujours nouvelles
Elle ſurvit aux roſes de l'amour ,
Et l'hiver même eſt un printemps pour elle.
Par M. Mayer.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 39
REPONSE au Billet qu'on ne m'a
point écrit.
D
:
IEUX ; que je vois de touchant & de tendre
Dans le Billet qu'on ne m'a point écrit ;
De fon attrait ai -je pu me défendre ,
Il a féduit mon coeur & mon eſprit .
Que je vous plains , & vous ! amant vulgaire ,
Qui d'un Billet mandiez la faveur.
Qui , d'un'Billet , pourroit ſe fatisfaire ?
Que je fuis loin d'y trouver inon bonheur!
On vous écrit fans chaleur , fans délire ;
On confidere , on penſe , on réfléchit ,
Le coeur s'enflamme... on s'arrête... on rougit ,
On ne dit point tout ce qu'on voudroit dire !
Peut - on écrire un Billet juſqu'au bout ?
Un coeur épris eft toujours dans l'ivreffe';
On veut écrire avec art & fineffe ,
L'eſprit s'en mêle , & l'eſprit gâte tout.
Des paſſions quand on reffent Pempire ,
On eft muet , on ne peut s'exprimer ;
Et je ſoutiens qu'on ne fait pour aimer,
Alors qu'on peut en parler ou l'écrire .
Pour moi je vois , je vous l'ai déjà dit ,
Le fentiment & la délicateffe ,.
La paffion , l'excès de la tendreſſe ,
?
Dans le Billet qu'on ne m'a point écrit.
:
1
Par k memes
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de Mademoiselle de Ch ***
aujourd'hui Madame de la Piv. ***
ci - devant Poftulante dans une Maison
Religieuse , aux Vers de M. G... Pro ... ,
Académicien d'Angers.
NON, ON , non , vous vous trompez , beau fire ,
Cet enfant dangereux que vous peignez ſi bien ,
N'eſt point celui qui me guide & m'inſpire.
Il eſt un autre Dieu , grave dans ſon maintien ,
Auſſi tendre que lui , mais cent fois plus fidele ,
Qui m'aſſure en ſecret d'une ardeur éternelle ,
Et fixe , je l'avoue , un coeur tel que le mien.
De ſon frere à mes yeux il efface les charmes ,
Et s'il n'a pas ſes perfides atrraits.
Il ne nous bleſſe point de ces funeſtes traits
Qui déchirent un coeur , font couler tant de larmes ,
Et dont on ne guérit qu'après mille regrets .
On m'affure , & j'aime à le croire ,
Que l'Hymen , c'eſt le Dieu dont je vous entretiens ,
Malgré ce qu'on en dit , a ſouvent eu la gloire
D'attacher cet enfant par d'éternels liens ?
En trouverois - je ailleurs une preuve plus sûre ?
Hortenſe & Licidas , dans leurs flammes conftans ,
Modeles fortunés de l'ardeur la plus pure ,
Sont , après trente hivers époux , encore amans.
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 47
Souvent même dans leur ménage ,
L'amitié de l'amour emprunte le langage ,
Ranime de ſes feux les premieres ardeurs ,
Et ſe couronne de ſes fleurs .
Le concert de ces Dieux fait le bonheur du ſage ;
Et mon coeur qui ſe plaît à les unir entre eux ,
Se fait , de cet accord heureux ,
Une douce & touchante image.
Mais cependant l'amour , ſans le Dieu qui m'engage;
N'eût ofé paroître à mes yeux.
Dès qu'il fe montre dans ces lieux ,
C'eſt pour rendre à ſon frere un éclatant hommage.
Ainſi je peux voler au Temple de l'Hymen ,
Sans que la raiſon en foupire ;
Er malgré tout ce qu'en peut dire
Votre Apollon par fois malin ;
Par des liens ſacrés peut - être qu'enchaînée ,
Sous le voile & ſous le bandeau ,
J'aurois à quarante ans vécu plus fortunée ,
L'Hymen m'offre à vingt ans une autre deſtinée ,
Er je vais prendre fon flambeau.
1
C5
42 MERCURE DE FRANCE
A Madame T... fur fon Voyage.
POUR OUR ce voyage ci tout eſt de bon augure :
Aux doux fons de fa lyre Arion acueilli ,
Traverſa fans danger une mer en murmure ,
Vous n'allez que fur terre , & chantez mieux que lui .
Par M. P.
L
MORALITÉ.
A touchante pitié , ce ſentiment fi tendre ,
Que produit dans mon coeur l'aspect du malheureux ,
Si je m'en vois l'objet , me devient odieux.
D'où vient donc ce contraſte... ? O Dieu ! je crois t'entendre.
Par - là tu ménageas au foible un für appui ;
Sans vouloir toutefois qu'il le cherche en autrui ,
Qu'alors que de foi - même il n'en peut plus attendre.
Par le même.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 43
LE GÉOMETRE.
1
Conte imité de Swift.
DOCTEUR OCTEUR Penfif s'étant mis dans l'eſprit
De démontrer à fon Tailleur ignare ,
Que la Matheſe étoit ſcience rare ,
Et très utile à quelque Art qu'on la mit ,
Voulut un jour , à ce mortel infime ,
De ſa main docte eſquiſſer un habit ;
Mais un habit ! ... de l'exquis , du fublime !
Heure fixée , il vient d'un air vainqueur ,
Prendre meſure à l'Artiſan moqueur.
Pour opérer il lui faut de l'eſpace ;
Aquelques pas il va ſe mettre en place ,
D'un Graphometre établit l'attirail ;
Lorgne ſon homme au travers des pinnules ;
En prend le plan , les angles en détail ;
Puis fe retire , emportant des formules.
Point de retard ; auffi- tor au travail
Il vous calcule & par ix.& par zede ;
Il multiplie , il diviſe ; il extrait ,
Il met à ſec le grand Art d'Archimede ,
Tant qu'à la fin il apporte en effet ,
Au bout d'un mois , un habit ! ... très - mal fait.
:
Par le méme.
44 MERCURE DE FRANCE.
1
LA TULIPE , LA ROSE ET L'ABEILLE.
FABLE.
A Mademoiselle HE... G...
QUE trouvez - vous de fi charmant
A cette Rofe
A peine écloſe ?
Difoit avec emportement
La Tulipe à certaine Abeille ,
Qui , près d'elle , jamais ne venoir voltiger ;
Parce qu'elle eſt frafche & vermeille ,
Quoi ! devez - vous me négliger ?
Regardez - moi , fuis - je moins belle ?
Ai- je de moins vives couleurs ?
Cette fleur orgueilleuſe eſt chiche de faveurs ,
Mille épines toujours défendent la cruelle ,
Elle craint de s'épanouir ,
Je cede mollement aux baiſers du Zéphir ;
Dès que Phébus paroft , pleine d'impatience ,
Je m'étale avec complaiſance ,
Mon ſein s'ouvre fans ceſſe au plaiſir renaiſſant :
C'eſt ce qui me déplaſt , reprit le volatile ,
J'aime un objet qui , moins facile ,
Comble ines voeux en rougiffant.
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 45
Voulez-vous qu'à vos pieds nous rendions tous les armes ;
Comme la Roſe , Eglé , modefte avec douceur ,
Recevez notre hommage , & laiſſez fur vos charmes
Le voile ſéduisant de l'aimable pudeur,
Par M. Houllier de Saint . Remy.
EPIGRAMME.
LES Les yeux rouges , le teint platré
Telle qu'une horrible mégere ,
Eglé part pour le bal , & d'un ton de colere
Demande fon maſque égaré.
Eh ! reprit un Plaiſant , à quoi bon ce tapage ?
Pouquoi vous donner tant de ſoin ?
Ce maſque , Eglé , que vous cherchez ſi loin ,
Vons l'avez ſur votre viſage.
Par le même.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
LE BERGER PATRIOTE.
Fable imitée de l'Anglois.
DANANSS le temps où les animaux
Avoient la raiſon en partage ;
Des moutons prévoyant les maux
Qu'entraîne un pénible eſclavage ,
Réſolurent , dit - on , de choiſir un Berger
Qui prit ſoin de les protéger.
Tel que le Peuple d'Angleterre ,
Tous les moutons alors avoient droit de voter .
Un Manant vint ſe préfenter ,
Doué du talent néceſſaire
Pour fubjuguer tous les eſprits ;
En politique adroit , le roftre , à ſa maniere ,
Cherche à fe faire des amis :
Il flatte la gent moutonniere ,
Exalte avec vivacité
Les charmes de la liberté :
Il fait aux uns mille careffes ,
Comble les autres de largeffes ;
Il conduit le troupeau par de riants chemins ,
Avec le ferpolet brouter l'herbe fleurie .
Les moutons comme les humains
Se prennent à la flatterie.
Au jour marqué , le fin matois
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 47
Eſt prociamé , fans que perſonne
Songe à défapprouver ce choix ;
En grande pompe on le couronne :
Rien de plus vrai , que les honneurs
Ont , de tout temps , changé les moeurs ;
Ce n'eſt plus ce ton pathétique ,
Ni ce zele patriotique
Qui le fit choiſir pour Berger ;
Il n'a plus rien à ménager ,
En vrai deſpote il va paroftre ;
Il parle , il fe conduit en maître ;
Des Bergers aux moindres propos ,
Il exagere la puiſſance ;
Il rappelle l'obéiſſance
Qu'aux Bergers doivent les troupeaux
Réduits à l'herbe des campagnes ,
Les moutons ne vont plus brouter ſur les montagnes ;
Sans avoir égard aux faifons ,
Il les prive en tout temps de leurs riches toiſons :
:
Le jeune agneau , dès qu'il reſpire ,
Du ſein de fa mere arraché ,
Eft foudain conduit au marché ;
Tont gémit conſterné ſous ce cruel empire :
:
Etfi les animaux bélants
0
Font entendre par fois leurs douloureux accens ;
Avec un air mocqueur , il leur tient ce langage :
,, Qui vend à prix d'argent ſes jours , fa liberté ,
Amis , ne doit jamais , croyant être écouté ,
„ Se plaindre de fon eſclavage."
Par le méme.
48 MERCURE DE FRANCE,
Traduction en Vers de l'Ode d'Horace.
LE
Solvitur acris hyems , &c.
E printemps bravant les frimats
Revient embellir nos climats.
Déjà les Matelots , ranimant leur courage ,
Radoubent leurs vaiſſeaux, s'éloignent du rivage...
Le Berger conduit fon troupeau
Dans une riante prairie :
Le Laboureur , loin du Hameau ,
Sillonne la plaine fleurie ;
Et du léger Zéphir , le ſouffle gracieux ,
Diffipant les brouillards , nous dévoile les Cieux.
Là , tandis que Vulcain , d'un bras infatigable ,
Fabrique , dans ſes feux, la foudre redoutable;
A l'aſpect de Phébé , ſous le calme horifon ,
Là, ces chaines d'Amours , de Nymphes & de Graces ,
D'un pas léger ſur le gazon ,
En cadence , impriment leurs traces.
Il faut nous couronner de fleurs ,
Et rendre mille honneurs
Au Dieu de ces ombrages :
Immolons-lui ſous ces feuillages,
Nos
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 49
Nos géniſſes ou nos chevreaux.
O Seſte , quel plaiſir ! ... Mais , prévois , tu nos mauzi
Partout la mort inévitable
Accourt en tyran formidable ,
Nous dicter ſes terribles loix,
Et je vois ſa faulx meutriere
S'étendre des Palais des Rois,
Juſques ſur la ſimple chaumiere.
Sur quoi fonder le moindre eſpoir ?
Foible humain , l'avenir est - il en ton pouvoirs
Nos ans font écoulés , une nuit éternelle
Va nous envelopper , la parque nous appelle.
L'inflexible nocher , à nos derniers ſoupirs ,
Nous arrache à jamais , aux feſtins , aux plaints.
ParM.
D
50
MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Septembre.
LEE mot de la premiere Enigme eſt
Soufflet ; celui de la ſeconde eſt Langue ;
celui de la troiſieme eſt Table. Le mot
du premier Logogryphe eſt Merluche,
où l'on trouve ruche , mer , méche , merle ;
celui du ſecond eſt Hériſſon (coëffure à
la mode) , où ſe trouvent hier , noir , ire ,
rose , Son , or , Rhône , foie (Joie poil) ,
fi , re , Sire, oie ; & celui du troiſieme
eſt Cor , où ſe trouve or.
LECTEUR ,
ÉNIGME.
c'eſt dans le jour que je fais mon ſervice ,
Et la nuit , comme à toi , me donne le repos.
Mais du deſtin bizarre un étrange caprice ,
Dans le jour me condamne à la nuit du chaos.
Du ſexe féminin le hasard m'a fait naître ;
Que cet aveu pourtant ne te faſſe pas peur.
Tu peux , malgré mon ſexe , aisément me connoftre
Que ma ſincérité réveille ton ardeur.
Je ſuis étroite & longue , & ma couleur varies
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 51
Ma têre eſt à mon pied ſi ſemblable en tout point,
Que de les diftinguer l'on n'eut jamais l'envie ;
Car de la tête au pied je ne differe point.
De mon utilité , depuis long-temps connue ,
je ne te dirai rien , ce ſeroit vain diſcours.
Mais lorſque par ſa faute , Iſabelle ingénue ,
A de mon corps docile arrangé mal les tours ;
Souvent en rougiſſant, la belle embarrafſſée,
Me remet dans la nuit que je dois toujours voir s
Soin qui ſemblereit doux à la main empreſſée
De l'amant qu'à ſes pas attache un vain eſpoir.
Le riche & l'indigent , la prude & la coquette ,
Tous indiſtinctement font uſage de moi.
Chacun en ce pays de moi va faire emplette ;
Et fi tu n'es nuds pieds , Lecteur , je ſuis fur toi,
ParMM. B. & L.
I
AUTRE.
1
ssus de la même origine
Mon frere & moi , nous nous reſſemblons peu
Son viſage ſerein, enjoué , plein de feu ,
Forme un entier contraſte avec ma ſombre mines
Auſi, jamais on ne nous voit
Habiter ſous le même toft.
Bien loin d'aller à ſa rencontre ,
Quand il paroft je fuis ; dès qu'il fort je me montre
Oppoſés du matin au foir ,
D
52 MERCURE DE FRANCE.
Ce qu'il veut qui ſoit blanc , moi je veux qu'il ſoit noir ;
Et je gagerois bien que jamais foeur & frere
Ne ſe font rencontrés d'un humeurſi contraire :
Enchaînés toutefois par d'éternels liens ,
Je marche ſur ſes pas , il marche ſur les miens.
Au reſte , ami Lecteur , crains peu notre diſcorde ,
A s'employer pour toi chacun de nous s'accorde ;
A nous employer bien mets auſſi tes efforts ,
Car qui ne nous a plus eſt au nombre des morts .
Par M. P. D. L. à Sens.
POUR
AUTRE.
Our moi l'ambitieux ſoupire ,
Le ſage me révere & craint de me porter ;
Le vulgaire en tremblant m'admire ,
Et dans ſon ignorance ofe me ſouhaiter.
Faite de fleurs ou de verdure ,
De la vertu j'étois le prix :
Mais quand le diamant & le feu des rubis ,
Releverent l'éclat de ma ſimple parure ;
Hélas ! pour me ravir , de crimes inouis
L'ambition fit rougir la nature,
François , ſéchez les pleurs qui coulent de vos yeux ;
Accourez tous me rendre hommage :
Sur le front de Louis , d'un regne glorieux ,
Je dois être à vos yeux le fortuné préſage.
Par M.le Marquisde Cogners.
OCTOBRE. I. Vol. 1777.
D
LOGOGRYPHE.
E devenir époux , s'il te prend fantaiſie ,
Lecteur , avant tout puiſſe - tu
M'arracher à ce Dieu dont je ſuis l'attribut!
Tu peux alors trouver le bonheur de ta vie.
Mon ſein renferme un utile animal ;
Un élément ; une meſure ;
Un vêtement ſacerdotal ,
Un ſynonime de bordure ;
Puis une maſſe , ou plus ou moins obfcure ,
Et que l'air promene à ſon gré :
L'oppoſé de vilain ; un fleuve renommé;
Certaine annonce ; une Ville en Hongrie,
Une enfin dans la Normandie.
Far M. de la Vente, Peintre à Vire.
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
J.
AUTRE.
zdécide ton fort , & celui de Sylvie ,
Mot confolant & flatteur ;
Je fais le bonheur de ta vie ,
Sur - tout ſi j'émane du coeur.
Mais quel Enfer abominable ,
Lorſque je fuis forcé ; d'un tel malheur
Préſerve - toi , Lecteur aimable.
Qui de mon tout connoît bien la valeur,
Doit en me prononçant aſſurer fon bonheur.
Je ne ſuis pas indéchiffrable..
Si tu voulois me déſunir.
Il eſt aiſé d'y parvenir.
Retranche mon milieu , ſans te donner au Diable,
Mon reſte renverſe ſe trouve dans la Fable.
Par un Abonné au Mercure
Octobre . 1777 、
55.
CHANSONNETTE ,
àMlleA***
Paroles et MusiquedeM.Girard-Raigné
Allegretto.
Vous qui voulez fuir :
la ten-dres-se Craignez les:
charmes de Cloris Son
doux par-ler sa gentil...lesse
Ahah vous y se__riex pris
Ahahvousy seriez pris .
56. Mercure de France . :
mineur.
Sur moi que
m
s'e
7
son res
re-gard
chap-pe Le Ciel s'ouvre.
à mes yeux ravis ; plus
promt que l'e-- clair il
frappe ah ah rousy
se-- riez pris ah ah
me
vous
y se__riez pris .
Onreprendle Majeur etleMineur alternativement,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 57
T
AUTRE.
ANTOT fruit excellent , tantôt certaine Ville
Où tout homme borné trouve un moyen facile
De décorer fon chef du bonnet de Docteur ,
Six pieds compoſent , cher Lecteur ,
Toute mon exiſtence.
Combine les diverſement ,
Tu trouveras , premierement ,
Le mobile de la Finance ;
Une Ville d'Eſpagne ; uns eſpece de grain ;
De divers animaux l'affreuſe maladie ;
Ce Patriarche à qui nous devons le raiſin ;
Celui dont les pareils fuſtigerent Tobie ;
Le fléau de nos champs ; un cri qui dans Paris
Trouble , met en défaut maints Badauts étourdis;
J'en dis peut-être trop , une mauffade bête
Par ſa configuration ;
Mais que pourtant jadis , à certains jours de Fête ,
L'on menoit en Proceſſion.
Par Mademoiselle de Seguiran, d'Aix
en Provence.
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
J
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Mémoires pour fervir à l'Histoire de Louis
Dauphin de France , mort à Fontainebleau
, le 20 Décembre 1765 , avec un
Traité de la connoiſſance des hommes ,
fait par ſes ordres , en 1758 , 2 vol.
in.- 12. A paris , chez P. G. Simon ,
Imprimeur du Parlement , & Mérigot
le jeune , Libraire , Quai des Augustins.
CETET Ouvrage , dont on defiroit depuis
long - temps la publication, a été compoſé
ſur des Mémoires que Madame la
Dauphine avoit rédigés elle-même , pour
avoir fans ceſſe devant ſes yeux , la vie ,
les actions , les penſées & les ſentimens
de l'auguſte époux qu'elle pleuroit avec
toute la France. C'étoit pour elle une
forte de conſolation qui ſervoit d'aliment
à cette douleur profonde qui l'a enfin
conduite au tombeau.
Toutes les qualités éminentes que
Madame la Dauphine a fait éclater du-
1
ر
OCTOBRE. I. Vol. 1777.59
1
rant ſa vie , étoient dignes d'être célébrées
par l'Auteur des Mémoires. Et
le récit de tant de vertus , joint à l'éloge
de fon auguſte époux , auroit été d'autant
plus intéreſſant , qu'on retrouve dans
le Prince qui nous gouverne , cet amour
pour le vrai , ce zele pour le bien public ,
cette noble fimplicité , cette ſageſſe &
cette modeftie qui nous ont tant fait
regretter la ſource auguſte où il a puiſé
les ſentimens qui l'animent.
L'Auteur des Mémoires obſerve , en
commençant ſon Ouvrage , qu'on ne
doit pas enviſager l'héritier d'une Couronne,
dans le même point de vue que
celui qui la poſſede. ,, La vertu , dit - il ,
ود
ود
ود
و د
ود
ne brille jamais avec plus d'éclat que
,, lorſqu'elle eſt placée ſur le Trône.
Tout le monde a les yeux ouverts ſur
les actions & fur la conduite des Rois.
Ils font les ſeuls garans de la félicité
publique. Tout dépend d'eux , tout
, ſe rapporte à eux; & les ordres qu'ils
donnent pour rendre leur Royaume
floriſſant & leurs Sujets heureux , ne
,, manquent jamais d'être publiés par
la renommée , & confignés dans l'His-
,, toire. L'héritier immédiat de leur pouvoir
, n'a pas les mêmes avantages ;
"
دد
"
"
60 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
toujours cher & reſpectable par les
droits de ſa naiſſance , il n'eſt pas en-
,, core en état de les exercer : ſon mé-
ود rite, ſéparé de la puiſſance ſuprême,
,, ne fait pas les mêmes impreſſions ,
„ parce qu'on ne lui rend pas les mêmes
hommages : ſes talens & les ſoins
qu'il prend pour les cultiver , font
,, comme éclipſés par les rayons qui partend
du Trône.
وو
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
Nous connoiſſons aujourd'hui par
l'Hiſtoire , le mérite particulier & distinctif
des Rois qui ont gouverné cette
Monarchie. Quelques-uns de ceux qui
devoient leur fuccéder , ſelon le cours
ordinaire de la nature , ſont morts
,, avant eux ; mais il ne paroît pas que
les Hiſtoriens ſe ſoient fort occupés
de nous donner une idée juſte & détaillée
de leur conduite & de leur
caractere.
و د
و د
ود
"
وو Les vertus qui fondent les eſpéran.
,, ces des Peuples ( pour l'avenir , ne font
,, cependant pas moins dignes de leur
,, attention , que celles des Rois regnans
,, qui font actuellement leur bonheur.
" Quand un Prince , né pour tenir un
,, jour les rênes du Gouvernement , s'eſt
و د
rendu capable de remplir , avec gloire ,
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 61
,, une ſi haute deſtinée , ſes exemples ne
font ni moins intéreſſans , ni moins
inſtructifs que s'il avoit regné luimême.
ود
و د
ود
ود
Telle eſt l'idée qu'on doit avoir du
,, Dauphin qui nous a été ravi. Prince
,, d'un eſprit ſupérieur, orné des plus
ود
ود
ود
belles connoiſſances & des plus profondes
recherches ſur les vrais principes
& fur toutes les parties du Gouverne-
,, ment; plein de zele & de reſpect pour
ود la Religion ; attentif à en pratiquer
,, tous les devoirs avec la plus fcrupuleuſe
exactitude; ſenſible à la gloire
و د
ود
ود
ود
& au bonheur de ſa patrie; foumis
„ au Roi par devoir & par inclination ;
,, rigide obſervateur de toutes les loix
de l'honneur & de la probité ; éclairé
dans le choix de ſes amis ; bienfaiſant ,
, généreux , compatiſſant , déſintéreſſé ;
aimable dans la ſociété , doux & poli
dans le commerce ; d'une humeur tou-
„ jours égale ; d'une affabilité toujours
„ prévenante ; d'une converſation tou-
,, jours agréable ; pere tendre , époux
ود
ود
و د
fidele ; ami conftant , digne , en un
,, mot , d'être propoſé pour modele à
,, tous les hommes , à tous les Princes ,
» à tous les Souverains de l'Univers."
62 MERCURE DE FRANCE.
La lecture des Mémoires prouvera
que le portrait que nous venons de transcrire,
n'eſt nullement flatté , & que toutes
les circonſtances de la vie & de la
mort de ce Prince , juſtifient pleinement
la haute idée que l'on en donne dans cet
Ouvrage. Rien n'eſt plus propre à faire
connoître la ſolidité de l'efprit & le goût
excellent de ce Prince , que le plaiſir
vif avec lequel il liſoit les Offices de Cicéron.
On craignit d'abord , dit l'Au-
,, teur des Mémoires , que ſon imagi
"
ود
nation vive & volage , ne ſe rebutât
3, du ſtyle ſérieux & dogmatique qui
,, regne néceſſairement dans cet Ouvrage.
,, Mais on fut bien - tôt détrompé ; le
„ plaiſir extrême qu'il reſſentit , en lifant
ود les principes de cette juſtice exacte , de
,, cette probité rigide dont il avoit le
,, germe dans ſon ame , dompta , pour
,, ainſi dire , ſon imagination , & ne lui
,, permit pas de regretter des peintures
,, plus riantes & plus agréables. Les Offi-
,, ces de Cicéron devinrent ſon livre fa-
,, vori ; il le reliſoit ſans ceſſe: & comme
ود il avoit une mémoire étonnante , il
,, l'apprit preſque tout entier par coeur.
ود Les regles de morale qui y font expli
, quées , flattoient extrêmement ſon goût ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 63
2
» parce qu'elles étoient conformes à fon
,, caractere. Ce prince étoit né pour la
,, vertu ; & fi ceux qui conduiſoient fon
" éducation , furent obligés de lutter
,, long-temps contre l'indocilitéd'une ima-
, gination qui le dominoit , ils ne trou-
,, verent jamais rien à réformer en lui
, dans tout ce qui a rapport aux qualités
eſſentielles du coeur .'
رو
ود
Malgré la modeſtie de ce Prince , &
l'extrême précaution avec laquelle il cachoit
la profondeur de ſes connoiſſances
& la délicateſſe de ſon eſprit , il s'eſt
quelquefois donné l'eſſor , & a laiffé entrevoir,
comme malgré lui , les talens
rares qu'il avoit reçus de la nature. ,, Un
, jour entr'autres le Chancelier Daguesſeau
étant venu lui faire ſa Cour , on
lui parla de l'éloquence ; & le Dauphin
;, s'expliqua , fur ce ſujet , avec toute la
juſteſſe , toute la grâce & toute l'intel-
„ ligence poffible. Il inſiſta particuliere-
„ ment ſur l'éloquence de Cicéron , &
cita les endroits de ſes écrits qui l'avoient
le plus frappé ; c'étoit déjà beau-
» coup de pouvoir foutenir une pareille
, conversation avec un homme tel que
و د
"
59
le Chancelier Dagueſſeau. Le Dauphin
,, fit plus , il la termina par un trait de
,
64 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
د
و د
ود
ود
politeſſe auquel ce Magiſtrat ne fe feroit
jamais attendu; car après lui avoir
dit ſon ſentiment ſur la véritable élo-
„ quence : Je vais , ajouta - t - il , vous en
donner un exemple ; & tout de fuite il
lui récita une partie de ce beau Difcours
,, que M. Dagueſſeau avoit prononcé au
Parlement , lorſqu'il n'étoit encore
qu'Avocat - Cénéral , pour réquérir
, l'enregistrement du Bref d'Innocent
XII , contre le Livre des Maximes des
Saints. Le Chancelier qui reconnut
d'abord fon Ouvrage , reçut avec autant
d'étonnement que de reconnoisfance
, une louange ſi flatteuſe & amenée
ſi naturellement ; il ſe retira enſuite
rempli d'admiration pour un jeune
Prince dont le génie, qui commençoit
à ſe développer , donnoit déjà
de fi belles eſpérances. Mais le Dauphin
fe communiquoit ſi rarement & 1
à ſi peu de perſonnes , que ce trait
fingulier ne fut pas auſſi répandu dans
le public qu'il méritoit de l'être. "
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
Ce Prince ne ſe borna pas à cultiver
fon eſprit , à l'orner de toutes les connoiſſances
qui peuvent influer ſur le
bonheur des Peuples. Mais il fit encore
une étude particuliere de la Religion ,
qua
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 65
qui eſt le plus ferme appui des Empires.
Elle n'étoit pour lui ni préjugé , ni fuperſtition
, ni foibleſſe: c'étoit une vertu
folide & réfléchie, qui réuniſſoit toutes
les autres vertus pour les perfectionner
& les confacrer à Dieu.
Nous nous bornerons à rapporter , à
ce ſujet , ce trait remarquable. Lorſqu'on
eut fuppléé les cérémonies du Baptême
aux trois Enfans de France , qui vivent
encore , M. le Dauphin leur fit obſerver
que leurs noms étoient infcrits - fur les
Regiſtres de l'Égliſe , avec ceux des autres
enfans qui avoient été baptiſés avant
eux . Vous voyez , leur dit- il , que vos
,, noms font ici mêlés & confondus avec
,, ceux du Peuple. Cela doit vous ap-
,, prendre que les diſtinctions dont vous
,, jouiſſez , ne viennent pas de la nature
,, qui a fait tous les hommes égaux; il
„ n'y a que la vertu qui met entr'eux une
véritable différence ; & peut - être que
l'enfant d'un pauvre, dont le nom précede
le vôtre , ſera plus grand aux yeux
de Dieu , que vous ne le ferez jamais
,, aux yeux des Peuples."
ود
ود
ود
ود
Nous voudrions encore rappeler ici
pluſieurs autres traits , fur tout ceux de
la derniere maladie , & de la mort de ce
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Prince , qui ont ſervi à donner un nou.
veau luftre à toutes ſes vertus. Elles ont
paru , dans les derniers jours de ſa vie ,
avec un éclat qui a frappé toute la Cour :
tous ceux qui l'ont vu mourir, n'ont pu
s'empêcher de dire , avec un tranſport
de douleur & d'admiration : Pourquoi
n'avons - nous bien connu ce Prince & toutes
fes grandes qualités , que lorsqu'il a ceffé
de vivre ?
M. le Dauphin , perfuadé que toutes
les connoiſſances des Princes leur deviennent
inutiles ſans le talent de connoître
les hommes , chargea un homme de Lettres
de lui compofer un Ouvrage fur cet
Art fi difficile , qui eſt proprement la
Sciences des Princes. Cet Ouvrage rempli
de réfléxions judicieuſes , forme le ſecond
volume des Mémoires , & leur donne un
nouveau prix.
Roland Furieux , Poëme héroïque de l'Arioſte
, traduction nouvelle , par M.
Cavailhon , 3 vol. in - 16. A Paris ,
chez la veuve Ducheſne , Libraire , rue
Saint - Jacques ; Stoupe , Imprimeur-
Libraire , 1777 .
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 67
:
Le Public doit avoir obligation à M.
Cavailhon , de lui avoir enfin procuré
une traduction élégante de l'Orlando Furioso
. En annonçant cette traduction ,
nous croyons à propos de faire connoître
quelques Obfervations préliminaires du
nouveau Traducteur ſur ce Poëme , aſſez
mal connu en France , ſelon lui , malgré la
célébrité méritée dont il yjouit. ,, Lorſqu'il
,, fut composé , dit- il , on étoit voiſin
ود
" de ces temps où l'anarchie & le défaut
,, de police , la multitude des brigands
,, fortifiés dans des Châteaux , & dans
ود
ود
ود
"
des bois , donnoient lieu à une infinité
d'aventures , qu'une imagination exaltée
par l'ignorance , multiplioit encore ,
,, & revêtoit ſouvent de circonſtances
;, merveilleuſes ; & où ces mêmes cauſes
ود
avoient peuplé le monde d'Enchan-
,, teurs , de Fées , de Géans antropopha-
,, ges , de Chevaliers errans . Ces imagi
,, nations & les exploits de la Chevalerie ,
ود
étoient retracés dans une foule de Ro-
,, mans , & dans deux Poëmes fort cou-
,, rus alors en Italie , le Morgante du
ود Pulci , & l'Orlando innamorato du
,, Boyard , Comte de Scandian. D'autre
» part , les Lettres commençoient a re-
, fleurir dans ce pays ; & l'on y avoit
L
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
,, pour les anciens Auteurs , cet enthou
ſiaſme que devoient cauſer leurs beautés
ſupérieues , paroiſſant avec tout le
charme de la nouveauté. Le Roland
,, Furieux , né dans de telles conjonctu-
,, res , tient des Poëmes anciens & des
„ Poëmes Romans de fon fiecle. On y
,, trouve quantité de détails imités des
premiers , & un fonds où l'on reconnoît
l'eſpece de merveilleux , la maniere
compliquée, la marche libre de
ceux du temps.
"
ود
ود
۳
"
و د
و د
ود Dans ce temps de la renaiſſance des
,, Lettres , où l'Arioſte vivoit , le goût
ne pouvoit pas être encore bien épuré.
Aufſi s'en apperçoit - on ſouvent dans
,, ce Poëte. On trouve chez lui de froides
plaifanteries , des fadeurs amoureuſes
dans la bouche de ſes plus terribles
Héros , beaucoup de répétitions
faftidieuſes. Il fait un uſage , à la vérité ,
quelquefois badin , ou ſimplement de
ſtyle , mais d'autres fois très - ſérieux ,
des Divinités ſurannées du Paganiſme ,
dans un Poëme qui ſuppoſe par - tout
l'existence de notre Religion ; il offre
quelques tableaux d'une obſcénité révoltante
, &c. Le Roland Furieux eſt
,, déparé encore par d'autres défauts qu'il
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
و د
"
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 69
,, faut attribuer à ſa longueur exceſſive.
" Il n'eſt pas étonnant que , dans un
Poëme de quarante fix Chants , l'Arioſte
ſommeille quelquefois , &c. &c .
ود
ود
ود
Mais tous ces défauts ne font que
,, comme des ronces , des bruyeres & des
" landes répandues dans un vaſte & ma-
,, gnifique pays dont les beautés offrent le
,, coup-d'oeil le plus riche & le plus varié.
ود
"
Ce qui plaît & attache dans ce Poëme ,
c'eſt un merveilleux fingulier & original
; c'eſt une multitude de caracteres
,, ſupérieurement peints en action ; c'eſt
ود
دو
"
و د
و د
و د
و د
le mouvement & la vie qui font ré-
,, pandus dans tout l'Ouvrage ; c'eſt un
ton aifé & naturel , même dans les endroits
où le ſtyle s'éleve le plus ; ce
font des beautés de détail de toutes les
fortes . On eſt étonné d'y voir tant de
deſcriptions de combats , non ſeulement
ſans en être ennuyé, mais toujours
avec un plaiſir nouveau. Les
exordes qu'on trouve à preſque tous
les Chants , ſont une invention agréable
, dont l'exécution cependant eft
ſouvent un peu foible. "
"
ود
ود
"
ود
ود
On peut voir par- là que M. Cavailhon
fait à ſon Auteur le procès à charge & à
décharge , même avec affez de ſévérité.
E3
79
MERCURE DE FRANCE.
En conféquence des défauts qu'il lui reproche
, il a retranché dans ſa traduction
tous les morceaux qui lui ont déplu , ou
lui ont paru trop longs ; & eſt parvenu
par ce moyen , à reſſerrer conſidérablement
ce Poëme ; il a même réduit quelquefois
deux Chants en un ſeul. Ceux
qui exigent de la part d'un Traducteur
une copie exacte de ſon original , même
avec tous ſes défauts , feront ſans doute
mécontens de ce ravage exercé fur l'Arioſte
par la ſerpe de M. Cavailhon. Il ne
s'eſt pas piqué non plus de rendre toujours
le texte de fon Auteur , avec une
fidélité ſcrupuleuſe , & ne paroît pas être
partiſan de ce que feu l'Abbé de la
Bletterie appeloit une exacte littéralité .
Nous nous permettrons , en paſſant ,
d'obſerver un anachroniſme que M. Cavailhon
a laiſſé echapper dans un des
endroits de ſa Préface que nous avons
cités. Il ſemble placer au tems de l'Arioſte
l'époque de la renaiſſance des Lettres
en Italie, quoique le Dante , Pétrarque
& Bocace , aient précédé ce Poëte d'environ
200 ans.
Pour donner une idée du ſtyle & de la
maniere de traduire de M. Cavailhon ,
nous citerons deux des exordes que l'A-
1.64.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 71
1
rioſte met à la tête de ſes Chants . Nous
choſiſſons de préférence des morceaux
de ce genre , parce qu'ils font en quelque
forte iſolés dans le Poëme , & parce que
M. Cavailhon s'y écarte néceſſairement
un peu moins de fon original. Nous rapporterons
le texte, afin qu'on puiſſe le
comparer avec la verſion du nouveau
Traducteur , & nous mettrons l'un &
l'autre en parallele avec des imitations
qu'a faites , de ces deux morceaux , M,
de Voltaire , illuſtre & digne Émule de
l'Homere Italien.
Exorde du 24. Chant."
Chi metre il pié fú l'amoroſa pania ,
Cherchi ritrarlo , e non v'inveſchi l'ale ;
Che non é in ſomma Amor , ſe non infania
A giudicio de ſavij univerſale.
E ſe ben come Orlando ogn'un non ſmania ,
Suo furor moſtra à qualch' altro ſegnale ,
E quale é di pazzia ſegno più eſpreſſo
Che per altri voler , perder ſe ſteſio.
Varij gli effetti ſon , ma la pazzia
Et tutt' una peró , che gli fa ufcire.
Glié , come una gran ſelva , ove la via
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
"
"
Conviene á forza á chi vi vá falliere.
Chi ſú , chỉ giú , chi quá , chi lá travia.
Per concluder' in ſomma , io vi vo dire ,
A chi in amor s'invecchia , oltr' ogini pena
Si convengono i ceppi , e la catena.
Ben mi i potria dir , Frate , tu vai
L'attrui moſtrando , e non vedi il tuo fatto.
Jo vi riſpondo , che comprendo affai
Or , che di mente ho lucido intervallo ;
Et ho gran cura (e ſpero farlo omai)
Di ripoſarmi , e d'uſcir fuor di ballo ;
Ma toſto far , come vorrei , nol poſſo ,
Che'l mal' é penetrato infiu a l'offo.
"
Verfion de M. Cavailhon.
1
Dieu vous préſerve de mettre le
pied fur les gluaux de l'amour : bientôt
vous y laiſſerez prendre vos aîles ; -
„ &, s'il vous tient une fois, il vous
fera devenir fou. Il eſt bien vrai qu'il
ne traite pas tout le monde comme Roland
; mais il y a plus d'une maniere
,, d'extravaguer. Le pays de la folie eſt
,, un vaſte labyrinthe où l'on s'égare par
,, une infinité de ſentiers , fans parler
du grand chemin qui conduit les
و د
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 73
و و
,, amans aux petites Maiſons. N'est - ce
,, pas , en effet , une énorme ſottiſe à
,, eux tous de faire dépendre d'un au-
,, tre , & qui ſouvent n'eſt pas plus ſage
,, qu'eux , ſa félicité ? De ſe charger volontairement
d'une lourde chaîne ?
,, Frere , me dira quelqu'un , vous prêchez
comme un ange ; mais vous ne
feriez pas mal de profiter un peu de
vos fermons. Moi? A préſent que j'y
,, penſe , je vous aſſure que je vais travailler
ſérieuſement à me guérir , &
,, j'en viendrai à bout, s'il plaît au Ciel.
Mais que voulez - vous , le mal eſt à
l'os ; il faut prendre patience. "
ود
ود
و د
و د
ود
Imitation de M. de Voltaire.
Qui dans la glu du tendre amour s'empêtre ,
De s'en tirer n'eſt pas long tems le mattre ;
On s'y démene , on y perd ſon bon ſens ;
Témoin Roland & d'autres perſonnages ,
Tous gens de bien , mais fort extravagans ,
Ils font tous fous , ainſi l'ont dit les ſages.
Cette folie a différens effets ,
Ainſi qu'on voit dans de vaſtes forêts ,
A droite , à gauche , errer à l'aventure ,
Des Pélerins au gré de leur monture ;
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
Leur grand plaiſir eſt de ſe fourvoyer ;
Et pour leur bien je voudrois les lier.
A ce propos quelqu'un me dira : Frere ;
C'eſt bien prêché , mais il falloit te taire,
Corrige-toi fans fermoner les gens.
Oui , mes amis , oui , je ſuis très - coupable ,
Et j'en conviens quand j'ai de bons momens ;
Je prérends bien changer avec le tems ,
Mais juſqu'ici le mal eſt incurable.
Exorde du 44. Chant.
Speſſo in poveri alberghi ; e in picciol tetti ,
Ne le calamitadi , e ne i diſagj ;
Meglio s'aggiungon d'amicitia i petti ,
Che fra richezze invidioſe , & agj
De le piene d'infidie & di ſoſpetri
Corti regati , e ſplendidi palagj ,
Ove la caritade é in tutto eſtinta ;
Né ſi vede amicizia , ſe non finta,
Quindi avien , che tra Principi , e Signori
Patti , e convenzion fone fi frali.
Fan lega oggi Re , Papi , e Impatori
Doman ſaran nemici capitali ;
Perche , qual l'apparenze eſteriori ,
Non hanno i cor , non han gli animi tali
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 75
ود
ود
ود
و د
22
८
Che non mirando al torto , piu ch'al dritte ,
Attendon folamente al lor profitto.
ود
Queſti quantunque d'amicizia poco
Sieno capaci , perche non ſtra quella ,
Ove per coſe gravi , ove pei gioco ;
Mai ſenza finzion non ſi favella ;
Pur ſe tal' hor gli ha trattl in umil loco
Inſieme una fortuna acerba e fella ,
In poco tempo vengono a notizia ,
Quel , che in molto non fer , de l'amicizia .
Version de M. Cavailhon .
Si vous voulez trouver l'amitié fim-
,, ple & naïve , cherchez- là ſous d'humbles
toits au ſein de la médiocrité ou
de l'infortune. Pafſez vîte devant les
ſuperbes Hôtels & les Palais. La défiante
& la trahiſon ſous de beaux
déhors , des proteſtations frivoles , des
careſſes perfides , voilà tout ce que vous
rencontrerez chez les Grands ; de la
droiture & de la bonne foi , point de
nouvelles. Aujourd'hui les Rois , les
Empereurs , les Papes font ligués enſemble
; demain ils ſeront ennemis
déclarés . Pourquoi cela ? Parce qu'ils
ود
و د
ود
وو
ود
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ne ſe lient que par intérêt, qu'il ne
connoifſſent que l'intérêt. Mais s'il plaiſoit
au fort de les dépouiller de leur
,, puiſſance , & de les réunir dans une
,, pauvre chaumiere , alors ils pourroient
connoître l'amitié , tréfor bien ſupérieur
à toutes leurs poſſeſſions."
ود
"
Imitation de M. de Voltaire.
L'amitié ſous le chaume habita quelquefois ;
On ne la trouve point dans les cours orageuſes ,
Sous les lambris dorés des Prélats & des Rois ,
Séjour des faux fermens , des careſſes trompeuſes,
Des fourdes factions , des effrenés deſirs ;
Séjour où tout eſt faux , & même les plaiſirs.
Les Papes , les Céſars , appaifant leur querelle .
Jurent fur l'Evangile , une paix fraternelle ;
Vous les voyez demain l'un de l'autre ennemis ;
C'étoit pour ſe tromper qu'ils s'étoient réunis.
Nul ferment n'eſt gardé , nul accord n'eſt ſincere ;
Quand la bouche a parlé , le coeur dit le contraire.
Du Ciel qu'ils atteſtoient , ils bravoient le courroux ;
L'interêt eſt le Dieu qui les gouverne tous.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 77
Observations fur les Maladies Epidémiques ,
Ouvrage rédigé d'après le Tableau des
Epidémiques d'Hippocrate , & dans lesquelles
on indique la meilleure méthode
d'obſerver ce genre de maladies. On y
a préſenté , à côté de chaque Obfervation
, dans des colonnes ſéparées , l'adminiſtration
des remedes , leur effet , les
ſignes de coction , les jugemens de la maladie
, les pouls critiques , &c. &c. publié
par ordre du Gouvernement , &
aux frais du Roi ; par M. Lépecq de la
Clôture , Docteur-Régent en la Faculté
de Médecine de Caën , Agrégé au College
des Médecins de Rouen , Médecin
déſigné de l'Hôtel- Dieu de la même
Ville , Adjoint à la Société & Correspondance
Royale de Médecine. A Paris
, de l'Imprimerie de Vincent, in-4°.
Les épidémies ont produit de tout temps
des mortalités effrayantes. L'humanité ,
victime de ces fléaux deſtructeurs , ſemble
78 MERCURE DE FRANCE
en quelque forte accuſer la Médecine de
n'avoir pas porté ſes lumieres affez loin ,
pour pouvoir les foumettre à des regles ,
ainſi que les autres maladies. Cependant
elles ſont ſoumiſes aux loix de la nature.
Toutes ont leur ſource dans la conſtitution
particuliere & actuelle du pays où elles
exercent leurs ravages. Il eſt done trèsimportant
de ſe livrer , avec ardeur , à
- l'obſervation , pour parvenir à la connoisce
des cauſes qui les produiſent , & s'oppoſer
enfin aux progrès meurtriers de ces
effrayantes dépopulations.
Tel eft le but intéreſſant& patriotique
vers lequel M. Lépecq a dirigé particulierement
ſes recherches ; & c'eſt dans la
vue d'exciter les Médecins obfervateurs ,
à redoubler leurs efforts , & à les concerter
pour l'atteindre , en marchant fur
les traces de leurs Prédéceſſeurs , qu'il
publie aujourd'hui fes Obfervations fous
les aufpices du Gouvernement.
Pour remplir fon objet dans toute fon
étendue , l'Auteur s'attache d'abord à faire
ſentir l'importance de l'obſervation en
Médecine , & la néceffité d'une méthode
fimple , lumineuſe , invariable , qui ſoit
univerfellement adoptée , pour donner aux
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 79
!
obſervations cette uniformité qui doit en
doubler les avantages & en aſſurer les ſuccès.
C'eſt dans les premiers âges de la
Médecine , dans les Ouvrages d'Hippocrate,
en méditant ſur le plan qui ſemble
avoir dirigé ce grand homme dans la rédaction
des Epidémiques , qu'il trouve l'ébauche
précieuſe d'une méthode d'Obſervation,
avouée par la nature , & la plus
avantageuſement dirigée pour les progrès
de l'art de guérir. Il en fait voir l'utilité
& les avantages ; & donnant à cette méthode
une plus grande extenfion , en réuniſſant
aux objets qu'elle embraſſe , quelques
points eſſentiels que n'offre point le
travail d'Hippocrate , il propoſe enfin un
plan de recherches très- étendu , qu'il invite
d'adopter pour l'obſervation des maladies
en général , & plus particulierement
de celles qu'on nomme Epidémiques ou
Populaires .
C'eſt au développement de cette méthode
& de ſes avantages , que M. Lépecq
a conſacré ce volume, dans lequel
il ſe propoſe d'établir ſa conformité avec
les grands principes de la Médecine , fon
importance & fon état de perfection ,
relativement aux connoiſſances actuelles ;
de faire connoître ſes avantages & fon
80 MERCURE DE FRANCE:
utilité particuliere , pour frayer aux jeunes
Médecins la route de l'obſervation ;
enfin , de montrer combien elle eſt d'accord
avec la nature , & combien elle réusſit
dans la pratique.
Le Difcours préliminaire peut - être diviſé
en deux Parties. Dans la premiere ,
l'Auteur préſente , dans une eſquiſſe rapide
l'Hiſtoire de la Médecine , le tableau
des erreurs enfantées par l'eſprit
de ſyſtême ; il met en oppofition les fuccès
de la méthode de nos Peres , & déduit de
ce parallele , la néceſſité de recourir à l'obſervation
, pour perfectionner un Art qui
lui doit ſon origine & toutes ſes richeſſes ,
& dont elle doit être à jamais la baſe & le
fondement le plus ſolide. Il fait ſentir
l'obligation où l'on eſt de reprendre l'étude
de la Médecine , après vingt - deux
ſiecles révolus , au même point où la
laiſſa le travail immenſe de ſon ſavant
Inſtituteur ; de recommencer , comme
Hippocrate , à obſerver la nature dans la
marche des maladies , & dans la recherche
de leurs cauſes. C'eſt d'après lui qu'il
indique quel doit être le vrai travail
d'un Médecin , quelles doivent être ſes
fonctions , ſes véritables devoirs : il décrit
à ce ſujet les qualités d'un bon Obfervateur
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 81.
ſervateur & celle de l'obſervation . Il
aſſigne les points principaux fur leſquels
elle doit rouler , & il partage les obſervations
médicinales en fix claſſes , qui
embraſſent tout ce qui peut conduire à
la connoiſſance des maladies & de leurs
cauſes.
Aprés avoir caractériſé les différens
genres d'obſervation auxquels le Médecin
doit ſe livrer , l'Auteur les reprend
chacun en particulier. Il donne
d'excellens préceptes ſur la maniere de
configner l'hiſtoire d'une maladie , fur
l'art de prévoir & de prédire avec fageſſe
, ſa durée & fon iſſue; d'eſtimer à
leur juſte valeur les mouvemens critiques
de la nature , les ſignes précurſeurs des
criſes , les ſignes indicatifs de l'état de
crudité ou de coction. Il traite de la maniere
de régler convenablement la diette
des malades; de l'adminiſtration des remedes
; de la néceſſité de conſigner leurs
effets dans la narration hiſtorique d'une
obſervation ; des avantages que l'on doit
retirer de l'ouverture des cadavres ; de
l'utilité des obſervations météorologiques
, & de la maniere de les faire. L'Auteur
entre dans des diſcuſſions profondes
fur chacun de ces objets : & c'eſt après
<
F
82 MERCURE DE FRANCE.
avoir aſſigné de la forte, les points esſentiels
ſur leſquels l'Obfervateur doit fixer
particulierement ſon attention , après
avoir réuni & combiné les préceptes donnés
par Hippocrate & par les Obſervateurs
de tous les âges , qu'il établit la conformité
de la méthode d'obſervation qu'il
a tracée , avec les grands principes de
l'art de guérir.
La ſeconde Partie du Diſcours préliminaire
, eſt ſpécialement deſtinée à
l'inſtruction des jeunes Médecins , qu'on
ne peut former trop tôt à l'habitude
d'obſerver . C'eſt en leur faveur que
M. Lépecq expoſe la méthode qu'il a
ſuivie dans ſes Obfervations , & qu'il
rend un compte exact de fon propre travail.
Il leur propoſe ſes eſſais comme
autant d'exemples & de raiſons d'encouragement.
Cette hiſtoire des premiers
travaux de l'Auteur , eſt inſtructive &
intéreſſante. Il raconte comment il eſt
parvenu à ſe faire une maniere propre
d'obſerver. Il préſente à ce ſujet la table
qui ſervit à ſes premieres années
d'obſervations : il expoſe par quels travaux
fucceffifs il eſt parvenu à la fimplifier
en la rapprochant de la maniere
d'Hippocrate. Cette table ſimplifiée fe
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 83
!
trouve réduite à quatre colonnes , dont
chacune a ſes avantages , & qui marquent
, pour ainſi dire, les degrés par
leſquels le Médecin peut s'élever juſqu'a
la perfection de l'obſervation.
C'eſt par ces moyens que M. Lépecq
a acquis les matériaux propres à faire le
tableau des maladies qui ont regné en
Normandie pendant douze années conſécutives
: & ce qu'il offre aujourd'hui
au Public , eſt le travail d'une de ces
années . ;, Appelé , dit - il , dans différen-
ود
ود
tes contrées de la Province , avant de
5, me fixer dans ſa Capitale , par- tout le
, defir d'obſerver me ſuivit. Je le ſentis
,, encore s'accroître à Rouen , où les oc-
;, caſions ſemblerent venir au - devant de
,, mơn goût. M. de Croſne (Intendant)
3, me confia bientôt de grandes épidé-
;, mies ; fon zele excita le mien ; l'amour
,, de l'humanité guidoit ſes vues de bien-
, faiſance; celui de mon état & la gloire
ود
ود de l'Art provoquoient mon attention
; & mes soins. C'eſt à cette émulation
,, que je dois les hiſtoires noſologiques
5, des épidémies conſignées dans ce vo
"
lume."
M. Lépecq entre , à cette occafion ,
dans des détails particuliers ſur la més
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
thode d'obſervation qu'il a tracée pour
parvenir à la plus fure connoiſſance des
maladies en général; il inſiſte ſur l'application
qu'on doit en faire à celle des
maladies populaires , & il en fait un réſumé
propre à faire connoître la meilleure
méthode d'obſerver ce genre de maladies.
Tel eſt le précis du Diſcours préliminaire
, ou plutôt de l'introduction : on y
établit des principes , dont le développement
ſe fait dans l'ouvrage même , par
leur application à la pratique.
M. Lépecq décrit la conſtitution de
l'année 1770 , en ſuivant dans l'expofition
des maladies , l'ordre naturel des
ſaiſons , dont il préſente d'abord un
état général , rédigé avec beaucoup de
foin , & qui mérite d'être propoſé pour
modele. Le printemps & l'été de cette année
, ſont compris ſous un ſeul & même
titre , diviſé en trois ſections. On y traite
particulierement du Catarre , maladie fort
commune à Rouen. L'Auteur porte ſes
recherches ſur la fréquence des affections
catarreuſes dans cette Ville ; il en décrit
pluſieurs caufes , & faiſit l'occaſion de
donner à ſes Concitoyens des conſeils utiles
ſur cet objet.
OCTOBRE. I. Vol. 1777.85
L'épidémie du Gros- Theil , qui vient
à la ſuite , eſt intéreſſante par les obfervations
détaillées qu'elle préſente , & par
tous les détails qui l'accompagnent. Ces
détails annonçent des réflexions trèsutiles
à la pratique , qui jettent un grand
jour ſur le traitement des fieures vermineuſes.
- La conſtitution de l'été offre le tableau
de l'épidémie de Louviers , maladie la
plus cruelle , dit l'Auteur , qui ait déſolé
la France dans le cours de cette année
( 1770) fi féconde en épidemies. C'étoit
une fievre très - putride , accompagnée
d'exanthemes , & qui par fon progrès , ſa
contagion & quelques ſymptômes particuliers
, mérite le nom de fievre peftilentielle
. Cet article eſt enrichi de pluſieurs
obſervations très- intéreſſantes , faites d'après
le maladies les plus graves , & qui
marquent avec préciſion toutes les variations
que l'épidémie a pu prendre.
La conſtitution de l'hiver contient
l'expoſé des maladies les plus communes
qui ont été obſervées pendant le cours de
cette faifon ; & l'hiſtoire d'une épidémie
apsitheuse, qui regna dans les Priſons du
Palais à Rouen. M. Lépecq n'a rien oublié
de ce qui peut inſtruire & intéreſſer
1
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
le Lecteur; & ſes ſuccès dans l'emploi du
plan d'obſervation qu'il propoſe , forment
un témoignage authentique qui
dépoſe en ſa faveur. Cet Ouvrage dont
on attend la continuation , doit être véritablement
précieux au Médecins Obſervateurs
, & d'un uſage indiſpenſable
pour tous ceux qui deſirent ſe former ou
ſe perfectionner dans l'art difficile de
l'obſervation.
Nouveaux Voyages dans l'Amérique Septentrionale
, contenant une Collection
de Lettres écrites ſur les lieux , par
l'Auteur à ſon ami M. Douin , Chevalier
, Capitaine dans les Troupes du
Roi , ci - devant fon camarade dans le
Nouveau Monde; par M. Boſſu , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint- Louis , ancien Capitaine d'une
Compagnie de la Marine. A Amſterdam
, & ſe trouve à Paris , chez les
Libraires qui vendent des Nouveautés ,
in-8°.
L'Auteur qui a paſſé pluſieurs années
en Amérique , avec le Régiment de la
Marine , dans lequel il ſervoit , publia
en 1768 , les Obſervations qu'il avoit
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 87
faites dans cette Contrée , pendant un
long séjour: il s'étoit attaché fur - tout
à faire connoître plus particulierement
les peuplades ſauvages qu'il avoit été à
portée de bien voir dans les Poſtes éloignés
où il avoit été envoyé. Depuis la
publication de cet Ouvrage, il a fait
un nouveau Voyage dans les mêmes
Contrées , où il étoit appellé par ſes
propres affaires ; il a retrouvé le pays
Tous une autre domination ; il en a obſervé
l'état , & il entre dans des détails
intéreſſans fur ce qui s'y eſt paſſé depuis
cette époque ; ce qui offre pluſieurs anecdotes
neuves & piquantes qu'on ne lira
pas ſans intérêt. Telles ſont celles où
l'Auteur rend compte de la priſe de pos .
feffion faite par l'Eſpagne , de la Colonie
de la Loufianne . Cette cérémonie ne
ſuivit pas immédiatement la ceffion ;
elle n'eut lieu que le 18 Août 1769; &
ce fut M. le Comte d'O-Reilly qui vint
en prendre poffeffion au nom de S. M.
Catholique. On connoît les troubles
qui avoient précédé cet événement , &
qui devinrent encore plus graves après.
Tous les Papiers publics du temps en
firent mention Les détails dans lesis
on entre ici , ne peuvent être plus
e
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
intéreſſans , fur- tout lorſque l'on fait
que l'Auteur a été dans le pays , qu'il
les a appris , fur les lieux , des témoins ,
acteurs & ſpectateurs des événemens.
Il y eut quelques victimes de ces défordres
civils dont quelques - unes furent
condamnées à la mort , qu'elles ſubirent.
Leur attachement au Gouvernement
ſous lequel elles avoient vécu jusques-
là , fut la cauſe de leur perte ;
elles paſſoient avec peine fous une domination
nouvelle ; elles eurent tort fans
doute; mais on ne peut s'empêcher de
les plaindre. Les détails de la mort d'un
Officier Suiſſe , ci - devant au ſervice de
la Marine , ne fauroient être plus touchans.
Condamné à être fufillé , il ne
voulut point qu'on lui bandât les yeux ,
en diſant qu'ayant tant de fois bravé la
mort pour le ſervice du Roi ſon Maitre
, il ne les avoit jamais fermés ni
détournés devant ſes ennemis. Il découvrit
ſon ſein cicatriſé de bleſſures
qu'il avoit reçues à la guerre , & donna
lui méme le ſignal des coups qu'on devoit
lui porter , en difant : tirez bourreaux.
Parmi les infortunés que leur
attachement à leur ancien Maître , fit
périr , l'Auteur compte un de ſes amis ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 89
qui s'étoit rendu en Amérique peu de
temps avant l'époque de ces événemens ,
& qui mourut fuſillé à l'âge de 31 ans ,
dans la Capitale de cette Colonie , dont
fon grand - oncle avoit poſé la premiere
pierre. Son beau- pere y fubit le même
fort.
L'Auteur , après avoir paſſé à la nouvelle
Orléans , le temps néceſſaire pour
régler ſes affaires , ne voulut pas revenir
en Europe avant d'avoir vu ſes anciens
amis les Sauvages. Il viſita les
Akanças , avec leſquels il avoit demeuré
quelque temps dans ſon premier Voyage.
La réception qu'on lui fit , montre que
ces bons Peuples ne l'avoient point oublié.
La pompe groſſiere de cette réception
, ne laiſſe pas d'être touchante :
ils regardoient M. Boſſu comme leur
frere, parce qu'ils l'avoient adopté , &
lui avoient imprimé ſur la cuiſſe la marque
dont ils diftinguent leurs principaux
Guerriers. Le diſcours qu'ils lui adresſerent
, mérite d'être cité. Il y a long-
„ temps , mon pere , que nous n'avions
و د
"
vu ton viſage. Toute la Nation eſt
,, en joie de voir aujourd'hui que tu
marches fur notre terre qui eſt blan-
» che , puiſqu'elle n'a jamais été teinte
"
F5
90 MERCURE DE FRANCE .
1
و د
"
de ton fang. Tous tes enfans , les
„ Akanças , t'ont pleuré , parce qu'ils
ne favoient pas ce que tu étois devenu
depuis quatorze récoltes & fix
lunes. Nous croyions que tu étois
,, allé au pays des ames; mais ce qui
,, nous fâchoit le plus , c'eſt que nous
, ne connoifſſons point le chemin du pays
دو
و د
ود
ود
و د
des eſprits , & que nous étions privés
de tes nouvelles. Nous eſpérons cet-
,, te fois que tu ne repaſſeras plus le
,, grand lac d'eau falée & amere , pour
,, retourner au grand Village des Fran-
,, çois , où tu as été , comme nous venons
de l'apprendre , renfermé dans une cabanne
forte , parce que l'on avoit
fait voler fur l'écorce parlante ( le
papier ) de mauvaiſes paroles contre
toi. Si tu étois reſté parmi nous ,
tu n'aurois pas éprouvé un pareil
,, traitement. Ici , le plus fort n'op.
,, prime point le plus foible : ici , le
méchant ne profpere point , & le bon
,, n'eſt pas puni : ici , les hommes rou
>>> ges n'égorgent point, comme les hom.
,, mes blancs , leurs freres , pour de la
terre & du fer jaune (de l'or) : ici ,
و و
23 la terre nous nourrit en la cultivant
, fans peine. Ceux à qui elle donne le
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 93
5.
1
r
si
TS
;
Chef. Dès que celui - ci fut inſtruit"
de leur départ , il ne voulut pas que
lés Anglois profitaſſent du Fort , & il
le fit détruire , ainſi que toutes les maifons
de la Bourgade. Mais fes voeux n'étoient
point encore fatisfaits. Pour ne pas
vivre ſéparé d'une Nation qu'il aimoit ,
il réſolut de quitter le pays où il étoit
né ; il aſſembla les Allibamons qui ſe
trouverent tous auprès de lui , juſqu'aux
femmes & aux enfans. Il leur propoſa
de quitter leur terre natale , l'une des
plus belles Contrées de l'Amérique ſeptentrionale
, après avoir brûlé leurs habitations
, & ravagé toute la Contrée.
Ce projet fut exécuté , & Tamathlemingo
partit avec tous ſes Allibamons ,
le même jour , pour la Mobile. Rien
de plus touchant que l'attachement de
ce Chef ſauvage à la France : il en
donna des preuves juſqu'au dernier moment.
Peu de temps après qu'il fut
arrivé à la Mobile , il tomba malade.
Il ne put , à cauſe de ſon grand âge ,
réſiſter à la violence du mal qui empiroit
de jour en jour. Ses forces entierement
affoiblies lui ayant fait juger
„ qu'il étoit près de ſa fin , il demanda
ود
ود
ود
و د
د و
ود
ود
à être inſtruit dans la Médecine Fran-
1
92 MERCURE DE FRANCE.
M. Boſſu ne jugea pas à propos d'accepter
tous ces grands avantages ; mais il
fut touché du bon coeur de ces Peuples ;
ils compatiſſoient à ſes anciennes peines ,
& ils lui offroient tout ce qui fait chez
eux la fuprême félicité. Il ne fut pas
moins bien reçu chez les Allibamons Cette
Contrée a été cédée à l'Angleterre , en
1762. Les Peuples ſauvages qui l'habitent
font toujours attachés à la France : le Cacique
qu'ils avoient alors , & qu'avoit connu
l'Auteur dans ſon premier Voyage ,
étoit un grand Chef à Médaille. Le Roi
de France en donne ordinairement à ceux
qui ſe ſignalent par leur zele pour ſes intérêts.
Tamathlemingo , c'étoit le nom de
ce Chef, refufa conftamment tous les préſens
des Anglois , en difant qu'il ne vouloit
rien recevoir des ennemis de fon pere
le Roi de France Lorſqu'il apprit que les
troupes de cette Nation venoient prendre
poſſeſſion des Forts François , il devint
furieux; il ne vouloit point laiſſer partir
M. de la Noue , qui y commandoit ,
& qui devoit le remettre aux Anglois ;
cet Officier fut obligé de faire embarquer
la nuit tous les François avec leurs
effets , pour ne pas attrifter le vieux
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 93
Chef. Dès que celui - ci fut inſtruit
de leur départ , il ne voulut pas que
lés Anglois profitaſſent du Fort , & il
le fit détruire , ainſi que toutes les maifons
de la Bourgade. Mais fes voeux n'étoient
point encore fatisfaits. Pour ne pas
vivre ſéparé d'une Nation qu'il aimoit ,
il réſolut de quitter le pays où il étoit
né ; il aſſembla les Allibamons qui ſe
trouverent tous auprès de lui , juſqu'aux
femmes & aux enfans. Il leur propoſa
de quitter leur terre natale , l'une des
plus belles Contrées de l'Amérique ſeptentrionale
, après avoir brûlé leurs habitations
, & ravagé toute la Contrée.
Ce projet fut exécuté , & Tamathlemingo
partit avec tous ſes Allibamons ,
le même jour , pour la Mobile. Rien
de plus touchant que l'attachement de
ce Chef ſauvage à la France : il en
donna des preuves juſqu'au dernier moment.
Peu de temps après qu'il fut
arrivé à la Mobile , il tomba malade.
Il ne put , à cauſe de ſon grand âge ,
réſiſter à la violence du mal qui empiroit
de jour en jour. Ses forces entierement
affoiblies lui ayant fait juger
qu'il étoit près de fa fin , il demanda
à être inſtruit dans la Médecine Fran-
ود
ود
و د
و د
د و
و د
و د
ود
P
94 MERCURE DE FRANCE.
,, çoise , c'est - à - dire , qu'il ſe diſpoſa a
,, recevoir le Baptême . Ce Sacrement
,, lui fut adminiſtré par le P. Ferdinand ,
" Capucin , Miffionnaire Apoftolique ,
و د
& Curé de la Mobile. Les beaux fen-
,, timens qu'il fit paroître , remplirent
,, d'admiration tous les aſſiſtans. On le
و د
vit pénétré de la foi plus vive &
,, de la charité la plus pure , ſe faire
,, foutenir par deux Soldats , pour re-
„ cevoir à genoux ce Sacrement , ainſi
,, que le Saint Viatique. Après la céré-
„ monie , Tamathlemingo dit qu'il étoit
„ bien content de mourir Chrétien ,
" parce que , diſoit- il, il ſeroit au pays
des ames à côté des François. Il de-
„ manda qu'on l'enterrât avec la Mé
daille dont le Roi l'avoit décoré ; puis
ſe tournant vers ſon fils , ſes parens ,
& les plus notables de la Nation qui
l'environnoient , il réunit toutes les
„ forces de fon ame pour les exhorter
,, à imiter fon exemple , en abjurant
l'erreur de leur Manitou , pour em
braſſer le Chriftianiſme , afin qu'ils
, fuſſent encore amis avec les François
و د
و د
و د
ور
و د
"
dans le pays des eſprits , où ils feront
, unis éternellement. Il leur recomman-
„ da fur - tout de ne jamais quitter la paOCTOBRE.
I. Vol. 1777. 95
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
role françoiſe , de leur garder une
fidélité à l'épreuve de tout événement ,
& un attachement inviolable juſqu'au
tombeau où il alloit bien - tôt deſcendre
, pour rendre compte de toutes
ſes actions au Maître de la vie. Fai
vécu en homme , ajouta - t - il , je vais
mourir de même."
L'Ouvrage de M. Boſſu eſt ſemé d'une
multitude d'anecdotes de ce genre , qui
, le font lire avec intérêt , & qui font oublier
les négligences de ſtyle & les longueurs
qu'on y trouve fréquemment.
L'Auteur n'eſt pas Ecrivain de profeſſion;
c'eſt un Militaire plus accoutumé à une
vie active qu'à celle du cabinet. Il a bien
vu , & il rend compte de ce qu'il a vu
d'une maniere claire. On préférera fon
ton franc à plus d'élégance.
Voyage de Bourgogne , à M***, à l'ifle
de Bourbon , & ſe trouve à Paris , rue
Saint - Jacques , au- deſſus de celle des
Mathurins , à l'enſeigne du grand Corneille
, 1777. in - 8°. Prix , I liv. 4 f.
broché.
Ce Voyage eſt un badinage mêlé de
profe & de vers, dans le goût du Voyage
96 MERCURE DE FRANCE.
:
de Chapelle & de Bachaumont. L'Auteur
& le Héros de celui - ci , eſt un
jeune Militaire qui voyage avec deux
de ſes amis par la Galiote d'Auxerre ,
& qui fait le récit de leur itinéraire à
un de leurs camarades éloigné d'eux. II
y a beaucoup d'agrément & de gaieté
dans les détails de ce petit Ouvrage ;
& les vers qui en font partie , ont toutes
les graces d'une Poëſie facile & légere.
Tels font les ſuivans , qu'inſpire au
Voyageur le paſſage de la Galiote à
Choify.
Sous ces ombrages ſolitaires ,
Au fond de ces boſquets fleuris ,
Qu'a ſouvent quittés & repris
L'eſſain des voluptés légeres ,
On voit encor quelques débris
Du Temple , où l'on fait dans Paris
Qu'autrefois la belle Cypris
Eut ſes trépieds & fes myſteres.
C'eſt - la , qu'entouré des amours
Dont il fut l'Apôtre fidele ,
Le Deſſervant de la Chapelle ,
Gentil Bernard , dans ſes beaux jours (*)
(*) Il étoit Secrétaire du Cabinet de Choisy.
Inſtruiſoit ,
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 97
Inſtruiſoit , dit - on , ſa Bergere ,
Metroit l'art d'Ovide en Chanſons ,
Et le foir , couronné de lierre ,
Etoit payé de ſes leçons
Dans les bras de ſon Ecoliere .
La deſcription de l'ouverture d'un
pâté , deſtiné au dîner de l'Auteur & de
ſes deux amis , à bord de la Galiote , eſt
un des endroits les plus plaiſans de l'Ouvrage.
Le Conſeil s'afſſembla , dit le
„ Voyageur , & il fut décidé que nous
dînerions ."
و د
ود
Une planche fur nos genoux ,
Voilà notre table dreſſée ;
Par deſſus , la feuille de choux
Tient lieu de nappe damaſſée.
D'abord , un énorme pâté
Préſente ſes flancs redoutables ,
Bien & duement empaqueté
Dans un long diſcours ſur les Fables ,
Et dans l'Ode à S. M...
Ce pâté fut cuit par le Sage ,
Par ce Pâtiſſier ſi vanté ,
Dont le beau nom ſera chanté
Par les Gourmands du dernier age ,
Si mes rimes ont l'avantage
D'aller à l'immortalité.
nos yeux cependant Lazare le découvre,
G
28 MERCURE DE FRANCE.
L'honneur du premier coup eſt long - temps diſputé;
Mais P... s'en faiſit , d'un bras précipité ,
Sous ſon acier tranchant , il le preffe , l'entrouve ,
Et voilà , par la breche , un Fauxbourg emporté.
Auffi-tor nous crions , victoire !
Les fronts rayonnent de gaieté ;
Et pour célébrer notre goire ,
On fait jaillir les flots d'un nectar velouté ,
Qu'aux Preſſoirs d'Haut-Brion ,l'on foule exprès pour boire ,
A l'ouverture d'un pâté.
L'Auteur s'amuſe auſſi , de temps en
temps , à dépeindre les circonſtances groteſques
que lui préſente l'intérieur de la
Galiote , & la bigarrure des Paſſagers qui
la rempliffent. Voici une de ces Obfer
vations , qui ſont cenſées écrites dans la
voiture même , à mesure qu'il les fait.
,, Je jette un coup d'oeil dans l'entre-
,, pont. J'apperçois , à la même place , le
même D *** buvant toujours avec la
même ardeur , mais non pas de la même
bouteile. Son cerceau me paroît déjà
bien offuſqué de la vapeur des raiſins
d'Orléans. Le D*** n'avoit pas be-
, ſoin de cette ſeconde enveloppe ; fon
,, ame avoit affez de peine à percer le
crâne dur & rond dont elle eſt en
,, croûtée. Les Laquais jouent , les Ma
ود
ود
و د
ود
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 99
ود ,, riniers jurent , & le D *** boit en-
,, core."
Effai fur les Cometes , où l'on tâche d'expliquer
les Phénomenes qu'offrent leurs
queues , & où l'on fait voir qu'elles
font probablement deſtinées à rendre
les Cometes des Mondes habitables ,
avec des Obſervations & des Réflexions
fur le Soleil & les Planetes du premier
ordre; par André Oliver , traduit de
l'Anglois. A Amsterdam , chez Marc-
Michel Rey & A Paris , chez Leclerc ,
Quai des Auguſtins , in - 8°. Fig .
Les Cometes & leurs prétendus effets ,
doivent tenir un rang diſtingué dans
I'Hiſtoire des foibleſſes de l'Eſprit humain.
Elles n'ont paru d'abord que pour
effrayer la terre juſqu'à ce qu'on foit
parvenu à calculer leurs révolutions
qu'on a trouvées périodiques & régulieres
; depuis ce temps même on n'a pas
été toujours raſſuré ſur leurs apparitions.
On fe rappellera qu'en 1773 , il ya eu
G2
100
२ MERCURE DE FRANCE .
de bonnes gens qui ont craint qu'elles ne
vinſſent , non pas caufer des déſaſtres
particuliers & locaux , tels qu'une guerre ,
une famine , la mort de quelque Grand ,
mais détruire totalement la terre. Cela
nous prouve qu'avant de rire de nos peres
, nous ne ferions pas mal de regarder
un peu autour de nous , & de voir fi nous
n'apprêtons point à rire à nos enfans Au
reſte , ils ne manqueront pas d'en faire
de même à l'égard des leurs qui nous
vengeront ; & cela doit nous conſoler. Il
ne s'agit pas ici des maux que peuvent
produire les Cometes , il n'eſt queſtion
que de la nature de ces globes , qu'on
a peut - être raiſon de croire habités ,
puiſqu'ils font en effet propres à l'être.
Cette idée n'eſt pas neuve; on ſe borne
à la développer , à l'appuyer de preuves ,
en cherchant quel peut en être l'état
phyſique , fur - tout relativement aux climats
. On obſerve que cet état ne dépend
pas uniquement de la diſtance où les
Cometes font du Soleil ; car , quoique
les rayons de cet Aftre puiſſent être abfolument
néceſſaires à l'exiſtence même
de la chaleur planétaire , la denſité des
atmoſpheres qui environnent ces globes
, doit aſſurément influer auffi fur
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 101
i
cette chaleur. Ces vaſtes atmoſpheres
| raréfiés ou condenſés , penvent contribuer
à rendre les Cometes des habitations
agréables & tempérées. Mais
comme les atmoſpheres même , par leur
trop grande proximité du Soleil , nuiroient
quelquefois aux Habitans , on
ſuppoſe qu'elles font repouffées derriere
la Comete à des diſtances immenfes ,
foit par la rapidité du project des rayons
folaires , foit par toute autre caufe ; ce
font cette atmosphere repouffée par la
force des rayons du Soleil , & la réflexion
de ces rayons , qui forment la
queue des Cometes. Cette idée , qui n'eſt
pas neuve , puiſque c'eſt à-peu-près celle de
Kepler , eft adoptée par M. Oliver ,
avec quelques légers changemens né .
ceſſaires pour la preuve de cette hypotheſe.
Ses détails , à cet égard , font
curieux ; ils ſuppoſent bien des Obfervations
& bien des expériences ; cette
répulſion , cette expanfion de l'atmosphere
, qui fait la queue des Cometes ,
contribue , felon lui , à les rendre plus
propres à être habitées. C'eſt un moyen
au moins ingénieux de débarraſſer les
globes d'un excès de chaleur lorſqu'ils
en ont trop , & de la recouvrer lorſqu'ils
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
n'en auroient pas aſſez. Cela dépend
de leur proximité ou de leur éloignement
du Soleil , & le queues font plus
ou moins longues , en raison de cet
éloignement & de cette proximité .
M. Oliver termine ſon Eſſai par cette
idée qu'il foumet aux recherches ultérieures
des Aſtronomes , & par laquelle
nous finirons auſſi l'extrait de ſon Livre.
ود
ود
ود
ود
و د
La longueur de la queue des Cometes ,
à diſtances égales du Soleil, eſt vraiſemblablement
proportionnée à la quantité
du fluide répulſifdont leurs atmoſpheres
font compoſées. Ne feroit - il
„ pas poffible par là de former une con-
„ jecture raiſonnable ſur la diſtance de
و د
leurs aphélies ? En obſervant la lon-
,, gueur apparente de ces queues , lors-
,, qu'elles defcendent vers le Soleil , &
ود qu'elles en font à des diſtances éga-
,, les , on en concluroit leur véritable
longueur. Enfuite , en comparant celles
,, qui appartiennent à des Cometes dont
ود
ود les diſtances dans leur aphélie ne font
,, pas encore connues avec celles de ces
Cometes , dont les aphélies font déjà
déterminées , on parviendroit à connoître
la diſtance des premieres ; &
,, cette diſtance étant une fois déter-
ود
ود
ود
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 103
ود
ود
ود
ود
22
minée autant qu'elle pourroit l'être par
cette méthode , on détermineroit leurs
diſtances moyennes , & leurs révolutions
périodiques par la comparaiſon
de la partie calculée de leurs routes
,, avec ces diſtances."
Oeuvres posthumes de M. Pothier , tom.
III , contenant les Traités de la Garde
Noble & Bourgeoiſe , du préciput
légal des Nobles , des hypotheques
& des ſubſtitutions. A Paris , chez
Barrois le jeune , Libraire ,
On a remarqué , en lifant les Ouvrages
de ce profond Jurifconfulte , qu'il
commençoit toujours par poſer des principes
certains , afin d'en tirer les conféquences
les plus naturelles. Il favoit toujours
les appliquer convenablement aux
circonstances , fans oublier de mettre
dans la balance les opinions de ceux qui
l'avoient précédé dans la même carriere ,
& de les rapprocher de la regle fi eiles
s'en écartoient. Auſſi c'étoit par une
difcuffion lumineuſe qu'il faifoit triom
pher la vérité en la mettant dans fon
plus beau jour. La méthode de ce Ju-
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
riſconſulte étoit de chercher dans les
Loix Romaines , la ſolution des questions
que la matiere dont il traitoit
pouvoit faire naître: & il le faiſoit avec
tant de ſuccès , qu'on ne ſavoit ce qu'on
devoit le plus admirer , ou la grande
ſageſſe de ces anciens Légiſlateurs du
Monde, qui prennent ſur preſque toutes
les difficultés , un parti fi conforme à
l'équité naturelle , ou l'art infini avec
lequel notre Légiſlateur moderne agitoit
& réſolvoit ces mêmes difficultés.
Pourquoi M. Pothier employoit - il
l'autorité des Loix Romaines dans des
queſtions où elle n'eſt pas reconnue ?
Parce que c'eſt en même- temps une certitude
& une fatisfaction pour les eſprits
qu'on veut inſtruire , de les faire remonter
à la raiſon primitive des chofes;
& que cette raiſon , diſent les Jurifconfultes
, n'eſt nulle part ſi évidente
ni ſi bien écrite que dans le Droit
Romain . La maniere aiſée dont M. Pothier
l'emploie , & l'ordre convenable
dans lequel il le place , ne ſont point ,
comme chez tant d'autres Auteurs , un
étalage d'érudition inutile. Ils font plutôt
l'effet d'une ſcience raiſonnée &
d'une combinaiſon réfléchie. Les Ou
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 105
vrages poſthumes de cet Auteur , prouveront
, comme les précédens , que ce
profond Jurifconfulte avoit juſtement
mérité la haute réputation qu'il s'étoit
acquiſe.
Lettres fur la profeſſion d'Avocat , avec
un Catalogue raiſonné des Livres de
Droit , par M. le Camus , Avocat au
Parlement , & Cenſeur Royal. A Paris ,
chez Méquignon le jeune , Libraire .
La carriere du Droit eſt immenſe ,
comme celle de toutes les Sciences.
On convient qu'il y a loin de la connoiſſance
des principes généraux acquis
dans les Écoles , à cette connoiſſance
qui fait les appliquer judicieuſement , à
cette variété innombrable de cas particuliers
que la cupidité des hommes
fait naître tous les jours dans la Société.
On a beau ſe vanter d'avoir reçu de la
nature ce ſens exquis qui nous fait appercevoir
dans les détails , le noeud d'une
affaire , & la liaiſon des principes avec
les circonſtances éloignées. On a beau
foutenir que l'expérience journaliere ſuf
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
fit feule pour étendre & perfectionner
ce ſens exquis qu'on a reçu de la nature.
Il n'en faut pas moins avoir fait de bonnes
études , & s'être mis en état de bien apprécier
les Jurifconfultes quinous ont transmis
leurs Ouvrages , pour exercer dignement
la profeſſion d'Avocat. L'Ouvrage
que nous annonçons a ce double avantage
d'indiquer la meilleure methode d'étudier
la ſcience du Droit , & de faire connoître
les meilleurs Auteurs que l'on doit confulter
ſur chaque matiere. Les ſuccès de l'Auteur
de cet Ouvrage , fur- tout dans les
matieres Canoniques , & l'accueil qu'on a
fait à la premiere édition de ſes Lettres ,
font de fûrs garans de la bonté de l'Ouvrage
que nous annonçons. M. le Camus
afait de bonnes études avant d'entrer dans
la carriere du Barreau , & donne tous les
jours des preuves de la ſcience qu'il a acquiſe
, & de la ſageſſe avec laquelle il approfondit
toutes les queſtions qui fontfoumiſes
à fon examen . Et perſonne n'étoit
plus en état que lui de fournir aux jeunes
Avocats & à ceux qui ſe deſtinent à la
Magiſtrature , la méthode la plus fûre pour
acquérir une Science auffi étendue que difficile.
Il ſeroit à defirer que l'Ouvrage de
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 107
M. le Camus joignit à l'avantage de diriger
les études du Droit , celui d'exciter parmi
nous l'émulation , & de faire revivre le
goût du travail qui ſemble diminuer chaque
jour. Nos Peres , a dit le Chance-
ود
ود
ود
ود
ود
"
lier Dagueſſeau , trouvoient le moyen
d'étendre leurs jours , & de prolonger
leur vie par le bon uſage qu'ils en faifoient;
au lieu que nous l'abrégeons par
la profuſion & le dérangement de notre
,, temps. Rien n'étoit plus commun alors
,, que de voir des Magiftrats ſavans ;mais
ود
د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
des Magiſtrats Auteurs qui enrichisfoient
le Public du fruit de leurs veilles ;
& qui après avoir employé une partie
de la journée à rendre juſtice aux hom-
,, mes de leur âge , en conſacroient le res-
,, te à inſtruire les ſiecles à venir.......
Les moeurs font entierement changées :
la fragilité des hommes les foumet à
la tyrannie de la Coutume. La forme
, même de traiter les affaires eſt différente
; les occupations de la vie & les
devoirs de la ſociété ſe ſont tellement
multipliés , que ceux qui font deſtinés à
vivre dans le tumulte des affaires , font
forcés , malgré leur goût pour l'étude &
leur ardeur à s'inſtruire , de laiſſer aux
Savans de profeffion une grande partie
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
1
108 MERCURE DE FRANCE.
t
ود du terrein que les Magiſtrats parta-
,, geoient autrefois avec eux. Il eſt mê-
„ me de la ſageſſe & du devoir d'un hom-
„ me dévoué au ſervice du public , de fe
,, réduire au néceſſaire & à l'utile , pour
,, ne pas s'expoſer à perdre l'un & l'au-
,, tre , en s'attachant à ce qui n'eſt que
,, d'ornement , & , pour ainſi dire , de
luxe dans les Sciences. Il ajoute par-là
à l'eſſentiel , tout ce qu'il refuſe au ſu-
,, perflu ; & il vaut beaucoup mieux pour
lui ignorer certaines choſes étrangeres
à ſa profeffion , pour approfondir ſolidement
celles qui regardent ſon état ,
,, que d'être ſuperficiel ſur tout , pour
vouloir tout ſavoir."
ود
ود
"
ود
ود
ود
La Mouche , ou les Eſpiegleries & Aventures
galantes de Bigand , nouvelle édition
, revue & corrigée avec figures ,
premiere Partie. A Veniſe , & à Paris
chez la veuve Ducheſne , Libraire , rue
Saint-Jacques ; & Cailleau , Imprimeur.
Libraire , 1777 .
Ce Roman avoit paru , pour la premiere
fois , en 1736. La multiplicité
,
OCTOBRE . I. Vol. 1777. 109
d'incidens finguliers & extraordinaires
dont il eſt rempli , le font lire avec intérêt
, malgré une foule de contradictions
& d'invraiſemblances , & malgré la
négligence du ſtyle.
Charles Bigand , le Héros de ce Roman
, montre , dès ſa plus tendre jeunesſe
, un tel penchant à la curiofité , qu'il
devient de bonne heure l'eſpion de tout
ſon quartier , ce qui lui attire pluſieurs
aventures fâcheuſes. Ses parens , craignant
qu'il ne ſe faſſe aſſommer , le
placent dans un Couvent , à l'âge de
treize ans , en qualité d'Aide de Cuiſine.
Après y avoir paſſé quelques années , il
ſe ſauve en faiſant évader un Frere
Novice , retenu par force dans le même
Couvent Il eſt ſucceſſivement Laquais
de l'Aventurier auquel il vient de procurer
la liberté, & qu'il finit par voler ;
Abbé , & enfin Mouche ou Espion d'un
Ambaſſadeur qui a reconnu en lui les
talens propres à cet emploi. Les courſes
& les métaphores auxquelles fon ministere
l'oblige , lui font rencontrer tous
les jours des aventures très- fingulieres.
La plus intéreſſante pour lui, eſt la rencontre
d'un original , d'une figure fort
bizarre , & qui parloit tout feul dans la
110 MERCURE DE FRANCE.
rue. Il vient à bout, non ſans peine ,
de faire connoiſſance avec cet homme.
L'endroit où il décrit cette rencontre ,
eſt un des plus curieux du Roman.
L'homme fingulier lui conte ſon hiſtoire.
C'eſt un Chimiſte Vénitien , nommé
Rametzi , qui a trouvé le ſecret de faire
de l'or. Déſeſpéré d'avoir perdu une
maîtreſſe qu'il adore , & qu'il cherche
par - tout , il en eſt preſque devenu fou ;
& c'eſt le dérangement de ſon eſprit qui
produit en lui toutes les bizarreries dont
Bigand vient d'être le témoin. Il lui
demande le ſecret , & l'engage à faire
tous ſes efforts pour lui faire retrouver
ſa maîtreſſe , lui promettant , en cas de
ſuccès , de faire fa fortune. Bigand ,
mettant en uſage tous ſes talens & les
reſſources de ſon métier pour parvenir
à l'importante découverte dont il eſt
chargé , en vient heureuſement à bout.
Rametzi , au comble de ſes voeux , part
pour Veniſe avec ſa chere Likinda , &
laiſſe en partant , à Bigand , la moitié de
fes immenfes tréſors , avec une maiſon
richement meublée qui lui appartenoit ,
& qu'il occupoit. Bigand, n'ayant dé
formais plus rien à deſirer du côté de
la fortune , quitte ſon Ambaſſadeur ,
OCTOBRE . I. Vol. 1777. III
après s'être acquitté d'une expédition
très - périlleuſe , entrepriſe pour ſon ſervice
, dans laquelle il manque de périr ,
& reçoit des bleſſures dont il eſt longtemos
malade. Rendu enfin à lui -même,
il épouſe une jeune perſonne nommée
Lufinette , dont il étoit devenu amoureux
, & à qui il avoit rendu les plus
grands ſervices pendant ſon ſéjour chez
l'Ambaſſadeur. Il ſe flatte d'avoir afſuré
pour toujours fon bonheur & ſa tranquillité
; mais les infidélités de ſa
femme , dont il croyoit être tendrement
aimé , lui préparent de nouvelles tra
verſes. Les premiers indices qu'il apperçoit,
éveillent ſa jalouſie; il épie les démarches
de Lufinette , & ſes ſoupçons ſe
changent bien - tôt en certitude : il s'arrête
au parti extraordinaire de ſe faire
introduire , pendant la nuit , auprès de la
perfide, au lieu d'un amant qu'elle attendoit.
La nuit & le filence facilitent
l'exécution de ce deſſein fingulier ; il
fait prendre le change à Luſinette , ſe
propoſant bien de la couvrir de confufion
le lendemain à ſon réveil. Mais il
a le malheur de s'endormir lui - même ,
& de s'éveiller le dernier ; fon infidelle
ayant fans doute reconnu fon mari , &
112 MERCURE DE FRANCE .
voulant apparemment éviter toute explication
, vient de diſparoître & d'emporter
avec elle tous les tréſors de Bigand.
Ce pauvre époux n'en eſt pas quitte
pour cette double infortune ; il eſt arrêté
deux ou trois jours après , parce qu'on
le ſoupçonne d'avoir trouvé la pierre philofophale.
Il a beau détailler toutes les
véritables circonstances de ſon hiſtoire ,
on le menace de la torture s'il ne décou .
vre ſon prétendu ſecret. Il eſt délivré
par l'Aumonier du Château dans lequel
il eſt renfermé , à qui il a laiſſé croire
qu'il étoit réellement un Adepte , &
qui part avec lui , enlevant la femme du
Gouverneur du Château , & eſpérant
que Bigand lui fera affez d'or pour l'enrichir
avec ſa maîtreſſe . Arrivé ſur la
frontiere , Bigand lui avoue ſa tromperie
, & fe hâte de le quitter. Il ſe propoſe
de ſe rendre à Veniſe chez fon
ami Rametzi ; mais paſſant par une Ville
d'Italie , & ſe voyant prêt à manquer
d'argent , il va porter chez un riche
Jouailler un diamant de douze mille
francs qu'il a , & qu'il veut vendre . Ce
Jouailler , nommé Calcati , achete le
diamant , invite Bigand à dîner , le comble
de politeſſes , & préſente à ſes yeux
deux
OCTOBRE. I. Vol. 1777. I1J3
deux filles parfaitement belles qu'il a ,
& dont Bigand eſt enchanté. Revenu à
fon Auberge , il reçoit une lettre des
deux filles , qui ſe plaignent de la captivité
où leur pere les retient , & lui propoſent
de les en délivrer. Bigand donne
dans ce piege que lui tendoit le perfide
Calcati , qui cherchoit à donner un mari
à Roſinde , ſa fille aînée , afin de réparer
fon honneur perdu par une foibleſſe qu'elle
avoit eue un an auparavant. Au moment
ou il croit partir avec les deux filles , il
eſt ſaiſi , arrêté , conduit dans un Château
appartenant à Calcati , & mis dans un cachot.
Calcati le force, le poignard fur
le coeur , d'épouſer ſa fille , & lui avouant
enfuite ſa ſupercherie , le fait partir fur
le champ , accompagné de deux de ſes
gens , chargés , dit- il , de le mener hors
des terres d'Italie. Après neufjours de
marche , ces deux hommes à qui Calcati
avoit donné fecrétement ordre de le tuer ,
ſe contentent de le laiſſer dans un bois
après l'avoir vo'é. Il eſt joint preſqu'auſſi
tốt , dans ce même bois , par la belle Laure
, foeur cadette de celle qu'on vient de
lui faire épouſer. Laure , plus généreuſe
que fon pere & que ſa ſoeur, avoit fait
tous ſes efforts pour découvrir à Bigand ,
H
114 MERCURE DE FRANCE.
qui lui a inſpiré de l'amour , ce qui ſe tramoit
contre lui. Après ſon départ , elle
le ſuivit de près , traveſtie en homme , &
emportant à fon pere cinquante mille écus
en or& en diamans . Ils ſe rendent à Paris
, où Bigand , effrayé de la coquetterie
& de la légereté de ſa maîtreffe , dont il
a eu des preuves pendant le cours de leur
voyage , prend le parti de la tenir enfermée
avec lui ; mais elle lui échappe. Il
reprend alors fon projet d'aller à Veniſe ;
mais arrivé à Lyon , il rencontre Laure
avec ſon pere qu'elle avoit rejoint , &
qui s'étoit renconcilié avec elle d'autant
plus facilement , qu'il avoit perdu ſa fille
aînée. Laure n'a ceſſé de regretter Bigand
depuis qu'elle l'a quitté ,& defiroit ardemment
de le retrouver. Calcati , qui ſe repent
ſincérement du mal qu'il a fait à Bigand,
les unit. Les deux époux ſe rendent
à Veniſe , où Bigand paſſe le reſte de
ſes jours auprès de ſon cher bienfaiteur
Rametzi.
Tel eſt le précis de ce Roman , qui
renferme encore beaucoup d'épiſodes &
d'incidens finguliers , difficiles à faire entrer
dans une analyſe , à cauſe de la confuſion
qui regne dans la marche de l'Ouvrage
, qui ſemble avoir été écrit à pluOCTOBRE.
I. Vol. 1777. 115
{
ſieurs repriſes , & fans que l'Auteur en
eût d'abord tracé le plan en entier.
La Confiance trahie , ou Lettres du Chevalier
de Murcy , par M. de Coteneuve.
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez Mérigot le jeune , Libraire , 1777 .
in - 12 . Prix , broché . I liv. 10 f.
Ce petit Roman , qui eſt du même
Auteur que les Lettres du Baron d'Olban
, eſt écrit avec intérêt , & reſpire le
fentiment & la vertu. Le Chevalier de
Murcy , jeune Militaire aimable , vient
d'arriver à Paris pour la premiere fois. Il
y fréquente principalement la maiſon du
Baron d'Orville , ſon Colonel , & ami
intime de fon pere. L'épouſe de ce dernier
, jeune & aimable , ne tarde pas à
inſpirer au Chevalier un goût qui lui
fait oublier l'amitié & les égards qu'il
doit à d'Orville. La jeune Dame éprouve
pour lui les mêmes ſentimens ; mais fa
tendreſſe eſt combattue par celle qu'elle
doit à fon époux. Dans un moment où
Murcy eſt fur le point de réuſſir à la
ſéduire , le Colonel ſurvient , & , par la
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
1
maniere noble & généreuſe avec laquelle
il ſe conduit dans cette circonſtance délicate
, fait rentrer en eux - mêmes fa
femme & le Chevalier. Celui - ci part
fur le champ pour la Ville où ſon Régiment
eſt en garniſon. Il y devient
amoureux de Mademoiselle d'Azy , fille
d'un riche Négociant , & parente de M.
d'Orville. Cette jeune & belle perſonne
eſt promiſe par ſon pere , à un Baron de
Rofwick , perſonnage ridicule , pour lequel
elle éprouve autant de dégoût qu'elle
reffent d'inclination pour le Chevalier
de Murcy. Mais cet amant favorisé a
un rival plus dangereux & qu'il ne
ſoupçonne pas , dans la perſonne du fourbe
de Pienne , un de ſes camarades , &
qu'il croit fon ami. Ce ſcélérat ne regarde
le Chevalier que comme un resfort
qu'il fe propoſe de mettre en jeu
pour faciliter l'exécution d'un complot
odieux qu'il médite. De concert avec
une de ſes anciennes maîtreſſes , Penſionnaire
dans le même Couvent qu'une
amie à qui Mademoiſelle d'Azy confie
les fecrets de fon coeur , dans des lettres
que la confidente de Pienne trouve
les moyens d'intercepter , ce faux
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 117
ami ſuit , pas à pas , l'amour réciproque
du cédule Murcy & de fa maſtreſſe.
Le chevalier qui , ſur une fauſſe confidence
, le croit amoureux lui - même
d'une beauté imaginaire , ſe laiſſe en.
tierement guider par ſes conſeils. De
Pienne lui , perſuade d'enlever Mademoiſelle
d'Azy , dont il lui envoie une
lettre contrefaite , qu'elle paroît avoir
écrite à Mademoiselle de Neuville , fon
amie , & où elle paroît deſirer que fon
amant prenne ce parti. Il lui offre en
même - temps de ſe charger de l'exécution
du coup , eſpérant par- là ſe mettre luimême
en poſſeſſion de Mademoiſelle
d'Azy , dont la grande fortune ne le
tente pas moins que la beauté. Le Chevalier
conſent à tout; mais de Pienne
n'enleve heureuſement que la Femmede-
Chambre de Mademoiselle d'Azy. Il
ne s'apperçoit de fa mépriſe , que lorsqu'il
ne peut plus la réparer. Il prend
fur le champ ſon parti , renvoie la
Femme - de - Chambre , & ſe rend au
Château de Murcy , pour y toucher une
fomme d'argent que Mademoiſelle de
Murev , foeur du Chevalier , doit remettre
à fon frere , qu'elle croit préte à paffer
dans les pays étrangers , à la ſuite d'une
H 3
C
118 MERCURE DE FRANCE.
affaire d'honneur. C'eſt encore une lettre
contrefaite , où de Pienne a emprunté
le nom du Chevalier de Murcy , qui
produit cet effet. Le fourbe ſe préſente à
la jeune perſonne ; il feint que le Che.
valier , ayant reçu une bleſſure qui l'empêche
de deſcendre , eſt refté dans la
chaiſe de poſte; &concevant tout--à coup
le deſſein de remplacer Mademoiselle
d'Azy par Mademoiselle de Murcy , il
l'engage à venir juſqu'à la voiture pour
embraiſer ce frere chéri , & l'enleve. La
chaiſe à peine ſortie de l'avenue du
Château , eſt rencontrée par le Chevalier
, qui avoit ſoupçonné la trahison
du perfide de Pienne : il délivre ſa ſoeur ,
& bleſſe dangéreuſement fon ravifſſeur ,
qui eſt mis ſur un brancard , & conduit
en priſon , où il n'attend que la mort.
Tous ces événemens s'éclairciſſent. Le
Chevalier de Murcy épouſe Mademoiſelle
d'Azy , & obtient la grâce de de-
Pienne , qui , guéri de ſes bleſſures , ſe
retire dans un Couvent.
Quoique l'intrigue de ces Lettres ſoit
fort ſimple , & qu'elle n'ait rien de bien
neuf , elle ne laiſſe pas d'attacher le
Lecteur juſqu'à la fin. La grace , la
pureté du ſtyle , & la rapidité de la
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 119
marche de ce Roman très - court , dans
lequel il n'y a ni diffuſion, ni longueurs ,
ajoutent encore à fon mérite.
Les Nuits Attiques d'Aulu - Gelle , traduites
pour la premiere fois , accompagnées
d'un Commentaire , & diſtribuées
dans un nouvel ordre , par M.
l'Abbé de V.... Tome III , in - 12 . A
Paris , chez Dorez , Libraire , & à
Bruxelles , chez J. L. de Boubers , Imprimeur-
Libraire , 1777 .
Nous avons annoncé, il y a déjà plus
d'un an , les deux premiers volumes de
cette traduction. Le Traducteur donne
le troiſieme comme une eſpece de Supplément
aux deux autres , qui n'étoient
qu'un choix. Sans être auſſi intéreſſant
que ceux qui l'ont précédé , ce nouveau
volume renferme une infinité d'objets
curieux. On a continué à y ſuivre la
méme méthode pour la diviſion & l'ordre
des matieres. En conféquence , on a
divifé ce Supplément en quatre Livres ,
dont le premier est compoſé d'articles
d'hiſtoire ; le ſecond renferme ceux de
Philofophie ; le troiſieme , ceux de Lit
H 4
120 MERCURE DE FRANCE .
térature ; & le quatrieme , quelques Disſertations
grammaticales qui ſe trouvoient
repandues fans ordre dans l'original.
Si les morceaux de cette derniere
claſſe ne ſont pas propres , par leur nature
, à intéreſſer l'univerſalité des Lec .
teurs , ils feront du moins d'une trèsgrande
utilité pour ceux qui cherchent
à approfondir l'étude de la Langue Latine.
Le reſte des Lecteurs auroit cependant
tort de ſe laiffer effaroucher
par la féchereſſe du titre de quelquesunes
de ces Differtations ; car Aulu-
Gelle, en examinant la valeur propre
ou l'emploi que l'on doit faire d'une
particule ou d'un verbe , rapporte fouvent
des traits hiſtoriques fort curieux ,
ou des fragmens d'anciens Auteurs célebres
, dont il ne reſte plus rien que ce
qu'on en trouve dans les Nuits , tels que
Caton , Gracchus , &c.
On verra par un des Chapitres de la
premiere diviſion , combien les anciennes
Loix Romaines donnoient d'extenſion
au crime de vol . ,, Labéon , dans ſon
Commentaire ſur les douze Tables , "
" dit que les anciens Légiflateurs avoient
» porté des Loix pleines de rigueur &
, de la plus grande ſévérité contre le vol.
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 121
ود
ود
„ Brutus , ajoute- t- il , avoit coutume de
dire qu'il regardoit comme coupable
de ce crime , celui qui menoit un cheval
dans un autre endroit que celui
,, pour lequel il l'avoit loué ; de même ,
s'il lui faiſoit faire plus de chemin
,, qu'on n'étoit convenu. Q. Scævola ,
dans ſon ſeizieme Livre du Droit civil ,
,, s'exprime ainſi : Je regarde comine un
voleur l'homme qui uſe du dépôt qu'on
lui a donné en garde , ou qui emploie
» quelque chose à un usage différent de
celui pour lequel il l'a reçu .
ود
وو
ود
ود
"
Aulu Gelle nous fournit encore , dans
le même Livre , d'autres exemples de la
févérité de la police des premiers Romains,
fur les objets qu'ils jugeoient intéreſſans
pour la proſpérité de l'Etat. ,, Abandonner
,, ſes terres , dit- il , n'en point prendre tout
ود le foin poſſible , ne point les labourer
,, ou les nétoyer ; négliger la culture de
ſes arbres ou de ſa vigne , c'étoient ,
dans l'ancienne Rome , autant de crimes
dont le Cenfeur prenoit connoiſſance ,
& qu'il puniſſoit en réduisant les coupables
à la derniere claſſe des Citoyens .
On notoit auſſi de négligence le Chevalier
Romain dont le cheval étoit
و د
و د
و د
ود
ود
ود
و د
,, maigre ou mal panfé."
H5
122 MERCURE DE FRANCE
Aulu-Gelle rapporte en divers endroits
des converſations , propos & ſentences de
Favorin , Philofophe célebre de fon tems ,
avec lequel il étoit étroitement lié. La
façon de penſer de ce Philofophe , fur
les louanges mal - adroites , eſt bien judicieuſe.
Favorin diſoit qu'il étoit plus
,, honteux d'être loué foiblement , que
d'eſſuyer les injures les plus groſſieres.
La raiſon en eſt ſimple , ajoutoit - il ,
c'eſt que l'homme qui vomit contre
,, vous ces injures , & qui vous maudit ,
,, plus il ſe livre à ſes fureurs , plus
ود
१७
ود
و د
و د
ود
2"
ود
رد
ود
"
ود
”
دو
ود
il les exhale en outrages , plus auſſi
ſe fait - il connoître pour votre ennemi ,
& par - là même perd - il communément
toute créance ; au lieu que l'ami qui
ne vous donne que des éloges froids
& étudiés , paroît ſe contraindre faute
de matieres à des louanges plus franches
& plus véritables & malheureuſement
il en eſt cru , parce qu'on le
connoît pour une perſonne avec laquelle
vous êtes lié , & qui doit vous
connoître."
Dans un autre Chapitre , Aulu - Gelle
attaque d'une maniere bien philoſophique
, le ridicule des grands parleurs.
دد
On a bien raiſon , dit- il , de dire que
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 123
ود
ود
ود
ود
ود
= ود
ود
ود
"
l'homme léger , futile & grand parleur ,
qui , fans jamais s'arrêter à rien de folide
, fait retentir un vain bruit de paroles
inutiles , prononce des diſcours qui
naiſſent ſur ſes levres , mais auxquels
le coeur n'a aucune part. Le Sage dit
,, que la langue ne doit point ſe prêter
inconſidérément à un flux de paroles
vuides ; mais qu'elle ne doit jamais
étre que l'organe des réflexions de
l'ame , qui doit en régler l'impétuoſité
naturelle. Cependant rien n'eſt
, plus ordinaire que de trouver des
- ,, perſonnes ſi pleines de paroles , ſi je
puis m'exprimer ainſi , qu'elles parlent
éternellement ſans le moindre
bon ſens , & néanmoins avec une aifance
& une fécurité qui font douter
ſi elles ſavent elles - mêmes qu'elles ne
font que parler. "
و د
و د
و د
دو
د و
و د
د و
و د
Les Notes dont le Traducteur a enrichi
ce volume , ne font pas moins intéreſſantes
& curieuſes , que celles des
volumes précédens. Il s'y eſt cependant
gliffé quelques fautes : par exemple , une
note jointe au Chapitre fecond du premier
Livre , porte. ,, qu'Hellanicus , cé-
د و
lebre Hiftorien Grec , né quinze ans
„ avant Hérodote , la troiſieme année de
124 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
. د
la cent quarante - fixieme Olympiade ,
la cent quatre- vingt-quatorzieme avant
Jésus Chrift , avoit écrit l'hiſtoire des
anciens Rois & des Fondateurs des
Villes . " Suivant le texte , Hellanicus
& Hérodote étoient déjà avancés en âge
au commencement de la guerre du Péloponeſe.
Or , cette guerre du Péloponeſe
commença environ deux fiecles & demi
avant l'époque où la note falt naître
Hellanicus. L'anacroniſme eſt ſi viſible
& fi fort , qu'on ne peut l'attribuer qu'à
une faute d'impreffion.
Idée de l'Education du Coeur , ou Manuel
de la Jeunesse , par un Pere de famille.
A la Haye , & ſe trouve à Paris , chez
Cailleau , Imprimeur - Libraire , Mérigot
jeune Eſprit , Libraires , veuve
Ducheſne , Libraire , rue S. Jacques ,
1777 , I vol . in- 12 , avec une gravure.
Cet Ouvrage , fruit des loiſirs d'un
bon pere de famille , eſt compoſé de Dia.
logues , de Fables , de Contes & de Proverbes
dramatiques , propres à former
le coeur des enfans , & à leur inſpirer
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 125
i
و د
و د
ود
le goût de la vertu. Le ſtyle & le ton
de tous ces Ouvrages , ſont ſimples &
à portée de cet âge tendre. Je ne fuis
point, dit l'Auteur , dans un Difcours
fur l'Éducation adreſſé aux peres &
,, aux meres , je ne fuis point Rhéteur ,
,, Philofophe , Théologien , Géometre ,
Orateur , ni même Grammairien ; ainſi,
Meſſieurs des Savans , je ne puis rien
avoir à démêler avec vous , abfolument
rien : je n'ai d'autre génie que mon coeur ,
d'autre Muſe que le ſentiment. La nature
eſt mon livre , mes enfans la bousfole
qui me guide vers les vérités primordiales
& importantes de la morale."
ود
ود
ود
ود
وو
ود
ود
"
Les Dialogues ou Entretiens qui font
partie de ce volume , renferment des inſtructions
familieres ſur pluſieurs ſujets.
Les Fables & les Contes font ce qu'il y a
de plus intéreſſant dans l'Ouvrage. Nous
ne citerons que la Fable intitulée le Souhait
prématuré
و د
ود
ود
و د
"
ود
Un enfant regardoit avec envie ſes
freres & fes camarades fauter un grand
foſſé. Pourquoi ne ferois-je pas comme
eux , difoit il ? Oh ! je les guetterai
la premiere fois , je verrai comment
i's s'y prennent , & puis je ferai de
126 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
و د
و د
و د
même ; & puis , crac , le foſſé ſera
ſauté; & puis...... Oh ! que je ferai
content ! ils ne me diront plus comme
ils me diſent toujours , ôte- toi delà ,
morveux ; je leur ferai bien voir que je
,, ne ſuis pas un enfant , ni un morveux ,
&que je ſuis auſſi adroit qu'eux.
و د
و د
و د
Cet exercice ſe répétoit tous les
„ jours , l'enfant n'eut pas long- temps à
attendre pour fatisfaire fon defir . Il
,, ſe rend avec ſes freres ſur le bord du
foſſé , regarde comment ils font ; &
bientôt , ſe fiant ſur ſon adreſſe ,
il interrompt leur jeu. Cela n'eſt pas
,, fi difficile , leur dit- il , j'en ferai bien
,, autant que vous , rangez - vous ſeule .
„ ment. Ote- toi , ne vois - tu pas que
tu n'es qu'un enfant. Enfant , tou-
ود
ود
ود
دو
-
-
,, jours enfant ! Eh bien ! vous allez voir
ſi je ne ſuis qu'un enfant. Rempli de
,, colere , il écarte les autres , prend ſon
.وو
ود élan , &tombe au milieu du foſſé qu'il
, ne put franchir. Ses freres l'en retire-
,, rent avec peine , tout mouillé , & le
,, nez en ſang. Ils ſe moquerent de lui.
Il apprit à ſes dépens , qu'il n'eſt pas
prudent d'entreprendre au- delà de ſes
forces."
ود
و د
و د
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 127
>
Ce Manuel de la Feuneſſe , eſt terminé
par deux petits Drames en un acte ; la
Mere de Famille & la Veillée , & par la
Confiance récompensée , Anecdote.
Eſſai de bien public , ou Mémoire raisonné ,
pour lever à coup sûr tous les obſtacles
qui s'oppofent à l'exécution des
défrichemens & déſſechemens ; faire
mettre en valeur , par des moyens fimples
& avantageux à tout le monde ,
toutes les terres & fonds incultes quelconques
, & pour perfectionner l'Art
de l'Agriculture. A Neufchâtel , de
l'Imprimerie de la Société Typographique
, 1776 , I vol. in - 12 .
Cette brochure paroît ſous les aufpices
les plus flatteuſes ; elle a été préſentée par
les Éditeurs , au Roi de Pruffe , & a eté
qualifiée par ce grand Roi , de ſujet intétéreſlant
, de production d'esprit & de génie.
On y trouve des idées neuves & juſtes ,
un ftyle clair , net & concis ; un ordre &
un arrangement fimple & naturel. D'ailleurs
, on a fait dans le pays de Neufchatel
, l'application & l'exécution au fond
des principes qui y font expoſés: ce ſont
là autant de titres de recoinmandation en
128 MERCURE DE FRANCE.
faveur de cette brochure , qui mérite d'être
conſultée.
Differtation Académique fur le Cancer ,
qui a remporté le Prix double de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles
- Lettres de Lyon , le 8 Décem
bre 1773 , par Bern Peyrilhe , Profeſſeur
Royal de Chimie au College
de Chirurgie de Paris , Conſeiller du
Comité de l'Académie Royale de Chirurgie
, &c. A Paris , chez Ruault ,
Libraire ,
Nous avons fait connoître ſuffiſamment
cet Ouvrage , lorſqu'il a paru en
idiôme latin , & tel qu'il a été couronné à
l'Académie de Lyon. L'édition que nous
annonçons actuellement , eſt une traduc .
tion françoiſe de cette Differtation , faite
par M. Mathey , Docteur en Médecine
de Montpellier. Le Traducteur a
rendu , avec toute l'exactitude poſſible ,
le ſens de l'Auteur , ſainſi que M. Peyrilhe
s'en explique lui - même dans une
Lettre à M. Mathey , imprimée à la tête
de cette Traduction. M. Peyrilhe recherche
d'abord dans cette Differtation ,
les cauſes du virus cancéreux : il en
détermine
OCTOBRE I. Vol. 1777. 129
détermine enſuite la nature ; il en établit
les effets & les explique ; il affigne
les bornes où se trouve renfermée la
poſſibilité de guérir le cancer par l'uſage
des médicamens , tant internes qu'externes
; & il indique enfin la meilleure méthode
pour guérir le cancer.
Guide ou Manuel dans le traitement des
maladies les plus graves & les plus
fréquentes , vol. in- 80. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , 1777 ; avec
Approbation & Privilege du Roi . Prix ,
4 livres , broché.
L'Ouvrage que nous annonçons ici ,
eſt tiré d'un Manuscrit qu'on attribue ,
dans l'Avertiſſement , à un Médecin de
Ja Faculté de Paris . Parmi le grand
nombre d'Auteurs qui écrivent jour
nellement fur la Médecine , il s'en trouve
peu qui ſe ſoient attachés auſſi ſcru
puleuſement que l'Anonyme , à faire connoître
les caracteres diſtinctifs des maladies
, par des ſignes qui leur font pro
pres ; ce qui rend cet Ouvrage intéreſ
ſant pour les jeunes Médecins quis'adon
nent à la pratique.
( 130 MERCURE DE FRANCE.
Effai fur les moyens de diminuer les dangers
de la mer , par l'effuſion de l'hui.
le , du goudron , ou de toute autre
motiere flottante , auec des Queſtions
propoſées fur ce ſujet , par M. de
Lelyveld , traduit du Hollandois Am-
Sterdam chez Marc Michel Rey & A Paris
, chez Leclerc , Libraire , Quai des
Auguſtins , in - 8º.
Il y a quelque temps qu'on parle des
effets de l'huile répandue fur les flots
agités de la mer: la premiere obſervation
ſur ce ſujet a été faite par le célebre
Docteur Franklin , en 1757 , faiſant un
voyage à Louisbourg avec une grande
flotte ; il remarqua que la lague de deux
vaiſſeaux étoit fingulierement unie , tan
dis que celle de tous les autres étoit fin
gulierement agitée. Cette différence te
frappa : on ne luisen donna pas d'autre
raiſon, ſinon qu'il étoit vraiſemblable
que les Cuiſiniers de ces vaiſſeaux avoient
jeté leurs lavures; cela lui rappela qu'il
avoit lu autrefois dans Pline que l'huile
appaiſoit les flots de la mer , & que c'étoit
la raifon pour laquelle les plongeurs
en prenoient dans leur bouche. Il réfolut
de ſuivre cette obſervation , & il fit l'ex
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 131
périence de l'huile ſur un étang , dans
lequel il jeta une cuillerée à café de cette
liqueur graffe ; elle s'étendit avec une
viteſſe incroyable , & forma fur l'eau ,
qui étoit très -agitée auparavant , une
furface de 150 toiſes auſſi unie qu'une
glace. On dit que le Capitaine Tysfiremanrenouvella
cette expérience en grand
fur la mer. Parti du Texel le 13 Mai
1769 , il éprouva , le 23 , un grand vent
qui s'éleva vers le minuit , il étoit accompagné
de grêle & de pluie , & devint de
plus en plus violent; la mer entla tellement
, qu'on ne fut plus maître du gouvernail
; on jeta l'ancre qui ſe rompit,
les voiles ſe déchirerent ; on eut recours
à l'huile , dont on jeta fix demi - oices
dans la mer ,& les flots qui s'élevoient
juſqu'aux nues , ceſſerent de brifer .
Cette relation , fi elle est exacte ,
donne certainement la plus haute idée
de ce préſervatif contre les dangers de la
mer; mais fon efficacité n'eſt point encore
atteſtée: on en peut juger paroles
queſtions que M. Lelyveld propoſe aux
Voyageurs , auxquels il recommande l'ufage
de l'huile ou des autres matieres
graffes , &d'en obſerver l'effet ; pour les
y encourager , il leur a offert un prix
12
132 MERCURE DE FRANCE.
de trente ducats. Voici les queſtions:
,, Io . l'usage de jeter de l'huile , du gou-
ود
ود
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
dron &autres matieres flottantes , pour
appaiſer & calmer la mer , eſt- il univerſellement
connu des marins des
Pays - Bas , tant ſur les vaiſſeaux de
Guerre & Marchands, que ſur les bâtiments
de Pêcheurs ? Eit - ce par ouidire,
& par tradition qu'ils le connoiſſent
, ou par expérience ? 2º. Quelles
font les épreuves qu'on en a
faites ? Quelle en eſt la nature ? Peuton
garantir les cas où l'on emploie
l'huile,&c. ? Quelles font les circonſtancesde
ces cas ? 3°. Peut on diminuer les
,, coups de mer ſeulement , ou les brifants
auſſi ? Peut - on prévenir encore
d'autres dangers de mer ? 4°. L'huile
de navette eſt-elle meilleure pour cet
,, uſage que celle d'olive , du lin , de
poiſſon , ou le goudron ? Quelles autres
,, fortes d'huiles ou de graiſſes peut onem
,, ployer avec le même ſuccès ?5°. Peut
,, on déterminer la quantité& le prix de
, telle ou telle matiere qu'il faudroit à
,, un vaiſſeau de telle ou telle forte,
,, pour le garantir des coups de mer ou
des brifants,&pour combien detemps ?
» 6°. Comment & de quel côté du vail
ود
ود
وو
ود
"
OCTOBRE I. Vol. 1777. 133
"
دو
"
ود
ود
دو
"
ود
" ſeau obſerve-t- on , ou devroit-on obſerver
, après un plus mûr examen ..
de répandre l'huile , &c. ? 7°. Y a-t-il
des cas , & quels font- ils , où il vaudroit
mieux jeter tout à la fois ce qu'on.
„ a d'huile , que de la laiſſer couler peu.
à-peu ? 8°. Lorſqu'un vaiſſeau eft.
échoué , & qu'il n'y a point de cou-
,, rant , ne ſeroit-il pas mieux quelquefois
de prendre avec foi de l'huiledans
les chaloupes , avec lesquelles on veut
,, gagner le rivage , pour en répandre
continuellement ? Ou ſeroit- il mieux
d'en jeter dans l'endroit même où le
vaiſſeau s'eſt briſé , & de gagner terre
,, avec la marée & le vent ? 9°. Quels
font les cas où tel ou tel vaiſſeau peut
ſe ſervir de l'huile , &c. avec avantage
? 10º. L'effuſion de l'huile n'eſtelle
utile que dans de petites circonf.
tances pour des chaloupes ou barques
de Pêcheurs ? Eſt elle impraticable en
plein Océan , & contre les grands
,, coups de mer pour les vaiſſeaux Mar-
دو
و د
"
و د
"
و د
و د
د ر
و د
و د
chands de la Compagnie des Indes , ou
,, pour les navires de guerre ? 11 °. Parmi
les vaiſſeaux de différentes conſtructions
, les uns n'ont ils pas plus à craindre
que les autres des briſants & des
و د
و د
"
13
134 MERCURE DE FRANCE .
,, coups de mer ? Et cela étant , quels.
" ſont ceux dont la forme exige davan-
,, tage le ſecours de l'huile ? 12°. &
,, 13°. Le calme ainſi produit n'eſt - il
,, que de peu de durée ? Pour combien
,, de temps pourroit- on en prolonger
l'effet ? Pourroit-on faire durer ce
"
ود
ود
وو
calme en employant d'autres matieres ?
,, 146. L'effet de l'huile , &c. eft-ll tou
,, jours le même ſur des mers plus ou
moins groffes , plus ou moins falées ?
Peut-on déterminer de quelle utilité
,, ces moyens peuvent être fur le Zuiderzée
, l'Y , la Meuſe , le Lac de
,, Haarlem , & d'autres eaux douces ?
150. L'opinion commune où font les
Marins Hollandois , que les coups
de mer & les briſants ſont plus vio-
,, lens après l'effuſion de l'huile qu'au-
,, paravant , eft elle fondée ſur des, ex-
"
4
ود
ود
و د
و د
périences & fur des preuves bien
,, conftatées , ou n'eſt- elle qu'un préjugé
? 16°. N'en est - ce pas auffi un
de croire que les vaiſſeaux qui ſui-
,, vent de près ceux d'où l'on a jeté de
و د
و د
" l'huile , &c. périſſent infailliblement ,
,, ou du moins courent le plus de rif-
,, ques ? Et fi cela est vrai, ne pourroit-
on pas découvrir un moyen de
{
OCTOBRE I. Vol . 1777. 135
„ préſerver ces mêmes vaiſſeaux? 17°.
L'effuſion de l'huile , &c. dans l'eau
,, douce on fur la mer , eſt-elle préjudi.
,, ciable à la pêche ? "
Les queſtions peuvent faire juger de
l'état où en eſt cette découverte ; elle
n'eſt pas encore bien avancée; il feroit
à ſouhaiter que toutes ces expériences
fuſſent faites : elles ne tarderont fans
doute pas à l'être , & on en publiera les
réſultats. Il eſt à ſouhaiter pour le bien
de l'humanité en général , & celui des
Navigateurs en particulier , qu'ils répondent
aux voeux de M. Lelyveld. Il n'y
aperſonne qui ne les faſſe comme lui.
-
Nouvelle Bibliotheque d'un Homme de goût ,
ou Tableau de la Littérature ancienne ,
moderne , étrangere & nationale , dans
lequel on expoſe le fujet & l'on fait
connoître l'eſprit de tous les Livres
qui ont paru dans tous les ſiecles &
dans toutes les Langues , avec un jugement
court , précis & impartial ,
tiré des Journaliſtes les plus connus ,
& des critiques les plus eſtimés de
notre tems. A Paris , rue S. Jacques ,
au-deſſus de la rue des Mathurins , au
grand Corneille , 4 vol . in- 12 .
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Il ne faut point confondre cette nouvelle
Bibliotheque d'un homme de goût ,
avec celle qui parut en 1772 , en 2 vol.
in- 12 ; elle n'a fourni que l'idée de celle
que nous annonçons. Les matieres y
font bien diviſées de même. Les jugemens
fur chaque Ouvrage , en font auſſi
tirés quelquefois des meilleurs critiques ;
mais le goût a choiſi ces jugemens , &
les a réformés quand la partialité des
Journaliſtes , leur injustice ou leurs liaifons
, (car les liaiſons influent quelquefois
fur les jugemens qu'ils portent des
écrits ) ont préſidé à leurs déciſions.
L'Auteur a lu lui - même la plupart des
Ouvrages dont il donne la notice. Chacune
de ſes notices donne une idée juſte
de l'Ouvrage dont il rend compte , & les
meilleurs Journaux en offrent peu d'auſſi
intéreſſantes , d'auſſi bien faites , & l'on
peut ajouter d'auſſi complettes en un ſi
petit nombre de lignes. Son modele n'avoit
fréquemment fait que copier les
écrits périodiques : il avoit proposé un
grande nombre d'Ouvrages pour la Bibliotheque
d'un homme de goût ; mais
il ſembloit en avoir exclus , en ne les
nommant pas , un plus grand nombre encore
qui auroit mieux mérité d'y entrer
OCTOBRE I. Vol. 1777. 137
que quelques - uns qu'il propoſoit. On
ne fera pas ce reproche au nouvel Auteur
: il y peu de bons livres qui lui aient
échappé ; & une Bibliotheque compoſée
de ceux qu'il fait connoître, ſeroit véritablement
précieuſe: il n'y en auroit
peut- être pas beaucoup à retrancher , &
dans ces derniers même , il y a toujours
des détails qui les feront rechercher .
On ne reprochera pas à l'Auteur trop
d'indulgence ; on l'accuſera quelquefois
d'un peu de ſévérité ; mais elle eſt inféparable
du goût , & on fait combien il
eſt délicat, Ce livre étoit néceſſaire dans
un tems fur-tout où les productions de
l'eſprit ſe multiplient ſi prodigieufement
, où les jeunes gens ont en conféquence
beſoin d'être guidés dans le choix
de leurs lectures ; & les gens du monde ,
les gens riches , ne feront pas fâchés de
trouver un tableau bien fait de ce qu'ils
peuvent acquérir , & de ce qui mérite
d'être confervé.
Nous nous contenterons d'indiquer la
diviſion qu'on a ſuivie ; elle offre un ordre
de Bibliotheque très - ſimple & trèscommode.
Les Poëtes anciens forment la
premiere claſſe ; elle renferme les Grecs
!
15
138 MERCURE DE FRANCE.
&les Latins, ainſi que les Latins modernes.
Les Poëtes étrangers viennent enfuite ?
cette partie est très - curieuſe & trèspiquante
; elle offre à la curioſité & au
goût , un tableau précis de la Poëfie
étrangere , & en fait connoître les meilleures
traductions. Nous obſerverons en
paſſant ſur les Poëtes Italiens , que
l'Arioſte n'imita point Boyardo dans le
Roland furieux , mais continua dans ce
Poëme le Roland amoureux , que fon
Auteur avoit laiſſé imparfait. Toutes
les petites hiſtoriettes entamées par le
premier Poëte , ſe trouvent finies par le
ſecond , qui voulut plaire à l'Italie , en
achevant un Ouvrage qu'elle dévoroit ,
&qui fut malgré cela en faire un indépendant
du premier , & qui fait un tout
complet , dans lequel il a prodigieuſe.
ment furpaſſé fon modele. Les Poëtes
François occupent un long eſpace , &
offrent toutes les diviſions qu'exigent
les divers genres. Les écrits fur la Poë
fie, ſuivent les Poëtes ; après quoi viennent
les Orateurs anciens & modernes ,
placés chacun dans ſa claſſe, La Grammaire
vient enſuite. L'hiſtoire , la Géographie
, les Voyages , les Romans ,
les Dictionnaires , les Journaux , offrent
OCTOBRE I. Vol. 1777. 139
des détails étendus : la Politique & le
Droit public , la Médecine , la Chirurgie
, la Chimie , la Botanique , la Philoſophie,
la Phyſique , l'Hiſtoire Naturelle ,
les Mathématiques , &c. On n'a pas
oublié les écrits fur les Arts , tels que
l'Architecture , la Peinture , l'Agriculture
, &c. Cet Ouvrage néceſſaire à ceux
qui veulent ſe former une Bibliotheque ,
y mérite une place diftinguée.
;
Hymne à Catherine II , Impératrice de
Ruffie , traduit du Ruſſe de M. de
Varclow ; par M. Chalumeau , Gentil .
homme Servant de Monſeigneur le
Comte d'Artois. A Paris , chez la
veuve Thibouſt , Imprimeur du Roi ,
Place Cabrai , in-80.
1
Cet Hymne eſt précédé d'une Lettre
du Traducteur à l'Auteur Ruſſe ; elle
contient des obſervations d'autant plus
curieuſes ſur la Littérature Ruffe , &
fur la Langue , qu'elles font pour la
plûpart neuves pour le plus grand nombre
des Lecteurs. On y finit par parler
d'une deſcription de l'hiver , par M. de
Schouwalow , le même qui a donné un
Supplément , duquel on a donné une
140 MERCURE DE FRANCE,
Epitre à Minerve en vers François. Ce
nouvel Ouvrage , comme l'obſerve M.
Chalumeau , méritera ſans doute la curioſité
de nos Gens de Lettres. ,, Nous
,, n'avons aucune idée de votre hiver .
"
"
Nous n'avons même aucune peinture
de ces climats , ailleurs que dans des
„ Voyageurs où il eſt difficile de les lire.
„ Jugez combien nous aurons d'obligations
à M. de Schouwalow de nous
avoir peint la nature , ceinte de la
zone effrayante qui ſemble retenir
tout ce qu'elle embraſſe dans l'inac-
,, de la mort " .
و د
ود
ود
"
Le Traducteur nous annonce qu'il a
eſſayé de conſerver dans ſa verſion , le
génie original , & le tour particulier de
la Langue dans laquelle eſt écrit le morceau
qu'il nous préſente. En voici le
début.
ود
ود
” , Fille du plus grand des Czars
émule à ton aurore de Rome marchant
à l'Empire du Monde, naiſſante
Pétersbourg , ceſſe les travaux qui
élevent ces Palais , animent ces marbres
, ces métaux , décorent de granit ود &de bronze les rives altieres de la
"
"
ود
ود
Néva ; fufpends l'ardeur qui arme tes
„ vaiſſeaux ; l'induſtrie qui charge tes
OCTOBRE I. Vol. 1777. 141
"
”
"
"
"
nombreux navires des tréſors du com-
„ merce. L'aſtre de la gloire s'eſt fixé
fur ton front. Ton front eſt radieux
comme celui d'une Vierge que l'Hy
men pare des couronnes de Flore.
Revêts - toi de ta ſplendeur , brille du
feu des fêtes. Saiſie de mes tranf
„ ports , redis mes Hymnes ; éclatons
„ en concerts d'allégreſſe. Que ta tête
impoſante à l'Europe , à l'Afie inti
midée, ſoit parée de la couronne immortelle
que Catherine y attache.
Chantons , heureux enfans , la meilleure
des meres . Glorieux Sujets , chantons
la plus héroïque des Souveraines.
"
"
"
"
"
"
"
"
" Le plus grand de nos Monarques
quitta nos peres , afin d'aller puiſer
chez les Peuples lointains , la ſageſſe
dont il avoit beſoin pour les gouverner.
Les Grands , les Philoſophes ,
les Etrangers viennent des bornes du
Monde admirer le génie de Catheri
ne ; & la Mere eſt pour eux , comme
„ pour les enfans de la Maiſon , utile
aux uns , bienfaiſante aux autres , ai
"
"
mable pour tous".
Les Ruſſes , fur - tout le Peuple , nous
dit le Traducteur dans une note , ſe
ſervent du mot Matouſcka , qui ſignifie
142 MERCURE DE FRANCE.
1
Mere, pour déſigner l'Impératrice ; ils
l'emploient même en lui parlant. On
ſent qu'un Ouvrage du genre de cet
Hymne , où l'on rappelle une multitude
de faits particuliers à l'Hiſtoire Ruſſe ,
aux actions éclatantes qui ont fignalé
dernierement cet Empire , aux établiſſemens
& aux monumens de grandeur &
de bienfaiſance que l'on doit à Cathe.
rine , exigeroit bien des notes pour les
Etrangers qui ne les connoiſſent pas.
On enta mis pluſieurs : nous en citerons
une qui ne peut que plaire à nos
Lecteurs , en leur mettant fous les yeux
une courte deſcription de cette Capita
le. Rien de plus grand , de plus magnifique
& de plus impoſant que la vue
d'une partie de cette Ville , où M. Cha
lumeau a voyagé & demeuré quelque
tems. Pétersbourg eſt,ſans contrédit ,
une des plus belles Villes de l'Europe :
elle n'y aura fans doute pas de rivale
en moins d'un fiecle. Ellereft grande ,
les rues font larges , tirées au cordeau ;
les Hôtels , les maiſons même des Particuliers
, bâtis dans un goût noble &
élégant , les édifices publics nombreux ,
&tous d'une magnificence Impériale.
Les Quais offrent un aſpect magnifi
ود
ود
"
"
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 143
و د
,, que; ils font très-longs. A l'une des
extrémités , on voit une iſle ornée de
,, fuperbes maiſons à l'autre , le Palais
,, d'été qui ſemble porté par la Néva.
,, Sur la rive droite , une file de mai
ود ſons de Négocians annonce lari
,, cheſſe du commerce ; c'eſt à l'en-
"
e
droit où elle finit , qu'eſt placée la
,, Statue de Pierre I, qui regarde le
,, Palais d'hiver. Il termine de ſon côté
"
"
"
la longue contiguité d'Hôtels élévés
fur cette rive. S'ouvre devant lui une
affez grande place , où l'on defireroit
,, de la régularité , & fur- tout des cours
,, qui annonceroient ce Palais. Quelle
,, doit être la ſurpriſe d'an Etranger qui
,, fait qu'en 1721 , il n'y avoit encore
,, que des cabanes , où le concours d'un
;, Peuple immense , l'activité , Kindufe
„ trie , le travail , la police , la légifla
„ tion , le goût , la magnificence , pré.
ſentent aujourd'hui des merveilles de
tous les genres à fon admiration"! ...
Nous citerons encore une note qui
donnera une idée des vues de Catherine ,
pour le commerce de fes Etats , & en
conféquence pour le bien de ſes Sujets.
"
"
"
t
Si Catherine avoit pu jouir en paix de
,, ſon Trône&de ſa Nation, & que le
144 MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
و د
puiſſant génie qui l'a élevée au-deſſus
de tant de périls , eût été libre de
ſuivre les deſſeins de ſa grande ame ;
„ plus décidée encore par l'intérêt de
ſes Peuples que par la gloire de fon
,, nom , elle s'appliquoit à l'exécution
d'un de ces projets qui d'abord révol-
و د
و و
tent l'imagination , & la laiſſent frap-
,, pée d'un long étonnement , même
,, après ſa perfection. C'eſt ainſi qu'en
,, voyageant dans l'Italie , les Européens
,, reſtent immobiles de ſurpriſe devant
"
ود
les débris qui retracent encore avec
,, orgueil , à leur eſprit , l'élevation & la
„ puiſſance du génie Romain. La mer
Caſpienne appelle , par ſa poſition
,, l'entrepôt du commerce de l'Orient &
de l'Occident , du Nord & du Midi :
les grands Fleuves qu'elle reçoit par
ces quatre points , & qui , par le
,, moyen de quelques canaux , peuvent
,, la lier avec les mers méditerranées ,
ود
ود
"
avoient indiqué à Catherine ce qu'elle
devoit entreprendre pour la proſpérité
de ſa Nation & le bonheur du Globe.
C'eſt le commerce qui , en rapprochant
" les hommes , les éclaire ſur leurs inté.
rêts , qui les dégage des préjugés na-
,, tionaux , des erreurs vulgaires , & qui
ود
ود
ود
ود
ود
ود bien-tôt
OCTOBRE I. Vol. 1777. 145
1
,, bien-tôt changera l'avide Négociant
,, en un Philoſophe ami des hommes.
,, S'il les viſite encore , ce n'eſt plus que
,, pour faire avec eux un échange de
,, lumieres. Ce ſiecle arrivera fans con-
,, tredit , & tôt ou tard au lieu d'une
terre de diſcorde & de déſolation , il
n'éclairera que le paiſible patrimoine
d'une Famille fortunée. Eſprits pufil-
,, lanimes , qui ne concevez rien fans
les froids calculs des facilités & des
, obftacles , pour qui tout eſt folie au-
ود
ود
ود
ود delà de votre étroit horiſon, ceſſez de
,, juger ce que vous ne pouvez fentir;
,& apprenez à reſpecter les vues du
,, génie , en attendant que vous jouiffiez
,, de ſes bienfaits ".
C'eſt M. Falconnet qui a été chargé
de jeter la Statue équestre de Pierre I.
On fait qu'il a fait un affez gros volume
pour prouver que le cheval de Marc-
Aurele , à Rome, pouvoit être mieux,
Tous les Artiſtes ſe ſont ſoulevés contre
lui à cette occaſion : ils ont rappelé
le mot de Pierre de Cortone , qui
difoit à ce cheval: marche donc , eft
ce que tu ne fais pas que tu vis ? M.
Chalumeau a vu ce cheval & celui de
M. Falconnet. „ La ſeule différence que
K
146 MERCURE DE FRANCE.
:
,, j'ai trouvée , dit- il, eſt celle qu'on
و ر
remarque entre une beauté tranquille ,
ور & la même beauté émue d'une vio-
,, lente paffion. Maisil y en a une très-
و و
grande dans l'enſemble. Qui ne ſera
faiſi d'admiration , en voyant fur le
bord d'un large fleuve , un rocher de
cinquante pieds de long , de trente
de haut, le cheval qui le franchit ,
د و ر
ſe cabrer à ſa pointe , & le Héros
calme ſe foumettant au péril même " ?
ود
66.
ود
1
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Mémoire à confulter , pour les anciens
Druides Gaulois ; contre M. Bailly ,
de l'Académie des Sciences , par M.
l'Abbé Baudeau , 1777 , brochure de
84. pag. in - 8°. Prix, 1 liv. 4 f. On
en trouve des Exemplaires , à Paris ,
chez Lacombe , Libraire.
А слогтой 0 5151 20
T
C'EST EST ſous cette forme que M. l'Abbé
Baudeau établit , de la maniere la plus
authentique , que les Peuples Gaulois
Celto-Scythes , Hyperboréens , Illyriens
OCTOBRE I. Vol. 1777. 147
ou Brigiens d'Europe & leurs Druides
étoient , finon les premiers Fondateurs
des Sciences & des Arts , même dans la
Phrygie Afiatique , dans l'Affirie & dans
la Perſe , au moins comme de très - anciens
, très - favans & très renommés
Philofophes & Aftronomes.
Fugement d'une Demoiselle de quatorze
ans , fur le Sallon de 1777 ; brochure de
26 pag. in-12 . A Paris , chez Quillau
l'aîné , rue Chriſtine.
Lettresi 'pittoresques à l'occaſion des
Tableaux expoſés au Sallon en 1777;
brochure de 48 pag. in- 12 . A Paris ,
chez Gueffier, Libraire-Imprimeur.
Les Tableaux du Louvre , où il n'y a
pas le ſens commun ; Hiſtoire véritable ,
petite brochure. A Paris , chez Cailleau ,
Imprimeur-Libraireνους
La Prêtreffe ou nouvelle maniere de
prédire ce qui est arrivé : brochure de
30 pag. in 80., prix 12 fols. A Paris ,
chez Valade, Libraire.
A
Il y a dans ces différens écrits , fur le
,
K2 (
148 MERCURE DE FRANCE.
Sallon , des obſervations utiles aux Artiftes
pour en profiter , & aux Amateurs
des Arts pour s'inſtruire. Mais en lifant
ces brochures , il faut ſe rappeler ce vers :
La critique eſt aisée , & l'art eſt difficile.
9
1.
SPECTACLES.
OPÉRA.
ON a donné alternativement Ernelinde
& Céphale & Procris. Ce dernier Opéra
ſe continue encore tous les Dimanches ;
& l'on peut dire qu'il eſt toujours revu
avec un nouveau plaiſir , par les Amateurs
des beaux chants , de la déclamation
la plus propre à notre Langue , des airs
brillans & des grands effets de muſique.
C'eſt un des Opéra qui fera joué le plus
ſouvent ,&avec le ſuccès le plus conftant.
DÉBUT S
Mademoiselle GAVAUDAN l'aînée ,
premiere Chanteuſe du Concert de
Montpellier , a débuté , le 3r Août dernier
, par le rôle de l'Aurore , dans
1
OCTOBRE I. Vol. 1777. 149
Céphale & Procris. Un ſon de voix intéreffant
, une prononciation bien nette ,
l'éclat & la légéreté de ſon organe , lui
ont mérité les fuffrages du Public. On
l'a comparée à Mademoiſelle Petit - pas ,
qui n'avoit pas encore été remplacée depuis
fa retraite de l'Opéra .
Mademoiselle Gavaudan a reçu de
nouveaux applaudiſſemens dans les rôles
de Bergere & de Lucinde , qu'elle a rem-
- plis dans Armide.
:
:
: Mademoiselle de SAINT-HUBERTY , a
débuté , le 23 Septembre , par le rôle de
Méliſſe , dans Armide. Elle a une voix
agreable , elle chante & joue avec grâce
&avec fineſſe. Elle paroît être une excellente
Muſicienne ; il ne lui faut qu'un
peu d'habitude du Théâtre , pour don
ner plus de développement à fon organe
& plus d'aiſance à fon jeu.
J
:
M. BEAUVALET , qui avoit quitté le
Théâtre pour aller en Italie , a reparu ,
le Vendredi 19 Septembre , dans le rôle
de Récimer d'Ernelinde. Le défaut d'exer-
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
cice , une nouvelle maniere de chanter ,
& peut-être la timidité , ont paru avoir
un peu diminué l'étendue & le volume
de ſa voix. On lui a trouvé de la grace ,
le maintien noble , & de la facilité dans
fon jeu.
: stulter of
L'Académie Royale de Muſique a
donné , le Mardi 23 Septembre , la pre
miere repréſentation d'Armide , Drame
héroïque , en cinq Actes , de Quinault ,
remis en Muſique par M. le Chevalier
Gluck; Opéra qui ſe continue les Mardi
&Vendredi.
✓Ce Poëme célebre eſt un de ceux que
Lully a traité le plus heureuſement en
Muſique , il y a près de cent ans. Il a
été repris plufieurs fois , & fingulierement
en 1764 , avec le plus grand ſuccès.
On ſe rappelle encore le charme de la
belle déclamation , & des chants agréables
& voluptueux dont il a relevé la
poëſie enchantereſſe de Quinault. M. le
Chevalier Gluck a fuivi tout un autre
plan. Il nous a fait entendre une Mufique
dramatique , où il s'eſt montré tel
quedans ſesOpéra d'Orphée , d'Iphigénie ,
5
OCTOBREI. Vol. 1777. 1511
& d'Alceste ; c'eſt la même énergie de
ſtyle , le même art dans la diſtribution
des inſtrumens, la même ſcience d'harmonie.
Mais les ſituations de l'Opéra
d'Armide , n'étant ni auffi favorables à
fon genre , ni à la déclamation théâtrale ,
que dans ſes autres Opéra , il a paru
produire des ſenſations moins vives &
moins fortes. Son génie trop vigoureux
n'a pu ſe plier à ces molles inflexions
de la tendreſſe , à ces douces langueurs
de la volupté , à ces ſoupirs des amans,
Que Lully réchauffa des ſons de ſa Muſique.
Il y a dans la nouvelle Armide de beaux
choeurs , de grands effets d'Orcheſtre ,
une déclamation rapide & bien accentuée.
On a fur - tout applaudi le choeur
dont le chant & l'action pantomimes terminent
le premier Acte.
Où ſont mes Captifs ?
σι
ARONTE
Un Guerrier indomptable
Les a délivrés tous .
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ARMIDE , HIDRAOT & le Choeur.
Un ſeul Guerrler ! Que dites - vous ?
Ciel !
ARONTE.
De nos ennemis c'eſt le plus redoutable ;
Nos plus vaillans Soldats font tombés ſous ſes coups :
Rien ne peut réſiſter à ſa valeur extrême...
ARMIDE.
O Ciel ! c'eſt Renaud !
ARONTE.
C'eſt lui - même.
ARMIDE , HIDRAOT & le Choeur.
Pourſuivons juſqu'au trépas ,
L'ennemi qui nous offense ;
Qu'il n'échappe pas
A notre vengeance.
Il faut encore citer ce beau Duo du
cinquieme Acte.
ARMIDE.
Que ſous d'aimables loix mon ame eſt aſſervie !
RENAUD .
Qu'il m'eſt doux de vous voir partager ma langueurl
OCTOBRE I. Vol. 1777. 153
ARMIDE .
Qu'il m'eſt doux d'enchaîner un ſi fameux vainqueur !
RENAUD.
Que mes fers ſont dignes d'envie !
Ensemble.
Aimons - nous , tous nous y convie.
Ah ! ſi vous aviez la rigueur
De m'oter votre coeur ,
/
Vous m'ôteriez la vie.
RENAU D.
Non , je perdrois plutôt le jour
Que d'éteindre ma flamme.
ARIMDE.:
Non , rien ne peut changer mon ame , &c.
Cependant tout en admirant се
Duo , nous devons obſerver qu'après
ces vers ,
fi vous aviez la rigueur
De m'ôter votre coeur.
il ne faudroit pas ſuſpendre le chant fur
ces mots : Ah ! vous m'ôteriez & .......
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
les répéter avant que de terminer le
ſens, vous m'oteriez la vie .
On peut être auſſi un peu étonné de la
longue roulade fur le dernier mot de ces
vers , qui ſembloient au contraire devoir
exprimer un ſentiment rapide :
Non , je perdrois plutôt le jour
Que d'éteindre ma flamme.
A
Les rôles principaux ont été parfaitement
joués & chantés ; ſavoir , Armide ,
par Mademoiselle le Vaſſeur ; la Haine ,
par Mademoiselle Durancy ; Renaud , par
M. le Gros ; Hidraot , par M. Gelin ; les
Chevaliers Danois , par MM. Larrivée
& Lainé .
Les Ballets. font d'une compoſition
ingénieuſe & pittoreſque; ils font honneur
à M. Noverre. Le ſpectacle a été
remis avec beaucoup de pompe & de
richeſſes . L'Orcheſtre a montré fon zele
& fon attachement pour la Muſique de
M. Gluck , par un enſemble , par une
préciſion , par une exécution qui ne laifſent
rien à defirer.ne
Tot tops
OCTOBRE I.. Vol. 1777. 155
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné ,
le Mercredi 24 Septembre , la premiere
repréfentation de l'Inconséquent ou les
Soubrettes , Comédie en cinq Actes , en
profe , de M. Laujon.
Le Marquis Défalouais eſt un homme
fort riche & bienfaiſant , mais inconféquent
dans ſes actions & dans ſes volontés.
Il change continuellement de ſentimens
; &, par une bizarrerie finguliere,
il emploie ſes Domeſtiques à tout au
tre travail qu'à celui qu'ils connoiffent.
C'eſt ainſi qu'il veut que ſon Jardinier
devienne fon Cocher , & l'oblige de le
mener avec des chevaux neufs , qui font
verfer ſa voiture. Il récompenſe ſa maladreſſe
& fon inexpérience, loin de ſe
plaindre du danger & du mal qu'il a
ſoufferts. Il y a dans la maiſon du Marquis
, une Femme-de- Chambre nommée
la Dutour , qui s'eſt emparée de l'eſprit
de ſon Maître , en le flattant dans toutes
ſes fantaiſies. Elle a renouvelé tout
}
156 MERCURE DE FRANCE.
le Domeſtique ; elle a fur - tout adopté
une petite Payſanne nommée Fanchette ,
dont la naïveté plaiſante eſt ſouvent
contraire à ſes intentions & à ſes intérêts.
Cette femme , qui a eu auſſi la
prétention d'épouſer ſon Maître , a
écarté , ſous prétexte de libertinage ,
un neveu que le Marquis chériſſoit.
Ce neveu adore une jeune perſonne
d'une famille noble , & malheureuſe.
Il en eſt aimé avec la même paſſion.
Le pere du jeune homme ſe joignant
à l'oncle , l'ont forcé de s'abſenter , &
d'aller joindre ſon Régiment dans les
Ifles. Saint - Phare eſt déshérité par
ſon pere , qui meurt bien-tôt après avoir
fait ſon teftament. Cependant le jeune
Officier a conſervé de la confiance pour
la Dutour , dont il ne ſoupçonne point
la perfidie ; il lui fait paſſer pluſieurs
fecours d'argent pour ſa maîtreſſe. Mais
la Dutour retient pour elle - même ces
dépôts Mademoiſelle de Saint - Cêne ,
réduite à l'indigence , vient s'offrir pour
Femme de - Chambre de l'épouſe du
Marquis Défalouais. La Dutour , qui ne
la connoît point ſous le nom de Julie
qu'elle a emprunté , l'accueille , & lui
donne des inftructions ſur la maniere
OCTOBRE I. Vol. 1777 157
dont elle doit ſe comporter dans fa nouvelle
condition. Marton , autre Femmede-
Chambre , vient auſſi ſe préſenter;
elle eſt bien ſurpriſe de rétrouver fon
ancienne Maîtreſſe dans l'état humiliant
où elle la voit; elle lui offre encore fes
ſervices , que Julie rejette , ne lui demandant
qu'un ſecret inviolable ſur ſa
ſituation. La Dutour n'ayant plus l'efpérance
de captiver le Marquis , s'eſt
livrée à fon inclination pour Dubois ,
Domeſtique dans la même maiſon
qu'elle a déjà mis dans la confiance
de ſon Maître , juſqu'au point de lui
faire faire les fonctions d'Intendant , &
de le charger de l'acquiſition d'une trèsbelle
Terre , où le Marquis ſe plaît beaucoup
, & fait de grandes dépenſes. Mais
Dubois la trompe & la facrifie à Marton
qu'il aime. Une autre Femme de-Chambre
qui vient de la part de la future épouſedu
Marquis , eſt auſſi de leur complot fecret.
M. Joſſe , ancien Homme - d'Affaires de
la famille , défaprouve , par un zele fincere
& défintéreſſé , les inconféquences
du Marquis ; il le contredit , & l'indifpoſe
tellement , que ſon Maître ne veut
plus ni ſes ſoins, ni ſes avis; mais bientôt
la reconnoiſſance & la confiance le
158 MERCURE DE FRANCE.
ramenent à cet honnête Intendant. М.
-Joſſe cherche à découvrir les intrigues
de laDutour ; il eſt ſecondé par cemême
Dubois qu'elle aime , à quid elle a eu
l'imprudence de donner une lettre où
elle dévoile ſes projets , &de remettre
une partie de l'argent envoyé par le
jeune Officier. Arrive le père de la perfonne
que le Marquis doit époufer ; il
eſt fort étonné que le Marquis , furele
point de ſe marier , n'ait pas éu ſeule.
ment la curiofité de voir ſa fille au Couvent
, & qu'il veuille d'épouſer ſans la
connoître&fans en être connu. C'eſt que
le ſyſtêmedu Marquis eftqu'il faut ſe ma
rier fans amour , & ne point ſelaiſſer fur
prendre par la beauté. Le pere de ſa fu
ture amene avec lui le neveu du Marquis,
Saint Phare retrouve ſa maîtreſſe dans
Julieza'il lui renouvelle toutes les afſu.
rances de fa paffion ; il ſe jette à ſes
pieds; il fejuſtifie du filence & de
l'abandon qui lui font reprochés , &
dont tous les torts ne peuvent être
imputés qu'à la perfide Dutour. Le
jeune homme eft furpris aux pieds de ſa
maîtreſſe ; & la Dutour profite de cette
occafion pour éloigner Julie , qui lui a
confié le ſecret de ſa naiſſance & de
OCTOBRE LV.1777. < 159
fon nom. Elle lui donne cinquante louis
pour la faire conduire par Dubois dans
un aſyle fecret Mais Dubois la trompe ,
&mene Julie chez un de ſes parens . Le
Marquis inconféquent renonce à fon
mariage, & paie au pere de fa prétendue
épouſe , un dédit conſidérable. Il a en
même tems la franchiſe de lui remettre
tous les papiers de l'acquifition de ſa
Terre , pour lui en faire connoître le revenu
& le bon marché. MnJoffe défapprouve
d'autant plus cette imprudence ,
qu'il ſe confie à un homme intéreſſé à
faire le retrait de cette Terre, avec l'argent
même du dédit. Le Marquis frappé
de cette réflexion , donne ſur le champ
des ordres pour dégrader tous les embelliſſemens
qu'il a faits . On a déja commencé
, lorſque ſon ami , trop généreux
pour abufer de fa ſincérité, lai rend tous
fes titres,& renonce au droit qu'il pouvoir
exercer. Il s'engage en même-tems ,
aidé par M. Joſſe , à aſſurer le bonheur
de fon neveu avec une Demoiselle hon
nête & d'une naiſſance illuſtre, qui n'a
de tort que fon infortune. Le Marquisy
conſent; mais il eſt bien étonné d'entendre
ſon neveu qui ne veut avoir d'autre
épouſe que Julie. Il s'emporte contre
.00
160 MERCURE DE FRANCE.
:
cette folle paſſion , dans le tems qu'un
vieux Gentilhomme , l'oncle de cette
jeune perſonne , vient la réclamer comme
ſa niece. Après beaucoup de difficultés ,
la préſence de Julie , ou plutôt de Mlle
de Saint- Cêne , explique tout le myſtere.
La reconnoiſſance ſe fait; la Dutour eſt
chaſſée , & les oncles s'empreſſent de
combler les voeux des jeunes Amans.
- L'intrigue de cette Comédie , dont
nous n'avons pu rapporter de mémoire
qu'une partie , a paru trop compliquée
par la double action des Soubrettes &
de l'Inconfequent , & ſe perd dans des
détails trop longs ou trop peu intéreſſans,
Cependant le caractere de l'Inconséquent
offre des détails bien ſaiſis , & qui ont
été applaudis. Nous invitons l'Auteur
eſtimable , qui a eu de grands ſuccès fur
pluſieurs différens Théâtres , de rendre
à cette Comédie tout le ſaillant & l'intérêt
qu'il eſt en état de lui donner , en
traitanteſſentiellement le caracteredel'Inconféquent
, qui manque à notre Théâtre.
! Les rôles de cette Comédie ont été
parfaitement rendus par Meſdames
Drouin , Belcourt , d'Oligny , Lufy ,
Fannier , & par MM. Molé , Préville ,
Brizard , Auger , Défeſſart.
COOCTOBRE
I. Vol. 1777. 161
Σ (
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné , le
Samedi 30 Août , la premiere repréſentation
de Gabrielle de Pafſſy , Parodie de Gabrielle
de Vergy , en deux Actes , en proſe ,
mêlée de Vaudevilles. Cette Parodie eſt
une critique très gaie du ſpectacle trop
atroce qu'offroit la Tragédie de Gabrielle
de Vergy. MM. Duffieu & Imbert ont fait
un emploi très - agréable de Vaudevilles
connus , & leurs couplets font remplis
d'heureuſes ſaillies. Cependant comme
cette Parodie avoit paru , à la premiere
repréſentation , avoir des détails & des
longueurs qui nuiſoient à ſon action , les
Auteurs l'ont réduite en un Acte ; &,
fous cette nouvelle forme, ſon ſuccès a
été décidé (*) .
On joue actuellement l'Olympiade ,
- dont la Muſiqueeftde M. Sacchini. Nous
en rendrons compte dans le Volume prochain
.
(*) Cette Parodie se vend I liv. 4 S. A Paris , chez la
yeuve Duchesne , rue Saint -Jacques ; & Delalain , rue &
ebté de la Comédie Françoise.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
DÉBUT.
La Dile CLAVAREAU D'ORCEVILLE , a
débuté , le 17 Septembre , par les rôles
de Zerbine , de la Servante Mattreſſe : elle
a joué enſuite Héleine , dans le Sylvain ;
Colombine , dans le Tableau Parlant ; &
elle a continué par les autres rôles du
même genre. Elle joue avec intelligence
, & chante avec agrément. Cette
Actrice peut ſe rendre utile dans l'emploi
qu'elle a adopté , par un exercice raiſonné
de ſes talens.
ARTS.
Exposition , au Sallon du Louvre , des Peintures
Sculptures & autres ouvrages de
MM. de l'Académie Royale.
CETTE Expoſition , qui , tous les deux
ans , forme une Ecole d'inſtruction pour
les Artiſtes ,& un ſpectacle auſſi agréable
qu'intéreſſant pour les Amateurs , a, cette
année , fixé particulierement l'attention
OCTOBRE 1. Vol. 1777 163
du Public , par une ſuite de Tableaux
dans le grand genre de l'hiſtoire. Ces
Tableaux , au nombre de ſept , que nous
devons à la protection bienfaiſante que
Sa Majeſté accorde à fon Académie ,&
aux progrès des Arts , ont dix pieds de
haut, leur largeur varie. Les ſujets de
ces Tableaux ſont empruntés de l'Hiftoire
Grecque ou Romaine &de l'hiſtoire
de France. Si la plus belle fonction de
la Peinture eſt d'exciter , par une repréſentation
fidelle des actions des grands
hommes , le ſentiment d'une noble émulation;
les ſujets des Tableaux dont
nous allons rendre compte ne pouvoient
être mieux choiſis. Le premier , qui eſt
de M. Hallé , Profeſſeur , nous offre un
trait de la vie de Cimon l'Athénien ,
dont l'Orateur Gorgias a dit , qu'il amaffoit
des richeſſes pour s'en ſervir , &
qu'il s'en ſervoit pour ſe faire aimer &
eſtimer. Le vertueux Cimon , ayant fait
abattre les murs de ſes poſſeſſions , eſt
ici repréſenté invitant le Peupleà entrer
librement dans ſes jardins , & à en
prendre les fruits. Un caractere de bonté
eſt répandu ſur la perſonne du généreux
Athénien. Pluſieurs Citoyens , hommes,
femmes , enfans , s'empreſſent de profi-
C
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
terdeſa libéralité. Le ſite de cette com
poſition eft vaſte , mais dénuéde variétés
& de richeſſes , qui auroient jeté de
belles oppoſitions dans les grouppes , &
donné plus de nuances au coloris , qui
eſt clair , vague & un peu monotone.
Un des plus beaux ſpectacles que
préſente l'Hiſtoire Romaine, eſt Fabricius
, pauvre & obligé de cultiver un
champ pour ſa propre ſubſiſtance , foulant
à ſes pieds les tréſors des plus puiſſans
Monarques. M. de la Grenée l'aîné ,
qui avoit ce ſujet à traiter , nous a peint
Fabricius qui , accompagné de ſa famille ,
refuſe les préſens que Pyrrhus lui envoie.
L'Artiſte a étendu la ſcene de cette
compoſition, en élevant Fabricius & fa
famille fur des eſpeces de degrés qui ſe
trouvent devant ſa maiſon. L'Ambaſſadeur
de Pyrrhus & fes Officiers ſont
fur un plan plus bas. Ils étalent les vaſes
& autres richeſſes que la vertu ſévere de
Fabricius fait dédaigner. Derriere ce
Romain , & dans l'éloignement , on
apperçoit un faiſceau d'armes , pour
déſigner qu'il avoit été revêtu du Confulat.
Cet illuſtre Magiſtrat montre de la
dignité dans ſon refus , mais fon attitude
, trop étudiée , eſt abſolument
contraire au caractere de ſimplicité de
OCTOBRE I. Vol. 1777. 165
ce Citoyen patriote, & reſſemble plutôt
à celle d'un Acteur , qui veut s'élever
au-deſſus de fon rôle. Un pinceau aimable,
des tons clairs , argentins , tranfparents
, qui procurent une harmonie
douce , mais peu variée , ſe font principalement
remarquer dans ce Tableau.
On retrouve le même Faire dans le
Tableau de M. de la Grenée le jeune ,
dont le ſujet eſt la piété d'Albinus. Ce
Citoyen s'enfuyant de Rome , après la
priſe de cette Ville par les Gaulois , &
rencontrant les Veſtales , leur offre le
char dans lequel ſa famille étoit montée.
Ces Veſtales , drapées d'après l'antique ,
ont le caractere qui leur convient. Celui
d'Albinus étoit plus difficile à rendre,
Le Spectateur voudroit y trouver l'expreſſion
religieuſe & fublime d'un Citoyen
qui , au milieu même des ruines
de ſa Patrie, conſerve toujours le refpect
dû aux choſes ſaintes. On ignore ,
d'ailleurs , pourquoi l'Artiſte a mis un
bâton blanc à la main d'Albinus , que
Jes Hiſtoriens nous repréſentent à cheval ,
&conduisant le char où étoit ſa famille.
Ce char eſt ici bien diſpoſé pour l'enſemble
& l'effet du Tableau , dont l'or .
donnance est très - riche.
L3
$66 MERCURE DE FRANCE ,
at
On a vu avec plaiſir , des deux mêmes
Artiſtes , freres , des Tableaux de Chevalet
, dont les ſcenes douces & tranquilles
, & empruntées , pour la plus grande
partie , de la Mythologie , ſe font principalement
remarquer par les graces du
pinceau & l'harmonie des tons.
M. Lépicié nous a peint le courage de
Porcia. Cette femme Romaine , ſuivant
Valere-Maxime , que l'Artiſte a confulté,
d'un courage au-deſſus de ſon ſexe ,
ayant découvert , la nuit même qui pré.
céda l'aſſaſſinat de Cefar , le deſſein de
Brutus , ſon époux , demanda , dès que
Brutus fut forti le matin de fon appartement
, un raſoir , ſous prétexte de ſe
couper les ongles & s'en bleſſa , comme
Jui étant échappé par mégarde. Aux cris
de ſes femmes , Brutus étant rentré ,
Jui reprocha fon imprudence à ſe ſervir
d'un pareil inſtrument. Non, non , lui
و د
dittout bas Porcia , ceci n'eſt point
,, une imprudence ; mais dans notre po-
,, ſition, c'eſt le témoignage le plus cer-
و د
را
tain de mon amour pour toi. J'ai voulu
,, eſſayer , ſi tu échouois dans ton entre,
و د
priſe , avec quelle fermeté je me don.
,, nerois la mort " . Une femme montrant
une petite bleſſure faite avec un
OCTOBRE I. Vol. 1777. 167
raſoir , ne peut jamais donner une grande
idée de courage & de fermeté ; & ce
ſujet , par conféquent , exécuté en peinture
, reſtera toujours au-deſſous de l'imagination
du ſpectateur. On peut louer
cependant l'art avec lequel l'Artiſte a
rendu cette ſcene. La tête de Brutus
- eſt belle , & paroît étudiée d'après l'antique.
Le ſujet d'ailleurs eſt éclairé de
maniere à produire beaucoup d'effet . Le
coloris en eſt décidé & vigoureux ; &
ce Tableau eſt unde ceux qui font leplus
d'honneur à M. Lépicié. On retrouve
dans ſes Tableaux de cabinet , la Réponse
desirée , l'Union paisible , la Solitude laborieuse
, le Repos , la même intelligence
dans les effets de lumiere , & beaucoup
de naïveté dans les expreſſions. Mais
comme ces petits Tableaux ſont faits
pour être vus de près , ils demanderoient
que l'Artiſte employât un pinceau plus
doux, plus ſoigné , plus gracieux , ce
que l'on exige avec moins de rigueur
dans les Tableaux d'une certaine grandeur
, & peints pour être vus à une
diſtance éloignée.
M. Brenet , dont tous les ouvrages
annoncent les études conſtantes qu'il fait
d'après nature , avoit à repréſenter Cref-
/
C
C
C
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
ſinus , Agriculteur Romain , qui ſe juſtifie
devant l'Edile d'un accuſation de magie.
Des plans bien étudiés , une heureuſe
diſpoſition des perſonnes miſes en ſcene ,
&une obſervation exacte du coſtume ,
rendent ce Tableau très - recommandable.
Il eſt , ainſi que le ſuivant, du même
Artiſte , deſtiné pour le Roi.
Ce
Le ſujet de celui ci eſt tiré de l'hiſtoire
de France. Il nous rappelle un trait de
généroſité digne des tems héroïques , &
que l'on peut regarder comme un des
plus beaux monumens de l'eſtime que
les ennemis même de la France avoient
pour le Connétable Dugueſclin.
Connétable , affiégeant en 1380 , Château-
Neuf de Rendan , défendu par les Anglois
, fut attaqué de la maladie dont il
mourut. Les Anglois affiégés , avoient
promis de rendre la place au Connétable
, s'ils n'étoient pas ſecourus à certain
jour indiqué. Quoiqu'il fût mort,
ils ne ſe crurent point diſpenſés de lui
tenir parole. Le Commandant ennemi ,
ſuivi de la garniſon, ſe rendit à la tente
du héros défunt. Là, fe proſternant au
pied de ſon lit , il dépoſa les clefs de la
place. L'Artiſte a peint Olivier Cliſſon ,
frere d'armes de Dugueſclin debout , &
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 169
1
1
plongé dans la triſteſſe , montrant fon
ami mort. Derriere lui on voit auſſi , debout
, le Maréchal de Sancerre , chargé
du commandement de l'armée par la
mort de Dugueſclin. Les Députés ſont
debout , & l'un d'eux porte ſur un plat
les clefs de la Ville. Cette ſcene pathétique
est heureuſement diſpoſée , & l'on
croit y être préſent , par l'attention qu'a
eu l'Artiſte de ſe rendre compte de fon
ſujet , d'obſerver fidelement le coſtume
du fiecle de Dugueſclin , & de varier les
caracteres de ſes perſonnages , qui , cependant
, ne s'élevent point afſfez au-defſus
des modeles que l'Artiſte a confultés.
Le coloris de ce Tableau eſt harmonieux
mais cette harmonie ſemble dépendre
un peu trop de cette vapeur dont s'eſt
ſervi l'Artiſte pour raſſembler les couleurs
des différens objets ſans les confondre.
Le ſecond ſujet de cette ſuite de Tableaux
, emprunté de l'hiſtoire de France ,
eſt la continence de Bayard. Cette action
vertueuſe que l'on peut oppoſer à celle
que l'hiſtoire Romaine nous rapporte de
Scipion l'Africain , eſt ici traitée avec
beaucoup de ſimplicité. Il faut avouer
auſſi que l'Artiſte ne pouvoit répandre
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
1
"
1
fur cette action , l'éclat que les Hiſtoriens
ont donné à la vertueuſe conduite de
Scipion. La ſcene indiquée par l'Hiſtorien
de Bayard , eſt purement domeſtique , &
l'Artiſte a choiſi l'inſtant où le généreux
Chevalier dote la jeune fille. Nous doutons
cependant que ce ſoit le plus heureux
, & celui qui prête le plus à l'expreſſion
naïve de ce ſentiment d'honneur
qui ſuivant les paroles même de l'Auteur
de la vie de Bayard, fit tout d'un
coup changer le bon Chevalier de vice à
vertu . Mais en ne conſidérant que le
moment que l'Artiſte a choiſi , comme
ce moment ſe paſſe chez une parente de
Bayard , pourquoi n'avoir pas repréſenté
cette parente applaudiſſant à la généroſité
de Bayard , ce qui auroit d'ailleurs
procuré un témoin à cette ſcene un peu
trop iſolée ? Peut - être même eût - il été
plus convenable que Bayard fît préſenter
l'argent de la dot par cette parente ;
l'Artiſte auroit pu , par ce moyen , donner
au bon Chevalier un action plus
intéreſſante que celle de lui faire fufpen.
dre froidement une bourſe. Au reſte , il
y a dans ce Tableau des détails très-bien
peints , & on a applaudi à l'intelligence
avec laquelle l'Artiſte a rendu la perſpec
tive de la ſalle où l'action ſe paſſe.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 171
Les Amateurs regrettent de n'avoir vu
de M. Doyen qu'un Ex Voto , Tableau
de neuf pieds de haut, ſur ſept de large ,
que l'on peut regarder comme un monument
de la piété de la perſonne qui l'a
demandé , & une preuve de la complai
ſance de l'Artiſte , à ſe charger des ſujets
les plus ingrats à traiter.
,
Un grand Tableau repréſentant l'Aurore
, qui enleve Céphale , fon Amant ,
& un Tableau de Chevalet , qui nous
fait voir une expérience d'électricité
font les ſeules productions que M.
Vanloo , nom qui ſera toujours cher à
la Peinture , ait miſes au Sallon. Dans
ce dernier Tableau , une jeune fille
placée ſur le gâteau de réſine , ſe prête
avec naïveté aux expériences de la machine
électrique, Le Tableau de l'Aurore
eſt deſtiné pour le Roi : il préſente dans
ſa compoſition beaucoup d'agrément.
On pourroit deſirer ſeulement que l'Artiſte
eût préféré , aux tons gris & verdatres
qui dominent dans ſon coloris , ces
tons dorés & couleur de roſe ſi analogues
à une Divinité , que les Poëtes nous
repréſentent ordinairement ouvrant les
portes de l'Orient avec ſes doigts de
rofe,
172 MERCURE DE FRANCE.
Ces tons ſeroient moins heureuſement
employés à nous peindre le triomphe
d'Amphitrite, Déeſſe des Mers. Ils
ſe font , cependant , principalement remarquer
dans le Tableau de M. Taraval ,
qui ſert de pendant au précédent. On
y voit l'épouſe de Neptune portée ſur
les eaux , & accompagnée des Tritons
& des Neréïdes , qui , par leurs différentes
attitudes , s'empreſſent de rendre
hommage à la Déeſſe.
Trois têtes d'étude & un Tableau ,
imitant le bas-relief, par M. Chardin ,
ont procuré ce plaiſir que donne l'imitationde
la nature , bien ſaiſie , & rendue
d'une touche libre , ſavante & pleine
d'effet.
M. le Prince s'eſt plu , principalement
cette année , à peindre des Payſages ,
des Moiſſons , des Fêtes de Village ,
qu'il fait rendre très- piquantes par de
petites figures deſſinées avec tout l'eſprit
poſſible,par un Payſage touché de goût &
par de jolis effets de clair- obfcur. Son co-
Joris eſt des plus ſéduiſans , & ſa touche,
quoique légere , fait néanmoins donner
à certains objets un fini précieux , mais
fans trop de recherches . On a auſſi vu
de cet Artiſte un Tableau de la crainte ;
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 173
exprimée avec intérêt. C'eſt une jeune
perſonne qui , couchée ſur un lit , eſt
ſuppoſée voir ou entendre quelque choſe
qui l'effraye. Le pâleur eſt répandue fur
toute ſa perſonne , & ſon ſang ſemble
s'être retiré autour du coeur. Ses regards
font fixes , fon oreille attentive , ſa bouche
entre ouverte ; ſes couvertures jetées
, & un fauteuil placé à côté du lit ,
&que l'on voit renverſé , ſervent encore
à déſigner les premiers mouvemens d'agitation
de cette jeune perſonne.
Un autre de ſes Tableaux , repréſentant
un Corps de Garde , peut être mis à côté
des meilleurs Tableaux Flamans.
Les Amateurs ont accordé leurs fuffrages
à deux Tableaux de Chevalet de
M. Beaufort ; l'un repréſentant une
Charité Romaine , & l'autre la. Vierge
qui , portée ſur des nuages , tient l'Enfant
Jéſus , auquel les Anges viennent rendre
hommage. Il y a de la nobleſſe dans ce
petit Tableau , qui eſt encore recommandable
par les graces du pinceau , &
des tons dorés très- analogues au ſujet.
M. Vernet eſt , depuis long-tems , en
poſſeſſion d'enchanter le Spectateur ,
par les ſcenes les plus pittoreſques de la
nature tranquille ou en mouvement.
1
174 MERCURE DE FRANCE.
ti
دا
ti
1
1
On aime à confidérer dans ſes Tableaux
les aſpects divers du Ciel & de la Mer
agitée , le jeu de la lumiere dans l'eau ,
les teintes variées & adoucies que les
vapeurs répandent ſur les objets : de
riches fabriques & des figures touchées
de goût & jamais oiſives , ajoutent
encore à l'intérêt ou à l'agrément de ſes
différens points de vue. On a furtout
remarquéde cet Artiſte deux Tableaux
repréſentant , l'un , l'entrée d'un Port de
Mer par un tems calme au coucher du
foleil; l'autre une tempête avec le naufrage
d'un vaiſſeau. Si l'on peut y defirer
quelque choſe , c'eſt que les figures
du premier plan, & les plus proches , par
conféquent, de la vue du Spectateur ,
foient un peu plus terminées.
Le génie abondant de M. Robert a
enrichi , cette année , le Sallon de pluſieurs
points de vue, pris d'après nature,
&de différens Tableaux repréſentant des
ruines , des arcs -de-triomphe , des galeries
& autres monumens d'Italie. Son
pinceau léger , facile & fpirituel , fait
rendre toutes ces compoſitions intéreſſantes
par de jolies figures , par des
effets de lumiere bien ſaiſis , par des
percées qui agrandiſſent le lieu de la
روا
211
OCTOBRE I. Vol. 17776 175
ſcene , & font errer agréablement le
Spectateur.
Les Tableaux dans le même genre,
par M. Machy , ſe diftinguent ſpar une
touche précieuſe & des détails très-foignés.
L'attention de cet Artiſte à choiſir
des points de vue connus , & à les renfermer
dans de petits eſpaces , rendent
ſes Tableaux d'architecture & de ruine ,
très - curieux pour le plus grand nombre
des Spectateurs .
On a remarqué de M. Martin l'éducationd'une
jeune fille , & fur-tout une
femme qui lit éclairée par une lampe.
Ce petit Tableau eſt d'un joli effet. La
femme eſt bien drapée , ſon caractere de
tête eſt intéreſſant , & le coloris a ce
vernis du tems ſi reſpecté de quelques
Amateurs . La touche en eſt d'ailleurs
- différente de celle des autres Tableaux
du même Artiſte; ce qui nous annonce
que M. Martin fait des recherches , &
voit avec de bons yeux les ouvrages des
habiles Maîtres .
Le Public a auſſi accordé ſon approbation
encourageante à pluſieurs Tableaux
de MM. Guerin , Jollain , Huet ,
Careme , Bonnieu . M. Jollain a emprunté
la plupart de ſes compoſitions de
1
176 MERCURE DE FRANCE.
t
l'Iliade , de l'Odyssée , de la Férusalem
délivrée ; & il a ſu nous y intéreſſer par
la pureté de fon pinceau , & l'agrément
d'un coloris fondu & harmonieux. M.
Huet a exposé des Paysages & des Paftorales
, dont pluſieurs étoient peints à
gouache. Une heureuſe diſpoſition des
objets , & une couleur gracieuſe & brillante
les ont fait remarquer. On a vu
de M. Bonnieu des ſcenes Domeſtiques
très-étudiées & rendues d'un pinceau
très - précieux. La Magie de cet Artiſte
eſt de reſſerrer la lumiere par des ombres
fortes qui , quoique ſouvent un
peu noires , laiſſent néanmoins appercevoir
tous les détails des objets qui y
font renfermés . On a auſſi remarqué de
cet Artiſte quelques Tableaux d'Hiſtoire ,
un trait de la vie d'Henri IV , & la mort
d'Adonis . Vénus, dans ce dernierTableau,
nous eft repréſentée drapée & debout ;
elle témoigne ſa douleur à la vue d'Adonis
expirant ; mais fon expreſſion ainſi
que ſon attitude , n'ont rien de bien noble
& de bien intéreſſant. Un Amour
du cortege de la Déeſſe s'empreſſe de
cueillir encore un baiſer ſur les levres
glacées de l'Amant de Vénus. Il ſemble
vouloir par ſon ſouffle le ranimer. Cette
penſée
OCTOBRE I. Vol. 1777. 177
penſée eſt heureuſe. Les chairs animées
de ce petit Amour forment d'ailleurs un
contraſte frappant avec les chairs pâles
de l'infortuné Adonis , & contribuent à
nous donner une idée plus ſenſible des
glaces de la mort.
M. Robin a fait voir l'eſquiſſe d'un
plafond. Comme ce plafond doit être
exécuté dans la nouvelle Salle du Spectacle
de Bordeaux , nous croyons faire
plaiſir à ceux qui feront à portée de voir
ce poëme pittoreſque exécuté , de leur
en donner ici le programme tel qu'il a
été imprimé dans le livre des explications
des peintures du Sallon.
Le ſujet géneral eſt la ville de Bordeaux
, qui éleve un Temple à Apollon
& aux Muſes. Il eſt diviſé en cinq parties
liées entr'elles par l'agencement pittoreſque
& poëtique.
Premiere Partie. Apollon témoigne à la
Ville que fon offrande lui eſt agréable.
Afa droite&au- deſſous ſont Melpomene
& Thalie , auprès deſquelles on voit
Polymnie , Clio , Uranie , qui contribuent
toutes trois à la compoſition des
Poëmes tragiques&comiques. De l'autre
côté , Terpſicore , Euterpe , Erato rafſemblent
en un grouppe les différens
CC
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M
178 MERCURE DE FRANCE.
C
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J
talens qui conſtituent l'Opéra. Calliope ,
la plus proche d'Apollon , tient un rouleau
ſur lequel eſt écrit : Iliade.
Seconde Partie. Le Temple élevé aux
Mufes , eſt une portion de la façade de
la Salle de ſpectacle. Auprès eſt la Garonne
, qui , affiſe, ſur des rochers efcarpés
, verſe les eaux de fon urne avec
abondance. Pour caractériſfer les montagnes
où elle prend ſa ſource , on a peint,
auprès d'elle , les débris du tombeau de
la Nymphe Pirene , qui , par ſa mort ,
adonné fon nom aux Pyrénées. Plus bas ,
des Dieux Marins , s'efforçant d'arrêter
le cours de ſes eaux , expriment l'effet
de la marée ſur la Garonne. La Paix
plante ſon olivier & augmente les richeſſes
de la Province. La Libéralité les
répand. Des Nymphes ayant amaſſé des
fleurs , les donnent aux Ris & aux Jeux ,
qui en décorent le Temple de feſtons.
Troisieme Partie. L'Architecture per
ſonnifiée paroît ſurun monceau de pier.
resà demi-taillées , donnant ſes ordres à
des Charpentiers & Serruriers , que l'on
apperçoit dans le fond. Près d'elle font
la Géométrie & l'Arithmétique. La
Sculpture , travaillant au buſte du Roi,
eſt grouppée avec la Peinture; toutes
OCTOBRE 1. Vol. 17778 179
deux offrent à Apollon les inftrumens
de leur Art,
Quatrieme Partie. Sur un lieu un peu
élevé, la Ville de Bordeaux a fait dreſſer
un Autel , où brûle l'encens offert aux
Muſes. Un Sacrificateur immole des Victimes,
ſuivant l'uſagedes Anciens, au jour
des dédicaces. Le Gouvernement , ſous
la figure de la Sageſſe , protége la Ville ,
en la couvrant de fon Egide. Mercure ,
Dieu du Commerce , montre des Naviresides
Marchandiſes & des Travailleurs.
La traite des Negres eft indiquée
pat ceux qu'unCapitaine de Navire tient
à ſa ſuite. Bacchus ſemble ſe glorifier
-desavantages qu'il procure à la Guienne.
Derriere ces figures , une grande multitude
unit ſes hommages à ceux de la
VillebS
Cinquieme Partie. Momus , monté ſur
Pégaſe , s'élance vers l'Olympe. Il porte
aux Muſes ſa marotte , ſymbole de la
gaieté. Il en a diſtribué pluſieurs à des
-Enfans , qui les répandent parmi les
Spectateurs . D'autres Génies ſe ſont
chargés de couronnes pour les diſtribuer
aux Auteurs & aux Acteurs qui les ont
méritées. Le Lys & l'Aigle que l'on voit
près des Muſes , perpétuerontà Bordeaux
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
C
le ſouvenir du paſſage des Freres du Roi
&de l'Empereur. Le Lys & l'Aigle font
auſſi l'emblême de la Pureté & de la
Sublimité , caracteres eſſentiels aux ouvrages
de Théâtre.
Dans les angles des quatre pendantifs
font les médaillons de Corneille , Moliere
, Racine & Quinault. Ils font portés
par desGénies tenant les attributs de
leur Art. Les armes de France , avec les
deux Anges , leurs ſupports , ſont de M.
Berruer , & feront exécutées par lui en
grand.
M. Olivier s'eſt fait un genre à lui ,
dans lequel cependant on peut remarquer
différentes études faites d'après Wateau;
ſes productions ornent pluſieurs
parties du Sallon. On s'eſt ſur-tout arrêté
devant fon Tableau , deſtiné à décorer
le fallon du Château de l'ine-Adam.
repréſente une fète donnée par feu M.
le Prince de Conti au Prince Héréditaire
, ſous la tente, dans le bois de
Caffan, à l'Iſle-Adam. Ce Tableau eſt enrichi
d'une multitude de figures qui
donnent une idée de la fête que l'Artiſte
a voulu repréſenter. Toutes ces figures
cependant ont , en général , un air trop
14
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 181
férieux , & la coëffure des femmes paroît
un peu étrangere ; mais il y a déjà
quelque tems que la Fête repréſentée eſt
pafée , & l'eſpace d'un mois ſuffit fouvent
pour faire oublier une mode. Au
furplus , celle que M. Olivier a adoptée
deſſine mieux la forme de la tête. Elle
eſt ſans doute préférable à ces coëffures
en eſpalier ou pyramidales , ſurchargées
de plumes & de boucles poſtiches , &
qui ,negardant aucune proportion , figureroient
mieux dans les maſcarades d'un
bal qu'au milieu de la ſociété. Les étoffes
& autres détails font rendus dans ce
mème Tableau , d'après nature, & avec
beaucoup de vérité.
M. Wille fils , confirme les heureuſes
eſpérances qu'il a déjà données de ſes
talens. Ses Tableaux de ſcenes Domeftiques
, rappellent bien agréablement les
moeurs champêtres. Les têtes , celles
de vieillards ſur tout , ſont étudiées , &
ont un beau caractere. Pour confirmer
cette obſervation , nous nous contente.
rons de citer ce Vieillard qu'il a repréſenté
entouré de ſes enfans , qui l'aident
à foutenir ſes pas chancelans. Ses
autres Tableaux offrent auſſi des beautés;
mais il y regne en général une ſéchereſſe
ال
A
M3
182 MERCURE DE FRANCE.
Jo
1
de pinceau dont il lui ſera facile de ſe
défaire.
Le Mariage rompu, les Adieux d'un
Villageois & autres compoſitions de M.
Aubry, ont paru faire plaiſir. On voit
dans le Tableau du Mariage rompu , un
jeune homme rappelé à ſes premiers
ſermens , par une femme & des enfans
qui ſe préſentent au moment qu'il va
contracter de nouveaux engagemens. Le
pere du jeune homme joue un rôle dans
cette ſcene , & témoigne ſon émotion
à la vue de ſes rejetons infortunés. Il
y a de l'intérêt dans cette compofition,
& l'Artiſte y a mis un mouvement , une
action qui ne lui a pas toujours permis
de conſulter les grâces du deſſin.
Les Amateurs ont beaucoup accueilli
les productions de M. Theaulon ; fon
pinceau eſt léger , ſa touche facile, fon
coloris tranſparent. La ſcene où il a
repréſenté une mere ſévere , qui , pour
corriger la coquetterie de ſa fille , lui fait
mettre des ſabots en préſence des filles
du Village , a mérité le plus grand nom
bre des fuffrages. Il a diſpoſé cette ſcene
en Peintre d'hiſtoire , & ſes airs de tête
ne manquent ni de variété ni de fineſſe.
Si cet Artiſte s'applique davantage à la
OCTOBRE I. Vol. 1777. 183
correction du deſſin , nous pouvons lui
annoncer les plus brillans ſuccès.
M. Van - Spaendonck a expoſé des
Tableaux de fleurs & de fruits , où l'on
trouve la touche précieuſe , & cette vivacité
de couleurs , qui font rechercher
avec tant d'empreſſement les Tableaux
de Van Huyſum.
2 Les Tableaux du même genre peints
par Mile. Valiayer , ſont exécutés plus
librement & avec une intelligence dans
le clair-obſeur , qui donne beaucoup de
relief aux objets. Le portrait de M.
Roettiers , ancien Graveur général des
Monnoies, peint par cette même Ar
tiſte , eſt très-étudié. Les Amateurs ont
également applaudi à deux petits Tableaux
, imitant des bas-reliefs d'enfans ,
& à quelques autres Tableaux de Mile
Vallayer , dans l'un desquels l'on voit
une jeune perſonne montrant à fon
amie la ſtatue de l'Amour.
i
M. Hall a fixé l'attention de ceux qui
aiment à trouver dans la Peinture en
émail & dans la miniature , les graces
du deſſin , la franchiſe du pinceau , &
cette delicateſſe de touche qui , en réduiſant
l'objet , lui prête de nouveaux charmes.
Ses têtes en paſtel , grandes comme
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ג
1
11
M4
184 MERCURE DE FRANCE.
C
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Ber
nature , ſont peintes largement & touchées
avec énergie.
* MM. Paſquier , Courtois & Weiller
ont auſſi attiré les yeux du Spectateur
par la fineſſe de leur coloris ,& la délicateſſe
de leur pinceau.
:
Quatre nouveaux agréés , MM. Menageot
, Berthelemy , Vincent & Callet
ont, cette année , par des Tableaux dans
le grand genre de l'Histoire , donné à
ceux qui s'intéreſſent aux progrès des
Arts , les plus douces eſpérances. LeTableau
de M. Menageot , de quinze pieds
de large fur dix de haut , nous repréſente
les Adieux de Polixene à Hécube , au
moment où cette jeune Princeſſe eſt arrachée
des bras de ſa mere pour être
immolée aux mânes d'Achille . Hécube
tombe évanouie de douleur en recevant
les derniers adieux de ſa fille qu'Ulyſſe
entraîne à la mort. Ce ſujet pathétique
eſtde la plus riche ordonnance. Un coup
de lumiere qui s'échappe derriere une
colonne& ſe répand ſur Polixene , offre
avec avantage cette jeune Princeſſe aux
regards du Spectateur. L'Artiſte l'a placée
ſur un plan élevé , ſur les marches d'un
portique. Une couronne de fleurs orne
fa tête , mais on la diftingue encore plus
OCTOBRE I. Vol. 1777. 185
aifément par la nobleſſe de ſon expref
ſion , que l'Artiſte a ſu allier , ce qui eſt
toujours très difficile , avec la beauté
des traits& les graces de l'attitude. Un
deſſin étudié , des draperies bien jetées .
un pinceau ſoigné , ajoutent encore à
l'importance & à l'intérêt de cette compoſition
, dont l'effet, d'ailleurs , eſt ſolidement
foutenu par de grandes maſſes
d'ombres & de lumieres ; peut-être même
que ces ombres paroîtront un peu trop
rembrunies ; fur-tout dans la partie de
la ſcene qui ſe paſſe en plein air. On
pourroit encore defirer plus de fraîcheur
&de vivacité dans les carnations; mais
ces légers défauts diſparoiſſent lorſque
l'on confidere l'enſemble de cette belle
&grande machine , dont la forme gé
nérale eſt des plus impoſantes.
* M. Berthelemy a pris pour ſujet de
fon Tableau d'agrément , le dévouement
de ſix Citoyens de Calais, qui viennent
apporter à Edouard les clefs de leur
Ville. Ce redoutable vainqueur étoit
déterminé à les faire mourir; il n'accorda
leur grace qu'aux prieres de ſon fils &
de la Reine. Cette Reine eſt ici repréſentée
implorant la clémence de fon
époux , dont le caractere de tête étoit
k
دمحم
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
!
تسا
très difficile à rendre. Le Spectateur qui
admire le dévouement de ces Citoyens ,
auroit été flatté de voir le Monarque
Anglois , au milieu même de la colere
qu'il témoigne, partager cette admiration
due à l'action de ces Citoyens patriotes.
Ces Citoyens font en général drapés
d'une maniere un peu meſquine. Mais
il y a dans ce Tableau des têtes bien
étudiées , une belle entente de plans ,
un coloris très- lumineux. Comme ce
coloris eſt monté ſur le ton le plus haut ,
ceux qui ne font pas accoutumés à ces
effets brillans , pourront peut- être trouver
quelques diſſonnances dans l'harmonie
générale du Tableau.
Le Béliſaire de M. Vincent , fon Alcibiade
, fon S. Jerôme , une jeune perſonne
qui prend une leçon de deſſin ,
ſes Pélerins d'Emmaüs , &c. annoncent
un Artiſte qui viſe aux grands effets. Son
coloris eſt vigoureux , fon goût de dras
per , ſage& noble, ſa touche ferme &
décidée. On y remarque même cette
humeur qui eſt en quelque forte l'ame
du pinceau. C'étoit ſans doute une entrepriſedifficilede
nous repréſenter , après
Vandick , Béliſaire réduit à la mendicité.
Nous avouerons cependant avec
OCTOBRE 1. Vol. 1777 187
plaiſir , que le Béliſaire de M. Vincent à
plus de nobleſſe; il eſt mieux drapé , &
on apperçoit encore ſous la draperie qui
le couvre , une remarque de ſon ancien
état. D'un autre côté auſſi , le ſoldat que
Vandick a repréſenté debout , les mains
croiſées & réfléchiſſant fur le fort de
fon ancien Général , auquel il vient de
donner un obole , forme un contraſte
plus frappant , plus fublime dans fon
Tableau , que l'Officier des troupes que
M. Vincent a repréſenté dans le ſien ,
&dont l'attitude n'a rien de bien carac
tériſé. Il eſt vrai que M. Vincent n'ayant
repréſenté ce ſujet qu'en demies figures ,
il n'a pu déployer toutes les reſſources
de fon art.
Il y a du grand, du majestueux dans
le Jupiter auquel Céres vient demander
fa fille Proferpine , que Pluton avoit enlevée.
M. Callet, Agréé fur ce Tableau ,
nous a repréſenté ſon Jupiter d'après
la peinture que nous en donnent les
Poëtes anciens; c'eſt un vieillard qui pa
roît avoir toute la vigueur de la jeuneſſe.
Il eſt remarquable par ſa barbe & fes
cheveux blonds,&par ſes ſourcils noirs ,
dont le mouvement, diſent les Poëtes ,
ébranle l'Olympes
1
1
188 MERCURE DE FRANCE.
La collection des Portraits , toujours
nombreuſe au Sallon , a offert aux regards
empreſſés du Public , celui de Sa
Majefté Louis XVI en pied , & revêtue
des habillemens de ſon ſacre. Ce beau
Tableau , de huit pieds fix pouces de
hant, fur fix pieds de large , eſt de M.
Duplefiis. Sa touche libre & ferme fait
donner aux objets le plus grand relief ,
fans employer le ſecours ordinaire des
ombres très-fortes . Son portrait d'une
Dame vétue en partie de mouſſeline , eſt
ét rnant pour la vérité && la fraîcheur
des chairs , le relief de la figure & des
mains, la fineſſe & la légereté des draperies.
"
Le Public a pris plaiſir à conſidérer
les traits de Sa Majeſté dans le buſte en
terre cuite de M. Pajou , & dans celui
en marbre de M. Boizot le fils ; ceux de
l'Empereur dans un buſte modelé par
le même Artiſte ; ceux de Monfieur , de
Madame , de Madame Adélaïde , de
Madame Victoire , dans les quatre buſtes
en maibre de M. Houdon , dont on a
vu au Sallon ,Morphée, figure en marbre ,
qui eſt le morceau de réception de l'Au
teur. Ce Dieu du ſommeil eſt repréſenté
couché ſur une draperie , où des pavors
3
OCTOBRE I. Vol. 1777. 189
font répandus. Les Anciensluidonnoient
des ailes de papillon , ſymbole de ſa lé.
gereté. L'Artiſte s'eſt contenté de le re
préſenter avec des ailes d'oiſeau , plas
favorables à rendre en ſculpture. La
poſition de cette figure, eſt d'un beau
choix ; c'eſt une imitation fidelle de la
nature. La Diane , du même Artiſte , dont
on a vu le modele en plâtre de grandeur
naturelle dans ſon attelier , & le buſte
en marbre au Sallon , nous rappelle bien
agréablement les beautés des ſtatues antiques.
Cette Déeſſe , d'une taille ſvelte
&légere , taille qui convient ſi bien à
une Divinité , dont la chaſſe eſt l'exer
cice favori , eſt repréſentée dans le moment
qu'elle part pour la chaſſe. Son
corps , porté en avant , poſe ſur unede ſes
jambes , l'autre eſt en l'air. Elle tient
d'une main une fleche , dont l'Artiſte s'eſt
ſervi habilement pour donner un appui
àcette main; de l'autre elle prend fon
arc. Tous fes membres font déployés
avec beaucoup de grace & de ſoupleſſe ,
&le mouvement y eſt ſi bien imprimé ,
que l'on est d'abord tenté de ſe ranger
pour la laiſſer paſſer. Cette belle ſtatue
doit être exécutée en marbre & en
bronze. UneNaïade par le même Artiſte ,
:
190 MERCURE DE FRANCE:
NLMEIIDCDHAIDGIAEN
quoique modelée dans un goût de deſſin
différent , a été vue avec un égal plaiſir.
Différentes études , pluſieurs eſquiſſes &
beaucoup de portraits de M. Houdon
expoſés au Sallon , annoncent fon affiduité
au travail. Le.buſte de M. le Che
valier Gluck , qui doit être placé dans le
foyer de l'Opéra , lui fait beaucoup d'honneur.
Il ya dans ce buſte une expreffion
animée , bienfaifie , & dans les draperies
une variété de travaux qui font valoir
avec avantage les parties liſſes de la
tête, st
UneDiane en marbre de M. Allegrain,
que l'on a auſſi vue dans l'attelier de cet
Artiſte, nous offre toutes les foupleſſes
&toutes les vérités de la nature. L'Ar
tiſte a choiſi l'inſtant où cette Divinité,
fortant du bain,apperçoit Acteon. Il y a
dans cette ſtatue, deux ſentimens bien
marqués , la ſurpriſe & la pudeur , ſentimens
exprimésavec toutes les fineſſes
que peut donner un ciſeau délicat &
exercé.
Mais le morceau de ſculpture le plus
important ſans doute , & celui que le
Public a vu avec le plus d'intérêt , eſt
le Mauſolée de feu Monſeigneur le
Dauphin & de feue Madame la Dau
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 191
phine , qui doit être placé dans le choeur
de la Cathédrale de Sens . Ce Tombeau ,
exécuté en marbre par M. Couſtou ,
que la mort vient d'enlever aux Arts
préſente un piédeſtal ſur lequel font
deux urnes liées d'une guirlande de fleurs
qu'on nomme Immortelles. Le Tems ,
ſous la figure d'un Vieillard , très reconnoiſſable
par ſes attributs & par le mouvement
même que l'Artiſte a fu donner
àcette figure , ſupérieurement deſſinée ,
étend le voile funéraire qui couvre dejà
l'urne de Monſeigneur le Dauphin ,
mort lepremier , ſur celle qui eſt ſuppoſée
renfermer les cendres de Madame la
Dauphine. A côté l'Amour Conjugal ,
fon flambeau éteint , regarde avec douleur
un enfant qui briſe les chaînons
d'une chaîne entourée de fleurs , ſymbole
de l'Hymen. Le ſentiment de douleur
que témoigne l'Amour Conjugal , forme
ici une penſée d'autant plus heureuſe,
que ce ſentiment eſt une image fidelle
de celui que toute la France a éprouvé.
Du côté oppoſé de ce monument , l'Immortalité
, debout , eſt occupée à former
unfaiſceau ou trophéedes attributs ſymboliques
des vertus de feu Monſeigneur
leDauphin;telles que la pureté déſignée
コー
CH
192 MERCURE DE FRANCE.
*
par une branche de Lys , la juſtice par
une balance , la prudence par un miroir
entouré d'un ferpent. Aux pieds de l'Immortalité
, eſt le Génie des Sciences &
des Arts , dont ce Prince faiſoit ſes amuſemens
. A côté la Religion , auffi debout
& caractériſée par la Croix qu'elle tient,
poſe ſur les urnes une couronne d'étoiles
, ſymbole des récompenfes céleſtes ,
deſtinées aux vertus chrétiennes dont
ces Epoux ont été les plus parfaits mo
deles . Toute la compoſition a ce carac
tere de nobleſſe & de ſimplicité , dont
les grands Artiſtes ne ſe ſont jamais écartés
dans ces fortes de monumens.
(
La Sculpture , fi utilement employée
à rappeller à la poſtérité , par de ſemblables
monumens, la mémoire des Princes
vertueux , s'acquitte d'un devoir non
moins important , lorſqu'elle échauffe
notre zele ou notre reconnaiſſance , par
les portraits fideles des Hommes Illuftres ,
qui ont bien mérité de la Patrie, Sa
Majeſté avoit demandé à nos Sculpteurs
les Statues en pied du Chancelier de
l'Hôpital , de Deſcartes , de Sully , de
Fénélon ; & ils ont répondu à cette attente
bienfaiſante pardes travaux affidus.
Toutes ces Statues font exécutées en
marbre,
OCTOBRE I. Vol. 1777. 193
氣
marbre , de fix pieds de proportion. On
s'eſt beaucoup arrêté devant celle du
Chancelier de l'Hôpital , par M. Gois.
L'attitude du vénérable Magiſtrat eſt
ſimpie& vraie. Il eſt revêtud'une fimarre
& d'un manteau qui , par l'art avec lequel
les étoffes font rendues , ne laiſſent
rien appercevoir de la dureté du marbre.
La tête pleine d'ame & de ſentiment
ſemble modelée d'après nature , & l'Artiſte
a ſçu y répandre une ſérénité ſublime
qui nous rappelle , avec intérêt ce beau
trait de la vie du Chancelier. Ce Magiſtrat
exilé dans ſon Château , fut averti
par ſes domeſtiques que ſes ennemis
venoient pour l'aflaffiner ; & comme on
lui demandoit s'il ne vouloit pas qu'on
Jeur fermât les portes: ,, Non , non ,
,, repartit- il , mais ſi la petite n'eſt bat-
,, tante, pour les faire entrer , qu'on
,, ouvre la grande".
La Statue de Sully a été exécutée par
M. Mouchy : elle offre bien agréablement
à notre ſouvenir le grand Capitaine,
l'homme d'Etat & l'ami d'Henri IV.
Quoique le portrait de Sully fût trèsingrat
à rendre en ſculpture , l'Artiſte ,
cependant , a ſcu donner à cette Statue
un caractere de ſimplicité intéres-
N
194 MERCURE DE FRANCE.
ス
fante , & l'exécution générale eſt traitée
avec beaucoup d'art & de talent...
La Statue de Deſcartes , par M. Pajou ,
eft bien poſée, & on reconnoît dans ſa
phyſionomie les traits que Frans Hall ,
Peintre contemporain de Deſcartes ,
nous atranſmis dans le portrait qu'il a
fait de ce Philoſophe. On pourroit cependant
trouver que, dans la ſculpture ,
pluſieurs de ces traits préſentent des parties
rondes qui nuiſent un peu à l'expreſſion
générale du caractere; la draperie
, d'ailleurs , peut être traitée plus
légèrement , ce qui annonce aſſez que
l'habile Artiſte , chargé de l'exécution
decette Statue, n'y a point encore mis
la derniere main. 1
Celle de Fénelon , par M. Lecomte ,
eſt d'une tournure élégante , peut - être
même un peu trop recherchée pour un
Prélat. Son air de tête ne manque point
d'expreffion; mais l'on voudroit y apper.
cevoir principalement ce caractere de
douceur &de bienfaiſance que l'Auteur
de Télémaque a montré dans la ſociété
comme dans ſes écrits.
Ces quatre Statues font drapées au
vêtues ſuivant le coſtume de leur fiecle
&de leur état, ce qui ajoute , à la vé
OCTOBRE I. Vol. 1777. 195
rité de la reſſemblance. MM, Pigal &
Pajou ont cru néanmoins pouvoir né
gliger cette vérité; le premier dans la
Statue de M. de Voltaire , & le ſecond
dans celle de M. le Comte de Buffon,
que l'on voit dans le Cabinet d'Hiſtoire
Naturelle , au Jardin du Roi. Il est vrai
que ces Statues font moins des portraits
que des figures allégoriques , qui nous
offrent les traits de la phyſionomie , &
l'expreſſion en quelque forte du génie
de ces Hommes Illuftres. 1
On a remarqué de M. Caffiery , le
buſte en marbre de feu M. le Maréchal
de Muy; celui de Pierre Corneille , auſſi
en marbre , qui doit être placé dans le
foyer de l'Académie Françoiſe , & le
buſte en terre cuite de M. Benjamin
Franklin. Le deſſin d'un tombeau d'un
Général , que cet Artiſte doit exécuter
en marbre , de dix pieds de haut fur
cinq de large , offre un monument d'un
caractere ſimple & noble en même
tems.
Le Vulcain , modelé en plâtre , de fix
pieds de proportion , qui doit être exécuté
en marbre , pour le Roi , par M.
Bridan, eſt très bien deſſiné. Ce Dieu,
appuyé d'une main fur fon marteau , A
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
3
$1
A
l'autre poſée ſur les armes qu'il doit
préſenter à Vénus.
MM. Berruer & Boiſot le fils , ont
auſſi attiré les regards du Public , par
des morceaux que nous voudrions pouvoir
détailler. On a fur - tout remarqué
de ce dernier Artiſte , un bas- relief en
marbre , d'un pied de haut , ſur neuf
pouces de large , repréſentant une Veftale;
un autre bas- relief d'une fête du
Dieu Pan , ſur un vaſe de terre cuite,
M. Foucou , nouvel Agréé , a expoſé
une Bacchante en marbre , d'environ
deux pieds & demi de proportion : elle
porte un petit Satyre fur les épaules.
L'aſpect de cette figure n'eſt pas heureux
de tous les côtés , & la tête de la Bacchante
pourra paroître un peu petite
pour le corps. Mais ce grouppe eſt de
l'exécution la plus ſoignée , & il y a des
molleſſes de chair bien rendues. Un
buſte de Libera , grand comme nature ,
exécuté en marbre , par le même Artiſte,
annonce plus avantageuſement ſes
talens. Cette tête reſpire dans le marbre,
& un ſentiment de volupté , telle
qu'une vapeur légere , eſt répandu fur
toutes les parties de ce buſte , exécuté
très-précieuſement. On pourroit ſeuleOCTOBRE
I. Vol. 1777. 197
ment deſirer que la main , dont la Compagne
de Bacchus couvre une partie de
ſa gorge, eût plus de ſaillie; cette main
eſt belle , mais elle appartient plutôt à
un bas relief qu'à une figure de rondeboffe.
M. Duvivier , Académicien & Graveur
des Médailles a, par pluſieurs empreintes
de Médailles , d'un deſſin précis
& d'une exécution nette , fatisfait les
Amateurs de ce genre de gravure , ſi
propre à éternifer les grands établiſſemens
, les actions des Rois , & la mémoire
des perſonnages illuftres. On a
_ ſur tout remarqué l'empreinte du ſceau
de l'Académie , qui offre , d'un côté ,
un très beau portrait du Roi , &de l'autre
cette légende : Libertas artium reftituta.
1776. C'eſt le morceau de réception de
l'Auteur.
Comme le Mercure rend compte des
gravures à meſure qu'elles ſont publiées ,
nous ne ferons point mention des celles
qui ont été expoſées au Sallon ; mais
nous croyons faire plaiſir aux Amateurs
de pierres gravées antiques , de leur annoncer
que pluſieurs Artiſtes réunis ſe
propoſent de publier les gravures de la
ſuperbe collection de pierres gravées an-
ג
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
tiques de M. le Duc d'Orléans. L'on
vu avec fatisfaction , au Sallon , fou
différens cadres , pluſieurs deſſins à I
fanguine , & d'autres lavés à l'encre d
la Chine , exécutés d'après une parti
de ces pierres gravées antiques , par M
de Saint-Aubin. Cet Artiſte , Deſſinateu
&Graveur , ne peut être trop exhorté
mettre beaucoup de fidélité & d'exact
tude dans ſes deffins ;& à ne point, dar
cetteeſpece de traduction , imiter Bou
chardon qui , rempli du beau ſtyle an
tique , le donnoit à toutes les figure
qu'il copioit. Auſſi laplupart de ſes de
finsde pierres gravées antiques , doiven
être regardés comme des Portraits pe
exactes ,& fur leſquels , par conféquent
ne peuvent ſe fier ceux qui étudient l'hi
toire de l'Art.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 199
NOUVELLES POLITIQUES.
De Tripoli de Syrie , le 6 Μαΐ 1777-
ONN écrit d'Alep , que les trois cents bourſes
envoyées par la Porte , pour le ſecours de Bagdad,
font parties depuis peu de jours. Deux mille
chamaux fournis par les diverſes Villes de la
Syrie , & dont Alep en doit donner trois cents
cinquante , vont tranſporter , d'Alexandrette à Bagdad,
toutes les munitions arrivées dernierement
par trois bâtimens François : celles qui les ont
précédées , font déjà en route pour la même def
tination , cette Ville n'étant bloquée que du côté
de la Perſe.
r
De Pétersbourg , le 6 Août 1777
Six Myrſes députés des Tartares de la Crimée ,
ont été préſentés à l'Impératrice , pour lui demander
la continuation de ſa protection. A l'arrivée
de ces Députés , on leur envoya , felon l'uſage
oriental, des cafrans ou robes d'honneur de la
valeur de 4000 roubles , ou de 20,000 liv.
De Copenhague , le 4 Septembre 1777.
On écrit d'Helfingor que , le 27 du mois dernier,
il y eſt arrivé de la mer duNord, quelques
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
:
&
2. vaiſſeaux Anglois chargés de marchandiſes
eſcortés d'un bâtiment de vingt canons , d'une
frégate Angloiſe de vingt - huit , & de 150 hommes
d'équipage , qui , étant allés dans la Norwege
, à la pourſuite de quelques Armateurs Américains
, avoient été forcés de ſe retirer dans le Port
le plus prochain , pour ſe mettre à l'abri d'un violent
orage.
De Hambourg , le 1 Septembre 1777.
Des lettres de Wilna en Lithuanie , annoncent
que cette Ville a été menacée d'une deſtruction
totale , par les ſuites du plus affreux orage. Au
départ du Courrier , plus de cent perſonnes , des
chevaux & des beftiaux étoient enſévelis ſous les
ruines de pluſieurs maiſons abymées. Ce furieux
ouragan s'eſt porté , dit - on , dans beaucoup
d'autres endroits où il a renverſé des Villages
entiers.
De Vienne , le 13 Septembre 1777 ..
Dans la Moravie , & au lieu même où , en
1769 , l'Empereur , accompagné du Prince Albert
de Saxe & du Général Laffy , avoit labouré un
arpent de terre , on vient d'élever un Obéliſque ,
avec l'Inſcription ſuivante en Allemand & en
François.
ود
,, Au ſouvenir de Joſeph II , Empereur Romain
, qui , en 1769, le 19 Août, menoit la
,, charrue avec la main , dans cet arpent de terre ,
pour l'encouragement & l'ennobliſſement de
>> 1'Agriculture.
OCTOBRE L. Vol. 1777. 201
وو Conſacré avec le conſentement des Etats de
Moravie & de Joſeph Wenzel , Prince de Lich-
,, tenſtein."
"
De Rome , le 6 Août 1777.
:
On mande de Naples , que les Galériens & les
Prifonniers de la Vicairerie , avoient formé le complot
de faccager cette Ville pendant la nuit , &
de s'évader enſuite ſur un gros bâtiment dont
ils comptoient s'emparer à la faveur des ténebres
; mais ce complot ayant été découvert par
un des Galériens , qui a été renvoyé ſans ſubir
aucune peine , les principaux auteurs de ce crime
recevront inceſſamment le châtiment qu'ils méri
:
tent.
1
Dans une excavation qui ſe fait à Villa- Negroni
, près des Thermes de Diaclétien , on a découvert
un Corridor qui a conduit les travailleurs dans
pluſieurs grandes chambres fouterraines , où l'on
affure qu'il y a encore des peintures à freſque
affez bien conſervées , repréſentant , les unes , des
traits de la Fable ; & les autres , des Arabeſques .
Il y a tout lieu de préſumer que ces chambres faiſoient
partie des Thermes,
On aſſure que le Pape perſiſte toujours à vou
loir tenter les deſſéchement des marais Pontins ; &
que le Géometre Sani a déjà fait le plan d'après lequel
ce travail doit s'exécuter.
De Venise , le 2 Août 1777..
;
Avant - hier au foir , le frere de l'Archevêque
+
N5
208 MERCURE DE FRANCE.
de Spalatro a été aſſaſſiné dans une des rues de
cette Ville. On a trouvé fur lui des lettres qui le
menaçoient du malheur qui lui eſt arrivé , & contre
lequel il n'avoit pris aucune précaution. Les
meurtriers ont eu le tems de ſe ſouſtraire aux pourfuites
de la Juſtice.
.Les digues qui ont été oppoſées aux débordemens
annuels de la Brenta & de l'Adiga , étant
reconnues infuffiſantes , le Sénat a invité les Abbés
Ximenes & Friſio , le premier établi en Tof
cane , & l'autre à Milan , célebres tous deux par
leurs connoiſſances en hydroſtatique , à ſe tranſporter
ſur les lieux , & à conférer avec le Sieur Lorgna
, Ingénieur de la République , ſur les moyens
qui leur paroîtront les plus propres à prévenir de
nouvelles inondations .
De Florence , le 1 Août 1777.
:
Il a été défendu à tous les Juges du Grand-
Duché , d'exiger aucune rétribution pour l'examen
des jeunes filles qui veulent ſe faire Religieuſes.
De Madrid,le 20 Août 1777.
On a donné des ordres pour que huit bataillons
ſe rendent vers Malaga , afin qu'ils puiſſent ſe porter
en Afrique , & mettre la fortereſſe de Mélille
dans un état de défenſe , en cas que les Maures
penſent à l'attaquer encore. Leurs hoſtilités maritimes
continuent toujours.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 203
De Londres , le 19 Août 1777.
La nouvelle de la priſe, de Ticondérago , vient
d'être confirmée à la Cour , par des dépeches authentiques
. Les détails que l'on a juſqu'à préſent
de cet avantage , font que les Américains ont délogé
de ce Fort ſi intéreſſant pour eux , le 6 Juillet
dernier , & ont été pouffés le même jour dans
leur retraite au - delà de Skensborough , du côté
droit & au-delà d'Hulerton , du côté oppofé ,
avec perte de cent vingt- huit pieces de canon ,
de tous leurs vaiſſeaux & bateaux , & de la plus
grande partie de leurs bagages , vivres & muni
tions de guerre.
anb
La jonction des Armées des Généraux Howe
& Burgoyne , pour s'effectuer , n'a plus beſoin
que de la conquête du Fort Edward, où la gar
nifon de Ticondérago & des autres Forts qui en
dépendent, s'eſt réunie à une armée qu'on croit
de douze mille hommes , pour la défenſe de cette
derniere barriere . 4.
Ondit que la Cour de Danemarck , voulant donner
une preuve de l'attachement qu'Elle a pour
nous , a permis que tous les Matelots Anglois qui
étoient à ſon ſervice , fuſſent libres de retourner
dans leur pays , & qu'il en eſt déjà arrivé un grand
nombre qu'on a mis à bord d'un vaiſſeau de guerre
Spithéad.
Quoiqu'on ait dit que le Géneral Washington
a laiſſé au General Putnam la défenſe de Philadelphie
, on aſſure aujourd'hui que c'eſt le Géneral
Gates qui commande en cette Ville , que te
204 MERCURE DE FRANCE.
f
Général Mifflin commande dans l'Etat de Delawarre
; & que , le 28 Juillet , le premier de ces
trois Généraux a fait un mouvement au Sud-
Oueſt, comme pour aller à Philadelphie , ou dans
le Comté de Lancaftre .
Un Particulier , ſur le rapport duquel on croit
pouvoir compter , & qui eſt arrivé depuis peu de
nos Colonies , nous informe que le Général Washington
a un Corps de réſerve de quinze cents
hommes , commandés par les meilleurs Officiers
qui ſoient actuellement au ſervice du Congrès ,
& que ce Corps eſt à une ſeule marche de Philadelphie.
,
On lit dans un Journal de Boſton , que l'anniverſaire
de l'indépendance Américaine a été célébré
dans cette Ville avec tout l'enthouſiaſime
que peut inſpirer la Fête de la liberté à des ames
Républicaines. Tous les ordres de Citoyens y ont
pris une part égale ; & les amis de la paix augurent
mal ici de cette circonſtance , parce que ,
diſent- ils ſi l'eſprit de diviſion , ſi le ſyſteme
d'indépendance ne font pas moins dans l'ame du
Peuple que dans celles de ſes Chefs , les avantages
que pourroient avoir nos Armées , ne feroient
que momentanés , & ne produiroient pas le grand
effet qu'on pouvoit en attendre , lorſqu'on ſuppoſoit
que le gros de la Nation ne demandoit pas
mieux que de ſe voir ramené à la foumiſſion , & à
la tranquillité.
Il s'eſt tenu aujourd'hui un Grand - Conſeil à
Saint - James ,, en préſence du Roi , pour fixer
J'époque de la prorogation ultérieure du Parlei
商品2
,
OCTOBRE . Vol. 1777. 205
ment; une Commiſſion a été ordonnée pour cette
prorogation , fixée au Jeudi 28 Octobre .
Tous les navires de la Compagnie des Indes ,
deſtinés pour l'Inde & la Chine , feront armés de
vingt pieces de canon , & équipés de 9 hommes
chacun , pour les mettre en état de défenſe contre
les Armateurs Américains.... Le bruit court qu'ils
ont formé le deſſein de nous enlever l'Ifle de Ste-
Hélène , où tous les vaiſſeaux de la Compagnie
s'arrêtent dans leur voyage , pour prendre de l'eau
douce. T
Une lettre de New- Yorck , datée du 9 Août ,
rapporte que le Général Washington , informé
enfin que l'armement ennemi s'avançoit vers
Philadelphie , a quitté le Jerſey & paflé la Délawarre
avec toute fon Armée. La même lettre
ajoute qu'on dit à New- Yorck , que le Général
Howe vient d'abord à Wilmington , à 10 lieues
environ de Philadelphie. En ce cas , un combat
ſera la ſuite de cette poſition reſpective , & les
premieres nouvelles doivent être du plus grand
intérêt. ?
Aujourd'hui il ſe tient à Saint -James un grand
Confeil en préſence du Roi , fur des dépêches du
Continent , & fur celles que la Cour vient de recevoir
de l'Amérique , ſans qu'elles l'aient,mife
en état de confirmer , par une Gazette extraordinaire
, les nouvelles avantageuſes apportées
diſoit - on , par la Favorite , bâtiment de tranſport ,
Capitaine Fisher , qui avoit quitté Quebec , le 14
Août , & qui annonçoit la diſperſion totale de
l'Armée du Général Schuyler , la priſe du Fort
,
A
206 MERCURE
?
DE FRANCE.
Edward , & la marche libre de nos troupes vers
Albany. :
De Versailles ,le 30 Août 1777-
Le 29 d'Août , l'Ambaſſadeur de Naples eut une
audience particuliere du Roi ; il remit à Sa Majeſté
une lettre de fon Mattre , par laquelle ce Prince
annonce au Loi que , le 19 de ce mois , la Reine
de Naples eſt accouchée heureuſement d'un Prince
qui ſe porte très-bien.
Le 19 Septembre , l'Ambaſſadeur d'Eſpagne en
cette Cour , eut une audience du Roi , dans laquelle
il remit à Sa Majesté une lettre de Sa Majeſté
Catholique , par laquelle elle lui annonce
que, le 11 du même mois , la Princeſſe des Afturies
eft accouchée très - heureuſement d'une Princeffe.
Madame la Comteſſe d'Artois , qui avance fort
heureuſement dans ſa groſſeſſe , a été faignée étant
à mi - terme.
,
Le Comte de Saint - Germain , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat au Département de la Guerre
Sayant prié le Roi d'agréer ſa démiſſion de cette
place, le Prince de Montbarey , Secrétaire d'Etat
-au même Département , qui lui étoit Adjoint , en
*eft resté ſeul chargé.
مت
OCTOBRE I. Vol. 1777. 207
PRÉSENTATION S.
Les Députés des Etats de Languedoc furent admis,
le 26Août, à l'audience du Roi. Ils y furent
préſentés par le Maréchal Duc de Biron , Gouver
neur de la Province , & par le ſieur Amelot , Secrétaire
d'Etat ayant le Département de cette Province
, & conduits par le ſieur de Watronville , Aide
de Cérémonies. La Députation étoit compoſée ,
pour le Clergé , de l'Evêque d'Alais , qui porta la
parole; du Vicomte de Bernis , Baron de Pierrebourg
, pour la Nobleſſe ; des Sieurs Benezech ,
Député de Saint- Pons , & de Querelles , Député
de Clermont & de Lodève , pour le Tiers- Etat ,
& du fieur de Rome , Syndic-Général de la Province.
La Députation eut enſuite audience de la
Reine & de la Famille Royale.i
Le 31 du même mois , le Corps de Ville de
Paris ſe rendit ict , ayant à ſa tête le Duc de Coffé ,
Gouverneur de la Ville. Il eut audience du Roi ,
auquel il fut préſenté par le Sieur Amelot ,
Secrétaire d'Etat ayant le Département de Paris.
Il fut à conduit l'audience de Sa Majesté ,
par le Sieur de Watronville , Aide des Cérémonies
; les Sieurs Daral & Guyot , nouveaux
Echevins , prêtèrent le ferment , dont le Sieur
Amelot fit la lecture , ainſi que du ſcrutin , qui
fut préſenté par le Sieur Dumetz de Roſnay
Maître des Requêtes. Le Corps de Ville eut en-
2
208 MERCURE DE FRANCE.
ור
mmumunn
fuite l'honneur de rendre ſes reſpects à la Famille
Royale.
Le Sieur de la Galaiziere , que le Roi a nommé à
l'Intendance d'Alface ; & le fieur de Croſne que Sa
Majefté a auſſi nommé à celle de Lorraine , ont
eu , le 10 Septembre , l'honneur d'être préſentés
au Roi par le Prince de Montbarrey , Secrétaire
d'Etat au Département de la Guerre , & de faire ,
en cette qualité , leurs remercîmens au Roi.
Le Marquis de Bombelle , Miniſtre du Roi prés
la Diète générale de l'Empire , de retour ici par
congé , a eu l'honeur d'être préſenté à Sa Majeſté ,
le 7 du même mois , par le Comte de Vergennes ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat au Département des
Affaires Etrangères .
Le 24 du même mois , le Comte de Flavigny ,
Miniftre Plénipotentiaire du Roi près l'Infant
d'Eſpagne Dom Ferdinand , Duc de Parme , qui
étoit de retour ici par congé , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par le Comte de Vergennes , Miiftre
& Secrétaire d'Etat ayant le Département
'des Affaires Etrangères , & de prendre congé de
Sa Majefté , pour retourner à ſa deſtination.
Le même jour , le Sieur de la Coré , Intendant
de Besançon , eut l'honneur d'être préſenté au Roi
par le Comte de Saint - Germain , Miniſtre & Se-
Minigre
crétaire d'Etat au Département de la Guerre , &
de prendre congé de Sa Majefté pour retourner à
ſa deſtination.
Le Sieur Marchais , Intendant de la Marine à
Roche-
:
OCTOBRE I. Vol. 1777.- 209
*Rochefort , a été préſenté à Sa Majefté , le 15 du
mois d'Août , par le Sieur de Sartine , Secrétaire
d'Etat au Département de la Marine.
:
:
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
1 .
Le 24 Août , le Chevalier du Coudrai , ancien
Mouſquetaire , a eu l'honneur de remettre au Roi
& à la Reine , la II Partie des Anecdotes de l'Illuftre
Voyageur , contenant la relation fidelle &
hiſtorique du voyage de M.le Comte de Falkeinftein
dans nos Provinces . L'Auteur y a joint la
traduction Allemande de la premiere Partie de fon
Ouvrage , par le Sieur Barthélemy , Libraire à
Ausbourg.
Le 31 du même mois , le Sieur Moreau , Conſeiller
en la Cour des Aides de Provence , premier
Conſeiller de Monfieur , & Hiftoriographe de
France , eut l'honneur de préſenter à Leurs Ma
jeſtés & à la Famille Royale , les II , III & IV
volumes de ſes Difcours fur l'Hiſtoire de France .
Le 7 Septembre , l'Académie Royale des Sciences
a eu l'honneur de remettre à Leurs. Majeftés ,
à Monfieur , à Madame , à Mgr. le Comte d'Artois
, & à Madame la Comteſſe d'Artois , étant
préſentée parle Sieur Amelot , Secrétaire d'Etat
ayant le Département de Paris , le volume de fes
Mémoires de 1773 , & la derniere Partie de l'Art
d'exploiter les mines de charbon de terre , par le
Sieur Morand.
0
210
MERCURE DE FRANCE .
Les Sieurs Née & Maſquelier , Graveurs , que
Leurs Majeftés & la Famille Royale ont honoré
de leurs foufcriptions pour un Ouvrage intitulés
Tableaux Pittoresques , Physiques , Historiques ,
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiſſe
&de l'Italie , ont eu l'honneur de remettre à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale , la ſeptieme
livraiſon de leur Ouvrage .
Le 21 Septembre , le Marquis de Montalembert ,
Maréchal de Camp , a eu l'honneur de préſenter
au Roi , à Monfieur & à Monſeigneur le Comte
d'Artois , le ſecond volume de fon Ouvrage , qui
a pour titre : la Fortification perpendiculaire , ou
Effai fur plusieurs manieres de fortifier les Places,
NOMINATIONS.
Le Roi a agréé la nomination faite par le Duc
de Nivernois, de l'Abbé de Duranti- Lironcourt , Aumônier de Madame Sophie , Vicaire - Général
de Laon , à l'Evêché de Bethléem.
Le Roi a nommé à l'Abbaye d'Igny , Ordre de
Citeaux , Diocèse de Reims , l'Abbé de Coucy ,
Vicaire- Général de ce Diocèſe ; à celle de Souillac ,
Ordre de S. Benoît , Diocèſe de Sarlat , l'Abbé de
Saint- George , Vicaire - Général de Périgueux ; à
celle de Blaifmont , même Ordre , Diocèſe de Bazas
, l'Abbé de Chapelain , Vicaire -Général dudit
Diocèſe; à celle de S. Pierre de Joncels , même
Ordre , Diocèse de Beziers , l'Abbé de Beauffet ,
OCTOBRE I. Vol. 1777. 211
Vicaire-Général d'Aix ; à celle de Neaufle - le-
Vieux , même Ordre , Diocèse de Chartres , l'Abbé
de Langlade , Vicaire - Général de Rouen ; à celle
de S. Jean de Falaiſe , Ordre de Prémontré , Diocèſe
de Séez , l'Abbé d'Eſtaguois de Schullema
berg , ci - devant. Aumônier de Madame , fur le
nomination & préſentation de Monfieur , en vertu
de fon Appanage ; à l'Abbaye Réguliere du Pin ,
Ordre de Cîteaux , Diocèſe de Poitiers , Dom Rigoley
, Directeur de l'Abbaye aux Bois ; à celle de
Salival , Ordre & Réforme de Prémontré , Diocèſe
de Metz , Dom Quentin , Religieux du même
Ordre ; & à celle de Notre - Dame - des - Prés ; Ordre
de S. Bernard , Diocèse de Troyes , la Dame
de Saulger , Prieure de ladite Abbaye.
Le Roi vient d'accorder la place de Comman
deur de l'Ordre de S. Louis , vacante par la mort
du Sieur de Rochemore , ancien Lieutenant -Général
des Armées navales , au Sieur d'Abon , Chef
d'Efcadrer
Le 7 Septembre
, le Sieur Valdec de
Leffart
Maître des Requêtes
, a eu l'honneur
d'être préſenté
au Roi par Monfieur , en qualité de Surintendant
des Maiſons , Domaines & Finances de ce
Prince , en furvivance
du Sieur Cromot du Bourg ,
& fur la demande qu'en a fait ce dernier à Monfieur.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Fontaine-Guérard
, Ordre de Citeaux , Diocèſe de Rouen , la
Dame de Radepont , Religieuſe Urſuline de
Rouen.
:
2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES.
La Ducheſſe de Chartres eſt accouchée , le 22
Août , de deux Princeſſes .
MORTS.
J. B. Joachim de Colbert , Marquis de Croiſſy ,
Lieutenant - Général des Armées du Roi , Chevalier
de ſes Ordres , Gouverneur d'Huningue , &
Capitaine des Gardes de la Porte de Sa Majesté ,
eſt mort à Paris , le 26 Août , dans ſa ſoixantequinzieme
année.
1
Le Sieur Michiel - Marie Bonnet , Docteur &
Grand - Maître de Navarre , Abbé - Commandataire
de l'Abbaye Royale d'Aubignac , Ordre de
Citeaux , Diocèſe de Bourges , eſt mort en l'Abbaye
de Saint-Amant en Flandres , le 13 Septembre ,
dans ſa 58 année.
Jeanne - Gabrielle de la Mothe - Houdancourt ,
veuve en premieres noces du Comte de Froulay
& de Montfleaux , Maréchal des Camps & Armées
de Sa Majefté , Lieutenant pour le Roi , des Provinces
du Maine & Comté de Laval , Menin de
feu Mgr le Dauphin , & en ſecondes nocés de
Charles-Joachim de Rouault , Marquis de Rouault-
Gamaches ,
ſe , Maréchal des Camps & Armées du Roi
OCTOBRE I. Vol. 1777. 213
Gouverneur des Ville & Comté de S. Vallery-fur-
Somme , pays & roc de Cayeux , eſt morte en fon
Château du Fayel , près Compiegne , le 7 Septembre
, dans ſa 54 année.
Jean -Jacques de l'Ifle , Marquis de Marivault ,
Brigadier des Armées du Roi , eſt mort à Paris le
22 du même mois .
Charle - Gabriël , Marquis de Nagu , Brigadier
des Armées du Roi , eſt mort , le 21 du même
mois , en ſon Château de la Meilleraie en Normandie
, âgé de 47 ans,
Tirage de la Loterie Royale de France , du
16 Septembre.
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
22 , II , 63 , 55,9.
Du 1 Octobre 1777 .
Les numéros fortis de la roue de fortune ſont :
14,73,43,88 , 18 .
03
214 MERCURE DE FRANCE.
لا
1
1
ADDITIONS DE HOLLANDE.
EXTRAIT de la Lettre d'un Américain en Europe
, dù 15 Sept. 1777. 1.
:
M. je vois depuis quelque-temps mes Lettres ,
fort altérées dans quelques papiers publics ; & l'on
m'y fait dire des chofes que je fuis bien éloigné de
penſer. C'eſt ce qui eſt arrivé entre autres à ma
derniere. Cela m'a fait prendre le parti de vous
en envoyer une copie , que vous avez eu la bonté
d'inférer dans votre mois de Septembre ; & c'eſt
la ſeule que je puis avouer , comme exprimant les
vrais ſentimens d'un bon Américain. On m'a fait
dire , par exemple , que nous avions tiré l'epée
contre nos maîtres . Je ne l'ai point dit , puiſque
nous ne l'avons point fait : car nous n'avons jamais
fubt l'humiliation d'avoir des maîtres ; & nous foinmes
réſolus de n'avoir que des amis . Nous ne
voulons , ni ne devons , comme les malfaiteurs ,
recourir à la clémence d'aucun Souverain : c'eft
à celui qui nous a rejetés de fon fein pour nous
fouler à ſes pieds , que nous avons à pardonner ;
& nous remettrons l'épée dans le fourreau , que
nous n'avons point jeté , lorſqu'il n'écoutera plus
les méchants confeils de ceux qui trahiffent & facrifient
les vrais intérêts de la Gr. Br.
Il faut bien ſavoir la vraie Conſtitution Angloiſe ,
pour pouvoir juger fainement de notre querelle.
Un Souverain Anglois n'a jamais eu , ni n'aura jamais
(fi ce n'eſt au moyen d'une fubverſion totale
de tout l'Empire Br. ) que l'autorité exécutive ,
fagement limitée par l'autorité législative , qui ap
OCTOBRE I. Vol. 1777. 215
partient à ſes peuples duement repréſentés. C'eft
donc une abfurdité , & une trop- baſſe complaifance
pour une faction dominante & momentanée ,
lorſque des Etrangers empruntent de nos ennemis
le nom flétriſſant de rébelles pour nous déſigner.
La réſiſtance , mon cher Monfieur , en cas d'oppreſſion
, eſt une vertu , eſt un devoir conftitutionnel
pour tout Anglois. Ce n'eſt qu'en vertu de ce
principe que la famille regnante occupe légitimement
le trône ; & nous fommes auffi peu rébelles
que ceux qui l'y ont placée. Malheur à ceux de
la nation qui ſe ſont laiffés tromper à cet égard
dans la circonftance préſente ! Malheur auffi aux
puiſſances qui compteroient trop fur l'influence &
fur la tête des Miniftres du jour! J'en démêle une
qui les connoît à fond , & qui profite admirablement
de leurs bévues. Des apparences de ſuccès
momentanés n'en perdront que mieux la Gr. Br. ,
je vous le prédis , parce qu'elles foutiendront un
peu plus longtemps le crédit & le ſyſtême des Ouvriers
qui travaillent à ſa perte. Au commencement
de cette guerre , à laquelle on nous a forcés ,
nous nous attendions à perdre les deux ou trois
premieres batailles , &, fi elle venoit à durer , toutes
nos villes maritimes. Cependant , depuis le
fameux 19 d'Avril 1775 , nous avons été plus fouvent
victorieux que battus ; fur à peu près cent
ports que nous avons , l'ennemi , avec tout fon argent
, tout fon attirail , & plus que ſes forces , n'a
pu ſe procurer la poffeſſion précaire que de deux ;
& de tout l'immenſe territoire des Etats Unis , il
ne peut en occuper que vingt milles quarrés. S'il
a fallu deux ans , & plus de 30,000 Bretons &
Germains , pour remporter ces petits avantages fur
nous , combien faudra - t- il de temps , d'hommes
& d'argent , pour emporter tout notre Continent ?
Combien , après cela , pour le garder ? L'une &
04
216 MERCURE DE FRANCE.
لا
l'autre idée eſt chimérique , & par conféquent audeſſous
du problématique , puiſqu'elle eft impoffible
à réaliſer. Il ne dépend que de nous de taxer ,
bannir , confiner ou pendre , ſelon qu'ils le mériteront
par leurs actions le peu de Torys qui reſtent
parmi nous ; & nous défierons la Grande Bretagne
de nous fubjuguer. L'Amérique ne fauroit être
conquiſe , que lorſque , par impoffible , ſes habitans
deviendroient tous des lâches , ou lorſqu'on auroit
•conquis tous les coeurs des Whigs. Quand même
nous n'aurions pas tous les moyens de défenſe que
nous avons ſu nous procurer , nous pourrions défier
la Gr. Br. de nous conquérir , tant que la
majorité de l'Amérique voudra être libre.
Je joins ici des pieces authentiques , qui ne font
que de me parvenir. Il eſt juſte que le Public foit
enfin inftruit de la maniere dont on nous fait la
guerre , & qu'il puiſſe juger qui des deux font des
ſauvages , les vieux ou les nouveaux Anglois ,
comme auffi combien nous aurons à pardonner , fi
jamais nous pouvons nous y réfoudre .
La Lecture de ces pieces doit faire fentir encore
au Lecteur la juſteſſe de la Remarque , que voici.
On fait que ce n'eſt pas le Corps ſeul du Général
Washington , poſté ſur les hauteurs , qui dernierement
en a impofé au Général Howe. Au premier
bruit de fa marche , pour pénétrer juſqu'au Delaware
, toute la milice du Jerſey a couru aux armes
pour foutenir le Général Washington , & difputer
, de concert avec lui , & à toute outrance ,
le paſſage à un ennemi , que la Province n'avoit
que trop à ſes dépens appris à connoître. Howe
s'eſt retiré devant elle : il a abandonné fes conquêtes
; & il n'y a plus de Torys . On ne fait où il va
porter le fer & feu : mais où que ce ſoit , il y a
tout à parier qu'on y profitera de l'exemple du Jerſey.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 217
RAPPORT du Comité , nommé par le Congrèsgénéral
des Etats Unis en Amérique , pour
examiner la conduite de l'ennemi.
:
En Congrès 18 Avril 1777 .
LE Comité , nominé pour s'enquérir de la
conduite de l'ennemi , demande la permiffion de
rapporter.
Que par- tout où l'ennemi a paſſé , les plus grieves
plaintes y retentiffent contre l'oppreſſion , les
injures & les infultes que les habitants ont fouffer,
tes de la part des Officiers , des Soldats , & de
ceux d'entre les Américains qui font mal intentionnés
pour la cauſe de leur patrie. Le Comité a
trouvé ces plaintes fi diverfifiées , que loin de pouvoir
les rapporter en détail , il lui paroît extrêmement
difficile d'en donner un tableau diftinct , qui
comprenne tout , & qui ne paroiffe pas trop défectueux
au public en général , & aux parties fouffrantes
en particulier , qui le verront. Cependant ,
pour s'acquitter , au moins juſqu'à un certain point ,
de la fonction impoſée , le Comité s'eſt déterminé
à divifer l'objet de fes enquêtes en quatre parties
, en faiſant voir , 1. la dévaſtation la plus licentieuſe
& la plus oppreſſive du pays , & la deftruction
de propriété : 2. Le traitement inhumain
qu'ont éprouvé ceux qui ont eu le malheur d'être
faits prifonniers : 3. La boucherie atroce faite d'un
nombre de gens incapables de réſiſtance , & qui
s'étoient foumis : 4. La brutalité des Soldats affouvie
fur les femmes. Le Comité repréſentera
donc en raccourci ce qu'il a conftaté , felon l'exacte
vérité , fur chacun de ces chefs ſéparément ,
en joignant au tout les dépoſitions & autres témoi
gnages formels qui prouvent ſes affertions .
05
220 MERCURE DE FRANCE.
يا
ciers bleffés , & hors de combat , ont été barbarement
mutilés & maſſacrés. Un Miniſtre de l'Evangile
à Trenton , (Mr. Roſeburgh , Miniftre aux fourches
du Delaware) , fans armes , & fans en avoir
jamais porté , a été maſſacré de fang froid pendant ,
qu'il demandoit humblement miféricorde.
IV. La brutalité des Soldats afſouvie fur les
femmes. Le Comité a des informations authentiques
, de beaucoup d'endroits , des plus grandes
impudicités & du viol formel commis fur des femmes
mariées , & des filles . Mais telle eſt la nature
de cette injure irréparable , que les perſonnes qui
l'ont foufferte , ainſi que leurs parentés , quoique
parfaitement innocentes , la regardent comme une
efpece de flétriſſure , & fe font de la peine de déclarer
les faits , & de faire connoître leurs noms.
Le Comité s'eſt néanmoins procuré quelques dépoſitions
à cet égard , qui feront publiées dans l'appendix
, & dont les originaux ſe gardent à la Secrétairerie
du Congrès. On avoit porté quelques
plaintes à ce ſujet devant les Officiers commandants ,
& l'on a connoiſſance d'une dépoſition faite devant
un Juge de Paix ; mais le Comité n'a pu apprendre
qu'aucune fatisfaction ait été jamais donnée
aux plaignants , ni qu'aucune punition ait été infligée
aux coupables , ſi ce n'eſt qu'à Pennyton un Soldat
a été aux arrêts pendant quelques heures .
Enfin le Comité eſt faché de devoir déclarer ,
que le cri qui s'eſt élevé de toutes parts , contre
tant de barbarie , n'eſt que trop fondé. Quant à ces
perſonnes froides , qui , dans la conversation , n'ont
rien à répliquer à ces faits , ſi ce n'eſt qu'ils leur
paroiffent incroyables , & peu conformes à ce qu'il
leur plaît d'appeller la générofité , & la clémence
de la nation Angloiſe , le Comité les prie d'obſerver
au moins , que l'une des circonstances qui
s'eſt préſentée le plus fréquemment pendant l'enOCTOBRE
I. Vol. 1777. 221
quête , c'eſt les noms pleins d'opprobre , & de mépris
qu'on donne aux Américains. Ceux - là n'ont
point beſoin de preuves ; ils paroiffent affez fréquemment
dans les Gazettes imprimées , ſous la direction
ennemie , & dans les Lettres interceptées de
ceux qui font Officiers , & qui fe diſent Gentilshommes.
Il eſt aifé de voir par - là qu'elle doit être la
conduite d'une Soldatesque avide du pillage , envers
un peuple qu'on lui a appris à regarder non comme
un corps de citoyens défendants , par principe , leurs
droits , mais comme une troupe de déſeſpéres bandits
, qui ſe ſont élevés contre la Loi , & contre .
l'Ordre en général , & qui ne defirent , que la
fubverſion totale de la Société. Le Comité ne
fauroit , avec plus de candeur & de charité , rendre
raiſon aux incrédules de l'exiſtence des triftes vérités
qu'il a été obligé de rapporter. Et pour tout
dire , le même principe erroné ſemble gouverner les
premiers perſonnages , & les premiers Corps de la
Grande Bretagne ; car il est bon d'obſerver , que ce
n'eſt pas feulement les faiſeurs de brochures , mais
le Roi , mais le Parlement , qui conftamment appellent
doux & clements , ces Actes qui dès leur premiere
publication ont rempli ce Continent de reffentiment
& d'horreur.
Reçu , approuvé , & ordonné de publier le Rapport
ci-deſſus avec les preuves.
Signé CHARLES THOMSON Secrétaire.
Entre les Pieces Juſtificatives qui fuivent ce Rapport
, il fuffira , pour donner au Lecteur une idée
complette du tout , de transcrire ici les trois fuivantes
. La premiere eſt une Relation de la conduite ,
de l'ennemi à Newark & aux environs . L'Auteur
eſt un Miniſtre fort honoré pour ſes vertus , dans le
pays . Il écrit à un Membre du Congrès .
1
222 MERCURE DE FRANCE.
لا
I.
EXTRAIT d'une Lettre de Newark , du 12 Mars
1777.
Les ravages commis par les troupes Britanniques ,
dans cette Contrée ſont énormes : Vous avez vu ce
qu'elles ont fait à Trenton , à Princeton , &c. ainfi
je ne vous en parlerai pas. Leurs pas font marqués
chez nous de défolation , & de ruine à tous égards .
Je me fuis fauvé de la Ville , avec beaucoup d'autres
gens: ceux qui font demeurés ont fouffert , tous les
maux imaginables . Les meurtres , les pillages , les
viols , & tant d'autres crimes que l'ennemi s'eſt permis
, font horribles . Lorſque je revins en ville , je
ne vis que la confufion , & la ruine au lieu d'une
place riante & bien cultivée. Un Thomas Hayes ,
homme paifible & fans fraude , qui demeuroit à trois
milles d'ici , a été maſſacré , fans aucune provocation,
par un Negre des ennemis , qui lui a paffé fon épée
au travers du corps ; & fon vieux oncle en a été,
tailladé & mutilé de maniere , qu'il n'eſt pas encore
guéri de fes bleſſures , quoiqu'il y ait déjà trois mois
qu'on les panfe: le même ſcélérat a donné un coup
de poignard à un Nathan Baldwin , qui heureufement
en eft guéri. Trois perſonnes du Sexe , ont
été horriblement violées : l'une étoit une vieille femme
de près de 70 ans , dont ils ont abuſé d'une maniere
, qui ne fouffre pas la description ; l'autre étoit
une femme groſſe , déjà fort avancée ; la troiſieme
une jeune fille. Pluſieurs autres femmes attaquées ,
ont échappé à ces Monftres , qui , par un coup de
la divine Providence , n'ont pu accomplir leurs criminels
deſſeins fur elles . Ce ne font pas les Soldats ,
feuls qui ſe ſont abandonnés à ces horreurs , ce font
des Officiers , ce font des Officiers Britanniques : par
bandes de cinq ou fix , quelquefois plus , quelque
OCTOBRE. I. Vol. 1777. 223
fois moins , it's couroient la nuit par la ville , forçant
les maiſons , & criant pour en avoir les femmes .
Le pillage a été ſi univerſel & fi atroce , que je
m'avoue incapable de la décrire, Whigs & Torys ,
tout a été traité de la même maniere ; excepté quelques-
uns qui ont eu le bonheur d'obtenir , des fentinelles
à leurs portes. Il y avoit un Nutman , toujours
connu pour un zélé Tory ; il avoit couru au
devant des troupes Britanniques , avec force cris de
joie: ſa maiſon n'en a pas moins été pillée ; on lui
a tiré à lui-même les fouliers de ſes pieds ; on l'a
menacé de le pendre ; & c'eſt avec la plus grande
difficulté qu'il a échappé au maſſacre. Avant
l'arrivée de l'ennemi , les Torys avoient eu grand
foin de divulguer , que ceux qui reſteroient tranquilles,
chez eux ne feroient point pillés : cela avoit engagé
pluſieurs à reſter , qui , autrement , auroient pu ſauver
pluſieurs de leurs effets , en les tranſportant à temps .
Mais l'événement a fait voir , que rien n'étoit plus
faux que ces diſcours trompeurs : car ceux qui font
demeurés avec leurs familles , ont fouffert & perdu
le plus. Je ne ferai mention que de quelques-uns .
Jean Ogden homme d'âge , qui ne s'étoit jamais
déclaré , ni pour ni contre un des partis : ils ont enlevé
de ſa maiſon , tout ce qui valoit la peine d'être
emporté , découſu les lits , jetté les plumes au
vent pour en avoir les taies , forcé ſes pupitres , lacére
& détruit nombre de papiers importants , des
contrats , des teftaments , &c. appartenants foit à
lui , ſoit à d'autres , infulté le vieillard de la maniere
la plus outrageante , menaçant tantôt de le pendre
, tantôt de lui couper la tête : ils ont arraché
fon fils du lit , où il étoit dangereuſement malade ,
le maltraitant , & lui faiſant craindre toutes fortes
de tourments & de morts .
Le plus proche voiſin d'Ogden , étoit Benjamin
Coe, vieux homme aufli , qui ſe tenoit chez lui
:
/
224 MERCURE DE FRANCE.
لا
avec ſa femme : ils ont pillé & détruit tout ce qu'il
y avoit chez lui , & infulté les vieilles gens avec
tant de fureur , que ce pauvre couple s'eſt cru heureux
de pouvoir s'échapper fans être apperçu ; &
alors la troupe enragée a réduit , leur maifon en cendres
. Zophar Beach , Jofiah Beach , Samuel Pennington
, & d'autres , qui , avec leurs nombreuſes
familles , étoient reftés chez eux , ont été fi bien
dépouillés , qu'à peine leur a-t- on laiſſé dequoi ſe
couvrir. N'attendez pas que je puiffe décrire tout
le défordre commis dans les maiſons abandonnées ,
par les habitans fugitifs , la deftruction des enclos ,
des granges , des étables , &c. les meubles brifés ,
les inftrumens , de toutes fortes d'artiſans brûlés ou
émportés.
Tout ce que je viens de rapporter ne finit point
la foible eſquiſſe que vous voyez tracée , de ce qu'on
appelle fi légerement la justice & l'humanité des
troupes Britanniques. Ils ont comblé la meſure de
l'iniquité , par une perfidie facrilege: ils ont converti
la ſimple déclaration , contenue dans la Proclamation
de Howe , en un Serment formel , & forcé
le peuple de jurer une foumiſſion abfolue , & fans
réſerve au Roi Britannique . Ceux qui ont eu la
foibleſſe de prêter le ferment , & qui avoient obtenu
par-là ce qu'on appelloit fauſſement des protections
, n'en ont pas été plus en fûreté pour cela : il
y a pluſieurs exemples , parmi nous de ces gens volés
, & dépouillés malgre le chifon , qui devoit leur
ſervir de ſauve-garde : Mais la maniere la plus générale
dont on s'eſt ſervi pour s'approprier le bien
de ces gens-là , a été de contracter avec eux pour
leur foin , leurs beftiaux , leur bled , promettant liberalement
de payer , ſans s'embarraffer de tenir parole.
J'aurois déjà dû obſerver , que ce n'eſt pas les
Soldats ſeuls , qui ont pillé & volé , mais auſſi leurs
OffiOCTOBRE
I. Vol. 1777. 225
1
Officiers ; & non ſeulement des ſubalternes , mais
des Officiers de tout rang , quelques - uns du plus
haut , qui ſe font avilis en aidant , & encourageant
ces violences , dont ils ont fait leur profit. Tel
qu'un Général Erskine , logé chez Daniel Baldwins ,
qui avoit fon appartement garni de meubles de
Mahoni , fournis d'une maiſon voiſine ; & lorſqu'il
partit pour Elifabeth Town , une partie conſidérable
de ces meubles a été emmenée avec ſon bagage.
Le Colonel Mr. Donald , en quartier chez Alexandre
Robinson , a ufé de la même induſtrie. Un autre
Colonel , dont le nom m'eſt échappé , a fait enlever
le lit de Mad. Crane , qui y étoit couchée &
malade , pour s'en ſervir lui-même. Je n'aurois jamais
fait, ſi je voulois pourſuivre en détail toute
leur conduite inhumaine. Autant que j'ai pu m'en informer
, ce qu'ils ont fait dans cette ville , n'eſt qu'un
échantillon de la maniere , dont ils ont traité généralement
tous les habitants des lieux où ils ontpaſſé.
10 .
Signé ALEX. M. WHORTER.
II.
DÉPOSITION du Révérend GEORGE DUFFIELD , touchant
la mort du Rév . Rosborough , Chapelain
d'un Bataillon de la milice de Pensylvanie , tué
à Trenton le 2 de Janvier dernier au foir.
J'ai été informé des circonstances ſuivantespardes
habitans du lieu , fur la véracité desquels je puis
faire fond: ſavoir , qu'un Parti de Chaſſeurs Heſſois
marcha en deſcendant , par le bout de la ville , après
la retraite des nôtres ; qu'ils rencontrerent Mr. Rosborough
,lequel ſe rendit priſonnier ; que malgre cela
l'un d'eux lui donna un coup de fabre fur la tête ,
&enfuite pluſieurs coups de bayonnette ,pendant
P
226 MERCURE DE FRANCE.
1
que l'infortuné demandoit miféricorde&la vie : que
ce recit fut entendu de la bouche, d'un Heffois ,
qui avoit dit que c'étoit lui qui l'avoit tué , ajoutant
qulil ne favoit pas fon nom , mais que c'étoit un
damné Ministre rebelle ; & que Cortland Skinner ,
&pluſieurs autres Officiers préſents au recit , avoient
fort applaudi cet homme de ce qu'il avoit fait :
qu'après le Maffacre du Miniſtre on l'avoit depouillé
, & laiſſé fon cadavre nud dans les champs ,
qu'enfuite les habitants , l'avoient pris & enterré
tout près delà. Ce fut le Lundi , ſuivant que je vis
cecadavre , lorsqu'on le releva pour l'enterrer dans
le cimetiere: j'obſervai qu'outre les coups qui lui
avoient été donnés , ſur la tête avec une arme affilée,
il avoit reçu des coups de bayonnette à la- nuque
du cou , & entre les côtes droites ; ces derniers
n'ont paru fort profonds , & il en couloit encore
une grande quantité de ſang.
Signé GEORGE DUFFIELD.
Philadelphia ff.A comparu , en perſonne , devant
moi , James Joung Esq. fun des Juges de Paix , le
Révérend George Duffield , & a fait ferment que la
dépoſition ci -deſſus eft vraie. Juré le 25 Avril
1777 , devant moi JAMES JOUNG.
EXTRAIT de la Lettre de Jean Cochran , écrite
dans l'Isle-longue àſafemme au Nouveau Hampshire
, interceptée avec d'autres envoyées , par le
dernier GouverneurWentworth à ses Soeurs.
:
Ma chere ,je voudrois volontiers vous conſeiller ;
mais à cette diſtance , je ne ſais que vous dire. Je
laiſſerai à votre jugement , de voir ce qui fera le
:
OCTOBRE I. Vol. 1777. 227
mieux dans ces jours malheureux : car l'embarras &
l'incertitude , où je ſuis à cet égard me rendent prefque
malade. Je crois cependant , que vous ferez
biende vous retirer ,dans l'intérieur du pays ; car je
crains que vous ne ſouffriez où vous êtes , avant
qu'il foit en mon pouvoir de vous protéger. Comme
il n'y aura que deſtruction de propriété ,fans referve ,
je voudrois que vous envoyaſſiez les effets les plus
précieux , qui vous reſtent , en quelque lieu de fûreté
, fi vous en connoiflez de tels. J'eſpere de vous
joindre foit à l'Ifle de Shoals , ou a Londonderry.
Si vous prenez le parti de refter où vous êtes , je
vous prie , au nom de Dieu , de ne recevoir aucun
ECCLÉSIASTIQUE dans la maiſon; autrement votre
vie ne vaudroit pas un liard : car on veut exterminer
juſqu'au dernier de cette robe , & c .
Signé JEAN COCHRAN.
Cette derniere Lettre paroît avoir été écrite , lors
de l'invaſion de Long-Island , ou peu après .
LETTRE AU PRINCE
MON PRINCE.
Liege, ce 15 Décembre 1776.
JAL
AI lu avec plaiſir l'ouvrage de mon ami Falconet ;
je trouve qu'il traite les Encyclopédiſtes , comme
ils le méritent ; parce que tous ces prétendus
Lettrés ne font que des ignorans dans les Arts : au-,
moins en est-il ainſi à l'égard des parties , dans lesquelles
, je ſuis un peu initié. Néanmoins l'Ouvrage
de Mr. Falconet , ne m'a pas donné de la Sculpture
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
moderne une idée ſupérieure , à celle que j'en avois.
Je ne vois rien chez nous de bien conforme aux regles
harmoniques des Grecs ; j'y cherche ſouvent envain
la majeſté , qui frappe d'admiration dans les Ouvrages
des Anciens .
Le Tombeau du Cardinal de Richelieu en Sorbonne
, celui de la Mere de Girardon à St. Landri ,
le Milon de Puget &c . font de beaux morceaux
modernes : mais l'on n'y voit qu'une imitation fouvent
outrée de la nature , en marbre brute ou poli ,
&peu de l'élégance & de la majeſté proportionées
au ſujet , qui ſe fait admirer dans les Statues de
l'ancienne Grece. Par exemple le Gladiateur eſt
comme l'on peut ſouhaiter la belle Nature ; l'Apollon
a toutes les belles proportions , qu'on peut deſirer
dans un Dieu de figure humaine ; & ainſi de tous
les autres chef- d'euvres de l'antiquité. Je ſavois ce
que je difois , en parlant d'un ongle du pouce du
Nil qui eft aux Tuilleries .
Pour votre fatisfaction faites deſſiner , avec exactitude
ſeulement la main de cette figure ,& après cela
vous jugerez de la vérité , de ce que j'ai avancé , en
louant les belles proportions , que les Grecs avoient
données à leurs ſtatues. Je ſuis perfuadé qu'ils avoient
des regles , & des moyens qui leur rendoient l'exécution
plus facile qu'à nous ; enſorte qu'en comparaiſon
d'eux nous ne ſommes que des tatonneurs.
Il faut convenir que nos ſculpteurs modernes , ſe
donnent beaucoup de peine pour être habiles ; mais
nos peintres font preſque tous capricieux & fans
regle : j'ai entendu dire à D. L. R. que l'Anatomie
donnoit un goût décorché ; aufſi les meilleurs peintres
, excepté un très -petit nombre , agiſſent ſans regle&
ne voyent qu'avec des yeux , dans ce gout-ci
ou dans celui- là , fans pouvoir le définir.
- Vous direz , Mon Prince , que je fuis bien partial
on faveur de l'antiquité. Je l'avoue , mais cette partia.
OCTOBRE I Vol 1777. 229
tialité eſt guidée ſur l'expérience qui eſt le fondement
de toute fcience. Cela ne m'aveugle pas fur ce qu'il
y a de repréhenſible , dans certains ouvrages des Anciens
: mais le bel Antique furpaſſe toujours de
beaucoup , notre plus beau moderne , pour ce qui
eft de la Sculpture , de la Gravure en Pierre fine , &
de la Peinture ; à en juger par ce récit , rien de moderne
, ne peut entrer en parallele.
En fait de Mechanique , & d'Hydraulique , perfónne
ne s'aviſera de le difputer aux Anciens ; le
compilateur Belidor n'a fait que copier , ce que
Vitruve a écrit fur les eaux , (Livre VIII. Chapitre
1-7) en omettant les détails utiles , qui ne s'accordoient
pas avec la vanité de faire le ſavant. Il n'a
rien ditde laMéchanique des Anciens tant militaire que
civile , que pour prouver , qu'il ne l'entendoit pas ,
&fur laquelle Vitruve s'étend , juſqu'à donner les
deſcriptions , & les proportions des machines , à jetter
des pierres , depuis deux livres , juſqu'à 250 de
pefanteur. ( Livre X. depuis le Chapitre 10. jufqu'au
Chapitre 21.)
Pour l'Hydraulique phyſique,les Problêmes d'Héron
d'Alexandrie , prouve qu'ils avoient des Machines à
feu , & des Engins capables de mouvoir , l'eau
par la compreſſibilité de l'air. Ces Problemes ont
de quoi étonner les plus grands connoiffeurs en
phyſique experimentale , malgré ce que Déſaguliers
a dit des Anciens , fur leur peu de connoiffance en
Hydraulique.
Notre Méchanique navale n'eſt point à comparer
à l'ancienne , excepté dans la manoeuvre des voiles.
Tout notre ſavoir ne confifte qu'en cabeftans , pourlever
des ancres , & des moufles pourmouvoir des vergues
& des mats. Les anciens connoiffoient ces manoeuvres
mieux que nous , comme les vieux monuments
, en font foi : car ils ſavoient ſe paſſer de vent ,
&fans fon fecours conduire des Armées nombreu-
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
!
ſes par tout où il leur plaiſoit: témoins quand Nicias
aborda à Catane en Sicile , pour cacher le véritable
endroit , où il avoit projetté de descendre , &
dans la nuit même gagna à la rame , avec ſa flotte,
le port de Syracuſe où il débarqua ſon Armée le
matin fans difficulté .
Au fiege de Rhodes , Demetrius fit des machines
&des vaiſſeaux fi merveilleux que les plus favans
marins de nos jours n'en ont par l'ombre d'idée.
Cefar dans ſes Commentaires donne une defcription
de la marche de ſa flote vers les côtes d'Angleterre
, qui atteſte les connoiſſances de ſes pilotes .
Le même Cefar au fiege de Marseille bâtit un
grand nombre de vaiſſeaux de guerre en peu de
temps avec du bois qu'il coupa fur les lieux.
A la bataille d'actium chaque gros vaiſſeau portoit
500 hommes d'équipage ; là on voit Mare Antoine
ſe ſervir de l'adreſſe de ſes rameurs qui haufferent
leurs avirons , comme à un exercice , pour
cacher l'infanterie qui étoit ſur les ponts.
Enfin les anciens manoeuvroient autrement & plus
adroitement que nous , puis qu'on voit qu'un des
Capitaines du fils de Pompée fit échouer ſa flote ,
exprès ſur la vaſe ou les fables , afin d'attirer l'armée
d'Auguste , qui en effet s'avança pour s'en
emparer: mais dès qquu''elle ſe fut approchée le capitaine
ſe dégagea avec ſes vaiſſeaux , en faiſant des
railleries mortifiantes pour les Généraux d'Auguſte ,
qui étoient pris pour dupes.
Les anciens avoient une maniere de conftruire
les vaiſſeaux , qui étoit certainement plus méthodique
que la nôtre ; leur fupériorité en ce genre de
méchanique eft conftatée par le rapport de toutes
les hiſtoires qui rendent compte du prodigieux
nombre de bâtiments qu'ils conſtruifoient en une
feule campagne. Cela ne ſe pouvoit faire avec
tant de promtitude qu'au moyen d'une méthode fa
OCTOBRE I. Vol. 1777, 231
cile guidée par des principes & des connoiffances
fixes fur la flotaiſon & fur la marche plus ou
moins vite avec une force donnée. Il n'en pouvoit
être autrement , parce que les vaiſſeaux der
guerre des anciens étoient mis en mouvement à
force de bras , ainſi qu'il paroit dans toutes les ba
tailles navales qui ont été données ; il falloit done
de néceſſité que les ingénieurs de marine s'évertuaf
ſent pour faire aller les vaiſſeaux avec le moins de
force poſſible : au lieu que nos architectes de ma
rine ont pour maxime que le meilleur vaiſſeau eft
celui qui porte le plus de voiles . Maxime moderne
& diamétralement oppoſée aux vraies regles de
conftruction qui doivent avoir pour but de faireſ
alter les vaiſſeaux avec le plus de viteſſe & lel
moins de force motrice poſſible. C'eſt ſelon ces
vraies regles que les anciens dirigeoient la conſtruction
de leurs navires, Nos conſtructeurs mos
dernes , excépté un petit nombre , ne peuvent pasí
venir à bout , avec leur nouvelle doctrine , de
conſtruire deux vaiſſeaux égaux qui produifent pré
cifément les mêmes effets , qui aillent également
avec la même quantité de voiles & qui tiennenty
la mer egalement bien." Encore fontoils un teis
prodigieux à bâtir & ils gaspillent une quant
té étonnante de bois. L'Amiral Anglois qui s'eft
donné pour legiſlateur en marine , n'en ſavoit pas
plus qu'eux; il étoit incapable de preſcrire des
✓ loix fur ce qu'il vouloit faire ; auſſi ſon ſavoir a
été cauſe que les Ruſſes n'ont pas paſſe les Dardanelles
qui n'ont jamais arrêté les armées des
Grecs quand ils ont voulu aller à Bizance.
A l'egard de notre maniere de défendre les places
, elle eft de beaucoup inférieure à celle des
anciens : on en peut juger par les fieges de Rhodes
, de Syracuſe , de Carthage &c. Qu'avons nous
fait de mieux depuis l'invention des courtines
P4
#32 MERCURE DE FRANCE.
flanquées de bastions ? l'on s'eſt borné à ſavoir
qu'une ligne de défenſe eſt de 120 toiſes ou environ.
Vauban , Coehorn & les autres n'ont pas
paffé ces limites. Il eſt vrai que Pagan leur prédéceſſeur
avoit conçu qu'en allongeant la ligne de
défenſe on pouvoit défendre plus de terrain avec
moins de garniſon : mais ces idées ont cédé à la
routine de pratiquer des mines difpendieuſes & de
donner un peu plus de hauteur aux ouvrages pour
ſe défendre des ricochets que les François prodiguent
, fans faire grand effet. Avec toutes ces
prétendues connoiſſances les modernes ne font pas
ſi forts ni ſi en ſureté derriere leurs remparts que
les affiégeans en campagne avec leurs batteries mobiles.
Enfin l'art défendre les places à la moderne
ne vaut nullement celui des anciens.
Voilà , mon Prince bien des affertions accumulées
en faveur des anciens. Malheureuſement pour
les modernes elles font foutenues par des faits inconteftables
puiſés dans les Hiſtoires les plus authentiques
qu'il eſt poſſible de trouver.
Je conclurai qu'en joignant les connoiſſances
poſtérieures à celles que les anciens nous ont tranfmiſes
, nous pouvons nous mettre en état de mieux
faire que ceux qui nous ont précédé , & prouver
enfuite , par de meilleurs ouvrages , que nous aurons
furpaffé nos maîtres , comme il doit arriver ſi
à meſure que nous acquérerons des lumieres , nous
n'oublions pas les connoiſſances précédentes. J'ai
l'honneur d'être &c.
4
BLAKEY Ingenieur Hydraulique , &
Auteur des nouvelles Pompes à feu.
OCTOBRE I. Vol. 1777. 233
Explication du Logogryphe du mois de Sep-
:
tembre.
Le mot du Logogryphe eſt Soulier où l'on
trouve.
}
Louis , rufe , Orus , Soeur , Loire , Soir , lire ,
lier , ris , Soul , ofier , ours , Sole , Sire , roue ,
Uri , Levi , or , ire , foie , role , Sieur , loi , ifle ,
rue , lie , fel , loir , roulis , Roſe , Lis .
T
:
234 MERCURE DE FRANCE.
1
P
TABLE.
IECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE ,
Difcours de Gernanicus mourant ,
Ode fur le Duel ,
Epitre à M. de B...
AMonfieur ,
Sur l'Eſpérance ,
L'heureux Naufrage ,
T
A l'Empereur Joſeph II ,
A une jeune perſonne qui vouloit ſe faire Religieuſe
,
page 5
ibid.
8
12
15
16
17
28
29
Le canal de Jonction , 30
La Boiteuſe vengée , 36
L'Homme für de fa Confcience , 37
A Madame de *** , 38
Réponſe au Billet qu'on ne m'a point écrit , 39
✓ Réponſe de Mlle de Ch. ** 40
a
A Madame T... 42
Moralité ,
ibid.
Le Géometre , 43
La Tulipe , la Rofe & l'Abeille , 44
Epigramme , 45
Le Berger patriote , 46
Traduction en vers d'une Ode d'Horace , 48
Explication des Enigmes & Logogryphes , 50
OCTOBRE 1. Vol. 1777. 235
ENIGMES ,
1 50
LOGOGRYPHES , 53
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 58
Mémoires pour ſervir à l'Hiſtoire de Louis Dauphin
de France ,
ibid
Roland Furieux ,
66
Obfervations ſur les Maladies épidémiques , 77
Nouveaux Voyages dans l'Amérique Septentrionale , 86
Voyage de Bourgogne , 95
Eſſai ſur les Cometes , 99:
Oeuvies pofthumes de M. Pothier ,
103
Lettres fur la profeſſion d'Avocat , 105
La Mouche,
108
La Confiance trahie , 15
Les Nuits Attiques d'Aulu - Gelle , 119
Idée de l'Education dn coeur ,
124
Ellai de bien public , 127
Differtation Académique ſur le Cancer ,
128
Guide ou Manuel , 129
mer ,
Nouvelle Bibliotheque d'un homme de goût ,
Ellai fur les moyens de diminuer les dangers de la
Hymne à Catherine II ,
130
135
139
Annonces littéraires ,
SPECTACLES.
Opéra ,
146
148
ibid.
Comédie Françoiſe , 155
Comédie Italienne ,
161
162
ARTS,
236 MERCURE DE FRANCE.
Expoſition , au Sallon du Louvre , des Peintures ,
Sculptures , & autres Ouvrages de MM. de l'Académie
Royale ,
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
-d'Ouvrages ,
Nominations ,
Naiſſance ,..
Morts,
Loterie ,
ADDITIONS D'HOLLANDE ,
162
199
207
209
210
212
ibid.
213
214
ibid.
4
217
:
227
1
233
T
Extrait de la Lettre d'un Américain en Europe.
Rapport du Comité Américain pour examiner la conduite
de l'Ennemi &c.
Lettre au Prince **** par M. Blakey auteur des
machines à feu.
Explication du Logogryphe du mois précédent.
1
1837
ARTES
י ו ו ו
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIOUS UNUN
TUEBOR
SI
QUARIS PENINSULAM
-ΑΜΟΣΝΑM
CIRCUMSPIGE
1
AP
20
M51
1777
No.A
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 1777-
SECOND VOLUME.
N°. XIV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
}
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVII.
1
LIVRES NOUVEAUX.
M & M ÉMOIRES d'Artillerie , contenant l'Artillerie nouvelle
, ou les changemens faits dans l'Artillerie Francoiſe
en 1765 , avec l'expoſé & l'analyse des obfervations
qui ont été faites àces changemens . Recueilli
par M. de Scheel , Capitaine au Corps de l'Artillerie en
Dannemarc. 4to . I vol.fig. Coppenhague 1777à f 10-10.
Hiſtoire de Dannemarc depuis 1559 juſques à 1661 ,
tome III. par Mr. Mallet 4to. I vol. Coppenhague ,
1777. 6. - 10.
Correfpondance de M. le Marquis de Montalembert , étant
employé par le Roi de France à l'armée Suédoiſe
, M. le Marquis d'Avrincourt , Ambaſſadeur de
France à la Cour de Suede , M. le Maréchal de Richelieu
, les Miniſtres du Roi à Versailles , MM. les
Généraux Suédois & autres , &c. pendant les Campagnes
de 1757, 58 , 59 , 60 & 61 , pour fervir à l'histoire
de la derniere Guerre. 3 vol . 8vo. 1777.af4:
Douze Dialogues d'Evhemere , Philoſophe de Siracuſe
qui vivoit dans le ſiecle d'Alexandre 8vo. 1 vol. 1777-
à15 fols.
Eloge hiſtorique de Michel de l'Hopital , Chancelier de
France; ce n'est point aux Esclaves à louer les grands
Hommes 8vo. I vol. 1777. à f 1 : -
L'Eſprit d'Addiſſon , ou les Beautés du Spectateur, du
Babillard & du Gardien , confiftant principalement dans
une collection des feuilles de M. Addition , avec un
précis de ſa vie , nouvellement traduit de l'anglais
par M. J. P. A. 8vo. 1777. 3 vol. à f 3 : -
Expoſé des Droits des Colonies Britanniques , pour jus
tifier le projet de leur indépendance en deux Lettres
8vo. 1776. à 12 fols.
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la Nov
velle Traduction de Shakespeare , 8vo. 1776. 6. fols.
Lettres fur les Finances , les Subſiſtances , les Corvées
les Communautés Religieuſes &c. I vol. in douze
1777. à f 1:15.
Memoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 &1746
auxquels on a joint un Journal des mêmes Campa
gnes, tenu dans le Bureau de M. le Maréchal de Mail
lebois avec une explication de tous les paſſages &
cols du Dauphiné Verſants en Savoye & en Piemont ,
grand in douze , I vol. Amst. 1777. af 1:10.
Oeuvres de M. de la Harpe , 4 volumes à f4 : 10.1
compris la Lufiade , pour ſervir de suite à la collection
des oeuvres de l'auteur 8vo. 1727. La luſiade ſe vend
ſéparément.
whersdyk
13
LIVRES NOUVEAUX .
Principes de la Révolution justifiée 8vo. 1777. à 10fois.
Pieces détachées relatives au Clergé féculier & régulier
&c. 8vo. 3 vol. à f 3:10.
Petit Code de la Raiſon Humaine 8vo. à 10fols.
Vie (la) du Chancelier de l'Hopital 8vo. à 15 fols.
Effai.fur l'Art d'Obſerver par M. Carrard 8vo. I vel.
Amsterdam 1777. à f 1 : 158-
Differtation fur la Comparaiſon des Thermomètres par
M. J. H. van Swinden , Profeſſeur à Franeker contenant
la Comparaiſon de plus de 50 Thermomètres , &
un grand Tableau gravé de 27 Thermomètres les plus
uſités 3 : On peut le procurer le Tableau
ſéparément à f1 : 10 de Hollande.
Obfervations fur le Froid Rigoureux du mois de Janvier
MDCCLXXVI ; par Mr. J. H. van Swinden &c.
8vo. 1 vol. fig. Amsterdam . 1778. à f 2-10. de Hollande.
Evangile du Jour 8vo. tome 13 , 14, 15.
Voyage de Londres à Gênes , par le Portugal , l'Eſpagne
,la France , de M. Baretti , traduit de l'Anglois en
4 vol. grand in douze 1777 af 4 : -
MARC- MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , fur
Je Cingle , vient d'imprimer le Tome VI de la SAINTE
BIBLE , avec un Commentaire littéral , composé de
Notes choifies & tirées de divers Auteurs Anglois , par
Mr. C. CHAIS , Pasteur Emérite à la Haye. Ce fixieme
Tome , pour la perfection duquel on n'a rien néglige,
est divisé en deux Parties , qui comprennent le
Premier & le Second Livre des Rois , in-4° . , format
femblable aux précédens , à ft. 8 de Hollande. On
trouve chez lui les premiers Tomes , contenant la Genefe
, l'Exode , le Lévitique , les Nombres , le Deuterondime
, Jolué , les Juges , Ruth, le Premier & le
Second Livres de Samuel ; à fl. 25 de Hollande pour
cette année seulement , & à commencer au 1er Janvier
1778 on ne les vendra pas au- dessous de fl. 37--10.
Philofophie de la Nature , 8vo. 6 vol. fig. 1777-
Poëfies Lyriques de M. Ramier, 8vo. Berlin 1777.
Un Chrétien contre fix Juifs , 8vo. à f 1 : -
Dictionnaire d'Hiſtoire Naturelle par Valmont de Beaus
mare 8vo. 9 vol. 1776.
MARC - MICHEL REY Libraire à Amsterdam , &
STOUPE Imprimeur à Paris , vendent le Supplement
à L'Encyclopédie ou Dictionnaire Raiſonné des Sciences
, des Arts & des Métiers en V. Vol. in folio ,
dont i de Planches , à f 72 - : - : de Hollande.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
:
REY continue l'Impreſſion du Journal des Sçavans
8-8 - les XIV parties qui composent l'année.
On trouve chez lui L'encyclopédie , fol. 28 Vol. sçav
XVII de Difcours & XI de planches , édition de
neve confortne celle de Paris .
Morale Univerſelle (la ) ou les Devoirs de l'Homme f
dés fur la Nature 8vo. 3 Vol . à f. 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé fur la Mo
8vo . I Vol. à f1-10- :
Principes de la Législation Univerſelle en 2 vol. 8.f
Dictionnaire raiſonné d'Hippiatrique , Cavallerie , Mar
& Maréchallerie , par M. la Foſſe , 8vo. 2 vol. 1
àf 4-1-
Poësie del fignor abate Pietro Metaſtaſio , 8νο. ιο
1768 1757 à f 15- : - : le même ouvrag
Italien en 6 vol . in-douze à f9 - : - :
Eſſai fur les moyens de diminuer les dangers de la D
par M. de Lelyveld,Traduit du Hollandois. 8vo. à
Ellai fur les Cometes , par M. André Oliver. Tra
de l'Anglois , 8vo . I vol fig. à f 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de
fluence de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'A
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze à f 3-
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo . f
Remontrances du Parlement de Paris contre les
portant l'abolition des Corvées ; &c. avec des
tions , 8vo . à ro fols.
Choix de Chanfons mifes en Mufique par M. de la
de , Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi ,
verneur du Louvre. Ornées d'Estampes par I
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol.
vées par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & d
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius ,
3 vol. 1774. à f 3:15 fols .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de
ciété Royale de Turin , 4to 5 vol. fig. 1759-
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
niftre Plénipotentiaire de France , fur divers
importans d'administration , &c pendant son séjo
Angleterre, Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par
Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol
XXX Planches en Taille-douce. Amst. 1774. à f
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. II. Vol. 1777 .
!
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DISCOURS de César à ses Soldats ,
avant la Bataille de Pharsale.
=
IMITATION DE LUCAIN. Pharsale , liv. VII.
V
:
AINQUEUR de l'Univers , ma ſeule deſtinée ,
oldat , enfin voici la fameuſe journée
à ta juſte vengeance aſpira tant de fois ;
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Plus d'eſpoir , il nous faut aujourd'hui des exploits.
Ton bras va décider , devant les Dieux & Rome ,
Si Céfar eſt un traître ou s'il eſt un grand homme.
Ce jour , je m'en souviens , eſt celui que les Dieux
Aux bords du Rubicon , promirent à mes voeux ,
Où d'un honteux refus vengé par la victoire ,
D'un triomphe conquis je dois avoir la gloites
C'eſt ce jour même auffi , qui , ceſſant tes travaux
Te fera Citoyen en te falfant Héros ;
Et jugeant de nos coups le crime ou la justice ,
Rendra le vainqueur libre & le vaincu complice.
Si tu fouillas pour moi tes innocentes mains ,
Viens laver dans le ſang tes forfaits & les miens ,
Ce fer qui les commit , peut lui ſeul les abfoudre ,
Ton fort eſt un problème , & tu vas le réſoudre .
Romains , quel eft mon but ? De vous fauver des fers
D'affurer ſous vos loix le rebelle Univers ;
Trop heureux , ſi jamais , me cachant à l'envic.
D'un ſimple Citoyen je puis mener la vie ;
Et , reprenant le rang d'un Pilébeïen modeſte ,
Enfin , vous voir en paix maltres de tout le refte.
De mon ambition recueillez ſeuls les fruits.
La conquête du monde est-elle à ſi haut prix ?
Vous avez à détruire une lache jeuneſſe ,
Qui n'a va de combats que les jeux de la Grece ,
Des Barbares , rebut des climats étrangers,
Four qui ce fer eſt lourd , & les fers ſont légers ,
Qu'effrayeront plutôt , loin d'animer leur rage ,
Le ſignal du combat & la voix du carnage.
Craint - on pour ennemis d'avoir des Citoyens?
OCTOBRE. II. Vol. 1777-7
!
Qui d'entre eux à Pompée auroit prêté leurs mains?
Ne craignez rien , frappez ; qu'un même coup confonde
Les ennemis de Rome & la fange du monde,
Renverſez ſous vos pieds ces peuples languiſſans ,
Du timide Univers remparts trop impuiſſans.
1 Que leur importe - t - il ? Qu'importe à l'Arménie
Sous quel Chef, en effet , Rome ſoit réunie;
Quel barbare voudra payer d'un peu de fang ,
L'avantage de voir Pompée au premier rang?
En quelques mains que ſoit la puiſſance Romaine ,
Eſclaves tous par elle , ils lui doivent leur haine.
Citoyens , vous avez pour Chef un Citoyen ;
Et Romains , vous ſuivez les drapeaux d'un Romain ,
D'un Romain que toujours a ſuivi la victoire ,
Et qu'avec vous la Gaule a vu couvert de gloire.
Etes vous ces Guerriers dont je connois les traits ,
Que les plus grands périls n'effrayerent jamais ;
La victoire eſt à vous ; dans l'excès de ma rage,
Déja je vois ces champs , théâtre du carnage ,
Pleins des débris du monde écroulant fous vos ceups ,
Je vois les Rois vaincus embraſfant vos genoux.
Mais je ſuſpends mon fort par ces diſcours frivoles ,
Soldat , tu veux du fang & non point des paroles
Pardonne , maigré moi je retiens ta valeur ;
Jamais eſpoir fi grand ne dévora mon coeur ,
Jamais je ne me vis ſi près des deſtinées.
Quelles faveurs , grands Dieux , doivent m'être donnéest
Un foible eſpace , amis , reſte encore à franchir;
Ne faites plus qu'un pas , je vais vous enrichir.
Qui , je vais vous donner , fi le Ciel me ſeconde ,
A
8
MERCURE DE FRANCE.
Pour Esclaves , des Rois , pour butin , le Monde.
Mars ſeul doit prononcer ; l'Arrêt eſt ſolemnel ,
Si vous êtes vaincus , Cefar eft criminel ;
Vos exploits font des maux , vos vertus font des crimes
De Sacrificateurs vous devenez victimes .
Voyez de tous côtés ces affreux échaufauds
Dreſſés par vos Vainqueurs ou plutôt vos Bourreaux
Voyez tous les tourmens que leur fureur apprête ,
Et Pompée au Sénat offrant déjà ma tête.
Que dis - je ? Un autre ſoin que celui vos jours ,
Me fait - il aujourd'hui vous prêter mon fecours ?
Du commun des mortels meſurant les années ,
Les Dieux , comme il leur plaft , reglent les deſtinées.
Il n'en eſt pas de moi comme de tant d'humains ,
Leur fort eſt dans les Cieux , le mien eft dans mes mains
Dès l'inſtant qu'à mes voeux héſitant à répondre ,
Le Ciel menacera de vouloir me confondre ,
Ce bras , pour m'éviter l'horreur de le hair ,
Le punit par ma mort d'avoir pu me trahir.
Souverains Protecteurs de Rome , votre ouvrage.
Qui voyez les périls qu'affronte ſon courage ,
Secondez aujourd'hui celui dont la vertu
Ne veut point le trépas d'un rival abattu ,
Et qui , de ſes ſuccès uſant avec clémence ,
Ne prépare au vaincu que la paix pour vengeance.
Quand Pompée à l'étroit furprit votre valeur ,
Vous ſavez de quel fang s'enivra ſa fureur :
Moi , je veux en ce jour , ſans ſuivre ſa conduite ,
Epargner le vaincu que j'aurai mis en fuite.
Gardez - vous , dans ſon ſang , de temper votre main,
i
OCTOBRE. IF. Vol. 1777-
D'ennemi qu'il étoit , il ſera Citoyen.
Mais au ſein des combats , mépriſez la nature ,
Par des torrens de ſang étouffez ſon murmure ;
Parens , amis , que tout fuccombe ſous vos coups.
Pourquoi les reſpecter ? Il n'en eſt plus pour vous.
Rendez avec ce fer leurs fronts méconnoiſſables ;
Ils font vos ennemis , alors qu'ils font coupables.
Sur leurs membres ſanglans , frayez - vous un chemin
Qui mene à la victoire encor plus qu'au butin.
Votre but eſt ce camp d'où s'élance Pompée ,
Pour voir ſa perte sûre & ſa fureur trompée.
Par M.le Méteyer.
:
A 5
10IO MERCURE DE FRANCE .
L'ABDICATION DE SYLLA.
ENT NFIN , après l'horreur d'une trop longue nuit ,
Le grand jour va paroître , & la lumiere luit.
La force , le bonheur , le plaiſir m'environnent ;
Mars , Fortune , Vénus (*) , tour-à-tour me couronnent.
D'un état vil , obſcur , & partout inconnu ,
Au faite des grandeurs me voilà parvenu :
Tout tremble devant moi , ma gloire eſt mon ouvrage ,
Soit crainte , foit eſpoir , tous briguent l'avantage
De m'obéir. Je regne ; & mes premiers exploits
N'ont voulu que du ſang , & pour Sujets , des Rois,
Jugurtha fut jadis ma premiere victime:
Etre heureux & vainqueur , voilà quel fut fon crime.
Mithridate , ce Roi si terrible aux Romains ,
Trompé par mes rivaux , & vaincu par mes mains ,
Voilà quels premiers traits ont dû faire connoftre
Ce que j'avois été , ce que je devois être.
Parmi tant de tombeaux , parmi les factions ,
Tout fut enfeveli par mes proſcriptions.
Sous les coups de mon bras , Rome même aſſervie .
Tombante à mes genoux avec toute l'Afie ,
Implore mes bontés par des voeux fuperfius ,
Et pour prix de ſes voeux , n'obtient que des refus.
Au rang de Dictateur je me place moi - même ,
Paroles de Sylla .
OCTOBRE. II. Vol. 1777.
Donnant pour toute Lol ma volonté fuprême.
J'ai fait taire les Loix , j'ai fait couler le ſang ,
Et le bras du Bourreau me paroiffoit trop lent :
A mon gré j'ai rempli Rome de funérailles ,
Du fang des Sénateurs inondé ſes murailles.
Les Prêteurs égorgés aux pieds de ce Sénat ,
Affurent ma vengeance & cimentent l'Etat...
1
Ceffes de t'effrayer du bonheur qui t'accable ,
Sylla; fois généreux , fur - tout impénétrable ;
Que Rome tremble , mais ignore tes projets :
Marches , ſans héſiter , aux plus brillans ſuccès ;
Les dangers ſont pour toi , s'il en étoit encore ;
Etonnes les Romains : les bienfaits qu'on abhorre ,
Ne font plus des bienfaits ... Saches y renoncer ;
Pour te mieux éléver , apprends à t'abaiffer ;
Tu n'as que trop fléchi Rome ſous ta puiffance.
N'es - tu pas fatigué de ſon qbéiſſance ?
Qui , cet acte vanté qui me fait tant d'honneur ,
Eſt de ma politique & non pas de mon coeur.
Que je fois admiré par des ames vulgaires ,
Peu m'importe , ce font des ames mercenaires ;
Moi ſeul connois le prix de mes brillans fuccès,
Les Romains font par moi dédaignés pour Sujets.
La ſeule ambition , ou tranquille , ou furie ,
Décida conſtamment les inftans de ma vie,
Pour me connottre tel que j'ai toujours éré ,
Il faudra tous les yeux de la poſtérité.
ParM. M... Citoyen de S. Quentin.
12 MERCURE DE FRANCE.
U
Clair - voyant dupé par un Aveugle.
N Aveugle vivoit dans ſon petit ménage ,
Economiſant de ſon mieux,
Le peu de bien que ſes aieux ,
De pere en fils , avoient pour apanage.
L'inventaire en eſt court. C'étoit une maiſon ,
Un jardin où Dame Aliſon ,
Son Intendante de cuiſine ,
Pour l'intérêt du pot , ſoignoit mainte racine ,
Quelques poules , un chat , un chien , pour tout bétail;
Voilà ſon patrimoine , en gros comme en détail.
Tenant compte de tout (ſans plume ni mémoire) .
Sa prudente tenacité,
Malgré ſa mince hérédité ,
Avoit ſu , pour la foif, ménager une poire.
Le magot ſe montoit à deux cents bons écus ,
Nichés dans un vieux mur , garottés dans un linge ;
Le Diable , que l'on dit plus malin qu'un vieux ſinge ,
Lunettes ſur le nez , ne les auroit pas vus .
Néanmoins , je ne fais par quelle défiance ,
Notre homme , qui craignoit quelque nocturne affaut ,
Les croyant mal chez lui , foit en bas , ſoit en haut ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 13
Par une ſotte prévoyance ,
Un beau jour , de très - grand matin ,
Réſout de les loger dans un coin du jardin.
Il écoute d'abord de toutes ſes oreilles :
Rien ne bouge : il s'aſſied , s'oriente à tâtons ,
Creuſe ſous un vieux ſaule , y met ſes ducatons ,
Les couvre , & s'en revient. Mais au travers des treilles
Il étoit épié par le voiſin Lucas ,
Qui , lui parti , ne manqua pas
De ſe ſaiſir de la nichée ,
Comptant bien la tenir plus sûrement cachée.
L'Aveugle , de retour , ſe voulut rendormit.
Mais , ſoit regret naiſſant , ſoit trouble involontaire ,
Soit ſouvenir trop vif de ce qu'il vient de faire,
Il le tenta vingt fois , & n'y put parvenir.
Enfin , las de rouler comme un pivot mobile ,
De dépit il ſe leve , & crut calmer ſa bile ,
En revoyant ſon cher tréſor.
Il tate : les oiſeaux avoient pris leur eſſor.
N'en trouvant que le nid , il donne à tous les Diables
Celui qui les avoit happés ;
Mais les Diables pour lors étoient trop occupés ;
De plus , ces noirs Seigneurs font très peu pitoyables.
Réclamer fon argent fans preuve ni témoin ,
C'eſt chercher une égaille en un bateau de foin.
MERCURE DE FRANCE .)
Il le ſentit , & réſolu de feindre ,
Bien loin des s'amuser à geindre.
Tant que dura le jour , il ne fit que chanter ,
Se promener ou caqueter.
Lucas augurant bien de cette humeur joyeuse ,
Rit fous cape, l'accoſte , & , lui ferrant la main s
Compere , lui dit - il, allez toujours ce train ,
Vous ne menerez pas une vie ennuyeuſe.
Quel ſujet puis - je avoir de n'être pas joyeux ?
Répond le borgne de deux yeux ,
Je ne dois rien , j'ai même quelque avance...
Mais à propos , puiſque j'y penſe ,
Conſeillez- moi , voifin , j'ai quatre cents écus.
Pour les garantir de la ſerre
De certains nocturnes Argus ,
La moitié , par mes mains ,gtre déja ſous terre :
De placer le reſtant , c'eſt- là mon embarras.
Sera - ce au même endroit ? Dois - je en choiſir un autre?
En compoſer deux lots , ſeroit fort de mon goût ,
Du moins , ſi j'en perds un, je ne perdrai pas tout.
Ce n'eſt pas mon avis , reprend le bon Apôtre ,
Qui , connoiſſant le premier réſervoir ,
Vouloit qu'on s'y fixat , afin de tout avoir.
Poſons , poursuivit - il , qu'une cauſe ſubite ,
D'un embraſement , d'un Voleur ,
OCTOBRE. IL. Vol. 1777. 15
Ou d'autre ſemblable malheur ,
Vous forcat de prendre la fuire ;
En cas pareil, n'aimeriez- vous pas mieux
Trouver tout en un lieu qu'en deux ?
Vertuchou , dit l'Aveugle , on ne fauroit mieux faire ;
Vous l'entendez , à vous le pere :
J'approuve votre avis , & le ferai valoir ,
Non pas demain , mais dès ce foir ;
Je vous en fais la confidence...
Allez , comptez ſur ma prudence ,
Dit Lucas , & le quitte. A peine étoit - il nuit ,
Que le traſtre au jardin ſe rend à petit bruit ;
Et , pour donner confiance à ſon homme ,
Sous le vieux ſaule , il replace la ſomme;
Puis , ventre à terre , il ſe tapit auprès.
L'homme aux écus , qui , tout exprès ,
Dans ſon grenier s'étoit mis en vedette ,
L'entendit ; & ſentant que la beſogne eſt faite,
De ſon logis fort gai comme pinçon ;
Un rouleau dans la main , à l'autre tout ſemblable ,
(Pour la forme, s'entend , car étant plein de ſable ,
Il n'en avoit que la façon).
En arrivant , il trouve au gite
Son cher magot tout frais remis ;
il le prend , l'empoche au plus vite,
MERCURE DE FRANCE.
Et dit : Voiſin , partageons comme amis ;
J'ai pris mon lot , voilà le votre ;
Comptez - le en vous déſennuyant :
Un Aveugle par fois voit mieux qu'un Clair - voyant ;
Et tel ſe voit duper qui croit duper un autre.
Par M. P. D. L. à Sens.
VERS
OCTOBRE. II . Vol. 1777 17
VERS.
SUR les Repréſentations données par le
Sieur Nicolet , au profit des Incendies de
la Foire S. Ovide.
C
'est done toi qui donne en France ,
Aux vieux favoris de Plutus ,
L'exemple de la bienfaiſance !
Jouis du prix de tes vertus :
Triomphe , ame patriotique !
Tu peux , aux grelots de Momus ,
Joindre la couronne civique :
Heureux fi ton zele héroïque ,
Peut enflammer tous nos Créſus !
Quand l'infortune en toi contemple
Et fon pere & fon bienfaiteur ,
Je porte envie à ton bonheur : r
Pour moi ton Spectacle eſt un Temple,
Ah ! fi le fort moins rigoureux
Eût été propice à mes voeux ,
Tu n'aurois pas donné l'exemple.
Par M. Willemain d'Abancourt.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
L'APRÈS SOUPER D'HIVER.
Conte.
UN ſoir l'Abbé de Boif- robert ,
Convive amusant & facile ,
Revenoit de ſouper en ville ,
Par un temps froid & fort couvert.
Voilà qu'au détour d'un paſſage ,
Du haut d'un quatrieme étage ,
On le régale d'un bouquet ...
Le thym , la roſe & le muguet ,
N'en compoſoient pas l'aſſemblage.
L'Abbé de peſter auffi - tot ;
Peſter , hélas ! cela ſoulage :
Il prend des pierres , & bien - tôt
S'apprête à venger cet outrage .
Il les lance bien haut , bien haut
Mais ſon bras trahit ſon courage.
Voilà qu'il caſſe le vitrage
D'un Procureur au Parlement ,
Qui ſe montre au même moment
A ſa fenêtre , & fait tapage .
"
" Monfieur , lui dit le pauvre Abbé.
Vous avez de ſots Locataires ;
Voyez comme ils m'ont équipé !
Eſt - ce que ce ſont mes affaires ?
Reprend alors le Procureur ;
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 19
29 Dois- je pâtir de votre humeur ?
„ Pourquoi me jetez - vous des pierres ?
22-Je vous demande bien pardon ;
„ Excusez mon impoliteſſe ;
" Mais vous étes de la maison ,
Vous les rendrez à leur adresse."
:
Par le méine.
ÉPITRE A
MUSE ,
MA MUSE.
USE , à la Vérité fidelle ,
Garde toi d'aller dans tes chants ,
A d'autre Divinité qu'elle ,
prodiguer un coupable encens :
Garde toi , dis - je , en ta manie ,
D'aller , au mépris des vertus ,
Lachement vendre le génie ,
A l'or des Suivans de Plutus.
Bien- tôt cette baſſeſſe infigne ,
Dévoilée au ſacré vallon ,
Pour jamais te rendroit indigne
Du doux commerce d'Apollon.
Quel outrage ! Dieu du Permeſſe ,
Qu'un de tes jeunes nourriçons ,
Vil eſclaves de richeſſe ,
Perdant le fruit de tes leçons ,
Sans honte , d'un fat qu'on mépriſe ,
1
:
B2
20
MERCURE DE FRANCE.
Brigue les faveurs en rampant ,
Et faſſe au pied de la ſottiſe ,
Voir le mérite ſuppliant.
Combien alors , vous qui d'Horace
A Tibur dictiez les écrits ,
Avez - vous , Nymphes du Parnaffe,
A rougir pour vos favoris !
Fixé dans un paiſible aſyle ,
Loin des plaiſirs tumultueux ,
Qu'au sein d'nne bruyante Ville
Goûte le riche faſtueux ;
J'irai , Peintre de la Nature ,
Couché for un lit de gazon ,
Revant quelque tendre aventure ,
M'eſſayer à quelque Chanſon :
Ou ſi du Dieu de l'harmonie ,
Mes vers font jamais avoués ,
L'on ne verra de mon génie
Qu'aux. vertus les fruits conſacrés.
Par M Baude.
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 21
LE NOUVEL ACTÉON*.
PROVERBE DRAMATIQUE ,
En un Actc & en Profe.
PERSONNAGES.
Madame GRASSET .
Monfieur DE LORME .
DARGENCOURT , neveu de M. de Lorme.
LOUISON, Femme-de- Chambre de Madame
Graffet.
Un Laquais.
La Scene est à Paris, dans la Maison de
Madame Graffet .
(*) L'idée de ce Proverbe eſt priſe d'une Nouvelle
intitulée : Le Mousquetaire à genoux , ou l'Apothicaire
de qualité.
B 3
22 MERCURE DE FRANCE .
V
SCENE PREMIERE.
LOUISON feule.
OILA trois jours entiers que Madame
me fait tourner la tête: ſi cela continue,
je n'y pourrai pas tenir : elle ne me
donne pas un moment de repos ......
Louiſon par - ci , Louiſon par - là.... Elle
veut une choſe , elle en veut une autre...
Bon ! ne la voilà - t - il pas encore fur mes
talons?
SCENE II.
Madame GRASSET , LOUISON ,
Madame GRASSET. Mais , Louiſon ,
il faut abfolument que vous découvriez
l'impertinent....
LOUISON. Mais , Madame , encore
un coup , je n'en fais pas plus que vous
fur cet article.
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 23
Madame GRASSET . Voilà à quoi
m'expoſe votre négligence !
LOUISON. Comme ſi j'avois pu deviner
qu'un téméraire pénétreroit dans votre
Salle de bain , &c...
Madame GRASSET . Ah ! ne me for .
cez pas à rougir encore par le ſouvenir...
LOUISON. Mais puiſque vous l'avez
vu , vous pouvez mieux que moi...
Madame GRASSET. Je vous ai déjà
dit cent fois que je n'avois fait que l'entrevoir
: d'ailleurs , le trouble ou j'étois ,
& la précipitation avec laquelle il s'eſt
retiré , ne m'ont pas permis de diftinguer
fes traits.
LOUISON. Le Portier dit qu'il n'a
vu entrer perſonne .
Madame GRASSET. Perſonne ?
LOUISON. Cela eſt inconcevable.....
C'eſt peut- être un Sylphe , un eſprit
Aërien qui vous a joué ce tour.
Madame GRASSET. Je ſerois preſque
conſolée ſi je ne pouvois m'en prendre
qu'à une ſubſtance intellectuelle & non à
un corps palpable , & fur tout à un
corps mafculin; mais je crains bien le
contraire.
B4
24
MERCURE DE FRANCE.
:
LOUISON. Au ſurplus , Madame ,
quand vous vous rendrez malade , que
vous en reviendra - t - il ?
Madame GRASSET. Cela vous eſt
bien aiſé à dire , Mademoiselle ; mais , ou
vous découvrirez le coupable , ou vous
fortirez de chez moi.... Je n'y ſuis pour
perfonne . ( Elle fort ) .
SCENE III.
LOUISON feule .
Ou vous fortirez de chez moi ! A la
bonne-heure ; je ſerai tranquille au moins...
Mais ſi Madame vient à ſe remarier ,
comme il y a tout lieu de le croire , je
perdrois une bonne aubaine.. Cependant
je ſuis dans un grand embarras.... Il ne
faut ni plus ni moins qu'un miracle pour
me tirer d'affaire .
OCTOBRE. II . Vol. 1777. 25
SCENE IV.
DARGENCOURT , LOUISON .
DARGENCOURT. Ma chere Louifon ,
puis -je vous dire un mot ?
LOUISON C'eſt vous , Monfieur ? Eh !
d'où fortez-vous donc depuis trois grands
jours qu'on n'a point entendu parler de
vous?
DARGENCOURT. Si vous n'avez pitié
de moi , je ſuis un homme perdu.
LOUISON. Que vous eſt - il donc arrivé?
DARGENCOURT. Comme ſi vous ignoriez
ma fatale deſtinée.
LOUISON. Attendez.... Eſt - ce que
ce feroit vous par hafard qui auriez furpris
Madame ?
DARGENCOURT. Ah ! ceſſez cette
cruelle plaifanterie ; vous qui avez toute
la confiance de Madame Graffet , pouvezvous
ne pas ſavoir....
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
LOUISON. Je le fais ſi peu que , Madame
elle-même eſt malade de.... curioſité,
DARGENCOURT. Il ſe pourroit qu'elle
ne m'eût pas reconnu ! Ah! j'en ſuis au
comble de la joie ! .... N'allez pas me vendre,
au moins.
LOUISON , à part. Un petit moment !
il faut que je fonge à mes intérêts. (Haut) .
Mais je crois au contraire , Monfieur ,
que vous ne feriez pas mal de lui avouer
la vérité . Du caractere dont je connois
ma Maîtreſſe , cela ne peut qu'avancer
vos affaires. Car , quoique vous ne m'ayiez
encore rien dit, je ne ſuis pas à
m'appercevoir que vous l'aimez , & que
vous ne feriez pas faché d'enlever cette
conquête à votre cher oncle.
DARGENCOURT. Il eſt vrai
LOUISON. Si vous lui faiſiez parvenir
une petite lettre d'excuſes ....
DARGENCOURT. J'en apportois une.
LOUISON. Donnez- là moi; je ferai
votre affaire.
DARGENCOURT. Ah ! ma chere
Louiſon ,fi vous pouvez la faire réuſſir ,
foyez afſurée que ma reconnoiſſance égale.
ra le ſervice....
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 27
LOUISON. Nous parlerons de cela une
autrefois... Savez - vous bien , Monfieur ,
que vous n'êtes pas de mauvais goût ?
Madame Graffet eſt une veuve de vingtfix
à vingt- ſept ans , blanche , fraîche
& dodue , le bras rond , la dent belle ,
l'oeil vif & bien fendu , les cheveux
noirs comme jais .... ..
DARGENCOURT. Qui mieux que
moi fait le prix qu'elle vaut ?
LOUISON. Cinq ans de communauté
qu'elle a paſſés avec un vieux & riche
Secrétaire du Roi , qui avoit des fonds
conſidérables , & favoit bien les faire
valoir , lui ont paru affez longs , mais ont
bien arrangé ſes affaires. Ses repriſes ont
monté à près de deux cents mille francs ,
fans compter un douaire qué le bonhomme
, qui n'en a point eu d'enfans , lui a
afſuré, & un porte-feuille bien garni d'actions
& de billets au porteur , que nous
avons adroitement mis de côté dans les
derniers jours de la vie de M. Graffet.
DARGENCOURT. Ah ! ce n'eſt point
l'intérêt qui conduit mon coeur.
LOUISON. Je le crois ; mais la fortune
néanmoins n'eſt pas à dédaigner. Avec
ces avantages , Madame Graffet eſt une
28 MERCURE DE FRANCE.
veuve très bonne à épouſer en ſecondes
noces , & j'aime mieux que vous l'ayez
que votre oncle : vous nous convenez
davantage .
DARGENCOURT. Ah ! ſi je peux réusfir
, je ferai le plus heureux des hommes.
LOUISON . Tranquilliſez- vous , tout ira
bien. Je prends mon coeur par autrui ,
moi ! Je fais que le projet de M. votre
oncle eſt bien fait pour vous déplaire , &
je puis vous aſſurer qu'il manquera ; je
l'ai mis dans ma tête.
DARGENCOURT. Eh ! comment ai- je
pu mériter que vous preniez mon parti
avec tant de chaleur,
LOUISON. Cela n'eſt pas difficile à
concevoir. Vous êtes jeune , grand , bien
fait , bien portant , d'une phiſionomie
agréable , & qui promet beaucoup.
Quand on eſt auſſi aimable , on eft fait
pour réuſſir.... Je crois que j'entends
Madame... C'eſt elle même... Voilà
ma clef; fauvez - vous dans ma chambre ;
j'irai vous chercher quand il fera bon.
En attendant , ſi vous voulez dormir ,
vous trouverez ſur ma commode quel.
ques petites brochures dont vous ne tar
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 29
derez pas à ſentir les bons effets : vous
m'en direz des nouvelles. ( Il fort.)
SCENE V.
LOUISON feule.
M. de Lorme eſt un ladre qui tireroit
de l'huile d'un mur ; ce n'eſt pas là l'homme
qu'il nous faut.
SCENE VI.
Madame GRASSET , LOUISON.
Madame GRASSET. Eſt - ce que vous
êtes devenue fourde , Mademoiselle ? Je
fonne , j'appelle , & perſonne ne me ré.
pond.
LOUISON. Je vous demande excuſe ,
Madame ; j'étois occupée...
Madame GRASSET. Et à quoi , s'il
vous plaît ?
LOUISON. A recevoir cette lettre
que j'allois vous porter.
30 MERCURE DE FRANCE.
Madame GRASSET. Donnez donc.
LOUISON , à part. L'humeur joue de
fon reſte.
Madame GRASSET , ouvrant la Lettre.
Ah! ma chere Louifon ! je ne reviens
pas de ma ſurpriſe.
LOUISON. Qu'avez - vous donc Madame?
Madame GRASSET. Tout est découvert...
Lifez .
LOUISON prenant la Lettre . , Mada-
„ me , une imprudence que j'ai commife
,, par le plus grand haſard du monde , va
,, peut- être me coûter la vie : une flamme
,, qui s'étoit déjà allumée dans mon coeur
,, depuis quelques ſemaines , eſt devenu
„ un véritable embrâſement ; mais je
و د
fens , hélas ! que je ne dois plus me
,, préſenter devant vous, fans craindre
,, d'éprouver le fort d'Acteon ; à moins
„ que vous , Madame, qui êtes plus belle
& plus fraîche que la foeur d'Apollon
, vous ne ſoyez plus indulgente
qu'elle , & vous ne daigniez me rap-
,, peler auprès de vous ; ce ſera rappeler
à la vie celui qui a pour vous autant de
و د
ود
ود
ود
ود
paffion que d'admiration & de reſpect.
,, DARGENCOURT."
i
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 31
Madame GRASSET. Eh bien , ma
pauvre Louiſon ?
LOUISON. Eh bien , Madame ? Je
ne vois pas grand mal à tout cela. Monfieur
Dargencourt eſt on ne peut pas plus
aimable ; il vaut mieux que ce ſoit lui
qu'un autre qui ait profité des faveurs du
hafard.
Madame GRASSET. Mais fongez.
vous qu'en épouſant fon oncle , je ſuis
dans le cas de rougir chaque fois qu'il ſe
préſentera devant moi.
LOUISON. Faites mieux , congédiez
l'oncle & épouſez le neveu.
Madame GRASSET. Un jeune homme!
LOUISON. Il en durera plus longtemps.
Madame GRASSET. Ah! je ſuis d'un
embarras .... Sonnez , Mademoiselle ,
ſonnez. ( Louiſon ſonne ) . Je donnerois
tout-à-l'heure lamoitié de ma fortune....
32
MERCURE DE FRANCE.
SCENE VII.
Madame GRASSET , LOUISON , LA
FLEUR.
Madame GRASSET. La Fleur , il faut
aller fur le champ chez M. de Lorme ,
& le prier de paſſer ici tout de ſuite.
LA FLEUR. Je m'en y vais.
Madame GRASSET. Tout de ſuite,
LA FLEUR. Oui , Madame. (Ilfort) .
SCENE VIII.
Madame GRASSET , LOUISON.
LOUISON. Quel eſt votre deſſein ?
Madame GRASSET. Je l'ignore moimême.
SCENE
OCTOBRE. II . Vol. 1777- 33.
SCENE . IX.
Madame GRASSET , M. DE LORME ,
LOUISON, LA FLEUR.
LA FLEUR , annonçant. Monfieur de
Lorme. (Il fort).
SCENE Χ.
Madame GRASSET , M. DE LORME,
LOUISON.
Monfieur DE LORME . J'entrois chez
vous , Madame, quand votre Domeſtique
venoit au - devant de moi; je ſuis
charmé de vous prévenir.
Madame GRASSET. J'ai à vous parler
, Monfieur , d'une aventure fâcheuſe ,
très - délicate , & fur laquelle je dois
prendre un parti... Aſſéyez vous.
Monfieur DE LORME. Vous m'inquiétez.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
......
Madame GRASSET. Il y a trois jours ,
Monfieur , que..... c'étoit un matin
j'étois.... Louiſon va vous expliquer ce
dont il s'agit , car j'aurois trop à rougir
de vous l'apprendre moi- même.
LOUISON. Monfieur, ... c'eſt que...
Madame... l'autre jour... j'étois allée...
& pendant que .. Madame , auffi je ne
fais comment tourner cela.... Vous avez
la lettre de M. Dargencourt , que Monſieur
la life , il verra....
Monfieur DE LORME. Je ne comprends
rien à vos débats.
Madame GRASSET. Liſez cette lettre
dont l'écriture doit vous être connue.
Monfieur DE LORME, après avoir lu.
Je ne m'étonne plus , Madame , que cet
infolent n'ait pas ofé reparoître devant
moi: il mérite toute ma colere ; & s'il
s'eſt banni de votre préſence , je vais le
bannir pour jamais de la mienne. Je
l'abandonne , je le déshérite ; & je vais
changer tout mon bien de nature , pour
pouvoir , en vous époufant, vous le laisfer
tout entier.
Madame GRASSET. Ce n'eſt pas cela
que je veux dire , Monfieur, c'eſt que je
OCTOBRE. II. Vol. 1777-35
ne peux pas épouſer l'oncle d'un jeunehomme
qui a eu l'impertinence , ou plutôt
l'imprudence...
M. DE LORME. Mais permettez - moi
de vous dire que ce n'eſt pas ma faute.
LOUISON , à part. Je puis aller délivrer
mon Prifonnier. (Elle fort).
SCENE XI.
Madame GRASSET , M. DE LORME.
Madame GRASSET. Jugez , Monfieur...
Monfieur DE LORME. Mais je vous dis
encore une fois que je ne ſuis pas cauſe...
Madame GRASSET. N'importe , je ne
veux point être expoſée à rougir , ſi je
rencontrois ce neveu chez vous.
Monfieur DE LORME. Mais , Madame ,
je vous répete qu'il n'y reviendra plus.
Madame GRASSET. N'importe , fi
j'avois le malheur de vous perdre , & que
j'euſſe quelques intérêts à démêler avec
Jui.
C2
36
MERCURE
DE FRANCE.
Monfieur DE LORME. Cela ne peut
pas être , puiſque je changerai mon bien.
Madame GRASSET. N'importe...
SCENE XII & derniere.
Madame GRASSET , M. DE LORME ,
DARGENCOURT , LOUISON.
DARGENCOURT. Ah ! Madame ,
ſouffrez que je me jette à vos pieds , &
que j'y expie un crime involontaire....
Monfieur DE LORME. Retirez - vous ,
infolent....
DARGENCOURT. Ah ! mon oncle ,
ne m'accablez pas de votre courroux ;
daignez plutôt plaider ma cauſe...
Monfieur DE LORME. Il vous convient
bien , malheureux...
Madame GRASSET. Un moment ,
Monfieur , je ne ſouffrirai point que vous
maltraitiez votre neveu en ma préſence..
(A Dargencourt) . Relevez - vous, Monfieur.
DARGENCOURT. Non , Madame , je
OCTOBRE. II. Vol. 1777 37
reſterai à vos genoux juſqu'à ce que vous
daignez me pardonner......
LOUISON , bas à Dargencourt . Tout
va bien , tenez bon.
Monfieur DE LORME. Mais enfin ,
Madame....
Madame GRASSET. Après ce quim'eſt
arrivé , Monfieur , je ne conſentirai jamais
que vous m'époufiez ; je donne ma
main à Monfieur votre neveu : il ne ſera
pas dit qu'un homme m'aura vue ainſi ,
& ne m'aura pas épousée; il n'y a que
lui qui puiſſe réparer mon honneur offenſé .
DARGENCOURT. Ah ! Madame
vous me rendez à la vie.
2
Monfieur DE LORME. Je n'y comprends
rien ; je ne crois pas votre honneur
offenſé; & pour preuve, je ne demande
pas mieux que de vous épouſer. D'ailleurs
, je vous ai dit que mon neveu ne
vous veroit plus , & que je le déshériterois.
Et je vais dès ce moment....
LOUISON. Eh ! Monfieur , ce n'eſt
point- là ce que demande Madame : elle
ne veut point brouiller les familles , ni
faire perdre à votre héritier naturel &
C3
38
MERCURE DE FRANCE .
légitime , le droit qu'il a à votre ſuccesfion
.
Madame GRASSET. Au contraire ,
Monfieur , je vous prie de l'aſſurer toute
entiere à Monfieur votre neveu ; je l'épouſerai
alors , & je ſerai votre belle-niece
au lieu d'être votre femme; mais je
n'en aurai pas moins d'attachement & de
ſentimens pour vous.
Monfieur DE LORME. Mais j'aimerois
cependant mieux que ce fût moi qui...
LOUISON Que voulez - vous , Monfieur
? Il n'y a pas de remede ; il faut
vous en conſoler ; ainſi va le monde :
L'occaſion fait le Larron.
Par M. Willemain d' Abancourt .
VERS
POUR mettre au bas du Portrait de la
Reine.
SEROIT CE l'éclat d'un Empire ,
Ou la ſageſſe de Pallas ?
De Vénus font-ce les appas ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777-39
Que dans Antoinette on admire ?
Non , ces trois lots ne valent pas
Son doux & bienfaisant fourire;
On eſt féduit par la beauté ,
La ſageſſe enchatne le Sage ,
Ala puiſſance on rend houmniago ,
Mais on adore la bonté.
Par M. Porral de Saint- Sulpice .
LES PLAISIRS CHAMPÊTRES.
LORSQUE ORSQUE pendant l'hiver les gros vans redoutables ,
Nous ont fait , dans la Ville ; eſſuyer leur rigueur ;
Quand leurs fifflemens formidables
Ont ceſſe de ſemer l'épouvante & l'horreur ,
Qu'il eſt doux au printemps d'aller goûter en paix ,
Sur les gazons fleuris , fur les lits de verdure ,
Le prix & les bienfaits
De la ſage Nature I
Tout rajeunit alors à nos yeux enchantés ;
Les limpides ruiſſeaux ne font plus agités ,
On voit leur onde pure ,
Leurs petits flots argentés ,
S'égarer dans les prairies ,
Et quitter leurs rives fleuries ,
Pour porter leur tribut aux fleuves orgueilleux.
Des Citoyens des airs , l'eſſain voluptueux ,
Sous les naiſſans feuillages ,
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
Fait entendre ſon doux ramage;
Favori du printemps , il chante ſes attraits,
Il charme les ſecrets
Du beau Liſis , qui , près de ſa Bergere ,
Lui jure une ardeur fincere.
„ Vois , lui dit - il , vois , ma chere ,
Ces ramiers amoureux ,
Vois , comme ils font heureux !
;, Ah ! répond Laure , aimons de même ,
„ Aimons - nous toujours comme eux ;
Oui , cher Liſis , goûtons ce bien ſuprême.
Le Berger à cés mots , dans ſes mains amoureuſes
Preſſfant cet objet adoré ,
S'empreſſe de cueillir ſur ſes levres heureuſes,
Les gages de l'amour dont il eſt enivré.
Couple charmant , Liſis , divine Laure ,
Puiſſe le Dieu des coeurs ,
Faire pour vous toujours éclore
Les plus brillantes fleurs
Qu'il ferme à votre aurore !
ParM. Granville fils , de Lisieux
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 41
I
PENSÉES DIVERSES.
I.
y a des perſonnes qui ont tellement
contracté l'habitude du malheur , que lors
même qu'il a ceſſé de les accabler , elles
ne laiſſent pas d'en conſerver encore le pli.
Leur ame toujours nourrie d'amertume ,
eſt devenue inſenſible à toutes les impresſions
qui ne font pas celles de la douleur ;
le plaiſir n'y ſauroit plus entrer par aucun
endroit, & elle ſemble avoir perdujuſqu'à
l'aptitude aux ſentimens agréables. C'eſt
une fleur flétrie que le Soleil réchauffe envain
de ſes rayons.
I I.
Il arrive ſouvent qu'on exagere les qualités
de certaines perſonnes , ou qu'on leur
en prête qu'elles n'ont point , afin d'acquérir
par cette candeur ſimulée, le droit de
rabaiſſfer chez d'autres les qualités qu'elles
ont , ou même de les leur refuſer entiere-
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
ment, fans être pour cela ſoupçonné de
jaloufie.
III.
L'eſtime & la louange ne plaiſent à celui
qui en eſt l'objet , que parce qu'elles
ontd'exceffif. On aime mieux n'être point
loué , que de l'être précisément autant
qu'on le mérite. Le defirde l'homme eſt
de paroître aux autres plus grand qu'il
n'eſt réellement ; mais quand il ne peut y
réuffir , il préfere encore de paſſer dans
leur opinion pour plus petit qu'il n'eſt , à
être vu d'eux dans ſa taille naturelle , parce
que, dans le premier cas , il peut toujours
ſe conſoler par le mépris pour des
juges qui ſavent ſi mal l'apprécier ; au lieu
que , dans le ſecond , fon amour - propre
ne trouve point une pareille reſſource.
I V.
Il y a un point où toutes les vertus
commencent à ſe confondre aux yeux du
vulgaire , qui , depuis là , les perd de vue ,
& ne peut plus diftinguer la vertu moins
belle de celle qui l'eſt davantage. Tout
1
1
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 43
ce qu'on fait au- delà de ce point eſt perdu
pour la gloire.
V.
Dans le monde, pour obſerver toujours
bien, il faut ne pas obſerver continuellement.
L'oeil fans ceſſe tendu ſe fatigue ,
la vue ſe trouble , & l'on voit des fantômes.
VI.
Les gens les plus joyeux ne font pas
les plus heureux. La grande gaieté ſuppoſe
dans l'ame trop d'agitation pour
qu'elle puiſſe être la marque du contentement.
Le bonheur ſourit , mais il ne rit
guere.
VII.
Pour animer un grand corps , il faut
plus d'eſprit , ou du moins une autre eſpece
d'eſprit que pour en animer un petit.
VIII.
On avoue les torts qu'on a eus , &
l'on nie ceux qu'on a. De même , on
44 MERCURE DE FRANCE.
raconte les maux qu'on a ſoufferts ,
on cache ceux qu'on fouffre.
IX.
Triphile eſt annoncé comme un homme
d'eſprit. Il entre. C'eſt un homme d'esprit.
Qu'on l'eût annoncé comme un fot ;
c'eût été un fot. C'eſt que Triphile ad'esprit
juſtement ce qu'il en faut pour ſoutenir
la premiere idée qu'on a donnée de
lui , & qu'il n'en auroit point aſſez pour
faire revenir de la ſeconde.
Par M. B...
A UN MAGISTA T.
V
A
ous qui d'une main dédaigneufe ,
Repouſſez les préſens des Cliens du Palais ,
Vous ne réſiſtez pas aux traits
D'une aimable ſolliciteuſe ;
Elle regne fur votre eſprit ,
De votre coeur elle diſpoſe;
Et ce n'eſt que par ſon crédit
Qu'on obtient de vous quelque choſe;
OCTOBRE. II . Vol. 1777.45
C'eſt la chaſte Themis , vous honorez ſa cour.
On voit cette Vierge ſacrée ,
D'un auguſte bandeau , modeſtement parée ,
Vous dicter ſes loix chaque jour.
Nous approuvons votre tendreſſe ;
Et l'on est heureux , en plaidant ,
Quand on a pour foi la Maftreffe
De Monſeigneur le Préſident.
Par M. de la Louptière.
COUPLETS.
A Madame Dém... pour le jour de Sainte
Victoire , Sa Fête.
J
AIR: de la Romance du Barbier de Séville.
EUNE Beauté , quels coeurs affez rébelles
Echapperoient au pouvoir de vos yeux ?
C'eſt un devoir d'encenſer tous les Dieux ,
C'eſt un bonheur d'aimer toutes les Belles.
Comment vanter votre eſprit & vos charmes ,
L'Amour fur vous verſa tous ſes tréſors ;
Je n'oſe point tenter de vains efforts ;
On vous célebre en vous rendant les armes.
46 MERCURE DE FRANCE. ১
/
Votre beau nom annonce votre gloire ,
Mille Captifs foupirent ſur vos pas.
Quand on peut tout , quand on a mille appas ,
On doit porter le doux non de Victoire.
Par M. Cardonne , premier Commis de la
Maison de Madame.
ODE A L'AVARIC
MONSTRE ONSTRE toujours inſatiable ,
Tyran, de tes adorateurs ,
Furie infame , impitoyable ,
Souveraine des mauvais coeurs ,
Farouche , inquiette Avarice ,
Fille du Stix , mere du Vice ,
C'eſt toi , qui de mille fléaux
Que l'on vit autrefois éclorre
Des mains funeſtes de Pandore ,
Es la ſource des plus grands maux.
Ne crois pas que ma bouche loue
Les attraits de ce cher métal
Qui charme les ames de boue
En proie à ce vautour fatal ;
Mon coeur n'eſtime les richeſſes
Que pour répandre des largeſſes
Sur les beſoins des malheureux :
OCTOBRE. II. Vol. 1777 47
Il mépriſe cet homme avide ,
Qui , ſéduit par un or perfide ,
Se porte à des excès affreux.
Quels traits , inhumaine Avarice ,
Ton empire offre à mes regards!
Au gré de ton vénal caprice,
Je vois affronter les hafards :
Tes Sujets parcourent le monde ,
Bravent le feu , le fer & l'onde ;
Les loix , la nature & l'honneur :
Tu foule aux pieds la vertu même ;
Et l'Autel de l'Etre Suprême ,
N'eſt pas exempt de ta fureur.
Mattre des Dieux, vengeur du crime.
Tu vois de fi noirs attentats :
Deſcends de ton Trône fublime,
Confonds & punis ces ingrats ;
Arme tes mains , lance ta foudre ,
Frappe , écrase & réduis en poudre
Les Avares profanateurs.
J'apperçois déjà ta juſtice
Les préparer à leur fupplice
Sous le poids des chagrins rongeurs.
L'Avare traite de folie
Les plus reſpectables bienfaits:
D'une prudente économie ,
48 MERCURE DE FRANCE
Il prétend maſquer ſes forfaits ;
Mais les yeux éclairés du Sage ,
Percent aisément le nuage
Dont ſon coeur voudroit ſe couvrir ;
Son tréſor eſt la ſeule Idole
Qu'adore ſon ame frivole ,
Et Plutus lui fait tout fouffrir.
Mortels , pour vous - même barbares ,
N'ouvrirez - vous jamais les yeux
Sur l'affreux deſtin des Avares ,
Victimes d'un vice odieux ?
Dans le beſoin , dans la triſteſſe ,
Profitez - vous de la richeſſe;
Votre or peut - il vous amuſer ?
Non , c'eſt un bon arbre inutile ,
Toujours fécond , toujours ſterile ,
Dont vous ne ſavez point ufer.
Souvent des héritiers avides ,
Et jaloux de votre tréſor ,
Deviennent des coeurs homicides ,
Qui n'attendent que votre mort.
Si , pour diffiper leur envie ,
Pendant le cours de votre vie ,
Vous vous montriez généreux ,
Ils célébreroient votre gloire ,
I's béniroient votre mémoire ;
Vos bienfaits vous rendroient heureux.
A
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 49
Aquoi bon cet amas frivole ?
Pourquoi tant de biens fuperflus ?
Tout l'or qu'entraîne le pactole ,
Ne vous raſſauroit pas plus.
L'Avarice à l'homme fatale ,
Eſt le vrai tableau de Tantale ,
Qui brûle de ſoif dans les eaux.
Toujours eſclave inséparable
D'un bien qui la rend miferable ,
Elle n'aime que ſes Bourreaux.
:
Ah ! faiſons un plus doux uſage
Des biens qui nous viennent des Cieux!
Les richeſſes aux yeux du Sage ,
Sont comme un vin délicieux ;
Cette liqueur enchantereſſe ,
Priſe avec prudence & ſageſſe ,
Ranime nos goûts & nos coeurs :
L'excès dégénere en ivreſſe ,
La privation en triſteſſe :
L'abus de tous fait nos malheurs.
Vous qui gémiſſez ſous l'empire
D'un intérêt pernicieux ,
Profitez des fons de ma lyre
Pour ſuivre l'exemple des Dieux
Si Jupiter étoit avare ,
Il ſeroît un tyran bizarre
Fait pour le malheur des humainsa
D
:
7
J
X
1
50
MERCURE DE FRANCE.
Il n'épargne que fon tonnerre;
Les biens dont il comble la terre ,
Coulent ſans ceſſe de ſes mains.
ParM. de Forges , Abbé de Valment.
LE COCHON ET LE BOEUF.
NON
Apologue.
ONCHALAMMENT couché ſur un peu de litiere,
Dans le coin d'une baffe-cour ,
Et réduit au malheur de ne ſavoir que faire,
En ces mots , un Pourceau s'exprimoit un beau jour :
"De tous les animaux , je fuis , en apparence ,
,, Sans contredit , le plus heureux ; :
,, Ils travaillent ; mais moi , je n'af , grace aux Dieux,
»D'autre ſoin que celui de bien remplir ma panfe;
„ Ils ont tous l'air content ; ſeul , dans un doux repos ,
» Je ſuis d'humeur mauffade ; une fombre trifteffe ,
,,Hélas ! m'environne fans ceffe.
Un Boeuf laborieux entendit ce propos ;
Le travail ſeul , dit-il , fait cette différence.
Mon ami , ne t'y crompe pas
7
OCTOBRE . II. Vol. 1777-51
L'ennui que tu reſſens , naft de ton indolence;
Rarement la triſteſſe accompagne les pas
De ceux qui , par leurs foins , ſavent ſe rendre utiles ,
Mais ceux qui , comme toi , fainéans inutiles ,
Languiffent dans l'oiſiveté ,
Ne connoiſſent jamais le prix de la gaieté.
Par M. Houllier de Saint- Remy.
CONTE.
TOUTE
out fier de chanter au Lutrio ,
Ne fachant au furplas un ſeul mot de Latin ,
Un gros Manant (c'étoit la Fête du Village)
S'égoſilloit , croyant faire honneur au Patron :
Un Aveugle fans ſon baton ,
Auroit fait , à coup fur, beaucoup moins de tapage.
Tandis qu'il va toujours chantant ,
Dans un coin à l'écart , il voit certaine femme
Qui ſe déſole ; une belle ame
Peut habirer par fois ſous l'habit d'un Manant:
Inquiet , de ces pleurs il veut favoir la cauſe:
Ah ! vous me feriez croire à la Métempſycoſe ,
Da
52 MERCURE DE FRANCE. )
Dit notre désolée , à votre ſon de voix ,
J'ai cru , tant vous avez l'art de le contrefaire ,
Diſtinctement entendre braire
Mon pauvre Ane expiré depuis plus de fix mois .
Par le méme.
LE POETE ET SON MÉCENE.
Fable traduite de l'Anglois.
CONFINE
L
ONFINÉ dans un galetas ,
Sans la plus légere reſſource ,
Et , graces aux Dieux , n'ayant pas
Un écu vaillant dans ſa bourſe ,
Un jeune Eleve d'Apollon ,
Plus tendrement qu'Anacreon ,
Soupiroit , dit- on , ſur ſa lyre ,
Inſpiré par le Dieu d'amour ,
Des vers qu'à la Ville , à la Cour ,
Chacun ſe plaiſoit à redire ...
Nouveau Mécene bienfaiſant ,
Un Lord , au génie indigent ,
En connoiffeur , daigna fourire ;
Il court , vole , offre ſon appui
Acet homme dans la miſere ,
L'accueille & l'amene avec lui ,
:
1
OCTOBRE. IL Vol. 1777 53
Jaloux de lui ſervir de pered
Voilà notre Apollon aſſis
Près d'une table ſomptueuſe ,
Sablant gaiement des vins exquis ;
Grace à l'amitié généreuſe ,
Ce cadavre eft reſſuſcité ;
C'eſt tous les jours nouvelle Fête ,
La Déeſſe néceſſité
Qui jadis planant ſur ſa tête ,
Venoit allumer dans ſon ſein
Un enthouſiaſme divin ,
Surpriſe , fuit en diligence
Porter ailleurs fon influence ...
Oubliant ſon art enchanteur ,
Source unique de ſon bonheur.
Le Poëte n'eſt plus le même :
Dans une indifférence extrême
Pour les neuf Soeurs & l'Hélicon,
L'amour ſeul du plaifir l'enflamme ;
Plus de Sonnet , plus d'Epigramme ,
Pas la plus légere Chanfon.
,, Inſenſé , lui dit ſon Mécene ,
, Outré d'un pareil changement ,
3
,, Quel eſt donc ton aveuglement ?
,, Va , ſuis le penchant qui t'entraîne :
ود Ton art avoit ſu me charmer ;
, Mon coeur s'eſt ouvert à l'eſtime,
,, Et je m'efforçois d'animer
وو Ton goût décidé pour la rimes
» Le bandeau vient d'être levé,
1
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
Loin d'ici pleure te fottife;
„J'abhorre le fou qui mépriſe
,, Les talens qui l'ont élevé."
Par le même.
COUPLETS A L'AMOUR ,
Adreſſes à Mademoiselle de C***
AIR: Gentille Boulangere , &c.
A
TOI ſeul je me fie ,
Accours me foulager;
Amour , dis - moi : Sophie
Doit- elle un jour changer ?
Pour calmer mon martyre ,
Je ſonge à ſes ſermens ;
Mais peuvent ils ſuffire
Au plus vif des Amans;
Que peut une promeſſe
Pour fatisfaire un coeur;
Sophie a ma tendreſſe ,
Et je ſuis fon vainqueur.
Mais , hélas ! ma victoire
Ma laiffé mes deßrs ,
Faiſant tout pour ma gloire
Et rien pour mes plaiſirs.
4
OCTOBRE. A
II. Vol. 1777-55
L
Co
Vole aux rives charmantes (*)
On t'appellent mes voeux A
Mille Beautés touchantes
Yfrapperont tes yeux.
Ates regards , peut - être ,
Sophie échapperoit ;
Pour la mieux reconnoftre ,
Ecoute fon portrait.
Elle a d'une Déeſſe
Le port majeſteux ;
L'amour & la ſageſle
1
3 3 3
SIKE
(
L
D
Jris Brillent dans ſes beaux yeuxe
Le parfum de la roſe
S'exhale de ſon ſein ;
Sa pourpre fratche écloſe
Palit près de ſon teint.
Elle unit l'art de plaire
A la naïveté ;
no
Au plus doux caracterelo
La plus vive gaieté.
Simple en ſa bienfaiſance ,
৫.
Et noble en ſa douceure
P
Son heureuſe naiſſance
Le cede à ſon bon coeur.
2012
1
Sur les bords de la Loire.
D4
36 MERCURE DE FRANCE
Craintive autant que belle ,
Elle fuit le grand jour ;
Aſes devoirs fidelle ,
Sa famille eft ſa Cour.
Mais lorſque vers la plaine
Elle porte ſes pas ,
On croit voir une Reine
Entrer dans ſes Etats.
:
Mais que ſimple eft ma muſe
De peindre ſes appas ;
Sans ce ſoin qui m'abuſe ,
Tu la reconnoftras.
D'abord , à la plus belle ,
Amour adreſſe - toi ,
Et fois sûr que c'eſt celle
Dont j'ai reçu la foi.
Va donc , cours à ma Belle
Annoncer mon retour ;
Dis - lui , qu'éloigné d'elle ,
Je languis nuit& jour.
Sois, près de ma Sophie ,
Sa garde && mon foutien ;
Il y va de ma vie ,
Sophie eſt tout mon bien.
ParM. L. C.D. B.
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 57
J
ÉLÉGIE.
E n'en puis plus douter, Déeſſe impitoyable ,
Cruelle mort , non rien ne réſiſte à tes loix :
Le pauvre & Populent , les Bergers & les Rois ,
Jeunes , vieux , tout fubit l'arrêt irrévocable
Qui ſépare à jamais l'ami de fon ami ; ८
D'un père ou d'une mere , un enfant trop chéri ;
D'un époux complaiſant , une femme adorée;.
Un frere de ſon frere... Effroyable pensée ! ...
Je ſens à ce ſeul nom renaître ma douleur ,
Un chagrin dévotant s'empare de mon coeur..
O mort! tu m'as ravi dans la fleur de fon age ,
Une foeur qui m'aima, que j'aimois d'avantage .
En qui l'on admiroit ce qui charme & ravit ,
Les rares qualités du coeur & de l'eſprit.
Elle n'eſt plus... Nos foins , l'amitié fraternelle ,
N'ont pu la préſerver de la parque cruelle :
Elle n'eſt plus ... Tandis que tant de ſcélérats
Qui ne comptent leurs jours que par autant de crimes ,
Jouiffent en repos de tous leurs attentats .
Omort ! (pardonnes - noi des plaintes légitimes) ;
Sois plus juſte , & du moins choiſis mieux tes victimes.
Par M. P.... à Versailles.
D5
58 MERCURE DE FRANCE,
Explication des Enigmes & Logogryphes
du premier volume d'Oftobre.
Le mot de la premiere Enigme eſt
Farretiere ; celui de la ſeconde eſt le
Four & la Nuit ; celui de la troiſieme eſt
Couronne. Le mot du premier Logogryphe
eſt Bandeau , où l'on trouve Ane, eau ,
aune , aube , bande , nue , beau , Danube ,
ban , bude & eu; celui du ſecond eſt Oui ,
où ſe trouve lo; & celui du troiſſeme eſt
Orange, où ſe trouvent ur , Oran , orge ,
rage , Nob, Ange, orage , gare, ane.
y
১
OCTOBRE. II. Vol. 1777-39
D.
ÉNIGME.
Emaint ſecret je ſuis dépoſitaire ,
Avec cela j'ai le den de les caire.
Lecteur, il arrive ſouvent
Que vous me faites part des votres
Et que jamais ne vous quittant ,
Toujours àvos côtés , j'en reçois beaucoup d'autres.
On me flatte , on me bleſſe ; on me voit chez les Rois
Fréquemment fans parure , on me pare par fois:
Pour cet effet , envain la terre & l'onde
Ont renfermé des tréſors dans leur fein;
L'or& tous les rubis les plus brillans du monde,
Me flattent moins qu'un air de clavecin.
Par M. Bouvet , à Gifors.
60 MERCURE DE FRANCE,
MA
AUTRE.
Anature eſt , Lecteur , tout- à- fait finguliere
Je fais nattre & mourir fans habiter la terre.
Amaint de ſes enfans je me fais pourtant voir ;
Ceux de qui je ſuis mastre , éprouvent mon pouvoir.
On me cherche , on m'évite ; on me craint & l'on m'aime ;
Pour le bien , pour le mal , ſouvent je ſuis extrême.
Propice en certains cas , nuiſible en bien des temps ,
Si je fais des heureux , je fais des mécontens..
Quand je fais de bons vins , je réjouis Grégoire ;
Si j'enlaidis Philis , je lui rends l'humeur noire.
Qui me craint a raifon ; je ne puis pas parler ,
Et je ne ſaurois voir, mais je ſais dévoiler. M
Par le même.
I
J
AUTRE.
E fuis , mon cher Lecteur , la Reine d'un Empire;
Et non teint eſt toujours & brillant & fi beau ,
Que la fiere beauté in'accorde un doux ſourire ,
Et vient me careſſer juſques dans mon berceau
Mais ſi de me ravir elle avoit l'imprudence ,
Elle auroit à gémir de ſon funeſte fort ;
Les gardes qui toujours veillent à ma défenfe ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 61
De leurs traits lui feroient bientôt fentir l'effort .
Le déclin de mon regne eſt près de ma naiſſance ;
Pourquoi donc me vanter d'un deſtin malheureux ;
Modele des plaiſirs , je n'ai qu'un temps comme eux.
ParM. Préaudeau du Pont - d'Aoust , de la
Société Littéraire de Rennes.
Je
LOGOGRYPH Ε.
E fuis ,dans tous les temps ,un meuble très commode ;
L'hiver comme l'été , je ſuis toujours de mode :
Je change ſeulement quelquefois de couleur ,
Sur - tout lorſque je ſuis chez un riche Seigneur.
J'ai fix pieds , cher Lecteur , fi tu les décompoſes ,
Tu verras que mon ſein renferme bien des choses ;
Urt péché capital ; deux des quatre Elémens ;
Ce qu'on ne trouve point chez les adolefcens ,
Mais qu'on voit , à coup fur , chez la perſonne antique ;
Le contraire de doux , un ton de la Muſique ;
Ce qui borde la mer ; un infecte rongeur ;
- Un chemin aſſez dur , un légume flatteur
Qu'on mange le matin. Adieu , je vais paroftre ;
Je n'en ai que trop dit pour me faire connoftre.
Par le même.
62 MERCURE DE FRANCE.
:
AUTRE.
CHEZ nos aïeux , preſque toujours
J'occupois le fommet des plus hautes montagnes ,
Et là j'étois d'un bon fecours.
Plus ſouvent aujourd'hui j'occupe les campagnes ,
Et j'y figure noblement ;
Car j'en fais , à coup fur , le plus bel ornement.
De mon entier ſi l'on fait deux parties,
L'une eſt un animal très adroit & gourmand,
Aimable par mille folies ,
Paſſé maître en minauderies ,
Ingrat fur-tout; l'autre est un élément.
Par M. Bouvet , à Gifors.
AUTRE.
MApremiere moitié fe place
Sur un animal indolent ;
L'autre , liquide , eft efficace
Pour calmer la foif à l'instant.
Par le méme.
OCTOBRE. II. Vol. 1777.63
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
-
Eloge de Michel de IHospital , Chancelier
de France , Difcours qui a remporté le
Prix de l'Académie Françoiſe en 1777;
par M. l'Abbé Remy. A Paris , chez
Demonville , rue Saint - Séverin.
Eloge du même , par M. Doigni , chez
le même Libraire.-Élogedu même ,
Diſcours qui a obtenu le ſecond Acceffit;
chez le même Libraire. Éloge
du même , Ouvrage qui a concouru
pour le prix de l'Académie , par M***
avec l'épigraphe , & teneo antiquum
manibus pedibusque decorem. L'HOPIT.
L. 1. Ep. 111 AParis , chez Moutard ,
Imprimeur - Libraire de la Reine , de
Madame, & de Madame la Comteffe
d'Artois. (*)
RIEN n'eſt plus propre
-
à exciter une
noble émulation parmi les Orateurs , &
(*)On trouve chez Rey Libraire à Amsterdam. Eloge
hitorique de Michel de l'Hopital , Chancelier de Fran.
ce; par M. Guibert auteur de la tactique ; avec cette
épigraphe, ce n'est point aux Esclaves à louer les grands
hommes, 8vo. 1 vol. 1777.
:
64 MERCURE DE FRANCE.
à perfectionner leurs talens , que cette
double vue , de Juges éclairés qu'il faut
fatisfaire , & de rivaux redoutables qu'il
faut furpaffer. Tel eſt le précieux avantage
des Corps littéraires & de l'établis.
ſement des Prix Académiques. Les éloges
des grands hommes , fur - tout de ceux
dont la vie eſt auſſi riche en événemens
qu'en vertus , font une excellente morale
miſe en action , d'autant plus propre
à faire une impreſſion forte & durable ,
que l'exemple conduit à la vertu par le
chemin le plus court. Inſpirer l'amour
des hommes vertueux & patriotiques ,
c'eſt inſpirer l'amour de la vertu & celui
de la Patrie.
Ces obſervations ſeront juſtifiées par
le petit nombre de citations auxquelles
nous ſommes obligés de nous borner ,
dans le compte que nous avons à rendre
des Eloges imprimés , du Chancelier de
l'Hoſpital .
M. l'Abbé Remy ſuit ſon héros
dans la carriere du Magiftrat , au Concile
de Trente , à la tête de nos Finances ,
&fur- tout dans les fonctions de Chancelier
, dignité la plus éminente de l'Etat ,
la plus difficile à remplir , quand on n'eſt
animé que par le bien public.
» Quel
OCTOBRE. II: Vol. 1777. 65
ود
ود
و د
و د
ود
,, Quel reffort mettra - t- il en oeuvre ,
" ( le Chancelier de l'Hoſpital) , pour
échapper à l'indigence ! La protection
des grands ? Il vient d'en éprouver
l'inſtabilité : l'intrigue ? C'eſt la reffource
des fourbes & des hommes vils.
L'Hoſpital entre dans une carriere ou-
,, verte au pauvre comme au riche , & la
,, plas favorable à l'homme qui veut ac-
,, quérir de la conſidération , & conferver
ود
و د
ود
و د
و د
ود
و د
fon indépendance: je parle de la profesfion
d'Avocat , miniftere de confiance ,.
de fatigue & de dangers , où l'homme
furveillé par des Confreres , qui font à
la fois & ſes égaux & ſes maîtres ,
ſes accuſateurs & ſes juges , doit marcher
d'un pas ferme au bord des précipi-
,, ces ; combattre pour l'innocence dont il
a tous les ſecrets , repouſſer le crédit
qui veut l'intimider , l'impoſture qui
cherche à le ſurprendre , la haine qui
,, empoiſonne fes écrits & fes paroles ; enfin
, la vengeance & la cupidité qui s'ef-
,, forcent d'éteindre la lumiere qu'il ap-
,, porte aux Oracles de la Loi.
و د
و د
و د
و د
و د
.... A la vue de tant d'intérêts di-
,, vers , Catherine de Médicis , inveſtie
,, par ces hordes d'Histrions & d'Eſcla-
„ ves , qui nous apportoient de l'Italie
E
66 MERCURE DE FRANCE.
و و ب
ود
"
"
ود
و د
و د
و د
tous les vices des Nations dégénérées ,
toutes les fourberies d'une politique
monstrueuſe , tous les beſoins du luxe ,
l'art meurtrier de la Finance , la fureur
,, épidémique du jeu, le goût de ces débauches
que la nature abhorre , & la lache
audace des empoisonnemens & des
„ aſſaſinats , juſqu'alors inconnus chez un
„ Peuple qu'honoroient ſa bravoure & fa
loyauté: Catherine de Médicis , infenfible
aux calamités publiques , ne fon-
,, geant qu'à ſes plaiſirs , à ſa vanité , à
fon ambition, multiplie les ſpectacles ,
ordonne des fêtes , prodigue l'or à fes
„ bouffons , tourmente les Miniſtres , ſe
,, repent & s'applaudit tour- à- tour , d'avoir
choiſi l'Hospital pour Chancelier.
Empire de Charlemagne , quelle eſtdonc
„ ta deſtinée ! Une femme ombrageuſe&
,, pufillanime , une femme aveugle & fé-
,, roce préſide à tes mouvemens , éleve &
renverſe à fon gré les Sages faits pour
te gouverner.
و د
و د
و د
و د
ود
ور
ود
...
L'Inquifition: à ce mot la plume
tombe, le coeur fe glace , l'imagination
,, ne voit plus que des cachots & des bûchers
, des délateurs & des victimes ; un
Tribunal de fang , & des forfaits ima-
» ginaires. Qu'on ſe peigne le déſeſpoir
ود
ود
OCTOBRE. II . Vol. 1777. 67
"
ود
"
ود
ود
ود
ود
"
de l'Hoſpital , en apprenant que des Inquiſiteurs
vont être élevés à la dignité
des Magiſtrats , & que déſormais le
code de la Natión fera fouillé par une
loi facrilege , qui , autoriſant l'homme
à fouiller dans l'ame de ſon ſemblable ,
viplera impunément le dernier aſyle où
le Citoyen puiſſe adorer la fainte image
de la liberté.
ود
ود
"
ود
ود
"
"
... Si l'on voyoit naître un jour ,
dans notre Empire , un homme capable
de rétablir l'ordre dans le Domaine ,
,, qui , fous nos premieres dynafties , formoit
l'unique revenu du Monarque ; un
homme qui fût couvrir de ſes aîles le
berceau de l'orphelin , & le préſerver
de la cupidité ou de l'indifference de
ceux que la loi lui donne pour défenſeurs
; un homme dont la ſageſſe enchainât
la main de ces veuves dénaturées
, qui tranſmettent à un nouvel é-
„ poux l'héritage de leurs premiers enfans
; un homme qui pût circonfcrire
les droits de ces propriétaires , dont
la vanité jalouſe de regner au - delà du
tombeau , ſubſtitue leurs domaines à
ود
و د
"
"
ود
ود
دد
l'infini , retient les familles dans un
,, cruel eſclavage ,& fournit à la chicanne
„ un aliment qui rend la juſtice plus fu-
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
ود neſte aux Citoyens , que les déſordres
„ meme qu'elle veut réparer... ſi l'on pou
veit rencontrer , parmi nous , un Minoſtre
capable de donner un frein aux
Adminiſtrateurs de ces maiſons de Pi-
ود
ود
ود
ود
ود
tié , où l'indigence va chercher la fan-
„ té , & où elle ne trouve que le déſes .
,, poir & la mort ; un Miniftre dont l'hu-
,, manité , s'armant d'une verge de fer ,
pourſuivit l'uſure & ſes vils fuppôts
juſqu'au fond de l'antre où ils enfouisfent
les dépouilles du peuple , un Miniſtre
qui , donnant une forme nouvelle
,, aux preuves teftimoniales , arrêtât la licence
de ceux qui profanent la Religion
ور
ود
ود
ود
د du ferment; un Miniftre affez habile
,, pour entreprendre la réforme de nos
,, moeurs; affez hardi pour attaquer de
front ce luxe qui nous énerve ; affez dévoué
aux intérêts des Citoyens , pour affermir
autour d'eux ces formes légales
ود
ود
"
ود qui font la fauve-garde de la liberté pu-
,, 'blique ; en un mot , affez fécond en res-
„ fources pour ſubſtituer les principes éter-
"
ود
ود
ود
ود
nels de la Juſtice , à ces uſages barbares
qui nous déshonorent : un tel homme
mériteroit fans doute les honneurs & les
hommages que les Nations ont prodigués
aux Conquérans. Eh bien !
OCTOBRE . II . Vol. 1777.60
, a exifté chez nos ayeux , & la réforme
رو de tant d'abus préſente le tableau des
,, opérations du Chancelier de l'Hoſpital."
Nous paſſons à l'Eloge composé par
M. Doigni , qui a certainement bien mérité
la mention honorable de l'Académię
Françoiſe , par la pureté de ſon ſtyle ,
par ſes réflexions toujours judicieuſes ,
& par fon éloquence parfaitement asfortie
au genre du diſcours Après avoir
fait le tableau du fiece malheureux où
vivoit le Chancelier de l'Hoſpital , l'Orateur
aime à contempler un homme qui ,
ود
ود
ود
"
"
و د
و د
"
و د
dans le chaos de l'Anarchie , éleva
l'édifice des Loix , traça d'une main
fure la ligne qui ſépare les droits du
Peuple d'avec ceux du Souverain ; un
homme qui , dans les murs de Sparte ,
eût été Licurgue , qui fut un modele
,, accompli de modération , de déſintéreſſement
, de tolérance & de probité;
un homme qui , dans le ſein de la
corruption , montra les vertus les plus
intrépides ; qui , par la ſupériorité de ſes
lumieres , la conſtance inébranlable de
fon ame, fut étranger à ſon ſiecle
ſemblable à ces colonnes antiques , qui
و و
"
د و
"
E 3
70 MERCURE DE FRANCE,
ود
ود
s'élevent parmi les ruines , & que la
barbarie n'a pu mutiler. "
L'Orateur infiſte avec raiſon dans fon
Diſcours , fur le monument de la Légiſlation
que l'Hoſpital eut le talent &
le courage d'élever à ſa gloire & à la
nôtre.
ود
ود
"
"
"
ود
ود
ود
دو
1
Le Gouvernement François , qui
ſous la premiere race de nos Rois ,
,, nous préſente des brigands féroces &
toujours armés ; ſous la ſeconde , des
barbares afſervis , obéiſſant à des fantômes
de Souverains ; ſous la troiſieme ,
le Peuple dans l'esclavage , le chef de
l'Etat reſſerré dans un petit Domaine ,
le pouvoir diviſfé en une multitude de
branches de tyrannie , eſt un tableau
de troubles , de défordre & de confufion.
Au lieu de ces Loix fondamentales
, fur leſquelles les Trônes doivent
être affis , on voit la force luttant contre
le hafard. Les Loix faliques , nées
dans les forêts de la Germanie , &
,, que les Sauvages de l'Amérique pouroient
adopter , deviennent plus bar-
,, bares , en ſe mêlant aux Loix ripuaires.
Les Capitulaires , fruits des Citoyens
naiſſans , & d'un Gouvernement ébau-
ود
ود
ود
ود
"
ود
"
"
ود
ور
ché , loin de prévenir les abus , ne
1
OCTOBRE. II. Vol. 1777-71
ود
"
ود
"
"
"
"
"
ود
ود
ود
ود
و د
fervent qu'à les étendre , & n'empê
chent point que la Juſtice ſoit affiſe au
milieu de deux combattans , & qu'on
n'ait recours aux élémens & à l'effufion
du fang , pour prononcer ſes Oracles.
Sous le deſpotiſme féodal , des Coutumes
innombrables , auſſi abſurdes que
diſparates , inondent la France : chaque
Baron , cantonné dans ſon château ,
d'où il opprime ſes Vaſſaux , exerce
des Loix qu'il interprete à fon gré , &
la Nation ſeule n'en a pas. Pendant
,, ce long période , où la Légifſlation eſt
fi foible , fi chancelante , la poſtérité
ne diftingue que deux Légiflateurs.
,, Charlemagne qui , par le mouvement
extraordinaire qu'il imprima à la Nation
, l'eût peut - être avancée de dix
fiecles , ſi ſes idées ne fuſſent point
mortes avec lui. S. Louis , qui , par
l'héroïſme des vertus Chrétiennes , de
ſes ſujets barbares fit d'abord des hom-
,, mes , & par le bienfait de ſes ſages
Ordonnances , parvint à en faire des
Citoyens. Mais que peuvent deux Souverains
perdus dans l'hiſtoire de la
Monarchie , au milieu de cette foule
d'eſclaves couronnés; les uns empri ..
fonnés dans un Palais par leurs Mi-
و و
ود
"
१२
و د
و د
و و
ود
ود
ود
21
و د
ود
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
niftres , paſſant du cloître ſur le trône
& du trône dans le cloître ; les autres
végétans dans l'indolence , abrutis par
les vices & la cruauté , dormant dans
les chaînes des Papes , n'étant Rois
„ que pour être les derniers des hom-
ود
و د
„ mes..
ود
La maniere dont M. Doigni s'explique
ſur la tolérance eſt ſi exacte , qu'elle
devroit fervir déſormais de modele à
tous les Orateurs qui font dans le cas
de parler de cette vertu qu'on a fi fort défigurée.
,, Je ne chercherai point à de-
ود viner les opinions de l'Hoſpital , à lever
,, un voile impénétrable aux yeux de la
,, poſtérité: j'aime à croire , pour l'hon-
ود neur du génie & de la vertu , que fa
,, tolérance , qui forme un contraſte ſi
étonnant avec ſon ſiecle , n'étoit point
,, cette indifférence coupable pour tous
ود
ود
ود
ود
les cultes , qui ne donne aucune baſe
,, à la morale , & aucun point d'appui à
la raiſon ; ni cette pareſſe de l'ame que
fatigue la lumiere , & qui rend l'homme
auſſi indécis ſur ce qu'il doit faire ,
,, que fur ce qu'il doit penſer ; que c'étoit
,, au contraire le ſentiment profond
ود
d'une bienveillance univerſelle , qui
» lui faifoit regarder ſes Concitoyens
OCTOBRE . II . Vol. 1777. 78
"
, comme les amis de la ſociété , quand
ils obfervoient les Loix , plaindre leurs
erreurs fans les haïr , & laiſſoit à
Dieu le ſoin de lire dans les coeurs.'
و د
ود
رد
L'auteur du Diſcours qui a obtenu
le ſecond Acceſſit , a peint à grands
traits les vertus , les talens & le génie
du Chancelier de l'Hoſpital. C'eſt ainſi
qu'il nous repréſente ce grand homme ,
après avoir tracé les principaux événemens
de ſa vie. Il eſt donc vrai que la
و د
و د
و د
و و
ود
vertu n'eſt point un nom , & qu'elle
,, peut habiter les Cours ; que parmi les
hommes deſtinés à gouverner le peuple
, l'humanité , la juſtice & les loix
ont des défenſeurs , & même des mar-
,, tyrs. Mais un acte de courage, plus
rare encore que le ſacrifice de la faveur
des Rois , un genre de magnanimité ,
,, qui eſt peut- être le dernier terme de la
force humaine , c'eſt l'audace de contrarier
le voeu de la Nation , & de
s'expoſer à ſa haine pour la ſervir ;
„ c'eſt à ces traits qu'on reconnoit le
caractere fublime de l'Hoſpital.
و د
ود
ود
و د
ود
و د
ود
» Supérieur aux événemens , tran-
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
:
ود
ود
ود
コ
,, quille , inébranlable au milieu de la
fureur & du choc des partis , & de la
deftruction prochaine de cet Empire ,
il s'éleve au - deſſus de tout ce qui l'en-
,, toure , & brave , pour l'intérêt de l'E- 1
„ tat , les opinions , les préjugés , les af- d
fections ; il réſiſte au Clergé , à la Magiftrature
, à fon Roi, s'oppoſant ſeul
„ à tous les partis , parce que le bien pu-
ود
ود
ود blic ſeul n'avoit point de parti; il voit
,, l'injuftice de ſes concitoyens avec cette
fermeté que donne la confcience d'une
cauſe juſte , avec cette indifférence
qu'un homme inſtruit par l'expérience ,
a pour les cris & les plaintes d'enfans
aveugles fur leurs intérêts ; enfin , avec
l'indulgence d'un philoſophe qui , dans
les fureurs des hommes , reconnoisfant
les foibleſſes de l'humanité , pardonne
au méchant qui l'attaque , &
ne peut l'offenſer.
ود
و د
و د
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
T
Dans l'Eloge imprimé chez Moutard ,
qui eſt le quatrieme que nous avons annoncé
, il eſt prouvé que tout contribua
à étendre les connoiſſances de l'Hoſpital.
Une éducation foignée , un goût inaltérable
pour l'étude , des ſuccès encoura-
}
t
C
OCTOBRE . II . Vol. 1777-75
geans , des travaux qui , en rompant
l'eſprit aux affaires , l'habituerent aux
réflexions profondes. Tout auſſi concourut
à lui former le coeur: les conſeils ,
l'exemple , les malheurs & la conſtance
d'un pere , dont un excès de zele cauſa
la diſgrace. Les pourſuites exercées contre
lui - même, ſon emprisonnement dans
cet âge encore où l'innocence de la jeuneſſe
devoit le garantir ; la ruine de ſes
eſpérances , fon éloignement de ſa Patrie ,
le déſaſtre de ſa famille ; tant d'infortunes
réunies devoient donc , puiſqu'elles
ne l'accablerent pas , élever fon ame , &
la préparer , dès l'enfance , à cette fublimité
que donnent les revers.
Nous nous arrêterons à l'endroit de
l'Eloge où l'Orateur éleve cet eſprit de
légiflation que le Chancelier de l'Hospital
poffédoit au fublime degré , Qui
,, peut, en lifant les loix de l'Hofpital ,
,, ſe refuſer à l'admiration qu'elles infpi-
,, rent , & ne pas applaudir à leur Au-
„ teur , qui poſſéda l'art ſuprême de ré-
و د
و د
و د
"
tablir les conftitutions par le rétabliſſement
des principes ?
,, En parcourant ces Ordonnances célebres
, ſource féconde des Loix plus
, récentes , où vous voyez ce Légifla76
MERCURE DE FRANCE.
ود
,
teur qui force les Miniſtres de la
Religion à s'occuper de leurs fonctions
auguſtes , parce qu'il étoit convaincu "
,, que le temps employé à leurs devoirs ne
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
"
وا
ود
"
ود
ود
رو
"
ر
feroit pas deſtiné à de vaines querelles ;
,, qui contient des Seigneurs avides du >>
bien de leurs Vaſſaux , en mettant "
ceux- ci ſous la protection de la Juſtice ,
& ceux-là ſous le glaive des Loix ; qui
regle pour les impôts une perception
dont le défordre paroît à ſes yeux
comme l'impôt le plus funeſte ; qui
détermine les formalités & les frais de
Juſtice , parce que leur incertude eſt
la fource des abus qui s'y commettent.
Quand vous voyez ce vaſte génie , portant
par - tout ſes regards , aſſurer aux
Tribunaux cette autorité qui imprime
le reſpect ; honorer , encourager dans
les Juges cette ſimplicité des moeurs,
& cet amour des Loix qui adoucit la
majeſté de leurs fonctions , en même-
,, temps qu'elle la perpétue ; rendre au
Commerce ſon activité , le borner
aux ſeules choſes utiles , le maintenir
,, en lui donnant des Juges , qui , débarraſſant
les affaires de ces formes lentes ,
,, puiſſent s'avancer rapidement vers la
„ vérité ; recréer l'eſprit de ſa Nation
"
ود
ود
29.
ود
ود
"
"
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 77
„ par l'encouragement qu'il donne aux
, talens néceſſaires , par l'oubli dont il
,, vouloit étouffer ces vains arts d'un luxe
,, ruineux ; par l'établiſſement des Loix
,, ſomptuaires , qui , ne laiſſant d'autres
,, diftinctions que celle de la vertu , en-
,, courageoient les hommes aux travaux ,
,, réprimoient ce goût ſi vif des parures
,, frivoles , dans un ſexe toujours affez
aimable ſans ces vains ornemens , &
nourriſſoient dans de chaſtes épouſes
,, cette gravité de moeurs , dont l'Hoſpi-
ود
"
ود
tal conſervoit encore la pureté juſques
,, dans de nouveaux liens . Quand on ap-
, perçoit ce grand homme , réuniſſant
ود
رد
دو
ainſi les deux ſexes par le charme des
,, vertus ſimples & modeftes , ramenant
la Nation entiere à une douce égalité ,
& ce qui peut - être de nos jours feroit
,, une chimere , veillant aux beſoins de tous
comme un bon pere veille à ſes enfans ;
défendre la poſſeſſion de pluſieurs em-
,, plois , de plufieurs bénéfices , comme s'il
avoit été convaincu que ce qui formoit
ود
ود
د و
و د
le ſuperflu des uns , manquoit toujours
,, au néceſſaire des autres ; ne ſemble- t- il
,, pas qu'un de ces Sages ſi vantés chez
ود les Grecs , qu'un Licurgue , le plus
, grand des Légiflateurs du plus ſage des
78 MERCURE DE FRANCE.
:
,, Peuples , fortant du ſein des Morts,
ait animé l'Hospital de ſon génie ? "
و د
دد
Eloge du Chancelier de l'Hospital , Diſcours
préſenté à l'Académie Françoiſe , ayant f
pour épigraphe ces paroles : nec vitæ i
animæque peperci , &c. Cet Ouvrage /
n'a pas pu entrer dans le Concours à
cauſe de ſa longueur , qui excede de
plus du double les bornes preſcrites
a'ces fortes de Difcours. Le fuffrage
de l'Académie , à qui l'Auteur avoit
préſenté fon Ouvrage , n'en a pas été
moins flatteur.
L'Auteur de ce Difcours commencec
fon Ouvrage par une réflexion très- te
vrale , mais humiliante pour nous.
foutient que , pour s'aſſurer du bon-
ود
"
ود
ود
ود
II
heur , autant du moins que le bonheur
,, peut appartenir à des êtres ſenſibles &
periſſables , il ſuffiroit aux hommes de
le vouloir , puiſque leurs plus grands
malheurs naiſſent d'une foule de vices
„ & de préjugés qui ne font pas l'ouvrage
de la nature. Pour les réparer , ces malheurs
, il ne faudroit , continue l'Orateur
Philofophe , qu'éclairer les hom.
mes ſur leurs véritables intérêts , &
ود
ود
ود
ود
رد
د
د
১১
د
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 79
و و " un petit nombre de vérités ſimples éta-
,, bliroit fans doute le bonheur du genre
,, humain ſur une baſe inébranlable."
ود
Chofe
En effet , rien de fi court & de fi
fimple que ce qui eſt preſcrit à l'homme
ici bas : aimer Dieu & fon prochain comme
Soi-même , & croire à l'Evangile.
,, admirable , dit ſi bien M. de Montes-
» quieu , la Religion Chétienne , qui ne
ſemble avoir d'objet que la félicité de
l'autre vie, fait encore notre bonheur
dans celle - ci ."
و د
و د
و د
و د
C'eſt , en effet , faute d'avoir pratiqué
ces vérités ſi précieuſes & fi conſolantes ,
que les hommes ont éprouvé toutes fortes
de malheurs , & que les annales de l'histoire
nous offrent tant d'objets triftes.
و د
Les Peuples traités par leurs Souverains
,, comme de vils troupeaux , dont la vie&
و د
la poſtérité leur appartiennent : l'hom-
,, me injuſte & puiſſant , franchiſſant la
barriere des Loix , toujours trop foibles
contre lui , ou trouvant dans ces Loix
mêmes des moyens fürs & terribles de
violer avec plus d'impunité les droits
qu'elles devoient défendre; il verra les
impôts que la Nation a payés pour les
beſoins publics de la Nation , être la
folde de ceux qui forgent ſes fers ; la
و د
د
و د
و د
و د
و د
"
و د
80 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
réforme des abus ouvrir la porte à
des abus nouveaux , & la vertu même
,, devenir funeſte , lorſque ſes efforts ,
,, trop foibles pour réprimer les mé-
,, chans , n'ont ſervi qu'à les irriter . Alors
,, pénétré d'un dégoût mortel , le Ci-
,, toyen vertueux ſe dira: le genre hu-
,, main eſt donc condamné à des maux
و د
ود irréparables , & il ne reſte plus à
,, l'homme de bien , que de n'être ni le
,, complice , ni le témoin des malheurs de
ſes ſemblables ."
ود
L'Orateur , après ce tableau ſi fidele
& fi affligeant , commence l'Eloge du
Chancelier de l'Hoſpital , ce Magiftrat
philofophe , qui n'eut pas même beſoin
de l'eſpérance du ſuccès pour faire au
bonheur public , le ſacrifice de ſa vie entiere.
Au milieu du plus violent fanatiſme
, il fit entendre la voix de la
raiſon & de l'humanité ; au ſein de l'A-
,, narchie & de la révolte , il défendit
,, avec un courage égal , & l'autorité du
,, Roi , & les droits de la Nation ; la cor-
,, ruption de ſon fiecle, les intrigues de
ود
ود
ود
ود
ود
la Cour n'altérerent ni ſon intégrité
ni ſa franchiſe ; & lorſque tous ne
,, ſongeoient qu'à établir leur fortune fur
,, les malheurs publics , feul il veilloit
,, pour la Patrie, " L'Hoſpital
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 8
!
L'Hoſpital , avant qu'il fut Chancelier ,
ſe conduifit en homme qui ſent qu'il n'a
tien à attendre que de ſa vertu & de
fon génie , & ſe diftingua par ſes talens
&par ſes vertus , que ſes malheurs ſembloient
rendre plus intereſſantes . Il ne
connut que deux plaiſirs , celui de fervir
fon Pays , & celui de découvrir des vérités.
L'Hofpital , avec de ſi heureuſes
diſpoſitions , méritoit de devenir l'Ange
tutélaire de ſa Nation & le réformateur
de fon fiecle. Il ſuffit de peindre ce ſiecle
pour connoitre le prix des vertus éminentes
de l'Hoſpital. ,, Des Gouvernemens
ود flottans entre le deſpotiſme & l'Anarchie
, une Adminiſtration qui n'avoit
» d'autre plan que d'ogmenter , par des
" voies fourdes , les profits du fiſc; une
,, Légiflation qui n'étoit qu'un amas de
,, Coutumes nées dans les temps barbares ;
و د
و د
un Peuple ignorant & fanatique ; des
,, moeurs à la fois féroces & corrom-
, pues ; une nobleſſe ſuperſtieuſe &
,, débauchée , avide de plaiſirs & de
combats , livrée à tous les vices , &
capable , à la fois, des plus grands
crimes & des actions les plus heroï-
„ ques."
"
"
"
Le portrait éloquent que l'Orateur fait
F82
MERCURE DE FRANCE.
de Catherine de Médicis , du Chancelier
Olivier , & de Betrandi , Garde des
Sceaux , intéreſſera le Lecteur autant que
la deſcription du ſpectacle qu'offroient
alors les Nations Chretiennes Lénumération
des devoirs & des fonctions du
Chancelier , quoique faite longuement ,
mérite qu'on s'y arrête.
" Chef de la Magiſtrature , le Chan
,, celier ne doit jamais perdre de vue
„ que les Magiſtrats ont été inſtitués pour
ود le peuple, & que, placé à leur tête ,
, il leur doit , non de défendre leurs
„ prétentions , mais de leur aſſurer la
,, liberté de remplir leurs devoirs. Si la
,, crainte, la baſſeſſe , l'avidité, la par-
,, tialiaté corrompent la pureté des juge-
,, mens , fi les Tribunaux font ſervit à
,, leur propre ambition , le pouvoir dont
و د
ils font armés pour la ſûreté publique ;
,, ſi l'eſprit de corps étouffe l'eſprit d'é-
„ quité; fi le zele de ſecte ou de parti
و د
altere le zele de la juſtice ; ſi les Ma-
„ giſtrats s'abaiſſent juqu'à ſe rendre les
" inſtrumens des paſſions des hommes
» puiſſans , ou les complices de leurs
„ intrigues; s'ils négligent leurs fonctions
و د
utiles pour afpirer à un fimulacre de
>>pouvoir qu'ils ne peuvent obtenir
OCTOBRE. II. Vol.1777-83
ود
وو
ود
» qu'aux dépens de la proſpérité publi-
, que; qu'alors ils trouvent dans leur
chef un Cenſeur plus occupé de les
éclairer que de les punir , plus redoutable
par l'autorité de ſes lumieres &
de ſes exemples , que par le pouvoir
,, de fa place; & qui ſache que les reproches
de l'homme puiſſant ne font
qu'une injure ,mais que ceux de l'homme
vertueux peuvent être des leçons
Confervateur des Loix , placé entre la
, Nation &dle Souverain, le Chancelier
,, appartient à tous deux , & n'appartient
qu'à eux ſeuls. S'il ſe ſouvient qu'il
,, peut avoir d'autres intérêts , d'autres
,, liaiſons , il n'eſt qu'un traitre. - C'eſt
ود
"
à lui de défendre auprès du Prince les
,, droits du Peuple , que jamais les Rois
n'ont intérêt de violer : c'eſt à lui de
défendre les droits du Souverain, con-
,, tre tous ceux qui voudroient exercer ,
,, au nom de la Nation ,un pouvoir qu'elle
ne leur a pas confié.
"
"
ود C'eſt à lui d'invoquer hautement le
,, nom de la Juſtice au milieu des cla-
و د
:
meurs de l'ambition , qui appelle la
,, guerre; de l'avidité , qui demande qu'on
F2
१८
884 MERCURE DE FRANCE.
و د : lui livre le ſangdu Peuple;des factions,
,, qui combattent pour le deſpotiſme ou
,, pour l'Anarchie,
و د
و د
33
ود
ود
ود
ود
ود Défenſeur du Peuple, qui ſouvent
,, même, fans connoître ſon nom , jouit
de ſa ſageſſe & de fon courage ; utile
au Monarque dont il défend l'honneur
& la confcience , en combattant fouvent
ſes volontés , un Chancelier demeure
en butte à tous les méchans.
Auſſi ,tandis que toutes les autres places
du Miniſtere ont été révocables à la
,, premiere volonté du Souverain , une
Loi aucienne a voulu que celle du Chan-
,, celier ne pût lui être ôtée que par un
jugement régulier, que celui qui eſt
, chargé du maintien des Loix , fût protégé
par elles ; & que l'homme de la
Nation ne fût pas livré , ſans défenſe ,
: aux ennemis de la Nation.
"
و د
و د
ود
ود
"
,, Légilateur enfin , le Chancelier ſen-
,, tira que , s'il doit maintenir l'exécution
des Loix tant qu'elles ſubſiſtent , il
doit également n'en pas laiſſer ſubſiſter
de mauvaiſes ; que plus il importe que
,, les Loix foient reſpectées , plus il eſt
effentiel qu'il n'y en ait que de bonnes .
Qu'enfin fi c'eſt toujours un mal de
ور
ود
ود
ود
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 85
violer les Loix , c'eſt fouvent un très-
,, grand bien de les réformer .
"
"
ود
99
ود
59
Profcrire toutes ces Loix contraires
à la raifon & à la nature , qu'aucune
Puiſſance ne peut légitimer , & qu'on
ne peut volontairement tolérer fans ſe
rendre coupable; abolir toutes ces Loix
cruelles , qui ſervent moins à donner
de l'horreur pour le crime , qu'à ins .
,, pirer pour les criminels une pitié dan-
,, gereuſe , & qui rendent les moeurs
plus otroces , ſans rendre le crime moins
fréquent , abandonner au mépris pu
blic les actions ſecrettes dont les preu-
,, ves obfcures , incertaines , ne preuvent
,, s'acquérir que par la trahifon & le
," ſcandale ; ces actions que la morale
ود
ود
ود
ود
condamne , mais que la Loi ne peut
," punir fans expoſer à une oppreffion
,, arbitraire , l'honneur & la fûreté des
Citoyens. "
ود Veiller à ce qu'il n'y ait aucundroit
,, des hommes qui puiſſe être violé ſans
,,. enfeindre une Loi poſitive , afin que
ود
ود
ود
le filence de la Loi ne mette pas à couvert
celui que le droit de la nature dé-
,, fend d'abſoudre ; mais éviter encore
,, plus ſoigneuſement les Loix inutiles ,
celles qui ſtatuent fur des objets in-
९
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
différens au bonheur public , car toute
Loi qui n'eſt pas néceſſaire eſt un acte
,, dė tyrannie.
,, Changer toutes ces inſtitutions qui ,
,, mettant la Loi en contradiction avec
,, les principes de l'honneur ou des moeurs
"
publiques , forcent l'homme de bien à
,, s'élever au-deſſus des Loix; ſupprimer
les Loix anciennes , devenues contraires
,, aux préjugés & aux uſages actuels ; car
ود
ود
il ne faut point accoutumer le Peuple
,, à fe faire un jeu de trangreſſer les
,, Loix.
"
1
Craindre même de publier de bonnes
,, Loix , lorſque des préjugés ou des fac-
„ tions pourroient en empêcher l'exécu-
و د
"
tion; car c'eſt un grand mal qu'une
bonne Loi qui n'eſt pas exécutée.
و د
ود
"
"
Régler les formalités qui aſſurent au
Citoyen la jouiſſance de ſes droits ;
mais ne point perdre de vue , en les.
réglant , avec queile habileté funeſte on
» peut trouver, dans ces formalités mê-
„ mes , des moyens fürs d'opprimer & de
dépouiller le foible avec impunité."
L'Orateur n'a omis aucune des qualités
qui conviennent à un Chancelier confidéré
comme Légiflateur , & a parfaitement
prouvé , dans ſon beau Difcours ,
ود
OCTOBRE, II. Vol. 1777-87
que M. de l'Hoſpital avoit fu les réunir
au plus haut degré ; oubliant tout pour
ſe ſouvenir qu'il devoit au Peuple l'exécution
& la réformation des Loix ; à la
Nation , la conſervation de ſes droits ; au
Roi , le maintien de fon autorité légitime;
à la Magiſtrature , le ſoin d'y rétablir
l'ordre & l'exemple de la vertu.
Nous voudrions pouvoir remettre fous
les yeux du Lecteur le portrait du Roi de
Navarre, du Prince de Condé , du Cardinal
de Lorraine, même celui de la Nation
Françoiſe , qui certainement n'eſt pas flatté
, & le tableau ſi fidele de l'état de la Juriſprudence
ancienne , de la bizarrerie&de
l'inconféquence de plufieurs de nos Loix,
Nous ſommes intimement perfuadés qu'on
lira cet Ouvrage avec trop d'intérêt , d'un
bout à l'autre , pour multiplier davantage
nos Extraits , qui perdent d'ailleurs de
leur prix , lorſqu'on ne voit pas l'enſemble
d'un diſcours .
Nous nous bornerons à répéter une obſervation
, qu'un critique trop févere a faite
ſur un endroit du Diſcours, où l'Auteur
dit, en propres termes , que les ames fortes
ont un penchant naturel pour les opinions
hardies & dangereuses. Peut- il y avoir de
lagloire, diſoit notre Obfervateur , à fran-
:
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
chir les barrieres qui n'ont été poſées , par
l'Auteur de toute vérité , que pour arrêter
les ſaillies de l'eſprit humain , & prévenir
ſes égaremens ? & doit - on regarder comme
une fuite néceſſaire de l'élévation &
de la force qui caractériſent les ames grandes
& courageuſes , de préférer les opinions
hardies & dangereuses , à ces vérités:
ſimples & utiles , que nos peres ſe faifoient
un devoir de reſpecter ?
Loin d'étendre nos facultés , en voulant
étendre nos forces , nous les diminuons
, au contraire , ſi notre orgueil
s'étend plus qu'elles ; & la force pouffée
au-delà des bornes raisonnables , dégénere
en foibleſſe ; & l'on peut dire , avec fondement
, que l'attrait pour tout ce qui
eft fingulier & nouveau , n'eſt propre
qu'à éblouir les eſprits foibles & frivoles ;
il n'importe que les ames legeres , qui
n'ayant par elles - mêmes , ni afſfez de lumieres
pour connoître la vérité , ni affez
de courage pour la ſuivre , quand ils l'ont
connue , deviennent le jouer de leur
propre inconſtance ou des paſſions étrangeres
. Comme elles manquent de talens
& de reſſources pour briller dans lapaiſible
carriere de la vérité & de la vertu ,
elles cherchent à ſe ſignaler par la fingu
+
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 89
larité des opinions. Elles eſperent de
trouver dans la hardieſſe des paradoxes
ou des entrepriſes , une célébrité que leur
foibleſſe leur eût toujours refuſée.
Rien de ſi fatisfaiſant que de s'imaginer
qu'on appartient au petit nombre
d'hommes privilégiés , qui ont ſu de
bonne heure rejeter les opinions communes
, & qui regardent les autres hommes
comme une vile populace , qui fe
repaît de chimeres. On ſe voit , dans
cette idée flatteuſe que l'on a de foi-même
, comme infiniment élevé au - deſſus
de la multitude crédule & entraînée pas
la coutume , plutôt que conduite par la
raiſon . Il n'y a rien de fi doux, dit un
„ poëte Épicurien (*) Amateur des opinions
hardies & dangereuſe, & par
conféquent ame forte , que de demeurer
dans le temple élevé de la ſageſſe ,
où l'on jouit d'une perpétuelle ſéré .
„ nité , & d'où l'on regarde de haut en
bas les autres hommes errans & dis-
» perſés dans leurs différentes manieres
» de vivre. "
و د
"
و د
و د
"
ود
(*) Lucrece , lib. 11.
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
Tel fut , à peu près , le raiſonnement
de l'Obſervateur critique , auquel nous
répondîmes que l'Orateur , en expoſant
que les ames fortes avoient un penchant
naturel pour les opinions hardies &dangereuſes
, n'avoit nullement prétendu le
juſtifier , moins encore approuver tous les
écarts dans lesquels ce penchant pouvoit
jeter les hommes. Mais cette critique ,
& l'attention favorable avec laquelle elle
fut écoutée , nous prouve que les Écrivains
font aujourd'hui plus obligés que jamais
, de parler avec clarté & avec préciſion
, lorſqu'il s'agit de la morale , &
fur- tout de la puiſer dans ſa vraie ſource.
Histoire générale de l'Eglise Chrétienne ,
depuis ſa naiſſance juſqu'à ſon dernier
état triomphant dans le Ciel , tirée
principalement de l'Apocalypſe de St.
Jean , Apôtre ; Ouvrage traduit de
l'Anglois de Monſeigneur Paftorini ,
par un Réligieux Bénédictin de la Congrégation
de Saint-Maur. A Rouen ,
chez le Boucher , jeune ; à Paris , chez
Durand , neveu.
Le Livre de l'Apocalypſe , ſelon SaintOCTOBRE.
II. Vol. 1777.91
Jérôme ,,, contient un nombre infini de
„ Myſteres qui regardent les temps à
ود
ود
"
venir. " On ne peut donc pas ſe bor
ner à des moralités édifiantes , lorſqu'on
ſe propoſe de donner une explication
complette de ce Livre prophétique. Saint
Auguſtin tient le même langage que
Saint Jérôme , & aſſure dans ſon Traité
de la Cité de Dieu ,,, que l'Apocalypſe
,, eſt une prophétie de ce qui doit arriver
depuis le premier avénement de Jeſus-
Chriſt ſur la terre , juſqu'à ſon ſecond
avénement au dernier jour. " Telle
eſt auſſi l'opinion de la plupart des interprêtes
modernes , que M. Paftorini
adopte. On ne peut pas ſe diſſimuler que
ce Livre eft appelé plus d'une fois Prophétie,
nom qui ne convient point à un
Livre qui ne renfermeroit que de ſimples
Moralités. Ce livre eſt formé ſur
le modele des Prophéties d'Ezechiel &
de Daniel , qui , loin d'être des Moralités
vagues , ſont de véritables prédictions
, dont les unes ont déjà eu leur
accompliſſement , & les autres doivent
l'avoir dans la ſuite des fiecles . On voit
dans ce Livre même un rapport manifeſte
, non à l'état général de l'Egliſe
dans le monde, mais à certains événe
92 MERCURE DE FRANCE.
mens marqués par des temps & par des
époques. Il y en a même qui doivent
arriver bientôt. Quelques bornes ou
quelque étendue qu'on donne à cette expreſſion
, il eſt certain qu'elle marque
un événement attaché à un temps . Il y a
des caracteres qui portent néceſſairement
la vue fur quelque révolution qui doit
étonner l'Univers. Il paroît par - tout ce
Livre , qu'il s'agit moins de l'oppreffion
de la vertu & de la Sainteté , que de
celle de la Religion Chrétienne ; oppres
fion qui ne donnera pas la plus légere
atteinte aux promeſſes faites à l'Egliſe ,
contre laquelle ni le monde , ni l'Enfer
ne prévaudront jamais. L'Egliſe pourra
faire des pertes par les ſchiſmes , par les
héréſies , par le progrès de l'irréligion ,
par la corruption des moeurs , & par
d'autres malheurs que la prudence humaine
ne peut pas prévoir. Cette même
Egliſe n'en ſera pas moins triomphante
du monde & de l'Enfer ligués contre
elle , parce qu'elle eſt fondée ſur la
pierre immobile des promeſſes de Jéſus-
Chriſt , qui ne ceſſera de la protéger ,
juſqu'à ce qu'enfin il la faſſe triompher
à jamais dans le Ciel .
• On trouve dans le Livre de l'Apoca
OCTOBRE. II. Vol. 1777.93
lypſe des expreſſions qui ne ſont pas fufceptibles
d'interprétations morales &
myſtiques. C'eſt une perſécution réelle ,
un martyre qui n'eſt rien moins que métaphorique
; ce ſont des ames décapitées
pour la cauſe de Jeſus Chrift ; c'eſt une
bête qui s'eſt enivrée du Sang des Saints
& des Martyrs. Si les termes ſont figurés
, l'événement eft réel & littéral ; c'eſt
une Hiſtoire ſuivie depuis l'origine du
Chriſtianiſme , juſqu'au jour de l'éternité;
c'eſt dans ce Livre terrible & confolant
, tout- à- la fois , que font dépeints ,
avec les plus vives couleurs , les combats
qui ont été livrés à l'Eglife , & les premieres
victoires qu'elle a remporté , &
qui font le gage des triomphes qui lui
font promis pour les derniers temps ; les
divers obfcurciſſemens que l'Enfer lui a
ſuſcités , les châtimens exercés ſur les
peuples , les progrès de l'iniquité , la
tyrannie de l'Ange de tenebres porté à
ſon comble , la patience & la foi d'un
petit nombre de juſtes réſervés , les resſources
qui leur font préparées , le nonvel
& ſurprenant éclat que reçoit le regne
de l'Agneau , la chute de la fuperbe
Babylone.
L'Auteur de la nouvelle explication
くも
94 MERCURE DE FRANCE.
A
2
de l'Apocalypſe n'exagere point , lors ,
qu'il repréſente ce Livre comme le plus ,
intéreſſant pour les fideles , & le plus
propre à les affermit dans les différentes
épreuves qui leur font destinées. Ce Li
vre ſemble n'avoit été placé à la fin
des Ecritures , que parce qu'il raſſemble,
tout ce qu'elles contiennent de plus terri-,
ble&deplus confolant. ,, Si on eſt pré- ,
,, paré , dit le grand Boſſuet , à quelque ,
choſe de grand , lorſqu'en ouvrant les ,
anciennes Prophéties, on y voit d'abord ,
dans le titre , la vision d'Ifaïe , fils
d'Amos ; les paroles de Férémie , fils
d'Helcias , & ainſi des autres ; combien
doit- on être touché , lorſqu'on lit
à la tête de ce Livre , la révélation de
Jésus- Chrift, fils de Dieu?
ود
دد
ود
ود
ود
ود
"
ود Tout répond à un ſi beau titre.
Malgré les profondeurs de ce divin
Livre , on y reſſent, en le lifant , une
impreſſion ſi douce , & tout enſemble
ſi magnifique de la Majeſté de Dieu;
il y paroît des idées ſi hautes du Mystere
de Jésus - Chriſt , une ſi vive reconnoiſſance
du peuple qu'il a racheté
,, par fon Sang, de ſi nobles images de
ſes victoires & de fon regne , avec
des chants ſi merveilleux pour en cé-
و د
ود
ود
33
"
د
,
>
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 95
,, lébrer les grandeurs , qu'il y a de quoi
,, ravir le Ciel & la Terre.
"
و د
Il eſt vrai qu'on eſt à la fois ſaiſi
de frayeur , en y lifant les effets terribles
de la juſtice de Dieu , les fan-
, glantes exécutions de ſes Saints Anges ,
,, leurs trompettes qui annoncent les
,, jugemens , leurs coupes d'or pleines
ود
"
"
و د
"
de ſon implacable colere , & les plaies
incurables dont ils frappent les impies
Mais les douces & raviſſantes
peintures , dont font mêlés ces affreux
ſpectacles , jettent bientôt dans la confiance
, où l'ame ſe repoſe plus tranquillement
, après avoir été long - temps
étonnée& frappée au vif de ceshor- ود reurs. Toutes les beautés de l'Ecri-
" ture font ramaſſées, dans ce Livre.
"
ود
ود
"
"
Tout ce qu'il y a de plus touchant , de
plus vif, de plus majestueux dans la
Loi & dans les Prophètes , y reçoit
و د
un nouvel éclat , & repaſſe devant
nos yeux pour nous remplir des confolations
& des graces de tous les
fiecles."
"
"
ود
"
D'après de ſi grandes idées qu'on nous
adonnées de ce Livre divin , on ne peut
que ſavoir gré à ceux qui , comme le
reſpectable Auteur de l'hiſtoire de l'E96
MERCURE DE FRANCES
gliſe que nous annonçons s'efforcent de
nous développer tous ces emblêmes &
toutes ces expreſſions figurées qui font
employées dans l'Apocalypſe , & qui
nous cachent les grands & terribles
événemens conſignés dans les Livres
prophétiques. Notre reconnoiſſance , en.
vers les interpretes de ce Livre , doit
augmenter à proportion de l'extrême
difficulté d'expliquer un Livre auſſi obscur,
& par conféquent auſſi ſuſceptible
de tant de diverſes explications. C'eſt
le caractere de toutes les prophéties
d'être obſcures plus ou moins , & d'être
livrées aux conjectures des interpretes
, juſqu'à ce qu'elles foient éclaircies
par leur accompliſſement. L'Apocalypſe
a même ceci de particulier , comme l'ont
remarqué pluſieurs interprêtes ; c'eſt que
ce n'eſt pas une ſeule énigme , ce font pluſieurs
énigmes qui , regardant des ſujets
& des perſonnages différents , des temps
& des lieux fort éloignés les uns des
autres , doivent avoir tout autant de
clefs ; de forte qu'on peut dire beaucoup
plus raisonnablement de l'Apocalypſe
en particulier , ce qu'Origene diſoit
de l'Ecriture Sainte en général ; c'eſt
qu'elle reſſemble à un édifice où il y a
divers
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 97
divers appartemens , & qu'il eſt fort difficile
d'approprier à chacun la clef qui lui
convient.
On ne peut pas s'empêcher d'avouer
que le Saint - Eſprit a voulu que ce Livre
divin portât ces deux caracteres , 1º. qu'avant
l'accompliſſement des événemens
qu'il renferme , il parût d'une obfcurité
impénétrable ; 2°. que quand il plairoit à
l'eſprit qui l'a dicté d'en donner l'intelligence
, il parfit le Livre le plus fait pour
être entendu , & le plus rempli de tout ce
qui peut aider l'eſprit , & le mettre à portée
d'entendre ce qu'on lui propoſe. C'eſt
la réunion de ce double caractere qui fait
la perfection d'une énigme : or , l'Apocalypſe
eſt une énigme compoſée avec un
Artdivin.
:
Cette idée , qui nous paroît ſi juſte ,
n'a pas empêché toutefois que ce Livre
n'ait été , dans tous les fiecles , l'objet
des recherches &des méditations de pluſieurs
Saints interpretes ; ils n'ont pas cru
devoir négliger cet avertiſſement qu'on'
trouve au commencement & à la fin de ce
Livre prophétique : ,, heureux celui qui lit
ود & entend les paroles de cette Prophétie ,
" & qui garde les choses qui ysont écrites."
G
98 MERCURE DE FRANCE,
S'il eſt vrai que les événemens doivent
rompre les ſceaux , & qu'ils feront ſeuls
le vrai Commentaire de ce Livre ; il n'en
eſt pas moins vrai qu'il eſt annoncé qu'ily
aura des Savans , à qui l'Eſprit de Dieu
donnera l'intelligence de ces Prophéties ,
lorſqu'on avoiſinera le temps de leur ac.
compliſſement. ,, Le Seigneur , dit Amos ,
III , 7 , ne fait rienfans avoir auparavant
révéléfonfecret aux Prophetes,sesfervi-
ود teurs." Il y a doncdes temps où le Livre
des divines Ecritures devient , d'une
maniere particuliere, la nourriture de certains
hommes choiſis , à qui Dieu découvre
les grandes choſes qu'il doit faire.
Dieu ſe conduit comme unRoi qui , à la
veille des grandes entrepriſes qu'il médite ,
découvre à quelques- uns de ſes favoris les
deſſeins qu'il a formés. Il eſt expreſſement
dit dans l'Apocalypſe , que le Livre doit
être dévoré dans le temps des grandes révolutions
, & qu'alors Dieu fait part de
fon fecret à ſes amis. Il n'y a donc plus
qu'à examiner ſi l'on peut juger avec vraiſemblance
qu'on eſt en effet à la veille de
ces grandes révolutions. Saint Jean , en
recevant le Livre de la main de l'Ange,
eſt averti que cette merveilleuſe nourritu
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 99
re ſera pour lui tout - à- la fois douce&
amere: en effet , les Ecritures cauſent à la
fois une grande confolation & de grandes
afflictions. La confolation eſt attachée aux
premiers momens où l'on médite le Livre ;
mais à meſure que les vérités qu'il renferme
nous deviennent propres , elles produiſent
de l'amertume , ſoit au dedans , parce
qu'il faut contredire ſes propres paſſions ,
foit au dehors , parce que le monde , ennemi
de Dieu & de ſes oeuvres , l'eſt auſſi
de ſes ſerviteurs.
Mais on doit avouer qu'avant l'époque
des grands événemens , & avant que
le Très - Haut faſſe lui même , à des hommes
privilégiés , la manifeſtation de ſesdesſeins
profonds , les paroles ineffables que
Saint Paul a entendues au Troiſieme Ciel ,
&celles des ſept tonnerres de l'Apocalypſe
reſteront ſcellées , & l'on verra les explications
des interpretes , même les plus éclairés
& les plus ſages , ſe combattre les
unes & les autres. La richeſſe & la fécondité
des événemens du monde fera mê
me leur embarras : en effet , combien d'événemens
qui paroiſſent reſſemblans &
également applicables aux prédictions de
ce Livre ? Peut- on d'ailleurs être affez dégagé
de toute prévention , pour ne pas
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
appréhender de ſubſtituer ſon propre esprit
à l'eſprit prophétique , & ne pas ſe
laiſſer éblouir par des reſſemblances &
des conformités favorables , à des préjugés
& à des opinions favorites qu'on a
ſouvent adoptées avec trop de précipitation.
C'eſt de quoi perſonne ne peut ſe
flatter ſans témérité , & ce que l'on ne
doit pas , ce ſemble , eſpérer de l'eſprit
humain, s'il n'eſt éclairé d'une maniere
extraordinaire des lumieres de l'Auteur
de la révélation , comme le diſoit un favant
Cardinal ( Caietans.)
Toutes ces réflexions , qui s'appliquent
à tous les interpretes anciens & modernes
, n'empêcheront pas de lire avec fruit
l'Ouvrage de Mgr. Paſtorini , qui renferme
pluſieurs explications lumineuſes :
ce digne Paſteur a cru devoir adopter fur
les quatre premiers âges , les mêmes voies
que M. de la Chetardie avoit propoſées
fur les quatre premiers ſceaux & les
quatre premieres trompettes , à quoi le
favant Editeur de la Bible d'Avignon
avoit ajouté celles qui regardent les quatre
premieres coupes, Quant aux trois
derniers âges , le nouvel interprete s'éloigne
du ſentiment de ceux qui l'ont
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 101
précédé; il ſuppoſe , par exemple , que
i' Antechriſt ſera un Mahométan , qui naîtra
de la race même de Mahomet , dans
la Tartarie - Crimée. Mais comment un
tel homme ſeroit- il capable de ſéduire
les, Elus mêmes , comme Jeſus - Chriſt
l'annonce ? C'eſt une objection qui ſembloit
mériter une réponſe.
Le nouvel interprete foutient encore
dans ſon Ouvrage , que les Saints qui ont
vécu avant Jeſus - Chriſt , n'ont adoré
l'Etre ſuprême que dans l'unité de la
Divinité , & que la Trinité des perſonnes
n'a été connue & adorée par les
Sains , que depuis l'avénement de Jeſus-
Chrift Cette opinion ne contrarie-t-elle
pas formellement la déciſion du Concile
de Trente , qui a défini que nul homme ,
dans aucun temps , n'a été justifié ſans la
foi au Médiateur ? Cent Evêques de France
, en 1720 , ont enſeigné , dans un
Ouvrage public , la mêine Doctrine que
celle du Concile . ,, C'eſt , diſent ces
Prélats , une vérité que l'on doit ſup-
,, pofer comme le fondement de toute la
Doctrine Chrétienne , que , depuis la
chûte d'Adam, nous ne pouvons plus
être juſtifiés , ni parvenir au ſalut que
: par la foi au Rédempteur, Il n'y a,
ود
ود
"
G3
102 MERCURE DE FRANCE
comme dit l'Apotre, qu'un seul Media
„ teur de Dieu & des hommes , comme il
» n'y a de falut qu'en lui feul, parce qu'il
n'y a point d'autre nom fous le Ciel don-
„ ne aux hommes , par lequel nous puiſſions
» être ſauvés.
و د
و د
Cette importante vérité , marquée
dans toute la ſuite des Ecritures ,
» s'applique à tous les temps ,
"
"
ود
و د
و د
avant la
Loi & sous la Loi; car la Doctrinc
Chrétienne ne laiſſe pas lieu de douter,
dit Saint Auguſtin , que fans la foi
du Médiateur , les anciens n'ont pu
être juſtifiés , ni purifiés de leurs péchés.
Tous les Sains , dit St. Léon ,
» qui ont précédé le temps du Sauveur ,
" ont été justifiés par la foi en Jesus-
" Christ , Dieu- Homme , & par ce mystere
" font devenus le Corps du Christ , attendant
, par celui qui devoit defcendre d'Abraham
, la Rédemption générale des
" croyans". Tel eſt le langage & la
Doctrine de toute la Tradition.
و د
Nous ne nous aviſerons pas de pousfer
plus loin nos obſervations ſur ce
✓ nouvel Ouvrage , qui mérite d'autant
plus d'être bien accueilli , que l'on femble
aujourd'hui s'occuper davantage de
l'étude des Ecritures. Tout ce qui peut
OCTOBRE, II. Vol. 1777. 103
faciliter cette étude , & en applanir les
difficultés , mérite des éloges ; & ce ſera
même de la diverſité des explications ,
du choc des opinions , de la difcuffion
des differens paſſages de l'Ecriture Sainte
, que fortira un bon Commentaire des
Livres prophétiques ; Ouvrage qu'on doit
attendre & defirer avec ardeur.
Suite des Epreuves du Sentiment , par M.
d'Arnaud; tome quatrieme. Cinquieme
Anecdote. Germeuil in - 8°. avec
figures. A Paris , chez Delalain , Libraire
, rue de la Comédie- Françoiſe.
M. d'Arnaud continue de tirer fon
Lecteur du cercle étroit de ſes habitudes ,
pour lui faire parcourir les Scenes variées
de la vie humaine ,& lui donner une expérience
que l'Ecrivain moraliſte fait toujours
tourner au profit de la Vertu. Sa
derniere Anecdote , intitulée Germeuil,
nous fait voir le danger des liaiſons ,
fur- tout dans les grandes villes où l'homme
méchant pouvant ſe cacher dans la
multitude , dreſſe plus facilement ſes embûches.
Un Ecrivain de nos jours , a
dit que l'haleine de l'homme eſt mortelle
à l'homme. Ceci est vrai au moral comme
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
r
au phyſique , & M. d'Arnaud développe
cette penſée au commencement de ſa
nouvelle Anecdote. Il réſulte de ſes réflexions
, qu'une grande ville eſt un grand
mal dans un État , & que rien n'annonce
plus le fiecle de la frivolité & de la corruption
, que le dedain des habitans des
grandes villes , pour le ſéjour de la Province
, & leurs froides plaiſanteries ſur
ceux qui goûtent la ſimplicité de la vie pas.
torale & champêtre. On ne diſconvien-
ود
ود
dra point , ajoute M. D. , que dans les
» grandes villes , la Société n'ait des for-
,, mes plus élégantes , un langage plus
,, poli & plus cultivé , qu'elle ne connoiffe
"
ود
و د
"
29
mieux les fineſſes de l'uſage & de la
„ mode , toutes les propriétés du luxe ;
qu'elle ne foit enfin plus éclairée ſur
ce qu'on peut appeler la Science du
monde , qu'un petit troupeau de Citoyens
reſſerrés dans une étroite enceinte
, & bornés aux ſeuls foins de
leur famille , & d'une fortune ſouvent
médiocre , qui ne s'étend gueres audelà
de ce qu'on nomme l'honnête aifance.
Mais ces prétendus avantages ,
dont Paris ſemble s'enorgueillir , fontils
bien des privations réelles pour la
Province ? Les qualités de l'homme ,
"
ود
ود
ود
"
و د
ور
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 105
"
"
,, ce qui conſtitue la créature vraiment
eſtimable , fouffrent peut - être de cet
abus de liaiſons , inconvénient attaché
aux nombreuſes ſociétés. Le deſir de
reſſembler à tout le monde , empêche
qu'on ne conſerve fa phyſionomie
particuliere; la vertu la plus affermie
s'affoiblit & s'altere à trop ſe
,, communiquer , comme le génie perd
ود
ود
و د
ور ſa force en ſe ſoumettant aux petites
,, nuances & aux conventions du bel es-
,, prit. En un mot, il eſt difficile de ſe
,, garantir de la corruption morale ; &
,, c'eſt une épidémie preſque toujours répandue
dans les cités qui font le ſiege
d'un Empire. Je n'imagine point que
,, l'eſpece humaine ait beaucoup gagné à
,, ſe rapprocher. Elle a fait , fans con-
,, tredit , des acquiſitions relatives aux
, agrémens de la vie, à l'étendue des
connoiſſances , à la jouiſſance des faux
,, plaiſirs ; mais , à quel prix ? aux dé-
,, pens de la vérité & de la nature. L'ame
,, a perdu fon énergie ; les ſenſations
29
ود
font devenues moins vives ; l'amour
, de la vertu s'eſt preſque éteint : en s'asſociant
& multipliant ſes beſoins , on
a contracté une foibleſſe incurable ;
l'homme iſolé ſera toujours l'original
ود
ود
ود
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
,, de l'homme vivant en ſociété , & la
copie n'aura jamais le degré d'intérêt
&de vigueur du modele."
ود
و د
ود
Germeuil avoit apporté à Paris , ces
traits dictinctifs ſi rares & ſi précieux ,
le goût invariable pour l'honnête & le
vrai , l'exactitude à remplir ſes devoirs ,
la fobriété dans ſes deſirs , la ſage retenue
dans ſes plaiſirs , un eſprit droit ,
un coeur extrêmement ſenſible , des vertus
modeſtes , des connoiſſances utiles ,
tout ce qui forme le Citoyen également
aimable & eſtimable. Il étoit poſſeſſeur
d'une fortune aſſez conſidérable , que lui
avoit laiſſée un pere devenu riche par les
produits d'un commerce auffi honorable
que lucratif: une épouſe charmante & vertueuſe
ajoutoit à ſon bonheur. Une forte
de fatalité , ou plutôt une des illuſions qui
ſe joignent preſque toujours aux erreurs
de l'opulence , avoit fait deſirer à Germeuil,
de viſiter cette ville dont on parle tant en
France & dans les Pays étrangers. Il y
étoit venu avec ſa femme, & il n'avoit
pas tardé à reſſentir les effets du funeſte
enchantement. Il s'étoit donc établi à
Paris, bien déterminé , il eſt vrai , à goû
ter ſes agrémens en homme intelligent &
modéré , qui fait s'amuser & jouir , fans
OCTOBRE, II. Vol. 1777. 167
ود
12
courir les riſques de la diſſipation & du
remords ; il revoloit auprès de fon épouſe ,
toujours plus tendre & plus attaché à ſes
* devoirs ; mais , malheureuſement pour
lui , il ſe lia avec un homme qui annon
çoit ce qu'on defire dans un ami auquel on
veut ſe livrer ſans réſerve. Blinval réuniſſoit
à la plus belle figure , un eſprit
fin & délicat; nourri dans la grande
ſociété , il en avoit toutes les grâces ;
tout reſpiroit en lui cet air de nobleſſe
qu'on ne fauroit exprimer , & qui ſe
fait ſentir avec tant de force&d'intérêt .
Les moindres expreffions qui lui écha-
,, poient , portoient avec elles le char-
,, me du ſentiment. Cette magie ſi puis-
ود
رو
:
و د
ود
22
ود
و د
ſante ſe répandoit en quelque forte ,
,, fur tout ce qui l'entouroit ; mais que
,, ces heureuſes apparences étoient trom-
, peuſes & perfides ! Blinval cachoit ,
و د
ſous cet extérieur ſéduisant , une ame
,, infectée de tous les poiſons. Son uni-
,, que objet étoit de jouir ; de cette fource
corrompue découloient tous fes
,, principes ; il avoit diffipé ſa fortune
,, par de folles dépenses ; il s'agiſſoit de
réparer ſes pertes: les moyens lui paroiſſoient
légitimes , s'ils lui procu-
„ roient des reſſources ; il ne croyoit
و ا
و د
108 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
"
ود
ود
ود
ود
qu'au plaiſir. Auſſi mettoit - il au rang
des préjugés , les vérités les plus respectables
& les mieux établies : mais
,, cette façon de penſer ſi monſtrueuſe ,
ſi criminelle , il ne la décéloit qu'avec
beaucoup de précaution , & à l'amitié
la plus intime. C'étoit ſon ſecret , &
Blinval ſe gardoit de l'indifcrétion ;
il penſoit fer - tout que le monde étant
un théâtre , il falloit s'amuſer ày jouer
, tous les rôles , & à y prendre tous les
,, maſques. Il joignoit à ſes talens perni
,, cieux , l'art du flatteur le plus fouple &
le plus adroit : à peine entroit- il dans
un cercle , qu'il étudioit avec opinâtre
té le foible des individus qui le com.
„ pofoient;& il ne l'avoit pas plutôt ſaiſi,
,, qu'il en tiroit avantage Germeuil lui a-
و د
و د
و د
و د
ود
ود
و د
وا
voit paru un inſtrument utile à ſes vues:
il poſſédoit des richeſſes ; mais l'opu
lence n'étouffoit point en lui l'honnê
teté; il ofoit avoir des moeurs , une
ame dirigée vers le bien; il falloit donc
,, corrompre fon coeur pour l'amener à ce
degré d'égarement qui ne permet plus
de réfléchir ; c'étoit par l'attrait du
,, plaifir , que Blinval ſe propoſoit d'at
tirer Germeuil dans le piege." Il lui
procure en conféquence la connoiffance
ود
ود
ود
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 109
d'une de ces femmes charmantes , dont
la fortune ſe trouve toujours dérangée
par des accidens plus funeſtes les uns que
→ les autres ; de ces femmes qui ſavent
montrer une ſenſibilité exquise , & ſe
plaindre à propos d'un excellent coeur ,
✓ la ſource de leurs malheurs & de leurs
peines. Le faux ami obſerve avec ſoin
l'impreſſion que cette jeune pérſonne fait
fur le coeur de Germeuil , & ne ceſſe de
louer la beauté , l'eſprit , la vertu de cette
femme unique. Blinval uni depuis long-
■'temps avec l'artificieuſe Coquette par les
mêmes goûts & les mêmes vices , parvient
enfin à faire avaler au bon Provincial
le filtre ſéducteur. Le tendre époux ,
le bon pere , tous les jours perdoit de
ces ſentimens que ſuivent l'innocence ,
- l'eſtime de foi même , le calme de l'ame.
L'humeur de Germeuil s'aigrifſoit ; il
n'avoit plus cette douceur de caractere
qui répand tant de charme ſur un engagement
qu'avouent la Religion & la
vertu. Il devenoit rêveur , fombre , chagrin;
il ne recherchoit plus les touchantes
careſſes de fa femme & de ſes enfans. Ces
derniers ne l'intéreſſoient plus par leurs
amuſemens folâtres : enfin , à chaque
inſtant , Germeuil ſe montroit plus mé
tro MERCURE DE FRANCE.
connoiffable. L'honnête Adélaide ne s'ap
percevoit que trop de ce changement;
mais elle craignoit d'affliger ſon mari
enlaiſſant échapper la plus foible plainte ,
elle oppofoit à ces nuages une ſérénité
inaltérable ; & c'étoit par des témoignages
toujours plus vifs d'une pure tendreſſe
, qu'elle combattoit les procédés
peu délicats, & les duretés mêmes de
fon époux. ,, Vous voudriez , diſoit -elle
,, à une de ſes amies , qui taxoit ſa con-
,, duite de foibleſſe , vous voudriez ,
,, s'il étoit égaré , que je rappelaſſe
,, mon mari par des reproches & des
,, éclats ? Germeuil eſt vertueux : tôt ou
,, tart il reviendra à ſes devoirs , à ſa
,, famille. Nous l'aimons tant !Je ſuppoſe
, qu'il ait cédé à quelques erreurs: je ne
faurois le croire ; & puis , ma chere
,, amie , il eſt difficile de ſe réſoudre à
déplaire à ce qu'on aime. Germeuil
,, changeroit , qu'il me ſeroit toujours
ر د
ود cher; contente de pleurer en fecret ,
,, je ne lui montrerois que mon amour.
,, Soyez- en perfuadée : la plupart des fem-
,, mes rameneroient leurs maris , fi elles
ود ne ſe laſſoient pas de leur oppofer la
douceur ; c'eſt l'arme la plus fûre qu'ait
?, notre ſexe pour ſe défendre contre la
"
ود tyrannie des hommes."
OCTOBRE . II. Vol. 1777.111
Cette arme fut en effet toute puiſſante
ſur Germeuil. Cet époux , le coeur
plein de douleur & de repentir , revola
dans les bras de ſon épouſe , qui n'avoit
jamais ceſſé de lui être attachée ; mais
ce fut après avoir eſſuyé toutes les perfidies
que peut imaginer la ſociété ſcélé
rate d'un homme & d'une femme perdus
de moeurs . Les coupables ſubiſſent à la
fin de cette Anecdote, le fort que méritoit
leur conduite. Il n'y a , comme
le fait très bien voir M. D. , de
vrai bonheur que pour celui qui vit en
paix avec lui- même , en rempliſſant ſes
devoirs d'époux , de pere , d'ami , de
citoyen, de ſujet. L'eſtimable Écrivain
développe ces devoirs dans ſes différentes
Nouvelles & Anecdotes hiſtoriques ; &
rappelant le Lecteur en lui-même , lui fait
trouver des vérités de ſentiment , qu'il
ne ſoupçonneroit même pas au millieu
du tourbillon de la Société. Comme ces
ſentimens ſe trouvent toujours liés aux
événemens les plus frappans de la vie
humaine , ils forment une forte de Philofophie
ſentimentale à la portée de tous
les Lecteurs , des jeunes gens ſur - tout ,
& des femmes qui , ayant plus de coeur
& d'imagination que d'eſprit & de ré
112 MERCURE DE FRANCE.
flexion , doivent plus goûter des fictions |
hiſtoriques , que des traités difcutés &
approfondis.
L'Anecdote que nous venons d'annoncer
, termine le tome quatrieme des Epreuves
du Sentiment. Les deux qui doivent
commencer le tome cinquieme , la premiere
intitulée Daminville , & la ſeconde
Henriette, font actullement ſous preſſe.
Cette édition , in- 8°., doit - être recherchée
avec d'autant plus d'empreſſement ,
qu'elle eſt très ſoignée & ornée de belles
gravures , qui rappellent une partie des
ſcenes décrites dans l'Anecdote. On débite
actuellement le quatrieme volume
de l'édition in- 12 de ces mêmes Epreuves
du Sentiment.
Le Quadragénaire , ou l'âge de renoncer
aux paſſions , Hiſtoire utile à plus d'un
Lecteur. A Geneve , & ſe trouve à
Paris , chez la veuve Ducheſne , Libraire
, 2 Parties in - 12 avec 15 Figures.
Le but de cet Ouvrage , qui eſt une
nouvelle production de la plume & de
l'imagination féconde de l'Auteur des
Idées
OCTOBRE . II. Vol. 1777. 113
Idées fingulieres , du Paysan perverti , &c.
eft utile & intéreſſant pour la ſociété. Il
a été composé pour faire voir à ceux qui
ont laiſſe paſſer leur jeuneſſe ſans fubir
les loix de l'hymen , que le temps n'eſt
pas venu pour eux d'y renoncer abfolument
; que l'union d'un homme de quarante
ans & d'une jeune perſonne, pourvu d'ailleurs
que les autres convenances s'y trouvent
, doit être regardée comme parfaitement
afſortie ; & que ces mariages tardifs
font preſque toujours les plus heureux.
• Ecoutons l'Auteur lui - même dévelop
per l'idée qui lui a fait prendre la plume.
,, La nature a - t - elle mis des bornes à no-
,, tre bonheur ? Eſt - il un âge où l'hom
:
ر د
و د
me doive ſe dire à lui- même: je n'ai
, plus rien àfaire au monde ? Non , il eſt
,, pour toutes les ſaiſons de la vie des occupations
, & même des plaiſirs ... II
,, paroît certain qu'un Quadragénaire peut
fans imprudence unir fon fort à celui
d'une vertueuſe épouſe, en convenant
d'ailleurs qu'il ne doit plus compter fur
un amour de paffion; & que s'il prétendoit
encore à ce qu'on nommefaire l'a
, mour , il eſt un fou , qui fera tout- à- la-
ود
"
"
و د
و د
و
fois&mmaallhheeuurreeuuxx , & ridicule.
H
114 MERCURE DE FRANCE.
,, Quarante ans eſt donc l'âge où les
agréables doivent faire retraite: il eſt
,, trop tard alors pour ſe livrer aux trom-
,, peuſes amours d'une inclination ; mais
,, il eſt encore temps de prendre la qualité
reſpectable de pere de famille. Peut-être
même eft- ce l'âge le plus propre à rendre
heureuſe une jeune épouse ? L'hom-
,, me eſt fi fou dans fon printems ! à tren-
ود
و د
ود
و د
و د
te ans il a fi peu d'indulgence ! ſa grande
force le rend dur pour lui - même &
, pour les autres ; mais à quarante ans il
voit tout fous un juſte point de vue ; ſa
maniere d'aimer eſt plus tendre ; l'éducation
qu'il devra donner à ſes enfans
„ fera plus expérimentale & plus fage. "
ور
ود
ود
ود
Le fonds de ce Roman conſiſte dans la
correſpondance de M. de Sac *** , qui eſt
le Quadragénaire , avec une jeune perfonne
, orpheline de 19 à 20 ans , fille d'un
de ſes amis. Elife, c'eſt le nom de la Demoifelle
, ayant perdu fon pere depuis un
an , s'étoit retirée dans une penſion où elle
ne recevoit que quelques parentes éloignées
, & M. de Sac ***, que le pere
d'Eliſe avoit chargé en mourant de l'adminiſtration
des biens de fa fille , M. de:
Sac *** étoit fon allié , elle l'avoit connu
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 115
dès fa plus tendre enfance ; ſa conduite
étoit fi noble , ſi déſintéreſſée ; ſes ſoins
étoient fi obligeans , ſi tendres , que la jeune
perſonne , fongeant à ſe marier , jugea
qu'elle ne pouvoit mieux choiſir. Mais
fon ami , âgé de quarante ans , ne penſoit
plus qu'à faire retraite; il n'avoit garde
d'attribuer la confiance & l'attachement
que lui témoignoit ſa pupile, à autre choſe
qu'à de l'amitié , à l'habitude de le voir
depuis l'enfance , & aux liaiſons d'intérêt.
Quelque moyen qu'elle employât pour lui
faire pénétrer le deſſein qu'elle avoit formé
, il ne l'entendoit pas . Ce fut ce qui la
réduifit à s'expliquer plus clairement par
écrit.
Dans les premieres Lettres elle laiſſe entrevoir
modeſtement& peu- à- peu ſon intention.
Mais, obligée enfin de s'expliquer
ouvertement , elle ne néglige rien
pour déterminer un homme ſenſé , timide ,
& qui connoît trop bien fon fiecle pour
vouloir hafarder le bonheur de la fille d'un
ami , & le ſien propre , par un mariage
imprudent. C'eſt ce qui donne lieu à une
diſpute par écrit , entre Elife & le Quadragénaire
, où chacun ſoutient ſa theſe ,
&l'appuie par des exemples. Ce font ces
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
Hiſtoires épifodiques qui rempliſſent principalement
cet Ouvrage. Ce qui s'y trouve
de particulier , c'eſt que les perſonnages
principaux de ces Hiſtoires ſont presque
tous parens , alliés , ou connoifſſances
de ceux qui les racontent ; ce qui doit rendre
leurs exemples plus propres à faire une
impreffion mutuelle.
Elife cite d'abord à ſon ami l'Hiſtoire
d'un homme de quarante - cinq ans , qui a
vécu heureux avec une jeune épouſe de
quinze à ſeize. Le Quadragénaire , loin
de ſe déterminer , réplique par l'exemple|
de l'événement tout contraire d'un mariage
à- peu près de la même nature. Cette
Hiſtoire a pour tître l'Estime n'est pas de
Amour:
Elife répond par l'Hiſtoire intitulée :
'Amour par lettres , ou l'Amant invisible.
C'eſt une jeune perſonne d'environ dixhuit
ans , fruit du mariage des héros de
1'Hiſtoire précédente , qui ſe laiſſe toucher
par les lettres d'un homme de quarante
ans , fort laid , & qu'elle n'avoit jamais
Elle épouſe cet amant , & fe trouve
parfaitement heureuſe avec lui. Cette
troiſieme Hiſtoire , toute par lettres , eft
très - agréable à lire.
vu.
1
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 117
Le Quadragénaire , qui connoît encore
mieux qu'Eliſe toutes les circons
tances de l'aventure qu'elle vient de lui
raconter , oppoſe à cet exemple l'Hiſtoire
des vrais parens d'Elife elle - même ,
qu'elle n'a point connus , & dont il a
ſoin de lui déguifer les noms . Cette
Hiſtoire , intitulée l'Illuſion d'un Homme
de quarante ans , & qui forme le plus
long épiſode de ce Roman , eſt tragique
& effrayante. L'Auteur s'y eſt beaucoup
livré à cette exceſſive fécondité d'une
imagination ardente , dont il a déjà
donné des preuves dans d'autres Ouvrages
, & qui ſouvent l'entraîne trop loin .
Il y a multiplié les incidens , les atrocités
, les ſcenes terribles , &c. mais on
ne peut avoir une narration plus vive ,
plus rapide , plus attachante , ni peindre
avec plus d'éloquence & d'énergie les
funeftes effets d'une paſſion fatale & involontaire
L'Hiſtoire ſuivante , racontée par Elife,
eſt l'Anecdote d'une jeune Juive , qui
vient de fe faire chrétienne , pour époufer
un homme de ſa nation , converti
auparavant , & preſque Quadragénaire.
Cette Anecdote , intitulée l'Amour Fuif ,
confifte dans les lettres des deux Amans ,
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
où l'Auteur a très bien ſuivi le coſtume
& le ſtyle hébraïques ; ce qui les rend
vraiment originales.
* Prêt à ſe rendre , M. de Sac *** , dont
le vrail nom eſt Glancé , veut auparavant
être parfaitement connu d'Elife. Il lui
fait ſon Hiſtoire , où il ne lui cache pas
les égaremens de ſa premiere jeuneſſe;
où il ſe repréſente enſuite avili , déshonoré
, privé de ſa liberté par une indigne
épouſe; cherchant à voir par- là ſi toutes
ces circonstances ne diminueront rien de
l'idée avantageuſe qu'Eliſe a de lui . Il
lui découvre de plus qu'il a une fille
tendrement aimée , & qu'il eſt chargé
d'une autre qu'a eue ſa femme. Il lui
obſerve que fon coeur ſera partagé. Voulez
- vous encore , lui dit - il enfin , d'un
mari qui a passé par de semblables épreuves?
Oui , je vous veux encore , répond
Eliſe , qui l'en eſtime davantage , & qui
perſiſte toujours dans ſon plan . Le Quadragénaire
l'épouſe , & ils trouvent tous
deux dans cette union leur félicité mutuelle.
'
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 119
Le Tribunal Domestique , Comédie en
trois Actes & en Profe. A Amſterdam
, & ſe trouve à Paris , chez Esprit
, Libraire 1777 , in - 8 °.
Une Loi des anciens Romains a fourni
le ſujet de cette Comédie. Romulus avoit
établi chaque particulier juge de ſa femme.
Le mari de celle qui avoit commis
quelque délit , aſſembloit les parens de
la coupable , & la jugeoit devant eux.
Ce Tribunal Domestique ſervoit à maintenir
les moeurs dans la République. On
lit dans les anciens Hiſtoriens des exemples
de cette forte de jugemens.
Pandolfe , Jurifconfulte Vénitien , excédé
de la coquetterie de Laure , ſa femme,
& de fon goût pour les bals & les
divertiſſemens , a formé le projet de faire ,
revivre la Loi du Tribunal Domeſtique ,
& propoſé au Sénat de rendre un Edit
pour fon rétabliſſement. Le Sénat eft
aſſemblé pour délibérer à ce ſujet, Pasquin
, Valet- de- Chambre & Confident
de Pandolfe , jaloux de ſa femme Zerbine,
qui fuit en tout l'exemple de ſa
maîtreſſe , n'eſt pas moins enchanté que
fon maître , de l'eſpérance de voir un tel
uſage en vogue. Il regarde même l'Edit
comme déjà rendu ; & , voulant ufer
d'avance de ſon privilege , fait affeoir
Η 4
٢٠٠
20 MERCURE DE FRANCE.
Zerbine ſur un tabouret , ſe place ſur
un fauteuil , & lui fait fubir comiquement
un interrogatoire. Zerbine l'écoute
d'abord patiemment , & finit par ſe moquer
de lui , lui dire des injures , & le
renverſer avec ſon fauteuil. Pandolfe ,
de ſon côté , a fait avertir la mere de
ſa femme de venir aſſiſter au jugement
qu'il veut porter contre elle. Mais Zerbine
raffure ſa maîtreſſe , en lui apprenant
que Pandolfe , devenu amoureux
d'elle , lui a donné un rendez vous dont
l'heure s'approche , & qu'elle compte ſe
ſervir de cet incident de maniere à faire
tourner tous les projets du Jurifconfulte
à ſa confufion. Effectivement il arrive ,
& conte des douceurs à Zerbine ; il veut ,
dit - il , obtenir la premiere place dans
fon coeur , la place de Favori. De Favori
? s'ecrie - t - elle , du petit épagneul que
j'ai perdu ? Elle s'attache à cette idée ; ce
qui produit une ſcene très - plaiſante ,
dans laquelle elle fait jouer au grave
Pandolfe le rôle du petit chien , en lui
paſſant un ruban autour du cou , en le
faiſant ſauter , danſer , japper , marcher
à quatre pattes. Il a beau s'écrier : Quel
caprice de chien ! Zerbine eſt inexorable.
Enfin , comme ils font dans l'obſcurité ,
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 121
& que Laure eft cachée dans l'appartement
, la Suivante profite du moment
favorable pour la ſubſtituer à ſa place ,
lui remet le ruban & ſe retire. Lucrece ,
mere de Laure , arrive l'inſtant d'après ,
précédée des deux Domeſtiques qui tiennent
chacun un flambeau , & voit fon
gendre aux genoux de ſa fille , tenu en
leſſe à- peu - prés comme le Philofophe ,
foi - diſant , du Conte de M. Marmontel.
Le Jurifconfulte eft confondu. Pour comble
de diſgrace , ſa belle-mere lui apprend
que les femmes ſe ſont attroupées pour
s'oppoſer à l'Edit , qu'elles ont inveſti le
Sénat , en ont forcé les portes , & ont
fait renoncer les Sénateurs au projet ,
qui a été rejeté d'une voix unanime.
Pandolfe eſt réduit à recevoir le pardon
de ſa femme , & la Piece finit par un
raccommodement de ménage , dont l'exemple
eſt ſuivi par Paſquin & par Zerbine.
f
Cette piece , que l'Auteur traite luimême
modeftement de bagatelle , fruit
de quelques heures de loiſir , ne doit
pas être examinée à la rigueur. Elle eſt
néceſſairement un peu froide & foible
d'intrigue; mais elle eſt d'ailleurs bien
dialoguée ; la marche en eſt ſimple , &
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
les ſituations théatrâles font d'un bon comique.
t On trouve à la ſuite de cette Comédie
une vingtaine d'Odes Anacreontiques
, que l'Auteur , ou Editeur , aſſure
avoir été trouvées dans la retraite d'un
vieil Hermite , après ſa mort. Nous allons
en citer une des plus courtes.
Du char de Vénus détachées ,
Dans le caſque de Mars , un jour ,
Deux colombes s'étant nichées ,
Sous un mirthe faisoient l'amour.
Vénus , dont la préſence attire
En ces lieux le Dieu des combats ,
Laiffe échapper un doux ſourire ,
En voyant leurs tendres ébats.
:
Aimables Colombes ; dit - elle ,
Couvez dans ce nid déſormais.
Soyez l'embleme & le modele
De la tendreſſe & de la paix.
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 123
:
Dictionnaire des Origines , Découvertes ;
Inventions & Etabliſſemens . A Paris ,
chez Moutard , Libraire.
Onaréuni, dans ce nouveau Dictionnaire
, tout ce qu'on trouve de plus intéreſſant,
de plus curieux , de plus piquant ,& de plus
inftructif dans l'hiſtoire ſacrée , civile , religieuſe
, politique , littéraire ; dans l'histoire
naturelle , dans la phyſique , la métaphyſique
, la morale , les mathématiques ;
dans les autres ſciences , ainſi que dans tous
les Arts libéraux & méchaniques. Indiquer
dans le plus grand détail , l'origine
de chaque ſcience & de chaque art , en
développer les progrès d'une maniere auſſi
fimple que méthodique ; fixer l'époque
de chaque découverte , de chaque établisfement
& de chaque coutume , d'après les
Auteurs les plus exacts & les plus eſtimés ;
faire connoître les Inventeurs d'une infinité
de chofes utiles , que l'habitude où nous
ſommes d'en jouir , nous empêche de
priſer autant qu'elles le méritent ; remonter
à la ſource des uſages conſacrés par
une longue fuite de fiecles ; tels font les
principaux objets que ce Dictionnaire offre
à l'inſtruction & à l'amuſement du
public; & l'on doit le regarder , d'après
les compilateurs qui y ont travaillé , com124
MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
و د
و د
و د
ود
و د
me un tableau général de la naiſſance ,
de l'accroiſſement & de la perfection des
moeurs , des Ars & des Sciences chez
les différentes Nations. Nous ne pouvons
en donner une plus juſte idée , qu'en
mettant ſous les yeux du Lecteur , quel
ques - uns des articles pris au hafard. Voici
ce qu'on trouve au mot Pasquinade :
C'eſt un placard fatyrique , qu'on atta
che à Rome , à la Statue de Pasquin.
On attribue l'origine de cet uſage à un
Savetier Romain , nommé Pasquin ,
grand difeur de bons mots , & dans
la boutique duquel tous les rieurs de
fon temps avoient coutume de s'aſſembler.
Après ſa mort , comme on fouilloit
ſous le pavé devant ſa boutique ,
on trouva une ſtatue d'un ancien gla-
,, diateur , aſſez bien faite , mais mutilée
& à demi gâtée. On la dreſſa à l'endroit
où elle avoit été trouvée , au coin de
„ la boutique du défunt maître Pasquin ;
& d'un commun conſentement , on lui
donna fon nom. Depuis , toutes les
5, fatyres ont été appliquées à cette fi-
;, gure , comme ſi on eût voulu les attribuer
à un Paſquin reſſuſcité.
"
"
"
"
ود
رد
ود
ود
د
Pasquin s'adreſſe d'ordinaire à Marforio
, autre ſtatue dans Rome , ou
Marforio à Pasquin , à qui on fait faire
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 125
و د ,,lareplique.Lesréponſesſontcourtes,
,, piquantes & malignes . Quand on atta
„ que Marforio , Pasquin vient à ſon ſe-
,, cours; & quand c'eſt à Pasquin que
و د
l'on en veut , Marforio le defend à fon
,, tout; c'est - à- dire , que les fatyriques
font parler ces deux ſtatues comme il
leur plaît.
ع و
وو
و د
و د
و د
و و
و د
و د
La Signora Camilla , foeur de SixteV,
& qui avoit autrefois fait la leſſive ,
étant devenue Princeſſe , on vit le lendemain
Pasquin avec une chemiſe ſale.
Marforio lui demandant la raiſon d'une
ſi grande négligence , c'eſt , répondit- il,
„ que ma blanchiſſeuſe est devenue Princeffe."
"
On remarque , dans le grand Dictionnaire
où tout le monde vient puifer ,
qu'Adrien VI , indigné de ſe voir fouvent
en butte aux fatyres de Pasquin ,
réſolut de faire enlever la ſtatue pour la
précipiter dans le tibre, ou la réduire en
cendres ; mais qu'un de ſes Courtiſans
lui remontra ingénieuſement que ſi on
noyoit Pasquin , il ne deviendroit pas
muet pour cela , mais qu'il ſe feroit entendre
plus hautement que les grenouil.
les du fond de leurs marais ; & que fi on
le brûloit , les Poëtes , Nation naturel
lement mordante , s'aſſembleroient tous
126 MERCURE DE FRANCE .
les ans au lieu de fon, ſupplice , pour y
célébrer ſes obſeques , en déchirant la
mémoire de celui qui l'auroit condamné.
Le Pape goûta cet avis , & la ſtatue ne
fut point détruite. Le même motif peut
la conferver long - temps.
دو : Petit-Maître: ce nom, diſent nos
,, Lexicograpes , a commencé par les
» jeunes Seigneurs de la Cour. On croit
,, qu'il fut en uſage dès le temps où le
ود
ود
ود
و د
ود
ود
Duc Mazarin fut reçu en ſurvivance
de la charge de Grand-Maître de l'Ar
tillerie. On donna ce nom aux jeunes
Seigneurs qui étoient de même âge que
lui . M. de Voltaire en donne une autre
,, origine. Le Prince de Condé , dit- il ,
ſe ligua avec le Prince de Conti , ſon
frere , & le Duc de Longueville , qui
abandonnerent le parti de la fronde.
On avoit appelé la cabale du Duc de
Beaufort , au commencement de la
Régence , les Importans: on appeloit
celle des Princes , le parti des Petits-
Maîtres , parce qu'ils vouloient être les
maîtres de l'Etat,
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
”
ود
Ce terme a aujourd'hui une ſignification
plus étendue , & s'applique en
, général à la jeuneſſe , ivre de l'amour
ود
de foi - même , avantageuſe dans ſes
OCTOBRE. II. Vol. 1777. 127
,, propos , affectée dans ſes manieres , &
recherchée dans ſes ajuſtemens." ود
Ne pourroit-on pas ajouter que le Petit-
Maître veut quelquefois paſſer pour bel
eſprit , parce qu'il a un peu de mémoire ,
tant ſoit peu de lecture , ſurtout des
Journaux , des eſprits des Auteurs , & des
petits Dictionnaires ; parce qu'il parle ,
d'une maniere leſte & ſouvent ironique ,
de tout ce qui a rapport à la Morale exacte
& fevere ? S'il prend une charge de
judicature , il préfere l'étude d'un rôle de
Comédie , à celui d'un bon Chapitre de
Domat ou des Pandectes de Pothier , il
aime mieux aller promener ſon ennui &
fon loiſir aux différens ſpectacles , que
d'aſſiſter à une ſavante conférence fur le
Droit. Si , au contraire , c'eſt le parti
de l'épée qu'il embraſſe, cen'eſt pas par
le louable defir d'être utile à ſa patrie&
à fon Roi , c'eſt par rapport aux plaiſirs
qu'il s'y promet , & parce qu'il fait voeu
de paſſer ſes jours dans le déſoeuvrement
des viſites, les divertiſſemens de toute
eſpece, & fouvent dans les excès les plus
déshonorans . S'il s'engage dans les loix
de l'hymen , c'eſt pour ſe réſerver la liberté
de manquer à ſes engagemens , de
ſe moquer de ſes ſermens , & de quitter
128 MERCURE DE FRANCE.
une épouſe tendre & vertueuſe , pour
courir après des femmes déshonorées par
leurs excès & par l'amour de l'argent ,
l'unique mobile de leur fauffe tendreſſe.
Il faut s'arrêter dans cette Deſcription des
des différens Petits - Maîtres , de
peur de changer l'acception du mot en
chargeant leur portrait.
moeurs
Vie du Dauphin , Pere de Louis XVI,
écrite ſur les Mémoires de la Cour ,
préſentée au Roi & à la Famille Royale
par M. l'Abbé Proyart. A Paris ,
chez Berton , la veuve Hériſſant , Libraires.
On convient que ce genre de compo
fition tire de la vérité tout ſon prix ; &
que toute fiction , de quelque nature
qu'elle ſoit , n'eſt propre qu'à défigurer
'Hiſtoire. Un Biographe qui ne veut
peindre que de fantaiſie , & qui ne cherche
qu'à montrer de l'eſprit en faiſant
dire & penſer aux autres ce qu'ils n'ont
jamais dit ni penſé , s'écarte de la principale
Loi qu'il doit s'imposer. L'Auteur
de la Vie intéreſſante que nous annoncons
OCTOBRE II . Vol. 1777 129
yons , eſt à l'abri de ce reproche , puifqu'il
n'a employé que des Mémoires authentiques
(*) , & qu'il ne rapporte ces
faits que d'après des témoins oculaires
dignes de foi. La lecture de la Lettre
de l'Abbé Soldini , Confefſeur de Madame
la Dauphine , doit ôter juſqu'au
plus léger doute. D'ailleurs , toutes les
actions & toutes les paroles dignes d'admiration
, que M. l'Abbé Proyart offre
aux yeux du Lecteur , font exactement
analogues à l'idée qu'on a toujours eue
de Monfieur le Dauphin. Nous voudrions
pouvoit rapporter ici les principaux
traits de ſa Vie qui nous ont le plus
frappé , & que juſtifient ſi bien tous les
éloges qu'on a donné à ce Prince durant
ſa vie & après ſa mort.
a
"
" N'être grand que dans les grandes
actions , c'eſt ne l'être que la moindre
partie de la vie ; mais ſavoir , comme
(*) Ces Mémoires font de Madame la Dauphine , de M.
de Nicolaï , Evêque de Verdun ; de M. Collet , Confeffeur de
Mgr. le Dauphin ; de M. Soldini , Confeffeur de Madame la
Dauphine , & de M. le Duc de la Vauguion. Et les Lettres
, tant de Mgr. le Dauphin que de Madame la Dauphi
ne , ont été copiées fur ces originaux.
I
( 130 MERCURE DE FRANCE.
"
α
"
le Dauphin , donner l'empreinte de la
perfection à tout le corps de fa conduite
, c'eſt être grand d'une véritable
& folide grandeur." En effet ; ce ne
font pas toujours les vertus héroïques
qui font les plus eſtimables... La gloire ,
récompenſe infaillible des actions d'éclat ,
les rend faciles. Ce font les vertus do.
meſtiques journalieres qui caractériſent
fur-tout l'homme vertueux , & qui coû
tent le plus.
Sous quelque point de vue qu'on en
viſage M. le Dauphin, dans la vie publique
comme dans la vie privée , foit
que l'on confidere ſes actions journalieres,
ou les traits éclatans de fa vie; ce
Prince mérite d'être placé immédiatement
après S. Louis pour ſes vertus morales
; & pour les qualités de l'eſprit &
du coeur , à côté des meilleurs Princes &
des plus grands héros de fa race. Telle
eſt la juſte idée qu'en donne l'Auteur de
ſa vie.
L'Hiſtoire , qu'il appeloit la Leçon des
Princes & l'Ecole de la Politique ; » Hif-
,, toire, difoit - il un jour à l'Abbé de
» Marboeuf, eſt la reſſource des peuples
,, contre les erreurs des Princes ; elle
» donne aux enfans les leçons qu'on
OCTOBRE II. Vol. 1777. 131
h
200
00
ود
,, n'oſe faire au pere ; elle craint moins
,, un Roi dans le tombeau , que le payſan
dans fa chaumiere. M. le Beau lui
, ayant préſenté deux volumes de fon
Hiſtoire du Bas- Empire , il les montra
à l'Abbé de Saint - Cyr , & lui dit en
riant : l'Abbé , avis aux Princes. "
دو
"
ود
"
L'Hiſtoire a beau faire ſouvent l'éloge
des exploits guerriers , il donna
toujours la préférence aux vertus pacifiques
des grands hommes. S'il eût
monté ſur le Trône , il eût préféré
le plaiſir de faire le bonheur de ſes
ſujets , à la gloire d'humilier ſes voifins.
Il eſt bien plus beau , diſoit - il
dans un de fes écrits, d'être les délices
du monde , que d'en être la terreur.
Un Prince , ajoutoit-il, qui entreprend
une guerre uniquement pour ſa gloire
✓ perſonnelle , eſt également en horreur
& à Dieu & aux hommes.
و د
ود
ود
ود
ا و د
ود
ا و د
0
"
"
ود
M. le Dauphin étoit convaincu que
la puiſſance des Rois n'eſt établie que
,, pour exercer en particulier celle de
,, Dieu; pour récompenfer & pour pu-
,, nir , pour effrayer par les châtimens ,
,, attirer par les bienfaits , faire naître
,, une noble émulation , maintenir le
" bon droit , le défendre contre la vio-
12
132 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
"
ود
,, lence , terminer les diſſentions & les
querelles , entretenir l'union entre tous
les membres de l'Etat , alléger autant
qu'il eſt poſſible le joug de l'autorité ,
tourner au profit des peuples les tréſors
dont on eſt dépoſitaire , s'occuper tout
entier de ce qui peut faire leur bon.
heur , leur facrifier ſon tems , ſon plaifir
, ſa vie & fa gloire même. Voilà
les traits de reſſemblance que l'autorité
des Rois doit avoir avec celle de
Dieu même ."
"
ود
"
ود
ود
ود
Nous venons de copier les propres
expreſſions de M. le Dauphin , qui font
renfermées dans un de ſes écrits , où il
prouve que tout bon gouvernement doit
avoir pour baſe la justice & la raiſon.
Ces maximes faintes ont été gravées
dans le coeur de ſon illuſtre Fils ; elles
feront à jamais la regle de ſes actions.
Son regne fera appelé un jour par l'Hif
toire , un regne de paix & de juſtice.
M. le Dauphin prouva , par ſes ac
tions autant que par ſes paroles , qu'i
regardoit la licence des moeurs comme
un principe deſtructeur des Etats les
mieux affermis. ,, Je n'ai jamais doute,
,, diſoit- il , que la Morale d'Epicure ,
, laquelle on attribue la décadence de
OCTOBRE II . Vol. 1777. 133
C
!
| ,, l'Empire Romain , ne doive entraîner
la ruine de toutes les Nations chez lefquelles
elle s'introduira."
ود
دو
ود
وو
“
L'amour réel & fincere qu'il avoit
pour les peuples , lui rendoit perſonnelles
toutes les calamités publiques.
Une nouvelle impofition , devenue néceſſaire
, le faiſoit gémir. Chaque charge
de l'Etat en étoit une pour fon coeur.
Le Duc de la Vauguion , à l'occaſion
d'une Fête qui s'étoit donnée à Verfailles
pour la naiſſance d'un Prince ,
diſoit qu'il ne comprenoit pas comment
Aſſuérus avoit pu tenir à la fatigue
des feſtins qu'il donna pendant
cent quatre - vingt jours aux Grands
,, de fon Royaume. Et moi , dit leDauphin,
je ne ſais comment il a pu fubvenir
à la dépenſe ; & je préſume que
ce feſtin de fix mois à ſa Cour , aura
été expié par un jeûne ſolemnel dans دو ſes Provinces. Il faudroit, diſoit-il ,
dans une autre occaſion , à l'Ambaſſadeur
d'Eſpagne , pour qu'un Prince
goute une joie bien pure au milieu
d'un feſtin , qu'il pût y convier toute
la Nation , ou que du moins il pût ſe
ود
"
و د
ود
و د
و د
د و
,, dire , en ſe mettant à table : aucun de
13
134 MERCURE DE FRANCE.
ود mes Sujets n'ira aujourd'hui coucherfans
Souper.
Ce Prince joignoit à cette ſenſibilité
pour les malheureux , l'amour de la juftice
, qu'il regardoit comme la premiere
regle de la bienfaiſance , fur - tout dans
un Prince deſtiné au Trône , il ſe fit un
devoir de lui facrifier en toute rencontre
la recommandation , & même ſa propre
inclination. Il avoit de juſtes idées de
l'autorité & des devoirs des Sujets. „ L'o-
,, béiſſance , diſoit-il ſouvent , doit être
éclairée. Il faut diftinguer les différens
titres de ceux qui commandent , afin
de ne pas obéir à l'un en choſes qui
feroient du reſſort de l'autre." La
juſte application de cette maxime , ſuffiroit
ſeule dans un Etat pour rendre les
peuples heureux & tranquilles.
دو
ود
ود
ود
ود
La lecture de la vie de M. le Dauphin
intéreſſera tous les Lecteurs ,& leur
prouvera que ce Prince avoit fu allier
aux vertus propres de ſa condition , toutes
les vertus que l'homme peut poſſéder
ici bas , & que M. le Dauphin réuniſſoit
dans le plus haut degré de perfection.
Heureuſement pour nous , ces vertus
revivent & brillent d'un nouvel éclat
dans fon illuftre Famille.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 135
U
1
1
,
Les Noces Patriarchales Poëme en
Profe , en cinq Chants. A Paris ,
chez Quillau ; & la veuve Tilliard ,
Libraires.
L'Auteur de cet Ouvrage ſe déclare
ouvertement pour la poëſie Allemande ,
& la préfére aux productions modernes ,
où l'on s'écarte de cette naïveté enchantereſſe
, & de cette noble & touchante
ſimplicité qui caractériſent les Ouvrages
des anciens Cette Nation , qu'on ne
croyoit capable que de compilations la
borieuſes & de diſcuſſions profondes
fur les matieres d'érudition , nous a
prouvé , par pluſieurs Ouvrages poéti.
ques , qu'elle avoit auſſi le talent de
décrire fur-tout les beautés de la Nature ,
& les moeurs pures & innocentes de l'âge
d'or ; temps fortuné qu'on a droit de
regarder comme l'emblême du fiecle des
Patriarches ! Le genre paſtoral qui n'apu
ſe ſoutenir parmi nous, malgré le talent
de pluſieurs de nos Ecrivains , ſemble
s'être réfugié en Allemagne , où les
peintures fidelles de la Nature font la
plus forte impreſſion. Pluſieurs Poëtes
Allemands ont ſu concilier l'eſprit & la
14
136 MERCURE DE FRANCE.
naïveté dans une forte de poësie qui devient
fade , ſi l'eſprit ne l'aſſaiſonne , &
qui n'eſt plus rien s'il y domine. On a
remarqué que le naif conſiſte non dans
la ſeule ſimplicité , mais dans une belle
penſée , dans une vérité importante ,
dans un ſentiment noble développé ſans
art. Rien n'eſt donc plus conforme au
genre paſtoral, que de mêler des reflexions
philoſophiques à laladeſcription des beautés
champêtres , & d'établir pluſieurs vérités
importantes de Morale , même en
peignant les agrémens de la campagne.
Mais il faut , pour remplir cet objet ,
perdre de vue notre ſiecle de frivolité ,
de luxe , ofons le dire , de corruption , &
remonter avec Théocrite à celui de l'âge
d'or , où , pour parler ſans fiction , à ces
tems ou l'on conſervoit l'innocence des
moeurs primitives. S'il eſt un âge , a dit
un Littérateur judicieux , qui puiſſepréſenter
la Nature dans ſon innocence , &
faire de la vie des bergers une école pratique
de philofophie ; c'eſt celui où le
bonheur étoit auſſi pur , que la con.
duite de ceux qui en jouiſſoient étoit
fimple.
Quant à l'Ouvrage que nous annon .
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 137
çons , l'Auteur a- t - il marché ſur les
traces de M. Gefner, & imité ces graces
naïves & cette fimplicité touchante
du Poëme d'Abel ? A - t - il ſu allier le
reſpect dû aux divines Ecritures , avec
la liberté des fictions poëtiques ? Il faudroit
, pour décider cette queſtion , analyſer
l'Ouvrage de M. le Suire , & en
faire un parallele ſuivi avec la mort d'Abel
, & quelques autres Pieces de MM.
Gefner , Vieland & Haller , où l'on
trouve une infinité de détails agréables
& intéreſſans , & fur-tout ce ton aimable
de la Nature , infiniment ſupérieur
aux frivoles ornements du bel eſprit.
Nous exhortons ceux qui ont étudié ,
d'une maniere particuliere , la poëſie
Allemande&la nôtre, de faire ce parallele,
&de nous faire connoître le mérite diftingué
des Deshoulieres , des Mangenots
, des Fontenelles , & des autres Auteurs
qui , comme M.le Suire , ont ofé
donner à une Nation galante la defcrip
tion des moeurs pures & innocentes des
premiers tems.
I5
138 MERCURE DE FRANCE.
:
Effai fur le Génie Original d'Homere ,
avec l'état actuel de la Troade com.
paré à fon état, traduit de l'Anglois ,
de M. Wood, Auteur de la Deſcrip.
tion des Ruines de Palmyre & de
Balbec. A Paris, chez les Freres Debure
, Libraires .
Rien ne doit être plus intéreſſant ,
pour les admirateurs du Perede la poësie ,
que des Remarques ſavantes & judicieuſes
d'un Littérateur qui a lu l'Iliade &
l'Odyffée , fur la ſcene où combattit
Achille , & dans les pays où voyageoit
Achille , & chantoit Homere, & qui a
pouffé l'exactitude de ſes Obſervations ,
juſqu'à faire la Carte du Scamandre ,
riviere de Phrygie , proche de Troyes ,
ayant le Poëte Grec entre les mains.
Ces Remarques méritent d'autant plus
d'exciter notre curioſité , qu'elles prouvent
combien Homere a été exact &
fidele dans ſa maniere de peindre la Nature
; & que dans tous les Tableaux qu'il
a tracés , il eſt plus original qu'aucun
autre Poëte ancien ou moderne. C'eſt
comme Géographe , Voyageur , Hiftorien
ou Chronologiſte , qu'on enviſage Homere
dans l'Eſſai que nous annonçons.
On y examine ſa religion & ſa mythoOCTOBRE
II. Vol. 1777. 139
D
logie , les moeurs & les coutumes qu'il
décrit , la langue qu'il parloit , & les
connoiſſances qu'il montre ; &, ſous ces
différens points de vue , on indique avec
quelle vérité il a rendu la Nature.
La meilleure maniere de rendre juftice
à Homere , étoit de ſe tranſporter fur
les lieux , & au fiecle où il a compofé ſes
Poëmes . L'on doit ſavoir gré à ces
illuftres voyageurs , MM. Wood Dawkins
& Bouverie, d'avoir pour cela traverſé
les mers , & eſſayé toutes fortes de
fatigues , & de nous avoir appris pluſieurs
faits intéreſſans& propres à éclair
cirpluſieurs endroits du Poëte Grec. Que
de beautés nouvelles ne devons- nous pas
démêler dans Homere ! Si nous nous
tranſportons en idée , avec M. Wood,
dans la Troade & aux bords du Scamandre
, & fi nous liſons avec attention
ſes Remarques judicieuses ; ce nouveau
Commentateur , en parcourant la
Troade & les Ifles de l'Archipel , ne
s'eſt pas borné à rendre un hommage
diftingué au génie d'Homere , mais il a
encore la gloire de nous fervir aujourd'hui
de guide , dans la lecture de ce
Poëte , qui tient un premier rang parmi
les Auteurs claſſiques. On defiroit depuis
long-tems une verſion françoiſe de l'Ou140
MERCURE DE FRANCE.
vrage de M. Wood , déjà traduit en
pluſieurs langues. Celle que nous annonçons
ne peut manquer d'être bien
accueillie par les Amateurs de l'Antiquité.
Fournal des Causes célebres , curieuses &
intéreſſantes , &c. Ouvrage périodique
pour lequel on ſouſcrit , chez M.
Déſeſſarts , Avocat , rue de Verneuil ,
la troiſieme porte cochere avant la rue
de Poitiers ; & chez le ſieur Lacombe ,
rue de Tournon , au Bureau des Journaux.
12 vol. par an. Prix de la ſouſ
cription , 18 liv. pour Paris , & 24 liv.
pour la Province , franc de Port.
Ce Journal continue de mériter les
ſuccès qu'il a eus depuis qu'il paroît. Les
derniers volumes qui viennent d'être
publiés , l'emportent encore fur ceux que
nous avons déjà annoncés , par l'intérêt
& la variété des cauſes qu'ils renferment.
Le Volume qui a paru au mois d'Août
dernier , contient la fameuſe affaire du
ſieur Poilly , dont les malheurs font
connus de la France entiere.
Le Volume du mois de Septembre ,
renferme trois cauſes: la premiere préſenté
les détails les plus utiles ſur la
OCTOBRE II . Vol. 1777. 141
nobleſſe ; la ſeconde eſt l'hiſtoire de la gageure
finguliere ſur le ſexe du Chevalier
d'Eon , jugée à Londres le premier Juil .
let dernier ; & la troiſieme offre le tableau
effrayant d'un citoyen prêt à périr par le
dernier ſupplice , pour avoir commis un
homicide pour ſa propre défenſe. Le Volume
qui vient de paroître le premier
de ce mois , contient quatre cauſes : La
premiere eſt une queſtion de concubinage.
(*) Cette affaire eſt très - piquante.
Le Rédacteur en préſente ainſi le tableau.
ود
ود
ود
و د
ود
ود
Les Recueils , dit - il , de notre
Jurisprudence , contiennent une
foule d'exemples de donations faites
par des amans à leurs maîtreſſes ;
mais on n'en trouve aucun d'une donation
faite par uneActrice à ſon amant.
Cette affaire , qui a été agitée depuis
(*) M. Défefſarts est en même tems Rédacteur de cette
Caufe , & Auteur du Mémoire qui a été imprimé dans l'Affaire.
Les principes qui proſcrivent les Actes qui font le
fruit du concubinage , y sont développés avec beaucoup de
clarté & de force. M. Déſeſſarts les a difcutés avec plus d'étendue
dans l'article Concubinage , qu'il a inféré dans le
Tome XIV du Répertoire Univerſel de Juriſprudence , dont
il est un des Auteurs .
142 MERCURE DE FRANCE.
,, peu dans la capitale, préſente ce phé-
,, nomene" .
ود
ود
"
ود
ود
ود L'héritiere , continue le Rédacteur ,
& les créanciers d'une Actrice , réclamoient
le pouvoir des Loix contre une
donation qu'elle avoit faite à ſon
,, amant , ſous les fauſſes apparences
d'un contrat légitime. Peu de temps
avant ſa mort , cette Actrice avoit déchiré
le voile dont elle avoit voulu couvrir
ſa générofité.Frappée de l'injustice
de la donation que l'égarement de fes
fens , & une paſſion aveugle lui
avoient dictée , elle s'étoit empreſſée
d'anéantir , par ſon teftament , ce mo-
,, nument honteux de fa foibleſſe ".
“
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
ود
ود
ود
" L'homme qui avoit abuſé de l'em .
pire qu'il avoit fur le coeur & l'eſprit
de cette femme trop facile , auroit dû ,
fans doute , reſpecter cet acte qui porte
,, l'empreinte de la vérité ,&envelopper
,, de tenebres le titre illégal qu'un amour
inſenſé avoit écrit en ſa faveur ; mais ود
c'étoit peu pour lui d'avoir épuiſé la
,, générosité de cette Actrice , pendant
le temps qu'il avoit vécu avec elle , il
vouloit encore enlever à ſes créanciers
les triſtes dépouilles qui avoient échap-
,, pé à ſadiffipation . Les Loix & lesmoeurs
و د
و د
ود
OCTOBRE II. Vol. 1777. 143
;, offenſées , s'élevoient contre une pré-
,, tention auſſi injufte , & follicitoient
" un exemple qui forçât le vice à les
,, reſpecter , &c" .
On peutjuger par ce tableau, de l'interêt
de cette caufe.
La feconde eſt une ſéparationde corps
& de biens .
La troiſieme eſt le Procès du Docteur
Dodd , récemment jugé & exécuté à
Londres. L'hiſtoire de la vie & du ſupplice
de ce Miniſtre fameux , ne peut
manquer d'intéreſſer toutes fortes de
Lecteur. Le Redacteur l'a terminée par
le détail des apprêts funeſtes des ſupplices
d'Angleterre , & de l'exécution des
criminels .
La quatrieme eſt une queſtion de do
micile , jugée depuis peu par le Conſeil
d'Etat , en faveur d'un Banquier Juif.
La Table annoncée dans les volumes
précédens , ne paroîtra que dans le cou-
( rant du mois de Novembre. On reçoit
encore des foufcriptions pour cette Table
, & on délivre des collections complettes
de l'Ouvrage , au prix de la foufcription;
mais on ne vend aucun volume
ſéparé.
i
144 MERCURE DE FRANCE.
Traité des affections cancéreuses , pour
ſervir de ſuite à la théorie nouvelle
ſur les maladies du même genre. Par
M. J. M. Gamet , ancien Profeſſeur
Royal d'Anatomie comparée , à Lyon ,
& Penſionnaire du Roi. I vol. in-8° .
A Paris , chez Pierre - François Didot
le jeune , Libraire de la Faculté de
Médecine ; Ruault , Libraire , rue de
la Harpe ; à Lyon , chez Roffet ,
Libraire , rue Merciere 1777 .
De tous les maux qui affligent l'humanité
, il n'y en a point , fans contredit ,
qui mérite plus d'attention , de la part
des perſonnes de l'Art , que le Cancer ,
ſoit par les différentes cauſes qui le produiſent
, ſoit par les douleurs horribles
qu'il crée , ſoit par la difficulté de le guérir,
M. Gamet dit , dans la brochure
que nous annonçons , s'être principalement
occupé de cette maladie , ce qui
l'a conduit à la découverte d'un remede
qui réuffit dans la plupart des cas cancé
reux , & dont Sa Majefté vient de faire
l'acquiſition . L'Auteur fait part au Public
, dant la brochure que nous annonçons
, de ce que l'expérience lui a appris
fur
OCTOBRE II . Vol. 1777. 145
e
☑ſur les maladies cancéreuſes , & des cas
où ſon remede convient ; il aſſure qu'il
expoſe dans la plus exacte vérité , ceux
où il réuffit preſque toujours , comme
ceux où il eſt inſuffisant. La théorie du
cancer nous a paru très-bien développée
dans cette brochure.
+
1
5
a
1
Traité des Maladies nerveuses , kypocondriaques
& hyſteriques , Traduction de
l'Anglois de M. Robert Wytt , Docteur
& Profeſſeur de Medecine en
l'Univerſité d'Edimbourg. Nouvelle
Edition , à laquelle ona joint un extrait
d'un Ouvrage Anglois , du même
Auteur , fur les mouvemens vitaux
&involontaires des animaux , ſervant
d'introduction à celui-ci. 2 tom.in- 12 .
6 liv. relié. A Paris , chez Didot le
jeune. Libraire de la Faculté.
La premiere édition du Traité des
maladies des nerfs , du Docteur Wytt
ſe trouvant épuisée , l'Editeur a cru rendre
celle- ci plus intéreſſante , en ſubſtituant
à l'expoſition anatomique des nerfs ,
du Docteur Monro , laquelle ſe trouve
dans tous les Livres d'anatomie , un extrait
de l'Ouvrage de M. Wytt , ſur les mou-
K K
146 MERCURE DE FRANCE.
vemens involontaires des animaux , &
en effet, cet extrait eſt une vraie introduction
aux maladies des nerfs. M. Wytt
a fait des expériences curieuſes ſur la
fonction de l'économie animale la plus
obfcure ,& en même temps la plus capable
d'éclairer la Pratique , fi on parvenoit
àenmieux connoître l'étiologie .Quantau
traité principal , perfonne n'ignore qu'il
eſt de la derniere importance d'éclairer
le public fur les maladies nerveuſes ,
leurs différences , & les diverſes méthodes
de les traiter , parce que c'eſt dans
cette partie de l'Art de guérir , que les
Charlatans abuſent le plus de la pufillanimité
des malades , de la crédulité de
ceux qui les environnent , & de l'obfcurité
de la maladie. L'Editeur a ajouté
quelques Notes au texte de l'Auteur ,
pour éclaircir certains paſſages , que le
commun des Lecteurs n'entendroit pas
facilement.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 147
:
)
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LA Fortification Perpendiculaire , ou
Eſſai fur pluſieurs manieres de fortifier la
ligne droite , le triangle , le quarré , &
tous les polygones de quelque étendue
qu'en ſoient les côtés , en donnant à leur
défenſe une direction perpendiculaire ;
où l'on trouve des méthodes d'améliorer
les Places déjà conſtruites , & de les
rendre beaucoup plus fortes. On y
trouve auſſi des redoutes , des forts &
des retranchemens de Campagne , d'une
conſtruction nouvelle. Ouvrage enrichi
d'un grand nombre de Planches exécutées
par les plus habiles Graveurs ; par M. le
Marquis de Montalembert , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , Lieutenant-
Général des Provinces de Saintonge
& Angoumois , de l'Académie Royale
des Sciences , & de l'Académie Impériale
de Pétersbourg , Tom. II , in 4. Le prix
du premier volume eſt de 28 liv. broché
, & 30 liv. relié ; celui du ſecond ,
eſt de 34 liv. broché , & 36 liv. relié. A
Paris , chez philippe Denis Pierres , Imprimeur
, & chez Julien , à l'Hôtel de
Soubiſe.
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Meffe Grecque en l'honneur de Saint
Denis , Apôtre des Gaules , premier Evêque
de Paris , de Saint Ruſtique , &
de S. Eleuthere , Martyrs ; ſelon l'uſage
del'Abbaye de S. Denis en France , pour
le jour de l'Octave de la Fête folemnelle
de Saint Denis , au 16 Octobre , avec la
Meſſe Latine qu'on chante à Saint Denis ,
le jour de la Fête , & dans l'Octave,!
in- 12 de 64 pages, A Paris , chez Auguſtin-
Martin Lottin l'aîné , 1777.
Les vrais Principes de la Lecture , de
l'Ortographe & de la Prononciation Françoise
, de feu M. Viard, revus & augmentés
, par M. Luneau de Boisjermain
, in 8°. 3 parties , broché , 54 f.
port franc , au Bureau de l'Abonnement
Littéraire , ou du port franc des Livres ,
par la poſte. Hôtel de la Fautriere , rue
& à côté dé l'ancienne Comédie Françoiſe
; & chez Durand , Libraire.
Mémoires concernant l'Hiſtoire , les
Sciences , les Arts , les Moeurs , les
Uſages , &c. des Chinois , par les Mifſionnaires
de Pekin tome ſecond ,
T
OCTOBRE II . Vol. 1777. 149
in-40 . A Paris , chez Nyon , Libraire.
Quinti Horatii Flacci carmina cum annotationibus
Gallicis Lud. Poinſinet
de Sivry , regiæ Lotharingorum Academiæ
Socii .
Exemplaria Graca.
Nocturnd verſate manu , verſate dicernd.
2 vol. grand in- 8°. Prix , 8 liv. broc.
A Paris , chez Lacombe , Libraire ,
De l'Imprimerie de Fr. Amb. Didot.
Cette nouvelle édition d'Horace , eft
recommandable , non- feulement par une
interprétation très-heureuſe des paſſages
les plus difficiles du Poëte Latin , mais
encore par la beauté du papier & furtout
de l'impreſſion , qui eſt très- exacte
- & très - ſoignée. Nous en rendrons un
compte plus detaillé.
:
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
ACADEMIES.
I.
PRIX extraordinaire proposé par l'Aca
démie Royale des Sciences , pour l'année
1782.
L'ACADÉMIE , en annonçant , pour la
Séance publique de Pâques 1778 , la
proclamation d'un Prix extraordinaire
fur la formation & la fabrication du
Salpêtre , & en exigeant que les Mémoires
lui fuſſent adreſſés avant le 1 Avril
1777 , n'avoit confulté que fon empref
ſement à répondre aux vues bienfaiſantes
du Roi , & au defir qu'il a de délivrer
, le plutôt poſſible, ſes Sujets de
la gêne de la fouille que les Salpêtriers
ont droit de faire chez les Particuliers ,
& des abus auxquels elle peut donner
lieu.
L'examen des Mémoires qui lui ont
été adreſſés pour le concours , n'a pas
tardé à lui faire appercevoir que le délai
OCTOBRE II. Vol. 1777. 151
accordé aux concurrens , étoit beaucoup
trop court , relativement à l'importance
de l'objet , & à la nature des expériences
qu'il exigeoit : il eſt arrivé delà ,
que dans le grand nombre des Mémoires
qui ont été admis au concours , quoiqu'il
s'en ſoit trouvé pluſieurs qui paroiſſent
avoir été rédigés par de très- habiles
Chimiſtes , il n'y en a aucun cependant
qui contienne rien d'aſſez neuf , qui
préſente des expériences afſſez déciſives
&affez complettes ; enfin , qui renferme
des applications aſſez heureuſes à la pra-
{ tique , pour avoir des droits au Prix.
Dans ces circonstances , l'Académie ſe
voit forcée de différer la proclamation
du Prix; & elle croit devoir en reculer
affez loin l'époque , pour n'être plus
dans le cas d'accorder de nouveaux délais.
Elle annonce en conſequence , que le
Prix qui devoit être proclamé à la Séance
publique de Pâques 1778 , ſera différé
juſqu'à celle de la S. Martin 1782 ; &
elle propoſe de nouveau , pour cette
époque , de trouver les moyens les
plus prompts & les plus économiques
de procurer en France une production
& une récolte de Salpêtre plus abon-
"
"
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
dantes que celles qu'on obtient préfentement
, & fur-tout qui puiſſent
diſpenſer des recherches que les Salpêtriers
ont le droit de faire dans les
maiſons des Particuliers" .
Sa Majefté , ſur les repreſentations qui
lui ont été faites par l'Académie , a bien
voulu doubler le Prix ; ainſi il ſera
de 8000 liv. au lieu de quatre ; &
il y fera joint une ſomme de 4000 liv.
que l'Académie diſtribuera à un ou
pluſieurs Acceſſites , ſuivant le nombre
des Mémoires qui paroîtront avoir des
droits à des recompenfes , & fuivant
l'objet des dépenſes utiles qui auront été
faites par les Concurrens.
Comme la vérification que l'Académie
ſe propoſe de faire de toutes les expé
riences indiquées par les Concurrens ,
exigera néceſſairement un tems aſſez
conſidérable , les Mémoires ne feront
admis , pour le concours , que juſqu'au
I Janvier 1781 ; mais l'Académie recevra,
juſqu'au 1 Avril 1782 , les Supplé.
mens & éclairciſſemens que voudront
envoyer les Auteurs des Mémoires qui
lui feront parvenus dans le tems preferit.
1
Il paroît , d'après des Obſervations
OCTOBRE II . Vol. 1777. 153
faites par M. le Duc de la Rochefoucault
, & confirmées depuis par celles
de MM. Clouet & Lavoifier , qu'il exiſte
en France des terres calcaires tendres ,
qui contiennent naturellement une aſſez
grande quantité de Salpêtre à baſe terreuſe.
Les Montagnes de Craye des
environs de la Roche-Guyon , & celle
- de Tuffan de Saint-Avertin en Touraine ,
en fourniſſent des exemples. L'Acadé-
■ mie a cru devoir faire mention de ces
découvertes modernes , dans une Notice
qu'elle a joint à ſon Programme , afin
de diriger vers cet objet, Pattention des
Concurrens.
MONTAUBAN.
II.
L'Académie de Montauban tint , le
3 Mai dernier, une ſéance publique.
M. le Préſident de Savignac , Directeur
de l'Académie, annonça l'objet de cette
nouvelle ſéance . Ce jour , dit-il , où
l'Académie s'aſſemble extraordinaire-
,, ment , eſt pour elle le jour d'un triomphe
que lui ménage M. l'Abbé de
Latour par ſes nouveaux bienfaits ;
ود
ود
"
ود
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
cet illuftre Confrere nous avoit rendus
diſpenſateurs d'un prix deſtiné à l'éloquence;
il en conſacre un aujourd'hui
„ à l'Agriculture " . M. de Savignac
développe enſuite l'origine & les progrès
de l'Agriculture , retrace ſes charmes
& ſes attraits ; il établit fa connexion
étroite avec les bonnes moeurs ;
il étale les ſoins que ſe donnerent tous
les grands Légiſlateurs pour la perfectionner
, & en inſpirer le goût ; il rappelle
avec préciſion les éloges que les
Poëtes , les Orateurs & les Hiſtoriens
lui ont prodigués à l'envi ; & cite en
particulier Xénophon , qui formoit des
voeux pour qu'on établît des prix en
faveur de l'Agriculture.
Le Difcours de M. de Savignac fut
ſuivi de la lecture d'une Epitre à nos
ayeux , dont M. l'Abbé Teuliere eſt
l'Auteur.
M. Lade , Avocat à la Cour des Aides
, lut un Difcours dans lequel il
prouve que le commerce , envisagé fous
le point de vue le plus général , nuit à
la population , altere les moeurs , & refroidit
le patriotiſme ; que l'Agriculture ,
au contraire , favoriſe les progrès de la
population ; maintient la force& la fimOCTOBRE
II . Vol. 17770 155
1
1
5
}
plicité des moeurs , & eſt l'ame & la
ſource du patriotiſme. Un peuple
,, agricole , dit - il , perd tout en per-
"
ود
وو
dant ſa patrie ; un peuple marchand
conferve ſa fortune , quand ſon
,, pays lui eſt enlevé ; l'homme riche en
5, propriété territoriale fait des voeux
,, pour la puiſſance qui le protege &
ود
"
ود
ود
ود
ود
le défend. Si fa patrie eſt détruite , il
,, ne lui en reſte plus ; celui qui n'eſt
riche que des bienfaits du commerce
,, qui ſe déplacent avec lui , ne perd pas
ſa patrie il ne fait qu'en changer....
C'eſt ainſi que les Nations agricoles
feront toujours ſupérieures aux Nations
commerçantes ; l'Agriculture eſt
,, la ſource des hommes , la baſe des
,, moeurs , le fondement du patriotiſme :
,, applaudiſſons au zele éclairé qui l'en-
,, courage ; félicitons- nous de concourir
,, aux vues ſages & bienfaiſantes , qui
lui diſpenſent des ſecours& des cou- ود ronnes ; c'eſt le premier de tous les
Arts , le ſeul digne peut- être de la
reconnoiſſance &de la vénération des
mortels " .
"
ود
ود
ود
M. le Baron de Puymoubrun lut une
Epitre à Thémire.
La féance fut terminée par la lecture
du Programme.
156 MERCURE DE FRANCE.
Le prix que l'Académie diſtribuera
le 4 Mai prochain , eſt deſtiné à un Ouvrage
ſur quelque point d'Agriculture ,
dont le ſujet eſt laiſſé pour l'année 1778 .
au choix des Auteurs.
Les Auteurs s'attacheront à procurer
des méthodes utiles & des découvertes
heureuſes , pour bonifier la partie d'Agriculture
qu'ils auront entrepris de traiter
; & ils feront attentifs à ne point s'écarter
du ſujet qu'ils auront choiſi .
Les Ouvrages ne feront tout au plus
que de trois quarts - d'heure de lecture ,
&finiront par une courte Priere à Jéſus-
Chrift. Ils feront remis par-tout le mois
de Février prochain , en deux copies
bien liſibles , francs de port , à M. Lade ,
Avocat à la Cour des Aides , Membre
de l'Académie , dans ſa Maiſon , rue du
College.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les Dimanches les repréſentations
de Céphale & Procris.
OCTOBRE II . Vol. 1777. 157
: Mademoiselle de Beaumeſnil a joué,
le 12 Octobre , le rôle de Procris , avec
un ſentiment & une perfection qui ont
- fait reſſortir les beautés muſicales de ce
rôle. Elle a été beaucoup applaudie ,
ainſi que Mademoiselle Duplan , ſi ſublime
dans le rôle de la Falousie.
:
On a joué les Mardi & Vendredi
l'Opéra d'Armide .
M. le Chevalier Gluck a dû s'appercevoir
que le même ſtyle en muſique ne
convient point à tous les genres ; & que
fi la déclamation notée ſuffit preſque
ſeule à une action rapide & théâtrale ,
comme dans Iphigénie , dans Alceste ,
il falloit une muſique d'un chant pafſionné
, agréable & varié , pour un
ſpectacle d'enchantement , comme l'O
péra d'Arimide. Ce célebre Compoſiteur
a ſenti , il a même annoncé qu'il devoit
produire une voluptueuſe ſenſation * , & donner
à fon Armide le charme de la Poéfie
, & l'illuſion de la Peinture ; enfin ,
Voyez Sa Lettre à M. L. B. D. R. No. 40 de l'Année
Littéraire de 1776 , pag. 132.
158 MERCURE DE FRANCE.
être plus Peintre & plus Poëte que Muſicien.
Mais on eſt forcé d'avouer , que plus on
entend ſon Opéra , moins on y trouve
ce qu'il promettoit de nous faire éprou
ver. Il est vrai qu'il a prévenu les Spec
tateurs , qu'il leur faudra au moins autant
de tems pour comprendre fon Armide ,
qu'il leur en a fallu pour comprendre
l'Alceſte. Cependant la Muſique ne doit
pas être un langage abſtrait & énigmatique
, qui demande beaucoup de réflexion
pour en développer l'intelligence. Le but
de toute Muſique, eſt d'exprimer , de
plaire & d'intéreſſer ; c'eſt la langue uni
verſelle qui ſe fait entendre à l'ame , &
qui parle aux ſens. Et s'il faut de la
ſcience & du génie pour former les
combinaiſons de cet Art, il ne faut
qu'un coeur ſenſible pour juger de ſes
effets. C'eſt une autre erreur d'avoir
cherché le moyen de faire parler les perſonnages
, de maniere que l'on connoîtroit
d'abord à leur façon de s'exprimer , quand
ce fera Armide qui parlera ou une Suivante.
Le bon ou mauvais emploi des
termes d'une Langue , & la pronon
ciation plus ou moins vicieuſe , peuvent
faire juger de la différence de l'éducation
des perſonnes. Il n'en eſt pas
OCTOBRE II. Vol. 1777. 159
コ
de même en Muſique ; un mauvais chant
ne caractériſe pas davantage un perſonnage
ſubalterne , qu'un beau chant ne
. diftingue les perſonnes d'un rang ſupérieur.
L'Art muſical eſt mécanique dans
le récitatif ; il ne rend que le ton de
la déclamation & que l'accent de la
Langue ; mais il eſt un Art de génie
dans le chant , un Art créateur qui
flatte , touche , émeut l'Auditeur. Il eſt
alors indépéndant du ſon des mots ;
c'eſt un ſentiment de joie ou de douleur
, de douceur ou de paffion que le
chant doit exprimer ; & le ſentiment
appartient autant à l'homme du Peuple
qu'au Souverain. C'eſt ſans doute cette
erreur qui a engagé le nouveau: Com
poſiteur à faire chanter des airs fors fim
ples par les Confidentes d'Armide , tandis
que l'Enchantereſſe débite preſque tout
fon rôle ſur un ton très exalté. -1
Armide a été remplacée par Alceste , le
Vendredi 17 Octobre.
L'Académie Royale de Muſique a
déjà fait des répétitions de Roland Fu-
-rieux , Opéra de Quinault, revu par M.
M***, & dont la nouvelle Muſique eſt
de M. Piccini .
160 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE.
رد
LES Comédiens François n'ont rien
donné de nouveau depuis la Comédie
des Soubrettes ou de l'Inconséquent , dont
ils annoncent la repriſe , après quelques
changemens que l'Auteur prépare.
DÉBUT.
Mademoiselle THENARD , jeune
Actriſe , a débuté le Jeudi 2 Octobre ,
par le rôle d'Idamé dans l'Orphelin de la
Chine ; elle a joué enſuite Zaire , Hypermenestre
, & pluſieurs autres rôles
principaux de la Tragédie. Cette Actrice
avoit déjà fait l'eſſai de ſes talens
fur quelques Théâtres de Province
, dans la Comédie & dans la Tra
gédie. M. Préville connoiſſant ſes heureuſes
diſpoſitions a bien voulu lui
donner ſes conſeils , dont elle a beaucoup
profité. Sa timidité & le ſentiment
de la difficulté de ſon Art , ont empêché
qu'elle ne développât entierement
touOCTOBRE
II. Vol. 1777. 161
tous ſes moyens. Cependant le Public
connoiſſeur qui voit au-delà de ce qu'un
Sujet exécute , & qui apperçoit dans ſes
eſſais ce qu'il peut devenir , a beaucoup
applaudi cette Actrice , l'a encouragée ;
& fes fuffrages ont juſtifié le difcernement
du Maître & les talens de l'Eleve.
Mademoiselle Thénard a d'ailleurs reçu
de la Nature tous les avantages qui peuvent
la faire briller au Théâtre , & en
faire une excellente Actrice , lorſqu'elle
mettra dans ſon jeu plus de franchiſe ,
plus d'énergie & plus d'abandon.
COMÉDIE ITALIENNE.
}
:
LES Comédiens Italiens ont donné , le
Jeudin Octobre , la premiere repréſentation
de l'Olympiade ou le Triomphe
de l'Amitié , Drame héroïque , en trois
Actes , en vers , parodie de l'Opéra de
Metastase , Muſique de M. Sacchini.
Nous expoferons en peu de mots le ſujet
connu de ce Drame.
Une Princeſſe doit être le prix du
vainqueur aux Jeux olympiques. Cette
Princeſſe a un amant; mais elle eſt ado-
1
L
162 MERCURE DE FRANCE,
rée par un jeune Prince qui vient dif
puter ſa conquête. Son Amant exercé
au combat des Jeux olympiques , eſt
preſque certain de remporter la victoire;
il ignore que ſa Maîtreſſe ſera la récompenſe
de fon courage; il offre ſon ſecours
à fon rival & à fon ami , pour g
lui faire obtenir l'objet de ſa paffion.c
Il triomphe en effet ſous le nom de fong
ami. A peine a-t-il engagé ſa parole , e
qu'il reconnoît ſon erreur: cependant
l'amitié lui fait faire le facrifice de fon a
amour. Mais ſon ſecret n'a pu être con- c
ſervé ; ſa Maîtreſſe l'a reconnu ; & par
une loi folemnelle , il eſt condamné ,
comme parjure , à la mort. Son amip
non moins coupable, doit pareillement
perdre la vie. Ces deux rivaux ſe juſtifient
, & l'un veut en vain mourir pour
l'autre. Le pere même de la Princeſſe ,
Roi ,& Chef des Jeux , eftobligé , par
ferment , de faire périr les Criminels.
Heureuſement le tems de ſa Magiſtrature
étant fini , il la remet au Peuple , qui ,
touché de la générofité des amis , les fauve
du ſupplice ; & l'Amant aimé eſt engagé
par le Prince ſon rival , d'épouser
ſa Maîtreſſe , qu'il a méritée par fon
amour & par fon triomphe
OCTOBRE II. Vol. 1777. 163
La Muſique deſtinée à un grand
Opéra , en a la forme & la pompe. La
difficulté de l'exécuter ſur le Théâtre
où elle devoit paroître , l'a fait tranfporter
à la Comédie Italienne , où de
même Compoſiteur avoit déjà eu un
grand ſuccès dans la Colonte. Les airs
de l'Olympiade atteſtent le génie d'un
grand Maître. Ils font brillans; le chant
en eſt agréable, noble & expreffif. Peut
être n'eſt il point affez varie ni aſſez
analogue à l'expreffion des paroles , ce
qui peut dépendre du traveſtiſſement
du Poëme. Au reſte, les principaux
rôles font parfaitement joués & chantés
par MM. Clairval , Julien , Michu; &
par Mesdames Trial & Colombe. Ces
deux Actrices ont des airs du plus grand
éclat , qu'elles chantent avec beaucoup
de goût & de talent. On a ſurtout applaudi
un ſuperbe air que Madame Trial
exécute avec une perfection qui ne laiſſe
rien à defirer. Cet air , qui devoit être
chanté par l'Acteur principal , fait un
contre-fens dans le Poëme ; mais il faut
Ele pardonner quand on a entendu la charmante
Cantatrice qui l'exécute,
On a donné le Dimanche 12 Octobre ,
1
L2
164 MERCURE DE FRANCE .
la premiere repréſentation de Sans-Dormir
, Parodie d'Ernelinde , en deux Actes ,
en vers , mêlée de Vaudevilles. On a
a applaudi quelques ſaillies , & pluſieurs
couplets ingénieux...
R
AROTIS...
1
GRAVURES.
! I
L'Heureuſe Fécondité , Eſtampe d'environ
12 pouces de large , ſur II de haut,
gravée d'après le tableau original de
M. Fragonard , Peintre du Roi , par
M. Delaunay , Graveur du Roi. A
Paris , chez l'Auteur , rue de la Buche
rie , la porte cochere près la rue des
Rats. Prix , 3 liv.
LE ſujet de cette Eſtampe , eſt renfermé
dans un ovale: on y voit une jeune &
aimable Villageoiſe , qui a un enfant fur
ſes genoux , & pluſieurs autres autour
d'elle. Leurs amuſemens variés , diffé
rens acceſſoirs & le talent du Graveur
feront rechercher cette jolie Eſtampe.
ad
OCTOBRE II . Vol. 1777. 165
1-
১৯
II.
L'Heureux moment , Eſtampe d'environ 14
pouces de haut , fur 10 pouces de large,
gravée par M. Delaunay , Graveur
du Roi , d'après le tableau peint
à la gouaſſe , par M. Lavreinſe. A
Paris , à l'adreſſe ci - deſſus. Prix , 3
liv.
L'HeureuxMoment eſt pour un amant
qui eſt aux pieds de ſa maſtreſſe, & qui
ſemble lire ſon bonheur dans ſes yeux.
Cette compoſition eſt agréable , & faite
pour plaire.
III.
:
:
:
La Chûte dangereuse , Eſtampe d'environ
120 pouces de large , ſur 12 de haut
gravée par M. Delaunay , d'après le
tableau de F. Meyer. A Paris , à la
même adreſſe.
Cette Eſtampe nous offre un Payſage
enrichi de figures & d'animaux. On y
voit une jeune Bergere renverſée à terre
par une bête afine ; & cette chûte paroît
ر
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
moins dangereuſe pour elle , que pour
un Villageois qui eſt ſurpris des appas
qu'il découvre. La gravüre de cette der
niere Eſtampe , ainſi que celle des deux
précédentes , fait honneur au burin de
M. Delaunay.
IV.
1
Lefouper d'Henri IV chez le Meunier.
L'entretien d'Henri IV& de Sully. Deux
Eſtampes en pendants , de ro pouces de
longueur & de 8 de hauteur , gravées
d'après Herwick , par P. Chenu. Prix ,
30f. Chez l'Auteur , rue de la Harpe , à
côté du paſſage des Jacobins,
V.
Portrait de François Rabelais , d'après Sarrabat
, & gravé par P. Savart. Prix ,
3 liv. Chez l'Auteur , Hôtel Chamouzet
, Quai St Bernard , à Paris.
1
CePortrait eſt une miniature en gravure
traitée avec beaucoup d'intelligence
&de talent; le travail en eſt fini , & d'un
effet pittoreſque ; il doit être diſtingué
dans labelle collection des Hommes célebres
, gravés par MM. Fiquet & Savart.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 167
0
DAVI
On vient de publier deux nouvelles
Eſtampes d'après M. Baudouin, Peintre
du Roi , dédiées à M. Trudenne , Conſeiller
d'Etat .
Ces deux Eſtampes ſont pendantes ;
elles ont treize pouces de hauteur , &
ſeize de largeur. Elles repréſentent deux
aſſemblées nombreuſes dans l'Egliſe ,
l'une pour l'Instruction ou le Cathéchisme ,
l'autre pour la Pénitence. Ces compoſi
tions ingénieuſes & variées,font rendues
avec tout l'eſprit du maître , & d'une
maniere pittoreſque , parM. Moitte,Graveur
du Roi. Prix, 8 liv. chaque Eſtampe.
A Paris , chez l'Auteur , rue St Victor ,
la troiſieme porte cochere à gauche,Ten
entrant par la Place Maubert.
惠
L'Amour en Sentinelle , Eſtampe de 11
pouces de large , & de 14 de hauteur ,
d'après le tableau de M. Fragonard,Peintre
du Roi , dédiée à M. Paris de Mezieu ,
Prix , I liv. 10 f.
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
Le Portrait de Laurent Cars , Graveur
du Roi , d'après Peronneau. Prix , I liv.
4fols.
Etudes de Têtes antiques , deſſinées en
partie d'après la Colonne Troyenne.
Prix , 1 liv. 16 f.
Toutes ces Eſtampes ſont gravées avec
beaucoup d'intelligence & de talent , &
ſont d'un très bon effét. Elles ſe vendent
chez l'Auteur , M. Miger , rue Montmartre
, au coin de celle des Vieux-Augus
ftins.
VIII.
Les Médecins botanistes & mineralogistes
, écrafés par le Médecin à la mode ,
dédié à la mémoire de l'immortel Tournefort
, par un amateur de Botanique ,
Eſtampe de 12 pouces de longueur , &
9de largeur. A Paris , chez le Pere &
Avaulez , Marchands d'Eſtampes , rue
St. Jacques,
1
:
OCTOBRE II. Vol. 1777. 169
IX. , of
Les Recruteurs à la Ville , & les Recruteurs
à la Campagne , Estampes chacune
de 12 f. A Paris , chez Iſabey , rue
de Gevres.
T
MUSIQUE.
I.
RECUEIL de deux Romances & d'une
Ariette , avec accompagnement de guitarre
, flûte ou violon , & baſſe chiffrée
pour le clavecin ad libitum ; de trois Romances
, avec accompagnement de gui.
- tarre & flûte , ou violon ad libitum ; de
- deux Romances &quatre Brunettes , avec
accompagnement de guitarre , d'un menuet
avec variation enduo pour guitarre
& violon , & d'une Allemande pour
guitarre , dédié à Mademoiselle Yvon ,
par M. Dutilly , Maître de guitarre. Prix
7 liv. 4 fols. A Verſailles , chez Blaizot ,
à l'entrée de la rue Satory ; & à Paris ,
chez Fortin , Ingénieur Mécanicien du
L5
:
4
170 MERCURE DE FRANCE.
Roi , rue de la Harpe , à côté de la rue
du Foin , & aux adreſſes ordinaire de
Muſique.
II.
Les Trois Fermiers , Comédie en deux
actes , en profe , repréſentée pour la
premiere fois par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi , le 16 Mai 1777 ; par
M.D. Z. , miſe au jour par le ſieurHoubaut
, Editeur. Prix 24 liv. ,& les parties
ſéparées pour la facilité de l'exécution ,
9 liv. , les paroles de M. Monvel . A
Paris , chez le ſieur Houbaut , Muficien
Copiſte des Menus - Plaiſirs du Roi , &
de la Comédie Italienne , Maître de
Muſique , rue Mauconſeil , près la Comédie
, & aux adreſſes ordinaires.
III.
Recueil d'Ariettes choisies des Trois Fermiers
, arrangées pour le clavecin ou le
forté - piano , avec accompagnement de
deux violons & la baſſe chiffrée , dédiées
Mademoiſelle Lenglé de Schoebéque ,
par M. Benaut , Maître de clavecin de
l'Abbaye Royale de Montmartre, Dames
OCTOBRE II. Vol. 1777. 171
۲
*de la Croix , &c . Prix r liv. ró fols. A
Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine.
près la rue Chriſtine , & aux adreſſes
ordinaires de Muſique.
IV.
Ouverture & entr'acte des Trois Fermiers
, avec accompagnement d'un violon
& violoncelle ad libitum. Prix 3 liv. ,
la même adreſſe.
V.
Air de Louiſe dans les Trois Fermiers ,
(faut attendre avec patience ) arrangé pour
la harpe , par M. Suin. Prix 12 fols. A
Paris , chez Couſineau , Luthier de la
Reine , rue des Poulies , vis- à- vis la colonnade
du Louvre.
VI.
Recueil de fix Airs choiſis de MM,
Piccini , Manna, Perez , Galuppi , Conforti
, Sacchini , imprimés dans la maniere
de la gravure, en partition avecles
paroles Italiennes & les parties ſéparées.
Prix 7 liv. 10 ſols. Aux Deux . Ponts ;
1721 MERCURE DE FRANCE.
& à Paris , chez Lacombe , Libraire ,
rue de Tournon.
:
VII.
Six Sonates en dup pour le tambourin ,
accompagnées d'un violon ſeul , dédiées
àM. le Comte de la Blache , Maréchalde-
Camps des armées du Roi , par M.
Lavalliere l'aîné , Maître de muſique
&de tambourin , onzieme oeuvre. Prix 6
liv. Elles peuvent s'exécuter ſur le violon
, flûte , hautbois , clarinette , par-deſſus
de viole , mandoline , guitarre , & fur la
vielle & muſette, en les tranſpoſant en
fol ut. Laquatrieme & la cinquieme peuvent
ſe jouer a deux flûtes de tambourin.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Tixeranderie
, vis-à-vis le cul-de-ſac S. Faron,
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
VIII.
Chanson de parade , arrangée pour la
harpe , par M. Suin. Prix 12 fols.
Air des Trois Fermiers , auſſi arrangé
pour la harpe, par le même. Prix 12 f.
AParis , chez Couſineau , Luthier bre
OCTOBRE II. Vol. 1777 173
veté de la Reine , rue des Poulies , vis-àvis
la colonnade du Louvre,
IX.
Rondeau del Signor Traetta , chanté
par Mademoiſelle Balconi au Concert
ſpirituel , avec paroles Italiennes & Françoiſes.
A Paris , chez M. d'Enouville ,
Receveur des Loteries , rue de Vannes ,
près celle du Four , à la Nouvelle Halle ,
&aux adreſſes ordinaires.
H.M
Miſerere mei Deus , motet à cinq voix ,
du célebre,Sacchini , propoſé par fouf
criptionist
Il y a long temps qu'on ſe plaint dans
les Eglifes , & fur tout dans les couvents
de femmes , de n'avoit à chanter d'autre
miſerere que celui de Lalande , qui , tout
eſtimé qu'il eſt avec juſtice , eſt d'un goût
entierement contraire à celui d'aujourd'hui.
Ceux des autres Maîtres , qui auroient
pu le remplacer , font tous écrits
avec des accompagnemens ; ce qui en
rend , dans ces mêmes lieux , l'exécution
difficile. Celui que nous annonçons , ac.
174 MERCURE DE FRANCE.
compagné ſeulement de l'orgue , joint à
la facilité de l'exécution , a le mérite d'être
d'un des premiers Maîtres de l'Italie
, dont le goût eſt aſſez connu parmi
nous , & qui peut prouver , par cette
compoſition , qu'il n'eſt pas moins profond
que ſes rivaux dans la ſcience de
l'harmonie.
On ſouſcrit chez M. d'Enouville ,Receveur
des Loteries , rue de Vannes , près
celle du Four , à la Nouvelle Halle ; chez
M. Houbaut , Marchand de muſique , rue
Mauconſeil , près la Comédie Italienne ;
& chez M. Talma , Dentiſte , même rue ,
vis-à-vis la rue Françoiſe.
e On donnera 6 liv. en ſouſcrivant , &
6liv. en recevant l'ouvrage , qui ſe délivrera
le 15 Novembre prochain aux
adreſſes ci - deſſus.
N. B. On ne ſera admis à ſouſcrire
que juſqu'à la fin d'Octobre , & il n'en
fera délivré qu'aux Souſcripteurs ?
11
OCTOBRE II. Vol. 1777. 175
GEOGRAPHIE.
1 I.
CARTE de la Virigine & Maryland , a
trois lieues marines pour pouce , contenant
la baye de Chesapeake , & en deux
grandes feuilles ; par Fry & Jefferson ;
traduite de l'Anglois. Prix , 3 liv.
La Floride , compriſes les bouches du
Miffiffipi , Canal& Ifles de Bahama , avec
les fondes en braſſes & en pieds le long
des côtes , par Jefferis, endeux feuilles ,
àdix lieues marines pour pouce& demi,
traduite de l'Anglois. Prix , 3 live
Plus, une Carte des Côtes des environs
de Charles Town avec les fondes , depuis
le Cap Féar , Cap Roman à Sud Ediſto ,
par N. Pocock. Prix , r liv. 10 f. tra
duite de l'Anglois .
La collection entiere des détails de
l'Amérique ſeptentrionale , contient actuellement
38 feuilles. Prix , 40 liv.
Le Recueil du 15 plans de Villes ,
& la bataille de Broklin. Prix , 6 liv.
AParis , chez le ſieur le Rouge, Ingé
wed
176 MERCURE DE FRANCE.
nicur-Géographe duRoi , rue des grands
Auguſtins .
On y trouve auſſi les originaux dont
le prix eſt double. Il eſt à remarquer que
ſa Carte de la nouvelle York en 4 feuilles
, contient vingt poſitions de plus que
la Carte originale Angloiſe.r
٤٠ :
Carte ou tableau des Villes de France ,
où les plans des principales villes du
Royaume ſont exprimés , ſervant à voir
le rapport de la grandeur de Paris avec
les autres villes , & à comparer une ville
avec une autre ; dédié & préfenté au
Roi par N. L. Duchemin , Inſpecteur des
Ponts & Chauffées de France. 1777. Prix,
3 liv. A Verſailles , chez Blaizot , rue
Satory; à Paris , chez M. Fortin , Ingénieur
Mécanicien du Roi , rue de laHarpe,
à côté de la rue du Foin.ebs
٢٠ I
III. 4
Nouvelle Carte , ou description géométrique
des Pays - Bas Autrichiens , c'est-àdire
des Duchés de Brabant , de, Luxembourg
, de Limbourg & de Gueldres ,
des
OCTOBRE IIL. Vol. 1777. 177
4
des Comtés de Flandres , de Hainault &
de Namur , du Tournefis & de la Seigneurie
de Malines ; & pour la rendre
plus intéreſſante , on y a inféré les Principautés
de Liege & de Stavelo .
Leurs Majeftés Impériales & Royale
ont chargé de cet Important Ouvrage,
M. le Comte de Ferraris , Lieutenant-
Général de leurs Armées , en lui permettant
de tirer d'une Ecole de mathématiques
qui étoit ſous ſes ordres , au
Corps de l'artillerie des Pays-Bas , les ſujets
les plus capables de remplir cet objet.
Cette Carte , qui vient d'être levée avec
le plus grand foin & la plus grande exactitude
, eſt formée ſur une échelle d'une
aligne pour cent toiſes , pour faire ſuite
à la Carte de France , publiée par MM.
de l'Académie , ſuivant les obfervations
de M. de Caſſini. Elle paroîtra au commencement
du mois de Janvier prochain ,
ſera compoſée de 25 feuilles , & ſe vendra
chez Vignon, Marchand de Cartes
de Géographie , rue Dauphine , vis-àvis
celle d'Anjou. Prix , 96liv.en papier.
On trouvera chez lui un Prospectus
- détaillé dudit Ouvrage.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Maniere d'imiter les Camées ou pierres
fines gravées en relief * avec des coquillages
, tirée des Mémoires manuscrits
de M. Pingeron
d'Artillerie , & Ingénieur au Servie de
Polognefur les arts utiles & agréables.
**
, Capitaine
Le prix confidérable des Camées en
pierres dures telles que les agathes onix ,
les fardoines onix , & même la pierre
à fufil, a fait imaginer les moyens de
les imiter avec des coquillages , des nacres
& autres matieres infiniment plus
tendres , au point de faire illuſion. Cette
branche d'induſtrie , qui pourroit être
facilement naturaliſée en France eſt particuliere
à la ville de Trapani en Sicile,
&à celle de Palerme, Capitale de cette
Iſle. Voici en peu de mots la maniere
dont on imite les camées avec des coquillages
dans ces deux villes , dont j'ai
été le témoin oculaire.
On prend un de ces gros coquillages
nommé Tofa en Sicilien , & Buccin dans
1 OCTOBRE II. Vol. 1777. 179
}
notre langue , parce que les Matelots &
lesBergers en tirent du ſon comme d'une
trompe ***. On le ſcie dans ſa longueur
pour en tirer des eſpeces de bandes plus
ou moins larges , ſelon la grandeur du
camée que l'Artiſte ſe propoſe de faire.
Celles- ci peuvent avoir juſqu'à deux li
gnes d'épaiſſeur ; ce qui eſt ſuffiſant pour
donner le plus fort relief aux figures du
camée.
Cette opération étant faite , on ſcie
de nouveau ces bandes en pluſieurs morceauxquarrés
ou rectangulaires , que l'Artiſte
arrondit enſuite avecune lime pour
les rendre ovales ou circulaires.
- Lorſque ces morceaux de coquillages
font ainſi diſpoſés , l'Artiſte les met en
ciment ſur une poignée de bois , àl'inſtar
d'un diamant brute que l'on voudroit
tailler. Il ébauche enſuite avec des échop
pes de diverſes groſſeurs , les ſujets du
camée, découvre le fond , & le rend le
plus uni qu'il lui eſt poſſible.
Cette préparation étant faite ,l'Artiſte
finit les ſujets de ces camées avec des
burins , de petites échoppes & des ri
floirs plus petits, Lorſque les figures&
les ornemens font abſolument termi
nés , on polit le camée avec de l'émeril ,
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
ou plutôt de la ponce broyée dans l'eau
ſimple. L'Artiſte leur donne enfin le der- /
nier luftre , en ſe ſervant d'une pouſſiere
formée avec des os de volailles calcinés
& bien broyés à l'eau ſimple. 1
Comme le coquillage d'où l'on tire
les camées dont on vient de parler , eſt
blanc , qu'il tire un peu fur le roſe , &
eſt àdemi-tranſparent , il eſt evident que
les figures de ces camées doivent paroître
blanches comme dans les camées antiques
, & que le fond qui a perdu beaucoup
de ſon épaiſſeur pendant le travail ,
deviendra tranſparent. Ce fond devient
donc fufceptible de prendre la couleur
du maſtik que l'on eſt en uſage d'y mettre
deſſous ; l'Artiſte garnit le derriere
de ces camées , qui eſt un peu concave ,
avec un maſtic noir , bleu , ou de couleur
de roſe; ce qui produit alors un très bel
effet ,& donne beaucoup de ſolidité à ce
genre d'ouvrage.
Les camées dont on vient de faire
mention , s'emploient pour orner des
bagues , des bracelets & des pendeloques
pour les oreilles , & ſe montent en or
ou en cuivre doré, àvolonté. On aſſortic
ces joyaux comme les diamans ordinaires...
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 181
La valeur de ces camées eſt peu conſidérable
, parce que la matiere d'où on
les tire eſt très- facile à travailler , comme
on l'a déjà dit , & que les Artiſtes qui ſe
vouent à ce genre de travail , l'exécutent
très-vite.
Pour exceller dans cet art , il faudroit
ſavoir très -bien deſſiner & modeler , &
ne tirer enfin ces compoſitions que d'a
près les pierres gravées dont nous avons
de fi beaux recueils.
Malgré la médiocrité du prix auquel
les Trapanais & les Palermiens vendent
- les camées faits avec des coquillages , ils
ont cependant parmi eux quelques Artiftes
qui excellent dans ce genre , mais qui
manquent un peu par le deſſin. Combien
de Graveurs fur les métaux , qui font peu
occupés à Paris , trouveroient de ref.
fources dans l'art de faire des camées
pareils à ceux dont on vient de parler ,
s'ils vouloient tenter cette carriere ! Un
beau camée repréſentant une allégorie
ingénieuſe , & fupérieurement rendue
& compoſée dans le ſtyle antique , ne
ſeroit- il pas préférable à ces chiffres & à
ces entrelas de cheveux dont on orne aujourd'hui
les bracelets ? Je ſouhaite que
ces réflexions puiſſent me procurer la
S
1
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
fatisfaction d'avoir fourni à nos Graveurs
un moyen de plus pour manifeſter leurs
talens.
On remarquera cependant que tous
les camées ont un défaut qui leur eſt
commun avec toutes les gravures en relief;
ſavoir , celui de ne pouvoir ſe maintenir
dans leur entier auſſi long- temps
que les gravures en creux. C'eſt pour remédier
à ces inconvéniens , que les Anciens
frappoient leurs médailles de maniere
que le ſujet ou la tête , par exemple
, ſe trouvoit dans un creux , dont les
bords ſurpaſſoient la ſaillie ou relief du
ſujet. On voit nombrede médailles Grecques
dans ce genre , ſur-tout des Alexandres
; le coin formoit une goutte de
fuif très-convexe. Si l'on eût pris cette
précaution juſqu'à un certain point , les
monnoies nouvelles d'un certain Royaume
où les beaux arts fleuriſſent , ſeroient
également empreintes vers le centre
comme fur les bords.
NOTES.
* L'Art de faire les Camées , fut très - floriffant
chez les Anciens , de même que celui de graver
en creux fur des pierres précieuſes. On foupçonne
OCTOBRE II. Vol. 1777. 183
D
即
A
F
que les Égyptiens en avoient la connoiffance. Cette
conjecture eſt d'autant plus vraiſemblable , que les
caracteres hiéroglyphiques que l'on voit encore
aujourd'hui fur les obélifques de Rome , font
gravés en creux , avec la plus grande propreté ,
fur le granit , qui eſt une forte de pierre prodigieuſement
dure.
Les plus belles pierres gravées nous viennent
des Grecs. On diftingue avantageuſement celles
qui ont été travaillées par Théodore de Samos ,
Pyrgothèles , qui vivoit du tems d'Alexandre
Solon , Polyctète , Cronius , Appolonides , Diofcorides
(*) . Pluſieurs de ces Artistes vinrent s'établir
à Rome fous Auguſte,
L'Art de faire les Camées , &de graver les
pierres précieuſes qui avoit été perdu pendant
les tems de barbarie qui ſuivirent la chute de
l'Empire Romain , reparut en Italie ſous Laurent
de Médicis , dit le Magnifique. Ce grand
Prince qui s'étoit procuré , de la Grece & de l'Afie ,
un grand nombre de Médailles & de pierres gravées
, invita pluſieurs Artiſtes célebres à ſe livrer
à ce genre de travail. Jean Delce Corniole , ou
des Cornalines , né à Florence , ſe diftingua dans
cette carriere , ſous ſon regne , ainſi que pluſieurs
autres Graveurs , tel que Dominique , qui demeu
roit à Milan. MM. Pickler , pere & fils , excellent
actuellement , à Rome , dans ce genre d'induſtrie
prefque inconnu en France.
(*) Ces Artistes gravoient leurs noms au bas de leurs Ouvrages.
MM. Pickler mettent le leur on caracteres Greos,
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Le plus fameux Camée antique qui ſoit connu ,
eſt la coupe de Capo di monte , près de Naples ,
un des plus beaux ornemens du Cabinet de curiofité
du Roi des deux Siciles . Il eſt d'une Agathe
onix , & a près de fix pouces de diamètre. On y
voit une tête de Méduſe d'un travail exquis.
** Cet Officier va publier la ſuite des Voyages
au Nord de l'Europe , dont le premier volume
a été favorablement reçu du Public. Il donnera
en même - tems le nouveau Voyage de Dalmatie ,
qu'il vient de traduire de l'Italien de M. Fortis , de
Florence , célèbre Naturaliſte,
1
*** Les Corſes , que l'on nommoit Rebelles , ſe
ſervoient de ces Buccins comme d'un inſtrument
militaire , & il leur tenoit lieu de grande & petite
muſique. Ce coquillage ſe trouve facilement fur
les côtes de leurs Iſles , ainſi que dans le Golphe
de Naples , & fur les Côtes de la Sicile.
Cours de Langue Italienne & de
Géographie.
;
M. l'Abbé de Perravel de St. Beron , recommencera
, le 13 Nov. , depuis neuf
heures , juſqu'à onze du matin , fon Cours
deGéographie avec ſon Cours de Langue
Italienne , où , en ſuivant l'ordre , le fil &
l'enchaînement de tous les principes
tant généraux que particuliers de la
,
OCTOBRE II . Vol. 1777. 185
☐ Grammaire Italienne , il montrera dans
un tableau de trente- fix themes , compoſés
dans chacune des deux langues ,
italienne & Françoiſe , leur different
génie , & leurs différentes conftructions.
Le même jour , depuis cinq heures jufqu'à
ſept du ſoir , il recommencera le
même Cours de Géographie avec un
Cours de Langue Françoife , par une
méthode Philofophique , courte & favante
, où les loix de la phrafe & les regles
de la ponctuation font géométriquement
démontrées. Le prix de la double leçon ,
tant du matin que du foir , n'eſt que de
18 liv. chez lui , au mois de douze leçons ,
& du double en ville , à une diſtance
raifonnable.
On le trouve tous les matins juſqu'à
onze heures , & tous les après midi , jufqu'à
quatre heures , chez lui , à l'entrefol
, au- deſſus du Chapelier , rue de
Vannes , entre le tournant de la nouvelle
Halle & la rue des deux Ecus.
Cours de Langues Latine & Françoise.
PAR
ARMI les perſonnes qui s'annoncent
pour enfeigner les Langues Latine &
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Françoiſe , il y a un trait qui diftingue
le fieur Lebel , & qui nous paroît méri
ter plus d'attention que l'on n'y en a fait
juſqu'à préſent: c'eſt de s'être offert &
de s'offrir à démontrer qu'il en a trouvé
la véritable méthode ; & cela , ſous les
yeux & à l'ordre de toute perſonne en
place , & en préſence de quelques Savants
que l'on veuille y inviter. Et at.
tendant cette grâce , le ſieur Lebel va
continuer ſes Cours & en commencer
de nouveaux à l'Hôtel de Dauphiné ,
entre les rues des Quatre - vents & des
Boucheries - Saint -Germain.
Cours d'Arithmétique , de Géométrie
& de Mécanique.
M. DUPONT a commencé , le D
manche 5 Octobre , dans ſon Ecole , rue
neuve Saint-Médard, trois Cours ; ſavoir ,
l'Arithmetique , la Géométrie & la Mécanique.
M. Dupont continue toujours
fes Cours particuliers ſur les Elémens &
fur la haute Géométrie , ainſi que les
leçons qu'il fait à la campagne, ſur- tout
!
OCTOBRE II. Vol. 1777. 187
cequi concerne la Géométrie - pratique.
M. Dupont réunit à cet avantage , celui
de faire l'application à ſes Eleves fur les
Ouvrages publics de mécanique & d'hydraulique
, & la maniere de ſe ſervir de
tous les inftrumens utiles aux Mathéma
ticiens , dont M. Dupont a une fort belle
collection.
L'on trouve dans la même Ecole un
excellent Maître de Deſſin pour laCarte,
la Fortification& le Paysage , qui forme
des jeunes gens pour les plans&terriers .
BIENFAISANCE.
Discours prononcé , le 10 Août 1777 , &
M. le Comte de Bar par ses Vaſſaux ,
le jour qu'il leur distribua les Prix qu'il
destine à ceux qui ont fait la plus belle
récolte.
0 NOTRE BON SEIGNEUR ! puiſ
que ce jour éclaire vos bienfaits, permet
tez de nos coeurs un moment le langage :
Nous ſommes vos vaſſaux , une même famille
, ayant un commun pere : eh oui , à
plus d'un titre ! N'eſt- ce pas vous , qui de
188 MERCURE DE FRANCE.
nos champs avides arrachâtes à grands
frais les ronces & les épines , les rendîtes
fertiles ? Et dans ce temps , encore trop
près de nous , où l'affreuſe miſere déſolant
nos foyers , où nos enfans , panchés
fur le ſein de leurs meres , étoient
prêts d'expirer ; & nous , en allant au
travail , d'un pas chancelant de foiblefſe,
prenant le manche de nos charrues ,
fans pouvoir tracer un fillon : ils ne fervoient
, hélas ! qu'à foutenir notre débilité
: nous appellions la mort , nous étions
ſans eſpoir. Vous l'apprîtes , & bientôt
vous volâtes en ces lieux. Par vos
foins généreux , dans un inſtant nous revînmes
à la vie: tous vos greniers furent
ouverts ; notre faim dévorante les
épuiſa bien-tôt. Votre ſoin paternel ne
fe borna pat là ;de vos richeſſes épuiſant
les tréſors à pleines mains , vous les verfiez
fur nous. En ce moment- ci même ,
d'une erreur de calcul nous étions les
victimes , ſi vos ſoins vigilans n'avoient
pas ſu prouver qu'aucun de vos vaſſaux
ne devoit la corvée. Ah ! pour notre
borheur , pour le bonheur des nôtres ,
puiffiez- vous vivre autant que fitMathufalem......
Mais, ſi le ciel en courroux
contre nous , nous puniſſoit dans ſa co.
OCTOBRE II. Vol. 1777. 189
lere , en terminant vos jours , vous vivriez
à jamais dans nos coeurs , dans ceux
de nos enfans , de nos derniers neveux.
Si quelques étrangers ſe fixoient parmi
eux , ils leurs diroient ſans ceſſe en montrant
ces bijoux : Un bon Seigneur les
donna à nos peres ; encourageant l'agriculture
, il attacha ce Prix aux foins de
leurs travaux. Celui d'eux qui , de fon
héritage , avoit le mieux cultivé les cantons
, recevoit de ſes mains ce précieux
métal. Voyez , entrelacées fur le fond de
ces taſſes , cette gerbe & ſes armes ! Il
les faiſoit graver pour les encourager.
Ce bon Seigneur ſe nommoit Charles.
Par une épouſe douce & vertueuſe, il
étoit ſecondé : elle ſervoit de modele :
on l'a citée dans ces contrées. Ils affiftoient
la veuve , élevoient l'orphelin ,
ſecouroient le vieillard , prenoient ſoin
des malades : ils remettoient les dettes ;
ils vêtiſſoient les nuds ; ils étoient tous
heureux. Ah ! que ne vivions-nous au
temps de nos ayeux !
: Ainſi , de race en race , ſe tranſmet.
tra toujours le bonheur dont , ſous vous ,
jouiſſent vos vaſlaux. Mais en ce jour , où
le ciel nous protege d'une grâce encore ,
honorez vos enfans , ô notre pere , qu'il
190 MERCURE DE FRANCE.
foit chommé comme celui de votre fête.
Acceptez ce bouquet; il eſt le foible
hommage de notre amour , de nos refpects;
excuſez : un Payſan ne fait pas
s'exprimer , mais il fait bien ſentir. De
larmes nosyeux font noyés ; c'eſt d'attendriſſement
, c'eſt de reconnoiſſance.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Leſieur René Sigault, Docteur-Régent
de la Faculté de cette ville , très-verſé
dans l'art des accouchemens , vient de
rendre à l'humanité, le plus ſignalé des
ſervices. Dans ces cas terribles , où l'Accoucheur
le plus exercé s'eſt démontré
l'impoſſibilité de tirer l'enfant qui eſt
àterme par les manoeuvres qu'a dicté l'ex.
périence , il ne ſera plus queſtion de
propoſer à un époux , ou à une famille
au déſeſpoir , d'immoler la mere par l'opération
dite Céſarienne , pour conſerver
l'enfant , ou d'arracher ce dernier par
lambeaux pour ſauver la mere. Déjà ,
OCTOBRE II. Vol. 1777. 191
depuis pluſieurs années , le ſieur Sigault
avoit propoſé , au lieu d'avoir recours
à une de ces deux extrémités cruelles ,
d'eſſayer , par la ſection de la ſymphiſe
cartilagineuſe des os pubis (partie prefque
inerte) , de ſe procurer un écartement
qui pût faciliter l'extraction del'enfant.
Cette idée lumineuse avoit trouvé
des contradicteurs , comme toutes celles
qui s'éloignent des uſages anciens : il falloit
que la pratique pût la conſacrer , &
cette époque fi intéreſſante pour l'humanité
, vient d'arriver.
Une femme contrefaite , demeurant
rue St Denis , Cul-de-fac des Peintres ,
âgée d'environ trente-neuf ans , épouſe
d'un nommé Souchet , Soldat de la Garde
de cette ville , fit appeller , le premier
de ce mois , le ſieur Sigault , pour l'accoucher
d'un cinquieme enfant;les quatre
premiers avoient été arrachés par morceaux.
Le ſieur Sigault , accompagné de
fon confrere, le ſieur Alphonſe Leroi,
faifit cette occafion de tenter avec lui
la ſection de la ſymphiſe, juſqu'alors contredite;
l'opération peu douloureuſe ,&
l'accouchement ne durerent que quatre
minutes& demie , & la mere , ainſi que
l'enfant qu'elle nourrit elle-même , ſe
1
192 MERCURE DE FRANCE.
/
portent très bien. La Faculté de Méde
cine inſtruite de ce fait , a envoyé auſſitôt
les ſieurs Descemer & Grandelas ,
comme Commiſſaires pour la levée de
l'Appareil , & la ſuite du traitement ; enforte
qu'elle aura quelque part à cette
heureuſe découverte , par l'empreſſement
qu'elle a mis à en conſtater la réalité ; ce
qu'elle fera fans doute encore avec plus
d'authenticité par la publication des procès
- verbaux qu'elle aura dreſſés ſur cet
objet de la plus grande importance.
II.
:
Le ſieur Dufour , Maître Menuifier
Mécanicien , demeurant à Paris , dans
l'ancien Hôtel de Condé, déjà connu
par pluſieurs machines de ſon invention ,
vient d'imaginer une table pour écrire ,
qui ſe hauſſe & ſe baiſſe à volonté ; elle
fe fixe au point où on la defire , &
-defcend avec la plus grande facilité.
Tout le mécaniſme eſt caché dans le
milieu de la table & dans les pieds ,
ce qui n'exclud pas les tiroirs comme
aux tables , en ce genre , qui ont été
faites juſqu'à-préſent. Le ſieur Dufour
continue à faire des modeles de toutes
les
OCTOBRE II. Vol. 1777. 193
les machines dont on lui communique
les deſſins . Il offre de nouveau ſes ſervices
, en ce genre , à MM. les Ingénieurs
, Architectes , Maîtres de mathématiques
, & amateurs de mécanique .
On eſt prié de lui écrire , franc de
Port.
Anecdote de Médecine.
JACQUES DEZEAU , apprentif Graveur ,
agé de 14 ans , né à Fontainebleau , eft
entré à l'Hôpital de la Charité le 9 Mai
1777 ; il en eſt ſorti le premier Août
de la préſente année. Cet enfant demeure
rue d'Enfer , près du Pont rouge ,
chez M. Montabon , maître Graveur ,
qui occupe au cinquieme étage , trois
Chambres, dont il y en a deux qui donnent
fur la Greve. Le petit Dezeau étoit
dans une de ces Chambres , avec le nommé
le Roux , apprentif Bijoutier , & fon
maître étoit dans l'autre avec ſa femme
& leurs parens . C'étoit le jour de l'exécution
de l'incroyable ſcélérat Deſrues.
Dezeau dit avoir éprouvé un mouvement
extraordinaire , quand ſon cama-
N
494 MERCURE DE FRANCE
rade lui a dit , le voilà. Defrues . for
toit alors de l'Hôtel -de - Ville. La révolution
a été beaucoup plus vive ,quand
il a vu jeter le criminel au milieu des
flammes . C'eſt dans ce même inſtant
qu'il a reſſenti un ſi violent mal de tête ,
accompagné d'une fi grande fuffocation
, qu'il croyoit avoir été frappé par
quelqu'un. Comme il étoit fort agité , il
a paſſé la nuit dans des rêves qui lui
préſentoient continuellement l'affreux
tableau du criminel. Le lendemain , le
mal de tête & la fuffocation ont fingu
lierement augmenté , & le fur-lendemain
il a été conduit à l'Hôpital de laCharité,
Telles font , dans la plus grande exacti- |
tude , ſes réponſes aux queſtions que
nous lui avons faites , le huit du préſent
mois jour qu'il eſt ſorti de la maiſon des
convalefcens.
Cet enfant a éprouvé tous les ſym.
ptômes qui caractériſent une fievre
maligne nerveuſe. Très- ſouvent il fai.
foit des hurlemens qui portoient le trouble
& l'effroi dans les Salles voiſines,
Quelquefois c'étoit le cri d'une perſonne
environnée d'un appareil qui n'inſpire
que la crainte , & la douleur. Les remedes
qui lui ont été adminiſtrés , ont eu
OCTOBRE II. Vol. 1777. 193
d
1
un ſuccès dont on n'oſoit point ſe flatter,
fur-tout dans une maladie auſſi grave
: cependant, il lui reſte encore de
l'oppreffion & de la difficulté pour
s'exprimer ; accidens qu'il n'avoit point
avant fa maladie. Sa voix n'eſt point
claire , comme elle l'étoit , & fa reſpiration
eſt un peu laborieuſe. Depuis
l'invaſion de la maladie, juſqu'au temps
auquel les ſymptômes ont commencé à
ddiminuer , il n'a pas diſcontinué d'avoir
ſous les yeux le ſpectacle d'horreur qui
ſeul , peut-être l'avoit mis dans cet état
cruel, & tout à fait digne de compaffion ;
en revanche , depuis ſa guériſon , il nous
a aſſuré qu'il n'en étoit plus occupé
& qu'il ſe trouvoit dans la plus grande
ſécurité. Nous n'ignorons pas toutes les
Fables qui ont été imprimées dans plufieurs
Journaux , ſavoir ; que l'on avoit
découvert , & même reconnu des mar.
ques , ou ſtigmates , ſur les endroits des
extrêmités , où l'on frappe le coupable.
Il eſt conſtant que tout ce que l'on a
débité , tout ce que l'on a imprimé fur
les prétendus ſtigmates de cet enfant ,
eſt abſolument faux. Il ' n'eſt & n'a été
ſtigmatisé qu'aux jambes par l'application
des véficatoires . Nous ne pouvons pas
N2
196 MERCURE DE FRANCE,
nous diſſimuler qu'une pareille crédulité
eft preſqu'analogue à celle de la dent
d'or de Saxe , & à celle de l'exiſtence de
la bague de Gygès .
On donnera dans le Journal de Médecine
, l'hiſtoire,& le traitement de la
maladie.
ANECDOTES.
I.
IL exiſte dans le territoire d'Hildefheim
, en Allemagne , un payſan , nommé
Koenig , qui s'étoit toujours trèsbien
porté , quoique né ſans crâne. Il
lui tomba fur l'occiput , il y a quelque
temps , un poids fort lourd , qui le lui
briſa. Ce malheureux tomba comme
mort ſur la place. On le mit entre les
mains d'un habile Chirurgien , qui lui
enleva les efquilles , & le guérit entierement
de ſa bleſſure. Il jouit à préſent
d'une bonne ſanté , quoiqu'il n'ait ni
crâne , ni occiput. On ne voit au-deſſus
des endroits qui devoient occuper ces
parties , qu'une peau mince. Pour qu'il
OCTOBRE II . Vol. 1777. 197
courût moins de riſque de ſe bleſſer , on
lui faiſoit porter un caſque de fer blanc
léger. Il a, depuis peu , quitté ce caſque ,
& ſe contente de porter un bonnet de
coton. Ce même Laboureur avoit perdu ,
pendant quelques années , l'uſage de la
parole , qu'il recouvra enſuite aux eaux
de Pyrmont.
II.
Feu M. D ..... , Secrétaire de l'Académie
Françoiſe , étoit à ſe baigner dans
la Seine. Une jolie femme paſſoit auprès
dans une voiture élégante : le Cocher
n'apperçoit pas un trou près du rivage ;
la roue tombe dedans ; le carroffe culbute,
& voilà la Dame étendue dans la
boue d'un côté , & ſes laquais de l'autre.
D ..... fort de l'eau tout nud , & ac .
court à elle. La jeune Dame eſt un peu
étonnée de la ſituation où se trouve l'of-
■ ficieux Cavalier : Mille pardons , Madaane
, lui dit - il , ſans ſe déconcerter , &
en lui préſentant la main ; excusez mon
incivilité ; pardonnez - moi de n'avoir pas
de gants .
5
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
M. *** qui fait des recherches fur les différens
Chapitres des Eglifes Cathédrales & Collégiales de
France , nous a envoyé la note ſuivante , fur une
erreur que le P. Papon a laiffé échapper dans fon
Hiſtoire générale de Provence , en parlant du Chapitre
d'Aix. Cet Auteur dit , pag. 145 du premier
-volume , que ce Chapitre eft compofé d'un Prévôt ,
d'un Archidiacre , d'un Sacriftain , d'un Capiſcol ,
de feize Chanoines , & de vingt Bénéficiers . Ces
derniers ne font point du Chapitre ; ils n'entrent
point par conféquent , & n'ont pas voix dans les
Affemblées Capitulaires ; ils ne poffédent que des
Places fixes dont le Chapitre a la collation ; & ils
font chargés par les Statuts de faire le Service de
l'Eglife , conjointement avec un grand nombre de
Prêtres & de Clercs dont les Places font amovibles ;
& tous enſemble forment le bas-Choeur. Telle est la
véritable idée des Bénéficiers de l'Eglife S. Sauveur
d'Aix ; & c'est ainſi qu'en ont parlé tous les anciens
Auteurs qui ont écrit , ſoit les Annales de cette
Eglife , foit l'Hiſtoire de Provence ,
L
AVIS.
I.
Pommade pour les hémorrhoides.
CETTE pommade guérit radicalement les hé
morrhoïdes internes & externes , en peu de jours ,
১
OCTOBRE II. Vol. 1777. 199
,
fans qu'il y ait rien à craindre du retour de cette
maladie ni accidens pour la vie en les guériffant
; prouvé par nombre de certificats authen
tiques que l'Auteur a entre fes mains , & par
un nombre infini de perſonnes dignes de foi ,
de tout âge & de tout fexe guéries radicalement
depuis pluſieurs années , &c. par l'ufage
qu'elles ont fait de cette pommade ; inventée &
compofée par le fieur C. Levallois , ancien Herborifte
, pour ſa propre guériſon au mois de Mai
1763 .
,
Cette pommade fair fon opération avec une
douceur & une diligence ſurprenantes , & ôte
d'abord les douleurs dès ſes premieres applications
.
Elle est diviſée en deux fortes , pour agir
de concert : l'une eft préparée en ſuppoſitoires ,
pour être infinuée & amollir les hémorrhoïdes internes
par une douce tranſpiration ; l'autre eft
applicative fur les externes , pour fondre & diffou
dre , avec la même douceur , les groffeurs externes
, & recevoir au dehors la tranſpiration qui ſe
fait intérieurement .
** L'on diftribue cette pommade avec approbation
& permiffion , chez l'Auteur , Vieille rue
du Temple , maiſon de M. Barnoult , en face de
la rue Sainte Croix de la Bretonnerie ; & à fes
dépôts , rue de Richelieu , au galant Ruffe ; chez
M. Deloche , Marchand Limonadier , au coin de
la rue de la Perle , à Paris . A Sens grande rue ,
chez M. Evrat , Marchand Chaudronnier.
Pour les hémorroïdes nouvelles , les deux dem .
boîtes avec trois fuppofitoires , font de 3 liv .
joint à un imprimé qui indique la maniere de s'en
s'en fervir.
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
Le prix des doubles boîtes , avec fix fuppofi
toires , pour les hémorrhoïdes anciennes , eſt de
6 liv.: quant aux invétérées de 10 , 20 à 30 ans ,
il faut redoubler l'uſage de la pommade , & il s'enfuit
toujours le bien être defiré.
Les perſonnes de Province qui defireront ſe
procurer de cette pommade , font priées d'affranchir
leurs lettres , & d'indiquer leur meſſagerie.
II.
Le Trésor de la Bouche.
Le ſieur P. Bocquillon , Marchand Gantier-
Parfumeur à Paris , à la Providence , rue St. Antoine
, entre l'Egliſe de St. Louis de MM. de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis - à - vis celle des
Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu & approuvé
à la Commiffion Royale de Médecine , le
11 Oct. 1773 , pour une liqueur nommée le véritable
trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compoſiteur.
Ses rares vertus la font préférer , en
lui établiſſant une très - grande réputation . La propriété
de ſa liqueur eſt de guérir tous les maux de
dents quelque violens qu'ils puiſſent être , de purger
de tout venin , chancre , abſcès & ulceres , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer
à gâter les dents ; elle les conſerve même quoique
gâtées . Cette liqueur a un goût très agréable.
L'Auteur a des bouteilles à 10 1.5 1.3 1. & 1 1. 4 f.
Il donne la maniere de s'en fervir ; fignée & paraphée
de fa main ; il met fon nom de baptême & de
famille ſur l'étiquette des bouteilles ; ainſi que
OCTOBRE II. Vol. 1777. 201
fur le bouchon , marqué de fon cachet , & un tableau
au deſſus de fa porte , pour ne pas ſe tromper.
Il vend auſſi le véritable taffetas d'Angleterre
, propre pour les coupures & brûlures , approuvé
par MM. de la Commiſſion de Médecine ,
le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir
le port des lettres .
NOUVELLES POLITIQUES .
U
De Constantinople , le 20 Août 1777.
NE centaine de familles Juives dont les
nouveaux arrangemens de la Pologne ont détruit
le commerce , viennent , dit - on , d'arriver
par la mer Noire. Le prétexte religieux de faire
un voyage à Jérusalem , dont ces familles errantes
ſe ſont d'abord ſervies pour cacher leur defir
de s'établir ici , n'a pas duré long - tems ; & l'on
croit que pluſieurs d'entr'elles vont habiter la Capitale
de cet Empire , ou quelques Villes des environs
, attendû qu'elles ont offert de payer le
caratſch , ou tribut ordinaire levé fur toutes les
familles Juives qui forment quelqu'établiſſement
dans l'Empire Ottoman. A l'égard des autres familles
de cette peuplade , elles ont reçu ordre de
ne ſéjourner que peu de tems dans cette Ville , &
de pourſuivre leur pélerinage.
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
i
De Copenhague , le 18 Septembre 1777 .
La Ville d'Altona vient d'obtenir du Roi pluſieurs
privileges en faveur du commerce & de la
havigation . Les droits d'importation & d'exportation
, ceux de tranfit , d'entrée & de fortie , ont
été ou abolis ou fort diminués ; & un grand nombre
de Navigateurs font attirés à la rade de cette
Ville , qui , par cette concurrence , trouve de plus
grands bénéfices que ceux dont elle jouiſſoit auparavant.
De Stockholm , le 10 Septembre 1777.
L'Amirauté s'occupe aujourd'hui , avec acti
vité, des projets de donner à la Marine une, confiftance
plus refpectable , & de faire conftruire
de nouveaux vaiſſeaux de guerre , ainſi que des
frégates . Depuis deux ans on avoit déjà fait venir
de la Pruffe à Carlſcron , pour cinq cents mille
rixdhalers de bois de conſtruction ; & , ducom
fentement de Sa Majefté , l'Amirauté vient de
paffer un nouvel acte avec un Agent du Roi de
Pruffe , qui s'eſt chargé de faire délivrer , pendant
douze années , tout le bois , tant de chêne
que d'autre qualité , qui fera néceſſaire pour
conftruire , chacune de ces années , un vaiſſeau
de guerre & une frégate. On prend en même-tems
des arrangemens pour réparer les navires qui peuvent
encore en être ſuſceptibles .
,
Le nouveau baſſin de Carlscron quoiqu'encore
imparfait , a été ouvert à la fin du mois
d'Août. Huit gros vaiſſeaux peuvent déjà étre
reçus dans la partie qui eſt achevée.
:
1
OCTOBRE II . Vol. 1777. 203
De Vienne , le 12 Septembre 1777 .
,
La Cour veille toujours à ce que les travaux
qu'elle a ordonnés pour faciliter le tranſport des
denrées & le commerce dans la Hongrie , foient
continués avec activité . Il s'agit fur-tout , à l'aide
des eaux du lac Balaton appellé en Allemagne
Platfée , de pratiquer une communication fure &
utile entre le Danube & ce lac , entouré de grands
vignobles & de terres fertiles . On a donné auſſi des
ordres pour que la riviere de Scio , dans le Comté
de Tolna en Baffe-Hongrie , pût devenir navigable.
Et comme il a été reconnu qu'on ne pouvoit tirer
aucun parti des eaux du Servize , pour la naviga
tion à laquelle on vouloit de même rendre propre
cette riviere , on a décidé qu'on travailleroit à ſon
defféchement , ainſi qu'à celui de pluſieurs marais ,
ce qui rendra à l'air du pays où ils ſe trouvent ,
plus de falubrité , & à l'Agriculture des terreins
confidérables qui étoient perdus pour elle. Le Baron
de Zigari , fous la direction duquel le ſieur Boe
mi , Ingénieur , opere , eft chargé de ces entrepriſes
dignes du gouvernement paternel de Marie-
Théreſe.
De Madrid,le 3 Septembre 1777.
On attend inceſſamment à l'Eſcurial , la Reine
Douairiere de Portugal ; & les ordres font déjà donnés
pour fa réception , ainſi que pour celle de l'Infant
Don Louis , frere du Roi , qui doit arriver ici
dans quelques jours .
Un bâtiment de commerce Eſpagnol , entré à Cas
204 MERCURE DE FRANCE.
dix , vient d'apporter des lettres de Montevideo ,
qui nous ont appris que la Colonie du Saint- Sacrement
, s'étoit rendue au Général Cevallos , le 4
Juin, fans effufion de fang ,& que la garniſon avoit
été faite prifonniere de guerre .
De Florence , le 29 Août 1777 .
Une troupe d'environ cinquante brigands , tant
hommes que femmes & enfans , après avoir infefté
différentes Provinces d'Italie , & particulierement
les Légations de Bologne & de Ravenes , étoit entrée
fur les terres du Grand - Duché. Les Payſans ,
appuyés de quelques troupes d'Archers , fe font mis
à leur poursuite , & les ont attaqués dans une forêt
où ils avoient établi leur repaire. L'action a été
vive ; mais à la fin les bandits ont été diſperſés , &
les Archers ſe ſont emparés de cinq hommes , dont
un étoit bleffé ; de huit femmes , & de dix jeunes |
garçons , ainſi que de la plus grande partie de leurs
chevaux , de leurs armes & de leur bagage : quelques
- uns des prifonniers font détenus à Prato , &
les autres en cette Ville .
De Venise , le 5 Septembre 1777-
La Cour de Madrid vient de lever l'entrave de
la quarantaine rigoureuſe , même de Port à Port , à
laquelle les Vénitiens étoient aſſujettis dans toute
PEſpagne. Cette nouvelle a cauſé la plus grande
joie à nos Commerçans , dont pluſieurs ſe ſont empreffés
de rappeller ici leurs navires , afin d'y former
des chargemens de bled , & d'autres objets
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 205
pour Barcelone & Cadix. Ces expéditions qui vont
ſe faire directement , paſſoient auparavant par les
mains des Génois , qui en partageoient conféquemment
le bénéfice .
De Londres , le 23 Septembre 1777 .
Il ſe répand un bruit qui a grand beſoin de confirmation
; ſavoir , que , le 17 Juillet , le Colonel
Saint - Clair , réuni au Général Schuyler , venu de
Saratoga , avoit marché vers le lac George , qu'il y
avoit attaqué un détachement embarraffé d'un grand
nombre de bateaux d'artillerie ; qu'il avoit détruit
fix cents de ces bateaux , tué & pris à l'ennemi
douze - cents hommes ; & que ces mêmes vainqueurs
, voulant mettre à profit leur victoire
étoient en marche pour aller attaquer le Général
Burgoyne lui-même.
Il y a aujourd'hui des avis qui affurent pofitivement
& contradictoirement à la relation du bâtiment
de l'Ifle Rhode , quele Général Howe s'étant
préſenté devant Boſton , & ayant commencé fon
débarquement , les Américains s'y étoient oppofés
fi vigoureuſement , que le Général avoit été contraint
d'ordonner le rembarquement avec perte de
quelques centaines d'hommes .
On a répandu ici le bruit qu'il y avoit eu une
action entre l'Armée du Général Howe & celle du
Général Washington ; que la perte avoit été fi confidérable
de part & d'autre , qu'on avoit été trois
jours à enfévelir les morts ; qu'enfin notre Général
206 MERCURE DE FRANCE.
avoit remporté une victoire complette ; mais qu'il
avoit reçu quinze bleſſures , dont heureuſement aucune
n'étoit mortelle. Comme on ne dit point que
la Cour ait reçu cet avis important , on ne regarde
ce récit que comme devant fervir à la hauſſe de nos
fonds publics ; effet qu'il a produit , à la vérité ,
dans le premier moment où il s'eſt répandu au
Caffé voifin de la Bourſe.
La Compagnie des Indes reçut hier la nouvellet
de l'arrivée de dix de ſes vaiſſeaux de l'Inde &
de la Chine , à l'entrée de la Manche , le 26 de
ce mois: ils ont fait voile de Sainte-Hélene , le 20
Juillet dernier , ſous une eſcorte de vaiſſeaux du
Roi. Il ne paroît pas que les Américains , qui
avoient annoncé le deſſein de faire quelque tentati
ve fur l'Ifle de Sainte - Hélene , aient rien entrepris
contre elle.
De Fontainebleau , le 10 Octobre 1777.
Le 9 de ce mois , Leurs Majestés & la Famille
Royale fe rendirent ici ,
De Paris , le 10 Octobre 1777.
Le 3 de ce mois , vers dix heures du matin , le
Sieur Lenoir , Conſeiller d'Etat , Lieutenant-Général
de la Police , s'eft tranſporté au Séminaire du
Saint - Esprit , rue des Poſtes , & y a poſé la premiere
pierre du Portail de la Chapelle , après la
bénédiction qui en a été faite par l'Evêque de
Glandeves. La Ducheſſe de Nivernois , & d'auOCTOBRE
II. Vol. 1777. 207
F
1
res perſonnes de conſidération , ont aſſiſté à cette
cérémonie. On a incrusté & fcellé dans cette pier
re , une plaque de cuivre , fur laquelle a été gravée
une Inſcription relative à l'Eſprit- Saint , & enfuite
une eſpece de Procès-verbal de la bénédiction de la
pierre , par Henri-Hachette Deſportes , Evêque de
Glandeves ; de la poſe de cette pierre par Jean
Charles - Pierre Lenoir , Conſeiller d'Etat , Lieute
pant-Général de Police , Commiſſaire du Roi pour
les bienfaits que S. M. répand fur les Edifices de
piété , en préſence des Sieurs Becquet , Supérieur
Général , Duflot , Deglicourt , Hardre & Pichon ,
Directeurs dudit Séminaire. Témoins encore le
Sieur Chalgrin , Architecte du Roi , & de fon Académie
Royale , premier Architecte , Intendant des
Bâtimens de Monfieur & de Monſeigneur le Comte
d'Artois , & premier Architecte de l'Electeur de
Cologne , chargé deſdits travaux ;le Sieur Mangin ,
Entrepreneur de maçonnerie , & fon fils Charles
Mangin , fon Adjoint.
NOMINATIONS.
Le Roi , par fon Ordonnance du 2 Juin , com
cernant le Régiment Provincial de l'Ifle-de Corfe ,
à donné à ce Corps une compofition plus confor
me au bien de fon Service ; & Sa Majefté a nommé
pour Colonel en fecond de ce Régiment , le
Comte Ruffo , Aide-Maréchal-Général-des-Logis ,
en Corfe.
e
208 MERCURE DE FRANCE.
Le 28 Septembre , le Roi a nommé à l'Abbaye
de Signy , Ordre de Citeaux , Dioceſe de Reims ,
l'Abbé de Bourbon , qui a remis celle de Saint-
Vincent de Metz ; à celle de Bolbonne , même
Ordre , Dioceſe de Mirepoix , l'Abbé de Montefquiou
, Vicaire - Général de Limoges ; à celle de
Pornid , Ordre de S. Auguftin , Dioceſe de Nantes
l'abbé Dupargo Vicaire Général de Nantes
& à celle de Saint Marcel , Ordre de Citeaux ,
Dioceſe de Cahors , l'Abbé Haugard , Vicaire-Général
de Noyon.
,
PRÉSEΝΤΑΤΙΟNS.
Le 28 Septembre , la Comteſſe de la Fare a eu
l'honneur d'être préſentée au Roi par Madame la
Comteſſe d'Artois , en qualité de Dame pour l'accompagner
, à la place de la Marquiſe de St. Simon.
La Comteſſe de Thilly a eu auſſi l'honneur
d'être préſentée le même jour à Sa Majesté , par
Madame Elifabeth de France , en qualité de Dame
pour l'accompagner.
Le 2 Octobre , le Comte d'Uſſon , Ambaſſadeur
près le Roi de Suede , eſt allé prendre congé de
Sa Majefté , pour retourner à ſa deſtination ; il a
été préſenté par le Comte de Vergennes , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au Département des Affaires
Etrangeres.
Le même jour , le Sieur Meſnard de Chouzy ,
Miniftre Plénipotentiaire près du Cercle de Franconie
, de retour ici par congé , a été préſenté à Sa
Majefté par le même Miniftre & Secrétaire d'Etat.
PRÉ-
1
OCTOBRE II. Vol. 1777. 200
يف
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 28 Septembre , l'Académie Royale de Chirurgie
a eu l'hommeur de préſenter au Roi & à la
Famille Royale , deux volumes des Mémoires qui
ont remporté les Prix de l'Académie.
L'Abbé de Gourcy , Vicaire-Général de l'Arche.
vêché de Bordeaux , a eu , le 2 Octobre , l'honneur
de préſenter au Roi un Ouvrage intitulé : Effai fur
le Bonheur.
MARIAGES .
Louis Gabriel le Sénéchal, Comte de Carcado,
Chef des noms & armes des anciens Grands Sénéchaux
féodés & héréditaires en Bretagne , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , veuf en premieres
noces , fans enfans , de défunte Dame Anne-
Jeanne Poncet de la Riviere , décédée fille unique
de Pierre Poncet de la Riviere Chevalier ,
Comte d'Ably , Seigneur de Faurres , & autres
lieux, Confeiller du Roi en ſes Conſeils , Préſident
Honoraire au Parlement ; & de Dame Louife-Bona-
- venture le Laye de Villemarée , ſa premiere femme ,
demeurant à Paris , en fon Hôtel , rue Saint-Louis ,
au Marais , Paroiſſe S. Gervais , épouſa , le 2 Septembre
, à Saint Roch , Mademoiselle Adélaïde-
Ο
210 MERCURE DE FRANCE.
Marguerite-Louiſe Chaſtenet de Puyſégur , fille mineure
de Jacques-François-Maxime de Chaſtenet ,
Marquis de Puyfégur , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Commandeur de l'Ordre Royal &
Militaire de St. Louis , & de défunte Madame
Marie-Marguerite Maſſon , ſon époufe.
Le 21 du même mois , Leurs Majestés & la Famille
Royale ont ſigné le Contrat de mariage đứ
Comte de Lopes la Fare , Capitaine de Cavalerie ,
avec Demoiselle Law de Loriſton.
NAISSANCES.
2
Jeanne Gaborel , pauvre femme de la Paroiſſe
de S. Veran , Evêché de S. Brieu , accoucha ,le
printems dernier , de deux filles & d'un garçon , à
des diftances affez grandes l'une de l'autre , pour
qu'il y ait eu trois baptêmes diſtincts. On porta
d'abord à l'Egliſe une fille ; & le pere revenant
avec les parain & maraine , & voyant que quel
ques autres de fes voiſins alloient préſenter fur les
Fonds de Baptême , un garçon nouveau né , demanda
qu'elle étoit celle de ſes voifines qui étoit
accouchée : on lui dit que c'étoit ſa femme , & il
retourna ſur ſes pas avec les nouveaux compere &
commere. La même ſcene ſe répéta à fon retour ,
pour une fille que ſa femme venoit encore de mettre
au jour. La perſonne qui écrit ce fait , & qui
a envoyé les trois extraits de baptême légalités , a
OCTOBRE II. Vol. 1777. 211
vu , dans le mois dernier , cette indigente & féconde
mere nourriſſant elle ſeule ſes trois enfans ,
tous en bonne ſanté.
MORTS.
Demoiſelle Jeanne-Magdeleine Maubois , âgée
d'environ 89 ans , Tourneuſe du Roi , eſt décédée
à Versailles , le 7 Septembre ; elle étoit fille de Jacques
Maubois , Tourneur du Roi , & de Françoiſe
Chevalier. Ceux qui prétendent à ſa ſucceſſion ,
peuvent s'adreſſer , avec les Pieces juſtificatives de
leur degré de parenté , à M. Barat , Notaire de la
Cour, à Versailles , rue Satory , le plutôt poſſible.
Il recevra les lettres franches de port.
Le 28 du même mois , Meſſire Pierre de Montholon
, Chevalier , ancien Officier des Vaiſſeaux
du Roi , mourut , à Paris , dans la 89. année de fon
âge. Il a été inhumé à S. André-des-Arcs , dans la
Chapelle de ſa famille , où l'on voit le beau maufolée
des deux Gardes des Sceaux , pere & fils ,
ſes Ancêtres , ſous les regnes de François I & de
Henri III. M. de Montholon dont il s'agit , laiffe
quatre fils ; l'aîné , dit le Comte de Montholon ,
chevalier de l'ordre Royal & militaire de St.
Louis , Colonel d'infanterie : l'abbé de Moutholon
Doyen & Grand - Vicaire de Metz , Conſeiller
d'Honneur au Parlement de Metz ; M. le Premier
Préſident du Parlementde Rouen ; & M. le Pro
cureur-Général de la Chambre des Comptes de Paris
. Le Marquis de Montholon , Colonel du Ré-
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
giment de Penthievre , Cavalerie, eſt leur coufin
illu de Germain.
Dona Clelia-Grilla-Borromea , veuve du Comte
Giovanni , eſt morte à Milan, le 23 Août , dans la
93. année de ſon âge. Cette femme célebre , avoit
donné pluſieurs preuves de l'étendue de ſes connoiſſances
, dans l'Académie de Phyſique expérimentale
qu'elle avoit établie dans ſon Palais , au
commencement de ce fiecle. Les Langues Latine ,
Françoiſe , Eſpagnole , Allemande , Angloiſe , &
même quelques - unes des Langues Orientales , lui
étoient familieres ; ſa vaſte érudition embraffoit
toutes les Sciences , fans en excepter la Théologie.
Malgré ſon extrême vieilleſſe , ſa ſociété a toujours
été recherchée par les Savans nationaux & étrangers
; &elle a laiſſé un ſouvenir d'elle auſſi précieux
aux honnêtes gens qu'aux hommes de Lettres .
On écrit du Dauphiné , que N. de la Porte de
Saint - Lattier , Abbeſſe de l'Abbaye Royale des
Ayes , Dioceſe de Grenoble , y eſt morte , le 17
Septembre , de la petite Vérole , à l'âge de 68 ans.
Anne Vichier , veuve Chapat , habitante de laParoiffe
de Saint- Chriftophe , même Dioceſe , est morte
en Juillet dernier , agée de 102 ans & 8 mois . A
l'époque de 90 ans , elle perdit la vue , fans que ſa
bonne fanté en fût altérée. Elle n'a éprouvé de malêtre
que 8 jours avant fa mort: fa nourriture ordinaire
étoit du lait & des pommes de terre.
Marie- Louife-Alexandrine de Montmorin, Com
teſſe de Tane , eſt morte à Paris, le 20 Septembre ,
agée de 58 ans,
OCTOBRE II . Vol. 1777. 213
Louis - François Colin , Comte de la Biochaye ,
Préſident au Parlement de Bretagne ,eſt mort àNogent-
fur-Marne , le 1 Octobre.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
Du 16 Octobre 1777.
Les numéros fortis de laroue de fortune font :
78 , 62 , 42 , 74 , 22.
03
214 MERCURE DE FRANCE,
TABLE.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE ,
Difcours de César à ſes Soldats ,
page 5
ibid.
L'Abdication de Sylla ,
10
Clair-voyant dupé par un Aveugle ,
12
Vers ſur les Repréſentations données au profit des Incendiés
de la Foire S. Ovide , 17
L'Après Souper d'Hiver , 18
Epitre à ma Muſe , 19
Le nouvel Actéon , 21
Vers pour le Portrait de la Reine, 38
Les plaiſirs Champêtres , 39
Penſées diverſes, 41
Aun Magiſtrat ,
44
Couplets àMadame Dém...
45
Ode à l'Avarice ,
46
Le Cochon & le Boeuf, 50
Conte , 51
Le Poëte & ſon Mécene , 52
ENIGMES ,
Couplets à l'Amour ,
Elégie ,
Explication des Enigmes & Logogtyphes ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
54
57
58
59
6ε
63
OCTOBRE II. Vol. 1777. 215
Eloges de Michel de l'Hopital , Chancelier de
France ,
Hiſtoire générale de l'Eglife Chrétienne
Suite des Epreuves du Sentiment ,
Le Quadragénaire ,
Le Tribunal Domeſtique ,
Dictionnaire des Origines , &c.
Vie du Dauphin ,
Les Noces Patriarchales ,
Eſſai fur le Génie Original d'Homere ,
Journal des Cauſes célebres ,
ibid. 69 , 73, 74, 78
Mb 2190
112
135
138
140
Traité des affections cancéreuſes , 143
لا
Traité des maladies nerveuſes , 145
Annonces littéraires , 147
ACADÉMIES , 150
des Sciences ,
ibid.
- Montauban i 153
SPECTACLES. 156
Opéra ,
ibid.
Comédie Françoiſe ,
160
Comédie Italienne ,
161
ARTS , 164
Gravures,
ibid.
Muſique , 169
Géographie , 175
1
Maniere d'imiter les Camees , 178
Cours de Langue Italienne , & de Géographie ,
184
Latine & Françoiſe, 185
-d'Arithmétique , &c .
186
1
216 MERCURE DE FRANCE.
Bienfaiſance 187
Variétés , inventions , &c. 190
Anecdote de Médecine , 193
Anecdotes. 196
Avis, 198
Nouvelles politiques ; 201
Nominations , 207
Préſentations , 208
d'Ouvrages , 209
Mariages,
ibid.
Naiſſance ,
210
Morts ,
211
Loterie, 213
::
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UNIVERSITY
OF MICHIGAN
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