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1777, 05-06, n. 7-8, 07, vol. 1, n. 9 (contrefaçon)
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DUPL
9760
PROPERTY 09
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS





1
MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
MAI. 1777-
N°. VII.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL RE Y.
MDCCLXXVIL
LIVRES NOUVEAUX.
Ellai qui a remporté le prix de la Société Hollandoiſe des
Sciences de flaarlem en 1770 for cette Queſtion . Qu'estce
qui eft requis dans l'Art d'Obferver ; & juſques-où cet
Art contribue-t-il à perfectionner l'Entendement ? par M.
BENJAMIN CARRARD &c . grand in 8vo. I vol. de 438
pages , imprimé à Amſterdam , chez REY en 1777 .
af1: 15: de Hollande.
Lettres Périodiques fur la Méthode de s'enrichir prompteiment
, & de conferver ſa ſanté , par la Culture des Végétaux
, par Mr. Buc'hoz, 8vo. Tomes 1, 2, 3, en 52 Lettres .
MARC- MICHEL REY Libraire à Amsterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris , vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raiſonné des Sciences , des Arts
&des Métiers en V. Vol. in folio , dont I de Planches .
Les deux premiers Volumes actuellement en vente , à
f30- : - : le troiſieme en Février 1777. à f12 : - : & les
IV & Vme. en Août 1777. à f 30 de Hollande.
REY continue l'Impreſſion du Journal des Scavans àf8-8-:
les XIV parties qui compoſent l'année.
On trouve chez lui L'Encyclopédie , fol. 28 Vol. ſçavoir XVII
de Difcours & XI de planches , édition de Geneve conforme
à celle de Paris .
Collection de Planches enluminées & non enluminées ,
repréſentant au naturel ce qui ſe trouve de plus intéresreffant
& de plus curieux parmi les Animaux, les Vegétaux
& les Minéraux , par M. Buchoz. les VIII premiers
Cahiers à f 15-15 - le Cahier.
Collection enluminée des fleurs les plus rares & les plus
curieuses qui se cultivent , tant dans les jardins de la Chine
que dans ceux de l'Europe , ouvrage utile aux Amateurs
, aux Fleuristes , aux Peintres, aux Deffinateurs ,
cux Directeurs des Manufacturesen Fayance , Porcelaine ,
Tapifferie Etoffes de laine, de Soie , Papiers peints , &
autres Artistes. A Paris , I vol. in-folio ,papier d'Hollande
, chez l'Auteur , rue des Saints- Peres , vis- à-vis l'Egliſede
la Charité, & chez REY, Libraire . Cet ouvrage
le publie par cahiers ; il en paroît déja quatre : le prix
de chaque cahier eſt de f 12- :-:
Morale Univerfelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
fur la Nature 8vo. 3 Vol . à f 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé fur la Morale 8vo.
1 Vol. à f. 1-10 - :
Principes de la Législation Univerſelle en 2 Vol . 8. à f3-:-
Dictionnaire raifonné d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo. 2vo' . 1775.4--:
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols .
1-22-27
?
13. LIVRES NOUVEAUX.
Expoſé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo. à 12 fols.
Poësie del fignor abate Pietro Metastasio , 8vo 10 vol. 1757-
1768. à f15 - : - : le même ouvrage en Italien en 6 vol. indouze
à f 9 - : - :
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois . 8vo. afi-:-
Eſſai fur les Conetes , par Mr. André Oliver. Traduit de
l'Anglois , 8vo. I vol. fig. à f 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
par le Docteur Marat , en 3 vol . indouze à f3-15- :
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo. à f1 -: - :
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions ,
Evo. à 10 fols.
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c. 4to 4 Tomes 1773 1776. à 30 flor.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo. 2
vol. 1774. à f 3:15 fols.
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &c.
1 vol. 1777. à f 1-5-:
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
deGebelin , 8. 1 vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , continue de
d'imprimer & de débiter le MERCURE DE FRANCE , ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
&en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Littéraires,
Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
agréables , comme Peinture , Architecture , Gravure , Mufique
&c. quelques Anecdotes , des Edits , Arrets , Déclara
rations; des Avis , des Nouvelles Politiques ; les Naiſſances
&les Morts des Perſonnages les plus illustres : les tirages
des Loteries , & affez ſouvent des additions intéreſſantes de
Editeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f12-: -: ceux qui voudront avoir des parties féparées les
paycront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770-1776.
Lettres tiar la Législation ou l'ordre légal , dépravé , rétabli
A2
LIVRES NOUVEAUX.
-
&perpétué par Mr. L. D. H. en 3 vol . indouze , Berne ,
f3-15-:
-à une Princeſſe d'Allemagne fur divers ſujets de Phyfique
& de Philoſophie 8. 3 vol . Londres à f+ : 10.
Traduction des XXXIV , XXXV . & XXXVI. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET.
Seconde Edition . On y a joint d'autres écrits relatifs
aux Beaux-Arts , grand 8vo. 2vol. LaHaye , 1773 .
f4. de Hollande.
Efais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreffé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. No. 1 à 18. ou rom I. prem. partie
à tom. 6. He. Partie. Paris 1775-1776. àf9. pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - pour les XXIVparties.
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes . A.
ventures amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris ,
1775. à f3 : -
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 1769.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
-
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à fi : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée
8vo . 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo . à
f 3 : 15 de Hollande.
Jerufalem Délivrée Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Genove.
du Taſſe. Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
8 522 AA A 30
MERCURE
DE FRANCE.
MAI. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisieme
du Poëme des Saiſons ; imitation libre
de Tompson.
APPROCHES DE L'HIVER .
MAIS AIS dans les airs les vapeurs s'épaiſſiſſent
L'année enfin commence à décliner :
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Sous les brouillards les collines gémiſſent ;
L'hiver s'annonce & va bientôt regner.
Tout ſe confond : ces montagnes énormes ,
Qui de leur ſein vomiſſent des torrens ,
Perdent l'éclat qu'elles ont au printemps ,
Et n'offrent plus que des maſſes informes .
La nuit s'étend & s'empare des bois ;
Elle engloutit , elle abſorbe la plaine :
Le fleuve altier , que l'on diftingue à peine ,
Roule à pas lents ſes flots bruïans & froids :
Des feux du jour la lumiere incertaine ,
En plein midi , verſe un foible rayon s
Uu rouge obfcur embraſſe l'horiſon :
Le Voyageur , égaré dans ſa route ,
Erre , fans guide , à travers les côteaux :
La nuit le gagne , & la terreur ajoute
A fes tourmens & redouble ſes maux.
L'obfcurité ſe condenſe & ſe ſerre ;
Le jour pâlit ; un gris informe , épais ,
Dans ſes replis enveloppant la terre,
Confond enfin & mêle les objets :
Tel le cahos , avant que la lumiere
Sur la nature eut verſé ſes bienfaits .......
FORMATION DES RIVIERES,
Ces noirs brouillards entaffés dans les plainos ,
MAI 1777. 7
Des plus hauts monts pénétrent les caveaux :
C'eſt du milieu des roches fourerraines ,
Qu'on voit jaillir les ſources des ruitſeaux ,
De ces ruiſſeaux , qui , des tributs de l'onde
Enrichiffant leur courſe vagabonde ,
Vont à la Mer précipiter leurs flots :
C'eſt-là, c'eſt- là que cette ſource immenfe ,
Dont l'origine eſt cachée à nos yeux ,
Accumulant ſes tréſors précieux ,
Sur l'Univers épanche l'abondance.
O toi , dont l'oeil penetre les fecrets
Qu'à nos regards déroba la Nature ,
Viens , o Génie ! & des plus hauts ſommets
Dévoile- moi l'étonnante ſtructure !
Offre à ma vue & l'Olympe & l'Hémus :
Viens , de ſes bois , qui couronnent l'Afie ,
Viens avec moi dépouiller le Taurus ;
Découvre-moi le ſein de l'Imaüs ,
Dont les forêts bornent la Tartarie :
Les Monts d'Offrin , qui , des fombres climats
Où l'Aquilon déchaîne les frimats ,
Voyent languir la triſte Laponie ,
A ton aſpect s'ouvriront ſous mes pas.
Eſcaladons les roches de Riphée ,
Dont les ſommets , hériſſés de glaçons ,
De la Ruſſie embraſſe les vallons ;
:
A 4
8
MERCURE DE FRANCE.
Et que des Monts l'orgueilleux Coryphée (*) ,
Nous laiſſe voir ſes abyſmes profonds .
Paſſons enſuite au-delà des campagnes
Où l'Abyſſin éleve ſes troupeaux ,
Et de la Lune obſervons les montagnes :
Que l'Apennin , le Caucaſe & l'Athos ,
Que tous ces monts , fiers enfans de la terre ,
Dont le ſommet eſt voiſin du tonnerre ,
S'ouvrent enſemble à ta voix.... Avançons...
Tout obéit.... Quelle immenſe carriere
A parcourir ! quel coup-d'oeil ! ... Contemplons .
Ici je vois le berceau des rivieres ,
Je les entends chercher leur liberté ,
Et , s'épurant par d'immenſes filieres ,
Puifer la vie & la fécondité .
Là j'apperçois ces ſources tranſparentes ,
Ces réſervoirs , ces tréſors cryſtallins ,
Qui , s'échappant par les côteaux voiſins ,
Offrent à l'oeil cent caſcades charmantes ..
L'aſtre du jour les éleve en vapeurs ;
L'air les condenſe & les réſout en pluies ,
Chaque colline en recueille les pleurs ,
Et les diſperſe au milieu des prairies .
Ainſi le bras qui régit l'Univers ,
)
(*) L'Atlas, célebre montagne d'Afrique , qui , ſuivat
les Poëtes , foutenoit le Ciel.
MAI.
1777. 9
2
Fait circuler l'onde qu'il vivifie ,
L'enſevelit dans l'abyſme des mers ,
Agros flocons la répand dans les airs ,
Et, de ſes loix maintenant l'harmonie ,
La laiſſe libre ou lui donne des fers..
EMIGRATION DES HIRONDELLES.
Quand le Soleil , du haut de ſa carriere ,
Ne jette plus qu'une foible lumiere ;
Quand les côteaux , menacés des frimats ,
Voyent jaunir leur parure éphémere ,
Progné , dans l'air , prend ſes derniers ébats ,
Et va chercher , ſous un autre hemisphere ,
Un ciel plus pur & de plus doux climats.
Là , dans la paix , fous de rians ombrages ,
Elle voltige ; & lorſque le printems
A de ſa foeur raniné les accens ,
Elle revient habiter nos rivages.
OISEAUX DE PASSAGE .
:
Dans la contrée où le Rhin moins fougueux
Perd ſon courroux ; dans les plaines Belgiques ,
Où , diſſipant les ligues tyranniques ,
La liberté leve un front glorieux ,
Combien , combien de nations ailées
1
A 5
IO MERCURE DE FRANCE.
Pour voyager en troupes raſſemblées ,
En s'élevant obfcurciffent les cieux !
C'eſt à regret qu'elles quittent ces plages ;
Pendant long tems leur vol eſt incertain :
Le froid les chaſſe ; elles partent enfin ,
Et dans les airs ſe mêlent aux nuages .
ELOGE DE LA PROVENCE.
Climat où regne un éternel printems ,
Séjour charmant qu'embellit la Nature ,
Quand les frimats defcendent fur nos champs ,
Tes Habitans , fur la frafche verdure ,
Soignent encor leurs troupeaux bondiſſans !
Lorſque nos bois , privés de leur feuillage ,
Du trifte hiver offrent l'affreuſe image ,
De toutes parts tes forêts d'orangers
Au Voyageur préſentent leur ombrage ,
Et mille fleurs embaument tes vergers ;
Par M. Willemain a'Abancourt.
MAI. 1777- IT
VERS.
Mis au pied d'un Buste de LOUIS XVI.
C
ESSE de nous vanter ces Héros fanguinaires ,
Dont le bras meurtrier recula tes frontieres ,
O Rome , que leur gloire a fait de malheureux !
Que leurs triſtes exploits ont fatigué la terre !
Louis eſt bien plus grand & bien plus glorieux;
Louis , de ſes Sujets eſt moins Maître que Pere.
Par le même.
:
LE
LA VISITE DU MATIN.
: Conte.
E galant Fontenelle , au déclin de ſes ans ,
(Il pouvoit avoir vu quatre-vingt-dix printems)
Un beau matin fut voir une Comteſſe
Qui dormoit encore; il attend
Qu'il foit jour : la jeune Déeſſe
Se réveille en furſaut : elle fonne , elle apprend
Que c'eſt Fontenelle , & s'empreſſe

12 MERCURE DE FRANCE.
De ſe lever. Au moins , lui dit-elle en entrant ,
„ Vous excuferez ma pareſſe :
„ Je me leve pour vous . - Je Sens
Le prix de vos bontés , reprend le bon Apôtre ;
Vous honorez mes cheveux blancs ;
" Mais vous vous couchez pour un autre ,
Que n'ais-je que quatre vingt ans ! " (*)
Par le méme.
ODE SUR LA RELIGION.
0UI , je ne peux le méconnoftre
Sans un funeſte aveuglement !
Il exiſte ſans doute un Etre
Qui n'a point de commencement.
Auteur de tout , être ſuprême :
Grand Dieu ! je t'adore & je t'aime ,
Je ſens que c'eſt là mon devoir :
Mais mon hommage eſt- il ſtérile ?
N'ai-je qu'un defir inutile ?
Dois -je perir ſans nul eſpoir ?
Né dans un état déplorable ,
Et fans ceffe en butte à la mort ,
Hélas ! que l'homme eſt miferable
(*) Il nous ſemble qu'il faudroit
Ah , que n'ai -je que vingt-quatre ans !
MAI. 1777- 13
S'il n'attend pas un autre fort !
Incertain fur ſa deſtinée ,
De fa raiſon foible & bornée
Que peut-il apprendre de für ?
Ah ! dans la nuit qui l'environne ,
Le flambeau de la foi rayone ;
Sans la foi tout feroit obſcur .
Non , Dieu n'a point dans les ténebres
Expoſe l'homme à s'égarer :
Par des inſtructions célebres
Il a pris ſoin de l'éclairer.
Dès le moment qu'il le fit naître ,
Dès ce tems il s'en fit connoftre ;
Il le fait encore aujourd'hui.
Malgré ſes crimes , d'âge en age ,
Il a tranſmis le témoignage
De ſon alliance avec lui.
Le plus ancien Peuple du monde ,
Errant parmi les Nations ,
D'un livre où la ſageſſe abonde
Leur porte les traditions.
Ce livre par-tout l'humilie ,
Et cependant il le publie ,
Il le reconnoît pour divin :
Mais , fi long-tems après le terme ,
14
MERCURE DE FRANCE.
Des prédictions qu'il renferme
Qu'attend- il done toujours envain .
Juifs ingrats , l'état où yous êtes
Ne l'a que trop vérifié !
Ce Chef , prédit par vos Prophètes ,
Vos Peres l'ont crucifié !
Dans l'Europe entiere on l'adore ,
L'Afie elle même l'honore
Comme l'Envoyé du vrai Dieu ;
Il eſt ſervi dans l'Amérique ,
Il a des Temples en Afrique ,
Des Adorateurs en tout lieu.
Sur un gibet Jeſus expire ,
Ses Diſciples ſont conſternés :
Il reſſuſcite & leur inſpire
Un zele , un courage obſtinés ;
Il n'eſt plus rien qui les arrête ;
Ils font prêts à donner leur tête
Pour affirmer la vérité.
On les croit , on renonce aux vices ,
On brave comme eux les fupplices ,
On force l'incrédulité.
Par quelle connivence inligne ,
Sur ce feul point d'accord entre- eux ,
Tant de Peuples ont-ils pour figne
MA I. 1777 . 15
L'inſtrument d'un fupplice honteux ?
Par quelle baffefſe infinie
Cet inſtrument d'ignominie
Couronne-t-il le front des Rois ?
Que vois je ?'quel ſpectacle étrange ?
Se peut- il qu'à ce point l'on change
Des hommes embraſſant la croix !
Ce qui répugne à la nature ,
Ce qui la révolte à l'excès ,
Peut il devoir à l'impoſture
De fi prodigieux ſuccès ?
Détracteur du Chriftianiſine ,
Dis-moi comment du Paganiſme
Il a renversé les autels ?
Avec les loix les plus auſteres ,
Avec les plus fombres myſteres ,
Il ſoumet l'orgueil des mortels.
Tout paroît prendre une autre forme;
Le vrai Dieu par-tout eft connu :
Le monde apprend , par la réforme ,
Que ſon Rédempteur eſt venu.
En vain contre lui tout conſpire ,
Tout ſe ſoumet à fon empire;
Tout ſe rend aux loix qu'il preſcrit.
Rome , fiere de ſes conquêtes ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Ne ſemble enfin les avoir faites ,
Que pour les rendre à Jésus-Chriſt .
Ils font accomplis les oracles
Qui prédirent ce changement !
L'Evangile , de tous les obſtacles
Triomphe univerſellement :
Que fon auteur eſt magnanime !
Ah! que ſa morale eſt ſublime !
Que de leçons en peu de mots !
L'inventeur d'une telle hiſtoire ,
Si l'on refuſoit de la croire ,
Surprendroit plus que le Héros.
A Meſſieurs GRAND - JEAN , Oculistes
du Roi .
/
LA CATARACТЕ.
U
Fable Allégorique.
N jour Jupiter en fureur
Contre la téméraire audace
De notre criminelle race ,
De
MAI. 17 1777.
De ſes reſſentimens peignit ainſi l'aigreur :
Juſques à quand ce Peuple de coupables,
Ennemis de tout bien , & de tout mal capables ,
Dont je regle à mon choix & la vie & la mort ,
Oferont- ils braver l'arbitre de leur fort ?
Peu fatisfaits de regner ſur la terre ,
Rivaux du ciel , ils lancent le tonnerre.
Les méraux , par ma main preſque aux Enfers cachés
De ces gouffres profonds par eux font arrachés.
De mon frere (*) en courroux les ondes mugiſſantes
Leur oppoſent envain des bornes menaçantes ,
Leurs profanes efforts ont ſu dompter ſes flots ,
Et des vents mutinés mépriſant les complots,.......
Franchiſſent ſans pâlir les écueils , les abyſmes .
Tant d'inſolens ſuccès n'ont pu borner leurs crimes.
h
Aidé du frêle appui d'un verre audacieux (†) ,
Leur oeil , nouveau géant , eſcalade les cieux ,
Envahit mes Etats , veille & fuit dans leur route.
Les habitans nombreux de ma brillante voûte.
(*) Neptune , Dieu de la Mer.
(+) Le Télescope.
1
1
B
18 MERCURE DE FRANCE.
Diſtance , ordre , grandeurs , phaſes , orbites , poids , :
L'homme a tout calculé , tout foumis à ſes loix ;
Et ni moi , ni les Dieux (ſi l'on croit ſes paroles)
N'oferions faire un pas contre ſes loix frivoles .
C'en est trop , vils mortels , votre témérité
Hâte les coups vengeurs de mon bras irrité.
۱
Il dit: & d'une voix qu'entend le noir Tartare ,
Il fait fortir la Nuit des antres du Ténare.
A fon ordre elle accourt ſur ſon char étoilé .
D'un crêpe à plis flottans elle a le front voilé.
2.1
Mere du jour , lui dit l'arbitre du tonnerre ,
L'homme ſous vos drapeaux nous déclare la guerre
Sous vos voiles il lit ce qui ſe paſſe aux cieux ,
Et prend de - là le droit de mattriſer les Dieux.
Si vous n'aſpirez point au nom de fa complice ,
Croyez-moi , chargez-vous du ſoin de ſon ſupplice;
Il n'eſt que ce moyen qui puiſſe nous prouver
Que c'eſt fans votre aveu qu'il oſe nous braver.
Ce n'eſt qu'aux effets ſeuls qu'on connoît le vrai zele :
Si vous n'oſez punir , vous êtes infidelle .
Mais n'allez pas lancer de ces vulgaires coups
Que l'homme ſait guérir ou ſe rendre plus doux ;
Frappez , mais en des lieux où les ſucs de la terre
MAI.
1777. 19
Ne puiſſent faire agir leur vertu ſalutaires
Et qu'au ſein de ſes maux , fans eſpoir , ſans ſecours ,
L'homme n'ait que la mort pour en rompre le cours.
Vous voyez l'attentat , vous tenez la victime ,
Lavez-vous du ſoupçon & vengez-nous du crime ;
Déeſſc , ces humains (s'ils vous ſont odieux)
1
Ne font que des mortels , & nous ſommes des Dieux .
Il la quitte à ces mots. La Déeſſe outragée,
Rougit, pleure ; &jurant d'être bientôt vengée ,
Se retire en courroux dans ſes antres obſcurs.
Mille monſtres hideux en infectent les murs :
La Crainte au pâle front , l'Envie au teint livide ,
Le Meurtre au bras ſanglant , la Fraude à l'oeil perfide ,
Le Vol , la Trahison , les Complots , les Fureurs ,
Et tout ce que la Nuit peut enfanter d'horreurs .
Seule aſſiſe au milieu de cette race impure ,
Elle obſerve leurs traits , leur regard , leur figure ,
Recherche en chacun d'eux ce qu'il a de noirceur,

Et fonge à leur donner une nouvelle foeur.
Penſive , elle imagine , approuve , héſite , ajoute ,
Son fang bouillonne & s'ouvre une nouvelle route ;
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
Elle frappe fon front , pâlit , fait un effort ,
De ſon front entrouvert la Cataracte fort.
La Mere à peine voit ce fruit de ſa tendreſſe ,
Que laiſſant éclater ſa maligne allégreſſe :
O ma fille ! dit elle, en ton étroit contour ,
Que tu porte de maux aux habitans du jour !
Mortels , redoutez moins les fléaux & la guerre ,
Une vivante mort va regner ſur la terre.
Quel ſera votre effroi , lorſqu'à vos yeux ſurpris ,
Les cieux & l'Univers vont être anéantís ;
Qu'au ſein de la lumiere , errans dans les ténebres ,
Vous envierez le fort de mes oiſeaux funebres ! (*)
Ai-je enfin , Dieux cruels , rempli tous vos projets
Avos lâches ſoupçons laiſſai-je des ſujets ?
Mais, hélas ! chere enfant , je tarde tes conquêtes :
Pars , frappe de tes coups les plus ſuperbes têtes ;
Que le trouble & l'horreur accompagnent tes pas ,
Qu'on te craigne en tous lieux à l'égal du trépas.
1
La fille , dans l'ardeur de ſe montrer fidelle ,
Lorſqu'elle parle encor, a déjà fui loin d'elle.
Elle vole par- tout ; & par-tout à la fois
Les humains , à milliers , gémiſſent ſous ſes loix.
Le laboureur , ſans pain , languit dans ſa chaumiere,
(*) Les Hiboux & autres Oiseaux nocturnes.
!
-1
MAI. 21 1777-
L'artiſan conſterné cherche envain la lumiere ;
Et jetant de dépit l'inſtrument de ſon art ,
Se rend à fon foyer , qu'il regagne au hafard.
Le Savant , pour jamais loin de ſa chere étude ,
Croit que de tous les ſorts ſon fort eſt le plus rude ;
Et le Monarque en pleurs au milieu de ſa Cour ,
Paieroit de ſes Etats le don de voir le jour.
Cependant Efculape arrive d'Epidaure (*).
Frappé des cris plaintifs d'un Peuple qui l'implore ,
Voit le mal , l'examine , obſerve , réfléchit :
De ſes ſoins inquiets ſa rivale ſe rit.
Tu crois donc , dit le Dieu , qu'en ta ſombre retraite
Tes mobiles remparts fufpendront ta défaite ;
Que tes ſenſibles murs , ne pouvant rien ſouffrir ,
A tout remede humain font exempts de s'ouvrir ?
A l'abri , je le ſais , des liqueurs & des plantes ,
Tu triomphes ; mais crains des armes plus puiſſantes .
On ſaura te ravir ces voiles meurtriers....
A de plus jeunes mains je laiſſe ces lauriers.
Les deux fils d'Eſculape accompagnoient leur pere ,
Leurs yeux étinceloient d'une juſte colere ;
(*) Ville du Peloponese où ce Dieu avoit un Temple.
B3
22
MERCURE DE FRANCE.
Dignes fils d'Apollon , leur dit- il , c'eſt à vous
A faire fuccomber cette hydre ſous vos cóups ;
Craignez peu fon audace , & préparez des armes
Capables de changer ſes mépris en alarmes ;
Votre art près de Pallas vous donne un libre accès )
Si vous la confultez , foyez fürs du ſuccès.
Quant à moi , j'ai fait voir à la terre étonnée ,
Qu'on peut entrer en lice avec la deſtinée ; (*)
Mais le ciel me défend de provoquer deux fois
La vengeance d'un Dieu dont la mort ſuit les loix.
S
Les fils partent. Minerve à leurs voeux s'intéreſſe ,
Anime leurs efforts , dirige leur adreſſe ;
Et déjà nos Héros , certains de leur pouvoir ,
Pour vaincre l'ennemi n'aſpirent qu'à le voir.
Leur rival ténébreux les voit venir ſans crainte ,
Dans ſon étroit aſyle il ſe croit hors d'atteinte ;
Mais bientôt le mur s'ouvre , & le monftre étonné
De menaçantes faulx ſe voit environné.
?
De ſes voiles obſcurs c'eſt envain qu'il ſe cache ,
Sous ſes pas chancelans fon antre ſe détache ;
L'intelligent acier tranche de toutes parts
Les membraneux appuis de ſes moites remparts;
Ici tombe un lien , là ſe briſe une chaîne ,
Le Tyran pâle ſuit ſon trône qui l'entraîne ,
Il avoit reffuscitéHyppolite.
MAI. 1777. 23
Il fort chargé de fers , & voit avec dépit
Briller à ſes côtés l'aſtre du jour qu'il fuit.
La lumiere triomphe , & s'ouvrant une iſſue ,
Frappe même des yeux qui ne l'ont jamais vue ; (*)
Saifi d'étonnement & l'oeil baigné de pleurs ,
Le Peuple éleve au ciel ces nouveaux créateurs.
Tu crois peut- être ici , Lecteur , lire une fable
Faite pour divertir ta curioſité ;
Des illuftres Grand-Jean vois l'art inimitable ,
Et tes yeux te diront : C'eſt une vérité.
1
Par M. Poitevin Dulimon , Semipreb .
de la Cathéd. de Sens .
LUCIUS & EMILIE ,
Ou l'Innocence persécutée & couronnée.
Conte moral.
EMILIE, la charmante Emilie , étoit
ſeule admirée dans Rome. Son eſprit ,
ſa jeuneſſe , ſes grâces , ſa beauté , tous
ſes charmes enfin , joints à la vertu la
(*) Les Aveugles-nts, dont on leve la cataracte.
B 4
24
MERCURE DE FRANCE.
mieux éprouvée , jetoient dans l'ame
de tous ceux qui l'enviſagoient , cette
vive & douce émotion qui flatte & qui
prévient. Celles de fon âge , qui pouvoient
le moins réſiſter aux traits de l'envie
, lui rendoient juſtice. Caton , ce
Philofophe orgueilleux , ce Cenſeur impitoyable
, dont la ſévérité outrée n'admettoit
d'autre vertu que la ſienne ,
louoit hautement la ſageſſe d'Emilie.
Une perſonne auſſi aimable , faite pour
captiver tous les coeurs , entraînoit à ſa
ſuite , comme on ſe le figure bien , une
foule de foupirans , qui tous s'en diſputoient
avec ardeur la poſſeſſion. Il y en
avoit deux entr'autres qui affectoient
Emilie d'une maniere bien différente :
l'un nommé Rufus , jeune homme riche
& de bonne naiſſance , mépriſoit tous
ſes rivaux , & faifoit croire, par ſes procédés
fiers & infoutenables , que c'étoit
le bonheur d'Emilie qu'il cherchoit , &
non le ſien. L'autre , plus modeſte & plus
tranquille , avoit le plus excellent des
caracteres , Lucius, en un mot , aimoit
Emilie , & il étoit aimé. Ces deux coeurs
s'étoient laiſſés unir par je ne fais quel
lien ſecret dont le noeud indiſſoluble eſt
formé par une douce ſympathie , une
MAI.
1777. 25
analogie dans le caractere, une uniformité
d'humeurs , d'inclinations , de volontés
,&, ce qui contribuoit à le reſſerrer
encore plus étroitement , par la vertu qui
réſidoit dans un couple auſſi heureuſement
aſſorti.
Quand deux coeurs font rapprochés
de cette forte , rien pour eux de plusdélicieux
que de ſe découvrir mutuellement
les effets qu'ils éprouvent d'une
union auſſi intime : mais il s'en falloit
bien qu'ils en fuſſent à ce point, Voici
le fait. Favius , pere d'Emilie , étoit
l'homme le plus dur , le plus auſtere ,
le plus farouche qui fut jamais : il avoit
un bon fond dans le caractere , mais fes
moeurs étoient ſauvages ; il aimoit la
vertu ; & il eût été parfaitement vertueux
, s'il avoit fçu prendre pour mo
dele celle de ſa fille. Il étoit dans l'ordre
des Chevaliers Romains ; & , quoique
fon nom ne faſſe pas grand bruit dans
l'hiſtoire , il avoit du courage. Il poſtuloit
la charge de Préteur : mais Caïus ,
le pere de Lucius , qui étoit fon Compétiteur
, l'obtint. Depuis , la jalouſie
excita entre ces deux rivaux une haine
> implacable , & telle qu'ils en vinrent un
jour aux mains: le combat fut fanglant ;
>
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
Caïus reçut une bleſſure qui le mit en
danger de perdre la vie; mais pour Favius,
il n'en eut qu'une très-légere.
Favius interdit pour jamais l'entrée
de ſa maiſon à Lucius , le fils de fon
ennemi juré . Jugez de l'état d'Emilie ,
& de celui de fon amant ! Ils s'aimoient
mais ils n'avoient pu parvenir à ſe le dire ,
tant la modeſte timidité les avoit retenu.
Maintenant ils en perdent pour jamais
l'eſpérance. Ce n'eſt pas tout ; quand l'adverſité
appefantit ſa main fur nous , elle
ne la releve pas que nous ne ſoyons entierement
teraſſés.
Le pere d'Emilie ſe laſſoit de voir tous
les jours ſa maiſon afſaillie d'une foule
d'importuns qui l'obſédoient de toutes
parts: le moyen , diſoit-il , de les écarter,
c'eſt de procurer un établiſſement à
ma fille , & il avoit raiſon; mais celui
qu'il choifit pour cet effet , n'étoit pas le
poſſeſſeur du coeur d'Emilie. Il la fit venir
un jour dans ſa chambre , pour lui
en faire part . - Je veux , ma fille , vous
procurer un parti avantageux ; c'eſt un
jeune homme riche , de grande famille ,
dont le pere eſt mon plus grand ami ; en
un mot , Rufus Qu'en pensez- vous , ma
fille ? répondez. Emilie à ces mots reſte
MAI . 27 1777.
interdite : elle ne s'étoit jamais attendue
à un coup auffi accablant : ce n'eſt pas
Lucius qu'on lui donne ; elle s'en dou .
toit: ce n'eſt pas un de ceux qui lui
étoient indifférens ; mais c'eſt Rufus ,
celui qu'elle déteſtoit, celui dont la fierté
& la préſomption lui étoient inſupportables.
Quoi , ma fille , dit Favius avec
emportement , vous paroiſſez mécontente;
eft- ce que ce parti ne vous conviendroit
pas ? Quelle est donc votre
ambition ? Mon tendre pere , vous
qui m'êtes cher , je ſuivrai en tout vos
volontés ; mais permettez-moi de vous
-
> faire obſerver que je ſuis encore trop
jeune pour contracter cet engagement :
attendez , je vous en conjure , encore
quelque temps , afin de pouvoir me conſulter
dans une affaire auſſi ſérieuſe.
- J'entends , ma fille , que cela foit
conclu au plutot; j'entends que Rufus
foit le réſultat de cette déciſion. Ne
penſez pas à d'autre qu'à lui : vous favez
que j'ai défendu à Lucius de paroître
devantage chez moi ; je me fuis déjà
apperçu qu'il avoit fait impreffion fur
votre coeur ; mais fi vous avec encore
l'audace de garder la moindre affection
pour lui , foyez fûre de toute mon in
28 MERCURE DE FRANCE.
dignation, Emilie ne répondit rien àune
propoſition & à une menace auffi accablantes
: elle prend congé de ſon pere ,
monte en gémiſſant dans fa chambre ; les
forces lui manquent ; elle eſt prête à ſuccomber
fous le poids de la douleur qui
l'abat; elle gagne ſa retraite avec peine :
il étoit temps qu'elleyarrivât;ſes genoux
tremblans fuccombent enfin , elle ſe laiſſe
tomber fur fon fauteuil ; une paleur mortelle
ſe repand ſur ſon viſage; toutes les
facultés de ſon ame l'abandonnent , tant
la criſe étoit effroyable. Immobile , elle
fut quelque temps fans donner aucun
ſigne de vie. Corilla , ſa ſuivante , &
en même temps ſa confidente , qui étoit
au fait dece qui s'étoit paſſé entre le pere
&fa fille , entre dans la chambre d'Emilie,
pour la raſſurer : mais quelle fut ſa furpriſe
, quelle fut ſa douleur , lorſqu'elle
vit l'infortunée Emilie reſpirant à peine !
Elle accourt précipitamment , tire avec
empreſſement un flacon de fa poche , &
fit tant par ſes ſoins , qu'elle revint peuà-
peu. Emillie , fortie du ſommeil léthargique
où elle étoit plongée , fixe Corilla
d'un oeil irrité . - Pourquoi , cruelle ,
m'as-tu apporté un ſecours dont je n'avois
pas befoin? Que ne me laiſſfois - tu
MAL. 1777. 29
i
1
dans la ſituation paiſible où j'étois. Tu
m'aurois épargné bien des foucis cuiſans
qui vont me rongerle coeur. Qui , par tes
ſoins inutiles , tu m'as préparé une mort
lente. Elle n'en put dire davantage.
Corilla , pour compâtir à ſa douleur ,
& pour la partager avec elle , tantôt la
plaignoit , tantôt , pour lui donner de
l'eſpérance , lui faiſoit entrevoir un avenir
plus heureux. J'ai bien éprouvé des
traverſes , lui dit- elle , & j'en éprouve
encore beaucoup. Je ſuis perfécutée , je
ſuis harcelée par un brutal qui me pour.
ſuit vivement: je lui ai témoigné mille
fois que j'avois pour lui une répugnance
invincible. En un mot , Emilie , plaignez-
moi à votre tour: je déteſte plus
Roccius que vous nedéteſtez votre Rufus.
Ce récit de Corilla appaiſa un peu la
douleur d'Emilie , qui lui ouvrit à fon
tour ſon coeur qui demandoit à être
épanché dans celui d'une perſonne qui
éprouvoit les mêmes revers qu'elle.
Que vais je donc devenir , diſoitEmilie
à ſa confidente ? Que va devenir Lucius
? Où eſt.il ? Je ne puis vivre fans
lui , & mon pere veut que je renonce à
lui : il deſireroit , s'il étoit poſſible , que
je le haïſſe autant qu'il a en horreur fon
30 MERCURE DE FRANCE.
pere. Si deux peres ont entr'eux l'averfion
la plus décidée , eſt-il dit pour cela
que les enfans de l'un& de l'autre , qui
ont un penchant mutuel qui les rapproche
,& que la vertu ne déſapprouve pas ,
eſt-il dit pour cela qu'ils doivent , à leur
imitation , rompre les liens étroits qui
les tenoient attachés ? J'aime mon pere :
j'ai pour lui la ſoumiſſion la plus entiere ;
mais s'il veut , dans cette circonſtance ,
que je lui en donne des marques ; s'il
veut diſpoſer de mon coeur en faveur de
celui à qui il n'eſt pas deſtiné, qu'il me
donne la force de lui obëir. Ce qui me
déſeſpere , c'eſt que , m'a- t- il dit , il prétend
que cela foit conclu au plutôt. La
ſeule eſpérance qui me reſte , c'eſt ſa
bonté , que je ferai enſorte de fléchir.
Ainſi parloit Emilie ; & Corilla , après
l'avoir engagé à prendre courage &à ne
ſe pas ainſi laiſſer abattre par ladouleur ,
ſe retira dans ſa chambre, qui étoit contigue
à celle de ſa maîtreſſe. Tel étoit
l'état d'une ame tendre & vertueuſe qui
étoit faite pour avoir un fort plus doux
&plus tranquille.
ار
Cependant Favius & le pere de Rufus
étoient déja d'accord entr'eux ſur l'alliance
de Rufus avec Emilie , & préten
ΜΑΙ.
1777. 31
i
doient , par cet établiſſement , cimenter
davantage leur union. Ildonne ſes ordres
pour les préparatifsde la noce, qui devoit
ſe célébrer au bout de quelques jours.
La nuit ſuivante,dans le temps le plus
calme& le plus paiſible , un bruit fourd
vint frapper les oreilles de Favius: il ſe
leve avec précipitation , & marche au
bruit qui l'appelle. L'obſcurité étoit trop
grande pour pouvoir difcerner les objets.
Il court à la lumiere ; &, s'en faiſiſſant
toujours avec la même ardeur , toujours
avec la même impatience , il vole dans
le lieu d'où il penſoit que le bruit pouvoitprovenir
: il s'approche ; il apperçoit
une échelle qui gagnoit le balcon d'Emilie,
lequel balcon donnoit ſur la partie
poſtérieure de l'appartement ; & , plus
loin , un homme qui prenoit la fuite:
mais il ne put le joindre; car la crainte
avoit donné des aîles au fuyard , qu'il ne
put reconnoître. Favius abandonne donc
le deſſein de le poursuivre: il retourne
de nouveau dans l'endroit où étoient les
marques funeſtes de ſon ignominie ; il
examine ; il voit du ſang répandu ſur la
terre: ce qui lui fit juger que la chûte de
ce malheureux étoit la véritable cauſe du
bruit qui l'avoit frappé. Favius ne ſe
32
MERCURE DE FRANCE .
poſſédoit pas , tant ces objets l'avoient,
rempli de fureur & de colere. Il n'a rien
de plus empreſſé que de monter dans la
chambre de ſa fille , qui ne dormoit déjà
plus , parce que le bruit de la chûte avoit
auſſi interrompu ſon ſommeil: il la fixe
avec des regards foudroyans. Emilie , dé
concertée , lui demande la cauſe de ſon
agitation. Quoi , malheureuſe , lui dit- il ,
as- tu bien l'effronterie de me faire une
queſtion auſſi injurieuſe ? Leve-toi , approche&
viens voir les marques certaines
de ton opprobre& de ton infamie. Emilie
, perfuadée de ſon innocence , ſe leve
& marche au lieu que lui avoit indiqué
fon pere. Sont-ce là , ma fille , dit le
pere d'un ton ironique , des marques
équivoques de votre honneur& de votre
vertu ? Où prétendiez- vous donc aller
avec votre Lucius ? Que n'ai-je un poignard
pour te le plonger dans le ſein ,
fille indigne d'un pere qui a tant pris de
ſoins pour ton éducation. Emilie , à cette
vue& à ces mots , penſa mourir d'effroi :
fes membres font glacés de crainte : elle
auroit expiré ſur le champ , ſi ſon ame
n'eût pas eſſuyé déjà de pareilles révolutions
, & fi fon innocence n'eût pas
tempéré l'horreur d'une telle circonf-
-
tance.
MAI.
1777. 33
i
tance. Favius prit le filence de ſa fille
pour un aveu fincere de fon crime: il ſe
retire , & la laiſſe ſeule abandonnée à
elle même.
Emilie fut long temps ſans faire aucune
réflexion ſur la ſituationcritique,où
elle ſe trouvoit. Enfin , lorſque les ténebres
épaiſſes qui couvroient ſon ame ,
ſe furent diſſipées , elle ne put jamais
trouver le noeud d'un tel événement. Je
fuis innocente , diſoit-elle ; quel eſt donc
le coupable ? Ce n'eſt pas Rufus , puifque
mon pere , par une barbare deſtinée ,
avoit donné les mains à ſa demande :
cependant je ne connois que lui ſeul
capable d'un deſſein auſſi téméraire. Seroit
ce donc Lucius ? Non , je m'abuſe;
je lui fais injure, en doutant ainſi de ſa
vertu. Non , jamais il ne fut capable de
penſer à un tel moyen , qui bleſſe ſa
ſageſſe & fon innocence , & encore
moins de l'exécuter Quel eſt donc ce
malheureux , diſoit-elle , en répandant
des larmes , qui attente ainſi à mon repos
& à mon honneur ? C'eſt moi qui fuis
l'infortunée , ſur qui l'adverſité ſe plait
àdécharger tous ſes coups. Que n'avoitil
, mon pere , un poignard dans le temps
qu'il en defiroit un pour me le plonger
C
34
MERCURE DE FRANCE.
dans le ſein ! Non , je ne pourrai jamais
ſurvivre à une telle diſgrâce.
Favius , irrité du crime de ſa fille ,
avoit déja donné ſes ordres à ſes gens
pour préparer tout ce qui étoit néceffaire
, afin de tranſporter ſa fille dans
une maifon qu'il avoit à deux lieues de
Rome , où il vouloit l'enfermer pour le
reſte de ſes jours. Il étoit dans une colere
& dans une fureur étrange ; il exha
loit mille injures atroces contre Lucius
& ſon pere. L'aurore començoit à
peine à paroître , qu'il demanda à ſes
gens ſi tout étoit prêt , comme il leur
avoir ordonné ; & voyant qu'ils ne s'étoient
pas mis en devoir de lui obéir , il
vouloit les congédier tous. Alors ils répandirent
des larmes , & le conjurerent
de différer un ordre auſſi ſévere.
Favius fut pourtant attendri; mais il ne
laiſſa pas de réitérer ſes ordres pour le
départ de ſa fille. Ils diſpoſent donc tout
avec regret ; les chevaux font attelés , &
ſemblent , par leurs henniſſemens , témoigner
leur répugnance. La voiture eſt
prête , la porte s'ouvre: Favius fait defcendre
Emilie , & la fait monter dans
l'équipage : il en fait autant ; il commande
enſuite au Cocher de les emmener
en diligence.
MA 11777-35
1
1
Cependant le bruit de cet événement
avoit tranſpiré , je ne fais comment ,
& la renommée à 'cent bouches avoit
› déjà publié cette nouvelle dans tous les
quartiers de Rome. A peine la voiture
avoit- elle avancé , qu'un homme vint ſe
jeter avec impétuofité devant les chevaux
, pour s'oppoſer à leur paſſage : la
voiture s'arrête. Alors adreſſant la parole
à Favius , lui dit : C'eſt moi , c'eſt moi
qui fuis coupable , & non pas Emilie :
c'eſt à Corilla quej'en voulois , & non à
votre fille. Roccius que vous voyez , eſt
le plus criminel des hommes : vous devez
punir en lai un raviſſeur , un cruel qui
trouble votre repos , & fait éprouver
tant de peine & d'amertume à une perſonne
vertueuſe qui le méritoit le moins,
Corilla m'avoit témoigné tant dedédains
& de rigueur , que je réſolus d'employer
la rufe & la violence. Je tramai ce deffein;
mais le ciel m'arrêta dans l'exécution
, en permettant que je me laiſſaſſe
tomber , parce que je montois avec trop
de précipitation. C'eſt dans ce moment ,
Monfieur , que vous accourûtes au bruit
de ma chûte , & que je m'échappai de
vos mains ; mais mes forfaits font trop
grands pour être impunis ; frappez , je
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
ne mérite plus de vivre. L'amede Favius ,
pendant ce récit , étoit partagée entre la
joie & la douleur: les ténebres épaiſſes
qui couvroient ſon eſprit, ſe diſſiperent ,
& fes terreurs s'éclipserent auſſi - tôt. La
préoccupation ne lui avoit pas fait enviſager
, juſqu'ici , que le balcon où tendoit
l'échelle du raviſſeur , étoit commun
à la chambre d'Emilie & à celle de Corilla.
Il ordonne donc à ſes gens de rebroufſer
chemin & de le remmener chez lui ,
& dit à Roccius de le ſuivre , afin que ,
confrontant ce qu'il venoit de dire avec
ce que diroit Corilla , il pût éclaircir entierement
ſes doutes.
A peine Favius fut-il arrivé , qu'il fit
venir Corrilla qui étoit audéſeſpoir , lorfqu'elle
eut appris les revers de fa maîtreſſe
, convaincue qu'elle étoit de ſon
innocence. Favius lui demande donc
quelle étoit la correſpondance qu'elle
avoit avec un homme nommé Roccius :
les réponſes de Corilla le fatisfirent à un
tel point , qu'il renvoya fur le champ
Roccius en lui pardonnant ſa faute , qu'il
avoit déjà expiée par l'aveu qu'il en avoit
fait , & le repentir ſincere qu'il avoit témoigné.
(
:
MAI. 1777 . 37
Favius, pleinement convaincu de l'innocence
de fa fille , étoit dans la plus
grande agitation. Il va la trouver ; &, les
larmes aux yeux , lui témoigne le déſefpoir
où il étoit d'avoir taxe injuſtement
fon innocence. Je ſuis , lui diſoit-ii , le
plus coupable des peres : oui , je ſuis un
pere indigne de poſſéder une fille auſſi
vertueuſe. Emilie ſe jettant à ſes pieds
pour les embraſſer , le conjurede ne point
tenir un difcours qui l'offenſe. Eile eſſuie
ſes larmes . Je ſens , mon pere , en
cet inſtant redoubler l'amour que j'ai
toujours eu pour vous : c'eſt à vous à qui
je dois le ſoin que vous avez pris de
ma vertu. La punition que vous m'impofiez
étoit encore trop légere ,& votre
rigueur étoit fort au- deſſous du crime
dont vous me croyiez coupable. Les larmes
de Favius & d'Emilie coulerent en
cet inſtant avec plus d'abondance , & ils
ſe les eſſuyoient mutuellement.
-
Pendant ces entrefaites , on vint an.
noncer à Favius qu'un jeune homme
demandoit à lui parler en particulier.
Il ordonne qu'on le faſſe venir dans fa
chambre : il fut bien étonné de voir
Lucius ſe jeter à ſes pieds. C'eſt Lucius ,
dit ce jeune homme en poſture de ſup-
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
:
}
pliant ; c'eſt Lucius que vous allez réndre
tout-à- l'heure le plus heureux ou le
plus infortuné des hommes . Lifez ceci ,
en lui remettant un papier , & prononcez
ma ſentence. Favius ſe ſentant l'ame
attendrie , dit à Lucius de ſe relever. Il
le fixe avec un oeil moins menaçant qu'auparavant
, & lui demande ce que c'eſt
que cet écrit. C'eſt , dit Lucius humblement
, c'eſt la charge de Prêteur que
mon pere remet entre vos mains , pourvû
qu'il ſoit le prix de notre réconciliation
mutuelle. A ces mots, Favius ſe ſent
l'ame foulagée. Le fiel qu'il avoit gardé
juſqu'ici contre Caïus , fait place tout- àcoup
à l'affection la plus tendre. Où eſt
votre pere , dit-il à Lucius , en l'embraf.
ſant ? Où est- il que je l'embraſſe auſſi ?
Caïus , qui étoit dans l'antichambre ,
&qui avoit tout entendu, paroît auſſi tôt.
Favius vole au-devant de lui , & ils ſe
donnent réciproquement les marques les
plus ſenſibles de l'amitié la plus tendre.
Oublions , dit Caïus , nos inimitiés , &
qu'elles ne ſervent qu'à nous attacher
plus fortement l'un à l'autre. Je confens
à cela , répliqua Favius , ſous les conditions
que vous reprendrez la prêture que
vous m'avez offerte par votre fils. Ce
MAI. 1777. 39
trait d'un coeur généreux m'a accablé,
Reprenez votre charge , c'eſt votre ami
qui vous en ſupplie : mon honneur , joint
àl'amitié qui nous lie , y eſt intéreſſé; je
ne veux pas qu'il ſoit dit que l'ambition
ait eu part ànotre réunion. Pendant ces
débats tendres & affectueux , on apporte
une lettre à Faviusde la part du pere de
Rufus : il la lit à part ; &, après l'avoir
lue, il jette un cride joie: me voilà , ditil
, aujourd'hui au comble de mes defirs .
Il appelle auſſi tôt Emilie. Qu'on juge de
fon étonnement, en voyant ſon cher Lu.
cius! Qu'on juge de fon raviſſement , en
le voyant lui& fon pere amis de Favius ,
autant qu'ils avoient été ennemis auparavant
! Rufus, dit Favius à ſa fille, Rufus
ne fera point votre époux: non , il eſt
indigne de vous poſſéder. C'étoit par une
baſſe jalouſie contre Lucius qu'il vous rendoit
des ſoins , & non par amour pour
vous ; car ſon pere me marque qu'il avoit
cherché un établiſſement ailleurs , dès
qu'il eut appris la diſgrace de Lucius que
vous voyez : mais je veux le mortifier &
me ſatisfaire moi-même ; je veux réparer
aujourd'hui tous les torts dontje ſuis coupable
envers Lucius & ma fille : &puis-jer
mieux le faire qu'en les uniſſant à jamais
C 4
40
MERCURE DE FRANCE .
par des liens folemnels ! Le coeur de ces
époux futurs ſe dilata autant que l'angoiſe
l'avoit reſſerré auparavant. Caïus ne pouvoit
répondre à toutes ces démonſtrations
de bonté de la part de Favius , que par le
filence énergique de l'extaſe. Favius fait
faire auſſi tôt les préparatifs de la noce
pour le lendemain. L'innocence&le bonheur
de ces époux cauferent dans Rome
une joie univerſelle. Ainſi fut perſécutée
&couronnée l'innocence d'Emilie.
Par M. S. C. à Auxerre.
Q
ODE.
Prima que vitam dedit hora , carpit.
SÉNEC.
UEL ſpectre menaçant fort de la nuit profonde ,
Et, le bras teint de ſang , donne des loix au monde !
Son trône eſt un cercueil , ſon ſceptre eſt une faulx.
O Mort ! c'eſt toi.... De tes ravages
Traçons les funebres images ;
De tes noires couleurs viens charger mes pinceaux.
L'homme , par l'Eternel créé dans l'innocence ,
Du malheur & du tems eût bravé la puiſſance ,
MAL. 4 1777.
Si , formé vertueux , il l'eût été toujours.
O douleur ! il connoît le crime ;
Sous ſes pas s'entrouvre l'abyme ,
Et la mort a coupé le tiſſu de ſes jours .
Dès- lors tout dut périr : l'enfant , ſous l'anatheme ,
Fils d'un pere proſcrit , hélas ! proſcrit lui-même ,
Vient , ſoumis au trépas , pleurer dans fon berceau...
Avant qu'il ait vu la lumiere ,
Il touche au bout de ſa carriere ,
Et le ſein de ſa mere eſt ſon premier tombeau.
Nous mourons tous les jours : périſſables atômes ,
Le Très-Haut devant lui voit paſſer nos fantômes .
Sous le chaume ou le dais tout ſuit la même loi.
La mort frappe , le ſceptre tombe,
Et, dans les horreurs de la tombe ,
Le Sujet qui n'eſt rien eſt l'égal de fon Roi .
L'homme à tous les inſtans éprouve ſa foibleſſe ,
Les maux , de ſon deſtin l'avertiſſent ſans ceſſe.
La douleur le conduit où le trépas l'attend.
Notre vie eſt un jour d'orage ,
Où le ſoleil , dans le nuage ,
De l'aurore à la nuit brille à peine un inftant.
Ces biens que l'on pourſuit toujours fans les connoftre,
A
CS
MERCURE DE FRANCE.
L'on n'en jouit jamais qu'aux dépens de ſon être.
Tout eſt mortel pour nous , tout hate notre fort.
Par quel aveuglement extrême
L'homme , en abuſant de lui-même ,
Juſques dans ſes plaiſirs s'apprête-t-il la mort?
!
Les fievres de ſon coeur , que de faux biens allument ,
De ſes goûts corrompus les beſoins le confument ;
Du poiſon deſtructeur ils attirent le cours.
Ainfi la folle Créature
Force elle-même la Nature
Abrifer les refforts de fes fragiles jours.
Où voles-tu , cruel ? Quelle noire Euménide
Vient d'armer ta fureur d'un glaive parricide ?
Quoi ! dans le ſang d'un frere oſer tremper les mains !
Va , la mort punira tes crimes ;
Ses inftrumens font des victimes
Qu'elle immole bientôt au repos des humains.
L'homme aſſaſſin de l'homme ! ... Eh quoi ! ... que voisje
encore ?
Un peuple contre un peuple.... Et quel monftre dévore
Ces féroces mortels l'un par l'autre écrasés ?
Sa voix a l'éclat du tonnerre ,
د
MAL 1777.43
Ses traits enſanglantent la terre ,
Il vomit inille morts de ſes flancs embraſes.
O démon de la guerre ! ainſi , ſous ta loi dure ,
Comme l'affreux hiver dépouille la Nature ,
Le carnage brûlant dévaſte les Etats.
Ces humains , qu'on ne peut comprendre ,
S'étoient unis pour ſe défendre ,
Et pour s'entrégorger ils vont liguer leurs bras.
Le ciel noir des vapeurs d'une flamme fanglante,
Sur un champ qui frémit l'humanité ſouffrante ;
Des trênes engloutis dans le fang des ſujets ,
Dieux ! quels objets épouvantables ?
Ah ! que de maux inexpriınables
Fondront ſur les auteurs de ces affreux forfaits !
Non , non , la renommée , en erreurs fi féconde ,
Pour prix de ces forfaits offre l'encens du monde
Au coupable Héros , aveuglé par l'orgueil.
Mais , ſous les ailes de la gloire ,
La mort , la juſte mort va lui faire un cercueil.
Ce valeureux guerrier, quel que foit fon langage ,
En volant aux écueils , redoute le naufrage
Dans fon coeur qu'étourdit l'ivreſſe des tranſports.
Quoiqu'aucun péril ne l'étonne , <
44
MERCURE DE FRANCE.
Que la fortune le couronne ,
Etendra-t-il ſon nom dans l'empire des morts ?
Qu'il entre dans ces lieux où l'horreur des ténebres
Nous voile des humains les dépouilles funebres ,
Dans l'abyſime profond qu'ont creuſe ſes exploits...
Tu frémis ! ... c'eſt-là ton ouvrage ,
Ce ſera là ton apanage.
Voilà l'homme & fa gloire , & ſes biens & ſes droits.
De membres ſéparés un aſſemblage informe ,
Le filence regnant dans un chaos énorme ,
Des oſſemens poudreux étonnent mes eſprits ....
J'arroſois ces cendres de larmes ....
Ma pitié ſe change en alarmes.
Je les vois ſe lever & m'adreſſer leurs cris .
Cendre animée ! ici le Roi de la Nature
„ A'la corruption vient ſervir de pâture .
„Vivans , fur ces tombeaux nous marchions fierement.
„ Sous nos pas ces tombeaux s'ouvrirent ;
,, Les flots du tems nous engloutirent.
Nul bras ne nous foutient hors de cet élement.
» Coloſſes de grandeur , vous qui lancez la foudre ,
» Un ſouffle du trépas va vous réduire en poudre ;
„ Dieux de la terre , oſez réſiſter à ſes coups.
MAI. 1777. 45
» Monarque , gardes & barriere ,
„'Tout cede à la faulx meurtriere.
»Qui rend lesRois ſi fiers , s'ils meurent comme nous ??"
Jadmirerois les noms & de Rome & d'Athènes ,
Et l'ame d'Ariftide , & l'art de Démosthenes ,
Et le bras de César , & le coeur de Titus ! ...
J'irois encenſer leurs vains buſtes !
Non , non , mais ſous leurs noms auguſtes ,
Célébrer les talens , honorer les vertus.
Ne dites point , mortels inſenſés que vous êtes ,
Bons ou méchans , la mort doit fondre ſur nos têtes ,
La volupté nous rit , cédons à ſes attraits.
Ignorez-vous donc que la vie ,
Du prix de nos oeuvres ſuivie ,
Eſt l'aurore d'un jour qui ne finit jamais ?
Quand de nos jours mortels le trépas rompt la trame ,
Il ne fait que briſer la priſon de notre ame ,
Le corps meurt , l'ame vit , libre de ſes liens .
Criminelle dans les fupplices ,
Vertueuſe dans les délices ,
L'éternité meſure ou ſes maux ou ſes biens.
46 MERCURE DE FRANCE.
Connoiſſons notre fort : la terre eſt une arêne
Où les foibles humains luttent contre la peine..
Le prix fuit le combat que la mort vient finir.
C'eſt pour l'avenir qu'il faut vivre ;
La regle que l'homme doit ſuivre ,
Eſt que , pour ſon bonheur , il n'ait plus qu'à mourir.
Par M. de Trefféol.
1
LE PROCUREUR QUI TIENT PAROLE.)
UNPlaideur ſe plaignoit de ſa Partie adverſe ;
Cet homme , diſoit- il , en tous lieux me traverſe :
6
Il a de la malice ; il voudroit mon malheur ;
Je le crains ; je ne puis exprimer ma douleur.
Son Procureur honnête auſſi-tôt le conſole :
Il ne faut pas , dit-il , que cela vous déſole.
Il veut votre malheur; mais je veux votre bien.
Il ſut tenir parole , & ne lui laiſſa rien.
Par M. Jacques Piron.
:
7.
MAI776 47
?
LE DONNEUR DE CONSEIL OU LE NEZ
D
:
DE CIRE.
Fable imitée de l'Allemand.
E la main d'un Houſard , un brave Militaire ,
Le jour d'une bataille eut le nez abattu ;
On peut être fort bien reçu
Sans un bras , fans un oeil , on peut même encor plaire :
Mais , ſans nez , comment ſe montrer ?
Heureuſement que l'art en créa de poſtiches.
Notre homme y recourut : il alla viſiter
Les Marchands de nez les plus riches ;
Il en vit de toute façon ,
En bois, en ivoire , en carton
En or , en argent , en porphyre ;
Car l'homme induſtrieux ſemble avoir mis ſes ſoins
A prévenir tous les beſoins ,
L'Enfant de Mars , par goût , choiſit un nez de cire :
Un Peintre fut chargé d'imiter la couleur
De l'ancien , tranché d'un coup de cimeterre ;
On s'en ſouvenoit peu ; mais certaine Commere ,
>
48 MERCURE DE FRANCE.
Qui ſavoit tous les nez par coeur,
Et juſqu'à leur moindre nuance ,
Décida du défunt l'exacte reſſemblance ...
De cette piece de rapport
Notre homme ainſi muni , ſe préſente d'abord
Aux yeux de toute ſa famille :
,, Tout ſe porte-t-il bien ceans ?
,, Comment me trouves -tu , ma fille?
, Que vous en ſemble , mes enfans ?
Ce nez meva-t- il bien " ? Au mieux , je vous aſſure ,
Répond l'Aîné ; mais on diroit
Qu'il n'eſt pas abſolument droits
Attendez... Le voilà placé d'après nature.
Ah! mon frere , arrêtez , s'écria le Cadet ,
Il penche trop à gauche.. allez , laiſſez-moi faire...
Conſultez le miroir , & convenez , mon Pere ,
Que votre nez ainſi fait un meilleur effet .
Que les garçons ont peu d'adreſſe !
Pourſuivit , en riant , la Soeur ,
Dont l'oeil fin obſervoit la main du contrôleur ;
Permettez que je le redreſſe ;
Je vous proteſte , mon Papa ,
Qu'il n'eſt pas bien comme cela...
Officieuſe , elle s'avance ,
Le prend , le tourne , fait ſi bien ,
Que , malgré toute ſa ſcience ,
Le
MAI. 1777. 49
Le pauvre nez , en moins de rien ,
En vingt morceaux tombe par terre.
Peſte des redreſſeurs & des avis divers ;
Au lieu de le brifer , dit notre Militaire ,
Ne valoit- il pas mieux le laiſſer de travers ?
Par M. Houllierde Saint- Remy.
• LES CRIMES & LE CHATIMENT.
LE
Apologue.
✓ES Crimes échappés de leurs ſombres cachots ,
Fondirent un jour ſur la terre ,
Dont ils troublerent le repos ,
Avec moins de fracas s'annonce le tonnerre :
Sous leurs pas empeſtés on vit l'herbe jaunir ,
De funeſtes vapeurs les Villes ſe remplir ,
Les forêts ſe réduire en cendres ;
Et ce que , ſans frémir , on ne ſauroit entendre ,
Plus méchans qu'au fiecle d'airain ,
On vit les mortels fanatiques ,
Le fer homicide à la main ,
Se vrer aux fureurs des diſcordes publiques...
Les monftres enhardis par ces premiers ſuccès ,
Méditent de nouveaux forfaits :
Dans leurs yeux effrontés la inéchanceté brille:
Joyeux , ſe tenant par la main ,
Ils marchoient triomphans , lorſqu'ils virent ſoudain ,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
Appuyé ſur une béquille ,
?
Un Dieu , d'un pied boîteux , ſe traîner ſur leurs pas ;
C'étoit le Châtiment : tu ſeras bientôt las ,
Dit la troupe înfernale en éclatant de rire ;
Quel vain eſpoir vient te féduire ?
En marchant auſſi lentement ,
De ton foible courroux nous n'avons rien à craindre ,
Jamais , pauvre Eclopé , tu ne peux nous atteindre.
Oh ! tant qu'il vous plaira , reprit le Châtiment ,
Que votre cohorte me raille ;
Courrez pour quelque tems vous pourrez m'échapper ;
Mais tôt ou tard , vile canaille ,
Je ſaurai bien vous attraper.
Par le même.
L'AMOUR OISEAU.
D
Imitation de Bion .
ANS le fond d'un bocage épais ,
Un enfant jouiſſant des plaiſirs du bel age ,
Perçoit les oiſeaux de ſes traits .
Atravers le fombre feuillage ,
Il voit voltiger fous l'ombrage ,
L'Amour fans carquois , fans flambeau.
Simple encor , fans expérience ,
Dans l'âge heureux de l'innocence ,
Le pauvre enfant le prit pour un oiſeau:
Qu'il eſt charmant! dit-il , quel plaifir ! quelle gloire
MAI. 1777. 57
Si je puis le percer ! Ne faiſons point de bruit.
Il approche , & déjà comptant ſur la victoire ,
De fon bonheur il s'applaudit :
Mais lorſqu'à tirer il s'apprête ,
Le Dieu malin tourne la tête ,
Le voit , prend l'effor & s'enfuit.
L'enfant gémit , pleure , ſe déſeſpere ,
Jette ſon arc , ſes traits , & courant à ſon pere ,
Lui montre en ſoupirant , l'auteur de fon chagrin ,
Qui , fuyant d'une aile légere ,
S'étoit allé percher ſur un ormeau voiſin .
Le Vieilllard reconnut fans peine
Le Dieu cruel. Ton eſpérance eſt vaine ,
Mon fils , dit-il en l'embraſſant ,
Vas , ceſſe de pourſuivre un ennemi pulfſfant.
Crains toi -même plutôt , crains cet oiſeau perfide !
Il t'évite aujourd'hui que tu n'es qu'un enfant ;
Hélas ! le tems approche où , loin d'être timide
Et de fuir devant toi , comme il fait maintenant,
Il fondra fur ta tête & fera ton Tyran.
2. Par M. F. A.
D2
52 MERCURE DE FRANCE .
Remercîment à Mademoiselle B.....
AMOUR , j'ai quelquefois recherché tes faveurs ;
En tes bontés je n'ai plus d'eſpérance :
L'amitié me conſole , & ſes dons plus flatteurs
Vont me venger de ton indifférence .
De la jeuné Zulmé je reçois chaque jour
De nouveaux traits de bienfaiſance ;
Mais , pour lui témoigner mon ſenſible retour ,
J'implore encor ton aſſiſtance :
Sois moi propice une fois , tendre Amour ,
Et daigne te charger de la reconnoiſſance.
Par M. Dareau.
A
EPITRE à Monsieur ***.
MABLE Ami , Philoſophe , vrai Sage ,
Vous qui joignez les graces du bel age
A l'auſtere ſageſſe , aux vertus , à l'amour ;
Apprenez-moi dans quel heureux ſéjour
L'amitié ſainte ira ſuivre vos traces ;
Et tandis que ſa voix vous dira mes diſgraces ,
Et que vos yeux ſe mouilleront de pleurs ,
Sa inain vous couvrira de fleurs .
MAI. 53 1777.
Conduit par la philoſophie ,
J'erre de climats en climats.
Je cherche la raiſon ; mais c'eſt une folie .
Dans ce ſiecle on ne la trouve pas ;
De fots encor la terre eſt trop remplie ,
C'eſt aujourd'hui perdre ſes pas.
Tout Philoſophe eſt en butte à l'envie :
Une infolente & lache calomnie
Le pourfuit par ſes hurlemens .
L'hideuſe & baſſe jalouſie ,
Derriere lui grince les dents ;
Et leur fille , l'hypocrifie ,
Sur ſon coeur pointe une arme à deux tranchans.
Auprès de lui , d'un oeil louche & ftupide ,
L'orgueil vient lorgner ſes écrits ,
Vent le juger ; & , fans l'avoir compris ,
Lui jure au fond de l'ame une haine perfide.
Sans doute de fon coeur il fonda les replis.
Même un eſſaim de Beaux-Eſprits,
Choqués de ſes vertus & de fa patience ,
Cherchent , par quelque fourde offenſe ,
A ſe venger un peu de fon mépris .
Mais de tant de ſots ennemis ,
Le dépit & l'aveugle rage
Ne troublent point fon coeur ni ſa raifon.
C'eſt par la perfécution
T
4
Qu'un ſage malheureux devient encor plus fage.
11 doit rire en ſecret des efforts du méchant .
Plus on veut l'abaiſſer , & plus il devient grand.
Par M. Carra.
T
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
Imitation de la IVe Ode d'Horace , Livre I,
L E fouffle du zéphir a chaſſé les frimats ;
Le printems , de retour , embellit nos climats,
Le Dieu de l'élément perfide ,
Après avoir colné ſes flots ,
Engage le Marchand avide
A lancer en mer ſes vaiſſeaux.
Les troupeaux renfermés par la rigueur du froid ,
Du printems qui renaît fentent la douce loi ;
Et , quittant leur prifon obfcure ,
Vont en bondiſſant dans les prés
Pour y retrouver la verdure
Dont l'hiver les avoit fruſtrés .
La laboureur s'éveille , il quitte ſon foyer ,
Va fillonner la terre ou tailler ſon verger ;
Aux champs il devance l'aurore
Pour y commencer ſes travaux.
Et le ſoir il a peine encore
A venir goûter le repos.
Quand Phébus fatigué , ſe cachant à nos yeux ,
Apermis à ſa ſoeur de réfléchir ſes feux ,
Les Nymphesfont des choeurs de danſe,
Sous la conduite de Cypris ,
Et frappent la terre en cadence
En foulant les gazons fleuris .
MAI.
1777. 55
1
Vulcain en ce moment allumant ſes fourneaux ,
Fait retentir Etna du bruit de ſes marteaux;
Il forge l'horrible tonnerre
Dont Jupiter arme fon bras
Quand il veut effrayer la terre
Ou bien punir les ſcélérats.
Couronnons-nous des fleurs qui viennent de s'ouvrir ,
Ou du myrte amoureux que Vénus fait fleurir.
Immolons , ſous le verd feuillage ,
Au Dieu Faune un jeune chevreau ;
Ou , s'il en aime mieux l'hommage ,
Immolons le plus tendre agneau .
L'inexorable mort , ſous ſes coups afſaſſins ,
Fait tomber les Bergers comme les Souverains ;
Pour toi , qui , comblé de richeſſes ,
Vis content , heureux Sextius ,
Crois-moi , profites des largeſſes
Et des faveurs du Dieu Plutus.
Bientôt une nuit ſombre obfcurcira tes yeux ;
Bientôt tu reverras tes illuſtres Aïeux ,
Lorſque du ténébreux empire
Tu prendras le triſte chemin ,
Le fort ne pourra plus nous dire
Quel ſera le Roi du feſtin.
Par M. de R , de Péronne.
i.
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
Vers adreſſés à M.le Lieutenant- Général
du Bailliage de Péronne , à l'occaſion
de fa fête de Saint Louis.
LE Saint dont vous portez le nom
Fut ennemi de l'artifice ;
Comme votre auguſte Patron ,
A tous vous rendez la juſtice :
Si le ciel exauce nos voeux ,
Vous la rendrez encore à nos derniers Neveux .
Par le méme.
J
QUATRAIN.
ULIE eſt jeune& belle , elle fait raiſonner ;
Nature a fait pour elle autant qu'il eſt poſſible ;
Elle a tout pour nous plaire , elle a tout pour charmer ,
Que peut-il lui manquer ! hélas ! un coeur ſenſible.
Par M. P. à Versailles.
L'OISELEUR & LE MOINEAU.
U
Conte.
N jour un Oiſeleur vint tendre ſes filets
Aux bords fleuris d'une fontaine .
Gentil Moineau , courant la pretentaine ,
Se laiſſa prendre dans ſes rêts.
: 57 MAI. 1777 .

3
Notre Manant accourt , & déjà ſe diſpoſe
A couper le fil de ſes jours .
Pour l'appaiſer , l'Oiſeau tremblant propoſe
Deux Rofſfignols qui chantoient leurs amours.
Je ſuis de mauvaiſe défaite ;
Que ferez-vous de moi, dit-il au Villageois ?
Laiſſez -moi , par pitié ! je ne ſuis bon qu'aux bois ;
Ne troublez point ma tranquille retraite ;
Ces Roffignols vous feront mieux profit :
Ah ! qu'ils feront charmans en cagel
Oui , la douceur de leur ramage
Saura vous procurer un plus heureux débit.
Va , répond le manant ; ruſé moineau s'envole
A tire d'aile en un boſquet charmant ,
Où l'oiſeau de Vénus ſoupire , ſe déſole.
Il écoute , il entend un ſon de voix touchant;
C'étoit un Tourtereau qui peignoit ſa tendreſſe.
Son chant à peine étoit fini ,
Moineau s'approche & dit : Votre ſort m'intéreſſe ,
Croyez les conſeils d'un ami ;
Fuyez avec votre compagne ,
Craignez de demeurer dans ces boſquets fleuris
Fuyez , errez dans la campagne :
Le plus cruel de tous nos ennemis
Près de ces lieux , pour nous ſurprendre ,
A tendu ſes filets : je viens d'en échapper ;
Le fubtil Oifeleur avoit ſu m'attraper ;
Craignez donc , comme moi , de vous y laiſſer prendre .
C'eſt ainſi que , ſouvent, pour vouloir trop pretendre ,
On ſe laiſſfe aifément tromper ;
Gardons-nous de trop entreprendre ,
Dans le fort du Manant évitons de tomber.
S'il ſe fût contenté d'une feule capture ,
D5
58
MERCURE DE FRANCE.
Il n'auroit pas perdu tout fon profit ;
L'appas du gain l'a trop féduit ;
Il n'a pas ſu prévoir une heureuſe impoſture .
Pour éviter un pareil cas ,
Suivons le cours de la nature :
Un tien, dit-on , vaut bien deux tu l'auras ,
Le proverbe nous en affure.
Par M. Duſauſoir.
1
VERS
Mis au bas du Portrait de Mademoiselle
DE C ***.
PLus brillante que Philomele ,
C *** a d'Orphée & la lyre & la voix ;
La toile s'embellit ſous ſes magiques doigts ;
Son art fait oublier les chef-d'oeuvres d'Appelle.
Que de talens ! c'eſt trop pour notre hommage ;
Et fa beauté ſuffit pour la faire adorer.
Laiſſons , laiſſons aux Dieux le ſoin de la chanter ,
• Contentons-nous d'admirer ſon 'image.
Par M. d'Elmotte.
7
1
MAI. 1777. 59
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Second volume d'Avril. :
Le mot de la premiere Enigme eſt
la Puce; celui de la ſeconde eſt la Lune ;
celui de la troiſieme eſt la Nuit . Le mot
du premier Logogryphe eſt Seringue ,
où se trouvent finge , ferin , firene ;
celui du ſecond eft Couronne , dans
lequel ſe trouvent or , urne , cor , cure ,
cône , coeur , rue , cour , Nonce ; celui
du troiſieme eſt Campagne , où lón
trouve ame , Aman , cap , nape , Mage ,
camp , Page.
N
ÉNIGME.
ous ſommes l'ornement du champ où nous naiffons ,
Champ dont le fein ignore la charrue ,
Et qui , quoique jamais le foc ne le remue ,
N'en rapporte pas moins d'abondantes moiſſons
Chez qui , bien plus , par un fort tout contraire ,
Les fillons font , pour l'ordinaire ,
Avant- coureurs de la ſtérilité.
Mais qui le maintient donc dans ſa fertilité?
Las ! je crois , un peu la nature.
८० MERCURE DE FRANCE.
Léger engrais eft toute ſa culture ;
Encor... engrais , façons , torture ,
Qu'il endure journellement ,
N'êtes -vous pas plutôt pour l'ornement ?>
Par M. P**.
4
F
AUTRE.
AIT de différentes façons ,
Je ſers à différens uſages :
Néceſſaire dans les maiſons ,
Dans les Villes , dans les Villages ,
Chacun a ſoin de ſe munir de mois
Mais le ſexe toujours me donne double emploi.
6
Un élément terrible ,
Pour moi fans animoſité ,
Loin de m'être nuiſible ,
Me rend ma premiere beauté.
*Bientôt placé par les mains d'une Belle ,
Qui cherche encore à s'embellir ,
De mon devoir je m'écarte pour elle ,
Et je fais tout pour la ſervir ,
Enfin , fans être moins docile ,
Souvent je me nourris des pleurs
Quelle verſe dans ſes douleurs ,
Alors ma cruauté lui devient très-utile.
Par M.le Roux.
May. 1777. 61.
AIR
ParMademoiselle ClaireFille deMr...
Alexandre,Bibliothequaire deM.le
Duc d'Aumon:
Jeu-peFlore al'amour vous a= :
6 *
6
vezdonné la naissan
67
ce; Ce
jeune Dieu pour recompen =
4x 6
= ce Vous ember. lit à
4x 6
Mercure de France.
62.
chaque instantdu jour, et par le : X2
plus charmant re-tour *5 ilpar
tage a_rec
rous Sa plus
douce e-xis- tance saplus:
+
douce existance
MAI. 1777. 63
M
AUTRE.
ESSIEURS , je ne veux point ici
Jouer la petite Maîtreſſe ;
Comme elle , comme vous auſſi ,
J'ai pourtant des vapeurs , mais de toute autre eſpece.
Lorſque l'accès lui prend , l'Amant le plus chéri ,
Grondé , traité comme un Mari ,
De ſon humeur a tout à craindre ,
Et de la mienne il n'a point à ſe plaindre.
Son cooeur en eſt plus attendri
S'il m'entend murmurer , ce qui par fois m'arrive...
Lecteur , concevez vous comment
Je ſuis dans le même moment
Et très-flegmatique , & très-vive ?
Des Coquettes, qui , par degrés ,
Ammenent à leur but l'Amant encor novice ,
De Tantale lui font éprouver le fupplice ,
Meſſieurs , je n'ai point l'artifice.
D'un deſir très- ardent vous ſentant dévorés ,
Lorſque ſur l'herbette fleurie
Près de moi vous ferez à l'ombre d'un ormeau ,
Je n'aurai point la barbarie
De vous tenir le bec à l'eau.
{
64 MERCURE DE FRANCE .
Pour qui m'aime , je ſuis & très-douce & très-bonne.
Coquettes ( ſoit dit entre- nous)
Qui n'êtes bonnes que pour vous ,
Belle leçon que je vous donne !
Par M. Dul**.
Q
LOGOGRYPH Е.
UOIQUE je fus jadis le tréſor d'Abraham
Et de maint autre Patriarche ,
La plupart des Enfans d'Adam ,
En s'éloignant des tems du Déluge & de l'Arche ,
Onr craînt de s'avilir en vivant dans mon ſein :
Que feroient- ils ſans moi , malgré tout leur dédain ?
Lecteur , ſans partager leur erreur , leur injure ,
Partagez-vous mon nom : je ſuis une ouverture ,
Une carriere , un puits , une retraite , un creux ,
Ou bien , ſi vous voulez , ce qu'il eſt très-fâcheux
De ne point rapporter d'une déconfiture ,
De ces endroits malancontreux.
Par M. de Bouſſanelle , Brigad.
des Armées du Roi.
AU
MAI. 1777, OS
{
1
TOUT
AUTRE.
our le monde , Lecteur ! fait mon utilité ,
Et mes qualités eſtimables.
On n'eſt pas moins inſtruit de ma frivolité
Et de mes tons ſouvent déſagréables .
Au rette on vit par moi dans la poſtérité.
Si l'on coupe mon chef, je deviens inutile
A celui qui s'offre à tes yeux.
Hélas , fon air eſt bien d'un imbécile.
Dę ce mot-ci
Retranche auſſi
Le chef , tu vas trouver , ſans être trop habile ,
Des infectes rampans , l'infecte le plus vile.
Et bien qu'il foit l'objet d'un regard dédaigneus,
C'eſt de mes ennemis le plus pernicieux.
Et fans la ſage prévoyance
Du Philoſophe inſtruit qui me tient ſous ſa loi ,
Ce feroit bientôt fait de moi ,
Car le bourreau détruiroit ma ſubſtance.
Par un bien bon avis finiſſons ce propos.
Lecteur , qui de m'avoir veux te faire une gloire ,
•Fais un bon choix ; alors tu penx m'en croire ,
Ton ame y trouvera le calme & le repos .
Par M. Vincent , C. de
LE
E
66 MERCURE DE FRANCE.
1
U
AUTRE.
NE alliance intime , un accord merveilleux ,
M'unit avec ma ſoeur par les plus tendres noeuds.
Avec elle je ſuis en tout point fort ſemblable.
Ma forme aſſez biſarre eſt ſouvent agréable.
Je naquis avec toi ; en ſept pieds ſeulement
Décompoſe mon être , & tu verras ſans peino
Ce Dieu qu'on invoqua ſur la liquide plaine ;
Un précieux métal ; un ancien inſtrument ;
Un Prophète annoncé , une plante ordinaire :
Ce que font les mortels en ce monde pervers ;
Un Monarque honoré dans les Etats divers.
J'offre un guide à tes pas utile & néceſſaire ;
Un oiſeau de tous tems que l'on connut ; enfin
Un jeu que tu jouas en ton age enfantin ;
Un fleuve très -rapide ; une ville de Flandre .
J'en ai bien dit aſſez , Lecteur , tu peux m'entendre.
MAI. 1777
67
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Histoire genérale de la Chine , ou Annales
de cet Empire , traduites du Tong-
Kien Kang- Mou , par le feu Pere
Joſeph -Anne-Marie de Moyriac de
Mailla , Jéſuite François , Miffionnaire
à Pékin , publiées par M. l'Abbé
Groſier , &dirigées par M. le Roux
des Hautesrayes , Conſeiller- Lecteur
du Roi , Profeſſeur d'Arabe au College
Royal de France , Interprete de
Sa Majefté pour les Langues Orientales;
Ouvrage enrichi de figures &
de nouvelles Cartes géographiques
de la Chine ancienne & moderne ,
levées par ordre du feu Empereur
Kang- Hi , & gravées pour la premiere
fois. Tomes I & II in-4°. à Paris ,
chez Ph . D. Pierres & Cloufier , Imprimeurs
, rue S. Jacques.
DEPUIS la fin du quinzieme fiecle
que les Chinois , dérogeant à leurs vues
politiques , permirent enfin l'entrée de
) leur Empire aux Européens , il eſt ſans
E2
3
68 MERCURE DE FRANCE.
doute ſurprenant qu'aucun Ecrivain ne
ſe ſoitoccupé ànous endonner l'hiſtoire :
mais il falloit la puiſer dans les annales
authentiques de cette Nation ; & les
difficultésdela langue chinoiſe d'un côté ,
&la longueur de l'entrepriſe de l'autre ,
ont été autant d'obstacles qui nous ont
privé depuis ſi long temps de ce grand
corps d'hiſtoire qui manquoit à notre
littérature. On s'étoit contentéd'un abrégé
fort court, extrait de ces annales par
le P. Martini , qui ne deſcend que juf
qu'à notre Ere , & des tables chronologiques
du P. Couplet , d'après leſquelles
le P. du Halde a compofé ſes faſtes :
voilà à quoi ſe réduiſoient nos connoifſances
fur l'hiſtoire de la Chine. Le P.
de Mailla , mort àPékin en 1748 , après
unſéjour de quarante-cinq ans en Chine ,
Savant à qui on eſt redevable en partie
de la grande& magnifique carte de cet
Empire , & de la Tartarie Chinoiſe ,
levées par ordre de Kang-Hi , eut affez
de courage pour entreprendre la traduction
entiere de ces annales authentiques ,
&affez de connoiſſance dans les langues
Chinoife & Tartare Mantcheoux , pour
s'en bienacquitter. C'eſt cette traduction
dont les deux premiers volumes paroifſent
aujourd'hui.
MAI. 1777.
69
M. Freret , Secrétaire Perpétuel de
l'Académie des Belles- Lettres , dont les
ſavantes differtations fur la chronologie
chinoiſe doivent leur exiſtence au commerce
de lettres que cet Académicien entretenoit
avec le P. de Mailla , eut communication
de cette traduction des annales
. Il fit des démarches pour la faire
imprimer au Louvre , & voulut en être
l'Editeur ; mais le peu de temps qui lui
reſtoit après ſes travaux particuliers , &
la direction des Mémoires de fon Académie,
dont il étoit chargé , ne lui permirent
pas de s'y livrer en entier.
Le manuferit de cette traduction , qui
avoit été déposé dans la bibliotheque du
grand College de Lyon , a depuis paflé
entre les mains de M. l'Abbé Grofier
qui en a acquis la propriété par acte paſſé
par-devant Notaires le 3 Août 1775; &
c'eſt à fon zele que nous devons la publi
cation de cet important Ouvrage. Il en
a dreſſé un Profpectus qui a été trèsbien
accueilli , & dont la ſubſtance eſt
réimprimée dans le premier volume de
cette hiftoire , ſous le titre de Discours
Préliminaire. M. G. y réfute les affertions
de l'Auteur des Recherches Philofophiques
fur les Egyptiens & les Chinois ;
E3
70
MERCURE DE FRANCE .
aſſertions qui ne méritoient peut-être pas
une réfutation , à la tête fur-tout d'une
hiſtoire authentique qui les détruit toutes.
M. G. nous avoit promis , dans ce même
Prospectus , de commencer cette grande
hiſtoire par un tableau général de l'Empire
Chinois . Mais il a penſé que cette
deſcription préliminaire de la Chine reculeroit
trop loin le récit hiſtorique , qui
n'auroit pu commencer qu'au ſecond volume.
Il a donc réformé cette partie de
ſon plan , &rejeté , à la fin de l'Ouvrage ,
ce tableau qui contiendra une defcription
topographique des quinze Provinces
de la Chine , celle de la Tartarie , des
Iſles & autres pays tributaires qui en dépendent.
Le nombre & la ſituation de
ces villes , ſoitdu premier , ſoit du ſecond
& du troiſieme ordre , y feront indiqués.
L'Auteur donnera , dans ce même tableau
, un état de la population de la
Chine , des tributs de chaque Province ,
des richeſſes générales de l'Empire , & il
y rafſſemblera tous les détails qui nous
font parvenus juſqu'ici , ſur les trois regnes
de ſon hiſtoire naturelle. Cette defcription
ſera ſuivie d'un précis de nos
connoiſſances ſur la Religion , le Gouvernement
, la diſcipline militaire , les
ו
MA. I. 1777 . 71
moeurs , les uſages , les arts &les ſciences
des Chinois. Ces différens tableaux , le
dernier fur- tout , ne peuvent manquer
d'intéreſſer tous les Lecteurs , ceux principalement
qui s'occupent moins des révolutions
du Trône , que des découvertes
que l'eſprit humain a faites pour le bonheur
de la ſociété, & pour accroître nos
jouiſſances.
Nous devons auſſi à M. G. la publication
des lettres du P. de Mailla ſur la
chronologie chinoiſe , adreſſées à M.
Freret , pour ſervir de réponſes aux difſertations
de cet Académicien , inférées
dans les tomes X , XV & XVIII des
Mémoires de l'Académie Royale des
Inſcriptions & Belles-Lettres. Cesréponſes
, qui n'avoient point encore été rendues
publiques , font imprimées dans le
premier volume de cette hiſtoire générale
, &peuvent lui ſervir d'introduction.
Une autre obligation que nous avons
encore à M. G. , eſt d'avoir engagé M.
des Hautesrayes , très-verſé dans la littérature
orientale , à veiller ſur l'édition
de ces annales , & à y porter une critique
fage& févere en même-temps , afin que
Jes grands traits de cettehiſtoire neſoient
pas défigurés , comme tant d'autres , par
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
des préventions , des préjugés ou un efprit
ſyſtématique.
Lorſque le P. de Mailla commença
cette traduction , il y avoit déjà près de
trente-ſept ans qu'il réſidoit à Pékin ,
où , occupé du Chinois & de la langue
des Mentcheoux , il avoit , pour ainfi
dire, oublié le génie & le goût de la
fienne , comme il a la candeur de le
marquer lui-même dans ſes lettres. M.
des Hautesrayes a donc été obligé de
retoucher fon ftyle en grande partie ; mais
il l'a toujours fait avecla plus fcrupuleufe
difcrétion, & de maniere à ne jamais
altérer le fens. M. D. acru devoir encore
répandre dans le cours de l'ouvrage un
affez grand nombre de notes qui paroif
foient néceſſaires pour l'intelligence du
texte. Nous devons de plus , aux recherches
du ſavant Editeur , des remarques
hiſtoriques & critiques , imprimées en
tête du premier volume fous le titre
d'Obfervations.
Ces Obfervations ſont ſuivies de la
Préface du P. de Mailla , qui entre dans
un grand détail ſur les fondemens de
Phiſtoire chinoiſe , & appuie beaucoup
fur la fidélité & la critiquedes Hiftoriens
qui ont recueilli cegrand corps d'hiſtoire.
MAI.
73 1777.
Cette difcurfion doit être lue dans l'O
vrage même.
Lorſqu'on jette les yeux ſur l'histoire
des deux premieres dynaſties , onyremarque
une forte de féchereſſe, mais qui
prouve affez la véracité des Hiſtoriens
qui ont rédigé le Tong-Kien-Kang-Mou ,
ou les annales chinoiſes. Ces Hittoriens
n'ayant pas trouvé de morceaux authentiques
pour remplir les grandes lacunes
qui s'y rencontrent , ont mieux aimé
garder le filence , que de tranſorire des
fables ou des faits incertains,
Cette hiſtoire générale fait mention
de pluſieurs Princes qui regnoient en
Chine avant l'Empereur Yao. Mais c'eſt
- à cet Empereur, qui monta fur le trône
l'an 2557 avant l'Ere Chrétienne , que
commence l'hiſtoire authentique des Chinois.
C'eſt auffi le premier Empereur dont
il ſoit parlé dans le Chou-King , le plus
ancien & le plus reſpectable monument
de l'antiquité chinoife. Ce monument
fut recueilli par Confucius dans des temps
de trouble&d'ufurpation , où les Princes
Tributaires ne cherchoient qu'à faire oublier
la fageſſe & les maximesde l'ancien
Gouvernement. Le but du Philofophe
Chinois étoit de leur en rappeler les
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
principes ; auffi a-t-il rapporté dans le
Chou- King , pluſieurs ſages diſfcours de
Yao, Chun & Yu ſes ſucceſſeurs. Comme
ces difcours renferment les maximes fur
leſquelles eſt fondé le Gouvernement paternel
dont les Empereurs de la Chine
ſe ſont rarement écartés , le Lecteur les
verra , avec fatisfaction , dans le cours de
cette hiſtoire.
Les Hiſtoriens Chinois ont toujours
évité d'ajouter aux faits hiſtoriques , de
ces détails ou de ces agrémens qui peuvent
les rendre plus intéreſſans , mais qui
donnent lieu de ſuſpecter la bonne-foi
de l'Ecrivain. Leur narration eſt grave
& ſévere. Ce n'eſt pas cependant qu'on
ne rencontre dans ces annales des morceaux
très-attachans.L'hiſtoire,par exemple
, de Chao-Kang eſt remplied'intérêt.
On admire la prudence avec laquelle cet
orphelin remonta ſur le trône uſurpé par
Han-Tſou , événement qui paroît avoir
étémis en Drame par un Auteur Chinois.
Sa Tragédie , que l'on ne peut comparer
à nos Tragédies modernes , mais qui
eſt bien ſupérieure aux farces des Troubadours
, de la Baſoche , des Enfans ſans
fouci , a été traduite par le P. Bremare ;
& elle ſe trouve dans le recueil donné
au public par le P. Duhalde.
MAAL
1777. 75
Les Chinois ne fontpas cruels , comme
on en peut juger par le Code de l'Em.
pereur Mou- Ouang. Ce Prince y paroît
toujours plus enclin à la clémence qu'à
la ſévérité. Tout criminel , dit- il dans
20
"
"
"
"
un endroit de ce Code , quoiqu'il n'ait
, pas commis un crime capital , ſetrouve
dans un état triſte & pénible : il ne
faut point lui donner de ces Juges
, qui neſaventterminer une affaire qu'en
ufant de paroles artificieuſes ; il faut
choiſir des gens pleins de droiture , qui
ne cherchent que la vérité. Soyez atten.
tifs à ceux qui refuſent d'avouer leurs
crimes. Souvent ce qu'on n'obtient pas
d'abord , on l'obtient enſuite: que la
crainte & la bonté ſoient les fidelles
» compagnesde vos jugemens; faites voir
à tout le monde que vous vous attachez
à l'eſprit des loix écrites dans nos
livres , & alors vous ne vous écarterez
pas des regles de la vraie juſtice."
L'Empereur Hiao-Ouen-Ti , de laDy
naſtie des Han , donne auſſi , dans cette
hiſtoire , un bel exemple de cette tendre
compaſſion pour les malheureux. La loi
de mutiler les criminels , felon la nature
du délit , établie ſous l'Empereur Chun ,
n'avoit point encore été exécutée ſous
"
"
"
20
76 MERCURE DE FRANCE.
da Dynastie des Han. Hiao-Ouen-Ti la
remit en vigueur à l'occaſion de Chun-
Yu , Gouverneur d'une ville dans laprincipauté
de Ti , dont il commua la ſen.
tence de mort en celle d'avoir les membres
mutilés. Ce Gouverneur avoit une
fille unique encore jeune , qui ne voulut
point l'abandonner , & le ſuivit juſqu'a
Tchang ngan , où il devoit être mutilé.
Cette jeune fille eut le courage d'aller
ſe jeter aux pieds de l'Empereur , & de
lui dire , les larmes aux yeux : „ Les
„ peuples de Tſi n'ont jamais porté au-
α
cune plainte contre mon malheureux
pere ; ils ſe louoient au contraire de
fa droiture & de fon déſintéreſſement.
Il a long-temps fervi Votre Majefté
avec zele. Le crime dont ila eu le malheur
de ſe rendre coupable , mérite la
mort ſuivant les loix: par un bienfait
particulier , vous lui accordez la vie,
mais vous avez changé ſon fupplice
en une mort continuelle. Dans l'impoffibilité
de s'aider tant qu'il refpi
rera , quel ſpectacle déchirant pour fa
fille infortunée , de levoir fouffrir fans
le pouvoir foulager , ni lui procurer
de nourriture! Je ſuis une portion de
„ lui-même , & par-là je deviens cou-
ود
MAI.
1777. 77
pable comme lui: je demande àVotre
Majesté , comme la plus grandegrâce,
„ de faire tomber fur moi la peine ,
66
"
ود
ود
d'être mutilée à ſa place." L'Empe
reur touché de la générosité de cettet
fille , & de fa piété envers ſon pere , lui
accorda ſa grâce , & abolit la loi barbare
-de mutiler fes criminels. Ce Prince ex
pliqua les motifs qui l'y déterminoient
par l'ordre ſuivant : Lorſque quelqu'un
;, commet une faute, ou ſerend coupa
* ,, ble d'un crime , on le mutile avant
,, que de l'avoir exhorté à ſe corriger ,
,, & fans même lui en donner le temps
,, L'humanité réclame contre une loi
* ,, auſſi rigoureuſe. Ne devons-nous pas
- ,, avoir de l'indulgence & de la compaf
,, fion les uns pour les autres? L'amour
,, de pere & de mere qu'un Prince doit
;, avoir pour ſes Sujets , ne voit qu'avec
horreur les effets de cette loi révol
tante & cruelle. Ma volonté eſt qu'elle
,, demeure à jamais abolie. J'ordonne
auTribunal des crimes , de déterminer
quelqu'autre peine pour les cas où l'on
„ uſoit de ces fortes de fupplices." Le
Tribunal s'étant aſſemblé, arrêta que
cette mutilation feroit changée enpeines
pécuniaires , en coups de bâton , ou en
"
ود
ود
ود
۱
78
MERCURE DE FRANCE.
corvées aux travaux publics : le nombre
des coups , la ſomme ou le temps , étoient
réglés ſuivant la naturedu crime. L'Empereur
ratifia cette nouvelle loi par fa
ſanction , & la fit promulguer dans tout
l'Empire.
L'agriculture , que l'on peut regarder
comme une des mammelles de l'Etat ,
eſt en très grande recommendation en
Chine ; &, de temps immémorial , il y
a une Coutume qui ſubſiſte encore au.
jourd'hui , par laquelle l'Empereur , tant
pour donner l'exemple au peuple , que
pour marquer l'eſtime que l'on doit faire
du labourage , eſt obligé de travailler luimême
à la terre. Les grains qu'il récolte
ne peuvent être employés qu'à honorer
le Chang-Ti , ou le Souverain Créateur.
Voici comme la deſcription de cette cérémonie
eſt rapportée dans ces annales.
Neuf jours avant le premier de la lune
où commence le printemps , l'Intendant
de l'aſtronomie avertit le Mandarin qui
a l'inſpection générale ſur les grains , que
les froids font ceſſés , & que le printemps
approche. Ce Mandarin en donne avis
auſſi - tôt à l'Empereur par un placet , où
il lui expoſe que l'Intendantde l'aſtronomie
lui fait ſavoir que dans neufjours on
MAI .
79 1777 .
entre dans la lune où toutes chofes vont
commencer à prendre une nouvelle face ;
& qu'ainſi il prie Sa Majesté de diſpoſer
tout pour labourer la terre. L'Empereur
mande au Tribunal qui a ſoin des cor-
- vées , d'avertir les Grands, les Mandarins
& le peuple , de ſe diſpoſer à cul-
- tiver la terre. Il ordonne au Tribunal
qui a ſoin des ouvrages de l'Etat , de
faire préparer le lieu & les inftrumens
néceſſaires. Après quoi , cinqjours avant
la cérémonie , l'Empereur ſe retire dans
l'appartement du jeûne , & fait ſuſpendre
toute affaire dans les Tribunaux pen .
dant les trois derniers jours que dure le
- jeûne. Le jour arrivé , l'Empereur ſe purifie
le corps: au fortir du bain , on lui
donne , dans une coupe d'or , du vin fait
de bled : il le boit , & ſe rend enſuite ,
accompagné des Grands , des Mandarins
& du peuple , dans le champ qu'il doit
Jabourer. L'Intendantdes grains examine
fi rien ne manque , & le principal Officier
de juſtice place chaque inſtrument
en ſon lieu. Alors l'Intendant prend la
charrue , & la préſente à l'Empereur , qui
la reçoit avec reſpect , & laboure d'abord
un fillon. Après avoir conduit la charrue
aux trois quarts du fillon , l'Intendant gé
৪০ MERCURE DE FRANCE.
néral des grains le prie de la céder à ſes
gens , qui achevent de labourer juſqu'à
mille arpens , qui font un terrein de
5400000 pieds quarrés , l'arpent Chinois
étant de 5400 pieds quarrés. Quand tout
ce terrein eſt labouré , l'Intendant des
grains en avertit l'Intendantde l'aſtronomie
, qui l'examine , & en fait fon rapport
à l'Empereur. Alors l'Intendant de
la bouche préſente à ce Prince un repas
champêtre , préparé par l'Impératrice
même , dont le principal ſervice conſiſte
en un boeuf tué la veille. L'Empereur en
mange on morceau , & diſtribue le rette
auxGrands , aux Mandarins & aux gens
qui l'ont aidé à labourer. Ce repas fini ,
l'Intendant général des grains fait un
difcours au peuple , dans lequel il releve
beaucoup la condition du Laboureur , &
fait fentir l'importance de s'appliquer à
l'agriculture. Il appuie fur l'obligation
indiſpenſable d'y veiller , pour tous ceux
qui font en charge , depuis les moindres
Officiers des bourgs & des villages , jufqu'à
l'Empereur même , dont un des
principaux devoirs eſt de cultiver la
terre.
1
Les annales de la Chine offrent , comme
toutes leshiſtoires , des traits de barbarie
MA I. 1777 88
>
barie & d'atrocité , & des exemples de
vertus patriotiques & fociales qui confolent
un peu le Lecteur des crimes dont
l'Hiſtorien n'a pu ſe diſpenſerde l'entretenir.
On lira , par exemple avec un tendre
intérêt , ce trait d'amitié de deux
freres concurrens au trône. Siuen Kong ,
Prince de Ouei , avoit épouſe Y. Kiang ,
dont il eut un fils appelé Ki. Ayant enſuite
appris que le Prince de Tſi avoit
une fille d'une grande beauté , il la demanda
en mariage , & l'obtint. Cette
Princeſſe lui donna deux fils qu'il nomma
Cheou & Cho . Ki , comme l'aîné , devoit
fuccéder à la principauté Mais l'amour
que Siuen-Kong avoit pour ſa ſeconde
femme , le fit condeſcendre à
déclarer Cheou ſon héritier , & , pour
cet effet , il commença par faire reconnoître
la Princeſſe de Tſi pour ſa premiere
& légitime épouſe , & Y- Kiang
pour la ſeconde: en conféquence , Cheou
fut régardé comme l'héritier immédiat
de ſa couronne, Ki ne pouvant plus y
prétendre qu'à fon défaut. Y- Kiang, mécontente
d'une pareille diſpoſition , ſe
plaignit hautement de l'injustice ; mais
voyant qu'on n'avoit aucun égard à fes
plaintes , elle ſe pendit de déſeſpoir.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Siuen - Kong , pénétré de cet accident ,
tomba dans une profonde triſteſſe , &
commença à tout craindre de la vengeance
du fils qu'il avoit eu de cette in
fortunée Princeſſe. Ces penſées funeſtes
ne l'abandonnoient point,& le ſuivoient
par-tout : rien ne pouvoit l'en diſtraire.
Une vie ſi triſte & fi fombre , lui infpira
à la fin des ſentimens criminels &
barbares contre Ki. L'amour paternel ,
&les belles qualités de ce fils, combattirent
ces ſentimens , mais ne trouvant
aucun repos , & ſe ſentant encore plus
troublé à ſa vue, il réſolut enfin de s'en
défaire fecrettement. Siuen-Kong prit
des précautions pour commettre &couvrir
ſon crime; il prétexta qu'il avoit
une affaire de conféquence àcommuni
quer au Prince de Tſi, fon beau pere ,
dont il chargea le jeune Prince ,& pofta
fur fon paſſage des ſcélérats qui devoient
Paſſaffiner. Ki & Cheou , quoique concurrens
à l'héritage & au trône de leur
pere, avoient l'un pour l'autre une véritable
amitié. Cheou , à la premiere nouvelle
de ce voyage, frémit pour ſon frere
&fon ami: il fut le trouver ſurle champ ,
pour lui communiquer ſes juſtes foup.
gons &fes craintes , & lui perfuader de
MAI. 1777- 83
ſe ſauver. , Siuen - Kong lui répondit
Ki eſt mon pere &mon Prince: quand
» il n'auroit que l'une de ces deux qualités
, je devrois facrifier ma vie pour
ſon ſervice; ainſi , il eſt inutilede m'en
détourner: s'il m'envoie à la Cour du
Prince de Tſi , ſoyez für que j'irai ".
Le Prince Cheou ne pouvant venir à
bout de le diſſuader de partir , réſolut
en lui-mêmede ne pas le quitter. Le jour
du départ arrivé , Cheou s'empara du
petit étendard que portent ceux qui font
chargés de quelque commiffion importante,
& dit à ſon frere qu'il vouloit
l'accompagner , du moins , pendant une
journée ou deux. Les deux Princes ſe
mirent en route avec une ſuite peu nombreuſe.
Après avoir marché preſque tout
le jour , Ki fut obligé de s'arrêter un
moment, & fon frere Cheou continua
fon chemin; mais à peine eut - il fait
quelques pas en avant , que les ſcélérats
qui attendoient Ki , voyant le petit étendard
entre les mains de Cheou , ne dou
terent point que ce ne fût celui qu'ils
avoient ordre d'aſſaſſiner; &, fans d'autre
examen, ils tomberent fur lui , &
le poignarderent. Son frere , qui s'en
apperçut , courut auffitôt , mais trop
F2
34 MERCURE DE FRANCE,
tard , pour ſauver Cheou , en criant de
toutes ſes forces: „ C'eſt moi que vous
„ avez ordre de tuer , & non pas lui ;
„ c'eſt moi qui fuis le Prince Ki". Ces
ſcélérats reconnoiſſant alors leur mépriſe,
ſe jeterent fur le Prince Ki , & le maſſacrerent
inhumainement. Cette aventure
touchante , qui ſe répandit par-tout , ren
dit le Prince de Ouei odieux à tout le
monde , & fit admirer la générofité , la
candeur & l'amitié de ces deux freres
infortunés .
Un trait encore plus frappant , & qui
ſemble particulier à cette hiſtoire , eſt
celui d'unGénéral qui livra ſa tête pour
faciliter la vengeance de ſes pere & mere.
Le Prince Tan, héritier de la principauté
deYen , s'étoit rendu à la Cour du Prince
de Tſin qui lui fit peu d'accueil , & ne
lui rendit pas les honneurs dûs à ſon
rang. Un jour même il le traita avec
mépris. Tan en fut ſi piqué , qu'il réſolut
de s'en venger. Dans ce deſſein , il ſe
ſauva de cette Cour , & fe retira dans
les Etats de fon pere. Fan-Yu-Ki , un
des Officiers -Généraux de Tſin , vint l'y
joindre , pour ſe ſouſtraire au châtiment
que méritoit un crime qu'il avoit commis,
Le Prince Tan lui donna une maiſon , &
MAI
1777. 85
>
lui affigna des revenus. Ce Prince , livré
tout entierà ſon reſſentiment,invitaKing-
Kou, de la principauté de Ouei , ennemi
juré du Prince de Tſin , à ſe rendre à la
Cour deYen , & accompagna cette invitationde
riches préſens. King-Kou ne
put s'y refuſer. Dans l'entretien qu'ils
eurent enſemble , Tan lui peignit la tyrannie
& l'ambition de Tſin , qui venoit
de détruire deux puiſſantes principautés,
Han & Tchao , dont il avoit fait inhumainement
mourir les Souverains avec
leurs familles Il lui dit: Que le même
„ fort menaçoit Yen ; qu'on ne pouvoit
„ éviter ce coup , qu'en trouvant un
homme déterminé à ſe ſacrifier pour
„ le bien de l'Empire , qui intimidat le
„tyran au point de le forcer à laiſſer les
autres Princes en paix , & à leur reſti-
„tuer les terres qu'il leur avoit enlevées,
„ ou bien de le punir en lui donnant la
mort. Cette commiſſion eſt digne
de vous , ajouta le Prince ; vous mériterez
le titre glorieux de Libérateur
??
" de l'Empire , & vous rendrez votre
„nom immortel " . King-Kou , échauffé
par l'enthouſiaſme que lePrince lui communiquoit
, accepta cette dangereuſe
commiffion , mais craignant de n'avoir
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
pas un libre accès auprès de Tſin ,
imagina que s'il lui portoit la tête de
Fan-Yu-Ki , qu'il avoit miſe à prix , les
portes lui feroient ouvertes. Il propoſa
cet expédient au PrinceTan , qui ne put
conſentir à ſacrifier un homme qui étoit
venu ſe jeter entre ſes bras comme dans
unaſyle ſacré. King-Kou n'inſiſta point ;
mais il fut trouver Fan-Yu- Ki lui même,
&lui dit:, Vous voyez combien vous
êtes déchu du crédit & du rang que
vous aviez autrefois. Un homme de
coeur n'eſt pas fait pour vivre dans la
crainte& dans l'humiliation . Quelles
refſources , quels honneurs pouvez-vous
„ eſpérer ici ? Le Prince de Tſin a exter-
„ miné toute votre famille , & il promet
„de donner mille livres peſant d'or ,
avec une ville de dix mille familles ,
à quiconque lui portera votre tête , &
vous êtes dans l'impuiſſance de vous
venger " ! Fan Yu Ki pouſſa un
grand foupir , King Kou continua: Si
»je pouvois porter votre tête au Prince
de Tſin , je la lui préſenterois d'une
main , & de l'autre je lui enfoncerois
>>le poignard dans le ſein: ſa mort vous
vengeroit de la cruauté qu'il a exercée
envers votre pere , votre mere & toute
MAI. 1777- 87
votre famille , & je ſauverais les Etats
de Yen, qui font en danger de tomber
ſous ſa tyrannie" . Fan-Yu-Ki ,le regard
fombre & farouche , s'écria: Je ne ref,
pire que la vengeance , &je n'ai point
„ de repos. Je ne puis l'obtenir , & je
„ vis encore" ! A ces mots , il ſe coupe
la gorge , & tombe aux pieds de King.
Kou , qui l'acheve & emporte ſa téte,
A cette vue , le Prince Tan verſa des
larmes , & rendit à l'infortuné Fan-Yu-
Ki les derniers devoirs ſelon le rang qu'il
avoit tenu.King-Kou partit pour laCour
de Tſin avec la tête de ce Général. Il ſe
munit d'un poignard à l'épreuve , qu'il
trempa dans un poiſon , afin que ſi le
coup portoit à faux , la bleſſure en fût
mortelle Il parvint, fans difficulté , auprès
de Tſin ; &, tout en lui préſentant
la tête de Fan-Yu-Ki , il voulut tirer fon
ppooiiggrnard; mais au mouvement qu'il fit ,
lePrince ſe leva bruſquement& s'enfuit,
King-Kou le pourſuivit. Le Prince armé
de ſon ſabre, lui porta, au hafſard , un
revers qui lui coupa la jambe , & le fit
tomber. Cet homme , furieux d'avoir
manqué ſon coup , lança ſon poignard
contre le Prince , qui fut aſſez heureux
pour l'éviter. On l'arrêta , & ce malheu
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
reux finit ſa vie dans les tourmens & les
fupplices les plus cruels.
On auroit defiré que les Hiftoriens
Chinois ſe fuſſent plus étendu fur les
Généraux d'armées , fur les Miniſtres &
fur les grands hommes dont ils ont occafion
de parler. Ces annales néanmoins
font mention , en pluſieurs endroits , du
célebre Confucius , le Prince des Philofophes
de la Haute - Afie Si l'on en croit
les Généalogiſtes de la Chine , il tiroit
fon origine de Hoangri , qui regnoit
en Chine l'an 2600 avant notre Ere
Chrétienne ; mais ce qui paroît plus certain
, nous dit l'Editeur dans une note ,
c'eſt que depuis l'an 551 avant l'Ere
Chrétienne , juſqu'à la préſente année
1777 , c'est- à -dire , pendant 2328 ans ,
ſes defcendans peuvent prouver une filiation
non interrompue. L'aîné de fa famille
jouit d'un titre honorable ( de
Comte) & eft exempt de tribut. Confucius
enſeigna la morale la plus pure
& la plus fublime , & eut juſqu'à trois
mille Diſciples , qu'il partagea en quatre
claſſes. Il mourut âgé de foixante &
treize ans , l'an 479 avant notre Ere
Chrétienne. Les lettrés de la Chine le regardent
comme leur maître , & lui font
MAI. 1777. 89
hommage avec des cérémonies femblables
à-peu près à celles que les Empereurs
pratiquent à l'égard de leurs ancetres .
Le Philofophe Meng- Tfé , dont il eſt
auffi parlé dans ces annales , étoit Diſciple
de Tfé- Sfé , petit-fils de Confucius,
L'Editeur cite de lui cette réponſe.Meng-
Tſé s'entretenoit un jour avec Suen-
_ Kong , Prince de Tſi , dont le regne commença
l'an 455 avant Jésus- Chrift. Ce
• Prince lui dit : ,, Le parc de Ouen-Ouang
avoit ſoixante & dix ly quarrés d'é-
,, tendue: en convenez-vous ?- On le
croit ainſi , ſelon la tradition , lui rẽ-
pondit Meng-Tſé .-Si cela eſt , reprit
leRoi , il étoit fort grand. - Le peu-
,, ple cependant le trouvoit trop petit
dit Meng- Tſé.
>
22
"
"
ود
ود
و د
-
-
Comment cela
,, ajouta le Roi ? Mon parc n'a que qua .
rante ly , & mon peuple le trouve en-
,, core trop vaſte. Prince , lui dit le
,, Philoſophe , le parc de Ouen - Ouang
avoit foixante& dix ly d'étendue , & ود ſes Sujets le trouvoient trop petit ,
,, parce qu'il leur étoit commun avec
ce Prince , & qu'ils y alloient faire du
,, fourage , couper du bois , & prendre
,, du gibier. La premiere fois que je mis
,, le pied dans vos Etats , je m'informai
ود
ود
دود
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
des principales ordonnances , pourm'y
conformer. J'appris qu'entre le Kiao
&le Koan , étoit un parc de quarante
„ ly de circuit , &que ſi quelqu'un s'avi-
"
ود ſoitd'ytuer un cerf, ilferoit puni auſſi
,, ſéverement que s'il avoit tué un hom-
,, me. Je compris de-là que c'étoit com-
„ me une grande foſſe creusée au milieu
de votre Royaume,& un piege tendu
„ à vos Sujets , Est - il extraordinaire
„ qu'ils le trouvent trop grand " ?
Le ſecond volume de cette hiſtoire
générale , va juſqu'à l'an 141 avant Jéſus-
Chriſt. Les deux volumes ſuivans ne tarderont
point à être publiés .
Dictionnaire des Artistes , ou Notice hif
torique & raiſonnée des Architectes ,
Peintres , Graveurs , Sculpteurs , Mus
ſiciens , Acteurs & Danfeurs , Impri
meurs , Horlogers & Mechaniciens ;
Ouvrage rédigé par M. l'Abbé deFontenai
. A Paris , chez Knapen , Imprimeur-
Libraire , au bas du pont Saint-
Michel.
Les eſprits foibles & frivoles répetent
fans ceſſe, comme le remarque un Phi-

MAI 1777. 94
lofophe moderne, que les beauxArts ne
ſont deſtinés qu'à nos amuſemens ; que
leur but ne va pas plus loin qu'à récréer
nos ſens&notre imagination. L'obſervation
de la nature ſuffit ſeule pour nous
empécher de reſſerrer dans des bornes fi
étroites , toute l'étendue de leurs avan-
- tages réels , & de leur vrai but. Tous ces
merveilleux arrangemens qu'on admire
dans la nature , nous indiquent tout ce
qui peut élever au plus haut point , le
- prix & la perfection des beauxArts. Elle
ne fournit tant d'objets propres àprocu-
⚫rer les ſenſations agréables , que pour
exciter & fortifier en nous une douce
ſenſibilité , capable de tempérer la fougue
des paffions & la rudeſſe de l'amourpropre.
Ce n'eſt point à des ſenſations groffieres
, communes à tous les animaux ,
que doit ſe terminer le ſpectacle des
beautés répandues dans l'univers ; il doit
ſervir plutôt à augmenter l'activité de
l'eſprit & du coeur , & à nous élever
juſqu'à la ſource univerſelle & unique
de tout ce qui est beau. C'eſt avoir une
bien petite idée de l'homme & de fa
>deſtination , que d'imaginer que les créatures
viſibles ne doivent ſervir qu'à fatif92
MERCURE DE FRANCE.
:
faire ſes beſoins phyſiques , comme fl
l'Auteur ſuprême n'avoit eu en vue que
cequi arapport àl'animal. Une plus faine
philofophie nous enſeigne au contraire
que tout ce que nous voyons dans la
nature , doit fervir à élever notre être à
un état plus noble, à conduire à l'auteur
de toutes chofes ,& à produire desjouifſances
plus délicates .
Les beaux Arts , qui imitent les procédés
de la nature , doivent également
nous faire arriver au même but. Il faut
qu'ils concourent à donner un caractere
plus élevé à notre eſprit , à notre coeur , &
c'eſt cette activité ſi noble & fi utile à nos
facultés , que doivent produire les impreffions
de tout ce qui eſt beau , harmonieux
, convenable. Les beaux Arts ont
été deſtinés , dès leur naiſſance , à porter
les hommes à la vertu ,& à leur préſen .
ter les inſtructions les plus touchantes
avec des charmes innocens. Confentir à
recevoir , par leur moyen , toutes les
ſentations agréables , & en bannir l'utilité
réelle , c'eſt ſéparer deux objets qui
doivent y être perpétuellement unis , &
tourner à notre perte tout ce qui eſt fait
pour nous perfectionner & nous rendre
heureux. Cicéron ſouhaitoit de pouvoir
MAI.
93 1777 .
préſenter à ſon fils une image dela vertu ,
perfuadé qu'on ne pourroit la voir fans
endevenir éperduement amoureux. Voilà
le ſervice ineftimable que les beaux Arts
peuvent nous rendre. Ils n'ont pour cet
effet qu'à conſacrer la force magique de
leurs charmes , aux deux biens les plus né
ceſſaires à l'humanité , la vérité & la
vertu. Une ſi belle deſtination répond
parfaitement à leur origine. Nés preſque
tous dans le ſein de la Religion , ils furent
conſacrés , dès le commencement,
à l'utilité publique ; & leur , état , dans
les premiers temps , eſt une réclamation
perpétuelle contre l'abus qu'on en a pu
faire dans la ſuite des ſiecles. L'architecture
éleva des temples avant de bâtir
des palais. C'eſt dans des aſſemblées de
Religion qu'on entendit les premiers ſons
de la muſique. Nous devons le premier
Poëme au premier Hiſtorien des oeuvres
du Seigneur. C'eſt au Peintre & au Sculpteurque
fut confié le ſoin de tranſmettre
à la poſtérité les traits des grands hommes
, avec le ſouvenir de leurs belles
actions. Le marbre & la toile ne nous
parlerent que pour nous inſtruire de nos
premiers devoirs.
Cette origine des Arts , & leur noble
94 MERCURE DE FRANCE.
deſtination,doivent nous pénétrer d'admiration
& de reconnoiſſance pour tous les
Artiſtes célebres qui n'ont perdu de vue
ni l'une ni l'autre dans leurs ouvrages.
Mais , pour leur rendre ce tribut avec connoiſſance
de cauſe, & profiter de leurs
exemples , il faut connoître & leurs odvrages
, & la marche qu'ils ont tenue
pour arriver à leur but. Il faut fur-tout
ſe fixer ſur les productionsde leur génie ,
qui renferment le plus de traits capables
d'élever l'ame , d'enflammer l'imagination
, & de donner des aîles au génie.
C'eſt à l'aide de ces exemples lumineux
&frappans , que nous perfectionneronsle
goût avec lequel nous apprécierons les
ouvrages des meilleurs Artiſtes de l'antiquité
, & que ceux d'aujourd'hui nous
donneront à leur tour de pareils chefd'oeuvres
, & pourront reculer , s'il ſe
peut , les bornes ou leurs maîtres ſe ſont
arrêtés . Tels font les avantages du Dictionnaire
des Artiſtes , où l'on retrace
l'hiſtoire de chaque Art en particulier ,
en le préſentant d'abord au berceau , &
en indiquant la ſuite , les progrès fucceffifs
qui l'ont conduit au plus hautdegré
de ſplendeur. La lecture de cet Ouvrage
apprendde quelle maniere cette progrefMA1.
95 1777.
fion s'eſt faite ; &, en rapprochant les différentes
découvertes des génies de tous
les ſiecles , on pourra toujours connoître
aiſément quelle a toujours été la marche
del'eſprithumain. Onne s'eſt point borné
à parler des Architectes , des Peintres ,
des Graveurs , des Sculpteurs , des Mu-
- ficiens , des Acteurs , des Danſeurs ; en
un mot , de tous ceux qui ont cultivé les
Arts agréables. Mais on a réparé l'omiffion
qu'on trouve dans pluſieurs ouvrages
fur les Artiſtes , en faiſant connoître les
Imprimeurs , les Horlogers , les Machi
miſtes ; enfin , tous ceux que l'on entend
par le nom de Méchaniciens. Sans parler
des ſervices réels que ceux-ci rendent à
la ſociété , combien de chef- d'oeuvres
n'ont - ils pas exécutés ? Combien d'ou
vrages finguliers , prodigieux même , qui
méritent toute la reconnoiſſance & l'ad.
miration éternelle des hommes ! L'Au
teur du Dictionnaire a puiſé dans les
meilleures fources, tout ce qu'il dit fur
lesArts&fur ceux qui les ont cultivés ?
Il a ſemé fon Ouvrage d'anecdotes pi
quantes ; &, par cemoyen , ilya répandu
les charmesde la variété. On ne trouve ,
dans ce Dictionnaire , ni cette briéveté
qui n'apprend rien, nicette prolixité qui
ne fait que rebuter.
96 MERCURE DE FRANCE,
Eſſai fur le Récit , ou Entretiens fur la
maniere de raconter , par M. l'Abbé
Bérardier de Bataut , ancien Profefſeur
d'Eloquence en l'Univerſité de
Paris. AParis , chez Berton , Libraire ,
rue Saint-Victor.
En général , le but de celui qui raconte
, eſt d'inſtruire & de plaire , c'eſtà-
dire , de faire bien connoître la choſe
dont il s'agit , & de le faire avec agré
ment & intérêt. Il faut , pour cela ,
repréſenter exactement l'objet à l'eſprit
par une peinture fidelle de tout ce qui
lui appartient , & employer avec dif
tinction les ornemens dont il eſt fufceptible.
Un Hiſtorien qui me dit ſimplement
telle Ville fut priſe & ruinée ,
me rapporte , à la vérité , la choſe toute
entiere. Les parties principales du fait ,
font renfermées dans le petit nombre
de paroles qu'il emploie. Mais je n'er
fuis pas frappé ; ce n'eſt , dit Quintilien
, qu'un Courrier qui , dans la rapidité
de ſa courſe , me jette comme
en paſſant cette nouvelle. Mais ſi cet
Hiſtorien entre dans des détails & développe
toutes les parties principales
de
MAI. 1777-
97.
de ce fait. Alors, continue Quintilien ,
je vois les Temples & les maiſons en
proie aux flammes ; j'entends le bruit
des toits qui s'écroulent , & le mélange
confus de mille cris divers. Je vois les
uns avec un viſage égaré , prenant la
fuite ſans ſavoir où ils vont; les autres
entre les bras de leurs proches , ſe difant
mutuellement un éternel adieu ,
J'entends les gémiſſemens des femmes ,
les cris des enfans , les plaintes des
vieillards qui reprochent à Dieu de les
avoir trop long-temps conſervés. Ici
ſe préſentent à mes yeux des Soldats
avides qui courent au pillage , fans
épargner même les Autels des Dieux.
Là, ce font de malheureux Captifs ,
qui , chargés de chaînes , marchent triftement
devantleur vainqueur. Plus loin ,
› c'eſt une mere désolée qui s'efforce
d'arracher ſon fils des mains de ceux
qui le lui enlevent. Voilà ce que l'on
appelle les détails qui font , pour ainſi
dire, l'ame du récit. Mais rien n'eſt
ſi difficile que de faire ces détails d'une
maniere agréable & intéreſſante.
La premiere qualité que doivent
avoir les circonstances que l'on choiſit ,
c'eſt la juſteſſe & la vraiſemblance. On
G
98 1
MERCURE DE FRANCE.
ne doit point donner aux Acteurs qu'on
introduit , des ſentimens & des actions
contraires à leurs moeurs & à leur caractere
particulier , à leur âge & à
leur dignité. Caton & Néron fe tuent
l'un& l'autre pour ne point tomber vifs
an pouvoir de leurs ennemis ; mais leur
mort doit naturellement avoir des circonſtances
différentes , à raiſon de leur
différent caractere. On ne violeroit pas
moins la vraiſemblance , en donnant du
courage & de la réſolution à Néron ,
lors même qu'il ſe tue , que ſi on donnoit
de la timidité à Caton.
رت
Il faut que les circonſtances que l'on
choiſit pour remplir le récit , foient
utiles c'est - à - dire , qu'elles doivent
toutes contribuer à peindre le fait en
queſtion, ou concourir au deſſein de
celui qui raconte , puiſque le récit eſt
une eſpece de peinture. Il faut auſſi que
tous les traits qu'on y emploie , ne
faſſent qu'un ſeul & unique tableau ,
c'est-à-dire , que tout ce qui entre dans
le récit , doit avoir un rapport naturel
au récit principal. C'eſt pécher contre
cette regle , que d'inférer , dans un récit,
des choſes qui y ſont étrangeres , &
qui ne ſervent ſouvent qu'à faire per
MA1777-99
4
dre de vue l'objet principal. Pluſieurs
admirateurs d'Homere avouent que ce
grand Poëte n'eſt pas entierement exempt
de ce défaut. Il eſt eſſentiel de commencer
le récit précisément où commence
le fait que l'on a deſſein de raconter ,
en ſuppoſant le Lecteur ou l'Auditeur
inſtruits de tout ce qui précede. Les
jeunes-gens reprennent ſouvent de trop
haut la matiere de leur récit , & char
gent le début de beaucoup de choſes
tout-à- fait inutiles. Parmi les chofes
ſenſibles qui frappent les yeux , & qui
ſont comme le corps du récit , on doit
ne pas omettre les ſentimens & les
penſées de ceux qui ont part à l'action
principale. Tite-Live, dans le combat
des Horaces & des Curiaces , repréſente
d'une maniere admirable , non.
ſeulement l'air de ces Guerriers ſi gé-,
néreux , leur démarche , leur contehance
, & généralement tout ce qui
paroît à la vue ; mais il repréſente
encore leurs ſentimens cachés , & ceux
des ſpectateurs .
Parmi les ornemens qui doivent accompagner
le récit , les deſcriptions
& ce qu'on appelle portraits , tiennent
la premiere place. Viennent enſuite les
G2
7
foo MERCURE DE FRANCE,
penſées , & ces traits frappants qui ſaiſiſſent
l'eſprit , & qui ſont comme les
réſultats du fait que l'on décrit . C'eſt
fur-tout le ſtyle qui rend ces deſcrip-.
tions intéreſſantes , & qui donne aux
penſées cette énergie qui les imprime
dans la mémoire. On convient unanimement
, que c'eſt le ſtyle coupé qui
s'adapte le mieux au récit , que les
phraſes trop périodiques ne ſont propres
qu'à y jeterde la confuſion , & que
la ſimplicité & le naturel ſont préférables
à la pompe & à l'enflure. On
regarde auſſi la variété comme l'ornement
le plus néceſſaire au récit ; &
rien ne rend une narration plus infipide
& plus languiſſante , qu'une répétition
monotone des mêmes tours de phrafes
& des mêmes expreſſions. Le ſujet
qu'on traite eſt-il pathétique , il faut
que le ſtyle le ſoit auffi. Le ſujet eſtil
riant , le ſtyle doit l'être également..
En un mot , on doit ſe monter au ton
du fujet, & ne pas employer des exprefſſions
fublimes dans un récit fami->
lier & naïf.
Voilà quelques-unes des regles que
les Rhéteurs nous ont données ſur la
maniere de raconter. Mais comme tout
MAI. 1777 IỚI
-ce qui eſt précepte a toujours un air
auſtere , l'Auteur de l'Eſſai que nous
annonçons , a cru devoir égayer la
marche didactique , en employant les
agrémens d'une converſation dont le
ſtyle familier & fans appareil , loin
d'avoir rien de rebutant , intéreſſe &
attache. Ce genre entraîne néceſſairement
des digreſſions qui donnent de la
variété , fans cependant faire perdre de
vue le ſujet , & fourniſſent en mêmetemps
l'exemple & le précepte. Toutes
les réflexions de l'Auteur font le réſultat
d'un goût épuré , plutôt que des
obſervations ſeches & didactiques ſur
les regles. Il appuie tout ce qu'il dit
des différens genres de narration , ſur un
grand nombre d'exemples bien choiſis ,
& qui font propres à former le goût
du Lecteur , fans cauſer la moindre
contention. On arrive au but par un
chemin ſemé de fleurs.
On ne ſauroit trop tôt mettre cet
Ouvrage entre les mains des jeunes
perſonnes de l'un & de l'autre ſexe.
On eſt dans le cas de raconter à tout
âge , ou d'entendre les autres faire des
récits; il eſt eſſentiel de remplir cette
› tâche d'une maniere utile & agréable ,
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
&de ſavoir apprécier au juſte le méri
te de ceux que nous écoutons ou que
nous lifons.
Eloge de Marie de Rabutin Chantal , Marquiſe
de Sévigné ; par M. Sabatier de
Cavaillon , ancien Profeſſeur d'Eloquence
au College de Tournon.
S
7
C'eſt la grace naïve unie au ſentiment.
COLARDEAU , les Hommes de
• Prométhée.
A Avignon , chez François Ager ,
Libraire , Place du Change , au Magaſin
littéraire.
M. Sabatier , en compoſant l'Eloge
de Madame de Sévigné , a partagé fon
ſujet en deux Parties , qui embraſſent
les talens & les vertus de cette femme
célebre. Elle a , dit l'Orateur , illuſtré
fon ſexe par ſes talens , & ſes talens
par l'accompliſſement de tous ſes devoirs.
Ce plan , beau par lui- même , nous a
paru bien rempli , & le ſtyle y répond.
Voici un morceau de la premiere Partie.
,, Tout eſt fi facile dans ſes écrits ,
MAI. 1777 103
77
,,qu'on diroit que la gloire ait voulu
,, la diſpenſer des peines qu'elle coûté.
„ Comment eût- elle deſiré ſes faveurs ?
,, elle n'écrivoit que pour foulager fon
,, ame.... Si le génie guide ſa plume ,
و د
elle ne fait pas à qui elle en doit le
,, mouvement. C'eſt Pſyché qui vit
,, avec Cupidon ſans le connoître. Cette
,,ignorance de ſon mérite , elle la por-
,, toit dans la ſociété , où les plus beaux
,, génies ceſſent ſouvent d'être eux-mê-
,, mes , pour vouloir trop répondre à
" l'idée que leurs écrits en donnent ,
,, où ils paroiſſent plus attachés à leurs
,, titres que les grands à leurs préféan-
,, ces. Elle ſavoit briller dans les cer-
ود
ود
وا
cles ſans éblouir , y plaire fans do-
,, miner ; elle s'y montroit avec le talent
rare de parler à propos , & le
talent encore plus rare d'écouter avec
,, intérêt. Son eſprit qui étoit , pour
,, ainſi dire , l'auteur de celui des au-
,, tres , abandonnoit leton de la diſpute
,, à ces mortels aigres & préſomptueux ,
,, qui renverſent les opinions qu'on leur
,,objecte, fans établir les leurs ; fem-
,,blables à des aſſiégeans téméraires , qui
,,cherchent plutôt à détruire les ouvra-
,,ges qu'on leur oppoſe , qu'à garantir
G4 A
104 MERCURE DE FRANCE.
,, ceux qu'ils conſtruiſent ". Nous allons
paffer à un morceau de la ſeconde
Partie.
ووLoin de ces femmes dont les jours
ſe perdent à penser à leur parure , à
,,briguer des hommages , & à prome-
„ner de cercle en cercles les charmes
„ qu'elles ſe donnent , elle ne tenoit à
,, la ſociété que par l'envie d'y être
,,utile. N'y trouvant que des mortels
,,oppreſſeurs ou opprimés , elle faifoit
„rougir les premiers & confoloit les
,, ſeconds. La haute naiſſance qui ne
,,devroit être que la vertu décorée &
,, bienfaiſante , & qui n'eſt que trop
,, ſouvent l'enſeigne du vice , de la
,,bafſſeſſe & de la tyrannie , n'étoit à
,, ſes yeux que l'image de ſes obliga.
,, tions , & un appui pour les malheu-
,, reux. Les ſecours qu'ils attendent ,
و د
"
lui parouſſoient les dettes des riches.
Elle eût , fi elle l'avoit pu , ôté les
,, titres à ceux qui les fouillent , pour
,,les tranſporter aux vertueux obfcurs
,, qui les auroient honorés. Eloignée
,, d'afficher cet extérieur ſévere qui maf
„ que plutôt la corruption des moeurs ,
,, qu'il n'annonce leur pureté , fa fa-
»geſſe attiroit comme ſes appas. C'étoit
MA I. 1777- 105
,,le reſpect accompagné par l'amour ,
,,& qui n'en prend que les grâces naï-
,, ves. Ne voyant les plus belles qua-
„lités que dans les autres , elle ne les
,, loua si bien dans Turenne , que par-
,, ce qu'elle les poſſédoit toutes ; em-
,,braſſant les cauſes & les effets , &
,, n'enviſageant ceux - ci que ſous leur
,, rapport avec le bien public, elle n'ef-
,, timoit le génie que par les ſervices
,, qu'il pouvoit rendre ; le génie qui ,
,, abandonnant la gloire pour l'intérêt ,
ود eſt comme la nobleſſe qui ſe méſal-
„ lie ". Nous ne tranfcrirons pas le
récit de la mort de Madame de Sévigné ,
qui eſt peint avec les couleurs les plus
touchantes. Cedifcours eft accompagné
de notes intéreſſantes , & précédé d'une
Epitre dédicatoire aux Dames. Elle est
en vers , que nous allons rapporter.
Le portrait d'un Guerrier fameux
Doit des Héros avoir l'eſtime :
J'ai tracé le tableau d'une femme fublime ,
S'il fixe vos regards , je monte au rang des Dieux.
Le plus foible talent , lorſque votre coeil le guide,
De ſes efforts atteint le prix;
La Colombe tendre & timide ,
Qui ſe joue , en volant , fur des coteaux fleuris,
?
GS
106 MERCURE DE FRANCE.
Attachée au char de Cypris ,
S'éleve , & , d'une aile rapide ,
Va fixer le ſoleil aux céleſtes lambris ,
A côté de l'Aigle intrépide ;
Le Temple des BeauxArts eſt le Temple de Gnide ,
Et leurs Dieux ſont vos favoris .
Dans ces jours fortunés de la Chevalerie ,
Où l'amour reſſembloit à la vertu chérie ,
**Les Guerriers n'enfantoient des exploits que pour vous ১
Un Auteur qui prétend aux palmes du génie ,
Doit fe dire à lui-même , en bravant les jaloux :
Si je puis mériter un ſourire des Grâces ,
Apollon m'ouvrira ſes plus ſecrets ſentiers .
Les fleurs qu'on cueille ſur leurs traces ,
Soudain ſe changent en lauriers.
Précis d'Astronomie , à la portée des
jeunes gens de l'un & de l'autre ſexe ,
& de tous ceux qui veulent s'initier
dans cette ſcience en peu de temps ,
&fans beaucoup de peine , à l'uſage
des Colleges & des Penſions des deux
ſexes; par M. l'Abbé Sauri , Docteur
en Médecine , & Correſpondant de
l'Académie Royale des Sciences de
Montpellier ; avec figures. A Paris ,
chez Valade , Libraire , rue S. Jacques ;
?
1
107
MAL 1777. 小
Froullé , Libraire , pont Notre-Dame
Laporte , Libraire rue Saint-Jeande-
Beauvais , 1777.
,
Tous les hommes admirent le brillant_
des étoiles , l'éclat du ſoleil ,ſes éclipſes ,
celles de la lune , fes phases , les phénomenes
finguliers des cometes , & les
ſcenes fi variées de ce tableau mouvant
que le ciel offre continuellement à nos
"yeux. L'aſtronomie nous fait connoître
les cauſes de ces phénomenes ad-
*mirables & le méchaniſme qui régit
cet univers viſible. Convenons cependant
que les ouvrages qu'on a publiés jufqu'ici
fur cette matiere, ſuppoſent des
connoiſſances mathématiques plus ou
moins profondes ; mais celui de M.
l'Abbé Sauri eſt ſi clair , que des demoi-
-ſelles&des jeunes gens de douze à treize
ans l'ont compris , ſans le ſecours de
perſonne. Voici le plan qu'il a ſuivi.
L'Auteur donne d'abord une petite
introduction qui contient quelques notions
géométriques à la portée de tout
le monde. Il entre enfuite en matiere ,
parle des cercles de la ſphere& de ſes
différentes poſitions , du mouvement du
> foleil, du moyen de connoître les étoi-
>
1
108 MERCURE DE FRANCE.
les , du ſyſtême du monde, & principalement
de celui de Copernic , dans lequel
la terre tourne autour du ſoleil. Il rend
raifon des phaſes de la lune , des éclipſes
de cette planete & de celles du ſoleil ,
&prouve, par des raiſonnemens trèsvraiſemblables
, que les planetes & les
cometes ont des habitans comme la terre,
& que les étoiles fixes ſont autant de
ſoleils , autour deſquels des planettes &
des cometes habitées font leur révolution.
L'Auteur du Précis paſſe enfin à l'af
trologie judiciaire , & ne manque pas de
ſe moquer de l'extravagance des Aftro-(
logues , qui affurent que les aſtres ont
une grande influence , non-feulement ſur
les plantes , mais encore fur le corps humain,
& fur les actions qui dépendent
de la volonté de l'homme. Il remarque
que les différens Aftrologues ne s'accordent
pas entr'eux , l'un regardant comme
chaud ce que l'autre regarde comme froid.
,,Mais ſi vous leur demandez , ajoute-
,, t-il , les raiſons de leur opinion , vous
,, trouverez qu'ils n'en ont pas d'autres
„que leur caprice & le délire de leur
,,imagination ". Ce Précis d'aſtronomie,
par ſa clarté & par ſon exactitude ,
MAL 1777.109
1
}i
mérite d'être bien accueilli de tous ceux
qui ſont chargés de l'éducation de la
jeuneſſe.
Proverbes Dramatiques , mêlés d'Arietes
connues , dédiés à S. A. S. Madame
la Ducheſſe de Bourbon; par Madame
de Laiſſe , Auteur des nouveaux Contes
Moraux , & d'un Ouvrage ſans
titre, dédié à la Reine. A Amſterdam ;
& ſe trouve à Paris , chez la veuve
-Duchefne , Libraire , rue St-Jacques ,
au Temple du Gout ; & chez l'Auteur
au Luxembourg , cour des Fontaines ,
1777. Un volume in-8º:
Ces amusemens dramatiques d'une
femme d'eſprit , font au nombre de quatorze,
dont voici les titres : L'Innocence
éclairée : A l'Amour tout est possible :
Qui possede un ami , n'a rien à desirer :
La Grandeur ne fait pas le bonheur : Les
Ridicules : Si Jeuneſſe ſavoit , fi Vieilleffse
pouvoit : L'Or fait tout : Le Fat puni :
La Vanité trompée , ou le François à
Paris : Le Bonheur échappe à qui croit le
tenir : La Bonne Mere : L'Heureux dé
guisement : L'Apparence est trompeuse :
Le Hasard fert mieux quelquefois que la
Prudence.
110 MERCURE DE FRANCE.
Il y a des détails ingénieux & pleins
d'agrémens dans ces petits Drames , qui
réuniſſent preſque tous , à ce mérite ,
celui d'une grande ſimplicité d'intrigue : le
ſtyle en général en eſt coulant & facile;
on trouvera peut être ſeulement queMadame
de Laiſſe ſe permet trop ſouvent
d'employer dans ſa proſe les cadences&
les inverſions de la poéſie , ce qui eſt
contraire à la ſimplicité du Dialogue.
D'auſſi légeres négligences , nediminuent
en rien le mérite de ces Proverbes. L'Auteury
aadapté , avec beaucoup d'art , aux
différentes ſituations , pluſieurs Arietes
d'Opéra- Comique & d'Opéra
On trouve , à la tête de l'Ouvrage , une
Epître à Madame la Comteſſe de Beauharnois
, que nous tranſfcrirons , pour
mieux faire connoître le ſtyle deMadame
de Laiffe. Vous adreſſez à notre ſexe ,
„ Madame , les vers les mieux faits ; on
» y reconnoît le pinceau des graces: je
20
"
vous réponds , au nom de toutes les
,, femmes , que l'on peut être tres -aimable
, avoir beaucoup d'eſprit ,&cepen-
,, dantêtreinjuste .... Pardon ,Madame;
mais il faut nous juſtifier à votre tri-
,, bunal.
ود
1
„ Vous , l'ornement & la gloire de
!
MAI. 1777. III
,, notre ſexe , vous pouvez imaginer que
,, quelquefois , jaloux des avantages fri,
و د
voles, il ne rendra pas juſtice àtout ce
,, qui doit plaire & charmer dans vos
écrits ; cela prouve , Madame , que la
,, perſonne la plus parfaite tient encore
à l'humanité par quelques petits coins,
,, Vous y tenez par une injuſte défiance
de vous-même & des autres.
"
رد
" Je défie à l'être le plus envieux , de
,, ne pas lire avec admiration , avec un
,, plaifir vraiment ſenti , l'Epître char
,, mante que vous adreſſez aux hommes.
داد
Même effet doit produire votre Marmotte
parlant raiſon , tenant dans ſes
,, mains le grelot de la folie. Pour moi ,
,, qui n'ai l'honneur de vous connoître ,
„ Madame , que d'apres vos écrits , je
ود
ود vous vois douée de l'ame la plus fen-
,, fible; & je crois que ce qui fait ſi bien
,, parler votre eſprit , c'eſt cette vivefenſibilité
qui nous rapproche de l'être dont
,, nous sommes les tristes & malheureux
,, enfans. Préſent funefte , dit-on, pour le
bonheur , que cette ſenſibilité; mais je
ود necrois pas cela:unjourheureux, pour
une ame de feu , vaut mieux que dix
" années d'indifférence. Malheur à ces
,, ames aſſez-infortunées, pour ne ſentir
"
(
112
MERCURE DE FRANCE.
"
"
39
"
qu'a demi & la douleur , & leplaiſir.
„ Vous , Madame , à qui la nature accorda
tout , jouiſſez de ces brillans
,, avantages , jouiſſez encore de la confiance
flatteuſe & méritée , que qui-
;, conque a lu vos Ouvrages , non-feulement
les admire , mais ſe fait de
,, vous , Madame, le portrait le plus enchanteur.
Ce n'eſt point un compli-
,, ment que je vous adreſſe ; non; car fi
j'oſois , je vous dirois: je me peins vos
traits auffi agréables que l'eſt votre
eſprit ; je dirois qu'ils ont dû prendre
l'empreinte de vos ſentimens
habituels. Tout cela eſt auſſi ſincere ,
,, que ſi j'écrivois à M. D *** , voS
„ vers m'enchantent. Je ne connois point
de Verſificateur plus brillant : vous
cachez ſi bien votre eſprit , que l'on
, imagineroit votre coeur dicte ſeul
, ce que vous écrivez. Il eſt auſſi
"
ود
"
ود
و د
"
و د
"
"
"
vrai , Madame, que les femmes vous
louent avec enthouſiaſme : la prude
fourit en vous liſant ; la coquette oublie
le ſoin deſatoillette ; la femme rai-
,, ſonable lit , & veut les lire encore, ces
,, peintures fraîches & riantes des ridi-
„ cules du fiecle. Je n'ai jamais regardél'ef-
"
,, prit comme un don tres-heureux , juf-
,, qu'à
MAI. ללל
, qu'à l'inſtant où je l'ai vu paré par
vous du coloris du ſentiment."
14
4
Histoire du Cardinal de Polignac , Arche
vêque d'Auch , Commandeur de l'Or
dre du Saint- Eſprit , Ambaſſadeur de
France en Pologne , en Hollande & à
Rome , des Académies des Sciences ,
Françoiſe , & des Inſcriptions & Belles
Lettres ; par le Pere Chryfoftome Fau
cher , Religieux de Saint- François ,
Auteur de l'hiſtoire de Photius & des
Obſervations ſur le fanatiſme , deux
volumes in- 12. A Paris , chez d'Houry ,
Imprimeur - Libraire de Monſeigneur
le Duc d'Orléans & de Monſeigneur
le Duc de Chartres , rue de la Vieille
Bouclerie , au Saint- Esprit , 17778
:
Le Cardinal de Polignac a été inconte
ſtablement un des plus grands hommes de
fon temps . Il a réuni le mérite d'habile
Politique & de grand Négociateur , à
celui d'un Prélat diftingué , d'un Philoſophe
, & même d'un Poëtes Mais ce
fut à la défenſe de la Religion qu'il confacra
fa Muſe , fonction bien digne d'un
Prince de l'Eglife. Cet homme célebre
> n'avoit pas encore eu d'Hiſtorien. Le Pere
1 Η
>
114 MERCURE DE FRANCE.
Chryfoftome Faucher , plein d'admiration
pour ſes grands talens & pour fes
vertus entreprend aujourd'hui de réparer
cet oubli. Le juſte enthouſiaſme que
fon Héros lui a inſpiré , répand beaucoup
de chaleur dans le récit qu'il fait
de ſa vie.
Un avantage de la plus grande importadce
pour cet Ouvrage, & qui en augmente
beaucoup l'intérêt , c'eſt qu'il a
été permis à l'Auteur de pénétrer dans
le dépôt des affaires étrangeres , & d'y
puifer toutes les notions néceſſaires à la
partie de fon hiſtoire qui concerne les
négociations du Cardinal , tant pour l'Etat
quuee pour l'Eglife. Auſſi entre-t- il
dans les détails les plus curieux à ce ſujet.
Le premier volume eſt rempli entierement
par l'hiſtoire de l'Ambaſſade
du Cardinal de Polignac , alors Abbé
, en Pologne. Dans le ſecond , on
voit ſucceſſivement Polignac d'abord
exilé , rappellé enſuite , chargé à Rome
d'une négociation importante avec le
Cardinal de la Trimouille , Auditeur de
Rote , enfuite Cardinal , Plénipotentiaire
au Congrès d'Utrecht en 1713 ,
enfin , Ambaſſadeur à Rome , où il ſe
rendit , en 1724 , pour le Conclave ,
1
MAI. 1777. 115
après la mort d'Innocent XIII , & où il
demeura chargé des affaires de France
juſqu'en 1732 , qu'il revint dans ſa patrie ,
où il mena une vie tranquille juſqu'à ſa
mort, arrivée en 1741.
Le Pere Faucher s'étend particulierement
ſur l'Anti- Lucrece , production
› qui ſeule auroit pu immortaliſer le Cardinal.
Il rapporte , à la fin du premier volume
, une anecdote très peu connue fur
› ce qui donna naiſſance à ce Poëme. L'Abbé
de Polignac s'étant arrêté à Rotterdam
à ſon retour de Pologne, en 1698 , y eut
pluſieurs entretiens avec le célebre Bayle.
Les argumens d'Epicure , de Lucrece &
des autres ſceptiques, qui venoient d'être
pouffés très - loin dans le Dictionnaire critique
, le furent encore davantage dans les
converſations entre l'Abbé de Polignac &
lui . L'Abbé profita de cet entretien
pour lui demander ce qu'il penſoit fur certaines
matieres , & à laquelle des ſectes ,
qui avoient le plus de vogue en Hollande,
il s'étoit particulierement attaché. Bayle
Féluda d'abord la queſtion: preſſé de nouveau
, il ſe contenta de dire qu'il étoit bon
• Proteftant. L'Abbé de Polignac , peu fatisfait
de cette réponſe , le preflant plus
,
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
vivement encore , il répondit avec une
forte d'impatience: ,, Oui , Monfieur , je
,, ſuis bon Proteftant , dans toute la force
du terme , car , dans le fond de mon
„ ame , je proteſte contre tout ce qui ſe
dit & tout ce qui ſe fait. " Cette déclaration
finguliere fut accompagnée d'un
paſſage énergique de Lucrece. Polignac ,
frappé du ton & des circonstances , ſe
remit à la lecture des Ouvrages du Chantre
d'Epicure : il conçut que la réfutation
de ſon ſyſtême ſeroit utile à la Religion
& à l'humanité , & l'entreprit dans ſa
retraite.
Institutions Mathématiques à l'usage des
Univerſités de France , Ouvrage dans
lequel on a renfermé l'arithmétique ,
l'algebre , les fractions ordinaires & décimales
, l'extraction des racines quarrées
& cubiques , le calcul des radicaux
& des expofans , les raiſons , proportions
& progreſſions arithmétiques &
géométriques , les logarithmes , les équations
, les problêmes indéterminés ,
la théorie de l'infini , les combinaifons
, la géométrie & la trigonométrie
, la méthode de lever les plans ,
MAI. 1777 117
la meſure des terreins , la diviſion des
champs & le nivellement; les ſections
coniques , les uſages des ſections coniques
pour le jet des bombes , le calcul
des voûtes , les échos , les miroirs
les verres brûlans , & la dioptrique ;
la théorie des forces centrales , les principes
du calcul_différentiel & du calcul
intégral , & toutes les connoiſſances
Mathématiques dont les Militaires &
les Phyſiciens peuvent avoir beſoin.
Les matieres font traitées clairement ,
&miſes à la portée des commençans;
par M. l'Abbé Sauri , Correſpondant
de l'Académie Royale des Sciences de
Montpellier , troiſieme édition revue ,
corrigée & augmentée par l'Auteur.
A Paris , chez Valade , Libraire du
Roi de Suede , rue Saint- Jacques , visà
- vis celle des Mathurins , 1777 ; avec
approbation & privilege du Roi. Prix
4 liv. 10 fols broché.
Le ſuccès des éditions précédentes ,
le cas qu'ont fait de cet Ouvrage tant
d'habiles Profeſſeurs de philofophie , ſoit
en France , foit dans les pays étrangers ,
qui l'ont adopté dans leurs claſſes , ont
engagé l'Auteur à faire des efforts pour
H3
18 MERCURE DE FRANCE .
rendre ſon Livre d'une utilité plus géné.
rale. Il a ajouté pluſieurs beaux problêmes
qui manquent dans les autres éditions
, entr'autres , un fur les loteries , à
la page 138 ; un autre , pour déterminer
la hauteur de l'atmosphere , à la page
335 , & pluſieurs autres choſes dont le
détail nous méneroit trop loin. Cette
édition eſt d'ailleurs très bien exécutée , tee
& plus correcte que la précédente qui
a été contrefaite en Province , mais ſi
mal - adroitement , qu'elle fourmille de
fautes d'impreſſion. Il eſt facile de la distinguer
de la nouvelle édition de Paris ,
dont tous les exemplaires ſont ſignés par
P'Auteur ; car dans celle - ci toutes les
notes font indiquées par des étoiles , tandis
qu'elles le font preſque toutes par
des lettres dans l'édition contrefaite , dans
laquelle la géométrie finit à la 2626 page ,
au lieu qu'elle eſt terminée à la page
240º dans la nouvelle édition de Paris,
Voici en peu de mots le plan qu'a fuivi
M. l'Abbé Sauri.
Il commence d'abord par développer
les opérations ordinaires de l'arithmétique
, d'où il paſſe à celles de l'algebre ,
à l'extraction des racines , au calcul des
radicaux & des expoſans , ou fameux bis
MAL 1777 449
nome de Newton , aux raiſons , propor
tions & progreffions , à la regle de trois
de compagnie , de fauſſe poſition , aux
logarithmes , aux équations aux, problêmes
qu'on nomme femi - déterminés , aux
équations qu'on réſout par les Diviſeurs
du premier degré , à celles qui n'ont que
deux termes , à celles qu'on peut réfoudre
par la méthode du ſecond degré. Il
n'oublie pas de parler de l'infini , & il
réfute les ſentimens de MM. Lacaille ,
Mazeas & Euler. Il paſſe enſuite aux
combinaiſons , & réſout pluſieurs beaux
problêmes qui en dépendent.
Il traite auſſi - tôt après la géométrie de
la maniere la plus fimple ; il apprend à
. meſurer la largeur d'une riviere qu'on ne
peut paſſer , la hauteur d'une tour & celle
d'une montagne , foit acceſſibles , foit
inacceſſibles , la diftance d'un nuage à la
terre , à lever une carte géographique ,
à meſurer un terrein , &c. Les ſections
coniques & leurs ufages pour le jet des
bombes , l'excavation des mines, la construction
des porte - voix , des verres brûlans
, la théorie des forces centrales , la
théorie des courbes , les principes & les
uſages du calcul differentiel & du calcul
intégral , font développés de la maniere
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
12
la plus ſimple ; de façon qu'on cherches
roit en vain un Ouvrage plus élémen
taire , & plus propre à avancer les progrès
des Mathématiques .
Didon à Enée; par M. Cerceau . A Pa
ris , chez Dufour , Lib. quai de Ge
vres , au Grand Voltaire.
Tout le monde connoît le beau ſujet
des Amours malheureux de Didon pour
Enée , ſi ſupérieurement tracé par Virgile
dans le quatrieme Livre de l'Enéïde ,
& qui a fourni à M. le Franc de Pompignan
, celui de ſa Tragédie de Didon ;
c'eſt la même ſource qui a produit l'Heroïde
que nous annonçons. M. Cerceau
ſuppoſe que cette Piece n'eſt qu'un
aſſemblage de pluſieurs Lettres écrites
confécutivement par Didon , pour attendrir
Enée , encore à Carthage ; que cette
Amante abandonnée eſt occupée à écrire
pour la derniere fois , lorſqu'on lui annonce
le départ du perfide , & que ,
dans cet inſtant déplorable , elle continue
de confier au papier ſes terribles imprécations
, & qu'elle les termine par ſe donner
la mort. ا
Nous nous bornerons , pour donner
: १८ 12
MAI. 1777 120
une idée du talent naiſſant de M. Cerčeau
, à rapporter les dernieres paroles
de Didon, qui terminent cette Héroïde.
Ceux de nos Lecteurs qui aiment les
comparaiſons , pourront raprocher ce
morceau des endroits de l'Enéïde & de
la Tragédie de Didon , qui y ont rapport.
On trouvera dans les vers de M. Cerceau
de la facilité , de la verve même ,
mais auſſi quelques fautes contre la langue
& le goût.
Aftre éclatant du jour qui , du milieu des airs
Promenes tes regards ſur ce vaſte Univers ,
Toi qui vois , ſans palir , cette horrible contrée
Rappeler en ce jour tous les forfaits d'Atrée;
- Junon , qui contemplez de vos affreux bienfaits
La ſuite déplorable & les triſtes effets ;
Hécate que le monde , au milieu des ténebres ,
Invoque en frémiſſant par des clameurs funebres ;
Barbares foeurs , vous Dieux , miniſtres de Pluton ,
Éxaucez tous les voeux qu'en mourant fait Didon :
Vengez , vous le devez , une Amante trahie ;
S'il faut que le perfide aborde en Italie ,
Que ſa forte échappée aux tempétes des mers ,
Débarque en Aufonie un peuple de pervers .
Si tel eſt du deſtin l'arrêt irrévocable ,
Que battu , repouſſé par un peuple intraitable ,
t
H5
122 MERCURE DE FRANCE!
Mendiant des ſecours , ſéparé de ſon fils ,
Il éprouve par-tout la honte & le mépris !
Que ſes vils Compagnons, refte impur de Pergame
Expirent fous ſes yeux , victimes de la flamme!
Qu'un vainqueur infolent arbitre de ſon ſort ,
L'empêche de chercher ſon ſalut dans la mort;
Et , foumis aux traités qu'on voudra lui preſcrire ,
Qu'il rampe aux pieds du trône où ſon orgueil aſpire !
Que mes derniers ſouhaits ne foient pas impuiſſans :
Dieux, qui les entendez , je vous en fais garans !
Et vous , mes Tyriens , Nation fi fidelle ,
Sans ceſſe harcelez ſa race criminelle ,
Faites paſſer ma haine au coeur de vos enfans ;
Que par vous , excités contre ſes deſcendans ,
A la voix de la paix ils refusent d'entendre.
Leur fureur ſervira d'hécatombe à ma cendre.
Vous , ma ſoeur , qui , croyant foulager mes ennuis ,
Avez creusé l'horreur de l'abyſme où je ſuis ,
Puiffiez-vous , acceptant le ſceptre de Carthage ,
Vous rappeler Didon & venger fon outrage !
Qu'il naiſſe de ma cendre un Héros dont l'ardeur
Sur les Troyens vaincus venge mon déshonneur;
Ou puiſſé-je moi- même , implacable furie ,
Perdre , en les immolant , une ſeconde vie ;
1
1
MAI.
123
1777.
Que ma fureur tranſmiſe à mes derniers ſujets ,
Se porte dans la ſuite aux plus affreux excès :
Que les deux Nations , l'une à l'autre oppoſées ,
Par la noire difcorde à jamais diviſées ,
Au milieu des combats ſe diſputent l'honneur
De s'effacer en crime & ſe vaincre en horreur ;
Et qu'enfin mes foldats , aſſurés de leur proie ,
Du nouvel Illion faiſant une autre Troie ,
Sous ses débris fumans étouffent leurs mépris.
La mort n'a rien d'affreux ;je m'y plonge à ce prix ,
Il eſt preſque ſuperflu de remarquer
qu'on ne dit point entendre à la voix de
la paix , mais entendre la voix de la paix ;
qu'on dit creuser un abysme , mais non
pas creufer l'horreur d'un abysme ; qu'on
peut encore moins direse plonger dans
la mort; & qu'il eſt difficile de comprendre
ce que c'eſt que des mépris qu'on
étouffe sous des débris fumans.
- Du Pronostic dans les maladies aiguës ;
par M. le Roi , Profefſſeur en Médecine
en l'Univerſité de Montpellier ,
Membre de la Société Royale de la
même Ville & de celle de Londres ,
&c. A Paris , chez P. F. Didot le

124 MERCURE DE FRANCE.
1
jeune , Lib. quai des Auguſtins ; 1776.
Avec approb. & privil. du Roi. I vol.
in-8°. prix 3 1. br.
Ce volume forme la ſeconde partie
des Mélanges de Médecine de M. le
Roi ; il s'agit dans celui - ci du pronostic
dans les maladies aiguës. On entend
en général par pronoſtic, une connoisfance
exacte de ce qui doit arriver ; le
mot eſt ſpécialement adopté pour la Médecine
; c'eſt précisément la connoisſance
anticipée des événemens auxquels
la ſituation du la maladie donne lieu de
s'attendre .& on appelle ſignes pronoſtics ,
tous ceux qui peuvent ſervir de fondement
à une pareille connoiſſance. La
réputation d'un Médecin dépend beaucoup
de l'art du pronoſtic: quand les
pronoſtics ſe trouvent confirmés par les
événemens , rien n'augmenté plus la confidération
qu'on a pour lui; mais , pour
exceller dans cet art , il faut être conſommé
dans la pratique de la Médecine
& être bon obfervateur. Au ſurplus , un
Médecin prudent & confommé , dit
Hippocrate , ne doit prédire que très
MAI. 1777 125
peu; mais auſſi a- t - il rarement le déſagrément
de voir ſes prédictions contredites
par l'événement. Perſonne n'a mieux
écrit fur les pronoſtics qu'Hippocrate ;
auſſi M. le Roi prend pour Mentor le
vénérable,Vieillard ; cependant , malgré
le reſpect qu'il a pour ce grand homme ,
il fait remarquer ce qu'il y a eu de défectueux
dans quelques - uns de ſes pronoſtics
, en les comparant avec ſes propres
obſervations. L'Ouvrage de M. le
Roi , que nous annonçons actuellement ,
eſt exécuté ſur le plan du Livre des
Pronoſtics d'Hippocrate ; le meilleur
peut- être, au moins le plus exact , le
plus ſoigné de ceux qui nous reſtent de
lui ; il ſera de la plus grande utilité aux
jeunes Praticiens ; il ne contribuera pas
peu à accélérer leurs progrès dans l'art du
pronoſtic , & à leur faciliter l'intelligence
des Ouvrages d'Hippocrate. Perſonne
n'étoit plus capable que M. le Roi de
publier un pareil Ouvrage , étant également
verſé dans la théorie & la pratique.
Nous ne pouvons affez en conſeiller la
lecture aux jeunes Médecins.
Morceaux choisis des Prophetes , mis en
François par M. l'Abbé Champion
Σ26 MERCURE DE FRANCE.
(
de Nilon ; 2 vol. in- r2. A Paris ,
chez Moutard , Libraire , Quai des
Auguftins.
Les Prophéties ſont ce qu'il y a de
plus intéreſſant dans les Livres Saints.
Tous les Myſteres de la Loi nouvelle y
font prédits. C'eſt l'hiſtoire paſſée , préfente
& future de la conduite du Seigneur.
On n'y voit que des traits frappans
& des événemens mémorables.
Des châtimens de Rois , des deftructions
de Peuples , des renverſemens
d'Empires , des armées d'inſectes dévorans
, des ravages , des mortalités , tous
les fléaux de la vengeance Divine. Mais
ces images terribles font toujours mêlées
d'objets conſolans. On y découvre , dans
un beau lointain , l'exécution parfaite des
promeſſes du Très- Haut. L'avénement
du Meſſie , la rédemption du Genre humain
, la converſion des Juifs , le renouvellement
de l'Eglife , le triomphe de la
Jérusalem céleſte , l'éxaltation des juſtes ,
le bonheur des Elus. Telle eſt la maniere
dont les meilleurs interpretes des Livres
Saints , nous préſentent cette portion de
l'Ecriture-Sainte. Quant à l'éloquence de
ces Auteurs inſpirés, voici comme s'en
MAI. 1777 127
"
ود
ود
و د
"
explique le nouvel Interprete , d'après
tous les Écrivains qui ont parlé de l'éloquence
des Livres Saints. Il m'a ſemblé
, dit- il , que les Prophéties , ces
,, compoſitions toutes divines , remplies
d'idées ſi grandes , d'images ſi magni .
fiques , de figures ſi hardies , de ta-
. ,, bleaux ſi frappans , de ſentimens fi
tendres , de mouvemens ſi pathétiques
, de traits fi brillans en tout
genre , & fi fupérieurs à tout ce que
les Poëtes profanes ont de plus parfait;
il m'a ſemblé , dis -je , que ces
,, productions admirables de l'Eſprit hu-
,, main , éclairé , échauffé par l'Eſprit
Divin , devoient être interprétées
d'un ſtyle noble , élevé , touchant ,
qui répondit, autant qu'il eſt poſſible ,
,, à la majeſté , à l'énergie , à l'onction
a
. و و
ود
ود
ود
وو
ود
ود
ود qui regnent dans le texte original."
Le nouveau Traducteur a trop vivement
ſenti les beautés fublimes des Ecrivains
ſacrés , pour les avoir dégradées dans la
traduction libre qu'il nous en donne.
Nous n'avons rien dans l'Ecriture ni
dans la belle Antiquité profâne , qui
foit plus achevé que les morceaux des
Prophetes que M. l'Abbé Champion
de Nilon a raſſemblés , & qu'il déve
128 MERCURE DE FRANCE.
loppe par fon Commentaire abrégé , &
par de courtes obſervations dans lesquelles
on trouve indiqué l'objet de ces
différentes Prophéties. Il pouvoit y joindre
, (& cette addition peut faire la matiere
d'un autre volume) tant d'autres
morceaux également ſublimes , tels que
la deſcription du paſſage de la mer rouge,
dans le Cantique de Moïse & de
Marie, de celle du Leviathan dans Job ,
de celle d'une tempête , dans le Pfeaume
XVIII , & tant d'autres endroits où
l'on trouve ce mélange heureux , & jamais
interrompu , de grandeur , de fimplicité
, de force , & même d'agrémens ,
gui met les Livres Saints , conſidérés dů
côté de l'éloquence , fi fort au- deſſus des
plus magnifiques productions de l'Eſprit
humain. Pour comble de perfection ,
un de leur caractere propre eſt d'émouvoir
, d'intéreſſer l'ame , & de parler
toujours au coeur. Ya-t-il, par exemple ,
dans l'Antiquité profane , un Cantique
lugubre qui puiſſe être comparé aux lamentations
de Jérémie ? il ſemble que
Dieu ait permis que Jérémie ait été un
homme de douleurs , afin de lui inſpirer
ce Cantique de deuil & d'affliction , regardé
à juſte titre comme un chef- d'oeuvre
MAI.
1777 129
vre de ſentiment ; de même que Dieu
avoit choiſi auparavant Salomon , le plus
heureux de tous les Rois de la terre ,
pour lui inſpirer le Cantique des Cantiques
, c'eſt - à - dire , un Cantique nuptial
qui ne reſpire que la joie ſainte , produit
parun amour tout chaſte& tout divin.
Les Orateurs & les Poëtes trouveront
dans le Recueil que nous annonçons ,
des traits admirables de l'éloquence la
plus parfaite , de la Poéſie la plus ſublime
, comme on trouve auſſi une noble
fimplicité dans les narrations hiſtoriques ,
& un ton d'autorité & de dignité dans
tout ce qui a rapport à la doctrine. On
peut donc dire que la lecture des Livres
Saints , dont le but principal eſt de nous
rendre meilleurs , fert encore à perfectionner
notre eſprit.
4
Etat actuel de la France , conſidérée dans
ce qu'elle offre de plus curieux & de
plus intéreſſant , avec la diſtance de
Paris aux Villes importantes ; celle de
ces mêmes Villes, ainſi que de toutes
les autres , aux Capitales des Gouvernemens
où elles sont compriſes ; leurs
longitudes & latitudes exactes d'après
les obſervations de MM. de l'Acadé-
I
130 MERCURE DE FRANCE .
mie Royale des Sciences , avec une
deſcription abrégée des endroits les
plus remarquables qui ſe trouvent fur
les routes de Paris auxVilles &Bourgs
du Royaume , vol. in - 16 , avec des
Cartes , & un papier préparé pour
écrire. A Paris , rue S. Jacques , chez
Deſnos , Libraire , & Ingénieur -Géographe.
On trouve chez le même Libraire , le
Souvenir du Voyageur , avec beaucoup
de feuillets en blanc de papier préparé.
La cinquieme partie des Etrennes de
Minerve aux Artiſtes , vient auſſi d'être
publiée à l'adreſſe ci- deſſus. Ces Étrennes
raſſemblent différens procédés curieux
ou utiles , relatifs à l'Agriculture ,
aux Arts , aux Métiers , &c.
Elémens de Tactique , démontrés géométriquement
; Ouvrage Allemand ,
orné de Planches , composé par un
Officier de l'État - Major des Troupes
Pruffiennes ; traduit en François par
M. de Holtzendorff , ci - devant au
fervice du Roi de Pruſſe. A Paris ,
chez Nyon aîné , Libraire , rue Saint-
Jean- de- Beauvais .
MAI. 1777 131
F La difficulté d'une Science , prend en
- partie ſa ſource dans le défaut de Principes
élémentaires, bien démontrés : delà
les ſentimens ſophiſtiques qui les ren-
- dent informes : de là , la complication de
Principes erronés ; & enfin la fauſſeté des
opérations déciſives .
- Tel a été très - long - temps , & eſt encore
de nos jours , l'état de la Tactique
chez les Nations où cette Science eſt établie
ſur de faux Principes , ainſi qu'un
édifice qui manque de fondemens folides.
: Les Principes fondamentaux de la Tactique
, doivent être fondés ſur l'évidence
mathématique , afin qu'ils foient permamens.
Telle eft la nature de ceux propoſés
par l'Auteur Allemand , dont les fuccès
dans l'Empire , juſtifiés par la pratique
, ont donné lieu à cette traduction.
La Géométrie leur fert de baſe , depuis
les premieres notions juſqu'aux connoiſſances
néceſſaires pour faire manoeuvrer
avantageuſement de grandes armées.
Dès- lors les militaires , en général ,
feront d'accord ſur les mêmes points.
L'uniformité des évolutions ou manoeu-
-vres , fera la fuite de cet accord fixé irrévocablement
; & le ſuccès des armées
12
132 MERCURE DE FRANCE .
deviendra , finon infaillible , du moins
plus aſſuré qu'il n'étoit auparavant.
Unique en ſon genre , cet Ouvrage
Didactique , diviſé en deux Parties , ne
peut qu'intéreſſer les Militaires ſtudieux ,
par l'analyſe des principes les plus fimples
, démontrés évidemment. Il paroît
même être la baſe de l'instruction d'après
laquelle les Troupes Françoiſes manoeuvrent
aujourd'hui. L'auteur y traite à
fond les divers objets , comme il les a
long - temps médités.
La premiere Partie comprend , en dix
Chapitres , dont le premier ſert d'introduction
, les Principes généraux des points
de vue , ceux de l'alignement ; les mouvemens
de conversion , la diviſion intérieure
de la Troupe , les quatre ordres de marche
généraux , & les évolutions moins habituelles
& plus particulieres à la guerre.
La feconde Partie , en fix Chapitres ,
donne en grand l'application de ces Principes
lumineux à des armées. Cet Ouvrage
contient plus de vingt Planches , afin
que le précepte ſoit toujours appuyé de
l'exemple , qui en conſtate la preuve.
Le mérite particulier de cet Ouvrage
important , c'eſt qu'il peut être entendu
MAI . 1777- 133
de tout le monde, même du ſimple Soldat
; & que les Principes qui y font développés
peuvent être adaptés à toutes
fortes d'ordres de bataille , & pratiqués
far tous les terreins poſſibles.
On donnera l'attention la plus fuivie
à l'exécution typographique de cet Ouvrage
, actuellement ſous preſſe , contenant
deux volumes in - 8°. même format ,
papier & caractere que le Profpectus.
Le prix ſera de dix livres en brochure ,
pour ceux qui n'auront pas foufcrit , &
de huit livres pour les Souſcripteurs , à
qui on ne demande par avance que leur
engagement par écrit , de prendre l'Ouvrage
lorſqu'il paroîtra. La liſte des Souscripteurs
fera imprimée à la fin du ſecond
volume.
On foufcrit à Paris , chez Nyon l'aîné ,
Libraire , rue Saint-Jean-de-Beauvais , où
ſe délivreront les Exemplaires aux Souscripteurs
.
On eſt prié d'affranchir le port des
Milettres .
Oeuvres de Bernard. Palifly , revues fur
les exemplaires de la bibliotheque du
Roi , avec des notes par MM. Farjas
13
134 MERCURE DE FRANCE.
de Saint Fond , & Gobet. Vol. in-4°.
Prix 12 liv. broché.
Les OEuvres de Bernard Paliſſy , auſſi
grand Phyſicien , a dit Fontenelle , que
la nature feule puiſſe en former , étoient
devenues ſi rares , que la plupart des Naturaliftes
, des Phyſiciens & des Chymistes
, à qui elles font néceſſaires , ne les
connoiſſoient que de nom , ou d'après
les extraits qu'en ont donnés MM. de
Fontenelle , de Juſſieu, de Buffon , Venel
, &c. Depuis plus de deux fiecles ,
les différens Traités de cet Auteur n'avoient
point encore paru réunis en un
ſeul corps d'Ouvrage ; car il ne faut pas
compter l'édition de 1636 en deux volumes
in - 8°. Robert Fouet , qui la publia ,
lui avoit donné le titre ridicule de Moyen
de devenir riche , &c. titre qui n'eſt point
celui de l'Auteur. Cette édition d'ailleurs
eſt mutilée en pluſieurs endroits : il étoit
réſervé à notre fiecle , que l'on peut appeler
le ſiecle des connoiſſances , de donner
une édition complette & correcte des
OEuvres de cet homme unique qui , de
ſimple Potier de terre , étoit devenu un
des ſavans les plus diftingués de la Nation.
Nous avons l'obligation de cette
MAI.
135 1777-
édition à MM. Faujas de Saint Fond,
& Gobet. Le premier de ces Éditeurs
voyage depuis fort long- temps dans le
Dauphiné avec M. Guettard , pour en
- publier l'hiſtoire naturelle. L'édition des
OEuvres de Bernard Paliſſy a été revue
fur les originaux de la bibliotheque du
Roi , imprimés du vivant de l'Auteur en
1557 , 1563 , 1564 & 1580. Les Editeurs
ſe ſont attachés particulierement à
conſerver l'Ouvrage entier de Paliſſy ;
ils ſe ſont même abſtenus d'altérer fon
ſtyle , ſes expreſſions & fon ortographe :
mais ils ont eu ſoin d'expliquer & d'éclair
cir , par des notes , les mots qui pourroient
embarraſſer , & fe font appliqués à
développer les théories neuves & ingénieuſes
que Paliſſy avoit imaginées , fans
cependant oublier de faire entrevoir ſes
erreurs. Chaque Traité eſt précédé d'un
F ſommaire ; & l'on trouve , à la tête du
volume , des recherches ſur la perſonne
& les Ouvrages de Bernard Paliffy. Cet
homme , d'un génie obſervateur & vrai-
-ment fingulier , qui , s'éleva au- deſſus
de ſon ſiecle par ſes recherches & ſes
connoiſſances , étoit natif du Dioceſe
d'Agen en Aquitaine , ſuivant Lacroix
Dumaine, fon contemporain. L'Hifto-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
rien d'Aubigné , dit que Paliſſy mourut
l'an 1589 , âgé de 90 ans ; ainſi , il ſeroit
né en 1499. Lacroix Dumaine aſſure
que Paliſſy ,,, Philoſophe naturel &
"
د
ود
و د
homme d'un eſprit merveilleuſement
,, prompt & aigu , florit à Paris l'an
1584 , âgé de 60 ans & plus , & fait
des leçons de ſa ſcience & profesſion."
En ſuppoſant , avec cet Auteur ,
que Paliſſy avoit alors plus de 60 ans ,
il pourroit être né depuis 1514 à 1520.
Cet homme , ſimple Ouvrier, ſans lettres ,
montre , dans ſes différens écrits , une
ſagacité peu commune , une imagination
heureuſe , un eſprit droit, laborieux & naturellement
porté à l'obſervation. La forme
de ſes Ouvrages annonce elle - même
un génie original. Ce font des Dialogues
entre Théorique & Pratique ; & c'eſt toujours
Pratique qui inſtruit Théorique ,
écoliere indocile , ignorante ; & , par
cette raiſon même , grande diſcoureuſe.
Les Editeurs n'ont point , dans cette
édition des OEuvres complettes de Bernard
Paliffy , obſervé l'ordre des éditions
originales pour l'arrangement des Livres ,
parce qu'ils ont préféré , avec raiſon , de
rapprocher les ſujets les plus analogues.
Le premier Traité qui ſe préſente dans
L
MAI.
137 1777.
cette édition , eſt celui de l'Art de terre .
Ce traité a principalement pour objet la
fabrication de la fayence. Paliſſy , à force
de recherches & d'expériences , parvint
à créer cet art , dont il n'avoit d'autres
connoiſſances que celles que pouvoit lui
procurer l'inſpection d'un vaſe de terre
émaillé. L'art de la fayence étoit cultivé
en Italie , mais n'étoit point connu en
France du temps de Paliſſy. Il travailla ,
pendant pluſieurs années , pour découvrir
les moyens de faire de pareils vaſes.
Il étoit fans fortune & privé de tous ſecours
étrangers ; auſſi eut- il bien des malheurs
à vaincre & des obſtacles à ſurmonter.
Il nous en fait , dans fon Traité , un
tableau pathétique & qui peut fervir à
faire connoître la trempe de ce génie
laborieux.
Paliſſy a fait un Traité ſur les terres
d'argile. Il les déſigne très - bien ; il les
regarde comme des terres tenaces qui ſe
délayent dans l'eau ,& décrépitent au feu
quand elles ne font point parfaitement
féches. Il entre dans des détails intéres
ſans fur les différentes eſpeces d'argile ,
fur leurs qualités réfractaires ou fufibles ,
&leurs autres propriétés bonnes ou mauvaiſes
, relativement à l'uſage qu'on peut
15
138 MERCURE DE FRANCE.
en faire dans la compoſition des poteries .
Son Traité des pierres eſt très- curieux
& très - ſavant. Beaucoup de ſes idées ,
fur leur formation & les différentes caufes
qui concourent à leur décompoſition
& à leur renouvellement , ont été adoptées
par de celebres Naturaliſtes de nos
jours. Il nous entretient ſur la production
du cryſtal de roche , dont il compare
ingénieuſement la théorie avec celle
du fel de nitre ; il croit qu'il s'eſt formé ,
comme lui , dans un liquide en repos ,
ainſi que toutes les autres eſpeces de crystaux.
Il examine enſuite , avec cette fagacité
qui lui étoit familiere , la cauſe de la
pétrification des coquilles , celle de la formation
des pyrites , ſtalactites , &c .
Paliſſy , dans ſon Traité ſur la marne ,
ne donne point une définition de cette
terre. Les Chymiſtes de nos jours la définiſſent
un mélange de craie & d'argille ,
dont les proportions varient. Paliſſy recommandoit
, de fon temps , la marne ,
pour fertilifer les terres. L'expérience a
confirmé la bonté de cet engrais. On a
reconnu cependant que la marne ne peut
ſervir à fertiliſer les terres trop fortes ,
c'eſt- à dire , trop argilleuſes. Paliſſy penſe
que la marne étoit originairement une
MAI.
1777. 139

terre argilleuſe , & qu'elle tend à devenirde
la craie. Il eſt au contraire reconnu
que la craie eſt une terre compoſée , qui
eſt le produit de la déformation des coquilles
, & qu'elle devient , par la ſuite ,
marne & argille.
Paliſſy , dans ce même Traité , fait
mention d'argilles blanches , trouvées
dans des fouilles , leſquelles font bonnes
à faire des vaſes. Ces argilles cependant
n'étoient point connues en France avant
M. Pott. Il faut donc croire que les Naturaliſtes
François & étrangers n'avoient
point ſçu profiter des lumieres de Paliſſy.
Depuis Pott , on a fait des recherches
fur les argilles , & on en a découvert , en
France , de parfaitement blanches , &
avec lesquelles on fabrique les plus belles
porcelaines qui aient jamais exifté , fans
en excepter même les anciennes porcelaines
du Japon. Telle eſt la belle terre
à porcelaine de Limoges , que l'on pourroit
regarder comme le Kaolin des Chinois
, & qui eſt même meilleure pour
l'emploi , parce qu'elle n'eſt pas remplie
de mica.
Paliſſy , après avoir parlé des terres
marneuſes & crétacées , dit un mot des
différentes terres ſi fort uſitées autrefois
140 MERCURE DE FRANCE.
en médecine , telles que celles de Lemnos
, d'Arménie , &c. Il eſt le premier
qui ait fait voir que les différentes terres
figillées , employées dans le commerce ,
étoient des marnes ou des argilles.
Ce Phyſicien Naturaliſte établit pour
principe général, dans ſon article ſur les
fels , qu'il n'eſt nulle choſe ſans fel , &
qu'il y a une multitude infinie d'eſpeces
de ſels. Mais ſes diviſions font trop générales
. Elles ne donnent point une distribution
nette que l'on puiſſe ſaifir. Les
Chymiſtes modernes ayant reconnu que
parmi les matieres ſalines , il y en a qui
ont des propriétés communes , & d'autres
des propriétés oppoſées , en ont fait
une diſtribution d'autant plus lumineuſe ,
qu'elle eſt fondée fur les propriétés mê.
mes de ces fels.
Paliſſy conſacre , à la ſuite de ce petit
traité fur les ſels , un chapitre entier &
ſéparé ſur le ſel commun, & fur la maniere
dont on ſe le procuroit dans les
Iſies de Xaintonge. Il démontre très-bien
l'avantage de faire le ſel dans les marais
falans , où l'on n'a pas beſoin de conſommer
du bois pour l'évaporation des eaux.
Il compare ce travail à celui pratiqué dans
les ſalines de Lorraine , travail beaucoup
MAI.
1777. 141
plus diſpendieux , parce que l'on fait évaporter
les eaux ſalées des puits dans des
chaudieres de tôle , échauffées par un
feu qui ruine les forêts de Lorraine &
de Franche - Comté. Un Ecrivain moderne
, qui nous a donné , il y a huit à
dix ans , dans un très - bon Mémoire , le
détail des falines de Castiglione , a confirmé
, par ſes calculs , la juſteſſe des remarques
de Paliſſy. Lorſque la Lorraine
& la Franche - Comté étoient couvertes
de bois , il auroit été fans doute alors
très - difficile d'établir des marais falans.
La trop grande quantité de bois d'ailleurs
dont on vouloit ſe débarraſſer , pouvoit
juſtifier l'emploi que l'on en faifoit pour
l'évaporation des eaux falées. Mais aujourd'hui
que ces Provinces font moins
garnies de bois , & que les forêts font
éloignées des villes de cing à ſix lieues &
même davantage , les obſervations de Paliffy
, & celles de l'Auteur du Mémoire
que nous venons de citer , méritent une
attention particuliere .
Les réflexions de Paliſſy ſur le ſel
commun , ſont ſuivies , dans cette édition
, d'un traité ſur les eaux & fontaines.
Ce traité contient pluſieurs détails ,&préfente
une théorie qui confirme que ce ſim
142 MERCURE DE FRANCE.
:
ple Potier de terre étoit un Phyſicien é
clairé , & qui ſavoit mettre à profit les
obſervations que ſes recherches pratiques
lui avoient ſuggérées.
On penſe bien que cet Artiſan Philoſophe
n'étoit pas homme à être la dupe
des Alchimiſtes & de ces prétendus Adeptes
, qui errent , ſans principes & fans méthode,
dans une carriere d'opérations auſſi
chimériques que périlleuſes. Ses remarques
ſur l'Alchimie, ſur le grand - oeuvre ,
fur l'or potable , forment pluſieurs articles
deſtinés principalement àdémontrer
l'abſurdité des prétentions des Alchimiſtes ,
& le ridicule de leurs pratiques.
Paliſſy ne ſe moque pas avec moins de
ſuccès , dans ſes Observationsfur les abus
de la Médecine , du charlataniſme de certains
Médecins de ſon temps , ou plutôt
de la ſimplicité des malades qui ſe fioient
aux promeſſes emphatiques de ces Empyriques.
Il rapporte cette petite rufe d'un
Sébastien Colin , Médecin d'une ville de
Poitou , qui a publié , en 1558 , un Livre
fur les urines avec ce titre : Bref Dialogue
, contenant les causes , jugement , couleurs
& hypotaſes des urines , lesquelles
adviennent le plus souvent à ceux qui ont la
fieure. Il y ayoit , dit Paliſſy , en une ود
MAI.
1777. 143
ود
ود
ود
و د
petite ville de Poitou , un Médecin
auſſi peu ſavant qu'il y en eût en tout
le pays , & toutefois , par une ſeule fineſſe
, il ſe faiſoit quaſi adorer. Il avoit
,, une étude ſecrette bien près de la porte
de ſa maiſon ; &, par un petit trou ,
voyoit ceux qui lui apportoient des
,, urines ; &, étant entrés en la cour , fa
,, femme , bien inſtruite ,ſe venoit aſſeoir
ود
و د
و د
ſur un banc près de l'étude , où il y
,, avoit une fenêtre fermée de chaſſis , &
,, interrogeoit le Porteur d'urines d'où
ود il étoit, lui diſoit que fon mari étoit
,, en la ville ; mais qu'il viendroit bien-
„ tôt ; &, le faiſant aſſeoir auprès d'elle ,
,, l'interrogeoit du jour que la maladie
و د
print au malade , & en quelle partie du
,, corps étoit fon mal , & conféquem-
" ment de tous les effets & ſignes de la
,, maladie ; &, pendant que le Meſſager
,, répondoit aux interrogations , Mon-
ود
ود
و د
و د
و د
و د
fſieur le Médecin écoutoit tout , & puis
fortoit par une porte de derriere , &
rentroit par la porte de devant , par où
le Meſſager le voyoit venir. Lors la
Dame lui diſoit : voilà mon mari ,
parlez à lui. Ledit Porteur n'avoit pas
fitôt préſenté l'arine , que Monfieur
„ le Médecin ne la regardât avec fort
و د
144 MERCURE DE FRANCE .
و ر ,, belle contenance ; &, après , il faifoit
,, un discours ſur la maladie , ſuivant cé
,, qu'il avoit entendu du Meſſager par
و د
ود
"
ود
ſon étude ; & quand ledit Meſſager
étoit retourné au logis du malade , il
contoit , comme un grand miracle , le
ſavoir de ce Médecin , qui avoit connu
toute la maladie , ſoudain qu'il avoit vu
l'urine ; & , par ce moyen , le bruit de
,, ce Médecin augmentoit de jour en
jour. "
"
ود
Le premier Ouvrage que Paliſſy avoit
rendu public , étoit un traité ſur l'agriculture:
nos Agriculteurs y trouveront
quelques idées hafardées ; mais ces traités
leur offriront auſſi des obſervations trèsjuſtes
& fondées ſur la pratique.
Un goût décidé pour l'étude de la nature
, & le defir de mener une vie douce
& tranquille , avoient inſpiré à Paliſſy
l'idée d'un jardin délectable. Ce jardin
raſſemble , fuivant ſon plan , l'utile &
l'agréable : le ſite de ce jardin eſt rempli
de montages , dont les côteaux offrent
des points de vue très - variés. Paliſſy y a
diſtribué des terraſſes , des grottes , des
falles de verdure qui forment autant de
retraites délicieuſes. Le goût de ſon ſiecle
étoit de mutiler les arbres , pour en former
MAI. 1777. 145
:
mer des ornemens d'architecture ; & on
ne doit point être ſurpris qu'il ait adopté
ce genre de décoration dans pluſieurs endroits
de fon jardin. On conviendra cependant
que cette maniere de décorer
eft préférable à celle qui a été depuis en
* vogue , & qui conſiſtoit à tailler les ifs ,
les buis , les romarins & autres arbriſſeaux
en forme d'animaux : la nature ſe prête
difficilement à ces biſarreries , qui d'ail-
- leurs ne peuvent jamais être d'une grande
élégance.
ود
Paliſſy , après avoir fini la deſcription
de fon jardin , donne un nouvel eſſort
à ſon imagination , & emprunte le voile
d'une fiction enjouée, pour cenfurer les
moeurs de ſon ſiecle. Lors , dit- il , je
,, voulus ſavoir quelles eſpeces de folies
eſtoient en l'homme , qui le rendoient
auſſi difforme & mal proportionné :
mais ne le pouvant ſavoir ni connoître
, par l'art de la géométrie , je m'adviſai
de l'examiner par une philofophie alchimiſtale
, qui me fit ériger foudain pluſieurs
fourneaux propres à cette affaire;
les uns pour putréfier , les autres pour
calciner ; aucuns autres pour examiner,
aucuns pour fublimer , & autres pour
" diſtiller. Quoi fait, je prins la tête
ود
ود
دود
الو
دو
K
146 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
d'un homme ; & , ayant tiré ſon esfence
par calcinations , diſtillations ,
,, fublimations & autres examens faits
» par Matras , Cornues & Bains - marie ,
و د
و د
& ayant ſéparé toutes les parties terreſtres
de la matiere exalative , je trou,
„ vai que véritablement en l'homme
,, il y avoit un nombre infini de fo-
„ lies ; que quand je les eus apperçues , je
,, tombai quaſi en arriere comme paſmé,
و د
à cauſe du grand nombre de folies que
,, j'avois apperçu en la- dite teſte. Lors
,, me print ſoudain une curioſité & envie
و د
و د
و د
و د
و د
de ſavoir qui étoit la cauſe de ces
,, grandes folies ; &, ayant examaniné de
bien près mon affaire , je trouvai que
l'avarice & l'ambition avoient rendu
„ preſque tous les hommes fols , & leur
avoit quaſi pourri toute la cervelle ,
&c. " Il analyſe enſuite la tête d'un
fripon de Marchand , celle d'un jeune
étourdi , celle d'un Officier de Robe
Longue , celle de la femme de cet Officier,
qui étoit glorieuse & coquette ,
&c. Ces analyſes n'apprendront vraiſem- 1
blablement rien à la plupart des Lecteurs.
Ils ſe convaincront ſeulement que les
moeurs du dix - huitieme fiecle ne different
point de celles du quinzieme , &
MA I. 1777 147
qu'il n'y a que quelques uſages qui ont
changé.
Paliſſy , après s'être égayé ſur un
ſujet de philofophie & de morale , ſe
rappelle , avec amertume , les malheurs
occaſionnés par les troubles de Religion
- dont il avoit été témoin. Il étoit de la
Religion Proteftante , & avoit été , fous
le regne d'Henri III , expoſé lui - même
- pluſieurs fois au fer homicide des Ligueurs.
D'Aubigné , dans ſon hiſtoire ,
rapporte de lui ce trait qui peut ſervir
- à faire connoître la vigueur de caractere
& la fermeté d'ame de ce ſimple Potier
de terre. Les Ligueurs l'avoient fait enfermerà
l'âge de 90 ans , dans la Baſtille.
Henri III l'ayant fait venir , lui dit un
jour : Mon bonhomme , ſi vous ne
وو vous accommodez ſur le fait de la
,, Religion , je suis contraint de vous lais-
ود
رد
fer entre les mains de mes ennemis.
„ -Sire , lui répondit Paliſſy ,j'étois bien
,, tout prêt de donner ma vie pour la
,, gloire de Dieu. Si c'eût été avec quel-
, que regret , certes ! il ſeroit éteint, en
,, ayant oui prononcer à mon grand Roi ,
„ je fuis contraint : c'eſt ce que vous ,
Sire , & tous ceux qui vous contrai-
,, gnent , ne pourrez jamais fur moi ,
„ parce que je fais mourir."
و د
K2
148 MERCURE DE FRANCE .
Paliſſy , ainſi que nous l'apprend l'Auteur
des recherches ſur la vie de cet homme
célebre , eſt le premier qui ait formé ,
à Paris , un cabinet d'hiſtoire naturelle ,
où il faiſoit des démonſtrations publiques.
Nous avons , dans la collection de
ſes OEuvres , un écrit intitulé : Cabinet
de Paliffy. Son intention , comme on
peut s'en convaincre par cet écrit , étant
de rendre ſa collection propre à répandre
un jour favorabe & prompt ſur la ſcience,
il avoit placé ſur chaque morceau d'histoire
naturelle , une étiquette raiſonnée ,
qui donnoit fur le champ une idée claire
& diſtincte de l'objet. Cette méthode ,
toujours avantageuſe , obſervent les Editeurs
, étoit eſſentielle dans un temps où
l'hiſtoire naturelle étoit encore dans fon
berceau .
Le recueil des écrits que nous venons
d'annoncer , eſt terminé par une table raifonnée
de tout ce qu'il y a de plus curieux
& de plus inſtructif. Cette table
offre une ſuite d'axiomes , que l'on peut
regarder comme le réſultat des principes ,
des obfervations & des expériences du
Philofophe Agénois. Les Editeurs n'ont
point fur -tout omis d'y rappeler le cinquieme
élément de Palifly. ,,. Cette eau
MAI. 1777. 149
ود
ود
ود
ود
دو
"
,, générative , claire ou candide , ſubtile ,
entremêlée , & , parmi les autres eaux ,
indiſtinguible , laquelle eau étant ap-
,, portée avec les autres eaux communes ,
,, elle s'endurcit & congele avec les
choſes qui y font entremêlées.... Par
tel moyen , les cailloux , pierres & carrieres
font formées , &c. Ce cin-
- quieme élément étoit , pour nous fervir
de l'expreffion des Editeurs , l'enfant
chéri que Paliſſy ſe plaiſoit à montrer
- à tout le monde. Les Amateurs de laphyſique
& de l'électricité , ajoutent - ils
reconnoîtront , dans ce cinquième élément
, leur fluide igné , leur feu électrique
; les Chimiſtes , le Phlogiſtique , l'air
fixe , l'acidum pingue ; mais tous ne pourront
s'empêcher d'admirer le génie heureux
& clairvoyant du Potier de terre.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
COURS d'Architecture , ou Traité de
Pla décoration , diftribution & conſtruction
• des Bâtimens; commencé par J. F. Blondel
, Architecte du Roi , & Profeſſeur

K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
de l'Académie Royale d'Architecture ;
& continué par M. Patte , Architecte de
S. A. S. Monſeigneur le Prince Palatin ,
Duc Regnant de Deux Ponts. Tomes V
& VI , in - 8°. de 5 à 600 pages chacun ,
fans compter un volume de figures de
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la Veuve Deſaint , Libr. rue du Foin
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Nous ferons connoître particulierement
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Paris , chez les Freres Debure , Lib. quai
des Auguſtins.
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traduite du grec de Xenophon ; pr M.
Dacier , de l'Académie des Infcriptions
& Belles - Lettres ; 2 vol. in- 12. A paris ,
chez les Freres Debure , Libr. & Moutard
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des Auguſtins .
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ge des Ecoles Royales d'Artillerie & du
Génie de Turin ; traduites de l'Italien
de N. d'Antoni , par M. ** , Chevalier
de St Louis , & Major Chef de Brigade
du Corps Royal de l'Artillerie ; 2 vol.
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Treuttel , Lib. A Paris , chez Durant
neveu , Lib. rue Galande.
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Amusemens d'un Philosophe Solitaire ,
ou choix d'anecdotes , de dits & de faits
- de l'Hiſtoire ancienne & moderne , de
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curieuſes & utiles , de deſcriptions ,
de récits , de portraits , de réflexions
morales , de ſaillies & de bons mots ,
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Les Hommes comme il y en a peu , & les
Génies comme il n'y en a point ; Contes
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Turcs , Anglois , François , &c. les uns
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K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
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des Belles. Lettres de Caën , Secrétaire
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Frere du Roi. Seconde édition ; 2 vol.
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Lacombe , Libr. rue de Tournon ; &
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Les trois Théâtres de Paris , ou abrégé
hiſtorique de l'établiſſement de la Comédie
Françoiſe , de la Comédie Italienne
& de l'Opéra , avec un précis des
loix , arrêts , réglemens & uſages qui
concernent chacun de ces Spectacles ; par
M. Déſeſſarts , Avocat au Parlement ;
prix 2 liv. to f. A Paris , chez Lacombe
Lib. rue de Tournon , 1777.
MA L. 1777 153
-
ACADÉMIES.
PARIS.
I.
Académie des Inscriptions & Belles-Lettres.
DANS Ans la ſéance publique de l'Académie
des Inſcriptions & Belles- Lettres , on
a lu pluſieurs Mémoires dont nous avons
déjà expoſé les ſujets , & que nous allons
reprendre ſucceſſivement , pour donner
des analyſes plus étendues de ces objets
intéreſſans.
PREMIER MÉMOIRE.
M. l'Abbé Ameilhon a fait lecture d'un
premier Mémoire fur l'état de la métallurgie
chez les anciens.
C'eſt le debut d'un travail très - étendu ,
lequel a pour objet d'examiner , dans le
plus grand détail , la maniere dont les
anciens exploitoient les mines , & trayailloient
les métaux. Ce premier Méz
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
moire roule ſur l'or, qui eſt auſſi le premier
des métaux. Il eſt diviſé en cinq
articles ou ſections. Dans la premiere
ſection , l'Auteur expoſe les travaux des
anciens , foit pour ouvrir le terrein aurifere
, ſoit pour en extraire le minerai.
Il fait voir comment ils établiſſoient leurs
galeries , & comment les Mineurs attaquoientle
filon. Dans la feconde ſection ,
il détaille les diverſes préparations que
les anciens donnoient au minerai , pour le
diſpoſer à la fonte. D'abord ils grilloient
la mine , enfuite ils la concaſſoient dans
des mortiers , puis ils la réduiſoient en
poudre fous des meules de moulin , &
enfin ils la lavoient. Pline dit que quelquefois
on faifoit venir de l'eau de plus
de trente lieues par des canaux , pour le
ſervice des mines. Le lavage n'étoit pas
le ſeul moyen que les anciens connuſſent
pour ſéparer l'or des matieres étrangeres ,
avec lequel il pouvoit être mêlé. Ils favoient
que le vif- argent fournit auffi un
excellent moyen de purifier ce métal , par
la propriété qu'il a de s'y amalgamer ;
ided & optimè purgat , cæteras ejus fordes
exfpuens , dit Pline. Dans la troiſieme
fection , M. l'Abbé Ameilhon traite de
la fonte &de l'affinage de l'or ſuivant la
MA I. 1777. 155
méthode des anciens. Il fait voir qu'ils
employoient , ainſi que nous , le plomb
comme intermede , pour purifier les mé.
taux parfaits. Comme ce procédé n'eſt
par capable d'enlever à l'or la portion
d'argent qui y est toujours unie , l'Auteur
penſe que les anciens , pour ſéparer ces
deux métaux , avoient recours à la cémentation.
Il croit appercevoir des traces de
cette opération dans un paſſage de Strabon
, qu'il explique à la faveur d'un autre
texte de Geber , Chymiſte Arabe du neuvieme
fiecle. ,, Puiſque les anciens , dit il
à ce ſujet , ne connoiſſoient pas nos
eaux de départ , il étoit néceſſaire qu'ils
euffent un autre moyen auſſi ſûr que
,, facile , pour ſéparer l'or de l'argent.
„ Autrement les Souverains n'auroient
,, pu rendre des ordonnances pour fixer le
tître de l'or , & obliger , ſous les peines
des plus grieves , foit les Monétaires , foit
les Orfeures , à n'employer que de l'or ,
„ qui quelquefois devoit être porté à un
„ degré de fin très haut , & qu'on appel-
"
ود
ود
ود
ود
22 loit alors aurum obrysum. " L'Auteur
- rappelle içi ce que les anciens ont dit de
cette eſpèce d'or : il parle auifi de ce métal
mixte , connu dans l'antiquité ſous le
nom d'électrum , & auquel on attachoit
156 MERCURE DE FRANCE.
un grand prix , quand il étoit natif ou
vierge. C'étoit , comme on fait , un mêlange
d'or & d'argent. M. l'Abbé Ameilhon
croit que la prodigieuſe difficulté
que les anciens auront éprouvée dans les
premiers temps , pour dégager ces deux
métaux l'un de l'autre , leur aura fait
prendre le parti de regarder comme un
métal particulier , l'or auquel ſe trouvoit
uni naturellement une certaine portion
d'argent. Dans la quatrieme ſection , cet
Académicien fait connoître les diverſes
claſſes d'Ouvriers employés chez les anciens
à l'exploitation des mines. Il décrit ,
autant qu'il lui eſt poſſible de le faire ,
les outils , inftrumens & machines nécesfaires
aux différentes opérations métallurgiques
, tels que les pics , les coins
les marteaux pour entamer la mine , les
lampes que les Mineurs portoient , atta
chées à leurs bonnets , pour s'éclairer dans
les galeries , les pompes pour épuiſer les
eaux qui ſouvent inondoient les travaux ,
les mortiers , les pilons, les moulins , les
creuſets , les foufflets , les fourneaux ,
&c. Dans la cinquieme & derniere ſection
, M. I'Abbé Ameilhon a recueilli
les plus curieuſes obſervations , des anciens
fur les principales propriétés de
و
MAI. I1777
157
l'or , & il s'eſt attaché principalement
à ce qu'ils ont dit ſur ſa ductilité. Il montre
que les anciens avoient ſcu profiter
de cette propriété pour le filer & le tiſſer
comme la laine : netur & texitur lanæ
modo & fine land. D'où il conclud qu'il
falloit qu'ils euſſent des filieres à- peuprès
ſemblables aux nôtres ; car on ne
voit rien qui puiſſe ſuppléer à ces instrumens
pour produire le même effet.
,, Pline , pour nous donner une idée de
l'extrême extenſibilité de l'or ,
,, apprend qu'une once de ce métal battu
,, peut fournir au - delà de 750 feuilles ,
,, ayant chacune quatre doigts en quarré.
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
nous
Or , en ſuppoſant , d'après l'évaluation
de Frontin , que le doigt étoit la feizieme
partie du pied Romain , il fuivra
de ce calcul que les 750 feuilles d'or
donneront un total de 187 pieds &
demi Romains , ou d'environ 172 de
,, nos pieds de Roi en quarré ; d'où il
réſulteroit que les Batteurs d'or Romains
auroient été plus habiles que ne
l'étoient les nôtres en 1713 , puiſque
ſuivant M. de Réaumur , une once
d'or n'acquéroit alors , fous le marteau
de ces derniers , qu'une extenfion de
146 pieds & demi quarrés. Ce Savant
و د
و د
"
"
و د
و د
"
1
158 MERCURE DE FRANCE,
:
,, remarque qu'on regardoit avec fur-
و د
priſe , du temps du P. Merſenne , que
d'une once d'or on pût tirer un affez
,, grand nombre de feuilles pour couvrir
,, une furface de 105 pieds quarrés . Ce
qui étoit certainement beaucoup audeſſous
de 172 pieds quarrés , où nous
,, avons vu que les Artiſtes Romains
, portoient leur opération."
"
"
Dans le Mémoire ſuivant , M. l'Abbé
Ameilhon examinera comment les anciens
exploitoient l'argent & le mercure ,
& il traitera en même temps des arts
dépendans de ces métaux.
I I.
Séance publique de l'Académie Royale de
Chirurgiel, e Feudi 10 Avril 1777 , à
laquelle a préſidé M. de la Martiniere .
Conseiller d'Etat , premier Chirurgien
du Roi.
M. Louis , Secrétaire perpétuel , a ouvert
la Séance par l'expofé des travaux
qui ont concouru pour le Prix. L'Académie
avoit proposé pour cette année 1777 ,
le ſujet ſuivant :
Exposer les regles Diététiques relatives
MA 1. 1777. 159
aux alimens dans la cure des maladies chirurginales
.
Les Auteurs anciens & modernes ayant
mis l'uſage & le choix des alimens au
nombre des principaux moyens de gué.
rir , on devoit trouver dans leurs Ouvrages
des reſſources pour réfoudre avantageuſement
la queſtion. Cependant l'Açadémie
n'a reçu que dix Mémoires , parmi
leſquels trois ſeulement lui ont paru mé.
riter attention.
Le No. 3 , qui a pour deviſe un aphoriſme
d'Hippocrate , bien adapté au fujet....
non puera corpora quantò plus metries
, eò magis ledes , a traité avec une
grande ſupériorité la partie phyſique , relativement
à la matiere nutritive L'Auteur
de ce Mémoire a fait ſur cela , des
expériences qui réuniſſent l'agréable à
l'utile ; mais il s'eſt trop peu occupé de
la queſtion chrurgicale. Il a examiné le
rapport & l'analogie de la ſubſtance amy.
lacée , avec nos humeurs , & les propriétés
des alimens en général. Il s'eſt fort
étendu ſur les connoiſſances fondamentales
du ſujet qu'il a à peine effleuré. Les
fondemens ne font pas l'édifice , quoiqu'ils
en foient la baſe & le ſoutien :
enfin, on fait que l'art de guérir com+
160 MERCURE DE FRANCE.
mence où finit la Phyſique : Ubi definit
Physicus , ibi incipit medicus . L'Académie
demandoit qu'on appliquât ſpécialement
à la cure des maladies- chirurgicales
, les connoiſſances capables de perfectionner
la pratique ſur cet objet intéreſſant
; elle s'en étoit expliquée dans
le Programme, en termes formels ; &
c'eſt avec peine quelle n'a pas admis au
concours un Mémoire qui a d'ailleurs un
mérite très-diftingué.
L'Auteur du No. 1 , qui a pour deviſe
ce paſſage de Fernel : Una gula omniun
prope morborum mater , etiam fi alius genitor,
a bien ſaiſi l'état de la queſtion ,
& n'eſt pas forti de l'enceinte affez vaſte
qu'il a tracée. Il a diviſé les maladies
chirurgicales en aiguës & en chroniques ;
& c'eſt d'après cette diſtinction générale ,
qu'il a traité de l'influence du régime
dans la cure de ces maladies . On voit
par ſes recherches , qu'il a profondément
étudié ſon ſujet. C'eſt plus l'amas
des matériaux propres à faire un excellent
Mémoire , qu'il a préſenté , qu'un
ouvrage tel qu'on pouvoit l'eſpérer. Les
détails multipliés montrent un Praticien
réfléchi : mais les choſes ne font pas aſſez
digérées , & on les trouve trop ſouvent
telles
MAI. 1777 161
telles que les Auteurs les ont fournies .
Le Mémoire No. 6 , eſt écrit avec
beaucoup de clarté & de méthode. Il a
pour deviſe cette propoſition de Celse :
- Summa Medicina non uti medicamentis.
L'Auteur auroit réuni tous les fuffrages ,
s'il eût étendu ſes vues ſur un plus grand
nombre d'objets relatifs à la queſtion.
Les matériaux du No. i , employés par
l'Auteur du No. 6 , auroient pu former
un ouvrage qui laiſſeroit peu à déſirer.
D'après ces conſidérations , l'Académie
→ a décidé qu'elle remettroit le Prix fur les
regles diététiques , relatives aux alimens ,
dans la cure des maladies chirurgicales ,
pour l'année 1779. Le Prix ſera double ,
une médaille d'or de 500 liv. ſuivant la
fondation de M. de la Peyronie ; & une
ſeconde médaille , ou ſa valeur en argent.
L'Académie a propoſé pour le Prix de
l'année prochaine, le ſujet ſuivant :
Exposer les effets du mouvement & du
› répos , & les indications ſuivant lesquelles
on doit en prescrire l'usage dans la cure des
maladies chirurgicales.

Les Anciens étoient fort inftruits für
les avantages & les inconvéniens reſpecsifs
du mouvement & du repos. Jérôme
L
162 MERCURE DE FRANCE .
Mercurial, dans ſon Art Gymnaſtiqué ,
a approfondi cette matiere avec une
grande érudition. Il ſeroit poſſible de
traiter , d'une maniere auſſi curieuſe
qu'utile , des différens exercices , & de
faire connoître comment ils agiſſent ſur
le corps en général , & en particulier fur
différentes parties , relativement au temps,
au lieu , à la nature de l'exercice , à fon
degré , à ſa durée ; & quelles précautions
il faut prendre pour en afſurer le ſuccès.
Cette partie de l'Hygiene n'a été conſidérée
juſqu'ici , que par rapport à la
confervation de la ſanté : mais l'Académie
Royale de Chirurgie , qui a la perfection
de l'Art pour objet eſſentiel , demande
que les connoiſſances acquiſes ſur cet objet
, & les nouvelles vues qu'il peut offrir,
foient appliquées ſpécialement à la cure
des maladies chirurgicales.
Parmi les Chirurgiens Regnicoles ,
celui qui a donné les marques de la plus
grande émulation dans le courant de
Pannée précédente , eſt M. Chauffier ,
Maître ès-Arts & en Chirurgie , à Dijon ,
& Correſpondant de l'Académie: elle lui
a adjugé la médaille d'or de la valeur de
200 livres , qu'on nomme le Prix d'émulation.
MAI. 1777. 163
L'Académie récompenſe annuellement ,
par une médaille d'or du Prix de 100 livres
, le zele de cinq Chirurgiens , qui lui
ont envoyé , dans le cours de l'anné précédente
, des Obſervations utiles . Ceux
qui ſe ſont diftingués , font M. Bonnet ,
Chirurgien en Chef de l'Hôtel - Dieu , à
Clermont en Auvergne. M. Lambron ,
Lientenant de M. le premier Chirurgien
du Roi , à Orléans. M. Lombard , Correſpondant
de l'Académie , & Chirurgien-
Major de l'Hôpital Royal Militaire , à
Dôle en Franche- Comté. M. Thomaffin ,
Maître en Chirurgie à Rochefort près Dole
, & M. Ellévion , Maître en Chirurgie
à Rennes.
M. de Sault a lu enſuite un Mémoire.
for la luxation du Radius , à ſa partie
inférieure. M. Faguer une Obſervation
fur la guériſon d'une plaie conſidérable
à la poitrine , par le jeu d'une mine. M.
Pipelet ſecond , un Mémoire ſur les moyens
employés en différens cas pour faciliter
l'action de marcher. M. Dufouart
le jeune , une Differtation ſur les effets
de l'imagination des femme enceintes. M.
Louis a terminé la Séance par la lecture
d'un Mémoire fur la Brûlure.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
ΙΙΙ.
Prix proposé par l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles - Lettres de Châlons - fur-
Marne , pour l'année 1778 .
L'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Châlons- fur- Marne , propoſe
pour ſujet du Prix qu'elle adjugera
dans ſon Aſſemblée du 25 Août 1778 :
:
Les moyens les moins onéreux à l'Etat &
au Peuple de construire & d'entretenir les
Grand - Chemins.
Tous les amis de la Patrie & de l'Humanité
font invités à travailler fur ce ſujet.
Le prix ſera une médaille d'or de la valeur
de 300 liv .
Les pieces feront écrites en François
ou en Latin , & elles feront envoyées ,
franches de port , à M. Sabbathier, Secrétaire
perpétuel de l'Académie , trois
mois avant la diſtribution du Prix.
Les Auteurs ne ſe feront point con.
noître ; ils mettront ſeulement une deviſe
à la tête où la fin de leur Mémoire. Ils
y joindront un billet cacheté qui contien
MAI.
165 1777
dra leur nom; qualités & demeure , s'ils
veulent ſe faire connoître ; & la deviſe
fera répétée ſur ce billet.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADEMIE ROYALEDE MUSE
QUE a continué les repréſentations d'Orphée
, d'Iphigénie , d'Alceste , Opéra de M.
le Chevalier Gluck ; du Devin du Village,
& de l'Acte de la Danse , avec le Baller
Pantomime des Rufes de l'Amour.
M. de Beauval , qui avoit débuté avec
ſuccès par le rôle d'Orphée , a joué auffi
avec applaudiſſement le rôle de Colin , du
Devin du Village, Mademoiselle de Champleu
, Actrice de Marseille , âgée de dixhuit
ans , a débuté dans le même Interme.
de par le rôle de Colette , qu'elle a joué
avec intelligence & chanté avec goût. Cette
jeune Actrice , d'une taille élégante &
d'une figure intéreſſante , peut - être utile
L3
166 MERCURE DE FRANCE .
à ce Théâtre , pour les rôles qui ne
demandent point une grande étendue de
voix.
On s'occupe de la repriſe de Céphale &
Procris , Ballet héroïque en trois actes
retardée par les répétitions de Castor &
Pollux , demandé pour Verſailles.
L
COMÉDIE FRANÇOISE .
ES Comédiens François on remis fur
leur Théâtre l'Anglois à Bordeaux , Comédie
en un acte , en vers , avec ſes agrémens
, de M. Favart. On a revu avec
un nouveau plaiſir cette Piece , dont les
caracteres font variés & foutenus , le dialogue
trés - ſpirituel , les ſentimens heureuſement
exprimés , & les ſcenes bien
amenées.
DÉBUT.
Le ſieur DoISEMONTA débuté ſur ce
Théâtre , par le rôle d'Auguste dans Cinna.
Cet Acteur s'eſt étudié à mettre
beaucoup de vérité , de ſimplicité & de
naturel dans ſon jeu & dans ſon débit ;
MAL 1777. 167
mais il faut qu'il faſſe atention que la
déclamation , comme les autres arts d'i
mitation , doit être d'une vérité un peu
exagérée ; & que le Poête devant faire
parler ſes Perſonnages avec dignité , l'Acteur
doit auſſi les repréſenter avec les
convenances théâtrales .

COMÉDIE ITALIENNE.
LES Es Comédiens Italiens ont commencé
les répétitions d'un nouvel Intermede ,
intitulé les trois Fermiers , paroles deM.
Montvel, muſique de M. Défaides.
DEBUT.
M. GUICHARD a débuté par les rôles
du Huron , de Sylvain , de Blaife , dans
Lucile , du Pere dans l'Ami de la Maiſon.
Cet acteur , jeune , d'une figure théâtrale
, & d'un talent rare & déjà bien
connu , a été très- applaudi pour l'intelligence
de ſon jea , & pour la ſenſibilité
&la vérité qu'il met dans ſon expreſſion.
- La beauté de ſon organe, la perfection
L 4
108 MERCURE DE FRANCE.
de ſon chant , la pureté de ſon goût ,
ne laiſſent d'ailleurs rien à déſirer pour la
muſique qu'il exécute. Il n'eſt point douteux
que cet Acteur deviendra de la plus
grande utilité à ce Théâtre , dont il ſera
un des principaux appuis.
1
ARTS.
GRAVURES,
L.
3
La fuite en Egypte , Eſtampe d'environ
2- di pouces de large fur huit de haut ,
gravée d'après le Tableau original de
David Teniers , par G. Weisbrod ;
prix I liv. 10 f. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Cordeliers , vis - a- vis la
rue de Touraine.
CETTE DETTE Eſtampe , terminée au burin par
M.Daudet , eft agréablement compoſée.
Teniers y a repréſenté la Sainte Famille
qui traverſe une riviere dans un bateau ,
ou ſont des Paſſagers , des moutons &
autres animaux. Le ſite eſt pitoreſqué
1
169
MAI
1777
=
& traité , ainſi que les figures , avec l'in,
teligence néceſſaire pour donner à l'en
ſemble l'effet harmonieux du tableau.
I I.
Sacrifice à Cérès , Eſtampe haute de
huit pouces , large de fix pouces ; par F.
N. D. Martinet , Graveur & Ingénieur
du Roi , rue Saint- Jacques. La compofition
de cette Eſtampe eſt riche , agréable
& ingénieuſe. La gravure en eſt
pittoreſque , très- nette , & très - bien exé
cutée. Les plans font artiſtement ménagés
; les figures y font en grand nombre ,
fans confufion , & toutes ont leur expres
fion & leur caractere.
III.
On trouve à la même adreſſe.
La Récréation du Philosophe , ſujet galant
, bien compofé & bien gravé.
Ces deux Eſtampes font dédiées à M.
Béguillet , Avocat & Notaire des Etats
de Bourgogne , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , de
celle des Inſcriptions & Belles - Lettres
1
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
de Dijon , Honoraire de Bologne , des
Arcades de Rome , des Académies de
Florence , Marſeille , Montpellier , Au
teur du Traité de la connoiſſance générale
des grains & de la mouture par économie
, & de pluſieurs autres Ouvrages
utiles & intéreſſans .
I V.
Deux têtes d'expreſſions , gravées en
maniere de crayon ; par Madame Lingée ,
d'après les deſſins originaux de M. Greuze
, Peintre du Roi. Ces études feront
ſuite à celles que Madame Lingée a précédemment
gravées , d'après le même
Auteur. Prix 16 ſols chacune. A Paris ,
chez Lingée , Graveur , rue des Maçons ,
près l'Hôtel des Quatre-Nations , & chez
Chereau , rue des Mathurins , près celle
de Sorbone,
MA I. 1777. 171
?
T
MUSIQUE.
I.
REIZIEME Recueil d'Ariettes
choisies , arrangées pour le clavecin ou le
forté - piano , avec accompagnement de
deux violons & la baſſe chiffrée , dédié à
Mademoiselle Lenglé de Schoebéque ; par
M. Benaut , Maître de clavecin de l'Abbaye
Royale de Montmartre , Dames de
- la Croix , &c. Prix I liv. 16 f. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Dauphine , portecochere
près la rue Chriſtine ; & aux
adreſſes ordinaires de muſique,
I I.
Pieces d'orgues. Meſſe en ut mineur ;
dédiés à Madame de Montmorency-Laval
, Abeſſe de l'Abbaye Royale de Montmartre.
Prix , 3 liv. 12 fols ; par le mê
me , & aux mêmes adreſſes.
III.
On trouve à Paris , chez M. Bouin,
172 MERCURE DE FRANCE.
Marchand de muſique & de cordes d'ins
trumens , rue Saint Honoré , près Saint-
Roch , au Gagne- Petit ; & en Province ,
chez les Marchands muſique ,
Le huitieme Recueil d'Ariettes , avec
accompagnement de guitarre , dédié à
Madame la Comteſſe de Pont de Rennepont
, Chanoineſſe d'Epinal ; par M.
Vidal , Maître de guitarre. Prix 3 liv.
12 fols.
Recueil d'airs connus, variés pour la
guitarre , par M. Vidal. Prix 4 liv. 16 f.
Six, trios dialogués d'Ariettes de la Colonie
, la belle Arſenne , & des Femmes
vengées , arrangés pour un violon , altoviola
, & un violoncellle ; par M. Mahony
le Breton , Ordinaire de la Comédie
Italienne. Prix 7 liv. 4 ſols.
$
Concerto à flûte principale , premier &
ſecond violon , alto , baſſe & deux cors ;
par M. Toefchy. Prix , 4 liv. 4 f.
I V.
Onzieme Recueil de Pieces françoiſes &
MA I. 1777
173
Italiennes , petits airs , brunettes , menuets
, & c . avec des doubles & variations
, accomodés pour deux flûtes
traverſieres , violons , par - deſſus de
viole , &c.; par M. Taillart l'aîné : le
tout recueilli & mis en ordre par
M *** . Prix 6 liv. A Paris , chez M.
Taillart l'aîné , rue de la Monnoie ,
la premiere porte - cochere à gauche ,
en defcendant du Pont- Neuf , maiſon
de M. Fabre ; & aux adreſſes ordinai
de muſique.
M. Taillart l'aîné , eſt en poſſfeffion
depuis long - temps de procurer aux Amateurs
de la muſique inſtrumentale , le
choix le plus intéreſſant & le plus varié
des airs , ariettes , menuets , &c. qu'ils
ont applaudi dans les concerts ou fur le
théâtre. Son nouveau recueil fait fuite à
ceux qu'il a publiés précédemment , &
ne peut manquer de recevoir un accueil
également favorable , puiſque c'eſt le
même goût qui y a préſidé. Ce Virtuoſe ,
bien connu par ſes talens ſupérieurs fur
la flûte , qu'il continue d'enſeigner avec
☐ le plus grand ſuccès , a mis , dans fon
- onzieme recueil , des doubles & des variations
très - propres à faciliter l'exécu
tion de l'inſtrument , & à le faire briller.
174 MERCURE DE FRANCE.
TOPOGRAPHIE.
NOUVEAU Plan d'Orléans , augmenté
de ſes fauxbourgs ; levé d'après les
obſervations des plus habiles Géographes
fur ſa ſituation actuelle ; préſenté à M.
de Cypierre , Baron de Chevilly , Intendant
de la Généralité d'Orléans ; par Couret
le jeune , Imprimeur- Libraire à Orléans.
Ce plan eſt gravé avec beaucoup de
foin , & donne l'idée la plus exacte de la
ville d'Orléans. Il ſeroit à deſirer que
toutes les villes principales de la France
fuſſent ainſi repréſentées , & puſſent être
réunies en forme d'atlas . Cette feuille fe
vend I liv. 4 fols. A Paris , chez M.
Lattré , Graveur-Géographe du Roi , rue
Saint - Jacques ; Nyon , Libraire , rue S.
Jean - de - Beauvais ; Eſprit , Libraire ,
au Palais Royal ; Jaillyot , Libraire Géographe
, quai des Auguſtins ; Lepere ,
Avaulez & Megret , Marchands d'Eſtampes
, rue Saint -Jacques.
ΜΑΙ. 1777- 175
CHOROGRAPHIE.
Carte nouvelle des poſſeſſions Angloiſes en
Amérique , dreſſée pour l'intelligence
de la guerre préſente , & diviſée fuivant
les prétentions des Anglois ; traduite
de l'Anglois d'après Thomas Gefferys
, Géographe du Prince de Galles
, revue & corrigée par M. Moithey,
Ingenieur - Géographe du Roi.
Prix I liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur
, rue de la Harpe , vis - à - vis la
- Sorbonne ; & chez Crépy , rue S. Jacques
, près celle de la Parcheminerie.
M. MOITHEY , dans la vue de don
ner aux diviſions de cette Carte toute
l'exactitude poſſible , a confulté différen-
- tes relations , & les voyages faits dans
cette partie de nouveau monde. Des notices
hiſtoriques fur les poffeffions Angloiſes
pourront intéreſſer. L'Auteur y a
joint un petit plan de l'océan occidental ,
où font marquées les routes que les vais-
- ſeaux , qui partent des différens ports de
France , ſuivent pour ſe rendre dans l'Amérique
Septentrionale.
176 MERCURE DE FRANCE.
VERS fur l'arrivée de L'EMPEREUR
: Q
f
en France.
UEL beau jour éclaire la France !
Joſeph , dont l'auguſte alliance
A mis le comble à nos deſirs ,
Vient encor parmi nous enchaîner les plaiſirs ;
Nous les devons à ſa préſence.
Envain , pour tempérer l'éclat de ſa naiſſance,
Paroft- il à nos yeux ſans faſte , ſans grandeur
Mille rares vertus nous dévoilént fon coeur ;
Il nous eſt doux de reconnaître ,
Grande Reine , à ces traits , un Frere tel que vous ,
Digne du fang des Dieux dont le ciel vous fit naître.
Du fort de ſes Sujets on nous verroit jaloux ,
Si nous n'avions Louis pour Maître.
Par M. Olivier. 1
Lettre
MAI .
177
1777
Lettre de M. de Mandre, à M. Morand ,
Docteur en Médecine , & de l'Académie
des Sciences , fur la population de la Ville
de Paris , comparée à l'état où elle
étoit il y a un fiecle.
Vous avez trouvé , Monfieur , dans le Livre intitulee
Mémoires , Conférences & Observations sur les Arts &
les Sciences , parJean-Baptiste Denis , Médecin ordinaire
du Roi , imprimé à Paris , in 40. 1582 , page 35 ,
qu'il y avoit eu dans Paris , en 1670 , 16810 baptêmes
& 21461 morts , & en l'année 1671 , 18532 baptêmes
& 17398 morts. On eſt aſſuré , par les états qui
s'impriment tous les ans , à Paris , chez Latour , Imprimeur
de la Police , que le nombre des baptêmes de la
Ville de Paris a monté , pendant l'année 1770 , à 19549 ;
celui des morts à 18719; & qu'en 1771 le nombre des
baptêmes a monté à 18941 , & celui des morts à 20685.
Vous avez penſé qu'en comparant ces deux époques ,
on pouvoit ſe former une idée exacte de Paccroiſſement
de la population de Paris , dans l'eſpace d'un fiecle.
Pour mieux faire cette comparaiſon , vous avez joint les
deux années du fiecle dernier & celles du fiecle préſent.
L'année commune , priſe ſur 1670 & 1671 , a fourni le
nombre de 17671 baptêmes & de 19429 morts ; l'année
commune , priſe fur 1770 & 1771 , a fourni 19245 bap-
M
178 MERCURE DE FRANCE.
têmes & 19702 morts. Pour rendre cette comparaiſon
juſte , il faut obſerver que M. Denis a compoſe ſon
Ouvrage fur la fupputation générale des feuilles des
années 1670 & 1671 , imprimées in - folio , & mois par
mois , chez Frédéric Léonard , rue Saint-Jacques. J'ai
cherché à me procurer ces feuilles , que je n'ai pu découvrir
dans aucune Bibliotheque, pas même dans celle
du Roi. M. Poulletier , Maftre des Requêtes , a , dans
ſa Bibliotheque , un recueil de pluſieurs pieces détachées ,
parmi leſquelles on trouve la feuille imprimée pour le
mois de Janvier 1672 , chez ce Frédéric Léonard , Imprimeur
ordinaire du Roi , & une pareille feuille pour
le mois de Décembre 1679 , imprimée chez Thierry ,
Imprimeur ordinaire de la Police. Ces feuilles , toutes
deux détachées , font à la ſuite d'un frontiſpice imprimé
in -folio ſous le titre: Etat général des Baptémes , des
Mariages & des Mortuaires des Paroifes de la Ville &
& Fauxbourgs de Paris , pour l'année 1679 , chez Denis
Thierry , Imprimeur ordinaire de la Police rue
St Jacques . La feuille du mois de Décembre 1679 ,
contient une récapitulation générale de l'année , & porte
le nombre des baptêmes à 17257 , celui des mariages
à 3881 & celui des morts à 27100.
,
En comparant l'année commune , priſe ſur 1770 &
1771 , avec celle priſe ſur 1670 & 1671 , il fembleroit ,
au premier coup d'oeil , que les deux années du fiecle
préſent ont fourni 1574 baptêmes de plus que celles
du fiecle paſſe , & 273 morts de moins ; mais les feuitles
détachées , conſervées dans la Bibliotheque de M.
Poulletier , m'ont appris qu'en 1679 , & par confé
6
MAI.
179
1777.
quent dans les années précédentes , les états qui s'imprimoient
annuellement ne comprenoient pas les Paroisſes
de Saint Philippe du Roule , Saint Denis de la Chapelle
, Saint Jacques de la Villette , Saint Jean-Baptiſte
de Belleville , Notre-Dame de Délivrance au Gros-Caillou
, & St Louis des Invalides , leſquelles Paroiſſes , au
nombre de fix , ſont compriſes dans les états de 1770
& 1771 ; il faut donc , pour établir une comparaiſon
juſte , diſtraire des états de 1770 & 1771 , le nombre
des baptêmes & des morts de ces fix paroiſſes. J'ai
trouvé, par le relevé que j'en ai fait , qu'en 1770 il y
avoit eu dans ces fix Paroiſſes 556 baptêmes & 897 morts
&dans le cours de l'année 1771 , 515 baptêmes & 819
morts. Il est néceſſaire , pour que la comparaiſon ſoit
exacte , de diminuer de 535 , nombre moyen des baptêmes
des deux années 1770 & 1771 des fix Paroiſſes ,
les 19245 baptêmes qu'ont fourni les états généraux dé
1770 & 1771 , & les réduire à 18710. Les morts do
ces fix Paroiſſes des mêmes années 1770 & 1771 , donnent
le nombre moyen de 858 , qu'il faut pareillement
diſtraire des 19702 morts qu'ont fourni les états généraux
de 1770 & 1771 , ce qui les réduit à 18844.
De ce calcul , il en réſulte que dans les Paroiſſes qui
étoient compriſes dans les feuilles imprimées en 1670 &
1671 , il y a eu dans ces deux années 1039 baptêmes
- de moins , & 585 morts de plus que dans les deux
années 1770 & 1771 .
2
<
Ces réſultats préſentent pluſieurs obſervations qui paroiffent
conftantes : 10. en 1670 les Paroiſſes du Roule ,
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
de la Chapelle , de la Villette, de Belleville & du Gros-
Caillou , qui font préſentement une partie conſidérable
de Paris , & dont elles augmentent la population , étoient
, ſans doute , trop peu peuplées pour en être
regardées comme des Fauxbourgs. 2°. La population
de Paris , en la calculant par les baptemes , s'eſt accrue
dans les autres Paroiſſes , qui formoient pour lors la
Ville de Paris , d'environ un dix- septieme dans le courant
d'un fiecle. 2°. Le même eſpace de temps , qui
Fournit une augmentation de naiſſances d'environ un
dix- septieme , préſente une diminution de morts d'environ
un vingt-deuxieme , ce qui forme une apparence de
contradiction ; le nombre des morts dans une Ville telle
que Paris , devant toujours être proportionné à celui des
naiſſances . Je crois cependant que cette différence peut
provenir , 1 °. de ce que les habitans de Paris envoient
hors de cette Ville plus d'enfans en nourrice qu'il n'y
en envoyoient autrefois , & le plus grand nombre de
ces enfans périſſant dans les premieres années de la
naiſſance , il en réſulte néceſſairement que le nombre
des morts doit être moins grand dans la ville de Paris .
20. De ce que les établiſſemens de charité ſe ſont fort
multipliés dans Paris depuis un fiecle. La bienfaisance
y eſt plus générale , les aumônes plus abondantes , &
les pauvres malades reçoivent dans les Paroiſſes plus
de ſecours qu'on ne leur en procuroit autrefois .
M. Denis n'a pas fait mention dans ſon Ouvrage du
nombre des mariages célébrés dans la ville de Paris ;
mais j'ai trouvé dans la feuille détachée du mois de
MAI. 1777. 181
Décembre 1679 , conſervée dans le cabinet de M. Poulletier
, que les mariages y font portés au nombre de
97; & que dans cette même derniere feuille , qui contient
la récapitulation générale de l'année 1679 , les mariages
y font portés au nombre de 3881. On peut ſuppoſer
/
qu'il ne devoit pas y avoir grande différence entre l'année
1670 & 1671 ; mais pour comparer le nombre des
mariages de cette époque , avec celui des années 1770
& 1771 , & il faut faire une opération ſemblable à
celle qui a été faite pour les baptêmes & pour les morts,
c'est- à-dire , en diſtraire les fix Paroiffes qui ne ſont
pas compriſes dans les feuilles de 1679.
Les mariages faits à Paris en 1770 , ont monté à
4775 , & en 1771 à 4452 ; le total eſt par conséquent
de 9227 , & l'année commune ou le nombre moyen ,
de 4613. Les fix Paroiffes dont j'ai fait ci-devant mention
, ont fourni , pour 1770 , 116 mariages , & pour
1771 , 122 , ce qui donne pour le nombre moyen 119 ,
lequel , dré de 4613 , réduit les mariages , durant ces
deux années , à 4494. Il y a par conséquent dans la
derniere époque , 613 mariages de plus que dans la précédente
; mais cette comparaiſon ne peut jamais être
auſſi juſte que celle des baptêmes & des morts , attendu
qu'elle n'a pour baſe que la ſeule année 1679 , &
qu'en général il ſe trouve plus de variations d'une année
à l'autre , par rapport à ces fortes d'actes , que
daus ceux des baptêmes & des morts.
Enfin , Monfieur , cette même feuille de 1679 préſente
une différence bien plus extraordinaire fur le nombre
1
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
des morts , puiſqu'il y eſt marqué que dans le cours
de l'année ils ont monté à 27100 , quoique , comme
je vous l'ai obſervé , on comprit dans ces feuilles fix
Paroiſſes de moins que dans celles qu'on publie préſentement
; que ces fix Paroiſſes aient donné pour 1770
& 1771 le nombre moyen de 858 , & qu'enfin je ſois
aſſuré que depuis 1720 juſqu'à préſent , l'année 1740 ,
où on a compté 25284 morts , ait été la plus mortelle ;
il faut donc que quelque raiſon phyſique ait diminué la
mortalité dans Paris depuis un fiecle , ce qui est trèsconfolant
pour l'humanité , & feroit defirer que les perſonnes
qui exercent un art , auquel on doit ſans doute
une grande partie de cet avantage inappréciable , cherchaſſent
à en découvrir la cauſe.
Vous m'objecterez peut-être , Monfieur , que l'uſage
où ſont les meres de nourrir leurs enfans , vous paroît
plus commun préſentement qu'il ne l'étoit il y a quelques
années , & que par conféquent la différence des
morts ne peut pas provenir de ce qu'il y avoit plus
d'enfans nourris par leurs meres il y a un fiecle , qu'il
n'y en a préſentement ; mais il faut obſerver que ce
font quelques perſonnes riches & aiſées qui ont donné ,
depuis peu d'années , le bon exemple de nourrir ellesmêmes
leurs enfans , & que cet exemple n'a pas influé
fur le peuple , qui eſt peut - être plus occupé par les
ouvrages d'induſtrie qu'il ne l'étoit il y a un fiecle ,
& eft , par cette raiſon , moins à portée de vaquer aux
ſoins qu'exige la nourriture & la premiere éducation
des enfans; peut-être auſſi le Peuple ayant plus d'aifan
MAI. 1777. 183
ce qu'autrefois , ſe trouve-t- il plus en état de payer des
mois de nourrice & de ſevrage à des étrangeres qui
élevent des enfans dans les campagnes. Ce font des
obſervations qui méritent d'être approfondies , & fur
lesquelles vous êtes plus en état que tout autre de
faire des réflexions , qui ferviront de ſuite à celles que
vous avez inférées dans les Mémoires de l'Académie
des Sciences , imprimés en 1771. La récapitulation
des baptêmes , des mariages & des morts de Paris ,
depuis 1709 juſqu'en 1770 , que vous avez configné dans
cet ouvrage , ſervira à notre poſtérité de baſe authentique
pour connoftre les accroiſſemens ou la diminution
future de la population de la Capitale du Royaume.
Dictionnaire Univerſel des Sciences Morales
, Economiques & Politiques , ou
Bibliotheque de l'Homme d'Etat & du
Citoyen.
I.
CONTENANT
L E Droit naturel , ſes principes ,
ſes conféquences & leur application ; ce
qui comprend toute la ſcience des Droits
& des Devoirs de l'Homme conſidéré
> comme tel.
11. Le Droit civil , qui regle les affaires
particulieres des citoyens entre eux
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
On donne une idée juſte & préciſe du
Droit civil des Nations anciennes & modernes
; mais dans l'immenſité des loix
que préfentent leurs codes différens , on
s'eft contenté d'inſiſter ſur les plus ſages ,
les plus utiles , les plus dignes d'etre
adoptées ; on en a développé l'eſprit ,
diſcuté les effets , examiné juſqu'aux formes
pour en tirer un fonds d'inſtruction
propre à perfectionner les ſyſtemes actuels
de légiflation .
111. Le Droit public, qui traite des
Droits & des Devoirs réciproques des
Souverains & des Sujets ; du Commandement
& de l'Obéiſſance ; de la Souveraineté
conſidérée dans fon origine , & les
diverſes manieres de l'acquérir & de la
perdre ; de fa nature , des pouvoirs qui
la conſtituent , de la proportion de ces
pouvoirs & de leur action réciproque ;
de ſes caracteres & de ſes fonctions , de
fes charges & de ſes prérogatives ; des rapports
du Souverain à l'Etat , & de l'Etat
au Souverain , fous quelque forme de gouvernement
que ce ſoit ; des Loix fondamentales
de chaque ſociété politique , &c.
IV. Tout ce qui concerne la Politique
intérieure , l'Adminiſtration & fes
différents Départements ; les Confeils
MAI. 1777. 185
les Miniſtres , les Magiſtrats , les divers
Ordres des citoyens , la Police des Villes
& des Campagnes , l'Education civile ou
l'art de donner des moeurs aux Peuples ,
celui de faire regner l'ordre , d'aſſurer
les propriétés , de maintenir la fûreté ,
de faire fleurir l'Agriculture , & de procurer
la plus grande abondance des denrées
de toute eſpece , de porter la Population
à ſa juſte proportion avec l'étendue
des poffeffions & les moyens de
ſubſittance ; l'adminiſtration de la Juſtice
civile & criminelle ; la diſtribution des
peines & des récompenfes , des honneurs
& des emplois ; les Finances &
leur régie , les Impôts & leur perception
; le Commerce intérieur & extérieur
; l'encouragement aux Sciences qui
rendent l'homme meilleur , & aux Arts
- qui ajoutent à l'agrément de la vie.
V. Le Droit eccléſiaſtique , qui régle
les affaires de la Religion. Il traite des
Syſtemes Religieux enviſagés du coté
politique , de la Diſcipline en tant qu'elle
appartient à l'Adminiſtration civile ; de
l'Autorité eccléſiaſtique reſſerrée dans
ſes juſtes bornes ; des libertés & des ufa-
-ges des différentes Eglifes , &c.
VI. Le Droit des gens & générale
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
ment tout ce qui regarde la Politique extérieure.
Le Droit des gens , uniſſant les
nations malgré l'indépendance où elles
font les unes des autres , les gouverne
comme une grande République compoſée
d'autant de familles qu'il y a de peuples
fur la terre ; il donne des loix à
la guerre même , rétablit les principes des
traités , ménage les négociations , régle
les ambaſſades , ainſi que les fonctions
& les privileges des différents ordres de
Miniftres publics , &c.
VII. L'Hiſtoire de la fondation des
Empires , de leurs principales révolutions
, de leur élévation & de leur décadence
; des plus célebres conjurations
& des autres grands événements qui
font époque dans les annales du monde.
L'Hiſtoire eſt la meilleure école de l'Homme
d'Etat. Elle inſtruit les âges futurs
par les ſiecles paffés , & nous rend maî
tres de ce qui fera par l'experience de ce
qui a été.
VIII. Un Tableau politique de chaque
Etat , de ſa conſtitution & des altérations
qu'elle a fouffertes; de fon Adminiſtration
, de ſes richeſſes , de fon
commerce , de ſa marine , de ſes colonies
, de ſon état militaire , de fon écoMAI.
1777- 187
mie ruſtique , de ſa population , de ſes
forces abfolues & relatives , de ſes intérêts
, en un mot de fon exiſtence politique
fous ſes différens rapports. En comparant
les Gouvernements anciens aux modernes ,
& ceux - ci entre eux , en calculant leurs
- avantages & leurs inconvénients , on découvre
le degré de leur influence fur le
fort des peuples , & les moyens de parvenir
au grand but de toute ſociété civile
, la félicité publique.
IX. L'Hiſtoire des négociations , des
traités de paix , d'alliance & de commerce;
les traités même en entier de.
puis la paix de Westphalie. On s'eſt borné
à cette époque , parce que cette paix
fert de baſe au ſyſtême politique actuel
de l'Europe ; cependant on a rappellé les
traités précédens toutes les fois qu'ils
peuvent être utiles dans la difcuffion des
intérêts préſens des Puiſſances .
X. La Vie abrégée des plus grands
Hommes d'Etat , Monarques & Ministres
, avec un examen critique de leur regne
ou de leur miniftere. On y a joint
une notice des favoris & favorites dont
le pouvoir a eu une influence marquée
fur le fort des Etats.
XI. Des Analyſes raiſonnées des meil188
MERCURE DE FRANCE.
leurs ouvrages ſur toutes les matieres
d'Adminiſtration , & les opérations du
Gouvernement. Ces analyſes , qui complettent
cette Bibliotheque , en font un
réfumé de ce que les plus habiles politiques
ont écrit de plus ſenſé ſur les objets
énoncés ci- deſſus , & un dépôt précieux
de la ſageſſe de tous les âges.
On peut juger , d'après cet expofé fuccinct
, qu'on a tâché de ne rien omettre
de tout ce qu'il importe à l'Homme d'Etat
de ſavoir , de tout ce qui peut inſtruire
les Chefs de Nations & leurs Miniſtres ,
les Directeurs , Préſidens , Conſeillers ,
Afſeſſeurs & Commis des différens Départemens
; les Gouverneurs , les Intendans
des Provinces & leurs fubdélégués ;
les Juges des divers Tribunaux , les Magiftrats
& Officiers Municipaux , les
Gens de Loix , en un mot tous ceux qui
font employés ou appellés au maniement
des affaires publiques , dans quelque charge
ou emploi que ce ſoit , & même tous
les Citoyens qui , fans avoir part à l'adminiſtration
, aiment à approfondir des
objets qui , influant d'une maniere directe
fur le fort des hommes réunis en fociété ,
les touchent de ſi près.
Pour former ce corps de ſcience poliMAI.
1777- 189
tique, le plus complet que l'on puiſſe
ſouhaiter dans l'état actuel des connoisſances
humaines , il a fallu extraire , analyſer
, traduire , dépouiller plus de fix
mille volumes Anglois , François Allemands
, Italiens , &c. Mais cette vaſte
compilation , fruit d'une lecture immenſe
, commencée il y a plus de quinze
ans par pluſieurs Gens de Lettres , &
continuée avec autant de choix que d'affiduité
, ne fait qu'une partie de l'Ouvrage
: l'autre eſt composée de morceaux
neufs , Obfervations , Diſcours , Mémoires
, Projets , Diſſertations fur des
points d'Hiſtoire , de Morale , de Droit ,
de Légiflation , de Commerce , de Finance
, d'Economie , de Police ; &c.
non- feulement par des Savans de profesfion
, mais auſſi par des perſonnes qui ,
ayant part à l'Adminiſtration , ont un titre
particulier pour en difcuter les matieres .
Ces diſcuſſions , foit hiſtoriques , économiques
ou politiques , font marquées au
coin de l'impartialité la plus inviolable.
Les Rédacteurs de cet Ouvrage ne font
d'aucune Nation , d'aucune Secte , ni
Anglois ni François , ni Wihs ni Torys ,
ni Economiſtes ni Anti- économistes .
ni Enthouſiaſtes ni Frondeurs ; ils aiment
190 MERCURE DE FRANCE.
tous les hommes , ils haiſſent tous les vis
ces ; mais ils ſavent compatir à la foibleffe
humaine , & ne propoſer que le
bien poffible.
Ce grand & important Ouvrage, dont
nous rendrons compte à mesure que les
volumes nous parviendront , ne pouvoit
paroître dans un temps plus favorable.
Graces aux progrès de la raiſon & de la
Science du Gouvernement , les Rois peuvent
entendre & goûter des vérités utiles .
Perfuadés que jamais leur puiſſance n'eſt
mieux affermie , & leur bonheur plus
complet , que lorſque l'un & l'autre font
fondés ſur la baſe de la felicité publique ,
ils font diſpoſés à embraſſer ardemment
tous les moyens propres à contribuer au
bien- être des peuples : ils accueillent , ils
encouragent tout ce qui peut conduire à
cette fin , où tendent tous leurs voeux.
Le Manufcrit entierement fini , permet
d'ouvrir une ſouſcription aux conditions
ſuivantes .
Conditions de la Souſcription.
L'Ouvrage ſera compoſé de 30 Vol.
in-4°. d'environ ſept cents pages chacun ,
du même caractere & format que le pros
MAI. 191 1777.
pectus . Le premier Volume paroîtra au
ier. jour du mois de Juin de l'année 1777 ;
& comme le Manuscrit eſt entierement
fini , les Volumes ſe ſuccéderont tous
les trois mois , ou même plus rapidement.
On ſouſcrit dès - à - préſent :
A Londres , chez Elmſly.
A Paris , chez Panckouck , à l'Hôtel de
Thou , rue des Poitevins.
A Liège , chez Plomteux , Imprimeur
des Etats.
A Amsterdam , chez Van - Harrevelt.
A Lyon , chez Roſſet.
Et chez les principaux Libraires de
l'Europe.
On paie 24 liv. argent de France en
ſouſcrivant , & l'on payera 10 liv. en recevant
chaque Volume , à l'exception
des Tomes X , XX , XXX , qui feront
délivrés gratis aux Souſcripteurs.
La ſouſcription ne fera ouverte que
juſqu'au 1er. Juin 1777. Ceux qui n'au
ront pas ſouſcrit , paieront chaque Volume
12 liv. & n'en auront aucun gratis.
192 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE BELLES - LETTRES.
ML'ABBÉ de Perravel de S. Beron ,
recommencera , le 12 Mai , depuis neuf
heures juſqu'à onze du matin , ſon cours
de géographie aſtronomique , naturelle
& politique , avec ſon cours de langue
Françoiſe , par une méthode philofophique
, également curieuſe & favante , où
les loix de la phrafe & les regles de la
ponctuation ſont géométriquement démontrées.
Le même jour , depuis cinq heures
juſqu'à ſept , il recommencera le même
cours de géographie , avec ſon cours de
langue Italienne , où , en ſuivant l'ordre
des leçons & des principes , tant généraux
que particuliers de la Grammaire
Italienne , il montre , dans le fait &
dans un tableau de trente - fix doubles
thêmes , composés dans chacune des
deux langues , leur différent génie , &
leurs differentes regles de ſyntaxe ou de
conſtruction.
Son prix pour les deux genres d'exercices
du matin , comme pour les deux
du
MAI. 139 I1 ללל
da ſoir , n'eſt que de 18 liv. chez lui,
& du double en ville.
On le trouve tous les matins juſqu'a
onze heures chez lui , rue S. Honoré ,
vis-à-vis la rue du Four', l'allée du Foureur,
au premier , au fond de la cour
COURS DE MATHÉMATIQUES.
; :
M. DUPONT , nommé par Sa Maje
ſté Inſpecteur des carrieres pour la fûreté
des rues & maiſons de Paris , remplit
cette place avec zele & diſtinction à
la fatisfaction du public , ſous les ordres
de M. le Lieutenant Général de Police.
Malgré ces occupations , M. Dupont
continue ſes cours de Mathématiques fur
les élémens & fur la haute géométrie ,
ainſi que des leçons de pratique qu'il
à la campagne , & un cours gratuit qu'il
donne aux Ouvriers tous les Dimance
hes. Sa demeure eſt toujours rue Neuve
S. Médéric.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
1
Variétés , inventions , établiſſemens nouveaux
, &c.
L
II.
Es vertus eſſentielles renfermées dans
le Gayac , ont paru fixer l'attention de
pluſieurs perſonnes qui , dans le traitement
de la goutte, ſe ſont ſervi de la
teinture réſineuſe du Gayac , extraite par
le moyen du tafiat. Comme ce menſtrue
ſpiritueux pourroit ne pas convenir également
à tous ceux qui en feroient uſage ,
M. Martin , Apothicaire, rue Croix - des
Petits - Champs , a trouvé le moyen de
préparer avec le végétal un remede ſavonneux,
duquel on peut retirer le plus
grand ſuccès dans le traitement de la
goutte. En voici la préparation.
deux livres.
Prenez écorce & bois de Gayac , de
chaque
Eſprit de- vin rectifié , fix pintes.
Le bois doit être choiſi compacte , brun
ou noirâtre , l'écorce unie , peſante , difficile
à rompre , de couleur grife en
MAI. 1777. 195
dehors, blanche en dedans , & d'un goût
amer.
On concaſſe d'abord le bois de Gayac;
on le met dans un matras avec deux pintes
d'eſprit- de- vin. On fait digérer , pendant
trois ou quatre jours , au bain de fable à
une chaleur très-modérée ; enfuite on décante
la teinture dans un vaſe convenable
, & on ajoute fur le marc deux
pintes d'eſprit - de vin: on fait digérer de
nouveau , & on décante la liqueur ; en
ſuite on ajoute la doſe preſcrite ci -deſſus
d'écorce de Gayac , avec les deux autres
pintes d'eſprit-de- vin. Cette quantité pa
roît ſuffisante pour extraire totalement la
réfine contenue dans le Gayac , & le peu
que paroît renfermer l'écorce. Après avoir
fait digérer , on décante la liqueur , &
on exprime le marc fortement. On filtre
ces trois teintures que l'on aura mêlées ,
& on diſtille au bain-marie , juſqu'à ceque
l'on ait ſéparé , à un demi-fétier près , les
fix pintes d'eſprit- de- vin . On conferve
à part la partie réſineuſe , qui fera pour
lors en conſiſtance de ſyrop épais.
D'autre part , on fait bouillir le réſida
dans ſuffifante quantité d'eau ; on paſſe la
liqueur , & on ajoute de rechef une fuffifante
quantité d'eau , afin d'épuifer par
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
là le bois de Gayac & fon écorce , de leur
principe extractif gommeux. On évapore
la liqueur à une très douce chaleur juſqu'à
confiſtance d'extrait mou ; on le mêle avec
P'extrait réſineux ; on continue de le faire
évaporer au bain-marie , & on le deſſeche
pour le réduire en poudre.
:
Cette extrait gommeux , réſineux , de
Gayac , s'emploie à la doſe de vingt-quatre
grains diviſés avec le fucre , & on boit =
par -deſſus une légere infuſion de geneſt.
I I.
Cleograme , ou mechanique propre àfermer
porte - feuille , coffre - fort & fécrétaire.
Cette machine s'adapte dans l'épaiſſeur
du bois ou du carton , & contribue beaucoup
à l'ornement de l'objet ſur lequel
on l'applique. Quoique par la combinaiſon
multipliée des lettres de l'alphabet
, on puiſſe former pluſieurs millions
de mots , & en toutes fortes de langues ,
on ne peut l'ouvrir que fur un ſeul ; & ce
mot , à la volonté du poſſeſſeur de la machine
, peut ſe changer toutes les fois qu'il
voudra , & le dernier mot choiſi aura
ſeul le pouvoir d'ouvrir.
16
MIAA I. 1777 197
Les curieux pourront voir cette méchanique
chez M. François , l'auteur ; rue
de Seine Saint- Victor , maiſon de M.
Lappe ; ou chez M. Ravier, Marchand
Bijoutier de Monſeigneur le Comte d'Artois
, rue de l'Arbre ſec , Croix - du
Trahoire.
ANECDOTES.
I.
STILLINGFFLEET , un des plus grands
Prédicateurs Anglois , du fiecle dernier
liſoit toujours fes Sermons devant le Roi
Charles II , quoiqu'ailleurs il prêchât de
mémoire. Le Roi lui en demanda un
jour la raiſon. Il lui répondit ,,, que de-
,, vant un Auditoire ſi grand , ſi majes-
,, tueux , où fur- tout la préſence d'un fi
,, grand Roi faiſoit ſur lui une vive im-
„ preffion, il n'oſoit ſe fier à ſa mémoire."
Charles fut très- fatisfait de cette réponſe.
Mais , ajouta le Prédicateur , Votre
Majeſté voudroit - elle me permettre
,, auffi une queſtion ? Pourquoi lit - Elle
,, ſes diſcours au Parlement ? Elle n'a
ود
ود
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
» pas les mêmes motifs que moi. -
, Vous avez raiſon , Docteur , repliqua !
le Prince , votre question eſt juſte ,
& ma réponſe ne le ſera pas moins:
c'eſt que j'ai demandé à mes Audi-
,, teurs tant d'argent , & ſi ſouvent , que
, je ſuis honteux de les regarder en face."
ود
ود
I I.
Un bouffon ayant offencé fon Souve
rain , le Monarque le fit amener devant
lui , & prenant le ton de la colere , lui
reprocha fon crime , & lui dit : malheureux
tu vas être puni , prépare toi
à la mort. Le coupable effrayé ſe prosterne
par terre , & demande grâce. Tu
n'en auras point d'autre , dit le Prince ,
finon que je te laiſſe la liberté de choifir
la maniere dont tu voudras mourir ,
&qui ſera le plus de ton goût. Décide
promptement , je veux être obéi Puisque
vous me laiſſez le choix , Seigneur ,
répondit l'Hiftrion , j'adore votre Arrêt ,
& je demande à mourir de vieilleffe.
III.
Après la mort de fon mari, décapité
MA 1.
1777 دوو .
fur un échafaud , Madame de Barneveld
- alla ſe jeter aux pieds du Prince d'Orange,
pour implorer la grâce de fon fils.
Quel peut- être le motif de vos inſtances ,
lui demande ce Prince , vous qui n'avez
jamais voulu folliciter en faveur de votre
époux ? C'eſt , répondit cette illuſtre
Dame , que mon mari étoit innocent , &
que mon fils eft coupable.
Une fille encore jeune avoit eu l'imprudence
d'écouter l'amour. Elle ne
tarda pas à reconnoître ſa faute , & à
s'alarmer , comme de raiſon , fur fes fuites.
Elle ſe réſolut à en faire l'aveu à ſa
mere , dont elle connoiffoit la prudence.
Après les réprimandes convenables , la
Dame feignit d'être au point où en étoit
ſa fille , & obtint de ſon mari la permisſion
d'aller avec elle paſſer quelque temps
à la campagne. Ce fut la que la petite
mere mit au jour ſon chef-d'oeuvre , qui
fut trouvé afſſez bien pour que ſa protectrice
voulût s'en faire honneur. L'une
eut ainſi la peine d'être mere , & la joie
de n'en être pas soupçonnée : & l'autre
en eut le nom & les complimens.
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
V.
Floris , fameux Peintre Flamand du
quatorzieme ſiecle , ſurnommé le Raphaël
de la Flandre , avoit la réputation d'être
le plus grand buveur de fon temps. Six
des plus déterminés buveurs de Bruxelles
, vinrent exprès à Anvers , pour lui
propoſer un défi. Quoique la partie ne
fût point égale , il accepta bravement
ce fingulier cartel , foutint le choc avec
courage , & mit cinq des athletes hors
de combat; le fixieme lui tint tête quelques
momens de plus , & finit par s'avouer
vaincu. Floris ſe leva de table
auſſi - tôt , paſſa dans la cour du cabaret,
où ſes Eleves lui tenoient un cheval.
Avant de le monter , il voulut témoigner
tout le courage qu'il avoit encore ,
il vuida , d'un ſeul trait , un broc de
vin, en ſe tenant ſur un pied, & fauta
légerement ſur ſon cheval , qu'il fit caracoller
juſques chez lui.
3
MAI. 1777. 201
AVIS.
I.
L
E Public eſt averti qu'il n'eſt pas vrai que M. le
Chevalier de la Pleigniere ne prenne plus de Penfionnaires
à fon Académie à Caen ; c'eſt un faux bruit ,
qui ne doit fon origine qu'à la cupidité de ceux qui veulent
les attirer chez eux , & c'eſt un larcin qu'ils veulent
faire à un établiſſement qui fait depuis longtemps
leur avantage , & dont la regle & le bon ordre , fuivis
au gré des parens & felon leurs intentions , fera
toujours honneur à cet Ecuyer du Roi , & fatisfera les
parens qui voudrout lui confier leurs enfans. Son expérience
& ſa réputation , que des gens mal-intentionnés
cherchent à détruire , en font de fûrs garans ; en outre,
il n'en coûte pas plus à l'Académie qu'en Ville ,
& on eſt bien plus à portée d'y bien faire tous les
exercices , par l'émulation qui y regne. M. de la Pleigniere
prie qu'on s'adreſſe à lui directement , & que
ceux qui veulent venir penſionnaires à l'Académie ; y
peuvent deſcendre en droiture , ils diminueront leurs
frais , & y trouveront des chambres toutes prêtes à les
recevoir.
5.
1
II.
Rouge.
La veuve Mercier , fabricante de Rouge à l'uſage des
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
Dames , connue depuis trente ans , a trouvé le fecret
d'un Nouveau Rouge , composé de ſimples , qui a la
vertu de conſerver la peau dans fon naturel , vu &
approuvé ; elle en fait des envois en Province & dans
les Pays étrangers : le Public en trouvera à 12 liv. à
6 liv. & à 3 liv. Elle demeure rue de la Comédie
Françoiſe , Fauxbourg Saint Germain , chez M. Roux ,
Marchand Bijoutier , à l'enteigne du Château de Verfailles.
III.
On trouve chez Lauraire , rue des Prêtres S. Germain
l'Auxerrois , trois médaillons en plâtre fin , ſous glace
repréſentans Empereur , l'Imperatrice-Reine & l'Impl.
ratrice de Ruffie,
NOUVELLES POLITIQUES.
D
ries De Larnaca , le 31 Janvier.
3 الو
!
YEZZARD AКМЕТ РАСНHA , Commandant de
Seyde , a envoyé pendant ce mois , & en deux différentes
fois , à la Porte , ſoixante têtes Druſes environ ;
ce Pacha eſt en guerre avec cette Nation depuis
le départ du Capitan - Pacha , au mois de Septembre
dernier ; & , à la tête de ſes Maugrebins , il s'eſt
emparé , en Décembre deBaruth pour forcer les
Emirs à lui accorder les ſommes conſidérables qu'il
exige d'eux , & que la plupart lui refuſent. On écrit
,
MAI.
203
1777-
de cette ville que la Soldateſque indiſciplinée y commet
tant d'excès , que l'on conjecture qu'il en réſultera ,
dans cette contrée , un foulevement général.
Du Caire , le 31 Décembre.
Le 26 de ce mois il y eut au château de cette ville
vu grand Divan , auquel aſſiſterent les principaux Beys
du Pays . On y a fait lecture de pluſieurs Commandemens
de la Porte ; & notamment de celui qui confirme pour
l'année prochaine l'Ex - Viſir Iſet Mehemet dans le Gouvernement
de l'Egypte. Ce Pacha , à fon arrivée au
Caire , avoit demandé , de la part du Grand- Seigneur ,
fix mille bourſes d'Egypte , faiſant environ dix millions
de France , pour la ſucceſſion de feu Mehemet Bey
Aboudaab , dont les Beys s'étoient emparés ; mais , après
un délai de pluſieurs mois , il n'avoit pu en obtenir
qu'environ le quart , & on affure qu'il a reçu ordre
d'exiger le furplus , & qu'il a déclaré que le Grand-
Seigneur defiroit ſavoir ſi les Beys obéifſfoient à ſes or
dres ou ſe déclaroient rebelles , étant réſolu , dans ce
dernier cas , de les foumettre par la force. Les recrues
que Gezzar Pacha continue de faire à Acre , inquietent
beaucoup les Grands du Caire ; on dit que les Troupes
qu'il a fous fes ordres ſe montent déjà à quatorze mille
hommes , & l'on craint qu'il ne ſe joigne au Capitan-
Pacha , pour venir en Egypte au printemps prochain.
De Copenhague , le 5 Avril.
L'épizootie qui avoit commencé à ravager la partie
méridionale du Duché de Slelwig , paroft s'être calmée.
204 MERCURE DE FRANCE.
dans les Seigneuries d'Eiderſtadt , de Stapecholm , &
dans le Bailliage de Hufum. Ce fléau ſe fait cependant
ſentir encore à Elfdorf , dans le Bailliage de Gotters;
mais on a recouru de bonne heure à l'expédient le plus
far , celui d'exterminer toutes les bêtes attaquées de la
contagion.
De Vienne , le 9 Avril,
Dans le courant du mois dernier , on a fait à Meſſines ,
petite ville des Pays-Bas , à deux lieues d'Ypres , l'ouverture
folemnelle de la fondation pieuſe de l'Impératrice-
Reine , pour l'éducation & l'inſtruction des enfans
des bas- Officiers & des Soldats de ſes Troupes. L'Evêque
d'Yprès & les autres perſonnes nommées pour
compofer l'adminiſtration de cet utile établiſſement , s'étant
rendus à Meſſines , firent aſſembler la nouvelle Communauté
d'Hoſpitalieres , preſque toutes filles d'Officiers ,
chargées de l'inſtitution des enfans des deux ſexes , depuis
l'âge de deux ans juſqu'à douze. Lecture faite
des titres & des ſtatuts de cette fondation , on ſe rendit
à l'Eglife , où le Te Deum fut chanté après la
grand'meſſe. A ces pratiques religieuſes , fuccéda ce qui
caractériſe ordinairement les réjouiſſances publiques.
Cet établiſſement remplace le Monaſtere de l'ordre de
Saint-Benoît , fondé à Meffines par Baudouin V , comte
de Flandre , & Adele , fille de Robert , Roi de France ,
pour trente Religieuſes d'extraction noble . Ce Monaftere
s'étant trouvé , à la mort de la derniere Abbeffe , dans
le cas de la fuppreffion , attendu le petit nombre de Religieuſes
auquel il étoit réduit , l'Impératrice-Reine , après
avoir pourvu à la ſubſiſtance de ces dernieres ReligieuMAI.
205
1777.
3
ſes , a réuni à la fondation dont on vient de parler , &
qu'elle a d'ailleurs enrichie par d'autres dons dignes de
ſa bienfaiſance , les biens du Monaftere ſupprimé. Il
étoit difficile d'en faire un uſage plus intéreſant pour
l'humanité , & plus utile à la Religion & à l'Etat.
De Rome , le 4 Avril.
Le Pape ayant reconnu l'abus des privileges exclufifs
fur tout relativement aux Arts & aux Manufactures ,
dont les progrès dépendent d'une libre concurrence ,
vient de ſupprimer le privilege qu'avoit obtenu Louis
Tabarin , ſous le Pontificat de Clément XIV , d'employer
ſeul dans l'Etat Eccléſiaſtique , les inſtrumens de fon
invention , pour tirer & filer la foie , & pour faire mourir
le ver dans le cocon ; mais ce Souverain a dédommagé
l'Inventeur avant tout , en le laiſant le maître de
l'indemnité qu'il defiroit ; enſorte qu'il eſt libre aujourd'hui
à tout Particulier, Sujet de Sa Sainteté , de ſe
ſervir des inſtrumens qu'il jugera les plus propres à la
même opération.
De Gênes , le 24 Mars.
Le Roi de Sardaigne ayant permis l'extraction des
grains , il en eſt arrivé ici de ſes Etats une grande
quantité , ce qui a fait diminuer le prix de cette dentée,
206 MERCURE DE FRANCE.
1
De Londres, le 15 Avril.
,
Si l'on en croit les papiers publics Américains qui
circulent ici en abondance , & qu'une Gazette extraordinaire
peut ſeule démentir , le Général Howe a fait
propoſer une ſuſpenſion d'hoſtilités au Général Washington
juſqu'au mois d'Avril; mais ce dernier n'ayant
entrevu , dans la demande de cette ſuſpenſion , que le
beſoin où ce Chef de l'Armée Royale étoit des renforts
qu'on doit lui expédier , a refufé de ſe prêter à
cet arrangement. Les mêmes papiers ajoutent que dans
plufieurs eſcarmouches entre les corps détachés des
deux Armées , pendant le mois de Janvier & juſqu'à
la moitié de Février , les Américains ont toujours eu
de l'avantage ſur nos Troupes bien moins en état
qu'eux de réſiſter à la rigueur de l'hiver dans ce Pays.
On y voit auſſi une lettre du Général Washington , en
date du 22 Janvier , au Congrès de Baltimore , par laquelle
ce Général donne avis que le Général Dickenſon ,
à la tête de quatre cents hommes de milice , a attaqué
un nombre egal d'Allemands , auquel il a pris , trois
pieces de canon , pluſieurs charriots , près de cent chevaux
de fomme , & beaucoup de bétail. Cette affaire ,
dit- il , où la précipitation de la fuite des Allemands
étoit ſi grande , qu'on n'a pu leur faire que peu de
priſonniers , s'eſt paſſée auprès de la riviere de Miliftone ,
que le Général Dickenſon , à la tête de ſes Américains ,
encore peu difciplines , a traverſée , ayant de l'eau juſqu'à
la ceinture , quoique les ennemis fiffent jouer contre
eux les trois piéces de canon qui leur ont été priſes.
MAI.
1777. 207
1.
Parmi les bruits divers qui ſe répandent , il en eſt un
dont la confirmation feroit très-intéreſſante ; l'attention .
entierement fixée ſur ce qui ſe paſſe dans les deux
Jerſeys , ne ſe portoit point ſur le Canada , & l'on dit
que le Général Carleton & le Colonel Frafer ont tout
à coup traverſé le lac Champlain ſur les glaces ; qu'il
ſe ſont emparés du Fort de Ticonderago , que la garnifon
de cette place , conſiſtant en quatre mille hommes
, a fait peu de réſiſtance , & s'eſt rendue à difcrétion
. Si ce bruit a de la réalité , quelque invraiſemblable
qu'il foit , l'efpérance qu'il nous donne de la jonction
de nos deux Armées par la riviere d'Hudſon, ſuspend
toutes les craintes que les bruits antécédens avoient
répandues ici.
Le plan de la campagne vigoureuſe qu'on eſt déterminé
à ouvrir ce printemps en Amérique , eſt entierement
réglé , & les inſtructions envoyées récemment aux Commandans
de nos Troupes font une continuation du
ſyſtème adopté de réduire les Colonies à la foumiffion ,
avec ordre néanmoins de profiter de toutes les occaſions
qui ſe préſenteroient pour une réconciliation poſſible.
De Versailles , le 19 Avril.
:
M. le Comte de Falckenſtein , à ſon arrivée ici , aujourd'hui
au matin , s'eſt rendu chez Leurs Majeftés.
La Reine l'a conduit enfuite chez les Princes & Princeffes
de la Famille Royale.
Dans la même matinée , il a été rendre viſite aux
Miniftres . Le Comte de Merci étant malade , il s'eſt
7
208 MERCURE DE FRANCE.
fait accompagner par le Comte de Belgioſo , Envoyé
extraordinaire de Leurs Majestés Impériales à la Cour
de Londres.
24
De Paris, le 21 Avril.
و
3
Le ſieur Gremont Crinais , Gendarme de la Garde ,
mort le 4 de ce mois , à ſa Terre de Crinais a laiffé
pour héritier un frere abſent depuis pluſieurs années ,
& dont on a reçu des nouvelles il yya trois ans environ
, ſans qu'on ait pu découvrir d'où venoit ſa lettre,
Les ſcellés ont été appoſés par M. le Procureur du
Roi de Domfrond , pour la conſervation des droits de
l'abſent ou de ſes ayant cauſe , qui font invités à ſe
préſenter pour recueillir une ſucceſſion qu'on dit être
de près de cent mille livres.
PRESENTATIONS.
Le 19 avril , le comte de Marboeuf , commandant de
Corſe , a pris congé de Sa Majefté pour ſe rendre dans
cette fle.
১২
Le même jour , le ſieur de Boucheporne , intendant
de Corſe , a également pris congé de Sa Majesté , à
laquelle il a été préſenté par le ſieur Taboureau , contrôleur-
général des finances.
Le fieur Harſon , ancien intendant de la marine &
des colonies , parti dans le mois de Novembre dernier ,
en
MAI.
200 1777.
en qualité de commiſſaire du Roi , pour aller établic
dans les ports la nouvelle conſtitution donnée à la marine
par les ordonnances du 27 ſeptembre précédent ,
a eu , à fon retour ici , le 7 de ce mois , l'honneur
d'être préſenté au Roi par le ſieur de Sartine , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat au département de la marine , &
Sa Majesté a bien voulu lui témoigner ſa ſatisfaction.
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 13 avril , les fieurs de Caſſini , Montigny & Peronet
, ont eu l'honneur de préſenter au Roi , à Monſieur
& à Monſeigneur le Comte d'Artois , les cinq
nouvelles feuilles de la carte de France , contenant
Montauban , Toulouſe , Rieux , Saint-Martori ; Narbonne
& Clermont en Auvergne.
Le même jour , les ſieurs Née & Maſqueller , que
Leurs Majestés , ainſi que la Famille royale , ont honoré
de leurs ſouſcription pour un ouvrage intitulé :
Tableaux pittoresques , phyſiques , politiques & litteraires
de la Suiffe , ont eu l'honneur de préſenter à Leurs
Majestés & à la Famille royale la troiſieme ſuite des
eſtampes des vues de la Suiffe.
Le ſieur Lemoyne , maire de la ville de Dieppe , a
eu l'honneur de préſenter au Roi à la Famille- royale ,
le 7 avril , les idées préliminaires & Profpectus d'un
ouvrage projeté ſur les pèches maritimes de France.
Ces idées preliminaires ont été imprimées par ordre & aux
0
210 MERCURE DE FRANCE.
1
frais du Gouvernement , pour être diſtribuées dans tous
les ports , par ordre du ſieur de Sartine , miniſtre &
ſecrétaire d'état au département de la marine , afin que
les perſonnes les plus inſtruites en cette matiere , pouvant
communiquer au fieur Lemoyne les réflexions &
les faits concernant chaque lieu & chaque pêche différente
, le mettent , par ces ſecours , en état de donner
à fon ouvrage toute l'étendue que requiert l'utilité générale
dont il doit être .
Le fieur Buc'hoz , médecin botaniſte & de quartier
de Monfieur , a eu l'honneur de préſenter , le 22 avril ,
au Roi , à Monfieur & à Monſeigneur le comte d'Artois ,
les IV , V & VI tomes de difcours formant la premiere
partie de l'hiſtoire univerſelle du regne végétal.
ΝΟΜΙΝΑΤΙONS.
Le Roi a accordé au ſieur d'Aſnieres , chevalier de
l'ordre royal & militaire de Saint - Louis , ſous -lieutenant
au Régiment des Gardes Françoiſes , le titre de marquis .
Sa Majesté a bien voulu auſſi ériger ſes terres de bas-
Poitou en marquiſat , ſous le nom d'Aſnieres - là - Chataigneraye.
Le baron de Gallatin , capitaine au régiment Suiffe
d'Aulbonne , qui avoit eu l'honneur d'être préſenté au
Roi & à la Famille royale , au dernier voyage de Fontainebleau
, a eu celui de monter dans ſes carroffes &
de chaffer avec Sa Majefté le 14 avril.
MAI. 211 1777-
!
Le Roi a donné la place de commandeur , vacante
dans l'ordre de Saint - Louis par la mort du marquis
d'Aubigny , au marquis de la Grange , maréchal-decamp.
Sa Majesté a diſpoſé en même temps du gouvernement
de Maubeuge , vacant par la mort du comte de
Graville , en faveur du marquis Deſſalles , lieutenantgénéral;
& du gouvernement de la citadelle de Marfeille,
vacant par la mort du maréchal de Nicolaï , en
faveur du comte du Luc , lieutenant- général.
Le ſieur Lalive de la Briche ayant remis entre les
mains de la Reine ſa démiſſion de la charge de fecrétaire
de ſes commandemens , le Geur Augeard a prêté
ferment en cette qualité entre les mains de Sa Majesté ,
qui a bien voulu conſerver au ſieur Lalive les honneurs
du ſervice.
=
MARIAGES.
Le 20 avril , Leurs Majestés , & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du comte de Ségur ,
meſtre - de- camp , lieutenant en ſecond du régiment d'Orléans
, dragons , avec demoiselle d'Agueſſeau ; & celui
du comte de Mouſtrier , capitaine au Régiment Dauphin
, dragons avec demoiſelle Millet.
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Charles - Louis de Preiſſat Fezenſac de Mareſtang ,
comte d'Eſclignac , eſt mort à Paris le 14 avril .
Le ſieur Guillaume de Villefroy , prêtre , docteur en
théologie , cenſeur royal , ancien ſecrétaire du duc d'Orléans
, lecteur & profeſſeur royal d'Hébreu au college
royal , abbé commendataire de l'abbaye royale de Blaſime
, ordre de Saint Benoſt , dioceſe de Bazas , ſousdoyen
des abbés commendataires de France , & fort
connu dans la république des lettres , eſt mort à Paris ,
agé de 87 ans paſſés.
Françoiſe- Charlotte de Langhac , veuve de J. B. Fran.
çois de Cugnac , marquis de Dampierre , meſtre - decamp
de cavalerie , eſt morte au château d'Hiſſeau , près
d'Orléans , le 31 mars.
La dame André - Agnès de Saint - Blimont , veuve de
François - Alexandre de Forge , comte de Coulliere , lieutenant-
colonel du régiment Royal - Pologne , cavalerie ,
chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint - Louis ,
eſt morte au château de Coulliere en Picardie , le 1
avril .
Le nommé Gilbert Guillaumier eſt mort en la paroisſe
de Lorige , genéralité de Moulins ; le 13 mars dernier
, âgé de 103 ans , il étoit laboureur , & n'avoit
ceffé de travailler qu'un an avant ſa mort.
N. Boudart de Conturelle , à qui le Grand - Maftre
de l'ordre de Malte avoit accordé le droit d'en porter
a croix, même dans l'état de mariage , fils unique de
MAI.
213 1777.
Meſſire Boudart , chevalier , marquis de Couturelle , ancien
député de la nobleſſe des états d'Artois vers le
Roi , chevalier de l'ordre de St. Louis , & de Charlotte
de Wignacourt , dame de l'ordre de la croix étoilée
de S. M. I. & R. , eſt mort au château de Coututelle
, le 18 avril dernier , agé de 22 ans.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Avril 1777.
Les noméros ſortis de la roue de fortune ſont :
24, 47 , 52 , 68,40.
Du 2 Mai.
Les numéros fortis de la roue de fortune ſont
2,90, 32 , 10 , 17 .
03
214 MERCURE DE FRANCE.
ADDITIONS DE HOLLANDE .
LETTRES
SUR
2
LA GOUTTE,
ÉCRITES par M. EMERIGON ,
Procureur du Roi , en la Jurifdiction
Royale , & au Siege Général de l'Amirauté
du Bourg St. Pierre.
PREMIERE LETTRE
A Monfieur le Comte de NOZIERES.
A St. Pierre Martinique ,le 8 Février 1776.
MONSIEUR.
VOICI la relation que vous me demandez
, de ma Goutte & de ma prétendue
guériſon.
Cette maladie ne m'eſt point héréditaire:
j'en reſſentis les premieres attein-
:
MAI.
1777- 215
tes en 1767 , âgé alors d'environ cin
quante - cinq ans.
Des douleurs fréquentes , qui circuloient
aux pieds , aux genoux & aux
mains , en furent le pronoſtic: je n'y
crus point , mais un accès caractériſé
qui me ſurvint en 1769 , me convainquit
que j'étois réellement Goutteux.
Cet accès fut ſuivi de divers autres ,
ſouvent pluſieurs par année & toujours
plus longs & plus violents.
L'un & l'autre pied, les genoux & les
mains furent attaqués, tantôt ſéparément ,
& tantôt enſemble.
Mon dernier accès en Septembre 1774 ,
fut des plus cruels ; l'attaque fut générale
& je fouffris pendant plus de deux
mois , des douleurs inexprimables .
Fomentations & cataplafmes de toute
eſpece furent , pendant les criſes , inutilement
employés , je n'en regus aucun
foulagement.
Je voulus connoître la cauſe de ce mal ;
trifte confolation! Nos Docteurs anciens
& modernes m'apprirent que la Goutte
eſt une maladie indomptable ; que fa nature
eſt inconnue ; qu'elle est la maîtreſſe
fouveraine des douleurs; qu'on ne peut
la fléchir par la violence ; qu'elle ſe rend
04
216 MERCURE DE FRANCE.
d'autant plus redoutable , qu'on lui livre
plus de combats ; que tous les moyens
qu'on emploie pour l'adoucir ou la vaincre
l'irritent , la prolongent , la font
dépofer & fouvent remonter ; enfin , que
le meilleur remede pendant la douleur ,
c'eſt la douleur même.
On m'aſſura néanmoins qu'un vieux
Goutteux , perclus de tous les membres
depuis plus de cinq années avoit été radicalement
guéri par un remede qu'il tenoit
d'un Caraïbe .
Je vérifiai le fait ; & certain de cette
guerifon , je me hâtai d'uſer du même
remede , dont j'éprouvai bientôt les falutaires
effets .
EN VOICI LA COMPOSITION.
Dans une bouteille , contenant environ trois
pintes de Taffia , faire infufer deux onces de
gomme de Gayac pulvérisée ; expofer au Soleil
pendant fept à huit jours , cette bouteille
bien bouchée ; remuer &fecouer de temps en
temps la liqueur , pour faciliter la diffolution
de la gomme obſerver de ne pas remplir entiérement
la bouteille , pour que l'effervescence
ne la falſe pas éclater ; filtrer cette liqueur
à travers du cotton ou du papier brouil-
Lurd , en remplir des bouteilles ordinaires ,
MAI.
1777. 217
qu'on bouchera exactement , & dont il convient
de faire provision , pour qu'en vieillis-
Jant la liqueur ſe bonnifie.
La dose est de ce que peut contenir une
cuillere à bouche , qu'il faut prendre tous les
matins à jeun.
Le goût n'en est pas agréable , mais on
s'y accoutume par l'habitude .
Il faut néceſſairement employer le Taffia ,
Teau-de- vie ne produiroit pas le même effet.
F'ai commencé l'usage de ce remede en
Novembre 1774- Mes jambes qui reſtoient
long temps foibles & débiles après les accès,
recouvrerent bientôt leur force & leur
vigueur ; les nodus qui s'étoient formés fur
presque toutes les jointures des pieds& des
mains , se diſſiperent peu à- peu , foit par
l'effet du remede , foit par l'application du
Savon blanc : le jeu des articulations est parfaitement
rétabli ; il ne ſubſiſte plus que
deux légeres nodoſités , qui ne me gênent
point & qui diminuent journellement.
Je ne reſſens plus ces douleurs errantes
qui me tourmentoient & qui m'annonçoient
une nouvelle attaque , & depuis environ quin
ze mois , je jouis d'un bien être , dont j'avois
été privé pendant fept à huit années
confécutives.
05
218 MERCURE DE FRANCE,
L'usage journalier que je fais de ce remede
, me procure un autre avantage : des viscofités
, des rapports , des aigreurs , des pléthores
, une pituite exceſſive , m'obligeoient
de recourir de temps en temps à laJaignéc
& à la purgation ; ces incommoditésfont dis-
Sipées, &mon estomac faitſesfonctions avec
aisance & fans effort.
Fai lieu de croire que cette liqueur à la
vertu de brifer , de diviſer l'humeur gouttcu-
Se ; de l'empêcher de s'accumuler , de se fixer
, & d'en opérer l'évacuation , foit par
l'expectoration , qui est abondante , après
avoir pris la doſe , ſoit en produisant l'effet
d'un léger purgatif.
Je ne suis pas neanmoins entièrement rasfuré
; bien des goutteux ont souvent préconisé
avec trop d'empreffement , certains remedes
, qui ne leur avoient procuré que du
répit .
Cependant fi la préfente année s'écoule ,
Sans que j'éprouve aucun reffentiment de
Goutte , je me croirai radicalement guéri.
: Quand au régime , voici celui que j'obſerve:
je fuis les grands repas & toute forte
d'excès .
Une ou deux heures après avoir pris ma
dofe , je déjeune avec du lait.
MAI.
1777. 219
Je dine frugalement , fans néanmoins
aucun choix d'alimens : gras ou maigre ,
doux , falé ou épicé, froid ou chaud , mon
estomac s'en accomode , pourvû qu'il ne foit
pas surcharge.
: Je ne foupe point ou très-peu. L'eau &
le vin vieux de Bordeaux , forment ma ſeule
& unique boiſſon .
Je me couche vers les dix heures , & je
me leve à cinq.
:
Je m'abstiens des bains , ſoit tiedes , foit
froids; ils m'ont occaſionnéfubitement deux
accès de Gotte. J'évite les pieds mouillés ,
deux autres accès fuivirent de près cet accident
.
A la faveur de ce remede & de ce régime ,
- je jouis , à l'âge de 64 ans, d'unefanté parfaite.
Quel Secours , Monsieur , pour l'humanité,
fi ce remede pouvoit extirper le plus cruel,
le plus insupportable de tous les maux.
Je suis , avec respect ,
(Signé , )
EMERIGON.
:
220 MERCURE DE FRANCE.
SECONDE LETTRE.
En réponse à plusieurs Goutteux Européens.
LA
ASt Pierre Martinique , le 16 Août 1776.
MONSIEUR ,
A lettre ſous mon nom , inférée dans
les papiers publics , n'eſt certainement
pas apocryphe.
Je crois que vous pouvez avoir une
entiere confiance au remede mentionné
dans cette lettre. Je lui dois & mon
exiſtence , & la bonne ſanté dont je
jouis , malgré mes 64 ans révolus ; il a
été pour moi une vraie panacée ; malade ,
languiſſant depuis bien des années , enfuite
eſclave de la Goutte , je ne reſſens
plus aujourd'hui la moindre incommodité.
Mais ce remede aura-t-il en Europe le
même ſuccès qu'en Amérique ? L'expérience
feule peut réſoudre ce problême.
Je penſe néanmoins que la Goutte doit
procéder du même principe & de la même
cauſe , chez tous ceux qu'elle tourmente.
Si cette conjecture eſt juſte , le
MAI. 221 1777-
remede doit par - tout âgir également ,
pourvû qu'il ne rencontre pas complication
de maux.
Pour diriger votre confiance , & l'établir
fur quelque motif au moins vraiſemblable
, liſez dans le dictionnaire Botanique
& Pharmaceutique , de l'édition
de 1768 , l'article Gayac , dont vous ne
trouverez ici qu'un extrait : le gayac eft
Sudorifique , apéritif , diſſicatif ; purifie
le fang , fortific les jointures , guérit la
Goutte , la Sciatique , le Rhumatisme ,
l'Hydropiſie , les Catharres , & autres maladies
qui naiſſent des flegmes , du tartre
mucilagineux , des vents , &c. La gommeagit
plus fortement que l'écorce & le bois ;
elle doit être choisie nette , luisante , tran-
Sparente , de couleur rouge - brune , friable ,
rendant beaucoup d'odeur , fort agréable
quand on l'écrase; ou qu'on la met fur le
feu d'un goût acre.
Depuis la publication de ma lettre , la
- plupart des vertus attribuées à cette drogue
, ont été vérifiées ici par différentes
guériſons merveilleuſes , fur-tout pour les
maladies qui naiſſent des flegmes , & j'ai
lieu de préſumer que la Goutte eſt une
de ces maladies .
Je crois être le premier qui ait fait un
:
222 MERCURE DE FRANCE .
uſage conſtant & ſuivi de ce remede ; il
eſt vrai que la recette qui m'en fut donnée
, préſentoit une liqueur bien rébutante;
elle n'étoit point filtrée ; le gayac
y entroit en trop grande quantité ; il
falloit boire enſemble & la gomme & le
taffia: les goutteux qui en avoient ufé
avant moi , n'avoient pu réſiſter à la violence
, à l'âcreté de ce breuvage : obligés
de l'abandonner , ils retomboient , &
ces rechûtes décréditoient le remede ; ils
ont depuis adopté ma nouvelle compofition,
& ils ne doutent plus de leur
guérifon.
: J'ai cependant eſſuyé le mois dernier
une attaque de Goutte, mais je l'ai bien
voulu ; c'eſt une épreuve que j'ai faite
pour connoître à fond les propriétés de
mon gayac au taffia.
J'en avois ufé pendant environ 19
mois confécutifs : le fuccès avoit paflé
mon attente. Je m'en ſuis après abſtenu ,
depuis le premier Juin dernier juſqu'au
23 Juillet fuivant , & j'ai exactement
obſervé le réſultat de cette interruption.
Rien de remarquable pendant les vingt
premiers jours ; mais je m'apperçus enſuite
que mon appétit diminuoit , que
mon eftomac ne faifoit plus ſes fonctions
MAI.
223 1777-
-
1 avec aiſance. Des maux de tête , de mauvaiſes
digeſtions & autres incommodités
- occafionéées , par mon tempérament pituiteux
ſe renouvellerent.
Le 23 Juillet dernier , je reſſentis à la
e cheville du pied gauche , une douleur
qui augmenta pendant la nuit , avec gonflement
, rougeur & chaleur ardente.
Sans employer aucnn remede extérieur
j'eus recours à mon antigoutte , dont je
• pris pendant trois jours deux fortes doſes
, une le matin & l'autre le foir : elles
opérerent une ample évacuation. Le
quatrieme jour le mal étoit preſque diffipé;
le cinquieme je ne reſſentis plus au,
cune douleur , & bientôt mon eftomac
- fut parfaitement rétabli moyennant une
doſe quotidienne.
Tout ce que j'ai l'honneur de vous
marquer eſt ici notoire: je n'ai certainement
aucun motif d'exagérer le mérite de
ce remede ; ce n'eſt que le bien de l'humanité
, qui m'engage à publier ſes vertus
& fon efficacité.
Après la derniere épreuve que j'ai faite,
je le confidere comme un aliment journalier
, abſolument néceſſaire aux Goutteux
pour leur afſurer une guériſon ſolide , &
permanente.
224 MERCURE DE FRANCE.
La fixation de la doſe n'eſt pas ſtricte ;
ou peut l'augmenter ou la diminuer , fuivant
le tempérament du malade , &fuivant
les effets qu'elle opere ; il n'y a même
aucun inconvénient à la réduire , lorſque
la guériſon eſt aſſurée ; mais au moindre
embarras dans l'eſtomac , il faut revenir
pendant quelques jours , à la doſe entiere;
&même au delà , s'il eſt néceſſaire , pour
qu'elle agiſſe comme un léger purgatif.
L'emploi du taffia me paroît indiſpenfable.
Cette liqueur qui émane du fucre ,
poſſede , à ce qu'on prétend , des vertus
balfamiques , qui ne ſe rencontrent pas
dans l'eau- de- vie. Le taffia eſt toujours
préféré pour les panſemens ; c'eſt un véhicule
plus fort , plus puiſſant , plus actif.
La ſoupe au lait , que je continue de
prendre environ deux heures après la
doſe , eſt un correctif adouciſſant , que je
crois néceſſaire.
Je fais , Monfieur , les voeux plus ardens
& les plus finceres, pour que ce remede
vous ſoit favorable ; j'en apprendrai le
ſuccès avec une fatisfaction parfaite. Que
je ſerois glorieux ſi je pouvois rendre
ma guériſon commune à tous les martyrs
de cette infernale maladie !
Je ſuis , &c. Signé , EMERIGON.
TROISIEME
MAI. 1777 225
e
د
1
TROISIEME LETTRE
A M. EMERIGON , Avocat àMar
feille ,
A St. Pierre de la Martinique , le 18 Janvier 1777.
?
Vos goutteux , mon cher frere, ne
doivent pas craindre de m'importuner:
je vais répondre avec plaifir , article par
article , aux nouvelles queſtions , aux
nouveaux doutes qu'ils vous ont chargé
de me propoſer; mon ſouhait le plus flatteur
, eſt de pouvoir les faire participer
au bienfait inapréciable dont je ſuis redevable
à la providence.
10. Vous pouvez , cher frere , leur
affirmer que je continue à jouir d'une
ſanté parfaite: voilà mon état actuel ,
connu de tout le public , admiré de tous
ceux qui m'ont vu dans la ſituation la
plus triſte , dans les tourmens les plus
affreux. 4
20. Que la chaleur du remede , & les
petits ravages qu'il peut occaſionner dans
les premiers jours , ne les rebutent pas
- s'il pouvoit en réſulter quelque inconve-
P
226 MERCURE DE FRANCE.
I
nient , je m'en ſerois apperçu pendant le
cours de plus de deux années que je fais
uſage de ce Remede; il faut néceſſairement
qu'il agiſſe avec quelque effort ,
pour déraciner , pour abſorber le germe
de la Goutte ; qu'il soient exacts à prendre
leur doſe , au moins juſqu'après l'expiration
du temps périodique de leurs accès
; qu'ils ſe ſoumettent au régime que
tout malade doit obſerver , & bientôt ils
feront délivrés d'un mal, qui fut l'écueil
de la conſtance du plus grand Sectateur
de la doctrine Stoïcienne.
3º. Ils ne doivent faire aucune difficulté
d'employer le remede pendant la
violence du mal. Lorſque j'en commençai
l'uſage en Novembre 1774 , j'étois
encore dans les douleurs , & dans l'impuiſſance
d'agir ; j'ai lieu de croire qu'il
accéléra le terme de la criſe; fon effet
le plus ſenſible , fut que je ne reſſentis
plus cette extrême foibleſſe , que j'avois
éprouvée à la fuite des précédens accès ,
& que je fus plutôt rétabli.
*-4°. J'avois cru qu'il étoit néceſſaire ,
même après la guériſon , de perſévérer
dans l'uſage journalier de ce remede ; mais
de nouvelles épreuves m'ont fait connoître
, qu'une fois l'humeur goutteuſe exMAI.
1777 . 227
pulſée , il ne devoit plus être employé
que pour prévenir un nouvel amas de
- cette humeur , ce qui n'exigeoit plus la
- même pratique ; en conféquence , j'ai
e mis par degrés des intervalles entre les
- priſes , que j'ai enfin réduites à deux par
- chaque ſemaine ; elles operent ordinai-
- rement , l'effet d'un léger purgatif, fans
irritation , ſans gêne , ſans douleur , ce
qui fuffit pour empêcher les humeurs de
s'accumuler , & pour éloigner de moi
toute eſpece d'incommodités.
5°. Le Savon blanc , dont j'ai parlé
- dans ma premiere lettre , contribue beaucoup
à détruire , à diſſiper les nodus que
la Goutte dépoſe ſur les jointures , &
dont les ſuites font ſi funeftes. Voici
la maniere de s'en ſervir : on le fait fondre
, & l'on en forme des emplâtres ,
qu'on applique ſur les nodoſités ; j'en
mettois dans des gants ,& dans des chausfons
, avec lesquels je paſſois la nuit , ce
qui m'a très -bien réuffi , mais il faut né,
ceſſairement la concurrence du Remede
intérieur , fans quoi le ſavon ſeul ne produiroit
aucun effet.
6º. Non , cher frere , je ne ſuis pas
le ſeul dans ce pays que ce Remede ait
favorifé : tous ceux qui en ont fait un
P2
1
228 MERCURE DE FRANCE.
)
uſage conſtant , font radicalement guèris ;
& j'avois projetté de vous envoyer les
certificats de douze , ci devant Goutteux ,
que je connois , lorſque j'ai reçu de M.
Texier , Négociant à Bordeaux , la let
tre ſuivante.
A Bordeaux , le 24 Octobre 1776.
Monfieur , j'ai lu avec plaisir dans le Fournal
de Linguet , la copie de la lettre que vous
avez écrite le 8 de Février dernier , à
Monfieur le Général de la Martinique , &c.
Fort attaché à M. Goris du Charton ,
mon ancien ami , je m'empreſſai de lui faire
part de votre lettre , & de lui donner d'excellent
taffia vieux de la Martinique , avec
lequel nous compoſames , au mois de Fuin
dernier , quelques bouteilles du remede , il
commença par en faire l'épreuve fur M.
Dubois , fon voisin , qui étoit retenu dans
Sa maison depuis long- temps par la Goutte.
Le Remede opéra affez promptement , &
M. Goris eut la fatisfaction de voir venir
chez lui M. Dubois , pour le remercier ;
cela le détermina à faire uſage lui - même
du Remede , qui l'a promptement mis en
état d'agir , tandis qu'il avoit craint par
les cruelles attaques qu'il a eues l'hiver dernier
, d'être condamné à garder la chambre
le reste de ses jours ; il ne ceffe de me re
MAI. 1777- 229
mercier , & de me témoigner l'obligation
qu'il vous a , de m'avoir mis à même de
lui indiquer ce Remede ; ce ſuccès m'a engagé
d'en composer encore , avec quelques
bouteilles de taffia qui me reſtoient , afin
d'en offrir aux pauvres Goutteux , qui y
auroient foi ; & pour leur inspirer plus de
confiance , & leur devenir plus utile , je
prends la liberté de vous prier de me marquer
, fi votre guériſon ſeſoutient bien , &
fi vous connoiffez quelqu'autre perſonne qui
foit guéri ; j'espere que vous excuferez la
liberté que je prends , en faveur du motif
qui me fait agir , & que vous voudrez bien
joindre à cette bonté , celle de me faire composer
avec le meilleur taffia , & la meil
leure gomme que vous pourrez vous procurer
, vingt - cinq a trente bouteilles de ce
remede , &c. Signé , PIERRE TEXIER.
La prompte guériſon des deux Goutteux
mentionnés dans cette lettre , paroſt
ſuffifante pour établir généralement une
entiere confiance au Remede qui l'a opérée,
d'autant plus qu'elle diſſipe le doute
formé ſur la différence du climat.
Depuis que je fais uſage de ce Remede,
j'ai toujours préſumé qu'il produiroit
par- tout les mêmes effets , & je crois
auſſi que fa chaleur doit être beaucoup
P3
230 MERCURE DE FRANCE .
plus ſupportable en Europe , que ſous
notre zone torride.
Le pouvoir de ce Remede n'eſt point
borné à la ſeule guériſon de la Goutte ,
il rend encore à l'humanité d'autres fervices
bien eſſentiels, ſuivant le certificat
que vous allez lire .
Fe fouffigné , Chirurgien , juré , Breveté
de Son Alteffe Séréniffime Monseigneur
l'Amiral , déclare avoir traité M. Emérigon
, Procureur du Roi , dans différens accès
de Goutte , dont le dernier , fur la fin de
1774 , fut des plus longs & des plus cruels ,
ce qui m'a mis à portee de faire des obfervations
ſur les effets de l'anti - goutte , dont
il a fait usage ; j'ai lieu de croire que ce
Remede est le ſpécifique que la Médecine
cherchoit en vain depuis pluſieurs fiecles ; fa
guérison , celle de pluſieurs autres Goutteux&
cacochimes , m'ont fourni la preuve la plus
fatisfaisante defon efficacité , il agit également
contre la Sciatique , Rhumatisme , Catharre
, & autres maladies qui naiſſent des
flegmes , étant à ma connoiſſance , que plufieurs
personnes affligées depuis long - temps
de ces maladies , ont été guéries fans retour ,
par l'usage de ce Remede ; en foi de quoi j'ai
donné le préſent certificat . A St. Pierre
Martinique , le 15 Janvier 1777. Signé ,
LOUSTAU.
/
MAI. 1777- 231
Quoique ce Remede paroiſſe violent ,
je connois , dans ce Bourg , pluſieurs
Dames d'un tempérament délicat , qui
en ont fait un long ufage , fans en resfentir
aucune incommodité.
Une de ces Dames , qui l'employoit
avec ſuccès contre la pituite , a été agréa
blement ſurpriſe de voir fondre & fe disfiper
entierement , une loupe qu'elle
avoit fur un oeil , & qui avoit réſiſté à
tous les remedes ; elle m'a dit que toutes
fes précédentes groſſeſſes avoient été
fâcheuſes , & que ſa derniere a été des
plus heureuſes , ce que fon Accoucheur
attribue au Remede dont elle a continué
Pufage , quoique enceinte , & dont elle
fufe encore avec avantage , étant nourrice.
Un Goutteux qui n'en prenoit que pour
la Goutte , a la fatisfaction d'être guéri
de ce mal , & de voir de jour en jour
diminuer une ancienne & groſſe loupe ,
qu'il a fur la joue , de maniere qu'il a
ieu d'eſpérer d'en être bientôt tout - àfait
délivré.
Des coliques de toute eſpece , des
úlceres les plus invétérés , ont été guéris
par ce Remede. Pluſieurs habitans l'emploient
utilement pour leurs Negres ,
P4
238 MERCURE DE FRANCE.
attaqués de la maladie qu'on nomme ici
mal d'eſtomac , ou diſſolution de ſang.
Enfin , je puis atteſter en ſa faveur ,
qu'après avoir été pendant long - temps
valetudinaire , qu'après avoir eſſuyé toutes
les rigueurs de la Goutte, je réunis
à 65 ans , preſque tous les attributs du
bel âge , vigueur , embonpoint , agilité,
bon appétit , faciles digeftions , sommeil
doux & tranquille , avec eſpoir de jouir
longtemps de tous ces différens avanta 、
ges , & d'être exempt des infirmités de
la vieilleſſe.
Vos Goutteux feront bien de tirer,
d'ici leur Anti - goutte, nos Apothicaires
le compoſent avec ſoin , & le vendent
à juſte prix. Le taffia qu'on vous
porte n'eſt pas toujours de la meilleure
qualité , & fi les matelots en volent pendant
la traverſée , il eſt à craindre qu'ils
ne rempliſſent le vuide avec de l'eau de
mer.
Je crois , cher frere , avoir fatisfait
à toutes vos queſtions ; s'il furvenoit encore
à vos Goutteux , quelques nouveaux
doutes , qu'ils m'en faſſent part , je me
plais infiniment à m'occuper d'un objet
fi intéreſſant , & dont l'humanité peut
retirer de ſi grands avantages. Lorſque
MA I. 1777. 233
je préconiſe ce Remede , que je manifeſte
ſes excellentes propriétés , que je fais
tous mes efforts pour l'accréditer , &
pour convaincre les plus incrédules ou
les plus craintifs , il me semble que je
m'acquitte en partie , envers l'Etre Suprême
, que je rends hommage à ſa bienfaiſance
, que je lui paye un juſte tribut
de reconnoiſſance.
Je ſuis , &c. Signé , EMERIGON.
Bon à imprimer. Signé , le Président
TAS" CHER.
****
****
234 MERCURE DE FRANCE.
: TABLE.
t
PIECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Suite de l'Automne ibid.
Vers mis au pied d'un buſte de Louis XVI , II
La viſite du matin , ibid.
Ode fur la Religion , 12
La Cataracte , 16
Lucius & Emilie , 23
Ode , 40
Le Procureur qui tient parole , 46
Le Donneur de confeil, 47
Les Crimes & le Châtiment , 49
L'Amour offèau
,
50
Remerciment à Mile B... 52
Epitre à M. *** , ibid.
Imitation de la 4e Ode d'Horace , 54
Vers à M. le Lieutenant-Général du Baillage de Pé
ronne ,
Quatrain ,
1
56
ibid.
L'Oifeleur & le Moineau ,
Vers mis au bas du Portrait de Mlle de C.
Explication des Enigmes,& Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiſtoire générale de la Chine ,
Dictionnaire des Artiſtes ,
ibid.
58
59
ibid.
\
64
67
ibid.
90
/
MAI.
1777 235
Eſſai ſur le récit ,
96
Eloge de Marie de Rabutin -Chantal , 102
Précis d'Aſtronomie , 106
Proverbes Dramatiques , 109
Hiſtoire du Cardinal de Polignac , 113
Inſtitutions Mathématiques , 116
Didon à Enée , 120
Du pronoſtic dans les maladies aiguës , 123
Morceaux choiſis des Prophetes , 125
Etat actuel de la France , 4.129
Elémens de Tactique , 130
OEuvres de Bernard Palifly , 133
Annonces littéraires , 149
ACADÉMIES , 153
Paris, ibid.
Châlons- fur-Marne , 164
SPECTACLES , 165
Opéra , ibd.
Comédie Françoiſe , 166
Comédie Italienne , 167
ARTS . 168
Gravures. ibid.
Muſique . 171
Topographie', 1:4
Chorographie ,
Vers ſur l'arrivée de l'Empereur à Paris ,
175
176
Lettre de M. de Mandre à M. Morand .
Diction . des ſciences économiques ,
177
183
Cours de Belles - Lettres ,
- Mathématiques ,
102
193
f
234 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
/
Suite de l'Automne , ibid.
Vers mis au pied d'un buſte de Louis XVI , II
La viſite du matin , ibid.
Ode fur la Religion , 12
La Cataracte , 16
Lucius & Emilie , 23
Ode , 40
Le Procureur qui tient parole , 46
Le Donneur de confeil, 47
Les Crimes & le Châtiment , 49
L'Amour ofeau , 50
Remerciment à Mile B ... 52
Epitre à M. *** , ibid.
Imitation de la 4e Ode d'Horace, 54
Vers à M. le Lieutenant-Général du Baillage de Pé
ronne ,
Quatrain ,
{
56
ibid.
L'Oifeleur & le Moineau ,
Vers mis au bas du Portrait de Mlle de C.
Explication des Enigmes,& Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Hiftoire générale de la Chine ,
Dictionnaire des Artiſtes ,
ibid.
58
59
ibid.
64
67
ibid.
90
MAI. 1777 235
Eſſai ſur le récit ,
96
Eloge de Marie de Rabutin -Chantal , 102
Précis d'Aſtronomie , 106
Proverbes Dramatiques ,
109
Hiſtoire du Cardinal de Polignac , 113
Inſtitutions Mathématiques , 116
Didon à Enée , 120
e
Du pronoftic dans les maladies aiguës , 123
Morceaux choiſis des Prophetes , 125
Etat actuel de la France ,
129
Elémens de Tactique , 130
OEuvres de Bernard Palifly , 133
Annonces littéraires , 149
ACADÉMIES , 153
Paris, aibid.
Châlons-fur-Marne , 164
SPECTACLES , 165
Opéra , ibd.
Comédie Françoiſe , 1 166
Comédie Italienne , 167
ARTS. 168
Gravures . ibida
Muſique. 171
Topographie', 1:4
Chorographie , 175
Vers fur l'arrivée de l'Empereur à Paris , 176
Lettre de M. de Mandre à M. Morand , 177
Diction . des ſciences économiques , 183
Cours de Belles - Lettres , 102
- - Mathématiques , 193
216 MERCURE DE FRANCE.'
Variétés , inventions , &c .
Anecdotes.
Avis ,
194
197
201
Nouvelles politiques , 202
Préſentations , 208
::
d'Ouvrages , 209
Nominations , 210
Mariages , 211
Morts, 1212
Loterie, 213
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Lettres ſur la Goutte , ECRITES par M. EMERIGON ,
Procureur du Roi , en la Jurisdiction Royale , & au
Siege Général de l'Amirauté du Bourg St. Pierre. 21
d
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
LAPLURIBUS UNU
TUEBOR
SIQUÆRIS
PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
s'ou
AP
20
MS
1777
1

MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
JUIN. 1777-
N°. VIII.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVII.
LIVRES NOUVEAUX.
Philoſophie de la Nature , 8vo. 6 vol. fig. 1777.
Poëſies Lyriques de M. Ramier , 8vo. Berlin 1777
Oeuvres de M. de la Harpe , 8vo. 3 vol. 1777.
Les Incas par M. Marmontel , 8vo. 2 vol. fig. Edition Originale
, à f 10- 10.
dito, in 8vo. fans figures à f 3 -: -
dito , petit in Evo. à f2 - : -
Hiſtoire de Lady Julie Hartley , 8vo . 2 parties 1777.
Lettres de Mylord Rivers , 8vo. 2 parties 1777.
Bibliotheque Orientale d'Herbelot , fol . 1776.
Cours d'Etude pour le Prince de Parme &c. par l'Abbé de
Condillac en 16 volumes .
Hiſtoire du Royaume de Majorque par d'Hermilly , 4to 1 vol.
1777.
Un Chrétien contre fix Juifs, 8vo. à fr : -
Dictionnaire d'Hiſtoire Naturelle par Valinont de Beaumare
8vo. 9 vol . 1776.
Eſſai qui a remporté le prix de la Société Hollandoiſe des
Sciences de Haarlem en 1770 fur cette Queſtion . Qu'estce
qui est requis dans l'Art d'Observer ; & juſques-oil cet
Art contribue- t-il à perfectionner l'Entendement ? par M.
BENJAMIN CARRARD &c. grand in 8vo. I vol. de 438
pages , imprimé à Amſterdam , chez REY en 1777.
àf 1:15 : de Hollande.
MARC- MICHEL REY Libraire à Amſterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris , vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raiſonné des Sciences , des Arts
&des Métiers en V. Vol. in folio , dont I de Planches .
Les deux premiers,Volumes actuellement en vente , à
f30 - : - : le troiſieme en Février 1777. à f12 - : - : & les
IV & Vme. en Août 1777. à f30- :- : de Hollande.
REY continue l'Impreſſion du Journal des Scavans àf8-8 -:
les XIV parties qui compoſent l'année .
On trouve chez lui L'Encyclopédie , fol. 28 Vol. ſçavoir XVII
de Diſcours & XI de planches , édition de Geneve conforme
à celle de Paris .
Collection de Planches enluminées & non enluminées ,
repréſentant au naturel ce qui ſe trouve de plus intéresreffant
& de plus curieux parmi les Animaux , les Vegétaux
& les Minéraux , par M. Buchoz. les VIII premiers
Cahiers à f 15-15 - le Cahier.
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
fur la Nature 8vo. 3 Vol. à f 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé ſur la Morale 8vo.
I Vol. à f1-10- :
Principes de la Légiflation Univerſelle en 2 Vol. 8. à f3-:-
Dictionnaire raiſonne d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege &
4
1-22-2
LIVRES NOUVEAUX .
Maréchallerie , par M. la Foſſe , 8vo. 2vol. 1775. af4-:-
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols.
Expofé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo. à 12 fols.
Poësie del fignor abate Pietro Metaſtaſio , 8vo 10 vol.1757
1768. à f15-:-: le même ouvrage en Italien en 6 vol . indouze
à f 9 - : - :
Eſſai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois. 8vo. af1-:-
Effai fur les Cometes , par Mr. André Oliver. Traduit de
l'Anglois , 8vo. 1 vol. fig. à f 1-10-:
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame .
par le Docteur Marat , en 3 vol . indouze à f3-15- :
Lettres Chinoifes , Indiennes &Tartares , &c. 8vo. af1-:-
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions,
8vo. à 10 fols.
Choix de Chanſons mifes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes pat I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine . 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Mo
derne &c . 4to 4 Tomes 17731776. 30 flor.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 Jols.
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &ca
1 vol. 1777. à f 1-5-:
MARC-MICHELREY , Libraire à Amsterdam , continue d'imprimer
& de débiter le MERCURE DE FRANCE , ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
& en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Littés
raires , Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
agréables , comme Peinture , Architecture , Gravure , Musi
que &c. quelques Anecdotes , des Edits , Arréts , Déclara
rations ; des Avis , des Nouvelles Politiques ; les Naiſſances
&les Morts des Perſonnages les plus illustres : les tirages
des Loteries , & affez ſouvent des additions intéreſſantesde
PEditeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f12-:-: ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770-1776.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVI. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET.
Seconde Edition. On y a joint d'autres écrits re-
Jacifs aux Beaux-Arts , grand 8vo. 2vol. LaHaye , 1773 .
•f4. de Hollande.
Effais Politiques ſur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre . 8. à 12 fols.
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. No. 1 à 18. ou tom. I. prem. partie
à tom. 6. IIIe. Partie. Paris 1775-1776. à f9. pour les
4Tomes en 12Parties , ou f 18 : - pour les XXIVparties.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes . Aventures
amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris,
1775. à f 3 : -
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 - 1769.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , t ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant fon séjour en Angleterre.
Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in - douze , I vol. 1775. à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authentiques;
les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée
8vo. I vol. àf6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f3: 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
::
:
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN. 1777.
PIECES FUGITIVES .
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisieme
du Poëme des Saiſons ; imitation libre
de Tompson.
T
NUIT DE L'AUTOMNE .
RANSPORTONS- NOUS , Muſe , ſur ces côteaux,
Volons enſemble au fond de ces vallées ,
Et parcourons ces champêtres allées
A 3
6 MERCURE DE FRANCE,
Où les noyers fe courbent en berceaux ,
Dans les forêts errons à l'aventure ;
Ranimons - nous aux rayons du matin ,
Et contemplons l'éclat de la Nature
Qui s'affoiblit & touche à ſon déclin.
L'aſtre brillant , au bout de ſa carriere ,
Ne donne plus que des jours raccourcis
Les ſoirs glacés repandent ſur la terre
De noirs frimats , & les cieux obfcurcis
Ne jettent plus qu'une foible lumiere.
Du ſein des lacs & du fond des étangs ,
D'épais brouillards embraſſent l'atmoſphere ,
Et , dans leur marche , obſcurciſſent les champs ,
Perçant alors à travers un nuage ,
L'aftre des nuits ſe leve à l'Orient :
Il ſe déploie , & fon brillant viſage..
Découvre à l'oeil un ſpectacle impoſant,
Un doux éclat embellit ſa carriere ,
Son char léger plane ſur l'Univers :
Son diſque roule , & ſa pale lumiere
Semble flotter dans le vague des airs.
Elle ſe coule au - deſſus des montagnes ,
Et juſqu'au ſein des champêtres vallons :
Les près , les eaux , les bois & les campagnes
Brillent au loin du feu de ſes rayons,
Sous le reflet de ſa maſſe argentée ,
JUIN. 1777. 7
Tout l'horifon s'éclaire & se blanchit :
Par le zéphir mollement agitée ,
L'onde , en fuyant , friffonne & réfléchit ,
Comme un miroir , ſa lumiere empruntée.
Mais quand ſon diſque , entierement éteint ,
Sur l'horizon ſe montre à peine encore ,
Au Nord glacé , le brillant météore
Parcourt les cieux & diſparoît foudain.
L'éclat qu'il jette étonne l'hémiſphere ;
Et , traverſant les vaſtes champs de l'air ,
D'un vol pareil à celui de l'éclair ,
Laiſſe après lui des fillons de lumiere.
L'horreur ſe peint dans les regards glacés :
La multitude , interdite , éperdue ,
L'air conſterné , les cheveux hériſſés ,
Au firmament n'oſe porter la vue,
Vaines terreurs ! tantôt c'eſt une armée
Qu'elle apperçoit dans les plaines des cieux ;
Tantôt ce ſont des ſignes monftrueux ,
Une autrefois , ſa foibleſſe alarmée ,
Voit des dragons & des ſpectres hideux .
Mais , dédaignant le préjugé vulgaire ,
Le Sage obſerve avec un oeil ſerein
Ces feux folets , dont l'éclat éphémere
Fuit à l'aſpect des rayons du inatin.
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Enfin la nuit ténébreuſe & profonde
Couvre les airs de ſes voiles épais .
Les monts , les bois , les champs , le ciel & l'onde
Sont confondus ; le ſommeil & la paix
Sur les mortels épanchent leurs bienfaits.
L'oeil , qui ſe perd dans une maſſe énorme ,
De l'Univers regrette la beauté :
Tout eſt muet , & la variété
N'offre aux regards qu'une ſcene uniforme.
Du Voyageur , dans ſa route égaré ,
Que le deſtin eſt affreux & terrible !
Errant ſans guide , à lui - même livré ,
La mort paroſt ſous un aſpect horrible ,
Et le tourment dont il eſt déchiré ,
Ajoute aux maux de fon ame ſenſible.
Peut- être il voit courir dans les vallons ,
Pour ſon malheur , ce feu philoſophique
Qui ſe répand , en s'échappant des joncs.
Cette lueur , qui parcourt les gazons ,
Laiſſe un éclat , dont le jour fantaſtique
Le précipite en des gouffres profonds :
Et cependant ſon épouſe attendrie
Et ſes enfans , attendant fon retour ,
Dans la douleur paſſent leur trifte vie ,
Forment des voeux & pleurent nuit & jour.
Mais quelquefois une douce lumiere ,
Bienfait des Dieux qui veillent ſur ſfon fort ,
JUIN. 1777.
De ſon courſier entoure la criniere ,
Lui fert de phare & le conduit au port.
Par M. Willemain d'Abancourt.
VERS
Mis au bas d'un Portrait du Chancelier
DE L'HOPITAL.
DÉFEI ÉFENSEUR de Thémis , ſon bras , de la Couronne ,
Dans un fiecle orageux fut le meilleur ſoutien
Il réunit en ſa perſonne
L'homme d'Etat , le ſage & le bon Citoyen.
Par le méme.
ELÉGIE DE TIBULLE .
CELUI
Qui primus coram juveni.
ELUI qui put ravir à l'Amante éplorée
Le jeune objet de ſon amour ,
Ou qui priva l'amant d'une belle adorée ,
Fut un monftre indigne du jour.
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Périſſe l'homme dur , inſenſible & farouche ,
Qui vit, fans mourir de douleur ,
Par une main barbare arracher de ſa couche
Et ſa compagne & fon bonheur.
Je n'ai pas , je n'ai pas cette force inhumaine ,
Et je l'avoue avec candeur.
L'Amour à mes plaiſirs à mêlé trop de peine ;
Le ſentiment briſe mon coeur.
Quand je ne ferai plus qu'une ombre &de la cendre ,
Viens , Doris , & ta mere en pleurs ,
Viens , les cheveux épars , fur celui qui fut tendre ,
Verſer des larmes & des fleurs.
Invoquez , appelez l'ame qui vous fut chere !
Arroſez de lait & de vin
Les reſtes d'un époux , d'un fils , d'un ceur fincere ,
Qu'un tombeau les reçoive enfin.
Qu'on y grave ces vers : à la race future
Qu'ils difent mon funeſte fort.
Un déplorable amour , une belle parjure ,
„ A Lyſis ont donné la mort ".
Par M. Marteau.
JUIN. 1777. II
LA PHILOSOPHIE DES OISEAUX.
GALANS Moineaux ,
Tendres Fauvettes ,
Et vous , gentilles Alouettes ,
En voltigeant fur de foibles rameaux ,
Vous vous plaiſez à chanter en rondeaux
De vos amours les plaiſirs , non les peines :
Vous ignorez les miferes humaines.
Votre inſtinct eſt plus für que ne l'eſt la raiſon :
Ce n'eſt point par comparaiſon
Des maux de vos pareils , que vous aimez la vie ;
Le grain que vous auriez , qu'un autre n'auroit pas ,
Ne rendroit ni meilleurs , ni moins bons vos repas ;
Du bien de tous votre eſpece eſt ravie.
Sobres dans vos banquets comme dans vos ébats ,
La paſſion jamais ne vous fait faire
Rien au - delà du néceſſaire ;
Vous ne craignez Hercule ni Jaſon ,
N'ayant empires ni toiſon.
La liberté de votre eſpece ,
Le néceſſaire tous les jours ,
12 MERCURE DE FRANCE.
Le choix libre dans vos amours ,
Font regner parmi vous le plaiſir , l'alegreſſe.
Les biens les plus réels ne vous ſont précieux ,
Que quand le ſentiment les rend tels à vos yeux :
Jamais l'opinion , qui ſéduit la ſageſſe ,
N'a pu de votre inſtinct ſéduire la juſteſſe.
Vous ignorez que le bonheur
Eſt d'être ſouſtrait au malheur ,
Et de jouir en imbéciles
De plaiſirs que l'on ne ſent pas ,
Que l'habitude a rendu fans appas :
Des maux de moins & des biens inutiles ,
Vous paroîtroient également futiles ,
Et vous n'en feriez aucun cas.
Plus humains que ne font les hommes ,
Vous ne livrez jamais entre vous de combats ;
Et plus ſages que nous ne ſommes ,
Vous partagez vos biens ſans procès , ſans débats.
Multipliez , croiſſez & fervez , d'âge en ages ,
De modeles pour être heureux :
Si quelque jour nous ſommes ſages ,
Que ne vous devront point nos arrieres-neveux ?
Par Madame ***,
JUIN. 1777. 13
ROMANCE.
Air : L'Amour m'a fait la peinture, &c.
Ο νο vous , dont l'ame ſenſible
Se plaît aux récits touchans !.
Sous cet ombrage paiſible ,
Sans gémir , s'il eſt poſſible ,
Ecoutez mes triſtes chants .
Seul dans les forêts prochaines ,
Sans deſſein j'errois un jour :
De mes amoureuſes chaînes ,
De mes plaiſirs , de mes peines ,
Je rendois grace à l'Amour.
Dieux ! quel objet déplorable
S'offre à mes regards diſtraits :
La Nymphe la plus aimable ,
Mais la douleur qui l'accable
Frappe plus que ſes attraits.
Du fort contemple l'ouvrage ,
Dit - elle en m'appercevant ,
Si d'une effrayante image
/
14 MERCURE DE FRANCE .
Tu ne crains pas le préſage ,
Regarde ce monument.
Vois , ſous la mouſſe jaunâtre ,
Vois l'objet de mon tourment :
Le méchant git ſous l'albâtre ,
Et cette pierre grifatre
Te cache un parfait Amant.
De l'eſpoir abandonnée ,
J'attends ici même fort ;
A la douleur condamnée ,
En vićtime infortunée
L'Amour me livre à la mort.
J'ai pour compagnes fidelles
Les colombes de ces bois ,
Les plaintives tourterelles :
Echo , ſenſible comine elles ,
Imite ma triſte voix.
Berger , ton ame attendrie
M'aſſure au moins quelques pleurs i
Quand j'aurai perdu la vie ,
Redis par - tout de Sylvie
Les amours & les malheurs.
A ces mots , pale & mourante ,
Je vis ſes yeux ſe fermer ;
JUIN. 1777 . 15
Mais quand ſa bouche expirante
Prononça le mot d'Acante ,
Je la vis ſe ranimer.
J'allois rendre à cette Belle
Le plus lugubre devoir :
Mais , o ſurpriſe nouvelle !
La fleur qu'on nomme immortelle ,
A ſa place ſe fait voir.
N ſoupire plus , dit - elle ,
Berger , mes maux font finis :
Pour récompenfer ton zele ,
Reçois d'une ombre fidelle
Un fage & dernier avis.
1
Aimer eſt un doux preſtige ,
Un ſonge, un bien paſſager;
L'amour heureux , un prodige :
Envain notre coeur l'exige ,
Rien n'eſt für que le danger .
Par Madame de Montancios.
16 MERCURE DE FRANCE.
CYDALISE ET SERGY,
Ou le Pouvoir de la Beauté.
NÉE de parens vertueux , & qui jouifſoient
à juſte titre de l'eſtime publique ,
Cydaliſe avoit vu,dès ſa tendre jeuneſſe,
paſſer preſque toute leur fortune dans
des mains étrangeres , avec le gain d'un
procès injuſte. Un coup auſſi ineſpéré ne
lui avoit fait enviſager la vie , dès ſon
aurore , que comme une ſource inépuiſable
de chagrins. Toujours préſente à
ſa penſée , cette triſte époque la lui
rendoit d'autant moins ſupportable ,
qu'elle la forçoit d'être témoin de revers
mille fois plus affligeans que l'appareil
du trépas. Semblable à une roſe qu'on
voit ſe flétrir ſur ſa tige , & fe deſſécher
preſque en un inſtant, lorſque trop expoſée
aux ardeurs du ſoleil , elle en reçoit
des impreſſions trop vives & trop multipliées
, on avoit craint qu'une fievre
meurtriere ne s'allumât dans ſon ſang ,
& ne la conduisit bientôt aux portes de
la mort. Par-là ſes infortunés parens auroient
JUIN. 1777. 17
roient vu mettre le comble à leur affliction
, & la perte d'une fille auſſi chere
les eût immanquablement entraînés après
elle dans la nuit du tombeau.
Mais la raiſon chez Cydaliſe avoit
devancé les années : le ciel , qui ne ceſſe
jamais de protéger l'innocence , lors
même qu'il paroît être le moins ſenſible
à ſes malheurs , avoit foutenu la patience
de Cydaliſe ; il avoit veillé lui-même ſur
les jours de cet aimable enfant : une
éducation foignée , foutenue & aidée par
l'amour des vertus , dont elle avoit tous
les jours devant les yeux des exemples
vivans dans la perſonne de ſes pere &
mere: que fais - je encore ? une connoifſance
exacte de ce qu'elle leur devoit ,
jointe à l'idée confolante de pouvoir leur
être utile; toutes ces conſidérations , &
de plus puiſſantes encore , étoient venues
à ſon ſecours , & l'avoient conſolée
bien plus efficacement que ne l'euſſent
pu faire , dans un âge plus avancé , la
prétendue philofophie , & le ſtoïciſme
non moins prétendu des eſprits forts.
Elle avoit été tout à la fois l'objet & le
témoin de tous ces revers , ſans en être
accablée: il y a plus , elle s'étoit conftamment
montrée ſupérieure à ſa mau-
B
18 MERCURE DE FRANCE.
-
vaiſe fortune , & on l'entendoit ſouvent
répéter que le fort pourroit bien ia perſécuter
quelquefois , mais que jamais il
ne fauroit l'abattre .
Réduite à ſubſiſter du travail de ſes
mains , Cydaliſe partageoit avec les chers
auteursde ſes jours,un pain qu'elle arro
foit de ſes ſueurs : elle leur rendoit en
quelque forte au centuple le bienfait de
l'exiſtence qu'elle en avoit reçu ; elle étoit
en même tems l'unique ſoutien, la conſolation
la plus douce de leur vieilleſſe :
ils aimoient à revivre en elle , à lui prodiguer
leurs embraſſemens & leurs careſſes
; & Cydaliſe , à ſon tour , ſembloit
puiſer une nouvelle vie dans leur ſein,
pour ſe les conferver & pour les aimer.
Combien elle étoit belle! combien elle
étoit aimable! combien elle étoit ver
tueufe & honnête ! jamais , non , jamais
la Georgie & laCircaffie ne produiſirent
une beauté ſi accomplie & fi parfaitement
réguliere. Sa taille étoit grande &
majestueuſe; elle avoit un maintien doux
&honnête , le port noble &gracieux ,
l'on voyoitdans ſa phyſionomie les grâces
les plus tendres s'allier , ſans rien perdre ,
à l'air le plus impoſant & le plus modeſte.
Elle étoit jeune ; mais on ne remar
&
JUIN. 1777 19
quoit pas en elle cette étourderie ſi com
mune aux perſonnes de ſon ſexe & de
fon âge , qui n'ont que des agrémens
imparfaits , & qui peuvent bien amufer
les yeux , mais qui ne fauroient aller jufqu'au
coeur. Cydaliſe étoit dans cet
âge vraiment aimable , qui met la beauté
dans tout fon jour , les graces dans toute
leur force ; en un mot , elle étoit comme
un compoſé de graces & de majeſté ; &
ſon extrême douceur , en même tems
qu'elle modéroit l'éclat de l'une , faiſoit
aimer davantage les autres & leur donnoit
plus de prix ; auffi tant d'attraits
& de perfection rendoient - ils Cydaliſe
l'exemple & l'amie de ſes compagnes :
le moyenqu'elle ne fît pas en même tems
l'amour & les délices des perſonnes refpectables
à qui elle étoit redevable de
tout , & de qui elle aimoit tant à dépendre
?
Perſonne au monde n'étoit moins
répandu ni plus difficile à ſe communiquer
que les parens de Cydalife : elle
atteignoit à peine ſa vingt unieme année
, lorſqu'une maladie épidémique , qui
regnoit à Vérone , lui enleva ſa mere :
elle fut inconfolable de cette perte , &
Clidaman , fon pere , n'en fut pas moins
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
vivement affecté. Cependant , après avoir
rendu les derniers devoirs à ſon épouſe ,
il s'étoit retiré à la campagne , & avoit
fixé ſon ſéjour dans un hameau ſitué à
quelques milles de Vérone. Il y menoit
une vie très - retirée , & tout-à - fait conforme
à l'anthipatie qu'il avoit toujours
eue pour le fracas & le tumulte des
villes ; quelques livres de morale & de
philofophie , qu'il avoit ſauvés des débris
de ſa fortune, faisoient preſque ſon unique
compagnie ; ils diſſipoient ſa mélancolie,
le rendoient moins fombre , &
adouciſſoient à Cydaliſe les ennuis de ſa
folitude : partagé entre ſa chere fille &
ſes livres , on eût dit que Clidaman vouloit
être étranger à l'Univers.
Clidaman avoit quelques amis , & il
étoit bien digne d'en avoir : de ce nombre
étoient M. & Madame de Saint-J**.
Ils avoient été anciennement attachés à
des maiſons illuftres , & quelques - uns
de leurs proches parens exerçoient encore;
dans une Cour étrangere , des
emplois non moins honorables que lucratifs.
Quant à leur fortune , elle conſiſtoit
preſque toute dans une honnête
médiocrité , bien préférable aux richeſſes.
Ils jouiſſoient en quelque forte , chez
JUIN. 1777. 21
leur nouvel Ami , des privileges de l'égalité
, & cette égalité elle - même ſerroit
plus fortement les beaux noeuds qui les
uniſſoient : elle augmentoit , aux yeux des
uns & des autres , le prix & les charmes
de leur commune amitié , & leur y faifoit
trouver tous les jours de nouvelles
douceurs.
Quelle union que celle qu'on voyoit
regner entre des perſonnes auſſi dignes
& auſſi jalouſes de l'eſtime publique !
Quel exemple que celui qu'ils ſe donnoient
mutuellement de l'amour des
vertus & du devoir ! Ils s'applaudiſſoient
de ſe connoître , ils ſe trouvoient heureux
de s'aimer.
Cependant on ne parloit plus dans
tout le voiſinage que de Cydalife , & fa
beauté faifoit encore moins de bruit que
ſa ſageſſe & ſes vertus. Lajeune Nobleſſe
, impatiente de la voir , venoit en
foule des environs , pour s'aſſurer ſi l'on
n'exagéroit pas les charmes de Cydaliſe ;
mais on ne la rencontroit nulle part : elle
étoit toujours auprès de fon pere , & ne
le quittoit pas un ſeul inſtant: on ſe
récrioit contre l'apathie de Clidaman ;
on l'accuſoit de réceler injustement un
tréſor dont le ciel ne l'avoit fait que le
depoſitaire . B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
Un jeune Marquis témoignoit plus
d'enjouement encore que les autres ; on
l'appeloit Sergy ;&, fur le timple expoſé
qu'on lui avoit fait des charmes de Cydaliſe
, il en étoit devenu éperdument
amoureux ; ce devoit être un grand préjugé
en faveur de cette belle , que la
vivacité de fon amour; car juſques- là
Sergy n'avoit été capable d'aucun attachement
folide & conftant: le nombre
de ſes infidélités étoit égal à celui de fes
Maîtreſſes. Au reſte , ſes habits étoient
magnifiques , fes diamans de la plus belle
eau, ſes bijoux élégans & des mieux
choiſis; il avoit de petites maiſons , donnoit
de petits foupers , médiſoit des femmes
, perfiffloit les hommes , & jouoit la
comédie à ravir. Perſonne n'avoit de
meilleurs chiens ,de plus beaux fufils & de
plus beaux chevaux : ilen contoit àtoutes
les femmes , n'en rencontroit jamais de
cruelles , faiſoit ce qu'on appelle du bruit
a la Cour : il étoit fêté , chéri , recherché
dans tous les cercles ; en un mot,
c'étoit le plus parfait étourdi , le plus
accompli petit- maître qu'on connût ; il
n'étoit bruit que de ſon faſte & de ſa
dépenſe , & fon luxe égaloit celui des
plus riches Traitans.
JUIN. 1777- 23
Sergy connoiſſoit tous ſes ridicules ; il
prévoyoit bien que ce ſeroient autant
d'obstacles à fon amour, autant de motifs
pour Clidaman de ne lui pas permettre
l'entrée de ſa maiſon; tout cela le déſeſpéroit
: mais l'amour a- t - il jamais
manqué de reſſources ? Sergy prit le parti
de feindre & de diffimuler ; d'abord fon
goût pour les plaiſirs bruyans parut ſe
rallentir ; ſa paffion pour le jeu devint
moins vive & moins décidée ; il devint
lui-même plus rare de jour en jour ; il
évitoit avec ſoin de ſe trouver avec ſes
meilleurs amis ; &, quand il étoit contraint
de les voir , c'étoit toujours avec
un air inquiet & embarraſſé , avec un efprit
diſtrait , qui découvroit affez ce qui
ſe paſſoit au fond de fon coeur; Cydaliſe
&tous ſes charmes ſe retraçoient à chaque
inſtant à ſon ſouvenir: toujours occupé
d'elle , même au milieu des jeux &
des feſtins , Sergy ſe croyoit ſeul dans
l'Univers.
Cette paſſion naiſſante étoit trop vive
pour échapper entierement aux regards
pénétrans de ſes amis; ils ne tarderent
pas à s'appercevoir du changement ſubit
qui s'étoit fait dans ſon caractere ; on ne
lui trouvoit plus cette aimable gaieté ,
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
cette folie exquiſe & délicieuſe , qui faiſoit
l'ame de ſes converſations; il n'avoit
plus le même enjouement , la même
vivacité d'eſprit: un air fombre & mélancolique
avoit fuccédé à cette naïveté
dont il ſe pavanoit à ſi juſte titre : on ne
douta plus que ce ne fût à quelque Belle
qu'il falloit imputer une auffi étrange
métamorphofe : l'amour , & l'amour lui
ſeul pouvoit opérer de fi grands prodiges.
Sergy, dès que ſa conduite lui parut
moins extravagante & plus réguliere ,
ne ſongea plus qu'à mettre à profit les
inftans , & à chercher tous les moyens
imaginables de lier connoiſſance avec
Clidaman. Ce dernier , inſtruit du changement
ſurvenu dans la maniere de vivre
du Marquis , perfuadé d'ailleurs que ce
changement étoit ſincere , & gagné par
M. de St-J**, que Sergy avoit ſu mettre
dans ſes intérêts , le reçut avec une forte
d'empreſſement : il eut pour lui tous les
égards que lui méritoient fon rang & fa
qualité de Marquis.
3
Enfin , & c'etoit-là ce qui le flattoit
uniquement , il lui permit de voir Cydalife
avec cette honnête liberté , que ne
fauroit déſapprouver la vertu même la
plus auſtere & la plus rigoureuſe.
JUIN. 1777. 25
D'un côté , l'amour de la liberté inf.
piroit à Sergy une répugnance invincible
pour l'hymen ; c'étoit un joug onéreux
& inſupportable qui l'effrayoit , & il
étoit bien réſolu de ne former de ſa vie
d'union durable & permanente : de l'autre
, il adoroit Cydaliſe ; il n'y avoit de
bonheur , de vrai bonheur pour lui que
dans la poſſeſſion de cet objet charmant ;
& s'il ne parvenoit à lui faire partager
ſes tendres ſentimens , la vie lui devenoit
odieuſe: il appeloit la mort à fon
ſecours . L'alternative étoit terrible , &
ſes appréhenſions redoubloient à proportion
des grands obſtacles qu'il rencontroit
dans l'exécution de ſon deſſein .
Sergy d'ailleurs étoit bien perfuadé
que fon amour pour Cydaliſe ne pouvoit
avoir aucun ſuccès , ſi l'honnêteté ne
justifioit , du moins pour un tems , fes
vues & fes démarches ; c'étoit des commencemens
que tout devoit dépendre ,
& c'étoit pour lui une néceſſité indiſpenfable
de mettre Clidaman lui - même
dans ſes intérêts , en flattant fon amourpropre.
Un ſoir donc qu'il étoit venu lui rendre
une viſite , & que Cydaliſe étoit
abfente , Sergy , après les premiers com
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
plimens , fit tomber adroitement la converſation
fur elle : N'êtes-vous pas , lui
dit- il , le plus heureux & le plus fortuné
des peres ? L'on eft enchanté des attraits ,
des talens , de l'eſprit de Cydaliſe : il n'y
a qu'une voix pour elle ; & c'eſt de
l'aveu de tout le monde, la plus belle
perſonne qu'on ait jamais connue dans
toute la Province : convenezen , vous
avez une fille charmante ; & s'il m'étoit
permis d'aſpirer au bonheur de devenir
ſon époux , je me regarderois moi-même
comme le plus heureux & le plus fortuné
des hommes . Mais , reprenoit Clidaman,
foit que cet aveu de la part de
Sergy l'eût un peu déconcerté , foit que
l'idée encore récente de ſes diffipations
ne lui permît pas de prendre le change ,
Cydalife n'a rien , non,, abſolument rien ;
on lui a enlevé , ainſi qu'à moi , toute
ſa fortune ; elle eſt ſans eſpérance de la
recouvrer , & j'ai la douleur de ne pouvoir
rien faire dans ce moment pour
un enfant qui m'eſt ſi cher. Ah ! Clidaman,
reprit alors Sergy en lui ferrant la
main , pouvez-vous bien deſcendre avec
moi dans de pareils détails ?- Ils font
humilians pour quelqu'un qui aſpire à
l'honneur de s'allier à une famille comme
)
JUIN. 1777. 27
la vôtre : la beauté , les talens , les vertus
de Cydaliſe , font - ce donc là des chofes
indifférentes en elles - mêmes , & des
qualités qu'on puiſſe avoir ou n'avoir
pas, fans en être plus ou moins eſtimable?
Ne font- ce pas plutôt des richeſſes
effectives , des tréſors réels ? Est - il au
monde une fatisfaction plus grande que
celle de partager une fortune immenfe
avec une perſonne qu'on adore? Clidaman
, vous connoiſſez la mienne ; je la
mets toute entiere à vos pieds : trop
heureux de pouvoir à ce prix mériter
votre éſtime , & échanger tout ce que je
poſſéde contre la main de Cydalife !
Le retour de Cydaliſe ne permit pas
à Sergy d'en dire davantage : elle avoit
toujours vu le Marquis avec une forte
d'indifférence , à laquelle il n'étoit pas
accoutumé ; il n'en étoit néanmoins que
plus appliqué à lui plaire & plus jaloux
d'y réuſſir ; le langage des yeux & tous
ces petits foins , à qui l'amour lui ſeul
peut donner du prix , étoient fon unique
refſource : elle commençoit à lui paroître
inſuffifante; mais foit que fon heure
d'aimer fut enfin venue, ſoit que l'empreſſement
du Marquis la rendît moins
rebelle aux douces impreſſions de l'amour ,
28 MERCURE DE FRANCE.
Cydaliſe l'avertit elle-même de l'heureux
aſcendant qu'il avoit ſu prendre ſur ſon
coeur ; & Sergy , plus amoureux & plus
paſſionné que jamais , lut dans les yeux
de fon Amante, le ſignal de ſon bonheur
& de ſon triomphe.
Ce fnt alors que Sergy fit l'impoſſible
pour obtenir les faveurs de Cydaliſe :
prieres , lettres , cadeaux , tendres reproches
, fermens enfin , rien ne fut épargné.
Tout abuſe un Amant crédule: il
ſe perfuade aisément ce qu'il defire :
Sergy eſpéroit déjà de voir combler tous
ſes voeux : mais à tant d'artifices, Cydaliſe
oppoſa toujours une fermeté inébranlable;
rien ne l'a put féduire , & ſa ſageſſe
ne fut pas moins conſtante , que les aſſauts
du Marquis étoient fréquens & multipliés
.
Sergy , qui n'étoit rien moins que flatté
d'un hymenée ſi diſparat en apparence ,
& ſi diſproportionné ; & qui voyoit
d'ailleurs que c'étoit en pure perte qu'il
avoit compté , de la part de Cydaliſe , fur
une foibleſſe , dont elle étoit moins capable
qu'aucune autre,prétexta des affaires de famille
, qui l'appeloient indiſpenſablement
à Paris, & fit tous les préparatifs néceffaires
pour fon voyage. Mais , avant de
JUIN. 1777. 29.
partir , il voulut voir Cydaliſe ; il lui fit
les adieux les plus tendres , proteſta qu'il
ne l'oublieroit de ſa vie , & qu'il lui
rapporteroit inceſſamment un coeur ,
dont il lui faisoit le plus fincere hommage
: il demandoit ſur tout la grace
d'obtenir ſon portrait , afin , diſoitil
, que l'image de ce qu'il avoit au
monde de plus précieux& de plus cher ,
lui tint , en quelque forte , lieu de la
réalité ; & que ce bijou , toujours préſent
à ſes yeux , rendît plus ſupportables
à ſon coeur les tourmens de l'absence.
Cydaliſe & Clidaman ſon pere , ne crurent
pas devoir lui refuſer cette légere
fatisfaction ; celui-ci permit à ſa fille de
donner au Marquis cette nouvelle preuve
de ſon amour ; elle détacha donc fon
bracelet, & Sergy l'ayant baiſé avec tranfport
, le ferra ſoigneuſement dans ſon
porte- feuille , qui ſe trouvoit ſous ſa
main : il partit en ſe recommandant à
leur ſouvenir .
On a dit des fermens qui ſe font en
amour , qu'autant en emporte le vent ;
cette maxime n'eſt malheureuſement que
trop vraie . Sergy , loin des yeux de Cydaliſe
, ne tarda pas à reprendre ſon train
de vie ordinaire. Les Courtiſanes ,
30 MERCURE DE FRANCE.
1
éblouies de ſon luxe, ſe le diſputoient
les unes aux autres : c'étoit à qui le retiendroit
plus long -tems dans ſes lacs.
Une fur- tout , célebre par ſa beauté ,&
qui joignoit à tous les dons heureux de
la nature des talens enchanteurs qui deviennent
, chez une jolie femme , un
nouveau moyen de captiver les hommes,
fut l'emporter ſur ſes rivales ; elle lui
inſpira la plus violente paſſion: Sergy ſe
livra ſans ménagement & fans réſerve à
cette femme dangereuse; il oublia dans
les bras de la volupté ſa chere Cydaliſe ,
& avec elle tous les fermens qu'il lui
avoit fait à ſon départ.
Sergy s'étoit lié d'amitié avec un jeune
Officier nommé Doriniere , qu'il avoit
trouvé à Paris , & qui demeuroit avec
lui dans le même Hôtel : c'étoit le fils de
M. de Saint- J ** , ce bon ami de Clidaman.
On juge aisément qu'il avoit eu
occaſion de voir Cydaliſe ; il l'avoit
aimée long - tems avant que Sergy lui
fit ſa cour; & le regret de ne pouvoir
lui inſpirer du retour , lui avoit fait prendre
le parti des armes : il étoit pour
lors en quartier d'hiver à Paris : Doriniere
, en ſa qualité d'ami entroit
à chaque heure du jour , ſans ſe faire
,
JUIN. 1777. 31
annoncer , dans l'appartement du Marquis
: il ſurprit un jour entre ſes mains
le portrait de Cydaliſe : il n'eut pas
de peine à la reconnoître ; mais il crut
devoir diffimuler , & réſolut , dès le
même inſtant , de l'avoir à quelque prix
que ce fût.
Sergy le mit bientôt à même , & lui
préſenta , ſans y penſer , le moyen de
faire l'acquiſition de ce bijou. Il avoit
- perdu vingt-cinq louis ſur ſa parole , &
devoit les remettre ſous vingt - quatre
heures. Sergy ne manqua pas d'avoir
recours à la bourſe de ſon Ami: Marquis
, lui dit Doriniere , qui l'attendoit
au trébuchet , il n'est qu'un moyen de
voir combler vos deſirs , & je vous en
laiſſe le maître : c'eſt , ajouta-t- il , en
montrant du bout du doigt le bracelet
de Cydaliſe , de m'abandonner le portrait
que voilà ; remettez - le moi , & les
vingt-cinq louis font à vous. Sergy trouva
d'abord la propoſition des plus fingulieres
,& il refuſa. Mais Doriniere , qui
juſqu'alors avoit fait myſtere au Marquis,
de ſon pays & de fa naiſſance , au lieu
de ſe rebuter, le perfuada par ce raifonnement:
Ou ce portrait , lui dit- il , vous
32
MERCURE DE FRANCE.
vient d'une perſonne qui vous eſt chere ,
ou ſeulement d'une perſonne qui vous
eſt indifférente : dans les deux cas , que
rifquez - vous ? Si la Beauté dont il eſt
l'image , vous eſt chere , vous pourrez
facilement , & ſous le plus léger prétexte
, vous en procurer un autre ; ſi au
contraire votre coeur ne vous dit rien
pour l'original , rien n'empêche , je crois,
que vous m'abandonniez cette copie. Eh
bien ! Marquis , ſongez- vous ? .... Sergy
avoit beſoin d'argent ; il avoit donné ſa
parole d'honneur ; le terme alloit expirer :
il ſe rendit avec d'autant moins de peine
aux inſtances de Doriniere , qu'il avoit
toujours ignoré & qu'il ignoroit encore
que celui - ci connût ſi particulierement
Cydaliſe: il ſe laiſſa perfuader ; &, par
une inconféquence & une étourderie qui
n'avoient point d'exemple , il remit luimême
le portrait de ſa Maîtreſſe entre
les mains de ſon rival .
Heureux contre toute eſpérance , Doriniere
, fans rien communiquer au Mar
quis de fon deſſein , prit auſſi - tôt la
poſte , & revint ſe prévaloir auprès de
Cydaliſe, de l'inconſtance&de la légéreté
de ſon Amant. Elle en fut d'abord inconfolable
; Doriniere la preſſoit d'oublier
JUIN. 1777. 33
blier le Marquis , qui lui faiſoit mille
infidélités. Déjà Cydaliſe agréoit ſes
ſoins; ſon dépit alloit tourner à fon
avantage; il alloit être heureux ; mais
Sergy , qui avoit ſenti ſe rallumer dans
fon coeur tout l'amour qu'il avoit eu
pour Cydaliſe , & que l'évaſion ſubite
de ſon Ami n'avoit que trop inquiété ,
avoit couru ſur ſes pas , & arriva peu
de jours après lui : ſon premier mouvement
fut de voler chez Cydaliſe : il la
trouva ſeule , ſon pere étoit abſent & ne
devoit revenir que le foir.
Cydaliſe connoiſſoit tout le prix de
ſes charmes; elle ſavoit l'impreſſion que
devoit faire ſa beauté ſur l'eſprit & fur
le coeur de fon Amant: elle voulut jouir
de ſon embarras : Pourquoi , lui dit-elle
m'avez- vous ſi cruellement abandonnée ?
Ingrat! ... vous ne deviez m'oublier de
votre vie ; pourquoi , pendant une auſſi
longue abſence , m'avez- vous laiſſée dans
la plus cruelle incertitude ſur ce qui
vous regardoit ? Pourquoi , dites-le moi ,
ne m'avez-vous donné aucune de vos
nouvelles ? Ah ! Cydaliſe , reprit le Marquis
en l'interrompant , épargnez à ma
ſenſibilité un récit trop humiliant ; épargnez
à mon amour le tableau de mes
C
34 MERCURE DE FRANCE.
/
égaremens & de mes foibleſſes : mon
coeur avoit preſque oublié ſa chere Cydalife;
l'ingratitude... j'en frémis: ah!
encore une fois , belle Cydaliſe , oubliez
les torts de votre Amant ; foyez touchée
de ſon repentir; foyez ſenſible à fon
amour : ce ſentiment auſſi vif qu'il eſt
légitime , ne lui a point permis de
différer plus long-temps à vous en donner
les marques les plus certaines ; c'eſt lui
qui meramene à vos pieds , qui vous fait
triompher enfin de mon inconſtance &
de ma légéreté ; oui , Cydaliſe , j'ai refolu
de venir vous réitérer les offres de
mon coeur , & de m'unir à vos par tout
ce qu'il y a plus reſpectable & de plus
facré.
Sergy ne put en dire davantage : un
torrent de larmes fut la preuve la moins
ſuſpecte de fon repentir ; celles de Cydalife
fe confondirent bientôt avec les
fiennes , & fcellerent fon pardon.
Clidaman ſurvint; le filence du Marquis
l'avoit un peu indiſpoſé contre lui;
fon oubli apparent avoit refroidi fon
ancienne amitié ; mais il avoit ignoré
tous ſes écarts : on avoit eu le plus grand
foin de les lui cacher ; & la conduite du
Marquis à fon égard , ne lui paroiſſoit
JUIN. 1777. 35
blamable , qu'en ce qu'il avoit trop négligé
de lui donner de ſes nouvelles,
Sergy ſe juſtifia comme il put , ou plutôt
il s'excuſa de fon mieux. Clidaman étoit
bon , il aimoit ſa fille: Doriniere luimême
follicitoit le pardon du Marquis
avec tant de déſintéreſſement & de généroſité
, que Clidaman ſe laiſſa aiſément
perfuader ; il exigea ſeulementque le mariage
fût différé de quelques mois , & il
- fut inexorable fur ce chapitre : fans doute
il vouloit éprouver de nouveau le Marquis
, & ſe venger en quelque forte ,
par un délai ſi fâcheux à fon amour , de
la négligence qu'il avoit eue de ne lui
point écrire pendant tout fon voyage.
Sergy ſe ſoumit à tout ; il promit tout ,
& fon coeur ratifioit en même tems ſes
promeſſes . Amoureux comme il étoit ,
Sergy eût tente l'impoſible , pourvû que
Cydaliſe eût été le prix & la récompenfe
de ſes ſuccés.
Sergy avoit perdu , encore en bas âge ,
fon pere & fa mere : il ne lui reſtoit
qu'un Oncle , qui déféroit à toutes ſes
volontés avec une complaiſance aveugle ,
c'étoit cette complaiſance exceſſive qui
avoit influé en grande partie ſur le plan
de conduite que s'étoit formé le Mar-
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
quis; c'étoit elle qui lui avoit donné
tant de ridicule dans le monde : Sergy
devoit obtenir ſon agrément pour fon
mariage avec Cydaliſe, & il l'obtint ſans
peine; ſon oncle approuva fon choix , il
ratifia lui-même tout ce qu'avoit dit &
tout ce qu'avoit fait le Marquis , & fut
charméde trouver l'occaſion de connoître
Clidaman & de devenir ſon ami.
On ne ſongeoit plus qu'à faire les préparatifs
néceſſaires pour le mariage , &
le jour étoit déjà fixé pour la cérémonie
Un Courier apporte une lettre à la fufcription
de Clidaman ; qu'elle fut la joie
de ce reſpectable Vieillard , quand , après
l'avoir ouverte , il lut ces mots : ,, Je
,, vais paroître devant l'Etre-Suprême , &
„ lui rendre compte de ma vie ;je profite
„ du peu de momens que me laiſſe en-
,, core ſa divine bonté , pour réparer ,
,, autant qu'il eſt en moi , tous les torts
,, que je vous ai faits , à vous & à votre
,, famille. Soyez mon ſeul & unique hé-
,,ritier ; ce font mes dernieres inten-
,, tions; vous savez que celles d'un mou-
,, rant font , en quelque forte , ſacrées
» pour ceux qui les reçoivent.
MONTROSE .
JUIN. 1777 37
Dieu ſoit béni , s'écria Clidaman ,
dès qu'il fut un peu revenu de ſa premiere
ſurpriſe ; le ciel me rend aujourd'hui
le plus fortuné de tous les peres :
Montrofe... Cydaliſe.- Eh bien ! mon
pere. - Montrofe , ma chere fille , ce
raviſſeur injuſte de nosbiens & de notre
fortune... Eh bien ! il vient de mourir ,
& nous remet en poſſeſſion de tout
ce qu'il nous avoit enlevé. Ma fille ,
le ciel a eu pitié de ma vieilleſſe ; mais ,
que dis je? ah ! ce font bien plutôt tes
vertus qui l'ont touché.Un diſcours auffi
pathétique , une éloquence auſſi vive &
auſſi perfuafive, avoient fait couler quelques
larmes des beaux yeux de Cydaliſe ,
elles avoient ému & attendri le coeur de
Sergy ; & l'on ne fauroit dire quel plaiſir
l'affectoit plus délicieuſement , ou celui
d'eſſuyer les pleurs de Cydaliſe , ou celui
de les lui voir répandre: il étoit aux
genoux de fon Amante. Clidaman l'ap .
perçoit , & fe tournant vers eux : Allez ,
leur dit il , en les embraſſant avec une
égale tendreſſe , allez , mes chers enfans ,
au pied des autels vous jurer un amour
éternel , & une fidélité inviolable.
Cydaliſe & Sergy furent unis dès le
lendemain : Clidaman vécut encore
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
pluſieurs années , eut la confolation
d'embraſſer les enfans de fes enfans , &
de les ferrer contre ſon ſein; les jeunes
Epoux vécurent heureux ; ils laiſſerent
après eux une poſtérité nombreuſe , &
on les propoſe encore dans toute la
contrée , comme les modeles de l'amour
le plus conſtant & le plus vertueux.
A
Par M. Aviffe.
ÉPIGRAMME.
PRÉCHER par tout la vertu ,
Damon s'eſſouffle & s'enroue ;
De quoi chacun d'être éperdu :
Pour moi je dis , c'eſt un tour qu'il lui joue.
ParM. P***.
ÉPIGRAMME .
CHAQUE HAQUE Eſculape a quelque mal
Qu'il guérit avec péritie ;
De Jean le genre principal ,
C'eſt de guérir de cette vie.
Par le même.
JUIN. 1777. 39
P
AUN MIROIR.
ETIT MIROIR , écoute-moi.
Si Chloé ſe préſente à toi
Avec cet air froid & févere
Qui rend tout tremblans les Amours ,
Fais - le lui voir d'une maniere
A l'en corriger pour toujours.
C
Par le même.
LE SOURIRE.
CHEZ HEZ beaucoup de gens le ſourire
Supplée à l'eſprit qu'ils n'ont pas ,
Et les tire de l'embarras
De ne ſavoir que dire.
Un ſourire myſtérieux ,
Suppoſant de fines penſées
Avec épargne'dépenſées ,
En fait accroire à tous les yeux .
C'eſt par un pareil artifice
Qu'un gueux , rempli de vanité ,
1
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Voulant cacher ſa pauvreté ,
Lui donne un faux air d'avarice.
Dès que Dorimene fourit ,
Chacun crie à la fine mouche ;
Et, ſans avoir ouvert la bouche ,
La voilà prodige d'eſprit.
T
Moi , qui n'ai pas tant d'indulgence ,
Je réclame comme d'abus :
» Meſſieurs , ces tours me ſont connus ;
>> C'eſt un fourire d'impuiſſance ".
Par le méme.
DISCOURS ſur les malheurs de la vie , &
les avantages de la mort.
J'ai vengé l'Univers autant que je l'ai pu.
RACINE , Mith. Acte V, Sc. dern.
DÉJAÉJA l'aſtre du jour s'éclipſant à nos yeux ,
Au fein du nouveau monde alloit verſer ſes feux ,
Et fur cet Univers les ombres diſperſées ,
Inſpiroient aux humains de lugubres penſées.
Dans ces triſtes momens , attendri fur mon fort ,
(
}
JUIN. 1777. 41
1
Joſois dans ſon abyſme interroger la mort :
Réponds-moi , lui diſois-je , o mort impitoyable ,
De quels crimes , hélas ! l'hoinme eſt- il donc coupable ?
Pourquoi , dès ſa naiſſance au malheur condamné ,
Sans eſpoir de jouir , eſt-il donc moiſſonné ?
Ne peut-il par ſes maux ſuſpendre ta colere ?
A peine , avec douleur , une mourante mere
A-t-elle mis au jour le nouveau Citoyen
Qu'elle a pendant neuf mois récélé dans ſon ſein,
Que l'avide douleur , qui l'attend au paſſage ,
Epuiſant contre lui tous les traits de ſa rage ,
Imprime ſur ſon front , de ſon ſouffle infecté ,
Les ſignes effrayans de la caducité.
Ses muſcles détendus réſtent ſans énergie .
Il ne peut ſupporter le fardeau de la vie :
Il chancele ; & tandis qu'un vieillard vigoureux
Chemine lentement , & d'un bâton noueux ,
Etayant de ſon corps le tremblant édifice ,
Pour aider la nature appelle l'artifice ;
L'enfant ne peut , hélas ! de ſa débile main
Empoigner fon hochet , qu'il rejette foudain.
Sous le poids de ſon corps ſa foibleſſe ſuccombe :
Il rampe , & fes regards ſemblent chercher la tombe,
Cet effroyable gouffre , où vont s'enſévelir
Ayeux , contemporains & peuples à venir.
Mais déjà , par degré, la robuſte jeuneſſe
1
C5
42
MERCURE DE FRANCE .
Lui donne , avec les ans , la force & la ſoupleſſe :
Déjà d'un feu plus vif elle anime ſes yeux ;
Ses bras foibles jadis , font charnus & nerveux.
D'un pied agile & ferme il foule la pouffiere ;
Sous ſa haute ſtature il fait gémir la terre ;
Et ſon ame ſuivant les progrès de fon corps ,
Fait jouer tour-à-tour ſes plus ſecrets refforts.
Pour la premiere fois l'homme penſe & s'étonne ;
Il defire , il prévoit , il redoute , il ſoupçonne ;
Et toujours agité de divers ſentimens ,
Il augmente ſes maux , redouble ſes tourmens.
Il ſoupire , il gémit , & la peine inflexible
Le frappe nuit & jour de fon fceptre terrible :
S'il oſe quelquefois ſe livrer au ſommeil ,
Le travail importun vient hater ſon réveil.
Il compte les momens de ſa longue journée :
La Faim , au regard morne , à la main décharnée ,
Le ſombre Déſeſpoir , l'homicide Fureur ,
Se fuccedent fans ceffe & déchirent ſon coeur.
Mais ce n'eſt pas aſſez de ſouffrir pour lui-même :
Il faut qu'il faſſe part de fon malheur extrême ,
Qu'il donne à ſes enfans , compagnons de fon fort ,
Le germe de ſes maux , le germe de la mort.
Qui croiroit que ce fût un malheur d'être pere !
C'en eſt un cependant qui comble ſa miſere.
Un funeſte poiſon , que le chagrin nourrit ,
Se gliffe dans ſon coeur , l'infecte , le flétrit
JUIN. 1777. 43
Et la froide vieilleſſe à la marche tremblante ,
Confume pardegré la Nature expirante.
Sa raiſon s'affoiblit : l'on voit ſon front palir ,
Sa langue ſe glacer , ſes membres ſe roidir ,
Et la cruelle mort pour jamais s'en empare .
Il tombe ſous ſes coups. Hélas ! fi , moins barbare ,
Tu reſpectois , o mort ! ces auteurs citoyens ,
Qui , contens d'éclairer les aveugles humains ,
Savent dans leurs écrits , avoués du génie ,
ReſpecterDieu , les moeurs , les loix & leur patrie,
Et ces fages obfcurs , ces mortels généreux ,
Qui , tout prêts d'efſſuyer les pleurs des malheureux ,
Volent dans ces réduits qu'aſſiege l'indigence ,
Prodiguer leurs tréſors , répandre l'abondance ,
Ces Princes bienfaifans , dignes par leurs vertus
De ſe voir comparés aux Trajans , aux Titus .
Mais ils tombent auffi : leurs ombres magnanimes
Vont groffir le troupeau de tes pâles victimes.
Déplorables jouets du perfide deſtin ,
Ils fortent de la nuit pour y rentrer foudain .
Ainfi de l'Océan les ondes épurées ,
Dans des conduits ſecrets goutte à goutte filtrées ,
Donnent bientôt naiſſance à de foibles ruiſſeaux ,
Qui, ſaillant de la terre & groſſiſſant leurs eaux ,
Vont ſe précipiter , d'une rapide courſe ,
Au ſein des vaſtes mers dont ils tirent leur ſource.
44
MERCURE DE FRANCE.
Le Dieu qui nous créa pourroit - il nous hair ? "
Connoftroit - il , hélas ! ce barbare plaiſir ?
Pourquoi ? ... Mais le ſommeil , par un charme ſuprême ,
Fit ſoudain dans ma bouche expirer le blafphemes
Et répandant fur moi ſes paiſibles pavots ,
Me plongea tout entier dans un profond repos.
J'en goûtois les douceurs , quand un lugubre ſonge
Vint offrir à mon ame un utile menſonge.
Je me crus tout-à-coup tranſporté dans des lieux
Pleins de membres ſanglans & d'oſſemens poudreux .
La terreur y régnoit. Les éclats du tonnerre
Juſqu'en ſes fondemens faisoient trembler la terre;
Et des fombres éclairs la lugubre lueur ,
Me montroient de ces lieux la triſteſſe & l'horreur .
Je frémis , quand du fond d'une tombe fatale ,
Retentit fourdement une voix ſépulchrale :
„ Approche , me dit elle , & reconnois la mort.
"
"
Eh ! pourquoi , ſans ſujet , te plaindre de ton ſort ?
Ne te ſouvient il plus de ta noble origine ?
Du Dieu qui t'anima d'une flamme divine ?
„ N'es - tu pas de la terre & l'arbitre & le Roi ?
„ Ne fais - tu pas braver , réduire ſous ta loi ,
, Cet énorme éléphant , dont la maſſe peſante
» Semble être au fond des bois une tour ambulante ?
» Ce ſuperbe courfier , que ta force a dompté ,
> Aux pieds de ſon vainqueur dépoſe ſa fierté:
7
f
JUIN. 1777. 45
Il reconnoît ſa voix , & docile à la bride ,
وو Vole rapidement où ſon maître le guide.
,, Le ſtupide animal , ſans eſprit , ſans raiſon ,
Il n'a qu'un foible inſtinct . L'homme , plein de génie ,
" Se hâte d'aſſouvir ſon appétit glouton ;
Soumet tout l'Univers à ſa vaſte induſtrie :
و د
"
„ Des pins , dont la coignée émonda les rameaux ,
,, Ses mains ſavent former d'innombrables vaiſſeaux.
" Pour repouffer l'injure , éloigner les alarmes ,
„ Des métaux raffinés il ſe forge des armes;
Il fait ſculpter le marbre , élever à grands frais
„ Des Temples faſtueux , de ſuperbes Palais ;
" Lui ſeul peut compoſer ces fublimes ouvrages ,
,, Qui bravent tous les jours le tems & ſes outrages.
„ Peut - être , diras - tu , qu'importe qu'après lui
„ L'homme laiſſe un grand nom , s'il expire aujourd'hui ....
, Quoi ! tu murmure encor, quand il exiſte un être
,, Qui ſuccombe le ſoir du jour qui l'a vu naître ?
19
"
و د
Tu voudrois que ma faulx épargnât les bons Rois ...
Puis-je changer de Dieu les immuables loix
Et de tes voeux hardis devenant la complice,
و د
Pour frapper les humains confulter ton caprice ?
,, Te verrai - je toujours , le coeur aigri de fiel ,
وو Par tes ſophifmes vains attaquer l'Eternel.
40 MERCURE DE FRANCE.
» Je ſuis , plus qu'on ne croit, aux mortels néceſſaire ..
„ Songe , fonge aux Tyrans dont j'ai purgé la terre.
» Déja teintes de fang, leurs homicides mains
"
Auroient facrifié le reſte des humains :
„ Par leurs fombres fureurs la terre dépeuplée ,
"
N'auroit été bientôt qu'un vaſte mauſolée.
„ Des champs Siciliens l'horreur & le fléau ,
و د
Phalaris empliroit les flancs de ſon taureau.
,, Sur le haut d'une tour , d'une vue aſſurée ,
„ Néron contempleroit Rome aux flammes livrée.
» Près de la Mer Baltique , en ces affreux climats ,
Où la neige en monceau ſe durcit ſous les pas ,
„ Le fougueux Chriſtierne , avide de carnage ,
„ Au milieu de Stockolm porteroit le ravage,
,, Et du fang des humains ce barbare trempé ,
„ Seroit encore affis fur un trône ufurpé.
, Au fond du Vatican le profane Alexandre ,
„ Aux biens des Cardinaux pourroit encore prétendre.
„ J'ai frappé les Tyrans ; s'il falloit , malheureux ,
„ Te ſoumettre à leur rage , immortelle comme eux ,
„ Que dirois - tu pour lors ? Accablé de miſere ,
"
Tu maudirois un don que Dieu dans ſa colere
T'eût fait pour te punir de ta témérité,
» Va , la mort eſt un pas vers l'immortalité.
4
JUIN. 1777. 47
"
Sans la håter jamais , il fuffit de l'attendre.
„ Voilà tout ce que Dieu me permet de t'apprendre".
Elle dit : A ces mots je ſentis dans mon coeur
Renaître , par degré , l'eſpoir confolateur .
Sur une table d'or d'une vaſte étendue ,
Le livre des deſtins vint s'offrir à ma vue ;
Et j'allois y jeter un regard curieux ,
Une inviſible main le dérobe à mes yeux :
Déjà le ſoleil brille , & ſa vive lumiere
Pénetre dans mon lit & frappe ma paupiere;
Et troublé par ſes feux , le paiſible ſommeil
S'enfuit rapidement & fait place au réveil.
Par M. A... Etud. en Droit.
RÉPONSE à la Lettre d'Holakou - Kan ,
composée par un Secrétaire du Kalife
Mostaafem.
AU NOM DE DIEU CLÉMENT ET
MISÉRICORDIEUX,
:
Oui , grand Dieu ! Roi des Rois , tu
donnes & tu reprends les diadêmes à ton
gré ; tu éleves & tu abaiſſes les hommes
48 MERCURE DE FRANCE.
comme il te plaît : la ſource des biens
eſt en ta main, & ton pouvoir s'étend
fur toutes les choſes.
"
Nous avons lu un écrit envoyé par la
majeſté d'Ilkhan (*) , de la puiſſante &
magnifique Porte Impériale. Voici vos
propres paroles : Vous êtes , ditesvous
, créés dans la colere du ciel ,
» vainqueurs de ceux que pourſuit fon
indignation , inacceſſibles à la pitié;
inſenſibles aux larmes : Dieu a ôté la
" miféricorde de vos coeurs ".
"
C'eſt donc de votre propre bouche
que fort l'aveu de votre impiété & de
votre opprobre ; aveu bien digne de vous
attirer de ſanglans reproches , lorſqu'il
ſera poſſible de vous en faire.
O impies ! je n'adore point ce que
vous adorez ! Dans tous vos écrits , dans
votre affreux libelle même , vous vous
vantez d'être infideles : mais la malédiction
de Dieu n'eſt-elle point ſur les impies
? Semblables aux racines , vous ne
différez point des branches. Pour nous ,
nous ſommes les vrais fideles : nous
fuyons l'opprobre & le ſcandale : nous
ne doutons point que le Koran ne ſoit
defcen.
(*) Surnom des Empereurs Tartares.
JUIN. 1777. 49
deſcendu pour nous ; il eſt plein de miféricorde
envers nous , & ne ceſſera
jamais de l'étre. Son interprétation nous
comble tous également de bénédictions.
Ses défenſes , ſes permiſſions nous font
particulierement adreſſées.
Eſt- ce pour vous que le feu a été créé ?
Eſt- ce pour vous qu'il a été allumé quand
les cieux ſe ſont entr'ouverts ?
C'eſt une choſe ſinguliere que de vouloir
faire peur aux léopards avec des
chiens , aux lions avec des hyènes , aux
héros avec des poltrons. Nous avons des
chevaux arabes & des combattans courageux
, dont les lances donnent de fi
grands coups , que leur renommée vole
du couchant à l'aurore.
Si nous vainquons , notre ſort ſera
heureux ; ſi nous fuccombons , nous ſerons
tranſportés en un moment dans les
vergers du Paradis. Ceux qui périſſent
en combattant pour la loi de Dieu , ne
meurent point ; ils vivent heureux dans
le ſein de leur Maître.
Vous ajoutez : " Notre courage eſt
,, auſſi inébranlable qu'une montagne ;
ود
nous ſommes auſſi nombreux que les
, grains de ſable ".
Mais le nombre des moutons n'effraye
D
50
MERCURE DE FRANCE.
point le Boucher qui les égorge ; une
légere étincelle ſuffit pour réduire en
cendres un vaſte bûcher ; & l'on a vu
plus d'une fois une poignée de gens ,
par le ſecours du Tres-Haut , tailler en
pieces de nombreuſes armées. Dieu luimême
combat pour ceux qui préferent
la mort à une vie infortunée. La mort
eſt l'objet de nos voeux. Si nous vivons ,
nous vivrons heureux ; ſi nous mourons ,
nous expirerons martyrs.
A moins que le parti de Dieu ne foit
celui des vainqueurs , que l'Empereur
des Croyans & le Lieutenant du Dieu
des armées éloigne de nous cette penſée !
Vous nous demandez l'obéiſſance ;
nous n'entendons point ce langage ,
nous n'obéirons point. Vous ofez exiger
que nous vous déclarions nos deſſeins !
Le fil de ce diſcours eſt bien leger , &
le beſoin de votre fuſeau bien fragile !
Découvrirons-nous la brique d'un édifice
avant les fondemens ? Ferons-nous fuccéder
l'irreligion à la piété? Venez-vous
nous annoncer un Dieu nouveau ? Pourquoi
ne le faifiez - vous pas lorſque le
nôtre a preſque fendu la voute du ciel,
entr'ouvert la terre , & renverſé les montagnes
à grand bruit ?
JUIN. 1777. 51
Dis au Secrétaire (*) qui a compoſé
コcette Lettre & tracé ce difcours : Nous
avons jeté les yeux fur un libelle , qui
コnous a fait auſſi peu de ſenſation que le
コbruit d'une porte ou le bourdonnement
d'une abeille. Nous lui répondrons comme
il nous parlera; nous agirons avec lui felon
la loi du talion ; & il n'y aura rien
chez nous , pour vous , que le tranchant
denos épées, avecle ſecours du Très Haut,
Traduit de l'Arabe par M. l'l'Abbé
Pigeon de S. Paterne.
1
LE TRAVAILLO
LOIN
Épttre.
✓OIN de moi , ſtérile Déeſſe ,
Qui , d'un narcotique repos ,
Préférez les triſtes pavots
Aux doux attraits de la Sageſſe .
Fuis ces lieux , honteuſe Pareffe ,
Porte ailleurs ton air empeſté :
C'eſt au Travail que je m'adreſſe;
Il eſt ma feule Déité..
Nafireddin .
"
eiso
1
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
L'homme , que plaça ſur la terre
Le ſouffle heureux du Créateur ,
Doit , pour remplir l'objet de ſon Auteur ,
Aux paſſions livrer la guerre.
Dans ſon oiſiveté , quel ſera ſon ſecours ?
Tout s'armera pour le détruire ;
Et s'il veut ſe ſouſtraire à ce honteux délire ,
Le Travail ſera ſon recours.
Dans le jardin d'Eden , à notre premier Pere ,
• Que manquoit - il pour ſon bonheur ?
Tous les objets étoient faits pour lui plaire ;
La terre , cette tendre mere ,
Ouvroit ſon ſein en ſa faveur :
Le travail de ſes mains fut ſon unique affaire ,
Et le remede ſalutaire
Qui devoit empêcher ſa chûte & ſon malheur.
C'eſt envain que l'orgueil nous trace des maximes
Dont l'aveugle ſéduction
Entretient notre paffion .
Des préjugés , loin d'être les victimes ,
Uſons de notre liberté ;
A nos deſtins rendons les Dieux propices ,
Et fongeons que l'oiſiveté
Ouvre la porte à tous les vices.
Travail ! tu remplis mes deſirs :
Si de l'ennui je ſens l'atteinte ,
Changeant mes peines en plaiſirs !
De tes bienfaits la ſalutaire empreinte ,
1
' JUIN. 53 1777.
\
Seme de fleurs tous mes loiſirs.
Variant à mon gré l'objet de mon ouvrage ,
Tantôt avec Newton , fcrutateur ſtudieux ,
Je parcours , d'un oeil curieux ,
Des mondes ſuſpendus l'admirable aſſemblage.
Loix de la gravitation !
De mes yeux offuſqués vous êtez le nuage
Qui cauſoit mon illufion.
Entre Montagne & la Bruyere ,
J'apprends à penſer , à jouir ;
Aux traits brillans de leur lumiere
Je ſens mon coeur s'épanouir.
Tantôt , avec l'Auteur de Cinna , des Horaces ,
Mon ame éprouve des tranſports :
Racine , tes charmans accords
Semblent montés ſur la lyre des Grâces.
Mais cet univerſel Auteur ,
Qui de ſes chants remplit l'Europe entiere .
Rival de Virgile & d'Homere ,
Feroit à lui ſeul mon bonheur.
De l'art des vers , ce nouveau Prométhée
A dérobé le feu qui peut tout enflammer :
Philoſophie , hiſtoire ; oui , ce charmant Protée
Dans ſes écrits a ſu tout enchaîner ;
Et ne laiſſa à l'ame étonnée
Que le plaiſir de l'admirer.
Par une étude réfléchie ,
1
Des différens Auteurs comparant les béautés ,
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
Mon ame s'ouvre aux vérités
Qui font le charme de la vie.
Plaiſir délicieux qu'on ne peut définir !
Aux feux dont l'Orient ſe dore ,
J'entrevois la brillante aurore
Du beau jour dont je vais jouir.
Du plaiſir du travail , mon ame impatiente ..
Se livre au goût qui la conduit :
Comme l'abeille diligente ,
Je pourrai recueillir le fruit
D'une application conftante.
Des fleurs qui naiſſent ſur mes pas
Je fatisfais mes yeux avidés ,
Er du jardin des Heſpérides
1
1"
Les beautés auroient moins d'appas .
Ainſi dans un vallon , où l'art & la nature
Ont réuni leurs agrémens ,
Le Voyageur compte peu les inftanss
A ſes regards , errans à l'aventure ,
S'offrent mille objets ſéduifans ,
Qui ne laiſſent point de murmure
A des deſirs impatiens .
Du bien réel la douce amorce
Change toujours l'épine en fleur :
Le plaiſir du travail , par fon charme flatteur ,
En fait diſparoître l'écorce :
Le ſentiment remplit le coeur.
Momens délicieux pour un être qui penſe !
L'ame jouit de ſes poffeffions.
いい
1
JUIN. 1777- 55
Laiſſez au feu ces paſſions ,
Le vain Peuple qui les encenſe.
Dans le tourbillon des defirs
Envain , par de nouveaux plaiſirs,
Croit - on remplir le vuide de fon ame.
Le feu pétillant qui nous luit ,
Eſt un phoſphore dont la flamme
Pour quelques inſtans nous ſéduit.
De cette lueur paſſagere
Le Travail brave la douceur :
Une jouiſſance éphémere
Ne fit jamais le vrai bonheur.
Sachons vaincre notre foibleſſe ,
Fuyons cet appas ſéducteur ;
Et craignons le moment d'ivreſſe,
Dont le délire affreux feroit notre malheur.
A Limoux , en Languedoc, par un AbonnéauMeraire.
:
DESCRIPTION DE LA SICILE.
AVANT
Traduite de Claudien .
VANT que par les flots ſes rochers ébranlés ,
Dans l'abyfine des mers ſe fuſſent écroulés ,
Au rivage voiſin cette Iſle réunie ,
N'avoit point de barriere entrelle & l'Aufonie.
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Aujourd'hui , ſéparés de ces antiques bords ,
Ses flancs des vaſtes mers repouſſent les efforts ;
Là , des vents d'Ionie affrontant la tempête ,
Pachin leve fur l'onde une ſuperbe tête ;
Là , des rives de Thrace un torrent bondiſſant ,
Sur Lylibée envain s'élance en mugiſſant ;
Ici la mer de Tyr veut brifer les limites
Que l'immenſe Pélore à ſa rage a preſcrites .
Au milieu de l'Etna font les rochers affreux ,
De l'orgueil des Titans monumens ſourcilleux .
Encelade en vonit , de ſa bouche enflammée ,
Des tourbillons de ſoufre & des flots de fumée ;
Et quand , las de gémir ſous la maſſe des monts ,
Il s'ébranle & ſe roule en ces noires priſons ,
Tout frémit : l'Iſle tremble ; & les cités voiſines ,
De leurs murs chancelans attendent les ruines .
Sur la cime d'Etna nul jamais n'eſt monté ,
L'oeil même , à fon aſpect , ſe tourne épouvanté :
Des bois , dans ſes vallons , verſent le frais & l'ombre ,
Et le faîte paroît ſauvage , aride & fombre.
Le bitume en torrens fort de ſes flancs ouverts ,
Ou des rocs à grand bruit ſont lancés dans les airs .
Juſques dans les débris la flamme ſe ranime;
Et quoiqu'un vaſte feu bouillonne ſur la cime ,
On y voit en tout tems des neiges , des frimats ,
Que la vapeur brûlante effleure & ne fond pas ;
Et par un froid ſecret les flammes repouſſées ,
Endurciſſent encor les glaces entaſſées .
JUIN. 1777. 57
1
Quelle force inconnue élance ces torrens ,
Ces rochers embraſés & ces feux dévorans ,
Où l'air , cet élément que l'eſclavage irrite ,
Dans les flancs de l'Etna gronde , ſe précipite ,
S'enflamme& roule autour de ces monts caverneux ,
Dont le roc amolli vole en éclats poudreux ;
Où la mer en courroux , bouillonnant dans ce gouffre ,
Vomit ces rocs ardens , ces noirs amas de ſouffre.
Par M. Rousin.
LA VIEILLESSE.
CHAR
Ode.
HARMES trompeurs de la jeuneſſe ,
Le Dieu des vers vous a chantés !
Moi , je voudrois de la Vieilleſſe
Venger les droits peu reſpectés .
Qu'un autre à l'Amour rende hommage ;
Qu'il offre à la beauté volage
De ſa muſe les vains accens .
Objet d'une injuſte ſatire ,
Toi , qu'on redoute & qu'on defire ,
Vieilleſſe , je t'offre mes chants .
D5
58 MERCURE DE FRANCE,

Tes jours nombreux , ton exiſtence.
De tes vertus ſont l'heureux fruit;
Compagne de l'expérience,
C'eſt la raiſon qui te conduit :
Des coups du fort ſauver ſa tête ,
Voilà du Sage la conquête.
Tes cheveux blancs font des lauriers.
Ton Héros , immortel Homere,
M'étonne ; mais je lui préfere
Le plus vieux de tous tes Guerriers.
Comme un torrent qui m'épouvante ,
Je crains ton courroux deſtructeur :
Achille , ta valeur brûlante
Porte l'alarme dans mon coeur.
Neftor paroît , & je reſpire;
Les Grâces , de leur doux ſourire ,
Ont adouci ſa gravité.
Il regne par ſon éloquence :
D'un Dieu ſa voix a la puiſſance ;
Son front en a la majeſté.
Quel eſt ce Vieillard reſpectable (*)
Pale ,abattu , ſaiſi d'effroi ?
Aux pieds d'un Vainqueur implacable ,
Pere ſenſible , il n'eſt plus Rơi.
O douleur ! ſes levres tremblantes
Preſſent des mains encor fumantes
7
Priam demande à Achille le corps de son fils Hector.
JUIN. 1777. 59
1
4
Du ſang de fon malheureux fils !
Barbare ! ... Mais tu le défarmes ,
Il t'écoute , il verſe des larmes ;
O Priam ! tes voeux ſont remplis.
Tels font les droits de la Nature;
Toujours nous rentious dans ſon ſein,
Troublez , le ſoir , une onde pure,
Son cryſtal brille le matin.
Ville belliqueuſe & folâtre (*) ,
Confus , errant fur ton théâtre ,
Un Vieillard peut te réjouir ,
Si le Spartiate l'honore ,
Tu connois la Nature encore ,
Athênes , tu fais applaudir.
:
Les anciens dépoſitaires
De la balance de Thémis ,
Obtinrent le beau nom de Peres ,
De leur ſageſſe illuſtre prix .
7
Quels tems plus fortunés , plus juſtes
Que ceux où des Vieillards auguſtes
Etoient les organes des loix ?
A leurs vertus , à leur prudence ,
13
f
i
(*) Athénes . Un Vieillard étant venu au Spectacle de
sette Ville , ne put trouver de place parmi ſes Concitoyens.
Après avoir erré quelque tems , il s'approcha des fieges occupés
par des Ambassadeurs de Lacédémone , qui ſe leverent
respectueusement & le reçurent au milieu d'eux. Toutle
Peuple se mit a battre des mains.
60 MERCURE DE FRANCE.
Rome libre dût ſa puiſſance ,
Et fon bonheur & ſes exploits.
Et toi (*) , ſa fameuſe rivale ,
Fille de Tyr , Reine des mers ,
Par quelle imprudence fatale
Te vois-je tomber dans les fers !
D'une jeuneſſe impétueuſe
L'ambition préſomptueuſe
T'inſpire une noble fierté.
Malgré ſes pompeuſes promeſſes ,
Tu tombes, tu perds tes richeſſes ,
Tes conquêtes , ta liberté.
O Rois ! i l'amour de la terre
A des charmes pour votre coeur ,
Que la Vieilleſſe vous éclaire ,
Et vous ferez notre bonheur.
Inſtruit & conſeillé par elle ,
Envain la difcorde cruelle
Agitera ſon noir flambeau.
Envain le Courtiſan ſervile ,
Au pied du Trône , notre aſyle ,
Voudra nous creuſer un tombeau.
Quel eſprit t'éclaire & t'enflamme ,
Fils d'Ulyfe , dans ton printems ?
Quel Dieu fit naître dans ton ame
(*)Carthage.
JUIN. 6г 1777-
Ce feu , ces nobles ſentimens ?
Quoi ! ſous les traits de la Vieilleſſe
Une Divinité s'empreſſe
De guider tes pas incertains !
C'eſt vous , bienfaiſante Minerve ,
C'eſt votre main qui le conſerve ;
Vous préſidez à ſes deſtins.
Jeune homme , reſpecte cet age
Par les Dieux mêmes conſacré.
Des Dieux un Viellard eſt l'image ,
Ils veulent qu'il foit honoré.
Jadis nos ancêtres barbares (*)
Oferent profaner les lares
De Rome en proie à leurs fureurs;
Et , deſtructeurs impitoyables ,
Ils tremperent leurs mains coupables
Dans le ſang de ſes Sénateurs.
Au deſtin de Rome expirante ,
Ce crime intéreſſa les Dieux.
Jupiter , de ſa main puiſſante
Foudroya ces audacieux.
Lui - mêine arma de ſon tonnerre ]
(*) La prise de Rome par les Gaulois. Ils maſſacrerent
fans pitié les vieux Sénateurs , qui les avoient attendus devant
leurs maisons avec les marques de leur Magiftrature.
Ils furent tailles en pieces par Camille. Les Romains regardoient
Jupiter comme le protecteur de leur Ville.
1
62 MERCURE DE FRANCE.
Le Héros qui couvrit la terre
De ces monftres exterminés ,
Y
Lui - même , parini fes décombres ,
1
Sauva Rome , vengea les ombres
De cent Vieillards infortunés .
Que fais- tu ? quels tableaux horribles ?
Pourquoi de fi triſtes accens ?
Muſe ! tu dois aux coeurs ſenſibles
Des objets plus intéreſſans .
Au ſein d'une famille heureuſe
Contemple l'ame vertueuſe
Du plus fortuné des humains.
+
Dans ſes vieux ans les Jeux l'entourent ;
En foule à ſes côtés accourent
Les Grâces & les Ris badins .
:
D'Amis une troupe fidelle
Partage ſa félicité.
Comme un oracle il nous révele
La ſageſſe & la vérité.
Un eſſaim d'enfans l'environne ;
Leurs vertus forinent la couronne
Qu'attendoient ſes ſoins paternels.
Heureux époux & tendre pere ,
Il eſt l'exemple de la terre .
Ciel toque ſes jours foient éternelst " :
J
JUIN. 63 1777-
Si les deftins , à mon aurore ,
M'ont réſervé des jours nombreux ,
Puiſſai-je retarder encore
Du tems le vol impétueux !
Puiffai-je , au ſein de la pareſſe ,
Jouir de la douce vieilleſſe
Du Chantre aimable de Théos !
Dieux ! à mes voeux daignez ſouſcrire.
Puiſſai-je chanter ſur ſa lyre
Et mes plaiſirs & mon repos.
Mais , quoi ! la trame la plus belle
Eſt ſoumife au fatal ciſeau !
Ο Mort ! Divinité cruelle t
Hélas ! tu creuſes mon tombeau.
Quand je ferai ſous ta puiſſance ,
Je veux que ma longue exiſtence
Triomphe de la faulx du Tems
Et que ſur ma cendre vulgaire ,
Pour tout éloge , une main chere
Grave le nombre de mes ans.
Par M. L. Rolland, de Gap.
!
64
MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS à Madame D... à ſon retour
d'un voyage en Champagne , où elle avoit
chanté des ariettes deſa composition.
C
Air: Tous les pas d'un discret Amant.
'EST aſſez , pour plaire au hameau ,
D'unir les vertus & les graces :
M... n'eut pas d'inſtant plus beau
Que lorſqu'il les vit ſur vos traces ;
Mais quand , dans des couplets charmans ,
Du coeur vous parliez le langage ,
Paris lui-même à vos talens
Auroit rendu ſon hommage.
On entendoit dans vos concerts
Une ame douce , une voix pure ,..
Exprimer par d'aimables airs
Les ſentimens de la Nature :
C'étoient tour-à- tour les accens
De l'amitié , de la tendreſſe ;
Du Dieu du Goût , du Dieu des Chants ,
C'étoit la délicateſſe .
Où ſont , hélas ! ces jours heureux
Pour vos Amis de la Champagne !
Vous répandez en d'autres lieux
;
Le
JUIN. 65 1777.
Le bonheur qui vous accompagne ;
Charmez donc Paris trois ſaiſons ;
Mais voulez-vous qu'on le pardonne ?
Gardez vos plus tendres chanfons
Pour M... & pour l'automne.
Par M. J... de Troyes.
A Mademoiselle ***.
Si l'amoureuſe & délicate Muſe
Qui célébra la Nymphe de Vaucluſe ,
A mes accens donnoit ce ton flatteur ,
Ce doux accord qui captive le coeur ,
De *** , du couchant à l'aurore ,
Je chanterois la beauté , la candeur ;
Et du pinceau qui peignit ſi bien Laure ,
Je tracerois fon portrait enchanteur,
ParM. du Baguet , Officier au Régim.
de Bourbonnois .
Du
Epitaphe de Colardeau .
U tendre Colardeau la cendre ici repoſe ;
Des heureux Cnidiens il chanta les beaux jours ;
A peine à ſon printems , comme une jeune rofe ,
La Parque le ravit : pleurez , pleurez Amours.
Par M. Verchere de Reffye.
E
66 MERCURE DE FRANCE.
D
Epitaphe de Bernard.
Es loix du tendre Amour interprete charmant,
Ci gît gentil Bernard : fa Muſe enchantereſſe ,
A la légéreté joignant le ſentiment ,
Des Plaiſirs & des Jeux chanta l'aimable ivreſſe.
Par le même.
Explication des Enigmes & Logogryphes du
volume de Mai .
Le mot de la premiere Enigme eſt
Cheveux ; celui de la ſeconde eſt Mouchoir
; celui de la troiſieme eſt Eau. Le
mot du premier Logogryphe eſt Troupeau
, où se trouvent trou & peau ; celui
du ſecond eſt Livre , dans lequel ſe trouve
ivre & ver ; celui du troiſieme eſt
Oreille , où se trouvent Eole , or , lire ,
Elie , liere , rôle , Roi , oeil , le jeu de l'oie ,
Loire , Lile.
Je ref
ÉNIGME.
& reſſemble à l'Amour , non pas lorſqu'à ſa ſuite
Il mène les Ris & les Jeux :
JUIN. 67 1777.
On ne me verra point folâtrer avec eux ;
Mon air grave , impoſant , leur fait prendre la fuite.
De l'Amour je n'ai point le fourire enchanteur ,
Je n'ai point ſon air doux , quelquefois fi trompeur ,
Son regard ſéduisant , ſes graces enfantines,
Non moins enfant que lui , Lecteur , ſi tu badines
Avec ce petit Dieu , s'il badine avec toi ,
Tout à-fait amusant , ce tendre badinage
'T'amuse beaucoup , je le croi :
Point de badinage avec moi.
D'une dame Honefta , ce facheux perſonnage ,
J'ai toute la ſévérité.
Il eſt des Beautés nonchalantes ,
Şans peines , fans plaiſirs , de triſtes indolentes ,
Dont l'apatique coeur de rien n'eſt affecté :
Comme elle je te glace l'ame ;
i
Mais l'Amour , au contraire , & t'anime & t'enflamme .
En nous voyant enſemble , en détaillant nos traits,
Peut-être encor tu trouverois
Entre nous quelque différence .
A cette différence près ,
Tu ſeras étonné de notre reſſemblance.
Telle que ce cruel vainqueur ,
Plus fùre de mes coups , j'attaque & bleſſe un coeur.
Oui, ſemblable à l'Amour , fur tout ce qui reſpire ,
J'exerce un tyrannique empire ;
J'ai, comme lui , cauſe bien des malheurs ,
J'ai fait couler bien du ſang & des pleurs .
Cher Lecteur , à ces traits tu me connois fans doute:
Pour me connoître mieux , juſqu'à la fin écoute :
E 2
68 MERCURE DE FRANCE .
Lorſqu'à ce Dieu charmant je prétends m'égaler ,
Ne crois pas que je fois très-belle ou très-jolie :
En laid , je puis lui reſſembler .
Une laidron peut être aimée à la folie ,
Plus d'une camuſon aufſi
Fera tourner la tête ; & très-ſouvent , pour plaire ,
Il ſuffira d'avoir taille fine & légere.
Dans le portrait que je crayonne ici .
De ma figure on peut voir une eſquiſſes
Mais je fais me rendre juſtice ,
Peu d'hommes , me voyant de près ,
Seront féduits par mes attraits :
Je ne fuis en effet rien moins que ſéduiſante ;
Mais le galant François , lorſque je me préſente ,
Vole au devant de moi , mon extrême laideur
Qui , je l'avoue , eſt repouſſante ,
Ne refroidit point ſon ardeur ,
De myrte & de laurier méritant la couronne ,
Sous les drapeaux du tendre Amour ,
Sous ceux de la fiere Bellone ,
Leur donnant ſon coeur tour-à-tour ,
Il ne recule point; c'eſt un mot qu'il ignore.
Par mes caprices inhumains ,
A l'Amour je reſſemble encore :
De mon trop de rigueur , Lecteur , quand tu te plains ,
Ce n'eſt pas ſans raiſon ; mais ſi je ſuis cruelle ,
Une coquette n'aimant qu'elle ,
Pour toi l'eſt beaucoup plus : oui , lorſque dans ſes fers
JUIN. 1777- 69
Accablé du poids de ta chaîne,
Ne pouvant la brifer , auprès d'elle tu perds
Ton temps à ſoupirer. Qu'elle rit de ta peine !
Lorſque dans des tourmens affreux ,
Des Amans le plus malheureux ,
Toujours tu trouveras des épines ſans roſes ,
Pour abréger tes maux as - tu recours à moi ?
Sous différens aſpects je viens m'offrir à toi.
Devine ſi tu peux , & choiſis ſi tu l'oſes .
Par M. du L * .
N
AUTRE.
ous ſommes pluſieurs fils , unis , bruns &jumeaux ,
Dans le ventre d'une blondine ,
Que la Nature a faite & piquante & mutine ,
Pour nous garder des animaux.
Elle leur fait mauvaiſe mine ,
De mille traits aigus elle les aſſaſſine ,
Et la main qui la touche en reſſent mille maux.
Auſſi l'homme en colere ,
Pour réuffir dans ſon deſſein ,
Avec les pieds écraſe & les traits & le ſein
De celle qui nous fert de mere .
}
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
Que fait cet homme ? Hélas ! dans ſon ardent courroux ,
De peur que nous diſions notre cruelle peine ,
Quanddans le feu il nous promene ,
Il nous perce de mille coups ;
Il nous fait prendre un téint de More ,
Il nous brûle ou nous glace , & puis il nous dévore.
Par M. Donnavi, Ga...de...
0
AUTRE.
N me voit tous les jours aux champs comme àlaville;
A tous deux cependant je ſuis fort inutile .
Mon regne eſt en des lieux éloignés des palais :
Le luxe ſéducteur ne me connut jamais.
La peine fut toujours ma compagne fidelle :
Loin de me rebuter , je la prends avec zele ;
Mon aſpect eſt horrible , & pourtant dans mon ſein
Je vois des gens heureux ſe moquer du deſtin.
Je fus de tous le tems voiſine des ſouffrances :
Tel me doit au haſard, tel à ſes imprudences.
Le Lecteur vertueux m'aide dans le beſoin.
Si tu veux me trouver , ne me cherches pas loin .
JUIN. 1777- 71
SANS
LOGOGRYPHE.
1
Ans te mettre beaucoup l'eſprit à la torture ,
Pour deviner mon nom , ami Lecteur ,
En moi cherches un meuble utile au Voyageur;
Je le défends de la froidure ,
Je le mets à l'abri des injures de l'air :
Ma foi , c'eſt te parler trop clair ;
Tu me tiens . Pas encor : décompoſes mon être ;
En mes trois premiers pieds d'abord tu vois paroftre
Un animal auſſi petit qu'hideux ;
Joins-y le quatrieme , & foudain à tes yeux
Une prépoſition va s'offiir d'elle - même ;
Puis mes cinq derniers pieds te feront voir l'extrême
De toute ligne. Eh bien ! me voilà diviſé :
Comment , tu ne m'as pas trouvé ?
Il faut qu'à ta pourſuite enfin je me dérobe ,
Quand tu me chercheras , vas dans ta garderobe.
Par M. P***. Etud. à Versailles.
!
1
EN
AUTRE.
IN neuf pieds eſt mon nom , qu'on chérit autrefois :
Que les tems font changés ! Proſcrite par les Loix ,
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis avec les miens en tous lieux diſperſée :
On me fuit , on me hait : telle eſt ma deſtinée.
En me décompoſant tu trouveras d'abord
Un tems qu'avec raifon nous regrettons ſi fort ;
Un habitant des cieux ; une bête de ſomme ;
Pour jouir du vrai bien , ce que doit être un homme.
Je préſente à tes yeux un animal hideux ;
Un oiſeau d'un plumage affez miraculeux.
En moi tu vois enfin le nom d'une riviere ;
D'un grain qui ſert à faire une huile ſalutaire.
SÉPARÉ
AUTRE.
ÉPARÉ de mon corps , je ſuis plus que tondu.
Lecteur , qui me veut bon , fondant & plein de ſuc ,
Bien court doit me choiſir , vermeil , tendre & dodu ;
Ma queue & tête & pied ſur cuivre , marbre ou ſtuc ,
Font voir que le reclus
De ce monde n'eſt plus ;
Je porte dans mon fein un pronom perſonnel ;
Et d'un Roi la Catin adorée ſur l'autel.
Juin 1777. 73、
ROMANCE
du S.ValantinRoeser,
les Paroles de M.H.D.L.
Gracioso .
Sous les loix de lajeune Hortense,
mon coeur voudraitvirre et mow=.
= rir ; mais la cruelle s'of-fense:
dès qu'ilm'echape un seul de_sir, Sou
= rent demaflame ti__mi_deje
la vois rire a_vec Lu -bin :
et ce Couple heureux et per-fu-de :
seréjouit de mon des tin. Ô toi,
74. Mercure de France.
:
*
leDieu de mon âme, amour,prend
soin de me ven ger pour moi qu'Hor=
=tense s'enflame, ouqueje cessedeLai
= mer. Cesser daimer lajeuneHortense!:
amour, ah, ne l'entres-prend pas
je l'aimerai, ouije l'aimerai,
jel'aimeraijusqu'au tré =pas,
je l'aimerai, ouije l'aimerai,
je l'aimerai jusqu'au tré-pas .
JUIN. 1777. 75
NOUVELLES LITTÉRAIRES .;
Lettres fur l'origine des Sciences & fur
celles des Peuples de l'Asie , adreſſées
à M. de Voltaire, par M. Bailly ; &
précédées de quelques Lettres de M.
de Voltaire à l'Auteur, A Paris , chez
les Freres Debure , Libr.
L'AUTEUR de ces Lettres curieuſes &
intéreſſantes avoit donné , dans ſon Hiftoire
de l'Aſtronomie ancienne , publiée
l'année derniere , des preuves de l'exiftence
d'un Peuple plus ancien que les
Egyptiens , les Indiens & les Chinois ,
qui a autrefois habité à la hauteur du
so degré de latitude , près de Selingins-
✓ koy , & qui a été maître de l'Univers
dans l'aſtronomie & dans les ſciences.
- Ce Peuple a tellement été détruit &
oublié , qu'il n'en reſtoit plus le moindre
ſouvenir. M. Bailly a foutenu en confé
quence que la lumiere des ſciences & la
philofophie ſemblent être defcendues
du Nord de l'Aſie , avant de s'éten76
MERCURE DE FRANCE.
dre dans l'Inde & dans la Chaldée. Ces
idées expofées dans l'Hiſtoire de l'Aſtronomie
, n'étoient qu'un acceſſoire à un
objet principal. L'Auteur a cru devoir
les développer ſéparément , d'une maniere
qui répondit d'avance aux dif.
ficultés & aux objections . Comme M.
de Voltaire en a propoſé quelques unes ,
c'eſt à lui que M. Bailly a adreſſé les
éclairciſſemens qui font la matiere de
l'Ouvrage annoncé Les Lettres de M.
de Voltaire , que l'on a placéés à la tête
de l'Ouvrage , ne peuvent qu'exciter la
curiofité des Lecteurs , & rendre inté.
refſſante cette diſcuſſion. Cet illuftre Ecri.
vain croit que les Bracmanes pourroient
bien être cette Nation primitive , de
laquelle nous tenons l'Aſtronomie , laMétempſycoſe
& pluſieurs autres connoiffânces.
Tous les témoignages avantageux
que l'antiquité fournit en leur faveur ,
& les voyages entrepris pour aller s'inftruire
chez eux , ont inſpiré à M. de
Voltaire ce reſpect & cette prédilection
qu'il a toujours conſervé pour ce Peuple.
L'Auteur des Lettres n'a pas une idée
auſſi avantageuſe des Chinois ; il les regarde
plutôt comme un Peuple noncha
JUIN. 1777- 77
lant , qui , loin d'avoir l'activité du génie
, reſte toujours l'eſclave de l'habitu-
* de. Les exemples qu'il donne de l'indolence&
de la ſuperſtition de ce Peuple ,
viennent à l'appui de fon opinion , &
lui font penſer que ce Peuple n'a guere
pu s'élever à la hauteur des connoiſſances
qu'on lui a attribuées.
M. Bailly nous apprend encore des
détails intéreſſans fur les Perfes , les
› Chaldéens & les Indiens , & nous fait
connoître la philoſophie des Brames.
Ceux- ci ſoutiennent , ſelon cet Auteur ,
le ſyſteme de l'ame univerſelle , & enſeignent
que tout ce que nous voyons
n'est point réel , & que Dieu ne fait
qu'une feule & même choſe , avec tout
ce qui ſe manifeſte à nos yeux. L'Auteur
des Lettres ne regarde pas les Brames
comme originaires de l'Inde , & ſuppoſe
au contraire qu'ils y ont porté une lan.
! gue & des lumieres étrangeres. Quoique
doués de pluſieurs connoiſſances , qui
les ont rendus ſupérieurs à toutes les
Nations du monde , ils n'étoient pas plus
inventeurs que les Chinois ne l'ont été.
C'eſt donc à ce Peuple perdu que l'Auteur
prétend qu'on doit recourir pour
. expliquer l'origine des connoiſſances hu-
:
,
78 MERCURE DE FRANCE.
maines. Il puiſe dans les traditions , les
uſages , la philofophie & la religion ,
tout ce qui ſert à établir la conformité
entre les Chinois , les Chaldéens , les
Indiens & les anciens Peuples ; & cette
diſcuſſion devient intéreſſante pour ceux
même qui n'adoptent pas le ſyſtême de
l'Auteur.
"
"
"
: Voici comme M. de Voltaire s'en
explique dans une Lettre adreſſée à M.
Bailly. Vous n'êtes pas content de
„ m'avoir appris des vérités long-tems
cachées , vous voulez toujours que je
„ croye à votre ancien Peuple perdu ;je
vous avoue que je fuis fort ébranlé ,
& preſque converti. D'abord votre
conjecture très-ingénieuſe&très-plau.
„ ſible , que l'aſtronomie avoit dû naître
dans les climats où le plus long jour
„ eſt de ſeize heures ,& le plus court de
huit , m'avoit vivement frappé. Il n'y
, a que ma foibleſſe pour les anciens
„ Bracmanes , pour les maîtres de Pythagore
, qui m'avoit un peu retenu.
„ J'avois lu Bernier ily a long- tems. Il
n'a ni votre ſcience, ni votre ſagacité,
ni votre ſtyle. Il meparoîtqu'il parloit
de la philofophie antique de l'Inde ,
> comme un Indien parleroitde la nôtre,
"
JUIN. 1777. 79
>
"
s'il n'avoit entretenu que nos Bacheliers
Européens , au lieu de s'inſtruire
avec vous. Bernier fit un petit voyage
à Bénarès , d'accord ; mais avoit - il
converfé avec le petit nombre de Bra-
, mes qui entendent lalangue du Shaftah ?
Deux Directeurs du comptoir Anglois
de Calcuta , peu éloigné de Bénarès ,
m'aſſurerent , il y a quelques années ,
„ que les véritables Savans Brames ne
"
"
"
ſe communiquoient presque jamais aux
Etrangers. .... Cependant , Mon-
„ ſieur , il me paroiſſoit très- ſurprenant
lqu'un Peuple , qui certainement avoit
cultivé les mathématiques depuis 5000
ans , fût tombé dans l'abrutiſſement
„ que Bernier & d'autres Voyageurs lui
= , attribuent. Comment , dans la même
Ville , a- t-on pu inventer la géométrie ,
,, l'aſtronomie , & croire que la lune eſt
}
"
ود
وو cinquante mille lieues au- delà du ſo-
,, leil ? Ce contraſte me faiſoit de la
,, peine ; mais l'aventure de Galilée &
ود
"
وو
de ſes Juges m'en faiſoit davantage ,
&je me diſois comme Arlequin : Tutto
il mondo e fatto come la nostra familia.
Enſuite je me figurois qu'une Nation
pouvoit avoir été autrefois tres- inf-
„ truite , tres- induſtrieuſe , très-reſpec-
"
ود
80 MERCURE DE FRANCE.
"
"
ود
"
ود
"
و د
ود
"
"
"
"
ود
ود
table & être aujourd'hui très- igno.
rante à beaucoup d'égards , & peutêtre
aſſez mépriſable , quoiqu'elle eût
beaucoup plus d'Ecoles qu'autrefois.
Si vous alliez aujourd'hui , Monfieur ,
commander une quinquiréme au ſacré
Collége , je doute que vous fuſſiez
fervi. Il faut vous faire ma ..
confeffion entiere. Je me ſouvenois
qu'autrefois nos Nations de la zône
tempérée, n'imaginoient pasque la terre
fût habitée au -delà du 50º degré de
latitude boréale; & je faifois encore
honneur à mes Bracmanes d'avoir de.
viné que le plus long jour d'été étoit
double du plus court jour d'hiver. je
pardonnois aux Grecs d'avoir placé ces
ténebres cymmériennes , précisément
, vers le 50º dégré.
"
ود
وو
"
"
ود
ود
و
ود
ود
ود
ود
ود Enfin , Monfieur , pardonnez moi
fur - tout fi la foibleſſe de mes organes
ne m'avoit pas permis de croire que
l'aſtronomie eût pu naître chez les
Usbecks & chez les Kalcas . J'habite
depuis plus de vingt - quatre ans un
climat couvert de neige & de frimats
affreux comme le leur. Pendant fix
mois de l'année au moins , nos étés
» nous donnent rarement de beaux jours
"
&
JUIN. 1777. 81
"
"
&jamais de belles nuits. J'ai eu longtems
chez moi un Tartare fort aimable
, envoyé par l'Impératrice deRuf-
,, fie ; il m'a dit que le Mont Caucaſe
,, n'est pas plus agréable que le Mont
"
"
"
"
Jura , & je me fuis imaginé qu'on
n'étoit guere tenté d'obſerver affidument
les étoiles ſous un ciel ſi triſte
fur-tout lorſqu'on manquoit de tous
les ſecours néceſſaires. L'Abbé Chappe
,, a obſervé le paſſage de Vénus ſur le
Soleil à Tobolsk , vers le 51º degré ,
ſur le terrein le plus froid & fous le
ciel le plus nébuleux ; mais il étoit
muni de toute la ſcience de l'Europe ,
des meilleurs inſtrumens , de la ſanté
,, la plus robuſte ; encore mourut- ilbien-
,, tôt après de telles fatigues,
ود
ود
ود
ود
ود
رو
ود
" J'étois donc toujours perfuadé que
,, le pays des belles nuits étoit le ſeul où
l'aſtronomie avoit pu naître. L'idée
que notre pauvre globe avoit été au-
,, trefois plus chaud qu'il n'eſt , & qu'il
"
" s'étoit refroidi par degrés , me faſſoit
,, peu d'impreſſion. Je n'ai jamais lu le
feu central de M. de Mairan ; &
ود
ود
depuis qu'on ne croit plus au Tartare ,
,, il me ſembloit que le feu central
» n'avoit pas grand crédit.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
„ Le Phénix ne me paroiſſoit pas
ود
ود
inventé par les Habitans du Caucaſe :
mais enfin , Monfieur , tout ce que
,, vous avancez me paroit d'une ſi vaſte
érudition , & appuyé de ſi grandes
„ probabilités , que je facrifie ſans peine
tous mes doutes à votre torrent de
,, lumieres.
ود
,,
ود
ود
1
,, Votre Livre est non ſeulement un
chef- d'oeuvre de ſcience & de génie ;
mais un des ſyſtêmes les plus proba-
,, bles Il vous fera un honneur infini.
Je vous remercie encore une fois de
"
ود
ود la bonté que vous avez eue de m'en
,, gratifier.
,, Je vous demande bien pardon de
,, mes petits ſcrupules : vous les chaſſez
ود
ود
ود
"
de mon eſprit , & vous n'y laiſſezque
la tendre eſtime & la reſpectueuſe reconnoiſſance
avec laquelle j'ai l'honneur
d'être , &c.".
C'eſt aux Savans verſés dans l'antiquité (
à apprécier les probabilités dont M. de
Voltaire paroît ſi frappé. L'Auteur prétend
avoir démontré que l'Empire des
Perfes , la fondation de Perſépolis remonte
à l'an 3209 avant Jésus- Chriſt ,
tems où l'on connoiſſoit , dit il, l'année
de 365 jours & 6 heures. Cette theſe
JUIN. 1777. 83
bien prouvée , changeroit fingulièrement
l'état de la chronologie & la maniere de
voir l'antiquité , parce qu'une époque de
cette nature tient à une foule d'autres.
On convient que ce n'eſt qu'en comparant
les connoiſſances de chaque Peuple ,
qu'on pourra parvenir à celle de l'antiquité
primitive.
L'Auteur , en parlant du déluge , croit
devoir ne pas citer l'Ecriture , parce
qu'elle ordonne , dit - il , de croire , &
qu'il s'agit ici de démontrer , ou du
moins de perfuader. On obſervera que
ce Livre , en mettant même à part tous
les motifs puiſés dans la foi , qui nous
oblige de la reſpecter , renferme beaucoup
de lumières propes à diriger les
Savans qui étudient l'antiquité ; & c'eſt
ſe priver d'un ſecours unique , même
à tirre de Savant & de Littérateur , que
de la metre à l'écart. En effet , qu'on
liſe l'ancien Teftament dans tout ce qu'il
contient d'hiſtorique , & fingulierement
dans tout ce qui eſt ſorti de la plume de
Moiſe en ce genre, on n'y trouvera rien
de ce qui défigurēles plus anciennes chroniques
des Peuples de la terre ; on n'y
trouvera ni récits romaneſques , ni calculs
exceſſifs , ni chronologie incroyable ,
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
ni ſucceſſions de Dieux , de demi-Dieux
& de Monarques , portées de génération
en génération juſqu'à des tems infinis
. Moiſe , antérieur de plus de 1000
ans au plus ancien Hiſtorien connu parmi
les Auteurs profanes , fixe la création du
monde environ à 2433 ans avant la date
de ſa propre naiſſance. Rien de fi curieux
& de plus vraiſemblable que ce qu'il
nous apprend ſur la formation du genrehumain
, ſur ſa propagation , ſur ſes
premiers établiſſemens , ſur les premieres,
traces d'un gouvernement civil , ſur l'origine
de l'agriculture , de la vie paftorale
&c. & fur diverſes particularités qui
intéreſſent les ſciences & les beaux arts ,
comme la muſique , l'hiſtoire , la géographie
, la médecine , l'anatomie &
toutes les parties de la philoſophie : à
tous ces égards , les écrits de Moïse &
ceux des Prophetes ſont un tréſor d'érudition
, une ſource inépuiſable de faits
& de détails inſtructifs pour les Savans
de tout ordre, Par exemple , les meſures
déposées dans le ſanctuaire par Moïſe ,
qui font regardées comme un précieux
monument auroient , ce ſemble , pu
être employées par l'Auteur des Lettres ,
& lui ſervir de preuves ſur cet objet.
,
JUIN. 1777- 85
Quant à cette idée que l'Europe fera
peut- être inconnue dans l'avenir , nous
ne croyons pas qu'elle ſoit généralement
adoptée : nous ferions plutôt portés à
croire que lors même que la moitié de
l'hémiſphere ſeroit engloutie , les connoiſſances
ſeroient confervées par celle
qui ſubſiſteroit , grace à l'Imprimerie ;
auſſi ne peut -on regarder que comme
hafardée l'opinion , que peut-être un jour
- l'Europe ſera entierement inconnue.
Nous ne détaillons pas les preuves qui
établiſſent que tous les anciens Empires
, tels que la Chine , l'Egypte , la
- Grece , &c. ont commencé par les montagnes
; & nous nous bornerons à obſerver
que la diviſion du Zodiaque
en 12 fignes , remontant à l'an 4600
avant Jésus - Chrift , correſpond par conſéquent
au tems d'Adam , à- peu - près ,
en comptant 3000 ans de Jeſus - Chrift
au Déluge , & 1600 ans entre Adam &
le Déluge. Quant à notre arithmétique ,
elle s'arrête à dix , parce que nous n'avons
que dix doigts , & que tous les
Peuples ont compté par leurs doigts. Les
chiffres des Romains s'arrêtoient à cinq ,
parce qu'ils ne comptoient que lesdoigts
F3
6
6
86 MERCURE DE FRANCE.
d'une main. Nous ne pouſſerons pas plus
loin ces obſervations , & nous aimerions
mieux extraire pluſieurs réflexions ingénieuſes
de l'Auteur des Lettres , fi nous
pouvions nous livrer au plaiſir qu'il y
ad'inſiſter ſur un Ouvrage qui intéreſſe
par des idées neuves , par une érudition
variée , & par les agrémens d'un ſtyle
où l'on ne trouve ni la ſéchereſſe didactique
, ni la profuſion des ornemens.
Hiftoire de la derniere guerre entre les
Ruſſes & les Turcs; par M. de Keralio
, Major d'Infanterie , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , Membre de l'Académie Royale
des Sciences de Stokolm; 2 volumes.
A Paris , chez la Veuve Deſaint ,
(& à Amsterdam chez Marc Michel
Rey. )
Auroit- on jamais pu ſoupçonner
qu'une Nation qui n'avoit point encore
d'exiſtence politique au commencement
de ce ſiecle , feroit des progrès ſi étonnans
avec tant de rapidité ? Cachée ſous
les glaces du Nord , & enſévelie dans les
JULN. 1777. 87
vaſtes deſerts qui terminent l'hémiſphere
boréal en Afie , fans moeurs , fans induftrie,
ſans difcipline , on étoit bien loin
de la redouter , quand Pierre-le-Grand
conçut le projet de la faire connoître.
Ce Prince , à force de conſtance & de
rigueurs , reuffit à créer ce nouvel Empire,
dont la puiſſance étonne aujourd'hui
l'Europe , & prouve que rien ne
réſiſte au génie actif des Souverains qui
aiment la gloire. D'ailleurs la ſituation
de cet Empire , qui communique par les
mers à toutes les parties du monde , leur
a toujours facilité les moyens de s'étendre
& de s'agrandir.
La puiſſance Ottomane , qui poſſede
des contrées immenfes , & qui peut rafſembler
fans peine des armées nombreuſes
, dont l'entretien ne lui eſt guere
coûteux , n'eſt pas tellement déchue du
degré de ſa ſplendeur , qu'on puiſſe l'attaquer
fans rencontrer beaucoup d'obftacles&
fans courir des riſques. Cette
Puiſſance , à qui il manque ſouvent les
reſſources de la politique & les avantages
d'une bonne diſcipline , a , d'un
autre côté , la facilité de réparer ſes défaites
en prolongeant la guerre , & en
obligeant ſouvent les Vainqueurs à lui
F 4
88 MERCURE DE FRANCE.
demander la paix. L'Hiſtoire que nous
annonçons mettra les Lecteurs en état
d'apprécier les avantages reſpectifs de
ces deux Empires. La derniere guerre
entre les Ruſſes & les Turcs , dont M.
de Keralio , bon critique & ami de la
vérité , nous fait connoître tous les détails
intéreſſans , a éte entrepriſe & dirigée
par de grandes & profondes vues ,
& a été également fertile en événemens
remarquables par leurs effets comme par
leurs cauſes. Cet Ecrivain , qui a toujours
conſacré ſes travaux & ſa plume à l'utilité
publique , & qui voudroit voir tous
les hommes heureux , ne blâme & ne
loue , dans ſon Hiſtoire , que ce qui eſt
véritablement digne d'éloge oude blâme ,
& ne peint avec des couleurs vives les
crimes & les animoſités injuftes , que
pour inſpirer aux hommes , s'il étoit
poſſible , des moeurs plus humaines , &
leur perfuader que le bonheur eſt inſéparable
de la vertu & de la vérité. Voilà
le ſeul but digne de l'Hiſtoire , dont M.
de K. ne s'écarte jamais. Tous les faits
qu'il rapporte , & même les expreſſions
qui pourront paroître dures , font renfermés
dans les Mémoires qu'on lui a
remis , & qu'il a fait imprimer tels qu'il
JUIN. 1777. 89
lés a reçus. Quant au Journal des opérations
de l'armée Ruſſe , qui eſt celui
du Général même , d'après lequel il a
travaillé , l'Auteur defire qu'on lui fourniſſe
les moyens de rendre les détails
qu'il a été obligé d'y puiſer , encore plus
exacts , s'il eſt poſſible , & de corriger les
erreurs qui auront pu lui échapper. Il
veut être équitable & impartial avant
tout; & l'on trouvera dans ſon Ouvrage
& les volumes qui ſuivront , des preuves
de ſon impartialité & de fon amour pour
le vrai. Nous annonçons par avance que
le troiſieme volume eſt ſous preſſe , &
que le Public jouira bientôt des fruits
du travail entier de M. de Keralio , à
qui on a remis les matériaux des campagnes
qui ont fſuivi celle de 1769 , la .
quelle fait l'objet des deux premiers
volumes que l'on publie aujourd'hui.
Cet Hiſtorien defire avec ardeur qu'on
lui fourniſſe les moyens de réparer les
plus légeres inexactitudes , & recevra
avec reconnoiſſance tous les Mémoires
qui pourront l'éclairer ſur les détails,
Quant aux ſuccès de cette guerre , ils
font connus . ,, Si elle a été , dit cet
,,Ecrivain patriote , plus nuiſible qu'avan-
,,tageuſe au Vainqueur , c'eſt l'effet de
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
,toutes les guerres. Du moins la paix
,, qui l'a ſuivie a été glorieuſe à l'Impè-
,, ratrice , & lui a donné l'occaſion d'ac-
,,quérir une autre gloire plus ſolide. Dès
,, que la guerre a ceſſé , les impôts éta-
,,blis pour y fubvenir n'ont plus fub-
,,ſiſté; quelques-uns plus anciens , oné-
,, reux aux Peuples , ont été abolis de
,, même. Les Loix obſcures , incohéren-
,, tes , faites pour des tems & des hom-
,, mes qui n'exiſtent plus , ont été rem-
,, placées par un Corps de Loix propres
,, à la génération préſente. De nouvelles
,, Villes ont été fondées , des Provinces
,, cultivées , peuplées avec des vues ſages
,,& profondes. L'aſſemblage de ces traits
,,nous préſente une Souveraine mettant
,, ſa gloire & fon bonheur dans ceux de
,, ſon Peuple , & n'y employant que de
,, grands moyens . L'Hiſtoire de ſes tems
,, de paix offrira des modeles aux poli-
,, tiques; & celle de ſes tems de guerre .
,, des inſtructions aux Militaires. Ceux-
,, ci pourront voir avec intérêt dans les
,, faits que je leur préſente , l'état mili-
,, taire des deux Nations , leur conduite, 1
ود leur caractere , leur maniere d'opérer ,
,,le progrès qu'elles ont fait dans l'art
,,de la guerre , & la nature du Pays où
„ elles ont agi ".
JUIN. 1777. 91
M. de Keralio a mis à la tête de fon
Hiſtoire , une deſcription géographique
& hiſtorique du théâtre de la guerre ,
qui peut très-bien fuppléer à la carte du
pays qu'il s'étoit propoſé de donner. Le
Public ne peut que bien accueillir cette
Hiſtoire , dont on va donner le troiſieme
volume.

L'Esprit de Moliere , ou choix des maxi-
P mes , penſées , caracteres , portraits &
réflexions tirés de ſes Ouvrages : avec
un abrégé de ſa vie , un catalogue de
ſes Pieces , le tems de leurs premieres
repréſentations , & des anecdotes
relatives à ces Pieces. A Paris , chez
Lacombe , Libraire , 2 volumes in-12.
On a fait l'eſprit de preſque tous les
grands hommes; celui de Moliere , qui
n'étoit pas fans doute le plus facile ,
manquoit encore; il ne pouvoit être entrepris
& exécuté avec ſuccès que par
un homme qui fût en état de le ſentir.
L'Auteur qui nous le donne, a bien lu
l'Ecrivain dont il a recueilli les morceaux
qu'il met ſous nos yeux. , Admirateur
„ des chef-d'oeuvres de ce génie ſubli92۱
MERCURE DE FRANCE.
4
,, me , j'ai cru , dit - il , que ce recueil
pourroit contribuer aux amuſemens ود
ود du Public , en lui mettant ſous les
,, yeux les penſées , maximes , portraits
ود &réflexions , auſſi utiles qu'agréables,
,, qui décorent & embelliſſent ſes Ou-
,, vrages , & font dignes d'être tranſmis
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
à la poſtérité la plus reculée; mais dont
un certain nombre ſemble reſter dans
l'oubli, ſe trouvant dans des Pieces que
l'on ne joue plus. J'ai donc raſſemblé,
avec le plus de foin qu'il a été poffible,
tout ce qui m'a paru devoir mériter
l'attention du Public , & ce que cet
Auteur a écrit fur différens ſujets de
morale , de philofophie & autres. J'ai
réuni ſous un même article & fous
un même point de vue, tout ce qui
traite de la même matiere ; chaque
article a été placé par ordre alphabé-
„ tique , uſage adopté juſqu'à préſent
dans les travaux de ce genre .....
,, J'ai indiqué auſſi le nom de la Piece ,
l'acte & la ſcene d'où chaque article
a été tiré , afin de donner aux Lecteurs
la facilité de le trouver , s'ils en avoient
befoin " .
"
ود
ود
"
ود
"
ود
ود
- Tel eſt le plan de ce recueil ; ſes
JUIN. 1777. 93
avantages ſont ſenſibles ; l'Auteur paroît
l'avoir rempli avec autant d'intelligence
que de ſoin. Le choix des articles ,
leur diſtribution , l'ordre qu'il a ſuivi ,
méritent des éloges : fon livre peut- être
un livre claſſique , & ce but le diftingue
de toutes les compilations de ce genre ,
où l'on s'eſt trop ſouvent borné à donner
des extraits d'excellens Ecrivains ,
comme l'eſprit de ces mêmes Ecrivains.
Ce n'eſt point à ce travail facile & décrié
par la négligence avec laquelle pluſieurs
s'en font acquittés , que s'eſt borné
l'Auteur de l'Eſprit de Moliere. Il
a lu beaucoup , & a mis de l'ordre dans
ſes lectures ; le goût , la philoſophie , la
morale , voilà ce qu'il a cherché dans
Moliere , & ce dont il préſente d'excellens
modeles , également propres à former
la jeuneſſe , à l'inſtruire & à l'éclairer
. L'ordre alphabétique qu'il a ſuivi ,
eſt une commodité pour les Lecteurs , &
fur- tout pour les Inſtituteurs , à qui il
donnera la facilité de choiſir les morceaux
qu'ils voudront faire apprendre à
leurs Eleves , & les exemples qu'ils auront
à mettre ſous leurs yeux.
:
La vie de Moliere eſt très - courte;
elle raſſemble cependant tous les détails
94 MERCURE DE FRANCE.
qui peuvent intéreſſer ; elle eſt ſuivie
d'un catalogue de ſes Pieces , & on a
joint à chacune les petites anecdotes qui
yſont relatives. Quelques-unes ne font
pas généralement connues ; les autres ſe
trouvent ailleurs ; mais on eſt bien aiſe
de les trouver ici : on prétend , par
exemple , que le Comte de Grammont
avoit fourni à Moliere le ſujet du Mariage
forcé. Ce Seigneur , qui fut un
aſſemblage fingulier des qualités les plus
oppoſées , rempli d'agrémens , de vertus
&de vices , ſans ceſſe dominé par le
moment , avoit aimé à Londres Mademoiſelle
Hamilton; leurs amours avoient
fait du bruit: il revenoit en France ſans
avoir conclu avec elle , lorſque les deux
freres de la Demoiselle , qui le ſuivoient
le joignirent à Douvres , & lui crierent
du plus loin qu'il l'apperçurent : ,, Com-
„ te deGrammont , n'avez-vous rien ou-
"
"
blié à Londres ? - Pardonnez -moi ,
répondit- il , j'ai oublié d'y épouſer
votre foeur , & j'y retourne avec vous
pour finir cette affaire".
A la liſte des Pieces de Moliere , on
joint celle de pluſieurs farces , qu'on dit
qu'il avoit compoſées en Province , &
dont on n'aconſervé que les titres ; il y
JUIAN. 1777. 95
en a onze ; & , dans ce nombre , deux
ſeulement ſont conſervées encore dans
quelques cabinets : le détail que J. B.
Rouſſeau a donné de l'une de ces farces ,
ne fait pas regretter leur perte , & on
n'eſt plus étonné que ceux qui en ont le
manufcrit , n'aient pas été tentés de le
publier. Nous ne ſommes plus dans le
tems où l'on ſe faisoit un devoir d'imprimer
tout ce qui étoit forti de la plume
d'un grand homme: le véritable reſpect
qu'on a pour leur mémoire, ordonne
de condamner à l'oubli tout ce qui
eſt indigne d'eux. En lifant ce que dit
- Rouſſeau de la Falousie de Barbouillé , on
eſt très-étonné que de pareilles ſottiſes
aient pu fortir de la tête de Moliere; on
ne peut qu'être de l'avis de l'Editeur , &
croire que jamais cet excellent Comique
n'a écrit de farces auſſi plates ; mais que
celles que l'on a , ont été rédigées par
quelque Comédien groſſier , qui en aura
rempli le canevas à ſa maniere. !
Ces deux volumes , qui font un hommage
à Moliere , font dédiés aux Comédiens
François , qui ont érigé un monument
à la mémoire de cet illuſtre Ecrivain.
L
96 MERCURE DE FRANCE.
4
e
Théâtre de Société (par M. Collé) ; nouvelle
édition , revue , corrigée & augmentée
; 3 volumes in- 12. A la Haye ;
& ſe trouve à Paris , chez P. Fr. Gueffier
, Libraire - Imprimeur.
Tout le monde connoît la Partie de
Chaffe de Henri IV, le galant Efcroc , la
Vérité dans le vin , & les autres Pieces
charmantes qui compoſent le Théâtre de
Société en deux volumes in-8°. Toutes
ces Pieces ſe retrouvent dans cette nouvelle
édition . On y a joint l'Iſle Sonnante ,
Opéra-comique en trois actes, repréſenté
à la Comédie Italienne en 1768 , qui ,
juſqu'ici , avoit été imprimé ſéparément.
Dupuis & Defronais , Comédie intéreſſante
, qui , depuis 14 ans, ſe joue au Théâtre
François ,& fur tous les Théâtres de
Société & de Province , avec un égal
ſuccès. Des Chansons & parodies d'airs :
toutes ces chansons ſont très - gaies &
très-agréables . On connoît le talent ſupérieur
de M. Collé dans ce genre , devenu
plus rare que jamais . Quelques - unes
avoient déjà paru dans différens recueils.
Il y en a pluſieurs qu'on n'a pu imprimer
,
JUIN. 1777. 97
a
mer , parce que , dit M. Collé , „ mon
Cenſeur & moi ne nous ſommes per- "
" mis que les moins libres". Le Rendez-
Vous manqué par Pierrot , ſcenes détachées
, en profe & en vaudevilles. Ces
ſcenes ont fait partie d'une fête badine
donnée à un grand Prince : Pierrot , voulant
aller à un rendez-vous que fa Maîtreſſe
lui a donné , en eſt empêché ſucceſſivement
par le futur beau-pere de
ſon Maître , vieux Officier bavard , qui
l'amuſe par le récit d'un combat , & finit
par lui donner une commiſſion ; & par
Mezzetin , ſon ami , à demi- ivre , qui
l'entraîne au cabaret malgré lui. Des
poëſies diverſes , dont quelques-unes ont
été imprimées dans ce Journal , telles
que l'Ode contre le genre larmoyant , les
Paroles de paix portées aux Auteurs
Infurgens terminent le troiſieme volume.
Ce Recueil a fur-tout le mérite de la
variété & de la gaieté : on y trouve une
peinture animée des ridicules & même
des vices de la ſociété : Castigat ridendo
morcs.
Il faut diftinguer dans cette collection
le Roffignol , Opéra-comique , ou Comé
die-opéra , où il y a beaucoup de ſaillies
&de plaifanteries propres à ce genre.
G
98 MERCURE DE FRANCE .
Le Bouquet de Thalie eſt un Prologue
pour annoncer la Partie de Chaſſe d'Henri
IV. Il y a une critique fine & délicate
du ton giganteſque de la Tragédie , du
ſtyle romaneſque des Drames larmoyans ,
& du genre de la plupart des Pieces à
ariettes.
L'Espérance eſt un autre Prologue fort
ingénieux , & plein d'alluſions fines &
critiques.
Nicaise , Comédie plaiſante , dans laquelle
on remarque des ſituations piquantes
& d'un comique agréable.
La Veuve , Comédie dans laquelle
l'Auteur s'eſt élevé , & a mis de la
nobleſſe & un ſentiment délicat. Cette
Piece réuſſira d'autant plus, que l'Actrice
qui doit jouer le principal rôleen ſentira
davantage les nuances , & qu'elle aura
plus de moyens pour les faire reſſortir.
On trouve dans cette collection le
Jaloux Honteux de Dufréni , que M.
Collé a réduite en trois actes , & dont il
a rendu l'action plus vive & plus intéreſſante
, en la reſſerrant. Il'en a uſé de
même pour la Mere coquette de Quinaut ,
le Menteur de Corneille , l'Andrienne de
Baron , l'Esprit Follet de Hauteroche.
Maisces dernieres Pieces font imprimées
JUIN. 1777. 99
ſéparément; elles ſe jouent avec ſuccès
ſur pluſieurs Théâtres de Provinces.
M. Collé a mis à la tête de ſa nouvelle
édition , une Maniere de Préface ou Fragment
d'un manuscrit intitulé : Epanchement
Secret de l'amour-propre. Le manufcrit
entier eſt, dit-il, , une critique d
charge & à décharge que l'Auteur a
faite lui même de ſes propres Pieces...
Des Cenſeurs blâmeront ,avec juſtice ,
le ton d'égoïſme qui regne d'un bout
à l'autre dans cesfragmens. On eſpere
» cependant , mais fans autrement y
» compter , que le ton d'ingénuité & de
> candeur qui n'y regne pas moins ,
» pourra ſervir d'excuſe."
"
Cette Maniere de Préface eſt une parodie
fort gaie de certaines Préfaces
remplies d'un égoïſmeridicule . L'Auteur
y examine ſes Pieces & les critiques de
ſes Pieces , avec l'air de la bonne foi la
plus naïve & la plus plaiſante ; mais il a
ſu être vraiment ſage & modeſte ſous le
maſque de l'amour-propre. Il finit par
prendre un ton plus ſérieux. Qu'on
, ne me fafle pas , dit-il , l'injustice de
penſer que je ſois aſſez ſimple ou aſſez
vain pour m'être laiſſé tourner la tête
» par mes petits ſuccès dramatiques , foit
"
0
"
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
:
"
"
"
"
"
"
chamberlans ou publics..... Je crois
avoir apprécié ces ſuccès à leur juſte
valeur. J'oſe même aſſurer , qu'à cet
égard, je me fuis conſtamment appli.
„ qué à mettre mon amour-propreà n'en
avoir qu'un raiſonnable..... Celui de
tous les Poëtes que j'ai connus , & j'en
ai connus beaucoup , m'avoit toujours
paru fi extravagant& fi ridicule , dans
le tems où je ne penſois guere à être
Auteur , qu'il m'a ſauvé de l'excès
de ce travers , auſſi incommode dans
la fociété , qu'il y eſt impertinent &
rifible. Je terminerai mon fermon
fur l'amour - propre , en me diſant à
moi-même & à mes chers Auditeurs ,
mes confreres : Petits Embrions du
Parnaſſe , prenez cette mesure pour votre
amour - propre ; il ne nous incommodera ,
ni ne nous révoltera pas tant."
"
"
"
"
...
Les trois Théâtres de Paris , ou abrégé
hiſtorique de l'établiſſement de laComédie
Françoiſe , de la Comédie Italienne
& de l'Opéra , avec un précis
des loix , arrêts , réglemens & uſages
qui concernent chacun de ces Spectacles
; par M. Déſeſſarts , Avocat au
Parlement ; vol. in-8°. de 300 pages ,
JUIN. 1777. 101
prix 2 liv. 10 ſols. A Paris , chez
Lacombe , Libraire.
Onabeaucoup écrit ſur les Spectacles ;
mais on ne les avoit point encore enviſagés
ſous le point de vue qui a déter.
miné M. Déſeſſarts à donner l'Ouvrage
que nous annonçons. La législation&
la Juriſprudence qui concernent les Comédiens
, & qui fixent leurs rapports
avec le Public & entr'eux , étoient prefqu'inconnues.
De-là ſont nées ces conteſtations
qui ont excité la curiofité
publique depuis quelques années , & qui
ont donné lieu à pluſieurs Mémoires
imprimés. M. Déſeſſarts a rendu un fervice
important aux Gens de Lettres , qui
conſacrent leurs talens aux Théâtres &
aux Comédiens , en faiſant connoître
leurs droits reſpectifs.
L'Ouvrage de M. Déſeſſarts réunit à
cet intérêt principal , celui de contenir
une multitude d'anecdotes & de détails
hiſtoriques ſur les Spectacles , qui ne
peuvent manquer de plaire à toutes fortes
de Lecteurs.
Cet Ouvrage eſt diviſé en trois chapitres:
le premier contient l'Hiſtoire du
Théâtre national , de la Comédie Fran-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
çoife; le ſecond, celle de la Comédie
Italienne ; & le troiſieme , celle de
l'Opéra. Chacun de ces chapitres eſt
complet ſur la matiere qui y eſt traitée ,
& leur enſemble forme un abrégé hif
torique des trois Théâtres de Paris , &
un code général de toutes les loix qui
les concernent.
M. Déſeſſarts a placé à la tête de ſon
Ouvrage, un difcours fur les Spectacles .
Cediſcours préſente untableau frappant
&tracé avec autant d'élégance que
d'énergie.
,, C'eſt en France , dit-il , qu'on trouve
les Spectacles les plus réguliers & les
,, plus décens. Les Pieces immortelles
ود
ود
ود
و د
de Corneille, de Racine , de M. de
,, Voltaire , de Crébillon , &c. ontdonné
au Théâtre François la plus grande
ſupériorité ſur ceux des autres Nations:
auſſi lesEtrangers y viennent en foule
admirer les productions dont ces hommesdegénie
ont enrichila Scene Fran-
,, çoiſe , & ils rendent , juſques dans leur
patrie même , un hommage ſecret à
"
ود
ود cette partie de notre gloire natio-
,, nale.
ود
Tout ce qui a quelque rapport avec
.. nos Théâtres , ne peut donc manquer
JUIN. 1777. 103
ود d'intéreſſer. Jamais en effet les Spec-
,, tacles n'ont eté plus fréquentés &plus
, épurés qu'ils le font aujourd'hui. Ce
,, ne font plus des farces groſſieres &des
,, Pieces monstrueuſes que l'on y repré-
ود ſente , & les Comédiens ne font plus
;, des Bateleurs faits pour amuſer le Peu-
,, ple : nosPieces réuniſſent à l'attrait du
,, plaiſir, l'intérêt de la vertu & de la
morale ; & nos Acteurs , l'honnêteté&
la décence aux plus grands talens ;
ainſi on peut dire qu'il n'eſt point de
délaſſement plus agréable pour une
Nation policée.
"
ود
"
ود
ود
"
و د
"
"
ود.
ود
و د
, Quoique tous les Peuples aient eu
des Spectacles , on doit cependant regarder
la Grece comme le berceau de
la Comédie , parce que le Grecs font
le premier Peuple qui ait eu de véritables
pieces de Théâtre.
وو Cet art fublime fit peude progrès
r, chez les Romains. Les premiers ſiécles
de la République ne virent que des
Spectacles analogues aux moeurs de ſes
,, Citoyens , c'eſt à dire , des fetes dont le
ſouvenir ſeul fait frémir l'humanité ;
la ſcène étoit toujours fouillée par le
fang des animaux , ſouvent même par
celui des hommes Ces moeurs bar-
ود
"
"
"
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
,, bares s'adoucirent par le commerce
ود
ود
ود
des Orientaux ; & ces fiers Républi-
,, cains , après avoir conquis une partie
de l'Afie , tranſporterent dans Rome
le luxe & les arts des Peuples qu'ils
avoient vaincus: c'eſt à cette époque
,, que Plaute & Térence donnerent les
„ premieres Comédies. Leur exemple
"
"
ود
fut fuivi par quelques autresRomains ;
mais les malheurs qui déſolerent la
,, République , firent perdre de vue ces
fortes de ſpectacles ; on ne s'occupa
,, plus que de factions.
ود
ود
"
ود
ود
ود Si les Romains n'ont pas accueilli
la Comédie , on ne doit pas être étonné
,, que les Peuples qui ont détruit cet
Empire , n'aient point admis un genre
de ſpectacle qui ſuppoſe des talens &
des lumieres , que ces Conquérans bar-
,, bares étoient bien éloignés de réunir.
,, Cependant , le Peuple privé de la
Comédie, & toujours avide d'amuſe-
,, mens , couroit à des repréſentations
,, que de miſérables Pantomimes faifoient
au coin des rues. Des expreffions
indécentes & groſſieres , des poſtures
lafcives & contraires à l'honnêteté ,
,, toutes les loix de la bienſéance violées ,
,, & le mépris des moeurs , caractériſoient
"
و د
ود
"
JUIN. 1777. 105
,, ces ſpectacles barbares. Ce fut par ces
,, motifs que les Conciles & les Peres
,, de l'Egliſe les proſcrivirent ; ils furent
,, également flétris par les loix civiles.
ود
و د
Telle eſt la véritable idée qu'on peut
avoir des différentes viciffitudes que
,, les Spectacles ont éprouvées , juſqu'à
,, l'époque où les François enleverent les
,,Gaules à l'Empire Romain.
وو Pendant les deux premieres Races
,, de nos Rois , les Spectacles qui exif-
,, toient en France , conſiſtoient dans des
fêtes indécentes ; & ce n'eſt pas fans
,, peine que dans des fiecles plus éclairés
,, on a aboli ces fêtes groſſieres.
"
Il ſeroit ridicule de remonter au-
,, delà du douzieme ſiécle pour trouver
,,l'origine de la Comédie en France ; le
ود ſiecle de Louis XIV a vu porter cet
,, art à ſa perfection , &doit être regardé
,, comme l'époque de la révolution qui
,, s'eſt faite dans les Spectacles , &c. ,,
M. Déſeſſarts , après avoir ainſi rappelé
l'origine des Spectacles & les différentes
révolutions qu'ils ont éprouvés ,
fait l'Hiſtoire de la Comédie Françoiſe.
Ce chapitre , qui eſt le plus étendu ,
renferme une foule de détails également
curieux & intéreſſans. On y trouve ſur.
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
1
tout avec plaifir , un tableau rapproché
de tous les Théâtres , tant anciens que
que
modernes , de toutes les Nations. On
voit dans ce tableau l'état actuel des
Spectacles chez tous les Peuples policés ,
non-ſeulement de l'Europe , mais encore
des autres parties du monde. Nous y
avons remarqué , avec beaucoup d'intérêt
, la deſcription des Théâtres des Anglois
, des Eſpagnols , des Italiens , des
Allemands , des Hollandois , des Danois ,
des Ruſſes , des Péruviens , des Chinois
&des Perfans .
M. Deſeſſarts , après avoir parcouru
toutes les differentes époques de l'Hiftoire
du Théâtre François , s'arrête à ſa
derniere , c'eſt à-dire , à ſon état , pendant
& depuis le ſiécle de Louis XIV
juſqu'à ce jour.
La partie de la jurisprudence y eſt
développée avec la plus grande clarté ,
& tous les monumens qui intéreſſent les
Comédiens y font rappelés .
La police intérieure des Comédiens
François & les droits des Auteurs , forment
la derniere partie de ce chapitre.
M. Déſeſſarts a raſſemblé dans une narration
coupée & facile , toutes les regles
éparſes dans les anciens &dans les nouJUIN.
1777. 107
veaux réglemens;&on doit lui ſavoit gré
d'avoir ôté à ces réglemens la forme de
leurs diſpoſitions , ſans en avoir changé
ni altéré le veritable ſens .
M. Déſeſſarts fait, dans le ſecond
chapitre de fon Ouvrage , l'Hiſtoire de
la Comédie Italienne. Ce chapitre eft
moins étendu que celui de la Comédie
Françoiſe; mais il n'en eſt pas moins
complet dans toutes ſes parties . L'hiſtoire
, les loix & la jurisprudence qui
concernent ce Spectacle , y font préſentées
avec le même ordre & le même
intérêt que dans le premier chapitre.
M. Déſeſſarts , dans ſon troiſieme cha
pitre , fait l'Hiſtoire de l'Opéra , & rend
compte de tous les changemens qu'il a
eprouvés juſqu'à l'année 1777. Toutes
les loix & réglemens qui regardent ce
Théâtre , y font rappelés avec le même
clarté & la même préciſion que dans les
deux premiers chapitres.
Cet Ouvrage réunit donc le mérite de
la nouvéauté , à l'intérêt des matieres qui
y ſont traitées. L'Auteur , Hiſtorien impartial
, ne s'eſt permis aucune fatire
ni critique; ſon ſtyle eſt facile & élégant
, & il donne une nouvelle preuve
108 MERCURE DE FRANCE.
de ſes talens , déjà connus avantageuſement.
,
Suite des Epreuves du sentiment , par
M. d'Arnaud. Pauline & Suzette
Anecdote Françoiſe. A Paris , chez
Delalain , rue de la Comédie Francoiſe
; in 8 .
Cette anecdote doit former la troiſieme
du quatrieme volume des Epreuves
du sentiment ; la quatrieme & la cinquieme
ſont ſous preſſe , & paroîtront
bientôt. Le but que l'Auteur s'eſt propoſé
dans celle- ci , eſt de montrer le danger
de la Ville , des richeſſes & de la Société
, ſur une ame ſimple & honnête ,
qui ſe trouve tranſportée tout - à - coup
dans le tourbillon du monde.
,
Pauline & Suzette ſont ſoeurs de lait ;
elles ont été élevées au village : la pre..
miere , fille de qualité a demeuré
long-temps chez ſa nourrice; des procès
qui ont dérangé la fortune de ſes parens ,
&qui l'ont miſe en danger , n'ont permis
à ceux- ci de rappeler leur fille auprès
d'eux , que lorſqu'ils font tranquilles &
fürs de leur fort. Pauline n'a pas quitté
Suzette ſans regrets , le nouveau ſpecJUIN.
1777. 109
2
tacle qui s'offre à ſes yeux , le rang qu'elle
occupe dans le monde , lui font bientôt
oublier ſa nourrice & ſa ſoeur de lait :
elles viennent la voir fréquemment , &
elle les afflige en les recevant mal , & en
les traitant avec cette ſupériorité qui humilie
l'inférieur lorſqu'il eſt ſenſible.
Pauline & Suzette ſont dans l'âge où l'on
penſe à leur établiſſement; la premiere
doit être une riche héritiere; cette qualité
lui attire pluſieurs adorateurs , entre
leſquels ſes parens choiſiſſent : Suzette
plus heureuſe trouve à-la-fois un parti
&un amant qui l'aime réellement ; fon
coeur le choiſit , & ſes parens confirment
ce choix. Le tableau de l'amour ,à
la ville & à la campagne , eſt bien peint,
& offre un contraſte piquant. Au moment
où tout eſt prêt pour le mariage de
Pauline , fa nourrice tombe malade ; un
exprès eſt envoyé au pere & à la merede
cettedemoiſelle; on les ſupplie de venir au
village,& de l'amener ; on a un ſecret important
à révéler : ce ſecret eſt que la nourrice
a fait un échange d'enfants ;Pauline
eſt ſa fille , & Suzette eſt réellement la
fille de qualité . Cet aveu confond la pré-
- tendue Pauline , qui , avec ſon rang &
ſa fortune , perd l'époux qui lui étoit
110 MERCURE DE FRANCE .
و ر ل ا
درف
درف
۱۱۴
رراف
he
destiné , & qui flattoit également fon
ambition & ton coeur: la prétendue Suzette
regrette fon amant Jacques ; mais
éblouie de ſa nouvelle deſtinée , elle ſe
réſigne à fon fort. Rendue à ſa famille ,
qui deſtine ſa main au comte de Saint-
Remi , elle foupire un moment au ſouvenir
de Jacques , & obéit. Le Comte
eſt un hommefroid, qui s'eſt marié par
convenance , pour perpétuer ſon nom :
l'ambition eſt la ſeule paſſion qui occupe
fon coeur: un titre pour lui , le tabouret
pour ſa femme , eſt l'unique objet de ſes
deſirs. Un caractere tel que le fien n'eſt
pas propre à toucher un coeur ſenſible ,
&à étouffer les premieres impreſſions
que l'amour y a faites. Madame de Saint-
Remi , qui eût pu être honnête , & cherir
ſon mari , livrée , pour ainſi dire , à
elle-même , s'abandonne à toutes fortes
d'écarts. Pendant ce temps , ſa ſoeur de
lait , qui a d'abord été ſi ſenſible à la révolution
qui , du plus haut rang , l'a fait
deſcendre au plus bas, ſe conſole , &
prend l'eſprit de ſa nouvelle condition ;
loin du bruit & du tourbillon des villes ,
elle retrouve ſon premier goût pour les
vertus champêtres ; elle oublie fon ancien
amant , & trouve le bonheur avec
JUIN. 1777. III
un bon Fermier qui devient ſon mari .
Jacques , le malheureux Jacques ne peut
oublier ſa chere Suzette; il ſe plaintde
fon abandon; il ne l'auroit pas imitée ,
fût il devenu Roi , Suzette fût devenue
Reine , ou il n'auroit point quitté ſa
charrue : ſon ſouvenir le ſuit ſans ceſſe.
Son pere meurt ; il vend ſon bien , &
quitte ſon village; on n'en entend plus
parler. Madame de Saint-Remi perd ſon
mari , fon fils , ſes freres ; réduite à la
miſere , n'ayant plus que ce qui eſt néceſſaire
pour vivre dans la médiocrité ,
elle ſe ſouvient de ſa ſoeur de lait , à qui
elle va ſe rejoindre: elle lui conte ſes in.
fortunes & fes erreurs . Elle ne revoitpas
les lieux où elle a paſſé ſon enfance ,
ſans ſe rappeler l'honnête Jacques ; elle
apprend qu'il ne l'avoit jamais oubliée ,
&que fon déſeſpoir l'a ſeul éloigné de ſa
patrie. Jacques revient , il a ſervi leRoi,
&obtenu une diſtinction militaire ; il a
été en Amérique , où il a fait une grande
fortune; Suzette eſt toujours préſente à
ſa penſée ,& il retrouve le bonheur avec
elle.
M. d'Arnaud a prévu quelques - unes
des objections qu'on pourroit faire contre
cette nouvelle anecdote: ,, Le commen112
MERCURE DE FRANCE .
ر و ا
,, cement de cette anecdote aura paru
,,manquer du mérite de la nouveauté :
,, rien effectivement de ſi commun dans
,, nos livres , ſur la Scene même , que
,,des tableaux de ce genre , ainſi que
,,Lucile. Mais ce qui ſera peut-être moins
,, trivial , c'eſt un but un peu philoſo-
„ phique qu'on a entrevu , & qu'on au-
,, roit bien voulu atteindre ; l'objet , fans
„ contredit , de tout homme qui at-
,, tache de l'honneur à écrire. Par exem-
,, ple , n'eſt il pas étonnant que l'on ait
,, pu jouer une piece de Brueys , intitu-
„ lée ; La force du Sang , où l'on nous
„ répreſente un Payſan qui a mis ſon fils
,, à la place d'un Gentilhomme , & ce
,, Noble ſuppoſé ſe trouve avoir des in-
,,clinations groſſieres. Eſt- ce aux gens
,, de Lettres à accréditer un préjugé ſtu-
„ pide & barbare dont beaucoup de per-
"ſonnes font imbues... ? Il eſt bien fin-
„ gulier que Deſtouches , ſi eſtimable &
,, ſi ſupérieur à l'Abbé Brueys , ait ſemblé
vouloir conſacrer cette opinion ab-
,, furde , qu'on doit abandonner aux Ge-
,, pides & aux Vandales : il nous a laiſſé
,, une Comédie qui eut , dit - on , quel-
,, ques ſuccès dans ces temps , la Force
„ du naturel , où cette fortiſe eſt établie
,,dans
ود
ود
JUIN. 1777- 113
ود
ود
dans tous fes faux principes... J'aime
bien mieux l'action vraiment philoſo-
,, phique d'un Monarque oriental : il ap-
,, prend que fon fils ſe livre à des dérégle-
,, mens puniſſables ; il le mande auprès
ود

"
ود
ود
ود
de lui , ordonne qu'en même - temps
on amene le dernier de ſes eſclaves , &
fait en ſa préſence dépouiller l'un &
l'autre de leurs vêtemens ; enſuite ,
s'adreſſant à ſon fils : Regarde , obſerve
bien le corps nud de cet homme ;
,, jette après des regards ſur le tien , &
tâche de ſaiſir quelque différence entre
le Prince & l'Eſclave. L'héritier du
Trône profita de la leçon ; il comprit
ſans peine qu'il n'y a que le mérite
,, perſonnel qui diſtingue réellement un
homme d'un autre homme."
ود
ود
ود
ود
ود
Orlando furioso , Rolant furicux , par
Louis Arioſte. A Paris , chez Delalain ,
rue de la Comédie Françoiſe ; 4 vol .
in - 12 .
On connoît la jolie collection des
Poëtes Italiens , publiée ſucceſſivement
par M. Prault; le Poëme de l'Arioſte ,
qui en faiſoit partie , commençoit à
manquer ; on vient de le réimprimer
H
114 MERCURE DE FRANCE.
ا
dans le même format , pour completter
la Collection , & pour fatisfaire aux demandes
répétées du Public , qui ne ſe
laſſe point de lire cet Auteur , & qui
force, par conféquent , ſans ceſſe les Libraires
de le détacher du grand Recueil ,
& de le vendre ſéparément. M. l'Abbé
Pezzana , à qui l'on doit l'édition des
OEuvres diverſes de l'Arioſte , a préſidé à
cette nouvelle édition du Roland furieux:
c'eſt la troiſieme qui ait été faite à
Paris ; & elle eſt certainement ſupérieure
à toutes celles qui l'ont précédée , par
la correction & l'élégance de l'impreſſion.
L'Editeur y a joint la vie du Poëte , par
Simon Fornari : il l'a fait ſuivre d'une
Lettre du célebre Galilée à François Rinuccini
, ſur les deux Poëmes qui font
le plus d'honneur à l'Italie : on ytrouvera
que Galilée préféroit l'Arioſte au Tafſſe.
Ceux qui ſavent que ces deux Poëtes ſe
balancent en Italie , & que les partiſans
du premier font peut - être plus nombreux
que ceux du ſecond , ne feront pas étonnés
du jugement de Galilée. Les Etrangers
qui diftinguent les genres , affignent
le premier rang à chacun dans le ſien.
,, Je n'avois pas ofé autrefois , dit M. de
» Voltaire , le compter (l'Arioſte ) parJUIN.
1777- 115
و د
و د
دو
mi les Poëtes Epiques ; je ne l'avois regardé
que comme le premier des Groteſques
; mais en le reliſant , je l'ai
,, trouvé auſſi ſublime que plaifant , &
,, je lui fais très - humblement réparation."
"
1
C'eſt à M. de Voltaire que M. l'Abbé
Pezzana a dédié cette nouvelle édition.
Le Chantre de Henri a chanté également
les combats & les amours ; il a réuni
toute la richeſſe & toutes les grâces
de l'imagination de l'Arioſte à la majeſté
de celle d'Homere , & à l'élégance de
Virgile.
M. l'Abbé Pezzana releve tous les reproches
qu'ont fait à ſon Poëte pluſieurs
Ecrivains François ; il y répond , & il oppoſe
à leurs critiques les éloges que lui
a donnés M. de Voltaire.
Nous n'entrerons point dans des détails
ſur un Poëme auſſi connu , auſſi lu ,
auſſi goûté généralement ; il ſuffit d'en
annoncer la réimpreſſion , & le Libraire
chez lequel on peut ſe le procurer. On
a joint à cette édition , une table étendue
& bien faite , des noms des Héros du
Poëme , & des événemens dont il eſt
rempli . On trouve chez Delalain des
H2
116 MERCURE DE FRANCE.

exemplaires de la collection entiere de
Prault.
La Gerufalemme liberata , la Jerufalem
délivrée de Torquato Taſſo. A Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe ; 2 vol. in - 12 .
M. l'Abbé Pezzana , à qui nous devons
déjà l'édition de l'Arioſte , a préſidé à
celle que nous annonçons. Le même
motif les a fait entreprendre l'úne &
l'autre : la Jérusalem délivrée manquoit
depuis quelque temps , comme le Ro
land furieux , à la jolie Collection de
Prault. On l'a publiée dans le même format
, pour completter cette collection , &
on la vendra ſéparément à ceux qui ne
deſireront que le Poëme. Ce que nous
avons dit de la correction du texte de
l'Arioſte , de l'élégance de l'impreſſion ,
doit s'appliquer à la Férufalem délivrée ;
elle eſt ſortie des mêmes preſſes , & le
même homme de lettres a préſidé à l'édition.
Zuma , Tragédie de M. le Fèvre , jouée
à Fontainebleau devant Leurs MajesJUIN.
1777- 117
tés , le jeudi r10 Octobre 1776 , & repréſentée
à Paris par les Comédiens François
, le mercredi 22 Janvier 1777. A
Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire
, rue St Jacques , au Temple du
Goût.
Nous avons déjà fait connoître , lors
des premieres repréſentations , le plan de
cette Piece , qui a eu un ſuccès éclatant
& bien mérité. L'impreſſion nous met
aujourd'hui à portée d'en citer quelques
morceaux. En général , le ſtyle de Zuma
eſt noble , élégant , foutenu , plein de
vers frappans , & fur- tout de beaux fentimens
bien exprimés , qui ont attiré à
l'Auteur les plus grands applaudiſſemens ,
& qui doivent donner en même - temps
une idée très - avantageuſe de ſes talens
& de fon coeur.
Nous rapporterons l'endroit où Pizarre
fait à fon Confident le récit des circonstances
dans lesquelles Azélie s'eſt offerte
à ſes yeux , & lui a inſpiré de l'amour.
Il venoit de faire naufrage :
Après un long effort ,
Graviſſant fur ces monts , j'échappois à la mort ,
Quand la voix d'un mortel y frappa mon oreille.
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
Sans ſecours , à ce bruit ma crainte ſe reveille ;
Je m'écarte , & , couvert par un feuillage épais ,
D'un habitant des bois j'examine les traits ;
Je ne sais quel tranſport me faiſit à ſa vue...'
Une beauté touchante accompagnoit ſes pas ,
Tréfor dont la nature enrichit ces climats .
Tous deux, dans la ſaiſon qui fuccede à l'enfance ,
Ils reſpiroient l'amour , le calme & l'innocence ;
Le ciel ſembloit fur eux verſer ces jours ſéreins
Qu'à l'aurore du monde il fit luire aux humains.
L'ombre des noirs foucis ne voiloit point leurs charmes.
Comme ils étoient ſans crime , ils vivoient ſans alarmes ,
Et tous deux confervoient ,fur leurs fronts purs , ouverts ,
Ces premiers traits du Dieu qui forma l'univers .
Te l'avouerai je , Ami ? ſoit deſtin , ſoit foibleſſe ,
Soit vengeance du ciel qui me pourſuit ſans ceſſe ,
Ce ſpectacle à mes yeux préſenté chaque jour ,
Fut un piege inſenſible où m'attendit l'amour.
Je me flattai d'abord qu'un ſentiment plus ſage
A leur ſeule innocence attachoit non hommage ;
Mais bientôt leur tendreſſe éleva dans mon coeur
Des foupirs , confidens de ma jalouſe ardeur.
Sur mon jeune rival je ſurpris ma colere ;
Son tranquille bonheur offenſoit ma mifere.
Cent fois j'ofai vouloir arracher de ſes bras....
Le reſpect , l'amour même ont retenu mes pas.
Enfin , depuis un mois je vis ſur ce rivage,
Témoin toujours caché d'un bonheur qui m'outrage ,
Supportant tout enſemble & le poids de mes fers ,
JUIN. 119
1777-
Et la faim dévorante , & la chaleur des airs
Qui , de la jalousie , aigriſſant l'amertume ,
Mele une ardeur nouvelle au feu qui me confume.
Ce n'eſt que d'aujourd'hui qu'un trouble impérieux
M'a fait chercher leur vue , & deſcendre en ces lieux,
Tu vois au pied des monts cette caverne obſcure ,
C'eſt dans des antres ſourds , tombeaux de la nature ,
Qu'un Dieu , jaloux fans doute , a ſoin d'enſévelir
Les plus charmants objets qu'il lui plut d'embellir.
Surpris à mon aſpect , mais touchés par mes plaintes ,
La pitié qui leur parle a fait taire leurs craintes ;
Sans ſoupçonner mes feux , leur ſimple humanité
M'offre ici les ſecours de l'hoſpitalité :
Tant le coeur des mortels , que rien encor n'altere ,
Porte de la bonté le divin caractere.
Voici comment , dans la Scene troiſieme
du cinquieme Acte , M. le Fèvre
fait parler Pizarre , dont le coeur commence
à s'ouvrir aux remords , & qu'on
vient d'inſtruire que Zéliskar eſt ſon
frere.
Je ne ſuis plus frappé que du partage affreux
Qu'entre monfrere & moi fit le courroux des cieux.
Quel contraſte en deux coeurs qu'un même ſang anime !
D'un côté l'innocence , & de l'autre le crime !
Hélas ! près de l'objet qui conſerva ſes jours ,
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
Un foleil toujours pur éclairoit ſes amours.
Heureux dans un déſert , aimé , digne de l'être,
Il vivoit fans eſclave & n'avoit point de maître .
Et moi , quel fut mon fort dans ce triſte univers ?
Vagabond , fans patrie , errant de mers en mers ,
Miniſtre du malheur , noir objet de vengeance ,
La haine des humains pourſuit mon exiſtence.
Du faux nom de vainqueur quand j'oſe me parer ,
Le nom d'homme eſt un titre où je n'oſe aſpirer.
La Scene cinquieme du même Acte ,
entre Pizarre & Zéliskar , eſt des plus
intéreſſantes. Quoi de plus touchant que
ce diſcours de Zéliskar !
Tu ſens trop quels aveux,
Quel droit ſur tes remords ſollicitent mes voeux.
J'en eus un plus ſacré puiſqu'il fut volontaire :
Contemple ces forêts , vois ce jour qui t'éclaire :
Ces forêts & ce jour témoins de tes douleurs ,
Par ma main bienfaiſante ont vu ſécher tes pleurs.
C'eſt ici qu'à ta plainte ouvrant un coeur facile ,
L'indulgente pitié vint t'offrir un aſyle.
De la ſimple nature éleve obéiſſant ,
Je n'ai pas eu beſoin d'un titre plus puiſſant
Pour vaincre en ta faveur les ſoupçons d'une mere ,
Pour te traiter en homme & t'accueillir en frere .
JUIN. 1777- 121
- On ne fauroit trop exhorter M. le
Fèvre à avancer avec ardeur dans une
carriere où tout ſemble aujourd'hui encourager
ſes efforts , & dans laquelle il
annonce un talent auſſi diſtingué. L'honnêteté
de fon caractere , qui a achevé de
lui concilier tous les ſuffrages , ſemble
d'ailleurs devoir le mettre à l'abri de
cette haine , qui n'a que trop ſouvent
réuſſi à arrêter ou à empoiſonner les plus
brillans ſuccès.
Méthode nouvelle pour apprendre facilement
le plain - chant , avec quelques
exemples d'hymnes & de profes : Ouvrage
utile à toutes perſonnes chargées
de gouverner l'office divin ; ainſi qu'aux
Organiſtes , Serpents & Baſſes-contres ,
tant des Egliſes où il y a muſique , que
de celles où il n'y en a point. Par M.
Oudoux , Prêtre , Chapelain , Ponctoyeur
& Muſicien de l'Egliſe de
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
Noyon. A Paris , chez A. M. Lottin
l'aîné , rue Saint Jacques ; in-80.
Cette Méthode a paru pour la premiefois
en 1770 ; la nouvelle édition que
nous en annonçons a été revue , corrigée
& augmentée par l'Auteur. Les Maîtres
de Plain-chant font cas des principes qui
y ſont développés. Ils en ont fait uſage
avec ſuccès dans le Diocèse de Noyon ,
où il a été composé , & par - tout ailleurs
il n'a pas été moins utile.
Cours d'Architecture Civile , ou traité de
la décoration , diſtribution & construction
des Bâtimens , par feu J. F.
Blondel , Architecte du Roi , & Profeſſeur
de l'Académie Royale d'Architecture
, & continué par M. Patte , Architecte
de S. A. S. Mgr. le Duc Régnant
de Deux Ponts , tomes 5 & 6 ,
de 5 à 600 p. chacun , fans compter un
JUIN. 1777. 123
Volume ſéparé , qui contient 136 Planches
. A Paris , chez la veuve Deſaint ,
Libraire , rue du Foin S. Jacques.
4
Le Public avoit beaucoup applaudi aux
premiers volumes de cet Ouvrage , lorsqu'ils
parurent il y a quatre ans ; & ceuxci
qui le completent , ne méritent pas
un accueil moins diftingué. Il n'y a pas
d'art ſur lequel on ait autant écrit , &
peut - être auſſi peu fructueuſement , que
fur l'Architecture. Combien de volumes
n'a-t- on pas publiés , entr'autres , ſur les
proportions des ordres , fans être parvenu
juſqu'ici à rien ſtatuer de poſitif à
cet égard : chaque Auteur a propoſé fon
opinion pour regle, ſans ſe mettre en
peine de la motiver, ou d'eſſayer de la
concilier avec celle des autres. En France ,
on fuit communément le ſyſtême de Vignole
; en Angletterre , celui de Palladio
; en Italie , celui de Scamozzi ; en
Allemagne & en Eſpagne , celui de tous
les Auteurs indifféremment. C'eſt avec
auſſi peu de ſuccès que toutes les parties
de cet art paroiffent avoir été traitées
juſqu'à préſent.
Le but de l'Ouvrage que nous annon124
MERCURE DE FRANCE.
1
çons , eſt de fauver au contraire l'Architecture
de la biſfarrerie des opinions , de
ranger dans un ordre didactique ce qui
conftititué ſes vrais principes ,de confronter
ce qui a été écrit ſur ce ſujet avec les
bâtimens anciens & modernes que l'on
admire le plus , pour déduire les cas où
il faut admettre tout ſimplement ces
principes , & les modifications dont ils
peuvent être ſuſceptibles ; en un mot,
d'éclairer par le raiſonnement leur véritable
application , de maniere à leur ôter
ce qu'ils paroiſſoient avoir d'incertain &
d'arbitraire. Ainsi , ce livre eſt la quinteſcence
de tous ceux qui l'ont précédé;
il en eſt comme le réſultat ; & avec fon
fecours , on pourroit preſque ſe paſſer de
tous les autres .
Dans les quatre premiers volumes , il
eſt queſtion des Ordonnances d'Architecture
, de la décoration des dehors des
édifices , ainſi que de la diſtribution des
bâtimens , des parcs & des jardins de
propreté ; dans les deux derniers , on
traite de la décoration intérieure des appartemens
, & principalement de la conſtruction
.
Perſonne n'ignore combien la décoration
intérieure des appartemens a fait de
JUIN. 1777 125
>
progrès de nos jours ; c'eſt pourquoi rien
ne fauroit davantage intéreſſer , que d'en
connoître les principes , & ce qui constitue
le beau eſſentiel de cette partie qui
fait tant d'honneur à notre Architecture
françoiſe . On y fait voir qu'il faut apporter
beaucoup de jugement & de discrétion
, dans la répartition des ornemens
; qu'ils ne doivent pas être davantage
prodigués au hafard dans les dedans
que dans les dehors d'un édifice ; que
jamais leur profuſion ne produiſit une
vraie beauté ; & qu'en un mot , cette
profuſion décele plutôt le défaut de génie,
que la capacité de l'Artiſte. M. Patte
diſcute enſuite quel doit être le ſtyle
propre à l'Ordonnance de la décoration
particuliere de chaque piece d'un appartement
, ſuivant le degré de richeſſe ou
de ſimplicité qu'elle exige , ſoit à raiſon
de fon uſage , ſoit à raiſon de l'importance
d'un appartement ; & pour confirmer
ſes principes , il offre des modeles
puiſés dans les plus beaux Ouvrages en
ce genre.
Le Traité de la conſtruction, qui oc-
-cupe la plus grande partie de cette continuation
, doit fixer fur - tout l'attention,
de tous ceux qui font bâtir. L'expérience ,
à force d'avoir été redreſſée par l'événe.
126 MERCURE DE FRANCE .
ment , a bien appris en général ce qu'il
faut obſerver pour la folidité des bâtimens
ordinaires ; mais , à l'exception de
quelques regles fur la liaiſon des matériaux
, & fur l'obligation d'élever les
murs en talus ou en retraite , on n'a
preſque rien écrit ſur cette matiere im.
portante, & il n'y a aucun livre où l'on
ſe ſoit attaché à développer toutes les
reſſources de l'art , & ſes principes constitutifs.
De-là vient que , lorſqu'on veut
innover ou entreprendre quelque bâtiſſe ,
où l'on ne peut être guidé par les routines
ordinaires , on eſt réduit à opérer au
hafard , à changer , à ajouter , à revenir
ſur ſes pas ; ou bien enfin à multiplier
les liens de fer pour derniere reſſource ,
tellement qu'on n'en vient à bout volontiers
qu'à force de dépense , & fouvent
au dépend de ſa durée.
M. Patte expoſe d'abord dans l'introduction
, les progrès & les découvertes
que l'on a faites ſucceſſivement dans
l'art de bâtir ; delà , il explique les qualités
des matériaux , le choix qu'on en
doit faire , leur préparation , leur emploi
, la maniere de planter un bâtiment
, de fonder ſur les différens terrains
; enfin il développe les principes
fondamentaux de chaque forte de cons
JUIN. 127
1777.
truction , ſoit toute en pierre , ſoit partie
en pierre & en moilon , ſoit toute en moilon,
ſoit toute en briques. Sans ceſſe cet
Architecte met en parallele les différens
procédés , tant anciens que modernes ;
il les éclaire par une critique lumineuſe,
par la juſteſſe & la nouveauté de ſes
obſervations.
Après avoir traité de la conſtruction ,
relativement aux bâtimens ordinaires ,
M. Patte la conſidere dans le grand , eu
égard aux édifices d'importance , & à
l'exécution des travaux les plus difficiles.
Il fait voir que les regles de la ſolidité
dérivent eſſentiellement des loix éternelles
de la ſtatique , de l'équilibre & de
la peſanteur , & que par conféquent ces
regles doivent être fans atteinte , comme
étant la fauvegarde des Citoyens dans
leurs demeures. Qui croiroit cependant ,
dit- il ,,, qu'il ſe ſoit trouvé quelques
,, Architectes d'aſſez peu de jugement ,
,, pour eſſayer d'accréditer qu'on pouvoit
" réduire la force d'un pied droit ou d'un
„ contre - fort arbitrairement , en violen
, tant la pouffée d'une voûte par des
" crampons ou des liens de fer; changer
,, ſa direction naturelle ; ſe permettre à
" volonté des ouvertures dans ſes ſup-
„ ports; transférer la force des ſupports
128 MERCURE DE FRANCE.
S
„ du bas en haut, en les élargiſſant vers la
و د
و د
,,
naiſſance de la voûte , par des trompes
" ou des encorbellemens ; & enfin ſup-
„ pléer à la foibleſſe des ſupports, par des
chandelles de pierre , placées par des-
,, ſous la voûte: ainſi , ſelon ce ſyſtême ,
,, ce ne seroit plus la bonne afſfiette des
„ pierres , leur appareil , la relation des
ſupports avec la pouſſée des voûtes qui
garantiroient la folidité d'une conftruc-
,, tion , ce ſeroit le foible qui porteroit
,, ridiculement le fort ; il n'y auroit plus
„ de principes , plus de fûreté pour les
,, Citoyens ; ils ſeroient fans ceſſe en
,, danger. L'art conſiſteroit à bâtir en
porte - à - faux , à prodiguer des liens
de fer , à les ſubſtituer arbitrairement
à la bonne épaiſſeur des contre - forts
ou des pilliers butans pour contenir
و د
1
"
ود
"
les pouffées. Qu'un lien de fer vînt
,, à rompre par l'effet ordinaire du taſſe.
,, ment, ou bien à faire éclater la pierre
,, qu'il contient, tout feroit dit : voilà
و د
ود
1
un bâtiment , ſouvent de pluſieurs milions
, au moment qu'on s'y attendroit
„ le moins , ſubitement renverſé."
Cet Auteur entre enſuite dans tous les
détails du mécaniſme des voûtes ; il
enſeigne les moyens d'alléger leurs pied-
• droits ;
JUIN. 1777. 129

droits ; comment l'on peut , au beſoin ,
décompoſer leur pouſſée , fans nuire néanmoins
à la ſolidité ; en quel cas il faut
admettre des contre- forts , des pilliers
butans , des arc-boutans ; quel eſt le poids
que chaque eſpece de pierre eft capable
de porter , ſans riſquer de s'écraſer ſous
le fardeau ; enfin , ce qu'on doit eſpérer
de la réſiſtance du fer , & combien il eſt
important de ne l'employer dans une
conſtruction que comme une reſſource
ſecondaire , & jamais comme un moyen
principal. Le chapitre du taſſement des
voûtes , & de leurs effets pendant le déceintrement
; ce moment critique , où
toutes les parties d'une conſtruction ſont
en mouvement , mérite fur - tout d'être
médité par tous les gens de l'art : ils y
apprendront comment on peut l'opérer
avec ſuccès. C'eſt pour la premiere fois
qu'on a écrit fur ces fortes de matieres ;
elles demandoient des connoiſſances combinées
, qui ſe trouvent difficilement réunies.
Non content d'avoir développé les
principes d'où dérive la ſolidité d'une
conſtruction , M. Patte fait voir comment
on peut les appliquer en toutes
circonſtances pour ſe guider , & découvrir
d'avance ce qui eſt ou n'eſt pas exé-
I
130 MERCURE DE FRANCE.
C
cutable. Il prend pour exemple une coupole
fur pendentif, c'est- à-dire , celle de
toutes les conftructions dont l'invention
fait le plus d'honneur à l'Architecture
moderne. On ſe rappelle que cet Architecte
avoit déjà traité précédemment cette
queſtion , en mettant en parallele les
plus beaux Ouvrages en ce genre , & en
éclairant par les raiſons mathématiques ,
quelle devoit être la force de leurs fupports
: ici il confidere de nouveau ce
même objet ſous un autre point de vue
plus ſimple , plus frappant , plus à la
portée d'être apprécié par les gens de
l'art ; il enviſage une coupole ſuivant ſa
conftitution phyſique ; il en fait l'analyſe ,
l'anatomie ; il en développe l'appareil , tout
5 le méchaniſme , & parvient à faire voir
avec une évidence à laquelle on ne peut
ſe refuſer , qu'un pendentif ayant en plan
& en élévation la forme d'un vrai coin ,
dont les côtés font toujours appuyés
contre les voûtes des nefs , ou des bras
de la Croix d'une Eglife , & ce coin ſe
trouvant chargé ſur ſon ſommet par la
tour du dôme , ne fauroit néceſſairement
foutenir ce fardeau , fans de groſſes
voûtes en berceau le long des bras de la
Croix, fans interruption , pour reporter
l'effort latéral du pendentif contre les murs
JUIN. 1777. 131
des extrémités de l'Eglife . Tous les exem
ples font d'ailleurs formels à cet égard;
& même M. Patte cite douze coupoles
où l'action des pendentifs , malgré la
précaution de groſſes voûtes ſur les bras
de la Croix , a néanmoins rompu les arcs
qui les ſupportent: tant eft grande cette
impulſion latérale , & tant il est vrai que
fans une condition auſſi eſſentielle , il
n'y auroit aucun ſuccès à ſe promettre
de la folidité d'un pareil ouvrage.
Les voûtes plates , les terraſſes , les
combles briquetés , ou en pierre , les
ponts , les développemens des bâtiſſes
gothiques , & les conſtructions les plus
difficiles , font la matiere des chapitres
ſuivans. La méthode de l'Auteur , eſt de
mettre ſans ceſſe en parallele un nombre
d'exemples choiſis , de les difcuter , &
de les éclairer par le raiſonnement , pour
parvenir à établir les vrais principes de
leur folidité , ou la préférence que l'on
doit donner aux uns fur les autres. Enfin ,
ce livre eſt terminé par tous les détails
des arts qui concourent à l'entiere perfection
d'un bâtiment , tels que la charpenterie
, la couverture, la plomberie ,
la ferrurerie , la menuiserie , la peinture
d'impreffion , &c. leſquelles ne font pas
12
132 MERCURE DE FRANCE.
C
traitées d'une maniere moins intéreſſante
que la maçonnerie.
Parnaſſe des Dames , (ſuite du) contenant
le théâtre des Femmes Françoiſes , Angloiſes
, Allemandes & Danoiſes. 4 vol .
in-8°. brochés 15 liv. Le tome cinquieme
& dernier paroîtra inceſſamment.
A Paris , chez Ruault , Lib. rue de la
Harpe, 1777.
Le théâtre des Femmes Françoiſes
qui fait partie de ce Recueil , ſera compoſé
de deux volumes. Le ſecond , qui ne
paroît pas encore , & qui fera le dixieme
& dernier du Parnaſſe des Dames, con
tiendra les Notices de toutes les Femmes
Françoifes qui ont fait des pieces de théâtre
; l'analyſe de leurs meilleures Tragédies
, Comédies , &c. & leurs plus jolies
productions en vers. Le premier volume
du même théâtre, qui eſt un des quatre
que nous annonçons , ne contient que
trois pieces dramatiques , d'une jeune
Dame qui n'a pas voulu être nommée ,
& s'eſt dérobée par - là aux éloges que fes
trois Drames méritent également pour
l'intérêt , les détails & le ſtyle.
La premiere de ces Comédies eſt inti
JUIN. 133 1777-
tulée la Mere rivale. Le rôle de Célanie ,
qui eft cette Mere rivale , eſt un des plus
beaux & des plus intéreſſans qu'on pût
faire paroître au théâtre. C'eſt une veuve
encore jeune , belle , aimable , pleine de
ſenſibilité , qui s'eſt entierement confacrée
à l'éducation d'une fille qu'elle
chérit. Elle a tout facrifié à ce ſoin ,
juſqu'à une paſſion qu'elle a conçue en
ſecret depuis pluſieurs années. Réſolue
de n'écouter la voix de l'amour , qu'après
avoir fatisfait aux devoirs de la nature , elle
a différé de faire connoître cet amour à
celui qui en eſt l'objet , juſqu'au moment
où elle ſe diſpoſeroit à établir fa fille. Ce
moment eſt arrivé ; mais à peine vientelle
de faire l'aveu de ſes ſentimens ,
qu'elle découvre que fa fille eſt ſa rivale.
Elle conſent à leur union , mais fon coeur
eſt déchiré de douleur. Les deux amans
ſe montrent prêts à renoncer l'un à l'autre
, & à faire les plus grands facrifices
pour chercher à rétablir le calme dans
l'ame de cette mere tendre & généreuſe.
Célanie touchée , rend enfin toute fa
tendreſſe à ſa fille, qu'elle avoit d'abord
ſoupçonnée d'ingratitude , & prend déformais
pour fon amant les fentimens
d'une mere.
13
134 MERCURE DE FRANCE.
Les deux autres pieces du même volúme
& du même Auteur, font l'Amant
Anonyme , & les Fauſſes Délicateſſes. Si
elles le cédent à la premiere pourl'intérêt ,
&la chaleur de l'intrigue , elles font éga.
lement embellies par la fineſſe des ſentimens
, & par la délicateſſe & les agrémens
du ſtyle.
Le théâtre des Femmes Angloiſes
comprend Ariftomene , Tragédie de Ma
dame la Comteſſe de Winſchelſea ; Le
Jeune Roi Abdelazet , Erminie , & Philandre
, Tragédies de Madame Behn ;
Aurélie , ou l'Epoux Parjure , & le Cruel
Préfent , ou le Prince de Milan , Tragédies
de Madame Cent- Livres ; l'Empereur
de la Lune , Comédie de Madame Behn ;
& Marplot à Lisbonne , Comédie de Madame
Cent- Livres, Au lieu d'une Notice
de ces différentes pieces , qui vraiſemblablement
intéreſſeroit fort peu nos
Lecteurs , nous leur donnerons une idée
de la vie de Susanne Cent- Livres , Auteur
d'une partie de ces mêmes pieces. Cette
vie a quelque choſe de fingulier & de
romanesque ; & les talens littéraires de
Madame Cent - Livres doivent paroître
étonnans , ſi l'on confidere les obſtacles
qu'elle eut à furmonter. Dans le

JUIN. 1777 135
دو
ود
ود
tumulte d'une vie orageuſe , dit ſon
,, Biographe, dont le cours ne fut que
de trente- sept ans , elle eut à triompher
de la plus affreuſe indigence , de l'éducation
la plus négligée , & de fon
,, propre caractere , qui la portoit aux
plaiſirs & à la diffipation.
"
ود
ود
ود
ود
Peu de perſonnes ont commencé
,, leur carriere fous des aufpices plus malheureux.
Comme Homere , elle na-
,, quit dans un rang ſi obfcur , que le
,, lieu de ſa naiſſance & le nom même
"
ود
"
ود
و و
de ſes parens font inconnus ; une Angloiſe
& un réfugié François , unis par
des noeuds légitimes, mais clandeftins ,
lui donnerent le jour en 1680. Sufan-
,, ne paſſa les trois ou quatre premieres
années de ſa vie en Irlande , ou la mifere
& le chagrin accélérerent la mort
de fon pere. Sa mere , plus courageuſe
, ne tarda pas à retourner dans ſa
Patrie ; mais rejetée du ſein de fa famille
elle ſe vit réduite à chercher , par
le travail de fes mains , des reſſources
" contre l'adverſité. La tendreſſe maternelle
foutint quelque temps ſes forces
épuisées. Enfin, le terme de ſes jours
arriva quand elle devenoit plus que
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
,, jamais néceſſaire à ſa fille.
14
135 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
ود
ود
"
و د
ود
ود
,, Susanne touchoit alors à ſa treizieme
année ; on eſût dit que la nature ne
l'avoit douée d'un eſprit prématuré ,
d'un coeur vraiment ſenſible , & des
,, grâces de la figure , que pour rendre
,, ſa ſituation plus accablante & plus
dangereuſe. Il lui reſtoit dans Londres
une parente aſſez riche , mais il falloit ,
,, pour en folliciter les bienfaits , entreprendre
ce voyage. La longueur du
chemin , l'intempérie de l'air , la timidité
naturelle à ſon âge , & furtout
à ſon ſexe , la délicateſſe même de ſes
,, pieds qui devoient la porter d'un bout
du Royaume à l'autre , rien ne put
l'arrêter ; elle ſe mit en route , comptant
, pour en faire les frais , ſur les
ſecours toujours foibles que la pauvreté
ſuppliante arrache à la pitié.
:
"
ود
1
ود
ود
ود
"
ود
دو
ود
ود
و د
" Dans la ſituation où ſe voyoit l'infortunée
Susanne , les filles jeunes &
jolies trouvent par- tout des protecteurs
: pluſieurs s'offrirent à notre belle
orpheline , mais ils vouloient vendre
leurs bienfaits ; & le prix qu'ils y mettoient
, effarouchoit fa tremblante in-
,, nocence. Si des beſoins preſſans ne lui
permettoient pas de rejeter avec dé.
» dain leurs propoſitions, ſa défiance &
"
ود
ود
JUIN. 1777. 337
}
>
ود
ود
ود
ود
دو
ود
و د
ود
وو
,, ſa vertu l'empêcherent de fuccomber,
du moins juſqu'à Cambrigde. Ce fut
là le premier écueil où fon innocence
fit naufrage ; mais quelle autre eût
réſiſté plus qu'elle ? Le ſage bienfaiteur
,, qui ſe préſentoit , ne cherchoit pointă
l'éblouir par des offres brillantes ; il
ne lui donnoit que des conſeils honnêtes
& déſintéreſſés , & lui propoſoit
de prendre le même ſoin de fon édu-
,, cation , que ſi elle étoit ſa fille. Suſanne
crut pouvoir lui donner ſa con-
,, fiance , & ſe ranger ſous ſa conduite ; ce
généreux protecteur qui devoit lui
tenir lieu de pere, étoit un beau jeune
homme de dix - huit ans , étudiant de
l'Univerſité de Cambrigde. Antoni
Hammon (c'étoit ſon nom) fitprendre
,, à Susanne un habit d'homme , & la
,, préſenta dans ſon College , comme un
de ſes parens qui defiroit y faire des
études ."
ود
و د
و د
و د
و د
ود
و د
Ce ne fut qu'au bout de quatre ans
que la liaiſon de ce couple Savant inspira
de la défiance aux Inſtituteurs du
jeune homme. Susanne fut obligée de
renoncer au bonnet de Docteur pour
reprendre les habits de ſon ſexe. Ham.
mon , qui étoit bon Gentilhomme &
15
138 MERCURE DE FRANCE.
riche , lui fit , en ſe ſéparant d'elle , un
fort qui la mettoit au- deſſus des beſoins
pour le reſte de ſes jours. Elle ſe rendit
à Londres , où elle ſe maria deux fois
en moins de deux ans . Son premier mariage
ſe termina par un divorce , & le
ſecond par la mort de fon mari. Suſanne
ſe trouvant veuve à dix-huit ans , s'enfévelit
pendant deux ans dans la retraite ,
où la lecture des Poëtes , à laquelle elle
ſe livra pour diffiper ſa douleur , lui inspira
le goût de la Poéſie. Elle revint à
Londres , & y fit jouer , à l'âge de vingt
ans , l'Epoux Parjure , Tragédie qui
eut beaucoup de fuccès , & fut bientôt
ſuivie d'une ſeconde , intitulée : le Cruel
Préfent. Elle se borna , dans ce genre ,
à ces deux ouvrages , & donna la préférence
à la Comédie , plus conforme à
la vivacité & à la gaieté de ſon eſprit.
Cependant la vie diſſipée qu'elle menoit
à Londres , dérangea ſa fortune.
Ses talens n'étoient qu'une reſſource foible
& incertaine contre l'indigence ; elle
en chercha une plus aſſurée dans l'état
de Comédienne. Elle fut Auteur &
Actrice , ou plutôt Acteur , car elle
jouoit aſſez fréquemment des rôles d'hommes
, & même de héros . Un jour , la
JUIN. 139 1777
Cour étant à Vindford , on repréſentoit
les Reines Rivales de Lée; Sufanne
jouant le rôle d'Alexandre , fit la conquête
de Joſeph Cent - Livres , Officier
de la Maiſon de la Reine , qui en devint
ſi éperduement amoureux , que le
foir même il lui propoſa de l'épouſer.
Ce dernier mariage fut plus long & plus
heureux que les autres . Madame Cent-
Livres mérita , par ſa conduite , de fixer
le coeur de ſon mari , continua de faire
des Comédies , & jouit paiſiblement de
la gloire que ſes talens lui avoient acquiſe.
Elle mourut après ſeize ans de
mariage , n'étant encore que dans ſa
trente - ſeptieme année. Ses Pieces de
théâtre font au nombre de vingt , deux
Tragédies , & dix - huit Comédies.
1
Le dernier de ces quatre volumes renferme
le Théâtre des Femmes Danoiſes ,
& celui des Femmes Allemandes ; celui
des Femmes Danoiſes eſt compoſé de
trois pieces de Madame Paſſow : Marianne
, ou le Choix Volontaire , Comédie
en cinq actes ; la Méprise d'Amour
Paſtorale ; & l'Amour Philosophe , Comédie
en un acte & en vers. Le Théâtre
des Femmes Allemandes ne confiſte que
dans la Méfalliance , Comédie en un
,
140 MERCURE DE FRANCE.
acte & en profe , de Madame Gottſched.
Le ridicule attaqué dans cette piece ,
vraiment comique , & très - bien dialoguée
, eſt l'entêtement exceſſif de certains
nobles Allemands ſur l'ancienneté de leur
nobleſſe.
Le Maître d'Histoire , ou Chronologie
Élémentaire , hiſtorique & raiſonnée
des principales Hiſtoires, diſpoſéepour
en rendre l'étude agréable & facile à
la Jeuneſſe ; Ouvrage qui peut ſervir
de ſuite aux Principes d'inſtitution. A
Paris , chez la veuve Deſaint , rue du
Foin S. Jacq. in - 12.
Cet Ouvrage eſt deſtiné à la jeuneſſe ,
& aux Maîtres qui ſe chargent de l'élever
& de l'inſtruire. L'hiſtoire doit tenir
fans doute le premier rang parmi les
genres d'études dont on l'occupe ; on
connoît ſon importance: elle feule , en
apprenant à connoître les hommes , peut
contribuer à les former. Elle eſt le fondement
de la politique & de la morale ;
elle fait l'homme d'état , & le Citoyen
utile. Les ſecours ne manquent pas pour
l'étudier & l'approfondir , mais ces ſecours
ne font pas à la portée de l'enJUIN.
1777- YAI
fance , & tous les Maîtres ne font pas en
état de s'en ſervir avec ſuccès. Il y a peu
d'Ouvrages Elémentaires qui n'exigent
d'eux beaucoup de travail ; on a eſſayé de
leur en fournir un qui leur en demandera
moins ; & c'eſt l'objet du volume que
nous annonçons : ce ſont des éléments
de Chronologie ; on ſçait que cette
ſcience fert d'introduction à l'hiſtoire ;
fans elle , il feroit difficile que l'eſprit
ne s'égarât point dans la multiplicité
des faits qu'on lui préſente , & qu'il doit
retenir. On a lié ici la Chronologie à
ces mêmes faits. Toute l'hiſtoire , depuis
la création juſqu'à nos jours , eſt diviſée
en quinze epoques , qui font autant de
points de réunion , autour deſquels viennent
ſe placer ſans efforts tous les évé.
nemens . Cette diviſion n'eſt pas neuve ;
mais il ne s'agit pas d'inventer , lorsqu'on
veut inſtruire. Le développement
de chaque époque eſt très- précis : peu
de faits ; mais les principaux ſont rapportés
avec autant de préciſion que de
clarté ; ils font exprimés ſimplement ,
& de maniere à être conçus & retenus par
les enfans . L'Auteur propoſe de les leur
faire apprendre par coeur ; il conſeille
en même temps au répétiteur d'étendre
142 MERCURE DE FRANCE.
les détails de ces mêmes faits dans les les
çons particulieres.
Après cette étude , l'Auteur conduit
à celle des Hiſtoires particulieres ; il parcourt
ſucceſſivement l'Hiſtoire Sainte ,
l'Hiſtoire Eccléſiaſtique , l'Hiſtoire Ancienne
, l'Hiſtoire Romaine , celle des
Empereurs Romains ; du Bas - Empire ,
de France , d'Italie , d'Allemagne , d'Espagne
& d'Angleterre : peu de faits ;
mais les principaux; l'indication générale
de ceux qu'il eſt important de ſavoir ,
leurs dates , voilà ce qu'il offre dans tous
ces morceaux détachés : à la ſuite de cha- (
cun, il place des conſeils dont les Maîtres
puiſſent profiter , & il indique les Auteurs
& les livres qu'on peut mettre
entre les mains des jeunes gens , pour
acquérir une connoiſſance plus générale
& plus détaillée de chaque partie de
l'hiſtoire , ou plutôt de chaque hiſtoire
particuliere. Il ne faut pas s'attendre à
trouver beaucoup d'intérêt & d'agrément
dans cet Ouvrage; ceux de cette eſpece
n'en font pas ſuſceptibles ; leurs Auteurs
fongent à ſe rendre utiles , & ils le font ;
leurs productions ont ce mérite ; & fi
elles font moins deſirées que beaucoup
d'autres qui ne l'ont pas , ſi elles font
JUIN. 1777. 143
moins lues , elles n'en font pas moins
eſtimables.
Hiftoire des Campagnes de Henri de la
Tour d'Auvergne , Vicomte de Turenne ,
en 1672 , 1673 , 1674 & 1675 ; contenant
le détail & les plans des mouvemens
, des batailles , des combats ,
& des ſieges , écrite d'après les papiers
originaux du Maréchal de Turenne
(communiqués par la Maiſon
de Bouillon) , la correſpondance de
Louis XIV , de ſes Miniſtres , & de
beaucoup de Mémoires authentiques.
Par M. le Chevalier de Grimoard : les
cartes & les plans font de M. le Chevalier
de Beaurain. Ouvrage propoſé
par ſouſcription.
Tout Militaire qui veut acquérir des
connoiſſances profondes ſur l'art de la
guerre , doit étudier l'hiſtoire des habiles
Généraux , afin d'en ſaiſir les principes :
en méditant leurs actions , on parvient
à s'approprier les maximes qui ont été
la baſe de leur conduite. Le choix des
livres n'eſt pas indifférent. Les Hiftoriens
n'ont ordinairement aucune idée de la
guerre ; ils en expoſent les opérations
*44 MERCURE DE FRANCE.
d'une maniere imparfaite , ou n'en déve
loppent pas les motifs avec intelligence ,
Ils négligent fouvent des circonstances
importantes pour s'occuper de diſcuſſions
minutieuſes ou fuperflues , qu'ils écrivent
quelquefois avec élégance. Les graces
de la diction captivent le Lecteur ,
mais ne l'inſtruiſent pas , quand le fond
des chofes manque ; c'eſt ce qui prouve
combien il eſt important que les Ouvrages
hiſtoriques , deſtinés à faciliter l'étude
de la guerre , ſoient choiſis avec difcernement
, & compoſés par des Militaires.
On convient généralement que Turenne
eſt le modele le plus parfait pour
un Militaire. Comme ce grand Homme
poſſédoit la ſcience de la guerre au ſuprême
degré , toutes ſes campagnes font
admirables : par - tout on y reconnoît
l'empreinte du génie ; mais l'époque la
plus éclatante de ſa vie , eſt celle où il
trouva dans Montécuculli un rival digne
de lui. Pour bien juger de la capacité
d'un Général , il faut apprécier celle de
fon Adverſaire : un Génie quelconque ne
prend ſon eſſor que quand il eſt vivement
excité par l'émulation. Turenne avoit
été grand juſqu'en 1673 ; mais depuis
que
JUIN. 1777 145
que Montécuculli lui fut oppoſé, juſqu'à
ſa mort , il fut fublime & plus qu'humain.
Alternativement ſur l'offenſive & la défenfive
, on voit ces deux grands Capitaines
employer ce que la ſcience militaire
a de plus profond & de plus subtil , pour
changer l'état de la guerre & ne faire que
des mouvemens précisément relatifs à leur
plan de campagne. Rien ne conſtate
mieux l'habileté d'un Général , que les
moyens dont il uſe , pour parvenir à fon
but, ſans jamais ſe ſervir d'aucun qui puiſſe
l'en éloigner.
Quoique Montécuculli n'ait été l'émule
de Turenne qu'en 1673 , on a cru
devoir détailler la campagne de 1672 ,
(qui fut la premiere de la guerre contre
les Hollandois ,) pour completter cette
partie de l'Hiſtoire militaire du Héros de
la France : elle eſt d'autant plus intéres
ſante , qu'on y voit de grands talens ,
forcés de céder à des talens ſupérieurs.
Les Ouvrages publiés juſqu'à préſent
fur l'Hiſtoire Militaire , manquent fouyent
d'un avantage effentiel. Les cartes
&les plans deſtinés à en faciliter l'intelligence
, ſont ſi peu détaillés , qu'il eſt
impoſſible d'avoir une idée exacte du
local . On évitera cet inconvénient car
K
146 MERCURE DE FRANCE.
tous les deſſins ſeront travaillés d'après
des cartes très- étendues , que M. de Turenne
avoit fait lever pour fon uſage , &
fur leſquelles les mouvemens reſpectifs
des différentes Armées ſont tracés avec
la plus grande préciſion : on pourra alors
ſuivre facilement les manoeuvres.
Le théâtre des opérations militaires
comprendra un eſpace d'environ quatrevingt
lieues en longueur fur quarante de
largeur. Il ſera deſſiné topographiquement,
c'est - à - dire que les moindres détails
du terrein s'y trouveront exprimés.
M. le Chevalier de Beaurain obſerve ici
qu'il n'y a fur les pays où Turenne fit
la guerre aucun Ouvrage de ce genre ,
Le diſcours fera orné de vignettes & culde-
lampes relatifs au ſujet.
Les cartes & les plans feront gravés par
les plus habiles Artiſtes , & dreſſés par
M. de Beaurain , déjà connu par pluſieurs
travaux topographiques , & entr'autres
par les Campagnes du Maréchal de Luxembourg
, auxquelles il a travaillé , conjointement
avec M. fon Pere , & par celles
du Grand Condé.
Comme les Hiſtoires de M. de Turenne
font incomplettes . M. le Chevalier
de Grimoard publiera inceſſamment
JUIN. 1777. 147
de nouveaux Mémoires ſur la vie de ce
grand Homme. Ils sont compofés fur
beaucoup de papiers originaux, la plûpart
écrits de fa main , & que M. le Duc
de Bouillon a bien voulu communiquer.
Ils ont été inconnus à M. de Ramfay ,
ou il n'a pu s'en fervir , parce qu'il fit
imprimer fon livre dans un temps trop
peu éloigné du fiecle de Louis XIV. La
- réunion de ces Mémoires ( qui commence
en 1611 , & finiſſent en 1672),
avec l'Ouvrage qu'on annonce , complettera
l'hiſtoire de M. de Turenne.
Cette Hiſtoire formera un volume in
folio , qui fera délivré dans le courant du
mois de Janvier prochain.
Il a été ouvert dans le courant du mois
de Mars dernier , une ſouſcription qui
durera juſqu'au mois d'Août prochain
incluſivement. On payera 30 liv. en ſouscrivant
, & 30 liv. en retirant l'exemplaire:
ceux qui n'auront pas ſouſcrit le
payeront 84 liv.
La liſte des Souſcripteurs fera imprimée.
On pourra voir des deſſins relatifs à
cet Ouvrage , chez M. le Chevalier de
Beaurain Géographe ordinaire du Roi
& fon Penſionnaire , rue Git-le- Coeur
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
la premiere porte-cochere à droite en entrant
par le quai des Auguſtins.
On fouferit chez Prévoſt , Libraire ,
quai des Auguſtins , près du pont Saint-
Michel.
Traité fur les Enclos , les Prairies artificielles
, & fur l'éducation des moutons
de race angloise ; par M. de Mante. A
Paris , chez Ch. Hochereau , Libraire ,
Quai de Conti , à la defcente du Pont-
Neuf, au Phénix.
Il eſt de la plus grande évidence que
l'agriculture eſt la ſource de l'abondance
, & la vraie cauſe de la proſpérité
d'un Etat , puiſque par tout où elle eft
encouragée , ménagée & floriſſante , le
commerce , les arts & l'induſtrie ſont
portés au plus haut degré de ſplendeur.
On peut donc aſſurer qu'un Recueil d'obſervations
& de découvertes ſur une des
principales branches de l'agronomie , ne
pourra qu'intéreſſer le Public , & qu'il
voudra bien encourager l'Auteur , en
agréant l'Ouvrage qu'il lui préſente par
foufcription.
La premiere partie contiendra la démonftration
des avantages réſultans de
JUIN. 1777- 149
Fuſage des enclos , de la nature des maté.
riaux , & de la façon de perfectionner
ces enclos : démonſtration fondée ſur
une pratique expérimentale, & non fur
de ſimples ſpéculations théoriques.
On traitera enſuite d'une nouvelle culture
de la luzerne , des choux , des pom
mes de terre , du navet anglois , gros ,
verd & rond ; de la culture de la grande
pimprenelle ; de celle du ſainfoin , du
trefle , de la carotte , du perfil , de la
veſce & de ray- graſs .
La ſeconde traitera de l'éducation des
moutons de race angloiſe , de la nourriture
qui leur convient , des foins que la
délicateſſe de l'animal rend convenables
& néceſſaires à ſa conſervation , & le
produit que doit rendre un troupeau
conduit par ces principes.
MM. Duhamel & Chateauvieux ont
ſenti les avantages de la culture angloiſe
&des prairies artificielles. Leurs principes
font très - analogues à ceux de l'Auteur
; mais il croit avoir trouvé des
moyens plus ſimples , moins compliqués ,
pour obtenir des produits beaucoup plus
conſidérables. Sa charrue à ſemoir , de
la plus facile exécution , & d'un prix
_ très - inférieure à celle de ces Meffieurs ,
4
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
eſt , par conféquent , plus à la portée
des facultés du cultivateur.
ou
Un des grands intérêts de l'État , ſeroit
d'avoir des laines égales en fineſſe , en
beauté , en qualité à celles d'Angleterre.
Les moutons anglois , que l'Auteur a
nourris en France comme en Angleterre ,
ſoignés par des Bergers Anglois , fur un
fol de même nature , expoſés à un climat
d'une égale température , donneront le
même produit; les mauvaiſes races françoiſes
remplacées par les meilleures de
l'Angleterre , s'éteindront bientôt ,
feront perfectionnées par l'accouplement
des béliers anglois avec des brébis françoiſes
; expérience que l'Auteur fera pour
ſervir d'exemple aux Fermiers , en attendant
que ſon troupeau ſoit affez fort
pour en pouvoir détacher qulques brebis
, ce qui cependant ne pourra s'exécuter
qu'à la quatrieme année , vers 1781.
Le bénéfice conſidérable que les Fermiers
retireroient de cet objet , en engageroit
d'autre à ſuivre leur exemple , ce qui
tourneroit au profit des Propriétaires.
Tout véritable Patriote doit s'intéresfer
au ſuccès d'un pareil établiſſement ,
puiſqu'il en réſulte de grands biens pour
PÉtat.
JUIN. 1777. 151
1
Le premier feroit le défrichement d'un
terrein par une nouvelle culture.
Le ſecond , de n'être plus obligé à
tirer des Etrangers les moutons pour la
confommation de Paris.
Le troiſieme , de conſerver dans le
Royaume l'argent employé au - dehors à
l'achat des laines pour les Manufactures .
Les recherches , les travaux de l'Auteur
ont été encouragés par le Gouvernement.
Le Roi a bien voulu lui accorder
une portion de terrein où il s'occupe
à mettre en pratique la culture qu'il annonce
dans ſon Livre.
Il formera un volume in - 4°. orné des
planches néceſſaires pour rendre exactement
la nature & la façon des uſtenfiles
anglois .
Le prix de la ſouſcription ſerade 12 liv.
On foufcrira chez Hochereau , Libraire
vis - à - vis le Pont- Neuf, quai de Conti ,
juſqu'au 25 Juin.
L'ouvrage fera livré à la fin du mois de
Septembre 1777-
On ne livrera des exemplaires que pour
les Soufcripteurs .
Sa Majefté a daigné ſouſcrire pour une
centaine d'exemplaires de cet Ouvrage.
K
152 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LES Rues & les environs de Paris. A
Paris , chez Ph. D. Langlois , Lib. rué
du Petit - Pont , près la rue St Severin ; 2
vol in- 12 . Prix 5 liv. br.
Galathée , Comédie en un acte & en
vers libres ; prix 1 l. 4. f. A Amſterdam ;
& ſe trouve à Paris , chez Leſclapart
jeune , Libraire quai de Gevres.
:
Recueil historique & chronologique de
faits mémorables , pour ſervir à l'Hiftoire
générale de la Marine & à celle des decouvertes;
2 vol. in- 12. Prix 5 liv. br.
A Paris , chez Monory , Libraire rue de
là Comédie Françoiſe.
Abrégé de l'orthographe françoise , communément
appellé Dictionnaire de Poitiers
; vol. in 12. A Poitiers , chez Félix
Faulcon , Imprimeur- Libraire ; & chez les
principaux Libraires du Royaume. A
Verſailles , chez Blaiſot , rue Satory.
JUIN. 153
1777.
On trouve aux mêmes adreſſes le Traité
de l'orthographe Françoise , en forme de
Dictionnaire , nouvellement imprimé , avec
des augmentations ; grand in - 8°.
Eſſai fur les révolutions de la Muſique en
France; Broch. in - 8º. A Paris , chez les
Marchands de nouveautés.
ACADÉMIES.
PARIS.
i
I.
Académie des Inscriptions & Belles-Lettres.
L'OBJET de M. Déformeaux , dans les
deux premiers Mémoires qu'il avoit lus
précédemment , étoit de donner une idée
exacte & préciſe de l'origine de la Noblesſe
Françoiſe , de ſon influence dans le
Gouvernement , & des viciffitudes qu'elles
a éprouvées , juſqu'à ce que nos Rois
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
l'aient réduite à n'être plus que l'appui &
l'ornement de l'État.
-
M. Déformeaux va chercher ſon origine
juſques dans les forêts de la Germanie
, où elle exiſtoit ſous le nom de
Compagnons du Prince. Il prouve , d'après
les monumens les plus reſpectés de notre
ancienne Hiſtoire , qu'alors , & même
après la conquête des Gaules , la nobleſſe
n'étoit que perſonnelle ; qu'il n'y avoit
dans l'État qu'un ſeul ordre de Citoyens
diviſé en deux claſſes , la premiere formée
de tous ceux qui étoient décorés de
dignités , de commandemens , & qui avoient
prêté ferment au Prince , connue
ſous le nom de Lendes d'Antrustions ou
de Fideles. La ſeconde , compoſée de
Francs libres qui pouvoient aſpirer aux
mêmes honneurs , en ſe dévouant particulierement
au Prince & en lui prêtant
ferment. Il fait voir comment les Lendes ,
objet tour - à - tour des faveurs & de l'inquiétude
des Rois , trop enrichis & trop
élevés par leurs libéralités indiſcrettes ,
obtinrent , au fameux Traité d'Andlau ,
que les bénéfices , une fois accordés
deviendroient inamovibles ; les Lendes
Trouverent bientôt le ſecret de les rendre
héréditaires ; c'eſt alors , felon l'Auteur ,
,
JUIN. 1777- 155
que la Nobleſſe ſe tranfmit & devint
héréditaire ; de là , deux Ordres diſtincts
& permanens de Citoyens dans la même
Nation , la Noblesse & le Peuple. Les
riches Propriétaires , en dénaturant leurs
aleux & les rendant bénéfices , s'incorporerent
à la Nobleſſe. L'établiſſement des
Juſtices Seigneuriales dans les bénéfices ,
non par le droit , mais par l'ufurpation ,
donna autant de réalité que d'éclat à la
puiſſance de la Nobleſſe. Elle jouit alors
de tout ce qui peut flatter l'orgueil & la
cupidité : honneurs , dignités , prééminences
, privileges & richeſſes. Tel eſt
l'état brillant , mais généralement envié ,
où l'Auteur laiſſe la Nobleſſe dans fon
premier Mémoire.
Dans le ſecond Mémoire, M. Déformeaux
fuit les progrès de la puiſſance de
cet Ordre ; il obſerve l'extrême influence
que les Grands eurent dans l'Etat depuis
le Traité d'Andlau , juſqu'à l'inſtitution
du régime féodal ; il développe l'origine
des grandes dignités dont la Nobleſſe.
Françoiſe a tiré fon plus grand luftre; il
éclaircit les différentes époques de l'institution
des fiefs , qui a cimenté la grandeur
de la Nobleſſe , & conftitué ſon esfence
d'une maniere fixe & irrévocable.
156 MERCURE DE FRANCE.
Charles Martel voyant les Domaines
Royaux envahis par la Nobleſſe ou posfédés
par le Clergé , oſa enlever à ce dernier
Ordre une grande partie de ſes
exceſſives richeſſes , dont il forma de nouveaux
bénéfices militaires : les poſſeſſeurs
de ces bénéfices furent appelés Vaſſeaux ;
ce nom , dérivé de Vaffus , emporte avec
lui des idées de dépendance & de domeſticité
; les bénéfices militaires prirent
alors le nom de fiefs , foeda , ainſi nommés
à fide , de la foi & hommage que
le Vaſſal devoit à ſon Souverain , ou
bien à fædere , parce qu'en effet l'hommage
étoit accompagné d'une eſpece de
Traité, par lequel le Seigneur promettoit
ſa protection à ſon Vaſſal, pour prix
des devoirs auxquels celui - ci confentoit.
C'eſt un ſpectacle bien affligeant pour
l'humanité que celui de la Nobleffe parvenue,
par ſon audace & ſes ſuccès , à
une indépendance preſque entiere , dépouillant
tantôt le Trône , tantôt la Nation
de ſes droits les plus facrés , agiſſant
comme ſi elle ſeule eût formé l'Etat entier
, & diſpoſant de la Mairie & même
quelquefois de la couronne , au gré de
fes caprices ou de ſes intérêts.
JUIN. 1777. IST
Charlemagne paroît , & la Nation opprimée
reſpire ; ce grand Homme apprit
à la Nobleſſe , ſi fiere & fi puiſſante , à
connoître un Maître & à reſpecter les
Loix; il en tira des ſervices éclatans :
mais la véritable gloire de la Nobleſſe ,
devenue ſous Charlemagne ce qu'elle
devroit être par- tout l'appui de l'Etat ,
s'évanouit après la mort de ce Prince.
Plus effrénée ſous les Deſcendans de ce
grand Homme , elle ſe prévalut des circonſtances
pour rompre tous les liens de
la fubordination , & fe permettre les plus
grands excès.
M. Déformeaux , dans le troiſieme
Mémoire , expoſe ſous un ſeul point de
vue les refforts qui introduiſirent en
France le régime féodal , régime funeſte
& barbare , dont l'Europe ne ſe ſent que
trop encore. Il réfute , en paſſant , l'opinion
des Ecrivains modernes , qui ne
rapportent qu'à la fameuſe conceffion de
l'hérédité des fiefs & des grandes dignités
, faite par Charles - le - Chauve , l'origine
de la Nobleſſe Françoiſe ; il fait voir
par les Chartres de nos Rois , en quoi
conſiſtoient le pouvoir des Suzerains &
la dépendance des Vaſſaux; il s'étend
ſur les prérogatives attachées aux hautes
Seigneuries dans l'ordre féodal.
/
158 MERCURE DE FRANCE.
Les ſuccès de la Nobleſſe furent f
grands , qu'on ne comptoit plus , à la
honte des droits impreſcriptibles de l'humanité,
que des Serfs & des Tyrans ,
dans la même étendue de Pays qui renferme
aujourd'hui plus de vingt millions
d'hommes devenus ibres , grace au rétabliſſement
de l'autorité royale & des loix.
Dela , fans doute , la vénération profonde
des François pour leurs Rois , qui ont
été leurs bienfaiteurs. L'Auteur termine
fon troiſieme Mémoire en expoſant , en
peu de mots , la révolution fameuſe qui
plaça Hugues- Capet ſur ce Trône , avili
par les Defcendans de Charlemagne: il
félicite la Patrie de ce grand événement
qui porta au rang ſuprême un Prince ,
dontla poſtérité devoit arrêter les progrès
de la tyrannie & des vexations de la
haute Nobleffe , & tirer la France du
chaos & de l'anarchie féodale , pour en
faire un des Etats les plus floriſſans &
les plus policés de l'Univers.
M. Déformeaux promet , dans les
Mémoires ſuivans , de faire voir les
moyens lents , mais heureux , dont Hugues
Capet & fes Succeſſeurs ſe ſervirent ,
d'abord pour contenir la haute Nobleſſe ,
& enſuite la ramener peu-à-peu à la fubJUIN.
1777. 159
ordination aux loix , qui ſeule peut asfurer
la félicité de tous les individus qui
compoſent les grandes ſociétés.
I I.
TOULOUSE.
L'Académie des Jeux Floraux fera,
ſuivant l'uſage , la diſtribution des Prix
le troiſieme Mai de l'année prochaine
1778.
Ces Prix font une Amarante d'or , de
la valeur de quatre cents livres , qui eſt
deſtinée à une Ode .
Une Eglantine d'or , de la valeur de
quatre cents cinquante livres , pour un
Diſcours d'une demi - heure de lecture ,
dont le ſujet ſera encore pour 1778 ,
l'Eloge de Guy Dufau de Pibrac , Chancelier
de Henri III , Roi de Pologne,
L'Académie n'ayant pas trouvé dans
les Diſcours remis cette année , le degré
de perfection qu'elle defiroit, s'eſt dé.
terminée à donner ce même ſujet.
Une Violette d'argent , de la valeur
de deux cents cinquante livres , deſtinée
à un Poëme de foixante Vers au moins ,
ou de cent au plus , dont le ſujet doit
100 MERCURE DE FRANCE.
être dans le genre noble , ou à une Epître
d'environ cent cinquante Vers ; on obſervera
, comme dans les autres genres ,
de n'y rien mettre qui puiſſe bleſſer la
Religion , les Moeurs & l'Etat.
Un Souci d'argent , de la valeur de
deux cents livres , pour une Elégie , une
Idylle ou un Eglogue; ces trois genres
concourent pour le même Prix.
Un Lis d'argent , de la valeur de
ſoixante livres , pour un Sonnet ou un
Hymne à l'honneur de la Vierge.
Le ſujet des autres ouvrages de Poéſie,
eſt au choix des Auteurs .
La façon , le contrôle , & autres frais ,
font compris dans la ſomme qui énonce
la valeur des Prix.
Les Ouvrages qui ne font que des
traductions ou des imitations , qui traitent
les ſujets donnés par d'autres Académies
, ou qui ont quelque choſe de
burlesque , de ſatyrique , d'indécent ,
font exclus du concours,
Ceux qui auront déjà été préſentés aux
Jeux Floraux , ou à d'autres Académies
ceux qui auront paru dans le public ,
ceux dont les Auteurs ſe feront fait
connoître avant le jugement , ou pour lesquels
ils auront fait folliciter , en feront
auſſi exclus . Les
JUIN. 1777 161
Les Auteurs qui traitent des matieres
Théologiques , doivent faire mettre au
bas de leurs Ouvrages l'approbation de
deux Docteurs en Théologie , ſans quoi
ils ne feront pas reçus,
Ils feront remettre , pendant les quinze
premiers jours du mois de Février 1778 ,
par des perſonnes domiciliées à Toulouſe
, trois copies liſibles de chaque
Ouvrage à M. l'Abbé Magi , logé rue du
Provençal , chargé des fonctions de Secrétaire
de l'Académie , en l'absence de
M. Delpy , Secrétaire perpétuel. - Son
regiſtre devant être barré le ſeizieme
jour de Février , on ne ſera plus à temps
pour lui en remettre après ce jour expire.
Cette loi fera exécutée à la rigueur. Les
Ouvrages adreſſés par la Poſte à M. lé
Secrétaire , ne feront pas préſentés à l'Académie
: elle ne ſuppléera point aux
omiffions , & l'on ne recevra aucune
correction des Ouvrages après qu'ils
auront été remis ; ainſi , les Auteurs
doivent revoir avec foin les copies qu'ils
préſenteront.
Elles feront déſignées, non - feulement
par le titre , mais encore par une deviſe
ou fentence que M. le Secrétaire écrira
fur fon Regiſtre , auſſi bien que le nom ,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
la qualité ou la profeffion & la demeure
des perſonnes qui les lui auront remiſes.
M. le Secrétaire avertira ceux qui
auront remis les Ouvrages que l'Académie
aura couronnés , afin que les Auteurs
viennent eux - mêmes préſenter le
récépiſſé l'après - midi du troiſieme Mai , (
à l'Aſſemblée publique que l'Académie
tient dans la Salle des Illuſtres de l'Hôtelde-
Ville , où elle fait la diſtribution des
Prix. Si les Auteurs font hors de portée
de ſe préſenter , ils doivent envoyer , à
une perfonne domiciliée à Toulouſe ,
une procuration en bonne forme , dans
laquelle ils ſe déclarent Auteurs de l'Our
vrage couronné. Le jour après la diſtribution
, les Auteurs , ou ceux qu'ils
auront fondés de procuration , ſe rendront
chez M. le Secrétaire , qui leur
remettra le Prix.
On ne peut remporter que trois fois
chacun des Prix que l'Académie diſtribue.
Les Auteurs qu'elle découvrira avoir
enfreint cette loi , feront privés du Prix.
Ceux qui en auront remporté trois ,
Pundeſquels foit celui de l'Ode , pourront
obtenir , felon l'ancien uſage , des
Lettres de Maître des Jeux Floraux , qui
leur donneront le droit d'aſſiſter &d'opiJUIN.
1777. 163
ner avec les Académiciens aux Aſſemblées
publiques & particulieres , qui re
gardent feulement le jugement des Ou
vrages & l'adjudication des Prix.
Depuis les Lettres Patentes du Roi ,
qui autoriſent l'augmentation du Prix du
Diſcours , les Auteurs qui auront remporté
trois fois ce Prix , pourront auffi
obtenir des Lettres de Maître , fans qu'il
ſoit néceſſaire qu'ils aient remporté des
Prix de Poéſie.
Après que les Auteurs ſe ſeront fait
connoître , M. le Secrétaire leur donnera
(s'ils le demandent) des atteſtations , por
tant qu'un tel , une telle année, pour tel
Ouvrage , par lui compoſé , a remporté
un tel Prix , & l'Ouvrage en original ſera
attaché à cette atteſtation , ſous le contreſcel
des Jeux.
L'Académie n'a diſtribué cette année
que trois Prix ; celui de l'Ode & celui du
Diſcours ont été réſervés.
Le Poëme qui a pour titre Charles II,
ou le retabliſſement de la Monarchie Angloiſe,
a remporté le Prix. M. Maille ,
Licentié en Droit , s'en eſt déclaré l'Auteur.
Le Souci a été adjugé à l'Idylle intis
tulée Iſis, dont M. de Lecouls de Levi
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
zac , Chanoine de Vabres , s'eſt déclaré
l'Auteur ; & le Prix du Sonnet , à M.
Balard de Galain , Procureur du Roi en
la Prévôté de Touloufe.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Le jeudi 8 Mai , jour de l'Afcenfion
il y eut concert au Château des Tuileries.
Mademoiſelle Plantin à exécuté un motet
de la compoſition de M. Deſaugier ,
qui a été fort applaudi. Mademoiſelle
Ďantzi a chanté , pour la derniere fois ,
trois airs italiens , dans lesquels cette
célebre Cantatrice a ſemblé ſe ſurpaſſer :
elle s'eſt fait un genre de voix dans les
ſons aigus , qui ſurprend & qui enchante.
Le Dimanche 18 Mai , Mademoiſelle
Plantin a chanté un joli , motet de la
compoſition de M. Deshayes. M. de
Wert a exécuté avee ſuccès un concerto
de cor- de- chaſſe. M. Nihoul , célebre
JUIN. 1777 165
Chanteur , a exécuté un air italien. MM.
Bezozzi & le Jeune ont fait le plus grand
plaiſir dans les duos d'une ſymphonie
concertante. Mademoiselle Duchâteau a
chanté un air italien del Signor Piccini.
M. Chartrain , excellent Virtuoſe , a exécuté
un concerto de violon ; & le concert
a été terminé par le bel Oratoire François
de M. de Saint - Amans.
Le jeudi 29 Mai , le concert a été des
plus riches en nouveautés intéreſſantes,
On a commencé par une ſymphonie del
Signor Sterkel . Enſuite l'on a exécuté
Lauda Sion ; proſe à grand choeur del Signor
Anfoſſi . M. Schwartz , Muficien
de l'Electeur Palatin , a exécuté un concerto
de violoncelle, Mademoiselle Duchâteau
a chanté une ariette italienne.
M. de Wert a exécuté un concerto de
cor- de- chaſſe. Ce concert a fini par le
Te Deum , motet à grand choeur & à double
orcheſtre , de M. Floquet , belle
compoſition que ce jeune Muſicien François
a faite en Italie , qui a été applaudie
par les plus grands Maîtres du Pays , &
qui ajoute à la réputation qu'il s'étoit déjà
faite par ſes Opéra.
1
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
OPERA.
L'ACADEMIE ROYALE DE MUSI
QUE a donné le Vendredi 23 Mai , la
premiere repréſentation de la répriſe de
Céphale & Procris, Ballet héroïque en
trois actes , paroles de M. de Marmontel,
muſique de M. Grétry.
Les Auteurs ont fait des changemens
heureux dans cet Opéra. Le Poëte a donné
plus d'intérêt & de rapidité à l'action de
ſon poëme ; il a ajouté dans le ſecond
acte une ſcene de la Jalousie , qui s'éleve
fur un nuage juſques dans le Palais de
l'Aurore , pour inſulter au malheur de
Céphale , & cette ſcene eſt du plus grand
effet. Le Muſicien compoſiteur a encore
enrichi ce Ballet héroïque de nouveaux
airs , de nouveaux accompagnemens &
de nouveaux chants . Les Amateurs dù
beau & les vrais Connoiſſeurs , ont applaudi
avec tranſport à cette oeuvre d'un
génie brillant & fécond , dont toutes les
productions font les délices des principaux
Théâtres de l'Europe , & l'admiration
de l'Italie. On convient généraleJUIN.
1777- 167
ment que l'on ne peut mettre plus de
vérité dans le récitatif; plus de convenance
& d'analogie dans la muſique avec
la langue & les ſituations théâtrales ;
un dialogue plus naturel & plus preſſant
dans les duos & dans les morceaux d'enſemble
; plus d'expreſſion , un chant plus
ſenſible dans les airs ; plus de grandeur &
d'énergie dans les choeurs ; plus de graces
, d'élégance , de variété & d'invention
dans les airs de danſes. Cet Opéra atteſte ,
même au jugement des Partiſans les plus
décidés d'une muſique étrangere , que
M. Grétry a toutes les reſſources & tous
les talens néceſſaires pour porter ce ſuperbe
ſpectacle à ſa perfection , & pour
l'enrichir de chef- d'oeuvres dans tous
les genres : ajoutons que l'on ne peut
eſpérer de bien connoître cet Opéra , &
de le juger avec impartialité , qu'après
avoir étudié & examiné pluſieurs fois les
détails , les beautés & toutes les parties
de fon enſemble admirable,
Le rôle de Céphale a été tranpoſé
de la baſſe taille à la haute - contre , &
rempli avec beaucoup de ſuccès , à cette
repriſe , par M.le Gros. On a donné
auſſi les plus juſtes témoignages d'admiration
à Mademoiselle le Vaſſeur ,
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
repréſentant Procris , à Mademoiſellle
Beaumesnil , jouant l'Aurore , à Mademoiſelle
Duplant , ſi ſublime dans le rôle
de la Jaloufie.
Les Ballets , de la compoſition de
M. Noverre , & celui des Démons desfiné
par M. Gardel , font honneur à ces
Maîtres célebres. MM . Veftris , Gardel
, Meſdemoiselles Heynel , Allard ,
Peflin , Dorival , Afſelin , y font trésapplaudis.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESES Comédiens François ont donné
le mercredi 7 Mai , la premiere repréſentation
du Veuvage trompeur , Comédie
en trois actes & en vers de dix fyllabes ,
de M. de la Place.
L'Auteur ayant cru s'appercevoir aux
deux premieres repréſentations , que le
ſecond acte , moins en action , & par
conféquent moins chaud que les deux
autres , pouvoit nuire à l'effet de ſon
Ouvrage , & n'ayant d'autre but que
de mériter les fuffrages du Public
ſe détermina a tenter de le réduire en
,
JUIN. 1777. 169
deux actes feulement ; entrepriſe d'autant
moins aisée , que ſa Comédie ayant été
jouée pour la ſeconde fois le ſamedi , &
ſe trouvant annoncée pour le lundi ſuivant
, il falloit néceſſairement que ce tras
vail, fût terminé dans l'eſpace d'un jour.
* Mais le vrai courage connoît peu les obſtacles
: la Piece , au moyen de ce changement
, fut accueillie le lundi , & fur- tout
le mercredi ſuivant , de façon à convaincre
l'Auteur que le Public n'eſt jamais
ingrat envers ceux qui travaillent avec
quelques ſoins pour ſes plaiſirs.
S'il paroît étonnant après ceci , que
cette même Comédie , dont l'annonce
pour le lundi 13 Mai avoit été reçue
avec acclamation , ait été retirée par
l'Auteur , ce ne ſera qu'à ceux qui ignorent
les ſujets de plainte dont on dit que
l'Auteur demande fatisfaction , avant que
l'on en continue les repréſentations ; &
ce ſont ces mêmes raifons , jointes à d'autres
plus particulieres , qui l'ont engagé
à nous prier de ſuſprendre l'extrait que
nous nous diſpoſions de donner de cette
Piece , dont l'intrigue (malgré l'eſprit de
parti , toujours auſſi injuſte qu'exclufif)
a paru aux Juges non prévenus , auſſi
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
ſimple qu'intéreſſante, le dialogue auſſi
vif que naturel , & le ſtyle du meilleur
ton.
1
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
10 Mai , la premiere repréſentation des
Gémeaux , Parodie de Castor & Pollux ,
en trois actes . Ce fut plutôt une derniere
repétition qu'une repréſentation en forme.
L'enſemble & pluſieurs acceſſoires
manquerent ; ce qui a paru caufer un peu
d'humeur au Public. Néanmoins , les
deux premiers actes furent applaudis ;
&, fans ces incidens étrangers à la
Piece , on ne doute pas que le troifieme
acte qui , au gré des Connoiffeurs
& des Gens de Lettres , eſt ſupérieur
aux deux premiers , n'eût entraîné l'applaudiſſement
général. Le denouement
a paru auſſi tourner trop court , faute
d'un feu d'artifice qui devoit couronner
le divertiſſement, & qui n'eut pas
lieu. La ſeconde repréſentation fut
mieux exécutée , plus applaudie , & l'AuJUIN.
$777. 124
teur demandé. Mais il a jugé à pro
pos de ſuſpendre cette Parodie juſqu'a
ce que l'on donne l'Opéra , que l'on
nous annonce pour cet hiver ; ce qui
eſt bien oppoſé aux diatribes fauſſes que
l'on s'eſt permiſes dans différens Papiers
puplics , contre une Piece agréable
, ornée d'un beau ſpectacle , remplie
de plaiſanteries ingénieuſes , & parſemée
de jolis couplets , dont voici quelques
- uns tirés de la ſcene des Champs
Elifées :
AIR : Le Printemps qui vit nafire , &c.
C'eſt ici la demeure
Des Héros fortunés . ..
Les jours ici par l'heure
Ne ſont point gouvernés .
Sous ces berceaux de roſe ,
Sous ces tendres lilas ,
Le coeur dit ... le coeur ofe...
L'eſprit ne défend pas.
Dégagés de matiere ,
Nos coeurs toujours brûlans
Puiſent dans la lumiere
Leurs immortels aimans.
179 MERCURE DE FRANCE,
L'Ame ici careffée
Par l'innocent Defir ,
Avertit la Penſée
D'éclairer le Plaiſir.
Loin des brillans Menſonges ,
Couronnés de pavots ,
Si quelquefois les Songes
Nous livrent au repos ,
Ils viennent avec l'âge ,
Et les traits des Amours,
Nous rapporter l'image
Du plus beau de nos jours.
Cette Parodie , jouée fur quelques
Théâtres de Société , & imprimée il y
a plus de vingt- trois ans , détruit , par fa
date même , les fauſſes & ridicules alluſions
que la malignité a oſé faire. Au
reſte , nous sommes charmés de rétablir
la vérité des faits , & de rendre juſtice
au mérite & aux talens , que l'on s'empreſſe
trop ſouvent d'apprécier & de
condamner.
JUI N. 1777 17
On a donné le ſamedi 24 Mai , la
premiere repréſentation des Trois Fera
miers , Comédie en deux actes , mêlée
d'arietes. Les paroles ſont de M. Montvel
, Comédien & Penſionnaire du Roi ;
la muſique eſt de M. Déſaides.
Cette Comédie préſente une ſuite dé
tableaux champêtres , naïfs & intéreſſans ,
rendus avec beaucoup de franchiſe & de
vérité. C'eſt Louiſe , jeune fille , réveil
lée de grand matin , qui s'étonné que fon
fommeil ne s'accorde point avec celui de
Colin, fon coufin , qu'elle doit épouſer
le lendemain. Sa petite ſoeur vient auſſi
lui faire des queſtions ſur l'amour & le
mariage , & lui apprend en confidence
qu'elle aime le jeune Blaiſe , & qu'elle
en eſt aimée, Colin , l'Amant de Louiſe ,
témoigne ſon impatience de ce que le
temps eſt ſi lent pour ſon bonheur. Les
Amans expriment leurs fentimens mutuels
, tandis que la petite foeur cauſe à
une fenêtre avec le jeune Blaiſe. L'attention
que lui donne Louiſe fait fuir Blaiſe ,
& fait rougir la jeune ſoeur ; mais cet
.
174 MERCURE DE FRANCE.
Amant la raffure , en approuvant fon
choix. Le Pere de Colin ſe réjouit du
bonheur de ſes enfans , & annonce l'arrivée
du Seigneur , qui vient renouveller
les baux de ſes fermes. La préſence de
ce Seigneur bienfaiſant eſt une fête pour
ſes Vaffaux. Mathurine , bonne femme
& grande bavarde , vient auffi , & fait
valoir tous les foins qu'exige ſon ménage
& les apprêts d'une noce. Antoine , frere
de Mathurine , eſt un autre Fermier qui
fait l'important & l'homme de tête. Mathurin
rappelle le plaiſir qu'il a goûté à
ſa noce , lorſque le carillon de la Paroiſſe
jouoit des airs ,& que les garçons faifoient
fauter les filles. Il manque à cette famille
de jouir de leur Chef & de leur Patriarche.
Mais ils déſeſperent de le voir venir
à cauſe de fon grand âge & de l'éloignement
de ſa demeure Cependant ce Vieillard
a monté dans ſa cariole, & n'a pu
réſiſter au plaiſir de voir marier ſa petitefille.
Il eſt reçu avec des tranſports de
joie par ſes enfans. Comme il marque
ſon defir d'aller au-devant de ſon Seigneur
qui doit arriver, ſes fils le prennent fur
leurs bras & le tranſportent. Le repas
de la noce ſe fait , & la joie y éclate
dans de petites chansons; mais Mathurin
JU I N. 1777. 175
apporte la triſteſſe en apprenant que leur
bon Seigneur eſt arrivé avec un autre
Monfieur , à qui il veut vendre ſa Terre,
Ces bonnes gens ne peuvent foutenir
l'idée d'être abandonnés par leur bienfaiteur.
Ils le ſollicitent de leur dire la cauſe
de cet abandon ; & apprenant que c'eſt
la perte d'un procès qui l'oblige de vendre
ſa Terre, hommes & femmes à genoux
, & en ſupplians , le forcent d'accepter
leur fortune & de reſter au milieu
d'eux. L'Ami de ce Seigneur , non moins
généreux , le preffe de conferver ſa Terre
& d'accepter ſes offres. Tant de gé
néroſité de la part de la reconnoiſſance
&de l'amitié , font oublier à ce Seigneur
ſes malheurs : il eſt convaincu qu'un coeur
bienfaiſant trouve des bienfaiteurs.
Cette Piece a eu beaucoup de ſuccès.
La mufique a été fort applaudie : elle a
paru très - agréable, d'un beau choix &
bien adaptée aux paroles & aux ſituations.
Les différens rôles ont été ſupérieurement
joués & chantés par MM. Clairval , la
Ruette , Trial , Nainville , Suin , Meunier
, & par Meſdames Trial , Beaupré ,
Molinghen & Dugazon.
4 .
276 MERCURE DE FRANCE.
DÉBUTS.
Mademoiſelle Ricct , Actrice Italienne
, a débuté avec ſuccès dans les
rôles de Mere , & paroît avoir l'uſage
Théâtre. On deſireroit pourtant qu'elle
mît plus d'abandon & plus d'aiſance dans
ſon jeu ; qu'elle évitât fur-tout ces geſtes
trop compaſſés , & cette affectation dans
le récit , qui otent l'illuſion de la ſcene ,
& qui rappellent plus l'Actrice que le
perſonnage qu'elle répréſente.
Mademoiselle PINGENET , jeune Actrice
, qui n'avoit encore paru fur aucun
Théâtre , a débuté , le mercredi 14 Mai ,
par le rôle de Justine dans le Sorcier , &
a continué ſon début dans d'autres rôles
du même genre. Cette jeune Actrice ,
d'une figure intéreſſante , ajoué avec intelligence
& a chanté avec goût. Elle
peut eſpérer , avec l'exercice & l'étude ,
de donner un peu plus d'étendue à ſon
organe , & plus de préciſion & d'articulation
à fon chant.
EPITRE
1
JUIN. 1777 177
EPITRE A L'EMPEREUR.
DUN
:
'UN Reine adorée , heureux imitateur ,
Grand par ton trone & plus grand par ton coeur ,
O toi , dont les vertus du fang qui t'a fait naftre ,
Rehauffent l'antique ſplendeur , ?
Tu viens donc aux Français , orgueilleux de leur maître ,
Montrer encor un Sage couronné !
Vers ton auguſte Soeur par l'amour entraîné ,
Tu cedes , Frere tendre , au charme qui t'attire ,
Tu viens jouir des tranſports qu'elle inſpire
Au peuple qui bénit ſon regne fortuné ,
Et , toujours occupé du ſoin de ton Empire ,
Dans tes voyages généreux ,
D'un oeil obſervateur , des arts & des uſages
Tu cherches à ſaiſir les moindres avantages ,
Ponr rendre tes Sujets encore plus heureux.
Tu connois leur valeur , leur zele , leur franchiſe .
Ta gloire les immortalife ,
Et tes nouveaux bienfaits vont rejaillir fur cus
Tel le ſoleil , de l'éclat de ſes feux ,
Pare les champs qu'il fertiliſe
Tel des Peuples du Nord le Héros créateur
:
Rapportoit au ſein de ſes Villes
1
Les ſciences , les arts , ces germes du bonheur ,
Qu'il avoit recueillis dans ſes courſes utiles.
Qu'étoient auprès de toi ces fougueux Conquérans,
Ces fiers dévaſtateurs plus célebres que grands
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Leur aigle impérieux , préſage du tonnerre ,
Sur les pâles humains voloit avec l'effroi :
Mais tu fais contenir ton ardeur pour la guerre.
Triompher de foi - même eſt le devoir d'un Roi :
Et ton humanité , ta juſtice , ta foi ,
T'ont confacré l'amour & l'encens de la terre.
D'un prix fi glorieux , quand il eſt mérité ,
Gotûte la pure volupté
Dans le coeur des Français vois quelle douce ivreffe
Ta préſence vient d'exciter ;
Au- devant de tes pas il accourt , il s'empreſſe ,
Et comptant tes bienfaits , fi l'on peut les compter,
Il verſe , en t'admirant , des larmes de tendreſſe.
Ce n'eſt point l'appareil du ſuprême pouvoir ,
Vain faſte que tu fuis & qui t'eſt inutile ,
Ce n'eſt que toi ſeul qu'il veut voir ;
Tu parois ; de reſpect il demeure immobile,
Ton air majestueux , cet accès ſi facile ,
Cette fimplicité qui t'aggrandit encor ,
Préſentent à ſes yeux les moeurs de l'âge d'or
Et , ſous les traits du jeune Achille ,
La ſageſſe du vieux Neftor.
Par M.le Chevalier de Laurds.
JUIN 1777. 179
Iva
ARTILLERI E.
La paru dans le Journal des Savans;
= mois de Mars 1777 , un Ecrit qui a
pour titre :
Observations & Questions à résoudre
fur les effets de la poudre dans les armes
à feu.
L'Auteur de cet Ouvrage , ſans ſe
permettre aucune réflexion , expoſe avec
autant de ſagacité que d'impartialité , le
précis de tout ce qui a été dit & écrit en
faveur de l'ancienne Artillerie ; il en uſe
de même ſur ce qui a été dit & écrit en
faveur de la nouvelle Artillerie ; il appuie
ce qu'il avance par des citations
puiſées dans les Ouvrages des Auteurs
les plus célebres. Nous croyons devoir
inviter ceux de nos Lecteurs qui s'occupent
de la Géométrie, de la Phyſique ,
de la Baliſtique , &c. de ſe procurer cet
Ouvrage , il deviendra pour eux un objet
de recherche qui les conduira à la ſolution
des queſtions propoſées.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera dans le ſupplément de
1 Encyclopédie , aux articles Artillerie ,
Affût, Canon de bataille , des Differtations
très-étendues & tres-lumineuſes ſur
le même l'objet , & dont la lecture ne
peut qu'être intéreſſante pour les Géometres
, les Phyſiciens , & plus particulie
rement pour les gens du metier.
ARTS.
GRAVURES.
I.
L'HEUREUSE NOUVELLE , Eftampe
d'environ 16 pouces de hauteur , &
18 de largeur , gravée d'une bonne ma
niere , & à l'effet , d'après le Tableau de
/ M. Aubry , Peintre du Roi , par M. Simonnet;
la compoſition en eſt agréable
& ingénieuſe. C'eſt une famille de pays
ſans qui recoit la nouvelle d'un lot gagné
à la Loterie , & qui fait éclater fa
joie. Prix & liv. A Paris , chez M. SiJUIN.
181 I1777
monnet , rue des Sept -Voies , au coin
de celle des Amandiers.
II.
Suite des Estampes du Télémaque , gravées
par M. Tilliard , d'après les deſſins
de M. Monnet , Peintre du Roi. Cette
fuite eſt une nouvelle preuve des talents
& du goût de ces Artiſtes , ſoit pour la
compoſition , qui eſt toujours grande ,
noble & ingénieuſe , ſoit par la gravure ,
qui eſt pittoresque , & d'un beau travail.
On ſouſcrit pour cette fuite, chez M.
Tilliard , quai des Auguſtins.
III.
Le Fruit de l'Amour Secret , Eſtampe.
nouvelle très - intéreſſante , d'après le tableau
de feu M. Baudouin , Peintre du
Roi , gravée dans un ſtyle pittoreſque ,
par M. Voyez le jeune. Prix 3 livres ,
chez le Pere & Avaulez , rue S. Jacques ,
à la Ville de Rouen , & chez Alibert,
au Jardin du Palais Royal.

M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Le Spectacle de l'Histoire Romaine , depuis
la fondation de Rome , jusqu'à la priſe
de Conſtantinople par Mahomet II ,
l'an de Jésus- Chriſt 1453 Par M. Philippe
, des Académies d'Angers & de
Rouen , Cenſeur Royal , & Profeſſeur
en Hiſtoire ; grand in 4°. A Paris ,
chez la veuve Tillard & Ruault , Libraires
, rue de la Harpe , & Lacombe
rue de Tournon , près le Luxembourg
Ce Spectacle ſe diſtribue par ſuite de
vingt Estampes chacune avec un cahier
d'explication. Nous avons annoncé précé
demment la premiere ſuite : la ſeconde
vient de paroître , & coûte 34 liv.
Cette derniere ſuite eſt, ainſi que la
premiere , compoſée de vingt Estampes ,
avec un cahier d'explication , grand in-
4º. où les gravures des ſujets font expliquées
ſcene par ſcene. Il y a deux Estampes
qui font plus que doubles pour la
grandeur. M. Philippe conduit ſes Lecteurs
ou ſes Spectateurs , juſqu'à la
pompe funebre de Jules - Céfar. Ainſi ,
JUIN. 1777. 183
voilà les deux époques de la Monarchie
& de la République Romaine , exécutées
en Tableaux. Cette méthode d'enſeigner
eſt agréable , & même utile à toutes
fortes de perſonnes. En effet , les principaux
traits de l'Hiſtoire mis en ſcenes
par le moyen de la gravure , fixent plus
particulierement l'attention , rappellent
par un ſimple coup-d'oeil , ce qui demanderoit
des heures de lectures , & font
connoître en même temps au Lecteur
le coſtume d'un ſiecle , dont ſouvent
l'Hiſtoire n'a pu l'entretenir. Le Public
a déjà très - bien accueilli la premiere
fuite , & nous croyons qu'il recevra avec
le même empreſſement cette ſeconde.
D'habiles Artiſtes ont été chargés de
l'exécution , & le Savant Profeſſeur qui
continue d'enſeigner l'Hiſtoire & la Geographie
avec le plus grand fuccés , a mis
dans l'explication des ſcenes , ce qu'une
étude conſommée de l'hiſtoire peut donner
de plus exact & de plus intéreſſant.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
V.
Triomphe de Galathée , Eſtampe d'environ
22 pouces de large , fur 15 de
haut , gravée d'après le Tableau de
M. de Troy , haut de 4 pieds , fur 6
de large , par Charles le Vafſſeur ,
Graveur du Roi , & de leurs Majeftés,
Inpériales & Royales. Prix 6 livres.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Mathurins
, vis - à - vis celle des Maçons.
1
Cette Eſtampe , dont la fable a fourni
le ſujet , eſt d'une compoſition trésagréable.
La Nymphe marine eſt portée
fur une conque traînée par des Dauphins.
Les Tritons , les Néréïdes , &
autres Divinités des Mers s'empreſſent
de la ſervir. On voit dans le lointain
Polypheme , malheureux amant qui , fuivant
la fable , fit des efforts inutiles pour
rendre ſenſible la belle Galathée. Cette
Eſtampe , qui fait fuite à d'autres ſujets
gravés d'après M. de Troy , par le même.
Artiſte , confirme le talent de M. le Vasfeur
, pour rendre les grands morceaux
de l'Hiſtoire & de la Fable. :
JUIN. 17770 185
V I.
Le Chaudronnier & le Raccommodeur de
Fayence , deux ſujets en hauteur , &
faiſant pendans , gravés d'après les
Tableaux de G. M. Krans , par Louis-
Alexandre de Buigne. Prix i liv . 16
fols chaque Eſtampe. A Paris , à la
même adreſſe ci -deſſus.
Ces deux ſujets , compoſés de deux
figures chacun , ont beaucoup de naïveté;
& il y a dans la gravure un ſentiment
de couleur qui produit un bon effet .
VII.
L'on vient de mettre en vente la fe
conde ſuite des coſtumes François com
poſéede 12 Eftampes grand in fol. gravée
avec beaucoup de foin & de talent par
MM. Martini . Elman , de Launay le
jeune, & autres , d'après les deſſins ingénieux
de M. Moreau le jeune , Deffinateur
des Menus plaiſirs du Roi. Le prix
de ces douze Eſtampes eſt de 48 livres.
Cette fuite intéreſſante ſe trouve à Paris
chez M. Moreau , au Palais , Cour du
Mai , Hôtel de la Tréſorerie.
M5 F
186 MERCURE DE FRANCE .
L'on y trouve auffi la premiere ſuite
gravée d'après M. Ferudeberg.
VIII.
Eſtampe nouvelle , gravée avec beaucoup
d'intelligence , par M. Martini ,
fur le deſſin de M. Pajou , Sculpteur du
Roi.
Le ſujet de cette grande compoſition
eſt tiré de Plutarque. Nous croyons ne
pouvoir mieux faire , pour en donner
l'idée , que de tranſcrire ce qu'on lit au bas
de l'Eſtampe.
Pendant que l'armée Romaine , ſous
la conduite de Camillus, donne un aſſaut
général à la Ville de Veïes , une troupe
de Romains intrépides pénetre ſous terre
juſqu'au Temple de Junon , au moment
que le Général Toſcan ſacrifie aux
Dieux , & que le Grand - Prêtre s'écrie :
la victoire eſt à celui qui fera l'oblation
du facrifice. Cette Troupe qui l'entend ,
perce la mine , fort avec des cris effroyables
, met en fuite les Veïens , ravit les
entrailles des victimes , & les porte à
Camillus .
On promet pour le courant de l'année
1778 , le pendant de cette Eſtampe ,
JUIN. 1777. 187
dont le ſujet ſera la vénération de Lucius
- Albinus pour les Veſtales qu'il fait
monter ſur ſon char , tandis qu'il en fait
deſcendre ſa femme & ſes enfans,
Il y a tout lieu de croire que ce pendant
ſera digne de l'Eſtampe que nous
annonçons , dont la compoſition nous a
paru riche , impoſante , & formée d'une
multitude de grouppes , de figures , tous
heureuſement diſpoſés & bien diftincts
les uns des autres .
Cette Eſtampe ſe vend chez M. Pajou',
Sculpteur du Roi ; & chez Pouleau ,
place de l'Eſtrapade , maiſon de M.
Fournier , Fondeur en caracteres , la
porte cochere à côté de la Caſerne : le
prix eſt de 8. liv.
GEOGRAPHIE.
Carte de l'Hémisphere Auſtral ou Antarctique.
ONN
trouve chez M. Vaugondy , Géo
graphe ordinaire du Roi , quai de l'Horloge
, à Paris , une Carte de l'Hémiſphere
Auſtral ou Antarctique; dreſſée par
188 MERCURE DE FRANCE.
lui ſous les yeux & par les ſoins de M. le
Duc de Croy.
* Cette Carte , déjà très - connue , vient
d'acquérir , toute l'utilité & la perfection
dont elle étoit ſuſceptible , par les nouvelles
augmentations & par les obſervations
dont M. le Duc de Croy l'a nouvellement
enrichie. Un avantage trèsremarquable
& particulier de cette Carte ,
c'eſt de pouvoir y comparer au juſte la
poſition de nos Antipodes , leurs rapports
avec les endroits voiſins dans l'Hémiſphere
Auſtral , & de donner aux Navigateurs
les moyens de reconnoître ſuceſſivement
à quel pays répond le point où
ils peuvent ſe trouver.
Toutes les routes principales connues
, y font tracées & diftinguées avec
la plus grande exactitude; on ſera curieux
furtout de ſuivre M. Cook dans
fon dernier voyage , le plus fameux de
tous , qui complette la connoiſſance de
l'Hémiſphere Auſtral. Il réſulte que la
vraie terre Auſtrale qu'il a decouverte
vers le Cap-Horn , eſt une terre gelée &
inhabitable. On a eu ſoin auſſi de marquer
la ligne où ſont les grandes glaces
en abondance ; ce qui eſt d'autant plus
eſſentiel , que l'on connoît par - là toute
JUIN. 1777. 139
1 l'étendue des mers navigables de cet
Hémiſphere. Il eſt à propos de ſe procurer
cette Carte enluminée & collée fur toi
le , pour en rendre l'uſage plus facile.
Lettre de M. Brocq , ci - devant Regiſſeur
de la Boulangerie de l'Ecole Royale
Militaire , à lAuteur du Mercure.
Monfieur , Quoique le curieux , l'agréable & l'utile ſe
trouvent réunis chaque mois dans l'Ouvrage intéreſſant
dont vous vous occupez , on remarque cependant avec
fatisfaction que les objets réellement utiles , ceux furtout
qui ont un rapport direct avec la ſanté des hommes
, vous intéreſſent de préférence. Vons invitez même
les perſonnes qui s'y livrent à mieux faire encore , s'il
eſt poſſible. Permettez-moi , ſous ce point de vue , de
vous communiquer quelques réflexions que m'a ſuggérées
la lecture du Mercure d'Octobre , premier volume , relativement
à une Méthode qu'on y propoſe pour donner
un bon goût au pain , méthode indiquée par une infinité
d'Auteurs , eſſayée dans quelques endroits , & que l'expérience
a démontrée infuffisante & contraire aux bong
principes de la boulangerie.
Cette méthode conſiſte à faire bouillir les gruaux du
bled dans une chaudiere avec de l'eau , à y ajouter
une décoction de fon , & à former , avec la doſe nécesfaire
de farine , de levain ou de levure de bierre , une
190 MERCURE DE FRANCE.
pâte , pour la convertir enſuite , par la cuiſſon , en paina
Mais l'Auteur ne fait pas attention qu'en faiſant bouillir
ainſi les gruaux , la farine qu'ils contiennent , au lieu de
n'être que délayée & fufpendue dans le fluide employé ,
fe trouve changée & combinée par la chaleur du feu
au point de ne plus former qu'une bouillie , qui nuità
l'apprêt de la pâte & ne donne qu'un pain lourd , mat
&d'un mauvais goût : d'ailleurs , dans tous les lieux où
la mouture économique eſt établie , les gruaux font reportés
avec ſoin ſous les moules , & fourniſſent la meilleure
& la plus belle farine , celle dont on ſe ſert à
Paris pour le pain mollet & la patiſferie . Dans les endroits
au contraire où l'art de remoudre n'eſt pas connu
, ces gruaux , qui conſtituent l'amande du grain ,
ne pouvant pas ſe diviſer par un premier broyement , à
cauſe de leur dureté , ſont ſéparés des farines & du fon
par l'opération de la blutterie : alors ils entrent en nature
dans la compoſition du pain bis ; cette circonftance
fuffiroit ſeule pour établir les avantages de la mouture
économique , & montrer la défectuoſité des autres moutures
uſitées dans la plupart de nos Provinces , puiſque
dans le premier cas , les gruaux ſervent au pain le plus
blanc & le plus délicat , & que dans l'autre au contraire
ils ne font employés que dans le pain le plus
groſſier & le plus bis.
Les différences dont je viens de parler , Monfieur ,
m'ont toujours frappé , j'ai eu même l'honneur de les
rendre ſenſibles à M. Dupont , alors Intendant de l'Ecole
Royale Militaire , qui m'engagea , dans le travail que j'ai
entrepris par ordre du Miniftere , de faire enforte d'améliorer
le pain qu'on fabriquoit au College de la Fleche ,
JUIN. 1777 191
&de préparer en même temps un exemple à la Province
d'Anjou pour perfectionner la boulangerie. J'indiquai
d'abord la mouture économique , comme la baſe de la
bonne fabrication du pain ; mais en attendant qu'elle
y fût établie , je crus devoir propoſer un moyen ſimple
& facile pour employer ces gruaux. Il s'agit de les
mettre tremper dans l'eau froide , & , dès qu'ils font
ſuffisamment ramollis , pénétrés & délayés par ce fluide,
de les paſſer à travers un tamis pour en débarraſſer le
petit fon; alors cette liqueur réuffit à merveille , étant
mêlée avec la farine & le levain , d'où il réſulte un
pain plus blanc , plus léger & plus favoureux. Voilà ,
Monfieur , l'unique & le vrai moyen , au défaut de la
mouture économique , de tirer un parti avantageux des
gruaux.
Quant au fon que l'Auteur de la méthode que j'examine,
propoſe comme ſuſceptible de donner un bon
goût au pain ; l'expérience journaliere prouve abſolument
le contraire , & il y a grande apparence que l'erreur
vient de ce qu'il aura attribué à cette écorce un effet
qui n'eſt dû entierement qu'aux gruaux ; car il eſt démontré
que quand le ſon ſéjourne pendant un certain
temps dans les farines , celles - ci augmentent toujours
en odeur & en couleur ; elles éprouvent même une
eſpece de fermentation qui leur fait contracter un goût ,
qui nuit ſenſiblement à l'agrément de celui qu'on aime
a favourer dans le bon pain. J'ai éte ſouvent témoin
des expériences multipliées que M. Parmentier a faites
ſur cet objet important , dans la vue de perfectionner
le pain des Troupes. Ce Chimiſte , que l'on peut
192 MERCURE DE FRANCE.
:
compter avec M. Malouin , comme l'autorité la plus
récommandable dans la mennerie & boulangerie , m'a
aſſuré, que le ſon employé en décoction ou en ſubſtance,
dans laplus petite doſe poſſible , diminuoit toujours
Ja blancheur & la bonté du pain. J'ai vérifié par moi.
même qu'en effet fon opinion étoit fondée.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
L
I.
E ſieur Giovanini - Montelatici , Ar
tiſte très - connu par l'invention de pluſieurs
machines méchaniques . Rent d'en
terminer une nouvelle , do fet eſt
de pomper l'eau avec ur facilité fans
égale ; cette Machine hydıoſtatique conſiſte
en un tuyau de la hauteur d'une
coudée & demie , & de la cirnonférence
de la moitié du bras ; c'eſt dans ce tube
que l'action de l'air attire l'eau avec asfez
de force pour en élever trois cents
foixante barils en une heure : un feul homme
peut la mouvoir & la faire opérer ,
quelque
JUIN. 1777 . 193
quelque part que ce ſoit , mais ſpécialement
dans un Vaiſſeau , où cette invention
peut devenir de la plus grande utilité.
Elle a été examinée par le Docteur
Carlo Alphonſo Guadugni , Profeſſeur
public de Phyſique expérimentale , qui
a donné à l'Inventeur le certificat le plus
ample , par lequel il aſſure que dans la
premiere minute d'expérience de cette
- Machine , il a élevé fix barils d'eau , &
qu'il n'en connoît point , dans ce genre ,
d'un uſage plus facile , & d'un effet plus
avantageux.
I I.
Maniere de faire des Souliers qui garantis-
Sent les pieds de l'humidité.
On rape du liége avec une groſſe lime ,
& l'on en fait une poudre ſemblable à de
la ſciure de planche. Lorſque la premiere
femelle du foulier eſt montée , on l'enduit
en dehors d'une couche de colle
d'Angleterre , fur laquelle on en étend
une de rapure de liége. Quand le tout
eſt bien ſec , on y jette , par ſecouſſes ,
avec une broſſe de ſoies de cochon
faite en forme de gros pinceau , de la
gros
N
,
194 MERCURE DE FRANCE.
colle d'Angleterre , & l'on répand encore
fur cet enduit de la ſciure de liége: la
même opération ſe renouvelle ſept à huit
fois. L'enduit ayant l'épaiſſeur d'un
doigt , on poſe deſſus la derniere ſemelle
que l'on a préparée : on l'attache avec
deux clous , & l'on bat le tout juſqu'à ce
que l'enduit de liége & de colle ſoit
réduit à l'épaiſſeur d'un écu de trois liv.
après quoi l'on coud , comme à l'ordinaire
, la derniere ſemelle. On aſſure
que ces Souliers peuvent être faits avec
beaucoup de propreté pour homme &
pour femme , qu'ils font auſſi légers que
les Souliers ordinaires , & que l'humidité
ne les pénetre jamais. L'enduit , qui
ne rompt point , a une forte d'élaſticité
qui les rend plus doux.
ANECDOTES.
VAND
I.
ANDYCK faiſant un jour le portrait
de la Reine d'Angleterre , cette Princeſſe
s'apperçut qu'il ſoignoit beaucoup plus les
mains que les autres parties du tableau ,
JUIN. 1777- 195
& lui demanda la raiſon de cette préférence.
Madame , répondit- il en badinant ,
je me fuis moins attaché à rendre vos
traits , parce que je n'attends rien de votre
viſage ; au lieu que c'eſt de vos belles
mains que je ferai récompenſé de mon
travail.
I I.
18
Le ſieur Veſton , célebre Acteur du
Théâtre de Drury - Lane , croyant avoir
un jour , en 1772 , à ſe plaindre des
Directeurs , leur déclara , comme on alloit
commencer une repréſentation où il
devoit jouer dans la petite piece , qu'il ne
- joueroit pas. La grande piece finie , on
vint annoncer que M. Veſton ſe trouvoit
incommodé & ne pouvoit pas jouer : Cela
n'est pas vrai , dit le Comédien qui étoit
dans une loge , je me porte bien ; si je ne
joue pas , c'est que j'ai à me plaindre des
Directeurs & de leurs procédés. Le Public
ayant pris auffi - tôt partie , il y eut pen-
- dant une heure un vacarme affreux ; enfin
Veſton parut ſur le Théâtre , fut accueilli
avec empreſſement , joua , & tout
fut appaiſé,
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
III.
Magnon , Auteur de quelques Tragédies
tombées aujourd'hui dans l'oubli
avoit la plus grande facilité pour faire des
vers. Ses ouvrages lui coûtoient preſque
moins de peine à compoſer , qu'on n'en
pouvoit prendre à les lire. Son Entrée
du Roi & de la Reine dans Paris , Poëme
de ſept cents cinquante-deux vers , ne lui
coûta que dix - heures de travail. Il projettoit
un poëme de deux cents mille vers,
intitulé , la Science univerſelle. On lui
demandoit un jour quand il ſeroit achevé."
Il le ſera bientôt , dit - il , je n'ai
,, plus que cent mille vers à faire."
I V.
Le Lord Péterborough , dans ſa jeu
neſſe , & lors de la révolution qui chaſſa
Jacques II , Roi d'Angleterre , étoit épris
d'une Dame qui aimoit beaucoup les oiſeaux.
Elle avoit vu & entendu un trèsbeau
ſerin dans un Café , & le demanda
à fon Amant. Le Proprétaire de cet
oiſeau , étoit une Veuve qui refuſa le
Lord , quoiqu'il lui offrit un prix très
JUIN. 1777 197
confidérable. La Dame n'en montra
que plus d'envie d'avoir l'oiſeau. Prieres ,
humeur , refroidiſſement , reproches ,
elle mit tout en uſage pour engager fon
Amant à ſatisfaire ſa fantaiſie . L'amoureux
Lord , fort embarraſſé , découvrit
par un heureux hafard, un ſerin femelle
qui reſſembloit parfaitement à l'objet des
deſirs de ſa Maîtreſſe. Il l'achete , entre
dans le Café , où l'autre étoit à la portée
de la main , fait ſi bien qu'il éloigne la
Limonadiere un inſtant , & ſubſtitue la
femelle au mâle. L'Hôteſſe rentre , & peu
après il prend congé d'elle. Il lui envoya
To guinées dans une lettre anonyme , &
pour éviter tout foupçon , alla à ce Café
à fon ordinaire. Il ne parla de l'oiſeau que
deux ans après. Je suis sûr , dit-il à cette
femme , que vous êtes fachée à présent de
ne m'avoir pas cédé votre ferin pour le prix
que je vous en offrois . Non certainement ,
répondit la veuve , & je ne le vendrois pas
aujourd'hui pour une somme beaucoup plus
conſidérable encore : car , le croiriez - vous ,
depuis le moment que notre bon Roi a quitté
le Royaume , ce cher animal n'a pas donné
un coup de gofier.
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
V.
Le Duc de Bourgogne répondit aux
Ambaſſadeurs de Louis XI, ſur des reproches
qu'il lui faisoit faire , à l'occaſion
des soupçons que le Roi avoit contre le
Comte de Charolois , pour avoir traité
avec l'Angleterre : je n'ai jamais donné de
Soupçons, je n'en conçois pas légerement ;
j'ai bien pu manquer de parole aux femmes
, mais jamais aux hommes.
VI.
Après la paix de Câteau - Cambrefis,
on réforma dix bataillons que le Maréchal
de Briſſac commandoit , depuis
dix ans , dans le Piémont. Les Soldats
conſternés demandent où ils trouveront
du pain. Chez moi , répond cet illuſtre
Maréchal , tant qu'il y en aura.
VII.
Un Particulier voulant détourner fa
fille du mariage , lui citoit Saint Paul ,
qui dit , qu'on fait bien de ſe marier ,
mais qu'on fait mieux de s'en abſtenir.
JUIN. 1777 199
1
Papa , répondit la fille, faiſons toujours
le bien, fera le mieux qui pourra.
VIII.
Un Particulier de Londres , détenu
pour dettes dans la Priſon du Banc
du Roi , a , dans ſon appartement , un
cercueil qu'il a fait faire par proviſion ;
il ferme à clef, & contient trois tablettes
chargées des proviſions ſuivantes :
il y a ſur la premiere deux bouteilles
de vin , l'une de Champagne , l'autre de
Bordeaux , avec leurs étiquettes en argent
; deux jattes de porcelaine de la
Chine, & fix verres : fur la ſeconde ,
il a placé neuf bouteilles d'eau - de - vie,
autant de rum , deux jattes pareilles aux
premieres , & trois gobelets qui tiennent
chopine , & qui ont chacun au
fond une médaille d'argent : on voit
fur la troiſieme une bouteille d'eau de
génievre , & une autre d'anis , avec deux
gobelets de porcelaine , contenant chacun
une pinte ; le tout eſt marqué au nom de
ce Particulier , & décoré de fleurs artificielles.
Il deſtine les liqueurs à ceux
de ſes amis qui accompagneront fon
convoi : il les a déſignés , & a porté
!
:
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
la précaution juſqu'à mettre au fond da
cercueil, l'argent deſtiné à la cérémonie
funebre.
:
AVIS .
I.
Boîte fumigatoire portative , renfermant
tous les Secours néceſſaires pour rappeller
à la vie les noyés , & même les personnes
frappées de tout autre genre d'afphixie ,
après avoir inutilement tenté les autres
moyens. Avec un avis au peuple , fur la
maniere de secourir les afphixiques de
tout genre. A Paris , chez Ruault
Libraire , ruc de la Harpe: le prix est
de 12 liv. rendue franche de port par- tout
le Royaume.
CETTE bofte eſt celle que M. Gardane , Docteur
Régent de la Faculté de Médecine de Paris , a imaginée.
L'Avis au Peuple qui y eſt joint eſt également de ce
Médecin, Quoique l'une & l'autre foient aujourd'hui
JUIN. 1777. 201
très - connus , on a cru devoir l'annoncer de nouveau ,
au retour de la belle ſaiſon , afin que les perſonnes qui
voyagent , & celles qui font expoſées aux dangers de
la mer & des rivieres , & même les Villes qui defireroient
établir des ſecours en faveur des noyés & des
autres morts apparentes & fubites puiſſent ſavoir à
qui il faut s'adreſſfer pour ſe la procurer .
,
L'expérience a prouvé que par le moyen de cette
boîte on pouvoit rappeller à la vie les aſphyxiques ,
auſſi bien qu'avec celle de Hollande , que l'on diſtribue
à Paris. Elle a l'avantage de pouvoir être portée dans
la poche , dans le porte manteau , dans le caiſſon d'une
voiture , &c.; & , pour les Villes , Bourgs , Villages , de
pouvoir être multipliée ſur le bord des rivieres , puisqu'on
en a quatre , rendues franches de port , pour
48 liv. prix d'une ſeule citée ci - deſſus.
I I.
Effence de vie.
La Dame Treffenſcheidl , ayant appris qu'on contrefait
fon Effence de vie , s'est déterminée à metrre ſur ſes
bouteilles une étiquette ſignée d'elle , ainſi que ſes imprimés
, afin que le Public , ne ſoit plus trompé. Elle
demeure toujours dans l'Abbaye Saint Germain - des-
Prés. Cour des Religieux , entre le Fayancier & le
Bonnetier , au deuxieme.
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
:
De Sale , le 10 Mars 1777 .
E Roi eſt parti de Maroc le 3 du mois dernier pour
ſe rendre à Mogador , où il eſt arrivé le 8 , avec un
détachement de 4000 hommes. L'objet de ce voyage
eſt d'aſſurer la tranquillité dans ſes Provinces du Sud ,
où ſa préſence étoit devenue néceſſaire : on ne fait
point encore s'il viendra dans le Nord de ſon Royaume
, ou s'il retournera à Maroc.
De Varsovie , le 3 Mai.
Il s'eſt élevé une conteſtation entre la République
& le Duc de Courlande , fon Vaſſal , qui prétend aſſujétir
à une Douane les denrées & marchandises paffant
de la Pologne ſur les terres de ſon duché , ſoit pour
y être vendues , foit pour aller à Riga ; l'affaire ayant
été portée à la ſéance des Juges de Courlande , ya
été agitée avec beaucoup de chaleur , & la déciſion a
été renvoyée à la diete future.
Dans le décret qui renvoie l'affaire du Duc de Courlande
à la Diete future , on avoit inféré la clauſe , qu'en
attendant il s'abſtiendroit de percevoir les Douances qui
font l'objet de ſes prétentions , mais , par une délibé
ration poſtérieure , cette clauſe a été fupprimée.
JUIN. 1777 203
On apprend que quatre nouveaux régimens Ruſſes
ont traverſe la Courlande , & font entrés dans le Royaume.
On les croit deſtinés à aller joindre le Corps
d'Armée raſſemblé ſur le Boriſthene , ou à remplacer
les troupes dont on a dégarni , en plus grande partie ,
la Pologne pour cette deſtination.
De Vienne , le 23 Avril.
On apprend de Cremnitz , petite ville de la Haute-
Hongrie , au Comté de Zoll , & dont les Mines , peu
riches juſqu'à préſent , devenoient plus précieuſes par
la découverte d'une abondante veine d'or , que plus
de quatre - vingt - dix maiſons , parmi lesquelles eſt l'Hôtel
des Monnoies , y ont été détruites par le feu,
De Cadix , le 28 Mars.
Les dernieres lettres de Gibraltar portent, que
Frégate de guerre Angloiſe le Levant , commandée par
le ſieur Murray , y a conduit un Corſaire Américain de
dix - huit canons & de cent hommes d'équipage , dont
elle s'eſt emparée à la hauteur de l'Iſle de Madere ;
& que ce même Corſaire ayant ſoixante hommes d'équipage
, eſt ſorti de Gibraltar avec la même Frégate
pour aller en croifiere.
De Rome, le 16 Avril.
Sa Sainteté vient de fonder deux Hôpitaux Civita-
Vecchia , l'un ſous le titre de Conservatoire de la divi
04 MERCURE DE FRANCE.
ne Providence , & l'autre ſous celui d'Aſyle des femmes
incurables. Pour l'entretein de ces deux Hofpices , Elle
a imposé une légere taxe ſur l'exportation de certaines
marchandises.
De Londres ,le 25 Avril.
Quelque critique que ſoit aujourd'hui la ſituation des
affaires de la Compagnie ſur la côte de Coromatidel ,
elles ne feront point portées au Parlement dans la féance
actuelle ; mais on ne doute guere qu'elles n'y
foient attirées l'année prochaine , attendant l'expiration
de la chartre de la Compagnie , en 1780 , & peut - être
alors y fubiront-elles un changement total.
Des lettres arrivées ici nouvellement de l'Amérique ,
ont répandu le bruit que les Provinciaux avoient deux
fois tenté de ſurprendre l'Ile Rhode ; mais que s'en
étant retiré ſans ſuccès , ils n'y avoient pas reparu ,
attendu que cette expédition n'avoit point eu l'agrément
du Général Washingthon ; qu'il y avoit eu une eſcarmouche
à Peck's - Kiln , entre l'Ifle - Rhode & Providence
, dans laquelle les Américains avoient eu du désavantage
, mais que les Troupes du Roi ne les avoient
point ſuivis au de- là de 3 milles , & que chacun des
13 Etats confédérés avoit équipé un vaiſſeau de guerre
de vingt - huit à trente- fix canons.
Le Congrès , qui a quitté Baltimore pour revenir à
Philadelphie , y a fait , dit - on , conſtruire un pont fur
la riviere de Schuylkill , pour aſſurer la retraite des haJUIN.
205 1777.
bitans , & leur donner la facilité d'emporter leurs effets
en cas de beſoin , attendu que la partie la plus dévouée
aux intérêts de ſon pays , menace de mettre le feu à
la Ville , dès qu'elle ſe verra forcée d'en fortir.
On parle encore de divers plans d'accommodement
avec les Américains ; l'un eſt de traiter de cette affaire
importante par l'entremiſe de quelques Puiſſances médiatrices
; l'autre eſt d'envoyer des Députés , Membres
de nos deux Chambres du Parlement , pour conférer
avec des Députés particuliers de chaque Colonie ; mais
comme d'autres perſonnes aſſurent que le Miniſtere ne
paroît point diſpoſé à ſe prêter à aucun de ces projets ,
on ne voit dans ces bruits de conciliation & de paix
prochaines , que l'intrigue & l'adreſſe de quelques Commerçans
en papiers , qui , par- là , réuſſiſſent à en fouteuir
le mouvement ſelon leurs intérêts.
Tout ce qui reſtoit encore dans nos ports , de Troupes
, de vaiſſeaux de guerre , & de munitions deſtinés
pour l'Amérique , a mis enfin à la voile ; un bâtiment
de la Nouvelle - Yorck vient d'apporter encore des dépêches
du Général Howe ; mais elles ne parlent , diton
, d'aucun fait important , & reſteronr , comine les
autres , dans le ſecret. Les Politiques n'en augurent pas
moins qu'il n'y a aucune confiance à accorder à ce que
différens avis avoient répandu , foit ſur le Général Washington
, foit fur le paſſage des Lacs , foit fur la défection
du ſieur Dickenſon , qu'on annonce en effet aujourd'hui
, pour la deuxieme fois , retiré dans ſes terres.
Si l'on en croit un vaiſſeau arrivé en Europe , & parti
206 MERCURE DE FRANCE.
de Plymouth près de Boſton , le 10 avril , le Général
Washington eſt à latête de ſon armée dans New-Jerſey ,
où elle s'eſt accrue ſubitement des nouvelles levées des
Etats ; ce Général , par une chûte de cheval , s'eſt bleſſé
légerement , mais il a été bientôt rétabli. Cette armée ,
où il y a très-peu de malades , eſt abondamment pourvue
de tout ce qui lui eſt néceſſaire , habits , armes ,
munitions , artillerie , Officiers , &c. Les emprunts faits
au nom du Congrès , & la vente des billets de la Loterie
des Etats ont eu un effet rapide , & l'attente des
renforts Anglois pour l'armée du Général Howe , n'empêche
pas que les Etats ne foient plus déterminés que
jamais à la plus vive défenſe.
De Versailles , le 10 Mai.
Le 7 de ce mois , Monseigneur le Comte d'Artois eft
parti d'ici pour aller viſiter le port de Breſt , & ſe rendre
de-là à Bordeaux. Ce Prince eſt accompagné du
Prince d'Henin , fon Capitaine des Gardes , du Comte
de Bourbon-Buſſet , ſon premier Gentilhomme de la
Chambre , du Chevalier de Cruſſol , auſſi l'un des Capitaines
de ſes Gardes , du Marquis de Saint- Hermine ,
ſon premier Ecuyer en ſurvivance , & du Chevalier
d'Eſcars , l'un de ſes Gentilshommes d'Honneur. Le
Prince de Naſſau , le Chevalier de Coigni , le Baron de
Bezenwal & le Comte d'Esterhazy , accompagnent auſſi
ce Prince , dont le voyage doit durer juſqu'au 8 de Juin.
JUIN. 1777 207
De Paris , le 2 Mai.
Le Vicomte de Mellet de Fargues , qui a cinq freres
reçus dans l'Ordre de Malte , & dont le pere , quoique
marié, avoit obtenu la permiſſion de porter la Croix de
cet Ordre , vient d'obtenir la même faveur du Grand
Maître actuel.
Le Comte d'Aſtorg , Capitaine de Cavalerie , qui avoit
été agréé dans le même Ordre , vient auſſi d'obtenir du
Grand- Maître la permiſſion de continuer à porter la
croix de Religion , dont il avoit été décoré juſqu'à fon
mariage
Le 6 du même mois , l'Evêque de Clermont en Auvergne
, a baptifé folennellement , dans ſon Egliſe Cathédrale
, le nommé Ifaac Boſoc , Juif d'Amſterdam , qui a
été inſtruit dans la foi par le pere Alexis de Dublin , Religieux
Capucin de la Ville. Le Proſélyte ſollicite ce Rc-
Jigieux de rendre publiques les controverſes qu'ils ont eues
pendant dix - huit mois , & le motif de ſa demande eſt
d'attirer par - là quelqu'un de ſes freres à la même abjuration
.
Deniſe Goujon , fille du Village de Romain-ville , âgée
de 22 ans , a été élue , le ser de ce mois , par les Habitans
& les autres filles de ce Village , pour être couronnée
comme la plus méritante . Elle recevra , le jour
de fon mariage , qui ſe célébrera en Septembre prochain
, la dot qu'une Société de Citoyens a deſtinée
tous les ans pour la plus vertueuſe.
Le 14 de ce mois , l'Académie Royale des Sciences
a clu , avec l'agrément du Roi , le ſicur Margraaf, ct
208 MERCURE DE FRANCE.
febre Chimiſte & Membre de l'Académie Royale des
Sciences de Berlin pour remplir la place d'Aſſocié
Etranger , vacante par la mort du Prince Jablonowski.
PRÉSENTATIONS.
FL'Abbé de Bayanne , auditeur de Rote , de retour ici
par congé , a eu , à ſon arrivée , l'honneur d'être préſenté
à Sa Majesté , par le comte de Vergennes , miniftre
& fecrétaire d'état au département des affaires
étrangeres.
Le 28 avril , le comte d'Adhémar , miniſtre plénipotentiaire
du Roi à Bruxelles , de retour ici par congé ,
a eu , à ſon arrivée , l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté
, par le comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire
d'état au département des affaires étrangeres .
Le 4 mai , la ducheſſe de Cruſſol , a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille Royale
, par la ducheſſe d'Uzès , & de prendre le tabouret.
Le même jour , la comteſſe de Podenas , a auſſi eu
l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la comteſſe de Duras.
Le 8 du même mois , la comteſſe de Ségur & la
marquiſe de Veynes ont eu l'honneur d'être préſentées
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale , la premiere
par la comteſſe de Talleyrand , & la ſeconde par la
marquiſe de Talaru.
Le
JUIN. 1777. 209
Le même jour le ſieur Prevoſt de la Croix , précédemment
nommé à l'intendance de Toulon , a eu Phonneur
d'être préſenté au Roi par le ſieur de Sartine , miniftre
& fecrétaire d'état au département de la marine ,
& de prendre congé de Sa Majesté pour ſe rendre à
fon intendance. 3
Le 25 Mai , la vicomteſſe du Lau d'Allemant a eu
l'honneur d'être préſentée à Leurs Majestés & à la famille
Royale , par la comteſſe de Raftignac.
Le ſieur Sabatier de Cabre , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près le Prince - Evêque de Liége , qui étoit de
retour ici par congé , a eu l'honneur d'être préſenté le
même jour à Sa Majesté , par le comte de Vergennes ,
miniſtre & ſecrétaire d'état au département des affaires
étrangeres , & de prendre congé de Sa Majesté pour
retourner à ſa deſtination.
Le chevalier de Ternay , chef - d'eſcadre des armées
navales du Roi , & gouverneur- général pour Sa Majesté
aux Iſles de France & de Bourbon , a eu , à fon
arrivée ici , l'honneur d'être préſenté à Sa Majefte par
le fieur de Sartine , miniſtre & fecrétaire d'état au département
de la marine .
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 27 avril , le ſieur des Eſſarts , avocat au Parle
ment , a eu l'honneur de préſenter au Roi & à la Reine
, un Ouvrage ayant pour titre : Les trois Théâtres ac
210 MERCURE DE FRANCE.
<
Paris , ou Abrégé historique de l'établiſſement de la Co
médie Françoise , de la Comédie Italienne & de l'Opéra.
Le Chevalier de Beaurain , géographe de Sa Majesté ,
-fon penfionnaire & auteur des cartes topographiques ,
a eu l'honneur de préſenter au Roi le Prospectus de
Phiſtoire des campagnes de Henri de la Tour - d'Auvergne
, vicomte de Turenne , en 1672 , 1673 , 1674
& 1675. 11 a également eu l'honneur de remettre à
Sa Majefté la carte de l'Amérique ſeptentrionale , pour
ſervir à l'intelligence de la guerre entre les Anglois &
les Infurgens.
Le ir mai , le vicomte de la Maillardiere ; honoraire
de Pacadémie de Dijon , de celle de Lyon , & des
ſociétés d'Agriculture de Rouen , Tours & Laon , a
eu l'honneur de préſenter au Roi , à la Reine & à
Monfieur , l'hiſtoire politique de l'Allemagne & des
Etats circonvoiſins , &c . comprenant la table généalogique
de la maison de Lorraine , à préſent ſur le Trône
Impérial,
NOMINATIONS.
Le 28 avril , le Roi a accordé au baron de Ros ,
ci- devant capitaine dans le régiment de dragons de
Custine , une ſous - lieutenance de la compagnie Ecosfoiſe
de ſes Gardes du corps , vacante par la démisfion
du chevalier de Saint - Clair.
JUIN. 1777. 211
* L'archevêque de Bourges , nommé par le Roi à la
ſupériorité de la maiſon & ſociété royale de Navarre ,
a été inſtallé , le 22 mai , par le grand mattre , les
docteurs & Bacheliers de la même maiſon , dans cette
place qui donne le travail avec Sa Majesté , & qui
étoit vacante par la mort du cardinal de Rochechouart .
MARIAGES.
Le 27 avril , Leurs Majestés , & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du baron de Graintheville
, officier des Gardes - du corps de Monfieur ,
avec demoiselle de Villemort .
1
Le mai , Leurs Majestés & la Famille royale ont
ſigné le contrat de mariage du marquis d'Avernes, capitaine
des Gendarmes d'Artois , avec demoiselle de
Rallemont; & celui du marquis de Montaigu , premier
lieutenant de la même compagnie , avec demoiselle de
Sailly.
Le 25 mai, Leurs Majestés & la famille royale ont
figné le contrat de mariage du baron de Schawenbourg ,
lieutenant - colonel du régiment Lyonnois , avec demoifelle
de Scels. :
02
212 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
,
Charles -Marie de Quélen , évêque de Bethleem
abbé commendataire de l'Abbayé royale de la Rivour
Ordre de Citeaux , dioceſe de Troyes , eſt mort en la
ville de Faon , près de Landerneau en baſſe - Bretagne ,
le 21 d'avril , agé de 74 ans paſſes.
Elifabeth de Faventines , épouse du ſieur Amable-
Gabriel de Malaric , comte de Montricoux , premier préfident
du Conſeil ſouverain de Rouſſillon , eſt morte le
27 avril dernier , âgée de 32 ans.
, ci -devant François Louis marquis d'Eſtourmel
major du Régiment de Penthievre , cavalerie , & chevalier
de l'ordre royal & militaire de Saint Louis , eſt
mort en ſon château de Susanne , en Picardie , dans la
82 année de ſon age.
,
Marie - Françoiſe Louiſe Deſnos veuve du comte
' de Gergerlay , eſt morte , le 12 mai , à la communauté
des dames de Saint Thomas .
Le ſieur de Broffes , premier préſident du Parlement
de Dijon , affocié libre de l'académie royale des infcriptions
& belles lettres , & membre de celle de Dijon ,
eſt mort à Paris , le 7 mai.
Magdeleine Sufanne de Goulet de Rugy , veuve du
marquis de Saint- Sauveur , ſous-gouvernante des enfants
de France , eſt morte à Paris , le 4 mai , dans la 54e
année de fon âge.
JUIN. 213 1777
Le comte de Sediere de Lentilhac , brigadier des armées
du Roi , & commandant des iles du Sud , eſt
mort à Saint - Domingue , dans le courant de Mars
dernier.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Mai 1777-
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
9,67,89 , 78 , 21,
Du 2 Juin.
Les numéros ſortis de la roue de fortune font :
35 , 40 , 47 , 82 , 84.
4.
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
ADDITIONS DE HOLLANDE.
t
A L'AMOUR.
Sur l'AIR : D'Aimer un jour fi je fais la folie &c.
DIEU 1 EU des amours , qu'à cythere on adore,
Dans ces beaux lieux vient fixer ton féjour ,
Du jeune objet , qui m'enchante en ce jour ,
Viens enflammer le coeur novice encore.
Laiffe à Paphos ton carquois & tes armes
Trop de fracas nous rendroit moins heureux ;
Viens parmi nous , avec les ris les jeux ,
Faire éprouver le pouvoir de tes charmes.
Viens habiter les yeux de ma Zémire ,
C'eſt là le trône où je veux t'adorer ;
Et dans fon coeur ſi tu peux te glifer ,
Amour , toujours fixes y ton empire .
Viens voltiger ſur ſa gorge naiſſante ,
Ce doux azile , Amour , te retiendra ,
Et quelquefois ta main entr'ouvrira
Ce blanc mouchoir qui fi fort me tourmente.
A fes attraits qu'embellit la nature ,
Il manque encore le charme du plaifir ,
d
JUIN. 1777 215
Viens y verſer les doux feux du defir ,
La volupté doit être ſa parure.
Sur fon maintien modefte & trop timide
Répands un peu la folâtre gaité ;
L'air ſémillant de la vivacité
Doit animer les prêtreſſes de Gnide.
De ſon beau front , où ſe peint l'innnocence ,
Viens écarter juſqu'aux moindres foucis ,
Viens égayer ſes levres d'un fouris ,
Et de fon coeur bannis l'indifférence.
Viens me dicter , par ſa bouche de roſe ,
Tes douces loix , tes charmantes leçons
Viens , viens briller dans ſes regards frippons ,
Tu gagneras à la métamorphoſe.
Par M. B...... à Amsterdam.
A Madame P.... en lui envoyant un petit
miroir qu'elle m'avoit prié de lui faire
raccommoder.
POURQUOI OURQUOI chercher fur ce verre fragile
Votre charmante image , & vos traits féducteurs ?
Aimable P.... la peine eſt inutile ,
Ils font depuis longtemps gravés dans tous les coeurs ,
Par le même,
04
216 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS fur un Air connu .
VOL OLEZ dans nos bocages
Volez petits oiſeaux ,
Mêlez vos doux ramages
Au murmure des eaux ;
De la ſatſon nouvelle
Célébrez le retour ,
Le printemps vous rappelle
Au temple de l'amour.
Qu'un léger badinage
Embelliffe vos jours ,
Sans fard rendez hommage
Avos tendres amours :
Abjunez l'eſpérance
D'un douteux lendemain ,
La prompte jouiſſance
Eſt le feul bien certain .
*
(*) L'Auteur anonime qui nous a fait parvenir ces couplets,
que l'on croiroit échappés des mains du tendre Tibulle
, a bien indiqué l'air fur lequel il les a composés ,
mais l'Ecriture s'est trouvée ſi mauvaise en cet endroit
qu'il ne nous a pas été poſſible de la déchiffrer. Au reſte
ce Rythme très- usité peut s'accommoder à une foule d'airs
connus , sans que l'ouvrage perde rien de sa valeur.
JUIN. 217 1777 .
Dès votre tendre enfance
Il vous dicte ſes loix ,
Votre douce innocence
Nécoute que ſa yoix :
De vos jours déſirables
Goutez bien le bonheur ,
Vous feriez miférables
Si vous n'aviez un coeur.
Par M. D. P........
QUATRAIN.
Pour mettre ſous le portrait de Melle. ***
FILLE de la ſageſſe , aimable ſans fierté,
A fes attraits vainqueurs qui ne rend pas les armes ? |
Nobleffe , Eſprit , Talens , Douceur , Grace & Beauté
Il faut un Apollon pour chanter tant de charmes.
Par le méme.
05
218 MERCURE DE FRANCE.
Sur l'absence de la même.
AIR : De la Ronde. de HENRI IV.
QUOUOII vous quittez cette retraite !
Ah que de larmes vont couler t
Pour vous fuivre , de la Villette
L'amour veut auſſi s'envoler ;
Votre aimable préſence
Le retenoit dans ce ſéjour ,
Mais ſur vos pas , guidé par la conſtance ,
Il ſe choiſit une autre cour.
:
Par le même.
Pour le Buste du célebre FRANKLIN.
HL
ONNEUR du nouveau monde & de l'humanité ,
Ce fage aimable & vrai les guide & les éclaire ;
Comme un autre Mentor , il cache à l'oeil vulgaire ,
Sous les traits d'un mortel , une Divinité.
Par M. FEUTRY.
JUIN. 1777. 219
LE CENSEUR.
N crie beaucoup contre l'uniformité ; elle eſt cependant
néceſſaire dans bien des choſes , & toujours
elle eſt préférable à une variété ridicule. Tout homme
qui réfléchit éprouvera toujours un nouveau plaiſir quand
il verra chacun agir conformément à ſon caractere , &
que perſonne n'en fortira. Le Roi fait son étude du bien
de ſes ſujets ceux- ci s'occupent , en reconnoiſſance , de
tous les moyens poffibles de lui témoigner leur loyauté
; chaque partie de l'Etat , comme une machine curieuſe
, agit de concert ; il n'y a pas le moindre reſſort
qui foibliſſe ; chaque roue conſerve ſa place , & toutes
tournent en même temps. Point d'harmonie , point de
muſique ; un ſeul inſtrument difcord peut déranger un
concert.
La ſociété eſt ce concert ; elle eſt telle aujourd'hui
en Angleterre , que les oreilles ſont ſans ceſſe bleſſées
par des fons aigres , & les yeux fatigués par des objets
ridicules . Je pourrai quelque jour entrer dans des
détails qui prouveront ce que je dis ; je me borne aujourd'hui
à parler des abſurdités innombrables qu'offrent
les choſes les plus ſimples & les plus communes.
Un dragon verd ou un fanglier bleu , ſuſpendus à la
porte d'une maiſon pour avertir les voyageurs fatigués
220 MERCURE DE FRANCE.
& altérés qu'ils y trouveront un bon gite & de bannes
boiffons , m'ont toujours paru des enfeignes fingulieres :
il me semble qu'un bacchus émérilloné , quelques grappes
de raifin , annonceraient mieux que tout cela une
cabaret. Mais qu'un homme , parce qu'il vend du vin
ou de la bierre , peigne un chat ou un moulin à vent
ſur ſa porte , c'eſt ce qui me paroſt ridicule & fans
bon ſens .
Un étranger demanda un jour à un de mes amis ,
fi un grand & célebre perſonnage dans ce pays , n'étoit
pas un ivrogne , parce qu'il vit ſon portrait groſſierement
peint , à la porte d'une taverne. Mais quand il vit
un pauvre chat fufpendu pour enſeigne à la porte d'un
ſpectacle , il fut bien embarraſſe ; il de mandoit ſans
ceffe à mon ami quelle analogie un chat pouvoit avoir
avec le fpectacle qu'on donnoit en ce lieu ; mon ami
fut obligé d'avouer que cela paſſoit ſes lumieres , & il
fe promit bien de n'avoir plus la complaisance de ſervir
de Cicerone aux étrangers de ſa connoiſſance qui
voudroient viſiter ſa patrie.
Ces enfeignes ridicules ne ſont pas les ſeuls objets
qui méritent notre animadverſion. Si nous entrons dans
Jes temples nons en verrons ſouvent qui ne font pas
un meilleur effet ; je pourrois en citer pluſieurs exemples
; je me bornerai pour cette fois à un ſeul . J'ai
voyagé l'année derniere dans le Comté de Derby ; je
me ſouviendrai toujours d'y avoir vu , dans une égliſe ,
un grand tableau où le Sauveur & ſes Apôtres font
JUIN. 221 1777-
repréſentés avec de grandes perruques blondes bien frifées
, & telles qu'on les portoit à la Cour dans l'autre
fiecie. Une troupe d'Anges étoit répandue dans le
fond du tableau , & chacun étoit monté ſur des boeufs
& fur des ânes , en mémoire fans doute de l'étable de
Bethleem .
Si nous quittons l'enceinte des temples , & que nous
entrions dans les retraites triſtes & filencieuſes de la
mort , nos yeux ne feront pas moins choqués. Les
cimetieres , au premier aſpect , ont un air grave , triſte ,
qui invite l'homme à réfléchir ſur lui - même & à s'occuper
de ce qu'il deviendra un jour. Les tombeaux
qui s'élevent de tous côtés , nous donnent l'idée de
la derniere demeure que nous devons habiter. Ils
récelent les cendres de nos ancêtres , qui ſemblent nous
-appeller & nous avertir que tôt ou tard il faut nous
préparer à les rejoindre.
;
Ce ſpectacle lugubre & majestueux nous invite à la
réflexion ; mais comment eſt il poffible, de conſerver
ſa gravité & ſon ſérieux , lorſque les yeux tombent fur
quelques - unes des épitaphes gravées ſur la pierre qui
couvre les morts ? Il y en a pluſieurs qui font en effet
de nature à déconcerter celle du ſtoïque le plus décidé.
Telle eſt celle d'une vieille femme qui étoit , pendant
ſa vie marchande de pots de terre dans le
Cheshire. Elle est conçue ainſi : „ J'ai vécu de la
terre dont je fabriquois des pots , je viens de retourner
à la terre. Mes amis , ne pleurez point , diſlipez vos
,
222 MERCURE DE FRANCE.
regrets ; je vais redevenir, terre , & fous cette nouvelle
forme ; vous pourrez me retrouver encore ou partie de
mo dans ma boutique."
L'idée de l'Auteur de l'épitaphe qui annonce la métamorphoſe
de cette vieille femme, fit une telle impresfion
fur moi , qu'elle m'occupa lorſque je fus endormi
le ſoir. J'eus une viſion aſſez finguliere ; je vis un
vieux célibataire qui avait paſſe ſa vie dans l'oiſiveté ,
inutile à tout ce qui l'entourait & à la ſociété , devenir
après ſa mort un inſtrument utile dans les mains d'une
ſervante laborieuſe & propre. Il étoit métamorphofé
en balai. Un vieil ivrogne qui ne s'étoit occupé pendant
ſa vie que de remplir ſon eftomac de la liqueur
qu'il chériſſoit , étoit devenu une pinte. Le jeune Florio
enlevé à l'âge de vingt - ans , & dont la nolleſſe avoit
abrégé ainſi la carriere , parut à mes yeux ſous la forme
d'un pot de fleurs , ſous laquelle il ne devoit pas
avoir plus de durée. La belle Narciffe , qui étoit l'admiration
de ceux qui la voyoient , & qui ne s'admiroit
pas moins elle même , étoit devenue un miroir ; cette
métamorphoſe étoit un châtiment ; car fans ceſſe en
préſence des autres , elle étoit inviſible pour eux ; elle
De leur offroit que leur image.
Ces épitaphes quelquefois ne ſont pas ſimplement ridicules
, il y en a quelques - unes indécentes . Je me
rappelle d'en avoir vu une de ce genre dans un temple
de Hollande , où elle eſt gravée en très - gros caracteres
: ,, Ci git Haar , morte pucelle à quatre - vingt ans ;
JUIN. 1777. 223
ce n'eſt pas ſa virginité qui lui a peſé , mais le chagrin
qu'elle a eu de paſſer ſa vie ſans que perſonne ſe ſoit
offert pour l'en débarraffer. "
:
Ces plaiſanteries ne ſont pas à leur place dans les
temples & fur les cendres des morts ; il faut avoir grande
envie d'en faire de bonnes ou de mauvaiſes pour ſe
les permettre dans ces lieux & dans ces occafions ; c'eſt
manquer au reſpect dû à la Divinité & aux égards qu'on
doit à la mémoire de nos parens , de nos amis ou de
nos concitoyens qui ne font plus.
:
Quelquefois ces épitaphes ne font que plaiſantes , &
ne méritent pas par conféquent une animadverſion bien
marquée , mais elles font toujours ridicules . Telle eſt
celle- ci que nous avons lue dans un Papier public françois
. Elle ſe trouve , dit - on , dans une des deux égli
fes paroiſſialesde Bruſſi - le - Long , village ſitué près de
Soiffons ; fur une tombe de pierre placée dans le choeur
de cette égliſe , on voit gravés un panier , un coq perché
ſur l'anſe de ce panier , & dans le panier douze
pouſſins avec ces mots : Ci git le Coq , qui fit fortir de
ſon papier quatre poules & huit coqs. Cet homme ſe
nommoit le Coq , & ſa femme Panier ; ils eurent douze
enfans , quatre filles & huit garçons . On ne donne pas
la date de cette épitaphe qui n'eſt pas marquée ſur la
tombe , & qui eft fans doute du temps où les jeux de
mots , les rébus , étoient à la mode & paffoient pour
de la fineſſe & de l'eſprit. Il y a encore des endroits
où l'on ne connoit pas d'autre eſprit ; & nous verrions
224 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup d'épitaphes de ce genre , de nos jours , s'il ne
ſe trouvoit pas ſouvent des hommes graves & éclairés
qui s'oppoſent à ces mauvaiſes plaifanteries . J'en ai un
recueil d'aſſez récentes , que je publierai peut-être un
jour, mais qui dans le moment occuperoient ici trop de
place.
Voici comme je voudrois que toutes les épitaphes fusſent
conçues. Il les faudroit courtes , expreſſives & graves
; alors elles attireroient l'attention du lecteur cenſe ,
& même celle de l'homme le plus diſſipé . Peu de mots ,
mais choiſis , dont le ſens ſeroit profond , feroient plus
d'effet ſur une tombe que le plus beau diſcours prononcé
de la chaire. L'objet ſur lequel ils font gravés fuffit
feul pour faire faire des réflexions . La manie d'égayer
ces inſcriptions , de faire fortir des plaiſanteries & des
fottiſes de la bouche d'un tombeau , ſi je puis m'expri
mer ainſi , eſt une indécence odieuſe : c'eſt proſtituer les
monumens des morts.
EXTRAIT
JUIN.
225
ל ל ל
EXTRAIT d'une Lettre de St. Eustache
du 15. Fevrier 1777 .
11
M.
Vous me faites ſi ſouvent plaiſir , en
me communiquant les nouvelles politiques
de l'Europe , que je me reprocherois de ne
pas vous donner quelque détail fur une affaire
arrivée ici depuis peu , dont vous en.
tendrez parler , & qui devroit avoir des
fuites aſſez férieuſes , ſi nos voiſins n'étoient
pas plus heureux que ſages & nous plus
endurants que fufceptibles.
C'eſt un peu malgré moi que je juſtifierai
un homme , qui ſe fait craindre ici par l'exceſſive
rigueur avec laquelle il gêne le Commerce
, même licite , ſans lequel pourtant
nous ne faurions vivre dans cette Iſſe ſtérile.
Nous ne ſerions pas fachés qu'il fût un peu
la dupe de ſon extrême rigueur. Cela nous
procureroit peut - être un autre Gouverneur
moins dur pour nous , & moins complaiſant
pour les ennemis des Hollandois. Si - non ,
tout ce qu'il y a ici de bons Commerçants
eſt réſolu de ſe tranſporter ailleurs , où l'on
n'eſt point facrifié , & de laiſſer M. le Gouverneur
faire obſerver aux rochers les Ordonnances
, que trop de foumiſſion aux fantaiſies
de rivaux inquiets & jaloux a produits
pour notre ruine.
Le May Brigantin , Patron Wm. Taylor
fut pris le 21. Nov. dernier entre cette Iſſe
& celle de St. Christophle par la Barque
armée , la Baltimore Hero, Commandant Tho
P
226 MERCURE DE FRANCE.
mas Waters , & envoyé au Maryland. Sur
quoi les Propriétaires du Brigantin & de ſa
charge , Bendal & Foster , Mc. Connell , Marchands
de Dominique , porterent leurs plaintes
à leur Gouverneur Th. Shirley , & au
Vice- Amiral Foung à Antigoa , alléguant (fur
de ſimples oui -dire , & d'une maniere confufe
& même contradictoire) que la dite Barque
Américaine avoit été armée ici , & appartenoit
, au moins en partie , à quelques-uns de
nos habitants ; & priant qu'on leur donnât
des Lettres pour notre Gouverneur , afin de
pouvoir demander réparation de leur perte.
Ces Lettres furent accordées : celle de M.
Shirley eſt fort honnête , & tout - à - fait
dans les regles pour un cas ſemblable : celle
du Vice - Amiral Foung , envoyée avec un
Vaiſſeau de Guerre demande fatisfaction
avec beaucoup d'aigreur & de hauteur ; enfin
une troiſieme du Préſident de St. Christophle
, Craifter Greathead, eſt plus offenfante
encore. Je ne vous tranfcrirai que celle
du Vice - Amiral avec la réponſe de notre
Gouverneur. Celle de M. Shirley , toute
ſenſée , ne vous apprendroit rien de plus
que ce que vous venez de voir : il propoſoit
le cas tout ſimplement , comme il le devoit ,
fans rien décider ; ſe confiant en la diligence
du Gouverneur pour la vérification de l'accufation,
& en ſa juſtice pour la déciſion de
la caufe. Et vraiſemblablement , fi perſonne
ne s'étoit mêlé de l'affaire que ces deux Officiers
, elle ſe ſeroit terminée fans tout ce
vain bruit. Quant à celle du Préſident , c'eſt
une longue déclamation virulente , une eſpece
de manifeſte par lequel on cherche que
JUIN. 1777- 227
relle. La réponſe qui lui a été faite eſt
grave , meſurée & ferme , dans le goût de
celle faite à la lettre du Vice Amiral.
Mais avant de vous rapporter ces deux
dernieres Pieces , il faut vous dire que la
feule circonftance qui peut avoir fourni aux
gens mal - intentionnés quelque prétexte pour
leur accufation , c'eſt que l'Armateur Baltimore
Héro mouilla à notre rade le 11. Novembre
dernier. Mais il n'y parut que comme
ſimple vaiſſeau marchand, fans rriieenn décharger
, ni prendre à bord que quelques
provifions & de l'eau , dont il diſoit avoir
beſoin: ce dont on a le certificat en forme.
Il quitta la rade le 20; & le 21 il prit ,
entre cette Ifle & celle de St. Christophle ,
(loin de la portée de notre Canon , & non fous
ſa portée , comme diſent les uns , ni même
presque à ſa portée , comme difent d'autres).
le Brigantin May , donna la liberté à l'équipage
de venir dans le Canot aborder à notre
Ifle , retint le Patron , & l'envoya, avec ſa
priſe au Maryland. Notre Gouverneur ,
informé de ce qui étoit arrivé , quoiqu'il
n'y eût pas encore des plaintes faites , fit
venir le Capitaine de l'Armateur , qui étoit
revenu à la rade le 12 Décembre , pour
lui demander raiſon & compte de ce qu'il
venoit de faire , & favoir ſi quelque habitant
de l'Iſle y étoit mêlé. Ce Capitaine
produiſit ſa Commiffion du Maryland , ſavoir
du confeil de cette Privince , appellé Couneil
of fafety , datée d'Annalopis le 6 Septembre
, & fignée John Hancock , Président.
Outre cela il fit & donna ſa déclaration .
fous ferment , de n'avoir point été équipé
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
il
ici & que ſon entrepriſe , ni ſon bâtiment,
n'étoient ni en tout, ni en partie , pour le
compte d'aucun habitant de notre Ifle.
Quinze jours après arriverent les plaintes
fuſdites. Notre Gouverneur fit en confé
quence toutes les recherches imaginables
au ſujet de cette affaire. Le conſeil de l'Iſle
fut aſſemblé pour cela le 18. Décembre.
On interrogea ſous ferment, & l'on confronta
toutes les perſonnes ſuſpectées de
favoir quelque choſe de cette affaire , ou
d'y avoir part , & enfin , loin de trouver la
moindre probabilité contre perſonne ,
parut évidemment que tout ce vacarme n'avoit
d'autre fondement que de faux bruits
malignement répandus , & notamment les
difcours inconſidérés ou mal-intentionnés d'un
mauvais ſujet , nommé George Scot , marchand
établi ici. Cet homme interrogé s'il étoit
vrai (comme il le débitoit) qu'il ſavoit que
des habitants de l'Iſſe avoient part dans la
barque armée , dit que non ; mais que le
Sr. W. Aul lui avoit dit , que le Sr. Abr.
van Bibber lui avoit offert une portion dans
ce bâtiment. Aul nia formellement d'avoir
dit cela & confirma ſa négative par le
ferment. Scot interrogé encore , s'il n'avoit
pas dit en préſence du Sr. Paterson , qu'il
pouvoit prouver que van Bibber étoit intéreſſé
dans l'entrepriſe , nia de l'avoir dit ;
mais quand Paterson appellé le lui ſoutint
en face , & prêta ſerment là- deſſus , il reſta
confondu & muet. On demanda encore à
Scot , s'il n'avoit pas dit dans le magaſin
du Sr. Machiel Dykers au Capitaine d'un
Paquebot Anglois , que ſa Maj . Br. avoit
JUIN. 229 1777.
beaucoup d'ennemis dans cette Iſle ? Il dit
que non : Machiel Dykers appellé , lui ſoutint
& confirma par ferment , qu'il l'avoit
dit ; & Scot ne fut plus que dire. Pour ne
pas tomber dans des redites inutiles , je vous
dirai que les dépoſitions de tous les autres
témoins affermentés , comme de Samuel
Brown habitant d'Antigoa , préſent alors
ici , de Robert Royd , demeurant ici , de
Th. M. Farrel , Wallace , & Donaldson ,
Marchands établis ici , furent toutes directement
contraires à Scot ; que van Bibber ,
pour défendre fon honneur attaqué , & non
pour donner la moindre ſatisfaction à M.
Bendal & Foster , McConnell , ſe purgea ,
par un ferment volontaire de ce dont il étoit
fauſſement accuſé ; & que le Calomniateur
parjure (car il avoit prêté ferment auſſi
d'avoir dit la vérité ) pourſuivi en conféquence
par le Gouverneur - même , ratione
officii , fut condamné & puni par le Conſeil.
Au reſte, il n'y a perſonne içi qui doute
que tout ce vacarme que font les Anglois ,
ne foit au fond qu'un prétexte pour nous
chercher noiſe , & tomber fur nos vaiſſeaux ,
comme ils ont fait dans leur précédente
guerre. Les inſolences que leur gazette de
St. Chriftophle vomit contre notre Etat &
nation , paſſent l'imagination. On pourroit
mépriter cela : mais leurs vaiſſeaux de guerre
& autres bâtimens armés croiſent tous
les jours devant notre port , nous tiennent
comme bloqués , ſaiſiſſent les vaiſſeaux jusques
fous le Canon du Fort ; & c'en eſt fait
de notre Commerce , fi nous ne ſommes
pas protégés . Ils diſent qu'on verra bien
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
autre choſe quand ils auront Philadelphie &
Providence , qu'ils commenceront par nos vaisſeaux
; que le tour des François viendra ;
qu'à la vérité cette guerre leur coute beaucoup
d'argent , mais qu'ils fauront bien s'en
dédommager par une autre qui ſuivra. Heureuſement
les nouvelles qui viennent d'arri
ver d'un tournement de chance au ferfey ,
ont dequoi nous raſſurer.
LETTRE du Vice - Amiral Foung au
Gouverneur de St. Eustache.
ود
Antigoa 14. Décembre 1776.
M. Le mémoire annexé m'ayant été
préſenté par un ſujet de fa Maj . Br. , je
juge devoir envoyer le Capitame Colpoys,
avec le vaiſſeau de fa Maj . le Seaford , qu'il
commande, pour le mettre devant les yeux
de votre Excellence , afin que les recherches
les plus exactes puiffent être faites touchant
fon contenu , & , ſi les circonstances font
trouvées telles qu'on les repréſente , pour
demander , au nom du Roi de la Gr. Br. ,
que fatisfaction ſoit immédiatement faite
à ſes ſujets léſés ."
ود Je dois ajouter à la plainte ci - deſſus
indiquée , que je ne faurois manquer de
témoigner à V. Exc. la ſurpriſe avec laquelle
j'entends tous les jours aſſurer , de la maniere
la plus poſitive , que le Port de St.
Eustache , depuis quelque temps , s'est déclaré
publiquement comme Protecteur de
JUIN. 1777. 231
1
tous les Américains & de leurs vaiſſeaux ,
ſoit marchands , foit armés en guerre ; &
même que les Bannieres & Forts de LL.
HH. PP. ont été avilis juſqu'à rendre le
falut à ces Pirates & à ces Rebelles : que
les ſujets des Etats ne font pas contents
de donner toute l'aſſiſtance poſſible aux Rebelles
Américains , en les pourvoyant d'Armes
, de Munitions , & de tout ce qui peut
les mettre en état d'interrompre & de troubler
le commerce des ſujets fideles de ſa
Maj. Br.; mais que le Gouvernement même
de St. Eustache permet tous les jours qu'on
faſſe des enrôlements , équipements & armements
de Capres dans ſes Ports , & que
les ſujets des Etats paſſent pour avoir portion
dans ces Capres .
ود
ود
Le vaiſſeau Pirate , nommé dans le
mémoire annexé , eſt connu pour avoir été
équipé à St. Eustache , & pour appartenir
en partie à M. van Bibber établi dans la dite
Ifle."
,, Je ne faurois ſuppoſer qu'aucun Gouverneur
ofât prendre fur foi d'en agir de cette
maniere de fa pure autorité privée. Je dois
donc conclure que V. Exc. a reçu là - deſſus
des Inſtructions d'Europe , & qu'elle s'y
conforme ; encore que toute cette maniere
d'agir me paroiffe directement_contraire aux
dernieres déclarations que . LL. HH. PP.
ont faites à la Cour de Londres . "
,, Quoique je me trouve obligé de faire
parvenir des informations ſi importantes à
la Cour Britannique , j'ai cru devoir , avant
tout , charger le Capitaine Colpoys de vous
donner connoiſſance du tout , & lui ordon-
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
ner de faire les recherches les plus exactes
au ſujet des faits rapportés , & de recevoir
là- deſſus la déclaration & explication de V.
Exc. Je dois réquérir en même temps V.
Exc. , de me répondre poſitivement, ſi votre
intention eſt , de permettre aux Rebelles
Américains , de conduire dans votre Port de
St. Eustache les vaiſſeaux & bâtiments qu'ils
pourront enlever aux fideles ſujets de ſa
Maj. Br. , & d'en diſpoſer là comme bon
leur ſemblera ? Votre réponſe générale à
cette queſtion doit régler ma conduite à venir
, & me donner à connoître ſi vous reſtez
Alliés de la Couronne de la Gr. Br. , ou ſi
vous avez contracté de nouveaux engagements
avec les Rebelles Américains , en haine
du Roi mon Maître."
Σ .
,, J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé JAMES JOUNG. "
P. S. Je prie V. Exc.
d'obſerver , que je fais une
grande différence entre recevoir
dans vos Ports des
Vaiſſeaux Marchands appartenants
aux Rebelles Américains
, & y recevoir leurs
vaiſſeaux armés en guerre."
JUIN . 1777 I
233
RÉPONSE du Gouverneur de St. Eustache
à la précédente Lettre.
ود
St. Eustache, 19 Décembre 1776.
M. J'ai eu l'honneur de recevoir des
mains du Capitaine Colpoys , commandant le
vaiſſeau_de ſa Maj . Br. le Seafort , la Lettre
de V. Exc. du 14 de ce mois , avec le Mémoire
annexé , l'un & l'autre relatifs à la
priſe d'un Brigantin appartenant à Mrs. Bendal
& Foster , Mc- Connell de Dominique ,
faite par un bâtiment prétendu armé & équipé
dans ce Port , & dont le ſieur van Bibber ,
actuellement habitant & Bourgeois de cette
Iſſe , ſeroit le Propriétaire: & le fieur Mc.
Connell , l'un des Propriétaires du Brigantin ,
m'a apporté une Lettre de fon Ecx . le Gouverneur
Mirley , contenant les mêmes plaintes".
,, En conséquence de la réquiſition de V.
Exc. , comme cette accufation eſt à la charge
d'un Bourgeois de cette Iſle , j'ai immédiatement
aſſemblé le Conſeil , pour découvrir ,
s'il étoit poſſible , la vérité à cet égard: &
quoique le fait n'ait pu être prouvé juſqu'ici ,
cependant , s'il ſe trouve , après les recherches
les plus exactes , tel qu'il eſt rapporté
, V. Exc. peut être aſſurée , non ſeulement
que je ferai faire reſtitution complete
aux ſujets léſés de ſa Maj . Brit. , mais auſſi ,
que je ferai procéder , avec la derniere rigueur
des loix , contre celui ou ceux qui
feront trouvés impliqués en telles entrepriſes
Ps
234 MERCURE DE FRANCE.
de Pirate ; & que je donnerai par - là une
preuve convaincante à V. Exc. , d'un côté ,
que le Gouvernement de cette Ifle réprouve
& condamne toute hoftilité & violation du
droit des gens à la portée de fon canon , que
voudroient commettre des vaiſſeaux de queldénomination
que ce fût; & de l'autre ,
qu'il eſt réſolu de ne point laiſſer impunies ,
bien loin d'encourager , des pratiques illicites
& impardonnables , comme font celles
que l'on a dernierement , j'oſe dire calomnieuſement
, miſes à ſa charge. Et à cette
occaſion je ne faurois m'empêcher de témoigner
la peine avec laquelle j'entends dire
qu'il ſe répandroit des bruits tendants à troubler
la bonne harmonie & intelligence , qui
doit avoir lieu entre les Officiers commandants
des Gouvernements reſpectifs : bruits
ſemés dans la mauvaiſe intention d'ébranler
l'amitié & la cordialité , qui a ſubſiſté depuis
fi longtemps , & qui , j'eſpere , ſubſiſtera encore
longtemps entre ſa Maj . Brit. , & les
Hauts & Puiſſants Seigneurs les Etats Généraux
mes Maîtres ."
ود J'ai déjà répondu en partie ſur ce ſujet
au Capitaine Colpoys , tant par Lettre que
de bouche : & je dois faire obſerver en outre
à V. Exc. , que bien que les Inſtructions de
tout Commandant en chef exigent indubitablement
fon extrême vigilance & attention
à prévenir toutes fortes de pratiques fourdes ,
il ſe commettra toujours , malgré toutes fes
précautions , des irrégularités par des particuliers
, dont je penſe qu'on trouveroit des
exemples des deux côtés. Tout ce que peut
faire un Commandant actif , c'eſt que , fur
JUIN. 1777. 235
une accufation intentée dans les regles , il
redreſſe les torts dénoncés , faits aux ſujets
des nations amies de la fienne , par tous les
moyens que renferment les limites de fon
pouvoir & de ſes Inſtructions : & comme
cette regle a toujours été & fera conftamment
la mienne pendant ces malheureuſes
diſſentions entre la Gr. Br. & ſes Colonies
de l'Amérique ſeptentrionale , je me flatte
que V. Exc. non ſeulement trouvera grande
raiſon à ſuſpecter nombre de bruits courants ,
mais auſſi remarquera le degré de méchanceté
, avec laquelle on a repréſenté le Gouvernement
de cette Ifle comme Participant
avoué & déclaré d'une complication de
piraterie & de pillage: imputation , dont je
ferois bien faché de ne pouvoir démontrer
la fauſſeté & ce qu'elle a d'offenfant , de
la maniere la plus complette , à LL. HH.
PP. , à qui , devant Dieu , je me tiendrai
toujours reſponſable de ma conduite."
,, Quant à la réponſe poſitive , que V.
Exc. demande , ſur la queſtion , s'il fera permis
que les Bâtimens , pris ſur les fideles
ſujets de fa Maj . Brit, foient conduits dans
ce Port - ci , & que l'on y en diſpoſe ; je
dois obferver , que , ſi V. Exc. avoit voulu
prendre la peine d'examiner la choſe , elle
auroit facilement conclu , que puiſque , dans
le cas même où la Grande Bretagne a été
engagée dans une Guerre étrangere , il n'a
jamais été permis de conduire dans ce Port
Jaucune Priſe quelconque , la prudence , &
mon expérience fauront bien m'empêcher
d'entrer dans aucune meſure dont je ne puiffe
répondre à ines Maîtres. Tout auffi peu
236 MERCURE DE FRANCE .
qu'il dépend , foit de moi ſeul, ſoit de moi
& de mon Conſeil en Corps , de permettre
que des Priſes faites , même dans une Guerre
étrangere , foient conduites dans ce Port ;
auſſi peu dépend - il de nous de déterminer
fi les anciennes Alliances , entre la Grande
Bretagne & la nation Hollandoiſe , doivent
être rompues & faire place à d'autres engagements
contraires au Roi votre Maître ;
ce dont il ne m'eſt pas parvenu la moindre
notification."
ود
Avant que de finir , je prie V. Exc. de
permettre que je m'explique ſur deux choſes :
l'une, que de mon côté je ſerai toujours prec
à prévenir , & , fur des plaintes légitimes ,
à faire ceſſer toute cauſe d'offenſe nationale ,
autant que me le permettront mes pouvoirs ,
les limites de mon Gouvernement , & la liberté
d'un Commerce , tel que je me perſuade
que Meſſeigneurs les Etats- Généraux ne
permettront pas qui ſoit troublé ; & que dans
cette intention je coopérerai de tout mon
coeur à augmenter la bonne harmonie & intelligence
entre les ſujets reſpectifs de la
Grande Bretagne & des Pays-Bas : l'autre ,
que j'ai cette confiance en V. Exc. , que de
fon côté elle donnera ordre aux Commandants
des vaiſſeaux qui lui obéiffent , pour
qu'ils fe gardent de commettre des hoftilités
, ou violations du droit des gens ſous le
Canon de cette Iſle , pareilles à celles qui
ci-devant ont donné lieu à tant de plaintes
réitérées , parce que je me trouverai obligé
d'envoyer , comme j'ai déjà fait , des rapports
exacts & circonstanciés de tous les
moindres accidents qui pourroient arriver ,
JUIN. 1777 237
& dont il pourroit importer en quelque façon
à mes Seigneurs & Maîtres d'être infor
més.
J'ai l'honneur d'être, &c."
Signé JEAN DE GRAAF.
,, P. S. Ce Port a toujours
fait , & fait encore
la différence des Bâtimens
marchands , ou particuliers ,
aux vaiſſeaux de guerre appartenants
à des Etats fouverains.
Ces derniers , en
honorant le Fort d'un ſalut ,,
recoivent toujours coup
pour coup, en ſigne diſtingué
d'indépendance. "
Je croyois finir ici. Mais comme je m'apçois
que le Gouverneur eſt fort court dans
la réponſe que vous venez de voir , ſur l'article
du ſalut , dont j'apprends que les Anglois
, depuis qu'ils voient que leurs accuſations
concernant la priſe du Brigantin ſont
infoutenables , font le principal ſujet de leurs
déclamations actuelles ; qu'ils ont fait de cela
le principal ſujet de leurs rapports en Cour ,
afin d'avoir au moins quelque choſe à alléguer
en faveur du ton qu'ils avoient pris ;
& que le Gouverneur lui - même , comme
vous venez de voir , ſe réfere à la réponſe
qu'il avoit faite à la Lettre du Capitaine Colpoys
: j'ai cru devoir vous donner auſſi
L'UNE & L'AUTRE.
>
1
238 MERCURE DE FRANCE.
"
LETTRE du Capitaine Colpoys au Gouverneur
de St. Eustache.
Séaford à la rade de St. Eustache
; 16 Décembre 1776.
M. Je demande permiffion d'informer
V. Exc. de l'arrivée du vaiſſeau de ſa Maj .
Brit. le Séaford , à la rade de St. Eustache ,
chargé de quelques dépêches du Vice-Amiral
Foung , pour V. Exc.; deſirant de ſavoir
quand il conviendra à V. Exc. que j'aie
l'honneur de les lui préſenter.
,, Qu'il me soit permis encore de faire
obferver à V. Exc. , que ma coutume a été
juſqu'ici , depuis que je commande un vaisſeau
de fa Maj . de ſaluer les forts de LL.
HH. PP. dans les Ports où ils en ont. Je
ſuis faché de me voir obligé , juſqu'à ce que
j'aie réponſe de V. Exc., de me départir
d'une regle , de l'obſervation de laquelle je
me ſuis toujours fait un devoir , non ſeulement
en conféquence de mes inſtructions ,
mais auſſi par mon inclination particuliere.
La raiſon qui m'empêche pour le préſent de
faire , ce que j'ai toujours eu fi fort à coeur ,
ſavoir , de témoigner tout le reſpect poffible
à la Banniere de LL. HH. PP. , c'eſt qu'il
court des bruits , que les Forts de LL. HH.
PP. auroient reçu & rendu les faluts de vaisſeaux
appartenants aux Colonies rebelles du
Roi mon Maître. Si ces bruits font fondés
, je dois regarder la choſe comme un
affront fait à ſa Maj. Brit. , & par conféJUIN.
1777 239
quent m'abſtenir de ſaluer le Fort. J'incline
à croire que ces bruits font faux ; & fi V.
Exc. veut m'aſſurer , qu'un tel affront n'a
pas été fait au Roi mon Maître , & qu'elle
me répondra par un nombre égal de coups ,
je ſaluerai votre Fort avec onze coups.
J'ai l'honneur d'être , &c."
Signé J. W. COLPOYS.
RÉPONSE du Gouverneur.
ود
ود
St. Eustache 16 Decembre 1776.
M. J'ai votre agréable Lettre de ce
jour , & le plaisir de vous féliciter de votre
heureuſe arrivée à la rade de cette Iſle , dans
le vaiſſeau de ſa Maj . Brit. le Seafort . J'espere
d'avoir l'honneur de recevoir de vos
mains les dépêches de fon Exc. le Vice- Amiral
Foung , demain matin à l'heure qu'il vous
plaira de me marquer."
Je ſuis faché dede ce qu'il auroit couru
des bruits , de nature à vous faire départir
de la coutume de donner les ſignes ordinaires
de l'amitié & de la cordialité , qui a
eu lieu depuis ſi longtemps , & qui , j'espere
, aura lieu encore longtemps , entre ſa
Maj. Brit. & les Hauts & Puiſſants Seigneurs
les Etats Généraux des Prov . Un. mes Maftres.
Comme ce n'eſt pas aujourd'hui la
coutume , ni ne l'a jamais été , de demander
les Paſſeports des vaiſſeaux étrangers , les
$40 MERCURE DE FRANCE.
vaiſſeaux marchands , qui ſont entrés dans
ce Port & ont falué le fort , ont toujours
été reſalués comme tels , c'est - à- dire , avec
deux coups de moins que leur ſalut: mais
je puis afſurer hardiment , qu'il n'y a point
eu d'affront , fait d'intention ou de propos
délibéré , au Roi votre Maître. Cela me fait
préſumer , qu'après y avoir réfléchi ultérieufement
, vous trouverez , Monfieur , dequoi
ſuſpecter les rapports qu'on a pu hazarder.
de vous faire , & que vous vous perfuaderez ,
qu'il me ſera très - agréable de témoigner
l'honneur qui efſt dû au Pavillon Britannique ,
par les ſignes diftingués d'attention , que
l'amitié & les traités ont réglés entre les deux
nations , en répondant par un égal nombre
de coups au falut dont il vous plaira d'honofer
mon Fort.
1
J'ai l'honneur d'être avec grande conſidération
, &c."
۱۰
Signé JEAN DE GRAAF.
ميل
En voilà aſſez , mon ami , pour vous met
tre en état de juger de cette affaire avec
connoiſſance de cauſe. Je n'ajouterai plus
que ce mot : Je ſuis fort trompé , ou il ne
ſervira de rien à notre gouverneur d'avoir
eu toute la raiſon & toute la dignité de fon
côté ; les uns ne l'en haïront que davantage,
&cela ne plaira peut - être pas à d'autres.
TABLE
JUIN. 1777 24
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers &en profe , page 51
I
Suite de l'Automne , ibida
Vers mis au bas du Portrait du Chancelier de l'Hôpital , 91
Elégie de Tibulle , Lib... ibida
La philoſophie des Oiseaux , 11
Romance , 13 1
Cydalife & Sergy , 16
."r
Epigramme , 38
Aun Miroir , 39
Le Sourire ,
ibid.
Diſcours fur les malheurs de la vie, 40
Bernard ,
ENIGMES ,
NOUVELLESLITTÉRAIRES ,
Réponſe à la Lettre d'Holakou- Kan ,
Le Travail ,
Deſcription de la Sicile ,
La Vieilleſſe ,
Couplets Madame D.
AMademoiselle ***.
Epitaphe de Colardeau ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ;
LOGOGRYPHES ,
0747

51
55
64
5
ADATO ibid.
e
66
ibid.
ibid.
71
6.1 75
Lettres fur l'origine des ſciences & fur celles des Peu--
ples de l'Afie , ibid.
142 MERCURE DE FRANCE.
T
Hiſtoire de la derniere guerre entre les Ruſſes & les
Turcs , 86
L'Eſprit de Moliere , 911
Théâtre de Société , 96
Les trois Theatres de Paris , 100
Suite des épreuves du ſentiment , 108
Roland furieux 113
La Jérusalem délivrée , 116
Zuma , ibid.
Méthode nouvelle pour apprendre facilement le plainchant
, 121
Cours d'Architecture civile , 122
Parnaſſe des Dames 132
Le Maftre d'Hiſtoire , 140
Hiſtoire des campagnes de Henri de la Tour d'Auevergne
, vicomte de Turenne ,
Traité ſur les enclos , &c.
Annonces littéraires ,
ACADÉMIES ,
Paris,
Toulouſe ,
SPECTACLES ,
Concert ,
Opéra ,
:
143
148
152
153
ibid.
159
164
ibid.
106
Comédie Françoiſe , 168
Comédie Italienne , 170
Epitre à l'Empereur , 172
Artillerie 179
ARTS.
21180
JUIN 1777- 243
Gravures.
Géographie ,
Lettre de M. Brocq à l'Auteur du Mercure,
Variétés , inventions , &c .
Arecdores.
AVIS ,
Nouvelles politiques ,
Préfentations ,
ibid.
137
139
192
194
20)
202
20
d'Ouvrages ,
Nominations ,
Mariages ,
Morts ,
Loterie ,
201
21
1
211
212
203
ADDITIONS DE HOLLANDE .
A l'Amour. Chan on.
214
A M. de P.
215
Couplets. 216
Quatrain. 217
Sur l'absence de &c. 213
Vers pour le Buſte de M. RANKLIN. ibid.
Le Cenfeur.
219
Extraits des Lettres &c.
225
:

1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUE BOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AMOENAM
CIRCUMSPICE
AR
20
ISW1771
no.9

MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
JUILLET. 1777.
PREMIER VOLUME.
N°. IX.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVII
LIVRES NOUVEAUX.
PHiloſophie de la Nature , 8vo. 6 vol. fig. 1777.
Poëfies Lyriques de M. Ramier , 8vo. Berlin 1777.
Oeuvres de M. de la Harpe , 8vo. 3 vol. 1777.
Les Incas par M. Marmontel , 8vo. 2 vol. tig. Edition
Orignale, à f 10.10.
dito , in 8vo. fans figures àf3 -:-
dito , petit in 8vo. à f 2- :-
Hiftoire de Lady Julie Hartley , 8vo. 2 parties 17776
Lettres de Mylord Rivers , 8vo. 2 parties 1777.
Bibliotheque Orientale d'Herbelot , fol. 1776.
Cours d'Etude pour le Prince de Parme &c. par l'Abbé
de Condillac en 16 volumes.
Hiſtoire du Royaume de Majorque par d'Hermilly , 4to
I vol . 1777-3
Un Chrétien contre fix Juifs , 8vo. af1 : -
Dictionnaire d'Hiſtoire Naturelle par Valmont de Beaumare
8vo. 9 vol. 1776.
Eſſai qui a remporté le prix de la Société Hollandoiſe
des Sciences de Haarlem en 1770 fur cette Question.
Qu'est-ce qui est requis dans l'Art d'Observer ; &jusques
ou det Art contribue-t-il à perfectionner l'Entendement
? par M. BENJAMIN Carrard &c. grand in-
8vo. I vol. de 438 pages , imprimé à Amſterdam ,
chez REY en 1777. à f 1:15 : de Hollande.
IARC - MICHEL REY Libraire à Amsterdam , &
STOUPEN Imprimeur à Paris , vendent le Supplément
à L'Encyclopédie ou Dictionnaire (Raiſonné des Sciences
, des Arts & des Métiers en V. Vol. in folio ,
dont I de Planches. Les deux premiers Volumes
actuellement en vente , à f 30- le troifieme en Février
1777. à f 12 :: & les IV & Vme. en Août
1777. à f 30 - : - : de Hollande .
REY continue l'Impreſſion du Journal des Sçavans àf
8-8 - les XIV parties qui compoſent l'année .
On trouve chez lui L'encyclopédie , fol. 28 Vol. ſçavoir
XVII de Diſcours & XI de planches , édition de Geneve
conforme à celle de Paris.
Collection de Planches enluminées & non enluminées,
repréſentant au naturel ce qui ſe trouve de plus intéreſſant
& de plus curieux parmi les Animaux, les
Vegétaux & les Minéraux , par M. Buchoz . les VIII
premiers Cahiers : af 15-16 de Cahier.
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
fur la Nature 8vo. 3 Vol . à f. 8-15-:
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé fur la Morale
8vo. 1 Vol.1-18-1000
Principes de la Législation Univerſelle en 2 vol. 8 f 3 -:-
Dictionnaire raiſonne d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege
Sirgundyk
5313 LIVRES NOUVEAUX.
& Maréchallerie , par M. la Foſſe , 8vo. 2 vol. 1775
àf 4-: -
Lettre à Meſſfieure de l'Académie Françoiſe ſur la nou
velle Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols.
Expofé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo. a
12 fols.
Poësie del signor abate Pietro Metastasio , 8vo. 10 vol.
1768 à f 15 1757 - : -: le même ouvrage en
-
Italien en 6 vol. in-douze à f9 - : - :
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld Traduit du Hollandois . 8vo. à fi-:-
Effai fur les Cometes , par M. André Oliver. Traduit
de l'Anglois , 8vo . I vol fig . af 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame ,
par le Docteur Marat , en 3 vol . indouze à f 3-15-:
Lettres Chinoifes , Indiennes & Tartares ,&c. Svo.f1 -:-:
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits
portant l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions
, 8yo . à 10 fols.
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Estampes par L. M.
Moreau . Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. àf60: -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c. 4to 4 Tomes 1773-1776. à 30 fto .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
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, des Edits , Arréts . Déclarations : des Avis , des
Nouvelles Politiques ; les Naiſſances & les Morts des
P-rfonnages les plus illuſtres : les tirages des Loteries ,
&attez touvent des additions Intéressantes de l'Editeur
de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par année
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les payeront à raiſon d'un forin. On peut avoir chez
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A 2
LIVRES NOUVEAUX .
P
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Eſſais Politiques fur la véritable Liberté Civivile , dis
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& de Morale. 18. Nº. 1 à 18. ou tom. I. prem. partie
à tom. 6. Ille . Partic. Paris 1775 1776.
àf 9. pour les 4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - :
pour les XXIVparties.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes ,
Aventures amusantes & intéreſſantes . in-12. 2 vol.
Paris , 1775. f 33:-
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig. 1759 1769.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniſtre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c . pendant son séjour on
Angleterre. Grand 8vo. en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Sec . Allamand Profeffeur à Leyde. 4to 2 vol. avee
XXX Planches en talle- douce. Amst. 1774. à f8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie inutilé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in- douze , 1 vol. 1775. à f 1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Rufles &
les Tures , travaillée tur des mémoires très- authentiques;
les Cartes & Plans ſont des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. 1 vol. à f 7.-:
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo.
à f 3 : 15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée. Poëme du Taſfe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze. Paris 1774. à f 2 : -
Ocuvres de Voltaire , grand in-8vo. 62. vol. Edition
de Geneve.
***
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET . I. Vol. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de l'AUTOMNE , Chant troisieme
du Poëme des Saiſons ; imitation libre
de Thompson.
LES ABEILLES.
POURQ OURQUOI tomber ſur la ruche peſante ,
Séjour paiſible , où l'abeille innocente
A3
6 MERCURE DE FRANCE.
Recueille en paix ſes utiles préſens ?
Pourquoi ravir , d'un bras impitoyable ,
Pourquoi ravir ces petits habitans ;
Et , dans la nuit , aux crimes favorable ,
Les expoſer ſur des braſiers fumans ?
Tandis qu'heureux dans leurs ſimples aſyles ,
Coulant des jours ſereins , purs & tranquilles ,
Il s'occupoient de travaux bienfaifans ;
De noirs torrens de ſoufre & de fumée ,
Dans l'air ſoudain déchaînent leurs fureurs;
Et cette eſpece , hélas ! accoutumée
A veſpirer les plus douces odeurs ,
Tombe auffi-tot étourdie & pâmée.
Etoit-ce donc, pour fubir ce deſtin ,
Peuple innocent , qu'aux rayons du matin,
Te diſperſant au milieu des prairies ,
Tu parcourois les campagnes fleuries ,
Et recueillois un immenfe butin ?
Etoit-ce donc pour une telle fin
Que tu bravois les chaleurs accablantes .
Et qu'au midi , ſur tes aites pefantes ,
Tu rapportois un précieux larcin ?
Homme cruel ! quelle aveugle furie
Conduit fans ceffe & ton coeur & ta main ?
Combien de temps , ſous ten fceptre d'airain ,
Flétriras-ru la Nature affervie?
Le voilà donc , paiſibles animaux ,
Voilà le prix qu'on donne vos ſervices !
Votre Tyran jouit de vos travaux ;
Il vous tourmente au gré de ſes caprices ,
Et ſe plaît même à prolonger vos maux.
JUILLET. I. Vol. 17777
Quel triſte objet 1 quelle image affligeante !
De tous côtés , fur les débris fumans
De leur cité ſolitaire & brûlante ,
On voit tomber ces foibles habitans:
Telle une ville opulente & fuperbe ,
Séjour des arts , du luxe & des talens ,
Sent tout - à - coup ſes vaſtes fondemens
S'ébranler , fondre & s'abyſmer ſous l'herbed
Des rocs brûlans & des métaux fondus
Coulent du ſein de la terre enflammée;
Sous des amas de cendre & de fumée ,
L'abyſme s'ouvre & la ville n'eſt plus.
Ainſi tu vis , Lisbonne infortunée ,
Tomber tes murs ; & les flots écumans,
Loin des remparts de la ville étonnée ,
Dans ton fein même engloutir tes enfans.
:
MATINÉE D'AUTOMNE
Mais les rayons de la naiſſante aurore ,
En s'élevant , diſſipent les brouillards :
Le ſoleil brille ; au feu de ſes regards
D'un doux éclat la terre ſe colore,
De l'aquilon le ſouffle deſtructeur ,
N'excite pas les tempêtes bruïantes ;
Tous les tréſors des moiffons abondantes;
Sontà l'abri de ſa triſte fureur.
La gaieté regne , &, dans chaque village ,
Conduit les Jeux , les Amours & les Ris.
Le verre en main , cette troupe volage
Bannit les ſoins & chaſſe les ennuis.
La jeune fille , en qui l'amour va naftre
5
A 4
MERCURE DE FRANCE,
Livrant ſon coeur au tendre mouvement
Qu'exercite en lui la muſique champêtre,
Sur le gazon ſaute ruſtiquement.
C'eſt l'ornement & l'honneur du village ;
Ses doux attraits brillent comme un beau jour
Simple , fans art & dans la fleur de l'âge ,

F
Riche en vertu , elle inſpire l'amour.
Accorde-t-elle un coup-d'oeil favorable ,
Bientôt près d'elle on voit voler les Jeux ;
Et des Danfeurs la troupe infatigable ,
Pour l'amuſer forme un cercle nombreux.
Non loin de-là le beau Lycas s'empreſſe
Adéployer ſa force ou ſon adreſſe ,
Tandis qu'Hylas détonne de ſon mieux,
De son côté la peſante vieilleſſe
Raconte au long les tours de ſa jeuneſſe,
Sourit encore & montre un front joyeux .
Heureux mortels ! aucun remord n'altere
Les plaiſirs purs qui charment leurs loiſirs :
Le lendemain , ſans regrets , ſans deſirs ,
Ils reprendront leur travail ordinaire ;
Et la ſanté , ſource des vrais plaiſirs ,
Seme de fleurs leur pénible carriere.
D
i
Par M. Willemain d'Abancourt .
LES VAPEURS.
Conte.
E petites vapeurs quelquefois tourmentée ,
(C'eſt uu mal fort en vogue & tout-à- fait joli,
b
JUILLET . I. Vol. 17773
Qui ſied à la beauté dont il eſt accueilli) .
De petites vapeurs quelquefois tourmentée ,
Une femme à grand ton s'en fut trouver P***,
Eſculape fameux , consommé dans ſon art :
Des plus fombres ennuis j'ai la tête affectée ,
, Lui dit- elle , & je viens implorer vos ſecours :
وو
Si j'en crois le Public , toujours juge équitable,
Vous êtes en mérite un homme incomparable ;
» Je me jette en vos bras ; rendez-moi mesbeauxjours,
, Et débarraſſez moi du fardeau qui m'accable.
وو
Madame , aſſurément je ſerai trop heureux
„ De pouvoir vous guérir : la cure eft agréable.
ود
Donnez-moi votre pouls ; il eſt fort bon... les yeux
,, Me ſemblent affez clairs ... dormez-vous ? -A mer-
„ veille.-
„ Avez-vous appétit Oui ; la faim me réveille .
Vous déjeunez ?-Je dine & je ſoupe encor mieux.
L'eſtomać ? - Excellent. - Symptômes dangereux !
Marchez-vous ? - Fort long-temps & fans faire de
ود

*,, pauſe.-
2
„ Allons', allons , demeurez-là :
,, Je vais ordonner quelque chofe
Qui vous ôtera tout cela."
Par le méme.
TRADUCTION de la troisieme Elégie
PU
de Tibulle.
UISQUE fans moi tu cours où la gloire t'appelle ;
Meſſala , penſe au moins à ton ami fidele.
A 5
TO MERCURE DE FRANCE!
Aux bords de Phéacie à préſent retenu ,
Il languit loin de toi ſur un fol inconnu.
O mort , fais que j'échappe à ta main fanguinaire ;
O mort , cruelle mort , fuis de ces triftes lieux !
Pour recevoir , hélast mes funeſtes adieux,
Pour recueillir ma cendre , ai je ma tendre mère ;
Ma foeur eft - elle ici pour me fermer les yeux ,
Et pour couvrir de fleurs le tombeau de fon frere !
On dit , 6 Dieux puiſfans ! qu'avant de me quitter
La timide Délie alla vous confulter.
Interrogés trois fois , les facrés Haruſpices
Lui donnerent trois fois des réponſes propices.
Rien ne la raffuroit. Envain à fon amour
Tout , hélas ! paroiſſoit promettre mon retour ;
Elle tournoit vers moi ſes yeux baignés de larmes
Et quand j'avois fixé l'heure de mon départ ,
Pour calmer ſes frayeurs & mes vives allarmes ,
Je cherchois un motif pour un nouveau retard.
Un rien , tout à mes yeux étoit un noir préſage ;
Et la crainte toujours m'enchatnoit au rivage.
Que de penſers divers m'agitoient tour-- tour 1
Que de monftres affreux me faifois-je à moi même
Tant il eſt dangereux de quitter ce qu'on aime ,
Et de ſe mettre en marche au mépris de l'amour.
Que te fert à préſent ton IIfſiiss,, & Délie!
Quete fert tant d'encens , tant de voeux affidus ;
Et pour l'amour ſurtout (faut - il que je l'oublie)
Au pied de ſes autels tant de momens perdus ;
Sauve mes jours , Iſis , j'implore ta clémence !
Autour de tes lambris mille dons fuſpendus ,
JUILLET . I. Vol. 1777. 11
De ton art bienfaiteur atteſtent la puiſſance.
Va , ma Délie encor te réserve des nuits ;
Et , couverte de lin , durant ſes ſaintes veilles ,
Tu la verras bientôt ſur tes facrés parvis ,
Occupée à chanter tes auguſtes merveilles.
Aux Dieux de mes foyers fais que je fois rendu,
Pour leur offrir encor l'encens qui leur eſt dû !
Pourquoi n'êtes - vous plus , & le premier des âges!
Alors l'arbre , content d'embellir l'Univers ,
N'alloit point ſur les flots affronter les orages.
Des chemins dans les champs ne s'étoient point ouverts.
Preffé par l'intérêt , du couchant à l'aurore ,
L'avide Nautonnier ne couroit point encore.
Le ſuperbe taureau , le courſier indompté ,
Dans les prés , dans les bois paiſſoient en liberté.
L'homme alors des verroux méconnoiſſoit l'uſage ,
Et mépriſant les droits de la propriété ,
Nulle limite alors n'entouroit ſon partage ;
Partout fon innocence étoit ſa fûreté.
Ses brebis d'un lait pur retournoient toujours pleines ;
Et le miel à grands flots ſortoient du tronc des chênes.
Du ſang de nul mortel le fer enfanglanté
Ne ſervoit point encore aux fureurs de la guerre ;
Et l'art , le cruel art de dépeupler la terre ,
Dans ce ſiécle innocent n'étoit point inventé.
Ton règne , & Jupiter ! nous apporta le crime,
Tu parus , & la mort . pour frapper les humains ,
S'ouvrit au même inſtant mille nouveaux chemins.
Mais que fais -je ?... Grand Dieu , dois-je étre tavictime ?
12 MERCURE DE FRANCE; '
L'audacieux parjure & le mépris des Dieux ,
Furent toujours pour moi des forfaits odieux.
Mais , hélas , en ce jour , s'il faut que je fuccombe ,
Fais que ces mots au moins foient gravés ſur matombe
„ En ſuivant ſes amis au bout de l'Univers ,
,, C'eſt ici que Tribulle a fini ſes revers."
Mais à ceux que l'amour ne trouva point rebelles ,
Les champs Elyſiens par Vénus ſont ouverts.
Là d'éternels concerts , des danſes éternelles
Se melent aux doux chants de mille oiſeaux divers .
La terre ſans culture y produit la canelle;
Et la roſe fragile , en ces lieux immortelle ,
En un parfum divin s'exhale dans les airs .
Aux jeux des doux Bergers & des Nymphes volages,
L'amour , le tendre Amour préſide affiduement ;
Et couronnés de myrte errent ſur ces rivages ,
Ceux que la Mort avide a ſurpris en aimant.
Mais il eſt un ſéjour en une nuit profonde ,
Qu'habitent les forfaits , & que de noirs torrens
Epouvantent toujours par le bruit de leur onde.
Là , du chien des enfers la triple gueule gronde ;
C'eſt - là que Tyſiphone excitant ſes ferpens ,
Voit fuir à fon aſpect les coupables tremblans.
Sur fon rocher affreux , là l'énorme Tythie
Eſt le mêts éternel d'un avide vautour.
Là , l'ingrat Ixion ſur une roue expie
Le projet inſenſe d'un ſacrilege amour.
Du malheureux Pélops , là le père homicide
Eſt entouré de lacs ; il veut boire ; mais l'eau
Fuit , & court arroſer le funeſte tonneau ,
Que tâche envain d'emplir l'affreuſe Danaïde.
JUILLET . I. Vol. 1777.
Puiſſe- je voir encor dans ce ſejour d'effroi ,
Le cruel qui troubla le ſéjour de ma vie !
Mais toi , de grâce , hélas ! fois fidelle , o Délie ;
Que ta ſage nourrice , aſſiſe auprès de toi ,
Filant à la lueur d'une douce lumiere ,
Te faſſe des récits ou te parle de moi ;
Et qu'alors te couvrant de ſon ombre légere ,
Le ſommeil doucement te ferme la paupiere.
Inattendu , ſoudain comme venu des cieux ,
Tu verras ... Ton amour n'en croira point tes yeux ,
Tu verras devant toi le mortel qui t'adore.
Pieds nuds , cheveux épars , telle que tu ſeras ,
Vole alors , o Délie! & tombe dans ſes bras.
Puiſſent les juſtes Dieux , que mon amour implore ,
D'un ſi beau jour bientôt nous amener l'aurore.
Par M. de Saint-Marcel , Garde d'Artois.
A Monseigneur le COMTE D'ARTOIS,
lors de son paſſage à Quimper , le 20
Mai 1777.
vous que la gloire environne ,
Et qui , ſur les degrés du Trône ,
Elevé par les droits du ſang ,
Brillez moins de l'éclat du rang
Que de celui de la perſonne ;
Vous qui dans les coeurs , tour -à- tour,
14 MERCURE DE FRANCE.
Excitez la reconnoiffance ,
Le reſpect & la confiance ,
Et tous les tranſports de l'amour,
Prince adoré , dont le génie ,
Dédaignant un lache repos ,
Annonce à la terre un Héros ,
Un Bienfaiteur à la Patrie.
Parmi tant d'éloges fameux ,
Que les Amphions de notre âge
Répetent pour vous en cent lieux ,
Souffrez qu'un Chantre de village
Vous offre aujourd'hui fon hommage
Sur un ton moins harmonieux.
Sans nom , fans gloire , ſans envie ,
Loin de ce theatre inconftant ,
Où l'on voit éternellement
S'agiter l'humaine folie ,
Sans humeur , ſans miſanthropie ,
Je méditois paiſiblement
Sur les écueils de cette vie :
Content de pouvoir quelquefois
Lire dans mon taudis ruſtique ,
Non la Gazette Britannique ,
Qui ment quatre ou cinq fois par mois
Sur les affaires d'Amérique;
Mais l'intéreſſante chronique
Des geſtes du Comte d'Artois;
Et redire à mes Villageois ,
Dans mon jargon gallo- celtique ,
Nos beaux Edits , nos bonnes Loix ,
1
6
JUILLET. I. Vol. 1777.1
Et tous les biens que doit la France
A l'amour , à la bienfaiſance
Du plus ſage de tous les Rois. 4
Mais ſoudain des cris d'allégre
Viennent m'annoncer un Bourbon.
Eſt-il un François à ce nom
Qui ne palpite de tendreſſe ?
Je ſuis venu , j'ai vu de près
Le Germanicus des François ;
Et lui voyant tant de ſageſſe
Avec autant d'aménité ,
E Tant de grandeur & de noblefie
Avec autant d'humanité ,
J'ai dit , dans mon ame charmées
Les tableaux de la renommée
N'ont point outré la vérité;
Et je retrouve dans mon Prince
Ce que Paris & la Province
Après la Cour ont répété.
Vous avez vu ce port vanté
Où tout annonce la puiſſance ,
La grandeur , la magnificence
Du Maître le plus reſpecté.
Oui, dans ces maſſes formidables,
Qui bravent les flots orageux ;
Dans ces ballins miraculeux ,
Dans ces dépôts inépuisables,
Dans ces immenfes arfenaux ,
Dans ces monceaux d'armes, temibles ,
MERCURE DE FRANCE:
Dans ces forts que l'art d'un Héros (*)
Arendu preſqu'inacceſſibles ,
Dans ces légions invincibles ,
De foldats & de matelots ,
Prince , vous pouviez reconnaître
Et la grandeur de notre Maître ,
Et les reſſources de l'Etat ,
Bien mieux encor que fur le Trône ,
Où brille dans tout fon éclat
La dignité de la Couronne.
Vous avez vu des Citoyens ,
Dont l'ame au dévoir aſſervie ,
Compte pour le premier des biens
L'honneur de ſervir la Patrie ;
Vrais amis de la Monarchie,
Plaçant le bonheur des humains
Dans le noeud ſacré qui les lie
A leurs auguſtes Souverains.
Ils jouiront de votre eſtime
Ces bons & fideles Sujets ;
Le prix flatteur & légitime
Du zele pur qui les anime ,
Etoit dans vos yeux fatisfaits.
Mais au retour de vos voyages ,
Remis' dans les bras de l'Amour ,
Quand vous conterez à la Cour
Nos préjugés & nos uſages ,
(*)Le Maréchal de Vauban.
No
JUILLET. I. Vol. 1777.
Nos beſoins & nos avantages ,
Ah ! dites à notre bon Roi ,
Dites que tout ce qui reſpire
Dans l'enceinte de ſon Empire ,
Le bénit , & chérit ſa loi :
A ce récit bien véridique ,
Pour la gloire de l'Armorique
Ajoutez ces mots importans :
,, Que cette Province fidelle
„ Lui donnera dans tous les tems
ودDes témoignages éclatans
!
De fon amour & de fon zele."
Vous lui devez quelque faveur ;
C'eſt dans ſon ſein qu'ont pris naiſſance
Ce grand Prélat , ce bon Seigneur (*) ,
Dont les talens & la prudence
Ont fait éclorre en votre enfance
Le germe de notre bonheur.
Grand Prince , voilà mon hommage ;
11 étoit écrit dans mon coeur.
Je n'aſpire point à l'honneur
De mériter votre fuffrage . :
Mais ſi je ſuis affez heureux
Pour mériter que Votre Alteffe
Veille bien arrêter ſes yeux
3
(*) M. l'ancien Evêque de Limoges & M. le Duc de
la Vauguyon.
B
B
18 MERCURE DE FRANCE.
Sur ce tribut de ma foibleſſe;
Puiffiez- vous dire ſeulement :
Cet hommage n'eſt pas brillant
Mais c'eſt un tribut volontaire
Que m'a payé le ſentiment.
L'homme ſimple qui me le rend
Eſt du moins nalf & fincere ;
Et fi le deſir de me plaire
Pouvoit fappléer au talent ,
Il eût parlé comme Voltaire.
Par un Curé de Campagne , ancien Profeff. de
Rhet . du College de Quimper.
A Monseigneur le COMTE D'ARTOIS ,
à l'occasion de ses voyages dans les
Ports de mer & les Places fortes du
Royaume.
QUOI ! UOI ! dans l'age bouillant & tendre
Où la voix du plaifir ſe fait ſi bien entendre
Au coeur du Prince & du Berger ;
Où ce Dieu féduisant , à ſon gré , ſur ſes traces
Voit l'un & l'autre voltiger ,
JUILLET. I. Vol. 1777. 19
L'aimable Nourriſſon des Amours & des Graces ;
D'Artois , brillant , vif & léger ,
Abandonne , pour voyager ,
De ces Dieux réunis la demeure attrayante !
Dans ſes liens ne pouvant l'engager ,
La Volupté , confuſe , gémiſſante ,
D'un oeil mouillé de pleurs , voit fon empreſſement
A livrer ſes beaux jours à des courſes útiles ,
A chercher dans nos ports , nos remparts & nos villes;
Au feu de ſon génie un nouvel aliment .
Mais , Prince , quelle ardeur t'agite & te dévore !
Pour t'éloigner de ces beaux lieux
Où , comme ici , chacun te chérit & t'adore ;
Où le moindre nuage encore
N'a troublé la douceur de tes jours radieux ?
Dans l'age d'en jouir , au printems de la vie ,
Du temple du bonheur faut-il donc s'écarter ? ...
Au charme impérieux d'un rapide génie
Hélas ! qui pourroit réſiſter ?
Ni d'auguſtes parens la voix tendre & chérie ,
Ni d'une autre Déidamie (*)
Les regrets & les pleurs , rien ne peut t'arrêter !
Du repos du grand homme , o cruelle ennemie ,
Brillante idole des Héros ,
(*) Deidamie , très- belle Princeſſe , fille fu Roi Lyco
mede, femme d'Achille , mere de Pyrrhusa
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
Gloire, c'eſt à ta voix que d'Artois facrifie
Et ſes plaiſirs & ſon repos !
Ainſi le Prince Grec , dont la valeur bouillante
Enſanglanta les bords du Xante ,
Et fit couler les pleurs d'un pere infortuné ,
Arraché tout-à -coup des bras de ſon Amante ,
S'éloigna des plaiſirs par la gloire entraîné.
Ainfi de deux,Bourbons (*) l'ame brûlante , active;
Mépriſant les langueurs d'une jeune oiſive ,
Dans le ſein de la paix , par de nobles travaux و
A la France ravie annonçoit des Héros.
De leur puiſſant génie héritier magnanime ,
Prince , dans leur carriere , avec rapidité ,
Par un inſtinct vif & fublime ,
Dès la fleur de tes ans déjà précipité,
A nos Héros François tu ſerviras de guide
1
(*) Henri IV &le Grand Condé. A la imaniere dont
Henri se conduiſoit dans sa premiere jeuneſſe , les esprits
pénétrans préfagerent ses talens , ſes vertus , sagrandeur.
On a dit du Grand Conde qu'il naquit General : c'est
qu'il étudia l'art de la guerre de si bonne heure , qu'il
parut homme & guerrier tout- à- la fois. Il voyageoit , il
obſervoit , il lisoit les vies des grands Hommes à 19
20 ans; & à 22 il tromphoit à Recroto
JUILLET. I. Vol. 1777. 21
Déjà par ton ame intrépide ,
De nos jeunes Guerriers le courage excité ,
Reſpire les combats &t'appelle à leur tête :
Si la politique inquiete
De la guerre en ces jours réveilloit la fureur ;
Avec ſécurité , comptant ſur ta valeur ,
✓ Nos Provinces verroient ſe former la tempête.
Que Louis feroit fort de ton bras ſecondé !
Que la gloire des Lys alors ſeroit complete !
Un Henri ſur le Trône , à l'Armée un Condé.
Par M. le Coz , ancien Profess. de Rith. &
Sous- Principal du Collegede Quimper.
1
QUE LA VERTU EST PUISSANTE!
LE
E plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems , ſous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueuſe Sophie &
le ſage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de ſes faveurs : mais bientôt
après , par un deſſein que nous admire
rons dans la ſuite , il ſembloit leur avoir
retiré ſa main bienfaiſante. Depuis un
an , tout leur étoit contraire : rien ne
Ba
22 MERCURE DE FRANCE.
leur réuſſiſſoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie ;
un fouffle glacial fit avorter dans leur
naiſſance leurs précieuſes moiſſons ; la grêle
déſola leurs vignes & les fruftra de
toutes eſpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit ец
déjà recours à la ſeule reſſource qui lui
reſtoit ; ſes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniſſoient
de quoi ſoutenir ſa chère famille.
(Sophie l'avoit déjà rendu pere de deux
aimables enfans).
Au milieu de tous ces revers , ils étoient
encore heureux. De leur infortune même
ces tendres Époux ſavoient tirer de quoi
ajouter encore à leur bonheur. Emile
ſe croyoit heureux d'être malheureux
avec Sophie : Sophie ſembloit ne pas fentir
tout le poids de ſes peines qu'elle partageoit
avec Emile. L'amour même ,
loin d'y perdre de ſes feux , n'en devint
que plus ardent; les malheurs les rendi
rent plus chers encore l'un à l'autre : fans
de telles épreuves ils n'auroient point
connu tout leur prix. Aufſi jamais Sophie
n'avoit paru ſi belle à fon cher Émile
; Emile n'avoit jamais tant plu à Sophie:
jamais ils n'avoient été fi vertueux,
jamais auſſi ils ne s'étoient tant aimés.
JUILLET. I. Vol. 1777. 23
Tous les jours après ſon travail , à ſes
heures de relâche, Emile voloit réjoindre
ſa Sophie; affis alors auprès d'elle , devant
fon foyer , ſous le chaume de fa
pauvre cabane , & balançant ſur fes genoux
un de ſes enfans , tandis que l'autre
pendoit à la mamelle de ſa mere , il oublioit
ſes fatigues; fon viſage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de ſon ame ; fon coeur
ſe ſentoit ému , rien ne l'inquiétoit alors ,
rien ne lui faisoit envie : il étoit auprès
de Sophie, Il ne pouvoit imaginer un
fort plus doux,
Ces époux ainſi réunis , s'exhortoient
à ſupporter avec courage leur mifere.
Cher Emile , répétoit ſouvent Sophie , le
ciel nous eſt encore affez propice puisqu'il
nous conferve l'un à l'autre , qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiſſe
à nous - mêmes ; pourrions nous être ſenfibles
à toutes autres pertes ?
En diſant ces paroles , elle embraſſoit
tendrement Emile ; des larmes de joie
couloient de ſes beaux yeux ; fon vifage
paroifſſoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment ſa belle ame. 7
B4
24 MERCURE DE FRANCE !
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorſqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreſſe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines
&de leurs foins par mille careſſes. Qu'ils
prenoient de plaiſir à interpréter leurs
volontés , à ſatisfaire leurs deſirs , à descendre
même juſqu'à leurs jeux innocens
! qu'Emile étoit content, lorſqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preſſer les ſienes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne ſe ſentoit pas d'aiſe lorſque
fon jeune enfant paſſoit ſes petits bras
autour de fon col , & pofoit ſon viſage
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir.
Ainſfi ils faiſoient fervir leur mauvaiſe
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas
cependant exempt de traverſes : un événement
furvint qui le troubla quelqué
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des
plus heureuſes .
Émile n'avoit pas été le ſeul qui fat
touché des charmes de Sophie. Beaucoup
:
JUILLET. I. Vol. 1777. 25.
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire ; celui ci , nommé Chryfas
, ſe fiant trop ſur ſa naiſſance , qui lui
faiſoit eſpérer de gros biens , avoit cru ſe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
lui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
1
Ce qui avoit paru à Chryfas devoir
l'approcher de Sophie , fut précisément
ce qui l'en éloigna davantage. L'or
n'avoit jamais eu affez d'éclat aux yeux
de Sophie pour pouvoir l'éblouir; elle
en connoiſſoit le prix .
3 Émile qui , de ſon côté , l'avoit aſſuré
des mêmes promeffes que Chryfas ; reusfit
mieux : il s'appuyoit de meilleures
raiſons ; il étoit juſte; la vertu étoit
ſa principale richeſſe; un esprit droit ,
une ame belle , ſenſible , un coeur tendre
, ingénu & rempli de candeur , étoit
le bien qu'il offroit à Sophie; cette dot
lui parut précieuſe ; elle écouta volontiers
Emile , crut qu'il méritoit ſon coeur ,
& ne balança pas à ſe donner à lui .
Chryfas rejetté , & fur, qui Émile
avoit eu la préférence , (Emile qui ne
1
B5
25 MERCURE DE FRANCE,
poſſédoit preſque rien , & qui , par cons
ſéquent , paroiſſoit lui être bien infé .
rieur ,) en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une ſi belle union.
,
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour pere Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables
& qu'on pourroit proprement appeler le
fléau de la ſociété ; un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baſſe ,
ſans ſentimens , ſans honneur ; un coeur
dur & inſenſible , pour qui la bonté n'eſt
qu'une foibleſſe , la pitié un nom , le
déſintéreſſement une chimere , la géné
roſité une folie , l'intérêt , la ſeule vertu ,
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais ſe ſatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop n'en
ont jamais aſſez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage; en qui l'amour du
gain ſe nourrit , s'enfiamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une ſomme affez
conſidérable , & , qui plus eſt , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffiſant pour les deſſeins de
Chryfas ; mais , pour combler de mal
JUILLET. I. Vol. 1777. 27
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
• une année de taille, & Alarias avoit été
nommé Collecteur.
Chryfas ſaiſit une occaſion ſi favorable
; il obtient aisément de ſon pere de
remplir ſa place , & d'aller en son nom
recueillir ſes deniers . Va , lui dit Ala-
- rias , qui s'applaudiſſoit déjà du zele
qu'il remarquoit en ſon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel
je puis t'appeler ainſi à préſent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paſſion qui
le dominoit ; ce n'eſt plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eſt pour en retirer
ce qui nous eſt dû que je te vois ſi zélé :
auſſi , que tu en ſeras bien récompenſe ! Sophie
n'avoit rien: un peu de beauté ſeulement;
& je te deſtine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus , ce qui doit t'être bien plus ſenſible ,
une dot conſidérable.... Je ne te retiens
pas ; vole, mon fils, ſuis le beau feu qui
te tranſporte : mais en même temps....
n'ai - je pas encore quelque ſujet de crainte
? ... Que j'appréhende ta trop grande
facilité! ... Je te connois; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imites tu... Ah ! ſi j'euſſe
28 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , ſi je n'euſſe pas fermé
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que ma
fortune en auroit ſouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tuas
pu changer. Au reſte je te donne une
élite aſſez inſtruite : qu'elle te guide
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne ſe laiſſent pas
fottement attendrir..
,
Chryfas , plus animé par fon reſſentiment
que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les'
goûter) ſe hâta d'accomplir ſon deſſein.
Il arrive , lui & ſa cohorte , à la pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porte en étoit ouverte , & déjà ſes gens
étoient entrés & menaçoient de tout. Chyfas
ne les ſuivit pas auſſi-tôt ; le ſpectacle
qui ſe préſenta d'abord à lui le toucha,
& devint une barriere qu'il n'oſa franchir:
la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
ſe paſſoit, Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de ſon époux ;
ſon ſein , demi - découvert , offroit alors
à un de ſes enfans une mamelle abondante;
une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même temps fur tout fon viſage,
JUILLET . I. Vol. 1777:
- & en avoit effacé les vives couleurs ,
ſes yeux languiſſans & abattus erroient
d'Émile à ſes enfans , de ſes enfans fur
Émile ; des larmes preſſées en ſortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais ſa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- temps dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reſſouvenir de l'objet de la
démarche.
Chryſas , après les formalités ordinaires
, permit enfin à ſes gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas déſobéi ; il n'eut pas plutôt
parlé, qu'ils mirent auſſi - tôt la main fur
tout; tout fut enlevé en un inſtant ; ils
n'y laiſſerent rien ; rien n'y fut oublié ; la
maiſon ſe trouva vuide en un clin - d'oeil.
Ces forcenés pouſſerent juſques - là leur
acharnement , qu'ils ſe ſaiſirent même
d'un vaiſſeau de terre dans lequel chauffoient
les alimens des deux enfans , renverſerent
fans égard ce qu'il contenoit,
& l'emporterent. Sophie en tomba évanouie
: Emile , qui avoit fouffert le refte
avec courage , indigé d'une action auffi
criante , ne put garder davantage de mefure
, & s'écria , en s'adreſſant à Chryfas :
MERCURE DE FRANCE.
Méchant , prends leur plutôt la vie
cette vie que nous ne pouvons plus prolonger
, puiſque tu nous fais enlever jusqu'à
ce meuble qui pouvoit la leur conſerver.
Que devenir , Sophie ? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit: Peut- être un fort
plus doux nous eſt réſervé. Puis tombant
aux génoux de Chryſas , elle tâcha de
l'appaiſer par ce diſcours flatteur: Oui...
j'eſpere que la vue de cette malheureuſe
famille aura quelque pouvoir ſur vous ;
vous êtes né généreux ; votre coeur eſt
ſenſible ; quel objet plus capable de le )
toucher ! .. Graces au ciel !... je vois que
vous vous laiſſez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreſſe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
viſage baigné de larmes , les yeux baiſſés ,
une aimable rougeur ſur le front , offroit
en même temps le ſpectacle le plus attendrifſſant.
Chryfas n'y put réſiſter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auſſi - tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chere.
JUILLET . I. Vol . 1777. 31
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t - elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eſt plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout...
Chryſas , en qui les circonstances préſentes
rallumoient de plus en plus ſa
flamme mal étouffée , & ſembloient la
favoriſer de quelque ſuccès , s'approcha
auſſi - tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un ton
paſſionné : Et toi auſſi , belle Sophie , ton
coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y regnerez auffi , lui
répondit Sophie.
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auſſi - tôt Chryſas : qu'il fatisfaſſe
mes tendres deſirs : c'eſt à ces conditions
que tu peux te rendre heureuſe. Mais....
tu palis & demeures interdite... Pourroistu
balancer un moment ? Ton choix ne
doit- il pas être tout fait ? ...
...
Il l'eſt auffi , méchant , lui répondit
Sophie , qui courut auſſi- tôt entre les
bras de fon époux , en lui diſant : Soyons
malheureux , Emile... périſſons plutôt..
Nous ne pourrions être heureux qu'en
nous rendant coupables : nous recouvre32
MERCURE DE FRANCE:
:
....
tions nos biens ; mais nous perdrions no
tre innocence. Je te ſerois infidelle ; je
ne ferois plus ton épouse. Mais .... mes
enfans .... que deviendrez - vous ?
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ...
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mere... Je puis t'être
rendue , cher Énile ; mais avant , il me
faut paſſer à un autre, Ou plutôt , pardonne
ſi j'héſite : c'en eſt fait ; ſoyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres ſacrifices. Soyons
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime.
Peut - être même le ciel ſe laiſſera toucher.
N'en doute pas , fidelle épouse , lui
répondit Émile en l'embraſſant : il eſt
juſte.
Raſſurez - vous , aimable couple , reprit
tout- à- coup Chryſas , qui ſembloit revenir
d'un profonde extaſe; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreſſe m'a touché,
votre fidélité m'a tranſporté , vos vertus
triomphent de moi. Vivez , vivez unis
àjamais votre bonheur déſormais ne ſera
plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette heure
j'y
JUILLET. I. Vol. 1777 33
- j'y puiſſe contribuer; recevez ce préſent...
Vos biens vont vous être rendus avec une
partie des miens : mais auſſi que vos coeurs,
s'ils ſe reſſouviennent de l'outrage , ſe resſouviennent
de la réparation,
Il les quitta en les admirant , les com
bla de bienfaits & ne ceſſa de leur donner
dans la ſuite les marques de l'amitié
la plus ſenſible.
Émile & Sophie n'en devittent que
plus attachés l'un à l'autre , & jouiſſant
de leur bonheur , ils admirerent les desfeins
de la Providence, qui ne laiſſe jamais
la vertu ſans récompenſe; & qui , ſi
elle fait qu'elle ſoit persécutée , ne le
permet que pour lui donner un nouvel
éclat , en la faiſant triompher & admirer
de ceux mêmes qui l'oppriment.
Par M. Maréchal.
34 MERCURE DE FRANCE.
A M. GRESSET, fur le titre d'Historiographe
de l'Ordre Royal , Militaire
& Hospitalier de Saint Lazare , dont
MONSIEUR vient de l'honorer , avee
la permiſſion de porter la Croix de l'Ore
dre.
L.A couleur du ruban de cette croix brillante
Répond à ta célébrité ;
Aux faſtes de l'Antiquité ,
Une guirlande d'amarante
Fut le ſymbole heureux de l'immortalité.
Par M. Maugendre.
Réponse à M. le Baron de S***
SUR
UR mon printemps vous répandez des fleurs
Et votre ſoir embellit mon aurore ;
Vous enivrez ma Muſe jeune encore ,
Vous l'accablez d'éloges trop flatteurs.
Depuis long-temps i'avois quitté la lyre :
Transfuge heureux des bois de l'Hélicona
JUILLET. I. Vol. 1777: 35
Je m'éclairois avec Locke & Newton ,
Je n'élevois juſqu'au céleste empire .
:
1
A ces Savans je dreffois des autels ,
Quand votre écrit eſt venu me ſurprendre ;
Alors j'ai dit: Son ton eſt bien plus tendre ,
11 parle mieux que ces fous immortels.
Grace à vos foins , & Philoſophe aimable!
De ces Savans je deviens l'ennemi ,
Et des neuf Soeurs , proſélyte ſoumis ,
Je vais clianter & l'amour & la table.
وا
Mais , fuis - je ſourd à l'accent des ſoupirs ;
Quand vous pleurez une Epouſe chérie ,
Quand de ſa mort mon ame eſt attendrie ,
Dois je vanter de frivoles plaiſirs ;
Il n'en eſt plus lorſqu'on perd ce qu'on aime !
Au malheureux tout ſemble languiſſant ,
Tout paroft mort , & la nature même
N'eſt à ſes yeux qu'un fantôme impuiſſant.
Voyez l'Hymen ; il éteint fon flambeau ,
Son noir foucis annonce fes allarmes ;
L'Amour en deuil déchire ſon bandeau ,
Ce jeune Enfant le mouille de ſes larmes.
Ne vais - je pas , par des fons douloureux ,
De vos chagrins acccroître l'énergie ;
Ne vais - je pas , de la triſte élégie ,
Sans y penſer dénouer les cheveux ;
L
C2
30 MERCURE DE FRANCE .
Oh! pardonnez à ma Muſe indocile !
A vos malheurs tous mes ſens font ouverts :
Rappellez vous ce beau vers de Virgile :
On eſt ſenſible aux maux qu'on a foufferts.
Par M. d'Elmotte.
:
VERS.
Mis sous le Portrait de Madame la Com
teffe de B ***.
ELLE aime les beaux - arts , elle aime ſon Amant ;
Son eſprit nous féduit , ſa beauté nous enflamme ;
On peut , en l'écoutant , oublier qu'elle eſt femme :
On s'en souvient bientôt en la voyant.
1
Par le méme
JUILLET. I. Vol. 1777. 32
A M. D. T. fur la vente de fa Terre!
DANAD ANA touchoit à quinze ans;
Ses yeux brilloient de mille charmesà
Et Cypris lui prêtoit des armes
Pour fixer les coeurs inconſtans.
Frappé de l'éclat de ſes feux ,
Acriſius , vigilant pere ,
Sous la garde la plus ſévere
Enferma ſon coeur amoureux.
Dans une forte tour d'airain ,
Avec des verroux & des grilles
Prétendre renfermer des filles ,
C'eſt agir malgré le Deſtin.
Contre le ſage Acriſius ,
Une ligue au ciel eſt formée ;
L'or ſur la tour tombe en roſée
Jupiter s'unit à Vénus.
Qui pourroit reſiſter à l'or 2
La plus vigilante Configne ,
Le Faveri le moins indigne ,
Aime à voir groſſir fon tréſor.
L'or perce les plus durs rochers
Il eſt plus puiſſant que la foudre,
Aifément il réduit en poudre
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
۱
Le fierfommet des monts altiers .
Damon , maître d'un vieux Château ,
Par les mains de l'architecture,
Par le vernis de la peinture ,
In fit un enſemble nouveau.
Il mit ſes anciens potagers
Sous les loix de la Quintinie ;
Flore verſa ſon ambroiſie
Sur le contour de ſes vergers.
Dans le centre , des pampres verds
Préparoient le jus de la tonne ;
Sur ſes eſpaliers , Pomone
Multiplia ſes fruits divers .
L'oeil étoit trompé dans ſon bois ,
Par trente routes nivelées ,
Où les roſes entrelacées ,
Au chevre - feuille donnoient des loix.
D'épines un ruſtique amas ,
Des feuls reptiles vrai repaire ,
Devint l'aſyle du myſtere :
Philomele y prend ſes ébas.
Dans les dedans , dans les dehors ,
Tout annonçoit le goût du Maftre ;
Il étoit flatté de connoître
Qu'on ſourioit à ſes efforts.
L'or lui vint faſciner les yeux ,
Lui fit dédaigner ſon ouvrage ,
Et le trafna dans l'eſclavage
Qui fuit fon éclat dangereux.
JUILLET. I. Vol. 1777. 39
:
Damon , rends promptement ceto
Viens encor habiter ta terre ;
Ce n'eſt qu'au féjour du tonnerre
Qu'on peut trouver le vrai tréſor.
S
Réponse de M. D. T.
I Danaé céda , dans la tour enfermée ;
Du métal féducteur l'éclatante rofée
De mon vieux monument n'a point ouvert l'accès :
Où l'on ne tente rien eſt- il quelque ſuccès ?
On t'en impoſe , Ami , ma terre eſt invendue ,
Et cette nouvelle imprévue
Afflige ton coeur vainement.
Pour t'en faire un remerciment ,
Il faudroit avoir en partage
Des Dieux ce trop rare préſent ,
Ton génie heureux , vif & ſage ,
Qui chérit ſes Amis , qui priſe leur ouvrage ,
Et qui fait peindre en beau le plus fimple ornement.
Mais crois , en méchans vers , car Phébus me recuſe ;
Oui , crois que mes vergers te reverront encor ;
Ce plaiſir pour le Maftre eſt au-deſſus de l'or ;
Un voiſin tel que toi lui vaut ſeul un tréſor ,
Et c'eſt un faux bruit qui t'abuse.
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
VERS.
Adreſſes & Mademoiselle COLOMBE
après une repréſentation de la Colonie
A Versailles, le 23 Mai 1777.
QULux vous avez rendu Bélinde intéreſſante
Et combien nous avons reſſenti ſa douleur !
Ariane jamais ne parut ſi touchante
Aux yeux de fon confolateur.
Qu'elle étoit belle dans ſes larmes
Qu'elle étoit noble en ſon affiction !
On ne fauroit unir dans ſon jeu plus de charmes
Plus de grace en font chant & plus d'expreſſion.
Ovous dont les talens diſpoſent de nos ames ,
Vous qui nous enchantez en peignant le malheur ,
Que l'Amour par vos yeux doit allumer de flammes,
Lorſque des traits ſi beaux expriment le bonheur!
JUILLET. I. Vol. 1777. 48
AIR : de la Rmance du Barbier de
Séville : Je fuis Lindor , &c.
D
E l'amitié je goûte tous les charmes,
It n'offre pas à Vénus mon encens ;
Ses feux jamais n'enflammerent mes ſens ,
Ni ne connus les foins & les alarmes.
Pourquoi , Tircis , plus ardent , mais volage ,
Affecte-tu de languir dans mes fers ,
Et ſemble- tu n'éprouver des revers
Qu'au ſein des ris près de mon voiſinage
Je vois ton coeur s'irriter par l'absence ;
Le mien , plus froid , ne chérira que toi :
De l'amitié je ſubirai la lói ;
Lamour vaut moins que cette indifférence.
Par Mademoiselle de Fa
C
MERCURE DE FRANCE.
JUPITER , MINERVE ET LA JARDI
NIERE.
Fable allégorique.
A LA REINE , en lui préſentant des
vers adreſſés A L'EMPEREUR.
JUPITER avoit quitté l'Olympe , & parcouroit
les mondes divers ſous la forme
d'un mortel aimable. Les modeſtes vertus
, l'obſervation filencieuſe , la troupe
des bienfaits compoſoient ſa ſuite. Rien
n'annonçoit la grandeur du Maître des
Dieux ; cependant à ſa vue le reſpect &
l'amour parloient à tous les coeurs.
La Déeſſe qui lui eſt ſi chere , Miner.
ve , regnoit ſur la Nation la plus favoriſée
du Deſtin : Jupiter vint recevoir ſes tendres
embraſſemens , applaudir aux douces
loix qu'elle faiſoit aimer; & lui donner
de nouveaux exemples à ſuivre. La réunion
de ces Dieux juſtement adorés
changea la furface de la terre; les travaux
ſuſpendus , les plaiſirs renaiſſans ,
& les chants du bonheur , tout rappeloit
le fiecle heureux d'Aſtrée. La timidité
,
JUILLET. I. Vol. 1777. 43
ſeule conſervoit encore ſon empire fur
le coeur d'une humble Citoyenne. Vouée
à la fille de Jupiter par les voeux éternels
de la reconnoiffance , elle occupoit
ſes innocentes mains à former des guirlandes
, & cultivoit dans le filence les
fleurs dont elles étoient compoſées .
à la
La préſence du plus grand des Dieux
pénétra ſon ame d'une douce joie : ſes
levres tremblantes voulurent l'exprimer ;
mais la foule bruïante d'un Peuple enchanté
, l'éclat ſonore de la trompette
héroïque , ſurmontoient les fons de fa
foible voix .... Ah ! ne perdons pas , ditelle,
le feul bien que laiſſe l'infortune ,
l'eſpérance confolante ; courons
Déeſſe que je ſers: que des fleurs cultivées
ſous un ciel pur, que le ſouffle
envenimé des paſſions ne putjamais ternir
, foient offertes en hommage au Dieu
puiſſant que l'Univers révere. Que la
Déeſſe répande fur ces dons agreſtes le
charme dont elle embellit ſes moindres
bienfaits : que ſes divines mains préſentent
mon offrande , & qu'un fourire de Jupiter
en devienne le prix.
O pouvoir d'une vertueuſe confiance!
Minerve offre les fleurs ; le Maître des
44 MERCURE DE FRANCE.
Dieux les reçoit , & l'aimable Indulgence
les ſuſpend au Temple de l'Immortalité.
Par Madame de Montanclos
A L'EMPEREUR.
ENFIN vous offrez à mes yeux
Ce Prince ,que la renommée
A fait l'objet de tous les voeux :
Sans craindre d'en être blamée
Je brûlois de vous voir ; & juſqu'en ces climats
Que le Danube embellit & féconde ,
Pour vous trouver j'euſſe porté mes pas :
On doit chercher Titus juſques au bout du monde ;
Mais le Sort , ce Dieu deſtructeur
De tout projet ſage ou flatteur ,
Sut aux élans de ma penſée
Oppoſer un pouvoir vainqueur :
Par la fortune délaiſſée
Jeboudois dans un coin oubliant le bonheur
Vous paroiſfſez , je le retrouve ,
A votre aſpect il s'offre à moi ;
Dans cet inſtant mon coeur éprouve
Que ce bonheur , que l'on croit loin de foi
Le ſentiment ſeul le découvre,
2
JUILLET . I. Vol. 1777.
J'écoute chaque jour avec avidité ,
De vos vertus , de vos moeurs , de votre ame
Les rapports que la vérité
Fait ſi naïvement , alors qu'on la réclame.
Malgré mon ſexe féminin ,
Nouveau Plutarque , je compare
Ce que le ciel offrit de rare
Dans le regne Grec & Romain.
Après avoir exercé ma mémoire
Sur des mortels rendus fameux
Par les bienfaits & par la gloire ,
Mon coeur préfere votre hiſtoire ,
Que m'apprend un peuple d'heureux.
Que l'Europe à fon tour choiſiſſe ;
:
Philoſophe par goût , je ne m'oppoſe à rien :
Mais , pourrois je douter qu'elle me m'applaudifie
Vous êtes fon Héros , ells vous fit le mien.
Par la méme.
Explication des Enigmes & Logogryphes]
du volume de Fuin .
L
E mot de la premiere Enigme eſt
la Mort ; celui de la ſeconde eſt Marons;
celui de la troiſieme eſt Indigence.
Le mot du premier Logogryphe eſt
46 MERCURE DE FRANCE.
Pourpoint , où se trouvent pou, pour &
point ; celui du ſecond eſt Sinagogue ,
dans lequel ſe trouvent age , ange , ane ,
Jage , finge , geai , oife , anis; celui du
troiſieme eſt Gigot , où se trouvent git ,
toi , Io.
L
ÉNIGME.
E beſoiu ſeul m'a donné l'exiſtence.
Le plus ſouvent des animaux ,
Par fois auſſi des végétaux ,
Je tire toute ma ſubſtance.
Sans même en excepter le Roi ,
Tout le monde a beſoin de moi.
Je vas toujours de compagnie.
Je ſuis blanc , je ſuis gris , je ſuis noir , je ſuis bleu
Orange , violet , rouge , couleur de feu ,
Et cætera. Juſqu'où va la manie !
Je ſuis gros , je ſuis fin , je ſuis court , je ſuis long ,
Ainſi qu'un puits je ſuis profond ,
Je ſuis... Eh ! J'aurois tort d'en dire davantage.
Qu'on examine un Petit - Måltre , un Fat ,
On me verra fur lui paroître avec éclat ,
Et briller avec avantage.
Toi- même , ami Lecteur , toi -même me fais part ,
JUILLET. I. Vol. 1777: 47
A ton lever , d'un gracieux regard ,
:
Et ta main alors me careſſe .
Mais le ſoir dans ton lit , quand tu joins ta Maftreffe ,
Ingrat , tu me bannis & me mets à l'écart.
N
AUTRE.
ATURELLEMENT libéral ,
Mais à la fois prodigue , avare ,
Je fais du bien , je fais du mal ,
Et tel eſt mon deſtin bizarre.
Je brouille & j'unis les maiſons;
Aux voeux de la plupart je ſuis ſouvent contraire ,
Je porte dans les coeurs ou la paix ou la guerre :
Hé bien ! malgré mes trahiſons ,
Les enfans , de me voir ont toujours grande envie.
A l'oubli condamné , quand je reçois le jour ,
Il faut que mon pere , à ſon tour ,
Meure pour me scudie ta vito
Par M. le Roux.
48 MERCURE DE FRANCE!
THEMIRE
AUTRE
HEMIRE VOUS m'aimez , j'ai le don de vous plaire
Toujours vous m'accueillez quand je ſuis près de vous
Comme à vous , la douceur forme mon caractere ;
Vous regnez fur les coeurs ; je flatte tous les goûts.
Atable vous charmez ; j'y suis auſſi de miſe ,
Mon corps eſt composé d'ingrédiens differens ;
Il eſt ſi délicat , qu'un foible coup le brife :
Les débris en ſont bons , vous diront bien des gens
On m'unit à Bacchus ; je ſuis blonde & légere :
Par le feu , par le fer ou me fait exiſter :
Mais d'utiles ſecours je ne peux réſiſter ,
Dans le fond d'un palais je finis ma carriere.
Par M. Hubert.
LOGOGRYPHE.
DE l'eſprit & du corps implacable ennemie ,
Je tourmente toujours l'un & l'autre à la fois ;
Le doute me nourrit ; je mene à la folie ;
JUILLET. I. Vol. 1777. 19
Ni ſommeil , ni repos pour qui vit ſous mes loix.
Le mérite éclatant , la vertu la plus pure ,
Ont ſouvent éprouvé la noirceur de mes traits ,
J'ai caufé des combats , des crimes , des forfaits;
Etdes noeuds les plus ſaints j'ai brisé la ſtructure.
De ce ſombre débat que pensez-vous , Lecteur ;
Faudra t- il vous aider à me faire connoftre;
J'y confens : combinez ; d'abord je fais paroftre
Celui qui des François aſſure le bonheur..
لا
4
Ce que dans tous pays l'honnete homme reſpecte
Une douce émotion ; le travail d'un infecte
Ce qu'il faut à l'oiſeau pour s'élever dans Pairs
Au Royaume de Fez un fameux port de ther
Un Pape belliqueux , fier , avide de gloire;
D'Amboiſe fut ſa dupe , à ce que dit l'hiſtoire.
Ce qu'à l'aide du vent , fait voguer les vaiſſeaux:
Nom qu'on donne au terrein environné des eaux;
Du globe de la terre une étendue immenfe,
Ville& Comté Normand ; unè riviere en France
Un Général Hébreu ; plus d'un ton muſical ;
Un des fils de Jacob ; un objet capital;
Du ſecond des Céſars & l'épouse & la fille
4
Un poiſſondans des tems dont la Loire fourmille
Le premier Roi des Juifs ; un Monarque Troyen ;
Le nom d'un grand Apôtre avant qu'il fut chrétien
Un Saint ſous Dagobert , pour fon temps bon Artiſte;
Un terme de Chaſſeur , fynonyme au mot piſte :
Un oiſeau qui ſauva Rome encor au berceau
D
50
MERCURE DE FRANCE.
T
R De tout le corps humain l'organe le plus beau;
Uu autre ſans lequel on ne peut rien entendre.
2
Lecteur, de mes fureurs tâchez de vous défendre.
7
Par le méme.
Ja
AUTRE.
z ſuis , ami Lecteur , inhérent à la terre;
Et , dans tous les Pays que notre globe enferre,
On peut me rencontrer tous les jours ſous ſes pass
Quoique le plus ſouvent de forme irréguliere ,
On n'en aime pas moins mes utiles appas ,
Car je fais réunir l'utile & l'agréable.
Je dois pourtant l'avouer au Lecteur ,
Je donne , en plus d'un cas , de la mauvaiſe humeur,
Le ſecours dont je ſuis eſt ſi conſidérable ,
Que l'infortun,é qui me perd ,
Plus ſot que s'il étoit au milieu d'un défert ,
N'a rien de plus à coeur , au fort de fa détreffe,
Que de me retrouver ; & , s'il en vient à bout ,
Il ſent renaître tout d'un coup ,
Dans fon eſprit troublé , le calme & l'alegreſſe,
Encor qu'on m'ait donné pluſieurs noms différens ,
Appropriés à ma forme apparente ,
Cependant tu me fais , Lecteur , en même temps,
Tant la raiſon devient inconféquente ,
Tuillet. 1777 .
51 .
CHANSON
:
*
Au mois de may tout s'embel= :
==lit et lesfleurs et la verdure :
aumois d'e may tout s'atten= :
+
= drit tout rit dans la nature . :
Les champs re-prenent leur pa=
= rure les fucilles ornent les or =
Mercure de France .
52.
= meaux l'herbe ta---pisse
*
nos
Co_teauwx L'Onde des ruisseaux
M
: est plus pure. Au mois de
em__bel__lit et les
: May tout s' em.
:
:
:
Fleurs et la verdure au mois de :
EHTE
may tout s'attendrit tout rit..
dans la nature.
JUILLET. I Vol. 1777 5
Et masculin & féminin.
Ici je ſuis du genre mafculin.
- Si ce n'eſt point affez pour que l'on me devine
Je vais m'énoncer autrement.
Renverſe mes fix pieds , après cela combine.
Tu ne vois rien encor ; Lecteur, aſſurément
ATu dois y reconnoître un Comté d'Italie ;
Ce qu'on fait cuire au four ; une interjection
Une foffe fouterrain dont on craint la furie
Et la fatale exploſion ;
Une vaſte Empire dans l'Afie ;
Un animal chéri pour la fidélité ;
Une malice enfin qu'inſpire la gaieté.
T
1
Par M. Vincent , C. de Q.
J
AUTRE.
E n'étois pas ſi commune autrefois ;
Mais aujourd'hui du plus petit Bourgeois
Contente ou non , j'habite l'humble aſyle,
Dans les palais eft monvrai domicile.
Mon chef dié , ſans qu'on ſache où je fuis,
Tout va par moi ; tôt ou tard je m'enfuis ;
Dans les combats je plante là mon homme.
Rends-moi mon chef ; auſſi-tôt je te nomme
Ce qu'en un jeu l'on peut placer vers foi, e
Deux de mes pieds qui marchent avant mol,
D3
MERCURE DE FRANCE,
Toffrent le nom d'une Nymphe de Rhée ,
Nom ſous lequel Veſta fut adorée.
De mon pronom me prêtant le fecours ,
Prends mon milieu , ſans le mettre à rebours,
Tu trouveras le premier de ta race.
Si tu me tiens , Ami , grand bien te faffe.
A
CHANSON.
u mois de Mai tout s'embellit
Et les fleurs & la verdure ;
Au mois de Mai tout s'attendrit ,
Tou rit
Dans la nature.
Les champs reprennent leur parure
Les feuilles ornent les ormeaux ,
L'herbe tapiſſe nos côteaux ,
L'onde des ruiſſeaux eſt plus pure,
Au mois de Mai , &c.
Preſſé par fon impatience ,
Le con ſemble appeller le jour;
Il en demande le retour
Pour éclairer ſon inconſtance.
Au mois de Mai , &c.
Animés d'une ardeur fidelle ,
LesRoffignols , de leurs concerts,
JUILLET. I. Vol. 1777.
:
Font au loin retentir les airs ,
En chantant la ſaiſon nouvelle,
Au mois de Mai , &c.
W
Tircis , au ſon de ſa muſette
Joignant les accens de ſa voix ,
Fait rendre aux échos des bois
Un air composé pour Lifette.
Au mois de mai , &c.
T
Tout ſe ranime , tout reſpire ;
Mettons à profit ce moment ,
Et livrons nous au ſentiment
Que le tendre Amour nous inſpire.
Au mois de Mai , &c.
N'écoutons plus que la tendreſſe,
Conſacrons nos coeurs aux Amours ,
Qu'ils soient l'ame de nos beaux jours
1
Et l'appui de notre vieilleſſe.
Au mois de Mai , &c.
:
D4
50 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Recueil historique & chronologique de faits
mémorables , pour ſervir a l'Histoire
générale de la Marine & à celle des
découvertes ; 2 vol. in. 12. Prix 5 1.
br. A Paris , chez Monory Libraire.
CE Recueil , également intereſſant &
inltructif , peut être regardé comme un
abrégé chronologique de l'Histoire de la
Navigation. On y retrouve le récit des
découvertes les plus célebres , des' combats
les plus remarquables qui ont été
livrés ſur mer , & les principales anecdotes
relatives à ces objets intéreſſans.
L'Hiſtoire des Voyages , & généralement
tous les recueils & ouvrages particuliers ,
qui contiennent des détails & expéditions
maritimes , ont été mis à contribution
pour enrichir ces deux volumes , qui
embraſſent toute l'Hiſtoire Ancienne &
Moderne , depuis le Déluge juſqu'en
1775 , époque des premieres hoftilités
entre les Anglois & les Infurgens,
T
JUILLET. I. Vol. 1777 5%
On ſe rappelera avec plaiſir le trait fuivant
d'un brave François. S'il eſt des cas,
où la vengeance eft excuſable , & même
louable & généreuſe , c'eſt lorſqu'il s'agit
de venger le ſang innocent de ſes Compatriotes
& l'honneur de fon pays , contre
des monſtres féroces, qui , en outrageant
l'humanité par leurs barbaries , en ont
- perdu tous les droits. Les François
,, avoient établi une petite colonie dans
la Floride , en 1562. Les Eſpagnols ,
,, jaloux de voir cet établiſſement ſi près,
,, d'eux , s'en étoient emparés , avoient
ود
ود
9"
وو
maſſacré tous les François & leur Com-
,, mandant. Pierre Melanez avoit fait
,, graver le détail de cette action , en y
,, ajoutant ces mots : Je n'ai fait ceci
, comme à des François , mais comme à
, des Luthériens. Dominique de Gour-
,, gues , Gentilhomme Gafcon , apprend
, que le maſſacre des François n'a point
„ été vengé. Senſible à l'honneur de la
,, Nation Françoiſe , il forme le projet
A
ود
ود
ود
de laver dans le fang des coupables
l'affront qu'elle a reçu. Il vend tout fon
bien , équipe trois petits Navires ,
s'embarque avec cent Arquebuſiers , &
„ quatre - vingt Matelots , arrive dans la
ود
Floride , attaque & prend trois forts .
D 5
58 MERCURE DE FRANCE.
,, qu'il détruit. De quatre cents Eſpagnols
ود
ود
"
ود
qui les defendoient , pas un ſeul ne lui
échappe ; n'ayant plus rien à faire dans
ce pays , il aſſemble les priſonniers ,
leur reproche la barbare trahifon qu'ils
avoient employée , quatre ans aupara-
,, vant , à l'égard de la nation , & les
fait tous pendre aux mêmes arbres aux-
„ quels ils avoient pendu les François.
Il ſubſtitua cette inſcription à celle que
Melanez avoir laiſſée : je n'ai fait ceci
comme à des Espagnols , mais comme à
des traîtres , à des voleurs & à des
"
ود
ود
ود
ود
و ا
ود
و د
"
meurtriers.
Voici une Anecdote intéreſſante de la
derniere guerre , ſous l'année 1757-
Un Grec établi depuis quelques années
en Provence , s'embarqua fur une tartane
, dont l'équipage conſiſtoit ſeule-
„ ment en trois François & trois Génois.
Ce bâtiment ayant été enlevé par un
Corfaire Anglois , monté de douze
„ hommes , le Capitaine du vaiſſeau ennemi
fit paſſer le Grec & les trois Génois
fur fon bord ; & y ayant laiſſe
trois Anglois , il monta fur la tartane
,, avec le reſte de ſon équipage. Le Grec
ود
ود
ود
"
29
" faiſit une occafion favorable qui ſe
» préſenta. Il tua lui ſeul les trois AnJUILLET.
I. Vol. 1777. 59
ود
"

glois à qui le Commandant avoit confié
la garde du Corſaire. Ayant abordé
enſuite la tartane , il la reprit avec
le ſecours des trois François & des
trois Génois ." Le Héros de cette
Anecdote , n'étoit pas un indigne descendant
de la nation des Miltiade & des
Thémiſtocle.
ود
Galathée , Comédie en un acte & en
vers libres ; prix liv. 4 f. A Amſterdam;
& ſe trouve à Paris , chez Lesclapart
jeune, Lib. quai de Gevres ,
avec cette épigraphe : Peut-être y restet
- il quelque défaut que je n'ai pas remarqué.
Pygmalion de j . J. Rouſſeau.
L'Auteur de cette Comédie , dans une
Epitre dédicatoire adreſſée à un de ſes
Amis , annonce qu'il s'eſt déterminé à
ne pas la faire jouer , parce qu'une des
principales Actrices du Théâtre François
lui a fait ſentir qu'on ne verroit pas avec
plaifir Pygmalion malheureux , fur le même
Théâtre où l'on à tout récemment
applaudi à ſon bonheur.
L'action de la Piece eſt ſuppoſée commencer
peu de temps après le jour où
Galathée a été animée. Pygmalion qui
0 MERCURE DE FRANCE:
,
l'adore , voit avec peine que ſes ſoupirs
annoncent qu'elle n'eſt point heureuſe ,
& que fon coeur ſemble oppreſſé d'un
ſecret ennemi . Galathée elle - même ne
peut définir la nature du trouble qu'elle
reffent, Cependant Phenix , Eleve chéri
de Pygmalion , arrive de retour d'un
long voyage. Ce jeune homme , devenu ,
ainſi que Pygmalion , & à l'exemple de ce
dernier , amoureux de la ſtatue de Galathée
, avoit voulu eſſayer ſi l'abſence ne
le guériroit pas de cette finguliere pasſion.
Il a depuis appris le prodige que
les Dieux ont opéré fur Galathée
à la priere de Pygmalion. Il la voit
animée , ſenſible , & en devient mille
fois plus amoureux que jamais. Galathée ,
à la vue de Phénix , n'éprouve pas de
ſon côté des fentimens moins paſſionnés.
Sidonie , ancienne Maîtreſſe de Pygmalion
, que ce dernier a abandonnée , &
qui cherche à s'en venger , excite & favoriſe
leur mutuel amour. Phénix eſt
cependant retenu par ſon amitié & fa
reconnoiſſance pour Pygmalion , qui l'a
comblé de bienfaits , & qui , dans l'instant
même , vient de lui annoncer que,
renonçant à ſon art , il alloit le mettre
en poffeffion de fon attelier. Son embarras
JUILLET. I. Vol. 1777. σε
redouble , lorſque Pygmalion après lui
avoir fait confidence de ſes inquiétudes
au ſujet d'Agémon , riche Phénicien ,
qu'il ſoupçonne d'avoir des deſſeins fur
Galathée , & de chercher à la ſéduire ,
le charge de ſonder les fentimens de
Galathée , & de lui parler de fon amour.
Agémon fait apporter à Galathée une
corbeille remplie des plus riches ajuſtemens
, & l'invite à s'en parer. Elle
balance ; Phénix l'y détermine , de peur
que les ſoupçons de Pygmalion ne viennent
à changer d'objet. Agémon s'apperçoit
de leur amour , il prend la choſe
en plaiſantant , & dit à Phénix qu'il va
propoſer à Pygmalion de lui donner Galathée.
Le jeune homme veut envain
l'en empêcher ; il découvre la vérité à
l'infortuné Sculpteur , & Galathée la
confirme par l'aveu ingénu de ſes ſentimens.
Pygmalion éclate d'abord en transports
jaloux; mais , ramené par la réflexion
àdes ſentimens plus doux , il renonce
à Galathée , l'unit à ſon Eleve ; &
promet de ſervir de pere à ces deux
époux.
Le ſtyle de cette Piece a du naturel &
de la facilité. Nous citerons cet éloge
ironique des plumes , que l'Auteur mer
dans la bouche d'Agémon.
2 MERCURE DE FRANCE.
Sans plumes , foin de la beauté.
C'eft par elles qu'on voit une taille céleſte
Acquérir plus de majeſté ;
Que la femme la plus petite ,
Grandit tout - à- coup de moitié ,
Et qu'enfin votre fexe a le nouveau mérite
De paſſer le nôtre d'un pié.
Détail des ſuccès de l'établiſſement que las
wille de Paris a fait en faveur des per-
Jonnes noyées , & qui a été adopté dans
diverſes Provinces de France. On y a
joint différentes obſervations & divers
avis ſur les perſonnes ſuffoquées , par
des effets mophétiques quelconques ,
dont la plupart ont été rappelés à la
vie par des moyens analogues à ceux
qu'on emploie en faveur des noyés.
Par M. Pia , ancien Echevin de la Ville
de Paris. Cinquieme partie , année
1776. A Paris , chez Auguſtin - Martin
Lottin l'aîné , Imprimeur - Libraire
du Roi & de la Ville , rue S. Jacques.
in- 12.
Les détails qu'on adonnés chaque année
des ſuccès de l'établiſſement fait en
faveur des noyés , ont fait connoître l'im-
7
JUILLET. I. Vol. 1777. 63
portance de cet établiſſement , & quels
ſervices ſes Auteurs ont rendu à l'humanité.
Une foule de perſonnes de tout
âge & de toute condition , ont été conſervées
à la vie & la ſociété ; & , fans ce
fecours , la plupart auroient été réputées
& feroient refſtées mortes . Dans le cours de
l'année derniere , il ya eu à Paris 112 noyés ;
dans ce nombre , il s'en est trouvé 36dont
les corps n'ont pas été retrouvés , ou fur
leſquels on n'a tenté aucuns remedes , parce
qu'on les jugeoit abſolument inutiles ;
13 ont été ſecourus en vain , & 63 ont
été rappellés à la vie. On les a partagés en
trois Claſſes , qu'on détaille fucceffivement;
en rendant compte de ce qu'on a
fait pour eux , on ne néglige aucune des
obſervations que leur état a pu offrir , &
qui fervent non- feulement à faire connoître
la nature des ſecours , la maniere
de les adminiftrer , mais encore à perfectionner
ces mêmes fecours & les machines
qu'on emploie. A ces détails , on
a joint ceux qu'offrent les différentes Provinces
du Royaume qui ont fait des établiſſemens
à l'inſtar de celui de Paris.
On ne néglige pas de faire connoître
auſſi les tentatives dans ce genre , que
64 MERCURE DE FRANCE.
le zele & le bien de l'humanité ont fait
entreprendre à quelque Particulier , dans
les lieux où il n'y a point de ces établiſſemens
, pour rappeller les noyés à la vie.
Ces derniers ne font pas les ſeuls objets
qui demandent notre attention & nos
ſoins; toutes les eſpeces d'aſphyxies méritent
ceux des bons Citoyens : on entre
dans le détail du ſuccès des moyens employés
en faveur des noyés , appliqués à
des perſonnes fuffoquées par différens ef.
fets mophétiques. De pareils ſuccès ſont
propres à engager å ſe ſervir des mêmes
procédés dans tous les cas ſemblables ; de
les tenter même dans beaucoup d'autres ,
&de ne point ſe rebuter malgré les apparences
de mort: il en réſultera de grands
avantages ; & un ſeul Citoyen ſauvé &
rappellé à la vie , dédommage de tous
les ſoins pris inutilement à l'égard d'un
grand nombre. On ne fauroit trop répandre
des détails du genre de celui- ci ; c'eſt
le moyen le plus efficace de multiplier
& de perfectionner les ſecours ; ceux - ci
nous font venus de Hollande ; un Citoyen
zélé les a fait connoître à la France , &
les y a naturaliſés : il eſt für de ſå reconnoillance.
Les
JUILLET. I. Vol. 1777. 65
Les Rues & les environs de Paris. A
Paris , chez Ph. D. Langlois , Lib. rue
du Petit- Pont , près la rue Saint Severin
; 2 vol in- 12. Prix 5 liv br.
Cet Ouvrage eſt deſtiné à un Étranger
qui arrive à Paris , pour le conduire dans
cette Ville immenſe , où il ne peut
faire un pas fans avoir beſoin d'un guide.
Bien des perſonnes qui y demeurent depuis
long - temps , auront beſoin de le
confulter , & feront bien aiſes de trouver
l'indication préciſe de bien des rues qu'ils
ignorent , où quelquefois leurs affaires
les obligent de ſe tranſporter. L'ordre
qu'on a ſuivi eſt ſimple, très - clair , &
facile , ce qui n'eſt pas un médiocre
avantage.
On a diviſé Paris en vingt quartiers ,
dont on a mis la carte à la tête du premier
volume ; chaque rue eſt placée par
ordre alphabétique , & on indique le
quartier auquel elle appartient. Une
perſonne peu au fait de Paris , ayant à ſe
rendre dans une rue , va la chercher à ſa
lettre , où il trouve le numéro de fon
quartier ; un coup d'oeil fur la carte lui
en fait conoître la poſition , & il part
E
66 MERCURE DE FRANCE .
fûr de la trouver, ſans faire plus de che.
min qu'il n'eſt néceſſaire.
L'Éditeur de ce guide intéreſſant n'a
pas borné là ſon travail ; il a indiqué
toutes les Égliſes , Chapelles , Couvens ,
Hôpitaux , Colleges , Ecoles publiques ,
Palais , Hôtels , Académies , Bureaux ,
Hôtels garnis. Les environs de Paris
font auſſi pareillement déſignés dans une
troiſieme Partie , en indiquant les Portes
de la Ville par leſquelles il faut fortir ,
pour aller dans les différens lieux déſignés
au delà de Paris , juſqu'à 18 lieues
de diſtance.
Epitre fur les événemens de la vie, par
M. Perrot ; in- 8°. broché , de 24 pag.
A Paris chez les Marchands qui vendent
les Nouveautés.
L'amour de la vertu parôit avoir inspiré
l'Auteur de cette Epître; il s'eſt
particulierement attaché à la mettre en
contraſte avec les vices du ſiecle , dont il
trace pluſieurs tableaux. Voici comme il
débute :
Muſe, quittons ces lieux , retournons au village.
Là, des hommes encor en entend le langage.
JUILLET. I. Vol. 1777. 67
S'il eſt vrai qu'on y voit de la ruſticité,
On y trouve du moins de la ſincérité.
C'eſt à la fauſſeté qu'à la ville on s'applique.
Ce genre eſt décoré du nom de politique.
On fut en faire un art , où , voulant s'élever ,
Tout , pour y parvenir , ne ceſſe d'y rêver.
Enfin diſſimuler eſt la haute ſcience.
Qui parle avec franchiſe eſt ſans expérience.
La candeur, la droiture , & même la bonté.
En nos jours font au rang de la ſimplicité.
Quiconque eſt intrigant , a la prééminence.
On le nomme , en tous lieux , homme par excellence ;
D'une heure à l'autre il voit augmenter ſon pouvoir ;
Plein d'orgueil , il ſe croit un prodige en ſavoir.
La course ou les Jockeis , Comédie en
un acte & en proſe, repréſentée pour
la premiere fois aux S.... le 24 Août
1776; in- 8°. br. prix 1 liv. 4 f. A
Paris , chez Eſprit , eſcalier du Palais
Royal ; & chez les autres Libraires
qui débitent les Nouveautés.
Cette Piece comme , le dit l'Auteur
lui -même dans ſa Préface , n'eſt ni un
éloge , ni une critique des courſes ; elle
3
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
1
n'en font même le ſujet que d'une maniere
très - indirecte.
La Comteffe de Senanges , jeune veuve,
honnête , mais coquette & étourdie ,
eſt aimée du Comte de Fondville , jeune
homme vertueux & ſenſible. Volny ,
d'Orfilly & Fondlieu , Petits - Maîtres
étourdis & élégans , ſont auſſi au nombre
de ſes adorateurs. La Comteſſe , indécife
ſur le choix d'un époux , prend la réſolution
de s'en remettre au hazard d'une
courſe. Elle part de Paris , en conféquence
de cette idée extravagante , pour
une Maiſon de campagne, qu'elle a à
Neuilly ; & preſcrit à ſes Amans de s'y
rendre après elle , tous quatre à cheval ,
& en même temps. Elle promet ſa main
à celui qui arrivera le premier. Le Commandeur
, oncle de Madame de Senanges
, homme raisonnable , & fort attaché
à ſa Niece , eſt également ſurpris & affligé
d'une telle folie. Fondville , qui aime
véritablement la Comteſſe, n'en eſt pas
moins inquiet ; il ne s'eſt déterminé à
courir comme les autres que pour avoir
l'oeil ſur elle , & obſerver les ſuites de
fon étourderie. Le Commandeur vient
à bout de faire ſentir à ſa Niece le ridicule
& les dangers de ſa démarche im
JUILLET. I. Vol. 1777. 69
prudente ; il lui fait le portrait des trois
Petits- Maîtres , & lui peint fur- tout avec
force les malheurs qui l'attendoient , ſi
elle alloit devenir l'épouſe de Volny ,
libertin perdu d'honneur & de dettes ,
entre les mains de qui ſa fortune ſeroit
bientôt diſſipée , ou deviendroit la proie
d'une foule de Créanciers. La Comteſſe
ne fonge plus qu'à réparer ſa faute ; elle
ſe retire , en priant ſon oncle de tenir
compagnie à ſouper aux Coureurs , à
qui elle fait dire , lorſqu'ils arrivent ,
qu'elle eſt indiſpoſée. C'eſt juſtement
le Marquis de Volny qui a remporté
le prix de la courſe. Il vient , habillé en
Jockei , avec une couronne de myrthe
paſſée autour de ſon bras , fort énorgueilli
de ſa victoire , & ſe moquant des deux
autres Petits - Maîtres ſes rivaux , habillés
en Jockeis comme lui. Le ſage Fondville
qui , comme le dit un des Petits - Maîtres
, eſt monté à cheval comme un philoſophe
, eſt le ſeul qui n'ait point pris cette
ridicule livrée. Comme on eſt prêt à
ſe mettre à table pour ſouper , le Commandeur
voit approcher ſa Niece , qui
s'eſt déguiſée en Houſard , & qui lui fait
ſigne de ſe taire. Elle ſe met derriere
fon fauteuil pour le ſervir. Ici com-
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
1.
mence une ſcene plaiſante , & qui a dû
faire beaucoup d'effet à la repréſenta
tion. Le Commandeur réſolu de profiter
de la circonſtance , affecte beaucoup de
gaieté , & cherche à faire naître , de la
part des Convives , des propos propres à
faire fortir leurs caracteres. En effet , les
Petits- Maîtres , échauffés par le vin , en
tiennent de très - indiſcrets , & s'abandonnent
à toute leur impertinence. A
chaque trait qui leur échappe , le Commandeur,
pour les faire ſentir à ſa Niece,
fe tourne de ſon côté , en lui demandant
chaque fois à boire. Fondville cherche
àoppoſer des diſcours pleins d'honnêteté
& de ſentiment à ceux des trois Petits-
Maîtres , & le Commandeur ne manque
pas de faire ſentir de la même maniere
ce contraſte à ſa Niece. La Comteſſe ſe
découvre enfin , & donne ſa main a
Fondville , en préſence du Triomphateur
qui eſt éconduit & qui s'en retourne,
avec ſes deux Amis , en affectant de
prendre la choſe en plaiſantant.
Cette Comédie , que l'Auteur qualifie
modeſtement de bagatelle , eſt trèsgaie
, & dialoguée avec eſprit. La ſcene
douzieme & derniere , dont nous ve
nons de donner une idée , eſt d'un bon
Y
JUILLET. I. Vol. 1777. 71.
( comique , & doit être charmante au
Théâtre.
1
A
Tractatus de morbis cutaneis. Traité des
maladies de la peau ; I vol. in 4°.
Paris , chez Cavelier , Libr. rue Saint
Jacques.
Cet Ouvrage eſt rédigé en latin ; c'eſt
une nouvelle production du célebre M.
Lorry, fi connu dans la République Médicinale
par les différens Ouvrages qu'il
a publiés , dont on trouve une notice
à la tête de celui - ci ; & à Paris , par les
différentes cures qu'il opere journellement
dans les maladies les plus graves.
Ce Médecin à publié la plupart de ſes
Ouvrages en latin, qui eſt la ſeule langue
capable de tranſmettre chez les différentes
Nations , & dans les fiecles à venir
les connoiſſances médicinales. L'Ouvrage
que nous annonçons eſt traité d'une
façon à ne rien laiſſer à deſirer fur
l'objet dont il s'agit ; d'ailleurs , il eſt
écrit d'un ſtyle pur , net , élégant. Depuis
la publication de l'excellent Traité
de M. Aſtruc , il eſt un de ceux qui fera
époque dans la Médecine ; & nous pouvons
dire que , ſi on en excepte le Synop-
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
fis materiæ Medica de M. Lieutaud , &
le Nofologia Methodica de M. Sauvages ,
il n'eſt aucun Traité médical auſſi com.
plet& auſſi bien rédigé que celui - ci. II
falloit toutes les connoiſſances de M.
Lorry pour traiter une matiere auffi intéreſſante
que celle des maladies de la
peau , ſur lesquelles nous n'avons que
très - peu d'Ouvrages pratiques . M. Lorry
a dédié cet Ouvrage à ſon digne Ami
M. Geoffroy ; fon Epître dédicatoire
eſt une vraie Préface ; l'Auteur y déploie
ſes ſavantes recherches Aprés
cette Préface , fuit une introduction à
l'Ouvrage même. Cette introduction eſt
diviſée en quatre chapitres , & chaque
chapitre en différens articles. Dans le
premier chapitre l'Auteur conſidere la
peau humaine dans l'état de ſanté ; dans
le ſecond , il traite en général des maladies
de la peau , de leurs caufes & de
leurs ſymptômes , dans le troiſieme , il
parle des fignes diagnoſtics & prognoſtics
de ces maladies ; & dans le quatrieme ,
des différentes indications à remplir pour
les traiter. Quant au fond de l'Ouvrage ,
il eſt diviſé en deux parties , & chaque
partie eſt ſubdiviſée en ,deux ſections.
La premiere partie eſt deſſinée aux ma-
1
JUILLET. I. Vol. 1777. 73
1
ladies qui ſe pouffent vers la peau par un
vice caché intérieurement. Quand les
maladies dépuratoires affectent générale-
I ment toute la peau , M. Lorry les place
dans ſa premiere ſection ; & quand elles
n'attaquent qu'une certaine partie , il les
comprend pour lors ſous le ſecond chef
de ſa ſubdiviſion. La ſeconde partie concerne
les maladies qui naiſſent dans la
- peau même , & ces maladies affectent
généralement toute la peau ou feulement
quelques parties : quand c'eſt toute la
peau , il les comprend dans ſa premiere
ſection; quand c'eſt ſeulement une partie
, il les renferme dans la ſeconde. Ces
quatre ſections font enſuite fubdiviſées
en différens chapitres , chaque chapitre
en pluſieurs articles & même en pluſieurs
paragraphes ; & chaque article ou paragraphe
traite d'une maladie particuliere,
Que peut - on de plus méthodique ? Le
nombre des maladies de la peau , dont
il eſt mention dans ce Traité, ſe porte
à ſoixante- quatorze ; elles y font parfaitement
déduites avec tous leurs ſymptô
mes , leurs diagnoſtics , prognoſtics & traitement.
Nous rapporterions dans cet
entrait pour exemple , une de ces ma
ladies , fi nous n'avions peur , par notre
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
traduction , d'ôter du mérite de cet Ouvrage,
dont la diction latine nous a fait
un vrai plaiſir ; nous aimons mieux inviter
nos Lecteurs de lire le texte original , &
de ſe perfuader par-là que la langue latine
n'eſt pas encore une langue éteinte
chez les vrais Médecins , ainſi que quelques
perſonnes ont cherché à l'infinuer
dans le Public.
De la Vieilleſſe ; par M. Robert , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine
de Paris , premier Médecin & Conſeiller
intime de feu S. A. S. Christian
IV , Comte Palatin , Duc deş
Deux - Ponts. A Paris , chez Louis
Cellot , Libraire- Imprimeur , rue Dauphine
; in- 12.
Cicéron a traité de la vieilleſſe en
Philoſophe ; ce dernier âge de la vie
humaine méritoit auſſi l'attention & furtout
les ſoins des Médecins ; pluſieurs
s'en ſont occupés : mais la plupart n'ont
enviſagé ce ſujet intéreſſant que d'une
maniere très- imparfaite. On diroit que ,
convaincus que la vie a un terme qu'il
eſt impoſſible de reculer , ils ont regardé
toutes les recherches comme inutiles.
:
JUILLET. I. Vol. 1777. 75
Ils ſe ſont en effet bornés à quelques
conſeils. M. Robert à écrit ſur la vieilleſſe
en Philoſophe & en Médecin : il
a donné à ſon Ouvrage une forme qui
én rend la lecture agréable. C'eſt une
ſuite de lettres à un Ami qui voit approcher
la vielleſſe , & qui la craint. Le
caractere de celui auquel il s'adreſſe , &
avec lequel il s'entretient , amene naturellement
des raiſonnemens philoſophiques
, dont le but eſt de prouver qu'il y
a des plaiſirs pour la vielleſſe , de conſoler
celui qui y eſt parvenu , de raſſurer
celui qui s'en approche , & de le mettre
èn état de regarder , ſans être diſtrait par
des craintes , le tableau qu'il lui met enfin
ſous les yeux. Ce tableau préſente la
deſcription de la vieilleſſe , ſon hiſtoire ,
en remontant à ſes cauſes. La nature ,
pendant une partie de la vie , tend à dé
velopper , & à nourrir le corps humain.
Dès qu'il a atteint ſon accroiſſement , elle
prend une autre marche , elle ſe replie ſur
elle-même , elle concentre ſes mouvemens.
L'Auteur parcourt tous les degrés de la
vieilleſſe ; il décrit les maladies particulieres
à cet âge & la maniere de les traiter
, qui doit être bien différente de celle
A

76 MERCURE DE FRANCE.
qu'on emploieroit dans l'âge de la force.
Il paroît , dans tout le cours de fon Ouvrage
, contraire à la ſaignée , qu'en effet
on prodigue peut - être trop , & qui ne
peut jamais qu'être nuiſible aux vieillards.
Un Ouvrage de l'eſpece de celui - ci ,
a beſoin d'être lu; il le ſera avec plaifir
par les vieillards & par ceux qui doivent
ſe devenir. Les Médecins n'en tireront
pas moins de fruits ; les premiers y trouveront
des préceptes qui leur feront
utiles. Ils apprendront que la vie a des
bornes; qu'il eſt dans la nature que tout
vieilliſſe & finiffe , & cette néceſſité générale
eſt un motif de réſignation , ſi ce
n'en eſt pas un de confolation. Une
autre leçon bien importante qu'ils trouveront
dans ce livre , c'eſt celle qui leur
apprend à ſe défier des Empyriques , à
ne pas écouter ces hommes merveilleux ,
qui ne cherchent que des dupes , & qui
en trouvent trop , qui viendront leur
offrir des élixirs pour réparer leurs
forces , & qui ne feront que les détruire.
Les recettes des Arnauld &
ود

des Roger Bacon , ne peuvent rien
>> contre la rouille du temps , qui ronge
, & détruit tous les corps. Envain la
JUILLET . I. Vol. 1777. 77
e
"
ود
و د
chimie nous offre- t- elle ſon or potable ,
ſes panacées univerſelles ; il faut fuccomber
ſous le poids des années. On
,, m'objectera ſans doute qu'il eſt bien
„ peu d'hommes qui ſe laiſſent ſéduire
» par les promeſſes illuſoires de ces im-
» poſteurs , qui ſe diſent poſſeſſeurs de
ſecrets propres à prolonger la vie audelà
de ſon terme ordinaire. Il faut
,, pourtant l'avouer à la honte de l'eſprit
,, humain ; il s'en rencontre encore qui
,, montrent les excès de crédulité , & ne
,, peuvent ſe refuſer à l'idée flatteuſe da
,, rajeuniſſement. J'en puis donner un
,, exemple qui eſt tout récent..... J'ai ap-
"
و د
ود
"
و د
ود
"
"
pris qu'on avoit trouvé après la mort
d'un homme , dans une chambre où
,, perſonne n'entroit , & dont il avoit
ſeul la clef, pluſieurs palettes remplies
de ſang qu'il s'étoit tiré lui - même des
pieds & des mains , dans des intervalles
fort courts. Il y avoit dans chaque palette
une lancette , & la date du jour
,, que le ſang qu'elle contenoit avoit été
tiré. Que peut - on penſer d'une conduite
auſſi étrange ? Sans doute il avoit
,, conçu l'idée folle de ſe former une
maſſe de ſang nouvelle: il ſe ſaignoit
,, pour, en épuiſant l'ancien , faire place
و د
."
و د
78 MERCURE DE FRANCE.
,, au nouveau , à meſure qu'il ſe formoit ;
,, & il attendoit la pureté de ſa nou-
ود velle maſſe ſanguine , de l'effet des
, remedes que lui donnerent les Char
ود latans. A quels excès ne ſe porte pas
„ l'eſprit humain , quand il eſt fortement
„ épris d'une erreur qui le charme ! Cet
„ homme s'eſt creuſé lui - même ſon tom
,, beau ; il eſt mort d'une mort prompte ,
fec & gangréné.” "
Fables par M. Boifard , de l'Académie
des Belles - Lettres de Caen , Secrétaire
du Conſeil & des Finances de
MONSIEUR , Frere du Roi. Seconde
édition; 2 parties in- 8°. ornées d'estampes
, de frontiſpices gravés & de
culs-de-lampes. Prix 101. br. A Paris ,
chez Lacombe , Libr. rue de Tournon,
près le Luxembourg ; & Eſprit ,
Libraire au Palais Royal.
Le premier volume de ces Fables
avoit déja paru il y a trois ou quatre ans ,
avec un ſuccès mérité. L'édition en fut
bientôt épuiſée. Elles reparoiſſent aujourd'hui
, accompagnées d'un ſecond
volume encore plus conſidérable que le
premier.
JUILLET. I. Vol. 1777. 79
=; M. Boiſard eſt certainement un des
Fabuliſtes qui ont marché avec le plus
de ſuccès ſur les traces de l'inimitable
La Fontaine. Ses Fables ont le ſtyle naturel
& facile , & la naïveté propre à
ce genre aimable. Elles ſont pleines de
ſens & de préciſion. L'Auteur laiſſe ordinairement
à ſes Lecteurs le plaiſir de
deviner la morale de ſes ingénieux Apologues
, qui eſt toujours ſimple & facile
à ſaiſir. Nous allons mettre nos Lecteurs
à portée de confirmer notre jugement ,
en leur rapportant quelques - unes des
nouvelles Fables qui compoſent la feconde
partie.
Le Renard & la Perdrix.
Une jeune Perdrix s'ébattoit ſous l'ombrage ;
Un Renard l'apperçut & lui tint ce langage!
Quel charme t'accompagne , o gentille Perdrix !
Et quel doux éclat t'environne !
Que j'aime à contempler cette patte mignone !
Oui , la pourpre de Tyr eſt ſans couleur au prix...
Et ce bec de corail , qui pourroit s'en défendre !
O , ſi j'en crois tes yeux , que ton ſommeil eſt tendre !
Je ne fais comme il arriva
Que la Perdrix fut fotte & ferma la paupiere ;
80 MERCURE DE FRANCE.
Je fais qu'elle ſe réveilla
Sous une dent perfide , hélas ! & meurtriere.
Que faire pour fortir du gouffre où la voilà ?
Elle eut recours à la priere :
Ole plus ſéduisant des Hôtes de ce bois !
Je t'en conjure par toi-même ,
Par cet art enchanteur , par cette douce voix
Qui me fait ta victime ; à ma miſere extrême
Sois ſenſible , ou du moins avant que de mourir
Fais que je goûte encor un innocent plaiſir ;
Et fi ton coeur n'eſt point farouche ,
Que j'entende mon nom prononcé par ta bouche !
A ce diſcours ſi gracieux
Maftre Renard prétant l'oreille ,
Ouvre amoureuſement une bouche vermeille ,
D'où la Perdrix s'envole & fend l'air à ſes yeux.
Sot que je fuis , dit- il , & tête ſans cervelle !
Qu'avois-je en ce moment beſoin de diſcourir ?
Et moi , l'ami , répondit- elle ,
Qu'avois-je en ce moment beſoin de m'endormir ?
J'ai perdu la premiere & gagné la ſeconde.
Quitte à quitte , Compere , & tout eſt pour le mieux;
Nous nous sommes appris ce qu'on riſque en ce monde
Et pour ouvrir la bouche & pour fermer les yeux.
L'Aigle , le Corbeau & la Tortue.
L'Aigle un jour dans ſon aire enleva la Tortue.
Comme
JUILLET. I. Vol. 1777.81
;
Comme elle étoit fraîche & dodue ,
Monſeigneur ce jour- là n'ayant point déjeûné ,
La deſtina ſur l'heure à faire ſon diné.
Il n'en eut pas toute la joie
i
Qu'il s'en étoit promis , & comprit que ſa proie
Pourroit long temps le chicaner.
Il faudroit dans ſon toft forcer la Pélerine,
Et le moyen il faut l'imaginer :
Or voilà fon malheur ; jamais il n'imagine.
Il fait venir Maftre Corbeau ,
Y
3
Qui lui dit : Monseigneur , où donc eſt le myſtere ;
Rien n'eſt ſi bon que votre affaire ;
Mais vous ne ſavez point travailler du cerveau ;
Suivez-moi . Me voici.- Sur cette roche nue,
De la hauteur qù vous voilà ,
Laiffez dégringoler Madame la Tortue 1
Rien n'eſt plus ſimple que..cela ;
Vous voyez bien qu'il n'eſt maiſon qui tienne ,
Qu'il faut qu'elle aille au diable & que le reſte vienne .
En effet:
Ainſi dit , ainſi fait ;
Le toft vole en éclats , & du haut de lanue
Sur le pauvre animal l'un & l'autre ſe rue ,
Et Monſeigneur & fon Conſeil
Se gorgent largement de ce butin vermeill
Maître Corbeau , comme il fait vivre,
Ne ſe fait pas prier , l'Aigle, a peine à le ſuivre
F
85 MERCURE DE FRANCE.
Et crie envain : Hola ! tout beau !
Vous m'étranglez , Maître Corbeau !
Il ne peut défarmer l'appétit du corſaire ,
Qui goba preſque tout , Monſeigneur preſque rien.
Mais, comme le Corbeau le remarqua fort bien,
On ne peut trop payer un avis néceſſaire.
Le Tigre & le Sanglier.
Le Sanglier dès le matin ,
Sur un grès à grand bruit aiguiſoit ſes défenſes .
Eh ! Seigneur , lui cria le Tigre ſon voiſin ,
(Dont il avoit jadis répouſlé les offenſes )
Pourquoi ces terribles apprêts ;
Voulez-vous donc troubler le repos de la terre;
Au contraire , dit-il , comme je hais la guerre ,
Je me mets en état de conſerver la paix.
Le Lion & la Chevre.
Le Roi Lion , ſur ſes vieux ans
Devenu foible & cacochime ,
Se met à vivre de régime.
Auſſi bien ſes ſujets étoient- ils ſes enfans;
A quoi bon fonder ſa cuiſine
Sur le trépas des innocens ,
JUILLET . I. Vol. 1777. 83
Quand on peut vivre de racine ;
L'herbe des prés , les fruits des bois
Seront déſormais ſa pâture ;
Heureux d'accorder une fois
La médecine & la nature !
De plus , Sa Majesté preſcrit à ſes Vaſſaux ,
Pour le bien de l'Empire & de leur confcience,
Une univerſelle abſtinence ;
Entendant que les Louvetaux
Broutent l'herbe fleurie à côté des Agneaux.
Le Peuple eſt tranſporté , la Cour eſt confondue ,
En quoi ? gêner les goûts! quelle rage imprévue !
Forcer les gens , par un édit ,
A réformer leur appétit !
Le Tigre au déſeſpoir quitte le miniſtere ;
L'Ours s'enfuit dans les bois , ainſi que la Panthere.
Les Philoſophes cependant ,
J'entends les gens de Lien , le Boeuf & l'Eléphant ,
Le Chameau , le Cheval encore ,
Tout le troupeau de Pythagore ,
Au bruit de la nouvelle loi ,
Pour la premiere fois vont ſaluer le Roi.
C'eſt un amour , c'eſt un délire !
Dès que Sa Majesté ne mangea plus les gens ,
Voilà tous ſes ſujets devenus courtiſans .
De tous les coins de ſon Empire ,
On les voit arriver; les Grands & les Petits ,
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
La Gazelle & le Daim , le Cerf & la Brebis ,
Et le Lapin ſauvage , & le timide Lievre ,
Tous veulent voir le Prince en face ... hormis la Chevre ;
La Chevre dont jadis il mangea le Chevreau ,
Et dont il avoit même endommagé la peau.
Le Monarque s'en plaint ; la Brebis ſa voiſine
Eſt députée à ſa chaumine ;
Ma Commere , le Roi vous demande , hatez vous .
En ce cas je m'enfuis . - Eh qui fuir ? entre - nous
Je vois qu'on vous a fait cent contes apocryphes .
Des contes ! quoi ? mon fils ... -Le Roi n'y ſonge plus ,
Il eſt ſi bon ! ah ! fes vertus ....
Un mot; reprend la Chevre ; a-t- il encor des griffes ; -
Des ongles tant ſoit peu crochus.....
Depuis quand les Lions en font - ils dépourvus ?
Mais s'il ſemble ignorer qu'il en a ma Commere ,
Que font les griffes à l'affaire ? -
Peut - être rien ; mais , par malheur ,
L'uſage qu'il en fait n'eſt pas choſe bien, claire ,
Et malgré moi j'ai toujours peur
De l'uſage qu'il en peut faire .
L'exécution typographique de ce Recueil
ſi intéreſſant par lui- même , eſt
également magnifique & correcte. Les
eſtampes dont il eſt enrichi , gravées par
les meilleurs Artiſtes , ſur les deſſins de
JUILLET. I. Vol. 1777. 85
M. Monet , répondent à la beauté de
Pimpreffion.
Lettres Spirituelles de feu Meffire Louis-
François -Gabriel d'Orléans de la Mothe ,
Evêque d'Amiens. A Paris , chez Berton
, Libraire , rue S. Victor.
L'Auteur reſpectable de ces lettres fur,
- pendant toute ſa vie , un modele de pié.
-té. Toutes ſes actions & toutes ſes paroles
- ne reſpiroient que cette vertu franche &
ſans apprêt qu'on ne peut s'empêcher d'aimer
, lors même que l'on n'a pas aſſez
de courage pour l'imiter. La douceur de
fon caractere , les qualités aimables de
fon eſprit , ſon attachement à la foi , ſa
charité paftorale , ſa gaieté même ſe manifeſtoient
dans toutes les actions de ſa
vie ; & les lettres qu'on vient de donner
au Public , en fourniſſent la preuve.
C'eſt dans ce genre d'ouvrages qu'un
homme ſe montre lui - même tel qu'il eſt ,
fans fard & fans déguisement. C'eſt - là
qu'il ſe peint avec les couleurs les plus
vives & les plus naturelles ; c'eſt là
qu'il découvre ſes principes & les motifs
les plus fecrets qui animent toutes
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
وا
ود
ود
و د
ود
ود
ود
ود
fes actions. Parcourons rapidement quelques-
uns des traits propres à nous faire
connoître ce digne Paſteur ſi univerſellement
regretté. ,, Le monde est toujours le
,, même; il eſt ce vieillard inſenſé que
Dieu ne peut fouffrir; car plus il vieillit
, plus il extravague. Comment , avec
du bon ſens , peut on s'y attacher & le
» préférer à Dieu qui nous a faits & rachetés
, & qui ſeul peut nous rendre
heureux ! Les jeunes perſonnes qui ſe
laiſſent emporter aux torrens , me font
pitié; & celles qui ont connu le monde&
ne le mépriſent pas , me fond une
,, forte d'horreur.... C'eſt un grand
mal que celui de mourir à ſoi ! Il y
faut travailler long - temps ; car cette
mort ſe fait inſenſiblement par des
victoires journalieres ; encore peut- on
dire qu'on n'arrive jamais , ou preſque
,, jamais , à cette abfolue abnégation qui
ne laiſſe plus de fentimens pour la
Créature.... Rendez vous tout raifonnable
dans votre dévotion. Ne vous ود
fixez pas tellement dans vos exercices
,, que vous ne les quittiez , quand Dieu
vous appelle ailleurs. On ſe cherche
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ود
و د
وو
ود
très - ſouvent foi - même , & l'on veut
1
JUILLET . I. Vol. 1777. 87
el
ff
t
"
"
faire , non ce qui plaît davantage à
, Dieu , mais ce qui nous plaît à nousmêmes.
Point de petites dévotions ;
liberté des enfans de Dieu; exacts à
, tous nos devoirs , & que la charité
,, l'emporte fur tout... Souvenez-vous de
,, cette grande maxime ; je crois qu'elle
eſt de la Mere de Chantal: Peu dire &
,, peu penser ; beaucoup faire & beaucoup
,, aimer.... Il nous faut regarder les
ود
"
"
choſes de ce monde , à - peu - près
,, comme des pieces de théâtre , qui ne
donnent de la fatisfaction que quelques
momens. Tout ce qui n'eſt pas éternel
,, n'eſt rien , pour qui croit à l'éternité.
Tout me paroît jeu d'enfant ; &
quand je vois quelqu'un enflé & ré-
,, joui des grandeurs de ce monde , je
ود
ود
و د
crois voir des enfans qui font enchan-
,, tés l'un d'un habit rouge , l'autre de
,, quelque douceur. Tout cela fait pitié...
„ Je vous conjure , mon Cher , de
و د
vivre au jour la journée , & de ne
,, vous propoſer jamais le matin que de
,, paſſer la journée le mieux que vous
„ pourrez , fans penſer du tout au lendemain;
& après avoir demandé pardon
le foir à Complies , recommencer le
, lendemain à vouloir paſſer ce jour fans
ود
ود
F4
MERCURE DE FRANCE!
,, infidélités ; c'eſt bien peude choſe qu'un
jour dans la peine ou dans les facrifi
ces. Les jours ſe ſuccedent ; & la
,, peine de l'un n'a pas de rapport à la
peine de l'autre. Il n'en n'eſt pas du
„ temps comme de l'éternité ; celle- ci
n'a rien de ſucceſſif, elle porte tout à la
fois , & c'eſt par-là qu'elle eſt déſeſpé-
,, rante & accablante pour les méchans;
و د
1
و د
"
ول mais le temps eft compoſé de parties ,&
,, quand un mal commence , l'autre eft
, paſſé. Voilà pourquoi quelqu'un qui a
1
ود
ת
"
la tête un peu bonne ne penſe pas à
ce qu'il a fouffert, parce qu'il eſt paffé;
mais au jour ſeulement qui eſt préſent.
„ Et, je le redis , il ſemble que c'eſt peu
ود
رد
"
de choſe qu'un jour paſſé dans la
,, peine.... Nayez jamais de regret à ce
„ que la Providence vous ête , adorez-
,, là ; &, qui plus eſt, aimez- là dans les
privations. Dieu veut alors avoir foin
de vous par lui- même : Heureux , dit
le Prophete, celui que vous inſtruiſez
de votre loi. Quand Dieu veut bien ne
ſe ſervir que du commun des directeurs ;
& que, fans qu'il y ait de notre fautę ,
il nous ôte ceux en qui nous nous
confions , il ne faut pas y avoir la
moindre inquiétude. Perſonne n'eſt
ود
ود
رد
39
22
مد
:
JUILLET. I. Vol. 1777. 89
ود
néceſſaire; ſa volonté eſt que nous en
i ), uſions où ils font , & que nous ne
,, les regrettions pas où ils ne ſont plus ;
, à - peu - près comme les Médecins; on
ود
ود
ود
رپ
ود
ود
ود
199
vit autant où il n'y a que des Chirur-
,, giens. Dieu pourvoit à tout , & fupplée
à tout. Que toute votre dévotion foit
, l'amour de la volonté de Dieu dans les
,, divers événemens ... Dès-lors qu'on eſt
bien perfuadé de l'infinie bonté de
Dieu , le ſouvenir des péchés augmente
la douleur de les avoir commis , mais
n'affoiblit nullement l'eſpérance : je
3, dis volontiers cette parole : Propitiare
, peccato meo multum est enim. Il eſt de
,, la grandeur de Dieu de faire éclater fa
3, miféricorde ſur les grands pécheurs
,, tels que Dom ... & l'Evêque d'Amieris.
C'eſt un paradoxe que je vais vous dire ,
,, mais vous l'entendrez comme il faut:
1
ود
ود
ود
ſi j'avois moins offenſé Dieu , j'aurois
, peut - être moins d'eſpérance ; je ferai
,, la gloire de fa miféricorde... Notre
parfaite converſion eſt l'ouvrage de
„ toute la vie ; mais ce qu'il y a d'heureux
ود
ود
dans cette oeuvre , c'eſt que , toute
» grande qu'elle eſt , la vie la plus courte
,, y fuffit , comme la plus longue n'y ef
>> pas de trop . Nous avons des Saints d
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
tous les âges , comme nous en avons
de tous les états. "
Que la Religion eſt conſolante, lorsqu'elle
eſt préſentée , comme l'a fait M.
l'Évêqne d'Amiens dans ſes lettres , ſous
fon vrai point de vue ! Tout ce qu'elle
nous annonce , ſi nous eenn prenons
bien l'eſprit , ſe termine toujours à l'Evangile
; c'est - à - dire , ſelon la ſignification
de ce mot , à une bonne nouvelle.
Dictionnaire des Origines , chez Baſtien ,
Libraire , rue du Petit - Lion , Fauxb.
St. Germain.
On a beau dire que l'Auteur d'un
Dictonnaire n'a beſoin que de copier
& d'abréger ce qu'il trouve en abondance
dans les grands Ouvrages qui
ſont ſous ſa main; celui qui ſe borne |
à ce genre de travail n'eſt jamais qu'un
Compilateur fans goût & fans difcernement.
Il copie au hafard les erreurs &
les vérités , & puiſe également dans les
mauvaiſes comme dans les bonnes fources.
Il devient un guide qui ne fait que
nous égarer. Pour éviter ces écueils , il
faut , comme l'Auteur de l'Ouvrage que
JUILLET. I. Vol. 1777. g
コnous annonçons , avoir une certaine meſure
d'érudition , ſavoir difcerner les
meilleurs Écrivains qui ont traité les
matieres dont on ſe propoſe de parler ,
& réunir , autant , qu'il eſt poſſible , les
principales qualités qui forment le bon
Critique. Sans cela , on n'a ni exactitude ,
ni juſteſſe dans ſes idées , & l'on ne
donne que de fauſſes notions , plus dangereuſes
que l'ignorance. On loue la
modeſtie d'un homme qui garde le ſilence
, parce qu'il craint de ſe tromper ,
faute d'inſtruction ; & l'on ſe moque de
celui qui emploie le ton dogmatique
dans les matieres qu'il n'a pas étudiées.
L'extrait de quelques articles , tirés du
troiſieme volume du Dictionnaire des
Origines , prouvera clairement que l'Auteur
ne doit pas être mis au nombre des
Compilateurs qui manquent de goût &
de difcernement , & que fon Dictionnaire
, où l'on trouve de la préciſion &
du choix , mérite d'être bien accueilli.
"
"
On ſe plaint quelquefois de la difette
,, des Grands Hommes , remarque cet
Auteur , d'après M. le Préſident Hénault
, & l'on regrette les ſiecles qui
,, en ont produit pluſieurs à la fois. C'eſt
,, en effet un beau ſpectacle dans l'His-
"
92 MERCURE DE FRANCE.
,, toire , que de voir des événemens tin-
,, guliers préparés par des efprits ſupérieurs
, & foutenus par des courages
,, héroïques ; mais les Peuples en font-ils
,, plus heureux ? Je crois bien que des
„ Grands Hommes réunis ſous une au-
ود
ود
ود
torité légitime , & dont les talens ne
" font employés qu'au bien de l'Etat ,
,, peuvent & doivent produire de grandes
, choses ; mais comme ces circonstances
,, ſe trouvent rarement enſemble , il n'y
s, a pas de plus grand malheur pour les
3, États que ce concours de perſonnages
,, illuftres & puiſſans , qui prétendant
,, tous à l'autorité , commencent par la
diviſer & finiſſent par l'anéantir.
ود
L
ود
51
ود Tel fut le regne de François II.
Ce regne d'une courte durée , puis-
,, qu'il ne fut que de dix- sept mois , fit
éclorre tous les maux qui , depuis ,
déſolerent la France , & dont la cauſe
,, principale fut le nombre des Grands
Hommes qui vivoient alors. Les Gui
ſes , qui abuſoient de l'autorité que le
Roi leur avoit confiée , étoient aſſez
grands pour ſe maintenir contre les
Princes du Sang , qui prétendoient
avoir droit au Gouvernement , à cauſe
"
52
ود
ود
2 de la jeuneſſe du Roi. Le Roi de Na
*
i
JUILLET. I. Vol. 1777. 93

ود
varre & la Prince de Condé avoient
affez des reſſources pour former un
,, parti contre eux , & les Grands du
,, Royaume aſſez d'ambition pour entre-
;, tenir les diviſions & pour vouloir profiter
des troubles. Les querelles de
Religion étoient un prétexte trop ſpécieux
pour n'être pas employé par les
deux partis : l'attachement de la plû-
, part des Peuples pour l'ancien & véri-
"
ود
ود
ود
"
table culte , tint lieu aux Guiſes de ce
„ qui leur manquoit , pour appuyer une
autorité qu'on ſentoit bien qu'ils ne
devoient qu'à la ſéduction; & l'amour
de la nouveauté tint lieu aux Princes
du Sang de l'autorité qui étoit entre
5, les mains des Guiſes."
ود
ود
ود
Peut - on dire que des perſonnages il
luſtres & puiſſans , qui auront occafionné
des ſecouffes toujours nuiſibles au
bonheur des États , aient pu mériter le
nom de Grands Hommes , parce qu'ils
auront eu du génie & des talens , &
qu'ils ne les auront employés qu'à fatisfaire
leur ambition ? Ce ſeroit proſtituer
un titre ſi glorieux que de le leur donner.
Le véritablement Grand Homme joint
toujours aux calens les vertus morales ,
qui lui montrent continuellement le bien
94 MERCURE DE FRANCE.
public & la gloire de ſon Prince , com
me l'unique but qu'il doit ſe propoſer
dans toutes ſes entrepriſes . C'eſt le pa
triotiſme , réuni aux talens , qui forme
le Grand Homme; or l'on peut , dans
tous les états , mériter ce titre fublime ;
& c'eſt à la difette de ces Hommes , qui
favent allier les qualités du coeur & de
l'eſprit , que l'on doit attribuer les malheurs
d'un État , & ſouvent ſa déca
dence.
Voici comme l'Auteur traite les articles
littéraires. Au mot Imitation , il
obſerve ,, que le génie n'a pu produire
ود
ود
و د
ود
ود
les arts que par l'imitation. L'eſprit
humain , dit M. l'Abbé Batteux , ne
,, peut créer qu'improprement. Toutes
ſes productions portent l'empreinte
d'un modele. Les monſtres même ,
,, qu'une imagination déréglée ſe figure
dans ſes délires , ne peuvent être compoſés
que de parties priſes dans la
Nature; & fi le génie , par caprice ,
fait de ces parties un aſſemblage contraire
aux loix naturelles , en dégradant
la Nature il ſe dégrade lui - même ; &
ſe change en une eſpece de folie. Les
limites font marquées : dès qu'on les
paſſe , on ſe perd; on fait un chaos
"
יי
ود
ود
"
ود
ود
JUILLET. I. Vol. 1777. 95
1 , plutôt qu'un monde , & on cauſe du
,, désagrément plutôt que du plaiſir.
「 ود
ود
ود
ود
و د
و د
ود

Le génie qui travaille pour plaire ,
ne doit donc ni ne peut fortir des
bornes de la Nature même, Sa fonction
conſiſte , non à imaginer ce qui peut
être , mais à trouver ce qui eſt. Inventer
dans les arts n'eſt point donner
l'être à un objet; c'eſt le reconnoître
où il eſt , & comme il eft ; & les Hom-
,, mes de génie qui creuſent le plus , ne
découvrent que ce qui exiſtoit aupavant:
ils ne font créateurs que pour
avoir obſervé , & réciproquement ils
ne font obſervateurs que pour être en
état de créer. Les moindres objets les
appellent : ils s'y livrent , parce qu'ils
en remportent toujours de nouvelles
connoiſſances , qui étendent le fond
de leur eſprit & en préparent la fécondité.
Le génie eſt comme la terre , qui
, ne produit rien qu'elle n'en ait reçu
la ſemence. Cette comparaiſon , bien
loin d'appauvrir les Artiſtes , ne fert
qu'à leur faire connoître la ſource &
l'étendue de leurs véritables richeſſes ,
qui , par - là , font immenfes , puiſque
toutes les connoiſſances que l'efprit
,, peut acquérir dans la Nature , devenant
و د
و د
د و
و د
دو
دو
ود
و د
ود
دو
"
ود
"
"
"
"
C
95 MERCURE DE FRANCE
, le germe de ſes productions dans les
,, arts , le génie n'a d'autres bornes , du
côté de ſon objet , que celles de l'Univers
.
ود
ود
و د
Le génie doit donc avoir un appui
,, pour s'élever & ſe foutenir , & cet
„ appui eſt la Nature. Ilne peut la créer
ود
ود
il ne doit point la détruire : il ne peut
donc que la fuivre & l'imiter , & par
,, confequent tout ce qu'il produit ne
peut- être qu'Imitation. La muſique
, dramatique du théâtrale ccoonnccourt à
ود
ود
ود
ود
و د
"
ود
دد
l'imitation , ainſi que la poéſie & la
peinture : c'eſt à ce principe commun
,, que ſe rapportent tous les beaux - arts,
Mais, comme l'obſerve M. Rouſſeau ,
cette imitation n'a pas pour tous la
même étendue. Tout ce que l'imagination
peut, ſe repréſenter eſt du reſſort
de la poéſie. La peinture , qui n'offre
point ſes tableaux à l'imagination ,
mais aux ſens , & à un ſeul ſens , ne
peint que les objets foumis à la vue.
La muſique ſembleroit avoir les mêmes
bornes par rapport à l'ouie : cependant
elle peint tout , même les objets qui
ne font pas viſibles : par un preſtige
preſque inconcevable , elle ſemble mets
r
ود
ود
ود
ود
ود
ود
tre l'oeil dans l'oreille ; & la plus
, grande
JUILLET. I. Vol. 1777. 97
F
,, grande merveille d'un art qui n'agit
„ que par le mouvement , eſt d'en
, pouvoir former juſqu'à l'image du
,, repos. La nuit , le ſommeil , la ſo-
,, litude & le filence , entrent dans le
ود
ود
nombre des grands tableaux de la
,, muſique. On fait que le bruit peut
,, produire l'effet du filence , & le filerce
, l'effet du bruit , comme quand on s'en-
;, dort à une lecture égale & monotone ;
,, & qu'on s'éveille à l'inſtant qu'elle
,, ceſſe. Mais la muſique agit plus inti-
,, mement fur nous , en excitant, par un
,, fens , des affections ſemblables à celles
„ qu'on peut exciter par un autre ; &
, comme le rapport ne peut être ſenſible
, que l'impreſſion ne ſoit forte, la pein-
„ ture , dénuée de cette force , ne peut
,, rendre à la muſique les imitations que
,, celle- ci tire d'elle. Que toute la Nature ,
foit endormie , celui qui la contemple
ne dort pas ; & l'art du Muſicien con-
3, fiſte à ſubſtituer à l'image inſenſible
,, de l'objet , celle des mouvemens que
,, ſa préſence excite dans le coeur du
,, Contemplateur : non feulement il agitera
la mer , animera la flamme d'uni
incendie , fera couler les raiſſeaux ,
,, tomber la pluie & groffir les torrens ;
ود
وو
وود
وو
"
ود
G
98 MERCURE DE FRANCE.
{
,, mais il peindra l'horreur d'un défert
,, affreux , rembrunira les murs d'une
,, priſon fouterraine , calmera la tem-
„ pête, rendra l'air tranquille & ferein ,
,, & répandra de l'orcheſtre une fraîcheur
,, nouvelle fur les boçages. Il ne repré-
ود ſentera pas directement ces choses ;
,, mais il excitera dans l'ame les mêmes
وو mouvemens qu'on éprouve en les
,, voyant."
:
:
Traité de la repréſentation & du privilege
du double lien , ſuivant l'ordre de fuccéder
dans la Coutume de Poitou , &
les Coutumes circonvoiſines : Ouvrage
pofthume de M. Vincent Mignet ,
ancien Bâtonnier des Avocats du Préfidial
de Poitiers ; I volume in - 12. A
Paris , chez Demonville , Impr. Libr.
de l'Académie Françoiſe , rue Saint-
Severin , aux Armes de Dombes.
La bonne réputation du Juriſconſulte
eſt un garant de la bonté de l'Ouvrage
que nous annonçons; la matiere qui y
eft traitée , relativement à la Coutume
de Poitou , & à celles qui font circonvoiſines
, eſt importante , & renferme
beaucoup de difficultés. Tout ce qui a
L
JUILLET. I. Vol. 1777. 99
1
e

rapport à l'ordre des ſucceſſions , aux
propres , à leurs diſtinctions , à la ma
niere dont ils ſe partagent , au droit des
différens appellés dans la fucceffion directe
ou collatérale , au droit des afcendans
, à l'incapacité , à l'exhérédation ,
aux renonciations des filles aux fuccesſions
futures , aux droits des bâtards ,
donne ſouvent lieu à des contestations
longues & épineuſes. Un Ouvrage qui
établit ſur ces différens points les vrais
principes, en remontant juſqu'à l'époque
qui fixe le droit fur la repréſentation &
le privilege du double lien , ne peut
qu'être utile aux Magiſtrats & aux Avocats
. Malgré les avantages de tous les différens
Traités des Jurifconfultes , on
doit avouer qu'il eſt triſte d'avoir beſoin
de dévorer une immenſité de volumes
pour pouvoir devenir ſavant dans l'étude
de la Juriſprudence. Pourquoi faut - il
que des êtres raisonnables ne puiſſent
jouir du bonheur attaché à la ſociété,
que par une multitude énorme de loix
&de formalités ? Les inconvéniens innombrables
qui réſultent de cette multitude,
ſemblent nous montrer la nécesfité
de ſimplifier la législation. L'expérience
du paſſe doit nous avoir éclairé
fur cet objet.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
1
Par quelle fatalité eſt - il arrivé que
l'art de procurer aux ſociétés tout le
bonheur dont elles font fufceptibles , ait
fait des progrès ſi lents dans tous les
états? C'eſt cependant la fcience la plus
intéreſſante & la plus digne de l'eſprit
humain. On a ſu ſecouer le joug d'Aristote.
Malgré l'admiration qu'on a confervée
pour Deſcartes , on s'eſt ſervi de
fa méthode pour le combattre fur certains
points. Les Jurifconfultes Romains
, pour avoir attaqué avec ſuccès
les erreurs de ceux qui les ont précédés ,
ne font pas pour cela devenus infaillibles.
Que de formalités n'exigeoient - ils
pas dans la rédaction des contrats , &
qu'on a ſi ſagement fupprimées. Ceux
qui ont inventé les premieres machines
les ont toujours compliquées. C'eſt à
ceux qui les ont perfectionnées , qu'il a
été réſervé de les fimplifier.
Quels fontdonc les obſtacles quis'oppofent
, dans tous les Etats ,aux progrès de la
légiflation ? C'eſt apparemment , comme
l'ont remarqué pluſieurs Ecrivains judicieux
, qu'il faudroit détruire d'anciens
ſyſtemes auxquels on tient , & qu'il y a
auffi beaucoup de préjugés non moins
puiſſans , à renverſer. Les hommes , di- A
JUILLET. I. Vol. 1777. 10
Tue ſent - ils , réfléchiffent ſi peu , qu'un mal
le qui ſe fait depuis cent ans leur paroît
preſque un bien. Les idées une fois établies
, ne font-elles pas trop en poſſeſſion
de gouverner les hommes ? Que de difficultés
pour ſecouer un uſage même
■ indifférent ! On diroit que les ames font
ſujettes à cette loi d'inertie , qui retient
éternellement les corps dans l'état où
ils ſe trouvent , ſi une force étrangere ne
fait ceſſer leur mouvement ou leur repos.
Vies des Peres , des Martyrs & des autres
principaux Saints , avec des notes historiques
& critiques : Ouvrage traduit
de l'Anglois. Tome X. A Paris ,
chez Barbou , Imprim. Libr. rue des
Mathurins.
Exactitude dans les récits hiſtoriques ,
critique judicieuſe , ſtyle clair & fimple
voilà les principales qualités qu'on eſt en
droit d'exiger de ceux qui entreprennent
ces fortes d'Ouvrages. Mais ils ont at
teint la perfection dont ce genre d'Ou
vrage eſt ſuſceptible , quand ils peuvent
y joindre d'excellentes réflexions de morale
, & fur - tout cette onction ſi propre
à inſpirer le defir d'imiter les beaux
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
`exemples , que fourniffent tous ces Héros
du Chriftianiſme. L'Ouvrage dont nous
annonçons la continuation , a été trop
bien accueilli pour n'avoir pas droit d'asfurer
qu'il réunit les principales qualités
qu'on peut déſirer. Nous nous bornerons
à extraire ce que les Auteurs de cet Ou
vrage diſent des caracteres de divinité
qu'on remarqué dans les Ouvrages des
Hiftoriens facrés. Voici ce qu'on y dit
de l'Evangile de Saint Luc, qui s'applique
très bien aux autres Evangéliſtes.
,, Le ſtyle en eft clair , élégant , varié ;
, les penſées & la diction ont une ſublimité
qui étonne : on y admire en
„ même- temps cette ſimplicité , qui fait
ود
ود
ود

le caractere diſtinctif des Ecrivains
, facrés. Les actions & la doctrine du
Sauveur y ſont préſentées de la maniere
la plus touchante; chaque mot rerferme
des myſteres cachés , offre des
,, richeſſes inépuiſables , & devient le
principe de toutes les vertus pour ceux
,, qui liſent ces oracles ſacrés avec humi
lité , & les autres diſpoſitions convenables
. La dignité avec laquelle font
préſentés les myſteres les plus fubli
ود mes , qui font au - deſſus de toute
,, expreffion & de notre maniere de
ود
ود
ود
ود
7 :
JUILLET. I. Vol. 1777. 103.
US
1
$
وو

"
ود
ود
je
rol concevoir les choſes créées : cette di-
„ gnité où l'on ne remarque aucune
,, parole pompeuſe , a quelque choſe de
,, divin. L'énergie avec laquelle l'Evan-
,, géliſte parle de la patience , de la
douceur , de la charité d'un Dieu fait
homme pour nous; de ſes leçons , de
ſa vie; ſon ſang froid dans le récit des
fouffrances & de la mort du Sauveur ;
ſon attention à éviter toute exclamation
, & à s'abſtenir de ces épithêtes
,, dures , qu'il eſt ſi ordinaire de donner
,, aux ennemis de celui que l'on aime;
,, tout cela a je ne fais quoi de grand ,
de noble , de touchant , de perfuafif,
,, que l'on chercheroit en vain dans les
plus beaux ornemens du langage. Cette
, fimplicité fait que les grandes actions
,, parlent pour ainſi dire , elles - mêmes ;
& l'éloquence humaine ne feroit qu'en
diminuer l'éclat. Il eſt vrai que les
Ecrivains facrés font'les inſtrumens ou
les organes du Saint- Efprit : mais leur
?? ſtyle ſeul fait voir que leur ame n'étoît
,, point aſſujêtie à l'empire des paffions ,
& qu'ils poſſédoient dans le plus haut
,, degré toutes ces vertus célestes , dont
leurs écrits inſpirent l'amour aux Lec-
,, teurs attentifs & jaloux de s'inſtruire."
ود
ود
ود
ود
ود
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
Examen historique des offices , droits ,
fonctions & privileges des Conſeillers
du Roi , Rapporteurs & Référendaires
des Chancelleries près les Cours Souveraines
&, Conſeils du Royaume. Par
M. Gerneau , Ecayer , Avocat de la
Cour , Rapporteur & Référendaire en
la Chancellerie du Palais. A Paris ,
chez Simon , Imprimeur du Parlement.
L'Auteur de cet examen ne ſe borne
pas à faire connoître l'origine de ces
offices , leurs fonctions & leurs privileges
; il rend compte , de plus , en ſuivant
l'ordre des dates ; des troubles qu'ont
éprouvé les anciens Officiers dans la
jouiſſance de leurs fonctions , droits &
privileges ; des combats preſque continuels
qu'ils ont été obligés de foutenir
pour leur défenſe & leur confervation.
Ces difcuffions , dont on démêle la cauſe ,
ont donné lieu à pluſieurs Edits , Déclárations
, Arrêts & Réglements , qu'on
rapporte avec la plus fcrupuleuſe impartialité.
Dans la premiere partie , l'Auteur
a rangé les loix données pour ou
contre les Officiers dans les différentes
1
JUILLET. I. Vol. 1777 105
conteſtations qu'ils ont éprouvées , relativement
à leurs fonctions ; dans la ſeconde
, ceux donnés ou intervenus pour
& contr'eux , relativement à leurs privileges.
Ce récit hiſtorique ne reſſemble
pas à ces mémoires paſſionnés qui alterent
les faits , inſultent les perſonnes , & préfentent
l'affaire qu'ils traitent d'une maniere
ſi inſidieuſe , que la vérité y eſt
toujours enveloppée. Tout y eft exact &
impartial , & tend à établir une jurisprudence
uniforme & conftante pour
-ſe ſoutien & la conſervation des fonc
tions & privileges des Conſeillers - Rapporteurs
dans toutes les Chancelleries
du Royaume , en prenant pour modele
celle établie près le Parlement de la Capitale
, à l'inftar de laquelle toutes les
autres Chancelleries près les Cours Souveraines
& Conſeils - Supérieurs ont été
créées. On verra cette conformité toujours
ordonnée par les Édits & Déclara-
- tions ; & la réunion de ces différentes
loix , forme une eſpece de code pour
tous les Officiers des Chancelleries , où
ils puiſeront tout ce qui pourra les éclai
rer & les protéger en cas d'attaque.
G5
106 MERCURE DE FRANCE
Table géographique du Martyrologe Romain;
par Dom T... L... A Paris ,
chez Gogué , Libraire , quai des Auguſtins.
Le Martyrologe Romain , comme
l'obſerve l'Auteur de l'ouvrage que nous
annonçons , eſt rempli de ces noms de
lieux , avec lesquels prefque perfonne
n'eſt familiarifé ; & cette eſpece de difficulté
acheve de rendre désagréable la
lecture d'une compilation déjà ſi feche
d'ailleurs & fi décharnée
Rien de plus humiliant pour un Lecteur
à prétention, que de prononcer le
nom d'une ville qui n'existe plus , ou
celui de telle autre qui exiſte encore ,
mais dont le nom a été altéré dans les
fiecles du moyen âge , & de ne point
favoir ni l'an ni l'autre de ces deux faits.
Il faut , pour fortir de cette ignorance ,
recourir à des ouvrages volumineux , ou
à nos Dictionnaires modernes qu'on n'a
pas toujours entre les mains. La Table
géographique du Martyrologe y ſupplée ,
& difpenfe de faire de longues études
fur la géographie , foit ancienne , foit
moderne.
JUILLET. I. Vol. 1777. 107
Traduction libre , en vers , d'une partie des
Oeuvres de M. Gefner , Sénateur de la
Ville & République de Zurich. A
Berlin , chez Georges Decker. 1775
1
Nous avions des traductions en profe
& des imitations en vers des poéſies
charmantes du Théocrite Helvétique ,
mais il nous en manquoit une traduction
exacte & fidelle en vers ; M. de B*** , de
l'Académie Royale des Sciences & Belles.
Lettres de Berlin, vient de la donner
au Public. Elle peut tenir lieu de l'original
à ceux qui n'entendent pas l'Allemand;
& elle ne lui eſt pas inférieure ,
tant le Traducteur s'eſt attaché ſcrupurupu
leuſement à en rendre les images , les
penſées , les ſentimens dans des vers
doux , coulans & faciles , où regne même
une aimable négligence ,' qui , loin d'être
un defaut , eſt un charme de plus dans
la poéſie paſtorale , & nous ſemble préférable
à la parure la plus recherchée.
Notre jugement ſe trouve confirmé par
M. Gefner lui- même , dans une lettre
qu'il a écrite à un de ſes Amis , au ſujet
de l'Ouvrage dont nous parlons. Le Traducteur
la rapporte dans fon Avertiſſement;
& nous la tranſcrivons ici d'autant
plus volontiers , que ſi elle eſt flatteuſe
108 MERCURE DE FRANCE.
pour M. de B. , elle ne l'eſt pas moins
pour les François , en ce que M. Gefner
yexprime ſa ſenſibilité ſur l'accueil qu'ils
ont fait à ſes productions. La voici :
"
J'ai lu , mon cher H... la traduction
,, des idylles , & le fragment du premier
„ Navigateur. Il eſt bien flatteur pour
رو
و د
moi qu'un François de tant de goût ,
>> les trouve dignes d'être données encore
, une fois à ſes Compatriotes , dans cette
„ nouvelle parure ; & je ne peux qu'être
très -fatisfait de voir mon ſouvenir rappelé
d'une maniere ſi avantageuſe à
une Nation qui m'a accordé ſon ſuf-
„ frage , chez laquelle j'ai un ſi grand
a nombre d'amis , & du plus grand mé-
„ rite. Je trouve cette traduction préférable
, quant a la fidélité , à beaucoup
, d'autres , qui ſont plutôt des imitations
libres que des traductions. "
:
و د
ود
L'idylle ſuivante mettra le Lecteur à
portée de juger par lui - même & le Traducteur
& le Journaliſte.
MIRTIL.
Mirtil goûtant le frais d'une belle ſoirée ,
Auprès d'un étang admiroit
L'éclat que ſur ſon eau la Lune répandoit.
1
ינ
JUILLET. I. Vol. 1777. 109
t
1.
D'une douce lueur la campagne éclairée ,
Le Roſſignol , qui chante le printemps ,
Tout du Berger charme les féns
Et de plaiſir fon ame eſt enivrée.
Mais fortant de ce trouble heureux;
Mirtil s'arrache de ces lieux.
Vers ſa cabane ſolitaire ,
Sous un berceau de prampres verds ,
D'autres plaiſirs lui font offerts :
Au clair de lune il apperçoit ſon pere ;
Morphée avoit ſur lui répandu ſes pavots;
Lycidas jouiſſoit d'un tranquille repos ;
Et ſa main foutenoit sa tête reſpectable.
Sur fon pere jetant le plus tendre regard,
Long-temps , les bras croisés , il fixe le vieillard ;
Et quelquefois au travers du feuillage, tov
Vers le ciel il porte les yeux,
Des larmes de plaifit inondent fon vifage,
O toi , dit- il , qu'après les Dieux',
Mon coeur chérit le plus, & toi que je révere t
Que ton fommeil eſt doux , mon pere !
Celui qui de remords n'eſt jamais agite
Le juſte dort toujours avee tranquillité ob
Pour célebrer la fin d'une journée .
Qui fut encor pour nous riante & fortunée ,
A la clarté de l'aftre de la nuit ,
Tes pas tremblans en ce lieu t'ont conduits
Tandis qu'aux Immottels tu faifois ta priere ,
:
:
2
:
T
I
1
10 MERCURE DE FRANCE.
Et qu'animé de la plus fainte ardeur,
Tu leur demandois mon bonheur ,
Sans doute le fommeil a fermé ta paupiere.
Mon pere ! ah , que je ſuis heureux.
Le Ciel eſt touché de tes voeux ,
Il ſe plaît à les fatisfaire.
Sans cela notre humble chaumiere ,
Que ces arbres fruitiers couvrent de leurs rameaux,
Pourroit- elle jouir en paix de cet ombrage ,
Verroit-on fur nos prés croftre ce pâturage
Qui fait proſpérer nos troupeaux ?
Et dans nos champs aurions-nous l'avantage
De voir murir des grains ſi beaux ;
Lorſque pour foulager ta débile veilleſſe ,
Je veux prévenir tes beſoins
Je te vois, ému de mes foins ,
Verſer des larmes de tendreſſe. isi
Lorſquinvoquant le ciel tu daignes me bénir
Je répands à mon tour des larmes de plaifir ;
Je ſuis plongé dans la plus douce ivreffe
En ce jour même, appuyé ſur mon bras ,
Mon pere , tu fortois marchant à petits pas,
Pour goûter du ſoleil la chaleur ſalutaire.
Voyant notre troupeau bondir ſur la fougere,
Les fruits de ce verger , les bleds de nos guérets ,
Tu t'écriois , plein de reconnoiſſance:
„Mes cheveux ont blanchi dans la joie & la paix.
Belle campagne ,ah ! que la providence
JUILLET. I. Vol. 1777. 111
"
;, Daigne te bénir à jamais !
Troupeau chéri , vallon , verte prairie σα
, Vous ceſſerez bientôt de paroftre à mes yeux ;
,, Je vous quitte & je ſens , à ma vue affoiblie ,
, Qu'il eſt temps d'habiter un ſéjour plus heureux...
Idée affreuſe ! hélas ! il faut m'attendre
A veir bientôt la mort t'arracher de mes bras
A perdre en toi le pere & l'ami le plus tendre.
O dieux ! reculez fon trépas !
" Ah! quand le fort inexorable,
Mon pere , aura fur toi frappé le coup mortel,
Sur ta combe je veux élever un autel ;
Et chaque fois , qu'à mes veux favorable ,
Le Ciel me permettra d'aider le miférable
Et de ſoulager ſes malheurs
Sur cet autel je répandrai des fleurs .
Dieux ! épargnez encor cette tête chérie.
Mirtil par la douleur ſent ſon ame attendrie;
Il ſe tait... Ah ! dit- il , enfin en fanglorant ,
Comme tu dors en fouriant 291 Pos
Sans doute un fonge heureux remet dans ta penſés
De tes bienfaits de flatteur ſouvenir. 200
De ta vertu les Dieux te font jouirts im
Et dans tes traits l'empreinte en esttracée
Sur ce front chauve , ou regne la candeur
L'Altre des nuits répand ſa lumiere agréable;
Quel éclat il ajoute encor à la blancheur
De cette tête vénérable !
Mais la fraîcheur du foir & fon humidité
12
112 MERCURE DE FRANCE.
Ici nuiroient à ta ſanté......
Par un tendre baiſer il réveille fon pere.
Et pour que , fans danger , il goûte le repos ,
Il le conduit dans la chaumiere.
Le vieillard le bénit & s'endort fur des peaux.
i
Principes de morale , de politique & de
droit public , puiſés dans l'Hiſtoire de
notre Monarchie ; ou Difcours fur
l'Hiſtoire de France ; dédiés au Rol.
Par Moreau, Hiſtoriographe de France.
Tome premier A Paris , chez Mou
tard , Libraire qual des Auguſtins ; &
& Lacombe, Libraire rue de Tournon.
3 L'Hiſtoire fer,a toujours llaa meilleure
fource où les Jurifconfultes & les Publiciſtes
puiſeront la connoiffance des différentes
formes de Gouvernement qu'on
a d'abord adoptées , & que les révolutions
des ſiecles ont ſouvent altérées &
même détruites. On doit l'avouer , avec
l'Auteur du livre que nous annonçons ,
ود rien de plus varié que les Ouvrages
„ des hommes , rien qui ſe reſſemble
" moins que leurs inſtitutions; la conſti
tution politique d'un Pays n'eſt point
celle
JUILLET . I. Vol. 1777. 113
"
5; celle d'un autre : tout s'altere dans la
durée des ſiécles , & il n'existe pas une
Nation en Europe dont leGouvernement
ſoit aujourd'hui ce qu'il étoit
ود
ود
ود il y a quatre cents ans." Convenons
donc qu'il y a certainement une étrange
diſtance entre ce que nous étions & ce
que nous ſommes devenus . C'eſt ſuivant
l'ingénieuſe penſée du Roi de
Pruſſe , la métamorphose du ver à foie ,
devenu Chrifalide & enfin papillon . Cependant
, malgré les viciffitudes que les
fiécles aménent néceſſairement , pluſieurs
Auteurs n'en ont pas moins foutenu ,
d'après l'Hiſtoire , que ſi nous étions autrefois
fans police pour ce qui concernoit
les Peuples étrangers , & fi nous ne
nous faiſions aucune difficulté de leur enlever
ſans façon le fruit de leurs travaux ,
parce que c'étoit alors une maxime de
morale , qu'il y avoit de la lacheté à n'acquérir
qu'à force de travaux & defueurs ,
ce qu'on pouvoit avoir en un moment au
prix de fon Sang ; il n'en étoit pas de
même à l'égard du corps de la ſociété.
Ces Loix qui la régloient , diſent - ils ,
étoient tellement ſages , elles étoient tellement
propres à fonder & à foutenir
un jour l'édifice d'une équitable & puis
H
114 MERCURE DE FRANCE.
ſante Monarchie , que c'eſt à ces premiers
temps eux - mêmes que ces Auteurs
fond remonter preſque toutes les Loix
principales qui font encore en vigueur.
Nous avions dès- lors un Roi, diſent - ils ,
& dès - lors ce Monarque étoit regardé
comme le Pere de ſes Sujets , comme le
protecteur & le conſervateur de leurs
droits & de leur liberté. Conféquemment
ſa fonction prééminente étoit de
maintenir les Loix dans toute leur autorité
; de rendre la juſtice à ſes Peuples ,
tant par lui - même , que par ce qu'on appeloit
alors Princes , nommés depuis
Ducs & Comtes , &, dans la ſuite , Barons
& Pairs. C'eſt encore aujourd'hui
ce que nos Rois regardent comme le
fleuron le plus précieux de leur Couronne.
Dès ce premier âge , nous connoiſſions
encore cette excellente maxime d'Henri
IV: Qu'il n'y a rien qui force plus un
Peuple à honorer ſon Roi, que la douceur
• naturelle qu'il pratique au profit des fiens .
au lieu que la rigueur se fait craindre &
par conséquent peu aimer ; & nous en
tirions , comme ce grand Roi , la même
conféquence , que dans les choses où la
Sévérité est néceſſaire , la connoiſſance en
JUILLET. I. Vol. 1777. 115
11
doit être renvoyée par les Rois aux Tribunaux
établis , pour y apporter l'ordre requis
par la voie de la justice , ſans qu'il femble
que cela vienne de leur fcule autorité.
Tels étoient les principes qu'on fuivoit
dans ces premiers tems , que l'on
appelle barbares. On peut les ébranler ,
mais on ne fauroit les détruire ,,, parce
» qu'ils tiennent aux loix de la Nature ,
ود qui ſont immuables , & aux regles
,, que Dieu donna à la ſociété , lorſqu'il
ود fit l'homme pour être gouverné."
C'eſt ainſi que les enviſage l'Hiſtoriographe
Publiciſte , qui a foutenu , par
une conféquence néceſſaire ,,, que les
,, droits inaliénables de l'humanité , ſont
,, les véritables principes fondamentaux
ود
وو
de toute ſociété; que le droit public
d'une Nation ne pouvoit jamais être
,, arbitraire , parce que le droit naturel
,, en eſt la baſe ; & qu'un art peut bien
,, perfectionner ſes outils , mais jamais
„ changer ſes principes & intervertir ſa
,, fin ; que l'homme , par ſa nature ,
n'appartenoit point à l'homme , mais
à Dieu ; & que le deſpotiſme naquit
dans le monde le jour qu'un inſenſé
s'aviſa de dire: Je ferai propriétaire
ود
"
ود
ود
,, de mes ſemblables ; enfin qu'il n'y a
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
, point de Gouvernement ſans liberté
و د
و د
ſans propriété." Il réſulte de ces affertions
ſi claires & ſi énergiques , qu'un
Gouvernement arbitraire , où l'on foule
aux pieds les Loix principales , ne peut
avoir d'autre fondement qu'une force
aveugle & toujours dangereuſe par ſes
effets.
Auſſi l'Auteur des principes de morale
inſiſte par - tout dans ſes Ouvrages , fur
la néceſſité de maintenir l'obſervation
des Loix dans un Royaume , & les fait
enviſager comme les principaux garans
de la durée des empires. Il inculque
cette vérité précieuſe : Que les plus
nobles images de la Divinité , les
Rois , que l'Ecriture appelle les Dieux
de la terre , ne ſont jamais plus grands
,, que lorſqu'ils foumettent toute leur
,, grandeur à la justice & qu'ils joignent
,, au titre de Maître du Monde celui
ود
و ا
و د
ه و
ود
d'eſclave de la Loi. " Et pluſieurs de
nos Rois , pénétrés de cette vérité , ont
ſouvent déclaré (*) : Qu'ils vouloient regner
non par l'impreſſion ſeule de l'autorité
qu'ils tiennent de Dieu , mais par l'amour ,
(*) Voyez la Déclaration du 21 Novembre 1763.
JUILLET. I. Vol. 17776 117
par la justice , & par l'observation des
regles & des formesſagement établies dans
le Royaume. Porter atteinte à ces Loix ,
comme le font les adulateurs du deſpotiſme
, c'eſt done aller contre la volonté
préciſe de nos Souverains. Rien de ſi
ſage que cette volonté : en effet , l'intérêt
invariable du Trône eſt ſi viſiblement
attaché à l'obſervation des Loix , qu'il eſt
rare de voir les Princes ſe porter d'euxmêmes
à les détruire. Cette corruption,
comme on l'a ſouvent obſervé , vient
des Sujets , dont les uns veulent ſe ſoustraire
aux Loix , & les autres aſpirent à
dominer fur elles .
?
1 Telle eſt la doctrine qu'enſeigne l'Historiographe
dans pluſieurs de ſes Ouvrages.
On y trouve , 1°. qu'il y a dans
les Monarchies des Loix fixes & ſtables
& que rien ne ſeroit plus contraire au
bien de ces Monarchies , que d'y être
gouverné par une volonté aveugle & toujours
incertaine ; & que c'eſt ſur-tout ce
caractere qui forme la différence eſſentielle
du deſpotiſme à la Monarchie. 2°.Que
les Peuples y ont des droits conftans ,
qu'il eſt de l'intérêt du Souverain de conſerver
, telles que la propriété & la liberté,
3º, Que ces droits font tellement
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
fermes , que l'autorité même ne puiſſe
en priver perſonne que par les Loix
& felon ces Loix ; que l'autorité ne puiſſe
en diſpoſer que par les regles & ſelon
les regles de la juſtice , & non pas arbitrairement
& à l'aveugle. Ainſi tout ce
qui ne fera pas fait par les loix & felon
les loix; mais au contraire par des voies
arbitraires , contre la diſpoſition des
loix; tout ce qui ne portera pas le caractere
d'une autorité exercée par juſtice ,
bleſſera , felon M. Morceau , ce caractere
, par lequel le Gouvernement Monarchique
eſt eſſentiellement différent
du deſpotiſme. Qu'une Monarchie eſt
grande , lorſqu'on enſeigne publiquement
& que l'on y obſerve ces maxi.
mes ſi précieuſes & ſi ſalutaires ! On
ſe propoſe dans l'Ouvrage que nous an
nonçons , de les établir même par les
faits hiftoriques , & de prouver qu'il fuffira
toujours de rendre aux loix leur
force , & aux régles de l'équité leur autorité
, pour voir la Monarchie plus affermie
& plus brillante que jamais . Tel
fut le but que s'étoit propoſé le Prince
vertueux qui traça le plan de l'Ouvrage
que nous annonçons. On doit , dans
l'époque où nous vivons , nous inſpirer
JUILLET. I. Vol. 1777. 119
T
cette douce eſpérance de voir ſe perpétuer
cette doctrine, qui eſt la fauve
garde de nos Rois , & le garant de la du
rée de l'Empire François.
Nous voudrions pouvoir extraire tous
les morceaux de l'ouvrage propres à juſti
fier l'idée que nous en donnent le tableau
de l'Empire Romain ; & les réftexions
judicieuſes ſur les caufes de fa ruine,
forment la matiere du premier difcours,
dont la lecture fait defirer ardemment la
fuite, On y verra avec plaifir les grands
traits de l'hiſtoire de France , & les principes
de notre droit public, fur lesquels
tant d'Auteurs n'ont varié , que parce
que l'hiſtoire fournit fouvent des faits
pour & contre , que chaque Écrivain
ramene toujours à ſon ſyſteme les uns &
les autres. J
Histoire abrégée des Papes depuis Saint
Pierre jusqu'à Clement XIV, tirée des
Auteurs Eccléſiaſtiques. AParis , chez
Moutard , Libraire, rue du Hurepoix.
-2 vol. in - 12
On a reproché autrefois à Platine,
ancien Bibliothécaire du Vatican , d'avoir
rempli les vies des premiers Papes d'une
1
H 4
120 MERCURE DE FRANCE. :
multitude de faits qui leur étoient entierement
étrangers , & d'y avoir joint
l'hiſtoire des Empereurs Payens qui
étoient contemporains. Certainement
l'Auteur de l'hiſtoire que nous annonçons
eſt à l'abri d'un tel reproche. Les
bornes qu'il a cru devoir ſe preſcrire , ne
lui ont pas permis d'inférer dans ſon
Ouvrage tous les faits importans qui
ont quelques rapports à ces illuſtres Chefs
de l'Eglife.
1 Les Lecteurs qui exigent de longs détails
, les trouveront dans les hiſtoires
eccléſiaſtiques que l'on a multipliées de
nos jours fous toutes fortes de formes.
L'Hiſtoire abrégée des Papes , en nous
mettant ſous les veux cette longue durée
de la ſociété chrétienne , & cette ſuite
non interrompue de ces premiers Pontifes
, nous rappelle deux réflexions judicieuſes
qu'on trouve dans Saint Chryſoſtôme
& dans Boſſuet. Quelle confolation
, dit ce dernier , pour les enfans
de l'Eglife de pouvoir , depuis notre Souverain
Pontife , remonter , ſans interruption
juſqu'à Saint Pierre , établi par
Jésus- Chriſt ; d'où , en reprenant les
Pontifes de la Loi , on va juſqu'à Aaron
& Moyfe , dela juſqu'aux Patriarches ,
' JUILLET. I. Vol. 1777. 121
1
* & juſqu'à l'origine du monde ! Qu'elle
ſuite! qu'elle tradition ! quel enchaîneqment
merveilleux ! Cette ſociété eſt la
ſeule dont les annales incontestables marquent
ſi clairement la ſucceſſion continuelle
de ſes Paſteurs. S. Irénée déduit
cette fucceffion dans l'Egliſe de Rome ,
depuis S. Pierre juſqu'à Saint Eleuthere :
S. Optat juſqu'à S. Sirice: S. Auguſtin
juſqu'à Anaſtaſe , & depuis Anaſtaſe tous
Jes Ecrivains Eccléſiaſtiques la déduiſent
juſqu'à Clément quatorze , qui occupe
aujourd'hui le ſiége de Saint - Pierre. Les
plus grands adverſaires de l'Egliſe Romaine
, n'ont ofè s'inſcrire en faux contre
le catalogue de tous les ſucceſſeurs du
Prince des Apôtres. Cette attention admirable
de la Providence , prouve bien
que ce n'eſt point ici une ſociété humaine
que les révolutions des fiecles alterent ,
& détruiſent à la fin.
Que l'on remonte, à l'origine de cette
- ſociété , & que l'on réfléchiſſe ſur la fingularité
de l'entrepriſe des premiers Instituteurs
& fur leurs ſuccès , & l'on ſera
forcé d'avouer que c'eſt ici l'ouvrage de
Dieu. Je vois Pierre & Paul , hommes
du commun peuple , qui , mal vêtus ,
un bâton à la main , un havreſac ſur
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
4
l'épaule , ſe diſpoſent à partir , l'un pour
Athênes & l'autre pour Rome. Je leur
demande quel eſt leur deſſein. Ils me répondent
d'un ton ferme qu'ils vont ren.
verſer les idoles ; élever des autels au vrai
Dieu créateur des cieux & de la terre ;
faire reconnoître pour ſon Envoyé Jéſus
crucifié à Jérufalem ; prêcher une morale
pure & fimple , & réformer le genre
humain. Je ris d'un tel projet, mais que
dois-je dire du ſuccès ? Tout prouve que
c'eſt ici l'ouvrage du Très- Haut. Caractere
des premiers Inſtituteurs dont Dieu
s'eſt fervi: caractere des dogmes qu'ils
ont fait recevoir dans tout l'Univers:
caractere de la morale qu'ils ont prêchée :
multitude de perfécutions qu'ils ont fouffertes
: oppoſition des Puiſſances & des
Savans. L'Egliſe a triomphe malgré tant
d'obſtacles. Elle ne peut pas être miſe
au nombre de ces établiſſemens humains ,
qui ſe détruiſent.& periffent tôt ou
tard.
9
Les Proneurs ou le Tartufe Littéraire ,
Comédie en trois actes & en vers;
par M. Dorat. En Hollande ; & fe
trouve à Paris , chez Delalain Libr.
rue & à côte de l'ancienne Comédie
JUILLET. I. Vol. 1777 123
30
1
Françoiſe , 1777 ; in 8°. avec une
belle eſtampe à chaque acte.
Nous nous contenterons d'analyſer
cette Comédie , & l'Avans - Propos qui
la précede.
ود
„ Je n'ai voulu , dit M. Dorat, que
m'amufer. C'eſt à- peu - près tout ce
,, que j'ai recueilli juſqu'ici du très foible
,, talent que j'ai reçu de la Nature , &
ود
وو
ود
ود
ود
c'eſt bien quelque choſe.... De temps
,, en temps il s'éleve , comme par mira
,, cle , des hommes divins qui apparois-
,, fent tout - à-coup avec leur génie de la
,, veille , des talens tout neufs , & de
,, très-vieilles prétentions. C'eſt le pro-
,, dige du jour , il faut bien qu'on en raffolle.
Il n'eſt queſtion que d'eux dans
les cercles & aux foupers ..... Ces
météores brillans , ces petites cometes
littéraires s'éclipſent pour faire place
,, à d'autres , qui éblouiſſent de même
„ diſparoiffent auſſi vîte , & fe dédom-
,, magent de leur peu de durée par la
,, vivacité de leur éclat. A force d'intri
„ gues , on acquiert toujours quelque
وو
و د
célébrité... La renommée elle même
,, eſt aux gages de la prévention.... Le
„ cirque eſt une arene; les jalouſes s'al
124 MERCURE DE FRANCE:
,, lument , & Dieu fait pourquoi ! les
,, haines fermentent, le talent ſe perd ,
" le découragement naît , & l'on reſte
,, toute ſa vie malheureux , médiocre &
» próné... C'eſt l'amour - propre dont
,, je ſurprends le ſecret à tout moment ,
" & ce ſecret - là ſera ſaiſi par-tout où il
,, y aura des hommes intéreſſés à punir
,, l'orgueil & à humilier ſa préſomption.
,, Que cette Comédie ſoit bonne ou
,, mauvaiſe , j'en ai tiré un grand fruit
,, pour moi; c'eſt de me convaincre plus
, que jamais combien l'orgueil eſt bête ,
,, même dans les gens d'eſprit. A force
,, de s'exagérer ſon propre mérite , on
,, l'anéantit. Tel qui pourroit obtenir
„ l'eſtime , s'il reſtoit bonnement ce
,, qu'il eſt , finit par faire pitié ; en ſe
donnant fans ceſſe pour ce qu'il n'eſt
pas."
Venons maintenant à la Comédie des
Prôneurs.
ود
Les Acteurs font : M. & Madame de
Norville ; Dorci pere , Capitaine de vaisſeau
; Dorci fils , Amant d'Hortenſe ;
Hortenfe, fille de M. de Norville ; Forlis ,
Ami de Dorci fils ; Célimene , Bélife ,
Fatmé , Prôneuſes ; Callidès , chef des
Prâneurs ; l'Abbé Durcet , Furet , VerfacA
JUILLET . I. Vol. 1777. 125
Ate
בו
Prôneurs ; Brouffin , Perſonnage fourd ,
efpece d'imbécille & Prôneur ; Finette ,
Femme-de-chambre de Madame de Norville.
La ſcene eft chez madame de Norville
, qui tient une eſpece de bureau de
littérature , dont Callidès eſt l'oracle , &
où s'aſſemblent les Prôneurs .
ACTE I. Forlis fait part au jeune Dorci
d'un tour ſanglant qu'il ſe propoſe de
jouer aux Prôneurs , en leur lifant ,
comme de lui , & leur faiſant admirer
& proner une mauvaiſe Tragédie qu'à
Jon Frere légua quelque Rimeur glacé.
Dorci doute du ſuccès ; Forlis le raſſure :
Eh ! ne nous ont- ils pas vanté cent fois & plus ,
Des vers , Soi - disant chauds , qui nous ont morfondus ?
Mais , demande Dorci ,
Explique moi pourquoi tu leur es ſi contraire ?
Forlis répond en faiſant l'énumération
des torts qu'il leur reproche :
Je tolere les fots , & pourfuis les méchans;
Et l'on fait s'ils le font. Egoïſtes ſuprêmes ,
Leur Dieu , c'eſt l'intérêt ; ils n'aiment rien qu'eux-mêmes .
Quelque prix qu'il en coûte , ils veulent dominer ,
126 MERCURE DE FRANCE.
Attirent pour corrompre , & prenent pour regner .
L'art qui rend fameux répugne trop au nôtre.
Dorci fait part à Forlis d'un ſtratagême
qu'il emploie pour voir Hortenſe plus
librement :
Oh ! dans ce moment - ci , j'uſe d'une recette
D'un affez bon reſſfort , inventé par Finette.
Elle veut qu'à mon tour j'exerce nos proneurs ,
Et que d'un Ecrivain j'aie auſſi les honneurs .
Empruntant quelques vers , j'aurai mille evantages.
Ce Poëte eftimé , que l'on déprime ici ,
Floridor , pour cela , m'a volontiers ſervi.
Ils fortent l'un après l'autre. Dorci
pere ſurvient avec M. de Norville ,
qu'il preſſe de terminer le mariage de
fon fils & d'Hortenſe. Noville ſe plaint
des travers de ſa femme , & de fon engouement
pour les prétendus Sages qu'elle
raſſemble chez elle. Ils s'en vont tous
deux à l'approche les Prôneurs & des
Prôneuſes , qui arrivent à la ſuite de
Madame de Norville. Forlis reçoit leurs
JUILLET. I. Vol. 1777. 127
- complimens fur la Tragédie qu'il vient
de lire. L'Abbé Durcet , à qui le ciel a
donné de bons poumons en faveur du génie ,
promet de ſe faire un devoir de le bien
louer. On parle d'une Comédie , ſans
titre , d'un certain Floridor , qui doit ſe
donner le jour même. Cet Auteur , dit
Madame de Norville :
Eſt , dit - on , très - honnête ;
Mais c'eſt un homme , au fait , qui n'a rien dans la tête;
Qui de ſes vieilles moeurs toujours enveloppé.
Vit obſcur , & chez moi n'a point encor ſoupé.
Madame de Norville parle enſuite
avec éloge de l'Épitre que Dorci fils lui
a adreſſée ; elle fait promettre aux Prôneuſes
d'en gliſſer quelques mots dans le
monde. Elle leur recommande ſur - tout
Forlis :
Mesdames , notre zele eſt je crois , engagé.
Par nous toutes , Forlis doit être protégé.
Il eſt eſſentiel que ſon nom s'accrédite :
Même avant de le lire , il eſt bon qu'on le cite.
L'aſſemblée ſe ſépare. Hortenſe arrive ,
& témoigne à Finette quelque jalouſie
128 MERCURE DE FRANCE.
.
1
au ſujet des vers que Dorci fils a adreſſés
à Madame de Norville , & fort froidement
en le voyant paroître avec ſon pere.
Le jeune homme eſt inquiet: Dorci pere
le raſſure , & lui parle des gens qui ſe
raſſemblent dans cette maiſon . Ce font ,
dit- il:
Des mortels les plus vains .
Qu'il faut fuir , entends-tu ?... c'est moi qui te l'ordonne ,
Et ton pere , en vouloirs ne le cede à perſonne.
Pauvre dupel à ce piége il étoit déjà pris !
Tous ces Phénix , pourtant , dont tu parois épris ,
A peu de frais , dit - on , ont fait tourner vos têtes.
Ils font pétris d'orgueil , & l'orgueil les rend bêtes.
Il fait jurer à ſon fils de quitter les
drapeaux de ces fourbes , & lui promet
de voir Madame de Norville en faveur
de fon mariage.
ACTE II . Callidès endoctrine Forlis ,
qui l'écoute d'un air foumis & refpec-
Il lui demande ſa profeffion de
foi ſur les Poëtes des ſiécles paſſés ; Forlis
répond :
tueux.
Des Poëtes , Corneille eſt , je crois , le premier.
Hors de l'humaine atteinte , il a mis ſon laurier
Je ne ſais ;
JUILLET I. Vol. 1777. 129:
Je ne ſais ; mais , Monfieur , j'oſe eſtimer Rouſſeau ,
Et je me fuis permis quelque goût pour Boileau.
Callidès le reprend de ces opinions :
Tout cela fut jadis , mais tout cela n'eſt plus .
Corneille & ſes Héros ſont des Energumenes .
• •
Et comme, enfin , du ſtyle on eſt ſur-tout frappé ,
Racine monte au rang qu'il avoit ufurpé.
Vous aimez donc Rouſſeau ? Mais c'eſt une héréſie.
Quelques pâles lueurs de vieille poëfie :
Voilà votre Pindare , infortuné rimeur ;
Détrempant un vers ſec avec des flots d'humeur.
- Boileau , correct & froid , n'eſt point du tout ſenſible.
Il redreſſe la façon de penſer de Forlis
fur pluſieurs autres objets ; ce dernier
prometdeſe corriger , & fort. Meſſieurs ,
dit Callidės à l'aſſemblée des Prôneurs ,
ce Proſélyte,
Voit ſon inſuffiſance , & fent votre mérite ....
On peut ſe l'attacher.
1
Ils tiennent conſeil ſur différentes
choſes. Callidės préſide à leur délibération.
I
130 MERCURE DE FRANCE.
Vous , l'Abbé , dont la plume à tout eſt endurcie ,
Ameutez Pétersbourg & fon Académie.
Dépêchez ce journal , encor trop indulgent ,
Où la haine voyage , & croît en voyageant ;
Employons à l'envi , pour ſervir ou pour nuire ,
L'art de la prônerie , & l'art de la ſatyre.
Madame de Norville & Dorci pere
entrent par deux côtés oppoſés. Dorci
preſſe Madame de Norville de conſentir
au mariage de ſon fils & d'Hortenſe.
Callidès l'interrompt :
Monfieur , en poursuivant vos courſes militaires ,
Avez - vous remarqué le progrès des lumieres ?
Acquiert - on plus d'enſemble , à-t-on des réſultats ?
Généraliſe - t - on?
DORCI.
Je ne vous entends pas.
Avecces grands mots-là vous croyez me confondre;
Mais non, Meſſieurs,j'en ris; c'eſt,je crois, vous répondre.
Il prefſſe encore Madame de Norville ,
& fort après une violente tirade contre
les Prôneurs. Callidès , reſte ſeul avec
Madame de Norville, lui conſeille de
T
JUILLET I. Vol. 1777. 131
ne pas ſe rendre aux deſirs de Dorci. Il
finit par lui propoſer Verſac , l'un des
Prôneurs. Songez - y , dit- il ,
Ce mariage importe à la littérature.
Madame DE NORVILLE.
Je ne veux pas pourtant , malgré mes ſentimens ,
Pour la littérature affliger deux Amans.
Et ma fille , fur - tout.
Callidès combat cette ſenſibilité. Suivez
, dit - il ,
Suivez votre raiſon, & craignez votre coeur.
ACTE III. Dorci pere revient encore
preſſerMadame de Norville, qu'il trouve
ſeule , de confentir au bonheur de fon
fils . Il l'exhorte à renoncer à ſes Beaux.
Eſprits.
Envoyez promener tous vos êtres penfans ,
Et leurs beaux entretiens , par fois vuides de fens.
Madame de Norville le congédie, en
Jui demandant du tems pour ſe décider
fur le mariage de fa fille. Elle apprend
1
132 MERCURE DE FRANCE.
par une lettre , qu'il ſe forme une ligue
contre ſes Amis. Callidès , qui ſurvient,
la raſſure. Elle fort pour aller voir la
Piece nouvelle. Pendant que Callidès la
conduit à ſa voiture , Hortenſe & Dorci
fils arrivent l'un après l'autre , ce qui
amene un éclairciſſement ſur la jalouſie
d'Hortenſe , au ſujet des vers adreſſés à
Madame de Norville ; & Dorci fils lui
dêcouvre ſon ſtratagême. Callidès revient
avec les Prôneurs. Verſac , l'un d'eux ,
entre en enthouſiaſine , & annonce qu'il
vient d'achever dans l'inſtant un ouvrage
immortel. Dorci pere , qui a appris que
c'eſt Callidès qui met obſtacle au mariage
de fon fils , entre tout bouffi de
colere ,& lui en fait des reproches. Il fort.
Les Prôneurs rient de ſon emportement ;
mais ils attendent avec inquiétude des
nouvelles de la piece qu'on joue dans ce
même inſtant , & dont ils eſperent la
chûte. Enfin , ils apprennent par un de
leurs Emiſſaires qu'elle a eu le plus grand
ſuccès , & que c'eſt eux - mêmes qu'on
y a joués. Ils font conſternés. Callidės ,
toujours intrépide , les raſſure :
Littérateurs François , quelle allarme eſt la vôtre ?
Onnous arrache un maſque , il faut en prendre un autre.
JUILLET I. Vol. 1777. 133
Ils s'en vont. Madame de Norville
rente fort en colere. Son Mari la confole
de l'accident qui vient d'arriver , &
l'exhorte à en profiter pour reconnoître
ſon erreur. Le mariage de Dorci fils &
d'Hortenſe termine cette piece , dont
nous avons donné aſſez de détails pour
mettre nos Lecteurs à portée d'en juger.
Amusemens d'un Philosophe Solitaire , ou
choix d'anecdotes , de dits & de faits
de l'Hiſtoire ancienne & moderne ,
de fingularités remarquables , d'ob-
- ſervations curieuſes & utiles , de defcriptions
, de récits , de portraits , de
réflexions morales , de ſaillies & de
bons mots , de poéſies férieuſes &
badines , & généralement de tout ce
qui peut nourrir l'eſprit & orner la
mémoire. Par ordre alphabétique . 3
vol. in 80. A Bouillon , aux dépens
de la Société Typographique ; & fe
trouve à Paris , chez Lacombe, Libr.
rue de Tournon , près le Luxem
bourg.
Ces amuſemens font le fruit des loiſirs
d'un homme qui aime la lecture , & a
ſuivi le conſeil qu'un ami lui avoit
13
134 MERCURE DE FRANCE .
donné , de ne jamais lire ſans faire d'extrait.
Cette méthode , en effet, eſt utile
pour ſe former le goût , ſe diſpenſer
d'avoir une nombreuſe bibliotheque , &
fixer dans ſa mémoire bien des faits ,
ou ſe les rappeller facilement , lorſqu'on
a eu ſoin de les ranger dans un certain
ordre. Mais l'arrangement le plus fimple
pour un recueil où tout eſt décou
ſu , eſt ſans doute l'ordre alphabétique;
c'eſt auſſi celui que l'Auteur a ſuivi dans
ces amuſemens , dont il a eu ſoin d'écarter
tout ce qui pouvoit bleſſer la délicateſſe
d'un Lecteur honnête & qui a
des moeurs.
Les Biographes & les Hiſtoriens ont
été mis à contribution dans cette collection.
Mais l'Auteur ne cite point les
ſources où il a puiſé. Il ſe contente de
mettre au commencement de l'article un
nom propre d'homme ou de choſe , &
de rapporter le trait qui peut y être relatif.
Il cite à l'article Amefa , ce jugement
équitable de Scanderberg , Roi d'Albanie.
Ameſa , neveu de ce Prince , ayant fait
un priſonnier Turc , & en ayant reçu la
rançon convenue , ne voulut pas lui
rendre ſa liberté , alléguant que cette
fomme n'avoit pas été payée par ſes PaJUILLET
I. Vol. 1777 135
1 rens , & fur les biens qu'il avoit dans ſa
Patrie , mais de l'argent qu'il avoit fur
lui lorſqu'il fut arrêté , & que la dépouille
, ainſi que l'homme , étoit au
pouvoir du vainqueur. Le Ture répli
quoit que les Mahometans n'agiſſoient
point ainſi à l'égard des Chrétiens; que
cette exception n'étoit point ſpécifiéedans
leur accord , & qu'il falloit garder la foi
donnée aux ennemis même. L'affaire fut
portée au Roi , qui prononça de la
forte: Tous les deux ont tort; le Pri-
„ fonnier , parce que tout ce qui eſt ſur
lui eſt de bonne priſe , par les loix de
„ la guerre ; mon Neveu , parce qu'il s'ap-
„ proprie une rançon qui , de droit m'ap-
„ partient , comme à ſon Maître & au
„ chef de l'Armée : c'eſt pourquoi j'ordonne
que cette fomme me foit mife
„en main , & je la donne au priſonnier
,pour ſa rançon ".
"
Miſſouris. Les Miſſouris , Peuple de
la Louiſiane , ont été long - temps amis
des François ; mais nos Marchands , eftildit
àcet article , les ont trompés ſi ſouvent
, qu'ils ont toujours vécu depuis
dans la défiance. Quand ils commencerent
à faire uſagede la poudre à canon,
ils la prirent pour de la graine, & de-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
manderent à celui qui leur en avoit ven.
du, comment elle croiſſoit en Europe.
Le François leur fit croire qu'on la ſemoit
en terre , & qu'on en faiſoit des recoltes
comme du millet. Par cette ruſe, il ſe
défit de toute ſa proviſion , & reçut en
échange des pelleteries. Les Miſſouris ne
manquerent pas de ſemer leur poudre ,
&avoient ſoin d'examiner ſi elle levoit ,
& même de garder le champ , pour
empêcher les animaux de ravager la
moiſſon. Mais ayant découvert la tromperie
, ils diſſimulerent leur reſſentiment
juſqu'au temps où un autre François leur
ayant vendu de la marchandife , tous
ſe jeterent ſur ſa boutique & la pil.
lerent. Le Marchand s'en plaignit au
Grand Chef , qui lui répondit d'un air
grave: ,, Je vous ferai rendre justice ,
ود
ود
mais il faut attendre la récolte de la
poudre que nous avons ſemée " . Le
François courut à fon bateau , prit un
baril de poudre & un tiſon , menaçant
de faire ſauter la cabane ſi on ne lui
remettoit pas ſes effets, Les Sauvages
effrayés implorerent le ſecours de quelques
François qui étoient préſens. Il a
perdu l'eſprit , dirent les François , rendez-
lui ſa marchandise , il reprendra ſa
1
JUILLET I. Vol. 1777. 137
raiſon & ne vous fera aucun mal. La
marchandiſe fut rendue , & le François
ſe retira.
L'Auteur de cette collection a raſſemblé
ſous les articles bons mots , ignorance ,
ingénuités , &c. pluſieurs traits que l'on
ſe plaît à citer dans la converſation ; &
il a ufé pour ce choix de pur amuſe-
-ment , de la même circonfpection que
pour celui des faits ſérieux & intéreſſans
de l'hiſtoire.
Un Marchand fort à ſon aiſe ayant
-acquis un beau jardin , fit graver ces
mots fur la porte : „ Ce jardin ſera pour
"
"
"
-
celui qui pourra prouver qu'il eſt véri-
„ tablement content " . S'y promenant
un jour , il vit entrer un Inconnu qui ,
l'ayant ſalué , lui demanda où étoit le
Maître. C'eſt moi-même , dit le Marchand
, que deſirez-vous de moi ?
Prendre poffeffion de ce jardin,répondit
l'Inconnu , car perſonne n'eſt plus
content & plus heureux que moi.
Monfieur , répliqua le Marchand , vous
êtes dans l'erreur ; ſi vous étiez pleinement
fatisfait , vous ne defireriez
pas encore la poſſeſſion de mon jar.
din".
"
"

"
66
20
-
Le Duc de Vivonne étant malade ,
15
138 MERCURE DE FRANCE.
on envoya chercher un Médecin. Celuici
arrivé , le Duc , qui ne croyoit pas
beaucoup à la médecine , appelle ſon Domeſtique
: Cours , lui dit - il , avertir
„ ce Médecin que je ne puis le voir ,
„ parce que je ne me porte pas bien".
"
Un vieux Financier rechercha en mariage
une jeune fille , que la richeſſe
n'éblouiſſoit guere , & que la crainte de
ſes parens conduiſit à l'autel. Comme
ils étoient tous deux devant le Prêtre ,
celui - ci demanda à l'accordée ſi elle pre.
noit M. N ** pour époux ? Hélas!
dit-elle en pleurant , vous êtes le premier
qui m'ayez conſultée la-deſſus".
Ce trait de naïveté étoit bien connu par
cette jolie épigramme :
"
"
Des maints écus ſauvés Harpagon réjoüi ,
-Marioit au vieux Roch ſans dot ſa jeune fille ;
Déjà la jeune Agnès , victime de famille ,
Obeiſſoit au fort ; quand l'époux eut dit oui ,
(Parole de pluſieurs à longs jours regrettée , )
Le Prêtre dit: Agnès , le voulez-vous auſſi ?
Homme de Dieu , dit-elle , en tout ceci ,
Vous êtes le premier qui m'ayez conſultée .
f
On trouve auſſi dans ces amuſemens:
un choix de penſées & de réflexions
JUILLET I. Vol. 1777. 139:
tirées de différens Auteurs , quelques
morceaux d'éloquence , pluſieurs pieces
de poéſie , & différens faits de phyſique
& d'histoire naturelle. L'Auteur , à
l'article Cardan , cite par exemple cette
anecdote , qui peut nous faire croire
■ certains faits rapportés par les Hiftofriens
, & qui n'ont paru apochryphes, que
parce qu'ils en donnoient une cauſe ſurnaturelle.
Cardan étant dans la Ville de
Milan , le bruit ſe répandit qu'il y avoit
un Ange en l'air ; il accourut fur la place
& le vit lui-même avec plus de 2000
perſonnes. Comme les plus ſavans étoient
dans l'admiration & dans la recherche
des cauſes de ce prodige , un bon Phyfcien
qui ſurvint, ayant examiné la choſe
avec beaucoup d'attention , fit remarquer
aux Spectateurs que ce qu'ils prenoient
pour une apparition , n'étoit que
la figure d'un Ange de pierre qui étoit
placée ſur le haut du clocher de Saint
Godard, laquelle , imprimée dans une
nue épaiſſe , par le moyen d'un raïon de
foleil qui donnoit deſſus , ſe réfléchiſſoit
aux yeux des admirateurs , ainſi qu'on
l'expérimente aujourd'hui dans les lanternes
magiques & dans les chambres
obfcures.
140 MERCURE DE FRANCE.
Avis aux bonnes Ménageres des Villes &
des Campagnes , fur la meilleure maniere
de faire le pain ; par M. Parmentier.
Travaillez , prenez de la peine ,
C'eſt le fond qui manque le moins.
La Fontaine.
Brochure in - 8°. de 106 pages. A Paris
, de l'Imprimerie Royale , & fe
trouve chez Monory , Libr. rue de la
Comédie Françoiſe. Prix I liv. 16 f.
broché.
Comme le pain eſt la proviſion du
ménage la plus eſſentielle puiſqu'il
conſtitue l'aliment journalier & indifpenſable
à la vie , il eſt ſans doute trèsimportant
qu'on fache le préparer d'une
maniere avantageuſe à la ſanté , à l'économie
& à l'agrément : or , voilà l'objet
de l'écrit que nous annonçons. Le pain ,
nous dit M. Parmentier dans l'introduction
de cèt écrit , qu'on fabrique chez
foi , en Province, eſt preſque toujours
aigre , mat & bis , malgré la bonté des
,
L
grains qu'on y emploie , & revient touJUILLET
I. Vol. 1777. 141,
jours à un prix fort cher , faute de connoître
les moyens économiques de moudre
& de préparer convenablement
cet aliment. M. Parmentier croit avoir
remarqué que ces défauts dépendoient
d'une farine mal faite , de l'eau trop
chaude & des levains trop anciens. II
fait voir qu'en employant une meilleure
farine , de l'eau froide ou tiede , des
levains nouveaux & en plus grande
quantité , on peut, fans augmenter les
embarras & les frais , obtenir du bled
même le plus médiocre , un pain ſavoureux
, léger & blanc.
Ce bon écrit eſt extrait d'un Ouvrage
concernant la boulangerie , que M. Parmentier
ſe propoſe de publier. Ce Citoyen
laborieux , & qui s'occupe depuis
long tems des objets les plus intéreſſans
de l'économie domeſtique , adreſſe ſes
nouvelles obſervations ſur la meilleure
maniere de faire le pain aux bonnes Ménageres
, à ces Femmes reſpectables qui ,
renfermées au ſein de leur famille , ne
follicitent aucun éloge & les méritent
tous .
Collection de planches enluminées & nonenluminées
d'histoire naturelle , neuvieme
142 MERCURE DE FRANCE.
décade; regne minéral. AParis , chez
Lacombe , Libraire (& à Amsterdam
chez Rey.)
Ce Cahier eſt encore plus intéreſſant
que tous ceux qui l'ont précédé , tant par
les objets qui y font repréſentés , que
par l'exécution de la gravure & de l'enluminure:
on remarque dans cette collection
tout ce qui ſe trouve de plus rare
parmi les animaux & les minéraux , dans
les différens Cabinets de l'Europe ; à la
fin de chaque Cahier ſe trouve gravée
l'explication des planches qui le compoſent.
On invite les Amateurs de contri.
buer à cette collection, en procurant à
l'Auteur les deſſins de morceaux les
plus rares qu'ils pourroient avoir dans
leur Cabinet ; on en fera uſage avec toute
la reconnoiſſance poſſible. Le prix de
chaque décade eſt de 30 liv. On peut
auſſi ſe les procurer chez M. Bu'choz ,
Médecin de Monfieur , Auteur & Directeur
de cet Ouvrage , rue de la Harpe
, preſque vis - à- vis la rue de Richelieu
- Sorbonne.
Collection coloriée & précieuse des fleurs
les plus rares qui se cultivent tant dans
JUILLET I. Vol. 1777. 143
les Fardins de la Chine que dans ceux
de l'Europe ; VII Cahier.
Cette collection eſt une des plus belles
que nous ayons en ce genre ; elle a le
mérite de réunir en même - tem tems le pré-
■ cieux , le rare & le nouveau; elle peut
être de la plus grande utilité aux Naturaliſtes
, aux Fleuriſtes , aux Peintres aux
Deſſinateurs , aux Directeurs de Manufactures
en porcelaine , en fayence , en
étoffes de foie, de laine, dé coton , en
papiers peints & aux autres Artiſtes . La
plupart des fleurs de la Chine , dont on
a publié juſqu'à préſent les deſſins peints,
étoient ſuppoſées ; celles - ci ont l'avantage
d'être peintes d'après nature & à
Pékin même. Le prix de chaque Cahier
eſt de 24 liv. le ſeptieme paroît actuellement
, & ſera ſuivi inceſſamment du
huitieme & du neuvieme , qui formeront
la premiere partie : la ſeconde partie
eſt deſtinée aux fleurs qu'on cultive
dans les Jardins de l'Europe. On peut ſe
procurer ces cahiers à la même adreſſe
que ceux de la collection précédente. (&
à Amſterdam chez Rey) .
Conſidérations fur l'état préſent de la
Colonie Françoise de Saint - Domingue ,
144 MERCURE DE FRANCE.
:
Ouvrage politique & législatif , pré.
ſenté au Miniſtre de la Marine par
M. H. D. A Paris , chez Grangé ,
Imprimeur - Libraire , rue de la Parcheminerie
; & au Cabinet Littéraire ,
Pont Notre - Dame ; deux volumes
in-8.
Rien de plus intéreſſant pour la politique
, qui ne viſe qu'au bien public ,
que de connoître les moyens de perfectionner
la légiſlation qu'on doit faire
dans une Colonie , & de concourir à fon
bonheur , lié néceſſairement a des regles
fixes , ſans leſquelles la juſtice & la paix
ne peuvent plus exiſter. Il ne faut rien
laiſſer à l'arbitraire , ditl'Auteur de l'Ouvrage
que nous annonçons ; ni l'amour
du bien général , ni la droiture du coeur
ne peuvent remplacer la ſageſſe des Loix.
Les Loix font en effet le dépôt des lumieres
publiques , & il n'eſt point de
génie capable d'y ſuppléer.
L'Auteur des Conſidérations n'a point
prétendu rédiger un code, il s'eſt propoſé
ſeulement de faire connoître les
principes généraux de légiflation , les
plus propres à cimenter une heureuſe
harmonie , & à faire regner la juſtice
fur
E. JUILLET I. Vol. 1777. 145
fur la côte Françoiſe de Saint-Domingue.
Les moeurs & les travaux des hommes
étant , felon cet Ecrivain , les cauſes des
Loix , on conſidere d'abord la maniere
dont cette Colonie s'eſt élevée , & le
lien politique qui exiſte entre elle & la
Métropole. On examine enſuite ſes forces
, la nature des propriétés que l'on
peut y acquérir , ſon agriculture, le commerce
auquel elle a donné lieu , l'agrandiſſement
dont ce commerce feroit fufceptible.
Dans la ſeconde partie de l'Ouvrage
, on approfondit tout ce qui a
rapport au climat , aux moeurs des Colons
, à celles des hommes qui travaillent
ou commercent entre eux. Les moeurs
des Créoles , celles des François tranfplantés
dans la Colonie , les influences
de l'eſclavage fur les moeurs , la popula
rion , la diſtribution du Peuple en trois
claſſes: les ingénus , les affranchis , les
eſclaves; les moyens d'empêcher la confuſion
des rangs & le mélange des eſclaves
, l'état du gouvernement militaire
ou civil. 1
C'eſt en difcutant tous ces différens
points , que l'Auteur fait connoître tous
les avantages qu'une Nation induſtrieuſe
K
146 MERCURE DE FRANCE.
peut retirer des Colonies à fucre ; l'accroiſſement
que l'on peut eſpérer dans
les productions de ces Colonies , fans
diminuer la valeur de ces productions ;
les regles juſtes ſur le commerce auquel
elles donnent lieu ; ſur les dettes des
Colonies ; les reſſources qui ſe préſentent
pour rétablir la marine Françoiſe , & la
mettre en état de balancer toute autre
Puiſſance maritime.
Toutes les réflexions de l'Auteur font
appuyées ſur des faits vérifiés par les
Adminiſtrateurs de Saint-Domingue , &
fur les recherches les plus exactes dans
les archives des Colonies. On difcute
dans cet Ouvrage tous les moyens d'entretenir
la profpérité relative de la partie
commerçante de la Nation & des Colonies
, ceux de maintenir la durée de la
paix, & de faire la guerre avec avantage...
3.
Nous n'enviſageons que la partie politique
& légiſlative de l'Ouvrage. Quant
àla morale , nous fommes perfuadés que
les Negres deviendront d'autant plus
fideles & plus attachés à leurs devoirs ,
qu'ils feront plus fortement perfuadés
de l'existence des peines & des récompenſes
de l'autre vie. La contemplation
JUILLET I. Vol. 1777 147
1
de la vie future , en la réduisant à ſes
Et juſtes bornes , eſt le motifle plus puisfant
& le plus propre à exciter les hom-
Emes à l'amour de la vertu. Il eſt aiſe
■ d'inculquer , même aux eſclaves les plus
groffiers , que le bonheur de l'autre vie
de eſt le prix de la fidélité avec laquelle
on remplit les devoirs de la vie préa
fente. Faire Péloge de la Relation &
déerier la contemplation de la vie future
, c'eſt détruire d'une main ce qu'on
a édifié de l'autre.
Le Jardinier prévoyant , Almanach pour
l'année 1777. A Paris , chez Didot le
jeune , Lib. quai des Auguſtins.
Cet Almanach eſt très- inſtructif pour
le Cultivateur & des Amateurs du Jardinage
; on y trouve tous les travaux du
Jardinier pour les différens mois de
Jardinie
l'année , & quelques obſervations prati.
ques fur la culture des plantes potageres ,
ce qui ne contribue pas peu à le rendre
utile & intéreſſant.
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES LITTERAIRES.
:
DIVERSITÉS galantes & littéraires ;
deux parties in-12 . Prix 3 liv. br.
Les quatre Parties du Four à la Ville ,
traduction libre de l'Italien de l'Abbé
Parini , ſur la fixieme édition faite à
Milan , en 1771 , avec le texte à la ſuite ;
in-12 br. 1 liv. 1o ſ.
1
L'Esprit des Esprits , ou Pensées choiſies
, pour ſervir de ſuite aux Maximes
de la Rochefoucault ; in - 12 br. 1 liv. 4
f. A Paris , chez Dorez , Lib . rue Saint-
Jacques , vis-à-vis Saint-Yves.
Mémoires de la guerre d'Italie depuis
l'année 1733 juſqu'en 1736; par un an
cien Militaire qui s'eſt trouvé à toutes
les actions de ces trois fameuſes campagnes
; in - 12 . A Paris , chez la veuve
Ducheſne , Lib . rue St. Jaques , 1777 .
Recherches ſur la préparation que les Romains
donnoient à la chaux dont il ſe ſfer.
JUILLET I. Vol. 1777. 149
✓ voient pour leurs conſtructions , & fur
la compoſition & l'emploi de leurs mortiers
; par M. de la Faye , Tréſorier
général des gratifications des troupes ;
in- 8°. de 96 pages environ. De l'imprimerie
royale. Prix I liv. 10 f. br. A Paris
, chez Mérigot le jeune , Libraire
quai des Auguſtins.
Manuel des rentes , ou Tableau général
de la diftribution actuelle des rentes
de l'Hôtel - de- Ville de Paris & autres ;
ouvrage très-utile au public , & fur tout
aux gens d'affaires , par M. de Maſſac ,
Ecuyer , Receveur des rentes ; in- 8°. de
150 pages environ. A Paris , de l'imprimerie
de Prault , Imprimeur du Roi ,
quai de Gévres.
Réflexions philofophiques ſur les effets
de l'huile ſur la mer ; moyen plus puiſſant
& moins coûteux pour adoucir le mouvement
d'un vaiſſeau , ſe munir contre
la tempête , & s'en fauver dans le naufrage;
par P. B. Deshayes ; in- 8°. de 16
pages. A Verſailles , chez Blaiſot ; à Paris
, chez Valade , rue S. Jacques.
Catinat , ou le modele des guerriers ; dif
,
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
cours à mes camarades ; in- 12 d'environ
176 pages. A Paris, chez la Veuve Ducheſne
, Libraire , rue S. Jacques.
Parallele desEaux minérales d'Allemagne
que l'on tranſporte en France , & de
celles de la même nature , qui ſourdent
dans le royaume , avec des remarques
ſur l'analyſe des eaux minérales en général
, fait par ordre du Gouvernement.
Par M. Raullin , Docteur en Médecine ,
Penſionnaire & Conſeiller , Médecin ordinaire
du Roi , &c. in - 12. A Paris ,
chez Didot le jeune , Lib. quai des Auguſtins.
t Etat de la Médecine , Chirurgie & Pharmacie
en Europe , & principalement en
France , pour l'année 1777; par une
Société de Médecins ; r vol. in- 12. A
Paris , chez la Veuve Thibouſt , Imprimeur,
place Cambray; prix 3 liv. br.
JUILLET I. Vol. 1777. 151
1
1
ACADÉMIES.
PARIS .
I.
Académie des Inscriptions & Belles-Lettres.
Hiſtoire de la Religion Indienne à la
Chine , par M. de Guignes .
CET Auteur avoit communiqué à l'Académie
un premier Mémoire dans lequel
il donne , d'après les Livres Chinois &
d'après pluſieurs Livres Indiens traduits
en Chinois , l'Hiſtoire de l'établiſſement
de la Religion Indienne dans l'Inde ,
dans la Tartarie , le Thibet , les Ifles de
la Mer Indienne&dans le Japon. Depuis
, il a la à l'Acadèmie deux autres
Mémoires qui renferment l'Hiſtoire de
cette Religion à la Chine. C'eſt l'extrait
de ces deux Mémoires qu'il a lu à la
ſéance publique. Il y donne l'Histoire de
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
cette Religion depuis l'an 65 de J. C,
qu'elle s'eſt établie à la Chine ; fait connoître
par quels moyens elle s'y eſt foutenue
juſqu'à préſent ; les principales
révolutions que les intrigues des Samenéens
, c'eſt ainſi qu'on appelle les Prêtres
Indiens , y ont occaſionnées ; comment ,
malgré les Edits fréquens des Empereurs ,
la ruine de leurs Temples , la confiſcation
de leurs biens , il ſe ſont toujours
maintenus. Détruits fous un regne , réta
blis ſous le ſuivant , il ſubſiſtent encore à
la Cour de la Chine & dans tout l'Empire
; mais ils y font moins conſidérés
qu'ils ne l'étoient autrefois. Ils ont eu à
la Chine de grands Hommes , qui ſe font
diſtingués dans les ſciences , & qui y ont
porté beaucoup de livres Indiens qu'ils ont
traduits en chinois ,entre-autres les principaux
livres de leur Religion , & pluſieurs
ouvrages concernant l'Aſtronomie.
Tous ces détails ſe trouvent dans les
deux grands Mémoires ; M. de Guignes
y donne le précis de quelques - uns de
ces livres , & y rapporte l'Hiſtoire de
pluſieurs de ces Savans Indiens.
En raſſemblant ainſi tout ce qui concerne
cette Religion , M. de Guignes
s'eſt proposé de faire voir que les Chi
JUILLET 1. Vol. 1777. 153
nois ne font point une Nation iſolée,
qui n'a eu de communication avec aucune
autre , & qui ne doit qu'à fon
propre génie toutes ſes connoiffances
dans les arts & dans les ſciences . C'eſt
un préjugé que les Miſſionnaires n'ont
ceſſé de nous inſpirer , mais qui eſt
démenti par l'Histoire Chinoiſe. Si on
remonte à des tems plus anciens , c'eſtà-
dire , avant l'an 65 de J. C. , on voit
que les Chinois ont eu encore des.communications
avec les autres Peuples
d'Occident. C'eſt ainſi que l'on peut
parvenir à découvrir la naiſſance de cet
Empire , dont les Miſſionnaires , dit - il ,
nous vantent l'antiquité , faute d'avoir
examiné , avec la critique néceſſaire , les
fondemens fur lesquels elle eſt appuyée.
On peut juger , d'après cela , que M..
deGuignes tient toujours au fentiment
qu'il a propoſé ; ſavoir , que les Chinois
ont d'abord été policés par des Egyptiens ;
&ce commerce non interrompu , dont
on n'avoit point parlé juſqu'à préſent ,
eſt unmoyenqui peut ſervir à conſtater
ſes idées à ce ſujet.
M. Dupuy , Secrétaire perpétuel , ter.
K 5
154 MERCURE DE FRANCE.
mina la féance par la lecture de la Préface
d'un Ouvrage qu'il ſe propoſe de
donner au Public. C'eſt la traduction
françoiſe , avec des notes , d'un frag.
ment grec d'Anthemius , intitulé : Des
Paradoxes de Méchaniques , revu & corrigé
ſur quatre manufcrits (*) .
M. Dupuy donne d'abord , dans ſa
Préface , un précis hiſtorique de la vie
de l'Auteur , qui jouit d'une grande
célébrité fous le regne de Juſtinien I.
Il ne reſte qu'un fragment de l'Ouvrage
qu'il avoit compoſé ſur des Paradoxes
de Méchaniques , & ce fragment , qui
n'a jamais vu le jour , contient quatre
problêmes. Anthemius enſeigne dans le
premier la conſtruction d'une machine
qui , à toute heure & en toute ſaiſon ,
faſſe tomber conſtamment & invariablement
ſur un point fixe & donné
rayons ſolaires qui entrent parun trou.
Il s'agit dans le ſecond , d'enflammer ,
avec les rayons ſolaires , de la matiere
combustible , à la diſtancede la portée du
trait. L'Auteur , avant que de donner la
ſolution de ce problême , en propoſe un
autre , qui conſiſte à trouver la poſition
(*) Ce fragment gree fera joint à la traduction.
,
les
JUILLET I. Vol. 1777 155
d'un miroir plan , pour faire réfléchir
un rayon ſolaire àun point donné. Enfuite
, comme il juge impoſſible de porter
l'incendie à la diſtance aſſignée , par
le moyen des miroirs concaves , il mon
tre que cela eſt poſſible avec des miroirs
plans , dont il décrit la conſtruction ; &
il penſe qu'Archimede a pu en faire
auſage pour brûler les vaiſſeaux Romains
au ſiege de Syracuſe. Ce méchaniſme
deft , au fond , le même que celui dont
M. de Buffon eſt auſſi l'inventeur , parce
qu'il n'avoit aucune connoiſſance du pro.
cédé d'Anthémius. Enfin , dans le quatrieme
problême , Anthemius décrit la
conſtruction géométrique d'un miroir
concave parabolique , lorſque le diametre
de fon ouverture eſt donné , de même
que le point où l'on veut que les
rayons réfléchis ſe réuniſſent.
Pour corriger le texte, M. Dupuy a
comparé quatre manuscrits , trois de la
Bibliotheque du Roi , & un autre de la
Bibliotheque Impériale de Vienne. Ou
tre beaucoupde variantes : ces manufcrits
offrent pluſieurs lacunes, qui font pref
que toujours les mêmes. On expofe ,
dans des notes , les raiſons qui décident
en faveur des véritables leçons , d'après
156 MERCURE DE FRANCE.
la nature des problêmes , le but & le
procédé de l'Auteur, Tout ce qu'on lit
dans le texte grec revu , eſt autoriſé par
quelque manufcrit à la réſerve de deux
ou trois endroits.
La traduction françoiſe eſt accompagnée
de notes particulieres, qui expoſent
le plan , les raiſonnemens de l'Auteur ,
& fuppléent ce que les lacunes faifoient
perdre. Elle eſt ſuivie de quelques obſervations
détachées , dont l'objet principal
eſt de comparer la doctrine d'Anthemius
, ſoit avec l'expoſition qu'à
prétendu en donner Jean Tzetzes , foit
avec la théorie de Vitellon , qui vivoit
dans le treizieme fiécle , & qui a compoſé
un Traité d'Optique en latin.
M. Dupuy , fur la foi de Lambécius ,
qui avoit donné une notice du manuſcrit
de Vienne , s'attendoit à voir une traduction
latine du fragment ſur les Paradoxes
Méchaniques , faite par un Médecin
nommé Ancantherus ; auſſi a-t- il été
fort étonné quand il a reconnu que ce
Médecin n'avoit traduit qu'un fragment
tout- à-fait différent , puiſqu'il y eſt traité
des Nombres.
JUILLET I. Vol. 1777. 157
&
II.
اد
10
Séance publique de l'Académie d'Arras,
tenue le 5 Avril 1777 .
,
M. l'Abbé Jacquemont , Directeur en
et exercice , ouvrit cette séance par un
of Difcours intitulé : Précis des avantages
de la Littérature .
M. Cauwet de Baly , Chancelier , lut
un Mémoire hiſtorique concernant les
- différentes tentatives que Robert d'Artois
, comte de Beaumont- le Roger, fils
I de Philippe , mort avant fon pere , Robert
II , Comte d'Artois , fit inutilement
pour hériter de cette Province , à l'excluſion
de Mahaut , fille du même Robert
II , qui l'emporta fur fon Neveu,
parceque l'Artois n'étoit pas un fief maf
culin , & que la Coutume du Pays n'admettoit
point la repréſentation , même
en ligne directe.
M. le Baron de Wiſmes fils , nouvel.
lement reçu parmi les Académiciens , fit
fon remerciement , auquel l'Abbé Jacquemont
répondit.
M. Goffe , Grand Prieur de l'Abbaye
L
1
158 MERCURE DE FRANCE .
d'Arrouaiſe , autre nouvel Académicien
ordinaire , prononça auſſi un Difcours de
remerciement , dans lequel il montra
toute l'utilité des Académies Littéraires
non-feulement pour le progrès des Lettres
, mais encore pour le maintien de la
Religion & pour le bien de l'Etat. II
entra à ce ſujet dans pluſieurs détails
particuliers à l'Académie d'Arras .
Directeur répondit à ce Diſcours.
Le
M. Harduin , Secrétaire - Perpétuel ,
termina la ſéance par la lecture d'un
Mémoire ſur le patois nommé Rouchi
ou Drochi, que l'on parle en Arcois.
Après y avoir expoſé les avantages qui
réſulteroient d'une Grammaire fuccinte
& d'un Dictionnaire de cet idiome ; &
après plusieurs obſervations fur les fin
gularités qui le caractériſent & le diftinguent
du françois actuel , il rapporta ,
avec les explications néceſſaires ,
grand nombre de mots françois , que le
Peuple d'Artois , & même beaucoup
d'autres Artéſiens , qui s'expriment bien
d'ailleurs , emploient dans une ſignification
différente de celle que leur donne
le bon langage. Comme ces acceptions
impropres font moins faciles à éviter
que l'uſage des mots , qui portent , pour
un
JUILLET I. Vol. 1777. 159
- ainſi dire , l'empreinte du Rouchi ; M.
Harduin a cru devoir 토 cipalement dans ſon Mésm'oyiarttea.cher-print
de
SPECTACLES.
OPERA.
:
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a continué les repréſentations de Céphale
& Procris , Ballet héroique en trois actes ,
qui a été conſtamment applaudi comme
un nouveau chef- d'oeuvre de l'art , &
une nouvelle preuve du génie riche &
fecond de M. Grétry. Cet Opéra fera
repris & joué alternativement avec
d'autres , ſuivant le nouveau ſyſtême de
l'Adminiſtration , de varier le ſpectacle.
Mademoiselle le Vaſſeur avant quitté
le rôle de Procris , pour jouer dans les
Opéra de M. le Chevalier Gluck , mème
dans celui d'Iphigénie , dont elle n'avoit
point encore eſſayé le rôle ; & Mademoiſelle
Beaumeſnit , obligée , par fon
indiſpoſition , de ſuſpendre le rôle de
l'Aurore , ces deux principales Actrices
ont été remplacées avantageufement.
1
160 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſfelle Châteauvieux a rendu
le rôle de Procris. Une figure intéreſ.
ſante & théâtrale , de la nobleſſe dans
le jeu , de l'intelligence dans le débit ,
une expreffion vive & naturelle dans le
chant , point de cris , rien de forcé , un
organe très- étendu, très agréable , une
prononciation nette & ferme , aſſurent
le ſuccès & la gloire de cette Actrice ,
qui a eu l'avantage de pouvoir dévelop.
per ſes talens dans une muſique où tous
les accens & les mouvemens de la pafſion,
du ſentiment & du goût , ſont ſi
heureuſement indiqués.
Mademoiselle Joinville , jeune Ac.
trice , a joué & exécuté avec applaudiſ.
ſement le rôle de l'Aurore. Sa jeuneſſe ,
un jeu fimple & naturel , & le charme
d'une voix brillante , fouple & légere ,
lui promettent beaucoup de ſuccès dans
les rôles qui lui feront confiés.Son organe
eſt un des plus flatteurs & des plus parfaits
qu'on puiſſe entendre ; & lorſque
l'exercice & l'étude lui auront donné la
préciſion , la ſûreté & le goût du chant ,
Mademoiselle Joinville pourra être regardée
comme une des meilleures Cantatrices
de l'Europe.
Mademoiselle Duplant , dont nous
ne
JUILLET I. Vol. 1777. 161
#ne pouvons trop répéter les éloges , a
obtenu les témoignages éclatans de l'admiration
dans le rôle fublime de la Falousie
, qu'elle a toujours continué de
jouer.
M. le Gros a rendu avec un zele &
un ſuccès conſtant le rôle de Céphale ,
dont le chant eſt ſi favorable au déve-
#loppement de la voix la plus brillante &
la plus parfaite.
Le Public , les Amateurs , & les Auteurs
des paroles & de la muſique de
Céphale , dont nous fommes autoriſés de
rapporter le témoignage , ont été ſingulierement
fatisfaits del'intelligence , de
l'enſemble admirable , de la préciſion &
de l'exécution étonnante de l'Orcheſtre
de notre Opéra , qui eſt regardé , par la
réunion & l'accord des talens en tous
genres , comme le premier & le plus
accompli de l'Europe , & qui , dans cet
Opéra , ſemble avoir redoublé de zele
&d'attention .
On fait des répétitions de l'Opéra
d'Ernelinde , muſique de M. Philidor ,
& de l'Olympiade , muſique de M. Sacchini.
1
L
162 MERCURE DE FRANCE.
:
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES ES Comédiens François ont donné ,
le jeudi 19 Juin , la premiere repré.
ſentation de l'Egoisme , Comédie
velle en cinq actes & en vers , par M.
Cailhava.
nou-
Tous les Perſonnages de cette Piece
ont leur égoïſme. C'eſt d'abord un Précepteur
, égoïſte ridicule , qui ſollicite
fa penfion, l'objet de tous ſes voeux , &
le but de l'éducation qu'il a donnée à
deux Eleves. L'aîné de ces Eleves eſt un
ségoïſte odieux , prêt de tout facrifier à
fon intérêt perſonnel ; le plus jeune eft
un égoïſte amoureux , qui rapporte tout
au bonheur de plaire à ſa Maîtreſſe.
L'Amante honnête & timide n'ofe
déclarer ſes ſentimens ; mais l'égoïſme
de l'amour lui fait tout entreprendre ,
lorſqu'elle fait que fon Amant eſt dans
le malheur. Le Pere eſt un vieillard
égoïſte , uniquement concentré dans les
foins de fon repos &dans le plaiſir de
fon exiſtence. La Mere a l'égoïſme d'un
>
JUILLET I. Vol. 1777. 163
'
1
fot amour-propre , ſe croyant bien néceffaire
, agiflant beaucoup par vanité ,
¡ & s'occupant de bagatelles qu'elle nom.
me de grandes affaires, Enfin un Oncle ,
que ſes travaux ont rendu fort riche , a
l'égoïſme de la vertu & de la bienfaifance;
il fait ſon bonheur du bonheur
de ſa famille & de tout ce qui l'entoure.
Les Valets montrent auſſi de l'égoïſme
pour leur intérêt: le fidele Serviteur de
l'Oncle a l'égoïſme de gouverner fon
| Maître & de ſe rendre utile.
Le Précepteur parle à tout le monde
de ſa chere penſion , qu'il a fi bien méritée
, & qu'il n'a pu encore obtenir. L'aſné
de ſes Eleves ſe mocque de ſes plaintes
, & ſemble enſuite vouloir le récompenſer
, en lui abandonnant l'honneur
& le profit d'un Ouvrage hardi de ſa
- compoſition ; mais qu'il compte bien
reprendre , s'il réuffit. Le Précepteur reçoit
avec empreſſement ce funeſte préfent
, & s'en perfuade déjà l'Auteur ;
car, dit- il , ſi c'eſt moi qui ai inſtruit ce
jeune homme , il eſt clair que toutes ſes
connoiſſances m'appartiennent autant
qu'à lui. Il fait venir le Portier , &
défend l'entrée de la maiſon à des
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
,
Amis dont la fortune , ou le crédit lui
font inutiles ; la permettant à des hommes
intriguans & ſans honneur qui
peuvent le ſervir dans ſes projets. Fl
apprend le retour d'un Oncle , qui ne
l'occupe guere d'abord ; ignorant fon
opulence; mais il ne néglige rien pour
le captiver & pour gagner ſa confiance ,
lorſqu'il eſt informé de fes grandes richeffes
. Cet Oncle vient au ſein de ſa
famille pour y répandre le bonheur. Il
s'informe des caracteres des différentes
perſonnes auxquelles il s'intéreſſe , &
dont il a été toujours éloigné. L'Egoïfte
qui a ſu le prévenir, lui peint adroitement
les défauts de chacun , en paroiſſant
les excuſer. Son frere eft , ſelon lui ,
un jeune Militaire qui voudroit que
toute l'Europe fût en feu , pour faire fon
chemin & acquérir une gloire meurtriere:
fon Pere ne penſe qu'a végéter ;
mais ce ſentiment eſt excuſable dans un
vieillard : ſa Mere ſe tourmente beau
coup pour être quelque chofe ; mais c'eſt
le rôledes femmes ſur le retour de l'âge ;
il leur faut une occupation: ſon Précepteur
eſt un pauvre diable qui croit avoir
beaucoup fait , pour lui avoir appris quelques
mots d'un vieux langage qu'il n'en
JUILLET I. Vol. 1777. 165
1
tend pas. Pour lui , dit-il , il ne fait rien ,
il n'eſt rien ; mais il s'occupe à former
fon eſprit , & à ſe rendre capable de
remplir l'emploi où il ſera placé. L'Oncle
croit voir un fage dans ſon Neveu , &
fonge déjà à lui remettre la moitié de fa
fortune , en le rendant l'arbre du fort
a de fa famille. Il lui donne quinze cent
es mille francs en billets au Porteur , en
d lui recommandant bien d'employer cette
fomme comme un bien commun pour
tous ſes parens. Cet Oncle veut enmêmetems
donner cent mille écus à la jeune
Pupille , fille d'un de ſes Amis , qui eſt
élevée dans la maiſon de ſon frere. Cette
riche dot fait concevoir à l'Egoïſte le
projet d'enlever encore à ſon frere ſa
Maîtrefſſe , & il feint une paſſion qu'il
n'éprouve point, pour déterminer fon
Oncle en ſa faveur. Cependant les traits
du caractere méchant de l'Egoïſte ont
déjà donné des ſoupçons contre lui. Cet
Egoïſte , fier d'avoir entre ſes mains tant
de richeſſes , & voulant toutes ſe les
approprier , manifeſte ſon deſſein à fon
Précepteur , & imagine que ſon portefeuille
a pu être volé , qu'en étant ſuppoſé
privé , il devient alors le maître
de diſpoſer de ces biens à ſon gré,
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Le Précepteur , qui croit voir ſa chere
penſion dans le ſuccès de cette fiction ,
engage fon Eleve à répéter les moyens
&à voir les effets de ce vol. Le portefeuille
eſt donc déposé ſur une table :
un homme eſt ſuppoſé l'avoir dérobé;
ce que fait réellement le Valet fidele
de l'Oncle , qui voit le porte - feuille
&qui le reprend , fans être vu , pour le
rendre à ſon Maître. L'Egoïfte & le
Précepteur , ne s'appercevant de rien,
continuent la répétition de leur fiction ;
mais cette fiction n'en étant plus ane ,
l'Eleve s'emporte contre ſon Précep
teur; celui - ci trouve qu'il joue à merveille
l'inquiétude & le dépit ; & plus
l'Eleve ſe fâche , plus le Maître ap
plaudit à la vérité qu'il met dans fon
rôle. L'Oncle , redevenu propriétaire du
porte-feuille , le rend à fon Neveu,mais
avec d'autres billets qui n'ont point de
valeur , & c'eſt pour l'éprouver. Cependant
on apprend que le Précepteur
a été arrêté comme Auteur d'un livre
dangereux ; fon jeune Eleve , qui a voulu
le défendre , eſt auſſi fait prifonnier.
L'alarme eſt dans la maison. L'Egoïſte
s'applaudit d'avoir évité prudemment le
danger,& rit de l'héroïsme de ſon frere,
JUILLET I. Vol. 1777. 167
L'Oncle veut mettre leVieillard en mouvement
pour ſolliciter la délivrance de
ifon fils ; mais le Vieillard a de la peine
mye à quitter ſon fauteuil & à interrompre
put fon repos ; la Mere voulant trop dire &
th trop agir , ne fait qu'augmenter l'emderubarras
: au milieu de ce trouble , arrive
ile Neveu ; ſa préſence amene la joie.
farC'eſtla jeune Pupille qui a fait connoître
por l'innocence & obtenu la délivrance de
telfon Amant. L'Oncle eſt indigné que
T'Egoïſte ait pu le tromper au point de
flui faire commettre une injustice. Il la
répare en uniſſant les deux Amans. II
apprend à cet Egoïſte qu'il eſt reconnu
pour l'Auteur du libelle , & qu'il eſt
{exilé. Il lui ordonne en même-tems de
remettre les cent mille écus deſtinés pour
la dot de la Pupille. Le Neveu refufe&
prétend faire valoir ſes droits. Il lui redemande
fon porte - feuille que l'Egoïſte
refuſe encore de rendre ; mais , par accommodement
, il renonce au mariage
& doit garder le porte- feuille. Quand le
contrat eſt paſſé & ſigné , l'oncle lui
dit qu'il n'a qu'une fortune imaginaire ;
qu'il connoît trop fon caractere pour le
plaindre , mais qu'il aura pourtant foin
de lui par ſes correspondans. L'Egoïfte
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ſe conſole de ces revers par l'eſpérance
qu'il a de retrouver , dans un autre
monde, un fortune pour laquelle il eſt
diſpoſé de tout facrifier. Les Amans font
unis & fatisfaits , le Vieillard peut végéter
en repos , la Mere faire l'importante
, & l'oncle jouir du bonheur de faire
des heureux .
Cette Piece préſente pluſieurs ſituationsd'un
bon comique. Elle eſt ſur-tout
recommandable par des détails charmans ,
par d'excellens traits de caractere , & par
des morceaux d'un ſtyle ingénieux &
brillant . M. Molé a joué avec beaucoup
de chaleur & d'eſprit le rôle du principal
Egoïſte. Les autres rôles font auffi parfaitement
rendus ; le Vieillard inſouciant,
par M. Déſeſſarts ; le jeune Homme ,
par M. Monvel ; le Précepteur , par
M. Dugazon ; la Pupille , par Mademoiſelle
Doligni ; la Mere tracaffiere , par
Madame Drouin; le rôle de Suivante,
par Madame Bellecourt.
DÉBUTS,
Le Sieur DuFRÉNEL a débuté le mercredi
II Juin , ſur le Théâtre de la
Comédie Françoiſe , par le rôle de Fead
JUILLET I. Vol. 1777. 169
dans Athalic ; il a continué le lendemain
fon début par le rôle d'Arteley , dans
Eugénie. Il a joué enſuite le Pere de Fa
mille & Zopire dans Mahomet. Cet Acteur
a l'habitude du Théâtre , l'intelli.
gence de la ſcene& un jeu naturel ; mais
des moyens foibles pour faire reſſortir
ſes talens.
#Madame LA CROISETTE a débuté le
jeudi 12 Juin , par le rôle d'Eugénie dans
la Piece de ce nom , & par celui de
Lucinde dans l'Oracle. Cette Actrice ,
d'une figure intéreſſante , & dont l'or
gane eſt doux & agréable , joue avec
beaucoup d'intelligence & de vérité.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens continuent ,
avec ſuccès , les repréſentations des trois
Fermiers.
DÉBUT.
1
Le Sieur DONSONVILLE a débuté par le
rôle de Tom Jones , dans la Piece de ce
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
nom , & par le rôle d'Azor , dans Zémire
&Azor. Cet Acteur a obtenu les applaudiſſemens
dus à une voix flexible , bril.
lante& fonore. Il chante très-agréable.
ment , avec ſenſibilité & avec goût ; fon
jeu ſe reffent de la timidité & de la gêne
dont il s'affranchira bientôt par fes
ſuccès & par l'habitude.
A
ART S.
GRAVURES.
I.
La Récompenfe inattendue , les Plaisirs
Nocturnes , deux Eſtampes de 10 pouces
environ de hauteur & 7 de largeur;
ſujets tirés de l'Arioſte , deſſinées parM.
Monnet & gravées par M. Chevery. A
Paris, chez l'Auteur , rue Saint-Honoré
vis-à-vis M. Armet , Notaire.
II.
L'Horoscope accomplie , les Epouх си-
rieux , deux Estampes de 10 pouces de
hauteur & 12 de largeur; compofition
JUILLET I. Vol. 1777. 171
* ingénieuſe & agréable de M. Freudeberg
, gravure faite avec beaucoup de
foin, de talent & d'une maniere finie ,
par M. Ponce. Prix 2 liv. chaque Eſtampe
, chez M. Ponce, rue Saint - Hyacinthe
, maiſon de M. de Bure,
III.
Triomphe de la Peinture , dédié à M.
le Duc de Liencourt , Colonel du Régiment
de la Rochefoucault, gravé par M.
Dennel , éleve de M. Beauvarlet , d'après
le tableau de M. Lagrenée.
Cette Eſtampe a dix - huit pouces de
hauteur & treize environ de largeur. Elle
eſt d'une compoſition très-agréable , & la
gravure eſt d'un burin précieux , dont les
tailles artiſtement variées & ménagées ,
donnent à cet ouvrage un effet pittorefque
& un accord piquant de clairs &
d'ombres. Elle annonce très - avantageuſement
les talens du jeune Artiſte qui en
eſt l'Auteur. Prix 3 liv. chey M. Dennel ,
rue du Petit-Bourbon, près la Foire St,
Germain,
IV.
| Portrait de Foseph II , Empereur & Roi
4.
:
172 MERCURE DE FRANCE.
des Romains , deſſiné d'après Sa Majeſté
Imp. à Paris , en Mai 1777. AParis, chez
Iſabey , Marchand d'Eſtampes , rue de
Gevres. Prix 11.4 f. Ce Portrait , gravé
par M. Barbier , eſt d'une gravure trèsfine
, & peut être peint à la maniere
angloiſe. Il eſt du même format que celui
de S. M Louis XVI , gravé par M.
Lemire.
V.
Portrait de Louis XV , gravé par L.
Boſſe d'après le tableau de M. Vanloo.
Il eſt du même format que le précédent ,
& fe trouve à l'adreſſe ci- deſſus. Prix 1
1. 4 f.
VI.
Portrait de M. le Comte de Buffon , de
l'Académie Françoiſe , de celle des Sciences
, &c . dédié à M. fon Fls.
Ce Portrait, demandé par l'Académie
Royale des Beaux - Arts de Toulouſe ,
vient d'être deſſiné d'après nature , par
M. Pujos , Peintre en miniature , Aſſocié
honoraire de cette Académie , & gravé
par M. Vangeliſti, Il ſe vend chez M.
Pujos , quai Pelletier , maiſon de M. de
JUILLET I. Vol. 1777. 173
Lequin , Orfevre. On lit au bas ces vers
de M. l'Abbé de Lille.
La Nature , pour lui , prodiguant ſa richeſſe,
Dans ſon génie , ainſi que dans ſes traits ,
A mis la force & la nobleſſe
En la peignant , il paya ſes bienfaits.
VII.
Portrait de Benjamin Franklin , né à
Boſton, dans la Nouvelle- Angleterre ,
le 17 Janvier 1706, deſſiné par Ch. N.
Cochin , Chevalier de l'Ordre du Roi , en
1777 , & gravé par Auguſtin de Saint-
Aubin , Graveur de la Bibliotheque du
Roi ; prix 2 liv. 8 f. A Paris , chez M.
Cochin , aux Galeries du Louvre , &M.
de Saint Aubin , rue des Mathurins , au
petit Hôtel de Clugny.
Ce Portrait d'un homme très-célebre
dans les ſciences &dans la politique , eſt
fort reſſemblant , & la gravure en eſt
agréable & pittoreſque.
VIH.
Portrait de M. Sigaud de la Fond,
ancien Profeſſeur de Mathématiques ,
174 MERCURE DE FRANCE.
Démonſtrateur de Phyſique expérimen
tale en l'Univerſité , de la Société Ro
yale des Sciences de Montpellier , &c.
Ontrouve ce Portrait chez Coroin ,Graveur,
rue des Anglois , vis-à-vis la rue
du Plâtre. Prix 12 f.
IX.
1
On publie chez Mademoiselle Heme
ry , rue Caffette , à la Vierge , une fuite
d'Eſtampes gravées dans la maniere du
crayon rouge à la ſanguine , d'après d'ex
cellens deffins des meilleurs Maîtres.
Rien n'eſt plus propre pour fervir de
modeles aux jeunes gens qui veulent ſe
former dans l'art du deſſin. Ces Eſtampes
font:
Un cahier de quatre planches de diffe
rentes têtes , prix 12 f.
Deux têtes de Vieillard , ro ſ.
Une tête de jeune fille d'après M.
Greuze , 16 f..
Une tête de Saint Michel , d'après le
Guide, 16 f.
Le Maître & l'Ecolier , 12 f.
Une tête de femme qui dort , 161.
JUILLET I. Vol. 1777. 175
Χ.
On vient de publier la troisieme &
quatrieme fuite d'Estampes , gravées par
MM. Née & Maſquellier , d'après les
deffins de MM . Robert , Pérignon , Fragonard
& autres habiles Maîtres , pour
enrichir la fuperbe collection en fix
grands volumes in - folio , qui doivent
Tenfermer la defcription topographique ,
epittoreſque , phyſique , hiſtorique , morale
, politique & littéraire de la Suiſſe
& de l'Italie.
Ces Eſtampes , gravées avec le plus
grand foin & le plus rare talent , ſe
diſtribuent fix par fix , de mois en mois.
Chaque volume , composé de 200 Eftampes
, fera complet en dix-huit mois.
Le prix de chaque Eſtampe eſt de 30 f.
pour le Souſcripteur , & de 2 liv. pour
ceux qui n'ont pas ſouſcrit.
Ala derniere livraiſon des Eſtampes
de chaque volume , le texte ſe diſtribuera
gratis.
On peut foufcrire pour ce grand Ouvrage
, ou pour un volume , ou pour
deux , trois , quatre , &c. dans les Provinces
, chez les principaux Libraires;
176 MERCURE DE FRANCE .
& à Paris , chez les ſieurs Née & Maf
quellier , Graveurs , rue des Francs-
Bourgeois , près la Place Saint-Michel ;
&Ruault , Libraire , rue de la Harpe. A
Londres , à la Société Typographique ,
rue Saint - James ; & Lyde , Lib. dans
le Strand.
XI.
Description d'un Monument projeté à la
gloire de Sa Majesté , ſur une nouvelle
Place des Bourbons , en face d'Henri IV ;
par M. Davy de Chavigné , Conseiller du
Roi , Auditeur des Comptes.
Ce Monument s'éleveroit ſur le lieu
qu'occupent les bâtimens actuels du Palais
, rue du Harlay , ce qui exigeroit ,
en cas d'exécution , la démolition ſeulement
de la Place Dauphine.
L'arc de la ſtatue d'Henri IV. feroit
commun à cet édifice , qui ſerviroit de
fond à une nouvelle Place que borneroit
au midi le quai des Orfévres , le Pont
Neuf au couchant , & le quai de l'Hor
loge du Palais au nord.
Ce Monument préſente au centre un
avant - corps principal , deux pavillons
aux
JUILLET I. Vol. 1777 177
aux extrémités , liés par un arriere- corps
intermédiaire. Un ſtylobate continu ,
fert de baſe commune au grand & petit
ordre qui compofſent cet Edifice. La corniche
du petit ordre eſt architravée , &
fert d'impoſte continue , s'élevant à plus
des deux tiers du grand ordre ; l'entablement
de ce dernier , regne dans toute
l'étendue du bâtiment.
Douze colonnes corinthiennes , de
quarante -deux pieds de proportion , &
fix colonnes ioniques de vingt-cinq pieds,
élevées ſur le ſtylobate , ayant dix pieds
de hauteur , font l'ordonnance de l'avant
corps du milieu. Les fix colonnes ioniques,
plantées en hémicycle , ſoutiennent
unArc de triomphe , au - deſſous duquel
eſt placée la Statue de Sa Majefté; elle
y paroît ſur un Trône ; la bienfaiſance
Tous les traits de la Reine , eſt à ſes côtés ,
verſant ſes dons ſur le Génie de la France;
la justice & la vérité ſont au pied
du Trône , appuyées fur le piédeſtal fur
lequel il eſt élevé.
Cet Are de triomphe eſt accompagné
de douze colonnes corinthiennes , dont
deux enavantde chaque côté, forment des
piles qui reçoivent , dans leurs entre-colonnemens
, une niche couronnée de
1
M
178 MERCURE DE FRANCE .
fronton triangulaire , où ſont placées les
Statues de Monfieur & de Monſeigneur
le Comte d'Artois. Toutes ces Figures
ont onze pieds de proportion ,& feroient
exécutées en marbre blanc.
Cet Avant corps principal , eſt ſurmonté
d'un attique , au milieu duquel
ſe voit un grand bas- relief; à ſes extrémités
font deux grouppes , portés ſur les
piles , repréſentant Themis & la Vertu
triomphantes , tenant les vices enchaînés
fous leurs pieds. Un ſecond attique ſert
de piédeſtal aux Génies qui ſoutiennent
les Armes de la France , ce qui concourt
à faire pyramider l'Edifice. Le ſtylobate
de cet avant-corps principal reçoit , dans
Je milieu une table ſaillante , où on lit
cette inſcription.
Benefico Principi Ludovico XVI , legum
Restauratori.
La partie du même ſtylobate portant
les piles, eſt décorée de bas- reliefs , re
préſentant les Génies de la guerre ſe
jouant avec des armes , attributs convenables
au -deſſous des Statues des freres
de Sa Majefté.
Chacun des deux arrieres-corps forme
JUILLET I. Vol. 17778 179
un péryſtile de dix colonnes du même petit
ordre de l'arc de triomphe en niche ;
dans chaque entre - colonnement , font
des croifées fermées en plate-bande , audeſſus
deſquelles font des bas-reliefs , &
accotées par des pilaftres correſpondants
aux colonnes en avant ; à plomb de chaque
colonne font des figures en pied de
vertus allégoriques , tenant les Médaillons
d'un Magiſtrat de chacunedes Familles
les plus diftinguées de la Robe. Entre
le focle du petit ordre & l'entablement
regnant du grand ordre , font des croiſées
couronnées de frontons triangulaires.Une
baluſtrade termine toute cette partie ren
fermée de l'arriere corps , dont le ſtylobate
eft percé de croiſées quarrées à voûtes
, répondantes à chacune des croi
ſées du péryſtile.
Les Pavillons des extrémités ſont compoſés
de quatre colonnes corinthiennes ,
portant un fronton triangulaire , orné de
bas-reliefs , repréſentant d'un côté l'Hiftoire
appuyée ſur le Temps , & occupée
à écrire les faits de Sa Majeſté ; de l'autre
côté Thémis avec ſes attributs , eſt environnée
de Génies allégoriques. L'entrecolonnement
du milieu , eſt occupé par
une grande porte , ayant corniche com
M 2
180 MERCURE DE FRANCE .
plette ,& portant en bas-relief lesArmes
de France. Au- deſſus ſont placés les
buſtes de M. de Maurepas & de M. de
Miroménil , couronnés par des Génies
qui les accompagnent.
Lesdeux autres entre colonnemens ont
deux niches de même proportion que
cellesdes piles de l'avant-corpsprincipal;
on y voit les Statues en pied des Chan
celiers de l'Hôpital & d'Agueſſeau , &
des Préſidens de Thou& de Monteſquieu.
Au milieu de la place , s'élevent des obé
lifques répondantes à l'axe des arrierescorps,&
diſtantes de plus de vingt toiſes
de ce Monument. Ces obéliſques s'élevent
ſur un ſtylobate de même hauteur
que celui de l'Edifice, chauffé d'un perron
varié dans ſon plan. Sur chacun des
côtés , font , en rond de boffe , adaptés des
tritons & naïades , accompagnant des
chûtes d'eau , fervant de fontaines. Cha
que facede l'aiguille eft chargée des mé
daillons de MM. d'Aligre , de Malhezerbes
, de la Chalottais &autres premiers
Magiſtrats des Corps de Magiftrature
rétablis , ainſi que des Miniſtres honorés
dela confiance de Sa Majefté à cette
heureuſe époque. Les médaillons font
au nombre de vingt - quatre , trois fur
chaque face des obéliſques.
. JUILLET . Vol. 1777. 181
Cette Eſtampe ſe trouve chez M.
Viel , Architecte , Inſpecteur des Bâtimens
du College-Royal , des travaux du
Portail de St Sulpice,Enclos des cloches ,
près la rue Férou. Prix , fix livres.
4
La diſtribution ,& l'ordonnance de cet
Edifice font très-heureuſes. La proportion
des deux ordres eſt bien entendue ;les dé-
(tails ſont d'un beau choix , & adaptés
avec fuccès . L'effet général eſt fort intéreſſant.
Ce projet fait honneur à M.
Davy de Chavigné , qui paroſt poſſéder
la grande machine en Architecture , &
être nourri des chef- d'oeuvres de l'antiquité
Grecque & Romaine. La gravure
de ce Monument est très - bien rendue :
elle eſt d'un de nos plus habiles Graveurs
Cen Architecture. M. Gustave Tataval
en eſt le Graveur.
T
MUSIQUE.
I.
ROIS Sonates de clavecin ou fortepiano
avec un accompagnement de violon ad
libitum ; dédiées à M. Preaudeau , Tré-
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
forier Général de l'Artillerie & du Gé
nie ; par N. J. Hüllmandel. Oeuv. III
Prix 6 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue
Baſſe , Porte Saint - Denis , au coin du
cul-de- fac Saint-Laurent; & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
II.
Recueil de Romances & airs nouveaux,
avec accompagnement de clavecin ou
piano- forté ; par M. ***. Prix 6 1. chet
Madame Hüllmandel , rue Baffle , Porte
Saint Denis ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique.
111.
Recueil de différens morceaux de muſique,
ariettes , chanſons & duo , avec accom
pagnement de violon , baſſe & alto obli
gé, ou de piano - forté & harpe ; pat
MM. Albaneſe & Mongenot. Prix 71.
4 f. A Paris , au Bureau de l'Abonnement
Muſical , rue du Hafard - Richelieu .
L'aſſociation de ces deux Auteurs ,
dont les Ouvrages ſont connus avantageuſement
, eſt un préjugé favorable
pour la réuſſite de celui - ci.
On y trouvera la Romance : Dors ,
JUILLET I. Vol. 1777. 183
CO
mon Enfant , &c. qui a eu le plus grand
do fuccès.
IV.
Chaſſe de Tom Jones , avec accompagnement
de guitarre & d'un violon obligé
; par M. Tiffier , de l'Académie Royale
de Muſique ; prix 2 liv. 8 f. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Saint - Honoré , à la
Gerbe d'or , près l'Oratoire ; Mademoi.
felle Girard , rue du Roule , à la Nouveauté.
LA
ARCHITECTURE.
A Source des Arts. C'eſt le nom que
l'on a donné au projet d'un édifice pour
une Académie à Stockholm. Ce projet ,
exécuté ſur une feuille de papier format
d'atlas , eſt compoſé & gravé par L.
Guſtave Taraval , Architecte. A Paris ,
chez Iſabey , Marchand d'Eſtampes , rue
de Gévres ; prix I liv. 10 f.
On peut ſe procurer à la même adreſſe
la figure de la Gruë , machine employée
à la conſtruction de l'Ecole deChirurgie ,
& inventée par les ſieurs Dranſy & Brunet
en 1772 .
1
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
DANSE,
DE mûres réflexions ſur les moyens de
furmonter les obſtacles que la nature
ſemble oppoſer dans quelques ſujets ,
à un talent auſſi agréable que celui de
la danſe , ont fixé l'attention de M.
Bacquoy - Guédon , ſur les Boîteux de
naiſſance. Cet Artiſte , ci-devant Danſeur
du théâtre François , & Maître de
Danſe à Paris , eſt parvenu à faire dif
paroître totalement ce défaut , ſoit en
marchant , ſoit en danſant, dans les per
ſonnes qui n'ont pas encore pris leur entiere
croiſſance. Il n'emploie pas les ſecours
de la Chirurgie , & ne fort point
des bornes de ſon art. Il s'eſt preſcrit
une marche particuliere , qui inſenſiblement
en amene une autre exactement
conforme à celle de la nature. On auroit
peine à croire que cette découverte ,
annoncée dans le Mercure & autres
Journaux , & dont l'utilité a toujours été
démontrée par les ſuccès , ait pu tourner
au déſavantage de ſon Auteur. Cepen
dant , quelques perſonnes mal inſtruites
21
1
JUILLET I. Vol. 1777. 185
ont débité à ce ſujet , que M. Bacquoy-
- Guédon , uniquement occupé de faire
marcher droit des Boiteux , avoit en
tierement quitté ſon état de Maître de
Danſe. Cette fauſſeté, ſi elle s'étoit accréditée
, lui ſeroit devenue très-préju
diciable . Les découvertes que l'expérience
lui préſente chaque jour , loin
de lui faire négliger ſa profection, le
portent , au contraire , à ſe conſacrer
au public avec plus d'ardeur que jamais ,
en lui faiſant part des principes utiles
qu'il a reçus du célebre M. Matignon ,
Penſionnaire Académicien du Roi , &
Danſeur de l'Opéra. Il a trouvé une
méthode pour faire danſer en meſure
ceux qui n'ont point l'oreille juſte ;
méthode ſi courte & fi facile , qu'au
bout des trois premiers mois de leçons
de danſe , un Ecolier eſt en état
de s'appercevoir s'il danſe en meſure
ou non , & en même temps de la re
prendre ſans s'arrêter. Le moyen qu'emploie
M. Bacquoy -Guédon , eft une
maniere particuliere de faire battre la
meſure , dont il eſt l'inventeur. Cette
méthode , qu'il ſe propoſe de développer
aux yeux du Public , conſiſte en
douze procédés pour la meſure du me
M5
186 MERCURE DE FRANCE .
nuet , & fix pour celle à deux temps ,
uſitée dans les contre danſes . M. Bас
quoy-Guédon eſt auſſi parvenu , en ſe
faiſant entendre par certains ſignes par.
ticuliers , à faire danſer les fourds &
muets , & à leur faire battre la meſure ;
ce qu'il eſt en état de prouver par pluſieurs
muets de M. Pereyre , Interprête
& Penſionnaire du Roi , dont on lui a
confié l'enſeignement.
Sa demeure eſt toujours à Paris , rue
de la Poterie , la premiere porte cocheré
à main gauche , en entrant par celle
de la Tiſſeranderie.
On trouve chez lui dés recueils de
menuets & contre - danſes nouvelles , la
collection de ſes contre- danſes , & l'explication
des allégories de celle qui a
pour titre : les Charmes de la France , dédiée
& préſentée à la REINE..
Lettre à l'Auteur du Mercure.
Je viens , Monfieur . de lire dans le Mercure du mois
de Mai , l'extrait de mon Mémoire fur la Métallurgie des
Anciens , & je m'apperçois avec chagrin , mais trop tard ,
que la perſonne à laquelle je m'en étois rapporté pour rédiger
cet extrait , y a fait entrer un article ſur l'art du
JUILLET I. Vol. 1777. 187
Batteur d'or , lequel devoit être totalement ſupprimé. Je
vous prie inſtamment , Monfieur , de vouloir bien inférer
dans le plus prochain Mercure cet avis , pour que le Public
ne ſoît point trompé par de fauſſes notions , & auſſi
pour prévenir toute eſpece de critique .
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec les ſentimens les
plus diftingués ,
Votre très-humble & très-obéiſſant
ſerviteur , AMEILHON.
A Paris , ce 16 Mai 1777 .
BIENFAISANCE.
LaFête de la Roſe a été célébrée à Salency
le 8 Juin , conformément à l'uſage
& à l'Arrêt du Parlement du 20
Décembre 1774. M. le Maréchal de
Broglie , Madame la Maréchale , MM.
leurs Fils , & la jeune Comteſſe de Lamet
, qui étoient pour lors à Carlepont ,
maiſon de campagne de M. de Noyon ,
ſe ſont rendus à Salency , chez M.
Sanvel , Prieur Curé de cette Paroiſſe ,
pour voir cette pieuſe & touchante
cérémonie. On demanda permiſſion à
M. le Maréchal de lui préſenter la
188 MERCURE DE FRANCE .
Roſiere; il répondit , avec cette bonté
& cette douce affabilité qui lui font fi
ordinaires , qu'il vouloit au contraire
qu'on le préſentat à la Roſiere , puifqu'elle
étoit la Reine du jour. Lorfque
cette fille arriva , avec ſa garde ,
fon cortege , les tambours & inftrumens
, M. le Maréchal , avec ſa famille,
forma un demi - cercle dans la ſalle du
Prieur pour la recevoir. Sur les inſtances
des Officiers de la Juſtice , en l'abfence
du Seigneur , le Comte de Revel
, fils du Maréchal , & Madame la
Comteſſe de Lamet , firent l'honneur à
la Roſiere de lui donner la main dans
toute la cérémonie. M. le Maréchal ,
avec le reſte de fa famille , fut auffi
du cortege de la Roſiere à l'Egliſe , à
la Chapelle de la Roſe , & même au
lieu où on lui rend des hommages. M.
l'Abbé de Sinety , Vicaire - Général
du Dioceſe , couronna la Roſiere , & lui
fit le diſcours d'uſage , à l'occaſion de
fon couronnement. Lorſque la cérémonie
fut finie , M. le Prieur fit ſervir à
Madame la Maréchale une collation
& des rafraîcheſſemens à toutes les
perſonnes qui fe rendirent chez lui ,
foit par curiofité , ou par amitié. M.
JUILLET I. Vol. 1777. 189
le Maréchal & fa digne Epouſe , vou-
Jurent admettre à leur table la Roſiere ,
fon pere & fa mere , & les placerent à
leur côté ; c'étoit un ſpectacle bien
touchant , de voir ces bonnes gens ,
ne fachant trop quelle ſituation tenir ;
mais M. & Madame la Maréchale les
raſſurerent , en leur offrant de tout ce
qui étoit fur la table , en buvant à
leur ſanté , & leur permettant de boire,
à la leur. Une danſe dans la char
mille du Prieur , mit fin à cette char
mante Fête. M. le Prince de Broglie
danfa avec la Rofiere , & MM. fes
Freres avec les anciennes Roſieres . Mal
gré le nombre infini de Spectateurs
qui accoururent de toutes parts à cette
Fête , tout s'y paſſa avec décence &
fans confufion ; tous s'en retournerent
dans l'admiration , louant la piété , l'affabilité
de M. & Madame la Maréchale.
Les bons & vertueux Salenciens , & furtout
le pere & la mere de la Rofiere ,
à qui M. le Maréchal fit un préſent
conſidérable , ne ſont pas encore reve
nus de leur ſurpriſe ; ils n'oublieront
jamais une époque qui donnera un nouvel
éclat & une nouvelle célébrité à
cette cérémonie , déjà fi connue dans la
France.
190 MERCURE DE FRANCE.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
Monfieur , j'ai lieu d'eſpérer que le Public applaudira à
la nouvelle préparation d'extrait gommeux réſineux de ga.
yac , que je viens d'indiquer pour le traitement de la
goutte & des rhumatiſmes goutteux : mais il eſt très - intéreſſant
pour le ſuccès de ce remede , qu'il n'y ait aucune
erreur , ni omiſſion. C'eſt pourquoi je vous prierois
de vouloir bien faire corriger une faute d'impreſſion que
j'ai remarquée dans l'annonce qui en a été faite. La boisfon
analogue à ce traitement , doit être compoſée avec la
feuille de genepi , autrement dit the des Alpes, & non
avec la feuille de genet : ces deux plantes poſſedent des
vertus bien différentes.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très - humble & très - obéifſfant
ſerviteur , MARTIN , Apothic. rue
Croix des Petits-Champs .
Variétes , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
LE fieur Perier , le jeune , au Château
de Ville - le - Roi , près d'Eſſonne , route
;
JUILLET I. Vol. 1777. 191
de Fontainebleau , a préſenté, le 8 Janvier
dernier , à l'Académie Royale des
Sciences , une eſpece de jambe ou ſupport
mécanique , pour l'usage des perfonnes
eſtropiées de quelque façon que ce
puiſſe étre , d'un côté du corps , qui
a été approuvée le 30 Avril dern, après
les expériences faites par un homme de
grande confiance , eſtropié à la derniere
extrémité depuis l'âge de trois ans , qui
fut choiſi par MM. de l'Académie.
Cette jambe ou fupport mécanique est
flexible au genou ; M. Tenon & M. le
Roi ont été nommés pour en faire l'examen.
Ils terminent les rapports avantageux
qu'ils en ont fait, par dire que
la jambe ou ſupport mécanique du ſieur
Perier , eſt ingénieuſement conſtruite;
qu'elle n'a pas les inconvéniens des béquilles
à potence , qui difforment le corps ;
qu'elle ne paroît accompagnée d'aucune
incommodité dans ſon uſage , au moins
pour les adultes ; & qu'elle mérite , par
ces différentes conſidérations , d'être approuvée
par l'Académie , comme promettant
pluſieurs avantages aux perfon.
nes qui ne font obligées de ſe ſervir de
béquilles , que parce qu'elles ont une foibleſſe
ou une impoſſibilité de marcher ,
192 MERCURE DE FRANCE.
dans la jambe&dans la cuiſſe , d'un cô
té du corps. Les perſonnes qui auroient
la jambe ou la cuiſſe coupée , l'Auteur
leur en fait une de même forme que la
naturelle , qui a la flexibilité du pied &
celle du genou ; enfin , le ſieur Perier
permet de faire les eſſais néceſſaires pour
connoître l'utilité & la ſolidité de tout
ce qu'il préſente. Avant de recevoir
l'argent , il prie ceux qui ſeroient dans
le cas de recourir à lui , de vouloir bien,
en lui écrivant, affranchir leurs lettres.
Quant à ceux qui font dans Paris & fes
environs , il ſe tranſportera chez eux
s'ils l'exigent , fans aucun intérêt. Il prie
les perſonnes de Province de lui dire par
leurs lettres , de quelle façon elles font
eſtropiées ; il ſe fera l'honneur de fervir
ceux qui voudront en faire uſage , avee
le plus grand zele.
II.
Le fieur Rouſſeau , Auteur & Facteur
de nouveaux cadrans ſolaires fur glaces
a inventé une nouvelle maniere de conftruire
des cadrans , qu'il nomme parlants ,
dont le modele eſt chez lui. Il con
tinue toujours de tracer des cadrans,
foit
JUILLET I. Vol. 1777. 193
ſoit ſur glaces & fur murs , à la ville
& à la campagne; il demeure rue Paftourelle
, chez l'Arquebuſier , à fon
obſervatoire.
III.
On a déjà annoncé que le ſieur Siévre
, de Marſeille , avoit préſenté à
l'Académie des Sciences , le modele d'une
Machine , au moyen de laquelle il détritoit
les olives ſans écraſer les noyaux ,
ce qui lui procure une huile pure , &
plus agréable au goût que celle qu'on
connoît. Il vient d'établir ſon entrepôt
de cette huile au Dépôt de Provence ,
- rue S. Honoré , près de l'Oratoire.
IV.
Prospectus d'un Planétaire , ou Planifphere
nouveau , inventé par M. Flecheux ,
approuvé de l'Académie Royale des Sciences,
proposé par Souſcription.
Ce Planétaire repréſente le mouvement
de la lune autour de la terre ; le
mouvement apparent des Aſtres , caufé
1º. par la révolution de la Terre fur
N
194 MERCURE DE FRANCE.
ſon Axe en 24 heures; 2º. par le mouvement
annuel de la Terre dans fon
orbite autour du ſoleil. Ce même Planétaire
fait trouver à tout inſtant le lieu /
du Soleil , ſa déclinaiſon & ſon équation
journaliere. Il eſt facile de connoître par
ſon moyen l'heure à laquelle le Soleil ,
Ja Lune , les Etoiles de la 1 , 2 , 3 &
4e grandeur , doivent paſſer par le méri.
dien d'un lieu donné dans un jour déterminé,
ou par quel méridien paſſent les
Aſtres dont on vient de parler , & l'heure
qu'il eſt ſur ce méridien , & cela à
tout inſtant..
L'intelligence de cet inſtrument donnera
tout de ſuite celle d'une Carte ou
Sphere céleste quelconque , &c. &c.
On vend enſemble un petit Livre qui
en donne l'intelligence , & qui contient
de plus un petit traité de la Mappe-monde,
dont on trouve la figure au bas du
même Planétaire.
Le prix de la Souſcription eſt de 24
liv. tout monté & garni d'un cadre doré.
Ce tableau fait un ornement auffi curieux
qu'utile.
La Souſcription s'ouvrira le premier
Juillet prochain , & fera fermée au 15
Février 1778 , paſſé lequel temps on
payera ce même Planétaire 30 liv.
JUILLET I. Vol. 1777. 195
S
12
On ſouſcrira chez M. Leboeuf de
Lebret , Notaire , rue des Prouvaires ,
au coin de celle des deux Ecus.
Et chez Madame la veuve Thibouſt ,
Imprimeur du Roi , Place de Cambray ,
à Paris.
ANECDOTES.
I.
UN vieillard riche , mort , depuis peu ,
avoit renvoyé tous ſes domeſtiques , pour
épargner leurs gages & leur nourriture ;
mais , quoiqu'il fût avare, ilavoit la vanité
de ne vouloir point le paroître; il avoit
confervé , de tous ſes habits de livrée
qu'il avoit vendus , une ſeule manche
qu'il paſſoit dans ſon bras lorſqu'il vou
loit jeter de l'eau par la fenêtre , afin que
ſes voiſins ne s'apperçuſſent pas qu'il
ſe ſervoit lui - même. Avant qu'il eût
renvoyé ſes domeſtiques, s'il avoit une
longue courſe à faire , il empruntoit leurs
fouliers pour épargner les fiens.
A
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
II.
Un particulier de Londres , chargé
de famille , & réduit à la plus extrême
indigence , ſollicitoit un emploi dans
les Douanes pour ſubſiſter avec ſa femme
&ſes enfans. C'étoit au premier Miniftre
qu'il s'adreſſoit pour l'obtenir. L'anique
réponſe qu'il recevoit c'eſt qu'il
n'y en avoit aucuns de vacans. Le folliciteur
, bien inſtruit du contraire , ne
ceſſoit de ſe préſenter dans l'antichambre
du Miniſtre , eſpérant l'emporter
enfin par ſa conſtance , que le beſoin
preſſant dans lequel il ſe trouvoit , rendoit
opiniâtre ; il fatigua tellement
le Miniſtre , que celui-ci en eut de l'humeur
, & lui accorda un jour audience
pour la lui témoigner, Il écouta patiemment,
& avec reſpect , les reproches.
Lorſqu'ils furent finis : J'ai mérité
vos plaintes , lui dit- il; mais que votre
grâce daigne conſidérer mon état &
ma miſere: la néceſſité m'a forcé de
» m'y expoſer. Ayez la bonté de jeter les
> yeux fur mon mémoire, c'eſt l'unique
faveur que j'oſe demander. Il n'eſt pas
• long; cette lecture eſt l'affaire d'un
α
"
JUILLET I. Vol. 1777. 197
,, inſtant. Le Miniſtre prit ce mémoire ,
il le trouva conçu ainſi : ,, Un chien étoit
,, entré dans le Palais d'un Prince : on
,, ordonna de le chaſſer. Le chien revint :
,, on le chaſſa de nouveau ; on lui donna
,, même des coups de bâton , il revint
,, toujours ; le Prince ordonna enfin
,, qu'on le laiſſat tranquille & qu'on lui
,, donnât à manger. Depuis ce temps ,
„ le chien fidele n'abandonna plus fon
,,bienfaiteur ; il s'attacha à lui , le ſui-
,, voit par tout , paſſoit toutes les nuits
,, à la porte de ſa chambre. Le Prince
,,prit à son tour de l'attachement pour
,, cet animal , & lui aſſigna , en mou-
„ rant , une penſion pour ſubvenir à ſes
,, beſoins." Le Lord ayant lu le mémoire
, fourit ; & paſſant à fon Bureau , fit
expédier & figna une commiſſion de
Directeur des péages , qu'il remit au
Suppliant.
III.
Les Francs-Maçons de Paris ont fait ,
depuis peu , de grandes réjouiſſances à
l'occaſion de la délivrance de leurs freres
de Naples. Un pauvre diable , qui avoit
entendu dire que les Francs - Maçons
s'aſſembloient pour faire de l'or , forma
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
le deſſein d'apprendre ce ſecret ; il trouva
le moyen de ſe gliſſer dans la Loge,
&de s'y cacher derriere une tapiſſerie,
Une toux involontaire l'ayant décélé ,
on l'obligea , ſuivant les ſtatuts , à ſe
faire recevoir . Après qu'on eut appris
de lui le motif de ſa curioſité , les fre.
res , qui étoient tous des gens diſtingués
, firent , en faveur de ce malheureux
, une quête qui produiſit 75 louis
d'or. Ainſi le nouveau frere n'a pas été
entierement trompé dans l'eſpoir qu'il
avoit d'apprendre à faire de l'or.
IV.
:
Dantzick eſt appelé Gedanum en Latin,
& le mot Allemand eſt dérivé de
celui de Dantzen , qui ſignifie Danfer.
La cauſe de cette étimologie vient de
ce que certains payſans s'aſſembloient
ordinairement au lieu où Dantzick eſt
bâti , & ayant deſſein d'y former une
ville, ils demanderent cette place à un
Evêque a qui elle appartenoit , lequel
leur accorda autant de terrein qu'ils en
pourroient entourer en ſe tenant par
lamain, & faiſant un rond en forme de
danfe.
JUILLET I. Vol. 1777. 199
F
AVIS.
I.
1 Chiffres & autres ſujets de goût , qui peuvent
décorer avantageusement les bijoux .
1
LE fieur Gagnebin , Graveur , s'étant appliqué particu-
Jierement , pendant nombre d'années , à l'étude des chif
fres , eſt parvenu à les compoſer ſi heureuſement , qu'il oſe
ſe flatter de fatisfaire les Amateurs en ce genre , qui de.
fireroient les voir exécuter en or , pour diamans , en cheveux
ou dans leurs cachets , & cela , avec une propreté
& une élégance peu communes . Il grave auſſi toutes
fortes de caracteres , de deviſes ,& compoſe des trophées ,
des bouquets & autres ſujets de fantaiſie , tant en métaux
qu'en émaux tranſparens & en opaques. :
T
Sa demeure eſt rue du Harlay , en la Cité , à côté du
Palais , vis-à-vis la Place Dauphine , à l'enſeigne du Chif
fre Royal , l'allée du Patiſfier.
I I.
Mouchoirs de Fil.
Le Public a déjà été prévenu d'une Fabrique nouvelle
&unique de mouchoirs de fil rouge , imitant les Indes .
)
)
N 4
200 MERCURE DE FRANCE .
bon teint. On l'avertit de nouveau que la-dite Fabriqu
ſe perfectionne de plus en plus , & qu'elle garantit ſes or
vrages à toutes épreuves ; enforte que ſi parmi les perſonnes
qui acheteront desdits ouvrages , il ſe trouvoit quel
que mécontent , ce qu'elle n'a pas lieu de croire , elle fe
foumet à la reſtitution du montant des marchandiſes dont
on ſeplaindroit.
1 Le dépôt eſt toujours chez le ſieur Briard , Marchand,
rue Saint-Antoine , au coin de celle vieille du Temple ; &
chez le ſieur Vitry , fur le Pont-Neuf , n . 10.
III.
Petites mêches de lampes.
Le Sr. Perin , déjà connu par ſes petites mêches de
lampes de nuit , avertit qu'il n'a, jamais ceſſe , & continue
de débiter , à la ſatisfaction du Public , ſes petites mé-
Ches , moyennant 30 fols la boîte , pour l'année , en ſa
demeure , rue Chriſtine , nonobſtant qu'il ait été dit &
écrit qu'il n'en débitoit plus ; il prie les perſonnes qui
voudront en avoir , de lui écrire directement , en lui indiquent
la voie par laquelle il devra les envoyer , lui adreſſfant
une lettre-de-change du prix du montant de la quantité
qu'elles en demanderont , & payant le port des lettres :
elles ſeront ſures d'être ſervies promptement & avet
exactitude.
JUILLET I. Vol. 1777. 201
ADDITIONS DE HOLLANDE.
J'AI
1
Trois Lettres d'un Américain en Europe.
3 Juillet 1777
'AI le plaiſir ' de vous informer , que des Lettres de
Portsmouth dans la Nouv. Angleterre , du 3 Juin , m'apprennent
, que l'Amphitrite y eſt arrivé heureuſement ,
après une navigation de quatre- vingt- dix jours. Ce vaisſeau
, dont la charge étoit précieuse pour notre Armée ,
eſt arrivé dans le bon temps encore , puiſque la Campagne
n'étoit pas commencée. Ces Lettres ajoutent , que le
-Peuple étoit courageux , plein de réſolution , & , ce qui
eſt le point le plus eſſentiel , unanime . Notre Marine croît
à vue d'oeil : pas moins de 5 vaiſſeaux de 74 pieces fur
les Chantiers , vont être bientôt lancés à l'eau. Jamais ,
mon bon ami , depuis que la guerre a commencé , je n'ai
été plus für de notre ſuccès que je ne le ſuis dans ce
moment ; & cependant , je ſuis toujours plus impatienté
de l'inconcevable apathie de certaines Puiſſances , capitalement
intéreſſées à un événement qui est à la porte , qu'il
ne tient qu'à elles encore de faire tourner tout à leur
avantage , il ſemble qu'elles négligent , qu'elles dédaignent
une occaſion unique , qui n'a jamais éte en leur pouvoir ,
& qui , ſi elles la laiſſent échapper , non ſeulement ne ſe
préſentera plus , mais , ſemblable à une arme à deux tranchants
, peut bleſſer la main à qui on l'arrache. - Le
N5
202 MERCURE DE FRANCE .
nouvel emprunt de l'Angleterre a beau avoir été rempli
en moins de rien , avec la plume , par les ſouſcrivants;
les vrais prêteurs ne ſe preſſent guere pour le réaliſer ; &
jamais on n'a vu dans cette Iſle les eſpeces s'éclipſer
comme elles font. Les Anglois ſe plaignent de ce que la
Hollande n'a pas placé les ſiennes dans leurs nouveaux
fouds. Jamais les Hollandois n'ont donné de plus grande
marque de leur ſageſſe. Ils ont déjà aſſez de leur argent
dans cette Galere. Si l'Amérique eſt ſéparée de l'Anglererre
, adieu principal & intérêts. Cependant ſi l'Angle,
terre s'accommodoit , ſi elle réuſſiſſoit à former une con
fédération avec l'Amérique , elle pourroit encore s'élever
à un point de grandeur ſupérieur à tout ce que l'Europe
avu juſqu'ici . Mais une ſéparation violente , & qui laifſera
ſubſiſter l'inimitié entre les deux peuples , doit néceſſairement
entraîner le Peuple Anglois à une Banqueroute
, & l'obliger à choiſir de deux maux le moindre , je
veux dire , à ſe laiſſer aller entre les bras d'un Gouvernement
abſolu , pour ne pas ſe voir anéanti comme Peuple
diſtinct.
LETTRE dun Américain préſentement en Europe
du 7 Juin.
J'AAPPPPRREENNSS ,, MON AMI , que les Emiſſaires Britanniques
s'évertuent à faire courir dans vos Quartiers les
bruits d'un Accommodement entre le Congrès & la Grande-
Bretagne : Ils font le même manege ici. Depuis longtems
je ſuis convaincu , qu'il n'y a pas d'action qu'ils
n'oſent entreprendre , ni de conte auquel ils ne donnent
cours , pour parvenir à leurs fins. Les derniers Avis authentiques
qu'on a, ſoit de la part du Congrès , ſoit de
JUILLET I. Vol. 1777. 203
a Nouvelle-York , ne paſſent guere le 10 Avril. Alors il
n'y avoit pas l'ombre d'un Accommodement. La ſeule
Ouverture , qu'on eût faite , aboutit à une infinuation , de
a part du Général Lee, du defir qu'avoit le Chevalier
Howe de renouer avec le Congrès , pour tâcher d'en veair
à un Traité ; ouverture , à laquelle le Congrès avoit
épondu , qu'il ne vouloit ni conférer ni traiter auffi longems
qu'on ne reconnoîtroit point l'Indépendance de l'Amérique.
En voilà aſſez pour faire voir , combien peu de fond il
y a à faire fur de pareilles affertions . -MON CHER
Amı ! j'ai vu arriver des choſes ſi extraordinaires & fi peu
prévues , j'ai vu des conduites ſi étranges , qu'il n'y a
preſque plus rien qui m'étonne : Er néanmoins , s'il arrivoit
, que les deux Peuples en Guerre s'accommodaſſent ,
tandis que le Congrès auroit encore la plus foible eſpérance
de ſecours étranger , ma ſurpriſe , je l'avoue , ſeroit
extrême. Cependant , s'il eſt vrai , comme on le ſoutient
poſitivement , que le Miniftere Britannique ſoit aſſuré , que
les Etats-Unis ne feront foutenus par aucune Puiſſance Européenne
dans leur Projet d'Indépendance , & fi l'on peut
porter le Congrès à le croire auſſi , où eſt l'Homme qui
puiſſe être furpris de voir en ce cas les Américains prêter
l'oreille à des conditions avantageuſes , & entrer en com
poſition , plutôt que de ſe hazarder plus longtems à lutter
contre la plus formidable Puiſſance de l'Europe & contre
ſes Alliés , fans eſpoir d'avoir , de leur côté , des Amis qui
les avouent & les ſoutiennent ? Ou plutôt ne ſeroit- ce pas
étonnant , qu'ils continuaſſent une Guerre , que perſonne
ne fe foucieroit d'appuyer ? - Mais , avec tout cela ,
je connois trop bien mes Concitoyens , & les principes
qui les animent , pour penfer qu'ils s'accommodent ja
1
204 MERCURE DE FRANCE.
mais à des conditions au - deſſous de l'Indépendance ; quoi
que fûrement tout autre Peuple , dans la même ſituation ,
accepteroit les offres qui leur ont été faites.
N'imputez point à vanité ce que je viens d'avancer : Je
ſuis bien éloigné de vouloir exalter ma Nation aux dépens
de toutes les autres . Mais nous ſommes un Peuple neuf,
ayant certaines notions tout-à-fait nouvelles , ou fi longtems
oubliées , ſi peu préconisées , ſi ce n'eſt dans les
ſpéculations de quelques Philoſophes , qu'il eſt difficile , &
peut-être impoſſible de nous comparer avec quelque autre
Peuple que ce ſoit. Une raiſon dégagée de préjugés , &
le timple ſens commun , mettront le petit nombre en état
de juger : La foule , à ſon ordinaire , s'en rapportera à
l'événement. Je ne me mêle volontiers ni de décider ni
de prédire ; mais je veux bien , au hazard de perdre tout
mon crédit , vous aſſurer , qu'il n'y aura aucun Accommodement
quelconque , ou , s'il s'en faisoit un , que la Guerri
en Europe en seroit la conféquence : Et je laiſſe penſerà
ceux des Politiques , qui craignent d'offenſer la Grande-
Bretagne , tandis que l'Amérique ſeule occupe plus que fu
forces naturelles , quelle ſeroit la chance d'une Guerre
avec elle , ſi elle étoit en Paix , en bonne intelligence , ou
même en Alliance avec l'Amérique. On a ſouvent fait peur
au Monde de la prétention d'une grande Maiſon à la Monarchie
Univerſelle ; & l'Angleterre s'eſt épuisée pour s'y
oppoſer & pour s'engager dans des Alliances , qui devoient
la mettre en état (pour me ſervir de l'expreffion ridicule
& inintelligible de certains Politiques) de tenir en
équilibre la Balance des Puiſſances Européennes : Mais permettez
à un Américain de dire ſon ſentiment ſur ce ſujet;
il pourra du moins vous amuſer.
Depuis le tems que , par une ſuite du Syſtème féodal
JUILLET I. Vol. 1777. 205
qui prévalut en Europe , tous les Seigneurs ſont devenus
Souverains , juſqu'à notre époque , le nombre des Royaunes
& autres Puiſſances indépendantes a conftainment dininué.
Remontez de trois Siecles ; comptez les diverſes
Puiſſances qui exiſtoient alors ; comparez-les à ce qui en
eſte aujourd'hui ; jettez un coup-d'oeil en avant , & vous
conclurez , que le tems n'eſt peut- être pas loin , où toues
ces Parties ſe réuniront enfin en un ſeul Tout. Il ne
e paſſe pas de Génération pas de Guerre , que l'on
"n'en voie anéantir ou plutôt engloutir quelqu'une.
ا
Mais dans quel point cet Empire Univerſel paroit-il vouloir
ſe concentrer en Europe ? Sera-ce dans la Maiſon de
Bourbon ? J'aſſure que non , toute formidable qu'elle eſt
par ſes liaiſons & ſes Alliances dans le Sud. Mais j'ofe
préſager que , fi la Grande - Bretagne s'accommode & fe
"lie avec les Etats - Unis ; ſi par conséquent elle ſe rend
maître du Nouveau-Monde ; fi elle ſe met en poſſeſſion des
tréſors inépuiſables des Indes-Orientales , en s'emparant des
affaires de ces Contrées , comme elle le pourra en 1780.
lorſque la Chartre de la Compagnie laiſſera , à ſon expiration
, & Territoire & Comunerce à ſa diſpoſition ; ſi elle
reſſerre de plus en plus ſon Alliance déjà trop étroite
avec la Rufie , j'oſe , dis-je , préſager , & il eſt aiſé de
prévoir ,,, que la Grande - Bretagne , l'Amérique , & la
Ruſie unies , commanderont non ſeulement à l'Europe
, mais au Monde ",
La Ruſfie , ainſi que l'Amérique , eſt un Etat nouveau,
qui s'éleve avec une rapidité ſurprenante : Sa conſommation
de Manufactures Britaniques, & ſes retours en matieres
crues , croiſſent dans une progreſſion , qui approche
de celle des exportations & importations Américaines. Si
206 MERCURE DE FRANCE .
&
A
C
p
f
c
F
tous ces objets alloient fe concentrer en Angleterre , le a
richefſes & la puiſſance de ce Royaume ſeroient fans p
reilles dans les Annales du Monde. Enorme Coloffe ,
pied appuyé ſur la Ruffie , l'autre affermi fur l'Amérique,
elle chevaucheroit (pour me fervir de l'expreffion de Sha
kespear) votre pauvre Europe ; & les Puiſſances , aujour
d'hui les plus fieres , obligées de ramper entre ses jambes,
feroient l'une après Pautre réduites en poudre. Vous fouriez
de ma prophétie ! Mais obſervez , qu'elle n'eſt que con
ditionnelle. Je crains moi-même , qu'e'le n'ait le fort de
tant d'autres ; qu'on n'y ajoute foi , qu'on ne l'entende
bien , qu'après que l'événement l'aura juftifiée. Sembla
ble à mes bons Prédéceſſeurs du vieux tems , qui ſe me
lerent de prophétiſer des événemens désagréables , je m'ef
force de prévenir celui-ci , s'il eſt poſſible ; car mon defir,
le voeu de mon coeur , ma paſſion ſera toujours , que l'A
mérique foit à jamais exclue des intérêts & des liaiſons
politiques de l'Europe , autant que la Nature l'a déjà fé
parée de cette partie de la Terre; & que le Commerce
feul , libre , amical & indépendant , forme le noeud , qui
nous lie avec elle.
EXTRAIT d'une lettre d'un Américain en Europe , de
20 Juin.
ود
EN attendant des nouvelles directes contentez
vous , Mon Ami , de ce qui nous parvient par la voie de
l'Angleterre. La vérité ne laiſſe pas que d'y percer à travers
le cahos des menſonges qu'on y débite : c'eſt le ſoleil
qui darde ſes rayons par des intervalles que laiſſent
les nuages . Les plus impudent de ces menfonges , puisJUILLET
I. Vol. 1777. 207
re c'eſt celui de tous qui a été le plus ſouvent répété ,
toujours démenti , c'eſt le bruit d'un prochain accom
odement entre la Grande- Bretagne & l'Amérique - Unie.
Turez hardiment , & de toutes les manieres poſſibles , que
bruit eſt de toute fauſſeté ; que l'Amérique - Unie n'a
is fait la moindre avance vers cette prétendue ſoumis-
Son ; & que , loin d'accepter la paix à quelque prix que
foit , elle n'en voudra d'autre que celle qui établira
Dur baſe préliminaire , ſon indépendance reconnue. Au
ement , nous périrons , & nos ennemis périront avec
Yous . Vous avez vu comme ils ont brodé leur derniere
ntrepriſe dans le Connecticut. Tout ce que prouve ce
fu'il y a de vrai dans le fait , c'eſt qu'il nous eſt difficile
e préſerver de l'une ou l'autre incurſion toute la vaſte
tendue de nos côtes . Je crois pourtant que la réception
qu'on leur a faite dans celle-ci , & la peine avec laquelle
s ont échappé , comme par miracle , à leur totale defruction
, leur fera paffer le goût de faire ſouvent de paeils
eſſais . L'ennemi commence enfin à rendre juftice
'intrépidité de nos gens : il avoue que fa retraite étoit
coupée , fi nous avions eu plus d'officiers expérimentés .
Nous n'avions que 260 hommes de troupes continentales
Hans cette action ; le reſte n'étoit que de la milice raſſemplée
à la hate. Remarquez bien , que juſqu'ici les entroirs
qui ont le plus fouffert , font préciſement ceux où
la cour avoit le plus d'amis . New- York , la loiale Cité,
eft à demi- ruinée , pendant que cette guerre enrichit Boston
, ce ſiege du dammé esprit républicain , pour parler le
Jangage des Courtiſans . Norfolk , en Virginie , contenoit
plus de Torys que tout le reſte de la province ; & Norfolk
n'eſt plus. Le Jersey , où Howe ſe vantoit d'avoir
tant de partiſans , eſt maintenant une province désolée.
208 MERCURE DE FRANCE.
Les dernieres villes que la vengeance Britannique vient de
détruire , étoient les deux ſeules de la province qui fu
ſent d'un ſentiment contraire aux réſolutions du Congra
la viſite de leurs Amis leur a été bien fatale. Nombre
d'Américains ont été tués avec la protection de Howe dans
la poche: on s'eſt dépêché de les envoyer en paradis,
comme fideles , de peur qu'ils ne ſe fiſſent damner en de.
venant rebelles. Le fils du général Woofter a été tué a
défendant le corps de ſon pere , ſans vouloir de quartier.
Sept hommes des environs , qui s'étoient barricadés dans
une maiſon , d'où ils ont fait beaucoup de mal à l'enne
mi , ont mieux aimé périr dans les flammes , que de
rendre. Deux jeunes volontaires , de grande eſpérance
riches , de ma connoiſſance , ont combattu là comme fi
ples foldats , & font tombés , comme je defire de tom
ber. Arnold , aiant ſon cheval tué ſous lui , caffe la tête
à l'homme qui l'attaquoit , s'élance ſur une autre mor
ture , rallie ſes gens , & les ramene à la charge. Les (0
cartouches par tête que l'ennemi a dû conſumer , & i
marche continuellement harcelée , doivent vous faire juga
s'il a eu chaud. Le peu qui nous eſt parvenu du côté d
l'Amérique, nous fait penſer que les ennemis ſongent
changer de conduite envers nous : il paroſt qu'ils veulent
traiter avec plus d'humanité nos priſonniers , dans la vue,
fans doute , de ne pas aigrir davantage un peuple , ave:
lequel , s'ils ne le peuvent ſubjuguer cet été , ils eſperent
de ſe réunir ſous une forme différente , en renonçant
leurs prétentions , & en reconnoiſſant notre indépendance.
Vos amis Européens devroient bien prévoir la poſſibilic
d'un tel événement. Ils devroient ſe rappeller , que nous
n'avons pas cherché l'indépendance ; que nous y avons
été poufles par forces que pluſieurs des nôtres ne font
entrés
JUILLET I. Vol. 1777. 209
t
entrés dans ces meſures communes que par néceſſité , &
point par inclination. La mort du Roi d'Angleterre , &
le changement du miniftere , pourroient priver une certaine
puiſſance de l'opportunité la plus glorieuſe qui jamais
ſe ſoit offerte , de s'élever ſur les ruines de la mortelle
rivale. Elle a fait affez pour exciter le reſſentiment de
celle- ci : il lui reſte à s'aſſurer de notre gratitude. Après
tout , & fi toute la terre demeuroit fourde pour nous , il
nous reſteroit toujours une confolation , qui eſt , que s'il
faut combattre ſeuls contre l'ennemi de tous , nous ne devrons
à la fin notre liberté qu'à nous-mêmes ":
2
EXTRAIT d'une Lettre de Londres , da 23 Juin , 1777.
LAA mere Patrie eſt ma mere l'Oie ; elle endort les enfants
par fon conte d'une réconciliation avec les méchante
garçons . Les hommes ici ſavent qu'il n'y a pas un mor
de vrai . Les paiements pour le nouvel emprunt vont à
pas d'âne bâté , & iront à pas de tortue , & même d'é
crevice fi nos fortes têtes n'imaginent quelque expédient ,
pour nous raſſurer contre les frayeurs d'une guerre prochaine.
Voilà les préliminaires de la paix ſignée entre
l'Eſpagne & le Portugal. On aſſure de tous côtés , que
les articles en ſont extrêmement avantageux pour l'Eſpagne
en particulier , & pour la Maiſon de B en général
: que l'un des principaux eſt l'acceſſion au Pacte de
Famille : qu'un autre ſecret, (ſuite d'ailleurs néceſſaire du
précédent) , c'eſt la renonciation , de la part du Portugal ,
à ſes anciens engagements avec l'Angleterre. Enfin nous
parions déjà ici , que dans peu les Ports Portugais feront
ouverts aux armateurs Américains , & que nous pourrons
prier nos amis les Hollandois , de racheter pour notre
compte les prites qu'ils y conduiront. Vous riez ? Nous
210 MERCURE DE FRANCE .
n'en rions pas , je vous l'aſſure . Mais , laiſſez nous fal
re : nous nous rengorgerons dans nos Pamphlets ; & il ne
tiendra qu'à vous de croire , que c'eſt nos grands hom
mes qui , par leur médiation , ont fait ce bel Ouvrage.
Vous avez vu une prétendue Lettre d'un Lieutenant
Colonel Campbell , que toutes les Gazettes ont répétée,
où il eſt introduit ſe plaignant amerement de fon crua
emprisonnement. Pure forgerie ! Baffes - oeuvres d'une Ca
bale de Réfugiés des différentes parties de votre Conti
nent , qui s'aſſeinblent pour cet effet toutes les ſemaines
dans Pall- Mall , afin de gagner la maigre pitance que le
Gouvernement ne peut ſe diſpenſer de leur faire . Hutch,
Coop , Chand , Vard , &c . dont les noms ne feront transmis
à la poſtérité que par l'infamie, font les chefs de cet
te Cabale. Ils ont forgé depuis peu des Lettres fous le
nom du Général Washington , pour l'édification des bon
nes ames. Nous avons une Gazette de New-York , publiée
par autorité de notre Général Howe , où l'on offre
gratis , dans un avertiſſement , des Billets courants du Con
tinent à tous ceux qui ſe préſenteront pour en avoir. 1
faut ſavoir que ce font dés Billets contrefaits . Bean Stra
tagême! Vous n'en trouverez pas de pareils dans Polzen,
ni dans Frontin. Il étoit réſervé à nos Braves de penfer
àfaire de la fauffe monnoie pour décrediter celle de Per
nemi. Un grand perſonnage , en voyant cet avertiſſement,
a dit que ces Billets devoient être bien malimités
qu'autrement nos Meſſieurs n'auroient pas la générofité-de
s'en défaire ainfi pour rien. J'ai un bon conſeil à donner
à Mrs. vos Nouvelliſtes : c'eſt de mépriſer les Drogues des
Charlatans de Pall-Mall , & d'inférer plutôt certaines ob
ſervations fur les difcours de notre Roi ; elles sont d'une
meilleure main ,& fe trouvent imprimées dans nos papiers
JUILLET I. Vol. 1777. 211
NOUVELLES POLITIQUES.
De Baffora, le 6 Février.
LEBI de ce mois , Aly Mehemet , Kan , oubliant toute
confidération pour les Européens & pour les Juifs , a fait
Penlever la fille d'un Catholique née en cette Ville , l'a fait
conduire à ſa demeure , & ne l'a rendue qu'au moyen
d'une rançon de 200 tomans . Le nommé Jacob , Juif,
ſervant de courtier aux Anglois , a été auſſi enlevé , ainſi
que pluſieurs autres de cette Nation , avec leurs fenimes.
Il n'y a point de violences qu'il n'ait fait exercer contre
ce Jacob , ſa femme & fon neveu , au ſervice des Anglois
comme lui , pour en arracher une promeſſe de 30,000 fequins
, payable dans 14 jours , & pour l'obliger à lui livrer
Min bâtiment qu'il doit faire venir de Mafcat. Les Anglois .
habitués dans ce pays ont envain eſſayé d'obtenir quelque
Matisfaction des inhumanités exercées contre des Particu-
Aiers attachés à leur ſervice ; ils ont fermé leur loge , &
voudroient pouvoir trouver quelque occation de s'embarquer
, pour aller chercher ailleurs un aſyle plus für.
De Varfovie , le 20 Mai.
Le corps d'armée Ruſſe raſſemblé ſur le Borifthene eft
entré en Pologne , & ſuivant les rapports fucceffifs , il s'avance
le long de ce fleuve pour s'approcher de la Molda
vie ; les lettres du in de ce mois portent auſſi que les
Ruſſes ſe ſont emparés de tous les bateaux qu'ils ont pu
trouver ſur le Dnieſter , au-deſſous de la fortereſſe de Kaminieck
, & qu'ils les retiennent ſur la rive gauche da
fleuve ; elles ajoutent qu'un certain nombre de troupes
2.
212 MERCURE DE FRANCE.
Turques a paſſe le Danube pour aller renforcer les garm
fons de Choczin & de Bender.
Quelques lettres de Pétersbourg annoncent que le Pri
ce Repnin , ci -devant Ambaſſadeur de la Ruſſie en Po
logne , a été nommé Feld-Maréchal , & qu'il doit prendre
le commandement de l'armée raſſemblée ſur le Boriſthene.
On eſt informé que pluſieurs bateaux partis de l'embou
chure du Dnieſter , chargés de différentes productions de
la Podolie , & fur- tout de graine , qui y font au plus bas
prix , ſe font rendus à Conſtantinople , & y ont trouvé un
débit avantageux.
De Copenhague, le 13 Mai.
La Compagnie Aſiatique vient de céder au Roi le ter
ritoire qu'elle poſſédoit aux Indes , ſur les côtes de Co
romandel & de Bengale ; & le commerce de cette partie
ſera déſormais ouvert à tous les Sujets de Sa Majesté in
diſtinctement.
De Lisbonne , le 27 Mai.
* Le Marquis d'Alorna vient d'être pleinement justifié par
un décret de Sa Majeſté , rendu d'après le jugement des
Magiſtrats qui avoient été chargés d'examiner ſon affaire,
& qui ont déclaré unanimement qu'il n'exiſtoit point de
preuves qui puſſent le faire foupçonner d'aucun délit ; en
conféquence il a recouvré tout ce dont il avoit été de
pouillé pendant ſa détention , s'eſt rendu auſſi-tôt dans
cette Capitale , & a déjà eu l'honneur de baifer la main
de la Reine & celle du Roi Don Pierre.
Antoine Freire - d'Andrade - Enſerrabodes , anciennement
Miniſtre plénipotentiaire de Portugal dans pluſieurs Cours,
& nouvellement forti de priſon , où il a été détenu pen
JUILLET I. Vol. 1777. 213
dant vingt ans , vient d'être nommé Grand Chancelier du
Royaume.
De Génes, le 26 Mai.
Le 23 , deux de nos Galeres mirent à la voile pour aller
croifer contre les Barbareſques ; une troiſieme partit le
même jour pour le golfe Della Spezia , d'où elle doit ramener
ici le Sénateur Octave Giustiniani,
De Londres , le 23 Mai.
Le Gouvernement vient de faire paſſer en Irlande des
Fordres d'y préparer des vivres pour en charger encore
vingt bâtimens de tranſport , qui doivent ſe rendre à New
Yorck. Les derniers convõis de cette nature ont fait
voile de Corke le 17 , tant pour Quebec que pour la
Nouvelle- Yorck ; mais une lettre de Boſton , du 5 Avril ,
nous apprend que cinq gros Armateurs de cette Ville ,
bien équipés , font en croiſiere à l'embouchure de la Riviere
de Saint - Laurent , dans l'intention de s'emparer des
renforts & des munitions que l'Angleterre doit envoyer
au Général Carleton à Quebec.
On dit que le Général Burgoyne , pour ne plus expoſer
fon armée aux longueurs & aux difficultés du paſſage des
lacs ; & , pour effectuer cette jonction , depuis fi long.
tems défirée , des Troupes du Canada avec celles de la
Nouvelle Yorck , a donné des ordres pour l'embarquement
de ſon armée , qui ira par mer à New-Yorck , en laiſſant
une garniſon ſuffiſante à Quebec.
On a reçu avis par le Mercure , qu'avant d'avoir quitté
la rade de New- Yorck le 27 Avril , le Général Howe , qui
ne s'étoit point encore porté vers les Jerſeys , avoit envoyé
un détachement de Troupes , ſous le commandeinent
du Gouverneur Tryon , accompagné du Chevalier Guillau
1
03
214 MERCURE DE FRANCE.
me Erskine & du Colonel Agnew , dans le Connecticut ,
pour déloger un parti d'Américains qui établiſſoient des
magaſins dans une ſituation très- avantageuſe , où ils vou
lojent former un camp , dans la vue , à ce qu'on préſime
, de tenir en échec la Ville de New- Yorck , lorſque le
Général marcheroit avec ſes forces du côté de l'Occident.
Le Général n'avoit point encore de nouvelle de cette expédition
lors du départ du Mercure; mais le Capitaine de
ce bâtiment dit , qu'avant qu'il ſe fût éloigné des côtes ,
il avoit été abordé par un Meſſager , qui l'avoit informé
que le Gouverneur Tryon avoit rempli ſa miffion , en forçant
les Américains d'abandonner leurs ouvrages , & en
leur faifant quelques priſonniers ; qu'en même tems que le
Général Howe avoit tenté cette opération dans le Connecticut,
fon frere avoit fait entrer dans la riviere du Nord
pluſieurs bâtimens armés , pour opérer une diverſion utile
au projet du Gouverneur , & pour attirer ſur lui les yeux
des Américains , en les détournant des ouvrages qu'ils a
voient à défendre.
T
On vient de donner un état de notre marine , par lequel
il paroît qu'il y a actuellement en croiſiere dans la
Manche ou l'Océan , un vaiſſeau de quatre-vingt canons ,
un de trente- fix & deux de trente-deux , indépendamment
de divers autres vaiſſeaux de ligne dans nos ports ,
preſque diſpoſés à mettre en mer. On compte à notre
ſervice , dans l'Amérique ſeptentrionale , quatre-vingt , tant
vaiſſeaux de ligne que frégates , chaloupes , &c. Depuis
le 1 Mars dernier , il eſt parti de nos ports , pour efcorter
nos flottes marchandes , cinq vaiſſeaux de ligne , dixhuit
frégates & fix chaloupes ; en tout cent trente - fix
vaiſſeaux en mer.
E JUILLET I. Vol. 1777. 215

De Versailles , le 11 Juin. :
Le to , Monfieur eſt parti d'ici pour aller à Bordeaux,
Toulouſe , à Marseille & à Toulon . Ce Prince , dont le
retour eſt fixé au 17 du mois prochain , eſt accompagné ,
dans fon voyage , du Duc de Laval , fon premier Gentil
homme de la Chambre , du Marquis d'Avaray & du Com.
te de Crenay , Maître de ſa Garde-Robe , du Marquis de
Levis & du Comte de Chabrillant , Capitaines de fes
Gardes , du Marquis de Monteſquiou , ſon premier Ecuyer ,
du Comte de Modene & du Marquis de la Châtre , ſes
Gentilshommes d'Honneur , du Comte de Meſnard , l'un
de ſes Gentilshomme de la Chambre , & du Comte de
Vault , Maréchal- des-Camps & Armées du Roi.
Monſeigneur le Comte d'Artois est arrivé hier au ſoir ici
dans la meilleure ſanté.
1
De Paris , le 2 Juin.
On apprend que les Etats de Bretagne ont député le
Chevalier de Presloc pour aller à Malte féliciter le nouveau
Grand Maître ſur ſon élection. Cette marque diſtinguée
de l'attachement des Bretons pour la Maiſon de Rohan
, en la perſonne d'Emmanuel de Rohan, élu Grand-
Maître le 12 Novembre 1775, fait autant d'honneur à
ceux qui la donnent , qu'au Souverain qui en eſt l'objet.
.Le ſieur Caffieri , Sculpteur du Roi , & Profeffeur de
fon Académie de peinture & de Sculpture , a fait préſent
a la ville de Calais du Buſte du ſieur du Belloy , de l'Académie
Françoiſe , comme une marque de fa conſidération
pour les Habitans de cette Ville , & un hommage
qu'il rend aux talens dont cet Auteur a fait un uſage fi
patriotique.
04
216 MERCURE DE FRANCE .
On écrit de Nantes , que la Chambre du Commerca
ayant délibéré , le 10 Mai , de donner des fêtes à Monſeigneur
le Comte d'Artois à ſon paſſage dans cette Ville,
quatre-vingt- dix jeunes Négocians , en habit de drap verd,
galonné d'or , collet & paremens de velours cramoiſi , avoient
formé un Eſcadron de Dragons , ſous le commandement
du ſieur Drouin , pour aller au-devant de ce Prinçe
, ainſi qu'une autre Compagnie de jeunes gens , commandés
par le ſieur Giraud , en uniforme de couleur cha
mois , galonnés d'argent , avec plumes & cocardes au chapeau
, cuiraffés devant & derriere.
Ces deux Compagnies ſe rendirent en effet , le 23,
une lieue de la Ville , où Monſeigneur le Comte d'Artois ,
que complimenta le ſieur Drouin , accorda la garde de ſa
perfonne aux deux Eſcadrons. Le Prince , en entrant à
fix heures du ſoir au Château , fut falué par quatre batte.
ries différentes de canons , & entouré d'un Peuple immenſe
, qui joignit aux cris de vive le Roi , celui de vive
Monseigneur le Comte &Artois . A ſept heures ce Prince
alla à pied à la Comédie , où il vit repréſenter la Partie de
chaffe d'Henri IV.
M. le Comte de Falkenſtein arriva à Dol en Bretagne ,
le 3 de ce mois , vers les dix heures & demie du ſoir &
le lendemain matin , dès cinq heures , tous les habitans
entouroient la maiſon où répoſoit ce Voyageur illuſtre .
Lorſqu'il vint à paroître , ſon air de popularité , comparé
avec ſa grandeur réelle , excita une admiration qui ne
peut s'exprimer ; à ſept heures il partit pour Saint-Malo ,
où il eſt arrivé le 4 juin à 10 heures du matin , il a employé
le reſte du jour à voir les fortifications , la ſituation
du port & une fortereſſe qui ſe bâtit à 2 lieues , joignant
Chateauneuf, en prenant toutes les informations & com
2 JUILLET I. Vol. 1777. 217
noiſſances. Il s'eſt entretenu , en paſſant , avec le ſieur Roze
, logé dans la même auberge , qui a été Adminiftrateur
aux Indes : à 8 heures du ſoir , il a envoyé chercher le
Ef fieur Saint-Marc , Négociant , qui réunit les connoiſlances
les plus étendues fur tout ce qui concerne les vaiſſeaux
& armemens ; il s'eſt enfermé deux heures dans un apit
parteinent avec ces deux Négocians , dont il a paru très
ſatisfait ; ce dernier lui a donné des mémoires. Le lendemain
5 au matin , il a continué fa route pour Breſt .
Comte d'Artois , ſenſiéclater
, en le voyant ,
On apprend que Monseigneur le
ble aux marques de joie qu'à fait
la Ville capitale de ſon apanage , a fait remettre 100 louis
à l'Hopital de cette Ville.
PRÉSENTATIONS.
Le Préſident Taſcher , intendant des Iſles Martinique &
Sainte Lucie , de retour en France par congé , a eu l'hon
neur d'être préſenté , à ſon arrivée ici , au Roi , par le
ſieur de Sartine , miniſtre & fecrétaire d'état au département
de la marine.
Le 8 juin ,le ſieur de Saint Seyne , nommé par le Roi
premier préſident du parlement de Dijon , a eu l'honneur
d'être préſenté à Sa Majesté par le Garde des Sceaux , &
de faire , en cette qualité , ſes remerciemens au Roi .
Le baron de Benyowszki , colonel du corps des volontaires
de fon nom , & commandant pour le Roi à l'Ifle de
Madagascar , a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté
& à la Famille Roya'e , le 15 , par le ſieur de Sartine , mis
piſtre & fecrétaire d'état au département de la marine.
05
218 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , la marquiſe de Chauvron a eu l'hom
neur d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la comteſſe de Talleyrand.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Les ſieurs Cozette pere & fils , entrepreneurs des ouvrages
de la couronne aux Gobelins , préſentés par le comte
de la Billarderie d'Angivilier , directeur - général des batimens
du Roi , ont eu l'honneur de faire voir à Leurs
Majestés & à la Famille royale , le portrait de Henri IV &
celui du duc de Sully , exécutés en tapiſſerie de hautelifſe
, ainſi que deux autres petits tableaux exécutés de la
même maniere , l'un repréſentant la petite Laitiere, d'après
Boucher ; & l'autre , le petit Boudeur , de Greuze.
Ces ouvrages , qui ont paru faire plaisir à Leurs Majestés
& à la Famille royale , ont mérité aux fieurs Cozette.
pere & fils , des témoignages de ſatisfaction .
Le ſieur Genet fils , membre de la ſociété littéraire 1-
polloni Sacra d'Upſal , a eu l'honneur de préſenter au
Roi , à la Reine & à la Famille royale , l'hiſtoire d'Eric
XIV , Roi de Suede , par Olof Celfius , fervant de conti
nuation à celle des révolutions de Suede , par l'abbé de
Vertot.
NOMINΑΤΙΟΝ.
Le comte de Meſnard , meſtre-de-camp de cavalerie &
gentilhomme de la chambre de Monfieur , vient d'obtenir
des bontés de ce Prince , avec l'agrément du Roi , la
charge de capitaine des gardes de la porte de Monfieur ,
JUILLET I. Vol. 1777. 219 .
fur la démiſſion du comte de Langeac ; & , en conféquence
, il a prêté ſerment entre les mains de ce Prince
le 1 Juin.
*
L
ARIAGES .
Le 8 Juin , Leurs Majestés & la Famille royale ont ſigné
le contrat de mariage du comte de Saint - Cyr , officier au
Régiment du Roi , avec demoiſelle de Mairot ,
Le lundi 16 Juin 1777 , s'eſt renouvellé , dans l'égliſe
de Manégliſe , élection de Montviliers , Haute-Normandie ,
les noeuds & l'union , après 50, années de mariage , des,
fieur & dame Bonette . A cet acte religieux , il s'eſt trouvé
de leur chef, 39 enfans & arrieres- enfans.
f
Dans le même tems & même lieu , s'eſt cé'ébré le mariage
d'une fille dudit ſieur Bonette. La réunion des enfans
& arrieres - enfans des deux Chefs de famille , s'eſt
:
trouvé être de 77. Et quant aux Parens , tels que freres ,
oncles &c . le nombre s'eſt porté à 170 , qui tous , pendant
quatre jours , ont exalté leur fatisfaction. La piété ,
la joie , l'accord unanime de ces deux familles , ont in...
ſpiré l'admiration des ſpectateurs , & donné des preuves à
pluſieurs Miniſtres de l'égliſe , préſents , qu'en toutes circonftances
, la décence a lieu.
NAISSANCES.
Une femme du bourg de Marnay en Franche - Comté ,
à trois lieues de Besançon , nommée Catherine Beautfe ,
femme de Gabriel Fourcaffe , vigneron , accoucha , le 13
Mai , d'un enfant male baptisé le même jour ; deux jours
i
220 MERCURE DE FRANCE .
après elle accoucha encore d'un garçon & de deux filles
baptisés auſſi-tôt. Ces quatre enfans font morts le 16 , &
le ſieur Berthot , chirurgien ,ſe propoſe d'envoyer à l'Académie
de Chirurgie de Paris , les obſervations qu'il a faites
au ſujet de cet accouchement.
MORTS,
Anne-Marie- Louiſe-Adélaïde-Thomas de Pange , époufe
du comte de Bercheny , Magnat d'Hongrie , meſtre - decamp
, propriétaire d'un régiment de cavalerie Hongroiſe
de fon nom , chevalier des ordres royaux & militaires de
Saint - Louis , de Notre - Dame de Mont- Carmel & de
Saint- Lazare de Jérusalem , eſt norte à Paris , le 4 Juin.
Catherine - Marguerite - Michel Amelot , veuve du ſieur
Antoine Crozat de Thugny , préſident honoraire au Parlement
, lecteur du feu Roi , eſt morte à Paris , le 6 Juin ,
Agée de 65 ans & 4 mois.
François - Henri Leclerc de Fleurigny , abbé commendataire
de Pabbaye royale & féculiere de Saint - Sernin de
Toulouſe , en cette qualité conſeiller d'honneur né an
parlement de Toulouſe , & premier bourgeois de ladite
ville, eſt mort à Paris , le 16 juin , agé de 60 ans paffés.
N. Greſſet , de l'Académie Françoiſe , un des plus ingénieux
Poëties de ce ſiecle , eſt mort àAmiens le 16
Juin.
Marie-Helene Pilletx de Maiſon-Neuve , native de Leyde
en Hollande , fille de defunt Paul-Benjamin Pilletx , capitaine-
major de cavalerie dans les Provinces - Unies , & de
Barbe-Jacobet de Wenderwel , eſt morte ſubitement à Ava.
lon en Bourgogne , le 26 Novembre dernier , âgée d'envi
ron foixante- cinq ans , en embraſſant la religion catholi
JUILLET I. Vol. 1777. 221
que , elle avoit quitté ſa Patrie & renoncé aux avantages
dont elle auroit pu y jouir ; ſa ſucceſſion , fort modique ,
eſt au greffe du Bailliage de la Ville ; les perſonnes en
droit de la réclamer , peuvent s'adreffer aux Officiers du
Bailliage d'Avalon en Bourgogne.
Marie-Nicole Cabaret , veuve de Guillaume Dumeſnil ,
née ſans biens , eſt morte à cent ans , ayant été rétirée
chez des gens qui ont pris ſoin de ſes derniers jours à
Rumigny , en Thierache. Deux ſoupes par jour , fans
viande , & même ſans oeufs , ont été ſa nourriture ordinaire.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 16 Juin 1777 .
ما
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
82 , 3 , 73 , 78 , 65.
Errata du volume du Juin 1777 .
Page 102, à l'art. Paris. Le Vicomte de Mellet de
Bargues. Le nom de cette Maiſon eft Meallet : c'eſt le
frere de M. de Meallet de Fargues , premier Evêque de
Saint-Claude.
222 MERCURE DE FRANCE.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE , page 5
Suite de l'Automne , ibid.
A
Les Vapeurs , 8
Traduction de la troiſieme Elégie de Tibulle , 9
▲ Mgr le Comte d'Artois , lors de fon paſſage à Quimper
, 13
AMgr le Comte d'Artois , à l'occaſion de ſes voyages
dans les ports de mer , &c . 17
Que la vertu eft puiſſante !
:
20
A M. Greffet ,. 34
Réponſe à M. le Baron de S **. ibid.
Vers mis ſous le Portrait de Mde la Comteffe de B. 36
A M. D. T.
37
Réponſe de M. D. T. 39
Vers à Mile Colombe , 40
Romance . 41
Jupiter , Minerve & la.Jardiniere , 42
A l'Empereur ,, 44
Explication des Enigmes & Logogryphes , 45
ENIGMES , 46
LOGOGRYPHES , 48
Chanſon , 54
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 56
Recueilde faits mémorables , ibid.
Galathée , 59
Détail des ſuccès de l'établiſſement que la ville de Paris
a fait en faveur des noyés , 62
JUILLET I. Vol. 1777. 223
Les rues & environs de Paris , 65
Epître ſur les événemens de la vie , 66
La Courſe , 67
Traité des maladies de la peau , 71
De la Vieilleſſe , 74
Fables par M. Boifard , 78
Lettres Spirituelles , 85
Dictionnaires des Originės , 90
Traité de la repréſentation & du privilége du double
lien , 98
Vies des Peres , des Martyrs , &c . 101
Examen hiſtorique des offices , droits , &c . des Conſeillers
du Roi ,
Table géograph. du Martyrologe Romain ,
Traduct . libre d'une partie des Oeuvres de M. Gefner , 107
104
106
Principes de morale , de politique & de droit public , 113
Collection de planches enluminées ,
tivent dans les Jardins de la Chine ,
Hiſtoire abregée des Papes ,
Les Prôneurs ,
Amuſemens d'un Philoſophe ſolitaire ,
Avis aux bonnes Ménageres ,
coloriée & précieuſe des fleurs qui ſe cul-
Confidérations fur l'état préfent de la colonie Françoi-
119
122
133
140
141
143
ſe de Saint - Domingue ,
Le Jardinier prévoyant ,
Annonces littéraires ,
ACADÉMIES ,
ibid.
147
148
151
Paris ,
Arras ,
SPECTACLES .
ibid.
157
159
Opéra ,
ibid.
224 MERCURE DE FRANCE.
Comédie,Françoiſe ,
162
Comédie Italienne ,
169
170
ARTS ,
ibid
Gravures ,
Muſique ,
181
Architecture ,
133
Danſe ,
184
Lettre à l'Auteur du Mercure , 186
Bienfaiſance. 187
Lettre à l'Auteur du Mercure , 190
Variétés , inventions , &c. ibid.
Anecdotes . 195
AVIS , 199
1
ADDITIONS D'HOLLANDE , 201
Nouvelles politiques , 211
Préſentations , 217
d'Ouvrages , 218
Nominations , ibid.
Mariages ,
Naiſſances ,
Morts ,
Loterie
219
ibid.
220
221




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