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1777, 03, n. 4, 04, vol. 1-2, n. 5-6 (contrefaçon)
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A 489759
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
2 1817
ARTES SCIENTIA VERITAS





ARTES
1837
LIBRARY
VERITAS
SCIENTIA
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIBUS UND
TUEBOR
SI
QUERISPENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPI
AP
20
MSI
1777
m.4

MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
MARS. 1777.
No. IV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
1
À AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVII
LIVRES NOUVEAUX.
Eflai qui a remporté le prix de la Société Hollandoiſe des
Sciences de Haarlem en 1770 fur cette Question. Qu'estce
qui est requis dans l'Art d'Observer ; & juſques-oil cet
Art contribue-t-il à perfectionner l'Entendement ? par M.
BENJAMIN CARRARD &c. grand in 8vo. I vol. de 438
pages, imprimés à Amſterdam chez REY en 1777.
af 1:15: de Hollande.
Lettres Périodiques fur la Méthode de s'enrichir promptement,
& de conferver ſa ſanté , par la Culture des Vé-
• gétaux, par Mr. Buc'hez , 8vo . Tomes 1, 2, 3, en 52 Lettres.
MARC- MICHEL REY Libraire à Amsterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris , vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raiſonné des Sciences , des Arts
& des Métiers en V. Vol. in folio , dont I de Planches .
Les deux premiers Volumes actuellement en vente , à
f30- : - : le troiſieme en Février 1777. à f12 - : - : & les
IV & Vme. en Août 1777. à f 30 de Hollande.
REY continue l'Impreſſion du Journal des Scavans àf8-8-:
les XIV parties qui compoſent l'année . compolent
On trouve chez luiL'Encyclopédie,fol. 28 Vol . ſçavoir XVII
de Difcours &XI de planches , planches, édition deGeneve conforme
à celle de Paris .
Collection de Planches enluminées & non enluminées
repréſentant au naturel ce qui ſe trouve de plus intéresreffant
& de plus curieux parmi les Animaux , les Vegttaux
& les Minéraux , par M. Buchoz . les VII premiers
Cahiers à 15-15 - le Cahier.
Collection endurvinée des fleurs les plus rares & les plus
curieuses qui se cultivent , tant dans les jardins de la Chine
que dans ceux de l'Europe , ouvrage utile aux Amateurs
, aux Fleuristes , aux Peintres, aux Deffinateurs ,
aux Directeurs des Manufactures en Fayance , Porcelaine,
Tapifferie, Etoffes de laine , de Soie , Papiers peints , &
autres Artistes. A Paris , I vol. in-folio , papier d'Hollande,
chez l'Auteur , rue des Saints-Peres , vis- à-vis l'Egliſe
de la Charité, & chez REY, Libraire. Cet ouvrage
ſe publie par cahiers ; il en paroît déja quatre : le prix
de chaque cahier eſt de f 12-:-:
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
fur la Nature 8vo. 3 Vol . à f 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé ſur la Morale 8vo.
I Vol. à f 1- 10 - :
Principes de la Légiflation Univerſelle en 2Vol. 8. à f3-:-
Dictionnaire raifonné d'Hippiatrique , Cavallerie,Manege &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo. 2vol. 1775. f4--
Lettre à Meffieurs de l'Académie Françoiſe ſur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols.
12.270
BELIVRES NOUVEAUX.
Expofé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo. à 12fols.
Poefte del fignor abate Pietro Metastafio , 8vo 10 vol. 1757-
1768. à f15-:-: le même ouvrage en Italien en 6 vol . indouze
à f9 - : - :
Efai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois . 8vo. af1-:-
Effai fur les Cometes , par Mr. André Oliver. Traduit de
P'Anglois , 8vo . I vol. fig . à f 1-10-
DE L'HOMME OU des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame.
par le Docteur Marat , en 3 vol . indouze af3-15-:
Lettres Chinoifes, Indiennes & Tartares , &c. 8vo. afi-:-:
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions ,
• 8vo. à 10 fots. 4
Choix de Chanfons mifes en Muſique par M. de la Borde,
Premier Valet-de-Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 4 Tomes 1773 - 1776. à 30 flor.
De l'Homme, de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &c.
I vol. 1777. à f 1-5-:
Hiſtoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage&de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
deGebelin, 8. I vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , continue de
d'imprimer & de débiter le MERCURE DE FRANCE , ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
&en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Litteraires
, Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
Fagréables , comme Peinture , Architecture , Gravure , Mufique
&c. quelques Anecdotes , des Edits , Arrets , Déclararations
; des Avis , des Nouvelles Politiques ; les Naiſſances
&les Morts des Perſonnages les plus illustres : les tirages
des Loteries , & affez ſouvent des additions intéreſſantesde
PEditeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12-:-: ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770-1776.
Lettres fur la Légiflation ou l'ordre légal , dépravé, rétabli
i
Λ2
LIVRES NOUVEAUX.
& perpétué par Mr. L. D. H. en 3 vol. indouze , Berno ,
f3-15-:
àune Princeſſe d'Allemagne ſur divers ſujets de Phyfique&
de Philoſophie 8. 3 vol. Londres à f4:10.
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVI. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET.
Seconde Edition. On y a joint d'autres écrits relacifs
aux Beaux-Arts , grand 8vo. 2 vol. La Haye, 1773-
f4. de Hollande.
Effais Politiques ſur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſté au peuple d'Angleterre . 8. à 12 fols .
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale . 12. No. 1 à 18. ou tom I. prem. partie
à tom. 6. IIIe. Partie . Paris 1775-1776. à f9. pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - pour les XXIVparties .
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdores . Aventures
amusantes & intéreſſantes. in- 12. 2 vol. Paris ,
1775. à f 3 : -
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 1769.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Minis
tre Plénipotentiairede France, fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant fon Séjour en Angleterre.
Grand 8vo. en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. àf8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in- douze , 1 vol. 1775. à fi : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Rufles &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très- authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſes alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée
8vo. 1 vol. àf6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
IInnddulgences &c. par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f3:15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée. Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe . Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2: -
in-8vo. 62. vol. Edition de
68 522 AA A 30
*: *:
MERCURE
DE FRANCE.
MARS. 1777.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisieme
du Poëme des Saiſons ; imitation libre
de Tompson.
LES
LA CHASSE.
cris aigus des Chaſſeurs matineux ,
Le bruit des cors , le tonnerre des armes ,
:
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
4
Dans les forêts vont ſemer les alarmes :
Viens , & ma Muſe ! aſſiſter à ces jeux ;
Suivons le vol de la perdrix timide ,
Qui , dans les airs , croit s'ouvrir un chemin :
Plus prompt que l'oeil du Chaſſeur intrépide ,
Le plomp s'échappe & lui perce le ſein .
Quels jeux cruels ! une Muſe paiſible ,
Avec horreur rejette ces tableaux ;
Elle craindroit de fouiller ſes pinceaux ,
En eſquiſſant cette peinture horrible :
Elle ſe plaît à contempler l'accord
..
De l'Univers ; mais l'accent de la mort
Porte l'effroi dans ſon ame ſenſible.
Quelle, fureur prélude à ton réveil ,
Jeuneſſe aveugle ! & quelle affreuſe rage
Vient t'arracher aux douceurs du fommeil ,
Et t'exciter à l'ardeur du carnage ?
L'homme emporté ne ſuit que ſon penchant :
Rien n'eſt ſacré pour ſa rage homicide;
Fier de fes droits , ce farouche tyran
Immole tout au plaiſir qui le guide.
Vous , qui ſemez la terreur & l'effroi
Dans les déſerts de l'inculte Hyrcanie ,
Monſtres fanglans , une fuprême loi ,
La faim , conduit votre aveugle furie!
Mais nous , mais nous, qui, comblés des bienfaits
De l'Eternel , qui, faits à fon image , wat with I won
MARS 17777 7
Devons chérir l'innocence & la paix ,
Nous nous livrons aux plus honteux excès,
Et nous ofons détruire ſon ouvrage !
Comment , hélas ! nos inſenſibles coeurs
Peuvent- ils donc , à des jouets factices,
Sacrifier des plaiſirs enchanteurs .
ししな
L
Dans le carnage éprouver des délices , I
Et de la mort ſavourer les horreurs
Si , poſſédés de l'amour de la gloire,
Vous méditez de fanguinaires jeux ,
Fuyez du moins un triomphe odieux ,
O jeunes gens ! diſputez la victoire
Au loup cruel , au ſanglier fougueux ;
Domptez , domptez un courſier belliqueux ,
Venez forcer ces ennemis terribles ,
Qui , fans pitié , dévaſtent nos guérêts;
- Mais reſpectez des animaux paiſibles ,
Dont la préſence embellit les forêts .
Eh ! quel triomphe eſt auſſi mépriſfable ,
Que de réduire un animal troublé
Par les clameurs d'une meute intraitable !
Tableau cruel ! chaffé d'un champ de blé,
De ſa jeuneſſe aſyle impénétrable ,
Le lievre part , & le grouppe ébranlé
Vole après lui : par une prompte fuite ,
De ſes tyrans il trompe la pourſuites
15780
!
,
A4
8 MERCURE DE FRANCE,.
1
Mais c'eſt envain. Le ruiſſeau ſabloncux
Les joncs tquffus & la rive eſcarpée ,
L'épais bouleau , la fougere coupée ,
Tout lui refuſe un abri généreux .
Juſques à lui le cri des chiens arrive :
Envain il prête une oreille attentive
Il ſe replie , & revient ſur ſes pas
L'odeur trahit ſa courſe matinale :
Il s'affoiblit, il fent l'heure fatale ,
Et tombe enfin : on ſonne ſon trépas ,
On ſe raſſemble en tumulte ; la joie
Eclatte alors en mille échos divers ,
Et les vainqueurs , inſultant à leur proie .
Du bruit des cors font retentir les airs .
Plus loin , le cerf, du chaſſeur qui s'apprête
Entend les cris , fuit devant la tempête ,
Et dans ſes pieds cherche ſa fùreté :
L'orage approche , il double de viteſſe ,
Et , ſe fiant à ſa légéreté,

Gagne un taillis qui s'offre à ſa détreffe.
Dans ſa frayeur , il fuit comme le vent ,
En s'éloignant , le cri meurtrier ceſſe :
Mais ſon eſpoir ne dure qu'un inſtant.
La meute avance ; il franchit les clairieres .
Où ſes rivaux redoutoient ſes tranſports ,
Et , traverſant les monts & les rivieręs ,
5
MARS.
1777. 9
Pour ſe ſauver , il fait de vains efforts.
Ses Compagnons , qui partageoient ſa fuite ,
De tous côtés échappent au malheur
Qui le menace ; accablé de langueur ,
Il voit la mort qui vole à ſa pourſuite ;
L'abattement s'empare de fon coeur,
Il touche enfin à fon heure derniere ,
Entend gronder la meute ſanguinaire ,
Verſe des pleurs , & lui livre ſes flancs:
Rouvre encor ſa mourante paupiere ,
Et , dans l'horreur des plus cruels tourmens ,
Son oeil éteint ſe ferine à la lumiere.
Quoi ! dans ſon ſang vous baigneriez vos mains !
Ceſſez... que dis -je ? A ces jeux inhumains ,
Si trop d'ardeur entraîne la jeuneſſe ,
Ah ! que du moins cette fatale ivreſſe
Ne gagne pas un ſexe ſéquiſant ,
Qui doit regner par la délicateſſe ,
Et qu'embellit encor le ſentinent !
Loin de ſes yeux cette ſcène terrible !
Loin de ſes yeux ces ſpectacles ſanglanst
Il faut offrir à la Beauté ſenſible ,
Il faut offrir d'autres amuſemens .
La cruauté ſemble altérer ſes charmes :
Le ſentiment qu'inſpire le malheur ,
Et la pitié qui fait couler les larmes ,
Un front orné d'une aimable pudeur ,
T
!
A5
10
MERCURE DE FRANCE .
Une ame pure où regne la candeur ,
Voilà ſa gloire , & fon. luſtre & ſes armes,
Que , modulant d'harmonieux accords ,
De la Beauté les levres ſéduiſantes ,
Du tendre amour interpretes touchantes ,
Livrent notre ame à de plus doux tranſports !
Que ſous ſes pas naiſſe un effain de graces !
Que l'Univers ſe ſoumette à ſes loix !
Que les talens's'empreſſent ſur ſes traces ,
Et que le luth réſonne ſous ſes doigts !
Sous ſes pinceaux que la toile s'anime ,
Que tout enfin ſe plaiſe dans ſes noeuds !
Mais qu'elle fuie un plaifir odieux ,
Qui peut flétrir une ame magnanime ;
Quand la Beauté regne par la douceur ,
A fes vertus nous devons notre eſtime ,
Et fon triomphe en devient plus flatteur.
Par M. Willemain d'Abancourt.
ΕΡΙΤΑΡΗΕ d'un Bon - Homme .
CIGIT, 1GIT , qui de parler , de chanter & d'écrire
Crut avoir le triple talent :
Dans l'autre monde , où l'a conduit ſa lyre ,
Il eſt allé chercher le jugement.
Par le mline.
MARS. 1777 .
L'EBÉNISTE
A
:
V
Conte.
UPRÈS d'un Prélat reſpectable ,
On accuſa quelqu'un d'être entiché
Du dogme qu'autrefois Janſen avoit prêché.
Ilmande à fon palais le prétendu coupable :
ود
99 Monseigneur , dit ce pauvre diable 2
„ Mon bon Seigneur , je tombe à vos genoux :
„ Je ſuis innocent.... Levez-vous ,
„Et répondez : vous êtes Janſéniſte ? -
ود Moi ! Monfeigneur, c'eſt bien à tort....
" Qu'on vous a fait un tel rapport.
Tant mieux ; en ce cas-là vous êtes Moliniſte
"
A
و
Moliniſte ? Oui . Je ne ſais ce que c'eſt.
" Mais qu'êtes-vous donc , s'il vous plait
„ Monſeigneur, je ſuis Ebéniſte " .!
Par lemême.
12 MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſfés à LA REINE , maſquée
au Bal de l'Opéra , le 26 Janvier.
POURQUOI QURQUOI nous dérober , ſous un maſque fâcheux ,
La Reine & la beauté que les François adorent ?
Oh ! daignez vous montrer & nous fomines heureux,
Livrez- vous au plaifir que les Princes ignorent ,
Celui de ſe ſouſtraire aux fuprêmes grandeurs ,
Et d'étendre leurs droits en acquérant les coeurs.
Jupiter dans les cieux , armé de ſon tonnerre ,
Arrache des reſpects , n'inſpire que l'effroi ;
Mais quittte-t- il l'Olympe & deſcend- il ſur terre ?
Il eſt aimé pour lui comme l'eſt notre Roi.
Vénus même , Vénus , au ciel n'eſt qu'Uranie
C'eſt à Paphos , à Gnide & fur le Mont Ida
Que ſa Beauté triomphe , & qu'elle remporta
Le prix , au jugement du Berger de Phrygie :
Et Paris préſenta la pomme à la Beauté ,
Qu'il avoit refuſée à la Divinité.
O vous qui nous charmés , qui voyez ſur vos traces
Accourir tout un Peuple amoureux de vos graces ,
Qui faites ſur le trône adorer la bonté ,
MARS. 1777. 13
Pourquoi vous cachez - vous ? craignez - vous notre homs
mage?
Ah ! laiſſez- nous jouir de l'heureux avantage
De fixer notre Reine en toute liberté.
Envain vous eſpérez de reſter inconnue ,
Notre coeur vous devine : il ne fauroit errer .
A-t-on jamais beſoin du ſecours de la vue
Pour connoître l'objet qui ſe fait adorer ?
Laiſſez à l'intrigante , à la vieille coquette ,
A la laide fur-tout , ce maſque officieux.
Mais ce n'eſt point à vous , o divine Antoinette ,
Vous , fille des Céſars , de tant de demi-Dieux ,
Epouſe de Louis & Reine à tous les titres ,
Arefuſer nos coeurs & nos yeux pour arbitres.
Paroiſſez parmi nous , fans pompe , ſans ſoldats ,
Et rapportez-vous-en à vos brillans appas ,
A votre taille ſvelte , à votre grace extrême ,
A ce tendre reſpect du Peuple qui vous aime ,
Pour n'être confondu avec nul autre objet :
L'on ne brille en ces lieux que par votre reflet.
Si pourtant une garde eſt un point néceſſaire ,
Ne ſouffrez , près de vous , que celle de Cypris ,
Les Grâces , les Amours , & les Jeux & les Ris.
Mariez à nos lys les roſes de Cythere .
Vous vintes vous affeoir ſur le trône des fleurs ,
Pour en ſemer ſans ceſſe & regner fur les coeurs :
Ah! donnez-vous encore un plus grand caractere f
;
14 MERCURE DE FRANCE.
Montrez-vous des Français Fauguſte & tendre Reine :
Que le bon Succeſſeur du meilleur des Henris ,
Ce Roi ſelon nos voeux , qui veut les voir remplis ,
De ſa félicité vous doive l'exiſtence :
ai
Coopérez encore à celle de la France.
Ses Sujets l'ont nommé Louis le Bienfaiſant :
Partagez avec lui ce titre ſi touchant ;
ouy ol ob
Qu'il devienne à la fois & votre récompenfe ,
Et le gage flatteur de leur reconnoiſſance.
O Reine ! pardonnez à ma témérité
11
;
for fu 201
Laiſſez tomber, parograde Jun regard de bonté
Sur ces vers dont j'ai craint de vous faire l'hommage.
Sujet trop malheureux dans la foule jete por
J'ai fans doute mal vu le plus parfait ouvrage
Qui ſoit forti des mains de la Divinité.
Que n'ai-je pu tracor une fidelle image ;

De toutes les vertus qui font votre partage ?
J'euſſe peint aux François, dans ce rare affemblage ,
Le modele des Rois & de l'humanité !
3
:
V
3
Par M. le C. d. M. d. S. M. Officier de la Marine.
MARS. : 1 1777. 15
Imitation d'une Allégorie du célebre Linnæus
, Docteur Allemand.
L
LA VIE DE L'HOMME ...
2
n11 }
ES ſept fameux Sages de Grece ,
De voyager un jour conçurent le deſſein :
La curioſité dans l'homme eſt une ivreſſe ,
On veut tout voir , on ne voit rien.
Nos Sages cependant préſentent leur requête
Au Souverain des hommes & des Dieux ,
Par des cris importuns ils lui rompent la tête ;
L'Empire de la Lune eſt l'objet de leurs voeux.
,, Laiſſez- nous parcourir cette terre étrangere ,
Accordez-nous , grand Dieu ! " le terme de trois jours.
{
„ Trois jours , dit Jupiter , pour remplir la carriere ,

Eh bien ! ſoit , j'y conſens ; comptez fur mon fecours",
Nos Sages à l'inſtant , dans un épais nuage ,

Se fentent tranſportés au vaſte ſein des airs :
Ils font , en peu de temps , un pénible voyage :
Que gagne-t-on à courir l'Univers ?
On les reçut très-bien au ſéjour de la Lune ;
Mais avant de tenter fortune ,
N
16 MERCURE DE FRANCE .
Nos Sages fatigués ſe livrent au ſomineil s
Midi du premier jour fut l'heure du réveil.
Du lit on court à table .
Mets exquis & vin délectable ,
Ainſi finit le premier jour.
Du lendemain on attend le retour.
Il arrive : alors on s'empreſſe
remplir ſon objet , & chacun s'intéreſſe
A s'adonner aux obſervations ,
A s'enfoncer dans les réflexions :
Mais , contre-temps fâcheux ! brillante compagnie
Vient , en grande cérémonie ,
Anos Sages offrir magnifiques préſens ,
Louange , honneurs & force complimens ;
Des complimens on paſſe à la fadaiſe
Des converſations : nos Sages , à leur aife ,
Du ſexe féminin aiguiſent le caquet ,
Chacun d'eux ſe ménage un entretien ſecret.
Autre accident : on vient troubler la fête ,
Et des voiſins fâcheux rompent le tête-à-tête.
Ces furieux armés demandent , à grands cris,
Vengeance de l'affront de n'étre point admis

:
Ala commune joie.
La douceur eſt l'unique voie
t
Qui puiſſe ſûrement ramener les eſprits :
Car par la violence , ils ſont toujours aigris.
Aux ſentimens de paix nos Sages les invitent ,
Nos
MARS. 1777 17
Nos braves champions fort fatisfaits ſe quittent ;
Le procès , pour le lendemain.
Doit ſe juger de grand matin.
Nos ſages vont à l'audience
Exercer leur juriſprudence :
Le jour ſe paſſe en plaids ,
Défenſe , contredits ; on conſtate les faits ,
On opine , on délibere ,
Et l'on parvient enfin à juger cette affaire .
Les trois jours font paffés : Sages de déguerpir
Sont avertis : ne rien ſavoir , quel repentir !..
A leur retour on rit de leur fotte ignorance :
Par la honte on punit leur infigne imprudence
Ce terme de trois jours , aux yeux de la raiſon
Peut avec notre vie , être en comparaiſon.
Le premier jour déſigne la jeuneſſe ,
Temps de ſommeil & d'une folle ivreſſe :
L'âge viril eſt notre ſecond jour ;
L'intérêt, le plaiſir l'occupent tour-à-tour,
Le dernier jour eſt la vieilleſſe ,
Jour de remords & de foibleſſes
Enfin on meurt fans avoir la vertu,
C'eſt mourir ſans avoir vécu.
ParM. Daguesde Clairfontaine
:
2
JM
3
B
18 MERCURE DE FRANCE .
Ji
EPITRE à M. D. M.
HEUREUX enfant de la nature ,
Ton coeur , ſans fard & fans parure ,
Ne connoît point ces faux détours ,
Ces grimaces dont rit le Sage ,
Ces vains propos , ces menſonges d'uſage ...
Ah ! puiſſes-tu les ignorer toujours !
Non, mon Ami , ton ame n'eſt point faite
Pour adorer l'idole des François .
Va, laiſſe la marionette
Faire élégamment la courbette ,
Se parfumer & s'orner de plumets.
Conſerve , ſous ton air Anglois ,
Sous tes cheveux épars , cette franchiſe auſtere,
La vérité , que dans toi je revere...
Chéris cette vertu , ne la trahis jamais.
Fuis , mon cher D. M. la fade politeffe ,
Le menfonge odieux... mais fois vrai fans rudeſfe.
Garde-toi , mon Ami , de toujours penſer haut :
Renferme dans ton ſein la vérité trop dure .
L'excès de la vertu ſouvent eſt un défaut.
On peut , en ſe taiſant , éviter l'impoſture ;-
En parlant même , ſans mentir ,
Avec urbanité , nous pouvons adoucir
:
3
رد
A
MARS. 19 1777.
Le ſel piquant d'un propos trop fevere.
La vérité farouche eſt fûre de déplaire :
L'homme d'eſprit l'admire , mais la fuit :
Le ſot la craint & contre elle s'irrite;
Souvent le repentir la fuit ....
Pardonne, mon Ami , je ſens que je t'imites
Et peut-être en ai-je trop dit.
Non , tu fais que mon coeur t'eſtime & te cherit;
Que mon amitié ſeule a dicté cette épître.
Cher D. M. c'eſt à ce titre
Que j'oſe encor ajouter quelques mots.
D'un ſexe délicat , d'un ſexe fait pour plaire ,
Reſpectons la pudeur juſques dans nos propos.
Couvrons toujours d'une gaze légère ,
Ces objets dont le nud dégoûte & fait rougir.
Ne faiſons qu'effleurer : imitons le zéphirs
Il admire une fleur , il vole & la carreſſe
Mais loin de faner ſes attraits ,
Du ſein éblouiſſant qu'il preffe,
L'incarnat en devient plus frais.
Egaions les beaux jours de nos moitiés charmantes,
Quand il s'amuſe , Ami , ce ſexe s'embellit.
Mais uſons près de lui d'expreſſions décentes.
Evitons les diſcours dont la vertu rougit .
Contemples avec moi la pudeur qui fourit...
Admire , mon Ami , ces grâces ſi touchantes
Vois cesyeux enchanteurs , ce tendre coloris.
B
20 MERCURE DE FRANCE.
Admire & connois le prix
De la fraîcheur de l'innocence :
Gardons-nous bien de la flétrirs
Le ſouffle impur de l'indécence ,
Peut à l'inſtant la faire évanouir.
:
Laiſſons , cher D. M. les cyniques fauvages
Inſulter , dans leurs bois , à l'innocence en pleurs .
En un mot , ſoyons francs , ſans choquer les uſages,
Et toujours enjoués , fans offenſer les moeurs.
Par M. Caraïbe de Sainte-Lucie.
Imitation de l'Ode VIIe du Livre IV
d'Horace.
LA
A MON Aм І.
A neige eſt diſparue , & déjà la prairie
Se pare&s'embellit des couleurs du printemps :
Le feuillage renaît , & fur l'herbe fleurie ,
Les troupeaux rajeunis errent en bondiſſant.
L'exiſtence circule , & la roſe animée ,
Exhale ſes parfums ſous l'ombre des berceaux;
Des perles du matin la verdure eſt ſemée ,
Et la lumiere éclatte au sommet des côteaux.
MARS . 21 1777.
Les filles de Cypris , négligemment vêtues ,
D'un pas vif& leger danſent ſur les gazons ;
Et l'on voit dans leurs jeux les Nymphes ingénues.
S'agiter en cadence au bruit de leurs chanſons .
En voyant s'écouler nos flottantes années ,
Les heures , en fuyant , emportent nos beaux jours ;
Nous ſommes avertis que toutes nos journées
N'ont rien de permanent , & finiront leur cours.
Dans l'ordre des ſaiſons , où tout ſerenouvelle ,
Les folâtres zéphirs ſuccedent aux frimats ;
Et la ſaiſon des fleurs s'enfuit à tire d'aile ,..........
Dès qu'on voit le ſoleil embraſer nos climats,
La terre a ſes couleurs & ſes métamorphoſes :
De tous ſes changemens nous recueillons le fruit,
Et l'inſtant qui détruit & fait naître les roſes ,
Nous conduit pas-à-pas au ſéjour de la nuit.
Une fois deſcendus ſur la rive éternelle ,
A quoi nous ferviront tant de talens divers ?
Hélas ! que nous importe une gloire immortelle ,
Quand on n'a jamais ſu rendre heureux l'Univers !
Ami , ne compte point ſur le jour qui t'éclaire :
La vie eſt un éclair qui brille & qui s'enfuit :
Le jour dont tu jouis peut fermer ta paupiere ,
Et t'ouvrir tout- à-coup l'empire de la nuit.
Par M. Daubert , de Caen.
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
DAPHNIS ET ALCIMADURE.
Romance imitée de La Fontaine.
Mademoiselle de P..Chanoineſſede M...
Air: L'Amour m'a fait peinture.
NYMPHE ! qui faites gloire
De l'infenibilité !
Dans votre jeune mémoire
Gravez bien vite l'hiſtoire
D'une trop ficre Beauté.
Ainſi que vous , en partage ,
Elle eut le don de charmer ;
Joli pied , joli viſage ,
٤٠
Et la gaieté du bel age ,
Ah ! que ne fût-elle aimer !
Son nom fut Alcimadure ,
Et ce nom n'eſt point heureux :
Sant doute il étoit Paugure
D'une ame inſenſible & dure
Qui repouſſe tous les voeux.
Le beau Daphnis, né i tendre ,
:
MOMARS 1777 23
1
2
En fut ardemment épris
Mais envain il fut attendre
Le retour qu'il dût prétendre .
Il n'eut pas même un ſouris.
Las d'adorer une Belle
Que ſes ſoins n'ont pu fléchir,
Et ne voulant aimer qu'elle ,
Un jour , ce Berger fidele ,
Ne ſongea plus qu'à mourir.
Al'aſyle de ſa Reine
Il porte ſes derniers pasr
Du déſeſpoir qui l'amene
Elle ſe rit , l'inhumaine!
La porte ne s'ouvre pas
Elle fétoit ſa naiſſance
Avec de jeunes Philis :
Sans pitié , ſans indulgence ,
Les chants , les jeux & la danſe
Bravoient l'amoureux Daphnis.
Clacé du mortel breuvage ,
Dont il attend ſon repos ,
A la Beauté qui l'engage ,
A la Beauté qui l'outrage ,
Il fait entendre ces inots &
C
٢٠
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
» J'eſpérois , Nymphe chérie ,
„ Finir mes jours ſous vos yeux ;
» Mais , par votre barbarie ,
ود
Cette faveur m'eſt ravie ,
,, Et je meurs plus malheureux.
, De mon coeur un dernier gage
„ Vous eſt pourtant deſtine :
„ Dans peu mon frere Pélage
„ Vous remettra l'hérirage
» Que les Dieux m'avoient donné.
,, Pour completter mon hommage,
,, J'ai chargé d'autres Paſteurs
» De conſacrer un bocage ,
ود Où ſans ceffe votre image
., Brillera parmi les fleurs .
„ Là , j'aurai pour ſépulture
,, Le plus ſimple monument.
,, On lira fur la bordure :
„ La rigueur d'Alcimadure ,
„ Fit mourir ce tendre Amant"
Il dit : & puis il expire ;
Sa mort touche tous les coeurs :
Celle qui fit fon martyre ,
(Ce trait peut-il ſe redire !)
Le vit ſans verſer des pleurs.
MARS. 1777. 25
Voulant au Dieu de Cythere
Montrer un mépris formel ,
Ce jour même la Bergere
S'en va , d'un pied téméraire,
Danfer devant fon autel.
Mais enfin , l'heure eſt venue
Où l'Amour veut la punir :
Oui , du poids de ſa ſtatue ,
Ce Dieu l'accable & la tue ;
J'entens ſon dernier foupir.
Ainſi périt l'inſenſible
Qui mit l'Amour en courroux.
Que cet exemple eſt terrible !
Belle Eglé ! belle inflexible !
Prenez , prenez garde à vous .
Par Mademoiselie Coffſon de la Creſſonniere
OSMIN.
Conte moral.
OSMIN , qui avoit un long voyage à
faire , s'étoit levé de grand matin , &
'avoit commencé ſa route à travers les
BS
26 MERCURE DE FRANCE.
1
plaines fertiles & riantes de l'Arabie
heureuſe. Animé par le defir & l'eſpérance
, il marchoit d'un pas rapide &
léger , croyant appercevoir de loin le
lieu de ſa deſtination. A l'approche du
midi , l'ardeur du ſoleil commençaà rallentir
ſes forces ; ſon oeil fatigué , cher
choit de tous côtés un endroit où il
• pourroit ſe mettre à l'abri des rayons
brûlans de l'aſtre du jour , & à ſa droi-
* te , un bois dont le feuillage agité par
les zéphirs , ſembloit l'inviter à venir ſe
repofer fous fon ombre. Charmé d'avoir
trouvé cet adouciſſement aux fatigues du
voyage , il continua fa route ſur un ſentier
agréable qui paſſoit par ce bois , &
s'arrêtade temps en temps pour entendre
le doux ramage des oiſeaux , ou pour
cueillir les fleurs & les fruits qui ſe préfentoient
fur fon paſſage.
Oſmin ſe conſulta cependant s'il devoit
s'abandonner à la direction d'un
ſentier qui lui étoit tout-à-fait inconnu ;
mais conſidérant que la chaleur du jour
étoit dans ſon plus fort degré , & que
la plaine étoit couverte de pouffiere, ſe
propoſantd'ailleursde regagner la grande
route lorſqu'il y feroit forcé , il réſolut
de ſuivre les inflexions du ſentier,
MARS.
1777. 27
R
L
Bientôt ce ſentier fleuri ſe confondit ,
avec pluſieurs autres , dans un vallon
couvert de collines , ſemé de buiſſons
innombrables , & abreuvé de pluſieurs
ruiſſeaux qui y ferpentoient & s'entrecoupoient.
Oſmin ſe reprochoit quelquefois
d'avoir préféré un chemin incertain
à une route sûre & immanquable :
ſon imprudence lui cauſoitde l'inquiétude;
la crainte de s'égarer troubloit ſa
raifon: au moindre bruit qui ſe faiſoit
entendre , il s'arrêtoit , il grimpoit ſur les
hauteurs pour découvrir la campagne ;
chaque nouvel objet rallumoit fon efpérance
ou augmentoit ſon agitation ,
*& inſenſiblement les heures s'écoulerent.
Pendant qu'Oſmin étoit ainſi balotté
par les divers ſentimens qui ſe préſentoient
à ſon ame, le ciel s'obſcurcit ,
des nuages épais s'aſſemblent autour de
lui , une nuit profonde arrête ſes pas; il
ne peut difcerner aucun objet , il erre ,
il tourne cent fois , le chemin fuit , l'air
fiffle , un tonnerre lointain ſe fait entendre
,& arrive avec fracas fur les ailes
( enflammées de l'éclair. L'oiſeau nocturne ,
pouſſant un cri lugubre; fend d'un vol
peſant l'épaiſſeur des nuages , & s'abat
28 MERCURE DE FRANCE.
fur un cyprès , & d'un coup d'aile il en
fait rouler le triſte feuillage avec un
bruit fourd ; des torrens accumulés
s'élancent de tous côtés & rendent le
chemin impraticable ; les bêtes féroces ,
que l'orage avoit troublées dans leurs demeures
, ſe diſperſent dans le vallon &
pouſſent des hurlemens affreux : tout
annonce à Oſmin une mort prochaine
& inévitable. Ses idées ſe confondent ;
il trébuche ; l'effroi précipite ſes pas ;
mais bientôt un friſſon glacé le pénetre ,
une fueur froide lui ôte le ſentiment ,
ſes yeux ſe couvrent d'un nuage , ſes
genoux fléchiſſent ſous lui , les forces
lui manquent & il tombe à terre ; déjà
il croit voir le tableau du trépas , déjà il
croit entendre la voix des morts qui faluent
fon arrivée.
Cependant l'orage ceſſe : un foible
jour commence à blanchir la voûte étoilée
, & les nuages s'enfoncent ſous l'ho .
rifon. Le calme des airs , la ſérénité du
ciel , rappellent Oſmin à la vie. Il ſe
releve , & aprés s'être recommandé au
Maître de la nature , il ſe remet en chemin
avec un nouveau courage. Il diſtingue
, à travers l'épaiſſeur du bois , une
foible lueur que l'ombre alloit bientôt
MARS. 177729
;
couvrir. Ofmin s'élance à la clarté de ce
petit point lumineux , & penetre dans le
Séjour d'un Hermite , qui le reçoit dans
ſa cabane, Inſtruit du ſujet &des circonf.
tances du voyage d'Oſmin , le ſolitaire
lui donna le temps de réparer ſes forces
par une nourriture champêtre &frugale ,
ſuivie d'un ſommeil bienfaiſant.
"
ود
Le lendemain l'Hermite reconduiſit
Oſmin ſur le grand chemin; & , avant
de le quitter , il lui dit: ,, Mon fils , que
,, les événemens de la journée d'hier ,
reſtent profondément gravés dans ton
,, coeur , & te ſervent de leçon pour le
reſte de tes jours. La vie humaine eſt
,, lajournée d'un Voyageur. Au matin
,, de la jeuneſſe , nous nous levons le
,, coeur plein de gaieté & d'allegreſſe ;
,, impatiens d'arriver au vallon du repos,
,, nous enfilons le grand chemin de la
,,mortalité , foutenus par l'eſpérance&
„le courage. Peu à peu notre ardeur
„diminue , les paffions viennent ſemer
„des cailloux fur nos pas , le chemin
„nous paroît raboteux & pénible , la
„ fatigue nous épouvante , & nous vou-
„drions trouver un chemin plus aifé
„pour arriver à notre deſtination. Alors
„ le vice , fous un aſpect gracieux , nousse
30 MERCURE DE FRANCE.
montre des sentiers faciles & agréa
,, bles , qui ſemblent nous diſpenſer de
,, ſuivre la grande route. Pleins de confiance
en notre fermeté , nous ne crai-es
,,gnons pas d'avancer dans ces détours
,, dangereux, réſolus de les quitter au
3, premier faux pas qu'ils nous ferons
,, faire ; mais inſenſiblement notre vigi-
,, lance s'endort, &nous sommes envi-
,, ronnés de périls& de dangers. Envain
,, nous voudrions nous étourdir dans le
labyrinthe de la volupté ou dans le
,, tourbillon des plaiſirs ; un coup vient
,, nous frapper après l'autre , & nos
,, yeux deffillés apperçoivent avec effroi
,, le gouffre de l'abyſme. Heureux alors ,
ود
ſi une main fecourable vient nous reti-
,,rer du bord du précipice , pour nous
,, ramener dans le véritable chemin , qui
,, eſt celui de la vertu !
,, Ainſi , mon fils ,pour ne rien redou-
,,ter , fois vertueux. En marchant fur
le chemin étroit & ſcabreux de la vie,
mets ton coeur en état de te dire : Ne
,,crains rien , avance ſous l'oeil d'un
Dieu , pere univerſel des hommes
,, avec la confiance d'un fils qui voudroit
, ne pas déplaire à l'auteur de ſes jours.f
» Jouis de la vie , en t'appliquant à en
:
RS. 17773
faire un digne uſage , & ſouviens - toi
,, qu'une vie future doit être la récom-
,,penſe des maux innombrables qui nous
,, affiegent pendant ce voyage terreſtre ;
,, ſouviens - toi que notre ame , après
„ avoir habité quelque temps cette por-
,, tion d'argile que la terre nous prête ,
„veut s'élancer dans ſa beauté originelle .
,& qu'alors , aprèsun ſommeil paſſager ,
» que nous nommons la mort , nous
,nous réveillerons à la clarté d'un jour
„ éternel : l'immenſité des êtres , des
,,mondes innombrables , ſemés avec une
,magnificence prodigue , ſe dévoileront
„ à nos yeux: au milieu d'une félicité
,, inaltérable , nous admirerons le fabri
„ cateur de ces pompeux miracles ".
CERTAIN
Par M. de Papelier.
LE GASCON.
Conte.
ERTAIN Gaſcon , de naiſſance &d'humeur,
Pourvu de créanciers , fut pris de maladie.
Comme on voyoit du danger pour ſovie,

2
3
3
323 MERCURE DE FRANCE.
On fut foudain chercher un Confeſſeur.
Meſſire André , vénérable Jéſuite ,
Homme utile d'ailleurs , homme de grand crédit ,
Chez le mourant s'encourut au plus vite.
Bonnet en tête , il s'aſſied près du lit ,
Dit Oremus , acheve ſa tirade ,
Et ſe met en devoir de le bien confeffer.
„ Hélas ! hélas ! s'ecria le malade ,
ود
ود
ود
Mourir n'eſt rien ; mais en mourant laiſſen
Maints créanciers , mainte detté criarde ,
Voilà ce qui mé déchiré le coeur.
„ Raſſurez- vous , reprit le Confeſſeur :
,Du haut du ciel , mon fils , Dieu vous regarde ,
,, Il prend pitié des pécheurs pénitens,
„ Et votre repentir (car je le crois fincere)
„ Vous obtiendra de vivre tout le temps
„ Qui peut vous être néceſſaire
„ Pour tout payer , même avec intérêts ."
Lors le Gafcon ;, S'il étoit vrai , mon pere ,
„ Jé ſérois bien certain de né mourir jamais .”
ParM. le Roux.
EPI
1
MARS. 1777. 33-
}
EPIGRAMME à un grand Parleur.
N'AGUERE
'AGUERE un grand bavard tant jaſoit , tant jaſoit ,
Qu'enfin las de l'entendre & ne pouvant le ſuivre ,
Un Aveugle attentif , eſtimant qu'il liſoit ,
Lui dit : Pour Dieu ! Monfieur , brûlez ce mauvais livre.
1
Par M. l'Abbé de Reyrac , Corresp. de
VAcad. des Infc. & Belles-Lettres.
STANCES fur la mort de mon Epoих.
SOUS ous les voiles les plus sombres ,
Cachez-vous mes triſtes yeux ;
De la nuit cherchez les ombres.
Evitez l'éclat des cieux ,
La profondeur des ténebres
Plaſt aux malheureux Amans ,
Et les attributs funebres
Flattent leurs regards mourans.
C'eſt pour eux que la nature
:
:)
7 : 1
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Trouble l'ordre des ſaiſons ,
L'oiſeau de funeſte augure ,
Pour eux croaſſe des fons :
S'il eſt un déſert ſauvage
Au déſeſpoir conſacré ,
S'il eſt un fatal rivage,
Par eux il eſt defiré.
Ainſi ma douleur mortelle
N'offre à mes ſens éperdus ,
Qu'une terre où je chancelle ,
Où rien ne m'arrête plus ;
Comme une lampe tarie ,
D'où s'exhalent quelques feux ,
De ma languiſſante vie
Je traîne le poids affreux..
Cette moitié de moi-même ,
Que m'avoient donné les Dieux ,
Cette volupté fuprême ,
Qui toujours ferroient nos noeuds ,
Pour moi , ce n'eſt plus que ſonge ;
De mon amoureux ſommeil
La mort détruit le menfonge
Par un lugubre réveil.
Par Madame de Montanclos.
MARS. 1777- 35
L'ORIGINE DE LA FLUTE.
Ovide ; Métam. Liv. 1.
Nouvelle imitation , par M. le Métayer.
DEs bois de l'Arcadie aimant l'ombre & la paix,
Une Nymphe jadis y cachoit ſes attraits.
Syrinx étoit le nom de la jeune Naïade ,
Plus belle mille fois qu'aucune Hamadriade,
Du Satyre laſcif & du Faune léger ,
Ses charmes chaque jour éludoient le danger.
Son coeur , toujours envain, lui dit qu'elle étoit belle :
Emule de Diane , auſſi ſauvage qu'elle ,
Elle imitoit ſes moeurs , ainſi que ſes habits ;
Sans fon arc , aisément l'on s'y ſeroit mépris ;
Le ſien est d'un bois ſimple , & celui de Latone ,
Fait de l'or le plus pur, a l'éclat que l'or donne.
On s'y trompoit pourtant; Pan la firprit un jour ,
Des bois du Mont Lycée à peine de retour :
Ah ! lui dit-il , Naiade , auſſi belle que fage ,
Souffre qu'un doux hymen à ton Amant t'engage :
Je ſuis le Dieu des bois .. Il en auroit plus dit,
Mais , fans vouloir l'entendre , auffi- tot elle fuit ,
...
:
C2
36 MERCURE DE FRANCE .
Rien ne l'eût arrêté , fi ta rive profonde ,
Ladon , n'eût oppofé l'obstacle de ton onde.
Elle implore fes foeurs ; en ce péril affreux ,
Une métamorphoſe eſt l'objet de ſes voeux.
Le Dieu vole embraſſer la Belle qu'il adore ;
Mais , fi près du bonheur , il n'en voit que l'aurore ;
Son Amante , à ſes yeux , eſt changée en roſeaux ,
Et n'offre à fon amour que de froids chalumeaux ,
Qu'il preffe mille fois de fa bouche amoureuſes
De fa bouche aufſi- tôt l'haleine harmonieuſe ,
Des roſeaux agités fait éclore an ſoupir ;
La Nymphe , de leur ſein , lui ſemble encor gémir.
Ah ! dit le Dieu , charmé de cette découverte ,
Je retrouve Syrinx, quand j'en pleure la perte ,
Et des joncs inégaux il forme un inftrument
Quede ton nom , Syrinx , appella ton Amant.
A Madame H. de L. T. qui est accouchée
d'une troisieme fille , & qui ayant déjà
trois jeunes fils très jolis , en espéroit un
quatrieme .
:
PUISQU'ON voyoit voltiger sur vos traces
Le riant effaim des Amours ,
Il falloit bien , par un juſte concours ,
Qu'on y vit auſſi les trois Graces .
1
ParM. M**.
MARS. 37
:
1777.
EPITRE à M. le Comte de Sainte Fere (*),
à qui Madame fa Mere envoyoit une
montre .
Le moment où je parle eſt déjà loin de moi.
LEs beaux jours de l'adoleſcence
Pour vous couleront déſormais ;
O mon fils ! les jeux de l'enfance,
Ses goûts frivoles , ſes hochets ,
A de plus fublimes objets
Doivent céder la préférence ,
Et ne la reprendre jamais .
Ce meuble brillant & fragile ,
Que vous obtenez en ce jour ,
Foible gage de mon amour ,
Vous eſt une leçon utile,
Comme le temps d'une aile agile ,
S'envole , hélas ! & ſans retour.
S'il faut à l'ardente jeuneſſe
Permettre d'innocens loiſirs ,
Que les ans foient pour la ſageſſe ,
Et les inftans pour les plaiſirs.
L'éclair rapide de la vie
Echappe à nos regards ſurpris :
Sans en avoir connu le prix,
Elle nous eſt ſouvent ravie.
Quand la rofe s'épanouit ,
Boileau.
:.
;
(*) Eleve de M. de Longpré, célebre Profeſſeur de Ma
thématiques
C3
د..
38 MERCURE DE FRANCE.
La ſaiſon pour lors eft charmante ;
Mais d'une viteſſe étonnante,
Avec zéphir elle s'enfuit.
Voulez -vous vivre fans alarmes ?
Comptez vos jours par vos vertus ;
A leur pouvoir rendez les armes ;
*Plus heureux alors que Titus ,
Vous n'aurez point de jours perdus
Qui puiſſe vous coûter des larmes.
Aimez , cultivez les talens :
Il eſt beau d'agrandir fon être :
Vers le bien portez vos élans ,
Et fi vous brûlez de l'encens ,
Que ce foit au fouverain Maître.
Au métier pénible de Mars ,
Alliant les moeurs & les arts ,
Vos émules pourront connoître
Que vous étiez digne de naître
Des Fabrices ou des Bayards .
De la ſaine philofophie ,
Un Eleve refpectueux
Difcerne ce qu'il doit aux Dieux ,
De ce qu'il doit à la patrie ;
Que dis-je ? il les ſert tous les deux.
Reconnoiffant & généreux ,
Pour leur querelle il facrifie
Le ſang qu'il tient de ſes aïeux.
Si dans ces ſentiers glorieux ,
Le defir de marcher vous touche ,
Ah ! mon fils ! cherchez dans mes yeux
... Ma joie expirant dans ma bouche !
:
Par M. l'Abbé Dourneau , Chevalier
du Saint- Sépulchre.
MARS. 1777 39
U
EPIGRAMME.
N Harpagon , bavard des plus ignares ,
Diſoit un jour , à tout propos :
Comme je mépriſe les ſots !
Combienje hais tous les avares
Certain Plaiſant lui réplique auſſi-tôt :
L'amour-propre , Monfieur , n'eſt pas votre défaut.
Par le même.
:
ODE CONTRE L'AIL. Horace , IIIe Epode.
SIL
Parentis olim , &c.
'IL eſt un monſtre affreux qui , d'une main barbare ,
Ait plongé le couteau dans le flanc maternel ,
Que l'ail foit ſon fupplice au fond du noir Tartare .
Et fon aliment éternel,
Quels feux brûlent mon ſein ! Dieux quelle perfidiet
Des poilons de Colchos ces mets font infectés;
Ou ne feroit- ce point l'infâme Canidie
Qui fit ces ragoûts empeſtés ?
Les charmes de Médée étoient moins redoutables;
Qu plutôt ce fut d'ail qu'elle frotta Jaſon ,
Pour lui faire dompter les taureaux indomptables
Qui gardoient la riche toiſon.
C4
40
MERCURE DE FRANCE.
Elle en teignit encor cette robe fatale ,
Qui la vengea depuis d'un Amant odieux ,
Lorſque , prêt à le fuir , la mort de fa rivale
Signala fes derniers adieux .
Jamais Pété brûlant de l'ardente Appulie ,
N'éleva dans les airs de pareilles vapeurs ;
Jamais le fils d'Alcmene , aux monts de Theffalie ,
Ne fentit de telles ardeurs .
:
Quel eftomach d'airain peut ſupporter fans peine ,
Cet horrible aliment cher à nos moiſionneurs ?
Ah! fi je vous revois , voluptueux Mécene ,
Goûter ces fucs empoisonneurs ,
$
Puifle votre Maîtreſſe , au it même cruelle ,
Repouffer de la main vos baifers dangereux ,
Et détournant la tête , en cherchant la ruelle ,
S'effrayer de vos tendres feux!
Par M. L. R.
VERS à M. DE LONGCHAMP le Fils Admi
nistrateur Général des Postes , en furqi .
vance , envoyés te premier jour de l'An.
C'EESSTT,, je l'avouee,, un frivole langage ,
Que celui qu'en ce jour on tient à tous venans
Cependant les Amis & les parfaits Amans
En font le plus heureux uſage,
T
MARS.
1777. 44.
Sous l'un de ces beaux noms , je veux , fans compliment,
Vous adreſſer des voeux d'un fortuné préſage ;
Mais quoi vous souhaiter ? vous avez en partage
Tous les biens , tous les agrémens.
Vous êtes à cet aimable âge ,
Dont la main des plaiſirs file tous les inftans,
Si la raifon s'oppoſe à vos tendres penchans ,
L'Amour , d'un doux regard , écarte ſon nuage ;
Lui feul veut regner fur vos ſens.
A les jeux , à ſon badinage ,
Vous ſavez joindre encor d'autres amuſemens :
Les beaux - arts , à leur tour , occupent vos momens,
Ainfi vous poſſédez , par un triple avantage ,
Les faveurs du Dieu des Amans ,
Les attraits d'Apollon & fes heureux talens :
Que vous faudroit- il davantage ?
1
E
AM. DÉSESSART , ci-devant Procureur ,&
actuellement Comédien ordinaire de Sa Majesté
,fur l'infcription de fa gravure : J'aime
mieux faire rire les hommes, que
de les ruiner.
SIL
۱
IL faut en croire la deviſe
Que ton portrait offre en tous lieux ,
Et dont le tour ingénienx
Décele ton efprit & le caractériſe ;
Miniſtre de Thalie , aimable Déſeſſart ,
CS
42 MERCURE DE FRANCE.
De l'enjouement parfait modele ,
Qui réunis & la nature & l'art ,
Et vois toujours le parterre fidéle ,
Egayé par ta bonne humeur ,
Battre des mains & rire de bon coeur.
Du deſtin autrefois quelle fut la mépriſe ,
Lorſque voulant ſe défaire de toi ,
Il té força d'accepter , ſans remife ,
Dans la chicane un équivoque emploi ?
Si l'infatiable intérêt ,
Qui conduit à préfent les hommes à ſa guiſe ,
Si la commune friandiſe
Pour les épices du Palais :
Avoient jamais dompté ta probité docile ,
Dans quel oubli feroient ces précieux talens
Qui t'ont déjà rendu l'émule de Préville ,
Qui de la Cour & de la Ville
Font les doux amufemens !
Au lieu d'en faire un glorieux uſage ,
Et de ravir l'équitable fuffrage
Des nombreux ſpectateurs ,
En ufurpant fi bien le ton & le viſage
Des Financiers & des Tuteurs ;
Au lieu de prêter à Moliere
Un luftre & des charmes nouveaux
Et de poursuivre la carriere
Où des rivaux , jaloux , tombés ſur la pouffiere ,
Te voyent couronné des lauriers les plus beaux ,
Dans le morne réduit d'une étude iſolée ,
Avec deux Clercs filencieux ,
Tu griffonnerois donc des exploits ennuyeux ,
MARS . 1777. 43
Le matin & l'après-dînée.
Hélas ! que de momens perdus pour mon plaifir
Si le plus prompt dégoût n'avoit fu t'affranchir
De cet état peu convenable ,
Et n'eût tourné tes pas vers cette route aimable
Que nous te voyons parcourir !
Ma tâche ſera bien remplie ,
Quand j'aurai dit , à con honneur ,
Qu'un qui- pro-quo caufa l'erreur
Du deſtin qui voulut contenter ton envie ;
Sans doute il confondit rôles de Procureur
Avec roles.de Thalie.
Par M. Mabille.
LE VIEILLARD RAISONNABLE.
DANS
Moralité.
ANS mon cerveau, maintenant , quand je fouille ,
Je n'y trouve plus que la rouille
D'un reffort uſé qui ſe brouille .
Sur le papier que je barbouille ,
Je n'écris pas une gribouille
Qui vaille un pepin de citrouille.
En devidant la fatale quenouille ,
Lachéſis enfin nous dépouille.
Saturne , dont le fouffle fouille
Dans PUnivers tout ce qui grouille;
•L'élephant, le rat , la grenouille
Goujon , baleine , & l'oiſeau qui gazouille ,
:
44 MERCURE DE FRANCE .
Et l'homme que l'orgueil chatouille ,
Et le dur roc que Thétis mouille ,
Sur mon crâne , ras comme andouille ,
A jeté huit luftres , bredouille.
Il faut alors , fans être niquedouille ,
Se détacher & de falmis & d'ouille ,
Et du Madere & de la Pouille (* ) ;
Souffrir , pour les neveux , que la marmite bouille ,
Et fonger que dans la gargouille
Où le Styx affreux nous verrouille ,
Atropos qui fait la patrouille ,
Va me plonger d'un coup de douille.
Pour la fléchir envain on s'agenouille ;
Il faut partir : ainſi faiſons notre paquet ;
Adieu , Sophie , Amis , tout eſt au berniquet.
Par un Vieillard.
;
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Février.
L
E mot de la premiere Enigme eſt
Bracelet ; celui de la ſeconde eſt Sou ,
(monnoie) , celui de la troiſieme ett la
Pie. Le mot du premier Logogryphe
eſt Rateau . où se trouvent rat & eau ;
celui du ſecond eſt Espoir , & les trois
pieds font les trois lettres qu'on trouve
(*) Vins exquis.
MARS. 45 1777 .
,
de plus dans désespoir ; celui du troiſieme
eft Cage , où l'on trouve âge.
Je
ENIGME.
E fuis de tout temps dans le monde ,
Quelquefois en repos , quelquefois vagabonde :
Comme un trait on me voit paſſer ;
Je marcherois fans fin fans jamais me laſſer.
Je prend la forme qu'on me donne :
On ne me voit réſiſter à perſonne.
A'la Cour je tiens bien mon rang ,
Sur les pas des Princes du Sang :
Je parois devant eux le chapeau ſur la tête ,
Sans craindre qu'on m'arrête .
Joſe faire encor plus , je les contrefaits tous ,
Sans appréhender leur courroux.
ParM. Chandorat , Curé de Sauſet , en Bourbonnois.
Je
AUTRE.
E fuis utile & redoutable ;
Au riche , à l'indigent je me rends ſecourable ;
Perfide néanmoins , je cauſe bien des maux ,
Très- ſouvent le trépas. J'arrête les Héros :
J'oppoſe à leur vertu guerriere ,
46 MERCURE DE FRANCE.
1:
Sans coup férir , une forte barriere .
Je ſuis toute à la fois , par l'arrêt du deſtin ,
Souvent voyageur & chemin .
Je cours fans jambe & jamais ne me laſſe;
Lorſque je dors , je reſte en place.
Par M. Bouvet , à Gifors .
C'EST
AUTRE.
'EST moins le
5.
tendre amour que la galanterie
Qui m'a donné naiſſance, aimable Glicerie.
Connu dans les palais , aux hameaux étranger ,
Je ſuis aimé du Roi , mépriſé du Berger.
Chaume paiſible & doux qu'habite finnocence ,
Vergers où zéphir feul éveille le filence ,
+
Grottes pour Amaranthe , aſyles pleins d'appas ,
Champs émaillés des fleurs qui naiſſent ſous ſes pas,
Vallons , lieux de foupirs, retraites des délices ,
Temples où l'Amour fait de ſi doux facrifices
Sieges du vrai bonheur & trône des plaiſirs ,
Je comble , comme vous , l'eſpoir & les deſirs;
L'art me fait pour le but que vous fit la nature ;
Vous m'ornez quelquefois , mais ce n'eſt qu'en peintures
MARS. 1777. 47
Et quoique les plaiſirs , dont j'enivre les ſens ,
Soient les mêmes fans doute , ah ! qu'ils font différens !
Par M. le Métayer.
LOGOGRYPH Ε .
QUI veut jouir de la ſanté ,
De moi ſouvent doit faire uſage:
Mais où je brille davantage ,
C'eſt dans les beaux jours de l'été.
Si mon Lecteur ſouhaite exercer ſon génic
J'ai neuf pieds bien comptés ; il peut donc s'amuser.
Dans ſon loiſir , à les décompoſer,
Pour y trouver trois villes d'Italie ;
Une autre en France , & deux en Arabie ;
Un inſtrument néceſſaire au ſoldat ;
Un corps puiſſant que l'on mene au combat ;
Une riviere en Moſcovie; 7
Deux en Toſcane ; une autre en Westphalie;
Une en Champagne ,& deux au pays des Normands :
Une Province de Turquie ;
Une autre en Paleſtine ; un principe de vie
Qui regle tous nos mouvemens ;
Un quadrupede objet de nos mépris :
T
םינ
4.8 MERCURE DE FRANCE.
Un lieu fameux près de Paris ;
Une eſpece de lime ; un peuple de l'Afie ;
Une ville Eſpagnole au terroir Africain ,
Qu'en vain crut conquérir l'Empereur Marocain ,
Un terme de Chancellerie ;
Le difcours familier que prononce un Curé ,
Certain titre en Eſpagne aux Nobles conſacré ,
Une piece de poëfie ;
Deux verbes à l'infinitif ,
Dont l'un eft neutre & l'autre actif;
Le réſervoir où ſe tient l'eau croupie ;
L'oiſeau favori de Junon ;
Ce qui produit de l'herbe ; une étoffe ; un pronom
Les deux auteurs de ta naiſſance ;
Ce qu'on doit décliner ; l'idole de la France ;
Le mot qu'on place après une oraiſon ;
Double terme de jeu; de la mer une plage
De très- difficile abordage ;
Ce qui fait mouvoir un bateau ;
Le flux & le reflux de l'ean;
Une forte de couverture ;
Le ſynonyme d'univers ;
Un eſprit malfaiſant habitant des enfers,
Un terme de l'architecture ;
Ce que doit être un cercle ; un arbre ; un excrément,
Le contraire de doux ; un héros de román;
De couleur noire une humaine figure ,
Und
1
;
:
MARS .
49 1777.
Une femme de qualité.....
Quoique je puiſſe allonger cet ouvrage ,
Je ne veux pourtant pas en dire davantage ,
Car je ſuis las en vérité.
Par M. Vincent , C. de
JOUET
AUTRE.
OUET de l'humeur inconſtante,
D'un Peuple toujours agité ,
Mon élévation fait que l'on me tourmente .
Mon tourment fait ma gloire & mon utilité.
Si ton eſprit , Lecteur , vient à me diſſéquer ,
Il trouvera dans mol, ſans trop s'alambiquer ,
Le logis d'une bête à poil roux, longue oreille ,
Et qui , les yeux ouverts , à ce qu'on dit , ſommeille ;
Un nom d'un animal dégoûtant & vilain,
Qui dans la fange impure aime à prendre ſon bain ;
Ce que devient le front de la jeune Emilie ,
Lorſque quelque diſcours choque ſa modeftie ;
Un inſtrument qui ſert pour le chanvre & le ling
Ce ſans quoi , fûrement , n'iroit pas un moulin,
Un titre que Louis fait chérir à la France ,
Et dont il ne ſe ſert que pour la bienfaiſance;
D
50 MERCURE DE FRANCE.
Une herbe que l'on craint de trouver ſous ſa main ,
Quand, dans les bois, on va cueillir la fraife ;
Ce métal ſi chéri qui rend Thomme bien-aiſe ;
Deux notes de muſique ; un de nos fens ; un grain...
Je ne finirois pas , ſi je voulois tout dire :
Si tu ne me tiens pas, tu peux lire & relire.
Par M. Patu.
H
AUTRE.
ABITANT de P'humide plaine
A qui veut m'arracher le coeur,
Joffre un vrai fléau deſtructeur ,
Trop connu de l'eſpece humaine.
Par M. Houllierde Saint-Remy
àSezanne .
ふっか
C
;
Mars . 1777 ,
51.
ARIA
Parolles deM.de Launay,
Musique de Mr.Lissier,
de l'Academie Roy de musique.
$
Qu'elle est belle
La nature. Quand dun soufle
les Zephirs Re-font les lits
de verdure Irop fou=:
Ein
les par les Plaisirs .
52. Mercure de France .
Dès le lever de Lau =:
rore Je rends grace au
Dieu dujour, Quine pres_se
son re-- tour Que pour
e-clairer eni- coreMes of=
fran des à l'amour .:
Qu'elle est co
MARS 1777 53
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Oeuvres complettes de Démosthene & d'ESchine
, traduites en François , avec
des remarques ſur les Harangues &
Plaidoyers de ces deux Orateurs , &
des notes critiques & grammaticales
en Latin, ſur le texte Grec : accompagnées
d'un Diſcours Préliminaire
fur l'Eloquence & autres objets intéreſſants
; d'un Traité ſur la Jurifdiction
& les Loix d'Athenes ; d'un
Précis Hiſtorique ſur la Conſtitution
de la Grece , ſur le gouvernement
d'Athenes &fur la vie dePhilippe&c.
Par M. l'Abbé Auger , de l'Académie
des Sciences , Belles - Lettres &
Arts de la ville de Rouen , ancien
Profeſſeur d'Eloquence dans lamême
Ville. A Paris , chez Lacombe , rue
de Tournon , 5 vol, in- 80. rel. & ornés
du portrait de Démosthene d'après
l'antique , d'une carte géographique,
&c. prix 25 liv.
Que feroit - cefi vous l'euſſiez entendu luimême
? Ce mot , ſi connu d'Eſchine , rie
D 3
٢٠٣٩
54 MERCURE DE FRANCE.
val de Démosthene , eſt l'éloge le plus
complet qui ait été fait de ce grand
Orateur; il fert d'épigraphe à la Collec
tion de ſes Oeuvres , & trouve naturellement
ſa place à la tête du compte que
nous nous proposons d'en rendre. Il y a
dans le grec : Que feroit - ce si vous euffiez
entendu tonner cet homme extraordinaire ? [1
eft afſurément ridicule d'avoir traduit le
mot θήριον par le monstre ; ce n'eſt ni le
fens littéral , ni le fens raisonnable .
Une grande précision qui , dans Démofthene
, ne nuit point à l'harmonie ,
l'énergie de la penſée & de l'expreffion ,
les rapports juſtes & précis de Pone à
l'autre , qui ſouvent ne permettent pas
de retrancher ou d'ajouter un feul mot ,
rendoient l'entrepriſe de le traduire
extrêmement difficile. Auffi les Ecrivains
qui ont effayé de nous le faire
connoître , ſe font-ils bornés à quelques
difcours . Des cinquante-ſept qui nous
reſtent de cet Orateur , & des trois de
fon rival , nous n'avions que les Philippiques
, traduites par MM. Tourreil de
Maucroix & l'Abbé d'Olivet ; les deux
harangues pour la couronne , par MM.
l'Abbé Millot & Tourreil ; & celle con-
:
MARS .
55 1777-
tre la Loi Leptine , par M. Gédeon le
Cointe. Il falloit un courage rare pour
enviſager l'étendue de la carriere , & fe
déterminer à la parcourir toute entiere;
il falloit un travail prodigieux pour la
fournir avec ſuccès . & fur-tout des connoiffances
peu communes. M. l'Abbé
Auger n'a point été effrayé de l'entrepriſe
,&il vient de l'exécuter. C'eſt un préfent
précieux qu'il fait à la littérature
Françoiſe ; il lui en prépare un nouveau
dans la traduction de tous les Orateurs
Grecs , & de l'Orateur Latin qui ſera
oppoſe ſeul aux premiers. Cet Ouvrage
immenſe eſt déjà fini ; celui que nous
annonçons , & qui manque encore , ne
peut qu'en donner la plus haute idée &
le faire attendre avec impatience.
M. l'Abbé Auger a partagé en trois
claſſes les diſcours de Démosthene & de
fon rival , auxquels il ajoint une harangue
de Dinarque contre Démofthene ; ce qui
porte à foixante-un le nombre des productions
oratoires contenues dans ce recueil.
Il les diviſe en diſcours politiques ,
plaidoyers publics & plaidoyers particuliers.
Dans les premiers , l'Auteur traitant,
des affaires d'Etat devant le Peuple , lui
-
1
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
expoſe ſes véritables intérêts , avec cette
éloquence vive & véhémente , qui ne ſe
borne pas à ſéduire les Auditeurs , mais
qui les étonne & les entraîne. Dans ſes
plaidoyers publics , il parle pour luimême
ou pour d'autres , tantôt accuſant ,
tantôt défendant ; mais accufant plus
ſouvent; car un génie auſtere & rigide ,
obſerve le Traducteur , un caractere un
peu âpre , devoit le porter à l'accufation
plutôt qu'à la défenſe. La plupart de ſes
plaidoyers particuliers , font les ouvrages
de ſa jeuneſſe. Cet Orateur fécond&
ſublime, qui traitoit avec tant d'élévation
& de force les ſujets les plus importans
, ſavoit porter la même ſupériorité
dans les petits détails; il y deſcendoit
fans baſſeſſe , & y jetoit tout l'inté
rét dont ils étoient ſuſceptibles.
Parmi les productions moins connues
deDémosthene , & que l'on retrouve dans
cette collection complette de ſes Oeu->
vres , il y a une ſuite de cinquante.fix
exordes , que M. l'Abbé Auger n'a vu
citer nulle part. Ces morceaux détachés
roulent tous ſur des objets politiques
, & ſemblent avoir été deſtinés à desdifcours
de ce genre. Le Traducteur ,
en expoſant fon opinion ſur ces exordes ,
MARS. 1777 . 57
ne la préſente que comme une conjecture,
& elle eſt au moins vraiſemblable.
Demofthene avoit pour principe de ne
parler , que le moins qu'il lui étoit poſſible
, fans être préparé ; mais occupé des
affaires publiques , il ſe préſentoit fouvent
des circonstances imprévues , où
l'intérêt de la République le forçoit de
monter à la Tribune, & de parler fur
le champ , ou pour combattre un avis, ou
pour en propoſer un autre. Le début eft
ce qui coûte le plus à l'Orateur ; Démofthene,
jaloux de ſa réputation, compofoit
au moins l'exorde, lorſque le temps
ne lui permettoit pas de compoſer le
diſcours entier.
Les lettres des deux Orateurs Grecs ,
recueillies dans ces volumes avec leurs
diſcours , complettent la collection de
leurs Oeuvres. Elles font d'autant plus
précieuſes , qu'il nous en refſte fort peu
des anciens Grecs. Celles de Platon font
plutôt des traités de morale que des lettres
; les fragmens que nous avons de
celles de Xénophon , font à peu - près
dans le même genre; Ifocrate n'offre
dans les ſiennes que les compoſitions
d'un Rhéteur. Démosthene n'a pas mieux
ſaiſi le genre épiſtolaire ; ſes lettres font
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
des eſpeces de harangues au Sénat& au
Peuple d'Athènes , dans leſquelles tantôt
il ſe juſtifie , tantôt il ſe plaint , & quelquefois
il donnedes conſeils. Les lettres
d'Eſchine font de véritables lettres écri
tes par un homme aimable , dont l'eſprit
eft cultivé & le coeur ſenſible. Elles font
au nombre de douze, & le Traducteur
croit qu'ily en a trois qui ſont ſuppoſées ,
ce font la ſeptieme & les deux dernieres
de ſa collection .
On connoît le genre d'éloquence de
Démosthene ; ſouvent bruſque & toujours
véhément ; il paroît s'occuper plus
des chofes que des mots. Il ne diſſerte
pas fur les objets importans dont il entretient
ſes Auditeurs , il les leur met
fous les yeux; s'il parle des projets de
Philippe , il le montre travaillant à leur
exécution , parcourant la Grece , l'enva
hiſſant , & négociant pour la tromper &
la foumettre: il tonne , il foudroye , il
entraîne; on perd de vue l'Orateur , on
ne voit que la Grece & l'oppreſſeur qui
la menace. On lui a reproché de l'emportement;
on lui a refuſé d'avoir ſu lire
dans l'avenir ; mais ceux qui lui ont fait ce
reproche , l'on jugé après l'évenement.
La bataille de Chéronnée fut malheuMARS.
1777. 59
reuſe , & on en conclut que l'alliance
d'Athenes& de Thebes n'étoit pas dans
la bonne politique. On ne fait pas réflexion
que l'aſſerviſſement de la République
n'eût été que retardé ,& que cette
alliance pouvoit le prévenir. Philippe ,
dont le jugement eſt ſans doute d'un
grand poids , en avoit cette opinion. Il
s'eſtima heureux d'avoir été vainqueur;
mais il fentit que s'il avoit été vaincu ,
un feul jour lui eût fait perdre le ſuccès
de vingtans. LesAthéniens lui rendirent
auſſi la justice , que bien des Differtateurs
lui refuſent après tant de fiecles;
ils lui érigerent une ſtatue avec cette infcription:
,, Si tu avois eu , Démofthene ,
,, autant de bravoure que tu avois d'in-
ود telligence , les armes de Macédoine
,, n'euſſentjamais triomphede laGrece".
Nous remarquerons à cette occafion , que
le Prince des Orateurs Grecs , comme
celui des Orateurs Latins , n'eut jamais
du goût pour les armes ; l'un & l'autre
craignirent la mort ſur le champ d
bataille; & tous deux la braverent enfin
lorſqu'ils ne purent l'éviter ; ils périrent
d'une maniere également héroïque. Ci
céron chercha d'abord à fuir les afſaffins
envoyés par Antoine ; mais lorſqu'ik
60 MERCURE DE FRANCE.
l'eurent joint , il ne fongea point à ſe
défendre , il leur livra ſa tête. Démofthene,
fuyant auſſi les Soldats d'Antipater
, & ne pouvant leur échapper , demanda
un moment pour écrire une lettre
, & en profita pour prendre du poifon
qu'il portoit avec lui.
Après avoir indiqué les différens Ouvrages
contenus dans les cinq volumes
que nous annonçons , & une partie du
travail de M. l'Abbé Auger , il nous reſte
à en faire connoître la plusconſidérable ,
la traduction du texte. Elle atteſte une
étude profonde des Orateurs Grecs , de
la langue dans laquelle ils ſe ſont exprimés
, & de celle dans laquelle on s'eſt
propoſé de les faire parler. Des citations
peuvent ſeules donner une idée de la
maniere du Traducteur. Elle eſt par- tout
fi bien foutenue , que , fans nous arrêter
à choiſir , nous pouvons ouvrir le livre
& prendre au hafard. Nous éviterons
ſeulement de rien préſenter des difcours
que d'autres Traducteurs ont déjà
fait connoître ; la plupart de nos Lecteurs
feront bien aiſes de les comparer euxmêmes
avec la verſion de M. l'Abbé Au
ger. Aucunde ces Traducteurs n'a rempli
le but qu'il devoit ſe propoſer, Trop fou
MARS. 1777- 61
vent ils ont défiguré l'Orateur qu'ils
vouloient faire connoître , tantôt par
une prolixité déplacée dans la traduction
d'unEcrivain extrêmement concis; tantôt
par une conciſion qui détruit toute harmonie
, & met la ſéchereſſe & la froideur
à la place de l'éloquence vive &
nourrie de l'original. Pourbien traduire ,
il faut ſe pénétrer de l'eſprit de ſon Auteur
; c'eſt ce qu'a fait M. l'AbbéAuger.
"
وو
Les harangues fur la fauſſe ambaſſade,
font les premieres qui nous tombent ſous
la main. Ce tableau intéreſſant de la
ruine desPhocéens , s'offre à nos yeux à
l'ouverture du livre. Jamais , Athé
,, niens , vous n'avez vu dans la Grece
d'événemens auſſi triſtes , auſſi importans
; peut- être n'en a- t - on jamais vu
dans les fiecles paſſés. Un ſeul homme ,
,, Philippe , eſt devenu maître des plus
,, grandes affaires , par la perfidie des
Députés , ſous les yeux d'Athenes , de
, cetteRépublique accoutumée à veiller
,, en chef aux intérêts des Grecs , à ne
ود
و د
ود
"
rien fouffrir de ſemblable, Ce n'eſt
„ pas ſeulement la lecture du décret qui
nous inſtruit de la ruine des infortunés
Phocéens , mais encore le ſpec
,, tacle de leurs diſgrâces : ſpectacle
و د
و د
62 MERCURE DE FRANCE.
१२
ود
„ affreux , Athéniens ,& digne de compaffion,
En allant dernierement à Del-
„ phes , j'en ai été malgré moi , le
témoin. J'ai vu des maiſons détruites ,
des murs renverſes , un pays défolé ,
,, plus de jeuneſſe , des vieillards foibles
ور &miférables,Aucun diſcours enfinne
,, peut exprimer le triſte état de cette
, contrée malheureuſe. Cependant je
vous entends dire à tous qu'autrefois ,
, lorſqu'on délibéra de détruire Athenes
, l'opinion des Phocéens fut con
traire à celle des Thébains. Si vos
,ancêtres revenoient à la vie , comment
pensez - vous qu'ils opineroient dans
cette cauſe ? Quelle idée auroient - ils
de ceux qui ont opéré la ruine des
Phocéens ? Pour moi , je penſe qu'ils
ne ſe feroient aucun fcrupule de les
lapider de leurs propres mains. N'eſt- il
5, pas honteux en effet , ou plutôt n'est- ce
pas le comble de la honte, que des
Peuples qui nous ont ſauvé alors , qui
ont opiné pour notre confervation ,
éprouvent aujourd'hui un tel déſaſtre;
, & qu'abandonnés de vous , ſur les faux
avis de vos Députés , ils ſouffrent des
maux tels que nuls des Grecs n'en a
,, jamais foufferts ? Qui donc est la cauſe

MARS. 1777. 63
5, de ces maux ? Quel eſt l'auteur de l'im-
,, poſture ? n'eſt- ce point Eſchine ? "
Démosthene avoit été de cette ambaffade;
il accuſoit la conduite de ſes Collegues;
c'eſt ainſi qu'il repouſſe le moyen
› de défenſe dont ils peuvent ſe ſervir ,
en diſant qu'il a d'abord fait comme
eux, & que changeant enſuite tout - àcoup
, il est devenu leur accuſateur , &
fur-tout d'Echine. ,, Voulez- vous que,
,, ſupprimant tout le reſte ,& les difcours
,, que j'ai tenus contre eux devant le
,, Peuple , & les oppoſitions que j'ai
ود
trouvées chez moi dans le cours de
,, l'ambaſſade , & dans toute autre cir-
,, conſtance ; voulez - vous que je vous
, prouve , par leur propre témoignage ,
,, que j'ai fait tout le contraire de ce
,, qu'ils ont fait; qu'ils ont reçu de l'ar-
,,gent pour trahir vos intérêts ; que je
و د
n'en ai pas voulu recevoir. Voici ma
preuve, Quel eſt le Citoyen de cette
,, ville , le plus audacieux , le plus téméraire
, le plus effronté ? On ne s'y
,,trompera pas , on nommera fur le
,,champ Philocrate. Quel eſt l'Orateur le
,,plus capable de déclamer tout ce qu'il
veut d'une voix forte & fonore ? Aſſurément
on citera Eſchine, Quel eft
ود
64 MERCURE DE FRANCE.
1
celui auquel ils reprochent le défaut
,, de hardieſſe , & une timidité que j'ap
, pelle pudeur ? C'eſt moi. Jamais incom
,, mode à mes Concitoyens , je ne les af
,pas forces de m'entendre; cependant,
ود
ود
dans toutes les aſſemblées , toutes les
,, fois qu'on a parlé de l'ambaſſade pour
,, la paix , vous m'avez entendu attaquer
,les Députés , dévoiler leur perfidie ,
dire ouvertement qu'ils s'étoient laiſſés
corrompre , qu'ils avoient vendu les
,, intérêts de l'Etat. Aucun d'eux n'a
5,combattu mes reproches , aucun n'a
,ouvert la bouche , aucun ne s'eſt mon-
, tré. Pourquoi donc les plus audacieux
, de cette ville , les plus diftingués par
l'éclat de leur voix , sont - ils dominés
par le plus timide des Orateurs , par
quelqu'un dont la voix n'a rien d'extraordinaire
? C'eſt que la vérité eſt
2, auſſi forte que le menſonge eſt foible.
La confcience de leur corruption fait
,, tomber leur audace ; elle leur ferme
„la bouche , enchaîne leur langue , arrête
,, leurs paroles , les réduit au filence".
ود
La même harangue nous fournit encore
un morceau plein de véhémence
contre les traîtres. Nous ne pouvons nous
refuſer le plaifir de le citer. ,,Unmal
,,con
1
MARS. 1777 65
,, contagieux s'eſt répandu parmi tous
,, les Peuples de la Grece, mal funeſte ,
„ auquel vous ne pouvez échapper que
,, par la faveur du ciel , & une grande
,, attention de votre part. Les plus dif
,, tingués dans les Républiques , ceux
,, qui ſont à la tête des affaires , ont
" trahi leur propre liberté , ſe ſont jetés
,, indignement eux-mêmes dans une fer-
,, vitude qu'ils décorent des beaux noms
,, de bienveillance & d'amitié de Phi
„lippe , de familiarité avec le Prince. Les
,, autres Citoyens & tous les Magiftrats ,
"
2
au lieu de punir ces Miniſtres perfides
,,& de les faire mourir ſur le champ ,
,, admirent , vantent , envient leur
„ bonheur. Ce mal qui s'étend de tous
„ côtés , par une activité dangereuſe ,
avoit déjà dépouillé les Theſſaliens de
,, l'empire dans leur patrie ,de leur dignité
,, dans la Grece ; il vient encore de leur
„ravir la liberté, en livrant à des gar-
,,niſons Macédoniens pluſieurs de leurs
,, citadelles, Pénétrant dans le Pélopo-
,,neſe , cette maladie pernicieuſe à
,, armé , les uns contre les autres , les
,, habitans d'Elide; elle a rempli d'une
,, démence aveugle , d'une fureur crimi-
„ nelle , ces infortunés qui pour fatis
E
A
66 MERCURE DE FRANCE.
,, faire leur ambition & pour complaire
„au Monarque , ſe ſont ſouillés du
,, crime de leurs proches & de leurs
,, concitoyens. Elle a fait encore de nou-
,, veaux progrès ; entrée dans l'Arcadie
"elle y a tout bouleversé ; & les Arca-
,, diens qui , à votre exemple , devoient
,, élever leur ame par l'Amour de la li-
,, berté , puiſqu'ils font les ſeuls , avec
,, vous , vraiment originaires du pays
»qu'ils habitent , les Arcadiens font
,, aujourd'hui les vils flatteurs de Phi
,, lippe ; ils lui ont érigé des ſtatues &
,,accordé des couronnes ; ils ont même
,, arrêté qu'ils le recevroient dans leur
„ ville, s'il venoit dans le péloponeſe.
ود
Les Argiens ont agi de même. Ce
,, mal, Athéniens, il faut le dire , ce mal
,, deſtructeur exige les plus grandes pré-
„cautions. Aprés avoir parcouru tous
,,les pays , il s'eſt introduit chez vouss
„ Vous n'êtes pas encore perdus ; foyez
fur vos gardes , puniſſez ceux qui ,les
„ premiers , l'ont apporté dans votre
,,ville : finon , craignez que , convain.
cus trop tard de la vérité de ce que je
„ vous dis , vous n'en conveniez , que
„ lorſqu'il n'y aura plus pour vous de
,, refſource"."
ود
:
MAR S. 1777. 67
Ces morceaux ont fourni des exemples
de la vigueur & de l'énergie de
Démosthene; tous les tours lui étoient
familiers: la harangue contre Midias,
nous en préſente de l'adreſſe de l'Orateur.
Il étoit lui même l'objet de ce
diſcours: infulté par Midias , il demandoit
vengeance. ,, Faites cette réflexion :
,, tout- à - l'heure , dès que la féance ſera
,, levée , chacun de vous s'en retournera
,,dans ſa maifon , l'un plutôt , l'autre
,, plus tard , avec la plus grande ſécurité ,
,, fans regarder autour de foi , fans rien
,, craindre , ſoit qu'il rencontre un ami
,,ou un ennemi , un Citoyen du com
,,mun ou un Citoyen puiſſant , un hom
,, me fort ou un homme foible; en un
3, mot, fans éprouver la moindre inquié
,, tude: pourquoi ? C'eſt que rempli d'aſ
,, ſurance , & plein de la confiance
,, qu'inſpire le gouvernement, il eſt inti
,, mement perfuadé qu'il ne ſera attaqué;
,, inſulté& frappé par perſonne. Et vous
,, ne m'accorderez point , avant de quit
,,ter le tribunal , la fûreté qui vous
,, accompagnera en retournant chez
vous? Après les outrages que j'ai ef-
,, fuyés , dans quelle eſpérance pourrai-
,, je ſurvivre , fi vous ne me vengez pas?
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
,,Ne craignez rien , me dira quelqu'um ,
vous ne ferez plus outragé. Mais fi je
,, le ſuis , Athéniens , punirez-vous alors
,, le coupable , fi vous l'épargnez aujour-
,, d'hui ? Au nom des Dieux , ne trahiflez
,, point ma cauſe , qui eſt la vôtre &
,, celle des loix. Car enfin ſi vous voulez
,, examiner& chercher ce qui aſſure aux
„juges des Tribunaux , en quelque nom-
ود
bre qu'ils foient ,cette autorité reſpec..
,,table , qui les rend arbitres abſolus de
tous les habitans de cette ville , vous
verrez que ce n'eſt mi la terreur des
,, armes qui les environnent , ni la force
,,de leurs corps, ni la vigueur de leur
„ âge , ni autre choſe de cette nature;
,, mais le pouvoir des loix. Et le pouvoir
,, des loix , d'où vient-il ? Accourent-elles
,,au bruit d'un Citoyen attaqué ? Vien-
,,nent -elles le ſecourir ? Non , elles ne
,, font par elles mêmes que de foibles
,, écritures. Elles ne le peuvent pas.
,,Qu'est ce donc qui fait leur pouvoir ?
5, C'eſt votre fidélité à les affermir par
l'exécution , à les repréſenter dans
,,toute leur force pour quiconque les
,, implore. Vous n'avez donc d'autorité
,que par les loix, comme les loix n'ont
>> de pouvoir que par vous . Chacun des
:
MARS. 1777 69
„ Juges doit donc fecourir les loix
attaquées , comme on le ſecourroit
s'il étoit inſulté; regarder les fautes
commiſes contre elles , quelque
ſoit le coupable , comme fautes qui
,, intéreſſent la ſûreté commune ; empêcher
que nulle charge publique , nul
,, crédit, nul artifice , que rien enfin ne
,,donne droit à perſonne de les violer
,, impunément. Ceux d'entre- vous qui
étoient au ſpectacle, ont accablé de
,, huées Midias quand il eſt entré fur
le Théâtre , lui ont donné toutes les
,,marques d'indignation , ſans avoir en-
,,core rien,entendu de ma part. Vous
donc , qui avant qu'on eût convaincu
,, l'offenſeur , étiez animés contre lui ,
,, exhortiez l'offenſé à le pourſuivre ,
,, applaudiffiez quand je le dénonçois au
,, Peuple ; à préſent qu'il eſt convaincu ,
,, qu'il a été condamné par le Peuple
affemblé dans le Temple de Bacchus,
que ſes autres violences ſont dévoilées ,
, que vous êtes nommés les Juges , que
,,tout dépend de vos fuffrages , balancerez-
vous à venger mes injures, à
,, fatisfaire le Peuple , à rendre les autres
, plus modérés par la ſuite , en faiſant
de Midias un exemple qui les effraye ,
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
„å pourvoir à votre fûreté propre ? " .
Le Traducteur a donné du mouvement
à toutes ses phrases; il fait que le
mouvement eſt l'ame de l'éloquence , ce
qui lui donne le caractere qui entraîne
-les Auditeurs , & qui étoit celui de Démofthene.
Pour finir , nous rapporterons
encore un exemple , qui donnera une
idéede la manieredont ce grand Orateur
idifcutoit les loix . Nous le titerons de la
harangue contre Ariſtocrate : il avoit fait
porter un décret conçu-à-peu près en ces
termes , en faveur de Charideme: Quiconque
lui ôtera la vie, pourra être faiſi
dans toutes les villes de nos alliés. Si
quelqu'un ville ou particulier , eimpêche
qu'on le faififfe , qu'il foit exclus de nos
traités. Demofthene s'élevé contre ce
décret , qui eft contraire à pluſieurs loix,
entre autres, contre celle qui pardonne
un meurtre involontaire , ou à la vengeance
d'un pere , d'un époux, d'un frere
ou d'un maître outragés. ,, Le Légifla
,teur établit clairement pluſieurs cas
,,dans lesquels on peut tuer , fans en
3, courir de peine. L'Auteur du décret a
,, fupprimé tous les cas. Il inflige une
„peine au meurtrier , ſans parler des
circonſtances dans lesquelles le meurtre
MARS. 1777. 71
1
:
„a été fait. Voyez , au contraire , avec
„quelle attention fcrupuleuſe l'Auteur
,,des loix que je cite , diftingue tous
,les cas. Il déclare innocent celui qui
„tuera quelqu'un dans les yeux. Pour-
„quoi ? Il n'a pas conſidéré l'action ,
,,mais l'intention : or , quelle étoit l'in-
,, tention? de vaincre & non de tuer. Si
,, l'adverſaire étoit trop foible pour ſup-
„ porter la fatigue du combat , le Légiſlateur
a penſé qu'il étoit lui - même
la cauſe de ſa mort , & que par conféquent
on ne devoit pas en pourſuivre
l'auteur. Il abſout encore celui qui tue
„à la guerre par ignorance : cela eſt
„juſte; car fi j'ai tué quelqu'un croyant
„que c'étoit un ennemi , on doit me
,, pardonner & non me punir, Celui qui
,, a tué un homme , l'ayant ſurpris auprès
,, de ſa femme, de ſa mere , de ſa ſoeur ,
,, de fa fille , ou d'une concubine qu'il
„aura priſe pour l'éducation de ſes en-
,, fans , il le renvoie auſſi ſans punition ;
,,& c'eſt avec la plus grande juſtice ;
„ Athéniens. Pourquoi ? Il nous permet
,, de tuer même nos amis , s'ils viennent
,, à infulter ou attaquer des perſonnes
„ pour leſqu'elles nous combattonscontre
les ennemis , afin de les garantir des
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
,, inſultes & des outrages. Les amis &
les ennemis ne ſont pas des eſpeces
,, d'hommes particulieres : ceſont leurs ac-
,, tions qui les diftinguent. Ceux qui nous
,,traitent en ennemis , la loi nous permet
,,de les traiter enennemis. N'est-ce donc
,, pas une injustice affreuſe qu'un ſeul
homme ſoit excepté de tous les cas où
,, il n'eſt point défendu de tuer les autres
hommes ? Allons plus loin. S'il arrive
à Charideme ce qui peut arriver à tout
,, autre; fi , obligé de quitter la Thrace ,
il vient habiter notre ville , ſi privé de
la force ,dont il ne fait uſage que pour
exercer mille violences , mais obéiſſant
,, toujours à ſon caractere & à ſes pai
,, fions , il continue à agir de même :
,,ne faudroit- il pas fouffrir ſes infulres
,, en filence? Vû le décret actuel , ſeroit-
;,il fûr de lui ôter la vie , de tirer la
,,réparation que les loix attendent ? Si
,, quelqu'un dit : Mais Charideme ſe
,, conduira - t - il ainſi ? Qui m'empêche
,, de dire: Mais ôter-a t-on la vie à Cha-
,,rideme ? Mais enfin , ces réflexions font
,, inutiles , & puiſque le décret attaqué
, a pour objet une action abſolument
incertaine, & non une action déjà
,,faite, laiſſons à chaque événement fon
1
MARS. 1777-1 73
,, incertitude , réglons ſur elle notre
attente , & , dans notre ignorance de
,,l'avenir , examinons la ſuite de part &
,, d'autre , comme pouvant arriver : que
,, le décret ſoit annulé ; ſi l'on attente
ودaux jours de Charideme , il eſt des
,,peines légales pour venger ſa mort;
Que le décret ſoit confirmé ; ſi Charideme
vivant inſulte quelqu'un , on
ôte à celui qui ſera inſulté les moyens
,de le poursuivre Le décret eft done
,,contraire aux loix de toutes façons ?
Vorre intérêt , Athéniens , demande
,, qu'il foit annullé .
९८
Le Prince de Bretagne ; Nouvelle hif
torique, par M. d'Arnaud ; vol. in 8.
avec fig. à Paris , chez Delalain , Lib.
François I , Duc de Bretagne , fils de
JeanV& de Jeanne de France , étoit un
Prince jaloux de fon autorité, ſoupeonneux
, facile à recevoir les impreſſions
qu'on vouloit lui donner, & impitoyable
comme toutes les ames foibles. Sa libéralité
, ſa bravoure & ſes autres bonnes
( qualités , n'ont pu l'abſoudre , aux yeux
de la poſtérité , d'une action barbare &
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
atroce , dont l'Auteur de la Nouvelle
hiſtorique que nous annonçons , nous
rappelle le ſouvenir. François avoit deux
freres , Pierre , Comte de Guimgamp ,
&Gilles , Seigneur de Chantocé. Pierre,
non moins foible que ſon aîné , à une
humeur fombre & chagrine , joignoit
une dévotion peu eclairée , qui alloit
juſqu'à la ſuperſtition. Quoique marié ,
il vécut célibataire ;&,dans ſesdernieres
années , il ſe ſoumit aux macérations du
cilice. ,, Gilles , (que M. d'Arnaud ne
,,déſigne ici que fous le nom de Prince
„ de Bretagne , ) bien différent de ſes
2,freres, faiſoit éclater une ame indé-
,,pendante&déterminée dans ſes moin-
,,dre mouvemens ; ſes deſirs les plus
,, vagues étoient des paffionsdominantes ;
,, tout l'enflammoit ; aveugle conféquem-
,ment fur les ſuites , il n'enviſageoit
e
que Pobjet préſent , le faiſiſſoit avec
,, tranſport , & lui faifoit tous les facrie
,fices; fa bonté même ſe reſſentoit de
, fon extrême violence ; il dédaignoit
,cette politique ſi néceſſaire aux hom
,,mes , & fur- tout à ceux de fon rang:
,, il ne ſavoit point ſe déguiſer & s'im-
,, pofer un frein , toujours prêt à céder
,, aux premieres ſaillies de ſon caractere
MARS. 75 1777 .
,, impétueux " . Auſſi fut- il emporté
d'imprudences en imprudences , que ſes
ennemis firent paffer pour des crimes
auprès de fon frere & de fon Souverain ,
qui croyoitvoir dans le Prince de Brétagne
un rival de fon autorité & de fa
puiſſance. François , depuis quelque .
temps , ne regardoit plus ce frere que
comme un fujet rebelle, qui cherchoit
l'appui des Puiſſances étrangeres. Il le
peignit fous ces couleurs à Charles VII ,
Roi de France, leur oncle , & le Prince
Gilles fut arrêtécomme prifonnier d'Etat.
CePrince infortune , livré fans défenſe
à ſes plus cruels ennemis , après avoir
efſuyé de leur part les traitemens lesplus
indignes & les plus barbares , mourut
d'un mort violente , le 25 Avril 14508
Un Cordelier qui l'avoit confeffé , cita
de fa part, ajoutent quelques Hiftoriens,
le Duc François au jugement de Dieu,
pour y comparoître dans quarante jours.
Quoi qu'il en ſoit , François mourut
cette même année 1450, le 18 ου 19
Juillet , & fut enterré dans l'Egliſe de
Abbaye de Rédon . C'eſt d'après ces faits
hiftoriques , que M. d'Arnaud a compoſé
fa derniere Nouvelle. Ces faits nous rap:
pellent les épreuves cruelles & injuftes
76
MERCURE DE FRANCE.
auxquelles a été ſoumis le malheureux
Prince de Bretagne. M. d'Arnaud , en
les rapportant , n'a eu ſouvent beſoin
qued'emprunter les couleurs de l'hiſtoire
pour exciter , dans l'ame du Lecteur ,
une tendre pitié , foible récompenſe des
infortunés qui n'ont point mérité leurs
diſgrâces. Qui ne gémira ſur les viſſicitudes
humaines , en voyant un Prince
né pour jouir detous les plaiſirs & vivre
au milieu d'une Cour brillante , renfermé
dans un cachot , dont les fenêtres
grillées donnoient fur des foſſés , implo
rer les ſecours de tous ceux que , de fa
fenêtre , il voyoit paſſer au delà des for
fés ; leur tendre , à travers les barreaux
des mains fuppliantes , & leur crier :
,,C'eſt le Prince de Bretagne qui vous
„ demande du pain & de l'eau , pour
2.l'amour de Dieu ! " Cette peinture
rappelle un tableau de Vandyck , non
moins capable de nous faire gémir ſur
le fort des hommes. L'Artiſte a repréfenté
le célebre Béliſaire , Général des
armées de l'Empereur Juſtinien, accablé
fous le poids des années , devenu aveugle
, & réduit à mandier un obole à un
foldat qui avoit ſervi ſous lui : Date obolum
Belifario. C'eſt l'inſcription miſe au
MARS. 1777 77
bas de l'eſtampe qui répréſente cette
ſcene pathétique , bien propre à faire
faire des réflexions au ſpectateur même
le plus diſtrait.
-François , Duc deBretagne , Souverain
injuſte & frere dénaturé , n'étoit peutêtre
pas né avec des diſpoſitions cruelles
& fanguinaires ; ſa mémoire cependant
n'en eſt pas moins odieuſe à la poſtérité ,
pour s'être abandonné aux impreffions
tyranniques de ſes favoris. Leurs abominables
intrigues empêcherent dans François
tout retour à la ſenſibilité; &faut-il
s'étonner , après cela , qu'il ſe ſoit rendu
coupable d'un fratricide ? C'eſt de l'indifférence
des hommes pour l'être ſouffrant
, qu'émanent tous leurs crimes.
rendez- les ſenſibles , ajoute M. d'Arnaud,
&on n'aura que des fautes à leur reprocher.
Il ſeroit même facile de prouver
que c'eſt de la ſenſibilité que decoulent
toutes les vertus ſociales.
L'Egyptienne , Poëme épique en douze
chants , vol, in- 12 , petit format;broché
prix 1 1. 10 fols. A Paris , chez La
combe , Libraire , rue de Tournon.راو
Saint François d'Aſſiſe eſt le Héros de
78 MERCURE DE FRANCE.
се Роёте , & c'eſt un Enfant de l'Ordre
Francifcain , le P. J. R. , quia cru devoir
confacrer ſa plume & ſa verve à célébrer
le Fondateur de cet Ordre. Jacques Corbin
, Avocat au Parlement de Paris &
Maître des Requêtes de l'Hôtel de la
Reine Anne d'Autriche , a publié, en
1634 , un Poëme épique ,dont St François
d'Afſiſe eſt également le Héros ,& qu'il a
intitulé : La Sainte Franciade. Ce Poëme
eſt aujourd'hui abſolument oublié , &
le P. J. , qui a eu la patience de le par
courir , nous dit que c'eſt une hiſtoire
plate& minutieuſe. Mais vraiſembla
blement on n'accuſera pas l'Egyptienne
d'être une ſimple hiſtoire. Le tableau de
la vie religieuſe du Saint Inſtituteur , &
de ſa vie apoftolique, eft tracé dans les
différens chants de ce Poëme ; mais le
Poëte , dans la vue de fe conformer aux
regles de l'épopée,dont l'action doit être
une , a pris pour principal objet de ſes
chants , le voyage que fait Saint François
en Egypte , afin de convertir leSoudan ,
&mériter la couronne du martyre. Cette
couronne cependant ne lui fut point accordée
ſur les bords du Nil , mais fur le
Mont Alverne , d'une maniere toute particulicte
doga
MARS.
1777.79
LePoëte abanni de ſon Poëme les Di
vinités de la Fable , les Magiciens& les
Fées , pour y ſubſtituer les Anges & les
Démons , autre genre de merveilleux employé
par Milton; mais falloit. il admettre
des Agens furnaturels dans une
entrepriſe dont les événemens ſont ſimples
& prévus . Quoi qu'il en ſoit , Belphégor
joue un grand rôle dans l'Egyptienne.
Il évoque la ſoif, le ſommeil ,
la luxure , pour mieux traverſer les entrepriſes
du Héros ; il trouve toujours
en tête l'Ange Raphaël, le Protecteur de
François ; & comme la partie n'eſt point
égale , on s'attend bien que le pauvre
diable a ſouvent le deſſous; ce n'eſt pas
cependant la force qui lui manque ; car
ayant apperçu fur la mer le vailleau ou
Saint François s'étoit embarqué pour ſe
rendre en Egypte, il court , afin d'exciter
une tempête, vers la caverne des
vents , &
Briſe d'un coup de pied quatre portes d'airain.
Vous, fortez Terrenos , le premier de la bande.
Vous , à qui l'Indien a fait plus d'une offrande ,
Et toi , que l'on redoute au Golfe Honduras ,
Violent Ralėjo, tuvoles ſur ſes pas
L'humide Tornados vouloit reprendre haleine ,
80 MERCURE DE FRANCE,
Revenant fatigué d'une courſe lointaine ;
Il avoit pour ſecond le frileux Harmatan.
Il ſont lachés tous deux par l'Ange de Satan..
Le Tiphien vient encor, des côtes de Syrie ,
Contre le faint navire exercer ſa furie .
Ces vents tiennent conſeil le reſte de la nuit ,
Et marchent de concert quand le jour ſe produit.
Le ciel, de toutes parts , ſe couvre de nuages ;
On entend l'air ému fiffler dans les cordages :
La mer qui s'écarquille en cent endroits divers ,
Fait voir , en rugiſſant , ſes écueils entr'ouverts.
Les vagues en courroux , s'élevant juſqu'aux nues,
Y font , avec l'eſquif , un moment ſuſpendues :
Un abyſme aux enfers , qu'on croiroit aboutir ,
En les voyant tomber , s'ouvre pour l'engloutir.
Le navire vingt fois remonte ſur leurs ailes :
Il eſt autant de fois enſeveli ſous elles ;
Une montagne d'eau s'élançant contre un roc ,
Tantôt , pour le briſer , l'entraîne dans ſon choc ;
'Tantôt , l'ayant laiſſe pour s'y rompre elle-même ,
Sa force ſe ranime & ſa rage eſt extrême :
Elle couvre , en ſautant , l'infortuné vaiſſeau ,
Qui penche vers la proue & dont on vuide l'eau.
Uncoupdevent ſurvient , plus d'une antenne croule
Les mats ſont ébranlés , les mariniers en foule
Courent ſur le tillac , effrayés du trépas,
Qui grimpe avec ſa faulx &s'avance à grands pas :
{
Des
MARSA177788
Dès qu'il voit le faint homme , il ſe jette en arriere.
François à la tempête oppoſe une batrière ,
Uneheure aux environs elle foudroye encor ,
Et dans l'abyſine enfin elle ſuit Belphegor.
La deſcription de cette tempête a au
moins le mérite de l'originalité. Quelques
Lecteurs pourront trouver l'harmonie
de ces Vers un peu rude ; mais lé
Poëte a peut-être voulu ajouter par ce
moyen , à la vérité du tableau d'une tempête
; car , dans une tête fortement échauffée
de ſon ſujet , tout devient poétique.

Belphegor , qui ne ceſſe de lutiner le
Saint , le fuit dans la retraite , & le Poëte
en prend occaſion pour nous peindre
les tentations que peuvent éprouver les
Cénobites dans le cloître. Une peinture
du fixieme Chant , nous rappelle , en partie
, la Tentation de S. Antoine , par
• Callot: on y voit les jeux qui viennent ,
courant comme des foux ,
Danfer autour du Saint en faiſant la grimace
Si l'un eſt mis en fuite , un autre le remplace .
La Scene de ce Poëme eſt principa
lement en Egypte , dans le férail même
F
82 MERCURE DE FRANCE.
du Soudan Méledin ,dont François a en
trepris la converfion. Belphegor , comme
on le penſe bien, ne reſte point ici
tranquille; plus aviſé cette fois , il s'asfocie
la Sultane Favorite ; & c'eſt au milieu
des danſes & des concerts , dont on
nous fait la peinture , que cette Reine
ambitieuſe follicite auprès du foible Souverain
, le renvoi de François .
Le Sultane , en fon coeur enfermant ſon orgueil,
Honore le Soudan d'un gracieux accueil.
•De fon grand cimeterre elle le débarraffe ,
Puis , l'ayant fait aſſeoir , la perfide l'embraſſe.
Le concert recommence , & les gens de ſa cour
Viennent devant le Prince , & danſent tour-a-tour.
On étend fous fes pieds un beau tapis de Perſe ;
Elle y marche en cadence , & faute &fe renverfe :
Quel feu dans fon maintien ! & combien d'agrémens
Quelle légéreté dans tous ſes mouvemens !
Chaque pas développé une grace nouvelle ;
Jamais aux yeux du Prince elle ne fut fi belle.
Le bal ceſſe auffi-tôt qu'elle leve la main :-
Elle demeure ſeule auprès de Méledin .
Alors , à ſes genoux , la Nymphe infidieuſe ,
Change en un ton plaintif ſa voix mélodieuſe.
Vous de mon tendre coeur , le charme & le ſoutien ,
Dit-elle en ſoupirant , vous devenez chrétien !
Un Hermite inſenſé vous cauſe cette ivreſſe ,
1.
;
MARS. 1777. 83
:
:
Et ſa necromancie endort votre ſageſſe !
Ua preſtige a le don de vous perfuader !
Un ſonge eſt en état de vous intimider !
Malgré tous vous fermens , vous aurez donc la force
De ſigner entre nous un éternel divorce :
Vous avez réſolu , dans vos lâches complots ,
De mépriſer mes voeux , de braver mes ſanglots.
La loi, dont vous goûtez la trompeuſe lumiere ,
N'accorde à ſes cliens que l'épouſe premiere ;
La froide Validé , dont la beauté vieillit ,
Sera donc toute ſeule admiſe à votre lit.
Si vous me haïſſez , contentez votre envie,
Cruel ; percez mon coeur , arrachez-moi la vie :
Si vous m'aimez encor , me verrez- vous mourir ,
Sans vous montrer ſenſible & fans me ſecourir ?
C'eſt ainſi que la Nymphe exprimoit ſes alarmes:
Ses yeux étincelans ſe rempliffent de larmes.
:
Le Soudan héſite quelques inſtants ;
mais trahi par ſa tendreſſe , il accorde
- bientôt à ſa Maîtreſſe le renvoi de François
, qui ſe rend fur le Mont Alverne ,
où le Chriſt même propoſe au Saint le
martyre qu'il avoit été chercher en Egypte.
La pieuſe crédulité des Légendai
res , a ſervi de point d'appui au Poëte ; &
de-là il s'eſt élevé avec François dans des
F2
$1 MERCURE DE FRANCE.
régions extatiques , qui tiennent plus que
du merveilleux. Il nous a peint le Saint
ferviteur de Dieu , recevant fur leMont
Alverne des ſtygmates & la couronne.du
Martyre , des mains d'un Séraphin , origine
du nom de Séraphique , qui a paffé
à tout l'Ordre de Saint François . Cette
viſion , & ce n'eſt pas la ſeule de ce
très - fingulier Poëme , termine le douzie
me & dernier Chant de l'Egyptienne.
Le Poëte Séraphique y a non ſeulement
prodigué les richeſſes d'une imagination
remplie de fon objet , mais encore les
tréfors de la Légende ; ce qui , joint à
la naïveté du ſtyle, tranſporte le Lec
teur au milieu du douzieme fiecle. Les
mondains , en liſant ce Poëme , pour
ront rire quelquefois des efpiegleries du
Malin , mais les ames dévotes apprendront
du Saint Inſtituteur , à mieux connoître
le prix d'une Religion qui nous
confole dans nos peines , anime les bonnes
actions que nous faiſons en ſecret ,
& nous donne , par l'eſpérance d'une vie
heureuſe , le courage de ſupporter les
tribulations préſentes , & la fermeté né.
ceffaire pour entreprendre de longs &
pénibles travaux.
OMARS 1777. 85
Observations à MM. de l'Académie Fran-
1çoise , au sujet d'une lettre de M. de
Voltaire , lue dans cette Académie , à la
folemnité de la S. Louis , le 25 Août
1776 , par M. le Chevalier Rutlidge ,
Paris , au Quai de Gêvres.
Avant la traduction du Poëte Anglois,
on étoit à peu près d'accord ſur le mérite
de ſes ouvrages dramatiques. Il étoit
regardé comme le créateur du Théâtre
de ſa nation , & comme un génie plein
de force & de fécondité , de naturel &
de fublime. Mais on l'accuſoit en même
temps de manquer de ce goût qui dirige
le génie ; de n'avoir aucune connois
fance des regles , ſans lesquelles on prétend
qu'on ne peut rien faire qui ſoit
conftamment beau, & de tout facrifier
au plaiſir de faire une mauvaiſe pointe
&des jeux de mots. C'étoit pour lui ,
dit un de ſes Commentateurs , la pomme
d'or qui le détournoit ſans ceſſe de
ſa route , & lui faiſoit manquer fon but.
Auſſi ſes pieces ont-elles été regardées
comme un mélange de ſcenes fublimes
& d'abſurdités barbares ; de morceaux
pleins d'ame & de vie , & d'irrégulari
L
F3
۱
**
86 MERCURE DE FRANCE.
tés groſſieres ; de pensées grandes & de
choſes triviales ;de ſituations touchantes
&d'un giganteſque ſouvent riſible ; de
ſentimens nobles & d'un familier ridicule.
Les nouveaux traducteurs nous
fourniſſent les moyens d'examiner , avec
plus de connoiſſance de cauſe , le degré
de mérite de ce Poëte. Ceux qui jugeoient
fur parole , & qui n'avoient pas
même lu quelques-unes des pieces déjà
traduites de cet Auteur , pourront voir
par eux-mêmes , s'il n'y avoit rien d'outré
dans cette critique ; c'eſt ici une réviſion
d'un procès , que le public ſera à
portée de juger , bien entendu qu'il aura
égard aux beautés dépendantes de la langue
originale , & aux moeurs de chaque
fiecle & de chaque nation. Les Acadé
mies pourront propoſer pour prix , non
pas l'éloge du Poëte , mais l'objet même
de la dispute , en faiſant difcuter à charge
& à décharge , le degré de mérite des
productions de cet écrivain. L'autorité
de M. de Voltaire , qui certainement
poſſede la Langue Angloiſe & l'art du
Théâtre , fera d'un grand poids dans cette
difcution. Mais les raiſons doivent ici
l'emporter ; & l'impartialité doit nous
coûter d'autant moins ,,, que la LittéMAR
S. 777 87
,, rature Françoiſe, comme le dit ſi bien
l'Auteur des obſervations , eft fertile
„en productions qui peuvent la faire
و و
entrer en concurrence avec toutes les
nations anciennes & modernes , chez
,qui les ſciences & les arts ont été en
,,honneur. Croire que nous n'avons
,, point de ſupérieurs , c'eſt un orgueil
,,legitime & bien fondé à l'égard de
,,biendes parties ; mais mépriſer ou re-
,,jeter nos rivaux & nos émules, ce ſeroit
un aveuglement déplorable, &
bien fait pour nuire à nos progrès ...
,,Et l'on a raiſon de dire qu'un commer-
., ce réciproque de lumieres , n'eſt point
fait pour porter ombrage à la vanité ,
,,mais plutôt pour enrichir les uns & les
,, autres ".
Quant aux éloges donnés à Shakefpéar
, on avoue que la qualité de créateur
de l'art ſublime du théâtre , ne
peut lui convenir que relativement à
Î'Angleterre , & nullement à la France ,
où ce Poëte n'a été connu qu'à une époque
où la ſcene étoit aſſez perfectionée.
Les traducteurs n'ont donc pu avoir
vue que l'exiſtence & la perfection du
thâtre Anglois . L'équité ſemble exiger
qu'on interprete de cette maniere leurs
éloges. F4
en
88 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt à ceux qui poſſedent parfaitement
la langue Angloiſe , à décider ſi
l'on n'a pas encore bien ſaiſi la maniere
de Shakeſpéar , & fi l'on n'a fait que le
défigurer dans les endroits qu'on s'eſt propoſe
d'imiter. Cette diſcution ne peu:
convenir qu'à ceux qui ſe ſont familia.
riſés avec les Poëtes Anglois. C'eſt à
eux auſſi à décider ſi le projet de tradui.
re les vers blancs des Anglois , en vers
blancs François , ne pourroit ſe réaliſer
qu'aux dépens de l'idiome Anglois. L'Auteur
des obſervations , ſoutient , que la
marche & le génie de la langue Francoife
, ne comportent pas les vers blancs ,
& que la rime eſt eſſentielle à notre ver
cification. On n'a jamais fait , dit il ,
,, d'eſſai en ce genre qui ait approché
,, d'une profe forte & bien cadencée. 112
,, n'en eſt pas de même de la langue
„Angloiſe. Par une ſuite de ſes abon-
,, dances & de ſon énergie , & encore
,, plus de l'appuyé de toutes les termi-
„naiſons , on y fait des vers ſans rimes
auſſi harmonieux que ceux qui
font rimés. Le plus beau Poëme qui
foit écrit dans cette langue , le mieux
,, foutenu , l'ouvrage le plus véritablement
„ Poëtique qui exiſte, le Paradis perdu..
ود
ود
MARS. 1777. 89
1
,de Milton , eſt en vers blancs. Le lan-
„ gage en eſt plein & fonore ,& la muſi-
„ ſique du diſcours , ſi l'on veut permet-
,, tre l'expreffion , auſſi ſenſible & auffi
,,harmonieuſe que celle de la Poëtie
,, grecque & latine. Les vers blans de
,, Shakeſpéar ont le même avantage .....
„ Cet Auteur , dans ſes Tragédies , ſe .
,, fert de trois manieres de s'exprimer :
,, il emploie d'abord la proſe ; à meſure
,, que le diſcours doit s'ennoblir , il fait
,,uſage des vers blancs ; lorſqu'il veut
,, inculquer dans la mémoire du ſpecta-
„teur une penſée forte & fublime , il a
,, recours à la rime propre à y clouer ,
„ pour ainſi dire , l'idée qu'il veut im-
,, primer. La tranſition d'une de ces
,, manieres de parler , à l'autre , eſt tou.
„jours imperceptible , & ménagée avec
,, un artifice admirable. Mais cet effet
,, délicat ne peut être ſenti que par une
,, oreille angloife.
,, L'Auteur des obſervations , ſoutient
,, encore que , pour s'apprivoiſer avec
,,Shakespear , il ne faut pas le juger fur
"des lambeaux ; qu'au contraire , il faut
,, toujours conſidérer l'enſemble de ces
„ pieces en général , parce que tout y
„ concourt à l'effet total. Les traits pris
2
,
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
,, en détail ſont foibles ; mais réunis en
,, faifceaux , ils frappent avec force , &
„ produiſent certainement la terreur &
la pitié , but de tous les Auteurs tragiques.
Shakeſpéar , ajoute - t - il , y at-
,teint d'autant plus sûrement, quela nature
le tient toujours par la main , &
,,& qu'il la fuit ſans effort ".
On prétend dans ces obſervations juf
tifier Shakeſpéar , au ſujet des trois unités
fi peu reſpectées par cet Auteur , en foutenant
que l'unique loi inviolable du thé
âtre , eft celle de la vraiſemblance , dont
cet écrivain ne s'eſt point écarté. D'ailleurs
, ce n'eſt jamais dans le même acte,
dit - on , que l'Auteur Anglois fait des
tranſitions rapides d'un lieu très - éloigné
à un autre. Nous nous ſommes
bornés à extraire les principales raiſons
de l'obfervateur , en écartant les perſonnalités
toujours étrangeres au but
qu'on doit ſe propoſer dans ces fortes
d'écrits.
:
Histoire des progrès de l'Esprit Humain
dans les Sciences & dans les Arts qui en
dépendent. SCIENCES INTELLEC
TUELLES: ſavoir , la Dialectique , la
Logique , l'Ontologie , la Cosmologie ,
MARS. 1777. 91
la Psycologie , la Théologie naturelle , la
Religion naturelle , la Morale , la Législation
& la Jurisprudence , la Politique
, la Grammaire , la Réthorique , &
l'Eloquence , la Poësie ; avec un abrégé
de la vie des plus célebres Auteurs
dans ces ſciences ; par M. Savérien ,
volume in 8°. relié 5 liv. chez Lacombe
, Libraire , rue de Tournon , près
le Luxembourg.
Cette troiſieme ſuite du travail de M.
Savérien fur ces grands objets , ſe préſente
toujours avec la même ſageſſe &
la même érudition , c'eſt le jugement
de M. de Sancy , cenſeur de cet ouvrage.
Après avoir expliqué dans l'hiſtoire des
Sciences exactes , & dans celle des Scien
ces naturelles , comment les idées les
plus fimples que l'homme doit a la na
ture , ont acquis cette élévation qui la
laiſſent bien loin d'elle ; de quelle ma
nieredes notions les plus communes, font
forties les découvertes les plus hardies;
enfin , par quelle ſorte de miracle une
main mortelle a pu meſurer l'infini , foumettre
à des calculs la marche irréguliere
des aftres qui nous éclairent, & dévoi
ler à la fois , & le ſecret du Créateur
02 MERCURE DE FRANCE.
dans la formation de la foudre , & fes
opérations myſtérieuſes dans la génération
des métaux : après avoir , diſonsnous
, expliqué toutes ces chofes , l'Auteur
rend compte dans l'ouvrage que
nous annonçons , des découvertes qu'on
a faites dans les Sciences intellectuelles ,
c'eſt à-dire, dans les ſciences qui ont l'entendement
humain pour objet; de forte
qu'il expoſe ici l'origine & les progrès
de l'art de penſer , de raiſonner & de
diriger les opérations de l'eſprit à la connoiſſance
de la vérité , à celle de l'être en
général , & en particulier de la nature
de l'ame & des attributs de la divinité ;
c'eſt là cette grande partie des ſciences
intellectuelles , qu'on appelle Métaphysi
que. Ilfait auſſi l'hiſtoire des travaux des
Philoſophes pour apprendre à l'homme
à foutenir avec fermeté toutes les tempêtes
que les paſſions élevent dans le
coeur , afin de conſerver ce calme bienfaiſant,
cette douce tranquillité , qui font
le bonheur de la vie : ce qui forme la
morale. Delà ſuivent les développemens
des réglemens & des loix , pour maintenir
la paix dans la ſociété ; les principes
ou la théorie des langues pour commu.
niquer les idées , & les regles néceſſai
res à l'ornement du diſcours.
10
2
a
E
1
1
d
MARS. 1777 . 93
1
La raiſon de l'homme a eu fon enfan-
} ce. On a commencé par diſputer avant
que de raifonner ; & les anciens Philoſophes
ne s'exerçoient qu'en ſe défiant
de répondre à des queſtions abſurdes ,
ou de réfoudre des problêmes également
captieux & ridicules. Xénophane eſt le
premier Auteurde cette fauſſe ſcience: il
ſoutint qu'il n'y a point de mouvement ,
que rien ne vit , rien ne croît, rien ne
meurt; que ſi nous voyons le contraire ,
c'eſt une erreur de nos fens ; enfin , que
la raiſon même eſt trompée , & qu'il n'y
a rien de réel , de conſtant , ni de véritable.
Démocrite , Zénon & Protagoras
ſuivirentles traces deXénophane. Ce dernier
ſe diftingua fur tout par l'invention
du fophifme. Il eut un diſciple nommé
Prodicus , qui enchérit beaucoup ſur ſa
doctrine. Par la fubtilité de ſes penſées
&le coloris de fon ſtyle , il détruiſoit les
notions les plus claires fur le bien& le
mal, ſur le juſte & l'injuſte; tellement
qu'il donna lieu à cette défenſe que les
Athéniens firent aux Sophistes , de plaider
leurs cauſes : c'eſt le nom qu'on
donna à ces fortes de Philoſophes.
Prodicus eut un rival redoutable en la
perſonnedeGorgias. Ce Sophiſte l'em94
MERCURE DE FRANCE .
portoit ſur tous les autres , par une préſomption&
un orgueil inſultants. Etant
àAthènes , il oſa déclarer publiquement ,
ſur un théâtre , qu'il étoit prêt à parler
ſur tel fujet qu'on voudroit. Cependant
Hippias , plus faſtueux & plus ſavant
que lui , rabattit beaucoup ſon orgueil ,
& lui diſputa la prééminence. Ce qui
le rendoit ſi préſomptueux , c'eſt l'art
qu'il avoit d'envelopper une queſtion ,
& d'employer dans ſes raiſonnemens la
contradiction , la fauſſeté & l'incroyable .
Malgré cette armure , Socrate trouva le
moyen de détruire les preſtiges de l'illus
fion ,& de prévenir les fuites de ſes malheureux
effets : il couvrit ainſi les So
phiſtes de ridicule ,& les fit tomber dans
le mépris. Mais, par malheur, Socrate eut
un diſciple qui apportaen naiſſant le goût
de la diſpute , qu'il ne put furmonter.
C'eſt Euclide de Mégare , lequel eut à
ſon tour un diſciple nommé Eubulide ,
qui inventapluſieurs Sophifmes captieux.
M. Savérien en rapporte quelques-uns,
dont nous pouvons donner une idée , en
citant celui- ci. On ſuppoſe qu'un hom
me a fongé , en dormant , qu'il ne fautpas
croire aux fonges ; &fur cela on raiſonne
ainfi: Si cet homme croit à ce ſonge , il
1
30
d

MARS. 1777.95
croira en même temps & ne croira pas
aux fonges ; il croira aux ſonges , puisqu'il
croit à ce fonge: il ne croira point
aux fonges , puiſqu'il croit à ce ſonge ,
qui défend de croire aux fonges. Que fi
cet homme ne croit point à ce fonge , il
croira en même-temps & ne croira point
aux fonges , puiſqu'il obéira au précepte
de ce ſonge , qui defend de croire aux
fonges. Tout cela paroît ſe contredire:
cependant l'Auteur donne la ſolution de
ce problême , qu'il faut voir dans fon ou
vrage , auquel nous renvoyons , ainſi que
pour la fuite de l'hiſtoire de la Dialecti
que, qui ne peut manquer d'intéreſſer le
Lecteur. :
Il ne parut rien de réglé dans la Logi
que avant Ariftote. Ce grand Philoſophe
donna une méthode pour raiſonner avec
juſteſſe; c'eſt à lui qu'on doit l'invention
du Syllogiſme : mais il écrivit ſi obſcurément,
que fa Logique étoit plus pro
pre à perpétuer les diſputes , qu'à faire
connoître la vérité: c'eſt auſſi ce qui are
riva. Deux Profeſſeurs , l'un nommé
Oudart , & l'autre Rainbert , en examinant
ce travail d'Ariftote , eurent des
fentimens différens fur l'objet de la Logique,
& les foutintent avec un achar
ارد
96 MERCURE DE FRANCE.
nement qui eut des ſuites fâcheuſes. Le
premier prétendoit que les chofes ,&non
les mots , font l'objet de la Logique ,
&, par cette raiſon , on appella fes difciples
Réalistes. Rainbert, l'autre Profefſeur
, vouloit au contraire qu'il n'y eût
point de ſciences des chofes , mais fenlement
des noms : ſes diſciples prirent
te nom de Nominaux . Il ſe forma ainſi
deux ſectes qui diviſerent toutes les écoles
. Chaque parti compta des ſavans du
premier ordre. Le feu prit dans toutes
les têtes de l'Univerſité , & il fallut que
le Roi Louis XI. interpoſat ſon autorité,
pour prévenir un incendie général. Il ſe
rangea du côté des Réaliſtes ; & , par une
ordonnance , qu'il publia , il défendit aux
Nominaux d'enſeigner leur doctrine. On
enchaîna même dans les bibliotheques
des livres de ces derniers , pour empêcher
qu'on ne les lût. Cependant dans la ſuite ,
Je Roi , mieux informé de la nature du
fait , ne voulut plus employer ſon autorité
dans une vaine diſpute fcholaſtique.
Au milieu de cette diſpute , les profeffeurs
ne s'occupoient que de queftions
non- feulement inutiles , mais encore
puériles& ridicules. Ainfi , on examinoit
férieuſement & longuement , fi
un
MASA ROS. 177797..
unporc, qu'on mene au marché , pour
le vendre, eſt tenu par l'homme , ou par
la corde qu'on lui, a paſſée au col. Si ce.
lui qui a acheté la chape entiere , a
acheté le capuce , &c.
Un écart riſible ſuccéda à cette extravagance.
Pluſieurs Logiciens inventerent
des mots, comme Endités mondales, distinction
du lieu interne & externe , &c. que
perſonne n'entendoit , & qui néanmoins
étoient , ſelon eux , très- fignificatifs.Fiers
de leurs découvertes ils s'arrogerent les
titres de docteurs profonds, de docteurs
merveilleux , &c. Heureuſement pour
le bonheur du genre humain , Ramus
vint troubler leur fauſſe gloire. AMED
Ce philoſophe indigné de toutes ces
folies , crut couper la racine du mal , en
attaquant ſans ménagement toute la Lo
gique d'Ariſtote; mais les Logiciens , au
lieu de le combattre par des raiſons, le
citerent devant le Lieutenant-criminel ,
comme s'il eût commis quelque meur
tre. Nouvelle allarme dans l'univerſité.
Du Châtelet , l'affaire fut portée au Par
lement , & du Parlement , elle parvint
au Conſeil du Roi , où Ramus fut con
damné. Le Roi défendit à ce profeſſeur
de lire ſes propres ouvrages, de les faire
G
98 MERCURE DE FRANCE.
écrire , copier , &c. Nous renvoyons à
cette hiſtoirede la Logique , ce qui concerne
les Catégories , les Univerſaux
&les figures , Barbara , Celarent , Darii
, Baralipton , dont Moliere ſe moque
ſi agréablement dans le Bourgeois Gentilhomme.
L'Ontologie eſt la troiſieme partie des
fciences intellectuelles : c'eſt la ſcience
des êtres. On appelle être, ce qui peut
exiſter. Les Chaldéens admettoient trois
fortes d'êtres : Dieu , les Anges & les
Hommes , Animaux , Plantes ,&c. Zénon
eſt le premier Philoſophe qui a étudié la
nature de l'être , & cette étude le conduifit
à cette étrange concluſion : c'eft
qu'il n'y a point d'être. Ce ne fut pas là
le ſentiment d'Ariftote. Ce Philoſophe
reconnoiſſoitpluſieurs fortesd'êtres , qu'il
réduiſoit à une ſeule ſubſtance , fufceptible
de neuf modifications ou modes.
Les Scholaftiques admirent encore l'acci
dent dans l'être. On diſputa enfuite fur
les modes & fur les accidens ; & Gafſendi
, Deſcartes , & même Spinoza,
confondirent les accidents avec les modesal
Suivant Leibnitz , la poſſibilité ne
conſtitue pas l'existenced'un être : il faut
MARS.
99 1777-
i
encore un ſupplément à cette poſſibilité :
c'eſt la raiſonfuffisante. Cette raiſon eſt
un grand principe deMétaphyſique : elle
conduit à la fameuſe doctrine de l'optimiſme.
En effet , rien ne ſe fait ſans
cauſe ; & Dieu a fait en tout le
meilleur ; parce que s'il ne l'avoit pas
fait comme meilleur , il n'auroit pas eu
raiſonde le faire. Leibnitz déduit de ſes
principes , le principe de contradiction ,
la loi de continuité, la non ſimilitude
des êtres , & enfin , la néceſſité de l'admiſſion
d'un être non étendu , d'un être
fimple , qu'il appelle monade , &c. Nous
renvoyons à l'ouvrage , le développe
ment hiſtorique de toutes ces belles vé
rités , ou de ces fublimes ſpéculations.
Dans la Coſmologie , qui eſt la connoiſſance
de l'enchaînement des êtres ,
&la maniere dont l'univers en réſulte ,
il eſt queſtionde ſavoir ſi la quantité de
mouvement ou de forces ſe conſervetoujours
la même dans la nature. Ceci a
beaucoup exercé les plus grands Philoſophes.
A cette occafion , l'un d'entre
eux , c'eſt M. de Maupertuis , prétend
que quand il arrive quelque changement
dans la nature la moindre quantité
d'action employée pour ce changement ,
,
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
eſt toujours la moindre qu'il eſt poſſible,
C'eſt le principe de la moindre quantité
d'action , ſi connu des ſavans ,& au ſujet
duquel l'Auteur de la Diatribe du Doc
teur Akakia , amuſa ſi agréablement le
public. M. Savérien n'a rien négligé , à
ce qu'il paroît , pour inſtruire parfaitement
ſon lecteur ſur un événement ſi
intéreſſant; & nous croyons qu'on lira
ce morceau avec plaiſir.
La Pſycologie eſt la ſcience ou la
connoiſſance de l'ame. On a beaucoup
écrit fur cette matiere , ſans avoir expliqué
cependant ſa nature. Peu content
des ſentimens des anciens Philoſophes à
cet égard , les premiers conciles déci
derent que l'ame étoit un corps fort dé.
lié , formé par l'air ou par le feu. C'étoit
le ſentiment de Tertulien , qui croyoit
que l'ame ne ſeroit rien, ſi elle n'étoit
corps. On s'eſt enſuite donné beaucoup
de peine pour en ſavoir davantage. On
a auffi recherché avec le plus grand foin
le ſiege de l'ame ; mais quoique l'hiſtoire
de la Pſycologie ſoit extrêmement curieuſe
, par la diverſité des opinions , qui
en forme le tiſſu , on ne nous a rien ap.
pris de bien fatisfaiſant ſur la nature de
la ſubſtance qui penſe , & de celle qui S
!
tor MARS. 1777.
4.
ne paroît avoir quedes ſenſations: nous
déſignons l'ame des bêtes par cette derniere.
Aufſil'Auteur termine l'hiſtoire de
l'ame des bêtes , qui eſt à la ſuite de
l'hiſtoire de l'ame de l'homme , par ces
paroles remarquables : Parmi tant de
ſyſtêmes , tant de doctrines , tant de ſentimens,
tant de conjectures ſur la nature
de l'ame , y en a - t - il un par lequel on
l'ait véritablement devinée ? Il yalieude
le croire; mais celui qui indiquera l'opinion
qui fatisfait à la queſtion , ou qui
a reſolu le problême , pourra partager
hardiment lagloire de ladécouverte.
Dans un livre où les matieres font fi
importantes & ſi ſerrées , il eſt impoſſible
de rendre compte des princidaux objets,
lorſqu'on eft obligé de ſe borner à une
fimple expoſition , plutôt encore qu'à
une analyſe. Nous nous contenterons
donc de donner une idée des autres parties
de cet ouvrage , en diſant que
l'hiſtoire de la Théologie naturelle , qui
a pour objet la connoiſſance de Dieu
par les lumieres de la raiſon , mérite
d'être lue avec la plus grande attention;
que celle de la religion naturelle eſt fort
intéreſſante ; que celle de la morale eſt
très-agréable & très variée ; que t'hif
G3
102 MERCURE DE FRANCE.

toire de la légifſlation& de la juriſprudence&
celle de la politique, ſont pleines
de faits , qui forment un corps de
doctrine très- inſtructif. Enfin , beaucoup
de recherches & un choix judicieux caractériſent
l'hiſtoire de la grammaire ,
de la réthorique , de l'éloquence & de
la poësie. Depuis l'origine , ou les premieres
idées qu'on a eues ſur les ſciences
intellectuelles & fur les arts qui en
dépendent , M. Savérien conduit le lecteur
juſqu'à l'état actuel des ſciences &
des arts. C'eſt toujours la même méthode
, la même clarté , la même érudition
& le même goût , qui ont valu un
accueil favorable à l'hiſtoire des Sciences
exactes , & à celle des ſciences naturelles ,
par le même Auteur.
A
De la Philofophie , par M. Béguin , Licencié
en Théologie, de la Société
Royale de Navarre , Profefſſeur dePhiloſophie
en l'Univerſité de Paris , au
College de Louis-le-Grand, Tom. 2.
à Paris , chez Barbou , Imprimeur-Libraire
, rue des Mathurins.
I
Cet ouvrage réunit les obſervations
des Phyſiciens, fur les principaux phé
MARS 1777 103
nomenes de la nature. C'eſt la meilleure
route pour en démontrer les loix & les
effets , ou pour garder le filence lorſqu'il
ne réſulte rien des obſervations. Un fait
bien vu un phénomene bien diſcuté
dit un ſavant Académicien , la cauſe en
fat-elle inconnue , un doute même eſt
préférable à la Theorie la plus lumineuſe
, mais qui eſt hypothétique . On
doit avouer que la nature opere la plu
part de ſes effets par des moyens inconnus;
que nous ne pouvons nombrer fes
reſſources , & qu'il feroit ridicule de
vouloir la limiter , en la réduisant à un
certain nombre de principes d'action &
demoyens d'opération. C'eſt ſouvent en
expliquant moins , qu'on voit mieux la
nature telle qu'elle eſt ; & l'aveu de certe
ignorance , fraye à la poſtérité une route
fare , qui la guidera dans la recherche de
la vérité.
La complication des effets &des cauſes
, la multitude des reſſources de la
nature qui nous font inconnues , le petit
nombre des obſervations exactes &complettes,
les limites de l'eſprit humain , la
puiſſance infiniment féconde dupremier
être , doivent inſpirer néceſſairement
une circonfpection religieuſe à tout ef-
G4
104 MERCURE DE FRANCE.

prit ſage. C'eſt parce qu'on n'a point
cette défiance ſi utile , qu'on oſe imaginer
un principe fondamental , & prendre
pour tel , ce qui n'a lieu que dans
certaines circonstances , ou réunir fous
le même chef des effets d'une naturę
très différente. Souvent embaraſſé par
la multitude , on en éloigne quelquesuns,
on en ſubſtitue d'autres , & l'on
établit ſes calculs fur des principes imaginaires
, & fur des objets qui n'ont pas
d'existence. Voilà la ſource de l'erreur
que l'on ne doit point attribuer à l'incertitude
des Mathématiques , mais à la
témérité de ces Empyriques qui ne favent
douter de rien , qui ſuppléent aux
faits qui leur manquent par des opinions
, & qui enfin , généraliſent les objets
par des obſervations , pour éviter la
peine des détails & des expériences. Il
arrive delà que , trompés par leur imagination
, ils prennent pour une loi pri.
mitive de la nature , ce qui n'eſt que la
conféquence d'une formule Mathéma
tique.
L'Auteur de l'ouvrage que nous annonçons
, s'éloigne de tout ce qui n'eſt
qu'hypotheſe , & n'a recours au calcul ,
qu'autant qu'il eſt joint à l'expérience. Il
MARS. 1777 105
indique aux jeunes Phyſiciens la route
qu'ils doivent ſuivre dans les recherches
des objets auxquels ils defirent ſelivrer ,
chacun ſuivant fon attrait , & pour fon
antilité particuliere. Les ouvrages aux
quels ils renvoie les diſciples , ont mé
rité l'approbation des ſavans , & ferviront
de ſupplément à ſon Cours de Phi-
Joſophie, Le ſecond volume qu'il donne
auPublic, renferme ce qu'il y a de plus
eſſentiel à obſerver ſur la quantité des
corps & autres propriétés : le repos&le
mouvement, les loix de la réfraction &
du choc des corps , le frottement , les
loix de la peſanteur & tous ces objets
qui tiennent à la Phyſique générale , font
les plus importans , & exigent la plus
grande attention. Autant cette ſcience
étoit autrefois de difficile accès , autant
on en applanit aujourd'hui les difficul
tés, & l'on en écarte les épines qui n'étoient
propres qu'à rebuter ceux qui ſe
livroient à cette étude ſi digne de
l'homme.
J
D. Justiniani Imperatoris P. P. Augusti
inftitutionum Furis Civilis expoſitio me .
thodica Francifci Lorry Antecefforis Parifiensis,
opus posthumum . Editio nova
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
2Vol. in- 12. Parifiis , apud Viduam
Defaint , & Nyon. ১
L'étude du Droit Romain a tous
jours été regardée comme le premier
devoir du Magiſtrat & du Jurif
confulte , & l'on a cru qu'il falloit fe
familiariſer de bonne heure avec les
principes de cette Jurisprudence , qui
s'appliquent autant aux queſtions du
Droit Eccléſiaſtique & du Droit François
, qu'à celles qui naiſſent du Droit
Romain même. On convient que la
meilleure maniere de ſe pénétrer de ces
principes , eſt de les étudier dans le texte
même des loix , beaucoup plus que
dans les interpretes , & de commencer
cette étude par celle des inſtituts de Juftinien
, qui renferme un abrégé juſte &
précis de tout le Droit Romain. Ce
Droit eſt répandu dans les quatre collections
, les inſtituts , les pandectes , le
code& les nouvelles. C'eſt dommage
qu'on n'ait pas ſuivi lemême ordre dans
ces quatre ouvrages , & qu'on ne puiſſe
pas ſuppléer par les uns , ce qui manque
aux autres. Il eſt donc néceſſaire qu'il
* y ait un livre , où l'on trouve les principes
du Droit civil , expoſés avec clar
MARS.1777. 107
zé& avec préciſion. Tel a été le but
que ſe ſont propoſé les Auteurs des
inſtituts. Ceux qui louent la diftribution
de cet ouvrage , conviennent qu'il y
manque beaucoup de choſes effentielles,
pendant que d'un autre côté , il y en a
beaucoup d'inutiles. Cet ouvrage , malgré
ce défaut , n'en eſt pas moins utile
à ceux qui étudient la Jurifprudence
Romaine , parce qu'il y renferme en
abrégé , tous les premiers principesd'une
ſcience auffi fublime & auffi vaſte que
celle du Droit civil. L'Auteur du livreque
nous annonçons , a ſu éviter tous les
écueils. On y trouve d'abord un abrégé
de l'origine& des progrès du DroitRomain,
enſuite un tableau exact des matieres
des inſtituts , qui nous préſente
dans un ſeul aſpect, les principales matieres
du Droit Romain. Après , vient le
texte avec des notes à la fin de chaque
titre. Pour en faciliter l'intelligence ,
l'Auteur y a joint une expoſition analytiqne
des principes , méthodique &
dégagée des queſtions épineuſes & inutiles.
La premiere édition de cet ouvrage
a été bien acceuillie de tous les
Jurifconfultes ; & l'on a conſeillé à tous
les étudians en Droit, de ſe procurer un
108 MERCURE DE FRANCE.
livre qui étoit une introduction excellente
à la ſcience de la Juriſprudence. On
ajoint à cette édition une diſſertation
curieuſe & intéreſſante ſur les loix des
douze tables.
Traités fur les Coutumes Anglo - Norman
des , qui ont été publiées en Angleterre,
depuis le onzieme juſqu'au quatorzieme
ſiecle , avec des remarques fur
les principaux points de l'Hiſtoire &
de la Juriſprudence Françoiſe , antérieures
aux établiſſemens de S. Louis ;
par M. Houard , Avocat en Parlement,
Correſpondant de l'Académie Royale
des Inſcriptions & Belles - Lettres
Tom. 1. in-4º, à Paris , chez Saillant ,
Nyon & Valade , Libraires , rue S.
Jacques,
C'eſt une vérité conſtante , que lesprincipes
du Droit ne peuvent être bien connus
que par l'étude de l'Hiſtoire ; & l'on
doit avouer , avec un célebre Magiftrat,
que ſi cette maxime eſt vraie à l'égarddu
Droit en général , elle ne l'eſt pasmoins
relativement auDroit particulier de chaque
nation & de chaque province. L'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons,
MARS777 I
aapprofondi tout cequi a rapport à l'Hif
toire de France , & a ſu dévorer toutes
les épines qui accompagnent l'étude des
anciens monumens hiſtoriques. C'étoit
le ſeul moyen de répandre la lumiere fur
des matieres difficiles qui n'ont jamais
été diſcutées avec exactitude. Le Jurife
confulte profond à qui nous devons l'ouvrage
ſur les Coutumes Anglo Normandes,
a donné au public un excellent ouvrage
ſur les anciennes loixdes François,
conſervées dans les coutumes Angloiſes
& recueillies par Littleton , avec des ob .
ſervations hiſtoriques & critiques , qù
l'on fait voir que les coutumes & les ufages
ſuivis anciennement en Normandie ,
font les mêmes que ceux qui étoient en
vigueur dans toute la France , ſous les
deux premieres races de nos Rois.
Cet ouvrage , ſi utile pour l'étude de
notre ancienne Hiſtoire & pour l'intelli.
gence du Droit coutumier de chaque
Province , a été bien accueilli du public.
Les Jurifconfultes &les Littérateurs ont
admiré l'érudition & la ſagacité del'Au.
teur. Ces deux ouvrages facilitent l'intelligence
des chartres & des diplômes
de nos derniersRois de la ſeconde race,
& ſervent également à découvrir le véri

)
THO MERCURE DE FRANCE.
table eſprit de notre Droit coutumieractuel.
C'eſt en plaçant ces coutumes
entre l'époque où nos capitulaires ont
ceffé, & celle où nos différentes coutumes
ont été réformées , que l'on peut
ſuivre fans efforts ces changements que
nos loix ont fucceffivement éprouvé ,
depuis le commencement de la Monarchie
juſqu'à nous. C'eſt en éclairciſſant
les motifs de ces changemens , qu'on
peut découvrir les principes fondamentaux
des loix& des coutumes , ſous l'empire
defquelles chacune de nos provinces
ſe trouve placée.
Les textes que l'Auteur met au jour
dans le ſecond ouvrage , font précédés
d'une diſſertation préliminaire, dont le
but principal eſt de faire concevoir
toute l'importance de l'Ouvrage ; elle
fert en même temps d'introduction à
l'étude de nos capitulaires, des loixAnglo-
Saxonnes , & des Coutumes Anglo-
Normandes , en faifant ſaiſir les rapports
& les différences qui regnent entr'elles.
Les LoixAnglo-Saxonnes, telles
que Wilkins les a traduites , s'y trouvent
entieres. Elles font partiede la differta
tion ,& d'autres fois elles ne l'accompagnent
que comme pieces juſtificatives.
MARS. 1777
>
Par cette méthode , qui peut paroître
bizarre au premier coup-d'oeil , on abrége
le travail du Lecteur. Après avoirdonné
quelques exemples de l'uſage que l'on
peut faire de ces Loix pour l'interprétationdes
capitulaires, l'Auteur développe
ce qui doit réſulter de leur comparaifon.
La differtation curieuse & profonde
qui eſt a la tête de cet Ouvrage , eſt
fuivie des extraits du Domesday, des Loix
d'Henri 1, & de la Pratique Fudiciaire ,
composée par Glanville. L'Auteur a tiré
tous les textes que ſa Collection renferme,
des éditions les plus correctes , où il
convient qu'elles ne font pas ſans défauts.
On alaiſſe ſubſiſter cestextes, fans yrien
changer , & l'on a renvoyé les
rections aux remarques qui font écrites
en François , lors même qu'elles font
relatives à des textes Latins
$
cor
Nous voudrionspouvoir annoncer plus
fouvent des Ouvrages auſſi utiles & auf
ſipropresàhonorer notre fiecle. Celui -ci
renferme des recherches qui répandent la
lumiere ſur nos Loix& ſur notre Hiſtoire,
& fervent à éclaircir les matieres les plus
difficiles & lesplus importantes duDroit
coutumier.
112 MERCURE DE FRANCE.
Eloge Historique de M. de Saint - Foix ,
Hiſtoriographe des ordres du Roi ,
avec pluſieurs de ſes bons mots&penſées
. A Paris , chez la Veuve Duchefne.
C'eſt à l'amitié qu'on doit le Précis
hiſtorique de la Vie & des Ouvragesde
M. de Saint- Foix . Ce tribut ne peut
qu'être bien accueilli duPublic ,toujours
empreſſé de connoître les circonſtances
ſouvent fingulieres de la viedes Auteurs
célebres. Ce font les amis intimes qui
ſouvent font les ſeuls qui connoiſſent les
Anecdotes les plus dignes de paſſer à la
poſtérité. On a beau dire que les hommes
ſe peignent dans leurs Ouvrages , il
ya toujours eu une très-grande diſtance
entre l'eſprit & le coeur. Et laconduite
journaliere d'un Ecrivain, ſert bien plus
que tous ſes Ouvrages , à le faire con.
noître. Quand on parle ou qu'on écrit,
on met un maſque. Quand on agit , dit
un Philofophe , l'on eſt forcé de l'ôter.
L'Auteur de cetEloge, en nous faiſant
connoître la vertu franche &fans apprêt
de M. de Saint-Foix, ne nous diffimule
pas cet excès de ſenſibilité & d'amourpropre
MAA RS.111777 113
propre qui le rendoit ſi ſouvent d'un
commerce difficile & ombrageux. Nous
nous bornerons ici à extraire quelquesunes
des penſées & des bons motsde cet
Ecrivain , qu'on trouve à la ſuite de
l'Eloge.
,, Demandez à une Actrice ſi elle blan-
,, chit elle-même ſon linge , elle ſera
tres offenſée de la queſtion . Nausi-
, ca , fille du Roi des Phéaciens , Electre
, Iphigenie , & autres Princeſſes , que
3, cette Actrice repréſente tous les jours ,
,,alloient avec leurs fervantes à la rivie-
,, re , & aidoient à laver leurs robes ."
Tous ceux qui ont écrit juſqu'à pré-
,,fent pour ou contre le luxe , auroient
,dû le diftinguer d'avec la magnificence;
c'eſt ce qu'ilsn'ontpas fait. La ma-
,,gnificence eſt eſſentielle à un EtatMonarchique
,& néceſſaire dans les grands ;
elle fait éclore , ou encourage& foutient
les arts utiles &agréables: cen'eſtpoint
l'orgueil , c'eſt un caractere noble qui
,, la guide ; elle offenſe d'autant moins ,
qu'elle fait économiſer pour pouvoir
„ paroître avec plus d'éclat , dans les occaſions
qui en exigent."
Le luxe , au contraire , eſt inſultant
& frivolement dépenfier ; c'eſtl'appétit
H
114 MERCURE DE FRANCE.
ود&letriomphedes petites ames; il naît
,,& fe nourrit de l'envie ridicule de pa-
,, roître plus qu'on n'eſt , en s'égalant ,
,, par l'extérieur , à ceux qui font d'une
,, condition au-deſſus de la nôtre. Créa-
ود
ود
teur& toujours avide de nouvelles fu-
,, perfluités , il nous met hors d'état de
,, foulager les véritables beſoins des autres
: on y devient inſenſible ,& fa faf-
,, tueuſe ivreſſe nous rend mauvais pa-
,, rens , mauvais amis , mauvais Citoyens ....
Certains politiques prétendent que le
luxe entretient les manufactures,&fait
entrer des millions dans le Royaume ,
,, par les modes & les fuperfluités qu'il
,, invente fans ceſſe , & qui ſe débitent
ود
ود
ود
ودdans toute l'Europe. Eh bien foit : en
,, ſuppoſant que l'argent vaut mieux dans
,, unEtat que des moeurs , tolérons cette
,, eſpece de luxe."
,,La corruption des moeurs eſt à peu-
„ près égale dans tous les fiecles. C'eſt la
„ dépravation du caractere d'une Nation
,, qui préſage ſa décadence; j'appelle dé-
„pravation dans ſon caractere ; lorf-
,, qu'elle n'a plus cet orgueil pour fon
„ nom , cet amour, cette eſtime pour elle-
„ même , ſource continuelle d'émula-
„ tion , de force & d'harmonie pour
,, l'Etat."

MARS.
1777. 115
ود
,,Un foir, dans lefoyer de la Comédie ,
il vint ſe placer à côté de moi, ditl'Au-
,, teur de l'Eloge,& de Mademoiselle......
il dit à cette Actrice: Mademoiselle ,.
,, j'entendois raifonner faux , mais avec
,, beaucoup d'eſprit ; j'ai cru que c'étoit
و د
و د
vous."
„ Un jour , au Café de Procope ,
,, il entre ; il dit à M. Fréron de lui prê
„ ter vingt-quatre fols, pour payer fon
,, fiacre ; ce dernier les lui donne: auffi.
,, tôt il tire de fa poche une brochure , en
lui diſant: ,, tenez, voilà ce que j'ai
,, acheté fur la belle analyſe que vous en
,, avez faite dans votre dernier numéro :
,, cet Ouvrage eſt déteftable , & je ne
„ veux point en être la dupe ; la plaifan-
,, terie faite, il lui rendit fesvingt-quatre
ود fols " でTHOTO
,,L'ignorance , pendant pluſieurs fie-
,, cles, étoit au point en Europe , que les
,, plus grands Seigneurs ne ſavoient pas
,, ſigner leur nom. Nos Hiſtoriens rappor-
,, tent que nos peres ont paſſé pluſieurs
,, actes où l'on mettoit : adéclarénoſavoir
,, écrire , à cause defa qualité de Gentilhomme.
En Angleterre , dit-on , pour inſpirer
,à la Nation du goût pour l'étude, on
و د
و د
,,accordoit la grace à un criminel qui
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
, ſavoit lire & écrire. Perfonne ne peut
„prévoir ce qui luiarrivera dans lecours
,, de ſa vie , dit M. de Saint- Foix : peutêtre
nous trouverons-nous unjour dans
,, le cas d'être pendus; ainſi , il eſt bon
,, d'apprendre à lire & à écrire. "
ود
Voici comme cet Ecrivain s'explique
fur la Religion & fur les diſputes Théologiques.
,,L'amour du prochain, la charité , la
,,modération , l'eſprit d'équité , la paix,
,, lapatience, la concorde & l'obéiſſance
" aux Princes & aux Magiſtrats , quoique
,, Payens: telle étoit la ſimple & fublime
„morale que prêchoient les Apôtres.
ود
Tout dans l'Evangile, porte le carac-
,, tere de la parole d'un Dieu , & d'un
„ Dieu Créateur de l'homme , qui chérit
,, ſon ouvrage , & qui n'emploie que la
,, douceur pour l'appeller à lui, & l'en-
,, gager dans la voie d'un bonheur éter-
"nel."
Il dit de certains Théologiens , qui
font d'accord ſur tous les articles &dogmes
de foi : qui le croiroit , ajoute- il , à
leur animoſité réciproque ? Quand cette
afſertion ne feroit pas rigoureuſement
vraie , on ne doit pas moins étre perfuadé
que l'eſprit de l'Egliſe Catholique'n'eſt
1
MARS. 1777. 117
autre qu'un eſprit de douceur & dejuſtice
,& que fon intention dans lesdiſputes
d'opinions . qu'elle tolere , eſt de faire regner
la vérité & la charité. En permettant
la liberté du ſentiment , elledéfend
d'altérer l'unité ; elle veut que chacun vive
tranquille dans ſon opinion , ſans s'arroger
le droit de cenfurer avec aigreur ,
ceux qui ſoutiennent l'opinion contraire.
Mais l'orgueil de l'eſprit humain ne veut
point ſouffrir de contradicteur ; il regarde
comme ennemi & comme hérétique,
quiconque n'acquiefce point à ſes décifions.
A combien d'injuſtices & de faux
jugemens ne ſe livre-t- il pas?On interprete
mal les expreſſions d'un adverfaire. On
paſſe du ſoupçon peu charitable , à des
imputations calomnieuſes ; pour les
justifier , on tire de fauſſes conféquences;
on forge des chimeres , &les noms
de ſecte ſe diſtribuent avecprofufion.Aimable
paix , vous êtes l'ouvrage deDieu ;
vous participez, pour ainſi dire, à l'eſſence
de Dieu même , ſelon ces paroles de l'Evangile
: la paix de Dieu , le Dieu de la
paix ; il est lui même notre paix. Ne fontce
pas là des motifs capables de nousengager
à l'aimer ? Aimable paix , que tout
le monde loue . & que ſi peu de gens
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
favent conſerver , comment nous avezvous
abandonné ? quand vous reverronsnous?
Bibliotheque Amuſante , ou Recueil choiſi
de jolis Romans, Anecdotes intéreſſantes
, & Contes Moraux ; préſentée au
beau Sexe ; 2 Parties in- 12 . A Paris ,
Quai de Gêvres , au Grand Voltaire .
1776.
Ce choix de Contes eſt également intéreſſant
& agréable. La plupart des
morceaux qui le compoſent, étoient déjà
connus. On y diftingue , entr'autres ,
l'Hiſtoire intitulée la Félicité , par feuM.
l'Abbé de Voiſenon , de l'Académie Francoiſe.
Les autres Pieces les plus remarquables
du Recueil , font les Grâces de
l'Ingénuité , les Dangers de l'Inexpérience ,
Nahamir , l'Amour Paternel. Nous citerons
l'Apologue court& piquant , intitulé
, les Lunettes & la Ceinture , que nous
croyons peu connu de la plupart de nos
Lecteurs.
La mere des Dieux fut un jour chez
,, la mere des Grâces ; qu'alloit - elle y
,, faire ? la critiquer , ſans doute ; c'eſt
,, aſſez le rôle des vieilles auprès desjeuMARS.
1 1777. 119
ود
,, nes. Celle- ci prit néanmoins le prétexte
de lire une brochure nouvelle qu'A-
,, pollon venoit d'envoyer à Cythérée.
,, Cette lecture ne rendoit pas cette viſite
,, plus amusante ; heureuſement elle fut
,, courte , Cypris ſut l'abréger. Cybelle
ودen fortant oublia ſes lunettes ; elles ſe
,, trouverent fur la toilette de Venus , à
,, côté de cette admirable ceinture , qui
,, renferme , dit - on , l'art de plaire , &
,, que Junon emprunte quand elle veut
,, ramener fon mari volage. La ceinture,
,, fiere des attributs qu'on lui prête , ſe
,, trouva très- offenſée du voiſinage. Quoi,
,,dit- elle , triſte partage de la vieilleſſe ,
,,& de l'infirmité , oſez-vous paroître à
,, côté du ſymbole enchanteur de la jeuneſſe&
des agrémens ? Doucement , lui
,, répondirent les Lunettes , ne fois point
ſi vaine de quelque foible ſupériorité ,
ود
ود
ودou plutôt de quelques prétendus avan-
,, tages , tu n'es pas ce que tu penfes ,&
,,nous sommes plus que tu ne crois ; s'il
ودeft entre nous quelque différence , d'où
,, provient elle ? de celles à qui nous ap-
,,partenons. Ce font les charmes deVe-
,,nus qui t'embelliffent , & c'eſt la vieilleſſe
de Cybelle qui nous dégrade ;
mais s'il ſe peut qu'un jour , comme
ود
ود
Η 4
120 MERCURE DE FRANCE.

,, nous ne déſeſpérons pas d'y parvenir ,
,,lajeuneſſe imagine de nous mettre à la
,,mode ,& qu'elle gagne à te quitter , de
,, quel côté ſera l'avantage ? Le beau Sexe
ودdans ſon printemps communique fes
,,graces à tout ce qu'il touche ; & fans
,, lui , les plus jolies chofes n'ont plus
,, d'agrément. Tu ſerois mauſſade autour
de la vieille Céphiſe , & nous ferions
charmantes fur le nez de la jeune
Cloé".
"
ود
"
On peut regarder cette Bibliotheque
comme une galerie de tableaux , dont
les ſujets offrent des leçons également
utiles pour l'eſprit & pour le coeur. Il
en paroîtra un Volume tons les mois ;
le prix de chaque volume , eſt de trente
fols broché. Les Perſonnes de Province
qui voudront le recevoir franc de port,
payeront dix-huit livres d'avance pour
une année , ou neuf livres pour fix
mois. Elles affranchiront le port des let.
tres & de l'argent.
Répertoire Univerſel & raisonné de Furif.
prudence Civile , Criminelle , Canoni
que&Bénéficiale. Ouvrage de pluſieurs
Jurifconfultes , publié par M. Guyot ,
Ecuyer , ancien Magiftrat. tome VII ,
MARS. 1777. 121
VIII. A Paris , chez Pankoucke , à
l'Hôtel de Thou rue des Poitevins.
,
Depuis long-temps on deſiroit unOuvrage
qui raſſemblât tout ce qui ſe trouve
épars dans une foule de livres ſur la Jurifprudence,
M. Guyot fait ce préſent au
Public. Le projet qu'il a conçu , épargnera
dans la fuite aux Jurifconfultes la
peine de perdre un temps précieux à des
recherches fatiguantes. Ils trouveront ,
en effet, dans ceRépertoire tous les monumens
de la Jurisprudence , & toutes
les indications qui peuvent leur être néceſſaires
pour puiſer dans les ſources.
Les deux Volumes que nous annonçons.
préſentent une nomenclature beaucoup
plus étendue qu'aucun des Dictionnaires
qui ait paru juſqu'ici. Les articles en
font rédigés avec beaucoup de ſoin. Le
ſtyle des Auteurs de cet Ouvrage, eſt
pur & correcte ; mérite afſſez rare dans
les Recueils de Jurisprudence , où l'on
s'occupe plus de la diſcuſſion des principes
que de la diction. Si le Répertoire
n'avoitque cet avantage , ilne méritero't
pas le ſuccès qu'il a obtenu: mais il y
joint celui d'approfondir méthodique-
H5
L
122 MERCURE DE FRANCE .
,
ment toutes les matieres qui y font traitées.
Les Tomes VII & VIII contiennent
pluſieurs articles qu'on peut regarder
comme des Traités abrégés ; tels que
ceux , Cadastre , Capitainerie , Caffation ,
Cadavre , Cavalerie , Caution , Célibat
Cérémonies , Cenfures , Cenfeurs de Livres ,
Centieme denier , Chambre , &c. Dans
le nombre des Jurifconfultes qui travaillent
à la réduction de cette Biblotheque
Univerſelle de Jurisprudence , on diſtin.
gue les articles de MM. Dureau , Défeffarts
, l'Abbé Remi , Henry de Riche.
prey , &c. Nous defirerions pouvoir donner
une analyſe de quelques-uns des articles
qui nous ont paru les plus intéreſſans
& les mieux rédigés ; tels que ceux
Cadaftre , Cadavre , ( de M. Dureau )
Célibat , Cérémonies , Cenſeurs de Livres
(de M. Defeffarts. ) L'Article Cé- C
libat (de M. Defeffarts) eſt traité d'une
maniere qui ne peut que lui faire beaucoup
d'honneur. Il confidere le Célibat
ſous deux points de vue , 1º. ſous les
rapports qu'il a avec les Loix politiques ,
& 2°. ſous ceux qu'il a avec la diſcipline
de l'Eglife . L'un & l'autre de ces objets
font développés avec beaucoup de clarté
& d'intérêt. Pluſieurs autres articles meMARS.
1777. 123
ritent les mêmes éloges , & aſſurent le
fuccès de cet Ouvrage.
Hymne au Soleil , en quatre diviſions ,
traduit du Grec , par M. l'Abbé de
R*** , Correfpondant de l'Académie
des Inſcriptions & Belles- Lettres , petit
in- 12 , prix 24 f. broché. A Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue de Tournon
, près le Luxembourg , 1777.
A
Un difcours placé à la tête de cet
Hymne traduit du grec , nous annonce
que cette eſpece de petit poëme , qui
s'eſt confervé dans l'ombre du Cloître ,
a été trouvé , durant la guerre entre la
Ruſſie & la Turquie , dans une des isles
de l'Archipel , quelques mois avant la
découverte du tombeau d'Homere. Un
Officier François au ſervice de la Ruffie ,
que l'on ne nomme point , & il eſt facile
d'en ſentir la raiſon , a été affez heureux
pour fauver le manufcrit des fureurs de
la guerre. Il a bien voulu le communiquer
à M. l'Abbé de R*** , qui entre
dans quelques autres explications , auxquelles
le Lecteur doit ſe prêter , pour
mieux goûter l'Ouvrage qu'on lui préſente.
L'Hyme commence ainſi : „ Chef-
1
124 MERCURE DE FRANCE.
,, d'oeuvre magnifique de la main toute
,, puiſſante des Dieux immortels , aſtre
,, fublime & toujours nouveau pour nos
,, yeux enchantés ; du ſommet de ce mont
,, audacieux , qui éleve au-deſſus des nues
" ſa tête altiere , & que frappe l'éclat de
,, tes raïons étincelans , Soleil , je te falue
avec raviſſement , je te conſacre ce
,, foible hommage" .
و
,
Ce début n'eſt point dans la maniere
ſimple & majestueuſe des Poëtes Grecs ,
il tient plutôt de la chaleur enthouſiaſte
des Poëtes Orientaux. Un Home.
re , par exemple , ſe ſeroit contenté
de dire : je te falue pere de la lumiere
pour s'élever enſuite par degrés juſqu'aux
fublimes images que le ſujet pouvoit lui
inſpirer. Au reſte , il y a de beaux mouvemens
, d'heureuſes tranſitions , des
tableaux tour - à - tour rians ou pathétiques
, des images ſublimes , des ſentimens
bien amenés dans ce petit poëme , que
le Poëte a embelli , avec profuſion , de
toutes les richeſſes de l'imagination. Il
termine ſes chants par ce dernier acte
d'hommage & de reconnoiſſance adreſſé
au Soleil .
„ Printemps de la vie , jeuneſſe rian-
,, te , quand les fleurs dont tu embellis
MAR S.. 1777. 125
i
,maintenant mon front , ſe ſeront flé-
„ tries; quand le feu du ſentiment & du
„génie , qui embraſe mon ame , ſe ſera
,, éteint ſous les glaces de l'âge ; ô vieilleſſe
inexorable! quand ta froide main
ودaura fillonné mon viſage , & courbé
,, fous fes coups mon corps appeſanti ;
,,beaux arbres que j'ai plantés , & que
,, mes yeux ont vu croître , quand je
,, viendrai , en m'attendriſſant , vous de-
„ mander , d'une voix preſque éteinte ,
„ un de vos rameaux pour foutenir mes
,,bras défaillans & ma marche chance-
,, lante ; alors , abandonné du monde
„ entier , triſte rebut de l'humanité ,
,, toute ma reſſource , hélas ! tout mon
,, bonheur fera de fixer ſur toi mes re-
,, gards , fur toi , ô Soleil ! ô tendre con
,, ſolateur des vieillards , leur plus doux
,, ſpectacle & leur dernier ami !
„ Je viendrai tous les matins, d'un
,, pas tremblant , en louant les Dieux ,
,,m'aſſeoir devant toi , & te préſenter
" mes cheveux blancs ; je viendrai rani-
,, mer , à l'éclat de tes feux bienfaifans ,
" les foibles étincelles de ma vie , & les
,, ſources glacées de mon ſang. Ainſi
,, pénétrés de ta lumiere vivifiante , mes
„membres engourdis ſe réchaufferont ,
126 MERCURE DE FRANCE.
,,& je braverai encore & les malheurs
de l'âge , & les frimats des hivers. ود
,, Oui , j'irai puiſer tous les jours ,
dans ta chaleur , des principes de vie
&de nouveaux germes d'exiſtence ;&
,,lorſqu'enfin au déclin du jour , tom
ود
ود
ود bant fous la faulx du trépas , je ſentirai
,, le dernier fouffle de ma vie errer fur
,, ma bouche mourante, & ſe détacher
ودde mes levres décolorées , mes bras s'é-
5,tendront vers toi ,&je demanderai aux
Dieux de ne rendre le dernier foupir ,
,,que quand ton dernier rayon diſparoî
tra des bords de l'horiſon " .
ود
ود
Cet Hymne au Soleil eſt ſuivi de
quelques fragmens ſuppoſés avoir été
trouvés à la fin du même écrit. Le der
nier de ces fragmens , qui eſt traduit en
vers , eſt intitulé : le Nouvel ufage de la
Vie. Tous ces écrits refpirent la vertu
&une tendre compaffion pour nos femblables.
2
Dans le diſcours placé à la tête de
l'Ouvrage , & qui forme preſque la moitié
de la brochure que nous annonçons ,
M. l'Abbé de R *** fait très-bien voir
que l'exiſtence d'un ſeul Dieu , l'immortalité
de l'ame , & la certitude d'une
autre vie , ont été la foi de tout ce que
MARS. 1777. 127
les fiecles du Paganiſme ont produits
d'Ecrivains ſenſés . Si l'Auteur de la
Nature des Dieux , & autres grands hommes
de l'antiquité, ont paru , ſoit dans
leurs écrits , foit dans leurs actions , accorder
quelque choſe aux opinions vulgaires
, c'eſt qu'ils ont pensé qu'il étoit
quelquefois prudent de ne pas contredire
les foux. Or les foux les plus dange.
reux font les ſuperſtitieux & les fanatiques.
Un Soerate condamné à mort ,
un Alcibiade , un Ariſtote , un Diagore ,
un Stilpon , un Anaxagore, un Efchyle .
perfécutés, en ont fait latriſte expérience.
Ces perſécutions , en faiſant connoître
le profond mépris des grands Génies de
l'antiquité pour tous les faux Dieux ,
prouvent de plus l'intolérance religieuſe
des Grecs , dont pluſieurs Ecrivains ont
cherché envain à les difculper. つ34
Les Incas, ou la deſtruction de l'Empire
du Pérou , par M. de Marmontel ,
Hiſtoriographe de France , l'un des
22
Quarante de l'Académie Françoiſe , dé.
dié au Roi de Suede
Accordez à tous la Tolérance civile
, non en approuvant
tout comme indifférent , mais en ſouffrant
L
128 MERCURE DE FRANCE.
, avec patience tout ce que Dieu ſouffre , & en ta
,, chant de ramener les hommes par une douce per-
„fuafion.
FÉNÉLON, direction pour la conscience d'un Roi.
2 volumes , grand in- 8°. très - bien
imprimés , fur de beau papier & ornés
de ſuperbes gravures d'après les
deſſins de M. Moreau le jeune. A Paris
, chez Lacombe , Libraire , rue de
Tournon , près le Luxembourg..
N. B. Nous devons prévenir le Public ,
que des Imprimeurs de Province , que l'on
pourroit citer , dont toute l'industrie pernicieuse
& criminelle , est de contrefaire grosfierement
les bons Livres qu'ils volent aux
Propriétaires , ont réimprimé les Incas ,
& que ces Forbans ont le projet de tromper
les Citoyens dupes & inattentifs
leur vendant , comme édition originale ,
leurs livres comblés de fautes ridicules . On
ne peut méconnoître la seule véritable édition
originale , à la correction du ſtyle ,
à la beauté du papier , à l'élégance de l'impreffion
& des Gravures , qu'ils n'ont pu
contrefaire.
en
Le
MARS. 1777 129
Le but de M. Marmontel , en publiant
cet ouvrage , eſt de contribuer à faire
déteſter de plus en plus le fanatiſme ;
d'empêcher qu'on ne le confonde jamais
avec une Religion compatiſſante &
charitable , & d'inſpirer pour elle autant
de vénération & d'amour , que de haine
& d'exécration pour ſon plus cruel ennemi.
Il a mis ſur la ſcene , d'après
l'hiſtoire , des Fourbes &des Fanatiques ;
mais il leur a oppoſé de vrais Chrétiens.
Barthélemi de Las- Caſas eſt le modele
de ceux qu'il revere ; c'eſt en lui qu'il
a voulu peindre la foi, la piété , le zele
pur & tendre; enfin , l'eſprit du Christianiſme
dans toute ſa ſimplicité. Fernand
de Luques , Davila , Vincent de
Valverde , Requelme , font les exemples
du fanatiſme qui dénature l'homme
& qui pervertit le Chrétien ; c'eſt
en eux qu'il a mis ce zele abſurde ,
atroce , impitoyable , que la religion
déſavoue , & qui , s'il étoit pris pour
elle , la feroit déteſter.
Quant à la forme de l'Ouvrage , M.
Marmontel a cru devoir joindre aux
événemens que lui a fourni l'Hiſtoire ,
les réflexions que ces faits inſpirent ; il
leur a ſouvent donné l'action & l'intérêt
1
I
130 MERCURE DE FRANCE .
du drame; & a quelquefois orné ce fonds
hiſtorique de fictions , pour rendre la moralité
des faits plus ſenſible , & mieux
remplir l'objet que tout Ecrivain moraliſte
doit ſe propoſer , qui eſt de plaire ,
de toucher & d'inſtruire.
La mort tragique d'Ataliba , dernier
Empereur du Pérou , eſt la cataſtrophe
qui termine l'Ouvrage. Cette mort fut
conſeillée par le fanatiſme , & la cupidité
en profita , pour détruire l'empire du
Pérou , & s'emparer des richeſſes qu'il
renfermoit. M. M. pour mieux intéreſſer
fon Lecteur à cet événement , commence
par préſenter des tableaux charmans
des moeurs , de la religion & des
fêtes des Incas.
Le premier des Incas avoit inſtitué ,
en l'honneur du Soleil, quatre fêtes qui
répondoient aux quatre ſaiſons de l'année.
Ces fêtes avoient un grand objet de
morale publique ; elles rappeloient à
l'homme la naiſſance , le mariage , la
paternité & la mort. Il faut voir dans
l'Ouvrage même , la defcription de ces
fêtes , dont la plus ſérieuſe , ſans doute ,
& la plus impoſante , étoit la fête de la
mort. Ce qui la diftinguoit des premieres
, c'étoit l'hymne qu'on y chantoit , &
1
MARS. 1777. 131
dont nous rapporterons ici quelques
ſtrophes. Le Pontife , d'un air ferein &
montrant fur le front une majestueuſe
tranquillité , entonnoit cet hymne funebre
; les Incas répondoient , le peuple
écoutoit en filence & méditoit la
mort.
ود
ود
,, Homme deſtiné au travail, à la peine
& à la douleur , conſole- toi , car tu es
mortel . Le matin tu te leves pour
,, ſentir le beſoin , tu te couches le foir ,
,, laſſé , abattu de fatigue. Console- toi ,
,, car la mort t'attend , & dans ſon ſein
eſt le repos.
وو
دو
"
Tu vois une barque agitée par la
„ tempête , gagner la rade paiſible , &
ſe ſauver dans le port. Cette mer ,
fans ceſſe battue par la tourmente ,
c'eſt la vie; ce port tranquille & fûr ,
d'où jamais les orages n'ont approché ,
c'eſt le tombeau.
ود
ود
ود
ود
ود
Homme fragile , pendant ta vie tu
, es l'eſclave de la néceſſité , le jouetdes
„ événemens. La mort briſera tes liens:
" tu ſeras libre , & il n'exiſtera pour
,, toi , dans l'immenſité, que toi - même
& le Dieu qui t'a fait. "
La vieilleſſe qui dénoue tous les liens
de l'ame , l'alternative inévitable de
1,
132
MERCURE DE FRANCE.
"
ود
و و
ود
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ود
ود
ود
la caducité ou du trépas , la douceur
du ſommeil , qui n'eſt que l'oubli de
ſoi - même , l'ennui , ce ſentiment pénible
d'une exiſtence froide & lente ,
tout nous diſpoſe , nous invite & nous
habitue à la mort.
Et qui voudroit ſouffrir la vie ſi le
>>> paſſage étoit moins effrayant ? La nature
nous intimide , afin de nous retenir.
C'eſt un fofſé profond qu'elle
,, a creusé ſur les confins de la vie &
de la mort , pour empêcher la dé-
” fertion.
ל
ود
ود
ود
S'il étoit un Dieu aſſez inexorable
,, pour vouloir déſeſpérer l'homme , il
le condamneroit à ne jamais mourir.
Le dégoût , la tritteſſe affligeroient fon
,, ame ; & la néceffité de vivre , ſemblable
à un rocher hériſſé de pointes
,, aigues , l'écraſeroit inceſſamment. Le
ſigne de la réconciliation entre le ciel
& l'homme , c'eſt la mort.
ود
ود
ود
ر و
ود
و د
ود
ود
Il n'eſt qu'un ſeul moyen de rendre
la vie plus précieuſe que la mort
même : c'eſt de vivre pour ſa patrie ,
fidele à fon culte , à ſes loix , utile à
ſa proſpérité , digne de ſa reconnois-
,, ſance ; & de pouvoir dire en mourant :
MARS. 1777 133
, je n'ai reſpiré que pour elle ; elle aura
„ mon dernier foupir.
Ainſi chantoient les Enfans du Soleil ,
& ces chants , qui retentiſſoient dans
l'ame des jeunes guerriers , les élevoient
au - deſſus d'eux - mêmes . Mais les femmes
& les enfans , regardant leurs époux,
leurs peres , avec des yeux où la tendreſſe
& la frayeur étoient peintes ,
ſembloient les conjurer d'aimer ou du
moins de ſouffrir la vie , & oppofoient
les mouvemens les plus naïfs de la nature
, à cet enthouſiaſme qui défioit
la mort.
Ce fut au milieu d'une de ces fêtes ,
qui avoit déjà été troublée par les préſages
les plus finiſtres , que l'on vint
annoncer au Monarque que des infortunés
, chaſſés de leur patrie , lui demandoient
l'hospitalité : ,, Qu'ils paroiſſent :
,, répond l'Inca: jamais les malheureux
,, ne trouveront mon coeur inacceſſible ,
ود ni mon palais fermé pour eux. " Les
étrangers s'avancent : c'eſt le triſte débris
de la famille de Montezuma , fuyant
le joug des Eſpagnols , & qui , de rivage
en rivage , cherchoit un refuge
impénétrable aux pourſuites de ſes Tyrans.
Le récit que le Cacique , qui eft
13
134 MERCURE DE FRANCE,
à la tête de ces illuſtres fugitifs , fait
de l'irruption des conquérans Européens
en Amérique , le tableau qu'il
préſente de la deſtruction de l'Empire
du Mexique , de la cruauté froide &
tranquille des vainqueurs , de leur avarice
, de leur perfidie , entroit néceſſairement
dans le plan d'un ouvrage entrepris
pour vouer à la haine publique l'abus
de la force & les excès d'un zele
fanatique. Et quels forfaits plus horribles
en ce genre que ceux qui ont eu
pour théâtre le nouveau monde ? Ce récit
épiſodique , annonce d'ailleurs au
Lecteur la fuite des attentats des Européens
, dans ces régions fortunées , où
la paix , la juftice , l'humanité regnoient
encore ſous les loix des fils du Soleil ,
ود
ود
ود
Il falloit que , pour la ruine de cette
,, partie du nouveau Monde , la nature
eût formé un homme d'une réſolution ,
d'une intrépidité à l'épreuve de tous les
,, maux; un homme endurci au travail ,
à la mifere , à la ſouffrance ; qui fût
„ manquer de tout & ſe paſfer de tout ;
s'animer contre les périls , ſe roidir
„ contre les obſtacles , s'affermir ſous
les coups de la plus dure adverſité.
,, Cet homme étonnant fat Pizarre ; &
و د
و د
"
MARS. 1777. 135
}
, cette force d'ame , que rien ne put
,, dompter , n'étoit pas ſa ſeule vertu, En-
وو
"
"
nemi du luxe & du faſte , ſimple &
,, grand , noble & populaire , ſévere quand
il le falloit, indulgent lorſqu'il pouvoit
l'être , & moderant , par la dou
„ ceur d'un commerce libre & facile ,
la rigueur de la difcipline & le poids
„ de l'autorité , prodigue de ſa propre
vie, attachant un grand prix à celle
ود
ود
و د
du foldat , libéral , généreux , ſenſible ,
,, il n'avoit point pour lui cette cupidité
,, qui déshonoroit fes pareils : l'ambi-
,, tion de s'illuſtrer , la gloire d'avoir
» entrepris & fait une immenfe conquê-
,, te , étoient plus dignes de ſon coeur.
و د
و د
Il vit entaffer à ſes pieds des mon-
,, ceaux d'or dans des flots de fang ;
5 cet or ne l'éblouit jamais , il ne ſe
,, plut qu'à le répandre. Sobre & fru-
,, gal pendant ſa vie , on le trouva pau-
و د
و د
vre à ſa mort. Tel fut l'homme que
,, la fortune avoit tiré de l'état le plus
vil , pour en faire le Conquérant du
„ plus riche Empire du monde."
ود
Cet homme , connu depuis long- temps
par ſa bravoure , avoit aisément obtenu
de Dom Pedre Arias Davila , Viceroi de
{ la partie de l'Amérique déjà conquife ,
1
14
136 MERCURE DE FRANCE.
le droit d'aller chercher par- delà l'équa.
teur , des régions nouvelles & de nouveaux
(tréſors . Au feul nom de Pizarre ,
une fiere jeuneſſe , à la tête de laquelle
étoit Alonzo de Molina , avoit demandé
à s'aller joindre à lui. Alonzo , jeune
homme d'un courage bouillant & d'un
naturel très - ſenſible , avoit gagné , par
ſa candeur , l'eſtime & l'amitié de Barthélemi
de Las-Cafas. Cet homme apoſtolique,
livré tout entier à une vie active
& bienfaiſante , étoit régardé par les
Indiens comme leur protecteur & leur
ami . Sollicité par Alonzo d'accompagner
Pizarre , il n'y avoit conſenti que dans
l'eſpoir d'être encore plus utile aux hommes.
Le diſcours que M. M. lui fait te.
nir dans le Conſeil des Eſpagnols , eſt
bien digne de cet Apotre de l'humanité,
Mais , que pouvoient les plus ſages conſeils
ſur des hommes conduits , pour la
plûpart , par l'avarice , l'orgueil & un
zele fanatique qui leur faiſoit regarder
tous les Indiens comme des infideles
profcrits par la Divinité , & les riches
contrées qu'ils habitoient , comme une
terre de Canaan , dévolue de droit aux
adorateurs du vrai Dieu ? Ils oserent
même accuſer le défenſeur de l'humanité
MARS. 1777. 137
fouffrante , de trahir ſon Roi , ſa patrie ,
fon Dieu. Alonzo , déjà mécontent de
tout ce qui s'étoit paſſé , fut fur- tout
indigné de voir qu'on forçoit Las-
Caſas à rentrer dans la folitude qu'il
venoit de quitter. Il l'y auroit ſuivi , ſi
fon honneur trop engagé ne l'avoit retenu
, ſi même il n'avoit oſé eſpérer
d'adoucir la férocité des brigands auxquels
il étoit aſſocié. Vaine eſpérance !
chaque jour éclairoit de nouvelles atrocités.
Il ſongea dès- lors à ſe ſéparer de
ſes compatriotes pour embraſſer les intérêts
d'un Peuple innocent & malheureux ,
dont il avoit éprouvé plus d'une fois
l'amitié tendre & naïve. Il croyoit ne
point trahir ſa partie en ſe déclarant
j'ennemi des brigands qui la déshonoroient
, en cherchant à lui gagner des
coeurs. Pizarre fut affligé de la perte
d'Alonzo. Ce Conquérant , qui ſe livra
aux travaux les plus pénibles ,& eſſuya les
plus grands dangers , prouva , par ſes
ſuccès , qu'il n'eſt point de maux que
le courage ne ſurmonte. Que celui qui
veut tout ofer , apprenne donc à tout
fouffrir. C'eſt la fin d'une inſcription que
Pizarre lui- même avoit fait mettre ſur
un rocher de l'iſſe de la Gorgone , Iſle
1
15
138 MERCURE DE FRANCE .
bien digne de ſon nom , & dans laquelle
ce Conquérant , aſſailli par une tempête ,
ſe réfugia avec quelques compagnons de
ſa fortune.
Les récits de la conquête du Mexique
& du Pérou , donnés par les Hiſtoriens ,
font la plupart infideles. On en verra ici
du moins les faits les plus vraiſemblables
& les plus intéreſſans. Comme ces faits
font connus , nous nous bornerons à préſenter
au Lecteur une des fictions qui ornent
le livre des Incas.
,
On célébroit une fête du Soleil. Après
le facrifice accoutumé, ſe préſenterent far
le veſtibale du Temple , aux yeux du Mo.
narque , trois jeunes vierges nouvellement
choiſies , que leurs parens venoient
confacrer au Soleil. Un léger tiſſu de
coton les déroboit aux regards des profanes
. La nature , dans ces climats
n'avoit jamais rien formé de ſi beau. Les
trois Incas , leurs peres , les menoient
par la main; & leurs meres à leur côté ,
tenoient le bout de la ceinture , figne &
gage facré de la chaſte pudeur dont leur
ſageſſe avoit pris foin. Le Roi les faluant
d'un air religieux , les introduit dans le
Temple ; le Grand- Prêtre les fuit , &le
Temple eſt fermé. D'abord les trois
:
MARS . 1777. 139
vierges s'inclinent devant l'image du
Soleil leur époux , & au même inſtant le
Grand- Prêtre détache le voile qui les
couvre. Le voile tombe ;& que d'attraits
il expoſe à l'éclat du jour ! Deux de ces
filles charmantes avoient la férénité du
bonheur peinte fur le viſage , & leur
coeur , tout plein de leur gloire , ne mê
loit au doux fentiment d'une piété tendre
& pure , l'amertume d'aucun regret ;
l'autre , & la plus belle des trois , quoiqu'avec
la même candeur & la même
innocence qu'elles , laiſſoit voir la mélancolie
& la triſteſſe dans ſesyeux. Cora
(c'étoit le nom de la jeune Indienne)
avant de prononcer le voeu qui la déta
choit des mortels , ſaiſit les mains de
fon pere , & les baifant avec ardeur , ne
laiſſa échapper d'abord qu'un timide &
profond foupir , mais bientôt relevant
fes beaux yeux fur fa mere , elle ſe jette
dans ſes bras , elle inonde fon ſein de
larmes , & crie douloureuſement : Ah !
ma mere ! Ses parens aveuglés par une
piété cruelle , ne virent, dans l'émotion
& dans les regrets de leur fille, que l'attendriſſement
de ſes derniers adieux , &
le combat d'un coeur qui ſe détache de
tout ce qu'il a de plus cher; elle - même
140 MERCURE DE FRANCE.
1
ود
ود
ود
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"
n'attribua qu'à la force des noeuds du
fang & au pouvoir de la nature , la douleur
qu'elle reſſentoit. O le plus tendre
& le meilleur des peres ! ô mere mille
fois plus chere que la vie! il faut vous
quitter pour jamais ! Elle ne croyoit
pas fentir d'autres regrets : le Prêtre y fut
trompé comme elle ; il lui laiſſa confommer
ſon téméraire & cruel dévouement.
Cependant, lorſqu'on fit entendre
à ces trois jeunes vierges , la loi
qui attachoit les peines les plus terribles
à l'infraction de leur voeu , les deux
compagnes de Cora l'écouterent fans
trouble & preſque ſans émotion ; elle
ſeule , par un inſtinct qui lui préſageoit
fon malheur , ſentit ſon coeur ſaiſi d'effroi:
on vit ſes couleurs s'effacer , ſes
yeux ſe couvrir d'un nuage , les rofes
même de ſa bouche pâlir , ſe faner & s'éteindre
; & ſes levres tremblerent en prononçant
le voeu que ſon coeur devoit
abjurer. Ce preſſentiment n'éclaira ni
ſes parens , ni le Pontife, On ſoutint
fa foibleſſe , on appaiſa ſon trouble , on
l'enivra de la gloire d'avoir un Dieu pour
époux , & Cora fuivit ſes compagnes
dans l'inviolable aſyle des épouſes du
Soleil.

MARS. 1.777. 141
,
Alonzo , jeune Eſpagnol , dont nous
avons déjà fait mention , Alonzo , que
ſes bons offices , ſa douceur , ſes vertus
faifoient tendrement aimer d'Ataliba
Roi du Pérou , avoit obtenu , de ce Prince
, la permiſſion d'aſſiſter à un des facrifices
qu'il faisoit au Soleil. Les vierges
du Soleil , admiſes dans ſon temple ,
ſervoient le Pontife à l'Autel . C'eſt de leur
-main qu'il recevoit le pain du ſacrifice ;
& l'une d'elles , après l'offrande , le préſentoit
aux Incas. La deſtinée de Cora
voulut , qu'en ce jour folemnel , ce fût
elle qui dût remplir ce miniſtere ſi funeſte.
Alonzo , par une faveur ſignalée
du Monarque , étoit placé auprès de lui .
La Prêtreſſe s'avance , un voile ſur la
tête , & le frond couronné de fleurs.
Ses yeux étoient baiſſés ; mais ſes longues
paupieres en laiſſoient échapper des
feux étincelans. Ses belles mains trembloient;
ſes levres palpitantes , ſon ſein
vivement agité , tout en elle exprimoit
l'émotion d'un coeur ſenſible. Heureuſe
ſi ſes yeux timides ne s'étoient pas levés
ſur Alonzo ! un regard la perdit ,
ce regard imprudent lui fit voir le plus
redoutable ennemi de fon repos & de
fon innocence .
142 MERCURE DE FRANCE .
Dans le tréfaillement que lui cauſa là
vue de ce mortel , dont la parure relevoit
encore la beauté , peu s'en fallut que
la corbeille d'or qui contenoit l'offrande ,
ne lui tombât des mains. Elle palit , ſon
coeur fufpendit tout- à - coup & redoubla
ſes battemens. Un friſſon rapide eſt ſuivi
d'un feu brûlant qui coule dans ſes veines
, & fur ſes genoux défaillans elle a
peine à ſe foutenir. nir. Sonminiftere enfin
rempli , elle retourne vers l'Autel. Mais
Alonzo , préſent à ſes eſprits , ſemble
l'être encore à ſes yeux. Interdite &
confuſe de ſon égarement , elle jette un
regard ſuppliant ſur l'image du Soleil ;
elle y croit voir les traits d'Alonzo. ,, Ο
,, Dieu ! dit- elle , 6 Dieu ! quel eft done
,, ce délire ? Quel trouble ce jeune Etran-
, ger a mis dans tous mes fens! je ne me
„ connois plus. " Le facrifice & les voeux
offerts , l'Inca ſuivi de ſa cour , ſe retire ,
les prétreſſes ſortent du Temple , & ren .
trent dans l'afyle inviolable & faint qui
les cache aux yeux des mortels . Cette
retraite , où Cora voyoit couler ſes jours
dans une paiſible langueur , fut pour elle ,
dès ce moment , une priſon triſte &
funeſte. Elle ſentit tout le poids de ſa
chaine ; & fon coeur ne defira plus qu'un
MARS.
1777. 143
defert & la liberté , un defert où fût
Alonzo; car elle ne ceſſoit de le voir ,
de l'entendre , de lui parler & de fe plaindre
à lui comme s'il eût été préſent...
Cet éclair rapide & terrible , qui em
braſe à la fois deux coeurs faits l'un pour
l'autre , avoit frappé le jeune Eſpagnol au
même inſtant que la jeune Indienne. Etonné
de voir tant de charmes , ému , troublé
juſqu'à l'ivreſſe ,d'un ſeul regard qu'elle
lui avoit lancé, il la ſuivit des yeux au
fond du temple , & il fut jaloux du Dieu
même en le lui voyant adorer. Sombre ,
inquiet, impatient, il retourne au palais.
Tout l'afflige & le gêne. Il veut rappeler
fa raiſon ; il ſe reproche un fol amour , il
le comdamne , il en rougit , il veut l'éloigner
de ſon ame ; vains reproches ! efforts
inutiles ! Laré flexion même enfonce plus
avant le trait qu'il voudroit arracher. Un
ſeul regard de la Prêtreſſe a verſé au fond
de ſon coeur le doux poiſon de Peſpérance.
Des veux indiſſolubles , un étroit
eſclavage , une garde incorruptible & vigilante
, une auſtere prifon , il voit tout,
& il eſpere encore. Il lui eſt impoffible
de poſſeder Cora , mais non pas d'avoir ſu
lui plaire. Et fi elle m'aimoit, diloit-
"
144 MERCURE DE FRANCE.
,, il , fi elle ſavoit que je l'adore , ſi nos
,, deux coeurs d'intelligence , pouvoient
ود
ود
du moins s'entendre , ah ! ce ſeroit asſez."
En s'occupant d'elle fans ceſſe ,
il paſſoit , mille fois le jour , par tous les
mouvemens d'un amour inſenſé. Mais la
réflexion le rendoit à lui - même , & lui
faiſoit voir l'imprudence & la honte de
ſes tranſports.
Sa vertu combattoit ; elle auroit triomphé
ſans doute. Mais un événement terrible
la fit céder aux mouvemens de la
crainte& de la pitié. La ville de Quito
eſt dominée par un volcan terrible , qui ,
par de fréquentes ſecouſſes , en ébranle
les fondemens. Un jour que le peuple
Indien , répandu dans les campagnes ,
labouroit , ſemoit , moiſſonnoit , ( car le
riche vallon de Quito préſente tous ces
travaux à la fois) & que les filles du
Soleil , dans leur palais , étoient occupées ,
les unes à filer , les autres à ourdir les
précieux tiſſus de laine dont le Pontife
& le Roi font vêtus , un bruit fourd ſe
fait d'abord entendre dans les entrailles du
volcan. Ce bruit , ſemblable à celui de
la mer , lorſqu'elle conçoit les tempêtes
, s'accroît , & fe change bientôt en
un
1
MARS. 1777. 145
un mugiſſement profond. La terre tremble,
le ciel gronde , de noires vapeurs
l'enveloppent ; le temple & le palais
chancelent & menacent de s'écrouler ;
la montagne s'ébranle , & fa cime entr'ouverte
vomit , avec les vents enfermés
dans ſon ſein , des flots de bitume
liquide , & des tourbillons de fumée
qui rougiſſent , s'enflamment &
lancent dans les airs des éclats de rochers
brûlans qu'ils ont détachés de l'abyme ;
• ſuperbe & terrible ſpectacle , de voir
des rivieres de feu, bondir à flots étincelans
, à travers des montagnes de
neige , & s'y creuſer un lit vaſte &
profond.
Dans les murs, hors des murs , la dé-
> folation , l'épouvante , le vertige de la
terreur ſe répandent en un inftant. Le
Laboureur regarde & reſte immobile:
il n'oferoit entamer la terre , qu'il ſent
comme une mer flottante ſous ſes pas.
Parmi les Prêtres du Soleil , les uns tremblans
, s'élancent hors du Temple ; les
autres , conſternés , embraſſent l'Autel
de leur Dieu. Les Vierges éperdues ,
fortent de leur palais , dont les toits menacent
de fondre ſur leur tête ; & , courant
dans leur vaſte enclos , pâles , éche
:
1 K
146 MERCURE DE FRANCE.
velées , elles tendent leurs mains timides
vers ces murs , d'où la pitié même n'ofe
approcher pour les fecourir.
Alonzo ſeul , errant autour de cette
enceinte , entend leurs gémiſſantes voix.
Dans le péril de la nature entiere , il ne
tremble que pour Cora. Les cris qui frappent
fon oreille , lui ſemblent tous être
les ſiens. Egaré , frémiſſant de douleur
& de crainte , & pareil au ramier qui ,
d'une aîle tremblante , voltige autour
de la priſon où ſa palombe eſt enfermée
; ou tel plutôt que la lionne qui ,
l'oeil étincelant , rôde & rugit autour
du piege où l'on a pris ſes lionceaux , il
cherche , il découvre à la fin des ruines
& un paſſage. Tranſporté de joie , il
gravit fur les débris du mur ſacré. Il pénetre
dans cet aſyle où nul mortel jamais
n'oſa pénétrer avant lui. Les ténebres
le favoriſent: un jour lugubre &
fombre a fait place à la nuit; la nuit
n'eſt éclairéé que par les flots brûlans
qui s'élancent de la montagne , & cette
effroyable lueur , pareille à celle de
l'Erebe , ne laiſſe voir au yeux d'Alon-'
20 que comme des ombres errantes ,
les Prétreſſes du Soleil courant épouvantées
dans les jardins de leur palais.
MARS. 1777. 147
D'autres yeux que ceux d'un amant
tout occupé de l'objet qu'il adore , chercheroient
inutilement l'une d'elles entre
ſes compagnes. Alonzo reconnoît Cora.
Les grâces qui , dans la frayeur , ne
l'ont point abandonnée , la lui font distinguer
de loin. Il retient ſes premiers
tranſports de peur de l'effrayer. Il s'avance
d'un pas timide. ,, Cora , lui dit-
,, il de la voix la plus douce & la plus
;; ſenſible , un Dieu veille ſur vous &
, prend ſoin de vos jours. " A cette
voix , Cora s'arrête intimidée ; & à l'instant
la terre tremble & la montagne ,
avec éclat ,jette une colonne de flamme ,
qui , dans l'obfcurité , découvre aux yeux
de la Prêtreſſe ſon amant qui lui tend les
bras.
Soit par un mouvement ſoudain de
frayeur , ou d'amour peut- être , Cora ſe
précipite & tombe évanouie dans les
bras du jeune Eſpagnol. Il la foutient
il la ranime . il tâche de la raſſurer. O!
,, toi , lui dit - il , que j'adore depuis que
,, je t'ai vue au Temple, toi , pour qui
ſeule je reſpire , Cora , ne crains tien :
c'eſt le ciel qui t'envoie un libérateur.
Suis mois . Quittons ces lieux funes
ود
ود
زو
„ tes , laiſſe moi te ſauver."
Κ
148 MERCURE DE FRANCE.
Cora , foible & tremblante , s'abandonne
à ſon guide. Il l'emporte ; il franchit
fans peine les débris du mur écroulé
; & le premier aſyle qui s'offre à ſa
penſée , eſt le vallon de Capana , ſéjour
du Cacique ami de Las - Caſas.
ود Où vais - je , lui difoit Cora? la
„ frayeur a troublé mes ſens. Je ne fais
où je ſuis , je ne fais même qui vous
„ êtes. Que vais - je devenir ? ayez pitié
demoi. Vous êtes , lui dit Alonzo ,
ود
"
و د
ود
ود
و د
-
--
Ah! caſous
la garde d'un homme qui ne respire
que pour vous. Je vous mene
loin du danger , dans un vallon délicieux
où un Cacique , mon ami , vous
recevra comme ſa fille.
chez - moi plutôt , dit - elle , à tous les
,, yeux. Il y va de ma vie ; il y va de
bien plus ! vous ignorez la loi terrible
, que vous me faites violer. Me voilà
hors de cet aſyle où je devois vivre
cachée. Je ſuis les pas d'un homme
,, après avoir fait voeu de fuir à jamais
tous les hommes ! A quoi m'expoſez-
» vous ? Oh ! plutôt laiſſez -moi périr. "
ود
"
و د
و د
" Cora , lui répondit Alonzo , le
,, premier devoir de tout ce qui reſpi-
„ re , comme fon premier ſentiment ,
MAR S. 1777. 149
"
ود
„ c'eſt le foin de ſa propre vie ; & dans
,, un moment où la mort vous environne
& vous pourſuit , il n'eſt ni voeux
ni loi qui doive s'oppoſer à ce mouvement
invincible. Quand tout fera
,, calmé , demain , avant l'aurore , vous
rentrerez dans ces jardins , où vos
„ compagnes effrayées auront paſſé la
,, nuit, fans doute; & le ſecret de vo
,, tre abfence ne ſera jamais révélé."
Cependant le péril s'éloigne , & bientôt
il s'évanouit. La terre ceſſe de trembler
, le volcan ceffe de mugir. Cette pyramide
de feu , qui s'élevoit du ſommet
de la montagne , s'émouſſe & paroît s'enfoncer;
les noirs tourbillons de fumée
dont le Ciel étoit obſcurci , commencent
à ſe diſſiper ; un vent d'Orient les chaſſe
vers la mer ; l'azur du Ciel s'épure , &
l'aſtre de la nuit , par ſa confolante clarté,
ſemble vouloir raſſurer la nature.
Dans ce moment, Alonzo & fa tendre
compagne traverſoient de belles prairies ,
où mille arbres , chargés de fruits , entrelagoient
leurs rameaux ; les rayons
tremblans de la lune , perçant à travers
le feuillage , alloient nuancer la verdure ,
& ſe jouer parmi les fleurs. » Reſpire ,
K 3
150 MERCURE DE FRANCE,
,, ma chere Cora , dit Alonzo , repofe.
, toi , & dans le calme & le filence d'une
nuit qui nous favoriſe , laiſſe moi
09 me raſſaſier du plaiſir de te voir , d'ado- وو
و د
rer tant de charmes ." Cora conſentit à
s'aſſeoir; le premier ſoin d'Alonzo fut
de cueillir des fruits , qu'il vint lui préſenter.
Le doux ſavinte , le palta , d'un
goût plus raviſſant encore , la moëlle du
coco, ſon jus délicieux , furent les mets
de ce feſtin.
Affis aux genoux de Cora , Alonzo
reſpiroit à peine ; le trouble , le ſaiſiſſement
, cette timidité craintive , qui ſe
mêle aux brûlans deſirs , & dont l'émotion
redouble aux approches du bonheur ,
ſuſpendent ſon impatience.......
L'intérêt que l'on prend à ces deux
Amans , s'accroît encore par la peinture
que M. M. nous fait de leurs ſentimens ;
mais la néceſſité de ſe ſéparer troubla
bientôt leur bonheur préſent. Cora n'avoit
pas laiſſé ignorer à ſon amant , que
ſes parens , en la dévouant aux Autels ,
répondirent de fa fidélité. Le ſang d'un
,, pere , d'une mere eſt garant des voeux
,, que j'ai faits, Fugitive & parjure , je
les livrerois au fupplice; mon crime
retomberoit ſur eux , & ils en porte-
ود
ود
ود
MARS.
1777. 151
رد
roient la peine: telle eſt la rigueur de
la loi. O Dieu ! tu frémis ! "
Cora déſolée & tremblante , étoit tombée
aux genoux d'Alonzo. Il la regarde,
il la prend dans ſes bras , l'arroſe de ſes
pleurs , ſe ſent baigner des ſiennes , lui
jure un éternel amour; & tout - à- coup ,
s'armant de force , de cette force courageuſe
qui foule aux pieds les patfions, il
la prend par la main , & marchant à
grands pas , la ramene pále , tremblante
, juſqu'au pied de ces murs , où elle va
cacher ſon crime , ſon amour & fon déſeſpoir.
L'amour , dans l'ame de Cora ,
n'avoit été , juſqu'au moment de cette
fatale entrevue , qu'un délire confus &
vague ; elle n'en connut bien la force
que lorſqu'elle en eut poſſédé l'objet,
Sa paffion , en s'éclairant , a redouble de
violence ; le ſouvenir & le regret en
ſont devenus l'aliment ; & le deûr , fans
eſpérance , toujours trompé , toujours
plus vif & plus ardent , en eſt le ſupplice
éternel ; mais du moins elle eſt
ſans remords & fans frayeur ſur l'avenir
. Le défordre de cette nuit , où chacun
trembloit pour ſoi même , n'a pas permis
qu'on s'apperçût de ſa fuite & de fon
abſence ; elle ne ſe fait point un crime de
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
l'égarement où l'ont précipitée le péril ,
la crainte & l'amour. Sa plus cruelle prévoyance
eſt d'être en proie au feu qui
la confume , & qui ne s'éteindra jamais.
Son amant eſt plus malheureux ; il éprouve
les mêmes peines, & de plus un fouci
rongeur qui le tourmente inceſſamment.
O ! fous combien de formes l'amour
tyranniſe les coeurs ! Alonzo trembloit
d'être pere , & ce danger que l'innocence
déroboit aux yeux de Cora ,
étoit ſans ceſſe préſent aux ſiens ; il ſe
rappelle avec effroi les plus doux momens
de ſa vie, & déteſte l'amour qui
l'a rendu heureux.
Ses craintes ſe réaliſerent ; le bruit
ſe répand que l'azile des vierges a été
profané ; que l'une d'elles a violé ſes
voeux ; qu'elle porte le fruit de ſon amour
facrilege , & que le Soleil irrité de ce
parjure abominable , en demande l'expiation
.
Ce jour - là le Soleil ſe couvrit de
triftes nuages , & ce deuil ſombre de la
nature ajoutoit encore à l'effoi dont tous
les coeurs étoient frappés. Le Roi parut ,
ſelon l'uſage , ſous le portique du Palais.
Une multitude tremblante environnoit
le trône , & à travers les flots de ce peu
MARS. 1777. 153
}
1
ple aſſemblé , le Pontife , les Prêtres ,
les Miniſtres des loix , ſe faiſant ouvrir
un paſſage , amenerent devant l'Inca la
jeune & timide Prêteſſe. Son pere accablé
de douleur , ſa mere pâle & défaillante
, deux foeurs plus jeunes , auſſi belles ,
trois freres , l'eſpérance d'une auguſte
famille , victimes de la même loi , vinrent
tous s'offrir au fupplice.
Cora , qu'il falloit foutenir , tant elle
étoit foible & tremblante , tomba ſans
force & fans couleur , en paroiſſant devant
ſon Juge; on la ranime ; on l'intéroge:
elle répond avec candeur.
Le Monarque attendri , mais con-
} traint par la loi à uſer de rigueur , or-
}
donne à Cora de déclarer ſon raviſſeur
& fon complice ; Cora frémit , & fon
filence fut d'abord ſa ſeule réponſe ; mais
les inſtances de ſon Juge la forcerent enfin
de prononcer ces mots : ,, Filsdu
Soleil , ſeras - tu plus cruel & plus violent
que la loi? La loi me condamne
à la mort ; j'y traîne avec moi ma famil-
,, le , n'est - ce pas aſſez ? Te faut - il en-
,, core un nouveau parricide ? Veux - tu
„ que , portant dans la tombe , où je vais
defcendre vivante , le fruit de mon fu-
و د
ود
وا
ود
ود nefte amour , j'accuſe encore celui qui
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
66
:
, lui a donné la vie ? Veux tu voir mes
entrailles ſe dechirer d'horreur , & mon
enfant épouvanté , s'arracher des flancs
de ſa mere ? "
و د
ود
"
Ces paroles firent ſur l'ame d'Ataliba
l'impreſſion la plus terrible ; &, fans infilter
davantage , il ordonnoit , en gémiſſant
, au dépoſitaire des loix de prononcer
l'arrêt fatal , lorſqu'on vit tout-àcoup
Alonzo fendre la foule & ſe précipiter
au pied du trône de l'Inca: il s'avoue
le ſeul coupable , s'éleve avec la
force de la vérité & l'éloquence de la
paffion , contre une loi injuſte &barbare;
il parvient enfin à la faire abolir chez un
Peuple doux , pacifique , & qui ne demandoit
qu'à être éclairé pour revenir de
fes erreurs. Alonzo triomphant , court
ſe jeter aux pieds de fon amante. Cora ,
dans les excès de la ſurpriſe & de la joie ,
foupire & ferre dans ſes bras fon libérateur
, fon amant & fon époux,
Il nous reſte à donner , dans un autre
extrait , une legere eſquiſſe de ce bel Ouvrage
, dont toutes les parties ont leur
dégré d'intérêt ou d'utilité. S'il y a une
apparence de déſordre , il faut dire avec
Je Légiflateur du goût , que Souvent un
beau désordre est un effet de l'art. Cet OuMARS.
1777. 155
1
i
}
vrage n'eſt donc pas un Poëme , mais il en
a l'éclat&l'élévatio'n ; il en a même quel.
quefois le langage , l'harmonie & la cadence;
ce n'est pas une histoire , mais il eſt
fondé ſur l'exacte vérité des faits les plus
extraordinaires ; ce n'eſt pas un livre de
morale , mais celle exprimée par l'Auteur ;
eſt puiſée dans les ſources pures de la religion
, de la raiſon & de l'humanité ; ce
n'eſt pas un roman , mais il en a le char.
me , le merveilleux , & l'intérêt ; enfin ,
ce n'eſt point un discours , mais il renfer
me une ſuitede diſcours de la plus grande
énergie, & de la plus fublime éloquence.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de Lorraine , par M.
l'Abbé Benon , tome 1, in - 8°. A Paris ,
chez Valade , Libraire , rue S. Jacques,
ANancy , chez les principaux Libraires.
Abrégé élémentaire des fections çoniques ,
extrait des leçons données ci -devant , ſous
l'inſpection de l'Univerſité de Paris , aux
Eleves du College Royal de la Fleche
par M**. de la même Univerſité. APa-
,
156 MERCURE DE FRANCE,
ris , de l'Imprimerie de P. H. D. Pierres
, Imprimeur du College Royal de France,
rue S. Jacques.
Hiſtoire du Cardinal de Polignac , Archevêque
d'Auch , Commandeur de l'Ordre
du Saint - Eſprit , Ambaſſadeur de France
en Pologne , en Hollande & à Rome , des
Académies des Sciences , Françaiſe , &
des Inſcriptions & Belles - Lettres , par le
P. Chryſoſtôme Faucher , Religieux de
Saint - François , l'Auteur de l'Hiſtoire de
Photius , & des Obſervations fur le Fanatiſme
, 2 vol . in- 12. A Paris , chez
d'Houry , Imprimeur - Libraire , rue de
la Vieille Bouclerie.
Lettres Ecofſoiſes , traduites de l'Anglois
, par M. Vincent , Avocat. 2 Par
ties in - 12. A Paris , chez la Veuve Ducheſne
, Libraire , rue S. Jacques.
Dictionnaire historique des Cultes Religieux
établis dans le monde , depuis fon
origine juſqu'à préſent : Ouvrage dans lequel
on trouvera les différentes manieres
d'adorer la Divinité , que la révélation ,
l'ignorance , les paſſions ont ſuggérées aux
hommes dans tous les temps. L'Hiſtoire
MARS. 1777 157
abrégée des Dieux , & des demi - Dieux
du Paganiſme , & celle des Religions
Chrétienne , Judaïque , Mahométane ,
Chinoiſe , Indienne , &c.
Leurs ſectes & héréſies principales ;
leurs Miniſtres , Prêtres & Ordres Religieux
; leurs fêtes , leurs cérémonies ,
le précis de leurs dogmes , & de leur croyance
, ornés de huit figures en taille
douce : par M. de la Croix. Nouvelle
edition , 3 vol. in- 80. petit format broché
12 liv. & relié 15 liv. A Paris , chez
Mérigot l'aîné , & Couturier fils , Libraires
, 1777 .
Nouvel Abrégé Chronologique de l'Histoire
& du Droit public d'Allemagne , par
M. Pfeffel , Jurifconfulte du Roi au département
des affaires étrangeres , 2 vol.
in - 4°. A paris , chez Delalain , rue de la
Comédie Françoiſe , à l'Hôtel de la Fau-
- triere .
Ontrouve chez Barbou , Imprim- Lib.
rue des Mathurins , les livres ſuivants :
Les Offices de Cicéron , traduction
nouvelle avec le Latin à côté , zme édition
, retouchée in- 12 , rel. 2 livres 10
fols.
158 MERCURE DE FRANCE.
Les Livres de Ciceron , de la Vieilleſſe ,
de l'Amitié , les Paradoxes , le Songe de
Scipion traduction nouvelle , avec le
Latin à côté , 4me édition , augmentée
de la Lettre politique à Quintus , in- 12
2 liv. 10 f.
On trouve chez le même Libraire ,
pluſieurs Ouvrages de Cicéron traduits ,
comme les Oraiſons choiſies , les Lettres
à Atticus , les Traductions de M. l'Abbé
D'olivet , &c.
Les Poësies de Malherbes , in- 8°. rel .
en veau doré 6 livres .
Perfii , Juvenalis , & Sulpiciæ fatyrarum ,
nova editio in - 12 , veau doré , 6 liv.
Velleius Paterculus , nouvelle édition ,
à laquelle on a joint le Florus , qui n'a
point été imprimé , pour la collection des
Auteurs Latins , in - 12 , veau doré , 6
livres.
Encomium Moriæ , nouvelle édition ,
à laquelle on a joint l'Eutopie de Thomas
Morus , in - 12 , veau doré 6 liv.
Ces trois articles font corps avec la
MARS.
1777. 159
e
e

1
collection des Auteurs Latins , dont il y
a 59 vol.
Pline le Naturaliste eſt ſous preſſe.
ACADÉMIES.
1
Extrait de la Séance publique de l'Aca
démie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon, tenue le 18 Août
1776.
M. Maret , Secrétaire perpétuel , a
fait l'ouverture de la Séance par la proclamation
du Prix. Le ſujet de ce Prix
étoit une queſtion de Médecine , l'Académie
avoit demandé que l'on déter
minât :
Qelles font les maladies dans lesquelles
la Médecine expectante est préférable à
l'agissante , & celle - ci à l'expectante ; &
à quels fignes le Médecin reconnoît qu'il
doit agir ou rester dans l'inaction , en attendant
le moment favorable pour placer
les remedes .
M. Maret a commencé par faire fentir
l'importance de cette queſtion , par
f
160 MERCURE DE FRANCE.
établir combien ſa ſolution peut influer
fur la pratique Médicinale , en fixant
les bornes de la Médecine agiſſante , &
de celle qu'on nomme expectante.
Il a fait obſerver que c'eſt par la conſidération
des avantages que le Public
doit en retirer , que l'Académie s'étoit
déterminée , en 1773 , à propoſer ce
ſujet pour la feconde fois , en doublant
le prix. Mais , il a ajouté :
,, Si elle a eu le chagrin de ne pouvoir
, alors récompenſer les efforts des Auteurs
', elle ſe félicite de ſe trouver ,
„ cette année , dans le cas de prouver à
deux des Concurrens , par la diftribution
de deux médailles , l'eſtime que
leurs Ouvrages lui inſpirent. Elle re-
,, grette de n'en avoir pas une troiſieme
à adjuger à l'Auteur d'un autre Mémoire
, auquel cette Compagnie ne peut
donner que l'acceffit.
ود
ود
ود
و د
و د
" Tous trois ſe ſont montrés éclairés
ود
,, par la plus ſaine théorie , inſtruits par
,, l'expérience la plus heureuſe ; tous trois
,, ont poſé avec ſuccès les bornes impor-
„ tantes dans leſquelles le Médecin doit
ود ſe renfermer, pour ne point troubler
la nature dans ſes opérations , pour ne
,, point porter trop loin la confiance en

"
fes reſſources. "
L'Auteur
MARS. 1777- 161
وو
ود
ود
ود

و د
و د
ود
و د
و د
ود
L'auteur du Mémoire qui a pour
deviſe : Optima Medicina , interdum eft
Medicinam non facere , & auquel l'Académie
a adjugé une médaille , eſt M.
Voulonne , Docteur en Médecine de
l'Univerſité de Montpellier , & premier
Proffeſſeur de celle d'Avignon.
Tout annonce dans l'Ouvrage de ce
Savant , un génie obſervateur qui s'eſt
rendu maître de ſon ſujet , qui , d'un
coup - d'oeil perçant, en a ſaiſi l'enſemble
, qui d'une main sûre & méthodi-
,, que , en a ordonné les parties. Un
,, ſtyle nerveux , concis , harmonieux ,
„ ajoute au mérite du plan celui de la
,, plus belle exécution , & ce Mémoire
,, ne peut manquer de faire ſur les Médecins
, qui aiment leur état , la plus
vive impreſſion.
ود
ود
و د
و د
و د
و د
ود
و د
ود
ود
" M. Planchon , Licentié en Médecine
de Univerſité de Louvain , & Médecin
à Tournai dans la Flandre Autrichienne
, eſt l'Auteur qui a mérité l'autre
médaille ; fon Mémoire porte pour
épigraphe : Cum ergo fint occafiones
quædam faciendi , quædam ceffandi. Dicendum
quæ fint occafiones curandi & quæ
abftinendi à curationibus .
ود Le ſtyle de M. Pianchon n'a point
L
162 MERCURE DE FRANCE.
les grâces ni l'énergie de celui de M.
Voulonne ; mais fon plan , également
bien conçu , offre un enſemble lumi-
„ neux , des détails du plus grand effet.
ود
ود
و”. Des tableaux tracés de main de maître ,
, tranſportent les Lecteurs aux lits des
,, malades , & rendent ſenſibles les mo-
ود
ود
tifs qui , dans l'occaſion , doivent décider
à agir ou à reſter dans l'inaction
,, prudente d'un obfervateur attentif &
„ vigilant.
" La Diſſertation 'à laquelle l'Académie
a regretté de ne pouvoir donner
„ que l'acceffit , eſt de M. Jaubert , Doc-
"
ود
teur en Médecine de l'Univerſité de
„ Montpellier , & Médecin à Aix en Pro-
„ vence. Elle a pour épigraphe : Nil
forfan novum faltem novo ordine digestum :
& eſt écrite en latin.
१”.
ود
ود
و د
ود Cette Diſſertation préſente , comme
les deux autres , un plan bien conçu
& bien exécuté. Un ſtyle élégant &
faiſant fur l'oreille l'impreſſion la plus
flatteuſe , ajoute au mérite de cet ou-
,, vrage & juſtifie les regrets de l'Académie
: l'Auteur eût même infaillible-
„ ment partagé le prix , fi la crainte de
donner trop d'étendue à ſa Diſſerta-
„ tion , ne l'eût pas empêché de pré-
ود

MARS. 1777. 163
,, ſenter ſes principes avec tout le déve
„ loppement qui en auroit rendu l'appli
, cation plus facile.
و د
,, Ces trois pieces ne font pas les ſeules
que l'Académie a trouvé dignes
,, d'éloges: il en eſt trois autres encore ,
» parmi celles qui lui ont été envoyées ,
,, dont les Auteurs ont des droits à ſon
,, eſtime & à ſa reconnoiſſance.
" Celle de ces trois pieces qui lui a pa
,, ru approcher le plus du mérite des Mé-
ود moires couronnés, a pour deviſe : hic
,, meta laborum. Elle eſt faite pour don-
,, ner une très bonne idée des connois-
,, ſances & des talents de l'Auteur.
و و
Je ſuis autoriſé à rendre la même
,, juſtice à l'Auteur de la Diſſertation
ود latine, dont l'épigraphe eſt cette ré-
,, flexion d'Hippocrate : Artis magnam
„ partem effe duco poſſe quæ recte Scripta
,, funt fpeculari.
د و
Il eſt à regretter que des circons-
وو. tances fâcheuſes ne lui aient pas per-
,, mis de donner à ſon ouvrage toute la
, perfection dont il étoit fufceptible &
„ que la queſtion épineuſe des criſes , lui
ait paru devoir principalement l'oc-
و د
„ cuper.
"
On lit à la tête de la troiſieme des
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
٦
ود
و د
ود
Diſſertations , dont je dois faire une
mentation honorable , ces vers de Virgile:
Tentanda via eſt qua me quoque poſſim
Tollere humo , victorque virum volitare per ora.
ود
L'auteur de cette Piece eſt un hom-
,, me d'eſprit, un homme éclairé , un praticien
inſtruit & fait pour eſpérer un
,, plus grand ſuccès dans un autre con-
, cours .
و د
Après ce Diſcours , M. de Morveau
a lu , pour M. de Broſſes , un fragment
de la Vie de Saluſte , qui fait partie d'un
Ouvrage, fur cet Hiſtorien , qui occupe
depuis long - temps cet Académicien ,
& dont l'impreſſion eſt preſque achevée.
Il eſt queſtion , dans ce fragment , du Tribunat
de Salluſte , &, par conséquent , du
procès criminel de Milon.
Après cette lecture , M. Maret a fait
celle d'un Mémoire de M. Allut , Entrepreneur
de la Manufacture des Glaces ,
à Rouelle. Cet écrit contient l'Hiſtoire
des eſſais qui ont été tentés dans ſes atteliers
, en ſpréſence de M. le Comte de
Buffon , & de M. Morveau , dans l'intention
d'avoir un bloc de verre d'une
épaiſſeur affez conſidérable pour en faire
MARS.
1777 165
une lentille ardente , d'une eſpece parti
culiere.
M. Allut a voulu d'abord fondre ce
verre dans des moules d'une forme convenable
aux dimenſions que l'on défiroit
dans le bloc; & il a fucceffivement
employé pour ſes moules , de l'argile
dont il ſe fert pour les creuſets de
ſa Manufacture , une pierre de grès entourée
d'un cercle de fer , de la hauteur
demandée ; des pierres calcaires de Montbard
& de Dijon , creufées dans les dimenſions
données.
Toutes ces épreuves n'ayant point réuffi
comme on le ſouhaitoit , M. Allut s'eſt
déterminé à tenter ce qu'on n'avoit pas
même oſé propoſer juſqu'à ce jour. Il a
jetté la maſſe de verre demandée , fur la
table de cuivre deſtinée à la coulée des
Glaces , & l'y a laiſſée aſſez long - temps
pour qu'elle pût y acquérir la conſiſtance
néceſſaire avant d'être tranſportée dans.
le four de recuiſſon.
Cette opération , qui fut faite le 11
Avril , a donné un plateau de verre d'environ
quarante quatre pouces de longeur
, fur trente quatre de largeur , dont
l'épaiſſeur , d'environ vingt - deux lignes
dans ſon milieu , pouvoit ſe réduire , fur
les bords , à un pouce ou quinze lignes .
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Cette derniere dimenſion eſt bien au
deſſous de celle de trois ou quatre pouces
, qu'avoit demandé M. de Buffon;
mais M. Allut obſerve que cette différence
ne tient qu'à quelques petites circonftances
particulieres de manipulation ,
qu'il fera facile de rectifier en d'autres
opérations ; & que , la méthode une fois
établie , il ne fera pas difficile de produire
des plateaux plus conſidérables ,
tant pour l'épaiſſeur que pour l'étendue.
M. Allut obſerve qu'il auroit été plus
flatteur pour lui , de ne citer que la derniere
expérience qui a eu du ſuccès , mais
qu'il a eu intention , en décrivant les opérations
qui n'ont pas réuſſi , d'empêcher
que quelqu'autre ne faſſe auſſi inutilement
les mêmes tentatives , motif qui
lui fait beaucoup d'honneur. Il finit par
propofer un problême, dont la folution
ſeroit très intéreſſante pour les progrès
des ſciences , & l'avantage du commerce
de la Verrerie : voici ce Problême :
و د
-
Trouver une ſubſtance auſſi propre
» que l'argille , à la conſtruction des
creuſets de Verrerie , & qui ne fût pas ,
comme elle , fufceptible d'adhérence
avec le verre fondu.
"
و د
ود
A la lecture de ce Mémoire , a ſuccédé
MARS. 167 1777.
celle d'un diſcours de M. l'Abbe Colas ,
Archidiacre & Grand - Vicaire du Dioceſe
d'Auſch.
L'Orateur confidere dans ce diſcours,
la vérité comme principe des arts de
goût.
Rien n'eſt beau que le vrai , le vrai ſeul eſt aimable.
Ce vers , vraiment Philoſophique ,
renferme en ſubſtance toutes les vérités
que M. l'Abbé Colas développe dans
fon Ouvrage,
M. l'Abbé Colas fait ſucceſſivement
ſentir les avantages que produiſent. la
vérité des ſentimens , l'economie des
ornemens , l'entente des ſites , l'art heureux
du déſordre apparent; & de tous
ces préceptes , il tire la conclufion qu'on
devoit naturellement attendre du vers qui
- fert d'Epigraphe à fon difcours. Tout ,
dit- il , ſe réduit donc à un ſeul prin-
„ cipe , la vérité : à une ſeule loi , la
vérité ; quoi de plus ſimple & en mê-
,, me temps de plus naturel ! L'homme
de génie eſt imitateur ; ſes traits , fon
coloris , ſon ſtyle , ſon harmonie , ſes
gradations , ſes contraſtes , ſes nuan-
„ ces , tout doit être conforme à la belle
ود
ود
ود
ود
"
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ود nature qu'il prend pour modele; c'eſt-
,, a - dire , tout doit être vrai..... Dans
,, quelques détails que l'on entre ſur les
beaux arts , quelques loix que l'on
„ développe à leur égard, ſous quelque
point de vue qu'on les enviſage ; rien
n'eſt juſte , rien ne doit être admis ,
qu'autant qu'il découle de ce grand
„ principe , & qu'il s'y réunit comme au
centre commun."
و د
و د
و د
ود
M. Maret a fait enſuite l'Eloge de
M. Bouillet , Procureur Général de la
Chambre des Comtes , & Chancefier
de l'Académie , mort le 31 Août de l'année
précédente.
M. Bouillet joignoit aux talens , aux
connoiſſances qui caractériſent l'homme
de lettres eſtimable , les qualités qui font
l'homme aimable & vertueux.
M. Maret enviſage d'abord cet Académicien
, ſous le premier de ces deux
points de vue ; il prouve , par des détails
convaincants , que M. Bouillet avoit de
très- heureuſes diſpoſitions pour la Poéſie ,
& que ſi des études plus ſérieuſes , des
occupations plus graves lui euſſent permis
d'en profiter , elles lui auroient probablement
acquis un nom , comme Poëte,
Il établit enſuite les droits de M. Bouil-
4
MARS. 1777. 169
let à l'eſtime publique , comme Hiſtorien ,'
&comme Moraliſte , en donnant une notice
des Ouvrages qu'il a lus à l'Académie
, qui ſe ſont trouvés dans ſes portefeuilles
. Un des Ouvrages que M. Maret
fait connoître , a pour objet la politeſſe.
M. Bouillet y expoſe les devoirs de
l'homme poli , avec des développemens
perfuafifs , mais avec beaucoup de rigoriſme.
Auſſi M. Maret dit il: ,, Peut-
" être trouvera-t- on que M. Bouillet exa-
„ géroit les devoirs de l'homme poli ;
" mais il les traçoit d'après l'idée qu'il en
,, avoit conçue: il ſe peignoit dans ſon
Ouvrage , & fa conduite juſtifioit ce
„ rigoriſme , qu'on ſeroit tenté de lui
reprocher."
ود
"
C'eſt par cette tranſition que M. Maret
arrive à la ſeconde partie de ſon Discours
, où il expoſe les qualités morales
de l'Académicien qu'il s'étoit chargé de
faire connoître. Il ſe montre dans l'in-
و د
ود
térieur de ſa maiſon , comme dans les
„ cercles , dans le filence du cabinet com-
,, me ſur le tribunal où l'avoit placé la
و د
confiance du Monarque , toujours doux
,, toujours affable , toujours rigide obſer-
,, vateur des bienséances ,prévenant , em-
„ preſſé , bienfaiſant , reſpectant les
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
و د
وت
ود
,, moeurs , l'autorité, la religion; Magis-
" trat integre , mais ſenſible ; Citoyen
, zéle, parent aff ctueux , ami ardent ,
" homme de lettres aimable , Académicien
affidu , & qui , par ſes travaux &
ſa bienfaisance , par les qualités de fon
coeur & de fon eſprit , avoit mérité
," d'etre jugé digne d'entretenir dans une
ſociété d'hommes libres , une émula-
„ tion fans jaloufie , un amour de l'ordre
ſans intolérance , d'y remplir l'em-
; ploi de fon premier Officier , & d'être
honoré de l'éloge public. ود La féance a été terminée par des Stances
envoyées à l'Académie , par M. Baillot,
Suppléant au College.
ود
ود
ود
Ce jeune Poëte , qui a déjà été célébré
le jour où M. le Comte de Buffon
lut un Mémoire dans une Séance publique
de cette Académie , n'a pas cru
devoir échapper l'occaſion d'exprimer
les fentimens de la Patrie, à l'aſpect du
buſte du Pline François , nouvellement
placé dans le fallon des ſéances publiques ,
parmi ceux des grands hommes qui illustrent
la Bourgogne.
Il débute par une réflexion ſur l'injuſtice
ordinaire des hommes , qui n'élevent
des monumens à ceux qui ſe disMARS.
1777. 171
tinguent , qu'alors qu'il ne peuvent plus
jouir de leur gloire , & félicite ſa Patrie
de l'honneur qu'elle rend à M. de Buffon
vivant. On va détacher ici deux Stances ,
dans lesquelles M. Baillot caractériſe le
génie de cet eloquent Philofophe , & qui
feront juger de la maniere heureuſe dont
✓ ce jeune Poëte peint ce qu'il admire.
De ſa proſe la mélodie
Embellit juſqu'au moindre objet ,
Et ſa marche noble & hardie
S'agrandit avec ſon ſujet.....
D'abord douce & légere aurore ,
C'eſt un ciel pur qui ſe colore ,
Avant le jour, de feux naiſfants ;
Puis ardent foyer de lumiere
Elle accable notre paupiere
De ſes rayons éblouiſſants .
Dans les airs , d'une aile rapide
L'Aigle échappe à nos foibles yeux ;
Ainſi ce Génie intrépide
S'élance par délà les cieux.
Là, juftifiant ſon audace ,
Des mondes ſemés dans l'eſpace
Majestueux obſervateur ,
Il plane , & fa main ferme & füre
Deſſine à grands traits la nature
Sous les regards du Créateur.
177 MERCURE DE FRANCE
JOURNAL DE LECTURE.
DEs raiſons particulieres ES ont obligé
l'Éditeur du Journal de Lecture de retarder
, juſqu'à préſent , la livraiſon des trois
derniers numéros de la premiere année. On
ſe flatte de pouvoir les faire paroître encore
avant la fin du mois d'Avril. Un
nouveau Profpectus , où l'on rendra compte
des changemens que l'on ſe propoſe de
faire , & dans le plan&dans la forme de
l'Ouvrage , indiquera l'époque à laquelle
on pourra ſouſcrire pour la ſeconde année.
Les Souſcripteurs qui ont payé d'avance
cette ſeconde année , pourront ,
s'il le jugent à- propos , faire retirer leur
argent au Bureau où ils ont ſouſcrit.
(*) On trouve chez Rey Libraire à Amsterdam, les
XXI premiers Cahiers.
4
[ ARS. 1777- 173
1
!
AVIS concernant les Ecoles Vétérinaires.
3
PAARR une inconféquence aſſez ſinguliere
, quelques perſonnes occupées à déprimer
fans ceſſe les Ecoles -Royales Vétérinaires
de France , ont fait une forte
d'aveu de la réputation que ces Inſtitutions
ſe ſont acquiſe , en ſe donnant,
ſoit dans les Pays Etrangers , foit dans
les différentes Généralités du Royaume ,
les titres de Directeur & de Profeſſeur de
ces mêmes Ecoles. Elles ont fait plus :
elles ont délivré à pluſieurs Particuliers
des Certificats d'étude & de capacité , à
la faveur deſquels quelques - uns de ceuxci
ſe ſont annoncés , à la maniere des
Charlatans , dans les villes & les villages
, par des imprimés revêtus d'une approbation
prétendue de l'Ecole Vétérinaire
de Paris. D'autres , qui lui font
abſolument inconnus , ainſi qu'à celle
de Lyon , ont pris l'uniforme affecté aux
ſeu 3& véritables Eleves. Il en eſt encore ,
principalement dans des Pays hors de la
dom nation de S. M. qui , pour nuire
174 MERCURE DE FRANCE.
plus fûrement à un établiſſement dont
ils n'ont pas ſçu mettre à profit les instructions
, ont méchamment publié , notamment
ſur le Farcin , des principes
abſolument contraires aux idées qu'on
doit ſe former de cette maladie, Les
inſtitutions les plus utiles font celles qui ,
par une fatalité incompréhenſible , éprouvent
toujours le plus de contradictions :
mais il eſt eſſentiel de mettre un frein à
la licence , quand elle eſt portée trop loin ,
Les Directeurs & Profeſſeurs de Ecoles-
Royales Vétérinaires , qui ſe préparent
, d'ailleurs , à donner les preuves les
plus réelles & les plus incontestables
du bien opéré par les Artiſtes qu'ils ont
inſtruits & créés , ont été autoriſés fur
les juſtes repréſentations qu'ils ont faites
au Miniſtre , à prévenir le public qu'ils
n'y a que deux Ecoles Royales Vétérinaires
, ſous ſes ordres , l'une établie
à Lyon & l'autre à Paris ; que nul
particulier ne peut- être regardé comme
un Artiſte forti du ſein de ces Etablis
femens , s'il n'eſt muni ou d'un Certificat
ſigné par les Directeurs & viſé par le
Directeur Général , ou du brevet que
S. M. daigne accorder à ceux qui , en
ſe diftinguant dans le cours de leurs
MARS. 1777. 175
!
études , ſe font mis en état de ſervir utilement
leur patrie.
Signé , CHABERT , Inſpecteur-Général
des Etudes des Ecoles-Royales Vétérinaires
de France ; Directeur - Particulier
de celle de Paris. FLANDRIN , Directeur
Perpétuel de celle de Lyon.
LA
Ecole -Royale gratuite de Deſſin.
A diſtribution des fix Maîtriſes , grand
Prix & Prix de quartier de l'Ecole-Royale
gratuite de Deſſin , s'eſt faite dans la gale
rie de la Reine , aux Thuilleries , le 17
Janvier 1777 .
Monfieur le Noir, Préſident de ladite
Ecole , étant arrivé à 6 heures , accom
pagné de MM. les Adminiſtrateurs ; M.
Bachelier , Directeur , ouvrit la féance
par un diſcours , enfuite on procéda à la
diſtribution de 220 Prix , que le Magistrat
délivra aux Éleves : Savoir:
Grands Prix.
Le ſieur Navier , rempliſſant la place
d'Éleve , fondée à l'Ecole par M. le Prin176
MERCURE DE FRANCE.
ce de Montbarrey, ſe deſtinant pour la
Maçonnerie , a remporté le grand Prix
d'Architecture.
Le ſieur Préaux , rempliſſant la place
d'Éleve , fondée à l'Ecole par M. le Baron
de Juigné , fe deftinant pour la Maçonnerie
, a remporté le grand Prix de
Perſpective.
Le ſieur Richardon , rempliſſant la
place d'Éleve , fondée à l'École par M.
Bouret , ſe deſtinant pour la Maçonnerie
, a remporté le grand Prix de la Cou-'
pe des Pierres.
Le ſieur Laligant , rempliſſant la
place d'Éleve , fondée à l'École par M.
le Duc d'Harcourt , ſe deſtinant pour la
Maçonnerie , a remporté le grand Prix
de Mathématique.
Le ſieur Courtin , rempliſſant la place
d'Éleve , fondée à l'École par M. Gaviniés
, ſe deſtinant pour la Broderie , a
remporté le grand Prix de Figure.
Le ſieur Gautier , rempliſſant la place
d'Éleve , fondée à l'École par M. le Comte
d'Egmont , ſe deſtinant pour l'Orfeverie
, a remporté le grand prix d'Ornement.
Les Éleves couronnés , ont eu l'honneur
d'être embraſſés par le Magiſtrat ,
au
MARS. 1777 177.
au bruit des fanfares & des acclamations
du public.
Le Directeur a prononcé un Difcours
pour marquer ſa reconnoiſſance & celle
des Éleves , envers le Magiſtrat pro
tecteur & bienfaiteur de cet établiſſement.
SPECTACLE S.
OPERA.
D
L'ACADEMIE ROYALE DE MUSI
QUE continue de donner les repréſenta.
tions des Fragmens, compoſés de l'Acte
d'Eglé , & de celui de la Danse , des
Talens Lyriques , auxquels on a ajouté le
Devin du Village , ce dernier Acte a
été reçu avec tranſport. Le Public , plus
éclairé fur la Muſique , ſemble avoir
mieux ſenti , à cette repriſe , les rapports
heureux de la muſique avec les paroles
, qui ont été conçus à la fois par le
› même génie , ce qui fait un enſemble
parfait , que l'on trouve rarement dans
les compoſitions des plus habiles Maîtres.
:
M
173 MERCURE DE FRANCE.
On a remis fur ce Théâtre l'Iphigénie
en Aulide , de M. le Chevalier Gluck.
Mademoiselle Arnould a joué , avec
ſuccès , lé rôle d'Iphigénie. Les divertiſſemens
, compoſés par M. Noverre ,
furtout celui du ſecond acte , qui repréfente
les Jeux de la Grece , ont été applaudis.
Le rapprochement des Opéra
d'Orphée & Euridice , d'Alceste , d'Iphigénie
, joués preſqu'en même temps , a
donné lieu de remarquer que ce ſavant
Harmoniſte imprimoit à preſque toutes
ſes compoſitions , le même caractere ,
que fon harmonie avoit preſque les mêmes
formes , la même marche & les mêmes
effets ; mais ſon ſtyle eſt rapide ,
énergique , animé. M. le Chevalier
Gluck facrifie tout à la ſcene , s'arrête
rarement à moduler un air , & femble
préférer un récitatif relevé par des phrafes
très - courtes de modulation. C'eſt ce
ſyſtême , fans doute, qui lui a fait dire
ou qui a fait dire à ſes admirateurs , que
dans la compoſition il oublioit qu'il étoit
Muficien. >
MARS. 1777. 179
>
1
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François continuent
avec ſuccès les repréſentations de Zuma ,
Tragédie nouvelle de M. Lefevre. Nous
rétabliſſons ici les noms des perſonnages
de cette Piece , un peu confondus dans
le comte que nous en avons rendu , d'après
la premiere repréſentation.
Zuma , Princeſſe Péruvienne , par Mlle
Sainval l'aînée.
Azélie , fille de Zuma , par Mlle Sain
val cadette.
Zélifcar , jeune frere de Pizarre, par M.
Molé.
Pifarre , Chef des Eſpagnols , par M.
Larrive.
Un Officier Espagnol, par M. Dauberval.
Cette Tragédie annonce de grands
talents , beaucoup de ſenſibilité , de l'imagination
, les fentimens de la poëfie ,
& de la véritable éloquence ; enfin , l'art
d'exprimer & de faire parler aux paflions
M
180 MERCURE DE FRANCE.
leur langage. Les différents rôles de
cette piece font parfaitement rendus. Les
Acteurs y font les fideles interpretes du
Poëte.
On a donné , fur ce Théâtre , quelques
repréſentations de D. Japhet d'Armenie ,
Comédie bouffonne , en cinq actes en vers ,
par Scarron, Les folies , les extravangances
, les exagérations , tout ce qu'on peut
imaginer de plus ridicule , eſt raſſemblé
dans cette farce , & excite un rire convulfif
qui eſt dû au grotesque outré des
tableaux.
1
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné ,
le Mercredi 12 Février , une repréſentation
du Mort Marié , Comédie en deux
actes mêlée d'ariettes ; paroles de M.
Sédaine , muſique de M. Bianchi.
Le ſujet de cette Comédie eſt tiré d'un
Conte inféré dans le Mercure ; il offre
des ſituations plaiſantes. Deux foeurs
ont chacune leur Amant. L'aînée va
époufer un homme de robe , Lieutenant
Général de ſa ville ; la cadette aime ,
MARS.1777. 181
1
7
,
en ſecret , un jeune Officier qui eſt abfent.
Elle n'oſe déclarer ſon amour. Mais
ſon chagrin , dans un jour de fête , trahit
le ſecret de fon coeur. L'Officier
trompé par la reſſemblance des noms ,
& croyant que c'eſt ſa maîtreſſe qui doit
ſe marier , lui renvoie , avec mépris ,
ſes lettres que reçoit la foeur aînée ,
& proteſte qu'il va bientôt venir luimême
ſe venger d'un rival odieux.
Le Robin prend pour lui ces menaces
, & en fait des reproches à fon
Amante qui ſe juſtifie aiſement par
l'aveu que fa foeur lui fait de fon intrigue
amoureuſe. Dès lors le Robin
projette de faire tête à l'Officier , & de
le mystifier. Il communique ſon deſſein à
ſa famille , & fait préparer deux pistolets
, chargés ſeulement à poudre. En
effet , l'Officier arrive ; il rencontre le
Robin , qu'il croit fon rival. Il l'inſulte ,
& lui marque toutes fortes de dédains
pour ſa perſonne & fa profeſſion. Le
Robin lui répond avec fierté. La dispute
s'engage , ils ſe font un défi. Le
Robin va chercher ſes piſtolets , & dit
à l'Officier que le fort du combat étant
incertain , il lui donne la clef d'une
porte du jardin , pour s'échapper en cas
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
d'accident. L'Officier eſt étonné de cet
acte de bravoure & de générofité. Le
combat s'engage. Le Robin tombe ſous
le coup de piſtolet que tire l'Officier.
Celui-ci eſt alarmé d'avoir fait un meur.
tre. Il ſe ſauve. Alors le Robin ſe
releve & rit de la terreur de ſon antagoniſte.
Mais portant plus loin la plaifanterie
, il le fait arrêter , & amener
devant fon tribunal pour être interrogé.
Les parens , & l'amante ellemême
de l'Officier , déguisés en robes ,
font aſſemblés comme des Juges pour condamner
le meurtrier. Cet Officier paroît
& croit reconnoître , dans le Préſident ,
le Robin qu'il a tué. Il ne fait que penfer
de cette aventure. Enfin , le jugement
eſt prononcé ; on dit au criminel
d'en faire la lecture ; mais au lieu d'une
condamnation de mort , il voit avec
étonnement un contrat de mariage qui
l'unit à l'objet de ſes voeux. Alors tout
s'éclaircit . Le jeune homme reſte confus
de fa mépriſe & de ſon injustice :
il regarde cette aventure comme une
bonne leçon qui doit le corriger de fon
étourderie.
Cette Piece a paru avoir des longueurs
& des détails qui lui ont fait du tort, &
qu'il ſembloit facile de corriger. La
MARS. 1777- 183
muſique n'eſt point ſans mérite ; elle
annonce du talent & des connoiſſances ,
mais elle n'a pas été trouvée toujours
faite pour les paroles , & pour les ſituations
. M. & Madame Trial, Madame
Billioni , M. Julien , Madame Moulinghen
, & M. Meunier ont joué les principaux
rôles.
Le Mardi 18 Février, on a donné à ce
Théâtre Arlequin Esprit Folet , Comédie
Italienne en trois actes , dans laquelle le
fieur Bigotini a débuté par le rôle d'Arlequin.
Cette Piece eſt une intrigue à l'Italienne
; dans laquelle Arlequin reçoit d'un
Génie le pouvoir de ſe métamorphofer
toutes les fois que fon zele pour ſervir les
amours de ſon Maître , l'expoſe à des dangers.
Ses métamorphoſes ſont très - nombreuſes
& très - ſurprenantes. Le ſieur
Bigotini eſt admiré par la variété de ſes
changemens , par la promptitude & l'adreſſe
avec laquelle il les exécute , par le
contraſte qu'il met dans ſes différens rôles
, & par les divers talens qu'il développe.
Cet Acteur chante , d'une maniere
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
fort plaiſante , des airs de ſa compoſitio.
Son jeu eſt vif, plaiſant , ſpirituel. 1
n'a pas la grace & la foupleſſe des mouvemens
de M. Carlin , mais il entend bien
la ſcene , & il la varie avec beaucoup d'intelligence.
Aux talens d'un Arlequin ,
il joint ceux d'un Muſicien , d'un Chanteur
, d'un Machiniſte , & même d'un
Compoſiteur de pieces Italiennes. Car
dans cette Piece de ſon début , tout eſt
de fa compoſition ; Comédie , Muſique ,
Machines , Décorations. Il a été fort
applaudi , & ce qui fait fon éloge , il
amuſe & fait beaucoup rire les ſpectateurs.
!
DÉBUT.
Le Mercredi 29 Février , le ſieur Bognioli
, qui a joué ci - devant dans la Tragédie
& la Comédie , au Théâtre François
, qui depuis a joué dans les Provinces
, & au Cap - François , a débuté fur
le Théâtre Italien , par le rôle du Déferteur,
dans la piece de ce nom.
tinué fon début par les rôles de Lubin , du
Sorcier , &c .
Il a con-
Cet Acteur a beaucoup de jeu , '&
d'intelligence. Cependant , l'on defireroit
que prenant des rôles de muſique ,
1
MARS. 1777. 185
il parvînt à étendre & à fortifier ſa voix ,
& qu'il mît plus d'aſſurance dans fon
chant. C'eſt l'ouvrage , en partie , de
l'exercice , de l'étude & de la confiance.
Réflexions fur la Science Economique.
LOR LORSQUE les hommes ont fait quelques découvertes
importantes , ſoit dans l'ordre phyſique , foit dans l'ordre
moral , il s'eſt preſque toujours trouvé des Enthouſiaſtes
qui en ont exagéré l'utilité , & des Détracteurs injuftes
qui l'ont trop déprimé. D'un côté , la vanité d'en être
les promoteurs ; de l'autre la jalouſie d'avoir été prévenus
, ont également emporté au- delà du but , & ce but
eſt la vérité. Telle eſt la marche du coeur humain.
Ariftote , après avoir été pendant des ſiecles le Monarque
abfolu du monde philoſophique , eſt tombé dans
un difcrédit qu'il ne méritoit pas . Ce n'eſt que depuis
peu qu'on l'a apprécié à ſa juſte valeur.
Descartes n'a- t- il pas ſubi à-peu-près le même ſort ?
Dans l'ordre phyſique , l'antimoine a eu des Partiſans
outrés & des Adverſaires opiniatres. Les uns ont pré.
tendu en faire une médecine univerſelle : d'autres foutenoient
qu'il ne pouvoit être qu'un poiſon pernicieux.
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
Mais , dans un genre bien ſupérieur , la Religion n'at-
elle pas eu ſes fanatiques & ſes persécuteurs ; Peu contens
de la ſublime perfection de l'Evangile , combien
d'Hérétiques ont voulu enchérir fur elle , tandis que la
pureté de ſa morale ne paroiſſoit aux yeux des autres
qu'une belle chimere ? Ses persécuteurs ſont connus de
tout le monde , ſes fanatiques font en grand nombre.
Les Guoſtiques veulent s'élever à la plus haute ſpiritualité
, & tombent dans les déſordres les plus bas .
Les Montaniſtes ajoutent aux obſervances de l'Eglife ,
des pratiques bien plus ſéveres encore : ils donnent dans
l'enthousiasme & finiſſent par le ridicule.
La ſcience économique qui vient de paroître , n'a- t-elle
pas déjà éprouvé les mêmes viciſſitudes ? Annoncée par
Jes uns comme la légiſlatrice de l'Univers , comme la
ſuprême évidence qui doit ſubjuguer tous les eſprits ,
elle a été mépriſée par les autres comme un tiſſu d'abfurdités
, & perfécutée comme un ſyſteme dangereux ;
mais ne peut-on pas la ramener à un ſentiment plus
equitable , qui réusiſſe les bons eſprits ? Eſſayons de
prévenir le jugement de la poſtérité, Egalement éloignée
des préventions appoſées , ſans jalouſie , elle n'a
d'autre intérêt que celui de la vérité,
Les trois pivots du gouvernement économique , font
la propriété , la fûreté , la liberté. C'eſt à l'autorité
tutélaire à les maintenir. Les vraies propriétés n'exiſtent
que dant un Etat Agricole : car la terre , fécondée par
MARS.1777. 187
>
le travail de l'homme , eſt la premiere ſource des richeffes
, & l'échange en premiere main eſt la feconde,
Le commerce les fait circuler , & l'induſtrie donne aux
productions de nouvelles formes. Mais le commerce
n'eſt point la ſource des richeſſes ; il ne fait que les mettte
en mouvement. Il eſt néceſſaire , il eſt utile , mais les
frais qu'il occaſionne n'en font pas moins des frais onéreux
, & d'autant plus onéreux , qu'il s'étend plus loin.
L'induſtrie donne des formes ; mais elle n'ajoute rien ,
ne produit rien . il faut qu'elle soit payée , & elle ne
peut l'être que par les richeſſes de la terre , puiſqu'elles
font les ſeules qui exiftent.
Le profit que peuvent faire les Agens de l'induſtrie &
du commerce ,par de la ſubſiſtance due à leurs travaux,
n'eſt que pour eux , ce n'eſt point une richeſſe pour
l'enſemble de la ſociété , c'eſt une charge. Ce n'eft que
dans les Etats qui ſubſiſtent uniquement du commerce
&de l'induſtrie , qu'on peut aſſcoir le revenu public fur
leurs profits ; mais ce revenu eſt précaire , incertain
comme le métier de ceux qui le payent. La fortune
d'un Commerçant , d'un Manufacturier ; eſt de tous les
Pays , il peut la tranſporter par-tout , il peut échapper à
'impột : il n'eſt pas même poſſible de l'aſſujétir à un
impôt fixe & régulier. Il n'en eſt pas ainſi du propriétaire
de terres; ſon fond eſt ſous la main du Gouvernement
, il ne peut lui échapper : c'eſt donc ce Propriétaire
qui doit payer les chatges de l'Etat , il ſeroit injuſte
& mal- adroit d'impoſer le Fermier. S'il eſt aſſujéti
à un taxe invariable , il ne manquera pas de larejeter
>
188 MERCURE DE FRANCE.
fur le Propriétaire. Si le beſoin du moment le charge
d'impôts imprévus , il ne peut , à la vérité , les rejeter
fur le Propriétaire , parce qu'il eft lié par fon bail ; mais
fes avances de culture en ſouffriront , & ce font fur-tout
ces avances qu'il faut reſpecter. Ce font les avances
du Cultivateur qui décident du fort de l'agriculture , du
Tevenu ou produit net qu'elle procure annuellement .
Entamez ſes avances , la récolte diminuera en proportion
; le Fermier fera d'abord endetté , bientôt ruiné , &
les terres demeureront en friche . L'impôt établi ſur les
Propriétaires , doit être proportionné au produit de leurs
baex ; ils ont auffi leurs avances à faire : on les appelle
foncieres , & elles doivent être autant reſpectées que
celles du Fermier. Le furplus de leurs avances & de leur
dépenſe légitime appartient à l'Etat ; c'eſt ce qui forme
le revenu public. Envain vous l'établiriez ſur le com.
merce ou fur l'induſtrie ; run & l'autre fauroient bien
en rejeter le montant fur les gens qui les emploient ,
c'est-à- dire , en derniere analyſe , ſur les Propriétaires .
De la néceſſité de reſpecter les avances de la culture ,
découle infailliblement celle d'accorder à ſes Agens la
liberté pleine & entiere de vendre leurs productions.
Toure gêne à cet égard ſeroit une atteinte portée au
remplacement de leurs avances . Il n'eſt pas moins néceffaite
d'accorder la même liberté au commerce & à
l'induftrie ; les entraves que vous leur donneriez ſeroient
un tort évident que vous leur feriez , & , par contre
coup , à l'agriculture.
Voilà la marche du gouvernement économique. Sous
fes loix tout est également libre , & la liberté n'a d'auMARS.
1777- 182
)
tres bornes que le préjudice d'un tiers. Le commerce
vole ſans obſtacles d'un pôle à l'autre, l'induſtrie n'a
point d'entraves ; la culture eſt aſſurée , & le revenu
public eft invariable dans la proportion , avec le revenu
qui fait ſa baſe. Tous les hommes font freres; plus de
prohibition , plus de taxes , plus de privileges exclufifs ,
plus d'arbitraire dans la fixation de l'impôt. Le luxe
ne ſera plus que la dépenſe qui entame les avances des
Propriétaires de la culture , du commerce ou de l'induſtrie
; le faſte même le plus outré (s'il peut- être contenu
dans ces bornes) n'intervertira point l'ordre des
dépenſes de la ſociété. Il ne ſera dangereux que par le
mauvais exemple; ce ſera l'abus de l'opulence, ou plutôt
un défaut d'économie. Si l'économie étoit bien entendue
, elle ne devroit jamais ſe laſſer de porter aux
avances l'excédent d'un néceſſaire honnête ; c'eſt alors
qu'elle ſeroit la bienfaitrice de l'humanité.
Telle eſt l'eſquiſſe de la ſcience économique. Si elle
ſe fût bornée à prouver ſes principes , à en tirer clairement
toutes les conféquences qui en réſultent , à expoſer
, d'après elles , tous les détails de l'adminiſtration ,
peut- être ſes ſuccès euſſent-ils été auſſi brillans qu'ils ont
été médiocres ; mais elle s'eſt enveloppée dans une
myſtérieuſe obſcurité ; elle a adopté un langage barbare.
Loin de ſimplifier ſon ſyſtême , de le mettre à portée
de tous les eſprits , elle a prononce des oracles ,
qu'on auroit pu croire fortis de l'antre de Trophonius.
Elle auroit dû rapprocher ſes expreßions des idées reçues
; elle s'eſt ſervie au contraire d'un ſtyle inoui dans
le dix - huitieme ſiecle. Ses énigmes ont été expliquées
190 MERCURE DE FRANCE.
par des énigmes encore plus obfcures ; l'enthouſiaſme
s'en est mêlé , & le ton de prophétie. Les Sectateurs
de la ſcience ont cru voir l'Univers tomber à fes pieds.
Déjà ils étoient heureux du bonheur qu'ils penſoient
avoir procuré au monde. Comment réſiſter à l'impul
fion de fon véritable intérêt ? Comment ne le pas préférer
à celui du moment ? Pourroit-on s'aveugler ſur des
vérités auſſi importantes que neuves , auſſi démontrées
que le calcul le plus rigoureux ? Dès ce moment ils font
accouchés du fantome de l'évidence , c'eſt elle qui régira
le monde , ce ſera le deſpote univerſel. Les législateurs
& les exécuteurs des loix ne feront plus que les orga
nes de fes volontés ſuprêmes. Les paffions ſe tairont
devant elle. Plus de conquérans , plus d'ambitieux ,
plus de prodigues , plus d'avares. L'évidence n'aura
qu'a paroître , toutes les fantaisies , tous les caprices ,
toutes les animoſités, l'amour effréné du luxe , de l'indépendance
, tous les intérêts du moment fuiront devant
elle. Comment réſiſter à fon pouvoir? Elle eft armée
d'un hyérogliphe ſacré ; c'eſt la tête de Méduſe ſur
l'égide de Pallas. On ſent que je veux parler du tableau
économique. Je crois l'avoir entendu; c'eſt ſe vanter
peut -être , ce fera bien pis d'ofer l'apprécier.
Le tableau économique est une formule arithmérique ,
qui repréſente l'effet des dégradations que cauſent à l'agriculture
les atteintes qu'on porte à ſes avances ; mais
elle a un vice inévitable à toute formule de calcul ,
c'eſt qu'en répréſentant les cauſes qui dégradent , elle
ne peut tenir compte de celles qui diminuent , fufpenMARS.
1777 191
>
dent , arrêtent les cauſes de dépériſſement. Je n'en citerai
qu'un exemple. Quand on a défendu en France
la culture du tabac , fans doute qu'on a fait un tort
conſidérable à la Nation : mais les terres qui le produi
foient ne font pas toutes reſtées en friche ; & i les
grains qu'on y a ſemés n'avoient pas autant de valeur
que le tabac , ils en avoient pourtant une. Ce font ces
compenfations dans toutes les branches de l'adminiſtra
tion viciées , que tableau ne peut calculer , & c'eſt - la
la fource des mécomptes énormes qu'il a occaſionnés.
A en croire ceux qui ont fait jouer cette machine myſtérieuſe
toutes les Nations de l'Univers (la Chine
fans doute exceptée , puiſque le deſpotiſme légal y regne)
toutes les Nations , disje , ſeroient réduites à
vivre des fruits ſpontanés de la terree ,, & la France fur
tout , où les vices du Gouvernement ſont plus anciens
qu'ailleurs , devroit être depuis long-temps plongée dans
une décadence totale. Cependant les faits parlent , &
de bons eſprits ne veulent pas ouvrir les yeux ſur les
etreurs où les entraîne un calcul rigoureux. N'en ſeroit-
il pas du tableau économique comme du fyllogifme ,
dont la découverte fait beaucoup d'honneur à Ariftote,
mais qui eſt une ſource de mauvais raiſonnemens , com
me le tableau l'eſt de mauvais calculs . Il me ſemble
que ce n'eſt pas trop dégrader l'inventeur du tableau ,
que de l'afſſocier au Coryphée de la philofophie.
Mais on ne peut guere ſe rendre auſſi facile fur la
prééminence que les Economiſtes ont voulu donner à
l'ordre phyſique ſur l'ordre moral ; il en naftroit des
conféquences qu'ils feroient les premiers à défavouer.
192 MERCURE DE FRANCE.
L'ordre phyſique fuffit fans doute pour arrêter les crimes
qui préjudicient à la ſociété; mais c'eſt à l'ordre moral
ſeul, qu'il appartient de régler le coeur de l'homme , &
de purifier les vertus juſques dans leurs fources . C'eſt
l'ordre moral qui eſt la baſe de l'ordre phyſique : c'eſt
au premier qu'on doit attribuer la primogéniture & la
prééminence.
Mais un tort plus effentiel dont on doit accuſer les
Economiſtes , parce qu'il influe ſur la pratique , c'eſt.
l'abus qu'ils ont fait de l'excellent principe de la liber
té, c'eſt qu'ils l'ont appliqué au commerce des grains ,
dans l'état de médiocrité où eſt l'agriculture chez nous ,
& chez les Peuples auxquels nous fommes unis par le
commerce. Oui , fans doute , la liberté devroit être
le lien commun de toutes les Nations , elle devroit faire
leur bonheur mutuel ; mais dans le défordre où font les
Gouvernemens , la liberté peut devenir un préfent funefte.
Avant de la proner aufli hautement , de vouloir
la rendre indéfinie , relativement aux chofes du premier
beſoin , il falloit prouver que les Pays avec lesquels nous
fommes en relation de commerce , produiſent , chaque
année , affez de bled pour nourrir leurs habitans ; car
enfin , quel Monarque ofera permettre à ſes ſujets de
ſe défaire de leurs ſubſiſtances , s'ils ne font pas aſſurés
de les remplacer ? Envain dira - t - on qu'elles s'arrêtent
d'elles -mêmes . Non , cela n'eſt point vrai . Si le hafard
place un Royaume , médiocrement pourvu , à côté
d'un autre qui ſera dans la difette , mais qui aura un
numéraire conſidérable , alors le vuide ſera prompt &
le remplacement lent. Des milliers d'hommes feront
les
1
MARS.
1777 193
>
L
}
les victimes d'une liberté illimitée . Qu'on lui donne
donc des bornes à cette patrone du genre humain , jusqu'à
ce que nous ſoyons digues de la poſſéder toute
entiere. Quand la culture ſera arrivée à fon point de
perfection , quand les correſpondances feront établies par
terre & par eau chez tous les Peuples ; quand l'impôt
fera unique & territorial , quand enfin le gouvernement
économique aura réformé tous les autres abus & que
Pinfluence de ſa ſageſſe ſe ſera fait ſentir , c'eſt alors
qu'il faudra étendre aux alimens de premiere néceſſité ,
la liberté déja accordée à tout le reſte.
Voilà , fi je ne me trompe , le vrai point auquel il
faut ramener les jugemens qu'on a porté fur la ſcience
économique. C'eſt par ce ſage milieu qu'elle fera le
bonheur de nos neveux. On l'a tournée en ridicule ;
c'eſt la raiſon des fots : mais perſonne ne l'a combattue
de front. On n'a point détruit ſes principes: on eſt
même affez convenu de ſes conféquences.- Beaucoup de
bons eſprits s'en font rapprochés , ſans trop ofer ſe
l'avouer à eux - mêmes. Dans bien d'excellens écrits ,
en ſe moquant des Economiſtes , on a preſque adopté
leurs fentimens .
Rendons donc aux inventeurs & aux promoteurs de
la ſcience le tribut qui leur eſt dû. Ils ont tiré du
néant de grandes vérités , ils ont démarqué des erreurs
dont les plus grands politiques faiſoient la régie de leur
conduite par exemple , la préférence des manufactures
fur l'agriculture . Ils ont aimé le vrai ; ils ont eu le
courage de le publier. Jamais leurs écrits n'ont reſpiré
que la bienfaiſance & l'efprit de patriotiſme. S'il y
N
194 MERCURE DE FRANCE.
a eu quelques ombres à ce tableau , c'eſt que le ta
bleau de l'Univers même a ſes ombres,
Faiſons donc des voeux pour que les avantages d'une
découverte fi importante ne nous foient pas ravis , par
les torts bien excufables de ceux qui l'ont publié.
Par un Abonné au Mercure.
TS. ART
GRAVURES.
I.
Marche de Sylene , Eſtampe d'environ 18
pouces de large ſur 15 de haut, gravée
par M. de Launay , de l'Académie
Royale de Peinture , d'après le Ta
bleau de P. P. Rubens , Prix 8 livres :
A Paris , chez de Launay , Graveur du
Roi , rue de la Bucherie , la portecochere
après la rue des Rats.
N reconnoît aisément le bon-homme
Sylene à ſa corpulence épaiſſe , à
fa couronne de lierre , à fon air joyeux
& content ; il eſt moitié ivre ; deux
MARS. 1777 195
Satyres le ſoutiennent: un troiſieme joue
de la double flûte, tandis qu'une Bacchante
exprime , avec ſes mains , ſur le
pere nourricier de Bacchus , des grappes
de raiſin. Un Faune qui fuit cette marche
, fait ſes efforts pour embraſſer une
femme , ſymbole de la luxure , qui accompagne
ordinairement l'ivreſſe Une
chevre & des enfans portant des raiſins ,
enrichiſſent cette ſcene bachique , dont
la gravure fait honneur à M. de Laus
nay: Les travaux de ſon burin ſont bien
empâtés; il y a dans l'enſemble , de l'harmonie
& un ſentiment de couleur qui décele
l'Artiſte intelligent.
11.
Deux Estampes Allégoriques , faiſant pen-
-dant , d'environ 12 pouces de haut , fur
9 de large , gravées par Louiſe Masfard
, & dédiées à Madame la Duchesſe
de Chartres. Prix 3 liv. chaque Estampe.
A Paris , chez Alibert , dans
le jardin du Palais Royal.
La premiere de ces deux Eſtampes rea
préſente Henri IV. & fa Majeſté Louis
XVI, accompagnés du Génie de la Fran
N
196 MERCURE DE FRANCE.
се. On lit au bas ces quatre vers de
Henri IV à Louis XVI.
Ami de la ſageſſe & de la vérité .
Tu chéris les vertus & crains la flatterie;
Perfévere , mon fils , chaque inſtant de ta vie.
Eft un pas que tu fais vers l'immortalité.
La ſeconde Eſtampe nous fait voir
l'Impératrice - Reine , qui adreſſe ces paroles
à ſon Auguſte fille , que la France ,
ici perſonnifiée , eſt prête à recevoir entre
fes bras.
T
Seche tes pleurs , ma fille , en toi montre à la France ,
Et la mere du Peuple & l'épouse du Roi.
Pour adoucir les maux que m'offre ton abfence ,
Le bruit de tes vertus parviendra juſqu'à moi.
Différens acceſſoires ornent ces deux
ſcenes intéreſſantes , que l'Artiſte a rendues
avec un burin fini & foigné.
III.
Le Loup Berger , & le Lion malade , deux
Estampes en pendant , d'environ 8
pouces de large , ſur 6 de haut; graMARS.
1777 197
2
vées dans la maniere du deſſin au
crayon rouge & noir , par M. Demarteau
, Graveur. Prix 1. liv. 5 f
chaque Eſtampe. A Paris , chez Demarceau
, Graveur , rue de la Pelleterie
, à la Cloche.
On diſtribue à la même adreſſe , dans
le même genre de gravure , & dans le
même format , deux autres Eſtampes
faiſant pendant ; l'une repréſentant un
enfant qui s'amuſe à faire voler un oiſeau
attaché à un fil , d'après M. Huet ;
& l'autre deux enfans , dont l'un dort :
d'après M. Boucher. Prix I liv. 5 f. chaque
Eftampe.
M. Demarteau vient auſſi de publier ,
d'après le même Maître , une très - jolie
étude de jeunes filles , gravée dans la
maniere du deſſin au crayon rouge &
noir , rehauffé de blanc , fur papier
teinté. Prix I liv. 10 f. Cette derniere
Eſtampe , d'environ 10 pouces de haut ,
fur 7 de large , eſt ſous le No. 563 , de
l'oeuvre de feu M. Demarteau , qui a
laiſſé le fonds de toutes ſes planches à
M. Demarteau , ſon neveu. Ce jeune
Artiſte a déjà donné bien des preuves de
ſes talens dans le genre de gravure de fon
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
oncle. Nous pouvons même ajouter ici
que cet oncle , depuis pluſieurs années ,
avoit entierement confié à ſon neveu &
à fon éleve , le ſoin de foutenir, d'aug.
menter même ſa réputation dans le genre
de gravure qu'il avoit adopté & beau
coup perfectionné.
I V.
Tableaux Topographiques , Pittorefques
Phyſiques , Hiſtoriques , Moraux , Politiques
, Littéraires de la Suiffe &
de l'Italie , ornés de 1200 Eſtampes ,
gravées par les meilleurs Graveurs
d'après les deſſins de MM. Robert ,
Périgon , Fragonard , Paris , Poyet ,
Raymond , le Barbier , Barthélemy ,
Menageot , le May , Houel , &c. &
des plus habiles Maître de l'Italie. A
Paris , chez Née & Maſquelier , Graveurs
, rue des Francs-Bourgeois , près
la Place S. Michel , Ruault , Libraire ,
rue de la Harpe. A Londres , la Société
Typographique , rue S. Yames :
Lyde , Libraire , dans le Strand , &
chez les principaux Libraires de l'Europe
, 1777 , avec approbation ,
privilege du Roi.
&
MARS. 1777. 199
Nous rendrons un compte détaillé de
cet ouvrage, un des plus importants qui
aient été annoncés dans ce ſiecle. On ſe
propoſe , comme on voit par le titre , de
faire connoître la Suiſſe & l'Italie ſous
tous leurs aſpects ; l'Edition ſera ſuperbe,
imprimée ſur beau papier , & ornée
de gravures précieuſes en tout genre.
L'Ouvrage ſera diviſé en fix volumes ,
grand in fol. Le premier contiendra la
Suiſſe; le ſecond & le troiſieme , Rome
&les Etats du Pape. Le quatrieme , Naples
& une partie de fon Royaume. Le
cinquieme , la Toſcane , les États de Lucques
, ceux de Génes , de Modene &
de Parme. Le ſixieme , les États de Veniſe
, le Duché de Milan , les autres
États de l'Empereur dans l'Italie, le Piémont
& la Savoie; il y a 200 Eſtampes
par volume.
Ces Eſtampes ſe diſtribueront fix par
fix, de mois en mois , & l'on ſe flatte
d'en pouvoir donner un nombre plus conſidérable
avant peu , afin que chaque volume
ſoit complet en dix- huit mois. Le
prix de chaque Eſtampe ſera de trente ſols
pour les ſouſcriptions , & de quarante fols
pour ceux qui n'auront point ſouſcrit.
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
A la derniere livraiſon des Eſtampes
de chaque volume , le texte ſe diſtribuera
gratis.
Les Amateurs qui deſireront voir quelques
- uns des deffins deſtinés à cet Ouvrage
, pourront ſe tranſporter chez les Graveurs
ci- deſſus indiqués ; il ſe feront un
plaifir de fatisfaire leur curiofité.
On peut foufcrire pour cet Ouvrage ,
dans les Provinces , chez les principaux
Libraires.
La premiere livraiſon des Eſtampes
que nous avons ſous les yeux , atteſte les
ſoins donnés à cette entrepriſe , & les
talens des Artiſtes qui y font employés .
Ces fix premieres Eſtampes ſont des vues
dé Suiffe , gravées avec tout l'eſprit ,
tout le goût , tout l'effet que l'on peut
defirer.
Cette premiere livraiſon du mois de
Janvier , s'eſt faite chez les ſieurs Née &
Maſquelier , chez leſquels on foufcrit
actuellement , & qui font chargés de distribuer
dans Paris , & de faire parvenir
en Province , franches de port , les fuites
d'Eſtampes à l'adreſſe de chaque Souscripteur.
Les perſonnes qui voudront envoyer
MARS..
1777. ΣΟΓ
>
des Mémoires relatifs à cet Ouvrage ,
font priées de les leur adreſſer.
On fera libre de ne ſouſcrire que pour
un volume , deux , trois , quatre , &c.
On trouvera dans chaque volume du
texte , une table qui indiquera les endroits
où les Eſtampes doivent être placées . La
ſouſcription ne fera ouverte que juſqu'au
premier Avril 1777 .
MUSIQUE.
I.
PIECES D'ORGUES ; Hymnes en fi
Majeur , dediées à Madame de Schodt , Abbefle
de l'Abbaye Royale de Woiſtyne ,
en Flandre , compoſée par M. Benaut ,
Maîre de Clavecin. Prix 36 fols , chez
l'Auteur , rue Dauphine , la 3º porte- cochere
en entrant par le pont - Neuf, &
aux adreſſes ordinaires .
On trouve aux mêmes adreſſes , &
du même Compoſiteur , O filii & filiæ ,
avec neuf variations arrangées pour l'Org
gue. Prix 36 fols .
N5
202 MERCURE DE FRANCE,
II.
Quatre Sonates pourle Clavecin , avec
accompagnement d'un violon , dédiées à
Madame d'Argenville , la jeune , par M.
Edelmann. OEuvre V3; ſe vend chez
Auteur , rue du Temple , chez M. d'Argenville
, Maître des Comptes.
III.
Six Duo pour deux violons , compofés
par C. F. Leſcot , Muſicien de la
Comédie Italienne. Prix 7 liv. 4 ſols.
A Paris , chez l'Auteur , rue du Rempart
Saint- Honoré , maiſon de M. Boulanger
, Marchand de Bas , vis - à- vis la
rue S. Nicaife. Le ſieur Huguet , rue
Pavée S. Sauveur , maiſon de M. le Roi ,
Banquer , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique,
I V.
Concertino per violino principale due violini
, due flauti, due corni , alto viola&
baſſo , del Signor Ulric Schmitte , ordinario
dicapilladi. Mayence. 3 liv. 12 ſols. mis
au jour& gravé par Madame Tarade. APa-
1
MARS. 1777. 203
:
ris , chez Madame Tarade , Marchande
de Muſique , rue Coquilliere , à la Lyre
d'Orphée , & aux adreſſes ordinaires.
On trouve aux mêmes adreſſes & du
même Compoſiteur , Sei quartetti per due
violini , alto viola & baſſo . OEuvre I.
Prix 9 fols.
V.
La vieille Coquette : air comique , avec
accompagnement de forté-piano , par M.
Albaneſe , Muſicien du Roi. A Paris ,
au Bureau du Journal de Muſique , rue
Montmartre , vis - à - vis celle des Vieux-
Auguſtins , & aux adreſſes ordinaires ,
prix 24 fols.
On trouve aux mêmes adreſſes , & du
même Compoſiteur , Réponse au billet
d'invitation de Madame T ***. Prix
24 fols.
V I.
Concerto pour le clavecin ou le pianoforte
, avec accompagnement de deux
violons , alto , baſſe & cor ad libitum ,
dédie à M. de Vermonet fils , Fermier
des Domaines du Roi , par R. J. Dreux.
204 MERCURE DE FRANCE.
prix 4 liv. f. 4. A Paris , chez l'Auteur ,
Tue 3: Avoie , la deuxieme porte cochere
au-deſſus de la rue des Blanc Manteaux ,
& aux adreffes ordinaires.
VII.
Sonates en trio pour le clavecin ou le
piano , un violon & un alto , dédiées
à Maderrifelle de Franclien , par M.
Tapray , Maître de Clavecin. OEuvre
IVe Pox 6 liv. A paris, chez l'Auteur ,
rue des Deux-Portes S, Sauveur , près
la rue Thevenot , & aux adreſſes ordinaires.
La réputation de cet habile Maître ,
le fuccès des Ouvrages qu'il a déjà publiés
en ce genre, foffiroient pour faire
rechercher avec empreſſement ces fonates
; mais nous devons dire qu'il s'eſt
furoaffé dans les nouvelles compofitions
que nous aunorçons , & qu'il a ſu al ,
lier le chant le plus agréable , les modulations
les pius heureuſes , & les motifs
les plus neufs & les plus piquants , à
une harmonie favante & pleine deffets.
MARS . 1777. 205
VIII .
V. Recueil d'Arrietes , d'Opéra Comiques
, & autres , avec accompagnement
de guittarre , menuets , Allemandes , &
autres airs connus pour la guittarre ſeule,
par M. Tiffier , de l'Académie Royale de
Muſique. OEuvre Xe. Prix 4 liv 4 fols. A
Paris , chez l'Auteur , rue S. Honoré ,
près l'Oratoire , à la Gerbe d'or ; le Marchand,
à la Salle de l'Opéra , & aux adres,
ſes ordinaires de Muſique. A Verſailles ,
chez Blaizot , rue Satory.
I X.
Methode de Guittarre , pour apprendre
ſeul à jouer de cet jeffrument, ſur les
principes de M. Parouart fils , par M.
Corbelin, fon éleve. Prix 18 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , Place S. Michel , maifon
du Chandelier , au Cabinet Litté
raire , Pont Notre - Dame , chez le fleur
la Fleche , Marchand de Tabac , fur le
Pont-Neuf , au No. 6. A Verſailles , chez
Blaizot , rue Satory , & aux adreſſes or..
dinaires de Muſique. :
206 MERCURE DE FRANCE.
Six Quartetti pour deux violons , alto
&violoncelle , par M. Jadin. OEuvre I.
A Bruxelles , chez MM. Van - Ypen &
Pris. A Paris , chez M. Cornouaille , &
au Bureau du Journal de Muſique , rue
Montmartre , vis - à- vis celle des Vieux
Auguſtins. Prix 9 liv.
-La premiere partie du ſecond , du qua
trieme & du fixieme de ces Quatuor ,
peut convenir également au violon & à
la flûte.
XI.
Dialogue Pastoral , avec accompagnement
de baſſe , par le même , à la même
adreſſe. Prix 12 f.
L
BIENFAISANCE.
I.
Manufacture des Bas de foie à Ni
mes , éprouve dans ce moment une inaction
caufée par l'engorgement d'une des
ARS.
1777. 207
principales branches de fa conſommation.
Cette ceſſation de travail , jointe à la rigueur
de l'hiver , met un grand nombre
d'Ouvriers hors d'état de ſe procurer des
-ſubſiſtances . M. de Bec- de Lievre, Evê
que de Nîmes , touché de la ſituationde
cette claſſe de Citoyens utiles , s'eſt hâté
de venir à leur fecours. Ayant fait affembler
les principaux Fabricans , il les a
engagés à ouvrir parmi eux, une ſouſcription
pour ſecourir leurs Ouvriers indigens
, juſqu'à ce que le retour d'une ſaiſon
plus tempérée & le réveil du commerce
leur fourniffent les moyens de vivre de
leur travail : il a voulu ſouſcrire lui-même
pour une ſomme qui excede la moitié
de celle qui a été jugée neceſſaire pour asfurer
la ſubſiſtance des malheureux Ou
vriers pendant cette criſe facheuſe. Ce
Prélat vertueux & ſenſible , a ſouvent fignalé
ſa bienfaiſance , par des traits d'autant
plus louables , qu'il a toujours foin
de les envelopper de l'humilité Chrétienne.
Tout récemment , il a fait cons
truire , à ſes frais , une Eglife Paroiffiale
, dont la dépenſe d'environ cent mille
livres , auroit été à la charge de la ville
de Nîmes.
208 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Un enfant d'environ 9 ans , s'arrêta ,
il y a quelque temps , à Vienne , devant
le caroſſe de l'Empereur ,& lui dit: ,, Sire ,
,, je n'ai jamais mendié ; mais ma mere
ود
ود
ود
ود
ſe meurt ; pour avoir un Médecin il
faut un florin : nous n'avons point de
florin .... Ah ! fi V. M. me donnoit
un florin , que nous ferions heureux ! "
L'Empereur s'étant informé du nom &
de la demeure de la malade , l'enfant fatisfit
à ces questions , & ſe jetant à genoux
, ajouta que c'étoit la premiere &
la derniere fois qu'on le voyoit mendier.
Le Monarque lui ayant donné un florin ,
l'enfant difparut auſſi - tôt. Cependant
l'Empereur s'enveloppe du manteau d'un
de fes gens , & fe rend chez la malade ,
qui le prenant pour un Médecin , lui fait
le detail de ſa maladie , & lui indiquant
le mémoire & le papier de fon fils , le prie
de lui faire la recette convenable à ſa guérifon
; l'Empereur écrit l'ordonnance , la
confole & fe retire. L'enfant étant rentré
un inſtant après avec fon florin & un
Médecin, la mere étonnée , dit qu'elle
avoit déjà eu la viſite d'un Docteur , qui
lui
MARS.
1777. 209
lui avoit fait une recette. Le Médecin
ayant jeté les yeux ſur la prétendue recette
, reconnut la ſignature de S. M.
Impériale , & expliqua l'énigme ; c'étoit
une affignation de 50 ducats ſur les épargnes
du généreux Souverain.
Variétés , inventions utiles ; établiſſements
nouveaux , &c.
U
Mécanique d'un genre nouveau.
N Horloger d'une ville maritime de
Bretagne , vient de mettre au jour deux
pieces fingulieres & intéreſſantes ; l'une
repréſente la mer agitée , avec des vaisſeaux
en mouvement & en marche , ſe
fuccédant les uns aux autres , & diſparoisfant
, avec des côtes variées , & diverſes
choſes ayant trait à la compoſition d'une
vue maritime , comme marfouins , oiſeauxpêcheurs
, moulins- à- vent & à l'eau ; une
perſonne ſe balançant continuellement à
une branche d'arbre au bord de la mer : le
tout faiſant un point de vue admirable. Ce
0
200 MERCURE DE FRANCE.
buffet eft propre & orné de plantes marines.
Dans un cadre , on y voit les phaſes
de la lune & fon quantieme , l'heure à
laquelle la mer eft pleine chaque jour , aux
villes de France & d'Europe.
La ſeconde piece eſt un baſſin où il y a
trois vaiffeaux d'une délicateſſe extraordi
naire : le plus grand étant de 7 pouces de
quille , portant 120 pieces de canon ; tous
les trois ont leur mouvement différent.
On voit ces Ouvrages à la Foire Saint
Germain.
I I.
Industrie.
Un Particulier vient d'inventer une fcie
courbe pour faire du merrein , que MM.
de l'Académie des Sciences ont approuvée
, & qui eft d'une grande utilité pour
façonner le merrein , & économiſer les
bois. L'inventeur a reçu une gratification
de S. M. Par le moyen de cette ſcie ,
on retire d'un arbre trois fois plus de merrein
que par la fendaifon , & il eſt infiniment
meilleur. En l'employant pour les
tonneaux , on n'a pas besoin de les do
MARS.
:::
211 1777
ler. On trouve des modeles de cette
machine chez Madame Magueline , rue
& Ifle Saint- Louis , vis - à - vis un Horloger
, à Paris.
U
ANECDOTES.
I.
N étourdi aſſiſtoit à une Tragédie
de Dryden , à côté de ce Poëte , & ſe
moquoit de la vertu du Héros de la
piece , diſant ,, qu'en tête - à - tête avec
,, une femme, il ſavoit mieux employer
fon temps. Je le crois bien , lui répondit
Dryden; mais auſſi vous me per
mettrez de vous dire que vous n'êtes pas
un héros.
"
II.
M. de Colbert ayant appellé les plus
notables Marchands de Paris , pour les
confulter , les pria de parler librement , &
leur dit que celui qui parleroit avec le plus
de franchiſe , ſeroit ſon meilleur ami . Un
nommé Hazon prit la parole & lui dit :
Monseigneur , vous avez trouvé le Char
02
212
MERCURE
DE FRANCE .
riot renversé d'un côté , vous ne l'avez relevé
que pour le renverſer de l'autre. M. de Colbert
lui répondit avec une vivacité qui témoignoit
fon mécontement : Comme vous
parlez , mon ami ? Monseigneur, reprit
Hazon , je demande très- humblement pardon
à V G. de la folie que j'ai faite de me
fier à Ja parole.
111.
:
On faifoit voir un Cimetiere au Sauvage
d'Otahiti , arrivé depuis peu à Londres.
Lorſqu'on lui en eut expliqué l'ufage
, il demanda ſi tous ceux qui y étoient
enterrés étoient morts de l'Inoculation.
Sur la réponſe qu'on lui fit , que
cette opération étoit, au contraire , un
préſervatif contre une maladie dangereuſe
: Faurois cru , dit - il , à la peur qu'on
a , que tout le monde en mouroit .
I V.
Un Irlandois ſe trouvoit dans un cercle
où l'on diſſertoit ſur la falubrité des différens
climats , & fur leurs qualités plus ou
moins favorables à la longevité de l'eſpece
humaine : Pour moi , dit - il , fi je con- "
MARS. 1777 212


noiſſois un pays où l'on fut certain de
„ ne pas mourir , j'irois y finir mes jours."
V.
L'hiſtoire a fait remarquer que la fortune
étoit quelquefois acharnée à perfécuter
certaines familles , entre autres , celle des
Stuarts . L'exemple du Préſident Rançonnet
n'eſt pas moins frappant : il en eſſuya
toutes les rigueurs. Né avec une fortune
honnête , un procès malheureux le conduiſit
à ſervir de Correcteur d'Imprime.
rie , chez les Étienne , pour pouvoir vivre.
Sa vie entiere eſt une chaîne de
malheurs . Sa fille mourut de miſere ſur
un fumier. Son fils périt par la main du
bourreau. Sa femme fut écraſée d'un coup
de tonnerre , & lui - même , mis en priſon
par ordre du Cardinal de Lorraine , termina
fa malheureuſe vie en ſe mettant une
plaque de marbre fur le ventre , après a
voir trop mangé de pâté.
414 MERCURE DE FRANCE.
AVIS
I.
Pommade pour les hémorrhoides.
CETTE ETTE pommade guérit radicalement les hémors
Thoïdes internes & externes , en peu de jours , fans
qu'il y ait rien à craindre du retour de cette maladie ,
ni accidens pour la vie en les guériſſant; prouvé par
nombre de certificats authentiques que l'Auteur a entre
Tes mains , & par un nombre infini de perſonnes dignes
de foi , de tout age & de tout ſexe , guéries radicalement
depuis pluſieurs années , &c . par l'usage qu'elles
ont fait de cette pommade , inventée & compoſée par
le ſieur C. Levallois , ancien Herboriſte , pour ſa propre
guériſon à lui - même , au mois de Mai 1763 .
Cette pommade fait ſon opération avec une douceur
&une diligence ſurprenantes , en Otant d'abord les douleurs
dès ſes premieres applications.
Elle eſt diviſée en deux fortes , pour agir enſemble de
concert : l'une eſt préparée en ſuppoſtoires , pour être
infinuée & amollir les hémorrhoides internes par une
douce tranſpiration ; l'autre eſt applicative ſur les extermes
, pour fondre & diſſoudre , avec la même douceura
MARS. 1777. 215
les groſſeurs externes , & recevoir au dehors la tranſpiration
qui fe fait intérieurement .
L'on distribue cette pommade avec approbation &
permiſſion , chez l'Auteur , Vieille rue du Temple , mai .
fon de M. Barnoult , en face de la rue Sainte Croix de
Ja Bretonnerie ; & à ſes dépôts , chez M. Deloche ,
Marchand Limonadier , au coin de la rue de la Perle , à
Paris . A Sens , grande rue , chez M. Evrat , Marchand
Chaudronier.
Pour les hémorrhoïdes nouvelles , les deux demi - bottes
, avec trois ſuppoſitoires , font de 3 liv. joint à un
imprimé qui indique la maniere de s'en ſervir.
Le prix des doubles boftes , avec fix ſuppoſitoires ,
pour les hémorrhoïdes anciennes , eſt de 6 liv.: quant
aux invérérées de 10, 20 à go ans , il faut redoubler
l'usage de la pommade , & il s'enfuit toujours le bienêtre
defiré.
Les perſonnes de Province qui deſireront ſe procurer
de cette pommade , font priées d'affranchir leurs lettres ,
&d'indiquer leur meſſagerie.
I I.
Nouveau Bureau d'Ecriture.
Nouveau Bureau où l'on entreprend tout ce qui con
cerne l'écriture , tel que lettres , placets , mémoires ,
comptes , groſſes d'Avocats , &c .
04
216 MERCURE DE FRANCE.
On y traduit les langues latine, italienne , eſpagnole ,
angloiſe , allemande & autres . On y déchiffre les anciens
titres . On y copie la muſique.
Le grand nombre & l'habileté des Sujets employés
dans ce bureau , les met dans le cas de fervir le Public
avec célérité & exactitude.
Ce bureau eſt établi rue de Viarmes , près celle de
Sartine , No. 7 , nouvelle Halle.
III.
Eau de Fleur d'Orange double .
Madame Savoie , rue Thereſe , butte St Roch , vend
du miel de Malte & de l'eau de fleur d'orange double
du même pays , d'où elle attend de jour à autre fon
premier envoi d'oranges. On peut lui écrire pour les
demandes , elle ſe charge de les envoyer.
I V.
Moutarde pour les engelures , Vinaigres , &c.
Il s'agit d'un remede contre une des plus fréquentes
incommodités qui réſultent de l'hiver. Les perſonnes
qui s'expoſent fréquemment à la rigueur du froid , &
le plus grand nombre eft contraint de s'y expoſer , ſont
preſque toutes attaquées d'engelures ; celles même qui
peuvent ne l'affronter que rarement , n'en font pas toujours
exemptes . La moutarde que nous annonçons eft
l'expédient le plus fûr pour s'en délivrer. Elle eſt de
MARS.
1777. 217
la compoſition du ſieur Maille , Vinaigrier - Diſtillateur
ordinaire du Roi , & de leurs Majestés Impériales , qui
continue de la diftribuer gratuitement aux perſonnes néceffiteuſes.
Cette diſtribution a commencé le premier
Dimanche de Novembre dernier , & aura lieu tous les
Dimanches juſqu'au dernier Avril prochain , depuis huit
heures du matin juſqu'a midi ; elle ſe fera même tous
les jours , en faveur de la Garde de Paris . Il faut ,
pour cet effet , s'adreſſer au Magaſin général des Vinaigres
du ſieur Maille , rue Saint- André-des-Arts , la troiſieme
porte cochere à droite en entrant par le Pont
S. Michel . MM. les Curés , dans toute l'étendue du
Royaume , peuvent profiter du même avantage en faveur
des pauvres de leurs Paroiſſes , en ayant à Paris un correſpondant
, à qui ils enverront un certificat du nombre
de ceux qui en auront beſoin & qui vienne au bureau
avec un pot , on lui en donnera , ſuivant la quantité des
perſonnes.
Nous allons indiquer , en faveur des perſonnes opu .
lentes ou aifées , les différentes Vinaigres dont le ſieur
Maille eſt le ſeul inventeur & diſtributeur. Ils feront
une nouvelle preuve des progrès que l'induſtrie faitparmi
nous dans tous les genres. On trouve donc d'abord
le Vinaigre de Rouge , déjà bien connu , divisé en trois
nuances , qui toutes imitent les couleurs naturelles au
point de tromper la vue , fur- tout ſi la peau eſt blanche
& fi on emploie ce vinaigre juſqu'à certain degré. Ufage
très - commode , foit pour les perfonnes qui préferont lés
couleurs naturelles à celles qui ſemblent tenir davantage
de l'art ; ſoit pour celles qui fréquentent les bals , puis,
05
218 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a la verru de ne point s'effacer , quelque chaleur
que faſſe éprouver la dante , & même quoiqu'on s'esfuie
le viſage. On ne parvient à l'enlever qu'avec du
vinaigre de millepertuis . La qualité cosmétique de ces
deux vinaigres , conferve à la peau toute ſa fraîcheur ,
la préſerve des rides , donne aux levres une belle couleur
vermeille , empêche qu'elles ne ſe gercent , même
durant le plus grand froid ; & de plus , il réunit la
propriété rare d'empêcher le rouge en poudre de couleur.
Vient énſuite le Vinaigre Romain , employé avec le
plus grand ſuccès depuis nombre d'années , pour la confervation
des dents , les blanchir , arrêter le progrès de
la carie, empêcher les autres de ſe carier , les raffermir
dans leurs alvéoles ; guérir les petits chancres & ulceres
de la bouche. Il eſt fur-tout de la plus grande utilité
aux perſonnes qui fréquentent la mer , qui habitent fur
ſes bords ou fur ceux des rivieres , ou même des endroits
froids & humides , ainſi qu'à celles qui font ſujettes
aux pituites & aux férofités. Le Vinaigre de Storax
qui blanchit la peau & empêche qu'elle ne ſe ride.
Le Vinaigre admirable & fans pareil , pour les perfonnes
qui viennent d'avoir la petite vérole. Le Vinaigre
d'Ecaille pour les dartres. Le Vinaigre de Turbie , qui
guérit radicalement le mal de dents. Le Vinaigre de
fleurs de citron, pour les boutons . Le Vinaigre de racines,
pour les taches de la peau & les maſques réfultantes
d'une conche. Le Vinaigre de Venus , pour les
vapeurs. Le Vinaigre Royal pour la piquure des coufins
. Le véritable Vinaigre des quatre Voleurs , préfervatif
aſſuré contre le mauvais air. Le Vinaigre à l'u
MARS. 1777. 219
Jage de la garde - robbe , & pour les perſonnes ſujettes
aux hémorrhoides. Le Vinaigre rafraichi] ant pour orer
le feu du raſoir. Le Vinaigre digestif; le Vinaigre ſcellitique
, pour conſerver la voix. Un excellent Sirop de
Vinaigre , & en outre tous les Vinaigres deſtinés à l'uſage
de la table , au nombre de deux cents fortes ; de
plus , différentes eſpeces de moutardes aux câpres & aux
anchois , par extrait d'herbes fines ; moutarde aux truffes
! moutarde à la ravigotte ; moutarde au jus de citron
; moutarde des fix graines , & pluſieurs autres , qui
ont toutes la propriété de ſe conſerver un an & plus ,
& même de paſſer la mer fans rien perdre de leur qualité:
it en eſt ainſi des Vinaigres qui viennent d'être
indiqués ; ils ont en ſus la propriété de ſe conferver autant
qu'on le defire.
1
,
Les moindres bouteilles des Vinaigres énoncés ci-desfus
, font de trois livres à l'exception du Vinaigre
rouge , de feconde nuance , qui eſt de quatre livres
celui de la troiſieme nuance , de cing livres , & le Vinaigre
admirable & fans pareil de quatre livres dix fols.
Les moindres pots de moutarde pour les engelures ,
font de trente fols , pour les perſonnes en état de payer.
1
On répéte ici que le ſieur Maille eſt le ſeul inventeur
de toutes ces différentes fortes de Vinaigres , & qu'ils
ne ſe diftribuent que chez lui. Cette obſervation eſt
néceſſaire pour prévenir la manoeuvre des contrefacteurs,
& empêcher que le Public ne foit trompé par eux. Les
Perſonnes des Provinces de France & des Royaumes
étrangers , qui voudront ſe procurer quelques-uns de ces
200 MERCURE DE FRANCE.
différens objers , peuvent écrire au ſieur Maille , à l'a
dreffe ci deffus & en remettant l'argent par la Poſte ,
franc de port , ainſi que les lettres. 11 leur fera tenir
très-exactement ce qu'elles demanderont , & leur indiquera
la maniere d'un faire ufage , quand l'objet ſera
fufceptible de cette, explication.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Seyde , le 5 Novembre .
E Pacha de Damas , a , dit-on , envoyé à Ali Daher
trois ou quatre cents hommes qui , feignant de vouloir
ſe dévouer à ſon ſervice , ſont parvenus à gagner ſa confiance
& lui ont tranché la tête , le pays de Saphed eſt
par-là délivré entierement des Dabers , & l'on eſpere
que la tranquillité va s'y rétablir enfin. Le Pacha de
Damas , qui n'a pu tromper Ali Daher que parce qu'il
Favoit longtemps foutenu en fecret , Ote à notre gouverneur
Gedzar le fruit de tous les mouvemens qu'il s'étoit
donnés , depuis la priſe d'Acre , pour s'affurer de la perfonne
de ce rebelle , & parvient à faire oublier ſa com .
plicité , en délivrant la Porte de ce dangereux ennemi.
MARS. 1777- 221
De Tunis , le 12 Décembre.
Le Bey a notifié à ſa cour qu'il avoit réſolu de faire
paſſer un envoyé auprès de Sa Majesté Très Chrétienne ,
& qu'il avoit confié cette commiffion honorable & importante
à Suleiman Aga , général de la cavalerie , &
ſon parent , qui étoit debout à côté du trône de Bey
& qui , après avoir fait ſes remercimens à ce prince ,
reçut les complimens des grands du Pays.
De Sainte- Croix de Teneriffe , le 2 Novembre.
L'eſcadre Eſpagnole , aux ordres du marquis de Tilly ,
qui avoit appareillé le 13 de Cadix , a paffé, le 20 de
ce mois , à la hauteur de cette Iſle , où elle a été ap
perçue vers neuf heures du matin : elle a paru compofée
de cent dix- huit voiles. La frégate la Sainte Therefe
, avant pris la bordée pour le Port de Sainte- Croix ,
détacha , à quelque diſtance , ſa chaloupe , avec un offi
cier chargé de remettre un paquet au marquis de Tavalos
, commandant - général des Canaries . Cet officier
n'a point dit quelle étoit la diftination de cet armement,
& il a rapporté que les chefs reſpectifs étoient munis de
dépêches , qu'ils ne devoient ouvrir qu'après avoir perdu
de vues ces ifles .
De Vienne , le 25 Janvier.
Tous les régimens viennent de recevoir l'ordre de ſe
tenir complets , & l'on s'est déjà aſſuré des pertonnes
qui feront chargées de conduire les fourgons & les
222 MERCURE DE FRANCE.
canons ,
nement.
afin que tout ſoit prêt à marcher à tout évé.
De Londres , le 28 Janvier.
On affure ici que la dette de la Liſte civile montotoiirt.
à la fin de 1776 , à la fomme prodigieuſe de 860,000
livres sterling , & l'on eft perfuadé qu'il va être propoſé ,
dans le cours de la ſceſſion actuelle , une augmentation
de 200 , 000 livres ſterling par an pour le revenu du
Roi.
Avec quelque vigueur que l'on ait pouffé la preſſe , la
grande flotte d'obſervation ne peut- être complettement
équipée qu'à la fin de Mars , & alors elle s'aſſemblera à
Spithead. :
Les miniſtres font aujourd'hui l'examen de quelques
perſonnes ſuſpectées d'être les incendiaires qui ont mis
le feu au magaſinde Portsmouth , & depuis à divers quartiers
de la ville de Bristol...
Une lettre du fergent Thompson , d'un de nos régimens
à Québec , nous apprend que l'armée y est tellement
infectée de maladies , que dans la plupart des
régimens il n'y a pas plus de trois cents vingt ou trois
cents quarante hommes en état de fervir. Les couvens
de Religieuſes ſont convertis en hopitaux , où nos malades
reçoivent les ſoins les plus charitables de la part
de ces filles cloſtrées , qui , malgré la différence de culte
religieux , paroiffent fort attachées à nos intérêts.
On parle de nouvelles dépêches du général Howe , arrivées
à l'adminiſtration , & dont il garde le ſecret ; cette
prétendue réticence donne lieu au bruit qui ſo repand
MARS.
1777. 223
qu'une des brigades Heſſoiſes , poſtée près de Trenton ,
a été ſurpriſe par un détachement du général Washington
, & qu'après un combat affez vif , trois ou quatre
cents hommes au plus de cette brigade , ont trouvé leur
falut dans une prompte retraite ; cet événement , luppolé
vrai , dre aux Américains , pour cette campagne , toute
crainte fur le fort de Philadelpline .
On fait , pour la campagne prochaine , des préparatifs
plus grands encore que pour la derniere ; l'armée ſera ,
dit-on , compoſée , au printemps , de cinquante mille
hommes , dont quinze mille Allemands , pour le complettement
deſquels on a fait de nouveaux traités , en
Décembre dernier , avec le prince de Heſſe ; le nombre
additionel de troupes montant à mille foixante- fept hommes
que ce Prince doit fournir , ne confiftera qu'en
infanterie , à laquelles on wattachera point d'officiersgénéraux
. On obferve encore à l'égard de ces troupes
auxiliaires , qu'elles coûteront cette année un quart
de moins que les premieres. Elle s'embarquerone
Hambourg le 20 Mars , & les Vaiſſeaux de tranfport
ont ordre de ſe rendre le, 10 dans ce port.. Ces barimens
, qui avoient coûté 12. f. 6. d. ſterk par tonneau
& par mois , font frétés aujourd'hui à 10 f. fterl. &
l'on attribue cette baiffe de prix à la moindre activité
de notre commerce , & au grand nombre de petits batimens
de tranfport , qui ont été licenciés .
A l'égard des nouvelles de l'Amérique , elle ne peuvent
être plus incertaines , puiſque le bruit de la prife
du général Lée & de celle de Philadelphie , après un
224 MERCURE DE FRANCE.
:
1
t
combat très - vif , n'eſt point confirmé par une gazette
extraordinaire de la Cour , à laquelle des événemens
auſſi heureux ne peuvent être indifférens. Ce qui porte
encore à douter du premier fait , c'eſt que , dans un récit
, le général Lée a été pris ſeul , dans une maiſon
avancée , où il avoit eu l'imprudence d'entrer , ſans y
ètre foutenu par aucun corps , que , dans un autre , il
a été fait prifonnier dans la bataille qui a décidé la perte
de Philadelphie ; & que , dans un troiſieme , c'eſt à
l'Ile de la Providence ; la prise de Philadelphie eſt auſſi
conteſtée , parce que , dit - on , le général Howe n'y peut
aller fans paſſer la riviere de Delaware , & qu'il manque
de pontons néceſſaires à ce ſujet.
De Cadix , le 21 Janvier.
L'officier de la tour des Signaux apperçut , le 5 de
ce mois , à la hauteur de ce port , un convoi Anglois
composé de vingt - deux voiles , qui faisoit route au détroit
de Gibraltar ; il s'en détacha cinq bâtiments qui
vinrent mouiller le même jour en cette baye , & dont
les capitaines ont rapporté que ce convoi étoit parti des
Dunes le 16 décembre dernier , compoſé de cinquante
voiles , ſous l'eſcorte d'un vaiſſeau de foixante canons ,
& que le reſte de ces bâtimens s'étoit rendu dans différens
ports de la Biſcaye & de Portugal.
De Carthagene , le 14 Janvier.
La cour vient de défendre l'entrée en ſes arſenaux,
à toute perſonne de quelque qualité & condition qu'elle
foit ,
MARS .
1777. 225
ſoit, excepté aux employés & aux officiers de marine ;
le commandant général de ce Département en a reçu
l'ordre par le dernier courier , & l'a mis fur le champ
à exécution . L'exemple des incendies ſurvenus dans
les arſenaux étrangers , a donné lieu à cet acte derigueur.
De Civita- Vecchia , le 23 Décembre .
1
Le Pape fait faire des fouilles aux environs de cette
ville , & fingulierement aux bains de l'Empereur Trajan ,
appelés Taurini , & à un autre endroit nommé la Seracinefca
, anciennement Caftrum-Novum , où il y a encore
quelques débris de murailles antiques. Ce travail n'a
pas répondu juſqu'à préſent à l'eſpérance du Saint-Pere ;
car , à la réſerve de quelques carreaux de marbre jaune
& Africain , & d'un pavé de mosaïque ancien , on n'a
encore rien trouvé.
De Rome , le 3 Janvier.
L'anté-muraille du port de Civita-Vecchia , élevée par
l'Empereur Trajan , ayant été endommagéelen pluſieurs
endroits , a été réparée par les bienfaits du Pontife regnant
, & on y gravé une inſcription à la gloire du
Saint Pere.
Le gouverneur d'Aquapendante , petite ville de l'Etat
Eccléſiaſtique ſur la route de Toſcane , a été trouvé ces
jours derniers égorgé dans ſon lit : on n'a point encore
découvert l'auteur de ce meurtre.
Le tribunal de la police de Rome a condamné à mort
les nommés Robert Pucci & Fulvius Zoli , convaincus
P
226 MERCURE DE FRANCE .
d'avoir fait contre la Mufe Corilla une Comédie fatyri
que, dans laquelle ils avoient même manqué de refpec
Ja perſonne ſacrée du Pape. On eſpere que Sa Sainteré
leur fera grace de la vie , mais l'on croit que s'ils
ne font pas envoyés aux galeres , ils feront au moins
bannis à perpétuité des états du Saint . Pere
Le tribunal des inquifiteurs d'Etat vient de défendre
aux Patriciens de ſe faire voir fur la place de Saint-
Marc autrement qu'en robe de leur étatiou ſous le maique.
De Toulon , le 24 Janvier.
Le bâtiment chargé des préfens que le Bey de Tunis
envoye au Roi , a précédé de quelques jours la frégate
T'Aurore , commandée par le chevalier de Coriolis d'Espinoufe
, capitaine de vaiſſeau , fur laquelle est embarqué
Suleiman Aga , général de la cavalerie du royaume de
Tunis , & envoyé du Bey auprès du Roi . Elle a mouillé
dans cette rade le 19 de ce mois .
১ Du 9 Février.
Le terme fixé pour la quarantaine de Suleiman Aga ,
envoyé du Bey de Tunis auprès du Roi , étant expiré,
il s'eft embarqué ce matin au Lazareth , dans le canot
du Commandant de la Marine , qui lui avoit été envoyé
avec celui de l'intendant , & il s'eſt rendu à Toulon ,
accompagné de pluſieurs officiers de la Marine de deux
Secrétaires - Interprêtes de Sa Majesté , pour.les. Langues
Orientales , de deux Officiers de la Garde du Bey , de
MARS.
227 1777
Be
fon fecrétaire & des gens de fa fuite. En paſſant près
du vaiſſeau Amiral , il a été falué de ſept coups de canon,
la garde a pris les armes , & on a battu aux
champs. En fortant du canot , il a monté dans la voi
ture du marquis de Saint- Aignan , lieutenant-général des
armées navales , commandant la Marine , qui l'attendoit
fur le quai , il a été conduit au jardin du Roi , où ſon
logement avoit été préparé. Les différens corps-de- garde
qui ſe ſont trouvés fur fon paſſage , ont pris les armes
& battu aux champs.
On a établi une garde à la porte du Jardin du Roi ,
où l'Envoyé fera quelque ſéjour , pour ſe repoſer des
fatigues de la mer , recevoir & rendre les viſites d'ufage.
Il ſe propoſe de partir enſuite pour Paris.
De Versailles , le 22 Février.
Le 19 , le Roi ayant jugé à propos de fixer , par le
fort , le rang des trois Vieux Régimens , & des trois
dénommés Pétits-Vieux , qui rouloient enſemble , Sa Mas
jeſté a fait tirer , Elle-même , dans fon chapeau , les
Colonels , chacun ſuivant l'ancienneté de fon rang de
- Colonel , à commencer par les trois premiers Régimens.
Par le fort ,le Régiment de Piémont , dont le comte de
Peyre eſt le colonel , s'eſt trouvé le premier ; celui de
Navarre , dont le comte de Rochechouart eſt colonel ,
le fecond ; & celui de Champagne , dontle Marquis de
Segnelay eſt colonel , le troiſieme.
Des trois autres Régimens , celui de Bourbonnois
dont le marquis de Laval eſt colonel , s'eſt trouvé le
P
228 MERCURE DE FRANCE.
premier; celui de Béarn , dont le marquis de Crenolle
eſt Colonel , le ſecond ; & le Régiment d'Auvergne ,
dont le vicomte de Laval eſt Colonel , le troiſieme.
De Paris , le 4 Février.
Le 26 du mois dernier , Pierre Luftre Attolinghi , Juif,
âgé de cinquante fix ans , né à Modène , a été baptisé
dans l'Eglife de Saint Génis - les - Ollieres , près Lyon ,
par l'Abbé Cazade , Docteur en Théologie de l'Univerfité
de Toulouſe , qui l'avoit inſtruit , ce Cathécumene
fut auſſi admis à la Table Euchariftique avec fon fils
aîné ; tous les autres enfans furent baptifés comme lui.
PRÉSENTATIONS.
Les députés des états de Cambrai , du pays & comté
du Cambréis , ayant obtenu du Roi la permiſſion de lui
être préfentés , furent admis le même jour à l'audience
de Sa Majefté , à laquelle il furent préſentés par le maréchal
de Soubiſe , gouverneur de la Flandre , Haynault
& Cambréſis , & par le prince de Montbarrey , ſecrétaire
d'état , & en ſurvivance au département de la
guerre , ayant celui de la Flandre. La députation qui
fut conduite à l'audience de Sa Majeſté par le ſieur de
Nantouillet , maître des cérémonies , étoit compoſée ,
pour le clergé , de l'archevêque - duc de Cambrai , prince
du Saint - Empire , qui porta la parole ; pour la nobleffe ,
du marquis Dufart du Catelet; & pour le tiers- état , du
ſieur Lefebvre.
MARS.
1777- 229
La députation fut enſuite rendre ſes reſpects à la Reine
& à la Famille royale .
Le comte de Montmorin , miniſtre plénipotentiaire du
Roi près l'Electeur de Trêves , de retour ici par congé ,
a eu , le 9 février , l'honneur d'être préſenté au Roi par
le comte de Vergennes , miniſtre & ſecrétaire d'état au
département des affaires étrangeres .
Le ſieur Radix de Sainte -Foix , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près le duc de Deux- Ponts ; s'étant démis
de cette place , Sa Majesté y a nommé le comte QKelly
, qui , le même jour , a eu l'honneur d'être préſenté
, en cette qualité , au Roi , par le comte de Vergennes
, miniſtre & fecrétaire d'état au departement des
affaires étrangeres , & de faire ſes remercimens à Sa
Majeſté.
Le comte de Roquefeuil , lieutenant général des armées
navales , & le baron de Tott , brigadier des armées
du Roi , ont eu l'honneur d'être préſentés à Sa
Majesté , le 16 Février , par le ſieur de Sartine , miniſtre
& fecrétaire d'état , ayant le département de la marine ,
& de faire leurs remercimens à Sa Majeſté ; le premier ,
de la place d'inſpecteur des troupes du corps - royal
d'infanterie & d'artillerie de la marine; le ſecond de
celle d'inſpecteur-général des établiſſemens François ſitués
dans les pays de la domination du Grand Seigneur &
des princes de Barbarie. Le baron de Tott a pris en
même temps congé de Sa Majesté .
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 30 du mois de Janvier , les ſieurs Lemoine , ancien
Directeur de l'Académie Royale de Peinture &
Sculpture , Dhues ; Sculpteur du Roi , Adjoint à Profesſeur
de la même Académie , & Delarche , Sculpteur-
Ciſeleur , ont préſenté à Sa Majesté trois monumens en
bronze , dont chaque figure a dix huit pouces environ
de hauteur , le piédéſtal en marbre à proportion . Cés
trois Ouvrages avoient éte demandés par le feu Roi , &
Sa Majesté Louis XVI , par un fentiment de refpect
pour ſon aïeul , en avoit ordonné l'entiere exécution .
Le premier de ces monumens eſt la réduction en petit
de celui que la Province de Bretagne , au milieu de
la joie univerſelle qu'excita la convalefcence du Roi
Louis XV , après la maladie à Metz , arrêta d'ériger
pour tranfmettre à la poſtéritée la mémoire de cette
ivreſſe patriotique. Lé célebre Lemoine y repréſente le
Roi ſe montrant å fes Peuples environné de trophées.
La Déeſſe de la Santé eſt d'un côté du prédeftal avec
l'emblême qui la caractériſe ; elle donne à manger dans
une patere ; de l'autre côté , la Province de Bretagne
montre à la Nation le Prince qui fait l'objet de ſa joie
& de fon reſpect ; les fruits & autres attributs qui font
au bas , indiquent les hommages des Peuples.
MARS.
1777- 231
Le fecond monument eſt celui que le Roi Staniſlas fit
élever à Nancy , à la gloire de ſon gendre. Le Roi y
eſt repréſenté en habit Romain de Triomphateur. La
Prudence , la Juſtice , la Valeur & la Clémence , carac.
tériſées par leurs emblemes , fon aſſiſe,s au bas du piédeſtal
, qui préſente far ces quatre faces des Médaillons
allégoriques , dont les ſujets font le mariage de Louis
XV, la paix conclue à Vienne , la priſe de poſſeſſion de
la Lorraine , & Pétabliſſement de l'Académie des Sciences
de Nancy. C'eſt le fieun Dhués qui a exécuté ce
monument d'après l'objet en grand , dont le ſieur Guibal
, Sculpteur de Nancy , eſt l'Auteur.
Le troiſieme eft un monument projetté pour la ville
de Rouen, & repréfentant Louis XV avec l'ancien habit
des Chevaliers François , élevé fur un pavois à la vue
du peuple & de Parmée , par trois des principaux Officiers
, felon Fufage établi au commencement de la mos
narchie françoiſe , pour la proclamation du Prince. Il'a
été compofe , comme le premier , par le fieur Lemoine ,
& exécuté en bronze dans la proportion des deux autres
par le ſieur Delarche , ſculpteur- ciſeleur.
Sa Majesté , par la maniere obligeante avec laquelle
elle a reçu ces trois morceaux de ſculpture , a donné
des preuves de ſon goût & de ſa protection pour les
arts.
Le 8 Février , le P. Chriſoſtome Fauche , religieux de
Saint François , de la maison de Nazareth à Paris , au.
teur de l'histoire de Photius & des obfervations ſur le
م
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
1
Fanatiſine , a eu l'honneur de préſenter à Leurs Majeftés
Phiſtoire du cardinal de Polignac .
,
Le même jour , les ſieurs de Horne , médecin ordinaire
de madame la comteſſe d'Artois & du duc d'Orléans
, & Lafervolle , médecin conſultant de monſeigneur
le comte d'Artois ont eu l'honneur de préſenter au
Roi , à la Reine , à Monfieur , à Madame , à monſeigneur
le comte d'Artois & à madame la comteſſe d'Artois ,
l'Etat de la Médecine , Chirurgie & Pharmacie en Europe
, principalement en France , pour l'année 1777.
Le même jour , les ſieurs Saillant & Nyon , Libraires
rue Saint- Jean - de- Beauvais , ont eu l'honneur de préſen
ter à Sa Majesté les OEuvres du Chancelier d'Agueſſeau ,
tome IX , in - 40. & le Traité des Coutumes Anglo -Normandes
, par le ſieur Houard , tome II , in-49.
Le 10 du même mois , le ſieur Moreau , conſeiller en
la cour des Aides de Provence , premier conſeiller de
Monfieur , hiſtoriographe de France & bibliothécaire de
la Reine , a eu l'honneur de préſenter à Leurs Majestés
& à la famille royale , le premier volume imprimé de
Ses Discours sur l'Histoire de France. Il a eu en même
temps celui de remettre au Roi le manuscrit du XXIe.
de ces Difcours .
Le 16 du même mois , le marqnis de Pezay a eu
l'honneur de préſenter au Roi & à la Famille Royale ,
PAtlas complet des campagnes du maréchal de Maillebois
en Italie. Il a en même temps remercié Sa Majesté
de la place d'Inspecteur - Général des Milices Gardes-
Côtes.
MARS.
1777 233.
Le 19 du même mois , le ſieur Lieutaud , conſeiller
d'état , premier médecin du Roi , a eu l'honneur de
préſenter au Roi , à Monfieur , & à Monſeigneur le com.
te d'Artois , une nouvelle édition du Précis de la Méde
cine pratique & de la Matiere médicale.
Le même jour , le ſieur Portal , lecteur du Roi , profeffeur
de médecine au Collège royal de France , medecin
confult. de Monfieur , de l'Acad. R. des Sciences de
Paris , a auſſi eu l'honneur de préſenter au Roi , à Monſieur
, & à Monſeigneur le comte d'Artois , la nouvelle
édition de l'Anatomie historique & pratique du ſieur Lieutaud
, que le ſieur Portal a augmentée de diverses remarques
historiques & critiques , & de plusieurs nouvelles
descriptions.
NOMINATIONS.
Le 2 Février , le Roi a accordé au comte du Châte
let d'Haraucourt , chevalier de ſes ordres , le titre de
duc héréditaire .
Sa Majesté a auſſi accordé au marquis de Maillyd'Haucourt
, meſtre-de-camp du régiment royal Pologne ,
le brevet de duc & les honneurs du Louvre.
Le 9 du même mois , la marquife de Mailly , dame
d'atours de la Reine , prit le tabouret , conformément
au brevet de duc accordé par le Roi au marquis de
Mailly.
Le Roi , en apprenant la mort du maréchal de Conlans
, l'un des deux vice- amiraux de France , a créé une
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
troiſieme place de vice-amiral , & a élevé à ce grade
Je comte d'Estaing & le prince de Baufremont Liſtenois ,
lieutenant -généraux.
Sa Majesté a en même-temps accordé le grade de
Jieutenant - général des armées navales au bailli de Raymond
d'Eaux , au comte d'Orvilliers , commandant la
marine à Breſt , & au comte Duchaffault , commandant
l'escadre du Roi en rade à Breſt , tous les trois , chefs
d'escadre des armées navales.
Le comte d'Ennery gouverneur général des Jfles Francoiſesſousle
vent , étant mort le 13 décembre dernier ,
Sa Majesté a nommé à ſa place le ſieur d'Argout , maréchal
de camp , commandant général à la Martinique ,
qui fera remplacé par le marquis de Bouillé , brigadier
des armées du Roi.
MARIAGES.
Le 12 février. Leurs Majestés & la Famille royale
ont figné le contrat de mariage du comte de Podenas ,
colonel du régiment de Brie , cavalerie , avec demoiselle
Godin ; & celui du comte de Bruer , l'un des gentilshommes
de la chambre de Monfieur , avec demoifelle
deJardin.
Le 19 du même mois , Leurs Majestés & la Famille
royale on ſigné le contrat de mariage du ſieur Profper
de Raſtel , vicomte de Rocheblave , major d'infanterie
avec Lallemand , veuve du fleur Delaye , écuyer & confeiller
du Roi en fon confeil ſouverain du Cap François ,
ifle Saint-Domingue.
MARS. 1777 235
1
MORTS.
Antoine- Charles Eſmangard de Bournonville, écuyer ,
ancien premier commis des affaires étrangeres , & ancien
directeur des détails militaires, pour les troupes
Suiffes , de Monſeigneur le comte Artois , colonel
général des Suiſſes & Grifons , eſt mort ici , le 31 de
janvier.
Paul Chauchon , docteur en théologie , ancien aumonier
du feu duc d'Orléans , commandeur de l'ordre de
Saint- Luzarre , abbé commendaraire de l'abbaye royale
de Waaſt , ordre de Saint-Augufrin , dioceſe du Mans ,
eſt mort en la Paroiſſe de Bennis en Anjou , le 6 janvier
, dans la 78 année de ſon age.
Henri - Jacques de Monteſquiou -Poylebon , évêque de
Sarlat, eſt mort en fon palais épiſcopal, le 19 du même
mois , agé de ſoixante ſept ans paſſés.
Jean-Baptiste Maillard , marquis de Lendre-ville mestre-
de-camp de cavalerie , chevalier de l'ordre royal &
militaire de Saint- Louis , eſt mort en cette ville , le 24
janvier , âgé de 47 ans.
Marie- Théreſe de Craff , dame de Wiſme , dans le duché
de Neubourg , épouſe en premieres noces d'Adam ,
baron de Falckemberg , directeur-general des finances ,
& commiſſaire-général des troupes du feu électeur de
Cologne , Clément Augufte de Bavière , mariée en 1765
à L. Gabriel du Buat , comte de Nançay , alors miniftre
du Roi plénipotentiaire près l'électeur de Saxe , eſt
morte en fon cliâteau de Nançay, le 24 janvier , dans
la 43 année de fon âgea
236 MERCURE DE FRANCE.
Alexandre-Guillaume Courtin , comte de Villier , chevalier
de l'ordre royal & militaire de Saint-Louis , eſt
mort dans ſon château de Villiers- fur-Marne , le 5 février
, âgé de ſoixante-neuf ans.
Hilarion Frézeaux , Comte de la Frézeliere , Marquis
de Germigny , Ancien premier Lieutenant - Général de
l'Artillerie de France , eſt mort en fon Château de Germigny
en Bourbonnois , le 2 Janvier dernier , agé de 74
ans.
Il ne ſubſiſte plus de ſon nom qu'une branche ca
dette , établie en Angleterre en 1300 , connue ſous le
nom de Frazer.
*Meffire François-Gabriel Daudeſens , Brigadier des Armées
du Roi , Chevalier de l'Ordre. Royal & Militaire
de Saint- Louis , eſt décédé à Montpellier , le 23 Novembre
1776 , âgé de ſoixante-ſeize ans ; ſa valeur distinguée,
& fa capacité dans les emplois de la Guerre,
P'auroient élevé aux premieres dignités , ſi ſon coeur plus
généreux qu'ambitieux ne l'eût ramené dans ſa Patrie ,
où il s'eſt montré ſans ceffe , bon parent , bon ami &
bon Citoyen , par ſes bienfaiſances & par ſon affabilité.
Ayant ſçu les défenſes d'enfevelir dans les Eglifes , il
s'eſt réjoui de la privation du tombeau de ſes peres ;
fou humilité a conſacré toutes ſes vertus.
Tirages de la Loterie Royale de France ,
du 17 Frévier 1777 .
Les numéros fortis de la roue de fortune font
29,23,85 , 42 , 25.
MARS. 1777. 237
ADDITIONS DE HOLLANDE ..
AVIS.
M.
D'YVERDON EN SUISSE.
DE Félice , qui avoit annoncé à l'Europe un fupplément
in-folio aux différentes éditions de l'Encyclopédie
vient de faire publier , dans les papiers publics , une déclaration
par laquelle il avertit le public , qu'ayant parcouru
les trois premiers volumes du Supplément que la
Compagnie des Libraires de Paris amis en vente chez
Stoupe & à Amſterdam chez M. M. Rey , & les ayant
trouvés très-bons & très-propres à remplir le but qu'il
ſe propoſoit lui-même , ſe déſiſte de cette entrepriſe ,
& renvoie ſes ſouſcripteurs au Supplément de Paris en
les aſſurant qu'ils y trouveront tout ce qu'ils s'attendoient
de trouver dans celui qu'il leur avoit promis.
Si ce grand ouvrage , qui complette le plus beau monument
que l'on ait jamais élevé à la gloire des Sciences
& de l'humanité , avoit beſoin d'un nouveau fuffrage ,
fi l'annonce peu favorable que M. le Profeſſeur de Félice
avoit oſé en faire avant que de le connoître , avoit
pu faire quelqu'impreſſion , le témoignage qu'il lui rend
aujourd'hui qu'il le connoît ; fait voir que ce qui eft
bon triomphe tôt au tard de l'envie, Des louanges , arrachées
à un rival prévenu , font bien capables de mettre
le ſceau à la bonté d'un ouvrage , & ne peuvent que
238 MERCURE DE FRANCE.
faire honneur à l'eſprit & au coeur d'un rival dont la
raiſon eſt plus forte , que la prévention. C'eſt ſous ce
point de vue que nous enviſageons la déclaration & le
déſiſtement de M. de Félice ; nous eſtimons plus fon
repentir que nous n'avons blamé ſa faute.
LE PHILOSOPHЕ.
A
VILLAGEOIS.
DRASTE a connu le monde , dans le tourbillon
duquel il a vécu longtemps . Il s'eſt retiré à la campagne
où il jouit de lui-même , de ſes livres & du ſpectacle
de la nature. Son cabinet & la promenade partagent
ſon temps , ils ne quitte l'un & l'autre que lorſque
P'eſpoir de faire du bien l'en arrache ; c'eſt une volupté
pour lui qui , chaque fois qu'elle ſe renouvelle , lui procure
des momens heureux . Il eſt riche , & il ne s'en
félicite que parce qu'il eſt en état de goûter plus fouvent
des plaiſirs dignes de lui . Sa fageffe & fa géné
rofité ſont connues dans le lieu qu'il habite . Il eſt, choiſi
pour arbitre dans tous les démêlés des riches , & Jes
pauvres le trouvent toujours quand ils ont beſoin de lui.
-Lorſqu'il alla dans fa terre pour s'y fixer , il s'informa
Foigneusement de la conduite & de l'état de ſes fermiers ;
fon Intendant avoit ſeul traité avec eux ; il ne les con
noiffoit pas. Il apprit qu'il en avoit un qui tenoit de
ui depuis longtemps,une très-petite ferme , ſur le proMARS.
777 239
duit de laquelle les rentes acquittées, il vivoit tranquil .
le avec une groſſe famille. Sa cabanne , quoique petite,
étoit folidement bâtie , entretenue avec propreté ; la frugalité
& la fimplicité accompagnoient cette heureule fa
mille . Le chef avoit l'art d'y perpétuer le bonheur
dans toutes les ſituations de la vie , dans toutes les
faiſons , depuis le commencement du printemps juſqu '
la fin de l'hiver. Il ſembloit maîtriſer les évenemens , les
tourner tous à ſon avantage. On étoit fans ceffe occupé
chez lui ; jamais rien n'y manquoit , & toujours on étoit
heureux . S'il avoit des chagrins , il s'humilioit devant
l'Etre des êtres ; s'il lui arrivoit quelque choſe d'heureux
, il le remercioit. Il avoit pris la ferme qu'il te
noit encore , au moment où le pere d'Adraſte avoit acquis
la terre dont elle dépendoit. Depuis ce temps il n'avoit
jamais fufpendu d'un jour le payement de ſa rente ; il
n'avoit pas eu une feule querelle dans la paroife . II
adouciſſoit la fatigue de fon travail en fongeant qu'il
fourniroit des alimens à ſes enfans. Son affiduité , en
entretenant ſa ſanté , ne lui laiſſoit point le loiſir de ſe
livrer aux defirs ; elle le préſervoit des effets des pasſions
vicieuſes . Il n'avoit trouvé de temps que pour
réconcilier des ennemis prêts à ſe battre , accorder des
différends dont il auroit réſulté des procès , donner une
façon au champ d'un voiſin malade , & fuggérer , pen
dant qu'il étoit marguillier , des moyens ſimples & per
couteux de ſoulager les Pauvres, Jamais il n'avait fenti
les moindres mouvemens de l'envie à l'aſpect des ri
cheffes des autres,
240 MERCURE DE FRANCE.

Ces vertus l'avoient rendu célebre dans le pays ; on
P'appelloit le Villageois content ; & il paſſoit , en vérité ,
pour un homme riche avec 40 liv. de rente.
Adraſte ne manqua pas d'entendre l'éloge de ce fer
mier ; cela lui donna l'envie de le voir , pour s'affurer
par lui - même de la veritable ſituation de cet homme .
Ce qu'on en lui avoit dit étoit fait pour piquer la curiofité
d'un Philofophe , & il ſe mit en route une aprèsmidi
pour la fatisfaire . Il arriva à la ferme , une heure
& demie après le coucher du ſoleil. Le fermier , dont
le nom étoit Mathieu Mandland , étoit aſſis à la porte
de ſa cabanne , fumant ſa pipe & entouré de ſes enfans.
Sa femme préparoit un ſouper ſain & abondant. Mendland
qui connoiſſoit ſon Seigneur de vue , ſe leva dès
qu'il l'apperçut , le fit entrer dans ſa cabanne , & lui
offrit le meilleur ſiege.
" Vous me trouvez , Monfieur , lui dit-il , dans une
petite cabanne , mais elle eſt aſſez grande pour le bonheur
, & j'en jouis. Je me propoſois de vous aller
voir un de ces jours ; mon bail finit à la S. Michel ; &
fi vous voulez le renouveller , je ſerai bien content de
finir ma vie à votre ſervice : ſi vous le voulez , je le
deſire. Mes rentes font toujours payées à l'heure ; & je
n'ai pas plus à me plaindre de mon Seigneur , que lui
de ſon fermier. "
Adraſte l'interrompit , lui dit de lui montrer le bail ,.
& lui demanda une plume & de l'encre pour le renouveller
ſur le champ. ,, Monfieur , répondit le fermier ,
comme je ne fais point uſage de plume ni d'encre , je
n'en
MARS.
1777. 241
n'en garde point chez moi ; comme je ne ſais ni lire ni
écrire , ces chofes ne me feroient d'aucune utilité ; mais
fi vous en avez besoin , je puis envoyer à la boutique
voiſine où l'on trouvera de l'encre & dn papier ; je puis
envoyer un de mes enfans prendre un roſeau fur le bord
du ruiſſeau voiſin , ou , ſi vous le préférez , Thom peut
arracher une plume à mon vieux jar , que je vois cher
cher ſa retraite pour la nuit."
Cela n'eſt pas abſolument néceſſaire aujourd'hui , lui
dit Adraſte ; je ſignerai facilement notre bail une autrefois
. Mais est - il bien poſſible que vous ne ſachiez pas
lire ? On m'avoit dit que vous étiez très - inſtruit , que
vous aviez des connoiſſances qui ne s'acquierent en effet
que dans les livres ; c'eſt-là que j'ai puiſé les miennes.
Se peut- il que vous n'ayez point pris les vôtres ſur l'économie
, l'induſtrie , la propriété , dans les livres ? Je
m'imaginais que vous donniez à l'étude le temps que
vous pouvez épargner ſur vos travaux.
, „ Non Monheur , répondit le fermier , je ſuis un
homme fans lettres , je n'ai jamais étudié. Mon pere
n'était pas en état de me donner une ſi belle éducation ;
& je n'ai eu depuis , ni le temps ni l'occaſion d'y ſuppléer
par moi-même. La nature & l'usage de mes yeux
ont été mes ſeuls maîtres ; & fi j'ai eu le bonheur de
vivre avec quelque réputation d'honneur & de probité
juſqu'à l'âge de ſoixante ans , en élevant mes enfans
au travail , à la ſociété & à la vertu , c'eſt à la nature
& à mes yeux que je le dois. Mes occupations journalieres
, en qualité de laboureur , m'offrent fans ceſſe des

242 MERCURE DE FRANCE.
,
objets d'inſtruction que j'étudie à part moi , & dont je
fais mon profit. Mon terrein , Monfieur , en contiens
plus que je n'en pourrois peut- être trouver dans un livre
; du moins fais-je les y lire. Au bout de mon petit
jardin j'ai fur deux tablettes quelques ruches à miel
remplies de ces petits infectes induſtrieux ; je les vois
travailler fans ceffe , & ils m'apprennent quelle honte
ce ferait à l'homme de mener une vie lâche , oifive &
pareſſeuſe. Ma imaxime , Monfieur , eſt que celui qui ne
fait pas faire venir du bled , & qui ne s'en occupe pas ,
lorique la nature & la néceſſité l'appellent à ce travail ,
n'eſt pas digne de manger du pain. En conféquence .
je travaille & je ne m'affieds jamais à ma table pour
prendre mon repas avec ma famille , ſans pouvoir me
dire à moi-même que j'ai gagné ce repas pour elle &
pour moi ; j'en prie Dieu de meilleur coeur de le bénir ;
je le mange avec plus de plaiſir. Les abeilles ſeules ne
m'ont pas inftruit de cette partie de mon devoir ; les
petites créatures qui habitent ces mottes de terre font
pour moi une leçon journaliere ; peut-on les regarder
travailler fans celle dans le beau temps , à remplir avec
peine leurs magasins pour l'hiver , fans apprendre que
l'on doit , de ſon côté , ſonger à ſa vieilleſſe & à ſa famille
? Combien de fois me fuis-je repoſé fur ma bêche
pour fuivre leurs travaux ; après les avoir vus , je retournais
aux miens avec plus de vigueur.
Monfieur ! continua le fermier , j'ai un vieux chien ....
Ici , Honesty.... Où es-tu done , Honesty.... Ah le voilà
! Pauvre animal ! il a de la peine à ſe trainer: viens ,
MARS.
243 1777 .
viens ; ton maître ne t'oubliera jamais . Cette bonne
béte a gardé mes habits pendant que je travaillais , &
ma cabanne pendant la nuit , tant qu'il a eu une dent
dans la bouche , & tant que j'aurai du pain , je m'en
fouviendrai , pour le partager avec lui ; je ferai pour lui
ce que je voudrois faire pour un Thomas Triſty que j'ai
toujours aimé , & que je regrette tous les jours . Je
n'étois pas plus haut que cela , il me rendit une fois un
ſervice ſignalé , je n'avois point de pain ; j'étois hors
d'état d'en gagner ; il en avait à peine pour lui-même ,
il me fit part du fien ; il me fit la plus groffe part ,
Monfieur ;le digne homme , le reſpectable homme ! fon
ſouvenir m'arrache encore des larmes de tendreffe & de
reconnoiffance : que Dieu le béniſſe ! Ah ! fans doute ,
il repoſe à préſent avec lui. L'homme qui manque de
reconnoifiance , manque de naturel ; & celui qui n'a
point de naturel , ne mérite pas de vivre , il vaudrait
mieux qu'il fût mort. Une perſonne qui ne fait pas du
bien à ſes voiſins , n'a qu'à aller vivre dans un défert ;
qu'a-t'il à faire dans la fociété ? Nous sommes tous nés
pour faire quelque choſe , que bonne action eſt toujours
rapportée avec plaifir.
Quant à mon devoir comme mari , les pigeons qui ſe
repoſent fur ma cabanne , & qui volent autour de mon
champ , me l'enſeignent. Vous voyez cette chere vieille
femme , Monfieur ; eh bien , il y a quarante- fix ans
que nous ſommes mariés enſemble , & je vous jure que
je ſuis encore auprès d'elle comme le premier jour. Je
ne fais pas ce que nos grands & riches inſenſés , trouvent
dans le changement ; je trouve un fi grand plaifir dans
Q2
244 MERCURE DE FRANCE.
ma conſtance , que je suis sûr que l'infidélité m'en procurerait
moins. Ah! le fourire du contentement ſur les
levres d'une bonne femine , eſt une riche & douce
récompenfe.
A l'égard de l'amour que je porte à ces pauvres enfans
; ce devoir , car c'en eſt un dans un pere , m'a
été enſeigné par l'oiſeau qui bâtit ſon nid fur l'arbre qui
nous fournit ſon ombre à l'entrée de ma cabanne ; la
truie qui met bas ſes petits à ma vue ; la jument qui
conduit le fien dans mes pâturages , m'apprennent à
aimer les miens , à les foigner , à veiller à leur confer
vation.
C'eſt ainfi , Monfieur que j'ai reçu mes leçons de
ſageſſe , d'honneur , de vérité , de tendreſſe , des bêtes
qui courent ou rampent fur nos champs , & des oiſeaux
qui volent dans l'air.
Le vieux fermier s'interrompit à ce mot , & ordonną
à ſa (fille aînée d'aller tirer une pinte de ſa meilleure
bierre . Adrafte étonné de la ſimplicité touchante du
bonhomme , de la ſolidité de ſon jugement , & de la vérité
de fes obfervations , le regardait avec une forte
d'admiration . Vous m'avez cauſé , lui dit- il , un plaiſir
que je ne ſoupçonnois pas & qui m'a étonné ; mais vous
m'affligez en même temps. J'étais venu dans le deſſein
de vous voir & de vous offrir mon aſſiſtance ; mais vous
ne me laiſſez pas la moindre choſe à vous préſenter.
Je n'ai rien que vous n'ayez , qu'un peu plus d'argent ;
& vous paraiſſez fi content de votre ſort , tel qu'il eſt ,
qu'une augmentation de fortune ne vous rendrait pas
plus heureux , & peut - être déconcerterait l'économie
MARS. 1777- 245
de votre plan. Vous êtes un heureux fermier , un philoſophe
naturel ; vous en avez plus appris dans votre
vie laborieuſe & fans livres , que moi au milieu de mon
cabinet , & dans une vie ſédentaire . Donnez - moi cependant
le bail , je le mettrai dans ma poche.... je
le déchirerai , &....
Quoi , Monfieur, s'écria le fermier allarmé & l'intrerompant
, vous déchirerez mon bail au lieu de le renouveller
? il faut donc que ma liberté ou mon bonheur
vous ait offenſé. Oui , M. Mendland , répondit Adraste
, je déchirerai ce bail ; mais c'eſt parce que vous
n'en aurez plus beſoin à l'avenir , le petite ferme que
vous avez cultivée ſi longtemps , & que vos ſoins ont
améliorée , deviendra votre patrimoine & celui de vos
héritiers : dès ce moment vous en avez la propriété ;
je vous la donne. Venez demain matin chez moi ;
l'acte qui vous l'aſſure fera prêt & ſigné , je le remettrai
entre vos mains. A l'avenir , je ne vous regarderai
plus comme un ſimple & honnête laboureur qui
étoit dans ma dépendance ; je ſerai votre ami . Accordez
- moi le plaisir de vous voir ſouvent chez moi dans
mon jardin , où nous philoſopherons , où vous m'apprendrez
à lire dans le grand livre de la nature où vous
lifez ſi bien ; nous dinerons enfuite enſemble. Je n'exi
ge de vous que le temps que vous pourrez donner à
'amitié , lorſque les affaires de votre famille , & celles de
la culture de vos champs feront finies. Votre ſociété
me ſera chere ; elle me ſera utile ; vous me rendrez
meilleur.
3
246 MERCURE DE FRANCE.
Le bon fermier voulut tomber à ſes pieds pour le
remercier ; Adraſte l'en empêcha en l'embraſſant. Levez
- vous , M. Mendland , lui dit - il , ne me remerciez
pas ; c'eſt moi qui vous ai véritablement obligation. Je
viens de faire avec vous le marché le plus avantageux.
En échange de quelques acres de terre dont je n'ai pas
beſoin , vous m'avez donné une ſuite de maximes de
ſageſſe & de vertu , plus précieuſes que l'or le plus
pur que puiffent préſenter les mines d'Ophir , & dont
je ferai mon profit.
Depuis ce moment Adraſte & le fermier font devenus
intimes amis , & vivent dans l'union la plus étroite.
Il y a des remedes qui pour être ſimples , n'en font
pas moins efficaces , & qu'on néglige peut - être parce
qu'ils font ſimples. En voici un qu'on n'ignore pas fans
doute dans certaines villes , mais qu'on ne connoît pas
affez dans les campagnes. Les Payſans ſe bleſſent ſouvent
& ne favent pas ſe guérir de leurs bleſſures : il
faut les inſtruire. Un Laboureur s'étoit emporté un gros
morceau de peau au-deſſus de la jambe , & l'os paroisfoit
preſqu'à découvert. La playe s'irrita : le malade
employs toutes fortes de remedes pour ſe guérir ; mais
ce fut inutilement. Enfin , on lui conſeilla de laver deux
fois par jour ſa playe avec de l'eau- de-vie , & d'y appliquer
enſuite la pellicule d'un oeuf frais. L'opération
dut être d'abord douloureuſe , mais le malade fut entierement
guéri dans ſix jours . Cette maniere de traiter les
playes vient de Londres : on l'y a miſe ſouvent en pratique
, & toujours avec ſuccès. Affiches de Montpellier.
MARS. 1777. 247
PIE
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Suite de l'Automne ,
Epitaphe d'un Bon - Homme ,
L'Ebénifte ,
Vers adreſſés à la Reine ,
Imitation d'un Allégorie de Linnæus ,
ibid.
10
II
12
15
Epître à M. D. M.
18
Ode d'Horace , 20
Daphnis & Alcimadure , 22
Oſmin , 25
Le Gafcon , 31
Epigramme , 33
Stances , ibid.
L'origine de la Flûte ,
35
A Madame H. de L. T.
36
Epitre à M. le Comte de Saint- Fere , 37
Epigramme , 39
Ode contre l'Ail ,
40
Vers à M. de Lonchamp , fils , 41
A M. Defeffart , 49
Le vieillard raisonnable 45
Explication des Enigmes & Logogryphes , 46
ENIGMES , 47
LOGOGRYPHES , 49
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 53
OEuvres complettes de Démosthene & d'Eſchine , ibid.
Le Prince de Bretagne , 73
PEgyptienne , 77
Hiftoire des progrès de l'Eſprit humain ,
Obervations à MM. de l'Academie Françoiſe , 85
१०
De la Philoſophie , 102
D. Juftiniani Imperatoris , &c. 105
Traités ſur les Coutumes Anglo - Normandes , 108
Eloge Hiſtoriq. de M. de Saint - Foix , 112
Bibliotheque Amuſante , 118
Répertoire Univerſel de Juriſprudence. 120
3 Hymne au Soleil , 123
Les Incas , 127
248 MERCURE DE FRANCE.
Annonces littéraires ,
ACADÉMIES ,
Dijon ,
Journat de Lecture ,
Ecole Vétérinaire ,
gratuite de Deſſin ,
SPECTACLES .
Opéra ,
155
159
ibid.
172
173
177
ibid.
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
Début ,
Réflexions ſur les Economistes ,
: 1
179
180
184
185
ARTS. 194
Gravures.
ibid.
Muſique. 201
Bienfaifance. 206
Variétés , inventions , &c. 209
Anecdotes . 211
AVIS, 214
Nouvelles politiques , 220
Préſentations , 228
d'Ouvrages , 230
Nominations ,
233
Mariages ,
234
Morts ,
235
Loterie ,
236
ADDITIONS DE HOLLANDE..
AVIS
La Philofophie Villageois ,
Remede ,
237
238
246

1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
QUARIS PENINSULAM
AMENAM
SPIG
هل
AP
20
M51
177-
по.
1
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES .
AVRIL. 1777 .
PREMIER VOLUME.
N°. V.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVIL
LIVRES NOUVEAUX.
Eſſai qui a remporté le prix de la Société Hollandoiſe des
Sciences de Haarlem en 1770 fur cette Queſtion. Qu'estce
qui est requis dans l'Art d'Obfcrver ; & jusques- oil cet
Art contribue-t-il à perfectionner l'Entendement ? par M.
BENJAMIN CARRARD &c. grand in 8vo. I vol. de 438
pages, imprimé à Amſterdam chez REY en 1777.
àf 1 : 15 :- de Hollande.
Lettres Périodiques fur la Méthode de s'enrichir promptement,
& de conferver fa fanté , par la Culture des Végétaux
, par Mr. Buc'hoz , 8vo . Tomes 1, 2, 3, en 52 Lettres .
MARC-MICHEL REY Libraire à Amsterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris , vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raifonné des Sciences , des Arts
&des Métiers en V. Vol. in folio , dont I de Planches .
Les deux premiers Volumes actuellement en vente , à
f30- : - : le troifieme en Février 1777. à f12 - : - : & les
IV & Vme. en Août 1777. à f 30 de Hollande.
REY continue l'Impreſtion du Journal des Scavans à f8-8 -:
les XIV parties qui compofent l'année..
On trouve chez lui L'Encyclopedie , fol . 28 Vol. ſçavoir XVII
de Difcours & XI de planches , édition de Geneve conforme
à celle de Paris .
Collection de Planches enluminées & non enluminées ,
repréſentant au naturel ce qui ſe trouve de plus intéresreffant
& de plus curieux parmi les Animaux, les Vegé
taux & les Minéraux , par M. Buchoz. les VIII premiers
Cahiers à f 15-15- le Cahier.
Collection enluminée des fleurs les plus rares & les plus
curieuses qui se cultivent , tant dans les jardins de la Chine
que dans ceux de l'Europe , ouvrage utile aux Amateurs
, aux Eleuristes , aux Peintres , aux Deffinateurs ,
aux Directeurs des Manufactures en Fayance , Porcelaine ,
Tapifferie Stuffès de laine , de Soie , Papiers peints , &
autres Artistes . A Paris , I vol. in- folio , papier d'Hollande,
chez l'Auteur , rue des Saints-Peres , vis- à-vis l'Egli-
Se de la Charité, & chez REY, Libraire . Cet ouvrage
le publie par cahiers ; il en paroît déja quatre : le prix
de chaque cahier eſt de f 12-:-:
Morale Univerfelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
fur la Nature 8vo. 3 Vol . à f3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé fur la Morale 8vo .
I Vol. à f1-10-:
Principes de la LégiflationUniverſelle en 2 Vol. 8. à f3- :-
Dictionnaire raiſonne d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo. 2vol. 1775. af4 :
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo. à & fols.
angusdyk
22- ال 27
313
LIVRES NOUVEAUX.
Exposé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo. à 12 fols.
Poësie del fignor abate Pietro Metastafio , 8vo 10 vol. 1757-
1768. à f15-:- : le même ouvrage en Italien en 6 vol . indouze
à f 9 - : - :
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois . 8vo. af1 - :-
Effai fur les Conetes , par Mr. André Oliver. Traduit de
l'Anglois , 8yo . I vol. fig . à f 1-10-:
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame .
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze & f3-15- :
Lettres Chinoiſes , Indiennes &Tartares , &c. 8vo. àf1 -:-:
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions ,
8vo. à 10 fols.
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Bor-
• de, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyfé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 4 Tomes 1773 1776. à 30 flor.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 Pols.
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &c.
1 vol. 1777. à f1-5 :
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. I vol. fig. Paris 1776. à f 3 :
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , continue de
d'imprimer & de débiter le MERCURE DE FRANCE , ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
& en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Littéraires
, Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
agréables , comnie Peinture , Architecture , Gravure , Mufi-
: que &c. quelques Anecdcdootteess ddeess Edits, Arrêts , Déclararations;
des Avis . des Notlvelles Politiques ; les Naiſſances
& les. Morts des Personnages les plus illustres : les tirages
des Loteries , & affez ſouvent des additions intéreſſantes de
Editeur ddee Hollande.". Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe,procurer par abonnement pour
f1122-:-: ceux qui voudront avoir des parties féparées les
payeront à raifon d'un florin. On peut ayoir chez lui
les années 17701776.
Lettres fur la Légiflation ou l'ordre légal , dépravé , rétabi
A2
LIVRES NOUVEAUX.
&perpétué par Mr. L. D. H. en 3 vol. indouze , Berne ,
f3-154
àune Princeffe d'Allemagne fur divers ſujets de Phyfique
& de Philofophie 8. 3 vol. Londres à f4:10 .
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVI. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET.
Seconde Edition. On y a joint d'autres écrits relacifs
aux Beaux-Arts , grand 8vo. 2vol. La Haye , 1773.
f4. de Hollande.
Elais Politiques ſur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreflé au peuple d'Angleterre . 8. à 12 fols .
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale. 12. No. 1 à 18. ou tom I. prem. partie
à tom. 6. IIIe. Partie. Paris 1775-1776. à f9. pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - pour les XXIVparties .
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes . Aventures
amuſantes & intéreſſantes. in- 12. 2 vol. Paris ,
1775. à f 3 : -
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig .1759 - -1769.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à fi : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans ſont des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée
8vo. 1 yol . à f6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo . 62. vol. Edition de
1
::
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL I. Vol. 1777.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
RÉPONSE de Mademoiselle *** aux Vouloirs
de M. de ... inférés dans le Mer--
cure. Sur le même Air.
D'AIMERI 'AIMER un jour ſi je fais la folie ,
Et que je fois maîtreſſe de mon choix ,
Connois , Amour, celui qui ſous tes loix
Pourroit fixer le deſtin de ma vie.
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Je le voudrois moins brillant qu'agréable ,
D'un Petit-Maitre évitant le jargon ,
Et les faux airs & le frivole ton ,
Sachant fur- tout le grand art d'être aimable .
:
Je le voudrois au moins d'un moyen âge ,
Joignant Teffet à l'air du ſentiment;
Le vieux eft froid, inquiet , dégoûtant ,
Lejeune eſt fat,importun ou volage....
Je le voudrois fans goût pour la parure ,
Soigneux pourtant , & fans être affecté
De la décence & de a propreté ,
Devant à l'art bien moins qu'à la nature .
Je le voudrois complaiſant , mais fincere ,
Contraire au vice , indulgent à l'erreur ,
Sans morgue inſtruit , vertueux fans humeur ,
D'un bon eſprit & d'un doux caractere.
Je le voudrois un tantet philoſophe ,
•Moins en difcours qu'en geſtes & beaux faits ,
Par ſes conſeils , fes dons & fes bienfaits ,
Prévenant gens de la plus mince étoffe.
Je le voudrois près des Grands fans baſſeſſe .
Pour les petits rempli d'aménité ,
Ferme & conſtant ſans opiniâtreté ,
Grand fans orgueil , modeſte ſans foibleſſe
EA
:
i
نا
4
>
AVRILI. Vol. 1777. 7
Je le voudrois rangé fans avarice ,
Sans profufion , honnête & libéral ,
Avec meſure , ouvert & focial ;
Faifant le bien fans orgueil , fans caprice.
Je le voudrois de moeurs irréprochable ,
Pieux fans aigreur , juſte ſans dureté ,
Noble ſans faſte , élevé fans fierté ;
J'en rougirois s'il n'étoit eftimable.
Je le voudrois n'ayant pas d'autre envie ,
D'autre defir que celui de m'aimer ;
Si cet objet , Amour, peut fe trouver ,
De l'épouſer je ferois la folie.
A une Horlogere , Correspondante de l'Académie
des Sciences.
PAR VOS attraits & vos talens ,
Vous charmerez toujours un Sage ;
Vos mains empriſonnent le tems ,
Vos yeux en décident l'uſage.
2
95
Par M. de la Louptiere.
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Sur la mort de l'Abbé PERNETTI , des
Académies de Lyon & de Villefranche ,
à un Conſeiller d'Etat , fon Eleve .
VOUS ous pleurez un Mentor plus heureux que l'ancien ,
Votre goût délicat s'eſt formé ſur le ſien ,
Et vos ſoins généreux en furent le ſalaire :
Tout le bien qu'on lui fit & le bien qu'il a fait ,
Ne lui montroient que plus d'attrait
Dans le bien qu'il eût voulu faire.
Par le méme.
Imitation de la Préface du Panegyrique du
fixieme Confulat d'Honorius , Poëme Latin
de Claudien .
PAR AR une aimable erreur nous charmant à ſon tour ,
La fable de la nuit eſt l'hiſtoire du jour.
En dormant ,le Chaſſeur , occupé de ſa proie ,
Du daim qu'il a lancé ſuit la trace avec joie ;
Le Magiſtrat prononce , & le Guide couché ,
1
AVRIL I. Vol. 1777. 9
Sur ſes courſiers fumans ſe croit encor penché ;
L'Amant fait ſes larcins , le Marchand ſon commerce ,
Chacun avec ardeur dans ſon genre s'exerce ;
Et le Buveur , qu'abuſe un fidele ſommeil ,
Boit déjà les flacons gardés pour fon réveil.
Moi , qui de l'art des vers eut toujours la manie ,
L'oeil à peine fermé , je rêve poësie .
En fonge , l'autre nuit , de l'Olympe écouté ,
Je récitois mes vers : il étoit enchanté.
Un fonge flatte , en tout il ne faut pas le croire ,
Du vainqueur des Titans je célébrois la gloire ,
Et le brillant accueil que lui firent les Dieux,
Quand des fils de la terre il eut vengé les cieux .
Que la vérité fuit de bien près le menfonge !
Je vois en ce moment réaliſer mon fonge.
Je chante Honorius , & fes brillans exploits ,
D'une oreille attentive il écoute ma voix ;
Son palais eſt l'Olympe , & les Dieux qu'on adore ,
Auprès d'Honorius je les retrouve encore.
Le ſommeil m'offroit- il rien de plus gracieux ?
Ce que je vois ſur terre égale au moins les cieux.
Par M. le Métayer.
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
HENRI IV & L'AMBASSADEUR
D'ESPAGNE.
UN Roi dont les vertus ont l'eſtime publique ,
Sans riſquer pour ſa gloire , avec tous communique ,
Mépriſe ces dehors gênans , pleins de hauteur ,
A des Princes communs tenant lieu de grandeur.
Tel fut le grand Henri , délices de la France ,
Fameux par fa candeur comme par ſa vaillance :
Tel eſt ce jeune Roi , l'un de ſes deſcendans ,
Louis , dont la ſageſſe a devancé les ans.
Un jour l'Ambaſſadeur de la fiere Ibérie
Sondoit Henri le Grand ſur l'humeur , le génie
Des trois Grands qui tenoient les rênes de l'Etat ,
Pour qu'au ton de chacun le ſien s'accommodat .
Tous trois , dit le Monarque , à l'inſtant vont paroître ;
Leurs propos , mieux que moi, vous les feront connoître .
Le Chef de la juſtice arriva le premier.
Sillery , dit le Roi , vigilant Chancelier ,
De qui ſans doute à tout s'étend la prévoyance ,
Je crois ce vicux lambris , de gothique ordonnance ,
AVRILI. Vol. 1777.
IE
1
Prêt à crouler ; voyez , tirez- moi d'embarras .
Ah ! Sire,, excusez-moi , je ſuis neuf en tel cas ;
Combinez gravement le danger, la dépense ;
Qu'enfuite les Experts prononcent leur ſentence.
Villeroy , d'un eſprit plus flexible & moins lent ,
Auprès du vaillant Prince eſt admis à l'inſtant .
Je crains , lui dit Henri , que ce lambris antique
Ne nous écrafe un jour de ſon poids magnifique ;
Il faudroit l'enlever . - Le riſque eft effrayant,
Répondit Villeroy , (ſans le voir autrement)
Sire , on doit admirer votre rare prudence.
:
Le Préſident Janin termina la féance.
T
3
11
г 3
Nous allons , dit le Roi , périr ſous ce plancher ,
Sa vétuſté m'effraye ; il faudroit le changer.
Janin , dont le coup-d'oeil fage & plein de fineſſe ,
I
Savoit juger de tout avec goût & juſteſſe ,
N'apperçoit nul danger . - Je cherche , Sire , envain
Les défauts du lambris , je le trouve encor fain .
Mais ces crevaſſes- là qui figurent un crible ,
Montrent ,fi j'ai des yeux , un péril bien terrible ?
Dormez , Sire , en repos : allez , ce plancher- là ,
Tout vieux qu'il vous paroît , plus que vous durera.
I
Les Miniſtres partis , le Roi , par complaifance,
12 MERCURE DE FRANCE .
Avec l'Ibere ainſi renoua conférence :
Ces gens , d'un zele égal , en leur ton différent ,
A vous , ainſi qu'à moi , ſont connus à préſent.
Silleri , formaliſte & d'humeur flegmatique ,
En ſes graves avis ſuit un plan méthodique ;
Il ne fait ce qu'il veut , ſa lenteur ine confond :
On radote ſouvent pour avoir trop raiſon .
Si l'on croit Villeroy , je ſuis la raiſon même ;
Paroifſfant d'un flatteur adopter le ſyſtème ,
Son amour pour ſon Prince eſt un voile enchanteur
Qui le montre à ſes yeux incapable d'erreur.
Le principe eſt très-beau; mais il faut qu'il foit juſte :
L'encens ne peut changer un Tibere en Augufte.
Janin , franc & fubtil , ne me flatte ſur rien ,
Me dit tout ce qu'il penſe , & penſe toujours biens
Il m'offre des conſeils au lieu d'encens frivole.
Un Roi de ſes Sujets ne peut être l'idole ,
Si , rebelle aux conſeils , entier dans ſon avis ,
Il répugne à s'ouvrir à de ſages amis :
Les meilleurs ont ſouvent l'enveloppe un peu dure ;
Mais j'y vois un creuſet où notre ame s'épure.
Les caprices du fort , qu'on me vit eſſuyer ,
M'ont rendu des humains chaque ton familier.
Le ton libre eſt un droit qu'ont acquis , par leur zele ,
AVRIL I. Vol. 1777 . 13
Les Grands dont vous vouliez une eſquiſſe fidelle.
Mais fachez qu'oppoſés pour l'humeur & les traits ,
L'amour du Souverain réunit les Français .
Par M. Flandy.
1
A MADAME M...
MON ESSAI QU MA FRÉNÉSIE .
D'HYPOCRENE ou de Caliſtie
Quand j'aurois par hafard bu quelques gouttes d'eau ,
Je ne pourrois , je crois , ſentir en mon cerveau
Un plus puiſſanc attrait pour la Métronanie ;
Découvre-moi la cauſe , Aglaé , je te prie ,
De ce phénomene ſecret
Qui trouble ma philoſophie
Et tient ma raiſon en arrêt....
Seroit-ce un tranſport frénétique
Qui ſe ſeroit en moi ſoudain manifeſté ?
Ou bien de l'Hélicon quelque Divinité ,
Projettant d'eſſayer ma veine poétique ,
M'auroit- elle ſoufflé ce grain métromanique
Pour chaffer ma timidité ?
Quoi qu'il en ſoit , je cede au moteur qui m'engage ;
Peut-être , que faix- on , émane-t- il des cieux ,
14
MERCURE DE FRANCE.
Et m'offre- t- il l'heureux préfage
Que mes foibles efforts feront goûtés des Dieux.
Cet eſpoir en mon coeur fait germer le courage
Et naître un defir curieux ;
La fortune , dit-on , rit aux audacieux ,
Et ſouvent les ſuccès leur tombent en partage ;
Pourquoi balancerois-je à marcher ſur leurs pas ,
S'il peut m'en advenir un ſemblable avantage ?
Il eſt peu de mortels qui ne préferent pas
Le renom d'homme heureux à celui d'homme ſage ,
Et je vois dans tous lieux , & dans tous les Etats ,
Cette maxime affez d'uſage ,
Et conteſtée en peu de cas.
Ainfi , fans héſiter , tentons la réuſſite ,
Sans cependant aller trop vite ,
Et donnons une fois quelque choſe au hafard;
Le génie inconnu qui m'inſpire & m'excite ,
A mes foibles talens aura ſans doute égard ;
Ce ne fut pas toujours jadis au vrai mérite
Qu'on donna le nom de Céſar.
Mais avant que d'entrer en lice ,
Aglaé , c'eſt à toi que j'adreſſe mes voeux ,
A mon effai rends -toi propice ,
Je ne puis manquer d'être heureux ;
Tu peux m'ouvrir un champ de gloire
En me donnant quelques leçons ,
Non qu'en préfomptueux j'oſe eſpérer & croire
Ma lyre affez d'accord pour imiter tes fons ;
J
AVRIL I. Vol . 1777. 15
Je ne ſens que trop bien que ma Muſe novice ,
Haſardant de planer avec toi de niveau ,
Tout en fortant de fon berceau ,
Tombetoit dans le précipice ,
Et n'auroit vu le jour que pour voir fon tombeau.
Des Titans autrefois les Dieux firent juſtice ,
Que feroit-cede moi , qui ne ſuis qu'un roſeau ?
Par M. de N. Chev. de Saint Louis.
L'ATTRIBUT DE VÉNUS.
Traduction de Shenstoue.
COMME OMME Vénus , Zélis eſt belle ,
Eile a ſa fraîcheur , ſes attraits ,
Et feroit parfaite comme elle ,
Si le fourire ornoit ſes traits .
La chaſte fille de Latone
Se diftingue par un croiffant ,
Pallas par un caſque éclatant ,
Et Junon par une couronne.
Ainfi chaque Divinité
A l'attribut de ſon empire;
Et la Reine de la Beauté
A pour ſymbole le fourire.
16 MERCURE DE FRANCE.
Daignez donc fourire , Zélis
Et ceux dont le pinceau fidele
Voudra nous bien rendre Cypris ,
Vous prendront tous pour leur modele.
ParMde Chateaugiron , Officier au Rég.de Normandie.
DIALOGUE
Entre CHAPH - SÉTHI , Roi de Perfe , ALIBÉE
, Berger Perfan , élevé par Cha-
Abbas , pere de Séphi , à la dignité de
premier Ministre , & AMULEM , Courti-
San de Chaph - Séphi (*) .
(L'action est supposée ſe paſſer dans la
maison d'Alibée . Les portes s'ouvrent inopinément
, Séphi entre ſuivi d'Amulem &
d'une troupe de Satellites) .
SEPHI confidere avec ſurpriſe l'ameublement
de la maison d'Alibée.
AMULEM , quelle étonnante ſimplicite!
AMU-
(*) Le ſujet de ce Dialogue est tiré d'un Conte Perfan
de Fénélon , imprimé à la suite de ſes Dialogues des Morts
anciens & modernes. T. II, P. 211.
AVRIL I. Vol. 1777. 17
AMULEM , bas à Séphi .
Il eſt vrai , Seigneur ; mais c'eſt pour
mieux cacher à tous les yeux les tréfors
immenfes qu'il a ſu accumuler ſous
le regne de votre pere .
ALIBÉE , se profternant.
Souverain Seigneur , par quel bonheur
inattendu le plus fidele de vos
ſujets vous reçoit- il dans ſa maiſon ?
SÉPHI .
Relevez- vous , Alibée , vous avez été
le favori du Roi mon pere .
ALIBÉE.
Les bontés dont il m'a honoré , ne
fortiront jamais de ma mémoire.
SÉPHI .
Il vous a tiré du ſein de la miſere &
de l'obſcurité , pour vous porter au plus
haut degré de ſplendeur.
ALIBÉE.
Je lui dois tout , Seigneur , il a fait
pour moi tout ce qu'un Souverain auſſi
B
18 MERCURE DE FRANCE.
puiſſant que lui pouvoit faire ; mais
quelques grands que foient ſes bienfaits,
rien n'excite autant ma reconnoiſſance
& mes regrets , que cette amitié
, cette confiance douce & ... oui ,
j'oſe le dire , familiere , juſqu'à laquelle
il a bien voulu deſcendre pour moi.
SÉPHI.
Sans doute , ces faveurs font grandes
. Combien ſeroit donc grand le
crime de celui qui en auroit abuſe ? ...
(Alibée demeure interdit) .
SÉPHI , avec une extrême ſévérité.
Vous vous troublez , Alibée : repondez;
quelle punition mériteroit le vil
ſcélérat qui ſe ſeroit rendu coupable
d'un abus auſſi odieux ?
ALIBÉE , ſe jetant aux pieds de Séphi.
Ma vie eſt en vos mains , Seigneur ;
auſſi bien Alibée ne pourra-t-il ſurvivre
au ſimple ſoupçon du plus abominable
de tous les forfaits.
AMULEM , à part.
Je triomphe. Aurois -je deviné fans
y penſer.
AVRIL I. Vol 1777. 19
SÉPHI , avec moins de dureté.
Relevez vous , Alibée. Je ne ſuis point
venu pour vous condamner ſans vous
entendre. Juſtifiez - vous .
AMULEM.
Eh ! vous le voyez , Seigneur , il avoue
lui-même ſon crime....
: SÉPHI.
Taiſez - vous Amulem. ( à Alibée avec
bonté) Remettez - vous Alibée ; parlez
avec aſſurance , j'écouterai avec plaifir
votre juſtification.
ALIBÉE.
Hélas ! Prince trop généreux , que
voulez - vous que diſe un malheureux
Vieillard qui a toujours cherché plutôt
à faire de bonnes actions , que des actions
d'éclat . Qui me juſtifiera? fi plus
de quarante années d'exercice de la plus
importante charge de l'Etat , ſous les
yeux du plus ſage & du plus juſte de
tous les Rois , ne parlent point en ma
faveur ? Si mes actions ne me juſtifient
point , entreprendrai -je de me juſtifier
B2
20 MERCURE DE FRANCE .
par des paroles ? Hélas ! ſi j'étois coupable
je ſerois moins embarraílé ,
AMULEM.
Eh ! Seigneur , ne voyez - vous pas
que ces détours .
SÉPHI jette un regard fur Amulem qui l'interdit
. (A Alibée , toujours avec bonté.)
Point du tout , Alibée. Je ſaurai récompenfer
vos ſervices , même en vous
puniſſant. Mais deviez- vous abuſer de
la confiance de mon pere pour accumuler
des tréſors immenfes ? ( Ici Alibée
fait un geste de ſurpriſe. Séphi continue) .
Si vous euffiez accepté les richeſſes
que mon pere ne ceſſoit de vous offrir ,
je me ferois empreſſé de confirmer ces
dons , quelques magnifiques qu'il fufſent;
mais affecter de les refuſer pour
thefauriſer en ſecret.... Je vous fais
vous - même votre Juge , Alibée ; que
dois - je penſer d'une pareille conduite ?
ALIBÉE , après un inſtant de filence.
Je ne ſuis étonné que de la hardieſſe
de l'accufation , Seigneur: ma pauvreté
temoigne mon innocence.
AVRIL I. Vol. 1777 . 21
SÉPHI .
Songez y , Alibée : de vaines apparences
ne me trompent point. Vous poſſédez
un tréfor que vous cachez avec ſoin.
ALIBÉE.
Prince magnanime , jamais le menfonge
n'a approché de mes levres. Mes
biens font à vous; ma vie vous appartient.
Alibée ſe dévoue à toute votre
colere , s'il cache à vos yeux la moindre
choſe de ce qu'il poſsede.
SÉPHI .
Amulem , conduiſez - moi au lieu qui
renferme ce tréfor.
AMULEM.
Il eſt ſous vos yeux , Seigneur ; ce
coffre énorme , recouvert d'acier & furchargé
de ferrures , renferme ce tréfor
dont je vous ai parlé..
SÉPHI .
Ouvrez ce coffre , Alibée.
ALIBÉE.
Juſte ciel! quel excès de noirceur &
d'effronterie! (haut) Hélas ! oui , Seigneur,
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
ce coffre renferme un tréſor ; mais c'er
un tréſor que l'avarice d'Amulem ne
fauroit m'envier ; il me vient de mes
peres , ce tréfor inestimable , & tout
mon bonheur fera de ne m'en ſéparer
jamais.
AMULEM
Quel diſcours ! Peut-on porter à un
pareil excès l'amour de l'or !
SÉPHIen fureur.
Hypocrite infame ! ô le plus vil de
tous les hommes ! ouvre ce coffre.
ALIBÉE.
Malheureux Alibée ! Je vous obéirai
Seigneur. Mais le plus fidele de
vos ſujets oſe eſpérer que vous ne le
priverez pas du ſeul bien qui lui reſte
fur la terre.
SEPHI.
Ouvre ce coffre , te dis-je. Il te fied
bien de demander des graces , lorſque
tu ne devrois fonger qu'à implorer ma
clémence .
ALIBÉE , ouvrant le coffre .
Vous êtes fatisfait , Seigneur. (Il tire
du coffre des habits de Berger , une flûte ,
AVRIL I. Vol. 1777. 23
,
une houlette , &c. ) Voilà les richeſſes
auxquelles j'ai attaché mon bonheur
voilà le tréſor qui n'a excité la baſſe
cupidité de mes ennemis, que parce qu'ils
ne le connoiſſoient point.
SÉPHI .
Ciel , que vois -je !
AMULE M.
Ah Dieux ! qui l'auroit cru !
ALIBÉ E.
5
O grand Roi ! voilà mon tréſor , voilà
le reſte précieux de mon ancien bonheur
: je le garde pour m'enrichir lorfque
l'envie des hommes m'aura privé
de tout le reſte- Prince généreux , digne
fils du plus juſte des Rois , vous ne
m'enleverez pas un bien qui m'appartient
ſi légitimement , un bien plus précieux.
pour moi , mille fois , que les vains monceaux
d'or que mes ennemis s'attendoient
de trouver ici.
SEPHI , à Amulem avec courroux.
Amulem , eſt- ce ainſi que vous avez
oſé tromper votre Roi ?
AMULEM avec confufion.
Seigneur ... en vérité .... je ne penfois
pas .... je ſuis confus.....
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
SÉPHI.
Sortez & ne paroiſſez jamais devant
moi. (à Alibée , qui dépouille ses habits
de courtisan & reprend ceux qu'il a tiré
du coffre. ) Que faites-vous Alibée ? vous
reſtrez auprès de moi, vous y reprendrez
la place que vous occupiez auprès de
mon pere .
1
ALIBÉE.
Pardonnez , Seigneur ; quarante années
d'expérience m'ont appris à préférer
une vie douce & obfcure , au tumulte
& au dangereux éclat des cours.
SÉPHI.
Y penſez - vous Alibée ? fongez que
vous êtes utile à votre roi , & qu'il
exige vos fervices. Pouvez -vous balancer
un inſtant entre votre bonheur &
votre devoir .
ALIBÉE.
J'obéis Seigneur. Puiſſent mes ſervices
& ma fidélité me mettre déſormais
à l'abri des entrepriſes de mes ennemis.
Par Mlle Raignier de Malfontaine .
(
AVRIL 1. Vol. 1777. 25
Discours de Porcia à fes Parens & à fes
Amis , qui vouloient l'empêcher de Se
donner la mort ..
AMIS trop aveuglés , dont la bonté funeſte
Voudroit me conferver des jours que je déteſte ,
Sufpendez la rigueur de vos foins fuperflus ,
Et connoiffez enfin la femme de Brutus .
Envain de vos complots la cruelle induſtrie
Veut refferrer le noeud qui m'enchaîne à la vie ;
Envain , pour m'affranchir d'un deſtin plein d'horreur ,
Vous défendez au fer de fervir ma fureur ;
Peut-on vaincre l'effort d'une ame magnanime
Qui veut ſe dérober au fardeau qui l'opprime ?
Le ciel regle le fort des vulgaires humains ,
Mais il laiffe aux grands coeurs le ſoin de leurs deſtins ;
Et fi de la vertu la fentence fatale
Précipite leurs pas dans la nuit infernale ,
On oppoſe à leurs voeux un inutile effort.
L'arrêt du déſeſpoir eſt un arrêt du fort.
Quand l'ame de Caton , pour fuir la tyrannie ,
Eut marqué le moment du terme de ſa vie ,
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
Envain à vivre encore on voulut le forcer ;
Il déchira ſon coeur qu'il ne pouvoit percer ,
Et d'un fils imprudent la pitié criminelle ,
N'empêcha point ſa mort & la rendit cruelle.
Oui , c'eſt un don du ciel qu'il accorde aux grands coeurs ,
De pouvoir , en tout temps , terminer leurs malheurs .
Ne ferois - je donc pas ce qu'un grand coeur peut faire ,
Moi , femme de Brutus , moi dont Caton fut pere ?
Et devrois-je porter des noms fi glorieux ,
Si je vivois encor quand ils font morts tous deux ?
Non , perfides amis , & votre barbarie
Souilleroit trop ma gloire en conſervant ma vie.
Puiſque ſous les Tyrans Brutus eft abattu ,
Je dois perdre le jour ou perdre la vertu.
Ah ! que votre amitié ſeroit digne de haine ,
Si de mes triftes jours vous prolongiez la chaîne !
Mon coeur , dans les tourmens qu'il auroit à ſouffrir ,
Mourroit à chaque inſtant de ne pouvoir mourir ;
Et de vos foins affreux l'activité cruelle ,
Me feroit de la vie une mort éternelle.
Qui ? moi ! je pourrois vivre & voir ces fiers Tyrans ,
Du fang de mon Epoux leurs bras encor fumans ?
Sans pouvoir fatisfaire une haine trop juſte ,
Je pourrois reſpirer l'air qu'empoiſonne Auguſte ?
AVRIL I. Vol. 1777 . 27
Antoine à ſes côtés , riant de mes chagrins ,
Infulteroit encor à mes affreux deſtins ?
Je verrois à leurs pieds la liberté mourante ?
De toutes les vertus leur fureur triomphante ,
Et , pour mettre le comble à mon funefte fort ,
Je ne verrois plus Rome & me verrois encor ?
Banniſſons loin de moi cette effroyable idée ,
Et que d'un pur plaifir mon ame poffédée ,
Prête à voir arriver le moment le plus doux ,
Ne fonge qu'au bonheur de rejoindre un Epoux
O Brutus ! tendre objet de la plus noble flamme ,
Ton corps eft au tombeau , ton ame eſt dans mon ame.
C'eſt toi qui , chez les morts , précipite mes pas ,
Et tu vis dans mon coeur pour hater mon trépas.
Cher Epoux , tu le vois , digne de notre chaîne ,
Lorque Rome n'eſt plus , je meurs encor Romaine ,
Et malgre les Tyrans , mon coeur , juſqu'à ce jour ,
N'a connu de liens que ceux de notre amour.
Par M. A. Julien .
28 MERCURE DE FRANCE.
VERS à un Ami à l'occaſion du retour
de fa fête .
RENDRE les mêmes ſentimens
D'une façon toujours nouvelle ,
Eſt un art dans lequel excelle
Tout bon faiſeur de complimens :
Mais de ce talent difficile
Je ne fis jamais mon métier ,
Et la peine d'étudier
Me dégoûta de l'honneur d'être habile.
Certain Prédicateur , dit-on ,
Qui devoit à ſon auditoire
Faire l'éloge d'un Patron
Dont il avoit déjà chanté la gloire ,
Dit: Meffieurs vous avez mémoire
Que l'an paffé je traitai ce ſujet ;
Depuis ce tems le Patron n'a rien fait
Qui puiffe enrichir ſon hiſtoire .
Ce que cet Orateur diſoit ,
Cher Huguet , je puis te le dire ;
Ma plume ne peut rien t'écrire
Sinon ce qu'elle t'écrivoit .
Notre amitié n'eſt elle pas la même?
Vas , je ferois moins ſtérile inventeur
Si , pour te dire en cent façons que j'aime ,
Mon eſprit s'épuiſoit auſſi peu que mon coeur.
Par M. de R. de Péronne.
AVRIL I. Vol. 1777 .
29
P
AVIS AU BEAU SEXE ,
AR un uſage ridicule
On follicite les procès ,
Et du plus injuſte ſuccès
Perſonne ne ſe fait ſcrupule
Je trouve dans tous les états
Sur ce point égale conduite ,
Mais fur-tout je n'approuve pas
Que le Beau Sexe follicite ;
Eft - ce un ton de fociété ?
Eſt- ce à titre de femme aimable ?
Avez-vous plus de dignité ,
Vous trouvez-vous plus eſtimable
En expoſant la probité
Du Juge le plus équitable
Et le plus expérimenté ?
Je parle à vous , Solliciteuſe ;
Quel droit aviez-vous fur le bien
D'une famille malheureuſe
Que vous avez réduite à rien ?
Eh quoi ! fans connoître une affaire ,
Vous accablez les malheureux ?
Et ce que vous faites contr'eux ,
30 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt pour eux qu'il faudroit le faire :
Mais mon credit , me direz -vous ,
Ne tire pas à conféquence ,
La Juſtice , dans la balance ,
Peſe les intérêts de tous .
Contredire cette morale ,
C'eſt parler contre la raiſon;
Oui , cette regle eſt générale ;
Mais en voici l'exception :
Quand une femme au teint de roſe ,
Avec un regard enchanteur .
Sollicite pour un Plaideur
Dont elle fait valoir la cauſe ,
Thémis s'offenfe & s'attendrit ;
Dans ce combat , ſouvent funeſte ;
Malheureuſement l'homme reſte ,
Et le Juge s'évanouit.
Un Magiſtrat incorruptible ,
A l'abri du coup de pinceau ,
M'a ſouvent dit qu'il eſt poſſible
De juſtifier ce tableau .
Par M. de Saint-Hubert , Chey. de
Saint-Louis.
AVRIL I. Vol. 1777. 31
LE TRIOMPHE DE L'AMITIÉ.
LEE fier Amour & l'Amitié modeſte ,
Tous deux rivaux & jaloux de leurs droits
Avoient enfin , d'une commune voix ,
Pour les régler , choiſi la Cour céleſte.
Les Dieux , en demi-cercle affis ,
Gardoient un auguſte filence ,
Et devant eux la fidelle balance
Brilloit dans les mains de Thémis.
L'Amour , à qui rien n'en impoſe ,
Se préſente d'un air vainqueur ,
Et par ces mots , adreſſés à ſa Soeur,
Paroît für du gain de ſa cauſe.
Peux-tu , dit- il , quand tout me fait la cour,
Peux- tu me diſputer l'empire ?
Ecoute : un mot va prouver ton délire :
Le doux plaiſir me doit le jour...
32 MERCURE DE FRANCE.
Ne chante pas encor victoire ,
Répond ſa Soeur avec tranquillité :
Le Plaifir ,fi l'on veut t'en croire ,
Brille toujours à ton côté :
Mais je dois tirer plus de gloire
De voir au mien l'Adverſité.
Tu ne fourris qu'avec malignité ;
Et moi , volontiers je conſole
Des maux où ton Plaifir frivole
Plonge l'aveugle humanité.
Compagne chafte & toujours fûre ,
Je ſuis , pour les coeurs que j'épure ,
L'aſyle de tous les inftans :
De leur hiver je ſuis l'heureux printemps ;
Au lieu que fous ton frêle empire ,
Tôt ou tard le coeur qui ſoupire
Se plaint des outrages du temps .
Fort bien , dit- il avec fineſſe ,
Mon pis- aller . fait ton pouvoirs
Et je conviens que ta foibleſſe
A raiſon de s'en prévaloir ;
Mais , avec tes vains avantages ,
ConAVRIL.
I. Vol. 1777. 33
Conviens auſſi que , malgré mes défauts ,
A mon char j'ai vu bien des Sages ,
Et que mes feux, dans tous les âges ,
Ont pétri l'ame des Héros .
1
Mais , reprit-elle , que de maux !
Que d'attentats ! que de ravages !
Que d'embraſemens ! que d'orages
Ont obfcurci l'éclat de tes drapeaux !
A tes Héros , ces ſuperbes eſclaves ,
Tu caches des fers ſous tes fleurs ;
Aux miens je n'offre pour entraves
Que les liens de mes pures douceurs .
Beſoin délicieux de l'ame ,
Ma paiſible & conftante flamme ,
Devient l'aliment des grands coeurs ,
Et j'en connois dont la délicateffe ,
La candeur & l'aménité ,
A mes attraits , ſur ceux de ton ivreſſe ,
Aſſureront toujours la primauté.
Généreux , difcrets & fideles ,
Heureux par le bonheur d'autrui ;
Dans leurs vertus ils trouvent leur appui ,
Et tout le tien ſe réduit à tes ailes.
Ofes-tu donc , reprit-il à fon tour ,
T'appuyer ſur une chimere .
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Je vais te parler fans détour : .
Apareils coeurs on ne croit guere;
Au lieu que la nature entiere
Applaudit aux droits de l'Amour.
Il ſe tut : la Cour immortelle ,
En ſa faveur , aux yeux de l'Univers .
Peut-être auroit décidé la querelle ;
Mais l'Amitié , pour fon modele ,
Fit voir le coeur des Champdivers
L'Amour confus feridit les airs ,
Et tout l'Olympe fut pour elle.
Par M. des Marais du Chambon , en
Limousin.
H
A Monsieur le Maréchal Duc DE
FITZ - JAMES.
LÉRITIER des vertus , du rang & de la gloire
De ce fameux Héros , l'arbitre des combats ,
L'honneur du nom François , l'appui des Potentats ,
Qui , toujours à ſon char, enchaîna la victoire.
(*) Maison de qualité dans la Franche- Comté , & qui eft
encore plus recommandable par les qualités de l'esprit & du
coeur , que par l'éclat de la naiſſance.
AVRIL L. Vol. 1777. 35
Ce vainqueur d'Almanza , modele des guerriers,
Loin de s'enorgueillir de ſes brillans trophées ,
Je le vois proſterné dépoſer ſes lauriers ,
Fondant tout fon eſpoir ſur le Dieu des armées.
Illuſtre deſcendant du Favori de Mars ,
Egal à ſa prudence , égal à ſon courage ,
Fitz - James , toujours juſte , & magnanime & ſage ,
Préſide aux légions dans l'ordre des Céſars.
Déjà , d'un vol hardi , porté par l'eſpérance ,
Au faîte des grandeurs s'éleve ton grand nom ;
Pour t'immortaliſer dans les Faſtes de France ,
A côté des Berwik , Turenne & Matignon .
Te louer , eſt ſans doute un droit que je m'arroge.
Citoyen généreux ! ton titre mérité
Paſſera d'âge en age à la poſtérité ,
Et le choix de Louis ſurpaſſe tout éloge.
Aimer à ſe choiſir des Miniſtres fideles ,
Se plaire à rallumer le flambeau de la loi ,
Suivre du grand Henri les leçons immortelles ,
Ces traits font de Louis , ces traits ſont d'un grand Roi.
De l'auguſte Thémis , ſoutien des droits ſacrés ,
Monarque bienfaisant , à nos voeux ſi propice ,
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
Toujours Roi par devoir , toujours Roi par juſtice ,
Et ton coeur & tes dons font par-tout célébrés.
Le démon des combats s'éloigne de la terre ,
La paix , la douce paix regne dans nos climats ;
Ne vous y trompez pas , fiers enfans du tonnerre ,
La France a ſes Héros , la France a des Soldats.
Sacrifier ſes jours , ſes talens , ſon repos ,
A ſervir ſa patrie , & l'Etat & fon Maître ,
Voilà le Citoyen ; oui , j'aime à le connoître
Dans Fitz-Jamais lui-même ; & voilà mon Héros.
Par M. Hunbert.
LE SHASTA ou le livre ſacré des Gentons ,
traduit de l'Anglois de M. Holwel , par
M. D. M. C. A. P.
SECTION PECTION PREMIERE. Dieu eſt celui qui
fut toujours : il a créé tout ce qui eſt.
Dieu eſt comme une Sphere parfaite ,
fans commencement & fans fin. Il regle
& gouverne toute la création par
une providence générale&conforme aux
principes invariables de ſa premiere volonté.
Tu ne rechercheras point l'eſſence
AVRIL I. Vol. 1777. 37
& la nature de l'être ſeul éternel , ni
les loix par leſquelles il gouverne. Cette
recherche eſt vaine & criminelle : c'eſt
aſſez pour toi de voir chaque jour &
chaque nuit dans ſes ouvrages , fa fageſſe
, ſon pouvoir & ſa miféricorde.
Tâche d'en profiter.
SECTION IIe. L'Eternel abſorbé dans
la contemplation de ſon eſſence , réſolut
, dans la plénitude des temps , de
faire connoître ſa gloire & fa nature à
des Etres capables de ſentir & de partager
ſa félicité & de ſervir à ſa gloire.
Ces Etres n'exiſtoient pas , l'Eternel
voulut , & ils furent. Il les forma d'une
partie de ſon eſſence : capables de perfection
, mais il leur accorda auſſi le
pouvoir d'imperfection , ſuivant le choix
de leur volonté . L'Eternel créa avant
tout Birmah , Biſtnoo & Sieb , puis Moifafoor
& toute l'armée céleste. Il donna
- la prééminence à Birmah , Biſtnoo &
Sieb. Il établit Birmah , Prince de l'armée
céleſte , & il mit les Anges ſous ſa
domination ; & il le conſtitua ſous-lieutenant
dans le ciel , & lui nomma pour
coadjuteurs Biſtnoo & Sieb. L'Eternel
diviſa les Anges en légions , & mit à la
tête de chacune d'elles un général ou un
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
chef. Ces adorateurs furent placés au
tour de ſon trône ſuivant leurs dignités ,
&l'harmonie fut dans le ciel. Moifafoor
, le chef de la premiere légion des
Anges , dirigeoit les chants céleſtes de
louange & d'adoration pour le Créateur
, & les chants d'obéiſſance pour
Birmah , le premier créé ; & l'Eternel
ſe réjouit de ſon ouvrage.
SECTION IIIe. Depuis la création de
l'armée céleſte , la joie & l'harmonie
environnerent le trône de l'Eternel pendant
des milliers de milliers d'années .
Cet état auroit duré juſqu'à la fin des
temps , ſi l'envie ne s'étoit pas emparé
de Moifafoor & d'autres chefs des lé.
gions des Anges , parmi lesquels futRhaabon,
le premier en dignité après Moifafoor.
Oubliant le bienfait de leur
création , & les devoirs qui leur étoient
impoſés , ils mépriſerent le pouvoir de
perfection qui leur étoit accordé ; ils exercerent
le pouvoir d'imperfection , & ils
firent le mal en préſence de l'Eternel .
Ils refuferent de lui obéir & de ſe foumettre
à Birmah , fon lieutenant , & à
Biſtnoor & à Sieb , coadjuteurs de Birmah
, & ils ſe dirent à eux-mêmes : Nous
commanderons . Et fans craindre la toute
AVRILI. Vol. 1777. 39
puiſſance & la colere du Créateur , ils
répandirent leurs coupables deſſeins dans
l'armée des Anges , ils ſéduiſirent &
entraînerent un grand nombre dans
leur parti, Il y eut une ſéparation devant
le trône de l'Eternel: la douleur
s'empara des Anges fideles , & fut connue
pour la premiere fois dans le ciel.
SECTION IVe. L'Eternel , dont laprefcience&
le pouvoir s'étendoient fur tout,
exceptéfur les actions desEtres qu'il avoit
créés libres , vit avec douleur la défectionde
Moifafoor , de Rhaabon & des
autres chefs des Anges. Miféricordieux
dans fa colere , il envoya Birmah , Biftnoo&
Sieb leur remontrer leur crime ,
& les exhorter à rentrer dans le devoir.
Mais enivrés de l'idée de leur indépendance
, ils continuerent àdéſobéir ;
alors l'Eternel ordonna à Sieb de s'ar.
mer de ſa toute - puiſſance ,de les chaffer
du ciel , de les plonger dans les ténebres
, &de les condamner ày fouffrir
éternellement.
SECTION Ve. Les Anges rébelles gémirent
dans les tenebres , ſous l'indignation
du Créateur pendant cent-vingt
fix millions d'années. Durant ce période
, Birmah , Biſtnoo & Sieb ne ceffe-
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
rent pas d'implorer , de l'Eternel , la
grace & le rétabliſſement des coupa.
bles. L'Eternel s'appaiſa enfin à leurs
inſtances; & quoi qu'il ne pût pas prévoir
l'effet de ſa clémence ſur la conduite
future des coupables , ne déſeſpérant
point encore de leur repentir , il déclara
ſa volonté . ,, Qu'ils foient retirés des
„ ténebres , & placés dans un état d'é-
,, preuve & de pénitence où ils pourront
,, encore faire leur ſalut." L'Eternel promulgua
ſes mifericordieuſes intentions;
&ayant laiſſé ſon pouvoir & le gou.
vernement du ciel à Birmah , il ſe retira
dans lui-même , & devint inviſible à
l'armée celeſte pendant cinq mille ans.
A la fin de ce temps , il ſe manifeſta
de nouveau , il reprit le trône de lumiere
& reparut dans toute ſa gloire ,
& les fidelles légions des Anges célébrerent
fon retour par des chants d'allégreſſe.
Que tout foit en ſilence : l'Eternel
dit,,, qu'un monde de quinze planetes
,, dans lesquelles les Anges rébelles ſe.
„ ront éprouvés , où ils ſe purifieront&
„ feront leur réſidence , paroiſſe : " & il
parut à l'inſtant.
Et l'Eternel dit : ,, Que Biſtnoo , armé
AVRIL I. Vol. 1777. 41
,, de mon pouvoir , deſcende dans la
,, nouvelle création , qu'il retire les
,,Anges rébelles des tenebres , & qu'il
,, les place dans la derniere des quinze
,, planetes ."
Biſtnoo s'arrêta devant le trône&dit :
,,Eternel , j'ai fait ce que tu m'as or-
,, donné" & toute la fidelle armée des
Anges reſta dans l'étonnement , & admira
la ſplendeur & les merveilles de la
nouvelle création.
ود
Et l'Eternel parla encore à Biſtnoo ,
&dit: ,, Je formerai pour les Anges
coupables des corps qui feront leurs
,, priſons & leurs demeures pendant un
,, temps , dans lesquels ils feront ſujets
„ au mal phyſique ſelon le degré de leur
,, premier crime : vas , & ordonne-
,, leur de ſe préparer à y entrer & à
,, t'obéir ."
ود
Et Biſtnoo s'arrêta devant le trône,
s'inclina & dit : Eternel , tes or-
,, dres ſont exécutés , " & la fidelle armée
des Anges reſta dans l'étonnement
des merveilles qu'elle entendoit , & célébra
par des louanges la miféricorde de
- l'Eternel .
Que tout foit en filence
dit encore à Biſtnoo :
... l'Eternel
Les corps que
ود
C5
42 MERCURE DE FRANCE .
و د
ود
,, je préparerai pour recevoir les rébelles
feront ſujets à changer , à ſe détruire ,
, à mourir & à ſe renouveler ſuivant
les loix que j'établirai enles formant ,
& les Anges coupables ſubiront dans
,,ces corps mortels , quatre- vingt- ſept
,, tranfmigrations , & ils feront ſujets
ود
"
ودaux ſuites du mal phyſique &du mal
,, moral , felon le degré de leur premiere
,, faute,& fuivant que leurs actions, dans
ود ces formes ſucceſſives, répondront au
,, pouvoir limité que je leur accorderai ,
,,& ce fera leur état de pénitence &
,, d'épreuve."
ودEtcela fera ainfi. Lorſque lesAn-
,, ges rébelles auront paffé par les quatre-
,, vingt- ſept tranſmigrations, qu'ils foient
,,animés par l'abondance de mes gra-
,, ces fous une nouvelle forme , & toi
„Biſtnoo , tu appelleras cette forme la
vache."
ود
,,Et cela fera ainſi. Lorſque le corps
,, mortel de la vache deviendra inanimé
par une deſtruction naturelle , les
,,Anges coupables par une plus grande
,,abondance de mes graces, animeront
,, la forme d'homme; & fous cette for-
,, me je leur rendrai l'intelligence qu'ils
,, avoient quand je les ai créés libres ,
AVRIL L. Vol. 1777. 43
,,& ce ſera leur principal état d'épreu-
,, ve & de pénitence." :
,, La vache ſera regardée comme fa-
,, crée par les Anges coupables , car elle
,, leur fournira une nourriture nouvelle
,,& agréable , & elles les aidera dans le
,, travail auquel je les ai condamnés ; &
ود ils ne mangerontpoint de la vache ni
de la chair d'aucun des corps mortels
,, que je préparerai pour leur demeure ,
,, foit que ces corps rampent ſur laterre ,
,, foit qu'ils nagent dans l'eau , ou qu'ils
,,volent dans les airs. Le lait de la vache
& les fruits de la terre feront leur
,, nourriture.
ود
,, Les formes mortelles dont je revé-
,, tirai les Anges coupables , feront l'ou-
,, vrage de ma main , elles ne feront dé.
,, truites que par une mort naturelle. Si
,, donc , par une violence préméditée ,un
,,Ange occaſionne la diſſolution d'une
" forme mortelle , animée par un de
,, ſes freres coupables : toi Sieb , tu
,, plongeras l'offenſeur dans les tenebres
,, pour un temps , & il ſera condamné
,, à fubir quatre-vingt-neuf tranfmigra.
,, tions , à quelque degré qu'il fût parvenu
au temps de ſon crime; mais fi l'un
,, des Anges coupables oſe ſe délivrer
ود
44 MERCURE DE FRANCE.
1
1
,, lui-même , par violence , de la forme
,,dont je l'aurai revêtu , toi Sieb , tu le
„plongeras pour toujours dans les téne-
,, bres , & il fera privé de la grace de
,, paſſer par les quinze planetes d'épreu-
„ ve , de pénitence & de purification."
ود
ود
ودEt je diftinguerai en eſpeces &en
,, genres , les corps mortels que j'ai def-
,, tinés pour le châtiment des Anges
,, coupables , & je donnerai à ces corps
des formes , des facultés & des qualités
differentes , & ils s'uniront enſemble ,
,,& ils ſe multiplieront dans leur genre
,,&dans leur eſpece , ſuivant l'inſtinct
,, que j'imprimerai en eux , & de cette
,,union naturelle il procédera dans cha-
,,que genre & dans chaque eſpece une
,, ſucceſſion de formes , afin que les tran-
,, migrations progreſſives des Anges cou-
,, pables ne ceſſent point.".
ودMais ſi l'un des Anges coupables
,, s'unit avec un corps d'une eſpece dif-
,, férente , toi Sieb , tu plongeras le
,,coupable dans les ténebres pour un
,, temps , & il ſera condamné à ſubir
,, quatre- vingt-neuf tranfmigrations , à
„ quelque degré qu'il ſoit parvenu au
,, temps de fon crime."
„ Et fi un Ange coupable ofe , malAVRIL
I. Vol. 1777. 45
وو
ود
,, gré l'inſtinct que je graverai dans la
forme qu'il animera , s'unir d'une
maniere contre nature , qui ne puifſe
pas produire la multiplication de
ſon eſpece: toi Sieb , tu le plonge-
,, ras pour toujours dans les ténebres ;
"
"
ود & il ne pourra plus prétendre à la
,, grace de paſſer par les quinze planetes
de pénitence , d'épreuve & de pu.
rification" .
ود
ود
و د
"
,, Les Anges coupables & malheu-
,, reux pourront adoucir leur châtiment
,, en vivant entre eux dans une douce
union ; & s'ils s'aiment , ſe chérifſſent
& ſe rendent réciproquement de bons
offices; s'ils s'aident & s'encouragent
mutuellement à ſe repentir du crime
de leur déſobéiſſance : je ſeconderai
leur bonnes intentions & je les favoriferai
; mais s'ils ſe perſécutent , je
conſolerai les perſécutés ,& les perfécuteurs
n'entreront point dans la neuvieme
planete , qui eſt la premiere
,, planete de purification ".
ود
و د
ود
ود
"
"
"
"
ود Et celafera ainſi. Que ſi les An-
,, ges , par leur repentir & leurs bonnes
oeuvres , profitent de mes graces
dans leurs quatre -vingt - neuf tranſmi-
,, grations dans des corps mortels
ود
"
,
46 MERCURE DE FRANCE.
1
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
Biſtnoo , tu les recevras dans ton ſein,
&tu les tranſporteras dans la ſeconde
„ planete de pénitence & d'épreuve ;
&tu continueras ainſi juſqu'à ce qu'ils
aient ſucceſſivement paſſé par les huit
planetes de pénitence & d'épreuve ;
alors leur punition ceſſera , & tu les
tranſporteras dans le neuvieme , qui eſt
la premiere planete de Purification".
Mais cela fera ainſi. Que ſi les An-
,, ges rébelles ne profitent pas de mes
,, graces dans leurs quatre - vingt - neuf
tranſmigrations dans des corps mortels
, ſuivant le pouvoir que je leur
accorderai : toi Sieb : tu les replonge.
,, ras pour un temps dans les tenebres ;
& après ce terme , que je preſcrirai ,
Biſtnoo les replacera dans la derniere
„ planete de pénitence , pour y ſubir une
ſeconde épreuve , & ils feront ainſi
,, punis juſqu'à ce que par leur repen.
ود
ود
ود
ود
"
"
وو
ود
"
tir & leur perſévérance , pendant les
„ quatre vingt-neuftranfmigrations dans
des corps mortels , ils parviennent
à la neuvieme planete, qui eſt la premiere
planete de purification: car il
eſt arrêté que les Anges rébelles ne
,, rentreront point dans le ciel , & ne
,, contempleront point ma face, juſqu'à
"
AVRIL I. Vol. 1777- 47.
,,ce qu'il aient paſſé par les huitplanetes
de pénitence , & par les ſept pla-
,,netes de purification. "
ود
Quand l'armée des Anges fideles eut
entendu l'Eternel prononcer ſes décrets
fur les Anges rébelles , elle chanta ſes
louanges , ſa puiſſance & ſa juſtice.
Que tout foiten filence, L'Eternel dit
à l'armée céleſte : ,, J'étendrai mes gra-
,, ces ſur les Anges coupables pendants
,, un certain temps , que je diviſerai en
,quatre âges ; dans le premier , je veux
,,que le terme de leur épreuve , pen-.
,,dant les quatre-vingt-neuf tranfmigra-
,,tions en corps mortels , ſoit étendu à
,, cent mille ans; dans le ſecond, le ter-
,, me de leur épreuve ſera réduit à dix
ودmille ans ; dans le troiſieme , à mille
„ ans , dans le quatrieme , à cent ans
,, ſeulement." Et l'armée des Anges célébra
par des chants de joiela miféricorde&
l'indulgence de Dieu.
Quetoutfoit enfilence. L'Eternel dit :
,, Cela ſera ainſi , lorſque le temps que
,, j'ai marqué pour la durée de l'univers
,,&celui que ma miféricorde a accordé
,, pour l'épreuve des Anges déchus , fera
,,accompli par la révolutiondes quatre
„âges , s'il reſte encore quelques Anges
:
1
48 MERCURE DE FRANCE.
,, réprouvés pour n'avoir pas paſſé par
„les huit planetes de pénitence & dé-
,, preuve , & pour n'être point entrés
ود
ود
ود
ود
dans la neuvieme , qui est la premiere
,, planete de purification: toi Sieb , armé
de ma puiſſance , précipite-les pour
,, toujours dans les tenebres , & tu détruiras
alors les huit planetes de pénitence
& d'épreuve , & elles ne feront
„ plus. Et toi Biſtnoo , tu conſerveras |
,, pour un temps les ſept planetes de pu-
„ rification , juſqu'à ce que les Anges
,, qui auront profité de mes graces & de
,, ma miféricorde , foient purifiés par toi
de leur crime ; & quand tout ſera ac-
,, compli , quand ils feront rétablis dans
,, leur état & admis en ma préſence ,
,, toi Sieb , tu détruiras les ſept plane.
,, tes de purification , & elles ne ſeront
,, plus."
"
Et la puiſſance & les décrets de l'Eternel
firent trembler l'armée des Anges
fideles.
L'Eternel parla encore & dit : ,, Je
,, n'ai point compris dans ma miféricor-
,, de (*) Moifafoor , Rhaabon & les au-
,, tres
(*) Nous croyons que M. de V. s'est trompé dans l'art.
III de la 2. partie de ſes Fragmens ſur l'Inde, en disant
que
AVRIL I Vol. 1777. 49
,, tres Chefs des Anges rébelles , mais
comme ils font avides de puiſſance ,
,, j'augmenterai leur pouvoir de faire
,, le mal ; ils auront la liberté d'entrer
,, dans les huit planetes de pénitence &
,, d'épreuve , & les Anges coupables ſe-
,,ront exposés aux mêmes tentations qui
,, les ont ci devant excités à la révolte;
,,mais l'exercice de ce pouvoir que
,,j'accorderai aux Chefs rébelles , ne ſera
,, pour eux qu'un moyen d'aggraver leur
" faute & leur châtiment , & je regar.
,,derai la réſiſtance que les Anges cou-
,,pables feront à ces ſéductions , com-
,, me une grande preuve de la ſincérité
,, de leurs regrets & de leur repentir " .
L'Eternel ceſſa de parler , & l'armée
fidelle fit entendre des chants de louange
& d'adoration , mêlés de gémiſſements
fur le deſtin de leurs malheureux freres
LesAnges fideles s'aſſemblerent , & d'une
voix unanime , ils ſupplierent l'Eternel ,
par la bouche de Biſtnoo, de leur per.
que chez les Indiens Moiſafoor & fa troupe obtinrent leur
grace au bout d'un Monontour ; en comparant cette traduction
du Schaſta avec ce que le mêmeAuteur rapporte de la
Religion des Brames , on verra qu'il n'apas toujours été
exact.
D
50 MERCURE DE FRANCE.
4
mettre de deſcendre quelquefois dans
les huit planetes de penitence & d'épreuve
, d'y prendre la forme humaine,
&de préſerver , par leur préſence , par
leurs exemples & leurs conſeils , les
Anges malheureux & coupables , des féductions
de Moiſafoor & des autres
Chefs rébelles . L'Eternel y confentit , &
les fidelles légions firent entendre des
chantsd'allégreſſe & d'actions de grace.
Que tout ſoit en filence. L'Eternel
parla encore & dit: ,, Toi Birmah , re-
„ vêtu de ma gloire & armé de ma
ود puiſſance , deſcends dans la derniere
„ planete de pénitence & d'épreuve ,
,, & fais connoître aux Anges rébelles
les décrets que j'ai prononcés ſur eux
,, & qu'ils entrent en ta préſence dans
,, les corps que je leur ai préparés".
"
ود
Et Birmah s'arrêta devant le trône
&dit: Eternel , j'ai fait ce que tu
m'as ordonné , lesAnges coupables ſe
,, réjouiſſent dans ta miféricorde , ils
reconnoiſſent la juſtice de tes décrets ,
,, ils avouent leurs regrets & leur repen-
,, tir , & ils font entrés dans les corps
„ que tu as préparés pour eux.
ود
AVRIL L. Vol. 1777.4 51
A Monseigneur l'Archevêque de Besançon ,
à fon arrivée dans cette Ville, le 9Février
1777 .
PONTIFE fel ONTIFE ſelon Dieu , choiſi ſelon fon coeury
Prélat , dont les vertus égalent la naiſſance !
Sur le trône placé , par fa toute puiſſance,
De ſa tribu ſacrée , & la gloire & Phonneur
Tu parois , aufſi-tot tu combles tous nos voeux,
Tendre pere , ſenſible à nos vives alarmes ,
De tes enfans chéris , tu viens tarir les larmes.
Que ton regne s'étende à nos derniers neveux le
Jouis de ton triomphe , applaudis à ton fort
Le Ciel veille ſur toi ! Cité toujours illuftre ,
Il augmente en ce jour ton éclat & ton luftre ;
Il t'enleve choiſeul , tu poſſedes Durfort .
F
Déjà tu l'as reçu triomphant dans tes murs ;
Déjà , de tout côté la joie & l'allégreſſe
Marquent , de ſes agneaux , le reſpect , la tendreſſe ;
De l'amour du Paſteur , ces garans font trop fars.
Nom célebre à jamais dans le rang des Héros ,
Nom cher ma Patrie , à l'Etat , à la France ;
De l'Egliſe l'appui , la force & l'efpérance ,
Vers l'immortalité s'élancent tes travaux.
!
aydza
ינ
Par M. le Chevalier Humbert.
D2
522 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle VALLAYER ,
Peintre du Roi .
VALLAYER , rivale d'Apelle ,
Etonne nos Zeuxis nouveaux ;
Peintre brillant , Peintre fidele ,
Tout vit , tout plaît dans ſes tableaux ;
Les fleurs que ſes doigts font éclore .
Par leur duvet , par leur fraîcheur ,
Ont trompé l'oeil même de Flore ,
Qui ſe pardonna fon erreur.
Mais j'admire ſon caractere
Plus encore que ſes talens :
A la troupe folle & légere
Des Petits - Maftres ſémillans ,
On m'affare qu'elle préfere
Les bons eſprits , les bonnes gens.
Ah ! j'admire ſon caractere
Plus encore que ſes talens .
i 3
111
T
i
T
1
Elle fait , avec la décence .
Allier l'aimable enjouement ,
La candeur avec la prudence ,
L'eſprit avec le ſentiment :
Dans l'art ſi commun de ſéduire ,
7
Son coeur fut toujours étranger ;
Elle plaft comme elle reſpire ,
Sans effort , & fans y fonger.
Par M. l'Abbé de la S....
AVRILI. Vol. 1777 . 53
ANECDOTE.
SUURR un champ de bataille , ilſuſtre ſépulture ,
Giſſoient mille Guerriers qu'on alloit inhumer :
Le gouffre étoit tout prêt ; ſon immenſe ouverture ,
Sur eux , dans un moment , devoit ſe refermer.
Une plaintive voix ſoudain ſe fait entendre :
Je reſpire ... Arrêtez ... de grace , ſauvez moi.
Certain Helvétien préſidoit au convoi.
10
(Brave homme s'il en fut , mais on ne peut moins tendre).
Ah ! vraiment , ce dit- il , c'eſt bien prendre fon tems.
Puis faiſant un ſignal , achevez mes enfans ...
Rempliffez votre miniftere ,
Qui voudroit écouter ces gens ,
f
A peine en trouveroit un ſeul à mettre en tese.
L
AUTRE.
A fortune en vain m'eſt cruelle ,
Diſoit , avec orgueil , un ſage prétendu ;
Je ſais , pour m'affermir contre elle
M'envelopper de ma vertu.

Voilà , dit un plaiſant , voilà ce qui s'appelle
Etre légerement vêtu.
A
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
LA LIΝΟΤΤΕ.
U
ALLÉGORIE .
1
i
NE Linotte jeune & vive ,
Fixoit tous les oiſeaux des vergers d'alentour ;
DuTourtereau la voix plaintive
Oſa lui foupirer l'amour :
Il lui peignit fi tendrement ſa flamme ,
Que la Linotte écouta ſes accens ;
Elle parut attentive à ſes chants ,
Répondit même aux tranſports de fon ame ,
Et d'un baifer paya ſes ſentimens .
Ah ! que ſur un amant un baifer a d'empire !
C'eſt un poiſon ſubtil qui penetre le coeurs
C'eſt un aimant qui nous attire ,
Et dont le charme eſt impoſteur.
Un gentil Roffignol ſurvint dans le boccage;
Il fait entendre ſon ramage.
La Linotte l'écoute & forme des deſirs ,
Dans ſa nouvelle chaîne entrevoit des plaiſirs ;
Elle veut imiter un ſi charmant langage ,
Et laiſſe au Tourtereau la plainte & les ſoupirs.
:
Bien-tôt après autre aventure.
Arrive d'un bois étranger
Un Paſſereau dont la riche parure
Rendoit jaloux les oiſeaux du verger.
Un Paſſereau n'eſt point d'une humeur ſotte,
१..J.

:
:
AVRIL L. Vol. 1777. 55
(
Il connoît bien fon monde; & près de la Linotte
Il voltige à l'inſtant , ſans crainte du danger.
Dame Linotte eſt facile à ſéduire ,
Nouvel amant , c'eſt triomphe nouveau,
On le regarde , on daigne lui ſourire ,
Pour la ſeconde fois , adieu le Tourtereau .
On ne veut pas pourtant l'éloigner du boccage,
En fait d'amans le nombre eſt glorieux :
Auſſi la Linotte volage ,
En coquette prudente & fage ,
Feint quelquefois d'applaudir à ſes feux.
Zélis , dans cette allégorie ,
Reconnoiffez votre portrait ;
Ce n'eſt point une rêverie ,
Et je vous ai peint trait pour trait.
Voltigez d'hommage en hommage ,
Mépriſez la ſincérité ;
Songez auſi que le bel age
S'envole avec légereté .
La beauté ſe diſſipe , & bien- tôt avec elle
Le tems entraîne le plaiſir ;
Les amans n'ont que le deſir.
Tels au printems près de la fleur nouvelle ,
Les zéphirs careſſans s'empreſſent de jouir ;
L'été flétrit la roſe la plus belle ,
Sans regret on la voit périr ;
Zélis , de la beauté la roſe eſt le modele,
Et les amans reſſemblent au zéphir .
ParM. du Sausoir.
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
ROMANCE.I
Sur l'Air : Trifte raiſon j'abjure ton empire.
J'AVOIS b 'Avors briſe ma lyre & ma muſette ,
Et mes accens n'étoient que des ſoupirs :
Par la douleur mon ame étoit muette ,
Tu la ranime , amour ! par les plaiſirs .
A l'amitié tu fais prêter tes armes ,
Pour me bleſſer d'un trait moins dangereux;
Puis de Jenni tu m'offris tous les charines ,
Et tu me dis , l'aimer c'eſt être heureux.
Près de Jenni je vois fuir la triſteſſe ,
Et les regrets s'éloigner de mon coeur :
Son doux regard , ſa voix, tout m'intéreſſe ,
Et je ſouris à ce nouveau bonheur.
>
Avec Jenni , fi je peins ta tendreſſe ,
Je ſens mes yeux moins huinides de pleurs ;
De ſa pitié j'obtiens une careſſe ,
Et ce baifer adoucit mes malheurs.
A l'amitié rien n'eſt donc impoffible ? *
Comme l'amour ſon attrait nous ſéduit :
J'avois juré de n'être plus ſenſible ,
J'ai vu Jenni , mon ferment eſt détruit.
Par Madamede Montanclos.
:
Arril. I.Vol. 1777. 57.
ےہ
:
:
:
AIR 1.
Paroles de M.Rochebrune.
Müsique de Mr. Sarrazin.
Vous n'avez pas humblefou-
gere l'eclat des
fleurs qui pa---rent le prin=
:
tems qui parent leprin=
tems mais leur beauté ne dure
:
que re Vous etes aimable :
:
58. Mercure de France.
en tout tems, vous e__tes al =
Fin. Mineur.
mable en tout tems . Vous
prez
tex des se__cours char=
mans, aux douх doux plaisirs qu'on.
goute sur
la ter_re vous ser=
W
vez delit auxAmans амосВи
aumajeur.
: veurs vous servex de verre.
AVRILI I. Vol. 1777.59
Explication des Enigmes & Logogryphes
du volume de Mars.
Le mot de la premiere Enigme eſt
l'Ombre ; celui de la ſeconde eſt l'Eau ;
celui de la troiſieme eſt Boudoir . Le mot
du premier Logogryphe eft Promenade,
où on trouve Rome Parme , Modene ,
Mende , Aden , Omon , arme , armée , le
Don , Aino , Po , Oder , Marne , Drome , orme
, Morée, Edom , ame , ane , la Rapée ,
rape , Mede , Oran , amé , Prône , Dom , Ode ,
pamer , pendre , mare , Paon , pré , drap ,
mon , pere , mere , nom, mode , amen , donne ,
dé , rade , rame , marée , dome , monde , Demon
, rampe , rond , orne , merde , amer ,
Médor , More , Dame ; celui du fecond
eft Girouette , où le trouvent gite , goret ,
rouge , rouet , roue , Roi , ortie , or , utré
goût , orge ; celui du troiſieme eſt Poiffon ,
dans lequel ſe trouve poison.
JAL
ENIGME.
AL trente enfans , ou davantage ,
Portant tous la barbe au menton ,
Pour tenir en paix mon ménage ,
A tout le féminin j'interdis ma maifon.
1
60 MERCURE DE FRANCE .
Une fécondité ſi rare
Mériteroit un heureux fort ;
Mais ma fortune eſt ſi biſarre ,
Que mes propres enfans font cauſe de ma mort.
Ont-ils épuiſé ma ſubſtance ?
:
D'abord , un avide inhumain
Uſant de toute violence ,
Vient , ſaus nulle pitié , les tirer de mon ſein.
De me réduire en eſclavage ,
Mou tyran croit que c'eſt trop peu ;
Car ſouvent pour dernier outrage ,
Oubliant mes bienfaits , il me condamne au feu.
Par M. Arnauld , Prieur de L.
SANS
AUTRE.
ANS exception de perſonne ,
Je ſers le riche & l'indigent ,
On me confie une couronne
:
De même qu'un ſimple inſtrument.
Gardienne de la Juſtice ,
Et la ſûreté des Marchands ,
J'aide quelquefois fans malice ,
A favorifer les méchants .
Par mon moyen plus d'une Belle ,
D'un jaloux ſe met à l'abri ,
Conduit une intrigue nouvelle,
Et la fait cacher au mari.
AVRIL I. Vol . 1777. 61
Je fers une ſoeur ſédentaire ;
Si-tôt que nous nous accordons ,
Tout va bien ; mais pour l'ordinaire
Tout va mal quand nous nous brouillons.
Par le méme.
Je
AUTRE.
E fuis d'un pere aſſez utile ,
Fille d'abord fort inutile.
"
Mon pere eſt un bon animal ,
Faiſant du bien , jamais du' mal.
J'ai des milliers de ſoeurs , & n'ai pas un ſeul frere.
Mes foeurs , quoiqu'elles foient plus petites que moi ,
N'attendent pas pour avoir un emploi ,
Ainſi que moi , la mort de notre pere ;
Ec c'eſt dans le ménage
Qu'on les met en uſage...
Mais de mon pere enfin la mort non naturelle ,
Me fait fortir de l'inutilité :
Je puis alors fléchir une cruelle ,
Ramener à Philis un Amant infidele,
Ou de ſes rigueurs rebuté :
;
L
:
{
D'un trait je puis , Lycas , dans le coeur d'une Belle ,
Allumer le feu du defir ,
Pour toi faire briller en elle
Le flambeau du plaiſir.
Par M. Huguet de Longchamps.
62 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHET
SEPT
١٠٠
EPT pieds compoſent tout mon être ,
De moi tout le monde a beſoin ;
Lecteur , es -tu ſans me connoître ?
Lis donc , & ne vas pas plus loin.
Tu trouveras dans ma carcaſſe ,
Le plus grand bien qu'on puiſſe avoir ;
C'eſt lui qui donne tout pouvoir ,
Hormis que qui l'a , ne l'entaſſe.
En me coupant par la moitié ,
On voit alors dans ma derniere ,
Choſe équivalente à chaumiere,
Ou l'aſyle d'un inſenſer
Mon tout ne meut que par reffort ;
J'accompagne par-tout la mort :
J'orne l'appartement du riches
De mes faveurs ſi tu n'es chiche ,
Prends garde d'en payer l'emploi
Bien plus cher que la taille au roi.
4137
Par M. l'Abbé P.
:
AVRILL. Vol. 1777. 63
I
AUTRE.
LL prend , dit-on ſouvent , cela ſous ſon bonnet ;
Moi je l'ai pris , d'accord ; tout ce qui ſuit en nait,
Et de ce tout , Lecteur , une grande partie ,
Eſt , certes , très-utile aux beſoins de la vie.
t
D'abord c'eſt ce qu'on veut quand le Dieu du repos,
En nous fermant les yeux , y verſe ſes pavots ;
Quand , dans les premiers ans de notre foible enfance ,
Des meres , par état , nous vendent leur ſubſtance.
Demandez-vous à table une nappe & du pain ,
Pour les faire tous deux , pour exciter la faim ,
Vous aurez ce qu'il faut , à deſſert une pomme ,
Une volaille avant , je ſatisfais mon homme ;
Ce n'eſt pas tout , je donne un maftre aux Matelots .
Quand fur la vaſte mer le vaiſſeau fend les flots .
J'oubliois ſous le lit un meuble très-fragile ,
Un qui , chez le Grand Turc , fans feu , reſte inutile.
Vous trouverez auſſi deux préſens de l'été ;
Plus foible qu'un roſeau par les vents agité ,
L'un eſt ſur un long corps une tête chérie,
Ce corps eft le ſecond quand ſa tête eſt meurtrie ,
Ce qui fit diftinguer Efaü de Jacob ,
Les fléaux de l'Egypte ou l'épreuve de Job :
Une géniſſe errante , & qui , ſelon la Fable ,
Pour découvrir ſon nom , le traça ſur le ſable ;
1
1
64 MERCURE DE FRANCE.
،
Une taxe , une pierre, un oiſeau babillard ;
Le nom d'un Souverain preſque toujours vieillard ;
De la mer ou d'un fleuve une terre entourée ,
Ce qui porte l'oiſeau ſous la voûte azurée ,
La couleur des mourans , le reſte du tonneau;
Enfin , Lecteur , je touche au bout de mon rouleau ; s
La volonté du Prince , un animal immonde.
Adieu , mon dernier mot ſera le bout du monde.
Par M. des Landes.
DEUX
AUTRE.
C 7
EUX membres , cher Lecteur , me forment en entier ;
De ces deux membres le premier
Met , contre un air trop froid , ton chef en garantie:
Tu peux voir le dernier
Dans la Géométrie ;
i
Si tu veux le tout raſſembler ,
Tu me trouveras à l'Egliſe :
C'en eſt affez , je crains que trop long je n'en diſe.
Par M. PAbbe Raux , Chanoine à Chateaudun.
t
NOU-
1
AVRILI. Vol. 1777. 65
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres de Clément XIV, (Ganganelli)
Tome III , chez Lottin le jeune , rue
Saint- Jacques.
CE troiſieme volume , promis & attendudepuis
ſi long-temps , repond aujuſte
- empreſſement du Public , par tout ce
qu'il contient : outre quelques Lettres
intéreſſantes , écrites à différentes perſonnes
, dont pluſieurs font encore vivantes
, il renferme des Panegyriques
& des diſcours où regne une éloquence
mâle , accompagnée d'une véritable
onction .
J
L'Editeur , dans un Avertiſſement de
35 pages , cite des témoignages authentiques
en faveur des Lettres , & il invite
tous ceux qui doutent encore , à venir
chez lui pour s'en aſſurer ; les critiques
devroient profiter de cette invitation ,&
demander à M. Carraccioli tous les éclairciſſements
qui pourroient ſervir à dif
ſiper tous les nuages que l'on cherche
à entaſſer ſur l'authenticité de ces Lettres.
Nous avons mieux aimé profiter

E
66 MERCURE DE FRANCE.
des maximes excellentes de ce faint Pontife
, que de nous livrer à des diſputes
interminables. Une doctrine n'eſt pas
vraie , parce qu'un Docteur illuſtre l'a
enſeignée. Mais ce qu'il a enſeigné mé
rite attention , ſelon ce qui eſt conforme
au vrai. La vérité tire ſon prix d'ellemême.
L'homme n'a de prix que par
la vérité : la vérité ſe retire , l'homme
reſte& ne montre que ſon néant.
Ce qu'il y a d'avantageux pour ce livre
, c'eſt qu'il ſe ſoutient par lui-même ,
ne renfermant que des maximes auffi fages
qu'utiles. La religion y paroît en
grand , telle qu'on la voit dans l'Evangile
, dans les Apôtres , dans les Conciles
, & dans les Peres.
; Ce qu'on y lit ſur la double ſubſtance
dont nous ſommes compoſés , eſt digne
d'admiration. ,, L'homme , dit Ganga-
„nelli , dans le tableau qu'il en trace ,
"
eſt vraiment une créature toute cé-
,, leſte , & un être tout animal ; qui , par
,, ſon ame tient à Dieu de la manie-
„re la plus glorieufe ; & qui , par
,,fon corps , touche au néant de la façon
„la plus ſenſible &la plus humiliante.
Ici il eſt un jour qui réjouit par ſa pu-
>>>reté , là , une nuit qui effraye par fes
„ténebres.
AVRILI. Vol. 1777. 67
"
ود
*,, Le Chriſtianiſme , ajoute-t-il , comme
étant à l'abri de tous les écueils ,
&tenant toujours un juſte milieu , nous
,, montre l'homme ſur la terre , & dans
le ſein de Dieu , comme dans un dou-
„ble centre d'où nous ſommes tous fortis,
ود
"
& où nous devons tous rentrer. Si
,, fon ame , ſemblable à une fleur qui ne
,, s'épanouit que par ſucceſſion , ne ſe
„ développe qu'inſenſiblement , c'eſt
. ,, qu'elle dépend d'un corps pareſſeux
„ dans ſes progreffions .
On lit dans le même tableau , que ,
,, l'homme vit preſque toujours dans un
,, pays ennemi , en vivant aveclui même ,
,,que ſon ſang qui bouillonne , que
,, fon imagination qui s'égare , que ſes
,,defirs qui ſe combattent , que ſes
,, paſſions qui s'allument , forment une
„ guerre inteſtine dont les ſuites font
" ſouvent les plus funeſtes; que la vie
ود ſepaſſeàlutter contre ſoi-même,quand
,, on veut fe gouverner avec ſageſſe,
,, parce qu'il y a deux hommes en nous ,
P'homme terreſtre & l'homme ſpiri-
„tuel, qui ſont ſans ceſſe aux priſes
,,& qui ne s'accordent qu'autant qu'une
raiſon éclairée , & un coeur droit fer
ود
و د
vent de pilote & de gouvernail.
E2
68 MERCURE DE FRANCE .
Il compare enſuite notre ame , notre
eſprit, notre raiſon , notre volonté
aux quatre élémens , quoiqu'ils n'aient
rien de matériel , mais parce qu'ils ſe
combattent fans ceſſe , & qu'il en réſulte
des tempêtes & des volcans qui
défigurent l'image du, Créateur" .
Ce morceau eſt ſemé de réflexions
admirables ; entre autres , on y lit que
„ les vertus n'ont jamais paru dans le
monde que comme quelques éclairs
,, qu'on apperçoit au ſein des tempêtes ;
„ que la plupart des hommes ne font que
و د
27.
des êtres avortés qui retréciſſent leur
,, coeur& ne s'attachent qu'à des objets
„ périſſables , ou qui étouffent leur eſprit
en ne s'occupant que d'inutilités ; que
la mort , loin d'être une deſtruction ,
eſt une ſeconde création beaucoup plus
,, admirable que la premiere , puiſqu'au
lieu des miſeres qui nous traverſent
dès la naiſſance , nous trouvons en
,, mourant des biens&des confolations
,, que l'oeil n'a point vu , & que nous
,, ne pouvons actuellement connoître".
"
Il y a des choſes qui ne font pas moins
excellentes dans une lettre où il eſt queſtion
des Bibliotheques. ,, Ganganelli les
> compare à des jardins agréables , où
AVRILI. Vol. 1777. 69
ود
"
ود
,, l'on apperçoit quelques fleurs au mi-
,, lieu d'une multitude d'épines ; à des
,, Pharmacies où les meilleures drogues
font mêlées avec des poiſons. Il de
fire que les Bibliothécaires foient attentifs
à ne pasprêter des livres indif-
,, tinctement : il compare les ſciences aux
,, planetes , & la Théologie eſt celle
,, qui avoiſine le plus le ſoleil". On reconnoît
dans ſes comparaiſons , qui
font lumineuſes , & frequentes , le
génie Italien ; & cela feul fuffiroit aux
yeux d'un homme qui connoît l'efprit
des Nations , pour le convaincre
que les lettres en queſtion ont été réellement
traduites.
On aime à lire , à l'article des Bibliotheques
, qu'en étudiant la Théologie ,
on entend la foi dire à tout le monde:
Ici arrêtez vous , n'allez pas plus
ود
"
loin. Je ſuis une ſentinelle poſée par
,, le Tout-Puiſſant lui-même pour éprou-
,, ver votre fidélité , & qui ne vous
,, permet d'entrer que dans le veſtibule
و د
de l'Eternel ; que l'hérétique & l'incrédule
ont voulu forcer la garde , &
,, que ,pour peine de leur témérité , d'affreuſes
tenebres ſe ſont emparées de
leurs ames , & ils n'ont plus marché
,, que ſur des précipices".
ود
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
،
1
1
1
• Nous ſommes fâchés de ne pouvoir
rapporter ce que Ganganelli dit ſur l'Eglife.
Il en donne la plus magnifique
idée, dans une lettre écrite à un Reli .
gieux , ainſi que de la Religion , dans un
Diſcours prononcé àAfcoli , en 1732 , petite
ville de l'Etat Eccléſiaſtique , où il
profeſſoit alors la Philofophie. Ses réflexions
ſur le zele , adreſſées à un Evêque
qui vivoit au milieu des Proteftans ,
& qu'on croit avoir été celui de Londres
, prédéceſſeur decelui - ci , (car il
y a un Evêque Catholique à Londres ,
& que le Miniſtere Anglois connoît
parfaitement). Ses réflexions , dis - je ,
méritent la plus grande attention , en
ce qu'elles ne font que l'explication de
l'Evangile , & qu'elles ne recommandent
que la douceur , la paix , la charité.
Le zele y eſt peint tel qu'il doit
être, toujours agiſſant , mais toujours (
modéré , tel en un mot que Jeſus-
Chriſt l'a exercé pendant les jours de
ſa vie mortelle , à l'égard des Saducéens
, des Samaritains &des Pécheurs.
II les tolera avec une patience admirable
, & il ne força perſonne , comme
l'obſerve ſi bien Ganganelli , à être fon
diſciple. Le Royaume des Cieux , ajoute-
2
AVRIL I. Vol. 1777. 71
t - il , n'eſt que pour ceux qui ſont de
bonne volonté , bonæ voluntatis. Il n'y
a de méritoire que ce qui eſt volontaire;
&ce n'eſt ni par la force ni par les me.
naces qu'il doit annoncer la Religion
Chrétienne. Cette voie ne convient
qu'aux Sectes , telles que celle de Mahomet.
On est enchanté de lire l'endroit
que nous allons rapporter.
ود Il me ſemble entendre la Religion
„ Chrétienne , s'écrie Ganganelli , dire
ود àtous ceux que l'eſprit de parti per-
,, ſécute : ce n'eſt pas moi qui vous ai
,, tourmenté ; moi qui , née du ſein du
,, pere des miféricordes , ne recommande
,, que la charité ; moi qui , le fruit de
l'amour d'un Dieu pour les hommes ,
ne deſire que leur ſalut; moi qui , ne
,, reſpirant que l'abnégation , l'humilité ,
"
ر و
و د
و د
ود
"
me mets aux pieds de tout le monde
,, comme mon divin maître & ne prêche
, à ſon exemple , qu'un eſprit de
douceur & de paix. Inexorable pour
les vices , comme pour les erreurs , je
,, n'ai d'autres armes que des larmes ,
des prieres & des cenſures purement
ſpirituelles pour ramener les pécheurs".
Il veut qu'on voie les Proteftans ,
qu'on leur parle avec charité , & qu'on
"
"
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
1
les engage , à force de douceur , d'attentions
, de bontés , à revenir fincerement
à la véritable religion. C'eſt à quoi tend
toute fon inſtruction ſur le zele , qu'il
paroît avoir donnée lorſqu'il étoit Cardinal.
Son Diſcours ſur la Superſtition an
nonce une ame élevée , autant qu'une
raiſon éclairée. Il y fronde les faux dé.
vots qui furent ſi ſouvent anathématiſés
par le Légiflateur même , & qui n'ont
exactement que l'écorce de la piété,
وو
ود
ود
ود
ود
"
ود
Plus la Religion eſt ſainte & vraie ,
dit Ganganelli , plus elle exige qu'on
détrompe les fideles ſur tout ce qui
tient à la ſuperſtition ; c'eſt pourquoi
S. Paul recommande expreſſément à
Timothée de nepoint écouter les contes&
les fables " .
Le reſpect que ce Saint Pontife avoit
pour la doctrine des peres de d'Eglife ,
n'étoit point en lui un ſentiment aveugle.
C'étoit plutôt l'effet de ſes connoifſances
profondes , & de l'étude affidue
de la tradition. Je n'ai point remar-
,, qué , écrit-il au P. Berti, Auguſtin ,
,, que la doctrine de S. Thomas ſoit
› en contradiction avec celle de S. Au-
>> guſtin, ſur les matieres de la grâce &
"
AVRIL I. Vol. 1777. 73
,, de la prédeſtination ". Plus Ganganelli
avoit médité les principes de ces
deux Saints Docteurs , que la divine
providence avoit donnés à l'Egliſe pour
conſerver, la pureté de l'ancienne foi , &
pour l'expliquerd'une maniere plus claire
& plus diſtincte , plus il s'étoit convaincu
qu'il y avoit entr'eux , fur tous les points
de la Doctrine Chrétienne , une conformité
entiere & parfaite. Ces illuftres témoins
de la tradition , ont conſigné dans
leurs Ouvrages , avec autant de force que
d'unanimité , que , par le péché du premier
homme , ſa malheureuſe postérité
-n'eſt devant Dieu que comme une foule
de débiteurs inſolvables ; qu'il peut les
immoler tous à ſa juſtice , fans qu'aucun
d'eux ait droit de ſe plaindre , qu'il en
retire cependant pluſieurs de la maſſe de
perdition , pour faire éclater ſur eux les
richeſſes de fa miſéricorde; que les bonnes
oeuvres des Saints ne font ni le principe
ni le motif de ſon choix , puif
qu'elles en font le fruit ; que la plus dan,
gereuſe maladie de l'homme , eſt ce penchant
violent qui l'entraîne vers les cho.
ſes viſibles & paſſageres; mais que Dieu
nous a préparé,par les mérites de ſon fils
un remede puiſſant , c'eſt - à - dire des
Es
74 MERCURE DE FRANCE.
1,
chaſtes plaiſirs capables de ſurmonter , par
un ſentiment plus vif & plus pénétrant ,
les fauſſes douceurs de la concupifcence ;
que Dieu , qui eſt plus intime à notre
ame que notre ame ne l'eſt à elle - même
nous fait fentir au fond du coeur qu'il
eſt lui ſeul notre ſouverain bien , ſeul
digne d'être aimé pour lui - même , ſeul
capable de nous rendre éternellement
heureux; mais qu'il ne ſe contente pas
de nous inviter au bien par de ſaints
attraits , qu'il en produit lui - même
l'amour dans notre coeur par une opération
auſſi douce que puiſſante. Ce n'eſt
donc qu'en réuniſſant fur ce point eſſentiel
, la doctrine de S. Auguſtin & de
S. Thomas , comme le faiſoit Ganganelli
, qu'on peut ſe former une juſte
idée de la vraie ſource de lajuſtice Chrétienne.
Mettre ces deux Saints Docteurs
en opposition , c'eſt , ou ne pas affez connoître
la nature du coeur humain , &
le grand reſſort qui le remue & le fait
agir, ou avoir une foible idée de cet
empire fouverain , que la cauſe premiere
exerce fur tous les ouvrages de ſes
mains , & fur notre ame , comme fur
les autres créatures. On lit toujours avec
un nouveau plaiſir , les vers admirables
du fils du grand Racine (Poëme fur la
AVRIL 1. Vol 1777. 75
Grâce) , où l'on a ſu bien concilier
l'exactitude ſévere du dogme théologi.
que , avec les agrémens de la Poëfie.

)
Notre coeur n'est qu'amour : il ne cherche & ne fuit .
Qu'emporté par l'amour dont la loi le conduit.
Le plaiſir eſt ſon maître : il ſuit ſa douce pente .
Soit que le mal l'entraîne ou que le bien l'enchante.
Il ne change de fin que lorſqu'un autre objet
Efface le premier par un plus doux attrait.
La grâce qui l'arrache aux voluptés funeſtes ,
Lui donne l'avant-goût des voluptés céleſtes ,
Le fait courir au bien qu'en elle il apperçoit ,
• Voit ce qu'il doit cherir , & chérit ce qu'il voit.
C'eſt par- la que la grâce exerce ſon empire :
Elle même eſt amour , par amour elle attire;
Commandement toujours avec joie accepté ;
Ordre Souverain , qui rend la liberté ;
Charme qui , ſans effort , briſe tout autre charme ;
Vainqueur qui plait encor au vaincu qu'il déſarme.
• •
La grace plait-elle à la gêne du coeur ?
• •
Non , ſes heureuſes loix ſont des loix de douceur.
30
Voici comme le Prince de nos Poëtes
s'exprime dans ſon Poëme épique , ſur
ces mêmes vérités. C'eſt dommage que
76 MERCURE DE FRANCE.
WELCALI
..
L
les Théologiens ne puiſſent, pas comme
l'a fait S. Profper , employer quelquefois
les ornemens de la Poësie , & abandonner
la forme ſeche du fyllogifme.
:
On voit la liberté , cette eſclave ſi fiere ,
Par d'inviſibles noeuds en ces lieux priſonniere;
Sous un joug inconnu que rien ne peut briſer ,
Dieu ſait l'aſſujétir ſans la tyrannifer ;
A ſes ſuprêmes loix d'autant mieux attachée ,
Que ſa chaîne à ſes yeux pour jamais eſt cachée ,
Qu'en obéiſſant même , elle agit par ſon choix ,
Et ſouvent aux deſtins penſe donner des loix.
:
Revenons au volume de Ganganelli ,
dont nous aurions voulu pouvoir multiplier
les extraits. Il eſt terminé par un
Eloge latin de ce grand Pape , imprimé
à Rome l'année derniere , & dans lequel
ou renvoie les Lecteurs à l'édition de ſes
Lettres publiées enFrance , pour le bien
apprécier.
Les particularités données par le Frere
François , ſur la vie privée de Ganganelli
, & qu'on a ſagement rapportées
dans ce troiſieme & dernier tome , ne
peuvent manquer de plaire à ceux qui
aiment à voir les grands hommes fans
pompe & fans apprêts .
AVRIL I. Vol. 1777. 77
Il n'y a point de Lecteur judicieux
qui ne ſoit frappé de l'excellente morale
, des ſages maximes , des vues fublimes
qu'on trouve dans cet Ouvrage ,
&qui ne le regarde , avec raiſon , comme
une des meilleures productions dont
le fiecle puiſſe s'applaudir ; mais plus la
lecture en eſt utile & agréable , plus elle
excite de regrets ſur la perte d'un Pontife
que ſa belle ame , & fon amour
pour la concorde& pour la paix , rendirent
cher à toutes les Communions.
Il y a des penſées ſur les diverſes Nations
, qui ſuppoſent une profonde politique
,& qui nous apprennent queGanganelli
avoit réellement des vues trèsétendues
, & qu'il ne jugeoit des choſes
qu'en parfait connoiſſeur.
Quant à fon Eloge de Benoît XIV
(Lambertini) , qu'il prononça en 1741 ,
au Chapitre Général des Cordeliers ,
on y trouve des beautés dont les plus
célebres Orateurs ſe feroient honneur.
Ce Panegyrique , comme dit très-bien
l'Editeur des Lettres , prouve que Ganganelli
ſavoit écrire d'une maniere ſublime&
touchante. Ce qui eſt encore
confirmé par l'Epître dédicatoire d'une
Theſe foutenue à Turin en 1749 , où
78 MERCURE DE FRANCE.
l'on fait l'éloge de ſa ſcience , de fon
goût , de ſon génie &de ſes écrits , qui ,
quoique non imprimés , étoient déjà
connus& admirés dans tout fon Ordre.
Hiſtoire de la Reine Marguerite de Valois ,
premiere femme du Roi Henri IV ,
par M. A. Mongez , Chanoine Régulier
, Bibliothecaire de l'Abbaye de
S. Jacques de Provins. A Paris , chez
• Ruault , Libraire , rue de la Harpe ,
1777 , 1 vol. in-80.
- Il paroît ſurprenant, que parmi tant
d'Auteurs qui ont écrit la vie particuliere
des Princes , aucun n'ait encore
donné celle de la Reine Marguerite de
Valois. C'eſt cet oubli que M. Mongez
entreprend aujourd'hui de réparer , &
qui lui paroît impardonnable , fi l'on
conſidere les bienfaits dont cette Princeſſe
combloit les Gens de Lettres , la
protection ouverte qu'elle leur accordoit,
& les connoiſſances étendues dont
elle étoit elle même douée.
Quoi qu'il en ſoit , on ne peut plus
ſeplaindre du ſilence des autres Biographes
, puiſque M. Mongez l'a fi bien
réparé ; fon hiſtoire eſt bien écrite &
a.n.t.u
1.1111
LU JAI こじ
L
AVRILI. Vol. 1777.79
traitée d'une maniere intéreſſante. Il a
ſuivi , pour la compoſer , les Mémoires
que Marguerite a donnés elle-même de
ſa vie; mais cette reſſource lui manque
à l'année 1582 , où ces Mémoires finifſent.
M. Mongez afſſure qu'on ne peut
trop en regretter la ſuite. ,, L'élégance ,
,, dit - il , avec laquelle ils ſont écrits ,
,,la chaleur du ſtyle dans les narra-
,, tions , la connoiſſance du coeur hu-
,,main qu'ils annoncent partout , &
,, le développement d'une partie des in-
,,trigues de la Cour de Henri III , tout
„ augmente nos regrets , fur-tout lorf-
,,que nous voyons l'eſpace qui reſte juf-
„qu'à ſa mort , auſſi dénué de faits que
,,ceux qui l'ont précédé le ſont peu.
,,L'unique reſſource eſt de raſſembler
ودles morceaux épars çà &là , dans les
„Hiſtoriens , où il eſt fait quelque men-
,, tion de la Reine de Navarre;& après
,,de longues recherches , on n'eſt que
„plus convaincu de la vérité de ces
,,paroles du ſavant Auteur de l'Eſprit
,, de la Ligue : Depuis cette époque,
tout ce que peut faire de mieux un Hiftorien
, eft de paſſer ſous filence le reste de
„Ja vie. " Effectivement , M. deMongez
parcourt , avec beaucoup de rapi-
"
80 MERCURE DE FRANCE.
dité, cette partie de l'hiſtoire de Marguerite
, qui comprend trente - trois années
, depuis 1582 , juſqu'à ſa mort , arrivée
en 1615. Elle étoit née à Fontainebleau
, le 14 Mai 1552 , & fut le
huitieme fruit du mariage de Henri II ,
Roi de France , avec Catherine de Médicis.
Nous rapporterons le portrait queM.
Mongez trace de cette Reine , à la fin
de fon hiſtoire , quoiqu'un peu étendu
parce qu'il eſt bien fait , très-propre à
donner une juſte idée du caractere de.
Marguerite de Valois , & en même
tems à faire connoître à nos Lecteurs le
ſtyle de l'Ouvrage. ,, On peut , à juſte
titre, la regarder comme la Princeffe
,, la plus extraordinaire de ſon ſiecle ;
elle reunit en elle toutes les vertus
,,& tous les défauts des Rois de la
„ fouche d'Orléans -Valois. On retrou
,, voit dans Marguerite les moeurs dou.
, ces & faciles , la bonté de Louis XII ,
„& en même - tems ſon aveuglement
„ entier pour ceux qu'il aimoit & qui
,,avoient acquis fur lui quelqu'empire ,
le même attachement à ſes propres
, idées , & toute la confiance de Louis ,
„avant que l'infortune & les années ,
,, euſſent
HUTATZ
AVRIL. I. Vol. 1777. 81
,, euſſent mûri ſa raiſon. Marguerite ,
" comme François I ſon grand- pere ,
,, apporta en naiſſant un génie propre
aux ſciences , une grande facilité pour
l'étude des langues qu'elle poſſédoit
,, parfaitement , & des Belles - Lettres
„ qu'elle cultivoit avec ſuccès. On
و د
ود
و د
trouve encore dans les cabinets des
,, curieux , quelques-uns de ſes vers , qui
valent ceux des meilleurs Poëtes de
ſon tems. Ses Mémoires prouvent
و د
ود
" ſon éloquence & l'élégance de ſa dic-
„ tion; toute la vanité , tout l'amour
,, de la gloire qui avoient animé Fran-
„ çois L., ſembloient être paſſés dans
"
و د
"
"
l'âme de ſa petite - fille. Les Gens de
,, Lettres qu'elle aimoit , & dont elle
étoit ſans ceſſe entourée , lui prodi-
,, guerent les noms de Déesse , de Vénus
d'Uranie ; & Marguerite favouroit ces
,, éloges avec complaiſance. Comme lui,
enfin , elle protegea les Guerriers dont
elle chériſſoit la valeur , les Savans
qu'elle étoit en état de juger , & les
" Artiſtes dont elle eſtimoit les talens.
Elle tenoit de ſon pere , Henri II ,
l'affabilité , les airs & les manieres
,, populaires ; mais elle avoit auſſi ſa
„ légereté & ſon inconſtance; ſes liai-
و د
ود
ود
ود
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
fons , comme celles de ce Prince ,
ſembloient être plutôt l'effet de fon
caprice& de fes paſſions , que le fruit
,, de fes réflexions & le choix de fon
,, coeur.
ود
و د
,, Marguerite ne fut pas entierement
,, exempte du reproche de cruauté que
mérita Charles IX , fi toutefois on
„ peut comparer des excès paſſagers àun
vice habituel. Mais , de tous cesRois
Henri III fut celui avec qui elle eut
,, un rapport plus marqué. En les re
,, gardant l'un & l'autre , on croyoit
"
"
ود
ود
ود
ود
دو
ود
"
voir la Majeſté du trône. Tout , dans
Henri III , annonçoit un Roi; tout ,
dans ſa foeur , annonçoit une Reine.
D'une beauté ſurprenante , elle éclipfoit
par ſes grâces , fon enjouement
& le don de plaire , des femmes
qui pouvoient la furpaſſer par la dé-
,, licateſſe des traits & la juſteſſe des
proportions . Elle joignoit à un teint
animé , des cheveux du plus beau
,, noir , un regard doux , voluptueux
& tendre , une taille riche , une démarche
noble , un port majestueux ,
,, un air grand & un art exquis dans le
>> choix de ſes parures. Pour achever
,, le portrait de la Reine de Navarre,
ود
"
ود
ود
1
AVRILI . Vol . 177783
, & fa reffemblance avec le Prince afſas-
"
"
ود
"
१०
finé à Saint Clondigil faut nous la
„ peindre , tantôt proſternée , aux pieds
„ rdes Autels , entendant pluſieurs Meſſes
dahs un jour , vifitant les Hôpitaux
diſtribuant , le jour de fa naiſſance&
„ aux Fêtes folemnelles , cent écus d'or
aux malheureux , entretenant annuel
lement cent onze pauvres, quarante
„ Prêtres Anglois, batiſſant & enrichif
fant les Monafteres , entr'autres , celui
des Jéfuites à Agen , & celui des
Auguftins du Fauxbourg S. Germain ;
„ paffant des exercices de piété aux plaifirst
les plus fenfuels , & ſe livrant,
après une retraite fainte & auſtere
, aux raffinemens de toutes les voluptés.
C'eſt dans ce mélange biſarre de dé.
votion & de galanterie , qu'elle finit
fes jours. Elle unit leluxe & la va
nité à l'amour des Lettres ; la muſi
que & a danſeaux études les plus
férieuſes ; la charité chrétienne à l'in
, justice. Marguerite affectoit de pa
roître ſouvent dans les Temples; elle
donnoit le dixième de fes revenus
aux pauvres; avoit à ſa fuite des Gens
de Lettres , qui fubſiſtoient de fes
libéralités ; & fe piquoit d'un autre
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
FズUVMITLIAHSITCIRAVNADILO
, côté , d'entretenir toujours quelque intrigue
, d'imaginer de nouvelles fètes
• &de ne jamais payer ſes dettes. Enfin ,
cette Reine ſembloit née pour ap.
prendre aux Princeſſes à venir , qu'elles
diſgrâces entraînent l'abus des talens ,
la fougue des paſſions & le défaut de
principes". "
Nous ne nous rappelons pas d'avoir
vu ailleurs que dans cette hiſtoire , l'anecdote
ſuivante ſur l'enfance de Henri
IV. Ce Prince n'avoit alors que quatre
ans. Il étoit , dit un Hiſtorien , ſi
• gentil & fi dispos , que le Roi (Henri
II) réſolut dès lors de le faire élever
auprès du Dauphin François ; &
l'ayant careffé & embraſſé pluſieurs
fois , il lui demanda s'il vouloit être
fon fils ; celui-ci répondit auſſi -tôt en
Béarnois , en ſe tournant vers le Roi
de Navarre: Quet es lo Seigne Pay :
Celui- ci est Monsieur mon pere. Henri
II prenant plaiſir à fon jargon , lui
dit encore: Puiſque vous ne voulez
pas être mon fils , voulez- vous être
mon gendre. O bé ! Qui bien , répondit-
il avec vivacité. Dès lors on arrêta
dans les deux Cours un mariage qui
paroiſſoit commencé ſous d'heureux
> aufpices ".
AVRIL I. Vol. 1777. 85

29

"
Nous ne croyons pas devoir paſſer
ſous filence les réflexions que fait M.
de Mongez ſur le caractere de Charles
IX; caractere dont il aſſure avoit fait
une étude ſuivie. Elles nous paroiſſent
très bien fondées. Les Hiſtoriens ,
dit il, trop attachés à jeter tout l'odieux
des maſſacres faits ſous fon
nom , fur Catherine de Médicis ,
chargée de l'exécration de lapoſtérité,
• paroiſſent n'avoir pas affez approfondi
le génie de ce Prince. Eblouis par
. quelques lueurs d'eſpérance qu'il
donna au commencement de fon regne
, ils n'ont pas vu qu'il étoit naturellement
dur , féroce , fanguinaire.
Ses amuſemens en portoient l'empreinte;
au ſein des jeux & des plaifirs,
il ſe laiſſoit emporter aux violences
les plus affreuſes: il voulut un
jour tuer un Seigneur avec qui il venoit
de jouer ; & ce dernier ne dut
fon ſalut qu'à la porte du cabinet ,
qu'il eut l'adreſſe de fermer ſur lui.
L'aſſaſſinat projeté du Duc de Guiſe ,
fert à confirmer ce portrait. D'après
cela , ne peut-on pas croire que Charles
IX n'eut beſoin que de ſa férocité
naturelle , pour concevoir l'horrible
"
"
وو
α
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
FIRMADILO
NUTCH.
E
"
„ projet de faire périr un million, de fes
Sujets en une ſeule nuit ? Que Catherine
l'ait entretenu dans ces noires
idées , on ne peut en douter ; mais
elles ont certainement pris naiſſance
dans l'imagination d'un Prince ſujet
„ å des accès de fureur , tels que ceux
„ qu'on vient de citer ".
On trouve à la fin du volume , le
Mémoire juſtificatif que Marguerite de
Valois compoſa en 1574 , pour Henri
IV , alors Roi de Navarre , lorſque ce
Prince fut conduit à Vincennes avec le
Duc d'Alençon , frere de Charles IX
& de Henri III . Cette piece eſt très .
propre à faire connoître l'eſprit & le
génie de la Reine de Navarre.
Hiſtoire de la décadence & de la chûte de
' Empire Romain , par M. Gibbon ;
Ouvrage traduit de l'Anglois. Tome I
in-12 . relié 31. A Paris , chez Moutard&
les Freres Debure , Libraires ,
quai des Auguſtins
e
47
On'ſera curieux de comparer cet:Ou
vrage aux Considérations fur les causes
de la grandeur & de la décadence des
Romains de Pilluftre Monteſquieu .
AVRIL I, Vol. 1777. 87
Quoique le ſujet des deux Ouvrages ſoit
à-peu-près le même , l'Auteur Anglois
embraſſe un plan bien plus vaſte : il préſente
le tableau de la décadence de l'Empire
& des révolutions qui , dans cette
période , ont changé la furface de la
terre.
M Gibbon fixe à treize fiecles la durée
de ces révolutions ,& l'étend juſqu'à
la deſtruction du Bas Empire par les
Turcs ; il les diviſe en trois périodes ,
dont la premiere s'étend depuis le regne
des Antonins , après leſquels la Monarchie
Romaine , parvenue au faîte de la
grandeur , commença à décliner , juſqu'à
la deſtruction de l'Empire d'Occident ,
qui mit Rome au pouvoir des Goths.
Cette période ſe termine au commencement
du fixieme ſiecle. La ſeconde commence
avec le regne de Juſtinien , qui ,
par ſes loix & ſes victoires , rendit à
l'Empire d'Orient fon ancien luftre , &
finit à l'an 800 , époque de la fondation
d'un nouvel Empire par Charlemagne.
La derniere comprend environ fix fiecles
& demi , depuis le renouvellement de
l'Empire en Occident , juſqu'à la priſe
de Conſtantinople.
Le volume que nous annonçons ne
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
UTMIITRTKHAIPLIALNO

66
66
renferme encore que l'hiſtoire d'une portionde
lapremiere période ,&ſe termine
à l'époque des Jeux Séculaires , célébrés
l'an 248 ſous l'Empereur Philippe , fucceſſeur
du plus jeune des Gordiens. , Le
deſir de me rendre utile , dit M. G.
dans ſaPréface , m'a peut- être fait donner
avec trop de précipitation , un Ou-
• vrage qui doit paroître , à tous égards ,
imparfait. Je ſuis encore bien éloigné
» d'y avoir mis la derniere main. Je
„ compte au moins terminer la premiere
» période , & préſenter au Public une
hiſtoire complette de la décadence &
de la chûte des Romains , depuis le
fiecle des Antonins juſqu'à la deſtruction
de l'Empire en Occident. Quelles
⚫ que puiſſent être mes eſpérances , je
n'oſe prendre des engagemens auſſi
formels au ſujet des périodes ſuivantes.
L'exécution du plan immenſe que j'ai
tracé rempliroit le long intervalle qui
» ſépare l'hiſtoire ancienne de la moderne;
mais il exigeroit pluſieurs années
de ſanté , de loiſir& de perſévérance
".
"
"
D
"
Il eſt d'autant plus à deſirer que M.
Gibbon acheve de remplir ſon plan , que
la partie de ſon Ouvrage qu'il a publiée ,
AVRIL I. Vol. 1777. 89
eſt traitée de la maniere la plus intéreſſante.
Il s'y montre également peintre &
philoſophe. Il trace avec autant de chaleur
que de rapidité , dans ce premier
volume , le tableau de l'Etat de l'Empire
Romain ſous les Antonins , & celui
du regne de leurs ſucceſſeurs , juſqu'au
milieu du troiſieme fiecle, ce qui comprend
ſeulement un eſpace d'environ
ſoixante-dix ans .
Pour donner une idée du pinceau de
M. Gibbon , nous allons rapprocher deux
endroits de ſon hiſtoire , qui offrent le
contraſte leplus parfait. Dans le premier ,
il rappelle le ſouvenir du fiecle du Tibere ,
de Caligula, de Néron & de Domitien ;
temps affreux de tyrannie & de cruauté.
Les faſtes de l'Empire font bien précieux
pour celui qui veut approfondir
la nature de l'homme. Les caracteres
foibles & incertains que l'on trouve
dans l'hiſtoire moderne, nenous préſentent
pas des peintures ſi fortes ni ſi variées
. Il ſeroit facile de découvrir dans
la conduite des Empereurs Romains ,
toutes les nuances de la vertu & du vice
, laperfection la plus fublime , & la
„ dégradation la plus baſſe de notre efpece
. L'âge d'or de Trajan&desAnto-
"
"
"
"
"
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
טמויבה
ןמז
MUGITHCTH LHIIRCRAANDILO
„ nins avoit été précédé par un fiecle de
„ fer. Il feroit inutile de parler des indi-
> gnes ſucceſſeurs d'Auguſte : s'ils ont
„ été ſauvés de l'oubli , ils en font rede-
"
66
"
"
"
vables à l'excès de leurs vices & à la
grandeur du théâtre ſur lequel ils ont
paru. Le farouche Tibere , le furieux
„ Caligula , l'imbécille Claude , le cruel
Néron , le brutal Vitellius & le lâche
Domitien , ſont condamnés à une ré-
„ putation immortelle. Pendant près de
quatre- vingt ans , Rome ne reſpira que
fous Vefpafien& Titus. Si l'on en excepte
ces deux regnes , qui durerent
„ peu , l'Empire , dans ce long interval-
„ le , gémit ſous les coups redoublés d'une
tyrannie qui extermina les anciennes
familles de la République , & qui
„ ſe déclara l'ennemie de la vertu &
„ du talent".
"
Oppoſons à ce tableau celui du fiecle
heureux de Trajan & des Antonins , tel
qu'il eſt tracé par la plume éloquente de
M. Gibbon. Quel ſpectacle magnifique
„ que cet état heureux & floriſſant , dont
la Nature a joui depuis la mort de
Domitien juſqu'à l'avénement de
Commode ! Ce feroit envain qu'on
>> chercheroit une autre période femblable
dans les annales du monde. Un
ود
وو
«
AVRILI. Vol. 1777 91

,, feul Monarque gouvernoit alors l'éten-
,, due immenſe de l'Empire , ſous la di,
,, rection immédiate de la ſageſſe & de
,, la vertu. Les armées furent contenues
» par la main ferme de quatre Empereurs
,, fucceffifs , dont le caractere imprimoit
„ la vénération , & qui ſavoient ſe faire
,, obéir , ſans avoir recours à des moyens
,, violens. Les formes de l'adminiſtration
„ furent reſpectées par Nerva , Trajan ,
„ Adrien & les deux Antonins , qui ,
,, loin de vouloir renverſer l'image de la
,, liberté , ſe glorifioient de n'être que
,, les dépoſitaires & les Miniſtres de la
„ loi. De tels Princes auroient été dignes
,, de rétablir la République ,fi les Ro-
,,mains euſſent été capables de goûter
,, les avantages d'une conſtitution libre " ,
Ce fut après la mort de Marc-Aurele ,
&ſous le regne de l'indigne Commode
fon fils & fon fucceſſeur , que l'Empire
Romain commença véritablement à dégénérer.
Il eſt à remarquer que de tous
les Empereurs dont M.Gibbon parcourt
P'hiſtoire , depuis Commode juſqu'à Philippe
incluſivement ,le feul Sévere mourut
de mort naturelle. Si d'infames Tyranş
tels que Commode , Caracalla , Eliogabale
& Maximin , trouverent dans une
92 MERCURE DE FRANCE.
ΠΕμπιντο UTMICHIGAN TIRRAVILO
fin tragique la juſte punition de leurs
crimes , Pertinax , Alexandre Sévere &
Gordien , Princes ſages & vertueux ,
éprouverent le même fort. Voici comme
M. Gibbon fait le récit de la mort de
Pertinax , maſſacré par les Soldats Prétoriens
, Milice infolente & formidable,
qui , dans ces temps malheureux , difpoſoit
ſouvent de la vie des Empereurs , &
parmi leſquels il avoit voulu rétablir la
ſévérité de l'ancienne difcipline. ,, Deux
,, ou trois cents ſoldats des plus détermi-
,, nés , les armes à la main & la fureur
,,peinte dans leurs regards , marcherent
و د
fur le midi vers le palais impérial. Les
,, portes furent auſſi - tôt ouvertes par
,, ceux de leurs camarades qui montoient
,, la garde , & par les domeſtiques atta-
,,chés à l'ancienne Cour , qui avoient
,,déjà conſpiré en ſecret contre la vie
,, d'un Empereur trop vertueux . A la
,, nouvelle de leur approche , Pertinax
,, dédaignant de ſe cacher , ou de recou-
,, rir à la fuite , s'avance au devant des
,,conjurés. Il leur rappelle ſa propre
,, innocence & la ſainteté de leurs fer-
,,mens. Ces paroles , l'aſpect vénérable
,,du Souverain & fa noble fermeté , en
,, impoſent aux ſéditieux. Ils ſe repréAVRILI.
Vol. 1777. 93
,, fentent toute l'horreur de leur forfait,
,& reſtent pendant quelque temps en
,, filence. Enfin le déſeſpoir du pardon
,, rallume leur fureur. Un Barbare né
,, dans le pays de Tongres , porte le pre-
,, mier coup à Pertinax , qui tombe cou-
,, vert de bleſſures mortelles ; ſa tête eſt
,, à l'inſtant coupée & portée en triom-
,, phe au bout d'une lance juſqu'au camp
,, des Prétoriens , à la vue d'un Peuple(
,, affligé & rempli d'indignation. Les
„ Romains , pénétrés de la perte de cet
,, excellent Prince , regrettoient ſur tout
,, le bonheur paſſager d'un regne , dont
le ſouvenir devoit encore augmenter
,, le poids des malheursqui alloient bien-
,, tôt fondre ſur laNation".
"
"
Tout ceux qui auront lu le premier
volume de cette hiſtoire , ne pourront
manquer d'en attendre la ſuite avec impatience.
L'Ouvrage eſt accompagné de
notes remplies d'érudition. L'Auteur s'y
eſt particulierement attaché à citer avec
ſoin les endroits des Hiſtoriens originaux .
d'où il a tiré les faits qu'il rapporte. Il
annonce qu'il terminera peut- être fon
travail par des recherches critiques fur
tous lesAuteurs qu'il aura été obligé de
conſulter.
94 MERCURE DE FRANCE .
MICHILAN TIRRADICO
Quant à la traduction , on ne peut que
foufcrire au jugement du Cenfeur , à
qui elle a paru ,, fidelle ſans être fervile ,
„foignée sans être feche , & élégante
,, fans être recherchée ". Les morceaux
que nous avons rapportés juſtifient cet
éloge.
Elégies de Tibulle , traduites par M. de
• Longchamps. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Morin , au Pas
lais -Royal , 1776 , 1 vol. in 8°. avec
un frontiſpice gravé.
Cette traduction d'un des plus agréa
bles Poëtes du ſiecle d'Auguſte , eſt en
quelque forte une ſuite de celle de
Properce , que M. de Longchamps avoit
publiée précédemment. Le traducteur
n'accorde à Tibulle que le ſecond rang
parmi les Poëtes érotiques Latins ,parce
que , felon lui , on ne fauroit contefter
à Properce la ſupériorité du génie 3
qu'il eſt plus penfé , plus varié , plus
abondant , plus pittorefque : mais Ti
bulle a peut- être mieux atteint le but
de l'Elégie , s'il est vrai qu'une mélancolie
plus douce que chagrine la caractériſe
eſſentiellement ; & que ce ſoit
AVRIL I. Vol. 1777. 95
moins le Poëme de la douleur & du
déſeſpoir , que celui de la tendreffe &
de la volupté.
ود Au reſte , continue M. de Lon-
,, champs , il ne paroît pas que les Anciens
aient eu des idées bien préciſes ود
ود de l'Elégie: ils appeloient de ce nom
,, tout Poëme d'une étendue bornée ,
,, qui étoit compoſé de vers héxametres
ود
وو
وو
2
& pentametres , ſoit qu'il reſpirât la
douleur , la tendreſſe ou la volupté;
1, ſoit qu'on y peignît une orgie , ou
qu'on y célébrât des funérailles , qu'on
„ y chantât le Dieu Mars , le Dieu du
„ vin , ou la Déeſſe des moiſſons ; en
,, un mot , il n'étoit point chez les
" Anciens deſujets étrangers à ce genre
وو de Poéfie , & les vers élégiaques leur
„ paroiſſoient également faits pour ex-
,, primer & les cris du déſeſpoir , &
, les éclats de l'allégreſſe, Les ſujets
„ héroïques , & d'une vaſte étendue ,
ود étoient les ſeuls qui ne s'accommo-
,, daſſent point de cette forme trop dé-
,, couſue. Les vers élegiaques marchent
ود
وو
preſque toujours deux à deux , n'admettent
guerre la période , & ne pre-
,, fentent que rarement de ces grouppes
ود d'idées , de ces phrafes nombreuſes
96 MERCURE DE FRANCE.
10
ود
ود
ſans leſquelles un long Poëme eſt
privé de chaleur , de vie & d'embon-
,, point. Le rhythme de ces vers n'eſt
,, point favorable à la belle harmonie ,
ود &leur marche peu foutenue ſemble
,, exclure les images d'une portée con-
ود
ſidérable. Il falloit tout l'art de Pro-
,, perce , de Tibulle & d'Ovide , pour
,, completter leurs idées & varier leur
meſure ; encore ces deux derniers
n'ont ils pas toujours évité le reproche
de monotonie. Mais ſi le texte
"
ود
ود
ود de Tibulle péche quelquefois par une
,, trop grande uniformité , combien ce
„ vice ne ſeroit il pas exagéré dans une
verſion trop littérale de ſes Elégies ?
Notre langue plus ingrate que la la-
„ tine, n'offre preſque pointde reſſource
,, aux Traducteurs ſerviles des Poëtes
ود
"
"
"
de l'ancienne Rome; & cette vérité
eſt ſur - tout incontestable , lorſqu'il
,, s'agit de traduire les Poëtes élégia-
„ ques. C'eſt dans ce cas fur- tout qu'il
ود
"
faut ſacrifier l'élégance & la variété
des tours , à cette prétendue fidélité
,, qui plaît tant à certains Erudits.
J'avoue qu'en traduiſant Tibulle , je
» n'ai pas eu le courage d'enviſager leur
>> approbation comme un dédommage ,
,, ment
"
AVRILI. Vol. 1777. 97
מ
ment du fuffrage des gens de goût ;
il falloit opter , & j'ai préféré l'indul
„ gence de ces derniers ".
On voit par cet aveu , que M. de
Lonchamps a du ſe permettre quelque
liberté dans ſa maniere de traduire ;
mais cette liberté lui a ſervi à répandre
beaucoup d'élégance & d'agrément dans
ſa verſion. Pour mettre nos Lecteurs
à portée d'en juger , & de connoître
en même tems de quelle maniere le
Traducteur a mis fes principes en pratique
, nous citerons quelques morceaux
du texte & de la traduction.
1 Voici le commencement de la pre
miere Elégie du premier Livre :
-Divitias alius fulvo fibi congerat auro
Et teneat culti jugera multa foli
Quem labor affiduus vicino terreat hofte
Martia cui fomnos claſſica pulfa fugent..
:
Me mea paupertas vitæ traducat inerti,
Dum meus exiguo luceat igne focus ; I
Nec fpes deſtituat , ſed frugum ſemper acervos
Præbeat , & pleno pinguia muſta lacu.
Ipſe ſeram teneras , maturo tempore , vites
Rufticus , & facili grandia poma manu.
Nec tamen interdum pudeat tenuiſſe bidentem
i
!
منم
G رد
98 MERCURE DE FRANCE.
α
Aut ſtimulo tardos increpuiſſe boves.
Non agnamve ſinu pigeat , foetumve capellæ
Deſertum oblita matre referre domum.
Voici comme M. de Lonchamps a
traduit ce morceau. Qu'un autre ſe
complaiſe dans les monceaux d'or
qu'il entaſſe , & que ſes fertiles domaines
embraſſent des milliers d'arpens.
En proie à d'éternelles inquiétudes
, jamais il ne perdra de vue l'ennemi
; la trompette guerriere a pour
jamais écarté le ſommeil de ſes yeux.
Pour moi je coulerai des jours paiſibles
au ſein de la médiocrité , pourvû α
"
Qu'un modeſte foyer me réchauffe & m'éclaire ,
» que des ruiſſeaux de vin , qu'une abondante
proviſion de fruits réaliſent chaque
année les apparences d'une bonne
récolte.. Habitant des campagnes , on
me verra , dans la ſaiſon , aligner mes
jeunes plants , greffer d'une main lé
» gere mes pommiers déjà forts. Je ne
rougirai point de manier le hoyau ,
d'aiguillonner le boeuf trop lent dans
ſa marche , de rapporter au bercail la
brebis égarée , ou de rendre à ſa mere
le chevreau délaiſſé".
"
...
AVRIL L. Vol. 1777. 99
Il eſt peut - être à regretter que le
caractere de la Langue françoiſe ne permette
pas de rendre littéralement l'aimable
ſimplicité de ce vers :
Dum meus exiguo luceat igne focus ,
dont au reſte M. de Lonchamps a rendu
aſſez heureuſement l'idée par un autre
vers que nous nous sommes permis de
faire remarquer , parce que ſon ſtyle en
offre aſſez ſouvent . Continuons le parallele
par un autre morceau de la même
Elégie.
Non ego divitias patrum , fructuſque requiro ,
Quos tulit antiquo condita meſſis avo.
Parva ſeges fatis eft ; fatis eſt , requiefcere tecto
Si licet , & folito membra levare toro.
Quam juvat immites ventos audire cubantem ,
Et dominam tenero detinuiſſe ſinu .
e
Aut , gelidas hibernus aquas cum fuderit auſter ,
Securum fomnos imbre juvante ſequi.
Hoc mihi contingat , ſit dives jure , furorem
Qui maris , & triſtes ferre poteſt hyadas .
Jam modo non poſſum contentus videre parvo ,
Nec femper longæ deditus eſſe viæ:
Sed canis æſti vos ortus vitare fub umbra
Arboris , ad rivos prætereuntis aquæ,

G2
100 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
Voici maintenant la traduction. „ Je
,, ne regrette point l'antique opulence
de mes peres , ni ces récoltes abondantes
qu'ont moiſſonné mes ancêtres.
Ce mince héritage ſuffit à mon bonheur
: heureux d'y trouver le repos
ſous un toît ruſtique ; fur cette cou-
„ che , mon refuge ordinaire dans ma
laffitude. Ah ! qu'il eſt doux d'entendre
gronder l'aquilon , & de preſſer
fur ſon ſein une amante chérie ! Que
les nuages ſe fondent en eau , on
brave alors les humides autans , & le
fommeil n'en eſt que plus tranquille.
A ce prix , j'abandonne la richeſſe à
ceux que le courroux des mers , que
les hyades orageuſes ne fauroient ef-
,, frayer. Pour moi , qu'une vie frugale
,, peut rendre heureux , déſormais , au
د و
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
"
ود
lieu de la conſacrer à des voyages de
„ long cours , j'irai braver les feux de
la canicule , ſous le feuillage que rafraîchit
un ruiſſeau qui s'échappe ".
Nous terminerons nos citations par
le morceau ſuivant , tiré de l'Elégie
onzieme du premier Livre ; & qui ,
ſuivant M. de Lonchamps , eſt d'une
beauté dont rien n'approche dans les autres
Poëtes érotiques, tant anciens que
modernes.
4
AVRIL I. Vol. 1777. 1ΟΙ
"

"
"
Interea pax arva colat . Pax candida primùm
Duxit aratores ſub juga curva boves.
Pax aluit vites , & fuccos condidit uyæ ,
Funderet ut nato teſta paterna merum.
Pace bidens , vomerque vigent ; ac triſtia duri
Militis in tenebris occupat arma ſitus.
Rufticus è lucoque vehit , malè ſobrius , ipſe
Uxorem plauftro , progeniemque domum.
Sed veneris tunc bella calent, ſciſſoſque capillos
Femina , perfractas conqueriturque fores.
Flet teneras ſubtuſa genas ; fed victor & ipſe
Flet fibi dementes tam valuiſſe manus.
At lafcivus amor rixæ mala verba miniſtrat, !
Inter & iratum lentus utrumque ſedet.
"
4
:
ct
Douce & charmante paix , féconde
nos campagnes ! Ce fut ſous tes aufpices
que les boeufs attelés fillonnerent
nos premiers guérêts ; c'eſt toi
qui mûris nos vendanges , qui foules
ces grappes dont la liqueur miſe en
réſerve , doit abreuver une génération
nouvelle ; c'eſt toi qui fais reluire le
foc & le hoyau , tandis que la rouille
mine dans l'ombre les armes du Soldat
impitoyable. C'eſt toi qui permets
au Villageois , que le vin égaye fur
fon charriot ruſtique , de ramener du
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
" bois ſacré , ſa femme & ſes enfans.
On ne connoît alors de combats , que
„ ceux que l'amour excite ; une porte
ود
" forcée , des cheveux arrachés , voilà
,, ce qui provoque alors les plaintes
d'une amante. Des larmes coulent fur
ود
ſes joues meurtries ; mais cette vio-
" lence en arrache bientôt au barbare
,, qui oſe vaincre à ce prix. L'amour
ود ſe place entre les deux amans ,&leur
,, ſuggere toutes les paroles qui doivent
irriter & fomenter leur déſunion ".
"
M. de Lonchamps annonce , dans ſon
Diſcours préliminaire , qu'il ne traduira
point Catulle ; & il en donne pour raifon
la trop grande obſcenité de ce
Poëte , le genre de ſes beautés qui tien.
nent trop à la Langue latine , pour qu'il
ſoit poſſible de les faire paſſer dans un
autre idiôme ; & l'obſcurité que produiſent
ſes alluſions fréquentes à des
anecdotes ignorées aujourd'hui , & qui
l'étoient peut - être même de la plupart
de ſes Contemporains.
Cette traduction fait honneur à M.
de Lonchamps , comme Traducteur &
comme Ecrivain. Les notes dont elle
eft accompagnée , ſont pleines d'érudition&
de goût. On doit auffi des élo-
Altm ...
AVRIL I. Vol. 1777. 103
a
ges à l'art avec lequel il a ſu jeter un
voile ſur les endroits trop licencieux de
ſon original.
Bibliotheque des Amans , Odes érotiques ,
par M. Sylvain Maréchal. AGnide;
& ſe trouve à Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , au Temple du
Goût , I vol. in - 12 , avec un frontiſpice
gravé.
ود
ود
"
L'Auteur de cet agréable Recueil
l'a conſacré tout entier , comme on
peut en juger par le titre , à célébrer
les jeux de l'amour. Il annonce luimême
, dans ſa Préface , quels font
les Poëtes érotiques de l'antiquité qu'il
s'eſt propoſés pour modeles. Mânes
du voluptueux Anacreon , de la brûlante
Sapho , du tendre Tibulle , ſi
,, vous êtes ſenſibles encore à ce qui
ſe paſſe dans un monde que vous avez
embelli , tous les échos ſolitaires ré-
,, petent vos douces chansons; à la fin
,, de nos jolis ſoupers , fur nos théâtres
,, bruyans , au fond de l'alcove myſtérieuſe
; par - tout juſques dans
nos hameaux , & fur les levres de
,, nos paſtourelles , vos charmans cou.
وو
ود
"
ود
,
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
„ plets hâtent l'heure du Berger. Les
, amans délicats vous doivent leur féli-
"
"
"
"
cité. Puiſſiez - vous avoir tranſmis le
feu de votre veine dans le coeur de
„ votre imitateur fidele ; afin que fes
vers , ouvrage du ſentiment , foient
placés , après vous , dans la mémoire
tendre de nos Bergeres , ou ſur le
même rayon , dans la Bibliotheque
peu nombreuſe des véritables amans."
Pluſieurs des Odes érotiques de M.
Maréchal , font dignes de juſtifier fon
voeu: il y en a même quelques - unes
que les Poëtes qu'il invoque , n'auroient
peut - être pas déſavouées . Elles ont le
ſtyle naturel & agréable , plein de douceur
& de moleſſe, qui doit caractériſer
ce genre de Poéſie , dont l'aimable
Anacreon , qui lui a donné fon nom ,
a été le plus parfait modele. On lira ,
avec plaifir , l'Ode XVe, du premier Livre
de M. Maréchal , intitulée : Themire
infidelle.
Boſquets enchanteurs , où ma Belle
Jura de m'aimer conftamment ;
Ma Belle a rompu ſon ſcrment ,
Vous n'avez point changé comme elle :
--Les mêmes fleurs naiſſent toujours
1
AVRIL I. Vol. 1777. 105
:
Sous votre épais & doux ombrage ;
Plus légere que le feuillage ,
Ma Thémire a changé d'amours.
Oiſeaux ! vous n'avez qu'un ramage
Pour vous exprimer votre ardeur;
Ma Thémire auſſi n'a qu'un coeur ,
Mais ce coeur a double langage :
A répéter tous ſes diſcours ,
Tu te plaifois , écho fidele !
Répéte mes ſoupirs ; ma Belle
Porte ailleurs les mêmes amours .
Toi , voluptueuſe fougere ,
Témoin difcret de nos plaiſirs ,
Tu renais envain ; mes defirs
Ne font plus ceux de ma Bergere :
Tu pourſuis conſtamment ton cours ,
Ruiſſeau fidele à ton rivage ;
Moins belle encore que volage ,..
Ma Thémire a changé d'amours ,
Tout eſt ſtable dans la Nature ;
Rien n'eſt ſujet au changement ;
Ma Thémire en fait l'ornement ,
Pourquoi ſeule eſt-elle parjure ?
Ils font donc paſſes , mes beaux jours ;
:
Ma Thémire a rompu leur chaîne ;
i
!
115
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
Amour , change -toi donc en haine ,
Ma Thémire a changé d'amours.
L'Ode ſuivante , adreſſée à unefemme
Bel-Esprit , eſt ingénieuſe & piquante.
Sur les bancs poudreux de l'école ,
Non , je n'aimerois pas te voir,
Dans les volumes de Barthole ,
Puiſer un pénible ſavoir,
Ne vante pas tant la ſcience ,
Eve fait ce qu'elle a coûté ;
Il eſt une aimable ignorance
Que fied bien mieux à la beauté.
Le Beauté ſouvent n'eſt ſavante ,
Hélas ! qu'aux dépens de ſon coeur:
Qu'une Agnès eſt intéreſſante !
On prefere à tout ſa candeur.
1
De tous les Arts , Pallas eſt mere ;
Pallas pourtant n'eut pas le prix :
Vénus , qui ne ſavoit que plaire ,
Le reçut des mains de Paris.
Les neufſoeurs font encor pucelles
Malgré leurs fublimes eſprits:
AVRIL L Vol. 1777. 107
Moins ſavantes , nos immortelles
Auroient pu trouver des maris .
Hortenſe ! une longue lunette
Qui fatigueroit tes beaux yeux ,
T'iroit plus mal qu'une navette
Entre tes doigts induſtrieux.
Ta bouche (notre idolatrie) !
Faite pour le propos badin ,
Deviendroit-elle plus jolie ,
Quand tu ſaurois parler latin ?
L'aigle altier porte le tonnerre ,
Dans les Cieux il a ſon ſéjour :
La colombe raſe la terre ,
Et n'eſt faite que pour l'amour.
1
Le ſecond vers de cette Ode : Non :
-je n'aimerois pas te voir , renferme une
faute contre la langue , il falloit : Je
n'aimerois pas à te voir. Nous aurions pu
relever encore , dans la même piece ,
quelques légeres taches , mais qui font
peu ſenſibles dans le ſtyle facile & né .
gligé ordinaire aux Poëlies anacreontiques
, & fur lesquelles par conséquent
la critique ne doit pas s'appeſantir.
108 MERCURE DE FRANCE.
L'Ode troiſieme du quatrieme Livre ,
intitulée les Baisers , eſt un badinage
plein de ſel , qui réunit à ce mérite
celui de la brieveté convenable à un tel
ſujet.
Donne-moi , Thémire, un baiſer ;
Non de ces baiſers de famille,
Qu'à ſa mere , pour l'appaiſer ,
Prodigue une diſcrette fille
Quand ſon coeur appelle un époux:
Non de ces baifers d'hymenée
Que pour les maris d'une année ,
L'habitude rend ſi peu doux :
Non de ces baiſers d'étiquette
Que l'on ſe donne à certain jour ,
Et qu'à pareil jour on répete :
Donne-moi des baifers d'amour.
L'Ode intitulée la Raison ivre , l'une
des plus agréables de cette Bibliotheque,
eft vraiment dans le genre d'Anacreon :
Sans me prévenir , certain foir ,
Le raifon me rendit viſite :
Que n'attend- elle qu'on l'invite ?
Eſt-on ſi preſſé de la voir ?
Jétois alors à faire orgie
).
AVRIL I. Vol. 1777. 109
Entre ma Bergere & l'Amour ;
Chacun de nous , dans ſa folie ,
• Chantoit & buvoit tour-à-tours
Entre tout-à-coup la grondeuſe ,
En me jetant un noir regard :
Eh ! bon jour , la belle précheuſe ;
"Vous arrivez un peu trop tard".
Je vous croyois seul , me dit- elle...
„ Le monde vous feroit-il peur ?
„ Prenez place entre nous , la Belle ,
Et goutez de cette liqueur "..
Se livrant au jus de la treille ,
Je lui verſe encore une fois ;
A la troiſieme elle fommeille...
Nous en profitons tous les trois,
Je donne un baiſer à Glycere;
Glycere en donne un à l'Amour
L'Amour le rend à ma Bergere
Qui vient me le rendre à ſon tour.
L'Amour (d'accord avec ma mie ,
Concertant une trahison) ,
Fit , du grelot de la folie ,
Un ornement à la raison.
110 MERCURE DE FRANCE.
La raiſon en cet équipage ,
Se reveille , & dans le miroir
Vit ſa honte; fit grand tapage ,
Sortit & ne vint plus me voir.
:
Ala ſuite des quatre Livres d'Odes
érotiques , ſe trouvent quelques autres
Poéſies moins conſidérables , compriſes
ſous le titre de Mélanges , & qui terminent
cette Bibliotheque des amans.
Nous n'en rapporterons qu'un Dialogue
en profe , entre une Bergere & un Enfant
, la derniere piece du volume , &
la ſeule qui ſoiten proſe. ,, LA BERGERE ,
,, à part. Quel eſt cet enfant? il excite
ma curiofité. L'ENFANT , à part
„ Voilà une Bergere qui m'examine
,, beaucoup..... La B. haut. Quel eſt
ود ton Maître? L'E. Je n'en ai point.
,, La B. Tes parens ? L'E. Je ſuis le ſeul
,, de ma famille, La B. Quel âge as - tu ?
,, L'E. Toujours enfant. La B. Où loges -
,, tu ? L'E. Dans le coeur. La B. D'où
,, viens tu ? L'E De ma demeure. La B
ود Où vas-tu ? L'E. J'y retourne. La.B
,, Qu'y fais - tu ? L'E. Des heureux. LaB.
,, Quelle eſt ta Patrie ? L'E. L'Univers.
„La B. Et ton nom ? L'E. L'Amour"
Π
AVRILI. Vol. 1777. HI
Quelques Odes de ce Recueil avoient
déjà paru dans différens Journaux; mais
l'Auteur les a retouchées depuis. En gé.
néral , M. Maréchal s'annonce avec un
talent décidé pour la Poéſie érotique &
légere.
Traite de la construction des Théâtres &
des Machines théâtrales , par M.
Roubo le fils , Maître Menuiſier. A
Paris , chez Cellot & Jombert fils
jeune , Libraires , rue Dauphine , un
vol. in folio de 67 pages , & dix planches
gravées.
Ce nouvel Ouvrage de M. Roubo
fils , déjà ſi avantageuſement connu par
la deſcription de l'Art du Menuifier ,
complette en quelque façon celui - ci ,
&peut en être regardé comme la ſuite.
Cet Artiſte habile , à qui ſa profeſſion
doit beaucoup , par le luſtre qu'il lui a
donné par ſes Ouvrages littéraires &
mechaniques , a tâché de raſſembler ,
dans un petit volume , ce qui regarde
la conſtruction des Théâtres , tant chez
les Anciens que chez les Modernes ,
-fur- tout chez les Grecs , les Romains ,
les Italiens & les François. Il y a joint
112 MERCURE DE FRANCE.
un projet de Théâtre propre à donner
divers genres de ſpectacles , des Tragédies
, des Comédies , des Opéra , des
Concerts , des Bals , & même des Fêtes
publiques. Ce projet eſt décrit dans le
plus grand détail ; & pour ne rien laiſſer
à déſirer , il lui ſuppoſe un emplacement
donné dans cette Capitale , afin
que les principales diſpoſitions de ce
monument, ne ſemblent pas avoir été
priſes au hafard. Cet emplacement eſt
l'ancien Hôtel de Condé, terrein deſtiné
àcet uſage.
Journal des Causes Célebres , curieuses &
intéreſſantes de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , avec les Jugemens
qui les ont décidées , pour le-
⚫ quel on ſouſcrit chez le Sr Lacombe ,
Libraire , rue de Tournon , 12 vol .
in-12 par an. Prix de la Souſcription ,
18 liv pour Paris , & 24 liv. Pour la
Province , franc de port.
Les trois volumes de ce Journal ,
qui ont paru (cette année) , renferment
des Cauſes qui méritent d'être connues.
Le premier contient la fameuſe affaire
de la Demoiselle Peloux. Les détails
en
..
10
AVRIL. 1. Vol. 1777. 113
=
en font on ne peut pas plus piquans,
Nous allons en donner une idée.
ود Une fille vertueuſe trompée par un
,, ſéducteur , doit ſans doute être pro-
,, tégée par les Loix ; fon honneur doit
دو être vengé par les Magiftrats , lors-
,, qu'elle apporte la pureté des moeurs
ود dans les Tribunaux , & qu'elle a pour
,, objet de rétablir fa réputation outra-
,, gée ; mais quand une fille s'eſt man-
,, quée à elle - même , avant de con-
,, noître celui qu'elle voudroit rendre
و د
ود
و و
ود
ſa victime ; quand elle a été errante
dans les Provinces ; quand pluſieurs
Villes ont été tour-à-tour les théâtres
de ſes débauches ; lorſque ſes proches
وو parens ſe ſont élevés contre ſon in-
,, conduite , & ont provoqué des ordres
,, ſupérieurs pour prévenir un plus grand
ſcandale ; qu'à l'âge de trente - fix ans
elle a employé la féduction , la ruſe
& l'artifice , pour enchaîner à ſa pasſion
un jeune homme de vingt - deux
, ans; quand ſon action n'eſt dirigée
,, que par la haine & la vengeance ;
,, quand elle n'a ni titre ni droit pour
eſpérer le triomphe qu'on accorde à
la vertu ; quand elle a trompé la Justice
& le public pour exciter la pitié
ود
ود
ود
ود
وو
H
114 MERCURE DE FRANCE.
i
!
HHINARILO
و د
و د
و د
"
و د
"
en ſa faveur , & le foulevement contre
celui qui doit ſe reprocher ſa trop
grande facilité pour une femme qui
s'eſt rendue indigne de ſes bienfaits :
alors elle doit être rejetée , avec indignation
, du ſanctuaire de la Juſtice.
On doit être étonné qu'elle ait trouvé
autant de partiſans & de protec-
ود
ود
و د
teurs. " Telle eſt l'idée que le Défenſeur
du Sieur de la Touloubre à
donnée de cette affaire. Celle que la
Demoiselle Peloux en a donnée , eſt bien
différente.
ود Si je n'avois à me plaindre (diſoit
,, elle) que de l'inconſtance d'un amant ,
,, ce ne ſeroit pas aux pieds des Tribu-
,, naux que je viendrois demander ven-
„ geance. La loi qui punit les crimes ,
"
ود
ود
ود
n'a point encore ſévi contre l'infidélité
: cette eſpece de coupables ne con-
,, noît de Juge que fa confcience , &
de châtimens que ſes remords ; mais
la trahiſon dont je ſuis la victime ,
n'a été que le premier des crimes
,, qu'a commis contre moi le plus lâche
& le plus ſcélérat des hommes. C'eſt
du ſein de la miſere où il m'a plon-
» gée , que j'éleve la voix : déjà la pitié
» m'a donné un défenſeur ; l'équité me
ود
ود
AVRIL. I. Vol. 1777. 115
ود
"
,, promet des vengeurs dans mes Juges.
Mon devoir à moi , eſt de dire la
vérité aux uns & aux autres : j'en fais
,, le ferment ; & j'ai pour garant de
,, ma fidélité à le remplir , l'obligation
,, que je contracte de faire la preuve
,, juridique de tous les faits que je vais
"
ود
وو
expoſer. L'hiſtoire de mes malheurs
,, prend un air de Roman , que je redouterois
ſi je ne ſavois pas que la vétité
diſpenſe de la vraiſemblance."
D'après ces points de vue oppofés ,
ſous lesquels chacune des Parties préſentoit
ſa défenſe , on peut juger de
l'intérêt du développement de cette affaire.
Les circonstances en font rappellées
avec le plus grand ordre. On y
trouve des Lettres écrites pendant la
durée de la paſſion des deux Amans ,
qui répandent l'intérêt le plus vif dans
la narration. Le ſtyle en eſt correct ,
& la diſcuſſion des Moyens y eſt approfondie.
Le ſecond volume contient quatre
Cauſes. La premiere , est une réclamation
de Voeux. La ſeconde , est une viſite
indécente & illégale , faite d'une jeunefille
, fous prétexte qu'on la croyoit enceinte.
La troiſieme , eſt un Vieillard
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
ותר
VIVILO
amoureux qui promet d'épouser une jeunefille
, & refuse ensuite d'exécuter fa promeſſe.
La quatrieme contient le procés
d'un Saxon contrefaisant le fourd & le
muet.
La maniere dont la premiere de ces
Cauſes eſt traitée , (la réclamation de
Voeux) doit intéreſſer toutes fortes de
Lecteurs . Voici un des morceaux les
plus frappans qu'on y trouve :
ود Il y a long-temps que la philofophie
,, agite devant le tribunal de la raiſon un
grand problême , celui de ſavoir ſi les
,, corps religieux font vraiment utiles ,
,, juſqu'à quel point ils font utiles ; s'il
و د
ود
ود
و د
و د
eſt bien eſſentiel qu'il y ait , dans un
état , des corps qui , ſéparés de la fo-
„ ciété , faſſent profeſſion de vivre fans
elle , des corps où , fans ceſſer d'être
homme , on renonce à tous les rap-
„ ports attachés à ce titre par la na-
,, ture ; où , fans ceſſer d'être ſujet d'un
„ gouvernement , on ceſſe d'en être
,, citoyen ; des corps qui , ſe recrutant
„ perpétuellement pour ne jamais s'éteindre
, parviennent à ne compofer
qu'une vaſte & éternelle famille , formée
des débris de toutes les autres ;
› des corps enfin qui , ſubſiſtant tou-
ود
ود
AVRIL. I. Vol. 1777. 117
, jours fans ſe reproduire jamais , enfe-
ود veliſſent des générations entieres dans
,, le néant.
ود Dans notre fiecle , où il faut avouer
,, qu'on a porté dans les difcuffions po-
,, litiques , plus de profondeur , plus de
„ vues , plus de lumieres que dans au-
,, cun autre ; dans notre ſiecle , où la
,, raiſon a tout apperçu , tout ſaiſi , tout
,, analyſé ; dans notre fiecle enfin , où
ود
ود
la liberté du citoyen & les droits de
,, l'homme trop long - temps méconnus
» ou dédaignés , ont eu enfin des hom-
„ mages & des défenſeurs ; de bons es-
ود prits ont examiné le problême dont
,, nous parlons : ils l'ont examiné ſous
,, toutes les faces; il s'eft formé , à cet
,, égard , parmi eux , différentes opi-
,, nions , parce que les uns l'ont exa-
„ miné du côté de la religion , & les
,, autres du côté de la politique ſeulement.
ود
و د
"
La religion s'intéreſſera toujours au
maintien d'une inſtitution qu'elle a créée
,, pour ſes progrès même ; la politique ,
dont au contraire cette inſtitution embarraſſe
les projets & croiſe les vues ,
en demandera toujours , finon l'anéantiſſement
, du moins la modification .
L'une la regardera toujours comme le
ود
ود
ود
ود
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
WHIVIILO
ود
ود
"
"
ود
dernier aſyle de la vertu , & l'autre
,, comme le tombeau des races futures.
Dans ce choc d'opinions diverſes ,
laiſſons , nous Citoyens , à la ſageſſe
du Gouvernement , le ſoin de concilier
ce qu'il croira néceſſaire à l'affermiſſement
de la religion , avec ce
qu'il croira utile aux deſſeins de la politique.
Contentons - nous feulement
de le bénir de la loi vraiment utile ,
vraiment néceſſaire , vraiment pater-
,, nelle , qu'il a publiée , il y a peu d'années
( * ) , & par laquelle il a reculé la
faculté laiſſée à l'homme , de ſe lier
,, par un engagement éternel , juſqu'au
,, moment où il lui eſt permis de con-
ود
ود
"
"
ود
و د
noître toute l'étendue du ſacrifice au-
„ quel il oſe promettre de s'aſſujétir.
Nous ignorons ſi cette loi diminuera ود
و د
le nombre des Religieux , comme
„ quelques Écrivains timorés ont paru
affecter de le craindre , & fi cette diminution
feroit pour nous un mal
dont nous duffions , en effet , gémir.
و د
و د
و د
(* ) L'Edit du mois de Mars 1768 , qui ne permet de
faire de Vaux qu'à l'âge de 21 ans.
AVRIL. I. Vol. 1777. 119
Mais nous ſommes fûrs qu'il en réful-
,, tera au moins un bien important ; c'eſt
„ que les Religieux qu'elle nous confer-
,, vera , ne l'étant devenus que dans un
,, âge où ils auront pu ſérieuſement ré-
ود fléchir ſur la nature de l'engagement
,, qu'ils alloient former , ils ne ſe ſentiront
jamais tentés de briſer une chaîne
qui fera toujours légere pour eux ,
,, parce qu'ils l'auront eux - mêmes forgée."
و د
و د
و د
On peut juger , d'après ce morceau ,
du degré d'intérêt de cette cauſe. Les
autres qui font inférées dans ce volume ,
font très - piquantes; leurs titres fuffiſent
pour faire naître le defir d'en connoître
les détails : ce volume qui a été rédigé
par M. Défeffarts , Avocat , un des Auteurs
de cet Ouvrage, ſera lu avec empreſſement.
La variété qui y regne , la
fingularité & l'importance des affaires
qu'il y a traitées , donnent l'idée la plus
avantageuſe de ſes talens. Son ſtyle eſt
pur & d'une noble ſimplicité.
Le troiſieme volume contient les détails
du procès criminel du ſieur Pinçon.
Les faits qui ont donné lieu à cette
affaire font incroyables. C'eſt l'hiſtoire
des débauches de la femme d'un Huiffier ,
Η 4
120
MERCURE DE FRANCE.
.
!
qui , pour vivre tranquillement avec un
Gendarme fon Amant , fait engager fon
mari pour être ſoldat dans l'Inde , en lui
faiſant ſigner un exploit,
On trouve auſſi dans ce volume , les
diſcours que la Ducheſſe de Kinſton a
prononcés dans ſon fameux procès , &
ceux des différens Membres de la Cour
des Pairs d'Angleterre. Ces diſcours font
traduits de la maniere la plus intéreſſante,
L'élégance du ſtyle y répond à l'importance
des objets qui y font traités. Ainſi
ce volume ne peut être lu qu'avec. beaucoup
de plaiſir.
Un receuil auſſi varié , formera dans la
fuite une collection précieuſe pour les
Jurifconfultes & pour toutes fortes de
Lecteurs . L'attention que les Rédacteurs
ont de réunir l'agréable & l'utile , ne
peut qu'augmenter les ſuccès que cet
Ouvrage a déjà obtenu.
On foufcrit en tout temps ; on ſouſcrit
même pour les années précedentes , &
on délivre les volumes qui forment la
collection entiere , au prix de la ſouſcription;
mais on ne vend aucun volume
féparé.
La ſouſcription eſt ouverte au Bureau
des Journaux , chez Lacombe, Libraire ,
1
AVRIL. I. Vol. 1777. 121
rue de Tournon. Il faut avoir ſoin d'affranchir
le port des lettres & de l'argent.
Recueil de Fables , librement traduites
de l'Anglois ; par M. de Treſſéol. A
Amſterdam , & ſe vend à Paris chez
les Marchands de nouveautés .
M. de Treſſéol doit partager la gloire
de l'invention avec les Auteurs de ces
Fables , par les retranchemens & les
additions qu'il y a faits , pour les rendre
plus intéreſſantes . Les caracteres en ſont
vrais , les deſcriptions naturelles , la morale
juſte & bien amenée , le ſtyle ſimple
& correct. Celle du Paysan & du
Matin nous a parue très - attendriſſante.
Nous allons la citer en entier , perfuadé
qu'elle touchera les coeurs ſenſibles .
"
رد Dans cette contrée où le Nil, ce
Roi des Fleuves , répand l'abondance
„ avec fes eaux , un Payſan veuf élevoit
ſon petit enfant avec un ſoin vraiment
paternel ; c'étoit l'unique héritier
qui lui reſtoit de ſon épouſe qu'il
avoit très - tendrement aimée , choſe
bien rare ! pendant tout le temps
qu'elle avoit vécu. Une affaire pres-
ود
ود
ود
ود
ود
23
H 5
122 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
"
رد
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
ſante ſurvient , & l'oblige de fortir
de ſa cabane ruſtique : il n'étoit pas
beſoin que ce pere tendre excitât ,
,, par des chansons , l'enfant au ſommeil ,
il dormoit déjà dans ſon berceau,
Un Matin étoit couché auprès de lui ;
& c'eſt ſur ſa fidélité que l'homme
de campagne ſe repoſa pour garder ſa
maiſon . Cette affaire finie , il ſe hâte
de revoir ſon bien - aimé nourriſſon .
Il leve le loquet ; car il n'y avoit pas
d'autre barreau , ni d'autre clôture
à ſa petite cabane. Le Matin , par ſa
façon d'aboyer , & fon empreſſement (
à faire jouer ſa queue , (eh! la perfidie
ſe trouva - t - elle jamais dans cet
animal ? ) exprime , ce ſemble , un
ſentiment de joie plus- fort qu'à l'ordinaire.
Il s'entrelace dans les jambes
de ſon maître , & ne ceſſe de le careſſer.
Mais quelle fut la ſurpriſe de
celui - ci , lorſqu'il vit ſon chien tout
couvert de ſang ! Sa gueule effroyable
le diſtilloit encore , & donnoit des
indices qui faisoient ſoupçonner quel-
,, que meurtre. Le pere épouvanté re-
» garde autour fans découvrir ſon enfant
, l'unique objet de ſa tendreſſe ,
& il apperçoit fon berceau renverſé.
ود
ود
رد
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
او
ود
F
AVRIL. 1. Vol. 1777 123
» L'effroi , le déſeſpoir dans l'ame , il
, jette un regard farouche fur tout le
reſte : chaque objet lui confirme le
malheureux fort de fon fils ; & il ne
,, voit plus dans ſon chien que le meurtrier
de cet enfant. Alors il s'aban-
ود
ود
رد
وو
"
ود
"
ود
ود
ود
ود
وو
ود
donne à la fureur , s'arrache les che-
„ veux , jure d'abattre d'un coup de la
hache , qu'il tenoit à la main , la tête
du prétendu coupable , & fur le
champ le Mâtin eſt cruellement tué.
Le Campagnard court enſuite vers le
berceau , le leve ; & , tout étonné ,
voit ſon petit tréſor endormi , fans
avoir reçu le moindre mal. Auprès de
lui il apperçoit un ferpent monstrueux ,
fraîchement déchiré & faignant en-
,, core ; de forte qu'il étoit évident que
,, ce chien fidele , trop inhumainement
immolé , avoit tué le ferpent pour défendre
le fils de ſon maître , & l'arracher
à la mort. La Fable dit que ,
dans le combat , l'enfant & le berceau
avoient été renverſés. Jugeons
,, nos amis comme les autres hommes ,
ne les condamnons jamais fans les entendre."
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
La Fable du Poëte & de la Paille,
celle d'Alexandre - le - Grand , &c. prou124
MERCURE DE FRANCE.
vent que M. de Treſſéol ſait varier fon
ton , & le monter à l'uniſſon des ſujets
qu'il traite.
Mémoires fecrets , tirés des Archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
regne de Louis XIII , Ouvrage traduit
de l'Italien , onzieme & douzieme
Parties . A Amſterdam; & ſe trouve à
Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue
Saint-Jean-de-Beauvais , 1776. Prix
broché , 3 liv. les deux Parties.
Ces deux nouveaux volumes com
prennent l'hiſtoire des années 1616 &
1617 , & font remplis principalement
par des détails de négociations , & par
les pieces qui y ont rapport. Le ſecond
volume eſt cependant compoſfé , pour la
plus grande partie , du tableau des derniers
momens du pouvoir du fameux
Maréchal d'Ancre , & de détails curieux
fur tout ce qui précéda & fuivit la mort
tragique de ce favori de la Reine Marie
de Médicis. L'Auteur des Mémoires raconte
ainſi cette cataſtrophe. Lelundi
,, 24 d'Avril 1617 , à dix heures du ma-
"
ود
tin , le Maréchal s'étant avancé à pied
>> fur le pont levis du Louvre , pour
AVRİL . I. Vol. 1777.. 125
,, entrer , dans le temps que les Gardes de
ود la Porte en écartoient la foule ; Vitry ,
,, qui ſe promenoit dans la cour , averti
,, de fon arrivée , courut à ſa rencontre ,
,, & fendit la preſſe avec tant de précipi-
,, tation , qu'il le paſſa de trois ou quatre
,, pas; lorſque ſa ſuite , qui ne le quittoit
, point , lui faiſant appercevoir ſon er-
,, reur , il rétrograde , ſe préſente devant
,, le maréchal , en lui mettant devant
ود
l'eſtomac le bout de ſa canne , &lui
,, dit : Je vous arrête de la part du Roi.
;, Moi ! répond le Maréchal , en mettant
وو fa main (dans laquelle il tenoit un
,, petit bouquet) ſur ſa poitrine. A l'ins-
,, tant , Perſan , qui étoit derriere Vitry ,
ود lui tira , par-deſſus l'épaule de celui-ci ,
,, un coup de piſtolet qui lui porta dans
ود le coeur , & qui le renverſa par terre ,
,, ſans qu'il pût proférer une parole. Il
ود fut auſſi tôt dépouillé, à la chemiſe
,, près. On trouva ſur lui des écrits pour
و د
des affaires lucratives , de la valeur de
,, plus de cinq cents mille livres. " Vitry
reçut pour récompenſe le batôn de Maréchal
de France.
On trouve auſſi dans ce même volume
, l'hiſtoire du procès fait à la Maréchale
d'Ancre , accuſée de fortileges ; les
126 MERCURE DE FRANCE.
dépoſitions des témoins , leurs confrontations
avec la Maréchale , les interrogatoires
de cette derniere , & l'Arrêt qui
la condamna à être décapitée & brûlée.
Cet Arrêt , rendu par le Parlement de
Paris , le 8 Juillet 1617 , fut exécuté le
même jour.
Les douze parties qui paroiſſent de ces
Mémoires ſecrets , commençant à l'année
1611 , & au regne de Louis XIII ,
font une ſuite néceſſaire des quatorze
autres qui ont paru précédemment , & qui
contiennent une partie du regne de Henri
IV , depuis 1601 juſqu'en 1610. Elles
ſe trouvent chez le même Libraire.
Les Pensées , Maximes & Réflexions morales
de François VI, Duc de la Rochefoucaud
, avec des remarques &
notes critiques , morales , politiques
& hiſtoriques ſur chacune de ces Penſées
, parM . Amelot de la Houſſaye &
l'Abbé de la Roche ; & des Maximes
Chrétiennes , par Madame de la Sabliere.
A Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire
, rue Saint-Jean-de-Beauvais , I
vol. in- 12. Prix relié , 3 liv.
Dès l'inſtant où l'on vit paroître , dans
AVRIL, I. Vol. 1777. 127
le fiecle dernier , les Pensées &Maximes
de M. de la Rochefoucaud , elles produifirent
la plus grande ſenſation. On les
mettra toujours au nombre des productions
les plus diftinguées de ce fiecle célebre.
La nobleſſe du ſtyle y eſt réunie à
la folidité des penſées ; on y admire ſurtout
la pénétration avec laquelle l'Auteur
fait démêler les replis les plus fecrets de
l'eſprit & du. coeur , la force & la vérité
avec leſquelles il peint les hommes.
Il avoit toujours exifté juſqu'ici , en
même - temps , deux éditions de ces Penfées;
l'une , avec des notes d'Amelot de
la Houſſaye ; l'autre , avec celles de l'Abbé
de la Roche. Quoique les mêmes Penſées
fiſſent la baſe de ces deux éditions ,
on en trouvoit cependant dans l'une qui
n'étoient pas dans l'autre , de forte que
pour avoir l'Ouvrage parfaitement complet
, il falloit les acheter toutes les deux.
En les réuniſſant dans celle que nous annonçons
, on a épargné au public cette
double dépenſe. Cette nouvelle édition
réunit d'ailleurs d'autres avantages. Toutes
les penſées , rangées dans l'ordre alphabétique
, y préſentent ſous un ſeul&
même point de vue, tout ce que l'illuſtre
Auteur dit fur chaque vertu & fur chaque
128 MERCURE DE FRANCE
vice , & ce que chaque Editeur y a ajou
té. On a déſigné par la lettre A , les réflexions
d'Amelot de la Houſſaye , & par
la lettre L , celles de l'Abbé de la Roche.
Toutes les penſées auxquelles la Roche à
fait des réflexions qui ſe trouvent cependant
dans l'édition d'Amelot , font marquées
d'une L. Toutes les Penſées & Maximes
Chrétiennes qui ne ſe trouvent pas
dans l'édition de la Roche , & qui font
dans celle d'Amelot , ſont déſignées au
contraire par un A; de forte qu'on peut
aiſément diftinguer par ce moyen , les Penſées
originales du Duc de la Rochefoucaud
, de celles qui lui ſont ſeulement
attribuées.
Afin de conſerver l'ordre des numéros
qui a toujours regné dans les précédentes
éditions de ces Penſées , on a mis à la
tête du volume , une table des numéros ,
avec des renvois aux articles auxquels
chacun d'eux a rapport. On en a ajouté
une ſeconde pour les Penſées de Madame
de la Sabliere ; & , à la fin du volume ,
une table alphabétique des différens noms
ſous lesquels la même penſée peut - être
rangée , ce qui fert à la trouver plus facilement.
Un exempele pris au hasard , rendra
plus
AVRIL. 1. Vol. 1777. 129
plus ſenſible la maniere dont les réflexions
des deux anciens Éditeurs , ont été
rangées à la ſuite des Penſées. :
Pensée de M. le Duc de la Rochefoucaud,
Nous aimons toujours ceux qui nous admirent
, & nous n'aimons pas toujours
ceux que nous admirons.
"
A. Nous aimons les uns , parce que
nous y gagnons ; & nous n'aimons pas
, les autres , parce que nous y perdons.
Aupres des uns , nons paroiſſons plus
,, grands ; auprès des autres , nous paroisſons
plus petits."
ود
ود
ود
L. ,, C'eſt que ceux qui nous admi-
,, rent , nous flattent le coeur ; & ceux
,, que nous admirons , ou ne font pas
aimables d'ailleurs , ou excitent notre
,, jaloufie."
و د
ود
On retrouve dans cette nouvelle édi
tion , à la tête du Recueil , un Discours
fur les Réflexions , Sentences & Maximes
morales , qui ſe trouvoit dans l'édition
imprimée en 1754 , avec les notes d'A
melot de la Houſſaye ; & la Préface de
l'édition imprimée en 1765 , avec les
notes de l'Abbé de la Roche.
1
Les Costumes françois , repréſentans les
différens états du Royaume , avec les
I
130 MERCURE DE FRANCE.
habillemens propres à chaque état , &
accompagnés de réflexions critiques
& morales. A Paris , chez le Pere &
Avaulez , Marchands d'Estampes , Asſociés
, rue S. Jacques , avec approbation
, 1776.
Ces Coſtumes ſont compoſés de dix
Planches , dont la premiere repréſente le
Seigneur & la Dame de Cour ; la feconde,
l'Évêque & l'Abbeſſe ; la troiſieme ,
le Magiftrat & le Militaire ; la quatrieme ,
les Religieux & Religieuſes ; la cinquieme
, le Financier & l'Abbé ; la fixieme ,
le Bourgeois & la Bourgeoiſe conduiſant
leur enfant; la ſeptieme, le Médecin ,
le Chirurgien & le Pharmacien en fonction
de leur état auprès de la malade ; la
huitieme , le Maçon & la Blanchiſſeuſe ;
la neuvieme , le Jardinier &la Payſanne ;
la dixieme enfin , le Pauvre de l'un & de
l'autre ſexe. Les deſſins & l'eau- forte font
du Sieur Quéverdo ; & les gravures ont
été exécutées par les Sieurs Dupin & de
Moncy. Un homme de Lettres , bien
connu par pluſieurs Ouvrages s'eſt chargé
de la rédaction du Diſcours ; & M.
Buc'hoz . qui avoit annoncé les Coſtumes
à la tête de fon Histoire Naturelle de
......
AVRIL. I. Vol. 1777. 131
la France , repréſentés dans la gravure ,
s'en eſt départi pour s'en tenir uniquement
aux Animaux , aux Végétaux &
aux Minéraux , & n'a d'autre part à cet
Ouvrage , que d'en avoir conçu l'idée.
Differtation fur l'huile de Palma Chriſti ,
ou huile de Ricin , que l'on appelle
communément huile de Castor , dans
laquelle on donne l'hiſtoire de cette
huile ; on expoſe ſes propriétés , & on
en récommande l'uſage dans les maladies
bilieuſes , calculeuſes & autres ;
par le Docteur Pierre Canvane , Médecin
à Bafle , & Membre du College
Royal des Médecins de Londres , &
de la Société Royale ; Ouvrage traduit
de l'Anglois , par M. Hamart de la
Chappelle , Docteur en Médecine de la
Faculté de Caën , Bachelier de la Faculté
de Médecine de Paris , &c. I vol.
in- 8°. A Londres ;& ſe trouve à Paris ,
chez P. Fr. Didot le jeune , Libraire
Quai des Auguſtins.
Si l'on confidere combien les remedes
nouveaux ſe ſont multipliés de nos jours ,
on en conclura néceſſairement que notre
matiere médicale eſt fort riche , & qu'il
12
132 MERCURE DE FRANCE.
Le
n'y a preſque plus de rèmede à y ajouter;
qu'il n'y en a déjà même que trop .
remede dont il eſt queſtion dans la brochure
que nous annonçons , n'eſt pas , à
la vérité , un de ces remedes nouveaux
introduits depuis peu. Les Anciens ſe
ſont ſervis de l'huile de Ricin avec ſuc
cès ; mais elle a été abandonnée dans les
derniers temps , ſoit par la difficulté de
s'en procurer , ſoit par le mauvais procédé
qu'on employoit pour l'extraire. M.
Canvane fait voir dans cette brochure de
quelle utilité pourroit être cette huile
dans la Médecine - pratique pour pluſieurs
maladies ; & il indique les ſubſtances
avec lesquelles elle peut s'allier : pour
que cette huile foit bonne , il faut qu'elle
foit d'une faveur douce , abſolument
fans aucune âcreté ; celle qui eſt un peu
louche , eſt plus récente & meilleure que
celle qui eft bien tranſparente & d'une
couleur fafranée: on emploiera à l'intérieur
la plus fraîche , & à l'extérieur
celle qui l'eſt moins. Herman eſt le premier
des Médecins modernes qui ait
donné des inſtructions fur cette huile ;
mais M. Canvane en fait connoître plus
particulierement les propriétés dans cette
brochure. Rien de ce qui pouvoit rendre
AVRIL. I. Vol. 1777. 133
ce remede plus utile , n'a echappé à ſes
recherches profondes ; l'analogie a guidé
ſes pas , ſuggéré ſes épreuves , & l'expé.
rience a conduit ſa plume. M. de la Chapelle
n'a auſſi rien négligé pour entrer
dans l'eſprit de l'Auteur ; il dit même
s'en être ſervi , avec ſuccès , dans plufleurs
cas .
Effai fur les Langues en général , fur la
Langue Françoiſe en particulier , & fa
progreffion depuis Charlemagne juſqu'a
préſent ; par M. Sablier , in- 80. broché.
Prix , 2 liv. 8 f. A Paris , chez Monory
, Libraire de S. A. S. Monseigneur
le Prince de Condé , rue & vis - à - vis
l'ancienne Comédie Françoiſe , 1777 .
M. Sablier annonce lui - même , dans
une courte Introduction , qu'il ne s'eſt
point propoſé , en compoſant fon Ouvrage
, de percer les ténebres qui enveloppent
l'origine des Langues , fur - tout
après tant d'Ecrivains qui ont travaillé à
les épaitfir. ,, Je me bornerai donc, dit-il,
à jeter un coup d'oeil fur les Langues
32 anciennes & modernes. Mon Ouvrage
,, n'eſt point fait pour les Savans , mais
"
13
134 MERCURE DE FRANCE.
,, pour ceux à qui des occupations impor-
,, tantes ne permettent pas de feuilleter
beaucoup de Livres , & qui cependant
feroient curieux d'avoir une idée générale
fur cette matiere. " ,
و د
»
"
L'Ouvrage eſt partagé en ſept ſections :
la premiere traite des Langues de l'Afrique:
la ſeconde , de celles de l'Afie: la
troiſieme , des Langues Européennes : &
la quatrieme , de la Langue des Gaules
en particulier : la cinquieme , contient
différentes réflexions ſur laLangue Françoiſe
: la fixieme , traite des Langues de
l'Amérique: la ſeptieme enfin , renferme
un abrégé du Roman de la Rofe.
L'Auteur paſſe légerement ſur les Langues
Africaines. Parmi les Langues Afiatiques
, il s'étend particulierement fur
l'Hébreu , le Perſan , le Georgien & le
Chinois. Ses obſervations font encore
plus multipliées & plus détaillées , comme
de raiſon , fur la plupart des Langues
Européennes. Nous rapporterons les faivantes
, tirées du chapitre où il parle de
l'Allemand. Les Latins , vers le temps
du bas - Empire , ſe ſervoient de vos au
lieu de dire tu , comme faifoient les
Romains dans les fiecles de la bonne
latinité. Les Italiens ont imaginé
ود
"
و د


1
AVRIL. I. Vol. 1777. 135
1
ود
وو
ود
"
ود
22
ود
"
de prendre la troiſieme perſonne. Mon-
,, fieur voudroit - il ? Les Allemands ont
,, pouffé la politeſſe encore plus loin ; car
ils diſent , au lieu de voulez- vous : Mesfieurs
veulent - ils ?
„ Bouhours avoit agité fi un Allemand
pouvoit avoir del'efprit ; mais Geſner ,
Gellert & bien d'autres ont prouvé ,
dans ce ſiecle , le ridicule d'une pareille
„ queſtion. Qu'auroit- il dit , s'il avoit vụ
Klopſtok , non ſeulement fecouer le
„ joug de la rime , à l'exemple de Milton
& du Triffin , mais employer lerhythme
de la Poésie Grecque & Latine , innovation
qui a eu le plus grand ſuccès.
Baif & autres , il y a deux cents ans ,
,, voulurent entreprendre la même chofe
pour notre Langue ; mais il n'en connoiffoient
point le génie : ils ne fongeoient
pas qu'il étoit difficile , & peutêtre
impoffible , d'afſſurer chez nous les
voyelles longues & breves. Ronfard ,
qui fentit la difficulté de donner de
la grace aux vers de cette façon , lors-
,, qu'il voulur s'y eſſayer , fut obligé d'y
,, ajouter la rime. Ils ne fongeoient pas
encore qu'avec ces vers meſurés , il
faudroit donner une prononciationmar-
„ quée à nos e muets , qui font à la fin
ود
ود
ود
ود
ود
"
دو
"
ود
ود
ود
"
ود
14
136 MERCURE DE FRANCE.
„ de nos vers. L'Allemand n'a point,
„ ces difficultés. "
Dans le chapitre qui traite du Grec ,
l'Auteur donne une vingtaine d'exemples ,
de la grande différence qui ſe trouve en
tre pluſieurs expreffions du Grec ancien
&du Grec moderne. Il y en a quelquesuns
qui ne nous ont pas paru bien choiſis.
Exemple : Je batis : en Grec ancien , oicodoméo
; en Grec moderne , Etiso ; c'eſt
l'ancien verbe κτίζω , qui a la méme ſignification.
Bâton , en Grec ancien bactron ,
en Grec moderne rabdi ; c'eſt preſque le
même mot que fades. Corbeille ou Panier,
en Grec ancien Kisté , en Grec moderne
Calathi ; c'eſt à- peu-près le même mot que
κάλαθος , qui ſignifie la même choſe. Cruptos
, caché , ſe dit en Grec moderne Eramenos;
mais ce mot eſt le participe paſſif
dit verbe έρύω , & ſignifie tiré , traîné ,
mis à l'écart ; on a donc pu l'employer
dans le ſens du verbe cacher , ſans qu'il
ceſsât abfolument d'être un mot de l'ancien
Grec
Dans la ſection où M. Sablier traite
de la Langue des Gaules , le Lecteur verra
, avec plaifir , la progreſſion de la
Langue Françoiſe , depuis le dixiemefiecle
juſqu'au temps où elle a été fixée par
AVRIL . I. Vol. 1777. 137
les bons Écrivains du fiecle de Louis XIV.
Le tableau des progrès de la Langue , du
côté de la proſe , y eſt ſéparé de celui des
progrès de la Langue du côté de la Poéſie.
Ce dernier eſt particulierement enrichi
de citations de pieces de vers de chaque
fiecle. Nous ne citerons que cette Epigramme
compofſée dans le quinzieme fiecle
, par Octavien de Saint - Gelais.
Quelqu'un defirant eſtre Preſtre ,
A l'Eveſque ſe préſenta.
Lequel lui dit , ſi tu veux l'eſtre ,
Quot funt feptem Sacramenta ?
Ce mot bien fort l'épouventa.
Puis dit , funt tres ; l'Eveſque , quas 2
Sunt spes , fides , & charitas.
Cela eft fort bien refpondu :
Or ſus , qu'on deſpéche ſon cas ,
Il mérite d'être tondu .
2
On pardonnera aifément à l'Auteur
de cet Effai , qui eſt octogénaire , quelques
légeres négligences dans un Ouvrage
qui embraſſe une matiere auſſi
étendue , & qui ſuppoſe néceſſairement
une érudition très- variée.
:
IS
138 MERCURE DE FRANCE.
Dictonnaire pour l'intelligence des Auteurs
Claſſiques , Grecs & Latins , tant facrés
que profanes , contenant la Géographie
, l'Hiftoire , la Fable & les
Antiquités , dédié à Monſeigneur le
Duc de Choiſeul , par M. Sabbathier
de l'Académie Etruſque de Crotone,
Profeffeur au College de Châlonsfur
- Marne , & Secrétaire perpétuel
de l'Académie de cette Ville. Tome
vingt- unieme , in- 8°. A Paris , chez
Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
,
Ce dernier volume termine la lettre
H. M. Sabbathier , dans la vue de ne
rien laiſſer à défirer à ceux qui s'adonnent
à l'étude de l'Hiſtoire & des Auteurs
claffiques , continue de traiter
avec étendue , les articles qui demandent
de la diſcuſſion. On lira avec ſatisfaction
, dans ce nouveau volume
les articles Hérodote , Héros , Histoire
Homere , Horace , Hymne , Huns , Peuple
de la grande Tartarie ; Hyperboréens ,
Nation celebre , dit Pline , mais dont
l'existence n'en eſt pas moins un problême.
AVRIL . I. Vol. 1777. 139
Hystérologie , eſt l'avant-dernier article
de ce vingt- unieme volume. L'Hyſtérologie
eſt ici définie une figure de penſée
, où l'ordre naturel des choſes eſt
renverſé. L'Hyſtérologie ou le renverſement
de penſées dans le diſcours d'un
perſonnage troublé par le premier mouvement
d'une paſſion impétueuſe , peut
ſervir à peindre le caractere même de
cette paffion. Mais cette figure devient
ſouvent vice de diction. Le renverſement
de penſée eſt rare en proſe , parce
qu'on s'en apperçoit aisément en relifant
ſes productions à tête repoſée. Mais
elle eſt fréquente chez les Poëtes , à
qui la meſure des vers , la néceſſité , de
la rime , le feu de l'enthouſiaſme, &
peut -être encore la pareſſe , la peine du
changement, la difficulté d'y remédier ,
font dire ſouvent une choſe avant celle
qui la doit précéder. On cite ici , comme
un exemple de ce vice , ces vers ſi connus
de l'Ode à la Fortune , par Rouffeau.
Mais au moindre revers funeſte.
Le maſque tombe , l'homme reſte .
Et le Héros s'évanouit.
ود Le pléonaſme, ajoute-t-on , d'après
140 MERCURE DE FRANCE.
,, quelques critiques , s'y joint à l'Hys-
,, térologie , ou renverſement de penſée.
وا
و د
و د
Quand on a dit qu'il ne reſte plus que
,, l'homme , il eſt inutile de dire que le
Héros s'évanouit , parce qu'il eſt de
toute néceffité que le Héros ait dis-
,, paru , pour qu'on ne voie plus que
„ l'homme , de même qu'il faut avoir
,, conçu pour enfanter. Mais ſi le Poëte
ود
ود
"
ود
"
avoit pu dire , le maſque tombe , le
Héros s'évanouit & l'homme reſte ,
il auroit peint la choſe telle qu'elle
eſt , & nous auroit offert une image
exacte. " Cette critique pourra être
regardée comme une pure cavillation
par ceux qui ont admiré les trois vers
cités. En effet , le ſecond vers ne diť
point qu'il ne reſte plus que l'homme ,
ou que l'homme reſteſeul. Il étoit donc
néceſſaire au Poëte , pour exprimer ſa
penſée , d'ajouter , & le Héros s'évanouit.
On fait d'ailleurs qu'en poéſie , & même
en proſe , on ſe permet quelquefois ,
pour faire image , ce que l'exactitude
grammaticale rejette comme ſuperflu.
Ce vers de Racine , par exemple , où le
Poëte fait dire à Achille ,
Et que me fait à moi cette Troye où je cours ;
AVRIL. I. Vol. 1777. 141
pourroit être également critiqué par ceux
qui ignorent ou ne fentent point qu'il
y a des pléonaſmes , qui , employés à
propos , ajoutent à l'expreffion & produiſent
un très - bel effet. Il ſera donc
toujours facile à un critique adroit , &
armé des regles de la Grammaire , de
convertir en vices de ſtyle ou de raiſonnement
, les figures de penſées & celles
propres aux paffions.
Instruction fur l'établiſſement des Nitrieres,
& fur la fabrication du Salpêtre , publiée
par ordre du Roi , par les Régiſſeurs
généraux des Poudres & Salpêtres
. A Paris , 1777 , de l'Imprimerie
Royale , in 4º. de 83 pages , avec
figures . On trouve quelques exemplaires
de cet Ouvrage , chez Eſprit ,
Libraire de Monſeigneur le Duc de
Chartres , au Palais - Royal .
Preſque tous les Arts font livrés à
une eſpece de routine aveugle Le fils
fait ce qu'a fait fon pere , ce qu'a fait
fon aïeul , & les erreurs ſe perpétuent
de générations en générations. L'art de
fabriquer du Salpêtre , ſe trouve , par des
circonſtances particulieres , plus dans ce
cas qu'aucun autre. Il n'a point ſuivi la
142 MERCURE DE FRANCE.
marche progreſſive des autres Arts , &
le travail des Salpêtriers eſt aujourd'hui ,
fur- tout en France , ce qu'il étoit il y a
plus d'un ficcle. On conçoit , d'après
cela, combien il étoit intéreſſant de venir
au ſecours de ceux qui s'occupent de la
fabrication du Salpêtre , de leur donner
une eſpece de traité élémentaire qui pût
leur ſervir de guide ; & c'eſt le premier
objet de l'inſtruction que nous annon
çons.
Un fecond objet plus intéreſſant encore
, a été de répandre , dans les Provinces
, les méthodes pratiquées dans
d'autres Royaumes , pour produire artificiellement
du Salpetre , & fans le ſecours
de la fouille; de faire connoître
aux habitans des campagnés , une nouvelle
branche d'induſtrie , & de leur
apprendre comment ils peuvent faire des
établiſſemens à la fois utiles pour eux &
pour l'État.
L'inſtruction rédigée d'après ces vues ,
eſt diviſée en dix - sept articles , on y
traite d'abord de la nature du Salpêtre ,
des principes qui le compoſent : on y
fait voir que ce ſel réſulte de la combinaiſon
de deux principes; d'un acide
connu fous le nom d'acide nitreux , &
AVRIL. 1. Vol. 1777. 143
d'un alkali fixe végétal qui lui ſert de
baſe; & que cet acide lui même , d'après
des expériences communiquées à l'Académie
par M. Lavoisier , eſt , pour la
plus grande partie , composé d'un air très
pur.
Il paroît que la formatiou du Salpêtre
eſt due à la décompoſition totale des
matieres végétales & animales: auffi l'art
de produire promptement & abondamment
du Salpêtre , conſiſte - t - il à exciter
une putrefaction rapide dans des amas
de terre , par le moyen de mélanges
quelconques de matieres végétales &
animales. Les Rédacteurs de l'Inſtruction
, ramenent , par ce moyen , tout
les phénomenes relatifs à la formation
du Salpêtre , à ceux de la fermentation
putride. Ils donnent enſuite les moyens
d'appliquer ces principes à des établisfemens
en grand : ils entrent dans le
détail de la conftruction des hangards,
du choix des terres , de leur diſpoſition:
enfin , ils indiquent différens procédés
pour ménager , dans les couches de terres
, une circulation d'air facile , & pour
y entretenir un degré d'humectation
convenable..
Le Salpêtre formé, il faut l'extraire
144 MERCURE DE FRANCE.
de la terre : & cette opération ſe fait par
le moyen de la lixiviation. On conçoit
que la terre étant inſoluble dans l'eau,
tandis que le Salpêtre s'y diſſout avec
facilité , la lixiviation doit former une
eſpece de départ; & que l'eau en pas
fant à travers la terre , doit ſe charger
de tous les fels. Il ne s'agit plus enſuite ,
pour obtenir ces ſels , que de procéder
à l'évaporation par la chaleur & par
l'ébullition .
Les Salpêtriers de Paris , & le plus
grand nombre de ceux des Provinces ,
mêlent de la cendre avec les terres ſalpêtrées
qu'ils ſe propoſent de leſſiver.
Les Rédacteurs de l'inſtruction font voir
que cette cendre n'agit qu'en raiſon de
la quantité d'alkali fixe qu'elle contient
; que les cendres peuvent être
remplacées , avec avantage , par la potaſſe
, dans les Provinces , fur - tout où
cette derniere eſt à bon marché ; que
cette ſubſtance alkaline a la propriété
de précipiter la terre unie à l'acide nitreux
, de ſe ſubſtituer à la place , &
de convertir tout le nitre en baſe terreuſe
, en vrai ſalpêtre. Au lieu de potaſſe
, on peut employer les eaux de
buanderies , qui en contiennent une portion
AVRIL. I. Voli
. 1777. 145
tion aſſez conſidérable , qui ne ſont d'au
cun uſage dans les Arts , & qui n'ont
aucune valeur dans le commerce.
Un point infiniment important, étoit
d'éclairer les Salpêtriers fur le degré de
force de leurs eaux . Il en eſt , en effet,
qui évaporent des leſſives extrêmement
foibles , & qui font par conféquent une
conſommation de bois conſidérable ab
folument en pure perte. L'inſtruction établit
comme principe , que la peſanteur
ſpécifique de l'eau eſt d'autant plus grande
, qu'elle contient plus de Salpêtre en
diffolution , ce qui conduit les Rédacteurs
à indiquer le peſe - liqueur, comme
un moyen en même temps commode &
fûr pour déterminer la quantité de Sal.
pêtre dont une leſſive eſt chargée. Ils
s'étendent à cette occaſion ſur la construction
du peſe- liqueur; & ils donnent
la maniere de le diviſer, de façon que
chacun de ſes degrés exprime un pour
- cent de Salpêtre dans la leſſive où il eſt
plongé.
Cet ouvrage, dans lequel on n'a rien
oublié de tout ce qui pouvoit le rendre
utile eft acccompagné de figures pour en
faciliter l'intelligence ; & il eſt terminé
par des calculs ſur le produit des nitrie-
K
146 MERCURE DE FRANCE.
res , & fur le bénéfice qu'on peut raiſonnablement
en attendre.
Nous terminerons cet extrait , en faifant
remarquer combien les Arts ſe perfectionnent
, & combien les connoiflances,
en tout genre , s'étendent & fe multiplient.
C'eſt un tableau infiniment in .
téreſſant que de voir , d'une part , le
Gouvernement occupé de l'inftruction
& du bonheur de la Société ; & de l'autre
, des Citoyens zélés qui réuniſſent à
des connoiſſances approfondies de la partie
d'adminiſtration qui leur eft confiée ,
l'eſprit de patriotiſme & l'enthouſiaſme
du bien public.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
BIBLIOTHEQUE Univerſelle des Ro
mans , Ouvrage périodique , dans lequel
on donne l'analyſe raiſonnée des Ro
mans anciens & modernes , François ,
ou traduits dans notre langue ; avec des
Anecdotes & des Notices hiſtoriques &
critiques concernant les Auteurs ou leurs
Ouvrages ; ainſi que les moeurs , les ufages
du temps , les circonstances particuAVRIL.
I. Vol. 1777. 147
-
lieres & relatives ,& les perſonnages connus
, déguisés ou emblématiques,
Le ſuccès de cet Ouvrage , dit un nouvel
avis , augmente ſi ſenſiblement tous
les jours , qu'il exige de nouveaux foins.
Pour fuffire & obvier à tout , on s'eſt dé.
terminé à former un Bureau particulier.
Il a été ouvert le 30 du mois dernier ,
rue du Four - Saint - Honoré , près Saint
Eustache. C'eſt au Sieur Anceaume que
l'on s'y adreſſe; & ce ſera lui déſormais
qui ſignera & délivrera les ſouſcriptions
pour Paris. A l'égard de la Province , on
pourra s'adreſſer également audit Bureau ,
ou chez Lacombe , Libraire , rue de Tournon
, près le Luxembourg , en affranchisſant
les lettres & l'argent.
Contraints de nous occuper d'une nouvelle
édition , nous annonçons qu'il va
devenir comme impoſſible de fournir les
vingt - huit volumes qui ont paru ; mais
lorſque les exemplaires qui reſtent feront
épuisés , on s'engagera envers les perſonnes
qui ſe préſenteront , à leur fournir ,
dans le courant d'une année , tous les volumes
antérieurs à celui par lequel leur
abonnement aura commencé. Il ſuffira
*qu'en donnant leur argent pour le cou
rant , elles donnent leur nom pour le pas
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
ſé. La Bibliotheque des Romans étant
une Collection , & non un Journal , il
importe peu par quel volume on en
commence la lecture, pourvû que l'on
ſoit certain d'en pouvoir completter la
collection .
Cet Ouvrage , dont le Profpectus fut
reçu ſi favorablement , il y a près de
deux années , juſtiſie ſi bien ſon titre , &
jouit d'une réputation ſi étendue , qu'il
eft connu de ceux même qui ne le liſent
pas. Son éloge , répété dans tant deJournaux
, eſt ſi bien confirmé par la voix
publique , qu'il eſt inutile de lui donner
ici de nouvelles louanges. Nous nous
bornerons à aſſurer que de nouveaux
moyens , toujours accordés par le même
Protecteur ( * ) , doivent chaque jour en
augmenter le mérite..
La Bibliotheque Univerſelle des Romans
, eſt compofée de 16 vol. in 12 ,
par année , dont le prix rendu franc
de port par la Poſte , eſt , à Paris , de
24 liv. , & en Province, de 32 liv.
(* ) Nous sommes forces de n'employer que cette
expresion
AVRIL. I. Vol 1777. 149
$
Cet Ouvrage a commencé au mois de
Juillet 1775. C'eſt une Collection qui
devient tous les jours plus précieuſe ,
plus amuſante , plus inſtructive par les
recherches , & l'on peut dire par les ris
cheſſes des hommes de goût qui ſe font
un plaifir d'y donner leurs foins , &
par l'art avec lequel le ſavant Propriétaire
de la Bibliotheque la plus complette
, & qui la connoît le mieux , fait
tout embellir & rendre tout intéreſſant.
Histoire générale de la Chine , ou Annales
de cet Empire traduites du Tong-
Kim Kang - Mou , par le feu Pere
Jofeph - Anne- Marie de Moyriac de
Nailla , Jéſuite François , Miffionnaire
à Pekin . publiées par M. l'Abbé
Groſier , & dirigées par M. le Roux
des Hauterayes , Conſeiller Lecteur
du Roi , Profeſſeur d'Arabe au College
Royal de France , Interprete de
Sa Majefté pour les Langues Orientales
; Ouvrage enrichi de figures &
de nouvelles Cartes géographiques de
la Chine ancienne & moderne , levées
par ordre du feu Empereur Cang - hi ,
& gravées pour la permiere fois. 1
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
On publie les deux premiers volumes
in - 40 à Paris , chez Ph. D. Pierres
, Imprimeur du Grand- Conſeil du
Roi , & du College Royal de France ,
rue Saint - Jacques ; Cloufier Imprimeur
- Libraire , rue S. Jacques.
Nous rendrons compte dans le prochain
volume de cet Ouvrage important.
Histoire Naturelle de Pline , traduite en
François , avec le texte latin , rétabli
d'après les meilleures leçons manuscrites
, accompagnée de notes critiques
pour l'éclairciſſement du texte ,
&d'obfervations ſur les connoiffances
des Anciens , comparées avec les
découvertes des Modernes , Tome
neuvieme in - 4°. A Paris , chez la
veuve Deſaint , Libraire , rue du Foin
S. Jaques.
Ce volume contient la ſuite des
propriétés des ſimples , & des remedes
tirés des animaux.
Cet Ouvrage , un des plus conſidérables,
& fûrement un des plus difficiles ,
entrepris dans ce ſiecle , arrive vers ſa
AVRIL. I. Vol. 1777. 151
perfection . On s'étonnera un jour qu'un
ſeul homme , ſans autre fecours que fon
zele & fon travail, ait pu terminer une
ſi grande entrepriſe.
Mémoire fur les travaux qui ont rapport
à l'exploitation de la mature dans
les Pyrennées , avec une deſcription des
manoeuvres & des machines employées
ponr parvenir à extraire les mats des
forers , & les rendre à l'Entrepôt de
Bayonne , d'où enſuite ils font diſtribués
dans les différens Arſenaux de la
Marine; par M. le Roi , Ingénieur des
Ports & Arſenaux de la Marine , in - 40.
A Paris , chez Couturier pere , Imprimeur-
Libraire , aux Galeries du Louvre ;
& Couturier fils , Libraire , Quai des
Auguſtins.
La Théorie du Chirurgien ou Anatomie
générale & particuliere du corps humain
, avec des obſervations chirurgicales
fur chaque partie , par M. Durand ,
ancien Chirurgien Aide - Major des
Camps & Armées du Roi , &c. 2 vol.
in - 8°. Prix 6 liv. broché. A Paris , chez
Grangé , au Cabinet Littéraire , pont
Notre Dame près la Pompe.
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
Eulalie ou les dernieres volontés de
l'Amour , Anecdote récente , publiée par
Madame de V *** , qui en eſt l'Héroïne
, in - 12. A Londres ; & à Paris ,
chez Couturier pere , Libraire , aux Galeries
du Louvre ; & Déſauges , Libraire
de Madame Victoire de France , rue S.
Louis , près le Palais.
A
F
Fables , M. Willemain d'Albancourt ,
in- 8°. A Paris , chez L. Cellot , Imprimeur
- Libraire , rue Dauphine.
1
Vocabulaire des termes de Marine ,
Anglois & François en deux parties ,
orné de planches , avec une explication
des figures qui y sont contenues , & des
définitions de quelques termes de Marine
, principalement ceux de Gréement ,
in - 4°. A Paris , à l'Hôtel de Thou , rue
des Poitevins.
Anecdotes Américaines , ou Hiftoire abrégée
des principaux événemens arrivés dans
le nouveau Monde , depuis ſa découverte
juſqu'à l'époque préſente , in - 8°. A Paris
, chez J. Fr. Baſtien , Libraire , rue
du petit Lion, F. S. G. Le même Lib.
:
AVRIL. I. Vol 1777. 153
vient d'acquérir la ſuite des Anecdotes
des différentes Hiſtoires modernes , formant
dix - sept volumes in - 8°. Et pour
en faciliter l'acquiſition , il donnera la
collection entiere à 4 liv. le vol. relié ,
fans rien changer au prix de ceux qui ſeront
pris ſéparément.
Diſcuſſion nouvelle des changemensfaits
dans l'Artillerie , depuis 1765 , par M.
du Coudray , Chef de Brigade au Corps
d'Artillerie ; en réponſe à M. de Saint-
Auban , Inſpecteur Général au - même
Corps , in - 8°. Prix 48 f. A Londres ;
& à Paris , chez Ruault , Libraire , rue
de la Harpe.
ACADÉMIE.
Prix proposé par la Société Royale des
Sciences , en conséquenſe d'une Délibération
des Etats Généraux de la Province
de Languedoc , pour l'année 1777 .
LESÉtats Généraux de la Province de
Languedoc , toujours attentifs à favo-
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
A
rifer le Commerce & les Arts , avoient
unanimement délibéré de donner un Prix
de 1200 liv. à celui , qui , au jugement
de la Société Royale des Sciences , auroit
le mieux expliqué :
Io . Pourquoi la même Mine travaillée
avec de la Houille ou Charbon de terre ,
donne un fer de qualité inférieure à celui
qu'on en retire lorsqu'elle est travaillée avec
le Charbon de bois?
20. Quels sont les moyens d'approprier
le Charbon de terre aux mineraux ferrugineux
, quels qu'ils foient , pour en tirer
du fer propre à tous les usages économiques
, & pareil à celui qu'on retire au moyen
du Charbon de bois ?
La Société n'ayant pas été fatisfaite
des recherches qu'on lui a communiquées
fur ce ſujet , le propoſe de nouveau pour
l'année 1777. Le Prix ſera le même ,
c'est - à - dire , de 1200 liv.
Toutes perſonnes , de quelques pays
& conditions qu'elles foient, pourront
travailler fur ce ſujet & concourir pour
le Prix , même les Aſſociés Étrangers &
les Correſpondans de la Société. Elle
s'eſt fait la loi d'exclure du concours les
Académiciens Regnicoles.
Ceux qui ont déjà travaillé pour ce
AVRIL. I. Vol. 1777. 155
Prix , pourront remettre les mêmes pieces
au concours après les avoir perfectionnées
, ou en envoyer de nouvelles à
leur choix .
On ne peut trop exhorter les Auteurs
à profiter des lumieres que la théorie
& la pratique de la Chymie leur fourniront:
ils ne doivent pas d'ailleurs oublier
que l'objet qu'ils ont à remplir eſt
économique , puiſqu'il s'agit de ſubſtituer
utilement le Charbon de terre au
Charbon de bois , qui devient tous les
jours plus rare & plus cher. L'Académie ,
de ſon côté , dans l'examen & le juge.
ment des pieces qui lui feront préſentées ,
s'efforcera de repondre à la confiance des
États , & d'entrer dans les vues de M.
l'Archevêque & Primat de Narbonne ,
leür illuſtre Préſident , dont elle a fouvent
reſſenti les bienfaits , & qu'elle ſe
glorifie de compter au nombre de fes
Membres .
Ceux qui compoſeront , font invités
à écrire en françois ou en latin. On les
prie d'avoir attention que leurs écrits
foient bien liſibles .
Ils ne mettront point leurs noms å
leurs Ouvrages , mais feulement une
ſentence ou deviſe; ils pourront atta-
1
156 MERCURE DE FRANCE.
cher à leur écrit un billet ſéparé & cachté
, où feront , avec la même deviſe ,
Jeurs noms , qualités & adreſſes ; ce biller
ne fera ouvert qu'en cas que la piece ait
remporté le Prix .
On adreſſera les Ouvrages , francs de
port , à M. de Ratte , Secrétaire perpétuel
de la Société Royale des Sciences ,
à Montpellier , où on les lui fera remettre
entre les mains. Dans ce ſecond cas ,
Je Secrétaire en donnera à celui qui les
lui aura remis , fon récépiſſé , où feront
marqués la deviſe de l'Ouvrage , & fon
numéro , ſelon l'ordre ou le temps dans
lequel il aura été reçu.
Les Ouvrages feront reçus juſqu'au 30
Septembre 1777 , incluſivement.
La Société , à ſon Aſſemblée publique
pendant la tenue des États de 1777 ,
proclamera la piece qui aura mérité le
Prix.
S'il y a un récépiſſé du Secrétaire , pour
la piece qui aura remporté le Prix , le
Tréſorier de la Compagnie le délivrera
à celui qui rapportera ce récépiſſé ; s'il
n'y a pas de récépiſſé du Secrétaire , le
Tréſorier ne délivrera le Prix qu'à l'Auteur
qui fe fera connoître , ou au porteur
d'une procuration de ſa part.
AVRIL. I. Vol. 1777. 157
- La Société avoit annoncé qu'elle donneroit
en outre un ſecond Prix de 200 1.
à celui qui , ayant déjà traité avec ſuccès
les deux premieres queſtions ci - deſſus ,
auroit le mieux réſolu celle qui fuit :
Y a- t - il dans les Mines de Charbon ou
de Fer du Languedoc , comparées aux autres
Mines des mêmes matieres , quelques
qualités qui rendent l'appropriation du Charbon
de terre plus ou moins facile ?
Les Auteurs qui ont concouru , ayant
fait peu d'attention à cette troiſieme
queſtion , l'Académie , forcée de remettre
ce Prix de 300 liv . , a délibéré de
ne le propoſer de nouveau qu'après
qu'elle aura adjugé celui de 1200 liv.
On avertit en conféquence ceux qui compoſeront
, qu'ils ne doivent nullement
s'occuper de cet autre Probléme , qui
intéreſſe plus particulierement le Languedoc
, & que toute leur attention doit
ſe porter ſur les deux premieres questions
, qui font le ſujet du Prix de 1200
1. le ſeul que la Société ait à décerner
dans fon Aſſemblée publique de la fin de
1777.
158 MERCURE DE FRANCE.
L
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert Spirituel ſupplée auxSpectacles
qui font fermés à cauſe de la fo
lemnité des Fêtes. C'eſt un établiſſement
utile dans une Ville comme Paris , où
il devient d'autant plus intéreſſant , que
le nombre des Amateurs de la muſique
s'eſt beaucoup augmenté , & que c'eſt
le lieu le plus favorable où les ſujets
diſtingués , foit pour le chant , ſoit pour
Jes inſtrumens , peuvent faire connoître
leurs talens . Ce Concert eſt préſentement
ſous la direction de M. le Gros ,
premier Acteur de l'Academie Royale
de Muſique , qui joint le goût le plus
parfait du chant, à l'organe le plus brillant
& le plus admirable ; & qui , aimé
du public , des Amateurs & des Virtuoſes ,
peut eſpérer beaucoup de ſuccès dans ſa
nouvelle entrepriſe. i
AVRIL. 1. Vol. 1777. 159
Le premier Concert de la nouvelle
Direction , fut donné le Dimanche 16
Mars : il a été fort applaudi. Ce Concert
a commencé par une belle ſymphonie
de M. Goſſec. Mademoiſelle
Plantin a chanté avec beaucoup d'expreffion
, un nouveau Motet del Signor
Traïetta. M. Baer a exécuté avec ſuccès
, un nouveau Concert de clarinette.
Mademoiselle Giorgi , déjà bien célebre
par la beauté de fon organe , & par le
charme de fon chant , a fait entendre
une Ariette del Signor Anfoſſi. м.
Capron , qui a été revu avec la plus
grande fatisfaction , aprés une longue
abfence , a donné de nouvelles preuves
de fon rare talent & de ſes études , par
un nouveau Concerto de violon de ſa
compoſition. M. Girouſt , Maître de
Muſique de la Chapelle du Roi , a fait
exécuter un nouveau Motet à grand
choeur , dans lequel MM. le Gros &
Platel ont chanté avec applaudiſſement.
M. Beżozzi a exécuté de la maniere la
plus admirable , un Concerto de hautbois
. Ce beau Concert a été terminé
160 MERCURE DE FRANCE.
:
par une excellente ſymphonie de M.
Guenin. Le public a remarqué l'exécution
ferme & l'intelligence ſupérieure
de M. de la Houſſaye , premier Violon ,
bien digne de conduire l'Orcheſtre auquel
il préſide.
1 :
Le Concert du Mercredi 19 Mars
a été composé d'une ſymphonie à grand
Orcheſtre , de M. Goſſec ; d'un air de
M. Piccini , chanté par M. Guichard ;
d'un nouveau Concerto de haut - bois ,
exécuté par M. le Brun ; d'un Ariette
Italienne , chantée par Mile Danzi ,
premiere Cantatrice de l'Électeur Palatin
; d'un nouveau Concerto de violon
par M. Chartrain; d'un Motet à grand
choeur del Signor **; d'un Concerto
de cor - de- chaſſe , par M. Punto, d'une
Ariette Italienne , chantée par Mademoiſelle
Danzi , & accompagnée par
M. le Brun ; d'une ſymphonie nouvelle
de M. Chartrain . On ne peut deſirer
plus de variété , un choix plus aimable ,
& un concours de taléns plus diſtingués.
Concert
AVRIL. I. Vol. 1777. 161
Concert du Vendredi 21 Mars. Symphonie
de M. Goſſec. Ariette del Signot
Piccini , chantée par Mademoiselle
Giorgi. Concerto de haut -bois par M.
le Brun. Ariette Italienne redemandée
& chantée par Mademoiselle Danzi ,
premiere Cantatrice de l'Electeur Palatin.
Concerto de violon par M. Capron.
La fortie de l'Egypte , oratorio
de M. Rigel. Concerto de cor-de-chaſſe ,
par M Punto. Autre Ariette Italienne ,
auffi redemandée , chantée par Mademoiſelle
Danzi , & accompagnée par
M. le Brun. Nouvelle ſymphonie del
Signor Sterzel. Tous ces morceaux ont
eu le plus grand ſuccès. Ils prouvent
tous le goût & l'intelligence du nouveau
Directeur.
1
(3
1.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
a continué juſqu'à la clôture de ſon
Théâtre les repréſentations alternatives
d'Orphée & Euridice , d'Iphigénie en
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Aulide , d'Alceste , Opéra de M. le Chevalier
Gluck. On n'a rien négligé pour
mettre les Connoiffeurs & les Amateurs
à portée de juger de cette muſique , tant
préconisée par le parti des enthouſiastes
, & que les vrais Amateurs ont applaudi
comme une bonne muſique théâtrale
, mais peu agréable hors de la ſcene ,
parce qu'il faut à ce genre , pour en impofer
, tout l'appareil du ſpectacle , toute
la véhémence des Acteurs , & tout l'effet
d'un Orcheſtre très - nombreux,
&
M. Noverre a donné un nouveau
Ballet paſtoral , intitulé les Rufes de
l'Amour. La compoſition de ce Ballet
eſt très - ingénieuſe , très - agréable ,
d'une variété piquante. Le Compoſiteur
a choiſi pour le lieu de la ſcene , un ſite
champêtre , avec des côteaux qui , s'élevant
en amphithéâtre , lui ont donné
l'occaſion de former des tableaux charmans
, & de varier les effets de perspective.
On a pu remarquer que M.
Noverre fait allier dans la compoſition
de ſes Ballets , l'imagination du Poëte
&le talent du Peintre. C'eſt de la poëſie
qu'il emprunte ſes idées ; c'eſt de la
Peinture qu'il imite les figures & les
attitudes des grouppes de Danfeurs.
AVRIL. I. Vol. 1777. 163
Heureuſe invention pour enrichir la
danſe de penſées poëtiques & de dispofitions
pittoreſques. Que de Ballets
charmans à tirer des Odes d'Anacréon ,
des Poëmes d'Homere , de Virgile , du
* Taſſe , de Voltaire , des Idyles de Théocrite
de Gefner , &c. ! Que de figures
agréables , que d'attitudes heureuſes à
emprunter de Rubens , du Correge , de
l'Albane , de Vateau , &c. ! C'eſt ainſi
que l'homme de génie peut s'approprier
les richeſſes des Arts , & en former un
nouveau , par leur réunion.
DEBUT.
Le Seur de Beauval , Acteur , venant
de Bruxelles , a débuté ſur le Theâtre
- de l'Académie Royale de Muſique , par
- le rôle d'Orphée dans la Tragédie de
ce nom. Cet Acteur a l'intelligence de
la ſcene , il a une figure théâtrale ; il
eft bon Muficien; il tire parti , avec
beaucoup d'adreſſe & de goût , d'un organe
ingrat qu'il fait ménager ; il a été
fort applaudi.
On doit donner inceſſamment la re
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
priſe de Céphale & Procris , Ballet heroïque
, dont les paroles font de M. de
Marmontel , & la muſique de M. Grétry.
On nous afſſure que les deux Auteurs
ont fait des changemens fort heureux
dans cet Opéra ; & que les partiſans de
la muſique parlante & expreſſive , y trouveront
tout ce qu'ils peuvent defirer , &
de plus la belle mélodie qui appartient au
génie , avec l'harmonie qui eſt l'ouvrage
de l'art & de la ſcience.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donné
quelques repréſentations du Complai-
Jant , Comédie de caractere , dans laquelle
il y a des ſcenes fort ingénieuſes
& fort plaifantes . attribuée à M. de P.
de V. , Auteur du Somnambule , & du
Fat puni , deux autres Pieces très - comiques.
DÉBUUT.
Le ſieur DEROZIERES , Acteur ; âgé
d'environ vingt - huit ans , jouant en
Province les premiers rôles , eſt venu
AVRIL . 1. Vol. 1777. 165
s'eſſayer ſur le théâtre de la Comédie
Françoiſe. Il a débuté le premier Mars
par Auguste dans Cinna ; il a joué enſuite
le rôle de Couci dans Adélaïde du
Gueſclin. Cet Acteur eſt d'une taille
avantageuſe : il a l'uſage du théâtre ;
mais le public de Paris s'accoutumeroit
difficilement à ſa prononciation. Il eſt
retourné en Province , où des intérêts
particuliers l'ont rappelé.
Les Comédiens ont donné une repréſentation
de Sémiramis au profit de Mademoiſelle
Dumeſnil , qui s'eſt retirée du
théâtre. Le public s'eſt porté en foule à
ce ſpectacle , & a marqué , par ſon empreſſement
, l'eſtime qu'il fait de cette
Actrice célebre.
M. Dauberval a fait cette année à la
clôture , le compliment d'uſage , qui a
été fort applaudi. Le voici :
MESSIEURS ,
C'eſt toujours avec une crainte respectueuse
que nous remplifſſons , à cette
époque , l'acte d'hommage que nous
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
venons vous faire : celui de nous qui
s'en trouve chargé , voit au premier coupd'oeil
l'heureuſe occaſion qu'il peut avoir
de folliciter vos bontés pour lui même ;
mais dès qu'il y réfléchit , il ſent tout
le poids d'une fonction auffi délicate que
difficile à remplir Notre reconnoiſſance ;
Meiſieurs , est une dette ſacrée , dont
l'aveu répété a droit de vous paroître
ſuperflu. Je ne crois pas non plus devoir
vous parler de notre zele & de nos efforts.
Eh! qui de nous peut exiſter avec quelque
fatisfaction dans notre état , s'il n'a
pas l'avantage de mériter votre bienveillance
par ſes travaux & ſes ſuccès ?
Tels font les fentimens que j'ai lu dans
le coeur de tous les Comédiens ; tels
étoient ceux de cette Actrice célebre ,
l'honneur immortel du Théâtre , qui fut
à la fois Cléopâtre & Mérope , & qui ,
toujours fidelle aux impreſſions de la
nature , les rendit avec cette vérite
naïve & impoſante , qui fait le caractere,
du génie. Qu'il eſt beau d'attirer le
concours dont vous avec honoré ſa repréſentation
! Qu'il eſt glorieux de s'en être
rendu digne !
Daignez vous reſſouvenir , Meſſieurs ,
que c'eſt par ces mêmes encouragemens
AVRIL. I. Vol. 1777. 167
que vous avez , pour ainſi dire , créé ces
hommes immortels que toutes les Nations
vous envient. Ces traits de ſenſibilité ,
d'eſprit & de délicateſſe qui vous diftinguent
& vous caractériſent , inſpirent l'émulation
, transforment les hommes , &
vont chercher au fond de leurs ames le talent
qui y demeuroit enſeveli.
Si quelque peuple a mérité que la nature
devint inépuiſable pour lui , ce doit être
fans doute , Meſſieurs , celui chez qui tous
ſes voiſins viennent admirer les chef-d'oeuvres
qui l'enrichiſſent , & qu'on peut , fans
adulation , regarder comme les précieux
modeles du bon goût& de la ſaine littérature.
COMÉDIE ITALIENNE .
Ο
N a donné pour ſpectacle , le jour
de la clôture , une repréſentation de la
Soirée des Boulevards , & des Trois Sultanes
, ſuivies du Couronnement de Roxelane.
Ces deux Pieces très - ingénieuſes ,
qui font de M. Favart , ont reçu tous les
applaudiſſemens qu'elles méritoient. Aufſitôt
après le charivari qui termina la céré-
L 4
163 MERCURE DE FRANCE
monie du couronnement , le Sieur Clairval
, dans l'habit de Sultan ; & le Sieur
Trial , dans celui de Chefdes Ennuques ,
ſe ſont avancés ſur l'avant - Scene,
OSMIN .
Vous êtes Empereur , Seigneur , & vous pleurez!
1
SOLIMAN.
Ofmin , ces pleurs font dus à la reconnoiſſance:
J'ai vu partir Elmire avec indifférence ;
Un départ plus cruel... des adieux différés ...
Des adieux !
OSMIN.
SOLIMAN.
Au public qui fuit & qui nous laiſſe.
OSMIN.
En ce jour ? à cette heure ? au ſein de l'allégreſſe.
:
SOLIMAN.
Juge fi Soliman a droit de s'affliger.
OSMIN.
Je ne ſuis pas ſurpris de ce triſte langage ;
C'eſt un malheur qu'il nous faut partager.
AVRIL. 1. Vol. 1777. I169
SOLIMAN.
En ce moment je lui dois mon hommage :
Tout me l'ordonne , & le public l'attend ,
Dépouillons un éclat que détruit ſon abfence ,
S'il n'eſt plus Spectateur , je ne fuis plus Sultan ,
Ma grandeur tient à ſa préſence ,
Il me détrône en nous quittant.
Delia , Roxelane , & vous , Mufti Narbonne ,
Pour le complimenter , rempliſſez à l'inſtant
Les dernieres ordres que je donne.
1
ROXELANE (la Dame Nainville. )
AIR: Je suis Lindor.
A mon bonheur , en ce jour , tout conſpire ,
Je vais regner ſur un peuple d'amans.
J'ai déridé tous les fronts Musulmans ,
De la gaieté j'étends ici l'empire.
Le fort pourtant me gardoit une épreuve ,
Il vous arrache à mes plus chers defirs .
Ramenez donc en ces lieux les plaitirs.
(Montrant le Sultan).
Quoiqu'en ſes bras , fans vous , je reſte veuve.
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
1
!
LE MUFTI (le Sieur Narbonne. )
AIR : du Vaudeville de Tom -Jones.
A Mahomet j'adreſſois ma priere ,
Pour les jours d'un Sultan chéri .
Je le priois d'étendre ſa carriere ;
Mais c'étoit le voeu du Mufti.
Vous nous quittez , & ma reconnoiſſance
Lui demande une autre faveur.
Qa'il daigne abréger votre abfcence ,
Meſſieurs , c'eſt le voeu de l'Acteur.
DÉLIA ( la Dame Billioni. )
AIR : du Vaudeville des Chaffeurs.
Meſſieurs , de grace , en affluence
Revenez ce Printemps nous voir.
Nous comptons fur votre indulgence ,
La meriter eſt mon devoir :
Et fi l'accueil dont on m'honore ,
Répond toujours à mon eſpoir ;
Quoiqu'on m'ait dré le mouchoir ,
Je croirai le tenir encore. (bis .)'
(Ici la Démoiselle Desbroffes a chanté un
Couplet indépendant de la Piece des Sultanes.)
AVRIL. I. Vol. 1777. 171
OSMIN.
Air : Tout roule aujourd'hui dans le Monde.
Les trois Sultanes ſont l'embléme
Des trois Théâtres de Paris .
Puiſque tous les trois on les aime ,
Tous trois fans doute ils ont leur prix ;
Mais ti malgré l'éclat d'Elmire ,
Et le gofier de Délia. ..
Roxelane vous fait plus rire ,
De préférence épouſez - là.
SOLIMAN.
Air: De tous les Capucins du Monde
Mais est - ce donc au ſeul Parterre
Que nous devons chercher à plaire ,
Et d'un ſexe rempli d'appas ,
Ne briguons - nous point les éloges
SMIN.
Mon rôle ne me permet pas
De faire un Compliment aux Loges.
SOLIMAN .
Je m'en chargerai donc. Cent Beautés à la fois ,
Dans mon coeur indécis , ſe diſputoient des places ,
Roxelane a fixé mon choix ;
172 MERCURE DE FRANCE.
Roxelane eſt françoiſe , & de tout temps les graces ,
Comme elle au trone , eurent des droits.
O vous , qui partagez l'honneur de ſa conquête ,
Sexe charmant , l'amour vous invite à nos jeux ,
De vos regards ſouvent embelliffez la fête ,
Soliman , ſans vous voir , ne fauroit être heureux.
Le Compliment étoit terminé par un
choeur general , ſur l'air de la marche
des Janiſſaires , dans les deux Avares.
Ce Compliment a beaucoup réuffi ; il
eſt des trois jeunes gens qui ont donné fur.
ce Théâtre la Parodie de l'Opéra d'Alceste
, & dont on nous promet , pour la rentrée
, la Parodie de l'Opéra d'Iphigénic .
i
Retraite de Madame Laruette.
Madame Laruette , célebre Actrice de
ce Spectacle , joua le Jeudi 13 Mars , pour
la derniere fois , dans l'Ami de la maison ,
où elle fembla redoubler de talent , de
jeu , de voix & de goût dans fon chant.
Jamais ſpectacle n'excita autant de transports
de plaifir & d'admiration , par la
réunion d'une Comédie charmante , d'u
ne muſique enchantereſſe , du jeu des
AVRIL. I. Vol. 1777. 173
Acteurs , & de l'enſemble le plus parfait
des talens. Madame Laruette fut distinguée
, dès ſon enfance , par le charme
de ſa voix , & par la fineſſe de ſon jeu.
Elle joua à l'âge d'environ quatorze ans
à l'Opéra ; elle y reçut beaucoup d'applaudiſſemens
par la vérité de ſon jeu ,
& les graces naïves de fon chant dans le
rôle de Colette du Devin du Village.
Deux ans & demi après ſon entrée à l'Opéra
, elle débuta au théâtre de la Comédie
Italienne , où elle eut un ſuccès cons
tant , & bien mérité. Il y a des rôles
qui lui conviennent tellement , qu'il ſera
difficile de l'y remplacer .
ARTS.
PEINTURE .
Collection de Tableaux , deſſins , bronzes ,
marbres , terres - cuites , pierres gravées ,
antiques & modernes , médailles Grecques
& Romaines , bijoux & autres effets
précieux .
CETT ETTE Collection eſt celle qui étoit
dans le Cabinet de feu Son Alteſſe Séré
174 MERCURE DE FRANCE.
niſſime Monſeigneur le Prince de Conti,
Prince du Sang , & Grand Prieur de France.
La vente de cette Collection eſt annoncée
pour le 8 du préſent mois d'Avril
: elle commencera par les tableaux.
M. Remi , Peintre , demeurant à Paris ,
rue des Grands - Auguftins , en a dreſſé
un Catalogue raiſonné , que l'on trouve
chez lui , ainſi que chez Muſier pere ,
Libraire , quai des Auguſtins.
La Collection de tableaux de ce Cabinet
, est très - importante. Nous pouvons
même confirmer ici ce que M. Remi
dit dans la Préface de ſon Catalogue ,
que depuis la vente du Cabinet du Prince
de Carignan , aucune Collection ne préſente
un Choix auffi riche , furtout en
tableaux de Ecoles d'Italie. Pluſieurs de
ces tableaux , tel que celui indiqué ſous
le numéro 21 , & qui repréſente la rencontre
de Laban & de Jacob , par Piétre
de Cortone , méritent d'être placés dans
les Palais des Souverains , pour l'inftruction
des Artiſtes , & celle même des riches
Amateurs , dont le goût a ſouvent
beſoin d'être éclairé par les productions
des grands Peintres Italiens.
La Collection que nous venons d'annoncer
, n'eſt pas moins riche en tableaux
AVRIL. I. Vol.1777. 175
- des Ecoles des Pays -bas; tableaux fi fort
recherchés aujourd'hui pour la gaieté de
la compoſition , la verité du coloris , &
le fini précieux de l'exécution. Les tableaux
Flamans les plus capitaux , qui
compoſoient différentes Collections modernes
, avoient paſſé dans celle du feu
Prince de Conti; ce qui indique aſſez
que le choix que nous annonçons eſt trèsintéreſſant.
Les Amateurs trouveront également
dans l'Ecole Françoiſe, des tableaux du
premier choix , & qui , par le génie de
la compoſition & le mérite de l'exécution
, peuvent ſe foutenir à côté des
meilleurs tableaux Italiens. M. Remi ,
en dreſſant fon Catalogue , a eu foin
d'indiquer les différens Cabinets d'où
ſont ſortis les tableaux les plus capitaux
qu'il annonce. Les Amateurs , par ce
moyen , pourront mieux s'aſſurer de l'originalité
de ces tableaux.
La partie du Catalogue qui renferme
les deſſins , terres cuites , bronzes , médailles
, pierres gravées , hiſtoire naturelle
, &c. ne tardera point à être publiée.
176 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURES.
I.
La pêche de jour , la pêche de nuit.
DEUX Eſtampes d'environ dix - sept
pouces de longueur & quatorze de hauteur
, gravées avec beaucoup de ſoin &
de talent , par M. le Gouaz , d'après les
tableaux originaux de M. Vernet , Peintre
du Roi . Ces compoſitions font trèsagréables
, & d'un effet très - piquant.
Elles ſe vendent chacune 2 liv. 8 fols.
A Paris , chez le Graveur , rue Saint-
Hyacinthe , la premiere porte à gauche ,
en entrant par la place S. Michel.
I I.
Production humaine.
On a parlé diverſement à Paris du produit
d'un accouchement qui eſt arrivé
le 7 Février dernier dans cette ville. La
nouvelle , en paſſant de bouche en bouche
AVRIL. 1 I. Vol. 1777 177
che , eſt parvenue au degré du merveilleux.
Beaucoup de perſonnes ont cru &
dit qu'une Dame étoit accouchée d'un
grofeiller. Cette production , à laquelle
on pourroit bien trouver quelque reſſemblance
avec le fruit de cet arbuſte, n'eſt
cependant rien moins que végétale : c'eſt
même une forme de môle , comme le diſent
de bons Accoucheurs , dont il eſt fait
mention dans quelques traités d'accouchements.
Il eſt aiſé de s'en convaincre.
M. Regnault vient de la graver avec une
notice inſtructive , pour faire fuite au
recueil des écarts de la nature , pour la
fatisfaction des curieux. Les deux planches
qui représentent cet objet, ſe ven
dent ſéparément, Prix , 3 liv. Chez
Regnault , Peintre & Graveur de la
Botanique , miſe à la portée de tout
le monde , & des écarts de la nature , en
planches coloriées. A Paris , rue Croixdes
- Petits - Champs , chez le Chapelier
des troupes du Roi.
III.
On vient de mettre au jour , chez F.
Regnault , Peintre & Graveur , rue Croixdes-
petits- Champs , à Paris, le premier
M
178 MERCURE DE FRANCE.
cahier du Supplément à la Botanique miſe
à la portée de tout le monde. Il est compofé
de vingt Planches : le Café ou Gafier ,
le Ladanum, la Gratiole , le Safran des
Indes , la Bétoine , le Raisin de Renard ,
le Tomaris , l'Aloë Succotrin , la Reine des
Prés , la Circée , le Sefeli de Marseille , la
Pilofelle , le Nurprun , la Gomme adragant
, la Sauge des bois , le Meum , le
Chêne verd , la Tormentille & la Saxifrage.
Prix , 24 liv. conformément aux
conditions de la ſouſcription. Ce Supplément
qui ſera d'environ 100 Planches
, fera fuite & partie de la Collection
des Plantes d'uſage en Médecine , dans les
alimens & dans les Arts , en 300 Planches
in -folio , en couleurs naturelles , accompagnées
de notices inſtructives ſur le climat
, la culture , les propriétés , les vertus
, &c. de chaque Plante. Cet Ouvrage
, dejà connu & eſtimé , a été publié ,
par foufcription , en 1769 , & terminé
en 1774. Le Supplément ſe diſtribue avec
les mêmes conditions. Les Cahiers ſe ſuccéderont
ſans interruption , chez l'Auteur
ci -deſſus nommé , & chez les Libraires
qui ont fourni l'Ouvrage.
.
On trouve chez les mêmes , la Collection
des Ecarts de la Nature, les Qua
AVRIL. I. Vol. 1777. 179
drupedes de l'oeuvre de M. de Buffon ,
auſſi en Planches coloriées.
1
IV.
Chronologie figurée pour l'intelligence ,
de l'hiſtoire des révolutions monarchiques
. Ce plan , exécuté en une carte
grand in - folio , offre le moyen de vérifier
les dates des époques les plus intéreſſantes
de l'hiſtoire; il rappelle l'ordre
de tous les principaux événemens ; il eſt
fous la forme d'un arbre , & préſente ,
d'une maniere aſſez naturelle , la filiation
des peuples iſſus les uns des autres. Cette
carte , inventée & deſſinée par MM.
Mazarot , ſe vend 3 liv. A Paris , chez
Mondharre , rue Saint -Jacques , à la
Ville de Caën , près la fontaine Saint-
Severin.
LETTRE de M. de VOLTAIRE
à M. HENRIQUEZ..
Vous
A Fernei , le 7 Février 1777.
ous avez , Monfieur , parmi vos chef-d'oeuvres de
gravures , envoyé à un vieillard de quatre - vingt - trois
ans , très - malade , fon portrait , qui n'étoit pas digne
de vos grands talens. Les trois autres Eſtampes dont
M 2
180. MERCURE DE FRANCE.
vous l'avez gratifié , meritoient un burin tel que le
vôtre. Je ſuis honteux de me trouver dans une ſi bonne
compagnie , mais je n'en ſuis que plus réconnoiſſant.
L'état de ma ſanté m'approche du terme où il ne reſtera
plus de moi que votre Eſtampe. Pardonnez aux maladies
qui m'accablent , ſi l'expreſſion de mes remercimens
eft fi courte & fi foible.
J'ai l'honneur d'être avec toute l'eſtime & la reconnoiſſance
que je vous dois ,
Monfieur ,
Votre très - humble & très - obéiffant
ſerviteur , VOLTAIRE.
N. B. M. Henriquez qui a gravé , & chez qui ſe vendent
(enſemble ou ſéparément) les Portraits de MM:
de Montesquieu , de Voltaire , Diderot & d'Alembert ,
ainſi que celui de M. Bouvart , demeure préſentement
rue S. Jacques , dans la maiſon qui eſt vis - à - vis la
grande porte du College du Pleſſis - Sorbonne.
4
MUSIQUE.
I.
SIX TRIOS d'ariettes d'Opéras Comiques
dialogués pour deux violons &
un violoncelle , par M. Tiffier , ordinaire
de l'Académie Royale de muſique ; Euvre
neuvieme. Prix 61. , mis au jour ,
& gravés par Mad. Tarade. AParis , chez
AVRIL. I. Vol. 1777. 181
Madame Tarade , Marchande de muſi
que , rue Coquilliere , à la Lyre d'Orphée
, & aux adreſſes ordinaires,
I I.
Sei duetti per due violini compoſte ,
per il Signor Stamitz le cadet , oeuvre IV.
Prix 7 liv. 4 fols , mis au jour , & gravés
par Madame Tarade , aux adreſſes cideffus.
III.
Vingt - quatrieme ouverture d'Alceste &
la marche , arrangée pour le clavecin ou
le forté - piano , avec accompagnement
d'un violon & violoncelle ad libitum ,
par M. Benaut , Maître de clavecin de
l'Abbaye Royale de Montmartre , des Dames
de la Croix , &c. Prix , 31. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Dauphine , près la rue
Chriſtine; & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
IV.
Six trios concertant & dialogués , pour
un violon , alto & baſſe , compoſés par
J. B. Breval. Prix , 9 liv.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
Deux Symphonies concertantes : la premiere
, pour deux violons & un alto
obligés ; la ſeconde , pour deux violons
& un violoncelle obligés ; premier &
ſecond violons , ripienno , alto , baſſe ,
hautbois & cors , par le même. Prix ,
7 liv. 4 fols . A Paris , chez l'Auteur
rue des Mauvais-Garçons Saint-Jean , au
coin de celle de la Tixeranderie , & chez
tous les Marchands de muſique.
V.
Quatrieme recueil d'airs connus , contenant
l'ouverture de l'Ami de la maison ,
cinq morceaux de la Colonie fix de l'Union
de l'Amour & des Arts , le Tambourin
d'Azolan , l'ouverture d'Iphigénie ,
ſuivie d'un menuet , & la chaconne de
M. le Berton , arrangés en pieces de
harpe , avec accompagnement de violon
& de baſſon ad libitum , dédié à Mademoiſelle
de Lufignan , par François Petrini.
Prix 18 liv. A Paris , chez l'Auteur
, rue Montmartre , vis à - vis celle
des Vieux- Auguſtins , & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
AVRIL . I. Vol. 1777. 183
V I.
i
Sei Quintetti per due violini alto , è
due violoncelli concertanti , compofti
dal Signor Luigi Boccherini virtuoſo di
camera , è Compoſitor de Muſica di S.
A. R. Don Luigi Infante di Spagna.
Opéra XXIII , Libro feſto di Quintetti ,
nuovamente Stampati à Speſe di G. B.
Venier . Prix 12 liv.
N. B. Les parties de violoncelle font
faciles pour l'exécution , & la ſeconde
pourra s'exécuter ſur l'alto ou un baſſon.
A Paris , chez M. Venier , Editeur de
pluſieurs Ouvrages de muſique , rue Saint-
Thomas- du-Louvre , vis- à-vis le Château
d'Eau , & aux adreſſes ordinaires ; à
Lyon , chez M. Caſtaud , vis - à - vis la
Comédie ; & en Province , chez tous les
Marchands de muſique.
On trouvera chez le même Editeur ,
douze OEuvres de Boccherini , fans ceux
qu'il ſe propoſe de donner par la fuite.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE,
CHOROGRAPΗΙΕ.
NOUVELLE Carte du Royaume de
France , publiée ſous le titre de Tableau
des villes de France , où les plans des
principales villes du Royaume ſont exprimés
, ſervant à faire voir le rapport
de la grandeur de Paris avec celle des
autres villes , & à comparer une ville
avec une autre , dédié & préſenté au
Roi ; par N. L. Duchemin , Inſpecteur
des ponts & chauſſées de France. Cette
Carte , imprimée ſur deux feuilles grand
aigle , ſe trouve à Paris chez l'Auteur ,
rue Haute - Feuille , vis - à - vis celle des
Deux Portes. Prix 6 liv.
Cette Carte intéreſſante , eſt exécutée
avec beaucoup de netteté & d'exactitude.
L'Auteur a eu ſoin d'y tracer les routes
du Royaume où les poſtes ſont établies ,
ainſi que les canaux conſtruits , & ceux
projetés ; ce qui rend cette Carte d'une
utilité plus générale pour les Voyageurs ,
&pour tous ceux qui s'adonnent à l'étude
de la géographie.
AVRIL. I. Vol. 1777. 185
TOPOGRAPHIE.
CARTE Topographique de la Province
de New- York en quatre feuilles ; par
Montrefor , Capitaine Ingénieur Anglois
gravée ſur l'édition de Londres de 1775,
corrigée & augmentée. Prix 9 liv. Chez
M. le Rouge , Ingénieur Géographe du
Roi , rue des Grands - Auguſtins , où
l'on trouvera ſucceſſivement toutes les
autres Provinces de l'Amérique Septentrionale
, d'après les Anglois.
COURS D'ARCHITECTURE .
LE ſieur Daubanton , Architecte , éleve
de M. Blondel, & profeſſeur du Corps
Royal des ponts & chauffées , continue
d'enſeigner chez lui le deffin d'Architecture
, la figure , le deſſin d'après la boſſe ,
l'ornement de différens genres de décorations
, la perſpective , la coupe des
pierres , le payſage , la carte & les mathématiques.
Tous les quinze jours dans la
belle ſaiſon , l'on fera ſur le terrein l'ap-
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
plication des leçons de trigonométrie , &
la maniere de lever les plans.
Tous les Lundis , depuis la Pentecôte
juſqu'à la Touſſaint , l'on viſitera les édifices
de cette Capitale , & de ſes environs.
Les perſonnes de Province , & des pays
étrangers , qui defireront acquérir les ſciences
ci-deſſus énoncées , trouveront , dans
cette Ecole , des places de Penſionnaires
à un prix raiſonnable .
Dans les fix places gratuites que nous
avons deſtinées dans notre Ecole , il s'en
trouvera deux de vacantes pour la fin de
Mars.
Le ſieur Daubanton demeure rue des
Nonaindieres , près le Pont - Marie.
Exemple de Civisme .
UN très - honnête Citoyen de Romorantin
, près Orléans , qu'on ſe diſpenſe
de nommer , ayant , l'année derniere , gratifié
le lieude ſa naiſſance d'une boîte d'entrepôt
pour les noyés , & en ayant reçu ,
peu de jours après , la récompenſe la plus
flatteuſe par un ſuccès miraculeux opéré
fur un petite fille noyée dans un foſſé
AVRIL. I. Vol. 1777. 187
plein d'eau , a voulu encore manifeſter
fon zele pour ſes compatriotes : il s'eſt
fait repréſenter l'état des perſonnes les
plus indigentes de Romorantin , ainſi que
de celles qui avoient le plus fouffert de la
rigueur de l'hiver de 1776 , & il a généreuſement
fatisfait pour elles aux charges
de la Capitation & de la Taille , auxquelles
plus de deux cents perſonnes étoient
impofées.
Ces traits de bienfaiſance & d'humanité
doivent être cités pour ſervir d'exemples
à tous les particuliers aiſés , qui ſe couvriroient
de gloire en imitant le Patriote de
Romorantin.
C'eſt en publiant la fête de la Roſiere
de Salancy , qu'il s'eſt formé des imitateurs
dans pluſieurs autres endroits.
1
I
USAGES.
Droit fingulier.
Lexiſte à Thouars , en Poitou , un
droit nommé Quintaine , affermé au
Meunier du Seigneur , qu'on appelle
188 MERCURE DE FRANCE.
Meunier du Vicomte. Tous les ans , le
jour de la Trinité , chaque Meunier ,
dépendant de la Terre , ſe rend au moulin
de celui - ci , ſitué près du château ,
& paye 4 deniers. Enſuite quatre d'entr'eux
plantent , au millieu de la riviere ,
un piquet couronné de fleurs. Un autre
Meunier eſt obligé d'aller à la nage pour
l'arracher : lorſqu'il a exécuté ſon opération
, les quatre premiers vont au - devant
de lui , le reçoivent dans un bateau
l'habillent , & vont tous en pompe offrir
les fleurs au Juge , qui se trouve en robe
fur le bord de la riviere , avec les autres
Officiers du ſiege , auxquels on diſtribue
une certaine ſomme.
L'uſage ſuivant fert , dans la même
ville , d'amusement au public le jour du
Mardi gras . Tous les nouveaux mariés ,
dont la profeffion eſt analogue à la construction
ou à l'ameublement d'une maiſon
, ſe rendent , avec des pelottes ou
boules de bois , ſur un vaſte emplacement
, ſitué devant une porte de la ville.
Chacun jette à ſon tour ſa pelotte , ſoit
dans une mare , ſoit ſur une maiſon , ou
ailleurs . Tous les Ouvriers du même
métier courent en foule pour s'en emparer.
Celui qui parvient à la prendre , la
AVRIL. I. Vol. 1777. 189
rapporte au nouveau marié qui l'a jetée ,
& en reçoit une légere rétribution .
Méthode pour remettre dans leur état naturel
, les membres gelés.
ΟN prend un morceau de ſavon , qu'on
met en très- petites pieces ; on y joint du
beurre frais , de la groſſeur d'un oeuf de
poule ; on verſe enſuite la quantité de
lait , fraîchement tiré , ſuffiſante pour
bien délayer le beurre : on répand après
cela fur ce mêlange autant de ſel qu'on
peut enprendre avec les cinq doigts ; on
fait chauffer le tout fur du charbon , jusqu'à
ce qu'il ſe forme une eſpece de
bouillie. Voici la maniere de ſe ſervir
du remede : on en fait des emplâtres ,
qu'on applique très - chaudement ſur les
membres gelés ; quand elles commen
cent à ſe refroidir , on les retire , pour
en remettre d'auſſi chaudes: on continue
ainſi quelquefois pendant une journée
entiere , felon que le membre eſt plus ou
moins gelé . Lorſqu'en levant l'emplâtre ,
on s'apperçoit que le progrès du mal eft
arrêté , la guériſon eſt aſſurée.
190 MERCURE DE FRANCE.
A
ANECDOTE S.
I.
PRÈS le rétabliſſement de la famille
des Stuards fur le Trône , pluſieurs Gentilshommes
Anglois , Ecoſſois & Irlandois
, conferverent leurs anciens mécontentemens.
Ils n'attendoient qu'un Chef
pour éclater ; ils crurent le trouver dans
le Colonel Blood , qui ſe déclara pour
eux. Comme on ne pouvoit rien tenter
avec ſuccès dans l'Angleterre , on choiſit
l'Irlande pour le théâtre de la rébellion
qu'on projetoit. Le Colonel ſentant combien
il feroit avantageux pour ſon parti
d'être maître de quelque place forte , fe
propoſa de ſurprendre le château de
Dublin. Il tenta cette entrepriſe le 29
Mai , qui étoit l'anniverſaire du retour
du Roi. Il prit une compagnie d'hommes
remplis de réſolution , & demanda à être
introduit dans la place , ſous le prétexte
qu'il avoit à préſenter une Requête au
Lord Ormond qui y commandoit. Quatre
- vingt hommes d'Infanterie , déguisés
AVRIL. I. Vol. 1777. 191
1
en Marchands , devoient y pénétrer en
même- temps avec adreſſe , & ſe tenir
• prêts à ſe raſſembler au premier ſignal , à
tomber ſur la garniſon & à la défarmer.
Ce projet manqua par la trahiſon d'un
des conjurés. On mit les têtes des Chefs
à prix , & on promit 500 livres ſterling
de récompenſe à quiconque en préſenteroit
un vivant. Cette publication eut
fon effet. M. Lockey , beau - frere de
Blood , fut pris , jugé & exécuté. Le
Colonel lui - même fut obligé de prendre
la fuite. Il réſolut de ſe venger du
Duc d'Ormont , dont la vigilance avoit
déconcerté ſes projets , & qui venoit de
faire pendre ſon beau - frere. Mais ce ne
fut que neuf ans après qu'il oſa entreprendre
fur la perſonne du Duc. Il affembla
cinq de ſes anciens compagnons ,
avec lesquels il arrêta un ſoir le carroſſe
du Lord: on le força d'en deſcendre , &
on ſe mit en route pour le conduire
dans un lieu où un grand nombre de
mécontens , qui avoient évité le ſupplice
, devoient ſe trouver , pour délibérer
ſur le fort du Duc d'Ormont..H.eureufement
pour lui, un de ſes domeſtiques
s'étoit caché ſous le caroffe , &
avoit échappé aux perquiſitions de Blood
19 MERCURE DE FRANCE.
&de ſes ſatellites. Il courut appeller du
ſecours , & on eut le temps de délivrer
fon Maître. Ce qu'il y a de fingulier dans
cette aventure , c'eſt que depuis neuf
ans , la tête de Blood & de ſes compagnons
, avoit été miſe à rooo guinées.
Ni les uns ni les autres n'avoient quitté
les trois Royaumes , & perſonne n'avoit
pu gagner ce prix. Ce fut cette entrepriſe
qui les fit arrêter. On avoit réſolu ;
depuis long - temps de les punir ; &
alors on leur fit grace à tous.
I I.
Saint Thomas d'Aquin étoit nommé ,
par ſes Condiſciples , pendant ſon noviciat
& fon cours d'études , le Boeuf de
l'Ecole , ſoit parce qu'en effet il avoit
l'air lourd & ſtupide , ſoit à cauſe de
l'aventure qu'on va rapporter. Un de ſes
camarades lui dit un jour , pendant la
récréation : ,, Frere Thomas , un boeuf
,, qui vole ! " Il regarda en l'air , & tous
ſe mirent à rire. Cela vous étonne ,
5, leur dit- il froidement ? Je croyois ,
ود
"
"
moi , qu'il étoit moins ſurprenant de
;, voir un boeuf voler , que d'entendre un
" Religieux mentir. "
111.
AVRIL . I. Vol. 1777. 193
t
1
III.
Le même Saint Thomas étoit un jour
chez le Pape Alexandre IV , ou Urbain
IV: (il a vécu fous le Pontificat de l'un
& de l'autre , & même ſous celui de
Clément IV , & de Grégoire X ) le Pape
contemploit avec plaifir une groſſe ſomme
d'argent qu'il venoit de recevoir , & lui
dit d'un air de triomphe : ,, Vous voyez ,
ود
و د
Frere Thomas , ce n'eſt plus le temps
,, où Saint Pierre dit : je n'ai ni or ni
,, argent. Il est vrai , Saint Pere , répondit
le pieux Docteur ; mais ce n'eſt
plus le temps auffi où Saint Pierre
, dit au paralitique: prenez votre lit &
marchez ! "
"
ود

I V.
Henri V , Roi d'Angleterre, qui avoit
conquis une partie de la France , avoit
épousé Catherine , fille de notre malheureux
Roi Charles VI , & devoit fuccéder
à ce Prince , ſuivant le Traité de
Troie , il étoit naturellement fier & commençoit
à voir de mauvais oeil le Maréchal
de Villiers - lifle -Adam , à qui ce-
N
م
194 MERCURE DE FRANCE,
pendant il avoit des obligations , & qui
n'avoit que trop bien fervi le Duc de
Bourgogne & lui. Un jour que l'Iſſe.
Adam étoit devant lui : ,, Pourquoi , lui
ود
. و د
ود
و د
dit- il , me regardez vous en face ? Sire ,
,, répondit l'Iſſe Adam , c'eſt la coutume
de nous autres François ; nous portons
la tête haute devant nos Rois: ils le
voient avec complaiſance , & imputeroient
à manque de courage ſi nous
baiffions les yeux devant eux. Ce n'eſt
„ pas notre uſage à nous , repartit froidement
le Monarque , en lui tournant
le dos ; & de ce moment l'ffle-
"
ود
و د
ود
"
Adam fut diſgracié.
V.
Dans le temps que les Anglois posſédoient
une partie de la France , on ne
les diftinguoit plus des habitans même ;
de forte que lorſqu'ils étoient priſonniers ,
on les renvoyoit , les prenant pour des
Naturels du Pays. Pour remédier à cet
inconvénient , on imagina de leur faire
prononcer le nom de Piquigny , qui eſt
un Bourg de Picardie, Les Anglois ne
pouvoient prononcer que Pigny au lieu
de Piquigny.
:
AVRIL . I. Vol. 1777. 195
AVIS.
Penſionnat pour l'éducation de la jeune
Noblesse , sous la direction de MM.
Moret , dont l'aîné , Prêtre , à Paris ,
Fauxbourg S. Germain , rue & barriere
de Seve , presque en face de l'avenue
de Bréteuil.
CEET établiſſement , annoncé dans un des Mercures
de l'année derniere , a tout le ſuccès qu'on pouvoit
attendre du zele & de l'expérience des Inſtituteurs nommés
: les éleves qui les ont ſuivis , & ceux qui leur ont
été envoyés de cette extrémité du Royaume où cette
Académie étoit ci - devant , prouvent beaucoup en faveur
de MM. Moret; mais les lettres ci- après , dont on n'a
pu ſe refufer d'inférer ici copie , font pour eux un témoignage
digne de foi ; la voix publique s'y fait entendre
par l'organe d'un corps reſpectable , ſous les auſpi .
ces & l'autorité duquel MM. Moret ont travaillé
pendant un grand nombre d'années à l'éducation .
"
"
32
Copie conforme à l'orignal. „ Nous Vicomte Mayeur ,
Lieutenant - Général de Police , Echevins , Confeilliers
- Affeffeurs de la cité royale de Besançon , où le
papier timbré n'eſt pas en ufage , certifions à tous
à qu'il appartiendra , que les ſieurs Moret , dont l'ais
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
,, né , Prêtre , ont travaillé , pendant l'eſpace de près
ود
"
de vingt années dans cette Province à l'éducation de
la jeune Nobleffe , & qu'ils y ont mérité l'eſtime
& la confiance publique , y ayant enſeigné avec ſuccès
,, les langues étrangeres , les ſciences , & les arts pro-
,, pres à former de bons éleves , les moeurs la Reli-
,, gion , la difcipline , l'ordre & l'exactitude ayant tou-
,, jours fait la baſe & le principal objet de leur éta-
ود blifement. En témoignage de quoi nous avons fait
„ expédier les préſentes par le ſieur Nicolas Belamy ,
" Avocat au Parlement , Secrétaire de ladite cité , &
,, y appofer le ſcel d'icelle. Fait au Confeil , le 17
,, Mai 1775 , par ordonnance. Belamy,"
Toutes les parties généralement , qui entrent dans le
plan d'une éducation noble & diftinguée , ſont montrées
dans cette Académie par des Maftres recommandables
par leur zele & par leurs talens. La langue Allemande
, qui eft fi néceſſaire aux enfans qu'on deſtine au
ſervice , s'y apprend à fond par ufage & par principes.
Il y aura chaque année des exercices littéraires , où
les éleves ſubiront publiquement un examen général
fur toutes les parties qui auront fait l'objet de leur application
: Meſſieurs les parens feront priés d'y affiſter
pour être témoins des progrès de leurs enfans . Les
enfans font reçus dans cette maiſon dès l'âge de trois
à quatre ans. Une foeur de MM. Moret eſt uniquement
occupée à foigner les plus jeunes dans un quartier détaché.
Le prix de la penſion eſt proportionné au genre
d'éducation qu'on demande , & à l'âge des enfans .
AVRIL . I. Vol. 1777. 197
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Sale , le 17 Decembre 1776.
Roi de Maroc a donné ordre au Gouverneur de
cette Province , & à celui d'une Province voiſine , de
ſe rendre à Mogador , avec quelques détachemens de
troupes. Ce Souverain doit s'y tranſporter inceſſamment
lui-même ; & on affure qu'il viendra , avec cette efcorte
, parcourir tous les ports de fon Empire.
De Pétersbourg , le 10 Janvier.
Le 29 Octobre dernier (V. St.) , l'Académie Impériale
des Sciences de cette Ville , célébra ſa premiere cinquantaine
depuis ſon inſtitution , avec un appareil &
une pompe où éclaterent par - tout ſa vénération pour
fon immortel Inſtituteur , & fa vive reconnoiffance pour
ſa bienfaitrice actuelle Catherine II . L'Impératrice ,
qu'une incommodité empêcha d'être préſente à cette
fête , y fut repréſentée ſous la figure de Minerve , accordant
ſa protection aux Sciences diverſes que cultive
l'Académie.
De Varsovie , le 8 Février.
On a eu avis ici que l'on travaille à un accommodement
au ſujet des difficultés ſurvenues en Crimée ,
des mouvemens qui s'en étoient ſuivis ; & que
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
le Général Proſorowki eſt nommé , de la part de la
Ruſſie , pour arranger cette affaire avec les Commisfaires
Ottomans .
On a long - temps agité , dans le Conſeil Permanent ,
quelle feroit la maniere la plus avantageuſe de tirer parti
des droits fur le tabac , & fans avoir pu ſe fixer à aucun
de ceux qui avoient été préſentés ; on a fini par
laiſſer l'adminiftration de cet article , à la Commiſſion
du Tréſor , qui fera là- deſſus les arrangemens qu'elle
jugera à propos .
De Copenhague , le 18 Février.
, en Le nombre des naiſſances dans ce Royaume ,
1776, eft monté à vingt-ſept mille deux cents cinquante-
cinq ; celui des morts , à vingt- trois mille cinq cents
dix- neuf; celui des mariages , à ſept mille neuf cents
vinge- cinq.
En Norwege , le nombre de naiſſances a été de vingt
un mille neuf cens vingt - deux ; celui des morts , de
quinze mille deux cens foixante - dix ; celui des mariages
, de fix mille deux cens trente un.
Dans les Duchés de Slefwig & de Hoftein , le Comté
de Pinneberg , le Comté de Rantzau & la Ville d'Altona
, le nombre des naiſſances a été de treize mille
ſept cens quarante - un celui des morts , de quatorze
mille ſept cens quatre - vingt - deux ; celui des mariages
, de trois mille huit cens foixante- deux .
Dans toute l'étendue des Etats du Roi de Dannemark
, le nombre total des naiſſances a donc été de
AVRIL. I. Vol. 1777. 199
foixante - deux mille neuf cens dix - huit ; celui des
morts , de cinquante - trois mille cing cens ſoixanteonze;
& celui des mariages , de dix - huit mille dixhuit
; ainſi le nombre des naiſſances a excédé celui des
morts , de neuf mille trois cens quarante - ſept.
De Stokholm , le 31 Janvier.
Les dettes de l'Etat , qui ſe montoient, en 1770 ,
à la ſomme exhorbitante de II , 737 , 146 écus de
banque de Hambourg , diminuent chaque jour par l'économie
de l'Adminiſtration ; & nous avançons à grands
pas vers l'heureuſe époque où le papier-monnoie ceffera
de circuler dans le commerce. On frappe annuellement
à la Monnoie des eſpeces d'or & d'argent , pour la
valeur de deux millions de rixdhallers ; & grâces à l'emprunt
de deux millions de florins , fait en Hollande ,
par notre Souverain ; le numéraire augmenté accélere
encore l'activité de notre commerce , & établit notre
crédit fur une baſe plus ſolide : nos Manufactures font
en mouvement plus que jamais , & l'induſtrie fait affez
fructifier l'argent que nous avons emprunté , pour nous
faire eſpérer d'être bientôt en état de le rembourfer .
Une incommodité . ſurvenue à Sa Majeſté ; n'a pas
eu de longues ſuites ; nos alarmes ont été bientôt disſipées
: & afin que les affaires ne ſouffriſſent aucune
interruption , le Roi , obligé de reſter au lit , a fait
tenir ſon Conſeil dans ſa chambre.
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
De Florence , le 24 Janvier.
Le Grand - Duc vient de s'intéreſſer particulierement
au bien- être & à la conſervation de ſes Sujets , en
prévenant les abus & les malheurs fans nombre qui
réſultent des inhumations précipitées. Son Alteſſe Royale
a fait publier en conféquence un Edit , à l'effet de
prévenir les accidens qui peuvent réſulter de la trop
prompte inhumation des corps , & pour qu'en même
temps il foit pris des précautions contre les dangers
auxquels leur dépôt dans les Eglifes , expoſe la ſanté
des Fideles .
De Venise , le 1 Février,
Le Conſeil des Dix vient d'interdire à toute femme
de qualité , l'entrée des cafés hors le temps de masque
. Ce Réglement , qui eſt général , a principalement
en vue les Patriciennes , qui paffoient ordinairement dans
ces maiſons publiques , une partie de la nuit. Les inconvéniens
qui réſultoient de ces aſſemblées nocturnes ,
ainſi que les raiſons de décence , ont donné lieu à cette
loi.
Le Conſeil des Dix ne s'eſt pas contenté d'interdire
aux femmes de toute qualité , la fréquentation des ca.
fés , hors le temps de maſque ; il a de plus défendu
que les Patriciens puſſent paroftre dans les mêmes maiſons
ouvertes , fans être en robe de Magiftrature ; ce
qui , dans le cours de l'été , équivaudra à une exclu
AVRIL . I. Vol. 1777. 201
Gon , attendu que , pendant les grandes chaleurs , il eſt
difficile de faire uſage de cette robe.
De Malte , le 13 Février,
1
Le Grand Maftre vient d'accorder la Croix de Dévotion
au Sieur de la Chalotais , Procureur - Général du
Parlement de Bretagne , qui avoit été Tuteur de fon Alteffe
Eminentiſſime.
D'Ausbourg , le 28 Février.
On écrit de Munich , que Pierre Fierville , Comédien
François , eſt mort en cette Ville , le 26 de ce mois ,
agé de cent ſept ans. Il ſe ſouvenoit d'avoir vu Moliere
dans fon enfance ; il avoit été contemporain de
Baron , & avoit joué la Comédie devant Charles IF ,
Roi d'Angleterre , & devant Chriſtine , Reine de Suede .
11 avoit été reçu à Paris , en 1733 , au nombre des
Comédiens du Roi , parmi lesquels il étoit reſté jus
qu'en 1741.
De Madrid , le 25 Février.
Le Roi voulant avoir égard aux fupplications réitérées
que lui avoit faites le Marquis de Grimaldi , pour être
déchargé des fonctions de premier Secrétaire d'Etat &
des affaires Etrangeres , à cauſe de ſon age avancé , &
de l'altération de ſa ſanté , Sa Majesté , en acceptant fa
démiſſion , lui a nommé pour fucceffeur , avec les honneurs
& le traitement de Couſeiller d'Etat , le Comte de
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
Floride - Blanche , qui exerçoit à Rome l'emploi de Miniſtre
Plénipotentiaire de cette Couronne, avec la plus
grande diftinction , & qui a rempli , avec le même ſuccès
, les commillions importantes & délicates confiées à
ſes talens. Sa Majesté voulant montrer , par un témoignage
public , fa fatisfaction du zele & des longs ſervices
du Marquis de Grimaldi , a jugé à propos , pour
qu'il pût les continuer , de le nommer fon Ambadeur
auprès du Saint . Siege , en lui accordant la Grandeſſe
d'Eſpagne , pour lui & pour ſes ſucceſſeurs à perpétuité ,
fous le titre de Duc de Grimaldi.
Aufli - tôt que le Comte de Floride - Blanche eſt arrivé
au Pardo , il a pris connoiffance de toutes les affaires
relatives à ſon miniſtere , qui lui ont été remiſes par le
Marquis de Grimaldi , lequel , après avoir baifé la main
du Roi , des Princes & des autres perſonnes de la Famille
Royale , s'eſt mis en route pour aller remplir à
Rome fon Ambaſſade.
De Lisbonne , le 25 Février.
Le mariage de Son Alteſſe Royal le Prince de Beira
avec l'Infante Marie - Françoiſe - Bénédictine , ſa tante ,
a été déclaré à la Cour le 20 de ce mois , & a été béni
le lendemain dans la Chapelle du Palais , par le nouveau
Patriarche de cette Capitale.
Le Roi n'ayant pu rétiſter à la violence des nouvelles
attaques de fa maladie, eſt mort hier à une heure du
matin. Peu de temps après, la Princeſſe du Bréfil a
AVRIL. I. Vol. 1777. 203
1
été ſaluée comme Reine , & a reçu les hommages de
tonte la Cour. Cette nouvelle Souveraine , pour ſignaler
ſon avénement au Trône , par des actes de clémence
, a déjà rendu la liberté à un nombre de Prifonniers
détenus depuis pluſieurs années , & a rappelé d'autres
particuliers de l'exil auquel ils avoient été condamnés.
1
De Londres , le 1 Mars.
Des lettres particulieres nous apprennent que le Congrès
Américain fait de grands préparatifs pour la campagne
prochaine ; qu'il a publié une Ordonnance qui
confiſque les biens de ceux qui ſe font rangés du parti
de la Cour , & que toutes ſes opérations civiles & mi-
■ litaires ne laiſſent rien foupçonner de la terreur dont on
le prétendoit affecté.
On dit que le Congrès ayant été inſtruit de la priſe
du Général Lée , a dépêché un Meſſager au Général
Howe , à qui il a fait notifier , que fi ce Prifonnier étoit
envoyé en Angleterre , ou qu'on attentat à ſa vie , il
exerceroit fur le champ la repréſaille fur deux des principaux
prifonniers qui feroient entre ſes mains .
Tout s'expédie avec la plus grande diligence , pour
l'embarquement des renforts qui doivent paſſer en Amérique
, & pour le départ des vaiſſeaux de guerre , qui
doit s'effectuer dans le courant de ce mois .
On fait qu'il a dû partir une flotte confidérable de
New - York , vers la fin de Janvier , & on attend ici
204 MERCURE DE FRANCE. 1
ſous peu de jours , différens bâtimens de cette flotte ,
qui confirmeront ou détruiront le bruit répandu , que le
Général Washington , à la tête de douze mille hommes ,
s'eſt placé entre le Lord Cornwallis , retiré à Brunswick ,
& la petite armée de New- Yorck. On a vu des lettres
de cette Ville , datées du 20 Janvier , qui ont caufé de
l'étonnement à quelques perſonnes , parce qu'elles ne
contenoient que la cérémonie du revêtiſſement de l'Ordre
du Bain , envoyé au Général Howe , avec toute la
pompe civile & militaire que pouvoit comporter la fituation
actuelle de la Ville & de l'armée , & le détail des
bals affemblées & réjouiſſances générales , auxquels
cette cérémonie a donné lieu. Quelques perſonnes difent
que les Américains avoient voulu profiter de ce jour
de fête pour forprendre le Fort l'indépendance , avec
deux mille hommes ; mais qu'ils s'étoient retirés à l'approche
du Major Rogers.
,
On mande de Dublin , que le Comte de Buckingham
Shire , Vice Roi d'Irlande , doit y faire la propoſition
d'un changement que la Cour defire ardemment; c'eſt de
réunir le Parlement de la même maniere que celui d'Ecoffe
y a été réuni. It a déjà fondé , à ce que l'on dit , quel .
ques -uns des principaux Membres des deux Chambres
du Parlement Irlandois , auxquels il a fait obſerver tous
les avantages qui en réfulteroient pour la Nation ; mais
on croit que malgré le crédit que le Vice - Roi a déjà
acquis dans ce Royaume , ce changement important ſera
fufceptible de beaucoup de difficultés .
AVRIL. I. Vol. 1777. 205
1

7
1
3
الا
14
On voit ici un acte du 18 Février dernier , ſous le
titre d'Affociation de Londres , à la Taverne du Globe ,
par lequel les Afſociés , effrayés de la ſuſpenſion de la
loi Habeas corpus , ont arrêté ,,, que la Nobleſſe du
„ Royaume , les Repréſentans dans le Parlement , &
,, tous les amis de la glorieuſe révolution , & de la for
,, me du Gouvernement à laquelle elle a donné lieu ,
, feroient priés & exhortés de ſe rappeler la conduite
,, que tenoient leurs illuſtres ancêtres , dans des temps
ود
de détreſſe & de calamité nationales , & de ſe joindre
,, à la Bourgeoiſie de Londres , aſſemblée en Communes
, pour délibérer enſemble , & former une remon-
,, trance générale au Trône ſur l'état de la Nation , fur
la ruine du commerce , for le fardeau accablant des
taxes ... ſeule reſſource , dans la criſe actuelle , qui
puiſſe ſauver l'Etat." Cet acte eſt ſigné HENRY JOHN
MASKALL , Préſident .
ود
ود
ود
Le Miniftere paroît attendre avec impatience des nouvelles
ultérieures du fiege principal de la guerre en Amérique
, pour étre éclairci fur des faits répandus ici par
pluſieurs lettres particulieres , tel par exemple , que celui
du départ du Général Howe de New Yorck , à deffein
de ſe porter juſqu'à Philadelphie , dès que la Delawarre
fera priſe par les glaces , &c. & c. Perſonne ne peut
ſe diffimuler combien un pareil fait eft contradictoire
avec ce que d'autres lettres nous apprennent. Suivant
ces lettres , les Américains en poffefiion des Jerſeys , à
l'exception d'Amboy & de Brunswick , ont coupé au
Lord Cornwallis , qui occupe cette derniere place , fes
206 MERCURE DE FRANCE.
communications avec New - Yorck : on dit même qu'un
corps affez conſidérable des infurgens , a tenté d'enlever
le Général Lée de ſa priſon à Bruswick , & qu'il n'a
été arrêté dans cette expédition , que par la menace du
Commandant du Fort de placer fon prifonnier à l'embouchure
du canon qu'il tireroit contre eux . Or , dans cette
fituation , comment pouvoir ſe perfuader que le Général
Howe , avec un armée qu'il a réduite à peu de choſe ,
par l'envoi qu'il a fait de onze mille hommes à Rhode-
Iſland , puiffe traverſer une Province où les forces ennemies
viennent de ſe réunir pour mettre la Penſylvanie à
Pabri de toute attaque ? Ce Général oferoit - il même
laiſſer New Yorck fans défenſe ſachant qu'un aurre
corps d'ennemis , dans le Weſt - Cheſter , menace le
Pont du Roi & les autres Forts qui protegent la Ville
de ce côté ?
,
LONDRES.
Extrait d'une Lettre de Londres du 21
Mars 1777 .
LE Gouvernement a reçu , pendant ces 10 derniers
jours , divers Exprès du Général Howe , qui eſt à New
Yorck ; le dernier en date étoit du 19. Février ; & en
vérité leurs dépêches font à tous égards fort désagréables.
Il s'exprime en termes fort ſéveres ſur le Chapitre du
AVRIL. I. Vol. 1777. 207
Général H.......r , l'appellant une veille femme en
Campagne , & un lourdaud stupide & incorrigible dans
le Cabinet. Il dit auſſi que les Heffois , & les aurres
Allemands , font les plus mauvaiſes troupes qu'il ait ſous
fon commandement , & qu'on ne peut en rien compter
fur elles ; c'eſt pourquoi il a defiré qu'on lui envoyat
divers Officiers Anglois , qu'il a déſignés par leurs noms ,
pour les commander ; pluſieurs ont refusé d'aller -là
comme des enfans perdus ; mais le Général Burgoyne
eft obligé d'aller , à ce qu'il paroft , bien malgré lui ;
& un Colonel Charles Gray , qui n'étoit que Lieutenant
Colonel à demi - paie , a confenti d'aller , moyennant
un Régiment , & le grade de Général - Major en Amé.
rique.
Le Général Howe a , avec quelque difficulté , & beaucoup
de perte , fait revenir à New York les troupes qui
avoient cherché à ſe ſoutenir à Brunswyk dans le
Jerſey. Il a auffi rappellé la plus grande partie des
troupes qui étoient à Rhode - Iſland.
A New- York , on y eſt dans la plus grande diſette de
toutes fortes de proviſions fraiches & de végétaux ; en
même temps une fievre contagieuſe y regne , & vraiſemblablement
emportera , encore avant le Printemps , la
moitié des troupes qui y reſtent , en préparant un tombeau
certain aux Renforts que l'on fait actuellement
partir pour cette Place infectée .
D'un autre côté , nous apprenons que l'Armée Américaine
, ſous le Général Washington , groffit de jour
en jour , & qu'accoutumée au Climat , elle a tenu la
Campagne pendant tout ce rude temps.
208 MERCURE DE FRANCE.
Malgré ce triſte état de nos affaires , nos papiers para
lent de guerre avec l'étranger ; mais , dans mon opinion ,
nous ne ſommes en état d'en entreprendre aucune
car je vous afure que nous n'avons pas affez de Matelots
dans le Royaume pour équiper complettement 15
vaiſfeaux de Ligne , bien que , dans nos papiers publics
, des 30 & 40 gros vaiſſeaux foient mis en commiffion
comme rien: & quant à nos foldats , on en a
tant envoyés en Amérique , qu'il en nous en reſte pas
10,000 dans toute l'lfle. Cependant , depuis peu nos
Miniftres n'ont pas laffé d'infulter les E. G. des P. U.
par un Mémoire hautain au ſujet de la conduite de quelques
-uns de leurs Commandeurs aux Indes occidentales.
Cette incartade pourroit être ſuivie de conféquences bien
férieuſes , fi les Hollandois s'aviſoient de vouloir réalier
leur part dans les fonds publics Anglois .
Vous pouvez affurer vos Amis d'Allemagne , qui vous
ont fait la queſtion , qu'il n'y a point de Cartel arrêté
de la part du Roi d'Angleterre , en vertu du quel les
Allemands , faits prifonniers en Amérique , puiffent esperer
d'être délivrés de leur captivité. Si cet avis ne
fait pas affez d'impreſſion ſur les Allemands , pour arreter
tout court le fingulier trafic qu'on fait de leurs perfonnes
, il en faudra conclure , en dépit de l'humanité ,
qu'ils font faits pour avoir les mattres qu'ils ont , &
que ces maîtres font faits pour les vendre comme ils
Font.
De
AVRIL. I. Vol. 1777. 209
De Versailles , le 12 Mars.
Le 10 de ce mois , Suleiman Aga , Envoyé du Bey
de Tunis , a eu une Audience du Roi . Cet Envoyé,
après avoir remis ſa Lettre de créance , a prononcé de.
vant ſa Majesté le Diſcours ſuivant :

ود
" SIRE
1
Le Bey de Tunis , mon Maître , m'a commandé
de me rendre auprès de Votre Majesté Impériale ,
,, pour la félicicer ſur ſon avénement au Trône de ſes
Ancêtres. Jaloux de remplir tous les devoirs que lui
,, preſcrit ſon attachement inviolable pour l'auguſte
Maiſon de France , ce Prince auroit depuis long-temps ود
ود fait paffer un Envoyé dans votre Cour Impériale ,
,, pour lui préſenter l'hommage de ſes ſentimens , ſes
,, regrets fur la mort de fon Illuſtre & grand Allie &
"
و د
و د
"
"
Ami , l'Empereur de France Louis XV , de glorieuſe
mémoire , & ion compliment ſur le bonheur que la
Providence a préparé aux François , en appelant à
leur tête un jeune Monarque , qui réunit au plus
haut degré les vertus & les qualités les plus éminen-
,, tes , ſi les circonstances où mon Maître s'eſt trouvé ,
,, depuis cette époque à jamais mémorable , lui avoient
permis , juſqu'ici , de ſuivre ce que fon coeur lui
inſpiroit.
و د
و د
,, Chargé ajourd'hui de ſes ordres ſuprêmes , j'apporte
aux pieds de Votre Majesté Impériale les voeux les
,, plus ardens pour la proſpérité de votre Empire , les
,, marques les plus finceres de ſon reſpect & de fon
J
0
210 MERCURE DE FRANCE.
,, entier dévouement pour Votre Perſonne ſacrée , &
" le tribut d'admiration qui eſt dû à la ſageſſe de Votre
Majesté Impériale , & à ſa fidélité aux Traités .
,, Rien ne pourra jamais rompre les liens qui uniffent ,
„ fous de fi heureux aufpices , les Nations foumiſes à
ود
"
la Couronne de France , & les Sujets du Royaume
de Tunis.
„ Daignez , SIRE , agréer comme une preuve du
,, defir que mon Maître aura toujours de mériter la haute
"
"
bienveillance d'un auſſi grand Empereur , les Eſclaves
& les autres Préſens que j'ai remis , en fon nom ,
aux Officiers de Votre Majesté Impériale.
" Le plus beau moment de ma vie eſt celui où j'en-
„ viſage la gloire de Votre Trône Impérial. Je ferai
„ heureux , s'il en émane ſur moi un regard favorable."
Sa Majesté lui a répondu en ces termes :
,, Je reçois , avec une égale fatisfaction , l'expreffion
, & l'hommage des sentimens du Bey de Tunis. Je
,, vous charge de l'affurer de ma bienveillance & de
„ ma fincere amitié.
و د
„ Je vous vois avec plaiſir , Monfieur , ſur les Terres
de ma Domination."
Après l'Audience de Sa Majesté , cet Envoyé s'eft
rendu dans la Galerie , où il a eu l'honneur de faire
fes révérences à la Reine , & il a été conduit enſuite
à l'Audience de Monfieur .
AVRIL. I. Vol. 1777. 211
L
PRÉSENTATIONS.
Le 16 de Mars , la Marquiſe de Jaucourt a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la Cointeſſe du Cailla.
Le Baron de Breteuil , Ambaſſadeur du Roi à la Cour
de Vienne , de retour ici par congé , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Comte de Vergennes ,
Miniſtre & Secrétaire d'Etat au Département des Affaires
étrangeres , & de prendre congé de Sa Majefté ,
pour retourner à fon Ambaſſade.
Le Marquis de Bouillé , que le Roi avoit précédem
ment nommé Commandant Général à la Martinique , a
eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majefté par le ſieur
de Sartiue , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au Départe
ment de la Marine , & de faire ſes remercimens à Sa
Majesté , en prenant congé d'Elle , pour ſe rendre à
fon Commandement .
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Sa Majeſté ayant trouvé les Gravures du Monument
érigé à ſa gloire & à celle de la France , qui ont été
préſentées par l'Abbé de Luberſac , le 3 du mois de
Mars , très bien exécutées par le ſieur Pierre Laurent ,
Graveur & Membre de l'Académie de Peinture &
Sculpture de Marseille , a acordé à cet Artiſte le titre
de fon Graveur , par Brevet.
2
212 MERCURE DE FRANCE.
Le 5 Mars , le ſieur Ozanne , Ingénieur de la Marine ,
a eu l'honneur de préſenter au Roi , le plan & les
vues perſpectives du port de Toulon , faiſant partie
de la collection des ports de France , qu'il deſſine d'a- .
près les ordres de Sa Majelté .
Le 13 du même mois, le ſieur Heurtier , Architecte
du Roi , & Inſpecteur Général de ſes bâtimens , a eu
Thonneur de préſenter au Roi , à la Reine , & à la
Famille Royale , dans l'intérieur des petits appartemens
du Château , le modele de la nouvelle Salle de Spectacle
qu'il a projetée pour la ville de Versailles ; Leurs
Majestés & la Famille Royale ont paru voir ce modele
avec plaifir , & s'intéreſſer au ſuccès de cet édifice
qui doit - être terminé pour le i Janvier 1778 , l'entrepriſe
en eſt confiée au ſieur Bouillet , Inſpecteur des
Theatres de Sa Majeſté ; Meſdames ayant deſiré de
recevoir ce modele , le ſieur Heurtier a eu l'honneur
de le leur préſenter dans leur appartement , le 27 ſuivant
Le 3 du même mois , l'Abbé de Luberſac a eu l'honneur
de préfenter à Leurs Majeſtés & à la Famille
•Royale , deux grandes gravures , repréſentant un monument
à la gloire du Roi regnant & de la France.
Le 15 du même mois , le ſieur Duchemin a eu l'honneur
de préſenter au Roi , à Monfieur & à Monſeigneur
le Comte d'Artois , une nouvelle Carte de la France ,
ayant pour titre : Tableau des Villes de France , Servant
à faire voir le rapport de l'étendue de Paris avec les
autres Villes du Royaume.
AVRIL. I. Vol. 1777. 213
ΝΟΜΙΝATIONS.
Le 26 du mois dernier , le Roi a accordé la place
de Grand - Croix , vacante dans fon Ordre Royal & Militaire
de Saint - Louis , par la mort du comte d'Enery ,
au Marquis de Talaru , Maréchal de Camp ; la place
de Commandeur , aufli vacante par la promotion da
Marquis de Talaru à la place de Grand- Croix , au Baton
de Wimpffen , Maréchal de Camp , & la place de
Commandeur , qui étoit vacante par la mort du ſieur
de la Merville , au ſieur du Rozel de Beaumanoir ,
Maréchal de Camp. Sa Majesté a auſſi accordé la
charge de Colonel- Lieutenant du Régiment d'Infanterie de
Chartres , à M.de Boufflers , Meſtre-de-Camp en fecond
du Régiment d'Huſſards d'Esterhazy ; la place de Meſtrede-
Camp en ſecond du Régiment d'Esterhazy , au Comte
d'Helinſtat , Capitaine Commandant dans le Régiment
Royal-Allemand Cavalerie ; la charge de Meſtre - de-
Camp Commandant du Régiment de Cavalerie Royat
Piémont , vacante par la démiſſion du Baron de Talleyrand
, au Duc de Lorges , Colonel en ſecond du Régiment
d'infanterie de Languedoc: la place de Colonel
en ſecond dudit Régiment de Languedoc , au Marquis
de Janſon , Capitaine - Commandant dans le Régiment
des Cuiraſſiers ; la charge de Colonel du Régiment
d'Infanterie de Vexin , vacante par la démiſſion du Marquis
de Bouillé , au Comte de Duras , Meſtre - de - Camp
en ſecond de Régiment Royal Dragons , & la place de
Moſtre - de- Camp en ſecond dudit Régiment Royal Dra
03
214 MERCURE DE FRANCE.
gnous , au Comte de Laval , Capitaine - Commandant
dans le Régiment Dauphin , Cavalerie.
Le Comte d'Estaing & le Prince de Liftenois , que
le Roi a nommés Vices - Amiraux , ont prêté ferment
en cette qualité , le 2 de ce mois , entre les mains de
Sa Majefté.
Le Dimanche , 9 de ce mois , l'Evêque de Cahors
a été facré dans l'Egliſe des Prêtres de l'Oratoire du
Séminaire de Saint- Magloire , par l'Archevêque de Paris ,
aſſiſté des Evêques de Poitiers & d'Agen.
MARIAGES.
Le 9 Leurs Majestés & la Famille Royale ont figne
le Contrat de mariage du Vicomte de Sorches , Capi
avec Demoiselle au Régiment des Cuiraffiers taine
Caraman.
NAISSANCES.
La Vicomteſſe de Bernis , Dame de Madame victoire
de France , & petite -niece du Cardinal de Bernis , Miniftre
de fa Majefté Très- Chrétienne en cette Cour , accoucha
, mercredi dernier , d'un garçon , qui fut tenu
le lendemain fur les fonds de Baptême , par le Cardinal
fon oncle.
AVRIL. I. Vol. 1777. 215
MORTS.
Jean- Marc - Antoine de Morell , Comte d'Aubigny ,
Lieutenant - Général des Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint -Louis , Gouverneur
des Villes & Château de Falaiſe , y eſt mort
le Samedi , premier de mois , dans la ſoixante- dix - feptieme
année de ſon age.
André-Nicolas , Marquis de Virieu - Beauvoir , eſt
mort , le même jour , dans ſon Château de Faverges ,
en Dauphiné , âgé de quatre - vingts ans .
Michel Cheſteu , Ecuyer , ſieur de Ville - Neuve , ancien
Capitaine des Grenadiers Royaux , ayant fervi
vingt ans ſous Louis XIV , dont il étoit Penſionnaire ,
& vingt fous Louis XV . vient de mourir dans la quatre-
vingt quinzieme année de ſon âge , à Neuilly - Saint-
Front , petite ville du Dioceſe de Soiffons. I
Pierre Herman Doſquer , ancien Evêque de Québec ,
Abbé Commandataire de l'Abbaye Royale de Blaifne ,
Ordre de Prémontrés , Diocese de Soiſfons , eſt mort
en cette ville , de 4 de ce mois , agé de quatre ving
ans paflés. :
C
Louis de Walbron , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint - Louis , Commandant de Bataillon ,
refident à l'Hotel Royal des Invalides , y eſt mort,
âgé de cent & un an paflés ; il avoit été admis à
THôtel Royal des Invalides le 21 Avril 1763 , après
avoir fervi foixante huit ans cinq mois dans différens
Corps.
04
216 MERCURE DE FRANCE.
1
Claude Rouvroy de Saint - Simon , Chevalier , Grand
Croix de l'Ordre de Saint Jean de Jérusalem , Commandeur
des Commanderies de Saint - Etienne de Ren .'
neville , de la Romagne , d'Oiſemont & de Boncourt ,
Ambaſſadeur Extraordinaire de la Religion à la Cour
de France , eſt mort en cette ville , le 2 de ce mois .
Jean - François - Joſeph de Rochechouart , Cardinal-
Prêtre de la Sainte Egliſe Romaine de la création de
Clément XIII , Evêque ; Duc de Laon , Pair Eccléfiastique
de France , ci - devant Ambaſſadeur Extraordinaire
de Sa Majeſté auprès du Saint - Siége , Grand Aumonier
de la feue Reine , Supérieur de la Maiſon & College
de Navarre , Abbé Commendataire des Abbayes Royales
de Saint Benoît , Congrégation de Saint Maur , Dioceſe
& ville de Reims , de celle de Saint Ouen , même
Ordre & Congrégation , Dioceſe & ville de Rouen',
& de celle de Signy , Ordre de Citeaux , Dioceſe de
Reims , Commandeur de l'Ordre du Saint Eſprit , eft
mort en cette ville le 20 de ce mois , agé de ſoixanteneuf
ans paſſés.
Charles Baſchi , Marquis d'Aubois , eſt mort le 5
de ce mois , en fon château d'Aubois près de Nimes ,
en Languedoc , âgé de quatre vingt onze ans.
François - Michel - Bernard de Gantès d'Ablainville ,
eſt mort , le 8 de ce mois , en ſon château d'Ablainville
en Artois .
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 17 Mars 1777 .
Les numéros fortis de la roue de fortune font :
2,6 , 33 , 24,18 ,
AVRIL . I. Vol. 1777. 217
J
ADDITIONS DE HOLLANDE .
LA LECON.
3
, E ne ſuis point un de ces vieux Célibataires qui
cherchant à ſe venger du ſexe qui le fuit , & pour lequel
ils ont trop de goût , ſaiſiſſent toutes les occaſions
d'en dire le plus de mal qu'ils peuvent. Quand
on arrive à la fin du cercle de la vie , il faut laiſſer
l'illuſion & les plaiſirs à ceux qui ſont au commencement
; la jeuneſſe regarde devant elle ; la vieilleſſe ſe
retourne & regarde la carriere qu'elle a parcourue ; mais
il lui eſt impoſſible de rétrogader. Je n'ai pas toujours
fait ces réflexions .
1
Je ſuis veuf; mon âge paſſe un peu 60 ans. J'ai
encore des yeux capables de diftinguer les agrémens
de la jeuneſſe , & la ſenſibilité n'eſt pas morte au fond
de mon coeur. Je ne me crois pas tout-à-fait propre au
monde ; je ne me crois pas tout - à- fait prêt à le quitter.
L'hiſtoire m'apprend qu'il y a des montagnes dont
le ſommet eſt blanchi par la neige , pendant que le ſoleil
brille & fait ſentir ſa douce influence dans les val
lées . Mon front griſonne , mais mes forces ne font pas
éteintes ; riche avec cela , j'ai cru valoir un autre homme
; un femme charmante , dont j'ai fait la connoisſance
il y a quelque- temps , s'eſt complu à m'entretenir
dans cette opinion. Elle n'a que 22 ans ; l'amour ,
la prudence & la ſincérité reſpiraient dans tous ſes dis
05
218 MERCURE DE FRANCE .
cours ; qui n'eût pas pensé comme moi qu'elle les avait
au fond du coeur ? Je l'ai cru ; le bonheur de l'illufion
a éré le mien pendant quelques jours , & je me fuis
vu auffi heureux que le bon Roi David ſur le ſoir de
fa vie.
Qu'eſt ce que le feu , la vivacité , les graces de la
jeuneſſe , me diſait quelquefois l'aimable enchantereffe
qui me féduiſait ? Ce font les compagnons de l'inconſtance
; c'eſt à votre âge , qui eſt celui de la ſageſſe ,
que l'amour , la prudence & la conſtance s'uniffent pour
ne plus ſe quitter. Les plaiſirs dont on eſt ſi paffionné
, font goûtés dans les ardeurs brûlantes du ſoleil
du midi; c'eſt à fon couchant qu'ils font tempérés par
le fouffle pur & doux du zephir. Dans la jeuneſſe ,
l'amour est un tyran ; il ne devient raiſonnable qu'avec
le temps qui le rend paiſible & modéré. Pour rendre
un couple heureux , il faut réunir la jeuneffe à l'âge ,
mur , parce que la ſageſſe & l'expérience de l'un font
néceffaires pour tempérer la vivacité & les faillies pé.
tulantes de l'autre. Je me trouve fi heureuſe actuellement
, ajoutait - elle , qu'il n'y a que la mort qui puiſſe
me détacher de vous. Que mon ſexe prenne exemple
de moi , & reçoive les leçons de conftance , de fidélité
que je m'engage à lui donner.".
C'est ainſi qu'elle s'exprimait. Mon coeur était dans
la joie ; je n'y répondais que par des tranſports , je
la regardais comme le modele des femmes , comme
un ange. Je crus n'avoir rien de mieux à faire que
de rechercher tous les moyens de lui plaire , l'amour
la reconnaißance me portajent à ne rien négliger ;
AVRIL. 1. Vol. 1777. 219
+
je m'empreſſai de changer mes habillemens gothiques
en vêtemens du meilleur goût ; les ouvriers les plus.
célebres , ceux qui fourniſſaient la garderobe de nos
jeunes Seigneurs les plus élégans , furent chargés de
travailler à la réforme de la mienne ; une perruque blonde
couvrit mes cheveux qui commençaient à blanchir ;
en me regardant à mon miroir , je me reconnaiſſais à
peine ; je crus réellement que j'avais ſouſtrait vingt- cinq
bonnes années au moins du cours de ma vie paſſée .
Je me trouvais jeune , je me conduiſis en effet comme
un jeune homme. On me vit dans tous les lieux de
plaiſir & de diſſipation , avec ma charmante maftreffe
fous le bras ; je lui donnai toutes fortes de fêtes ; nous
nous couchions avec le jour naiſſant , pour ne nous lever
que lorſqu'il était fini.
وو Oma Galachée ! qu'il me ſoit permis de me fervir
des expreſſions qu'Ovide prête à Polypheme ! Toi qui
les plus blanche que les feuilles du troêne , plus fleurie
que les près , plus haute que l'aulne , plus polie que
le verre , plus tendre & plus vive qu'un chevreau , plus
agréable que le ſoleil pendant l'hiver , que l'ombrage
pendant l'été , plus vermeille que la pomme , plus majeſtueuſe
que le platane élevé , plus fraîche que la glace»
plus douce qu'un raiſin mûr , plus molle que les plumes
d'un cigne & le lait qui commence à fe cailler , pourquoi
es tu fi trompeufe ? Pourquoi la nature , en te
donnant la forme, & la langue d'un ange , t'a - t'elle
donné auſſi le coeur & la fauffeté d'une ſyrene ? "
Pour ne pas m'arrêter trop longtemps fur ces momens
enchanteurs dont il ne me reſte que le ſouvenir ,
220
MERCURE DE FRANCE .
& qui , malgré moi , me donnent les plus vifs regrets ,
je viendrai à la concluſion. La goutte impitoyable ,
cette fille dénaturée du plaſir qu'elle proſcrit , me rendit
une viſite : l'accès fut très - violent , très - douloureux ,
& me retint chez moi pendant pluſieurs jours. On ſent
les confeils qu'il me donnait à chaque mouvement aigu
qui m'arrachait des cris. Sois ſage , & je ne te tourmenterai
point. Il me forçait à l'écouter , mais je n'ofais
encore prendre une réſolution fixe ; je luttais contre
la goutte conſeillere , & peut - être n'auroit - elle pas
triomphe , lorſque je reçus la lettre ſuivante de ma charmante
, qui ne m'était venu voir qu'une fois , & qui
jugea à propos de s'en épargner la peine en m'écrivant .
,, Mon cher Monfieur , il faut abſolument nous ſéparer
; vous devez le deſirer , & je vous en donne
l'exemple ; je vous quitte pour un très - aimable jeune
homme avec qui je vais jouir en paix des préſens dont
votre folie bienfaisante m'a comblée , & qui font afſſez
conſidérables pour nous mettre à notre aiſe , mon amant
& moi , tout le reſte de notre vie. Je vous dois un
avis en reconnoiffance : l'amour ne s'achette point ;
l'argent ne peut le faire naftre; il n'en produit que l'apparence.
, Croyez - moi , une jeune fille peut flatter un
vieillard , mais elle ne peut jamais l'aimer. Il eſt auſſi
difficile d'exciter une paſſion mutuelle entre une jeune
perfonne & une vieille , que de réunir l'été & l'hiver,
C'eſt le dernier & le meilleur avis que vous ayez reçu
& que vous recevrez jamais de votre amie Galathée. ",
Cette lettre m'a fait prendre un parti , la goutte me
de conſeillait auſſi ; j'ai viſité ma caiffe , j'y ai trouvé un
: >
:
AVRIL. I. Vol. 1777. 221
vuide conſidérable ; mais je m'en fuis confolé ; la raiſon
ne fauroit ſe payer trop cher , & je crois avoir recouvré
la mienne. Mon exemple peut être utile , & c'eſt ce
qui m'a fait écrire & publier certe aventure.
Nous venons de recevoir une Traduction
agréable d'une très jolie Picce de Shenſtone
; nous nous empreſſons de la publier
avec l'original , auquel quelques - uns de
nos Lecteurs feront peut - être bien aife
de pouvoir la comparer. Voici le texte.
DAPHES VISIT.
J birds ! from whom jj rear'd the grove ,
With melting ſay ſalute my love :
My Daphne with your notes detain :
Or jhave j rear'd my groeve in vain .
YE flow'rs !be fore her footſteps riſe;
Diſplay at once your Brighteſt dyſe ;
That she your opening charms may ſee :
Or what were all your charms to me.
KIND Zephiri Brush each fragrant flow'r
And shed its odours ound Bow'r :
222 MERCURE DE FRANCE.
Or never more ; & gentle wind ,
Shall j , from the refreshment find.
YE otreams ! if e'er your bauks i lov'd
If e'er your native founds improved
May each foft murmur foothing my fair :
Or oh ! t' will deepest my deſpair.
AND thou , my grot ! whoſe lonely bounds
The melancholy pine furrounds ,
May Daphne praiſe thy peaceful gloom ,
Or thou shalt prove damnou 't tomb.
TRADUCTION.
LA VISITE DE ZÉLIS .
ROSSIGNOLS , OSSIGNOLS , que votre ramage
Charme l'objet que je chéris :
Pour vous j'ai planté ce boccage ;
C'eſt à vous d'y fixer Zélis .
FLEURS , aux regards de mon Amant
Etalez vos dons précieux ,
Ou votre fraîcheur qui m'enchante
Ne pourra plus charmer mes yeux.
ZEPHIR , dont l'haleine légere
Répand le doux parfum des fleurs ,
Sur ces lieux verſe tes faveurs ,
Ou tu ne fauras plus me plaire.
AVRIL. I. Vol. 1777. 223
RUISSEAU , n'épargnez aucun ſoin
Pour attendrir celle que j'aime :
Ou de mon déſeſpoir extrême ,
Vous ferez bientôt le témoin.
Ет toi , grotte paiſible & fombre
Que couvrent le pin & l'ormeau ;
A Zélis fais chérir ton ombre ,
Ou tu deviendras mon tombeau.
Par M. DE CHATEAUGIRON, Oficier
au Régiment de Normandie.
ANECDOTE,
On Scait que lefameux Shakespeare habitoit
Stratford -fur - Avon , & qu'il y avoit
planté un arbre qui étoit l'objet de la
vénération de tous les habitans du lieu.
Cet arbre fubit le fort commun , & la
maniere dont il fut abbatu , forme une
anecdote piquante.
U
N Eccléſiaſtique avait acheté à Stratford la maiſon
& la jardin de Shakespeare . Le murier que le Pere
du Théâtre Anglois avoit planté dans ce jardin , parut
au nouvel acquéreur maſquer la vue , & rendre inutil.
224 MERCURE DE FRANCE.
toute la partie du terrein qu'il couvrait de ſon ombre,
& où aucun légume ne pouvait croftre. Ignorant com.
bien cet arbre était en vénération dans le pays , & ne
croyant pas qu'on pût trouver mauvais qu'il fit abbatre
un arbre qui lui appartenait , il décida de le faire couper;
les ouvriers auxquels il s'adreſſa , étaient de bonnes
gens , des hommes ſimples qui ignoraient qu'il eût existé
un Shakespeare ; il leur ordonna de le ſcier ; cet ordre
fut exécuté. Le lendemain , les principaux habitans
du lieu , & tous ceux qui ſavaient lire , & qui par conſéquent
connoiſſaient le nom du Poëte , furent inſtruits
de ce qui s'était paſſe la veille. Ils crierent beaucoup ;
le petit peuple qui s'emeut volontiers , & toujours fans
ſavoir pourquoi , ſuivit leur exemple , & s'attroupa avec
eux devant la maison de l'Eccleſiaſtique , en diſant qu'il
falloit la mettre en pieces. Le pauvre Prêtre n'eut
d'autre parti à prendre que celui de ſe ſauver de Stratford
, où , depuis ce temps - là , il n'a jamais oſe ſe
montrer , & où les habitans ſe ſont engagés , de la
maniere la plus folemnelle , pour nous fervir de cette
expreſſion angloiſe , qui n'eſt pas exacte , mais qui eſt
énergique, de ne jamais le souffrir , ni lui , ni aucune
autre personne de sa famille , ni même une qui seroit
étrangere , mais qui porteroit son nom. Un Charpentier
acheta cet arbre reſpecté, il fit enſuite différens meu .
bles des branches , & les vendit trois fois au - delà de
leur prix ordinaire , parce qu'ils étaient faits du bois du
mûrier de Shakespeare ; il vendit une partie du tronc
à la Ville , qui imagina à ſon tour d'en faire faire divers
petits meubles , tels qu'étuis , boëtes , &c. qu'elle
donna
AVRİL . I. Vol. 1777. 225
donna comme une marque de diſtinction & de faveur
à des perſonnes qu'elle vouloit honorer : telle fut la tabatiere
dont elle fit préſent à Garrick , en lui envoyant
des lettres de bourgeoiſie .
ΑΝΝΟΝCE DE LIVRES
NOUVEAUX
Voyage d'Angleterre aux Indes &c. par
M. EDWARD IVES à Londres. &c.
L'AV 'AUTEUR annonce qu'il a lù la plupart des Ecri
vains qui ont écrit récemment ſur l'Inde . Souvent il
prend chez eux des anecdotes qu'il s'empreſſe quelquefois
de s'approprier. Parmi ces traits il y en a de piquans .
C'eſt à ce titre que nous rapporterons celui - ci , que
l'Auteur paroft avoir tiré du gros Ouvrage de M. Dow.
Ce fait eſt fingulier ; il offre un exemple rare des viciſſitudes
de la fortune , & une ſuite d'aventures qui
tiennent du roman.
„ Chaja- Ajas , né dans la Tartarie occidentale , avait
quitté ſa patrie environ vingt ans avant le regne de
Jehanguire , pour chercher la fortune dans l'Indoſtan.
Il deſcendoit d'une famille noble & ancienne que divers
malheurs avoient ruinée. Il avait reçu une bonne éducation
, & c'étoit tout ce que ſes parens avoient pu lui
donner. Devenu amoureux d'une jeune & aimable Tar
P
226 MERCURE DE FRANCE.
,
tare auffi pauvre que lui , il l'avoit épousée . Bientôt il
ſe trouva dans l'impuiſſance de pourvoir aux beſoins fans
ceffe renaiſſans de fon ménage ; réduit à la derniere extrémité
il tourna ſes pensées vers les Indes , l'aſyle
ordinaire des Tartares du ſeptentrion lorſqu'ils font dénués
de tout. Il quitta ſes compatriotes , ſes amis
ſes parens , qui ne vouloient ou qui ne pouvoient pas
l'affifter , & il prit le chemin d'une contrée étrangere.
, „ Toute ſa fortune toutes ſes reffources pour ce
voyage long , pénible & dangereux , conſiſtoient en un
mauvais cheval maigre , & une très petite ſomme d'argent
qui étoit le produit de la vente de ſes autres effets.
Il mit ſon épouſe ſur le cheval & marcha à côté ; elle
étoit enceinte & déjà avancée dans ſa groſſeſſe , peu
capable de foutenir la fatigue d'un ſi long voyage.
Leur bourſe fut bientôt épuisée ; déjà ils avoient vécu
pendant quelques jours des aumones des habitans charitables
des lieux qui ſe trouvoient fur leur route , lorsqu'ils
arriverent à l'entrée des déſerts immenfes qui ſéparent
la Tartarie des Dominations de la famille de Timur.
Il n'y avoit là aucune maiſon qui pût les mettre
l'abri des injures de l'air , aucun homme pour leur
fournir les fecours dont ils auroient immanquablement
beſoin. Ils ne pouvoient s'attendre qu'à une miſere certaine
en revenant ſur leurs pas ; ils étoient menacés de
la mort en continuant leur route. Ils prirent cependant
ce dernier parti.
ود
Nos voyageurs avoient marché pendant trois jours
dans ces deferts , & ils n'avoient pris aucune nourriture
: il ne s'étoit rien préſenté à eux dans leur che
AVRIL. I. Vol. 1777. 227
min . Pour comble d'infortune , la femme de Chaja- Ajas
fut ſurpriſe des douleurs de l'enfantement. Il n'en falloit
pas tant pour agraver leurs maux déjà inſupportables
, & les porter au déſeſpoir. L'infortunée , aigrie
par la mifere , le jeûne & les ſouffrances , reprocha à fon
époux tout ce qu'elle éprouvoit , ſe plaignit d'avoir quitté
un état pauvre , mais tranquille , pour la perſpective
d'une fortune imaginaire dans un pays éloigné. C'eſt
au milieu de cette poſition terrible & des plaintes qui
- l'augmentaient ſans la foulager , qu'elle donna la nais-
- ſance à une fille. Les deux époux reſterent pendant
quelques heures dans ce lieu. L'eſpérance de rencon
trer quelques voyageurs auxquels le hazard auroit pu
faire prendre le même chemin , les y arrêta . Mais rarement
on voit dans ces déſerts les traces du pied humain.
Le ſoleil touchait déjà à l'occident ; le lieu où
ils ſe trouvoient étoit rempli de bêtes féroces. L'ap.
proche de la nuit les épouvanta ; dévorés par la faim ,
ils frémirent de l'idée d'aſſouvir celle des monftres des
déſerts . Chaja - Ajas remit ſon épouſe ſur le cheval.
Il ſe trouva lui - même ſi fatigué , qu'à peine pouvoit - il
10
ſe trafner après elle , il lui était impoſſible de porter
> fon enfant ; la mere affaiblie , ſe ſoutenoit elle - même
- difficilement . La néceffité ſi terrible combattit la nature
& l'humanité ; elle triompha ; il fallut ſe réfoudre à
abandonner l'enfant qui venoit de naftre. On le dépoſa
fous un arbre ; on le couvrit de branches , & les parens
déſolés continuerent leur voyage en pleurant.
>
} Ils avoient marché l'eſpace d'un mille fans faire end
tendre l'un & l'autre que des gémiſſemens ; l'oeil de
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
la mere qui ſe tournait à chaque pas vers le lieu d'où
elle étoit partie , ne diftinguait plus l'arbre ſolitaire ſous
lequel elle avoit laiſſe ſa fille. Sa douleur & fon trouble
augmenterent ; elle ſe précipita de ſon cheval &
tomba ſur la terre , en criant d'une voix étouffée , mais
avec l'énergie que donne la nature : ma fille ! ... ma
fille ! ... Elle voulut ſe lever pour aller la chercher ;
ſes forces ne lui permirent pas de quitter la place.
„ Le coeur d'Ajas étoit déchiré. Il obtint d'elle qu'elle
reſteroit dans ce lieu , tandis qu'il iroit chercher fon
enfant qu'il lui promit de lui rapporter. Il part ; il arri
ve au lieu où il l'avoit expoſée ; il écarte les branches ,
revoit ſa fille , & reſte immobile d'épouvante & d'horreur.
Un ferpent monstrueux enveloppait l'enfant dans
les replis de ſon corps. Sa gueule s'ouvrait pour le
dévorer. Ajas recule en pouſſant des cris affreux ; il
effraye le monſtre qui ſe retire dans ſon trou . Le
pere s'élance ſur ſa fille qui n'étoit point bleſſée , l'em.
porte & la remet dans les bras de ſa mere. Pendant
qu'il lui racontoit le danger dont il venait de la délivrer
, il parut quelques voyageurs qui les ſecoururent ;
ils continuerent leur voyage & arriverent à la Cour.
L'Empereur Akbar regnait alors , & faiſoit sa réſidendans
cette ville . Un de ſes principaux Omrahs , appellé
Aſiph- Chan , y étoit auprès de lui , & c'étoit un parent
éloigné d'Ajas. L'infortuné Tartare ſe préſenta à lui,
lui peignit ſa miſere & lui demanda un emploi pour ſubfifter.
Aſiph - Chan ne le méconnut point ; il le reçut
avec amitié ; il lui donna un aſyle & le fit d'abord fon
Secrétaire. Le Tartare ſe rendit bientôt utile à fon
AVRIL. I. Vol. 1777. 229
bienfaiteur ; ſes talens & fon habileté vinrent à la connoiſſance
de l'Empereur , qui lui donna le commandement
de mille chevaux. Dans la ſuite il devint Mattre
de la Mailon de ce Prince ; ſon génie ſupérieur encore
à ſa bonne fortune , l'éleva à l'emploi de Grand Tréſorier
de l'Empire ; ainſi celui qui avoit été réduit à la
miſere , expoſé à mourrir de faim dans un déſert , ſe
trouva en peu d'année le premier & le plus riche ſujet
du Souverain de l'Inde.
La fortune de la fille qui lui était née au milieu des
déſerts , fut encore plus étonnante. Elle avoit reçu à
fon arrivée à la Cour le nom de Mher - Ul - Niſſa ou Soleil
des femmes. Elle eut des droits à cette dénomination
; ſa beauté ſurpaſſa celle de toutes les dames de
Orient. Elle fut élevée avec le plus grand ſoin ; elle
n'eut point d'égale dans ſon ſexe pour la muſique , la
- danſe & la peinture.
Sélim , le Prince royal , fit un jour une viſite à ſon pere ;
= on le reçut avec la magnificence & les reſpects dus au
- fils du Souverain. Sur la fin du repas , lorſqu'on apporta
le vin , les femmes furent introduites devant lui ,
ſelon l'uſage , mais couvertes d'un voile. L'ambitieuſe
Mher - Ul - Niſſa aſpiroit à la conquête de Sélim ; elle
chanta & le ravit; elle danſa , & le Prince , tranſporté
d'admiration , pût à peine reſter à ſa place. Sa voix ,
ſa taille , ſes mouvemens , lui donnoient la plus grande
idée de ſa beauté . Les yeux avides du Prince cherchoient
à la découvrir ſous le voile qui la dérobait.
Mher- Ul-Niffa eut l'adreſſe de le laiſſer tomber , comme
fi c'eût été un effet du hazard , & de ſe montrer dans
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
tous ſes charmes . La confufion qu'elle feignit les au
gmenta encore ; & l'oeil timide qu'elle détourna bientôt
acheva de l'enflammer ; ſon eſprit afſura ſa conquête.
Ce ne fut que long - temps après , que Mherul - Niſſa
vit ſes voeux accomplis . Son Pere la maria à Shere
Afkum. Selim , devenu Empereur ſous le nom de Jehanguire
avoit conſervé fon amour. Ne pouvant être
heureux fans ſe défaire de ſon heureux rival , il employa
une multitude de ſtratagêmes pour le faire périr , fans
pouvoir en être ſoupçonné. Parmi les pieges qu'il lui
tendit , il y en eut un bien fingulier. Il affecta de le
combler de la plus haute faveur ; il le mit de toutes
ſes parties ; il lui propoſa enfin une chaſſe. Il ordonna
en conféquence de détourner le tigre le plus grand &
le plus féroce que l'on pourroit trouver ; on en découvrit
bientôt un dans la forêt de Nidarſari. L'Empereur
s'y rendit avec ſa Cour ; Shere - Afkum l'accompagna.
On forma une enceinte ; on reſſerra le monſtre dans le
centre dont on s'approchoit toujours . Ses cris ſe faisoient
déjà entendre . Jehanguire cria alors : ,, quel, eſt celui
parmi vous qui ſe ſentira le courage d'attaquer ſeul le
tigre ? , Tout le monde garda le filence , & porta les
yeux fur Shere - Afkum qui n'y fit pas d'attention . Trois-
Omrahs facrifiant leurs terreurs & s'immolant à l'honneur ,
demanderent la permiſſion d'eſſayer leurs forces . L'orgueil
de Shere - Afkum ſe réveille ; piqué d'avoir été devancé
,& craignant qu'on ne lui ravit la gloire de combattre
le monſtre , il s'avança. Il ſeroit honteux , ditil
, d'employer des armes ; Dieu a donné à l'homme des
bras & des forces , & la raison qui apprend à s'en
AVRIL. I. Vol. 1777. 231
5
ſervir. Ce diſcours étonna les Omrabs , qui repréſenterent
que les forces du tigre étoient bien ſupérieures
à celles de l'homme. Shere-Afkum entreprit de les convaincre
qu'ils ſe trompoient. Jehanguire enchanté du
ſuccès de fon artifice , feignit de vouloir le détourner
de ſon deſſein , & lui permit enfin de l'exécuter , en paroiſſant
céder à la vivacité de ſes inſtances . Il croyoit fa
mort certaine ; il ſe trompa. L'homme fut vainqueur
du tigre , & les témoins de fon triomphe oſaient à
peine en croire leurs yeux.
Jehanguire , après avoir inutilement tenté pluſieurs
moyens de le perdre , en ſuivit enfin un qui lui réuſſit ;
ce fut celui de le faire aſſaſſiner. Après cette baſſe &
cruelle action , il épousa Mher - Ul- Niſſa , dont le fort
& la fortune étrange auroient intéreſſé bien davantage ,
ſi elle fut parvenue par une autre route à l'honneur d'etre
l'épouſe de l'Empereur.
M
AVIS DIVERS.
Aniere prompte de prévenir & de guérir les Panaris
, par M. Come , ancien Chirurgien des Hopitaux
des Armées Françoises , résidant à Poitiers .
Du moment qu'on a lieu de craindre un Panaris , il faut
plonger le doigt dans de l'eau chaude , à laquelle on a
ajouté de l'extrait de Saturne , & de l'eau -de-vie , une
once de l'un & de l'autre fur deux pintes d'eau. Dans
le cas où on ne pourroit avoir de l'extrait de Saturne
P4
1
232 MERCURE DE FRANCE.
ou de l'eau - de - vie , on ſe ſerviroit d'une poignée de
ſel commun , & d'un demi - verre de vinaigre, & on
frotteroit bien fort la partie malade dans ce bain avec
la main , pendant une heure , foir & matin, avant le
repas , en faiſant prendre en même temps d'une tiſanne
chaude , faite avec une pomme coupée en quatre , ou
un paquet de chiendent , un peu de régliſſe ou d'orge
mondé. Après avoir ainſi frotté la partie , on couvrira
le mal avec de la mie de pain bouillie dans l'eau ; &
après avoir mis tous ces moyens en ufage , pendant
deux jours bien exactement , on fera une incifion longitudinale
bien profonde ſur le mal même , ou bien à
côté , ayant ſoin de ne pas bleſfer les tendons ni les
ligamens , & on mettra enfuite la partie dans le même
bain ; on la frottera comme ci - devant pendant tout
le temps que le ſang coulera , après quoi on continuera
à couvrir la partie avec le même cataplafme , & tout
le reſte comme ci devant. Il faut remarquer que toutes
les fois qu'on aura reçu un coup ou une piquure
ſur un doigt , il faut ſur le champ faire ſaigner la partie
frappée ou piquée , ſans quoi on eſt expoſe à avoir un
Panaris ; mettre la partie dans l'eau & la bien frotter ;
& fi 24 heures, après on fent des élancemens ou des
douleurs vives , il ne faut pas négliger de mettre en
uſage les remedes dont on vient de parler , qui ſont
les plus capables de mettre à l'abri des grands accidens
auxquels expoſe un Panaris. Gazette de Santé.
M. Arnauld , Prêtre , Supérieur de l'Oratoire de
Montpellier , & connu par diverſes recherches utiles
vient d'en publier deux nouvelles , qu'on lit dans la
AVRIL. I. Vol. 1777. 233
Feuille intitulée : Avis divers. L'Auteur de cette Feuille
déclare qu'il les annonce d'autant plus volontiers ,
qu'il a ſous les yeux une Lettre de Nimes , par laquelle
on lui marque que les Rats & les Taupes déſolent les
campagnes ſituées le long du Rhône ; que tout y eft
à leur diſcrétion , & qu'on déſireroit connoitre un moyen
für d'en purger ces cantons.
Recette pour détruire les Rats & les Souris , ſoit
dans les maisons , ſoit dans les champs. , Prenez 24
? noix épluchées , & un peu riſſolées ſur une péle ,
» avec demi - livre de fromage d'Auvergne , & 6 noix
„ vomiques rapées à la lime. Pilez le tout dans un
, mortier , pour en former une eſpece de pâte , par-
„ tagez cette pâte en pluſieurs morceaux de la groſſeur
d'un oeuf de pigeon , & placez - les dans les endroits
infeſtés par les Rats. En peu de temps ils périront
tous. Les noix riſfolées & le fromage les attirent
de loin .
"
Recette pour détruire les Taupes. Il ne s'agit que
de faire bouillir des noix toutes entieres pendant une
heure dans la leſſive ordinaire. Enfuite il faut caffer
ces noix , & les diviſer chacune en 4 parties . On en
met une partie dans chaque taupiere , obſervant de
= tâter doucement avec le doigt , pour trouver le trou
= de la Taupe. Ce trou une fois trouvé, on y inſinue
ل
la noix , & on le ferme en rapprochant la terre.
M. Arnauld prétend que cette derniere Recette qu'il
a éprouvée avec ſuccès , feroit encore plus efficace ,
fi , en faiſant bouillir les noix , on ajoutoit à la leſſive
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
une bonne poignée de ciguë. On connoît que les Tau
pes font empoitonnées , lorſqu'elles ne pouſſent plus .
Un particulier , touché des inconvéniens qui naiſſent
de l'imperfection des Loix Criminelles de la plupart
des Etats de l'Europe , a fait parvenir , ſous le voile
de l'incognito , à la Société Economique de Berne ,
un Prix de cinquante louis , en faveur du Mémoire que
la Société jugera le meilleur ſur l'objet qui ſuit. Com-
„ poſer & rédiger un plan complet & détaillé de Lé-
» giflation ſur les Matieres criminelles , ſous ce triple
, point de vue : Io. Des Crimes , & des Peines pro-
„ portionnées qu'il convient de leur appliquer. 20. De
"
ود
ود
"
و د
وو
la nature & de la force des Preuves & des Préſomptions.
3º. De la maniere de les acquerir par la voie
de la Procédure criminelle , enſorte que la douceur
de l'inſtruction & des peines foit conciliée avec la
certitude d'un châtiment prompt & exemplaire , &
„ que la Société civile trouve la plus grande fûreté
„ poſſible combinée avec le plus grand reſpect pour
ود la liberté & l'humanité." Le Prix fera adjugé à la
fin de l'année 1779 ; & les Pieces , écrites en Latin ,
en François , en Allemand , en Italien ou en Anglois ,
feront adreffées , port franc , à M. le Docteur Tribolet .
Le ſavant & judicieux Auteur de la Gazette de Sante
obſerve à l'occaſion des Monſtruefités qui font trèsmultipliées
cette année , qu'elles n'étonnent que ceux
qui , accoutumés à voir la nature produire des formes
toujours égales , font dans une admiration ſtupide , lorsqu'elle
paroft s'en écarter ; mais lorsqu'on y fait atten-
:
AVRIL. 1. Vol. 1777. 235
tion , on trouve qu'elle eſt toujours la même , ſoit dans
ſa marche , ſoit dans la maniere dont elle ſe reproduit ;
& la forme qui paroft la plus éloignée des ordinaires ,
n'offre ſouvent qu'une ſurabondance de la même matie
re productive également deſſinée. La Monftruoſité peutêtre
la plus curieuſe , ajoute - t - il , qu'il y ait aujourd'hui
en Europe , dans l'eſpece humaine , eſt celle que
fournit cette Fille Cyclope qui vit encore , & qu'on
promene en Eſpagne , qui a trois viſages , ou au moins
deux & demi , puiſqu'elle a deux bouches , deux nez ,
trois mentons & cinq yeux, dont un (celui qui eſt au
milieu du front) eſt compoſé de deux globes mouvans
qui roulent l'un à côté de l'autre dans le même orbite.
On voit clairement que c'eſt l'effet d'une matiere organique
ſurabondante , dont il n'y a pas eu affez pour
former trois viſages , & dont il y en a eu trop pour
en former deux ; d'ailleurs c'eſt toujours le même desfin
, la même loi , la même marche.
M. Dorat a fait paroître le 15 de ce mois le premier
Volume des Mélanges Littéraires , ou Journal des Dames
, dédié à Reine. Cet Ouvrage périodique qui étoit
mort , qu'on a reſſuſcité , pour le faire mourir encore ,
& qui a paſſé par tant de mains différentes , vient enfin
de tomber entre celles d'un Auteur plein d'eſprit ,
très - connu , & tel qu'il le falloit pour lui donner une
nouvelle exiſtence. Le ton qu'il a pris ne reſſemble
en aucune maniere à celui de certains Journaliſtes , Périodistes
, Feuillistes , &c. Il n'eſt ni rogue , ni fier , ni
dur , ni tranchant : Il ne se souleve point de toute la
hauteur de fon ame contre certains Ouvrages qui pour236
MERCURE DE FRANCE.
roient ne pas lui plaire. M. Dorat avoit annoncé dans
fon Prospectus ,, des obſervations plutôt que des cenſu-
„ res , des éloges vrais , de la politeſſe dans les critiques ,
,, fur-tout la plus exacte impartialité." Il tient parole ;
& tous les gens de goût , ceux qui gémiſſent avec raiſon
ſur ces diſputes fi deshonorantes pour la Litterature ,
le beau ſexe en particulier pour lequel il écrit , applaudiront
à l'honnêteté de ſes ſentimens. Ce Journal differe
auſſi de la plupart des autres , en ce qu'il ne renferme
pas ſeulement des pieces de vers ou de proſe de quelques
Auteurs , & des notices des livres nouveaux , mais
en ce qu'il eſt encore orné des productions de M. Dorat
lui - même. Dans ce premier No. on voit le commencement
de Stéphanie , Roman par lettres dont la
ſuite ſera donnée ſucceſſivement. Le prix de la ſouscription
eſt de 18 liv. pour Paris , & de 21 liv. pour
la Province , franc de port pour douze cahiers qui parottront
le 15 de chaque mois. On s'abonne toute l'année
chez Mad. la veuve Thiboust , place Cambray. Toutes
les lettres y feront adreſſées à M. Chalumeau. On peut
aufli s'abonner chez Esprit , Libraire , au Palais Royal.
AVRIL . I. Vol. 1777. 237
TABLE.
P
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Réponſe de Mademoiselle *** aux Vouloirs de M.
de... ibid.
A une Horlogere , 7
Sur la mort de l'Abbé Pernetti , 8
Imitation de la Préface du Panegyrique du fixieme
Confulat d'Honorius , ibid.
Henri IV & l'Ambaſſadeur d'Eſpagne. 10
Mou Effai ou ma Frénéfie ,
13
L'Atribut de Vénus , 15
Dialogue entre Chap- Séphi & Alibée , 16
Diſcours de Porcia ,
25
Vers à un Ami , 28
Avis au beau Sexe ,
29
Le triomphe de l'Amitié ,
A M. le Maréchal de Fitz-James ,
Le Schaſta ,
A M. l'Archevêque de Besançon ,
A Mademoiselle Vallayer ,
Anecdote ,
La Linotte ,
Romance ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
31
34
36
51
52
53
54
56
59
59
62
65
238 MERCURE DE FRANCE.
1
Lettres de Clément XIV , ibid.
Hiſtoire de la Reine Marguerite de Valois , 78
Hiſtoire de la décadence & de la chute de l'Empire
Romain ,
86
Elégies de Tibulle , 94
Bibliotheque des Amans , 103
Traité de la conſtruction des Théâtres , IIF
Journal des Cauſes Célebres , 112
Recueil de Fables , 121
Mémoires ſecrets , ! 124
Maximes & Réflexions du Duc de la Rochefoucaud , 126
Les Coſtumes françois ,
Differtation ſur l'huile de Palma Chriſti ,
Effai fur les Langues ,
129
131
133
ques ,
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſi-
Inſtruction ſur l'établiſſement des Nitrieres ,
ACADÉMIES ,
138
141
146.
Montpellier , ibid.
+
SPECTACLES . 158
Concert ,
ibid
Opéra , 161
Début , 163
Comédie Françoiſe , 164
Début ,
ibid.
Comédie Italienne , 167
ARTS.
173
Peinture ,
ibid.
176 Gravures .
Lettre de M. de Voltaire à M. Henriquez , 179.
AVRIL. I. Vol. 1777. 239
Mufique. 180
Chorographie , 184
Topographie , 185
Cours d'Architecture , ibid.
Exemple de Civiſme , 186
Uſages , : 187
Méthode pour remettre dans leur état naturel , les
membres gelés , 189
Anecdotes.
190
AVIS ,
195
Nouvelles politiques , 197
Préſentations , 211
d'Ouvrages, ibid.
Nominations , 213
Mariages , 214
Naiſſances , ibid.
Morts , 215
Loterie , 216
ADDITIONS DE HOLLANDE.
La Leçon ,
La Viſite de Daphné ,
Anecdote ,
:
Annonce de livres nouveaux
Avis divers ,
217
221
223
225
231
!


1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SI QUA HISPENINSULAM
AΜΟΝΑΜ
CIRCUMSPICE
AP
20
M51
LLLIno.b

MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
AVRIL. 1777 .
SECOND VOLUME.
N. VI.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVII.
:
LIVRES NOUVEAUX.
1
cet
Eſſai qui a remporté le prix de la Société Hollandoiſe des
Sciences de Haarlem en 1770 fur cette Queſtion. Qu'estce
qui eft requis dans l'Art d'Obſerver &juſques-oiu
Art contribue-t- il à perfectionner l'Entendeme par M.
BENJAMIN CARRARD &c. grand in 8vo. 1 vol. de 438
pages , imprimé à Amſterdam , chez REY en 1777-
afr: 15: de Hollaride.
Lettres Périodiques ſur la Méthode de s'enrichir promptement
, & de conferver ſa ſanté , par la Culture des Végétaux
, par Mr. Buc'hoz, 8vo . Tomes 1, 2, 3, en 52 Lettres.
MARC-MICHEL REY Libraire à Amſterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris , vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raiſonné des Sciences , desArts
&des Métiers en V. Vol. in folio , dont I de Planches.
Les deux premiers Volumes actuellement en vente , à
f30-: - : le troiſieme en Février 1777. à f12 - : - : & les
IV & Vme. en Août 1777. à f 30 - : - : de Hollande.
REY continue l'Impreſſion du Journal des Scavans àf8-8-:
les XIV parties qui compoſent l'année.
On trouve chez lui L'Encyclopédie , fol. 28 Vol. ſçavoir XVII
de Difcours & XI de planches , édition de Geneve conforme
à celle de Paris .
Collection de Planches enluminées & non enluminées ,
repréſentant au naturel ce qui ſe trouve de plus intéresreffant&
de plus curieux parmi les Animaux,les Vegétaux&
les Minéraux , par M. Buchoz. les VIII premiers
Cahiers à f 15-15 - le Cahier.
Collection enluminée des fleurs les plus rares & les plus
curieuses qui se cultivent , tant dans lesjardins de la Chine
que dans ceux de l'Europe , ouvrage utile aux Amateurs
, aux Fleuristes , aux Peintres, aux Deffinateurs ,
aux Directeurs des Manufactures en Fayance , Porcelaine,
Tapiſferie, Etoffes de laine , de Soie , Papiers peints , &
autres Artistes. A Paris , I vol. in-folio , papier d'Hollande,
énez l'Auteur , rue des Saints-Peres , vis-à-vis l'Egliſe
de la Charité, & chez REY, Libraire. Cet ouvrage
ſe publie par cahiers ; il en paroît déja quatre : le prix
de chaque cahier eſt de f 12-:-:
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
ſur la Nature 8vo. 3 Vol. à f 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fonde ſur la Morale 8vo.
I Vol. à f 1-10 - :
Principes de la LLééggiiffllaattiioonn Univerſelle en 2Vol. 8.à f3-:-
Dictionnaire raiſonne d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo. 2vol. 1775. af4-
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols.
sungindyle
-221-27
3) 3 LIVRES NOUVEAUX.
Expoſé des Droits des Colonies Britanniques ,8vo . à 12 fols.
Poësie del signor abate Pietro Metastafio , 8vo 10 vol. 1757-
1768. à f15-:-: le même ouvrage en Italien en 6 vol. indouze
à f 9 - : -:
Eſſai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois . 8vo. af1 -:-
Effai fur les Conetes , par Mr. André Oliver. Traduit de
l'Anglois , 8vo. I vol. fig. à f 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze af3-15-:
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c . 8vo. àf1-:-:
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions ,
8vo. à 10 fols.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde,
Premier Valet- de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mlle. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c. 4to 4 Tomes 1773 - 1776. à 30 flor.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols.
Mémoires ſur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &c.
1 vol. 1777. à f1-5-:
Hiſtoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin, 8. I vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amſterdam , continue de
d'imprimer & de débiter le MERCURE DE FRANCE , Ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
&en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Litté
raires,Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
agréables, commePeinture , Architecture , Gravure , Musique
&c. quelques Anecdotes , des Edits , Arrêts , Déclara
rations; des Avis,des Nouvelles Politiques ; les Naissances
& les Morts desPerſonnages les plus illustres : les tirages
des Loteries, & affez ſouvent des additions intéreſſantesde
Editeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12-:- : ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 17701776.
Lettres fir la Législation ou l'ordre légal , dépravé, rétab
A2
LIVRES NOUVEAUX.
&perpétué par Mr. L. D. H. en 3 vol. indouze , Berne ,
f3-15-:
àune Princeſſe d'Allemagne fur divers ſujets dePhyfique
& de Philoſophie 8. 3 vol . Londres à f4 : 10.
Traduction des XXXIV , XXXV , & xxxVÍ. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET.
Seconde Edition. On y a joint d'autres écrits relacifs
aux Beaux-Arts , grand 8vo. 2 vol. LaHaye , 1773.
f4. de Hollande.
les
Efrais Pohtiques ſur la véritable Liberté Civile , difcours
adreſſé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale . 12. No. 1 à 18. ou tom I. prem. partie
à tom. 6. IIIe. Partie. Paris 1775-1776. à f9. pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - pour XXIVparties.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes . Aventures
amusantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris ,
1775. à f 3 : -
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 1769.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in- douze , I vol. 1775. à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs travaillée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée
8vo. I vol. àf6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée . Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo..62. vol. Edition de
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL II. Vol. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisieme
du Poëme des Saiſons ; imitation libre
de Tompson .
DERNIERS BEAUX JOURS DE L'AUTOMNE .
MAISAis retournons au ſein de ces bois ſombres ,
Où la verdure échappe & s'obſcurcit :
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Sur l'horiſon déjà d'épaiſſes ombres ,
Du triſte hiver, nous préſage la nuit.
Baiſſant le ton , la Muſe ſolitaire
Conduit nos pas ſous la jaune clairiere ,
Et , vers ſa fin , nous montre la ſaiſon.
Il eſt encor des jours où la lumiere ,
Embelliſſant l'azur de l'horiſon ,
Verſe l'éclat ſur la nature entiere.
Le doux ruiſſeau qui ſemble friſſonner ,
Demeure encor incertain dans ſa courſe;
Et le Soleil , déjà voiſin de l'ourſe ,
Dans nos climats commence à décliner.
Ceux que conduit l'amour de la ſageſſe ,
Se dérobant à l'ennui des cités ,
Viennent alors à pas précipités ,
Loin du ſéjour qu'habite la molleſſe ,
De la Nature admirer la beauté :
Raſſaſſiés des plaiſirs de la Ville ,
Ils vont goûter dans un champêtre aſyle ,
La paix du coeur & la tranquillité.
Puiſſe -je ainfi , rêveur & folitaire ,
Errer ſans guide au penchant des coteaux ,
Et parcourir ces bois où les oiſeaux ,
Déjà muets , ne ſe montrent plus guere.
y
AVRIL. II . Vol. 1777 . 2
Meureux encor ſi quelque tourtereau
Triſte , plaintif , & pleurant ſa compagne ,
Que l'Oiſeleur fit deſcendre au tombeau ,
De ſes regrets entretient la campagne ,
Et ſe lamente au ſommet d'un ormeau.
Juſqu'au printems , privé de fon raimage ,
L'oiſeau gémit ; il cherche un doux ombrage ,
Et n'apperçoit que des bois dépouillés :
Il a perdu l'éclat de ſon plumage ,
Et ne rend plus que des fons embrouillés.
Mais que le plomb des Chaſſeurs intrépides ,
Reſpecte encor ces peuplades timides ,
Dont les concerts animent le printems ,
Et que les rets des Oiſeleurs perfides ,
N'accablent pas des chantres ſi charmans !
Dans ſon déclin , agréable & touchante :
L'année inſpire une plus douce humeur :
Des triſtes bois la dépouille bruyante ,
Voit dépérir ſon éclat enchanteur ,
Et tombe en proie au vent qui la toumente.
Dans les forêts les farouches autans ,
Vont affaiſſer la riante verdure :
Déjà les près languiſſent ſans parure,
Et l'hiver ſombre enveloppe les champs.
De ſes tréſors la branche dépouillée
Perd fon éclat , & les bois languiſſans
N'offrent à l'oeil qu'une ſcene iſolée.
1
ز
C
A4
MERCURE DE FRANCE.
Du ſentiment c'eſt alors la ſaiſons
C'eſt le moment où la mélancolie
Semble inſpirer cet heureux abandon ,
Cet abandon que la Philoſophie
Permet par fois à l'austere raiſon.
Que ne peut point ſur une ame attendrie
Le fentiment ? Par d'énergiques pleurs ,
Tantôt il peint les profondes douleurs
Qu'excite en lui l'humanité flétrie ,
Et gémiſſant ſous le poids des malheurs ,
Par le moyen de ſa vive influence ,
Tantôt l'air tendre & les traits adoucis ,
Il charme l'ame , embraſe les eſprits ,
Et dans le coeur verſe la bienfaiſance.
L'oeil pénétrant du génie inventeur ,
Ouvre & déploie , au gré de ſon ardeur ,
Des vérités les ſources éternelles :
Des paſſions auſſi ſublimes qu'elles ,
Naiſſent bien-tôt avec rapidité ,
Et des vertus les vives étincelles
Elevent l'ame à la Divinité.
Le tendre amour , l'amour de la Nature ,
Et le premier de tous nos fentimens
Nous enivrant d'une volupté pure ,
Produit en nous de généreux élans .
Le ſoin toucnant d'écarter la mifere
De l'humble toit du timide indigent ,
AVRIL II . Vol 1777 . 9.
De conſoler le mérite ſouffrant ,
Du Philofophe embellit la carriere ;
Et lui procure un plaiſir raviſſant .
Dans ſa retraite , il juge , il apprécie
Ces hommes vains , orgueilleux & puiſſans ,
Qui , des verrus ainſi que des talens ,
N'eurent jamais que la ſuperficie ,
Et , s'enflammant au foyer du génie ,
Des paſſions il affranchit ſes ſens .
Préſent des Cienx ! feu divin ! pure eſſence !
O fentiment ! tu charmes l'amitié :
C'eſt avec toi que tout eſt jouiſſance ;
Dans tes plaiſirs le coeur eſt de moitié ,
Et ton fourire annonce l'innocence !
Par M. Willemain d'Avancourt.
EPIGRAMME
A un Légataire de Chapelain .
PAU AUVRE Damon , tu t'abuſes !
Réprime enfin tes ardeurs :
Eſt - ce en violant les Muſes ,
Qu'on jouit de leurs faveurs ?
Par le méme.
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
LE SAVETIER ET LE TEINTURIER.
MES
Conte.
Es bons amis , pour vous défennuyer ,
Il faut que je vous faſſe un Conte
Tonchant un Maître Savetier ,
Hargneux comme un roquet , plus fier qu'un Maltotier ,
Et qui ſe croyoit , à ſon compte ,
Du Pape, comme on dit , le premier Moutardier.
Il avoit paſſe la Jurande ,
Etoit Syndic pour la ſeconde fois ,
Et Maguillier en charge , inſcrit ſur la légende s
Les premiers Dimanches du mois ,
En manteau court , il alloit à l'offrande.
Ce perſonnage étoit boſſu
Comme un Polichinel. La chronique rapporte
Qu'il étoit tant ſoit peu .... ;
Je n'en fais rien , & peu m'importe.
Chaque fois que ce Monſignor
Alloit reporter de l'ouvrage ,
Un Teinturier du voiſinage ,
Des Teinturiers le Matador ,
Se rencontroit ſur ſon paſſage ,
AVRIL II. Vol. 1777. II
:
Lui ricannoit au nez , & ricannoit encor
Quand il retournoit à ſa cage.
Rire aux dépens , & de qui ? d'un Juré !
O crime ! & fureur ! o vengeance !
De ces ris importuns outré ,
Mon Boſſu fierement s'avance :
وو Savez-vous bien que ce ton me déplaît ,
Lui cria- t- il d'un air de fuffiſance ?
» A vous ? répondit l'autre : Eh ! que vous ai-je fait ?
ود -Ce que vous m'avez fait ? Mapatience eſt laſſe
» De vos dédains , de vos mépris :
„ Pourquoi riez-vous quand je paſſe ?
" - Pourquoi paſſez-vous quandje ris ? "
Par le même.
ABAIRAN , CALIFE DE BAGDAT.
Anecdote Orientale.
ABAIRAN , Calife de Bagdat , chaſſoit
dans la forêt voiſine de cette ville fuperbe.
Fatigué d'une longue courſe , il
ſe couche ſur un gazon fleuri , au bord
d'un ruiſſeau , fort loin du gros des
12 MERCURE DE FRANCE.
1.
chaſſeurs . Le doux murmure des eaux
l'invitoit au ſommeil, il s'endormit. A
peine avoit il fermé l'oeil , qu'il fut fou--
dainement éveillé par l'attouchement
léger d'un lézard. Le premier mouvement
du Calife fut de murmurer de
l'importunité du reptile. Mais en ouvrant
les yeux , il apperçut à quelques
toiſes un énorme ferpent qui s'élançoit
vers lui. Il ſe leva précipitamment , prit
ſon libérateur qui s'étoit gliſſe ſous le
pan de ſa robe , & s'enfuit au plus vîte.
Cet événement le remplit d'une ti vive
reconnoiffance pour l'animal qui lui avoit
ſauvé la vie , qu'il le chérit & le nourrit
dans ſon palais avec une tendreſſe toute
particuliere. Il lui donnoit à manger
lui-même dans ſa main , & le mettoit
ſouvent dans ſon ſein. Au bout de quelque
temps , la ſanté du Calife parut altérée.
Son teint fleuri étoit devenu pâle &
livide ; le feu de ſes yeux étoit éteint :
Il avoit perdu l'appétit. Enun mot , tout
indiquoit une maladie de langueur , une
conſomption dont la cauſe étoit ignorée.
Les Sages de Bagdat furent appelés ; mais
l'Ange de la mort ſembloit avoir étendu
fon bras fur la tête du Calife. Le mal
empiroit chaque jour. Un étranger ſe
AVRIL II . Vol . 1777. 13
préſenta pour le guérir . On refuſa d'abord
ſon offre. On le prenoit pour un
de ces empyriques errans , qui vont de
ville en ville , abuſant de la confiance de
ceux qui ont recours à eux. L'étranger
inſiſta , & offrit ſa tête au cas qu'il ne
réuffit point à guérir Abairan. Alchamen
(c'étoit le nom du Médecin étranger)
fut introduit devant le Calife malade.
Il le regarda fixement pendant quelques
minutes , & afſſura que ſa maladie étoit
un effet du poiſon ſubtil de l'animal qu'il
mettoit ſouvent dans ſon ſein , & qu'il
careſſoit entre ſes mains. Ce venin lui
avoit affecté la maſſe du ſang. Pour remede
, il lui donna une phiole d'un élexir ,
dont il lui recommanda de prendre quelques
gouttes deux fois par jour , le foir
&le matin. Abairan ceſſa de careſſer fon
lézard , prit la médecine , & fe trouva
bientôt rétabli. Le sommeil , l'appétit&
l'embonpoint revinrent. La fleur de la
jeuneſſe reparut ſur ſon teint. Le Calife
raconta à fon Médecin par quelle raiſon
il avoit pris tant d'affection pour cet animal
, juſqu'à vouloir que fon palais lui
ſervît de demeure. Il lui offrit la même
marque de reconnoiſſance , & le pria de
lui demander ce qu'il voudroit pour ré14
MERCURE DE FRANCE.
1
compenſedelui avoir rendu la vie. Alchamen
lui répondit modeftement : magnifique
Seigneur , le plaiſir de faire du bien
eſt une récompenſe ſuffiſante pour un
coeur généreux. L'homme bienfaiſant
goûte plus de fatisfaction à rendre fervice
à ſes ſemblables , que ceux- ci n'en
trouvent à le recevoir. Si tu me crois
digne de quelque grace pour le bien que
je t'ai fait , je te demande la permiffion
de quitter cette ville pour retourner dans
ma folitude , où je nourris mon ame de
la méditation&de la ſageſſe. Il eſt vrai ,
tu es un Prince doué de toutes les vertus
ſociales: ton regne eſt béni de tes Sujets ,
& admiré de tes voiſins; mais je dois
autant fuir ton amitié , que les autres la
recherchent. L'air de la Cour pourroit
me devenir auſſi fatal , que le venindu
lézard l'a été au Calife mon Seigneur.
Pardonne la liberté de ton ſerviteur. C'eſt
le caractere d'un Philoſophe , comme la
grandeur eft celui d'un Prince. L'amitié
eſt fondée ſur l'égalité des conditions &
la conformité des deſirs: la vertu peut
la cimenter , mais elle ne ſuffit pas pour
l'établir. Conſidere la diſtance immenfe
qu'il y a de toi à moi , & quels inconvéniens
en réſulteroient pour nous deux.
AVRIL II. Vol. 1777. 15
Tu as été élevé dans un Palais ſur la
pourpre , à l'ombre du Trône ; & moi
dans la folitude , ſous un toit ruſtique.
Tu es chargé de faire le bonheur d'un
million d'hommes , ſi tu veux être heu .
reux toi-même ; & moi je trouve mon
bonheur dans la contemplation de la
vérité , loin du faſte & de la grandeur.
Pourrions-nous vivre long-temps enſem .
ble , ſans que nos goûts particuliers ne
s'altéraſſent mutuellement aux dépens du
plaiſir attaché à les fatisfaire ? Comment
remplirois-tu les devoirs de la dignité
royale , ſi tu venois à te livrer aux douceurs
de la vie contemplative ? Et comment
pourrois-je vivre heureux , fi j'ouvrois
mon coeur à l'ambition des honneurs
pour leſquels je ſens que je ne ſuis
pas fait ? Je ſuis venu te rendre la ſanté
par le même principe qui te fait gouverner
tes Sujets avec équité , avec bonté.
Continuons à vivre chacun dans le rang
où le Ciel nous a placés. Vivons ſéparément
, puiſque nos conditions font incompatibles.
Une trop grande communication
nous corromproit l'un l'autre ,
comme ton lézard t'avoit infecté de ſon
venin.
16 MERCURE DE FRANCE.
S
COUPLETS
Sur le choix d'une Femme.
I d'épouſer je faifois la folie ,
Et que je fus le maître de mon choix ,
Connois hymen celle qui , ſous tes loix ,
Pourroit fixer le deſtin de ma vie.
Je la voudrois plus aimable que belle ;
De la ſanté poſſédant les tréſors ,
Aux dons du coeur , aux agrémens du corps ,
Joignant d'eſprit quelque douce étincelle .
Je la voudrois de vingt ans affligée ;
Cet age heureux , propice au ſentiment ,
A la raiſon , ſans nuire à l'enjouement ,
D'un fort flatteur préſage la durée.
Je la voudrois ſimple dans ſa parure ,
Dans ſes diſcours , ainſi que dans ſes goûts.
Le vrai bonheur , les plaiſirs les plus doux ,
Doivent à l'art bien moins qu'à la nature.
Je la voudrois riche ſans opulence ,
Trop
AVRIL II. Vol. 1777. 17
1
1
Trop de fortune entraîne trop d'orgueil ,
Et pauvreté ſeroit un autre écueil ;
Faut pour jouir repos avec aiſance.
Je la voudrois fur-tout ſemblable à Life ,
Au fort de qui tu lias mon deſtin ;
* L'amour joignit le coeur avec la inain :
Sur cet accord notre union fut aſſiſe.
Je la voudrois qui n'eût pas d'autre envie ,
D'autre déſir que celui de m'aimer ,
Si cet objet pouvoit ſe retrouver ,
De l'épouſer je ferois la folie.
Préface du Livre premier de l'Enlèvement
deProferpine.
CEL
1
ELUI qui le premier deſcendu ſur les ondes ,
D'un tranchant aviron fendit les mers profondes ,
Oſa braver les vents , & s'ouvrir des chemins
Que la Nature ſemble interdire aux humains :
D'abord , d'un cours timide effleurant le rivage ,
Il vogue lentement , ſous un Ciel ſans nuage ,
Et bien-tôt , enhardi par ſes heureux efforts ,
Au gré des doux zéphirs , il s'éloigna des bords.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
Mais quand de fon vaiſſeau le progrès plus rapide ,
Eut fait naître en fon coeur une audace intrépide;
Par l'aquilon fougueux emporté fur les eaux.
D'lonie & d'Egée. il dompta tous les flots.
Discours de Pluton à Jupiter , tiré du
premier Livre de l'Enlèvement de Pro-
Serpine.
FRER
2
RERE ingrat , ſur un frere as- tu tant de pouvoir ?
Si la fortune injuſte a trompé mon eſpoir ,
Si j'ai perdu le Ciel ... par ce coup ſi funeſte ,
Je n'ai point tout perdu , le courage me reſte.
Crois-tu que je m'endorme au ſein de la langueur,
Et qu'un lache repos énerve ma vigueur ?
Que ta foudre aux mortels inſpire les alarmes.
Si je n'ai point de foudre ... il me reſte des armes.
C'eſt peu que mon deſtin , loin du jour& des Cieux ,
Me renferme à jamais dans ces funebres lieux ,
Tandis que ton orgueil , du haut de l'empirée ,
Foule à tes pieds les feux de la voûte azurée :
Tu m'interdis encor le tendre nom d'Epoux !
AVRIL II. Vol. 1777. 19
Amphitrite , livrée aux tranſports les plus doux,
Embraſſe avec ivreſſe un Amant qui l'adore ;
Et la fiere Junon, quand ta main fume encore
Des éclats foudroyans que tu viens de lancer ,
De fes bras dans les tiens brûle de s'enlaçer.
Qui pour toi , Thémis même , & Céres & Latone ,
Ont ſenti ces tranſports où mon coeur s'abandonne :
Ah ! que d'heureux enfans embelliſſent tes jours ! ...
Et moi , ton frere , moi , Roi de ces noirs ſéjours
Que jamais n'éclaira le flambeau d'hymenée ,
Je trafne ſeul ma vie obſcure , infortunée !
Mais c'eſt trop endurer cet abandon affreux! ...
(Je vous atteſte, o flots ſacrés à tous les Dieux!
Je vous atteſte , nuit)! ... Si tu braves ma plainte ,
Des Enfers tenebreux foudain j'ouvre l'enceinte,
De Saturne indigné ma main briſe les fers ,
Et de noirs tourbillons obfcurciffent les airs .
Tremble de voir au fond de mes Royaumes fombres,
Se confondre à jamais ta lumiere & mes ombres.
Il dit , &c.
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
LE PRINTEMS ,
ODE ANACREONTIQUE.
QUEL changement dans la Nature
Une ſeule Aurore a produit !
Un riant tapis de verdure
Couvre la terre & l'embellit.
L'air eſt pur, le Ciel ſans nuage ;
Flore reprend tous ſes attraits ,
Et par le plus tendre ramage ,
Les oiſeaux charment les forêts.
Viens , accours , mon aimable Hortenſe;
Aces prodiges du Printems ,
Hâtons-nous d'unir la préſence
De deux véritables Amans.
Portons ſous ce naiſſant feuillage
Où vient ſe jouer le zéphir ,
Le bonheur dont il peint l'image ,
Et le ſentiment du plaiſir.
Que la volupté la plus pure
3
AVRIL II. Vol. 1777. 21
Enivre nos ſens en ce jour ;
Ah ! tout languit dans la Nature
Sans les feux brûlans de l'amour.
Par M. Houillier de Saint-Remy.
LE JEUNE MOINEAU ET SON PERE.
"Q
Fable.
:
UE j'aime ce petit enfant !
„ Voyez , admirez donc , mon pere ,
,, Qu'il est bon & compatiſfant !
, Qu'avons-nous donc fait pour lui plaire ?"
Un oiſeau jeune encor , en ces mots s'exprimoit r
A l'aſpect d'un enfant , ſe plaifant à répandre
Des miettes de pain autour d'un trébuchet
Que l'eſpiegle venoit de tendre ;
Ce n'eſt point , ô mon fils ! la douce humanité
Qui vient nous ſecourir , dit l'autre , avec triſteſſe .
C'eſt un appas trompeur qu'on offre à ta jeuneſſe,
On en veut à ta liberté ;
Mon ami , je connois le monde ;
En traîtres la terre eſt féconde ;
Des pieges qu'on y tend ſonge à te garantir ,
Et retiens bien à l'avenir
Cette leçon trop véritable .
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
:
Rarement un mortel oblige ſon ſemblable ,
Sans eſpoir d'un retour certain ,
Mais quand , par quelque ſtratagême ,
L'un d'eux , à nos beſoins , paroît tendre la main ,
Mon fils , c'eſt toujours pour lui-même.
Par le méme.
EPITRE AUX MUSES.
FILILLLEESS de la décence& Nymphes duPermeſſe ,
Vous qui n'avez brigué le titre de Déeffe
:
Que pour intimider ces coupables Mortels,
Dont les fouffles impurs profanent vos Autels :
Muſes , juſques à vous quand j'éleve mon ame,
Le droit qui m'enhardit , le droit que je réclame ,
Eſt le droit le plus ſaint , le plus cher à vos yeux ,
Le droit qu'a' fur vos coeurs tout homme vertueux.
Hélas ! ſi vous daigniez agréer mon hommage ,
Et d'un tendre fourire animer mon courage
Glorieux fans orgueil , au rang de vos Sujets ,
Je coulerois mes jours dans le fein de la paix.
Envain le fort cruel contre moi ſe déchaîne ;
Je brave tous les coups de ſa bifarre haine:
Si je vois ma fortune en ruines crouler ,
AVRIL II. Vol. 1777 . 23
Satisfait des débris que j'ai pu raſſembler ,
J'écarte loin de moi la douleur & les larmes ;
Et pour les repouſſer , Muſes , voici mes armes.
L'opulence , me dis-je , eſt ſouvent un fardeaus
Son éclat adouci ſous un léger rideau ,
Quand il frappe les yeux du ſtupide vulgaire ,
Ne jette , en ce moment , qu'une douce lumiere ,
Et pår un tel preſtige aiſément abufé ,
L'homine crie , & bonheur ! & l'homme eſt inſenfe.
Mais l'oeil fubtil & prompt du prudent Philoſophe ,
Pénetre les repris de la magique étoffe :
Il voit confufément des feux amoncelés ;
Il voit dans le lointain des plaiſirs inutiles ;
Il découvre bien-tôt des images plus ſombres ;
Des éclairs élancés dans la terreur des ombres ,
Lui montrent l'opulent auprès de fon tréſor ,
Eſſayant d'endormir le vautour du remord :
Malgré lui , des ſes biens , il a fouillé l'uſage ;
Un vaiſſeau trop chargé fera toujours naufrage :
Le plaiſir qu'il careſſe échappe de ſes bras ,
Et le plaifir languit où le beſoin n'eſt pas!
うう
O médiocrité ! mere des vrais délices ,
7
1
:
:
وہ
Qu'il m'eſt doux d'exiſter ſous tes heureux auſpices !..
Je n'habiterai pas ces ſuperbes Chateaux
Refuges de l'ennui , ſéjours des plaiſirs faux
B 4
:
24 MERCURE DE FRANCE.
Je ne connoîtrai point ce riche didactique
Qui ſoumet un repas à l'ordre ſymétrique ,
Et qui penſant voiler ſon inhumanité
:
Sous le titre pompeux de prodigalité ,
Confume en un ſeul mets l'or qui , toute une année ,
Nourrit une famille & la rend fortunée.
L'on ne me verra point employer mille bras
Pour maſquer les défauts de ces terreins ingrats .
Et créer , ſur un ſol profcrit par la Nature ,
De ces vaſtes jardins l'élégante ſtructure ,
Où de l'art ennuycux le génie emprunté :
Met juſqu'en variant de l'uniformité.
Tranquille & ſolitaire au fond de ma retraite ,
J'eſſairai tour -à-tour la lyre & la muſette :
Mais avant de riſquer un impuiſſant accord ,
De ma timide voix je réglerai l'effor
Sur les concerts heureux , ſur la tendre harmonie
De ces Auteurs Divins , les échos du génie;
Ils rempliront mon ame , ils charmeront mes ſens :
Puiſſé-je , d'après eux , moduler des accens !
Tantôt je chanterai les plaiſirs de l'enfance ,
Plaiſirs purs & charmans qu'enfante l'innocence;
Seuls plaiſirs que l'envie apperçoit ſaus douleur ,
Et dont ſes noirs chagrins reſpectent la candeur.
Tantôt je deſcendrai dans ces réduits paiſibles ,
Aux foideurs , aux ſoupçons réduits inacceſſibles :
AVRIL II. Vol. 1777. 25
C'eſt-là que je verrai d'utiles Citoyens ,
De leur obſcurité chériſſant les liens :
J'y verrai , quel ſpectacle ! un pere de famille
Encourageant ſon fils, ſouriant à ſa fille ,
A ſa fidelle épouſe enlever un baiſer ,
Et dans ſes bras chéris venir ſe délaſſer.
O tendre volupté ! tableau de la nature ,
Mon ame , à votre aſpect , s'annoblit & s'épure ;
Et de vos doux tranſports je peindrai la douceur ,
S'il fuffit d'en avoir la ſource dans ſon coeur.
Tantôt je chanterai le bonheur de la France !
Je chanterai Louis ramenant l'abondance :
Deſcendant de ſon Trône & nous tendant les bras ,
Cherchant les malheureux au fond de ſes Etats.
O mon Maître ! & mon Prince , acheves ton ouvrage ;
De ton regne naiſſant accomplis le preſage ;
Perſévere , & rends -moi , par tes auguſtes Loix ,
Le plus heureux Sujet du plus heureux des Rois.
Oui , quand la renommée , enviant à l'Hiſtoire ,
L'honneur de te porter au Temple de la gloire ,
Réunira ſa voix à celle des François ,.
Et viendra m'éveiller au bruit de tes bienfaits ,
Je ne pourrai dompter mon ardeur indiſcrette ;
De ton nom glorieux j'emplirai ma retraite ;
Mais n'appréhendes rien de mes hardis fermens,
Je ſaurai de mon Roi reſpecter les nomens.
Admirateur ſecret de la vertu du Sage ,
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
Je craindrai de lui rendre un ridicule hommage
Ou bien fi le filence eſt trop cruel pour moi ,
Si je veux m'affranchir de fon auftere loi ,
Avant que de porter mes pas dans la carriere ,
Je ſuivrai d'un ami le conſeil falutaire ;
Au milieu des dangers ſa voix m'enhardira ;
Ou ſi je ſuis trop foible , il m'en rappellera .
Mais , hélas ! ce Mentor ou ce Dieu tutelaire ...
Il n'eſt encor pour moi qu'un être imaginaire.
Tendre & fidele ami , du Ciel heureux préſent.
Que fais-tu loin de moi ? Viens ! mon ame t'attend.
Et toi , charmant objet , toi , pour qui je ſoupire ,
'Toi , que me peint fans ceſſe un amoureux délire,
Toi, par qui j'apprendrai çomme l'on doit aimer ,
Et par quels fons heureux l'amour doit s'exprimer ,
Ne fera tu toujours qu'un fantôme inutile ?
N'éprouverai-je enfin qu'un ſentiment ſtérile ?
Non , j'en ai pour garant ma ſenſibilité :
Le but peut être loin ; mais il eſt limité.
A ce flatteur eſpoir , Muſes , je m'abandonne ,
De ce triple bonheur mon ame s'environne :
Hélas ! de mon deſtin qui ne feroit jaloux ?
Je vis pour l'amitié , pour l'amour & pour vous.
Par M. de Salleri .
1
AVRIL II. Vol. 1777. 27
L'HARMΟΝΙΕ ,
ODE. (*)
Vetba loquor focianda chordis.
EST- CE- T
Horat. Ode IX. Lib. IV.
1
ST- CE-TOI , puiſſante Harmonie ,
Dont je ſens les divins tranſports !
Eſt- ce-toi , qui , de mon génie ,
Ranime les foibles reſſorts ?
Ton charme a paſſé dans mon ame:
D'une douce & rapide flamme ,
Tous mes eſprits font agités.
C'en eſt fait : tout ce qui reſpire
Va connoître aux fons de ma lyre ,
Le Dieu qui me les a dictés .
En vain la Nature ſommeille
Au ſein d'une effroyable nuit ;
A ta voix elle ſe réveille ,
(*) Cette belle Ode, dont nous ne rapporions ici que quelques
strophes , est imprimée , & se trouve à Paris , chez
Monory , Libraire de S. A. S. Monseigneur le Prince de
Condé , rue de la Comédie Françoise.
28 MERCURE DE FRANCE.
Et le vaſte filence fuit.
Les fleurs naiſſent ; le Ciel s'épure ;
Les ruiſſeaux , par leur doux murmure ,
Témoignent leur raviſſement ;
Et les oiſeaux par leur ramage ,
Portent , de rivage en rivage ,
Le plaîfir & le ſentiment.
Nul être dans l'eſpace immenſe ,
N'échappe à ton heureux lien .
Tout eſt ſoumis à ta puiſſance ,
L'empire du monde eſt le tien.
Tu parles , Dodone s'anime.
Les moſtres du profond abyme ,
S'empreſſent autour d'Arion .
Les cailloux prenant des entrailles ,
Viennent s'élever en murailles
Aux tendres accens d'Amphion.
1
1
C'eſt par un prodige auſſi rare ,
Qu'aux premiers jours de l'Univers ,
Tu fis fortir l'homme barbare
Du fond de ſes affreux déſerts.
Tiré de fon repos ſtérile ,
L'homme à l'homme devint utile .
Tu polis , tu créas ſes moeurs.
Céres fut alors plus féconde,
AVRIL. II. Vol. 1777. 29
Et les premiers Chantres du monde
Furent ſes premiers bienfaiteurs
Quels font les guerriers que Bellonne :
A vu reculer dans ſes champs ?
De ton ſein , Ô Lacédémone !
Sort- il donc de lâches enfans ?
Mais que dis -je ? l'ardent Tyrthée
Souffle en leur ame épouvantée ,
Le feu que reſpirent ſes vers :
Il ranime leur noble audace ,
Comme le Chantre de la Trace
Calme le courroux des Enfers .
Un digne fils du Dieu du Pinde ,
Par des charmes auſſi puiſſans ,
Soumet le Conquérant de l'Inde
Au caprice de ſes accens.
Tantôt Alexandre s'agite :
De ſon courage qui s'irríte ,
Rien ne peut arrêter les flots ;
Et tantôt oubliant les armes ,
Il ſoupire , il verſe des larmes ;
Le Chantre eſt vainqueur du Héros.
Voyez ſous l'ombre de ces hêtres ,
Les Habitans de nos Hameaux ,
30 MERCURE DE FRANCE.
Célébrer leurs plaiſirs champêtres
Aux fons des légers chalumeaux.
Aux cris joyeux qui ſe confondent ,
Les échos des vallons répondent ;
Et l'allégreſſe en cet inſtant ,
Efface au fond de leurs penſées ,
L'empreinte des peines paſſées ,
Et de celle qui les attend.
Quels inaux ne rend point ſupportables ,
Du chant l'invincible pouvoir ?
Eſt- il des coeurs ſi miſérables ,
Qu'il n'endorme au ſein de l'eſpoir ?
Au milieu d'un déſert aride ,
Le Voyageur pâle & timide ,
Chaſſe l'ennui par des concerts ,
L'Eſclave chante ſa miſere ,
Et par ſes accords il fait taire
Le bruit de ſes indignes fers.
Telle , durant la nuit obſcure ,
La Muſe plaintive des bois
Attendrit toute la Nature
Par les doux accens de ſa voix.
Pour l'entendre exhaler ſa peine ,
Phébé plus lentement promene
Son char émaillé de ſaphirs,
AVRIL II. Vol. 1777. 3
Et l'Amante du beau Céphale,
Quitte la rive orientale
Au bruit de ſes tendres ſoupirs .
Par M. de Saint-Marcel , Garde-du- Corps de
Mgr le Comte d'Artois.
ODE A THEMIRE.
1
TANDIS que de leur froide haleine
Les vents mutins glacent les champs ,
Quel feu s'empare de ma veine ,
Quel vif tranſport ſaiſit mes fens !
C'eſt ton pouvoir , amitié tendre ,
C'eſt toi qui viens te faire entendre
A mon ame pleine de toi;
Accorde donc ma foible lyre ,
Et peignons enſemble à Thémire ,
Les charmes de ta douce loi .
Loin de l'amour & de ſes vices ,
Tu fixas ton ſéjour divin ;
C'étoit-là qu'au ſein des délices ,
Vivoit jadis le genre humain ;
Au ſein de ce ſéjour céleste ,
Caſtor , Pollux , Pylade , Oreſte ,
32 MERCURE DE FRANCE.
T'offroient leur encens nuit & jour ;
Et c'étoit-là que l'hymenée ,
De gloire & de fleurs couronnée ,
Bravoit les fureurs de l'amour.
Ton nom n'eſt plus qu'une chimere ,
Tes Temples font tous renverſés ;
L'Amour eſt le Dieu qu'on révere ,
Ses ſeuls Autels font encenſés.
Ce tyran maîtriſe les hommes ,
Il prend dans le ſiecle où nous ſommes.
Et tes accens & ton maintien ;
Mais c'eſt envain qu'il ſe déguiſe ,
On le connoît à ſa traſtriſe ,
Il fait le mal , tu fais le bien.
Tant que j'ai ſuivi la banniere
De cet Impoſteur de Paphos ,
Le cruel , loin de ma paupiere ,
Eloigna toujours le repos ,
Les maux aſſiégerent ma vie ;
Le déſeſpoir , la jalouſie
Empoiſonnerent mes amours :
J'ai connu la belle Themire ,
Et fes vertus & ſon ſourire
Ont rendu le calme à mes jours.
Quand je me rappelle l'orage
! A
Qui
AVRIL II. Vol. 1777. 33
Qui m'a fi long-tems poursuivi ,
Mon coeur , à cette horrible image ,
D'horreur reſte encore ſaiſi.
Comment un Dieu plein d'injuſtices,
Qui traîne après lui tous les vices ,
Peut- il nous ſoumettre à ſes loix ?
Lui qui n'offre que des entraves ,
Lui qui nous traite en vils eſclaves ,
Et qui nous réduit aux abois.
Fuis loin de moi , je te déteſte ,
Amour , fléau de l'Univers ,
Porte ailleurs ton poiſon funeſte ,
Mon coeur eſt ſorti de tes fers .
L'amitié devient ina Déeſſe ,
Rempli de ſa douce tendreſſe ,
Je lui conſacre mes momens :
Tranquille , heureux ſous ſon empire ,
Son temple eſt le coeur de Thémire
Où je veux brûler mon encens.
Par DM. Lavielle , de Data
C
34 MERCURE DE FRANCE.
LE MOINEAU & LA FAUVETTE.
Fable .
१ .
S
:
I vous avez ſoumis un coeur ſenſible & tendre ,
Gardez vous bien de l'outrager ,
Sans quoi vous courez le danger
De n'avoir plus droit d'y prétendre ,
Il acquiert celui de changer :
Le trait ſuivant va vous l'apprendre.
Un Moineau des plus amoureux ,
Epris d'une jeune Fauvette ,
Brûloit d'une flamme fecrette ,
Et n'oſoit déclarer ſes feux .
Par ſes ſoupirs , par ſes careſſes ,
Il fit connoître ſon amour :
Il haſarda des ſermens, des promeſſes ;.
Il en fit tant qu'il obtint du retour.
Malgré ſon triomphe & ſa gloire ,
Il jouiſſoit modeſtement ,
N'avoit point l'air d'un Conquérant;
Il étoit cependant tout fier de ſa victoire ,
Il vivoit heureux & content ,
En ſe rendant compte à lui-même
1
AVRIL II. Vol. 1777. 35
De la félicité ſuprême
Qu'on goûte ſi bien en aimant.
Avint qu'un jour , du plus prochain bocage ,
Sortit un Perroquet,
Dont le caquet
Bien moins brillant que ſon plumage ,
Etourdiſſoit le voiſinage ,
Ainſi qu'un jeune homine à plumet ,
Dont le défaut feroit le bavardage
Le Fauvette lui plut : il forma le projet ,
Pour ſes plaiſirs , d'en tirer avantage.
Il fit ſa cour ſur un ton indiſcret;
La ſuffiſance étoit ſon vrai partage ,
Et fon amour ne fut point un ſecret,
Notre Fauvette un peu volage
Préta l'oreille à ſon langage; sign
Elle fut priſe au trebuchet.
Le Moineau ſentit cet outrages
Mais en Oiſeau prudent ,
Il ceda la place à l'inſtant ;
C'étoit , je crois , le parti le plus fage.
1
A
:
:
C
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
M. le D. de N. avoit demandé à Madame
la M. de M. de lui donner de fes
cheveux . Elle lui envoya une boîte avec
les Versfuivans.
Les voilà ✓ES voilà ces cheveux depuis long-tems blanchts &
D'une longue union qu'ils foient pour nous le gage.
Je ne regrette rien de ce que m'ota l'âge ,
Il m'a laiſſe de vrais amis.
On m'aime preſque autant , j'oſe aimer davantage.
L'aſtre de l'amitié luit dans l'hiver des ans , 3
Fruit précieux du goût , de l'eſtime & du tems.
On ne s'y méprend plus , on cede à ſon empire,
Et l'on joint ſous les cheveux blancs ,
Au charme de s'aimer , celui de ſe le dire.
Réponse de M. le D. de N.
QUOI ! vous parlez de cheveux blancs !
Laiſions, laiſions courir le tems ,
4
1
AVRIL II. Vol. 1777. 37
Que nous importe fon ravagel
Les tendres coeurs en font exempts;
Les Amours font toujours enfans ,
Et les grâces ſont de tout age.
Pour moi , Thémire , je le ſens ,
Je ſuis toujours dans mon printems
Quand je vous offre mon hommage.
Si je n'avois que dix-huit ans ,
Je pourrois aimer plus long tems,
Mais non pas aimer davantage.
PLAINTE A L'AMOUR.
Piece imitée de l'Italien .
AMOUR, Philis avoit jure
De me garder une flamme éternellez
▲ ſes ſermens je la croyois fidelle
Mais fon ardeur a peu duré.
Elle accueille en ſecret l'hommage
D'un autre Berger du Hameau :
-Peut-elle avoir mon coeur en gage,
Et ſe permettre un choix nouveau I
Dieu des Amans , j'implore ta vengeance:
Mais que les yeux ſont ſéducteurs ,
Et que je crains en ta préſence
:
a
A
<
C3)
38 MERCURE DE FRANCE .
De lui voir répandre des pleurs!
Si trop ſenſible au pouvoir de fes charmes ,
Tu n'oſes croire qu'elle ait tort ,
Amour , juge-là ſur ſes larmes ,
Et faits du moins que nous ſoyons d'accord.
:
Par M. Dareau.
Quatrain pour mettre au bas du Portrait de
Madame la Marquise de la P...
LISE ISE eut tous les talens. Le premier fut de plaire ,
Par ſa beauté , ſon eſprit & fon coeur.
L'Amour ſouvent l'a priſe pour ſa Mere ,
Et Melpomene pour ſa Soeur.
A
11
Autre pour la même....
ux charmes divins d'Uranie ,
Perſonne encor n'a réſiſtes
Les uns cedent à ſa beauté,
Et les autres àfon génie.
:
:
AVRIL II Vol. 1777. 39
Traduction littérale de la Lettre composée en
Arabe par Coagié Naffireddin (*) el
Touſſi , au nom de Holakou-Kan , Prince
Tartare , & addreſſie à Moſtaaſem ,
dernier Khalife .
Our grand Dieu ! Créateur du Ciel
& de la Terre , tu fais également ce qui
eſt viſible , ce qui caché ,& tu juges les
différends de tes ſerviteurs.
Sachez que nous sommes les Soldats
de Dieu , créés dans ſa colere , vainqueurs
de ceux que pourſuit fon indigna.
tion , inacceffibles à la pitié , inſenſibles
aux larmes , Dieu a oté ſa miféricorde de
nos coeurs.
(*) Naſſireddin est celebre chez les Orientaux , par les
Ouvrages qu'il a composés sur la Logique , la Physique ,
la Géométrie & la Théorie des Planettes. Il préfenta
un Ouvrage de ſa composition au Khalife Moſtaasem , qui
le déchira en sa présence. Naſſireddin outre de cet affront
, & méditant une vengeance mémorable , se retira
auprès de Holakou , & l'engagea à déclarer la guerre à ce
Khalife.
1
C4
49
MERCURE DE FRANCE.
Malheur ! malheur horrible à ceux
qui n'obéiront point à nos ordres. Déjà
nous avons ruiné les villes , maſſacré les
hommes , & dévaſté la terre. Notre courage
eſt auſſi inébranlable qu'une montagne.
Nous sommes auſſi nombreux que
Jes grains de fable : rien n'égale la viteſſe
de nos chevaux , & la pointe aiguë de
nos lances. Notre Capitaine vient à bout
de tous ſes deſſeins , & nos camarades
font toujours précédés par la victoire.
Si vous recevez nos loix , & obéiſſez
à nos ordres , notre fort deviendra le
vôtre. Si au contraire vous refuſez de
vous foumettre à notre joug , & perfévérez
dans votre brigandage , n'en jetez
la faute que ſur vous- mêmes ; car il n'eſt
point de fortereſſe où vous puiſſiez vous
retrancher contre nous , point d'armée
en état de nous repouſſer. Alors vous
aurez beau implorer notre pitié , nos
oreilles feront fermées , parce que vous
avez violé la loi & détruit les Nations.
Pénétrez- vous d'humilité & de repen.
tir ; car vous fouffrirez aujourd'hui la
peine de l'aviliſſement.
Vous ofez penfer que nous ſommes
des infideles , vous que nous mettons
avec raiſon au rang des impies , & con.
AVRIL II. Vol . 1777 . 41
tre leſquels nous avons été ſuſcités par
le Dieu qui gouverne à ſon gré les événemens
de l'univers.
Votre grand nombre auprès du nôtre
eſt bien petit, & vos plus grands hommes
comparés aux nôtres , font des pygmées
. Nous avons ſoumis l'univers du
couchant à l'aurore , & nous nous fommes
rendus maîtres par la force , des lieux
les plus inacceſſibles.
Nous vous envoyons ce manifeſte :
hâtez-vous d'y faire réponſe avant que
le voile ne ſoit levé , & qu'il ne vous
reſte plus rien. Déjà le héraut de lamort
vous crie : êtes - vous tous inſenſibles ?
N'entendez-vous point le ſon des avertiſſemens?
La justice préſide à nos démarches ,
en vous envoyant cet écrit, & en répan
dant ſur vous les perles de ce diſcours.
Adieu.
Traduit de l'Arabe par M. l'Abbé
Pigeon de S. Paterne.
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
Portrait de Madame de S ***
UNE NE ame , un coeur, du foufre & du ſalpêtre ,
*Tour-à-tour de Zirphile animent les refforts :
Pour tracer fon portrait c'eſt peu de la connoître ,
Il faudroit s'élever juſques à ſes tranſports.
Par fa noble fierté , c'eſt une Souveraine ;
Mais par ſes ſentimens elle eſt bien au deſſus;
Elle eſt divine , elle eſt humaine ,
Sans même ſe douter que ce ſoient des vertus .
Dans ſes yeux, ch ! quels yeux ! une flamme électrique
Brille & jaillit de toutes paits ,
Et fur elle fixé par leur pouvoir magique ,
On ne peut éviter ni ſuivre ſes regards .
Vers tout ce qui lui plaît , foit objet , ſoit penſée,
Elle s'élance & le faifit -
Par-tout ce qui la bleſſe auſſi tôt repouffée
1、
Elle s'irrite & fe roidit.
De ſa flottante indifférence ,
A qui tout est égal , à qui rien ne dit rien ,
Dans nulle occafion on ne voit fon maintien
Porter l'empreinte & la nuance ,
Elle fent tout avec excès
Sans que jamais cet excès foit factices
AVRIL II. Vol. 1777. 43
Sagaieté naturelle eſt un feu d'artifice ,
Sa triſteſſe un nuage épais.
Ou fon froid eſt glaçant ou ſa chaleur dévore ,
Tantôt un Ange , & tantôt un lutin ;
Dans des momens c'eſt mieux ou pire encore.....
Mais le crayon m'échappe de la main.
:
LE MÉDISANT ADROIT.
CROYEZ-NOUS , difo difoit- on à Cléon l'hypocrite ,
Vengez-vous de Damis ; tous les jours en public
On le voit , déchirant vos moeurs , votre conduite ,
Il n'eſt rien à l'abri de ſa langue d'aſpic.
Amis , reprit Cléon , la juſtice céleste
Aprofcrit fagement la vengeance au Chrétien ;
Loin d'imiter Damis , hélas ! je vous proteſte
Que je voudrois pouvoir n'en dire que du bien.
Par M. Lalleman ,
Vers au bas du Portrait de Mademoiselle
de ***
SoDuous les mêmes attraits , dans Paphos adorée,
La galante Vénus ſut ravir tous les coeurs ;
44 MERCURE DE FRANCE.
Mais d'autant de vertus Minerve décorée ,
N'avoit pas ces traits enchanteurs ;
C'eſt de R** qui ſe réſerve
Tous ces avantages ſans prix ;
Et fon enſemble offre à nos yeux ſurpris ,

Les charmes féduiſans que n'avoit pas Minerve,
Et la ſageſſe , hélas ! qui inanquoit à Cypris .
Par le même.
LE NOUVEAU MENTOR.
V
A Mademoiselle de * *
OTRE bonheur, Iris, eſt d'avoir en partage,
Et beaucoup d'innocence , & beaucoup de beauté;
Mais je tremble pour vous , vous entrez dans un age
Où l'Amour ſéducteur n'eſt que trop écouté.
Ce fourbe , près de nous , ſe gliſſe avec ſoupleſſe .
Nous étale avec art ſes dons & ſes appas ;
Sans doute qu'il viendra tenter votre jeuneſſe ,.
Vous offrir mille Amans , ne vous y fiez pas.
Eh ! comment en trouver de vrais & de fideles ?
Le Dieu qui les anime eſt ſi faux , fi léger !
:
AVRIL II. Vol. 1777. 45
Auroit-il un bandeau , porteroit-il des ailes ,
S'il vouloit à jamais , avec vous , s'engager ?
Nous le voyons ſans choix & ſans délicateſſe ,
A mille objets nouveaux prodiguer ſes faveurs ,
Semblable au papillon qui tour- atour careſſe ,
Des jardins & des près , les innombrables fleurs.
S'il triomphe de vous, fier de votre foibleſſe ,
Le traitre ira par-tout publier ſon bonheur :
La honte , les remords vous pourſuivant fans ceffe,
Vous perdez à la fois le repos & l'honneur.
Leurés par les appas de cet enfant perfide ,
Envain attendons-nous un agréable fort :
A l'hameçon qu'il prend le poiſſon trop avide ,
Compte trouver la vie , & rencontre la mort.
Pour nous perdre , il n'eſt point de pieges qu'il ne dreffe
Sous ces brillantes fleurs un aſpic eſt caché.
Mortels , fuyez l'Amour , & fuivez la ſageſſe !
Le bonheur à ſa ſuite eſt toujours attaché.
Mais , vous qui chériſſez cette aimable Déeſſe ,
A votre âge eſt on für d'avoir un coeur conſtant :
L'Amour ne peut-il pas par force ou par adreſſe ,
Vous faire un jour tomber dans les filets qu'il tend ?
-46 MERCURE DE FRANCE.
La jeuneſſe eſt bien tôt ou vaincue ou ſéduite.
Il donne tant d'affauts , il faut tant de combats !
Iris , fur mes avis , réglez votre conduite ,
Et ce Dieu devant vous mettra les armes bas.
La pudeur ſcrupuleuſe , appui de l'innocence ,
Met l'Amour aux abois , & ſauve une beauté.
En voilant ſes appas d'une honnête décence ,
Votre Sexe en ſera beaucoup plus reſpecté.
८.
Ayez l'air impoſant , gardez un froid filence,
Cét enfant devant vous ſera déconcerté;
Souvent pour contenir ſa vive pétulance ,
Il ne faut que s'armer d'une noble fierté.
Craignez de la vertu l'écueil trop ordinaire ,
Du Théâtre évitez le ſpectacle amusant ,
Du Temple de l'Amour c'eſt le vrai ſanctuaire
Et c'eſt pour l'innocence un lieu trop féduiſant.
}
J
N'allez point à ces bals où la licence attire
Mille eſpeces de fous traveſtis & maſqués :
Sous ces maſques trompeurs , s'il ſe trouve un Satyre ,
L'honneur & la vertu ſont bien-tôt attaqués .
Un livré vous plaît- il ? Donnez -vous à l'Histoire ;
L'Hiſtoire , en amusant , orne & forme l'eſprit.
Mais n'allez point falir votre heureuſe mémoire
Par ces Romans affreux que la pudeur proforit......
AVRIL H. Vol. 1777. 47
:
L'Amour cede au travail . Occupez-vous fans ceſſe.
De la table & du lit évitez les excès .
Sachez que dans une ame où regne la molleſſe ,
Ce Dieu que vous fuyez trouve un facile accès.
On en devient encor la dupe & la victime ,
Quand on jette les yeux fur d'indécens tableaux s
Peut on bien regarder ſans danger & fans crime,
Les traits voluptueux qu'ont formés ſes pinceaux !
Craignez des Courtiſans l'amitié dangereuſe ,
T
L'amitié n'eſt qu'un nom dont ſe couvre un Amant.
Que de fois , pour ſurprendre une ame généreuſe ,
J'ai vu l'Amour caché ſous ce voile charmant !
Evitant un chemin rempli de précipices ,
Ce ſeroit y rentrer par un autre ſentier.
L'Amour , pour nous tromper , eſt fertile en malices,
Et fait voir aux plus fins des tours de fon métier.
Que la ſageſſe , enfin , ſoit toujours votre guide ;
Repoſez- vous , Iris , ſur ſon bras triomphant ;
Pour tous ceux que Pallas couvre de ſon égide ,
Ce redoutable Dieu n'eſt plus qu'un foible enfant.
ParM. de la Sabloniere ,
Chan. Rég.
3
48 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphos
du premier volume d'Avril.
LEE mot de la premiere Enigme eſt
l'Epi de blé ; celui de la ſeconde eſt la
Clef; celui de la troiſieme eſt la Plume.
Le mot du premier Logogryphe eſt Horloge
, où se trouvent or , loge; celui du
ſecond eſt Papillotte , dans lequel ſe
trouvent lit , lait , toile , pâle , ail , api ,
oie , Pilote , pol , pipe , épi , paille , poil
plaie , Io , taille , opale , pie , Pape , Ile ,
aile , pale , lie , loi , Laïc & pole ; celui du
troiſieme eſt Bonnet- quarré , où l'on trouve
bonnet & quarré.
,
ENIGME
AVRIL II. Vol. 1777. 49
J
ÉNIGME.
E vais ſautaut , danſant , & faiſant bonne chere ;
Je fais m'inſinuer dans ces lieux de myſtere ,
Qu'amour ne réſerva qu'à ſes ſeuls favoris :
La Béate dévote & le bel Adonis ,
La femme de la Cour & cet homme d'Eglife ,
Le petit-Maftre fat , la Prude qu'on mépriſe ,
S'empreſſent à l'envi de porter mes couleurs :
Des plus fieres Beautés j'atteins juſques aux coeurs.
A ce tableau , Lecteur , mon fort te fait envie ;
Mais en moi reconnois le malheur d'une vie
Qui ne tient qu'aux faveurs du Sexe féminin :
Telle , dont chaque nuit je careſſe le ſein ,
Se réveille ſoudain , frémiſſant , en délire ,
Me cherche , & de fureur elle veut que j'expire :
Je m'élance d'un trait , preſſant d'autres appas ;
Mais ſa brûlante main s'attache à tous mes pas ;
Et bien-tôt , ſuccombant à ſon impatience ,
Je ſens jaillir ... hélas ! toute mon exiſtence.
Par un Amateur.
3
:
:
TV
D
50 MERCURE DE FRANCE.
SANS
AUTRE.
ANS mon frere , Lecteur , je ſerois inconnue ;
Je lui dois tout l'éclat dont je brille à ta vue.
Avec lui , cependant , on ne me voit jamais ,
Et s'il vient d'un côté , de l'autre je m'en vais.
Sur la terre jadis je me vis révérée,
Même juſqu'aux Enfers je régnois adorée ;
Mais déchue aujourd'hui de ce haut rang des Dieux ,
Si je n'ai plus d'Autels', j'habite encor les Cieux.
Encore un mot , Lecteur, je blanchis les campagnes ,
Et tu me vois toujours avec mille compagnes.
ParM. le Méteyer.
A
AUTRE.
VEC mon ennemi , Lucile , je partage
De paroître à tes yeux le charmant avantage ;
Mais ſans de ſes bienfaits vouloir fixer le prix ,
Ni trahir le myſtere à ta flamme promis ,
J'eſpere à tes deſirs bien plus ſouvent propice,
1
AVRIL II. Vol. 1777. 5г.
Intéreſſer ton coeur à me rendre juftice.
Que te fait mon rival ? Il fait qu'en tous les lieux
D'adorateurs jaloux tu rencontres les yeux.
Je fais bien plus ; j'amene , à l'infu de l'envic,
Sylvandre dans tes bras , & j'embellis ta vie.
Je voudrois bien alors , ſervant la volupté ,
Près de toi prolonger un tems trop limité ;
Mon rival vient , je fuis ſa préſence envieuſe ,
Pour venir , après lui , te rendre encore heureuſe.
:
Par le méms.
JE fuis
LOGOGRYPHE.
1,
E fuis un inftrument par tout fort en uſage;
Du beau Sexe fur-tout je peins le coloris.f
Depuis long-tems je regne , & je fers à tout ages
Antidote excellent , je rappelle les ris.
De mes huit pieds , Lecteur , combinez la ſtructure :
Vous trouverez le nom de deux globes charmans ;
Celui d'un animal de grotesque nature ;
Un oiſeau domeſtique admiré par les chants.
De l'humide élément, la perfide Déeſſe '" " "
Redoutable aux Marins par fes accens trompeurs.
Vous verrez du François Pobjet de la tendreſſe ,
:
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Que l'Etranger vit naftre , & qui vit dans nos coeurs.
Près de vous , cher Lecteur , ce n'eſt plus un myſtere ;
Peut-être mes effets vous ſont déjà connus .
Si je vous fuis un être ſalutaire ,
Employez moi , mais vantez mes vertus.
R
AUTRE.
ESPECTE, ami Lecteur , la tête où je repoſe ;
Honore en moi toujours ton maître en toute choſe
Ne crois pas que , ſans peine , on puiſſe m'approcher ;
En huit pieds cependant il faudra me chercher.
Tu verras un métal que par-tout on encenſe ,
Un vaſe où les Anciens , pleins de reconnoiffance.
Conſervoient des Héros les cendres avec ſoin;
L'inſtrument qu'un piqueur fait réſonner au loin 5 ,
Ce qu'on doit moins à l'art ſouvent qu'à la natures
Dans la Géométrie on trouve ma figure ;
Le ſiége des vertus que l'on eſtime tant;
Ce que l'on voit fans peine en nos Villes ſouvent ,
J'offre un lieu trop fécond en laches artifices ;
Où gémit la vertu , où triomphent les vices .
Aux ordres d'un Prélat toujours prêt à marcher
Celui qu'en pluſieurs Cours il a fait voyager.
AVRIL II . Vol. 1777. 53
DANS
AUTRE.
ANS un tems , aux regards , j'offre bien des appas ;
Dans un autre , je ſuis l'image du trépas.
Si tu ne fais comme on me nomme ,
Lecteur , tu peux encor chercher ,
En mes huit pieds tu dois trouver
Le plus bel ornement de l'homme ;
L'ennemi de la Reine Eſther ;
Ce qui s'avance dans la mer ;
Ce qu'on met tous les jours fur table ;
Un nom en Perſe reſpectable ;
Un lieu néceſſaire au Guerrier ,
Pour loger & prendre quartier :
Enfin , celui qui , dès l'enfance ,
Sert à la Cour du Roi de France .
Par M. PAbbé Raux , Chanoine à Chateaudun.
D 3
54
MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Idylles de Theocrite , traduites en profe ,
avec quelques imitations en vers de cet
Auteur , précédées d'un Effſai fur les
Poëtes Bucoliques.
IL
Hodieque manent veſtigia ruris.
:
Hor
A Paris, chez Piffot , Libraire.
L MANQUOIT à notre Langue une traduction
de Théocrite. On fait qu'il paſſa
chez les anciens pour le modele de la
poéfie paftorale;&Virgile l'a rendu plus
célebre encore en l'imitant. Longepierre,
ſeul parmi nous , avoit eſſayé d'en traduire
quelques Idylles ; mais Longepierre ,
très-paffionné pour la Langue Grecque ,
reſſembloit à ces Adorateurs qui ne ſavent
qu'honorer par leur enthouſiaſme l'objet
de leur culte , & ne favent point tranfmettre
ce ſentiment à d'autres. Il traita
8 G
AVRIL II. Vol. 1777. 55
Théocrite , en le traduiſant, un peu plus
mal encore qu'il n'avoit traité Sophocle
dans ſon Electre , & Euripide dans ſa
Médée.
La nouvelle traduction de Théocrite ,
peut fatisfaire à la fois les gens de goût ,
& ceux qui , plus jaloux encore de s'inftruire
que de s'amuſer , veulent voir de
plus près le caractere & le génie particuliers
des Ecrivains Grecs , dont pluſieurs
parmi nous font plus célebres que connus.
L'Auteur de cette traduction eſt M.
de Chabanon , de l'Académie des Inſcriptions
& Belles Lettres , qui a déjà donné
une traduction des Pythiques de Pinda.
re , où il s'eſt approché , autant qu'il eſt
poſſible , dans une proſe harmonieuſe &
noble , de la poéſie énergique & fiere de
ce fameux Lyrique.
Ici M. de Chabanon a été plus hardi :
il a eſſayé d'imiter en vers pluſieurs des
Idylles de Théocrite , & il l'a fait avec
fuccès. Nous en citerons quelques exemples.
La premiere Idylle a pour ſujet la mort
de Daphnis , fameux Berger de Sicile ,
qui paſſe pour avoir été l'inventeur de ce
genre de poéſie. Après avoir vécu quelque
temps dans l'indifférence , il aima ,
D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
dit on , & ne fut point aimé. Jeune encore
, il mourut confumé d'une paffion
funeſte. Le Berger expirant eſt étendu
fur l'herbe. Ses troupeaux , couchés languiſſamment
autour de lui, pouſſent des
cris plaintifs. Les Paſteurs l'environnent
, & l'interrogent ſur les motifs ſecrets
de ſa douleur.
Vénus approcha de lui , dit le Poëte.
Elle déguiſoit ſon courroux ſous un fourire
aimable. Daphnis , dit elle ,
„ Tu défiois l'Amour , & l'Amour t'a vaincu .
" O Vénus ! lui dit il , o cruelle ennemie !
„ Tu triomphes ; je touche au terme de ma vie ;
» Mais juſques dans l'horreur du ténébreux ſéjour ,
" Mes malheurs ſerviront de reproche à l'Amour.
„ Vas ſous les hauts cyprès dont l'Ida ſe couronne .
Près des buiffons fleuris où l'Abeille bourdonne ,
,, Jure au Pasteur Anchiſe une éternelle foi :
"
32
Adonis , qui te plût, fut Berger comme moi.
Adieu belle Aréthuſe ; adieu vaſtes forêts ;
» Et vous , monftres errans , qu'ont pourſuivis mes traits
>> Collines du Tymbris , Fleuves de la Sicile ,
9
AVRIL II. Vol. 1777. 57
و د
ود
Où mes troupeaux laſſes puiſoient une eau tranquille;
Echo qui répondois à mes chants affidus ,
, Champs aimés , bois heureux , je ne vous verrai plus .
" Il dit , & repoſa ſa tête languiſſante :
Vénus veut foulever cette tête charmante ,
, Elle ſent défaillir ce corps inanimé.
ود Ainfi mourut Daphnis : les Nymphes l'ont aimé ,
» Et les filles du Pinde ont chéri ſa jeuneſſe "."
On trouve dans ces vers de l'agrément,
de la douceur , une molleſſe élégante ; &
cette mélancolie tendre , qui fait le caractere
du ſujet , ſemble avoir paſſé dans
le ſtyle.
La même piece nous préſente des vers
d'un autre genre , & dont le mérite eſt
de bien rendre pluſieurs détails difficiles .
Telle eſt la deſcription d'un vaſe promis
par un Berger pour le prix du chant , &
ſur lequel font repréſentées , au burin ,
pluſieurs figures. Je ne citerai que ceuxci
, dont la marche , l'harmonie & les
ſons ſemblent être parfaitement aſſortis
à l'objet qu'on veut peindre .
Là , le vieil Alcidon , ſur la pénible arene ,
D5
58 MERCURE DE FRANCE .
Souleve un lourd filet qu'avec effort il traîne :
Il marche ; on croit le voir: tous ſes membres roidis
Font ſaillir de fon corps les muſcles arrondis.
Son front eſt déjà vieux , ſon bras eſt jeune encore.
La ſeconde Idylle , intitulée l'Enchantereſſe
, peut paſſer pour le chef-d'oeuvre
de Théocrite. On dit que Racine la regardoit
comme un des plus beaux ouvrages
de l'antiquité ; & il n'a pas dédaigné
lui-même d'en emprunter quelques traits
pour peindre la paffion & le caractere
admirable de Phedre. Le titre indique
le ſujet . C'eſt une jeune fille qui fait un
enchantement pour ramener à elle fon
amant qui l'abandonne. On y trouve
l'égarement & le trouble d'une paffion
violente & malheureuſe , avec la teinte
ſombre d'une cérémonie magique , qui
ſe fait dans le filence & l'ombre de la
nuit. C'eſt l'amante trahie qui parle ellemême.
D'abord elle indique les apprêts
du facrifice qu'elle ordonne , & qui ſe
prépare ſous les yeux. Elle s'écrie toutà-
coup :
AVRIL II. Vol. 1777. 59
Parois , aftre des nuits , aftre pur & tranquille ;
Parois , terrible Hécate , à mes chants fois docile;
Apporte à ma douleur les ſecours les plus prompts
Fais choix , pour me fervir , des plus mortels poifons :
Quand, parmi les tombeaux , tu marches en filence ,
Les chiens épouvantés heurlent en ta préfence.
Art puiſſant de Circé , rendez-moi mon Amant.
1
Le ſacrifice continue , & les cérémonies
s'achevent. Elle croit entendre des
fons funebres ; elle croit voir Hécate ,
la Déeſſe des enchantemens.
Le bruit ceſſe ; par-tout regne un calme tranquille ,
Les vents font en repos ; la mer eſt immobile ;
Tout fe tait tout ſe tait ! le cri de la douleur
S'éleve , & retentit dans le fond de mon coeur.
O tendreſſe ! o fermens que mon Amour réclame !
Que vois-je ? Quel objet m'oſe t-on préſenter ?
La voilà cette treſſe avec art enlacée ,
Dépouille de l'ingrat entre mes mains laiſſée,
Gage de ſa tendreſſe, ... Ah ! périſſe à jamais
Ce gage inenfonger des fermens qu'il m'a faits .
Elle renvoie une femme , confidente &
60 MERCURE DE FRANCE.
témoin de ſes douleurs. Demeurée ſeule ,
elle s'adreſſe à la nuit; elle ſe rappelle
l'hiſtoire des maux qu'elle a foufferts , le
commencement & les progrès de cette
fatale paſſion . C'eſt dans un Temple ,
c'eſt au milieu d'une pompe ſacrée que
commença ſon amour. Elle ſe plaît à
retracer juſqu'aux moindres circonſtances
de cette fête. Hélas ! dit- elle ,
Aces folemnités je me vis entraînée ;
Malheureuſe ! qui peut prévoir ſa deſtinée ?
Autour de moi , le lin de mes riches habits ,
Noué négligemment , flottoit en longs replis :
Delphis parut : 6 jour ! jour heureux & funeſte !
Il quittoit les combats de la lutte & du ceſte.
Telle Phoebé répand un jour doux & tranquille:
Je le vis , je rougis ; interdite , immobile ,
Tout mon fang ſe troubla : l'éclat de ces beaux lieux ,
La pompe de ce jour n'attiroit plus mes yeux ;
Diſtraite , le coeur plein d'une image ſi chere ,
Je revins m'exiler ſous mon toit folitaire;
La fievre dans mon fang alluma ſes ardeurs ;
Mourante , je baignois ma couche de mes pleurs ;
Mes yeux s'obſcurciſſoient couverts d'un voile ſombre.
AVRIL II. Vol. 1777. σι
***Elle étoit prête à mourir de l'excès de
ſa paffion , quand elle apperçoit ſon a.
mant qui franchit le feuil de ſa porte ,&
s'avance vers elle. A. cette vue , elle palit,
elle friſſonne ; égarée , éperdue , elle
demeure froide; elie ne peut proférer
un feul mot. Son amant approche , l'oeil
timide & baiſſé :
Corinne , me dit-il , o ma chere Corinne !
if
Tu me cherchois ; mes voeux ont prévenu tes voeux :
Oui , j'atteſte l'Amour , j'en jure par ſes feux.
Cette nuit , m'égarant dans l'ombre & le filence ,
J'euſſe erré près des lieux qu'embellit ta préſence ;
Le front orné de pourpre , & d'un feuillage épais,
De ces lieux adorés j'euſſe imploré l'accès ;
Heureux de contempler l'aſyle où tu repoſes ,
Heureux de reſpirer ſur tes levres de roſes.
Que la voix d'un Amant perfuade fans peine !
Déjà ma raiſon cede au charme qui l'entraîne :
4
Mes bras demi-vaincus réſiſtent mollement ;
Et ma bouche s'entrouvre au baifer, d'un Amant.
Preſſe contre mon ſein, ſon ſein tremblant s'agite.
S
ز
A. Elle exprime tous les tranſports de l'amour
,&l'ivreſſe d'une paffion heureuſe ;
62 MERCURE DE FRANCE.
mais les tourmens fuccedent à fon bonheur.
On lui annonce qu'on a vu le lic
de fon amant paré de fleurs offertes par
une main étrangere. Elle ne doute plus
qu'il ne foit coupable. Déjà douze fois
le ſoleil s'eſt levé depuis qu'elle n'a vu
cet amant parjure. Elle acheve ſes imprécations
magiques , qu'elle termine par
ces quatre vers.
Phébé, Reine des nuits , retourne au ſein de l'onde
Ma voix n'enchaîne plus ta courſe vagabonde :
Vous qui ſuivez ſon char & qui formez ſa Cour ,
Aſtres , diſparaiſſez , & faites place au jour.
Telle eft la marche de cette Idylle , qui
a quelque choſe de l'intérêt d'un Drame ,
& où le Poëte Grec & fon Traducteur
ont réuni tous deux la grace avecla force.
Qu'on la compare aux Ouvrages de ce
genre que nous avons dans notre Langue
, & où des Ecrivains de beaucoup
d'eſprit ont voulu ſubſtituer à la peinture
des paffions , cette galanterie Françoiſe,
toujours froide, même lorſqu'elle
amuſe , parce qu'elle n'eſt jamais qu'un
jeu de l'imagination ; & qu'au lieu de la
nature, qui eft de tous les temps , elle ne
AVRIL II Vol. 1777. 63
repréſente que des conventions & des
modes.
Ce recueil offre pluſieurs Idylles d'un
genre différent , mais qui toutes ont quelque
choſe de piquant dans le deffein,
Telle eſt , par exemple , l'entretien de
Daphnis & d'une Bergere , ou le mariage
par rencontre. La vivacité du Dialogue ,
& l'ingénuité de la Bergere , qui , toutà-
la-fois timide & curieuſe , attire en
repouſſant cede en paroiſſant toujours fe
défendre ; & , par ſes queſtions même ,
trahit la foibleſſe ſecrette de ſon coeur :
tout concourt à faire de cette Idylle une
piece charmante.
Je citerai encore le mariage de Naïs ,
Idylle très-agréable. Le ſujet eſt uneBergere
diſputée par deux rivaux , & qui
doit être le prix du chant. A la tête de
l'Idylle , eſt une eſpece de Prologue fur
le contraſte des moeurs actuelles en a
mour , & de ces moeurs antiques des Ber
gers . Ce Prologue , qui eſt tout entier
du Traducteur , eſt d'une poéſie aimable
&facile.
Le Cyclope eſt d'un ton plus élevé.
C'eſt Polipheme amoureux de Galathée
, Nymphe de la mer. Aſſis fur un
rocher , il chante la Nymphe qu'il aime ,
;
1
64 MERCURE DE FRANCE.
& l'invite à ſortir du ſein des flots.
Tandis qu'il chante ,
. L'air s'agite & murmure ;
Un mouvement ſoudain a troublé la Nature.
Les vieux pins de l'Etna , de leurs fronts verdoyans ,
Courbent , avec lenteur , les rameaux ondoyans.
La mer , en un moment , a blanchi ſa ſurface ,
Et le flot fur le flot , croît , s'éleve & s'entaffe.
Polipheme , attentif à tous ces mouvemens ,
Croit , efpere déjà , (vaine erreur des Amans) ,
Que la courſe des vents , que la mer agitée ,
Vont ramener vers lui l'aimable Galathée.
Plein de trouble , il ſe leve , il palpite , il frémit ;
Il marche, ſous ſes pas l'Etna tremble & gémit.
Loin du bord il s'avance , il fend l'onde écumante ,
: Et ſemble , à chaque flot , demander ſon Amante.
Cette Idylle préſente l'idée d'un géant
terrible, adouci par les charmes de l'amour
, & qui mêle à l'expreſſion de ſa
tendreſſe , des images empruntées de
tous les objets champêtres qui l'environnent.
Elle a tout a- la-fois un caractere
doux & fauvage; & ces deux tons
de couleurs , ſont fondus enſemble avec
plus d'art & de goût , que peut- être
Ovide n'en a mis dans l'endroit de ſes
métaAVRIL
II. Vol. 1777. 65
métamorphofes , où il a imité ce même
morceau de Théocrite.
Toutes ces imitations en vers ſont
précédées d'une Epître , dont le ſujet
eft analogue à des poéſies de ce genre.
Elle est adreſſée à M. Thomas . L'Auteur
ſe propoſe de prouver que les
moeurs & les uſages , amenés par le
luxe , ſont contraires au véritable goût
des arts ; qu'il y a un terme juſqu'où
la nature peut être embellie ; mais qu'audelà
, elle perd ſon caractère , & que
tous les ornemens qu'on y ajoute , ne
ſervent plus alors qu'à la défigurer ;
qu'il faut donc ſe rapprocher de cette
nature qui , dans ſa ſimplicité même ,
a un charme ſecret qui intéreſſe , &
dont la vue a quelque choſe de plus
doux & de plus touchant que toutes
les beautés factices qu'on a cherché à
y ſubſtituer dans la ſociété comme dans
les arts. Pour développer cette verité
l'Auteur de l'Epître n'a point employé
des raiſonnemens métaphyſiques , qui
ne peuvent s'accorder avec le langage
de la poéſie : il a deſſiné & peint plufieurs
tableaux en contraſte les uns avec
les autres. Tous ces tableaux ſont agréa
bles , & le ſtyle général de l'Epître a
E
66 MERCURE DE FRANCE.
de la douceur , de la correction & de
l'élégance.
M. de Chabanon, dans les Idylles qu'il
aimitées en vers, ne s'eſt attaché qu'à
celles qui fe rapprochoient un peu plus
de notre goût , foit par les ſentimens,
foit par les tableaux. Il y a quelquefois
dans les anciens , des beautés qui nous
font étrangères. Elles tiennent le plus
fouvent à des détails de moeurs , que
nous aurions peine à pardonner , parce
que de toutes les Nations modernes ,
nous fommes peut-être celle qui fait le
moins fe tranſporter hors de ſes moeurs
&de ſes uſages. Le François qui lit , refſemble
affez au François qui voyage ;
il veut retrouver la France partout. Au
théâtre même , la plupart de nos Poëtes
ont été obligés de ſe conformer à cette
foibleſſe ou à ce beſoin ; &, en peignant
des moeurs étrangeres , ils les ont
rapprochées par des nuances adroites ,
des moeurs nationales. M. de Chabanon ,
dans, ſes Idylles en vers , a ſuivicesregles
de gofit ; il a adouci ou effacé les traits qui
auroient pu bleſſer notredélicateffe ; mais
pour fatisfaire en même temps ceux qui
veulent connoître Théocrite tel qu'il eſt ,
&ne peuvent le lire dans ſa propre Lan
AVRIL II. Vol. 1777, 67
gue, il en a donné une traduction exacte
enprofe.
Cette traduction , outre le mérite de
la fidélité , a celui de l'élégance & de
İ'harmonie. Elle paroît d'un bout à l'autre
écrite avec ſoin , à quelques négligences
près , qu'il eſt facile de corriger.
On y a blâmé auſſi quelques inverſions
un peu trop poëtiques , qui , peut-être,
font déplacées dans la profe , ou aux
quelles dumoins notre oreille n'eſt point
accoutumée. D'ailleurs , chaque Idylle
eſt enrichie de notes , qui tantôt fervent
à éclaircir le texte , tantôt expli
quent des uſages ou des proverbes auxquels
le Poëte fait alluſion. On y retrouve
auſſi tous les paſſages que Virgile
, Horace , Ovide & Tibulle , &
quelques Poëtes modernes ont imités
de Théocrite. Cette érudition , pleine de
goût , inſtruit à la fois& intéreſſe.
!!
L'Ouvrage entier eſt précédé d'uri
Efſſai ſur la poëſie paſtorale ,& les Poëtes
bucoliques de toutes les Nations. Théocrite
, Bion & Mofchus , chezles Grecs ;
Virgile , Pétrarque , Bocace , l'Auteur
de l'Aminte , & celui du Paftor-Fido ,
en Italie; parmi nous , Racan , Ségrais ,
&Mde Deshoulieres ; Fontenelle, qui
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
ne porta dans ce genre que la grace de
l'eſprit , ſans preſque jamais avoir celle
de la ſenſibilité ; & la Motte , qui fut
encore plus loin de Virgile dans ſes
Eclogues , que de la Fontaine dans ſes
Fables; qui prit des formes poëtiques
pour de la poëſie , & l'analyſe du ſentiment
pour le ſentiment même : enfin
Pope en Angleterre , & le célebre Geſner
en Allemagne , font appréciés & jugés
tour-a-tour dans cet Effai. L'Auteurdonne
pluſieurs raiſons auſſi ingénieuſes que
fines du goût que la plupart des Poëtes
Allemands ont pour le genre de
l'Idylle , & pour la deſcription des beautés
de la nature; goût qui s'introduit à
peine en France depuis quelques années
Nous invitons à lire ce chapitre dans
l'Ouvrage même.
On oſe réclamer ici fur le jugement
un peu ſévere que l'Auteur de l'Eſſai
a porté de Mde Deshoulieres. Elle a
mis , dans la plupart de ſes poéſies , un
fentiment doux & tendre , qui ſemble
demander grace pour le peu de variété
de ſes idées; & cette eſpece de molleſſe
qu'on lui reproche , eſt un charme de
plus dans les genres où l'ame ſemble
abandonnée à elle - même , & où le
AVRIL II. Vol. 1777. 69
Poëte paroît n'écrire que pour foi , ſans
ſe douter qu'il ait des témoins qui l'obfervent&
qui l'écoutent. Rouſſeau , qui
lui avoit déjà fait ce reproche , & qui ,
dans ſes belles Odes, mérite notre ad.
miration à tant d'égards , ſemble rechercher
, dans tous ſes Ouvrages , une perfection
trop laborieuſe : il jugea plus
Mde Deshoulieres d'après le caractere
de ſon eſprit , que d'après les regles générales
du goût. Car preſque tous les
jugemens fur les autres, font un retour
fecret fur nous- mêmes.
A l'égard du jugement porté par l'Auteur
de l'Eſſai ſur la ſeule Eclogue que
Rouſſeau lui-même ait compoſée , nous
oſons être entierement de ſon avis
quoique quelques perſonnes de goût
ſemblent être d'un avis contraire. Il eſt
vrai que les vers en font trés-bien faits ;
mais ils ont tant de correction , qu'ils
manquent de douceur &degrace: toutes
les images font champêtres , & le ton
de l'Eclogue ne l'eſt pas. Rouſſeau , dans
cet Ouvrage , a preſque tout emprunté
de Virgile , excepté ſon ame & fon efprit,
Il reſſemble à ces Acteurs que nous
voyons quelquefois ſur nos théâtres ,
qui , dans des Paftorales , prennent des
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
habits de Bergers ; mais dont les attitudes
, la phyſionomie & les regards
décelent trop que c'eſt un rôle étranger
qu'ilsjouent.
Nous avons indiqué la plupart des
objets compris dans ce volume intéreſfant,
Ila de quoi plaire aux gens de
lettres , aux gens du monde, s'ils veulent
bien ne pas tout rapporter aux moeurs
de la ſociété où ils vivent; & les Amateurs
de l'antiquité , dont l'état eſt de
voyager ſans ceſſe hors de leur pays &
de leur fiecle , pourront encore trouver
à s'y inſtruire. Nous croyons que c'eſt
un des Ouvrages de littérature les plus
eſtimables dans ſon genre qui aient paru
depuis quelques années. }
Précis de l'Histoire Universelle , avec
des réflexions ; par M. l'Abbé Berardier
de Batant, ancien Profeſſeur d'éloquence
en l'Univerſité de Paris ;
nouvelle édition , corrigée & augmentée.
A Paris , chez Berton , libraire
, rue Saint-Victor , vis-à-vis le Séminaire
Saint-Nicolas.
L'étude de l'Hiſtoire ſeroit bien vaine
ſi le fruit qu'on ſe propoſe d'en tirer ,
AVRILII. Vol. 1777. 7
fe bornoit à retenir une ſuite de faits
mémorables & d'époques certaines. Un
intérêt plus ſérieux & mieux raifonné , a
de tout temps déterminé les hommes à
conſidérer avec attention l'admirable tableau
que leur préſente cette Reine des
ſciences , ainſi nommée , non-feulement
parce qu'elle eſt la ſcience propre des
Rois , mais encore parce qu'elle eſt également
utile aux Philofophes , en fourniſſant
des exemples à la morale auffi
bien qu'à la politique. Auſſi voit- on les
Princes , & tous ceux qui gouvernent
les Empires , chercher dans l'hiſtoire des
regles de conduite, lorſqu'ils ſe trouvent
dans des conjonctures embarraſſantes ,
ou des lumieres pour pouvoir pénétrer
dans l'avenir , lorſqu'ils craignent dene
pas réuſſir dans l'exécution de leurs defſeins.
On voit également les Sages puifer
dans la même ſource, les exemples fur
leſquels ils fondent leurs préceptes , afin
d'attacher les hommes à la vertu par l'ef.
poir certain d'une glorieuſe récompenfe,
ou de les détourner du viceparlacrainte
des malheurs qui en font inſéparables.
C'eſt l'hiſtoire enfin qui , formant dans
tous ceux qui la cultivent , une expérience
anticipée , donne à leur raiſonunemas
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
turité qui dévance l'âge , les met à l'abri
de toute ſurpriſe dans les événemens
imprévus , affermit leur courage , étend
leurs vues , & leur fait regarder d'un
oeil tranquille la fluctuation des choſes
humaines ,& l'alternative continuelle des
proſpérités &des revers. L'hiſtoire peut
encore être regardée comme un tribunal
redoutable où le vice , long-temps impuni
ou même triomphant, eſt enfin dégradé
de cette élévation qu'il avoit uſurpée
,& livré pour toujours au mépris des
races futures: où la vertu opprimée &
malheureuſe , reçoit auſſi le juſte tribut
qui lui eſt dû , l'amour & l'admiration
des fiecles à venir.
Mais , quelque grands que foient ces
avantages , il en eſt encore un auquel on
penſe peu , & qui eſt cependant d'un ordre
ſi ſupérieur , que fans lui les autres
ne font rien, ou ſe réduiſent à très- peu
de choſe; c'eſt celui de nous convaincre
intimement que Dieu gouverne tous ſes
Ouvrages avec une autorité abſolue , de
nous découvrir les refforts principaux
que ſa profonde ſageſſe met en oeuvre
pour donner le branle à toutes les affaires
, & de nous apprendre quel eſt le but
auquel tendent les grands événemens , &
AVRIL II. Vol. 1777. 73
les révolutions ſurprenantes qui arrivent
dans le monde.
En vain l'homme ſéduit par ſon orgueil
, s'imagine - t - il être le maître des
événemens dans lesquels il intervient ,
En vain ſe flatte - il que ſa prudence
lui a fait choiſir les moyens les plus
convenables aſſortis à ſes deſſeins , &
que c'eſt à ſon habileté à manier les
eſprits , qu'il doit l'avantage du ſuccès.
Il ne peut pas ſe diſſimuler , s'il
eſt de bonne foi , que rarement ſes
vues ſont pleinement remplies , & que fi
elles le font , la docilité de ceux avec
qui il a eu à traiter, a été moins l'effet
de ſa ſupériorité ſur eux , que celui des
circonſtances où ils ſe ſont trouvés : il
doit auſſi avouer que ces circonſtances
font rarement ſon ouvrage, & qu'il n'a
ſouvent d'autre mérite , que celui de les
mettre à profit.
Ainfi , quelque libre que l'homme ſoit
dans ſes penſées & ſes actions , il reſte
toujours dans une entiere dépendance
de celui qui diſpoſe des circonſtances
ſelon ſes deſſeins éternels , qui donne ,
comme il lui plaît , la ſageſſe & le courage
aux uns & les refuſe aux autres , &
qui lâche la bride aux paffions ou les
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
retient à ſon gré. Or , la philofophie
Chrétienne nous enſeigne que c'eſt à
Dieu feul que ce pouvoir appartient.
C'eſt lui qui, fans bleſſer cette liberté
eſſentielle à toute créature raiſonnable ,
la fait ſervir à l'exécution de ſes desfeins.
Ce que nous diſons en général ,& que
chacun de nous peut éprouver en particulier
, devient d'une évidence palpable
dans la formation , la décadence & la
chûte des états. C'eſt-là qu'avec un peu
d'attention , on reconnoît que ces révolutions
qui nous frappent fr vivement ,
ont leur premiere origine dans des événemens
qui ne dépendent en aucune
maniere des hommes. La naiſſance &
la mort des Princes , leur poſtérité plus
ou moins nombreuſe, la perte ou le gain
des grandes batailles , font les premiers
moyens que Dieu emploie pour changer
la face de la terre , faire fuccéder les
Empires les uns aux autres , élever &
renverſer les Royaumes. Le fruit principal
que nous devons retirer de l'hiſtoire ,
doit donc êtrede nous faire remonterjufqu'à
cette main ſupérieure qui conduit
ces grands événemens,& qui les fait fervir
toujours à l'exécution de ſesdeſſeins.
AVRIL II. Vol. 1777. 75
مد
,, Je regarde donc l'étude de l'hiſtoi-
,,re , (dit M. le Chancelier d'Agueſſeau ,
tome premier de ſes Oeuvres) comme
l'étude de la Providence , où l'on voit
,, que Dieu ſe joue des fceptres & des
„ Couronnes ; qu'il abaiſſe l'un , qu'il
,, éleve l'autre , & qu'il tient dans ſa
main , comme parle l'écriture , cette
,, coupe mystérieuſe , pleine du vin de
,,ſa fureur , dont il faut que tous les
,, pécheurs de la terre boivent à leur
,, tour ...... Si Dieu ne parle pas tou
,, jours , ajoute cet illuſtre Magiftrat ,
,, il agit toujours en Dieu. Sa conduite
,, peut être plus ou moins manifeſtée
,, au dehors ; mais au fond , elle eſt tou-
,,jours la même; elle ſe montre par-tout
,, à quiconque a des yeux pour la recon-
,,noître; & comme la contemplation des
,,chofes naturelles nous éleve , par de-
,,grés , juſqu'à lapremiere cauſe phyſique
„qui influe en tout , & fans laquelletous
„les autres êtres ſont ſtériles & impuif-
,, fans; ainſi l'étude des événemens hu-
,,mains nous ramene à la premiere cauſe
,,morale de tout ce qui arrive parmi les
,,hommes : enforte que ceux qui ne
,,trouvent pas Dieu dans l'hiſtoire , &
,,qui ne liſent pas ſa grandeur , ſa puif-
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
,, ſance, ſa juſtice dans les caracteres é-
,, clatans qu'elle en trace à des yeux éclai
,, rés , font auſſi inexcuſables que ceux
,, dont parle S. Paul , qui , à la vue de
,,l'univers , de l'ordre , du concert & de
,, la proportion de toutes ſes parties ,
,, s'arrêteroient à la créature , ſans remonter
au Créateur.
C'eſt ainſi , dit-il à ſes enfans , que
,, l'étude de l'hiſtoire , fondée ſur les
„ principes de la vraie philoſophie , c'eſt-
,, à -dire , de la Religion, nourrit la vertu ,
,, éleve l'homme au - deſſus des chofes de
,, la terre , au-deſſus de lui-même , lui in-
,, ſpire le mépris de la fortune , fortifie
,, ſon courage , le rend capable des plus
,,grandes réſolutions , & le remplit en-
,, fin de cette magnanimité ſolide & vé.
,, ritable , qui fait non - ſeulement le Hé-
,, ros , mais le Héros Chrétien ".
Peut-on ne pas regretter , en admirant
la nobleſſe du pinceau avec laquelle ce
grand Magiſtrat a tracé les avantages
de l'hiſtoire , qu'il n'ait pas pu conſacrer
une partie de fon loiſir à nous donner
l'hiſtoire de ſa Nation. On l'auroit vu
bientôt affis à côté des Thucidides &des
Tacites , comme il l'a été dans le Sanc
tuaire des loix à côté des Licurgue &
AVRIL II. Vol. 1777. 77
des Solon. Il a laiſſé du moins un Ouvrage
bien propre à adoucir , à cet
égard , les regrets du public. C'eſt la
vie de fon pere , qu'il avoit compoſée
pour l'inſtruction de ſes enfans , &
qui a toujours été regardée comme un
chef d'oeuvre d'éloquence & de ſentiment
, par tous ceux qui ont eu le bonheur
de la lire. Dans un' fiecle où l'on
a oſé foutenir que la Religion Chrétienne
n'étoit propre qu'à rendre l'homme
iſolé , pufillanime & indifférent pour
les intérêts de ſa Nation , en lui infpirant
de vaines terreurs , ou en le détachant
trop de toutes les choſes d'ici-bas ,
c'eſt venger cette même Religion contre
tous ceux qui la calomnient , & contribuer
au bonheur de la ſociété , que de
mettre au jour la vie (*) de ces hommes
rares qui ont ſou concilier , comme
le pere de M. le Chancelier d'Agueſſeau ,
le reſpect pour la Religion , & la pratique
des devoirs auſteres qu'elle pref-
(*) Cent volumes de Sermons , diſoit le fameux Bayle, ne
valent pas cette vie là (en parlant de celle deM. Pascal&
font beaucoup moins capables de désarmer les Impies. L'humilité
& la dévotion extraordinaire de M. Pascal , mortifient
plus les libertins , que fi on lachoit sur eux une douzaine
de Miffionnaires.
78 MERCURE DE FRANCE.
crit , avec tous les talens fublimes & tou
tes les vertus patriotiques que le monde
révere. Citoyen zélé , ſujet fidele , pere
tendre , ami des malheureux , magiftrat
incorruptible , habile jurifconfulte
& homme d'Etat , le pere de M. le
Chancelier d'Agueſſeau avoit fçu réunir
toutes ces qualités au plus haut degré ,
& les mettre ſous la ſauve-garde d'une
piété tendre & éclairée qui ne ſe démen
tit jamais. Deſpréaux, ce juſte apprécia
teur du mérite , le dépeignit d'un feul
trait , en diſant de lui d'un ton preſque
chagrin : C'est une vertu qui désespere
l'humanité. D'après cette idée , ſi bien
juſtifiée par toutes les actions de la vie de
ce Magiſtrat , pourroit-on ne pas defirer
ardemment la publication d'un Ouvrage
où elles ſe trouvent conſignées ? T
Telle eſt la deſtinée des perſonnes
conſtituées en dignité. Leurs exemples
trouvent toujours des imitateurs , &
leurs moeurs forment bientôt les moeurs
publiques. Ainsi , l'hiſtoire qui nous les
tranſmet , & qui n'eſt autre choſe que
la morale miſe en action , devient la
meilleure de toutes les Ecoles .
C'eſt ſous ce point de vue que M.
I'A. B. confidere l'hiſtoire des Empires&
AVRIL II. Vol. 1777 79
des grands hommes. Mais , pour en pro.
fiter, dit le judicieux Abréviateur , il
faut de l'ordre & de la méthode dans la
lecture. L'hiſtoire eſt un vaſte tableau :
pour juger de ſon prix , l'oeil doit faifir
fon ordonnance : c'eſt une riche architecture
; il ne ſuffit pas d'examiner un
portique , un périſtile , une galerie , il
faut en découvrir l'enſemble & les rapports
: c'eſt une excellente Tragédie ; vous
aſſiſtez au dénouement , ſans en avoir
ſuivi l'action & l'intrigue ; vous en rapportez
quelques vers , quelques épifodes;
c'eſt aſſez pour vous faire applaudir
dans nos cercles brillans , mais non pas
pour vous faire porter de la piece un jugement
équitable.
Pour prévenir ces inconvéniens , l'Auteur
du Précis enſeigne qu'il faut commencer
par ſe faire un plan général &
raccourci de l'hiſtoire du monde entier.
Lorſque, d'un coup-d'oeil , on en faifiroit
l'enchaînement depuis la création jufqu'au
Meſſie , & de- là juſqu'à nos jours ,
feroit aifé de mettre de l'ordre dans les
connoiſſances de détail. Ce feroit un
waſte répertoire , où viendroient naturellement
s'enchaſſer les hiſtoires particu
lieres des Empires , des Provinces , des
80 MERCURE DE FRANCE.
grands hommes : plus de défordre , plüs
de confufion à craindre : un fait en ameneroit
un autre ; & l'eſprit , preſque
ſans effort , verroit la liaiſon des événemens
, les intérêts de ceux qui agiſſent ,
les effets & les vices de leur conduite.
Ainſi les caracteres , dans la main de
l'Imprimeur , viennent prendre leurs places
, & par leur union , forment un tout
auſſi utile qu'ingénieux.
M. Boſſuet ſentit autrefois la juſteſſe
de cette idée , & ce fut le plan qu'il
ſuivit pour former le coeur & l'eſprit du
Prince , qui ſembloit devoir être un jour
la gloire & le bonheur des François.
Dans cette vue , il ſe propoſa de renformer
dans les bornes d'un difcours
'hiſtoire du monde : il l'eût exécuté,
ſi ſa vie eût été auſſi longue que ſon
génie étoit vaſte. La mort nous a ravi
une partie de ce bel Ouvrage. L'Auteur
Précis , content de ſuivre les traces
de ce grand homme , s'eſt propoſé ſeulement
de faciliter la connoiſſance de
P'hiſtoire , & de placer , pour ainſi dire ,
fous un ſeul point de vue, le grand
ſpectacle de l'univers. Son ouvrage ,
par le choix des événemens , & par les
réflexions judicieuſes qui les accompagnent,
AVRIL II. Vol. 1777. 81
gnent , peut fervir d'introduction & guider
les pas de ceux qui ſe livrent à cette
étude, ſi néceſſaire & fi agréable. Ignorer
ce qui s'eſt fait avant nous , dit Cicéron
, c'eſt être toujours enfant. Qu'est-ce,
en effet , que la durée de l'homme , ſi le
fouvenir des chofſes pafſſées n'unit point
ſa vie avec les temps qui l'ont précédée ?
Au reſte , l'Auteur du Précis n'a nullement
prétendu , en indiquant les faits
de la maniere la plus fuccinte , diſpenſer
le Lecteur du ſoin d'aller puiſer dans les
ſources , ou du moins de conſulter les
grands Ouvrages hiſtoriques que nous
poſſédons. Il a plutôt cherché à fournir
à ceux qui s'étoient livrés à une longue
étude , une eſquiſſe propre à leur rappeler
en un inſtant tout ce qu'ils ont
appris . C'eſt ainſi que ſon Ouvrage eſt
également utile à ceux qui commencent
cette étude , & à ceux qui y ont déjà
fait des progrès.
Cathéchisme Philofophique , ou Recueil
d'Obſervations propres à défendre la
Religion Chrétienne contre ſes ennemis
, par M. l'Abbé Flexier de Reval.
A Paris , chez Berton , Libraire , rue
Saint - Victor.
F
MERCURE DE FRANCE.
1
Les grands Catéchiſmes que nous pofſédons
, ont été publiés dans des époques
où l'eſprit d'indépendance & de
contention n'avoient point encore cherché
à ébranler les principes lumineux qui
ont conduitnos peres à laReligion Chrétienne.
Les attaques étoient alors trop
obfcures & trop iſolées , pour oſer leur
donner de la célébrité par des réfutations
volumineuſes : mais le ſiecle où
nous vivons , exige qu'on inſiſte ſur les
preuves victorieuſes de la vérité de notre
Religion , & qu'on les rende familieres
&afforties à tous les eſprits. Tel eſt le
but que s'eſt propoſé & qu'a fi bien rempli
P'Auteur du Catéchifme, ſi juſtement
appelé Philofophique. En effet , la
vraie philofophie mene à la Religion ,
parce qu'elle ſeule eſt en état de bien
apprécier l'aſſemblage de toutes les preuves
qui établiſſent la néceſſité de la ré.
vélation, la vérité des Livres ſaints , la
ſainteté des dogmes , & la pureté de
la morale Chrétienne. Notre Catéchifte
a ſu réunir avec un choixjudicieux , toutes
ces différentes preuves , & en a formé
comme un corps de lumiere capable de
diffiper tous les nuages . Abſurdités inconcevables
de l'Athéiſme , détruites de
AVRIL II. Vol. 1777. 83
fond en comble par l'admirable concert
des preuves de l'exiſtence d'un être Suprême
; ſpiritualité , immortalité , &
liberté de l'ame , démontrées avec l'éloquence
d'un Orateur Philoſophe ; les
rapports de nos eſprits avec Dieu , rendus
auſſi ſenſibles que ceux des corps
entr'eux ; bornes & infuffiſance de la
raiſon humaine , qui ſervent à nousmontrer
la certitude de la révélation divine ;
caracteres éclatans qui diftinguent cette
révélation , & qui la mettent ſi fort audeſſus
des doctrines des meilleurs Philoſophes
de l'antiquité ; multitude de Prophéties
qui ont annoncé , dans le plus
grand détail , les différens caracteres du
Meſſie ,& qui ont été vérifiées & accomplies
ſenſiblement dans la perſonne de
Jeſus-Chrift: Prophéties ſi bien circonftanciées
, qu'elles ſemblent plutôt des
hiſtoires que des prédictions ; vérité des
miracles rapportés dans les livres de
l'ancien & du nouveau Teſtament ,
avoués par les Juifs & par les Payens ,
&d'un caractere au-deſſus de tout foup .
çon d'impoſture ; témoignage unanime ,
conſtant & invariable , que les Apôtres
ont rendu à la Religion de Jeſus-Chrift
lequel témoignage eſt revêtu de toutes
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
les preuves que l'on peut exiger de témoins
également inſtruits & irréprochables;
miracles nombreux opérés par les
Apôtres même , qu'on ne peut comparer
aux faux prodiges des impoſteurs , qu'en
renonçant à la bonne foi & à une ſaine
logique ; courage & patience ſurhumaine
des Diſciples de Jeſus- Chriſt au milieu
des tourmens les plus affreux ; progrès
étonnant & rapide de l'Evangile dans
tous les pays du monde , fans le ſecours
d'aucun appui humain , au milieu des
plus ſanglantes perſécutions , & d'une
conſpiration générale pour l'étouffer dès
ſa naiſſance. La vengeance terrible que
la Juſtice divine a fait éclater ſur lepeu .
ple Juifen punition de fon incrédulite &
defon attentat contre la perſonne du fils
de Dieu , par l'affreuſe deſtruction & la
déſolation de la ville & du temple de Jérufalem
, & le prodige toujours ſubſiftantde
ſa conſervation parmi les différentes
Nations où il eſt répandu , fans
jamais s'être confondu , durant une lon.
gue ſuite de fiecles , avec aucun peuple,
& ſans s'être départi de ſon attachement
inviolable à la Loi de Moyfe , à ſes Prophêtes
, à ſes Livres ſacrés , à l'eſpérance
d'un Meſſie qu'il attend encore vaineAVRIL
II. Vol. 1777. 85
ment , quoique les termes fixés pour le
temps de ſa venue foient tous écoulés
depuis long-temps. Dans un ſpectacle
ſi ſingulier , expoſé aux yeux de toute la
terre , peut - on ne pas reconnoître un
effet admirable de la divine Providence ,
qui , en faiſant éclater ſa juſte colere fur
ce peuple incrédule , veut néanmoins
qu'il ſubſiſte perſévéramment , non - ſeulement
pour qu'il foit un témoin perpétuel
&non ſuſpect des anciennes Prophéties
qui ont précédé de pluſieurs fiecles
la venuedu Libérateur , mais encore ,
comme la Religion nous l'apprend , afin
de ſignaler un jour envers lui ſa grande
miféricorde , en lui ôtant le voile épais
qu'il a ſur les yeux , & en lui faiſant reconnoître
& adorer , avec les ſentimens
d'une foi vive & du repentir le plus
amer , ce même Jeſus de Nazareth que
ſes peres ont crucifié , & qu'il blafpheme
encore lui - même: l'accompliſſement
palpable des deux grands événemens
clairement prédits par les Prophètes , qui
ont annoncé,en premier lieu , comme une
des ſuites les plus remarquables de la venue
du Meſſie , que les Nations , jufqu'alors
plongées dans l'idolâtrie , croiroient
en lui , adoreroient le ſeul vrai
F3
86 MERCURE DE FRANCE .
Dieu , & renonceroient à leurs fauffes
Divinités ; en ſecond lieu , que les Juifs
qui faisoient profeſſion d'attendre le
Meſſie, le rejetteroient , & feroient en
conféquence rejetés de Dieu. Ces deux
événemens , avant qu'ils arrivaſſent
étoient , contre toute apparence ; & les
ennemis des Livres ſaints qui renferment
ces Prophéties , font forcés de les voir
aujourd'hui accomplis , comme les Prophêtes
les ont prédits tant de ſiecles au
paravant. Le Catéchiſte Philoſophe , joint
àtoutes ces preuves ſi victorieuſes , celles
quefourniſſent encore la ſaintetéde la Religion
Chrétienne, la fublimité de ſes
dogmes, la pureté de ſes préceptes , la conformité
de ſes promeſſes aux vrais beſoins
de l'homme , & ce caractere admirable
qui ne ſemble avoir d'autre objet que la
félicité d'une autre vie , & qui fait encore
notre bonheur dans celle- ci.
Il inſiſte pareillement ſur ladurée conftante
de l'Egliſe Chrétienne & Catholiquedepuis
dix - huit ſiecles , ſans qu'on
puiſſe lui imputer , avec fondement , la
moindre variation dans ſa croyance ,
nonobſtant les héréſies , les ſchifmes ,
les ſcandales qui n'ont jamais ceſſé de
l'attaquer au- dehors & au - dedans , &
1
AVRIL II. Vol. 1777. 87
malgré tous les efforts des Puiſſances de
l'enfer. L'héréſie d'Arius avoit inondé
"
a
"
"
le monde , comme l'obſerve ſi bien le
Catéchiſte : à peine en reſte-t-il aujourd'hui
quelques débris dans un coin de
la Transilvanie. Toutes les héréſies ont
• eu le même ſort; les plus puiſſantes
ont eu une chûte plus rapide que les
autres : celles qui exiſtent aujourd'hui
ne feront pas plus heureuſes. Voyez ,
dit Saint Jean- Chryſoſtôme , le temple
de Jérusalem : Dieu l'a détruit ; les
hommes ont - ils pu jamais le rebâtir ?
Voyez l'Egliſe Chrétienne: Dieu l'a
bâtie ; les hommes conjurés contre
elle , ont - ils réuſſi à la détruire ? Ce
▸ que Dieu renverſe , perſonne ne le relevera
jamais ; & perſonne ne renverſera
ce que Dieu a édifié : l'erreur peut
ſubſiſter& ſe propager durant quelque
temps , ſe montrer même avecune efpece
de triomphe ; mais les droits de la
vérité ſont impreſcriptibles. Sa durée
eſt meſurée ſur celle des années éternelles.
Ce moment que l'erreur lui
enleve , n'eſt qu'un point qui diſparoit
dans l'immenſité des ſiecles".
19
"
"
Nous voudrions pouvoir mettre ſous
les yeux du Lecteur pluſieurs extraits de
F 4
88 MERCURE DE FRANCE.
ceCatéchiſme , qui ſeul fournira aux fideles
, toutes les armes ſpirituelles dont ils
ont beſoin pour repouſſer les attaques des
ennemis de la Religion Chrétienne. Les
Lecteurs de tout âge y trouveront des
inſtructions ſolides , & même une érudition
variée qui intéreſſe& qui attache.
Quant aux excurſions qu'on a cru devoir
faire par rapport aux diſputes théologiques
, nous nous en tenons aux ſages
réflexions du Catéchiſte : „ Le caractere
de ces diſputes , dit-il , parmi les Théologiens
ſages , eſt , 10. de n'embraſſer
» jamais des matieres décidées ſur lef-
» quelles l'écriture ou l'Egliſe ont porté
"
".
"
un Jugement ; & tandis que les Philoſophes
ne s'accordent ſur rien , pas
même ſur l'exiſtence de Dieu , comme
nous l'avons montré pluſieurs fois , les
» Théologiens ſont d'accord ſur tout ce
. qui importe à la Religion : in neceffariis
unitas. 20. D'uſer d'une liberté
éclairée dans des chofes vraiment dou-
>> teuſes ; de n'affecter ni la fingularité, ni
l'audace , & de donner comme incer-
"
20
tain ce qui l'eſt effectivement : in dubiis
» libertas. 30. De conſerver inviolable .
» ment la charité ,& de ne jamais aigrir
les coeurs en faveur d'une opinion : in
AVRIL II. Vol. 1777. 89
ود
omnibus caritas " . Qu'on faſſe une juſte
application de ces principes , & nous
jouirons d'une paix folide & durable.
Histoire de Lorraine , par M. l'Abbé
Bexon , tom. I , in- 8°. A Paris , chez
Valade; à Nancy , chez Babin , &
les principaux Libraires.
Cet Ouvrage , annoncé déjà depuis
quelque temps , paroît répondre au defir
& à l'attente du public. L'hiſtoire de
Lorraine , toute intéreſſante qu'elle eſt ,
n'avoit point encore été traitée de ma.
niere à s'attirer des Lecteurs : celle - ci
attache & plaît en même- temps . Une
louange non équivoque pour un Ouvrage
, eſt celle qu'on peut tirer de luimême
en le citant : voyez le début d'un
grand tableau des premiers temps &
des premiers peuples du pays .
ود
ود
" Cette terre où nous vivons aujourd'hui
, (mais elle avoit alors un autre
aſpect ) fut habitée par les Belges les
,, plus fiers d'entre les Gaulois. Un fol ,
,, que la main de l'homme n'avoit en.
ود
ود
core ouvert qu'en quelques endroits ,
ſe couvroit preſque par-tout de vaſtes
,, forêts , à travers leſquelles couloient ,
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
,, s'étendoient des rivieres , dont rien
,, n'arrêtoit , ne précipitoit le cours. Sur
,, ces bords où l'homme & la nature
"
ود
ود
"
و د
و د
,
étoient libres ; ſous un ciel plus froid ,
,, chargé de plus d'humidité , voilé par
un ombrage éternel , erroient , ſe fixoient
les peuplades des Gaulois mêlées
avec les troupes des Germains...
Soit que la nature du climat ne fûc
,, point encore aſſez uniforme , ſoit que
le commerce & les arts n'euſſent pas
,, encore réuni aſſez d'intérêts pour
former un grand corps de Nation
les peuples de la Belgique , diviſés par
,, cantons & par peuplades , voiſines encorede
la fimplicité de l'état Sauvage,
n'avoient pu s'aſſembler &s'unir pour
,, compoſer un Etat; & nous n'apprenons
leurs différens noms qu'à meſure que
les Romains les eurent ſucceſſivement
à combattre. César étoit entré dans
les Gaules . L'orient & le midi ſubju.
gués , Rome portoit aux bornes du
couchant ſa grandeur & fon orgueil .
Il falloit que touts'abaiſſat devant elle ,
& que tout peuple fût ſon eſclave.
Tel fut fon génie , que l'on admire ;
tel fut fon afcendant, que l'humanité
"
و د
و د
و د
"
"
و د
و د
رد
ود
ود
ود
" déteſte. Les Empires étoient briſés ,
AVRIL II. Vol. 1777. 91
"
"
les Rois abattus à ſes pieds : il lui
reſtoit à venir troubler ces plages
où regnoit la nature paiſible & folitaire.
Ces forêts profondes , ces rives
d'un océan inconnu , une terre qui
,, n'avoit vu encore que ſes propres en-
"
"
ود fans , s'étonnerent&s'émurent , quand
,, l'aigle Romaine parut fur cet horifon
,, ſauvage , à ſon extrêmité ſeptentrio
,, nale , &c. "
M. L. B. fuit & remplit le plan qu'il
s'eſt propofé : trois Diſcours renferment ,
dans une expoſition rapide , mille ans de
révolutions . Les Belges conquis par les
Romains ; ces maîtres du monde entrainés
à leur tour par le torrent des barbares
; l'Auſtraſie formée au fixieme ſiecle ,
& des débris de ce Royaume , la Lorraine
naiſſante au dixieme , forment l'introduction
de ſon hiſtoire. M. L. B. y
renferme non - feulement les événemens
dont la ſuite amene à la formation de
l'Etat , & aux premiers regnes des Ducs
de Lorraine ; mais il parcourt encore tous
les reſtes d'antiquités qu'on remarque
dans le pays ;&, fur cet objet curieux , fes
recherches étendues paroiſſent ne laiffer
rien à defirer. C'eſt avec fierté qu'il trace
les premiers traits de ce grand tableau.
92
MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
"
"
ود
ود
,, Les Gaules , dit-il , vont ne plus offrir
qu'invaſions & ravages de barbares.
Les traces de la Majeſté Romaine s'ef-
,, facent; ces caracteres de grandeur que
,, portoient en tout les entrepriſes des
Maîtres du monde , leurs ouvrages&
leur génie diſparoiſſent: il n'eſt plus
" de Romains. Mais leurs monumens
confervent encore ſous les ruines l'empreinte
de la grandeur de leur ame ,
&d'une nature ſupérieure à celle des
hommes de notre âge. Ils comman.
doient à la nature. Les monts & les
, abymes s'applanifſoient en routes percées
à traversde vaſtes pays ,juſqu'aux
bords de l'océan. Leurs édifices majestueux
, ſembloient impoſer à la terre un
,, reſpect éternel pour les hommes qui
"
ود
ود
ود
ود
و د
les avoient habités. Les pays dont
,, nous écrivons l'hiſtoire , offrent en-
,, core ici puſieurs endroits de ces ma.
gnifiques ruines , & c . " Suivant de
riches détails , auxquels il faut joindre
ceux qu'on lit aux articles le Pois &
Bugnon , M. L. B. ranime les cendres de
cette antiquité , par une ſenſibilité vive &
touchante. En rapportant les infſcriptions
Romaines trouvées à Metz : „ De deux
,, infcriptions Grecques , dit-il , l'une eſt
AVRIL II. Vol. 1777. 93
"
"
"

"
"
aux mânes d'Apollonius , Médecin
Méthodique ; dans l'autre , eſt ce Kaïre
fréquent ſur les tombeaux des Grecs ,
ce triſte & long adieu qu'on ſe dit à
la mort , dans l'eſpérance de ſe revoir
dans une plus heureuſe vie; c'eſt un
fils qui le dit à ſa mere : Meter Kaire.
Un autel auxDivinités Mira ou Maira ,
nom celtique des Nymphes , Driades ,
Pomones , Déités Meres ou Nourricieres
, qu'on voit repréſentées avec la
corne d'abondance & des amas de
fruits : (in honor. Dom. Div. Dis Mairabus.
Vicani Vici Pacis. ) Preſque
„ toutes les pierres ſépulcrales portent
„ en relief une , ou plus ſouvent deux
„ figures , l'époux & l'épouse. On leur
" voit à la main gauche le coffret où ,
ſuivant le rite des Celtes , qui paroît
„ adopté par les Romains dans les Gau-
"
"
"
les , on mettoit ce que l'on croyoit
„ néceſſaire aux morts pour leur paſſage
dans l'autre vie. La piété des anciens
& leur tendreſſe dans leurs infcriptions
funéraires , font remarquables&
touchantes : c'eſt un époux qui ſe pré-
„ pare la ſépulture à côté des cendres de
„ fon épouſe. L'Et fibi viva , vivo , ſont
des formules fréquentes ſur leurs tom-
"
94 MERCURE DE FRANCE.
1
,, beaux: (D. M. Caniani Jullini Maxi-
» miola conj. & fibi viva ponend. C. ) Ce
ود
font des parens infortunés qui gémif-
,, ſent ſur l'urne d'une fille enlevée à la
,, fleur de l'âge : (D. M. Orestillæ Ful.
ود
Dorcadi filiæ dulciffimæ Ful. Spurina
» & Statilia parentes infeliciffimi. Vix.
,, ann. XIV.) Telles font les plus inté-
,, reſſantes de ces inſcriptions recueillies
,, par Meuriſſe & Gruter ".
"
En parlant d'Antoine le Pois, Médecin
Lorrain , & docte Antiquaire , dont on
a un Livre eſtimé ſur les médailles Ro
maines & les gravures antiques : Le
„ Pois , dit- il , eſt infiniment louable
,, d'avoir cultivé cette belle partie , trop
,, négligée parmi nous. Les veſtiges de
„ cette Majefté Romaine , empreinte en-
, core en pluſieurs lieux de la terre que
,, nous habitons , vont s'évanouir , & la
» génération prochaine va nous repro-
,, cher d'avoir laiſſépérirentre nos mains
,, lesderniers reſtes de l'antiquité , & ces
» précieux monumens d'un peuple qui
,, fit l'honneur du monde ". Et en terminant
cet article : ,, Tels font les lieux
» que les Romains paroiſſent avoir ha-
>> bités dans la Province , & où il reſte
>> de leurs veſtiges. Nous ne doutons pas
AVRIL II. Vol. 1777. 95
"
"
"
"
ود
que pluſieurs perſonnes ne nous fachent
gré de les avoir ici raſſemblés.
C'étoit ranimer les cendres du docte
le Pois. Lui même il fit ſes plaiſirs de
cette belle antiquité , & travailla à ce
„ qu'elle ne pérît pas tout entiere. Sou-
, vent aſſis dans ſes ruines, il ſentit s'en
élever l'enthouſiaſme , & fut ſaiſi du
, génie qu'on croit voiry errer encore".
Les regnes des Ducs de Lorraine , ces
Princes ſi fameux par leur valeur & leur
bonté , préſentés , finon avec une ſuite
d'événemens que les lacunes des annales
ne permettent pas de ſuivre dans une
haute antiquité , le ſont du moins toujours
avec patriotiſme. Un ſtyle auquel
l'âge& legoût donneront ſans doute plus
de correction & d'égalité , eſt quelquefois
plein d'énergie : ,, C'étoit une des
anciennes prérogatives de la Couronne,
,, que les Ducs de Lorraine fuſſent ſeuls
en droit d'aſſigner le champ , & de ju-
„ gerdes duels entre la Meuſe&le Rhin.
Le Comte de Bar attaqua ce droit. II
fut convenu que le Duc demeureroit
,, ſeul en poſſeſſion des duels des Gentilshommes
, & que le Comte pourroit
néanmoins préſider à ceux de ſes
"
११
"
ود
"
دو
,, vaſſaux.Quantauxduels,dontle Comte
96 MERCURE DE FRANCE.
,, deVaudemont & l'Evêque deVerdun
,, prétendoient connoiſſance entre leurs
ود
"
"
ود
ſujets , le Duc voulut en avoir raiſon.
Ainſi , dans des ſiecles aveugles , le
fanatiſme & la tyrannie ſe partagent
leurs droits barbares , fans imaginer
ſeulement qu'ils peuvent outrager la
و, nature.......... Thiebaut II ſuivoit
„ l'Empereur Henri VII en Italie : une
maladie de langueur le ſaiſit à Milan ,
"
"
" d'où il revint en Lorraine, portant le
,, germe de la mort. On crut qu'il avoit
,, reçu un poiſon lent , ſans ſavoir de
ود quelle main. Malheureux fort des
,, Grands , pour qui font infectés les
doux élémens de la vie ! Mais une
ſécurité du moins leur reſte ; un antidote
peut leur être offert : ce n'eſt pas
de l'innocent qu'ils auront protégé ,
de l'infortuné dont ils auront eu pitié ,
qu'ils ont à craindre le poiſon : qu'ils
,, prennent leur pain de cette main - là ,
il ſera aſſaiſonné dela ſanté , dela vie ,
ود
ود
ود
ود
ود
و د
"
de l'immortalité " . Il parle de ces fameuſes
Aſſiſes , dans lesquelles la nobleſſe
de Lorraine jugeoit elle-même les cauſes
de ſes Membres. ,, Durant tout le temps
> des Aſſiſes , de l'aller & du retour , on
,, ne pouvoit ſaiſir les biens des Cheva-
ود
liers
AVRIL II. Vol. 1777. 97
"
ود
"
liers , ni pourſuivre contre eux aucune,
action civile. L'Etat protégeoit les mo-
,, mens qu'ils conſacroient au bien public.
Ils jugeoient ſouverainement ,
ſans frais ni réviſion de procès.
Chaque mois , les Aſſiſes ſe tenoient
,, en trois différens lieux ; à Nancy , à
„ Vaudrevange : c'étoient les Affifes
d'Allemagne ; à Mirecourt , c'étoient
"
"
"
"
"
celles de Voſges. Les Chevaliers ſe
,, plaçoient tous , fans préféance ; alors
,, les Avocats entroient. Le plus habile
étoit celui qui parloit le plus claire
ment & le plus fuccinctement. Les Ju
,, gemens étoient ſommaires , fondés
fur une Jurisprudenceconſtante , tranf
miſe dans notre Coutume: reſpectés,
,, ſans reproche & fans atteinte durant
ود
ود
ود
ود
"
fix fiecles , ces hommes vraiment
,, nobles , fans autre récompenſe que de
faire le bien , fans autre ſalaire que
l'honneur , furent les Juges de leur
,, pays. Un Chevalier avoit le droit de
,, plaider lui-même ſa cauſe , celle de
"
ſon ami & celle des pauvres. Précieux
,, privilege conſervé à l'amitié& àl'hu
manité ,, . १०
Une notice des hommes illuftres du
pays , qu'on peut regarder comme fon
a
G
98 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoire littéraire, termine ce volume ,
& n'en eſt pas la partie la moins neuve
&la moins agréable. En parlant de peinture
, M. L. B. eſt Peintre lui même.
Voyez cet article du fameux le Lorrain
„ Claude Gelée , dit le Lorrain , fa-
„ meux Payſagiſte , né à Chamagne en
1600. Ce génie , qui devint ſi beau à
,, l'école de la nature , n'apprit rien des
"
" hommes. Il paroiſſoit ſtupide. Il ne fut
,, jamais lire. Méné à Rome par la mi-
„ fere& le hafard , il ſervoit & broyoit
"
ود
ود
des Couleurs chez Augustin Taſſi . Il vit
deſſiner : il étoit né Peintre. Il paſſoit
les jours & les nuits dans les champs
,, à obferver les divers effets de la lumière
& des ombres , l'aurore & le
,, couchant , l'arrivée des nuages , les
,, pluies & le tonnerre. Plein de ces fu-
„ perbes images , il ſe renfermoit pour
, les reproduire avec toute leur énergie.
"
و د
Dans fes aurores , on voit la lumière
,, remplir peu-à-peu la profondeur du
„ ciel , baigner l'horizon , chaſſer les
nuages , la roſée tomber ſur les her-
„ bes, les champs ſe rejouir à l'arrivée
„ du jour. Les arbres , dit Sandrat , fon
» contemporain , parroiſſent agités , & il
Semble entendre le vent bruire dans leurs
AVRIL II. Vol. 1777 .
و و
ود
ود
ود
- feuillages. Dans ſes couchans , un air
,, plein de feu colore tous les objets ,
, échauffe les montagnes; tout l'horizon
,, plongé dans une ſplendeur rougeâtre ,
, exhale & éleve ſes dernieres vapeurs.
. ,, Jamais Payſagiſte ne fut plus frais &
plus vrai dans ſes teintes: touty eft
fondu ; tout y eſt d'un accord admirable.
Les différentes heures du jour
, ſe liſent dans ſes tableaux; l'air ſem-
,, ble y paſſer , & ſes lointains fuient
, Souvent la nature , ſous le pinceau de
- , cet aimable Artiſte , parut ſe laiſſer
„ égaler. " D'un grand nombre d'articles
dont cette notice eſt compoſée , les
uns font remarquables par une érudition
aſſez neuve ; les autres par une force &
une expreſſion particuliere. Le ſecond
volume de l'hiſtoire de Lorraine , offrira
les temps modernes , les regnes bienfai
ſans de Léopold & de Staniſlas. Le troi
ſième ſera l'histoire naturelle du pays ,
Ouvrage très - intéreſſant. Tels font les
travaux , bien dignes d'encouragement ,
de ce jeune Auteur , deja avantageufe
ment connu par un Catéchisme d'agricul
ture, Livre utile& patriotique (*) ,&par
(*) Chez Valade , rue S. Jacques,
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
le Systême de la fertiliſation , cité avec
éloge par l'illuftre M. de Buffon.
Nouvelles expériences fur la réſiſtance des
Fluides , par MM. d'Alembert , le Marquis
de Condorcet & l'Abbe Boffut. I
vol. in- 80. , chez Fombert , à Paris ,
rue Dauphine.
Il y a quinze ans que M. l'Abbé Boffut
a jeté les fondemens d'un corps d'obſervations
& d'expériences fur, le mouvement
des fluides dans ſon Hydrodynamique
, ouvrage vraiment neuf & original
, qui a eu le plus grand ſuccès dans
toute l'Europe. En 1775 , cet Académi
cien fut chargé , conjointement avec MM.
d'Alembert & le Marquis de Condorcet ,
de faire des expériences ſur la réſiſtance
des fluides , pour s'aſſurer ſi les loix que
donne la théorie , ſont conformes à celles
que donne la nature.
En conféquence , on fit conſtruire plu.
ſieurs vaiſſeaux de formes & de dimenſions
différentes , auxquels on ajouta ſuc
ceſſivement des proues angulaires de pluſieurs
eſpeces , qui formoient des plans
obliques au choc du fluide , &des proues
cylindriques , ou qui avoient d'autres
AVRIL II. Vol 1777. 101
،
1
courbures. A l'extrémité d'une grande
piece d'eau ſituée dans l'enceinte de l'Ecole
Militaire , dont la longueur eſt de
cent pieds , la largeur de cinquante-trois
pieds , & la profondeur de ſept pieds ,
on avoit placé un mât planté verticalement
, & de ſoixante ſeize pieds de hauteur:
deux poulies égales étoient attachées
, l'une au haut du mât , l'autre au
pied , & recevoient un cordon de foie,
dont l'une des extrémités étoit attachée
au vaiſſeau , & l'autre à un poids moteur
au haut du mât. On avoit auſſi planté
ſur l'un des bords du baffin , pluſieurs
piquets , à cinq pieds de diſtance l'un de
l'autre. Avec cet appareil , qui eſt fort ſimple
, & au moyen du poids moteur , abandonné
à ſa propre peſanteur , on a fait
courir fur le baffin ,un grand nombre de
fois , chaque vaiſſeau. Des obfervateurs
placés à chaque piquet ſur l'un des bords
du baſſin , bornoyant des points correfpondans
ſur le bord oppofé , déterminoient
l'inſtant où le vaiſſeau , par fon
mouvement , répondoit à chaque alignement
, en prétant l'oreille à la voix d'une
perſonne qui comptoit hautement les
ofcillations à demi-ſecondes d'une excellente
pendule.
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ainſi que l'on a fait près de trois
cents expériences différentes , àdifferentes
flottaiſons , & dont chacune a été
répétée ſouvent ſept à huit fois: par- là ,
on s'eſt procuré un très-grand nombre
de faits bien avérés , pour les réſiſtances
directes & pour les réſiſtances obliques.
On a eu la plus ſcrupuleuſe attention de
ne faire uſage des expériences , quelorfque
le mouvement étoit reconnu parfaitement
uniforme. Ce travail laborieux&
aſſidu a duré plus de trois mois.
Un objet bien important , & dont
l'idée n'appartient qu'à nos trois illuſtres
Géomètres , eſt celui des expériences dans
des canaux étroits. En effet , la plupart
des expériences qui ont été faites dans
le fluide indefini , ont été répétées dans
un canal étroit de ſoixante-quinze pieds
de longueur , pratiqué dans le même
baſſin. Le fluide du canal étroit étoit
reſſerré par un plan bien horizontal ,
élevé à une certaine profondeur du baffin
, & par deux cloiſons mobiles , verticales
& toujours parallèles , qu'on pouvoit
rapprocher ou éloigner l'unede l'autre
à volonté. On a fait varier pluſieurs
fois les dimenſions de ce canal en lar
geur& en profondeur : on a auffi fermé
AVRIL II. Vol. 1777. 103
1
&ouvert alternativement les deux bouts
de ce canal , afin de comparer ces deux
cas entr'eux , avec celui dans le baffin
indéfini en tous fens.
M. l'Abbé Bofſſut a calculé dix tables
différentes des rapports des réſiſtances ,
tant directes qu'obliques , ſuivant la théorie
comparée avec les expériences . Ces
tables ſont compoſées chacune de plu
ſieurs colonnes , qui renferment les eſpe.
ces de vaiſſeau qui ont couru , l'ordre
des expériences , les temps employés à
parcourir les différens eſpaces , les valeurs
des frottemens , les expériences
comparées, les poids calculés & éprou
vés , qui donnent les réſiſtances ſuivant
la théorie&l'expérience , en ayant égard
ou non au remou central & latéral , c'eſtà-
dire, à la hauteur de l'eau qui ſe leve ,
tant au - devant qu'à côté de la proue.
D'après pluſieurs applications qu'il fait
de la formule que donne la théorie à
l'expérience , il trouve qu'il faut abandonner
en général la loi du quarré du
ſinus de l'angle d'incidence , pour déterminer
les réſiſtances ou les percuiſions
qui proviennent des chocs obliques. M.
l'Abbé Boſſut fait plus ; il démontre
d'une maniere très-ingénieuſe , qu'il n'y
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
a aucune autre puiſſance qu'on puiſſe
ſubſtituer à la ſeconde puiſſance du ſinus
en queſtion: il eſt le premier qui ait fait
cette remarque importante , &qui ait parlà
terminé toute diſcuſſion ſur cet article.
Il obſerve enſuite , qu'à cauſe que les
réſiſtances des fluides contenus dans des
canaux étroits ou peu profonds , ſont
beaucoup plus grandes que celles des
fluides indéfinis en tous ſens , il eſt efſentiel
de donner aux canaux de navigation
, le plus de largeur & de profondeur
qu'il eſt poſſible ,& d'éviter , ſi l'on
peut , de percer des montagnes pour le
cours des eaux , parce que la navigation
eſt incomparablement plus facile & plus
prompte dans un canal à ciel ouvert ,
que dans un canal fouterrain : il ne s'agit
pas en effet de ſe propoſer la gloire
de vaincre des difficultés : un canal eſt
un objet d'utilité , & non un monument
d'oftentation.
Il réſulte de toutes ces expériences ,
&des calculs expoſés dans cet excellent
Ouvrage ,
1º. Que les réſiſtances qu'éprouve un
même corps , de figure quelconque , mu
avec différentes vîteſſes dans un fluide
indéfini & dans un canal étroit , font
AVRIL II. Vol. 1777. 105
/
ſenſiblement proportionnelles aux quarrés
des vſteſſes.
20. Que les réſiſtances perpendiculaires
& directes de pluſieurs ſurfaces
planes , mues avec la même vitetſe ,
font ſenſiblement proportionnelles aux
étendues de ces ſurfaces.
3°. Que les réſiſtances qui proviennent
des mouvemens obliques dans un
fluide indéfini , ne ſuivent pas la raiſon
des quarrés , ni d'aucune autre puiſſance
des finus des angles d'incidence : ainfi ,
la théorie ordinaire de la réſiſtance des
fluides doit être abandonnée , ſi les angles
d'incidence font petits ; mais on
peut , fans erreur bien ſenſible , faire
uſage de cette théorie pour les angles
d'incidence depuis quarante-cinq juſqu'a
quatre vingt-dix degrés.
4°. Que la meſure abſolue de la reſiſtance
perpendiculaire & directe d'un
plan dans un fluide indéfini , eſt ſenſiblement
égale au poids d'une colonne de
ce fluide , laquelle auroit pour baſe la
furface choquée , & pour hauteur celle
qui eſt dûe à la viteſſe avec laquelle ſe
fait le choc.
5°. Que la tenacité de l'eau occafionnée
par ſa viſcoſité & le frottement de
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
cet élément le long des parvis du corps
flottant , font des forces inaſſignables ou
nulles , par rapport à la réſiſtance qui
provient de l'inertie.
6°. Que la réſiſtance ou la percuffion
des fluides dans des canaux étroits , ou
dans des courſiers , eſt beaucoup plus
grande que dans les fluides indéfinis.
,
Qu'un eſprit obfervateur , dans quel
genre que ce ſoit , amaſſe des faits
qu'il multiplie les expériences , il perdra
fon talent & fon temps à les com
parer , s'il n'a point de moyen direct
& certain de les claſſer ou de les lier
enſemble , pour en former une chaîne
de rapports qui le conduiſe à un principe
général. Pour rendre fon travail utile ,
il faut qu'il appelle le Géometre à ſon ſecours.
En conféquence , M. le Marquis
de Condorcet donne , à la ſuite de l'Ouvrage
qu'on vient d'analyſer , une trèsbelle
méthode pour trouver les loix des
Phénomenes d'après les obfervations. L'avantage
de cette méthode , indépendamment
de ſa ſimplicité , eſt de réduire deş
recherches , qui demandent ſur-tout de
la fagacité & des connoiſſances fort étendues
, à des opérations pour ainſi dire
techniques ; ce qui la rend d'un uſage
AVRIL II. Vol. 1777. 107
-facile dans les applications des mathéma
tiques aux ſciences naturelles ,& par con .
ſéquent digne du génie de ſon Auteur.
Ce court extrait ne peut donner qu'une
idée très imparfaite de cet excellent recueil
d'obſervations & d'expériences fur
la réſiſtance des fluides. Il faut voir dans
l'Ouvrage même , l'ordre , la méthode&
la profondeur avec laquelle ces matieres
font traitées. (*)
Mémoires de la guerre d'Italie , depuis
l'année 1733 , juſqu'en 1736 , par un
ancien Militaire qui s'eſt trouvé à
toutes les actions de ces trois fameuſes
campagnes. A Paris , chez la veuve
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques ,
au Temple du Goût , 1777. Un vo
lume in 12.
La guerre d'Italie , en 1733 , 1734
& 1735 , fut des plus glorieuſes pour la
France. Dans la premiere campagne,
commencée au mois de Novembre , &
qui ne dura que deux mois , l'armée
:
(*) Cet extrait est de M. Dez , Profeſſeur de Mathemati
ques de l'ancienne Ecole Royale Militaire , qui a été témoin
& cooperateur dans ce travail, des expériences faites avec
toute la précision poſſible,
:
108 MERCURE DE FRANCE.
Françoiſe, commandée par le Maréchal
de Villars , fit , avec ſuccès , les ſieges
de Gerra d'Adda , du Château de Milan
, de Novarre & de Tortonne , & s'empara
en peu de jours de chacune de ces
places , ainsi que de toute la Lombardie.
Dans la campagne de 1734 , les batailles
de Parme & de Guaſtalle , deux des plus
ſanglantes dont l'hiſtoire moderne faſſe
mention , furent gagnées , ſur les Impériaux
, à trois mois l'une de l'autre , par
l'armée Françoiſe aux ordres des Maréchaux
de Corgny & de Broglio , combinée
avec l'armée du Roi de Sardaigne.
Tous ces exploits ſont décrits dans ces
Mémoires , par un Militaire reſpectable
qui en a été témoin oculaire , & qui
donne fur cette guerre les détails les
plus exacts qui aient été publiés juſqu'à
préſent , comme il le démontre lui-même
par la comparaiſon & la critique des
différentes relations qui parurent dans
le temps.
Lettres Ecoſſoiſes , traduites de l'Anglois ,
par M. Vincent , Avocat. 2 Parties
in- 12 . A Amſterdam; & ſe trouve à
Paris , chez la Veuve Ducheſne , Lib.
rue S. Jacques. 1
AVRIL II. Vol. 1777. 109
L'Editeur Anglois , ou plutôt l'Auteur
de ces Lettres , les donne comme
une copie de celles que Miſf Elifabeth
Aureli , petite niece du célebre Docteur
Swift , écrivoit, pendant ſes voyages , à
ſes amis en Angleterre. Il affure les
avoir reçues àGeneve des mainsde cette
Voyageuſe. Sans doute qu'il laiſſe à fes
Lecteurs la liberté d'ajouter ou de ne pas
ajouter foi à ce cadre ingénieux.
Miſſ Elifabeth eſt ſuppoſée écrire en
1761. Ses réflexions ſur les pays qu'elle
parcourt , font remplies de ſel & de fineſſe
; il s'y mêle auſſi quelquefois un
peu de critique , comme on en pourra
juger par la tirade ſuivante , dans laquelle
la petite niece du Docteur Swift
ne ſe montre pas trop prévenue en faveur
de la Nation Hollandoiſe. ,, Depuis
,, quinze jours je ſuis en Hollande. Quel
pays! Quelle Nation ! Des Marchands
, qui n'ont d'autre plaiſir que celui d'a-
,, maſſer; des filles ſottes & libertines ;
,, des jeunes gens ſtupides & groſſiers ;
,, des femmes ſages à la vérité , mais
,, impérieuſes , ſe faiſant craindre de
,, leurs maris, parlant plus haut qu'eux,
&dont la léſine fait une partie de la
dot; enfin des eſpeces de machines
no MERCURE DE FRANCE.
,, montées avec des reſſorts d'or : voilà (
,, les habitans de cette triſte contrée.Qui
,, a vu pluſieurs François , les connoît
,, tous , dit un Auteur moderne. Il en
,, eſt de même des Hollandois ; qui en
,, a vu un, les a vus tous. UnVoya-
,, geur qui veut les connoître , n'a qu'à
,, s'arrêter quelque temps à Rotterdam ;
"
ود
وو
il lui feroit inutile d'aller plus loin.
,, Les villes ſe reſſemblent; les hommes
font par-tout les mêmes. Un Négociant
d'Amſterdam , un Bourgeois
,, d'Harlem , un Docteur de Leyde , un
Paysan de Sardam , un Noble d'Utrecht
ou de la Haye , penſent , agiſſent , ſe
comportent de la même façon : tous
,, vivent meſquinement , élevent mal
5, leurs enfans , ſe laiſſent mener par
و د
ود
ود
ود
leurs femmes , n'aiment point la li
berté pour elle ſeule , mais à cauſe
, de l'avantage qui en réſulte pour le
,, commerce”.
Le jugement de Miff Aureli eſt plus
favorable à la Nation Françoiſe , qu'elle
ſemble même préférer à la ſienne. ,, Plus
, j'examine cette Nation , dit-elle , plus
„ je me vois forcée de lui rendre juſtice.
» Elle ſe fait un plaiſir de nous prêter des
>> vertus que nous n'avons pas , & de
AVRIL II. Vol. 1777. 111
3, nous élever au deſſus d'elle. Tant de
, bonhommie , ou , pour mieux dire ,
5, tant de généroſité , me paroît préféra-
,, ble au fot orgueil de nos infulaires ;
,, j'aime mieux un peuple doux , com-
,, patiſſant , qui a le défaut de ne pas
, s'eſtimer aſſez , qu'un peuple dur ,
,, impérieux , extrême dans ſes paffions ,
,, ne voyant jamais les objets tels qu'ils
,, font , & preſque toujours ladupe des
,, fourbes &des enthouſiaſtes. En France
, on vous accueille , on vous sourit,
on vous tend les bras ,& on ſe prête à
,, votre façon d'exiſter. En Angleterre,
on rebute , on mépriſe tout ce qui a
l'air étranger ; pour plaire à la Nation,
,, il faut prendre ſon maintien , fon en-
,, colure, louer juſqu'à ſes fottiſes , s'ex-
,, taſfier aux repréſentations du monftrueux
Shakespear , & dire que Lon-
,, dres eſt la premiere ville de l'Europe ,
,, parce qu'elle a une grande Eglife , une
,, belle Bourſe , une Tour bâtie par le
"
و د
ود
ود
ود Roi Guillaume, & un Wauxhall qui
,, peut contenir trois mille filles de joie".
Cet Ouvrage ſemble promettre une
ſuite ; car l'Auteur laiſſe ſon héroïne à
Geneve , après avoir fait ſeulement le
voyage de Hollande & celui de Paris,
112 MERCURE DE FRANCE .
pendant qu'il annonce , dans ſon Avantpropos
, qu'elle a parcouru auſſi l'Italie
&l'Allemagne. Quoique les voyages de
Miff Aureli faſſent le fond des deux
petits volumes qu'il publie , la partie
la plus confidérable en eſt remplie par
des détails ſur les amours de la même
Miſſ Aureli avec le Lord Waller , &
fur ceux de Miff Charlotte Tilnei , ſon
amie& fa correſpondante , avec le Lord
Tompſon ; ce qui acheve de nous déterminer
à regarder les Lettres Ecoffoiſes
comme un Roman , dont le défaut eſt
d'être trop court. Le ſtyle du Traducteur
nous a paru facile & élégant.
re
Le
Nouvelles Espagnoles de Michel de Cervan.
tes; traduction nouvelle , avec des notes
, ornée de figures en taille-douce.
Par M. le Febvre de Villebrune.
Jaloux d'Estramadure , Nouvelle IVe.
Brochure in - 80. A Paris , chez la
Veuve Ducheſne, Libraire , rue Saint
Jacques.
:
Un Gentilhomme d'Eſtramadure ,après
avoir diſſipé dans lesplaiſirs la plus grande
partiede fon patrimoine, prit le parti , à
J'âge de 48 ans , de paſſer aux Indes. Il
y
AVRIL II. Vol. 1777. 113
y tenta la fortune. Elle lui fut favorable.
Riche , il defira de revoir ſa patrie. Il
raſſembla donc fes richeſſes & revint en
Eſpagne. Carrizalès , c'eſt le nom du
Gentilhomme , pouvoit alors avoir 70
ans. Les biens & l'indigence , comme il
ne l'éprouva que trop , font également
Ja ſource de mille foucis. Les peines de
la pauvreté peuvent ceſſer avec une mé
diocre fortune ; mais les inquiétudes que
cauſent les richeſſes augmentent avec les
biens mêmes. Carrizalès ne contemploit
cependant pas ſes tréfors en avare : il étoit
plutôt embarraſſé de l'uſage qu'il en devoit
faire. Le bon Gentilhomme defiroit
un héritier ; il ſe croit encore capable de
s'en procurer un. Il ſe tâte le pouls , &
ett fort d'avis de ſe marier ; mais au mi
lieu de ſes réflexions , la crainte s'empa
roit de lui & faiſoit évanouir ce defir
flatteur. Il ſe ſentoit l'homme le plus
jaloux. La ſeule penſée du mariage le
troubloit. La jaloufie & les foupçons le
mettoient déjà à la torture ; enfin , toute
réflexion faite , il prit le parti de reſter
célibataire. Mais une jeune personne ,
nommée Léonore , ſage , honnête , élevée
chez ſes pere & mere , & d'une figure
intéreſſante , triompha bientôt delaréſo
H
114 MERCURE DE FRANCE.
lution du foible Vieillard. Léonore étoit
fort pauvre. Quelle ait du bien ou non ,
,, n'importe , ſe diſoit Carrizalès , j'en ai
„ pour elle. Un homme riche ne doit
„ pas ſe marier par intérêt. Contente-
,, ment paſſe richeſſe; & je ne dois pas
ود chercher autre choſe ſi je veux prolon-
,, ger mes jours. Eh ! combien dedisgra-
„ ces & de troubles ne ſuivent pas une
,, femme riche ! C'eſt une affaire faite :
,, c'eſt là l'épouſe qu'il me faut ,, . Il
répéta pluſieurs fois la même choſe ; &
quelques jours après il alla trouver le
pere de Léonore , fort contentdedonner
ſa fille à un homme qui lui aſſuroit une
fortune conſidérable. Carrizalès ne fut
pas plutôt fiancé , qu'il devint triſte ,
rêveur , ſoupconneux ; tout l'inquié
toit. Il voulut donner des habits à Léonore.
Lui préſenterois - je un Tailleur ?
Non , ſe diſoit il, Dieu m'en garde. Il
cherche dans le voiſinage une pauvre
fille dont la taille approche de celle de
ſa future épouſe. Il la trouve , la fait
habiller , eſſaye cet habillement ſur Léonore.
Il alloit au mieux , & cet habit
fervit de patron pour les riches ajuſtemens
qu'il fit bientôt faire. Carrizalès ,
comme l'on voit , ne reſſembloit point
AVRIL II. Vol. 1777. 115
1
au Jaloux Honteux de Dufreſny. Après
le mariage , il fit éclater ſa jalouſied'une
maniere encore bien moins équivoque.
Il avoit acheté une eſpece de Château
fort , où ſajeune épouſe , enfermée , étoit
dérobée aux regards de toutes les per
fonnes du dehors. Une Duegne , différentes
femmes & un Eanuque noir ,
veilloient ſous ſes ordres dans toute la
maiſon ; lui ſeul en avoit les clefs , &
pour lui ſeul les portes du Château s'ou
vroient. Il avoit fait pratiquer une eſpece
de tour pour faire paſſer les proviſions
du dehors. Les autres traits que Michel
de Cervantes ajoute à la peinture qu'il
nous fait des perfécutions que la jaloufie
induſtrieuſe du Vieillard lui avoit inf
piré , paroîtront à quelques Lecteurs un
peu outrées. Mais l'Ecrivain Eſpagnol a
imité en cela le Poëte Comique , qui
charge quelquefois ſes caracteres pour
les rendre ſenſibles à la multitude. Michel
de Cervantes a cherché d'ailleurs
par cette caricature , a nous rendre plus
piquante l'adreſſe de ſon Virote , eſpece
d'égrillard ou d'intriguant , qui trouve
le moyen de mettre dans ſes intérêts la
Duegne de Léonore , & de s'introduire
dans le Château auprès de cette Belle.
e
2
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
"
وو
"
Cette aventure , dit Cervantes , en
finiſſant cette Nouvelle , ne prouve
„ que trop évidemment combien peu
l'on doit ſe repoſer ſur les clefs , les
doubles & triples portes , les tours , les
hautes murailles , enfin ſur tout ce que
,, peut dicter la prudence humaine , lorf-
,, que la volonté ſe porte au- dehors de
,, ces priſons. On voit auſſi quelle crainte
„ on doit avoir de ces Duegnes aux
,, longues coëffes à l'oeil morne &
filencieux , lorſque , ſans réſerve , on
leur abandonne la jeuneſſe ,.
"
"
,
Léonore ne manqua point de fidélité
à fon époux ; mais il ſuffit à cet époux
de croire que fa jeune épouſe l'avoit
trahi , pour éprouver un cuiſant chagrin
qui le conduiſit en peu de temps au
tombeau. Un vieillard jaloux eſt ordinairement
un homme injufte , cruel &
barbare; & ce n'eſt malheureuſement
que dans cette Nouvelle que l'on verra
un jaloux octogénaire ſe rendre juſtice ,
& conferver juſqu'à la fin de ſes jours
des ſentimens de douceur & de bienfaifance
pour ſa jeune moitié. Carrizalès ,
couché fur le lit de mort, fit approcher
cette épouſe troublée, qu'il croyoit infidelle
& qui n'avoit été qu'imprudente.
AVRIL II. Vol. 1777. 117
ود
و د
"
و د
"
La vengeance , lui dit-il , que je prétends
tirer de cet affront , n'eſt pas
celle que tout autre en tireroit à ma
place. Comme j'ai été extrême dans le
bien que j'ai fait juſqu'ici , je veux
auſſi que ma vengeance mette le comble
à ces bienfaits. Ce défordre eſt
mon propre crime. Je ne devois pas
être affez imprudent pour oublier ود qu'une jeune femme de quinze ans ne
devoit pas être celle d'un vieillard de
,, quatre-vingt. J'ai donc agi comme le
و د
ود
"
ود
"
ود
ver à foie , j'ai moi-même fait la de-
,, meure où je devois m'enſévelir. Je ne
,, te blâme pas , jeune inconſidérée ! " En
difant cela , il embraſſe Léonore , qui
étoit un peu revenue de ſon trouble.
Non , je ne te fais aucun crime de ta
conduite . Les avis , les inſtigations de
cette malheureuſe Duegne , & les
,, careſſes du jeune égrillard qu'elle a
introduit ici , étoient un écueil trop
,, dangereux pour que ta vertu n'y fit
„ pas naufrage , avec auſſi peu d'expérience
que tu en avois . Mais afin qu'on
ſache la fincérité & l'étendue de l'amitié
que j'ai eu pour toi juſqu'à mon
dernier moment , je vais laiſſer un
,, exemple de bonté
ود

"
ou au moins de
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
,, ſimplicité , qui ne ſe ſera jamais vu.
" Qu'on aille chercher un Notaire pour
» me faire un autre testament. Je veux
,, doubler la dote de Léonore ; après ma
„ mort, qu'elle diſpoſe d'elle -même à
,, ſonogré. Je lui demande ſeulement
,, une grâce , car je ne puis la contraindre
,, alors , c'eſt d'épouſer le jeune homme
dans les bras duquel je l'ai trouvée;
elle effacera par cette conduite l'op .
„ probre dont elle s'eſt couverte , & ré-
„ parera l'injure qu'il a fait à mes che .
„ veux blanes , fans avoir aucune cauſe
ود
ود
ود
"
ود
ود
de m'offenſer auſſi ſenſiblement. Elle
,, verra par là , que ſi pendant ma vie
ce fut pour moi le plaiſir le plus flatteur
de me rendre à ſes deſirs , je m'y suis
,, encore prêté à ce dernier moment , en
lui conſeillant de ne pas ſe ſéparer de
celui qu'elle a aimé , juſqu'au point de
s'oublier d'une maniere ſi étrange" . A
ces mots il ſe penche , preſque évanoui ,
vers, ſa femme , & l'embraſſe encore
malgré ſa foibleſſe. Elle le ferre dans ſes
bras , le baiſe , lui baigne la bouche de
ſes pleurs.
ود
ود
Le Lecteur est un peu fâché de ce que
Léonore ne paroît point aſſez jalouſe de
ſe juſtifier , en détaillant les circonstances
AVRIL II. Vol. 1777. 119
"
"
ود
"
de fa fauteà fon mari,& lui prouvant parlà
fon innocence. Il eſt probable que la
honte , la crainte , ou ſes fréquens évanouiſſemens
, l'empêcherent de s'expliquer.
,, Elle l'eût fait, ſans doute , par
la ſuite , ajoute Michel de Cervantes ;
mais la mort précipitée de ſon mari
fut un obftacle invincible aux excuſes
légitimes qu'elle auroit pu produire ".
Léonore , reſtée veuve avec de grands
biens , auroit pu faire la fortune du jeune
homme qui lui avoit témoigné fon
amour ; le bon Carrizalès l'avoit même
exhortée,en mourant, à prendre ce parti.
Ses parens & fes connoiſſances ne purent
donc, fans le plus grand étonnement , la
voir , au bout de huit jours de veuvage ,
ſe renfermer dans un des Couvens les
plus auſteres d'Eſpagne .
Les Nouvelles qui font ſuite à celle-ci
paroîtront ſucceſſivement. Les Numéros
précédens ſe trouvent chez le même Libraire.
:
Effai historique & moral fur l'Education
Françoise; par M. de Bury.
Dic fapientia foror mea es , & prudentiam voca ami
cam tuam.
PROV. cap. VII . verf. 4.
(
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
„ Dites à la ſageſſe , vous êtes ma foeur , & à la
» prudence , yous êtes ma bien aiméę".
Volume in- 12 . de 507 pages ; prix 3
liv. relié. A Paris , chez G. Defprez ,
Impr. rue S. Jacques.
L'Auteur trace un plan d'éducation
qu'il diviſe en trois parties. La premiere
regarde l'éducation de la jeuneſſe dans
les Penfions ; la ſeconde a pour objet
fon éducation dans les Colleges. Les
jeunes gens quittent ordinairement , à
l'âge de ſeize ou dix - sept ans , cette
ſeconde éducation , pour entrer dans le
monde ; & c'eſt alors qu'ils ont le plus
beſoin de conſeils , d'inſtructions , &
d'un guide für & fidele. C'eſt auſſi a
cette troiſieme époque de l'éducation ,
que M. de Bury donne toute fon attention.
Il indique les connoiſſances néceffaires
à cet âge. Il ne fait cependantpoint
mention de i'hiſtoire naturelle ; & lorfqu'il
parle de la phyſique , c'eſt pour
détourner les jeunes gens de s'y applie
quer . Quelle ſcience cependant plus capable
de les intéreſſer & de les inſtruire ,
que celle qui , par des expériences curieu-
10
AVRIL II. Vol. 1777. 121
ſes & variées , parle continuellement aux
fens ? L'Auteur inſiſte principalement fur
l'étude de la Religion , de l'Hiſtoire &
"
| de la Morale , dont il enſeigne les préceptes
, qu'il a ſoin , le plus ſouvent,
d'appuyer fur des traits d'hiſtoire ou fur
des faits connus. On pourroit donc regarder
ſon Ouvrage comme un Cours
de morale pratique. L'Auteur , à l'article
Duel , blâme , avec raifon , cette politeſſe
mal entendue qui nous empêche de dire
à un homme qu'il a tort , lorſqu'il l'a
effectivement. Un Officier , dont M. de
Bury rapporte le trait ſuivant , ne penfoit
point ainfi. Un jour douze perfonnes
avoient dîné enſemble dans une
honnète maiſon; après le repas on propoſa
de jouer , & l'on fit deux parties
différentes , dans l'une deſquelles il s'éleva
entre deux Officiers une diſpute , ſuivie
de quelques propos aſſez durs. Les autres
perſonnes préſentes s'empreſſerent de
l'appaiſer , en diſant aux conteftans , felon
la méthode ordinaire , qu'ils avoient
tort tous les deux. Ceux-ci cependant
commençoient à s'échauffer , lorſqu'un
autre Officier de la compagnie , homme
de tête , très fage & très- ſenſé , fut à la
porte de la falle , ferma la ferrure à
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
double tour, & mit la clef dans ſa poche.
Enſuite ſe tournant vers la compagnie ,
il dit: Perſonne ne ſortira d'ici , qu'après
que ces Meffieurs fe feront accommodés.
Il faut que celui qui eſt auteur de la querelle
, commence (car c'eſt lui qui a le
premier tort) à faire excuſe à l'autre de
ce qu'illui a dit; que celui qui ſe croit
attaqué , reçoive l'excuſe , & témoigne
qu'il eſt fâché d'avoir relevé , avec trop
de hauteur , l'infulte qu'il croit qu'on
Jui a faite , & qu'enfuite ces deux Mefſieurs
s'embraſſent , & promettent de ne
ſe rien demander davantage. S'ils refufent
de le faire , j'en porterai mes plaintes
à Meſſieurs les Maréchaux de France,&'
je les prierai de donner leurs ordres
pour empécher un duel entre ces Mefſieurs.
La conduite de cet Officier fut
fort approuvée. La compagnie engagea
les deux conteftans à ſe faire des excuſes
reſpectives , & ils s'embrafferent ".
On aime à voir un Héros donner , au
milieu de la ſociété & dans fon domeftique
, des exemples de douceur & de
modération . , M. de Turenne regardoit
un matin par ſa fenêtre en déshabillé ,
vêtu d'une ſimple camiſole ; un de fes
Domeſtiques vint par derriere , & lui
"
"
AVRILII Vol. 1777. 123
donna un grand coup fur le dos. M.
„ de Turenne s'étant retourné , le Domeſtique
lui demanda pardon , & lui
dit : Monseigneur,j'ai cru que vous étiez
un tel , mon camarade. -Et quand c'eût
été lui , répliqua M. de Turenne , falloit-
il frapper fi fort ? " On eſt un peu
fâché que l'Auteur n'ait pas tranferit,
cette anecdote comme elle ſe trouve
dans un Ouvrage très- connu. Un jour
d'été , qu'il faitoit chaud , y est- il dit ,
le Vicomte de Turenne , en petite veſte
blanche & en bonnet , étoit à ſa fenêtre
dans fon anti-chambre. Un de ſes gens
furvient , &, trompé par l'habillement ,
le prend pour l'Aide de cuiſine , avec
lequel ce Domeſtique étoit familier. Il
s'approche doucement par derriere , &
d'une main qui n'étoit pas légere , lui
applique un grand coup fur les feſſes.
L'homme frappé , ſe retourne à l'inſtant.
Le Valet voit en tremblant le wiſage de
fon Maître. Il ſe jette à ſes genoux tout
éperdu : Monseigneur , j'ai cru que c'étoit
George. Et quand c'eût été George , s'écria
Turenne en ſe frottant le derriere ,
il ne falloit pas frapper fi fort.
-
Nous ne citerons point d'autres anec .
dotes , parce qu'elles ont ſouvent été
124 MERCURE DE FRANCE.
fur
rapportées , & parce que l'Auteur , en
voulant les raconter à ſa maniere , en a
ſouvent altéré ces traits naïfs & originaux
qui les rendoient plus piquantes.
Mais nous applaudirons à ſa méthode
d'appuyer les préceptes d'une morale
ordinairement ſeche & rebutante ,
des faits hiſtoriques , agréables & intéreſſans.
L'Auteur , dans pluſieurs endroits
de fon Ouvrage , donne aux Inſtituteurs
des conſeils généraux fur la conduite
qu'ils doivent tenir pour enſeigner l'hiſtoire
à la jeuneſſe. Il leur trace même un
plan de cette conduite dans la partie de
ſon Eſſai qui a pour titre: Instruction fur
l'étude de l'Histoire. Cette inſtruction eſt
ſuivie d'une diſſertation ſur l'ordre de
l'ancienne Chevalerie , & fur l'éducation
que les peres & meres faifoient alors
donner à leurs enfans.
:
Poësies de Malherbe , rangées par ordre
chronologique , avec la vie de l'Auteur
& de courtes notes ; par M. A.
G. M. Q. Nouvelle édition , revue
&corrigée avec ſoin. A Paris , chez
J. Barbou , rue des Mathurins.
Malherbe peut être regardé , à juſte
AVRIL II. Vol. 1777. 125
titre , comme le vrai reſtaurateur de la
Langue & de la poëſie Françaiſe. Rien
ne donne mieux l'idée des obligations
qu'elles lui ont l'une & l'autre , que ces
vers du Légiflateur de notre Parnafle ,
Boileau , que tout le monde fait par
coeur .
Enfin Malherbe vint , & le premier en France
Fit ſentir dans les vers une juſte cadence ,
D'un mot mis en ſa place enſeigna le pouvoir ,
Et réduifit la Muſe aux regles du devoir.
Par ce ſage Ecrivain la langue réparée ,
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.
Les ſtances avec grâce apprirent à tomber ,
Et le vers ſur le vers n'oſa plus enjamber.
Tout reconnut fes loix , & ce guide fidele
Aux Auteurs de ce temps ſert encor de modele.
Marchez donc ſur ſes pas : aimez ſa pureté ,
Et de ſon tour heureux imitez la clarté.
Un tel éloge a bien de la force dans
la bouche du judicieux & ſévere, Defpréaux
, qui ne l'eût certainement point
donné , s'il n'eût été mérité. Il eſt
certain qu'à quelques tournures prés ,
qui ont vieilli , Malherbe eſt encore aujourd'hui
un modele pour l'élégance de
la verſification & la pureté de la langue,
126 MERCURE DE FRANCE .
ce qui doit paroître prodigieux , lorſqu'on
réfléchit qu'il écrivit immédiatement
après Baïf & Ronfard. A peine eſt-il
croyable que les ſtances que nous allons
citer , & qui font une paraphrafe du
Pſeaume CXLV , aient été compoſées
vers le temps de Henri IV.
٢٠٠
N'eſpérons plus , mon ame , aux promeſſes du monde;
Sa lumiere eſt un verre , & fa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer ,
Quittons ces vanités , laſſons-nous de les ſuivre :
C'eſt Dieu qui nous fait vivre ,
C'eſt Dieu qu'il faut aimer.
i
Envain , pour fatisfaire à nos lâches envies ,
Nous paſſons près des Rois tout le temps de nos vies
A fouffrir des mépris & ployer les genoux.
Ce qu'ils peuvent n'eſt rien ; ils font ,comme nous ſommes,
Véritablement hommes ,
Et meurent comme nous .
;
1
Ont ils rendu l'eſprit , ce n'eſt plus que pouſſiere ,
Que cette majeſté ſi pompeuſe & fi fiere ,
Dont l'éclat orgueilleux étonnoit l'Univers ;
AVRIL II. Vol. 1777. 127
Et dans ces grands tombeaux , où leurs ames hautaines
Font encore les vaines ,
Ils font mangés des vers.
Là ſe perdent ces noms de Maitres de la terre ,
D'arbitres de la paix , de foudres de la guerre ,..
Comme ils n'ont plus de fceptre , ils n'ont plus de flatteurs s
Et tombent avec eux d'une chûte commune ,
Tous ceux que leur fortune
Faiſoit leurs ferviteurs .
J
La vie de Malherbe , qui précede le
recueil de ſes poëſies , contient pluſieurs
anecdotes . Nous en citerons quelques
unes des moins connues. La plupart font
des traits de la cauſticité du Poëte , &
de fa franchiſe un peu dure.
د
Une preuve de ſon économie , c'eſt
le feſtin qu'il fit un jour à fix de ſes
Amis , & où il faisoit le ſeptieme.
Tout le repas ne fut compoſé que de
ſept chapons bouillis , dont on ſervit à
chacun le ſien. Cette uniformité de mêts
furprit apparemment les Conviés ; mais
il ſe tira d'affaire en leur diſant : Mesfieurs
,je vous aime tous également , c'est pourquoi
je veux vous traiter tous de même
:
128 MERCURE DE FRANCE .
& ne prétends pas que vous ayez d'avantage
l'un fur l'autre .
Pendant la priſon du Prince de Condé
à Vincennes , la Princeſſe ſon épouse y
étant accouchée de deux enfans morts ,
un Conſeiller du Parlement de Provence
regrettoit pathétiquement la perte que
l'Etat venoit de faire de deux Princes du
Sang : Eh ! Monfieur , lui dit bruſquement
Malherbe , vous ne manquerez jamais de
Maîtres.
Un de ſes Neveux vint le voir à la
fortie du College où il avoit été neuf
ans. Il lui demanda s'il étoit bien favant
; & ouvrant un Ovide , il voulut
Jui en faire expliquer quelque choſe. Le
jeune homme ſe trouvant embarraſſé ,
Malherbe lui dit : Croyez - moi , mon Neveu
, Soyez brave ; vous ne valez rien à
autre chose .
Un homme de robe & de condition
Jui apporta de méchans vers qu'il avoit
faits pour une femme ; Malherbe , après
les avoir lus , lui demanda s'il avoit été
condamné à être pendu , ou à faire ces
vers - là .
Malherbe étant un jour allé dîner chez
l'Abbé Deſportes , trouva qu'on avoit
déjà
AVRIL. II. Vol. 1777. 129
1
.
déjà ſervi les potages. Deſportes ſe
levant de table, reçut très-poliment Malherbe
, & voulut d'abord lui donner un
exemplaire de ſes Pſeaumes, qui étoient
nouvellement imprimés. Comme il ſe
mettoit en devoir de monter dans ſon
cabinet pour les aller chercher , Malherbe
lui dit: Qu'il les avoit déjà vus
que cela ne méritoit pas qu'il prit cette
peine , & que fon potage valoit mieux que
fes Pleaumes. Cette bruſquerie piqua
tellement Deſportes , qu'il ne lui dit pas
un mot durant tout le dîner. Auſſi - tột
qu'ils furent fortis de table , ils ſe ſéparerent
, & ne ſe virent plus depuis.
Cette nouvelle édition , remarquable
par l'exactitude de la correction , & la
beauté de l'exécution typographique ,
fait honneur aux preſſes de Barbou.
Elle eſt ornée du portrait gravé de
Malherbe.
Fables , par M. Willemain d'Abancourt ,
2 parties in - 8°. en un feul volume. A
Amſterdam ; & ſe trouve à Paris ,
chez L. Cellot , Imprimeur - Libraire ,
rue Dauphine.
Ces Fables , diviſées en huit livres ,
I
130 MERCURE DE FRANCE.
font au nombre de cent. ,, Dans le nom-
و د
bre des ſujets que j'ai traités , il en eſt
» peu , dit modeſtement M. Willemain ,
» dont l'invention m'appartienne. J'ai
mis à contribution les Muſes Allemandes
; les Fables de MM. Gellert ,
de Hagedorn , Schlegel , Lichlwers ,
Gleim & Leffing... Je me suis auſſi
„ approprié quelques - uns des Apologues
و د
و د
"
و د
"
de MM . de Saint- Lambert & de Sau-
;,, vigny." Si M. Willemain n'a pas puiſé
dans ſon propre fonds tous les ſujets de
ſes Fables , on ne peut qu'applaudir à la
maniere , ſouvent très - heureuſe , dont
il les a mis en oeuvre. En voici une qui
réunit la naïveté , la facilité & l'agrément
propres à ce genre , où il eſt ſi
difficile , & fur - tout ſi rare de réuſſir
après La Fontaine. Peut-être eût-elle été
meilleure , en faiſant diſparoître quelques
longueurs , & quelques tours un
peu trop profaïques.
Les deux Renards.
11 faut avoir grand ſoin de traiter ſon ſemblable
Comme on veut en être traité :
1
L'adage eſt un peu vieux ; oui , mais ſa vétuſté.
Ne le rend pas moins reſpectable.
AVRIL. II. Vol. 1777. 131
L
1
Vivant pour foi , ſe moquant des égards ,
Libre du joug de la férule ,
:
Certain Renard ſans moeurs , & furtout fans fcrupule ,
Bref , l'Alexandre des Renards ,
Voloit à toutes mains , pilloit de toutes parts ,
Et ſur les bonnes gens jettait du ridicule.
Or il advint que l'égrillard ,
Un certain jour qu'il étoit en maraude ,
(Ces Meſſieurs- là ne vivent que de fraude )
Vit un de ſes voiſins pris dans un traquenard ,
Et qui , honteux comme un caffard
Qu'on auroit démaſqué , détournant le regard,,
Reffentoit , ſans mot dire , une alarme un peu chaude.
Qu'eût fait un honnête Renard
Dans une telle circonſtance ?
1
Il eût ſauvé ſon frere & béni le haſard
Qui donnoit à ſa bienfaiſance
Le moyen d'éclater. Fort bien ! notre gaillard ,
Tout au rebours , afficha l'importance ,
Fit un très -beau ſermon ſur l'inexpérience ,
Et laiſſa ſon voiſin gémiſſant fous la hart ,
Et mal édifié de fon peu d'indulgence..
Aquelque temps, de-là l'Orateur eur fon tour ;
- Il ne put échapper à maintes embuſcades
Qu'on lui tendit dans chaque baſſe cour ;
Il vit paſſer maints & maints camarades ,
Qui , fans le ſecourir , firent maintes gambades ,
Et lui donnerent le bonjour.
1
12
132 MERCURE DE FRANCE.
\
Ce n'étoit pas ſon compte ; il avoit tout à craindre ,
Et contre les Fermiers peſtoit de tout fon coeur.

Voilà qu'il apperçoit , pour l'achever de peindre ,
Ce Renard , qu'il avoit bravé dans ſon malheur ,
Qui , de ſes procédés , avoit tant à ſe plaindre ,
Et qu'il croyoit ſans doute , ainſi que le Lecteur ,
Deſcendu chez les morts , ou du moins mis en cage ,
1
Et ſervant de jouet aux enfans du village.
H s'étoit échappé , je ne ſais trop comment ;
Mais au ſurplus , cela n'importe guere :
Il s'étoit échappé, c'eſt le point important.
Oh ! oh ! dit- il en voyant le compere ,
, Qui vouloit l'éviter : eh ! notre ami , vraiment
"
" La rencontre eſt bien finguliere :
„ Comment , c'eſt vous ! mais rien n'eſt plus plaifant.
„Eh bien ! qu'en dites-vous , confrere ?
,, Le gite eſt - il paſſable ? en êtes - vous content ? ...
» Le jour paroft , je vais rentrer dans ma tanniere ;
» Adieu ; portez vous bien ... J'ai pitié cependant
وو De l'excès de votre miſere ,
„ Et , pour cette fois ſeulement ,
„ Je veux bien vous aider à vous tirer d'affaire :
" La leçon eft complette & vous rendra prudent.
,, Je pourrois à mon tour vous envoyer aux piautres ;
,, Mais j'aime beaucoup mieux vous mettre en liberté .
„ Allons , tirez de ce côté ;
» Et n'oubliez jamais qu'il faut traiter les autres
,, Comme on veut en être traité. "
AVRIL. II. Vol. 1777. 133
:
Traité des Maladies vénériennes , traduit
du latin de M. Aſtruc ; quatrieme édition
revue & augmentée de remarques
, par M. Louis , Profeſſeur &
Cenſeur Royal , Chirurgien Confultant
des Armées du Roi, Inſpecteur
des Hôpitaux Militaires du Royaume ,
Aſſocié libre de la Société Royale des
Sciences de Montpellier , &c. 4 vol.
in - 12. A paris , chez Cavelier , Libr.
rue Saint Jacques , 1777. Avec appr.
& priv. du Roi.
Nous n'ajouterons rien à la réputation
de cet Ouvrage , qui a ſi bien mérité du
Public ; nous nous contenterons ſeule.
ment de donner une notice des remare
ques que M. Louis a joint à cette nouvelle
édition , & qui ſe trouvent inférées
dans le ſecond volume , pour remplacer
le vuide qui s'y trouvoit , par les transpoſitions
& les retranchemens que l'Editeur
a cru devoir faire en faveur de la
mémoire du célebre M. Aftruc. Ces
13
134 MERCURE DE FRANCE.
anremarques
ſont conſignées en douze
paragraphes ; le premier eſt une diſcusſion
ſur l'origine de la maladie vénérienne;
le ſecond traite de la nature du
virus & de ſes différentes manieres d'agir ;
le troiſieme roule ſur la diſtinction entre
les maladies vénériennes récentes ,
noncées par des ſymptômes primitifs
connus , & cette maladie déguisée &
compliquée ; dans le quatrieme , M.
Louis examine quels sont les effets de
la falivation , & s'il eſt avantageux ou
nuiſible de la procurer ; dans le cinquieme
, il expoſe , d'après l'expérience , les
bons effets des ſudorifiques ; dans le
fixieme , il tâche de marquer les cas où
il faut attaquer préliminairement le vice
local dans cette maladie ; dans le ſeptieme
, il appuie la doctrine qu'il donne
fur la raiſon & l'expérience , & fait voir
qu'elle eſt conforme au ſentiment de
Boerhaave; dans le huitieme , il applique
ſes principes à la g .... v.... , dont il examine
particulierement la nature , pour
dévoiler les erreurs qu'on commet ordinairement
dans le cours de cette maladie ;
dans le neuvieme , il indique une méthode
différente de celle de M. Aftruc ,
AVRIL. II. Vol. 1777. 135
1
1
1
1
1
1
!
pour guérir une ſtranguerie habituelle ,
provenante de ces mauvais traitemens ;
dans le dixieme , il fait voir que la pratique
du traitement anti - venérien par les
fumigations eft fort ancienne , & qu'elle
a toujours été infidelle ; dans l'onzieme ,
il combat fortement les Charlatans ; &
dans le douzieme enfin , il donne aux
Eleves un plan de travail , par lequel ils
pourront faire de grands progrès dans
leurs études. Ces remarques font vraiment
dignes de la célébrité de l'Editeur,
& ne peuvent que perfectionner le traitement
dans ces maladies.
,
Anatomie historique & pratique , par M.
Lieutaut , Confeiller d'Etat , premier
Médecin du Roi, de Monfieur &de
Monseigneur le Comte d'Artois
Docteur Régent de la Faculté de Médécine
, & de l'Académie Royale des
Sciences de Paris ,de la Société Royale
de Londres &c. nouvelle édition augmentée
de diverſes remarques hiſtoriques
& critiques , & de nouvelles
planches; par M. Portal , Lecteur du
Roi , profeſſeur du Médecine au College
Royal de France , &c. 2 vol. in- 8°.
A Paris , chez d'Houry , rue de la Bou-
I
136 MERCURE DE FRANCE.
clerie ; P. F. Didot le jeune , quai des
Auguſtins , & chez l'Anglois , quai
des Auguſtins. Prix relié 9 liv.
M. Portal étoit ſur le point de donner
au public un Traité complet d'Anatomie ,
lorſque M. Lieutaut , à qui il fit part de
fon projet, lui apprit qu'on étoit ſur le
point de donner une nouvelle édition de
fes eſſais anatomiques ; mais que ſes occupations
, d'un genre tout différent ,
l'empêchoient d'y faire les additions
qu'il auroit deſiré. L'Ouvrage de ce célebre
Anatomiſte avoit fixé depuis longtemps
l'attention de M. Portal , & de
tous ceux qui s'adonnent à cette partie
de la Médecine théorique, tant par les
nouvelles découvertes qu'il contient ,
que par l'ordre, la clarté & l'exactitude
des deſcriptions qu'on y trouve : M.
Portal dit même avoir adopté cet Ouvrage
depuis pluſieurs années pour ſes
cours d'Anatomie; c'eſt ce qui l'engagea
à ſe charger lui - même de la publication
de cette ſeconde édition. Comme il y
avoit près de trente ans que la premiere
édition de cet Ouvrage avoit parue , il
n'eſt pas douteux que dans un fiecle
comme le nôtre , où l'on s'adonne aux
AVRIL. II. Vol. 1777. 137
ſciences phyſiques , on n'ait fait depuis
ce temps beaucoup de progrès dans l'Anatomie
; c'eſt pour cette raiſon que M.
Portal a cru donner , dans la nouvelle
édition que nous annonçons , un extrait
des travaux qui ont été faits depuis ce
temps ſur l'anatomie de l'homme. Il l'a
auſſi augmentée de ſes obſervations particulieres
, & il l'a encore enrichie d'un
tableau hiſtorique des principales découvertes
faites dans différens temps & dans
différens pays : ces éditions ne peuvent
- manquer de rendre cet Ouvrage beau-
- coup_plus complet. Les obſervations de
M. Portal font ſéparées du texte , &
font imprimées en forme de notes , ou
dans des articles détachés du corps de
POuvrage. Un pareil Livre ne peut
être que de la plus grande utilité : il peut
convenir également aux gens éclairés &
aux étudians ; il réunit le double avantage
de n'être ni trop ſuccint, comme
eſt le Traité anatomique d'Héifter &de
Verdier , ni d'être inintelligible à ceux
qui ſe dévouent à l'étude de l'Anatomie
, telle qu'eſt celle de Winflow.
Enfin , cet Ouvrage eſt la vraie baſe
de l'Anatomie , & conféquemment de
la Médecine : il ne peut aſſez être con
15
13S MERCURE DE FRANCE.
ſulté par les gens de l'Art ; il eſt marqué
au coin de l'utilité publique , tels
que font tous les Ouvrages de ce célebre
Médecin.
Précis de la matiere médicale , contenant
1
,
ce qu'il importe de ſavoir ſur la nature
, les propriétés & les doſes des
médicamens tant ſimples qu'officinaux
, avec un grand nombre de formules
; par M. Lieutaut , Docteur
Régent de la Faculté de Médecine
de Paris , premier Médecin du Roi ,
de Monfieur & de Monſeigneur le
Comte d'Artois , de l'Académie Royale
des Sciences de Paris , & de la
Société Royale de Londres , nouvelle
édition , revue par l'Auteur. 2 vol.
in - 8° . A Paris , chez , P. F. Didot
le jeune , Libraire de la Faculté de
Médecine de Paris , quai des Augustins
1776 , avec approbation & privilege
du Roi. Prix II liv. relié.
Quoique la Médecine embraſſe presque
toutes les ſciences , il n'eſt pas moins
vrai d'obſerver qu'il faut les diriger vers
la partie qui traite des médicamens ; &
en effet, le but qu'on doit ſe propoſer
AVRIL. II. Vol. 1777. 139
1
1
dans l'art de guérir , conſiſte dans leur
emploi : on exige aujourd'hui d'un Médecin
la connoiſſance des Mathématiques
, de la Phyſique & de l'Anatomie ;
mais avec ces ſciences , on ne guérit pas
la plus légere indiſpoſition ; on ignore
les reſſources que nous fournit journelledment
la nature ; on accable les malades
de beaucoup d'ordonnances ; & , par une
infinité de juleps , d'émulſions & d'apofêmes
, on ne parvient malheureuſement
que trop à opprimer les efforts que la
nature fait pour éloigner ce qui l'opprime.
Souvent auſſi il ſe trouve des
Médecins qui , pour s'accréditer aux
dépens de leurs Confreres , & pour les
fupplanter , foumettent la ſanté des hommes
à un vil intérêt , & rejettent le traitement
le plus fain, pour en adminiſtrer
un autre conforme à leurs faux préjugés.
Nous ſommes cependant obligés de rendre
juſtice ici au plus grand nombre des
Médecins François , & principalement
de cette Capitale , qui montrent, pour
la plupart , de la délicateſſe dans ce
point.
Deux choſes ſont abſolument nécesfaires
à un Médecin: il faut qu'il fache
faire un bon choix des médicamens , &
140 MERCURE DE FRANCE .
qu'il connoiſſe le temps propre à les appliquer
: mais , combien de difficultés
n'a-t - on pas à vaincre pour remplir ces
deux conditions ! Une infinité de circonſtances
fait varier les maladies ; rarement
s'en trouve t - il deux qui ſoient
exactement ſemblables. Dans un pareil
embarras , quoi de plus utile que d'avoir
ſous les yeux une quantité ſuffiſante de
remedes choiſis & rangés dans un bon
ordre , pour pouvoir y prendre , au moment
favorable , ce qui paroît être le
mieux indiqué ? C'eſt auſſi ce que M.
Lieutaut s'eſt propoſé en publiant cet
Ouvrage.
:
Les médicamens font tirés des trois
Regnes de la Nature : on en trouve d'excellens
parmi les minéraux; mais il faut
beaucoup de ſageſſe pour les adminiſtrer :
on en tire un plus grand nombre des
végétaux. M. Buc'hoz a rapporté, dans
fon Histoire Universelle du Regne Végétal,
dont il paroît déjà fix volumes de
diſcours , tout ce qu'on peut déſirer fur
les propriétés médicinales des plantes ,
choſe qui n'avoit pas été faite avant lui
avec autant d'étendue. Les ſubſtances
enfin tirées des animaux , font la partie
la moins conſidérable des médicamens ;
AVRIL . II. Vol. 1777. 141
C
e
e
mais elles font , ſuivant M. Lieutaut ,
pour la plupart , plus analogues à l'économie
animale , & méritent ſouvent , à
ce titre , la préférence ſur les autres. Ces
médicamens ſont ſouvent ſoumis aux
opérations très- variées de la Chymie &
de la Pharmacie , & pour lors on les
appelle officinaux. Ils font par-là toujours
prêts pour le beſoin. M. Lieutaut nous
fles fait connoître dans l'excellent Ouvrage
que nous annonçons. Ce feroit
peu que de connoître les médicamens
- ſimples , ſi un Médecin ne connoiſſoit
pas les compoſés. M. Lieutaut , en parlant
du baume de Leucatel , s'exprime
ainſi :
{
ود
,, Ce baume, dit- il , ſe compoſe avec
de la cire jaune & de l'huile d'olive ,
bouillies dans du vin d'Eſpagne. Lors-
,, que celui - ci eſt conſommé , on ajoute
د 5
و و
de la thérébentine & du bois de ſantal
,, rouge. Ce baume , dont Marquet a fait ,
وو contre la phtiſie , l'uſage le plus heu-
,, reux , fait partie des remedes vulné-
"
"
raires déciſifs , & s'emploie principalement
dans le traitement des maladies
de poitrine. Il produit d'heureux effets
dans la phtiſie , quand on le donne à
,, propos , & après avoir fait prendre
ود
ود
142 MERCURE DE FRANCE.
" les remedes convenables. On ne ſe
„ trouve pas moins bien d'en faire uſage
ود
dans les ulcérations & évaſions des au-
, tres vifceres. Le baume de Leucatel ſe
,, prend ſous la forme de bol : ſa doſe
,, peut aller juſqu'à un ou deux fcrupu-
„ les; on peut la porter à un gros & plus ,
lorſqu'on donne ce baume dans un
„bouillon. Il y a desMédecins qui n'hé ود
و د
fitent pas d'en faire prendre de deux
,, gros à demi - once. Je doute que leur
ſuccès juſtifient leur conduite. On peut
auſſi s'en ſervir à l'extérieur , & alors
il n'eſt pas un des moins bons vulné.
,, raires ; mais rarement l'emploie - t - on
de cette maniere."
و د
ود
ود
ود
M. Marquet n'eſt pas le ſeul qui ait
fait uſage , avec ſuccès , du baume de
Leucatel pour les maladies de poitrine.
M. Buc'hoz , fon gendre , ancien Médecin
du feu Roi de Pologne , l'a auſſi em,
ployé en pareils cas avec efficacité. Voyez
Ja Médecine moderne , qui se trouve chez
Lacombe.
L'article du baume de Leucatel , que
nous venons de rapporter , peut faire
juger des autres . On y remarque , dans
chacun d'eux , de la clarté , de la précifion
, & de l'inſtruction.
AVRIL. II. Vol. 1777. 143
e
1
20
e
Les médicamens ſe trouvent diviſés ,
dans ce Précis , en internes & externes.
Ces deux claſſes ſont ſubdiviſées en différentes
familles , telles que les fudorifiques
, les purgatifs , les diurétiques , les
vulnéraires , &c. & chacune de ces familles
comprend d'abord les maladies
dans lesquelles on peut employer ces
fortes de médicamens , avec quelques
généralités fur leur uſage ; enſuite on y
trouve indiqués tous les remedes ſimples
& officinaux qui en font partie : après
quoi M. Lieutaut y rapporte pluſieurs
formules magiſtrales , qu'on peut prescrire
avec ces médicamens en faveur des
jeunes Médecins ; enfin il termine par
des commentaires ſur les remedes particuliers
qu'il a rapporté. Que peut - on de
plus méthodique qu'un pareil ordre ? Il
ſe rencontre dans tout l'Ouvrage : il ne
devoit manquer à ſa ſuite qu'un Traité
des' alimens ; c'eſt ce qu'a très- bien apperçu
M. Lieutaut , ce fameux Médecin
auquel nous fſommes redevables de la
conſervation des jours de notre illuftre
Monarque & de fa famille: auſſi a - t - il
eu grand ſoin d'en placer un à la fuite
de ce Précis. La matiere alimentaire eſt
- la partie eſſentielle de la matiere mé.
144
MERCURE DE FRANCE.
dicale ; & en effet , cette derniere doit
embraſſer tout ce qui peut être employé
à la guériſon des maladies. Il eſt ſurprenant
qu'avant M. Lieutaut , on ne l'ait
pas encore enviſagé ſous ce point de vue.
Ce célebre Médecin voudra bien nous
permettre , en finiſſant cet extrait
rapporter ici , d'après lui , ce qu'il a dit
dans la Préface au ſujet des encouragemens
qui feroient néceſſaires pour perfectionner
l'étude de la Médecine , & des
différentes parties qui la conſtituent.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
de
Il ne manque , dit ce premier Médecin
, que quelques encouragemens :
c'eſt l'aiguillon , comme on le fait ,
,, qui réveille l'émulation , & excite cette
chaleur fi propre à développer les talens
& à leur donner tout le luſtre dont ils
ſont ſuſceptibles . Je ne prendrai , parmi
les exemples dont fourmille notre his-
,, toire littéraire , que celui du célebre
Tournefort. Ce Botaniſte incomparable
feroit reſté dans l'obſcurité , ſi un protecteur
puiſſant & éclairé (M. Fagon ,
„ premier Médecin du Roi) ne l'en avoit
retiré." M. Lieutaut eſt auſſi premier
Médecin du Roi ; & , par cette façon
de penſer , que n'y a- t - il pas à eſpérer
de ſa protection pour ceux qui ſe don-
ود
و د
"
ود
nent
AVRIL. II. Vol. 17776 145
nent aux ſciences utiles & dépendantes
de la Médecine ? Auſſi c'eſt de ſon temps
que paroît en France le plus grand Ouvrage
qu'on ait jamais publié ſur la Botanique
, je veux dire , l'Histoire Univerſelle
du Regne Végétal par M. Buc'hoz , qui
- mérite le plus d'être protégé. :
Discours choisis fur divers ſujets de Religion
& de Littérature , par M. l'Abbé
Mauri , Abbé commendataire de la
Frenade , Chanoine , Vicaire - Général
& Official de Lombez , & Prédicateur
ordinaire du Roi. A Paris , chez le
Jay , Libr. rue S. Jacques.
Ce Recueil renferme le Panegyrique de
S. Louis , prononcé en préſence de l'Acadé
mie Françoiſe. Les applaudiſſements d'un
pareil auditoire , ſont le plus bel éloge
qu'on puiſſe recevoir , & font en mêmetemps
les garans les plus fûrs de la bonté
d'un Ouvrage oratoire. Ainſi la gloire du
Panégyriſte ne peut plus recevoir la plus
légere atteinte. Malgré la multitude de
Diſcours fur ce même ſujet , on trouve
dans celui - ci des idées neuves , & des
traits hiſtoriques bien choiſis & bien
K

146 MERCURE DE FRANCE.
rapprochés. Saint Louis , créateur de fon
fiecle, Saint Louis bienfaiteur de tous les
fiecles qui l'ont ſuivi. Cette diviſion embraſſe
toute l'étendue du ſujet ; l'Orareur
ne le perd pas un inſtant de vue ,
&ne reſſemble point à ces prolixes Rhétheurs
qui , au lieu d'entrer d'abord en
matiere , & de tout approprier à leur
but, ſe tournent & ſe retournent dans
tous les ſens , & laiſſent l'Auditoire incertain
for la matiere qu'ils ont traitée.
Le Panegyriſte ramene tout fon Difcours
à la fin principale que doit ſe propoſer
un digne Miniſtre de l'Eglife. C'eſt le
triomphe de la Religion Chrétienne
qu'il cherche à établir en louant les vertus
qu'elle feule peut produire. Par ſes
ود
و د
ود
loix contre le blafpheme , & fur - tout
„ par ſes exemples de piété , Saint Louis
confacra le reſpect dû à la Religion.
Le Chriſtianiſme , qui a eu la gloire
de réclamer , avant la raiſon même ,
„ en faveur des ferfs , la liberté qui eſt
"
ود
دو
ود
la vie civile de l'homme , comme la
,, vertu eſt ſa vie morale ; le Chriſtianiſme
qui , en déclarant par la bouche
de ſes Pontifes dans le Concile de
„ Latran , ne vouloir point d'Eſclaves
dans ſon ſein , a enfin aboli l'eſclavage
"
"
AVRIL. II. Vol. 1777 147
ود ما
ود
en Europe : le Chriftianiſme étoit néceſſaire
à Louis pour policer un Peuple ,
,, en faveur duquel on auroit pu répéter
( cette énergique priere de David: Seigneur
, faites naître un Légiflateur par-
,, mi ces Barbares , afin que les Nations
les mettent au rang des hommes : Con-
" ſtitue , Domine , Legislatorem fuper eos
ut fciant gentes quoniam homines funt.
,, Non , il n'appartient qu'au Chriſtianiſme
d'opérer une ſi étonannte révoe
ود
۔ود
21
و د
lution. L'amour-propre peut détermi-
,, ner aux plus généreux facrifices ; ce-
,, pendant le plus fublime effort de la
"
و د
و د
و د
vertu , n'eſt pas d'être vertueux avec
,, danger , mais fans témoins: c'eſt le
devoir du Chrétien , c'eſt auſſi ſon
privilege. Saint Louis avoit beſoin
d'accréditer cette morale pour adoucir
&former les moeurs dans un gouver
nement dénué de principes ; & il fervoit
utilement ſes ſucceſſeurs , en cimentant
l'obéiſſance des Sujets par les
liens de la Religion. En effet , la Religion
Chrétienne jette ſes racines dans
le coeur humain ; & après avoir affermi
les Trônes par l'amour , elle les appuie
encore fur les confciences ; elle détruit
ce penchant funefte vers l'intérêt per-
و د
و د
"
و د
و د
ود
ود ſonnel , qui n'auroit dû naître que 1
K 2
148 MERCURE DE FRANCE .
,, parmi des Sauvages , & qui nous eſt
,, cependant venu des vices de la ſociété;
"
و د
و د
و د
ود
elle eſt la baſe des vertus ſociales ,
civiles & domeſtiques : il en eſt pluſieurs
qu'elle ſeule commande , & il
n'en eſt aucun qu'elle ne perfectionne.
Eh! quoi de plus utile aux Peuples &
,, aux Rois que le Chriftianiſme ! Quoi
de plus propre à unir les hommes , à
les faire vivre dans la paix & dans
„ l'abondance , que la charité ! Eh ! Mef-
,, ſieurs , c'eſt tout l'art de la politique ,
"
ود
ود de ramener les Peuples , par les Loix ,
„ vers les préceptes de l'Evangile. "
L'Orateur , en faiſant un ſi bel éloge
de la morale du Chriftianiſme , a l'avan- (
tage de parler , non - feulement d'après
les Miniſtres de l'Evangile , mais encore
d'après des Philoſophes célebres , dont
le témoignage ne doit point être fufpect.
Les Montesquieu , les Maupertuis , les
Rouſſeau , les d'Alembert , ont tenu le
même langage , & nous ont laiſſé des
armes pour repouſſer les Détracteurs
d'une Religion qui , pour me ſervir des
propres expreffions d'un de ces Philoſoſophes
(*), fait notre bonheur dans cette
vie , en paroiſſant n'avoir d'objet que la
(*) Montesquieu.

AVRIL. II. Vol. 1777. 1492
félicité future , & devient le meilleur garant
que l'on puiſſe avoir des moeurs &
de la probité des hommes.
Nous voudrions pouvoir extraire pluſieurs
autres morceaux éloquens qui font
répandus dans le Panégyrique de Saint
- Auguſtin , cet efprit fublime , qui , après
avoir été abandonné à l'erreur , reçut ,
avec tant d'abondance , les plus vifs
rayons de la vérité divine , & qui devint
un des plus précieux vaſes du faint
amour , après avoir été près de la moitié
de ſa vie , la proie de l'amour impur.
Après une telle expérience , pouvoit - il
n'être pas le plus illuftre Prédicateur &
l'Apôtre le plus ardent de la grace de
Jésus Chriſt , qui , ſeule , fait fortir la
lumiere des tenebres. Cet illuftre Docteur
de l'Egliſe avoit remarqué que la
plupart des Panegyriſtes de ſon temps
ne ſembloient ſe propoſer d'autre but ,
que de perfuader qu'ils favoient parler
agréablement& avec élégance. M. l'Abbé
Mauri a ſu éviter cet écueil , en cherchant
plus à inſtruire qu'à plaire , & a
prouvé , par ſa compoſition , qu'on peut
employer avec ſuccès & à propos , dans
des éloges , ce qu'on appelle , dans l'art
- oratoire , les grands mouvemens.
1
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
L'Éloge de M. Fénélon , qui a ob
tenu l'acceffit au jugement de l'Académie
Françoiſe , fournit matiere à la
même réflexion , & prouve bien que
ce genre de compoſition tire tout fon
éclat du choix judicieux des actions
du Héros qu'on loue , & de l'art avec
lequel on fait les rendre intéreſſantes ,
par la maniere de les préſenter. M.
l'Abbé Mauri n'a pas cru devoir ſe
borner à fournir des exemples de l'éloquence
de la Chaire ; il développe , dans
fon Diſcours préliminaire , & dans fes
réflexions ſur les Sermons de Boſſuet ,
les préceptes les plus propres à perpétuer
le bon goût de la vraie éloquence , &
appelle à ſon tribunal les Ecrivains les
plus célebres . C'eſt avec la plus grande
impartialité qu'il prétend les apprécier.
,, Ce n'eſt ni le Maître, ni Patru , dit-il ,
qui occupent le premier rang au barreau
François; cet honneur eſt réſervé
à Péliſſon , qui a mérité une gloire
,, immortelle , en compoſant ſfix Mémoires
pour le Sur-Intendant Fouquet ,
& fur- tout à Arnaud , qui a furpaſſé
,, tous les Avocats dans l'Apologie des
,, Catholiques d'Angleterre , accufés d'u-
,, ne conſpiration contre le Roi Char-
و د
ود
و د
ود
و د
ود les II , en 1678. Lifez cette éloquente
AVRIL. II. Vol. 1777. 15
diſcuſſion; que de larmes Arnaud vous
fera repandre fur la mort du vertueux ود Vicomte de Stafford! Orateur fans
ر د
"
"
"
رو
"
2"
ود
ود
"
chercher à l'être , il ne paroît pas ſe
„ propoſer de vous émouvoir ; mais
,, par le ſimple récit des faits , par la
ſeule dialectique , par les dépoſitions
des témoins fur lesquels les Catholi-
,, ques furent condamnés , il prouve
invinciblement leur innocence ; il vous
attendrit ſur le ſort des infortunés dont
il raconte les malheurs , & il rend
exécrable pour toujours la mémoire du
fameux Quatès , qui inventa cette
abſurde calomnie. Jamais on n'a porté
plus loin la démonftration morale.
L'Auteur a cru devoir obſerver à ce ſujet ,
que M. Arnaud justifioit , dans cette occaſion,
des hommes qu'il haïfſoit. Nous
obſerverons à notre tour , que le zele
même trop vif contre des opinions
qu'on regarde comme dangereuſes , ne
doit point ſe confondre avec la haine ,
cette paſſion vile des ames foibles. Dirat-
on que Boſſuet haïſſoit les Proteftans ,
& que Fénélon , cette ame douce &
compatiſſante , ne chériſſoit pas les
Théologiens dont il attaque les opinions
avec tant de zele , dans pluſieurs
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
de ſes Inſtructions Paſtorales? Ces deux
Prélats , auſſi recommandables par leurs
vertus que par leurs talens , ſavoient bien
que ſouvent le zele ne bleſſe que pour
guérir , & que l'amour de la vérité & de
la juſtice n'eſt point incompatible avec la
charité chrétienne , qui aime toujours
ceux mêmes dont elle attaque les opinions
ou les erreurs : Diligite homines , interficite
errores. Voilà la deviſe des grands hommes
, & fur - tout de ceux qui ſavoient
joindre , comme le grand Arnaud , la
philofophie avec la ſcience théologique.
Ecoutons ce que dit avec tant d'éloquence
, & fans restriction , le Chancelier
d'Agueſſeau , fur cet illuſtre Auteur.
,, La logique la plus exacte , conduite
& dirigée par un eſprit naturellement
géometre , eſt l'ame de tous
"
ود
ود
.”و
ſes ouvrages : mais ce n'eſt pas une
,, dialectique ſeche & décharnée , qui
,, ne ſe préſente que comme un ſquelette
de raiſonnement ; elle eſt accompagnée
d'une éloquence mâle & robuſte , d'une
abondance & d'une variété d'images
qui ſemblent naître d'elles - mêmes ſous
ſa plume , & d'une heureuſe fécondité
d'expreffion. C'eſt un corps plein de
,, fuc & de vigueur , qui tire toute fa
ود
ود
ود
ود
ود
te
AVRIL. II. Vol. 1777. 153
d , beauté de ſa force, & qui fait ſervir ود ſes ornemens mêmes à la victoire. Il

et
ود
ود
لا وو
و د
a d'ailleurs combattu pendant toute fa
vie. Il n'a preſque fait que des Ouvra-
,, ges polémiques , & l'on peut dire que
,, ce font autant de plaidoyers , où il a
eu toujours en vue d'établir ou de
réfuter , d'édifier ou de détruire , &
de gagner ſa cauſe par la ſeule ſupé.
rioritè du raiſonnement. On trouve
donc dans les écrits d'un génie ſi fort
& fi puiſſant , tout ce qui peut apprendre
l'art d'inſtruire , de prouver & de
convaincre."
ود
"
"
"
ود
وو
M. l'Abbé Mauri ne ſe borne pas à
apprécier le mérite des Orateurs qui ont
illuftré la chaire , & à nous apprendre
que le célebre Miffionnaire , M. Bridaine
, poffſédoit au plus haut degré le
talent de s'emparer d'une multitude asſemblée.
Il appelle encore à ſon tribunal
les Orateurs qui ſe ſont diftingués dans le
barreau , & croit nous donner une preuve
de ſon goût & de fon impartialité, en
tempérant , par un correctif, les éloges
donnés de toutes parts à M. le Chance-
Mier d'Agueſſeau , conſidéré comme Orateur.
Ce Magiftrat , malgré toutes les
belles qualités que M. l'Abbé Mauri lui
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
donne , n'avoit pas eu aſſez de vigueur,
s'il faut l'en croire, pour s'élever jusqu'à
la hauteur des ſujets que le ministere
public , dans le ſanctuaire des loix ,
l'avoit obligé de traiter. Ainſi M. d'Aguesfeau
, comme Orateur , n'a point , ſelon
M. I'A. M. , cette ſupériorité qu'il s'eſt
acquiſe dans les autres genres . Cette
maniere de penſer du nouveau Panégyrifte
, ne l'empêche point d'aſſurer que de
tous les hommes célebres qui , depuis
le commencement du fiecle , ont parcouru
la même carriere , M. le Chancelier
d'Agueſſeau eſt celui qui s'est acquis le
plus de gloire en exerçant les fonctions du
ministere public. Ainfi , quoique placé,
fuivant l'opinion de M. l'Abbé Mauri ,
au deſſus des grands hommes qui ont
exercé , & qui exercent encore aujourd'hui
avec tant de gloire les fonctions du
miniſtere public , le Chancelier d'Aguesſeau
n'en feroit pas moins , malgré cette
prééminenſe ſi glorieuſe , qu'un foible &
médiocre Orateur. Perſonne ne croira
que M. l'Abbé Mauri ait voulu ſe réhaufer
& attirer les regards du Public , en
cherchant à diminuer, s'il étoit poffible,
la gloire de ces grands hommes , & à
s'efforcer , par cette opinion finguliere,
d'échapper à l'obſcurité & à l'oubli , dont
AVRIL. II. Vol. 1777. 155
la médiocrité eſt digne , & que la vanité
ne peut fouffrir. Ses Ouvrages & fa réputation
le mettent trop au- deſſus de pareilles
imputations. Cette nouvelle maniere
d'apprécier le mérite du Chancelier
d'Agueſſeau , ne peut être que l'effet
de la trop grande docilité d'un Écrivain
qui ne peut pas tout examiner , & qui
eſt ſouvent obligé de juger ſur parole.
Nous ſommes intimement perfuadés qu'il
ne ſuffifoit à M. l'Abbé Maury , pour
apprécier avec plus d'équité & de difcernement
, les qualités littéraires de M. le
Chancelier d'Agueſſeau , que d'avoir lu ,
avec la plus légere attention , les Plaidoyers
dans les cauſes de M. le Prince
de Conty & de Madame la Ducheſſe de
Nemours , de M. le Duc de Luxembourg
, & des autres Ducs & Pairs Laïcs ,
du ſieur de la Pivardiere , de M. & Made
la Comteſſe de Boſſut ,& des héritiers
de M. le Duc de Guiſe , &c....
Au reſte , ce ſeroit faire injure à la mémoire
de cet illuftre Magiſtrat , que d'entreprendre
ici ſon apologie. Ce n'eſt point
par des opinions fingulieres & des paradoxes
qu'on parvient à dégrader les grands
hommes , de cette haute élévation où le
jugement de la ſaine partie du public , &
l'admiration de leurs contemporains les
156 MERCURE DE FRANCE.
ont placés. Tant que le bon goût regnera
parmi nous , le Chancelier d'Aguefſſeau
occupera un rang diſtingué parmi les
Orateurs du Barreau; & s'il arrivoit jamais
qu'on ne lui rendît point la même
juſtice, ce ſeroit une preuve que les Écrivains
, qui ont ſubſtitué l'enflure à l'élévation
& le bel eſprit au génie , ont enfin
opéré, dans la littérature , la révolution
dont elle étoit menacée. Mais rien n'eſt
plus propre à éloigner cette triſte époque
, que les préceptes excellens & les
morceaux éloquents qu'on admire dans
l'Ouvrage que nous annonçons ,
ANNONCES LITTÉRAIRES ,
DICTIONNA ICTIONNAIRE interprete , Manuel
des noms Latins de la Géographie ancienne
& moderne , pour ſervir à l'intelligence
des Auteurs Latins principalement
des Auteurs claſſiques , avec
les déſignations principales des lieux ;
Ouvrage utile à ceux qui liſent les Poëtes
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AVRIL. II. Vol. 1777. 157.
1
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A
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de Litteltton , deux volumes in - 40-
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AVRIL. II. Vol. 1777. 159
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Régent de la Faculté de Médeci.
ne de Paris , premier Médecin & Con-
- ſeiller intime de feu S. A. S. Chriſtian
IV , Comte Palatin , Duc des Deux.
Ponts , volume in- 12. A Paris , chez
L. Cellot , Imprimeur- Libraire , rue Dauphine
, 1777 .
:

On a mis en vente chez Marc - Michel
Rey Libraire à Amsterdam , le Supplément
au Dictionnaire raisonné des Sciences , des
Arts & des Métiers , par une ſociété de
Gens de Lettres. Il eſt compoſé de cinq
volumes in -folio; ſavoir, quatre de discours
& un de planches. Le caractere &
le papier font ſemblables à ceux de l'Ouvrage
en vingt - huit volumes in -folio ,
dont on vient d'achever à Geneve , une
réimpreſſion entierement conforme à l'é
dition de Paris; enforte que ce Supplé
ment fert pour l'une & pour l'autre.
C'eſt l'Ouvrage de MM. d'Alembert ,
le Marquis de Condorcet , le Baron de
160 MERCURE DE FRANCE.
Haller , Bernouilli, de la Lande , Adanfon
, Marmontel , & d'autres Savans des
Académies de France & étrangeres . Ils
y ont raſſemblé les nouvelles découvertes
faites dans les Sciences & les Arts ;
& ce qui n'eſt pas moins eſſentiel , ils
ont corrigé un grand nombre de fautes
pardonnables , fans doute , à des Gens
de Lettres qui éprouverent trop de contradictions
, pour porter d'abord leur
entrepriſe à ſa perfection. Ainſi , le
Supplément qu'on annonce , complette
ce dépôt immenfe des connoiſſances humaines.
Au mois de Juillet dernier , on a
publié les deux premiers volumes , pour
leſquels on a payé 48 liv. & 12 liv. à
valoir fur le volume de planches.
On délivre actuellement le troiſieme
volume , au prix de 24 livres.
En Juillet prochain , on publiera les
quatrieme & cinquieme volumes , qui
complettent l'Ouvrage , pour lesquels on
paiera 60 livres .
Nous avons parlé des deux premiers
volumes de cet important Ouvrage : nous
parlerons inceſſamment du troiſieme , qui
ne
AVRIL . II. Vol. 1777. 161
ne leur eſt pas inférieur. Les perſonnes
qui poſſedent l'Encyclopédie , doivent
ſavoir gré aux ſavans Auteurs de ce Supplément
, d'avoir travaillé , avec autant
de zele que d'intelligence & de goût , à
- perfectionner ce grand Ouvrage.
, Laporte , Libraire à Paris rue des
Noyers , vient d'acquérir les articles
ſuivans :
Traité des Monnoies , & de la Furifdiction
de la Cour des Monnoies , en forme
de Dictionnaire , contenant l'hiſtoire des
Monnoies des anciens peuples , Juifs ,
Gaulois & Romains ; les Monnoies de
France , leurs variations , titres , poids
& valeurs depuis le commencement de
Ja Monarchie juſqu'à ce jour ; la fabrication
des Monnoies de compte , réelles &
courantes en Afie , en Afrique & en
Amérique , &c. Ouvrage très - utile aux
Officiers des Monnoies , aux Changeurs ,
Affineurs , Orfévres , Horlogers , Négocians
, Banquiers , & à tous les Curieux
qui veulent prendre connoiſſance des
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Monnoies , &c. deux volumes in -4°. 24
liv. reliés .
Lettres choisies des Auteurs François
les plus célebres , pour ſervir de modele
aux perſonnes qui veulent ſe former dans
le ſtyle épiſtolaire , &c. deux volumes
in - 12 de 500 pages chacun. Prix 5 liv.
réliés.
Nouvelle Encyclopédie portative , ou Tableau
général des Connoiſſances humaines
; Ouvrage recueilli des meilleurs
Auteurs , dans lequel on entreprend
de donner une idée exacte des
ſciences les plus utiles , & de les mettre
à la portée du plus grand nombre
des Lecteurs , deux volumes in - 80. 10
liv. reliés.
Le titre de ce dernier Ouvrage annonce
ſon importance , ſon utilité , & l'étendue
des matieres qu'il embraſſe. Les
Connoiſſances humaines y fontdiftinguées
en deux claſſes : la premiere comprend
AVRIL. II. Vol. 1777. 163
e
les connoiſſances que nous devons à nos
fens , & la ſeconde , celles que nous devons
à la réflexion.
:
Avis fur la Table du Journal des Causes
célebres , Ouvrage périodique pour
lequel on ſouſcrit chez le ſieur Lacombe
, Libraire , rue de Tournon ,
douze volumes par an. Prix 18 liv.
pour Paris , 24 livres pour la Province,
franc de port.
:
Nous avons annoncé au moins de Novembre
1776 , que M. Déſeſſarts propoſoit
de donner une Table de tous les
volumes du Journal des Causes célebres ,
& que le volume qui la renfermeroit ,
paroîtroit dans le courant du mois de
Juin 1777. Comme il n'a reçu qu'un
très - petit nombre de ſouſcriptions pour
ce volume , les perſonnes qui deſireront
ſe le procurer , ſont priées de ſouſcrire
avant le commencement de Juillet , parce
qu'on ne tirera que le nombre des exemplaires
néceſſaires pour les Souſcripteurs.
L'utilité de cette Table n'a pas beſoin
d'être prouvée. Avec ſon ſecours , le
Journal des Causes célebres deviendra un
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
recueil de Jurisprudence qu'on pourra
confulter avec la plus grande facilité. Cet
avantage eft précieux pour les Jurifconfultes.
La Table n'eſt pas moins utile
pour les perſonnes qui liſent cet Ouvrage
pour leur plaiſir , puiſqu'au lieu d'être
embarraſſés à chercher une cauſe ou un
trait particulier , ils le trouveront ſur le
champ. Le prix de ce volume eſt de 3
liv. franc de port.
ACADÉMIE.
PARIS.
L'ACADÉMIE
I.
ACADÉMIE Royale des Inscriptions &
Belles Lettres a fait , le 8 Avril dernier ,
ſa rentrée publique. M. l'Abbé Ameilhon
a ouvert la féance par la lecture d'un
Mémoire fur la métallurgie des anciens ,
dans lequel il donne un Précis des opérations
des anciens pour la découverte
des mines , les fouilles & la fonte des
métaux.
AVRIL. II. Vol. 17776 165
M. Déformeaux a lu enſuite un Mémoire
fur la nobleſſe françoiſe.
M. Deguignes en a lu un autre intitulé
: Histoire de la Religion Indienne à la
Chine , dans lequel , en indiquant les principales
révolutions que cette Religion a
■ occaſionnées dans cet Empire , il fait voir
que depuis l'an 65 de J. C. , & même
long-temps auparavant , les Chinois n'ont
jamais ceſſé d'être en commerce avec les
peuples d'occident.
M. Dupuy a terminé la féance par la
lecture de la Préface qu'il doit mettre à
la tête d'un morceau Grec d'Enthemius
fur les miroirs ardens , qui fera imprimé
dans les Mémoires de l'Académie.
I I.
L'Académie Royale des Sciences a fait
Ja rentrée publique le Mercredi 9. La féance
a commencé par l'annonce que fait le
Secrétaire des pieces qui ont remporté
les prix , & des arts publiés par l'Académie.
Le prix propoſé ſur la théorie de la
conſtruction des bouſſoles de déclinaiſon ,
& la recherche des loix de la variation
diurne des aiguilles animantées , a été par-
1
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
tagé entre M. van Swenden , Profeſſeur
de philoſophie à Franeker , en Frife , &
M. Coulomb , Capitaine au Corps Royal
du Génie. L'Académie a donné en même
temps un prix d'encouragement de 800
liv. à M. Magni , qui lui avoit préſenté
une boufſole propre à obſerver avec préciſion
les variations diurnes.
Une compagnie de Négocians avoic
propoſé un prix de 1200 liv. pour celui
qui donneroit la meilleure analyſe de l'Indigo
, & la meilleure théorie des opérations
de la teinture dont l'Indigo eſt la
baſe : le prix a été partagé entre un Mémoire
de M. Quatremere , Ecuyer , Entrepreneur
de l'ancienne Manufacture
Royale de draps de Pagnon , à Sedan , &
un Mémoire dont les Auteurs font MM.
Hecquet d'Orval , Négociant d'Abbeville
, & M. de Ribaucourt , Apothicaire
de la même ville.
"
M. Quatremere n'a que 22 ans , circonſtance
qui doit encore augmenter fa
gloire. On trouvera dans ſon Mémoire
des moyens certains de rétablir les cuves
de bleu , lors - même qu'elles paroifſſent
putréfiées.
L'Académie propoſe pour ſujet du prix
de 1779, de donner: La théorie des maAVRIL.
II. Vol. 17776 167
chines simples , en ayant égard au frottement
de leurs parties & à la roideur des
cordages; mais elle exige que les loix du
frottement & l'examen de l'effet réfultant
de la roideur des cordages , ſoient
déterminés d'après des expériences nouvelles
, faites en grand. Elle exige de
plus que les expériences foient applica
bles aux machines uſitées dans la Marine ,
telle que la poulie , le cabeſtan , le plan
incliné.
L'Académie déclare que le prix ne fera
point accordé aux pieces qui ne contiendroient
ou qu'une théorie mathématique
& abſtraite , ou même qu'une théorie
fondée ſur des expériences déjà connues.
Le prix fondé par feu M. Bouillé de
Meflai , Conſeiller au Parlement , eſt
de 2000 livres. Les pieces feront écrites
en françois ou en latin , & adreſſées au
Secrétaire de l'Academie: elles ne feront
admiſes au concours que juſqu'au premier
de Septembre 1778 .
Ce prix dont le ſujet eſt toujours relatif
à la navigation , ſe diftribue toutes
les années impaires ; l'Académie donne
toutes les années paires un prix d'Aſtronomie
phyſique de 2500 liv. auffi fondé
par M. Bouillé de Meſlai.
1
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
Les Arts publiés cette année par l'Acas
démie, font la ſeptieme partie de l'Art
de fabriquer les étoffes de foie , par M.
Paulet ; & la derniere partie de l'Art d'exploiter
& d'employer les mines de charbon
, par M. Morand. On trouve dans
ce dernier Ouvrage', une diſſertation trèsbien
faite & très - propre à détruire les
terreurs paniques qu'on a cherché à inspirer
contre l'uſage du charbon de terre
pour le chauffage.
Les Ouvrages lus dans la féance ont été:
1º. Une Obſervation de M. de Lavoifier
, ſur la décompoſition de l'air dans les
poumons. Il paroît que nos poumons abforbent
précisément cette partie de l'air
atmosphérique qui fe combine avec les
métaux lorſqu'on les calcine ; ce qui reſte
enfuite de l'air commun ainſi décompoſé,
a des propriétés différentes ; & quoique
toujours élastique , il ne peut plus ſervir
à la reſpiration. Ainſi cette fonction ,
regardée ſi long - temps comme purement
méchanique , devient , par cette
nouvelle théorie , une opération chymique.
2°. Un Mémoire de M. d'Aubenton ,
ſur la maniere de perfectionner l'eſpece
des bêtes à laine ; il en réſulte qu'en tenant
ces animaux l'hiver , ſoit en plein
AVRIL. II. Vol. 1777. 169
air , ſoit ſous des hangards où l'air circule
librement , on pourra , avec un petit
nombre de béliers d'Eſpagne , mêlés avec
nos eſpeces les plus communes , ſe procurer
, au bout de quelques générations ,
une race égale à celle d'Eſpagne.
3°. Un Mémoire de M. de Milli , fur
un métal compoſé d'or & de fer , qui
a quelques propriétés communes avec la
-platine , ſubſtance finguliere , que pluſieurs
Chymiſtes regardent comme un
troiſieme métal parfait , tandis que les
autres n'y voient qu'un mélange de fer
& d'or. Le métal de M. de Milli réſiſte
aux acides ſimples les plus forts , n'eſt
pas ſujet à la rouille , & acquiert facile.
ment la vertu magnétique ; ces propriétés
peuvent le rendre utile.
4°. M. Pingré a lu un Mémoire fur
une comete qu'un Écrivain grec rapporte
avoir vu paſſer ſur le diſque de la lune ,
en 1454.
5°. La Préface d'un Ouvrage ſur la
conſtruction des hôpitaux ; par M. le
Roi . Un feul malade dans un lit ; les
lits ſéparés par des paravens ; un bâtiment
formé de pluſieurs falles iſolées ,
autour deſquelles l'air circule librement ;
des falles conſtruites de maniere qu'un
1
5
170 MERCURE DE FRANCE.
courant d'air perpétuel entraîne l'air putride
qui s'y forme à chaque inſtant :
telles font les idées que la ſaine phyſique
& l'amour de l'humanité ont inſpirées à
M. le Roi.
6º. Un Mémoire de M. l'Abbé Rochon
, ſur la maniere d'employer la propriété
connue du cryſtal de roche , d'avoir
une double réfraction à la meſure de
petits angles avec la plus grande précifion.
Cette idée peut devenir d'une grande
utilité dans l'Aſtronomie , & même y
faire époque.
7°. Un Mémoire de M. de la Place ,
fur la nature du fluide qui reſte dans la
machine Pneumatique ; lorſqu'on y fait
le vuide, ce n'eſt pas ſeulement de l'air
très- dilaté , comme on l'avoit ſuppoſé
juſqu'ici: les corps fluides , ou ſeulement
humides qui ſont ſous la pompe, ſe vaporiſent
à la chaleur de l'atmoſphere ,
lorſque le poids de l'air ne s'y oppoſe
plus , & ſe condenſent lorſqu'on fait rentrer
l'air ſous le récipient.
$
8°. M. le Chevalier de Borda devoit
lire les détails d'un voyage très - intéresfant
, qu'il vient de faire par ordre du
Gouvernement , pour déterminer le gisfement
des côtes de l'Afrique , & la po-
:
AVRIL. II. Vol. 1777. 171
a
0
LES
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
ES Concerts donnés au Château des
Tuileries pendant la vacance des Spectacles,
ſous la direction de M. le Gros ,
ont attiré un grand concours d'Amateurs ,
&ont eu le ſuccès le plus brillant & le
mieux mérité. On y a principalement
admiré & applaudi pluſieurs belles ſymphonies
de MM. Goſſec , Cambini ,
Guénin , Chartrain , Hyden & Sterzel ,
ainſi que les motets & oratorio de MM.
Traïetta , Rigel , Saint - Amans , Goſſec ,
Rey , Aleſſandri , Piccini , & le Stabat
de Pergoleſe. Mademoiselle Giorgi , ſi
admirable par la beauté & la ſoupleſſe
de fon organe , & par l'étonnante facilité
de fon chant ; Mademoiselle Danzi , qui
joint à la voix la plus étendue , la plus
extraordinaire dans les fons aigus , & la
fition des Canaries ; & M. Portal , un
Mémoire fur les effets de la faim dans
les animaux.
178 MERCURE DE FRANCE.
plus agréable, un art infini & un goût
exquis ; Mademoiselle Plantin , dont la
belle voix eſt conduite par un ſentiment
toujours vrai , ont recueilli tous les fuffrages
des Connoiſſeurs & des Amateurs.
On a donné les mêmes applaudiſſemens
à MM . le Grós , Guichard , Nihoul ,
Richer & Platel , dont les talens ſont
bien connus , & célébrés par tous ceux
qui ont eu le plaiſir de les entendre.
Les Virtuoſes très-renommés qui ont
fait les délices de ces Concerts , font
M. Jarnovick , Artiſte ſublime ; & MM.
Capron , Chartrain , Stamitz , pour le
violon ; MM.le Brun & Bezozzi ſur le
hautbois ; MM. Baer & Rhatel pour la
clarinette ; M. Punto pour le cor - dechaſſe
; M. Duport pour le violoncelle.
On a entendu avec ſatisfaction une ſonate
de clavecin par Mademoiselle Caroli ,
âgée de huit ans ; un concerto de violon
par Mademoifelle Deschamps , éleve de
M. Capron ; un autre concerto de violon
par M. Loifel , éleve de M. Sautel ;
un concerto de violoncelle par M. Dareau
. On ne peut donner l'idée de la
perfection & de l'enſemble enchanteur
de la voix furprenante de Mademoiſelle
Danzi , accompagnée par le hautbois , non
AVRIL. II . Vol. 1777. 173
moins étonnant , de M. le Brun. L'habile
Directeur de ces charmans Concerts , a
rempli toutes les eſpérances que donnoient
ſes talens & fon goût , par l'heureux
choix des morceaux les plus brillants
, par la piquante diſtribution des
talens les plus diftingués , & par la réu-
- nion d'excellens Muſiciens en tout genre.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSI
QUE a fait l'ouverture de fon Spectacle
par Iphigénie en Aulide , ſuivie des Rufes
de l'Amour , Ballet Pantomime.
Elle doit donner auffi alternativement
des repréſentations des Actes de la Danse
& du Devin du Village , en attendant la
repriſe de Céphale & Procris.
Mademoiselle ITASSE , qui a chanté
avec ſuccès au Concert Spirituel , eſt
reçue à l'Académie Royale de Muſique ,
où ſa jeuneſſe , l'agrément de ſa figure ,
174 MERCURE DE FRANCE.
la beauté de ſon organe , & le goût de
fon chant, doivent la rendre une Actrice
agréable & utile.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François ont donne
une repréſentation du Misantrope , pour
l'ouverture de leur Théâtre. M, d'Auberval
a prononcé le compliment d'uſage ,
dans lequel il s'eſt propoſé principalement
d'établir que le génie des Auteurs Dramatiques
, contribuoit à former les talens
des Acteurs.
L
COMÉDIE ITALIENNE.
ES Comédiens Italiens ont fait l'ouverture
de leur Théâtre par une repréſentation
du Cabriolet volant , Comédie
Italienne, M. Carlin , Arlequin , a fait
le compliment. Il a joué une diſpute
fort plaiſante avec ſon Souffleur , & a
pris de - là occafion de donner l'effor a (
AVRIL . II . Vol. 1777. 175
fa reconnoiſſance & à celle de ſes Camarades
.
On a donné le lendemain à ce Théâ- (
tre , une repréſentation de la Rosiere de
Salency & du Tableau Parlant , deux
Pieces dont la muſique eſt de M. Grétry.
Le Publica marqué ſa fatisfaction de
voir M. Laruette reparoître , après une
longue maladie , dans le Tableau Parlant.
Cette parade charmante a été ſupérieurement
jouée & chantée par Mesdames
Trial & Colombe ; par MM.
Clairval , Trial & Laruette. Rien de ſi
délicieux que ce Spectacle , quand il eſt
foutenu par des talens auſſi diſtingués.
On dit que M. Guichard ; célebre
Muſicien , & qui a fait juſqu'ici les
délices des Concerts , eſt agréé au nombre
des Acteurs de la Comédie Italienne ,
pour les rôles de baſſe- taille. On parle
auſſi d'un jeune Acteur de Province ,
M. d'Orfonville , bon Muficien , qui a
une voix fuperbe , & qui eſt pareillement
agréé pour les rôles de haute - contre.
Ce Théâtre s'enrichit tous les jours
de Pieces agréables & de muſique excellente
dans tous les genres. L'Italie même
adopte pluſieurs de ſes Intermedes ,
176 MERCURE DE FRANCE.
tels que ceux de M. Grétry , dont elle
admire la muſique , & le génie auſſi riche
que fécond.
:
DÉBUT.
Mademoiſelle MONTER a débuté le
Jeudi ro Avril , ſur le Théatre de la
Comédie Italienne , par le rôle de Fatime
, dans le Cadi dupé. Cette Actrice
n'a point paru avoir , pour remplir ce
rôle , aſſez de fûreté dans ſon organe ,
dans ſon chant , ni dans ſon jeu , foit
par timidité , ſoit par défaut de connoiſſance
du Théâtre.
Le Dimanche 13 Avril, la Demoiſelle
BRABANT a débuté par le rôle de
la mere d'Agathe dans le Sorcier ; elle
a joué le lendemain le rôle de Claudine
dans le Maréchal. Cette Actrice joue
avec beaucoup de feu & d'intelligence :
elle détaille ſes rôles avec eſprit: elle
chante agréablement , & elle annonce
beaucoup de talent , avec beaucoup d'uſage
du théâtre. Elle peut être trèsutile
dans l'emploi des duegnes , & autres
rôles de ce genre.
Le
AVRIL . II. Vol. 1777 177
Le ſieur D'ARBOVILLE a débuté , le
14 Avril , par le rôle de Marcel dans le
Maréchal ferrant. On lui reproche de
forcer trop ſa voix & ſon jeu: défauts
faciles à corriger.
A Monsieur L. O. C. d'E. & L. G. d. P.
à P.
Ο
τοι dont le regard perçant , inévitable ,
Découvre , ſans efforts , l'intrigue redoutable
Du pervers , qui , ſuivant des chemins tortueux,
Se promet d'échapper à ton oeil vertueux !
O toi dont l'équité , la prompte vigilance ,
Des vices réunis réprimant l'inſolence ,
Fait remarquer par-tout , à l'Etranger furpris
La paix , la ſûreté dans les murs de Paris !
Toi , qui , laborieux , prudent , incorruptible ,
Sans relâche pourſuis ta carriere pénible ,
Et qui , faiſant mouvoir mille reſſorts divers ;
Semble imiter en tout le Dieu de l'Univers;
Daigne me reconnoftre , & Magiſtrat illuſtre ;
L'an où s'eſt terminé notre troiſieme luftre
Nous a vus l'un & l'autre , & fous les mêmes tofts,
Et dans les mêmes jeux , & fous les mêmes loi
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Geoffroy , Du B ..... , connus par l'éloquence* ,
Du bon goût dans nos coeurs ont jeté la ſemence
Jaloux de ces ſuccès , ta conſtante douceur ,
Ta joyeuse amitié défarmoient ma douleur.
Ces leçons , qui traçoient la route du génie,
Hélas ; ont amené les malheurs de ma vie !
Dans mon ſein pour les arts elles ont allume
Une ardeur dont encor je me ſens confumé.
Ivre du grand Corneille , affamé de ſa gloire ,
Brûlant de m'illuſtrer au Temple de Mémoire ,
Damon , je fus vingt ans en Province caché ,
Sur un fombre bureau , ſans relâche attaché.
De nos Acteurs fameux la démarche ſublime ,
Leur filence éloquent , le feu qui les anime ,
Leurs organes flatteurs m'étoient toujours préſens;
Dans le ſein du repos j'entendois leurs accens .
Plein de ces ſouvenirs brûlans , inévitables ,
Je combattois envain des penchans indomptables ,
Pour céder aux deſirs d'un pere révéré ,
Mais , ofons l'avouer , plus tendre qu'éclairé.
Forcé par le deſtin qui déſoloit ma vie,
Je partis , l'oeil en pleurs ; je quittai ma patriè ;
Sous un ciel étranger , les Dieux perſécuteurs
Conduifirent mes pas à de nouveaux malheurs..
(*) Deux Professeurs de Rhétorique à Louis- le-Grant.
AVRIL. II. Vol. 1777 179
Sortant du cercle heureux d'une douce abondance ,
O Damon ! j'ai connu la profonde indigence!
Mon ſein fut dévoré par d'horribles tourmens ,
Qu'excitoient avec rage un defaut d'alimens .
Dans ces jours de douleur , à ma foible paupiere
Vainement le ſoleil prodiguoit ſa lumiere ;
Je croyois n'entrevoir que les pâles flambeaux ,
Dont l'homme gemiſſant entoure les tombeaux.
Incertain , chancelant , accablé de triſteſſe ,
Sur un lit dépouillé j'étayois ma foibleſſe ;
Pour ſuſpendre un inſtant mes fupplices affreux
J'appelois le fommeil... il fuyoit de mes yeux.
Le mortel courageux , plongé dans l'infortune,
Sait quitter , dira-t-on , une vie importune ;
Se déchirant le ſein d'un bras déterminé ,
Il triomphe du fort contre lui déchaîné.
Cette fureur , qui naît d'un excès de courage ,
A la vertu , Damon , me paroît un outrage.
•Que des autres mortels le pervers détaché ,
De fon propre bonheur uniquement touché ,
Qui , des infortunés dédaignant les alarmes.
N'a jamais , avec eux , ſu répandre des larmes ,
Qu'un tel monftre , accablé ſous le poids des revers,
Par ſa mort , à l'inſtant , purge cet Univers ;
Peut-il , dans l'indigence où le fort l'abandonne,
Agréer des bienfaits qu'il n'offrit à perſonne ?
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
Mais quand on a cent fois , par des ſoins généreux ;
Soi - même conſolé les jours des malheureux ,
Malheureux à ſon tour , on reçoit , ſans baſſeſſe ,
Des ſecours empreſſes , donnés avec nobleſſe.
Ce mutuel tribut dévoile avec ſplendeur ,
Sur le front des humains , la ſuprême grandeur.
Paris voit un Mortel à qui je dois la vie ,
20
Et par qui j'ai revu le ciel de ma patrie ;
Loin que tant de bienfaits puiſſent m'humilier
Ma volupté , ma gloire eſt de les publier.
Mon coeur eſt ſous les yeux de l'arbitre ſupreme ;
Le bien que j'ai reçu , je l'euſſe fait moi - même.
Dans mes jours fortunés , que d'un pareil malheur
J'euſſe fait avec joie oublier la douleur !
Sentant avec tranſport la noble bienfaiſance ,
J'en ſens mieux les plaiſirs de la reconnoiſſance.
A toute heure , & du Peuple & des Grands entouré,
Damon , ſi juſqu'à toi ma voix a pénétré ,
Sur moi fixe les yeux ; que mon fort t'intéreſſe ;
Rappelle à ton eſprit ta premiere jeuneſſe ;
Moi qui , brillant de joie , ai partagé tes jeux ,
Hélas ! en te quittant , j'ai ceſſé d'être heureux!
Par M. de Longueville.
AVRIL. II. Vol. 1777 181
COUPLETS à l'occaſion d'un trait de
bienfaisance que Mademoiselle Baron ,
arriere petite fille du célebre Baron ,
Comédien du Roi , vient d'éprouver de
la part de Mademoiselle Dangeville.
A
AIR : De tous les Capucins du monde.
۲
ux Deſcendans du Grand Corneille
Fortune fit la ſourde oreille ;
De honte on les eût vu rougir ,
Aidés des ſecours du vulgaire ;
Un ſeul eut droit d'ofer s'offrir ,
Et tout Paris nomma Voltaire ,
Une bienfaiſante auſſi bel'e
Aujourd'hui s'offre en parallele
Aux Defcendans du Grand Baron :
C'eſt la célebre Dangeville ;
Qui , reſpectant un ſi beau nom,
A l'infortune ſert d'aſyle.
۱
M 3
82 MERCURE DE FRANCE.
Et toi, Baron , aimable fille ,
En qui le ſentiment pétille ,
Heureux & digne rejeton !
Dangeville, que l'on révere ,
Ajoute un beau luſtre à ton nom ,
En voulant te ſervir de mere.
RTS. AR
GRAVURES..
I.
Les Plaisirs champêtres , la Partie de
campagne.
DEUX Eſtampes en pendant , de neuf
pouces de hauteur & douze de largeur,
gravées avec beaucoup de ſoin & de
talent , d'après deux tableaux originaux
de P. J. Luterbourg , Peintre du Roi ,
par Anne Philbert Coulet , de l'Académie
Impériale & Royale de Vienne. Ces
payſages ont un ſite fort agréable , orné
de fabriques & de figures qui y répan
dent de l'intérêt. Elles ſe vendent à Paris ,
AVRIL. II. Vol. 1777. 183
chez Lempereur , Graveur du Roi & de
Leurs Majeftés Impériales & Royales ,
rue & porte Saint - Jacques.
I I.
Estampes gravées par M. David, d'après
un Tableau peint par Carle Dujardin ,
représentant le Marchand d'Orviétan ,
appartenant à M. d'Azincourt , & provenant
du Cabinet de feu M. Blondel
de Gagny.
Ce morceau précieux eft regardé par
tous les Amateurs , comme le chef d'oeuvre
de Carle Dujardin: tous conviennent
qu'ils n'ont rien vu de plus gracieux , ni
de mieux colorié : tous l'ont reconnu pour
être le morceau le plus capital de ce grand
Maître.
M. David , Graveur à Paris , rue des
Noyers , au coin de celle des Anglois ,
déjà connu avantageuſement par le Marché
aux Herbes d'Amſterdam , d'après Metſu ,
du même Cabinet que le Marchand d'Orviétan
& par d'autres grands morceaux
de ce genre & des portraits des Cabinets
de Monſeigneur le Duc de Praflin de S.
A. S. le Duc de Deux - Ponts , &c. &c.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
&c. termine actuellement ce morceau de
la même grandeur que le tableau original
, dont les figures portent quatre pou
ces fix lignes de proportion , & qui paroîtra
dans le courant de l'année 1777.
Quantité d'Amateurs , ayant déjà retenu
un certain nombre d'épreuves avant
la lettre , M. David, pour en éviter la
multiplicité , prévient qu'il n'en ſera tiré
que le nombre de ceux qui ſe ſeront fait
enregiſtrer ſuivant le numéro qui leur
fera délivré ; lequel numéro ſervira de
quittance pour la ſomme de 12 liv.
moitié du prix deſdites gravures. L'Es
tampe ne ſera remiſe qu'en rapportant
la quittance numérotée & les 12 livres
reſtantes.
و
MUSIQUE.

I.
Uverture de Fleur d'Epine , ouverture
d'Alceste & la marche , le tout arrangé
pour le clavecin ou le forté - piano , avec
accompagnement d'un violon & violoncelle
ad libitum , par M. Benaut, Maî-
6
AVRIL. II. Vol. 17776 185
tre de clavecin de l'Abbaye Royale de
-Montmartre , Dames de la Croix , &c.
&c. Prix 3 liv. chacune. A Paris , chez
l'Auteur , rue Dauphine , près la rue
- Chriſtine , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
I I.
Six fonates pour le clavecin ou pianoforté
, avec accompagnement de violon
ad libitum , dédiées à Monfieur de la
Garde ; par M. Neveu , Maître de clavecin
, oeuvre premiere. Prix 7 liv. 4 f.
A Paris , chez l'Auteur , rue du Four-
Saint - Germain , à l'ancien Hôtel de la
Guette , & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
III.
Méthode de Guitarre , pour apprendre
ſeul à jouer de cet inſtrument , ſur les
principes de M. Patouart fils , par M.
Corbelin ſon éleve. Prix 12 liv. A
Paris , chez l'Auteur , place Saint-
Michel , maiſon du Chandelier ; au
Cabinet littéraire , pont Notre-Dame :
chez le ſieur Lafleche , Marchand de
tabac ſur le Pont Neuf, au No. 63
1
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
1
& à Versailles , chez Blaifot , au Ca
binet littéraire , rue Satory ; & aux adresfes
ordinaires.
La méthode que nous annonçons , femble
faire diſparoître toutes les difficultés
de la guitarre: des principes clairs &
faciles à ſaiſir en font la baſe ; ils font
fimplifiés au point qu'on peut , en trèspeu
de temps , & fans avoir beſoin de
Maître , connoître cet inſtrument , & exécuter
deſſus des accompagnemens , même
des pieces : ils n'exigent de ſcience que
celle de lire un peu la muſique ſur la clef
la plus connue : la cherté des Maîtres , &
l'éloignement des villes où l'on pouvoit
s'en procurer , ne ſera plus un obſtacle
pour ceux qui deſiroient l'apprendre. Les
Maîtres qni voudront s'en ſervir pour
leurs éleves , s'épargneront la peine de
faire des leçons qu'ils trouveront toutes
diſpoſées & par gradation de force , &
procureront à leurs éleves la faculté de
faire des progrès très rapides , en les
mettant à même de rappeller à leur mémoire
, pendant leur abſence ce qui
leur aura été dit pendant la leçon. Cet
Ouvrage , quoique deſtiné à enſeigner
à ceux qui ne favent point , eſt égale-
9
AVRIL II. Vol. 1777. 187
ment intéreſſant pour les perſonnes qui
connoiſſent déjà l'inſtrument ; car outre
que l'on y trouve des principes , les accompagnemens
& les pieces que l'Auteur
donne pour leçons , ſont d'un choix qui
ne peut que plaire aux perſonnes de goût.
IV.
Recueil d'Ariettes d'Opéra - Comiques &
autres , avec accompagnement de guitarre
, pour ſervir de ſuite à la méthode
ci-deſſus . Prix 6 liv. , aux mêmes
adreſſes.
Ce Recueil eſt un choix d'airs & de
paroles , qui fait honneur au goût de
l'Auteur , auſſi bien que les accompagnemens
, dont l'exécution eſt facile,
188 MERCURE DE FRANCE,
GEOGRAPHIE.
Atlas minéralogique de France , ou connoiſſance
géographique de différentes
ſubſtances minérales & corps foſfiles
que ce Royaume renferme , entrepris
par les ordres de Monſeigneur Bertin
Miniſtre & Secrétaire d'Etat , dreſſe
d'après le Plan , les Voyages & les
Mémoires de M. Guettard , de l'Académie
des Sciences , & les Obfervations
de pluſieurs autres ſavans Naturaliſtes
, exécuté en totalité par le ſieur
Dupain - Triel pere , Ingénieur Géographe
du Roi.
LEE titre de cet Ouvrage en annonce
l'utilité générale & particuliere. Les richeſſes
de la France ne font pas toutes
fur ſa ſurface ou ſon ſol. Elle en a de
renfermées dans ſon ſein, qui n'attendent,
pour être connues & en être tirées ,
que des yeux obſervateurs , & des bras
que les ſecours pécuniaires fortifient.
Une carte qui peut offrir l'enſemble de
toutes ces richeſſes , & montrer à un
AVRIL . II. Vol. 1777. 189
Royaume toutes ſes reſſources dans ce
genre , ne peut donc être que très - intéreſſante
: voila ſon utilité générale. Son
utilité particuliere , c'eſt qu'à l'aide des
détails que cette carte offrira , les Poſſesſeurs
de mines , par exemple , fauront
précisément l'endroit où elles ſe trouvent :
tout Propriétaire connoîtra l'intérieur de
la terre qu'il poſſede , & les avantages
qu'il en peut tirer ; les Manufactures de
toutes eſpeces feront leurs etabliſſemens
avec une connoiſſance préciſe du local
le plus commode ; les Phyſiciens y trouveront
peut - être la ſolution de quelques
problêmes minéralogiques fur la formation
de la terre ; & les curieux y puiſeront
la découverte de pluſieurs corps
foffiles particuliers . En général , voici
peut - être le commencement mencement , dans la
partie qui nous regarde , d'une nouvelle
géographie . ou, ſi l'on veut , d'une nouvelle
branche de la géographie proprement
dite , de laquelle les avantages font
déjà certains , & , ſi on peut le dire , en
maturité. Plus proche de nous que la
géographie des cieux , auſſi relative au
moins à nos intérets que la géographie
terreſtre , elle offre , comme l'une , les
plus belles découvertes aux curieux , & ,
190 MERCURE DE FRANCE.
plus que l'autre , elle nous préſente , avec
l'exacte étendue de nos poffeffions , le
tableau frappant de nos richeſſes ſouterraines.
Cet Atlas ſera compoſé de 200 feuilles
de même format , & conſtruites fur
la même échelle. Elles pourront ſe réunir
& ne compoſer qu'un tout , en les
aſſemblant de la maniere que l'indiquera
la carte particuliere des 200 quadrilateres
rectangles que la France renferme, ſuivant
notre diviſion .
Chacune de ces feuilles , outre la partie
géographique qui y ſera traitée avec
beaucoup de détail & la plus grande exactitude
, offrira , par des caracteres conventionnels
, les différens foſſiles & minéraux
qui ſe trouvent dans les environs
des lieux qu'elle renferme. Il y aura une
table explicative de ces caracteres , placée
fur la bordure à gauche , ou feront gravés
, ſoit les coupes de quelques carrieres
des environs , ſoit quelques points de vue
des montagnes voiſines ,ou le niveau d'un
endroit quelconque remarquable.
Seize feuilles particulieres ſont actuellement
en état d'être préſentées au
public.
1. Celle des environs de Paris , VerAVRIL.
II. Vol. 1777 191
failles , Saint - Germain , Montmorenci ,
Brie , Chevreuſe.
2. Celle des environs de Fontainebleau
, Corbeil , Dourdan , Etampes .
3. Celle des environs de Pontoiſe ,
5) Beaumont , Chaumont , Magny.
4. Celle des environs de Meaux , Rofoy
, Coulommiers .
5. Celle des environs de Luzarches ,
Chantilly , Compiegne , Villers - Cotereſt.
6. Celle des environs de Soiffons ,
* Braine , Fiſmes , & Rheims (pour la
Champagne ) .
7. Celle des environs de Machaut ,
Suippe , Sainte - Mennehoult.
8. Celle des environs d'Épernai , Châlons
, Vertus , Sézanne.
9. Celle des environs de Provins ,
Montreau , Brai , Nogent.
10: Celle des environs de Troyes ,
Anglure, Plancy , Arcis.
II. Celle des environs d'Épinal , Charmes
, Thaté , Rambervillas.
12. Celle des environs de Plombieres ,
Remiremont , Luxeuil.
13. Celle des environs de Luze , Betford,
Montbelliard.
14. Celle des environs de Schleſtatt ,
Sainte - Marie - aux- Mines.
192 MERCURE DE FRANCE.
15. Celle des environs de Colmar ,
Chann , Murback.
16. Celle des environs de Bafle , &
Porentrin.
Outre ces ſeize feuilles , on a encore
quatorze ou quinze planches gravées,
qui n'attendent plus que quelques détails
pour être totalement achevées. Nombre
de matériaux & de deffins préparés que
nous a fournis le dépouillement des meilleurs
Mémoires minéralogiques , font
dans nos porte - feuilles ; & nous eſpérons
qu'aidés par les Obſervations des
Savans qui s'occupent de cette partie ,
& à qui nous ferons toujours honneur
de leur travail , nous ferons en état de
ſuivre , avec autant de confiance que
d'activité , un Ouvrage auffi nouveau dans
ſon genre , qu'intéreſſant dans ſon objet.
On invite ceux qui voudront en connoître
plus particulierement les avantages ,
de lire l'avertiſſement que nous avons
fait graver , & qui ſe trouvera à la tête
de cet Atlas.
Ces feuilles , imprimées ſur papier
d'Hollande , ou ſur le plus beau chapelet,
font chacune d'un pied & demi de
long , fur dix pouces de large. Celles
qui feront enluminées coûteront 2 liv.
la
AVRIL. II. Vol. 1777. 193
la feuille , & I liv. 10 f. celles qui ne
le feront pas.
On les débitera , à mesure qu'elles
paroîtront , chez le ſieur Dupain - Triel
pere , cloître Notre - Dame , vis-à-vis la
Maîtriſe des enfans de choeur. Il eſt avanageuſement
connu déjà par pluſieurs
opuſcules de géométrie& de littérature ;
&, ayant ſçu réunir les lumieres de la
géographie aux talens du deſſin& de la
gravure, il a été ſeul chargé de l'exécution
totale de cet Ouvrage.
OPTIQUE.
LE
E ſieur Girard , Peintre & Opticien ,
fait voir dans ſon Cabinet , rue Saint
Martin , près la rue Saint-Méry , vis -àvis
la rue Oignard , le Plan de l'Elévation
du Canal fouterrain de Saint - Quentin
, jusqu'à Cambrai , à diſtance de trois
lieues : ainſi que celui du fameux Canal
de Languedoc , & ce qu'il y a de plus remarquable
en France : ſpectacle intéres
fant , & qui fait la plus agréable illufion.
Il a auſſi une Collection de Tableaux de
grands Maîtres , dont un des plus capitaux
de l'Albane.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE LANGUE ANGLOISE.
LE ſieur Berry , Anglois de Nation
Auteur de la Grammaire Générale An
gloiſe , & Profeſſeur de cette Langue
commencera un Cours de Langue An
gloiſe le 14 du courant mois d'Avril
dans lequel il ſe propoſe de faciliter l'é
tude de la Langue Angloiſe , & la pro
nonciation en peu de leçons . Ce Cours
durera fix mois , & ſe tiendra trois fois
la ſemaine , depuis fix heures du matin
juſqu'à huit.
Les perſonnes qui ne pourront pas as
ſiſter aux leçons du matin, pourront let
prendre le foir aux mêmes heures. I
donne auſſi des leçons en ville , & parti
culieres chez lui.
On peut ſe faire inſcrire ou l'avertir
en tout temps. Sa demeure eſt , chez M.
Defprez , Marchand Mercier-Clincailler ,
à la Croix Blanche , rue de la Sonnerie.
AVRIL . II. Vol. 1777. 195
L
COURS D'ÉLOCUTION ET D'ORTOGRAPHE
FRANÇOISE.
LEC E COURS public d'élocution & d'orographe
françoiſe de M. de Villencour
Fue Bétiſy , au magaſin des Princes , s'eſt
Ouvert gratis le 18 Avril , par un discours
dans lequel ce Grammairien a rendu
compte de l'origine & de la variation
des Langues , ainſi que des progrès &
des beautés de la nôtre , &c. Ce Cours
eſt ſuivi depuis long- temps , & fe continue
tous les jours.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
L
E ſieur Dalgréen , Serrurier à Pétersbourg
, a préſenté à l'Académie de cette
ville un modele d'échelle propre à fervir
dans le cas d'incendies . Il a eu le double
but de rendre fon échelle plus portative
& plus facile à élever. Pour procurer le
N2
195 MERCURE DE FRANCE .
premier avantage, ſon modele eſt construit
de façon à pouvoir être enfermé dans
une caiſſe de moyenne grandeur ; & ,
pour obtenir le ſecond , l'Auteur a ima
giné une roue , au moyen de laquelle
Péchelle eſt d'abord élevée & dreſſée à
l'endroit requis , ſans qu'il ſoit même
néceſſaire de l'appuyer contre un mur,
ou de la foutenir de quelque autre ma
niere que ce foit. Les échelles faites fur
ce modele , offriront aux travailleurs la
facilité de prendre toutes les ſituations
les plus avantageuſes & les plus com
modes pour la direction & le jeu des
pompes. {
TRAIT DE GENÉROSITÉ.
DANANSS une ville de Saxe , les anciens
d'une Paroiffe , chargés , ſuivant l'uſage
de cet Electorat , de recueillir une col.
lecte générale pour le foulagement des
pauvres , & d'en faire la diſtribution,
entrerent chez une vieille femme pour
l'inferire au nombre des infortunés qui
avoient droit à la charité publique. Elie
étoit occupée à fon rouet dans une petite
AVRIL. II. Vol. 1777 197
E
!
chambre fort obfcure , dont l'ameublement
annonçoit la miſere de celle qui
l'occupoit. Inſtruite du deſſein des Colt
lecteurs , elle ſort fans rien dire , revient
eun inſtant après avec une piece de monnoie.
Voici un gros que je viens d'em-
, prunter , leur dit- elle ; je pourrai le
rendre quand j'aurai achevé ma filaſſe.
„ Je connois des gens plus malheureux
,. que moi ; recevez ce foible fecours ;
,, je ne ſouffrirai jamais que mon nom
اود
"
دو
foit ſur votre liſte , tant queje pourrai
gagner un morceau de pain , & que
,, j'aurai affez de force pour tirer de
l'eau du puits voiſin : je ne veux point
qu'il foit dit que j'ai volé la ſubſiſtance
de l'impotent."
ود
و د
و د
ANECDOTES ,
I.
Un Matelot de
N Matelot de Martigues , petite ville
de Provence , avoit épousé une femme
jeune , belle & vertueuſe , qui , ayant
dépensé à peu -près l'argent que ſon mari
lui avoit laiſſé en partant , eut recours à
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
un Bourgeois de la ville. Cet homme ,
épris tout - à - coup de la beauté de celle
qui imploroit fon afſiſtance , voulut mettre,
au ſervice qu'elle lui demandoit , un
prix que cette femme honnête refuſa ſans
héſiter : cependant , comme ſon mari ne
revenoit point , toutes ſes petites res
ſources ſe trouverent bientôt épuiſées.
Contrainte par la néceſſité , qui ſe faiſoit
ſentir de plus en plus , & par les
beſoins toujours renaiſſans d'un enfant
qu'elle nourriſſoit , & d'un autre plus
âgé qui lui demandoit du pain , elle ſe
détermina, dans l'eſpérance de trouver
un coeur plus humain & plus ſenſible ,
à retourner chez celui dont la propoſition
l'avoit indignée. Malgré ſes inſtances
& ſes prieres , elle ne put rien obte
nir. Elle fut obligée de capituler , & ,
vaincue par le beſoin, elle lui permet de
venir ſouper avec elle. Après le ſouper ,
qui fut des plus triſtes , cet homme emporté
, la preſſe vivement de remplir leur
convention. Cette pauvre femme voyant
qu'il n'y a plus d'eſpérance pour elle,
tire alors ſon enfant du berceau où il
dormoit , & le preſſant contre ſon ſein ,
les yeux remplis de larmes : Tette , lui
dit - elle , tette mon enfant , & tette bien:
:
AVRIL. II. Vol. 1777 199
tu reçois encore le lait d'une honnêtefemme ,
que la néceſſité poignarde : demain... Que
ne puis - je , hélas ! te févrer ? Tu n'auras
que le lait d'une malheureuse... Ses larmes
acheverent. Le Bourgeois déconcerté
, s'enfuit à ce ſpectacle en jetant
ſa bourſe , s'écriant : Il n'est pas poſſible
de réſiſter à tant de vertu.
I I.
En 1521 , une puiſſante armée de
l'Empereur Charles Quint, mit le ſiége
devant Mezieres. Le Chevalier Bayard
réſolut de la défendre , quoique cette
place fût dénuée de tout & n'eût qu'une
très- foible garnison. Sur ce que quelques
perſonnes lui conſeilloient de ſe rendre,
à cauſe du peu d'apparence qu'il y avoit
de fauver la ville : Avant que d'en
و د
ود
fortir , dit- il , il nous faudra former
„ un pont des cadavres de nos ennemis."
III.
Après la révolution qui renverſa Jac.
ques II du Trône d'Angleterre , on avoit
intercepté des lettres du Comte Godolphin
au Roi détrôné. Cette correfpon-
1
/
N 4
200 MERCURE DE FRANCE .
dance étoit un crime de haute trahifon.
Le Roi Guillaume , qui connoiſſoit le
mérite du Comte , voulut ſe l'attacher
au lieu de le perdre. Un jour , dans un
entretien particulier, il lui montra ces
lettres , loua fon zele , & ne lui diffimula
point l'imprudence où il l'avoit
engagé. Il lui témoigna le deſir qu'il
avoit de le compter au nombre de ſes
amis , & en même temps brûla les lettres
de ſa propre main. Cet acte de généroſité
toucha le Comte , & l'attacha pour jamais
à Guillaume.
I V.
Un femme de condition , apparemment
peu fcrupuleuſe , jouant au vingtun
, demandoit une carte : celui qui tenoit
la main lui donna un dix : la Dame ,
qui avoit un cinq & un ſept , ce qui lui
faifoit 22 , mit le doigt ſur le point du
ſept , & accuſa bruſquement 21. Le
Banquier lui paya , ſans examen , trois
louis qu'elle avoit mis ſur ſa carte ; mais
un Anglois qui ſe tenoit derriere cette
Dame , & qui avoit mis 50 louis fur ſes
cartes , ne vouloit pas accepter l'argent
de celui qui tenoit la main , & fe tuoit
AVRIL. II. Vol. 1777. 201
:
A
-
de lui dire: Pour vous , Monfir , pour
VOUS. Mais , Monsieur , n'avez - vous
pas eu 21 ? Non , Monfir , c'est Ma- -
dame ; moi , je n'ai eu que 12.
V.
Richard Steele , célebre écrivain Anglois
, invita un jour à dîner chez lui
pluſieurs perſonnes de la premiere qualité.
Les convives furent ſurpris , en
- arrivant , de la multitude de domeſtiques
qui environnoient la table. Après
le dîner , lorſque le vin & la gaieté
eurent banni tout cérémonial , un d'eux
demanda à Richard comment il pouvoit
entretenir , avec ſi peu de fortune , un
nombre ſi prodigieux de laquais. Richard
lui avoua , avec la plus grande franchiſe ,
que c'étoient un tas de coquins dont il
defiroit fort qu'on le débarraſſat. Eh !
qui vous en empêche? lui répondit le
Lord : Une bagatelle , répondit - il ;
c'eſt que ce font autant de fergens qui
" ſe font introduits chez moi une ſentence
à la main ; & , ne pouvant les
,, congédier , j'ai jugé à propos de leur
endoſſer des habits de livrée , afin
» qu'ils puiſſent me faire honneur tant
ود
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
,, qu'ils reſteront chez moi." Ses amis
rirent beaucoup de l'expédient , le déchargerent
de ces hôtes en payant ſes
dettes , & lui firent promettre qu'ils ne
le trouveroient plus ſi bien monté en
domeſtiques.
VI.
Deux payſans des environs de Grenoble
plaidoient l'un contre l'autre au Parlement
de cette Ville , pour un objet de
peu d'importance ; mais les frais commençoient
à devenir conſidérables. Ils
ſe rencontrent un jour , s'abordent , &
conviennent de décider eux - mêmes leur
procès en jouant une partie de boules.
Cette convention faite de bonne - foi de
part & d'autre , fut remplie fidellement.
Le Perdant alla tout de ſuite payer les
frais communs du procès , qui montoient
à 300 liv. après quoi ils allerent
tous deux chez un Notaire faire paſſer
l'acte de leur accommodement , dînerent
enſemble , s'embraſſerent , & fe quitterent
bons amis.
AVRIL. II. Vol. 1777. 203
NOUVELLES POLITIQUES.
M
De Constantinople , 20 Février.
ALGRÉ les apparences d'une rupture prochaine , on
croit pouvoir eſpérer quelque rapprochement entre notre
Cour & celle de Ruffie depuis qu'on a vu ici deux vaisſeaux
Ruſſes décharger les munitions & autres effets qu'ils
avoient à bord , & partir enſuite pour la Mer - Blanche
avec les firmans ou paffe - ports du Grand - Seigneur , afin
d'aller charger des grains dans le golfe de Volo (côte
de Macédoine ) au compte de notre Gouvernement. On
vient de voir arriver auſſi dans notre port un autre vaisſeau
Ruffe , venant de Livourne , avec différentes marchandiſes
de l'Angleterre , pour le compte du commerce
établi dans cette Capitale.
Des Frontieres de Pologne , 10 Mars.
On écrit de pluſieurs endroits que l'on travaille à un
accommodement entre la Ruſſie & la Porte , relativement
aux différends qui ſe ſont élevés pour la Crimée , & que
le Prince Proforowski doit arranger cette affaire avec des
Commiffaires Ottomans.
De Varsovie , le 8 Mars.
Le Roi de Pruſſe vient d'envoyer ici des Emiſaires
pour y faire des achats conſidérables de grains , &des
204 MERCURE DE FRANCE.
marchés avec des Particuliers qui ont beaucoup de bleds
à vendre.
Les lettres des frontieres Polonoiſes , voiſines du Borifthene
, annoncent que le corps des troupes Ruſſes , rasſemblées
par le Comte de Romanzow , s'étend inſenſiblement
chaque jour le long de ce fleuve , & ſemble , par
cette manoeuvre , ſe mettre en poſture de couvrir de ce
côté les frontieres de l'Empire , en s'avançant en mêmetemps
vers le lieu de ſa deſtination.
De Copenhague , le 18 Mars.
L'Etat avoit fait , au mois de Mars 1773 , un emprunt
de près de 800,eco rixdalers , en obligations de 350 rixdalers
chacune ; il en a fait annoncer le remboursement
pour le 11 Juin de l'année prochaine.
De Bonn , le 19 Mars.
Hier , 18 de ce mois , à onze heures du matin , vingthuit
bateaux deſcendant le Rhin , ayant à bord douze
cents hommes , formant deux bataillons , l'un des trou
pes d'Anſpach , & l'autre de celle de Bareith , ont paſſe
à la vue de cette ville ; le Margrave de Brandebourg-
Anspach précédoit en perſonne cette flotille dans un
yacht , & devoit l'accompagner juſqu'à Dordrecht , on
croit que ce corps de troupes doit être embarqué pour
Amérique .
,
1
AVRIL. II. Vol. 1777 205-
.
1
1
1
De Lisbonne , le II Mars.
On célébra ici , le 26 du mois dernier , les obſeques
du Roi Joſeph I. Le convoi , auquel aſſiſterent les Grands
du Royaume , partit du château à huit heures du foir ,
pour aller à l'Eglife de Saint Vincent , où eft le tombeau
des Rois . On a pris ici à cette occafion , le deuil ,
qu'on portera , ſuivant l'uſage , pendant un an.
,
Le Marquis de Pombal ayant donné la démiſſion de
tous ſes emplois , a demandé la permiſſion de ſe retirer
dans ſa Terre de Pombal; la Reine la lui a accordée ,
avec les appointemens de Secrétaire d'Etat , & lui a donné
de plus une Commanderie de l'Ordre de Chriſt. Le
Vicomte de Ponte de Lima vient d'être nommé pour lui
fuccéder dans la place de Secrétaire d'Etat au département
des affaires intérieures du Royaume.
De Civitavecchia , le 20 Février.
La réparation de l'antémural de notre port , dont un
Ingénieur Maltois eft chargé , a ſouffert peu d'interruption
pendant cet hiver , & s'avance autant qu'on peut le defirer.
De Gênes , le 10 Mars.
Les avis reçus de Livourne annoncent l'arrivée d'une
fregate de guerre Angloiſe , qui a déposé que le Roi de
Maroc follicitoit vivement la paix avec la Hollande , &
que ce Prince attendoit de nouvelles propoſitions de la
part des Etats - Généraux.
200 MERCURE DE FRANCE.
De Londres , le 25 Mars.
Quelques papiers ont dit que c'étoit l'Armée Provinciale
qui ſeule avoit proclamé le Général Washington
ſous le titre de Dictateur ; que les Virginiens , les Troupes
du Maryland , & celles de Triconderago s'étoient
hatées de faire cette élection militaire , pour empêcher
que le Congrès , averti du deſſein où les Troupes étoient
a cet égard , n'y mit quelque obſtacle ; mais des perſonnes
, vraiſemblablement mieux inſtruites croient que
le Congrès a ſeulement donné à ce Général un pouvoir
militaire plus étendu afin que l'Armée Continentale
eût déſormais plus de conſiſtance ſous ſes ordres .
,
Le Lord Guillaume Cambell , Gouverneur de la Caroline
du Sud , vient d'arriver de New- York , & il a
eu auflitôt une longue conférence avec le Roi au Palais
de la Reine.
Quoique les Régimens actuellement en Amérique aient
été augmentés , la Cour n'étant rien moins que certaine
de pouvoir ſe procurer d'autres Troupes auxiliaires , a
envoyé des ordres à Hanovre pour y tenir les Troupes
Electorales complettes & prêtes à paſſer où les circonſtances
pourroient l'exiger. On dit auſſi que les renforts
qui étoient deſtinés pour Quebec ont ordre de ſe
rendre à la Nouvelle-Yorck.
Le Congrès a pris la réſolution de porter l'Armée
Américaine juſqu'à cent dix bataillons , formant un
corps de quatre - vingt - deux mille cinq cents foixante
hommes , qui doivent être prêts à entrer de très bonne
AVRIL. I. Vol. 1777. 207
N
heure en campagne , & dont les derniers ſuccès rendent
la levée plus facile qu'on avoit ofé l'eſpérer.
Le Régiment de l'Artillerie Royale , à Dublin a follicité
auprès du Comte de Buckingham l'honneur d'aller
ſervir le Roi en Amérique , leurs deſirs ont été communiqués
à Sa Majeſté , qui leur a auſſitôt expédié des
ordres de s'embarquer à Corke pour Halifax.
La Cour a envoyé des inſtructions nouvelles au Gé
néral & au Lord Howe , pour leur être portées par un
paquebot retenu à Falmouth pour cet effet. Le plan
d'opération pour la campagne prochaine différera , diton
, de celui de l'année derniere. Les Généraux font
chargés de pénétrer plus avant dans l'intérieur du pays ,
& de raſſembler leurs principales forces vers le centre
des Colonies , ſans néanmoins perdre de vue les occafions
& les moyens de réconciliation .
De Versailles , le 5 Avril.
Le 31 du mois dernier , le Roi a revêtu de la grand
croix de l'ordre de Malte Son Alteffe Royale Monfeigneur
le Duc d'Angoulême , Grand - Prieurde France
Cette cérémonie s'eſt faite dans le Cabinet de Sa Majeſté
, où les Grands Croix & Commandeurs ont été
admis.
De Paris , le II Avril.
Le Conſeil Supérieur du Port - au - Prince a arrêté , le
16 Décembre dernier , qu'il feroit élevé dans le cime-
1
208 MERCURE DE FRANCE .
tiere de cette ville , aux frais de la caiſſe municipale du
reffort , un mausolée à la mémoire du Comte d'Ennery ,
lieutenant - général des armées du Roi , gouverneur - général
à Saint - Domingue : hommage rendu à la confidération
qu'il s'étoit acquiſe , & juſte tribut des regrets
& de la reconnoiſſance des Habitans de cette Colonie.
PRÉSENTATIONS .
Le 27 mars , le ſieur O-Dune , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près l'Electeur Palatin , qui étoit ici par
congé , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le
Comte de Vergennes , Miniſtre & Secrétaire d'Etat au
département des Affaires étrangeres , & de prendre congé
de Sa Majesté , pour retourner à ſa deſtination.
Le 1 avril , la ducheſſe du Châtelet , préſentée par la
duchefſe de Mortemart à Leurs Majestés & à la Famille
royale , prit le tabouret.
Le comte de Montézan , que le Roi avoit précédem.
ment nommé ſon miniſtre plénipotentiaire près l'Electeur
de Cologne , fur la démiſſion du marquis de Monteynard
, la eu , le 3 du même mois , l'honneur d'être préſenté
au Roi par le comte de Vergennes , Miniſtre &
Secrétaire d'Etat & de prendre congé de Sa Majesté ,
pour retourner à ſa deſtination .
Le 6 , le chevalier de Damas eut l'honneur d'être
préſenté au Roi , ainſi qu'à la famille royale , par le
duc d'Orléans , en qualité de l'un de ſes Chambellans.
L'aprèsAVRIL.
II. Vol. 1777. 209
L'après -midi du même jour , la vicomteſſe de Sourches
eut l'honneur d'être préſentée à Leurs Majeſtés
& à la Famille royale , par la marquiſe de Tourzel.
Le 27 avril , le ſieur , Meſnard de Chouſy , miniſtre
du Roi auprès du cercle de Franconie , a eu l'honneur
"d'être préſenté au Roi par le comte de Vergennes ,
miniſtre & fecrétaire d'état au département des affaires
étrangeres , & de prendre congé de Sa Majeſté pour
ſe rendre à ſa deſtination .
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 1 avril , le ſieur Hilliard d'Auberteuil , avocat au
Parlement , ancien habitant de Saint - Domingue , a cu
l'honneur de préſenter au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur
le Comte d'Artois , un ouvrage de ſa compotion
, ayant pour titre : Confiderations sur l'état présent
de la colonie françoise de Saint - Domingue , ouvrage
politique & legislatif.
ΝΟΜΙΝATIONS.
/
Le bailli de Latour- Saint- Quentin ; ci-devant capitaine
général des eſcadres de la Religion , que le chapitre
de l'ordre avait nommé par interim lieutenant du grand
prieuré , après la mort du prince de Conti , a été confirmé
, par la nomination du Roi , lieutenant de Son
Alteſſe Royale Monſeigneur le Duc d'Angoulême , grand
210 MERCURE DE FRANCE .
:
prieur de France : il a fait ſes remercimens le 8 du
même mois .
Le ſieur Boyer de Fons Colombe ayant donné ſa démiffion
, pour raiſon de ſanté , de la place d'envoyé
extraordinaire du Roi auprès de la République de
Gênes , Sa Majesté a diſpoſé de cette place en faveur
du marquis de Monteil maréchal de ſes camps &
armées .
Le Roi a avancé au grade de capitaine de vaiſſeau
dans ſa marine , les ſieurs Meſſieres , Cillart du Suville ,
comte le Begue , Larchantel , la Motte Vauvert , comte
de Soulange , marquis de Coriolis-Puymichel , chevalier
de Gras - Preville , Brun de Boades , Keredern de Trobriam
, chevalier de Tremigon , Vialis de Fontbelle ,
Gineſte , Caftellet l'ainé , chevalier du Pavillon , Caftel
lane Majaſtre , chevalier de Botderu , Barjetton de Montaffe
, Duffault , baron de Cohorn , chevalier Garnier-
Saint-Antonin , chevalier de Montperoux , vicomte de
Souillac , d'Aymar , Saint - Orens , Charitte , le Grain ,
Clavel , Tromelin , baron de Durfort , de Cambray,
comte de Ligondes , Martelly de Chautard , Seillans-
Collomps , baron de Bombelles , Renaud d'Aleins ,
chevalier Turpin du Breuil , comte de Bruyeres , Raimandis
- Canaux , Duchaffault de Chaon , Saint-Riveul ,
Miffieſſy , Lombard , Beſſey de la Vauſte , marquis de
Laubepin , vicomte de Beaumont , chevalier de Sillans ,
Gaetan de Thienne chevalier de Clavieres , comte de
Ponteves - Gien , & baron d'Eſcars , lieutenants de vaisfeaux.
AVRIL. II. Vol. 1777. 211
MARIAGES.
Le 31 mars , Leurs Majestés & la Famille Royale ont
figué le contrat de mariage du duc de Cruſſol , avec
demoiselle de Chatillon .
Le ſieur Maurice Fitz-Geraldin , ancien commandant
du régiment Irlandois de Buckley , a renouvellé fon
mariage avec demoiselle O-Driſcol , ſon épouſe , le. 5
avril , dans l'égliſe royale & paroiſſiale de Saint - Louis.
Cet Officier , qui avoit été page du Roi Jacques Stuart ,
entra au ſervice en 1710 ; il commandoit ce régiment
à la bataille de Laufeld , il y eut ſon fils unique tué
à ſes côtés , & fut lui - même bleſſe dangéreuſement
du même coup de feu qui l'avoit privé de ce fils .
Le 6, Leurs Majestés , ainſi que la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du baron de Jumilhac ,
avec demoiſelle de Launay ; & celui du comte de Mirepoix
, capitaine de dragons au Régiment de Jarnac ,
avec demoiselle de Montboiffier.
MORTS.
Chriſtian Siegfried , baron de Pleſſen , chambellan de
Sa Majesté Danoiſe , & chevalier de fon ordre de Dannebrogue
, eſt mort à Paris , le 9 avril , dans la 81 année
de fon âge.
Claude- Profper - Jolyot de Crébillon , cenſeur royal , né
à Paris en 1707 , y est décidé le 12 avril 1777. Le nom
2
212 MERCURE DE FRANCE.
de Crébillon , déjà rendu célebre par les Tragédies de
Pere , a acquis encore de l'illuſtration dans les lettres ,
par les ouvrages du Fils. On connoît ſes Romains pleins
d'imagination & d'eſprit , de Tanzai , du Sopha , des Ega .
remens du coeur & de l'esprit , les Lettres de la Marquise
de**, Lettres de la Ducheffe , &c. Ces ouvrages ne font
pas faits pour toutes fortes de Lecteurs , & ils doivent
même être mis avec précaution entre les mains de t
jeuneſſe. Mais l'homme du monde y reconnoît les ta.
bleaux vrais de la ſociété ; il y voit développés , avec
beaucoup d'art & de franchiſe , les plus fecrets refforts
des paffions , & les mouvemens d'un coeur entraîné
par la tendreſſe. Le but de l'Auteur étoit de corriger
le vice par la peinture même du vice. L'homme éton
encore plus admirable que ſes ouvrages ; douceur de
moeurs , ſimplicité de caractere , probité incorruptible,
amitié féduisante & fère , empreſſement d'obliger , oubli
de ſes propres intérêts pour ceux des autres ; tels
étoient les principaux traits qui l'ont toujours fait re
chercher , aimer , eſtimer par les hommes de lettres , qui
l'appeloient le Grand Enfant , parce qu'il avoit la candeur
de l'enfance unie à tous les agrémens de l'efprit ,
au charme de l'imagination.
Tirage de la Loterie Royale de France ,
du 2 Avril 1777 .
Les numéros fortis de la roue de fortune ſont ;
65,58 , 14 , 82 , 78 ,
AVRIL. II. Vol. 1777. 213
S
10
5
ADDITIONS DE HOLLANDE.
EXTRAIT du Journal de Politique &
de Littérature No. 12. du 25 Avril 1777.
Les derniers événemens &c.
L
و د
Es derniers événemens qui ſe ſont paffés en Amérique
ont donné lieu à beaucoup de farcaſmes & d'épigrammes
qui fe renouvellent tous les jours . Parmi les pieces ſup.
pofées de ce genre qui ont paru fuccellivement dans tous
les papiers de Londres , voici une prétendue lettre qui
pourra donner une idée de la licence & du fingulier ton
de plaifanterie qui y regnent . On a été inftruit avec
,, un plaifir inexprimable du courage que nos troupes
„ ont montré en Amérique , & vous ne pouvez vous fi-
,, gurer la joie qu'on a reffentie ici , en apprenant que de
» 1950 de nos gens qui fe font trouvés au combat , il
n'en eſt échappé que 345. Ce font juſtement 1605
, hommes de tués , & on ne peut afſfez louer la pruden-
„ ce que vous avez montrée en adreffant à Londres une
و
ود
ود lifte exacte de ces morts. Cette précaution étoit d'au-
,, tant plus néceffaire que les liſtes adreſſées au Miniftere
» Anglois , ne portent que 1465 morts , il en réfulteroit
ود
ود
une différence confidérable à notre préjudice , puiſque
fuivant le compte du Lord de la trésorerie , il ne nous
> revient que 463,450 florins , au lieu de 643,500 , qu'on
03
214 MERCURE DE FRANCE .
,, eſt en droit de demander ſuivant la convention . Vous
„ comprenez le tort que cette erreur de calcul feroit à
, nos Finances ; & on ne doute pas que vous ne mettiez
» tous vos ſoins & prouver que leur lifte eſt fauſſe , &
, que la vôtre est vraie. La Cour de Londres objecte
„ qu'il y avoit une centaine de bleſſés , qui ne doivent
,, pas être payés comme morts ; mais on eſpere que vous
, vous ferez ſouvenu des inſtructions qu'on vous a don
و د
و د
nées à votre départ , & que vous n'aurez pas cherché
à rappeller à la vie par des ſecours inhumains , ces
,malheureux dont vous ne pourriez conſerver les jours
,, qu'en les privant d'un bras ou d'une jambe ; ce feroit
, leur faire un préſent funeſte , je ſuis für qu'ils aiment
"
"
وو
mieux mourir que de vivre mutilés & hors d'état de
fervir. On ne prétend pas pour cela que vous deviez
les aſſaffiner , il faut être humain , mon cher Monfieur ;
mais vous pouvez infinuer fans affectation aux Chirur-
,, giens , qu'un homme eftropié fait honte à leur art , &
„ qu'il n'y a rien d'auſſi ſavant que de laiſſer périr tout
,, ce qui n'eſt plus en état de combattre . Au reſte ,
,, on va vous envoyer de nombreuſer recrues , ne les
,, ménagez pas; ſongez que la gloire paſſe avant tout; la
و, gloire eſt la vraie richeſſe ; rien n'avilit tant un militais,
re que l'amour de l'argent ; il ne faut donc fonger qu'à
وز l'honneur & à la réputation ; mais cette réputation doit
ود être acquiſe parmi les dangers. Une Bataille gagnée
ود fans coûter du ſang aux vainqueurs , n'eſt qu'un avan-
,, tage honteux , tandis que les vaincus ſe couvrent de
>> gloire en périſſant les armes à la main. Rappellez .
vous que de 300 Lacédémoniens qui défendoient le dé.
;
AVRIL. II. Vol. 1777. 215

W
1
1
,, filé des Thermopyles , il n'en revint pas un ſeul. Quel
و د
"
bonheur ſi l'on pouvoit en dire autant de nos braves ?
Il eſt vrai que leur Roi Leonidas périt à leur tête ;
„ mais les moeurs actuelles ne permettent pas à un Prin-
„ ce d'aller ſe battre en Amérique pour une cauſe étran-
„ gere ; & puis à qui payeroit - on les 30 guinées par
3, homme tué , s'il ne reſtoit en Europe pour les tou-
,, cher ? Il faut qu'on puiſſe vous envoyer des recrues
,, pour remplacer le monde que vous perdez. Il eſt vrai
,, que les hommes faits commencent à manquer ; mais
„ on vous fera paſſer des enfans ; d'ailleurs plus la mar-
, chandiſe eſt rare , mieux elle ſe vend. On aſſure que
"
ود
les femmes & les petites filles ſe ſont mises à cultiver
la terre , & qu'elles n'y réuſſiſſent pas mal. Vous avez
fait très - ſagement de renvoyer en Europe le Docteur
„ Anmérus qui réuſſiſſoit ſi bien à guérir le flux. Il
و د
faut ſe garder ſoigneuſement de tirer d'affaire un hom-
,, me capable d'avoir le dévoiement ; cela fait de mau-
„ vais foldats ; un poltron fait plus de mal dans une af-
„ faire , que dix braves gens n'y font de bien. Vous
„ promettrez des avancements à tous ceux qui s'expoſe-
„ ront ; vous les exhorterez à chercher la gloire au mi-
„ lieu des dangers. Vous direz à... que l'on est très-
و د

mécontent de ſa conduite , c'eſt lui qui a ſauvé
les 345 hommes au maſſacre ; il n'y a pas eu dix
„ hommes de tués ſous ſes ordres. Enfin ayez pour
„ objet principal de tirer les chofes en longueur & d'e-
„ viter toure affaire déciſive pour ou contre les Améri-
„ cains ; car on a pris des arrangemens pour avoir dé
ſormais ici un Opéra Italien , & on ne veut pas être.
04
216 MERCURE DE FRANCE.
, dans le cas de le renvoyer. " ( Courier de l'Europe,
n. 46. )
Les levées que l'Angleterre fait en Allemagne rencontrent
beaucoup de difficultés. Le zele s'eſt refroidi partout
, & les habitans de Hanovre eux - mêmes qui en
avoient beaucoup montré , ne s'enrôlent plus que par
force . Dans quelques Etats de l'Empire où l'on ſemble
avoir été ſéduit par le prix que la Grande-Bretagne mettoit
aux hommes , on commence à s'appercevoir qu'on n'a
pas fait un marché avantageux ; mais les, traités font
faits , & il faut les remplir. Pluſieurs Princes auxquels
on en a proposé , ont refufé ; il y en a qui ont défendu
ſous de féveres peines aux recruteurs d'approcher de leurs
Etats . D'autres qui ſont puiſſans , & par - là en état de
ſe faire reſpecter , poſſédant des pays que les troupes
qu'on fait paſfer à l'Angleterre doivent traverſer pour ſo
rendre aux lieux où elles doivent s'embarquer , regardant
les émigrations comme un commerce dont les hommes
font la marchandise , ont , dit - on , imaginé de mettre un
droit de tranfit ſur cette denrée ; il eſt d'un ducat par
tête , ſi cela est vrai , car ce n'eſt peut - être qu'une plaifanterie
, c'eſt une ſomme de plus que payera l'Angleterre
; comme l'impôt ne retombe que fur elle ; il n'arrêtera
point le commerce.
L'Ouvrage intitulé : la Philosophie de la Nature , qui
parut en 1770 , & dont le nombre des volumes fut enfuite
augmenté juſqu'à 6 , fut dénoncé l'année derniere
au Châtelet , qui le condamna au feu , & ordonna une
AVRIL. II. Vol. 1777. 217
information contre l'Auteur & le Cenſeur ; le 21 du mois
dernier cette information ayant été terminée , il eſt intervenu
Sentence contre l'Auteur & le Cenfeur qui furent
arrêtés fur - le - champ au Châtelet , où ils s'étoient rendus
pour répondre aux Juges. Ils ont appellé au Parlement
; leur détention prolongée par les vacances de Paques
, a intéreſſe beaucoup de perſonnes en leur faveur ;
ils ont reçu un grand nombre de viſites & les offres les
plus flateuſes de ſervice. Ils ont demandé par une Requête
leur liberté proviſoire.
LA Vie & les Opinions de Tristram Shandy
, traduites de l'Anglois de Stern , par
M. Frenais. ( 1 )
ON
Na montré depuis quelques années tant de pasfion
pour les Romans Anglois , qu'à la fin un homme
de lettres nous a donné une Traduction libre de Triſtram
Shandy. Il eſt vrai que nous n'avons encore que les
quatre premiers volumes , mais c'eſt beaucoup ; car au
bout de ces quatre volumes qui annoncent la vie & les
opinions de Triftram Shandy , le Héros qui vient de naftre
n'eſt pas encore baptifé. Tout l'ouvrage eſt en pré-
(1 ) Cet article est d'une main très - illustre que per-
Sonne ne méconnoitra.
05
218 MERCURE DE FRANCE.
liminaires & en digreſſions . C'eſt une bouffonnerie continuelle
dans le goût de Scarron. Le bas comique qui
fait le fond de cet Ouvrage , n'empêche pas qu'il n'y ait
des choſes très - ſérieuſes .
L'Auteur Anglois étoit un Vicaire de Village nommé
Stern. Il pouſſa la plaifanterie juſqu'à imprimer dans ſon
Roman un Sermon qu'il avoit prononcé ſur la conscience;
& ce qui est très - fingulier , c'eſt que ce Sermon eft
un des meilleurs dont l'éloquence Angloiſe puiſſe ſe faire
honneur. On le trouve tout entier dans la Traduction .
On a été ſurpris que cette Traduction ſoit dédiée à
un des plus graves & des plus laborieux Miniſtres qu'ait
jamais eu la France , comme un des plus vertueux . Mais
le vertueux & le ſage peuvent rire un moment ; &d'ailleurs
cette Dédicace a un mérite noble & care ; elle eſt
adreſſée à un Miniftre qui n'eſt plus en place.
On donna un petit extrait des derniers volumes Anglois
, dans le tome cinquieme de la Gazette Littéraire
de l'Europe en 1765 , & il paroit qu'alors on rendit une
exacte juſtice à ce livre. Auſſi l'auteur de la Gazette
Littéraire étoit - il auſſi inſtruit dans les principales langues
de l'Europe , que capable de bien juger tous les
écrits. Il remarqua que l'Auteur Anglois n'avoit voulu
que ſe moquer du Public pendant deux ans confécutifs ,
promettant toujours quelque choſe , & ne tenant jamais
rien.
Cette aventure , diſoit le Journaliſte François , reſſemble
beaucoup à celle de ce Charlatan Anglois , qui annonça
dans Londres qu'il ſe mettroit dans une bouteille de deux
pintes , fur le grand théâtre de Hay- Marquet , & qui
AVRIL. II. Vol. 1777. 219
1
emporta l'argent des ſpectateurs , en laiſſant la bouteille
vuide. Elle n'étoit pas plus vuide que la vie de Triſtram
Shandy.
Cet original qui attrapa ainſi toute la Grande - Bretagne
avec ſa plume , comme le Charlatan avec ſa bouteille
, avoit pourtant de la philoſophie dans la tête , & tout
autant que de bouffonnerie.
Il y a chez Stern des éclairs d'une raiſon ſupérieure ,
comme on en voit dans Shakespeare. Et où n'en trouve-'
t- on pas ? Il y a un ample magafin d'anciens Auteurs ,
où tout le monde peut puifer à ſon aiſe .
Il eût été à déſirer que le Prédicateur n'eût fait fon
comique Roman , que pour apprendre aux Anglois à ne
ſe plus laiſſer duper par la charlatanerie des Romanciers ,
& qu'il eût pu corriger la Nation qui tombe depuis longtemps
, abandonne l'étude des Lokes & des Neutons
pour les Ouvrages les plus extravagans & les plus frivoles.
Mais ce n'étoit pas - là l'intention de l'Auteur de
Triſtram Shandy. Né pauvre & gai , il vouloit rire aux
dépens de l'Angleterre & gagner de l'argent.
Ces fortes d'Ouvrages n'étoient pas inconnus chez les
Anglois . Le fameux Doyen Swift en avoir compoſé pluſieurs
dans ce goût. On l'avoit furnommé le Rabelais de
de l'Angleterre. Mais il faut avouer qu'il étoit bien fupérieur
à Rabelais . Auſſi gai & auſſi plaiſant que notre
Curé de Meudon , il écrivoit dans ſa langue avec
beaucoup plus de pureté & de fineſſe que l'Auteur de
Gargantua dans la fienne ; & nous avons des vers de lui
d'une élégance & d'une naïveté dignes d'Horace.
Si on demande quel fut dans notre Europe le premier
1
220 MERCURE DE FRANCE.
Auteur de ce ſtyle bouffon & hardi , dans lequel ont
écrit Stern , Swift & Rabelais , il paroft certain que les
premiers qui s'étoient ſignalés dans cette dangereuſe car
riere , avoient été deux Allemands , nés au quinzieme fie.
cle , Renchlin & Hutten. Ils publicrent les fameuſes let
tres des gens obfcurs , long - temps avant que Rabelais
dédiat fon Pantagruel & fon Gargantua au Cardinal 0-
der de Châtillon .
Ces lettres rapportées à l'article François Rabelais ,
dans les queſtions fur l'Encyclopédie , font écrites dans le
latin macaronique , inventé , dit- on , par Merlin Coccaïe,
pour ſe venger des Dominicains ; & elles firent par contre
- coup un très - grand tort à la Cour de Rome , lorsque
les fameuſes querelles excitées par la vente des indulgences
aimerent tant de Nations contre cette Cour.
L'Italie fut étonnée de voir l'Allemagne lui difputer le
prix de la Plaifanterie comme celui de la Théologie. On
y voit les mêmes choſes que Rabelais tourna depuis
en ridicule. Mais les railleries Allemandes eurent un effet
plus férieux que la gaieté Françoiſe. Elles difpoferent
les eſprits à lecouer le joug de Rome , & préparerent
cette guande révolution qui a partagé l'Eglife .
C'eſt ainſi qu'on a dit que la ſatyre Ménipée , compepofèe
principalement par un Chanoine de la Sainte - Chapelle
de Paris , rendit les Etats de la ligue ridicules , &
applanit le chemin du Trône à notre adorable Henri IV.
Triſtram Shandy ne fera point de révolution ; mais on
doit ſavoir gré au Traducteur d'avoir fupprimé des bouffonneries
un peu groffieres , qu'on a quelquefois repro
chées à l'Angleterre .
AVRIL. II. Vol. 1777. 221
A
Il eſt peut - être plus difficile de traduire un Gilles
qu'un Orateur ; le dîner de Trimalcion que la nature des
Dieux de Cicéron , & Salvator Roſe que le Taſſe .
Il y a eu même des morceaux conſidérables que le
Traducteur de Stern n'a pas ofé rendre en François ,
comme la formule d'excommunication uſitée dans l'Egliſe
de Rochester. Nos bienséances ne l'ont pas permis .
On croit que l'on n'achevera pas plus la Traduction
entiere de Triftram Shandy que celle de Shakespeare.
Nous ſommes dans un temps où l'on rente les Ouvrages
les plus finguliers , mais non pas où ils réuſſiffent.
ANECDOTES.
N mande d'une grande ville du Royaume , une
anecdote affez finguliere ; elle prouve qu'il continue d'y
venir de temps en temps des étrangers qui y font beaucoup
de bruit , une grande figure , & qui trouvent toujours
le moyen d'en faire tomber les frais ſur ceux qui
les accueillent. Il eſt d'usage qu'on foit trompé , juſqu'à
ce qu'on ait été exceſſivement dupe . Les aventuriers ſe
fuccedent fans ſe faire tort les uns aux autres ; l'imprudence
des nouveaux venus continue d'en impofer . Ce
font ordinairement des Marquis Francois , des Comres
& des Barons Allemands , qui ne manquent pas d'efprit ;
les fripons en ont toujours. Il en arriva un , il y a
quelque temps , qui ſe décora du titre de Comte. Les
laquais qu'il avoit pris dans la ville même , ne l'appel222
MERCURE DE FRANCE .
,
loient que Son Excellence , & toute la ville en fit autant
à leur imitation . M. le Comte étoit un babillard
aimable , fachant tout , & parlant de tout. Il fut bientot
introduit dans les meilleurs maiſons , où il payoit
ſon contingent en madrigaux , en chansons . en épigrammes
, en contes plaiſans par leur folie , en contes plai.
fans par leur folie en anecdotes ſcandaleuſes , & il
fut regardé comme un homme délicieux . Il avoit , outre
cela , le mérite de ſavoir jouer ; il gagnoit rarement ,
mais c'étoit des ſommes conſidérables . Il perdoit fouvent
, mais il y trouvoit toujours fon compte , & il
avoit l'avantage de ſe faire plaindre , lorſqu'il eût été
plus juſte de le féliciter. Les Dames de la premiere
diſtinction ſe l'arrachoient ; tout ce qu'il faifoit , & il
faiſoit beaucoup de choſes , étoit payé par des préſens
magnifiques , qu'il refuſoit d'abord avec dignité , &
qu'il prenoit enſuite pour ne pas déſobliger de belles
Dames , en ſe réſervant toujours le droit d'être reconnoiſſant.
Il faiſoit venir chez lui des Jouailliers , ſous
le prétexte d'avoir différens bijoux à leur commander;
il les chargeoit enſuite de s'informer adroitement de
l'eſpece de ceux qui plairoient le plus à des Dames qu'il
nommoit ; On faifoit ces informations ; les Dames en
pénétroient le ſecret , & ne manquoient pas de reconnoftre
, par d'autres préſens , les intentions de M. le
Comte , qui ne ſe preſſoit pas de les réaliſer. Au milieu
de ſes triomphes , un jour qu'il ſe trouvoit dans
une aſſemblée nombreuſe , quelqu'un parla de l'arrivée
prochaine d'un Seigneur qu'il afura connoître parfaitement
, & cela étoit vrai ; ce Seigneur avoit eu l'honneur
2
AVRIL. II. Vol. 1777. 223
d'être coëffé pendant un an par M. le Comte. Il n'auaroit
pas été prudent de l'attendre , & de s'expoſer à
en être reconnu. La comédie avoit duré affez long-
[ temps ; il s'agiſſoit de la dénouer. M. le Comte reçut
des nouvelles qui le forçoient de partir ſur le - champ.
Il va prendre congé des Dames ; grands regrets de part
& d'autre ; il les ſupplie d'accepter un bal avant fon
départ ; elles promettent de s'y rendre . Le Comte ,
accablé d'une ſéparation ſi prompte & fi peu attendue ,
ſe regarde comme le plus malheureux des hommes ;
la fortune le persécute ; qui ſait fi elle lui accordera
la fatisfaction de poſſéder ces belles Dames ? Cette idée
l'affecte beaucoup ; les affurances les plus poſitives
ne la diffipent point ; le malheur rend défiant ; une
Baronne de la même façon que M. le Comte , & qui
s'entendoit avec lui , quoiqu'on ne les ſoupçonnat pas
✓ feulement de ſe connoître , met fin à cette conteftation ,
en détachant ſa montre , & en la jettant dans le chapeau
du Comte , comme un gage de ſa fidélité à tenir
ſa parole. Cette idée paroît plaiſante ; toutes les Dames
, jalouſes de l'invention , s'empreffent d'y entrer ,
& de renchérir ſur la Baronne par la quantité & la
richeſſe de leurs gages . Le chapeau & les poches
de Son Excellence ſe rempliſſent ; il fait un inventaire
plaiſant de fes bijoux , & à meſure qu'il les
paſſe en revue , il a une galanterie prête pour la propriétaire.
Il part enfin en recommandant aux Dames
de venir prendre chez lui chacune fon gage , le lendemain.
On s'y rend en effet ; mais M.le Comte ne s'y
trouva point ; il étoit parti la veille avec Madame la
ا
224 MERCURE DE FRANCE.
Baronne & les bijoux ; & les Dames ſe retirerent fort
affligées d'avoir payé les frais d'un bal
avoir pas danſé.
و د
, & de n'y
On mande des Provinces Méridionales de France un
fait affez extraordinaire pour qu'il trouve place ici . Un
voleur ayant eu connoiſſance qu'un riche fermier venoit
de toucher une ſomme conſidérable , forma le projet avec
quelques - uns de ſes camarades de s'emparer de cette
ſomme. Malheureuſement ils n'étoient ni aſſez nombreux
, ni affez courageux pour attaquer la ferme à force
ouverte ; ils eurent donc recours à la ruſe . L'un d'eux
ſe déguiſa en hermite , & fous ce vêtement il s'introduiſit
le foir chez le fermier , qui l'accueillit bien &
qui lui offrit un repas & un gite Le voleur aſſura qu'il
étoit ſeulement tranſi de froid & accablé de fatigue ,
mais qu'il n'avoit pas faim : auſſi - tôt on le met près
du feu , & on va préparer ſon lit. Pendant ces préparatifs
on le laiſſe ſoul un moment ; l'hôte revient , inſiſte
de nouveau pour qu'il mange quelque choſe , en
attendant que la ſoupe qui étoit au feu fût prête. Le
faux hermite refuſa de nouveau tout aliment , & alla
ſe coucher. Le fermier revenu avec ſa femme auprès
du feu , lui dit de ſaler le pot : elle ſe diſpoſoit à le
faire , lorſqu'un enfant de quatre à cinq ans , qui étoit
demeuré dans la cuiſine ſeul avec le voleur , dit que
l'hermite avoit tiré de ſa poche un papier qui renfermoit
du fel , & qu'il en avoit mis dans le pot . Le
fermier & fa femme ſurpris , commencerent alors à
entrer en foupçon , & pour s'en éclaircir , ils s'aviferent
d'un
AVRIL. II. Vol. 1777. 225
一限
d'un expédient ſingulier. Le Fermier monta à la chambre
de l'hermite , & ne le trouvant pas endormi , il
l'afura qu'il étoit bien fâché que ſa ſoupe ne fût pas
prête ; mais qu'il avoit du bouillon de reſte du matin ,
& qu'il ne le quitteroit pas qu'il n'en eût accepté une
priſe. Le voleur , pour ſe débarraſfer de ſon homme ,
۱
2
y confentit , & peu après la femme lui apporta un
bouillon de la ſoupe falée par lui - même ; elle fe retira
enfuite pour laiſſer l'hermite tranquille. Il ne le fut
pas long - temps ; des convulfions horribles l'agiterent
bientôt , & il mourut du poiſon qu'il avoit apporté.
Auſſi - tôt le fermier appella tous ſes valets qui s'armemerent
; le cadavre fut jetté par les fenêtres , & les.
complices du ſcélérat ne parurent point. "
Un Collecteur de Châtillon ſur Loing , devant porter
à la recette des Tailles de Montargis le produit de
ſa collecte de Janvier dernier , & ſe trouvant incommodé
, chargea ſa fille aînée de faire le voyage. Elle part,
montée ſur une jument d'aſſez mince aloi ; mais fuffiſante
pour la conduire à la ville , ainſi que ſon tréſor ,
qui conſiſtoit en 600 liv. d'argent blanc. A quelque
diſtance du bois de la Vacherie , elle rencontre un home
me à cheval dont l'air payſan ne lui fait naître aucun
ſoupçon ; charmée au contraire de trouver un compag
non de voyage qu'elle croit honnête , elle ne refuſe
point de répondre à ſes queſtions & lui avoue indifcre
tement , qu'ayant de l'argent à porter à la ville . ſa
compagnie ſera une fûreté pour traverſer le bois . Celui
ci ne cherche point à la détromper ; mais arrivé dans

P
226 MERCURE DE FRANCE.
l'endroit du bois qu'il croit favorable à ſon projet , il
change de ton , & il demande la bourſe ou la vie. La
jeune fille étonnée ne perd point la tête , & jettant à
terre l'argent qu'elle avoit , elle lâche la bride à fa
jument , la preſſe , & la ſait fuir à toutes jambes . Le
voleur , moins leſte qu'un jacquet , deſcend de cheval
pour ramaffer ſa proie ; mais malheureuſement pour lui ,
fon cheval entier ſe ſentant libre ne cherche plus qu'à
rejoindre la jument qui , ne s'étant point arrêtée , touchoit
aux portes de la ville. La payſanne effrayée ,
croyant le voleur à ſa ſuite , crie au ſecours : il en
vient , & on est tout étonné de ne voir qu'un cheval ,
dont cependant on ſe ſaiſit. La jeune fille raconte fon
aventure , on viſire le cheval , & on le trouve porteur
de deux ſaccoches de cuir dans lesquelles il y avoit
876 1. Cette ſomme a ſervi à acquitter la dette du Col.
lecteur , & le ſurplus , joint au prix du cheval que l'on
a vendu , a été donné à la payſanne pour l'indemnifer de
ſa frayeur. "
AVIS.
On connoît les ravages que cauſe le ſcorbut fur les
vaiſſeaux dans les voyages de long cours ; le Profeffeur
Hell , Aftronome Impérial & Royal , vient de publier
des obſervations fur cette maladie cruelle , & de rendre
compte de la maniere dont il s'en eſt préſervé. Le
régime qui lui a réuſſi , peut être utile à d'autres ; c'eſt
une raiſon pour nous empreſſer de la faire connoftre ;
nous laifferons parler l'auteur lui - même.
" Lorſqu'en 1768 j'entrepris le voyage de Warde
hus , ſur la mer glaciale , depuis le port de Drontheins ,
AVRIL. II. Vol. 1777 227
qui eſt la derniere ville de Norwege de ce côté - là ,
navigation qui devoit durer ſept ſemaines ; je crus
devoir rechercher , d'après les principes de la phyſique ,
la cauſe de l'horrible maladie connue sous le nom de
fcorbut , qui fait périr la plupart de ceux qui naviguent
fur les côtes extrêmement froides de la mer glaciale ,
& une grande partie de ceux qui habitent les illes &
les côtes de cette mer , quoiqu'ils ne manquent pas
d'ufer abondamment de toutes fortes de remedes antiſcorbutiques
.
Je découvris bientôt que cette maladie vient de l'afage
des viandes fumées , & de l'air de mer , extremement
chargé de fel dans ces contrées .
L'air de la mer qui environne l'ifle de Wardoehus ,
eſt tellement impregné de fel , qu'il fuffit de s'arrêter
feulement un quart - d'heure en plein air , pour que ce
minéral paroiffe fur les habits & fur la chair ; le fer
& le métal s'en couvrent entrès -peu de temps & fe
rouillent ; cette circonstance me força à frotter continuellement
mes inftrumens avec de l'huile préparée à
cet effet , pour les garantir de la rouille qui ſe manifeſtoit
ſans ceſſe, Il ne me fut pas poſſible d'expoſer
ma pendule à l'air ; je la gardai dans mon appartement ,
& je ne la plaçai à l'obſervatoire que huit jours avant
l'obſervation du paſſage de Vénus , l'ayant toujours conſervée
juſques là dans une triple envelope de drap de
laine.
Je ſavois par les principes de la phyſique que le fucre
blanc commun eſt un fel végétal , dont les qualités
font en tout oppoſées à celles du ſel commun ; je ré
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
folus en conféquence de mêler ces deux ſels contraires
& d'en faire uſage pour la nourriture journaliere , pour
que le premier affoibift & modifiat les propriétés du
ſecond. J'ordonnai donc au Cuiſiner que j'avois ſur le
vaiſſeau 1º. de ne ſaler que très -peu le manger.
29. De bannir de la table toute viande ſalée ou fumée ,
& 3º. d'y ſervir à chaque repas au moins un mets de
fucrerie , comme tourte & confitures , & autres choſes
ſembables. Comme j'étois Capitaine du vaiſſeau que
je montois , j'ordonnai l'uſage du ſyrop à mes matelots
& à mes gens ; le ſyrop eſt à très-bon prix dans ces
contrées , parce qu'il y a une raffinerie à Drontheim ;
je leur perſcrivis encore de prendre fréquemment du
thé , de forte que leur manger & leur boire furent
conftamment mêlés de cet adouciffant.
Au moyen de ces précautions , tout mon monde &
moi fimes , ſans aucune attaque de ſcorbut , le premier
voyage de ſept ſemaines. Nous arrivames heureuſement
à l'ifle de Wardehus , où le ſcorbut enleve la plus grande
partie des habitans ; j'y paſſai neuf mois entiers avec
tous ceux qui m'accompagnoient , ſans qu'aucun de nous
fit attaqué de cette terrible maladie , ce qui étonna
tous ceux qui en furent inſtruits . Nous fimes de même
la traverſée de Wardehus à Drontheim , qui dura neuf
ſemaines entieres .
Ayant paſſé un an & huit jours , ſavoir du 22 Août
1761 juſqu'au dernier Août 1769 , ſur les côtes imprégnées
de fel de la mer glaciale , ſans qu'aucun de mes
compagnons de voyage , ni moi euſſions eu la moindre
atteinte de ſcorbut , l'étonnement fut général , fur-tout
AVRIL . II. Vol. 1777. 229
1
quand on eut appris que nous avions été fi heureuſement
préſervés par une diete auſſi ſimple. M. Henrici ,
célebre Médecin , Membre de la Société Royale de
Drontheim , qui , par ordre du Roi de Danemarck , aux
frais duquel j'avois entrepris ce voyage , m'avoit fourni
d'une grande abondance de tous les antifcorbutiques les
plus fouverains , avant norre départ de Drontheim , fut
plus furpris que tout le monde , lorſqu'il apprit que ni
moi , ni perſonne du voyage n'avions fait aucun uſage
des remedes dont il nous avoit pourvus.
Je lui rendis compte de ma méthode , & des raiſons
que j'avois eues de la ſuivre ; il me remercia de la
- communication de cette importante nouvelle ; ajoutant
que depuis qu'on fait un uſage fréquent du thé , les
ravages du ſcorbut avoient diminué , quoique les Médecins
fuffent d'accord que le thé n'est pas un antiſcorbutique
; & qu'ainsi c'eſt au fucre qu'il faut attribuer
l'effet qui réſulte de l'usage de cette boiſion .
را
M. le Docteur Henrici , frappé du ſuccès de la Diete
que je viens de rapporter , l'ordonna & l'a ordonnée
depuis à tous les navigateurs de ces contrées & les
Médecins de Copenhague en ont fait de même."
On affure que ce préſervatif ſimple , peu coûteux , &
de la pratique la plus aifée , a eu le même effet chaque
fois qu'il a été employé dans les voyages de ces
mers , en ſuivant la Diete preſcrite par le Profeſſeur
Hell.
1
د
1
P. 3
230 MERCURE DE FRANCE.
L
VUES POLITIQUES.
E Docteur Price eſt entré dans des détails ſur la
guerre préſente de l'Amérique qui ont fait une ſenſation
prodigieufe. Quelques extraits de cette partie de fon
ouvrage , ne peuvent que piquer la curioſité du Public;
ils appartiennent à l'hiſtoire des évenemens actuels .
,, Je ſais , dit - il , de bonne part , que pas plus loin
que le mois de Juin dernier , on auroit pu conclure un
accommodement avec les Colonies fur un plan raiſone
nable & modéré , fans abandonner aucun des droits
prétendus par ces peuples , excepté celui de pouvoir
atérer leurs chartres & diſpoſer de leur propriété : comme
ce plan auroit rétabli la paix & prévenu les calamités
déſolantes , où la Grande - Bretagne & l'Amérique
ſe trouvent plongées aujourd'hui , aucun ami de l'humanité
ne fauroit s'empêcher de regretter , qu'un tel projer
n'ait pas été accepté , lorſqu'on l'a offert. Mais on a
préféré des moyens de force & le droit de conquêre :
Et il en eſt réſulté que les Colonies , après avoir éré
aigries & irritées , ſe ſont enfin décidées à ſe dégager ,
& ont chargé le Congrès de les déclarer Etats- Indépendans
; ce qui a été exécuté , comme on le fait , le 4
Juillet dernier. Depuis ce temps , elles ſe font probablement
adreſſées à des Puiſſances étrangeres ; & dans
ce moment on leur offriroit peut - être en vain ces meAVRIL.
II. Vol. 1777. 231
1
1
mes conditions , qu'elles nous prioient auparavant de
leur accorder. Tout cela eſt une conféquence néceſſaire
des principes , par leſquels la nature humaine fe gouverne.
Il fut un temps où nous euſſions agi nous mêmes
avec plus de violence ; & qu'au lieu de faire des repréſentations
& des prieres , comme l'Amérique l'a fait ,
nous euflions refufé les conditions les plus avantageuſes ,
on nous les eût offertes avec une hauteur menaçante
& ſous la terreur d'une force militaire. Si le Roi Guillaume
, au lieu de paſſer la mer à notre invitation pour
nous délivrer , l'eût fait par invafion , & qu'à la tête .
d'une armée il nous eût préſenté le Bill des droits ,
peut-être l'euffions - nous rejetté avec dédain , peut - être
cuffions- nous conſidéré la liberté elle-même comme aufli
méprifable que l'esclavage , fi nous euſſions dû en jouir
àtitre de grace de la part d'un conquérant infolent .----
Mais déjà depuis longtemps nous avons agi , comme
nous cuffions pensé , que le peuple de l'Amérique n'a
pas les ſentimens & les paflions d'hommes , pour ne
point dire d'Anglois. Il eft en vérité étrange , que l'on
n'ait pas vu depuis long - temps , qu'on ne ſe ſoit point
apperçu , que pas - à - pas on pouvoit les porter à tout
par influence , mais que par contrainte on ne pouvoit
les forcer à rien . Si le Roi Jacques II. avoit évité la
violence , s'il avoit été un peu plus patient & plus ſecret
dans la pourfuite de ſes vues , il auroit pu obtenir
tout ce qu'il fouhaitoit : mais des meſures trop hâtées ,
un aveu ouvert de ſa prétention au pouvoit illimité , le
précipiterent à ſa perte.
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ce qu'on a ſenti dans la ſuite . On s'eſt conduit
, tant ici qu'en Irlande , ſur un plan moins expéditif,
il est vrai , mais en revanche plus far. Si on
l'avoit fuivi en Amérique , tout l'Empire auroit été aifé
ment porté avec le temps à s'endormir , tranquillement
& fans le moindre débat , au ſein de la corruption &
de l'esclavage. Les Colonies pourront donc , par l'évé
nement , s'eſtimer heureuſes , qu'on ne les ait pas jugées
dignes d'être traitées avec tant de précautions . Nos
moyens de force ont fait pour elles tout ce que leurs
patriotes les plus ardens auroient pu déſirer : ils les
ont unies entre elles & les ont liées par le lien commun
d'en même Gouvernement ; ils les ont arrêtées dans la
carriere d'un luxe vicieux ; ils les ont préſervées d'en
être plus généralement infectées ; ils leur ont appris à
chercher toutes leurs reſſources en elles-mêmes ; ils leur
ont enfeigné à manier les armes , ils les ont conduites
à former une Puiſſance navale & militaire , qui pourra
devenir un jour ſupérieure à toute force , qui voudroic
l'attaquer , & fervir de moyen pour garantir de toute
invaſion & violence un Gouvernement de juſtice & de
vertu , fous lequel les opprimés dans tous les quartiers
du monde habité pourront trouver aſyle , paix , protecsion
& liberté. En un mot , ces meſures ont , ſelon
toute probabilité , baté cette ſéparation du Nouveau-Monde
d'avec l'ancien , laquelle commencera une nouvelle Ere
dans les Annales du genre humain , & produira une
révolution plus importante peut-être qu'aucune de celles
qui font arrivées dans les affaires ſublunaires.
: 2.
AVRIL. II. Vol. 1777. 23.3
4
1
▸ Comme ami de l'intérêt général de l'humanité,
je dois donc me réjouir de ces meſures mêmes , &
bénir cet Etre qui gouverne l'univers , & dont la main
toute - puiſſante opere ſouvent le plus grand bien au
moyen du mal que projettent de miférables mortels.
Mais , lorſque je confidere les maux préſens qu'elles doivent
occaſionner , & la catastrophe qui menace la Grande-
Bretagne , tour mon corps friſſonne ; je me ſens incapable
de porter ma vue vers l'avenir , ſans reſſentir
une douleur profonde , en enviſageant le fort de cet
Empire , n'agueres uni & heureux , aujourd'hui déchiré
& devenu la victime d'une violence deſpotique & de
l'aveuglement. Pénétré de ces ſentimens , & frappé de la
criſe terrible qui ſe préſente à mes yeux , quelque foible
que foit ma voix , je ne puis m'empêcher de l'élever &
de crier à ma patrie : Ceffez de porter le flambeau de la
guerre dans votre propre sein. Retirez vos armées des
Colonies . Offrez - leur votre puiſſance pour les protéger &
non pour les détruire . Accordez - leur la sûreté qu'elles
demandent pour leur propriété & pour leurs Chartres :
Et renoncez à ces idées de dignité , qui vous ont porie
d préférer des exactions par force à des offres par gratitude
, & à hafarder toutes choſes pour gagner rien .
Par une telle ſageſſe , par un tel acte d'équité , l'Améri-
- que se conſervera peut-fire , & la rupture que nos ennemis
voient avec une joie triomphante & toute l'Europe
avec étonnement , pourra se réparer . Mais que disje
? Dans le moment où j'écris , la poſſibilité d'une
réconciliation eſt peut- être perdue. - L'Amérique peut
P5
234 MERCURE DE FRANCE ,
avoir formé des alliances . Le dez peut - être jette
pour jamais."
On lit dans la gazette des deux ponts , une anecdote
affez finguliere ſur la prise de New York ; elle per
figurer avec les romans dont on ne ceffe de remplir
journellement l'hiſtoire des évenemens publics , & al
Pon mêle quelquefois le facré & le profane d'une maniere
fort indécente. „ Le Général Washington s'étoit
pris d'amour pour une très - jolie perſonne , nommée
„ Sibbon , qu'on dit avoir beaucoup d'eſprit ; le malheur
voulut que cette demoiselle fût une des plus
zélées héroïnes du parti miniſtériel. Elle diſſimula
"
"
ſes ſentimens , parce qu'elle étoit au pouvoir du Gé-
„ néral Anglo-Américain. Elle ſe rappelloit avec plaifir
,, l'Histoire d'Omphale , de Judith , & de Dalila , &
ſe flattoit de placer fon nom à côté de ces noms
„ célebres. M. Washington étoit très- diſpoſé à jouer
, le rôle d'Hercule , d'Holopherne , ou de Samfon. La
ود
و د
belle capitula , voici les conditions du traité. Libre
à M. Washington de jouir de ſa conquête , pourva
,, que la Demoiselle Sibbon ait la facilité de fortir tous
"
les jours de grand matin pour vaquer à ſes affaires
,, particulieres . Le Général lui eût accordé bien da-
„ vantage; il ne croyoit pas qu'il y eût du danger de
,, permetre à ſa maitreſſe de fortir quand elle le juge.
ود
ود
roit à propos. Sa confiance lui devînt fatale ;
belle ſe rendit chez un certain James Clayfort , Emis
faire du Général Howe. Je fais , lui dit - elle,
AVRIL. II. Vol. 1777. 235
و د
1
,
grand facrifice ; mais il ſera utile à ma patrie. Demain
vous aurez toutes les dépêches de Washington ;
,, vous les ferez paſſer au Général Howe & nous
- „ abbattrons les têtes de l'Hydre. Le lendemain elle
- s'empara des papiers de M. Washington pendant fon
fommeil. Clayfort prit copie des dépêches les plus
„ importaanntteess ,, & l'Angloiſe de retour chez le Général ,
,, remit toutes les choſes en place , ſans qu'il s'apper
&
22
cût de rien. Quelques jours après , celui - ci fut fort
,, étonné de voir que les démarches du Général Howe
eufent tant de rapport avec les meſures qu'il avoit
- priſes ; il soupçonna que le Général Anglois avoit
découvert ſes projets ; il mit des eſpions en campa.
„ gne ; le Secrétaire Clayfort fut accufé & pendu par
,, proviſion ; la belle fille de New -York ne fut pas
22
و د
ود
ود
29
même ſoupçonnée ; & l'on n'a découvert que longtemps
après ſa perfidie. Malgré la punition de Clayfort
, le Général Howe avoit fi bien calqué ſes mefures
fur celles de M. Washington , que les Infurgens
furent obligés , comme l'ont fait , d'abandonner New-
Yorck ."
1
236 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe ,
P FUGITIVES
page 5
Suite de l'Automne , ibid.
Epigramme , 6
Le Savetier & le Teinturier , IO
Abairan Calife de Bagdat ,

ΙΣ
Couplets fur le choix d'une femme , 16
Préface du I. Livre de l'enlèvement de Proferpine , 17
Diſcours de Pluton à Jupiter , 18
Le Printemps , 20
Le jeune Moineau & fon Pere , 20
1
Epitre aux Muſes , 22
L'Harmonie , 27
Ode à Thémire , 3
Le Moineau & la Fauvette , 34
Vers à M. le D. de N. 36
Réponſe de M. le D. de N. ibid.
Plainte à l'Amour , 37
Quatrains pour mettre au bas du portrait de Madame
la Marquiſe de la P , 38
Traduction d'une Lettre Arabe
39
Portrait de Madamede S **.
42
Le Médifant adroit , 43
Vers au bas du Portrait de Mlle de **
Le nouveau Mentor ,.
ibid.
44
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
48
49
AVRIL. II. Vol. 1777. 237
LOGOGRYPHES , 51
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 54
Idylles de Théocrite ,
ibid.
Précis de l'Hiſtoire Univerſelle , 70
Cathéchiſme philoſophique ,
81
Hiſtoire de Lorraine , 89
Expériences fur la réſiſtance des fluides , 100
Mémoires de la guerre d'Italie , 107
Lettres Ecoſſoiſes , 108
Nouvelles Eſpagnoles , 112

Effai ſur l'éducation Françoiſe , 119
Poëſies de Malherbe , 124
Fables par M. Willemain d'Abancourt , 129
Traité des maladies vénériennes , 133
Anatomie hiſtorique & pratique , 135
4 f
Précis de la matiere médicale , 138
Diſcours choiſis ſur divers ſujets de Religion & de
littérature , 145
Annonces littéraires , 156
ACADÉMIES , 164
Paris ,
ibid.
SPECTACLES , 171
Concert ,
ibids
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
A M. L. N.
Couplets à l'occaſion d'un trait de bienfaiſance que
Mlle Baron vient d'éprouver de la part de Mile
Dangeville.
t
181
173
174
ibid.
177

238 MERCURE DE FRANCE .
ARTS . 18
Gravures. ibia
Muſique. 184
Géographie, 188
Optique , 193
Cours de langue Angloiſe ,
194
d'élocution françoiſe ,
195
Variétés , inventions , &c . ibid.
Anecdotes.
197
Nouvelles politiques , 203
Préſentations , 208
d'Ouvrages , 209
Nominations , ibid.
Mariages , 211
Morts , ibid.
Loterie , 212
ADDITIONS DE HOLLANDE.
EXTRAIT du Journal de Politique & de Littéra .
ture N°. 12. du 25 Avril 1777. Les derniers événemens
&c.
213
LA Vie & les Opinions de Triſtram Shandy , traduites
de l'Anglois de Stern , par M. Frenais .
ANECDOTES ,
VUES POLITIQUES ,
217
221
232




UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
3 9015
06370
9342
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le