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1777, 01, vol. 1-2, n. 1-2, 02, n. 3 (contrefaçon)
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A 489758
PROPERTY 00
The
University of
Michigan
Libraries,
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
IRCUMSPICE
A
A
20
W.17
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i
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
JANVIER. 1777 .
PREMIER VOLUME.
N°. I.
Mobilitate viget . VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVIL
LIVRES NOUVEAUX.
MARC- MICHEL REY Libraire à Amſterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raifoané des Sciences . des Arts
&des Métiers en V. Vol. in folio , dont de Planches .
Les deux premiers Volumes actuellement en vente , à
f 30 - : - : le troiſieme en Février 1777. à f 12 : - : & les
IV & Vme. en Août 1777. à f 30 :: de Hollande .
REY continue l'Impreiſion du Journal des Scayans àf8-8-:
les XIV parties qui compoſent l'année .
On trouve chez lui L'Encyclopédie , fol. 28 Vol. fçavoir XVII
de Difcours & XI de planches , édition de Geneve conforme
à celle de Paris .
Collection de Planches enluminées & non enluminées ,
repréſentant au naturel ce qui se trouve de plus intéres.
reffant & de plus curieux parmi les Animaux, les Vegétaux
& les Minéraux , par M. Buchoz . les VII premiers
Cahiers : à f 15-15- le Cahier.
Collection enluminée des fleurs les plus rares & les plus
curieuses qui se cultivent , tant dans les jardins de la Chine
que dans ceux de l'Europe , ouvrage utile aux Amateurs
, aux Fleuristes , aux Peintres, aux Deffinateurs ,
eux Directeurs des Manufactures en Fayance , Porcelaine ,
Tapisserie Etoffes de laine , de Soie , Papiers peints , &
autres Artistes . A Paris , 1 vol. in-folio , papier d'Hollande,
chez l'Auteur , rue des Saints -Peres , vis- à-vis l'Egli-
Se de la Charité, & chez REY , Libraire. Cet ouvrage
ſe publie par cahiers ; il en paroît déja quatre : le prix
de chaque cahier eft de f 12-:-:
Morale Univerfelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
fur la Natttre 8vo . 3 Vol. à f 3-15- :
Ethocratie ou le Gouvernement fonde fur la Morale 8vo.
I Vol . 1-10 - :
Principes de la Législation Univerſelle en 2 Vol . 8. à f 3-:-
Dictionnaire raiſonné d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo . 2 vol. 1775. à f4 -:- :
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe fur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols .
Expofé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo . à 12 fols.
Poësie del signor abate Pietro Metastafio , 8vo 10 vol. 1757-
1768. à f15-:-: le même ouvrage en Italien en 6 vol. indouze
à f 9 - : - :
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois . 8vo. af1. ::
11-22-270
15313 LIVRES NOUVEAUX.
3
Efai fur les Cometes , par Mr. André Oliver. Traduit de
l'Anglois , 8yo . 1 vol. fig . à f 1-10- :
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze å f3-15- :
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo. af1-:-:
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions ,
8vo. à 10 fols.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gou
verneur du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mlle. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 4 Tomes 1773
De l'Homme , de fes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helyctius , 8vo. 3
vol . 1774. à f 3:15 fols.
-1776 . à 30 flor.
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &c.
1 vol. 1777. àf1-5- :
Hiſtoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. I vol. fig. Paris 1776. à f 3 :
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , continue,de
d'imprimer & de débiter le MERCURE DE FRANCE , Ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
& en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Litteraires
, Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
agréables , comme Peinture , Architecture , Gravure , Mustque
&c . quelques Anecdotes, des Edits , Arrets , Déclararations
; des Avis , des Nouvelles Politiques ; les Naiſſances
& les Morts des Perſonnages les plus illustres : les tirages
des Loteries , & affez ſouvent des additions intéreſſantes de
Editeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12-:-: ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770-1776.
Lettres fur la Légiflation ou l'ordre l'égal , dépravé , rétabli
&perpétué par Mr. L. D. H. en 3 vol. indouze , Berne ,
f3-15-:
àune Princeſſe d'Allemagne fur divers ſujets dePhyfique
& de Philofophie 8. 3 vol. Londres à f4 : 10 .
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVI. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET.
Seconce Edition . On y a joint d'autres écrits relacifs
aux Beaux-Arts , grand 8vo . 2 vol. La Haye , 1773.
f4. de Hollande.
Effais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreffé au peuple d'Angleterre . 8. à 12 fols.
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale . 12. No. 1 à 18. ou tom I. prem. partie
à tom. 6. Ile. Partie. Paris 1775-1776. à f9. pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - pour les XXIVparties .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdores . Aventures
amuſantes & intéreſſantes. in- 12. 2 vol. Paris ,
1775. à f 3: -
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 1769.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grana 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb . Alamand Profeffeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst . 1774. àf8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
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des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775 à f1 : -
L'Hiftoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Tures , travaillée ſur des mémoires très -authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
::
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER I. Vol. 1777.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'AUTOMNE , Chant III du Poëme des
Saiſons ; imitation libre de Tompson,
NVOCATION.
L'AUTOMNE , orné de pampres rougillans ,
Sur la nature exerce un doux empire : -
T
A3
6 MERCURE DE FRANCE.
1
1
Defcends des cieux , Muſe , reprends ta lyre ,
Et fais au loin retentir tes accens .
DÉDICACE.
O toi , qui tiens le fceptre du génie ,
Chantre immortel , qu'ont refpecté les ans ,
Toi , contre qui l'infatigable envie
Irrite envain ſes farouches ferpens ;
Soutiens mon vol : daigne , illustre V *** ,
Encourager mes timides pinceaux ;
Daigne remplir un eſpoir téméraire ,
Et d'un fourire accueille mes tableaux !
PREMIERS EFFETS DE L'AUTOM
L'été s'éloigne , & l'éclatante Aſtrée ,
Cédant ſon trône & l'empire des airs ,
Ne brille plus ſous la voûte azurée :
Thémis paroſt , & peſe l'Univers .
Entrecoupé d'une flamme dorée ,
Du firmament l'azur eft plus ferein;
Un rideau blanc fend la plaine éthérée ,
---Et trace en l'air un lumineux chemin .
L'aſtre brillant verſe un calme agréable ;
L'autan fougueux n'attriſte point les champs :
Bacchus s'avance , & ſa compagne aimable ,
Pomone vient étaler ſes préſens.
CA
68 522.AA A 30
JANVIER I. Vol. 1777.
C'eſt maintenant le triomphe des treilles :
La pourpre & l'or brillent fur les côteaux ,
Et ſous le poids de ſes grappes vermeilles ,
La branche plie & fe courbe en berceaux.
ELOGE DE L'INDUSTRIE .
O du chaos , toi qui tiras le monde ,
Toi qui des arts es la ſource féconde ;
Toi qu'on n'obtient qu'à force de labeur ,
Fille du temps ! & puiſſante induſtrie !
Tu nous montras la route du bonheur !
De la pareſſe implacable ennemie ,
Tout eſt empreint de ton ſceau précieux ;
Et nous devons à tes ſoins généreux ,
Les agrémens qui charment notre vie .
L'homme , iſolé dans de vaſtes déſerts ,
Ne parcouroit que des landes arides :
Tu l'animas ; à ſes regards avides ,
Tu fis éclore un nouvel Univers .
Envain des arts il portoit la ſemence ,
Et des beſoins il ſentoit l'aiguillon ;
S'abandonnant à la molle indolence ,
Il repouſſoit le joug de la raiſon :
Sur ſes deſirs réglant ſa marche errante ,
Il diſſipoit le tribut de ſes champs ,
Sans mériter , par des travaux conftans ,
า
7
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
Une récolte encor plus abondante.
Etat cruel ! des bienfaits de Cérès ,
Loin de tirer une ſubſtance pure ,
Pour leur ravir une inculte pâture ,
Il pourſuivoit les monftres des forêts :
Et quand l'hiver flétriſſoit leur pârure ,
Et ramenoit la neige & les frimats ,
Sous un rocher creusé par la nature ,
11 échappoit à l'horreur du trépas .
Morne , ſtupide , abhorrant ſon ſemblable ,
Fuyant les ris , les jeux & les amours ,
Plus malheureux encore que coupable ,
Dans la douleur s'écouloient ſes beaux jours ,
Age de fer , fiecle de barbarie ,
Tu ne ceffas que lorſque l'induſtrie
Offrit à l'homme un généreux ſecours !
Elle parut , & fema l'abondance ;
Le Boeuf au joug marcha ſans réſiſtance ,
Et les moiffons couvrirent les guérêts :
L'homme à ſa voix oublia ſa misere ;
A la coignéę il ouvrit les forêts ,
Tailla le bois & façonna la pierre.
Il ſe ſoumit les plus fiers animaux ;
Et rejétant leurs dépouilles ſanglantes ,
Dont le couvroient ſes mains encor fumantes ,
Il ſe trama des vêtemens nouveaux .
Il cultiva de falutaires plantes ,
Dont il tira de meilleurs alimens ;
JANVIER. I. Vol. 1777 .
و
Et s'abreuva des liqueurs bienfaiſantes ,
Dont la chaleur ſemble créer des ſens.
L'aménité deſcendit fur la terre ,
Forma l'efprit & fit regner les moeurs ;
L'amour du bien germa dans tous les coeurs :
L'homme , abjurant fon farouche repaire ,
De tous côtés éleva des remparts ;
Et le commerce , affrontant les haſards ,
Pour réunit l'un & l'autre hémiſphere ,
Dans les cités raſſembla tous les arts ,
Bravant des mers le courroux inutile ,
Le Nautonnier , ſur un vaiſſeau fragile ,
Oſa franchir les flots impétueux ,
Et dans les ports trouvant un für aſyle ,
Malgré l'orage & les vents furieux ,
D'un pôle à l'autre , avec un front tranquille ,
11 fit voler fes mâts audacieux .
O France , ainfi les tréſors des deux mondes
Viennent en foule enrichir tes climats !
C'eſt dans tes mers qu'on voit , au gré des ondes ,
Flotter fans ceſſe une forêt de måts .
Le vent s'éleve , & par toute la terre
4
Ils vont porter l'éclat de ton tonnerre .
Le luxe dut à tant d'heureux efforts ,
A 5
TO MERCURE DE FRANCE.
4.
Tous ſes progrès : la colonnade fiere ,
Juſques aux cieux leva ſa tête altiere ,
Et le Pactole épancha ſes tréſors .
L'homme donna l'effor à fon génie :
Sous fon ciſeau le marbre reſpira ;
Sous fes pinceaux la toile s'anima ;
De la cadence il fixa l'harmonie',
Et ſous ſes doigts la flûte ſoupira.
C'eſt à toi ſeule , ô divine induſtrie !
Que nous devons les plaiſirs différens ,
Qui , dans l'hiver embelliſſant la vie ,
Font oublier les fureurs des autans .
Privé de toi , l'agréable printems
Seroit fans fleurs , fans éclat & fans vie :
C'eſt par tes foins que le riant été ,
Du moiffonneur confirmant l'eſpérance ,
Répand la ſeve & la fécondiré :
L'Automne enfin te doit l'heureuſe aiſance ,
Ses doux préſens & fes tréſors ambrés ,
Dont mes pipeaux , trop long-temps égarés ,
Vont , dans ces chants , célébrer l'abondance.
Par M. Willemain d'Abancourt.
JANVIER I. Vol . 1777. II
VERS à M. DE C *** , en lui envoyant
un ſouvenir.
P
Ar lui- même ce don n'a rien qui puiſſe plaire ;
Mais c'eſt un don de l'amitié ;
Et quand elle a quelques cadeaux à faire ,
Le coeur eſt toujours de moitié.
Par le même.
U
LE JUGE ENDORMI.
Conte.
N Conſeiller d'une Cour ſouveraine
S'endormit fur les fleurs de lys :
Le cas n'eſt pas nouveau ; j'en fais qui par ſemaine.
Paix , bavard ! .... Quand on vint recueillir les avis ,
Du trouble de ſes ſens ſe remettant à peine :
Qu'on le pende , dit- il, Qu'on le pende ! reprit
Le Préſident. Pour le coup votre efprit
Sur le courſier d'Aftolphe en ce moment chevauche.
Je suis de fung-froid. Bon ! c'eſt d'un pré qu'il s'agit.
Un pré , dites - vous ? Qu'on le fauche.
Par le même.
12 MERCURE DE FRANCE.
PAROLES de paix portées aux Auteurs Infurgens
; paroles inutiles , miſes en vers
dans le goût &S dans la maniere de Chapelle
, par un vieux Hermite du Parnaffe ,
qui les a adreſſées a Milords & Meffieurs
des Communes de la Littérature.
FRERES , très - chers en Apollon ,
De grâce , terininez vos guerres !
Ceſſez de vous brûler vos terres ....
Vos terres du ſacré vallon.
Eteignez vos petits tonnerres ,
Ou lancez vos petits carreaux ,
Vos petits foudres ſur les fotsi
Ce font là les vrais adverſaires ,
Les ennemis , les francs Corfaires ,
Qu'il faut brûler par vos bons mots.
Mais que la paix & le repos
Regnent parmi les Gens-de-lettress
Ne vous diſputez plus vos champs ;
Cultivez-les en bonnes-gens.
Que les Poëtes , dans leurs chants ,
JANVIER I. Vol. 1777. 13
Diſent du bien des Géometres ;
Et laiſſant-là les tons tranchans ,
N'ôtez ni ne donnez les rangs :
Les moins brillans & les pietres
Ne ſont pas des poſtes méchans ,
Lorſque l'on fert le Dieu des Lettres .
Du Pinde , gaillard citoyen ,
J'en ſuis l'habitant le plus mince :
Au Parnaſſe je ne fuis rien ;
Mais je vais m'en croire le Prince ,
Si je puis trouver le moyen
De fixer dans cette Province ,
Que déſolent des Beaux-eſprits ,
Infurgens affez aguerris ,
La paix à qui tout eſt poſſible ,
Par qui les arts font refleuris ;
La paix qui rappelle les ris ,
Qu'éloigne la guerre terrible
Que ſe font nos freres chéris.
Ai-je une adreſſe aſſez flexible
Pour concilier des eſprits
Si différens , fi fort aigris ,
Et pour fléchir l'orgueil horrible ,
Dont nos Auteurs font tous pétris ?
Ellayons ; rien n'eſt impoſſible ...
Mes enfans , une ame ſenſible ...
14
MERCURE DE FRANCE.
Mais quels cris j'entends ? .. ,, Non ; jamais ,
,, Jamais au Parnaſſe de paix.
C'eſt le cri de chaque cabale ,
Des amours-propres oppoſés ,
Bien violens , bien diviſes.
,, Quoi ! dit leur troupe martiale ,
ود
ود
ود
A nous la paix ! Quoi vous ofez
La prêcher ? Vous nous propoiez
Cette jouiſſance idéale !
Bonhomme , vous vous amuſez
,, A la pierre philofophale".
IMITATION d'une Epigramme de Claudien
, fur une Vieillard Italien qui n'étoit
jamaisforti de fa campagne .
HEUREUX qui près du terme où doit finir ſa vie ,
D'abandonner ſes champs n'a jamais eu l'envie !
L'humble toît qui vit naître & mourir ſes ayeux ,
L'a vu ramper enfant , le voit ſe traîner vieux .
Fortune , il n'alla point , fuivant ton inconftance ,
Promener à ton gré fa mobile exiſtence ;
Marchand , braver les flots , & foldat les hafards ,
Ni plaideur de fon juge implorer les égards .
JANVIER. I. Vol. 1777. 15
Il ne chercha jamais des ſources étrangeres ,
L'onde où s'éteint ſa ſoif , déſaltéroit ſes peres ;
Tranquille , il fixe en paix lui-même ſes deſtins ,
Et coule des jours purs , ignoré des humains .
Il veille avec l'aurore . avec elle il repoſe ,
Il connoit le printemps annoncé par la roſe ,
L'automne , quand Pomone a courbé ſes pommiers ,
Ou quand Bacchus prodigue enrichit ſes celliers .
Sa cabane , ſes champs , pour lui voilà le monde.
Il jouit librement du ciel qui les féconde .
Ce Chêne qu'il admire , & fes bois toujours verds ,
Ont vus autant d'étés qu'il a vécu d'hivers ;
Enfant il les planta ; leur feuillage , leur gloire ,
Des jeux de fon jeune âge enchantent ſa mémoire.
Cependant il blanchit , même au sein du bonheur ;
Mais loin de ſa jeuneſſe , il en a la vigueur.
Qu'un autre de la terre embraſſe l'étendue ;
A rétrécit ſa vie en étendant ſa vue.
Par M. le Méteyer.
A
16 MERCURE DE FRANCE .
VERS du Magiſter de la Paroiſſe de Condé
, à deux Epoux mariés par la munificence
de Monseigneur l'Evêque d'E
vreux , envoyés la veille de leurs noces,
le 27 Novembre 1776 .
AMMANS dont la fortune , au gré de fon caprice ,
Trop long-temps traverſa les voeux ,
Ne vous affligez plus : une main protectrice ,
Au pied de nos autels va couronner vos feux .
Mais ſavez-vous à quoi déſormais vous engage
Le prix de ſes bienfaits en tous lieux répandus ?
De la reconnoiffance elle ne veut qu'un gage :
Tous les autres ſans lui deviendroient fuperflus.
Au mérite indigent prodiguant ſes largeſſes ,
Ce Paſteur adoré , ce Prélat généreux ,
Quoique compâtiſſant aux humaines foibleſſes ,
N'aime à récompenfer que les coeurs vertueux .
D'honnêtes Citoyens , pour peupler nos contrées ,
Quand ce penchant commun aux Bergers comme aux Rois ,
A deux coeurs purs impoſera ſes loix ,
11
JANVIER 1. Vol. 1777. 17
: il veut qu'à les unir par des chaînes ſacrées ,
Ses richeſſes par an deux fois foient conſacrées.
Quelle gloire pour vous d'être ſon premier choix
Ale juftifier que votre ardeur s'empreffe;
Volez, &dans ſes mains prononçant vos fermens
Si vous voulez pour vous toujours qu'il s'intéreſſe
Sur ſes nobles deſſeins réglez vos ſentimens .
A ſes yeux , de ſa bienfaiſance
Alors les dons ne feront point perdus.
Sous vos ruſtiques toſts appellant l'abondance,
Le travail banira le fléau des vertus.eor
Aleurs faintes leçons vos ames attentives ,
Uniront dans la joie & l'épouse & l'époux,
Et de l'Iton vous peuplerez les rives
De Citoyens utiles comme vous.
Par M. PAbbe de Rouvere , Vicalst
Général d'Evreux.
>
18 MERCURE DE FRANCE.
VERS & M. WILLE , Fils , de l'Académie
Royale de Peinture , Sculpture &
Gravure , fur Son tableau de la Fête des
Bonnes - Gens , instituée à Canon , en
Normandie , à l'imitation de celle de
Salency.
DANS ANS. Vos murs renommés , Canon , la vertu brille,
Témoin ce bon vieillard & cette ſage fille
Dont vous récompenſez les innocentes moeurs.
Qui ne ſeroit ému de voir cette famille !
On vous rend donc juſtice , honnêtes laboureurs t
Trop long-temps dédaignés , votre état intéreſſe;
Pour quelque choſe enfin on compte vos ſueurs ;
Echangeant en plaiſirs de frivoles grandeurs ,
Avec des Payſans ſe confond la nobleſſe :
Ce que le fort ſépare , uni par la tendreſſe !
Ah ! j'en ſuis touché juſqu'aux pleurs !
Sur chaque front éclate une ſainte allégreſſe.
Ces fifres , ces tambours , ces rubans & ces fleurs
Ce cortege divers qui tourne , qui s'empreſſe ,
Ces joyeux fufiliers , ces voltigeans drapeaux ,
Pacifique ſignal d'une douce victoire ,
JANVIER 1. Vol. 1777. 19
Des peres , les enfans , impatiens rivaux ,
La femme du vieillard , qui partage ſa gloire ,
Mais qui ne la voit point , & d'un pas chancelant ,
Le tenant par l'habit , l'accompagne en tremblant..
Quel ſpectacle ! & fête ſublime !
Aſſurément Wille étoit . là ,
Et mieux qu'en vers je ne l'exprime ,
Ses pinceaux fur la toile ont rendu tout cela.
Par M. Guichard.
N. B. Les Amateurs peuvent se procurer la satisfaction
de voir ce tableau , rue des Foſſés St. Germain , Cour du
Commerce , où demeure l'Artiste.
LE COLPOTEUR GÉNÉREUX.
Anecdote véritable . 1
LA bienfaifance eſt de tous les états ;
mais elle ſe manifeſte plus communément
dans une condition mitoyenne ;
- plus ſouvent encore ceux qui flottent
entre l'indigence & le ſimple néceſſaire ,
ont l'ame bienfaiſante. La plupart des
- Grands , livrés à la molleſſe, environnés
B 2
20 MERCURE DE FRANCE.
de vils flatteurs , & uniquement occupés
de leurs plaiſirs , ne connoiſſent pas les
charmes de cette douce bienfaiſance. Un
Traitant étonne la Capitale par ſon faſte
& ſes dépenſes exceſſives : il transforme
un antre ſauvage en un palais enchanté :
il fait diſparoître une montagne dont la
cîme ſourcilleuſe l'importune : ivre de
fon opulence , il ne vit que pour lui : il
ignore s'il exiſte des malheureux. Quiconque
a éprouvé l'infortune , ne ferme
pas ainſi l'oreille aux cris de l'humanité
fouffrante.
Un Habitant d'un Bourg du Cercle
d'Ertzgeburg , étoit réduit à la derniere
mendicité. Il avoit , pour faire fubtiſter
fa famille , épuiſé toutes les reſſources.
Une légere proviſion d'avoine , qui ſervoit
depuis quelques jours de nourriture
à cette famille infortunée , étant finie ,
elle s'eſt vu plongée dans la plus affreuſe
détreſſe. Un Boulanger , auquel le pere
devoit neuf écus , refuſe impitoyable
ment de lui fournir du pain, juſqu'à ce
qu'il lui ait payé cette ſomme. Lescris de
ſes miférables enfans , prêts à tomber en
défaillance par le beſoin , les larmes d'une
tendre épouſe lui percent l'ame. ,, Cher
, époux , lui diſoit cette mere défolée ,
JANVIER I. Vol. 1777. 21
,, laiſſerons nous périr nos malheureux ود
ود
enfans ? Ne leur aurons-nous donné
,,l'exiſtence que pour les voir enlever par
,, les horreurs de la faim? regarde ces triſtes
,, victimes , fruitsde notre amour :déjà la
,, paleur de la mort couvre leurs joues.
,, Moi -même j'expire de douleur & de
,, mifere... Hélas ! fi encore , aux dépens
و د
de ma vie , je pouvois conſerver celle
,,de mes enfans ... Cours... vole dans la
„ Ville voiſine... expoſe nos beſoins...
,, qu'une mauvaiſe honte ne te retienne
,, point... Songes que tous les inſtans
,, que tu perds, font autant de coups de
,, poignard que tu porte dans le ſein de
ود
ود
ود
ta pauvre famille. Peut - être le ciel
fera- il touché denos peines: peut - être
trouveras - tu quelque ame bienfaiſante
,, qui nous foulageradans nos maux. "..
Ce malheureux pere , reſſemblant plutôt
à un ſpectre qu'à un homme, couvert
dehaillons , tourne ſes pas vers laVille :
il prie, il follicite, ilpeint ſa déplorable
fituation avec toute l'énergie du ſentiment
& l'amertume de la plus vive douleur
: perſonne ne l'écoute , perſonne ne
l'aſſiſte. Indigné d'une pareille cruauté ,
il entre dans un bois avec la réſolution
d'attaquer le premier paſſant, la nécef-
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
ſité lui paroît une loi; l'occaſion le favoriſe
bientôt ; il arrête un Colporteur ;
celui - ci , fans oppoſer la moindre réſiftance
, lui remet une bourſe de vingt- un
écus. Mais à peine s'en est - il ſaiſi , qu'il
eſt déchiré de remords ; il ſe jette aux
genoux du Colporteur; il les arroſe de
ſes larmes. ,, Tenez , lui dit- il , voilà le
,, reſte de votre argent ; je ne prends que
, ce que mes preſſans beſoins exigent.
,, Croyez qu'il m'en a coûté beaucoup
,, pour me réfoudre à commettre cette
,, action . Mon coeur n'eſt pas fait pour
ود le crime. Daignez, je vous en conjure ,
„ venir juſqu'à mon habitation , vous
„ reconnoîtrez la cauſe qui m'y porte,
,, Eu voyant le triſte état où eſt ma fa-
,, mille , vous me pardonnerez: vous de
,, viendrez mon bienfaiteur , mon fau-
„ veur".
Le pauvre & honnête Colporteur releva
cet infortuné en l'embraſſant. Vaincu
par ſes ſollicitations , & entraîné par ſa
propre ſenſibilité , il n'hésite pas un ſeul
moment à le ſuivre. Mais combien fon
trouble augmenta en entrant dans la
mafure du Payſan ! Tout ce qu'il voit
excite ſa compaſſion: il trouve des enfans
preſques buds , couchés fur de la
JANVIER I. Vol. 1777. 23
paille & à la veille d'expirer , une mere
dans l'état le plus affreux. ?
Le Payſan raconte fon aventure à ſa
femme,,, Tu fais , lui dit-il , avec quel
empreſſement j'ai été à la Ville dans
,, l'eſpoir d'y trouverdes ſecours . Mais ,
"
ود chere amie , je n'ai rencontré que des
2, coeur durs , que des gens occupés , les
, uns à amaſſer des richeſſes, les autres
,, à diffiper celles qu'ils ont , par leur luxe
ود
ود
ود
& leurs folles dépenses ; tous m'ont
rebuté. Déſeſpéré.. furieux... je me
ſuis jeté dans le bois voiſin... Le croirois
tu ? ... J'ai oſé porter une main
,, ſacrilege ſur l'honnête homme que tu
vois... J'ai oſé le... Ah ! je ne peux
achever".
"
ود
2"
ود
"
en regar-
Ayez pitié de mes enfans , s'écrie
auſſi-tôt la mere défolée ,
,, dant le Colporteur ; conſidérez l'hor-
,, reur de la miſere à laquelle nous fom-
,, mes livrés. Hélas ! lapauvreté n'a point
,, changé nos ſentimens. Nous avons
,, toujours , au milieu de la plus affreuſe
indigence , conſervé l'honneur. Je réclame
votre miféricorde en faveur de
mon mari : j'implore vos bontés pour
,, mes enfans ".
وو
ود
L'honnête Colporteur , attendri par
1
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
-
ce qu'il entend , & par tous les triſtes
objets qui frappent ſes yeux , mêle ſes
Jarmes à celles de ces pauvres gens. ,, Je
,, fuis votre ami , leur dit-il ; prenez , je
, le veux , ces vingt-un écus. Que n'ai-je
, une fortune auſſi étendue que l'eſt ma
, bonne volonté pour vous ! mon regret
,, eſt de ne pouvoir vous aſſurer un fort
,, heureux pour l'avenir. Quoi ! ré
pond le Paysan , loin de me traſter
, comme votre ennemi , vous daignez
, être mon protecteur ? ... Vous voulez
,, être notre libérateur ? Ah ! mon crime
,, me rend indigne de vos bontés . Oui ,
,, duffions-nous mourir de faim , je ne
, prendrai point votre argent ". Le Colporteur
inſiſte , & le force de l'accepter.
Toute la famille baiſe lamain ſecourable
qui vient de la préſerver dela mort. Des
Jarmes de reconnoiſſance inondent les
viſages , &le Colporteur ſe retire avec
la fatisfaction& les delices qu'éprouvent
les ames bienfaiſantes.
Ovous ! riches orgueilleux & avares ,
en voyant l'exemple de généroſité que
vous donne cet honnête Colporteur , vos
coeurs feront- ils toujours inacceſſibles à
la pitié ? Verrez-vous d'un oeil ſec fouf.
frir vos femblables? Ne fentirez - vous
JANVIER I. Vol. 1777 25
jamais combien il eſt doux de faire des
heureux? Ah ! ne vous endormez pas
dans le ſein de l'opulence ! La fortune
eſt inconſtante; jouiſſez de ſes faveurs
préſentes , mais au moins n'oubliez pas
cette importante vérité , que votre ſuperflus
doit etre le patrimoine des pauvres,
Par M. Jaymebon , Préfident au Grenier
à Sel d'Argenton , en Berry.
LES TROIS VOYAGEURS.
MLAINT curieux ſouvent s'eſt repenti
De s'être envain laffé dans un triſte voyage :
Ni plus heureux, ni meilleur , ni plus fage ,
Excepté cheveux blancs , teint blême & rembruni ,
Silions au front , chez lui devancant l'âge ,
Ileſt au même point dont il étoit parti.
Trois Voyageurs , Simon , Paul & Maurice ,
Ce dernier Alchimiſte , obéré par état ,
Le ſecond Déſerteur , l'autre enfant de Moïſe,
Croyant faire fortune en changeant de climat ,
Cinglerent vers Tunis , en partant de Veniſe.
Le Maître du vaiſſeau , Commerçant Raguſain ,
Alloit dans la Lybie acheter des Eſclaves ,
B5
26 MERCURE DE FRANCE,
Déjà s'offroit un port : un Corſaire Africain
Fond ſur la nef , & malgré les trois Braves ,
Il vient à l'abordage , & les réduit enfin.
Hazan , vainqueur , les accable de chaînes ,
Et dans Alger , à leurs antiques peines ,
Subſtitue un chagrin plus juſte & plus cuiſant.
L'Alchimiſte fougueux s'exhaloit en injures ,
Et contre Alger & contre Hazan ;
Paul regrettoit alors fon Régiment ;
Simon le Juif , étouffoit ſes murmures
Patientoit en enrageant.
Enfin , pour alléger les maux de l'eſclavage ,
Les trois Amis , habiles Muſiciens ,
Beaux , bien tournés , au printemps de leur age ,
Par leurs luths & leurs voix charmoient les Algériens.
Hazan lui-même , épris de l'harmonie ,
En ſon ſérail introduit les captifs :
Plus épriſes des gens que de la mélodie ,
Vingt Beautés , par l'amour & les feux les plus vifs,
Les vengent en fecret des fers de la Lybie .
L'amour a pour les maux la vertu du Léthé;
Mais ce charme puiſſant ne dura qu'un été ;
L'ennui reprit nos gens : les belles Africaines
Des roſes de Paphos envain paroient leurs chaînes,
Un départ clandeſtin bientôt fut arrêté.
JANVIER I. Vol. 1777. 27
Hazan ſur un chebec un jour alloit en courſe ;
Le volage trio fuit d'Alger ſans regrets ,
Des préſens du ſérail ayant rempli ſa bourſe :
Dans la Turquie il crut , à peu de frais ,
Trouver , pour s'enrichir , infaillible reſſource.
En paſſant à Balbeck , nos Chevaliers errans
En admiroient les colonnes fameuſes ,
Du goût exquis des Grecs ſuperbes monumens,
Et du faſte Romain ruines orgueilleuses ;
Ils font ſoudain volés par des brigands.
Un Sangiac , pour comble d'infortune ,
Les dénonce au Muphti comme des mécréans ;
Infcrits de force au rang des Muſulmans ,
Rien ne peut les ſauver de la regle commune :
Tout, ſous peine du pal , eſt ſoudain circoncis.
Dans l'eau , trois fois par jour , effacer ſa ſouillure ,
Fuir Bacchus , voir la Mecque , encenſer les Dervis ,
Jeûner le Ramazan , parut aux trois Amis
Pur fanatiſine & riſible impoſture .
Un beau jour il s'en vont de Byſance à Tauris.
La route fut d'un an. Nos gens pris & repris ,
Virent enfin cette Ville importante ,
Où Perſans , Turcs , Chinois échangent pour de l'or.
Les tapis , les bijoux de l'Afie opulente.
Ce trafic éternel les ennuyoit encor:
28 MERCURE DE FRANCE.
Leur tête folle , inhabile au commerce ,
Leur fit pour l'Inde abandonner la Perfe .
Un jour l'Aurore à peine étaloit ſes rubis ,
Nos Braves entichés d'un eſpoir chimérique ,
Après de longs détours , des périls infinis ,
Atteignirent les bords de la mer Arabique.
Ils alloient au Mogol. A cent pas de Goa.
Après fix mois d'un ſiniſtre voyage ,
Jouet des flots , leur navire échoua :
L'Amirauté confiſqua l'équipage ;
Des gens le Saint Office , à ſon tour , s'empara
Comme relaps & d'engeance proſcrite ,
Sur des fagots ardens on alloit les nicher ;
Clara , du Préfident la beauté favorite ,
Sollicite pour eux , les arrache au bûcher.
Nouvel aiman ; la côte de Bengale
Sur le ſein de Thétis ramena nos Héros :
Faute d'argent jetés à fond de cale,
Ils envioient le fort des plus vils matelots.
Preſque nuds , affamés , accablés de tous maux ,
On les laiſſa fur le premier rivage.
Fixons-nous , diſoit Paul , en ce climat ſauvage .
Loin des humains nous ferons fans bourreaux .
J'apperçois des palmiers ; cette terre fertile
Nous peut nourrir & fournir un aſyle...
JANVIER I. Vol. 1777. 29
こ
Le foldat péroroit ; lorſqu'un gros de pêcheurs
Caufe aux confédérés de nouvelles terreurs .
Une barque vomit vingt hommes ſur l'arene.
Nos champions , déſolés , éperdus ,
Sous les palmiers touffus
S'enfuyoient à perte d'haleine :
Les pêcheurs émus de pitié ,
Leur montrent divers mets en figne d'amitié ,
Et la faim deſpotique auſſi-tôt les ramene.
Les Sauvages armés d'un fer étincelant ,
En frappent des cailloux ; le feu brille à l'inſtant :
On jette les filets ; & la pêche abondante ,
Que ſuivent fruits exquis & breuvage excellent ,
Du trio régalé calme enfin l'épouvante.
٢٠
Les pêcheurs ,quoique nuds , n'avoient rien d'inhumain ,
Sinon que croaffer formoit tout leur langage:
Nos gens au ciel confiant leur deſtin ,
Ofent les fuivre en un prochain village.
Des filles qu'enveloppe une peau de chamois ,
Autour des étrangers s'agitent en cadence ,
Au ſon bruyant des tambours , des hautbois:
Pour bannir de chez eux l'effroi , la défiance ,
On leur aſſigne , en un lieu ſéparé ,
Bled, rufſtique attirail , femmes en affluence ,
Si cet article eft à leur gré : :
30 MERCURE DE FRANCE.
Paul lui-même , en ce point , parut fort modéré,
La laideur des ſujets brida l'incontinence .
Faut- il , diſoit Simon , que l'hospitalité
Soit l'attribut d'une horde ſauvage ?
Mutilés ou captifs , l'humaine iniquité ,
Par la flamme & le fer , la rapine & l'outrage
Juſqu'ici contre nous exhala donc ſa rage ;
Et tout reſpire ici les moeurs , l'aménité !
L'homme ailleurs fanguinaire , altier , fourbe , fantaſque
N'offre , hélas ! que le maſque
Des vertus dont ce Peuple a la réalité !
Hurlons & croaſſons , ſi tel eſt ſon uſage.
Sachez , pour vous confondre , hommes civiliſés ..
Que la ſimple nature , en cette Iſle ſauvage ,
Vaut mieux qu'eſprit & loix , deſquels vous abuſez
Le plus humain fut toujours le plus ſage.
N'accuſons , s'écria l'Alchimiſte ſurpris ,
Que nous des maux ſoufferts ſur la terre& fur l'onde
Pourquoi quitter l'Europe & courir à Tunis ?
Biens , maux , peines , plaiſirs ſe croiſent dans le monde
Eſclaves dans Alger ; mais fêtés & chéris ,
L'or & l'amour embellifſoient nos chaînes :
Nous fuîmes; on nous prit les dons des Africaines
JANVIER I. Vol. 1777. 31
Nous étions des brigans volés par des bandits.
Heureux ſi c'eût été le terme de nos peines !
Loin du Muphti qui nous fit mutiler ,
Nous pouvions à Tauris , dans un trafic honnête ,
Trouver l'or , cette idole à qui chacun fait fête :
Nous courons à Goa nous y faire brûler.
Nul climat envers nous au fond n'étoit perfide ,
Qui nous les rendit tels ? L'ennui , l'oiſiveté .
Mais l'éloge de l'Iſſe eſt-il bien mérité ?
\
J'ai vu par- tout l'homme le plus ſtupide
Pencher le plus à l'inhumanité .
Ce Peuple fans police , ignorant , hébété ,
Qui te ſemble ſi doux , eſt peut - être homicide.
Hurlons , pour le flatter , croaſſons , jy conſens.
Et tous trois de heurler. Accourent les Sauvages ,
En grande pompe , au ſon des inſtrumens ,
Conduiſant trois enfans couronnés de feuillages :
Il ſe fait un chorus de longs croaſſemens .
Puis Sauvages de fuir auprès d'un précipice.'
On les fuit ; & bientôt , aux pieds d'un bouc hideux,
Les innocens , offerts en ſacrifice ,
Font mugir les échos de leurs cris douloureux.
Paul bravant les dangers d'un aſſaut téméraire ,
Alloit , la dague en main , percer l'exécuteur :
Arrêté par Maurice , il tourne ſa fureur
Sur l'Hébreu qui vanta la horde ſanguinaire
32 MERCURE DE FRANCE.
Sont - ce - là , lui dit- il , les traits de loyauté
Qui relevent l'inſtinct de la ſimple nature ?
Corbleu ! fui - nous , oiſeau de triſte augure ,
Ou je te croife la figure ;
Chez ces hommes de ſens croupis en liberté.
Simon , confus , avoua ſa bévue;
Et quittant le premier ce théâtre d'horreur ,
Suivi des ſiens , harcelé par la peur ,
Il s'enfuit vers les bords de cette Iile inconnue
Le même jour un navire Hollandois ,
Battu des vents en venant de Surate ,
Vint radouber ſes mats & ſes agrêts
Sur les bords odieux de l'Ifle ſcélérate .
Nos Voyageurs admis fur le vaiſſeau ,
Et comme extafiés d'un hafard ſi propice ,
Reſſembloient à des gens qu'au moment du fupplice,
On arrache par grâce aux horreurs du tombeau.
On leve l'ancre , & la cruelle terre
Fuit comme une ombre aux yeux des matelots .
La prowe à peine un mois avoit fendu les flots ,
Que l'oeil admire au loin les beaux champs de Madere
Dans le port d'Amſterdam l'équipage eſt rentré.
Le Trio s'y trouvoit étranger , défoeuvré.
Pour s'arracher à la mifere ,
1
Paul
JANVIER I. Vol. 1777. 33
Paul y reprit le harnois militaire.
L'Alchimiſte Maurice y trouva des badauts ,
Comme lui fugitifs , qui cherchant le grand-oeuvre ,
Comptant , nouveaux Hamels , tranſmuer les métaux ,
Payerent de leurs biens ſa trompeuſe manoeuvre ,
Mais dans peu l'indigence éteignit les fourneaux.
L'Hébreu Simon y rencontra des freres ,
Dont l'aſſiſtance allégea ſes mifères ;
1
Il s'y convainquit pour toujours
Qu'un Peuple induſtrieux , dont les prudens uſages,
La franchiſe éclairée , aſſurent les beaux jours ,
Vaut mieux que des hommes ſauvages ,
Sans loix , cruels , ſtupides à l'excès ,
Que le fort des humains étant d'être imparfaits,
Les Etats policés préſentent les plus ſages.
Par M. Flandy.
C
34
MERCURE DE FRANCE .
:
Premiere Scene de la Lecture interrompue
, Comédie de M. le Chevalier de Cubieres
, jouée à Fontainebleau le 29 Octobre
1776.
DORIMENE , PROUSAS.
DORIMENE.
ur , ce ſyſtème eſt faux autant que monftrueux.
On vous traite par-tout , Monfieur , de rêve-creux ,
Qui veut , renouvellant une ancienne héréſie ,
De la ſcene bannir l'aimable poëfie ;
En chaffer les Héros , les Princes & les Rois ,
Pour leur ſubſtituer d'infipides Bourgeois :
Qui ne veut plus fur- tout rire à la comédie.
PROUSAS.
Savez-vous que le rire eſt une maladie ,
Qu'à nos muſcles il cauſe une contraction ,
Qui peut troubler du ſang la circulation ?
DORIMENE.
Il vaut donc mieux pleurer...
:
L
PROUSAS.
Je pleure avec délices .
JANVIER I. Vol. 1777. 35
Quand je fuis attendri , les ris ſont mes fupplices ...
GC
DORIMENE.
Et moi , je ris beaucoup ; & je me porte bien.
PROUSAS.
Je prétends vous guerir...
DORIMENE.
Fi ! d'un tel Gallien.
C'eſt bien avec raiſon qu'alors on pourroit dire
Que le rire eſt un mal , dont le remede eſt pire.
PROUSAS.
Je fais que lentement perce la vérité.
Mais tremblez : quelque jour , juſtement irrité
De ne pas m'attirer plus d'un Panégyriſte ,
Je veux lâcher un drame,& fi fombre & fi triſte,
Que je me flatte , grâce à mes pinceaux favans
Long- temps après ma mort , d'effrayer les vivans.m
DORIMENE.
Avec tous vos écrits & leur lugubre charme ,,
Vous ne pourrez jamais m'arracher une larme.
Il n'eſt que la gaîté qui donne de beaux jours ,
C'eſt moi qui vous le dis ; mais changeons de diſcours .
Vous ſavez que Sainfort , épris de votre fille ,
1
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
N'aſpire qu'au bonheur d'entrer dans la famille.
Sainfort a dans le monde une exiſtence , un nom ;
Voulez -vous le choiſir pour votre gendre ?
PROUSAS.
Ne m'en parlez jamais.
DORIMENE.
Il a de la figure ,
Non.
De l'eſprit ; tout cela m'eſt d'un heureux augure.
Qui pourroit contre lui vous donner de l'humeur ?
PROUSAS .
C'eſt qu'il me contredit toujours avec aigreur.
Que ſes opinions antiques , ſurannées ,
En matiere de goût ſont fauſſes , erronées !
Qu'il veut dans la diſpute avoir toujours raiſon ,
Et qu'il mettoit enfin le trouble en ma maiſon :
Qu'il lit ſouvent des vers , que même il en compoſe ,
Loin d'étendre avec moi l'empire de la proſe :
Que c'eſt un homme enfin que Racine a gâté.
DORIMENE .
On a donc l'eſprit faux & le goût frelaté ,
Trouvant Racine tendre & Corneille admirabl
Une pareille erreur eſt pourtant excuſable
C'eſt celle du Public .
JANVIER I. Vol. 1777. 37
PROUSAS .
Et le Public a tort.
Mais ce qui juſtement me fait haïr Sainfort ,
C'eſt que je l'ai vu rire aux endroits pathétiques .
D'un draine , le plus noir de mes drames tragiques.
Tandis qu'il eſt d'un beau vraiment ſi ſépulcral ,
Que même des Anglois par fois s'y trouvent mal.
DORIMENE..
Eh bien ! de tout cela pourquoi lui faire un crime ?
Il peut avoit pour vous la plus fincere eſtime ; 1
Et fidele aux devoirs par l'amitié preſcrits ,
Se moquer quelquefois de vos graves écrits.
Il fait vous diftinguer , Monfieur , de vos ouvrages.
PROUSAS.
: 3
Comme ils font mes enfans, je reſſens leurs outrages .
La critique fur moi fait rejaillir ſes coups.
Pour ma fille en un mot je fais choix d'un époux
Que je dois préférer à Sainfort votre idole.
Je veux un gendre , moi , qui fifflant l'art frivole ,
De qui tout le mérite eſt d'arranger des mots
Qui ne peuvent flatter que l'oreille des fots ,
Mette en tous ſes diſcours un deſordre fublime ,
Qui ſoit, ainſi que moi , ligué contre la rime ....
Sente ce que je vaux , & répande par-tout
C3
1
P
38 MERCURE DE FRANCE .
Que je fuis un grand homme ,& que j'ai ſeul du goût :
Et ce gendre eft tout prêt.
2.1
DORIMENE. יז
peut-on , fans vous déplaire ,
Vous demander , Monfieur , d'éclairer ce myſtere ?
PROUSAs.
Vous ſavez que des noeuds d'une tendre amitié ,
Depuis long temps Sombreuſe eſt avec mol lié.
Et que même le fang entre- nous les refferre ,
Puiſqu'un de mes ayeux épouſa ſa grand-mere.
DORIMENE , avec vivacité .
1
1
1
C'eſt à cet homme-là , qu'eſcortent les foucis ,
Qui vint nous voir , je crois , en l'an ſoixante- fix ,
Au temps du carnaval, mais dont la face blême )
Anticipoit déjà beaucoup fur le carême
Que rien ne dérida , ne fit rire jamais ,
Qui fuyoit Arlequin &n'alloit aux Français,
Que quand de la Chauffée on jouoit une piece ;
C'eſt à cet homme-là que vous donnez ma niece ?:
e
PROUSAS.
Pouvez-vous le penſer ? Cet homme a ſoixante ans ;
Voulez-vous qu'à l'hiver j'uniffe le printemps.
JANVIER I. Vol. 1777. 39
C'eſt pour ſon fils , ma ſoeur , qu'il demande ma fille.
Dorimene demande à son frere quels ſervices Sombreuse
lui a rendus.
PROUSAS.
1
Quels ſervices ! morbleu ? quoi ! ne ſavez-vous pas
Qu'à Lyon tous les ans il fait jouer mes drames.
Qu'il y fait fondre en pleurs les hommes & les femmes,
En donnant le premier l'exemple d'y pleurer.
Que peut-être à préſent il y fait admirer
Mon ſavoir , mes talens , & qu'ainſi mon nom vole ,
Par lui , par ſon ſecours , de l'un à l'autre Pole.
DORIMENE.
Jamais je n'en ſus rien. Son ſtragême eſt tel ,
Qu'à l'inſçu du Public il vous rend immortel.
Cette ſcene a été applaudie ,ainſi que
les deux ſuivantes..
Les autres fcenes n'ont pas été entendues
, à caufe des toux multipliées &
des éternuemens du Parterre , qui , ce
jour-là , étoit fort enrhumé. Cependant
C4
1
t
40 MERCURE DE FRANCE.
lesAuditeurs attentifs ont remarqué que
l'intrigue étoit foible & commune ; mais
peut- être l'Auteur a - t - il eu raiſon de
rendre ſes perſonnages moins intéreſſans
que ridicules. Telle eſt en général la
marche des pieces à caractere. La peinture
des travers du principal perſonnage ,
ne permet guere d'y développer les pafſionsdes
perſonnages ſubalternes. L'homme
qu'on veut jouer , y est toujours mis
dans le plus grand jour. Les Amans
n'occupent que les coins , ou l'enfoncement
du tableau.
On a critiqué le dénouement avec
plus de juſtice. On l'a trouvé froid &
triſte ; & la ſortie de Sombreuſe trop
ſemblable à celle de Triffotin dans les
Femmes Savantes. L'Auteur en eſt convenu
de bonne-foi. Il a travaillé à ôter
ces défauts ; ce qui fait préſumer que la
Piece , telle qu'il l'a corrigée , ſera reçue
à Paris plus favorablement qu'a Fontainebleau.
Une autre raiſonde ſon peu deſuccès ,
c'eſt que le Public n'a peut-être pas aſſez
ſenti que M. le Chevalier de Cubieres
cherchoit bien moins à critiquer les Comédies
attendriſſantes , que l'abus de ce
genre vraiment eſtimable , dans lequel
JANVIER I. Vol. 1777. 41
pluſieurs grands hommes ont cueilli des
palmes méritées , &c.
Par M. D *** , Commis de ta Guerre.
:
LES REMORDS D'UN ARTISTE
A
FUTILE .
u centre du repos , au sein de la fortune ,
Quel noir préſentiment m'aſſiege & m'importune !
Quelle plaintive voix s'éleve dans mon coeur ,
Et le remplit ſoudain de trouble & de douleur !
Remord ! cruel remord ! tourment inévitable ,
Tu frappes , tu punis tôt ou tard le coupable !
Envain fur ton reproche il voudroit s'étourdir ,
Le bruit des paflions , l'extaſe du plaiſir ,
La rudeſſe du coeur , ſa molle indifférence ,
Rien ne peut le ſouſtraire à ta juſte vengeance :
Un inutile eſpoir le flatte & le féduit ;
Il porte dans ſon ſein le fupplice qu'il fuit ,
Et toujours attentif à ſuivre ta vićtime ,
Tu pénetres par-tout où pénetre le crime.
Il eſt venu pour moi ce moment de terreur ,
Où l'homme ſe réveille & compte avec ſon coeur :
Le nuage ſe fend ; une main protectrice ,
Venant me retirer du fond du précipice ,
১
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
Détruit l'enchantement pire que le trépas ,
Qui m'entraînoit au crime & ne l'excuſoit pas.
Mes regards étonnés ſe portent ſur moi - même .
Cet or, qui fut l'objet de mon ivreſſe extrême ,
S'avilit à mes yeux , & recouvrant ſon prix ,
Il ne me paroft plus qu'un objet de mépris.
O fortunet & chimere ! o féduifante idole !
Que de tes cruautés le pauvre ſe conſoie !
Tu fais payer trop cher aux malheureux mortels
L'honneur , l'affreux honneur d'encenſer tes autels.
:
Ridicule tableau du chaos qui s'anime ,
Toi qu'on aime & qu'on hait , qu'on blame & qu'on
eftime , :
Paris , c'eſt contre toi que j'éleve ma voix ,
Et pour te condamner ; voici quels font mes droits .
7
Dans tes murs enchantés , hélas ! je pris naiſſance ;
Orphelin à quinze ans , laiffé dans l'indigence ,
Maudiſſant en ſecret la rigueur de mon fort ,
J'ai voulu l'éviter & prendre mon effor :
Entre mille talens , dont ton fein eſt l'aſyle ,
Je choiſis le plus für & le plus inutile.
Dans ces temples fameux où de jeunes Beautés ,
Prêtreſſes de Vénus & des frivolités ,
:
{
L
;
:
Font , ſous l'oeil dangereux d'une fauſſe Maîtreſſe ,
Commerce de pompons , de gaze & de tendreſſe,
:
JANVIER I. Vol. 1777. 43
1
Guidé par le plaiſir fi fatal aux humains ,
J'adoptai des travaux indignes de mes mains :
L'amour , l'oiſiveté , ces Dieux de la parure ,
Reçurent més fermens avec un doux murmure ;
Et naturaliſé dans ce funeſte état ,
Mon nom de rang en rang voloit avec éclat ;
Quand foudain, l'avarice agaçant mon génie ,
J'irritai les erreurs de la coquetterie :
Une gaze pliée avec art fous mes doigts ,
Devenoit une roſe , un oeuillet à mon choix :
Reconnu pour un chef dans la brillante école ,
Mon enſeigne du Goût en étoit le ſymbole.
Le ſexe énorgueilli de mes futilités ,
M'érigeoit des autels comme aux Divinités ;
Et l'inſtrument honteux de toutes les foibleſſes ,
L'or , ruiffeloit chez moi pour prix de mes foupleſſes .
;
7
:
Mais nous eft il permis , par ces pompeux riens ,
D'altérer le bonheur de nos Concitoyens ?
M
1
Mon coeur n'étoit - il pas devenu ſacrilege ,
En abuſant ainſi du triſte privilege,
Que ſembloit m'accorder la fottiſe & l'erreur
D'un Peuple qu'éblouit cette fauſſe ſplendeur ?
Hélas ! c'eſt par mes foins que le luxe varie :
La mode della veille eft aujourd'hui vieillie ; 1
44 MERCURE DE FRANCE.
Et par un changement auſſi précipité ,
Je flatte & j'appauvris la ſotte vanité.
Ah ! ſi je me reproche une telle injustice ,
Dont la néceſſité m'a rendu le complice ,
Auteurs de tous ces maux , Paris , ne dois-tu pas
Rougir avec terreur de tous ces attentats ? (
Juſques à quand , grands Dieux ! barbare envers toimême
,
Prenant le faux éclat pour la gloire ſuprême ,
Seras - tu de concert avec tes ennemis ,
Dont le trône eſt paré de tes propres débris ?
Vois le luxe impudent lever ſa tête altiere ,
Te déchirer le ſein d'une main imeurtriere ,
S'abreuver de ton fang , & crains que quelque jour,
Crains qu'il te vende cher ton criminel amour ;
Qu'il épuiſe à plaifir la ſource de tà vie ,
Et devenu bientôt une maſſe affoiblie ,
Qu'il tombe , & que ce monftre , ingrat juſques au bout .
T'entraînant avec lui , t'écraſe ſous le coup.
Pour moi je vais ſaiſir ce moment favorable ,
Où je ſuis à mes yeux ridicule & coupable ,
Pour détruire en mon coeur cet invincible attrait ,
Par qui le Dieu de l'or à ſes loix nous foumet ;
De mes tréſors enfin j'épurerai la ſource ,
Et contre mes remords trouvant une reſſource ,
f
JANVIER 1. Vol. 1777. 45
En verſant ma fortune au ſein des malheureux ,
Béni de l'indigent ; je le ſerai des Dieux.
Par M. Defalles .
ACOME ET OLIVE.
Histoire Africaine.
L'AMOUR , cette paffion qui maîtriſe
nos ſens& ſouvent nous faſcine les yeux ,
eft de tous les états & de toutes les conditions.
Pour s'exprimer avec plus de
délicateſſe en Europe , elle n'en brûle
pas moins vivement dans le coeur du
ſauvage Africain. Ce trait véritable ne
contribuera pas peu à le prouver .
Acome , jeune noir , dans l'âge de
ſentir les impreſſions de ce beau feu ,
cherchoit une compagne. Olive , jeune
Africaine du même canton , fut celle
dont il fit choix. Sa douceur lui plut
davantage que les traits de la beauté ,
dont elle n'étoit cependant pas dépourvue.
Une convention mutuelle de s'aimer
juſqu'au tombeau , étoit le ſeul lien qui
les attachoit l'un à l'autre. Contens de
46 MERCURE DE FRANCE.
T
leur fort , ils couloient les jours les plus
heureux ; mais trop voiſins d'un comptoir
Européen, ils ne devoient jouir que peu
de temps de cette douce tranquillité . La
pêche& la chaſſe étoient les ſeules occupations
d'Acome; ſa moitié les partageoit;
c'en étoit aſſez pour lui faire
oublier ſes fatigues , pour ne fonger qu'au
plaifir d'être auprès d'elle ..
Deux ans s'étoient écoulés dans un
genre de vie ſi heureux , fans avoir
aucun fruit de leur union. Le fort leur
préparoit bien des foupirs &des larmes ,
& fi de leurs amours fût né un tendre
rejeton , outre leurs malheurs , ils euſſent
eu auſſi à pleurer celui de ce petit infortuné.
Un jour qu'Acome, fur le rivage près
de ſa pirogue , arrangeoit ſes filets (Olive
n'étoit point pour lors avec lui) quatre
Matelots d'un Navire François , venus
pour la traite des Noirs , admirent de
loin l'air vigoureux, de notre Africain. Sa
jeuneſſe leur fait eſpérer de le vendre
un bon prix. D'ailleurs la facilité de s'en
faifir , & la fécurité dans laquelle il eſt ,
tout contribue à les encourager. Alors ſe
jetant tous à la fois fur lui , ils rendent
inutiles tous les efforts qu'il fait pour ſe
JANVIER 1. Vol. 1777. 47
délivrer de leurs mains.Envain il appelle
Olive ; il voudroit au moins lui dire un
dernier & éternel adieu ; mais cette compagne
fidelle ne l'entendoit point. Ses
raviſſeurs l'embarquent dans ſa propre
pirogue, & gagnent leur vaiſſeau. Cet
infortuné eſt enfermé avec la foule de
ceux qu'un pareil fort réduiſoit à l'ef
clavage..:
La jeune Olive, qu'une épine avoit
bleſſée au pied la veille , étant dans le
bois à la chaſſe avec ſon époux (*) , n'avoit
pu cette fois le fuivre à la pêche ;
mais toujours occupée de lui , elle tres
foitunenatte dejones, fraîchement ceuillis
, pour qu'il s'y repofât à ſon retour.
Déjà le foleilavoit diſparu dans l'onde,
&Acome ne paroiſſoit point. Inquiete,
elle parcourt le rivage , jette au loin fa
vue , & ne découvre rien. Le vent avoit
ſoufflé dans la journée , c'en eſt aſſez
pour lui perfuader qu'Acome n'exiſte
plus ; elle l'appelle envain; le triſte écho
des montagnes voiſines répete ce nom
ſi cher. Accablé de douleur , elle re
:
(*) Je me suis permis le nom d'époux , attendu que ces
deux Esclaves s'étoient unis fuivant la coutume de leur Pays.
48 MERCURE DE FRANCE.
tourne à ſa cabane. Quelle nuit cruelle
elle paſſa ! Le ſommeil avoit fui avec
ſon époux. Cette natte ſi fraîche lui rappelloit
à chaque inſtant le ſouvenir de
celui pour qui elle la deſtinoit.
Acome, dans ſon déſeſpoir , ne deſiroitque
la mort ; mais chargé de chaînes ,
il ne pouvoit nullement attenter à ſa vie.
Le moment du départ arrive; le Navire
fait voile pour la Martinique , lieu deſtiné
pour la vente des Eſclaves qu'il renferme.
Notre époux , triſte & languiſſant , ne
fut pas des derniers à trouver un Maître.
Quoique deſſéché par le chagrin ,
ſon âge fait tout eſpérer de lui. On offre
un prix , & il eſt auſſi- tôt livré à un
habitant de cette Iſle , nommé Auref.
Loin de reſſembler à quelques - uns de
ſes compatriotes qui , guidés par un
fordide intérêt , croient trouver la fortune
dans le ſang de ces infortunés , dont
ils font cruellement prodigues , il avoit
reçu de la nature un coeur compâtiſſant
& fenfible. Touché de l'air chagrin de
ſon Eſclave , il employa tout pour lui
donner cette gaîté , qui répond ordinairement
du ſuccès de ces malheureux. Il
commençoit enfin à déſeſpérer de ſes
ſoins ; careſſes , menaces , tout fut inutile.
Acome
JANVIER I. Vol. 1777. 49
Acome avoit réſolu de mourir ; il menoit
une vie triſte & mélancolique ; & ce qui
mettoit le comble à ſes maux , étoit de
ne pouvoir les épancher dans le ſein d'un
Noir de fon Pays. De tous les Negres
de l'habitation , pas un n'entendoit fon
idiôme. Il lui fallut donc dévorer ſa
douleur ; fans doute qu'il y eût ſuccom
bé, fans une circonſtance des plus heureuſes
pour lui.
Son Maître , tonjours attentif à ſes
maux , content d'ailleurs de ſes ſervices ,
qu'il rendoit de ſon mieux , cherche à
lui donner un compagnon. En conféquence
un Negre de la même terre eſt
acheté ; on lui fait partager la cabane
d'Acome. Que d'informations de la part
de ce dernier , touchant le ſeul objet
pour lequel il veut vivre ! Celui - ci met
le comble à ſa joie en lui apprenant
qu'Olive partage le même ſort que lui ,
& qu'elle habite la même Iſle. A cette
nouvelle il devint tout un autre homme.
Son raviſſement s'exprime par mille
- fauts , mille attitudes groteſques. Auref
preſque auſſi charmé que lui , cherche à
deviner lacauſe d'un changement ſi ſubit;
l'interroge par ſignes , & parvient enfin
par l'habitude qu'ont les habitans de
D
50 MERCURE DE FRANCE.
deviner ainſi les beſoins de ces malheureux
à découvrir le ſujet de fon tranf
port. Plutôt le pere que le maître de ſes
Eſclaves , il n'employoit les châtimens
qu'à la derniere extrémité ; & l'on peut
dire que jamais la cupidité n'arma fon
bras . Faire le bien étoit ſon unique os
cupation. Il mene Acome à la Ville où
venoit d'arriver cette nouvelle cargaiſon
deNoirs.
Ces malheureuſes victimes d'un barbare
intérêt , étoient expoſées , toutes
nues , en vente , fur la place publique.
Notre Africain n'eut point de peine à
reconnoître ſa tendre Olive. Cette infortunée
l'avoit apperçu au même inſtant.
Ils s'élancent dans les bras l'un de l'autre,
& préfentent le ſpectacle le plus attendrifſant.
Auref, touché de cette ſcene ,
n'avoit garde de l'interrompre : ce lan
gagemuet étoit celui de fon coeur , auſſi en
entendoit-il toutes les expreffions. Acome
, après avoir fait éclater ſes premiers
tranſports , faiſit Olive , la place aux
pieds de fon Maître , & s'y jette luimême
à fon tour. La nouvelle Eſclave
eft achetée & conduite par fon époux ,
comme en triomphe , à l'habitation.
Elle lui raconte , les yeux baignés de
JANVIER I. Vol. 1777 . 51
pleurs , tout ce qu'elle a fouffert depuis
l'inſtant fatal où elle le crut perdu pour
toujours. Occupée jour & nuit à te pleu
rer , lui difoit-elle , je te redemandois à
tout ce qui pouvoit me rappeller ton
ſouvenir. Sitôt que le ſoleil venoit d'éclairer
ma chaumiere , je la quittois pour aller
baigner depleurs lerivageoù tu diſparus ;
j'y reſtois juſqu'à ce que le même aftre
ſe plongeât dans les abymes où je te
croyois englouti. Combien de fois ne
lui ai-je point adreſſé mes plaintes ?
Combien de fois ne lui al-je point rede.
2 mandé mon cher Acome? Le peu de
- nourriture que je ne prenois qu'à regret,
fuffifoit à peine pour me foutenir.
Enfin un Roi voiſin , ou plutôt un brigand
à la tête d'une troupe de gens ar
més , fond dans notre hameau , maſſacre
ceux qui oppoſent une foible réſiſtance,
& emmene prifonniers les femmes , les
enfans & les fuyards. Je fus du nombre
de ces derniers , & vendue à un Blanc
qui m'a conduite ici. Loin de maudire ma
deſtinée , je la trouve des plus heureuſes ,
puiſqu'elle me réunit à toi.
८ Acome l'avoit écoutée dans le plus
profond filence ; il ne l'interrompit que
- pour la couvrir de\baifers Loom croira
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
1
peut être que leurs infortunes touchoient
à leur fin. Non ; ils ne devoient jouir
que de l'ombre du bonheur , fans en
jamais poſſéder la réalité. Ces triſtes
jouets du fort le plus barbare, devoient
en éprouver toute la rigueur. Le coeur
ſenſible d'Acome devoit faigner encore
une fois.
Auref avoit pluſieurs enfans ; l'urn
d'eux , prêt à s'établir , devoit avoir en
partage un certain nombre d'Efclaves ;
le fort devoit en décider. L'habitation
étoit une fucrerie , & cet Eſclave , doué
d'intelligence , avoit en peu de temps ſi
bien faiſi l'art de conduire cette manufacture
, qu'il y étoit devenu très- effentiel;
ainſi de droit il y devoit refter attaché
. Mais Olive n'avoit rien qui pût la
ſouſtraire au caprice du hafard. Il fallut
donc le ſubir. Le partage devoit être
fait entre ceux qui , libres , n'avoient
aucunes raiſons pour ne pas ſe prêter à
la circonstance , & ceux qui vivoient
dans un commerce illégitime. Pour les
Eſclaves dont la Réligion avoit cimenté
les noeuds , ils ne pouvoien être ſéparés.
La loi le défendoit , & leur Maître * ,
Auref étoit Membre du Conseil de cette Ifle..
JANVIER I. Vol. 1777.53
prépoſé lui même par état pour la faire
obſerver , n'avoit garde de l'enfreindre.
Le nombre des femmes étoit petit ;
il ne ſera donc point étonnant qu'Olive
fût du nombre de celles ſur qui tomba
le fort. Elle est conduite , non ſans peine ,
à la nouvelle demeure de ſon nouveau
Maître. Acome ne vit point cette ſéparation
fans en être accablé. Pour comble
de malheur , un enfant qu'il avoit eu
d'Olive , ſuivit ſa mere. Cet infortuné
ſe revit done de nouveau plongé dans
la plus profonde douleur , elle n'étoit
fufpendue que par les viſites rares que
lui rendoit ſa fidelle compagne , & que
Péloignement & le travail , auquel elle
étoit aſſujétie , contribuoient à rendre
moins frequentes. Notre Eſclave , trop
ſenſible pour endurer de pareils revers ,
dépériſſoit chaque jour; une langueur
mortelle s'empara de lui. Son Maître ,
que l'on vit toujours attentif à le foulager
, ne ſe démentit point dans cette
occafion. L'état d'Acome lui coûta quelques
larmes ; il n'avoit point fait fon
malheur ; il voulut au moins réparer les
maux qu'un cruel haſard avoit occaſionné.
Son fils , dédommagé d'une autre
Eſclave , rend Olive , qui eſt remiſe à
1
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
celui qui l'aimoit avec tant d'ardeur :
mais la plaie de ce dernieravoit été rou .
verte tant de fois , qu'elle étoit devenue
incurable. Il nejouit pas long- temps de
ce bonheur; la mort lui ferma les yeux
fur le ſein de celle qui ſeule avoit eu
des droits fi puiſſans ſur ſon coeur. Olive ,
la tendre Olive , fut accablée de ce coup .
Pendant long - temps l'on crut qu'elle y
fuccomberoit ; mais elle avoit un gage
précieux de la tendreſſe de ſon cher &
malheureux Acome ; il falloit vivre pour
lui , & c'eſt là le ſeul motif qui l'attache
encore à la vie.
Trop malheureux Eſclave ! ta bien
aimée ne fut pas la ſeule qui verſa des
larmes ſur ta tombe ! Son funeſte fort ,
dont je fus témoin, fait de tems en temps
couler les miennes. Ton Olive , ta cabane,
tes fleches & tes filets , étoient les inftrumens
de tafortune & de ton bonheur
en Afrique ; au lieu que dans nos climats
tu es venu chercher des chaînes & la
mort.
Par M. F. D. F. Off. d'Art.
1
JANVIER I. Vol. 1777. 55.
VERS préſentés à Monseigneur LE GARDE
DES SCEAUX , par les Libraires & Imprimeurs
de Paris , en remerciement de
Son Buste qu'ils ont fait placer dans leur
Salle d'Affemblée.
L
Exegi monumentum ære perennius.
E Buſte précieux qui nous offre tes traits ,
Peut éprouver des temps la fatale puiſſance ;
Mais tu fais dans nos coeurs fonder par tes bienfaits
Un monument conſtant : c'eſt la reconnoiſſance .
Par un Libraire.
ETRENNES A UNE DEMOISELLE.
D AIGNEZ d'un ſerviteur conſtant
Recevoir le fidele hommage ,
Et ſouffrez qu'il ait l'avantage
De vous tourner un compliment.
11 vous aime bien tendrement ;
Mais , quoique fon coeur en murmure ,
Il ne le dit qu'une fois l'an :
Et ce n'eſt pas trop , je vous jure ,
Quand on le penſe à tout moment.
Par M. de R*** , ac Péronne.
7.
D 4 .
56 MERCURE DE FRANCE.
1
A Madame FAVART , nouvellement mariée
avec M. Favart le fils , en lui envoyant
deux cachets de feue Madame Favart.
EN uniſſant vos coeurs , l'amour & l'hyménée
Du bel âge ont uni tous les dons excellens ,
Et Minerve , qui veille à votre deſtinée ,
Se plut à l'embellir du charme des talens .
De l'amitié fincere , en recevant l'hommage ,
Et le plus fimple des tributs ,
Des cachets de Favart agréez le partage ;
A fa charmante Bru ne font-ils pas bien dûs ?
De la tendre amitié qu'ils foient pour vous le gage ,
Ace titre je les reçus :
Qu'ils vous foient précieux , Favart en fit uſage ,
Et fa roſe doit être un de vos attributs.
Le chiffre de Favart comble ſeul mon envie.
Eh ! quel don de fa main pouvoit m'être plus doux ?
Pour ne l'oublier de ma vie ,
Ai-je beſoin d'un nombre de bijoux ?
Ah! que n'eft-elle encor pour voir dans ſa famille
Tant d'heureux talens réunis !
Elle auroit votre coeur , vous nommeroit ſa fille .
Et jouiroit du bonheur de fon fils,
Janvier. L. vol. 2777. 57 .
:
ROMANCE ,Par M.D.L.
Andantino Allegretto .
63
Je t'ai planité je ta vi
naitre Ce beau ro -xier où
les oiseaux Venoient chan
= ter sous ma fe--_ne__tre Per÷
chés,perchés sur ses jeunes ra
= meaux sur ses jeunes rameaux .
Petits oiseaux troupe
a_moureuse Ah.parpiz
tie, ne chan -tex pas
:2
58 .
Mercure de France .
L'amantqui me ren-- doit hew= i
=reu- se Est
parti pour:
dau -tres
d'autres
climats pour:
daCapo
+
cli_mats. Fin
JANVIER I. Vol. 1777. 59
Son immortel époux , dont la Muſe légeren
Offre tant d'agrément & de variété ,
D'une Grâce nouvelle en devenant le pere ,
Reçoit de votre coeur l'hommage mérité.
Toujours heureuſe de lui plaire ,
Adorez- le , jeune Beauté ;
Le tendres foins d'une fille fi chere,
Lui rendront ſa félicité.
T
:
Par M. Guérin de Frémicourt .
f
LE MIROIR DE LA VERITÉ.
U
1.
Fable.
N Artiſte plein de génie ,
Inventa jadis un miroir
Si merveilleux ,fi beau , qu'en Europe , en Aſie,
Que par-tout on brûloit du defir de s'y voir ,
Tout le monde y couroit comme à la Comédie.
D'avides ſpectateurs , étonnés , confondus ,
La tête encor toute remplie
Des phénomenes qu'ils ont vus ,
Interdits , muets & confus ,
S'en reviennent de Compagnie ,
Et ſe promettent bien de n'y retourner plus.
Quel miroir ! ... Il peignoit non le maſque , mais l'homme.
La honte & l'effroi des pervers ,
Il fit rougir Paris , Pékin , Londres & Rome ;
Il eût fait honte à l'Univers .
T
T
60 MERCURE DE FRANCE.
Sous l'utile manteau de l'humaine ſageſſe ,
Là , le Sage apperçoit mille défauts divers ;
Mais le miroir ſevere épargnoit la foibleſſe ,
Et rectifioit les travers .
Parmi des fous de toute eſpece ,
Là rougit une Agnès qui ſe moque d'un ſot ;
Là meurt de honte une Lucrece ,
Qui ſe voit confondue &ne peut dire un mot.
De ſes charmes vainqueurs Laïs préoccupée ,
S'avance vers la glace & regarde à ſon tour.
La coquette fut bien trompée ,
Et ſon miroir ici lui joue un cruel tour ,
Il offre à fes regards ... une froide poupée ,
Trifte jouet de mille enfans ,
Qui , devenus enfin ſages à leurs dépens ,
Dégoûtés d'un plaifir que le coeur déſavoue ,
Et qui ne dit plus rien aux ſens ,
Jettent avec mépris leur jouet dans la boue.
Turcaret , dans la glace ayant jeté les yeux ,
Voit paroître un cheval lourd , pouflif, ombrageux ,
Fier d'une houſſe à triple frange ,
Fier d'un brillant harnois qui le rend plus affreux :
Un vil porc engraiffé du fang des malheureux ,
Un vaſe d'or rempli de fange.
UnGrand bien fier , bien dédaigneux ,
Et dont l'ame étoit des plus baſſes ,
Voit fur un théâtre pompeux ,
Un Nain guindé fur des échaſſes .
JANVIER I. Vol. 1777. 61
A l'oeil fuperbe & dur du plus fier des Sultans ,
Au milieu de ſa cour tremblante ,
On expoſe , on offre , on préſente
Ce miroir, l'effroi des Tyrans .
D'un trône que le crime & la mort environnent ,
S'éleve un parricide , au finiſtre regard ,
Un deſpote cruel que des cyprès couronnent ,
Et dont le fceptre horrible eſt un fanglant poignard.
Tout change : & ce trône fublime
N'eſt plus qu'un funeſte échafaud ;
Le fier Monarque eſt la victime ,
Son propre fils eft le bourreau .
Le monftre expire & tout s'efface.
Le ſpectateur pâlit & détourne les yeux.
Au courroux la terreur fait place ,
Et le miroir audacieux
Eſt renversé , brifé , pour prix de fon audace.
Bientôt le Héros en fureur ,
Sur les débris épars de la fidelle glace ,
Perce fait expirer l'intrépide inventeur. ...
Par M. Drobecq.
ODE A VENUS , Horac , Ode XXVI ,
D
Livre III.
Vixi puellis , &c.
ANS les doux combats des amours ,
J'ai gagné plus d une victoire.
Vénus illuſtra mes beaux jours ;
Que les monumens de ma gloire
Lui ſoient confacrés pour toujours.
T
62
MERCURE DE FRANCE.
Dans le Temple de l'Immortelle
Portez ces leviers , ces flambeaux ,
Ce fer funeſte à mes rivaux ,
Et ce luth , organe fidele
De mes plaiſirs & de mes maux.
C'en eft fait , je renonce à plaire.
Reçois mes adieux , ◊ Cypris !
Mais du moins , pour grâce derniere ,
Frappe Chloé dans ta colere ,
Et venge - moi de fes mépris .
Par M. L. R.
:
:
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Mercure de Décembre 1776.
Le mot de la premiere Enigme du
Mercure de Decembre eſt Billard ; celui
de la ſeconde est le Chat ; celui de la
troiſieme eſt le Gage- Touché. Le mot du
premier Logogryphe eſt Bronze , où ſe
trouvent bon , or , onze robe , bouze ,
borne , zône , roze , nez ; celui du ſecond
eſt Livre , où l'on trouve ivre , lire (inftrument)
.
و
JANVIER I. Vol. 1777. 63
J
ENIGME .
e ſuis l'aîné d'une famille ,
Qui , comme tu verras , Lecteur ,
En maints enfans mâles fourmille;
Mais fi je n'eus jamais de foeur ,
Je n'y perds rien , ma foi , car j'ai bien plus d'un frere.
Ce n'est pas tout ; tu croyois qu'un enfant
Etoit toujours plus jeune que fa mere ,
Je ſuis pourtant la preuve du contraire :
Car tu fauras que dans le même inſtant ,
La mienne & moi recevons l'existence .
Apprends encor que j'ai de la puiſſance ;
- A peine je parois qu'on eft en mouvement
Aux champs , à la cour , à la ville ,
L'on va , l'on vient & l'on babille ,
Dieu fait & combien & comment.
Un tel pouvoir pourtant m'étonne ,
Car pour m'aimer il faut être un enfant ;
Et quiconque raifonne ;
Me doit haïr aſſurément.
Par M. V.
U
AUTRE.
n Laboureur peut toujours eſpérer
Du grain qu'il a ſemé, la récolte abondante ;
Mais je cultive un champ que j'ai beau labourer
Il ne rapporte rien de tout ce que j'y plante
64 MERCURE DE FRANCE.
Je travaille pour des ingrats ,
Qui n'ont de mon labeur nulle reconnoiſſance ;
Mais ſi de ce travail ils ne me payent pas ,
J'en fais fort bien tirer d'ailleurs la récompenſe .
Dans mon emploi ſouvent , & de deſſein ,
Je fais coucher le fils avec ſa mere ,
Le frere avec ſa ſoeur , la fille avec ſon pere ,
Et la couſine avec que ſon coufin.
Rimer n'eſt pas mon exercice ,
Je m'y prendrois tour de travers
Mais ceux à qui je rends ſervice
Font naturellement bientôt après des vers .
Aux parens , aux amis , & même en leur préſence ,
On me voit enlever ce qu'ils ont de plus cher ,
Sans qu'ils ſe mettent en défenſe
Et tentent de me l'arracher.
Mon ouvrage , quoique pénible ;
Ne me chagrine pas pourtant ,
Toujours il s'acheve en chantant ;
Bien loin qu'à la fatigue l'on me trouve ſenſible.
De ma profeſſion ſi l'on fait peu de cas ,
Abus ; car ſur ce point à bon droit je m'obſtine
Qu'on devoit lui donner le pas ,
Immédiatenient après la Médecine .
( D
Par M. Darblay.
AUTRE.
E Bacchus un adorateur
Ne peut m'entendte ſans frayeur ;
Souvent du Vigneron je détruis l'eſpérance ,
Et fuis d'un élément qu'il voit avec horreur
Cepen
JANVIER 1. Vol. 1777. 65
Cependant je tiens ma naiſſance
De l'aſtre bienfaiſant , dont la douce chaleur
Fait naître , mûrit & colore
Du vainqueur de l'Indus les tréſors précieux.
Les peuples ſuperſtitieux ,
Chez qui l'oignon eſt un Dieu qu'on adores
Envain me demandent aux cieux :
Et pour hater le moment où je ceſſegue
De la ſource du Nil tous les noirs habitans
Que ma conſtance accable de détreſſe
Fatiguent Jupiter de leurs voeux impuiſſans
:
:
Par M. Louis Guilbait.
M
LOGOGRYPНЕ.
A mere à douze fils donnant leur héritage,
Par l'effet du hasard , j'obtins l'onzieme lot
Aujourd'hui , le premien vient m'échoir en partage
Mes freres , néanmoins , n'en ont pas dit le mot,
Quand je parois , le fou , le ſage ,
Ne font que courir & troter.
Que faire ? c'eſt un vieiloufage :
Qu'envain on voudroit réformers
Sept pieds forment mon existence
En les poſant diverſement ,
Ami Lecteur , avec aiſance ,
Vous trouverez facilement
3
66 MERCURE DE FRANCE .
1
Ce qu'on a de plus cher au monde ;
L'eſpérance des Commerçans ;
L'intime compagne de l'onde ;'
Une ville chez les Normands ;
Ce qui décore une boiſure ;
Un lieu difficile à franchir ;
Une très- commode monture;
Ce qu'on ne ſauroit définir ;
Une liqueur ſouvent traſtreſſe;
Le vrai fentier de l'Hôpital's
Ce qui s'écoule avec viteſſe ;
Eufin un péché capital.
A
AUTRE.
u genre humain utile hermaphrodite ,
On pourroit me trouver juſqu'au ſein d'Amphitrite,
Suis-je du genre mafculin ,
De moi , Lecteur , tu fais uſage ,
Très- ſouvent je ſuis dans ta main.
M'aime-tu mieux du genre féminin ?
Je n'aurai pas moins d'avantage ,
Je ſuis ſur toi ſoir & matin.
Mais , pour me deviner , réfléchis & combine :
Quatre de mes fix pieds fervent en médecine
JANVIER I. Vol. 17778 67
ン
Et cinq font un Royaume , en un pays lointain.
De toi - même veux-tu la plus noble ſubſtance ?
Trois de mes pieds , avec aifance ,
La préſenteront à tes yeux ;
Faut- il encor s'expliquer mieux ?
Pour te donner de l'exercice ,
Je puis t'offrir un animal
Que par-tout on traite fort mal ,
Quoi qu'on en tire bon ſervice;
Je peux encor dans un jardin
T'offrir & légume & ſalade 1
On ne fait point ſans moi le ſervice divin
Aime-tu le concert , le bal , la férénade ?
Eh bien ! regarde un violon ,
:
Confidere une baſfe , un ſiſtre, une guitarre,
Tu me verras ; mais je m'égare :
Plus léger que le papillon ,
Pour mieux débrouiller ce grimoire ,
J'allois , je crois , de l'écumoire
١٠
Te mener juſqu'au goupillon ;
Revenons plutôt au ménage.
Mais à quoi bon m'étendre davantage ?
Tu peux me chercher ſimplement ,
Sans recourir à l'analyſe :
A toute heure ſur toi , ſi tu n'es fans chemiſe ,
Tu me trouveras fürement .
:
Par M. Dafnieres , Officier de la Marine , à Brest.-
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Voyageur François, ou la connoifſance
de l'ancien & du nouveau
Monde , mis au jour par M. l'Abbé
de la Porte. Tomes XXI & XXII
in- 12 . Prix 3 liv. chaque volume) rel .
A Paris , chez L. Cellot , Imprimeur-
Libraire , 1776 .
CE
les
ES deux nouveaux volumes ne font
pas les moins curieux de cette intéreſſante
collection. L'Auteur y fait parcourir à
fon Voyageur le Danemarck , la Suede ,
la Courlande & la Pologne. Il ſe montre
toujours attentif à joindre à la defeription
de chaque Pays , les détails les plus
fatisfaiſans ſur le gouvernement
moeurs , le commerce , l'induſtrie , les
ſciences , & généralement ſur tout ce
qui peut piquer la curiofité , relativement
à un Pays police. C'eſt avec le
même ſoin qu'il rapporte ce que l'hiftoire&
les antiquités des Nations , chez
leſquelles il fait voyager fon Lecteur ,
fenferment deplus remarquable. On lira
JANVIER 1. Vol. 1777. 69
fur - tout avec intérêt , à l'article de Danemarck
, quelques détails ſur la mythologie
des anciens Scandinaves M. l'Abbé
de la Porte indique la ſource dans laquelle
il les a puiſés ; c'eſt l'Edda , Ou
vrage d'une antiquité très - réculée , &
fort propre à répandre du jour fur
l'hiſtoire des opinions & des moeurs des
Peuples qui habitoient autrefois ces ré
gions ſeptentrionales. Comme ce monument
précieux eſt très peu connu hors
des bornes de Scandinavie , nous allons
rapporter quelques - uns des traits qu'en
cite le Voyageur François : ilsne pourront
manquer de faire plaifir à nos Lecteurs ,
pour qui , en général , ils doivent avoir
la mérite de la nouveauté .
وو
Les principales Divinités dont l'Edda
fait mention , font Thor , Loke , Balder ,
Thyr , Hoder & Hermode. ,, Le premier
,, eſt le plus fort des Dieux & des hom-
,, mes. Il poſſede un Palais , dans lequel
,, il y a cinq cents quarante falles. Son
,, char eſt tiré par deux boucs ; & c'eſt
,, ſur cette voiture qu'il voyage dans le
,, Pays des Géans. Il poſsede trois choſes
précieuſes : une maſſue à laquelle rien
, ne réſiſte; un baudrier qui , lorſqu'il
„ le ceint , le rend plus fort de moitié :
E3
4
70
MERCURE DE FRANCE.
1
„ des gands de fer , ſans lesquels il ne
,, pourroit faire uſage de ſa maſſue.
„Un jour qu'il voyageoit avec Loke
,, dans ſon char, il alla loger chez un
,, Payſan. L'heure du fouper étant venue,
,, il tua ſes deux boucs & les fit cruire. Il
,,invita le payſan , ſa femme & leurs
,,enfans , à manger avec lui. Le fils de
„ ſon hộte ſe mommoit Tiulfe , & fa fille
,, Raska, Thor leur recommande de jeter
و د
tous les os dans les peaux de ces boucs ,
„ qu'il tenoit étendues près de la table ;
,, mais le jeune Tiulfe , pour avoir de la
,, moëlle , rompit avec ſon couteau l'os
,, d'une jambe .
,,Après avoir paſſé la nuit dans ce
,, lieu , Thor ſe leva de grand matin ,
& s'étant habillé , il ne fit que toucher
و د
"
le manche de ſa maſſue , & dans l'inf-
,, tant , les deux boucs reprirent leur
,, forme & la vie, Le Dieu voyant que
,, l'un deux boitoit , en devine la cauſe ,
,,& entre dans un colere épouvantable.
,, Il prend ſa maſſue & la ferre avec tant
de force , qu'on voit blanchir les jointures
de ſes doigts. Le Paysan trem-
,,blant , craint d'être terraſſé d'un ſeul
de fes regards . Ses enfans ſe joignent à
„ lui , pour ſupplier le Dieu de leur par
و د
و د
و د
JANVIER I. Vol. 1777- 71
donner. Touché de leur crainte , Thor
s'appaiſe , & ſe contente d'emmener
,, avec lui Tiulfe & Raska. Il laiſſe ſes
boucs dans ce lieu , & ſe remet en rou-
,, te pour ſe rendre dans lePays des Géans.
وو
A l'entrée de la nuit , cherchant
,,un endroit pour ſe coucher , ils entrent
,, dans une maiſon, paſſent dans une
,, chambre& s'y repoſent. Le lendemain ,
,, Thor voit , auprès de cette habitation ,
un homme prodigieuſement grand ,
„ qui lui dit : Je m'appelle le Géant
„ Skrymner ; pour toi , je ſais que tu es
„ le Dieu Thor; & je n'ai pas beſoin de
,, te demander ſi tu n'a pas pris mon
,, gand ? En même temps il étend la main
,, pour le reprendre ; & Thor s'apperçoit
,,que cette maiſon où ils ont paſſé la
,, nuit, eſt ce même gand , & la chambre
un de ſes doigts. La nuit ſuivante ,
comme le Géant dormoit profondé-
„ ment , Thor prend ſa maſſue & la lui
,, lance dans la joue avec tant de vio-
,, lence , qu'elle s'y enfonce juſqu'au
,, manche. Le Géant ſe réveille & porte
la main à ſa joue , en diſant : Y a-t- il
des oiſeaux perchés ſur cette arbre?
Il me ſemble qu'il m'eſt tombé une
"
"
ود
,,plume ſur le viſage.
E 4
)
12 : MERCURE DE FRANCE.
1
ود
,,Nos Voyageurs ſe levent de grand
,,matin , & continuant leur route , ile
,, apperçoivent une Ville ſituée au milieu
;,d'une vaſte campagne. Ils y entrent
,,&arrivent au Palais du Roi. Si je ne
,, me trompe , dit le Monarque , ce petit
,,homme que je vois-là , doit être Thor's
,,voyons un peu , ajoute - t- il , en lui
,,adreſſant la parole, quels font les arts
5, où tu te diftingues , toi & tes compa-
;,gnons ? Car perſonne ne peut reſter ici ,
,, àmoins qu'il ne ſache quelque métier ,
,,&n'yexcelle.
ود
ود
Loke parla le premier , & dit que
,, fon art étoit de manger plus que per
fonne. Le Roi fit venir un de ſes cour
,,tiſans qui ſe nommoit Loge , & l'on
,, apporta un tonneau plein de viande,
,, que nos deux champions ſe mirent à
,dévorer. Le tonneau fut vuide dans
,,l'inſtant; mais Loke n'avoit mangé de
,, ſa portion que laa chair , au lieu que
„Tautre avoit avalé la viande & les
os. Tout le monde jugea que Loke
étoit vaincu Le Prince demanda à
„Tiulfe ccee qu'il favoit faire. Lejeune
,,homime répondit qu'il diſputeroit avec
,le plus agile des courtiſans , à qui cour
>>roit le plus vite en patins. On lui
ود
ود
1
+
JANVIER I. Vol. 1777. 73
donna pour adverfaire , un coureur
„nommé Hugo. Celui- ci avoit déjà
touché le but , que Tiulfe n'étoitencore
qu'à moitié chemin. Le prix de la
courſe fut adjugé au vainqueur, Thor
ditau Prince qu'ildiſputeroit avec toute
ſa Courà qui boiroit le plus Le Roi fit
„ apporter une grande corne ; l'Echan
fon la remplit, & le buveur engloutit
une quantité prodigieuſe de ce qu'elle
contenoit , fans reprendre haleine,
Quand il eut éloigné la coupe de fa
bouche pour regarder dedans , à peine
- s'apperçut - il que la liqueur füo dimi,
nuée. Il y revint juſqu'à trois fois;
mais il s'en fallut bien qu'il pût vaider
„ toute la corne. Il la rendit au Prince,
fans vouloir continuer plus long-temps
ce genre d'eſcrime , aimant mieux s'a
✓ vouer vaincu.
"
"
Thor paſſa la nuit dans ce lieu avec
ſes compagnons , & le lendemain il
ſe prépara à partir. Le Roi l'accom,
pagna hors de la Ville ; & commevils
étoient prêts à ſe dire adieu : 'Infant ,
„ dit le Prince , que je vous découvre à
„préſent la vérité. Je vous aflureuque
„ ſi j'avois prévu que vous euffiez tant
de force, je ne vous aurois pas laiffé
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
(
„ entrer dans ma Ville ; mais je vous ai
„ enchanté par mes preſtiges. D'abord ,
„dans la forêt où je vins au devant de
vous , vous voulûtes me frapper de
,votre maſſue. Je me cachai derriere
un rocher , contre lequel le coup porta ,
&manqua de l'abattre. J'ai ufé des
„mêmes preſtiges dans les combats que
vous avez foutenu contre les gens de
"
20
2
ma cour. Dans le premier , Loke a
„ dévoré , comme un affamé , toute ſa
„ portion ; mais fon adverſaire étoit un
„feu errant , qui a conſumé les viandes ,
les os & le vaſe qui les contenoit.
Celui qui a diſputéle prix de la courſe
étoit mon eſprit , que Tiulfe ne pouvoit
égaler en rapidité. Quand vous
avez voulu vuider la corne , vous avez
fait une merveille , que je ne pourrois
„ pas croire ſi je ne l'avois vue; car un
des bouts s'étendoit juſqu'à la mer ,
„ce que vous n'avez pas apperçu ; &
„ quand vous irez au bord de l'Océan ,
vous verrez combien il eſt diminué.
Apréſent que nous allons nous quitter,
je vous déclare qu'il eſt avantageux
pour l'un & pour l'autre , que vous ne
veniez jamais me revoir.
Comme il achevoit ces mots , Thor
JANVIER I. Vol. 1777. 75
4
, indigné prend ſa maſſue , veut frapper
le Monarque ; mais celui-ci diſpa-
„ roît ; & le Dieu retournant vers la
Ville pour la détruire , ne trouve plus
qu'une campagne couverte de verdure
Il continue ſon chemin , & revient ,
fans ſe repoſer , juſques dans ſon Pa-
„ lais " .
"
La Suede , la Courlande & la Pologne
donnent également lieu à une foule de
digreſſions non moins intéreſſantes. Comme
le Voyageur eſt cenſé avoir parcouru
ces Etats en 1756 , M. l'Abbé de la Porte
a ajouté un ſupplément à l'article de la
Pologne , contenant un détail ſuccinct
des révolutions de ce Royaume , poſtérieures
à cette époque.
En général , cet Ouvrage , qu'il faut
diftinguer de la foule des compilations ,
continue à mériter un accueil favorable
par la variété des matériaux dont il eſt
compofé , & par la clarté & l'agrément
du ſtyle.
- Les Confeffions du Comte de *** ; par
M. Ducios , de l'Académie Françoiſe ;
édition ornée de belles gravures par
t les meilleurs Maîtres.
1
76 MERCURE DE FRANCE.
Si quis rapiet ad fe quod erit commune ,
Stultè nudabit animi confcientiam.
PHÆDR.
A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Coſtard , rue Saint-Jean de Beauvais
la premiere porte cochere au- deſſus
du College ; in- 80. 2 parties.
On fait que ce fut Madame de T.
dans la ſocieté de laquelle M. Duclos
entra de bonne heure , qui l'engagea à
écrire quelques Romans. L'Ecrivain phi
loſophe qui avoit obſervé les hommes ,
ne devoit pas, ſe refufer au plaifir d'ef
ſayer de mettre en action les obferva
tions qu'il avoit faites; il céda volontiers
à cette invitation: le goût de ſa ſociété ;
le fien en particulier étoit celui des por,
traits. Il en remplit les Confeffions du
Comte de***. Un homme livré au plaiſir ,
le cherchant de tous côtés, rencontre
fans ceſſe des perſonnages nouveaux ,
qui ſe préſentent fucceſſivement fur la
icene ; ils font peints d'une maniere
agréable & variée qui attache ; mais ce
n'eſt qu'une ſuite de portraits qu'on n'eût
pu multiplier davantage , ſans fatiguer ;
JANVIER IL Vol. 1777. 77
le cadre n'a été imaginé que pour les
raſſembler. Les perſonnages font bien
peints ; mais ils n'agiſſent pas aſſez. L'Au+
teur ſemble n'avoir étudié que les grands
traits
caractériſtiques de l'homme. Il n'a
peut être pas porté la même profondeur
d'obſervations dans les paffions qui ſe
diverſifient à l'infini , & qui offrent tant
de nuances intéreſſantes à faifir; & on
fait que le
développement des paffions
eft l'ame des Romans, Le ſeul homme
quien a ſu tirer le plus grand parti, eft
M. de Crébillon, dont les productions ,
quelquefois délicates, mais que nous ne
conſidérons ici que comme des produc
tions d'eſprit& d'imagination , peuvent
fervir de modele. Cet Ecrivain , né avec
une imagination vive, brillante & fé
conde, un cour fenfible, une connoi
ſance particuliere des paffions du monde,
a offert des exemples de la manier
re de les peindre ſelon les temps , les
lieux, less perſonnes , les caracteres &
les âges, des fictions ingénieuſes , & qui
> attachend par leur originalité & par leur
fingularité même , lui foumniffent tous
ſescadres,& fans cefle om retrouve dans
les détails l'expreffion fidele des moeurs
de la ſociété son des reconnoît ,
78 MERCURE DE FRANCE.
& avec plus de plaifir encore , dans les
Pays inconnus où il tranſporte les Lec.
teurs ; il n'eſt ni moins vrai , ni moins
intéreſſant lorſqu'il ne fort pas de la
France: on peut en atteſter tous ceux
qui ont lu les Egaremens du coeur & de
l'esprit , Roman charmant , qui ne laiſſe
qu'un regret lorſqu'on le quitte , celui
de ne pas le trouver fini. Si M. Duclos
offre une galerie de portraits , comme
on l'a dit , M. de Crébillon en offre une
de tableaux également intéreſſans&bien
faits.
Mais ne nous arrêtons pas à l'analyſe
des Confeſſions du Comte de *****. Ce
Roman eft connu de tous nos Lecteurs ;
& quoiqu'il eût été réimprimé pluſieurs
fois depuis vingt à vingt- cinq ans , les
exemplaires en étoient devenus rares.
La nouvelle édition qu'on en préſente
ne peut qu'être bien accueillie ; elle est
fans contredit plus ſoignée qu'aucune de
celles qu'on a publiées. Ony a joint des
ornemens , dont les précédentes s'étoient
paſſé ; le Roman n'a pas eu beſoin de
ce paſſe-port , & n'en a pas beſoin davantage
aujourd'hui. Tout ce qui peut
déparer cette édition , c'eſt peut- être la
vie de l'Auteur qu'on a miſe à la tête :
JANVIER I. Vol. 1777. 79
c'eſt une ſatire violente contre les Philo-)
fophes, à l'occaſiond'un Philofophe qu'on
ne fait pas connoître.
Effaifur le caractere & les moeurs des Français
, comparés à ceux des Anglois . A
> Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Valade , Libraire du Roi de Suede ,
rue Saint Jacques. Prix : liv. 16 f.
in-12.
Cet Ouvrage eſt traduit de l'Anglois ;
l'original eſt ſimplement intitulé : An
- account of the charecter and manners of
the French ; il fut publié en 1770 ; nous
avons eu l'original entre les mains , &
le Traducteur ne s'eſt pas borné à faire
des retranchemens ; il a quelquefois corrigé
, ou du moins changé les détails de
fon Auteur : on n'en ſera pas furpris. Les
moeurs des François ſont l'objet principal
, & la comparaiſon qu'on en fait
avec celles des Anglois , n'est qu'acceffoire;
elle ne vient que pour prouver la
⚫ ſupériorité de ceux- ci ſur tous les points
importans; & on ne reconnoît guere celle
des François que dans les bagatelles&
→ les frivolités. La balance entre deux Peuples
voiſins & rivaux , pour être tenue
4
90 MERCURE DE FRANCE.
exactement , ne devroit peut - être pas
être entre les mains d'un Anglois ni d'un
François ; il faudroit un. Philofophe
étranger à l'un & à l'autre , & le travail
de ce Philoſophe ſeroit aſſurément pré- c
cieux&intéreſſant. Il ne s'étendroit pas,
comme l'on fait ici , ſur une multitude
de minuties aſſurément indifférentes
Qu'importe au caractere & aux moeurs
d'une Nation , non pas la maniere dont
elle ſe nourrit, mais le dénombrement
des plats qu'on fert ſur les tables des
gens riches , & l'ordre dans lequel on
les ſert ? La gaieté qui préſide aux repas
des François , contraſte avec le filence
par lequel commencent tous ceux des
Anglois , & le bruit qui y fuccede , lorf.
qu'on entame quelques diſcuſſions poli.
tiques , qui finiſſent quelquefois par de
gros mots de la part des diſputans de
partis oppoſés. On n'auroit pas dû glif
ſer ſur la fobriété qui regne au milieu du
luxe des tables Françoiſes ; on auroit pu
la comparer aux excès ſi fréquens chez
leurs voiſins.
Nous doutons que l'Auteur ait bien
vu la France , lorſqu'il dit que les belles
femmes y font très rares. ,, La beauté
>> eſt, une plante qui ne croît pas com
,, mu
. JANVIER I. Vol. 1777. 8r
,,munément ſur le ſol François. Il faut
,, l'y chercher avec autant de difficulté ,
,, qu'elle ſe rencontre aisément en An-
,, gleterre , où toutes les rues offrent des
,, objets charmans , avec une profufion
,,qui a mérité de la part d'un illuſtre
,,Etranger, qui viſitoit la Cour de Char-
,, les I, un compliment , dont voici le
„ dernier vers :
» Huc venerem credas tranſpoſuiſſe Paphon.
On croiroit que Vénus transporte ici Paphos".
On pourroit trouver qu'une galanterie
ne fait pas une autorité.
On accuſe ici les François de ſe faire
un plaiſir malin de critiquer lesAnglois,
qui n'ont peut-être jamais trouvé chez
eux de meilleurs Panegyriſtes. Quelle
Nation les a mieux loués & leur a rendu
plus de juſtice ? Les François , dit-on ,
s'arrogent le premier rang dans la carriere
du genie& de la gloire; ils donnent le
ſecond aux Anglois. On ne manque pas
dans cette occaſion de citer l'exemple de
Thémiſtocle , qui s'attribua la primauté
fur tous les Capitaines Grecs , parce que
chacun d'eux le plaçoit immédiatement
après lui. L'Europe eſt le ſeul Juge fur
F
82 MERCURE DE FRANCE.
la préféance littéraire ; elle paroît avoir
prononcé. Quelle eſt la langue la plus
univerſellement répandue , celle qu'on
pourroit dire qu'on parle généralement ?
Quelle eſt la Nation qui a un Théâtre
dans toutes les Cours étrangeres ? L'Auteur
fe fait cette demande ; mais la réponſe
étoit embarraſſante par ſes conféquences
, & il n'en fait aucune ; il oublie
qu'il l'avoit donnée dans un autre endroit,
en parlantde lamuſique Françoiſe. ,,Tan-
,, dis qu'on joue dans toute l'Europe des
,, compoſitions Allemandes , Italiennes ,
,, Angloiſes , Portugaiſes même , la mu-
,, ſique Françoiſe n'eſt reçue nulle part
,, qu'en France".
L'impartialité dans un Ouvrage de la
nature de celui-ci , eſt un mérite rare ,
qu'il ne faut pas s'attendre à trouver ici ,
elle auroit pu rendre cet Ouvrage trèsintéreſſant
; & l'Auteur , à en juger par
quelques obſervations où il n'eſt pas
queſtion de comparer les deux Peuples ,
paroît avoir ſaiſi , dans biendes endroits ,
le véritable caractere des François. Son
livre ſe fait lire avec plaifir ; dans les
parties mêmes où il donne le plus à ſes
préjugés , il peut piquer notre curioſité;
& s'il bleſſe quelquefois notre amour
JANVIER I. Vol. 1777. 83
propre , il nous rendra circonſpects nous
mêmes , lorſque nous entreprendrons de
juger & d'apprécier les autres Nations.
ここいい
Les Commandemens de l'honnête Homme ,
ou maximes de morale faciles à retenir
, & principalement deſtinées à
l'uſage des petites Ecoles ; par M. F.
in- 8°. Prix 4 fols. A Paris , chez
d'Houry , Imprimeur-Libraire deMgr
le Duc d'Orléans , rue de la Vieille .
Bouclerie ; 1776.
Les Commandemens de l'honnête-
Homme ſont préſentés dans ce livre en
diſtiques , ſuivant le modele des Commandemens
de Dieu & de l'Eglife , inférés
dans les Catéchifmes pour les petites
Ecoles . Ces principes font utiles
pour la conduite de la vie , & propres
à inſpirer le goût des vérités civiles &
morales à cette claſſe précieufe d'hommes
, ſans lesquels nous manquerions de
tout. C'eſt pourquoi l'Auteur invite
toutes les perſonnes élevées en dignité
de les répandre ,&de les faire connoître
le plus qu'il eſt poſſible. Ils ont été auffi
› imprimés en forme de placards ou d'af
fiches , pour être appliqués contre les
>
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
murs des veſtibules des Châteaux , ainſi
que dans les Ecoles , & ſous les porches
des Paroiſſes de Village.
Voici quelques -unes de ces maximes :
Ton Souverain tu ferviras
Avec zele & fidelement.
Tous les humains regarderas
En freres véritablement.
Chaste & sobre toujours seras
Pour être en ſanté longuement.
Pareſſe , envie , orgueil fuiras ,
Et colere semblablement.
Avarice mépriseras ,
Pour n'exister honteusement , &c.
Lefouper des Enthousiastes ; in-80. de
41 pages. A Amſterdam ; & à Paris ,
chez Cellot , Imprim. Lib. rue Dauphine;
1776.
Les Enthouſiaſtes de ce ſouper font
une apologie très - exaltée du bel Opéra
d'Alceſte. Rien , ſuivant eux , n'eſt comparable
à la muſique de M. le Chevalier
Gluck. Ce Compoſiteur eſt ſans doute
(
JANVIER I. Vol. 1777. 85
>
un grand Maître ; il fait exprimer ſurtout
la douleur & les ſentimens pathétiqnes
; cependant on a cru s'appercevoir
qu'il tiroit preſque tous ſes effets de
l'harmonie ; que ſon coloris , en général ,
étoit ſombre ; qu'il avoit une maniere
un peu monotone ; que ſes Opéra ſe
reſſemblent beaucoup , & qu'ils font peu
variés ; qu'il négligeoit trop le chant ,
qui eſt la partie de l'invention & le vrai
ſigne du génie. Il diſoit un jour qu'il
voudroit ſe paſſer de muſique : c'eſt ainſi
qu'en voulant perdre de vue l'art , pour
ſe rapprocher de plus près de la nature ,
il oblige ſes Acteurs d'abandonner le
chant , & de ſe livrer aux cris de la pasfion.
Nous croyons au contraire qu'une
copie ſi exacte détruit le plaiſir qui naît
de la difficulté vaincue. Pourquoi admirons-
nous l'art du Peintre , qui fait donner
du relief & du mouvement à ſes
figures ſur la toile, ou le Sculpteur qui
donne de la ſoupleſſe & de la grace au
marbre? C'eſt que ces habiles Artiſtes
ne nous trompent point , quoiqu'ils nous
enchantent par la magie de leurs talens .
Mais qu'un Sculpteur emploie les couleurs
& les habillemens des perſonnages
vivans , ſur les figures qu'il modele , il
plaît alors d'autant moins , qu'il s'appro-
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
che davantage du naturel , qu'il s'éloigne
de fon art ,& qu'il franchit les difficultés
d'où naît le charme de fon ouvrage. Il
en eſt de même de la muſique , qui perd
ſon principal caractere , fi on lui ôte le
chant pour y ſubſtituer des cris , ou
des expreſſions forcées. L'analyſe que
les Enthouſiaſtes du ſouper nous font de
la muſique de l'Opéra d'Alceſte , eft
toute dans le ton admiratif. Un Abbé
s'écrie , au milieu de ceux dont il a
allumé l'imagination : mes Amis , me
voici comme le Grand Prêtre au moment
de l'inspiration ; vous êtes de véritables
admirateurs ; votre esprit n'a point jugé
mais votre ame a fenti ; & M. l'Abbé
n'oublie point alors la plus petite ritournelle
, fans en relever l'extrême beauté.
Il eſt fingulier de voir comme il trouve
des prodiges de génie , juſques dans les
morceaux les plus fimples : Auroit - on
pu croire , dit il , avant cet Opéra , qu'un
même chant pût exprimer à la fois deux
Sentimens , & fur- tout deux sentimen's opposés
? O Rubens ! Peintre immortel ! ton
art n'aura pas feul dérobé ce ſecret à la na
ture! Cet enthouſiaſme foutenu a trop
l'air du perfifflage , & doit offenſer M.
le Chevalier Gluck. Ce Compoſiteur
peut- être compté parmi les plus habiles
JANVIER 1. Vol. 1777. 87
Maîtres; mais il ne ſouffriroit pas qu'on
voulût lui élever une ſtatue coloſſale audeſſus
des hommes de génie qui l'ont
égalé , & quelquefois ſurpaſſé , dans la
même carriere.
Nouvelle Hiſtoire de la Ruſſie , depuis
> l'origine de la Nation Ruſſe juſqu'à
la mort du Grand-Duc Jaroflaws I.
Par Michel Lomonoſſow , Conſeiller-
- d'Etat & Membre des Académies Impériales
& Royales de Saint Pétersbourg
, de Stockolm , &c. &c. Tra
- duite de l'Allemand par M. E *** ;
laugmentée de deux cartes géographiques
; I vol. in-80. prix 4 liv. rel. A
Paris , chez Nyon aîné , Libraire , rue
Saint Jean de Beauvais ; 1776.
-
:
On regrettera en liſant cette Hiſtoire ,
dont la traduction avoit déjà paru il y
a quelques années ; que l'Auteur , mort
en 1765, l'ait laiſſée imparfaite. C'étoit
un Ecrivain auſſi judicieux qu'éclairé ,
très-verſé dans l'Hiſtoire ancienne de fon
Pays , & qui avoit puiſé dans les bonnes
fources. Son Ouvrage finit à l'an 1054 ,
&comprend par conféquent la partie la
plus obfcure & la plus difficile à déve
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
lopper de l'Hiſtoire de Ruſſie. Auſſi les
faits qu'il renferme étoient- ils à peu-près
inconnus aux autres Nations. Rurik ,
Igor , Wladimir , Jaroflaws , Souverains
célebres fans doute en Ruſſie , n'étoient
preſque même pas connus de nom dans
les parties méridionales de l'Europe .
: L'Ouvrage eſt diviſé en deux parties.
La premiere expoſe l'état de la Ruffie
avant Rurik . L'Auteur y développe l'origine
de la Nation Ruſſe , & fait connoître
les anciens habitans de la Ruſſie ſous
leurs diverſes dénominations. Il diſtingue
fur-tout parmi ces Peuples , les Eſclavons
, les Ezudes & les Warangiens. La
ſeconde partie commence à Rurik, Prince
Warangien , fondateur de la Monarchie
Ruſſe , en 862 , & contient l'hiſtoire de
fon regne & de ceux de ſes huit premiers
Succeſſeurs , juſqu'à Jaroſlaws , mort en
1054. Ce dernier affermit beaucoup la
puiſſance de la Ruffie par les alliances
qu'il contracta, & par pluſieurs victoires
remportées ſur ſes ennemis. Il regna
trente- huit ans , & fut auſſi grand dans
la paix que dans la guerre.
A l'élégance & la ¡préciſion du ſtyle ,
le Traducteur paroît réunir le mérite de
l'exactitude. Il a ſoin d'avertir qu'il a
}
JANVIER I. Vol. 1777. 89
r
1
1
:
préféré de tranſcrire les noms propres
des Villes & des Peuples , tels qu'ils font
dans l'original , que de les défigurer en
leur donnant une terminaiſon françoiſe.
Dictionnaire des Origines , ou Epoques
des inventions utiles , des découvertes
importantes , & de l'établiſſement des
Peuples , des Religions , des Sectes ,
des Héréſies , des Loix, des Coutumes ,
des Modes , des Dignités , des Monnoies
, &c. 2 vol. in 8°. A Paris , chez
Jean François Baſtien , Libraire , rue
du Petit - Lion , Fauxb. St Germain ;
1776.
Le titre de cet Ouvrage annonce fon
utilité & l'étendue des matieres qu'il
embraſſe. Quelques articles que nous
allons extraire d'entre ceux qui nous ont
paru les plus piquans , le feront encore
mieux connoître.
,,ABBÉ. Le nom d'Abbé vient d'un
,, mot hébreu qui ſignifie pere. Les Con-
,, ciles s'efforcerent inutilement de rap-
,, peler les Abbés à l'énergique ſimplicité
,, de ce nom , aux devoirs qu'il preſcrit ,
& à la modeſtie qu'il exige ; ils s'ar-
,,rogerent , fur-tout en Occident , le titre
و د
F5
90 MERCURE DE FRANCE,
de Seigneurs , & prirent les marques
,, diſtinctives de l'Epiſcopat : cequidonna
,,l'origine aux Abbés mitrés , croflés &
,, non croſſés , aux Abbés Ecuméniques ,
,, aux Abbés Cardinaux , &c " .
: ,,ACROSTICHES. Les premiers Poëtes
,, François faifoient beaucoup d'acrofti-
,, ches , c'est - à - dire de petits Ouvrages
,, qui renfermoient autant de vers que le
„ mot , la deviſe ou le nom dont ils
,, vouloient faire un acroſtiche , conte .
,, noit de lettres, & où ces lettres , priſes
,de ſuite , commençoient tous les vers.
,,Maintenant, on ne tireroit pas vanité
,, d'avoir fait le meilleur acroſtiche . A
,,meſure que le goût s'eſt perfectionné ,
5, on a reconnu que ce n'eſt qu'en me-
,, canique qu'on doit faire quelque cas
,des ouvrages qui n'ont que le mérite
,, de la difficulté vaincue.
ود
ود
,, AGUI- L'AN- NEUF. Ces mots rappel.
lent un uſage des Druides , Prêtres des
Gaulois , qui , le premier jour de l'an ,
;, alloient dans les forêts cueillir le gui.
رو de chêne , & ſe répandoient enfuite
,, dans les campagnes voiſines en criant
,, de toutes leurs forces : au gui l'an- neuf.
,,C'eſt encore par ce chant que les en.
fans ſouhaitent la bonne année dans
1
"
"
JANVIER I. Vol . 1777. 91
quelques parties de la Bourgogne , de la
„ Picardie & de la Bretagne. L'a - guil'an-
neuf déſignoit auſſi une quête que
les jeunes gens de l'un & de l'autre
, ſexe faisoient dans quelques endroits ,
le premier jour del'an , pour les cierges
„ de l'Eglife. Elle fut défendue dans le
„ Dioceſe d'Angers , en 1595 , à cauſe
" des extravagances qui s'y commet-
„ toient ; & profcrite partout , pour la
„ même caufe ; en 1688.
"
"
"
AIDES. Il faut remonter à Childe.
„ ric , pour trouver l'origine des impots
„qui ſe levent en France ſur les marchandises
& les denrées. Ce Prince en
mit un fur le vin. Mais ces fortes de
droits n'eurent guere de confiftance
„ qu'en 1356, lorſque le Roi Jean fut
fait prifonnier par les Anglois , à la
„journée de Poitiers. Alors les Etats
Généraux aſſemblés accorderent une
„ aide au Dauphin , depuis Charles V ,
„& obtinrent la permiffion de nommer
des Officiers pour en faire la percep-
„tion. C'eſt à ces Officiers , dit Mle
Préſident Hénault , qui ne devoient
ſubſiſter qu'autant que l'aide devoit
avoit cours , que l'on peut rapporter
l'origine des Cour des Aides.
"
"
92 MERCURE DE FRANCE.
,, AÎNESSE (droit d'). Les Romains
,, croyoient que les enfans devoient avoir
,, également part à la ſucceſſion de leurs
,, peres ; il n'y avoit point chez eux de
,, droit d'aîneſſe. L'orgueil & la vanité
ود l'ont fait introduire en France , pour
,, foutenir le nom des grandes Maiſons
ود
&en conſerver l'éclat.On ne confidere
,, pas les avantages de ce droit dans les
,, Coutumes qui l'ont adopté , ſans de-
,, firer que du moins les douceurs de
,, l'amitié , y dédommagent de l'inégalité
,, des fortunes .
,, AMADIS. Ce ſont des bouts de man-
,, ches qui deſcendent & ſe boutonnent
ود fur le poignet.On aſſure que leur nom
,, vient de l'Opéra d'Amadis , où les
,, principaux Acteurs avoient ces longues
,, manches.
ود
,,AMAUTAS . Ces Philoſophes du Pé-
„ rou enſeignoient les ſciences à Cusco ,
ſous le regne des Incas . Mais les Prin-
,, ces & la Nobleſſe étoient ſeuls admis
dans les Ecoles fondées par l'inca Roca .
Les Artiſans neparoiſſoient pas mériter
d'être inſtruits. On penſe bien diffé-
,, remment parmi nous. Le Souverain
,, récompenſe les Savans qui éclairent le
» Peuple , & il annonce,par ſa bienfai
ود
ود
JANVIER I. Vol. 1777. 93
,,ſance, qu'il le juge digne d'être heu-
,, reux .
,,ANGUILLE DE MELUN, Un nommé
,, Anguille , originaire de la Ville de
„ Melun , jouant dans une Comédie le
,, rôle de Saint Barthélemy , jeta des cris
,, ſi horribles à l'aſpect du Bourreau qui ,
,, le couteau à la main , menaçoit de
,, l'échorcher , que de-là eſt venue l'hab-
,, tude de dire de quelqu'un qui s'effraie
,, mal - à - propos , que c'eſt une Anguille
„ de Melun , qui crie avant qu'on l'écor-
,, che" .
Quæstio generalis, &c. Queſtion générale ,
où l'on examine : Si Fo - Hi , fondateur
de l'Empire des Chinois , est le même
que Noé ; par un Auteur Séquanois. A
Einfelden; & ſe trouve à Paris , chez
d'Houry , rue de la Vieille-Bouclerie ;
1776.
Cett finguliere Theſe eſt diviſée en
quatre articles , d'après leſquels l'Auteur
conclud,ſelonſes propres termes , quenous
allons rapporter : ,, 1. Que Noé & Fo -Hi
,, étoient contemporains. 2. Rien n'em-
,, pêche de mettre la mort de l'un & de
,,l'autre dans la même année. 3. On eſt
94 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
bien fondé à croire que la Chine a dû
étre le partage des fils de Sem , après
,, la diſperſion , vû que les fils de Cham &
,, Japhet s'établirent & s'avancerent dans
,, les régions oppoſées. 4. S'il n'eſt pas
,, certain , il eſt du moins très-probable
„ qu'une partie des Defcendans de Noé
,, s'attacha à lui; que ce faint homme
;,eut ſoin de les inſtruire d'une maniere
,, particuliere , & qu'il forma un Peuple
,, tout différent des autres pour les moeurs
, & le gouvernement ; & cela convient
,, aux Chinois ... C'eſt donc Noé qui a été
,,l'inſtituteur & le pere des Peuples de
„ la Chine fous deux noms , l'un hébreu
,,& l'autre chinois , ou , ſi ce n'eſt pas
,, lui , c'eſt du moins un de ſes enfans ,
,,&c.
Si ce n'est toi , c'est donc ton frere.
Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens .
Une autre réflexion qui paroît aſſez
naturelle à l'Auteur , &dont il ne s'eſt
pourtant aviſé que dans une eſpece de
Post Scriptum , quoiqu'elle lui fourniſſe
une raifon auffi puiſſante que déciſive ,
c'eſt que pluſieurs exemplaires chinois ,
au lieu de Fo- Hi , écrivent Fo- Hé. De
se
JANVIER I. Vol. 1777. 95
Fo Hé à Noé , comme on voit , il n'ya
de grande différence que la lettre initiale.
La Trigonométrie rectiligne &ſes usages ;
par J. J. R. Brochure in-8 . A
Embrun , chez P. F. Moyfe , Imprim .
• Libr.; & ſe trouve à Paris , chez Baftien,
Libr. , rue du Petit-Lion , Fauxbourg
St Germain.
La trigonométrie , cette partie des
mathématiques qui nous apprend les
ſecrets les plus intéreſſans , comme de
connoître les diſtances de différens points
de vue, ſe borne ordinairement aux
diſtances terreſtres .
M. l'Abbé Roſſignol , autrefois Profeſſeur
à l'Univerſité de Milan , vient
denousdonner une trigonométrie (en 64
pages). Il nous apprend dans ce petit
( Opufcule , diviſé en cnq parties , à mefurer
toutes les diſtances terreſtres , céleftes
& marines; il donne d'abord les
définitions préliminaires.
La premiere partie traite de la conftruction
des tables. La deuxieme partie
traite de la réſolution des triangles en
dix propoſitions.
Le reſte de l'Opufcule contient les
uſages pratiques & problêmes.
96 MERCURE DE FRANCE.
La troiſieme partie , la meſure des diftances
terreſtres , en treize propoſitions ,
ſuivies d'obſervations .
La quatrieme partie, la meſure des
diſtances céleftes , en quatorze propoſi .
tions .
La cinquieme partie commence par
des définitions , & contient la meſure
des diſtances marines en dix propoſitions ,
ſuivies d'obſervations .
Les trois dernieres parties renferment
preſque autant de problèmes que de propoſitions.
L'Ouvrage eſt terminé par une planche
bien gravée.
L'Auteur a ajouté à la ſuite de ce
Traité , les problêmes d'équation les
plus curieux ; d'abord 80 du premier degré
, 20 du ſecond dégré , 5 d'un degré
ſupérieur ; vient enſuite la clef des nombres
cherchés . On peut aſſurer que rien
ne peut intéreſſer davantage ceux qui ſe
mêlent d'enſeigner cette partie des mathématiques
, que le choix des problê .
mes qui ſe trouvent ici ; la plupart d'ail.
leurs font hiſtoriques.
Le même Auteur a donné des élé
mens de géométrie en 81 pages. C'eſt
en avoir fait l'éloge , que de dire que cet
Ouvrage
JANVIER I. Vol. 1777. 97
Ouvrage eſt le fruit de 20 ans de tentatives
, d'eſſais , de réflexions , de corrections
, &c. Il y employoit ſes momens
de loiſir , lors même qu'il étoit Profefſeur
de mathématiques dans une des premieres
Univerſités de l'Europe.
M. l'Abbé Roſſignol vient auſſi de
donner des Vues fur l'Eucharistie (en 16
pages ) ,& on trouve dans cet Opufcule ,
qui n'a preſque qu'une feuille d'impreffion
, des obſervations phyſiques les
plus curieuſes , ſur la petiteſſe des corps ,
fur-tout en ſuppoſant la diminution des
pores dont ils font remplis. On cite en
particulier celle - ci de Newton: Si on
rapprochoit toute la matiere de l'Univers ,
de façon à en exclure tous les pores , on
n'est pas aſſuré qu'elle occupat un pouce
d'étendue ; delà& d'une infinité d'autres
obſervations , toutes plus intéreſſantes
les unes que les autres , l'Auteur en conclud
que le corps de Jésus-Chriſt peut
(ſans co-pénétration) par la ſeule diminution
des pores , être contenu dans la
plus petite hoftie , &dans la plus petite
partie de l'hoſtie.
:
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Valmore , Anecdote Françoise ; par M. Loaifel
de Treogate , Gendarme du Roi.
Brochure in- 80. A Paris , chez Moutard
, Libraire , rue du Hurepoix.
:Un Officier nommé Valmore , qui n'a
que dix-huit ans , conçoit l'amour le plus
violent pour une fille de qualité qui n'en
a que ſeize. Cet âge eſt celui de la con.
fiance. Ces deux Amans concluent de ce
qu'ils s'aiment , qu'ils font deſtinés l'un
pour l'autre. Ils font bien éloignés de
s'imaginer qu'un pere puiſſe avoir de
bonnes raiſons pour s'oppofer à leur
unión. Ses repréſentations les plus judi
cieuſes , ne font à leurs yeux que des actes
de deſpotifme , & la réſiſtance à ſes or.
dres , une action héroïque. Un Eſclave ,
dit Valmore à ſa Maîtreſſe , ſe déshon
nore-t-il en brifant fes fers ? Ne doit- on
pas au contraire accorder toute ſon eſtime
à l'homme affez courageux pour fouler
aux pieds de coupables loix , qui veulent
ufurper l'empire de la nature &
aſſujettir les coeurs ? C'eſt ainſi , ſuivant
la réflexion de l'Ecrivain , que les affec.
tions déſordonnées corrompent le jugement&
la volonté. On s'arrange une
morale ſuivant ſes paffions; on pare du
JANVIER I. Vol. 1777 99
3
voile de la vertu tout ce qui plaît au
coeur ; on adopte avec empreſſement
tous les raiſonnemens qui peuvent étouffer
les remords. La confcience timide
alors ſe tait , & la paffion n'ayant plus de
frein , nous précipite dans les écarts les
plus condamnables. Valmore & ſa foible
Maîtreſſe en font la triſte expérience.On
ſera peut-être ſurprisde voir une fille de
condition , élevée dans les bienféances
de fon rang , s'aſſocier à une troupe
d'hiftrions , mettre un prix à ſes appas ,&
tomber ainſi , d'elle même , dans le dernier
degré de l'opprobre & de l'aviliſſe.
ment. Cependant l'Auteur n'a peint que
ce que l'expérience n'apprend que trop
ſouvent. Une fille qui s'eſt une fois
ſouſtraite à l'autorité paternelle , connoît
rarement d'autre frein. Comme l'indi.
gence eſt alors pour elle le plus terrible
des fléaux , quaud il s'agit dele prévenir ,
il n'eſt plus de ſacrifice qui lui coûte.
Histoire de Zulmie Warthei ; par Mademoiſelle
M *** . Volume in- 12. A
Paris , chez la veuve Ducheſne , Libr.
: rue Saint Jacques .
: Miſs Hindſei , fille unique d'un pere
ambitieux, immola tout à l'amour, &
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
ne connut d'autre félicité que celle d'aimer
& d'être aimée. Elle étoit adorée
d'un jeune Lord, qui devoit le renverſement
de ſa fortune àfon amour conſtant
pour l'auguſte ſang des Stuarts , qu'avoit
abandonné depuis long- temps Milord
Hindſei : qu'on juge donc fi la paffion
du jeune Warthei fut favoriſée par lui !
Sans être ému des pleurs de ſa fille , qu'il
voyoit ſans ceſſe à ſes genoux , il reſta
inflexible. Les obſtacles ſont l'aliment de
l'amour : celui de Miſs Hindſei s'accrut
encore. L'état où eſt la fortune de fon
Amant, la différence des religions , tout
cela n'eſt rien pour elle. Pour l'amour ,
elle abjure le Calviniſme , abandonne les
richeſſes , ſe ſauve de la maiſon paternelle
, & court ſe jeter dans les bras de
Warthei. Aufſi-tôt ils s'embarquent fur
un vaiſſeau qui fait voile vers la France.
L'Aumônier de l'équipage les unit , &
fatisfait enfin le deſir qu'ils ont d'être
l'un à l'autre. Cependant Warthei ſoupire;
il ne peut regarder ſon épouſe ,
ſans ſe ſentir oppreflé ; il regrette pour
elle ce qu'elle vient de ſacrifier pour lui :
elle lit dans ſes yeux la triſteſſe qui l'accable
; elle lui en demande la cauſe :
vaincu par ſes careſſes, il lui ouvre fon
JANVIER I. Vol. 1777. 1ΟΙ
ame. ,,Quoi! lui dit-elle , c'eſt cela qui
,, t'afflige ? Tu m'aimes , & tu peux me
,, trouverà plaindre ? Tu es à mes pieds ,
"
"
&tu pleures fur moi ? Et dis , quelle
,, aifance , quelles grandeurs pourroient
balancer le bonheur de t'être chere ?
Mon ami ! nous nous voyons , & nous
nous trouverions pauvres ? .... Ah !
,, j'augure mieuxde ton coeur ! -Femme
,, incomparable ! s'écrieWarthei enl'em-
و د
ود
"
"
braſſant ; arrête ,ta généroſité fait mon
„ tourment : mais , que veux- tu dire ?
Penſes-tu que pour moi j'enviſage des
biens que je foulerais aux pieds pour
un ſeul de tes regards ? Connois mieux
' Warthei : l'indigence à ſes yeux n'eſt
ود
"
"
ود
"
وو
un mal que pour toi...-Va, ceſſe de
,, pleurer ſur monbonheur : cebonheur ,
„ je le tiens de toi ; je ne peux leperdre
,, que par toi: aime moi toujours ; je
ſerai toujours heureuſe. Que je
t'aime toujours ! peux-tu me le recommander
? Adorable épouſe! la mort
ſeule..... " En cet endroit Warthei
eſt interrompu : on lui annonce qu'on
eſt menacé d'une violente tempête : il
jette un coup - d'oeil ſur ſon épouſe &
frémit. Cet homme fi courageux connoît
la crainte pour la premiere fois: ilpâlit ,
"
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
frifſonne ,tremble à l'idée du péril, Mais
fes alarmes n'étoient que l'effet de ſa
ſenſibilité . Ce n'étoit pas lui qu'il enviſageoit
; c'étoit ſon épouſe ſeule. Dans
depareils momens , l'homme peut pleu.
rer fans foibleſſe ; & fi c'en eſt une , elle
honore l'humanité. Cependant l'orage ſe
diſſipe. Bientôt ils aborderent à Calais ,
d'où ils ſe hâterent de venir à Paris .
Quand on enviſage leur condition , on
ne peut s'empêcher de déplorer la médiocrité
où ils étoient réduits . Deux laquais
& une femme-de-chambre , qu'ils
avoient emmenés d'Angleterre , compofoient
tout leur domeſtique ; mais ils
s'aimoient , & ils ſe trouvoient riches ,
Peu de temps après leur arrivée , Milady
ſe trouva enceinte : des infortunés ne
doivent guere ſouhaiter de voir étendre
leur exiſtence : néanmoins Warthei ne
put , fans une joie extrême , apprendre
qu'il alloit être pere. On ne demandera
pas fans doute ſi ſa compagne partagea
ſes ſentimens. Au terme marqué , Milady
donna le jour à une fille , qui fut reçue
avec tranſport dans les bras de ſon pere ,
qui enſuite la remit dans ceux de ſa
mere; & cette mere , fidelle aux loix de
la nature trop ſouvent étouffées , ne reJANVIER
I. Vol. 1777. 103
す
7
fuſa pasà ſon enfant la ſubſtance que fon
ſein lui devoit. La petite Zulmie , c'eſt
ainſi qu'elle fut nommée , croifſoit ſous
les yeux des auteurs de ſes jours , &donna
à ſa mere , pour récompenſe de ſes
foins , ſon premier fourire. Lady Warthei
, trop tendre épouſe pour n'être pas
tendre mere, ſuivoit les progrès de fon
aimable enfant. Le jour que la tenant
dans ſes bras , elle vit , pour la premiere
fois, ſa bouche innoncente lui offrir l'expreſſion
du plaiſir: ,, Warthei ! crie-t-elle
ود à ſon époux; Warthei ! mon ami , re-
,, garde... elle me ſourit " . Et auſſi-tôt
elle embraſſe mille fois Zulmie avec attendriſſement.
Le pere , tout ému , vient
épancher ſa tendreſſe ſur ces chers objets ,
& recevoir le ſecond fourire d'un être ,
en qui il retrouve & lui - même & la
femme qu'il adore. Grand Dieu ! dit
ود
ود
ود
alors Milady ; ſi mon pere étoit témoin
de cette ſcene, pourroit - il n'en être
,, pas touché ? S'il voyoit cet enfant... ſi
ſeulement il étoit inſtruit qu'elle exis-
,, te , crois tu que l'idée de ſe ſavoir
„ multiplié ne rendroit pas à la nature
ود ſes droits ? Si je lui écrivois , pour lui
,, apprendre un bonheur qu'il ignore?...
,, - Faites , Madame , faites , ſi vous
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
voulez vous voir arracher de mes bras :
,,vous connoiſſez votre pere , ſon cour-
,, roux nous poursuivra par -tout où il
,, ſaura que nous reſpirons. Il ne verra
dans cet enfant que celui d'un homme
,, qu'il abhorre , & qu'il abhorrera tou-
„jours. Vous ſavez les motifs qui nous
,,diviſent : ils ne peuvent s'anéantir.
„D'abord ne croyez pas que le coeur de
„votre pere puiſſe être ſenſible : religion ,
„ devoir , honneur , fidélité , il facrifia
„ tout à l'ambition; ce fut- là ſa ſeule
,, divinité: & c'eſt la ſeule qu'il recon
,,noiſſe encore. N'enviez point ſes biens
„pour ma fille; ils ſeroient fon oppro-
,,bre: ils ont été donnés par l'ufurpateur
ود
,,
de la couronne de mon Maître : il ſuffit
,, pour que mon ſang n'ait rien à y pré-
,, tendre.- Pardonne , s'écrie ſa femme
toute_tremblante, pardonne ſi j'ai pu
offenſer ta grande ame; mais enfin ,
„Milord Hindſei eſt mon pere , je fuis
,, ſa fille. Vous êtes Citoyenne; c'eſt.
,, là votre premier devoir : imitez les
,, généreuſes Spartiates , qui méconnoif-
,, foient leurs parens quand ils mécon
,, noiſſoient la patrie.-Barbare ! ſi mon
,,pere eſt coupable , je dois le plaindre
,&non pas le haïr: je l'ai offenfé ; je
JANVIER I. Vol. 1777. 1ος
i
1
,,dois lui demander grâce: ah ! je devrois
,, voler vers lui , embraſſer ſes genoux .
,,lui préſenter cette jeune innocente ,
„implorerpour elle ſes bontés ! _Partez ,
,, Madame , courez dans les bras d'un
„ pere qui déteſte votre époux. Mais
,, toujours , ma fille ne vous fuivra pas ;
,, elle reſtera dans mon ſein ; elle n'ira
,, pas sourire à un homme traître à ſon
„ Roi. Allez , allez vous fouiller des
,, richeſſes de votre pere, tandis qu'elle
,,& moi nous nous honorerons d'une
,, noble indigence. Cruel ! quel repro-
,, che ! Est- ce à moi qu'il devroit s'a
,, dreſſer? moi , qui t'adore , qui ne vit
,, qu'en toi , qui ai foumis tous mes fen-
,,timens aux tiens: voilà donc le trait
,,dont tu me perces le coeur ? C'eſt
,,donc là cet amour que tu me juras
" tant de fois ? Tu es fans égard pour ta
,, malheureuſe femme : ma foibleſſe ,
,, que tu devrois foutenir, tu l'abas ; mes
,, remords , que tu devrois effacer , tu
,,les redoubles ; ma ſenſibilité , à qui tu
,,devrois compatir, tu la bleſſes ; mes
,, larmes , que tu devrois eſſuyer , inhu-
"
main! tu les fais couler ". En diſant
ces mots , elle preſſe contre ſon ſein
Zulmie , qui ſe met à la careſſer de ſes
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
petites mains : cette action la fait fondre
en larmes. ,, Chere enfant ! dit - elle ,
ود conſole ton infortunée mere; fais-lui
,, oublier les rigueurs d'une union qui
doit empoiſonner ſa vie, & pour qui "
ود elle ſacrifia tout ! "Aces dernieres paroles
: ,, Voilà ce quej'avois prévu , reprit
,, Warthei ; je m'attendois àces regrets.
ود Telles fontlesfemmes: incapables d'un
, ſolide attachement , elles ne favent ce
,, que c'eſt que d'aimer ; & baſſes dans
,, leurs plaintes , elles ſe ſervent de leur
,, foibleſſe pour nous outrager impuné-
ود ment". Ce reproche eſt un trait de
lumiere pour Lady Warthei ; elle fent la
bleſſure qu'elle venoit de faire à fon
époux ; il ſe fait une révolution dans
tout ſon être , qui lui ravit l'uſage de
ſes ſens: ſes yeux ſe ferment; ſes bras
défaillans ceſſent de retenir Zulmie. Warthei,
dans cet inſtant, n'eſt que pere. Il
prend l'enfant , qui étoit ſur le point de
tomber , & le remet dans fon berceau.
Enſnite il ſonne ; la femme de chambre
de Milady vient , & il ſe retire. Les regards
de Lady Warthei , en revoyant la
lumiere , cherchent envain fon époux ;
ils ne l'apperçoivent pas : cette indifférence
déchire fon ame. Elle ordonne à
こい
JANVIER I. Vol. 1777. 107
fa femme de- chambre de la laiſſer ſeule.
Toute entiere à elle- même , quelles réflexions
accablantes viennent ſe préſenter
à ſon eſprit troublé ! , Warthei ne m'ai-
„ me plus , dit elle ; il a pu voir l'image
de ma deſtruction & être tranquille!
„ il n'a pas cherché lui-même à me rappeller
à la vie ! ... Eh! ſi cette vie ne
l'intéreſſe plus , pourquoi chercher à
" la conferver ? ... Zulmie ! ma chere
Zulmie ! ſi je ne me devois pas à toi ,
mon fort feroit déjà décidé. Mais , je
fuis mere ; il faut en remplir les de-
„ voirs: je t'immole plus que la vie , en
"
"
me la conſervant" , Un ſanglot vient
ſe joindre à ces triſtes paroles. Warthei ,
qui étoit dans un autre appartement ,
inquiet, pour ainſi dire ,malgré lui-même
, reparoît dans cet inſtant aux yeux
de ſon épouſe , qui , noyée dans ſes
larmes , vole ſe jeter à ſes pieds. Ses
pleurs qui relevoient encore l'éclat de ſa
beauté , & qui ajoutoient à ſes grâces ,
ſa poſture fuppliante , tout parle au coeur
de Warthei : il eſt prêt à tomber à fes
genoux , à lui demander grâce ; l'amour
eſt ſur le point de triompher : mais la
délicateſſe vientrappeller l'outrage qu'elle
a reçue. A cette idée , l'émotion qui fe
108 MERCURE DE FRANCE.
ود
laiſſoit déja remarquer ſur la figure de
Warthei , eſt auſſi tốt couverte d'un voile
fombre. Il s'éloigne de ſa triſte femme.
,,Perce moi donc le ſein, lui dit- elle ,
,, en reſtant proſternée ; Warthei ! paf.
„ferons-nous ainſi le reſte de nos jours ?
„ Ce malheureux enfant ſera - t - il élevé
,, ſous de pareils auſpices ? Vas - tu haïr
,, fa mere ? - De quoi vous ferviroit
,, mon amour ? Vous dédommageroit- il
des facrifices que vous avez faits pour
„moi ?- Ah ! ne parlons plus de cela.
,,-Vous en avez pourtant parlé , reprit-
,, il avec amertumme.-Je le ſais ; c'eſt
„mon crime : oublie - le. - L'oublierez-
,,vous vous même ? - O Warthei ! tu
,,m'accables ! veux - tu me voir fuccom-
,,ber ! veux-tu que je meure? " Elle eſt
encore prête à s'évanouir , les bras tendus
vers ſon époux , à peine ſe ſoutient-elle :
c'en étoit trop pour un homme auſſi
ſenſible , & peut- être pas aſſez pour un
homme auſſi délicat que Warthei. Il ſe
rapproche de ſa femme , la releve , l'embraſſe;
mais cebaiſer n'avoit point cette
expreffion , cette vie que l'amour lui
donne : Milady le ſentit. ,, Eſt ce-là un
,,baifer, lui dit-elle , en lui en donnant
,,mille paſſionnés ? Quoi ! tout , juſqu'a
JANVIER I. Vol. 1777. 109
tes careſſes , ne ſeroit- il plus qu'une
,,marque d'indifférence ? " Warthei ému
juſqu'au fond de l'ame , montre enfin
une paupiere mouillée , & preſſe avec
toute l'énergie du ſentiment, ſa femme
contre fon coeur. ,, Oh! je renais , s'écria-
„ t elle alors ; tu m'aimes encore ; je le
,, ſens à cette étreinte !" En-prononçant
cet mots, il parut un plaiſir ſi vifdans
les yeux de Lady Warthei , que ſon mari
tranſporté , oublia tout en ce moment ,
fléchit un genou devant elle , & implora
ſa grace. Ce qu'éprouva dans cet inſtant
Lady Warthei eſt fait , non pour être
dit , mais pour être ſenti. L'orage diſparut
donc, & s'il reita quelques traces de
ſes ravages , ce fut dans le coeur ſeul de
Lady Warthey , qui n'éprouva que trop
combien il eſt dur de ſe mettre dans le
cas d'avoir beſoin d'un pardon. Depuis
cejour, elle n'oſa plus prononcer le nom
de ſon pere , & vécut uniquement concentrée
en ſon époux & ſa fille , dont
la rare beauté acquéroit tous les jours
de la grâce & de l'expreſſion. Le charme
ingénu de ſon eſprit enchantoit & attachoit.
Sa modeſtie , ſa timidité , vertus
de la folitude , inſpiroient le reſpect &
Ja rendoient encore plus aimable. Elle
১
110 MERCURE DE FRANCE,
étoit l'idole de Milord & de Milady
Warthei , qui n'avoient d'autre regret
que celui de ne pouvoir aſſurer à leur
chere Zulmie le fort le plus brillant :
car Milord , malgré tout le ſtoïciſme
qu'il affectoit , ceſſoit ſouvent d'être Phi
loſophe , en penſant qu'il étoit pere. Il
ſe trouvoit avec une fortune très-bornée,
fans eſpoir de la voir augmenter , à
moins de fléchir ſous le joug d'un Maître
que ſon coeur déſavouoit. Pour furcroît
de peines , le peu de bien qu'il avoit
recueilli ne pouvoit plus fournir à ſes
dépernſes , le domeſtique diminuoit , les
créanciers ſe multiplioient : Warthei
voyoit tout cela , ne diſoit rien & fouf.
froit. Sa fille étoit ſon ſupplice. En enviſageant
l'avenir , il détournoit la vue
avec ſaiſiſſement . Dans la triſteſſe de ſa
femme , qui perçoit quelquefois malgré
elle , il croyoit entrevoir un reproche ;
dans ſes carefſes , il trouvoit un poifon
pire que le poifon même. Dans la joie
naïve de Zulmie , il prenoit l'aliment du
déſeſpoir , déſeſpoir que faifoit diſpa .
roître de ſes yeux cette fille charmante',
pour le concentrer dans ſon coeur. Tels
étoient les efforts généreux de la nature:
on déroboit à Zulmie l'image de la dou-
J
JANVIER 1. Vol. 1777. 111
1
leur , on ne la regardoit que pour lui
fourire ; &élevée au ſein des larmes , elle
ne connoiſſoît que la gaîté. Tranquille
ſur ſon fort , juſqu'à quinze ans , elle
ne penſa pas qu'il pût exiſter un bonheur
autre que celui dont elle jouiſſoit. Jufqu'alors
elle s'étoit trouvée heureuſe auprès
de fa mere , avoit vécu ſans deſirs.
Mais à cet âge, elle commença à ſentir
qu'il manquoit quelque choſe à ſa fatis
faction. L'inquiétude ſe gliſſa dans fon
coeur; ſon ſommeil devint plus léger ;
ſouvent on la voyoit dans la journée
quitter fon ouvrage , ſans s'en appercevoir
, & devenir rêveuſe ſans ſavoir à
quoi elle rêvoit. Lady Warthei , affligée
de la voir dans cet état , l'appelle , l'embraſſe
, & lui demande la raiſon du changement
de fon humeur. ,,Hélas ! je ne
,, ſais , répondit Zulmie , avec un fou-
,, pir; autrefois j'étois contente ; mon
,, fort n'a point changé ; il eſt toujours
,, le même , & pourtant je ſuis bien dif-
,, férente de ce que j'étois : tout m'inf-
,,pire de la ſatiété , je ne trouve que du
,, vuide autour de moi; mon ame ſem-
,,ble aſpirer à la poſſeſſion d'un bien
,, qu'elle ne connoît pas , mais qui eſt
,, fait pour elle ". Cette réponſe ingé-
1
112 MERCURE DE FRANCE.
nue , en éclairant Lady Warthei , lui
perça le ſein. Si ſa fille eût été dans une
élévation convenable à ſon rang , elle
n'y auroit vu qu'une ſomme de plus
ajourée à ſon bonheur , mais étant
comme ils étoient , comment ſatisfaire
au beſoin de ce coeur avide de tendreſſe ?
Milady ne dit preſque rien à ſa fille , &
fitpart à fon époux de l'aveu qu'elle en
avoit reçu. Warthei pâlit, ne répondit
que par un morne filence , & un regard
fixe où ſe peignoit l'horreur. Envain l'infortunée
Lady ſaiſit ce moment pour
ſolliciter de nouveau de ſon époux la
permiſſion d'écrire en Angleterre. Sa
fermeté ſtoïque rejeta toujours avec
horreur l'idée de mandier des ſecours à
l'ennemi de fon Prince. ,, D'après une
,, pareille réſolution, lui dit ſon épouſe,
,, il feroit bien à ſouhaiter que Zulmie
„ eût de l'inclination pour la vie reli-
,,gieuſe : c'eſt un état honorable ; il
.,, convient à l'infortune. Que dites-
,,vous ? Ma fille confulteroit l'intérêt
,,pour ſe conſacrer à la Religion ? Ce
,, feroit le calcul de ſa fortune qui déter-
,,mineroit son choix ? ... Au lieu d'im-
,, moler l'orgueil à Dieu , elle immoleroit
-
„Dieu à l'orgueil? Non. Elle eſt ma
,, fille
JANVIERTI. Vol. 1777. 113
>
7
fille; cela ne doit pas être: je ne le
,, ſouhaite pas. Je ferois tout pour l'em-
,, pêcher : qu'elle vive infortunée ; mais
qu'elle vive vertueuſe. Quelle ne ſe
,, rende pas parjure. - Si nous perdons la
,, vie, je le répete encore , jette donc un
,,coup-d'oeil ſur ta fille: privée de nous
fans appui , au milieu d'un monde
,, corrompu , qu'elle ne connoît pas ; fans
expérience , fi jeune, ſi belle, ſi ſen-
,, fible , que de pieges pour l'innocence!
,, Voilà ce que j'entrevois , voilà ce que
je redoute. Ne crains rien de Zul-
,,mie: elle eſt formée de mon fang , ce
ودmot me dit tout: ſa ſenſibilité peut
,, faire ſon malheur , mais jamais lui
,, ravir fa vertu ". Lady Warthei cherchoit
à modérer cette ſenſibilité dans ſa
fille , en lui peignant l'amour ſous les
couleurs les plus fombres. ,, Ne t'en fais
,,pas une idée ſi belle, lui dit-elle un
,, jour; c'eſt un ſéducteur qui paroît
,, charmant , fur tout quand on com-
,,mence à le connoître : mais ces dou-
,, ceurs font paſſageres ; le nectar qu'il
,, répand eſt bientôt épuiſé , & fait place
,,au poison. Crois - en ta mere ; étouffe
,, le germe que ce tyran a déposé dans
„ ton coeur; & quand nous ne ferons
1
১
14 MERCURE DE FRANCE.
ور
و د
plus, fuis les confeils que t'a donné
ton pere , de vivre penſionnaire dans
un Couvent à quelques lieues de Paris
Ah! Maman quel feroit mon
deftin , ſi privée de vous deux, je vivois
ainſi concentrée en moi- même ?
ChereMaman! eft- ce làvivre?N'aimer
perfonne , n'être aimée de perſonne ;
,,quelle vie! ou plutot quelle mort ! car
exiſtons-nous par nous mêmes ? Non
ce n'est que dans les autres que gît
notre exiſtence. Un être à qui perſonne
,,n'eſt attaché , à qui perſonne ne penſe ,
qui enfin eft oublié de tout l'Univers
ne vit pas ; il acheve de mourir "
Cette fille parloit une mere , qui
n'avoit peut-être été que trop ſenſible
à l'amour , & connoiſſoit le beſoin
pour une ame tendre , d'aimer ; auſſi
chercha- tuelle à favorifer l'amour que
le Chevalier d'Ulmi , jeune homme
plein de grâces, de moeurs douces , &
dont la fortune étoit conſidérable , avoit
conçu pour Zulmie. Les ſcenes que cet
amour produit, mettentdans un nouveau
jour la ſenſibilitédecette jeune perſonne ,
&le caractere de Warthei, dont la fierté
ne peut fouffrir la moindre bleſſure; ce
pere ne ſe rappelle même qu'impatiemment
les offres du Chevalier , de faire
JANVIER 1. Vol. 1777.1 115t
1
2
jouir , par fon alliance, l'aimable Zulmiet
du rang que fa naiſſance lui promettoit ;
il ſe trouve inſulté, en penſant qu'on a
pu le croire capable d'écouter les propoſitions
que lui a faites cet Amant: il jette
les yeux fur Zulmie , ſe promet à lui
même de ne jamais l'unir à qui que ce
ſoit , plutôt que de ſe voir l'obligé d'un
gendre , & d'être dans le cas de lui de
voir de la reconnoiſſance du bonheur de
ſa fille: il ne vouloit pas qu'elle dût rien
à perſonne ; il aimoitomieux la ſavoir
malheureuſe & fans fortune , que de la
voir au sein de l'abondance , s'il eût
fallu , pour en jouir, qu'elle en fut redevable
à un époux: ſa fille ne lui paroiffoit
pas faite pour recevoir des dons ,
mais pour en faire ; &, dans cette occafion,
il auroit au moins voulu l'égalité.
Ce pere , continuellement en proie
aux foucis dévorans , ſe vit bientôt près
de ſa fin. Il étoit à peine âgé de 38 ans.
Dans ces derniers momens , qui préſen
tent ici le tableau le plus pathétique , il
fit jurer à ſon épouse , que fidelle aux
promeſſes qu'elle lui avoit déjà faites ,
elle ne profiteroit pas de fa mort pour
aller implorer les fecours de l'ennemi de
fon Roi. Mais cette tendre épouſe , ſen
H2
১
16 MERCURE DE FRANCE.
ſible à la perte qu'elle venoit de faire ,
ne ſurvécut pas long - temps à celui qui
lui avoit cauſé tant d'amour & de chagrins
. La tendre Zulmie parut ſuccomber
à cette nouvelle perte , qui lui rendoit
la premiere encore plus ſenſible. Envain
le Chevalier , qui depuis la mort de
Warthei avoit obtenu la permiffion de
voir ſa Maîtreſſe , cherchoit - il à calmer
ſa douleur , l'amour étoit impuiſſant. Le
Chevalier attendit tout du temps: & de
fon amour. ,, Je révere votre douleur , lui
dit - il , je la partage; je ne prétends
„ rien; je ne ſuis pas fait pour rien prés
,, tendre : ce ſera vous qui fixerez mon
,, bonheur , ſi jamais vous daignez m'en
ود
"
ود
faire jouir. Je vous adore ; voilà mon
ſeul titre " . Zulmie accepta les hommages
de cet Amant ; & après avoir ,
avec le peu de bien qui lui reſtoit , & à
l'inſçu même du Chevalier , acquitté les
dettes de fon pere , elle ſe retira dans
un Couvent , où le Chevalier payoit ſa
penſion. Zulmie l'eſtimoit, l'aimoit , s'en
favoit aimée , connoiſſoit ſes vues , &
par conféquent croyoit pouvoir fouffrir
ce qu'il faifoit pour elle. Née fiere ſans
le ſavoir , parce qu'elle n'avoit jamais
eu aucune occaſion de s'en appercevoir
1
JANVIER I. Vol. 1777. 117
elle même , elle recevoit fans rougir les
bienfaits du Chevalier ; bienfaits qui
n'avoient de prix à ſes yeux que par la
main qui en étoit la ſource ; ou , pour
mieux dire , bienfaits auxquels elle ne
penſoit pas : indifférence qui prouve plus
qu'on ne fauroit le croire , l'excès de fon
amour pour lui ,& l'opinion qu'elle avoit
de ſa délicateſſe. Il n'y a peut-être pas ,
ajoute l'Auteur , de reconnoiſſance plus
flatteuſe pour le bienfaiteur que cette
indifférence ; ſur- tout ſi ce bienfaiteur
généreux fait que celui qu'il oblige eſt
affez délicat pour ne pas accepter d'un
autre ce qu'il accepte ſi volontiers d'un
ami. Telle étoit la jouiſſance que Zulmie
donnoit au Chevalier , qui tous les jours
venoit à ſes pieds attendre l'inſtant où
elle conſentiroit à ſa félicité. Un jeune
Marquis de vingt- trois ans , vif , étourdi ,
inconféquent , que l'imprudent Chevalier
avoit pris pour confident , ne pouvoit
concevoir comment on pouvoit trouver
tant de plaiſir à paſſer des heures entieres
àunparloir , pour y converſer ſeulement
avec une femme. Il en fit des plaiſanteries
au Chevalier , qui fut aſſez foible
pour y applaudir. Il oſa même profaner
l'amour par desintrigues indignes de lui ,
H3
1
>
118 MERCURE DE FRANCE.
:
:
& commença dès lors à faire des viſites
moins fréquentes à Zulmie. Il ne lui
parla plus que du ton de l'indifférence,
Zulmie s'en apperçut , en gémit , & ,
pour la premiere fois ,penſa aux bienfaits
du Chevalier: elle les trouva honteux ;
&, pour s'acquitter envers le Chevalier ,
vend quelques bijoux , met l'argent
qu'elle en reçoit dans un coffre , & le
lui renvoie avec une lettre , que l'on
pouvoit regarder comme un nouveau
témoignage de la nobleſſe de ſes ſentimens
& de la franchiſe de ſon ame.
Cette lettre fut un coup de foudre pour
le Chevalier , qui ſentit , en la lifant ,
l'inconféquence de ſa conduite , & la
grandeur de la perte qu'il venoit de
faire. Dans ſa douleur , il ſe réſout d'aller
ſe jeter aux pieds de ſa Maîtreſſe ,
pour obtenir fon pardon à quelque prix
que ce ſoit. Mais Zulmie ne pouvant
fournir à la dépenſe de ſa penſion; voulant
d'ailleurs éloigner d'elle pour toujours
un Amant infidele , avoit quitté
fon Couvent , & s'étoit retirée dans un
quartier éloigné , où elle avoit change
de nom. Sa femme-de-chambre , qu'elle
n'étoit plus en état de garder , trouva
dans ce même temps à entrer chez une
1
1
JANVIER I. Vol. 1777. 119
;
{
!
Comteſſe. Voilà donc la petite fille de
Milord Hindſei ſeule , livrée à elle -même
, & reléguée dans un aſyle , dont
auroit rougi la fille d'un Bourgeois .
Quant à elle , elle ne ſavoit pas encore
rougir par orgueil ; fon ame, fortie en
quelque forte des mains de la nature,
ne connoiſſoit point cette hauteur, cette
vanité , qui ne viennent que du préjugé.
Toutes ſes pensées , loin de fe
tourner fur fon indigence & fur le mépris
auquel l'expoſoit cette indigence , ne ſe
raſſemblerent que ſur un pere , une mere
qui n'exiſtoient plus, & un Amant toujours
cher , malgré ſon infidélité. ,, Hélas !
difoitelle, en fongeant à lui , fi au
,,moins il pouvoit ſe voir aimé.comme
je l'aime , je ne regrettois pas la perte
,, de fon coeur; le mien , heureux de ſa
félicité , ne trouveroit plus rien à defirer
" Tel étoit l'amour de Zulmie ;
parfaitement dégagé d'égoïſme , elle aimoitbletChevalier
pour lui & non pour
elle. Néanmoins elle avoit des momens
d'amertume qui affligeoient ſes ſenst,
& faifoient couler fes larmes. Une nuit
-fur- tout qu'elle ne dormoit pas , jetant
les jeux, autour d'elle, à la faveur d'une
lampe , On peut donc , dit-elle , être
H4
د
120 MERCURE DE FRANCE.
,, mort au milieu des vivans ! car qu'eſt-
,ce que ma vie ? Elle eſt nulle pour
,, tout le monde : puis je donc la compter
pour une vie , puiſque perſonne ne
,, s'intéreſſe à elle ? Pour tous les mortels
,,je ſuis... je ne ſuis rien... Je n'occupe
ود
aucun être dans l'Univers ; mon exif-
,, tence eſt un néant : elle ne fera plus le
„ bonheur , ni même le plaiſir de qui que
,, ce ſoit. En quittant le jour ,je ne trou .
,, verai pas une larme, pas un foupir....
Eſt-ce- là vivre? Non ; j'ai vecu".
Cette ame aimante ſoulageoit ſes chagrins
par les bienfaits qu'elle répandoit
fur des infortunés qui logeoient auprès
d'elle. Cependant le Chevalier d'Ulmy
ne ceſſoit de faire les perquiſitions les
plus exactes pour découvrir la retraite
de celle qui étoit devenue néceſſaire à
fon bonheur. Il parvint à en être inſtruit
, par le moyen de la femme - dechambre
qui avoit fervi Zulmie. Le
trouble , l'agitation , les remords de cet
Amant , les pleurs de la tendre Zulmie
ſes ſentimens , le pardon qu'elle accorde
à celui qui l'a offenſée , la franchiſe
même qu'elle met dans ce pardon , forment
autant de ſcènes variées , qui ne
laiſſent pas le Lecteur indifférent. Ce
,
JANVIER I. Vol . 1777. 121
Lecteur admirera fur - tout la délicateſſe
des ſentimens qui portent Zulmine à refuſer
le don que le Chevalier veut lui
faire de fa main & de fa fortune , par la
raifon ſeule que ſe trouvant actuellement
fans biens , on pourroit croire que c'eſt
la détreſſe où elle ſe trouve , qui la fait
conſentir à cette union . Le Chevalier
s'efforce inutilement de vaincre cette réſolution.
Sa Maîtreſſe l'oblige de ſe retirer.
Il s'éloigne , & fuit en déſeſpéré. Il
étoit ſeul, à pied ,& vêtu negligemment
Dans ſon chemin , comme il maudiſſoit
ſes richeſſes , il apperçoit un homme
qui fortoit d'une maiſon , avec toutes
les marques de la rage: il le prend pour
un Amant malheureux; dans ſon premier
mouvement , il l'aborde : ,, Infortuné ,
*,, lui dit - il , l'êtes- vous par l'amour ".
Cethomme étonné , ſe recule , & s'écrie :
,,Plut aux Dieux que je n'euſſe pas
,, d'autres ſujets de m'affliger ! - En
,, peut - il être de plus grands? reprit le
,, Chevalier.-Ah ! Monfieur , vous ne
,, connoiſſez pas le démon du jeu....
,, Perdre cinq cents louis ! .. Malheureux !
,, ſi encore il me reſtoit de quoi tenter le
" fort ! " Le Chevalier touché de la
ſituation de cet homme , & ayant plus
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
que de l'indifférence pour l'argent ;
le prie d'accepter une bourſe de louis
qu'il lui remet. Il réfléchit alors ſur les
fortunes conſidérables abſorbées par le
jeu ; & perfuadé que dénué de tout , il
vaincra plus facilement la réſiſtance de
Zulmie , il forme la réſolution d'abymer
fes richeſſes dans ce gouffre qui les engloutit
toutes . D'après cette réſolution ,
conçue précipitamment , il vole chez
lui , prend tout fon or , & revole l'expofer
fur cette mer orageuſe ; mais la fortune
, loin de lui être contraire ,doubloit
à chaque inſtant les ſommes qu'il rifquoit.
Les ſignes les plus ſenſibles du
chagrin & du déſeſpoir ,annonçoient fes
ſuccès ; & ce fut peut être pour la premiere
fois que l'on vit un Joueur , que la
fortune favoriſoit , affecté de tous les
ſentimens de ceux qui perdent. Chacun
a la vue fixée ſur lui. Un Anglois furtout,
étonné de cette fingularité , l'examine
très attentivement. C'étoit un
homme d'environ cinquante ans. Il parle
au jeune François , l'interroge fur les
motifs de fa conduite. Cet entretien
amene une explication & le dénouement
du Roman. Cet Anglois ſe trouve être
l'oncle de Zulmie; il la reconnoît pour
1
21
JANVIER I. Vol. 1777. 123
7
ſa niece , & lui aſſure les grands biens
que ſon aïeul avoit laiſſés. Cette fortune ,
en levant les obſtacles que la délicateſſe
de Zulmie oppoſoit toujours aux empreſſemens
du Chevalier , fit la félicité
de ces deux Amans. :
Comme il y a peu d'action dans ce
Roman ,& qu'il intéreſſe principalement
par la nobleſſe des caracteres , & par des
vérités de nature &de ſentiment , elles
annoncent dans l'Auteur beaucoup de
ſenſibilité. Si on lui objectoit qu'il a
donné à ſes perſonnages des caracteres
plus beaux que nature , il répondroit que
dans une hiſtoire où l'on est obligé de
peindre les hommes tels qu'ils font , on
n'eſt que trop ſouvent forcé d'affliger les
Lecteurs par la peinture du vice ; mais
que dans un Roman qui eſt un Ouvrage
d'imagination , & où l'on peut par conſéquent
créer ſes perſonnages , il eſt bien
permis de repréſenter les hommes tels
qu'ils doivent être , & élever , par ce
moyen , l'ame du Lecteur. On eſt ſeulement
fâché que le Chevalier d'Ulmy ,
avec la réfolution où il eſt de ſe ſéparer
de fon bien ,préfere la loi du jeu à celle
de la dépenſe en actes de bienfaiſance ,
qui le rendroient plus digne de Zulmie,
1
{
124 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs un Amant peut - il defirer la
poſſeſſion d'une Maîtreſſe qu'il adore ,
pour l'aſſocier à ſon indigence ? Mais les
paſſions raiſonnent- elles , & cette action
du Chevalier n'eſt - elle pas une nouvelle
preuve que leur excès a toujours quelque
choſe de ridicule & de puéril ?
Les malheurs de la jeune Emilie , pour
ſervir d'inſtruction aux ames vertueuſes
& ſenſibles ; par Madame la Préfidente
d'Ormoy: 2 vol. in-12 diviſés
endeux parties,AParis , chez Dufour ,
quai de Gêvres , au Grand Voltaire ;
la veuve Duchefne , rue St Jacques ,
au Temple du Goût ; Nyon, rue St
Jean de Bauvais ; Ruault , rue de la
Harpe; 1777-
La jeune Emilie naquit du Baron de
Lorme & de Demoiſelle *** , ſon épouſe,
Elle perdit ſon pere à l'âge de quatre
ans. Après avoir rendu les derniers devoirs
à fon mari , la Baronne de Lorme
voulut ſervir elle même de gouvernante
à ſa fille : tout ſon plaiſir étoit de la
former à la vertu , en lui en faiſant ſentir
le prix , plus par ſon exemple que par ſes
préceptes. Ses leçons eurent tantde ſuc
1
i JANVIER I. Vol. 1777. 125
Σ
3
১
cès , que la jeune Emilie ne s'eſtimoit
heureuſe que lorſqu'elle foulageoit les
malheureux par ſes largeſſes , où qu'elle
avoit occaſion de faire quelque action
méritoire. Cependant , quoique prévenue
fur le danger de prêter l'oreille aux dif.
cours féduiſans de ceux qui cherchoient
à lui plaire , elle ne put refuſer ſon coeur
au Comte d'Olban , qui n'avoit pu la
voir fans l'adorer. Comme le Comte étoit
un parti ſortable pour ſa fille , la Baronne
approuva leurs feux. Elle fongeoit à ferrer
cette union par les liens les plus
folemnels, lorſqu'une maladie cruelle vint
la priver de cette fatisfaction , & la mit
dans peu de jours au tombeau.
Avant que d'expirer , cette tendre
mere recommanda ſa chere fille à Madame
de Saint - Onge, ſon intime amie ;
& après avoir béni Emilie & fon futur
époux , elle leur dit un éternel adieu. Le
Comte d'Olban n'oublie rien pour ſécher
les pleurs de ſa Maîtreſſe ; il étoit affidu
à lui faire ſa cour , mais Madame de
Saint-Onge rappella à Emilie la promeſſe
qu'elle avoit faite à ſa mere de ſe retirer
dans un Couvent. Ce ne fut point fans
peine que cette fille vertueuſe ſacrifia à
fon devoir le plaiſir de voir ſouvent le
<
126 MERCURE DE FRANCE!
Comte d'Olban , qu'elle regardoit comme
fon époux.
:
• Elle y reçut la viſite de ſon Amant ;
& pendant qu'ils s'entretenoient enſemble
des douceurs de leur prochaine
union , ils furent interrompus par le
Chevalier de Saint - Onge , qui ayant
conçu une violente paffion pour la jeune
Emilie , ne put voir ce tête à tête fans
une émotion violente. Il attaqua bruf
quement le Comte d'Olban. Le combat
fut vif & fanglant. On en fit part à
'Abbeſſe du Couvent , qui fcandilifée
de ce qu'une de ſes Penſionnaires donnât
lieu à un éclat ſi fâcheux , ordonna qu'on
enfermât Emilie dans la priſon de l'Abbaye.
-
3
Cette jeune perſonne fut très- fenſible
à ce traitement. Heureuſement pour elle,
une Religieufe , nommée la Soeur Saint-
Ange , prit part à ſon affliction. Elle favoit,
par expérience , ce que peut l'amour
fur une ame ſenſible. Elle venoit quel.
quefois caufer avec elle , & pour la con
foler , elle lui raconta l'hiſtoire de ſa vie.
C'eſt un épiſode qui embellit ce Roman ,
& qu'on lira avec autant d'attendriſſement
que d'intérêt .
Cependant le Comte d'Olban n'ou
JANVIER 1. Vol.1777. 127
1
1
1
bloit point ſa chere Maîtreſſe, Ayant eu
occafion de connoître le Jardinier de
l'Abbaye , il le chargea d'une lettre pour
elle. Il lui propoſoit de rompre ſes chaî
nes , ſi elle vouloit lui en confier le ſoin.
Emilie accepta cette propoſition , & lui
repondit qu'il pouvoit la venir prendre
avec une femme que le Comte diſoit
être une de ſes parentes. Elle defcendit
avec eux dans une magnifique maison ,
& richement meublée,
Emilie étoit au comble de ſa joie ; la
parente du Comte lui paroiſſoit extrêmement
aimable , & elle ne doutoit point
quecette aventure ne ſe terminât heureu
ſement: fauſſe illuſion ! Madame Davies ,
c'eſt le nom de cette femme , non- feu
ſement n'étoit point parente du Comte,
mais c'étoit une de ces intrigantes qui
font métier de ſéduire les filles pour les
plaiſirs de leurs Amans. Elle avoit promis
au Comte d'amener Emilie au point où
ſes deſirs aſpiroient. En écoutant un jour
leur entretien , cette fille infortunée en-
> tendit le complot : elle vit tout ce qu'elle
avoit à craindre ; for le champ elle ſe
détermina à fortir d'une maiſon ſi funeſte
pour elle : Elle gagna le Portier
par ſes larmes & étant mon-
>
:
t
J
128 MERCURE DE FRANCE.
tée dans un caroſſe de place , elle alla
loger en chambre garnie.
Enfortant de chez le Comte d'Olban ,
Emilie avoit emporté tous ſes bijoux ,
ſes pierreries & quelque argent qu'elle
avoit. Elle employa ſes effets à l'achat de
quelques hardes ; & pour prévenir l'in.
digence , elle s'occupa à broder , & envoya
vendre ſes ouvrages. Ce fut une
foible refſource ; auſſi une année étoit à
peine écoulée , qu'elle ſe trouva fans argent.
Les peines d'eſprit qu'elle éprouvoit
continuellement , joints à une mauvaiſe
nourriture , la mirent à deux doigts de
ſa perte. Sans ſecours , preſque mourante
, & victime déplorable de ſa vertu ,
elle demanda à parler à fon Hôteſſe pour
fe faire connoitre & l'inſtruire de ſes
malheurs . Elle la conjura fur - tout de
n'avertir le Comte que quand elle ne
feroit plus.
L'Hôteſſe ne crut pas devoir attendre
cedernier moment. Malgré la défence
d'Emilie, elle courut chez le Comte ,
qui vintſur le champ apporter des fecours
&de la conſolation àcette vertueuſe fille.
Lorſqu'il arriva , Emilie étoit fi mal ,
qu'on la crut à l'agonie : elle ne parloit
plus. Cependant les cris perçans du
Comte
JANVIER. I. Vol. 1777. 129
1
5
3
>
>
Comte ſemblerent réveiller la mourante.
Le nom d'épouſe , qu'il répétoit continuellement
, avoit pénétré juſqu'à fon
coeur. Sa ſanté ſe rétablit ; mais d'Olban
n'attendit pas ſon entier rétabliſſement
pour s'unir à elle. Il l'épouſa après avoir
récompenſé largement ſon Hôteſſe , &
jouit avec elle d'une félicité que rien ne
fut capable d'altérer.
Tel eſt le précis de l'hiſtoire des Malhcurs
de lajeune Emilie. La lecture en eſt
intéreſſante , & ne peut manquer de proquire
ce doux attendriſſement qui fait les
délices des ames ſenſibles. Un autre mérite
de cette production , c'eſt que tout.
y porte à la vertu!
La vie & les opinions de Tristram Shandy ,
traduites de l'Anglois de Stern , par
M. Frenais ; 2 parties in-12 , prix 3 1.
brochées. A Yorck; & ſe trouve a
Paris , chez Ruault , Libraire , rue de
la Harpe , près la rue Serpente , 1776.
Ce très - fingulier Roman a fait une
fortune prodigieuſe en Angleterre. Suivant
l'Auteur des Questions ſur l'Encyclopédie
, qui en a traduit lui meme
1
>
130 MERCURE DE FRANCE.
II
quelques paſſages ,,, il renferme des
,, peintures ſupérieures à celles de Rem-
,, brant & aux crayons de Calot."
ajoute que M. Stern eſt le ſecond Rabelais
de l'Angleterre. On voit effectivement,
par la tournure de ſes idées&de ſon ſtyle ,
combien il étoit nourri de la lecture des
écrits du Curé de Meudon , dont il faiſoit
ſes délices. Quoi qu'il en ſoit , la
marche de l'Hiſtoire de Gargantua & de
Pantagruel , n'a d'ailleurs guere de resſemblance
avec celle des deux premiers
volumes de Tristram Shandy . Il ſeroit
difficile de donner , non- feulement une
analyſe , mais même une définition bien
nette de ce dernier Ouvrage. C'eſt une
eſpece de potpourri rempli d'une foule
de digreffions , dont la moindre minutie
fournit ſouvent le ſujet , & qui viennent
même quelquefois , comme on dit , à
propos de botte. Par ce moyen , l'hiſtoire
de quelques minutes occupe fréquemment
un grand nombre de pages , & le
Héros du Roman ne fait que de naître
à la fin du ſecond volume. Il en reſte
encore quatre à traduire : nous ignorons
ſi la marche en eſt un peu plus rapide ,
& s'ils renferment réellement la Vie de
Tristram Shandy. Au reſte , rien de plus
4
JANVIER. I. Vol. 1777. 131
agréable que la plupart des details du
biſarre tiffu qui compoſe ces deux premiers
volumes. Il eſt impoſſible de répandre
plus de gaieté & de grâces dans un
bavardage pouffé juſqu'à la caricature.
On y trouve des inſcriptions pittoresques,
des réflexions fines & ingénieuſes ,
✔ & fur- tout des caracteres finguliers &
frappans , tels que ceux du Capitaine
Tobie Shandy, oncle du Héros emmaillotté
, & du bon Caporal Trim , fon
domeſtique.
,
Pour donner une idée de la maniere
de l'Ouvrage , nous allons en rapporter
un des endroits les plus plaifans , & un
de ceux en même temps où l'Auteur
s'écarte le moins de ſon récit. Le pere
de Triſtram Shandy, retiré à la campagne
au moment où ſon fils eſt près de
naître , fait monter fon domeſtique Obadiah
à cheval , pour aller en toute diligence
chercher le Docteur Slop , le plus
> célebre accoucheur du Canton. A cinquante
toiſes de la Maiſon , ce domeftique
rencontre le Docteur qui venoit
- auſſi à cheval. Nous allons faire parler
M. Sterne lui - même , par la bouche de
fon Traducteur." Il n'eſt pas aifé de ſe
. ; faire une idée du Docteur Slop. Le
>
12
32 MERCURE DE FRANCE.
,, pere Labutte , qu'on a tant chanté , qui
boit pendant que perſonne ne le voit ,
& qui a bu ſans que perſonne l'ait vu ,
le pere Labutte eſt bien connu , même
,, de qui ne l'a pas vu , & je me repré-
و د
و د
و د
و د
و د
"
ſente aisément ſa figure... Mon ima-
,, gination ſupplée à ſa préſence. Mais
le Docteur Slop ! le Docteur Slop eſt
bien un autre homme , & qui ne l'a
,, pas vu y perd beaucoup. Figurez-vous
„ cependant une figure haute de quatre
„ pieds & demi , perpendiculaire , groſſe ,
,, trapue , rabougrie , avec un dos de
و د
deux pieds & demi de large , & qui
,, porte un ventre au moinsfefquilatéral ,
,, qui feroit honneur à Silene.... Telles
font à- peu - près les lignes qui forment
و د
و د
le contour de l'individu du Docteur
,, Slop... Mille coups de pinceau de plus
feroient en pure perte ; je ne le ferois
,, pas mieux connoître...Ceux-ci , à l'aide
و د
و د
de l'analyſe de la beauté de M. Ho-
,, garth , fuffiſent pour donner une aſſez
„ juſte idée de celle du perſonnage.
"
Cet homme , ainſi fait , alloit dou-
„ cement , pas à pas , & en tortillant à
travers la boue ſur les vertebres d'un
aſſez joli petit bidet, mais qui à peine
avoit la force de mettre les jambes l'une
و د
و د
"
JANVIER. I. Vol. 1777. 133
devant l'autre , fous un tel fardeau...
Encore ſi le chemin avoit été pratica-
,, ble pour aller à l'amble ! mais il ne
ود
" l'étoit pas. Cependant Obadiah , juché
,, ſur le gros cheval de carroſſe , & pi-
, quant de l'épron , bravoit les fondrie-
„ res , & couroit à toute bride au grand
„ galop... Le Docteur Slop , l'apperce-
- vant de très - loin qui couroit de toute
ſa force dans le même ſentier , en faifant
jaillir de tous côtés la boue en
forme de tourbillon , n'auroit peut-
- être pas eu plus de peur de la plus
,, maligne comete de M. Whiſton , que
ود
ود
ود
ود
de le rencontrer ... Pour ne rien dire
du choc du cheval & du Cavalier , les
ſeules flaques de boue liquide au-
,, roient pu emporter , ſinon le Docteur
lui - même , au moins le bidet du Docteur...
C'eſt ainſi qu'il auroit jugé du
,, phénomene qui lui auroit frappé la
vue ... Mais quelle ne dut point être
ود
وو
ود
ود
la terreur & l'hydrophobie du docteur
Slop , quand , tout à coup , lorſque
,, n'étant pas à cinquante toiſes de Shan-
,, dy , & preſqu'à l'encoignure d'un
,, angle , qui étoit formé par le mur du
,, jardin , Obadiah & fon gros cheval de
›› carroſſe , tournerent le coin ſubite .
2.
13
134 MERCURE DE FRANCE.
,, ment & courant avec toute la viteſſe
,, imaginable , furvinrent inopinément
,, fur le pauvre docteur & fur ſon bidet ?
,, Il n'étoit pas poffible de trouver une
rencontre plus funeſte. Le bidet du
„ Docteur , & le Docteur lui - même ,
,,n'y étoient pas plus préparés l'un que
ود P'autre, il étoit difficile de ſoutenir un
,, choc auffi rude... Hélas ! que pouvoit
,, faire le Docteur Slop ? Il étoit Prêtre ,
"
و د
"
و د
ود
و د
&ſe ſigna. Le nigaud ! il auroit mieux
fait de ſaiſir le pommeau de la ſelle...
En ſe ſignant , il laiſſe échapper fon
fouet... Il veut le rattraper entre fon
,, genou & le bord de la felle , & il perd
l'étrier. Il perd auſſi ſon équilibre , &
dans la multitude de ces pertes , le
Docteur infortuné perd la préſence
,, d'eſprit ,& fans attendre le choc d'Obadiah
, il abandonne fon bidet à fon
,, deſtin , roule diagonalement du faîte
de fon cheval , & tombe comme un
facde laine ſans ſe bleſſer , & s'enfonce
d'un pied dans la boue.
"
دو
دو
ود
,, Obadiah ôta deux fois fon bonnet
,, pour ſaluer le Docteur Slop , une fois
,, comme il tomboit , l'autre quand il le
vit enſéveli dans la boue..... L'im-
>> pertinent ! c'étoit bien là le mo
د و
JANVIER. T
I. Vol. 1777. 135
,, ment de faire des politeſſes ! un drô-
ود
ود
le comme cela mériteroit qu'on le châ-
,, tiật , pour n'avoir pas arrêté ſon che-
„ val, n'en être pas auſſi - tôt deſcendu
,, & n'avoir pas aidé au Docteur ... Mon-
» ſieur, point d'humeur.. Obadiath fit
,, tout ce qu'il put dans cette occafion.
ود Mais le mouvement du gros cheval de
» carroſſe étoit fi violent , qu'il ne pou-
, voit pas tout faire à la fois. Il tourna
ور d'abord trois fois autour du Docteur
,, Slop , & ce ne fut qu'au point où fon
,, cheval , toujours piétinant , alloit re-
,, commencer un quatrieme cercle , qu'il
,, parvint à l'arrêter , & ce fut avec une
ود telle exploſion de boue, qu'il auroit
,, infiniment mieux valu qu'Obadiah
" n'eût point fongé à foulager le pauvre
,, Docteur. Il en fut fi horriblement
وو couvert , que jamais Docteur n'a été
" ſi crotté de la tête aux pieds, depuis
,, qu'il y a de la boue & des Docteurs
au monde."
ود
Le Traducteur a fait précéder ces deux
volumes d'un précis de la vie de Stern ,
qui fait aimer cet Ecrivain , dont il paroît
que l'ame étoit auffi honnête & aufſi
fenſible que ſon caractere étoit gai , &
fon eſprit ingénieux & plaifant.
14
136 MERCURE DE FRANCE.
1
Il eſt à deſirer que l'on complette cet
Ouvrage dans notre langue ; il devien
dra un des livres les plus recherchés par
ceux qui veulent s'amufer & obſerver
l'eſpece humaine dans une multitude dę
tableaux variés.
Lettre Pastorale de Monseigneur l'Evêque
de Lescar , à l'occaſion des ravages
cauſés dans ſon Dioceſe , par la mortalité
des beftiaux. A Paris , chez P.
G. Simon , Imprimeur du Parlement ,
rue Mignon Saint André - des - Arcs ,
1776.
M. l'Évêque de Leſcar , après avoir
porté au pied du trône , à la tête de la
Députation des États de Béarn , le tableau
fidele des malheurs qui ont affligé cette
Province , invite aujourd'hui ſes Diocéſains
à prévenir , par des ſecours abondans
, les triſtes ſuites d'une premiere
calamité. Il propoſe l'établiſſement de
deux caiſſes , l'une de don , l'autre de
prêt ; & joignant à l'exhortation , l'exemple
toujours plus efficace , il verſe trente
mille livres dans la premiere , & quinze
mille dans la ſeconde. M. l'Archevêque
de Toulouſe avoit déjà frayé cette route
JANVIER. I. Vol. 1777 137
7.
glorieuſe , & le public ſe rappelle avec
plaiſir , la lettre que ce Prélat publia.
Pour donner une juſte idée de celle de
M. de Leſcar , il faudroit la tranfcrire
en entier : nous nous contenterons d'en
citer quelques morceaux qui nous paroiſſent
les plus intéreſſans ; le début en
eſt noble : " Eloigné de vous , mes très-
ود chers Freres , vos maux font toujours
;; préſens à mes yeux; je crois voir vos
, campagnes languir fans fruits & fans
, culture ; le laboureur , regrettant les
,, animaux qui partageoient ſon travail ,
,, perdre tout eſpoir de nouvelle mois-
,, fon; la diſette , la faim , l'émigration ,
,, ſuivre un premier fléau , & toutes les
calamités naître d'une ſeule."
و د
"
Après avoir peint la Providence , répandant
les maux fur la terre pour punir
les coupables , & ramener les divers Peuples
, par la contrainte & la terreur , ce
Prélat paſſe du principe général , à l'application
particuliere. ,, C'eſt donc pour
,, notre amandement & notre plus grand
bien , mes très - chers Freres , que
Dieu nous viſite aujourd'hui par la ca-
,, lamité ; il nous a vus dans l'abondance
oublier l'Auteur de nôtre être , & tour-
,, ner contre nous - mêmes l'uſage de ſes
ود
"
و د
15
$38 MERCURE DE FRANCE.
, dons; il a vu un luxe étranger à ces
„ contrées , gagnant de Province en Pravince
pour arriver juſqu'à nous , fe ré-
وم pandre de nos villes dans nos campagnes
, forcer la retraite du pâtre & du
, cultivateur , inſulter à la ſimplicité de
,, nos climats , & combattre de vanité,
وو avec un fiecle qui l'emporte ſur tous
„ceux qui l'ont précédé.
ود
Elle
La décadence des Empires a toujours
été la ſuite de ladépravation des moeurs
&des progrès du luxe. Auſſi , continue
le Prélat: il étoit temps qu'une Provi-
„ dence attentive vint nous ôter des mains
,, un funeſte poifon....... Elle frappe
" le riche dans fes richeſſes , ſource de
ſes vices & de ſes erreurs .......
veut que, rapprochés par le malheur ,
„ nul homme ne ſoit étranger à un autre
,, homme; que le pauvre s'attache au
riche par ſes beſoins, que le riche s'at-
وو tache au pauvre par ſes bienfaits.....
,, C'est donc entrer dans les deſſeins de
,, la Providence ,& remplir les plus doux
,, de nos devoirs , que de chercher les
,, moyens de vous ſecourir...... Occu-
,, pés de ce foin, nous avons porté au
و د
pied du Trône , le tableau fidele de
>> vos malheurs. Nous avons vu unjeune
JANVIER. I. Vol. 1777. 139
Prince, digne fils du Grand Henri,
,, s'attendrir au récit de vos pertes , &
vouloir mettre fin à vos maux. Mais fr
ود
ود
la compaffion eſt le premier ſentiment
d'un heureux naturel , la Juſtice eſt la
,, premiere vertu des Rois. Pere comman
des peuples foumis à fon Empire , il a
,, peſé , dans la même balance , & vos
malheurs , & les beſoins de ſes autres
,, Sujets. A fes premiers & ſeconds bienfaits,
fa bonté n'a pu ajouter que des
,, larmes; fa puiſſance & ſa ſageſſe , ne
,, peuvent que vous protéger. Vous de-
ود
ود
4
"
ود
vez donc , à l'ombre de fon bras , travailler
à réparer vos pertes , chercher
» en vous mêmes les reſſources qu'y laiſſe
une Providence indulgente dans ſa ſevérité
, & vous tranſmettre, les uns
„ aux autres , ces premieres avances que
le riche doit à la terre qui le nourritde
„ ſes larmes , ne pouvant plus la cultiver.
M l'Évêque de Leſcar preſſe , par les
motifs les plus puiſſans , le riche à fecourir
le pauvre ; il invoque l'intérêt propre ,
la voix de la religion & de la nature, les
Loix civiles & eccléſiaſtiques , & propoſe
des exemples qu'il a le bonheur de trouver
dans ſon pays , & parmi fes Diocéfains
; il les invite à concourir à la bonne
140 MERCURE DE FRANCE.
oeuvre , & enhardit leur charité , qui ,
pour être utile dans ces circonstances ,
doit être publique comme le malheur.
Il parle à chaque portion du troupeau ,
de la maniere la plus pathétique & laplus
analogue à ſa ſituation; il s'adreſſe aux
Béarnois établis en Eſpagne ; & oppoſant
leur ſéparation involontaire à celle des
Proteftans qui ſont dans ſon Dioceſe , il
dit à ceux ci :
ود Mais vous , qui n'étiez qu'un coeur
» & qu'une ame avec nous , vivant ſous
ود
les mêmes Paſteurs , unis par les liens
,, d'une même foi , & qui maintenant ,
» ſépares de croyance & decommunion ,
formez un Peuple étranger au ſein
d'une même patrie , vainement vous
,, obſtinez - vous à nous fuir ; nous cou-
,, rons après vous : vainement avez- vous
ود
" ſecoué le joug d'une obéiſſance filiale ;
و
nous aurons toujours des entrailles de
;, pere , & nous déplorerons vos erreurs
22 &vos malheurs. Vous avez perdu par
la calamité , vous aurez part à nos
,, diſtributions à l'egal de nos freres;
; nous ferons plus , nous recevrons vos
bienfaits ; & nous nous aiderons de
» votre zele & de vos conſeils. Peut-
> être que touchés des marques de la
ود
JANVIER. I. Vol. 1777. 141
,, plus tendre affection , rapprochés par
-23 un même intérêt & par les mêmes
,, ſoins , vos répugnances venant à dimi-
„ nuer , vos préjugés venant à s'affoiblir ,
,, vos yeux feront plus diſpoſés à s'ouvrir
à la lumiere , & vos coeurs à revenir
à l'unité.
ود
و ر
,, Quant aux Paſteurs chargés du ſoin
immédiat des Paroiſſes , ils leur doi-
,, vent leurs fecours tout entier. Pluſieurs
و د
ود d'entre eux , nous le diſons avec dou-
„ leur , font pauvres eux mêmes , & au-
„ roient beſoin d'être ſecourus. Qu'ils
و د
s'attendriſſent ſur les maux qu'ils ne
,, peuvent foulager , qu'ils inſpirent par
leurs exhortations, la bienfaiſance aux
,, riches , la patience aux pauvres ; qu'ils
nous aident à difcerner les vrais beſoins
”
”
ود
"
qui ſe cachent , des faux beſoins qui
,, chercheroient à nous tromper. Si par
leur canal & leurs avis , vos largeſſes
arrivent à leur véritable deſtination ,
ils ont rempli leur miniftere , & leur
mérite fera grand devant les hommes
& devant Dieu ."
"
دو
ود
ود
On voit bien , au ton de charité qui
-regne dans ces deux articles , que le Prélat
eſt ennemi de la perſécution , & qu'il
favoriferoit une augmentation de ſubſi
}
1
142 MERCURE DE FRANCE.
ſtance pour les Paſteurs du ſecond ordre ,
qui ſupportent le poids du jour. Il termine
ſon Inſtruction Paftorale par l'établiſſement
du Bureau de Secours , &
propoſe les vues les plus ſages pour une
bonne adminiſtration .
Le ſtyle de cette Lettre éloquente eſt
fimple , noble & touchant , éloigné de
l'affectation du fiecle , précis ſans ſécheresſe,
harmonieux ſans emphaſe , vraiment
original fans fingularité : il ne copie ni les
Boſſuet, ni les Fénélon; mais il participe
affez ſouvent à l'élévation de l'un , &
aux grâces touchantes de l'autre.
Almanach Littéraire , ou Etrennes d'Apollon;
contenant l'Eloge hiſtorique du
Grand Corneille , par M. de Voltaire;
le Fontenelliana , où l'on trouve un
grand nombre de reparties de Fontenelle
, qui n'ont jamais été imprimées ;
pluſieurs bons mots de MM. Firon ,
de Crébillon , l'Abbé de Voifenon &
de Voltaire ; des anecdotes intéreſſantes;
une notice des principaux Ouvrages
mis au jour en 1776 , & autres
morceaux curieux. A Paris, chez la
veuve Duchefne , Prault fils , Merlin ,
Ruault & Eſprit , Libraires,
JANVIER. I. Vol. 1777. 143
=
Un Eloge hiſtorique de Pierre Corneille
, extrait des Commentaires publiés
par ſouſcription au profit de la famille
de ce grand homme , étoit fans doute la
meilleure réponſe que l'on pouvoit faire
à ceux qui ont ofé avancer que l'illuſtre
Commentateur , en écrivant ſes obfervations
, avoit eu pour but d'humilier &
de rabaiſſer le Pere de notre Théâtre.
Où pourroit- on même prendre une idée
plus haute & plus vraiedu génie fublime
du Créateur de la Scene Françoiſe , que
dans cet Eloge ? Felices effent artes , dit
Quintilien . fi de illis foli artifices predicarent.
On lira donc cet Eloge avec intérêt
& avec fruit , quoiqu'il ne foit
compofé , comme on le penſe bien , que
de pieces de rapport. Il eſt précédé d'une
jolie eſtampe gravée d'après le deſſin
de Ch. Eifen , & qui repréſente l'apothéoſe
du Grand Corneille , avec ce vers
au bas:
Je ne dois qu'à moi ſeul toute ma renommée.
Ce même Almanach littéraire préſente
des pieces de poëſies , tirées de différens
porte feuilles. On lira fur tout avec plaiſir
une jolie Epître de Pſyché à l'Amour ,
de feu le Préſident Hénault. Pluſieurs
144 MERCURE DE FRANCE.
anecdotes & différentes reparties connues
d'Ecrivains célebres , enrichiſſent ces
Etrennes & y jettent de la variété. Le
Fontenelliana eſt le morceau le plus conſidérable
de ce répertoire. On lit au bas
cette note : „
و د
و د
و د
و د
و د
L'Abbé Trublet a écrit un
,, épais volume ſur le célebre Fontenelle.
„ Ce Compilateur eſt ſtérile dans fon
abondance. Outre une foule de mots
excellens qu'il a omis , & que l'on
trouvera ici , il faut chercher ceux dont
il a fait part au Public, dans un amas
énorme de détails minutieux & rebu-
," tans . Cet Abbé parle trop , & fait
,, parler M. de Fontenelle trop peu . " Il
de auroit été fans doute plus honnête de
marquer de la reconnoiſſance à un Ecrivain
dont on a mis les Mémoires à contribution.
Si on dépouille les gens , il
ne faut pas du moins les infulter. L'Abbé
Trublet , qui avoit étudié fon Fontenelle
toute ſa vie , peut néanmoins avoir omis
quelque mots excellens de cet homme
celebre. Mais l'Editeur de cet Ana a- t- il
lui - même recueilli tous ceux rapportés
par cet Abbé ? En voici du moins deux
que l'on eſt un peu ſurpris de ne pas
trouver ici. ,, Les gens du monde , fri-
„ voles lors même qu'ils font curieux ,
parce
JANVIER. I. Vol. 1777. 145
1
F
"
ود
,, parce qu'ils ne le font que par vanité ,
voudroient qu'on leur expliquât tout
en peu de mots & en peu de temps.
En peu de mots: répondit un jour M.
de Fontenelle , j'y confens: mais en
peu de temps , cela m'est impoſſible. Au
refte , que vous importe de ſavoir ce que
, vous me demandez ?
و د
ود
"
ود Un diſcoureur , qui ne diſoit que
des choſes triviales , & qui néanmoins
les diſoit d'un ton & de l'air , dont à
» peine auroit-on droit de dire les choſes
» les plus rares & les plus exquiſes , d'un
ود
"
و د
و د
ود
ود
ton & d'un air qui commandoient l'attention
, adreſſoit un jour la parole à
M. de Fontenelle. Malgré toute ſa
douceur & toute ſa politeſſe , il interrompit
le Diſcoureur. Tout cela est
tres - vrai , Monsieur , lui dit - il , trèsvrai
, je l'avois même entendu dire à
„ d'autres."
"
1
Il y a cette autre anecdote , qui n'eſt
point rapportée par l'Abbé Trublet ,
mais qui auroit encore dû trouver ſa
place dans ce Fontenelleana. Une ſervante
de M. de Fontenelle éclairoit un Académicien
de Marseille , qui ſortoit de
chez ſon Maître. Comme elle le faifoit
mal , le Provençal lui dit: Faites - moi
K
146 MERCURE DE FRANCE.
tumiere , je ne m'y vois pas dans les escaliers.
Cette ſervante, ne comprenant rien.
à ce jargon , n'éclairoit pas mieux , & le
Provençal de réitérer ſa priere & fa
mauvaiſe élocution. M. de Fontenelle
qui ſuivoit , dit ,,, Excuſez , Monfieur ,
cette pauvre fille; elle n'entend que le
و و
François."
و د
Un des points de morale de Fontenelle
, étoit qu'il falloit ſe refuſer le
ſuperflu , pour procurer aux autres le
néceſſaire. Il a ſouvent répondu à ceux
qui le louoient d'une bonne action : Cela
fe doit.
"
1
Ce mot fait honneur à ſa vertu ; mais
dans celui-ci , rapporté par l'Editeur , il
ne ſe montre que ſage: Si je tenois ,
diſoit- il , toutes les vérités dans la
main , je me garderois bien de l'ouvrir
3, pour les montrer aux hommes. " Il ſe
rappelloit peut - être alors que la découverté
d'une ſeule , fit traîner Galilée dans
les priſons de l'Inquiſition.
:
M. de Fontenelle avoir le coeur ſain ,
ainſi que l'eſprit. Dans un âge , diſoit
ce Philofophe , où j'étois le plus amoureux
, ma Maſtreſſe me quitte & prend
une autre Amant. Je l'apprends , je ſuis
furieux : je vais chez elle , je l'accable de
1
JANVIER. I. Vol. 1777. 147
4'
reproches ; elle m'écoute , & me dit en
riant: ,, Fontenelle , lorſque je vous pris ,
, c'étoit fans contredit le plaiſir que je
" cherchois ; j'en trouve plus avec un
, autre. Est-ce au moindre plaiſir que je
,, dois donner la préférence ? Soyezjuſte ,
ود
& répondez-moi. " Mafoi , dit Fontenelle
, vous avez raiſon , & fi je ne fuis
plus votre Amant , je veux du moins refter
votre Ami. Une pareille réponſe, dit M.
H... , qui rapporte cette même anecdote
dans un de ſes Ouvrages , ſuppoſoit peu
d'amour dans M. de Fontenelle. Les
paſſions ne raiſonnent pas ſi juſte.
:
M. de la Motte croyoit avoir pour amis
tous les Gens-de- Lettres , & alla un jour
juſqu'à le dire à M. de Fontenelle . ,, Si
5, cela étoit vrai , lui répondit- il , ce ſe-
,, roit un terrible préjugé contre vous,
,, mais vous leur faites trop honneur,
;, & vous ne vous en faites pas affez "
ود
Fontenelle étoit un Philoſophe indulgent
, ou , ſi l'on veut, un Philofophe
qui aimoit beaucoup fon repos , comme
on peut s'en convaincre par les traits
ſuivans. On lui demandoit un jour par
quel moyen il s'étoit fait tant d'amis &
pas un ennemi. Par ces deux axiomes ,
, dit- il , tout est poſſible & tout le monde
a raifon." K2
I48 MERCURE DE FRANCE.
و د
,, Les hommes ſont ſots ou méchans ,
diſoit - il quelquefois , j'ai à vivre avec
„ eux , & je me le ſuis dit de bonne
heure."
و د
Qnand M. de Fontenelle avoit dit
ſon ſentiment & fes raiſons ſur quelque
choſe , on avoit beau le contredire ,
il refuſoit de ſe défendre , & alléguoit
pour couvrir fon refus , qu'il avoit une
mauvaiſe poitrine. Belle raiſon ! s'écrioit
un jour un Difputeur éternel , pour étran .
gler une dispute qui intéreſſe toute une
compagnie.
ود
ود
ود
ود
On diſoit un jour à M. de Montesquieu
: M. de Fontenelle n'aime perſonne.
" Il répondit : Eh bien ! il
en eſt plus aimable dans la ſociété."
Il y portoit tout , a dit une femme de ſes
amies , excepté ce degré d'intérêt qui rend
malheureux .
M. de Fontenelle , excédé des éternelles
ſymphonies des concerts , s'écria
un jour , dans un tranſport d'impatience :
Sonate, que me veux - tu ? Les Partiſans
de la muſique vocale , citent ſouvent ce
mot de Fontenelle ; mais les Amateurs
de la muſique inſtrumentale peuvent
leur répondre qu'une ſymphonie ou une
fonate bien faite, eſt une eſpece de muſique
pantomime , dont les expreffions
A
JANVIER. I. Vol. 1777 149
'étant moins circonfcrites & moins limitées
que celles de la muſique vocale ,
font naître , pour cette raiſon même ,
plus de ſenſations & d'idées dans une
imagination vive & paſſionnée. L'hiſtoire
ne nous apprend - elle pas que les Romains
préféroient les pantomimes aux
ſpectacles vocaux ; & doit - on être plus
furpris de voir que la muſique inſtrumentale
a, pour quelques Amateurs , plus
de charmes que la vocale ?
Il y a dans ces mêmes Étrennes que
nous annonçons , un recueil de reparties
de différens Auteurs célebres . Pluſieurs
de ces traits d'eſprit cependant ne doivent
être regardés que comme des traits
de gaieté ou de caractere , tels que ceuxci
, attribués à feu Piron,
En Bourgogne , eſt-il dit ici , on nomme
les Habitans de Beaune , les anes de
Beaune. Piron , qui leur en vouloit , fût
un jour dans les environs de la Ville ,
> coupant , abattant arrachant tous les
chardons. Les Paſſans lui en demanderent
la raiſon : Je ſuis , leur répondit-
" il en guerre avec les Beaunois ; je leur
وو coupe les vivres."
Piron ſe trouvant dans cette même
Ville de Beaune , aſſiſtoit à la repréſentation
d'une Comédie. Quelqu'un apos..
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
tropha tout à - coup le Parterre , qui étoit
fort tranquille , d'un Paix - là , Meffieurs ,
on n'entend pas. „ Ce n'eſt pas faute
,, d'oreilles , s'écria Piron."
Un Partiſan demandoit à ce Poëte
une inſcription pour mettre ſur la face
d'un Chateau qu'il venoit de faire bâtir
Piron lui dit : Je ne peux pas vous
و د
ود
faire cela ſur l'heure; quand j'irai voir
» votre Terre , il me viendra peut - être
„ quelque idée là -deſſus. Puis un mo-
,, ment après : Monfieur dit - il , j'ai
trouvé ce qu'il vous faut , vous mettrez
Halcedama (ce qui ſignifie le
Champ du fang). -Je n'entends point
, cela , dit le Richard.
و د
و د
و د
و د
و د
- Vous vous le
ferez expliquer , reprit Piron , en quittant
bruſquement ſon homme."
L'Abbé *** étoit logé tout proche
d'un Maréchal. Quelqu'un qui ignoroit
ſa demeure , la demanda à Piron : ,, C'eſt ,
repondit celui - ci , dans telle rue , à
côté de ſon Cordonnier. "
و د
ود
L'Acteur qui devoit jouer le rôle de
l'Empirée dans la Métromanie , homme
de la plus belle figure , embaraſſé de la
maniere dont il s'habilleroit , couſulta Piron
: Ne vous inquiétez point, dit le Poëre
à la premiere répétition , vous prendrez modele
Jur moi.
JANVIER. I. Vol. 1777. 151
7
On rapporte dans ce recueil beaucoup
d'autres faillies de Piron. On pourroit
cependant faire une collection encore plus
ample de réparties qui lui font attribuées ,
& que l'on ne trouve point ici. Mais
l'Editeur n'a pas omis ce mot de Crébillon
, qui devroit faire rougir les jeunes
gens du vil métier de la fatire. Un jeune
Poëte , auquel M. de Crébillon prenoit
intérêt , avoit composé un Ouvrage fur
quelques Ecrivains célebresde fon temps :
il prioit M. de Crébillon de lui en dire
ſon jugement. Cet illuſtre Poëte , après
avoir eu la patience de lire cet écrit , tança
vivement le jeune Auteur fur le mauvais
uſage qu'il faiſoit de l'eſprit qu'il fe
croyoit , & termina fa remontrance par
ces mots : ,, Jugez à quel point la fatire
ود
ود
eſt méprifable , puiſque vous y réuffiſſez
en quelque forte , même à votre âge."
Onpeut croire que d'après ces principes ,
il n'a jamais écrit contre perfonne ; & on
le ſavoit fi bien , que lorſque dans fon dis
cours à l'Académie il récita ce vers:
Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume ,
le public , par des applaudiſſemens réitérés
, confirma la juſtice que ſe rendit
M. de Crébillon . K 4
152 MERCURE DE FRANCE,
Nous terminerons cet extrait par ce
mot attribué à l'Abbé de Voiſenon. Un
homme qui ſe trouvoit au parterre de la
Comédie à côté de l'orcheſtre , où l'Abbé
de Voiſenon cauſoit aſſez haut , cria de
toute ſa force : Taiſez - vous donc , bê-
ود
ود
"
te à foin , vous m'empêchez d'entendre.
- Monfieur , lui dit froidement
l'Abbé , ne vous êtez pas les morceaux
de la bouche. " Ce même mot eſt rapporté
plus exactement , & mieux , dans
les Etrennes de Clio , publiées en 1774 .
و د
"
ود
و د
ود
Dans le temps de la vogue des Bouffons
,, Italiens fur le Théâtre de l'Opéra de
Paris , il arriva que M. *** ennuyé ,
dans le parterre , d'un intermede italien
, prit le parti de fortir ; & que
„ quelqu'un , obligé de s'écarter pour le
laiſſer paſſer , s'aviſa de dire à d'autres
Bouffoniſtes comme lui : On voit bien
qu'il ne faut que du foin à M. ***
Je ne veux point , Monsieur , vous l'éter
de la bouche , répondit celui - ci."
"
59
ود
ود
"
Une notice des principaux Ouvrages
mis au jour en 1776, & imprimée à la
fin de ces Etrennes , les rendront d'une
utilé plus générale. L'Editeur a cherché
à rendre cette notice intéreſſante , par des
JANVIER. I. Vol. 1777. 153
}
L
:
obſervations critiques ou quelques anecdotes.
On aime ſur- tout cette reponſe naïve
d'un Poëte , auquel un Académicien reprochoit
un ridicule penchant à ſe louer
lui même . ,, Vous autres Meſſieurs , vous
,, avez vos cercles , vos bureaux d'efprit ,
,, qui vous louent & vous couronnent
ſans ceſſe. Privé de cet avantage , je
fais ma beſogne moi - même."
"
ود
Dictionnaire Géographique , Historique &
Mithologique portatif , par M. Furgault ,
Profeſſeur Emérite de l'Univerſité de
Paris . A Paris chez Moutard, Libraire
de la Reine , rue du Hurepoix.
Ce genre d'Ouvrage, fort à la mode
aujourd'hui , réunit pluſieurs avantages ,
n'en deplaiſe aux détracteurs , qui ne le
conſiderent que du mauvais côté. Tous
les hommes ne font pas doués de cette
mémoire tenace , à qui rien n'échappe.
Les années d'ailleurs affoibliſſent cette
faculté lors même qu'elle eſt bien organiſée.
D'un autre côté on ne peut pas
toujours raſſembler tous les livres qui
contiennent , dans un détail approfondi , >
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
les vérites qui font éparſes dans les dic.
tionnaires portatifs. Par l'ordre alphabétique
, uſité dans ces fortes d'Ouvrages ,
on trouve recueilli dans un petit nombre
de volumes , ce qu'il faudroit tirer ſouvent
, avec des recherches ennuyeuſes ,
d'une infinité de volumes qu'on n'a pas
toujours , ni les moyens de ſe procurer ,
ni le temps de feuilleter. Dans un dictionnaire
, on trouve en un inſtant ce que
l'on a oublié , ou ce que l'on n'a jamais
eu le temps d'apprendre. On ne doit donc
point être étonné de l'empreſſement que
Pon a dans notre fiecle, pour ces bibliotheques
abrégées.
L'ouvrage que nous annonçons , reu.
nit la clarté & la préciſion , & raffemble
les connoiſſances les plus néceſſaires ,
celles qui font l'ame des converſations.
On y trouve la deſcription des
Empires , des Royaumes & des pays du
monde connu des anciens , avec les révolutions
arrivées dans leurs limites &
leurs dominations. La poſition des villes .
leurs différents noms anciens & modernes
celle des Mers , des Golfes , des
İfles , des Ports, des Fleuves , des Montagnes
, &c On y a joint un precis de
la vie des grands hommes de l'antiJANVIER.
I. Vol. 1777. 155
1
A
quité , qui ſe ſond rendus célebres dans la
guerre ou dans la paix , ou qui ſe ſont
illuſtrés par leurs connoiſſances ſupérieures
, & diftingués par leurs talens ;
enfin , ce qu'il eſt efſſentiel de ſavoir des
Fables que le Paganiſme a débitées de
fes Dieux & de ſes Héros . On doit favoir
gré à cet Auteur, qui nous a donné
autrefois un bon dictionnaire d'antiquités
, d'y avoir joint celui que nous
annonçons , où il facilite à la jeuneſſe
l'intelligence des anciens , & lui éparge
la peine de recourir à pluſieurs volumes
qu'elle n'a pas toujours ſous la main ,
& dans lesquels la difficulté des recherches
, ſouvent infructueuſes , n'eſt propre
qu'à lui caufer de l'ennui , & à lui
inſpirer du dégoût pour la belle antiquité.
,
Dictionnaire portatif du Commerce. A
* Paris , chez Baſtien , Libraire rue
du petit Lion , Faubourg Saint -Germain.
Si les Hommes s'en tenoient aux be .
ſoins réels , on n'auroit pas tant beſoin
de multiplier les échanges & les autres
branches du Commerce. Mais on veur
156 MERCURE DE FRANCE.
jouir de tant de ſenſations agréables ,
qu'il a fallu multiplier les matieres premieres
, les perfectionner , & fouvent
même les altérer , pour fatisfaire des
deſirs déréglés. Ainſi le beſoin d'emprunter
des Nations tant de choſes qui nous
manquent, a augmenté en proportion du
luxe qui a fait tant de ravages au milieu
de nous. Mais les hommes , une fois accoutumés
aux commodités de la vie , ne
peuvent plus s'en paſſer ; & le Commerce
ſera toujours un lien néceſſaire parmi
les hommes. D'ailleurs , la Providence
ſemble avoir mis tous les peuples dans
une dépendance réciproque , en variant
les productions de chaque climat ; en
forte que le ſuperflu de l'un , devient
le néceſſaire de l'autre ; & l'on peut
dire qu'en retranchant le faſte exceffif
que le luxe a introduit , le Commerce
feroit toujours néceſſaire pour favorifer
l'agriculture & exciter l'induſtrie. Sans
l'agriculture , les ſources du Commerce
font bientôt taries : fans l'induſtrie , les
fruits de la terre ſont ſans valeur. On
doit donc protéger le Commerce , fans
toutefois devenir le Panégyrifte de ce
luxe outré qui confond tous les états qui
partagent la ſociété civile. Tous les Ou
1
JANVIER. 1. Vol. 1777. 157
1
2
١٠
vrages qui traitent de cet objet , font
toujours bien accueillis. On trouve dans
ce Dictionnaire , l'uſage des différentes
places de change en commerce , tant pour
les lettres-de-change , monnoies , poids ,
meſures , qu'aunages. 2°. L'origine hiftorique
de toutes les Communautés d'arts
& métiers , telles qu'elles avoient été
créées , & fubſiſtoient juſqu'au moment
de leur fuppreffion , en Mars 1776. 3°.
L'Edit du 21 Août 1776, qui les rétablit
ſous une nouvelle forme , avec tous
les réglemens pour les maintenir ; les
tableaux de comparaiſon & de réunion ,
4°. Les différentes Jurisdictions où elles
peuvent être traduites & traduire les
autres.
Théorie des Traités de Commerce entre les
Nations ; par M. Bouchaud , de l'Académie
royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , &c . A Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques .
Rien n'eſt plus néceſſaire au bonheur
des Etats , que la connoiſſance approfondie
de tout ce qui conſtitue leurs véritables
droits , & les moyens légitimes de les
conſerver , en les mettant à l'abri de
toute ufurpation. Cicéron , dont la phi
158 MERCURE DE FRANCE,
loſophie morale étoit ſi ſaine , ne s'eſt
pas contenté de rejeter cette maxime fi
dangereuſe: Que l'on ne peut gouverner
heureusement la République fans commettre
des injustices ; mais il a encore établi comme
une verité conſtante: Que l'on ne peut
administrer falutairement les affaires publiques
, fi l'on ne s'attache à la plus exacte
justice. La Providence nous a donné un
Souverain & des Miniſtres pénétrés de
cette vérité ſi précieuſe ; & les Auteurs
qui conſacreront à la défenſe de cette
vérité leur érudition & leurs talens , ne
peuvent manquer d'être honorés d'une
diſtinction particuliere , ſous le regne
de la vertu & de la juſtice. L'Auteur de
cette théorie , chargé de l'enſeignement
honorable du Droit de la nature & des
Gens , ne pouvoit pas choiſir un ſujet
plus convenable à ſa profeffion , & plus
afforti aux circonftances. Tout ce qui
tient à la navigation & au commerce ,
mérite d'être approfondi ,dans un Royaume
où ces deux objets doivent être encouragés.
Aucun Auteur François n'avoit
traité, ex profefſſo , la queſtion importante
qui fait l'objet de l'Ouvrage que nous
annonçons. On ne connoît fur cette maziere
que la Differtation latine de Fade.
JANVIER . I. Vol. 1777. 159
ribus Commerciorum , compofſée par un
Savant d'Allemagne (M. Maſcou) & les
différens morceaux qui ſont épars dans
Heinucius , Loccenius , Marquardus ,
Zieglerus , & quelques autres Jurifconfultes
Allemands , dont M Bouchaud a
cru devoir faire uſage. Le Droit Public
de l'Europe , compoſé par M. l'Abbé
Mably , juſtement appellé le Manuel des
Politiques , a fourni à notre ſavant Pu
bliciſte quelques matériaux qu'il a employés
avec confiance. On nous reprochoit
autrefois de négliger cette ſcience ,,
dont les difficultés ont été applanies par
les Grotius , les Puffendorff & les Vatel ;
les leçons & les Ouvrages de l'Auteur de
la Théorie des Traités de Commerce , nous
mettront déſormais à l'abri de ce reproche.
Almanach historique & raisonné des Architectes
, Peintres , Sculpteurs , Graveurs
& Cizeleurs : contenant des notions fur
les Cabinets des Curieux du Royaume ,
fur les Marchands de tableaux , fur
les Maîtres à deſſiner de Paris , &
autres renſeignemens utiles , relativement
au deſſin; dédié aux Amateurs
des arts.
160 MERCURE DE FRANCE.
Famd celebrantur , propagantur.
Cic . de Nat. Deor.
Année 1777 ; vol. in- 12. petit format
A Paris , chez la veuve Ducheſne ,
Libraire rue Saint Jacques.
L'Auteur , M. l'Abbé le Brun , a publié
l'année derniere un pareil Almanach.
Celui qu'il nous donne cette année eſt
plus foigné , & la nomenclature des
Architectes , Peintres , Sculpteurs , Desfinateurs
, Graveurs , eſt plus exacte. Ce
n'eſt pas que l'on ne puiſſe encore y rencontrer
quelques omiffions ; mais elles
font peu conſidérables. On ne trouve
point , par exemple , l'article de M. de
Seve Deſſinateur , chargé ſpécialement
de tous les deſſins pour les gravures qui
entrent dans l'Hiſtoire Naturelle de M.
de Buffon. Dans cette nomenclature ,
l'Auteur donne à Madame Vien la qualité
de Peintreffe en miniature , & à Madame
Therbouche , celle de Peintreffe
de portraits ; expreſſion nouvellement
forgée , & qui n'a pas été adoptée par les
Amateurs . M. l'Abbé le Brun lui-même ,
ſe ſert du terme ordinaire de Peintre ,
pour
JANVIER. I. Vol. 1777. 161
7
pour déſiger le talent de Mademoiselle
Vallayer , qu'il qualifie de Peintre de
viature morte , quoiqu'on ait vu de cette
Artiſte des portraits très - animés , &
peints d'après nature avec ſentiment. Ce
même Almanach contient une notice fur
les différentes Académies de Peinture ,
Sculpture & Architecture du Royaume.
Il indique les collections de tableaux ,
deſſins , eſtampes , &c. formées à Paris
par divers Amateurs ; les noms & adresſes
des Marchands de ces fortes de curioſités
; la ſuite des gravures publiées pendant
l'année , &c. On trouvera de plus
dant cet Almanach , la deſcription de
quelques productions d'Artiſtes connus ,
celle , entre-autres , d'un beau fallon nou .
vellement décoré par M. Cleriſſeau. Cet
Artiſte , nourri des maximes des Anciens ,
nous prouve , par cette nouvelle production
de ſon génie, que l'on peut puiſer
dans ces maximes un genre de décoration
qui , quoique très - différent de celui
qui eſt le plus en uſage, peut cependant
s'adapter avec ſuccès à notre maniere de
conſtruire & de distribuer.
Les éloges des Artiſtes & des Amateurs
, morts en 1776 , occupent une
partie conſidérable de cet Almanach ,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Tout ceci eſt précédé d'un diſcours ſur
l'invention , où l'on rencontre trop peu
d'idées pour en foutenir la lecture.
و د
ود
"
La
vraie éloquence de la peinture , nous
dit l'Auteur , ne conſiſte ni dans le
,, choix d'une couleur brillante , ni dans
des ſituations ſingulieres." Qui en doute
! L'Auteur ajoute: ,, elle ne fait fur
"
ود
les ſens & fur l'ame , des impreſſions
„ vives , que lorſqu'elle imite parfaite-
,, ment tous les jeux de la nature." Il
ſeroit plus exacte de dire : ,, Lorſqu'elle
,, nous préſente l'image de la perfection
,, par une imitation vraie & choiſie de la
,, nature. " M. l'Abbé le B. , dans ce
même diſcours , appelle les Graveurs
de vignettes des Copiſtes ; mais un Graveur,
comme on l'a dit pluſieurs fois ,
n'eſt point un Copiſte ; c'eſt un traducteur
, puiſqu'il emploie un procédé , ou
ſi l'on veut , une maniere de s'exprimer
différente de celle du Peintre ou du Desfinateur.
Nous citerons quelques autres endroits
de ce diſcours , pour faire connoître le
ſtyle un peu fingulier de l'Auteur. ,, Les
و د
talents trop vantés des anciens , fem-
» blent ôter aux modernes , le ſentiment
,, des leurs. A force de conſidérer comJANVIER.
I. Vol. 1777. 163
T
>
7
7
;
,, me un Géant , le génie des Grands
ود hommes qui les ont précédés, le leur
s'appauvrit , & devient pufillanime :
,, ils n'oſent ofer."
ود
"
" Pourquoi faut - il qu'il y ait ſi peu
d'Artiſtes de qui l'on puiſſe dire que
l'éclat ſeul de leurs talens les ont dénoncés
aux Académies ? S'il eſt hono-
„ rable pour les uns d'entrer dans ces
„ Corps illuftres à force de mérite , il eſt
ود
ود
و د
A
déshonorant pour les autres d'y parve-
„ nir à force d'intriguailler. Le vrai tas
„ lent , ajoute - il , n'auroit pas beſoin de
» pareils refforts , ſi l'intérêt perſonnel
cédoit à l'intérêt public, le ſeul qui
conſerve & ſoutient les Empires , ſi ,
" parmi les Artiſtes , il y avoit & moins
d'égoïſme & moins de cupidité; mais
l'or eſt devenu, pour la plupart , la
meſure de la conſidération &du bonheur.
Ils ne cherchent qu'à s'enrichir.
„ Leur vanité multiplie des beſoins factices
, que leur imagination exagere.
C'eſt ainſi que les Arts partagent fonvent
les influences contagieuſes , que
l'intérêt communique à tout ce qu'il
infecte."
و د
ود
ود
ود
و د
L'Auteur donne d'autres leçons pareile
les aux Artiſtes; mais il n'aime pas à
1
La
164 MERCURE DE FRANCE.
en recevoir d'eux; il déclare même , dans
fon avertiſſement , qu'il méprise le mépris
de ses critiques. Il les traite de gens
gauchement éduqués , de penſeurs bien
gauches : il répete ce mot de gauche ,
ſi ſouvent , que l'on pourroit croire qu'il
y entend fineſſe. Il ſe plaint ,, de ce
,, qu'on lui a gauchement reproché d'avoir
,, voulu , en déſignant le genre que chaque
„ Artiſte paroît avoir choiſi , les reſtrein-
ود dre à ne s'exercer que dans un ſeul. La
,, puérilité de ce raiſonnement , ajoutet
- il , n'a pas beſoin de commentaire.
Chacun fait que ſur cela l'Artiſte a la
clef des champs.
ود
"
"
"
"
"
"
Il eſt dit dans une note : Les Au-
,, teurs de la prétendue réfutation de
l'Almanach publié l'année derniere ,
font des prodiges de mauvaiſe foi :
après avoir ſupprimé la définition de
,, l'allégorie , ils ont gauchement critiqué
la moitié de la phraſe qui la précédoit
, la mettant à la place de la définition,
Le Public , plus juſte , appréciera
bien mieux qu'un Journaliſte
„ complaiſant , qui ne cherche ſouvent
qu'à mortifier le vrai mérite de leur
critique. " Voici une autre phrase , qui
ود
"
ود
ود
و د
ود
n'eſt pas plus intelligible : l'Auteur , après
JANVIER. I. Vol. 1777. 165
7
s'être plaint d'avoir été la dupe d'un
homme qu'il croyoit honnête , ajoute :
ود
"
Il eſt le moteur de la cabale qui nous
réfute ; & il prouve qu'il eſt des hom-
„ mes ſi fourbes & fi méchans par caracte-
„ re , qu'ils ſavent préparer de loin les
,, moyens de nuire. Ils éguiſent ſur la
ود bonne-foi de leurs victimes." Lorſqu'on
écrit de ce ſtyle , a-t-on bonne grâce de
parler de cabale ? On ne voit clairement
ici d'autre cabale contre l'Auteur , que ſa
mauvaiſe élocution & ſes déclamations déplacées.
Quand on mépriſeſifort le mépris
de fes critiques , pour nous fervir de fon
expreffion , on ne cherche point à intéresſer
ſon Lecteur dans une querelle qu'il
ignore; on s'efforce plutôt de mériter ſon
eſtime par des recherches utiles ; & nous
avouerons , avec plaiſir , que de ce côté le
nouvel Almanach des Artistes , eſt plas
digne de l'attention des Amateurs , que
celui de l'année derniere.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LILIADE , traduction nouvelle; 2
vol. in- 12. A Paris , chez Ruault , Libr,
rue de la Harpe.
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Procès verbal des conférences tenues
par ordre du Roi , pour l'examen des articles
de l'Ordonnance civile du mois d'Avril
1667 , & de l'Ordonnance criminelle
du mois d'Août 1670 ; nouvelle édition
revue & corrigée ſur l'original , & augmentée
d'une inſtruction ſur la procédure
civile & criminelle ; in - 4°. rel. 12 liv.
A Paris , chez Debure freres , Lib. quai
des Auguſtins ; 1776.
:
: :
L'Ami Philofopbe & Politique , Ouvrage
où l'on trouve l'eſſence , les eſpeces ,
les principes , les ſignes caractériſtiques ,
les avantages & les devoirs de l'amitié ;
l'art d'acquérir , de conſerver , de regagner
le coeur des hommes , &c. vol in-
12. br. 1 1. 10 f. A Paris , chez Théophile
Barrois le jeune , Libr. quai desAuguſtins
; 1776.
Lettres de Mylord Rivers à Sir Charles
Cardignan , entremêlées d'une partie de
fes correſpondances à Londres , pendant
ſon ſéjour en France; par Madame Riccoboni
; 2 parties in-12. br. 33 liv. A
Paris , chez Humblot , Libr. rue Saint
Jacques.
JANVIER. I. Vol. 1777. 167
F
Y
?
1
Histoire générale & particuliere de Bourgogne
, avec des Notes, des Differtations
, & les preuves juſtificatives :
Compoſée ſur les Auteurs , les Titres
originaux , les Regiſtres publics , les
Cartulaires des Egliſes Cathédrales &
Collégiales , des Abbayes & autres
anciens Monumens ; & enrichie de
Vignettes , de Cartes géographiques ,
de divers Plans , de pluſieurs Figures ,
de Portiques , Tombeaux & Sceaux ,
tant des Ducs que des grandes Maifons
, &c. Par Dom PLANCHER , Religieux
Bénédictin , de l'Abbaye Saint
Benigne de Dijon , & de la Congrégation
de Saint Maur, continuée par
un Religieux Bénédictin de la même
Congrégation , & de la Province de
Bourgogne. Quatre Volumes in folio ,
proposés par foufcription.
Avis de l'Imprimeur. Les trois premiers
volumes de l'Hiſtoire générale &
particuliere de Bourgogne , dont nous
annonçons aujourd'hui le quatrieme &
dernier , ont été imprimés à Dijon , par
la voie des ſouſcriptions , chez Antoine
Defay , Imprimeur des États, de la Ville
&de l'Univerſité.
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
Chaque volume en feuilles a côuté
26 liv. aux Souſcripteurs , dont ils ont
payé 18 liv . en fouſcrivant.
Lorſqu'on leur a délivré le premier ,
ils ont donné 8 liv. pour reſtant du prix
de ce volume , & en outre 18 liv. pour la
ſouſcription du ſecond .
Mêmes ſommes ont été payées en leur
livrant les tomes II & III , de maniere
que ceux de MM. les Souſcripteurs qui
ont exactement retiré les volumes à mefure
qu'ils ont paru , font en avance d'une
ſomme de 18 liv. fur le quatrieme qui
reſte à imprimer.
La mort de D. Plancher ayant fait
craindre que cette Hiſtoire ne fût jamais
continuée , il eſt peut être quelques perſonnes
qui ont regardé leurs avances
comme perdues ; on les prévient que les
héritiers du ſieur Defay ayant cédé leur
Privilege , on leur entiendra compte fur
le quatrieme volume , & que nous remplirons
à cet égard , avec la plus ſcrupu
ſeuſe exactitude , tous les engagemens
que notre Prédéceſſeur avoit contractés.
Nous invitons en conféquence MM.
les Souſcripteurs de retirer inceſſamment
les volumes qui peuvent leur manquer.
C'eſt encore par ce même motif que
JANVIER. I. Vol. 1777. 169
nous prolongeons la ſouſcription de l'Ouvrage
entier , aux mêmes conditions qui
avoient été propoſées par le ſieur Defay ;
ainſi les perſonnes qui auront négligé de
foufcrire , pourront le faire juſqu'à ce
que le quatrieme volume paroiſſe, paſſé
lequel temps ils ſeront , comme ci-devant ,
chacun du prix de 36 liv. en feuilles.
On paiera , en ſouſcrivant & en recevant
les trois premiers volumes en feuilles
, quatre - vingt - ſeize liv... 96 liv.
En retirant le quatrieme , auſſi
en feuilles , au premier Septemb.
1777 , huit liv. cị. ? • 8 liv
TOTAL . 104 liv.
: Nous avertiſſons que cette Hiſtoire n'a
été tirée qu'à cinq cents exemplaires , &
qu'il en reſte peu de complets.
:
On peut juger , par les trois volumes
qui font imprimés , que feu M. Defay n'a
rien négligé du côté de la typographie ,
ſoit pour la beauté des caracteres , du papier
& des gravures , ſoit pour l'exactitu
de de l'impreſſion , & nous promettons
que nous prendrons les mêmes ſoins pour
le quatrieme.
LS
170 MERCURE DE FRANCE.
Les ſouſcriptions ſe recevront , à Dijon
chez L. N. Frantin , Imprimeur du Roi ,
rue Saint-Etienne ;& à Paris , chez Piſſot,
Libraire , quai des Auguſtins.
Les Antiquités Etrusques , Grecques & Romaines
, deſſinées ſur les originaux du
Cabinet de M. Hamilton , Envoyé extraordinaire
& plénipotentiaire de S.
M. Britannique à la Cour de Naples.
4. vol. in folio grand papier.
L'édition de ce magnifique Ouvrage
déjà connu par les annonces publiques , &
par les deux premiers volumes qui ont
été délivrés , vient d'être conduite à ſa
perfection ; les obſtacles qui ont retardé
les deux derniers , ont été ſurmontés par
le courage des Editeurs , que les dépenſes
immenfes & non prévues n'ont pu rallentir.
Chacun des quatre volumes eſt orné
de 130 planches , gravées en cuivre , la
plupart parfaitement coloriées , & le quatrieme
volume eſt particulierement enrichi
d'annotations pleines d'érudition.
Ces planches repréſentent d'anciennes
peintures relevées ſur ces fortes de vaſes
que l'on nomme Etruſques , dont elles
:
JANVIER. 1. Vol. 1777. 171
font connoître en même temps la forme
& les dimenſions ; c'eſt une collection
, finguliere qui eſt l'hiſtoire du deſſin de
l'ancienne Grece.
3
Aucun Recueil ne peut paroître avec
plus de magnificence : les Frontiſpices ,
les Initiales , les Lettres ouvragées , les
Vignettes & les Finales , ſont des acceſſoires
preſque auſſi intéreſſants que le
fond de l'ouvrage.
:
Cependant quoique la ſurcharge des
dépenſes extraordinaires dût autoriſer les
Éditeurs à en augmenter le prix déjà fixé
à trente ſequins , II liv. de France , ils le
délivreront pour cette ſomme.
::
Quant à ceux qui ſont déjà pourvus
du premier & du ſecond volumes ,les Éditeurs
ont pris des meſures pour leur éviter
le déſagrément de devoir ſe charger
de tout l'ouvrage , & pour leur fournir
ſeulement les deux derniers pour le prix
de quinze ſequins.
Tous ceux qui voudront ſe pourvoir
de l'ouvrage entier, ou le completter ,
pourront s'adreſſer au ſieur Gaetan Cambragi
, Imprimeur de S. A. R. , ou à ceux
qui leur conviendront en cette Ville ;
remettant directement , ou faiſant remettre
par leur Correſpondant audit Impri-
//
172 MERCURE DE FRANCE.
meur , la valeur proportionnée à leur demande
, en retirant les volumes.
:
:
NOTE de plusieurs Almanachs , dont les
titres détaillés font suffisamment connottre
l'objet & l'utilité.
Almanach des Rendez - vous pour l'année
1777 ; prix 12 f. br. A Paris , chez
Lambert , Imprimeur - Libraire rue de la
Harpe.
Cet Almanach eſt de la plus grande
utilité pour les Gens d'affaires , & pour
ceux qui veulent ſe rendre compte annuellement
de ce qu'ils ont fait.
Almanach de l'Auteur & du Libraire ,
contenant: 1°. Le nom des Miniſtres &
Magiſtrats qui font à la tête de la Librairie
, ceux des Cenſeurs & des Inſpecteurs.
2º. Un traité abrégé des formalités
qu'on doit remplir pour obtenir les differentes
permiffions d'imprimer , de faire
venir des livres étrangers , de ſuivre les
procès pendants en la Commiſſion ou au
JANVIER. I. Vol. 1777. 173
}
Conſeil , enfin ce qu'il faut faire pour parvenir
à être reçu Libraire ou Imprimeur.
3º. Un tableau de tous les Libraires
& Imprimeurs de Paris , avec la diſtinction
de ceux qui font retirés , & du genre
de livres que chacun d'eux a adopté.
4°. Un tableau de tous les Libraires &
Imprimeurs du Royaume.
5°. Un tableau de tous les Libraires
accrédités des principales Villes de l'Europe.
On y trouve auſſi une liſte complette
de tous les Ouvrages périodiques qui ſe
chargent d'annoncer les livres nouveaux.
AParis , chez la veuve Duchefne , Libr.
rue Saint Jacques.
Calendrier de la Cour, tiré des Ephé
mérides , pour l'année 1777 , contenant
le lever du ſoleil , ſon coucher , ſa déclinaiſon
, le lever de la lune& fon coucher
; avec la naiſſance des Rois , Reines
, Princes & Princeſſes de l'Europe ,
&c. imprimé pour la Famille Royale
& Maiſon de Sa Majeſté. A Paris ,
chez la veuve Hériſſant , Imprim. du Cabinet
du Roi , Maiſon & Bâtimens de Sa
Majeſté.
174. MERCURE DE FRANCE.
Nouvelles Etrennes Orléanoiſes , augmentées
d'un recueil de matieres utiles
curieuſes & amuſantes , d'un manuel de
ſanté , & précédées des éphémérides proverbiales
, hiſtoriques & pronoſticatives ;
Almanach univerſel pour l'année 1777 ;
dédié à M. de Cypierre , Baron de Chevilly,
Intendant de la Généralité d'Orléans;
prix 12 f. br. A Orléans , chez
Couret de Villeneuve , Libraire Imprimeur
du Roi, rue Royale.
On trouve chez Saugrain , Libraire ,
quai des Auguſtins :
L'Almanach de Liège , de Mathieu
Laensberch , avec les figures du calendrier
des bergers ; édition originale en papier
fin , relié en maroquin , 3 liv.; en veau
doré , 2 liv. 8 f.; broché en papier commun,
12 f.
Le Calendrier perpétuel du temps; médaillon
augmenté d'une table qui le rend
utile juſqu'en l'année 1900; prix br. 18
f.; rel. 1 1. 1o f.
Petits Recueils d'Almanachs , rel. 6 1.
JANVIER. I. Vol. 1777. 175
>
Almanach des Affſociés , ou Almanach
ſous verre , augmenté d'une notice curieuſe
, contenant les découvertes , inventions
, ou expériences nouvellement
faites dans les ſciences , les , arts , les
métiers , l'induſtrie , &c. A Paris , chez
Deſchamps , Libraire , rue St Jacques ,
vis-à- vis la Fontaine St Severin.
On trouve à la même adreſſe les trèspetits
Almanachs des Dames , les Almanachs
changeans méchaniques , l'Almanach
perpétuel des quantiemes , &c.
L'Almanach de trente ans , dédié à la
Reine , enrichi du portrait du Roi &de
la Reine , avec divers ornemens d'an
bon goût. A Paris , rue & Hôtel Condé ;
&dans les Villes de Province. Prix 21.
& 61 fous verre , bordure dorée.
1
MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
Assemblée publique de l'Académie de Villefranche
en Beaujolois, 25 Août 1776.
M. GOUVION , Directeur , ouvrit
la féance par un diſcours ſur la réproduction
des plantes.
M. l'Abbé de Caſtilhon , Vicaire Général
du Dioceſe de Lyon , lut une Epître
en vers , adreſſée à ſes Concitoyens ,
pleine de ſentimens & de grâce.
Cette lecture fut ſuivie d'un Dialogue
intitulé Xénocrate, dans lequel on s'étoit
efforcé de rapprocher & de réunir ſous
un ſeul point de vue, tout ce que nous
a laiſſé de plus curieux ſur les grâces
l'ancienne Mythologie.
M. l'Abbé la Serre lut les deux premiers
chants d'un Poëme fur l'Eloquence.
Il établit que pour être Orateur , il faut
être né , 1º. avec une ame ſenſible; 2°.
avec
JANVIER . I. Vol. 1777 177
,
avec une ame honnête : l'art de perfuas
der , dit - il , eſt l'objet de l'éloquence...
Mais il faut pour toucher , être touché foi - même ,
La légere Aglaé veut envain me ſéduire ,
Je vois , ſans être ému , ſon gracieux ſourire.
:
Et le concours heureux de ſes traits féduisans ,
Sans rien dire à mon coeur ne parle qu'à mes ſens
Son ame eſt ſans chaleur , jamais ſur ſon viſage
La ſenſibilité ne grava ſon image ;
Elle entend ſans palir les cris des malheureux ,
Et la douleur d'autrui ne mouille point ſes yeux .
Le premier des appas eſt une ame ſenſible ;
Elle entraîne les coeurs par un charme inviſible ,
Elle adoucit des traits l'impoſante fierté ,
Et prépare une excuſe à la difformité:
Ainſi que dans nos traits , elle eſt dans nos ouvrages
La ſource des tranſports , le garant des fuffrages.
う
M. la Serre prouve enſuite qu'il ne
ſuffit pas d'avoir l'ame ſenſible pour
arriver au grand but de l'éloquence ;
mais qu'il faut encore avoir une ame
honnête. Nous sommes nés , dit - il ,
ذ pour la vertu:
M
178 MERCURE DE FRANCE.
L'éclat de la pensée & l'heureux choix des mots ,
La nouveauté des tours , la frafcheur des tableaux ,
Les accords ſéduiſans d'une douce harmonie ,
L'élégance du goût , l'audace du génie ,
N'enfanteront jamais le preſtige flatteur
Que prête à ſes écrits la vertu de l'Auteur.
M. Champeaux lut un Mémoire intéreſſant
ſur les exhalaiſons putrides dont
ſe charge l'air , ſur les maladies & les
accidents qui en réſultent , & enfin fur
la maniere de purifier l'air , lorſqu'il a
été infecté par des miaſmes peſtilentiels.
M. Magel termina la féance par des
vers adreſſés à M. Dorat .
I I.
Aſſsemblée publique de l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres de Béziers
, du 4 Fuillet 1776 .
A cauſe du dérangement de la ſanté
du Directeur , M. de Lablanque , Juge-
Mage , Sous - Directeur cette année, ouvrit
la féance par une courte ſemonce ,
& par annoncer les diſcours qui devoient
être lus . Après quoi le Secrétaire dit : il
eſt juſte , Meſſieurs , que nous donnions
quelques marques de reconnoiſſance à
JANVIER. I. Vol. 1777. 179
T
ceux qui nous font l'honneur de nous
communiquer les productions de leur
eſprit, & nous ne pouvons mieux nous
acquitter de ce devoir , qu'en faiſant dans
nos féances publiques une mention honorable
de tout ce qui nous a été préſenté
depuis notre derniere aſſemblée ,
foit par nos Aſſociés , foit par d'autres
Savans.
Dans le mois de Juin de l'année 1775 ,
M. l'Abbé Barral , notre Aſſocié , nous
envoya un manufcrit contenant l'éloge
d'Henri IV , Roi de France.
Vers la fin du mois d'Août 1775 , Μ.
Maynard d'Aigueſvives , notre Aſſocié ,
nous fit préſent d'un imprimé contenant
l'éloge de Cujas , fameux Profeſſeur en
droit.
Dans le mois de Janvier , M. Pelletan
, aujourd'hui notre Confrere , nous
préſenta un Mémoire , qui a pour titre:
Problême général fur la sommation & fur
plufieurs nouvelles proprietés des fuites recurrentes
, dont les premieres différences
font égales à une quantité constante , &
les secondes différences font zéro dont
M. de Forès & M. l'Abbé Bouillet firent
le rapport; ce qui donna occafion à ce
dernier d'ajouter qu'en parcourant la pre
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
miere partie du volume de l'Académie ,
Royale des Sciences de Paris , année
1772 , dont nous venions de faire l'acquiſition
, il y avoit trouvé un Memoire
fur des irrationelles de différens ordres ,
avec une application au cercle , lequel lui
avoit paru avoir quelque rapport avec
un Mémoire de ſa compoſition , qu'il
avoit lu dans notre ſéance publique du
15 Octobre 1772 , &dont le précis avoit
été rendu public , de même que de celui
qui en contenoit les fondemens , & qui
avoit été lu publiquement le 16 Février
1769 ; & en même temps , il lut quelques
remarques ſur ce Mémoire.
Dans le mois de Février , M. Audi .
bert lut l'éloge de M. le Maréchal Duc
de Biron , nommé au Gouvernement du
Languedoc , qui lui avoit été adreſſé manufcrit
, par M. Barral , notre Aſſocié ,
& qui a été imprimé.
Peu de jours après , nous reçûmes une
Jettre fort obligeante de la part de M. le
Baron de Marguerites , de l'Académie
Royale de Niſmes , avec une tragédie de
ſa compoſition , ſous ce titre : la révolution
de Portugal.
Au mois d'Avril , je reçus une lettre
de M. Thiery , Médecin Confultant du
JANVIER. I. Vol. 1777. 181
4
7
Roi , notre Aſſocié , dans laquelle il nous
fait part d'un cas de Médecine fort fingulier
, mais qu'il feroit trop long de rap
porter ici.
M. Buc'hoz , Médecin de Monfieur ,
notre Aſſocié , connu par une infinité
d'ouvrages concernant l'Hiſtoire Naturelle
, la Médecine , &c. n'a pas manqué
de nous envoyer chaque mois deux cahiers
de ſes feuilles.
Enfin M. Paulet , Docteur en Méde
cine des Facultés de Paris & de Mont
pellier , nous a fait préſent de deux volumes
in 8°. contenant des Recherches historiques
& physiques fur les maladies Epizootiques
, avec les moyens d'y remédier , publiées
par ordre du Roi ; & il nous a fait
part auſſi de ſa lettre à M. Coſte , Mé.
decin de Nancy , où il ſe défend victo
rieuſement conrre l'injuſte critique que
ce Médecin a faite de ſes écrits.
Enſuite M. l'Abbé Decugis lut l'éloge
de M. Foulquier , Prêtre , Docteur en
Théologie , ancien Prieur de Murviel ,
ci - devant Principal du College Royal de
cette Ville , Académicien ordinaire , Vétéran
, mort à l'âge de ſoixante-dix ans.
Meffieurs de Ledrier , Lieutenant - Colonel
dans le Regiment de Béziers , Vialla ,
M3
182 MERCURE DE FRANCE.
Maître - ès - Arts & en Chirurgie , & Pelletan
, Ingénieur pour les travaux publics ,
& Directeur du Canal Royal , derniers
reçus , lurent leurs remercimens , auxquels
M. de Lablanque répondit d'une
maniere également éloquente & gracieuſe.
Meſſieurs de Ledrier & Pelletan
lurent auſſi quelques réflexions , l'un fur
la philofophie , la politique , & la maniere
de combattre des Grecs qui fut
anéantie par les Romains qui les ſubjuguerent
, & fur les déciſions orgueilleuſes
& la folle préſomption de ces derniers
, à quoi il attribue la décadence de
leur Empire , autant qu'au luxe , qu'on en
regarde comme la cauſe ; l'autre (M. Pelletan)
lut un diſcours ſur le rapport qu'il
y a entre les progrès des ſciences & des
arts , & la félicité des peuples , ſur l'in .
fluence que l'un & l'autre peuvent avoir
dans le fort des Empires il fit voir de
quelle maniere les Académies ont con.
tribué à l'amélioration publique , en comparant
les temps d'ignorance avec ceux
où l'on a cultivé les ſciences & les arts ,
M. Vialla lut deux obſervations
nouvelles concernant la déſunion de la
ſymphyse des os du menton , avec les
moyens d'y rémedier,
JANVIER. I. Vol. 1777. 183
>
3
Enfin M. de Fores lut un Mémoire de
M. Bertholon , Prêtre de la Miffion ,
Profeſſeur de Téologie au Séminaire ,
& Membre de pluſieurs autres Académies
, fur la cauſe phyſique des mouvemens
Electrico - circulaires. Après avoir
examiné dans ce Mémoire les différentes
roues qui ont été imaginées ; l'Auteur
rappelle en deux mots , la nouvelle roue
électrique qu'il a trouvée , & il affigne
les cauſes phyſiques de ce mouvement
électrico - circulaire , que le fluide électrique
ſeul met en jeu. Cette explication ,
ſuppoſant toute la théorie électriqne , on
ne peut en donner ici une idée fatisfaifante.
L
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
E Lundi 9 Décembre , on a donnéau
Château des Thuileries un concert , dans
lequel Mademoiselle Giorgy a chanté deux
airs Italiens , qu'elle a répétés , en cédant
aux acclamations & aux inſtances du Public.
Son organe réunit la force , la lé
M 4
ン
184 MERCURE DE FRANCE.
géreté , l'étendue & la qualité la plus bril
Iante & la plus flatteuſe. Elle parcourt
avec une telle facilité tous les intervalles
de la muſique , que le chant lui ſemble
naturel , & fon langage ordinaire. Sicette
charmante Cantatrice veut joindre à tant
d'avantages , tout ce qui ne s'acquiert que
par l'étude & par les conſeilsdes bons maîtres
, elle peut atteindre la perfection des
premiers ſujets de l'Italie ,& les ſurpaffer
par les dons que la nature lui a prodigués .
M. Ravoglia a joué avec applaudiſſement
un concerto de hautbois. M. Beauvalet ,
qui chantoit avec ſuccès la baſſe - taille à
l'Opéra , vient d'arriver , après quelques
mois de ſéjour en Italie , avec une voix de
fauſſet , & a tenté de chanter un air Italien
dans la maniere des virtuoſes de ce pays ;
mais quoiqu'il mette peut - être plus d'art
dans ſon chant , & qu'il exécute des airs
plus difficiles , on regrette ſa voix mâle &
ſonore , & même ſon ancienne maniere de
chanter. MM. Wandyck & le Noble ,
ont exécuté avec beaucoup de talent ,
une ſymphonie concertante. M. Jarnovick
a exécuté un concerto de violon avec cette
perfection qui le diftingue. Ce Concert
a fini par Samfon , Oratoire à grand
Coeur , de M. Méreaux,
JANVIER. I. Vol. 1777. 185
1
4
, Dans le Concert du 24 Décembre
veille de Noël , Madame Balconi , célébre
Cantatrice Italienne , a chanté deux airs ,
l'un de Sacchini , l'autre de Colla , & a
été applaudie pour le goût & la perfection
qu'elle met dans fon chant. Elle a bien
voulu répéter ces airs , en variant les
agrémens qu'elle diſtribue avec beaucoup
d'art, Mademoiselle Giorgy a auſſi chanté
deux fois , par complaiſance , un air Italien
, & toujours avec le même ſuccès.
M. Caravoglia , excellent hautbois , a exécuté
un Concerto, MM. Palſa & Tierchemith
, ont joué pluſieurs petits airs à
deux cors , qui ont fait plaiſir .
On a exécuté une ſuite de Noëls , arrangés
en ſymphonie. Le célébre M.
Jarnovick a exécuté un Concerto de vio-
Ion. Ce Concert a été heureuſement terminé
par le Te Deum de M. Langlé,
Le 25 Décembre , on a exécuté la
grande ſymphonie de Toeſchi. Mademoiſelle
Giorgy a chanté deux airs Italiens
; M. Baer a exécuté un Concerto de
clarinette ; on a entendu avec plaifir un
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
nouveau motet à voix ſeule del Signor
Prati , éleve de Piccini. M. Ponto a exécuté
avec applaudiſſement un Concerto de cor
de ſa compoſition. M. Jarnovick a exécuté
un Concerto de violon. On a fini par
le Pater , motet à grand Choeur , de M.
Langlé.
OPERA.
L'ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné alternativement avec Alceste
, les Fragmens , composés des Actes
de la Danse , des Talens Lyriques ; d'Egle ,
& de celui de Vertume & Pomone.
On a repris le Mardi 31 Décembre
Orphée & Euridice , Drame lyrique en
trois actes ; il faudra enſuite revenir à
l'Iphigénie. Ainſi M. le Chevalier Gluck
eſt enpoffeffion de la ſcene lyrique , comme
autrefois Lully & Rameau. Il n'a
point le génie du premier , ni l'imagination
du ſecond; mais il entend mieux que
ſes deux Prédéceſſeurs , l'expreſſion des
ſentimens pathétiques & la déclamation
lyrique. Sa muſique eſt plus théâtrale ;
ſon récitatif eſt plus vrai , plus débité , &
JANVIER. I. Vol. 17776 187
3
>
>
fes effets d'orcheſtre ont plus de force &
d'énergie. Il a le vrai goût du Drame ,
dont l'objet principal eſt d'attriſter &d'affecter
l'ame. C'eſt le genre dominant qui
s'eſt emparé de tous les Théâtres de Paris ;
car en Province& dans les Pays étrangers ,
ces Drames , ou cette muſique d'un mode
ſi ſombre & fi lugubre , ne trouve pas autant
de Partiſans & d'Enthouſiaſtes que
dans la Capitale.
Mhe le Vaſſeur , M. le Gros , M. Larrivée
, doivent partager une partie de la
gloire de M. le Chevalier Gluck , par
l'action & l'intelligence qu'ils mettentdans
leurs rôles. Ils ont ſaiſi parfaitement dans
leur jeu , dans leur récit , dans leur chant
l'eſprit du Maître ; ils ſe livrent , avec un
heureux abandon , aux tranſports & aux
cris de la nature , lorſque l'art ne ſemble
plus capable de les guider.
DÉBUT.
Mile CÉCILE , éleve de M. Gardel ,
a débuté ſur ce Théâtre , dans les différens
genres de danſe. L'éclat de la jeunesſe
, une taille ſvelte , une figure heureu
ſe , toutes les graces , une poſition de tête
charmante , une grande préciſion , beau
1
188 MERCURE DE FRANCE.
coup de légéreté , d'aiſance & de moëlleux
dans ſa danſe , lui ont mérité tous les ſuffrages
& diftingué cette nouvelle Terpſicore.
Elle a joué , danſé & chanté le rôle
d'Eglé dans l'Acte de la Danse. On ne
peut qu'applaudir au choix de Mercure ,
lorſqu'il couronne des talens ſi enchanteurs .
COMMÉDIE FRANÇOISE.
LES
VES Comédiens François ont donné le
ſamedi 7 Décembre , la premiere repré- ।
ſentation du Malheureux imaginaire , Comédie
en cinq actes de M. Dorat.
Le Duc de Semours ayant tous les avantages
de la naiſſance , de la fortune ,
de la conſidération , aimant & étant aimé ,
voulant faire du bien , & en faifant par
ſon crédit & par lui - même , a la manie
de ſe croire malheureux , & il l'eſt en
effet; un imagination active , mais triſte ,
ne ceſſe de le tourmenter en lui repréſentant
les événemens les plus indifférens ,
& les circonstances les plus favorables
comme des combinaiſons du fort pour
l'affliger, Il eſt amoureux de Madame
,
JANVIER. I. Vol. 1777. 189
de Thémine , veuve charmante , & qui a
toutes les qualités eſtimables ; il en eſt
chéri , il n'en peut douter ; cependant il
eſt ingénieux à lui trouver des torts , àlui
remarquer de l'indifférence , & même
de l'inconſtance. Ses soupçons ſe fortifient
lorſque cetre Veuve lui parle de
Florville , jeune homme qui a l'attachement
le plus tendre pour Emilie , ſoeur
& pupile du Duc de Semours. Il ne lui
• donne pas le temps de dire les motifs
de l'éloge qu'elle en fait. Son imagination
bleſſée ſaiſit le premier mot ; il répond
avec une humeur & une ironie offenſantes
, lui reproche ſa perfidie , & la laiſſe
dans l'étonnement & l'inquiétude d'une
accuſation ſi mal fondée. Il ſurprend encore
la jeune Veuve avec une lettre de
Florville , & de- là nouveaux tourmens
pour le Malheureux imaginaire : nouveaux
reproches ; enfin il parvient à offenſer
ſon Amante au point qu'elle- meme
confirme ſes ſoupçons , en diſant que
puiſqu'il le veut , elle aime Florville ;
mais elle parle avec ce ton du dépit qui
proteſte ſi bien le contraire de ſa penſée.
Le Duc veut marier ſa ſoeur à Saint-Brice
fon ami , non moins mélancolique que
lui , mais qui prétend l'êrre avec plus de
7
t
>
190 MERCURE DE FRANCE.
raifon. La réſiſtance qu'il trouve dans les
ſentimens d'Émilie , & enſuite dans ceux
de ſon ami , qui ſe rend juſtice , eſt un
nouveau ſujet de chagrin pour le Duc;
il en trouve un autre dans le gain d'un
procès; il fait obtenir un Régiment à
Florville , dans l'eſpérance de l'éloigner ;
il obtient auſſi un intérêt dans une affaire
de finance ponr Dépermont , ſon ami , &
veritablement malheureux , qui eft accablé
de dettes , qui perd continuellement
au jeu , à qui toutes les espérances &
toutes les reſſources manquent à la fois ;
mais qui eſt inſouciant par caractere , bravant
tous les événemens , toujours gai ,
& toujours content. Dépermont reçoit
Je nouveau bienfait du Duc avec affez
d'indifférence , & paroît craindre juſqu'a
la fatigue de donne ſa ſignature. Ce caractere
contraſte parfaitement avec celui
de Semours : il eſt plus ſaillant , plus théâtral
, plus comique , & c'étoit peut - être
celui qui pouvoit faire le ſujet principal
d'une Comédie , en lui oppoſant le Malheureux
imaginaire En effet , il ne faut
pas que les rôles ſecondaires attachent
davantage que le premier rôle ; & c'eſt .
un principe de l'art , de placer fur le
premier plan le perſonnage le plus remarJANVIER.
I. Vol. 1777. 191
quable. D'ailleurs , le caractere de l'in-
> ſouciant doit fournir plus de traits , plus
de ſcenes amuſantes , plus de détails heureux
, plus de variétés , que le caractere
du Malheureux imaginaire , qui ne peut
avoir qu'un ton , & qu'une maniere de
voir: la preuve en eſt dans la Comédie
même dont il eſt queſtion. Dépermont
profite de l'erreur du Duc au ſujet de
Madame de Thémine , pour favorifer
les prétentions de Florville ſon parent ;
il aime , mais ſans la moindre inquiétude
, Madame de Follange , qui eſt une
Coquette fort légere , & qui ne reſpire
que le plaiſir ; elle a ordonné une fête &
un ſpectacle chez le Duc , fort peu dis-
, poſé à s'amuſer ; elle fait tout ce qu'elle
peut pour donner de la jalouſie à l'Infouciant
, fans pouvoir altérer ſon humeur.
Mde de Thémine a le bonheur d'obtenir
de la Cour un Gouvernement pour un
ami du Duc , qui lui doit cet objet de
ſes deſirs. Sémours apprend bientôt que
l'intérêt que Madame de Thémine paroiſſoit
prendre au jeune Florville , eſt
pour fixer les voeux d'Emilie. Il confent
à cette union , & reconnoît enfin
qu'il ceſſera d'être malheureux en ſe livrant
avec confiance aux ſentimens d'une
7
>
1
192 MERCURE DE FRANCE.
femme eſtimable qu'il aime , & dont il
eft aimé. Cette Comédie eſt écrite avec
beaucoup d'eſprit , & il en falloit infiniment
pour remplir cinq actes avec un
fujet ſi ſtérile &fi malheureux. Ilyyaades
détail charmans ; ce qui a fait dire à une
perſonne éminente par ſon rang , par ſes
connoiffances & par ſon goût , qu'il n'es
timoit de cette piece que les Ariettes.
Il nous ſemble encore que cette Comédie
eſt ſurchargée de perſonnages qui
ne font pas effentiels à l'action , & que les
perſonnages ſecondaires ne font point asfez
employés à faire reſſortir le caractere
dominant. Il y a peu de ſituations comiques;
& il faut convenir auſſi que trop
d'eſprit , trop de facilité , trop d'imagination
, ne permettent peut - être pas à M.
Dorat de méditer ſuffiſamment ſon plan ,
& d'en aſſortir toutes les parties. Au
refte , il y a dans cette Piece une foule de
vers heureux , qui en fait le ſuccès. Tels
que ceux - ci , en parlant de l'amour :
Confiant , il eſt froid ; jaloux , il eſt affreux ;
Quelque forme qu'il prenne il nous rend malheureuxs
Un Amant timide dit :
Voulois -je haſarder l'aveu de mon ardeur ,
JANVIER. Í. Vol. 1777. 193
>
Y
1
I mouroit ſur ma bouche & rentroit dans mon coeur.
L'insouciant fait ainſi ſon portrait :
Je ſuis toujours le même ,
Inſouciant par goût & léger par ſyſtème ,
Heureux , content de tout , je n'approfondis rien.
Un revers bien cruel m'enleva tout mon bien.
Mes amis m'ont trompé , les femmes me trahiſſent;
Mes maudits créanciers quelquefois m'étourdiſſent ;
je ne m'en fache pas , j'y suis accoutumé ,
Et comme vous voyez , les malheurs m'ont formé.
En parlant à Semours :
Je m'en ſuis dit autant,
J'ai l'horrible défaut d'être toujours content.
ة ة
Vous grondez , moi , je ris , pardonnez l'apostrophé
Vous n'êtes que chagrin , & je ſuis philoſophe ,
Heureux effrontément.
1
8
Ecoutez , mon cher Duc , ceci va vous ſurprendre :
Quand j'aurois vos honneurs , vos amples revenus ,
Vos titres i brillans , vos entours ſi connus ,
N
194 MERCURE DE FRANCE.
Et ces poftes nombreux qui ſemblent vous contraindre
Je ne m'en croirois pas pour cela moins à plaindre ;
Prêt à tous ces affauts ou prompt à m'aguérir ,
Je me réſignerois ; il faut ſavoir fouffrir.
Le Malheureux imaginaire eſt joué
ſupérieurement par M. Molé ; M. Belcour
a mis dans celui de l'Infouciant
beaucoup de fineſſe , d'aiſance & d'agrément;
M. Préville a tiré tout le parti
poſſible du rôle de Saint - Brice , & M.
Monvel de celui de Florville. Madame
Doligni eſt très intéreſſante dans le rôle
de Madame de Thémine. Mademoiſelle
Fanier a rendu gaiement & avec esprit
la Coquette. M. Dugazon joue un
rôle de Valet , & Mademoiselle Dugazon
un rôle de Soubrette.
Cette Piece , à la fin de Décembre ,
avoit neuf repréſentations , & fe continue.
On a donné , avec ſuccès , quelques repréſentations
de Blanche & Guifcard ,
Tragédie de M. Saurin. Madame Veftris
a joué le rôle de Blanche avec la noJANVIER.
I. Vol. 1777. 195
>
>
bleſſe , l'énergie , & l'intelligence qui
caractériſent ſon talent.
DÉBUTS.
Le mardi 17 Décembre , Mademoiselle
DESPERRIERES a joué le rôle d'Electre
dans la Tragédie d'Oreste , de M. de Vol、
taire : cette Actrice a été beaucoup gênée
par ſa timidité. Cependant on a reconnu
en elle de la ſenſibilité , de l'intelligence ,
un ſentiment prompt, les accens de la
douleur , & le cri de la paſſion. Elle a
l'organe un peu voilé; elle laiſſe quelquefois
traîner ſes fons , & elle ne ménage
point aſſez ſa voix pour lui donner de la
force dans les momens de la paffion. Au
refte , Mademoiselle Deſperrieres reçoit
Jes avis d'un Maître bien capable de diriger
& de faire valoir ſes diſpoſitions
naturelles.
M. le Kain a joué le role d'Oreste avec
cette perfection qui le diftingue. M. La
Rive a rendu avec le plus grand ſuccès
le rôle de Pilade, & Mademoiſelle Sainval
a excité des tranſports d'admiration
dans le rôle de Clytemnestre , dont elle
a conçu& fait ſentir toutes les beautés.
1
N
196 MERCURE DE FRANCE.
:
M. M. a débuté dans les rôles de Payfans
, & ceux dits à Manteau : il a eu
peu de ſuccès.
L
COMÉDIE ITALIENNE.
ES Comédiens Italiens ont donné, le
Jeudi 5 Décembre , la repriſe de l'Aveugle
de Palmyre , de M. Desfontaines , pour
les paroles , & de M. Rodolphe , pour
la muſique.
Ce Drame a fait plaiſir , mais peu de
ſenſation , quoique le ſpectacle en ſoit
agréable , la Piece bien écrite & la muſique
très - gracieuſe , & parfaitement exécutée
par M. Clairval , & par Meſdames
Laruette & Colombe , qui jouoient les
principaux rôles .
On a remis fur ce Théâtre Arlequin
Hulla , ancienne Piece de Romagnéſi ,
qui a eu quelques repréſentations , dans
leſquelles on a beaucoup applaudi au jeu
de M. Carlin & de Madame Bianchi.
On a remis encore à ce Théâtre la
Belle Arfene , Comédie en quatre actes ,
JANVIER. I. Vol. 1777. 197
۲
en vers , de M. Favart, pour les paroles ,
& de M. Moncini , pour la muſique. Les ..
talents de ces deux Auteurs font des garans
du ſuccès de leur ouvrage.
On a repris auſſi le 28 Décembre , les
Mariages Samnites , dont le poëme eſt
de M. du Rozoi , & la muſique de M.
Grétry. Ce charmant ſpectacle a fait
plus de ſenſation que dans ſon origine.
Le public , qui devient de plus en plus
› ſenſible à la bonne muſique , à celle ſurtout
qui eſt l'interprete de la nature , du
ſentiment & des paſſions , a beaucoup
> applaudi aux airs pleins d'expreſſion &
d'énergie de cette Piece , qui a un égal
ſuccès fur les Théâtres de Paris , de la
Province & des Pays étrangers. Madame
Dugazon joue le rôle de Céphalide , &
fon chant & fon jeu lui font le plus
grand honneur. Elle a détaillé la ſcene
avec une intelligence , une vérité & une
expreſſion qui caractériſent une excellente
Actrice Mademoiselle Colombe a
été vue & entendue avec tranſport dans
le beau rôle d'Eliane. MM. Julien
Michu & Narbonne , ont auſſi recueilli
les fuffrages des Spectateurs. Le duo
entre les deux Amis , à la fin de cette
Piece , a été abrégé par un récitatif qui
1
,
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
partage le chant. Cette coupe heureuſe
a fait un plaifir infini.
DEBUT.
Mademoiselle DE LA COUR , à débuté
à ce Théâtre dans les rôles de Duegne.
Elle paroît avoir l'habitude de la ſcene ,
de l'intelligence , & une bonne maniere
de chanter; mais peu de voix , & de la
gêne dans fon chant & dans ſa déclamation.
e
ARTS.
GRAVURES.
I.
LE Charlatan Allemand, & le Charlatan
François , deux eſtampes de neuf pouces
& demi de hauteur , & fept & demi de
langeur , très - agréables & très - bien gravées
par M. Helman , d'après les deſſins
de M. Bertaux ; prix Il. JO f. chacune ;
chez l'Auteur , Graveur de Mgr le Duc
JANVIER. I. Vol. 1777. 199
>
1
de Chartres , rue des Mathurins , au petit
Hôtel de Clugni.
II.
de Fête de Campagne Hollandoise ,
deux pieds de largeur , & de dix - neuf
pouces de hauteur , dédiée à M. le Baron
de Van- Baerll , Conſeiller de Sa Majefté
le Roi de Pologne , gravée par Dequevauviller
, d'après le tableau de Scovart.
A Paris , rue & porte S. Jacques , maiſon
de l'Apothicaire. Cette eſtampe eſt d'une
compoſition très riche , très - gaie , dans
un beau ſtyle , & remplie d'une multitude
de figures : elle eſt gravée pittoresquement
, & d'un bon ton de couleur.
rrr.
Le Porte-Balle ou le Voyageur , eſtampe
de douze pouces de largeur , & huit de
hauteur , gravée d'après le tableau original
de David Téniers , de même grandeur
, par Monfieur & Mademoiselle
Chenu , prix 16 f. A Paris , chez les Auteurs
, rue de la Harpe , vis-à-vis le Café
de Condé.
N 4
200 MERCURE DE FRANCE,
I V.
२
La pleine Moiſſon , dédiée à S A. Monſeigneur
Adam de Czatoryski , gravée
d'après le deſffin d'Ifaac Moucheron
par E. de Ghend ; compoſition agréable
ſtyle gracieux , exécution très- foignée.
A Paris , chez Deghendt & Deſmareſt ,
rue de Bourbon Villeneuve , vis- à-vis les
murs des Filles - Dieu.
V.
La Philosophie endormie , dédiée à Madame
Greuze , eſtampe de dix- huit pouces
de hauteur , & treize de largeur ; gravure
d'après le deſſin de M. Greuze , ſous la
direction de M. Alimat. A Paris , chez
Alimat , rue des Mathurins.
V I.
Eſtampe gravée par L. A. de Buigne ,
d'après le deſſin de Gravelot , tirée d'une
ſcene d'Henri IV , repréſentant le Prince
égaré dans une forêt , & pris pour un
Braconnier : on lit au bas ces mots , tirés
de la Comédie , je tenons le coquin qui
>
JANVIER. I. Vol. 1777. 201
vient tirer fur les cerfs de notre bon Roi,..
prix 12 fols. A Paris , chez Linger , rue
des Maçons , à côté de l'Hôtel des Quatre
Nations; le ſujet fait pendant à un autre
de même prix , que l'on trouve chez
Ponce , Graveur , rue St. Hyacinthe ,
maiſon de M. Debur ; de la même piece ,
repréſentant Sully aux pieds d'Henri IV ,
& ce Prince le faiſant relever, lui diſant
ces mots : relevez- vous , ils vont croire que
je vous pardonne.
VII.
Têtes d'étude , gravées par Madame
Linger , en maniere de crayon , d'après
- Monfieur Greuze , Peintre du Roi. Madame
Lingerſe propoſe d'en faire une
collection , qu'elle juge auffi curieuſe
qu'utile au Public , prix 16 fols , chaque
tête. A Paris , rue des Maçons , près
> l'Hotel des Quatre Nations.
VIII.
Tête de Vieillard, gravée en maniere
noire , d'apres un tableau de M. Vincent ,
Penſionnaire du Roi à l'Académie de
Rome , par M. Haines. A Paris , chez
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur , rue de Tournon , vis - à - vis
l'Hôtel de Nivernois.
I X.
Table gravée à l'usage de la Loterie
Royale de France , pour favoir combien
de fois les numéros font fortis de la roue
de fortune , &c. A Faris , chez Perier ,
Graveur , rue des Follés S. Germainl'Auxerrois
, près la Poſte aux Chevaux.
Χ.
Portrait de M. Bouvart , Cla. viro
Michali - Philippo Bouvart , Regü Ordinis
Equiti ;falub. Fac. Pari. Doctori in Collegio
Regio Profeſſori Emeriti nec non
Reg. Scient . Academiæ focio , hanc ipfius
effigiem in veteris amicitiæ pignus ac monumentum
: deſſiné par Fr. Bourgoin ,
& gravé par B. L. Henriquez , Graveur
de S. M. I. de toutes les Ruffies , & de
l'Académie Impériale des B. A. de Saint
Pétersbourg , prix 3 liv. A Paris , chez
Henriquez , rue de la vieille Eſtrapade ,
maifon de M. Moreau , Maître Charpentier.
JANVIER. I. Vol. 1777. 103
SECOND
MUSIQUE.
I.
ECOND Recueil de petits airs , Menuets
& Ariettes , choiſis & arrangés pour la
Harpe , par H. Petrony , prix 7 liv. 4 fols,
:
II.
Recueil d'airs choisis , avec accompa
gnement de Harpe , par le même , prix
7 liv. 4 f. A Paris , chez le ſieur Krupp ,
Luthier , rue Saint Honoré , vis- à - vis
- l'Opéra , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
1
IIL
Mes Loiſirs , Recueil d'Ariettes , Chanfons
, Romances & Duo, avec accompagnement
de baſſe chiffrée , & un via
lon , gravé ſéparément ; dédié à Madame
la Baronne d'Hinge , par M. Legar de
Farcy , Maître de goût & de chant , prix
7 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
du Coq- Saint- Honoré , près l'Oratoire ;
&aux adreſſes ordinaires de Muſique.
204 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Pieces d'orgue , Meſſe & Noëls Flamands
, François , Italiens , &c. avec
variations en fa majeur , dédiés à Madame
de Montmorency - Laval , Abbeſſe
de l'Abbaye Royale de Montmartre ,
compoſées & arrangées pat M. Benaut ,
Maître de Clavecin , prix 3 liv. 12 ſols ,
abonnement du mois d'Octobre , chez
l'Auteur , rue Dauphine , près la rue
Chriſtine.
V.
Les foirées de Cheffy ou trois Sonates
pour la harpe , ſuivies d'un Menuet &
d'une Chaconne , avec ou fans accompagnement
de violon , dédiées à Mademoiſelle
de Walckiers , & compoſées par
M. Burckoffer ; prix 6 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint Honoré , à l'Hôtel du
Saint Eſprit , vis à- vis les écuries du Roi ,
au Bureau d'abonnement muſical , rue
du Hazard- Richelieu ; Nadermann , Luthier
ordinaire de la Reine , rue d'Ar.
genteuil - Saint - Honoré , & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
JANVIER. I. Vol. 1777. 205
V I.
Traité des agrémens de la Musique ,
exécutés ſur la guittare ; onvrage qui
manquoit aux Amateurs , & qui eſt indiſpenſable
pour exécuter avec goût les
pieces & les traits de chant qui ſe trouvent
ſouvent dans les accompagnemens ; contenant
des inſtructions claires , & des
exemples démonſtratifs ſur le pincer, le
doigter , l'arpege , la batterie , l'accompagnement
, la chûte , la tirade , le martellement
, le trill , la gliſſade & le fon
filé ; ſuivis de pluſieurs airs , la plupart
connus , dont le dernier renferme , dans
' dix - neuf variations, tous les agrémens ;
par M. Merchi , Maitre de guittare ,
OEuvre XXXV , prix 9 liv. chez l'Auteur
, rue S. Thomas - du - Louvre , près
le Château d'eau ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique.
En s'adreſſant directement à l'Auteur ,
les perſonnes de Province jouiront du
bénéfice du Marchand , & feront fûres
d'avoir des exemplaires bien gravés. Il
fant affranchir l'avis & l'envoi de l'argent.
M
206 MERCURE DE FRANCE.
GÉOGRAPHIE.
CARTE ARTE des limites actuelles de la Pologne
, réglées définitivement par la Diete
de cette année , & par les trois Puisfances
co - partageantes ; avec les limites
de l'Empire Ottoman , dans ſa partie ſeptentrionale
, démembrée tant par les conquêtes
des Rufſes , que par un traité entre
la Maiſon d'Autriche Lorraine , & le
Grand Seigneur. Les routes , avec les
diſtances entre Pétersbourg , Warſovie ,
Berlin , Vienne & Conftantinople , ſont
tracées dans cette Carte , qui eſt un ſupplément
abſolument néceſſaire aux Atlas
& Traités de Géographie. Prix 15 fols.
A Paris , chez M. Brion , Ingénieur-Géographe
du Roi , rue du Petit- Pont , près
Ja Fontaine Saint - Severin , maiſon de
M. Langlois , Libraire.
1
JANVIER. I. Vol. 1777. 207
ARCHITECTURE.
M. DUMONT , Profeſſeur de l'Ecole
Royale des Ponts & Chauffées , Membre
des Académies de Rome , Florence , Bologne
, &c , vient de faire graver un projet
de façade pour une entrée d'Hôtelde-
Ville , dédié à M. de Trudaine de
Montigny , Conſeiller d'Etat , Intendant
des Finances , &c. On y trouve le ſtyle
de Palladio , accommodé à nos uſages.
Les avant - corps , au nombre de trois ,
font d'un genre neuf& offrent des beau-
* tés de détail. On remarque auſſi la maniere
adroite dont l'Auteur les a raccordées
avec les arrieres- corps , qui , quoique
plus ſimples , ſont d'une architecture noble
& bien caractériſée.
Nous ajouterons que l'exécution de la
gravure ne laiſſe rien àdefirer, tant pour
la netteté que pour l'effet.
Cette gravure ſe trouve à Paris chez
l'Auteur , rue des Arcis ; maiſon du Commiſſaire;
& chez M. Joilain , quai de la
Megifferie.
208 MERCURE DE FRANCE.
Cours d'Elocution & d'Ortographe Françoise.
LEE cours complet d'Elocution & d'Orthographe
Françoiſe de M. Devillencour ,
ci-devant Profeſſeur à la Cour de Baviere ,
ſe continue avec ſuccès , rue Bétizy , près
de la rue Tirechappe , au magaſin des
Princes , où l'on s'adreſſera au Portier.
M.
Cours de Langue Italienne.
l'Abbé Fontana , déjà connu par
les cours de langue Italienne , que , depuis
du temps , il donne dans cette Capi
tale avec ſuccés , & recherché par la maniere
facile & fuccinte avec laquelle il
enſeigne cette agréable langue , reprendra
un nouveau Cours famedi II Janvier
1777 , à trois heures du foir , juſqu'à
cinq , & le continuera tous les Mardis
&Samedis à la même heure. Il donne des
leçons particulieres chez lui & en ville.
Les perſonnes qui voudront prendre
de
JANVIER. I. Vol. 1777. 209
de ſes leçons , ſont priées de lui écrire ,
ou de paſſer chez lui , rue Montorgueil ,
la porte - cochere à côté de la rue Pavée ,
où l'on trouve toujours du monde.
BIENFAISANCE.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
Monfieur , la bienfaiſance eſt une
vertu ſi belle & fi rare de nos jours , que
c'eſt un crime de laiſſer échapper les occafions
d'en fournir des exemples aux
Grands , qui ne le font jamais davantage ,
que lorſque leur coeur s'élance hors le
tourbillon de la fortune &de la magnifi
cence qui les enivre , pour s'occuper du
fort des malheureux.
Monfieur de Narbonne , Evêque d'Evreux
, vient de marier , en ſon château
de Condé , Mademoiſelle de Narbonne
ſa niéce , à Monfieur le Comte d'Héricourt.
Pour rendre même les malheureux
participans de la fatisfaction des
deux Familles , il a fait choix , dans le
Bourg de Condé , chef lieu de ſa Baronnie
d'une jeune Fille auſſi pauvre qu'honnête ,
qu'il a habillée , dotée d'une ſomme de
210 MERCURE DE FRANCE.
300 livres , & mariée jeudi dernier , à un
garçon du même Bourg: cette cérémonie
s'eſt faite dans la Chapelle de fon Château
d'où les mouveaux Epoux furent conduits
à un banquet exprès préparé , à la gaieté
duquel ce Prélat , M. & Madame la Comteffe
d'Héricourt n'ont pas dédaigné renouveller
les Saturnales . Madame d'Héricourt
fit même à la Meſſe une quête au
bénéfice des nouveaux Epoux , auxquels
elle remit une ſomme de près de 150 liv.
Un acte de cette eſpece eſt bien digne
d'un Prélat auffi généreux que M. de Narbonne;
mais il en eſt un autre qui caractériſe
bien plus eſſentiellement la bonté
de fon coeur . Le lendemain il ſe transporta
au domicile des Epoux , & leur remit
une autre ſomme de 300 liv. dont il
exigea un billet , en leur diſant : faites
profiter cette fomme, mes enfans & ce
fera la maniere dont vous vous conduirez
qui me déterminera , ou à vous la laiſſer ,
ou à vous la faire rendre. Le premier
acte , ſuivant moi , eſt beau ; mais le fecond
eſt admirable , & méritent tous deux
de paſſer à la poſtérité, qui , comme
nous , reconnoîtra dans la générofité de
M. de Narbonne , la bonté d'un pere de
famille , jointe à la religieufe inquiétude
'& à la fage précaution d'un vrai Prélat.
JANVIER. I. Vol. 1777. 211
>
Cette façon de faire du bien eſt ſi ingénieuſe
& fi nouvelle , que je ne penſe
pas que vous puiffiez lui refuſer la célébrité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Nouvelle Fabrique & Magasin de Colonnes
, Supports , Dalles , Vases , & autres
Curiosités de Porphyre de France.
CEE n'eſt que tout récemment qu'une
Société de Particuliers zélés pour le progrès
des Arts , a découvert dans une
partie de la France des blocs confidérebles
de Porphyres les plus variés.
Cette Compagnie a fait à ſes frais enlever
, tranſporter , dégroffir , ſcier , tailler
, ſculpter , polir, en un mot , mettre
en oeuvre , un nombre conſidérable de
ces maſſes précieuſes. Ce ne ſera plus
déſormais de ſimples eſſais de matieres
graniteuſes , des portions meſquines de
02
212 MERCURE DE FRANCE .
Porphyre , que la France ſe glorifiera
de produire dans ſon ſein; les ouvrages
de toutes dimenſions , exécutés en ce
genre de pierre dure par la nouvelle Compagnie
, vont rendre la Seine rivale du
Nil. On trouvera en tout temps dans
la Capitale de la France , un Magaſin
confidérable & richement aſſorti de ces
fortes de curioſités , où les Amateurs de
toutes nations pourront ſe procurer , à un
prix modique , ce qu'on a payé juſqu'ici
au poids de l'or , ou , pour mieux dire ,
ce qu'on ne pouvoit ſe procurer même
à prix d'or , tant ce genre de pierre étoit
devenu rare.
On ne s'arrête pas davantage à faire
fentir l'utilité réelle d'un tel établiſſement
, qui va remettre l'Architecture &
la Sculpture en poffeffion de la matiere
la plus noble , la plus précieuſe & la plus
inaltérable que ces deux Arts aient jamais
employée.
Ces Porphyres , tirés du ſein de la
France ont toutes les qualités intrinfeques
des Porphyres antiques ; il ne font
point effervescence avec les acides ; ils
font vitrifiables à l'aide du feu ; ils font
étincelle avec l'acier. Pluſieurs même
d'entr'eux font évidemment plus durs
JANVIER. I. Vol. 1777. 213
>
que le Granit d'Egypte. Une autre confidération
bien eſſentielle , c'eſt l'étonnante
&riche variété des nouveaux Porphyres.
LeMagaſin de la Compagnie en offre plus
de ſoixante variétés effectives , tandis que
le nombre des eſpeces antiques ſe montoit
tout au plus à cinq ou fix.
Un tableau fuccinct des principales
eſpeces , toutes Françoiſes , que préſente
le Magaſin , mettra les Amateurs à portée
de juger de l'abondance du nouvel
aſſortiment.
{ Dans toutes ces eſpeces , il y a des
nuances ou ſubdiviſions à l'infini .
Liste des principales fortes de Porphyres
qui se trouvent dans le Magasin.
Granit rouge. Granit rouge foncé , ou
Granit d'Egypte. Granit gris àtrès- petits
grains. Breche verte graniteuſe Porphyre
rouge. Breche fond bleu , graniteuſe :
Granit à taches rouges foncées. Breche
Africaine graniteuſe , forte en couleur.
Breche verte graniteuſe à grains verdd'eau.
Jaſpe rubanté graniteux, Breche
verte à petits poins blancs. Granit jaſpé ,
différemment moucheté. Porphyre verd
à petits grains. Porphyre verd à taches
Ο 3
214
MERCURE DE FRANCE.
noires. Porphyre verd très-foncé, à taches
verd-d'eau demi-transparentes. Porphyre
en forme de Jaſpe agathifé , très- tranfparent.
Granit à fond brun foncé , à petites
taches blanches. Porphyre en forme de
Jaſpe fleuri. Granit fond blanc , à taches
inégales verdâtres. Porphyre en forme
de Jaſpe fond rougeâtre , à taches blanches
, formant divers accidens curieux.
Breche grecque graniteuſe , imitant parfaitement
la vraie breche grecque , enforte
qu'en les comparant enſemble , il
n'eſt pas poffible d'y ſurprendre aucune
différence.
Etat des Curiosités de Porphyre mis en
oeuvre , qui se trouvent dès - à - préfent
dans le Magasin.
Vaſes de diverſes formes élégantes ,
Caffolettes , Athéniennes , Cuvettes , Bijoux
de cabinets , Colonnes , Supports ,
Couvre - papiers , &c. On y trouve auſſi
des Dalles de Porphyre , de toute grandeur,
même de neuf pieds & plus de
long ; & par la fuite tout ce quelesAmateurs
pourront defirer.
Ce Magaſin eſt ſitué rue du Fauxbourg
S. Martin , maiſon de M. Martin , Vernif-
4
JANVIER . I. Vol. 1777. 215
:
ſeur ; chez M. Feuillet , Sculpteur , ancien
Profeſſeur de l'Académie de S. Luc , qui
a chez lui l'Entrepôt de ces Porphyres ,
& qui eft chargé du ſoin de les orner
&décorer.
I I.
Fabrique de Mouchoirsde Fil.
Le ſieur Maraud , autoriſé du Conſeil
pour la fabrique des mouchoirs de fil
rouge , bon teint , façon des Indes , avertit
le Public qu'il en a rétabli la vente
chez le ſieur Briard , Marchand Mercier
& Parfumeur , rue S. Antoine , au coin
de celle vieille du Temple.
La perfection à laquelle il a porté ſes
teintures , a reçu une approbation générale.
Il donne avis en outre qu'il en fabrique
en fond blanc, façon de Béare &
de Siléfie , à bordure rouge , le tout à
des prix dont le Public ſera fatisfait.
Je foutſigné , Commiſſaire du Conſeil
pour l'examen des teintures , cer ifie qu'ayant
fait l'épreuve des rouges de garence
fur fil & cotton, dont font fabriqués les
mouchoirs du ſieur Maraud , j'ai trouvé
qu'ils avoient autant de folidité que ceux
du Levant, connus fous le nom de rouges
:
4
216 MERCURE DE FRANCE.
de Turquie ou d'Andrinople. A Paris ,
ce 4 Octobre 1776 , figné Macquer,
III.
On cultive dans le jardin Botanique
d'Edimbourg , une plante fort ſinguliere
que les Curieux s'empreſſent de venir
voir , & à laquelle on a donné le nom de
plante mouvante. La graine en eſt venue
du Bengale ; le profeſſeur Botanique d'Edimbourg
, la reçut avec la planche & la
deſcription Botanique de la plante. On
On l'appelle dans le pays Burrum , Chundulii
, les habitans ſuperſtitieux , lui attribuent
des vertus & des qualités prodigieufes.
Le 15 de Juin dernier , elle avoit
quinze pouces de haut; ſes mouvemens ,
qui font vraiment finguliers , ont commencé
vers le milieu du mois de Mai. Ils ne
dépendent pas , ainſi que ceux de la ſenſitive,
d'aucune impulfion , d'aucune cauſe
externe , ils proviennent d'une force interne.
Un coup de vent un peu fort , dérange
les opérations de la plante , & en
arrête les mouvemens & les agitations .
Cette plante a ſes feuilles partagées en
trois; l'extrémité de la feuille eſt fort larJANVIER
. I. Vol. 1777. 217
ge ; & par les différentes poſitions qu'elle
prend durant le jour , on voit qu'elle ſuit
aſſez le cours du ſoleil, ſes mouvemens
les plus forts & les plus remarquables ſont
collatéraux , & ne s'accordent pas toujours
exactement avec le mouvement du ſoleil ;
cette motion des deux côtés oppoſés de la
feuille , eſt particuliere & aſſez conftam.
ment uniforme,
ANECDOTES,
I.
AUGUSTE I , Roi de Pologne , re-
,
tournant dans ſon Royaume , & paflant
près d'une de ſes villes frontieres , ſes poſtillons
, pour éviter un mauvais chemin
voulurent paſſer par le champ labouré
d'un payſan , qui , s'en étant apperçu , ſe
ſaiſit des rênes des chevaux , & menaça
de brifer les roues du carrofſſe avec une
forte hache dont il étoit armé , ſi l'équipage
ne prenoit la route ordinaire : deux
Pages qui ſuivoient le carroſſe avancerent
&maltraiterent le payſan. Les poſtillons
1
05
218 MERCURE DE FRANCE.
alloient paſſer outre , lorſque le Roi , entendant
le bruit de la difpute , défendit
à ſes Pages de frapper le payſan ; & lui
ayant fait donner quelque argent , ordonna
au poftillon de tourner & de rentrer dans
le chemin , en diſant que ce pauvre avoit
raifon de défendre fon bien , & qu'un Roi
n'étoit pas plus en droit que le moindre particulier
, de ruiner personne , fur tout fans
néceffité,
I I.
M. le Prince (le Grand Condé) eut
la curiofité de voir un poffédé en Bourgogne
, dont on faifoit beaucoup de bruit,
En tirant quelque choſe de ſa poche ,
comme ſi ç'eût été un reliquaire, il lui
mit la main fermée ſur la téte : le posfédé
dit & fit auffi - tôt beaucoup d'extravagances.
Le Prince retirant ſa main ,
fit voir au poflédé que c'étoit une montre
; le poſſédé fort déconcerté de voir
cela & faiſant mine de vouloir ſe jeter
fur lui , le Prince qui avoit une canne
à la main , lui dit M. le diable , ſi tu me
touche je t'avertis que je roſſerai bien
ton étui. En faifant le récit de ce qui lui
étoit arrivé alors , il difoit, je parlai de
JANVIER. I. Vol. 1777. 219
cette maniere , ne voulant pas qu'on
crût que j'étois aſſez fou pour battre le
diable: ce poſſédé demeura dans ſon devoir
, & ne battit pas M. le Prince , qui
auroit exécuté ſa menace.
- L.
AVIS.
I.
Le ſieur Compigné , Tabletier breveté de Sa Majeſté ,
ſe propoſe , comme les années précédentes , de fixer
l'attention des gens de goût , par les nouveautés qu'il
expoſe cette année dans ſon magaſin , rue Greneta , au
Roi David , tous ouvrages de fa fabrique. On y trouvera
des tabatieres de toutes eſpeces , les unes plus
riches que les autres , &de toutes les formes. Il en
eft à gorge , galons & roſe d'or , à miniature , &c. &
d'autres dont les ornemens imitent les broderies & fans
galons ; de très -jolies bonbonnieres , de différent genre ,
& d'un goût nouveau ; des étuits , des boîtes à rouge ,
&des ſouvenirs , &c. de nouveaux tableaux gravés fur
le tour , & différens jolis petits meubles , ornés de ces
mêmes tableaux ; comme petites tables , chiffonnieres &
autres ; enfin nombre de nouveautés , dont le détail
feroit trop long , particulierement des boîtes de couleur
à la mode , ornées de ſujets d'un nouveau coloris , le
tout à des prix convenables aux dépenſes que l'on veut
y faire.
220 MERCURE DE FRANCE.
II.
Le dépôt de la Manufacture de porcelaine de MONSIEUR
, frere du Roi , étable à Clignancourt , eſt actuellement
dans la rue Neuve des Petits - Champs , au
coin de la nouvelle rue Chabanel .
L'accueil que le public a fait à cette porcelaine , a
engagé le ſieur Deruelle à augmenter ſes travaux : il eſt
à portée de fatisfaire à toutes les demandes , tant pour
l'utile en ſervice de table , figures en bifcuit , qu'en
vaſes & autres objets d'ornemens.
Il affortit parfaitement tous les anciens ſervices de
Saxe .
La nature de ſa porcelaine eſt de la plus grande dureté;
ce qui eſt un avantage eſſentiel , en ce qu'elle eſt
moins caffante , qu'elle réſiſte au paſſage ſubit du plus
grand froid à la plus grande chaleur de l'eau .
Il n'y a de dépôt de porcelaine de cette Manufacture ,
que dans le magaſin ci-deſſus annoncé , & en pleces
detachées , chez M. Granchez , au petit Dunkerque , &
chez M. de la Frenaye , au Palais ; cette porcelaine eft
marquée du chiffre de MONSIEUR .
JANVIER. I. Vol. 1777. 221
-
III.
Avis des Auteurs de l'Année Littéraire.
On ne ſouſcrira déſormais pour l'Année Littéraire , que
chez M. Fréron , rue S. Jacques , près le College de
Louis-le-GGrraanndd ,, ou chez le ſieur Mérigot le jeune , Libraire
, quai des Auguſtins , au coin de la rue Pavée.
Les quatorze Numéros qui doivent paroître encore
pour completter l'année 1776 , feront diftribués par le
fieur le Jay , Libraire , rue S. Jacques , & s'il arrivoit
qu'il y eût lieu à quelque plainte , c'eſt à lui ſeul qu'il
faudra s'adreſſfer ; mais dès le premier Numéro de l'année
1777 , la diftribution ſe fera par le ſieur Mérigot ſeul .
Pluſieurs de Meſſieurs nos Souſcripteurs des Provinces ,
ſe ſont plaints à nous de ne pas recevoir les feuilles dès
quelles paroiſfent. Ce rerard vient uniquement de ce
qu'on foufcrit chez des Libraires qui donnent ordre de
ne leur envoyer les feuilles qu'avec d'autres ballots
qu'ils reçoivent de temps en temps de la Capitale ; nous
avons des Souſcripteurs qui font quelquefois fix ſemaines
ſans recevoir aucun Numero. Pour prévenir cet inconvenient
, il faut s'adreſſer directement , ou à M. Freron,
ou au fieur Mérigot.
Les Auteurs ont beaucoup de matériaux prêts à être
imprimés , & dans peu ils completteront l'année 1776.
Les perſonnes qui voudroient ſouſcrire pour l'année 1777 ,
font priées de le faire incefamment , afin qu'on puiffe
faire imprimer les adreſſes .
222 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
A
De Constantinople , le 17 Octubre.
LI DAHER a diſparu avec ſes tréſors ; mais on
tient fous bonne garde à Seyde , dans deux caravelles ,
ſes freres & quatre-vingt perſonnes de leur maifon ; les
ſept autres petits bâtimens ſont toujours à Baruth. Le
Pacha de Tripoli a fait , à cinq ou fix lieues autour de
cette ville , un pillage immenfe , qu'il continue encore ,
& qu'on fait dejà monter à plus de 150 bourſes .
Les troubles de la Crimée continuent ; le frere du
Kan actuel des Tartares de cette Preſqu'île , demande
àla Porte des ſecours qu'il ne peut obtenir. La Ruffie
a , dit- on , un parti conſidérable qui refuſe de reconnottre
ce Kan , & qui tente tous les moyens de rétablir le
Kan déposé.
De Pétersbourg , le 21 Novembre.
L'Impératrice a ordonné la levée de 20 mille hommes
de recrues pour completter ſes troupes , dont une grande
partie défile vers l'Ukraine & les autres frontieres de
l'Empire. Ces mouvemens , & ceux que l'on remarque
dans quelques Cours voiſines , donnent lieu à beaucoup
de conjectures.
De Copenhague , le 29 Octobre.
La Banque royale , place à la Bourſe de cette ville , à
JANVIER. 1. Vol. 1777. 223
2
>
été volée au commencement de ce mois pendant la nuit .
à la faveur d'une ouverture pratiquée au toît de ce
vaſte édifice. On a ſaiſi pluſieurs des Crieurs , qu'on y
enferme pendant la nuit pour garder cet édifice , toujours
rempli de toutes fortes de marchandises ; mais on
n'a pu juſqu'ici tirer d'eux aucun éclairciſſement.
De Vienne , le 25 Novembre.
Le bruit , qui ſe répand depuis long-temps , d'un voyage
que l'Empereur ſe propofc de faire en France , ſe
confirme de plus en plus. On prétend qu'il pourroit
bien avoir lieu cet hiver.
On raffemble en Boheme & en Moravie un grand
nombre de recrues , qu'on y exerce journellement au
maniement des armes . L'armée de Leurs Majeſtés Impériales
& Royale eſt actuellement fur le meilleur pied ,
&la plus nombreuſe de l'Europe.
De Londres , le 28 Novembre.
Pluſieurs vaiſſeaux arrivés de l'Amérique en différens
ports du Royaume , ont apporté des dépêches , fur les
quelles la Cour garde le filence. Le Public , impatient
d'en ſavoir le contenu , s'étonne du peu d'empreſſement
des Miniſtres à fatisfaire ſa curioſité , & tire de ce filen
ce diverſes conjectures : comme ſi les événemens , pour
être heureux , devoient ſe ſuivre auſſi rapidement que
l'expédition des vaiſſeaux qui partent fucceßivement de
New- Yorck. Des nouvelles particulieres font mention
de quelques efcarmouches entre les détachemens des
troupes Britanniques & quelques Corps Américains qui
224 MERCURE DE FRANCE.
1
mens.
de temps en temps , s'avancent hors de leurs retranche
On ne manque pas d'attribuer toujours l'avantage
aux premiers ; cependant on préſume que les Commandans
de l'armée royale différent l'attaque des retranchemens
des Kinsbrigde , & l'engagement d'une
affaire déciſive , juſqu'a ce qu'ils ſe voient preſque
aſſurés du ſuccès. Ce qui fait croire qu'ils ne regardent
ni la conquête de Long-Ifland , ni l'abandon de New.
Yorck , comme une preuve de lâcheté de la part des
Américains , & d'incapacité de la part de leurs Chefs .
On penſe auſſi que peut - étre le Général Howe attend ,
pour deployer toutes ſes forces , des nouvelles certaines
de l'approche des Généraux Carleton & Burgoyne , qui
menacent les derrieres de la Nouvelle- Yorck .
Les ordres donnés pour la preſſe des Matelots s'exécutent
toujours fans relâche , & à toute rigueur. Le
Magiſtrat & les Juges de Paix de la Ville de Westminster
, ont commencé à faire arrêter tous les vagabonds
& gens fans aveu , pour les remettre à l'Amirauté , qui
les répartira ſur les vaiſſeaux du Roi.
Il n'eſt point de Villes d'Angleterre qui ſe ſoient autant
diftinguées par leur attachement au Gouvernement ,
que celles de Mancheſter & de Liverpoole. Dès que
l'on y eut appris la nouvelle de la défaite des Américains
aux envitons de New- Yorck , & la priſe de cette
Ville par les Troupes du Roi , on y célébra ces avantages
par des feux de joie & par des illuminations ; &
le peuple fit des effigies , fur leſquelles étoient tracés ,
en gros caracteres , les noms des chefs de la révolte ,
& qu'lls brûlerent en place publique .
LA
JANVIER. I. Vol. 1777. 225
La Cour vient de recevoir , de la parr du Général
Carleton, des dépêches qui annoncent que le 16 d'Ocbre
dernier , la flottille raſſembléé par les Généraux Anglois
fur le lac Champlain , a battu & détruit celle des
Infurgens , & que les vainqueurs ont pourſuivi les
vaincus juſqu'à Ticonderago. Le General Carleton ajoute
que , malgré cet avantage , la ſaiſon eſt trop avancée
pour qu'il puiſſe continuer ſes opérations , & pénétrer
jusqu'aux frontieres de la Nouvelle - Augleterre & de la
Nouvelle - Yorck . Ainſi cette pénible expédition n'aura
abouti qu'à préparer des moyens de pouſffer avec plus
de vigueur la campagne qui s'ouvrira au printemps
prochain , ſi cette ſanglante conteſtation n'eſt point
terminée par un accommodement folide avant cette
époque.
,
Le bruit court qu'il vient d'être arrêté en plein Confeil
un plan de réconciliation. Il eſt du moins certain
qu'il vient de partir un Courier pour plymouth , avec
des dépêches adreſſées au Général- Howe & au Chevalier
fon frere , qui doivent leur être au plutot expédiées par
un paquebot.
Le 21 du mois dernier , le nommé Knot , laboureur
Pontefract , a vendu ſa femme pour une démie guinée ,
à Robert Rider , Amidonnier. Ce mari brutal a eu l'inhumanité
de la traîner lui-même avec un licol qu'il lui
avoit attaché au cou , juſques chez l'acheteur , qui demeuroit
affez loin de ſa maison. Trois enfans , fruits
de leur mariage , ſuivoient leur mere infortunée , en
pouſſant des cris capables d'émouvoir tout coeur ſenſibles
P
226 MERCURE DE FRANCE.
,
Mais ce malheureux Paysan n'en tint aucun compte , &
conduifit fierement ſa femme juſqu'à ſon nouveau gite
à travers les acclamations & les murmures d'une populace
nombreuſe.
De Lisbonne , le 24 Octobre.
Sa Majesté a falt publier une Ordonnance par laquelle
elle accorde une amniſtie à tous ſes ſujets qui ont pris
la faite pour des affaires criminelles , moyennant qu'ils
viennent s'enroler pour cinq ans dans les Troupes . Il y
a quelques coupables exceptés dans cet Edit.
Un Corfaire Américain s'eft rendu maître , la ſemaine
derniere , d'un Navire Marchand Anglois , à l'embouchure
de notre riviere.
DeMadrid, le & Novembre.
Les avis que l'on a reçus , le 6 de ce mois , des frontieres
de ce Royaume , nous apprennent que Sa Majefté
a ordonné qu'on mit en état de ſervir , tous les bâtimens
qui font dans ſes ports ; & qu'elle a fait augmenter
de neuf mille hommes le nombre des recrues qui
s'y levent . On travaille dans tous les arfenaux nuit &
jour , les dimanches & les fêtes; celle même de la
Touſſaint n'a pas été exceptée. Tous les tranſports
d'artillerie ſe font vers le Portugal. Les Troupes de
terre qu'on a fait embarquer ſur la flotte de Cadix ,
montent à douze bataillons ; mais cette flotte n'eſt point
encore partie. Elle eſt partagée en trois diviſions , dont
JANVIER. I. Vol. 1777. 227
chacune a fon Commandant ; elle vient d'être renforcée
de pluſieurs vaiſſeaux de ligne. On aſſure que deux
Régimens ont reçu ordre de s'embarquer ſur les derniers
qui y font venus du Férol.
De Rome, le 28 Novembre.
Le Pape voulant donner à la nouvelle ſacriſtie du Vatican
, toute la majeſté dont elle peut-être ſuſceptible ,
&defirant que tout ce qui environne ce ſuperbe édifice
réponde à ſa beauté , vient d'ordonner l'acquiſition des
maiſons qui l'avoiſinent. Pour que rien ne nuiſe à la
vue de ce monument , on ouvrira , du côté qui correspond
à l'Egliſe de Campo Santo , une nouvelle rue qui
aboutira en droite ligne à la porte , connue ci-devant
fous le nom de Porte de la Fabrique , & qui , doréna
vant , va porter celui de Porte de Saint - Pierre.
On a frappé , par ordre du Pape , de nouvelles especes
en or, au titre de 22 carats , ſous le nom de pis.
toles romaines ; la ſimple eſt de 30 paoli , la double de
60, & la demie de 15 : ces nouvelles eſpeces doivent
être, comme toutes les autres , du poids ordinaire ; mais
par tolérance , & pour la commodité du commerce , on
permet le cours de celles qui ont un grain de moins
à condition qu'on diminuera 14 quatrins ou deniers.
P2
28 MERCURE DE FRANCE,
De Paris , le 6 Décembre.
M. Joli de Fleury , le plus jeune des Avocats - Géné
raux , prononça , le 25 du mois dernier , dans la premiere
ſéance que tint le Parlement , un difcours , dans
lequel il développa , avec toutes les graces de l'éloquence
les qualités qui conſtituent le Juriſconſulte & l'Orateur.
Enſuite , pour rendre hommage aux talens & encourager
les ames nobles qui ſe diftinguent dans la carriere du
Barreau , il fit l'éloge des Avocats que la mort a enlevés
cette année . Toutes les parties de ſon difcours furent
généralement applaudies ; mals on y diftingua particulierement
l'éloge du célebre Cochin. M. le Premier Préſident
prit enſuite la parole ; il fit voir combien l'homme
doit être ſenſible à la conſidération publique ; & après
avoir parcouru les différens états qui peuvent avoit des
droits à l'eſtime générale , il prouva que l'ordre des
Avocats la mérite à tous égards , puiſqu'il ne la doit
& ne peut la devoir qu'à l'étendue des connoiſſances &
à la vertu . On appella enſuite la premiere cauſe du rôle.
Le feu prit tout- à- coup à Breſt , à l'Hôpital , qui en
un inſtant parut tout en flammes , ſans qu'on cût le
temps d'y porter du ſecours . Plus de cinquante forçats
& une grande quantité de malades ont péri , le reſte a
été bleſſé par les décombtes , ou en prenant la fuite.
Pour empêcher les forçats de ſe ſauver ,ſe Commandant
les a fait entrer dans une cour , eſcortés par 500 hommes
; comme ce nombre de fuſiliers n'étoit pas fuffiſant
pour les contenir , il les a fait coucher fur le ventre par
JANVIER . I. Vol. 1777. 229
terre , avec ordre de brûler la cerveille au premier qui
leveroit la tête. Tout s'eſt paffé afſſez tranquillement
dans ce moment d'horreur & de déſordre ; & à force de
ſecours , on eſt parvenu à empêcher que l'incendie ne
gagnât la Bague & la Corderie, pour leſquelles l'impétuoſité
du vent & la force des flammes faifoient trembler.
Il n'eſt preſque queſtion aujourd'hui que de ſecouſſes
& de tremblemens de terre. On mande de Calais ,
que le 23 du mois dernier , on y a reffenti une ſecouſſe
violente , accompagnée d'un bruit fourd , & dont les
effets ſe ſont manifeſtés à deux repriſes confécutives ,
Peſpace de trois ſecondes , dans la direction du nord au
ſud , à 8 heures to minutes du matin. On a éprouvé à
Douvres le même tremblement.
L'Impératrice de Ruſſie a honoré le ſieur Meſſier ,
Aſtronome de la Marine , & de l'Académie Royale des
Sciences , d'une magnifique Médaille d'or de la premiere
grandeur , frappée à l'occaſion de la paix entre la Ruffie
& la Porte.
PRESENTATIONS...
Le 24 novembre , le ſieur de Nicolai , ci-devant préfident
au grand- conſeil , auquel le Roi a accordé la charge
de premier préſident de la même cour , vacante par la
démiſſion du ſieur de la Bourdonnoye , a eu l'honneur
d'être préſenté à Sa Majesté par M. de Miromeſnil ,
P3
230 MERCURE DE FRANCE
1
garde des ſceaux de France , & de lui faire , en cette
qualité, ſes remerciemens .
L'après-midi de ce même jour, la marquise de Chilleau
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majeſtés
&à la Famille royale , par la ducheffe d'Ayen.
Le 27 , le comte d'Uffon , ambaſſadeur du Roi près
Sa Majesté Suédoiſe , de retour ici par congé , a eu
l'honneur , à fon arrivée , d'être préſenté au Roi , par le
comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire d'état au département
des affaires étrangeres.
Le même jour, le comte de Vergennes préſenta auffi
an Roi le ſieur Boyer de Fons- Colombe , envoyé extraordinaire
de Sa Majesté auprès de la République de
Gênes , auſſi de retour ici par congé.
La comteſſe de Raftignac eut l'honneur d'être préſen
tée au Roi par Madame , le 28 , en qualité de dame
pour accompagner cette princeſſe.
Le décembre , la comteffe Okelly a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille royale ,
par la comteſſe de Dillon .
Le 3 , le chevalier Moncénigo , ambaſſadeur de la
République de Venise , eut ſon audience de congé du
Roi , & Sa Majesté l'arma chevalier avec les cérémonies
accoutumées , immédiatement après l'audience . Le mê.
me jour le chevalier Zéno , nouvel ambaſſadeur de la
République , eut ſa premiere audience du Roi , & remit
à Sa Majesté ſes lettres de créance. Les ambaſſadeurs
furent conduits à l'audience de Leurs Majeſtés & de la
Famille royale , par le ſieur Tolozan , introducteur des
ambaſfadeurs ; le ſieur de Séqueville , ſecrétaire ordi
1
JANVIER. I. Vol. 1777 231
naire du Roi pour la conduite des ambaſſadeurs , précédoit.
:
Le 5 , le comte de Grais , miniſtre plénipotentiaire du
Roi auprès du landegrave de Hefe-Caſſel , de retour par
congé , a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majefté par
le comte de Vergennes , miniſtre & ſecrétaire d'état au
département des affaires étrangeres.
La comteſſe d'Hinniſdala eut , le 8 , l'honneur d'étte
préſentée à Leurs Majestés & à la Famille royale , par la
princeſſe de Bhergne; & le chevalier de la Luzerne ,
ci-devant nomme par le Roi ſon envoyé extraordinaire
près l'électeur de Baviere, a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre &
fecrétaire d'état au département des affaires étrangeres ,
& de prendre congé du Roi pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le 15, le comte d'Adhémar , miniſtre plénipotentiaire
du Roi à Bruxelles , a eu l'honneur d'être préſenté à
Sa Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire
d'état au département des affaires étrangeres ,
de laquelle il a pris congé pour retourner à ſa deſtination.
Le 16 , M. d'Albercas , premier préſident de la cour
des comptes , aides & finances de Provence a cu
l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté par M. de Miromeſnil
, garde des ſceaux de France , & de prendre
congé.
Le comte de Chambors , capitaine au régiment de la
Rochefoucault , dragons , eut , le 13 , l'honneur d'être
Préſenté au Roi par Monseigneur le comte d'Artois , en
qualité de gentilhomme d'honneur de ce prince.
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
Le 22 , la vicomteſſe de Maillé a eu l'honneur d'être
préſentée à Leurs Majestés & à la Famille royale , par
ia comteſſe de Maillé.
1
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 14 décembre , le ſieur de Rouffel eut l'honneur
de préſenter au Roi , à Monfieur & à Monſeigneur le
comte d'Artois , l'Etat Militaire de France , ſuivant les
ordonnances de la nouvelle formation , pour l'année 1777.
Le 15 , l'académie royale des Sciences eut l'honneur
də préſenter au Roi , à la Reine , à Monfieur , à Madame
, à Monſeigneur le comte d'Artois & à Madame la
comteffe d'Artois , le ſecond volume de ſes Mémoires
pour l'année 1772. Ce volume étoit accompagné de
deux cahiers de l'art de fabriquer les étoffes de foie ,
par M. Paulet ; de la quatrieme ſection de la ſeconde
partie de l'art d'exploiter les mines de charbon , par
M. Morand , membre de l'académie .
,
Le 22 , le ſieur Jeaurat , de l'académie royale des
Sciences chargé par l'Académie de calculer chaque
année la connoiffance des temps ou l'état du ciel , pour
l'uſage des aſtronomes & des navigateurs , a eu l'honneur
de préſenter à Sa Majesté le volume de l'année
1771.
JANVIER. I. Vol. 1777. 233
NOMINATION S.
Le 1 décembre , le duc de la Vauguyon , l'un des
anciens menins du Roi , que Sa Majesté avoit précé
demment nommé fon ambaſſadeur auprès des Etats-
Généraux des Provinces - Unies , eut l'honneur d'être
préſenté à Sa Majeſté par le comte de Vergennes , miniſtre
& fecrétaire d'état au département des affaires
étrangeres , & de prendre congé pour ſe rendre à ſa
deftination .
Monfieur ayant permis au prince de Montbarrey de
de ſe démettre , en faveur du prince de Saint -Mauris ,
fon fils , de la charge de capitaine- colonel des Suiffes de
ſa garde , dont il a confervé la ſurvivance au Prince de
Montbarrey ; le prince de Saint- Mauris a , dans cette
qualité , prété ferment , le 8 , entre les mains de Mon-
Geur. Il a eu , dans la même qualité , l'honneur d'être
préſenté au Roi , par Monfieur , le même jour.
,
Le Roi a accordé l'abbaye de Sainte- Croix , ordre de
Saint-Benoît , dioceſe & ville de Bordeaux , à l'abbé de
la Rochefoucault de Magnac , vicaire général de Rouen ,
celle de Moreilles , ordre de Citeaux , dioceſe de la
Rochelle à l'abbé de Fontanges , vicaire - général de
Chartres , aumonier de la Reine ; celle de Chéeri , même
ordre , dioceſe de Reims , à l'abbé d'Ecquevilly ;
celle de Taſque , ordre de Saint-Benoſt , dioceſe de
Tarbes , à l'abbé de la Barthe- Thermes , vicaire- général
de Sarlat ; celle de Goaille , ordre de St. Auguſtin ,
dioceſe de Besançon , à l'abbé de l'Aubepin , vicaire-
1
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
général de Graffe; celle de BoisAubry , ordre de Saint-
Benoît , dioceſe de Tours , à l'abbé de Boniffent , conſeiller-
clerc au parlement de Normandie; celle de Foresmoutier
, même ordre , dioceſe d'Amiens , à l'abbe de
Mouchet de Villedieu , vicaire -général de Nevers , maître
de l'oratoire de monſeigneur le comte d'Artois , fur la
nomination & préſentation de ce prince , en vertu de fon
apanage; & celle de Vaux-la-Douce , ordre de Citeaux ,
diocefe de Langres , A dom Poncelin de Raucourt ,
religieux profès du même ordre.
MARIAGES.
Le 24 novembre , Leurs Majestés & la famille royale
fignerent le contrat de mariage du marquis de Peſay ,
meſtre-de- camp de dragons , aide- maréchal-de-logis de
l'armée, avec demoiselle de Murat ; & celui du conte
Okelly , avec dame de Galard de Béarn , comteffe &
chanoineffe du chapitre royal & régulier de St Louis de
Metz.
Le 27 décembre , Leurs Majeftes & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du marquis de Rongé ,
capitaine de cavalerie au régiment de Royal-Normandie ,
avec demoiselle de Mortemard.
JANVIER . I. Vol. 1777. 235
-
NAISSANCES.
Le 24 décembre , Monfieur & Madame ont senu ſur
les fonts , à la chapelle du Roi , le fils du ſieur Pois
fonnier , écuyer , conſeiller d'état , médecin conſultant du
Roi , inſpecteur général des hôpitaux des ports & colonies
de France , & membre de l'académie des Sciences.
Les cérémonies du baptême furent fuppléées à
l'enfant , qui fut nommé Louis - Joſeph , par l'évêque de
Séez , premier aumonier de Monfieur en ſurvivance , en
préſence du curé de la paroiſſe.
On écrit de la paroiſſe de Montmorand en Bourbonnois
, que de deux garçons & une fille , dont Anne Renoux
, femme de Guillaume Vignon , menuifier , accoucha
en 1768, font tous trois exiſtans & jouiſſent d'une
parfaite ſanté.
La femme de René- Zacharie Jerron , commis à la
direction des domaines à Amiens , eſt accouchée , le
9 décembre , à fix heures du matin , de trois enfans
mâles de la grandeur ordinaire. Les deux derniers font
morts le 12 ; le premier ſe porte bien. Cette femme ,
agée de vingt - quatre ans , & mariée depuis cinq ,
déjà eu quatre enfans en deux couches , & a fait deux
fauſſes couches , l'une à quatre mois , & l'autre à trois
mois & demi , de deux jumeaux chacune. Le pere eft
de l'âge de la mere.
236 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Claire- Charlotte de Cabalby , épouse de Henri - Bernard ,
marquis d'Eſpagne , defcendant des anciens vicomtes de
Couferans , chevalier de l'ordre royal & militaire de St
Louis , colonel d'infanterie & premier baron des états
de Néboufan , eſt morte au château d'Eſplas en Couferans
, le 7 novembre , âgée de 32 ans .
Le ſieur Pierre - François de Siry de Marigny , baron
de Conches , conſeiller du Roi en ſes conſeils , préſident
honoraire en ſa cour de Parlement de Paris , eſt
mort le 12 novembre , au château d'Herculet , près
Beauvais , âgé de 60 ans , 6 mois , 27 jours .
Frere Joſeph de Lancry- Promleroy , chevalier de l'ordre
de St. Jean de Jérusalem , ancien Procureur- général &
receveur de ſon ordre au prieuré de France , & ci- devant
commandeur de la commanderie de Chanteraine , eſt
mort , le 26 novembre , dans la 87 année de ſon age.
Marie-Jeanne l'Eſpinai - Marteville , épouſe d'Anne- Sigiſmond
de Montmorency- Luxembourg , duc d'Olonne ,
& ci- devant veuve de Joſeph-Maurice-Annibal de Montmorency-
Luxembourg , comte de Montmorency , lieutenant-
général des armées du Roi , eſt morte à Paris le
2 décembre.
Zéphirine - Félicité de Rochechoart , épouse de Jacques-
François , marquis de Damas , brigadier des armées
du Roi , dame de Madame , eſt morte à Paris , le 18
novembre , dans la 43 année de fon age .
JANVIER . I. Vol. 1777. 237
Marie de Breget , épouse du comte de la Porte , eſt
morte le 1 décembre à Epinai- fur- Seine , agée de 20 ans.
Alexandre Boula , feigneur de Quincy , maître des
requêtes , intendant du commerce , ſecrétaire des commandemens
de Madame , doyen de quartier & préſident
des requêtes de l'hôtel , eft mort le 5 à Paris , dans
la 63 année de ſon âge.
Tirages de la Loterie Royale de France,
du 2 Décembre 1776.
Pour les lots , 28,77 , 25 , 82 , 86.
Ier. claffe. 42,38 , 82 , 73 , 25.
Pour les Ile. 78,47 , 59 , 50 , 34 .
primes. IIIe. 37 , 11 , 43,87,850
IVe. 69,59,19,72 , 55.
Du 16 Décembre .
Pour les lots, 41 , 40 , 64 , 36 , 82,
Ier. claſſe ,
{
11,58 , 51 , 18 , 6.
Ile.
primes. IIIe.
IVe.
Pour les
Les prochains tirages ſe feront le jeudi 2 Janvier
1777 , à 10 heures préciſes du matin.
22 , 34 , 46 , 87 , 54.
15,44,49,3 , 45.
6 , 21 , 73 , 83 , 16.
238 MERCURE DE FRANCE.
L
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Tableau Politique de l'Europe.
Tableau Politique de l'Europe trouve naturellement
ſa place à la fuite du récit des évenemens de l'année.
L'entrepriſe de le tracer , environnée de difficultés , dont
pluſieurs font inſurmontables , eſt ſans doute au - deſſus
de nos forces. Placés trop près des faits pour les voir
dans le point de vue néceffaire , prefiés entre l'embarras
de trouver la vérité , & les ménagemens qu'exigent des
intérêts récens , & qui peuvent changer encore , nous
nous bornerons à en donner un apperçu d'après ces
mêmes événemens dont nous avons rendu compte.
Nous avons peu de choſe à dire de la Turquie. Epuiſée
par la derniere guerre , & par les troubles ſans
ceffe menaiflans aux extrémités de ſes vaſtes Etats où
ils ne font pas encore terminés , elle eſt attaquée par
la Perſe dans un moment où ſes forces ne ſuffiſoient pas
pour réduire ſes Sujets rebelles. Dans l'impuiſſance
d'écouter fon ancienne ambition ; elle paroît achever
de ſe ruiner par ſes diviſions avec l'Afie : l'Europe ſemble
n'y prendre part que par ſes voeux pour l'affoibliſſement
d'un ennemi autrefois redoutable , & qui de longtemps
ne pourra vraiſemblablement l'inquiéter. Sa fituation
actuelle ne permettant pas de la craindre , on ne
la compte point en Europe , & bientôt , à ce que préfument
ceux qui prétendent voir clair dans les évenemens
, elle n'y poſſéderoit rien , ſi les Puiffances intéJANVIER.
I. Vol. 1777. 239
reſſées à la reléguer en Afie , pouvoient s'accorder fur
ſes dépouilles ; & fi celles qui n'ont de relations avec
elle que par leur commerce & par leurs liaiſons avec
fes ennemis naturels , oublioient l'importance des avantages
que leur offre un peuple qui , hors d'état de leur
nuire , peut , dans l'occaſion , faire une diverſion utile
& dont les dépouilles rendroieut trop redoutables ceux
⚫ qui les partageroient .
Au milieu des embarras d'une nouvelle guerre , &
des révoltes qui l'empêchent de réparer ſes pertes , la
Porte voit les Ruſſes s'empreſſer de profiter des avantages
de la paix. Leurs vaiſſeaux marchands couvrent
l'Archipel & la mer Noire , ſuiven: les routes que leurs
flottes victorieuſes leur ont frayées depuis le golfe de
Finlande juſqu'aux Dardanelles , ils profitent de fon
indolence ; ils prennent part à ſon commerce qu'elle
a toujours abandonné aux étrangers , & dont la principale
& la plus grande partie peut à la longue paffer
dans les mains de ſes vainqueurs , depuis que la mer
Noire leur est ouverte.
Ce peuple nouveau , dont l'existence a , pour ainſi
dire , commencé avec ce fiecle , créé par un Souverain
homme de génie , qui a eu des ſucceſſeurs dignes de
lui , & en état d'achever fon ouvrage a étonné l'Europe
par ſes progrès rapides . Il s'eſt élevé tout - -
coup , & forme actuellement une Puiſſance dont la politique
éclairée évalue & craint le poids dans la balance
générale. Si dans les arts , les ſciences & le pouvoir ,
il étoit encore bien loin des autres Nations au commencement
de ce fiecle , peu de temps lui a ſuffi pour ſe
240 MERCURE DE FRANCE.
mettre au pair ; & fi l'on peut juger de ce qu'il fera ,
par ce qu'il a fait , il les dévancera peut - être.
L'étendue de cet Empire immenfe qui tient à l'Europe
& à l'Afie , offre une multitude de déferts qu'une adminiſtration
ſage s'occupe à peupler. La tolérance y attire fans
cefſe des habitans qui fuient de la Grece & des parties
limitrophes de l'Empire Ottoman; tandis que l'eſpérance
d'un fort plus heureux y fait accourir d'autres endroits ,
un grand nombre d'émigrans , que la miſere & l'inconſtance
ont fait fortir de leur patrie. De nouvelles villes
s'élevent de tous côtés ; des terres qui avoient beſoin
de bras font maintenant cultivées ; les communications
qui manquoient s'établiſſent dans l'intérieur , où le nouveau
Code de Loix , qui touche à ſa fin , doit aſſurer
à jamais l'ordre & la félicité publique.
La Ruſſie ſe fortifie au dedans en même temps
qu'elle porte ſes vues au- dehors. C'eſt elle qui avoit
conçu le projet de la révolution qui s'eſt faire en Pologne
, & qui vient de s'y conſommer. Nous ne ſommes
pas à la diſtance néceſſaire pour juger des motifs &
des moyens ; ce droit n'appartient qu'à la poſtérité : nous
devons nous renfermer dans les événemens & quelques
réſultats généraux .
Ce projet , dont la premiere publication étonna l'Europe
, ne fut pas formé tout-d'un- coup ; il dut ſa naisſance
& fon développement à un enchainement de circonſtances
qui ſe ſuccéderent. Lorſque le trône fut
vacant en Pologne , & que pour le remplir , la Nation
toujours diviſée , accoutumée à voir les Puiſſances voifines
prendre part à ſes affaires ſous le prétexte de protéger
JANVIER. I. Vol. 1777. 241
téger ſes délibérations , s'aſſembla ſous les yeux d'une
armée étrangere : la Ruffie ne prévoyoit point encore les
fuites d'une élection qui eût épargné bien des maux à
co Royaume , s'il eût rendu juſtice à fon nouveau Roi.
Les troubles qui fuivirent bientot , l'inquiétude des Polonois
, leurs jaloufies , leurs violences étoient les effets
d'une conſtitution qui avoit tous les vices de l'anarchie
féodale. On ne pouvoit les anéantir qu'en la changeant,
& on ne pouvoit faire agréer ces changemens
qu'en mettant la Pologne dans l'impuiſſance de s'y oppofer.
Il falloit donc l'affoiblir. Le projet en fut conçu.
La Ruſſie dut s'aſſocier pour l'exécution deux Puise
fances voiſines , que fon influence dans les affaires de
ce Royaume devoit alarmer , & qui en la ſecondant , en
ont partagé les fruits. Heureuſe la Pologne , ſi , comme
il y a lieu de l'eſpérer après tant d'orages , elle profite
auſſi d'un calme qui lui coûte cher.
Le partage de ce Royaume & la refonte de ſa conſtitution
ont été exécutés avec beaucoup de fermeté , &
une lenteur qui a ſervi à les conſolider.. Le refte de
l'Europe n'a fait , pour ainſi dire , qu'en être le témoin
ſans y prendre part , ce qui n'eût pu qu'exciter une nouvelle
guerre que la triple alliance a peut - être écartée.
Mais fi les Puiſſances ſpectatrices des événemens ont
paru les obſerver avec indifférence , elles ont dû prévoir
dans leur iſſue le degré d'influence qu'acquéroit la Ruſſfie
fur les Royaumes du nord. Le Danemarck feul ne pouvoit
tenir l'équilibre. Il falloit un autre Etat qui fit
poids dans la balance. La poſition de la Suede le défi.
gnoit ; ſa ſituation intérieure l'en rendoit incapable , il
242 MERCURE DE FRANCE.
falloit un nouvel événement plus étonnant encore , tenté
déjà fans ſuccès ; mais que les circonstances favoriſoient ,
& que le génie preparoit en filence.
Le peuple Suédois , le ſeul de la terre où le paysan ,
par-tout ailleurs avili , étoit compté pour quelque choſe ,
& faifoir ordre confulté & corps actif dans la légiflation
, ce peuple égaré par fon amour pour la liberté ,
dans la crainte de l'aſſerviſſement , & pour éviter l'inconvénient
des volontés arbitraires , étoit tombé dans
tous les défordres inséparables de l'anarchie ; au milieu
des troubles & des factions qu'excitoient & fomentoient
des intrigues étrangeres , réduit au fortd'envier fes voifins
qui ne ſe vantant pas de la même liberté , vivojent
fous une domination plus douce & plus tranquille , it
n'avoit de remede à oppoſer à ſes maux , que celui
d'offrir à fon Roi le pouvoir néceſſaire pour les réparer.
Il ne le fit point ; mais il força , pour ainſi dire , le Roi
à s'emparer de ce pouvoir. La Nation le lui a confirmé,
elle fentoit la néceſſité de cette entrepriſe hardię ;
fon exécution a été applaudie , & l'on n'a point entendu
de Plaintes . Elle n'a montré aux Puiſſances jalouſes qui
poyment tomber leur crédit & leur influence avec l'amarchie
Sénatoriale , que des ſujets enchantés de la ré
volution , révolus de la défendre , & prêts à repouffer
les attaques de ceux de ſes voiſins , qui , defpotes euxmêmes
, tenterent d'exciter des troubles en ſemant des
défiances & des inquiétudes ſur l'accroiffement du pouvoir
du Monarque. La guerre qui occupoit alors entie.
rement celui de ces voiſins que cet évenement intéresfoit
le plus , ne lui permit pas de s'oppofer au bonheur
JANVIER. I. Vol. 1777. 243
de la Suede & aux vues de ſon Roi. Gaſtave a profité
des circonstances pour conſolider un ouvrage qui daus la
ſuite peut le mettre en état de tenir l'équilibre dans la
balance du nord.
L'Empereur & le Roi de Pruſſe , dont les forces aug.
mentées & entretenues ſur le plus haut pied , ont peutêtre
contribué à éloigner de l'Europe le fléau de la
guerre , ſemblent avoir plus gagné dans ces dernieres
années de paix , en aidant à calmer les troubles de la
Pologne & à refondre ſa conſtitution , que dans une
longue ſuite de campagnes couteuſes en hommes & en
argent. La Maiſon d'Autriche a auſſi augmenté ſes posſeſſions
, d'une vaſte Province qui lui avoit appartenue
autrefois , & que les Turcs qui en étoient devenus les
maîtres n'étoient pas en état de lui diſputer. Pendant
qu'elle s'occupe du bien général de ſes Sujets par des
changemens avantageux dans l'adminiſtration ; qu'elle
protege , dans ſes Domaines héréditaires , les vaſfaux
contre les Grands , dont elle réprime les vexations &
les injustices ; qu'elle veille à la félicité préſente & à
venir par la réforme & l'amélioration de l'éducation
nationale ; qu'elle ouvre de nouvelles ſources de richeſſes
& de proſpérité par les manufactures & le commerce;
que ſes vues tendent à pouſſer directement ce dernier
juſqu'à l'Inde , qu'elle profite enfin de tous les avantages
tle ſa ſituation qui la lie avec le nord , le levant & le
midi de l'Europe , ſes armées tenues en temps de paix
fur le pied le plus guerrier , la font reſpecter & craindre
dans l'Empire. Cette Puiſſance & la Pruffe , rendues
plus redoutables par leur alliance , & prêtes à tous
९ 2
244 MERCURE DE FRANCE .
événement , obſervent en filence les autres Etats de
PEurope , les fermentations qui regnent dans quelquesuns
, cachant leurs projets , fi elles en ont , & attendent
de nouvelles circonstances pour leur aggrandiffement.
Au midi , l'Italie tranquille , jouiſſant depuis long-temps
de la paix , peut en prolonger la durée & les avantages ,
moins que quelques Puiffances n'en engagent une partie
dans leurs démêlés .
La France, ſous un nouveau regne où tout tend àfon
bonheur , regarde avec fatisfaction le retour prochain de
fon ancienne profpérité. La bienfaiſance aſſiſe fur le
trône a appellé à la tête de toutes les parties de l'adminiſtration
les citoyens les plus propres à remplir ſes vues
par leurs vertus & leurs lumieres. Le rétabliſſement des
Finances eſt dans des mains qui jouiffent de la confiance
générale. La fageffe qui préſide à tous les départemens
en eft le lien commun ; & tandis que d'un côté on travaille
à prolonger la paix , de l'autre on ſe précautionne
contre les circonstances que l'ambition & la politique
étrangeres peuvent oppoſer au ſyſtème de paix & de
modération adopté par le Gouvernement. On s'eſt asfuré
les fonds néceſſaires ; & l'armée & la marine , dont
Ja conftitution a changé , rétablies ſur le pied le plus
reſpectable , mertent en état d'en impoſer aux Nations
inquietes , d'attendre les évenemens , & de veiller à la
defenſe du Royaume & à la protection de ſes alliés .
Tout menace d'une rupture entre l'Eſpagne & le
Portugal. Les caufes de mécontement ont éclaté dans
le Nouveau -Monde , qui depuis ſa découverte eſt devemu
la fource de la plupart des guerres qui ont affligé
JANVIER. I. Vol. 1777. 245
,
'Europe. On y a vu les Portugais , au fein de la paix .
attaquer les frontieres des Eſpagnols . Soit que ces démêlés
ne foient nés d'abord , comme on l'a dit , qu'entre
des particuliers , ils font devenus plus ſérieux dans le
ſuite ; les Gouverneurs des deux Nations y ont pris part.
Les Portugais accuſés d'être agreſſeurs n'ont pu ou
n'ont voulu , pendant long-temps , donner aucun éclairciſſement.
Pendant qu'ils déclaroient en Europe qu'ils
n'avoient aucune connoiſſance de ces hoftilités , elles
continuoient en Amérique , & leurs effets ſembloient déja
affez graves pour autorifer la fatisfaction que l'on de
mandoit.
L'Eſpagne remiſe de ſes anciennes pertes , qui , ſi l'on
peut juger du préſent par le paſſé , n'a jamais paru re,
noncer à ſes vues ſur le Portugal , & qui , dit- on , re ,
grette en Amérique la perte de la Havanne , ne pouvant
eſpérer de recouvrer ſes anciennes poffeffions que dans
une nouvelle guerre , ſemble avoir au moins des motifs
pour la deſirer ; elle a tout préparé pour l'entreprendre ,
Le lieu où ont commencé les premieres hoftilités paroft
devoir en être le principal théâtre. Cependant les armemens
de l'Eſpagne achevés & prêts à partir depuis
pluſieurs inois , viennent ſeulement de fortir de ſes ports .
La ſanté chancelante du Roi de Portugal , pour les
jours duquel on a eu lieu de craindre , & ſur lesquels
on n'eſt point encore entierement raſuré , a paru entrer
pour quelque choſe dans les cauſes qui ont ſi long-temps
différé leur départ , & dans le doute où leur destination ,
encore incertaine , laiſſe l'Europe attentive aux circon-
Stances qui peuvent tranſporter dans ſon ſein le théâtre
3
246 MERCURE DE FRANCE.
de la guerre. Dans ce moment , elles ne ſont pas favoe
rables aux Portugais , dont Pallié naturel eſt maintenant
trop occupé de ſes propres affaires pour leur prêter des
fecours qu'il ne pourroit leur donner fans s'affoiblir.
L'Amérique ſeptentrionale , ce vaſte continent qui lutte
contre toutes les forces de la Grande- Bretagne , eſt dans
la criſe d'une révolution qui fixe l'attention générale. Il
tend à détruire les liens qui l'uniſſent à l'Europe. La
fuité des événemens eft encore fous le voile impénétra.
ble de l'avenir. Mais il y a long-temps qu'on prévoit
une révolution qui doit rendre le Nouveau Monde indépendant
de l'ancien . Les premiers efforts vers ce but
ſe font actuellement ; & quel qu'en foit l'effet vraiſem
blablement la ſéparation ne ſera tout au plus que rétardée.
Il ne nous appartient pas de prévoir les ſuites des
diviſions qui ſe ſont élevées , & qui rapprochent peutêtre
des évenemens que nous ne voyions , il y a quelques
années , que dans un avenir éloigné. Il y a apparence
qu'elles n'euſſent pas eu lieu ſi , dans les commencemens
, la Métropole eût cédé quelques-unes de ſes
prétentions pour en aſſurer de plus importantes . Il falloit
, diſent les Politiques , ménager un peuple jaloux de
ſa liberté , qui réclamoit des droits qu'aſſure à tout Anglois
la conſtitution , & qu'il ne croyoit ni ne pouvoit
perdre en paſſant les mers. Les premiers Colons ,
lorſqu'ils fortirent de l'Angleterre , en furent chaſſes par
la miſere ou par la perſécution. Il allerent chercher dans
le Nouveau-Monde ; ou la fortune que l'ancien ne leur
offroit pas , ou un aſyle dans lequel ils eſpéroient trou
JANVIER . I. Vol. 1777. 247
ver le repos & la liberté de confcience. En quittant
PAngleterre ils ne quitterent ni le nom ni les fentimens
Anglois. Ils le prouverent par leur attachement à leur
ancienne patrie , à laquelle ils voulurent toujours tenir ,
& dont ils reconnurent la ſupériorité. Ils ne penferent
qu'à former au -delà des mers des Provinces d'un même
Empire , dont le chef- lieu étoit en Europe. La forme
de Gouvernement qu'ils établirent loriqu'ils furent plus
nombreux , fut calquée ſur celle du Gouvernement de la
mere- patrie ; & lorſque cette mere patrie s'occupa d'eux ,
elle ne fongea point à y faire des changemens , c'étoit
confirmer ce qu'ils avoient fait. Les affemblées Provinciales
repréſenterent les Communes , le Gouvernenr
repréſenta le Roi , & fon Conſeil forma une eſpece de
Chambre haute.
Depuis leur établiſſement juſqu à l'acte du Timbre ,
les Colonies avoient joui du droit de fixer elles - mêmes
dans leurs aſſemblées , la quotité & l'emploi des taxes
publiques. Elles y étoient accoutumées : fi elles n'en
avoient pas le droit , la Métropole n'avoit jamais réclamé.
Les plaintes des Colonies fuivirent de près les
actes du Parlement , dont l'exécution ne fut point arrêtée.
On exigea qu'elles ſe ſoumiffent : elles craignirent
d'expofer leurs droits par une condefcendance qu'on eût
pu faire valoir contre elles . Ces conteftations donnerent
lieu à une multitude d'écrits politiques,deſtinés à détruire
d'une part , & à défendre de l'autre les privileges en
litige. Leur effet ordinaire n'eſt pas de perfuader ; ils
échaufferent les eſprits qu'aigriffoient en même temps
les actes d'autorité de la Métropole qui ne prévoyoit
4
248 MERCURE DE FRANCE .
pas fans doute les ſuites terribles que devoient avoje
ces divifions , ou qui comproit trop fur la juſtice de
fon droit & fur fes forces . Plus elle exigea , moins
on voulut céder. Une étincelle couvoit depuis longtemps
fous les matieres les plus combustibles : l'incendie
s'alloma. Le fanatiſme de la liberté s'éveilla peuà-
peu ; on la crut en danger ; on ſongea à la défendre
par les armes . Cette démarche étoit une révolte ; on
voulut la diffiper , & en punir les chefs : les deux partis
en vinrent aux mains ; l'un n'avoit voulu dans l'origine
obtenir que le droit de ſe taxer ; il aſpira à l'indépendance
, & l'acte en fut ſigné.
La guerre devenue néceſſaire ſe continue avec vigneur
, juſqu'à préſent elle a eu des ſuccès divers , dont
Pavantage paroît cependant du côté de la Grand - Bretatagne.
Mais les Infurgens repouſfés en pluſieurs endroits
plutôt que bartus , ont évacué les lieux dont leurs en -
nemis font en poffeffion . Il ne font pas encore foumis .
S'ils ne peuvent garder leurs côtes ni leurs ports , l'intérieur
de l'Amérique leur offre des aſyles impénétrables ,
& des terres àdéfricher. L'enthousiasme qui naît dans
les guerres civiles s'eſt emparé des eſprits : il donne
l'héroïsme qui fait faire de grandes chofes , & la conſtance
qui les ſoutient. Ils combattent d'ailleurs fur leurs
propres foyers pour leurs propriétés , leur territoire &
leur liberté , ce qui ſemble leur donner des avantages
fur l'ennemi qui va les attaquer au delà des mers , à
1500 lieues de chez lui.
Le commerce de la Métropole qui s'enrichiſſoit de
celui de l'Amérique qu'elle s'étoit approprié , à en juger
JANVIER. I. Vol. 1777. 249
par les papiers même de Londres , s'affoiblit ſenſiblement
; & elle a lieu de craindre que les évenemens ne
Jui enlevent , & ne lui faſſent prendre un autre coura
Cette guerre coûteuſe , qui en attendant ſemble en prolonger
la décadence dans un moment où ſes profits
feroient néceſſaires pour la foutenir , demande les plus
grands efforts de la part d'une Nation fur laquelle peſe
déjà une dette immenfe. La Grande - Bretagne a été
forcée de chercher des ſecours étrangers ; c'eſt aux dépens
de l'Empire qu'elle forme & recrute ſes armées.
Elle a offert de l'argent en échange pour des hommes ,
elle en a trouvé . Ce commerce nouveau peut , en
s'étendant , dépeupler quelques Etats , & diminuer les
forces du corps Germanique. Tout paroit annoncer des
évenemens non moins importans que ceux dont nous
venons d'être les témoins , & qui intéreſſent la conſtitution
de vaſtes pays , & le commerce en général ; mais
ils font encore cachés dans l'avenir. C'eſt dans le
cabinet que l'homme d'Etat les prépare , l'Hiſtoire ne
s'en faiſit que lorſqu'ils font arrivés.
७
Q5
250 MERCURE DE FRANCE !
DĖTAIL des malheurs occaſionnés par
L'ouragan du 20 novembre 1776.
LE 20 du mois de novembre 1776.
&la nuit ſuivante , on a eſſuyé dans ces
Provinces un ouragan preſque ſemblable
à celui des 14 & 15 Novembre de l'année
derniere , mais dont les effets ont été
généralement moins funeſtes.
"
,
Le 21 vers les onze heures & demie du matin ,
les eaux s'éleverent à Sparendam au deſſus de la Digue
& gagnerent les terres le long de la Spaarne , dans le
Spaarwoude , ainſi que du côté d'Overveen & de Bloemendaal.
L'ifle Wieringe fut fubmergée , & il y périt ,
putre pluſieurs - bêtes à cornes , plus de deux mille
moutons . Horn , Enchuizen & Medenblik Villes de
la Nord - Hollande , ont fouffert des dommages , ainſi
qu'Edam où les eaux s'éleverent à fix pouces de moins
que l'année derniere. A Zeevang les Digues , tant
du côté du Nord que du Sud , n'ont été conſervées
qu'avec des peines incroyables. La vigilance des Habitants
d'Affendelft , Weſtzanen & Zaadam a préſervé
les leurs de tout accident , ils ont employé pour cet
effet toutes les voiles des Vaiſſeaux , deſtinés à la pêche
de Groenlande & du Détroit de Davis. Elbourg , Ville
i
JANVIER. I. Vol. 17776 251
de la Gueldre , eſt l'endroit le plus maltraité. Le 23 ,
Ja Ville étoit encore ſans aucune communication avec
ſes dehors. La plupart de fes Edifices vis - à - vis l'une
des Portes , ont été entraînés par les eaux , ou confidérablement
endommagés. Tout le voiſinage de Dykerhuizen
du côté d'Oftenwalder - Zomerdyk , conſiſtant
en II Habitations , que l'inondation de l'année derniere
avoit épargnées , ont été détruites . Sept perſonnes
ont perdu la vie, & 15 autres ont eu le bonheur de
ſe ſauver. On a remarqué que le 20 entre minuit
& trois heures du matin les tourbillons de vent
étoient accompagnés de tonnerre & d'éclairs . La même
nuit , les eaux refluoient déjà au - deſſus de Vispoortbrug
, les ſages précautions de la Régence préſerverent
la Ville , pendant que tous les environs étoient inondés.
Sneek , Worcum & les environs de Harlingue dans la
Province de Friſe ont le plus fouffert. Les vaguesen
fureur firent une ouverture de cent pieds dans la Digue
au Nord de Worcum. La piece de maçonnerie de pierre
près de la Grue Sneek , s'écroula & ouvrit le paſſage
aux eaux , qui ſe répandirent dans toutes les terres
des environsde Groningue ; mais comme elles n'étoient
pas en grande abondance dans le commencement , les
Habitans eurent le temps de mettre leurs effets à couvert.
On appréhendoit dans la Province une fubmerfion
générale. Les dommages , cauſés dans le Plat .
Pays , font au - deſſus de toute expreffion . Ce n'eſt
que par un travail infatigable que les Habitans de Worcum
parvinrent à boucher l'ouverture qui s'étoit faite
à la Digue. Celle du Lemmer s'eſt auſſi rompue.
253 MERCURE DE FRANCE. "
وو
On apprend de Huſden que l'on s'y étoit vû dans
les mêmes circonstances que l'année précédente ; que
les eaux y avoient entraîné par leur impétuoſité des
maiſons nouvellement bâties , & enſéveli dans leurs cours
rapide nombre de beftiaux , qu'à Scheveningen pluſieurs
Navires démâtés y avoient été pouſſes ſur le rivage ;
qu'à Over- Yifel , à Zwol , & dans le Koekoek , à Masfenbroek
, à Blokzyl & Campen , cet ouragan avoit
laiſfé des marques plus ou moins funeftes de ſes ravages .
» Nous ajouterons que les nouvelles , reçues du
Texel & de differens autres Ports fur nos Côtes , nous
fourniſſent les détails les plus affligeans du naufrage d'un
grand nombre de Vaiſſeaux de pluſieurs Nations , & de
la perte de la plupart de leurs Equipages."
JANVIER . I. Vol. 1777. 253
TABLE .
PIECES FUGITIVE
IECE'S FUGITIVES en vers & en profe , page 5
L'Automne ,
Vers à M. de C***.
Le Juge endormi , conte ,
Paroles de paix portées aux Auteurs Infurgens ,
Imitation d'une épigramme de Claudien ,
Vers du Magifter de la paroiſſfe de Condé ,
- à M. Wille ,
Le Colporteur généreux ,
Les trois Voyageurs ,
Premiere ſcene de la Lecture interrompue
Les remords d'un Artiſte futile ,
Acome & Olive ,
Vers préſentés à Mgr le Garde des Sceaux ,
Etrennes à une Demoiselle ,
A Madame Favart ,
Le Miroir de la Vérité , fable ,
Ode à Venus ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Romance ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Le Voyageur François ,
Les confeſſions du Comte de *** ,
ibid.
11
ibid
12
14
16
18
19
25
34
41
45
55
ibid.
56
57
Go
61
62
65
67
68
ibid.
75
L
254 MERCURE DE FRANCE.
Efais fur le caractere & les moeurs des Francois ,
comparés à ceux des Anglois ,
Les commandemens de l'honnête homme ,
Le ſouper des enthouſiaſtes ,
Nouvelle Hiſtoire de la Ruſſie ,
Dictionnaire des origines ,
Quaftio généralis ,
La trigonométrie rectiligne ,
Valmore , anecdote Françoiſe
Hiſtoire de Zulmie Warthei ,
Les malheurs de la jeune Emilie ,
79
83
84
87
89
93
95
98
99
124
La vie & les opinions de Triftram Shandy , 129
Lettre paſtorale de Mgr l'Evêque de Leſcar , 136
Almanach littéraire , 142
Dictionnaire géographique , &c. 153
155 - portatif du Commerce ,
Théorie des traités de commerce entre les Nations , 157
Almanach hiſtorique & raiſonné des Achitectes , Peintres
, Sculpteurs , Graveurs , Cizeleurs , 159
Annonces littéraires , ९ 165
Almanachs , 172
ACADÉMIES.
176
Villefranche ,
そ
ibid.
Béſiers ,
L
178
SPECTACLES. 183
Concert Spirituel , ibid.
Opéra ,
186
Début , 187
Comédie Françoise , 188
Débuts , 195
JANVIER . I. Vol. 1777. 255
Comédie Italienne ,
196
Début , 198
ARTS . ibid.
Gravures , ibid
Muſique . 203
Géographie , 206
Architecture , 207
Cours d'élocution & d'ortographe françoiſe, 208
de langue Italienne , ibid.
Bienfaiſance .
209
Variétés , inventions , &c . 211
Anecdotes. 217
AVIS , 219
Nouvelles politiques , 222
Préſentations , 229
d'Ouvrages , 232
Nominations , 233
Mariages , 234
Naiſſances , 235
Morts , 236
Loterie , 237
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Tableau de l'Europe . 238
DÉTAIL des malheurs occaſionnés par l'Ouragan
1
du 20 Novembre 1776. 250
(
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIBUS UNU
TUEBOR
SI
QUARIS
PENINSULAM
AMIE
NAM
CIRCUMSPICE
AP
20
M51
1777
no. 2
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
JANVIER. 1777 .
SECOND VOLUME.
N°. II.
Mobilitate viget . VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVII
LIVRES NOUVEAUX .
MARC- MICHEL REY Libraire à Amſterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris , vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raifonné des Sciences . des Arts
&des Métiers en V. Vol. in folio , dont I de Planches.
Les deux premiers Volu nes actuellement en vente , à
f 30 - :- : le troiſieme en Février 1777. à f12 : - : & les
IV & Vime. en Août 1777. à f 30 - :- : de Hollande.
REY continue l'Impreſſion du Journal des Scavans àf8-8-:
les XIV parties qui compofent l'année.
On trouve chez lui L'Encyclopédie , fol. 28 Vol. sçavoir XVII
de Difcours & XI de planches , édition de Geneve conforme
à celle de Paris .
Col'ection de Planches enluminées & non enluminées ,
repréſentant au naturel ce qui se trouve de plus intéresreffant
& de plus curieux parmi les Animaux , les Vegl
taux & les Minéraux , par M. Buchoz. les VII premiers
Cahiers : à f 15-15 - le Cahier.
Collection enluminée des fleurs les plus rares & les plus
curieuses qui se cultivent , tant dans les jardins de la Chine
que dans ceux de l'Europe , ouvrage utile aux Amateurs,
aux Fleuristes , aux Peintres, aux Deſſinateurs .
aux Directeurs des Manufactures en Fayance , Porcelaine,
Tapiſferie Etoffes de laine , de Soie , Papiers peints , &
autres Artistes. A Paris , I vol in folio , papier d'Hollande,
chez l'Auteur, rue des Saints-Peres, vis- à-vis l'Egliſe
de la Charité, & chez REY , Libraire. Cet ouvrage
le publie par cahiers ; il en paroît déja quatre : le prix
de chaque cahier eſt de f 12-:-:
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
für la Nature 8vo. 3 Vol. à f3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé ſur la Morale 8vo.
I Voi . à f1-10- :
Principes de la Législation Univerſelle en 2Vol . 8. à f3-:-
Dictionnaire raifonné d'Hippiatrique , Cavallerie , Manege &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo . 2 vol. 1775. à f4-:-:
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoise fur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols.
Expoſé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo à 12 fols.
Poësie del fignor abate Pietro Metaſtaſio , 8νο το νοι. 1757-
1768. à f15 -:-: le même ouvrage en Italien en 6 vol. indouze
à f 9 - : - :
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois. 8vo. af1-:-:
11-22-27
SLIVRES NOUVEAUX .
Effai fur les Counetes , par Mr. André Oliver. Traduit de
P'Anglois , 8vo . 1 vol. fig . à f 1-10-:
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
par le Docteur Marat , en 3 vol. indouze å f3-15- :
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo. àf1-:-:
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions ,
8vo. à 10 fols.
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet-de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyſe & comparé avec le Monde Moderne&
c . 4to 4 Tomes 1773 -1776. à 30 flor.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &c.
1 vol. 1777. àf1-5-:
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. I vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , continue de
d'imprimer & de débiter le MERCURE DE FRANCE , ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
& en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Littéraires,
Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
agréables, comme Peinture , Architecture , Gravure, Mustque
&c. quelques Anecdotes , des Edits , Arrêts , Déclararations;
des Avis , des Nouvelles Politiques ; les Naiſſances
&les Morts des Personnages les plus illustres : les tirages
deEsdiLtoetuerriedse, &Hollandeſ.ouCveentt oduevsraadgdeitaion1s6invtoérleuſmſaenstepsar
année que l'on peut fe procurer par abonnement pour
f12-:: ceux qui voudront avoir des parties ſéparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770-1776.
Lettres fur la Légiflation ou l'ordre légal , dépravé , rétabli
&perpétué par Mr. L. D. H. en 3 vol . indouze , Berne ,
f3-15-:
- -à une Princeſſe d'Allemagne fur divers ſujets de Phyſique&
de Philofophie 8. 3 vol. Londres à f4 : 10.
۱
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
/
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVI. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET
. Seconde Edition. On y a joint d'autres écrits relatifs
aux Beaux -Arts , grand Evo. 2 vol. La Haye , 1773.
f4. de Hollande.
Effais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſe au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale . 12. No. 1 à 18. ou tom I. prem . partie
à tom. 6. IIe. Partie. Paris 1775-1776 . à f9 . pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - pour les XXIVparties .
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes . A•
ventures amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris,
1775. à f 3 :
Mélanges de Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol.fig . 1759 1769.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématique 774. Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſes alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo . 1 vol. àf6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences & c . par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f 3: 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe. Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER II . Vol. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'ORIGINE DE LA FLUTE.
SUR
Ovide , Métam. Liv. I.
UR les monts d'Arcadie erroit une Naïade,
Plus brillante d'attraits qu'aucune Hamadriade;
Syrinx étoit fon nom : elle éluda cent fois
Et les Dieux des vergers &les Faunes desbois.
こ
J
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Chafte comme Diane , elle étoit auſſi belle ,
Et ſon arc fervoit ſeul à la diftinguer d'elle .
L'un n'étoit qu'un bois ſouple & l'autre paroît d'or ;
Même à voir ſa démarche ou s'y trompoit encor.
Pan l'apperçut un jour au Pied du mont Lycée.
Q Nymphe, lui dit-il , d'une voix empreſſée ,
Cédez aux voeux d'un Dieu qui s'engage pour vous
A joindre au nom d'amant le nom facré d'époux,
Syrinx , du Dieu laſcif évitant la pourſuite ,
Vers'les bords du Ladon précipite ſa fuite ;
Là , foudain expoſée à des périls nouveaux ,
Entre les bras de Faune & l'obſtacle des eaux ,
Et ne pouvant franchir leur barriere profonde ,
Elle invoque à grands cris les Déïtés de l'onde .
Les Nymphes , à ſa voix , transforment ſes appas.
Au moment où le Dieu , qui vole ſur ſes pas ,
Se prépare à ſaiſir la Naïade rebelle ,
Il ſaiſit des roſeaux , qu'il embraſſe au lieu d'elle.
Ces roſeaux , que ſon ſouffle agite & fait frémir ,
Par ſa bouche preſſes , ſemblent alors gémir.
Pan, furpris & charmé de cette voix plaintive,
Prête amoureuſement une oreille attentive.
Ce murmure fi doux des joncs harmonieux ,
De la Nymphe pour lui font les derniers adieux.
A te perdre, dit-il , ſi le ciel me condamne ,
Ah! puiſſai-je da moins , par ce nouvel organe ,
T'entretenir encore. Il dit ; & fept roſeaux,
JANVIER II. Vol. 1777.
Tous aſſortis entre eux , quoiqu'entre eux inégaux ,
Forment un inftrument que fon amour invente ,
Et qui retint depuis le nom de ſon amante.
Par M. de Saint-Ange.
LEGÉNIE, LA VERTU ET LA RÉPUTATION.
LA
Fable traduite de l'Anglois.
A Réputation , la Vertu , le Génie,
Formerent un jour la partie
De jeter , de concert , un regard curieux
Sur les côtes de l'Angleterre.
Prêts à ſe mettre en route , ils convinrent entre-eux
De fixer un coin de la terre ,
Où chacun pût ſe retrouver ,
Dans le cas où l'un d'eux viendroit à s'égarer...
„ Si de vous le deſtin barbare
" Vient à bout de me ſéparer ,
M
Dit le Génie , aux pieds du grand Shakespeare.
" Amis , j'irai me profterner ;
Sur fon tombeau ſacré je fais voeu de me rendreg
Ou bien à l'ombre de ces bois ,
き
A4
MERCURE DE FRANCE .
„ D'où Milton aux Dieux fit entendre
Les ſons éclatans de ſa voix.
„ Si vous êtes jamais privés de ma préſence ,
ود
ود
Pourſuivit d'un air d'innocence ,
La Vertu pouffant un foupir ;
„ Dans les temples des Dieux , ſéjour doux & tranquille ,
„ J'irai me choiſir un aſyle :
„ Mais ſi l'on vient à m'en bannir ,
„ Sous les lambris dorés , ſur les degrés du trône ,
,, Malgré l'éclat qui l'environne ,
ود
Pleine d'une noble fierté ,
„ Je viendrai conſoler le Monarque attriſté ,
„ Si , contre mon eſpoir , je n'y fuis pas reçue ,
» Dans une humble cabane , à l'orgueil inconnue ,
" Loin du tumulte & loin des Grands ,
,, Jirai fixer més pas errans :
» Dans cette agréable demeure ,
» Berceau des plaiſirs innocens ,
Vous me trouverez à toute heure...
» Je n'oſe me flatter d'un ſemblable ſuccès ,
ود
Dit d'un ton de voix ingénue ,
» La Réputation; dès que je ſuis perdue ,
„ On ne me retrouve jamais ".
**
:1
i
ParM. Houllier de Saint-Remy.
JANVIER II. Vol. 1777. 9
D
CONTE.
Es plus lâches ſoupçons victime infortunée ,
Sous les yeux d'un tyran , qui toujours la guettoit ,
Béliſe à quinze ans languiſſoit ,
Comme un vil eſclave , enchaînée ;
Ce que garde la crainte eſt , dit-on , mal gardé :
Laſſe enfin d'un tel procédé ,
La Belle un beau matin , (Vénus , c'étoit ta fête)
Pendant l'abſence de l'époux ,
Emportant meubles & bijoux ,
Fuit avec un Galant... Notre jaloux tempête ,
Se met à crier au voleur ,
Et triſte , conte ſon malheur
Au premier qu'il voit dans la rue.
Quoi ! tout ce bruit , dit un Plaiſant ,
Eſt pour une femme perdue !
Ah ! puiſſe-t-il chez nous en arriver autant !
Par le méme.
:
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
A
MADRIGAL.
A Mademoiselle G....
TES coups-d'oeil frippons je ne puis rien comprendre;
Si de toi , ma Zélis , je ſurprends un regard ,
Je le trouve beaucoup trop tendre
Pour n'être que l'effet de l'art ;
Mais au moment où , plein d'ivreſſe ,
Il ſemble annoncer le bonheur .
J'y remarque trop de fineſſe ,
Pour croire qu'il parte du coeur.
Parle même.
!
EPIGRAMME imitée d'un mot de Piron .
Vououss vvooiillaa beau comme l'Amour,
A certain Savant , Pautre jour ,
Difoit l'une de ces poupées
Que l'on voit par-tout équipées
D'un manteau court & d'un rabats
Conment vous voir en cet état
Sans témoigner de la ſurpriſe
1
JANVIER IL. Vol. 1777. II
Oui , pour un Poëte fameux ,
Cet habit eſt trop ſomptueux ;
Et , pour parder avec franchiſe ,
Il n'eſt point du tout fait pour vous ....
Cela peut-être , mais , dit l'autre ,
Cher Abbé, ſoit dit entre nous ,
Vous êtes peu fait pour le vôtre .
Par le méme.
L'IVRESSE DE L'AMOUR.
AH
AMademoiselle ....
•
H DIEUX ! que mon Amante eſt bien !
Que de graces dans ſon maintien !
Et que de goût dans ſa parure !
Mortels , admirez -là : Jaloux , dites tout bas
Rien n'eſt plus beau dans la nature ;
Enviez mon bonheur , mais ne m'en privez pas.
Par le méme.
:
12 MERCURE DE FRANCE.
C
....
CONTE.
ERTAIN Gaſcon , partant homme de qualité ;
C'eſt un nom qu'à Patis tout le monde s'arroge ,
C'eſt l'étiquette enfin : nul Gaſcon n'y déroge ;
Sa chaumiere , au beſoin , ſeroit un beau Comté.
Bref: certain Gaſcon ſur Clarice ,
Accuſé de tenir propos injurieux .
Fut par elle traduit devant Dame Juſtice.
C'à , lui dit d'un air ſérieux
L'organe de Thémis , arbitre de l'affaire ,
Convenez que Clarice en ſes moeurs eſt auſtere ,
Honnête.... Honnête ! cadédis !
Jé le maintiens , foi de Marquis.
Si quelqu'un le diſpute , il ſaura mé connoître ;
Il y va dé l'honnur , je la payois pour l'être.
Par M. Héron d'Agironne.
A
A M. LE KAIN.
CTEUR fublime & ſoutien de la ſcene ,
Quoi ! vous quittez votre brillante Cour ,
JANVIER II. Vol. 1777. 13
Votre Paris embelli par ſa Reine !
De vos beaux-arts la jeune Souveraine
Vous fait partir pour mon triſte ſéjour !
On m'a conté que ſouvent elle même ,
Se dérobant à la grandeur fuprême ,
Seche en ſecret les pleurs des malheureux ..
Son moindre charme eſt , dit on , d'être belle .
Ah ! laiſſons-là les Héros fabuleux ;
Il faut du vrai : ne parlons plus que d'elle .
Par M. de Voltaire .
:
V
A M. l'Abbé DE LILLE.
ous n'êtes point ſavant en us ;
D'un François vous avez la grâce ;
Vos vers ſont de Virgilius ,
Et vos épîtres font d'Horace.
Par le même..
LETTRE A M. DE VOLTAIRE.
PERMETTEZ , Monfieur , que mon premier
ſoin , au retour de mon voyage , foit
de vous remercier de l'accueil gracieux que
14 MERCURE DE FRANCE.
vous avez bien voulu me faire. En arrivant
chez vous , je venois de voir une
Cour que je ne connoiffois pas , ce qui
peut être fort intéreſſant pour un homme
qui aime à obſerver. 6
Mais voir un Vieillard reſpectable ,
Agé de quatre-vingt-deux ans ,
Souper avec de jeunes gens ,
Et plus long-temps qu'eux tenir table;
Le voir , fidele à la gaieté ,
Se permettre un doux badinage ,
Ét même en dépit de ſon age ,
Séduire encore la Beaute;
Le voir enfin , par complaifance ,
S'amufer de notre caquet ,
Quitter , fans trop de répugnance ,
Son fceptre pour notre hochet ,
Et deſcendre à notre ignorance ;
Entendre l'ami de Phébus ,
Le favori des neuf Pucelles ,
L'Auteur d'Alzire , de Brutus ,
Et de tant d'oeuvres immortelles ,
Nous parler de pieces nouvelles ,
De muſique , de madrigaux,
De couliffes , & de ruelles ,
JANVIER II. Vol. 1777. 15
Et de femmes & de chevaux ,
Et de l'Ang'ois qui ſe ruine ,
Pour ſe faire aimer de Laïs ,
Et des volages Adonis
Dont elle est folle à la ſourdine ,
Er de ces vers ſi renommés ,
Avant qu'ils aient vu la lumiere ,
Et qui s'en vont chez la Beuriere
Auſſi- tôt qu'ils font imprimés ,
Et de mille autres bagatelles ,
Fort néceſſaires dans Paris ,
Qui font l'amusement des Belles
Et la gloire de mon Pays :
Voilà , certes , ce qui m'étonne
Et m'intéreſſe en même-temps ,
Ce qui fait que je lui pardonne ,
Et ſes ſuccès & ſes talens.
7
Ce qui m'étonne encore plus, c'eſt la
Ville que vous faites bâtir; ce qui me
charme , ce font les encouragemens que
vous donnez à l'agriculture & au commerce
, dans un pays où le ſol étoit ſi
ingrat , qu'à peine pouvoit- il fournir à
la ſubſiſtance de ſes habitans.
Ainſi jadis on vit conſtruire
Une Ville par Amphion :
:
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous faites croire à cette fiction ,
Et le Chantre Thébain vous a légué ſa lyre.
Mais la Ville que vous avez bâtie ne
ſera point habitée , je penſe , par des
Guerriers qui dépeuplent la terre , par de
plats Auteurs qui l'ennuient ; mais par
d'honnêtes Laboureurs qui la rendront
fertile , par des Commerçans eſtimables
qui l'enrichiront ; & fi jamais quelque
Conquérant vient y porter la deſtruction,
il reſpectera fûrement votre Château ,
comme jadis Alexandre reſpecta la Maiſon
de Pindare , dont les écrits font beaucoup
moins lus que les vôtres.
Suivez , ſuivez l'impulfion
Et l'inſtinct de votre génie ;
Excitez Padmiration ,
Confondez N... & l'envie ;
Cultivez vos champs , vos guérêts ;
Transformez des hameaux en Villes ;
Changez les malheureux en citoyens utiles ;
Regnez fur eux par vos bienfaits.
Conduiſez la charrue & dirigez l'équerre ,
Embelliſſez & fécondez la terre,
Envoyez-nous ſouvent , ſous des noms empruntés,
Des vers ingénieux , de la proſe légere ;
Et
JANVIER IL Vol. 1777. 17
Et , malgré tous vos ſoins , comptez
Que vos écrits offrent tant de beautés ,
Qu'il trahiffent bientôt le ſecret de leur pere.
Par M. le Marquis de Cub**.
UN
Réponſe de M. de Voltaire.
N beau fiecle commence, &vous me l'annoncez
Un jeune Titus le fait naftre ,
Et c'eſt vous qui l'embelliſſez :
L'écuyer eſt digne du Maître.
Pégaſe ayant ſu qu'aujourd'hui
Vous commandez dans l'écurie ,
Vient s'offrir à vous , & vous prie
De vous ſervir ſouvent de lui ;
Il aime votre grâce & votre humeur légere ;
Sous d'autres Ecuyers il fit plus d'un faux pas
Sous vous il vole , il fait nous plaire :
Il ne vous égarera pas .
:
Je vois , Monfieur, que vous avez reſſaiſi
votre droit d'aîneſſe ,& que vous faites
d'auſſi jolis vers que M. votre Frere le
Chevalier; je ne puis vous remercier à mon
:
r
B
18 MERCURE DE FRANCE.
âge qu'en mauvaiſe proſe rimée ,&c'eſt à
moi qu'il faut dire : Salve ſeneſcentem , &c .
:
J'ai l'honneur d'être , avec reſpect....
LE VIEUX MALADE DE FERNEI .
A Fernei , le 5 Octobre 1775 .
BALKΙΝ.
Conte Oriental.
AGAKAMBIS , Rois de Parthénie , étant
revenu un jour content de fa chaſſe , ſe
retira dans un des boſquets qui entouroient
ſon palais , & parla ainſi à ceux
qui avoient eu l'honneur de l'accompagner:
Mes projets font enfin accomplis ;
j'ai appaiſé l'envie , renverſé les cabales ,
j'ai concilié la jalouſie & les intrigues
des Courtiſans ; j'ai banni la guerre de
mon Royaume ; mes Provinces font garanties
par des fortereſſes imprenables ,
& défendues par des troupes aguéries.
Mes ennemis tremblent en entendant
prononcer mon nom ; la justice , le com
merce , les ſciences , les arts ſont dans
JANVIER II. Vol. 1777. 19
un état floriſſant; mes tréſors font remplis:
richeſſe dans les villes , abondance
dans les campagnes , la joie & la tranquillité
également répandues dans mes
Etats; que me reſte-t -il à defirer , ſi ce
n'eſt d'avoir un fils , à qui je pourrai un
jour tranſmettre le gouvernement de
mes peuples , avec l'art de les rendre
_heureux ?
La Fée Tricolore qui avoit toujours
-protégé le Royaume de Parthénie , en .
tendit les voeux du Roi , & les combla
bientôt par la naiſſance du Prince Bal
kin , à laquelle elle préſida. La jeuneſſe
de ce Prince ne devoit être que le développement
des talens & des grâces . Mais
le bruit des réjouiſſances , dont l'air retentit
en ce jour remarquable , avoit
troublé le fommeil de la Fée Grondeuſe ,
endormie dans un bois voiſin de la réſi.
dence , & fur le champ elle réſolut de
punir l'auteur de cette fête tumultueuſe.
Les intelligences médiatrices entre les
dieux & les hommes , étoient autrefois
très-frequentes dans les climats de l'Orient
; celle-ci n'avoit point de deſtination
particuliere ; fon plaiſir le plus doux
étoit de porter la déſunion & le trouble
dans le ſein des familles , & de déranger
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
les projets des Fées Bienfaiſantes. Elle
arriva au palais , au moment que la Fée
Tricolore venoit de répandre ſes dons
fur le Prince nouveau né ; & elle eut le
temps d'y ajouter : Il n'en jouira qu'après
avoir eſſuyé des contradictions presque
infurmontables .
Cependant on ne négligea rien pour
former le coeur du Prince Balkin ; &
malgré les flatteurs qui l'avoient environné
dès ſa tendre jeuneſſe , & qui lui
avoient toujours foutenu qu'il n'avoit
points de défauts , il devint doux , indulgent
, humain &juſte. Né avec des pafſions
impérieuſes , il employa toute la
force de ſon caractere , non pour les
mettre en activité , mais pour les réprimer
& leur commander.
Lorſque l'éducation du Prince fut finie
, la Féé Tricolore lui conſeilla d'ajouter
aux connoiſſances qu'il avoit déja
acquiſes , celle des pays étrangers ; & elle
voulut qu'il commençât par le Royaume
d'Almanzor. Cette Cour , célebre par la
prétendue gaieté , l'incroyable galanterie,
& les plaiſirs multipliés qui y regnoient ,
attiroit une foule d'étrangers , & les
charmes de la Reine , appellée Siromene,
joints à la vivacité de ſon eſprit , les y
attachoient encore davantage.
JANVIER II. Vol. 1777. 21
Pluſieurs Princes ſe diſputoient la
gloire de fixer fon coeur , mais fur- tout
le Prince Ananas. Infatué de ſa figure ,
ce jeune Seigneur poſſédoit , en undegré
ſuprême , le talent de prodiguer à propos
, ces riens , ces bagatelles , qui ſont
les agrémens , & qui ſouvent tiennent
lieu de l'attachement le plus tendre. En
un clin d'oeil il ſe précipitoit dans un
fauteuil , une jambe ſur l'autre , marmottoit
un petit air , tapoit du pied , ſe mouchoit
, crachoit , arrangeoit fon habit ,
le tout avec une grâceinfinie. Pouravertir
les autres du cas qu'il faiſoit de ſa
perſonne , il ne ceſſoit de raconter ce
qu'il avoit dit & ce qu'il avoit fait;& fi
la converſation tomboit ſur quelqu'autre
objet , il la ramenoit adroitement à lui.
Ennemi juré de cette modeſtie mauſſade
qui étouffe le vrai mérite , il avoit le
noble courage de dire tout haut qu'il
avoit de l'eſprit , du coeur , de la naifſance
, de la figure. Une liberté enjouée ,
une légereté agréable l'accompagnoient
par- tout , & ces qualités brillantes qu'il
portoit dans la ſociété faifoient rechercher
la ſienne ; fi bien que la Reine :
quoique coquette , la préféroit à celle
des autres.-
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
Balkin , qui dans ſa jeuneſſe , avoit
lu beaucoup de Romans , ſe flattoit de
trouver l'amour dans la nature , tel
qu'il eſt peint dans les livres ,& tel qu'il
s'en étoit formé l'idée. Son coeur rempli
des voeux les plus délicats , ſoupiroit
après une amante , dont il ſe faifoit une
ſi douce image ;& il trouva en effetdans
Siromene , celle dont le coeur devoit être
la récompenſe de ſes vertus ; mais il n'étoit
pas digne encore de s'en applaudir.
Arrivé à la Cour de la Reine d'Almanzor
, la réception que cette beauté
dangereuſe fit à Balkin , lui promit le
ſuccès le plus complet. Quelques regards
de complaiſance , quelques paroles affectueuſes
porterent l'eſpoir le plus doux
dans le coeur de ce nouvel amant. Sonaffiduité
& ſon empreſſement redoublerent
tous les jours ; & un homme qui cherche
à plaire à une coquette , ne manque
ni d'occupation; ni d'inquiétude. Mais
bientôt Balkin s'apperçut avec un chagrin
profond , qu'il n'étoit pas mieux
traité que les autres ; que Siromene s'amuſoit
de tout, tandis qu'elle ne s'occupoit
que d'elle , & qu'elle changeoit
d'amans comme de parure. Il devint
triſte ; inquiet , jaloux. Eſt-ce ainſi , ditJANVIER
II. Vol. 1777 23
il un jour à la Reine , que vous récom
penſez la délicateſſe de mon amour , fontce
là les ſentimens que vous m'avez fait
entrevoir ? - Infenfé que vous êtes ,
croyez-vous avoir enlevé à tous les hommes
ce qui les rend aimables ? Je ſuis
femme , & j'aime comme une femme ,
voilà tout ce que je puis faire pour vous.
- Je ne vous aurois donc connue que
pour être le plus infortuné des hommes ?
- Je vous ai promis de vous aimer
mais je n'ai pas renoncé pour cela à
l'univers : Que diriez-vous de quelqu'un
qui aſſiſteroit à un grand repas , & ne
mangeroit continuellement que du même
mets ? - Ah ! miféricorde , quelle ima
ge , quelle comparaiſon ! Je vois bien que
fous un beau corps , ſous des traits char
mans , vous ne cachez qu'une ame inſenſible
, un coeur d'airain ; je vois que
vous êtes la plus volage , la plus cruelle
des femmes ! - Ne vous emportez pas ,
Balkin , croyez - moi , un coeur languit
dans la conſtance , tout comme l'onde ſe
glace dans le repos . Rendez-vous agréa
ble à pluſieurs beautés , elles, vous prés
viendront par tout vous trouverez l'amour
fur vos traces.
Cependant l'air , le ton , le caractere
L
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
enjoué de Siromene avoient excité dans
l'ame de Balkin , un trouble & une émotion
que rien ne pouvoit calmer. Le ſommeil
même ne pouvoit diffiper cette agitation
continuelle , où l'amour avoit jete
ſes ſens & fa raiſon. Il recherchoit avec
ſoin la folitude , & fon appartement lui
plaiſoit infiniment. On y avoit placé les
portraits des illuftres amans , dont les
infortunes étoient conſacrées dans les
faſtes de l'amour ; & la Reine appelloit ,
par dérifion , cet appartement , le Cabinet
des Fous tristes. Car le langage de l'amour
paroît auſſi ridicule à une coquette,
qu'il eſt précieux à une ame tendre
&ſenſible.
Excédé enfin des tourmens auxquels
la Reine le livroit ſans ceſſe , & dont
elle ne ſe faiſoit qu'un jeu cruel , fatigué
des ridicules qu'on s'attachoit à lui donner
, & qu'il n'étoit pas difficile de lui
trouver , puiſque les paffions violentes
ont , par leur excès même , quelque choſe
de puérile , le Prince Balkin prit le parti
de ſe dérober à tout ce qui l'affligeoit ,
&de chercher des diſtractions dans les
voyages. En partant , il dit à la Reine :
puiſque mon amour ne peut vous toucher
, je me vengerai de votre ingratiJANVIER
II. Vol. 1777. 25
1
tude , en vous livrant à l'inconſtance &
à la perfidie des hommes. Jouiſſez , Madame,
du plaifir que vous donne votre
beauté , de multiplier le nombre de vos
eſclaves , trop heureux de n'être plus de
ce nombre.
La Reine ne manqua pas de dire , le
pauvre Prince eſt déſeſpéré ; cette fauſſe
tranquillité qu'il affecte , n'est qu'un dépit
caché ; mais le moyen d'aimer un homme
à paffion : il m'ennuyoit avec ſes ſentimens
éternels : j'ai peut - être des torts
avec lui ; il m'aimoit de bonne foi,mais
enfin , il eſt parti.
Semblables aux avares , que la moindre
perte alarme , tout comme le moindre
profit a des appas pour eux , les coquettes
n'enviſagent que le nombre dans
le choix de leurs amans ; & ſi par malheur
il s'en échappe un , elles emploient
toutes les reſſources de leur art féducteur
, pour le ramener dans leurs filets.
Siromene , piquée d'abord de la froideur
des adieux du Prince Balkin , en
conçut bientôt de l'affliction ; une inquiétude
mortelle s'empara de ſon eſprit,
elle ſe rappelloit quelquefois l'attachement
fincere que Balkin avoit eu pour elle ,
&ſe reprochoit d'avoir éloigné , par fa
B5
26 MERCURE DE FRANCE .
frivolité , un amant ſi paſſionné. Inſenfiblement
elle devint ſombre & mélancolique
, tout ce qui l'environnoit lui
étoit odieux , juſqu'au Prince Ananas ,
qui fut bien furpris de ſe voir congédié
tout d'un coup. La Reine ne vou.
loit plus quitter l'appartement qu'avoit
occupé le Prince Balkin, tout lui rappelloit
l'image de ce tendre amant , &
la fimplicité qui avoit regné dans ſes
difcours & dans ſes ſentimens : cette
douce triſteſſe , qu'engendrela ſenſibilité,
s'empara de fon coeur , la tendreſſe remplaca
la coquetterie , la naïveté chaſſa la
diffimulation , & Siromene conçut l'amour
le plus paffionné pour le Prince
Balkin.
Cet amant infortuné erroit de pays
en pays , ennuyé du preſent , inquiet ſur
l'avenir , & ne tenant à rien. Son ame
noble & ſenſible , qui ajoutoit aux agrémens
d'une figure intéreſſante , lui attiroient
l'attention d'une quantité innombrable
de beautés moins ſéveres ; mais
ni leurs charmes , ni leurs faveurs , n'étoient
capables de le captiver. L'image
de Siromene le pourſuivoit par- tout ;
mécontent de lui- même , toujours diftrait
, jamais confolé , rien ne pouvoit
remplir le vuide de fon coeur.
JANVIER IL. Vol. 1777. 27
1 Dans tous les pays qu'il parcouroit ,
les promenades iſolées étoient ſon occupation
la plus douce. Ayant fait quelque
féjour dans la Principauté de Rézia ,
ſes réflexions le conduifirent un jour fur
un rocher , dans le creux duquel il dé.
couvrit un monument conftruit en marbre
, fans doute par quelque amant
que ſes malheurs avoient inſtruit. Ce
lieu auguſte étoit ombragé de toutes
parts de bois vénérables ; une fontaine .
dont l'eau pure & tranſparente couloit
dans un ruiſſeau toujours limpide , lavoit
abondamment le roc; la fraîcheur
&le calme qui regnoient en cet en-
- droit inviterent Balkin à s'arrêter &
à examiner de plus près ce bâtiment
extraordinaire. Arrivé à la porte , on
liſoit cette infeription : à l'Amour raifonnable.
Ces mots aiguiserent la curiofité
de Balkin , & lui inſpirerent le deſir
de percer le voile des emblêmes dont il
voyoit garni l'extérieurde l'édifice. Pluſieurs
ſtatues étoient à genoux , & reprefentoient
des femmes dans l'attitude de
la douleur & du remords : l'emblême
n'étoit pas difficile à pénétrer : c'étoient
-les paſſions figurées , engendrées par un
amour déſordonné , quidemandoient
28 MERCURE DE FRANCE.
pardon à l'humanité , des plaies cruelles
qu'elles lui avoient cauſées. Le ſtatuaire
avoit repréſénté pluſieurs eſclaves , qui
crioient vengeance en regardant le ciel :
on croyoit entendre le récit touchant des
maux innombrables que l'amour leur
avoit fait fouffrir. Au milieu , une figure
dominante, ſur un magnifique piédeſtal
décoré des attributs de l'amour , fourioit
& tendoit la main à la Philofophie,
dont les yeux étoient fixés ſur un tableau
où l'on avoit gravé , en lettres d'or , les
paroles ſuivantes :
" Mortels , ſi vous deſirez goûter les
„ charmes de l'anmour , évitez l'inquiétude
des fantaities , autant que l'em-
„portement de la paſſion. Un amour
„ trop violent s'affoiblit trop vîte , &
„engendre bientôt l'ennui. Des ſentimens
paſſagers & renaiſſans à chaque
„ inſtant ne vous laiſſeront aucun repos ,
& ne rempliront jamais votre ame.
„ Choiſiſſez , pour être heureux , une com-
„ pagne honnête , d'une humeur égale ,
„d'un caractere ſolide , d'une vertu ſo-
„ ciable & douce; aimez ſans inquié-
„ tude , poſſédez ſans dégoût , défirez
>> pour jouir , faites des jaloux , & ne le
■ foyez jamais".
JANVIER II . Vol . 1777. 29
Ces préceptes firent la plus vive impreſſion
ſur le coeur de Balkin ; il crut
avoir bu à la ſource de la félicité parfaite;
ſon ame ſe ſentit ſoulagée ,& peuà
peu le nuage épais dont la paſſion l'avoit
enveloppé , ſe diffipa.
Un plaiſir ſecret enchaînoit Balkin à
ce paiſible ſanctuaire de l'amour ,& l'engageoit
à y retourner tous les jours. L'approche
de la nuit l'ayant obligé un jour
de quitter ſa retraite , il rencontra dans
la forêt un homme plongé dans une profonde
rêverie. Ileſt ſi naturel aux malheureux
de ſe plaindre & d'aimer leurs
ſemblables ! Balkin lut dans les yeux de
l'inconnu , qu'il avoit quelque chagrin
fecret qui l'amenoit en ces lieux. Bientôt
ils ſe firent un aveu mutuel de leurs peines
, ſe promirent de partager leurs chagrins
, & ſe lierent par les noeuds de l'amitié
la plus intime. Le Prince deRézia,
c'étoit le nom de l'inconnu , engagea
Balkin à venir demeurer dans ſon palais.
J'aimais , lui dit-il , la plus aimable , la
plus tendre des femmes , elle m'a trahi ;
ſa perfidierépand l'amertume ſur le reſte
de mes jours , la langueur me confume ,
& je m'éteins inſenſiblement.
moins vous avez joui du bonheur d'être
- Du
1
1
30 MERCURE DE FRANCE.
aimé ; mais j'ai eu le malheur de prodiguer
ma tendreſſe à une ingrate à une
coquette , qui n'étoit idolâtre que d'elle.
même. Lorſqu'on éprouve les rigueurs
d'une coquette , on peut croire qu'elle
n'a jamais aimé , & qu'elle n'aimera jamais
; mais peut - être mon amante eft
dans les bras d'un autre ! ...Leur conver
fation s'anima de plus en plus , & une
guerre violente parut à tous les deux , le
moyen le plus deſirable pour terminer
glorieuſement leur carriere infortunée ;
lorſqu'arrivés ſur la chauſſée , ils virent
accourir un homme à toute bride. Le
Prince Balkin reconnut un des ferviteurs
les plus affidés de la Reine d'Almanzor ,
& lui cria , du plus loin qu'il pouvoit
l'eutendre : eh bien ! quelle nouvelle ,
quel accident imprévu vous amene en
ces lieux ? Ah ! Seigneur ,ne perdez pas
un moment pour voler au ſecours de Siromene
, qui vous aime plus que la vie.
Sur le refus conſtant de ſamain , le per.
fide Ananas l'a détrônée & condamnée à
une priſon perpétuelle.
Les deux Princes frémirent à cette
nouvelle. Ils réſolurent d'attaquer incef
ſamment le traître ; le Prince du Rézia
raſſembla toutes ſes troupes& celles de ſes
JANVIER II. Vol. 1777. 31
alliés ; il les confia à la conduite de Bal.
kin , & voulut lui-même l'accompagner.
Le Prince Ananas oſa venir à la rencontre
de cette armée ; mais il fut défait en
bataille rangée: une fuite honteufe fut
ſa reſſource , & la capitale ſe rendit aux
vainqueurs.
Balkin n'eut rien de plus preſſé que
de courir à la priſon où Siromène devoit
être enfermée ; mais quelle fut ſa furpriſe
, lorſqu'en entrant , il ne trouva per.
fonne ! La Fée Tricolore , inſtruite du
déſaſtre de Siromene , avoit tranſporté
cette Princeſſe dans une Iſle , où l'innocence
, la candeur , la fimplicité étoient
le caractere diſtinctif des habitans . Une
Fée bienfaiſante , indignée de la fauſſeté
des hommes , y avoit raſſemblé un petit
nombre de mortels , qu'elle avoit rendus
diaphanes , afin de leurs ôter le plus
grand obſtacle aux douceurs de la vie ,
qui eſt la défiance mutuelle : chacun lifoit
dans le coeur de l'autre ; perſonne
n'avoit intérêt à déguiſer la vérité ; le
penchant y faisoit le choix , & leurs
coeurs ſimples & tendres ſe cherchoient
fans le ſavoir , & s'attiroient tour-àtour.
Ce ſéjour acheva de former le coeur
32 MERCURE DE FRANCE.
de Siromene , & de faire diſparoître tous
les preſtiges qui avoient faſciné ſes yeux.
Elle trouva bientôt une amie dans le
ſein de laquelle elle pouvoit dépoſer ſes
chagrins. La Princeſſe Araminte lui ouvrit
la premiere fon coeur. Si je n'avois
pas rebuté , par des rigueurs inſupportables
, l'amant le plus tendre , je ſeroisdans
les bras du Prince de Rézia. Hélas ! je
l'aime plus que jamais , mais peut-êtremes
pleurs coulent pour un ingrat; s'il m'aimoit
encore , il auroit trouvé moyen de
me rejoindre. -Si le Prince eſt tel que
vous me l'avez dépeint , il n'eſt point infidele
; fans doute il ignore en quels
lieux vous trouver ; fans doute il eſt
comme vous plongé dans l'incertitude
&dans la douleur. - Si du moins il
voyoit ma douleur , la certitude d'être
aimé l'aideroit à ſupporter la ſienne ; mais
le fort ne veut pas adoucir nos peines.
En ſe conſolant ainſi mutuellement , ces
deux amantes rallumoient fans ceſſe dans
leurs coeurs l'eſpérance prête à s'éteindre.
En attendant , les deux Princes avoient
rétabli la tranquillité dans le Royaume
d'Almanzor , & avoit fait toutes les difpoſitions
néceſſaires pour y maintenir
l'ordre. Ils étoient prêts à parcourir l'univers
JANVIER II . Vol. 1777. 33
hivers pour découvrir la Reine , en quelque
partie du monde qu'elle ſe trouvât ,
lorſqu'on entendit un grand bruit vers la
porte du palais. C'étoit Siromene , que
la Fée ramenoit avec la Princeſſe Araminte.
Les Princes reconnurent leurs
amantes , & oublierent bientôt les peines&
les torts paffés , pour ſe livrer à
la joie la plus parfaite. L'hymen mit le
comble à leurs voeux , les nouveaux époux
reſterent toujours amans ; & l'union la
plus étroite qui fut établie entre leurs
Etats , aſſura la félicité des jeunes Sou
verains & celle de leurs peuples.
Par M. Papelier.
A M. le Comte DE TRESSAN.
TANDIS qu'aux fanges du Parnaffe
D'une main criminelle & laſſe ,
Rufus va cherchant des poiſons ,
Ta main , délicate & légere ,
Cueille aux campagnes de Cythere
Des fleurs dignes de tes chansons .
Les Graces accordent ta lyre ;
Le Plaifir mollement t'inſpire ,
L
C
34
MERCURE DE FRANCE.
Ettu l'infpire tour - à - tour :
Que ta Muſe tendre & badine
Se fent bien de fon origine !
Elle eſt la fille de l'Amour.
Loin ce Rimeur attrabilaire ,
( Ce cynique , ce plagiaire ,
Qui , dans ſes efforts odieux ,
Fait fervir à la calomnię ,
A la rage , à l'ignominie ,
Le langage ſacré des Dieux !
Sans doute les premiers Poëtes ,
Inſpirés ainſi que vous l'êtes ,
Etoient des Dieux ou des Amans :
Tout a changé , tout dégénere ,
Et dans l'art d'écrire & de plaire ..
Mais vous êtes des premiers temps .
Par M. de Voltaire.
A Madame NECKER.
J'ÉTOIS ' ÉTOIS nonchalamment tapi
Dans le creux de cette ſtatue ,
Contre laquelle a tant glapi
Des méchans l'énorme cohue;
JANVIER II. Vol. 1777. 35
>
Je voulois , d'un écrit galant ,
Cageoller la belle Héroïne
Qui me fit un fi beau préſent
Du haut de ſa double colline.
Mais on m'apprend que votre époux ,
Qui , ſur la cime du Parnaſſe ,
S'étoit mis à côté de vous ,
A changé tout-à-coup de place :
Il va de la Cour de Phébus ,
Petite Cour affez brillante ,
A la groſſe Cour de Plutus ,
Plus ſolide & plus impoſante.
Je l'aimai , lorſque , dans Paris ,
De Colbert il prit la défenſe ,
Et qu'au Louvre il obtint le prix
Que le goût donne à l'éloquence :
A Monfieur Turgot j'applaudis ,
Quoiqu'il parut d'un autre avis
Sur le commerce & la finance .
Il faut qu'entre les Beaux - Eſprits
Il ſoit un peu de différence ;
Qu'à fon gré chaque mortel penſe
Qu'on ſoit honnêtement en France ,
Libre & fans fard dans ſes écrits.
Par le meme.
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
LA RECONNOISSANCE.
Etrennes à Madame la Comteſſe DE RENNEPONT
, Chanoineffe d'Epinal.
QUOUOTI !! ces Législateurs , ces Oracles fameux
De la Grece & de l'Aufonie ,
Qui virent éclore chez eux
L'Acheron , l'Elysée , & l'Olympe & les Dieux ,
Et les Arts , enfans du génie ;
Ces ſages inſenſés , dont les noms immortels
Seront cités dans tous les ages ,
Aux plantes , aux métaux , confacroient leurs hommages
Et moduloient pour eux des hymnes folemnels !
Tous les fléaux , la faim , la guerre , le carnage ,
Juſqu'aux oiſeaux de finiftre préfage ,
Recevoient l'encens des mortels .
Que dis-je ? au vice même is dreſſoient des autels !
Funeſte aveuglement 1 déplorable démence!
L'humanité , la bienfaifance
N'avoient pas un adorateur !
Si de ces ingrates contrées
Ces vertus furent ignorées ,
JANVIER II. Vol. 1777. 37
Quel culte je leur rends dans le fond de mon coeur !
Et toi , fille de la nature ,
D'une ame vertueuſe & pure ,
Tendre & fublime ſentiment,
Immortelle Reconnoiſſance ,
Reçois mes voeux en ce moment !
•Mon ſolide bonheur eſt l'ouvrage d'Hortenſe ;
Ce doux penſer me ſourit nuit & jour.
pure volupté que je goûte en filence !
Dans mon ſein fixe ton ſéjour !
Que tout autre objet cede à la réminiſcence ,
Et des bienfaits & de l'amour.
Hortenſe , quand le fort contraire
Epuiſoit fur moi ſes rigueurs ,
Fut mon appui , mon ange tutélaire ,
Et s'attendrit fur mes malheurs .
Son zele ne fut point ftérile ;
Aux accens de ſa voix la tempête docile ,
Ecarta les frayeurs dont j'étois agité ;
L'orage difparut , le ciel devint tranquille .
Et fon coeur généreux , en reſſources fertile ,
Aſſura ma félicité.
Dieux puiſſans comblez mon envies
Hortenſe a tous les biens , les vertus , les talens ,
Le fouris de l'Amour , la fraîcheur du printemps,
Je n'ai que des defirs , qu'une ame & qu'une vie,
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
Eh bien 1 qu'elle me ſoit ravie ;
Mais que ſes jours ſi chers foient reſpectés du temps.
Par M. l'Abbé Dourneau , Chevalier du Saint- Sépulchre.
VERS à l'occaſion d'un renouvellement de
mariage entre deux Octogénaires .
CRÉRÉééSs pour être heureux , hélas ! le ſommes-nous ?
On diroit que le ciel , aux enfans de la terre ,
Déclare , pour les perdre , une éternelle guerre .
Pouvoit- il nous porter de plus ſenſibles coups ?
D'innombrables chagrins afſiegent notre vie ;
De mille maux affreux elle eſt encor ſuivie ;
Et victimes enfin de notre cruel fort ,
Au milieu des tourmens nous rencontrons la mort.
Que ſommes-nous après ? plus à plaindre peut-être :
Le plus grand des malheurs n'eſt-il donc pas de naître ?
Mortels , à qui la faute , ou de vous ou des Dieux ?
Au. fortir de leurs mains l'homme eſt pur comme eux ;
JANVIER II. Vol. 1777. 39
Réglé dans ſes defirs , il pouvoit , fans alarmes ,
Vivre au ſein du bonheur , en goûter tous les charmes :
Mais les crimes bientôt s'emparant de ſon coeur ,
Avec ſon innocence il perdit ſon bonheur.
Au feu des paffions abandonné fans ceffe ,
Qu'il paye cherément ſa criminelle ivreſſe !
Accablé de douleur , déjà vieux à trente ans ,
Il dépérit , il meurt au fort de fon printemps.
t
!
Ce font-là de tes fruits , trop bouillante jeuneſſe !
Ecoutant des plaiſirs la voix enchantereffe ,
On s'y livre , on s'excede , & bientôt abattus ,
Nous tombons ſous le poids de cent maux imprévus.
:
Deux vieillards cependant , dont le fort m'intéreſſe ,
En fuyant tout excès , font enfin parvenus ,
Sans peine & fans dangers , à l'extrême vieilleſſe ,
D'un mariage heureux cinquante ans révolus ,
De ce couple admirable annoncent la ſageſſe.
Pleins de vigueur encor , pour prix de leurs vertus ,
Ils vont renouveller leur hymen , leur tendreſſe ,
Les fermens qu'ils ont faits , qu'ils n'ont jamais rompus
A voir ces deux époux ſi vieux & fi fideles ,
Le Temps , l'Amour, pour eux ſemblent n'avoir point d'ailes .
Que la Parque , occupée à filer vos beaux jours ,
Ne ſe laſſe jamais d'en prolonger le cours ;
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Epuiſez ſes fuſeaux chargés d'or & de foie ,
Et que rien , chers époux , n'altere votre joie.
Confolons-nous : mortels ; ces exemples vivans
Prouvent qu'on peut encor vivre heureux & longtemps .
Soyons dans nos plaiſirs moins vifs , moins téméraires ,
Nous verrons moins de maux & plus d'octogénaires ,
De nos malheurs envain nous accuſons les cieux ;
Abuſant des bienfaits dont nous comblent les Dieux
C'eſt à l'ingratitude ajouter des blafphemes.
Si nous fouffrons , il faut nous en prendre à nous- mêmes.
L'homme fut créé libre & maître de ſon ſort ,
Pour ſe conduire il a la raiſon en partage :
Si de ce don céleſte il ne fait point uſage ,
Les Dieux n'y ſont pour rien , & l'homme ſeul a tort.
JANVIER II. Vol. 1777. 41
1
PASTORALE.
Doux momens de ma vios
Que vous avez d'appas !.
Ifinène , en la prairie,
Le foir guide mes pas.
Son oeil , fans y prétendre ,
Fait croître des defirs ,
Et ſa voix foible & tendre
Annonce les ſoupirs .
Auprès de ma Bergere ,
Nymphes , formez des choeurs.
Vous , Graces de Cythere ,
Couronnez - la de fleurs .
Sous ſon aimable empire
Volez , jeunes Amours ;
La gaieté qu'elle inſpire ,
Fait naître les beaux jours.
:
En foulant la verdure ,
Nous reſpirons le frais ;
De la ſage nature ,
Nous goûtons les bienfaits.
Si je te laffe , Iſimène ,
L
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
Par mille jeux nouveaux ,
Les gazons de la plaine
Sont nos lits de repos.
Dans ces lieux délectables ,
Venez , fenfibles coeurs.
Vos Belles intraitables
N'auront plus de rigueurs .
L'Amour , en cet aſyle ,
Sur tout reprend fes droits ,
Et , bien mieux qu'à la ville ,
Il y donne des loix.
Par M. B. D.
L'AIGLE & LA FAUVETTE.
UJN
Fable.
N Aigle d'amour tendre aimoit une Fauvette ,
Non comme on aime une Grifette ,
Mais je crois bien en tout honneur :
Joli caquet & douce humeur ,
:
Que fais-je ? voix touchante , harmonieux ramage,
Tout cela peut fuffire à charmer un grand coeur.
Bref, l'oifillon des bois, foit mérite ou bonheur ,
Du Prince des Oiseaux fixa le goût volage.
JANVIER II. Vol. 1777. 43
Monſeigneur , au déclin du jour ,
Voloit ſous la feuillée où l'attendoit l'amour ;
Il y paſſoit le foir , & bien ſouvent l'aurore ,
Quelquefois le ſoleil l'y retrouvoit encore ,
Cent fois pour l'ombrage enchanteur ,
Il quitta fans regret les champs de la victoire.
Dans les cieux , diſoit- il , on peut trouver la gloire ;
Ce n'eſt que ſous l'ormeau qu'on trouve le bonheur..
Un printemps s'écoula dans cette douce ivreſſe ,
Sans que rien n'altérât leur commune tendreffe ,
Sans trouble & fans débats facheux :
L'un oublioit ſon rang auprès de ſon amie ,
L'autre de ſon ami prévenoit tous les voeux.
Hélas ! par un nuage affreux ,
Cette félicité fut trop vite obfcurcie.
Qui n'a pas un moment d'humeur ?
La Fauvette en eut un , j'en ignore la caufe.
L'Aigle ſe plaint avec aigreur ,
On répond , on réplique , & le pis de la choſe ,
C'eſt que l'oiſeau royal , au fort de fa fureur ,
Se reſſouvient de få grandeur.
Dès ce moinent , adieu l'erreur enchantereſſe ;
La difcorde commence & l'égalité ceſſe .
Dans l'ombre du feuillage , en pouffant un foupir.
La Fauvette auffi tot s'enfonce ,
Et quand l'Aigle ſupplie & veut la retenir ,
44 MERCURE DE FRANCE.
Il en reçoit cette réponſe :
Vous méritez bien des égards ;
Mais ce n'eſt pas ainſi que l'amitié ſe regle ,
Seigneur : j'ai lu dans vos regards
Que j'étois la Fauvette & que vous étiez l'Aigle ...
Tous vos difcours font fuperflus :
Je vous crains , vous honore ... & ne vous aime plus .
Par M. L. B.
A M. DE VOLTAIRE,
NOUVEL OUVEL Anacréon , le déclin de ton âge
Joint aux fleurs du printemps tous les feux de l'été ;
Tu captives nos coeurs par l'aimable gaieté
Dont tu fais embellir les préceptes du ſage.
Plaire au monde & l'inftruire eſt ton double partage,
La vertu , les talens , par toi tout eſt chanté ;
Les arts & les plaiſirs ont toujours ton hommage ,
Ta bouche exprime encor la tendre volupté.
Au gré de nos defirs , ton immortel génie
Trompe le vieux Saturne & défarme la mort ;
Sois long-temps leur vainqueur , brave leur vain effort ,
Suis gaiement le ſentier de la plus longue vie.
1
JANVIER II. Vol. 1777. 45
Eh ! qui pourroit troubler tes glorieux deſtins ?
De nos derniers neveux tu feras les délices ;
Ton fort eſt d'enchanter à jamais les humains ,
Tandis que les François & leurs deſtins propices ,
Seront paſſés , hélas ! comme des ſonges vains.
Les Grecs ſont diſparus , Homere eſt en nos mains,
Du temps Ovide , Horace ont bravé les caprices ;
Il épargna Virgile & non pas les Romains .
Que ne puis-je , o grand homme ! au gré de mon envie ,
Rejoindre mon aurore au couchant de tes jours !
Que je ferois heureux , en terminant ma vie ,
De ramener pour toi la ſaiſon des amours !
Mais que dis-je ? parcours ta brillante carriere ;
Un triomphe a marqué chacun de tes inſtans ,
Rien ne peut ajouter à ta vive lumiere ,
1
Et ton hiver vaut mieux cent fois que mon printemps.
Tu ranimes les arts aux doux ſons de ta lyre ;
L'âge n'affoiblit point ta premiere vigueur ,
Et quand nos jeunes gens , dans leur triſte langueur ,
Ne favent que pleurer , toi ſeul ſais encor rire.
O Neftor 'du Parnaſſe & fon plus fernte appui !
S'il t'ouvrit le chemin de la gloire immortelle ,
Tu lui rends bien l'éclat que tu reçus de lai a
Puiſſe-tu dans trente ans , plus vieux que Fontenelle ,
!
1
46 MERCURE DE FRANCE.
Brûler encor du feu qui t'anime aujourd'hui !
Les lauriers renaiſſans qu'à Fernei tu moiffonnes ,
Tes vers pleins de gaſté , ces ouvrages charmans ,
Qu'au fein de la retraite à tes ainis tu donnes ,
Ne ſe reſſentent point du travail & des ans;
Et malgré les efforts de l'envie & du temps ,
Nous voyons chaque jour de nouvelles couronnes ,
De ton front rajeuni cacher les cheveux blancs .
Par M. D. C. T. d. F.
Sur la nomination de Monseigneur le
Controleur - Général.
Louis , de fon Peuple adoré ,
Pour confacrer ſa bienfaiſance ,
Cherchoit un Miniftre éclairé
Qui pût ramener l'opulence .
Ouvrez fans différer le coeur de vos ſujets ,
Lui dit confidemment la Déeſſe Minerve ;
Vous en avez la clé dans le fein des ſecrets ,
Vous trouverez celui que le ciel vous réſerve .
A peine le Monarque eut- il levé le ſceau ,
Qu'il vit dans tous les coeurs le nom de Taboureau.
Par M. de Caraccioli.
JANVIER II. Vol. 1777 . 47
U
A M. NECKER.
1
N jeune Roi , digne de lage d'or ,
A ſes Sujets cher par ſa bienfaiſance ,
Par ſes conſeils qu'animoit la prudence ,
Qui les dictoit ſous les traits de Neſtor :
Cherchoit un homme inſtruit par la fortune ,
Qui , dans un rang où la chute eſt commune ,
Sût accorder , par un art délicat , ...
Les droits du fiſc & le bien de P'Etat ;
Un Bel Eſprit , dans la foule ignorante ,
Qui fût chérir khumanité ſouffrante :
Un Etranger que le Peuple eſtimat ;
Un Commerçant que la Cour reſpectat ,
Qui de l'Europe eût conquis le fuffrage ,
Enfin chez qui , par un rare aſſemblage ,
A la vertu le talent répondit :
Il choiſit Necker , & la France applaudit.
Par M. L. D. S.
48 MERCURE DE FRANCE.
VERS de M. L. D. de .... à un Chat de
parfilage , qu'on lui donne anonyme tous
les ans aux étrennes .
UNn gros , un ſuperbe Minet ,
Aux jours où l'an ſe renouvelle ,
Me vient offrir un ſervage fidele .
De ma toiſon (me dit l'archi finet)
Dépouillez- moi ..... prenez le coeur encore....
Tout est à vous , n'en doutez pas .....
Prendre fon coeur ! (dis -je tout bas)
Il faut , avant , ſavoir ce que j'ignore :
D'où venez-vous , Monfieur ? Ce Monfieur eſt diſcret ,
Il me refuſe ſon ſecret.
Je n'aime pas la réſiſtance ,
Je preffe , & l'obſtiné fait patte de velours ,
Mais d'autant garde le filence .
Hé bien ! je veux avoir mon tour
J'allois à ma recomoiſſance
Donner le plus grand apparat ;
Mais , foit par ſage méfiance ,
Peut-être avec impatience ,
Nous ferons à bon chat bon rat.
VERS
JANVIER II. Vol. 1777. 49
VERS de Madame la Duchefſſe DE LA
VAL ... à l'Inconnu qui lui a envoyé
un Chat de parfilure , ayant une patte
de velours.
SI du Maître du Parnaſſe,
Favorable à mes tranſports ,
J'avois reçu les accords
Ou de Pindare , ou d'Horace,
L'Inconnu qui , tous les ans ,
Me fait tenir mes étrennes ,
Auroit aujourd'hui les ſiennes
En vers pompeux & touchans
Je n'ai point cet avantage ;
Il faut donc tout uniment
Chercher , dans ſon badinage,
Le ſujet d'un compliment ,
Et ſouhaiter bonnement
Que, ſans beſoin d'Hippocrate ,
Ni pour tête , ni pour ratte' ,
Ni pour tous leurs alentours ,
Il coule en paix de longs jours ,
Et que , pour lui , chats & chatte,
Faſſent patte de velours.
D
50 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE de M. GUDIN au Rédacteur
des Etrennes des Poëtes , où se trouve
l'Eloge de Corilan.
VOUS
1
ous demandez la vérité :
Pardonnez -moi ft je dénoue
Le voile qui tombe & ſe joue
Sur ſa piquante nudité.
Dans ce recueil qu'a médité
En riant la malignité ,
Je ſuis très -fâché qu'on me loue ;
J'ai rougi de m'y voir vanté.
Ecrivons : pour qui ? pour les Grâces ,
Pour Minerve , pour ſes Suivans ;
Mais de l'envie & des méchans ,
Auteurs , ne ſuivez point les traces ;
C'eſt proſtituer vos talens.
On hait tout eſprit ſatyrique ;
Du Parnaſſe il eſt le fléau :
Le Lutrin & l'Art poëtique
Font à peine excuſer Boileau.
JANVIER II. Vol. 1777. 51
1
ODE A LIGURINUS Horace , X,
Livre IV.
Ο
O crudelis adhuc , &c.
:
BEL ENFANT qu'un tient de rofes
Rend fi redoutable & fi vain ,
Qui ne reponds qu'avec dédain
Aux deſits ardens que tu cauſes !
:
Lorſque le temps te ravira
Ces cheveux où l'amour ſe joue ,
Que cette fraîche & ronde joue
D'un poil épais ſe couvrira :
Du triſte débris de tes charmes ,
Occupé devant un miroir ,
Tu diras , en verſant des larmes ,
Et plein d'un ſectet déſeſpoir :
"
» Que n'eus je un orgueil moins fauvage ,
, Lorsque j'avois plus de beauté !
,, Ou que n'ai-je , avec ma fierté,
» Les graces de mon premier age ! "
Par M. L. R.
r
1
D
52 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du premier vol. de Janvier.
Le mot de la premiere Enigme eſt
jour de l'An ; celui de la ſeconde eſt
Foffoyeur ; celui de la troiſieme eſt la
Pluie. Le mot du premier Logogryphe
eſt Janvier , où ſe trouvent vie , navire ,
rive , Vire , vernis , ravin , âne , rien ,
vin , jeu , an , ire ; celui du ſecond eſt
Manche , où l'on trouve Canal de la
Manche , manne , Achem
macho , hache.
, ame , âne
,
LORSQUE
ENIGME.
orsque l'hiver , ramenant la froidure ,
D'un tapis blanc a couvert la nature ;
Lorſque l'on n'entend plus la voix
De l'éloquent chantre des bois ,
4
C'eſt alors ,cher Lecteur , que tu me vois paroître.
Cherche bien , tu dois me connoître ,
Car tu m'as vu plus d'une fois .
Je préſente un vaiſſeau d'une étrange ſtructure ,
Sans pont , ſans voile , fans mature ;
JANVIER II . Vol. 1777. 53
Je ne crains point le vent fi terrible en hiver ;
Je n'ai point de canon & ma quille eſt de fer ;
D'un éperon tranchant on voit ma proue armée ;
Et par-tout où je vais , ma trace eſt imprimée;
L'homme ſur moi monté , conſultant ſes plaiſirs ,
Court , vole , va , revient , au gré de ſes deſirs :
Devine , cher Lecteur , il faut enfin me taire ;
Encore un mot de plus tu faurois le myſtere.
Par M. Godard.
41
S
AUTRE.
I vous cherchez mon origine ,
Je ſerai de peu de valeurs
Mon pere n'eſt bon qu'en cuiſine
Cependant j'ai mon prix ailleurs oν τυποι
Un eſſain de l'humaine race ,
Sans moi porteroit la beface ;
Le Plébéïen , par mon ſecours ,
Peut prétendre une place en Cour,
Utile à toutes les Provinces ,
Les Rois , les Potentats , les Princes ,
Madmettent dans leurs cabinets ,
Et me ſont part de leurs fecrets ,
Je ſuis d'une intrigue galante
Can ort)
at
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
Communément la confidente d
Lien des amis , des parens ,
Es la reffource des abfens. 1.
1
Ο
AUTRE.
N trouve peu d'honnêtes gens ;
S'ils ne font accablés fous le poids de leurs ans ,
Aqui je ne rende ſervice :
Je ne fais par quelle raiſon ,
Ils ont cependant l'injustice
De me faire fouffrir une étroite priſon .
Quoique mon corps ſoit foible & mince ,
Je ſuis utile au plus grand Princesind
Soir & matin de fon palais
Je nétoye avec art toutes les avenues :
Que mille choſes Tuperflues
Pourroient faire ſentir mauvais .
Lorsque , fait pour un double uſage,
17.
"o.f
:
Mes deux bouts ont chacun leur différent emploi ,
J'ai ſouvent l'oreille du Roi ,
2
Sans que ſes favoris en prennent de l'ombrage .
2 Par M. Pot, C. d. N.
८
:
JANVIER II. Vol. 1777. 55
IL
LOGOGRYPHΕ.
L ne faut que cinq pieds pour compoſer mon etre ;
Lecteur , ſi tu retranches le premier ,
Changeant de nom tu me verras paroître
Bien plus petit , quoique je fois entier.
Mais ſi tu me remets dans ma premiere forme
De petit que j'étois , je redeviens énorme.
こた
Etre utile en naiſſant ,
Mais beaucoup plus en grandiſſant ;
Jeune ou vieux on me facrifie ,
Et je ſers fort ſouvent au ſoutien de ta vie.
Par M. le Roux.
LECTEUR ,
AUTRE.
ECTEUR , tu vois en moi le plus noir des humains ;
Et la gêne toujours eſt ma triſte compagne ;
Sans étre Médecin , le ſéné m'accompagne ;
Un Régent avec moi va courir la campagne ;
Toujours en vrai dévot , je porte un de nos Saints ;
}
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
(Au fond du coeur s'entend , & non pas dans les mains),
Pour protecteur au ciel , ce fut celui-là même
Que Deſcartes reçut au jour de fon baptême .
Eh bien ? peux tu me concevoir ?
Mais n'équivoquons plus , & d'un ſtyle énergique ,
Griffonnons de mon nom quelque indice authentique :
Raffemble mes fept pieds , je te les ai fait voir ;
Vite . nomme-moi donc : car ſi tu ne m'explique ,
Je te ſomme de comparoir
Au tribunal logogryphique.
Par M. Huet de Longchamps.
T
AUTRE.
our enfant me chérit ; en voici la raiſon :
Prends ma tête ou ma queue , en touttempsje ſuis bon
Par le même.
JANVIER II. Vol. 1777. 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Oeuvres de M.le Chancelier d'Agueſſeau ,
Tome IX ; contenant les Lettres fur
les matieres criminelles , & fur les ma
tieres civiles. A Paris , chez les Libraires
aſſociés ,
LEpremier volume des Lettres de M. le
Chancelier d'Agueſſeau aété ſi favorablement
accueilli , qu'on eſt en droit d'eſpérer
que celles qu'on publie aujourd'hui
produiront le même effet. Les Editeurs
n'ont rien négligé pour en rendre la collection
complette , intéreſſante , & pour
lui donner le meilleur ordre que les
circonſtances ont permis. Des Magiftrats
dont les lumieres égalent le zele ,
n'ont pas dédaigné d'être les coopérateurs
de cet ouvrage. Ils ont communiqué fans
réſerve toutes les Lettres qu'ils avoient
reçues de M. le Chancelier d'Agueſſeau,
& celles qu'il avoit écrites à leurs prédéceſſeurs
, fur toutes les affaires dignes
d'intéreſſer le Public. Ces fortes d'Ouvrages
ne ſont pas ſuſceptibles d'analyſe.
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Nous remarquerons , avec l'Auteur du
Diſcours préliminaire , qu'on trouvera
dans ce Recueil , comme dans les précédens
, ces principes folides , & féconds
en conféquences lumineuſes , qui carac
tériſent tous les Ecrits de cegrand Hom .
me , & qui éclairent ſi ſenſiblement les
défilés les plus étroits& les plus obfcurs
de la Jurisprudence. On y verra les
moyens d'échapper aux inconvéniens
que rendent preſqu'inévitables la multiplicité
des formes, la diverſité des uſages
ſuivis dans les Tribunaux , & les contradictions
réelles ou apparentes de nos
loix générales & particulieres. Enfin on
y reconnoîtra toute l'importance des regles
propres à maintenir la ſévérité des
moeurs & de la diſcipline dans la Magiftrature
, & fur- tout cette heureuſe harmonie
ſans laquelle les Tribunaux , plongés
dans l'anarchie , deviendroient bientôt
inutiles , & peut être nuiſibles au corps :
national , dont ils doivent être le lien&
le plus ferme appui.
Le volume que l'on publie embraſſe
deux objets ; les matieres criminelles , &
les matieres civiles. Leur influence fur
le bonheur de l'humanité en fera ſentir
toute l'importance à ceux même qui ont
JANVIER IL. Vol. 1777. 59
le moins approfondiles différens rapports
de ce qui conftitue l'ordre focial. On fait
queles loix civiles font ,au corps politique,
ce qu'eſt un traité de morale pour chaque
citoyen en particulier ; que les loix
criminelles tendent à étouffer en détail
des étincelles dont la réunion formeroit
un embraſement général dans les fociétés
les mieux conſtituées. Ainfi perſonne
n'ignore que de bonnes loix civiles &
criminelles , font les plus précieux & les
plus puiſſans refforts qu'on puiſſe appliquer
au regime des Nations. Mais on ne
fait point affez à quel point il importe à
la ſociété que le principe & le but de ces
loix foient bien développés dans l'eſprit
des Miniſtres de la Juſtice. On connoît à
peine le prix de ces hommes rares , à qui
la nature a donné , & en qui l'étude & la
réflexion ont fortifié le talent de ramener
à leur tronc les branches qui s'en éloignent
, ou qui , pour mieux dire , en pa
roiſſent détachées. C'eſt par ces rapprochemens
, qui demandent tant de juſteſſe
&de ſagacité , que les loix ſont en quelque
forte vivifiées , &qu'elles reprennent
leur légitime pouvoir dans toute l'étendue
de leur empire. C'eſt ſur-tout par ces
traits de génie que M. d'Agueſſeau étoit
60 MERCURE DE FRANCE.
révéré comme l'oracle dela Magiſtrature,
Il étoit devenu, pendant ſa longue adminiſtration
, l'ame de ce Corps reſpectable ;
& cette portion de ſa gloire fut moins un
hommage rendu à ſes dignités , que le
prix des qualités éminentes de ſon eſprit
&de fon coeur. Cette ſupériorité perſonnelle
ſe montre par - tout dans ſes
Lettres ſur les matieres civiles & criminelles
; matieres dont il avoit approfondi
les principes & ſuivi lesdétails avec l'attention
la plus foutenue & la plus religieufe.
Eclairé par fon expérience & par ſes
fuccès, il ne laiſſoit échapper aucune
occaſion de faire ſentir aux Magiſtrats
Pétroite néceſſité de ſe livrer à l'étude
affidue de nos Loix. Le ſavoir ne lui paroiſſoit
pas moins eſſentiel dans un Juge
que l'intégrité , parce que l'intégrité ne
fuffit pas pour ſentir toute l'étendue des
devoirs , pour fournir les moyens de les
remplir , pour fixer les incertitudes de
Peſprit , & pour conduire à la vérité à
travers les trompeuſes lueurs des vraiſemblances.
La ſcience , dit M. le Chancecelier
d'Agueſſeau , nous donne en peu
de temps l'expérience de pluſieurs fiecles.
Sage, ſans attendre le ſecours des
JANVIER IL. Vol. 1777- σι
années , & vieux dans ſa jeuneſſe , le
„Magiſtrat reçoit de ſes mains cette fuc-
, ceſſion de lumieres , cette tradition de
bon ſens à laquelle le caractere de cer-
„ titude , & fi on oſe le dire , de l'in-
„ faillibilité humaine ſemble être attaché.
„ Ce n'eſt plus l'eſprit d'un ſeul homme ,
„ toujours borné , quelque grand qu'il
„ ſoit; c'eſt l'eſprit , c'eſt la raiſon de
„ tous les Légiflateurs qui ſe fait entendre
„ par ſa voix , & qui prononce par fa
bouche des oracles d'une éternelle
vérité".
»
Telle étoit l'idée que s'étoit faite M. le
Chancelier d'Agueſſeau , de l'étendue des
connoiſſances que doit réunir le Magiftrat
pour fournir fidellement , & avec
dignité , la noble carriere dans laquelle il
ſe trouve engagé , & pour jouir de cette
gloire perſonnelle , toujours ſupérieure
à celle qui eft attachée aux places les plus
éminentes . Il s'élevoit ſans relâche contre
ces hommes indolens qui croient trouver
dans la multitude même de leurs devoirs,
la diſpenſe des lumieres néceſſaires pour
les remplir ; contre ces hommes vains
qui oſent invectiver contre l'étude & la
ſcience , qui ſe vantent d'avoir reçu de la
nature cette ſagacité qui n'a beſoin que
62 MERCURE DE FRANCE.
و د
d'entrevoir les difficultés pour les ſaiſir
& les réfoudre , qui ont l'aveugle confiance
de ſe croire capables de deviner ces
mêmes loix qu'ils n'ont jamais étudiées.
,,Malheur au Magiſtrat , diſoit cet illuftre
& favant Chancelier , qui ne craint
„ point de préférer ſa feule raiſon à celle
,, de tant de grands hommes ; & qui ,
fans autre guide quejla hardieſſe de ſon
génie , ſe flatte de découvrir d'un fim-
,, ple régard , & de percer du premier
,, coup d'oeil , la vaſte étendue du droit
ſous l'autorité duquel nous vivons ".
و د
و د
و و
En effet , un Magiſtrat dépourvu de
lumieres acquiſes par le travail & la réflexion
, ne peut qu'adopter au hafard
des idées étrangeres ; également incapable
d'échapper aux erreurs d'autrui ,&
d'évaluer les écarts des paſſions de ceux
qu'il choifit fervilement pour ſes guides .
Les droits & les intérêts des Citoyens ,
ceux de la ſociété entiere font toujours
flottans entre ſes mains , & la corruption
même ne produiroit pas des effets plus
redoutables . L'amour même de la juftice
eft inutile , diſoit M. d'Agueſſeau ,
,, fi l'on n'y ajoute la connoiſſance exacte
و د
ود
des regles" . La vertu que la ſcience
JANVIER II. Vol. 1777. 63
n'éclaire point , marche au hafard dans
les ſentiers de la juſtice , & dans ceux
qui en éloignent; elle échappe au danger
, ou s'y précipite avec la même ſé.
curité..
M. le Chancelier d'Agueſſeau préſente
par-tout dans ſes ouvrages la réunion de
la ſcience & de l'intégrité , comme l'apanage
propre de la Magiſtrature. Perfuadé
qu'elle ne pouvoit avoir d'autre
intérêt que celui du Souverain & des
peuples ; il croyoit que par là même , ce
Corps reſpectable devoit être regardé
comme inacceffible à l'intrigue & à la
ſéduction. Par une conféquence néceffaire
, il enviſageoit comme un malheur
public , toutes les démarches qui auroient
pu affoiblir le reſpect & la confiance des
peuples pour les dépoſitaires des Loix ;
&il plaçoit parmi les devoirs d'une adminiſtration
ſage, de laiſſer toujours un
libre cours à la Juſtice , de n'en interrompre
ni l'ordre , ni l'activité . ,, Il eſt
biendangereux , diſoit il , (Tom. 9. p.
,, 207) de s'accoutumer à nommer des
Commiſſaires , ſurtout en matiere
,, criminelle. La Loi répond des incon-
,, veniens qu'on éprouve quelquefois en
,, la ſuivant; mais l'homme eſt refpon-
"
ود
64 MERCURE DE FRANCE.
ود ſable de ceux qui arrivent lorſqu'on
,, s'eſt écarté de la regle".
Il s'éleve avec la même force contre
cette maxime ſi repandue & fi ſouvent
dangereuſe : qu'il faut toujours fuivré
l'esprit de la Loi , & fecouer le joug fervile
de la Lettre. Frappé des conféquences
qu'un tel principe pourroit entraîner
après lui ; la vie , la liberté , la fortune
des Citoyens , lui parurent expoſées aux
plus effrayans dangers , au moment que
l'inſtabilité des interprétations arbitraires
ufurperoit l'autorité invariable de la Loi.
,, Etrange principe , dit-il , qu'il paroît
,, plus naturel de ſe conformer à l'eſprit
de la Loi , qne de s'attacher ſervilement
,, à des formalités qui n'ont été preſcrites
que dans la vue d'éviter la fraude
& la ſuggeſtion. Avec cette maxime
,, générale , fi elle pouvoit être tolérée
,, il n'y auroit aucun Juge qui ne ſe crût
ود
ود
"
ود
ود
en droit de mépriſer toutes les forma
„lités qui ont été ſi ſagement établies
,, par les Loix pour aſſurer la vérité &
la folemnité des actes les plus impor-
,, tans de la ſociété civile. Leur exécu-
,, tion deviendroit abſolument arbitraire.
„ Chaque Juge , ſelon les motifs qu'il
,, lui plairoit d'attribuer au Légiflateur ,
s'ima
JANVIER II. Vol. 1777. 65
و د
ود
ود
و د
,, s'imagineroit pouvoir en conclure qu'il
n'eſt pas dans le cas pour lequel la Loi
a été faite , & il ſe glorifieroit d'avoir
ſecoué le joug ſervile de la Lettre ,
,, pour ſuivre ce qu'il lui plairoit d'en
„ appeller l'efprit".
و د
C'eſt ainſi que M. le Chancelier d'Agueſſeau
apprécioit l'air apparent de juftice
& de ſupériorité ſous lequel on mafquoit
le mépris des formes. Les négliger
, c'étoit , à ſes yeux , abandonner
l'eſprit général & commun à toutes les
Loix. C'étoit ſubſtituer aux regles des
inſtitutions verſatiles, qui ,par-là même ,
perdroient le caractere propre des inſtitutions,
c'est - à- dire , la ſtabilité & la
perpétuité. ,, Les queſtions difficiles&
„problématiques , diſoit - il , ne ſe préfentent
pas dans toutes les affaires.
Mais il n'y en a aucune , ni civile , ni
,, criminelle , où la régularité de la pro-
„cédure ne ſoit néceſſaire ; & la voie
„par laquelle on parvient à obtenir juf-
,, tice , exige une attention encore plus
„ continuelle , que le fonds de la juſtice
,, même".
ود
ود
Les lettres relatives aux Ordonnances
des donations , des teſtamens , des fubftitutions,
prouvent à quel point il étoit
E
66 MERCURE DE FRANCE.
frappé de la néceſſité de conſerver au
fonds toute ſon importance ; mais de
s'occuper , avec la plus fcrupuleuſe attention
, des formes qui en ſont inféparables.
On en jugera par la ſévérité
avec laquelle ilpreſcrivoit aux Tribunaux
de ne les jamais perdre de vue.
Nous devons principalement ces Ordonnances
à l'étonnement qu'avoit caufé
à ce ſavant Magiſtrat , la contrariété qui
regnoit entre les loix de notre Monarchie
, fur des matieres ſi ſérieuſes ; & fa
ſurpriſe étoit encore augmentée par l'oppoſition
qu'il obſervoit ſouvent entre
l'eſprit du Droit Romain & celui du
Droit François. Rien , ſur-tout , ne lui
parut plus vague , plus obfcur que les
loix qui régloient les ſubſtitutions. Cette
obſcurité étoit devenue la ſource de
procès interminables : ainſi , les loix
mêmes , ce chef- d'oeuvre de l'eſprit
d'ordre & de paix , dirigé vers le bonheur
des ſociétés humaines , fomentoient
le trouble dans les familles , &
ne leur montroient aucun point fixe
fur lequel pût repoſer leur concorde &
leur tranquillité. Rien n'étoit donc plus
preſſant que de ramener des loix de
cette nature , à cette clarté , à cette
JANVIER II Vol. 1777. 67
uniformité de principes qui préviennent
les interprétations arbitraires , & qui
empêchent qu'à l'ombre des loix , les
ſubtilités de l'eſprit particulier , n'usurpent
leur autorité. Mais quelque prefſant
que fût le beſoin , M. d'Agueſſeau
ne perdit pas de vue que ſon travail
devoit s'étendre ſur les générations fu
tures , & qu'il ſe trouvoit dans ce point
précis où les hommes ſupérieurs ne doivent
ſe hâter que lentement. Jadi
Il ſavoit mieux que perſonne , que
les loix ne peuvent être ſtables & falutaires
, qu'autant qu'elles font l'exprefſion
du voeu général d'une Nation ;
qu'étant rédigées d'après la difcuffion &
l'avis du plus grand nombre d'hommes
inſtruits & ſages , elles deviennent
l'expreſſion de la raiſon publique. Il
regarda donc comme un devoir eſſentiel
, de conſulter , ſur les détails &
fur l'enſemble de la grande opération
qu'il méditoit , les Magiſtrats les plus
éclairés , le Jurifconfultes les plus célebres.
Confiance joſte , mais honorable,
- qui les diſpoſoit d'avance à s'intéreſſer
au ſuccès d'un ouvrage dans lequel ils
ſe regardoient , pour ainſi dire , comme
les Co-adjuteurs du Chef de la Juſtice.
=
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
Le ſuccès juſtifia ſes eſpérances. On
répondit de toutes parts , avec le plus
grand zele & la plus grande fidélité ,
àdes vues dont la ſageſſe & la pureté
étoient d'ailleurs fi connues. Iln'éprouva
dans cette vaſte & longue correfpondance
, ni réſerve , ' ni diffimulation ;
&il vit avec cette joie douce qui n'ap
partient qu'à la vertu , que le déſinté
reſſement étoit l'ame de tous les avis ;
que l'amour de la vérité & du bien
public, en étoient la baſe. C'eſt de ces
riches & reſpectables matériaux , qu'il
forma les Ordonnances dont nous parlons
ici,1 под
Rien n'eſt plus clair que les regles
établies fur les donations , leur nature ,
leur forme & leurs conditions effentieli
les. L'Ordonnance des teſtamens , eni
conciliantle Droit Romain & le Droitt
Coutumier , établit un juſte milieu entre
la liberté exceſſive & les entraves trop
rigoureuſes données aux teſtateurs. Tem
pérament ſage , qui , en reſpectant cette
liberté naturelle dont tous les hommes!
ont droit d'être jaloux , l'empêche de
dégénérer en licence. Enfin , la loi ſur
les ſubſtitutions, enchaîna pour jamais
ces ennemis deſtructifs de toute Jurif
९
JANVIER H. Vol. 1777 69
prudence & de tout ordre public , la
chicane & la mauvaiſe foi , en diffipant
l'ambiguité & les incertitudes qui naifſent
de la fubtilité des anciennes loix fur
cette matiere . !
Auſſi toute la Magiſtrature préféra -telle
cette Juriſprudence plus ſimple , &
par conféquent plus utile , à celle que
l'aſcendant de l'habitude les avoit accoutumés
à reſpecter. Tous les Tribunaux
ſentirent les avantages inappréciables de
cette parfaite uniformité , ſi honorable
au Législateur , fi utile à ſes ſujets . Ces
loix concertées avec tant de ſageſſe ,
n'ont éprouvé aucune contradiction. Elles
ont perpétué l'admiration qu'elles exciterent
au moment de leur naiſſance.
Et elles n'ont point à craindre le fort
de tant de Réglemens qui furchargeoient
notre Code national , fans éclairer les
Miniſtres de la Juſtice. Réglemens que
les beſoins publics ont ſucceſſivement
détruits , ou par des uſages contraires ,
ou par de nouvelles loix. Ces monumens
précieux du ſavoir , de la ſageſſe
& de la ſupériorité de M. d'Agueſſeau ,
doivent faire regretter , comme uneperte
publique , qu'il n'ait pas eu le temps
d'exécuter fon plan général de légifla-
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
tion , parce que rien ne lui manquoit
de ce qui pouvoit élever notre Jurifprudence
au plus haut degré de perfection
dont elle ſoit fufceptible ; & que
la réunion des qualités qu'exige un
édifice ſi vaſte , fi majestueux , fi utile ,
n'eſt preſque jamais qu'un objet de
defir pour les Souverains & pour les
Peuples.
Le Recueil de ces Lettres nous paroît
d'autant plus propre à augmenter
ces regrets , qu'il y a, pour ainſi dire ,
conſigné fon coeur & fon efprit. Semblable
à ces lumieres vives , mais douces,
qui éclairent à toutes les diſtances ,
il s'eſt peint avec tant d'exactitude , ſoit
par le caractere de vérité qui lui diçtoit
ces différentes Lettres , foit par
l'énergie & la nobleſſe de ſes exprefſions
, ſoit par la ſageſſe & la fublimité
de ſes vues , qu'elles imprimoient à ceux
qui les recevoient aux extrémités du
Royaume autant de vénération pour fa
perſonne , que ſa préſence en inſpiroit
àceux qui avoient le bonheur de le voir
& de l'approcher. Nous ne doutons
pointqu'elles ne produiſent le même effet
fur tous les Lecteurs,
JANVIER II. Vol. 1777. 71
ל
Panegyriques & Oraiſons funebres , par
M. l'Abbé Guyot , Prédicateur du
Roi , Doyen & Chanoîne de l'Egliſe
de Soiſſons , & Cenſeur Royal. A
Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin.
Les Panégyriques doivent moins fervir
à faire admirer la perſonne qu'on
loue , qu'à inſpirer , aux auditeurs ,
l'amour de la vertu , & fur-tout le defir
d'imiter les belles actions qui font la
matiere de l'éloge. Tout l'art de ce
genre de composition , conſiſte à bien
choiſir les actions du Saint dont on fait
l'éloge , & à les mettre dans le plus
beau jour , afin d'exciter une ſainte émulation
parmi ceux qui viennent entendre
l'Orateur. Il ne ſuffit pas de recueillir
de l'hiſtoire de ces grands hommes ,
ce qu'il y a de plus éclatant , il faut
encore en faire une heureuſe application
aux moeurs du fiecle. En un mot,
on doit encore plus ſonger à édifier les
auditeurs , qu'à rendre aux Saints le
tribut de louange qui leur eſt dû. C'eſt
s'éloigner de ce but , que de ſe livrer
uniquement aux ſaillies de l'eſprit , &
r
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
1
aux applications ingénieuſes qui ne
ſervent qu'à faire briller le Panégyrifte.
M. l'Abbé Guyot a cherché à éviter
ces écueils , & à modérer ce defir de
briller , fi commun à ceux qui parlent
en public. Ne pourroit-on pas foutenir
que ce defir eft plus excuſable lorſqu'il
s'agit de faire une Oraiſon, funebre ,
où l'on exige que l'Orateur déploie
toutes les richeſſes de fon art ? D'ailleurs
, les Héros que l'on loue , ne
fourniſſent pas toujours ces traits éclatans
dont le ſeul récit cauſe les plus
vives emotions. Compoſer une Oraiſon
funebre , c'eſt ſouvent tracer une riche
broderie ſur une toile fort claire. On
eft donc obligé , dans ce genre d'ouvrage
, s'il faut en croire les grands maîtres
de l'éloquence , de chercher à flatter l'o .
reille par des penſées brillantes , des traits
ingénieux , des expreſſions énergiques ,
& de l'harmonie dans tout le diſcours.
Quintilien admet dans ce genre , les
ornemens les plus recherchés de l'art ,
le fréquent uſage des métaphores ,
beauté des figures , l'agrément des digreffions;
enun mot , tout ce que l'éloquence
a de plus pompeux & de plus
riche. M. Fléchier & M. Boſſuet , font
la
JANVIER II. Val. 1777. 73
les deux modeles qu'on doit le plus
confulter , lorſqu'on ſe deſtine à ce
genre. Il eſt eſſentiel d'avoir un ſtyle
auffi coulant & auffi harmonieux , que
celui de M. Fléchier ; mais il n'eſt pas
moins néceſſaire d'imiitteerr ces grands
ſentimens , ces traits hardis , ces figures
vives & frappantes qui caractériſent les
Difcours du grand Boffuet. Cet Orateur ,
}
• plus occupé des choſes que des mots
ne cherche point , comme ſon émule ,
à répandre des fleurs dans fon difcours ,
& à ſe livrer aux ornemens de l'antitheſe
, ſon unique objet eſt de rendre
le vrai ſenſible à ſes auditeurs.
Nous n'examinerons point ſi l'Auteur
de ces Difcours , fuit toujours les traces
de ces grands modeles . La lecture
qu'on en fera , vaudra mieux que toutes
nos réflexions à cet égard. Mettons fous
les yeux des lecteurs , quelques traits
des Oraiſons funebres renfermées dans
le recueil que nous annonçons. Dans
celle de Staniflas le Bienfaiſant , où
l'Orateur montre tous les traits de la
véritable grandeur , & tous les caracteres
d'une véritable bonté , on trouve
ce parallele : ,, Stanislas Auteur ! Deux
Princes ont accoutumé l'Europe à ces رور
C ८८
E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
1
,phénomenes . L'un eſt ce Roi belli-
„ queux , militaire , auſſi grand dans les
,, campagnes , que profond & inftructif
,, lorſqu'il écrit ſur l'art de la guerre ;
,,créateur de ſa Milice qu'il éclaire par
,, ſes ouvrages , comme il l'anime par
ſes exemples ; Prince , l'ami particulier
de Staniſlas , qui ne ceſſa de chérir
dans lui , le fils de ſon bienfaiteur à
„Konisberg.
"
,,L'autre eſt un Philoſophe bienfai-
,, fant , dont les écrits reſpirent la
,, Religion , toute l'honnêteté & la
„ doctrine d'une belle ame. Ouvrages
utiles. Ici , il anime , il encourage
„ les Savans ; là , il réforme les Légif-
„lateurs ; tantôt il afſſigne les écarts ,
il poſe les bornes de la philofophie;
" tantôt il manie , avec autant d'habileté
que de prudence , les refforts des
„Gouvernemens. Ici , Meſſieurs , vous
,, vous rappellez ces obſervations pro-
„ fondes , dont la juſteſſe & les prin.
„ cipes lumineux font encore l'admi-
„tion des Polonois les plus conſommés
,,dans les intérêts de leur République.
و د
"
ودLe fond riche de ces ouvrages, étoit
„dans un eſprit cultivé par les Scien
„ces, orné par la lecture , mûri par la
JANVIER II. Vol. 1777. 75
„réflexion; dans cette imagination fé-
,, conde, dont la vivacité , les ſaillies
,,pleines de fel & d'agrément , ren-
,,doient ſa converſation fi intéreſſante.
ود
ود
On ſe rappellera long- tems ces traits
,,de lumiere qui décéloient ſon génie ;
ces tours heureux & imprévus qui
,,marquoient ſe pénétration: ces idées
fortes & élevées qui annonçoient la
,, fublimité de ſon ame; ces expreſſions
,, naïves , mais d'une énergique fim-
„ plicité , qui caractériſoient fon élo-
„quence.... "
ود
ود
ود
ود
Tel
Dans l'Oraiſon funebre de Louis XV,
voici comme l'Orateur s'exprime au
ſujet de M. le Cardinal de Fleury , qu'il
oppoſe au Cardinal Alberoni.
,, parut en France ce Miniſtre modeſte ,
,, Favori fans être odieux , d'autant plus
homme d'état , qu'il parut ſe moins
rechercher lui - même; plus jaloux en
tout de l'utilité que de l'éclat des
,, ſervices; plus occupé d'appliquer le
,,génie du François , que de le remuer ;
l'ami comme le conſeil de fon Maître ;
„trop en garde , peut - être , par le fouvenir
du regne paſſé , contre la force
du caractere dans un Roi, mais tou-
„jours cher à la Nation, pour lui avoir
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
ود formé , de tous lesRois , le plus nu-
,, main ; négociateur habile ; le Miniſtre
ود de l'Europe entiere autant que de la
,, France ; conciliant , par fon déſintéreſ-
,, fement , les prétentions les plus op-
„ poſées ; défarmant , par ſa modéra-
„tion, les inimitiés anciennes , & faifant
rejaillir fur la France & fur fon
„ Roi , la gloire de ſa prudence & de
,, ſa ſageſſe. Génie bienfaiſant, les Arts ,
„ le Commerce , la Finance , les Loix ,
ود
ود tout profpere dans l'Etat , à la faveur
,, d'une adminiſtration paiſible. Miniſtre
,, le plus fortuné dans une longue car-
„ riere , la nature & la faveur ſemblent
,, l'excepter de la loi commune : il meurt
,, ſans que chez lui l'homme & le cour-
,, tifan aient connu de déclin.
ود
ود
ود
ود
,, Alberoni en Eſpagne , Fleury en
France ! Qui ne voit ici pour ce Royaume
une prédilection de la Providence !
Chez l'un , les idées les plus vaſtes,
les projets les plus hardis , la poli-
,, tique la plus remuante , avoient man-
,, qué leur effet & perdu le Miniſtre ,
,, par l'injuſtice & l'odieux de ſes ma
,, noeuvres. L'autre , politique plus ti-
,, mide , en apparence , mais plus ſage
,, en effet , obtient tout par une marJANVIER
II. Vol. 1777 77
}
}
}
"
,, che méſurée , par ce caractere de
,, droiture qui ne lui donne par - tout
,, que des amis de fa faveur & de ſa
,,Nation. Dieu marque-t- il plus ſa Pro-
,, vidence dans la formation de ces corps
inanimés qui nous éclairént , que
,, dans la diſtribution de ces génies
,, ſupérieurs qui font le bonheur & le
,, malheur des Etats ? Que quand il place
,,entre le Prince & fon Peuple, une
de ces ames fortes , ſupérieures à
toutes les paſſions comme à tous les
,, préjugés , dévouéesà lagloire du Roi
,,& au bien de la Patrie, juſqu'au facrifice
de tout intérêt perſonnel de
la faveur même une de ces ames
vertueuſes qui impriment à tous
,,leurs travaux, le ſceau facré de la
Religion, un de ces ſages , toujours
,,ou-patiens ou féveres à propos , fur
les maux de la Nation; uni de ces
,, génies auffi étendus que l'empire des
Loi & de la Juſtice; auſſi élevés
que les motifs ſublimes qui doivent
en diſtribuer les charges , en regler
les opérations , en concilier les droits ,
,,en déterminer l'eſprit, & en affurer
,le fuccés un de ces hommes rares ,
5, auffi grands dans leur wie privée, que
ود
و د
ود
78 MERCURE DE FRANCE.
"
dans les fonctions d'hommes d'Etat ;
,, oracles & exemples , à la fois , des
,,plus ſages maximes. Je parois , Mefſieurs
, vous indiquer ici une ſuite
,,de grands hommes; & tous ces traits
„ raſſemblés pourroient à peine donner ,
„à la poſtérité , une idée complette de
,, cé Chef de la Juſtice , que la France
,, perdit au milieu de ce fiecle : l'illuftre
,,d'Agueſſeau , homme au - deſſus des
,, temps & des ſiecles , par la mémoire
,, immortelle de ſes talens , de ſes
,, ouvrages & de ſes vertus ".
Procès verbal des conférences tenues par
ordre du Roi , pour l'examen des articles
de l'Ordonnance civile du mois
d'Avril 1667 , & de l'Ordonnance
criminelle du mois d'Août 1670 ;
nouvelle édition revue & corrigée ſur
l'original , & augmentée d'une inftruction
ſur la procédure civile & criminelle;
in - 4. rel. 12. liv. A Paris ,
chez Debure freres , Libr. quai des
Auguſtins ; 1776. P
Chaque Corps de l'Etat a un gloire
qui lui eſt propre; celle des Magiftrats
dépend fur -tout de l'aſſemblage de leurs
JANVIER II. Vol. 1777. 79
lumieres; & la connoiſſance des formes
eſt une des parties les plus eſſentielles
de la ſcience que les Juges doivent acquérir.
Les formes ont été établies pour
prévenir l'illuſion & les ſurpriſes , pour
aſſurer la vérité & la folemnité des actes
les plus importans de la ſociété civile ,
Enfreindre ces formes , s'eſt s'écarter de
la route indiquée par la loi , changer des
regles ſages & inviolables en inſtitutions
flottantes & arbitraires , & livrer aux
variations & aux entrepriſes de chaque
Juge particulier , des loix dont la ſtabilité
doit être le principal caractere. Un
ſavantMagiſtrat a dit avec raiſon: ,, Que
ودla voie par laquelle on parvient à ob-
,, tenir juſtice , exige une attention encore
,,plus continuelle que le fond de la juf-
,, tice même".
L'Ouvrage que nous annonçons n'a
nul beſoin d'éloges. Les noms célebres
des Magiſtrats à qui nous le devons ,
ſuffiſent pour en faire connoître tout le
prix. M. le premier Préſident de Lamoignon
étoit l'ame des conférences où furent
examinés les articles de l'Ordonnance
civilede 1667 , & del'Ordonnance
criminelle de 1670 ; la capacité ,la droiture&
les lumieres de ce célebre Magif
80 MERCURE DE FRANCE.
trat , ont toujours été l'objet de l'admiration
publique. L'élévation de ſon génie,
éclairé par l'étude des loix , fortifié par
une longue expérience , donnoit tant de
poids à ſes opinions , qu'il les faiſoit
aifément ſuivre par la force qu'elles empruntoient
de fon autorité.
M. l'Avocat - Général Talon fit également
paroître , dans ces conférences ,
cette profonde érudition& cette folidité
de jugement , qui l'ont toujours fait
régarder comme le premier Avocat du
Royaume , par fon propre mérite, comme
il l'étoit déjà par ſa dignité.
Entre MM. les Commiſſaires du Conſeil
nommés pour ce travail précieux ,
on vit briller fur- tout la pénétration&
l'habileté de M. Puffort , qui fut chargé
dedreſſer le plan des articles de la réformation.
Tous les Magiftrats qui compofoient
ces fameuſes aſſemblées , contribuerent
, par leurs talens , à la réformation
de la juftice , & à la perfection d'un Ouvrage
, où l'on difcuta avec habileté , les
points les plus fubtils de la procédure ,
& où l'on traita , avec profondeur , les
plus grands & les plas fecrets myſteres
de la Jurifprudence. Rien ne fut omis
dans cette favante difcuffion ,& tous les
TriJANVIER
II . Vol. 1777. 81
i
}
}
>
Tribunaux ont ſenti le prix de cet Ouvrage
, & fe font un devoir de le conſulter.
On y a joint une inſtruction fur
les matieres civiles & criminelles qui ont
rapport à l'une & à l'autre Ordonnance.
L'utilité de cette addition eſt telle , qu'en
même temps que l'on apprend la diſpoſition
de la loi par la lecture du texte ,
on ſe trouve en état d'en faire l'application.
1
On a corrigé & perfectionné dans cette
nouvelle édition , ſi attendue , les deux
précis qui font à la tête des deux Ordonnances
, & où il y avoit un grand
nombre de fautes & d'omiſſions; outre
cet avantage, on a encore corrigé les
fautes qui s'étoient gliffées dans le texte
du procès verbal , ſans déranger l'ordre
de l'édition précédente , afin qu'on puisſe
vérifier commodément les citations
qui ont été faites de ce procès verbal ,
dans pluſieurs Ouvrages de Jurisprudence.
Il ſuffit d'annoncer un tel Ouvrage
pour déterminer les Magiſtrats , les Jurifconfultes
& les Praticiens , à en faire
l'acquiſition .
:
re
१
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Conférences Ecclésiastiques du Diocese
d'Angers , fur les Etats. Tome III.
1 A Paris , chez la veuve Defaint , rue
edu Foin Saint Jacques.
On a avoué dans tous les ſiecles , que
l'ignorance des Miniſtres de l'Eglife étoit
le mal le plus funeſte qui pût arriver à
l'Egliſe , en même temps qu'elle étoit la
ſource d'une infinité d'autres maux. Les
qualités de Docteurs , de Peres , de Guides
, de Juges , de Médecins ſpirituels
du Peuple Chrétien , dont l'Egliſe les
honore , font autant de titres qui les
obligent à étudier la doctrine des Saints ,
fur tout celle qui a rapport à la morale
pratique. Le caractere faint , loin de
donner les lumieres , forme au contraire
un nouvel engagement pour les acquérir.
,, Les Scribes & les Prêtres de la Loi ,
,, perfuadés que la connoiſſance de fes
,, préceptes & de ſes ordonnances , étoit
,,inféparable du Sacerdoce , dit un Paf
,,teur éloquent , affectoient de porter at
,,tachés à leurs vêtemens , & étaloient
,, avec oftentation leurs philacteres , qui
,,n'étoient que des rouleaux amples de
,, la loi , dont ils bordoient le bas de
,, leurs robes. C'étoit , à la vérité , une
,, affectation phariſaïque & ridicule ;
JANVIER II. Vol. 1777. 83
„mais ils nous apprennent du moins,
,, qu'un Prêtre ne doit jamais marcher &
,, paroître nulle part , ſans porter avec
ور lui la loi , non pas attachée à ſes vê
,, temens , mais gravée profondément dans
,, fon eſprit & dans fon coeur. Dans le
,, Paganiſme même , les Prêtres des Ido-
ود
ود
les n'avoient point d'autre occupation ,
,, qu'une étude affidue des fables & des
,, extravagances de leur mythologie : ils
vivoient retirés dans l'obſcurité de
,, leurs Temples , pour répondre aux
,, Peuples abuſés qui venoient les con-
,, fulter fur leurs myſteres impurs , in-
,, ſenſés , avant de s'y faire initier ; &
,, nous établis , ajoute- t - il , pour nous
,, inſtruire à fond d'une Religionſi ſu
,, blime , ſi divine ; chargés de nous rem-
,,plir fans ceſſe d'une doctrine ſi ſage
,,& fi confolante , nous ne fentirions
,, aucun goût pour nous en inſtruire
„ pour la méditer & l'approfondir ? "
Tous les motifs les plus preſſans ſe réuniffent
donc pour engager les Miniſtres
de l'Egliſe à s'appliquer ſérieuſement à
l'étude de la morale Chrétienne. Tel eſt
le but des Conférences ſi ſagement établies
, & fi propres à exciter une louable
émulation parmi les Paſteurs ,& à les
1
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
prémunir également contre les dangers
de l'ignorance , & contre les fophifmes
✓& les illuſions de la cupidité. Ce poiſon
ſi actif ſe gliſſe dans tous les états : &
rien n'eſt ſi propre à arrêter cette contagion
, qu'un cours de morale où l'on ne
cherche point à éluder la loi par de
fauſſes interprétations , & par des opinions
relâchées , qui ne raſſurent la confcience
que pour la tromper. L'Auteur de
ces Conférences a ſu éviter cet écueil ,
en traitant la matiere des devoirs de
chaque profeſſion. Les regles qu'il trace
font conformes à l'Evangile ; il ramene
tout à une confcience éclairée & à la
loi de Dieu , qui ne peut ni changer ,
ni plier. Les articles des Conférences
renfermées dans ce troiſieme volume ,
font intéreſſans : devoirs des gens de
guerre , des Maîtres & des Diſciples ,
des Médecins & de tous leurs coopérateurs
, des Financiers , des Marchands , des
Artiſans , des gens mariés , &c. Tous
ceux qui font renfermés dans ces différentes
claſſes , trouveront dans ces Con .
férences l'éclairciſſement des difficultés
qui peuvent les arrêter , l'exercice de
leurs devoirs , les divines Ecritures , les
Saints Canons , les Conciles , les Souverains
Pontifes , les écrits des Peres ;
1
JANVIER II. Vol. 1777. 85
voilà les fources où l'Auteur des Conférences
prétend avoir puiſé ; & ce font
les ſeules que les Paſteurs doivent refpecter
, parce qu'elles conduiſent à la
vérité , & qu'elles fourniſſent les vrais
moyens de ſanctification pour chaque
état.
3
:
Précis historique de la vie de Jésus- Christ ,
de ſa doctrine , de ſes miracles , & de
l'établiſſement de ſon Eglife ; accompagné
de réflexions& de penſées choiſies
ſur la Religion & ſur l'incrédulité.
Par feu M. Tricallet , Directeur
du Séminaire de Saint Nicolas du
Chardonnet ; nouvelle édition , revue
& corrigée. A Paris , chez Lottin
l'aîné , Impr. Lib. rue St. Jacques.
Le précis de la vie de Jésus - Chriſt ,
qui eſt à la tête de cet Ouvrage , eſt
extrait du diſcours ſur l'hiſtoire univerſelle
, par M. Boſſuet. Cela ſeul ſuffit
pour faire l'éloge de ce morceau. L'Auteur
du fiecle de Louis XIV. a dit avec
raifon que ce diſcours n'avoit eu ni
modele , ni imitateurs ; & l'on peut
- ajouter , d'après les meilleurs Juges en
ce genre , que c'eſt un chef- d'oeuvre qui
,
F3 :
86 MERCURE DE FRANCE.
réunit tout à la fois ce que le génie a
de plus fublime , la politique de plus,
profond , la morale de plus ſage , le ſtyle
de plus vigoureux & de plus brillant ,
l'art de plus étonnant. On a joint à l'extrait
de ce diſcours , dont on devroit
faire apprendre aux jeunes gens la ſeconde
partie par coeur , tout ce que Saint
Chryfoſtôme & Saint Auguſtin , les deux
grandes lumieres de l'Eglife , nous ont
dit de relatif à l'objet de ce recueil. On
y a joint quelques extraits de nos meilleurs
Poëtes , & ceux de M. de Fénélon ,
qu'on relit toujours avec un nouveau
plaifir. Toutes nos actions & toutes
,, nos pensées , dit un célebre Apologiſte
و د
و و
de la Religion chrétienne , doivent
,, prendre des routes ſi différentes , felon
,, qu'il y aura des biens éternels à eſpé-
,, rer ou non ; qu'il eſt impoſſible de faire
و د
une démarche avec ſens & jugement ,
,, qu'en la réglant par ce point de vue" .
Or , rien n'eſt plus propre à nous faire
difcuter cette importante queſtion de la
vérité de notre Religion avec impartialité
, que la lecture de ces recueils , où l'on
trouve réunis les principaux argumens,
en faveur de la Religion chrétienne , &
les plus beaux endroits des Ouvrages de
ſes illuftres Défenſeurs .
JANVIER II. Vol. 1777. 87
;
} }
Differtation théologique fur l'usure du prêt
du Commerce. A Rouen , chez Dumefnil
, Impr. rue de l'Ecureuil.
On a donné en 1762 une nouvelle
édition de l'Examen théologique ſur la
ſociété du prêt à rente , &c. où l'on
juſtifie le profit qu'on exige de ceux qui
n'empruntent que pour gagner avec la
fomme empruntée. Cet Auteur ſe fondoit
, 1º. fur la liberté de l'Emprunteur ,
qui paye les intérêts ; 20. fur le grand
profit qui lui en revient ; 30. ſur la comparaiſon
du prêt de commerce avec le
contrat de louage. On réfute , dans la
Differtation que nous annonçons , cette
opinion , qu'on regarde comme favorable
àl'uſure. L'Auteur ſuppoſe , d'après l'expérience
journaliere , qu'il y a beaucoup
de gens pécunieux , qui ne veulent ni
conſtituer leurs deniers en rente , niacheter
des terres ou d'autres fonds , ni faire
aucun commerce , ni expoſer leur argent
aux riſques d'une ſociété légitime ; qui
enfin peuvent prêter , ſans en ſouffrir le
moindre dommage. Ces gens-là , quoiqu'on
en puiſſe dire , ne font aux yeux
du Differtateur , ni de près , ni de loin,
E4 31 日)
88 MERCURE DE FRANCE.
1
dans le cas du lucre ceffant ou du dommage
naiſſant , & font par conféquent dans
l'obligation , lorſqu'ils prêtent , de le faire
ſans intérêt. Voilà ce que l'on prétend
prouver dans la diſſertation , contre
-tous ceux qui juſtifient l'intérêt du prêt
de commerce.
Traité de l'usure & des intérêts , augmenté
d'une défenſe du Traité , & de diverſes
obſervations ſur les écrits qui
l'ont combattu. A Lyon , chez Brui-
**fet Ponthus.
Cet Ouvrage contient trois parties :
1º. tout ce qui a rapport au prêt & à
l'uſure ; 20. les titres ſur-ajoutés au prêt ,
qui peuvent autoriſer à retirer des intérêts
; le profit ceſſant & le dommage
naiſſant ; le riſque que le prêt fait courir
; le délai du payement ; la ſentence
duJuge ; le don des intérêts. 30. Les contrats
différens du prêt , qui peuvent donner
lieu à des intérêts légitimes ; expofition
du contrat à intérêt , différent du
prêt; preuve de la légitimité du contrat
à intérêt , différente du prêt ; réponſe
aux objections contre la légitimité du
contrat à intérêt , autorité des Papes ,
JANVIER II . Vol. 1777. 89
1
du droit canonique , des monts de piété
, favorables aux contrats à intérêts ,
différens du prêt. L'Auteur ſoutient
qu'il a trouvé le juſte milieu qu'on doit
choiſir entre les deux ſentimens qui font
les plus communs , parce qu'ils font les
plus faciles à ſuivre ; & il ſe ſert pour cela
de la fameuſe Lettre Encyclopédique de
Benoît XIV , où ce Pape , de bonne mémoire
, s'éloigne également de l'opinion
des Docteurs trop ſéveres , & de celle
7 des Caſuiſtes relâchés. On a joint à cette
Lettre les déclarations des Univerſités
de Cologne , de Trèves , & une réponſe à
l'Auteur des principes théologiques. Ce
recueil contient des diſcuſſions intérefſantes
ſur une matiere qui a été trop
ſouvent agitée parmi les Théologiens .
On defire depuis lomg temps de trouver
des moyens de conciliation qui ne bleffent
ni les intérêts de la charité chrétienne,
ni ceux du commerce , ſi lié au
bien public.
L'Illiade , traduction nouvelle , 2 vol . in
12 , à Paris , chez Ruault , Libraire ,
rue de la Harpe.
Nous devons cette traduction au même
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
4
Auteur qui donna , avec ſuccès , il y a
quelque temps , une traduction du Taffe.
Celle qu'il publie aujourd'hui de l'Illiade ,
ne peut manquer de produire une grande
ſenſation. Un ton poétique , une éléva
tion & une chaleur foutenues , un ſtyle
clair , vif & rapide , font les avantages
qui la diftinguent , & qui doivent la
rendre préférable à toutes celles en profe
qui ont déja paru aux yeux de ceux qui ,
ignorant la langue d'Homere , cherchent
à prendre une idée de fon génie & des
beautés de ſa poésie. Il ſuffit , pour ſe
convaincre de ce que nous venons de
dire, de la comparer à celle de Madame
Dacier , une des plus connues & des plus
eſtimées ,& qui , malgré la réputation &
la vogue qu'elle a eue , n'a guere d'autre
mérite que celui de la fidélité ; mérite , à
la vérité , fort eſſentiel ,& le ſeul cependant
que le nouveau Traducteur paroiffe
avoir négligé quelquefois. Reſte à ſavoir
ſi l'on doit préférer une verſion rigoureuſement
fidelle , & où le ſens de l'original
ſe trouve exactement confervé , comme
tous les traits d'un beau tableau le font
dans une gravure , ou une traduction un
peu plus libre , mais dans laquelle on
retrouve davantage la vie & la chaleur
こ
JANVIER II. Vol. 1777. 91
qui animent ce même original. Il ne s'agit
que de réfoudre cette queſtion pour prononcer
entre la traduction de Madame
Dacier, & celle que nous annonçons.
Nous allons extraire de l'une & de l'autre
le commencement du premier livre ,
très-propre à fervir de piece de comparaifon
,& à établir l'idée de la difference
des deux ſtyles , & des deux manieres de
traduire. Voici comme s'exprime Madame
Dacier.
"
”
"
„ Déeſſe, chantez la colere d'Achille, fils
de Pélée ; cette colere pernicieuſe , qui
cauſa tantde malheurs aux Grecs, & qui
„ précipita dans le fombre Royaume de
„ Pluton , les ames généreuſes de tant de
„ Héros , livra leurs corps en proie aux
chiens & aux vautours , depuis le jour
fatal qu'une querelle d'éclat eut diviſé
le fils d'Atrée & le divin Achille ; ainſi
les décrets de Jupiter s'accompliſſoient.
„ Quel Dieu les jeta dans ces diffenfions ?
Le fils de Jupiter & de Latone , irrité
contre le Roi qui avoit déshonoré Chryfès
, fon facrificateur , envoya fur l'ar .
„ mée une affreuſe maladie , qui emportoit
les peuples. Car Chryfès étant allé
aux vaiſſeaux des Grecs chargé de
préſens pour la rançon de ſa fille , &
"
"
"
"
ود
92 MERCURE DE FRANCE.
,, tenant dans ſes mains les bandelettes
,, facrées d'Apollon avec le ſceptre d'or ,
„ pria humblement les Grecs , & fur-
ودtout les deux fils d'Atrée , leurs Géné-
,, raux: fils d'Atrée , leur dit- il , & vous ,
,, généreux Grecs , que les Dieux qui
,, habitent l'Olympe , vous faſſent la
,, grâce de détruire la ſuperbe ville de
,, Priam , & de vous voir heureuſement
,, de retour dans votre patrie; mais ren-
,, dez-moi ma fille en recevant ces pré-
,, ſens , & reſpectez en moi le fils du
,, grand Jupiter , Apollon , dont les traits
,, font inévitables.
,, Tous les Grecs firent connoître par
,, un murmure favorable , qu'il falloit
,, reſpecter le Miniſtre du Dieu ,& rece-
,, voir ſes riches préfens : mais cette
,, demande déplut à Agamemnon , aveu-
„ glé par ſa colere. Il renvoya durement
,, Chryfès , & accompagna fon refus de
,, menaces : vieillard , lui dit-il , que je
,, ne te trouve pas déſormais dans mon
,, camp , & qu'il ne t'arrive jamais d'y
,, revenir , ſi tu ne veux que le fceptre
,,& les bandelettes du Dieu dont tu
,, es le Miniſtre , ne te ſoient inutiles.
„ Je ne te rendrai point ta fille avant
qu'elle ait vieilli dans mon palais , à "
JANVIER II . Vol . 1777. 93
4
۲
,, Argos , loin de ſa patrie, travaillant
ودen laine , & ayant ſoin de mon lit.
,,Retire- toi donc , & ne m'irrite plus
,, davantage par ta préſence , ſi tu as
,, quelque ſoin de tes jours."
Voyons maintenant la verſion du nouvel
Interprete d'Homere. , Muſe , chan-
"te la colere d'Achille ; cette colere fu-.
,, neſte , plongea les Grecs dans un abîme
,, de douleurs , qui , avant le temps ,
„précipita dans les fombres demeures
,, une foule de Héros ; & de leurs cada-
,, vres ſanglans, fit la pâture des chiens
,,& des vautours.
ودAinſi l'ordonna la volonté ſuprême
,, de Jupiter , depuis qu'une fatale que-
,, relle diviſa le fils d'Atrée , le Monar-
,, que des Rois , & le divin Achille.
Quel Dieu alluma le flambeau de
,, ces triſtes difcordes ? Le fils de Jupiter
,,& de Latone , pour venger l'outrage
,, fait , par Agamemnon , à Chryſès , fon
,, Prêtre; Apollon , enflammé de cour-
,, roux , lança ſur l'armée des Grecs la
,, contagion & la mort , & les peuples
,, périrent.
„Chryſès étoit venu pour rompre les
,, fers d'une fille chérie ; il apportoit des
,,tréſors pour prix de ſa liberté : dans
94 MERCURE DE FRANCE.
east
"
,, ſes mains étoient un ſceptre d'or &des
bandelettes facrées ; il imploroit tous
,, les Grecs ; il imploroit ſur- tout les
,, deux Atrides , les Chefs fuprêmes des
,, Guerriers .
„ Fils d'Atrée , & vous généreux ven-
,, geurs de la Grece , puiſſent les Dieux
,, immortels livrer à vos coups la ville
,,de Priam ? Puiffiez- vous retourner dans
,, votre patrie vainqueurs & riches de ſes
„ dépouilles ! Rendez , rendez - moi une
fille tendrement aimée , & recevez la
,, rançon que je vous offre. Reſpectez
,, dans ſon Prêtre le fils de Jupiter , le
„Dieu qui lance au loin d'inevitables
,,traits .
95 Il dit : & tous les guerriers , avec
„un murmure favorable , accueillent fon
,,discours , tous veulent qu'on cede à ſa
,, priere , & qu'on accepte les tréſors
,, qu'il apporte.
Mais l'orgueil d'Agamemnon ſe ré.
,, volte & s'indigne ;& par cette cruelle
,, réponſe , il ajoute encore à la dureté
du refus.
" Fuis , vieillard , fuis , & garde que
,, mes yeux ne te rencontrent encore fur
,, ces rives ! Ni ton sceptre , ni tes ban-
,, delettes , ne pourroient te dérober à
JANVIER II . Vol. 1777. 95
,,mon reſſentiment ; je ne te la rendrai
,, point , que la vieilleſſe n'ait flétri ſes
appas. Je veux , qu'au ſein d'Argos ,
;,dans mon palais , loin de ſa patrie ,elle
;, tourne le fuſeau , & ferve ſous mes
,, loix: pars , crains d'allumer mon cour-
,, roux, ſi tu veux ſauver tes jours."
ود
Il eſt facile de voir combien cette maniere
de partager la narration en périodes
courtes , y répand d'intérêt , de nobleſſe
& de rapidité. On peut remarquer
auſſi que le Traducteur ſe permet en
proſe les inverſions les plus hardies de
la poéfie. Ces inverſions font quelquefois
un heureux effet , & contribuent en
général beaucoup à animer le ſtyle ; mais
outre que ſouvent elles font trop perdre
à la proſe ce caractere de ſimplicité
qu'elle doit toujours conſerver , même
- lorſqu'elle emprunte les couleurs de la
poéfie , & qu'on retrouve avec tant de
plaiſir dans l'admirable proſe de Télé
maque; il en eſt pluſieurs qui doivent
paroître trop forcées , comme celle ci :
de leurs cadavres ſanglans , fit la pâture
des chiens & des vautours.
Cette légere remarque que nous hafardons
, ne diminue en rien le mérite de
la traduction de M. L. B.; nous allons
96 MERCURE DE FRANCE.
!
la mettre encore en parallele avec celle
de Madame Dacier , dans un endroit du
quatrieme livre. Le Poëte y peint le moment
où les armées Grecques & Troyenne
font en mouvement pour le combat.
Ce font les morceaux de ce genre , où
le feu & l'élévation du génie d'Homere
ſe déploient le plus , que M. L. B. a
fur- tout traduits avec ſuccès , & dans
leſquels on fent le mieux la ſupériorité
de fon ſtyle , ſur le ſtyle foible de Madame
Dacier.
ود
Verſion de Madame Dacier : ,, Comme
lorsque le violent zéphir exerce ſa ty .
,rannie ſur la vaſte mer , on voit d'abord
les flots s'amonceler au milieu de
, la plaine liquide ,& venir les uns fur les
„autres ſe brifer contre le rivage avec
de longs mugiſſemens , où, luttant con.
tre un orgueilleux rocher, qui s'oppoſe
,, à leur furie , & s'élevant comme des
,, montagnes , on les voit enfin vaincre
,, ſes efforts , & le couvrir d'algue &
d'écume; telles on voyoit s'avancer les
nombreuſes phalanges des Grecs qui
,, marchoient au combat. Elles avoient
,, chacune à leur tête leurs chefs , qu'elles
ſuivoient dans un profond filence ,
pour entendre & pour exécuter leurs
,, ordres
JANVIER II. Vol. 1777. 97
1
,, ordres plus promptement. Vous euffiez
,, dit que Jupiter avoit ôté la voix à cette
,, multitude innombrable de peuples. Les
5, armes dont ils étoient revêtus , jetoient
,, un éclat que l'oeil ne pouvoit foutenir.
„Au contraire , les Troyens étoient dans
,, leur camp , ſemblables à de nombreux
,, troupeaux de brebis quifont répandues
,, dans les parcs d'un homme riche ; &
„ qui , pendant qu'on tire leur lait , &
,, qu'elles entendent la voix des agneaux
,, qu'on leur a ôtés , font retentir de leurs
,, bêlemens tout le pâturage. Tel eſt le
,,bruit confus des troupes innombrables
,,dont l'armée des Troyens eſt compo-
,, ſée ; car elles n'ont pas toutes le même
,, art , ni le même langage ; mais c'eſt un
,,mélange confus de langues , comme
,,de troupes ramaſſées de toutes fortes
„de nations.
ود
e
Les Troyens ſont animés par le Dieu
Mars , & les Grecs par la Déeſſe Minerve
; ces deux divinités ſont ſuivies
, de la terreur , de la fuite & de l'infa-
,, tiable difcorde , foeur & compagne de
,, l'homicide Dieu des combats , & qui ,
,, dès qu'elle commence à paroître , s'é-
,,leve inſenſiblement , & bientôt , quoi-
, qu'elle marche ſur la terre , elle porte
G
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, ſa tête orgueilleuſe juſques dans les
,, cieux. Cette Déeſſe implacable fo-
,,mente l'animoſité dans tous les coeurs ;
&courant de rang en rang dans les ar-
,, mées, elle allume la rage des combat-
,, tans ,& fe nourrit des maux qu'elle leur
prépare.c
ود
Quand ces deux armées ſe joignent
& viennent aux mains , les boucliers
20ſe heurtent , les lances ſe croifent ,
,,l'haleine & les foupirs des combattans
,,ſe mêlent; un bruit effroyable retentit
,,au loin ; les cris des vaincus & des
,, vainqueurs , des bleſſes & des mou-
ودrans ſeconfondent,&la terre eft inon-
,,dée de ruiſſeaux de ſang , tels que
,, d'impétueux torrens groffis par les
,, pluies de l'hiver , & rompant leurs
,, digues , ſe précipitent avec furie du
„haut des monts , & mêlent leurs eaux
,,indomptables dans la fondriere d'un
„vallon; les Paſteurs , au haut des ro
,, chers les plus reculés, entendent avec
,, étonnement ce bruit horrible: tel eſt le
,, bruit que forment les cris & la fuite de
,, tant de guerriers qui ſe mêlent & qui
»ſe pouffent. " ό ση 9
Verfion de M. L. B. ,, Toutes les pha-
„langesGrecques s'ébranlent. L'oeil tenJANVIER
II. Vol. 1777. 99
,, du , l'oreille attentive à la voix des
,, chefs qui les guident , elles marchent
,, toutes dans un filence terrible & me-
,, naçant ; de leurs armes jaillit le feu
,, des éclairs . Tels , quand le fougueux
,,Aquilon eſt déchaîné fur la mer , on
,, voit les flots blanchir , s'amonceler ,&
,, bientôt en mugiſſant , ſe briſer ſur le
,, rivage , ou luttant contre les écueils ,
,, les couvrir d'algue & d'écume.
,, Les Troyens pouſſent de tumultueu-
,, ſes clameurs ; dans ce confus aſſembla-
„ ge de mille peuples divers , mille fons
,,différens fe font entendre ; ainſi ,dans
,, un vaſte troupeau , les cris des tendres
,, agneaux ſe mêlent au bêlement de leurs
,, meres.
,, Mars entraîne les Troyens ; Minerve
,, guide les Grecs. Devant eux , marchent
,, la terreur , la fuite, la difcorde funeſte,
,, ſoeurs de l'homicide Dieu des combats.
,, Foible en ſa naiſſance , la diſcorde s'é-
,, leve comme un géant ; ſes pieds font
ود fur la terre ; fon front eſt dans les
,, cieux. Elle s'élange au milieu des guer-
,,riers , les embraſe de ſes flammes , &
,, appelle à grands cris le carnage & la
,, mort.
„ On s'approche , caſque contre caf-
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
:
ود
,, que , bouclier contre bouclier , épée
,, contre épée ; on ſe heurte , on s'égorge .
,,D'affreux mugiſſemens épouvantent les
airs. Les vaincus , les vainqueurs ſe
,,mêlent & ſe confondent. On entend ,
tout à la fois , les cris de la mort & les
,,chants de la victoire. Le ſang ruiſſele ,
,, la plaine en eſt inondée.
"
„ Tels , du haut des montagnes , mille
,, torrens ſe précipitent , & vont , avec
,, un horrible fracas , ſe perdre enſemble
,,dans un vallon; le Paſteur , dans les fo-
,, rêts , entend au loin ce bruit affreux ,
ودſon coeur eſt glacé d'effroi. Ainſi ſe
,,mêlent les accens de la fureur & les cris
,,du déſeſpoir."
M. L. B. a mis à la tête de ſa traduction
de l'Iliade, celle d'un dialogue que
lui a communiqué un ſavant Anglois
qui a vécu long-temps au milieu des ruines
de la Grece ,& qui a trouvé ce morceau
intéreſſant ſous les débris d'une des
maſures qui couvrent le lieu où fut autrefois
Athenes. Le texte en eſt joint ici
à la traduction. Dans ce dialogue , Homere
paroît ſous le nom de Méléſigene ,
& développe lui-même , ſur un ton plein
de raiſon & de philoſophie, le ſens &
le but moral de ſon Iliade. M. L. B. croit
a
JANVIER II. Vol. 1777. 101
que cet ouvrage a été composé par un de
ces rapsodes , qui alloient dans la Grece
chanter les vers d'Homere.
Discours qui a remporté les deux Prix
d'Eloquence , au jugement de l'Académie
de Besançon , en 1776 , ſur ce
ſujet : Combien le respect pour les
Moeurs , contribue au bonheur d'un Etat.
Par M. l'Abbé de Moy , Chanoine
Honoraire de Verdun , & Curé de S.
Laurent , à Paris. A Paris , chez le Jay ,
Libraire , rue S. Jacques.
Les Fléchier , les Boſſuet , les Fénélon,
furent des Paſteurs auſſi recommandables
par leurs vertus que par leurs lumieres
& leurs talens ; & cependant ils ne dédaignerent
pas de cultiver les Lettres
&l'Eloquence. Un Miniſtre de l'Egliſe
remplit d'autant mieux les devoirs de
fon état , qu'il poſſede dans un degré
ſupérieur le don précieux de la parole.
C'eſt en faiſant un faint uſage de ce
talent , devenu ſi rare , qu'il a la conſolation
de ramener à la vveerrttuu , & de
foumettre au joug de l'Evangile , les
eſprits les plus rebelles. Et c'eſt en
employant les reſſources de l'Eloquence,
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
f
T
qu'on rend aimable la morale de l'Evangile
, & qu'on fait la préſenter ſous les
couleurs qui lui conviennent. Or , peuton
atteindre ce but, fans employer les
images qui faiſiſſent vivement l'imagination
, & les figures de l'art oratoire
deſtinées à remuer les paſſions ? Un Pafteur
du premier & du ſecond ordre ,
doit donc , plus qu'un autre, cultiver ,
par un fréquent exercice , le talent de la
parole : & les Académies concourent à
perfectionner ce talent , en donnant ,
pour ſujet d'Eloquence , des vérités de
morale. Jamais vérité ne fut plus propre
à réveiller le zele d'un Paſteur de
l'Eglife , que celle que l'Académie de
Beſançon a propoſée l'année derniere .
L'Orateur n'a pu entrer en lice , ſans
déployer tous les tréſors de l'Eloquence,
& fans employer tous les ornemens
du ſtyle. D'ailleurs , comme l'obſerve
, avec tant de d'élégance , l'Orateur
couronné , un Paſteur doit ſe monter
au ton de ſon ſiecle . Dès que les
,,Apologiſtes du vice font lettrés , il
,, faut bien , ajoute - t - il , que les A-
„ pôtres de la vertu le deviennent. Il
,,faut , pour combattre les premiers
avec ſuccès , que ceux- ci remontent
ود
JANVIER II. Vol . 1777. 103
!
ود
,, aux ſources où ceux-là vont puiſer des
,, moyens : il faut auſſi qu'employant les
,, richeſſes de l'Egypte , à décorer les
,, Temples du vrai Dieu , ſes Miniſtres
tâchent de répandre, ſur les inftruc-
,, tions religieuſes , un charme égal à ce-
,, lui que les partiſans de la fauſſe Philo .
,, ſophie , impriment à l'objet de leur
,, culte. Parlez , écrivez , ſéduifez com-
,, me eux , & comme eux vous aurez des
,, Diſciples ; vous en aurez infiniment
,, davantage , puiſque vous annoncerez
,, le vrai .
„Ce fut le ſecret des Chriſoſtôme , des
„ Léon , & de cet Evêque d'Hyppone ,
,, non moins inſtruit que Cicéron , plus
,, éclairé que lui , & auquel il n'a man-
,, qué , pour être auſſi éloquent , que
,, de naître dans les beaux jours de la
,, littérature romaine. Ce fut celui de
,, ce Boffuet , dont l'érudition étonne ,
,,dont l'élocution entraîne , & qui ne
,, laiſſe à ſon lecteur , ni la volonté ,
„ni le pouvoir de lui réſiſter. Ce fut
,, celui de ce Fénélon , qui ſemble avoir
,, dérobé à Homere , la ceinture des grâ-
,, ces , pour en parer la vérité , les
,moeurs , la vertu , & leur foumettre
,, tous les coeurs. Ce fut fur- tout celui
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
را
i
,, de ce Maffillon , ſi doux, ſi élégant , qui
,, nous dérobe , ſous des fleurs , les chaî-
,, nes de la perfuafion ,& qui fait ſi bien
,, émouvoir & toucher , en paroiſſant ne
,, chercher qu'à plaire."
Le reſpectable Paſteur , à qui la double
couronne a été ſi juſtement décernée
, n'a point manqué aux engagemens
de fon état en marchant fur les traces
des Peres de l'Eglise , qui peuvent être
regardés comme les grands modeles de
l'Eloquence. Ce ne ſeroit pas leur rendre
une entiere juſtice, de ne les regarder
comme de grands hommes , que
parce qu'ils étoient de grands Saints.
S'ils n'avoient pas toujours la véhémence
& la rapidité de Démosthène , ils avoient
au moins une douceur & une infinuation,
qui eſt peut- être plus propre à perfuader
l'eſprit humain dont l'orgueil
inflexible a moins de peine à ſe laiſſer
gagner par le ſentiment , qu'à céder à la
force & à l'empire de la raiſon. M. l'Abbé
de Moy a ſu joindre à ce talent qui caracteriſe
les Orateurs ſacrés , nos premiers
Maîtres , ce que l'éloquence a de
plus brillant & le ſtyle de plus orné. Il
poſſede cet heureux art d'embellir la
raiſon , d'adoucir la rudeſſe de ſes traits,
,
JANVIER II. Vol. 1777. 105
de lui donner une teinte vive& agréable
, de la dépouiller de cette ſéchereſſe
qui révolte & de cette monotonie qui
dégoûte. Si cet Orateur paroît s'êtreun
peu trop livré aux ornemens de l'art , &
fur-tout à ceux de la mythologie , c'eſt
qu'il eſt impoſſible d'avoir , ſans cette
refſource , un coloris brillant , & cette
heureuſe variété de tours qui anime le
ſtyle & le rend intereſſant. D'ailleurs ,
le vice n'y eſt pas revêtu de couleurs féduiſantes
, comme on le voit quequefois
dans pluſieurs Moraliſtes modernes , &
la vertu y eſt parée de tous ſes attraits.
L'Orateur n'a pu manquer de s'être propofé
cebut , & le ſujet qu'il a traité juſtifie
cette profuſion de richeſſes qu'on remarque
dans fon Ouvrage. Etaler ce que
l'éloquence a de plus riche , pour prouver
que les moeurs honnêtes fervent au
bonheur d'un Etat , c'eſt ſervir également
la Religion & la Patrie ,& préparer des
triomphes à l'Evangile. Ecoutons l'Orateur
lui - même , & nous applaudirons
fans peine à ſes talens , & à l'uſage qu'il
en afait dans ſon Diſcours , que l'Académie
de Besançon a préféré à trente- fix
autres Ouvrages qui lui ont été préſentés .
„Les moeurs , elles font indépendantes
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
1
1
ود
ود
"
des cultes& des législations ,des temps
& des climats. Filles de laconfcience,
la vérité les accompagne & la félicité
les fuit. Qui pourroit même, ſans elles,
„jouir de l'ineftimable avantage d'être
bien avec foi même & bien avec les
„ autres ? .... " Quoique l'Orateur ſoit
perfuadé , comme il le dit lui -même ,
qu'il n'y a pas de principe de moeurs plus
fécond & plus fûr que notre Religion
fainte , il a crudevoir enviſager ſon ſujet
du côté littéraire , & parler un langage
que puſſent entendre les hommes de toutes
les croyances &de tous les temps.
„ La félicité ne fauroit naître que du
reſpect pour les moeurs . Seul , il peut
„ aſſurer aux Nations la tranquillité au
,, dedans & la conſidération au dehors.
Tel ce Palladium de la Fable , auquel
étoit attaché la deſtinée d'une Ville fuperbe
, triomphante & fortunée , auffi
,,long-temps qu'il fut l'ornement de ſes
,,murs ; à peine l'eût elle laiſſé ravir ,
„ qu'elle n'offrit plus que des ruines." :
L'Orateur s'exprime avec force contre
le luxe , qu'il regarde comme l'ennemi
de la félicité publique, puiſqu'il enleve
P'homme à la terre, la terre à l'homme ,
&brife le reſſort des Etats. O toi ! وو
JANVIER II. Vol. 1777. 107
コ
ود ,, le peintre des grâces& l'interprete de
,, la raiſon , Poëte des Philofophes ! tu
,, déplorois , fous ce regne d'Auguſte , ſi
,,vanté de nosOrateurs , l'affreuſe vora.
,, cité du luxe , qui déjà ne laiſſoit plus
,, d'eſpace à la charrue pour tracer des
,, fillons ! Tu gémiſſois de voir le platane
,, célibataire remplacer de toutes parts
,,le compagnon & l'appui de la vigne ;
,, l'olivier fructueux diſparoître devant
le myrthe, qui n'est qu'odorant ; des
,,bâtimens auſſi faſtueux qu'inutiles ,
,, peſer ſur les champs qui nourriffoient
,, autrefois les Camille & les Curius!
,, Que dirois-tu , ſi , tranſporté tout-à-
,coup dans les alentours de nos Villes
,, principales , tu te voyois contraint
,d'errer pendant pluſieurs milles , avant
,, d'appercevoir les pas de l'agriculture
,, imprimés fur le fol ! Si tu ne rencontrois
, au lieu d'elle , que de vaſtes
pieces d'eau , qui n'ont pas même le
,,mérite d'imiter la nature; d'immenſes
,, tapis de gazon qu'on ceſſe de trouver
beaux lorſqu'ils commencent
,, á devenir utiles , &c. Plût aux Dieux!
,, t'écrirois -tu , que les peres de ces pro-
,,priétaires ſomptueux , euſſent reſſemblé
,,à leurs efféminés defcendans ! Jamais
ود و
108 MERCURE DE FRANCE.
ود le ſang Romain n'eût abreuvé lesGau-
,,les , & cimenté les fondations de l'Em-
,, pire des Francs.
ود
ود
ود
Les moeurs faifoient alors la force
de nos aïeux. Ce font elles qui élevent
les Etats ; c'eſt le luxe qui les renver .
,, ſe ; c'eſt lui qui , plus puiſſant que le Dieu
de la guerre , vengea Carthage &
,, l'Univers , des fers qu'ils avoient reçu
de l'Italie. Sous ſa main ſe détend
& ſe rompt le reſſort des Gouverne-
ود
ود
"
„ mens.
"
” La crainte peut bien reſter à l'ef-
,, clave. Comme il reçoit du luxe le peu
de fleurs qui couvrent fa chaîne , il
doit trembler de perdre ce honteux a.
,, douciſſement. Mais l'honneur , mais
„la vertu , on les chercheroit inutile.
"
"
ment dans les climats où leluxe domi .
,, ne; trop de diſtance ſépare ces objets.
La vertu ne cherche qu'à bien faire :
l'honneur , qu'à mériter l'eſtime ; le
;, luxe qu'à s'enrichir. La vertu ſe dévoue
,, à l'Etat , l'honneur s'y loue , le luxe
,, s'y vend."
ود
1
Ce que l'Auteur dit des Loix , qu'on
regarde comme le ſupplément des moeurs
doit avoir fait ſenſation ſur tous les Lecteurs
attentifs. ,, Toute loi impoſe une
• * * * *
JANVIER II. Vol. 1777. 109
!
>
}
,, obligation & une peine. A meſure que
„le nombre des premieres s'accroît , la
,, liſte des peines & des obligations ſe
,, groffit. Il faut des Préteurs pour les
,, faire connoître; il faut des Licteurs
,, pour les faire exécuter. Viennent en.
ود ſuite les Sénatus Confultes qui , ſous
,, prétexte de les éclaircir , ajoutent à la
,, difficulté de les entendre ; les commen-
,, taires qui concourent à les embrouil-
,, ler ; la Jurisprudence qui acheve de
,, tout confondre. Il arrive un temps où
,,la Nation ſe trouve diviſée en deux
,, grandes claſſes , dont l'une armée , ce
," ſemble , par les loix & pour les loix ,
,, n'eſt occupée qu'à frapper ou effrayer
,, l'autre ; & celle- ci , incertaine & trem-
" blante au milieu de ce labyrinthe d'Or-
,, donnances & de Réglemens , ne ceſſe
" de fairedes chûtes , dont elle eſt punie ,
,, ou n'oſe faire un pas dans la crainte ,
,, contre quelqu'une des bornes que le
,, Gouvernement a poſées autour d'elle.
,, Quelqu'un qui chercheroit le bonheur
,, au ſein d'une pareille légifſlation , ref.
,, ſembleroit à ce Guerrier d'Homere qui
,, demandoit le jour , quand Jupiter
,, avoit couvert l'horizon de ténebres.
,,Athenes eut des moeurs &des ver
110 MERCURE DE FRANCE.
,, tus ; &, pour tout dire , Athenes fut
,, heureuſe avant d'avoir des loix. Celles
,, de Dracón la peuplerent de bourreaux
ود& de victimes ; celles de Solon la li-
,,vrerent aux factions , aux cabales , aux
,, diviſions inteſtines. Sparte même , re-
,,doutée par ſes armes , ne trouvoit pas
„le bonheur dans ſa législation. Lycur-
,, gue , en faiſant de ſes Concitoyens des
,, lions contre l'ennemi , en avoit fait des
,, tigres pour leurs propres enfans&pour
,, leurs esclaves. Et toi , Cité ſuperbe ,
,, qui d'une chaumiere de Pâtres & d'un
,, vil, repaire de brigands , portas ton
رو
ود
front juſqu'aux nues , & devins la do
,,minatrice de l'Univers , quel fut le.
„temps de ta félicité ! Pluſieurs fiecles
,, ont été les témoins de ta gloire ; je
cherche les jours de ton bonheur.
„ Commencerent - ils à cette proclamation
folemnelle , où un homme ſans
moeurs vint dire à tes habitans : Jusqu'à
,, préſent le cri de la confcience vous
,, apprit vos devoirs ; lifez-les déſormais
ود
ود
ود fur ces tables que jedépoſe entre une
,, hache & des verges. L'Hiſtoire ne le
„ dit que trop ; ces douze tables furent
,, un ſignal permanent de vexation de la,
part des Grands, de murmures & de
JANVIER II. Vol. 1777. III
fouffrances de la part du Peuple. On
,,eſt forcé de remonter au delà de cette
„époque pour trouver l'âge d'or des
,,Romains , le ſiecle des Mutius , des
,, Coclès , des Clélie , & de ce Cincin-
,, natus , que la fimplicité , la tempé
,, rance , la modération , les moeurs en
,, un mot , ſemblent avoir formé , pour
,,montrer à l'homme quelle eſt l'école
,,de la véritable grandeur.
:
,,A Dieu ne plaiſe que je veuille
,, inſpirer du mépris pour les loix ...
,,Je viens redire que,, relativement au
,,bonheur des Etats , le reſpect pour
les moeurs a cet avantage infini fur
,, la multiplicité des loix , que le pre
mier y ſuppoſe toujours la vertu ,
mere de la félicité publique ; tandis
que la ſeconde n'y ſuppoſe jamais
,, que des vices d'où les loix ſont iſſues ,
comme les remedes font nés de nos
maux Je viens redire que les loix
3, ne peuvent rien fans les moeurs ,
tandis que les moeurs peuvent tout
fans les loix ". ९०
Voici comment l'Orateur termine fon
Difcours , après avoir prouvé que les
moeurs ſeules font le vrai bonlevard
des Nations , & que les Etats ne prof112
MERCURE DE FRANCE.
"
perent qu'autant qu'ils favent les refpecter.
S'il en exiſtoit un où le vé-
,, ritable honneur fût prêt à s'éteindre ,
,, où les Généraux fuſſent plus avides
,, de richeſſes que de gloire ; les Magi-
ود ſtrats plus jaloux de leurs prérogatives
,, que des intérêts de la Juſtice ; le Fi-
„nancier plus attentif à groſſir ſes tré-
,, fors que ceux du Souverain ; tous les
,, Ordres des Citoyens plus occupés àdif-
„ puter entre eux de faſte & de diſtinc- 1
„ tion , qu'à remplir en filence , & fans (
„ appareil , des devoirs que l'honneur
,, feul , fondé ſur les moeurs , peut ren-
,,dre chers. Si cet Etat exiſtoit; s'il a-
,, voit en même temps l'avantage d'êtré
,, gouverné par un Prince aſſez éclairé
„pour chercher le vrai , aſſez géné-
,, reux pour vouloir le bien, affez cou-
,, rageux pour l'entreprendre , aſſez jeu-
,, ne pour eſpérer d'y parvenir ; car le
,,bien ne ſe fait jamais mieux , que
„lorſqu'il s'opere lentement ; je di
,, rois au modérateur de cet état : c'eſt
,,Minerve , ſans doute , qui a jeté dans
„ votre ſein , le defir de rendre à vo-
,, tre Empire tout fon éclat. Mais pour
„cela , ne confultez pas trop les om-
,,bres illuftres de ces Monarques qui
,, dorment
JANVIER. II. Vol. 1777. 113
dorment ſous le Trône où vous êtes
,, affis. L'un vous perfuaderoit que pour
,, être un grand Roi , il faut aller creuſer
,, un vaſte tombeau à ſes Sujets , dans
,, les champs de ſes voiſins. Un autre
placeroit l'art fublime de regner , dans
,, l'art odieux de diſſimuler. Un troi-
و د
ſieme borneroit la ſcience du Gouver-
,, nement , à des établiſſemens ſages , &
, à de bonnes loix : comme s'il ſuffifoit
d'enchaîner les bras pour faire la
félicité des coeurs . Pour un autre
„ encore , le premier mérite d'un Sou-
;, verain , feroit la protection accordée
وو
ود
ود
"
ود
ود
ود
"
aux Arts & aux Lettres ; comme ſi
les préfens de Flore , étalés ſur des
fillons , pouvoient y fuppléer les tréfors
de Cérès. Non , grand Prince ,
ce n'eſt point tout cela qui fait la
force des Nations & la gloire de leurs
conducteurs. Au milieu de ces cris de
la fauſſe grandeur , diſtinguez une
voix modeſte , mais perçante , qui
s'éleve & vous dit: Je ſuis la vérité ,
fille de l'Eternel , j'ai pour appui
l'expérience , cette fille du temps ,
qui ne trompe jamais. Il n'eſt qu'un
,, moyen de rétablir le reſſort de votre
„ Empire , faites y reſpecter les moeurs.
ود
ود
ود
ود
ود
H
114 MERCURE DE FRANCE.
,, Bientôt élevant ſa tige mâle& vigou
„ reuſe , l'honneur couvrira , de ſes ra-
,, meaux , votre Trône & vos Peuples.
Un même eſprit animera toutes les
claſſes de vos Sujets. La profpérité
deviendra l'objet de leur ambition.
ود
"
.3"
و د
Leur propre bonheur ſera la récom-
,, penſe de leurs efforts. Déjà les Na-
„ tions voiſines envient le deſtin de
وو celle qui chérit en vous un pere,
,, encore plus qu'elle n'y revere un Maî-
,, tre. Je vois la poſtérité , ce Juge in-
„ tegre & redoutable des dominateurs du
,, monde, vous ouvrir les portes de l'im-
,, mortalité. Je l'entends vous proclamer
» le reſtaurateur des moeurs , ne pronon-
» cer votre nom qu'avec l'émotion la plus
,, tendre , & vous offrir pour modele à
» à tous les Souverains."
Mélanges de littérature , de morale & de
physique ; 6 vol. in- 12. ४
La plupart des Ouvrages que renferment
ces mélanges , furent bien accueillis
lorſqu'on les donna au Public. On fut
agréablement ſurpris , en les lifant , de
voir qu'une Dame ait pu réunir tant de
connoiſſances avec tant de goût & de
JANVIER. II. Vol. 1777. 115
प्रे
délicateſſe. ,, Pour la ſolidité du raiſonnement
, pour la force , pour la pro-
,, fondeur , il ne faut que des hommes ,
,, diſoit Fontenelle." L'Auteur des Mêlanges
a bien prouvé le contraire. Ce
quelle nous a laiſſe ſur la chimie , ſur
l'anatomie & fur la phyſique , nous a
prouvé que les Dames , lorſqu'elles ont
- reçu de la nature une bonne trempe d'esprit
, font capables de traiter tous les
genres. Notre Auteur , à qui l'on pourroit
reprocher d'avoir gardé l'incognito
avec trop de ſévérité , a eu beau faire des
excurſions dans les genres les plus oppoſés
, ſes ſuccès n'en ont pas moins été
brillans . On croit lire la Rochefoucault
& la Bruyere en parcourant le recueil de
ſes pensées. Ses lettres font bien plus
inſtructives que celles qu'on a le plus
admirées ; ſes traités de morale , tels que
ceux de l'amitié & des paſſions , renfer
ment des choſes neuves & piquantes.
- Ses Romans conduiſent à la vertu par un
chemin ſemé de fleurs. Ses traductions
font auſſi élégantes qu'elles font fidelles.
- Ses Pieces dramatiques intéreſſent à la
lecture. Ses diſſertations ſur les ſciences
naturelles , font également utiles & pro-
- fondes. Nous ne répéterons pas ici les
H
116 MERCURE DE FRANCE.
éloges que les Connoiſſeurs ont donné
aux grands Ouvrages hiſtoriques , où
l'on trouve des anecdotes curieuſes &
neuves.
Offian , fils de Fingal , Barde du troisieme
fiecle ; Poéfies Galliques , traduites fur
l'Anglois de M. Macpherson , par M.
Letourneur , 2 vol. in - 8°. A Paris ;
chez Muſier fils , Libraire , rue du
Foin S. Jacques , 1777 ; 2 vol. in- 8° .
M. Letourneur vient de faire un riche
préſent à notre littérature , en traduiſant
ces poéſies , dont on avoit déja
fait connoître en France quelques fragmens
, ſous le titre de Poéſies Erſes , ou
Irlandoiſes , titre qui leur avoit été donné
mal- à - propos , puiſqu'il eſt conſtaté aujourd'hui
qu'Offian étoit de la nation
des Calédoniens , qui habitoit au nord de
l'Ecoſſe ; quoique l'Irlande ait prétendu
s'approprier la gloire de lui avoir dondé
le jour. Ce Poëte célebre étoit fils
de Fingal , Roi de Morven , l'un des
Héros les plus fameux de ces contrées.
Offian lui - même s'étoit diftingué par ſes
exploits. L'Ordre des Bardes , dont il fut
un des Membres les plus illuftres , faifoit
JANVIER. II. Vol. 1777. 117
partie de celui des Druides. L'emploi de
ces Poëtes étoit de chanter les Héros &
les Dieux. Diſciples des Druides , &
initiés aux myſteres & à la ſcience de
cet ordre fameux , leur génie & leurs
connoiſſances les mettoient fort au - desſus
de leurs compatriotes; ils jouiſſoient
de la plus haute conſidération , & rempliſſoient
, outre leurs fonctions ordinaires
, celles de Héraults & d'Ambaſſa-
- deurs. Les Rois & les principaux Chefs
en avoient toujours un nombre conſidérable
à leur fuite. Leurs Poëmes étoient
en proſe meſurée. Ils ne ſervoient de
la rime que dans les morceaux lyriques
dont ils ſemoient leurs ouvrages , &
qu'ils chantoient en s'accompagnant de
la harpe pour couper leurs récits & reveiller
leurs Auditeurs. Ils ſe réunisfoient
à l'armée dans les occaſions mémorables
, & chantoient en coeur , ſoit
pour célébrer une victoire , ſoit pour déplorer
la mort d'un perſonnage diftingué.
Une choſe bien étonnante , c'eſt que
les Poëmes d'Offian ſe ſont confervés ,
par tradition & fans le ſecours de l'écriture
, chez les Calédoniens , & chez les
Montagnards d'Ecoſſe , leurs defcendans ,
pendant près de quatorze cents ans. Ils
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
لا
ن ا
ont été inconnus juſqu'à nos jours , même
en Angleterre. Quelques gens de lettres ,
qui entendoient la langue Gallique , en
poſſédoient pluſieurs morceaux détachés ,
mais aucun d'eux n'avoit jamais penſé à
en traduire la moindre choſe. M. Macpherſon
, quoiqu'il eut raſſemblé un grand
nombre de ces Poëmes pour fon amuſement
, fut lui - même long - temps fans y
penſer. Il haſarda d'abord , à la ſollicitation
d'un Ecoſſois diſtingué par ſes
connoiſſances , quelques morceaux détachés
, ſous le nom de Fragmens d'anciennes
Poésies. Le ſuccès prodigieux de ces
fragmens le détermina à entreprendre
un voyage dans les montagnes d'Ecoſſe
& aux ifles Hébrides , pour recouvrer le
plus qu'il pourroit des Poéſies d'Offian.
Il parvint en effet, pendant les fix mois
que dura ſon voyage , à raſſembler tout
ce qui s'en étoit conſervé , & en exécuta
la traduction en Anglois , fur laquelle
M. Letourneur a fait celle que nous
annonçons.
A la tête du recueil, eſt un diſcours
préliminaire très bien fait , que M. Letourneur
a extrait & compofé en grande
partie des diſſertations Angloiſes de M.
Macpherson. On y trouve les détails les
JANVIER . II. Vol. 1777. 119
plus intéreſſans ſur la nation Calédonienne
, & les plus néceſſaires pour lire
avec intérêt & avec fruit les Poéſies d'Osfian.
Les bornes de cet extrait ne nous
permetant pas d'en citer un grand nombre,
nous allons choiſir quelques - uns de
ceux qui ont le rapport le plus direct avec
l'eſprit & le caractere de ces Poéſies.
ود
4
Les Calédoniens croyoient que les
ames commandoient aux vents & aux
- tempêtes ; opinion qui ſubſiſte encore
parmi le peuple des montagnes; ils penſent
que les tourbillons de vent ſont
occafionnés par les eſprits quiſe transportent
d'un lieu dans un autre. On
ne croyoit point que la mort pût rompre
les liens du fang & de l'amitié. Les
ombres s'intéreſſoient à tous les événemens
heureux ou malheureux de leurs
amis , & il n'y a peut- être point de nation
dans le monde qui ait donné une
croyance auſſi étendue aux apparitions.
La ſituation du pays y contribuoit ſans
doute autant que cette diſpoſition à la
crédulité , qui est le partage ordinaire
des peuples ignorans. Ils erroient fouvent
dans de vaſtes & fombres folitudes ,
dans des bruyeres & des landes abſolument
défertes ; ſouvent ils étoient obli-
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
K
gés d'y dormir en plein air , au milieu
du fifflement des vents & du bruit des
torrens ; l'horreur des ſcenes qui les environnoient
, étoit bien capable de produire
en eux cette diſpoſition mélancolique
de l'ame , qui lui fait recevoir fi
promptement les impreſſions extraordinaires
& furnaturelles . "
,, L'eſprit occupé de ces fombres idées
au moment où ils s'endormoient , troublés
dans leur fommeil par le bruit des élémens
; il n'eſt pas étonnant qu'ils cruffent
entendre la voix des morts , tandis qu'ils
n'entendoient réellement que le murmure
des vents dans le creux d'un arbre antique,
ou de quelque rocher voiſin ; c'eſt
à ces cauſes qu'il faut attribuer tous les
contes que les Montagnards débitent , &
croient encore aujourd'hui. "
" C'étoit aux eſprits que les Calédoniens
attribuoient en général la plupart
des effets naturels . L'écho des rochers
frappoit - il leurs oreilles ? C'étoit l'eſprit
de la montagne qui fe plaiſoit à répéter
les fons qu'il entendoit. Ce bruit fourd ,
lugubre qui précede la tempête , bien
connu de ceux qui ont habité un pays de
montagnes ; c'étoit le rugiſſement de l'es
prit de la colline. Si le vent faifoit ré
JANVIER. II. Vol. 1777. 121
fonner les harpes des Bardes ; ce fon
étoit produit par le tact léger des ombres
qui prédiſoient ainſi la mort d'un
perfonnage illuſtre ; & rarement un Chef
ou un Roi perdoit la vie , ſans que les
harpes des Bardes attachés à la famille ne
rendiſſent ce fon prophétique. Un infortuné
mouroit il de l'excès de ſa douleur ?
Les ombres de ſes ancêtres le voyant
ſeul , & luttant ſans eſpoir contre le
malheur , avoient emporté ſon ame , &
l'avoient délivré de la vie."
"
On fent combien il étoit conſolant
de peupler la nature des ombres de ſes
ancêtres & de ſes amis , & de s'en croire
fans ceſſe environné. Ces idées étoient
très - poétiques , fans doute ; mais elles
jettent une teinte de mélancolie fur toutes
les compoſitions d'Offian. Il ſe plaît
fur- tout à décrire les ſcenes de la nuit ;
il s'arrête avec plaifir fur les objets ſombres
& majestueux qu'elle préſente. La
mélancolie d'Olfian étoit encore augmentée
par ſa ſituation. Il ne compoſa fes
Poëmes qu'après que la partie active de
ſa vie fut paſſée. Il étoit aveugle , & furvivoit
à tous les compagnons de ſa jeupeſſe."
3, Preſque tous les Poëmes dont ces
H5
132 MERCURE DE FRANCE
םי
N
deux volumes ſont composés , ont pour
ſujet le divers exploits de Fingal , pere
du Poëte , & des autres guerriers de ſa
famille ou de ſa nation. Offian paroît luimême
comme Acteur dans la plus grande
partie ; car il pouvoit dire comme Enée
dans Virgile : Quæque ipse vidi , & quorum
pars magna fui. Les deux plus conſidérables
de ces ouvrages , ſont les Poëmes
de Fingal & de Témora , auxquels
l'Editeur & Traducteur Anglois a donné
le titre de Poëmes épiques , & qu'il a
diviſés , l'un en fix chants , & l'autre en
huit. Dans le premier , Fingal étant allé
en Irlande porter du ſecours au Roi de
cette Iile contre l'invaſion d'un Prince
Scandinave , combat ce dernier , le fait
prifonnier , & l'oblige à ſe rembarquer
après l'avoir remis en liberté. Le ſujet
de Témora eſt une nouvelle expédition
de Fingal en Irlande, pour y détruire
un ufurpateur qui en avoit maſſacré le
Roi légitime. Il exécute ce deſſein , &
rétablit ſur le trône l'héritier du Prince
égorgé. Les autres Poëmes ſont beaucoup
moins conſidérables. Nous conviendrons
fans peine , avec le Traducteur , que
tout y reſpire la grandeur d'ame , la généroité
, le véritable héroïſme , & que
く
JANVIER. II. Vol. 1777. 123
le mérite de la compoſition répond à la
béauté des ſentimens. Quelques endroits
détachés que nous allons citer du Poëme
de Fingal , fuffiront ſans doute à nos Lecjeurs
pour leur en faire porter le même
jugement.
ود
ود
,, Le Roi (Fingal) ſe plaça près de la
roche de Lubar , & trois fois il éleva
ſa voix terrible. Le cerf treſſaille près
des ſources du Comla, & les rochers
2, tremblent ſur les collines. Tels que les
,, nuages amaſſent les tempètes & voi
lent l'azur des cieux , tels , à la voix
”
ود
ود
....
de Fingal , accourent les enfans du dé-
,, ſert ; toujours ſes guerriers étoient
,, émus de joie aux accens de ſa voix ;
,, ſouvent il les avoit conduits aux com-
,, bats , & ramenés chargés des dépouil-
, les de l'ennemi ? tel qu'une nue
,, épaiſſe & orageuſe , dont les flancs
enflammés ſont armés d'éclairs , & qui
fuyant les rayons du matin , s'avance
,, vers l'Occident; tel s'éloigne le Roi
" Morven. Deux lances font dans ſa
,, main , & ſon armure jette un éclat
,, terrible.... Il abandonne au vent fes
,, cheveux blancs: ſouvent il ſe retourne ,
& jette un regard ſur le champ de ba
taille , trois Bardes l'accompagnent ,
#24 MERCURE DE FRANCE.
„ prêts à porter ſes paroles à ſes Héros,
"
Il s'affied ſur la cîme du Cromla ; les
» mouvemens de ſa lance étincelante ré-
,, gloient notre marche.
ود Les deux armées s'attaquent&com-
,, battent ; guerrrier contre guerrier , fer
,, contre fer. Les boucliers & les épées
,, ſe choquent & retentiſſent : les hom-
,, mes tombent : Gaul fond comme un
tourbillon : la deſtruction ſuit ſon
,, épée : Swaran devore comme l'incen
die allumé dans les bruyeres du Gormal.
Comment pourrois -je redire
" dans mes chants tant de noms & de
„ morts ? L'épée d'Offian ſe ſignala auſſi
"
"
"
و د
89
dans ce fanglant combat; & toi , ô
,, mon Oscar , Ô le plus grand , le meilleur
de mes enfans, que tu étois terrible
! Mon ame éprouvoit une ſecrette
,, joie , lorſque je voyois ton épée étinceler
ſur les ennemis terraſſés. Ils fu-
,, yent en défordre ſur la plaine de Lena :
,, nous poursuivons , nous maſſacrons ;
,, comme la pierre bondit de rocher en
rocher ; comme la hache frappe & retentit
de chêne en chêne ; comme le
,, tonnerre roule de colline en colline fes
effrayans éclats; tels , de la main d'Oscar
& de la mienne , tomboient & ſe
fuivoient les coups de la mort,
و د
و د
"
ود
ود
ןיל
JANVIER. II. Vol. 1777. 125
"
,, Quel autre que le fils de Starno , oferoit
venir à la rencontre du Roi de
Morven ? Contemple le combat des
deux Chefs . Tels combattent deux
,, eſprits fur l'Océan , & diſputent à
,, qui roulera ſes flots. Le Chaſſeur fur
و د
ود
ود
ور
"
la colline , entend le bruit de leurs
efforts , & voit les vagues s'enfler
& s'avancer vers le rivage d'Arven :
Ainſi parloit Connal, lorſque les deux
Héros ſe joignirent au milieu de leurs
,, guerriers tombans de toutes parts. C'eſt-
"
ود
ود
و د
"
"
ود
ود
ود
là qu'on entendit le bruit de choc des
,, armes & des coups rédoublés. Terrible
eſt le combat des deux Rois ; terribles
font leurs regards ; leurs boucliers font
brifés , & l'acier de leur caſque vole
,, en éclats; ils jettent les tronçons de
leurs armes , chacun d'eux s'élance pour
ſaiſir au corps ſon adverſaire ; leurs
bras nerveux font enlaces ; ils s'em-
,, braſſent , ils s'attirent, ſe balançent à
droite & à gauche dans leurs lutte fanglante
, leurs muſcles ſe tendent & fe
„ déploient. Mais quand leur fureur au
comble vint à développer toutes leurs
forces ; alors la colline ébranlée par
leurs efforts , trembla au haut de fa
cîme. Enfin la force de Swaran s'é
و د
و د
و د
و د
و و .
"
126 MERCURE DE FRANCE.
لا
,, puiſe , il tombe, & le Roi de Loclin
eſt enchaîné. Ainſi j'ai vu le Cona ,
» Cona, que ne voient plus mes yeux ;
„ ainſi j'ai vu deux collines arrachées de
و د
leurs baſes par l'effort d'un torrent im-
» pétueux; leurs maſſes inclinées l'une
vers l'autre ſe rapprochent ; la cîme de
leurs arbres ſe touche dans les airs ;
bientôt toutes deux enſemble tombent
و د
دو
و د
& roulent avec leurs arbres & leurs
,, rochers ; le cours des fleuves eſt chan-
„ gé , & les ruines rougeâtres de leurs
„ terres éboulées, frappent au loin l'oeil
du Voyageur."
ود
Une circonſtance très - remarquable
dans toutes les Poéſies d'Offian , c'eſt
l'humanité & la généroſité des guerriers
Calédoniens envers leurs ennemis vaincus;
ce qui forme un parfait contraſte
avec la férocité , trop ſouvent barbare,
que les Héros de l'Iliade déploient dans
les même circonſtances.
Fournal historique & politique des principaux
événemens des différentes Cours de
l'Europe , année 1777.
Le Journal hiſtorique & politique de
Geneve , eſt compoſé de 36cahiers par
JANVIER. II. Vol. 1777. 127
an , chacun de 60 pages au moins , &
ſouvent davantage , lorſque l'abondance
des nouvelles politiques ou civiles l'exigent
; il y a même un fupplément dans
lequel on donne l'extrait des nouvelles
précoces ou hafardées des Gazettes étrangeres
. Ce Journal paroît très exactement
trois fois par mois, c'eſt - à- dire les ro,
20 & 30 du mois.
On eſt libre de foufcrire en tout
temps , à telle époque qu'on veut , à
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue de
Tournon, près le Luxembourg; le prix
de la ſouſcription , pour une année entiere
, eſt de 18 liv. franc de port.
MM. les Souſcripteurs font priés d'af
franchir le port des lettres & de l'argent ,
& de donner leurs noms & leur adreſſe
exacte , d'une écriture très - liſible.
On fait avec quel foin ce Journal eft
écrit , enforte qu'il eſt regardé comme
l'hiſtoire la plus exacte & la plus complette
du temps préſent. C'eſt un témoin
fidele & un excellent obfervateur , qui
dépoſe tout ce qui peut exciter la curiofité
ou intéreſſer les Lecteurs.
Le Rédacteur eſt dans l'uſage de donner
, à la tête de ces annales , un Difcours
qui raſſemble, ſous un même point de
128 MERCURE DE FRANCE.
?
に
4
vue , les grands intérêts des Nations , &
les principaux événemens de l'année précédente.
Nous allons tracer le plan général
de celui qui eſt imprimé dans le
premier cahier du mois de Janvier de
cette année.
,, Quand on ſe retrace, dit cet éloquent
Ecrivain , le tableau des grandes
révolutions qui ont éclaté dans l'Univers
, on eſt frappé de l'eſpece de fatalité
qui tranſporte ſans ceſſe la prééminence
& la gloire d'une contrée à une autre ,
& fait paſſer chaque Peuple à fon tour
par tous les degrés marqués ſur le cercle
des viciffitudes politiques."
, Au milieu des orages que le ſouffle
impétueux de l'ambition a élevés ſur la
terre depuis l'origine des Empires , combien
de fois n'a-t- on pas vu l'Afie , lAfrique
& l'Europe s'élever & tomber alternarivement
, perdre la prépondérance &
la reprendre l'une ſur l'autre , & dans
cette lutte éternelle , deſcendre tour - atour
du faîte des proſpérités dans un abîme
de diſgrâces ?"
و د
L'Europe ſe préſente aujourd'hui fur
cette grande ſcene de révolutions , avec
un appareil de ſplendeur & de force,
dont nulle autre contrée n'approcha ja-
)
mais.
JANVIER. II. Vol. 1777. 129
mais. En poſſeſſion du fceptre des arts ,
elle regne par eux , depuis quelques fiecles
fur le reſte du globe. Ses progrès
formidables dans la ſcience militaire , &
ſes découvertes immortelles dans la navigation
, l'ont rendue l'arbitre & le lien
des deux mondes. Après avoir aggrandi
l'Univers par des prodiges d'audace , elle
a fu l'aſſervir à ſes beſoins par les efforts
d'une laborieuſe induſtrie. Rivale de la
nature , elle étend ſa puiſſance à tous les
lieux , & fon influence active embraſſe
& vivifie tous les objets. D'un extrémité
du monde à l'autre , ſes pavillons
parcourent les mers en ſouverains , pour
lui raporter en tribut les tréſors & les
productions de tous les climats : & tandis
que d'une main elle anime le commerce
& imprime à la maſſe univerſelle des
richeſſes , le mouvement de circulation
qui en regle la diſtribution & l'uſage;
de l'autre , elle fait mouvoir les refforts
de la politique , & domine fur les deux
hémiſpheres qu'elle fouleve ou calme à
fon gré."
ود Lorſque la navigation, vers la fin
du quinzieme fiecle', commença à franchir
les barrieres que l'ignorance oppofoit
à fon effor , l'Europe n'avoit encore
I
130 MERCURE DE FRANCE.
a
هللا
devancé le reſte de la terre , que de
quelques pas , dans la carriere du génie.
L'uſage de la bouffole & l'invention de
la poudre , furent les premiers leviers de
ſa puiſſance renaiſſante , & lui fuffirent
pour tenter la découverte d'un hémisphere
ignoré ; découverte fublime , qui
fut pour elle une fource intariſſable de
tréſors & de lumiere."
و د
L'Amérique , conquiſe & dépeuplée
auffi - tôt que connue , donna au monde
une face nouvelle , & à l'Europe une
fecouſſe vive & profonde , dont l'impresfion
dure encore. La nature aggrandie ,
offrant un ſpectacle plus majestueux ,
inſpira des idées plus hautes & plus dignes
d'elle ; la rouille des fiecles barbares
diſparut peu à peu , les moeurs s'adoucirent,
la légifſlation fe réforma, la ſphere
des connoiſſances humaines s'étendit à
l'infini ; on vit renaître les talens, les arts
ſe ranimer , l'induſtrie déployer de nouvelles
branches , & accroître ſa tige féconde
de toutes les découvertes dont
l'empire du génie & des ſciences s'enrichiſſoit
de jour en jour.
"
,, Avec le ſecours des arts réunis , perfectionnés
l'un par l'autre , & pliés à de
nouveaux uſages ; avec les tréſors du
JANVIER. II. Vol. 1777. 131
houveau monde; avec toutes les forces
de la nature ; éſt-il étonnant que l'Europe
ait étendu ſa domination juſqu'aux extrémités
de l'Univers , & qu'elle ſe ſoit
élevée progreſſivement au plus haut degré
de ſplendeur & de puiſſance , où la politique
& l'induſtrie humaines puiſſent
atteindre par leur effort combiné. "
وو Ces merveilles , que l'Europe a fu
opérer d'abord avec de foibles moyens ,
enfuite avec des reſſources afforties à
l'immenſité de ſes vues , annoncent affez
qu'à la gloire d'impoſer des loix à l'Univers
entier , elle auroit pu joindre aifément
celle de ſouſtraire l'édifice de ſa
grandeur à la fatalité commune , ſi l'esprit
de paix & de modération avoit fait
chez elle des progrès proportionnés à
l'accroiſſement de ſes lumieres ; mais ces
lumieres mêmes , loin d'étouffer dans
ſon ſein le germe des paſſions turbulentes
& inconſidérées , dont les éruptions
ébranlent les fondemens des fociétés
politiques , n'ont ſervi qu'à en rendre le
choc plus terrible & les ſuites plus funestes.
Aufſi , n'eſt il beſoin ni de récourir
à des exemples , ni d'interroger l'expérience
des fiecles antérieurs , pour favoir
ſi l'Europe doit, craindre quelque
Ia
132 MERCURE DE FRANCE.
に
révolution fatale à ſa puiſſance : il ſuffit
d'approfondir ſa ſituation actuelle , & de
lever les yeux fur ce qui ſe paſſe en d'autres
climats , pour ſe convaincre qu'elle (
n'eſt déjà plus ce qu'elle étoit vers le
milieu du fiecle précédent. "
L'Hiſtorien philofophe parcourt d'un
coup d'oeil rapide la ſituation de l'Europe
, depuis la paix de Westphalie ; il
approfondit les cauſes politiques & morales
de ſes changemens , & il en prévoit
les ſuites. Il confidere les forces réelles
de chaque Nation , & les reſſources
qu'elle peut tirer tant de ſa population ,
que de ſes richeſſes & de ſon crédit. Il
découvre la cauſe récente de l'épuiſement
& de la décadence des Gouvernemens
dans le luxe immodéré de puisfance
, & dans l'appareil outré de grandeur
, de forces & d'armées , par leſquels
leurs Souverains veulent en impofer ,
depuis que Louis XIV en a donné l'exemple
à l'Europe.
,, Qui fait , ajoute cet Ecrivain profond
& politique , ſi cette période d'élévation
ſucceſſive , parvenue aujourd'hui
à fon terme , n'eſt pas près de recommencer
fon cours dans le même ordre , mais
avec moins d'éclat , pour continuer fes
JANVIER. II. Vol. 1777. 133
১
révolutions ſuivant une progreſſion décroiſſante
, juſqu'à ce qu'enfin une autre
partie du monde , s'emparant de nos arts
& de notre induſtrie , reprenne ſur l'Europe
le ſceptre de la domination univerfelle
, échappé au luxe & à la foibleſſe
de nos neveux ?"
ود On me dira , ſans doute , que l'état
actuel de l'Afrique & de tout l'Orient ,
n'eſt guere propre à donner du poids à
une conjecture ſi hardie : j'en conviens ;
mais fi , comme je crois l'avoir démontré ,
l'Europe a vu diminuer ſes forces en raiſon
des progrès que le luxe de puiſſance a
fait parmi les Nations qui l'habitent ; fi
ce luxe croit de jour en jour , & fi l'esprit
de conquête continue à en bannir celui
de confervation , qui auroit dû le remplacer;
quel fera le terme de cet affoiblisfement
rapide & général ? Songeons que
les Peuples dont nous mépriſons l'ignorance
& la barbarie, font des hommes comme
nous : nos arts , avec le temps , ne peuvent-
ils pas arriver juſqu'à eux ? Fortifiés
de ce ſecours , & affranchis d'une multitude
de beſoins factices qui nous énervent,
croit - on qu'il leur fût impoſſible de venir
un jour faire la loi à l'Europe , & lui ren-
13
134 MERCURE DE FRANCE.
dre l'humiliation qu'elle leura fait eſſuyer ?
Ignorons - nous , d'ailleurs , que l'Aſie
nourrit dans ſes déſers des Peuples nomades
, qu'une exubérance de population
a déjà fait refluer à diverſes repriſes , fur
toutes les parties de l'ancien Continent ?
Ce furent leurs ancêtres qui briſerent les
Aigles Romaines. Ils ont, depuis , fubjugué
la Chine & le Mogol. Nos funestes
diviſions dans l'Inde , leur ont fait
connoître notre art militaire , & bientôt
ils feront en état , s'ils le veulent , de
nous interdire l'accès de ces contrées , en
tournant contre nous la difcipline où réſide
la principale force de nos armes ; discipline
dont notre jalouſie avare& inquiete
leur a révélé l'uſage & les principes.
Seroit il étonnant, par exemple , qu'avant
peu les Marates parvinſſent à détruire les
établiſſemens de la Compagnie Angloiſe
dans l'Indoftan , & que de proche en proche,
les Européens perdiſſent toutes leurs
poſſeſſions dans ces climats , & fe vifſſent
forcés à abandonner les Iles mêmes de
l'Archipel Aſiatique ? "
” Ces terreurs peu fondées , peut- être,
du côté de l'Aſie , peuvent , du moins ,
ſe réaliſer de la part du nouveau monde.
JANVIER. II. Vol. 1777. 135
Le continent Américain , dont une coupable
frénéſie a exterminé les anciens
habitans , commence à ſe repeupler ; &
déjà nos arts , tranſplantés ſur cette terre
féconde & récemment ſortie de deſſous la
main de la nature , l'ombragent de leurs
rameaux ſalutaires & redoutables. Quelle
que foit l'iſſue de la querelle ſanglante qui
déſole actuellement ce fertile continent ,
& qui paroît s'envenimer & s'aigrir de
plus en plus , peut- on ne pas craindre
qu'un jour cette branche ne ſe détache du
tronc d'où elle eſt ſortie , & qu'elle n'acheve
de l'épuiſer ? Alors peut - être, éclateront
des guerres déſaſtreuſes qui
anéantiront l'Europe amollie , tranſporteront
au- delà des mers le dépôt des connoiſſances
humaines & des archives du
monde , & livreront la partie antique des
arts à une barbarie éternelle.
Il examine enſuite la vraie cauſe de la
guerre allumée entre la Grande- Bretagne
& l'Amérique; il la développe avec une
ſagacité admirable , & il la justifie même
par les motifs rapportés dans les manifesies
des Colonies confédérées , & par l'accroiſſement
de la dette nationale des Anglois
; il compare les foibles Provinces de
la Hollande , luttant contre la puiſſance
14
136 MERCURE DE FRANCE.
15
formidable des Eſpagnols , aux Colonies
de l'Amérique , plus aguerries , plus puis
ſantes , ſe défendant contre les attaques
moins terribles de l'Angleterre ; & il en
tire des conjectures bien vraiſemblables
en faveur des Américains.
Nous ne pouvons donner qu'une légere
eſquiſſe de ce beau Difcours , qui ſe
termine ainſi :: ود On prévoit, fans peine ,
que ſi jamais l'Amérique rompoit les
liens qui l'attachent à l'Europe , ce grand
événement bouleverſeroit le ſyſtême ac
tuel , & changeroit tous les rapports de
politique & d'intérêt entre cette partie
du monde & celle que nous habitons.
De vaſtes Empires s'éleveroient peu - àpeu
dans ces profondes folitudes , où nul
homme civiliſé ne porta jamais ſes pas
avides , un commerce immenſe naîtroit
de proche en proche , entre les diverſes
parties de ce continent; & la population
encouragée par la fécondité d'un fol que
la culture n'a point encore fatigué de ſes
foins avares , lui procureroit , dans un
court eſpace de temps , des forces ſupérieures
à toute la puiſſance de nos contrées.
Peut - être qu'alors l'Amérique attireroit
à elle notre population même , par
la douceur d'un empire fage & humain,
JANVIER. II. Vol . 1777. 137
& par une modération' politique que nous
n'avons point connue dans les jours de
'notre profpérité ; mais peut - être auſſi
que livrée à la foif des conquêtes , & aux
tourmens de cette dévorante ambition ,
dont le faſte nous éblouit , elle voudroit
enchaîner l'ancien continent au char de
ſa fortune. Peut - on penſer , ſans horreur
, aux calamités affreuſes qui réſulteroient
de ces fureurs , calamités dont l'Europe
ſentit autrefois le poids fatal , lorsque
des barbares vinrent éteindre , dans
des flots de ſang , les derniers rayons de
la gloire des Romains & de celle de l'Empire
de Charlemagne. **
„ L'europe a dans ſon ſein affez de
reſſources pour prévenir , le retour de tant
de déſaſtres. Parvenue au comble de la
gloire , qu'elle arrête les progrès de fon
affoibliſſement. Aux yeux de l'humanité ,
tous les peuples qui l'habitent , ne font
qu'une feule famille diviſée en pluſieurs
branches , mais éclairée des mêmes lu
mieres , jouiſſant des mêmes loix , du
même droit politique , n'ayant qu'un
même intérêt , & deſtinée aux mêmes
viciffitudes d'élévation & d'abaiſſement ,
de bonheur & d'adverſité . Ne feroit - il
pas temps qu'aux éclats tumulteux &
IS
138 MERCURE DE FRANCE.
ſtériles d'une vaine ambition , à cette ruineuſe
oftentation de puiſſance , qui uſe
fes forces publiques , elle fſt ſuccéder
l'eſprit de conſervation, feul capable de
retenir & de perpétuer , dans ſon ſein ,
la flamme des Arts , & d'aſſurer à ſes
habitans la tranquille jouiſſance des avantages
qu'ils ont achetés par une longue
ſuite de travaux pénibles & d'actions glorieufes
?"
" Il étoit néceſſaire , ſans doute , après
la découverte de l'Amérique , qu'il s'élevât
des guerres pour faire fortir de l'Espagne
, les tréſors innombrables que la
poſſeſſion des mines du nouveau Monde
amonceloit dans le ſein de cette Monarchie
; c'étoit encore un bien que le centre
de l'Europe , agité à ſon tour d'un mouvement
convulfif , continuât à étendre
ce ferment juſqu'au pôle; mais aujourd'hui
que , d'une extrémité à l'autre , tout
eſt animé d'une chaleur égale ; aujourd'hui
que tous les Peuples jouiſſent à.
peu - près des mêmes avantages , en proportion
des faveurs que la nature leur
a départis , peut-on perſévérer dans le
même ſyſtême , fans riſquer de tomber
dans le dépérifſſement ? La guerre eſt ,
pour les Corps politiques , une eſpece de
JANVIER. II . Vol. 1777. 139
fievre , dont les effets , rarement ſalutaires
, entraînent preſque toujours des ſuites
fâcheuſes , & laiſſent des traces de
langueur , fur lesquelles la prudence ne
permet pas de s'étourdir dans l'âge de la
maturité. Cette maturité précieuſe ſemble
actuellement arrivée pour la plupart
des Etats, Que n'ont- ils donc pas à craindre
, s'ils nourriſſoient plus long- temps
une effervescence dangereuſe , dont l'activité
n'a peut - être déjà été pouſſée que
trop loin ? "
,, S'il exiſtoit , en Europe , une Puisfance
affez étendue pour n'avoir pas beſoin
d'aſpirer à de nouveaux agrandiſſemens
, affez riche pour n'avoir à deſirer
qne la conſervation des avantages qu'elle
tient de la nature , & de l'induſtrie de
ſes Sujets ; une Puiſſance aſſiſe ſur les
deux mers , & qui n'eût qu'à ſurveiller
les mouvemens de ſes rivales , pour s'en
aſſurer l'Empire; ſi cette Puiſſance , en
'état de couvrir ſes frontieres d'armées
formidables , ſe trouvoit d'ailleurs garnie
d'un triple mur de fortifications , croiton
que , ſagement obſtinée à ſe tenir ſur
la défenſive, elle ne parviendroit pas aiſément
, avec le ſecours d'une administration
ferme , vigilante & économe , à
1
140 MERCURE DE FRANCE.
faire la loi au reſte de l'Europe , plongée
dans les agitations d'une politique turbulente
& ambitieuſe ? C'étoit là tout le
voeu de Henri IV , & l'objet continuel
des méditations politiques de ce grand
Roi.
Description générale de l'Univers , traduite
de l'Anglois de Salmons , d'après la
15 édition donnée à Londres en 1768 ,
revue , corrigée & augmentée , par
M. l'Abbé Jurain , enrichie de vingthuit
Cartes géographiques , 2 vol .
in - 8°. A Paris , chez Froullé , Libraire
Pont Notre-Dame; & Colombier ,
libraire , rue des grands degrés , près
• des Miramionnes.
L'Auteur de cette Géographie , réunit
les avantages de la nouveauté & de
la préciſion , deux qualités propres à exciter
la curioſité & à fixer l'attention des
Lecteurs. Les Magiſtrats & les Politiques
s'inſtruiront , en le lifant , du Gouvernement
, des forces & des revenus des
Royaumes , & des Etats reſpectifs ; les
Théologiens , de la Religion & des pratiques
ſuperſtitieuſes des différens Peuples
de la terre ; les Négocians & les
JANVIER . II. Vol. 1777. 141
Officiers de Marine , des denrées , du
commerce , des vents périodiques , &
des ſaiſons des différens climats du globe.
On ne s'eſt pas borné à donner le monde
en miniature , & à ſuivre le ſyſtême de
géographie le plus exact qui ait encore
paru . On y a joint , pour l'agrement des
Lecteurs , qui aiment tous la variété ,
une Hiſtoire moderne en abrégé , où la
chronologie n'eſt point fautive. Si l'Auteur
original , comme bon compatriote ,
s'eſt étendu ſur l'Angleterre , le Traducteur
a ſuivi cet exemple , en ajoutant à
l'article de la France beaucoup de choſes
intéreſſantes , qui avoient été omifes-
Au reſte , notre nouveau Géographe n'a
pas perdu de vue dans ſon travail qu'il
étoit citoyen du monde , & que tous les
hommes étoient ſes freres ; en conféquence
il n'a pas négligé la deſcription
des autres Royaumes ; comme bon Cosmopolite
, il deſireroit que tous les hommes
cherchaſſent à ſe connoître malgré
la diverſité des lieux & des climats. Il
ſe récrie contre le préjugé injuſte qui
nous fait regarder comme barbares les
Peuples qui ne font pas de la même
Nation , & qui ſont éloignés à de grandes
diſtances : préjugé qui ſouvent a
142 MERCURE DE FRANCE.
donné lieu à des vexations , & même à
des cruautés révoltantes. On ne croi
roit pas qu'un Géographe s'érigeât en
moraliſte ; mais les Anglois ſe livrent à
leur goût pour la philofophie , même
dans les Ouvrages qui en paroiſſent les
plus éloignés. Auſſi conſervent - ils de la
prédilection pour les Ouvrages philoſophiques
; la quinzieme édition de l'Ouvrage
que nous annonçons , prouve ſuffiſamment
l'eſtime qu'on en a fait en Angleterre
, où l'on fait ſi bien apprécier
les Ouvrages & les Auteurs.
Journal des Causes célebres, curieuses &
intéreſſantes , de toutes les Cours fouveraines
du Royaume . avec les jugemens
qui les ont décidées.
Un Ouvrage qui renferme les affaires
les plus importantes qui fontjugées dans
tous les Tribunaux du Royaume , ne
peut manquer de plaire au Public ; c'eſt
l'objet du Journal des Causes célébres.
Le ſuccès de ce Recueil prouve fon uti
lité , & il deviendra dans la fuite une
des collections les plus intéreſſantes qu'il
y ait ſur la Jurisprudence.
Le Journal des Causes célebres a cet
JANVIER. II. Vol. 1777. 143
4
>
avantage ſenſible fur les autres Ouvrages
périodiques : ces derniers font curieux furtout
dans le moment qu'on les reçoit ,
Les Recueil de Causes célebres formera ,
au contraire , une collection précieuſe
pour les Jurifconfultes & les perfonnes
qui ſe deſtinent au Barreau: ils pourront
y puiſer les motifs de la Jurisprudence ,
&connoître la véritable eſpece des Arrêts.
Les autres claſſes de Lecteurs trouveront
dans ce Recueil un dépôt des affaires
les plus intéreſſantes qui ont piqué
la curiofité publique.
Ce Journal renferme en effet toutes
le Cauſes célebres qui ont été jugées depuis
quelque temps. Il contient les affai
res de Montbailly , de l'Hermaphrodite
Grand - Jean , des Marchands de Barometres
, de Mademoiselle de Camp contre
M. de Bombelle , de la Marquiſe de Gouy ,
du Marquis de Brunoy , de Syrven , de
Calas , du Marquis des Broffes , de l'Abbé
des Broffes , de la Dame de Launay , de
la machine infernale de Lyon , de Games ,
du ſieur Riviere, fauſſement accuſé d'asfaffinat
; d'un Curé accusé d'inceſte ſpirituel
& matériel , de pluſieurs maris accuſés
d'impuiſſance , d'une femme accuſée
d'impuiſſancé , de M. Alliot , Fermier
144 MERCURE DE FRANCE.
Général , de plusieurs Bigames , jugés tant
en France que dans les Pays étrangers ,
du Colonel Gillenſwan , jugé en Suede ;
du brigan Pugatchew , jugé en Ruffie ; de
la Ducheſſe de Kinston , jugée en Angleterre
; du Commentaire de la Henriade de
M. de Voltaire , par MM. la Beaumelle
& Fréron , &c. &c. &c. On peut juger ,
par cette liſte de Cauſes célebres , de la
variété & de l'intérêt de ce Fournal.
Il n'a paru d'abord que huit volumes
chaque année : depuis deux ans il en paroît
douze. Chaque volume eſt envoyé
aux Souſcripteurs , avec l'exactitude la
plus fcrupuleuſe , tous les premiers de
chaque mois.
Le prix de la ſouſcription eſt , pour Paris
, de 18 livres , & de 24 livres pour la
Province , franc de port. On fouferit
chez M. des Eſſarts , Avocat au Parlement
, rue de Verneuil , la troiſieme
porte - cochere avant la rue de Poitiers ,
un des Auteurs de ce Journal ; & chez
Lacombe , Libraire au Bureau des Journaux
, rue de Tournon, près le Luxem
bourg.
On ſouſcrit auſſi pour une table générale
des matieres , qui paroîtra au mois
de
A
JANVIER. II. Vol. 1777. 145
de Juin 1777. Ceux qui voudront ſe
procurer cette table , ſont priés de faire
paſſer 3 livres avec le prix de leur fouscription.
On reçoit encore des ſouſcriptions pour
les années précédentes , & on délivre les
volumes au même prix ; mais on ne vend
aucun volume ſéparé.
Il faut avoir l'attention d'affranchir le
port des lettres & de l'argent.
On prie auſſi les perſonnes qui defireroient
faire inférer des affaires intéreſſantes
qui ont été jugées dans les Parlemens
de Province , de faire paſſer les Mémoires
& le dépoſitif des Arrêts, à M. des
Eſſars : il ſe fera un plaiſir d'en rendre
compte , & de donner aux talens des
défenſeurs les juſtes éloges qu'ils méri
teront.
2. ANNONCES LITTÉRAIRES.
DICTIONNAIRE de la Nobleffe,
in - 4°. Tome XI paroit : le XII° & dernier
font ſous preſſe: il y aura enſuite deux
volumes de Supplément pour les Mémoires
arrivés trop tard. A Paris , chez An-
K
146 MERCURE DE FRANCE.
,
toine Boudet , rue St Jacques ; & chez
l'Auteur , M. de la Chenaye - Desbois
rue Saint André- des -Arts , à côté de
l'Hôtel d'Hollande.
!
ALMANACHS.
Etrennes de la Nobleſſe , ou état actuel des
Familles nobles de France , & des Maifons
& Princes Souverains de l'Europe
, pour l'année 1777. A Paris , chez
Defnos , Libraire , rue Saint Jacques.
CE recueil doit intéreſſer la Noblesſe
, en lui rappellant.les titres glorieux de
fon origine , & l'honneur , qui en fait le
plus noble appui.
Almanach Muſical pour l'année 1777. A
Paris , chez Delalain , Libraire , rue de
la Comédie Françoiſe , & au Bureau du
Journal de Muſique, rue Montmartre ,
vis- à-vis celle des Vieux . Auguſtins ;
prix 24 fols à Paris , & 30 fols par la
Pofte.
:
Cet Almanach eſt un Manuel pour
JANVIER. II. Vol. 1777. 147
tout Muficien ou Amateur de Muſique.
On y trouve les fêtes muſicales de chaque
mois , les découvertes faites ou publiées
dans l'année concernant la Muſique ; les
Anecdotes muſicales de l'année ; la notice
des nouveaux ouvrages de Muſique ; les
noms & demeures de tous les Muſiciens
im omni genere ; Compoſiteurs , Maîtres ,
&c.; & des Marchands de Muſique , Graveurs
, Imprimeurs , Copiſtes , &c. A la
fin du volume , on trouve un choix d'airs
notés .
Voici une Anecdote muſicale , remarquable
: Un jeune enfant , aſſiſtant à une
repréſentation d'Alceste, fupplia fon pere
de ne le plus amener à un opéra qui lui
faifoit mal. On rapporta l'expreffion de
cet enfant à M. le Chevalier Gluck. Je
ne m'en étonne point , dit - il , c'est qu'ilse
laiffe faire. Le mot de l'enfant , & la réponſe
de M. Gluck , caractériſent affez
bien la ſenſation pénible qu'on éprouve
aux Opéra de ce fameux Compoſiteur , &
qui devenoit ſans doute trop infupportable
pour les organes délicats du jeune
Auditeur.
On ne fait pourquoi le Rédacteur de
cet Almanach veut dépriſer le travail
utile de M. Bénaut , qui a le talent d'ac-
K2
148 MERCURE DE FRANCE
commoder , pour le clavecin & le fortépiano
les meilleurs morceaux de muſique ,
ſans en altérer le chant & les beautés.
Etrennes du Parnaſſe , choix de Poéſies ,
in - 12 , pour 1777. A Paris , chez Fetil
, Libraire , rue des Cordeliers , près
celle de Condé.
Il paroît tous les ans un volume de
ce Recueil , que les Editeurs ont l'attention
de varier , en y mêlant avec les petites
pieces Françoiſes , des imitations , des
poéſies anciennes & étrangeres. Celui de
l'année prochaine ſera deſtiné en partie à
la littérature Italienne. Celui de cette année
eſt entiérement conſacré à la poéſie
Françoife.
Etrennes des Poëtes , ou Recueil de
pieces de vers , extraits de plus de deux
cents manufcrits du dix- ſeptieme ſiecle ;
(il falloit dire du dix-huitieme ſiecle) Second
recueil broché , prix 24 fols , chez
Leſclapart , Libraire , quai de Gêvres.
Almanach de Versailles , année 1777 ;
contenant la defcription de la Ville &
du Château ; la Maiſon du Roi , de la
JANVIER. II. Vol. 1777. 149
Reine , celles de la Famille Royale , les
Bureaux des Miniſtres , la Prévôté de
'Hôtel , le Gouvernement de la Ville ,&c.
A Verſailles , chez Blaizot , Libraire , rue
Satory ; & à Paris , chez Valade & Deschamps
, Libraires , rue Saint Jacques.
Etrennes Patriotiqnes , ou Recueil anniverſaire
d'allégories , ſur les époques
du Regne de Louis XVI , compofées
par le Chevalier de Berainville. Premiere
ſuite, Année 1777. A Paris ,
chez Deſnos , Ingénieur Géographe ,
& Libraire de Sa Majesté Danoiſe ,
rue St. Jacques , au Globe.
Ces Etrennes renferment ſept eſtampes
allégoriques , accompagnées chacune
d'une explication gravée , non- compris
le Frontiſpice. Les ſept eſtampes repréfentent
: 1 °. L'avénement de Louis XVI
au trône ; 2°. La felicité que promet au
Royaume l'alliance de Louis XVI aveç
fon Auguſte Epouſe ; 3º. L'inoculation
de Louis XVI ; 40. Le rappel du Parlement
de Paris ; 5°. Le Sacre de L. M.
6°. Le mariage de Madame Clotilde
foeur de L. M. avec le Prince de Piémont ;
7°. Le rétabliſſement de la ſanté de la
,
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
{
Reine , en Septembre 1776. Le ſujet du
Frotiſpice eſt le Génie allégorique , gravant
, ſur les aîles du temps , les époques
du Regne de Louis XVI.
Etat actuel de la Muſique du Roi , & des
troisſpectacles de Paris. A Paris , chez
Vente , Libraire-des menus plaiſirs dú
Roi , au bas de la Montagne Sainte-
Genevieve. 1777 .
,
L'état de chaque ſpectacle eſt précédé
d'un petit diſcours contenant une notice
abrégée des nouveautés miſes au
jour dans le courant de l'année , & quelques
réflexions fur ces mêmes nouveautés
, & fur les révolutions du ſpectacle.
Dans celui qui ſe trouve à la tête de
l'article de l'Opéra , on rappelle au public
qu'on a vu l'Opéra d'Alceſte , de
ود
و د
ود
M. le Chevalier Gluck , & celui de
,, l'union de d'Amour & des Arts de M.
,, Floquet , ſe diſputer les fuffrages du
public , & former , en quelque forte ,
deux partis , dont l'un tâchoit de ra-
21 vir à Pautre les honneurs d'un concours
ود
ود
ود auſſi tumultueux qu'extatique." On
y regrette les Opéra de Quinault , &
l'on s'éleve contre ,, ces Parodies faJANVIER.
II. Vol. 1777. 151
tigantes , où la langue , créée & polie
par les Racines & les Quinaut , eſt
,, impitoyablement déchirée, "
A l'article de la Comédie Françoiſe,
l'Auteur de l'almanach affure que le Mal.
heureux imaginaire , eſt un des ouvrages des
plus brillans de ce Théâtre : c'eſt , ajouteil
, un édifice conftruit en pierres précieuses
taillées à facettes.... C'est au temps à fixer
le jugement que l'on doit porter de cet ouvrage.
En parlant de la retraite de Mademoifelle
Dumeſnil , on fait un juſte éloge
de cette inimitable Actrice, dont la perte
irréparable , excitera fans ceſſe les regrets
des Amateurs , vraiement éclairés
&fenfibles .
Les Spectacles des Foires & des Boulevards
de Paris , ou Calendrier hiſtorique &
chronologique des Théâtres forains ,
avec le cataloque général des pieces ,
farces , parades & pantomimes , tant
anciennes que nouvelles qu'on y a
jouées ; l'extrait de quelques - unes
d'entr'elles , des anecdotes plaiſantes ,
& des recherches fur les Marionettes
les Mimes , Farceurs , Baladins , Sauteurs
& Danfeurs de corde , anciens &
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
C
!!
modernes. Cinquieme partie , pour
l'année 1777. Prix , 24 fols broché. A
Paris , chez J. F. Baſtien , Libraire ,
rue du Petit Lion , Fauxbourg Saint-
Germain.
Cet Almanach , en rempliſſant tous
les objets que promet le titre que nous
venons de tranſcrire , doit fatisfaire pleinement
la curioſité de ceux qui cher
chent à ſe bien inſtruire de tout ce qui
concerne les Spectacles forains. Les Annaliſtes
de la foire , ont particulierement
étendu , cette année , l'article des animaux
extraordinaires qu'on a montrés
à la derniere foire Saint- Germain , en
rapportant diverſes obſervations & anecdotes
d'hiſtoire naturelle , tirées de différens
ouvrages , & relatives à ces animaux.
Ils ont indiqué les ſources où ils les
ont puiſées. Ils paroiſſent avoir auſſi beaucoup
augmenté les catalogues des pieces
jouées ſur les différens Théâtres de la
foire; ce qui ſupplée un peu à la difette
des anecdotes , qui ne font pas , à beaucoup
près , cette fois auſſi nombreuſes
qu'à l'ordinaire. Nous allons rapporter
les deux plus piquantes.
On faifoit voir , à la foire , un homme
JANVIER. II. Vol. 1777. 15.3
trouvé , diſoit-on , dans une Ifle déſerte ,
& qui ne mangeoit que des pierres. On
liſoit , en gros caracteres , au deſſus de la
loge : ,, Je viens d'une Iſle de la mer des
,, Indes , & je me nomme Siocnarf". Un
particulier étant allé voir cet individu
extraordinaire , fut très- ſurpris de le reconnoître
pour un Savoyard , qui avoit
fait long - temps les commiffions de fon
quartier. Il diffimula la découverte qu'il
venoit de faire ; &, reliſant en ſortant
l'inſcription placée au- deſſus de la porte ,
s'apperçut que le nom bizarre , Siocnarf ,
n'étoit autre choſe que François , vrai
pom du Savoyard , écrit au rebours.
Un particulier , voyant quelques Muſiciens
des Cafés du Boulevard ſe quéreller
vivement , fit apporter au milieu
d'eux pluſieurs bouteilles de bon vin ; à
cet aſpect imprévu , leur colere s'éteignit
comme par enchantement, Dieu foit
"
"
loué . s'écria le Pacificateur , j'ai trouvé
,, le vrai moyen de mettre promptement
,, d'acord tout un Orcheſtre.
ود
Almanach des Enfans. Deuxieme recueil.
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez la Veuve Ducheſne , Libraire ,
rue St. Jacques , au Temple du Goût;
:
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
& chez les Libraires qui vendent des
•nouveautés. 1777.
Une morale nue apporte de l'ennui.
Le conte fait paſſer le précepte avec lui. :
La Fontaine .
Ce recueil eſt composé de fables & de
contes , en vers ou en proſe , la plupart
de M. Willemain d'Abancourt , qui eſt
auffi l'Auteur de la mort d'Adam , Poëme
dramatique , imité de l'Allemand , &
du bon fils , ou la vertu récompensée , petit
drame en un acte & en profe , qui termine
le volume , & qui a pour ſujet , un
trait célebre de bienfaiſance de l'immortel
Motesquieu , inferé , il y a près de
deux ans , dans un des volumes du Mercure.
Les autres morceaux confiftent en
quelques fables & moralités de MM. Aubert
, Desbillon , le Monnier , Sablier &
Senecé , en cinq à fix pieces anonymes ,
&en un petit nombre d'anecdotes & bons
mots. Nous rapporterons quelques - uns
de ces derniers .
Le Cardinal de Richelieu venoit d'asfifter
à une cérémonie où un Cordelier
avoit prêché. Surpris de n'en avoir pas
affez, impofé au Prédicateur, pour l'in-
#
JANVIER. II. Vol. 1777. 155
timider un peu , il lui demanda comment
il a pu parler avec tant d'aſſurance ? Ah !
Monseigneur , repondit le Cordelier , c'eſt
que j'ai appris , monfermon devant un carré
de choux , au milieu duquel il y en avoit
un rouge.
Vers le treizieme fiecle , un homme
refuſoit l'épreuve du fer chaud , & difoit
, pour autoriſer ſon refus , qu'il n'étoit
pas un Charlatan. Le Juge lui faifant
quelque inſtance , pour l'engager à
ſe réſoudre à la loi: Je prendrai volentiers
le fer ardent , répondit il , pourvu que je
le reçoive de votre main. Le. Juge déci
da qu'il ne falloit pas tenter Dieu.
Le Cardinal de la Trémoille , jouant
un jour au piquet , étoit impatienté par
un homme à vue courte & à long nez ;
pour s'en débarraſſer , il prit fon mou-
- choir , & moucha le nez de fon importun
voiſin : Ah ! Monsieur , dit - il auffitô
, pardon , j'ai pris votre nez pour le
mien.
Ce recueil, qui n'a d'Almanach que
le nom , eſt également propre à recréer
& à inſtruire les enfans , & réunit à la
variété & l'agrément , le mérite de la
- briéveté , qui ne ſe trouve pas toujours
dans les compilations de ce genre.
156 MERCURE DE FRANCE.
:
Almanach des Muſes , 1777. AParis , chez
Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
Ce recueil annuel plaît par ſa variété ,
&par l'avantage de réunir , dans un affez
petit volume (qu'on pourroit peut- être encore
réduire conſidérablement) les productions
légeres les plus remarquables ,
échappées à la verve de nos Poëtes Modernes.
Almanach de l'Etranger qui séjourne à
Paris. Année 1777. Prix 12 fols broché
, à Paris , chez Hardouin , Libraire
, paſſage de la Colonnade du
Louvre , du côté de St. Germain l'Auxerrois.
Ce petit Almanach eſt en effet un manuel
utile pour les Etrangers , & , à certains
égards , pour les habitans même de
Paris . On y indique les jours d'Audiences
des Miniſtres , & autres perſonnes
en place; ceux auxquels on peut voir.
les monumens , & autres chofes remarquables
: on y donne des renſeignemens
fur les ſpectacles , les promenades , les
bibliotheques , les cabinets littéraires. ,
JANVIER: II. Vol. 1777. 157
les voitures , les bains , & autres objets
de curiofité , d'amuſemens , ou d'utilité
publique.
ACADÉMIES.
Séances publiques de l'Académie des Sciences
, Arts & Belles - Lettres de Dijon ,
tenues le 17 Septembre 1775 , & 28
Avril 1776.
M.MARET, Secrétaire perpétuel ,
a ouvert la Séance par la lecture du Programme
des prix propoſés par l'Académie
, & qu'on a déjà publié dans les
Ouvrages périodiques.
Il a la enſuite l'Hiſtoire Littéraire de
l'Académie pour l'année 1775 , compoſée ,
comme celles des précédentes années , de
deux parties diftinctes. L'une confacrée à
la notice des Ouvrages de littérature , &
l'autre à celle des Mémoires qui ont les
Sciences pour objet.
En terminant celle-ci , l'Hiſtorien a fair
mention des Ouvrages envoyés par des
perſonnes qui ne font pas afſſociées à l'A
158 MERCURE DE FRANCE.
cadémie. De ce nombre étoient les tableaux
de maladies, faits parM. Guiton ,
pere , Médecin à Autun , & par M. Olivier
, à Bourg en Breffe.
A cette occafion , M. Maret a cru devoir
rappeller les motifs qui ont engagé.
l'Académie à ſe charger de la correfpondance
defirée par M. Dupleix , & il a dit :
Raſſembler dans un dépôt commun ,
, toutes les deſcriptions des maladies
» épidémiques , pour pouvoir , en les
,, comparant , reconnoître l'identité de
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
"
celles qui feront obſervées en divers
endroits. Comparer le ſuccès des différentes
méthodes curatives, pour s'asfurer
de celle qui conviendra le mieux
à chaque eſpece de maladie , afin que
dans le cas de l'invaſion d'une femblable
épidémie , on puiffe promptement
connoître la maniere dont il faut la trai-
,, ter: tel eſt le but de la correfpondance
propoſée; tel eſt l'objet de l'Académie.
Cette Compagnie n'a d'autres vues que
de coopérer au bien général , avec des
Citoyens qui , par goût , par devoir ,
,, par honneur , font engagés à ne rien
,, négliger pour le procurer; elle demande
des fecours pour pouvoir être plus utile.
Elle defire de raſſembler comme en un
و د
ود
ود
و د
د:
ود
JANVIER . II . Vol. 1777. 159
و د
ود
même foyer , les lumieres de tous les
Médecins de la Province, mais pour les
réfléchir , pour les renvoyer par - tout
" où elles deviendront néceſſaires .
و د
Après la lecture de cette hiſtoire , M.
Gauthey a fait celle du diſcours préliminaire
d'un Ouvrage qui a pour objet une
nouvelle Langue Philofophique.
Cet Académicien rappelle d'abord en
peu de mots les motifs qui ont fait defirer
une Langue qui , devenant propre à tous
les Savans , favoriſeroit les progrés des
connoiſſances , en facilitant la communication
des lumieres & des découvertes.A
l'expoſition de ces motifs , M.G. a fait
fuccéder un précis hiſtorique de toutes
les tentatives faites , dans l'intention de
procurer cet avantage à la république des
lettres , & a fini par donner une idée de
la Langue qu'il a imaginée.
Cette Langue ne ſeroit point parlée ,
mais écrite ; & l'Auteur propoſe des caracteres
qui , une fois admis par les Sçavans
, formeroient , à ce qu'il préſume ,
un langage intelligible pour tous . Ces ca
racteres confiftent en lignes courbes &
directes , dont la longueur , l'épaiffeur &
la fituation font fufceptibles d'affez de va
riétés pour donner toutes les lettres néces
158 MERCURE DE FRANCE,
faires. Les voyelles ſont peintes par des
courbes , & les conſonnes par des lignes
droites.
La Séance a été terminée par M. Pazumot,
qui a lu la deſcription des grottes
d'Arcy , près Auxerre.
Dans la Séance du 28 Avril 1777 ,
tenue pour l'ouverture des Cours de Chymie
& de matiere Médicale , MM. de
Morveau , Maret puîné , & Durant ,
Commiſſaire , déſignés par l'Academie
pour faire les Cours de Chimie & de
matiere médicale, ont porté ſucceſſivement
la parole.
M. de Morveau a fait l'ouverture, de la
Séance , par l'expoſition du plan ſur lequel
fera fait le Cours de Chimie ; mais avant
d'entrer dans le développement de ce
plan , il a dit :
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
د
,, Quand le généreux Citoyen qui a
fondé cette Académie , exprimoit dans
fes diſpoſitions , il y a à peine un demi
ſiecle , le deſir dont il étoit occupé , de
ſuppléer dans ſa patrie aux reſſources
d'inſtruction que procuroient ailleurs
les Univerſités ; ſi quelqu'un lui eût
dit: un Prince ſe déclarera Protecteur
de cet établiſſement , & il ſe fera un
,, plaifir
JANVIER. II. Vol. 1777. 161
"
"
ود
ود
و د
ود
و د
ود
ود
plaifir d'enrichir ſes collections , (1) un
Bienfaiteur entrant dans vos vues , lui
donnera un jardin de plantes. (2) Des
Adminiſtrateurs éclairés lui aſſigneront
des fonds pour l'entretien d'un laboratoire.
( 3) Un jour viendra enfin , que
votre Académie profefſſera publiquement
les Sciences que vous lui recommandez
de cultiver : quelle joie eût
ſaiſi l'ame de ce Magiſtrat patriote !
Ce jour est venu , Meſſieurs , & no-
,, tre premier devoir eſt de ranimer la
cendre de ce Philoſophe , en lui portant
l'hommage de notre reconnoiſſan-
„ ce , en nous pénétrant du ſentiment
,, qu'il eût éprouvé , en le communiquant
,, autant qu'il eſt poſſible , à tous ceux
,, qui nous écoutent.
و د
"
29
وو. M. Pouffier n'eſt pas le ſeul qui ait
(1 ) S. A. S. Mgr le Prince de Condé a envoyé tout
récemment à l'Académie , pluſieurs morceaux très - précieux
, qu'il a tirés de ſon beau Cabinet d'hiſtoire naturelle
de Chantilly.
(2) M. Legouz de Gerdon , lui a fait ce don en
1773. M. du Ruſſey y a fait conſtruire une grande ferre
en 1775.
(3) La délibération de MM. les Etats Généraux de la
Province , eſt du 5 Janvier 1776.
L
162 MERCURE DE FRANCE .
ور
,, ſongé à faire fervir les Académies à
» l'enſeignement des Sciences utiles ; le
>> célebre Abbé de St Pierre en a tracé le
,, projet dans cet Ouvrage, anquel la difficulté
de réaliſer le bien , a fait donner
le nom de rêve patriotique ; c'eſt à la
Médecine elle - même qu'il en fait l'ap-
>> plication , à la Médecine , qu'il croyoit
„ encore éloignée de la perfection , quoi-
» qu'il y eût déjà des Médecins intéreſſés
ود
ود
ود
"
à accréditer , dans le peuple des diffé-
,, rentes conditions ,que cet Art ancien a
tout acquis , qu'ils n'ont plus qu'à pra
tiquer; & que tenter des découvertes
au- delà des cahiers de leurs maîtres ,
c'eſt vouloir s'égarer dans le pays des
chimeres.
و د
ود
ود
"
"
ود
"
La Chimie n'eſt pas moins ancienne.
S'il faut dater de ſes premieres erreurs,
elle eft bien eloignée aujourd'hui d'une
ſemblable prétention ; elle a foumis ſes
„ dogmes à l'expérience , abandonné ſes
traditions ſuperſtitieuſes , concilié ſes
principes avec ceux de la phyſique générale
; c'eſt depuis qu'elle promet
moins qu'elle tient beaucoup plus ; &
nous diſons de bonne foi , en ouvrant
ce Cours que notre plus douce eſpérance
eſt que ceux qui recevront ici les
premieres notions de cette ſcience ,
"
ود
ود
ود
ود
و و
"
JANVIER. II. Vol. 1777. 163
و و
pourront un jour étendre nos vues &
3, remplacer nos conjectures par des dé-
,, couvertes.
M. de Morveau dit enſuite , que c'eſt
alors qu'on connoîtra bien tout le prix de
ce nouvel établiſſement , & que les diſpoſitions
naturelles de nos compatriotes autoriſent
cet efpoir. Il fait fentir le ridicule
des objections que ſe permettent des
gens ou peu inftruits ,ou de mauvaiſe foi ,
en foutenant que de pareilles inſtitutions
ne peuvent avoir de ſuccès que dans la
capitale ; que trop peu de perſonnes font
dans le cas d'en profiter , (1) & termine
fon difcours en difant :
,, Laiffons donc ces cenſeurs , s'il s'en
trouve, user d'un privilege qui ne nuit
à perfonne , & recueillir dans leurs
petites Sociétés des applaudiſſemens
;, que nous ne ferons pas tentés de leur
,, envier. Entrons hardiment dans la car-
ود
و د
و د
riere , & dreſſons d'abord la carte de
ور notre route dans le pays immenfe que
,, nous avons à parcourir.
Cette carte eſt un tableau analytique
de toutes les opérations à faire dans le
(1) L'expérience a prononcé le contraire; le Cours
a été très - ſuivi , par des perſonnes de tout âge & de
toutes les clafſes de Citoyens .
La
164 MERCURE DE FRANCE.
Cours. Les ſubſtances ſimples , conſidérés
comme diſſolvants , y font diſtribuées
à la tête de pluſieurs colomnes verticales ,
que des lignes horizontales occupent à angles
droits. Ces lignes forment des caſes
dont les premieres préſentent les ſubſtances
fur leſquelles les diſſolvants doivent
agir ; & l'on trouve dans chaque caſe correſpondante
au diſſolvant , le produit qui
réſulte de l'action de ces ſubſtances les
unes fur les autres .
M. Maret , dans le Mémoire qu'il a
Ju après que M. de Morveau a eu fini fon
diſcours , a fait ſentir l'utilité de la Chimie
, relativement à la Médecine.
Il a ajouté que , pour répondre aux
vues patriotiques de l'adminiſtration , cette
Compagnie a réſolu de faire faire en
même temps un Cours abrégé de matiere
médicale ; qu'en conféquence il expoſera
les uſages des remedes tirés des regnes
animal & minéral ; & M. Durande , de
ceux que fournit le regne végétal.
La Séance a été terminée par M. Du
rande , qui a expoſé les facilités que donne
la Chimie , pour perfectionner la connoiſſance
du regne végétal.
Il a fait obſerver que ſi les premieres
tentatives , faites pour connoître , par l'aJANVIER
. II . Vol. 1777. 165
*
>
nalyſe , les propriétés des végétaux , n'ont
pas répondu aux eſpérances qu'on en avoit
conçues , on doit en accuſer l'imperfection
des procédés que l'on employoit ; & pour
prouver les avantages que l'on peut retirer
des analyſes auxquelles on foumet les végétaux
, il a donné l'hiſtoire de celle qu'il
a faite du bouillon blanc à petites fleurs.
On voit , par les détails de cette analyſe
, que les vertus de cette plante dépendent
de la proportion dans laquelle ſe trouvent
les parties réſineuſes &gommeuſes.
Que la fleur donne les mêmes produits
que la racine , mais que l'extrait qu'on en
fait eſt moins amer ; de forte qu'en réuniſſant
les fleurs à la racine de cette plante,
on eſt aſſuré de donner un remede moins
échauffant que ſi l'on n'employoit que la
racine , plus actif que ſi l'on ſe bornoit
à preſcrire les fleurs.
M. Durande a appuyé, par pluſieurs
obſervations , les conféquences qu'il a tirées
de l'analyſe qu'il a décrite ; elles prouvent
que le bouillon blanc à petites fleurs
eſt celui que l'on peut employer avec
ſuccès contre la jauniſſe.
L3
1
166 MERCURE DE FRANCE.
Ο
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Na donné , le Mercredi 15 Janvier ,
un grand concert au Château des Tuileries
, au profit de la Signora Giorgi.
Cette célebre Cantatrice a chanté plufieurs
airs de MM. Colla , Piccini &
Grétry. Elle a réuni tous les fuffrages par
la beauté de ſon organe , par le goût de
fon chant , & par l'étonnante facilité de
fon exécution . M. Duport ajoué une ſonate
de violoncelle , & M. Franzel un
concerto de violon avec un applaudiſſement
général.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSI
QUE a donné , le Vendredi 10 Janvier ,
une repréſentation d'Alain & Rofette ou
la Bergere ingénue , intermede en un acte.
Les paroles font de M. Boutellier , la
muſique eſt de M. Pouteau.
JANVIER. II. Vol. 1777. 167
Alain ſe plaint d'aimer & de n'ofer
le dire ; il confie ſes craintes & fes
tourmens à Lucas , en le priant de parler
pour lui à ſa Bergere. Roſette vient
en chantant , & bientôt elle s'abandonne
aux douceurs du ſommeil. Lucas la réveille
, & au lieu de parler pour fon ami ,
il lui peint ſon amour. A la deſcription
que le Berger fait de ce Dieu , Roſette
devient ſenſible. Elle demande avec
,
naïveté , ce que c'eſt qu'un Amant : Lucas
veut parler pour lui ; mais Alain qui
l'écoute en ſecret , répond : Cest Alain.
La Bergere ſe déclare pour Alain ; ce
Berger ſe jette à ſes pieds, Lucas reconnoiſſant
ſa mépriſe , prend le parti de
féliciter les Amans. Les Bergers & les
Bergeres du Hameau célebrent leur bonheur.
Ce petit Poëme , trop ſimple ,
trop ingénu , n'a point réuſſi. Il y a dans
la muſique des chants agréables ; mais
les motifs en font trop communs & trop
connus. Cet intermede a été joué par
Mademoiselle Beaumeſnil , & par MM,
Lainés & Durand.
On a applaudi avec tranſport dans le
divertiſſement , le retour de M. Dauberval
, dont les talens brillans ſont ſi chers
aux Amateurs.
L4
163 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſelle de la Guerre a joué &
chanté le rôle d'Euridice , avec beaucoup
d'applaudiſſement , ainſi que M. Lainés
le rôle d'Orphée.
On a repris , le Mardi 14 , l'Opéra
d'Alceste.
COMMÉDIE FRANÇOISE.
L.SES Comédiens François répetent Zuma
, Tragédie nouvelle de M. Lefevre.
Ils reprennent avec ſuccès leurs anciennes
Pieces. Mademoiselle Deſperrieres continue
ſon début dans la Tragédie.
L
COMÉDIE ITALIENNE.
ES Comédiens Italiens ſe diſpoſent à
jouer inceſſamment les trois Sultannes ,
intermede très agréable de M. Favart ;
& le Mort marié , paroles de M. Sedaine
muſique de M. Bianchi. 1
ARTS.
JANVIER . II. Vol. 1777. 169
?
ARTS.
GRAVURES,
I.
ALMANACH Royal de Cabinet , or
né de gravures , avec la fuite chronologique
des Reines de France , in- 24. A Paris
, chez M. Decaché , rue neuve Notre-
Dame , à la Vertu.
Į I.
Tableau Unique , ou la principale ſcience
du Commerce François , où l'on trouve ,
fous un même coup - d'oeil , la dénomination
, la valeur , & la réduction en argent
de France de toutes les eſpeces de
monnoies étrangeres , tant réelles que de
change & de comptes: 20. la réduction
des poids , meſures & aunages étrangers ,
comparés à ceux de France: 3º. variation
des changes étrangers: 4º. les places
par leſquelles Paris change avec les
Villes étrangeres: 5º. leur diſtance de
Paris : 6º. le départ des Couriers de Pa
1
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
ris pour leſdites Villes : 7°. la maniere
dont elles tiennent leurs écritures : 8 °. les
principaux objets de commerce des places
les plus conſidérables de l'Europe : l'Afie ,
l'Afrique & l'Amérique.
Ce Tableau ſe vend à Paris , chez M.
Deville , rue Saint Denis , vis - à - vis les
Filles - Dieu .
MUSIQUE.
I.
SIIXX trio pour deux violons &violoncelle
obligé ; par M. Jannſon l'aîné ;
OEuvre Ve. prix 9 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue de Seine , Fauxbourg St
Germain , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique,
I I.
IV. Sonates pour le Clavecin , avec accompagnement
de violon ad libitum ; par
M. Edelmann . OEuvre Ve. prix 7 l. 4 f.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Feuillade
, maiſon de M. le Baron de Bagge ;
& Madame le Marchand , rue Fromenteau
.
JANVIER. II. Vol. 1777. 174
III.
Septieme Recueil d'Ariettes d'Opéra Comiques
, avec accompagnement de Guit
tarre , Menuets variés , Allemandes &
Pieces pour le même inſtrument , par M.
Vidal , Maître de Guittarre ; OEuvre
XIIIe , mis au jour par M. Boüin , Marchand
de Muſique , rue Saint - Honoré ,
près Saint - Roch ; prix 6 liv. En Proving
-ce , chez les Marchands de Muſique.
1
I V.
Les Soirées Espagnoles , ou choix d'Ariettes
, avec accompagnement de Guit-
- tarre , propoſées par ſouſcription; 2º année
, qui a commencé le premier Janvier
1777 ; par M. Vidal , Me de Guittarre.
Il en ſera délivré une feuille par
ſemaine, & qui compoſera 52 feuilles
pour l'année entiere. On ſouſcrit à Paris ,
chez le ſieur Boüin , Editeur dudit Ouvrage.
A Verſailles , chez M. Blaizot ,
& àBordeaux , chez M. le Noblet , Marchand
d'Eſtampes & de Muſique , rue du
Pas -Saint -George. Le prix de la ſouscription
eſt de 12 liv. pour Paris , & de
18 liv. pour la Province , franc de port.
172
MERCURE DE FRANCE.
Pour la facilité des Commencants
l'Auteur ſe propoſe de donner au moins
26 feuilles avec des accompagnemens
aifés.
V.
Ouverture du Tableau parlant , arrangée
pour le Clavecin ou le Forte - Piano ,
avec accompagnement d'un Violon &
Violoncelle ad libitum , par M. Benaut ,
Maître de Clavecin de l'Abbaye Royale
de Montmartre, Dames de la Croix , &c.
Abonnement pour le mois de Juin , prix
3 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine
, la premiere porte- cochere à gauche
après la rue Chriſtine.
VI.
Quatrieme Recueil d'airs connus , arrangés
en pieces de Harpe , avec accompagnement
de Violon & de Baſſon adlibitum
; dédié à Mademoiselle de Lufignan
, par François Petrini , contenant
ſeize morceaux : sçavoir , 1º l'ouverture
de l'Ami de la Maiſon. 20. Les
cinq Ariettes de la Colonie Dès ce foir
P'hymen m'engage , &c. Le Ciel fait que
j'ai toujours dit non , &c. Si le Ciel eft
JANVIER . II. Vol. 1777. 173
inexorable , &c. Qu'est - ce donc qui vous
arrête ? &c. Qui je pars , &c . 3º. L'ouverture
d'Iphigénie. 4°. Menuet d'Iphigénie.
5º. 6 Airs de l'Union de l'Amour
& des Arts. 6°. La Chacone de M. le
Breton. 70. Le Tambourin d'Azolan.
On ſouſcrit chez Couſineau , Luthier
de la Reine & de Madame la Comteſſe
- d'Artois , rue des Poulies , vis - à- vis le
Louvre à Paris.
Le prix de la ſouſcription eſt de 15 1.
pour Paris , juſqu'au 20 Février prochain ,
paſſé lequel temps le prix du Recueil entier
ſera de 18 liv.
F
1
HORLOGERIE.
LE fieur Hilgers , Horloger , Abbaye
Saint - Germain , Cour des Religieux ,
au grand Villars , a préſenté à Meſſieurs
de l'Académie Royale de Sciences , une
Montre d'un groſſeur ordinaire , de fon
invention & compoſition , répétant l'heure
, les quarts & les minutes juſqu'à quatorze
, de maniere que le tout eſt ſans
confufion ; par ce moyen on peut ſavoir ,
174 MERCURE DE FRANCE.
la nuit, en pouſſant la dite piece , l'heu
re à la minute comme le jour.
L'idée d'une piece à minutes'n'eſt pas
nouvelle , vt qu'il y a foixante ans que
l'on en a fait les premiers eſſais, & depuis
à pluſieurs repriſes , mais aucun n'a
réuſſi : elle ſonnoit les heures & les
quarts diſtinctement; quant aux minutes,
elle les fonnoit fi vite & fi bas ,
qu'il étoit impoffible de les pouvoir comp .
ter. Sa conſtruction étoit fi compliquée
& fi difficile , que le meilleur Artiſte ne
pouvoit ſe flatter de l'exécuter fans être
ſujet à manquer. Elle avoit auſſi le défaut
de commencer à fonner les minutes
par la derniere , c'eſt- à - dire , lorſqu'il
n'y avoit qu'une minute, elle en pasfoit
treize ſous filence , & fonnoit à
la fin cette minute , ce qui devenoit
infipide d'être obligé d'attendre fi longtemps,
pour ſavoir s'il reſtoit quelque
choſe à fonner. Vi tous ces inconvé
hiens , & ne pouvant ſervir de rien ,
on l'a abandonnée. Au lieu que celle du
fieur Hilgers ſonne l'heure , les quarts à
double coup comme une répétition
ordinaire , & recommence à fonner les
minutes à coup ſimple, auſſi diſtinctes
JANVIER. II. Vol. 1777. 175
ment qu'elle fonne les heures avant les
quarts. Il n'y a pas d'intervalle pendant
que la piece fonne , excepté quand il
n'y a pas de quart , elle met un filence
l'eſpace de trois coups, pour diftinguer
les minutes d'avec les heures. Cette piece,
par ſa conſtruction extraordinairement
ſimple , eſt auſſi ſolide pour les
effets , ainſi que ſa durée, qu'une répétition
ordinaire , & n'eſt pas plus fujette
au raccommodage. Le fieur Hilgers
vend ces pieces à condition que fi on
trouve de meilleures montres plus régulieres
, même dans les montres ſimples ,
il les reprend &rend le montant juſqu'à
dix-huit mois.
TOPOGRAPHIE.
I.
PLAN Topographique de la Ville de
New-Yorck, fur une feuille de chapelet ,
dans laquelle ſe trouve une carte du port
&de la rade de cette Ville , avec les fon-
- des. Par Montréfor. Prix 3 liv. Chez le
176 MERCURE DE FRANCE.
Rouge , Ingénieur Géographe du Roi,
rue des grands Auguftins.
I I.
Table alphabétique pour trouver , par
les carreaux , tous les noms de Villes ,
Villages , Rivieres , Provinces , Nations ,
Iſſes , Ports , Caps , &c. contenus dans
la carte des poſſeſſions angloiſes en Amérique
; par Mitchel, en 8 feuilles. Au
moyen des lettres alphabétiques & des
chiffres , ceux qui ont déjà cette carte ,
pourront s'en ſervir , les carreaux étant
formés par les Méridiens & les Parallelles .
36 pages grand in- 80. Prix 2 liv. broché.
CANAL DE MONSIEUR.
LESES Intéreſſés aux mines de St. Géorge,
jouiſſent enfin, Monfieur, du plaifir
d'être utile , & d'avoir fait autant
d'heureux qu'il y a de Propriétaires &
même d'Habitans ſur les deux bords du
Lavon. Ce Canal , que leur zele , leurs
foins & leurs dépenſes ont fait entreprendre
pour le bien public , & la gloire du
Prince
JANVIER. II. Vol. 1777 177
Prince dont il porte le nom , ce Canal ,
ſi blâmé par les ignorans , ſi jaloufé par
les envieux , fi traverſé par les méchans ,
vient de forcer ſous mes yeux l'approbation
de tous les partis , & de réunir
les fuffrages de tous les Spectateurs. A la
vue & au très - grand étonnement de prês
de trois mille perſonnes , partagées entre
la crainte & l'eſpérance , trois Bateaux ,
dont deux chargés , & le troiſieme portant
cabanes , ſont partis de Chalonnes
le 27 du mois dernier , à dix heures
du matin , avec auſſi peu d'eau qu'il eſt
poſſible d'en avoir en cette ſaiſon. De
l'aven de tous les Habitans riverains , jamais
, dans le mois de Novembre , les
eaux du Lavon n'avoient été auſſi baſſes
qu'elles l'ont été cette année. Cependant
ces trois bateaux ont remonté , par douze
ecluſes , juſqu'à Thonarcé , où ils font
arrivés , le 29 , ſur les trois heures de l'après
- midi , par un fort mauvais temps-
Lorſqu'il y aura plus d'eau , que les machines
feront plus exercées & les cordages
plus ſouples , la navigation ſera infiniment
plus prompte ; & on doit conclure
de cette premiere expérience , qu'avec
fuffifante quantité d'eau , les bateaux remonteront
juſqu'aux mines de St. Géor
M
178 MERCURE DE FRANCE.
ges , dans l'eſpace de trois jours , & qu'ils
n'en emploieront que deux pour defcendre
à Chalonnes .
Vainqueurs , à la fois des préjugés &
des obſtacles que préſentoit la nature
dans la vallée où ſe perdoient, fans aucun
fruit , les eaux du Lavon , les Intéreſſés
peuvent recevoir aujourd'hui les complimens
finceres dus au ſuccès de leur constance
& de leur courage infatiguables.
Je m'empreſſe de leur faire les miens , au
nom de tous les Concitoyens honnêtes ,
aſſez éclairés pour appercevoir & fentir à
l'avance , les nouvelles jouiſſances que
leur procure cette heureuſe entrepriſe. 11
partagent avec moi la reconnoiſſance puplique
que leur doit cette partie de notre
Province , pour la facilité des tranſports
de ſes denrées , & des objets d'échange
néceſſaires à l'accroiſſement de la culture
& à la félicité des Cultivateurs. Leur patriotiſme
ne ſera donc pas fans récompenſe
; & la plus flatteuſe pour eux ,
ſans doute , c'eſt la certitude d'avoir eſſen.
tiellement contribué au bonheur de cette
claſſe d'hommes utiles & précieux. Les
avantages qu'en retireront MM. les Intéreſſés
, pour l'exploitation & le facile
tranſport du charbon de leurs mines ,
JANVIER . II. Vol. 1777. 179
dans les différens lieux du Royaume où
la conſommation en eſt plus abondante ,
ſe partagent néceſſairement en faveur des
. Artiſtes qui le conſomment; & du Public,
dont le luxe & les beſoins néceffitent
également l'uſage: Ils ne manque
rien à leur gloire , puiſque MONSIEUR
daigne la couronner , en protégeant un
établiſſement formé dans fon apanage , &
qui déſormais portera fon nom. C'étoit le
moyen le plus fûr de perpétuer l'utilité
publique de ce Canal , & de porter à de
ſemblables efforts , des Compagnies en
état d'opérer le même bien , ſur des portions
conſidérables de Provinces , qui
languiffent faute d'un pareil ſecours .
Notd. Le Canal de MONSIEUR a
été commencé au mois de Septembre
1774 , & exécuté ſous les ordres de M.
Ducluzel , Intendant de la Généralité de
Tours , & fous l'inſpection du ſieur de
Limay , Ingénieur en chef des Ponts &
Chauffées de la Province ; par le ſieur
Martin , Entrepreneur de bâtimens à Paris.
Il contient 27 écluſes , iz ponts &
6 guets:
Ma
180 MERCURE DE FRANCE.
GÉOGRAPHIE.
Atlas céleste de Flamsteed , en 30 cartes
in-40 , approuvé par l'Académie Royale
des Sciences , & publié fous ſon Privilege
; ſeconde édition. Par M. J.
Fortin , Ingénieur , Mécanicien du
Roi & de la famille Royale , pour les
globes & Spheres. A Paris , chez F.
G. Deſchamps , Libraire , rue Saint-
Jacques ; & chez l'Auteur , rue de la
harpe , près celle du Foin. Prix , 9
liv. demie relieure en façon d'Atlas ,
& 10 liv. relié en veau.
L'ATLAS ATLAS de Flamſtéed, publié au com- de
mencement de ce fiecle , eſt le plus eſtimé
de tous ceux qui exiſtent , & le plus
recherché par fon exactitude ; mais la
grandeur des cartes in- folio en augmentant
le prix , a mis l'ouvrage hors de la
portée du plus grand nombre.
En publiant èet Atlas , réduit au tiers ,
on a conſervé tout le mérité original de
l'ouvrage , qui paroît aujourd'hui ſous un
format beaucoup plus commode; mais ce
JANVIER. II. Vol. 1777. 18
-
n'eſt pas une ſimple réduction que le ſieur
Fortin publie. Cet ouvrage doit être
conſidéré comme neuf , preſque à tous
égards.
Flamſtéed avoit placé les étoiles pour
1690 ; elles ont été remplacées pour
1780. L'Editeur a ajouté quelques conſtellations
nouvelles , entr'autres , le
Réenne , qui immortaliſe les opérations
de MM, de l'Académie Royale des Sciences
, au cercle polaire , pour la meſure
d'un dégré du méridien en 1736. Pluſieurs
fautes qui avoient échappé à l'exactitude
de Flamitéed ont été corrigées.
On a ajouté les étoiles nébuleuſes qui
ont été obſervées par MM. de la Caille ,
Meſſier & le Gentil, ainſi que la voie
lactée qui manque dans toutes les cartes
de Flamſtéed .
Enfin , pour completter l'ouvrage , le
ſieur Fortin a ajouté le Planiſphere Aus
ſtral de M. l'Abbé de la Caille .
Cet Editeur ayant confervé tout le mé .
rite de fon original , qui a eu une approbation
univerſelle, on doit avouer que
cet Atlas réduit , devient un ouvrage nouveau
, dont les Sçavans , ainſi que ceux
qui defirent étudier & connoître le ciel ,
peuvent tirer le plus grand avantage. Le
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
détail de tout ce travail , eſt exposé dans
un diſcours préliminaire , qui contient en
même temps les principes élémentaires
qui fervent à développer la théorie de la
projection , ainſi que celle qui est nécesfaire
pour qu'on puiſſe faire uſage des
cartes , foit pour des obſervations importantes
, tant fur terre que fur mer , foit
même pour étudier le ciel élémentaire.
ment , & acquérir la connoiſſance détaillée
des conſtellations & des étoiles qui
les compofent.
Cet ouvrage fera utile aux Aſtronomes ,
aux Hidrographes , aux Marins , & à ceux
qui , fans ſe deſtiner à l'aſtronomie ou à la
navigation , deſireront acquérir l'étude du
ciel pour leur fatisfaction particuliere.
Après les 29 cartes qui compoſent
l'Atlas , fait une trentieme carte ou planiſphere
qui ne contient que les principales
étoiles liées enſemble par des alignemens.
On trouve à la fuite un catalogue de
400 étoiles , dont les afcenfions droites ,
ainſi que les diſtances au Pole font calculées
pour 1780, par degrés , minutes ,
fecondes & décimales. Suivent enfuite
deux tables , l'une du paſſage du premier
point du Bélier par le méridien de Paris ,
calculée pour chaque jour d'une année
JANVIER. II. Vol. 1777. 183
moyenne entre deux biſſextiles , l'autre
pour la réduction des heures en degrés &
minutes de l'Equateur , des degrés &
minutes de ce cercle en heures. On fait
qu'au moyen de la premiere de ces tables ,
dont l'uſage eſt expliqué , on peut à tout
inſtant connoître les étoiles & les conftellations
qui paſſent au méridien.
Pour faciliter l'étude du ciel à ceux qui
n'en ont aucune connoiffance , cet ouvrage
contient de plus un traité très - ample fur
les moyens de connoître les étoiles par
des alignemens. Ce traité , en ſuivant l'ordre
d'occident en orient , comprend chaque
conſtellation en particulier, l'uneaprès
l'autre , & toutes les étoiles principales qui
les compofent , feulement , à la vérité ,
pour l'horifon de Paris , ce qui fuffit pour
ſa France entiere ,& ce qui comprend plus
de deux tiers du globe,
Cet Atlas eſt terminé par neuf problêmes
des plus intéreſſans, tels que connot
tre toutes les étoiles qui font toujours viſibles
fur un horiſon, tracer une méridienne.
Par le moyen des étoiles , trouver
l'heure de leur paſſage par le méridien , &
corriger par ce moyen l'accélération ou le
retard des pendules ou des montres , &c.
Cet ouvrage, dirigé par un de nos
M
184 MERCURE DE FRANCE.
meilleurs Aftronomes , fait honneur à l'Editeur
, & à ceux qui ont bien voulu encourager
& foutenir fon zele , en lui fourniſſant
ce qu'il ne pouvoit exécuter luiméme.
番
La gravure de toutes les cartes de cet
Atlas , à été très bien ſoignée , ainſi que
la Typographie. On s'eſt appliqué à éviter
la confufion , & à être net , fans que rien
n'y perdît d'ailleurs ; enfin cet ouvrage
mérite , à tous égards , l'acceuil du Public.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
:
I.
Industrie.
LE fieur Deleſcomer , ci -devant Arquebufier
Privilégié de Sa Majefté , a
inventé , pour toute forte d'armes à feu ,
une batterie brisée , qui a mérité l'approbation
de l'Académie des Sciences . Elle
fait fon mouvement dans le ſens de toutes
les autres batteries , fans qu'on ait à
craindre d'être coupé à la pierre , ni quę
Pamorce fe perde. Elle eſt d'ailleurs auffi
JANVIER . II. Vol. 1777. 185
ſimple & moins difforme que la batterie
tournante. Lorſqu'on veut que les deux
parties ſe meuvent enſemble , elle eſt '
tenue par un crochet d'acier , qui entre
- dans un arbre appartenant an couvre -basfinet
, & où il eſt fixé par un reſſort.
Quand on veut que l'arbre foit en fûreté,
il faut ouvrir le chochet , la batterie étant
fermée für le baffinet par la petite palette
qui fert à lever la batterie : le couvre
- baffinet reſte alors fixé ſur l'amorce
par la petite branche du reſſort de la battérie
; celle - ci demeure ouverte & fixée
fur fon talon par la plus forte branche
du même reſſort. Si l'on veut tirer , on
referme la batterie & le crochet , ce qui
eſt l'affaire d'un moment.
I I.
7
Grifel & Compagnie , ont l'honneur
d'annoncer au Public une compoſition
de marbre factice ſur pierre , toute différente
des ſtucs dont on voit pluſieurs
ouvrages à Paris & aux environs , auquel
ſtuc il ſe forme en peu de temps un ſalpêtre
deſſus , caufé par l'humidité dont
• il eſt ſuſceptible , qui le détruit. 4
La compoſition da ſieur Griſel & Com-
1
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
pagnie , eſt totalement à l'abri de ces ins
convéniens , les épreuves ayant été faites
par Meſſieurs des Académies Royales
d'Architecture & des Sciences , dont lesdits
Grifel & Compagnie font munis de
certificats ; que les acides , même les
alkalins , ne font aucun effet ſur cette
compoſition ; l'humidité , loin de l'altérer
, contribue à la durcir de plus en
plus , de même que la chaleur caufée
par l'ardeur du ſoleil , ce qui augmente
ſa beauté & ſa folidité, au point que des
Connoiffeurs prétendent que c'eſt le vrai
ſtuc des Anciens qu'on on a découvert en
Italie. Avec cette compoſition , le ſieur
Grifel & Compagnie imitent toutes espece
de marbre , même les plus rares
& les plus précieux au point de tromper
les plus connoiſſeurs , ayant le veiné , le
jaſpé , le froid , le tact & le poli du
véritable marbre. Les échantillons que
lefdits Grifel & Compagnie foumettront
, feront voir que l'on peut , fans une
grande dépenſe , orner & décorer ſolidement
& magnifiquement les Eglifes ,
Chapelles , Sallons , Boudoirs , Cabinets ,
&tout autre Appartement , des marbres
les plus curieux , & de plus exécuter toute
forte de compartiments avec une grande
JANVIER. II. Vol. 1777. 187
préciſion , & donneront même aux Amateurs
plus de ſatisfaction que le véritable
marbre , par les veines terraſſeuſes qui s'y
rencontrent , qui, le plus ſouvent , font
remplies en maſtic peu folide , & qui , en
peu de temps , périffent , laiſſant le défagrément
aux beautés des ouvrages.
Il demeure rue baſſe des Urſins , au
coin de celle de Glatigny , derriere Saint
Denis de la Chartre , à Paris .
2
III.
Nouvelle Ufine à fabriquer la poudre à
tirer.
Léonard Cazeneuve , ancien Grenadier
de France , Maître Menuifier à Nancy ,
rue de la Porte Sainte- Catherine , nº. 546,
vient d'exécuter en petit , ſur la longueur
de 2 pieds 10 pouces , la largeur de 20
pouces , & la hauteur de 18 pouces ,
toute la machine néceſſaire au roulement
d'une Ufine de Poudre à canon , d'une
invention toute nouvelle & des plus avantageuſes
. Le rouage , qui en eſt l'ame
n'exige , pour être mis en mouvement ,
qu'un cours d'eau très-médiocre. La Poudre
y eſt fabriquée beaucoup plus vite
2
t
188 MERCURE DE FRANCE,
que dans toutes les Uſines ordinaires ;
en forte qu'outre ce premier avantage ,
y ayant moins d'évaporation des matieres
par la célérité du travail , qui , étant plus
parfait , donne à la Poudre beaucoup
plus de force , la Machine eſt conſtruite
de maniere que les Ouvriers ne peuvent
encourir aucun danger.
-
Le ſieur Cazeneuve , qui en eſt l'inventeur
, a eu l'honneur de la préſenter à
M. le Comte de Stainville , Lieutenant
Général des Armées de Sa Majeſté , &
Commandant en Chef dans toute la Lorraine.
Ce Seigneur , en ayant reconnu
l'utilité , a bien voulu en accepter l'esquiſſe
, & a permis que l'Auteur en fît faire
l'annonce au Public ſous ſa protection.
Flatté de cet honneur , il offre ſes ſervices
à ceux qui font chargés de la fabrication
, d'une auſſi dangereuſe compoſition
, pour l'exécution d'Ufines en grand ,
fur le modele que chacun peut voir &
examiner chez lui. Les Curieux & les
Connoiſſeurs pourront juger aiſément
de fon avantage & de ſon utilité.
La conſtruction de cette Machine en
grand , aura 34 pieds de longueur , 20
pieds de largeur , & 18 pieds de hauteur.
JANVIER. H. Vol . 1777. 189
IV.
On a inventé depuis pen, àLeipſick ,
une eſpece de lampe en forme de bougie
, qui éclaire pendant 24 ou 30 heures ,
ſans qu'il foit néceſſaire de la moucher. On
fait , en s'en ſervant , une épargne confidérable
, puiſqu'avec un quarteron d'huile
on eſt très bien éclairé 8 ou 10 nuits. Ces
Bougies artificielles ſont placées ſur un
pied qui ſert de chandelier , &dans lequel
une vis , en forme de noyau , fait monter
l'huile. Le cent de ces Bougies ne revient
qu'à 12 gros, & 200 ſuffiſent pour
éclairer toute l'année. Comme la lumiere
ne fatigue jamais moins les yeux que lors
qu'elle ſe trouve placée à une juſte élévas
tion , le Bureau des Annonces de Leipfick
invite les Artiſtes à chercher le moyen de
fixer la Bougie à une hauteur convenable ,
& toujours la même.
190 MERCURE DE FRANCE
ANECDOTES.
I.
ALEXIS Grimou , Peintre François ,
né à Argenteuil , étoit d'un caractere bizarre
& fingulier. Il ne voyoit ordinairement
que quelques amis qui s'enivroient
avec lui ; & lorſqu'il travailloit , il avoit
toujours auprès de lui quatre ou cinq
bouteilles d'excellent vin de Bourgogne.
Rien n'étoit plus difficile que d'en obtenir
un tableau. Le Duc d'Orléans , Régent
, voulant avoir de ſes ouvrages à
quelque prix que ce fût , le manda au
Palais Royal , le fit enfermer dans un
appartement , & ordonna qu'on lui fournît
tout ce qui feroit néceſſaire , tant pour
fon travail que pour ſa perſonne. Grimou
, piqué de ſe voir pris au trébuchet ,
dit qu'il ne ſavoit rien faire en prifon ,
& jura très - énergiquement que le premier
qui lui préſenteroit une palette ,
il la lui briferoit fur la tête. L'appartement
où on l'avoit enfermé n'étoit qu'au
premier étage; il ſe met à la fenêtre ; &
| JANVIER. II. Vol. 1777. 191
voit paſſer un de ſes amis , qui lui demande
à quoi il s'occupe la.,, Je n'y
ود
fais rien , répond Grimou , & n'y
,, veux rien faire c'eſt pour cela qu'on
„ m'y tient renfermé. - Renfermé ! ré-
,, pond l'autre , j'en ſuis faché , je t'aurois
propoſé bouteille." A ces mots ,
Grimou ne connoît plus de danger.
Attends - moi, s'écrie-t- il , je vais bien
les attraper. " Auſſi tôt il ſe jette par
ود
ود
و د
la fenêtre , & ſe caſſe une cuiffe.
II.
Quand le Légat Flavio Chigi aborda
à Marseille , il fit arborer l'étendart du
Crucifix , & les Galeres de France bais
ferent le pavillon & faluerent: mais ayant
arboré enſuite la banniere du Pape fon
oncle , aux armes de la Maiſon de Chigi
les forts d'Ifet&de Ratonneau tirerent ſur
fa Galere , & lui firent baiſſer le pavillon
111.
Un Commis apporta au Duc de Guife
dit le Balafré , cent mille francs , que ce
Prince avoit gagné au jeu à M. do,
Surintendant des Finances. Le Duc vou
192 MERCURE DE FRANCE.
1
lant donner une gratification au Com
mis , lui dit d'emporter un petit fac
qu'il ne croyoit contenir que de l'argent
blanc. Mais il y avoit trente mille francs
en or ; & le Commis découvrant la me
priſe , reporta ce fac; le Duc le refuta ,
en diſant: puiſque la fortune vous a été
favorable , cherchez un autre que le Duc
de Guiſe pour ravir votre bonbeur.
I V.
Un pauvre Fruitiere de Paris, n'ayant
pas eu le moyen de payer deux ou trois
termes de fon loyer , ſon Hôte , impitoyable
, lui fit vendre ſes meubles . Le
peu d'effets qu'elle poſſédoit ſuffiſoit à
peine pour acquitter ſes dettes & fatisfaire
aux frais de Juſtice ; enſorte qu'elle
ſe voyoit réduite à la mendicité , & fondoit
en larmes. Son déſeſpoir augmenta
quant elle vit qu'on alloit crier un petit
St. Jérôme tout enfumé , d'un pied &
demi de haut , qu'elle avoit au chevet de
fon lit. Un Peintre , après l'avoir examiné ,
le mit à un écu. Un curieux , préſent à la
vente , enchérit aufſſi- tôt du double. L'Artiſte
crut que , pour étonner cet homme ,
& lui faire perdre l'envie d'avoir le tableau
,
JANVIER. II. Vol. 1777. 193
bleau , il n'y avoit qu'à le pouſſer un peu
haut tout d'un coup. A un louis , dit - il ,
à 50 liv. reprit l'Amateur : à icò francs ,
répliqua le Peintre : cependant la bonne
femme étoit tranſportée de joie ; fon loyer
& fes frais étoient déjà plus que payés
par le petit S. Jérome. Sa joie redoubla ,
quand elle entendit le Curieux mettre le
tableau à 200 livres; elle fut hors d'ellemême
lorſqu'elle vit que d'enchere en en
chere , l'Amateur le porta juſqu'à 600
francs. Le Peintre obligé de céder , dit ,
en pleurant , à l'Acquéreur : vous êtes heureux
, Monfieur d'être plus riche que moi ,
car il vous coûteroit 2000 liv. , ou je l'aurois
eu. C'étoit un original de Raphaël.
V
Uu Acteur de Province (ambulant) arriva
un jour dans une Ville , où l'on devoit
le lendemain faire des réjouiſſances
publiques. Il logea à l'Auberge , comme
c'eſt la coutume de ces Meſſfieurs ; on lui
donna une chambre honnête , telle qu'il
l'avoit demandée. Il s'énonça d'abord fur
ce que l'on appelle le bon ton de Comédien ,
c'est - à - dire , tragique, pour en impoſer
N
194 MERCURE DE FRANCE.
à l'Hôte , & comique , pour l'amuser. La
ſoirée des illuminations arrivée , rien ne
paroît fur deux croisées d'un appartement
qu'occupoit notre Acteur: on monte , on
frappe à ſa porte ; il ouvre: la fervante
lui dit qu'il faut des lumieres ſur ſes fenêtres
; fans s'émouvoir en aucune façon , le
Rofcius récite tranquillement ces vers de
Moliere.
Laurent , ferrez ma haire avec ma diſcipline ,
Et priez que toujours le ciel vous illumine .
Après ces mots , déclamés avec toute
l'emphaſe théâtrale , la ſervante ne perd
point de temps , & deſcend d'un air joyeux
, dire à ſon Maître , ah ! que nous
allons être beaux ! Ce Monfieur de là haut ,
vient de dire à Saint Laurent que le Ciel
nous illumine.
V I.
L'unique grace que Charles premier
obtint de ſes ennemis , après le jugement
de ſon procès , fut un intervalle de
trois jours entre ſa fentence & fon exécution.
Il paſſa ce temps dans une grande
tranquillité d'ame , occupé fur tout de
JANVIER. II. Vol. 1777. 195
1
lectures & d'exercices de piété. Ce qui
reſtoit de ſa famille en Angleterre , eut
un libre accès près de lui : elle con-
- fiſtoit dans la Princeſſe Elifabeth & le
Duc de Gloceſter Le Duc d'Yorck , qui
s'étoit échappé de Gloceſter , ne faifoit
que fortir de l'enfance. La Princeſſe ,
dans un âge fort tendre , marquoit un
jugement fort avancé , & les infortunes
de fa famille avoient fait une forte impreſſion
ſur elle. Après quantité d'avis &
de pieuſes confolations , fon malheureux
pere la chargea de dire à la Reine , que
,, pendant tout le cours de ſa vie, il
n'avoit jamais manqué , même en idée ,
de fidélité pour elle ; & que fa tendreſſe
conjugale auroit la même durée
,, que fa vie. " Il crut devoir auſſi quel.
ques avis paternels au jeune Duc , pour
jeter de bonne heure dans ſon ame des
principes d'obéiſſance & de fidélité pour
fon frere , qui devoit être ſitôt ſon Souverain.
Il le prit ſur ſes genoux : ,, Mon
و د
و د
و د
و د
و و
fils , lui dit - il , ils vont couper la tête à
ton pere. " Cet enfant , frappé d'une
image ſi nouvelle , le regarda fixement ;
fais -y bien attention , mon fils , ils
vont couper la tête à ton pere ,&peut
être te feront - ils Roi ! Mais prends
و د
و و
ور
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
و د
ود
bien garde à ce que je t'ajoute; tu ne
dois pas étre Roi auffi long- temps que
tes freres Charles & Jacques feront en
vie : ils couperont la tête à tes freres ,
,, lorſqu'ils pourront mettre la main fur
„ eux; & peut - être qu'à la fin ils te la
couperont auſſi . Je te charge donc de "
" ne pas fouffrir qu'ils te faſſent Roi. "
Le Duc pouſſa un foupir , & répondit :
je me laiſſerai plutôt déchirer en pieces.
Une réponſe ſi ferme à cet âge , pénétra
Charles , & remplit ſes yeux de larmes
de joie & d'admiration.
VII.
Le jour de Saint Etienne , un Moine
devoit faire le Panégyrique de ce Saint.
Comme il étoit déjà tard , les Prêtres , qui
avoient faim , craignant que le Prédicateur
ne fût trop long , le prierent à l'oreille
d'abréger. Le Religieux monte en
chaire , & après un petit préambule :
ود
ود
Mes freres , dit - il , il y a aujourd'hui
un an que je vous dis tout ce qui ſe
,, peut dire touchant le Saint du jour ;
comme je n'ai pas appris qu'il ait rien
fait de nouveau depuis , je n'ai rien
non plus à ajouter à ce que j'en dis
ود
ود
"
JANVIER. II. Vol. 1777. 197
,, alors : il fit le ſigne de la croix , &
s'en alla .
و د
و د
Le Marquis du Chaſteler & de Courcelles , Chambellan
actuel & Confeiller d'Etat de Leurs Majestés Impériales
, Lieutenant de leur Garde Noble & Gouverneur
de Binch , a déposé au Greffe du Grand Conſeil à Malines
, les titres de ſa Maiſon , qui prouvent :
10. Qu'il deſcend en ligne directe , légitime & mafculine
de Ferri , Seigneur du Chaſteler , d'Autigny & de
Rouvre , fils de Thiéri , ſurnommé d'Enfer , Seigneur
d'Autigni & de Rouvre , & petit- fils de Ferri , Seigneur
de Bitche.
20. Que depuis Ferri , Seigneur du Chaſteler & d'Autigni
, qui vivoit dès 1230 , juſqu'au Marquis du Chasteler
, ſes ancêtres ont toujours terminé leur nom par
une R, & nommément Ferri & ſes trois fils , Etard ,
Jean & Thiéri .
Ces titres reſteront déposés audit Greffe pendant fix
mois , & il fera libre à un chacun d'en avoir inſpection .
ر
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Articles nouvellement rentrés au Magasin
du petit Dunkerque , chez Granchez ,
Bijoutier de la Reine , indépendamment
des objets qu'il a fait paroître depuisfon
établiſſement.
SCEAUX CEAUX ovales à laver les pieds , en tôle vernie à
tableaux , repréſentant des ſujets analogues à l'eau.
Chaînes de montre en or , à la Turque , pour femme .
Petites caves à quatre flacons d'or émaillés , pour
effence de roſes , &c. Bonbonnieres en or & émail tigrées
, & autres en petit velours .
Evantails des Indes , ſe raccourciſſant de moitié , pour
mettre dans le manchon.
Etuis d'or émaillés , en forme de tabatieres , avec
miroir.
Jolie petite pendule de lit à tirage , bronze doré au
matte. Le premier modele a été fait pour la Reine ,
ainſi que les autres articles .
Idem . Pour cheminées à la Turque , repréſentant une
Sultane pinçant de la harpe fous un dais.
JANVIER. II . Vol. 1777. 199
Chaînes de montre à grelot , en or , forme de luftre ,
garnie de neuf breloques nouvelles . La premiere a été
faite pour Madame .
Chaînes de montre en or , pour femme , avec tableaux
mouvans,
Petits flambeaux , forme d'Athénienne , en albâtre &
bronze doré au matte . Les premiers ont été préſentés
& vendus à Madame la Comteſſe d'Artois.
Boucles , argent & or , fupérieurement ciſelées , imitant
les diamans , modele de M. le Comte d'Artois.
Eperons d'argent , dont la molette ſe reploie à resfort
, pour ne pas bleffer en marchant.
Un affortiment conſidérable de bijoux d'or émaillés
dans de nouvelles couleurs ; autres en pierres . Idem ,
en cheveux. Pluſieurs objets nouveaux argent , pour le
ſervice de table. Idem , en tôle amalgamée d'argent ,
& plufieurs autres articles qu'il a reçus de l'Etranger.
Nouveaux , modeles de boucles en argent , forme de
hauffe- col.
Idem , avec traverſes , ce qui forme deux boucles fur
le pied. Idem , à clous d'argent , fur fond d'or damasquinés.
Idem , avec cordonnet entre deux filets unis , & tous
les mêmes modeles en or de rapport & autres damasquinés
, leſquels ont varié à l'infini. Il s'en fait de 7
pouces de diametre.
Boutons de manches en cheveux , garnis de diamans ,
fur chaque ces fyllables : Fi- de - li- te.
Tabatieres en cuir de chamois , guillochées , auffi
tranſparentes que l'écaille blonde , & point fragiles
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
Cordons de montre en cheveux , garnis de diamans ,
fur émail.
Idem , avec gerbes en cheveux.
Bourſes à argent , en filet très fin , avec deviſes .
Idem , à pois très jolis. Coulans pour les fermer , en
or , émaillés , à deviſes.
Colher avec prétention , repréſentant l'Amour dans le
coeur , où l'Amour enchaîné.
,
Jolis boutons de fraque en argent , ronds , & ovales
taillés à diamans , imitant l'acier. Idem ronds , en
mine d'Irlande , pour les habits de Vigogne. Idem
brodés en perles.
Nouveaux brandebourgs en acier. Cordons de canpes.
Idem , à cordeliere.
Divers deffeins de broderies en pierres dites de Cayenne
, pour les fouliers de Dames , avec roſettes .
Pluſieurs nouveaux modeles de pendules en marbre &
bronze doré an matte , dont une repréſentant Hébé qui
verſe du nectar à l'Amour ; une l'Amour carreffant
Vénus ; une , l'Amour menaçant : tous ſujets traités
avec goût , & autres modeles de l'année. Un aſſortiment
très conſidérable de yaſes & ornemens de cheminées
en marbre , albatre , crystal , porcelaines de Cli
gnancourt , le tout garmi de bronze doré au matte .
En cryſtal d'Angleterre , falieres en artichaux , flambeaux
garnis de Straz , fucriers avec des ornemens gravés
, d'argent. Superbes bras de chéminée ornés de
Straz.
Boujoirs , idem. diverſes tabatieres avec le portrait
de l'Empereur en miniature , très - reſſemblant ; & pluJANVIER.
II. Vol. 1777. 201
feurs autres articles qu'il attend de l'Etranger & deş
Artiſtes de cette Capitale . Il ne fixe pås ſes prix , pour
ne plus ſervir de regle à mettre des objets inférieurs au
rabais ; mais les Seigneurs étrangers peuvent être asfurés
qu'ils ne varient point pour perfonne.
I I.
Madame Delaiſſe , Auteur des nouveaux Contes mosaux
, & d'un Ouvrage fans titre , mis ſous la protec
tion de la Reine , vient de compoſer des Proverbes ,
qu'elle a dédiés à S. A. S. Madame la Ducheſſe de
Bourbon , dans un genre nouveau. Ces Proverbes font
melés d'ariettes , priſes dans les plus jolis Opéra . comiques
.
III,
La vente des Livres de feu M. Randon de Boiffet ,
Receveur Général des Finances , commencera le 3 Février
1777 , & la vente des tableaux & des effets précieux
ſuivra immédiatement celle des Livres , dont le
le catalogue ſe diſtribuera chez Debure , fils atné , Libraire
, quai des Auguſtins .
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
I
NOUVELLES POLITIQUES.
De Larnaca , 21 Octobre.
SMAEL EFFENDI , ancien Miniſtre des affaires
étrangeres à Conſtantinople , que le Grand Seigneur a
exilé dans cette Iffe depuis quelque temps , fans que
l'on en fache le motif , eſt arrivé de Smyrne en cette
Echelle , le 2 de ce mois. Ce Miniftre est tellement
agité de craintes , qu'il ne reçoit de viſites qu'après que
ceux qui les lui font , ſe font défarmés. Mustapha Aga
Gulgulu Oglou , Commandant de Salephien Caramanie
, eut cette complaifance , lorſqu'il ſe préſenta pour
le voir , & il lui jura qu'il n'étoit venu en cette Echelle
que pour ſes affaires particulieres . Ce Commandant
arriva au commencement de ce mois à Chérimes , avec
une fuite de Go hommes : fon arrivée inattendue effraya
Je pays ; mais elle n'a eu d'autre objet que l'achat des
agrès néceſſaires au gros chebec qui déſerta il y a trois
ans , pour aller fervir le Chéik-Daher & les Ruſſes , &
que Diezzar Pacha lui a fait rendre : il a été très-bien
reçu à Nicofie , & il eſt parti , il y a fix jours , pour
s'en retourner à fon Gouvernement.
De Constantinople , 17 Novembre.
Un Exprès envoyé par Méhémet , Pacha de Damas ,
eſt arrivé ici le 14 , apportant au Grand - Seigneur la
JANVIER. II. Vol. 1777. 203
tête d'Ali - Daher , & celle de vingt ſept autres de fes
principaux Officiers. La défaite de ce Rebellen'a coûté
aucune effufion de fang. Son fils , qui a été fait prifonnier
par Gezzar , Pacha de Seyde , a de même été
envoyé ici ſous bonne eſcorte; il y a lieu d'eſpérer que
cet événement important raménera enfin le calme en
Syrie.
De Copenhague , le 24 Novembre.
Un des Conftructeurs de notre Marine ayant inventé ,
pour le pilotage , une machine qui en facilite les opé.
rations , a reçu du Gouvernement une récompenſe proportionnée
à l'utilité de fon invention.
De Londres , le 22 Décembre.
On écrit de Boſton que , fuivant les lettres d'Halifax ,
le Général Marſey y commande environ mille hommes
la plupart foldats de marine , & que les habitans de
cette ville craignent d'être attaqués par les Sauvages .
Le Congrès , que les différens événemens de cette
guerre , paroiffent ne pas intimider , vient , dit - on , de
voter une nouvelle fomme de cinq millions de piaſtres
pour la campagne prochaine , & l'on fait que leur corps
de législation , dont on n'a vu encore que l'eſquiffe pour
les treize Colonies - unics , ne tardera pas à être publié.
On a reçu ici , par la voie d'Irlande , différens avis
qui annoncent que le Général Howe avoit atteint l'armée
Américaine vers la mi . Novembre ; qu'il y avoit eu
entre les deux armées une fanglante action , dans la
204 MERCURE DE FRANCE,
quelle les Troupes du Roi avoient été victorieuſes . Le
bruit s'eſt répandu , par un autre canal , que les ports
Américains ſe trouvent ſi bien bloqués par les vaiſſeaux
Anglois , que rien n'y peut entrer ni en fortir ; que le
fameux Chef d'Eſcadre Hopkins s'eſt retiré à Boſton ,
après avoir vu fa flotte diſperſée ; que chaque jour nos
vaiſſeaux enlevent quelques - uns de leurs Armateurs ;
que l'on préparoit à la Nouvelle- Yorck un grand nombre
de bâtimens deſtinés à tranſporter un corps de troupes
du Roi aux Colonies Méridionales , qui devoient être
bientôt ſoumifes ; que le Congrès étoit fur le point de
ſe diffoudre , par le détachement de pluſieurs de ſes
Membres ; que beaucoup de villes venoient , à l'exemple
Pune de l'autre , prêter chaque jour , entre les mains
des Commiffaires du Roi , ferment de fidélité , & qu'enfin
tout annonçoit , & par les ſuccès d'un côté , & par
la défection de l'autre , une pacification forcée dans les
Colonies. Quelques lettres particulieres déſavouent , à
la vérité , ces bruits , & c'eſt au temps ſeul à les confirmer
ou à les détruire.
On dit qu'il n'y avoit Philadelphie que quelques
Membres du Congrès , lorſqu'on y reçut la nouvelle de
notre priſe de poffeffion du Pont du Roi. La plupart
s'étoient retirés à leurs habitations reſpectives , ſans
avoir mis aucune forme à cette eſpece de diffolution de
Paſſemblée ; leur conduite , à cet égard , alarme le peuple
de cette ville , qui dit hautement que ces Chefs de
la Nation l'ayant miſe dans la détreſſe où elle ſe trouve ,
ie pouvoient convenablement l'y abandonner.
JANVIER . II. Vol. 1777. 205
De Venise , le 30 Novembre.
Le Gouvernement n'a pas encore diſpoſé de l'édifice
immenſe de la redoute , ci- devant confacré aux jeux de
haſard. Le projet des Sages actuels , eſt d'y établir une
Académie des Beaux-Arts ; mais ils ont à combattre un
parti qui , vraiſemblablement , l'emportera , puiſque tout
ſe décide ici par le nombre. La jeuneſſe Patricienne &
les Dames , redemandent la redoute pour s'y raſſembler
pendant le carnaval , & pour yjouer les jeux de commerce.
De Genes , le 9 Décembre.
Le 20 de ce mois , deux frégates Eſpagnoles , qui ,
depuis pluſieurs jours , étoient à la vue de cette ville ,
mouillerent dans ce port : elles ont à bord des ſommes
conſidérables pour le Tréſorier d'Eſpagne réſidant ici , &
pour celui de Naples , où elles doivent ſe rendre incesſamment
, & fur lesquelles s'embarquera le Marquis Monimo
, paffé de Rome en cette ville, & qui doit aller à
Madrid remplacer le Marquis de Grimaldi , qui a obtenu
ſa démiſſion du Miniſtere des affaires étrangeres.
On apprend de Livourne que pluſieurs vaiſeaux de
guerre Hollandois bloquent actuellement tous les ports
de l'Empereur de Maroc . :
206 MERCURE DE FRANCE..
De Madrid , le 17 Décembre.
Un courier extraordinaire , dépéché de Malaga , vient
d'apporter au Roi la nouvelle qu'une de fes eſcadres de
chebecs , commandée par le Capitaine de vaiſſeau Don
Félix de Texada , avoit poursuivi , battu & brûlé un
chebec Algérien , & réduit un autre chebec de la même
Nation à ſe brûler lui - même. Ces deux chebecs , de
trente fix & de vingt- quatre canons , du calibre de huit
& de fix , étoient entrés dans l'Océan , où ils avoient
enlevé un paquebot Portugais , dont le fort a été le méme
que celui des chebecs Algériens .
De Rome , le 18 Décembre.
On vient de frapper ici , au titre de vingt- deux carats ,
une monnoie d'or de la valeur de trois écus Romains.
On ſe propoſe d'en frapper deux autres pareillement
d'or , & au même titre , dont l'une vaudra dix écus
Romains , & l'autre un écu Romain & demi. On frap .
pera auſſi pour vingt mille de ces écus , tant en carlins
qu'en doubles carlins d'argent , allié de cuivre. Cette
nouvelle fabrication , la derniere ſurtout , eſt d'autant
plus néceſſaire , qu'on a depuis long-temps la plus gran
de difficulté à couvertir en efpece les papiers monnoie ,
qu'on appelle cédules.
L'écu Romain vaut too bayoques , évaluées communément
105 fols de France. Le carlin vaut 7 bayoques
& demi. Le double carlin 15 bayoques .
JANVIER . II. Vol. 1777. 207
De Lisbonne , le 10 Décembres
Le Roi , ſe trouvant toujours incommodé , & voulant
dans cet état pourvoir au bien de fes Peuples , comme
il avoit fait en 1758 , a rendu , le 29 du mois dernier ,
le Décret ſuivant :
و د
و د
Trouvant convenable de pourvoir au Gouvernement
de mes Etats tant que durera ma maladie actuelle ,
& afin que la fufpenfion des affaires ne les accumule
,, point de maniere à en rendre l'expédition plus difficile
,, par la fuite , j'ai pour agréable de charger des affaires
و د
du Gouvernement la Reine mon épouſe , pour qui
,, mon eftime égale ma tendreſſe extrême , & de lui
"
accorder en conféquence , tant que ma ſanté ne fera
,, pas rétablie , l'exercice de la fuprême Autorité Royale
, ainſi que la plenitude du pouvoir qui m'appartient.
,, Rempli de confiance en ſes vertus Royales & fes
, éminentes qualités , je m'aſſure qu'elle adminiſtrera la
,, juſtice à mes fideles Sujets , & qu'elle reglera toutes
59
les autres affaires avec le ſuccès que je deſire ; &
,, pour manifeſter ma royale réſolution , j'ordonne au
,, Marquis de Pombal, Membre de mon Conſeil d'Etat
, & du Cabinet , qu'après que ce Décret aura été pa
,, raphé par moi , il en envoie à toutes les Tribunaux des
» Copies ſignées de fa main , auxquelles ils ajouteronť
,, autant de foi qu'à l'original propre , comme cela s'eſt
, déjà pratiqué en pareil cas , & nonobſtant toutes loix
,, diſpoſitions ou brdres à ce contraires. Donné au Pa-
"
lais de l'Ajuda , le 29 Novembre 1776 , avec le pag
208 MERCURE DE FRANCE.
„ raphe de Sa Majesté. Expédié du même Palais , le
» 4 Décembre ſuivant. Signé, le Marquis de Pombal."
1
PRÉSENTATIONS.
Le 29 décembre , l'épouse du ſieur Taboureau , contrôleur-
général des finances , a eu l'honneur d'être préſentée
à Leurs Majeſtés & à la Famille royale , par la
marquiſe de Breant. 1
Le même jour , le vicomte de Vibraye , miniſtre plé.
nipotentiaire du Roi , près le duc de Wirtemberg , &
ſon miniftre auprès du cercle de Suabe , de retour par
congé , a eu , à ſon arrivée ici , l'honneur d'être préfenté
à Sa Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre &
ſecrétaire d'état au département des affaires étrangeres.
Le a janvier , le comte François de Damas eut l'honneur
d'être préſenté au Roi par Monfieur , en qualité
de gentilhomme d'honneur de ce Prince.
1
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 26 décembre , le chevalier de Prunay , capitaine
de Grenadiers , eut l'honneur de préſenter à la Reine ,
à Madame , à Madame la comteſſe d'Artois , à Madame
Elifabeth , à Madame Adélaïde , à Madame Victoire
&
JANVIER. II. Vol. 1777. 209
à Madame Sophie de France , un ouvrage de ſa compofition
, dédié à Madame la princefle de Lambale , & ind
titulé Grammaire des Dames , pour faciliter aux jeunes
perſonnes la connoiſſance des principes de la langue
françoife , & leur donner les moyens d'ortographier
correctement fans aucune peine .
Le 31 , le ſieur Elie de Beaumont , avocat au Parle
ment, intendant des finances de Monseigneur le comte
d'Artois & avocat - général honoraire de Monfieur , a eu
l'honneur de préſenter au Roi , à la Reine , à Monfieur ,
à Madame , à Monseigneur le comte d'Artois & à Monſeigneur
le duc d'Angoulême , les deux médailles de la
bonne mere & du bon chef de famille , frappées pour
la fête des Bonnes - Gens. La premiere repréſente une
mere allaitant un de ſes enfans & deux autres ſe jouant
près d'elle ; à peu de diſtance un pélican s'ouvre le
ſein; elle a pour légende , Maternum pertentant gaudia
pectus. La ſeconde un homme de moyen âge , foutenant
de fon bras gauche ſa inere languiſſante & débile ,
&appliquant de l'autre ſon jeune frere au manche de
la charrue , & préparant ainfi , par les ſecours qu'il leur
donne , ceux que dans ſa vieilleſſe il aura droit d'atten
dre de ſes enfans & petits enfans , avec cette légende :
Colliget avus . Cette inſtitution patriotique & morale ,
qui a eu cette année pluſieurs imitateurs , a reçu da
nouveaux encouragemens , par l'accueil plein de bonté
avec lequel cet hommage a été reçu.
Le même jour , le ſieur Le breton , premier imprimeur
ordinaire du Roi , eut l'honneur de remetttre à Leurs
Majeſtés & à la Famille royale , l'almanach royal .
210 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le ſieur Vente , libraire des menus
plaiſirs du Roi , eut auffi l'honneur de remettre à Leurs
Majestés & à la Famille royale , l'Etat actuel de la mufique
du Roi & des trois Spectacles.
Les ſieurs Née & Maſquelier , graveurs , que Leurs
Majestés & la Famille royale ont honoré de leurs fouscriptions
, pour un ouvrage intitulé': Tableaux topogra.
phiques , moraux , politiques , pittoresques , physiques ,
historiques , moraux , politiques & littéraires de la Suiffe,
ornés de douze cents estampes , ont eu l'honneur de remettre
, le 7 janvier , la premiere fuite de ces eſtampes
, qui doit compofer le voyage de la Suiffe , à
Leurs Majestés & à la Famille royale . Cet ouvrage a
été accueilli très - favorablement.
NOMINATIONS.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre
du Saint Eſprit , s'étant affemblés le premier de l'an
vers les onze heures du matin dans le Cabinet du Roi,
Sa Majesté tint un Chapitre dans lequel Elle nomma
Chevaliers de fes Ordres le Duc de Villequier , Premier
Gentilhomme de fa Chambre en ſurvivance , le Marquis
de Polignac , Premier Ecuyer de Monfeigneur le Comte
d'Artois , & le Marquis de Bérenger , Chevalier d'Honneur
de Madame. Le Chapitre fini , le ſieur de Veti
gny , Hérault-Roi d'Armes de l'Ordre , vint annoncer
la nomination à la porte de la Chambre de Sa Majesté ,
JANVIER. II. Vol. 1777. III
qui fortit enfuite de fon appartement pour ſe rendre å
la Chapelle , précédée de Monfieur , de Monfeigneur le
Comte d'Artois , du Duc de Chartres , du Prince de
Condé , du Duc de Bourbon , du Prince de Conti ; du
Duc de peurhievre & des Chevaliers , Commandeurs &&
Officers de l'Ordre . Entre les Chevaliers , Officiers de
l'Ordre , marchoient le Prince de Lambefc , Grand Ecuyer
de France , le Duc de Coigny , Premier Ecuyer du Roi ,
&le Baron de Breteuil , Ambaſſadeur à Vienne , en ha
bits de Novices. Deux Huiffiers de la Chambre du Roi
portoient leurs maffes devant Sa Majesté , qui étoit re .
vêtue du Manteau Royal , ayant pardeſſus le Collier de
l'Ordre & celui de la Toifon d'Or. L'ancien Evêque
de Limoges , Prélat- Commandeur , célébra la Grand-
Meffe , qui fut chantée par la Muſique du Roi , à la
quelle la Reine , Madame , Madamela Comteſſe d'Artois
& Madame Elifabeth de France affifterent dans une
des travées . La Marquiſe de Coigny fit la quête. La
Meſſe finie , le Roi monta fur fon Trône , reçut Chevaliers
de l'Ordre du Saint - Eſprit le Prince de Lambefc ,
Grand Ecuyer de France , le Duc de Coigny , Premier
Ecuyer du Roi , & le Baron de Breteuil , Ambaſſadeur
de Sa Majefté à Vienne. Le Roi fut enſuite reconduit
à fon Appartement dans le même ordre qu'il en étoit
forti.
Le Roi a chargé le baron de Tott , brigadier de fes
armées , de l'inſpection générale des établiſſemens Frangois
au Levant & en Barbarie .
2
212 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Le ſieur François d'Abyne de la Douze , marquis de
Mayac , eſt mort en fon château en Périgord , le 19 décembre
, âgé de 79 ans .
Catherine Eléonore - Elifabeth Cavalier de Chauveau ,
originaire de la Rochelle , eſt décédée à Nancy , où elle
demeuroit : elle a nommé pour ſon héritier J. B. Cavalier
de Chauveau , fon frere unique , que l'exécuteur teſtamentaire
a vainement fait chercher juſqu'à ce jour. Si
cette annonce lui parvient , ou à ſes ayant cauſes , ils
s'adreſſeront au ſieur Chaſſel , avocat & cenfeur royal a
Nancy.
Le ſieur Jean Durut de Laſſale , originaire d'Auvergne
, vient de laiffer à Saint-Domingue , où il eſt mort ,
une ſucceſſion affez conſidérable. On prie ſes héritiers
de s'adreſſer au ſieur Grimprel , notaire au Cap François
, qui leur donnera fur cet objet toutes les inftructions
néceffaires.
Jacques - Charles - Fançois de la Ferriere , ſeigneur de
Roiffé , connu par des ouvrages de phyſique , eſt mort
le 13 Décembre , âgé de foixante dix huit ans .
François-Gaſpard- Anne de Forbin , chevalier de l'ordre
de Saint - Jean de Jérusalem , & major général des
troupes de fon ordre , eſt mort le 18 Décembre , dans
la cinquante huitieme année de fon âge.
Marie- Anne de Lentilhac de Gimel , ancienne comteffe
& chanoineffe du chapitre noble de Remiremont , dame
t JANVIER. II. Vol. 1777. 213
de la croix étoilée de l'ordre de l'Impératrice - Reine ,
épouſe de François - Joſeph , marquis de Clermont- Tonnerre
, maréchal des camps & armées du Roi , fils du
maréchal duc de Clermont - Tonnerre , chef du tribunal
des maréchaux de France , eſt morte au châreau de
Champlatreux , dans la quarante - huitieme année de fon
Age , le 9 Novembre .
Louis - Robert Malet de Graville , comte de Graville ,
chevalier des ordres du Roi , commandeur de l'ordre de
Notre-Dame de Mont-Carmel & de Saint- Lazare , lieutenant
- général des armées de Sa Majesté , gouverneur
des ville & citadelle de Maubeuge , eſt mort en cette
ville le 18 Décembre , dans la foixante - dix - neuvieme
année de fon âge.
Tirages de la Loterie Royale de France ,
dn 2 Janvier 1777 .
Pour les lots , 5,89,36,85 , 23 .
↑ Iere. claffe. 68 , 16, 28 , 87, 20.
Pour les lle.. 49 , 2 , 14 , 10 , 58 .
primes. Ille. 11,16,79 , 7,39 .
-IVe, 71 , 74, 11 , 76 , 40 .
03
214
MERCURE DE FRANCE.
L
ADDITIONS DE HOLLANDE.
LA LECON.
5
E métier d'Inſtituteur m'a toujours paru difficile , je
ne l'ai jamais fait ; je n'ai jamais eu l'occaſion de le
faire ; mais j'aime les enfans , je me plais à les voir
dans leurs jeux ; mon habitation ordinaire ſe trouve justement
voifine d'une maison d'éducation ; elle me fournit
journellement l'occaſion de me procurer les divertiſſemens
que je cherche , & que je prends auſſi ſouvent
qu'il m'eſt poſſible ; mes voiſins en fient quelquefois ;
mais je les laitle faire , ils ne m'offriroient pas des amufemens
auflifimples & auſſi vrais. Dans l'homme enfant ,
j'étudie l'homme fait, le premier me fatisfait fouvent
plus que le ſecond ; & lorſqu'il trompe mon attente , je
crois que c'eſt un peu la faite des graves perſonnages
qui ſe propofent de le former , & dont le métier par
excellence eſt d'élever les enfans.
&
Je me trouvai ces jours derniers dans la penfion que
je fréquente ſi ſouvent & fi volontiers ; le pere d'un
des éleves étoit arrivé , & il avoit demandé un jour de
vacance pour tous les compagnons de fon fils ; on le
lui avoit accordé ; l'école fut vuide en un moment ,
les jeunes écoliers ſe difperferent dans la campagne pour
s'y livrer à tous les jeux & à tous les plaiſirs qu'ils ſe
promettoient du jour de congé. Après avoir couru quelque
temps , çà & là , ils ſe raffemblerent dans une prai
JANVIER. II. Vol. 1777. 215
,
rie où je portai auſſi mes pas . Ils délibérerent pendant
quelques momens fur ce qu'ils feroient ; l'un d'eux propoſa
de dénicher des oifeaux, & cet avis fut reçu avec
acclamation. Celui qui l'avoit donné , ſe chargea de
conduire les autres; on m'invita poliment à prendre ma
part de cette fête , & je me gardai bien de réfufer. Je
vis mes jeunes gens ſe gliſfer dans les taillis , fouiller
dans les haies grimper fur les arbres , & faire retentir
l'air de leurs cris lorſqu'ils avoient trouvé ce qu'ils defiroient.
La ſaiſon étoit favorable à cette eſpece de chasſe
; toute la nature ſembloit animée ; les nids ne manquerent
pas à leurs recherches , on en découvrit plufleurs
, les uns ne contenoient que des oeufs à peine
éclos , d'autres qui ne l'étoient pas encore , & les petits
barbares brifoient ceux - ci , & tuoient les premiers qui
venoient de recevoir la vie.
Cette chaffe cruelle me fit de la peine ; elle dura
juſqu'à ce que la jeune troupe fut fatiguée ; on convint
alors d'y mettre un intervalle , & nous nous reſſembla .
mes tous ſous un grand arbre qui se trouvoit dans les
environs . Pendant que mes jeunes compagnons ſe repofoient
, je m'apperçus qu'ils étoient plus tranquilles qu'à
lordinaire , & qu'ils feroient diſpoſés à m'écouter ; je
voulois leur parler , leur inſpirer des fentimens de compaffion
pour les pauvres animaux victimes de leurs amufemens
barbares. Il ne s'agiffoit que de le faire d'une
maniere qui fixat leur attention ; je leur propofai de leur
raconter une hiſtoire ; cette propofition les flatta infiniment
; les enfans font curieux ; & ceux - ci , rendus de
laflitude , n'ayoient que l'oreille de libre , & ils me la
04
216 MERCURE DE FRANCE.
prêterent volontiers . Un profond filence fuccéda à leur
petit babil , & élevant la voix , je leur adreſſai ainſi la
parole.
Il y avoit autrefois un homme qui demeuroit auprès
d'une grande forêt; c'étoit un berger , & il avoit une
très- grofe famille , compoſée d'enfans , les uns grands
& les autres petits . L'un étoit au berceau ; les deux
autres commençoient à marcher. La mere qui étoit une
grande fileuſe , apprenoit ſon métier à ſes filles à qui elle
donnoit un fuſeau , auſſi - tôt que leurs petites mains
pouvoient le faifir & le tourner. Le pere occupoit les
garçons au dehors ; ceux qui étoient aſſez forts , ramasfoient
du bois dans la forêt , ou l'aidoient à garder ſon
troupeau ; ceux qui ne l'étoient pas , chaſſoient avec
des pierres les oiſeaux qui venoient dévorer fon grain
dans ſes champs .
L'aîné des enfans du berger trouva un jour un nid de
rouge - gorges ; il y avoit cinq petits & un fixieme qui
venoit feulement de fortir de la coquille. Il porta tout
à la maiſon & le partagea à ſes freres & à ſes ſoeurs ,
chacun deſquels il donna un oiſeau . Le plus faible
étoit tombé à celui de ſes freres qui étoit au berceau ;
le méchant l'enveloppa dans un morceau d'étoffe , &
le jetta au feu . L'aîné qui avoit trouvé le nid , & qui
en avoit gardé un , l'attacha par une pate & le traîna
rudement après lui ; le ſecond enfonça une épingle dans
les yeux du ſien , & trouva du plaiſfir à voir couler fon
fang. Le troiſſeme donna le ſien au chat , ou plutôt il
le lui préſenta ; & voulant le retirer enſuite , le char
qui s'était déjà élancé ſur ſa proie , en tenoit une cuifle
JANVIER. II. Vol. 1779. 217
qui lui reſta. La fille ainée vouloit prendre foin de celui
qui lui étoit échu ; mais un de ſes freres qui avoit tué
le fien , voulut le lui ſter; elle le défendit , & l'oiſeau
tiraillé perdit la vie dans la diſpute ; la cadette mit
le ſien dans une cage , & le couvrit d'une piece de
laine afin qu'il n'eût pas froid. Dans ce moment , la
mere qui avoit été glaner , & le berger qui venoit de
ramener fon troupeau , rentrerent dans la maiſon .
Les oiſeaux morts étoient répandus ſur le plancher ,
& le chat s'occupoit à les dévorer ſucceſſivement. Le
berger regarda ce ſpectacle , & voulut ſavoir ce qui y
avoit donné lieu ; il ordonna qu'on lui dit la vérité ; ſes
enfans qui le craignoient , n'étoient point accoutumés à
la lui déguiſer ; ils avouerent en tremblant ce qui c'étoit
paffé . ,, Malheureux , leur dit le berger , eſt - ce là le
fruit de mes foins & de mes inſtructions ? Mais - je
vous punirai de votre barbarie."
Il trafna ſon fils par la jambe comme il avoit fait fon
oiſeau ; il piqua les mains du ſecond juſqu'à ce qu'elles
fuſſent toutes en fang; il mit ſon chien après le
troiſieme & l'en fit mordre & houſpiller comine les brebis
qui s'écartoient du troupeau. Il plaignit ſa fille ainée
qui avoit perdu ſon oiſeau , mais il embraſſa de
tout fon coeur celle qui avoit mis le ſien dans une cage.
Six ou ſept mois après cet événement , le fils ainé
qui avoit été la cauſe de tout le mal , tomba malade
& mourut ; & pluſieurs perſonnes qui vivent encore
m'ont aſſuré que pendant qu'on le portoit en terre , tous
les oiſeaux du pays s'aſſemblerent autour de fon cercueil
qu'ils frappoient de leur bec & de leurs ongles ,
05
218 MERCURE DE FRANCE.
comme s'ils eufſent voulu l'ouvrir pour dévorer leur ennemi.
Ce fut avec peine qu'il fut mis dans ſon tombeau
où il n'a pu repoſer en paix , car tous les jours
on voit une multitude d'oiſeaux qui viennent grater la
Berre& le découvrir .
,
Mon biſtoire fut écoutée avec beaucoup d'attention
par mon jeune auditoire ; en parlant , j'examinois chacun
, & je m'attendois qu'elle produiroit l'effet que je
defirois; quand je me tus , je fus bien détrompé ; ſi
quelques enfans dirent que mon conte étoit joli , & les
avoit amusés , ils s'accorderent tous à blâmer la conduite
du berger qu'ils appellerent un barbare , un monſtre
, qui méritoit d'être pendu. Après cela , ils ſe leverent;
& remis de leur fatigue ils ſe remirent à
chercher des nids & à en détruire autant qu'ils en trouverent.
Il ſembloit que mon hiſtoire , au lieu de les
dégoûter de ce jeu , n'avait fait que les y rendre plus
ardens. Le bazard, dans le nombre des nids qu'ils
détruiſirent , leur en offrit un de rouge - gorges ; je crus
fufpendre leor fureur en leur rappellant ce qui étoit arri
vé aux enfans du berger; ils ſe mirent à rire , je leur
demandai grace , ils ſe moquerent de moi , je leur dis
que je ne pouvois voir tranquillement leurs plaiſirs
cruels, ils me dirent que j'étois le maître de m'en retourner.
Je le tis & je réfléchis , en me promenant feul ,
fur ce goût barbare qui ſemble être naturel à l'enfance ,
&que les Inſtituteurs négligent trop de corriger . Les
premiers inftans de la vie font précieux à faifir , & je
ne crois pas qu'il y eût du mal à engager les bonnes
conter à leurs jeunes éleves , des traits capables de
JANVIER. II. Vol. 1777. 219
les rendre humains & fenfibles ; ils vaudroient bien les
contes de forciers & de revenans dont on ne ceffe de
les bercer , & qui ſemblent ne les préparer qu'à la faibleffe
& à la fuperftition. Je ne voudrois pas non plus
que l'on laifat à eux - mêmes les jeunes gens pendant
un jour de vacance ; il ſeroit à propos de mettre auprès
d'eux quelqu'un dont ils reconnuſſent l'autorité , & qui
les ſuivit ſans géner leurs jeux : on trouveroit dans les
intervalles de fréquentes occafions de leur donner des
inftructions utiles ; les circonstances même en fourniroient
pluſieurs qu'un maître habile pourroit ſaiſir. Les enfans
ne perdroient pas un moment de diffipation , & pourroient
en même temps apprendre des choſſes effentielles
, qu'il apprendroient d'autant mieux , qu'on n'avoit
point alors l'air de vouloir les inſtruire. ८
220 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
L'origine de la flûte.
Le Génie , la Vertu & la Réputation ,
Conte ,
Madrigal ,
Epigramine ,
Livreffe de l'Amour ,
ibid.
7
9
10
ibid.
ΙΣ
Conte , 12
A M. le Kain , ibid.
A M. l'Abbé de Lille , 13
Lettre à M. de Voltaite , ibid.
Réponſe de M. Voltaire , 17
Balkin , 18
A M. le Comte de Treffan , 33
AMadame Necker , 34
La Reconnoiffance , 36
Vers à l'occaſion d'un renouvellement de mariage , 38
Paftorale , 41
L'Aigle & la Fauvette ,
A M. de Voltaire , 44
Sur la nomination de M. le Controleur-Général , 46
44
A M. Necker ,
Vers de M. L. D. de... à un chat de parfilage , 48
Vers de Mde la Ducheſſe de la Val...
49
Réponſe de M. Gudin , 59
JANVIER. II. Vol. 1777. 221
Ode à Ligurinus ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
OEuves de M. le Chancelier d'Agueſſeau ,
Panegyriques & Oraiſons funebreś ,
51
52
ibid.
55
57.
ibid.
71
Procès verbal des Conférences tenues par ordre du Roi , 78
Conférences du Dioceſe d'Angers ,
Précis de la vie de J. C.
Differtation théologique ſur l'uſure ,
Traité de l'uſure ,
L'lliade ,
Combien le reſpect pour les moeurs contribue au
82
85
87
88
89
bonheur d'un Etat , ΙΟΙ
-Mélanges de littérature , 114
Offian , 116
Journal politique de Geneve , 126
Deſcpription générale de l'Univers 140
Journal des cauſes célebres , 142
Annonces littéraires , 745
Almanachs , 146
ACADÉMIES , 157
Dijon , ibid.
SPECTACLES. 166
Concert ,
ibid.
Opéra ,
186
Comédie Françoiſe ,
186
Comédie Italienne ,
ibid.
ARTS. 167
222 MERCURE DE FRANCE.
Gravures . ibid.
Muſique. 170
Horlogerie , 173
Topographie , 175
Canal de Monfieur 176
Géographie ,
130
Variétés , inventions , &ca 184
Anecdotes. 190
AVIS , 198
Nouvelles politiques , 202
Préſentations , 208
d'Ouvrages ibid.
Nominations , 210
Morts ,
212
Loterie , 213
ADDITION DE HOLLANDE.
La Leçon.
い
12
214
1837
ARTES SCIENTIA
i
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
QUA RIS PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
AP
20
.MS
1777
по,3
!
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
FEVRIER. 1777 .
N°. III .
Mobilitate viget. VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVII.
LIVRES NOUVEAUX.
Lilai qui a remporté le prix de la Société Hollandoiſe des
Sciences de Haarlem en 1770 fur cette Queſtion. Qu'estce
qui eft requis dans l'Art d'Observer ; & juſques-oir cet
Artcontribue-t-il à perfectionner l'Entendement? par M.
BENJAMIN CARRARD &C. grand in 8vo. I vol. de 438
pages, imprimés à Amſterdam chez REY en 1777.
1:15: de Hollande.
Lettres Périodiques fur la Méthode de s'enrichir promptement,
& de conferver ſa ſanté , par la Culture des Végétaux
, par Mr. Buc'hoz, 8vo. Tomes 1, 2, 3, en 52 Lettres .
MARC-MICHEL REY Libraire à Amsterdam , & STOUPE
Imprimeur à Paris , vendent le Supplément à L'Encyclopédie
ou Dictionnaire Raiſonné des Sciences , des Arts
&des Métiers en V. Vol. in folio , dont I de Planches .
Les deux premiers Volumes actuellement en vente ,
f30- : - : le troiſieme en Février 1777. à f12- : -: & les
IV & Vme. en Août 1777. à f 30 - : -: de Hollande .
REY continue l'Impreſſion du Journal des Scavans àf8-8-:
à
les XIV parties qui compoſent l'année .
On trouve chez lui L'Encyclopédie , fol. 28 Vol. fçavoir XVII
de Difcours & XI de planches , édition de Geneve conforme
à celle de Paris .
Collection de Planches enluminées & non enluminées ,
repréſentant au naturel ce qui ſe trouve de plus intéresreffant
& de plus curieux parmi les Animaux , les Vegétaux
& les Minéraux , par M. Buchoz . les VII premiers
Cahiers à f 15-15 - le Cahier.
Collection enluminée des fleurs les plus rares & les plus
curieuses qui se cultivent , tant dans les jardins de la Chine
que dans ceux de l'Europe , ouvrage utile aux Amateurs
, aux Fleuristes , aux Peintres, aux Dessinateurs ,
aux Directeurs des Manufactures en Fayance , Porcelaine ,
Tapifferie, Etoffes de laine , de Soie, Papiers peints , &
autres Artistes. A Paris , 1 vol. in-folio , papier d'Hollande,
chez l'Auteur , rue des Saints-Peres , vis-à-vis l'Egliſe
de la Charité, & chez REY, Libraire. Cet ouvrage
fe publie par cahiers ; il en paroît déja quatre : le prix
de chaque cahier eft de f 12-:- :
Morale Univerſelle (la) ou les Devoirs de l'Homme fondés
fur la Nature 8vo. 3 Vol. à f 3-15- :
Ethocratie , ou le Gouvernement fondé ſur la Morale 8vo.
I Vol. à f - 10- :
Principes de la Légifſlation Univerſelle en 2 Vol. 8. à f3 - :-
Dictionnaire raiſonné d'Hippiatrique , Cavallerie ,Manege Man &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo. 2vol . 1775. f4--:
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo . à 6 fols.
2:27
13 LIVRES NOUVEAUX.
/
Expofé des Droits des Colonies Britanniques , 8vo. à 12 fols.
Poësie del fignor abate Pietro Metastafio , 8vo 10 vol. 1757-
1768. à f15 :-: le même ouvrage en Italien en 6vol. indouze
à f 9 - : - :
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer ,
par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois. 8vo. àf1 -:-
Effai fur les Conetes , par Mr. André Oliver. Traduit de
l'Anglois , 8vo . 1 vol. fig . à f 1-10- :
DEDE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps ſur l'Ame.
par le Docteur Marat , en 3 vol . indouze a f3-15- :
Lettres Chinoiſfes , Indiennes & Tartares , &c. 8vo . à f1 - : - :
Remontrances du Parlement de Paris contre les Edits portant
l'abolition des Corvées ; &c. avec des additions ,
8vo . à 10 fols.
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet- de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées dd''EEfſttaammppeess par I. M. Moreau
, Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mlle . Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Monde Primitif , analyfé & comparé avec le Monde Moderne
&c . 4to 4 Tomes 1773
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo. 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
1776. à 30 flor.
Mémoires fur les Campagnes d'Italie en 1745 , 1746 &c.
1 vol. 1777. à f1-5-:
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. I vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , continue de
d'imprimer & de débiter le MERCURE DE FRANCE , ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives en Vers
&en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Littéraires
, Annonces des Spectacles , Avis concernant les Arts
agréables , comme Peinture , Architecture , Gravure , Musique
&c . quelques Anecdotes , des Edits , Arréis , Déclararations
; des Avis, des Nouvelles Politiques , les Naiſſances
& les Morts des Perſonnages les plus illuftres : les tirages
des Loteries , & aſſez ſouvent des additions intéressantes de
PEditeur de Hollande. Cet ouvrage a 16 volumes par
année que l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12- :- : ceux qui voudront avoir des parties féparées les
payeront à raiſon d'un florin. On peut avoir chez lui
les années 1770-1776.
Lettres fur la Légiflation on l'ordre légal, dépravé , rétabli
A2
LIVRES NOUVEAUX.
&perpétué par Mr. L. D. H. en 3 vol. indouze , Berne ,
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-à une Princeffe d'Allemagne fur divers ſujets de Phyfique
& de Philofophie 8. 3 vol. Londres à f4 : 10.
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVI. Livres 'de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET
. Seconde Edition . On y a joint d'autres écrits re-
Jatifs aux Beaux-Arts , grand 8vo . 2 vol. La Haye , 1773 .
f4. de Hollande.
Effais Politiques ſur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre . 8. à 12 fols .
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
&de Morale. 12. No. I à 18. ou tom I. prem. partie
à tom. 6. IIIe. Partie . Paris 1775-1776 . à f9 . pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : pour les XXIVparties .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdores . A.
ventures amusantes & intéreſfantes. in- 12. 2 vol. Paris ,
1775. à f3: -
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant fon séjour en Angleterre
. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb. Allamand Profeffeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce . Amst. 1774. à f 8 : -
1769.
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775 à ft : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très- authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8vo . à
f 3:15 de Hollande .
Jérufalem Délivrée Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe . Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f2 : -
in-8vo . 62. vol. Edition de
:
নাকি
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisieme
du Poeme des Saifons ; imitation libre
de Tompson.
L
LAVENDANGE.
Es feux du jour S ont muri nos côteaux;
De toutes parts la grappe tranſparente
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Brille à travers les mobiles rameaux ,
Boit le foleil , & déja ſe préſente
Au vigneron , charmé de ſes travaux ,
Dont le fuccès a paſſe ſon attente.
Mais le Paſteur aſſemble le hameau ,
Et la vendange eſt enfin annoncées
Au lendemain la récolte eſt fixée ,
Et l'allégreſſe offre un coup d'oeil nouveau.
Libre de ſoins , dans la cour du Château ,
Au jour tombant , la ruſtique aſſemblée
Se mêle , au ſon d'un léger chalumeau ,
Et le plaiſir prolonge la veillée.
Le foleil brille aux portes du matin;
Sur le côteau le village s'avance :
Filles , garçons , la vieilleſſe , l'enfance ,
Chacun s'empreſſe. En cheminant , Colin
A Lycoris exprime ſa tendreſſe ;
Et , racontant les tours de ſa jeuneſſe ,
Le vieil Arcas abrége le chemin ;
Le rire éclatte. On arrive , on commence ;
La Dame approche , & le fer à la main ,
Donne l'exemple aux vendangeurs. Alain ,
Le jeune Alain entonne une romance ,
Et tous enſemble entonnant le refrain ,
A qui mieux mieux maltraitent la cadence.
De ſes tréſors le pampre eſt dépouillé ,
FEVRIER. 1777 . 7
Et du raiſin , dans la cuve foulé ,
Le jus vermeil à gros bouillons s'élance :
Le preſſoir crie & tourne avec effort ;
Le vin nouveau s'épure ; l'allégreſſe
Regne à l'entour , & le plus doux tranſport
Remplit les coeurs de joie & de lieſſe.
Enfin la lune éclaire le côteau :
Des vendangeurs la troupe ſe raſſemble ;
Et lentement regagne le hameau.
La cloche ſonne ; ils viennent tous enſemble
Faire , en chantant , l'eſſai du vin nouveau.
En le buvant , ſon coloris rappelle
L'éclat d'Aminte & les charmes d'Iris :
La joie augmente , & chaque Amant fidele
Boit à l'objet dont ſon coeur eſt épris .
Heureux mortels ! l'appétit aſſaiſonne
Et rend meilleur ce champêtre repas ;
A la gaieté la troupe s'abandonne ,
Le vin pétille & l'on rit aux éclats .
Philinte , afſis auprès de ſa Bergere ,
Cherche à fléchir la rigueur de fa mere ,
Qui cede enfin & ſe rend à ſes voeux :
Cloé rougit , & le doux choc du verre
Eſt le ſignal des plaiſirs & des jeux.
Chantre éloquent des tréſors de Pomone ,
O S. L*** , c'eſt le nectar des Dieux
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Qui t'inſpira ces chants majestueux ,
Où tes pinceaux , des bienfaits de l'automne ,
Ont déployé le tableau gracieux !
Jeunes Bergers , & vous , jeunes Bergeres ,
Raſſemblez - vous fous ſes bois jauniſſans ;
De nos boſquets les hôtes folitaires ,
Bientôt , hélas ! de leurs tendres accens
Ne feront plus retentir ces clairieres ,
Où vous goûtiez des plaiſirs fi charmans.
Le temps approche où le riant boccage
Ne ſera plus témoin de votre ardeur :
Bientôt , bientôt , déchaînant ſa fureur ,
Le ſombre hiver flétrira le feuillage ,
Et des frimats ramenera l'horreur :
Puiſqu'il ſuſpend fa rage criminelle ,
Jeunes Amans , l'automne vous appelle :
Venez , venez jouir de ſes faveurs.
Le chaſſelas ou la pêche vermeille ,
Sont embellis des plus vives couleurs ;
Et le muſcat , qui couronne la treille ,
A raſſemblé fes parfums enchanteurs.
Déjà des vents les bruïantes haleines ,
Se difputant les côteaux & les plaines ,
Quittent le Nord & s'emparent des airs.
Le fruit plus mûr , que leur fouffle balance ,
Cede à ſes coups & tombe en abondance
De ſes débris les chemins ſont couverts.
FEVRIER. 1777. 9
De l'aquilon ſauvez ce qui vous reſte ;
L'hiver s'approche ; hatez- vous , ô Bergers !
De préſerver d'une chûte funeſte ,
Et les rubis & l'or de vos vergers .
Lieux fortunés , agréable retraite ,
Séjour charmant , qu'habite le bonheur ,
Paiſibles bois , où l'ame fatisfaite ,
Des vrais plaiſirs favoure la douceur ;
Où , par l'effet d'une heureuſe impoſture ,
L'art , déployant un preſtige enchanteur ,
Ajoute encore aux dons de la nature ;
Où cent canaux d'une onde vive & pure ,
Dans les vallons répandent la fraîcheur :
Boſquets d'A*** , folitude immortelle ,
Où le plus grand & le meilleur des Rois ,
Du poids du fceptre & du fardeau des loix ,
Se délaffoit auprès de Gabrielle !
Que j'aimerois , loin de tout embarras ,
A parcourir ces champêtres allées ,
Où le jaſinin , la rofe & le lilas
Courbent en dais leurs branches émaillées !
Que j'aimerois , o fortuné féjour !
A m'égarer , au gré de mon envie ,
Dans ces vergers , où le flambeau du jour
Répand l'éclat , l'abondance & la vie !
C'eſt-là , c'eſt- là que refpirant le frais ,
Et qu'au matin , errant à l'aventure ...
:
A 5
10 MERCURE DE FRANCE,
Que dis -je ? hélas ! inutiles regrets ! ...
Si je ne puis jouir de ſes attraits ,
Je me conſole en chantant la nature.
Par M. Willemain d'Abancourt.
L'ARGUMENT SANS RÉPLIQUE .
D
Conte.
EUX boureaux de l'humanité ,
L'altiere Médecine & l'humble Chirurgie ,
Toutes deux en bonne ſanté ,
Plaidoient pour une minutie :
La Médecine prétendoit
Que ſon vénérable bonnet
Devoit avoir la préféance :
La Chirurgie à ſon tour foutenoit ,
Qu'étant ſoeurs , la prééminence
Aperſonne n'appartenoit.
Elle n'avoit pas tort. Fourré comme une hermine ,
Le Doyen de la Faculté
1
S'enva trouver le Juge : il entre , en qualité
De Député
De Meffieurs de la Médecine :
Monſeigneur , lui dit-il , il faut abſolument ,
„ Pour éviter toute incartade ,
FEVRIER. 1777. II
t
,, Qu'un mur d'airain... C'est penſer ſagement ;
Mais , Monfieur le Docteur , reprit le Préſident ,
"
De quel coté mettra-t-on le Malade ? "
Par le même.
:
LA FABLE JUSTIFIÉE.
Allégorie à Madame D... en lui offrant
une boîte.
POUR Our embellir la naiſſante Pandore ,
La Fable aſſure que les Dieux
Lui firent à l'envi mille dons précieux :
La fraîcheur de ſon teint fut un préſent de Flore :
Un regard tendre , un ſouris gracieux ,
L'art enchanteur de plaire à tous les yeux ,
Et bien d'autres charmes encore ,
Lui furent prodigués par l'Enfant de Cypris ;
La troupe des Jeux & des Ris ,
La timide Pudeur , la Décence , les Graces ,
De ſe fixer à jamais fur ces traces ,
Sentirent d'abord tout le prix.
Chef-d'oeuvre heureux de la nature ,
(*) C'est un mot de M. le Chancelier d'Agueſſeau.
12 MERCURE DE FRANCE.
Son ame ignoroit l'impoſture .
Minerve la combla de talens , de vertus :
On ajoute encor que Vénus ,
En ſa faveur , dépouilla fa ceinture ,
Abrégé de tant d'attributs .
Le Dieu qui lance le tonnerre ,
Voulut à ſes préſens mettre le dernier trait :
Qui l'eût penfé ? Ce perfide bienfait ,
Fut la fource des maux qui défolent la terre.
Moins faſtueux & plus fincere ,
Le don que je vous fais renferme tous les coeurs.
Ne craignez pas que légers ou trompeurs ,
Ils s'échappent de leur afyle.
Vous connotue & vous fuir eft choſe difficile :
J'en ai pour fürs garans vos attraits féducteurs .
Aimables fictions , dont la Fable eſt remplie ,
Vous fites de Pandore une femme accomplie !
Ces contes étoient bons aux fiecles de féeries ;
Réunit- on jamais tant de dons excellens ?
Pardonnez ; oui , je crois à vos fonges brillans ;
Je vois & j'admire Sophie ,
Et je m'écile alors dans mes tranſports brûlans :
Ah ! c'étoit une prophétie !
Par M. l'Abbé Dourneau , Chevalier du Saint-Sépulchre.
FEVRIER. 1777. 13
D
A MERCURE.
EPUIS long- temps je briguois une place
Dans l'Almanach des Filles du Parnaſſe ;
Mais trois fois mes vers préſentés
Pour être infcrits fur la fatale liſte ,
Par le rigide Nouvelliſte ,
Trois fois ont été rebutés .
Juge fi cela doit me plaire ,
Moi , dont l'unique ambition
Etoit de voir mon foible nom
A côté du nom de Voltaire ,
De la Harpe ou de Voifenon .
Qu'elle foit méritée ou non ,
Je ne puis digérer l'injure ,
Et je viens dans ton ſein dépoſer mes douleurs.
De grâce , venge-moi, Mercure ,
Du Gazetier de tes bavardes Soeurs.
Par M. de Saint- Marcel , Garde &Artois.
14 MERCURE DE FRANCE.
LA NAISSANCE DE LA ROSE.
TRANQUILLE à l'ombre d'un vieux chene ,
Pan rajuſtoit ſon chalumeau ,
Quand par-là le haſard amene
Une Bergere & fon troupeau.
Les attraits qui brilloient en elle
Soudain réveillent fon ardeur,
Et font jaillir quelque étincelle
Du feu qui couvoit dans fon coeur.
Fougueux comme l'eft tout Satyre ,
Et par le defir emporté ,
Vers l'aimable objet qui l'inſpire ,
Il court d'un pas précipité.
De l'outrage qui la menace ,
La Belle évite le danger.
Le Dieu vole envain ſur ſa trace :
Un cerf fuit d'un pied moins léger.
Déjà loin , la Nymphe ſauvage
De fon triomphe s'applaudit ;
Mais un buiffon , à fon paſſage ,
L'arrête , & le Dieu la ſaiſit.
J
FEVRIE R. 1777.
15
J'ignore ſi cette Bergere
Maudit ou non le mauvais pas ;
Elle fut , dit- on , moins févere ,
Lorſque Pan la tint dans ſes bras.
Elle rougit : pour récompenſe ,
Dit au buiſſon l'heureux Amant ,
Produits des fleurs dont la nuance
Soit prife fur ce teint charmant.
Par le même.
IMITATION ITALIENNE.
u fais-tu ton nid, Dieu d'Amour?
Seroit-ce dans les yeux de Laure ,
Ou dans mon coeur qu'eſt ton féjour ?
Lorſque je vois ces yeux , ces beaux yeux que j'adore ,
Amour ! c'eſt là que je te voi ;
Mais je connois bientôt , au feu qui me dévore,
Que tu te trouve tout en moi.
A ton pouvoir ſi rien n'eſt impoſſible ,
En ma faveur opere un changement !
Viens dans mes yeux briller en ce moment;
Ou loge-toi dans ſon coeur inſenſible !
Par lemême.
16 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMME.
L'EPOUX COMPLAISANT.
CHEZ un Romain foupoit Mécene un jours
Il fut placé tout auprès de fa femme .
Dans le repas il lui parla d'amour ,
Dont s'apperçut le mari de la Dame ,
Qui fur fon lit , complaisant à ſouhait ,
Comme cédant au ſommeil qui l'entraîne ,
Se laiſſe aller , puis s'endort tout-à fait ,
Ou fait ſemblant , pour les mettre hors de gêne .
Lors un valet porte la main aux plats ;
Mais le mari ſe leve , & par le bras
Le ſaiſiſſant , qu'il y touchoit à peine :
Comment , coquin , dit- il , ne vois - tu pas
Que je ne dors ici que pour Mécene.
Par le même.
1
LES
FEVRIER. 1777 17
LES JEUX DE L'AMOUR ET DU
HAZARD.
Histoire Espagnole.
Au temps où l'Eſpagne étoit diviſée
en pluſieurs Royaumes particuliers , celui
d'Arragon effaçoit tous les autres
par le faſte , l'éclat , la magnificence &
la gloire qui environnoient fon Roi.
La brillante Cour d'Alphonse attiroit
une foule de jeunes Seigneurs ; & la
Princeſſe Léonore étoit pour eux un motif
de plus pour y ſéjourner. Jamais
on n'avoit vu en Eſpagne , la beauté
fous une forme plus touchante ; des
traits nobles & modeftes , des yeux tendres
& languiſſans , un eſprit ingénu ,
rendoient Léonore , de toutes les femmes
, la plus aimable. Sa ſenſibilité éga
loit ſes charmes , elle étoit toute âme&
toute grâce.
On ſe diſputoit à l'envi, le bonheur
de lui plaire; mais pénétré du plus profond
reſpect , aucun de ſes adorateurs,
n'oſoit lui faire part des ſentimens qu'el
)
B
18 MERCURE DE FRANCE.`
le leur avoit inſpirés. Le ſeul D. Juan ,
Prince héréditaire de Caſtille , en eut
la hardieſſe, Des affaires d'Etat que
le Roi de Caſtille avoit à démêler avec
le pere de Léonore , jointes aux grandeseſpérances
& à la figure avantageuſe
de D. Juan , pouvoient faire réusfir
un mariage , auquel l'amour & la vanité
l'invitoient également. Plein de
confiance en fa perſonne & fon mérite,
fûr d'obtenir le conſentement d'Alphonfe
, il fit à Léonore l'aveu de fon
amour , avec cette hauteur préſomptueuſe
qui faifoit la base de fon caractere.
La froideur que la Princeſſe mit dans
ſa réponſe , annonçoit une longue indifférence
, & bleſſa l'amour- propre de
D. Juan; mais peu occupé de captiver
le coeur de Léonore , il réſolut d'employer
l'autorité du Roi fon pere ,
ne négligea rien pour accélérer le ma
riage.
&
:
La nouvelle s'en répandit bien - tôt :
elle fut un coup de foudre pour le Prins
ce de Léon, qui avoit toujours été le
plus paſſionné , mais le plus reſpectueux
des adorateurs de Léonore. Cependant
la conquête de ce coeur étoit réſervée à
FEVRIER. 1777. 19
Vérémond ; ſes qualités héroïques &
généreuſes , l'en rendoient digne ; & le
penchant fecret de la Princeſſe , auto
rifoit ſon amour. Pouſſé au déſeſpoir,
il ſe tranſporta chez la Princeſſe. Le
diſcours qu'il fit à Léonore , exprimoit
tout ce qu'une âme tendre & délicate ,
peut inſpirer de plus touchant ; & le
déſordre qui y regnoit , peignoit tour
à- tour les ſentimensde la crainte& de
l'eſpérance. Il n'eſt plus temps , Madame
, lui dit - il , de garder un filence
qui , juſqu'ici , m'a cauſé les tourmens
les plus cuifans ; je viens le rompre,
pour vous demander un aveu qui fera le
bonheur ou le malheur de ma vie. Eſtil
vrai que vous épouſez D. Juan ?
Eſt - il vrai que l'heureux D. Juan doit
vous poſſéder , & que votre coeur y
confent? Parlez , Princeſſe , prononcez
mon arrêt. Calmez votre inquiétude ,
répliqua Léonore, incapable de feindre
ou de diſſimuler. Non Prince , je n'hé
fite pas à vous faire un aveu auquel la
vertu a autant de part que l'amour. Ce
ſentiment ne connoît point de loi , il
eſt au-deſſus de tous les obſtacles ; mais
il veutdes âmes fortes & courageuſes ,
que les difficultés irritent , & que les
۱
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
revers n'étonnent point. Je connois la
mienne , & je vous jure une conſtance
à toute épreuve, je vous jure de n'être
qu'à vous , quoiqu'il puiſſe arriver.
Cet aveu mit Vérémond hors de luis
même. Emu , agité , interdit , les mots
ne pouvoient ſuffire aux ſentimens. Son
langage étoit rapide , entre-coupé , plein
de force & de chaleur; des accens inarticulés
ſuppléoient aux paroles. Une
éloquence pathétique ſuccéda enfin au
filence , & une action impétueuſe en
redoubloit l'énergie; mais la crainte de
trahir leurs intérêts communs , par un
entretien trop long , ayant obligé le
Prince de ſe retirer , il mit dans ſes
adieux un intérêt qui fit naître dans
Léonore , le plus vif deſir de le revoir
bien-tôt.
Rempli des idées les plus flatteuſes ,
le Prince entra dans une des allées du
Jardin Royal , & ily rencontra précisé.
ment fon rival. Je ne m'attendois pas ,
dit-il à D. Juan , à vous trouver dans
une allée ifolée , plongé dans des mé.
ditations profondes , tandis que toute la
Cour ne parle que de votre bonheur.
Se pourroit-il que votre union prochaine
avec Léonore, excitât en vous un autre
FEVRIER. 1777. 21
ſentiment que celui de la plus vive joie ?
-
-
Je ne fuis point inſenſible à la faveur
ſignalée que la fortune m'accorde
; & fi je recherche la folitude , c'eſt
pour pouvoir m'occuper plus librement
de mon bonheur ; tandis qu'au milieu
d'un cercle de courtiſans , & peut- être
d'envieux , mon coeur feroit forcé de
ſe reſſerrer , par la néceſſité où il ſe
verroit de s'obſerver . - Mais encore ,
Prince , vous marquez une indifférence
trop grande au moment où vous obte .
nez la main de Léonore , & fans doute
auſſi ſon coeur. - Je ne vous cache
pas , Prince , que le langage de Léonore
eft conçu d'une maniere à rebuter plutôt
mon amour qu'à le flatter ; mais j'attribue
la froideur avec laquelle elle me
traite , à fon indifférence naturelle :
d'ailleurs , j'ai le conſentement de fon
pere; & c'eſt une erreur de croire que
l'amour est néceſſaire pour former un
heureux mariage ; des convenances de
famille & d'état , ſuffiſent entre deux
époux de notre rang. Ainsi , la Princeſſe
voudra bien vaincre la répugnance
qu'elle pourroit avoir pour un époux
que le Roi fon pere lui deſtine ; &
elle lui facrifiera en même tems , tout
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
penchant quelconque pour ceux auxquels
Alphonſe défend d'aſpirer à fon coeur.
Aces mots , le Prince de Léon ne
put contenir davantage ſa colere. Non ,
dit - il , Léonore ne ſera pas la victime
de votre arrogance & de l'injustice d'Alphonſe
; c'eſt aux armes à décider de fon
fort . Il s'éleva un combat très - vif entre
les deux rivaux , & Vérémond eut
le bonheur de défarmer ſon adverfaire
, ſans vouloir profiter de ſon avanta
ge; il rendit l'épée à D. Juan , prêt à
redoubler ſes efforts , & réſolu de vaincre
ou de mourir. Mais D. Juan , touché
de ce procédé , paſſa de la fureur
à la générofité. Je reſpecte trop , ditil
, à Vérémond , l'amour que Léono.
re vous a inſpiré à ſi juſte titre , pour
ne pas ceſſer de m'y oppoſer. Jouiſe
ſez , Prince , du droit qu'elle vous ac
corde , de regner ſur ſon coeur ,
vous cédant ſa main ; je vous accorde
en même - temps mon amitié pour la
vie. Ils s'embraſſerent là - deſſus ; D.
Juan chercha à ſe diſtraire en voyageant
;& le Prince de Léon , après avoir
informé Léonore de ce qui s'étoit paſſé ,
prit le parti de s'éloigner quelque temps
de Saragoſſe, en attendant des circonſtances
plus heureuſes.
en
FEVRIER. 1777 23
L'absence de fon amant, & le défagrément
de n'entendre parler , à la
Cour, que de D. Juan , plongea bientôt
Léonore dans une noire mélancolie.
Après avoir tenté , inutilement , d'écarter
cette maladie cruelle , par des dif
ſipations multipliées , Alphonse réſolut
d'envoyer ſa fille dans une des Iles voiſines
de l'Eſpagne ; & ce projet fut
exécuté avec une promptitude qui ne
laiſſa pas le temps à Léonore , d'en
avertir ſon amant. Arrivée dans cette
Ifle, Léonore s'abandonna , dans les
douceurs de la folitude, à tout ce qu'un
coeur qui aime tendrement , peut infpirer
de touchant. D'un côté , des rochers
& la mer; de l'autre , un ſite
ſauvage , étoient le ſpectacle qu'elle
revoyoit tous les jours ; & c'eſt dans
ce ſéjour iſolé , qu'elle étoit bien aiſe
de nourrir ſa mélancolie, le ſeul adouciſſement
qui lui reſtoit dans ſa fituation.
Ofant peu eſpérer de la volonté
inflexible de ſon pere , elle ſe plaiſoit
quelquefois à verſer des torrens de larmes;
enſuite fon oeil attendri s'attachoit
à la voûte du firmament , comme
ſi ce rideau azuré devoit s'ouvrir pour
la recevoir dans ſon ſein paiſible; puis
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
elle, rediſoit le nom de Vérémond à
tout ce qui l'environnoit ; elle gravoit
ce nom chéri ſur tous les arbres , jufques
ſur le ſable ; & quand les vents
l'en emportoient , elle en renouveloit
l'empreinte ſur le champ , en diſant
mon cher Vérémond , ils ne parviendront
pas à l'effacer de mon coeur.
,
Un jour , les méditations menerent
Léonore dans un bois qui s'étendoit
le long du rivage : elle ne ſongeoit à
rien moins qu'à y trouver quelqu'un
des furveillans qui l'avoient ſuivi dans
I'Ifle , lorſqu'elle apperçut , au pied d'un
arbre , une femme , dont l'air pâle &
défait , les jeux enfoncés , les cheveux
en défordre , offroient tous les carac
teres du malheur & du chagrin. Une
âme ſenſible ne ſe refuſe jamais à la
tendre commifération qui l'identifie ,
en quelque maniere, au fort des infortunés.
Léonore , pour laquelle la confiance
d'une âme affligée , étoit auffi
flatteuſe que touchante , s'approcha de
l'inconnue, avec cette douceur compa
tiffante qui lui étoit fi naturelle , &
Jui témoigna'le deſir qu'elle avoit de
pénétrer la cauſe de la douleur dont elle
la voyoit confumée,
FEVRIER. 1777. 25
Elmire , c'eſt ainſi que s'appelloit cette
infortunée , charmée de pouvoir foulager
fon coeur auprès d'une perſonne
qui paroiſſoit prendre un ſi tendre intérêt
à ſa ſituation , lui dit : puiſque
vous voulez bien écouter le récit de
mes malheurs , apprenez que mes ancétres
, légitimes poſſeſſeurs du Royaume
de Caſtille , en ont été dépouillés
par des ufurpateurs. Mon coeur , digne
encore de fon origine , & incapable de
fléchir fous le poids dé l'infortune ,
trouvoit fon bonheur dans l'amour du
Prince le plus accompli ; & mon pere ,
dont tous les voeux avoient pour objet
notre union, voyoit, avec unejoie inexpri
mable , approcher l'inftant de cethymen,
lorſque la mort l'enleva. Un certain
Garcia , qui , par ſa baſſe complaiſance ,
avoit ſu s'infinuer dans les faveurs du
Roi de Caſtille , & qui étoit tout - puiffant
à la Cour , m'avoit demandé en
mariage ; mais le refus conſtant de mon
pere , lui avoit ôté toute eſpérance. A
la mort de ce bon pere , Garcia crut
que toutes les difficultés ſeroient appla
nies ; il redoubla ſes inſtances , & fe
fervit de l'autorité du Roi , pour me
perfuader ; mais rien ne pouvoit m'en.
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
gager à accepter une main ſi méprifable,
tandis que mon coeur brûloit pour
un amant moins favorisé, à la vérité ,
de la fortune, mais mille fois plus eſtimable.
Le funeſte deſir de ſatisfaire une pafſion
déſordonnée , a été , dans tous les
temps , la ſource de l'impoſture & des
crimes. La conduite de Garcia prouve
bien à quel point un amour outragé ,
peut corrompre les ſentimens d'un
homme. Le même jour que je devois
être unie à mon amant, le perfide
Garcia , à la tête d'une troupe de gens
armés , après m'avoir fait enlever ,
m'entraîna dans des lieux inconnus
où le refus conſtant de mon coeur ,
m'expoſoit à des persécutions inouies.
J'eus cependant le bonheur d'échapper
à la vigilance de ce monſtre , & le hafard
m'a conduit dans cette Ifle. Cent
fois j'aurois fini mes tourmens par une
mort violente , ſi l'eſpérance de revoir
encoremon amant , n'avoit arrêté mes
mains. Mais que fait-il, hélas, ce cher
amant, en ce moment, où je ſuis pleine
de fon image ? Quelle eſt ſon oссира-
tion? Auroit-il oublié fon amante , qui
gémit loin de lui ? il ne m'entend
FEVRIER 1777. 27
point ; il ne voit point couler mes
pleurs , ces pleurs dont la ſource fera
intarifſſable.
Léonore , attendrie par ce diſcours,
invitaElmire à venir tous les jours con
fondre ſon âme avec la ſienne , au même
endroit où elle l'avoit trouvée. Voyant
arriver de loin ſa ſuivante , elle pria
Elmire de ſe retirer , en lui diſant encore
, la ſeule choſe que vous avez oublié
de me dire, c'eſt le nom de votre
amant. Je croyois l'avoir prononcé ,
dit Elmire en s'éloignant , ce nom toujours
préſent à ma mémoire. O mon
cher Vérémond ! ....
Ace nom, un froid mortel ſe répan
dit dans les veines de Léonore , fon
coeur ſe glaça , ſes yeux ſe couvrirent
de ténebres ; elle ſe renverſa expirante
fur la terre ; & ſa ſuivante , qui accourut
, eut toutes les peines du monde
à l'empêcher de ſuccomber à la violencede
ſa douleur.
Pendant que ceci ſe paſſoit dans l'Iſle
de Léonore , le Prince de Léon , inftruit
de l'exil de fon amante , s'étoit
propofé de la rejoindre. Il rencontra
en chemin D. Ramire, le frere d'Elmire.
Qui que vous soyez , lui dit ce Che
28 MERCURE DE FRANCE.
valier , donnez - moi , s'il eſt poſſible ,
des nouvelles d'Elmire ; je veux la trouver
, pour lui apprendre que la puifſance
de Garcia lui devient plus dangereuſe
que jamais. Ce Sujet rebelle
ayant été le dépofitaire & le diſtributeur
des grâces , a ſu gagner les Grands
& le Peuple ; & à la mort du Roi de
Caſtille , il s'eſt emparé de ſes Etats ;
ſi bien que l'héritier légitime , D. Juan ,
ſe voit dépouillé de la ſucceſſion. L'amour
& l'amitié exciterent des mouvemens
bien violens dans l'ame de Vérémond
; mais la générofité l'emporta :
je me joints à vous , dit-il à D. Ramire,
pour aller foutenir les droits de mon
ami , auquel je ſacrifie , en ce moment ,
le plaifir de revoir ce qui m'eſt plus
cher que la vie. La fermeté de ſa conduite
, fit échouer toutes les diſpoſitions
de Garcia ; & ce traître évita , par une
fuite ignominieuſe, le ſupplice qui lui
étoit deſtiné. En fuyant , il vint à la
rencontre de D. Juan , & ne manqua
pas de ſe jeter à ſes pieds , pour lui
jurer qu'il étoit le plus fidele de ſes
Sujets. Apprenez, Seigneur , dit- il , que
le Prince de Léon s'eſt rendu le maître
abſolu de vos Etats ; & que la fidélité
FEVRIER . 1777. 29
que j'ai toujours conſervée pour mes
légitimes Maîtres , a mis ma vie dans
les plus grands périls. Vous me voyez
enfin à vos genoux , prêt à recevoir vos
ordres .
Eſt- il poffible , s'écria le trop crédu
le D. Juan , que Vérémond ait pouffé la
noirceur juſqu'à ce point ! Se peut - il
que ſa perfidie foit montée au comble
de l'horreur ! Allons la dévoiler aux
yeux de Léonore: la haine , le mépris
de cette reſpectable amante , feront la
punition la plus cruelle de ce crime.
D. Juan s'embarqua auſſi - tôt avec
Garcia ; & une tempête violente leur
ayant fait faire , en peu de tems , beaucoup
de chemin , ils furent bien-tôt près
de l'Iſle de Léonore , lorſqu'ils apperçurent
un bâtiment , ſur lequel des
femmes éplorées ſe lamentoient cruellement
, à l'exception d'une feule, qui fembloit
attendre tranquillement une mort
inévitable. C'étoit Léonore à qui Alphonſe
avoit permis de retourner à
Saragoſſe. Dans le même inſtant où D.
Juan reconnut Léonore , il la vit difparoître
ſous les flots. Il ſe jeta auffi-tôt
dans la mer , & eut le bonheur de la
fauver. Après que Léonore eut été rap
1
30 MERCURE DE FRANCE.
pellée à la lumiere , & qu'en ouvrant
les yeux elle eut reconnu D. Juan , qui
l'avoit fait ſoigner dans fon vaiſſeau ;
c'eſt-donc vous , dit-elle , qui êtes mon
libérateur ? Faut-il que je fois redevable
à D. Juan , d'une vie qui n'étoit deftinée
que pour fon rival ! - Ah Prin
ceſſe! le parjure Vérémond n'eſt plus
digne de ce nom; il a trahi les liens
les plus facrès de l'amitié : non content
de m'avoir ravi ce que j'aimois
le plus au monde , il vient encore de
s'emparer de mes Etats : vous voyez
ici le plus fidele de mes Sujets , prêt
à vous confirmer la vérité de cette action
atroce.
Comment peindre les mouvemens
qui s'éleverent , à ce recit , dans le
coeur de Léonore , partagé , déchiré
entre l'amour & la vertu. Emue déjà
par les ſoupçons qu'Elmire avoit fait
naître dans ſon âme , elle n'étoit que
trop diſpoſée à douter de la vertu du
Prince de Léon. Les idées les plus accablantes
, vinrent ſe préſenter à Léonore
; mais au milien des plaintes les
plus ameres , ſa douceur ne la quitta
pas. En levant au Ciel ſes yeux
remplis de larmes , elle difoit : g'en
FEVRIE R. 1777. 31
eft done fait , il faut renoncer , pour
toujours , à un amant adoré ; &je dois
rougir encore d'avoir aimé un ingrat ,
un parjure. Ah! falloit-il revoir la lumiere
pour la déteſter ! Que je meure
plutôt ; mais que je meure avec ma
vertu , & que mon dernier foupir ſoit
deſtiné à plaindre Vérémond. Oui, la
mort , la mort dont on vient de m'arracher
avec tant de cruauté , ſera mon
feul afyle. Ces mots échappés , avoient ,
en quelque façon , ſoulagé le coeur de
Léonore: fatiguée par des ſentimens ſi
pénibles , elle s'endormit enfin de laſſitude
, pendant que le vaiſſeau s'approchoit
du rivage.
LeRoi d'Arragon qui étoit venu audevant
de fa fille , la ramena en triomphe
à Saragoſſe , à côté de D, Juan ,
qui ſembloit avoir acquis de nouveaux
droits fur le coeur de Léonore. Arrivés
dans fa réſidence , rien ne peut plus ar
rêter les ordres impérieux d'Alphonse ;
il veut abſolument livrer ſa fille à l'objet
de ſa haine: tout ſe prépare pour cet
hymen funeſte.
Le Prince de Léon , après avoir rétabli
l'ordre & la tranquillité dans le
Royaume de Caſtille, & après en avoir
32
MERCURE DE FRANCE .
confié le gouvernement à D. Ramire ,
inſtruit d'ailleurs du retour de Léonore
à Saragoſſe , ſe remit en chemin pour
la rejoindre. Un orage épouvantable
l'obligea de s'arrêter dans un bois qui
entouroit Saragoſſe , & de demander
un aſyle à un Hermite qui y avoit établi
fa demeure. Ce Solitaire n'eut rien
de plus preſſé que d'inſtruire Vérémond
de la nouvelle du pays. Il lui apprit
que Léonore ſe voyoit enfin forcée de
donner la main à D. Juan , & que les
cérémonies du mariage alloient fe faire.
Quelle révolution pour Vérémond , de
quels coups à la fois il eſt frappé ! Son
eſprit ſe trouble , ſa raiſon l'abandonne ;
&, dans l'égarement d'une douleur aveugle
, il pouſſoit de longs foupirs ; mais
c'étoit la douleur qui parloit , & jamais
le reſſentiment. Lorſqu'il eut repris aſſez
de force pour apprendre à fon Hôte la
cauſe de ſon déſeſpoir , Vérémond
Prince de Catalogne , qui s'étoit retiré
dans cet Hermitage , lui dit : vous voyez
en moi un amant bien plus infortuné :
Léonore eſt forcée de conſentir à un
mariage que ſans doute fon coeur déſavoue;
mais celle que j'aimois s'eſt laiſſée
enlever par le plus vil ſcélérat , le jour
même
,
FEVRIE R. 1777. 1 33
1
même que nous devions être unis . En
proie aux ennuis , aux chagrins les plus
cuifans , c'eſt dans cette folitude que je
me pénetre de ma douleur ; c'eſt ici que
je m'abreuve de toute l'amertume.
Pendant que ces deux amans ſe difputoient
la gloire d'être les plus malheureux
des hommes , Elmire avoit
trouvé le moyen de ſortir de fon Iſle
ſauvage ; elle s'étoit approchée de Saragoſſe
, & avoit fait inviter Léonore
à venir à un endroit de ce même bois
qui environnoit ſa demeure , & qu'elle
lui indiqua. Leur entrevue fut bien-tôt
interrompue par l'arrivée de D. Juan
& de Garcia. A l'aſpect de ce dernier ,
Elmire pouſſa un cri perçant , & ſe précipita
dans l'endroit le plus touffu du
bois; mais le traître la pourſuivit pendant
que D. Juan s'entretenoit avec
Léonore , & Elmire ſe vit de nouveau
expoſée aux inſultes de fon raviſſeur.
Heureuſement ſes cris attirerent l'Her .
mite , qui fit expirer le monſtre ſous les
coups redoublés d'un amant outragé.
La vengeance peut quelquefois être
un beſoin dans le coeur de l'honnêtehomme
; mais jamais elle ne lui fert
de confolation. Après avoir délivré
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Elmire du péril dont elle étoit mena
cée , le Prince de Catalogne voulut la
repouſſer comme une infidelle qu'il aimoit
peut- être encore , mais qu'il ne
pouvoit plus eſtimer. Leslarmes d'Elmire
perfuaderent enfin le Prince de ſon innocence
: alors les bras des deux amans
s'entralacerent de nouveau ; leurs coeurs
ſe preſſerent , leurs fanglots ſe confondirent
, un torrent de pleurs fut la ſeule
expreſſion de leur joie : long - temps
immobiles & muets , ce n'eſt qu'en ſe
baignant de leurs larmes qu'ils ſe répondoient
l'un à l'autre. Elmire furtout
étoit ſi émue qu'elle reſpiroit à peine.
Tantôt ſes yeux ſe tournoient vers
le corps ſanglant de Garcia , & iui lançoient
des regards d'indignation: tantôt
elle regardoit autour d'elle , en ſerrant
plus étroitement fon amant , comme fi
elle eût entendu des raviſſeurs prêts à
le lui arracher de nouveau : quelquefois
des ſouvenirs amers venoient corrompre
fa joie ; agitée , fatiguée , affoiblie
par tant de divers ſentimens , elle ſuivit
le Prince de Catalogne dans ſon habitation
folitaire.
Mais quelle fut leur ſurpriſe , d'y trouverdeux
hommes baignés dans leur fang !
FEVRIE R. 1777. 35
D. Juan , en ſe promenant avec Léo .
nore , avoit découvert l'Hermitage ; &
en y appercevant le Prince de Léon ,
s'étoit jeté ſur lui à corps perdu : heureuſement
les bleſſures qu'ils ſe porterent
mutuellement , ne furent pas mortelles
. Les ſecours d'Elmire & de ſon
amant , les firent bien- tôt revenir , &
mirent chacun en état d'éclaircir fa
défiance. D. Juan reconnut que tout
ce qu'on avoit imputé à fon ami , étoit
faux. Léonore apprit que le Prince de
Léon n'avoit pas ceſſé un moment d'être
digne de fon coeur ; & il lui fut aiſé de
voir que çe Vérémond qui lui avoit cauſé
tant d'alarmes , étoit un autre que
ſon amant. D. Juan touché de la con .
ſtance de cet amour , & des procédés
généreux du Prince de Léon , ſe joignit
à eux pour travailler à fléchir le Roi
d'Aragon.
Alphonſe ne pouvant plus ſe refuſer
à des inſtances ſi vives , conſentit enfin
à un hymen qui devoit faire le bonheur
de fa fille. Elmire fut unie au Prince
de Catalogne ; & jamais un amour
mutuel ne fit deux mariages plus heu- -
reux . Livrés l'un à l'autre , ces nouveaux
époux oublioient l'Univers ; ils
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
s'oublioient eux- mêmes. Toutes les facultés
de leurs âmes , réunies en une
ſeule , ne formoient plus qu'un tourbillon
de feu , dont l'amour étoit le centre ,
dont le plaiſir étoit l'aliment , & dont la
vertu étoit le gardien.
Par M. de Papelier.
TAN
A LA PARESSE.
ANDIS qu'à toi je conſacre ma vie ,
Tu m'abandonne au remords triſte & noir :
Pareſſe , cruelle manie , i
Ne me fais pas manquer à mon devoir ,
On fais auſſi que je l'oublie.
Par M. P....
EPIGRAMME.
DORIS, ORIS , l'Epoux avec qui tu vas vivre ,
Bien fait de corps eſt bien vuide d'eſprit .
.,Ami , qu'à tant de foin votre ame ne ſe livre, هد
FEVRIER. 1777. 37
22 En cas préſent , d'eſprit il ne s'agit ;
„ Quand j'en voudrai , je pourrai prendre un livre".
Par le même.
يف
AMademoiselle **** , fur des Impromptus
qui ont été faits pour elle , par différentes
Perſonnes.
CREs Impromptus que tu fais mériter ,
Sont les aveux des coeurs qui te rendent les armes.
Ne t'en étonnes pas , ils doivent peu coûter ;
Il ne faut qu'un inſtant pour adorer tes charmes ,
En faut - il plus pour les chanter ?
Par M. Lalleman , à Saint-Germain-en-Laye.
ÉPITAPHE d'un Médecin , qui s'est
Soigné lui -même dans sa derniere ma
ladie.
FIDIEDLELEE à la loi des Apôtres,
Qui nous prefcrit l'égalité ,
1
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
Il a toujours traité les autres,
Comme lui-même il s'eſt traité.
Par le même.
A une Dame , qui n'a d'autre défaut qu'une
trop grande franchise , en lui envoyant
une Estampe allegorique , où la Vérité
est entierement découverte.
JE vois votre pudeur févere
Rougir à cette nudité ;
Souvenez -vous , belle Glicere ,
Que ſans voile , la Vérité
N'eſt pas toujours ſure de plaire.
Par le même.
A M. *** , Sur unfecret.
DuUfecret que te fait Glicere ,
Peux-tu , Damis , contre-elle être irrité ?
Ne fais- tu pas que le myſtere
Aſt l'attribut de la divinité ?
4.
Par le mése,
FEVRIER. 1777. 39
그
L'ERREUR DE L'AMOUR.
Imitation de Lampride.
L'AUTRE 'AUTRE jour , Vénus en colere ,
Vouloit frapper ſon fils: eh ! qu'avoit- il donc fait ?
Rien que donner ſon carqnois à Glicere.
Quoi ! pour une ſimple Bergere
Le petit fou ſe déſarmoiti ...
Il l'avoit priſe pour ſa mere.
N'est - ce pas elle trait pour trait!
Par M. J... de Troyes
T
1
T
LES SOUPIRS DE ROSINE.
Imitation de Paul Méliffe .
U veux ſavoir où vont , d'où viennent ces ſoupirs
Ah ! dois -tu l'ignorer ? Sans doute , cher Bafile ,
Echappés de mon coeur ſur l'aîle des defirs ,
Ils volent dans le tien chercher un autre aſyle .
Par le même.
১
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
PENSÉE DE SAADI , Poëte Perfan .
SUR Our de pompeux carreaux , dreſſés par la molleſſe ,
Un Tyran de l'Indus , couché tranquillement ,
Oubliant ſes forfaits , dormoit paiſiblement :
Un Iman dont le fils , ſeul fruit de ſa tendreſſe .
Au trépas condamné , ſans être criminel ,
Attendoit qu'un bourreau frappât le coup mortel ,
Venoit au Roi , forti de ſa fatale ivreſſe ,
Redemander l'appui d'une infirme vieilleſſe .
Il entre... A fon aſpect on le vit reculer.
C'eſt le Tyran ! dit-il : dans une paix profonde...
Sans remords... il repoſe... & le ſang va couler ! ...
O juſtice des Dieux ! .. Inſenſé qui s'y fonde...
Qu'as-tu dit, malheureux ! rougis de tes fureurs
S'il eût toujours dormi . verſerois-tu des pleurs ?
Le ſommeil des Tyrans eſt le repos du monde.,
FEVRIER. 1777. 41
L'ELOGE DE LA VIE CHAMPETRE.
Traduction de la Ile. Epode d'Horace.
Beatus ille , qui , procul negotiis , &c .
HEUREUX qui , dégagé d'affaires ,
Sous un ciel champêtre & ſerein ,
Sans devoir aux ſoins mercenaires
Les fillons du champ de ſes peres ,
Lui -même , d'une rude main ,
Conduit ſes boeufs , trace l'image
De la ſimplicité de l'âge
Où fleuriſſoit le gente humain !
Il eſt ſourd au bruit des trompettes
Qui du guerrier troublent les ſens.
Il n'eſſuiera point les tempêtes
Dont la mer menace les têtes
Des ambitieux Commerçans ,
Du Barreau les faveurs iniques ,
Nit l'or des Grands ſous leurs portiques,
N'attirent ſon ſervile encens.
Mais c'eſt une vigne nubile
Qu'il marie à l'ormeau des monts :
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
Mais ſon fer tranche un jet ſtérile ;
Et l'art , au ſein du cep docile ,
Introduit d'actifs rejettons ;
Ou de génifſſes mugiffantes ,
Son oeil fuit les bandes errantes
Dans l'enfoncement des vallons.
Des rayons du miel pur s'exprime ,
Qu'il réſerve en de clairs vaiſſeaux.
Une dépouille légitime , I
Diſſipe un mal qui s'envenime
Sous la toifon de ſes agneaux ...
Vient enſuite le Dieu de l'Automne ,
A ſes vergers montrant Pomone ,
Ceinte des plus riches rameaux.
Il faut voir ſes tranſports de joie !
Il va donc cueillir ces raiſins
Qu'à ſes travaux ie ciel envoit !
Quelle eſt la pourpre qui déploie
Un plus beau luſtre que ces grains ?
Comment payer la vigilance
Des Dieux zélés pour la défenſe ,
Du grand Priape & des Sylvains ?
Sous un vieux chêne où l'ombre abonde ,
L'heureux mortel va ſe coucher:
Alors le bruit lomtain d'une onde........
>
FEVRIER. 1777. 43
Qui roule en ſa rive profonde ;
Le chant des oiſeaux d'un verger ,
D'un courant d'eau le doux murmure
A fon lit d'épaiſſe verdure ,
Appellent le fommeil-léger.
Que Jupiter en ſa menace ,
Préparent les longs froids piquans ,
Des guérêts blanchiſſe la face ,
Et fouffle par degré la glace ;
Tantôt , avec ſes chiens ardens ,
C'eſt un Chaffeur qui pourſuit , preſſe .
Et précipite , aux rêts qu'il dreſſe;
Un ſanglier grinçant des dents .
Ou , ſous l'amorce qui la guide,
Un fubtil réſeau ſuſpendu ,
Trompe & furprend la grive avide.
Le lievre imbécille & timide ,
Court ſe prendre au piége tendu ,
La grue y demeure au paſſage :
L'homme ſaiſit , remporte un gage
A fes travaux cher & bien dû.
Qui , coulant des jours fans nuage ,
Envie aux riches leurs foucis ?
Pour furcroit , une épouſe ſage ,
Veillant aux beſoins du ménage ,
:
;
44
MERCURE DE FRANCE.
Soigne ſes chers & tendres fils.
On croit voir la Sabine ancienne ,
Ou l'agiffante Apulienne
Aux bras robuſtes & durcis.
Elle arrange au foyer champêtre
Du vieux bois, prompt à ranimer
Son mari las qui va paroître .
En leur enclos je vois remettre
Ses troupeaux gais , puis exprimer
Les flots de lait que leur ſein doune ,
Tirer un vin doux de la tonne ,
Un repas fans frais ſe former.
Il vaudra bien ces coquillages
Que le goût pêche au lac Lucrin ,
Ces poiſſons rares qu'en nos plages ,
Entraînent les fongueux orages ,
Ne flatteront pas mieux ma faim.
Un oiſeau des ſables d'Afrique ,
Un faiſan du bord Ionique ,
Vient irriter mes ſens envain .
J'aime autant l'oſeille cueillie
Un beau matin , fraîche en un pré
La mauve prolongeant la vie ,
Une olive à l'arbre choiſie ,
Et ce miel fuave & doré :
FEVRIER. 1777. 45
Mais , pour les fêtes du Dieu Therme
Un agneau tué dans ma ferme ,
Un chevreuil du loup délivré.
Puis voir mes brebis engraiſſées ,
Accourir au gite connu;
Voir des boeufs , les têtes laſſées ,
Rentrer , languiſſammenr baiſſées ,
Attirant leur foc rabattu ;
Voir briller la vive alégreſſe
D'un eſſain d'hommes , ma richeſſe,
Autour des Lares répandu.
Quelle douceur touchante & pure !
Alphius , achevant ces voeux
Reprit , garda pour la culture ,
Les fonds que prêtoit ſon uſure ;
Il alloit devenir heureux :
Voici qu'aux calendes perfides ,
Il retourne , oubliant les Ides ,
Replacer un or précieux.
1
1
Par M. J. B. M. Gence , d'Amiens,
)
46 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre FRANÇOIS I , Roi de France , &
HENRI VIII , Roi d'Angleterre.
V
HENRI VIII .
ous souvient-il de notre fameuſe entrevue
près d'Ardres &de Guines ? C'eſt
une belle choſe que l'étiquette ! Nous
avions pris de fi bonnes meſures , qu'en
nous rendant viſite l'un & l'autre , nous
reſtions pourtant chacun chez nous. Le
pied quarré deterre qu'occupoit alors votre
perfonne Royale , étoit du territoire
François , & celui qu'occupoitla mienne,
du domaine d'Angleterre. Falloit- il , pour
la bonne grâce de l'attitude , avancer un
peu le pied droit ou le pied gauche ?
Nous le faiſions ; mais ni le vôtre , ni
le mien, ne paffoient la ligne de démarcation.
J'étois bien aſſuré, dans cette circonſtance
, de ne point compromettre la
dignité de ma couronne.
FRANÇOIS I.
Ces vaines minuties répugnoient beaucoup
à ma franchiſe naturelle. J'eus bientôt
mis à l'écart toute étiquette puérile.
FEVRIER. 1777 . 47
J'allai , dès le jour ſuivant , vous furprendre
juſques dans votre tente , &
avant même votre petit lever ; au riſque
d'embarraſſer un peu la belle Anne de
Boulen.
HENRI VIII.
On m'a dit , (un peu tard , il eſt vrai)
que , durant fon féjour en France , vous
laviez accoutumée à ces fortes d'appari .
tions ... Mais parlons d'autre choſe. Je
l'avouerai ; votre loyale démarche me
rendit très - confus. Je vous connus dès
ce moment; & , quoique nous fuffions
Rois l'un & l'autre , quoique nous le fuffions
de deux peuples qui avoient la
folie de croire devoir ſe haïr , je vous
jurai des lors une amitié à tout épreuve,
FRANÇOIS I.
Elle ne fut pointà l'épreuve des offres
que vous fit , peu de temps après , mon
rival.
HENRI VIII.
Vous étiez un héros , votre rival fut
un grand homme , & j'aurois pu moi
même être l'un & l'autre. Mais vous
occupiez tous deux la haute ſcene de
l'Europe ; vous en faifiez les deſtins ;
& vous ne me laiſſiez que l'emploi de
mettre un poids dans la balance lorf
48 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle paroiſſoit trop pencher de l'un
ou de l'autre côté .
FRANÇOIS I.
Il eût mieux valu , au lieu de faire
couper la tête à tant de jolies femmes ,
vous joindre à moi pour arrêter un torrent
qui menaçoit de tout entraîner , de
zout envahir. L'Europe ne dut fa liberté
qu'à mon courage ; & quoique la fortune
m'ait ſouvent trahi , j'ai toujours lutté
avec gloire & contr'elle , & contre Charles-
Quint.
HENRI VIII.
Il eſt vrai que j'ai perdu biendu temps
à changer de femme , & à me préparer
les moyens d'en changer encore. Que
voulez -vous ? J'étois ſcrupuleux.
FRANÇOIS I.
: Je ne m'en ferois pas douté.
HENRI VIII. A
Rien n'eſt plus clair. Je ne voulois
point troubler le ménage d'autrui ; j'eus
ſeulement le foible de renouveller ſouvent
le mien ; & , grace à l'inconſtance
du ſexe , la mienne eut beau jeu pour ſe
fatisfaire. Un formule juridique me débarraſſoit
facilement d'une infidelle dont
j'étois las , & de toute eſpece de remords
ſur un tel événement. Je riſquois de de.
venir
FEVRIE R. 1777. 49
venir plus coupable , ſi je l'euſſe trouvée
plus vertueufe.
FRANÇOIS I.
J'entends ; vous euffiez plutôt craint
d'être époux infidele , que d'être époux
meurtrier. Le coeur de l'homme eſt bien
bizarre & bien à plaindre ! Tout , jufqu'à
ſes ſcrupules , peut le conduire au
crime. Pour moi , je ne me piquai pas
d'une fidélité bien rigide:je paſſai même
pour être un amant & un époux des plus
volages; mais mon inconſtance ne coûta
jamais la tête à perſonne : elle en conſerva
même une prête à tomber ſous le
fer du bourreau. Saint Vallier dut aux
charmes de fa fille une grâce que majuſtice
ne lui eût, ſans doute, point accordée.
HENRI VIII.
Je l'avouerai ſans peine , mon brave
frere ; la foibleſſe eſt encore préférable à
la cruauté. Mais voyez cependant le réſultat
de vos galantes folies ? Voyez la
malheureuſe Comteſſe de Châteaubrillant,
jetée toute vive dans un lugubre tombeau
, privée de la clarté du jour avant
que la mort ferme ſes yeux à la lumiere ;
livrée enfin à toute la rage d'un époux
qu'elle dévoua à l'opprobre , qui ne put
ſe venger tant qu'il vous craignit ,& qui
A
D
50
MERCURE DE FRANCE.
ſe vengea à l'excès lorſque vous ne lui
parûtes plus à craindre.
FRANÇOIS I.
Terminons le triſte paralelle de vos
écarts & des miens; il ne peut que nous
affliger l'un & l'autre. Vous ſembliez
d'abord ne vouloir me parler que de notre
entrevue aux champs de Picardie.
HENRI VIII .
Je vous la rappelois , pour vous rappeler
, en même temps , ce trait de noble
confiancedontjegarde encore le ſouvenir.
FRANÇOIS I.
J'ai bien du regret qu'il vous ait tant
frappé.
HENRI VIII .
Mon admiration diminua un peu lorfque
j'appris qu'un Empereur , votre ennemi
le plus redoutable, qui vous traita
ſi durement lorſqu'il vous eut en fon
pouvoir , étoit venu , fans aucune pré.
caution , ſe livrer lui-même au vôtre .
FRANÇOIS ' I.
Il avoit ma parole : que lui falloit- il
de plus ?
HENRI VIII.
De bons ôtages. On'ne peut guere ſe
fier l'un à l'autre , quand on s'eſt haï
long-temps l'un & l'autre.
FEVRIER. 1777. st
FRANÇOIS I.
:
J'eus toujours préſente à l'eſprit la
maxime d'un des Rois mes aïeux , auſſi
vaillant qu'Alexandre , & encore plus
malheureux que moi. Il répétoit fouvent
, que ſi la bonne foi étoit bannie du
coeur de tous les hommes , elle devroit ſe
retrouver dans celui des Rois.
HENRI VIII .
La maxime eſt belle , mais l'occaſion
ne l'étoit pas moins ; & la vengeance eft
fi douce!
FRANÇOIS I.
Je me vengeai ; je parus oublier que
Charles-Quint eſût jamais été mon ennemi
, pour me ſouvenir ſeulement qu'il
étoit alors mon hôte. Je le traitai de
mon mieux , & j'eus bien du regret de
ne pouvoir lui offrir, en fait d'amuſemens,
qu'une cauſe au Palais , une theſe en Sorbonne
,& une proceſſion de l'Univerſité.
HENRI VIII.
C'étoit bien peu de la part d'un Roi ,
qu'on nomme le Reſtaurateur des Arts
&des Lettres dans ſes Etats.
FRANÇOIS I.
J'avois planté l'arbre , mais il produifoit
encore plus de feuilles que de fruits.
HENRI VIII.
Au moins la magnificence accompa
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
gna-t-elle notre entrevue, On furnomma
le lieu où nous étions campés , le Champ
du Drap d'or.
FRANÇOIS I.
Un tel faſte étoit compté pour quel .
que choſe; mais on l'apprécie mieux au
jourd'hui . Il n'eſt aucun Monarque ſur
la terre qui ne puiſſe être magnifique , au
moins une fois; & ce que tant d'autres
peuvent fi facilement faire , il y a peu de
mérite à l'avoir fait.J'apprends que deux
jeunes Souverains , l'un deſcendant de
Charles-Quint, & l'autre un de mes fucceſſeurs
, & tous deux plus puiſſans que
nous le fûmes jamais vous & moi , viennent
de mettre autant de ſimplicité dans
leur entrevue , que nous-mêmes de fafte
dans la nôtre.
HENRI VIII.
Tous deux me font bien connus; je
ne vois arriver ici aucune ombre qui ne
faſſe leur éloge, Comment deux Princes,
dans un âge ſi peu avancé , dans un âge
où c'eſt beaucoup de ne pas trop fournir
à la critique , ont- ils pu captiver tant de
fuffrages ? Nous ne devions autrefois
notre ſageſſe qu'à la plus longue expérience
, & l'expérience même ne nous
rectifioit pas toujours.
! FRANÇOISI
Cette heureuſe différence eſt le fruit
FEVRIER. 1777. 53
des lumieres dont l'eſprit humain s'eſt
enrichi , & dont l'éclat ſe répand d'un
bout de l'Europe à l'autre. Elles apprennent
aux Rois que leurs ſujets font des
hommes . L'Europe n'a peut- être jamais
vu tant de jeunes Souverains fur le trône;
mais , fur- tout , elle ne vit jamais tant
d'exemples de vertus , de bienfaiſance
&de magnanimité , partir des trônes
qu'occupoient dejeunes Souverains.
HENRI VIII.
Il eſt vrai qu'ils nous donnent beaucoup
à réfléchir , à nous qui nous en
piquions unpeu moins là haut. Nous remplîmes
notre carriere , eſcortés de toutes
les paffions ; j'en excepterai peut - être
celle de bien regner. L'amour me rendit
chefde ſecte , &, qui pis eft , perſécuteur.
L'ambition vous fit commettre d'autres
fautes. J'avouerai , pourtant , que vous
valûtes beaucoup mieux que moi ; mais
avouez que nous aurions pu valoir encore
davantage ?
FRANÇOIS I.
D'accord : cependant , je ne ſerai jamais
oublié des François .
HENRI VIII.
J'ai laiſſé aux Anglois un monument
qui ſubſiſte encore , & qu'ils regardent
comme labaſe de leur liberté actuelle.
/
D 3
54
MERCURE DE FRANCE.
FRANÇOIS Ι . :
Il y auroit bien quelque choſe à dire
fur cette bafe & fur cet édifice. Mais ,
pardonnez : ce qui ſe paſſe aujourd'hui
dans mes anciens Etats , fixe plus mon
attention , que ce qui peut troubler les
vôtres. Je vais rejoindre Charles-Quint.
Nous nous ſommes déja félicités réciproquement
fur l'alliance qui unit ſa Maifon
& la mienne ; particulierement ſur
l'heureux gage que l'Autriche nous a
donné de cette alliance. De nouveaux
liens vont encore la reſſerrer. Les Princes
vertueux devroient ſe voir ſouvent. La
terre n'en ſeroit que plus heureuſe &
plus paiſible. Combien de fois n'a-t-elle
pas été troublée par un mal- entendu ?
Un moment d'entrevue , un mot d'explication
, euſſent aſſoupi des querelles
que vingt traités n'ont fait qu'entretenir.
HENRI VIII .
Et moi , je vais chercher Guillaume
Pen. J'ai quelque reproche à lui faire. Il
me ſemble que ſes deſcendans obſervent
affez mal une de leurs premieres loix ,
celle de ne jamais tuer perſonne.
FRANÇOIS I.
Que voulez - vous ? Ils eſſayent d'étendre
l'édifice dont vous avez fourni la baſe,
Par M. de la Dixmerie.
FEVRIER. 1777. 55
LE CRIMINEL JUGE DE LUI - MEME.
T
103
EL obſcur Sybarite agit avec honneur ,
Quand des gens , dont l'état eſt grave & reſpectable
Ala foi des traités dérogent fans pudeur :
a
La foif de l'or forme un voile impoſteur
Qui ſouvent cache un abyme effroyable, act
Aux yeux cruels,d'un avide oppreſſeur.
e
Un Turc , à ſon départ pour la Mecque & Médine,
Remit à Muſtapha , le plus faint des Dervis ,
A le juger ſur ſon auſtere mine ,
15.
Sa bague , un ſabre , un arc, éclatans de rubis,
Si , viſitant le tombeau du Prophete,
Ali trouvoit le ſien , le dépôt reſteroit και ετοιμ
A l'Iman , pour le prix de ſa garde difcrete,...
Ali reparoiffant , dans ſes droits rentrerojt
Sous même clauſe , à Zulfa, ſa Maîtreſſe,
Il confia quatre mille ſequins ;
Et , fans ſe conſumer en des regrets bien vains ,...
La combla de préſens , pour calmer ſa triſteſſe :
L'or eſt un ſpécifique aux amoureux chagrins.
Réciproques fermens de conſtance parfaite ,
Sauf quelques torts paſſagers , clandeſtins2
A
T
A
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Que peut faire Zalfa , d'humeur affez coquette ,
Aux droits d'un fugitif en des lieux fi lointains .
Le Ture & fon eſcorte entroient dans l'Arabie :
Un effaim debrigands , conduit par un Emir ,
Fond ſur la caravane : Ali perdoit la vie ,
Si d'un tas de mourans if n'eût ſu ſe couvrir.
Mais il ne put exempter du pillage
Qu'un antique Alcoran , débris trifte & pieux ,
Duquel paiſible maître , il reprit ſon voyage.
Il voit de Mahomet les deux Temples fameux ,
Demande , entr'autres biens , un retour moins fâcheux.
Ses voeux font vains : réduit en fervitude
Au retour , chez un Maître intraitable , odieux
Ce n'est qu'après trois ans de l'exil le plus rude ,
Qu'Alep enfin reparoît à ſes yeux.
L'Amitié , ce tréfor , à fon gré , plus utile
Que l'or & lesbijoux , en rentrant dans la ville ,
L'attirent chez l'Iman : ce Dervis en forfaits
Sans doute expert , feint , d'un air hypocrite ,
Ne point ſe rappeller ni fon nom , ni ſes traits;
Et lui niant le dépôt des effets ,
Le ſomme d'abréger ſa facheuſe viſite.
Ali , comme étranger dans ſes propres foyers ,
Ceux qui les occupoient refuſant les loyers ,
Iſolé , fans reffource , erroit dans ſa patrie.
Recourir à Zulfa qu'il juge , par état ,
:
Ferrier: 1777. 57.
:
LE BAISER VOLUPTUEUX
ParMila ComtessedeVidampierre...
musiqueparM.Labbé Coezard
Adagio
Volupté! douce
M
reur! Loi, que mon
er=
coeur
que
mon coeur appelle hens :
M
sur les Levres d'I__sa=
belle Eta blir ton :
58. Mercure de France .
Trône enchanteur:
El -le ne sera
point
3
bai- cruelle Un
=ser fe-ra ra mon bon--hezur
+
ra mon bon = un baiserfera
heur, un bai ser fera
mon bonheur
FEVRIER. 1777.
59
Avide & fans pitié , lui ſemble rêverie ,
Qni ne peut aboutir qu'à quelque vain débat.
Quoique & jeune & bien fait , il craint que l'infortune
Ne rende ſa préſence en tous lieux importune :
Ler charmes indigens perdent tout leur éclat.
Ali ſéchoit ainſi de rage & de détreffe :
Un Eſclave , mandé par ſa belle Maîtreſſe ,
Inftruite de ſon embarras ,
L'engage , de ſa part , à voler dans ſes bras ,
Pour retirer fon or & bannir ſa triſteſſe.
Quels puiſſans aiguillons au rendez - vous galant
Les ſequins , avant tout , font remis par la Belle ;
Suit le détail du larcin de l'Iman .
Le retour imprevu d'Ali , quoique indigent ,
Des feux communs ranime l'étincelle :
Après fi longue abſence , un ancien ſentiment
Pour la Dame , a l'attrait d'une intrigue nouvelle.
Zulfa , d'un naturel au furplus généreux ,
Se plaît à rétablir la joie & l'eſpérance
Au coeur flétri d'un ami malheureux ,
Et veut qu'il vole avec elle à Byſance ,
Dénoncer au Sultan le Dervis odieux :
Elle s'y promet tout du pouvoir de ſes yeux;
Bon droit aidé d'appas , prévaut ſur l'éloquence.
:
Sélim fiégeoit alors fur le trône Ottoman.
Zulfa dit au Monarque , en terminant l'hiſtoire :
A
60 MERCURE DE FRANCE.
„ Prince accompli , dont l'eſprit éminent
Egale , au moins , la puiſſance & la gloire ,
Puniffez un voleur ſous l'habit d'un İman.
Le téméraire Ali , livrant fa confiance
Amoi comme au Dervis , me remit beaucoup d'or ;
Je l'ai rendu ſans répugnance :
C'eſt , pour une Coquette , un affez noble effort.
Que de gens de tout rang , dont la délicateſſe
Se révolte au ſoupçon de la moindre foibleſſe ,
Sans pudeur auroient fu retenir les ſequins !
D'autres qui ſe flattant qu'Ali , dans fon voyage ,
Pourroit terminer ſes deſtins ,
Auroient d'avance englouti l'héritage.
Peu de gens pour Ali , touchés d'un pur amour ,
Auroient fait , comme moi , des voeux pour fon retour :
L'or d'un homme eſt l'autel où mainte Belle encenſe.
Joſe donc implorer , grand Roi, votre aſſiſtance
Pour Ali , tendre amant , qui m'attache à ſon ſort ,
Contre un brigand qui mérite la mort;
Et j'attends , à vos pieds , une prompte ſentence ".
Le récit de Zulfa pénétra le Sultan ,
Prince à la fois ſubtil , juſte & galant.
Pour tirer du forfait éclatante vengeance ,
Il voulut que d'Alep quittant la réſidence ,
Par un rapide effor, l'Iman devint Mupiti.
FEVRIER. 1777. 61
Muſtapha , d'un tel ſort auſſi fier qu'étourdi ,
En raiſon de fortune augmenta d'impudence :
Le Turc & fes bijoux , tout fut mis en oubli :
La richeſſe d'un fot en regle l'infolence.
L'indigne Favori tient l'état ſous ſes loix:
Séduit par fon humeur tyrannique & rapace ,
Il vend au plus offrant les faveurs , les emplois ,
Sans préſentir la mort qui le menace.
Un Pirate cruel ainſi , ſur ſon vaiſſeau ,
Fend l'Océan , conduit par lavarice ,
Sans réfléchir qu'au bord du précipice ,
Il n'eſt qu'un frêle bois de lui juſqu'au tombeau.
Les deux Amans , non ſans impatience,
Quoique nourris aux dépens de l'Etat ,
Du ſage Prince attendoient la ſentence.
Un jour Sélim , chaſſant à l'entour de Byfance ,
Voulut que le Muphti par honneur s'y trouvat.
Muſtapha , décoré du brillant cimeterre ,
De la bague & de l'arc , plus fier qu'un Paladin ,
Sembloit , par ſes regards , braver le genre-humain,
Reptil audacieux , il va rentrer ſous terre.
L'arc , le fabre , au Sultan ſemblent faits à ravir :
Ilmet la bague au doigt ; le Muphti politique ,
Ne manque pas de tout offrir ,
Eſpérant du bon Prince un retour magnifique .
62 MERCURE DE FRANCE.
Sélim feignit d'agréer le préſent ,
De s'unir au Muphti d'un lien plus intime.
Vous , lui dit- il , un jour en plein Divan ,
Dont l'efprit fin , la ſcience fublime ,
Sont l'oracle & l'appui du culte Muſulman :
Aquoi condamnez-vous un Dervis hypocrite ,
Qui , volant d'un ami le dépôt précieux ,
De chez foi le chaſſa coinme un monſtre odieux ?
Ah ! répond Mustapha , qu'on l'empale au plus vite.
Scélérat , dit Selim , cet arrêt merveilleux ,
De ton propre forfait regle la récompenſe ..
Gardes , faites fubir au Muphti ſa ſentence ;
Ali , du châtiment viens repaître tes yeux ;
Reprends le ſabre , l'arc & l'anneau radieux.
Et toi , belle Zulfa , dont l'amitié fidelle
Eſt un bien qu'Ali ſeul peut bien apprécier ,
Prends dix-mille ſequins , foible prix de ton zele .
Sur les biens du Brigand que je fais châtier.
Ta franchiſe eſt d'autant plus belle ,
Qu'elle ſemble étrangere à ton galant inétier.
Moi qui regne en Europe , en Afie , en Afrique ,
D'Alger à Baſſfora ,du Phaſe au Tanaïs ,
Que n'ai je ſur les coeurs ton pouvoir deſpotique t
Roi de vingt Nations , je me vois ſans amis .
Amans heureux ! que ce trait de juſtice ,
Vengeant les loix & comblant vos ſouhaits
Puiffe , dans tous les rangs extirper l'avarice
FEVRIER. 1777. 63
Funeſte auteur des plus graves forfaits !
Mais je crains qu'un tel voeu ne profpere jamais :
On punit les méchans , fans altérer le vice.
Par M. Flandy.
EPIGRAMME.
PIERRE & Guillot couchoient enſemble;
Lorſqu'au beau milieu de la nuit ,
Pierre , ſurpris de mal ſubit ,
Vous jette les hauts cris; tout le logis en tremble :
Sur quoi Guillot ronfleur , en colere ſe mit :
,, Morgué, je veux dormir : taiſez-vous, par Saint Charle.
Vraiment, dormez, dit l'autre, eſt-ce à vous que je parle? "
ParM. P.
A Monseigneur le Comte DE SAINT-GERMAIN
, Lieutenant -Général des Armées
du Roi , Ministre de la Guerre.
JE ſupplie très- humblement Votre Grandeur
, de pardonner la témérité de mes
1
64- MERCURE DE FRANCE.
voeux , en faveur de ma très-reſpectueuſe
reconnoiſſance , & de l'enthouſiaſmed'admiration
qu'inſpirent vos travaux à tous
les bons Militaires.
Oferai - je encore , Monseigneur , vous
prier de m'accorder la permiffion devous
faire le récit d'une apparition que m'a
procuré le bon génie de la France : il
m'a ſemblé être au premier jour de l'an
1777 , & voir , avec l'Aurore , le Grand
Maurice defcendre
Du ſéjour immortel qu'habitent les Héros ,
Vers les murs que la Seine arroſe de ſes eauxs
Il étoit couronné de ces rayons de gloire ,
Que , fur fon front brillant , attacha la victoire ,
Dans les champs de Raucoux , Laufeldt & Fontenoi ;
Il tenoit ce bâton , des léopards l'effroi ;
Ce fceptre des Guerriers , que la fiere Bellone
Donne aux Héros Erançois , ſoutiens de la Couronne.
Il t'appelle , t'embraffe , & te dit : ,, Saint-Germain ,
„ Je le gardois pour toi ; qu'il paſſe dans ta main
Je prédis ta grandeur , quand j'étois ſur la terre ,
„ Et toi ſeul , de Louis peut guider le tonnerre..
„ Aigle dans les conſeils , lion dans les combats ,
„ Sois encore long-temps le pere des Soldats ;
22 » Laiffe briller l'eſſor de ton vaſte génie ,
Laiffe
FEVRIER. 1777. 65
3, Laiffe fiffler en paix les ferpens de l'envie
ود A force de vertus écraſe tes jaloux :
J'eus les miens , & je ris de leur foible courroux.
„ Va , malgré leurs clameurs , Clio , dans ſon hiſtoire ,
„ Placera nos deux noms au Temple de Mémoire".
A ces mots,le Saxon diſparut à mes yeux ;
Et je vis le héros ſe perdre dans les cieux.
Par M. Courdavault , Capit. d'Inval. à le
Citad. de Châlons sur Sabne.
EPITAPHE de Mademoiselle Q... T...
âgée de 19 ans , morte le 30 Octobre
1776.
CI GIT des Nymphes la plus tendre ;
Elle connut l'amour & ne put s'en défendre.
Fidelle à fon Amant , fidelle à la vertu ,
5
A détacher ſon coeur nul ne devoit prétendre ,
Combattant pour l'hymen , elle auroit tout vaincu ,
Préjugés , intérêts ; & la forçant d'attendre
Des jours moins orageux , la rigueur de fon fort,
N'auroit fait qu'affermir ce qu'a détruit la mort.
1
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Second vol. de Janvier.
Le mot de la premiere Enigme eſt
Patin ; celui de la ſeconde eſt Plume;
celui de la troiſieme eſt Curedent. Le
mot du premier Logogryphe eſt Boeuf,
où ſe trouve oeuf; celui du ſecond eſt
Sergent , où l'on trouve Negre , gêne ,
Sené , Régent , René; celui du troiſieme
eſt Bonbon...
JE
ENIGME.
Efus jadis un ſigne d'esclavage ;
Mais aujourd'hui mon fort eſt plus brillant
Du ſeul beau ſexe on m'a fait le partage ,
Et je le ſers à titre d'agrément
Souvent , pour plaire à ma Mattreſſe ,
Joffre à ſes yeux l'objet dont fon coeur eft jaloux :
Souvent alors , dans un inſtant d'ivreſſe ,
Sur moi ſa bouche imprime un baiſer des plus doux
Je ſuis baigné par fois de larmes de tendreſſe.
Par M. Huet de Longechamps.
FEVRIER. 1777 67
O
AUTRE.
T
N prétend qu'autrefois ma mere
Etoit une ſubſtance , une réalité, no och
Je le crois volontiers : mais , dans la véritéry of A
Elle n'eſt plus qu'une chimere , q
Dont on ne comprendroit ni de ſens, ni l'emploi ,
Sans mes dix -neuf frores & mois den
De moneôté,jesſuis lle pére alloca
De quatre enfans & chacun d'epxo LO
En a trois, qu'on ne voit plus guere
Que chez quelque docte Antiquaire
Comme des monumens rares & curieux.
Ni moi , ni na triſte famille ,
1
Nous ne hantons pas les palais.
Par-tout où l'or ou l'argent brille
Dédaignés , rébutés du dernier des valets,
Lien icy om nol HO HOID
On nous renvoie à la guenille en
Où doonncc nous trouver enfin j
M
e
Ala campagne , àà la guinguette
Chez la Marchande d'alumette ,
नु
໑ :9
Et fur-tout chez les Quinze Vingts.cm. U
ParM. le Menestrier ddeeSSoouupire.
그
68 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE .
MONON caquet & ma vigilance ,
Tous deux en proverbe ont paffé:
Ainſi le mal par de bien,fe balance
0
Et l'un par Kautreleft compenfél
Si d'ordinaire on me compare
Une bavarde quon honnit; baser 2012
De quelqu'un ,dont l'adreſſe eſtorare
On dit qu'il m'a trouvée au nid.eps
2. an aniq Nov Par te mente
Micપી શ્રી es in
LOGOGRYPHΕ.
M. Ἱ ΤΟ 2001-11
ON chef eft tellement rempli
De l'endroit où l'on me voit naltre ,
Que je ne vais jamais fans lui ;
Et , pour mieux me faire connoître,
Je veux avancér aujourd'hui si A
Que ce ſéjour forme ma tête.
De mon fein/naiffent deux enfans
Dont le premier eſt une bête
Que je relegue dans les champs ,
Indigné de lui donner l'être.
,
FEVRIER 69
L 1777.
• Lecteur , fuis ſes rauques accens ,
Sur des landes laiſſe le paître ,
Et ne t'occupe , en ces momens ,
15
Que du ſecond de mes enfans.
Le revoyant toujours fansspeine ,
Careſſe-le bien aujourd'hui , q
Et permets qu'en fincere ami ,
Je t'en ſouhaite une centaine.
Par M. Lavielle , de Dax.
200
I
L
AUTRE.
ECTEUR , tant que le malheureux
Me conſerve dans ſa détreſſe ,
Je lui prodigue ma tendreſſes
T
30
Et radoucis ſon ſort affreux ; 4 107 FM7
Mais dès l'inſtant qu'il me rejette ,
Et qu'il ne m'ouvre plus ſon coeur ,
Me groſſiſſant de trois pieds en hauteur,
Je l'abandonne à la mort qui le guette.
Sep 20
Par le méma
/
E 3
MERCURE DE FRANCE.
JEE
ſuis une frêle prifon ,
Quoique le plus souvent de fer je fois formée;
De deſſins & de fleurs j'ai beau paroître ornée ,
-On dit , avec grande raifon,
Que toujours ma demeure eſt ennuyeuſe , horrible ;
Pourtant , malgré cette opinion ,
L'étre que je renferme , à fon fort peu ſenſible ,
Souvent chante comme Amphion.
Pour changer mon deſtin , ſi tu m'otes la tête ,
Lecteur , je ſuis bien différent ;
Toujours à me cacher , vieille femme s'entête ,
Et ma grandeur fait ſon tourment.
Veux-tu d'un autre ſens pénétrer le myſteret :
Je vais encore te l'offrir.
Sous quatre noms divers , j'ai régné ſur la terre
Au premier je vais revenir. :
dipar M. de St.M.
cata al
FEVRIER. 1777. 71
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres de Mylord Rivers à Sir Charles
Cardignan , entremêlées d'une partie
de ſes correſpondances à Londres ,
pendant ſon ſéjour en France ; par
Madame Riccoboni; 2 parties in- 12 .
br. 3 liv. A Paris , chez Humblot,
Libr. rue Saint Jacques.
1
Miss Adeline Rutland , agée d'environ
douze ans , fut confiée par le teſtament
de fon pere , à la protection de
Milord Rivers , qui en avoit à peine
vingt-deux. Il étoit l'homme d'Angleterre
le mieux fait; elle, la plus attrayante
des créatures . Le Lord courut le monde ;
ſa pupille élevée chez une Dame attachée
à la Cour , reſta toujours à Londres
, grandit , ſe forma , acquit des talens
agréables , d'utiles connoiffances.
On lui enſeigna l'art de plaire , fon coeur
lui apprit celui d'obliger. Chaque année
l'embelliſſoit , attiroit ſur ſes pas une
foule d'admirateurs. Sans ceſſe elle entendoit
vanter les grâces de ſa figure &
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
un
les charmes de fon eſprit. Mais dans l'âge
où l'amour-propre rend ſi crédule , elle
fut diftinguer la louange de l'adulation ,
mériter l'une, dédaigner l'autre , apprécier
avec juſteſſe ſes avantages réels , les
dons de la nature , les faveurs de la fortune
; ſe défendre également des pieges
de l'amour , & des ſéduiſantes exagérations
de la flatterie. La charmante orphe .
line avoir un peu plus de dix - sept ans ,
quand le Lord , chargé de ſa tutelle , re .
vint à Londres. It vit ſouvent ſa pupille,
prit de l'eſtime & de l'amitié pour elle ,
Jui montra de délicates attentions ;
extrême defir de la voir heureuſe , beaucoup
d'ardeur à l'obliger , & pas le moindre
deſſein de lui plaire. Son coeur touché
des attraits d'un objet moins aimable
, vit ceux de ſa pupille , les admira ,
& n'en reſſentit point le pouvoir. La
jeune Mifs n'eût pas la même indifférence
pour les qualités diftinguées & les
agrémens de la perſonne de fon nouvel
ami. Elle préféra fon entretien à tous les
amuſemens , ſa vue à tous les plaiſirs ,
ſes plus ſimples égards à l'empreſſement
de l'amour , aux hommages continuelle-
•ment rendus à ſa beauté. Pendant fa
longue abfence ce tuteur , occupé de
FEVRIER. 1777. 73
bien des ſoins , n'avoit pas négligé les
intérêts de ſa pupille. Så fortune étoit
conſidérablement augmentée ; elle le favoit
, ſe plaiſoit à lui devoir de la reconnoiſſance
, à dépendre de lui. Que de
charmes elle trouvoit dans l'amitie , que
ce châtiment lui paroiſſoit flatteur ! Hélas
! fon expérience lui prouva trop töt
que la ſenſibilité eft , dans le coeur d'une
femme , la fource de mille mouvemens
- pénibles , & que même une innocente
amitié peut y exciter les plus douleureu
ſes ſenſations . Cependant leLord Rivers ,
prévenu en faveur d'une jeune perſonne
qui ſavoir diſſimuler ſes véritables ſentimens
, étoit ſur le point d'unir fon fort
au fien. Miſs Rutland ignoroit cet événement
; elle l'apprit , le vit certain. Sa
ſurpriſe, ſon trouble , fes chagrins furent
inexprimables. Elle pleura , s'affligea ,
s'étonna de ſa douleur , ſe demanda cent
fois la cauſe du ferrement de ſon coeur ,
ne put ſe répondre , ſe déſola toujours.
Une réflexion modéra enfin la violence
de ſes ſentimens. La félicité de ſon tuteur
alloit être la ſuite de cet événement.
La généreuſe fille ſe reprocha fes larmes.
La joie de Milord devoit elle lui inſpirer
de la triſteſſe? D'où vient pleuroits
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
elle quand il étoit content ? Pouvoit-elle
ne pas partager la fatisfaction d'un ami
ſi cher ? Le perdoit-elle , ſeroit- elle privée
de ſa vue? Au contraire , elle vivroit
chez lui , avec lui. Certaines circonstances
mêloient de l'amertume à cette idée conſolante;
mais plus elle y penſoit , plus
elle ſe perfuadoit qu'elle trouveroit ſon
bonheur dans tout ce qui augmenteroit
celui de fon aimable tuteur. Cette charmante
amie de Milord , tendre , déſintéreſſée
, ſe promit de cacher au fond
de fon coeur la fincere affection dont fes
chagrins n'altéroient point la force. Elle
n'exigeoit rien , elle n'attendoit aucunes
preuves de l'amitié de ſon tuteur.Cepen.
dant une marque décidée de ſon indifférence
lui fut ſi ſenſible , qu'elle la rendit
à toutes les agitations dont elle ſe
croyoit délivrée. Milord ſe laiſſa perfuader
d'appuyer les prétentions d'un amant
déja importun. Il conſentit à le lui préſenter
comme un ami qu'il chériſſoit. Il
la pria, il la preſſa de le traiter favorablement.
Confufe, irritée , vivement bleſſée
de ſes ſollicitations, dans ſon dépit , elle
ſouhaita pouvoir y céder , elle crut poffi.
ble de s'y rendre,Emportée par la colere,
elle pritune forte d'engagement, promit,
FEVRIER. 1777. 75
refuſa , donna de l'eſpérance , l'ôta , demanda
du temps ; ne fut ce qu'elle diſoit ,
ce qu'elle faiſoit , ce qu'elle penſoit , ce
qu'elle vouloit. Son embarras mal interprété
, parut un conſentement , lui prépara
de longues perſécutions , des reproches,
& tout l'ennui qui ſuit une fatiguante
pourſuite , quand elle fâche &
déplaît. Un changement inattendu en
apporta beaucoup dans ſon coeur & dans
celui de Milord. Le mariage qui devoit
ſe faire , ne ſe fit point. Endévoilant de
terribles myſteres , un malin génie diffipa
les charmes d'une agréable illufion. Milord
confondu , chagrin , honteux d'une
longue mépriſe , s'éloigna de la ville. Il
ſe retira dans une belle folitude , où fa
pupille étoit alors. En voyant ſon ami
triſte , elle oublia ſes propres peines.
Elle le plaignit ; elle partagea tous les
mouvemens de fon coeur , mit ſes ſoins
à le conſoler , à le diſtraire au moins. La
mélancolie de Milord diminua. Il perdit
peu - à- peu le ſouvenir d'une fâcheuſe
aventure. Miſs Rutland croyoit appercevoir
dans ſes yeux une reconnoiſſance
animée ; elle voyoit quelquefois de l'inquiétude
, ſouvent du plaifir , toujours
de l'intérêt. Ses tendres émotions renaif-
>
76 MERCURE DE FRANCE,
T
foient. L'eſpoir ramenoit au fond de
ſon ame , les premieres douceurs que l'amitié
lui avoit fait éprouver. Elle s'y livroit.
L'absence de ſon importun amant
rendoit encore ſa ſituation plus heureuſe ;
elle entrevoyoit le plus grand des biens ,
tout lui en annonçoit la poſſeſſion , quand
ſon ami , cet ami ſi cher , prend tout
d'un coup la réſolution de ſe ſéparer d'elle.
Milord Rivers , épris du plus tendre
amour pour ſa pupille, n'avoit pas ſu
lire les tendres ſentimens qu'elle - même
nourriſſoit pour lui. Il crut donc devoir
cacher un penchant qui pouvoit troubler
la tranquillité de ſes jours ; & plus ce
penchant prenoit de force , plus il craignoit
de s'y livrer. L'équité d'ailleurs
l'engageoit à ſe taire , à reſpecter les
droits de Sir Edmond , qu'il avoit luimême
préſenté à ſa pupille comme un
amant digne d'elle. Dans cette embarraſſante
poſition , il penſa que la fuite
pouvoit ſeule l'arracher au danger de
ſuccomber. Il quitte donc l'Angleterre ,
paſſe la mer , & fe rend à Paris. C'eſt à
cette époque que commence ſa correfpondance
avec ſon ami Charles Cardigan.
,, Je ne t'ai pas quitté ſans regret ,
,, lui écrit- il dans ſa premiere lettre ;
/
FEVRIER . 1777. 77
,,mon attendriſſement a dû te le prou-
,, ver. On ſe trompe fort ſur l'objet de
ودmon voyage. Ni le deſſein de compa-
,, rer deux nations rivales , ni cette mé-
,, lancolie vague , qui porte une foule
,,de nos compatriotes à paſſer la mer , ne
m'attirent ici. Le beſoin d'une diſtrac-
,,tion néceſſaire à mon repos , peut- être
ود
ود àma raiſon , la crainte de fuccomber à
,, la plus vive tentation ,de juſtes égards,
,, un principe gravé dans le fond de mon
,, coeur , m'impoſent ſeuls l'eſpece de
,, banniſſement où je me condamne. Je
,, viens eſſayer de perdreà Paris des idées
,, fantaſtiques , dont je m'occupois trop
,,à Londres . Sil'inconſtance naturelle du
,, climat influe ſur moi , diſſipe une ſé!
,, duiſante erreur , je reverrai bientôt
,,l'Angleterre & des amis , dont l'éloi-
,, gnement ſe fait déjà fentir à mon
Milord Rivers , en s'éloignant de l'Angleterre
, emporta avec lui les regrets ,
la paix , l'eſpoir, toute la félicité de la
plus tendre , de la plus aimable des femmes.
Une conduite ſi étrange la révolta.
Loin de pleurer , de gémir , elle s'indigna
contreun ſexe ingrat , mépriſa des créatures
ſipeu capables d'attachement , jura de
1
78 MERCURE DE FRANCE.
les haïr toutes. Elle devint une petite furie;
éloigna , maltraita , railla , déſeſpéra
tous ſes amans. Le protégé de Milord ,
principal objet de fon reſſentiment ,
paya cher l'appui qu'il avoit obtenu. On
s'étonna du changement d'humeur de
Miſs Rutland ; on lui fit des repréſentations
, rien ne la toucha , rien n'arrêta le
cours de fon dépit.
Une parente de Miſs Rutland , qui n'ignoroit
pas le ſecret de cette jeune perfonne
, & avoit deviné celui de Milord
Rivers , s'amuſe , dans les lettres qu'elle
écrit à cet amant , à le badiner ſur ſa con
duite , ſur ſes fauſſes interprétations ,
fur ſes inquiétudes ; & quand elle l'a
bien tourmenté , elle lui découvre par
nn badinage ingénieux qu'elle fait tout ,
lui dit de venir à Londres , & rend ce
timide amant à ſa maſtreſſe.
Le ſujet de ce Roman eſt heureux ſans
être bien neuf. Une petite Comédie de
Fagan nous peint unejeune perſonne , qui
aime également ſon Tuteur , & ſe trouve
d'autant plus embarraſſée pour lui faire
connoître ſon amour , que ce Tuteur
écarte tout ce qui pourroit faire croire
qu'il interprête en ſa faveur les tendres
ſentimens de fon aimable Pupille. Ce
FEVRIER. 1777. 79
Tuteur a quarante - cinq ans , & c'étoit
une raiſon pour qu'il fût modeſte. Celui
de Miſſ Rutland n'a pas vingt ſept ans ,
&fa Pupille dix ſept. Leur inclination
réciproque eſt par conféquent plus dans
la nature. Les tracaſſeries de ces deux
Amans , leurs indéciſions , leur humeur
font ici peintes avec beaucoup de gra.
ce , de légéreté , d'agrément ; mais ce
qui n'intereſſe pas moins dans cette
correſpondance de Mylord Rivers à
Londres , ce ſont différentes réflexions
fur la fociété , les moeurs , les ridicules.
ود
,, Lady Mary , écrit Milord Rivers à
,ſon ami Charles Cardigan , me de-
,,mande ſi les Dames de France font
,,coquettes ? Eh , mais elles ne reſſem-
„blent pas mal à celles de la Grande-
,,Bretagne, avec cette différence pour-
,, tant , que la coquetterie des Françoiſes
,,eft obligeante; il eſt doux d'en être
,,l'objet, quand on poſſede l'art de ne
,, pas en devenir la victime. Loin d'af-
,, fecter , comme nos belles Compatrio.
,,tes , undédain marqué pour celui dont
,, elles reçoivent ou veulent s'attirer
,, l'hommage; de le maltraiter , de l'hu-
,,milier , de le déconcerter par de pi80
MERCURE DE FRANCE.
quantes railleries ; c'eſt avec une po-
„liteſſe infinuante , les plus flatteuſes at-
„ tentions , qu'une Françoiſe cherche à
,, fixer près d'elle l'homme qu'elle entre-
,, prend de rendre ridicule ou malheureux.
On peut , ſans danger , ſe prêter
à fon badinage , ſi l'on conſerve aſſez
;, de fang- froid pour ſe jouer autour du
,, piege & n'y pas tomber. Comment l'ef-
,, prit ne s'amuseroit-il pas d'un manege
و د
ود
"
dont l'amour-propre n'eſtjamais bleſſe?
,, Ledy Mary fera , je crois , de mon fen-
,, timent : trompé pour trompé , il eſt
moins fâcheux de l'être par des préfé-
, rences que par des duretés " .
१७
"
fi
Lady Mary ne penſe cependant point
ainfi , comme il paroît par le commencement
de cette lettre qu'elle écrit à
Milord Rivers : Convenez - en , vo-
, tre réponſe à ma queſtion vous a paru
,, très - fine , très- ſpirituelle & très mali-
,, cieuse. Moi , je la trouverois fort
, impertinente , mon cher Couſin
,,j'avois la foibleſſe de priſer aſſez votre
fexe , pour m'occuper du ſoin de
,, l'attirer , d'en fixer une partie près de
,, moi. Je ne m'offenſe point de vos ex-
,, preffions , ou ſi elles me bleſſent ,
,, c'eſt uniquement par l'injuſtice & la
„pré-
ود
ود
FEVRIER. 1777. 8
"
, prévention qui vous les dictent. Com .
,, ment, Milord Rivers , un Sage , un
,, Philoſophe , eſt - il affez fufceptible
ودd'amour- propre , pour accorder une
,, préférence ſi décidée à l'eſpece de co-
,, quetterie la plus dangereuſe& la plus
,, blamable ? Que reproche - t - il à ſes
,, belles Compatriotes , de n'être ni in
,, ſinuantes , ni fauſſes ? S'armer d'un
,, dédain , ou feint , ou véritable con-
,, tre l'Amant qui prétend nous ſéduire ,
,, eft- ce l'attirer ? Le mortifier par des
,, railleries , est - ce l'engager à nous fuivre
? Humilier l'orgueil , eſt- ce attaquer
le coeur ? C'eſt jouir un peu durement
, peut- être , du privilege que
donnent les grâces , l'eſprit & l'enjoue-
,, ment ; c'eſt , tout au plus , abuſer
,, du pouvoir de la beauté , faifir un
,, moyen de s'amufer de l'hommage d'un
,, importun , & badiner d'un ſentiment
, très - propre à caufer beaucoup d'ennui
, quand on l'inſpire ſans le partager.
Mais faire naître l'amour par
3,de flatteuses attentions , par une douceur
infinuante , par des égards , par
,,des préférences , c'eſt employer à
,,nuire l'apparence de la bonte ; c'eſt
,,tendre un piege à la candeur ; c'eſt
,, couvrir de fleurs les bords du précipi
F
82 MERCURE DE FRANCE.
,, ce où l'on s'efforce d'entraîner un mal-
,, heureux ; c'eſt ſe ſervir d'un art perni-
,, cieux , capable de réufſir également fur
,, une ame ſenſible & fur un eſprit vain ,
,, car la vanité eſt auſſi confiante que la
„bonne- foi " .
Milord Rivers , en faiſant part de fes
ſentimens à ſon ami Charles , lui fait , de
l'Amour , cet éloge charmant : ,, Tu ai-
,, mes , tu es aimé , lui écrit-il ; de quel
„bien plus vrai ſe formeroit-on l'idée ?
„ Si j'en juge par mon propre coeur ,
,, des diverfes modifications de l'intérêt
,, perſonnel , ſources des paſſions qui
,, nous maîtriſent ou nous tourmen-
,, tent , l'Amour eſt la ſeule dont les
,, ſenſations délicieuſes peuvent nous
,, faire éprouver un plaiſir pur , inté-
,, rieur , réel ; indépendant du tems
,des lieux , des autres , & quelquefois
,, de nous-mêmes. Eſt-on vraiment heu .
,, reux dans le ſecret de fon ame , par
,, de hautes dignités , par d'immenſes
,, poſſeſſions ? Parvenu au dernier degré
,, de la faveur , l'ambitieux ſemble avoir
,, rempli ſes voeux : il paroît content ;
ود
,
on le croit fatisfait. Ecartez de ſa vue
,, une foule jalouſe de ſon élévation ;
,, cachez lui ſes concurrens humiliés &
4
FEVRIER. 1777. 83
,, chagrins , fon bonheur n'exiſte plus.
„Séparons l'homme opulent du pauvre
,, qui l'envie ; & , le plaçant au milieu
,, de ſes égaux en richeſſes , ôtons lui
,, tout objet d'une flatteuſe,comparai-
,, fon , en ceſſant de regarder la fortune
comme une diſtinction , il ceſſera de
,, la priſer. Mais l'Amour , Charles ,
l'Amour ſe ſuffit à lui-même ; il n'é-
,, tablit point ſes jouiſſances ſur les pri-
,, vations d'autrui; qu'un peuple entier
,, foit heureux par lui , la félicité de
,, tous n'altérera jamais le bonheur d'un
,, ſeul" .
Il y a long-tems que l'on s'eſt un peu
moqué de toutes les déclamations contre
le fiecle préſent ; cependant , com .
me des Ecrivains modernes ne ceſſent ,
n'ayant rien de mieux à dire,de répéter ces
lieux communs , nous croyons que la leçon
que donne Milord Rivers à fon Ami
, leur ſera utile. ,, Tes chagrines ex-
,,clamations fur la perversité du fiecle
,, m'ont fait rire. Où prens - tu cette
5, idée qu'autrefois on penſoit , on agiſſoit
5, mieux ? Ce n'eſt aſſurément pas dans
,,l'Histoire. Le premier Ecrivain con-
,, nu traite ſes contemporains de race degénérée
; & , d'âge en age, l'homme exif-
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
ود
,, tant, effſuie toujours le reproche de s'être
formé des routes nouvelles , d'avoir
„ perdu les traces de ſes vertueux Ancetres.
Cependant parcours les annales
„ de la triſte humanité , elles t'offri-
„ ront , dans tous les temps , les vices
„ qui ſubſiſtent , les vertus qu'on exerce .
D'autres erreurs ont diftingué les ſie-
„ cles paſſés. Nos Peres ont fucceſſive..
„ment changé de loix , de coutumes ,
d'idées , de modes , de préjugés ; mais
"de naturel , Charles , l'homme peut- il
,, en changer ; & le ſuppoſer , n'eſt - ce
,, pas une folie ? Attaché au fiecle qui
,, m'a vu naître , je ne joindrai point ma
„ voix aux clameurs de ces prétendus
„Sages qui le décrient par un excès
d'humeur. J'aime à penfer qu'il acquerra
, dans la poſtérité , le degré de
,,gloire dont ſa jeuneſſe le prive encore.
„ Nos Neveux vanteront notre modef-
,, tie , notre déſintéreſſement , notre équi.
, té, nos talens , notre eſprit , la régula-
„rité de nos moeurs , peut-être l'austérité
,, de nos principes ; & , pour imiter leurs
prédéceſſeurs , nous repréſenteront
„ comme de respectables modeles , qu'on
ne peut trop ſe propoſer pour exem.
„ple".
ود
ود
FEVRIER. 1777. 85
- Cette correſpondance eſt égayée par
quelques portraits peints d'un pinceau
léger & fpirituel. ,, Vous ne connoiffez
,, pas Sir Richard , écrit Miſs Rutland à
,, Milord Rivers. Abſent depuis cinq
,, années , il arrive récemment à Lon-
,, dres , & ſemble précisément s'y occu-
,, per du ſoin de m'ennuyer. C'eſt un
,, grand enfant , indiſcret , étourdi , ſans
,, eſprit , ſans idées , ſans jugement. II
,,n'a vu dans les pays étrangers que la
différence des bâtimens , du ſervice
„ de la table , & de la façon de ſe met-
,, tre. Quelques Epigrammes Françoiſes ,
deux ou trois Ariettes Italiennes , cinq
ou fix Sentences Eſpagnoles , une dou-
,, zaine d'Epithetes Allemandes forment
le fond de ſes connoiſſances acquiſes.
,, Au reſte , il n'eſt point mal ; une taille
"
ود
ود
ود affez haute , affez ſvelte donne de l'ai-
,, ſance , même de la nobleſſe à ſes mou-
,, vemens. Ses yeux font vifs , ſa phiſionomie
eſt fine , & quand il ne dit rien ,
on le croiroit capable de dire quelque
chofe".
ود
ود
Milord Rivers , dans une de ſes lettres
à ſon ami Charles , ſe plaint fort d'un
Voyageur que cet Ami lui avoit adreſſé.
,, Ce riche Coſmopolite eſt ſavant, dis
F3
४०
MERCURE DE FRANCE.
,, tu ? Je veux le croire ; mais en lui
,, ſuppoſant les plus rares connoiſſances ,
,,je lui en defirerois une bien eſſentielle,
„ celle de l'ennui qu'il inſpire. Vingt
,, fois je me fuis fenti vivement tentéde
و د
ود la lui donner. Ne feroit-ce pas lui ren-
,, dre un ſervice important , de lui ap-
,, prendre combien il eſt inſupportable ?
,,Cet homme ſemble avoir étudié l'art
ودde contredire : il nie les faits , rejette
„ l'expérience , dément la nature , n'ad.
met point la vérité. Il veut vous ôter
,, vos idées , vous donner les ſiennes . Si
29
ود
ود
29
vous les adoptez , il les abandonne ,
,, vous en préſente de nouvelles. Il dif
,, pute contre vos ſens , contre votre rai.
ſon , vous refuſe la faculté de voir , &
celle de fentir ; partant toujours d'un
,, principe contraire au vôtre , détrui.
,, fant , édifiant , conteftant , parlant fans
,, ceſſe & n'écoutant jamais , il vous réduit
à la néceſſité de lui çéder ou de
l'affommer " .
ور
,,Une très-nuiſible politeſſe entretient
,, l'eſpece incommode de ces Tyrans de la
, ſociété , & les confirme dans la haute
,, opinion qu'ils ont d'eux- mêmes . Dès
,, qu'un docte bavard, bien aigre , bien
,,fuffifant , bien obſtiné , paroît au mi-
:
FEVRIER. 1777. 87
lieu d'un cercle , il en devient la ter-
,, reur & le maître : on craint de l'irri-
,, ter ; on préfere le malheur de l'enten-
,, dre , à l'inutile fatigue de diſputer avec
,, lui . On le laiſſe donc s'emparer de l'en-
,, tretien. Il propoſe , objecte , répond;
,, perſonne ne veut l'interrompre , n'ofe
,, élever la tempête qu'exciteroit un mot
,, hafardé . On ſe tait , on bâille , on s'at-
,, triſte: les moins patiens ſe dérobent
„ à l'ennui , s'échappent furtivement ,
,, tandis que l'Orateur charmé , s'enivre
,, du plaiſir de parler , s'applaudit du fi-
,, lence de l'Auditoire aſſoupi , admire
,, ſa reſpectueuſe attention , & la prend
,, pour une déférence due à la ſupériorité
de ſon génie" . ود
Cette même correſpondance nous préſente
, en pluſieurs endroits , une critique
vraie , des productions de nos très-
Sensibles Romanciers . Mais la meilleure
critique que l'on puiſſe faire de ces fortes
d'écrits , eſt de leur oppoſer ceux deMade
Riccoboni , celui fur- tout que nous
venons d'annoncer; le ſtyle en eſt net
vif& léger. Eh ! quel eſt le Lecteur qui
ne préférera les traits fins , enjoués &
ſpirituels dont les Lettres de Milord Rivers
font aſſaiſonnées , à tous ces pitoya-
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
bles malheurs qu'un trifte Romancier raf
ſemble , preſſe , accumule dans une prétendue
Nouvelle Hiſtorique , pour intéreſſer
un Lecteur que le plus ſouvent il
ne réuſſit qu'à révolter ?
Opere varie di Lodovico Ariosto , &c.
Oeuvres diverſes de Louis Arioſte ; a
Paris , chez Molini , Libraire , rue de
la Harpe; Leſprit , au Palais Royal ;
•& Dorez , rue S. Jacques , 3 vol. in- 12.
Prix 12 liv.
Les Etrangers ne connoiſſoient guere
des Ouvrages de l'Arioſte , que celui
qui lui a fait la grande réputation dont
il jouit , & qui eſt un chef- d'oeuvre
d'imagination , de poéſie, d'intérêt &
de variété. Le Roland furieux tient ,
ſans contredit , le premier rang parmi
les Poëmes Romans , comme on les appelle
en Italie. Il parut dans un temps
où le Roland amoureux ſe faifoit lire
généralement ,& laiſſoit , à ſes lecteurs ,
le regret de ne pas voir ce Poëme fingulier
conduit à ſa fin. L'Arioſte ima.
gina de le terminer , en continuant toutes
les aventures que Boyard avoit laif.
fées imparfaites ; & de faire cependant ,
FEVRIER. 1777. 89
de cette continuation , un nouveau
Poëme , qui , en achevant le premier,
pût en être détaché , & former un tout
indépendant. L'entrepriſe étoit difficile ;
il l'exécuta en homme de génie. Le
Roland furieux a laiſſé bien loin derriere
lui tous les Poëmes Romans qui l'ont
précédé ; & l'imagination féconde &
brillante de fon Auteur , fait encore les
délices de l'Italie & de l'Europe entiere.
On en a fait de fréquentes éditions par
tout: il n'eſt pas étonnant qu'une production
auffi célebre , ait fait négliger
toutes les autres de l'Arioſte. Le genre
de quelques-unes pouvoit être d'un goût
moins général ; mais quelque inférieures
quelles foient , en effet , à ſon grand
Poëme , elles ont leur mérite particu
lier ; & on ne peut que ſavoir gré à
M. l'Abbé Pezzana , de les avoir réu
nies dans les trois volumes que nous an
nonçons. Ils font du format de la jolie
collection des Auteurs Italiens de Prault,
&ne la dépareront point; ils complet
tent d'ailleurs l'édition des Oeuvres de
l'Ariofte.
Les Ouvrages que nous offrent ce Recueil
, fait cinq Chants , qui font fuite
au ſujet de Roland furieux ; mais on
F5
90
MERCURE DE FRANCE.
ignore s'il ſe propoſoit de les ajouter à
ce Poëme , ou s'ils faifoient partie d'un
nouveau Roman. De ces deux opinions
, la ſecor.de paroît la mieux fon .
dée, ſi l'on fait attention que les cinq
Chants ne preſentent que des faits poftérieurs
à la guerre d'Agramam , à la
folie & à la guériſon de Roland. Le
premier de ces cinq Chants , fur- tout ,
ſuppoſe tous les événemens de l'autre
Poëme , terminés comme il le fait. Roger
eſt Chrétien , & établi à la Cour
de Charles . Alcine , qui n'a pas oublié
que le Paladin a autrefois détruit ſes
jardins enchantés , vient en demander
vengeance au Confeil des Fées. Toutes
celles qui ont à ſe plaindre des Paladins
, rappellent auſſi leurs injures ; e!-
les fe décident à envoyer l'envie dans le
coeur de Gan. Ce perſonnage fameux
dans le Morgante , par ſes perfidies .
qui joue un rôle aſſez ſubalterne dans
le Roland amoureux , & fait peu de
choſe dans le Roland furieux , devoit agir
davantage dans le nouveau Roland ;
car ce Paladin devoit y paroître auſſi .
Il eſt fâcheux que la mort ait empêché
l'Auteur de pouſſer plus loin cette nou-,
velle entrepriſe; il l'auroit perfectionnée
FEVRIER. 1777. 91
7
en la finiſſant. Si quelquefois on n'y
retrouve pas la ſagacité & la pureté de
l'Arioſte , on y retrouve toujours ſon
imagination ; & on l'y auroit reconnu
par-tout , fi le temps ne lui avoit pas
manqué .
Les Comédies de l'Arioſte , font au
nombre de cinq. Les deux premieres ,
la Caffette & les Supposés , furent d'abord
écrites en proſe; il les mit enſuite
en vers ; & c'eſt ſous cette derniere forme
qu'on les préſente dans cette édition.
Les Pieces , en général , font d'un
genre un peu fingulier; ce ſont des Romans
en action , qui tiennent un peu du
temps où ils ont été écrits. Dans la Casſette
, deux jeunes gens amoureux de
deux jolies Eſclaves qu'ils n'ont pas les
moyens d'acheter , parce que leurs avares
peres ne les laiſſent pas diſpoſer de
leurs coffre - forts , craignant de les per
dre pour jamais , parce que leur mattre
qui s'eſt apperçu de leur amour , &
qui veut les forcer à payer le prix qu'il
defire , les a menacés de s'éloigner , &
de les emmener , confentent à employer
la ruſe que leur propoſe un Valet. C'eſt
d'envoyer un Etranger affidé , marchander
l'une des Eſclaves , & donner en
92 MERCURE DE FRANCE.
gage , pour le prix dont il conviendra
une caffette remplie de bijoux , qui vaut
dix fois le prix de la jeune perfonne.
Cette caffette fe trouve en effet chez le
pere d'un des amans ; mais c'eſt un dé
pôt ſacré. Pour ne pas le perdre , on dira
qu'il a été volé ; on réclamera l'autorité
du Juge qui enverra viſiter la maifon
du Marchand , où l'on la reprendra .
L'un des jeunes gens , qui eſt fils du Juge
, appuiera l'exécution de ce projet
qui donne lieu à une multitude d'imbreglio
, qui finiſſent à la fatisfaction des
amans ,& à celle même du Marchand qui
emporte le prix des Eſclaves . Ce font
les peres qui le paient par l'adreſſe des
Valets , dont les fourberies ont fourni
les modeles des intrigans qu'on a vu de
puis fur le Théâtre.
Les Supposés ſont encore unRoman.
Eroſtiate , envoyé à Ferrare pour y faire
fes études , devenu amoureux d'une jeune
& aimable perſonne , imagine d'entrer
dans ſa maiſon, en qualité de Domeſtique
, & charge fon Valet de le repréſenter
dans la Ville , & d'étudier ſous
fon nom. Il ſe fait aimer ; il eſt même
auffi heureux qu'un amant peut l'être.
Le pere de ſa maîtreſſe, inſtruit enfin
FEVRIER. 1777. 93
de ce qui ſe paſſe, ſe propoſe de le punir
ſéverement. Mais tout s'arrange , dès
qu'il fait que l'homme qui a déshonoré
ſa fille, peut en faire une honnête femme
, & lui donner un état convenable à
ſa naiſſance & à ſa fortune.
Les moeurs ne ſont pas entierement
reſpectées dans cette Piece; elles le font
encore moins dans la Lena; c'eſt le nom
d'une femme très vile , qui vit dans le
défordre , & que fon mari encourage ,
parce qu'il y trouve ſon avantage. Un
vieillard qui en eſt amoureux , lui a confié
ſa fille pour l'élever ; & cette vile inſtitutrice
eſt en marché pour la vendre.
. Heureuſement l'acheteur ne demande
pas mieux que d'être mari , & il le de.
vient; mais auparavant le honteux mar
ché a été conclu ; & l'Auteur ne fait
grâce d'aucun détail. En lifant cette
Piece , il faut ſe tranſporter au temps
de l'Arioſte ; on avoit plus de défauts
en apparence , & on étoit plus honnête
dans le fond. Abſouſe , Duc de Ferrare ,
frere du Cardinal Hypolite , faifoitre.
préſenter ces Pieces dans ſa cour; il fit
même bâtir exprès un magnifique Théâtre
,& le plus beau qui exiftât. C'étoient
des Gentilshommes & des Dames ref94
MERCURE DE FRANCE.
pectables de fa Cour , qui ſe chargeoient
des rôles.
Le Négromant , d'un genre moins bas ,
ne laiſſe pas d'être auſſi ſingulier . Cintio
, fils adoptif de Maffiaco , a épousé
en ſecret une perſonne qu'il aime , &
qui eſt fille adoptive d'un certain Lippo.
Son pere adoptif veut le marier enfuite ;
& preſſe tellement les chofes , que ce
ſecond mariage ſe fait ſans que Cintio oſe
rien dire. Il aime ſa premiere femme;
&, pour ſe conſerver entierement à elle ,
il affecte la plus grande indifférence pour
celle qu'on l'a forcé de prendre. Les
choſes vont à un tel point , qu'on le
croit incapable d'être mari ; & fa famille
s'adreſſe à un Négromant , pour lever
le fort qu'elle croit qu'on a jeté ſur lui.
Le Négromant eſt un fripon qui reçoit
l'argent du pere de Cintio , qui en reçoit
de Cintio lui - même , qui le met dans
ſa confidence , pour qu'il déclare ſa maladie
incurable , & qui n'en refuſe pas
non plus d'un amant de la femme infortunée
de Cintio. Il imagine de faire
furprendre cet amant avec ſa maîtreſſe:
cela délivrera Cintio , & rendra heureux
ſon rival. Pour y parvenir , il imagine
d'enfermer celui-ci dans une caiſſe qu'on
FEVRIER. 1777. 95
portera chez la Dame , & que perfonne
n'ouvrira , parce qu'il aura ſoin d'effrayer
les curieux. La femme ſecrette de
Cintio , craint que le Sorcier ne lui enleve
le coeur de fon- mari. Ceux qui
s'intéreſſent à elle , arrêtent le porteur
de la caiſſe , la font décharger chez elle ,
pendant qu'elle a , avec Cintio , une converſation
qui met fon rival au fait de
tout. Délivré de ſa préſence, Alain n'a
rien de plus preſſé que d'aller tout révéler
à la famille intéreſſée. Le pere adop-
-tif de Cintio , trouve ſa véritable fille
dans la femme épousée en ſecret. La ſeconde
trouve un époux dans l'homme qui
l'aime.
La derniere Piece eſt un Roman trop
compliqué pour en pouvoir donner une
idée exacte. L'Arioſte ne la finit point ,
il la laiſſa à la quatrieme Scène du quatrieme
Acte. Son frere Gabriel l'acheva
après ſa mort , d'après le plan qu'il avoit
tracé. Elle eſt fort au - deſſus des autres
, qui avoient leur mérite dans le
temps où elles furent compoſées. Son frere
raconte une anecdote à l'occaſion de la
premiere de ces Pieces. L'Arioſte étoit
jeune , il aimoit le plaiſir & la diffipation
; fon pere l'en reprenoit ſouvent.
96 MERCURE DE FRANCE.
"
Un jour il lui fit une mercuriale trèslongue
& très-vive , que le fils écouta
avec beaucoup d'attention, ſans répondre
un ſeul mot. Lorſque le pere fut las
de gronder , il ſe retira , & Gabriel demanda
à Louis , comment il avoit pu
ſe contenir au point de ne pas répondre ,
lui qui étoit accoutumé à ſe juſtifier bien
ou mal ? Je ſuis ma Comédie , dit
,,l'Arioſte ; j'en ſuis précisément à la
„ Scène où le pere fait une réprimande
à fon fils. Le premier mot que m'a
dit mon pere , m'a rappellé celui de ma
,, Comédie , & je n'ai pas voulu perdre
,, un moment, auffi heureux pour ap-
,, prendre précisément lequel je devois
,, mettre dans la bouche de mon vieil.
,, lard ".
ود
ود
Les autres Ouvrages de l'Arioſte ,
ſont ſes Poéſies légeres , Chanfons , Sonnets
, &c. Ses Elégies , ſes Satyres &
ſes vers latins . M. l'Abbé Pezzana , à
qui nous devons cette édition , l'a revue ,
avec ſoin , fur les meilleures qui ont
été faites en Italie. Il y a joint des notes
qui peuvent fervir à l'intelligence du
texte.
OeuFEVRIER
. 1777. 97
Oeuvres Dramatiques de M. Mercier. A Amſterdam
, chez Changuion & Van-Harrevelt
; à Paris , chez le Jay , Lib . & à
Toulouſe , chez la Porte ; 2 vol. in- 8°.
fig. 7 liv. το f. 2 vol. in-12. ſans fig. 4.1 .
Les Pieces recueillies dans ces deux
volumes , ſont Jenneval ou le Barnevelt
François , le Déſerteur , Olynde & Sophonie
, l'Indigent , le faux Ami & Jean
Hennuyer . Nous avons rendu comptede
ces Pieces lorſqu'elles ont paru ; elles
font appréciées aujourd'hui. Sielles n'ont
pas eu l'honneur de paroître ſur les
Théâtres plublics de la Capitale , ceux de
Province s'en font emparé avec ſuccès ;
ils les redonnent ſouvent , & on les revoit
avec plaiſir. Le Drame , ce genre ſi
defiré par ceux qui ont un goût excluſif,
qui n'eſtiment que la Comédie & la Tragédie,
tient de ces deux genres , & plaît
généralement , parce qu'il prend ſes ſujets
dans la ſociété ordinaire , peint les
hommes tels qu'ils font , & rapproche
davantage de nous les perſonnages & les
actions qu'il met ſous nos yeux . Il ne
mérite les forties que l'on fait contre
lui , que lorſqu'il eſt manqué par ceux qui
s'y exercent; maislorſqu'il eſttraité com-
/
G
98 MERCURE DE FRANCE.
me il doit l'être , le préjugé doit ſe taire ;
on peut , ſans le préférer à la bonne
Comédie, prendre le plaiſir qu'il nous
offre. Il ſemble même qu'aujourd'hui
l'on devroitêtre moins difficile. La bonne
Comédie&la bonne Tragédie font rares ;
il faut recourir aux grands Maîtres , que
l'on fait par coeur ; & pourquoi ne pas
tenir compte à l'Ecrivain du foin qu'il
prend de varier nos plaiſirs àſa maniere?
Nous n'entreprendrons pas de diſcuter
ſi le nouveau genre s'eſt introduit au
détriment des deux autres ; il eſt certain
que quand on fent combien il eſt difficile
de faire une Comédie ou une Tragédie,
on s'eſſaye volontiers dans un genre plus
facile ; mais les difficultés ne rebuteroient
pas l'homme de génie , & le Public ap.
plaudiroit à ſes efforts. Si , parmi ceux
qui parcourent la carriere du Théâtre ,
il y en a peu qui puiſſent ſe promettre
des ſuccès dans le grand genre , il faut
les encourager à en chercher dans celui.
ci , inférieur , ſi l'on veut ,& qui eſt toujours
une nouvelle ſource de plaifir ; au
lieu de la fermer , il ſeroit à ſouhaiter
qu'on en ouvrit encore d'autres , dufſſent
leurs Auteurs les préférer à toutes celles
que nous avons déjà. Ne blamons point
FEVRIER. 1777. 99
leur enthouſiaſme;on peut ne pas le par
tager ; mais on doit trouver bon qu'ils
l'aient : c'eſt lorſque l'on ſe paſſionne ,
que l'on fait mieux. Quand la foule
entre dans le Parterre , chacun eſt le
maître de courir à la fleur qui lui plaît
le plus ; mais celui qui préfere la roſe,
ne doit pas pour cela dédaigner l'oeillet.
La Quinzaine Angloise à Paris , ou l'art
de s'y ruiner en peu de temps ; Ouvrage
poſthume du Docteur Stearne ;
traduit de l'Anglois par un Obferva .
コteur. A Paris , chez les Libraires qui
vendent les nouveautés ; in 12.
Il eſt douteux que cette Brochure
foit réellement de l'Auteur celebre auquel
onl'attribue dans le titre , & dont
on défigure le nom ; on n'y rencontre
pas le Docteur Sterne & non Stearne;
quelqu'en ſoit l'Auteur , cela eſt indifférent
: elle n'eſt pas ſans intérêt. Le Hé-
| ros , parti de Londres pour terminer ſon
éducation par des voyages , emporte ,
pour ſe défrayer dans leur cours entier ,
douze mille livres ſterling dans ſon por-
| tefeuille ; malheureuſement il commen-
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
ce par la France ; il ne paſſe à Paris que
quinze jours ; des eſcrocs s'emparent de
lui à ſon arrivée ; le jeu , les femmes
vuident ſon porte -feuille , qui ne contient
plus rien le onzieme jour. Un Créancier
de mauvaiſe humeur le fait arrêter le
treizieme ; un Compatriote honnête vient
le conſoler dans ſa priſon , dont il le tire
le lendemain. Honteux d'avoir été dupe ,
il repart le quinzieme pour retourner
dans ſa patrie , qu'il ſe propoſe de ne
quitter que quand il aura affez d'expé.
rence pour ne plus tomber dans les
écarts dont il vient d'être la victime.
Lebut moral de cette brochure ne ſauroit
être plus intéreſſant : il fait voir les conſéquences
des voyages entrepris de trop
bonne heure : on envoie des jeunes gens
ſans guide , au fortir du College , dans
un monde qu'ils ne connoiſſent pas ,
avec des femmes qui leur facilitent les
moyens de fatisfaire toutes leurs pafſions
: c'eſt exciter , c'eſt armer , ſi l'on
peut s'exprimer ainſi , leur imprudence ,
&mettre à leur portée tous les moyens
poffibles de faire des extravagances , en
diffipant leur fortune d'une maniere toujours
auſſi ridicule que ſcandaleuſe.
FEVRIE R. 1777. 10
Eſſaifur les causes principales qui ont contribué
à détruire les deux premieres Races
des Rois de France ; Ouvrage dans lequel
on développe les Conſtitutions
fondamentales de la Nation Françoiſe
dans ces anciens temps. Par l'Auteur
de la Théorie du Luxe . A Paris , chez la
Veuve Duchene , Lib. rue St. Jaques.
L'Académie des Inſcriptions&Belles-
Lettres avoit autrefois propoſé pour le
ſujet du prix , cette queſtion curieufe&
intéreſſante : Pourquoi les Descendans de
Charlemagne , Princes ambitieux & guerriers
, ne purent ſe maintenir auſſi longtemps
fur le Trône des François , que les
foibles Succeffeurs de Clovis ? On ne trouva,
en 1733 , aucune piece qui fût digne
d'entrer au concours ; elle remit le prix
à l'année 1775 , où elle a couronné l'eſſai
que nous annonçons. Rien de plus intéreſſant
que ces fortes de difcuffions. Les
Académies ne fauroient trop les multiplier;
c'eſt le vrai moyen de répandreun
jour lumineux fur ces temps anciens ,
couverts de nuages , & applanir peu-àpeu
les difficultés de l'Hiſtoire de France.
L'Auteur de laDiſſertation trouve les cauſes
de décadente &de deſtruction dans la
1
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
f
conſtitution de l'ancien Gouvernement.
C'eſt l'exceſſive autorité des Seigneurs
de ces premiers temps qui fut la princi.
pale origine des maux qui cauferent tant
deravages. Ces Seigneurs pouvoient lever
des armées formidables ,& porter la guerre
par- tout où ils vouloient , & fouvent
contre le gré même de leur Souverain.
Rien ne les arrêtoit , puiſqu'ils avoient
en main les richeſſes & la puiſſance . Ils
s'arrogerent l'indépendance la plus abſo .
lue ; & c'étoit la ſuite néceſſaire de la
conſtitution défectueuse du Gouverne
ment. Onvit les mêmes abus ſe perpétuer
ſous la ſeconde race , & même
s'augmenter , puiſque la puiſſance ufurpée
des Seigneurs fut encore plus grande
ſous la feconde Race. On vit les Ducs ,
les Marquis, les Comtes commander des
armées , adminiſtrer les finances , traiter
en plénipotentiaires avec les voiſins , &
jouir de preſque tous les droits régaliens
, fans que le Roi oſât le trouver)
mauvais. Une puiſſance qui étoit devenue
extrême , & preſque ſans bornes , ne
pouvoit manquer de miner le Trône de
la ſeconde Race. L'étendue des conquê |
tes de Charlemagne & la formation de
l'Empire , hâterent la chûtede ce coloſſe,
1
FEVRIER. 1777. 103
qui fut plus prompte que celle des Mérovingiens
. L'Auteur de l'eſſai juſtifie &
développe toutes ces aſſertions , par des
traits de l'Hiſtoire des deux Races , &
par une critique judicieuſe qui lui a
mérité la couronne,
Effai géométrique & pratique fur l' Archi .
tecture navale , à l'usage des gens de
mer ; par M. Vial du Clairbois.
Breſt , chez Malaffis , Imprimeur ordinaire
du Roi & de la Marine ; &
à Paris , chez Durand neveu , Libraire,
rue Galande , in - 8 . 2 vol. dont un
en figures , 1
Cet Ouvrage intéreſſant , & qui manquoit
encore . eſt un traité où la théorie
produit laméthode ,& conduit fans ceſſe
à la pratique ; fans théorie point deméthode
; fans méthode , point de pratique.
Comme cette méthode eſt faitepour
l'uſage , il faut avoir une parfaite connoiſſance
des objets auxquels elle eſt ap.
plicable , tant pour l'inventer que pour
l'employer . Si ce n'eſt pas fans fonde.
ment qu'on a dit qu'un Savant du premier
ordre , feroit moins en état de
conduire un vaiſſeau en mer qu'un
2
i
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
vieux marin qui ne fauroit pas lire ; il
eſt vrai auſſique quelques années d'exercice
au flambeau de la géométrie , feront
d'un jeune-homme le Maître de ces vieux
marins , qui ont pratiqué cinquante ans
dans l'obſcurité de leur ignorance .
Une vérité que la routine a long-temps
conteſtée , & qui ne peut- être miſe en
queſtion aujourd'hui , c'eſt qu'avec de
bons principes , on fait un progrès rapide
dans les Arts auxquels on s'applique.
La pratique en est bien-tôt familiere,
on y marche d'un pas aſſuré. C'eſt
pour cette raiſon que les jeunes gens
deſtinés à commander ſur mer font
aujourd'hui généralement inſtruits dans
les Mathématiques. M. Bezout a fait
pour eux un excellent cours , dans lequel
ils peuvent puiſer toutes les connoiſſances
ſpéculatives qui leur font néceſſaires.
Cet Académicien a auffi compoſé
un Traité de Navigation , qui en
eſt la fuite.
,
Le pilotage n'est qu'une des trois par.
ties eſſentielles qui conſtituent la ſcience
de l'homme de mer. Les deux autres
font la manoeuvre & la conſtruction,
Peut- être ne convient- il qu'à un Officier
conſommé , de traiter de la mancoeuvre ;
FEVRIER 1777. 105
quelques uns l'ont fait habilement : &
quant à l'Architecture navale, M. Bezout
amis fur la voie. Avec les connoiſſances
que l'on aura acquiſes pas la lecture de
fon livre , on peut entreprendre l'étude
du Traité du navire de M. Bouguer.
Pour les connoiſſances pratiques , on a
les Elémens d'Architecture navale de
M. Duhamel .
Mais ces deux Ouvrages forment plus
de mille pages in-4°. M. Bouguer eſt
fort diffus ; il n'a pas toujours eu en vue
Thomme pour qui il écrivoit. Souvent
tranſcendant dans quelques endroits , il
démontre dans d'autres les choſes les
plus élémentaires. Il s'eſt auſſi étendu
fur des propoſitions brillantes , mais qui
laiſſent le regret de les voir établies fur
des fondemens vicieux , fur une théorie
de la réſiſtance des fluides , contredite
par l'expérience, M. Duhamel a écrit
avant que le ſyſtême d'enſeignement fût
fixé. Il étoit gêné , en quelque façon ,
par l'ignorance des ſujets pour leſquels
il écrivoit. Il n'a pu être précis , & encore
doit - il avoir beaucoup travaillé pour
n'être pas plus long .
Epargner aux Commençans la lecture
de ces deux Ouvrages ; ne laiſſer rien
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
àdefirer fur les matieres qui en font
l'objet , dans un Traité de 400 pages
in- 8°. étoit fans doute une entrepriſe
utile. M. Vial du Clairbois , vient de
l'exécuter avec fuccès. Un Ouvrage de
la nature du ſien, eſt peu fufceptible
d'extrait , & n'a beſoin que d'être annoncé.
L'Auteur y a fans ceſſe ſous les
yeux, le ſujet qu'il inſtruit. C'eſt , pour
l'intelligence de la premiere partie ,
l'Eleve qui fait les deux ou trois pre.
miers volumes de M. Bezout; & pour
l'intelligence de la ſeconde , celui qui
fait le cours entier. Il en dit d'autant
moins , que cet Académicien en a dit
davantage. M. Vial du Clairbois , n'a
vance rien qui ne ſoit fondé fur des
principes géométriqus qu'il établit quelquefois
, mais pour lesquels il renvoie
le plus ſouvent aux numéros de l'Ouvrage
de M. Bezout. Il s'attache enfin
à éviter tout double emploi de temps.
La formation des Maîtres couples ,
des couples ou coupes extrêmes , des
réductions pour les couples intermédiaires
, des plans verticaux , tant felon la
lengueur que felon la largeur des navires
, des plans obliques , ſelon les liſſes ,
&c. eſt l'objet de la premiere ſection.
FEVRIER. 1777. 107
Pout la pratique, il a puiſé ſouvent dans
l'Ouvrage de M. Duhamel. Il applique
les méthodes qui naiſſent de ſa théorie ,
à une gabare de 80 pieds de longueur ,
fur les fonds de laquelle il fait voir que
l'on peut élever un vaiſſeau de có pieces
de canon , en en doublant les dimenfions.
Dans la ſeconde ſection , l'Auteur
paſſe à la cabature de la carêne , tant
hors - d'oeuvre pour obtenir le déplacement
, que dedans- oeuvre pour ſe procurer
la jauge du navire. Il la termine
par des méthodes d'échelles de ſolidité ,
dont on néglige trop l'uſage.
La troiſieme ſection eſt employée à
traiter des differentes eſpeces de vaifſeaux
: d'abord, fommairement , de ceux
de marche ; enſuite, d'une maniere aſſez
étendue , de ceux de Port , avec application
à une flûte dans le goût des vaif.
ſeaux du Nord. Enfin , des vaiſſeaux de
ligne , avec application à un vaiſſeau de
74 canons.
La ſeconde partie traite de la ſtabilité
de la détermination du métacentre , des
formes de carêne qui le font baiſſer ou
monter dans l'inclinaiſon du navire ; de
la recherche du centre de gravité de
108 MERCURE DE FRANCE.
la partie ſubmergée, conſidérée comme
homogene. On y trouve quelques vues
pour ſe procurer le centre de gravité de
tout le vaiſſeau , par expérience ; le calcul,
pour cette recherche , étant long à
cauſe de l'hétérogénéité de ce corps.
Dans la ſeconde ſection de cette partie,
il eſt queſtion de problêmes qui
dépendent de la théorie du choc des
fluides , tels que la détermination de
l'emplacement de la mâture & de ſa
hauteur , ou du point vélique. M. Vial
du Clairbois , n'a pas cru pouvoir ſe
diſpenſer de traiter les dernieres queftions
, quoique fondées ſur une théorie
qui n'eſt pas fatisfaiſante , parce qu'il
acraint que fon Ouvrage ne parût incomplet
s'il les omettoit ; mais il l'a fait
avec beaucoup de préciſion , en laiſſant
de côté les calculs à faire fur ce ſujet.
Il a mis plus de détails en parlant de
la ſtabilité , parce que c'eſt un objet ſur
lequel le Géometre - Phyſicien peut prononcer.
Il a donné un exemple de calculs
indiqués par les formules algébriques.
En général , cet Ouvrage eſt celui
d'un homme très - inſtruit ; il doit être
mis entre les mains de tous les Eleves
FEVRIE R. 1777. 109
a
1
1
de la Marine , pour lesquels il deviendra
un véritable ouvrage claſſique. L'Auteur
a apporté le plus grand ſoin à la
correction de l'impreſſion , qui eſt ſurtout
ſi importante dans les livres de
cette eſpece , où la moindre faute peut
caufer de grandes mépriſes. Les planches,
qui forment un volume, fonttrèsbien
faites & très -bien gravées.
Fragment fur les moeurs & coutumes des
Morlaques , tirés de l'Extraitdu voyage
en Dalmatie , de M. l'Abbé Fortis ,
inféré dans le Tome XX du Journal'
Littéraire de Pife.
Le Morlâque ; habitant des lieux éloignés
de la mer & des places de guerre ,
eſt , au moral , un être bien différent de
nous. La ſincérité , l'hnonêteté , la confiance
de ce Peuple , dégénerent bien
ſouvent en une ſimplicité exceſſive. Les
Commerçans Italiens & les Habitans des
bords de la mer , en abuſent fréquem .
ment; ce qui a rendu plus défians les
Morlâques , auprès deſquels foi de chien
aautant de valeur que foi d'Italien . Malgré
cela , le Moriaque , né ſociable &
généreux , ouvre ſa cabane à l'Etranger,
&lui fait part de tout ce qu'il a.
▼
110 MERCURE DE FRANCE.
Quand un Morlaque , voyageant , s'arréte
à la maison d'un hôte ou d'un parent
, la fille aînée de la maiſon , ou la
nouvelle mariée , s'il y en a une , va
au -devant de lui , & le reçoit avec un
baifer. Mais un Voyageur d'une autre
Nation , ne peut jouir d'une telle faveur;
les jeunes femmes alors ſe cachent , ou
ſe tiennent ſur la réſerve. Tant que l'on
donne à manger dans les maiſons de
ceux qui font à leur aiſe , lespauvresdu
village y trouvent toujours ce qui eft
néceſſaire à leur ſubſiſtance , ce qui fait
que pas un d'eux ne s'abaiſſe à demander
l'aumôme aux Voyageurs. Le moindre
ſujet de joie fert d'occaſion aux Morlaques
pour dépenſer en un jour ce qui
devroit leur fuffire pour long- temps. Ils
font , au contraine, très-économes dans
l'uſage des chofes deſtinées à les garantir
de l'intemperie des ſaiſons. Ils ont
coutume , lorſqu'ils rencontrent de la
boue , d'ôter leurs fouliers , à moins
qu'ils ne foient plus que déchirés , &
vont la tête nue en temps de pluie , pour
ne pas gâter leur bonnet neuf. Leur
exactitude. à tenir leur promeſſe , eſt trèsgrande.
Un débiteur ne paſſe jamais le
terme preſcrit , à moins qu'une néceſſité
:
FEVRIER. 1777. 111.
inſurmontable ne l'y force. Dans cecas,
il va chez ſon créancier avec unpréſent,
pour en obtenir quelque délai.
L'amitié eſt indiſſoluble pour lesMor
lâques. Ils en fontun point de religion,
& ce noeud ſe reſſerre au pied des autels.
Le rituel Eſclavon a une bénédiction particuliere
pour unir folemnellement deux
amis en préſence de tout le Peuple. Les
hommes qui ont été liés entre eux par
une pareille cérémonie, s'appellent, dans
cette langue , demi - freres ,&lesfemmes
demi foeurs. Les devoirsde ce lien ſacré ,
font de ſecourir ſon ami en quelle occaſion
ou quel beſoin que ce ſoit, &de le
vengerdes injufſtices&des outrages qu'on
pourroit lui faire ; les exemples de ceux
qui ont mis leur vie en danger pour leur
ami , n'y font pas rares. De même , les
inimitiés ſont ſi durables parmi les Morlâques
, qu'elles paſſent de pere en fils.
Il y a chez eux unproverbe qui dit: Que
celui qui néglige de se venger ne sesancti
fie point , & le même mot ſert à exprimer
vengeance & fanctification . Le meur
trier d'un Morlaque eſt obligé d'errer de
lieu en lieu , pour ſe ſouſtraire àla fureur
de ceux qui le pourſuivent. S'il a pu
échapper à leurs recherches , & s'il a
112 MERCURE DE FRANCE.
ramaſſé quelque argent , il cherche
après avoir prudemment attendu un certain
temps , à obtenir la paix , quiluieſt
accordée au moyen d'un payement fixé
par les médiateurs , & fidellement obfervée.
Les Morlâques réſiſtent aisément à
toute forte d'emplois. Leur ſervice à la
guerre eft excellent , lorſqu'ils font bien
conduits. Ils font très - propres au commerce
& apprennent facilement , même
lorſqu'ils font adultes , à lire , à écrire &
à compter. L'art du Tailleur eſt borné ,
chez eux , aux anciennes modes . Ils ont
quelques connoiſſances de la teinture , &
leurs couleurs ne ſont certainement point à
mépriſer . Ils teignent en noir avec l'écorce
de frêne , qu'ils tiennent en fuſion , pendant
huit jours , avec de la limaille de
fer. Ils obtiennent un beau bleu Turquin
, au moyen de l'infuſion de la laitue
fauvage fechée à l'ombre , dans la leſſive
pure.
Les Morlâques font extraordinairement
ſuperſtitieux. Ils croyent aux for .
ciers , aux lutins , aux fortileges , aux
vampires. Leurs vieilles Sorcietes favent
faire pluſieurs charmes , dont le plus ordinaire
eft de détourner le lait des vaches
de
FEVRIE R. 1777. 11g
de leurs voiſins , afin que les leurs en
aient en abondance ; & de même qu'il
y a des Sorciers , il s'y trouve auſſi des
perſonnes qui ſavent rompre les charmes.
Malheur à qui s'aviſeroit de mon.
trer quelque doute ſur le pouvoir des
unes & des autres.
L'innocence & la liberté naturelle de
la vie paftorale , ſubſiſtent encore parmi
les Morlâques. Une belle fille , rencontrant
un homme de fon Pays , l'embraſſe
affectueuſement , ſans qu'on y trouve aucun
mal. L'Auteur de ce Voyage a vu
pluſieurs fois des hommes & des femmes
s'embraſſer entre eux , lorſqu'ils ſe rencontroient
devant leurs Eglifes les jours
de fêtes.
Les filles font fort ſoigneuſes de leur
parure avant de ſe marier , & s'abandonnent
enſuite à la malpropreté , comme fi
elles vouloient juſtifier le mépris que
leurs maris ont pour elles. Ce n'eſt pas ,
- au reſte , que les filles même exhalent
une bien bonne odeur : le beurre dont
elles ont coutume d'oindre leurs cheveux ,
devenant rance très - promptement , produit
une exhalaiſon fort déſagréable pour
les Etrangers.
L'habillement des femmes Morlâques
varie ſuivant les lieux. Les femmes ma-
H
114 MERCURE DE FRANCE .
riées ſont diftinguées des filles par les
ornemens de tête. Il n'eſt permis aux
premieres de porter autre choſe qu'un
mouchoir uni , de quelque couleur que
ce foit. Les filles ont un bonnet d'écarlate
, d'où pend ordinairement un voile
très - large , qui retombe par - deſſus les
épaules.
Il arrive ſouvent qu'une fille eſt demandée
en mariage par un jeune homme
d'un village éloigné. Les vieillards des
deux maiſons traitent alors le mariage ,
avant que les époux ſe voient. Il arrive
rarement qu'on refuſe d'accorder les
filles; on ne regarde point à la condition
de l'amant. La demande une fois agréée ,
le futur va voir la future , & fi les parties
ne ſe déplaiſent point , le mariage
eft conclu.
Les maris traitent leurs femmes avec
mépris. Ils font dans l'uſage de ne jamais
les nommer à perſonne ſans employer auparavant
la formule d'excuſe , avec votre
permiſſion , oufauf votre respect. Ils ne les
fouffrent point dans leurs lits , (qui font
fort rares parmi eux) ; mais elles doivent
coucher par terre & obéir quand on les
appelle. Une Morlaque ne change point
de régime , n'interrompt ni ſes fatigues ,
ni ſes courſes lorſqu'elle eſt enceinte. Elle
FEVRIER. 1777. 115
accouche ſouvent dans les champs , &
- ramaſſe alors d'elle même ſon enfant ,
le lave au premier ruiſſeau qu'elle rencontre
, le porte chez elle , & retourne
le jour ſuivant à ſes travaux accoutumés.
On lave les enfans nouveaux - nés dans
Peau froide ; on les emmaillotte enfuite
dans un méchant drap , & ils reſtent ainſi
affez mal foignés pendant quatre mois.
On les laiſſe courir enſuite dans la cai
bane & dans les champs , ce qui contribue
beaucoup à les rendre robuſtes. Ils
vont à la fuite de leurs meres pour les
tetter , juſqu'à ce qu'une nouvelle grosſeſſe
faſſe manquer leur lait. Ainſi l'on
ne doit pas s'étonner de la prodigieuſe
longueur des mamelles des femmes-Morlâques
, qui peuvent donner le lait à leurs
nourriffons , non- feulement par - deſſous
les bras , mais même par derriere les épaules.
Les enfans paſſent leur premiere
jeuneſſe dans les bois à garder les troupeaux
, en s'exerçant pendant ce tempslà
à faire des ouvrages de main. Leur
couteau eſt le ſeul inſtrument dont ils ſe
fervent pour faire des fifflets , & pour
travailler des taſſes ornées de divers bas
reliefs , qui , quoique bizarres , ne ſeroient
pas dédaignés dans nos villes.
Le lait , caillé de diverſes manieres ,
H
116 MERCURE DE FRANCE .
eſt la nourriture ordinaire des Morlâques .
Ils aiment à y faire infufer du vinaigre ,
& font ainſi une forte de fromage frais
très - rafraichiſſant , dont le petit lait eſt
pour eux une boiſſon très agréable . Le
fromage frais , frit dans du beurre , eſt le
meilleur plat qu'ils ſachent apprêter pour
un hôte qui leur ſurvient à l'imprévu . Ils
ne font point uſage de pain cuit à notre
façon ; mais ils font des gâteaux de toutes
les eſpeces de froment. Les choux , les
raves & les herbes nourriſſantes , qui ſe
trouvent dans les bois & dans les campagnes
, font leurs mets les plus communs.
Monde Primitif analyſé & comparé avec
le Monde Moderne , conſidéré dans
l'Histoire Civile , Religieuse & allégorique
du Calendrier ; ou Almanach avec
des Figures en taille - douce , par M.
Court de Gébelin , &c. p. 632. Discours
Prélim. p . xxxii. Paris 1776.
in 4°. avec Fig. On ſouſcrit pour la
fuite , chez l'Auteur , rue Poupée ,
&c. (on trouve chez Rey à Amsterdam
les IV premiers volumes de cet ouvrage).
L'Auteur de cet Ouvrage s'avance à
grands pas dans la carriere qu'il s'eſt tra
FEVRIE R. 1777. 117
cée; il nous donne un IVe Volume qui
ne paroîtra pas moins neuf& moins curieux
, que ceux dont le Public eſt déja en
poffeffion. Celui-ci a pour objet l'Histoire
du Calendrier , ou Almanach. Elle y eſt
conſidérée ſous trois points de vue différens
, mais intimement liés au plan général
de l'Ouvrage entier , & d'une maniere
bien propre à faire ſentir fon utilité.
On voit done ici comment ſe forma
le Calendrier ; quelles furent , non feulement
les Fêtes qui le compoferent chez
les Peuples anciens ; mais fur - tout le
rapport de ces Fêtes avec le Calendrier
même. Enfin , les Allégories auxquelles
il donna lieu.
Les développemens de ces trois Livres ,
s'ouvrent par le Calendrier des quatre
Peuples dont les Antiquités ſont les plus
intéreſſantes ; les Calendriers Hébreu ,
Egyptien , Grec & Romain. Ils font
comme le texte de tout l'Ouvrage.
On voit dans le ler Livre l'influence
qu'eurent le Soleil & la Lune , Roi &
Reine phyſiques de l'Univers ; que leurs
cours fervit toujours de regle pour les
diviſions du Temps en ſemaines , mois ,
années , cyles de toute eſpece ; que la
premiere forme d'année , & la plus fim .
Η 3
118 MERCURE DE FRANCE .
ple fut de douze Lunes , ou de 354
jours: qu'elle fit place à une année ſolaire
de 360 jours : que telle fut l'année
du Déluge. Qu'aſſez long - temps après ,
cette année étant devenue trop courte ,
on y ajouta 5 jours , que furent ſéparés
des autres , ſous le nom d'Epagomenes , en
Egypte & dans l'Orient ; & de Quinquatre
à Rome. Qu'enfin , on trouva les
années biſſextiles de 366 jours.
L'explication que renferme ce Livre ,
des noms donnés au Calendrier , à l'Almanach
, au Soleil , à la Lune , aux Planetes
, aux jours , aux mois , &c. par
la plupart des Peuples Egyptiens , Grecs ,
Hébreux , Romains, Peuples du Nord ,
&c. apprend qu'aucun mot ne fut l'effet
du hafard; & on a la fatisfaction de voir
l'origine d'une multitude de mots qu'on
a ſans ceſſe à la bouche ou ſous les yeux :
que tout mot eut conſtamment ſa raiſon ,
& en devient beaucoup plus précieux.
L'Origine des VI Dieux & des VI
Déeſſes qui préſidoient aux XII Mois :
leurs portraits relatifs aux Mois auxquels
ils préſidoient ; la diſtinction des jours
heureux ou malheureux : l'origine de
l'Aſtrologie ; celle de l'obſervation des
Aftres , & des Foires ; ainſi que des die
FEVRIER. 1777. 119
vers inſtrumens à meſurer le temps , font
autant d'articles qui entrent dans ce Livre.
Le ſecond Livre a pour objet les Fêtes
anciennes. La Ire Section a pour objet les
Fétes engénéral , leurs cauſes , les Ouvrages
qui y font relatifs , les Cérémonies
avec leſquelles on les annonçoit & on
les célébroit.
La Ilme Section traite des Fêtes relatives
à de grandes Epoques. La Victoire
remportée ſur les Géans , ou ces Fêtes
relatives aux révolutions phyſiques de
l'Univers , fêtes dont l'origine & les fources
étoient inconnues. ,, Lorsque l'année
,, commençoit , dit notre Auteur , on
,, venoit de célébrer la victoire remportée
ſur les Géans . i
Il trace ici l'Hiſtoire de ces Géans , &
de leur défaite ; il décrit les Fêtes établies
à leur ſujet dans différentes contrées ;
l'objet de ces fêtes , le ſens qu'on doit
attacher à la défaite qu'on y célébroit :
les fêtes de la Victoire qui en réſulterent ,
&comment la défaite de Dahac en Perſe ,
& la mort d'Hiacynthe à Lacédémone ,
&c. font des événemens relatifs à ces
fêtes.
On paſſe delà aux fêtes du jour de
Η 4
120 MERCURE DE FRANCE.
l'An chez les Orientaux , calquées ſur
celles d'Ofiris , d'Ancebis , &c. L'uſage.
de donner des oeufs à Pâques eft ici une
fuite de la Théologie & de la Philofophie
des temps primitifs , où tout étoit né
d'un oeuf. De là réſulterent l'Hiſtoire des
Diofcures , ou Caſtor & Pollux , nés d'un
oeuf & de Léda , la nuit éternelle , dans
le ſein de laquelle nâquirent tous les
Etres. Caſtor & Pollux , dont la vie étoit
alternativement de ſix mois , font le ſoleil
d'Eté & le foleil d'Hiver , qui paroiſſent
tour - à- tour fix mois ſur l'horizon
. Les Romains ont la même His
toire ſous les noms de Rémus & de Romulus
, nés de Rhéa-Sylvia , fils de Mars ,
nourris par une Louve , dont le premier
voit fix Vautours , tandis que celui - là
en voit douze , & dont celui là meurt
avant celui - ci , & de la main de Celer ;
tous caracteres allégoriques auxquels
on ne peut ſe méprendre , ainſi qu'aux
fêtes célébrées en 'honneur de ces deux
Freres.
Paroiſſent enfuite les fêtes du nouvel
An , Janus , Anna , Perenna , &c. les fêtes
de la Neoménie ou nouvelle Lune , &
de la peine Lune. Celles du 25 Decem
bre , les Saturnales , les jeux ſéculaires ,
FEVRIER. 1777. 121
- avec le Poëme d'Horace , deſtiné à être
chanté:
La zeme Section eſt conſacrée aux fêtes
de Cérès & aux Myſteres d'Eleusis.
Elles méritoient cette diſtiction par l'éclat
de ces myſteres , & par leurs rapports
avec les premiers beſoins des hommes ,
avec l'agriculture , dont on y célébroit
l'invention ; cette invention qui réunit
les hommes en ſociété , & qui eſt la
ſource des propriétés & de toute législation.
Les fêtes des Egyptiens , des Perſes &
des Romains , compoſent la 4eme Section ,
& celles des Grecs la 5me ; les fêtes de
ces deux derniers Peuples ſont diſtribuées
par mois , avec les Hymnes & les Prieres
anciennes qui ſubſiſtent encore & qui !
y ſont relatives. Ce détail prouve le rap.
_ port étroit qui regna toujours entre
les fêtes & les ſaiſons de l'année où
elles arrivoient , de même qu'avec les
travaux de la campagne pour chaque
mois. Ainſi les faits ſe trouvent toujours
d'accord avec les principes poſés dans
les volumes précédens.
Le Livre IIIme traite des Allégories
auxquelles donna lieu le Calendrier &
ſes diverſes Parties. Tout fut perſonni-
H 5
122
MERCURE DE FRANCE.
fié ; la nuit, le jour, la lumiere , les
ténebres , le temps , l'année , les ſaiſons ,
les mois , les ſemaines , les jours de
l'année , le dernier fur-tout. De la l'Histoire
& les Fables d'Athyr , de Léda ,
des deux principes , d'Eole , de Circé ,
des Filles de Cécrops , & c. du Loup de
Danaut , & de la Louve de Romulus.
La 2me Section offre les Perſonnages
allégoriques nés du Soleil & de la Lune.
Le premier de ces Aſtres, toujours regardé
comme un Roi , fut mis à la tê
te de tous les Catalogues des Rois des
Nations primitives . De là ces prétendus
Princes , Æmon , Man , Menes ,
Minos , Bélus l'Aſſyrien , Belus le Tyrien
, Cadmus , Fanus , Cécrops , Ro.
mulus , Enée , Pharnace , Apis d'Argos ,
Orus de Trezene , Thor de Finlande.
-
La Lune , avec ſes diverſes phafes , fes
apparitions & ſes diſparitions , foeur &
femme du Soleil , devint les Gorgones &
Méduse , Hélene , Europe , Bafilée , Lo ,
Pasiphaé, ce qui conduit à l'Hiſtoire de
Theſée , d'Arianne & du Minotaure.
La 3me Section paſſe en revue les Perfonnages
allégoriques , relatifs aux productions
de la Terre. Ofiris , Iſis , Bacchus &
FEVRIER. 1777. 123
Cerès. On explique les allégories que
renferme l'Hiſtoire des ces Divinités ; on
rapporte les monumens de l'Antiquité qui
les concernent; on analyſe les Dyonifiaques
, Poëme célebre où l'on chantoit les
exploits de Bacchus ; & les Poëmes relatifs
à l'enlevement de Proſerpine.
Ce IIIme Livre ſe termine par l'explication
d'un grand nombre de monumens
précieux de l'Antiquité , tels que la Table
Héliaque , & un Calendrier Egyptien
&Grec.
!
:
Les Tables conſiſtent dans les liſtes
étymologiques de mots & de noms; une
table des fêtes , une des Allégories & /
ſymboles. On a fait entrer dans la Table
des Matieres , tout ce qui concernoit les
moeurs & uſages anciens , ainſi que leurs
rapports avec les temps modernes , ce
qui y répand plus d'intérêt.
Le Diſcours préliminaire offre après
une analyſe légere de ce Volume , un
tableau des encouragemens qu'à reçu l'Auteur
depuis la publication du 3me Volume
, entre leſquels ceux accordés par un
Miniſtre du Roi , & la ſouſcription du
Roi pour cent Exemplaires , due aux follicitations
généreuſes de quelques Savans
illuftres,
124 MERCURE DE FRANCE.
Ceci eſt ſuivi de la notice de quelques
Ouvrages dans lesquels on a fait
mention du Monde Primitif , de la réponſe
à quelques objections , & de quelques
corrections & additions.
"
"
ود
ود
و د
ود
ود Nous ofons dire , d'après un Savant
littérateur , fans craindre d'être démenti
par les perſonnes qui ont du goût &
de l'impartialité , que plus M. de Gébelin
avance dans ſa carriere , plus il ſe
rend intéreſſant. Le ſecond Volume
intéreſſe plus que le premier ;& le troi-
,, ſieme , que nous avons ſous les yeux ,
intéreſſe encore plus que le ſecond.....
Un Lecteur impartial mettra le Monde
Primitif au nombre des meilleurs li
vres qu'on ait publiés dans ce ſiecle."
ود
ود
ود
Trésor généalogique , ou extraits des titres
anciens qui concernent les Maiſons &
Familles de France , & des environs ,
connues en 1400 , & auparavant ; par
Dom Caffiaux , Religieux Bénédictin
de la Congrégation de S. Maur , réſidant
en l'Abbaye Royale de S. Germain
- des - Près , à Paris. Dédié à la
Reine. Ouvrage propoſé par ſouſcriptions
ou infcriptions , en dix volumes
FEVRIER. 1777. 125
in-40. A Paris , de l'Imprimerie de
Philippe - Denys Pierres , Imprimeur
du College Royal de France , rue S.
Jacques , 1777.
La partie généalogique manquoit jusqu'à
préſent dans les Bibliotheques. C'eſt
avec confiance , eſt - il dit dans le Prospectus
qui vient d'être publié , qu'on
offre au Public ſavant , un Ouvrage qui
fupplée à fes beſoins , qui augmente ſes
richeſſes littéraires. Celui- ci eſt le fruit
de quarante ans d'un travail pénible &
laborieux. L'Auteur ſe flatte qu'on lui
faura gré d'avoir raſſemblé , fous un
point de vue , une infinité de titres préčieux
& importans , dont on ne pouvoit
auparavant ſe procurer la connoisfance
, qu'avec des dépenses énormes
& ſouvent infructueuſes . La néceffité
de faire des preuves , obligeoit - elle de
recourir aux fiecles paffés , de remonter
à ſes aïeux , de conſtater une extraction
noble & refpectable , ſoit pour parvenir
aux honneurs qui ne s'accordent qu'à
l'ancienne Noblefle , foit pour placer des
parens dans les Chapitres , foit pour
difcuter des intérêts de famille , qui ,
pour l'ordinaire , demandent une ſuite
126 MERCURE DE FRANCE .
4
de filiations : Quelles peines ! quels embarras
! Ici les difficultés diſparoiſſent ,
les monumens & les dépôts publics , les
chartriers des Seigneurs , les regiſtres des
Greffes & des Egliſes , les archives des
Chapitres , des Abbayes , des Monaſteres
, des Villes , des Provinces , viennent
de toutes parts ſe ranger & préſenter dans
un ordre ſuivi , tout ce qu'ils ont d'intéreſſant
pour les différentes Familles .
C'eſt le fil conducteur qui donne l'entrée
& la fortie d'un labyrinthe dont
on ne pouvoit ſe tirer.
L'Auteur , qui a conduit ſes recherches
juſqu'aujourd'hui , ſe borne , quantà
préſent , aux perſonnes qui vivoient
en 1400 , ou auparavant. C'eſt la par
tie la plus intéreſſante & la plus négli
gée. Pluſieurs raiſons qu'il expoſe dans
fon Prospectus , l'ont engagé à ne parler
que de l'ancien temps.
Quoiqu'il n'ait particulierement en
vue que les Habitans de la France , il
n'a pu ſe diſpenſer de s'étendre ſur les
Provinces voiſines , où pluſieurs familles
Françoiſes ont pris naiſſance , où pluſieurs
branches de Maiſons ſe ſont transplantées.
Il parle auſſi quelquefois des
FEVRIER. 1777. 127
anciennes familles roturieres pour deux
raiſons. La premiere , parce que les
roturiers ont le même droit que les
Nobles , de connoître leur extraction ,
leurs ancêtres , leurs alliances. La feconde
, parce que pluſieurs Nobles doivent
leur origine à ces illuftres roturiers,
qui , ayant les ſentimens & la vertu,
qui font la vraie Nobleſſe , méritent place
dans un livre qui fait revivre les morts.
L'Auteur a mis à la tête du premier
volume , un Difcours curieux & inftructif
ſur l'Art généalogique ; une liſte des
abbréviations qu'il emploie, & un catalogue
alphabétique des Auteurs , des perſonnes
, des archives , & des lieux cités
aux marges.
:
L'Ouvrage contiendra dix volumes
in - 4°. de 800 pages chacun , en beau papier
, d'une impreffion nette & correcte ,
en caracteres neufs , ainſi que les cadres
& filets pour diftinguer les quatre colonnes
de chaque page. M. Pierres , chargé
de l'impreſſion de cet Ouvrage , ne
négligera rien pour ce qui concerne fa
partie. La premiere & principale colonne
, contiendra les généalogies par ordre
des temps , en commençant par les titres
les plus anciens qui les appuient: les difféi
1
128 MERCURE DE FRANCE.
:
rens degrés de filiation feront déſignés
par la ſuite naturelle des chiffres arabes
mis en tête de chaque article. La ſeconde
colonne eſt pour la date des titres
, dans un ordre chronologique . La
troſieme , pour l'indication des preuves :
on n'y mettra que les pieces authentiques
que l'Auteur a vues par lui même
, & les lieux où elles ſe trouvent.
La quatrieme, pour les notices , comprendra
, non- ſeulement les pieces rapportées
dans les livres imprimés , & dans
les écrits des Compilateurs , mais encore
celles qui font informes , & n'ont
point toute l'autorité réquiſe pour faire
preuve.
Chaque volume de 800 pages , équivalentes
à 1200, à cauſe des abbreviations
, ne ſe vendra , en feuilles , que
huit livres pour les Souſcripteurs , & dix
livres pour les Inſcripteurs ; de forte que
tout l'Ouvrage , en dix volumes in- 4°.
ne coûtera que quatre - vingt livres aux
uns , & cent livres aux autres.
La maniere dont l'Auteur demande
des avances ou des aſſurances , prou
ve ſon déſintéreſſement. Il n'exige que
huit frans d'avance de chaque Soufcripteur
, & rien des Inſcripteurs , ſinon
leur
FEVRIER. 17778 129
}
leur foumiſſion & engagement de pren
dre les volumes à mesure qu'ils paroî
tront. L'édition commencera fur la fin
du mois de Mars de la préſente année
1777 , au cas qu'il y ait un nombre ſuffifant
de ſouſcriptions ou d'inſcriptions .
Le premier volume ſera achevé fur la
fin de Septembre ſuivant ; le ſecond à
la fin de Mars de l'année prochaine
1778 , & les autres ſucceſſivement. Les
Souſcripteurs , en faiſant retirer le premier
volume , paieront le ſecond , &
ainſi juſqu'au dixieme , qui fera délivré
gratis. Les Inſcripteurs paieront les vo-
Jumes à meſure qu'ils paroîtront , &
toujours en repréſentant leur certificat
d'infcription , fur lequel on fera note
du volume fourni & payé. Les frais
de port de lettres , port de volumes ,
feront à la charge des Souſcripteurs ou
Inſcripteurs.
Les avances des Souſcripteurs , & les
foumiſſions des Inſcripteurs , feront reçues
chez Ph. D. Pierres , Imprimeur-
Libraire , rue Saint - Jacques , & dans
toutes les Maiſons de la Congrégation de
S. Maur , par les Prieurs ; & , en cas
d'abfence , par les fous- Prieurs ou Procureurs
, qui , fans aucun intérêt , & par
I
130 MERCURE DE FRANCE.
amitié pour l'Auteur , le recevront & en
donneront récepiffe. Les ſouſcriptions
& inſcriptions ne feront ouvertes que
juſqu'au premier de Mars de l'année
1777 (* ) . Ceux qui n'auront point
fait alors les diligences , courront le
riſque de ne point avoir l'Ouvrage , ou
de ne l'avoir qu'à un prix plus confidérable
, parce qu'on n'en tirera que cent
exemplaires par- delà le nombre retenu.
Differtation fur la nature du Froid , avec
des preuves fondées fur de nouvelles
expériences Chymiques; par M. Hete
kenroth , Apothicaire Aide-Major des
Camps & Armées du Roi: brochure
in- 12 , prix 1 1. 4 f. à Paris , chez Mo
nory , Libraire , rue & vis - à- vis la
Comédie Françoiſe.
(*) Si à cette époque , le nombre de Souſcripteurs &
Inſcripteurs ne paroisſoit pas suffisant pour entreprendre
l'Edition , les avances des Souſcripteurs leur feront rendues
, & les Inscripteurs seront déchargés de leur engagement.
Au reſte , à ce terme , on en donnera avis dans
la Gazette de France, le Mercure de France ,& autres
Journaux.
FEVRIE R. 1777. 131
Kunckel, dans ſon Loboratoire Chimique,
ouvrage Allemand , & qui n'a point
encore été traduit en François , expoſe
une théorie fur le froid & fur le chaud,
qui , juſqu'à préſent , n'a point été adop
tée. Il penſoit que le chaud étoit de nature
alkaline , & le froid de nature acide ,
& que les liquides qui deviennent folides
par le froid , doivent ce nouvel état à
la combinaiſon du froid & du chaud Si
l'on a égard au temps où Kunckel a veeu,
ce Chimiſte étoit excuſable d'avoit pus
blié cette doctrine ; mais excufera - t - on
de même l'Auteur de la brochure que
nous venons d'annoncer , de vouloir faire
revivre une théorie occulte , pour ne rien
dire de plus ? Cette théorie eſt aujour
d'hui abfolument oubliée , & mérite de
l'être , depuis , for- tout , que nous avons
ſur cet objet d'excellens Ouvrages donnés
par d'habiles Phyſiciens , que nous
nous diſpenſerons de nommer , parce
qu'ils font connus de tous ceux qui cul
tivent la Phyſique expérimentale.
Hiſtoire du Bas - Empire , en commençant &
Constantinle Grand. Par M.le Beau ,
Profeſſeur d'Eloquence au College
Royal , Secrétaire ordinaire de Mon
12
132 MERCURE DE FRANCE,
ſeigneur le Duc d'Orléans , & ancien
Secrétaire Perpétuel de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres. A Paris chez Saillant &
Nyon , & la veuve Deſaint. Tom.
19& 20.
Les deux volumes de l'Hiftoire du Bas-
Empire que nous annonçons , renferment
les événemens de l'Empire Grec ,
depuis 1118 juſqu'en 1204 , fous les
Empereurs Jean Commene : Manuel Commene
, Alexis II , Andronic , tous deux
de la race des Commenes : vient enſuite
Iſaac l'Ange , détrôné au bout de dix
ans , par fon frere Alexis III , & rétabli
, huit ans enſuite , avec ſon fils
Alexis IV. Nicolas Canabe , regne quelques
jours ; Alexis V, dit Marzuphle ,
s'éleve fut le trône par le meurtre des
deux derniers Princes , & fait bien - tôt
place à Baudouin , Comte de Flandres ,
que les Latins choiſiffent pour Empereur ,
après la priſe de Conſtantinople. Les
Grecs , qui ne ſubiſſent pas le joug des
Latins , ſe donnent pour Empereur ,
Theodore Lafcaris .
Jean Commene , fils & fucceſſeur d'Alexis
, eût été un Prince accompli , s'il
1
FEVRIER. 1777. 133
eût moins aimé la guerre. Il eut toutes
les vertus de fon pere , fans avoir aucun
de ſes défauts . Un extérieur peu avantageux
cachoit une ame grande & généreuſe
, & fon regne fut un de ces intervalles
de repos , qui retarderent la chûte
de l'Empire. A peine étoit- il ſur le trône ,
qu'il repouſſa les attaques des Turcs ,
des Parzines , des Serves & des Hongrois.
Vainqueur de tant de nations , il
marche en Cilicie , d'où il chaſſe les Arméniens
, qui s'en étoient emparés. On
voit ici l'établiſſement d'un nouveau
Royaume d'Arménie. L'Empereur oblige
le Prince d'Antioche à le reconnoître
comme Souverain : il entre dans la ville ;
mais une révolte , fourdement excitée par
ce Prince , l'oblige d'en fortir. La guerre
contre les Turcs continue ; Jean retourne
à Antioche , dont on lui refuſe l'entrée.
Réſolu de ſe la faire ouvrir par force , il
va paffer l'hiver en Cilicie. Une bleſſure
mortelle qu'il reçoit dans une chaſſe ,
lui ôte la vie ; mais avant que de mourir
, il choiſit pour ſon ſucceſſeur Manuel
, le plus jeune de ſes fils . Le discours
qu'il fait à ſes Courtiſans , renfer.
me des vérités précieuſes , & dut faire
beaucoup de ſenſation.
1
13
134
MERCURE DE FRANCE.
Tous les ſujets de l'Empire penſoient
de Manuel comme en avoit penſé ſon
pere. Son frere Ifaac , quoique ſon aîné ,
Jui étoit ſi inférieur en mérite , que les
droits de la naiſſance ne trouverent point
de défenſeurs. On admiroit dans Manuel
, le courage , la grandeur d'ame , la
paſſion pour la gloire ; on vouloit dès lors
trouver en lui la prudence d'un âge
avancé. Les grâces de ſa perſonne aidoient
encore à faire valoir fon mérite :
il étoit de haute ſtature; une beauté male,
un regard plein de douceur , un teint
vif & animé annonçoient un heureux
mêlange de bonté & de vigueur. Telles
furent les qualités qu'il porta fur le trône.
La vigueur s'y conſerva, la bonté y fut
fort altérée par les malignes influences de
la grandeur. De mauvais Miniſtres corrompirent
ce beau naturel, On voit ici
l'élévation , le manege & la chûte des
deux principaux. Environné de ces confeils
, Manuel devient dur, hautain , libertin,
jufqu'à entretenir un commerce
ſcandaleux avec ſa propre niece. Sa
femme Irene , Princeſſe modeſte & vertueufe
, dont l'Hiſtorien judicieux fait
un portrait ſi intéreſſant, loin de le retirer
de fes défordres , fut éclipſée par fa
Concubine,
FEVRIER. 1777. 135
La fierté du Prince d'Antioche fut
forcée de plier ſous les armes de Manuel.
Ce Prince, foldat déterminé, ſignale en
vingt combats contre les Turcs , une
bravoure téméraire , & la mort qu'il femble
chercher , & qu'il eût ſouventméritée,
le ſuit toujours. Ses faits guerriers ſembleroient
romaneſques , s'ils n'étoient atteſtés
par deux Auteurs très - graves &
contemporains , dont l'un parle comme
temoin oculaire. Sa bonne foi ne fut
pas égale à ſa bravoure. Plein des anciennes
défiances qui avoient rendu Alexis
ennemi des Croiſés , il fit échouer la
ſeconde Croiſade. L'empereur Conrad
& le Roi de France , Louis le jeune , revinrent
en Europe , aprés avoir ſignalé ,
leur courage plus que leur prudence,
Le ſiege de Corfou , dont les Siciliens
s'étoient rendus maîtres , eſt un des plus
mémorables dont l'hiſtoire faſſe mention.
Manuel , toujours intrépide , y fit des
miracles de cette aveugle valeur qui
faifoit fon caractere; on vit alors quel
changement l'exemple d'un Prince peut
opérer dans une nation. Les Grecs ſem.
blent être ceux de Marathon & des Termopyles.
Les guerres de Servie & de
Hongrie , qui fuccéderent , offrirent à
1
1
14
136 MERCURE DE FRANCE .
Manuel de nouvelles occafions de montrer
fon courage. Il n'y a point de bataille où
il ne paye de fa perſonne , & ne cherche
les plus périlleuſes aventures.
On lit , dans le dix-neuvieme volume ,
le commencement des forfaits d'Andronic,
coufin germain de Manuel , Prince perdu
de moeurs , mais hardi , plein de ruſes,
ambitieux , capable de tous les crimes ,
qui ne le conduiſirent au trône que pour
le punir fur un échafaud plus élevé. Ses
diverſes aventures font ici diſtribuées ſelon
l'ordre des temps.
Les guerres que Manuel fit en Italie
par ſes Généraux , après divers ſuccès ,
ſe terminerent par une paix avec le Roi
de Sicile. Sa conquête de la Cilicie , &
les guerres contre les Turcs , fourniſſent,
dans Manuel , des exemples de générofité
& d'une fuprême bravoure. La viſite que
le Sultan d'Icone fit à Manuel à Conftantinople
, les fétes données à ce Sultan ,
& fon départ , intéreſſeront-le Lecteur.
Irene , premiere femme de Manuel , étant
morte, il épouſa Marie d'Antioche , la
plus belle perſonne de ſon ſiecle.
Après quelques réflexions ſur le peu de
fruit que l'Empire retira de la valeur des
trois premiers Commenes , le quatre:
FEVRIER. 1777. 137
- vingt- neuvieme livre commence par l'histoire
des guerres de Hongrie , & finit par
l'expédition inutile , faite en Egypte , de
concert avec Amaury , Roi de Jérusalem.
On voit ici la chute bien méritée du Miniſtre
Stypiote , & la diſgrace injufte
d'Alexis .
Le quatre - vingt - dixieme livre renferme
la guerre contre les Vénitiens ,
qui dura quatre ans , & celles des Turcs ,
qui ne finirent qu'avec la vie de ce Prince,
Sa témérité , heureuſe juſqu'alors , eſſuya
la plus ſanglante défaite à Myriocephales,
Cette terrible bataille , & toutes ſes fuites
, font racontées en détail. Manuel
mourut quatre ans après , dans la trentehuitieme
année de ſon regne ; & fa conduite
, dans le gouvernement eſt développée
dans le reſte du livre qui termine
le dix - neuvieme volume,
La peinture de la Cour , après la
mort d'Alexis , ouvre le vingtieme volume
, page 7 ; on y voit la ſuite des aventures
d'Andronic , qui fait révolter Conftantinople
contre l'Impératrice - mere ,
& fon Miniſtre favori. Andronic eft reçu
avec joie à Conſtantinople ; il n'a deſſein ,
dit- il , que d'aſſurer & d'aider le jeune
Empereur ; fous ce maſque , il ſe défait
15
138 MERCURE DE FRANCE.
de ſes ennemis, fait étrangler l'Impera- C
trice - mere , & peu de temps après , le
jeune Empereur. La ſuite du regne d'Andronic
n'eſt qu'un tiſſu de maſſacres &
de condamnations injuftes. A la vue de
tant d'horreurs , l'Hiſtorien s'arrête , &
encore frémiſſant d'effroi : C'eſt , dit - il ,
un malheur pour Thiſtoire , d'être forcée
de tenir fi long temps sa plume trempée
dans le sang, & de n'offrir que des tableaux
funestes . Mais chargée de reproduire
les fiecles à la mémoire des hommes
trop heureuse quand elle n'a que des héros
à faire paroître , elle n'est pas moins obligée
de peindre les monstres. Elle les présen
te & les immole aux yeux de tous les âges,
fur le même échafaud qu'ils ont teint du
fang des innocens , & jamais criminels ne
furent environnés d'un plus grand spectacle.
Il faut lire l'horrible catastrophe , qui fit ,
de ce tyran inhumain , un exemple affreux
de la vengeance d'un peuple opprimé par
une cruelle barbarie.
Le portrait d'Iſaac , ſucceſſeur d'Andronic
, & celui de ſes Miniſtres , prépare
le regne de l'imbécillité. Ses armées
chaſſent de l'Empire les Siciliens ,
qui y avoient fait des conquêtes ; mais
elles échouent contre l'Ile de Cypre , dont
१
FEVRIE R. 1777. 139
un tyran , nommé Ifaac , s'étoit emparé.
La Bulgarie ſe révolte & ſe donne des
Rois. Branas , vainqueur des Bulgares
prend le titre d'Empereur & vient attaquer
Conftantinople ; il eſt tué dans une
bataille. La guerre des Bulgares continue.
La troiſieme Croiſade , à la tête de laquelle
furent Philippe- Auguste , Frédé
ric , Empereur , & Richard d'Angleterre
, eſt encore traverſée par la perfidie
des Grecs. Richard chaſſe le tyran Iſaac
de l'Ifle de Cypre ,& s'en empare. Après
pluſieurs révoltes , & une ſuite de mau
vais fuccès contre les Bulgares , Ifaac eſt
détrôné par ſon frere Alexis , qui lui fait
crever les yeux.
Alexis III , auſſi imbécille que fon
frere , fut foutenu par ſa femme Euphrofine.
Cette Princeſſe joignoit une mâle
vigueur à tous les vices de ſon ſexe.
Un impofteur , qui ſe diſoit fils de Manuel
, fut bien- tôt aſſaſſiné. Une nouvelle
Croiſade , à la tête de laquelle étoit
l'Empereur Henri VI , eut peu de
ſuccès par la mort de ce Prince. Les Bulgares
renouvellent la guerre; mais leurs
Rois , Afan & Pierre , tués par leurs propres
ſujets , laiſſent la couronne à leur
frere Joanutce. L'Empereur Grec ſe fou
140 MERCURE DE FRANCE .
met à payer tribut à l'Empereur d'Allemagne.
Un pirate le fait trembler. Euprofine
diſgrâciée , eſt bientôt rappelée
à la Cour ; mais le miniſtre Constantin
en eſt banni pour toujours. Géné
roſité du Sultan d'Icone. Maladie de
l'Empereur. Irruption des Valaques . Révolte
de Chryfe , que l'Empereur ne peut
réduire , & d'Iyan , qui repouſſe les
Grecs , & eſt pris par perfidie. On ne
voit , dans le reſte de ce regne , que défordres
dans le Palais & dans la ville,
Tous les liens de l'obéiſſance ſe relachent
le Prince tombe dans le mépris . Enfin ,
la cinquieme Croiſade ſe prépare; plufieurs
Princes d'Occident ſe joignent aux
Vénitiens pour aller s'emparer de Constantinople
, dont la conquête leur paroisfoit
néceſſaire à celle de la Terre Sainte.
Le dernier livre du vingtieme volume ,
ne renferme que l'attaque & la priſe de
Conſtantinople par les Latins. On y expoſe
les divers événemens de ce ſiege fameux
, & l'élection de Baudouin , Comte
de Flandres , qui fut le chef d'une nouvelle
race d'Empereurs ; & cette partie de
l'ouvrage eſt remplie de faits intéreſſans,
La marche des judicieux Hiſtoriens , eſt
également intéreſſante dans les deux voFEVRIER.
1777 I141
1
lumes que nous annonçons , ſoit par le
choix des événemens , ſoit par la noble
éloquence avec laquelle ils font décrits.
Oeuvres complettes de Démosthene & d'Eschine
, traduites en François , avec des
remarques fur les Harangues & Plaidoyers
de ces deux Orateurs , & des
notes critiques & grammaticales en
Latin , ſur le texte Grec : accompagnées
d'un Difcours Préliminaire fur l'Eloquence
& autres objets intéreſſants ;
d'un Traité ſur la Jurisdiction & les
Loix d'Athenes ; d'un Précis Hiſtorique
fur la Conſtitution de la Grece,
fur le gouvernement d'Athenes & fur
la vie de Philippe , &c. Par M. l'Abbé
Auger , de l'Academie des Sciences
, Belles - Lettres & Arts de la ville
de Rouen , ancien Profeſſeur d'Eloquence
dans la même Ville A Paris ,
chez Lacombe , rue de Tournon , près
le Luxembourg , 5 vol . in - 8°. reliés ,
25 livres.
Nous rendrons compte , dans un volume
prochain , de la partie la plus étendue
& la plus difficile de ce recueil inté
reſſant , la verſion du texte de Démos
142 MERCURE DE FRANCE.
thene. Nous devons aujourd'hui faire
connoître les acceſſoires que M. l'Abbé
Auger y a joints; ils font tous très - importans.
Les uns deſtinés à l'éclairciffe
ment & à l'intelligence du texte , font
les fruits d'une érudition peu commune ,
& d'un travail de pluſieurs années. Les
autres, en partie hiſtoriques , en partie
littéraires , annoncent également le ſavant
& l'homme de goût.
Les remarques, critiques & grammaticales
ſur le texte Grec , que nous indiquerons
d'abord , font placées à la fin
de chaque volume. Elles font le réfultat
des recherches de l'Auteur ; il les a écri
tes en latin pour en rendre l'uſage plus
général , & l'étendre aux étrangers mêmes
qui lui fauront gré d'avoir penſe à
eux. Parmi les Auteurs qu'il a confultés
avec le plus d'avantage; dans cette partie
de fon travail, il nomme le ſavant Reiske
de Leipſick , mort il y a quelques années
, & à qui l'on doit une édition
complette de tous les Orateurs Grecs ,
dans leur langue originale , avec des notes
, des remarques, des verſions latines
qui ont eu le fuffrage de tous les Savans.
M. l'Abbé Auger à été en correſpondance
avec cet homme célebre, qui lui a
FEVRIER. 1777. 143
dédié la derniere partie de ſa collec-
■ tion. Cet hommage eſt également honorable
à celui qui l'a rendu , & à
celui qui l'a reçu. Nous ſavons que la
reconnoiſſance du premier y a eu beaucoup
de part : il'a avoué lui - même qu'il
avoit des obligations eſſentielles au fa
vant François avec lequel il étoit en correfpondance
, & dont les obſervations lui
ont été quelquefois utiles.
Nous ne nous arrêterons pas à cette
partie du travail de M. l'Abbé Auger ;
elle eſt faite pour être confultée , avec
fruit , par tous ceux qui entreprendroient
de lire Démosthene dans fa langue originale.
Nous nous bornerons à indiquer
la liſte des Tribus d'Athenes ,
celle des Bourgs qui faisoient partie de
l'Attique , & le Dictionnaire géographi
que des Royaumes , Provinces , Villes ,
Places & Ports, dont les deux Orateurs
ont parlé dans leurs Discours. Ce Dics
tionnaire à été revu par M. Barbeau
de la Bruyere , qui a fait une étude approfondie
de la Géographie ancienne
& moderne , ſur laqu'elle il a écrit
pluſieurs Ouvrages. Cette partie des
acceſſoires de la traduction de M. l'Abbé
Auger , n'eſt pas la moins intéreſſante;
144 MERCURE DE FRANCE.
il n'a rien négligé de ce qui pouvoit inſtruire
& fatisfaire le lecteur : il lui offre
dans ſon Ouvrage , tout ce qu'il pouvoit
defirer , & lui épargne l'embarras de le
chercher ailleurs , où il ne ſeroit pas sûr
de le trouver toujours. :
Un morceau bien intéreſſant , c'eſt
un tableau précis & rapide de l'hiſtoire
de la Grece, en général , & des Athéniens
en particulier. Ce tableau a été
fait d'après M. l'Abbé de Condillac &
M. Tourreil. On ne peut avoir réuni
plus de faits dans un auſſi petit eſpace ;
& il a fallu beaucoup d'art pour les
mettre chacun à leur place , & les préſenter
d'une maniere claire & diſtincte.
Avant de lire Démosthene , il faut connoître
le peuple auquel il a parlé , fa
ſituation , ſes intérêts , ſon caractere ,
& celui des peuples voiſins. Ces connoiſſances
font indiſpenſables pour bien
entendre l'Orateur. On les trouve toutes
ici.
Le lecteur déjà inſtruit de l'état de
la Grece , à cette époque , trouve de
nouvelles lumieres à la tête de chaque
Difcours. Le Traducteur ne ſe borne
pas à offrir , dans des réflexions préli
minaires le ſommaire du Diſcours
qu'il
د
FEVRIER. 1777. 145
qu'il va préſenter. Ildonne l'hiſtorique
des faits qui y ont donné lieu ; il en
fixe la date; & par- tout les chef- d'oeuvres
de l'éloquence Grecque , ſe trouvent
alliés à l'hiſtoire de la Grece. En étudiant
les grands modeles de l'art oratoire
, on apprend à connoître en même
temps le génie & le caractere de ces peuples.
Ce travail intéreſſant & utile ne terminoit
pas la tâche que s'impoſoit M.
l'Abbé Auger. Démosthene n'a pas traité
uniquement des affaires d'Etat dans ſes
harangues ; il a défendu les intérêts particuliers
d'Athenes , comme les intérêts
publics de cette ville : il a parlé auſſi en, faveur
de quelques Citoyens , ou contre eux.
Ces Diſcours , pour être bien entendus ,
demandent d'autres connoiſſances préliminaires
plus difficiles à ſe procurer.
L'Auteur n'a pas voulu les laiſſer à defirer
; & il a compoſé un Traité de la
Jurisdiction & des Loix d'Athenes.
Ce Traité , comme le titre l'indique ,
- eſt naturellement diviſé en deux parties :
la premiere fait connoître les différentes
eſpeces de Magiſtrats , de Juges & de
Tribunaux ; les formes à obſerver pour
obtenir juſtice. Tous ces détails fons
K
146 MERCURE DE FRANCE.
piquans; ils peuvent fournir des come
paraiſons intéreſſantes à ce qui ſe pratique
de nos jours. De tout temps il y a
eu des procès entre les Citoyens d'un même
lieu , des loix pour les terminer , &
des hommes adroits qui ſavoient éluder
ces loix & employer les détours de la chicane
, qui eſt auſſi ancienne que les Sociétés
& les Tribunaux.
La ſeconde partie eſt conſacrée à faire
connoître les loix d'Athenes. L'objet
de l'Auteur n'étant point de donner un
Traité complet de Juriſprudence Attique ,
il ſe borne aux loix principales qui ont
rapport aux Difcours qu'il a traduits. Ce
Traité peut - être regardé comme neuf
par la forme & la quantité des chofes
qui y entrent: il ſuppoſe les recherches
les plus étendues , & une critique judicieufe.
La derniere partie 'qui nous reſte à
indiquer du travail de M. l'Abbé Auger ,
c'eſt fon Difcours préliminaire , Ouvrage
plein de goût & de choſes. Le
véritable but de l'éloquence , eft de
perfuader & de déterminer ſur le champ
les volontés. Les moyens qu'elle emploie
pour y arriver , font le raiſonneFEVRIER.
1777. 147
,
■ ment qui éclaire l'eſprit , les images
qui frappent l'imagination , les ſentimens
qui touchent & remuent le coeur :
tantôt elle ſépare les moyens , tantôt
elle les fond enſemble. D'après cette
définition , l'Auteur ne regarde comme
éloquence proprement dite que celle
qui eſt dans les genres qu'on appelle
délibératif & judiciaire. Il a du moins
raiſon de les regarder comme le premier
degré de l'éloquence. Mais tous les lecteurs
n'excluront pas pour cela le genre
démonstratif , qui ne peut remplir le
même but dans toute la rigueur de la
définition de M. l'Abbé Auger ; mais
qui conſervera ſes partiſans , fur - tout
dans un temps où l'éloquence n'a plus ,
pour s'exercer , les grands ſujets qu'elle
avoit autrefois. L'Auteur , après cette
définition , parcourt l'état de l'éloquence
, en France , à Athenes & à
Rome. Il donne enſuite des principes
folides fur la traduction en général , &
fur celle des Orateurs en particulier.
Ces principes amenent des réflexions
fur les différens genres de ſtyle ; & il
les applique aux langues Grecque , Latine
& Françoife. Il termine ce Difcours
profond par un parallelle de Cicéron &
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
de Démosthene. Il compare , non - feulement
les deux Orateurs , mais encore
les hommes & leur génie.
La lecture de tous ces morceaux , peut
feule donner une juſte idée du travail
de leur Auteur , & des difficultés qu'il
a eu à vaincre. Il fixe celle que nous
devons avoir de ces Orateurs généralement
moins connus que célebres , &
que leurs Traducteurs , juſqu'à préſent ,
avoient défigurés.
Le mouvement eſt un des principaux
caracteres de l'éloquence de Démofthene
; mais ce n'eſt pas un mouvement
qui va par fauts & par bonds ,
ſi nous pouvons nous exprimer ainſi ;
c'eſt un mouvement progreffif & rapide
où tout eft lié , tout eſt enchaîné. Un
ſtyle coupé , haché , découſu , feroit
entierement oppoſé au genre de cet il-
Iuſtre Orateur. Tout n'eſt pas d'ail-
Jeurs mouvement chez lui. On ſe trompe
lorſque l'on ſe repréſente Démosthene ,
toujours tonnant , toujours foudroyant ,
pour nous fervir d'une expreſſion répétée
juſqu'au dégoût, par tous ceux qui
ont parlé de lui. Il y a dans ſes Discours
beaucoup d'endroits tranquilles &
paiſibles , pleins d'adreſſe & d'infinuaFEVRIER.
1777. 149
tion. C'eſt ainſi qu'en jugent ceux qui
le liſent dans ſa langue. Ceux qui le
liront avec attention , dans cette traduction,
en penſeront de même. En voyant
M. l'Abbé Auger avouer qu'il n'y a
point de phraſes dans ces Difcours , qu'il
n'ait remaniées bien des fois , qu'il n'ait
retouchées & repolies d'après ſes idées
& d'après celles de perſonnes éclairées
qu'il a confultées ; qu'il a mis enfin à
les traduire , le temps que Démosthene
mettoit à les compoſer , ils concevront
difficilement que ce ſoit un Orateur à
traduire , d'après la premiere impreſſion
que fait le plaisir de le relire. C'eſt cependant
ce que l'on a dit , ce que l'on a
prétendu tenter. Un rapprochement des
paſſages ainſi traduits légérement avec
ceux traduits par M. l'Abbé Auger ,
pourra intéreſſer le Lecteur.
در
Il faut entendre Démosthene , a dit le
Journaliſte , répondre à ceux qui demandent
quelle néceſſité de s'armer contre
Philippe. Eh quelle autre , grands
Dieux ! que celle qui meut des hommes
libres à la vue du déshonneur ? Eſt- ce
„ cette néceffité que vous attendez ? Elle
vous affiege , elle vous preſſe. Il en
,, eſt une autre.... Dieux protecteurs !
وو
"
ود
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
» Eloignez là des Atheniens ! Il en eſt
,, une autre , celle qui frappe les Eſcla-
,, ves , la violence. Athéniens ! j'aurois
”
,,
honte de vous en parler."
"
M. l'Abbé Auger a traduit: Pour-
,, quoi différer ? Pourquoi temporifer ?
Qu'attendons - nous , Athéniens , pour
faire ce que nous devons ? Que la
néceſſité nous preſſe ? Mais la nécesſité
qu'on peut appeller celle des hom-
,, mes libres , n'a plus beſoin d'être atten-
ود
"
وو
ود
ود
due ; elle nous preſſe depuis long-
,, temps: prions les Dieux d'éloigner de
nous celle des Eſclaves. La plus grande
néceſſité pour un homme libre , c'eſt
le déshonneur. Je n'en connois point ,
,, on n'en peut imaginer de plus forte.
Celle d'un Eſclave , ce font les coups ,
„ ce font les tortures ; puiſſions nous ,
Athéniens , n'éprouver jamais cette
derniere; on ne doit pas même en
parler" !
و د
وو
و د
" Nous ne ferons aucune réflexion fur
ces deux traductions ; mais nous obferverons
, en paſſant, au ſujet des deux
harangues de la couronne , dont nous
allons citer quelques morceaux que le
Correcteur de M. l'Abbé Auger reproche
à Eſchine , de donner à toutes
1
FEVRIER. 1777. 15t
les loix qu'il cite , un ſens faux & forcé.
C'eſt précisément ſur l'article des loix
- qu'Eſchine a le plus d'avantages. Quand
on lit légerement & rapidement , on ne
peut pas prendre garde à tout ; mais
quand on relit , cela ſuppoſe qu'on a déjà
lu & bien lu....
Traduction faite d'après la premiere lecture ,
par M. D. L.
ود
و د
و د
Non , Athéniens , non , j'en jure ,
vous n'avez point failli en défendant
la liberté de la Grece. J'en jure , &
,, par les manes de vos ancêtres qui ont
,, péri dans les champs de Marathon ,
,, & par ceux qui ont combattu à Platée,
,, Salamine & Artémiſe , par tous ces
و grands Citoyens dont la Grece a re-
ود
"
cueilli les cendres dans des monumens
,, publics. Elle leur accorde à tous la
même ſépulture & les mêmes hon-
„ neurs . Oui , Eſchine , à tous ; car tous
avoient eu la même vertu , quoique
,, la deſtinée ſouveraine ne leur eût pas
donné à tous le même ſuccès . "
"
"
ود Version de M. l'Abbé Auger. Si ,
condamnant l'Auteur du décret , vous
,, mépriſez mon adminiſtration , vous
"
1
K 4
152 MERCURE DE FRANCE
,, paroîtrez avoir fait une faute , & non
,, pas avoir ſubi les rigueurs injuſtes de
و د
la fortune. Mais non , Athéniens ,
„ non, vous n'avez point fait une faute ,
„ en vous expoſant pour le ſalut & la
liberté de tous les Grecs. J'en jure , "
و د
& par ceux de vos ancêtres qui ont
„ expoſé leur vie à Marathon , & par
,, ceux que la Ville de Platée a vus
, rangés en bataille, & par ceux qui
و د
"
و د
و د
"
و د
ont livré le combat naval , ſoit d'Artémiſe
, ſoit de Salamine , & par tous
ces braves Citoyens dont les corps
repoſent dans les tombeaux publics .
L'état leur a accordé à tous les mêmes
honneurs , la même ſépulture :
„ oui , Eſchine , à tous , & non pas ſeulement
à ceux dont la fortune a ſecondé
la valeur. Cette conduite étoit
juſte; ils avoient tous fait le devoir
de gens braves ; mais ils ont eu le
fort que le Souverain Etre réſervoit
,, à chacun.”
و د
"
و د
و د
و د
Nous nous arrêterons un inſtant ſur
ce morceau , j'en jure , & par les manes
de vos ancêtres , &c. Démosthene , plein
d'un noble enthouſiaſme , repréſente les
braves guerriers d'Athenes , morts à Marathon
, à Platée & à Salamine , comme
FEVRIE R. 1777. 153
des Dieux protecteurs & fauveurs de la
Grece , comme des Divinités par lesquelles
il jure ; il ſe ſert d'une expreffion
facrée, pour ainſi dire , ma, prépoſition
que l'on n'employoit que dans les fermens
faits par les Dieux ; μα τὸν Διος, μου
τον Απολλόνω , μα την Αθηνὴν. L'expreſſion manes
, qui ne convient qu'à des morts , fuivant
la réflexion judicieuſe de M. Tourreil
, & non à des Dieux toujours vivans ,
détruit cette idée. Qui ont combattu à
Platée , à Salamine , Artémiſe. On réunit
ici les objets , tandis que Démosthene les
diviſe pour donner plus de nombre à la
phraſe , pour multiplier les exemples , &
pour y appliquer l'attention de ſes Auditeurs.
Dont la Grece a recueilli les cendres.
Ce n'étoit pas la Grece qui avoit recueilli
les cendres des Athéniens morts en combattant
pour leur patrie , ou pour la Grece;
c'étoit dans l'enceinte de la ville & au
nom de la ville qu'on leur avoit rendu cer
honneur. Démosthene , dans une de ſes
harangues , vante cet uſage comme particulier
à la ville d'Athenes. Oui, Efchine ,
à tous , M. de L. H. a omis , & nonpas
Seulement à ceux dont la fortune n'a pas
Secondé la valeur ; circonſtance fur laquelle
Démosthene inſiſte , & à laquelle
K5
154 MERCURE DE FRANCE,
il veut que ſes Auditeurs faſſent une attention
particuliere,
و د
و د
و د
و ر
" L'avez - vous remarqué , Athéniens ,
,, dit M. L. , lorſqu'il a parlé de nos malheurs
; il en parle ſans rien reſſentir ,
fans rien témoigner de cette triſteſſe ,
» qui fied fi bien à un Citoyenfenfible &
vertueux. Son vifage étoit rayonnant
» d'allégreſſe , ſa voix étoit ſonore &
éclatante. Le malheureux: il croyoit
m'accuſer , & il s'accuſoit en effet luimême
en ſe montrant dans nos revers
" communs , fi différent de ce que vous
êtes."
و د
و د
و د
و د
د و
"
"
Verſion de M. l'Abbé Auger. Dans
,, le cours de fes imputations calomnieuſes
, ce qui m'a le plus étonné , Athéniens
, c'eſt qu'en inſiſtant ſur nos infortunes
, il en a parlé ſans reſſentir ,
ſans témoigner la triſteſſe d'un Citoyen
zélé & vertueux . Avec cet air & ce
ton fatisfaits , avec les éclats d'une voix
fonore , il croyoit m'accuſer ſans doute ;
,, mais , il prouvoit en effet contre lui-
3, même , qu'il n'étoit pas affecté de nos
revers comme les autres. "
و د
و د
و د
و د
?י
Il y auroit bien des remarques à faire
fur ce morceau; nous les laiſſons à nos
FEVRIER. 1777. 155
Lecteurs. Nous demanderons ſeulement
à l'homme de goût où eſt le ſtyle nombreux
de Démosthene , & f& des oreilles
Athéniennes , ces oreilles fieres & délicates
auroient ſupporté dans un Orateur
le concours des lettres ſiflantes , ( qu'on
- nous permette l'expreffion,) qui ſied ſi
bien à un Citoyen ſenſible.
L'exorde de la même harangue eſt un
chef - d'oeuvre dans le genre tranquille&
paiſible. Nous prions le critique de juger
fi une exclamation qu'on insere n'eſt pas
oppofée au genre de cet exorde. Voici
l'exemble qu'il propoſe. ,, Eſchine a dans
"
ود
cette accufation de grands avantages :
,, oui , Athéniens , de bien grands ! Nos
riſques ne fontpas égaux. S'il ne gagne
,, pas fa cauſe , il ne perd rien , moi ,
ſi je perds votre bienveillance... Mais ,
non , il ne fortira pas de ma bouche
,, une parole ſiniſtre au moment où je
„ commence à vous parler. Athéniens ,
"
و و
on écoute volontiers l'accufation &
l'injure , & qu'on entend avec peine
„ ceux qui font forcés à dire du bien d'eux
mêmes! Ainſi donc Eſchine a pour lui
2, tout ce qui attire l'attention des hom-
و د
mes. Il m'a laiſſé ce qui les bleſſfe &
و د
ود
و د
leur déplaît . Si , dans cette crainte , je
me tais fur les actions de ma vie , je
156 MERCURE DE FRANCE.
„ paroîtrai me juſtifier mal, je ne ſeral
» plus celui que vous avez cru digne de
récompenſe ; ſi , pour l'intérêt de ma
„ cauſe , j'expoſe ce que j'ai fait en per-
"
dant l'Etat , je ſerai dans la néceffité
,, de parler ſouvent de moi-même. Je le
ferai du moins avec toute la modéraration
dont je ſuis capable ; & ce que
,, je ſerai forcé de dire , imputez le,
„ Athéniens , à celui qui m'oblige à me
défendre.
و د
ود
M. l'Abbé Auger traduit au contraire
d'après l'orateur Grec. ,, Eſchine , dans
„ cette affaire , a ſur moi plus d'un avan-
, tage; deux fur tout , Athéniens , &
„ qui font eſſentiels. Premierement , les
riſques ne font pas égaux entre nous.
Je perdrois infiniment plus en perdant
votre amitié , que lui en ne gagnant
,, pas fa cauſe. Si je perds votre amitié ,
,, il y va pour moi.... Mais j'évite , en
„ commençant , toute parole ſiniſtre ;
و د
و د
و د
و د
ود
"
lui , au contraire , il m'accuſe ſans
avoir rien à perdre. On aime naturellement
à écouter des accufations &
des invectives , & on n'entend qu'avec
peine ceux qui font eux - mêmes leur
éloge. Eſchine a donc pour lui ce
,, qui captive l'attention des hommes, II
,, ne me reſte à moi que ce qui déplaît
"
"
FEVRIE R. 1777. 157
وو
"
ود
"
"
,, a preſque tout le monde. Si , dans la
crainte de choquer , je ne parle pas
des actions de ma vie , il ſemblera que
, je ne peux ni me juſtifier ſur les griefs
de l'accufation , ni montrer à quel titre
, je me crois digne d'une récompenfe.
Si , pour l'intérêt de ma cauſe , j'entré
dans le détail de ce que j'ai falt pour
l'Etat & pour les Particuliers , me voilà
,, forcé à parler ſouvent de moi : je tâcherai
du moins de le faire avec toute la
modération poffible ; & ce que la néceffité
me forcera de dire , il faut l'im-
,, puter à celui qui m'oblige à me dés
fendre."
"
ود
"
ود
"
"
Nous aurions mieux aimé que M.
l'Abbé Auger eût préféré le mot bienveillance
à celui d'amitié. Quant au Traducteur
qui a cru mieux faire , il nous
ſemble qu'il a manqué une fineſſe qui n'étoit
pas à négliger. Ilm'a laiſſé ce qui les
blesse & leur déplait , en parlant des hommes
en général eſt un peu dur. Démos
thene à dit , il ne me reſte à moi que ce qui
déplaît à présent presque à tout le monde.
Comme c'eſt dans l'homme un effet de la
malignité & un ſentiment de jaloufie qui
l'empêche d'entendre volontiers quelqu'un
ſe louer lui - même ; l'Orateur qui a voulu
1
158 MERCURE DE FRANCE.
dans ce moment ménager ſes Auditeurs ,
& ne rien dire abſolument qui pût les blesſer
, ſe garda bien de rendre ſa propoſi
tion générale. Cette obſervation prouve ,
en faveur de l'opinion de M. l'Abbé Au
ger , qu'il ne faut rien omettre dans Dê.
mofthene , autant que la langue le permet.
Encore un exemple , & nous termi
nerons par - là ce parallele & notre extrait.
Ecoutez - moi , vous le devez ; c'eſt
» pour vous que j'ai eu la force de ſup-
„ porter tous ces travaux; il ſeroit trop
honteux que vous n'euffiez pas celle
,, de les entendre. "
ز و
و و
M. l'Abbé Auger. , Vous devez m'é.
;, couter , Athéniens , pour pluſieurs rai-
„ fons , & fur- tout parce qu'il feroit hon-
,, teux que j'euſſe foutenu pour vous tant
و د
de travaux, & que vous ne puffiez en
, ſupporter le récit. " Il n'y a ici qu'une
phraſe; les deux leçons diſent la même
choſe , mais que le ton en eſt différent !
Le premier Traducteur fait parler Démofthene
en homme fier de ſes ſervices ,
& qui les reproche à ceux auxquels il les a
rendus. M. l'Abbé Auger a rendu celui que
devoit avoir l'Orateur dans cette circonſtance
importante pour lui , où fa cauſe
étoit délicate , & où ſon adverſaire avoit
FEVRIER. 1777. 159
un parti : ſa fierté devoit ſe ſoutenir &
craindre de bleſſer les Juges ; auſſi ſa tournure
adoucit - elle tout ce que la penſée
qu'il avoit à exprimer pouvoit avoir de
dur..
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LES ES Incas , ou la deſtruction de l'Empire
du Pérou , par M. de Marmontel ,
Hiſtoriographe de France , l'un des Quarante
de l'Académie Françoiſe , dédié au
-Roi de Suede , très-belle édition , ornée
de onze ſuperbes gravures , 2 volumes ,
grand in. 80. broché , 18 liv. A Paris ,
- chez Lacombe , Libraire , rue de Tournon
, près le Luxembourg , 1777 , ouvrage
important & très- intéreſſant, dont nous
parlerons dans le Mercure prochain.
Hymne au Soleil , en quatre diviſions , traduit
du Grec , par M. l'Abbé de Reyrac
, Correſpondant de l'Académie des
Inſcriptions & Belles - Lettres , petit in-
12 , prix 24 f. broché. A Paris , chez
Lacombe , Libraire , rue de Tournon ,
près le Luxembourg , 1777.
160 MERCURE DE FRANCE.
Cet Ouvrage eſt dans le goût des bons
Ecrivains de la Grece. S'il n'eſt pas un
Poëme échappé à l'injure des temps ; il
paroît du moins avoir été composé ſur les
meilleurs modeles de l'antiquité : nous en
rendrons compte inceſſamment.
Hiſtoire des progrès de l'Esprit Humain dans
les Sciences & dans les Arts qui en dépendent.
SCIENCES INTELLECTUELLES
ſavoir , la Dialectique ,
la Logique , l'Ontologic , la Cosmologic ,
la Psycologie , la Theologie naturelle , la
Religion naturelle , la Morale , la Légi.
flation & la Jurisprudence , la Politique ,
la Grammaire , la Réthorique , & l'Eloquence,
la Poésie; avec un abrégé de la
vie des plus célebres Auteurs dans ces
ſciences; par M. Savérien , volume in-
80. relié 5 liv. chez Lacombe , Libraire
, rue de Tournon , près le Luxem
bourg.
Ce précis hiſtorique des Sciences Intellectuelles
, fait ſuite à l'hiſtoire des Scienees
Mathématiques, & à celle des Sciences
1 FEVRIER. 1777. 161
al
ces Physiques , que le Public a favorablement
accueillies , qui ſont du même Auteur
, & chez le même Libraire : nous
ferons connoître plus particulierement ce
nouvel ouvrage ſi utile à l'éducation.
Dictionnaire interprête manuel des noms
latins de la Géographic ancienne & moderne
, pour ſervir à l'intelligence des
Auteurs latins , principalement des Auteurs
claſſiques , avec les déſignations
principales des lieux : ouvrage utile à
ceux qui liſent les Poëtes , les Hiſtoriens ,
les Martyrologes , les Chartres, les vieux
Actes , &c. &c. &c. volume grand in-8°.
relié 5 liv. chez le même Libraire , au
Bureau des Journaux , rue de Tournon.
Les Spectacles de Paris , vingt- fixieme
partie , chez la veuve Ducheſne , rue S.
Jaques.
Almanach de Gotha , à Paris , chez
ef Ruault , Libraire , rue de la Harpe.
Etrennes Orléanoiſes, chez Couret de
Villeneuve , Libraire , à Orléans,
Etrennes aux Amateurs de la LoterieRoyale
de France , ou la vraie explication
1
L
162 MERCURE DE FRANCE.
des Songes , avec leur rapport aux
quatre- vingt - dix numéros de la Lo.(
terie Royale de France , ſuivi de quatre-
vingt - dix figures alluſives aux mêmes
numéros , avec des cabales pour
le calcul , tirées des meilleurs Auteurs
Italiens ; ouvrage traduit de l'Italien
en François , fort intéreſſant à tous
ceux qui veulent tenter la fortune par
des miſes heureuſes . A Paris , chez
Molini , Libraire, rue de la Harpe ,
Eſprit , au Palais - Royal , la veuve
Duchefne , rue S. Jacques , Leſclapart ,
quai de Gêvres , prix I liv. 16 fols.
Cet Almanach ne doit être regardé
que comme un jeu pour ceux qui ont le
loiſir & la fantaiſie de combiner des chi
meres & de s'en amufer.
L'Egyptienne , Poëme épique , petit in.
12 , broché , 24 fols , chez Lacombe ,
Libraire , rue de Tournon.
Histoire abrégée des Papes , depuis S.
Pierre juſqu'à Clément XIV , tirée des
Auteurs Eccléſiaſtiques , 2 vol . in - 12 ,
reliés 6 liv. A paris , chez Moutard,
Libraire , rue de Hurepoix.
FEVRIER. 1777. 163 .
On trouve chez le même Libraire ,
Morceaux choisis des Prophetes , mis en
François par M. l'Abbé Champion de
- Nilon , deux vol . in . 12 , 6 liv.
Hiſtoire de la décadence & de la chûté
de l'Empire Romain , par M. Gibbon ,
ouvrage traduit de l'Anglois , in - 12 ,
relié , 3 liv. chez Moutard & les freres
Debure , Libraire , quai des Auguſtins.
Description des aspects du Montblanc ,
préſenté à Sa Majeſté le Roi de Sardaigne
, par Marc- Théodore Bourrit , pour
ſervir de ſuite à la deſcription des Glacieres
de Savoie , &c. Lausanne , 1776,
-in - 80. broché , 36 f. & chez Moutard,
Libraire , quai des Auguſtins.
Précis des Argumens contre les Matérialiſtes
, par Pinto , in- 8°. broché , 36 f.
Relation ou Journal d'un Officier Fran-
-çois , au ſervice de la Confédération de
Pologne , Amſterdam , 1776 , in- 8°. bros
ché , 3 Livres.
L2
164 MERCURE DE FRANCE,
ACADÉMIES.
I.
Prix proposé par l'Académie des Sciences' ,
Belles - Lettres & Arts de Lyon , pour
l'année 1777.
M. DE FLESSELLES , Intendant
de la Ville & Généralité de Lyon , empreſſé
de concourir à l'avancement des
Arts qui fleuriſſent en cette Ville , a invité
l'Académie des Sciences , Belles- Let
tres & Arts , qui y eſt établie , de propofer
, en ſon nom , une Médaille d'or , du
prix de 300 livres , pour la perfection de
la Teinture noire fur la Soie.
L'Académie a accepté cette commisfion
avec reconnoiſſance , & s'empreſſe
d'annoncer qu'elle décernera ce prix dans
la Séance publique de ſa rentrée , au mois
de Décembre 1777 , à celui qui aura
conſtaté avoir porté, en France, à une
plus grande perfection , la Teinture noire
de la Soie, ou par un Mémoire détaillé,
FEVRIER. 1777. 165
- accompagné d'échantillons d'eſſais , ou
par des expériences répétées par devant
les Commiſſaires nommés par l'Acadé
mie , & qui s'engageront à garder le ſecret
du procédé , ſi l'Inventeur l'exige.
L'intention de M. l'Intendant étant au
furplus de folliciter la faveur du Gouvernement
pour l'Auteur couronné.
Les Académiciens ordinaires ſont ſeuls
exceptés du concours ; les Mémoires n'y
feront admis que juſqu'au 1er Août
1777. Ils pourront être adreſſés à l'Académie,
ſous le couvert , de M. l'Intendant
; ou francs de port , à M. de la Tourette
, Secr. perp. de la claſſe des Sciences
; ou à M. Boullioud , Secr. perp. de la
claſſe des Belles - Lettres; ou chez Aimé
de la Roche , Imprimeur , Libraire de
l'Académie.
I I.
Prix proposé par l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles- Lettres de Châlons fur
Marne. Pour l'Année 1778.
L'Académie des Sciences , Arts &
Belles - Lettres de Châlons - fur - Marne ,
propoſe pour ſujet du prix qu'elle adjuge
ra dans ſon aſſemblée du 25 Août 1778 .
L3
166 MERCURE DE FRANCE .
Les moyens les moins onéreux à l'Etat
& au Peuple , de construire & d'entretenir
les grands chemins.
Tous les amis de la patrie & de l'humanité
font invités à travailler ſur ce fujet.
Le prix fera une médaille d'or de la
valeur de trois cents livres.
Les pieces feront écrites en François
ou en Latin , & elles feront envoyées ,
franches de port , à M. Sabbathier , Secr.
perp. de l'Académie , trois mois avant
Ja diſtribution du prix.
Les Auteurs ne ſe feront point connoître
; ils mettront feulement une deviſe
à la tête ou à la fin de leur Mémoire. Ils
yjoindront un billet cacheté qui contiendra
leur nom , qualités & demeure , s'ils
veulent ſe faire connoître ; & la deviſe
fera répétée fur ce billet.
III.
Prix proposé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles Lettres de pruffe.
Pour l'année 1778. !
L'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres , dans ſon aſſemblée du 6
Juin 1776, a jugé le prix de la claſſe qui
concernoit la queſtion ſuivante.
FEVRIER. 1777. 167
-
Quelle a été, relativement aux denrées ,
la valeur des monnoies depuis Constantin
le Grand jusqu'au partage de l'Empire à la
mort de Théodose ? Et quelle a été l'in-
Auence réciproque entre les variations qu'a
Jubies, cette valeur , & les changemens arrivés
dans l'état politique & économique de
l'Empire ?
Ce prix a été remporté par feu M.
Jules Frédéric de Keffenbrinck , premier
Préſident de la Régence de Stettin. Son
Mémoire étoit en Allemand & avoit
pour deviſe : Rector omnium vim quoque
intelligendi , quam ipfe dedit , & regit &
adjuvat. La Claſſe des Belles Lettres , en
le couronnant , auroit ſouhaite de voir
la troiſieme partie plus généraliſée & plus
développée.
La Claſſe de Philofophie ſpéculative
avoit différé juſqu'à l'année 1776 , l'adjudication
du prix fur l'examen des deux
facultés primitives de l'ame , celle de connoître
& celle desentir. Le Mémoire Allemand
, qui a remporté ce prix , avoit
pour deviſe , Nofce te ipfum ; & il étoit
de M. Jean - Auguste Eberhard , Paſteur à
Charlottembourg.
L'acceffit a été accordé , 10. à la Piece
Françoite , intitulée : Recherches fur lafa
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
culté de sentir & fur celle de connoître ,
ayant pour deviſe : Sin , has- ne poſſim
Naturæ accedere partes. Virg. Georg. 2°.
AlaDiſſertation Allemande qui a pour deviſe
un paſſage Grec de Platon ; ουδε λαρ
&c. 3º. Au Mémoire Allemand , qui a
pour deviſe , Eft quodam prodire tenus ,
&c.
La Claſſe de Philofophie expérimentale
, a propoſé pour l'année 1777 , la
queſtion ſuivante.
Il eſt connu que les angles ſous leſquels
les rameaux des arteres ſortent de leurs
troncs ſont différens , & que cette différence
eſt relative à celle qui ſe trouve
entre les viſceres.
Cela poſé , on demande :
Quelle est la grandeur déterminée de ces
angles, préférablement requise pour chaque
espece de fécrétions ? Comment on peut le
mieux parvenir , au moyen des expériences ,
à fixer cette détermination ? Et quelles font
les modifications dans la vitesse & dans
la circulation du sang , qui en résultent ?
On invite les Savans de tous pays , excepté
les Membres ordinaires de l'Académie
, à travailler ſur cette queſtion. Le
prix , qui conſiſte en une médaille d'or du
poids de so ducats, ſera donné à celui
FEVRIER. 1777. 169
qui , au jugement de l'Académie , aura le
mieux réuſſi. Les Pieces écrites d'un
caractere liſible , feront adreſſées à M. le
- Conſeiller privé Formey , Sécrétaire perpétuel
de l'Académie.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADEMI ☑'ACADÉMIE ROYALE DE MUSI
QUE continue de donner alternativement
des repréſentations des Fragmens , com.
poſés de l'Acte d'Eglé , de celui de la
Danse, des Talens Lyriques , & d'Orphée
& Euridice , Drame héroïque en trois
Actes. On a ajouté aux Fragmens le Bal
let des Horaces, de M. Noverre.
Ce Ballet eſt diviſé en cinq Actes ,
& en Scenes Dramatiques , où l'action
théâtrale , la déclamation muette , la
Pantomime concourent avec la Danſe
& la Muſique pour former un Spectacle.
ACTE I. La décoration représente une
Salle du Palais des Horaces. Camille ,
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
une
ſoeur des Horaces , & amante de Curiace
, déplore ſa cruelle deſtinée , apprenant
que ſon frere & fon amant doivent
combattre l'un contre l'autre pour
décider du fort de leur patrie. Cependant
elle préſente à ſon Amant ,
écharpe qu'elle a brodée. Curiace accepte
ce préſent , & vole au combat ; Camille
tremble pour fon Amant , & ne
peut recevoir , fans frémir , les adieux
de ſes freres. Le vieil Horace encourage
fes fils.
II. ACTE . La décoration repréſente un
Camp , & un Autel est au milieu . Les
deux armées ſe profternent devant l'Autel
; les Prêtres font des libations . Les
deux Rois ennemis ſe jurent qu'ils s'en
tiendront à ce que le fort du combat
entre les Horaces & les Curiaces décidera.
Combat des trois freres Romains , contre
les trois freres Albains , en préſence
des deux armées . L'aîné des Horaces ,
refté ſeul contre les trois Curiaces , les
attaque l'un après l'autre & en triomphe.
Tullus met ſur ſa tête la couronne
de la victoire. Le vieil Horace trompé
par un faux rapport, gémit de la honte
de fon fils , & ne tarde pas à ſe féliciter
de fa gloire.
FEVRIER. 1777. 171
III . ACTE . La décoration repréſente le
- Capitole. Le vainqueur eſt conduit en
triomphe au Capitole. Camille ne voit
dans fon frere que le meurtrier de ſon
Amant ; elle lui arrache l'écharpe qu'il
avoit ôtée à Curiace ; elle s'abandonne
à tout fon déſeſpoir , & forme des imprécations
contre la Patrie. Horace ne
pouvant foutenir ſes plaintes & ſes reproches
, lui plonge ſon épée dans le
ſein. Ce crime fait horreur aux Romains ,
Horace , lui même , en frémit. Le vieil
Horace applaudit ſeul à cet attentat. On
charge de fers le triomphateur .
IV. ACTE . La décoration repréſente
une Prison. Horace déplore ſa deſtinée.
Fulvie , fon Amante , veut envain faciliter
fon évaſion. Elle ſe déſeſpere ,
& tombe évanouie. Le vieil Horace
vient alors foutenir le courage de fon fils.
Procule , pere de Fulvie , apporte le décret
du Sénat , qui accorde la grace du
coupable , & lui donne fa fille.
V. ACTE . La décoration repréſente le
Palais du Roi. L'union d'Horace & de
Fulvie eſt célébrée par des fêtes bril
lantes.
172 MERCURE DE FRANCE .
Nous n'examinerons point fi ce ſujet
convenoit à un Ballet , & fi une action
auſſi tragique devoit être accompagnée
de danſes. M. Noverre a voulu faire voir
que ſon art pouvoit, comme la Poësie ,
former un Drame ſuivi , grand , pathétique
& intéreſſant. C'eſt une Tragé.
die , c'eſt Corneille en Pantomime ;
mais il a fallu rompre l'unité de l'action
pour la varier & la foutenir ; alors
on s'écarte des principes ſi eſſentiels à
toute action théâtrale; on parvient à faire
un ſpectacle , mais non pas une oeuvre
de génie.
Il n'en faut pas moins admirer , dans
cette compoſition , le talent avec lequel
M. Noverre fait employer tous les moyens
de fon Art. Cependant , il ſent lui -même
qu'il eſt des convenances & des
vraiſemblances à conferver ; & il ſe propoſe
de faire des changemens dans les
derniers Actes. Mademoiselle Heinel ,
Mlle Guimard , M. Veftris , M. Gardel ,
ont rempli les principaux rôles avec une
intelligence & une vérité qui ajoutent à
leur réputation & à leurs ſuccès.
On a repris l'Acte du Devin du Village
, pour être joué après Orphée & Euridice.
Mlle Levaſſeur & M. Lainez
FEVRIE R. 1777. 173
exécutent avec diſtinction les premiers
rôles.
L'Académie Royale de Muſique doit
remettre encore l'Iphigénie en Aulide ,
de M. le Chevalier Gluck.
L'Olympiade , Opéra de M. Sacchini ,
pour lequel on avoit fait déjà quelques
préparatifs , exigeant encore des chan
gemens , ne ſera joué qu'après Pâques.
DÉBUTS.
M. L'HÔTE , jeune Acteur , chantant
la baſſe taille , a débuté le jeudi 9 Janvier,
par le Rôle d'Eurilas , Berger , dans
l'Acte de la Danse des Talens Lyriques.
Sa voix est très - agréable; ſa prononciation
diſtincte : il eſt très bon muſicien ,
& il met de la dignité dans ſon maintien.
En cultivant ſon talent , il pourra
acquérir la préciſion néceſſaire à la muſique.
M. LE MELLE , chantant auſſi la baſſetaille
, a débuté , le même jour , dans
l'Acte de Vertume & Pomone , par le
Rôle de Pan : ce jeune Acteur eſt d'une
figure théâtrale; la qualité de ſa voix
174 MERCURE DE FRANCE.
eſt fort flatteuſe, ſon jeu eſt plein de
naturel & de feu; il chante avec intelligence
& avec goût.
L
COMÉDIE FRANÇOISE.
E Mercredi 22 Janvier , les Comé
diens François ont donné la premiere
repréſentation de Zuma, Tragédie nouvelle
de M. Lefevre. La fable de cette
Piece eſt entierement d'imagination , &
un peu romaneſque; mais elle produit
des ſituations intéreſſantes , & des fcenes
vives & pathétiques , relevées par
de beaux vers , & par des morceaux de
ſentiment heureuſement exprimés.
Une Horde Américaine s'eſt réfugiée
dans l'abyme des rochers du Pérou , loin
de la cruauté des Eſpagnols , commandés
par le fameux Pizarre. Leur Reine ,
tranquille dans cette retraite , oubliant
fon ancienne grandeur , éleve ſa fille &
un Eſpagnol qui avoit été délaiſſé dans
fon enfance. Cet Eſpagbol devient pasſionnément
amoureux de Zuma , ſa compagne.
Leur amour est agréable à la
Reine , qui admire dans ces enfans l'iFEVRIER
. 1777. 175
mage de la candeur & de la belle nature.
Ces amans voient ce jour tant
defiré de leur union , lorſqu'un Eſpagnol
, errant de montagne en montagne ,
arrive juſques dans cet aſyle de la paix
& du bonheur. C'eſt le fils du fameux
Pizarre , ſi odieux aux malheureux Américains
. La Reine reconnoiſſant cet Espagnol
, ſe laiſſe emporter par les premiers
mouvemens de vengeance ; mais
le jeune homme , autant par humanité
que par un ſecret ſentiment d'amitié ,
obtient qu'il ſoit traité avec tous les
égards de l'hoſpitalité ; on l'accueille ,
ou le plaint , on adoucit ſes maux. Cependant
le fils de Pizarre reconnoit
dans Zuma l'objet de ſa paſſion. Il s'indigne
de la réſiſtance qu'il éprouve , &
d'avoir un rival. Ses Soldats échappés
au naufrage , viennent ſe ranger fous
fes ordres, Pizarre laiſſe alors éclater
ſa violence & fes menaces. Il eſt le ty
ran de ſes bienfaiteurs , il fait enlever
Zuma. La Reine découvre en lui le
meurtrier de fon époux. Elle raſſemble
une troupe d'Américains & pour
fuit l'indigne raviſſeur de ſa fille. Le
combat eſt près de ſe livrer , lorſque
le jeune Amant propoſe de terminer
176 MERCURE DE FRANCE.
cette querelle l'un contre l'autre. Pizarre
accepte le défi , mais le jeune homme
eſt détourné par un parti. Il va retrouver
ſon rival , ils ſe reconnoiſſent pour
freres. Alors Pizarre ſe livrant à toutes
les douceurs d'une union ſi douce , facrifie
ſa paſſion à celle de ſon rival aimé ,
& ſe propoſe de devenir le défenſeur
des Américains , après en avoir été l'oppreſſeur.
La Reine , ignorant cet heureux
changement, a tout diſpoſé pour
perdre Pizarre. Il eſt ſurpris fansdéfenſe,
&accablé de traits. Pizarre mourant ,
reconnoît la juſte punition de ſes attentats.
Cette Tragédie , dont
n'avons pu tracer qu'une legere idée ,
d'après la premiere repréſentation , a eu
beaucoup de ſuccès , & fait le plus grand
honneur à M. Lefevre,
nous
Les principaux rôles de cette Tragédie
, ſont joués avec beaucoup d'intelligence
, de chaleur & de ſupériorité ,
par MM. Molé & La rive , & par Mademoiselle
Sainval.
M.
DÉBUT.
a débuté, le 21 Janvier ,
par le rôle d'Arviane dans Mélanide , &
par
1
FEVRIE R. 1777 177
= par celui du Marquis , dans la Pupile. Il
- avoit déjà paru ſur ce Théâtre.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES
ES Comédiens Italiens ont repris &
donné avec ſuccès les Sultanes , en trois
Actes en Vers , de M. Favart , avec le
Couronnement de Roxelane . Cette Comédie
charmante a été revue avec plaiſir :
on y applaudit les traits délicats & bril
lants dont cette piece eft remplie. Les
trois caracteres des Sultanes y font tracés
& foutenus avec beaucoup d'eſprit. Mesdames
Billioni , Colombe & Beaupré , les
jouent avec intelligence. On ſe rapelle;
à cette occaſion , avec quelle fineſſe ,
quelle gaieté , quel intérêt , Roxelane
étoit jouée par Madame Favart , ſi digne
d'aſſocier fon talent à celui de ſon
ingénieux époux. Le rôle du Sultan n'a
jarnais été mieux rendu que par M. Clairval
, qui fait toujours ſi bien ſaiſir l'eſprit
de ſes rôles , ſi différents depuis Mon
tauciel juſqu'au Magnifique , & depuis
Colin juſqu'à Solimant II. Le Couronnement
de Roxelane forme un beau ſpectacle.
ر
M
178 MERCURE DE FRANCE.
La Buona Figlioula a été repriſe , chantée
& exécutée dans l'esprit du maître ,
d'après les conſeils du célebre Piccini ,
qui eſt l'Auteur de la Muſique.
On a donné quelques repréſentations
de Roger & Javotte , parodie d'Orphée
& Euridice.
t
DÉBUT.
Mademoiselle TESSIER a débuté , le
lundi 27 Janvier , par le rôle d'Agathe
dans le Sorcier. Elle a de la jeuneffe ,
une voix délicate , & la cadence trèsbrillante.
L'étude & l'exercice lui donneront
, dans la ſuite , plus de préciſion
& de fûreté dans ſon chant.
FEVRIER. 1777. 179.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Mutius Scévola dans la tente de Porfenna
Eſtampe de 18 pouces de haut fur 17
de large , gravée par Jacques Schmu
żer , d'après le tableau original de Rubens
, qui eſt dans le Cabinet du Prince
de Kaunitz , Comte de Rietberg , Protecteur
de l'Académie de Vienne , auquel
cette Eſtampe eſt dédiée. Elle ſe
trouve à Vienne , chez l'Auteur , & à
Paris , chez M. Aliamet , Graveur du
Roi , rue des Mathurins , prix 16 liv.
RUBENS UBENS a dans cette ſcene ſi propre
à développer les paffions & l'enthouſiaſme
patriotique , repréſenté Scévola
étendant , ſur un braſier ardent , la main
qui vient de trahir ſon courage. L'attitude
du jeune Romain eſt noble & asfurée
; il ſemble , en regardant Porſenna ,
braver les fupplices qui lui font réſervés.
M 2
180 ORCURE DE FRANCE.
Le Roi , placé ſur un plan plus élevé,
paroît pénétré d'admiration à la vue de
cet acte d'héroïſme. Au pied du trône
eſt renversé l'Officier que Mutius vient
de poignarder. Le viſage de cet Offi
cier , victime de la mépriſe du Romain ,
annonce avec énergie la douleur & les
convulfions qui précédent une mort
violente. La ſcene eſt , du côté oppoſé ,
remplie par les gardes de Porſenna qui
témoignent leur étonnement , & s'affurent
en même temps de la perſonne de
Scévola.
Rubens a traité trés peu de ſujets
hiſtoriques auſſi intéreſſants. L'art d'ailleurs
avec lequel ce ſujet eſt rendu en
gravure , le fera rechercher des Artiſtes
& des Amateurs. Il paroît que M. Schmuzer
s'eſt proposé pour modele les plus
célebres Graveurs Flamands , & l'on peut
ajouter que ſon Eſtampe ſe ſoutient à
côté de celles de Bolsvert , de Pontius ,
de Woſterman. Le burin du Graveur
Allemand a de la couleur , de la ſoupleſſe
, du brillant , & les travaux en font
variés avec l'intelligence néceſſaire pour
donner à l'enſemble un effet pittorefque
& harmonieux.
FEVRIER. 1777. 18г
I I.
- Premiere fuite de douze Estampes , de
format in - 4°. gravées ſous la direction
du ſieur le Brun , Peintre , d'après
différens Tableaux des plus célebres
Peintres des Ecoles Flamande &
Hollandoiſe , prix 18 livres A Paris ,
chez Bafan & Poignant , Marchands
de tableaux & d'Eſtampes , rue &
hôtel Serpente,
L'objet de M. le Brun , en publiant
ces Gravures , exécutées par d'habiles
Artiſtes , eſt de former une Collection
qui puiſſe rappeller aux Amateurs le gen
re de compoſition & le faire des meilleurs
Maîtres des Ecoles de Flandre &
de Hollande , dont les tableaux ſont
aujourd'hui ſi fort recherchés ; & il
faut avouer qu'ils méritent cet empresſement
par la gaiété de la compoſition ,
la vérité du coloris & le fini précieux
du pinceau. La ſuite que nous venons
d'annoncer , préſente divers ſujets de
Lingelbach , P. Potter , J. Steen , Terburg
, Rembrandt , Metzu , Berghem ,
Wouvermans , Winants , Cuyp , Vandermeulen
: ces Tableaux ſont ou ont
M 3
182 MERCURE DE FRANCE:
été dans le Cabinet de M. le Brun ,
qui ſe propoſe de continuer cette Collection.
Le choix & le zele qu'il y met ,
ne peuvent qu'être agréables aux Amateurs.
Il eſt dit à la tête de la premiere
livraiſon , que la ſeconde, auffi de douze
Eſtampes , ſe fera dans l'eſpace de fix
mois environ.
III.
On diſtribue à la même adreſſe ci - desfus
, le Portrait de Gérard Dow , peint
par lui-même. Cet Artiſte s'eſt repréſenté
dans l'enceinte d'une croisée jouant du
violon . L'Eſtampe , qui a 15 pouces de
haut fur ii de large, a été gravée d'un
burin fini & foigné , par Ingouf, le jeune,
prix 4 livres.
Les Amateurs peuvent auſſi ſe procurer
, chez le ſieur Baſan , la ſuite des
gravures exécutées d'après les tableaux
peints à gouache , par Baudouin. La derniere
Eſtampe de cette ſuite eſt Marton
Bouquetiere. Cette jolie Eſtampe eſt gravée
par Ponce , prix 1 liv. 4 fols.
5
FEVRIER. 1777. 183
1
1
1
I V.
Collection de Tableaux & Deſſeins des
plus Grands Maîtres des trois Ecoles , de
Porcelaines anciennes , d'effets précieux
d'ancien laque , de Figures de
bronze , de Vaſes d'Agathe , de Jafpe ,
de Porphyre , de Tables de différens
Marbres , de riches Meubles du célebre
Boule , de Pendules de choix
& autres Effets précieux , provenants
du Cabinet de feu M. Raudon de
Boiffet , Receveur - Général des Finances.
Cette Collection , la plus variée & la
pplluuss riche , peut- être , qu'aucun particulier
ait jamais formée, n'eſt pas moins
recommandable par la rareté que par le
choix & la belle conſervation des différents
objets qui la compofent. Feu M.
Randon avoit point pour les Arts un
ſimple goût , mais un amour , une pasſion
qui ne lui permettoit point d'attendre
tranquillement dans ſon Cabinet
des occaſions d'augmenter ſa Collection.
Cet Amateur éclairé a fait pluſieurs voyages
en Italie, en Flandres , en Ho
M 4
184 MERCURE DE FRANCE ,
lande , & eſt parvenu , par des recherches
continues , à reſſembler des morceaux
uniques , qu'il ſera facile de distinguer
dans le Catalogue de cette collection.
Il eſt dreſſé pour la partie des
tableaux , deſſeins , figures de bronze ,
par Pierre Remi , Peintre , que feu M.
Randon confultoit toujours , pour ces
fortes d'acquiſitions , avec beaucoup de
confiance , & tous les Amateurs ajouteront
ici avec une confiance méritée. Le
Catalogue des porcelaines , laques ; effets
précieux eſt dû au ſoins de C. F. Julliot,
Če genre de Curioſités qui préſente beaucoup
d'objets rares & peu connus , eſt
içi détaillé d'une maniere fatisfaiſante
pour les Amateurs & pour tous ceux qui
voudront donner des commiſſions .
La vente de ce riche Cabinet eſt annoncée
pour le vingt- ſept du préſent
mois de Février & jours ſuivans. Le Catalogue
ſe diſtribue à Paris , chez Mufier
, pere , Quai des Auguſtins , Pierre
Remi , Peintre , rue des Grands Augustins
, C. F. Julliot , Marchand , rue S.
Honoré , près celle du Four , & chez
M. Chariot , Huiffier Priſeur , Quai de
la Ferraille. A Londres , chez Thomas
FEVRIER. 1777. 185
Major , Graveur du Roi. A Amſterdam ,
chez Pierre Fouquet Junior. A Bruxelle ,
chez M. Danoot , Banquier.
Nous devons renouveller à l'occaſion
de ce Cabinet , le plus beau peut - être ,
qu'aucun particulier ait jamais poſſédé ,
que l'Amateur éclairé , qui en étoit le
propriétaire , en avoit confié depuis quatre
ans le ſoin & l'entretien à M. Picault
fils , demeurant rue Bourtibourg ,
maiſon de M. Hollande. On fait queM.
Picault a le ſecret ſi précieux & fi étonnant
de tranſporter les peintures de deſſus
les toiles uſées , & même de deſſus le plâtre
, & de les remettre ſur une toile neuve
, après avoir ôté les taches que le
temps ou l'ignorance des Artiſtes y avoient
faites ; enſorte qu'elles ont toute
la pureté , la franchiſe & la fraîcheur
des touches & du coloris du maître. Cet
art de conſerver les tableaux & de leur
rendre tout leur prix , eſt ce qui avoit attaché
M. Randon de Boſſet à M. Picault ,
&ce qui l'avoit engagé à lui donner toute
ſa confiance , comme l'atteſtent une
foule de lettres qu'il lui a écrites , & que
cet Artiſte a conſervées comme des titres
de ſon talent.
On voit auſſi chez le ſieur Picault des
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
tableaux de fleurs peintes en grand, furverre,
par le ſieur Godfrey , Anglois ,
qui a un art prodigieux en ce genre , foit
pour la la compoſition , ſoit pour l'exécution
brillante de ces peintures deſtinées
à orner des appartemens.
V.
Portrait de Jean - François Regnard ,
le meilleur de nos Poëtes comiques , après
Moliere ; gravé d'après le tableau de
Rigaud , par Fiquet , Graveur de LL.
MM. Imp. & Royale format in - 8°. Prix
3 livres.
,
Ce Portrait eſt gravé avec beaucoup
de délicateſſe , de goût & de talent ; il
fait fuite à ceux de Moliere , la Fontaine
, Crébillon , J. Baptiste Rouſſeau
Defcartes , Montaigne , Lamotte le Vayer
, Voltaire , J. Jacques Rouſſeau ; ils
ſont tous de même grandeur , & font
également honneur au burin de cet habile
Artiſte. On les donne au même prix de
3 livres , chez Prevôt , Graveur , rue S.
Thomas , Porte S. Jacques , & chez les
Marchands d'Eſtampes.
V I.
Portrait de feu M. de Beauteville , EFEVRIER.
1777. 187
vêque d'Alet , chez le Père & Avaulez ,
rue S. Jacques. Prix 1 livre 4 fols. La
charité , la douceur & les vertus épiſcopales
caractériſent ce digne Prélat. Les
perſonnes qui aimeront à ſe retracer ſon
image , ne pourront que la recevoir avec
empreſſement.
Une couronne d'épine fert de cartel à
ce Portrait , gravé par M. Voyez , l'aîné
, avec beaucoup de foin&de talent.
VII.
Le fleur Janinet vient de graver &
metre aujour un petit Portrait de Melle.
Colombe: il eſt dans le goût du paſtel ;
l'illuſion eſt complette , l'emploi des couleurs
y eſt entendu à faire même honneur
à un deſſin précieux. C'eſt le premier
portrait qu'on a fait paroître dans cette
maniere . L'Auteur a déjà donné des
ruines & des ſujets très agréables : il va
offrir dans peu des objets très-intéreſſans.
On trouvera le tout chez lui , rue S. Jacques
, vis - à - vis celle du Plâtre .
VIII.
M. Henriquez , Graveur de Sa Ma188
MERCURE DE FRANCE.
jeſte Impériale de toutes les Ruffies , de
l'Académie Royale des Beaux - Arts de
Pétersbourg , vient de publier , en faveur
des Acquéreurs du Dictionnaire
Encyclopédique , le Portrait de M. de
Montesquieu , d'après le tableau qui eſt
à l'Académie Françoiſe ; de M. de Voltaire
, peint en 1774 , à Ferney , par
Bonart ; de M. Diderot , peint par M.
L. M. Vanloo , & de M. d'Alembert ,
deſſiné par M. R. Jollain , Peintre du Roi.
Ces Portraits font très-reſſemblans & bien
gravés. Ils font du format in-fol. de l'Encyclopédie,
& peuvent - être placés dans
ce Dictionnaire : ſavoir , ceux de MM.
Diderot & d'Alembert , dans le 2e &
3º volumes , l'Eſtampe du frontiſpice
devant être à la tête du premier volume.
Le Portrait de M. de Voltaire ſera placé
dans le 4º volume , & celui de M. de
Monteſquieu ſera réuni à fon éloge dans
le 5º volume. On ſe propoſe de donner
ſucceſſivement , pour orner les autres volumes
, les Portraits de M. Rouſſeau de
Geneve , de M. de Buffon , de M. Dumarſais
, & c. Le prix de chacun des quatre
Portraits , publiés actuellement , eſt
de 3 livres . On les trouve chez M. Henriquez
, rue de la vieille Eſtrapade , mai .
FEVRIER. 17774 189
ſon de M. Moreau , Maître Charpentier
, & ceux de MM. Diderot & d'Alembert
, ſeulement , chez Panckoucke ,
Libraire , rue des Poitevins , & Brunet ,
Libraire , rue des Ecrivains.
1 Χ.
On vient de mettre en vente à l'Hôtel
de Thou , rue des Poitevins , & chez le
fieur Regnault , Auteur de la Botanique
miſe à la portée de tout le monde , rue
Croix - des - Petits - Champs , le 7e Cahier
des Quadrupedes enluminés , de l'oeuvre de
M. de Buffon , prix 7. 1. 4 f.
La ſouſcription pour le Supplément de
la Botanique miſe à la portée de tout le
monde , eſt prolongée juſqu'à la fin de
Février , pour la commodité des perfonnes
de Province , chez Regnault , & chez
les Libraires qui ont fourni déjà l'ouvrage.
Nota. On ne tirera que le nombre
d'exemplaires pour lesquels on aura ſouscrit.
190 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
, Traité de Musique concernant les tons
les harmonies , les accords , & le discours
muſical ; dédié à Mgr. le Duc
de Chartres , par M. Bemetzreider , 2
volumes in - 8°. chez l'Auteur , rue des
SS. Peres , maiſon de M. Bernard ,
près la rue de Verneuil ,& chez Piflot,
Libraire , Quai des Auguſtins ; 1776.
L'AUTEUR a fait un ouvrage nouveau
fur la Muſique: il a éclairci & démontré
ſa théorie & fa nature , en décompoſant
ſes élémens , en analyſant fes procédés
, & fuivant dans un ordre progresfif,
la marche des fons , leur liaiſon &
leurs rapports.
1. Dans le diſcours théorique , l'Au.
teur examine comment l'octave a pu ſe
completter de treize ſons ; comment &
dans quel cas le virtuoſe altere les notes
naturelles , dieſes & bémols.
1
FEVRIER. 1777. 191
1º. Dans la premiere partie , il examine
la nature du mode majeur & mineur ;
il diviſe les fons de la gamme en fons naturels
.... ut , mi , fol, ut ... & en fons
appels.... fi , rẻ , fa , la.... Il tranſporte
le modele des deux modes dans toutes les
octaves . Il compare les tons entre eux
pour en déduire des rapports qui les approchent
& qui facilitent leur enchaînement.
Il indique de chaque ton les iſſues
ou les forties immédiates , les tons intermédiaires
entre deux tons donnés ; la ſucceffion
la plus naturelle des tons , des marches
extraordinaires qui étonnent : il donne
deux exemples ſur l'enchaînement des
tons , l'un , abſtraction faite de la meſure
& du mouvement; l'autre , meſuré : par
tout il repréſente les tons par la principale
confonance du corps ſonore , un des
fons naturels à la baffe.
3º. Dans la ſeconde partie , ilconfidere
les fons par rapport au ton : il détermi
ne tous les enſembles harmonieux. Il dé
finit & indique les intervalles confonnans
&diſſonans qui ſéparent les fons des harmonies
: de-là il infere la diviſion des harmonies
en confonnantes & diffonantes. II
diviſe les harmonies confonnantes en com
192 MERCURE DE FRANCE .
fonnances repos & en conſonnances qui
fatiguent. Il indique la ſucceſſion des harmonies
, & il démontre l'inſuffiſance des
ſyſtemes harmoniques.
4°. Dans la 3e partie, il confidere les
fons par rapport à la baſſe , pour indiquer
les accords; il les diviſe en accords ſimples
& en accords composés , en accords confonnans
& accords diſſonans , en accords
fuperflux , faux ou diminués , majeurs &
mineurs , & en accords neutres: il indiqué
une ortographe ſimple & non équivoque
pour les chiffres , qui font les ſignes deś
accords. Il prouve que chaque accord disé
fonant ſimple , détermine le ton & les fons
qui doivent ſuccéder pour le ſauver. Il
nombre toutes les combinaiſons des accords.
Il donne de exemples ſur l'enchaînement
des accords.
5°. Dans la 4ª partie , il emploie les
tons , les harmonies & les accords pour
en former la phrafe , la période & le
diſcours muſical ; il préſente d'abord le
tout , abſtraction faite de la meſure &
de mouvement , & marque ſeulement
les virgules & les points qui éclaircisfent
le ſens. Il commence par des phra
fes
FEVRIER. 1777. 193
- ſes , périodes & diſcours qui ne renfer
ment que des confonnances ; il en don.
ne enſuite des exemples où il y a des disſonances
mêlées avec les confonnances.
Il rapporte les plus belles penſées harmoniques
qui font diſperſées dans les chefsd'oeuvres
de muſique. Il analyſe & décompoſe
un morceau de muſique , &
puis le recompoſe , montrant comment
on peut animer & embellir une ſimple
conſtruction d'accords par la meſure
& par le mouvement. Il donne le moyen
de trouver à la fois la baſſe & les accompagnemens
d'un chant donné. Il
indique les parties de la compoſition
muſicale qui appartiennent au génie &
an goût , & il donne le plan d'une poétique
muſicale.
Ce Traité n'eſt pas un ouvrage de
pure érudition , dont l'étude eſt ſtérile
& ne conduit qu'à un vain raiſonnement ;
c'eſt la ſcience - pratique des tons & des
accords , des confonnances & des diffohances
.
On y apprend à décompoſer la mua
ſique pour en extraire le fond harmonique
, c'est- à - dire , les accords enchaî
nés & phrafés : par ce moyen on peut ſe
meubler la tête & apprendre le goût
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
avec tout l'eſprit harmonique qui eſt disperſé
dans la muſique.
En étudiant ce livre , on n'eſt pas borné
au feul plaiſir de l'oreille , on accoutume
encore l'eſprit à obſerver , à comparer
& à déduire des conféquences ; l'entelligence
ſe forme au raiſonnement en
même temps que l'oreille ſe forme au jugement
des fons & des accords.
Le traité de M. B. eft intéreſſant pour
le Muficien & pour l'Amateur ; le premier
pourra y gagner pour lui & furtout
pour ſes éleves ; l'Amateur , l'homme
du monde ne doit s'occuper de la Muſique
qu'autant que l'intelligence accompagne
fon étude.
Le ſecond volume contient des exemples
clairs , parmi des morceaux célebres ,
& que l'on diviſe en vingt trois numéros ,
gravés dans le même format , afin que l'on
puiſſe mettre ſur le même pupître , l'exemple
à coté du précepte.
1
I I.
Concerto pour le Clavecin ou le Piano-
Forte , avec accompagnement de deux
violons , alto baffe & une ad libitum ;
dédié à M. de Vermonet fils , Fermier
FEVRIER. 1777. 195
des Domaines du Roi , par M. К. Ј.
Dreux ; prix quatre livres quatre fols.
A Paris , chez l'Auteur , rue Sainte-
Avoie , près la rue des Blanes - manteaux;
& aux adreſſes ordinaires de Mu
fique.
ΙΙΙ.
Vi Sonates per cembalo o piano- forte,
con violino o flauto ad libitum ; compoſte
da Mattia Vento , Opera V. Nuovamente
ſtampate à ſpeſe di G. B. Vernier . Prix 7
livres 4 fols. Pluſieurs de ces pieces peuvent
s'exécuter ſur la harpe. A Paris , chez
M. Venier , éditeur de pluſieurs ouvra
ges de muſique , rue S. Tomas - du - Louvre,
vis -à- vis le Château d'Eau , & aux
adreſſes ordinaires: en Province , chez
tous les Marchands de Muſique.
I V.
CONTREDANSES.
Les Plaisirs de l'Amitié . La Société .
Bellevilloife. La 1777 , contredanſe françoiſe
& allégorique. Les Paysans de qualilité,
& autres contredanſes nouvelles à
huit figurans , par M. Bacquoi Guéa
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
don. Auteur de la muſique & des figures.
Prix , 4 fols la feuille. A Paris ,
chez l'Auteur , rue de la Potterie , près
celle de la Tiſſéranderie ; chez Mondhar,
re . rue S. Jacques ; Mademoiselle Caſtagnerie
, rue des Prouvaires , & aux adresſes
ordinaires de Muſique
Lettre de M. Beauvalet , ancien Acteur de
l'Opéra , à l'Auteur du Mercure.
Monfieur , on me montra hier un article du Mercure
du 1 de Janvier , qui me concerne. On y prétend que
je chantois , avec ſuccès , la baffe - taille à l'Opéra. Je
chantois la baſſe , il est vrai , mais avec fuccès , c'eſt
autre choſe : on m'a flatté. Le public commençoit à
s'accoutwiner à me voir , & voilà tout. J'ai été en Italie
, mais j'ai paſſé un an à Naples , & non pas quelques
mois , parce que quelques mois ſont ordinairement quatre
ou cinq , à fix même on les nomme.
Je n'ai pas une voix de fauſset : il eſt bien vrai que
j'ai chanté un air italien dans la maniere que l'on enfeigne
à Naples. Cette ville eſt renommée par toute
l'Europe pour avoir la meilleure école de chant &
de muſique en générali : ( n'en déplaiſe à toutes les
autres villes d'Italie ) parce que cela eſt auſſi vrat,
qu'il eſt conſtant que la meilleure école de peinture
& de ſculpture a éré jadis à Rome , au temps que
les arts n'étoient point avilis en Italie. Un air à paffa
FEVRIER. 1777. 197
ges eſt la choſe la plus commune & la plus aiſée . II
ſuffit de lier les notes qui compoſent les grouppes & les
volatines , au lieu de les afpirer , ce qui n'eſt pas plus
agréable que de les chevrotter. Quand on ſe borne à
ce genre , ce n'eſt pas une choſe dificile. Je ne fais
pas ce qu'on entend par yoix male , si c'eſt une voix
dure & pefante qui bourdonne preſque toujours à l'oreille
; où une voix ſvelte & franche , qui prend toutes
les inflexions , qui caractériſe la fierté , la tendreffe &
l'amour. D'abord la premiere des deux eft excellente
pour faire la groſſe note à l'églife ; la ſeconde au contraire
eſt toute théâtrale , & c'eſt ce qu'on appelle la
voix humaine partout pays , & particulierement tenor en
Italie. La preuve en eſt que le jeu qu'on nomme la
voix humaine , inféré dans l'Orgue , n'a ni le fon , ni
la marche de la baſſe. Il eſt aifé de s'affurer que ce
n'eft', ni la haute contre ou contre- alto , ni la baffe qui
ont été regardées comme voix humaine ; car la hautecontre
, telle qu'elle doit être , n'eſt une voix naturelle
que chez les femmes ; (& c'eſt ce qu'on appelles basdeſſus)
chez les hommes , elle eft furnaturelle , ( *) &
(*) On m'objeteroit à tort la charmante voix de M. le
Gros. Cette voix n'est point une haute- contre : c'eft le
plus rare & le plus fuperbe tenor. M.le Gros , qui à
cet avantage , joint encore le bon goût des écoles d'ltatie ,
a l'art d'employer le fauffet dans les cordes aigues , pour
les adoucir & mieux faire valloir les fons graves . M.
Richer qui , quoiqu'on en puiſſe dire , a une voix trèsdécidée
& très jolie , emploie , on ne peut mieux , la
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
la baſſe bornée par ſa peſanteur , a été conſacrée an
fondement de la muſique.
Ceci eſt eſſentiel à ſpécifier ; car , fans ce partage que
les maitres Italiens obfervent ſi ſagement, il n'est plus
de proportions dans l'harmonie. Ainfl , Monfieur , on
peut vous affurer que je n'ai pas une voix de fauffet &
que je ne me fers jamais dans les plus hauts tons que
de trois cordes appellées en Italie (isopracuti) leſquelles
n'auroient pas été miſes en valeur , fi ce n'étoit pas la
régle. D'ailleurs la réputation du maître que j'ai eu ,
dans ce pays - là , eſt ſolidement établie pas les éleves
qu'il a faits dans la Gabrielli & Millico.
Je ſuis auſſi éloigné de croire que vous avez eu intention
de me donner un ridicule , que je le fuis de me
repentir de m'être tranſporté à Naples pour y étudier
l'art du chant. Il eſt à penser que vous n'avez pas été
inſtruit clairement , ainſi j'attends de votre complaifance
& de votre honnêteté , que vous voudrez bien rectifier
ce jugement haſardé , qui pourroit me faire tort , en
attendant que vous puiſſiez vous convaincre , par vous
même , de la vérité de ce que j'avance.
J'ai l'honneur d'être parfaitement , Monfieur ,
Votre très humble & très obéiſſant
ſerviteur , BEAUVALET .
Ce 16 Janvier 1777 .
même adresse. On n'accuſera point ces deux virtuofes
Lavoir une voix de fauſſet ; pourquoi mériterois -je ce
reproche.
t
FEVRIE R. 1777. 199
4
1
4
OPTIQUE.
LAA dame Fuillet , demeurant rue de
Bievre , maison du Quincaillier , & le Sr
le Tellier , Ingénieur- Opticien de la Reine ,
rue Saint Jacques , à côté de celle du Pla
tre , viennent de mettre en vente un
Optique de la grandeur & du format
d'un livre in - 8°. Ils reçoivent auſſi des
foufcriptions pour cet Ouvrage , qu'ils
promettent de rendre auſſi parfait &
auffi complet qu'il eſt poſſible. Ils auront
foin , furtout , que le deſſin & le
coloris foient mieux exécutés que tout
ce qui a paru en ce genre.
Le prix de ce livre Optique , avec
vingt eſtampes ou vues , eſt de 20 liv.
Les perſonnes qui voudront en faire acquiſition
, peuvent s'adreſſer aux adreſſes
ci - deſſus indiquées.
On donnera par mois quatre eſtampes ,
qui coûteront 40 fols, au- deſſus des 20
premieres. On compte en porter le nombre
juſqu'à cent..
ן י י נ מ ס ל
On peut foufcrire auſſi chez Lacombe
Libraire , rue de Tournon, près le Luxembourg
, au Bureau, des Journaux,
N. 4
200 MERCURE DE FRANCE.
ALMANACH.
BIBLIOTHEQUE des Amans , O.
des érotiques , par M. Sylvain M*** . A
Paris , chez la veuve Duchefne , Libraire
, au Temble du Goût.
Trés - jolie édition , & poësies trèsagréables.
Nous en rendrons compte
dans le Mercure prochain .
Lettre de M. des Hautefrayes , Profeffeur
au College Royal.
J'ai reçu , Monfieur , uue lettre anonyme , en date du
26 Décembre , au ſujet de l'Hiſtoire de la Chine , traduite
par le P. de Mailla , à laquelle je donne mes
foins. La perſonne qui m'écrit , & dont les vues me
paroiſſent très judicieuſes , a trouvé dans le Prospectus
de cette Hiſtoire , publié par M. l'Abbé Groſier , quelques
expreffions qui lui font craindre que le Traducteur
n'ait ſacrifié la chronologie Chinoiſe à celle de nos Li
vres Saints.
٢٠٠
FEVRIER. 1777. 201
En attendant que l'Ouvrage paroiſſe , ou que cette
perſonne ſe faſſe connoſtre & m'accorde l'entretien qu'elle
deſire , je me ſers de la voie du Mercure , la ſeule
qu'elle m'indique , pour la prier de ſe rappeller :
Que le P. de Mailla fut l'antagoniſte de M. Freret ,
qui attaquoit la chrolonogie & l'hiſtoire Chinoiſe , pour
en adapter les dates & les faits à ſon ſyſtème particulier.
Qu'il fut le cenſeur le plus irréconciliable de certains
figuriſtes , qui , à la faveur des caracteres Chinois , dont
ils faifoient la diſſection , ſe perfuadoient voir dans les
King , les plus anciens livres de la Chine , des images de
nos myſteres plus ſenſibles , plus circonstanciées & en
plus grand nombre que dans nos Livres Saints ; qui tenterent
de détrôner les anciens Monarques des trois premieres
Dynasties Chinoiſes , pour leur ſubſtituer nos Patriarches .
Qu'il le feroit indubitablement , s'il vivoit encore , d'un
nouveau détracteur des antiquités Chinoires , qui publia ,
comme une rare découverte , que les eaux du Hoangho ,
dont les habitans de Peking boivent depuis plus de 4000
ans ,
&dont les inondations ont ſouvent occafionné les
plus grands ravages , n'étoient point différentes de celles
du fleuve bienfaisant qui fertiliſe régulierement tous les
ans , les campagnes de l'Egypte ; qui difputa aux figuriftes
les Monarques Chinois pour les tranſplanter du
Paradis terreſte , des plaines de Sennaar & de la Paleſtine
, dans le pays des Pharaons .
Qu'il riroit , en lifant dans les Mémoires ſur les Chipois
, imprimés l'an paſſe , où l'on ſuppoſe d'ailleurs une
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
critique plus raifonnable , que l'Empereur Tao , chef de
la colonie qui peupla la Chine , encore toute humectée
des eaux du déluge univerſel , cominença à ſe plaindre
amerement , après 60 ans de regne , de ce que les flots
mugiſſans de ce déluge menaçoient encore le ciel &
rendoient ſes Peuples malheureux , quoique le texte de
la Geneſe marque le deſſéchement de la terre , avec la
ſortie de l'Arche . Viditque ( Not ) quod exficcata effet
Superficies terra. Genes. VIII. 13.
Le P. de Mailla n'a point cherché à ſe fingularifer ,
ni à ſe faire de la réputation par des ſyſtèmes neufs;
il remplit l'office d'un ſimple Traducteur , qui narre les
faits tels qu'il les trouve , ſans ſe permettre aucune
forte d'écart , évitant fur - tout avec ſoin , de ſe placer
entre le Lecteur & l'Hiſtorien qu'il traduit ; par cette
fage méthode , la ſeule à mon gré qu'il dut ſuivre , il
Jaiſſe aux faiſeurs de ſyſtèmes la liberté de calculer &
d'établir leurs comparaiſons , d'après les écrits originaux
qu'il met ſous leurs yeux , & qu'il abandonne à leur
jugement.
८
Voilà , Monfieur , ce que je peuxré pondre , en général ,
à la perfonne qui me fait l'honneur de m'écrire. Je
pourrois encore l'inviter à ſe donner la peine de paffer
chez MM. Pierres & Clouſier , Imprimeurs , rue Saint |
Jacques , où on lui feroit voir les deux premiers volumes
bientôt en état de paroître ; mais je ſerois plus fiatté
qu'elle voulut ſe faire connoftre , & me faire part de
ſes lumieres. J'en profiterois avec plaisir , & le Public
ygagneroit.
1
1
FEVRIER. 1777. 203
Je ſuis très - parfaitement , Monfieur.
Votre très - humble & très - obéiſſant
ſerviteur , DES HAUTESRAYES.
Au College-Royal , ce 4 Janvier 1777
"
১ .
Acte de Courage & d'Humanité.
0N apprend de Carcaſſone un fait
Mont le civiſme & la vertu reſpirent les
noeurs antiques. Le 19 du moins dernier ,
e feu ſe manifeſta vers les onze heures
lu matin dans une maiſon appartenante
la Fabrique de l'Egliſe Paroiſſiale de
Saint- Michel , & attenante à cette Egli-
2. Les planchers & les toits étoient
éjà embraſés lorſqu'on s'apperçut du
anger que couroient toutes les maiſons
u quartier , mais les progrès de l'in-
Fendie furent arrêtés par la vigilance.
es Officiers municipaux & les fecours
e tous les Citoyens. Unemaiſon abbattue
mpêcha la communication , & il n'y
ut de confumé que deux maiſons , dont
uatre familles , qui les habitoient , per-
:
204
MERCURE DE FRANCE.
dirent tout ce qu'elles poſſédoient de
meubles & d'effets.
Dès le lendemain , les Officiers municipaux
convoquerent le Bureau de charité
établi dans cette Ville , où l'on ne voit
pas de pauvres , parce qu'ils y font tous
occupés & bien payés. D'une voix una
nime , on y décerna des ſecours prompts
& proportionnés aux pertes qu'avoient
eſſuyées les quatres familles incendiées .
Une action d'éclat avoit illustré , dans
cette catastrophe , un Citoyen qui s'étoit
élancé au milieu des flammes pour en ar
racher l'enfant d'un autre Habitant , &
l'acte ſuivant eſt la récompenſe honora
ble & patriotique , décernée à ce coura
geux Citoyen par les Officiers munici
paux.
"
”
ود
”
ود
L'an' 1776 , & le 25e jour du mois
de Décembre , après - midi: nous Jean
Vidal , Huiffier Royal & Au liencier
au Siege de Police de la Ville de Car
caſſonne , y réſidant , ſouſſigné , ac
,, compagné de J. Labat , Trompette &
Crieur public , & précédé de la Livrée.
Confulaire de ladite Ville ,
„ Tambours , Fifres & Hautbois , nous
ſommes portés au- devant de la porte
de la maifon & domicile du fieur Rai
ود
"
"
११
& des
FEVRIER. 1777. 205
و د
و د
و د
ود
"
"
, mon charbardé , Maître Cordonnier
, de cette Ville , ſiſe à la rue des Moulins
, où étant , & du mandement de
MM. les Maire , Lieutenant de Maire
& Confuls , Capitaines - Gouverneurs
de la préſente Ville , avons fait ſavoir
à tous les Citoyens & autres quelcon-
,, ques , que dans l'incendie qui arriva
le jeudi 19 du courant , le fieur Raid
mond Charbardé , Maître Cordonnier
en cette Ville , ancien Soldat du Régi
,, ment de Flandres , avoit non-feulement
donné de très grands fecours pour arrêter
les progrès de cet incendie , mais
avoit encore expoſé ſa vie pour ſauver
celle de l'enfant du nommé Gazel ,
,, qui se trouvoit au milieu des flam-
,, mes ; & de ſuite , en vertu des ordres
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
deſdits ſieurs Maire , Lieutenant de
Maire & Confuls , & en mémoire &
,, récompenſe du courage & du zele pa-
,, triotique dudit ſieur Chabardé , nous
,, avons , au ſon des Tambours , fifres
"
و د
و د
و د
& Hautbois , appendu & attaché fur
la porte d'entrée de la maiſon &
domicile dudit ſieur Chabardé une
branche de chêne , & de tout ce que
deſſus nous avons dreſſé le préſent pro-
,
,, cés-verbal l'an & jour ſuſdits , & avons
206 MERCURE DE FRANCE .
,, ſigné avec ledit Labat , Trompette ,
,, & laiſſé copie audit ſieur Charbardé
و د
و د
و د
و د
و د
و ر
du préſent procès-verbal, dont l'ori
ginal demeurera déposé aux archives
de l'Hôtel de - Ville . Signé , Labat &
„ Vidal. Contrôlé à Carcaiſonne , le 28
Décembre 1776. Reçu II fols 3 de-
,, niers , Signé , Fornier. "
HISTOIRE NATURELLE.
U
I.
N habitant de Thezenai , en Poitou ,
trouva , au mois d'Octobre dernier , fur
un Jaſmin , un inſecte d'une eſpece
aſſez ſinguliere , & dont aucun Natu
raliſte n'a peut - être encore donné la
deſcription : il a la forme des chenilles ;
mais il ne leur reſſemble pas pour la grosſeur
: il a 2 pouces de circonférence; &
5 de longueur ; ſa tête eſt rouge , &
du genre des ichneumones , ſa queue
d'unjaune moucheté. Il a les yeux noirs ,
& affez gros pour être facilement apperçus.
Ses pieds , dont la couleur eft
d'un bleu de turquoiſe, font des poings
FEVRIE R. 1777. 207
fans aucune eſpece de pointes ni de griffes
; ils approchent de la grofſſeur des pois
verds. Le corps préſente une très - belle
variété de couleurs: le verd y domine
les autres nuances font jaunes , bleues ,
couleur de feu. Cet infecte a été pris
vivant.
II.
- Surinam , eſt une Colonie Hollandoife
, fur la côté ſeptentrionale de l'Amérique
méridionale. Il y a en ce pays là
des fourmis que les Portugais appellent
fourmis de viſite , & avec raiſon. Elles
marchent en troupe comme une grande
armée. Quand on les voit paroître on
ouvre tous les coffres & toutes les armoires
des maisons. Elles entrent & ex
terminent rats , fouris & cackerlacs , qui
font des inſectes du pays ; enfin , tous
les animaux nuſibles , comme fi elles
avoient une miſſion particuliere de la
nature pour les punir & en défaire les
hommes. Si quelqu'un étoit aſſez ingrat
pour les facher , elles ſe jetteroient fur
lui & metteroient en pieces ſes bas &
fes fouliers. Le mal eſt qu'elles ne tien.
nent pas , pour ainſi dire, leurs grands
jours aſſez ſouvent: on voudroit les voir
208 MERCURE DE FRANCE.
tous les mois , mais elles ſont quelque.
fois trois ans fans paroître.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
,
İ.
Pommes de Terre.
D'APRÈS les expériences connues que
le Sr. Parmentier a faites fur les pommes
de terre & la fécule nourriſſante qu'il en
a retirée , le ſieur Demontot a perfectionné
cette fécule au point d'en pouvoir
faire pour les enfans , des bouillies
Il l'an qui les garantiſſent des vers .
nonce comme une nourriture fingulierement
appropriée aux perſonnes d'un
tempérament foible & délicat , aux malades
& aux convalefcens . On peut faire
auffi de cette farine des gelées , des biscuits
, des crêmes , des reſtaurans ; on
l'emploie avec avantage à la place du fagou
, du ſalep , & de tous autres farineux.
Cette découverte économique a reçu l'approbation
de la Société Royale de Médecine.
FEVRIER. 1777. 209
cine. On la trouve , avec la maniere de
s'en fervir , chez l'Auteur , rue du Temple,
entre celles de la Corderie & Porte-
Foin ; & chez le ſieur Talma , Chirurgien-
- Dentiſte , rue Mauconſeil , vis - à - vis la
rue Françoife.
I I.
Industrie.
Le ſieur Crochet , Artiſte , penſionné
de la ville de Lyon , poſſede le ſecret de
faire revivre les dorures , en galons , étoffes
, broderies , & ainſi que pluſieurs cou
leurs fur les étoffes de foie piquées ou
changées. Il fait auffi revivre la couleur
fur le drap éclarlate en laine , & il a les
certificats les plus authentiques de la bonté
& de l'utilité de ſes ſecrets. Il demeure
rue Saint - Honoré , près celle du Four.
III.
M. Adolphe Murray , Suédois , a publié
, depuis peu à Leipzig , une méthode
pour purger l'acier de toute eſpece d'arfenic
ou autre poiſon qui ſe feroit attaché
ou incorporé à ce métal. Ce procédé
210 MERCURE DE FRANCE.
a le même effet ſur le plomb & le cuivre.
M. Murray poſſede auſſi un ſecret pour
étamer ce dernier métal , de forte qu'il
ne puiſſe plus s'y former de verd de gris.
U
ANECDOTES.
I.
N Grand - Duc de Toſcane s'amuſoit
un jour à voir peindre Pierre de Cortone,
qui repréſentoit un enfant pleurant
à chaudes larmes : Je vais bientôt ,
s'écria l'Artiſte , le faire changer de figure ;
alors il donna un coup de pinceau ;
& ce même enfant parut rire de la
meilleure grâce du monde : enſuite une
autre touche le remit dans fon premier
état. Vous voyez , dit le Peintre , avec
quelle facilité les enfans rient & pleurent ?
I I.
George II , Roi d'Angleterre , dînant
un jour en public , dit au Baron de
Wrisberg , Préſident du Tribunal Suprême
de ſes Etats Electoraux : Apprenez
FEVRIER. 1777. 21
moi , Monsieur le Président , pourquoi je
perds tous mes procès au Tribunal des Ap .
pels : Sire , répondit - il, c'est parce
-
que Votre Majesté n'a jamais raison .
III.
Un Religieux , en faiſant l'éloge de foni
Ordre , diſoit qu'on n'y recevoit que
trois fortes de gens , ou des perſonnes
de condition , ou de fort riches ou de
très - ſpirituelles. M. de S***. qui
étoit préſent , lui dit : Mon pere , vous
êtes donc fort riche.
I V.
,
Bembow , Amiral Anglois , s'avança
par ſon ſeul merite. Beaucoup de courage
, une expérience conſommée , des
circonſtances heureuſes le porterent à ce
grade. Il avoit commencé par ſervir en
qualité de Matelot , ſans ſe douter de
ce que la fortune devoit , un jour , faire
pour lui. Dans fa feconde campagne ,
n'occupant encore que ce poſte ſur un
vaiſſeau de guerre , il ſervoit un canon
dans une action , avec un de ses compags
hons , à qui un boulet de canon emporta
2
212
MERCURE DE FRANCE .
و د
و د
la jambe. ,, Je ne puis plus reſter des
bout , lui cria celui- ci , porte moi , je
te prie , au Chirurgien." Bembow le
charge auffitôt ſur ſes épaules & l'empor
te ; il n'etoit pas encore à la porte du
Chirurgien , qu'un ſecond boulet de canon
enleve la tête du bleſſé , & Bembow
qui ne s'en apperçoit pas , appelle à tue
té e le Chirurgien qui fort , & qui voyant
ſa charge , lui dit : ,, Que diable
veux - tu que je faſſe d'un homme
dont la tête eſt emportée ? La tête!
répondit Bembow avec une naïveté plaiſante
, & à laquelle dans le moment il
n'entendoit point fineſſe, il m'avoit dit
que c'étoit sa jambe. Le voila bien ! Fe
n'ai jamais cru ce qu'il m'a dit fans en
être fâche la minute d'après.
ود
ود
L
AVIS.
E fieur Chaumont , Perruquier , approuvé de l'Acacademie
Royale des Sciences , dans ſa nouvelle maniere
de placer les cheveux fur le bord du front des Perru
ques en bourfe & autres , de façon à imiter la nature ,
a trouvé , depuis , le moyen de faire de nouveaux Tot
pets poftiches.
FEVRIER. 1777. 213
1
1
1
}
1
1
1
1
1
Ces Troupets fort commodes pour les perſonnes qui
n'ont point de cheveux fur la tête , mais qui en ont
affez aux faces pour pouvoir être accommodés , ſont faits
ſans tiffu ; ils en font bien plus fins fur la peau , & pour
imiter le naturel , une eſpece de cheveux très - fins y
font arrangés avec art & fi librement fur le front , qu'ils
y effacent abſolument toute apparence de bordure .
Pommade attractive néceſſaire pour ces
nouveaux Toupets .
Cette Pommade , dont l'odeur est agréable & qui ne ſe
fond point , a la propriété de faire tenir ces Toupets ,
fur la tête , ſans aucun inconvénient & de maniere à
faire allufion à la chevelure la mieux plantée ; on s'en
fert auffi avec ſuccès pour les Perruques ſujettes à recular
& à ſe déranger : elle ſe vend trente fols l'once ;
les bâtons ſont de deux onces chacun ; un ſeul fuffit pour
toute l'année.
Il demeure rue des Poulies , en entrant à droite par
la rue Saint - Honoré.
2
214 MERCURE DE FRANCE .
1
NOUVELLES POLITIQUES.
A
De Varsovie , le 5 Décembre.
u nombre des ſages inſtitutions qui font l'ouvrage
du Conseil - Permanent , on a furtout applaudi à la
ſuppreſſion de la torture dans la procédure criminelle ,
& de toute eſpece d'actions contre les forciers . Ces
préliminaires annoncent qu'une raiſon éclairée préſidera
au code de législation auquel on travaille actuellement.
De Stockholm , le 28 Novembre.
Quelques uns de ces eſprits dangereux , que le bon
ordre & la tranquillité bleſſent , parce qu'ils leur font
moins favorables que le trouble & la confufion , entreprirent
, il y a quelque temps , de corrompre un jeune
homme , à qui le talent d'écrire en vers tenoit lieu de
fortune ; à leur inſtigation , le jeune Poëte ofa prendre
le Roi même pour l'objet des fatires qu'il ſe permit. Le
Monarque en fut inſtruir , voulut les lire , & fit venir
l'Auteur , qui ne parut devant lui qu'avec le juſte effroi
d'un coupable qui prévoit fon chatiment : Mon ami , lui
dit le Roi , vous écrivez avec esprit ; mais il vous manque
une choſe eſſentielle , c'est du pain . Je vous fais mon
Bibliothécaire , pour vous mettre à portée de cultiver
vos talens . Je vous pardonne ce que vous avez écrit.
Quelques jours après Sa Majesté ayant fait lire au mê
FEVRIER. 1777. 215
me Poëte , confus & reconnoiſſant , quelques vers de ſa
façon , & trouvant qu'il avoit encore le talent de bien
lire ajouta à la qualité de Bibliothécaire celle de fon
Lecteur.
De Lisbonne , le 24 Décembre.
Avant- hier , la Princeſſe du Bréfil , accoucha trèsheureuſement
d'une fille , & Son Alteffe Royale ſe porte
auſſi bien que ſon état peutle permettre , ainſi que la
princeſſe nouvellement née . On a ordonné ici , à cette
occafion , des illuminations pendant trois jours confécutifs.
Le Roi ſe trouve , depuis quelques jours , dans un état
à faire eſpérer qu'il pourra ſe rétablir.
Un vaiſſeau Américain parti de Philadelphie dans les
premiers jours de Juin dernier , & qui étoit dans le
port de cette capitale depuis plus d'un an , ayant été
expédié pour Corke en Irlande , avec une cargaison de
fel , fut pris la ſemaine derniere , dans le moment où il
débouchoit le Tage , par une fregate Angloiſe , qui alloit
entrer dans cette rade ; mais le Gouvernement , auquel
cette prife auroit dû appartenir , ſi le vaiſſeau avoit été
dans le cas de la confifcation , a jugé à propos de le
rendre à fon Armateur.
De Londres , le & Janvier.
Les dépêches reçues dernierement de l'Amérique , ont
donné lieu à de grands mouvemens dans le Miniftere .
Nanobſtant les ſuccès divers des armes du Roi , & la
foumiffion des Comtés les plus voiſines de nos Troupes ,
i
04
216 MERCURE DE FRANCE .
on paroft ne pas douter que cet hiver les Américains ne
faffent encore de tous côtés les plus grands efforts , pour
foutenir leur projet d'indépendance. Le refus des prifonniers
de recevoir la liberté & le pardon , en jurant
la foumiſſion demandée par nos Généraux , ſembleroit
prouver du moins que les événemens n'ont point encore
abattu l'eſprit du foldat .
Une lettre d'un Particulier d'Halifax , dans la Nou.
velle-Ecoſſe , dit que le Capitaine Barnfait , qui , au
fiége de Québec , tua le Général Mont-gommery , ayant
depuis obtenu du Général Carleton la permiffion de croifer
contre les Américains , a fait ſur eux trois priſes ,
dont la plus effentielle eſt celle du vaiſſeau l'Espérance ,
de dix-huit canons & de cent- ſoixante hommes d'équipage
, ayant à bord cinq mille paires de couvertes .
Il ſe répand un bruit que le Chevalier Howe revient
ici , & doit être remplacé en Amérique par l'Amiral
Clinton. On donne pluſieurs motifs à ce retour qui ,
avant tout , a beſoin de confirmation.
Malgré l'exécution ponctuelle de tous les ordres pour
la Preffe , il manque encore plus de trois mille Matelots
pour le ſervice le plus preffant de la marine. Dans le
port d'Yormouth , plus de quarante vaiſſeaux marchands
tout équipés , font arrêtés faute de pouvoir recompletter
leur équipage , qui leur a été enlevé pour le ſervice des
vaiſſeaux de guerre : on ne fait monter le nombre des
Matelots preffés , bons & mauvais , qu'à 4750.
FEVRIE R. 1777. 217
De Livourne , le 18 Décembre.
On mande de Hollande , que dans le grand nombre
de bâtimens péris dans le port du Texel , s'eſt trouvé
Anne , vaiſſeau deſtiné pour cette ville , & qui avoit à
bord une ſomme d'environ 300000 florins de Hollande.
De la Haye , le 7 Janvier.
On aſſure que l'eſcadre de douze vaiſſeaux qu'on pré
pare dans les différens ports de la République , eſt deſti .
née à aller relever celle du Contre-Amiral Pichot , & que
le commandement en ſera donné au Contre- Amiral Reynft.
Selon les lettres d'Amſterdam , il eſt entré dans le
Texel , pendant l'année 1776 , mille fix cents quarantecinq
vaiſſeaux.
On a encore obſervé dans cette ville que pendant le
cours de la même année , le nombre des morts a été de
huit mille neuf cents quatre vingt- deux , & qu'il n'étoit ,
en 1775 , que de fept mille huit cents quatre-vingt- quinze.
De Bonn , le 18 Janvier.
Dans la nuit du 14 au 15 de ce mois , entre trois &
quatre heures , une ſentinelle donna avis qu'elle appercevoit
des flammes au Château de cette réſidence électorale
& bientôt après l'embraſement parut aux quatre
coins du corps de cet édifice immenfe. Deux heures en
ſuite , quoiqu'on eût apporté les ſecours les plus prompts , la
charpente des toits , dans toute leur étendue , & celle de
trois tours ſur le jardin s'écroulant avec un fracas épou
05
218 MERCURE DE FRANCE.
vantable , entraînerent par leur poids tous les planchers des
appartemens , enfiammés auſſi - tot par cette chûte horrible.
A midi le magnifique eſcalier de marbre fut renverſé
de fond en comble , ainſi que la chapelle . dont
les Chapelains de la Cour ne purent enlever le ciboire
qu'avec le plus grand danger.
Dix-neuf perfonnes , tant de la campagne que de la
ville , ont été écrasées par la chûte d'une corniche du
bâtiment intérieur , près des arcades du grand eſcalier de
marbre , dans le moment où elles étoient employées à
faire agir une pompe fur un reſte du plancher de la
grand'ſalle au-deſſus , qui s'écrouloit & qui menaçoit
d'embrafer une des portes du Conſeil-Aulique. Le Confeiller
Breuning , qui préſidoit à cette manoeuvre , fut du
nombre de ces malheureuſes victimes , dont quelquesunes
, dangereuſement bleſfées , ſont ſoignées à la maifonde-
ville.
De tous les bâtimens de cette réſidence augmentée
fucceſſivement par les trois derniers Electeurs de k
maifon de Baviere , & qui paſſoit pour une des plus
richement meublées & des plus belles de l'Allemagne
il ne reſte que l'appartement appelé le Buon-Retiro , &
celui qu'habitoit l'Electeur. L'une & l'autre forment des
atles avancées fur le jardin , dont celle qui eſt à gauche
eft la plus conſidérable & s'étend vers le Rhin. Tous
les meubles qu'on avoit détachés ou arrachés par le
defir de les mettre en fûreté , ont prodigieuſement fouf.
fert , & il en eſt peu dont on puiffe encore faire uſage ,
P'exception de l'argenterie de table , des bijoux & du
tréſor de l'Electeur.
FEVRIER. 1777. 219
On peut évaluer à plus de trois millions d'écus le
dommage caufé per cet incendie. Dans la quantité d'effets
précieux confumés par le feu , une tenture des Gobelins
, repréſentant les aventures de Télémaque , donnée
par Louis XIV à Jofeph-Clément de Baviere alors Electeur
de Cologne , eſt l'objet qu'on regrette le plus.
On ne fauroit donner trop d'éloges au zele & au courage
que les Citoyens de tous états ont montré dans
cette circonftance malheureuſe.
De Versailles , le 29 Janvier.
Sa Majeſté , toujours attentive à encourager les arts
& les ſciences utiles à la marine , a fait expédier des
lettres ,d'ennobliffement au fieur Groignard , Ingénieur-
Conſtructeur en chef de la marine , déjà connu par la
grande quantité de vaiſſeaux qu'il a conſtruits avec fuccès
, & qui vient de donner de nouvelles preuves de
fes talens dans la conſtruction , au port de Toulon ?
d'une forme ou baffin dans lequel les vaiſſeaux feront
radoubés avec autant de commodité , que dans ceux
de Breft & de Rochefort .
De Paris , le 31 Janvier.
L'Académie Royale des Sciences arrêta en 1775 ,qu'elle
n'examineroit plus aucun ouvrage ſur la quadrature du
cercle , la trifection de l'angle , la duplication du cube
& le mouvement perpétuel ; cette délibération fut annoncéé
dans le temps ; mais comme l'Académie , mal
1
220 MERCURE DE FRANCE .
gré ſa déclaration notifiée a reçu encore un affez
grand nombre de mémoires fur ces quatre objets , elle
croit devoir la renouveller ajourd'hui .
PRESENTATIONS.
Le 12 janvier , le marquis d'Aubeterre , commandant
en chef dans la province de Bretagne , & Pévêque de
Rennes , préſident de l'ordre de l'égliſe , ont été préſentés
au Roi par le duc de Fronſac , premier gentil.
homme de la chambre de Sa Majesté en ſurvivance , &
Sa Majefté leur a témoigné ſa ſatisfaction de leur conduite
pendant le cours de la derniere aſſemblée des états de
cette province.
Le marquis de Sérant , de retour des états de Bretagne
, où il a préſidé la nobleſfe , a eu pareillement
à fon arrivée , l'honneur d'être préſenté au Roi par le
duc de Fronſac , premier gentilhomme de la chambre
de Sa Majesté en ſurvivance. Le Roi lui a accordé les
entrées de fa chambre .
Le même jour , la marquiſe de Vogue & la vicomteſſe
de Seſmaiſon , ont eu l'honneur d'être préſentées
à Leurs Majestés & à la Famille Royale , la premiere
par la comteffe de Vogue , & la ſeconde par la duchesſe
de Laval .
Le 24 , le prince Palatin duc de Deux-Ponts , fut préſenté
à Leurs Majestés & à la Famille Royale , ſous le
nom de comte de Sponheim , étant conduit par le fieur
FEVRIER. 1777. 221
1
Lalive de la Briche , introducteur des ambaſſadeurs ; le
fieur de Séqueville , ſecrétaire du Roi pour la conduite
des ambaſſadeurs , précédoit.
- L'après- midi, la ducheſſe de Deux-Ponts fut préſentée
à la Reine & à la Famille Royale.
Le ſieur Hocquart , préſident du parlement de Paris ,
a eu , le 19 , l'honneur d'être préſenté au Roi par le
ſieur de Miromeſnil , garde des ſceaux de France , &
de faire fes remerciemens à Sa Majesté pour la place
de conſeiller d'honneur du même parlement , vacante
par la mort du ſieur de Thuiſy , à laquelle Sa Majeſté
l'a nommé.
Le 23 , le comte de Saint - Priest , ambaſſadeur du
Roi à la Porte , de retour ici par congé , a eu , à fon
arrivée , l'honneur d'être préſenté à Sa Majefté par le
comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire d'état au
département des affaires étrangeres .
Le 28 , le comte de Saint Paul , miniſtre plénipotentaire
de la cour de Londres , cut une audience particu
liere du Roi , dans laquelle il prit congé de Sa Majesté;
il fut conduit à cette audience , ainſi qu'à celle de
la Reine & de la Famille royale , par le ſieur Lative
de la Briche , introducteur des ambaſſadeurs. Le ſieur
de Séqueville , ſecrétaire ordinaire du Roi pour la con
duite des ambaffadeurs , précédoit .
222 MERCURE DE FRANCE.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 7 janvier , le fieur Buc'hoz , médecin bocaniſte &
de quartier de Monfieur , a eu l'honneur de préſenter
au Roi , à Monfieur & à Monfſeigneur le comte d'Artois
les trois premiers volumes in - fol. du difcours de
'Histoire universelle du regne végétal.
Le ſieur Leſcalier , ancien fous- commiſſaire de la marine
, a eu l'honneur de préſenter , le 20 , au Roi , &
à la Famille Royale , un Vocabulaire des termes de marine
, anglois & françois , ouvrage utile pour les traductions
de l'une l'autre langue, de tout ce qui a rapport
à la navigation , ainſi qu'à la conftruction & aux manoeuvres
des vaiſſeaux.
NOMINATIONS.
Sa Majesté vient d'accorder à la demoiselle de Cler
mont - Tonnerre , petite fille du maréchal de Clermont-
Tonnerre , pair de France & chef du tribunal , la
permiffion de ſe qualifier du titre de dame.
د
Le 22 janvier , le Roi a accordé les entrées de fa
chambre au prince de Saint - Mauris , capitaine - colonel
des fuiffes de la garde de Monfieur.
Le duc de Chartes , chef d'eſcadre , a été promu au
grade de lieutenant - général des armées navales .
FEVRIER. 1777. 223
Le ſieur Marchais , ancien commiſſaire - général de la
marine à Brest , a été fait intendant de la marine au
département de Rochefort.
MARIAGES.
Le 19 janvier , Leurs majeſtés & la famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du ſieur de Montmort ,
comte de Dognon , fous -lieutenant dans les gardes-ducorps
du Roi , avec demoiselle de Guitaud ; & celui du
ſieur de Lameth , capitaine à la ſuſte du régiment de
Berry , cavalerie , avec demoiselle de la Tour- du -Pin .
NAISSANCES.
Il eſt né à Paris , dans le courant de 1776 , 9716 garçons
, & 9203 filles , en tout 18919. Le nombre des
morts en hommes eſt de 10883 , & en femmes de
8884 , en tout 19767 ; on a porté à l'hôtel des Enfans-
Trouvés , 3226 garçons , & 3193 filles , en tout 6419.
Le nombre des morts a excédé celui de l'année derniere
de 1319. Il y a eu 731 baptêmes de moins , 416 mariages
de plus.
1
Françoiſe Bruneau , femme de J. Thuau , Fermier de
Ja Hairiaye , dans la baronnie d'Ingrande paroiſſe d'Azé,
près Château - Gontier en Anjou , eſt accouchée le 21
décembre dernier , d'un garçon & de deux filles. Les
24 MERCURE DE FRANCE.
deux dernieres ſurvivent à leur frere , mort quelques
jours après.
La nommée Luce de Labatte , femme de Jean le
Lievre, fabricant de bas , rue des Petits - champs St
Martin , eft accouché le 19 décembre dernier , de trois
enfans , dont un garçon & deux filles , qui vivent encore.
Ce particulier , dépuis quatorze ans qu'il eſt marié
, a eu quinze enfans , dont douze garçons ; il lui
en reſte encore huit , y compris les trois nouveaux- nes .
MORTS .
Pauline de Villeneuve -Vence , épouse de Joſeph - André
Ours de Villeneuve , maquis de Flayofc , eſt morte
en ſon Château de Flayofc au commencement de Janvier
, dans la cinquantieme année de fon âge.
Henri Zacharie d'Iſle - Beauchaine , chevalier de l'ordre
royale & militaire de Saint - Louis , chef d'eſcadre
des armées navales , ci - devant commandant des gardes
de la marine au port de Breſt eſt mort à Paris , age
de 59 ans.
Louis François de Goujon de Thuiſy , marquis de
Thuiſy , fénéchal héréditaire de Reims & confeiller
d'honneur au Parlement , eft wort à Châlons - fur-
Marne , le 2 Janvier , dans ſa 66 année .
Le comte Jacques - François de la Rue Launai , cham
bellan du feu duc d'Orléans , brigadier des armées du
Roi , gouverneur des ville & château de Doullens , commandeur
. FEVRIER. 1777. 225
mandeur de l'ordre de Saint - Lazare , eſt mort à Paris
le 9 Janvier , àgé de 73 ans.
■ N . née baronne de Duminique , veuve de Michel Armand
, marquis de Broc , commandeur de l'ordre royal
& militaire de Saint - Louis , maréchal des camps &
armées du Roi , commandanten Baffe - Alface , & précédemment
en Bretagne , eſt morte le II Janvier , au
château de Kintzeim près de Schelſtadt.
Marie Louiſe - Angélique Barberin de Reignac , épouſe
du marquis de Montmorency - Laval , brigadier des armées
du Roi , & auparavant veuve du ſieur Campet ,
marquis de Saujon', eſt morte àParis, le 16 deJanvier ,
dans la quatre - vingtieme année de fon âge.
Tirages de la Loterie Royale de France ,
du 16 Janvier 1777 .
Pour les lots , 10,52 , 49 , 84,35.
fler. claffe. 83 , 10, 64, 38 , 73.
Pour les
primes .
IIe. 61,52 , 90 , 16 , 8 .
IIle. 81 , 14 , 35 , 11 , 52.
IV. 80 , 51 , 34 , 73 , 61 .
En vertu de l'arrêt du Conseil d'Etat du Roi , du 3
décembre 1776 , les tirages des primes démeureront
éteints & fupprimés , à commencer au prochain tirage
da 1 Février.
P
226 MERCURE DE FRANCE .
ADDITIONS DE HOLLANDE .
AVIS.
D'un bon - homme Anglois à cette claſſefi
nombreuse du genre - humain :
Taupe pour ſes défauts , & Linx pour ceuxd'autrui.
I
Ly a quelques jours que j'allai faire viſite à un vieil
Elpagnol de mes amis ; je le trouvai affis à ſon bureau,
ayant devant lui un manuscrit qu'il me dit contenir un
Chapitre deſtiné à entrer dans la premiere Edition de
Don Quichote , & qui en fut fupprimé par les Reviſeurs ,
parce qu'ils y trouverent quelques traits dont on craignit
P'application à la malheureuſe expédition de Charles
Quint : la curiofité me porta à le lire , & le voici :
CHAPITRE XXX.
Du fameux Projet de Don Quichotte pour
Jubjuguer les Maures de Barbarie , &
les réflexions de Sancho fur ce sujet.
" SANCHO , dit Don Quichote , la conversation que
cus avec toi la derniere nuit , étoit vague & mes idées
FEVRIER. 1777. 227
encore indigeftes; je les ai digérées pendant la nuit ; &
mes reflexions ont produit un plan admirable & infaillible
, dont je veux bien te faire part. Ce n'eſt point un
ſyſtème obſcur & compliqué d'arrangemens politiques &
militaires ; c'eſt un projet bien combiné , dont au premier
coup-d'oeil tu verras tout l'enſemble ; tu concevras
aifément les avantages de l'exécution , la certitude morale
du ſuccès , & la gloire durable qui en réſultera ..
„ Premierement , les Maures n'ont point de vaiſſeaux
de guerre , à l'exception d'un petit nombre de Corſaires.
L'Eſpagne , comme tu fais , à une marine redoutable &
la plus puiſſante de l'Europe . Nous pouvons donc aller
à eux , & ils ne peuvent venir à nous."
29
:
Secondement , les Infideles n'ont point de troupes
régulieres , leurs Officiers n'ont point étudié l'art de la
guerre. Nous avons des corps nombreux d'excellens
Vétérans ; nos Officiers poſſedent à fond les ſciences
militaires , la tactique , le ſervice de l'artillerie , l'attaque
& la défenſe des places &c. &c. J'ai vu un Régiment
de Gardes chaffer devant lui une populace turbulente , au
nombre au moins de dix mille poliçons , dans les rues
de Tolede .".
:
:
Nous n'avons qu'à débarquer ſur la côte de l'Afri
que , trente ou quarante mille hommes , avec une cavalerie
proportionnée , & un grand train d'artillerie. Alors
nous mettrons le ſiege devant Alger & Tunis , & de
l'une de ces deux villes , nous ferons notre quartier
général , notre place d'armes , nos magaſins. De là,
nous enverrons nos Généraux à droite , à gauche , devant
& derriere , pour brûler & détruire tout ce qui ré.
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
Oſtera , & recevoir le ſerment de fidélité de tous les
lieux qui ſe ſoumettront.
"
Aufſitôt que nous aurons conquis ce pays , nous nous
haterons d'établir une forme de gouvernement , que je te
déveloperai une autrefois : pour aujourd'hui , je me contenterai
de te dire qu'il ſera propre à dédommager
l'Eſpagne de la dépenſe de ſes armemens , & à contenir
les Maures dans un état de dépendance ; tu ſens bien
aufſi qu'on les obligera de payer à l'avenir un tribut
annuel , qui groſſira les tréſors du Roi , alors le plus
Fiche Monarque du monde."
Soit fait ainſi qu'il eſt dit , s'écria Sancho , des qu'il
vit fon Maftre reprendre haleine ; mais , je vous prie ,
quelle part aurez - vous à l'honneur de cette conquête
importante ? Quelle part ! Ami Sancho , répondit le Chevalier
, eſt - ce que tu ne fais pas qu'il eſt de l'effence
de la Chevalerie d'attaquer les Infideles ? J'offrirai mes
foibles ſervices ; je demanderai à être employé à la réduction
du reſte du grand continent de l'Afrique ; &
je ne doute pas de pénétrer juſqu'à la Cour du fameux
Prêtre Jean , en Ethyopie , & de le forcer à reconnoître
les loix de noire auguſte Souverain.
95 Mais vraiment , dit Sancho , rien ne ſeroit plus glorieux
pour Sa Majesté , ni plus digne d'un Roi Catholique
que de foumettre cette vilaine race de Maures
circoncis , pour lesquels , en bon vieux Chrétien , j'ai
toujours eu la plus forte , & la plus fainte horreur ; & je
n'aurois point d'objection , ſi cela s'exécutoit par la roue ,
la corde , ou même tout ſimplement la caſtration ; le projet
FEVRIER. 1777. 229
eſt honnête , bon & digne de tous les éloges ; mais
j'avouerai que j'ai mes doutes ſur la facilité de l'exécu
tion. Vous dites qu'ils ne peuvent pas combattre fur mer ;
mais , Monfieur , la mer ne peut-elle pas combattre pour
eux ? Vous ſavez qu'elle eſt un terrible ennemi , qui a
bien de la force & auquel il eſt bien dangereux de ſe
fier ; elle n'offre pas une meilleure chance à un Chrétien
qu'à un Infidele. Vous me dites que les Maures font
comme la canaille de Tolede ; mais vous conviendrez
avec moi que les Maures en Afrique ſont comme les
Maures en Eſpagne ; ils ont le même ſang , la même
force ; & s'ils ont des armes en main , ils peuvent s'en
ſervir pour nous faire du mal ; & pourquoi ne s'en ferviroient
ils pas ? Ne fait - on pas généralement que la
plupart des foldats , avant d'avoir un uniforme , &d'être
incorporés dans un Régiment , faifoient originairement
partie de la canaille ; & de même qu'on peut dire qu'une
troupe de canaille eſt une armée ſans difcipline ,
peut dire d'une armée , que c'eſt une troupe de canaille
difciplinée .
on
Je ne prétends pas comme le ſavetier marcher le dernier
; je ne ſuis point un foldat ; & je donne au diable
de bon coeur , celui qui le premier a inventé l'art de ſe
battre ; mais j'ai affez de bon ſens pour voir & connoftre
que les hommes & les bêtes ont leur maniere de ſe
battre , & que les Maures ne nous battroient pas comme
nous devons les battre , mais de la maniere dont ils
favent le faire. Je n'ai jamais aimé pouffer un chat
dans un coin , d'où il ne peut ſe tirer qu'en fautant fur
moi ; ſi nous allons en Barbarie , il n'y a point de ſtra
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
tagême que les Maures ne mettent enuſage contre nous:
qui vous a dit qu'ils ne font pas experts dans l'art de
ſedéfendre ? Le chien que j'attaque ſe retourne & épie
Pendroit où il pourra me mordre. Si nous tombons fur
eux à droite , ils nous prendront à gauche; fi nous les
pouffons devant nous , ils ſe retireront , & viendront nous
furprendre par derriere.
Nous ſavons tous combien le ſiege de Genade a duré;
& fi Alger tient auſſi long - temps , votre Seigneurie
ne dinera pas avec le Prêtre Jean d'ici à deux bonnes
années . Au lieu de tous ces triomphes , de ces conquêtes
& des tributs que nous devons recevoir , ſelon
vous , placés entre les Maures , & la mer , nous courons
riſque de mourir de famine , de toutes les morts
la plus miférable , & celle que je crains le plus."
Lorſque j'eus fini la lecture de ce chapitre , je demandai
à mon ami s'il prétendoit le faire entrer dans une
nouvelle édition de Don Quichote , comme un projet
qui méritoit l'attention du Roi d'Eſpagne actuellement
regnant ? & je ne manquai pas en même temps de
faire pluſieurs réflexions fur la manie de ſes compatriotes
pour les croiſades des Maures. Comme je n'étoit
pas accoutumé à me gêner avec lui , & que nous
1
avions l'habitude de penſer tout haut l'un devant l'autre
, je lui dis que c'étoit un véritable Quichotiſme , &
je me permis bien d'autres plaiſanteries .
Comme un bon & vrai Eſpagnol il m'écouta avec
beaucoup de patience & de gravité , & il me dit lorsque
j'eus ceffé de parler: mon bon ami , l'expérience
nous montre chaque jour l'excellence de cette maxime:
FEVRIER. 1777. 231
1
Connois toi toi - même. Vous vous preſſez un peu trop ,
ce me ſemble , de blamer les meſures de vos voiſins
les Eſpagnols . Qui diriez-vous fi je vous faifois voir
que vous venez de ſigner ce que votre Nation , les
Anglois, ce peuple de Philoſophes comme M. de Voltaire
les qualifie , appelle une adreſſe de Torys.
Reliſez le Chapitre & prenez - en la clef. Pour
Barbarie , liſez Amérique , pour Eſpagne , Angleterre ;
pour Maures , Américains , & pour Alger & Grenade ,
lifez Boſton , la Nouvelle York , &c.
Je reconnus la ſageſſe de la leçon que je m'étois attirée
; j'en remerciai mon ami en l'embraſſant , & je
retournai chez moi où je me dépêchai d'écrire le Chapitre
que je fais imprimer pour l'utilité de tous les
Imitateurs de Don Quichote , qui ne font pas moins
communs dans mon pays que dans les autres,
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
L
VERS
Sur la mort d'un Ourang - Outang ,
DÉDIÉS
A ceux qui lui reſſemblent,
E. Meſſager des Dieux raconta l'autre jour,
Que l'on vic arriver au rivage funeſte
D'un animal tronqué le déplorable reſte ,
Qui s'en allait des morts habiter le ſéjour :
De quel droit prétends - tu ; dit l'auſtere Nocher ,
Paſſer à l'autre bord ? Dans le royaume fombre
Ma barque n'a jamais conduit une ſeule ombre
Qui parût auſſi peu des humains s'approcher.
Dans l'inde je naquis , dit l'ombre , & l'on me nomm
Ourang , Singe , Jocko ; au rang des animaux
Le ſauvage ignorant a placé mes égaux ,
En Europe on m'a dit que j'étais preſqu'un homme,
Un Prince m'y reçut , dans ſa ménagerie ,
Je l'avoue , il est vrai ; mais de ſon Directeur
Le Ciel me fit bientôt un ami , un vengeur
du fort adoucit pour moi la barbarie ;
prit à marcher , à manger , & à boire
aux curieux cet Ourang , diſait il ,
amme moi ? Que vous en ſemble - t - il ?
FEVRIE R. 1777. 233
En nous voyant tous deux on paraiſſait le croire.
A ma mort , il pleura ; & voulant conſerver
Un reſte d'un ami , il me fis écorcher ;
Ma tête entre ſes mains comme un gage eſt reſtée
De l'étonnant accord de toutes nos pensées.
Tu n'es qu'un animal , dit Caron irrité
Et comment pourras - tu répondre ſans ta tête
Au juge des enfers , lorſque pour ſon enquête
Tu le verras affis au fiege d'équité ? -
Sans ma tête ? Seigneur ; ah qu'à cela ne tienne.
V**** eſt mon ami , il ma promis la ſienne ,
C'eſt un ami fidele , & fon coeur généreux
Sçaura bien à Minos répondre pour tous deux.
يلا
234 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
4
P i
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Suite de l'Automne , ibid.
L'argument fans réplique , 10
La fable juſtifiée , 11
A Mercure , 73
La naiſſance de la Roſe , 14
Imitation Italienne , 15
Epigramme , 16
Les jeux dé l'amour & du hasard , 17
7
A la Pareſſe , 36
Epigramme , ibid.
A Mademoiselle** ,
A une Dame ,
37.
Epitaphe d'un Médecin , ibid.
38
Α Μ.** , ibid.
L'erreur de l'amour ,
: 39
Les ſoupirs de Rofine , ibid.
Penſée de Saadi ,
40
L'éloge de la vie champêtre , 41
Dialogue entre François I & Henri VIII , 46
Le Criminel juge de lui - même , 57
Epigramme , 63
A M. le Comte de Saint-Germain , ibid.
Epitaphe de Mile Q. T. 65
Explication des Enigmes & Logogryphes ; 66
:
ENIGMES , sbid.
1
FEVRIE R. 1777. 235
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettre de Mylord Rivers ,
OEuvres diverſes de Louis Arioſte ,
La Quinzaine angloiſe à Paris ,
dramatiques de M. Mercier ,
Eſſai fur les cauſes qui ont détruit les deux premie-
68
71
ibid.
88
4
1
97
99
res races des Rois de France , ΧΟΙ
Eſſai géométrique ſur l'architecture navale , 103
Fragmens fur les moeurs des Morlaques , 109
Monde primitif , 116
Tréſor généalogique , 124
Differtation ſur la nature du froid, 130
Hiſtoire du Bas- Empire , 131
OEuvres complettes de Démosthene & d'Eſchine , 141
Annonces littéraires , 159
:
ACADÉMIES ,
164
Lyon ,
Châlons - fur Marne , 165
4
Pruffe , 166
SPECTACLES. 169
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 174
Comédie Italienne, 177
ARTS. 179
Gravures . ibid.
Muſique. 190
Lettre de M. Beauvalet à l'Auteur du Mercure 196
Optique , 199
Almanachs , 200
Lettre de M. des Hautefrayes ibid.
Acte de courage , 203
236 MERCURE DE FRANCE.
C
Hiſtoire naturelle , 206
Variétés , inventions , &c. 208
Anecdotes. 210
AVIS , 212
Nouvelles politiques , 214
Préſentations , 220
d'Ouvrages , 222
Nominations ,
ibid.
Mariages . 223
Naiſſances
ibid.
Morts, 224
Loterie , 225
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Avis , d'un Bon-homme Anglois ,
Vers ſur la mort d'un Ourang - Outang , dédiés à
ceux qui lui réſfemblent.
7
226
232
3 9015 06370
9359
PROPERTY 00
The
University of
Michigan
Libraries,
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SI
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AΜΕΝΑΜ
IRCUMSPICE
A
A
20
W.17
ho
i
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DE FRANCE ,
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Traduction de Shakespeare , 8vo. à 6 fols .
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Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775 à f1 : -
L'Hiftoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Tures , travaillée ſur des mémoires très -authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. 1 vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
::
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER I. Vol. 1777.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'AUTOMNE , Chant III du Poëme des
Saiſons ; imitation libre de Tompson,
NVOCATION.
L'AUTOMNE , orné de pampres rougillans ,
Sur la nature exerce un doux empire : -
T
A3
6 MERCURE DE FRANCE.
1
1
Defcends des cieux , Muſe , reprends ta lyre ,
Et fais au loin retentir tes accens .
DÉDICACE.
O toi , qui tiens le fceptre du génie ,
Chantre immortel , qu'ont refpecté les ans ,
Toi , contre qui l'infatigable envie
Irrite envain ſes farouches ferpens ;
Soutiens mon vol : daigne , illustre V *** ,
Encourager mes timides pinceaux ;
Daigne remplir un eſpoir téméraire ,
Et d'un fourire accueille mes tableaux !
PREMIERS EFFETS DE L'AUTOM
L'été s'éloigne , & l'éclatante Aſtrée ,
Cédant ſon trône & l'empire des airs ,
Ne brille plus ſous la voûte azurée :
Thémis paroſt , & peſe l'Univers .
Entrecoupé d'une flamme dorée ,
Du firmament l'azur eft plus ferein;
Un rideau blanc fend la plaine éthérée ,
---Et trace en l'air un lumineux chemin .
L'aſtre brillant verſe un calme agréable ;
L'autan fougueux n'attriſte point les champs :
Bacchus s'avance , & ſa compagne aimable ,
Pomone vient étaler ſes préſens.
CA
68 522.AA A 30
JANVIER I. Vol. 1777.
C'eſt maintenant le triomphe des treilles :
La pourpre & l'or brillent fur les côteaux ,
Et ſous le poids de ſes grappes vermeilles ,
La branche plie & fe courbe en berceaux.
ELOGE DE L'INDUSTRIE .
O du chaos , toi qui tiras le monde ,
Toi qui des arts es la ſource féconde ;
Toi qu'on n'obtient qu'à force de labeur ,
Fille du temps ! & puiſſante induſtrie !
Tu nous montras la route du bonheur !
De la pareſſe implacable ennemie ,
Tout eſt empreint de ton ſceau précieux ;
Et nous devons à tes ſoins généreux ,
Les agrémens qui charment notre vie .
L'homme , iſolé dans de vaſtes déſerts ,
Ne parcouroit que des landes arides :
Tu l'animas ; à ſes regards avides ,
Tu fis éclore un nouvel Univers .
Envain des arts il portoit la ſemence ,
Et des beſoins il ſentoit l'aiguillon ;
S'abandonnant à la molle indolence ,
Il repouſſoit le joug de la raiſon :
Sur ſes deſirs réglant ſa marche errante ,
Il diſſipoit le tribut de ſes champs ,
Sans mériter , par des travaux conftans ,
า
7
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
Une récolte encor plus abondante.
Etat cruel ! des bienfaits de Cérès ,
Loin de tirer une ſubſtance pure ,
Pour leur ravir une inculte pâture ,
Il pourſuivoit les monftres des forêts :
Et quand l'hiver flétriſſoit leur pârure ,
Et ramenoit la neige & les frimats ,
Sous un rocher creusé par la nature ,
11 échappoit à l'horreur du trépas .
Morne , ſtupide , abhorrant ſon ſemblable ,
Fuyant les ris , les jeux & les amours ,
Plus malheureux encore que coupable ,
Dans la douleur s'écouloient ſes beaux jours ,
Age de fer , fiecle de barbarie ,
Tu ne ceffas que lorſque l'induſtrie
Offrit à l'homme un généreux ſecours !
Elle parut , & fema l'abondance ;
Le Boeuf au joug marcha ſans réſiſtance ,
Et les moiffons couvrirent les guérêts :
L'homme à ſa voix oublia ſa misere ;
A la coignéę il ouvrit les forêts ,
Tailla le bois & façonna la pierre.
Il ſe ſoumit les plus fiers animaux ;
Et rejétant leurs dépouilles ſanglantes ,
Dont le couvroient ſes mains encor fumantes ,
Il ſe trama des vêtemens nouveaux .
Il cultiva de falutaires plantes ,
Dont il tira de meilleurs alimens ;
JANVIER. I. Vol. 1777 .
و
Et s'abreuva des liqueurs bienfaiſantes ,
Dont la chaleur ſemble créer des ſens.
L'aménité deſcendit fur la terre ,
Forma l'efprit & fit regner les moeurs ;
L'amour du bien germa dans tous les coeurs :
L'homme , abjurant fon farouche repaire ,
De tous côtés éleva des remparts ;
Et le commerce , affrontant les haſards ,
Pour réunit l'un & l'autre hémiſphere ,
Dans les cités raſſembla tous les arts ,
Bravant des mers le courroux inutile ,
Le Nautonnier , ſur un vaiſſeau fragile ,
Oſa franchir les flots impétueux ,
Et dans les ports trouvant un für aſyle ,
Malgré l'orage & les vents furieux ,
D'un pôle à l'autre , avec un front tranquille ,
11 fit voler fes mâts audacieux .
O France , ainfi les tréſors des deux mondes
Viennent en foule enrichir tes climats !
C'eſt dans tes mers qu'on voit , au gré des ondes ,
Flotter fans ceſſe une forêt de måts .
Le vent s'éleve , & par toute la terre
4
Ils vont porter l'éclat de ton tonnerre .
Le luxe dut à tant d'heureux efforts ,
A 5
TO MERCURE DE FRANCE.
4.
Tous ſes progrès : la colonnade fiere ,
Juſques aux cieux leva ſa tête altiere ,
Et le Pactole épancha ſes tréſors .
L'homme donna l'effor à fon génie :
Sous fon ciſeau le marbre reſpira ;
Sous fes pinceaux la toile s'anima ;
De la cadence il fixa l'harmonie',
Et ſous ſes doigts la flûte ſoupira.
C'eſt à toi ſeule , ô divine induſtrie !
Que nous devons les plaiſirs différens ,
Qui , dans l'hiver embelliſſant la vie ,
Font oublier les fureurs des autans .
Privé de toi , l'agréable printems
Seroit fans fleurs , fans éclat & fans vie :
C'eſt par tes foins que le riant été ,
Du moiffonneur confirmant l'eſpérance ,
Répand la ſeve & la fécondiré :
L'Automne enfin te doit l'heureuſe aiſance ,
Ses doux préſens & fes tréſors ambrés ,
Dont mes pipeaux , trop long-temps égarés ,
Vont , dans ces chants , célébrer l'abondance.
Par M. Willemain d'Abancourt.
JANVIER I. Vol . 1777. II
VERS à M. DE C *** , en lui envoyant
un ſouvenir.
P
Ar lui- même ce don n'a rien qui puiſſe plaire ;
Mais c'eſt un don de l'amitié ;
Et quand elle a quelques cadeaux à faire ,
Le coeur eſt toujours de moitié.
Par le même.
U
LE JUGE ENDORMI.
Conte.
N Conſeiller d'une Cour ſouveraine
S'endormit fur les fleurs de lys :
Le cas n'eſt pas nouveau ; j'en fais qui par ſemaine.
Paix , bavard ! .... Quand on vint recueillir les avis ,
Du trouble de ſes ſens ſe remettant à peine :
Qu'on le pende , dit- il, Qu'on le pende ! reprit
Le Préſident. Pour le coup votre efprit
Sur le courſier d'Aftolphe en ce moment chevauche.
Je suis de fung-froid. Bon ! c'eſt d'un pré qu'il s'agit.
Un pré , dites - vous ? Qu'on le fauche.
Par le même.
12 MERCURE DE FRANCE.
PAROLES de paix portées aux Auteurs Infurgens
; paroles inutiles , miſes en vers
dans le goût &S dans la maniere de Chapelle
, par un vieux Hermite du Parnaffe ,
qui les a adreſſées a Milords & Meffieurs
des Communes de la Littérature.
FRERES , très - chers en Apollon ,
De grâce , terininez vos guerres !
Ceſſez de vous brûler vos terres ....
Vos terres du ſacré vallon.
Eteignez vos petits tonnerres ,
Ou lancez vos petits carreaux ,
Vos petits foudres ſur les fotsi
Ce font là les vrais adverſaires ,
Les ennemis , les francs Corfaires ,
Qu'il faut brûler par vos bons mots.
Mais que la paix & le repos
Regnent parmi les Gens-de-lettress
Ne vous diſputez plus vos champs ;
Cultivez-les en bonnes-gens.
Que les Poëtes , dans leurs chants ,
JANVIER I. Vol. 1777. 13
Diſent du bien des Géometres ;
Et laiſſant-là les tons tranchans ,
N'ôtez ni ne donnez les rangs :
Les moins brillans & les pietres
Ne ſont pas des poſtes méchans ,
Lorſque l'on fert le Dieu des Lettres .
Du Pinde , gaillard citoyen ,
J'en ſuis l'habitant le plus mince :
Au Parnaſſe je ne fuis rien ;
Mais je vais m'en croire le Prince ,
Si je puis trouver le moyen
De fixer dans cette Province ,
Que déſolent des Beaux-eſprits ,
Infurgens affez aguerris ,
La paix à qui tout eſt poſſible ,
Par qui les arts font refleuris ;
La paix qui rappelle les ris ,
Qu'éloigne la guerre terrible
Que ſe font nos freres chéris.
Ai-je une adreſſe aſſez flexible
Pour concilier des eſprits
Si différens , fi fort aigris ,
Et pour fléchir l'orgueil horrible ,
Dont nos Auteurs font tous pétris ?
Ellayons ; rien n'eſt impoſſible ...
Mes enfans , une ame ſenſible ...
14
MERCURE DE FRANCE.
Mais quels cris j'entends ? .. ,, Non ; jamais ,
,, Jamais au Parnaſſe de paix.
C'eſt le cri de chaque cabale ,
Des amours-propres oppoſés ,
Bien violens , bien diviſes.
,, Quoi ! dit leur troupe martiale ,
ود
ود
ود
A nous la paix ! Quoi vous ofez
La prêcher ? Vous nous propoiez
Cette jouiſſance idéale !
Bonhomme , vous vous amuſez
,, A la pierre philofophale".
IMITATION d'une Epigramme de Claudien
, fur une Vieillard Italien qui n'étoit
jamaisforti de fa campagne .
HEUREUX qui près du terme où doit finir ſa vie ,
D'abandonner ſes champs n'a jamais eu l'envie !
L'humble toît qui vit naître & mourir ſes ayeux ,
L'a vu ramper enfant , le voit ſe traîner vieux .
Fortune , il n'alla point , fuivant ton inconftance ,
Promener à ton gré fa mobile exiſtence ;
Marchand , braver les flots , & foldat les hafards ,
Ni plaideur de fon juge implorer les égards .
JANVIER. I. Vol. 1777. 15
Il ne chercha jamais des ſources étrangeres ,
L'onde où s'éteint ſa ſoif , déſaltéroit ſes peres ;
Tranquille , il fixe en paix lui-même ſes deſtins ,
Et coule des jours purs , ignoré des humains .
Il veille avec l'aurore . avec elle il repoſe ,
Il connoit le printemps annoncé par la roſe ,
L'automne , quand Pomone a courbé ſes pommiers ,
Ou quand Bacchus prodigue enrichit ſes celliers .
Sa cabane , ſes champs , pour lui voilà le monde.
Il jouit librement du ciel qui les féconde .
Ce Chêne qu'il admire , & fes bois toujours verds ,
Ont vus autant d'étés qu'il a vécu d'hivers ;
Enfant il les planta ; leur feuillage , leur gloire ,
Des jeux de fon jeune âge enchantent ſa mémoire.
Cependant il blanchit , même au sein du bonheur ;
Mais loin de ſa jeuneſſe , il en a la vigueur.
Qu'un autre de la terre embraſſe l'étendue ;
A rétrécit ſa vie en étendant ſa vue.
Par M. le Méteyer.
A
16 MERCURE DE FRANCE .
VERS du Magiſter de la Paroiſſe de Condé
, à deux Epoux mariés par la munificence
de Monseigneur l'Evêque d'E
vreux , envoyés la veille de leurs noces,
le 27 Novembre 1776 .
AMMANS dont la fortune , au gré de fon caprice ,
Trop long-temps traverſa les voeux ,
Ne vous affligez plus : une main protectrice ,
Au pied de nos autels va couronner vos feux .
Mais ſavez-vous à quoi déſormais vous engage
Le prix de ſes bienfaits en tous lieux répandus ?
De la reconnoiffance elle ne veut qu'un gage :
Tous les autres ſans lui deviendroient fuperflus.
Au mérite indigent prodiguant ſes largeſſes ,
Ce Paſteur adoré , ce Prélat généreux ,
Quoique compâtiſſant aux humaines foibleſſes ,
N'aime à récompenfer que les coeurs vertueux .
D'honnêtes Citoyens , pour peupler nos contrées ,
Quand ce penchant commun aux Bergers comme aux Rois ,
A deux coeurs purs impoſera ſes loix ,
11
JANVIER 1. Vol. 1777. 17
: il veut qu'à les unir par des chaînes ſacrées ,
Ses richeſſes par an deux fois foient conſacrées.
Quelle gloire pour vous d'être ſon premier choix
Ale juftifier que votre ardeur s'empreffe;
Volez, &dans ſes mains prononçant vos fermens
Si vous voulez pour vous toujours qu'il s'intéreſſe
Sur ſes nobles deſſeins réglez vos ſentimens .
A ſes yeux , de ſa bienfaiſance
Alors les dons ne feront point perdus.
Sous vos ruſtiques toſts appellant l'abondance,
Le travail banira le fléau des vertus.eor
Aleurs faintes leçons vos ames attentives ,
Uniront dans la joie & l'épouse & l'époux,
Et de l'Iton vous peuplerez les rives
De Citoyens utiles comme vous.
Par M. PAbbe de Rouvere , Vicalst
Général d'Evreux.
>
18 MERCURE DE FRANCE.
VERS & M. WILLE , Fils , de l'Académie
Royale de Peinture , Sculpture &
Gravure , fur Son tableau de la Fête des
Bonnes - Gens , instituée à Canon , en
Normandie , à l'imitation de celle de
Salency.
DANS ANS. Vos murs renommés , Canon , la vertu brille,
Témoin ce bon vieillard & cette ſage fille
Dont vous récompenſez les innocentes moeurs.
Qui ne ſeroit ému de voir cette famille !
On vous rend donc juſtice , honnêtes laboureurs t
Trop long-temps dédaignés , votre état intéreſſe;
Pour quelque choſe enfin on compte vos ſueurs ;
Echangeant en plaiſirs de frivoles grandeurs ,
Avec des Payſans ſe confond la nobleſſe :
Ce que le fort ſépare , uni par la tendreſſe !
Ah ! j'en ſuis touché juſqu'aux pleurs !
Sur chaque front éclate une ſainte allégreſſe.
Ces fifres , ces tambours , ces rubans & ces fleurs
Ce cortege divers qui tourne , qui s'empreſſe ,
Ces joyeux fufiliers , ces voltigeans drapeaux ,
Pacifique ſignal d'une douce victoire ,
JANVIER 1. Vol. 1777. 19
Des peres , les enfans , impatiens rivaux ,
La femme du vieillard , qui partage ſa gloire ,
Mais qui ne la voit point , & d'un pas chancelant ,
Le tenant par l'habit , l'accompagne en tremblant..
Quel ſpectacle ! & fête ſublime !
Aſſurément Wille étoit . là ,
Et mieux qu'en vers je ne l'exprime ,
Ses pinceaux fur la toile ont rendu tout cela.
Par M. Guichard.
N. B. Les Amateurs peuvent se procurer la satisfaction
de voir ce tableau , rue des Foſſés St. Germain , Cour du
Commerce , où demeure l'Artiste.
LE COLPOTEUR GÉNÉREUX.
Anecdote véritable . 1
LA bienfaifance eſt de tous les états ;
mais elle ſe manifeſte plus communément
dans une condition mitoyenne ;
- plus ſouvent encore ceux qui flottent
entre l'indigence & le ſimple néceſſaire ,
ont l'ame bienfaiſante. La plupart des
- Grands , livrés à la molleſſe, environnés
B 2
20 MERCURE DE FRANCE.
de vils flatteurs , & uniquement occupés
de leurs plaiſirs , ne connoiſſent pas les
charmes de cette douce bienfaiſance. Un
Traitant étonne la Capitale par ſon faſte
& ſes dépenſes exceſſives : il transforme
un antre ſauvage en un palais enchanté :
il fait diſparoître une montagne dont la
cîme ſourcilleuſe l'importune : ivre de
fon opulence , il ne vit que pour lui : il
ignore s'il exiſte des malheureux. Quiconque
a éprouvé l'infortune , ne ferme
pas ainſi l'oreille aux cris de l'humanité
fouffrante.
Un Habitant d'un Bourg du Cercle
d'Ertzgeburg , étoit réduit à la derniere
mendicité. Il avoit , pour faire fubtiſter
fa famille , épuiſé toutes les reſſources.
Une légere proviſion d'avoine , qui ſervoit
depuis quelques jours de nourriture
à cette famille infortunée , étant finie ,
elle s'eſt vu plongée dans la plus affreuſe
détreſſe. Un Boulanger , auquel le pere
devoit neuf écus , refuſe impitoyable
ment de lui fournir du pain, juſqu'à ce
qu'il lui ait payé cette ſomme. Lescris de
ſes miférables enfans , prêts à tomber en
défaillance par le beſoin , les larmes d'une
tendre épouſe lui percent l'ame. ,, Cher
, époux , lui diſoit cette mere défolée ,
JANVIER I. Vol. 1777. 21
,, laiſſerons nous périr nos malheureux ود
ود
enfans ? Ne leur aurons-nous donné
,,l'exiſtence que pour les voir enlever par
,, les horreurs de la faim? regarde ces triſtes
,, victimes , fruitsde notre amour :déjà la
,, paleur de la mort couvre leurs joues.
,, Moi -même j'expire de douleur & de
,, mifere... Hélas ! fi encore , aux dépens
و د
de ma vie , je pouvois conſerver celle
,,de mes enfans ... Cours... vole dans la
„ Ville voiſine... expoſe nos beſoins...
,, qu'une mauvaiſe honte ne te retienne
,, point... Songes que tous les inſtans
,, que tu perds, font autant de coups de
,, poignard que tu porte dans le ſein de
ود
ود
ود
ta pauvre famille. Peut - être le ciel
fera- il touché denos peines: peut - être
trouveras - tu quelque ame bienfaiſante
,, qui nous foulageradans nos maux. "..
Ce malheureux pere , reſſemblant plutôt
à un ſpectre qu'à un homme, couvert
dehaillons , tourne ſes pas vers laVille :
il prie, il follicite, ilpeint ſa déplorable
fituation avec toute l'énergie du ſentiment
& l'amertume de la plus vive douleur
: perſonne ne l'écoute , perſonne ne
l'aſſiſte. Indigné d'une pareille cruauté ,
il entre dans un bois avec la réſolution
d'attaquer le premier paſſant, la nécef-
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
ſité lui paroît une loi; l'occaſion le favoriſe
bientôt ; il arrête un Colporteur ;
celui - ci , fans oppoſer la moindre réſiftance
, lui remet une bourſe de vingt- un
écus. Mais à peine s'en est - il ſaiſi , qu'il
eſt déchiré de remords ; il ſe jette aux
genoux du Colporteur; il les arroſe de
ſes larmes. ,, Tenez , lui dit- il , voilà le
,, reſte de votre argent ; je ne prends que
, ce que mes preſſans beſoins exigent.
,, Croyez qu'il m'en a coûté beaucoup
,, pour me réfoudre à commettre cette
,, action . Mon coeur n'eſt pas fait pour
ود le crime. Daignez, je vous en conjure ,
„ venir juſqu'à mon habitation , vous
„ reconnoîtrez la cauſe qui m'y porte,
,, Eu voyant le triſte état où eſt ma fa-
,, mille , vous me pardonnerez: vous de
,, viendrez mon bienfaiteur , mon fau-
„ veur".
Le pauvre & honnête Colporteur releva
cet infortuné en l'embraſſant. Vaincu
par ſes ſollicitations , & entraîné par ſa
propre ſenſibilité , il n'hésite pas un ſeul
moment à le ſuivre. Mais combien fon
trouble augmenta en entrant dans la
mafure du Payſan ! Tout ce qu'il voit
excite ſa compaſſion: il trouve des enfans
preſques buds , couchés fur de la
JANVIER I. Vol. 1777. 23
paille & à la veille d'expirer , une mere
dans l'état le plus affreux. ?
Le Payſan raconte fon aventure à ſa
femme,,, Tu fais , lui dit-il , avec quel
empreſſement j'ai été à la Ville dans
,, l'eſpoir d'y trouverdes ſecours . Mais ,
"
ود chere amie , je n'ai rencontré que des
2, coeur durs , que des gens occupés , les
, uns à amaſſer des richeſſes, les autres
,, à diffiper celles qu'ils ont , par leur luxe
ود
ود
ود
& leurs folles dépenses ; tous m'ont
rebuté. Déſeſpéré.. furieux... je me
ſuis jeté dans le bois voiſin... Le croirois
tu ? ... J'ai oſé porter une main
,, ſacrilege ſur l'honnête homme que tu
vois... J'ai oſé le... Ah ! je ne peux
achever".
"
ود
2"
ود
"
en regar-
Ayez pitié de mes enfans , s'écrie
auſſi-tôt la mere défolée ,
,, dant le Colporteur ; conſidérez l'hor-
,, reur de la miſere à laquelle nous fom-
,, mes livrés. Hélas ! lapauvreté n'a point
,, changé nos ſentimens. Nous avons
,, toujours , au milieu de la plus affreuſe
indigence , conſervé l'honneur. Je réclame
votre miféricorde en faveur de
mon mari : j'implore vos bontés pour
,, mes enfans ".
وو
ود
L'honnête Colporteur , attendri par
1
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
-
ce qu'il entend , & par tous les triſtes
objets qui frappent ſes yeux , mêle ſes
Jarmes à celles de ces pauvres gens. ,, Je
,, fuis votre ami , leur dit-il ; prenez , je
, le veux , ces vingt-un écus. Que n'ai-je
, une fortune auſſi étendue que l'eſt ma
, bonne volonté pour vous ! mon regret
,, eſt de ne pouvoir vous aſſurer un fort
,, heureux pour l'avenir. Quoi ! ré
pond le Paysan , loin de me traſter
, comme votre ennemi , vous daignez
, être mon protecteur ? ... Vous voulez
,, être notre libérateur ? Ah ! mon crime
,, me rend indigne de vos bontés . Oui ,
,, duffions-nous mourir de faim , je ne
, prendrai point votre argent ". Le Colporteur
inſiſte , & le force de l'accepter.
Toute la famille baiſe lamain ſecourable
qui vient de la préſerver dela mort. Des
Jarmes de reconnoiſſance inondent les
viſages , &le Colporteur ſe retire avec
la fatisfaction& les delices qu'éprouvent
les ames bienfaiſantes.
Ovous ! riches orgueilleux & avares ,
en voyant l'exemple de généroſité que
vous donne cet honnête Colporteur , vos
coeurs feront- ils toujours inacceſſibles à
la pitié ? Verrez-vous d'un oeil ſec fouf.
frir vos femblables? Ne fentirez - vous
JANVIER I. Vol. 1777 25
jamais combien il eſt doux de faire des
heureux? Ah ! ne vous endormez pas
dans le ſein de l'opulence ! La fortune
eſt inconſtante; jouiſſez de ſes faveurs
préſentes , mais au moins n'oubliez pas
cette importante vérité , que votre ſuperflus
doit etre le patrimoine des pauvres,
Par M. Jaymebon , Préfident au Grenier
à Sel d'Argenton , en Berry.
LES TROIS VOYAGEURS.
MLAINT curieux ſouvent s'eſt repenti
De s'être envain laffé dans un triſte voyage :
Ni plus heureux, ni meilleur , ni plus fage ,
Excepté cheveux blancs , teint blême & rembruni ,
Silions au front , chez lui devancant l'âge ,
Ileſt au même point dont il étoit parti.
Trois Voyageurs , Simon , Paul & Maurice ,
Ce dernier Alchimiſte , obéré par état ,
Le ſecond Déſerteur , l'autre enfant de Moïſe,
Croyant faire fortune en changeant de climat ,
Cinglerent vers Tunis , en partant de Veniſe.
Le Maître du vaiſſeau , Commerçant Raguſain ,
Alloit dans la Lybie acheter des Eſclaves ,
B5
26 MERCURE DE FRANCE,
Déjà s'offroit un port : un Corſaire Africain
Fond ſur la nef , & malgré les trois Braves ,
Il vient à l'abordage , & les réduit enfin.
Hazan , vainqueur , les accable de chaînes ,
Et dans Alger , à leurs antiques peines ,
Subſtitue un chagrin plus juſte & plus cuiſant.
L'Alchimiſte fougueux s'exhaloit en injures ,
Et contre Alger & contre Hazan ;
Paul regrettoit alors fon Régiment ;
Simon le Juif , étouffoit ſes murmures
Patientoit en enrageant.
Enfin , pour alléger les maux de l'eſclavage ,
Les trois Amis , habiles Muſiciens ,
Beaux , bien tournés , au printemps de leur age ,
Par leurs luths & leurs voix charmoient les Algériens.
Hazan lui-même , épris de l'harmonie ,
En ſon ſérail introduit les captifs :
Plus épriſes des gens que de la mélodie ,
Vingt Beautés , par l'amour & les feux les plus vifs,
Les vengent en fecret des fers de la Lybie .
L'amour a pour les maux la vertu du Léthé;
Mais ce charme puiſſant ne dura qu'un été ;
L'ennui reprit nos gens : les belles Africaines
Des roſes de Paphos envain paroient leurs chaînes,
Un départ clandeſtin bientôt fut arrêté.
JANVIER I. Vol. 1777. 27
Hazan ſur un chebec un jour alloit en courſe ;
Le volage trio fuit d'Alger ſans regrets ,
Des préſens du ſérail ayant rempli ſa bourſe :
Dans la Turquie il crut , à peu de frais ,
Trouver , pour s'enrichir , infaillible reſſource.
En paſſant à Balbeck , nos Chevaliers errans
En admiroient les colonnes fameuſes ,
Du goût exquis des Grecs ſuperbes monumens,
Et du faſte Romain ruines orgueilleuses ;
Ils font ſoudain volés par des brigands.
Un Sangiac , pour comble d'infortune ,
Les dénonce au Muphti comme des mécréans ;
Infcrits de force au rang des Muſulmans ,
Rien ne peut les ſauver de la regle commune :
Tout, ſous peine du pal , eſt ſoudain circoncis.
Dans l'eau , trois fois par jour , effacer ſa ſouillure ,
Fuir Bacchus , voir la Mecque , encenſer les Dervis ,
Jeûner le Ramazan , parut aux trois Amis
Pur fanatiſine & riſible impoſture .
Un beau jour il s'en vont de Byſance à Tauris.
La route fut d'un an. Nos gens pris & repris ,
Virent enfin cette Ville importante ,
Où Perſans , Turcs , Chinois échangent pour de l'or.
Les tapis , les bijoux de l'Afie opulente.
Ce trafic éternel les ennuyoit encor:
28 MERCURE DE FRANCE.
Leur tête folle , inhabile au commerce ,
Leur fit pour l'Inde abandonner la Perfe .
Un jour l'Aurore à peine étaloit ſes rubis ,
Nos Braves entichés d'un eſpoir chimérique ,
Après de longs détours , des périls infinis ,
Atteignirent les bords de la mer Arabique.
Ils alloient au Mogol. A cent pas de Goa.
Après fix mois d'un ſiniſtre voyage ,
Jouet des flots , leur navire échoua :
L'Amirauté confiſqua l'équipage ;
Des gens le Saint Office , à ſon tour , s'empara
Comme relaps & d'engeance proſcrite ,
Sur des fagots ardens on alloit les nicher ;
Clara , du Préfident la beauté favorite ,
Sollicite pour eux , les arrache au bûcher.
Nouvel aiman ; la côte de Bengale
Sur le ſein de Thétis ramena nos Héros :
Faute d'argent jetés à fond de cale,
Ils envioient le fort des plus vils matelots.
Preſque nuds , affamés , accablés de tous maux ,
On les laiſſa fur le premier rivage.
Fixons-nous , diſoit Paul , en ce climat ſauvage .
Loin des humains nous ferons fans bourreaux .
J'apperçois des palmiers ; cette terre fertile
Nous peut nourrir & fournir un aſyle...
JANVIER I. Vol. 1777. 29
こ
Le foldat péroroit ; lorſqu'un gros de pêcheurs
Caufe aux confédérés de nouvelles terreurs .
Une barque vomit vingt hommes ſur l'arene.
Nos champions , déſolés , éperdus ,
Sous les palmiers touffus
S'enfuyoient à perte d'haleine :
Les pêcheurs émus de pitié ,
Leur montrent divers mets en figne d'amitié ,
Et la faim deſpotique auſſi-tôt les ramene.
Les Sauvages armés d'un fer étincelant ,
En frappent des cailloux ; le feu brille à l'inſtant :
On jette les filets ; & la pêche abondante ,
Que ſuivent fruits exquis & breuvage excellent ,
Du trio régalé calme enfin l'épouvante.
٢٠
Les pêcheurs ,quoique nuds , n'avoient rien d'inhumain ,
Sinon que croaffer formoit tout leur langage:
Nos gens au ciel confiant leur deſtin ,
Ofent les fuivre en un prochain village.
Des filles qu'enveloppe une peau de chamois ,
Autour des étrangers s'agitent en cadence ,
Au ſon bruyant des tambours , des hautbois:
Pour bannir de chez eux l'effroi , la défiance ,
On leur aſſigne , en un lieu ſéparé ,
Bled, rufſtique attirail , femmes en affluence ,
Si cet article eft à leur gré : :
30 MERCURE DE FRANCE.
Paul lui-même , en ce point , parut fort modéré,
La laideur des ſujets brida l'incontinence .
Faut- il , diſoit Simon , que l'hospitalité
Soit l'attribut d'une horde ſauvage ?
Mutilés ou captifs , l'humaine iniquité ,
Par la flamme & le fer , la rapine & l'outrage
Juſqu'ici contre nous exhala donc ſa rage ;
Et tout reſpire ici les moeurs , l'aménité !
L'homme ailleurs fanguinaire , altier , fourbe , fantaſque
N'offre , hélas ! que le maſque
Des vertus dont ce Peuple a la réalité !
Hurlons & croaſſons , ſi tel eſt ſon uſage.
Sachez , pour vous confondre , hommes civiliſés ..
Que la ſimple nature , en cette Iſle ſauvage ,
Vaut mieux qu'eſprit & loix , deſquels vous abuſez
Le plus humain fut toujours le plus ſage.
N'accuſons , s'écria l'Alchimiſte ſurpris ,
Que nous des maux ſoufferts ſur la terre& fur l'onde
Pourquoi quitter l'Europe & courir à Tunis ?
Biens , maux , peines , plaiſirs ſe croiſent dans le monde
Eſclaves dans Alger ; mais fêtés & chéris ,
L'or & l'amour embellifſoient nos chaînes :
Nous fuîmes; on nous prit les dons des Africaines
JANVIER I. Vol. 1777. 31
Nous étions des brigans volés par des bandits.
Heureux ſi c'eût été le terme de nos peines !
Loin du Muphti qui nous fit mutiler ,
Nous pouvions à Tauris , dans un trafic honnête ,
Trouver l'or , cette idole à qui chacun fait fête :
Nous courons à Goa nous y faire brûler.
Nul climat envers nous au fond n'étoit perfide ,
Qui nous les rendit tels ? L'ennui , l'oiſiveté .
Mais l'éloge de l'Iſſe eſt-il bien mérité ?
\
J'ai vu par- tout l'homme le plus ſtupide
Pencher le plus à l'inhumanité .
Ce Peuple fans police , ignorant , hébété ,
Qui te ſemble ſi doux , eſt peut - être homicide.
Hurlons , pour le flatter , croaſſons , jy conſens.
Et tous trois de heurler. Accourent les Sauvages ,
En grande pompe , au ſon des inſtrumens ,
Conduiſant trois enfans couronnés de feuillages :
Il ſe fait un chorus de longs croaſſemens .
Puis Sauvages de fuir auprès d'un précipice.'
On les fuit ; & bientôt , aux pieds d'un bouc hideux,
Les innocens , offerts en ſacrifice ,
Font mugir les échos de leurs cris douloureux.
Paul bravant les dangers d'un aſſaut téméraire ,
Alloit , la dague en main , percer l'exécuteur :
Arrêté par Maurice , il tourne ſa fureur
Sur l'Hébreu qui vanta la horde ſanguinaire
32 MERCURE DE FRANCE.
Sont - ce - là , lui dit- il , les traits de loyauté
Qui relevent l'inſtinct de la ſimple nature ?
Corbleu ! fui - nous , oiſeau de triſte augure ,
Ou je te croife la figure ;
Chez ces hommes de ſens croupis en liberté.
Simon , confus , avoua ſa bévue;
Et quittant le premier ce théâtre d'horreur ,
Suivi des ſiens , harcelé par la peur ,
Il s'enfuit vers les bords de cette Iile inconnue
Le même jour un navire Hollandois ,
Battu des vents en venant de Surate ,
Vint radouber ſes mats & ſes agrêts
Sur les bords odieux de l'Ifle ſcélérate .
Nos Voyageurs admis fur le vaiſſeau ,
Et comme extafiés d'un hafard ſi propice ,
Reſſembloient à des gens qu'au moment du fupplice,
On arrache par grâce aux horreurs du tombeau.
On leve l'ancre , & la cruelle terre
Fuit comme une ombre aux yeux des matelots .
La prowe à peine un mois avoit fendu les flots ,
Que l'oeil admire au loin les beaux champs de Madere
Dans le port d'Amſterdam l'équipage eſt rentré.
Le Trio s'y trouvoit étranger , défoeuvré.
Pour s'arracher à la mifere ,
1
Paul
JANVIER I. Vol. 1777. 33
Paul y reprit le harnois militaire.
L'Alchimiſte Maurice y trouva des badauts ,
Comme lui fugitifs , qui cherchant le grand-oeuvre ,
Comptant , nouveaux Hamels , tranſmuer les métaux ,
Payerent de leurs biens ſa trompeuſe manoeuvre ,
Mais dans peu l'indigence éteignit les fourneaux.
L'Hébreu Simon y rencontra des freres ,
Dont l'aſſiſtance allégea ſes mifères ;
1
Il s'y convainquit pour toujours
Qu'un Peuple induſtrieux , dont les prudens uſages,
La franchiſe éclairée , aſſurent les beaux jours ,
Vaut mieux que des hommes ſauvages ,
Sans loix , cruels , ſtupides à l'excès ,
Que le fort des humains étant d'être imparfaits,
Les Etats policés préſentent les plus ſages.
Par M. Flandy.
C
34
MERCURE DE FRANCE .
:
Premiere Scene de la Lecture interrompue
, Comédie de M. le Chevalier de Cubieres
, jouée à Fontainebleau le 29 Octobre
1776.
DORIMENE , PROUSAS.
DORIMENE.
ur , ce ſyſtème eſt faux autant que monftrueux.
On vous traite par-tout , Monfieur , de rêve-creux ,
Qui veut , renouvellant une ancienne héréſie ,
De la ſcene bannir l'aimable poëfie ;
En chaffer les Héros , les Princes & les Rois ,
Pour leur ſubſtituer d'infipides Bourgeois :
Qui ne veut plus fur- tout rire à la comédie.
PROUSAS.
Savez-vous que le rire eſt une maladie ,
Qu'à nos muſcles il cauſe une contraction ,
Qui peut troubler du ſang la circulation ?
DORIMENE.
Il vaut donc mieux pleurer...
:
L
PROUSAS.
Je pleure avec délices .
JANVIER I. Vol. 1777. 35
Quand je fuis attendri , les ris ſont mes fupplices ...
GC
DORIMENE.
Et moi , je ris beaucoup ; & je me porte bien.
PROUSAS.
Je prétends vous guerir...
DORIMENE.
Fi ! d'un tel Gallien.
C'eſt bien avec raiſon qu'alors on pourroit dire
Que le rire eſt un mal , dont le remede eſt pire.
PROUSAS.
Je fais que lentement perce la vérité.
Mais tremblez : quelque jour , juſtement irrité
De ne pas m'attirer plus d'un Panégyriſte ,
Je veux lâcher un drame,& fi fombre & fi triſte,
Que je me flatte , grâce à mes pinceaux favans
Long- temps après ma mort , d'effrayer les vivans.m
DORIMENE.
Avec tous vos écrits & leur lugubre charme ,,
Vous ne pourrez jamais m'arracher une larme.
Il n'eſt que la gaîté qui donne de beaux jours ,
C'eſt moi qui vous le dis ; mais changeons de diſcours .
Vous ſavez que Sainfort , épris de votre fille ,
1
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
N'aſpire qu'au bonheur d'entrer dans la famille.
Sainfort a dans le monde une exiſtence , un nom ;
Voulez -vous le choiſir pour votre gendre ?
PROUSAS.
Ne m'en parlez jamais.
DORIMENE.
Il a de la figure ,
Non.
De l'eſprit ; tout cela m'eſt d'un heureux augure.
Qui pourroit contre lui vous donner de l'humeur ?
PROUSAS .
C'eſt qu'il me contredit toujours avec aigreur.
Que ſes opinions antiques , ſurannées ,
En matiere de goût ſont fauſſes , erronées !
Qu'il veut dans la diſpute avoir toujours raiſon ,
Et qu'il mettoit enfin le trouble en ma maiſon :
Qu'il lit ſouvent des vers , que même il en compoſe ,
Loin d'étendre avec moi l'empire de la proſe :
Que c'eſt un homme enfin que Racine a gâté.
DORIMENE .
On a donc l'eſprit faux & le goût frelaté ,
Trouvant Racine tendre & Corneille admirabl
Une pareille erreur eſt pourtant excuſable
C'eſt celle du Public .
JANVIER I. Vol. 1777. 37
PROUSAS .
Et le Public a tort.
Mais ce qui juſtement me fait haïr Sainfort ,
C'eſt que je l'ai vu rire aux endroits pathétiques .
D'un draine , le plus noir de mes drames tragiques.
Tandis qu'il eſt d'un beau vraiment ſi ſépulcral ,
Que même des Anglois par fois s'y trouvent mal.
DORIMENE..
Eh bien ! de tout cela pourquoi lui faire un crime ?
Il peut avoit pour vous la plus fincere eſtime ; 1
Et fidele aux devoirs par l'amitié preſcrits ,
Se moquer quelquefois de vos graves écrits.
Il fait vous diftinguer , Monfieur , de vos ouvrages.
PROUSAS.
: 3
Comme ils font mes enfans, je reſſens leurs outrages .
La critique fur moi fait rejaillir ſes coups.
Pour ma fille en un mot je fais choix d'un époux
Que je dois préférer à Sainfort votre idole.
Je veux un gendre , moi , qui fifflant l'art frivole ,
De qui tout le mérite eſt d'arranger des mots
Qui ne peuvent flatter que l'oreille des fots ,
Mette en tous ſes diſcours un deſordre fublime ,
Qui ſoit, ainſi que moi , ligué contre la rime ....
Sente ce que je vaux , & répande par-tout
C3
1
P
38 MERCURE DE FRANCE .
Que je fuis un grand homme ,& que j'ai ſeul du goût :
Et ce gendre eft tout prêt.
2.1
DORIMENE. יז
peut-on , fans vous déplaire ,
Vous demander , Monfieur , d'éclairer ce myſtere ?
PROUSAs.
Vous ſavez que des noeuds d'une tendre amitié ,
Depuis long temps Sombreuſe eſt avec mol lié.
Et que même le fang entre- nous les refferre ,
Puiſqu'un de mes ayeux épouſa ſa grand-mere.
DORIMENE , avec vivacité .
1
1
1
C'eſt à cet homme-là , qu'eſcortent les foucis ,
Qui vint nous voir , je crois , en l'an ſoixante- fix ,
Au temps du carnaval, mais dont la face blême )
Anticipoit déjà beaucoup fur le carême
Que rien ne dérida , ne fit rire jamais ,
Qui fuyoit Arlequin &n'alloit aux Français,
Que quand de la Chauffée on jouoit une piece ;
C'eſt à cet homme-là que vous donnez ma niece ?:
e
PROUSAS.
Pouvez-vous le penſer ? Cet homme a ſoixante ans ;
Voulez-vous qu'à l'hiver j'uniffe le printemps.
JANVIER I. Vol. 1777. 39
C'eſt pour ſon fils , ma ſoeur , qu'il demande ma fille.
Dorimene demande à son frere quels ſervices Sombreuse
lui a rendus.
PROUSAS.
1
Quels ſervices ! morbleu ? quoi ! ne ſavez-vous pas
Qu'à Lyon tous les ans il fait jouer mes drames.
Qu'il y fait fondre en pleurs les hommes & les femmes,
En donnant le premier l'exemple d'y pleurer.
Que peut-être à préſent il y fait admirer
Mon ſavoir , mes talens , & qu'ainſi mon nom vole ,
Par lui , par ſon ſecours , de l'un à l'autre Pole.
DORIMENE.
Jamais je n'en ſus rien. Son ſtragême eſt tel ,
Qu'à l'inſçu du Public il vous rend immortel.
Cette ſcene a été applaudie ,ainſi que
les deux ſuivantes..
Les autres fcenes n'ont pas été entendues
, à caufe des toux multipliées &
des éternuemens du Parterre , qui , ce
jour-là , étoit fort enrhumé. Cependant
C4
1
t
40 MERCURE DE FRANCE.
lesAuditeurs attentifs ont remarqué que
l'intrigue étoit foible & commune ; mais
peut- être l'Auteur a - t - il eu raiſon de
rendre ſes perſonnages moins intéreſſans
que ridicules. Telle eſt en général la
marche des pieces à caractere. La peinture
des travers du principal perſonnage ,
ne permet guere d'y développer les pafſionsdes
perſonnages ſubalternes. L'homme
qu'on veut jouer , y est toujours mis
dans le plus grand jour. Les Amans
n'occupent que les coins , ou l'enfoncement
du tableau.
On a critiqué le dénouement avec
plus de juſtice. On l'a trouvé froid &
triſte ; & la ſortie de Sombreuſe trop
ſemblable à celle de Triffotin dans les
Femmes Savantes. L'Auteur en eſt convenu
de bonne-foi. Il a travaillé à ôter
ces défauts ; ce qui fait préſumer que la
Piece , telle qu'il l'a corrigée , ſera reçue
à Paris plus favorablement qu'a Fontainebleau.
Une autre raiſonde ſon peu deſuccès ,
c'eſt que le Public n'a peut-être pas aſſez
ſenti que M. le Chevalier de Cubieres
cherchoit bien moins à critiquer les Comédies
attendriſſantes , que l'abus de ce
genre vraiment eſtimable , dans lequel
JANVIER I. Vol. 1777. 41
pluſieurs grands hommes ont cueilli des
palmes méritées , &c.
Par M. D *** , Commis de ta Guerre.
:
LES REMORDS D'UN ARTISTE
A
FUTILE .
u centre du repos , au sein de la fortune ,
Quel noir préſentiment m'aſſiege & m'importune !
Quelle plaintive voix s'éleve dans mon coeur ,
Et le remplit ſoudain de trouble & de douleur !
Remord ! cruel remord ! tourment inévitable ,
Tu frappes , tu punis tôt ou tard le coupable !
Envain fur ton reproche il voudroit s'étourdir ,
Le bruit des paflions , l'extaſe du plaiſir ,
La rudeſſe du coeur , ſa molle indifférence ,
Rien ne peut le ſouſtraire à ta juſte vengeance :
Un inutile eſpoir le flatte & le féduit ;
Il porte dans ſon ſein le fupplice qu'il fuit ,
Et toujours attentif à ſuivre ta vićtime ,
Tu pénetres par-tout où pénetre le crime.
Il eſt venu pour moi ce moment de terreur ,
Où l'homme ſe réveille & compte avec ſon coeur :
Le nuage ſe fend ; une main protectrice ,
Venant me retirer du fond du précipice ,
১
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
Détruit l'enchantement pire que le trépas ,
Qui m'entraînoit au crime & ne l'excuſoit pas.
Mes regards étonnés ſe portent ſur moi - même .
Cet or, qui fut l'objet de mon ivreſſe extrême ,
S'avilit à mes yeux , & recouvrant ſon prix ,
Il ne me paroft plus qu'un objet de mépris.
O fortunet & chimere ! o féduifante idole !
Que de tes cruautés le pauvre ſe conſoie !
Tu fais payer trop cher aux malheureux mortels
L'honneur , l'affreux honneur d'encenſer tes autels.
:
Ridicule tableau du chaos qui s'anime ,
Toi qu'on aime & qu'on hait , qu'on blame & qu'on
eftime , :
Paris , c'eſt contre toi que j'éleve ma voix ,
Et pour te condamner ; voici quels font mes droits .
7
Dans tes murs enchantés , hélas ! je pris naiſſance ;
Orphelin à quinze ans , laiffé dans l'indigence ,
Maudiſſant en ſecret la rigueur de mon fort ,
J'ai voulu l'éviter & prendre mon effor :
Entre mille talens , dont ton fein eſt l'aſyle ,
Je choiſis le plus für & le plus inutile.
Dans ces temples fameux où de jeunes Beautés ,
Prêtreſſes de Vénus & des frivolités ,
:
{
L
;
:
Font , ſous l'oeil dangereux d'une fauſſe Maîtreſſe ,
Commerce de pompons , de gaze & de tendreſſe,
:
JANVIER I. Vol. 1777. 43
1
Guidé par le plaiſir fi fatal aux humains ,
J'adoptai des travaux indignes de mes mains :
L'amour , l'oiſiveté , ces Dieux de la parure ,
Reçurent més fermens avec un doux murmure ;
Et naturaliſé dans ce funeſte état ,
Mon nom de rang en rang voloit avec éclat ;
Quand foudain, l'avarice agaçant mon génie ,
J'irritai les erreurs de la coquetterie :
Une gaze pliée avec art fous mes doigts ,
Devenoit une roſe , un oeuillet à mon choix :
Reconnu pour un chef dans la brillante école ,
Mon enſeigne du Goût en étoit le ſymbole.
Le ſexe énorgueilli de mes futilités ,
M'érigeoit des autels comme aux Divinités ;
Et l'inſtrument honteux de toutes les foibleſſes ,
L'or , ruiffeloit chez moi pour prix de mes foupleſſes .
;
7
:
Mais nous eft il permis , par ces pompeux riens ,
D'altérer le bonheur de nos Concitoyens ?
M
1
Mon coeur n'étoit - il pas devenu ſacrilege ,
En abuſant ainſi du triſte privilege,
Que ſembloit m'accorder la fottiſe & l'erreur
D'un Peuple qu'éblouit cette fauſſe ſplendeur ?
Hélas ! c'eſt par mes foins que le luxe varie :
La mode della veille eft aujourd'hui vieillie ; 1
44 MERCURE DE FRANCE.
Et par un changement auſſi précipité ,
Je flatte & j'appauvris la ſotte vanité.
Ah ! ſi je me reproche une telle injustice ,
Dont la néceſſité m'a rendu le complice ,
Auteurs de tous ces maux , Paris , ne dois-tu pas
Rougir avec terreur de tous ces attentats ? (
Juſques à quand , grands Dieux ! barbare envers toimême
,
Prenant le faux éclat pour la gloire ſuprême ,
Seras - tu de concert avec tes ennemis ,
Dont le trône eſt paré de tes propres débris ?
Vois le luxe impudent lever ſa tête altiere ,
Te déchirer le ſein d'une main imeurtriere ,
S'abreuver de ton fang , & crains que quelque jour,
Crains qu'il te vende cher ton criminel amour ;
Qu'il épuiſe à plaifir la ſource de tà vie ,
Et devenu bientôt une maſſe affoiblie ,
Qu'il tombe , & que ce monftre , ingrat juſques au bout .
T'entraînant avec lui , t'écraſe ſous le coup.
Pour moi je vais ſaiſir ce moment favorable ,
Où je ſuis à mes yeux ridicule & coupable ,
Pour détruire en mon coeur cet invincible attrait ,
Par qui le Dieu de l'or à ſes loix nous foumet ;
De mes tréſors enfin j'épurerai la ſource ,
Et contre mes remords trouvant une reſſource ,
f
JANVIER 1. Vol. 1777. 45
En verſant ma fortune au ſein des malheureux ,
Béni de l'indigent ; je le ſerai des Dieux.
Par M. Defalles .
ACOME ET OLIVE.
Histoire Africaine.
L'AMOUR , cette paffion qui maîtriſe
nos ſens& ſouvent nous faſcine les yeux ,
eft de tous les états & de toutes les conditions.
Pour s'exprimer avec plus de
délicateſſe en Europe , elle n'en brûle
pas moins vivement dans le coeur du
ſauvage Africain. Ce trait véritable ne
contribuera pas peu à le prouver .
Acome , jeune noir , dans l'âge de
ſentir les impreſſions de ce beau feu ,
cherchoit une compagne. Olive , jeune
Africaine du même canton , fut celle
dont il fit choix. Sa douceur lui plut
davantage que les traits de la beauté ,
dont elle n'étoit cependant pas dépourvue.
Une convention mutuelle de s'aimer
juſqu'au tombeau , étoit le ſeul lien qui
les attachoit l'un à l'autre. Contens de
46 MERCURE DE FRANCE.
T
leur fort , ils couloient les jours les plus
heureux ; mais trop voiſins d'un comptoir
Européen, ils ne devoient jouir que peu
de temps de cette douce tranquillité . La
pêche& la chaſſe étoient les ſeules occupations
d'Acome; ſa moitié les partageoit;
c'en étoit aſſez pour lui faire
oublier ſes fatigues , pour ne fonger qu'au
plaifir d'être auprès d'elle ..
Deux ans s'étoient écoulés dans un
genre de vie ſi heureux , fans avoir
aucun fruit de leur union. Le fort leur
préparoit bien des foupirs &des larmes ,
& fi de leurs amours fût né un tendre
rejeton , outre leurs malheurs , ils euſſent
eu auſſi à pleurer celui de ce petit infortuné.
Un jour qu'Acome, fur le rivage près
de ſa pirogue , arrangeoit ſes filets (Olive
n'étoit point pour lors avec lui) quatre
Matelots d'un Navire François , venus
pour la traite des Noirs , admirent de
loin l'air vigoureux, de notre Africain. Sa
jeuneſſe leur fait eſpérer de le vendre
un bon prix. D'ailleurs la facilité de s'en
faifir , & la fécurité dans laquelle il eſt ,
tout contribue à les encourager. Alors ſe
jetant tous à la fois fur lui , ils rendent
inutiles tous les efforts qu'il fait pour ſe
JANVIER 1. Vol. 1777. 47
délivrer de leurs mains.Envain il appelle
Olive ; il voudroit au moins lui dire un
dernier & éternel adieu ; mais cette compagne
fidelle ne l'entendoit point. Ses
raviſſeurs l'embarquent dans ſa propre
pirogue, & gagnent leur vaiſſeau. Cet
infortuné eſt enfermé avec la foule de
ceux qu'un pareil fort réduiſoit à l'ef
clavage..:
La jeune Olive, qu'une épine avoit
bleſſée au pied la veille , étant dans le
bois à la chaſſe avec ſon époux (*) , n'avoit
pu cette fois le fuivre à la pêche ;
mais toujours occupée de lui , elle tres
foitunenatte dejones, fraîchement ceuillis
, pour qu'il s'y repofât à ſon retour.
Déjà le foleilavoit diſparu dans l'onde,
&Acome ne paroiſſoit point. Inquiete,
elle parcourt le rivage , jette au loin fa
vue , & ne découvre rien. Le vent avoit
ſoufflé dans la journée , c'en eſt aſſez
pour lui perfuader qu'Acome n'exiſte
plus ; elle l'appelle envain; le triſte écho
des montagnes voiſines répete ce nom
ſi cher. Accablé de douleur , elle re
:
(*) Je me suis permis le nom d'époux , attendu que ces
deux Esclaves s'étoient unis fuivant la coutume de leur Pays.
48 MERCURE DE FRANCE.
tourne à ſa cabane. Quelle nuit cruelle
elle paſſa ! Le ſommeil avoit fui avec
ſon époux. Cette natte ſi fraîche lui rappelloit
à chaque inſtant le ſouvenir de
celui pour qui elle la deſtinoit.
Acome, dans ſon déſeſpoir , ne deſiroitque
la mort ; mais chargé de chaînes ,
il ne pouvoit nullement attenter à ſa vie.
Le moment du départ arrive; le Navire
fait voile pour la Martinique , lieu deſtiné
pour la vente des Eſclaves qu'il renferme.
Notre époux , triſte & languiſſant , ne
fut pas des derniers à trouver un Maître.
Quoique deſſéché par le chagrin ,
ſon âge fait tout eſpérer de lui. On offre
un prix , & il eſt auſſi- tôt livré à un
habitant de cette Iſle , nommé Auref.
Loin de reſſembler à quelques - uns de
ſes compatriotes qui , guidés par un
fordide intérêt , croient trouver la fortune
dans le ſang de ces infortunés , dont
ils font cruellement prodigues , il avoit
reçu de la nature un coeur compâtiſſant
& fenfible. Touché de l'air chagrin de
ſon Eſclave , il employa tout pour lui
donner cette gaîté , qui répond ordinairement
du ſuccès de ces malheureux. Il
commençoit enfin à déſeſpérer de ſes
ſoins ; careſſes , menaces , tout fut inutile.
Acome
JANVIER I. Vol. 1777. 49
Acome avoit réſolu de mourir ; il menoit
une vie triſte & mélancolique ; & ce qui
mettoit le comble à ſes maux , étoit de
ne pouvoir les épancher dans le ſein d'un
Noir de fon Pays. De tous les Negres
de l'habitation , pas un n'entendoit fon
idiôme. Il lui fallut donc dévorer ſa
douleur ; fans doute qu'il y eût ſuccom
bé, fans une circonſtance des plus heureuſes
pour lui.
Son Maître , tonjours attentif à ſes
maux , content d'ailleurs de ſes ſervices ,
qu'il rendoit de ſon mieux , cherche à
lui donner un compagnon. En conféquence
un Negre de la même terre eſt
acheté ; on lui fait partager la cabane
d'Acome. Que d'informations de la part
de ce dernier , touchant le ſeul objet
pour lequel il veut vivre ! Celui - ci met
le comble à ſa joie en lui apprenant
qu'Olive partage le même ſort que lui ,
& qu'elle habite la même Iſle. A cette
nouvelle il devint tout un autre homme.
Son raviſſement s'exprime par mille
- fauts , mille attitudes groteſques. Auref
preſque auſſi charmé que lui , cherche à
deviner lacauſe d'un changement ſi ſubit;
l'interroge par ſignes , & parvient enfin
par l'habitude qu'ont les habitans de
D
50 MERCURE DE FRANCE.
deviner ainſi les beſoins de ces malheureux
à découvrir le ſujet de fon tranf
port. Plutôt le pere que le maître de ſes
Eſclaves , il n'employoit les châtimens
qu'à la derniere extrémité ; & l'on peut
dire que jamais la cupidité n'arma fon
bras . Faire le bien étoit ſon unique os
cupation. Il mene Acome à la Ville où
venoit d'arriver cette nouvelle cargaiſon
deNoirs.
Ces malheureuſes victimes d'un barbare
intérêt , étoient expoſées , toutes
nues , en vente , fur la place publique.
Notre Africain n'eut point de peine à
reconnoître ſa tendre Olive. Cette infortunée
l'avoit apperçu au même inſtant.
Ils s'élancent dans les bras l'un de l'autre,
& préfentent le ſpectacle le plus attendrifſant.
Auref, touché de cette ſcene ,
n'avoit garde de l'interrompre : ce lan
gagemuet étoit celui de fon coeur , auſſi en
entendoit-il toutes les expreffions. Acome
, après avoir fait éclater ſes premiers
tranſports , faiſit Olive , la place aux
pieds de fon Maître , & s'y jette luimême
à fon tour. La nouvelle Eſclave
eft achetée & conduite par fon époux ,
comme en triomphe , à l'habitation.
Elle lui raconte , les yeux baignés de
JANVIER I. Vol. 1777 . 51
pleurs , tout ce qu'elle a fouffert depuis
l'inſtant fatal où elle le crut perdu pour
toujours. Occupée jour & nuit à te pleu
rer , lui difoit-elle , je te redemandois à
tout ce qui pouvoit me rappeller ton
ſouvenir. Sitôt que le ſoleil venoit d'éclairer
ma chaumiere , je la quittois pour aller
baigner depleurs lerivageoù tu diſparus ;
j'y reſtois juſqu'à ce que le même aftre
ſe plongeât dans les abymes où je te
croyois englouti. Combien de fois ne
lui ai-je point adreſſé mes plaintes ?
Combien de fois ne lui al-je point rede.
2 mandé mon cher Acome? Le peu de
- nourriture que je ne prenois qu'à regret,
fuffifoit à peine pour me foutenir.
Enfin un Roi voiſin , ou plutôt un brigand
à la tête d'une troupe de gens ar
més , fond dans notre hameau , maſſacre
ceux qui oppoſent une foible réſiſtance,
& emmene prifonniers les femmes , les
enfans & les fuyards. Je fus du nombre
de ces derniers , & vendue à un Blanc
qui m'a conduite ici. Loin de maudire ma
deſtinée , je la trouve des plus heureuſes ,
puiſqu'elle me réunit à toi.
८ Acome l'avoit écoutée dans le plus
profond filence ; il ne l'interrompit que
- pour la couvrir de\baifers Loom croira
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
1
peut être que leurs infortunes touchoient
à leur fin. Non ; ils ne devoient jouir
que de l'ombre du bonheur , fans en
jamais poſſéder la réalité. Ces triſtes
jouets du fort le plus barbare, devoient
en éprouver toute la rigueur. Le coeur
ſenſible d'Acome devoit faigner encore
une fois.
Auref avoit pluſieurs enfans ; l'urn
d'eux , prêt à s'établir , devoit avoir en
partage un certain nombre d'Efclaves ;
le fort devoit en décider. L'habitation
étoit une fucrerie , & cet Eſclave , doué
d'intelligence , avoit en peu de temps ſi
bien faiſi l'art de conduire cette manufacture
, qu'il y étoit devenu très- effentiel;
ainſi de droit il y devoit refter attaché
. Mais Olive n'avoit rien qui pût la
ſouſtraire au caprice du hafard. Il fallut
donc le ſubir. Le partage devoit être
fait entre ceux qui , libres , n'avoient
aucunes raiſons pour ne pas ſe prêter à
la circonstance , & ceux qui vivoient
dans un commerce illégitime. Pour les
Eſclaves dont la Réligion avoit cimenté
les noeuds , ils ne pouvoien être ſéparés.
La loi le défendoit , & leur Maître * ,
Auref étoit Membre du Conseil de cette Ifle..
JANVIER I. Vol. 1777.53
prépoſé lui même par état pour la faire
obſerver , n'avoit garde de l'enfreindre.
Le nombre des femmes étoit petit ;
il ne ſera donc point étonnant qu'Olive
fût du nombre de celles ſur qui tomba
le fort. Elle est conduite , non ſans peine ,
à la nouvelle demeure de ſon nouveau
Maître. Acome ne vit point cette ſéparation
fans en être accablé. Pour comble
de malheur , un enfant qu'il avoit eu
d'Olive , ſuivit ſa mere. Cet infortuné
ſe revit done de nouveau plongé dans
la plus profonde douleur , elle n'étoit
fufpendue que par les viſites rares que
lui rendoit ſa fidelle compagne , & que
Péloignement & le travail , auquel elle
étoit aſſujétie , contribuoient à rendre
moins frequentes. Notre Eſclave , trop
ſenſible pour endurer de pareils revers ,
dépériſſoit chaque jour; une langueur
mortelle s'empara de lui. Son Maître ,
que l'on vit toujours attentif à le foulager
, ne ſe démentit point dans cette
occafion. L'état d'Acome lui coûta quelques
larmes ; il n'avoit point fait fon
malheur ; il voulut au moins réparer les
maux qu'un cruel haſard avoit occaſionné.
Son fils , dédommagé d'une autre
Eſclave , rend Olive , qui eſt remiſe à
1
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
celui qui l'aimoit avec tant d'ardeur :
mais la plaie de ce dernieravoit été rou .
verte tant de fois , qu'elle étoit devenue
incurable. Il nejouit pas long- temps de
ce bonheur; la mort lui ferma les yeux
fur le ſein de celle qui ſeule avoit eu
des droits fi puiſſans ſur ſon coeur. Olive ,
la tendre Olive , fut accablée de ce coup .
Pendant long - temps l'on crut qu'elle y
fuccomberoit ; mais elle avoit un gage
précieux de la tendreſſe de ſon cher &
malheureux Acome ; il falloit vivre pour
lui , & c'eſt là le ſeul motif qui l'attache
encore à la vie.
Trop malheureux Eſclave ! ta bien
aimée ne fut pas la ſeule qui verſa des
larmes ſur ta tombe ! Son funeſte fort ,
dont je fus témoin, fait de tems en temps
couler les miennes. Ton Olive , ta cabane,
tes fleches & tes filets , étoient les inftrumens
de tafortune & de ton bonheur
en Afrique ; au lieu que dans nos climats
tu es venu chercher des chaînes & la
mort.
Par M. F. D. F. Off. d'Art.
1
JANVIER I. Vol. 1777. 55.
VERS préſentés à Monseigneur LE GARDE
DES SCEAUX , par les Libraires & Imprimeurs
de Paris , en remerciement de
Son Buste qu'ils ont fait placer dans leur
Salle d'Affemblée.
L
Exegi monumentum ære perennius.
E Buſte précieux qui nous offre tes traits ,
Peut éprouver des temps la fatale puiſſance ;
Mais tu fais dans nos coeurs fonder par tes bienfaits
Un monument conſtant : c'eſt la reconnoiſſance .
Par un Libraire.
ETRENNES A UNE DEMOISELLE.
D AIGNEZ d'un ſerviteur conſtant
Recevoir le fidele hommage ,
Et ſouffrez qu'il ait l'avantage
De vous tourner un compliment.
11 vous aime bien tendrement ;
Mais , quoique fon coeur en murmure ,
Il ne le dit qu'une fois l'an :
Et ce n'eſt pas trop , je vous jure ,
Quand on le penſe à tout moment.
Par M. de R*** , ac Péronne.
7.
D 4 .
56 MERCURE DE FRANCE.
1
A Madame FAVART , nouvellement mariée
avec M. Favart le fils , en lui envoyant
deux cachets de feue Madame Favart.
EN uniſſant vos coeurs , l'amour & l'hyménée
Du bel âge ont uni tous les dons excellens ,
Et Minerve , qui veille à votre deſtinée ,
Se plut à l'embellir du charme des talens .
De l'amitié fincere , en recevant l'hommage ,
Et le plus fimple des tributs ,
Des cachets de Favart agréez le partage ;
A fa charmante Bru ne font-ils pas bien dûs ?
De la tendre amitié qu'ils foient pour vous le gage ,
Ace titre je les reçus :
Qu'ils vous foient précieux , Favart en fit uſage ,
Et fa roſe doit être un de vos attributs.
Le chiffre de Favart comble ſeul mon envie.
Eh ! quel don de fa main pouvoit m'être plus doux ?
Pour ne l'oublier de ma vie ,
Ai-je beſoin d'un nombre de bijoux ?
Ah! que n'eft-elle encor pour voir dans ſa famille
Tant d'heureux talens réunis !
Elle auroit votre coeur , vous nommeroit ſa fille .
Et jouiroit du bonheur de fon fils,
Janvier. L. vol. 2777. 57 .
:
ROMANCE ,Par M.D.L.
Andantino Allegretto .
63
Je t'ai planité je ta vi
naitre Ce beau ro -xier où
les oiseaux Venoient chan
= ter sous ma fe--_ne__tre Per÷
chés,perchés sur ses jeunes ra
= meaux sur ses jeunes rameaux .
Petits oiseaux troupe
a_moureuse Ah.parpiz
tie, ne chan -tex pas
:2
58 .
Mercure de France .
L'amantqui me ren-- doit hew= i
=reu- se Est
parti pour:
dau -tres
d'autres
climats pour:
daCapo
+
cli_mats. Fin
JANVIER I. Vol. 1777. 59
Son immortel époux , dont la Muſe légeren
Offre tant d'agrément & de variété ,
D'une Grâce nouvelle en devenant le pere ,
Reçoit de votre coeur l'hommage mérité.
Toujours heureuſe de lui plaire ,
Adorez- le , jeune Beauté ;
Le tendres foins d'une fille fi chere,
Lui rendront ſa félicité.
T
:
Par M. Guérin de Frémicourt .
f
LE MIROIR DE LA VERITÉ.
U
1.
Fable.
N Artiſte plein de génie ,
Inventa jadis un miroir
Si merveilleux ,fi beau , qu'en Europe , en Aſie,
Que par-tout on brûloit du defir de s'y voir ,
Tout le monde y couroit comme à la Comédie.
D'avides ſpectateurs , étonnés , confondus ,
La tête encor toute remplie
Des phénomenes qu'ils ont vus ,
Interdits , muets & confus ,
S'en reviennent de Compagnie ,
Et ſe promettent bien de n'y retourner plus.
Quel miroir ! ... Il peignoit non le maſque , mais l'homme.
La honte & l'effroi des pervers ,
Il fit rougir Paris , Pékin , Londres & Rome ;
Il eût fait honte à l'Univers .
T
T
60 MERCURE DE FRANCE.
Sous l'utile manteau de l'humaine ſageſſe ,
Là , le Sage apperçoit mille défauts divers ;
Mais le miroir ſevere épargnoit la foibleſſe ,
Et rectifioit les travers .
Parmi des fous de toute eſpece ,
Là rougit une Agnès qui ſe moque d'un ſot ;
Là meurt de honte une Lucrece ,
Qui ſe voit confondue &ne peut dire un mot.
De ſes charmes vainqueurs Laïs préoccupée ,
S'avance vers la glace & regarde à ſon tour.
La coquette fut bien trompée ,
Et ſon miroir ici lui joue un cruel tour ,
Il offre à fes regards ... une froide poupée ,
Trifte jouet de mille enfans ,
Qui , devenus enfin ſages à leurs dépens ,
Dégoûtés d'un plaifir que le coeur déſavoue ,
Et qui ne dit plus rien aux ſens ,
Jettent avec mépris leur jouet dans la boue.
Turcaret , dans la glace ayant jeté les yeux ,
Voit paroître un cheval lourd , pouflif, ombrageux ,
Fier d'une houſſe à triple frange ,
Fier d'un brillant harnois qui le rend plus affreux :
Un vil porc engraiffé du fang des malheureux ,
Un vaſe d'or rempli de fange.
UnGrand bien fier , bien dédaigneux ,
Et dont l'ame étoit des plus baſſes ,
Voit fur un théâtre pompeux ,
Un Nain guindé fur des échaſſes .
JANVIER I. Vol. 1777. 61
A l'oeil fuperbe & dur du plus fier des Sultans ,
Au milieu de ſa cour tremblante ,
On expoſe , on offre , on préſente
Ce miroir, l'effroi des Tyrans .
D'un trône que le crime & la mort environnent ,
S'éleve un parricide , au finiſtre regard ,
Un deſpote cruel que des cyprès couronnent ,
Et dont le fceptre horrible eſt un fanglant poignard.
Tout change : & ce trône fublime
N'eſt plus qu'un funeſte échafaud ;
Le fier Monarque eſt la victime ,
Son propre fils eft le bourreau .
Le monftre expire & tout s'efface.
Le ſpectateur pâlit & détourne les yeux.
Au courroux la terreur fait place ,
Et le miroir audacieux
Eſt renversé , brifé , pour prix de fon audace.
Bientôt le Héros en fureur ,
Sur les débris épars de la fidelle glace ,
Perce fait expirer l'intrépide inventeur. ...
Par M. Drobecq.
ODE A VENUS , Horac , Ode XXVI ,
D
Livre III.
Vixi puellis , &c.
ANS les doux combats des amours ,
J'ai gagné plus d une victoire.
Vénus illuſtra mes beaux jours ;
Que les monumens de ma gloire
Lui ſoient confacrés pour toujours.
T
62
MERCURE DE FRANCE.
Dans le Temple de l'Immortelle
Portez ces leviers , ces flambeaux ,
Ce fer funeſte à mes rivaux ,
Et ce luth , organe fidele
De mes plaiſirs & de mes maux.
C'en eft fait , je renonce à plaire.
Reçois mes adieux , ◊ Cypris !
Mais du moins , pour grâce derniere ,
Frappe Chloé dans ta colere ,
Et venge - moi de fes mépris .
Par M. L. R.
:
:
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Mercure de Décembre 1776.
Le mot de la premiere Enigme du
Mercure de Decembre eſt Billard ; celui
de la ſeconde est le Chat ; celui de la
troiſieme eſt le Gage- Touché. Le mot du
premier Logogryphe eſt Bronze , où ſe
trouvent bon , or , onze robe , bouze ,
borne , zône , roze , nez ; celui du ſecond
eſt Livre , où l'on trouve ivre , lire (inftrument)
.
و
JANVIER I. Vol. 1777. 63
J
ENIGME .
e ſuis l'aîné d'une famille ,
Qui , comme tu verras , Lecteur ,
En maints enfans mâles fourmille;
Mais fi je n'eus jamais de foeur ,
Je n'y perds rien , ma foi , car j'ai bien plus d'un frere.
Ce n'est pas tout ; tu croyois qu'un enfant
Etoit toujours plus jeune que fa mere ,
Je ſuis pourtant la preuve du contraire :
Car tu fauras que dans le même inſtant ,
La mienne & moi recevons l'existence .
Apprends encor que j'ai de la puiſſance ;
- A peine je parois qu'on eft en mouvement
Aux champs , à la cour , à la ville ,
L'on va , l'on vient & l'on babille ,
Dieu fait & combien & comment.
Un tel pouvoir pourtant m'étonne ,
Car pour m'aimer il faut être un enfant ;
Et quiconque raifonne ;
Me doit haïr aſſurément.
Par M. V.
U
AUTRE.
n Laboureur peut toujours eſpérer
Du grain qu'il a ſemé, la récolte abondante ;
Mais je cultive un champ que j'ai beau labourer
Il ne rapporte rien de tout ce que j'y plante
64 MERCURE DE FRANCE.
Je travaille pour des ingrats ,
Qui n'ont de mon labeur nulle reconnoiſſance ;
Mais ſi de ce travail ils ne me payent pas ,
J'en fais fort bien tirer d'ailleurs la récompenſe .
Dans mon emploi ſouvent , & de deſſein ,
Je fais coucher le fils avec ſa mere ,
Le frere avec ſa ſoeur , la fille avec ſon pere ,
Et la couſine avec que ſon coufin.
Rimer n'eſt pas mon exercice ,
Je m'y prendrois tour de travers
Mais ceux à qui je rends ſervice
Font naturellement bientôt après des vers .
Aux parens , aux amis , & même en leur préſence ,
On me voit enlever ce qu'ils ont de plus cher ,
Sans qu'ils ſe mettent en défenſe
Et tentent de me l'arracher.
Mon ouvrage , quoique pénible ;
Ne me chagrine pas pourtant ,
Toujours il s'acheve en chantant ;
Bien loin qu'à la fatigue l'on me trouve ſenſible.
De ma profeſſion ſi l'on fait peu de cas ,
Abus ; car ſur ce point à bon droit je m'obſtine
Qu'on devoit lui donner le pas ,
Immédiatenient après la Médecine .
( D
Par M. Darblay.
AUTRE.
E Bacchus un adorateur
Ne peut m'entendte ſans frayeur ;
Souvent du Vigneron je détruis l'eſpérance ,
Et fuis d'un élément qu'il voit avec horreur
Cepen
JANVIER 1. Vol. 1777. 65
Cependant je tiens ma naiſſance
De l'aſtre bienfaiſant , dont la douce chaleur
Fait naître , mûrit & colore
Du vainqueur de l'Indus les tréſors précieux.
Les peuples ſuperſtitieux ,
Chez qui l'oignon eſt un Dieu qu'on adores
Envain me demandent aux cieux :
Et pour hater le moment où je ceſſegue
De la ſource du Nil tous les noirs habitans
Que ma conſtance accable de détreſſe
Fatiguent Jupiter de leurs voeux impuiſſans
:
:
Par M. Louis Guilbait.
M
LOGOGRYPНЕ.
A mere à douze fils donnant leur héritage,
Par l'effet du hasard , j'obtins l'onzieme lot
Aujourd'hui , le premien vient m'échoir en partage
Mes freres , néanmoins , n'en ont pas dit le mot,
Quand je parois , le fou , le ſage ,
Ne font que courir & troter.
Que faire ? c'eſt un vieiloufage :
Qu'envain on voudroit réformers
Sept pieds forment mon existence
En les poſant diverſement ,
Ami Lecteur , avec aiſance ,
Vous trouverez facilement
3
66 MERCURE DE FRANCE .
1
Ce qu'on a de plus cher au monde ;
L'eſpérance des Commerçans ;
L'intime compagne de l'onde ;'
Une ville chez les Normands ;
Ce qui décore une boiſure ;
Un lieu difficile à franchir ;
Une très- commode monture;
Ce qu'on ne ſauroit définir ;
Une liqueur ſouvent traſtreſſe;
Le vrai fentier de l'Hôpital's
Ce qui s'écoule avec viteſſe ;
Eufin un péché capital.
A
AUTRE.
u genre humain utile hermaphrodite ,
On pourroit me trouver juſqu'au ſein d'Amphitrite,
Suis-je du genre mafculin ,
De moi , Lecteur , tu fais uſage ,
Très- ſouvent je ſuis dans ta main.
M'aime-tu mieux du genre féminin ?
Je n'aurai pas moins d'avantage ,
Je ſuis ſur toi ſoir & matin.
Mais , pour me deviner , réfléchis & combine :
Quatre de mes fix pieds fervent en médecine
JANVIER I. Vol. 17778 67
ン
Et cinq font un Royaume , en un pays lointain.
De toi - même veux-tu la plus noble ſubſtance ?
Trois de mes pieds , avec aifance ,
La préſenteront à tes yeux ;
Faut- il encor s'expliquer mieux ?
Pour te donner de l'exercice ,
Je puis t'offrir un animal
Que par-tout on traite fort mal ,
Quoi qu'on en tire bon ſervice;
Je peux encor dans un jardin
T'offrir & légume & ſalade 1
On ne fait point ſans moi le ſervice divin
Aime-tu le concert , le bal , la férénade ?
Eh bien ! regarde un violon ,
:
Confidere une baſfe , un ſiſtre, une guitarre,
Tu me verras ; mais je m'égare :
Plus léger que le papillon ,
Pour mieux débrouiller ce grimoire ,
J'allois , je crois , de l'écumoire
١٠
Te mener juſqu'au goupillon ;
Revenons plutôt au ménage.
Mais à quoi bon m'étendre davantage ?
Tu peux me chercher ſimplement ,
Sans recourir à l'analyſe :
A toute heure ſur toi , ſi tu n'es fans chemiſe ,
Tu me trouveras fürement .
:
Par M. Dafnieres , Officier de la Marine , à Brest.-
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Voyageur François, ou la connoifſance
de l'ancien & du nouveau
Monde , mis au jour par M. l'Abbé
de la Porte. Tomes XXI & XXII
in- 12 . Prix 3 liv. chaque volume) rel .
A Paris , chez L. Cellot , Imprimeur-
Libraire , 1776 .
CE
les
ES deux nouveaux volumes ne font
pas les moins curieux de cette intéreſſante
collection. L'Auteur y fait parcourir à
fon Voyageur le Danemarck , la Suede ,
la Courlande & la Pologne. Il ſe montre
toujours attentif à joindre à la defeription
de chaque Pays , les détails les plus
fatisfaiſans ſur le gouvernement
moeurs , le commerce , l'induſtrie , les
ſciences , & généralement ſur tout ce
qui peut piquer la curiofité , relativement
à un Pays police. C'eſt avec le
même ſoin qu'il rapporte ce que l'hiftoire&
les antiquités des Nations , chez
leſquelles il fait voyager fon Lecteur ,
fenferment deplus remarquable. On lira
JANVIER 1. Vol. 1777. 69
fur - tout avec intérêt , à l'article de Danemarck
, quelques détails ſur la mythologie
des anciens Scandinaves M. l'Abbé
de la Porte indique la ſource dans laquelle
il les a puiſés ; c'eſt l'Edda , Ou
vrage d'une antiquité très - réculée , &
fort propre à répandre du jour fur
l'hiſtoire des opinions & des moeurs des
Peuples qui habitoient autrefois ces ré
gions ſeptentrionales. Comme ce monument
précieux eſt très peu connu hors
des bornes de Scandinavie , nous allons
rapporter quelques - uns des traits qu'en
cite le Voyageur François : ilsne pourront
manquer de faire plaifir à nos Lecteurs ,
pour qui , en général , ils doivent avoir
la mérite de la nouveauté .
وو
Les principales Divinités dont l'Edda
fait mention , font Thor , Loke , Balder ,
Thyr , Hoder & Hermode. ,, Le premier
,, eſt le plus fort des Dieux & des hom-
,, mes. Il poſſede un Palais , dans lequel
,, il y a cinq cents quarante falles. Son
,, char eſt tiré par deux boucs ; & c'eſt
,, ſur cette voiture qu'il voyage dans le
,, Pays des Géans. Il poſsede trois choſes
précieuſes : une maſſue à laquelle rien
, ne réſiſte; un baudrier qui , lorſqu'il
„ le ceint , le rend plus fort de moitié :
E3
4
70
MERCURE DE FRANCE.
1
„ des gands de fer , ſans lesquels il ne
,, pourroit faire uſage de ſa maſſue.
„Un jour qu'il voyageoit avec Loke
,, dans ſon char, il alla loger chez un
,, Payſan. L'heure du fouper étant venue,
,, il tua ſes deux boucs & les fit cruire. Il
,,invita le payſan , ſa femme & leurs
,,enfans , à manger avec lui. Le fils de
„ ſon hộte ſe mommoit Tiulfe , & fa fille
,, Raska, Thor leur recommande de jeter
و د
tous les os dans les peaux de ces boucs ,
„ qu'il tenoit étendues près de la table ;
,, mais le jeune Tiulfe , pour avoir de la
,, moëlle , rompit avec ſon couteau l'os
,, d'une jambe .
,,Après avoir paſſé la nuit dans ce
,, lieu , Thor ſe leva de grand matin ,
& s'étant habillé , il ne fit que toucher
و د
"
le manche de ſa maſſue , & dans l'inf-
,, tant , les deux boucs reprirent leur
,, forme & la vie, Le Dieu voyant que
,, l'un deux boitoit , en devine la cauſe ,
,,& entre dans un colere épouvantable.
,, Il prend ſa maſſue & la ferre avec tant
de force , qu'on voit blanchir les jointures
de ſes doigts. Le Paysan trem-
,,blant , craint d'être terraſſé d'un ſeul
de fes regards . Ses enfans ſe joignent à
„ lui , pour ſupplier le Dieu de leur par
و د
و د
و د
JANVIER I. Vol. 1777- 71
donner. Touché de leur crainte , Thor
s'appaiſe , & ſe contente d'emmener
,, avec lui Tiulfe & Raska. Il laiſſe ſes
boucs dans ce lieu , & ſe remet en rou-
,, te pour ſe rendre dans lePays des Géans.
وو
A l'entrée de la nuit , cherchant
,,un endroit pour ſe coucher , ils entrent
,, dans une maiſon, paſſent dans une
,, chambre& s'y repoſent. Le lendemain ,
,, Thor voit , auprès de cette habitation ,
un homme prodigieuſement grand ,
„ qui lui dit : Je m'appelle le Géant
„ Skrymner ; pour toi , je ſais que tu es
„ le Dieu Thor; & je n'ai pas beſoin de
,, te demander ſi tu n'a pas pris mon
,, gand ? En même temps il étend la main
,, pour le reprendre ; & Thor s'apperçoit
,,que cette maiſon où ils ont paſſé la
,, nuit, eſt ce même gand , & la chambre
un de ſes doigts. La nuit ſuivante ,
comme le Géant dormoit profondé-
„ ment , Thor prend ſa maſſue & la lui
,, lance dans la joue avec tant de vio-
,, lence , qu'elle s'y enfonce juſqu'au
,, manche. Le Géant ſe réveille & porte
la main à ſa joue , en diſant : Y a-t- il
des oiſeaux perchés ſur cette arbre?
Il me ſemble qu'il m'eſt tombé une
"
"
ود
,,plume ſur le viſage.
E 4
)
12 : MERCURE DE FRANCE.
1
ود
,,Nos Voyageurs ſe levent de grand
,,matin , & continuant leur route , ile
,, apperçoivent une Ville ſituée au milieu
;,d'une vaſte campagne. Ils y entrent
,,&arrivent au Palais du Roi. Si je ne
,, me trompe , dit le Monarque , ce petit
,,homme que je vois-là , doit être Thor's
,,voyons un peu , ajoute - t- il , en lui
,,adreſſant la parole, quels font les arts
5, où tu te diftingues , toi & tes compa-
;,gnons ? Car perſonne ne peut reſter ici ,
,, àmoins qu'il ne ſache quelque métier ,
,,&n'yexcelle.
ود
ود
Loke parla le premier , & dit que
,, fon art étoit de manger plus que per
fonne. Le Roi fit venir un de ſes cour
,,tiſans qui ſe nommoit Loge , & l'on
,, apporta un tonneau plein de viande,
,, que nos deux champions ſe mirent à
,dévorer. Le tonneau fut vuide dans
,,l'inſtant; mais Loke n'avoit mangé de
,, ſa portion que laa chair , au lieu que
„Tautre avoit avalé la viande & les
os. Tout le monde jugea que Loke
étoit vaincu Le Prince demanda à
„Tiulfe ccee qu'il favoit faire. Lejeune
,,homime répondit qu'il diſputeroit avec
,le plus agile des courtiſans , à qui cour
>>roit le plus vite en patins. On lui
ود
ود
1
+
JANVIER I. Vol. 1777. 73
donna pour adverfaire , un coureur
„nommé Hugo. Celui- ci avoit déjà
touché le but , que Tiulfe n'étoitencore
qu'à moitié chemin. Le prix de la
courſe fut adjugé au vainqueur, Thor
ditau Prince qu'ildiſputeroit avec toute
ſa Courà qui boiroit le plus Le Roi fit
„ apporter une grande corne ; l'Echan
fon la remplit, & le buveur engloutit
une quantité prodigieuſe de ce qu'elle
contenoit , fans reprendre haleine,
Quand il eut éloigné la coupe de fa
bouche pour regarder dedans , à peine
- s'apperçut - il que la liqueur füo dimi,
nuée. Il y revint juſqu'à trois fois;
mais il s'en fallut bien qu'il pût vaider
„ toute la corne. Il la rendit au Prince,
fans vouloir continuer plus long-temps
ce genre d'eſcrime , aimant mieux s'a
✓ vouer vaincu.
"
"
Thor paſſa la nuit dans ce lieu avec
ſes compagnons , & le lendemain il
ſe prépara à partir. Le Roi l'accom,
pagna hors de la Ville ; & commevils
étoient prêts à ſe dire adieu : 'Infant ,
„ dit le Prince , que je vous découvre à
„préſent la vérité. Je vous aflureuque
„ ſi j'avois prévu que vous euffiez tant
de force, je ne vous aurois pas laiffé
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
(
„ entrer dans ma Ville ; mais je vous ai
„ enchanté par mes preſtiges. D'abord ,
„dans la forêt où je vins au devant de
vous , vous voulûtes me frapper de
,votre maſſue. Je me cachai derriere
un rocher , contre lequel le coup porta ,
&manqua de l'abattre. J'ai ufé des
„mêmes preſtiges dans les combats que
vous avez foutenu contre les gens de
"
20
2
ma cour. Dans le premier , Loke a
„ dévoré , comme un affamé , toute ſa
„ portion ; mais fon adverſaire étoit un
„feu errant , qui a conſumé les viandes ,
les os & le vaſe qui les contenoit.
Celui qui a diſputéle prix de la courſe
étoit mon eſprit , que Tiulfe ne pouvoit
égaler en rapidité. Quand vous
avez voulu vuider la corne , vous avez
fait une merveille , que je ne pourrois
„ pas croire ſi je ne l'avois vue; car un
des bouts s'étendoit juſqu'à la mer ,
„ce que vous n'avez pas apperçu ; &
„ quand vous irez au bord de l'Océan ,
vous verrez combien il eſt diminué.
Apréſent que nous allons nous quitter,
je vous déclare qu'il eſt avantageux
pour l'un & pour l'autre , que vous ne
veniez jamais me revoir.
Comme il achevoit ces mots , Thor
JANVIER I. Vol. 1777. 75
4
, indigné prend ſa maſſue , veut frapper
le Monarque ; mais celui-ci diſpa-
„ roît ; & le Dieu retournant vers la
Ville pour la détruire , ne trouve plus
qu'une campagne couverte de verdure
Il continue ſon chemin , & revient ,
fans ſe repoſer , juſques dans ſon Pa-
„ lais " .
"
La Suede , la Courlande & la Pologne
donnent également lieu à une foule de
digreſſions non moins intéreſſantes. Comme
le Voyageur eſt cenſé avoir parcouru
ces Etats en 1756 , M. l'Abbé de la Porte
a ajouté un ſupplément à l'article de la
Pologne , contenant un détail ſuccinct
des révolutions de ce Royaume , poſtérieures
à cette époque.
En général , cet Ouvrage , qu'il faut
diftinguer de la foule des compilations ,
continue à mériter un accueil favorable
par la variété des matériaux dont il eſt
compofé , & par la clarté & l'agrément
du ſtyle.
- Les Confeffions du Comte de *** ; par
M. Ducios , de l'Académie Françoiſe ;
édition ornée de belles gravures par
t les meilleurs Maîtres.
1
76 MERCURE DE FRANCE.
Si quis rapiet ad fe quod erit commune ,
Stultè nudabit animi confcientiam.
PHÆDR.
A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Coſtard , rue Saint-Jean de Beauvais
la premiere porte cochere au- deſſus
du College ; in- 80. 2 parties.
On fait que ce fut Madame de T.
dans la ſocieté de laquelle M. Duclos
entra de bonne heure , qui l'engagea à
écrire quelques Romans. L'Ecrivain phi
loſophe qui avoit obſervé les hommes ,
ne devoit pas, ſe refufer au plaifir d'ef
ſayer de mettre en action les obferva
tions qu'il avoit faites; il céda volontiers
à cette invitation: le goût de ſa ſociété ;
le fien en particulier étoit celui des por,
traits. Il en remplit les Confeffions du
Comte de***. Un homme livré au plaiſir ,
le cherchant de tous côtés, rencontre
fans ceſſe des perſonnages nouveaux ,
qui ſe préſentent fucceſſivement fur la
icene ; ils font peints d'une maniere
agréable & variée qui attache ; mais ce
n'eſt qu'une ſuite de portraits qu'on n'eût
pu multiplier davantage , ſans fatiguer ;
JANVIER IL Vol. 1777. 77
le cadre n'a été imaginé que pour les
raſſembler. Les perſonnages font bien
peints ; mais ils n'agiſſent pas aſſez. L'Au+
teur ſemble n'avoir étudié que les grands
traits
caractériſtiques de l'homme. Il n'a
peut être pas porté la même profondeur
d'obſervations dans les paffions qui ſe
diverſifient à l'infini , & qui offrent tant
de nuances intéreſſantes à faifir; & on
fait que le
développement des paffions
eft l'ame des Romans, Le ſeul homme
quien a ſu tirer le plus grand parti, eft
M. de Crébillon, dont les productions ,
quelquefois délicates, mais que nous ne
conſidérons ici que comme des produc
tions d'eſprit& d'imagination , peuvent
fervir de modele. Cet Ecrivain , né avec
une imagination vive, brillante & fé
conde, un cour fenfible, une connoi
ſance particuliere des paffions du monde,
a offert des exemples de la manier
re de les peindre ſelon les temps , les
lieux, less perſonnes , les caracteres &
les âges, des fictions ingénieuſes , & qui
> attachend par leur originalité & par leur
fingularité même , lui foumniffent tous
ſescadres,& fans cefle om retrouve dans
les détails l'expreffion fidele des moeurs
de la ſociété son des reconnoît ,
78 MERCURE DE FRANCE.
& avec plus de plaifir encore , dans les
Pays inconnus où il tranſporte les Lec.
teurs ; il n'eſt ni moins vrai , ni moins
intéreſſant lorſqu'il ne fort pas de la
France: on peut en atteſter tous ceux
qui ont lu les Egaremens du coeur & de
l'esprit , Roman charmant , qui ne laiſſe
qu'un regret lorſqu'on le quitte , celui
de ne pas le trouver fini. Si M. Duclos
offre une galerie de portraits , comme
on l'a dit , M. de Crébillon en offre une
de tableaux également intéreſſans&bien
faits.
Mais ne nous arrêtons pas à l'analyſe
des Confeſſions du Comte de *****. Ce
Roman eft connu de tous nos Lecteurs ;
& quoiqu'il eût été réimprimé pluſieurs
fois depuis vingt à vingt- cinq ans , les
exemplaires en étoient devenus rares.
La nouvelle édition qu'on en préſente
ne peut qu'être bien accueillie ; elle est
fans contredit plus ſoignée qu'aucune de
celles qu'on a publiées. Ony a joint des
ornemens , dont les précédentes s'étoient
paſſé ; le Roman n'a pas eu beſoin de
ce paſſe-port , & n'en a pas beſoin davantage
aujourd'hui. Tout ce qui peut
déparer cette édition , c'eſt peut- être la
vie de l'Auteur qu'on a miſe à la tête :
JANVIER I. Vol. 1777. 79
c'eſt une ſatire violente contre les Philo-)
fophes, à l'occaſiond'un Philofophe qu'on
ne fait pas connoître.
Effaifur le caractere & les moeurs des Français
, comparés à ceux des Anglois . A
> Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Valade , Libraire du Roi de Suede ,
rue Saint Jacques. Prix : liv. 16 f.
in-12.
Cet Ouvrage eſt traduit de l'Anglois ;
l'original eſt ſimplement intitulé : An
- account of the charecter and manners of
the French ; il fut publié en 1770 ; nous
avons eu l'original entre les mains , &
le Traducteur ne s'eſt pas borné à faire
des retranchemens ; il a quelquefois corrigé
, ou du moins changé les détails de
fon Auteur : on n'en ſera pas furpris. Les
moeurs des François ſont l'objet principal
, & la comparaiſon qu'on en fait
avec celles des Anglois , n'est qu'acceffoire;
elle ne vient que pour prouver la
⚫ ſupériorité de ceux- ci ſur tous les points
importans; & on ne reconnoît guere celle
des François que dans les bagatelles&
→ les frivolités. La balance entre deux Peuples
voiſins & rivaux , pour être tenue
4
90 MERCURE DE FRANCE.
exactement , ne devroit peut - être pas
être entre les mains d'un Anglois ni d'un
François ; il faudroit un. Philofophe
étranger à l'un & à l'autre , & le travail
de ce Philoſophe ſeroit aſſurément pré- c
cieux&intéreſſant. Il ne s'étendroit pas,
comme l'on fait ici , ſur une multitude
de minuties aſſurément indifférentes
Qu'importe au caractere & aux moeurs
d'une Nation , non pas la maniere dont
elle ſe nourrit, mais le dénombrement
des plats qu'on fert ſur les tables des
gens riches , & l'ordre dans lequel on
les ſert ? La gaieté qui préſide aux repas
des François , contraſte avec le filence
par lequel commencent tous ceux des
Anglois , & le bruit qui y fuccede , lorf.
qu'on entame quelques diſcuſſions poli.
tiques , qui finiſſent quelquefois par de
gros mots de la part des diſputans de
partis oppoſés. On n'auroit pas dû glif
ſer ſur la fobriété qui regne au milieu du
luxe des tables Françoiſes ; on auroit pu
la comparer aux excès ſi fréquens chez
leurs voiſins.
Nous doutons que l'Auteur ait bien
vu la France , lorſqu'il dit que les belles
femmes y font très rares. ,, La beauté
>> eſt, une plante qui ne croît pas com
,, mu
. JANVIER I. Vol. 1777. 8r
,,munément ſur le ſol François. Il faut
,, l'y chercher avec autant de difficulté ,
,, qu'elle ſe rencontre aisément en An-
,, gleterre , où toutes les rues offrent des
,, objets charmans , avec une profufion
,,qui a mérité de la part d'un illuſtre
,,Etranger, qui viſitoit la Cour de Char-
,, les I, un compliment , dont voici le
„ dernier vers :
» Huc venerem credas tranſpoſuiſſe Paphon.
On croiroit que Vénus transporte ici Paphos".
On pourroit trouver qu'une galanterie
ne fait pas une autorité.
On accuſe ici les François de ſe faire
un plaiſir malin de critiquer lesAnglois,
qui n'ont peut-être jamais trouvé chez
eux de meilleurs Panegyriſtes. Quelle
Nation les a mieux loués & leur a rendu
plus de juſtice ? Les François , dit-on ,
s'arrogent le premier rang dans la carriere
du genie& de la gloire; ils donnent le
ſecond aux Anglois. On ne manque pas
dans cette occaſion de citer l'exemple de
Thémiſtocle , qui s'attribua la primauté
fur tous les Capitaines Grecs , parce que
chacun d'eux le plaçoit immédiatement
après lui. L'Europe eſt le ſeul Juge fur
F
82 MERCURE DE FRANCE.
la préféance littéraire ; elle paroît avoir
prononcé. Quelle eſt la langue la plus
univerſellement répandue , celle qu'on
pourroit dire qu'on parle généralement ?
Quelle eſt la Nation qui a un Théâtre
dans toutes les Cours étrangeres ? L'Auteur
fe fait cette demande ; mais la réponſe
étoit embarraſſante par ſes conféquences
, & il n'en fait aucune ; il oublie
qu'il l'avoit donnée dans un autre endroit,
en parlantde lamuſique Françoiſe. ,,Tan-
,, dis qu'on joue dans toute l'Europe des
,, compoſitions Allemandes , Italiennes ,
,, Angloiſes , Portugaiſes même , la mu-
,, ſique Françoiſe n'eſt reçue nulle part
,, qu'en France".
L'impartialité dans un Ouvrage de la
nature de celui-ci , eſt un mérite rare ,
qu'il ne faut pas s'attendre à trouver ici ,
elle auroit pu rendre cet Ouvrage trèsintéreſſant
; & l'Auteur , à en juger par
quelques obſervations où il n'eſt pas
queſtion de comparer les deux Peuples ,
paroît avoir ſaiſi , dans biendes endroits ,
le véritable caractere des François. Son
livre ſe fait lire avec plaifir ; dans les
parties mêmes où il donne le plus à ſes
préjugés , il peut piquer notre curioſité;
& s'il bleſſe quelquefois notre amour
JANVIER I. Vol. 1777. 83
propre , il nous rendra circonſpects nous
mêmes , lorſque nous entreprendrons de
juger & d'apprécier les autres Nations.
ここいい
Les Commandemens de l'honnête Homme ,
ou maximes de morale faciles à retenir
, & principalement deſtinées à
l'uſage des petites Ecoles ; par M. F.
in- 8°. Prix 4 fols. A Paris , chez
d'Houry , Imprimeur-Libraire deMgr
le Duc d'Orléans , rue de la Vieille .
Bouclerie ; 1776.
Les Commandemens de l'honnête-
Homme ſont préſentés dans ce livre en
diſtiques , ſuivant le modele des Commandemens
de Dieu & de l'Eglife , inférés
dans les Catéchifmes pour les petites
Ecoles . Ces principes font utiles
pour la conduite de la vie , & propres
à inſpirer le goût des vérités civiles &
morales à cette claſſe précieufe d'hommes
, ſans lesquels nous manquerions de
tout. C'eſt pourquoi l'Auteur invite
toutes les perſonnes élevées en dignité
de les répandre ,&de les faire connoître
le plus qu'il eſt poſſible. Ils ont été auffi
› imprimés en forme de placards ou d'af
fiches , pour être appliqués contre les
>
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
murs des veſtibules des Châteaux , ainſi
que dans les Ecoles , & ſous les porches
des Paroiſſes de Village.
Voici quelques -unes de ces maximes :
Ton Souverain tu ferviras
Avec zele & fidelement.
Tous les humains regarderas
En freres véritablement.
Chaste & sobre toujours seras
Pour être en ſanté longuement.
Pareſſe , envie , orgueil fuiras ,
Et colere semblablement.
Avarice mépriseras ,
Pour n'exister honteusement , &c.
Lefouper des Enthousiastes ; in-80. de
41 pages. A Amſterdam ; & à Paris ,
chez Cellot , Imprim. Lib. rue Dauphine;
1776.
Les Enthouſiaſtes de ce ſouper font
une apologie très - exaltée du bel Opéra
d'Alceſte. Rien , ſuivant eux , n'eſt comparable
à la muſique de M. le Chevalier
Gluck. Ce Compoſiteur eſt ſans doute
(
JANVIER I. Vol. 1777. 85
>
un grand Maître ; il fait exprimer ſurtout
la douleur & les ſentimens pathétiqnes
; cependant on a cru s'appercevoir
qu'il tiroit preſque tous ſes effets de
l'harmonie ; que ſon coloris , en général ,
étoit ſombre ; qu'il avoit une maniere
un peu monotone ; que ſes Opéra ſe
reſſemblent beaucoup , & qu'ils font peu
variés ; qu'il négligeoit trop le chant ,
qui eſt la partie de l'invention & le vrai
ſigne du génie. Il diſoit un jour qu'il
voudroit ſe paſſer de muſique : c'eſt ainſi
qu'en voulant perdre de vue l'art , pour
ſe rapprocher de plus près de la nature ,
il oblige ſes Acteurs d'abandonner le
chant , & de ſe livrer aux cris de la pasfion.
Nous croyons au contraire qu'une
copie ſi exacte détruit le plaiſir qui naît
de la difficulté vaincue. Pourquoi admirons-
nous l'art du Peintre , qui fait donner
du relief & du mouvement à ſes
figures ſur la toile, ou le Sculpteur qui
donne de la ſoupleſſe & de la grace au
marbre? C'eſt que ces habiles Artiſtes
ne nous trompent point , quoiqu'ils nous
enchantent par la magie de leurs talens .
Mais qu'un Sculpteur emploie les couleurs
& les habillemens des perſonnages
vivans , ſur les figures qu'il modele , il
plaît alors d'autant moins , qu'il s'appro-
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
che davantage du naturel , qu'il s'éloigne
de fon art ,& qu'il franchit les difficultés
d'où naît le charme de fon ouvrage. Il
en eſt de même de la muſique , qui perd
ſon principal caractere , fi on lui ôte le
chant pour y ſubſtituer des cris , ou
des expreſſions forcées. L'analyſe que
les Enthouſiaſtes du ſouper nous font de
la muſique de l'Opéra d'Alceſte , eft
toute dans le ton admiratif. Un Abbé
s'écrie , au milieu de ceux dont il a
allumé l'imagination : mes Amis , me
voici comme le Grand Prêtre au moment
de l'inspiration ; vous êtes de véritables
admirateurs ; votre esprit n'a point jugé
mais votre ame a fenti ; & M. l'Abbé
n'oublie point alors la plus petite ritournelle
, fans en relever l'extrême beauté.
Il eſt fingulier de voir comme il trouve
des prodiges de génie , juſques dans les
morceaux les plus fimples : Auroit - on
pu croire , dit il , avant cet Opéra , qu'un
même chant pût exprimer à la fois deux
Sentimens , & fur- tout deux sentimen's opposés
? O Rubens ! Peintre immortel ! ton
art n'aura pas feul dérobé ce ſecret à la na
ture! Cet enthouſiaſme foutenu a trop
l'air du perfifflage , & doit offenſer M.
le Chevalier Gluck. Ce Compoſiteur
peut- être compté parmi les plus habiles
JANVIER 1. Vol. 1777. 87
Maîtres; mais il ne ſouffriroit pas qu'on
voulût lui élever une ſtatue coloſſale audeſſus
des hommes de génie qui l'ont
égalé , & quelquefois ſurpaſſé , dans la
même carriere.
Nouvelle Hiſtoire de la Ruſſie , depuis
> l'origine de la Nation Ruſſe juſqu'à
la mort du Grand-Duc Jaroflaws I.
Par Michel Lomonoſſow , Conſeiller-
- d'Etat & Membre des Académies Impériales
& Royales de Saint Pétersbourg
, de Stockolm , &c. &c. Tra
- duite de l'Allemand par M. E *** ;
laugmentée de deux cartes géographiques
; I vol. in-80. prix 4 liv. rel. A
Paris , chez Nyon aîné , Libraire , rue
Saint Jean de Beauvais ; 1776.
-
:
On regrettera en liſant cette Hiſtoire ,
dont la traduction avoit déjà paru il y
a quelques années ; que l'Auteur , mort
en 1765, l'ait laiſſée imparfaite. C'étoit
un Ecrivain auſſi judicieux qu'éclairé ,
très-verſé dans l'Hiſtoire ancienne de fon
Pays , & qui avoit puiſé dans les bonnes
fources. Son Ouvrage finit à l'an 1054 ,
&comprend par conféquent la partie la
plus obfcure & la plus difficile à déve
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
lopper de l'Hiſtoire de Ruſſie. Auſſi les
faits qu'il renferme étoient- ils à peu-près
inconnus aux autres Nations. Rurik ,
Igor , Wladimir , Jaroflaws , Souverains
célebres fans doute en Ruſſie , n'étoient
preſque même pas connus de nom dans
les parties méridionales de l'Europe .
: L'Ouvrage eſt diviſé en deux parties.
La premiere expoſe l'état de la Ruffie
avant Rurik . L'Auteur y développe l'origine
de la Nation Ruſſe , & fait connoître
les anciens habitans de la Ruſſie ſous
leurs diverſes dénominations. Il diſtingue
fur-tout parmi ces Peuples , les Eſclavons
, les Ezudes & les Warangiens. La
ſeconde partie commence à Rurik, Prince
Warangien , fondateur de la Monarchie
Ruſſe , en 862 , & contient l'hiſtoire de
fon regne & de ceux de ſes huit premiers
Succeſſeurs , juſqu'à Jaroſlaws , mort en
1054. Ce dernier affermit beaucoup la
puiſſance de la Ruffie par les alliances
qu'il contracta, & par pluſieurs victoires
remportées ſur ſes ennemis. Il regna
trente- huit ans , & fut auſſi grand dans
la paix que dans la guerre.
A l'élégance & la ¡préciſion du ſtyle ,
le Traducteur paroît réunir le mérite de
l'exactitude. Il a ſoin d'avertir qu'il a
}
JANVIER I. Vol. 1777. 89
r
1
1
:
préféré de tranſcrire les noms propres
des Villes & des Peuples , tels qu'ils font
dans l'original , que de les défigurer en
leur donnant une terminaiſon françoiſe.
Dictionnaire des Origines , ou Epoques
des inventions utiles , des découvertes
importantes , & de l'établiſſement des
Peuples , des Religions , des Sectes ,
des Héréſies , des Loix, des Coutumes ,
des Modes , des Dignités , des Monnoies
, &c. 2 vol. in 8°. A Paris , chez
Jean François Baſtien , Libraire , rue
du Petit - Lion , Fauxb. St Germain ;
1776.
Le titre de cet Ouvrage annonce fon
utilité & l'étendue des matieres qu'il
embraſſe. Quelques articles que nous
allons extraire d'entre ceux qui nous ont
paru les plus piquans , le feront encore
mieux connoître.
,,ABBÉ. Le nom d'Abbé vient d'un
,, mot hébreu qui ſignifie pere. Les Con-
,, ciles s'efforcerent inutilement de rap-
,, peler les Abbés à l'énergique ſimplicité
,, de ce nom , aux devoirs qu'il preſcrit ,
& à la modeſtie qu'il exige ; ils s'ar-
,,rogerent , fur-tout en Occident , le titre
و د
F5
90 MERCURE DE FRANCE,
de Seigneurs , & prirent les marques
,, diſtinctives de l'Epiſcopat : cequidonna
,,l'origine aux Abbés mitrés , croflés &
,, non croſſés , aux Abbés Ecuméniques ,
,, aux Abbés Cardinaux , &c " .
: ,,ACROSTICHES. Les premiers Poëtes
,, François faifoient beaucoup d'acrofti-
,, ches , c'est - à - dire de petits Ouvrages
,, qui renfermoient autant de vers que le
„ mot , la deviſe ou le nom dont ils
,, vouloient faire un acroſtiche , conte .
,, noit de lettres, & où ces lettres , priſes
,de ſuite , commençoient tous les vers.
,,Maintenant, on ne tireroit pas vanité
,, d'avoir fait le meilleur acroſtiche . A
,,meſure que le goût s'eſt perfectionné ,
5, on a reconnu que ce n'eſt qu'en me-
,, canique qu'on doit faire quelque cas
,des ouvrages qui n'ont que le mérite
,, de la difficulté vaincue.
ود
ود
,, AGUI- L'AN- NEUF. Ces mots rappel.
lent un uſage des Druides , Prêtres des
Gaulois , qui , le premier jour de l'an ,
;, alloient dans les forêts cueillir le gui.
رو de chêne , & ſe répandoient enfuite
,, dans les campagnes voiſines en criant
,, de toutes leurs forces : au gui l'an- neuf.
,,C'eſt encore par ce chant que les en.
fans ſouhaitent la bonne année dans
1
"
"
JANVIER I. Vol . 1777. 91
quelques parties de la Bourgogne , de la
„ Picardie & de la Bretagne. L'a - guil'an-
neuf déſignoit auſſi une quête que
les jeunes gens de l'un & de l'autre
, ſexe faisoient dans quelques endroits ,
le premier jour del'an , pour les cierges
„ de l'Eglife. Elle fut défendue dans le
„ Dioceſe d'Angers , en 1595 , à cauſe
" des extravagances qui s'y commet-
„ toient ; & profcrite partout , pour la
„ même caufe ; en 1688.
"
"
"
AIDES. Il faut remonter à Childe.
„ ric , pour trouver l'origine des impots
„qui ſe levent en France ſur les marchandises
& les denrées. Ce Prince en
mit un fur le vin. Mais ces fortes de
droits n'eurent guere de confiftance
„ qu'en 1356, lorſque le Roi Jean fut
fait prifonnier par les Anglois , à la
„journée de Poitiers. Alors les Etats
Généraux aſſemblés accorderent une
„ aide au Dauphin , depuis Charles V ,
„& obtinrent la permiffion de nommer
des Officiers pour en faire la percep-
„tion. C'eſt à ces Officiers , dit Mle
Préſident Hénault , qui ne devoient
ſubſiſter qu'autant que l'aide devoit
avoit cours , que l'on peut rapporter
l'origine des Cour des Aides.
"
"
92 MERCURE DE FRANCE.
,, AÎNESSE (droit d'). Les Romains
,, croyoient que les enfans devoient avoir
,, également part à la ſucceſſion de leurs
,, peres ; il n'y avoit point chez eux de
,, droit d'aîneſſe. L'orgueil & la vanité
ود l'ont fait introduire en France , pour
,, foutenir le nom des grandes Maiſons
ود
&en conſerver l'éclat.On ne confidere
,, pas les avantages de ce droit dans les
,, Coutumes qui l'ont adopté , ſans de-
,, firer que du moins les douceurs de
,, l'amitié , y dédommagent de l'inégalité
,, des fortunes .
,, AMADIS. Ce ſont des bouts de man-
,, ches qui deſcendent & ſe boutonnent
ود fur le poignet.On aſſure que leur nom
,, vient de l'Opéra d'Amadis , où les
,, principaux Acteurs avoient ces longues
,, manches.
ود
,,AMAUTAS . Ces Philoſophes du Pé-
„ rou enſeignoient les ſciences à Cusco ,
ſous le regne des Incas . Mais les Prin-
,, ces & la Nobleſſe étoient ſeuls admis
dans les Ecoles fondées par l'inca Roca .
Les Artiſans neparoiſſoient pas mériter
d'être inſtruits. On penſe bien diffé-
,, remment parmi nous. Le Souverain
,, récompenſe les Savans qui éclairent le
» Peuple , & il annonce,par ſa bienfai
ود
ود
JANVIER I. Vol. 1777. 93
,,ſance, qu'il le juge digne d'être heu-
,, reux .
,,ANGUILLE DE MELUN, Un nommé
,, Anguille , originaire de la Ville de
„ Melun , jouant dans une Comédie le
,, rôle de Saint Barthélemy , jeta des cris
,, ſi horribles à l'aſpect du Bourreau qui ,
,, le couteau à la main , menaçoit de
,, l'échorcher , que de-là eſt venue l'hab-
,, tude de dire de quelqu'un qui s'effraie
,, mal - à - propos , que c'eſt une Anguille
„ de Melun , qui crie avant qu'on l'écor-
,, che" .
Quæstio generalis, &c. Queſtion générale ,
où l'on examine : Si Fo - Hi , fondateur
de l'Empire des Chinois , est le même
que Noé ; par un Auteur Séquanois. A
Einfelden; & ſe trouve à Paris , chez
d'Houry , rue de la Vieille-Bouclerie ;
1776.
Cett finguliere Theſe eſt diviſée en
quatre articles , d'après leſquels l'Auteur
conclud,ſelonſes propres termes , quenous
allons rapporter : ,, 1. Que Noé & Fo -Hi
,, étoient contemporains. 2. Rien n'em-
,, pêche de mettre la mort de l'un & de
,,l'autre dans la même année. 3. On eſt
94 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
bien fondé à croire que la Chine a dû
étre le partage des fils de Sem , après
,, la diſperſion , vû que les fils de Cham &
,, Japhet s'établirent & s'avancerent dans
,, les régions oppoſées. 4. S'il n'eſt pas
,, certain , il eſt du moins très-probable
„ qu'une partie des Defcendans de Noé
,, s'attacha à lui; que ce faint homme
;,eut ſoin de les inſtruire d'une maniere
,, particuliere , & qu'il forma un Peuple
,, tout différent des autres pour les moeurs
, & le gouvernement ; & cela convient
,, aux Chinois ... C'eſt donc Noé qui a été
,,l'inſtituteur & le pere des Peuples de
„ la Chine fous deux noms , l'un hébreu
,,& l'autre chinois , ou , ſi ce n'eſt pas
,, lui , c'eſt du moins un de ſes enfans ,
,,&c.
Si ce n'est toi , c'est donc ton frere.
Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens .
Une autre réflexion qui paroît aſſez
naturelle à l'Auteur , &dont il ne s'eſt
pourtant aviſé que dans une eſpece de
Post Scriptum , quoiqu'elle lui fourniſſe
une raifon auffi puiſſante que déciſive ,
c'eſt que pluſieurs exemplaires chinois ,
au lieu de Fo- Hi , écrivent Fo- Hé. De
se
JANVIER I. Vol. 1777. 95
Fo Hé à Noé , comme on voit , il n'ya
de grande différence que la lettre initiale.
La Trigonométrie rectiligne &ſes usages ;
par J. J. R. Brochure in-8 . A
Embrun , chez P. F. Moyfe , Imprim .
• Libr.; & ſe trouve à Paris , chez Baftien,
Libr. , rue du Petit-Lion , Fauxbourg
St Germain.
La trigonométrie , cette partie des
mathématiques qui nous apprend les
ſecrets les plus intéreſſans , comme de
connoître les diſtances de différens points
de vue, ſe borne ordinairement aux
diſtances terreſtres .
M. l'Abbé Roſſignol , autrefois Profeſſeur
à l'Univerſité de Milan , vient
denousdonner une trigonométrie (en 64
pages). Il nous apprend dans ce petit
( Opufcule , diviſé en cnq parties , à mefurer
toutes les diſtances terreſtres , céleftes
& marines; il donne d'abord les
définitions préliminaires.
La premiere partie traite de la conftruction
des tables. La deuxieme partie
traite de la réſolution des triangles en
dix propoſitions.
Le reſte de l'Opufcule contient les
uſages pratiques & problêmes.
96 MERCURE DE FRANCE.
La troiſieme partie , la meſure des diftances
terreſtres , en treize propoſitions ,
ſuivies d'obſervations .
La quatrieme partie, la meſure des
diſtances céleftes , en quatorze propoſi .
tions .
La cinquieme partie commence par
des définitions , & contient la meſure
des diſtances marines en dix propoſitions ,
ſuivies d'obſervations .
Les trois dernieres parties renferment
preſque autant de problèmes que de propoſitions.
L'Ouvrage eſt terminé par une planche
bien gravée.
L'Auteur a ajouté à la ſuite de ce
Traité , les problêmes d'équation les
plus curieux ; d'abord 80 du premier degré
, 20 du ſecond dégré , 5 d'un degré
ſupérieur ; vient enſuite la clef des nombres
cherchés . On peut aſſurer que rien
ne peut intéreſſer davantage ceux qui ſe
mêlent d'enſeigner cette partie des mathématiques
, que le choix des problê .
mes qui ſe trouvent ici ; la plupart d'ail.
leurs font hiſtoriques.
Le même Auteur a donné des élé
mens de géométrie en 81 pages. C'eſt
en avoir fait l'éloge , que de dire que cet
Ouvrage
JANVIER I. Vol. 1777. 97
Ouvrage eſt le fruit de 20 ans de tentatives
, d'eſſais , de réflexions , de corrections
, &c. Il y employoit ſes momens
de loiſir , lors même qu'il étoit Profefſeur
de mathématiques dans une des premieres
Univerſités de l'Europe.
M. l'Abbé Roſſignol vient auſſi de
donner des Vues fur l'Eucharistie (en 16
pages ) ,& on trouve dans cet Opufcule ,
qui n'a preſque qu'une feuille d'impreffion
, des obſervations phyſiques les
plus curieuſes , ſur la petiteſſe des corps ,
fur-tout en ſuppoſant la diminution des
pores dont ils font remplis. On cite en
particulier celle - ci de Newton: Si on
rapprochoit toute la matiere de l'Univers ,
de façon à en exclure tous les pores , on
n'est pas aſſuré qu'elle occupat un pouce
d'étendue ; delà& d'une infinité d'autres
obſervations , toutes plus intéreſſantes
les unes que les autres , l'Auteur en conclud
que le corps de Jésus-Chriſt peut
(ſans co-pénétration) par la ſeule diminution
des pores , être contenu dans la
plus petite hoftie , &dans la plus petite
partie de l'hoſtie.
:
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Valmore , Anecdote Françoise ; par M. Loaifel
de Treogate , Gendarme du Roi.
Brochure in- 80. A Paris , chez Moutard
, Libraire , rue du Hurepoix.
:Un Officier nommé Valmore , qui n'a
que dix-huit ans , conçoit l'amour le plus
violent pour une fille de qualité qui n'en
a que ſeize. Cet âge eſt celui de la con.
fiance. Ces deux Amans concluent de ce
qu'ils s'aiment , qu'ils font deſtinés l'un
pour l'autre. Ils font bien éloignés de
s'imaginer qu'un pere puiſſe avoir de
bonnes raiſons pour s'oppofer à leur
unión. Ses repréſentations les plus judi
cieuſes , ne font à leurs yeux que des actes
de deſpotifme , & la réſiſtance à ſes or.
dres , une action héroïque. Un Eſclave ,
dit Valmore à ſa Maîtreſſe , ſe déshon
nore-t-il en brifant fes fers ? Ne doit- on
pas au contraire accorder toute ſon eſtime
à l'homme affez courageux pour fouler
aux pieds de coupables loix , qui veulent
ufurper l'empire de la nature &
aſſujettir les coeurs ? C'eſt ainſi , ſuivant
la réflexion de l'Ecrivain , que les affec.
tions déſordonnées corrompent le jugement&
la volonté. On s'arrange une
morale ſuivant ſes paffions; on pare du
JANVIER I. Vol. 1777 99
3
voile de la vertu tout ce qui plaît au
coeur ; on adopte avec empreſſement
tous les raiſonnemens qui peuvent étouffer
les remords. La confcience timide
alors ſe tait , & la paffion n'ayant plus de
frein , nous précipite dans les écarts les
plus condamnables. Valmore & ſa foible
Maîtreſſe en font la triſte expérience.On
ſera peut-être ſurprisde voir une fille de
condition , élevée dans les bienféances
de fon rang , s'aſſocier à une troupe
d'hiftrions , mettre un prix à ſes appas ,&
tomber ainſi , d'elle même , dans le dernier
degré de l'opprobre & de l'aviliſſe.
ment. Cependant l'Auteur n'a peint que
ce que l'expérience n'apprend que trop
ſouvent. Une fille qui s'eſt une fois
ſouſtraite à l'autorité paternelle , connoît
rarement d'autre frein. Comme l'indi.
gence eſt alors pour elle le plus terrible
des fléaux , quaud il s'agit dele prévenir ,
il n'eſt plus de ſacrifice qui lui coûte.
Histoire de Zulmie Warthei ; par Mademoiſelle
M *** . Volume in- 12. A
Paris , chez la veuve Ducheſne , Libr.
: rue Saint Jacques .
: Miſs Hindſei , fille unique d'un pere
ambitieux, immola tout à l'amour, &
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
ne connut d'autre félicité que celle d'aimer
& d'être aimée. Elle étoit adorée
d'un jeune Lord, qui devoit le renverſement
de ſa fortune àfon amour conſtant
pour l'auguſte ſang des Stuarts , qu'avoit
abandonné depuis long- temps Milord
Hindſei : qu'on juge donc fi la paffion
du jeune Warthei fut favoriſée par lui !
Sans être ému des pleurs de ſa fille , qu'il
voyoit ſans ceſſe à ſes genoux , il reſta
inflexible. Les obſtacles ſont l'aliment de
l'amour : celui de Miſs Hindſei s'accrut
encore. L'état où eſt la fortune de fon
Amant, la différence des religions , tout
cela n'eſt rien pour elle. Pour l'amour ,
elle abjure le Calviniſme , abandonne les
richeſſes , ſe ſauve de la maiſon paternelle
, & court ſe jeter dans les bras de
Warthei. Aufſi-tôt ils s'embarquent fur
un vaiſſeau qui fait voile vers la France.
L'Aumônier de l'équipage les unit , &
fatisfait enfin le deſir qu'ils ont d'être
l'un à l'autre. Cependant Warthei ſoupire;
il ne peut regarder ſon épouſe ,
ſans ſe ſentir oppreflé ; il regrette pour
elle ce qu'elle vient de ſacrifier pour lui :
elle lit dans ſes yeux la triſteſſe qui l'accable
; elle lui en demande la cauſe :
vaincu par ſes careſſes, il lui ouvre fon
JANVIER I. Vol. 1777. 1ΟΙ
ame. ,,Quoi! lui dit-elle , c'eſt cela qui
,, t'afflige ? Tu m'aimes , & tu peux me
,, trouverà plaindre ? Tu es à mes pieds ,
"
"
&tu pleures fur moi ? Et dis , quelle
,, aifance , quelles grandeurs pourroient
balancer le bonheur de t'être chere ?
Mon ami ! nous nous voyons , & nous
nous trouverions pauvres ? .... Ah !
,, j'augure mieuxde ton coeur ! -Femme
,, incomparable ! s'écrieWarthei enl'em-
و د
ود
"
"
braſſant ; arrête ,ta généroſité fait mon
„ tourment : mais , que veux- tu dire ?
Penſes-tu que pour moi j'enviſage des
biens que je foulerais aux pieds pour
un ſeul de tes regards ? Connois mieux
' Warthei : l'indigence à ſes yeux n'eſt
ود
"
"
ود
"
وو
un mal que pour toi...-Va, ceſſe de
,, pleurer ſur monbonheur : cebonheur ,
„ je le tiens de toi ; je ne peux leperdre
,, que par toi: aime moi toujours ; je
ſerai toujours heureuſe. Que je
t'aime toujours ! peux-tu me le recommander
? Adorable épouſe! la mort
ſeule..... " En cet endroit Warthei
eſt interrompu : on lui annonce qu'on
eſt menacé d'une violente tempête : il
jette un coup - d'oeil ſur ſon épouſe &
frémit. Cet homme fi courageux connoît
la crainte pour la premiere fois: ilpâlit ,
"
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
frifſonne ,tremble à l'idée du péril, Mais
fes alarmes n'étoient que l'effet de ſa
ſenſibilité . Ce n'étoit pas lui qu'il enviſageoit
; c'étoit ſon épouſe ſeule. Dans
depareils momens , l'homme peut pleu.
rer fans foibleſſe ; & fi c'en eſt une , elle
honore l'humanité. Cependant l'orage ſe
diſſipe. Bientôt ils aborderent à Calais ,
d'où ils ſe hâterent de venir à Paris .
Quand on enviſage leur condition , on
ne peut s'empêcher de déplorer la médiocrité
où ils étoient réduits . Deux laquais
& une femme-de-chambre , qu'ils
avoient emmenés d'Angleterre , compofoient
tout leur domeſtique ; mais ils
s'aimoient , & ils ſe trouvoient riches ,
Peu de temps après leur arrivée , Milady
ſe trouva enceinte : des infortunés ne
doivent guere ſouhaiter de voir étendre
leur exiſtence : néanmoins Warthei ne
put , fans une joie extrême , apprendre
qu'il alloit être pere. On ne demandera
pas fans doute ſi ſa compagne partagea
ſes ſentimens. Au terme marqué , Milady
donna le jour à une fille , qui fut reçue
avec tranſport dans les bras de ſon pere ,
qui enſuite la remit dans ceux de ſa
mere; & cette mere , fidelle aux loix de
la nature trop ſouvent étouffées , ne reJANVIER
I. Vol. 1777. 103
す
7
fuſa pasà ſon enfant la ſubſtance que fon
ſein lui devoit. La petite Zulmie , c'eſt
ainſi qu'elle fut nommée , croifſoit ſous
les yeux des auteurs de ſes jours , &donna
à ſa mere , pour récompenſe de ſes
foins , ſon premier fourire. Lady Warthei
, trop tendre épouſe pour n'être pas
tendre mere, ſuivoit les progrès de fon
aimable enfant. Le jour que la tenant
dans ſes bras , elle vit , pour la premiere
fois, ſa bouche innoncente lui offrir l'expreſſion
du plaiſir: ,, Warthei ! crie-t-elle
ود à ſon époux; Warthei ! mon ami , re-
,, garde... elle me ſourit " . Et auſſi-tôt
elle embraſſe mille fois Zulmie avec attendriſſement.
Le pere , tout ému , vient
épancher ſa tendreſſe ſur ces chers objets ,
& recevoir le ſecond fourire d'un être ,
en qui il retrouve & lui - même & la
femme qu'il adore. Grand Dieu ! dit
ود
ود
ود
alors Milady ; ſi mon pere étoit témoin
de cette ſcene, pourroit - il n'en être
,, pas touché ? S'il voyoit cet enfant... ſi
ſeulement il étoit inſtruit qu'elle exis-
,, te , crois tu que l'idée de ſe ſavoir
„ multiplié ne rendroit pas à la nature
ود ſes droits ? Si je lui écrivois , pour lui
,, apprendre un bonheur qu'il ignore?...
,, - Faites , Madame , faites , ſi vous
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
voulez vous voir arracher de mes bras :
,,vous connoiſſez votre pere , ſon cour-
,, roux nous poursuivra par -tout où il
,, ſaura que nous reſpirons. Il ne verra
dans cet enfant que celui d'un homme
,, qu'il abhorre , & qu'il abhorrera tou-
„jours. Vous ſavez les motifs qui nous
,,diviſent : ils ne peuvent s'anéantir.
„D'abord ne croyez pas que le coeur de
„votre pere puiſſe être ſenſible : religion ,
„ devoir , honneur , fidélité , il facrifia
„ tout à l'ambition; ce fut- là ſa ſeule
,, divinité: & c'eſt la ſeule qu'il recon
,,noiſſe encore. N'enviez point ſes biens
„pour ma fille; ils ſeroient fon oppro-
,,bre: ils ont été donnés par l'ufurpateur
ود
,,
de la couronne de mon Maître : il ſuffit
,, pour que mon ſang n'ait rien à y pré-
,, tendre.- Pardonne , s'écrie ſa femme
toute_tremblante, pardonne ſi j'ai pu
offenſer ta grande ame; mais enfin ,
„Milord Hindſei eſt mon pere , je fuis
,, ſa fille. Vous êtes Citoyenne; c'eſt.
,, là votre premier devoir : imitez les
,, généreuſes Spartiates , qui méconnoif-
,, foient leurs parens quand ils mécon
,, noiſſoient la patrie.-Barbare ! ſi mon
,,pere eſt coupable , je dois le plaindre
,&non pas le haïr: je l'ai offenfé ; je
JANVIER I. Vol. 1777. 1ος
i
1
,,dois lui demander grâce: ah ! je devrois
,, voler vers lui , embraſſer ſes genoux .
,,lui préſenter cette jeune innocente ,
„implorerpour elle ſes bontés ! _Partez ,
,, Madame , courez dans les bras d'un
„ pere qui déteſte votre époux. Mais
,, toujours , ma fille ne vous fuivra pas ;
,, elle reſtera dans mon ſein ; elle n'ira
,, pas sourire à un homme traître à ſon
„ Roi. Allez , allez vous fouiller des
,, richeſſes de votre pere, tandis qu'elle
,,& moi nous nous honorerons d'une
,, noble indigence. Cruel ! quel repro-
,, che ! Est- ce à moi qu'il devroit s'a
,, dreſſer? moi , qui t'adore , qui ne vit
,, qu'en toi , qui ai foumis tous mes fen-
,,timens aux tiens: voilà donc le trait
,,dont tu me perces le coeur ? C'eſt
,,donc là cet amour que tu me juras
" tant de fois ? Tu es fans égard pour ta
,, malheureuſe femme : ma foibleſſe ,
,, que tu devrois foutenir, tu l'abas ; mes
,, remords , que tu devrois effacer , tu
,,les redoubles ; ma ſenſibilité , à qui tu
,,devrois compatir, tu la bleſſes ; mes
,, larmes , que tu devrois eſſuyer , inhu-
"
main! tu les fais couler ". En diſant
ces mots , elle preſſe contre ſon ſein
Zulmie , qui ſe met à la careſſer de ſes
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
petites mains : cette action la fait fondre
en larmes. ,, Chere enfant ! dit - elle ,
ود conſole ton infortunée mere; fais-lui
,, oublier les rigueurs d'une union qui
doit empoiſonner ſa vie, & pour qui "
ود elle ſacrifia tout ! "Aces dernieres paroles
: ,, Voilà ce quej'avois prévu , reprit
,, Warthei ; je m'attendois àces regrets.
ود Telles fontlesfemmes: incapables d'un
, ſolide attachement , elles ne favent ce
,, que c'eſt que d'aimer ; & baſſes dans
,, leurs plaintes , elles ſe ſervent de leur
,, foibleſſe pour nous outrager impuné-
ود ment". Ce reproche eſt un trait de
lumiere pour Lady Warthei ; elle fent la
bleſſure qu'elle venoit de faire à fon
époux ; il ſe fait une révolution dans
tout ſon être , qui lui ravit l'uſage de
ſes ſens: ſes yeux ſe ferment; ſes bras
défaillans ceſſent de retenir Zulmie. Warthei,
dans cet inſtant, n'eſt que pere. Il
prend l'enfant , qui étoit ſur le point de
tomber , & le remet dans fon berceau.
Enſnite il ſonne ; la femme de chambre
de Milady vient , & il ſe retire. Les regards
de Lady Warthei , en revoyant la
lumiere , cherchent envain fon époux ;
ils ne l'apperçoivent pas : cette indifférence
déchire fon ame. Elle ordonne à
こい
JANVIER I. Vol. 1777. 107
fa femme de- chambre de la laiſſer ſeule.
Toute entiere à elle- même , quelles réflexions
accablantes viennent ſe préſenter
à ſon eſprit troublé ! , Warthei ne m'ai-
„ me plus , dit elle ; il a pu voir l'image
de ma deſtruction & être tranquille!
„ il n'a pas cherché lui-même à me rappeller
à la vie ! ... Eh! ſi cette vie ne
l'intéreſſe plus , pourquoi chercher à
" la conferver ? ... Zulmie ! ma chere
Zulmie ! ſi je ne me devois pas à toi ,
mon fort feroit déjà décidé. Mais , je
fuis mere ; il faut en remplir les de-
„ voirs: je t'immole plus que la vie , en
"
"
me la conſervant" , Un ſanglot vient
ſe joindre à ces triſtes paroles. Warthei ,
qui étoit dans un autre appartement ,
inquiet, pour ainſi dire ,malgré lui-même
, reparoît dans cet inſtant aux yeux
de ſon épouſe , qui , noyée dans ſes
larmes , vole ſe jeter à ſes pieds. Ses
pleurs qui relevoient encore l'éclat de ſa
beauté , & qui ajoutoient à ſes grâces ,
ſa poſture fuppliante , tout parle au coeur
de Warthei : il eſt prêt à tomber à fes
genoux , à lui demander grâce ; l'amour
eſt ſur le point de triompher : mais la
délicateſſe vientrappeller l'outrage qu'elle
a reçue. A cette idée , l'émotion qui fe
108 MERCURE DE FRANCE.
ود
laiſſoit déja remarquer ſur la figure de
Warthei , eſt auſſi tốt couverte d'un voile
fombre. Il s'éloigne de ſa triſte femme.
,,Perce moi donc le ſein, lui dit- elle ,
,, en reſtant proſternée ; Warthei ! paf.
„ferons-nous ainſi le reſte de nos jours ?
„ Ce malheureux enfant ſera - t - il élevé
,, ſous de pareils auſpices ? Vas - tu haïr
,, fa mere ? - De quoi vous ferviroit
,, mon amour ? Vous dédommageroit- il
des facrifices que vous avez faits pour
„moi ?- Ah ! ne parlons plus de cela.
,,-Vous en avez pourtant parlé , reprit-
,, il avec amertumme.-Je le ſais ; c'eſt
„mon crime : oublie - le. - L'oublierez-
,,vous vous même ? - O Warthei ! tu
,,m'accables ! veux - tu me voir fuccom-
,,ber ! veux-tu que je meure? " Elle eſt
encore prête à s'évanouir , les bras tendus
vers ſon époux , à peine ſe ſoutient-elle :
c'en étoit trop pour un homme auſſi
ſenſible , & peut- être pas aſſez pour un
homme auſſi délicat que Warthei. Il ſe
rapproche de ſa femme , la releve , l'embraſſe;
mais cebaiſer n'avoit point cette
expreffion , cette vie que l'amour lui
donne : Milady le ſentit. ,, Eſt ce-là un
,,baifer, lui dit-elle , en lui en donnant
,,mille paſſionnés ? Quoi ! tout , juſqu'a
JANVIER I. Vol. 1777. 109
tes careſſes , ne ſeroit- il plus qu'une
,,marque d'indifférence ? " Warthei ému
juſqu'au fond de l'ame , montre enfin
une paupiere mouillée , & preſſe avec
toute l'énergie du ſentiment, ſa femme
contre fon coeur. ,, Oh! je renais , s'écria-
„ t elle alors ; tu m'aimes encore ; je le
,, ſens à cette étreinte !" En-prononçant
cet mots, il parut un plaiſir ſi vifdans
les yeux de Lady Warthei , que ſon mari
tranſporté , oublia tout en ce moment ,
fléchit un genou devant elle , & implora
ſa grace. Ce qu'éprouva dans cet inſtant
Lady Warthei eſt fait , non pour être
dit , mais pour être ſenti. L'orage diſparut
donc, & s'il reita quelques traces de
ſes ravages , ce fut dans le coeur ſeul de
Lady Warthey , qui n'éprouva que trop
combien il eſt dur de ſe mettre dans le
cas d'avoir beſoin d'un pardon. Depuis
cejour, elle n'oſa plus prononcer le nom
de ſon pere , & vécut uniquement concentrée
en ſon époux & ſa fille , dont
la rare beauté acquéroit tous les jours
de la grâce & de l'expreſſion. Le charme
ingénu de ſon eſprit enchantoit & attachoit.
Sa modeſtie , ſa timidité , vertus
de la folitude , inſpiroient le reſpect &
Ja rendoient encore plus aimable. Elle
১
110 MERCURE DE FRANCE,
étoit l'idole de Milord & de Milady
Warthei , qui n'avoient d'autre regret
que celui de ne pouvoir aſſurer à leur
chere Zulmie le fort le plus brillant :
car Milord , malgré tout le ſtoïciſme
qu'il affectoit , ceſſoit ſouvent d'être Phi
loſophe , en penſant qu'il étoit pere. Il
ſe trouvoit avec une fortune très-bornée,
fans eſpoir de la voir augmenter , à
moins de fléchir ſous le joug d'un Maître
que ſon coeur déſavouoit. Pour furcroît
de peines , le peu de bien qu'il avoit
recueilli ne pouvoit plus fournir à ſes
dépernſes , le domeſtique diminuoit , les
créanciers ſe multiplioient : Warthei
voyoit tout cela , ne diſoit rien & fouf.
froit. Sa fille étoit ſon ſupplice. En enviſageant
l'avenir , il détournoit la vue
avec ſaiſiſſement . Dans la triſteſſe de ſa
femme , qui perçoit quelquefois malgré
elle , il croyoit entrevoir un reproche ;
dans ſes carefſes , il trouvoit un poifon
pire que le poifon même. Dans la joie
naïve de Zulmie , il prenoit l'aliment du
déſeſpoir , déſeſpoir que faifoit diſpa .
roître de ſes yeux cette fille charmante',
pour le concentrer dans ſon coeur. Tels
étoient les efforts généreux de la nature:
on déroboit à Zulmie l'image de la dou-
J
JANVIER 1. Vol. 1777. 111
1
leur , on ne la regardoit que pour lui
fourire ; &élevée au ſein des larmes , elle
ne connoiſſoît que la gaîté. Tranquille
ſur ſon fort , juſqu'à quinze ans , elle
ne penſa pas qu'il pût exiſter un bonheur
autre que celui dont elle jouiſſoit. Jufqu'alors
elle s'étoit trouvée heureuſe auprès
de fa mere , avoit vécu ſans deſirs.
Mais à cet âge, elle commença à ſentir
qu'il manquoit quelque choſe à ſa fatis
faction. L'inquiétude ſe gliſſa dans fon
coeur; ſon ſommeil devint plus léger ;
ſouvent on la voyoit dans la journée
quitter fon ouvrage , ſans s'en appercevoir
, & devenir rêveuſe ſans ſavoir à
quoi elle rêvoit. Lady Warthei , affligée
de la voir dans cet état , l'appelle , l'embraſſe
, & lui demande la raiſon du changement
de fon humeur. ,,Hélas ! je ne
,, ſais , répondit Zulmie , avec un fou-
,, pir; autrefois j'étois contente ; mon
,, fort n'a point changé ; il eſt toujours
,, le même , & pourtant je ſuis bien dif-
,, férente de ce que j'étois : tout m'inf-
,,pire de la ſatiété , je ne trouve que du
,, vuide autour de moi; mon ame ſem-
,,ble aſpirer à la poſſeſſion d'un bien
,, qu'elle ne connoît pas , mais qui eſt
,, fait pour elle ". Cette réponſe ingé-
1
112 MERCURE DE FRANCE.
nue , en éclairant Lady Warthei , lui
perça le ſein. Si ſa fille eût été dans une
élévation convenable à ſon rang , elle
n'y auroit vu qu'une ſomme de plus
ajourée à ſon bonheur , mais étant
comme ils étoient , comment ſatisfaire
au beſoin de ce coeur avide de tendreſſe ?
Milady ne dit preſque rien à ſa fille , &
fitpart à fon époux de l'aveu qu'elle en
avoit reçu. Warthei pâlit, ne répondit
que par un morne filence , & un regard
fixe où ſe peignoit l'horreur. Envain l'infortunée
Lady ſaiſit ce moment pour
ſolliciter de nouveau de ſon époux la
permiſſion d'écrire en Angleterre. Sa
fermeté ſtoïque rejeta toujours avec
horreur l'idée de mandier des ſecours à
l'ennemi de fon Prince. ,, D'après une
,, pareille réſolution, lui dit ſon épouſe,
,, il feroit bien à ſouhaiter que Zulmie
„ eût de l'inclination pour la vie reli-
,,gieuſe : c'eſt un état honorable ; il
.,, convient à l'infortune. Que dites-
,,vous ? Ma fille confulteroit l'intérêt
,,pour ſe conſacrer à la Religion ? Ce
,, feroit le calcul de ſa fortune qui déter-
,,mineroit son choix ? ... Au lieu d'im-
,, moler l'orgueil à Dieu , elle immoleroit
-
„Dieu à l'orgueil? Non. Elle eſt ma
,, fille
JANVIERTI. Vol. 1777. 113
>
7
fille; cela ne doit pas être: je ne le
,, ſouhaite pas. Je ferois tout pour l'em-
,, pêcher : qu'elle vive infortunée ; mais
qu'elle vive vertueuſe. Quelle ne ſe
,, rende pas parjure. - Si nous perdons la
,, vie, je le répete encore , jette donc un
,,coup-d'oeil ſur ta fille: privée de nous
fans appui , au milieu d'un monde
,, corrompu , qu'elle ne connoît pas ; fans
expérience , fi jeune, ſi belle, ſi ſen-
,, fible , que de pieges pour l'innocence!
,, Voilà ce que j'entrevois , voilà ce que
je redoute. Ne crains rien de Zul-
,,mie: elle eſt formée de mon fang , ce
ودmot me dit tout: ſa ſenſibilité peut
,, faire ſon malheur , mais jamais lui
,, ravir fa vertu ". Lady Warthei cherchoit
à modérer cette ſenſibilité dans ſa
fille , en lui peignant l'amour ſous les
couleurs les plus fombres. ,, Ne t'en fais
,,pas une idée ſi belle, lui dit-elle un
,, jour; c'eſt un ſéducteur qui paroît
,, charmant , fur tout quand on com-
,,mence à le connoître : mais ces dou-
,, ceurs font paſſageres ; le nectar qu'il
,, répand eſt bientôt épuiſé , & fait place
,,au poison. Crois - en ta mere ; étouffe
,, le germe que ce tyran a déposé dans
„ ton coeur; & quand nous ne ferons
1
১
14 MERCURE DE FRANCE.
ور
و د
plus, fuis les confeils que t'a donné
ton pere , de vivre penſionnaire dans
un Couvent à quelques lieues de Paris
Ah! Maman quel feroit mon
deftin , ſi privée de vous deux, je vivois
ainſi concentrée en moi- même ?
ChereMaman! eft- ce làvivre?N'aimer
perfonne , n'être aimée de perſonne ;
,,quelle vie! ou plutot quelle mort ! car
exiſtons-nous par nous mêmes ? Non
ce n'est que dans les autres que gît
notre exiſtence. Un être à qui perſonne
,,n'eſt attaché , à qui perſonne ne penſe ,
qui enfin eft oublié de tout l'Univers
ne vit pas ; il acheve de mourir "
Cette fille parloit une mere , qui
n'avoit peut-être été que trop ſenſible
à l'amour , & connoiſſoit le beſoin
pour une ame tendre , d'aimer ; auſſi
chercha- tuelle à favorifer l'amour que
le Chevalier d'Ulmi , jeune homme
plein de grâces, de moeurs douces , &
dont la fortune étoit conſidérable , avoit
conçu pour Zulmie. Les ſcenes que cet
amour produit, mettentdans un nouveau
jour la ſenſibilitédecette jeune perſonne ,
&le caractere de Warthei, dont la fierté
ne peut fouffrir la moindre bleſſure; ce
pere ne ſe rappelle même qu'impatiemment
les offres du Chevalier , de faire
JANVIER 1. Vol. 1777.1 115t
1
2
jouir , par fon alliance, l'aimable Zulmiet
du rang que fa naiſſance lui promettoit ;
il ſe trouve inſulté, en penſant qu'on a
pu le croire capable d'écouter les propoſitions
que lui a faites cet Amant: il jette
les yeux fur Zulmie , ſe promet à lui
même de ne jamais l'unir à qui que ce
ſoit , plutôt que de ſe voir l'obligé d'un
gendre , & d'être dans le cas de lui de
voir de la reconnoiſſance du bonheur de
ſa fille: il ne vouloit pas qu'elle dût rien
à perſonne ; il aimoitomieux la ſavoir
malheureuſe & fans fortune , que de la
voir au sein de l'abondance , s'il eût
fallu , pour en jouir, qu'elle en fut redevable
à un époux: ſa fille ne lui paroiffoit
pas faite pour recevoir des dons ,
mais pour en faire ; &, dans cette occafion,
il auroit au moins voulu l'égalité.
Ce pere , continuellement en proie
aux foucis dévorans , ſe vit bientôt près
de ſa fin. Il étoit à peine âgé de 38 ans.
Dans ces derniers momens , qui préſen
tent ici le tableau le plus pathétique , il
fit jurer à ſon épouse , que fidelle aux
promeſſes qu'elle lui avoit déjà faites ,
elle ne profiteroit pas de fa mort pour
aller implorer les fecours de l'ennemi de
fon Roi. Mais cette tendre épouſe , ſen
H2
১
16 MERCURE DE FRANCE.
ſible à la perte qu'elle venoit de faire ,
ne ſurvécut pas long - temps à celui qui
lui avoit cauſé tant d'amour & de chagrins
. La tendre Zulmie parut ſuccomber
à cette nouvelle perte , qui lui rendoit
la premiere encore plus ſenſible. Envain
le Chevalier , qui depuis la mort de
Warthei avoit obtenu la permiffion de
voir ſa Maîtreſſe , cherchoit - il à calmer
ſa douleur , l'amour étoit impuiſſant. Le
Chevalier attendit tout du temps: & de
fon amour. ,, Je révere votre douleur , lui
dit - il , je la partage; je ne prétends
„ rien; je ne ſuis pas fait pour rien prés
,, tendre : ce ſera vous qui fixerez mon
,, bonheur , ſi jamais vous daignez m'en
ود
"
ود
faire jouir. Je vous adore ; voilà mon
ſeul titre " . Zulmie accepta les hommages
de cet Amant ; & après avoir ,
avec le peu de bien qui lui reſtoit , & à
l'inſçu même du Chevalier , acquitté les
dettes de fon pere , elle ſe retira dans
un Couvent , où le Chevalier payoit ſa
penſion. Zulmie l'eſtimoit, l'aimoit , s'en
favoit aimée , connoiſſoit ſes vues , &
par conféquent croyoit pouvoir fouffrir
ce qu'il faifoit pour elle. Née fiere ſans
le ſavoir , parce qu'elle n'avoit jamais
eu aucune occaſion de s'en appercevoir
1
JANVIER I. Vol. 1777. 117
elle même , elle recevoit fans rougir les
bienfaits du Chevalier ; bienfaits qui
n'avoient de prix à ſes yeux que par la
main qui en étoit la ſource ; ou , pour
mieux dire , bienfaits auxquels elle ne
penſoit pas : indifférence qui prouve plus
qu'on ne fauroit le croire , l'excès de fon
amour pour lui ,& l'opinion qu'elle avoit
de ſa délicateſſe. Il n'y a peut-être pas ,
ajoute l'Auteur , de reconnoiſſance plus
flatteuſe pour le bienfaiteur que cette
indifférence ; ſur- tout ſi ce bienfaiteur
généreux fait que celui qu'il oblige eſt
affez délicat pour ne pas accepter d'un
autre ce qu'il accepte ſi volontiers d'un
ami. Telle étoit la jouiſſance que Zulmie
donnoit au Chevalier , qui tous les jours
venoit à ſes pieds attendre l'inſtant où
elle conſentiroit à ſa félicité. Un jeune
Marquis de vingt- trois ans , vif , étourdi ,
inconféquent , que l'imprudent Chevalier
avoit pris pour confident , ne pouvoit
concevoir comment on pouvoit trouver
tant de plaiſir à paſſer des heures entieres
àunparloir , pour y converſer ſeulement
avec une femme. Il en fit des plaiſanteries
au Chevalier , qui fut aſſez foible
pour y applaudir. Il oſa même profaner
l'amour par desintrigues indignes de lui ,
H3
1
>
118 MERCURE DE FRANCE.
:
:
& commença dès lors à faire des viſites
moins fréquentes à Zulmie. Il ne lui
parla plus que du ton de l'indifférence,
Zulmie s'en apperçut , en gémit , & ,
pour la premiere fois ,penſa aux bienfaits
du Chevalier: elle les trouva honteux ;
&, pour s'acquitter envers le Chevalier ,
vend quelques bijoux , met l'argent
qu'elle en reçoit dans un coffre , & le
lui renvoie avec une lettre , que l'on
pouvoit regarder comme un nouveau
témoignage de la nobleſſe de ſes ſentimens
& de la franchiſe de ſon ame.
Cette lettre fut un coup de foudre pour
le Chevalier , qui ſentit , en la lifant ,
l'inconféquence de ſa conduite , & la
grandeur de la perte qu'il venoit de
faire. Dans ſa douleur , il ſe réſout d'aller
ſe jeter aux pieds de ſa Maîtreſſe ,
pour obtenir fon pardon à quelque prix
que ce ſoit. Mais Zulmie ne pouvant
fournir à la dépenſe de ſa penſion; voulant
d'ailleurs éloigner d'elle pour toujours
un Amant infidele , avoit quitté
fon Couvent , & s'étoit retirée dans un
quartier éloigné , où elle avoit change
de nom. Sa femme-de-chambre , qu'elle
n'étoit plus en état de garder , trouva
dans ce même temps à entrer chez une
1
1
JANVIER I. Vol. 1777. 119
;
{
!
Comteſſe. Voilà donc la petite fille de
Milord Hindſei ſeule , livrée à elle -même
, & reléguée dans un aſyle , dont
auroit rougi la fille d'un Bourgeois .
Quant à elle , elle ne ſavoit pas encore
rougir par orgueil ; fon ame, fortie en
quelque forte des mains de la nature,
ne connoiſſoit point cette hauteur, cette
vanité , qui ne viennent que du préjugé.
Toutes ſes pensées , loin de fe
tourner fur fon indigence & fur le mépris
auquel l'expoſoit cette indigence , ne ſe
raſſemblerent que ſur un pere , une mere
qui n'exiſtoient plus, & un Amant toujours
cher , malgré ſon infidélité. ,, Hélas !
difoitelle, en fongeant à lui , fi au
,,moins il pouvoit ſe voir aimé.comme
je l'aime , je ne regrettois pas la perte
,, de fon coeur; le mien , heureux de ſa
félicité , ne trouveroit plus rien à defirer
" Tel étoit l'amour de Zulmie ;
parfaitement dégagé d'égoïſme , elle aimoitbletChevalier
pour lui & non pour
elle. Néanmoins elle avoit des momens
d'amertume qui affligeoient ſes ſenst,
& faifoient couler fes larmes. Une nuit
-fur- tout qu'elle ne dormoit pas , jetant
les jeux, autour d'elle, à la faveur d'une
lampe , On peut donc , dit-elle , être
H4
د
120 MERCURE DE FRANCE.
,, mort au milieu des vivans ! car qu'eſt-
,ce que ma vie ? Elle eſt nulle pour
,, tout le monde : puis je donc la compter
pour une vie , puiſque perſonne ne
,, s'intéreſſe à elle ? Pour tous les mortels
,,je ſuis... je ne ſuis rien... Je n'occupe
ود
aucun être dans l'Univers ; mon exif-
,, tence eſt un néant : elle ne fera plus le
„ bonheur , ni même le plaiſir de qui que
,, ce ſoit. En quittant le jour ,je ne trou .
,, verai pas une larme, pas un foupir....
Eſt-ce- là vivre? Non ; j'ai vecu".
Cette ame aimante ſoulageoit ſes chagrins
par les bienfaits qu'elle répandoit
fur des infortunés qui logeoient auprès
d'elle. Cependant le Chevalier d'Ulmy
ne ceſſoit de faire les perquiſitions les
plus exactes pour découvrir la retraite
de celle qui étoit devenue néceſſaire à
fon bonheur. Il parvint à en être inſtruit
, par le moyen de la femme - dechambre
qui avoit fervi Zulmie. Le
trouble , l'agitation , les remords de cet
Amant , les pleurs de la tendre Zulmie
ſes ſentimens , le pardon qu'elle accorde
à celui qui l'a offenſée , la franchiſe
même qu'elle met dans ce pardon , forment
autant de ſcènes variées , qui ne
laiſſent pas le Lecteur indifférent. Ce
,
JANVIER I. Vol . 1777. 121
Lecteur admirera fur - tout la délicateſſe
des ſentimens qui portent Zulmine à refuſer
le don que le Chevalier veut lui
faire de fa main & de fa fortune , par la
raifon ſeule que ſe trouvant actuellement
fans biens , on pourroit croire que c'eſt
la détreſſe où elle ſe trouve , qui la fait
conſentir à cette union . Le Chevalier
s'efforce inutilement de vaincre cette réſolution.
Sa Maîtreſſe l'oblige de ſe retirer.
Il s'éloigne , & fuit en déſeſpéré. Il
étoit ſeul, à pied ,& vêtu negligemment
Dans ſon chemin , comme il maudiſſoit
ſes richeſſes , il apperçoit un homme
qui fortoit d'une maiſon , avec toutes
les marques de la rage: il le prend pour
un Amant malheureux; dans ſon premier
mouvement , il l'aborde : ,, Infortuné ,
*,, lui dit - il , l'êtes- vous par l'amour ".
Cethomme étonné , ſe recule , & s'écrie :
,,Plut aux Dieux que je n'euſſe pas
,, d'autres ſujets de m'affliger ! - En
,, peut - il être de plus grands? reprit le
,, Chevalier.-Ah ! Monfieur , vous ne
,, connoiſſez pas le démon du jeu....
,, Perdre cinq cents louis ! .. Malheureux !
,, ſi encore il me reſtoit de quoi tenter le
" fort ! " Le Chevalier touché de la
ſituation de cet homme , & ayant plus
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
que de l'indifférence pour l'argent ;
le prie d'accepter une bourſe de louis
qu'il lui remet. Il réfléchit alors ſur les
fortunes conſidérables abſorbées par le
jeu ; & perfuadé que dénué de tout , il
vaincra plus facilement la réſiſtance de
Zulmie , il forme la réſolution d'abymer
fes richeſſes dans ce gouffre qui les engloutit
toutes . D'après cette réſolution ,
conçue précipitamment , il vole chez
lui , prend tout fon or , & revole l'expofer
fur cette mer orageuſe ; mais la fortune
, loin de lui être contraire ,doubloit
à chaque inſtant les ſommes qu'il rifquoit.
Les ſignes les plus ſenſibles du
chagrin & du déſeſpoir ,annonçoient fes
ſuccès ; & ce fut peut être pour la premiere
fois que l'on vit un Joueur , que la
fortune favoriſoit , affecté de tous les
ſentimens de ceux qui perdent. Chacun
a la vue fixée ſur lui. Un Anglois furtout,
étonné de cette fingularité , l'examine
très attentivement. C'étoit un
homme d'environ cinquante ans. Il parle
au jeune François , l'interroge fur les
motifs de fa conduite. Cet entretien
amene une explication & le dénouement
du Roman. Cet Anglois ſe trouve être
l'oncle de Zulmie; il la reconnoît pour
1
21
JANVIER I. Vol. 1777. 123
7
ſa niece , & lui aſſure les grands biens
que ſon aïeul avoit laiſſés. Cette fortune ,
en levant les obſtacles que la délicateſſe
de Zulmie oppoſoit toujours aux empreſſemens
du Chevalier , fit la félicité
de ces deux Amans. :
Comme il y a peu d'action dans ce
Roman ,& qu'il intéreſſe principalement
par la nobleſſe des caracteres , & par des
vérités de nature &de ſentiment , elles
annoncent dans l'Auteur beaucoup de
ſenſibilité. Si on lui objectoit qu'il a
donné à ſes perſonnages des caracteres
plus beaux que nature , il répondroit que
dans une hiſtoire où l'on est obligé de
peindre les hommes tels qu'ils font , on
n'eſt que trop ſouvent forcé d'affliger les
Lecteurs par la peinture du vice ; mais
que dans un Roman qui eſt un Ouvrage
d'imagination , & où l'on peut par conſéquent
créer ſes perſonnages , il eſt bien
permis de repréſenter les hommes tels
qu'ils doivent être , & élever , par ce
moyen , l'ame du Lecteur. On eſt ſeulement
fâché que le Chevalier d'Ulmy ,
avec la réfolution où il eſt de ſe ſéparer
de fon bien ,préfere la loi du jeu à celle
de la dépenſe en actes de bienfaiſance ,
qui le rendroient plus digne de Zulmie,
1
{
124 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs un Amant peut - il defirer la
poſſeſſion d'une Maîtreſſe qu'il adore ,
pour l'aſſocier à ſon indigence ? Mais les
paſſions raiſonnent- elles , & cette action
du Chevalier n'eſt - elle pas une nouvelle
preuve que leur excès a toujours quelque
choſe de ridicule & de puéril ?
Les malheurs de la jeune Emilie , pour
ſervir d'inſtruction aux ames vertueuſes
& ſenſibles ; par Madame la Préfidente
d'Ormoy: 2 vol. in-12 diviſés
endeux parties,AParis , chez Dufour ,
quai de Gêvres , au Grand Voltaire ;
la veuve Duchefne , rue St Jacques ,
au Temple du Goût ; Nyon, rue St
Jean de Bauvais ; Ruault , rue de la
Harpe; 1777-
La jeune Emilie naquit du Baron de
Lorme & de Demoiſelle *** , ſon épouſe,
Elle perdit ſon pere à l'âge de quatre
ans. Après avoir rendu les derniers devoirs
à fon mari , la Baronne de Lorme
voulut ſervir elle même de gouvernante
à ſa fille : tout ſon plaiſir étoit de la
former à la vertu , en lui en faiſant ſentir
le prix , plus par ſon exemple que par ſes
préceptes. Ses leçons eurent tantde ſuc
1
i JANVIER I. Vol. 1777. 125
Σ
3
১
cès , que la jeune Emilie ne s'eſtimoit
heureuſe que lorſqu'elle foulageoit les
malheureux par ſes largeſſes , où qu'elle
avoit occaſion de faire quelque action
méritoire. Cependant , quoique prévenue
fur le danger de prêter l'oreille aux dif.
cours féduiſans de ceux qui cherchoient
à lui plaire , elle ne put refuſer ſon coeur
au Comte d'Olban , qui n'avoit pu la
voir fans l'adorer. Comme le Comte étoit
un parti ſortable pour ſa fille , la Baronne
approuva leurs feux. Elle fongeoit à ferrer
cette union par les liens les plus
folemnels, lorſqu'une maladie cruelle vint
la priver de cette fatisfaction , & la mit
dans peu de jours au tombeau.
Avant que d'expirer , cette tendre
mere recommanda ſa chere fille à Madame
de Saint - Onge, ſon intime amie ;
& après avoir béni Emilie & fon futur
époux , elle leur dit un éternel adieu. Le
Comte d'Olban n'oublie rien pour ſécher
les pleurs de ſa Maîtreſſe ; il étoit affidu
à lui faire ſa cour , mais Madame de
Saint-Onge rappella à Emilie la promeſſe
qu'elle avoit faite à ſa mere de ſe retirer
dans un Couvent. Ce ne fut point fans
peine que cette fille vertueuſe ſacrifia à
fon devoir le plaiſir de voir ſouvent le
<
126 MERCURE DE FRANCE!
Comte d'Olban , qu'elle regardoit comme
fon époux.
:
• Elle y reçut la viſite de ſon Amant ;
& pendant qu'ils s'entretenoient enſemble
des douceurs de leur prochaine
union , ils furent interrompus par le
Chevalier de Saint - Onge , qui ayant
conçu une violente paffion pour la jeune
Emilie , ne put voir ce tête à tête fans
une émotion violente. Il attaqua bruf
quement le Comte d'Olban. Le combat
fut vif & fanglant. On en fit part à
'Abbeſſe du Couvent , qui fcandilifée
de ce qu'une de ſes Penſionnaires donnât
lieu à un éclat ſi fâcheux , ordonna qu'on
enfermât Emilie dans la priſon de l'Abbaye.
-
3
Cette jeune perſonne fut très- fenſible
à ce traitement. Heureuſement pour elle,
une Religieufe , nommée la Soeur Saint-
Ange , prit part à ſon affliction. Elle favoit,
par expérience , ce que peut l'amour
fur une ame ſenſible. Elle venoit quel.
quefois caufer avec elle , & pour la con
foler , elle lui raconta l'hiſtoire de ſa vie.
C'eſt un épiſode qui embellit ce Roman ,
& qu'on lira avec autant d'attendriſſement
que d'intérêt .
Cependant le Comte d'Olban n'ou
JANVIER 1. Vol.1777. 127
1
1
1
bloit point ſa chere Maîtreſſe, Ayant eu
occafion de connoître le Jardinier de
l'Abbaye , il le chargea d'une lettre pour
elle. Il lui propoſoit de rompre ſes chaî
nes , ſi elle vouloit lui en confier le ſoin.
Emilie accepta cette propoſition , & lui
repondit qu'il pouvoit la venir prendre
avec une femme que le Comte diſoit
être une de ſes parentes. Elle defcendit
avec eux dans une magnifique maison ,
& richement meublée,
Emilie étoit au comble de ſa joie ; la
parente du Comte lui paroiſſoit extrêmement
aimable , & elle ne doutoit point
quecette aventure ne ſe terminât heureu
ſement: fauſſe illuſion ! Madame Davies ,
c'eſt le nom de cette femme , non- feu
ſement n'étoit point parente du Comte,
mais c'étoit une de ces intrigantes qui
font métier de ſéduire les filles pour les
plaiſirs de leurs Amans. Elle avoit promis
au Comte d'amener Emilie au point où
ſes deſirs aſpiroient. En écoutant un jour
leur entretien , cette fille infortunée en-
> tendit le complot : elle vit tout ce qu'elle
avoit à craindre ; for le champ elle ſe
détermina à fortir d'une maiſon ſi funeſte
pour elle : Elle gagna le Portier
par ſes larmes & étant mon-
>
:
t
J
128 MERCURE DE FRANCE.
tée dans un caroſſe de place , elle alla
loger en chambre garnie.
Enfortant de chez le Comte d'Olban ,
Emilie avoit emporté tous ſes bijoux ,
ſes pierreries & quelque argent qu'elle
avoit. Elle employa ſes effets à l'achat de
quelques hardes ; & pour prévenir l'in.
digence , elle s'occupa à broder , & envoya
vendre ſes ouvrages. Ce fut une
foible refſource ; auſſi une année étoit à
peine écoulée , qu'elle ſe trouva fans argent.
Les peines d'eſprit qu'elle éprouvoit
continuellement , joints à une mauvaiſe
nourriture , la mirent à deux doigts de
ſa perte. Sans ſecours , preſque mourante
, & victime déplorable de ſa vertu ,
elle demanda à parler à fon Hôteſſe pour
fe faire connoitre & l'inſtruire de ſes
malheurs . Elle la conjura fur - tout de
n'avertir le Comte que quand elle ne
feroit plus.
L'Hôteſſe ne crut pas devoir attendre
cedernier moment. Malgré la défence
d'Emilie, elle courut chez le Comte ,
qui vintſur le champ apporter des fecours
&de la conſolation àcette vertueuſe fille.
Lorſqu'il arriva , Emilie étoit fi mal ,
qu'on la crut à l'agonie : elle ne parloit
plus. Cependant les cris perçans du
Comte
JANVIER. I. Vol. 1777. 129
1
5
3
>
>
Comte ſemblerent réveiller la mourante.
Le nom d'épouſe , qu'il répétoit continuellement
, avoit pénétré juſqu'à fon
coeur. Sa ſanté ſe rétablit ; mais d'Olban
n'attendit pas ſon entier rétabliſſement
pour s'unir à elle. Il l'épouſa après avoir
récompenſé largement ſon Hôteſſe , &
jouit avec elle d'une félicité que rien ne
fut capable d'altérer.
Tel eſt le précis de l'hiſtoire des Malhcurs
de lajeune Emilie. La lecture en eſt
intéreſſante , & ne peut manquer de proquire
ce doux attendriſſement qui fait les
délices des ames ſenſibles. Un autre mérite
de cette production , c'eſt que tout.
y porte à la vertu!
La vie & les opinions de Tristram Shandy ,
traduites de l'Anglois de Stern , par
M. Frenais ; 2 parties in-12 , prix 3 1.
brochées. A Yorck; & ſe trouve a
Paris , chez Ruault , Libraire , rue de
la Harpe , près la rue Serpente , 1776.
Ce très - fingulier Roman a fait une
fortune prodigieuſe en Angleterre. Suivant
l'Auteur des Questions ſur l'Encyclopédie
, qui en a traduit lui meme
1
>
130 MERCURE DE FRANCE.
II
quelques paſſages ,,, il renferme des
,, peintures ſupérieures à celles de Rem-
,, brant & aux crayons de Calot."
ajoute que M. Stern eſt le ſecond Rabelais
de l'Angleterre. On voit effectivement,
par la tournure de ſes idées&de ſon ſtyle ,
combien il étoit nourri de la lecture des
écrits du Curé de Meudon , dont il faiſoit
ſes délices. Quoi qu'il en ſoit , la
marche de l'Hiſtoire de Gargantua & de
Pantagruel , n'a d'ailleurs guere de resſemblance
avec celle des deux premiers
volumes de Tristram Shandy . Il ſeroit
difficile de donner , non- feulement une
analyſe , mais même une définition bien
nette de ce dernier Ouvrage. C'eſt une
eſpece de potpourri rempli d'une foule
de digreffions , dont la moindre minutie
fournit ſouvent le ſujet , & qui viennent
même quelquefois , comme on dit , à
propos de botte. Par ce moyen , l'hiſtoire
de quelques minutes occupe fréquemment
un grand nombre de pages , & le
Héros du Roman ne fait que de naître
à la fin du ſecond volume. Il en reſte
encore quatre à traduire : nous ignorons
ſi la marche en eſt un peu plus rapide ,
& s'ils renferment réellement la Vie de
Tristram Shandy. Au reſte , rien de plus
4
JANVIER. I. Vol. 1777. 131
agréable que la plupart des details du
biſarre tiffu qui compoſe ces deux premiers
volumes. Il eſt impoſſible de répandre
plus de gaieté & de grâces dans un
bavardage pouffé juſqu'à la caricature.
On y trouve des inſcriptions pittoresques,
des réflexions fines & ingénieuſes ,
✔ & fur- tout des caracteres finguliers &
frappans , tels que ceux du Capitaine
Tobie Shandy, oncle du Héros emmaillotté
, & du bon Caporal Trim , fon
domeſtique.
,
Pour donner une idée de la maniere
de l'Ouvrage , nous allons en rapporter
un des endroits les plus plaifans , & un
de ceux en même temps où l'Auteur
s'écarte le moins de ſon récit. Le pere
de Triſtram Shandy, retiré à la campagne
au moment où ſon fils eſt près de
naître , fait monter fon domeſtique Obadiah
à cheval , pour aller en toute diligence
chercher le Docteur Slop , le plus
> célebre accoucheur du Canton. A cinquante
toiſes de la Maiſon , ce domeftique
rencontre le Docteur qui venoit
- auſſi à cheval. Nous allons faire parler
M. Sterne lui - même , par la bouche de
fon Traducteur." Il n'eſt pas aifé de ſe
. ; faire une idée du Docteur Slop. Le
>
12
32 MERCURE DE FRANCE.
,, pere Labutte , qu'on a tant chanté , qui
boit pendant que perſonne ne le voit ,
& qui a bu ſans que perſonne l'ait vu ,
le pere Labutte eſt bien connu , même
,, de qui ne l'a pas vu , & je me repré-
و د
و د
و د
و د
و د
"
ſente aisément ſa figure... Mon ima-
,, gination ſupplée à ſa préſence. Mais
le Docteur Slop ! le Docteur Slop eſt
bien un autre homme , & qui ne l'a
,, pas vu y perd beaucoup. Figurez-vous
„ cependant une figure haute de quatre
„ pieds & demi , perpendiculaire , groſſe ,
,, trapue , rabougrie , avec un dos de
و د
deux pieds & demi de large , & qui
,, porte un ventre au moinsfefquilatéral ,
,, qui feroit honneur à Silene.... Telles
font à- peu - près les lignes qui forment
و د
و د
le contour de l'individu du Docteur
,, Slop... Mille coups de pinceau de plus
feroient en pure perte ; je ne le ferois
,, pas mieux connoître...Ceux-ci , à l'aide
و د
و د
de l'analyſe de la beauté de M. Ho-
,, garth , fuffiſent pour donner une aſſez
„ juſte idée de celle du perſonnage.
"
Cet homme , ainſi fait , alloit dou-
„ cement , pas à pas , & en tortillant à
travers la boue ſur les vertebres d'un
aſſez joli petit bidet, mais qui à peine
avoit la force de mettre les jambes l'une
و د
و د
"
JANVIER. I. Vol. 1777. 133
devant l'autre , fous un tel fardeau...
Encore ſi le chemin avoit été pratica-
,, ble pour aller à l'amble ! mais il ne
ود
" l'étoit pas. Cependant Obadiah , juché
,, ſur le gros cheval de carroſſe , & pi-
, quant de l'épron , bravoit les fondrie-
„ res , & couroit à toute bride au grand
„ galop... Le Docteur Slop , l'apperce-
- vant de très - loin qui couroit de toute
ſa force dans le même ſentier , en faifant
jaillir de tous côtés la boue en
forme de tourbillon , n'auroit peut-
- être pas eu plus de peur de la plus
,, maligne comete de M. Whiſton , que
ود
ود
ود
ود
de le rencontrer ... Pour ne rien dire
du choc du cheval & du Cavalier , les
ſeules flaques de boue liquide au-
,, roient pu emporter , ſinon le Docteur
lui - même , au moins le bidet du Docteur...
C'eſt ainſi qu'il auroit jugé du
,, phénomene qui lui auroit frappé la
vue ... Mais quelle ne dut point être
ود
وو
ود
ود
la terreur & l'hydrophobie du docteur
Slop , quand , tout à coup , lorſque
,, n'étant pas à cinquante toiſes de Shan-
,, dy , & preſqu'à l'encoignure d'un
,, angle , qui étoit formé par le mur du
,, jardin , Obadiah & fon gros cheval de
›› carroſſe , tournerent le coin ſubite .
2.
13
134 MERCURE DE FRANCE.
,, ment & courant avec toute la viteſſe
,, imaginable , furvinrent inopinément
,, fur le pauvre docteur & fur ſon bidet ?
,, Il n'étoit pas poffible de trouver une
rencontre plus funeſte. Le bidet du
„ Docteur , & le Docteur lui - même ,
,,n'y étoient pas plus préparés l'un que
ود P'autre, il étoit difficile de ſoutenir un
,, choc auffi rude... Hélas ! que pouvoit
,, faire le Docteur Slop ? Il étoit Prêtre ,
"
و د
"
و د
ود
و د
&ſe ſigna. Le nigaud ! il auroit mieux
fait de ſaiſir le pommeau de la ſelle...
En ſe ſignant , il laiſſe échapper fon
fouet... Il veut le rattraper entre fon
,, genou & le bord de la felle , & il perd
l'étrier. Il perd auſſi ſon équilibre , &
dans la multitude de ces pertes , le
Docteur infortuné perd la préſence
,, d'eſprit ,& fans attendre le choc d'Obadiah
, il abandonne fon bidet à fon
,, deſtin , roule diagonalement du faîte
de fon cheval , & tombe comme un
facde laine ſans ſe bleſſer , & s'enfonce
d'un pied dans la boue.
"
دو
دو
ود
,, Obadiah ôta deux fois fon bonnet
,, pour ſaluer le Docteur Slop , une fois
,, comme il tomboit , l'autre quand il le
vit enſéveli dans la boue..... L'im-
>> pertinent ! c'étoit bien là le mo
د و
JANVIER. T
I. Vol. 1777. 135
,, ment de faire des politeſſes ! un drô-
ود
ود
le comme cela mériteroit qu'on le châ-
,, tiật , pour n'avoir pas arrêté ſon che-
„ val, n'en être pas auſſi - tôt deſcendu
,, & n'avoir pas aidé au Docteur ... Mon-
» ſieur, point d'humeur.. Obadiath fit
,, tout ce qu'il put dans cette occafion.
ود Mais le mouvement du gros cheval de
» carroſſe étoit fi violent , qu'il ne pou-
, voit pas tout faire à la fois. Il tourna
ور d'abord trois fois autour du Docteur
,, Slop , & ce ne fut qu'au point où fon
,, cheval , toujours piétinant , alloit re-
,, commencer un quatrieme cercle , qu'il
,, parvint à l'arrêter , & ce fut avec une
ود telle exploſion de boue, qu'il auroit
,, infiniment mieux valu qu'Obadiah
" n'eût point fongé à foulager le pauvre
,, Docteur. Il en fut fi horriblement
وو couvert , que jamais Docteur n'a été
" ſi crotté de la tête aux pieds, depuis
,, qu'il y a de la boue & des Docteurs
au monde."
ود
Le Traducteur a fait précéder ces deux
volumes d'un précis de la vie de Stern ,
qui fait aimer cet Ecrivain , dont il paroît
que l'ame étoit auffi honnête & aufſi
fenſible que ſon caractere étoit gai , &
fon eſprit ingénieux & plaifant.
14
136 MERCURE DE FRANCE.
1
Il eſt à deſirer que l'on complette cet
Ouvrage dans notre langue ; il devien
dra un des livres les plus recherchés par
ceux qui veulent s'amufer & obſerver
l'eſpece humaine dans une multitude dę
tableaux variés.
Lettre Pastorale de Monseigneur l'Evêque
de Lescar , à l'occaſion des ravages
cauſés dans ſon Dioceſe , par la mortalité
des beftiaux. A Paris , chez P.
G. Simon , Imprimeur du Parlement ,
rue Mignon Saint André - des - Arcs ,
1776.
M. l'Évêque de Leſcar , après avoir
porté au pied du trône , à la tête de la
Députation des États de Béarn , le tableau
fidele des malheurs qui ont affligé cette
Province , invite aujourd'hui ſes Diocéſains
à prévenir , par des ſecours abondans
, les triſtes ſuites d'une premiere
calamité. Il propoſe l'établiſſement de
deux caiſſes , l'une de don , l'autre de
prêt ; & joignant à l'exhortation , l'exemple
toujours plus efficace , il verſe trente
mille livres dans la premiere , & quinze
mille dans la ſeconde. M. l'Archevêque
de Toulouſe avoit déjà frayé cette route
JANVIER. I. Vol. 1777 137
7.
glorieuſe , & le public ſe rappelle avec
plaiſir , la lettre que ce Prélat publia.
Pour donner une juſte idée de celle de
M. de Leſcar , il faudroit la tranfcrire
en entier : nous nous contenterons d'en
citer quelques morceaux qui nous paroiſſent
les plus intéreſſans ; le début en
eſt noble : " Eloigné de vous , mes très-
ود chers Freres , vos maux font toujours
;; préſens à mes yeux; je crois voir vos
, campagnes languir fans fruits & fans
, culture ; le laboureur , regrettant les
,, animaux qui partageoient ſon travail ,
,, perdre tout eſpoir de nouvelle mois-
,, fon; la diſette , la faim , l'émigration ,
,, ſuivre un premier fléau , & toutes les
calamités naître d'une ſeule."
و د
"
Après avoir peint la Providence , répandant
les maux fur la terre pour punir
les coupables , & ramener les divers Peuples
, par la contrainte & la terreur , ce
Prélat paſſe du principe général , à l'application
particuliere. ,, C'eſt donc pour
,, notre amandement & notre plus grand
bien , mes très - chers Freres , que
Dieu nous viſite aujourd'hui par la ca-
,, lamité ; il nous a vus dans l'abondance
oublier l'Auteur de nôtre être , & tour-
,, ner contre nous - mêmes l'uſage de ſes
ود
"
و د
15
$38 MERCURE DE FRANCE.
, dons; il a vu un luxe étranger à ces
„ contrées , gagnant de Province en Pravince
pour arriver juſqu'à nous , fe ré-
وم pandre de nos villes dans nos campagnes
, forcer la retraite du pâtre & du
, cultivateur , inſulter à la ſimplicité de
,, nos climats , & combattre de vanité,
وو avec un fiecle qui l'emporte ſur tous
„ceux qui l'ont précédé.
ود
Elle
La décadence des Empires a toujours
été la ſuite de ladépravation des moeurs
&des progrès du luxe. Auſſi , continue
le Prélat: il étoit temps qu'une Provi-
„ dence attentive vint nous ôter des mains
,, un funeſte poifon....... Elle frappe
" le riche dans fes richeſſes , ſource de
ſes vices & de ſes erreurs .......
veut que, rapprochés par le malheur ,
„ nul homme ne ſoit étranger à un autre
,, homme; que le pauvre s'attache au
riche par ſes beſoins, que le riche s'at-
وو tache au pauvre par ſes bienfaits.....
,, C'est donc entrer dans les deſſeins de
,, la Providence ,& remplir les plus doux
,, de nos devoirs , que de chercher les
,, moyens de vous ſecourir...... Occu-
,, pés de ce foin, nous avons porté au
و د
pied du Trône , le tableau fidele de
>> vos malheurs. Nous avons vu unjeune
JANVIER. I. Vol. 1777. 139
Prince, digne fils du Grand Henri,
,, s'attendrir au récit de vos pertes , &
vouloir mettre fin à vos maux. Mais fr
ود
ود
la compaffion eſt le premier ſentiment
d'un heureux naturel , la Juſtice eſt la
,, premiere vertu des Rois. Pere comman
des peuples foumis à fon Empire , il a
,, peſé , dans la même balance , & vos
malheurs , & les beſoins de ſes autres
,, Sujets. A fes premiers & ſeconds bienfaits,
fa bonté n'a pu ajouter que des
,, larmes; fa puiſſance & ſa ſageſſe , ne
,, peuvent que vous protéger. Vous de-
ود
ود
4
"
ود
vez donc , à l'ombre de fon bras , travailler
à réparer vos pertes , chercher
» en vous mêmes les reſſources qu'y laiſſe
une Providence indulgente dans ſa ſevérité
, & vous tranſmettre, les uns
„ aux autres , ces premieres avances que
le riche doit à la terre qui le nourritde
„ ſes larmes , ne pouvant plus la cultiver.
M l'Évêque de Leſcar preſſe , par les
motifs les plus puiſſans , le riche à fecourir
le pauvre ; il invoque l'intérêt propre ,
la voix de la religion & de la nature, les
Loix civiles & eccléſiaſtiques , & propoſe
des exemples qu'il a le bonheur de trouver
dans ſon pays , & parmi fes Diocéfains
; il les invite à concourir à la bonne
140 MERCURE DE FRANCE.
oeuvre , & enhardit leur charité , qui ,
pour être utile dans ces circonstances ,
doit être publique comme le malheur.
Il parle à chaque portion du troupeau ,
de la maniere la plus pathétique & laplus
analogue à ſa ſituation; il s'adreſſe aux
Béarnois établis en Eſpagne ; & oppoſant
leur ſéparation involontaire à celle des
Proteftans qui ſont dans ſon Dioceſe , il
dit à ceux ci :
ود Mais vous , qui n'étiez qu'un coeur
» & qu'une ame avec nous , vivant ſous
ود
les mêmes Paſteurs , unis par les liens
,, d'une même foi , & qui maintenant ,
» ſépares de croyance & decommunion ,
formez un Peuple étranger au ſein
d'une même patrie , vainement vous
,, obſtinez - vous à nous fuir ; nous cou-
,, rons après vous : vainement avez- vous
ود
" ſecoué le joug d'une obéiſſance filiale ;
و
nous aurons toujours des entrailles de
;, pere , & nous déplorerons vos erreurs
22 &vos malheurs. Vous avez perdu par
la calamité , vous aurez part à nos
,, diſtributions à l'egal de nos freres;
; nous ferons plus , nous recevrons vos
bienfaits ; & nous nous aiderons de
» votre zele & de vos conſeils. Peut-
> être que touchés des marques de la
ود
JANVIER. I. Vol. 1777. 141
,, plus tendre affection , rapprochés par
-23 un même intérêt & par les mêmes
,, ſoins , vos répugnances venant à dimi-
„ nuer , vos préjugés venant à s'affoiblir ,
,, vos yeux feront plus diſpoſés à s'ouvrir
à la lumiere , & vos coeurs à revenir
à l'unité.
ود
و ر
,, Quant aux Paſteurs chargés du ſoin
immédiat des Paroiſſes , ils leur doi-
,, vent leurs fecours tout entier. Pluſieurs
و د
ود d'entre eux , nous le diſons avec dou-
„ leur , font pauvres eux mêmes , & au-
„ roient beſoin d'être ſecourus. Qu'ils
و د
s'attendriſſent ſur les maux qu'ils ne
,, peuvent foulager , qu'ils inſpirent par
leurs exhortations, la bienfaiſance aux
,, riches , la patience aux pauvres ; qu'ils
nous aident à difcerner les vrais beſoins
”
”
ود
"
qui ſe cachent , des faux beſoins qui
,, chercheroient à nous tromper. Si par
leur canal & leurs avis , vos largeſſes
arrivent à leur véritable deſtination ,
ils ont rempli leur miniftere , & leur
mérite fera grand devant les hommes
& devant Dieu ."
"
دو
ود
ود
On voit bien , au ton de charité qui
-regne dans ces deux articles , que le Prélat
eſt ennemi de la perſécution , & qu'il
favoriferoit une augmentation de ſubſi
}
1
142 MERCURE DE FRANCE.
ſtance pour les Paſteurs du ſecond ordre ,
qui ſupportent le poids du jour. Il termine
ſon Inſtruction Paftorale par l'établiſſement
du Bureau de Secours , &
propoſe les vues les plus ſages pour une
bonne adminiſtration .
Le ſtyle de cette Lettre éloquente eſt
fimple , noble & touchant , éloigné de
l'affectation du fiecle , précis ſans ſécheresſe,
harmonieux ſans emphaſe , vraiment
original fans fingularité : il ne copie ni les
Boſſuet, ni les Fénélon; mais il participe
affez ſouvent à l'élévation de l'un , &
aux grâces touchantes de l'autre.
Almanach Littéraire , ou Etrennes d'Apollon;
contenant l'Eloge hiſtorique du
Grand Corneille , par M. de Voltaire;
le Fontenelliana , où l'on trouve un
grand nombre de reparties de Fontenelle
, qui n'ont jamais été imprimées ;
pluſieurs bons mots de MM. Firon ,
de Crébillon , l'Abbé de Voifenon &
de Voltaire ; des anecdotes intéreſſantes;
une notice des principaux Ouvrages
mis au jour en 1776 , & autres
morceaux curieux. A Paris, chez la
veuve Duchefne , Prault fils , Merlin ,
Ruault & Eſprit , Libraires,
JANVIER. I. Vol. 1777. 143
=
Un Eloge hiſtorique de Pierre Corneille
, extrait des Commentaires publiés
par ſouſcription au profit de la famille
de ce grand homme , étoit fans doute la
meilleure réponſe que l'on pouvoit faire
à ceux qui ont ofé avancer que l'illuſtre
Commentateur , en écrivant ſes obfervations
, avoit eu pour but d'humilier &
de rabaiſſer le Pere de notre Théâtre.
Où pourroit- on même prendre une idée
plus haute & plus vraiedu génie fublime
du Créateur de la Scene Françoiſe , que
dans cet Eloge ? Felices effent artes , dit
Quintilien . fi de illis foli artifices predicarent.
On lira donc cet Eloge avec intérêt
& avec fruit , quoiqu'il ne foit
compofé , comme on le penſe bien , que
de pieces de rapport. Il eſt précédé d'une
jolie eſtampe gravée d'après le deſſin
de Ch. Eifen , & qui repréſente l'apothéoſe
du Grand Corneille , avec ce vers
au bas:
Je ne dois qu'à moi ſeul toute ma renommée.
Ce même Almanach littéraire préſente
des pieces de poëſies , tirées de différens
porte feuilles. On lira fur tout avec plaiſir
une jolie Epître de Pſyché à l'Amour ,
de feu le Préſident Hénault. Pluſieurs
144 MERCURE DE FRANCE.
anecdotes & différentes reparties connues
d'Ecrivains célebres , enrichiſſent ces
Etrennes & y jettent de la variété. Le
Fontenelliana eſt le morceau le plus conſidérable
de ce répertoire. On lit au bas
cette note : „
و د
و د
و د
و د
و د
L'Abbé Trublet a écrit un
,, épais volume ſur le célebre Fontenelle.
„ Ce Compilateur eſt ſtérile dans fon
abondance. Outre une foule de mots
excellens qu'il a omis , & que l'on
trouvera ici , il faut chercher ceux dont
il a fait part au Public, dans un amas
énorme de détails minutieux & rebu-
," tans . Cet Abbé parle trop , & fait
,, parler M. de Fontenelle trop peu . " Il
de auroit été fans doute plus honnête de
marquer de la reconnoiſſance à un Ecrivain
dont on a mis les Mémoires à contribution.
Si on dépouille les gens , il
ne faut pas du moins les infulter. L'Abbé
Trublet , qui avoit étudié fon Fontenelle
toute ſa vie , peut néanmoins avoir omis
quelque mots excellens de cet homme
celebre. Mais l'Editeur de cet Ana a- t- il
lui - même recueilli tous ceux rapportés
par cet Abbé ? En voici du moins deux
que l'on eſt un peu ſurpris de ne pas
trouver ici. ,, Les gens du monde , fri-
„ voles lors même qu'ils font curieux ,
parce
JANVIER. I. Vol. 1777. 145
1
F
"
ود
,, parce qu'ils ne le font que par vanité ,
voudroient qu'on leur expliquât tout
en peu de mots & en peu de temps.
En peu de mots: répondit un jour M.
de Fontenelle , j'y confens: mais en
peu de temps , cela m'est impoſſible. Au
refte , que vous importe de ſavoir ce que
, vous me demandez ?
و د
ود
"
ود Un diſcoureur , qui ne diſoit que
des choſes triviales , & qui néanmoins
les diſoit d'un ton & de l'air , dont à
» peine auroit-on droit de dire les choſes
» les plus rares & les plus exquiſes , d'un
ود
"
و د
و د
ود
ود
ton & d'un air qui commandoient l'attention
, adreſſoit un jour la parole à
M. de Fontenelle. Malgré toute ſa
douceur & toute ſa politeſſe , il interrompit
le Diſcoureur. Tout cela est
tres - vrai , Monsieur , lui dit - il , trèsvrai
, je l'avois même entendu dire à
„ d'autres."
"
1
Il y a cette autre anecdote , qui n'eſt
point rapportée par l'Abbé Trublet ,
mais qui auroit encore dû trouver ſa
place dans ce Fontenelleana. Une ſervante
de M. de Fontenelle éclairoit un Académicien
de Marseille , qui ſortoit de
chez ſon Maître. Comme elle le faifoit
mal , le Provençal lui dit: Faites - moi
K
146 MERCURE DE FRANCE.
tumiere , je ne m'y vois pas dans les escaliers.
Cette ſervante, ne comprenant rien.
à ce jargon , n'éclairoit pas mieux , & le
Provençal de réitérer ſa priere & fa
mauvaiſe élocution. M. de Fontenelle
qui ſuivoit , dit ,,, Excuſez , Monfieur ,
cette pauvre fille; elle n'entend que le
و و
François."
و د
Un des points de morale de Fontenelle
, étoit qu'il falloit ſe refuſer le
ſuperflu , pour procurer aux autres le
néceſſaire. Il a ſouvent répondu à ceux
qui le louoient d'une bonne action : Cela
fe doit.
"
1
Ce mot fait honneur à ſa vertu ; mais
dans celui-ci , rapporté par l'Editeur , il
ne ſe montre que ſage: Si je tenois ,
diſoit- il , toutes les vérités dans la
main , je me garderois bien de l'ouvrir
3, pour les montrer aux hommes. " Il ſe
rappelloit peut - être alors que la découverté
d'une ſeule , fit traîner Galilée dans
les priſons de l'Inquiſition.
:
M. de Fontenelle avoir le coeur ſain ,
ainſi que l'eſprit. Dans un âge , diſoit
ce Philofophe , où j'étois le plus amoureux
, ma Maſtreſſe me quitte & prend
une autre Amant. Je l'apprends , je ſuis
furieux : je vais chez elle , je l'accable de
1
JANVIER. I. Vol. 1777. 147
4'
reproches ; elle m'écoute , & me dit en
riant: ,, Fontenelle , lorſque je vous pris ,
, c'étoit fans contredit le plaiſir que je
" cherchois ; j'en trouve plus avec un
, autre. Est-ce au moindre plaiſir que je
,, dois donner la préférence ? Soyezjuſte ,
ود
& répondez-moi. " Mafoi , dit Fontenelle
, vous avez raiſon , & fi je ne fuis
plus votre Amant , je veux du moins refter
votre Ami. Une pareille réponſe, dit M.
H... , qui rapporte cette même anecdote
dans un de ſes Ouvrages , ſuppoſoit peu
d'amour dans M. de Fontenelle. Les
paſſions ne raiſonnent pas ſi juſte.
:
M. de la Motte croyoit avoir pour amis
tous les Gens-de- Lettres , & alla un jour
juſqu'à le dire à M. de Fontenelle . ,, Si
5, cela étoit vrai , lui répondit- il , ce ſe-
,, roit un terrible préjugé contre vous,
,, mais vous leur faites trop honneur,
;, & vous ne vous en faites pas affez "
ود
Fontenelle étoit un Philoſophe indulgent
, ou , ſi l'on veut, un Philofophe
qui aimoit beaucoup fon repos , comme
on peut s'en convaincre par les traits
ſuivans. On lui demandoit un jour par
quel moyen il s'étoit fait tant d'amis &
pas un ennemi. Par ces deux axiomes ,
, dit- il , tout est poſſible & tout le monde
a raifon." K2
I48 MERCURE DE FRANCE.
و د
,, Les hommes ſont ſots ou méchans ,
diſoit - il quelquefois , j'ai à vivre avec
„ eux , & je me le ſuis dit de bonne
heure."
و د
Qnand M. de Fontenelle avoit dit
ſon ſentiment & fes raiſons ſur quelque
choſe , on avoit beau le contredire ,
il refuſoit de ſe défendre , & alléguoit
pour couvrir fon refus , qu'il avoit une
mauvaiſe poitrine. Belle raiſon ! s'écrioit
un jour un Difputeur éternel , pour étran .
gler une dispute qui intéreſſe toute une
compagnie.
ود
ود
ود
ود
On diſoit un jour à M. de Montesquieu
: M. de Fontenelle n'aime perſonne.
" Il répondit : Eh bien ! il
en eſt plus aimable dans la ſociété."
Il y portoit tout , a dit une femme de ſes
amies , excepté ce degré d'intérêt qui rend
malheureux .
M. de Fontenelle , excédé des éternelles
ſymphonies des concerts , s'écria
un jour , dans un tranſport d'impatience :
Sonate, que me veux - tu ? Les Partiſans
de la muſique vocale , citent ſouvent ce
mot de Fontenelle ; mais les Amateurs
de la muſique inſtrumentale peuvent
leur répondre qu'une ſymphonie ou une
fonate bien faite, eſt une eſpece de muſique
pantomime , dont les expreffions
A
JANVIER. I. Vol. 1777 149
'étant moins circonfcrites & moins limitées
que celles de la muſique vocale ,
font naître , pour cette raiſon même ,
plus de ſenſations & d'idées dans une
imagination vive & paſſionnée. L'hiſtoire
ne nous apprend - elle pas que les Romains
préféroient les pantomimes aux
ſpectacles vocaux ; & doit - on être plus
furpris de voir que la muſique inſtrumentale
a, pour quelques Amateurs , plus
de charmes que la vocale ?
Il y a dans ces mêmes Étrennes que
nous annonçons , un recueil de reparties
de différens Auteurs célebres . Pluſieurs
de ces traits d'eſprit cependant ne doivent
être regardés que comme des traits
de gaieté ou de caractere , tels que ceuxci
, attribués à feu Piron,
En Bourgogne , eſt-il dit ici , on nomme
les Habitans de Beaune , les anes de
Beaune. Piron , qui leur en vouloit , fût
un jour dans les environs de la Ville ,
> coupant , abattant arrachant tous les
chardons. Les Paſſans lui en demanderent
la raiſon : Je ſuis , leur répondit-
" il en guerre avec les Beaunois ; je leur
وو coupe les vivres."
Piron ſe trouvant dans cette même
Ville de Beaune , aſſiſtoit à la repréſentation
d'une Comédie. Quelqu'un apos..
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
tropha tout à - coup le Parterre , qui étoit
fort tranquille , d'un Paix - là , Meffieurs ,
on n'entend pas. „ Ce n'eſt pas faute
,, d'oreilles , s'écria Piron."
Un Partiſan demandoit à ce Poëte
une inſcription pour mettre ſur la face
d'un Chateau qu'il venoit de faire bâtir
Piron lui dit : Je ne peux pas vous
و د
ود
faire cela ſur l'heure; quand j'irai voir
» votre Terre , il me viendra peut - être
„ quelque idée là -deſſus. Puis un mo-
,, ment après : Monfieur dit - il , j'ai
trouvé ce qu'il vous faut , vous mettrez
Halcedama (ce qui ſignifie le
Champ du fang). -Je n'entends point
, cela , dit le Richard.
و د
و د
و د
و د
و د
- Vous vous le
ferez expliquer , reprit Piron , en quittant
bruſquement ſon homme."
L'Abbé *** étoit logé tout proche
d'un Maréchal. Quelqu'un qui ignoroit
ſa demeure , la demanda à Piron : ,, C'eſt ,
repondit celui - ci , dans telle rue , à
côté de ſon Cordonnier. "
و د
ود
L'Acteur qui devoit jouer le rôle de
l'Empirée dans la Métromanie , homme
de la plus belle figure , embaraſſé de la
maniere dont il s'habilleroit , couſulta Piron
: Ne vous inquiétez point, dit le Poëre
à la premiere répétition , vous prendrez modele
Jur moi.
JANVIER. I. Vol. 1777. 151
7
On rapporte dans ce recueil beaucoup
d'autres faillies de Piron. On pourroit
cependant faire une collection encore plus
ample de réparties qui lui font attribuées ,
& que l'on ne trouve point ici. Mais
l'Editeur n'a pas omis ce mot de Crébillon
, qui devroit faire rougir les jeunes
gens du vil métier de la fatire. Un jeune
Poëte , auquel M. de Crébillon prenoit
intérêt , avoit composé un Ouvrage fur
quelques Ecrivains célebresde fon temps :
il prioit M. de Crébillon de lui en dire
ſon jugement. Cet illuſtre Poëte , après
avoir eu la patience de lire cet écrit , tança
vivement le jeune Auteur fur le mauvais
uſage qu'il faiſoit de l'eſprit qu'il fe
croyoit , & termina fa remontrance par
ces mots : ,, Jugez à quel point la fatire
ود
ود
eſt méprifable , puiſque vous y réuffiſſez
en quelque forte , même à votre âge."
Onpeut croire que d'après ces principes ,
il n'a jamais écrit contre perfonne ; & on
le ſavoit fi bien , que lorſque dans fon dis
cours à l'Académie il récita ce vers:
Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume ,
le public , par des applaudiſſemens réitérés
, confirma la juſtice que ſe rendit
M. de Crébillon . K 4
152 MERCURE DE FRANCE,
Nous terminerons cet extrait par ce
mot attribué à l'Abbé de Voiſenon. Un
homme qui ſe trouvoit au parterre de la
Comédie à côté de l'orcheſtre , où l'Abbé
de Voiſenon cauſoit aſſez haut , cria de
toute ſa force : Taiſez - vous donc , bê-
ود
ود
"
te à foin , vous m'empêchez d'entendre.
- Monfieur , lui dit froidement
l'Abbé , ne vous êtez pas les morceaux
de la bouche. " Ce même mot eſt rapporté
plus exactement , & mieux , dans
les Etrennes de Clio , publiées en 1774 .
و د
"
ود
و د
ود
Dans le temps de la vogue des Bouffons
,, Italiens fur le Théâtre de l'Opéra de
Paris , il arriva que M. *** ennuyé ,
dans le parterre , d'un intermede italien
, prit le parti de fortir ; & que
„ quelqu'un , obligé de s'écarter pour le
laiſſer paſſer , s'aviſa de dire à d'autres
Bouffoniſtes comme lui : On voit bien
qu'il ne faut que du foin à M. ***
Je ne veux point , Monsieur , vous l'éter
de la bouche , répondit celui - ci."
"
59
ود
ود
"
Une notice des principaux Ouvrages
mis au jour en 1776, & imprimée à la
fin de ces Etrennes , les rendront d'une
utilé plus générale. L'Editeur a cherché
à rendre cette notice intéreſſante , par des
JANVIER. I. Vol. 1777. 153
}
L
:
obſervations critiques ou quelques anecdotes.
On aime ſur- tout cette reponſe naïve
d'un Poëte , auquel un Académicien reprochoit
un ridicule penchant à ſe louer
lui même . ,, Vous autres Meſſieurs , vous
,, avez vos cercles , vos bureaux d'efprit ,
,, qui vous louent & vous couronnent
ſans ceſſe. Privé de cet avantage , je
fais ma beſogne moi - même."
"
ود
Dictionnaire Géographique , Historique &
Mithologique portatif , par M. Furgault ,
Profeſſeur Emérite de l'Univerſité de
Paris . A Paris chez Moutard, Libraire
de la Reine , rue du Hurepoix.
Ce genre d'Ouvrage, fort à la mode
aujourd'hui , réunit pluſieurs avantages ,
n'en deplaiſe aux détracteurs , qui ne le
conſiderent que du mauvais côté. Tous
les hommes ne font pas doués de cette
mémoire tenace , à qui rien n'échappe.
Les années d'ailleurs affoibliſſent cette
faculté lors même qu'elle eſt bien organiſée.
D'un autre côté on ne peut pas
toujours raſſembler tous les livres qui
contiennent , dans un détail approfondi , >
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
les vérites qui font éparſes dans les dic.
tionnaires portatifs. Par l'ordre alphabétique
, uſité dans ces fortes d'Ouvrages ,
on trouve recueilli dans un petit nombre
de volumes , ce qu'il faudroit tirer ſouvent
, avec des recherches ennuyeuſes ,
d'une infinité de volumes qu'on n'a pas
toujours , ni les moyens de ſe procurer ,
ni le temps de feuilleter. Dans un dictionnaire
, on trouve en un inſtant ce que
l'on a oublié , ou ce que l'on n'a jamais
eu le temps d'apprendre. On ne doit donc
point être étonné de l'empreſſement que
Pon a dans notre fiecle, pour ces bibliotheques
abrégées.
L'ouvrage que nous annonçons , reu.
nit la clarté & la préciſion , & raffemble
les connoiſſances les plus néceſſaires ,
celles qui font l'ame des converſations.
On y trouve la deſcription des
Empires , des Royaumes & des pays du
monde connu des anciens , avec les révolutions
arrivées dans leurs limites &
leurs dominations. La poſition des villes .
leurs différents noms anciens & modernes
celle des Mers , des Golfes , des
İfles , des Ports, des Fleuves , des Montagnes
, &c On y a joint un precis de
la vie des grands hommes de l'antiJANVIER.
I. Vol. 1777. 155
1
A
quité , qui ſe ſond rendus célebres dans la
guerre ou dans la paix , ou qui ſe ſont
illuſtrés par leurs connoiſſances ſupérieures
, & diftingués par leurs talens ;
enfin , ce qu'il eſt efſſentiel de ſavoir des
Fables que le Paganiſme a débitées de
fes Dieux & de ſes Héros . On doit favoir
gré à cet Auteur, qui nous a donné
autrefois un bon dictionnaire d'antiquités
, d'y avoir joint celui que nous
annonçons , où il facilite à la jeuneſſe
l'intelligence des anciens , & lui éparge
la peine de recourir à pluſieurs volumes
qu'elle n'a pas toujours ſous la main ,
& dans lesquels la difficulté des recherches
, ſouvent infructueuſes , n'eſt propre
qu'à lui caufer de l'ennui , & à lui
inſpirer du dégoût pour la belle antiquité.
,
Dictionnaire portatif du Commerce. A
* Paris , chez Baſtien , Libraire rue
du petit Lion , Faubourg Saint -Germain.
Si les Hommes s'en tenoient aux be .
ſoins réels , on n'auroit pas tant beſoin
de multiplier les échanges & les autres
branches du Commerce. Mais on veur
156 MERCURE DE FRANCE.
jouir de tant de ſenſations agréables ,
qu'il a fallu multiplier les matieres premieres
, les perfectionner , & fouvent
même les altérer , pour fatisfaire des
deſirs déréglés. Ainſi le beſoin d'emprunter
des Nations tant de choſes qui nous
manquent, a augmenté en proportion du
luxe qui a fait tant de ravages au milieu
de nous. Mais les hommes , une fois accoutumés
aux commodités de la vie , ne
peuvent plus s'en paſſer ; & le Commerce
ſera toujours un lien néceſſaire parmi
les hommes. D'ailleurs , la Providence
ſemble avoir mis tous les peuples dans
une dépendance réciproque , en variant
les productions de chaque climat ; en
forte que le ſuperflu de l'un , devient
le néceſſaire de l'autre ; & l'on peut
dire qu'en retranchant le faſte exceffif
que le luxe a introduit , le Commerce
feroit toujours néceſſaire pour favorifer
l'agriculture & exciter l'induſtrie. Sans
l'agriculture , les ſources du Commerce
font bientôt taries : fans l'induſtrie , les
fruits de la terre ſont ſans valeur. On
doit donc protéger le Commerce , fans
toutefois devenir le Panégyrifte de ce
luxe outré qui confond tous les états qui
partagent la ſociété civile. Tous les Ou
1
JANVIER. 1. Vol. 1777. 157
1
2
١٠
vrages qui traitent de cet objet , font
toujours bien accueillis. On trouve dans
ce Dictionnaire , l'uſage des différentes
places de change en commerce , tant pour
les lettres-de-change , monnoies , poids ,
meſures , qu'aunages. 2°. L'origine hiftorique
de toutes les Communautés d'arts
& métiers , telles qu'elles avoient été
créées , & fubſiſtoient juſqu'au moment
de leur fuppreffion , en Mars 1776. 3°.
L'Edit du 21 Août 1776, qui les rétablit
ſous une nouvelle forme , avec tous
les réglemens pour les maintenir ; les
tableaux de comparaiſon & de réunion ,
4°. Les différentes Jurisdictions où elles
peuvent être traduites & traduire les
autres.
Théorie des Traités de Commerce entre les
Nations ; par M. Bouchaud , de l'Académie
royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , &c . A Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques .
Rien n'eſt plus néceſſaire au bonheur
des Etats , que la connoiſſance approfondie
de tout ce qui conſtitue leurs véritables
droits , & les moyens légitimes de les
conſerver , en les mettant à l'abri de
toute ufurpation. Cicéron , dont la phi
158 MERCURE DE FRANCE,
loſophie morale étoit ſi ſaine , ne s'eſt
pas contenté de rejeter cette maxime fi
dangereuſe: Que l'on ne peut gouverner
heureusement la République fans commettre
des injustices ; mais il a encore établi comme
une verité conſtante: Que l'on ne peut
administrer falutairement les affaires publiques
, fi l'on ne s'attache à la plus exacte
justice. La Providence nous a donné un
Souverain & des Miniſtres pénétrés de
cette vérité ſi précieuſe ; & les Auteurs
qui conſacreront à la défenſe de cette
vérité leur érudition & leurs talens , ne
peuvent manquer d'être honorés d'une
diſtinction particuliere , ſous le regne
de la vertu & de la juſtice. L'Auteur de
cette théorie , chargé de l'enſeignement
honorable du Droit de la nature & des
Gens , ne pouvoit pas choiſir un ſujet
plus convenable à ſa profeffion , & plus
afforti aux circonftances. Tout ce qui
tient à la navigation & au commerce ,
mérite d'être approfondi ,dans un Royaume
où ces deux objets doivent être encouragés.
Aucun Auteur François n'avoit
traité, ex profefſſo , la queſtion importante
qui fait l'objet de l'Ouvrage que nous
annonçons. On ne connoît fur cette maziere
que la Differtation latine de Fade.
JANVIER . I. Vol. 1777. 159
ribus Commerciorum , compofſée par un
Savant d'Allemagne (M. Maſcou) & les
différens morceaux qui ſont épars dans
Heinucius , Loccenius , Marquardus ,
Zieglerus , & quelques autres Jurifconfultes
Allemands , dont M Bouchaud a
cru devoir faire uſage. Le Droit Public
de l'Europe , compoſé par M. l'Abbé
Mably , juſtement appellé le Manuel des
Politiques , a fourni à notre ſavant Pu
bliciſte quelques matériaux qu'il a employés
avec confiance. On nous reprochoit
autrefois de négliger cette ſcience ,,
dont les difficultés ont été applanies par
les Grotius , les Puffendorff & les Vatel ;
les leçons & les Ouvrages de l'Auteur de
la Théorie des Traités de Commerce , nous
mettront déſormais à l'abri de ce reproche.
Almanach historique & raisonné des Architectes
, Peintres , Sculpteurs , Graveurs
& Cizeleurs : contenant des notions fur
les Cabinets des Curieux du Royaume ,
fur les Marchands de tableaux , fur
les Maîtres à deſſiner de Paris , &
autres renſeignemens utiles , relativement
au deſſin; dédié aux Amateurs
des arts.
160 MERCURE DE FRANCE.
Famd celebrantur , propagantur.
Cic . de Nat. Deor.
Année 1777 ; vol. in- 12. petit format
A Paris , chez la veuve Ducheſne ,
Libraire rue Saint Jacques.
L'Auteur , M. l'Abbé le Brun , a publié
l'année derniere un pareil Almanach.
Celui qu'il nous donne cette année eſt
plus foigné , & la nomenclature des
Architectes , Peintres , Sculpteurs , Desfinateurs
, Graveurs , eſt plus exacte. Ce
n'eſt pas que l'on ne puiſſe encore y rencontrer
quelques omiffions ; mais elles
font peu conſidérables. On ne trouve
point , par exemple , l'article de M. de
Seve Deſſinateur , chargé ſpécialement
de tous les deſſins pour les gravures qui
entrent dans l'Hiſtoire Naturelle de M.
de Buffon. Dans cette nomenclature ,
l'Auteur donne à Madame Vien la qualité
de Peintreffe en miniature , & à Madame
Therbouche , celle de Peintreffe
de portraits ; expreſſion nouvellement
forgée , & qui n'a pas été adoptée par les
Amateurs . M. l'Abbé le Brun lui-même ,
ſe ſert du terme ordinaire de Peintre ,
pour
JANVIER. I. Vol. 1777. 161
7
pour déſiger le talent de Mademoiselle
Vallayer , qu'il qualifie de Peintre de
viature morte , quoiqu'on ait vu de cette
Artiſte des portraits très - animés , &
peints d'après nature avec ſentiment. Ce
même Almanach contient une notice fur
les différentes Académies de Peinture ,
Sculpture & Architecture du Royaume.
Il indique les collections de tableaux ,
deſſins , eſtampes , &c. formées à Paris
par divers Amateurs ; les noms & adresſes
des Marchands de ces fortes de curioſités
; la ſuite des gravures publiées pendant
l'année , &c. On trouvera de plus
dant cet Almanach , la deſcription de
quelques productions d'Artiſtes connus ,
celle , entre-autres , d'un beau fallon nou .
vellement décoré par M. Cleriſſeau. Cet
Artiſte , nourri des maximes des Anciens ,
nous prouve , par cette nouvelle production
de ſon génie, que l'on peut puiſer
dans ces maximes un genre de décoration
qui , quoique très - différent de celui
qui eſt le plus en uſage, peut cependant
s'adapter avec ſuccès à notre maniere de
conſtruire & de distribuer.
Les éloges des Artiſtes & des Amateurs
, morts en 1776 , occupent une
partie conſidérable de cet Almanach ,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Tout ceci eſt précédé d'un diſcours ſur
l'invention , où l'on rencontre trop peu
d'idées pour en foutenir la lecture.
و د
ود
"
La
vraie éloquence de la peinture , nous
dit l'Auteur , ne conſiſte ni dans le
,, choix d'une couleur brillante , ni dans
des ſituations ſingulieres." Qui en doute
! L'Auteur ajoute: ,, elle ne fait fur
"
ود
les ſens & fur l'ame , des impreſſions
„ vives , que lorſqu'elle imite parfaite-
,, ment tous les jeux de la nature." Il
ſeroit plus exacte de dire : ,, Lorſqu'elle
,, nous préſente l'image de la perfection
,, par une imitation vraie & choiſie de la
,, nature. " M. l'Abbé le B. , dans ce
même diſcours , appelle les Graveurs
de vignettes des Copiſtes ; mais un Graveur,
comme on l'a dit pluſieurs fois ,
n'eſt point un Copiſte ; c'eſt un traducteur
, puiſqu'il emploie un procédé , ou
ſi l'on veut , une maniere de s'exprimer
différente de celle du Peintre ou du Desfinateur.
Nous citerons quelques autres endroits
de ce diſcours , pour faire connoître le
ſtyle un peu fingulier de l'Auteur. ,, Les
و د
talents trop vantés des anciens , fem-
» blent ôter aux modernes , le ſentiment
,, des leurs. A force de conſidérer comJANVIER.
I. Vol. 1777. 163
T
>
7
7
;
,, me un Géant , le génie des Grands
ود hommes qui les ont précédés, le leur
s'appauvrit , & devient pufillanime :
,, ils n'oſent ofer."
ود
"
" Pourquoi faut - il qu'il y ait ſi peu
d'Artiſtes de qui l'on puiſſe dire que
l'éclat ſeul de leurs talens les ont dénoncés
aux Académies ? S'il eſt hono-
„ rable pour les uns d'entrer dans ces
„ Corps illuftres à force de mérite , il eſt
ود
ود
و د
A
déshonorant pour les autres d'y parve-
„ nir à force d'intriguailler. Le vrai tas
„ lent , ajoute - il , n'auroit pas beſoin de
» pareils refforts , ſi l'intérêt perſonnel
cédoit à l'intérêt public, le ſeul qui
conſerve & ſoutient les Empires , ſi ,
" parmi les Artiſtes , il y avoit & moins
d'égoïſme & moins de cupidité; mais
l'or eſt devenu, pour la plupart , la
meſure de la conſidération &du bonheur.
Ils ne cherchent qu'à s'enrichir.
„ Leur vanité multiplie des beſoins factices
, que leur imagination exagere.
C'eſt ainſi que les Arts partagent fonvent
les influences contagieuſes , que
l'intérêt communique à tout ce qu'il
infecte."
و د
ود
ود
ود
و د
L'Auteur donne d'autres leçons pareile
les aux Artiſtes; mais il n'aime pas à
1
La
164 MERCURE DE FRANCE.
en recevoir d'eux; il déclare même , dans
fon avertiſſement , qu'il méprise le mépris
de ses critiques. Il les traite de gens
gauchement éduqués , de penſeurs bien
gauches : il répete ce mot de gauche ,
ſi ſouvent , que l'on pourroit croire qu'il
y entend fineſſe. Il ſe plaint ,, de ce
,, qu'on lui a gauchement reproché d'avoir
,, voulu , en déſignant le genre que chaque
„ Artiſte paroît avoir choiſi , les reſtrein-
ود dre à ne s'exercer que dans un ſeul. La
,, puérilité de ce raiſonnement , ajoutet
- il , n'a pas beſoin de commentaire.
Chacun fait que ſur cela l'Artiſte a la
clef des champs.
ود
"
"
"
"
"
"
Il eſt dit dans une note : Les Au-
,, teurs de la prétendue réfutation de
l'Almanach publié l'année derniere ,
font des prodiges de mauvaiſe foi :
après avoir ſupprimé la définition de
,, l'allégorie , ils ont gauchement critiqué
la moitié de la phraſe qui la précédoit
, la mettant à la place de la définition,
Le Public , plus juſte , appréciera
bien mieux qu'un Journaliſte
„ complaiſant , qui ne cherche ſouvent
qu'à mortifier le vrai mérite de leur
critique. " Voici une autre phrase , qui
ود
"
ود
ود
و د
ود
n'eſt pas plus intelligible : l'Auteur , après
JANVIER. I. Vol. 1777. 165
7
s'être plaint d'avoir été la dupe d'un
homme qu'il croyoit honnête , ajoute :
ود
"
Il eſt le moteur de la cabale qui nous
réfute ; & il prouve qu'il eſt des hom-
„ mes ſi fourbes & fi méchans par caracte-
„ re , qu'ils ſavent préparer de loin les
,, moyens de nuire. Ils éguiſent ſur la
ود bonne-foi de leurs victimes." Lorſqu'on
écrit de ce ſtyle , a-t-on bonne grâce de
parler de cabale ? On ne voit clairement
ici d'autre cabale contre l'Auteur , que ſa
mauvaiſe élocution & ſes déclamations déplacées.
Quand on mépriſeſifort le mépris
de fes critiques , pour nous fervir de fon
expreffion , on ne cherche point à intéresſer
ſon Lecteur dans une querelle qu'il
ignore; on s'efforce plutôt de mériter ſon
eſtime par des recherches utiles ; & nous
avouerons , avec plaiſir , que de ce côté le
nouvel Almanach des Artistes , eſt plas
digne de l'attention des Amateurs , que
celui de l'année derniere.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LILIADE , traduction nouvelle; 2
vol. in- 12. A Paris , chez Ruault , Libr,
rue de la Harpe.
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Procès verbal des conférences tenues
par ordre du Roi , pour l'examen des articles
de l'Ordonnance civile du mois d'Avril
1667 , & de l'Ordonnance criminelle
du mois d'Août 1670 ; nouvelle édition
revue & corrigée ſur l'original , & augmentée
d'une inſtruction ſur la procédure
civile & criminelle ; in - 4°. rel. 12 liv.
A Paris , chez Debure freres , Lib. quai
des Auguſtins ; 1776.
:
: :
L'Ami Philofopbe & Politique , Ouvrage
où l'on trouve l'eſſence , les eſpeces ,
les principes , les ſignes caractériſtiques ,
les avantages & les devoirs de l'amitié ;
l'art d'acquérir , de conſerver , de regagner
le coeur des hommes , &c. vol in-
12. br. 1 1. 10 f. A Paris , chez Théophile
Barrois le jeune , Libr. quai desAuguſtins
; 1776.
Lettres de Mylord Rivers à Sir Charles
Cardignan , entremêlées d'une partie de
fes correſpondances à Londres , pendant
ſon ſéjour en France; par Madame Riccoboni
; 2 parties in-12. br. 33 liv. A
Paris , chez Humblot , Libr. rue Saint
Jacques.
JANVIER. I. Vol. 1777. 167
F
Y
?
1
Histoire générale & particuliere de Bourgogne
, avec des Notes, des Differtations
, & les preuves juſtificatives :
Compoſée ſur les Auteurs , les Titres
originaux , les Regiſtres publics , les
Cartulaires des Egliſes Cathédrales &
Collégiales , des Abbayes & autres
anciens Monumens ; & enrichie de
Vignettes , de Cartes géographiques ,
de divers Plans , de pluſieurs Figures ,
de Portiques , Tombeaux & Sceaux ,
tant des Ducs que des grandes Maifons
, &c. Par Dom PLANCHER , Religieux
Bénédictin , de l'Abbaye Saint
Benigne de Dijon , & de la Congrégation
de Saint Maur, continuée par
un Religieux Bénédictin de la même
Congrégation , & de la Province de
Bourgogne. Quatre Volumes in folio ,
proposés par foufcription.
Avis de l'Imprimeur. Les trois premiers
volumes de l'Hiſtoire générale &
particuliere de Bourgogne , dont nous
annonçons aujourd'hui le quatrieme &
dernier , ont été imprimés à Dijon , par
la voie des ſouſcriptions , chez Antoine
Defay , Imprimeur des États, de la Ville
&de l'Univerſité.
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
Chaque volume en feuilles a côuté
26 liv. aux Souſcripteurs , dont ils ont
payé 18 liv . en fouſcrivant.
Lorſqu'on leur a délivré le premier ,
ils ont donné 8 liv. pour reſtant du prix
de ce volume , & en outre 18 liv. pour la
ſouſcription du ſecond .
Mêmes ſommes ont été payées en leur
livrant les tomes II & III , de maniere
que ceux de MM. les Souſcripteurs qui
ont exactement retiré les volumes à mefure
qu'ils ont paru , font en avance d'une
ſomme de 18 liv. fur le quatrieme qui
reſte à imprimer.
La mort de D. Plancher ayant fait
craindre que cette Hiſtoire ne fût jamais
continuée , il eſt peut être quelques perſonnes
qui ont regardé leurs avances
comme perdues ; on les prévient que les
héritiers du ſieur Defay ayant cédé leur
Privilege , on leur entiendra compte fur
le quatrieme volume , & que nous remplirons
à cet égard , avec la plus ſcrupu
ſeuſe exactitude , tous les engagemens
que notre Prédéceſſeur avoit contractés.
Nous invitons en conféquence MM.
les Souſcripteurs de retirer inceſſamment
les volumes qui peuvent leur manquer.
C'eſt encore par ce même motif que
JANVIER. I. Vol. 1777. 169
nous prolongeons la ſouſcription de l'Ouvrage
entier , aux mêmes conditions qui
avoient été propoſées par le ſieur Defay ;
ainſi les perſonnes qui auront négligé de
foufcrire , pourront le faire juſqu'à ce
que le quatrieme volume paroiſſe, paſſé
lequel temps ils ſeront , comme ci-devant ,
chacun du prix de 36 liv. en feuilles.
On paiera , en ſouſcrivant & en recevant
les trois premiers volumes en feuilles
, quatre - vingt - ſeize liv... 96 liv.
En retirant le quatrieme , auſſi
en feuilles , au premier Septemb.
1777 , huit liv. cị. ? • 8 liv
TOTAL . 104 liv.
: Nous avertiſſons que cette Hiſtoire n'a
été tirée qu'à cinq cents exemplaires , &
qu'il en reſte peu de complets.
:
On peut juger , par les trois volumes
qui font imprimés , que feu M. Defay n'a
rien négligé du côté de la typographie ,
ſoit pour la beauté des caracteres , du papier
& des gravures , ſoit pour l'exactitu
de de l'impreſſion , & nous promettons
que nous prendrons les mêmes ſoins pour
le quatrieme.
LS
170 MERCURE DE FRANCE.
Les ſouſcriptions ſe recevront , à Dijon
chez L. N. Frantin , Imprimeur du Roi ,
rue Saint-Etienne ;& à Paris , chez Piſſot,
Libraire , quai des Auguſtins.
Les Antiquités Etrusques , Grecques & Romaines
, deſſinées ſur les originaux du
Cabinet de M. Hamilton , Envoyé extraordinaire
& plénipotentiaire de S.
M. Britannique à la Cour de Naples.
4. vol. in folio grand papier.
L'édition de ce magnifique Ouvrage
déjà connu par les annonces publiques , &
par les deux premiers volumes qui ont
été délivrés , vient d'être conduite à ſa
perfection ; les obſtacles qui ont retardé
les deux derniers , ont été ſurmontés par
le courage des Editeurs , que les dépenſes
immenfes & non prévues n'ont pu rallentir.
Chacun des quatre volumes eſt orné
de 130 planches , gravées en cuivre , la
plupart parfaitement coloriées , & le quatrieme
volume eſt particulierement enrichi
d'annotations pleines d'érudition.
Ces planches repréſentent d'anciennes
peintures relevées ſur ces fortes de vaſes
que l'on nomme Etruſques , dont elles
:
JANVIER. 1. Vol. 1777. 171
font connoître en même temps la forme
& les dimenſions ; c'eſt une collection
, finguliere qui eſt l'hiſtoire du deſſin de
l'ancienne Grece.
3
Aucun Recueil ne peut paroître avec
plus de magnificence : les Frontiſpices ,
les Initiales , les Lettres ouvragées , les
Vignettes & les Finales , ſont des acceſſoires
preſque auſſi intéreſſants que le
fond de l'ouvrage.
:
Cependant quoique la ſurcharge des
dépenſes extraordinaires dût autoriſer les
Éditeurs à en augmenter le prix déjà fixé
à trente ſequins , II liv. de France , ils le
délivreront pour cette ſomme.
::
Quant à ceux qui ſont déjà pourvus
du premier & du ſecond volumes ,les Éditeurs
ont pris des meſures pour leur éviter
le déſagrément de devoir ſe charger
de tout l'ouvrage , & pour leur fournir
ſeulement les deux derniers pour le prix
de quinze ſequins.
Tous ceux qui voudront ſe pourvoir
de l'ouvrage entier, ou le completter ,
pourront s'adreſſer au ſieur Gaetan Cambragi
, Imprimeur de S. A. R. , ou à ceux
qui leur conviendront en cette Ville ;
remettant directement , ou faiſant remettre
par leur Correſpondant audit Impri-
//
172 MERCURE DE FRANCE.
meur , la valeur proportionnée à leur demande
, en retirant les volumes.
:
:
NOTE de plusieurs Almanachs , dont les
titres détaillés font suffisamment connottre
l'objet & l'utilité.
Almanach des Rendez - vous pour l'année
1777 ; prix 12 f. br. A Paris , chez
Lambert , Imprimeur - Libraire rue de la
Harpe.
Cet Almanach eſt de la plus grande
utilité pour les Gens d'affaires , & pour
ceux qui veulent ſe rendre compte annuellement
de ce qu'ils ont fait.
Almanach de l'Auteur & du Libraire ,
contenant: 1°. Le nom des Miniſtres &
Magiſtrats qui font à la tête de la Librairie
, ceux des Cenſeurs & des Inſpecteurs.
2º. Un traité abrégé des formalités
qu'on doit remplir pour obtenir les differentes
permiffions d'imprimer , de faire
venir des livres étrangers , de ſuivre les
procès pendants en la Commiſſion ou au
JANVIER. I. Vol. 1777. 173
}
Conſeil , enfin ce qu'il faut faire pour parvenir
à être reçu Libraire ou Imprimeur.
3º. Un tableau de tous les Libraires
& Imprimeurs de Paris , avec la diſtinction
de ceux qui font retirés , & du genre
de livres que chacun d'eux a adopté.
4°. Un tableau de tous les Libraires &
Imprimeurs du Royaume.
5°. Un tableau de tous les Libraires
accrédités des principales Villes de l'Europe.
On y trouve auſſi une liſte complette
de tous les Ouvrages périodiques qui ſe
chargent d'annoncer les livres nouveaux.
AParis , chez la veuve Duchefne , Libr.
rue Saint Jacques.
Calendrier de la Cour, tiré des Ephé
mérides , pour l'année 1777 , contenant
le lever du ſoleil , ſon coucher , ſa déclinaiſon
, le lever de la lune& fon coucher
; avec la naiſſance des Rois , Reines
, Princes & Princeſſes de l'Europe ,
&c. imprimé pour la Famille Royale
& Maiſon de Sa Majeſté. A Paris ,
chez la veuve Hériſſant , Imprim. du Cabinet
du Roi , Maiſon & Bâtimens de Sa
Majeſté.
174. MERCURE DE FRANCE.
Nouvelles Etrennes Orléanoiſes , augmentées
d'un recueil de matieres utiles
curieuſes & amuſantes , d'un manuel de
ſanté , & précédées des éphémérides proverbiales
, hiſtoriques & pronoſticatives ;
Almanach univerſel pour l'année 1777 ;
dédié à M. de Cypierre , Baron de Chevilly,
Intendant de la Généralité d'Orléans;
prix 12 f. br. A Orléans , chez
Couret de Villeneuve , Libraire Imprimeur
du Roi, rue Royale.
On trouve chez Saugrain , Libraire ,
quai des Auguſtins :
L'Almanach de Liège , de Mathieu
Laensberch , avec les figures du calendrier
des bergers ; édition originale en papier
fin , relié en maroquin , 3 liv.; en veau
doré , 2 liv. 8 f.; broché en papier commun,
12 f.
Le Calendrier perpétuel du temps; médaillon
augmenté d'une table qui le rend
utile juſqu'en l'année 1900; prix br. 18
f.; rel. 1 1. 1o f.
Petits Recueils d'Almanachs , rel. 6 1.
JANVIER. I. Vol. 1777. 175
>
Almanach des Affſociés , ou Almanach
ſous verre , augmenté d'une notice curieuſe
, contenant les découvertes , inventions
, ou expériences nouvellement
faites dans les ſciences , les , arts , les
métiers , l'induſtrie , &c. A Paris , chez
Deſchamps , Libraire , rue St Jacques ,
vis-à- vis la Fontaine St Severin.
On trouve à la même adreſſe les trèspetits
Almanachs des Dames , les Almanachs
changeans méchaniques , l'Almanach
perpétuel des quantiemes , &c.
L'Almanach de trente ans , dédié à la
Reine , enrichi du portrait du Roi &de
la Reine , avec divers ornemens d'an
bon goût. A Paris , rue & Hôtel Condé ;
&dans les Villes de Province. Prix 21.
& 61 fous verre , bordure dorée.
1
MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES.
I.
Assemblée publique de l'Académie de Villefranche
en Beaujolois, 25 Août 1776.
M. GOUVION , Directeur , ouvrit
la féance par un diſcours ſur la réproduction
des plantes.
M. l'Abbé de Caſtilhon , Vicaire Général
du Dioceſe de Lyon , lut une Epître
en vers , adreſſée à ſes Concitoyens ,
pleine de ſentimens & de grâce.
Cette lecture fut ſuivie d'un Dialogue
intitulé Xénocrate, dans lequel on s'étoit
efforcé de rapprocher & de réunir ſous
un ſeul point de vue, tout ce que nous
a laiſſé de plus curieux ſur les grâces
l'ancienne Mythologie.
M. l'Abbé la Serre lut les deux premiers
chants d'un Poëme fur l'Eloquence.
Il établit que pour être Orateur , il faut
être né , 1º. avec une ame ſenſible; 2°.
avec
JANVIER . I. Vol. 1777 177
,
avec une ame honnête : l'art de perfuas
der , dit - il , eſt l'objet de l'éloquence...
Mais il faut pour toucher , être touché foi - même ,
La légere Aglaé veut envain me ſéduire ,
Je vois , ſans être ému , ſon gracieux ſourire.
:
Et le concours heureux de ſes traits féduisans ,
Sans rien dire à mon coeur ne parle qu'à mes ſens
Son ame eſt ſans chaleur , jamais ſur ſon viſage
La ſenſibilité ne grava ſon image ;
Elle entend ſans palir les cris des malheureux ,
Et la douleur d'autrui ne mouille point ſes yeux .
Le premier des appas eſt une ame ſenſible ;
Elle entraîne les coeurs par un charme inviſible ,
Elle adoucit des traits l'impoſante fierté ,
Et prépare une excuſe à la difformité:
Ainſi que dans nos traits , elle eſt dans nos ouvrages
La ſource des tranſports , le garant des fuffrages.
う
M. la Serre prouve enſuite qu'il ne
ſuffit pas d'avoir l'ame ſenſible pour
arriver au grand but de l'éloquence ;
mais qu'il faut encore avoir une ame
honnête. Nous sommes nés , dit - il ,
ذ pour la vertu:
M
178 MERCURE DE FRANCE.
L'éclat de la pensée & l'heureux choix des mots ,
La nouveauté des tours , la frafcheur des tableaux ,
Les accords ſéduiſans d'une douce harmonie ,
L'élégance du goût , l'audace du génie ,
N'enfanteront jamais le preſtige flatteur
Que prête à ſes écrits la vertu de l'Auteur.
M. Champeaux lut un Mémoire intéreſſant
ſur les exhalaiſons putrides dont
ſe charge l'air , ſur les maladies & les
accidents qui en réſultent , & enfin fur
la maniere de purifier l'air , lorſqu'il a
été infecté par des miaſmes peſtilentiels.
M. Magel termina la féance par des
vers adreſſés à M. Dorat .
I I.
Aſſsemblée publique de l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres de Béziers
, du 4 Fuillet 1776 .
A cauſe du dérangement de la ſanté
du Directeur , M. de Lablanque , Juge-
Mage , Sous - Directeur cette année, ouvrit
la féance par une courte ſemonce ,
& par annoncer les diſcours qui devoient
être lus . Après quoi le Secrétaire dit : il
eſt juſte , Meſſieurs , que nous donnions
quelques marques de reconnoiſſance à
JANVIER. I. Vol. 1777. 179
T
ceux qui nous font l'honneur de nous
communiquer les productions de leur
eſprit, & nous ne pouvons mieux nous
acquitter de ce devoir , qu'en faiſant dans
nos féances publiques une mention honorable
de tout ce qui nous a été préſenté
depuis notre derniere aſſemblée ,
foit par nos Aſſociés , foit par d'autres
Savans.
Dans le mois de Juin de l'année 1775 ,
M. l'Abbé Barral , notre Aſſocié , nous
envoya un manufcrit contenant l'éloge
d'Henri IV , Roi de France.
Vers la fin du mois d'Août 1775 , Μ.
Maynard d'Aigueſvives , notre Aſſocié ,
nous fit préſent d'un imprimé contenant
l'éloge de Cujas , fameux Profeſſeur en
droit.
Dans le mois de Janvier , M. Pelletan
, aujourd'hui notre Confrere , nous
préſenta un Mémoire , qui a pour titre:
Problême général fur la sommation & fur
plufieurs nouvelles proprietés des fuites recurrentes
, dont les premieres différences
font égales à une quantité constante , &
les secondes différences font zéro dont
M. de Forès & M. l'Abbé Bouillet firent
le rapport; ce qui donna occafion à ce
dernier d'ajouter qu'en parcourant la pre
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
miere partie du volume de l'Académie ,
Royale des Sciences de Paris , année
1772 , dont nous venions de faire l'acquiſition
, il y avoit trouvé un Memoire
fur des irrationelles de différens ordres ,
avec une application au cercle , lequel lui
avoit paru avoir quelque rapport avec
un Mémoire de ſa compoſition , qu'il
avoit lu dans notre ſéance publique du
15 Octobre 1772 , &dont le précis avoit
été rendu public , de même que de celui
qui en contenoit les fondemens , & qui
avoit été lu publiquement le 16 Février
1769 ; & en même temps , il lut quelques
remarques ſur ce Mémoire.
Dans le mois de Février , M. Audi .
bert lut l'éloge de M. le Maréchal Duc
de Biron , nommé au Gouvernement du
Languedoc , qui lui avoit été adreſſé manufcrit
, par M. Barral , notre Aſſocié ,
& qui a été imprimé.
Peu de jours après , nous reçûmes une
Jettre fort obligeante de la part de M. le
Baron de Marguerites , de l'Académie
Royale de Niſmes , avec une tragédie de
ſa compoſition , ſous ce titre : la révolution
de Portugal.
Au mois d'Avril , je reçus une lettre
de M. Thiery , Médecin Confultant du
JANVIER. I. Vol. 1777. 181
4
7
Roi , notre Aſſocié , dans laquelle il nous
fait part d'un cas de Médecine fort fingulier
, mais qu'il feroit trop long de rap
porter ici.
M. Buc'hoz , Médecin de Monfieur ,
notre Aſſocié , connu par une infinité
d'ouvrages concernant l'Hiſtoire Naturelle
, la Médecine , &c. n'a pas manqué
de nous envoyer chaque mois deux cahiers
de ſes feuilles.
Enfin M. Paulet , Docteur en Méde
cine des Facultés de Paris & de Mont
pellier , nous a fait préſent de deux volumes
in 8°. contenant des Recherches historiques
& physiques fur les maladies Epizootiques
, avec les moyens d'y remédier , publiées
par ordre du Roi ; & il nous a fait
part auſſi de ſa lettre à M. Coſte , Mé.
decin de Nancy , où il ſe défend victo
rieuſement conrre l'injuſte critique que
ce Médecin a faite de ſes écrits.
Enſuite M. l'Abbé Decugis lut l'éloge
de M. Foulquier , Prêtre , Docteur en
Théologie , ancien Prieur de Murviel ,
ci - devant Principal du College Royal de
cette Ville , Académicien ordinaire , Vétéran
, mort à l'âge de ſoixante-dix ans.
Meffieurs de Ledrier , Lieutenant - Colonel
dans le Regiment de Béziers , Vialla ,
M3
182 MERCURE DE FRANCE.
Maître - ès - Arts & en Chirurgie , & Pelletan
, Ingénieur pour les travaux publics ,
& Directeur du Canal Royal , derniers
reçus , lurent leurs remercimens , auxquels
M. de Lablanque répondit d'une
maniere également éloquente & gracieuſe.
Meſſieurs de Ledrier & Pelletan
lurent auſſi quelques réflexions , l'un fur
la philofophie , la politique , & la maniere
de combattre des Grecs qui fut
anéantie par les Romains qui les ſubjuguerent
, & fur les déciſions orgueilleuſes
& la folle préſomption de ces derniers
, à quoi il attribue la décadence de
leur Empire , autant qu'au luxe , qu'on en
regarde comme la cauſe ; l'autre (M. Pelletan)
lut un diſcours ſur le rapport qu'il
y a entre les progrès des ſciences & des
arts , & la félicité des peuples , ſur l'in .
fluence que l'un & l'autre peuvent avoir
dans le fort des Empires il fit voir de
quelle maniere les Académies ont con.
tribué à l'amélioration publique , en comparant
les temps d'ignorance avec ceux
où l'on a cultivé les ſciences & les arts ,
M. Vialla lut deux obſervations
nouvelles concernant la déſunion de la
ſymphyse des os du menton , avec les
moyens d'y rémedier,
JANVIER. I. Vol. 1777. 183
>
3
Enfin M. de Fores lut un Mémoire de
M. Bertholon , Prêtre de la Miffion ,
Profeſſeur de Téologie au Séminaire ,
& Membre de pluſieurs autres Académies
, fur la cauſe phyſique des mouvemens
Electrico - circulaires. Après avoir
examiné dans ce Mémoire les différentes
roues qui ont été imaginées ; l'Auteur
rappelle en deux mots , la nouvelle roue
électrique qu'il a trouvée , & il affigne
les cauſes phyſiques de ce mouvement
électrico - circulaire , que le fluide électrique
ſeul met en jeu. Cette explication ,
ſuppoſant toute la théorie électriqne , on
ne peut en donner ici une idée fatisfaifante.
L
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
E Lundi 9 Décembre , on a donnéau
Château des Thuileries un concert , dans
lequel Mademoiselle Giorgy a chanté deux
airs Italiens , qu'elle a répétés , en cédant
aux acclamations & aux inſtances du Public.
Son organe réunit la force , la lé
M 4
ン
184 MERCURE DE FRANCE.
géreté , l'étendue & la qualité la plus bril
Iante & la plus flatteuſe. Elle parcourt
avec une telle facilité tous les intervalles
de la muſique , que le chant lui ſemble
naturel , & fon langage ordinaire. Sicette
charmante Cantatrice veut joindre à tant
d'avantages , tout ce qui ne s'acquiert que
par l'étude & par les conſeilsdes bons maîtres
, elle peut atteindre la perfection des
premiers ſujets de l'Italie ,& les ſurpaffer
par les dons que la nature lui a prodigués .
M. Ravoglia a joué avec applaudiſſement
un concerto de hautbois. M. Beauvalet ,
qui chantoit avec ſuccès la baſſe - taille à
l'Opéra , vient d'arriver , après quelques
mois de ſéjour en Italie , avec une voix de
fauſſet , & a tenté de chanter un air Italien
dans la maniere des virtuoſes de ce pays ;
mais quoiqu'il mette peut - être plus d'art
dans ſon chant , & qu'il exécute des airs
plus difficiles , on regrette ſa voix mâle &
ſonore , & même ſon ancienne maniere de
chanter. MM. Wandyck & le Noble ,
ont exécuté avec beaucoup de talent ,
une ſymphonie concertante. M. Jarnovick
a exécuté un concerto de violon avec cette
perfection qui le diftingue. Ce Concert
a fini par Samfon , Oratoire à grand
Coeur , de M. Méreaux,
JANVIER. I. Vol. 1777. 185
1
4
, Dans le Concert du 24 Décembre
veille de Noël , Madame Balconi , célébre
Cantatrice Italienne , a chanté deux airs ,
l'un de Sacchini , l'autre de Colla , & a
été applaudie pour le goût & la perfection
qu'elle met dans fon chant. Elle a bien
voulu répéter ces airs , en variant les
agrémens qu'elle diſtribue avec beaucoup
d'art, Mademoiselle Giorgy a auſſi chanté
deux fois , par complaiſance , un air Italien
, & toujours avec le même ſuccès.
M. Caravoglia , excellent hautbois , a exécuté
un Concerto, MM. Palſa & Tierchemith
, ont joué pluſieurs petits airs à
deux cors , qui ont fait plaiſir .
On a exécuté une ſuite de Noëls , arrangés
en ſymphonie. Le célébre M.
Jarnovick a exécuté un Concerto de vio-
Ion. Ce Concert a été heureuſement terminé
par le Te Deum de M. Langlé,
Le 25 Décembre , on a exécuté la
grande ſymphonie de Toeſchi. Mademoiſelle
Giorgy a chanté deux airs Italiens
; M. Baer a exécuté un Concerto de
clarinette ; on a entendu avec plaifir un
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
nouveau motet à voix ſeule del Signor
Prati , éleve de Piccini. M. Ponto a exécuté
avec applaudiſſement un Concerto de cor
de ſa compoſition. M. Jarnovick a exécuté
un Concerto de violon. On a fini par
le Pater , motet à grand Choeur , de M.
Langlé.
OPERA.
L'ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE
a donné alternativement avec Alceste
, les Fragmens , composés des Actes
de la Danse , des Talens Lyriques ; d'Egle ,
& de celui de Vertume & Pomone.
On a repris le Mardi 31 Décembre
Orphée & Euridice , Drame lyrique en
trois actes ; il faudra enſuite revenir à
l'Iphigénie. Ainſi M. le Chevalier Gluck
eſt enpoffeffion de la ſcene lyrique , comme
autrefois Lully & Rameau. Il n'a
point le génie du premier , ni l'imagination
du ſecond; mais il entend mieux que
ſes deux Prédéceſſeurs , l'expreſſion des
ſentimens pathétiques & la déclamation
lyrique. Sa muſique eſt plus théâtrale ;
ſon récitatif eſt plus vrai , plus débité , &
JANVIER. I. Vol. 17776 187
3
>
>
fes effets d'orcheſtre ont plus de force &
d'énergie. Il a le vrai goût du Drame ,
dont l'objet principal eſt d'attriſter &d'affecter
l'ame. C'eſt le genre dominant qui
s'eſt emparé de tous les Théâtres de Paris ;
car en Province& dans les Pays étrangers ,
ces Drames , ou cette muſique d'un mode
ſi ſombre & fi lugubre , ne trouve pas autant
de Partiſans & d'Enthouſiaſtes que
dans la Capitale.
Mhe le Vaſſeur , M. le Gros , M. Larrivée
, doivent partager une partie de la
gloire de M. le Chevalier Gluck , par
l'action & l'intelligence qu'ils mettentdans
leurs rôles. Ils ont ſaiſi parfaitement dans
leur jeu , dans leur récit , dans leur chant
l'eſprit du Maître ; ils ſe livrent , avec un
heureux abandon , aux tranſports & aux
cris de la nature , lorſque l'art ne ſemble
plus capable de les guider.
DÉBUT.
Mile CÉCILE , éleve de M. Gardel ,
a débuté ſur ce Théâtre , dans les différens
genres de danſe. L'éclat de la jeunesſe
, une taille ſvelte , une figure heureu
ſe , toutes les graces , une poſition de tête
charmante , une grande préciſion , beau
1
188 MERCURE DE FRANCE.
coup de légéreté , d'aiſance & de moëlleux
dans ſa danſe , lui ont mérité tous les ſuffrages
& diftingué cette nouvelle Terpſicore.
Elle a joué , danſé & chanté le rôle
d'Eglé dans l'Acte de la Danse. On ne
peut qu'applaudir au choix de Mercure ,
lorſqu'il couronne des talens ſi enchanteurs .
COMMÉDIE FRANÇOISE.
LES
VES Comédiens François ont donné le
ſamedi 7 Décembre , la premiere repré- ।
ſentation du Malheureux imaginaire , Comédie
en cinq actes de M. Dorat.
Le Duc de Semours ayant tous les avantages
de la naiſſance , de la fortune ,
de la conſidération , aimant & étant aimé ,
voulant faire du bien , & en faifant par
ſon crédit & par lui - même , a la manie
de ſe croire malheureux , & il l'eſt en
effet; un imagination active , mais triſte ,
ne ceſſe de le tourmenter en lui repréſentant
les événemens les plus indifférens ,
& les circonstances les plus favorables
comme des combinaiſons du fort pour
l'affliger, Il eſt amoureux de Madame
,
JANVIER. I. Vol. 1777. 189
de Thémine , veuve charmante , & qui a
toutes les qualités eſtimables ; il en eſt
chéri , il n'en peut douter ; cependant il
eſt ingénieux à lui trouver des torts , àlui
remarquer de l'indifférence , & même
de l'inconſtance. Ses soupçons ſe fortifient
lorſque cetre Veuve lui parle de
Florville , jeune homme qui a l'attachement
le plus tendre pour Emilie , ſoeur
& pupile du Duc de Semours. Il ne lui
• donne pas le temps de dire les motifs
de l'éloge qu'elle en fait. Son imagination
bleſſée ſaiſit le premier mot ; il répond
avec une humeur & une ironie offenſantes
, lui reproche ſa perfidie , & la laiſſe
dans l'étonnement & l'inquiétude d'une
accuſation ſi mal fondée. Il ſurprend encore
la jeune Veuve avec une lettre de
Florville , & de- là nouveaux tourmens
pour le Malheureux imaginaire : nouveaux
reproches ; enfin il parvient à offenſer
ſon Amante au point qu'elle- meme
confirme ſes ſoupçons , en diſant que
puiſqu'il le veut , elle aime Florville ;
mais elle parle avec ce ton du dépit qui
proteſte ſi bien le contraire de ſa penſée.
Le Duc veut marier ſa ſoeur à Saint-Brice
fon ami , non moins mélancolique que
lui , mais qui prétend l'êrre avec plus de
7
t
>
190 MERCURE DE FRANCE.
raifon. La réſiſtance qu'il trouve dans les
ſentimens d'Émilie , & enſuite dans ceux
de ſon ami , qui ſe rend juſtice , eſt un
nouveau ſujet de chagrin pour le Duc;
il en trouve un autre dans le gain d'un
procès; il fait obtenir un Régiment à
Florville , dans l'eſpérance de l'éloigner ;
il obtient auſſi un intérêt dans une affaire
de finance ponr Dépermont , ſon ami , &
veritablement malheureux , qui eft accablé
de dettes , qui perd continuellement
au jeu , à qui toutes les espérances &
toutes les reſſources manquent à la fois ;
mais qui eſt inſouciant par caractere , bravant
tous les événemens , toujours gai ,
& toujours content. Dépermont reçoit
Je nouveau bienfait du Duc avec affez
d'indifférence , & paroît craindre juſqu'a
la fatigue de donne ſa ſignature. Ce caractere
contraſte parfaitement avec celui
de Semours : il eſt plus ſaillant , plus théâtral
, plus comique , & c'étoit peut - être
celui qui pouvoit faire le ſujet principal
d'une Comédie , en lui oppoſant le Malheureux
imaginaire En effet , il ne faut
pas que les rôles ſecondaires attachent
davantage que le premier rôle ; & c'eſt .
un principe de l'art , de placer fur le
premier plan le perſonnage le plus remarJANVIER.
I. Vol. 1777. 191
quable. D'ailleurs , le caractere de l'in-
> ſouciant doit fournir plus de traits , plus
de ſcenes amuſantes , plus de détails heureux
, plus de variétés , que le caractere
du Malheureux imaginaire , qui ne peut
avoir qu'un ton , & qu'une maniere de
voir: la preuve en eſt dans la Comédie
même dont il eſt queſtion. Dépermont
profite de l'erreur du Duc au ſujet de
Madame de Thémine , pour favorifer
les prétentions de Florville ſon parent ;
il aime , mais ſans la moindre inquiétude
, Madame de Follange , qui eſt une
Coquette fort légere , & qui ne reſpire
que le plaiſir ; elle a ordonné une fête &
un ſpectacle chez le Duc , fort peu dis-
, poſé à s'amuſer ; elle fait tout ce qu'elle
peut pour donner de la jalouſie à l'Infouciant
, fans pouvoir altérer ſon humeur.
Mde de Thémine a le bonheur d'obtenir
de la Cour un Gouvernement pour un
ami du Duc , qui lui doit cet objet de
ſes deſirs. Sémours apprend bientôt que
l'intérêt que Madame de Thémine paroiſſoit
prendre au jeune Florville , eſt
pour fixer les voeux d'Emilie. Il confent
à cette union , & reconnoît enfin
qu'il ceſſera d'être malheureux en ſe livrant
avec confiance aux ſentimens d'une
7
>
1
192 MERCURE DE FRANCE.
femme eſtimable qu'il aime , & dont il
eft aimé. Cette Comédie eſt écrite avec
beaucoup d'eſprit , & il en falloit infiniment
pour remplir cinq actes avec un
fujet ſi ſtérile &fi malheureux. Ilyyaades
détail charmans ; ce qui a fait dire à une
perſonne éminente par ſon rang , par ſes
connoiffances & par ſon goût , qu'il n'es
timoit de cette piece que les Ariettes.
Il nous ſemble encore que cette Comédie
eſt ſurchargée de perſonnages qui
ne font pas effentiels à l'action , & que les
perſonnages ſecondaires ne font point asfez
employés à faire reſſortir le caractere
dominant. Il y a peu de ſituations comiques;
& il faut convenir auſſi que trop
d'eſprit , trop de facilité , trop d'imagination
, ne permettent peut - être pas à M.
Dorat de méditer ſuffiſamment ſon plan ,
& d'en aſſortir toutes les parties. Au
refte , il y a dans cette Piece une foule de
vers heureux , qui en fait le ſuccès. Tels
que ceux - ci , en parlant de l'amour :
Confiant , il eſt froid ; jaloux , il eſt affreux ;
Quelque forme qu'il prenne il nous rend malheureuxs
Un Amant timide dit :
Voulois -je haſarder l'aveu de mon ardeur ,
JANVIER. Í. Vol. 1777. 193
>
Y
1
I mouroit ſur ma bouche & rentroit dans mon coeur.
L'insouciant fait ainſi ſon portrait :
Je ſuis toujours le même ,
Inſouciant par goût & léger par ſyſtème ,
Heureux , content de tout , je n'approfondis rien.
Un revers bien cruel m'enleva tout mon bien.
Mes amis m'ont trompé , les femmes me trahiſſent;
Mes maudits créanciers quelquefois m'étourdiſſent ;
je ne m'en fache pas , j'y suis accoutumé ,
Et comme vous voyez , les malheurs m'ont formé.
En parlant à Semours :
Je m'en ſuis dit autant,
J'ai l'horrible défaut d'être toujours content.
ة ة
Vous grondez , moi , je ris , pardonnez l'apostrophé
Vous n'êtes que chagrin , & je ſuis philoſophe ,
Heureux effrontément.
1
8
Ecoutez , mon cher Duc , ceci va vous ſurprendre :
Quand j'aurois vos honneurs , vos amples revenus ,
Vos titres i brillans , vos entours ſi connus ,
N
194 MERCURE DE FRANCE.
Et ces poftes nombreux qui ſemblent vous contraindre
Je ne m'en croirois pas pour cela moins à plaindre ;
Prêt à tous ces affauts ou prompt à m'aguérir ,
Je me réſignerois ; il faut ſavoir fouffrir.
Le Malheureux imaginaire eſt joué
ſupérieurement par M. Molé ; M. Belcour
a mis dans celui de l'Infouciant
beaucoup de fineſſe , d'aiſance & d'agrément;
M. Préville a tiré tout le parti
poſſible du rôle de Saint - Brice , & M.
Monvel de celui de Florville. Madame
Doligni eſt très intéreſſante dans le rôle
de Madame de Thémine. Mademoiſelle
Fanier a rendu gaiement & avec esprit
la Coquette. M. Dugazon joue un
rôle de Valet , & Mademoiselle Dugazon
un rôle de Soubrette.
Cette Piece , à la fin de Décembre ,
avoit neuf repréſentations , & fe continue.
On a donné , avec ſuccès , quelques repréſentations
de Blanche & Guifcard ,
Tragédie de M. Saurin. Madame Veftris
a joué le rôle de Blanche avec la noJANVIER.
I. Vol. 1777. 195
>
>
bleſſe , l'énergie , & l'intelligence qui
caractériſent ſon talent.
DÉBUTS.
Le mardi 17 Décembre , Mademoiselle
DESPERRIERES a joué le rôle d'Electre
dans la Tragédie d'Oreste , de M. de Vol、
taire : cette Actrice a été beaucoup gênée
par ſa timidité. Cependant on a reconnu
en elle de la ſenſibilité , de l'intelligence ,
un ſentiment prompt, les accens de la
douleur , & le cri de la paſſion. Elle a
l'organe un peu voilé; elle laiſſe quelquefois
traîner ſes fons , & elle ne ménage
point aſſez ſa voix pour lui donner de la
force dans les momens de la paffion. Au
refte , Mademoiselle Deſperrieres reçoit
Jes avis d'un Maître bien capable de diriger
& de faire valoir ſes diſpoſitions
naturelles.
M. le Kain a joué le role d'Oreste avec
cette perfection qui le diftingue. M. La
Rive a rendu avec le plus grand ſuccès
le rôle de Pilade, & Mademoiſelle Sainval
a excité des tranſports d'admiration
dans le rôle de Clytemnestre , dont elle
a conçu& fait ſentir toutes les beautés.
1
N
196 MERCURE DE FRANCE.
:
M. M. a débuté dans les rôles de Payfans
, & ceux dits à Manteau : il a eu
peu de ſuccès.
L
COMÉDIE ITALIENNE.
ES Comédiens Italiens ont donné, le
Jeudi 5 Décembre , la repriſe de l'Aveugle
de Palmyre , de M. Desfontaines , pour
les paroles , & de M. Rodolphe , pour
la muſique.
Ce Drame a fait plaiſir , mais peu de
ſenſation , quoique le ſpectacle en ſoit
agréable , la Piece bien écrite & la muſique
très - gracieuſe , & parfaitement exécutée
par M. Clairval , & par Meſdames
Laruette & Colombe , qui jouoient les
principaux rôles .
On a remis fur ce Théâtre Arlequin
Hulla , ancienne Piece de Romagnéſi ,
qui a eu quelques repréſentations , dans
leſquelles on a beaucoup applaudi au jeu
de M. Carlin & de Madame Bianchi.
On a remis encore à ce Théâtre la
Belle Arfene , Comédie en quatre actes ,
JANVIER. I. Vol. 1777. 197
۲
en vers , de M. Favart, pour les paroles ,
& de M. Moncini , pour la muſique. Les ..
talents de ces deux Auteurs font des garans
du ſuccès de leur ouvrage.
On a repris auſſi le 28 Décembre , les
Mariages Samnites , dont le poëme eſt
de M. du Rozoi , & la muſique de M.
Grétry. Ce charmant ſpectacle a fait
plus de ſenſation que dans ſon origine.
Le public , qui devient de plus en plus
› ſenſible à la bonne muſique , à celle ſurtout
qui eſt l'interprete de la nature , du
ſentiment & des paſſions , a beaucoup
> applaudi aux airs pleins d'expreſſion &
d'énergie de cette Piece , qui a un égal
ſuccès fur les Théâtres de Paris , de la
Province & des Pays étrangers. Madame
Dugazon joue le rôle de Céphalide , &
fon chant & fon jeu lui font le plus
grand honneur. Elle a détaillé la ſcene
avec une intelligence , une vérité & une
expreſſion qui caractériſent une excellente
Actrice Mademoiselle Colombe a
été vue & entendue avec tranſport dans
le beau rôle d'Eliane. MM. Julien
Michu & Narbonne , ont auſſi recueilli
les fuffrages des Spectateurs. Le duo
entre les deux Amis , à la fin de cette
Piece , a été abrégé par un récitatif qui
1
,
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
partage le chant. Cette coupe heureuſe
a fait un plaifir infini.
DEBUT.
Mademoiselle DE LA COUR , à débuté
à ce Théâtre dans les rôles de Duegne.
Elle paroît avoir l'habitude de la ſcene ,
de l'intelligence , & une bonne maniere
de chanter; mais peu de voix , & de la
gêne dans fon chant & dans ſa déclamation.
e
ARTS.
GRAVURES.
I.
LE Charlatan Allemand, & le Charlatan
François , deux eſtampes de neuf pouces
& demi de hauteur , & fept & demi de
langeur , très - agréables & très - bien gravées
par M. Helman , d'après les deſſins
de M. Bertaux ; prix Il. JO f. chacune ;
chez l'Auteur , Graveur de Mgr le Duc
JANVIER. I. Vol. 1777. 199
>
1
de Chartres , rue des Mathurins , au petit
Hôtel de Clugni.
II.
de Fête de Campagne Hollandoise ,
deux pieds de largeur , & de dix - neuf
pouces de hauteur , dédiée à M. le Baron
de Van- Baerll , Conſeiller de Sa Majefté
le Roi de Pologne , gravée par Dequevauviller
, d'après le tableau de Scovart.
A Paris , rue & porte S. Jacques , maiſon
de l'Apothicaire. Cette eſtampe eſt d'une
compoſition très riche , très - gaie , dans
un beau ſtyle , & remplie d'une multitude
de figures : elle eſt gravée pittoresquement
, & d'un bon ton de couleur.
rrr.
Le Porte-Balle ou le Voyageur , eſtampe
de douze pouces de largeur , & huit de
hauteur , gravée d'après le tableau original
de David Téniers , de même grandeur
, par Monfieur & Mademoiselle
Chenu , prix 16 f. A Paris , chez les Auteurs
, rue de la Harpe , vis-à-vis le Café
de Condé.
N 4
200 MERCURE DE FRANCE,
I V.
२
La pleine Moiſſon , dédiée à S A. Monſeigneur
Adam de Czatoryski , gravée
d'après le deſffin d'Ifaac Moucheron
par E. de Ghend ; compoſition agréable
ſtyle gracieux , exécution très- foignée.
A Paris , chez Deghendt & Deſmareſt ,
rue de Bourbon Villeneuve , vis- à-vis les
murs des Filles - Dieu.
V.
La Philosophie endormie , dédiée à Madame
Greuze , eſtampe de dix- huit pouces
de hauteur , & treize de largeur ; gravure
d'après le deſſin de M. Greuze , ſous la
direction de M. Alimat. A Paris , chez
Alimat , rue des Mathurins.
V I.
Eſtampe gravée par L. A. de Buigne ,
d'après le deſſin de Gravelot , tirée d'une
ſcene d'Henri IV , repréſentant le Prince
égaré dans une forêt , & pris pour un
Braconnier : on lit au bas ces mots , tirés
de la Comédie , je tenons le coquin qui
>
JANVIER. I. Vol. 1777. 201
vient tirer fur les cerfs de notre bon Roi,..
prix 12 fols. A Paris , chez Linger , rue
des Maçons , à côté de l'Hôtel des Quatre
Nations; le ſujet fait pendant à un autre
de même prix , que l'on trouve chez
Ponce , Graveur , rue St. Hyacinthe ,
maiſon de M. Debur ; de la même piece ,
repréſentant Sully aux pieds d'Henri IV ,
& ce Prince le faiſant relever, lui diſant
ces mots : relevez- vous , ils vont croire que
je vous pardonne.
VII.
Têtes d'étude , gravées par Madame
Linger , en maniere de crayon , d'après
- Monfieur Greuze , Peintre du Roi. Madame
Lingerſe propoſe d'en faire une
collection , qu'elle juge auffi curieuſe
qu'utile au Public , prix 16 fols , chaque
tête. A Paris , rue des Maçons , près
> l'Hotel des Quatre Nations.
VIII.
Tête de Vieillard, gravée en maniere
noire , d'apres un tableau de M. Vincent ,
Penſionnaire du Roi à l'Académie de
Rome , par M. Haines. A Paris , chez
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur , rue de Tournon , vis - à - vis
l'Hôtel de Nivernois.
I X.
Table gravée à l'usage de la Loterie
Royale de France , pour favoir combien
de fois les numéros font fortis de la roue
de fortune , &c. A Faris , chez Perier ,
Graveur , rue des Follés S. Germainl'Auxerrois
, près la Poſte aux Chevaux.
Χ.
Portrait de M. Bouvart , Cla. viro
Michali - Philippo Bouvart , Regü Ordinis
Equiti ;falub. Fac. Pari. Doctori in Collegio
Regio Profeſſori Emeriti nec non
Reg. Scient . Academiæ focio , hanc ipfius
effigiem in veteris amicitiæ pignus ac monumentum
: deſſiné par Fr. Bourgoin ,
& gravé par B. L. Henriquez , Graveur
de S. M. I. de toutes les Ruffies , & de
l'Académie Impériale des B. A. de Saint
Pétersbourg , prix 3 liv. A Paris , chez
Henriquez , rue de la vieille Eſtrapade ,
maifon de M. Moreau , Maître Charpentier.
JANVIER. I. Vol. 1777. 103
SECOND
MUSIQUE.
I.
ECOND Recueil de petits airs , Menuets
& Ariettes , choiſis & arrangés pour la
Harpe , par H. Petrony , prix 7 liv. 4 fols,
:
II.
Recueil d'airs choisis , avec accompa
gnement de Harpe , par le même , prix
7 liv. 4 f. A Paris , chez le ſieur Krupp ,
Luthier , rue Saint Honoré , vis- à - vis
- l'Opéra , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique.
1
IIL
Mes Loiſirs , Recueil d'Ariettes , Chanfons
, Romances & Duo, avec accompagnement
de baſſe chiffrée , & un via
lon , gravé ſéparément ; dédié à Madame
la Baronne d'Hinge , par M. Legar de
Farcy , Maître de goût & de chant , prix
7 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
du Coq- Saint- Honoré , près l'Oratoire ;
&aux adreſſes ordinaires de Muſique.
204 MERCURE DE FRANCE.
V I.
Pieces d'orgue , Meſſe & Noëls Flamands
, François , Italiens , &c. avec
variations en fa majeur , dédiés à Madame
de Montmorency - Laval , Abbeſſe
de l'Abbaye Royale de Montmartre ,
compoſées & arrangées pat M. Benaut ,
Maître de Clavecin , prix 3 liv. 12 ſols ,
abonnement du mois d'Octobre , chez
l'Auteur , rue Dauphine , près la rue
Chriſtine.
V.
Les foirées de Cheffy ou trois Sonates
pour la harpe , ſuivies d'un Menuet &
d'une Chaconne , avec ou fans accompagnement
de violon , dédiées à Mademoiſelle
de Walckiers , & compoſées par
M. Burckoffer ; prix 6 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint Honoré , à l'Hôtel du
Saint Eſprit , vis à- vis les écuries du Roi ,
au Bureau d'abonnement muſical , rue
du Hazard- Richelieu ; Nadermann , Luthier
ordinaire de la Reine , rue d'Ar.
genteuil - Saint - Honoré , & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
JANVIER. I. Vol. 1777. 205
V I.
Traité des agrémens de la Musique ,
exécutés ſur la guittare ; onvrage qui
manquoit aux Amateurs , & qui eſt indiſpenſable
pour exécuter avec goût les
pieces & les traits de chant qui ſe trouvent
ſouvent dans les accompagnemens ; contenant
des inſtructions claires , & des
exemples démonſtratifs ſur le pincer, le
doigter , l'arpege , la batterie , l'accompagnement
, la chûte , la tirade , le martellement
, le trill , la gliſſade & le fon
filé ; ſuivis de pluſieurs airs , la plupart
connus , dont le dernier renferme , dans
' dix - neuf variations, tous les agrémens ;
par M. Merchi , Maitre de guittare ,
OEuvre XXXV , prix 9 liv. chez l'Auteur
, rue S. Thomas - du - Louvre , près
le Château d'eau ; & aux adreſſes ordinaires
de muſique.
En s'adreſſant directement à l'Auteur ,
les perſonnes de Province jouiront du
bénéfice du Marchand , & feront fûres
d'avoir des exemplaires bien gravés. Il
fant affranchir l'avis & l'envoi de l'argent.
M
206 MERCURE DE FRANCE.
GÉOGRAPHIE.
CARTE ARTE des limites actuelles de la Pologne
, réglées définitivement par la Diete
de cette année , & par les trois Puisfances
co - partageantes ; avec les limites
de l'Empire Ottoman , dans ſa partie ſeptentrionale
, démembrée tant par les conquêtes
des Rufſes , que par un traité entre
la Maiſon d'Autriche Lorraine , & le
Grand Seigneur. Les routes , avec les
diſtances entre Pétersbourg , Warſovie ,
Berlin , Vienne & Conftantinople , ſont
tracées dans cette Carte , qui eſt un ſupplément
abſolument néceſſaire aux Atlas
& Traités de Géographie. Prix 15 fols.
A Paris , chez M. Brion , Ingénieur-Géographe
du Roi , rue du Petit- Pont , près
Ja Fontaine Saint - Severin , maiſon de
M. Langlois , Libraire.
1
JANVIER. I. Vol. 1777. 207
ARCHITECTURE.
M. DUMONT , Profeſſeur de l'Ecole
Royale des Ponts & Chauffées , Membre
des Académies de Rome , Florence , Bologne
, &c , vient de faire graver un projet
de façade pour une entrée d'Hôtelde-
Ville , dédié à M. de Trudaine de
Montigny , Conſeiller d'Etat , Intendant
des Finances , &c. On y trouve le ſtyle
de Palladio , accommodé à nos uſages.
Les avant - corps , au nombre de trois ,
font d'un genre neuf& offrent des beau-
* tés de détail. On remarque auſſi la maniere
adroite dont l'Auteur les a raccordées
avec les arrieres- corps , qui , quoique
plus ſimples , ſont d'une architecture noble
& bien caractériſée.
Nous ajouterons que l'exécution de la
gravure ne laiſſe rien àdefirer, tant pour
la netteté que pour l'effet.
Cette gravure ſe trouve à Paris chez
l'Auteur , rue des Arcis ; maiſon du Commiſſaire;
& chez M. Joilain , quai de la
Megifferie.
208 MERCURE DE FRANCE.
Cours d'Elocution & d'Ortographe Françoise.
LEE cours complet d'Elocution & d'Orthographe
Françoiſe de M. Devillencour ,
ci-devant Profeſſeur à la Cour de Baviere ,
ſe continue avec ſuccès , rue Bétizy , près
de la rue Tirechappe , au magaſin des
Princes , où l'on s'adreſſera au Portier.
M.
Cours de Langue Italienne.
l'Abbé Fontana , déjà connu par
les cours de langue Italienne , que , depuis
du temps , il donne dans cette Capi
tale avec ſuccés , & recherché par la maniere
facile & fuccinte avec laquelle il
enſeigne cette agréable langue , reprendra
un nouveau Cours famedi II Janvier
1777 , à trois heures du foir , juſqu'à
cinq , & le continuera tous les Mardis
&Samedis à la même heure. Il donne des
leçons particulieres chez lui & en ville.
Les perſonnes qui voudront prendre
de
JANVIER. I. Vol. 1777. 209
de ſes leçons , ſont priées de lui écrire ,
ou de paſſer chez lui , rue Montorgueil ,
la porte - cochere à côté de la rue Pavée ,
où l'on trouve toujours du monde.
BIENFAISANCE.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
Monfieur , la bienfaiſance eſt une
vertu ſi belle & fi rare de nos jours , que
c'eſt un crime de laiſſer échapper les occafions
d'en fournir des exemples aux
Grands , qui ne le font jamais davantage ,
que lorſque leur coeur s'élance hors le
tourbillon de la fortune &de la magnifi
cence qui les enivre , pour s'occuper du
fort des malheureux.
Monfieur de Narbonne , Evêque d'Evreux
, vient de marier , en ſon château
de Condé , Mademoiſelle de Narbonne
ſa niéce , à Monfieur le Comte d'Héricourt.
Pour rendre même les malheureux
participans de la fatisfaction des
deux Familles , il a fait choix , dans le
Bourg de Condé , chef lieu de ſa Baronnie
d'une jeune Fille auſſi pauvre qu'honnête ,
qu'il a habillée , dotée d'une ſomme de
210 MERCURE DE FRANCE.
300 livres , & mariée jeudi dernier , à un
garçon du même Bourg: cette cérémonie
s'eſt faite dans la Chapelle de fon Château
d'où les mouveaux Epoux furent conduits
à un banquet exprès préparé , à la gaieté
duquel ce Prélat , M. & Madame la Comteffe
d'Héricourt n'ont pas dédaigné renouveller
les Saturnales . Madame d'Héricourt
fit même à la Meſſe une quête au
bénéfice des nouveaux Epoux , auxquels
elle remit une ſomme de près de 150 liv.
Un acte de cette eſpece eſt bien digne
d'un Prélat auffi généreux que M. de Narbonne;
mais il en eſt un autre qui caractériſe
bien plus eſſentiellement la bonté
de fon coeur . Le lendemain il ſe transporta
au domicile des Epoux , & leur remit
une autre ſomme de 300 liv. dont il
exigea un billet , en leur diſant : faites
profiter cette fomme, mes enfans & ce
fera la maniere dont vous vous conduirez
qui me déterminera , ou à vous la laiſſer ,
ou à vous la faire rendre. Le premier
acte , ſuivant moi , eſt beau ; mais le fecond
eſt admirable , & méritent tous deux
de paſſer à la poſtérité, qui , comme
nous , reconnoîtra dans la générofité de
M. de Narbonne , la bonté d'un pere de
famille , jointe à la religieufe inquiétude
'& à la fage précaution d'un vrai Prélat.
JANVIER. I. Vol. 1777. 211
>
Cette façon de faire du bien eſt ſi ingénieuſe
& fi nouvelle , que je ne penſe
pas que vous puiffiez lui refuſer la célébrité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
Nouvelle Fabrique & Magasin de Colonnes
, Supports , Dalles , Vases , & autres
Curiosités de Porphyre de France.
CEE n'eſt que tout récemment qu'une
Société de Particuliers zélés pour le progrès
des Arts , a découvert dans une
partie de la France des blocs confidérebles
de Porphyres les plus variés.
Cette Compagnie a fait à ſes frais enlever
, tranſporter , dégroffir , ſcier , tailler
, ſculpter , polir, en un mot , mettre
en oeuvre , un nombre conſidérable de
ces maſſes précieuſes. Ce ne ſera plus
déſormais de ſimples eſſais de matieres
graniteuſes , des portions meſquines de
02
212 MERCURE DE FRANCE .
Porphyre , que la France ſe glorifiera
de produire dans ſon ſein; les ouvrages
de toutes dimenſions , exécutés en ce
genre de pierre dure par la nouvelle Compagnie
, vont rendre la Seine rivale du
Nil. On trouvera en tout temps dans
la Capitale de la France , un Magaſin
confidérable & richement aſſorti de ces
fortes de curioſités , où les Amateurs de
toutes nations pourront ſe procurer , à un
prix modique , ce qu'on a payé juſqu'ici
au poids de l'or , ou , pour mieux dire ,
ce qu'on ne pouvoit ſe procurer même
à prix d'or , tant ce genre de pierre étoit
devenu rare.
On ne s'arrête pas davantage à faire
fentir l'utilité réelle d'un tel établiſſement
, qui va remettre l'Architecture &
la Sculpture en poffeffion de la matiere
la plus noble , la plus précieuſe & la plus
inaltérable que ces deux Arts aient jamais
employée.
Ces Porphyres , tirés du ſein de la
France ont toutes les qualités intrinfeques
des Porphyres antiques ; il ne font
point effervescence avec les acides ; ils
font vitrifiables à l'aide du feu ; ils font
étincelle avec l'acier. Pluſieurs même
d'entr'eux font évidemment plus durs
JANVIER. I. Vol. 1777. 213
>
que le Granit d'Egypte. Une autre confidération
bien eſſentielle , c'eſt l'étonnante
&riche variété des nouveaux Porphyres.
LeMagaſin de la Compagnie en offre plus
de ſoixante variétés effectives , tandis que
le nombre des eſpeces antiques ſe montoit
tout au plus à cinq ou fix.
Un tableau fuccinct des principales
eſpeces , toutes Françoiſes , que préſente
le Magaſin , mettra les Amateurs à portée
de juger de l'abondance du nouvel
aſſortiment.
{ Dans toutes ces eſpeces , il y a des
nuances ou ſubdiviſions à l'infini .
Liste des principales fortes de Porphyres
qui se trouvent dans le Magasin.
Granit rouge. Granit rouge foncé , ou
Granit d'Egypte. Granit gris àtrès- petits
grains. Breche verte graniteuſe Porphyre
rouge. Breche fond bleu , graniteuſe :
Granit à taches rouges foncées. Breche
Africaine graniteuſe , forte en couleur.
Breche verte graniteuſe à grains verdd'eau.
Jaſpe rubanté graniteux, Breche
verte à petits poins blancs. Granit jaſpé ,
différemment moucheté. Porphyre verd
à petits grains. Porphyre verd à taches
Ο 3
214
MERCURE DE FRANCE.
noires. Porphyre verd très-foncé, à taches
verd-d'eau demi-transparentes. Porphyre
en forme de Jaſpe agathifé , très- tranfparent.
Granit à fond brun foncé , à petites
taches blanches. Porphyre en forme de
Jaſpe fleuri. Granit fond blanc , à taches
inégales verdâtres. Porphyre en forme
de Jaſpe fond rougeâtre , à taches blanches
, formant divers accidens curieux.
Breche grecque graniteuſe , imitant parfaitement
la vraie breche grecque , enforte
qu'en les comparant enſemble , il
n'eſt pas poffible d'y ſurprendre aucune
différence.
Etat des Curiosités de Porphyre mis en
oeuvre , qui se trouvent dès - à - préfent
dans le Magasin.
Vaſes de diverſes formes élégantes ,
Caffolettes , Athéniennes , Cuvettes , Bijoux
de cabinets , Colonnes , Supports ,
Couvre - papiers , &c. On y trouve auſſi
des Dalles de Porphyre , de toute grandeur,
même de neuf pieds & plus de
long ; & par la fuite tout ce quelesAmateurs
pourront defirer.
Ce Magaſin eſt ſitué rue du Fauxbourg
S. Martin , maiſon de M. Martin , Vernif-
4
JANVIER . I. Vol. 1777. 215
:
ſeur ; chez M. Feuillet , Sculpteur , ancien
Profeſſeur de l'Académie de S. Luc , qui
a chez lui l'Entrepôt de ces Porphyres ,
& qui eft chargé du ſoin de les orner
&décorer.
I I.
Fabrique de Mouchoirsde Fil.
Le ſieur Maraud , autoriſé du Conſeil
pour la fabrique des mouchoirs de fil
rouge , bon teint , façon des Indes , avertit
le Public qu'il en a rétabli la vente
chez le ſieur Briard , Marchand Mercier
& Parfumeur , rue S. Antoine , au coin
de celle vieille du Temple.
La perfection à laquelle il a porté ſes
teintures , a reçu une approbation générale.
Il donne avis en outre qu'il en fabrique
en fond blanc, façon de Béare &
de Siléfie , à bordure rouge , le tout à
des prix dont le Public ſera fatisfait.
Je foutſigné , Commiſſaire du Conſeil
pour l'examen des teintures , cer ifie qu'ayant
fait l'épreuve des rouges de garence
fur fil & cotton, dont font fabriqués les
mouchoirs du ſieur Maraud , j'ai trouvé
qu'ils avoient autant de folidité que ceux
du Levant, connus fous le nom de rouges
:
4
216 MERCURE DE FRANCE.
de Turquie ou d'Andrinople. A Paris ,
ce 4 Octobre 1776 , figné Macquer,
III.
On cultive dans le jardin Botanique
d'Edimbourg , une plante fort ſinguliere
que les Curieux s'empreſſent de venir
voir , & à laquelle on a donné le nom de
plante mouvante. La graine en eſt venue
du Bengale ; le profeſſeur Botanique d'Edimbourg
, la reçut avec la planche & la
deſcription Botanique de la plante. On
On l'appelle dans le pays Burrum , Chundulii
, les habitans ſuperſtitieux , lui attribuent
des vertus & des qualités prodigieufes.
Le 15 de Juin dernier , elle avoit
quinze pouces de haut; ſes mouvemens ,
qui font vraiment finguliers , ont commencé
vers le milieu du mois de Mai. Ils ne
dépendent pas , ainſi que ceux de la ſenſitive,
d'aucune impulfion , d'aucune cauſe
externe , ils proviennent d'une force interne.
Un coup de vent un peu fort , dérange
les opérations de la plante , & en
arrête les mouvemens & les agitations .
Cette plante a ſes feuilles partagées en
trois; l'extrémité de la feuille eſt fort larJANVIER
. I. Vol. 1777. 217
ge ; & par les différentes poſitions qu'elle
prend durant le jour , on voit qu'elle ſuit
aſſez le cours du ſoleil, ſes mouvemens
les plus forts & les plus remarquables ſont
collatéraux , & ne s'accordent pas toujours
exactement avec le mouvement du ſoleil ;
cette motion des deux côtés oppoſés de la
feuille , eſt particuliere & aſſez conftam.
ment uniforme,
ANECDOTES,
I.
AUGUSTE I , Roi de Pologne , re-
,
tournant dans ſon Royaume , & paflant
près d'une de ſes villes frontieres , ſes poſtillons
, pour éviter un mauvais chemin
voulurent paſſer par le champ labouré
d'un payſan , qui , s'en étant apperçu , ſe
ſaiſit des rênes des chevaux , & menaça
de brifer les roues du carrofſſe avec une
forte hache dont il étoit armé , ſi l'équipage
ne prenoit la route ordinaire : deux
Pages qui ſuivoient le carroſſe avancerent
&maltraiterent le payſan. Les poſtillons
1
05
218 MERCURE DE FRANCE.
alloient paſſer outre , lorſque le Roi , entendant
le bruit de la difpute , défendit
à ſes Pages de frapper le payſan ; & lui
ayant fait donner quelque argent , ordonna
au poftillon de tourner & de rentrer dans
le chemin , en diſant que ce pauvre avoit
raifon de défendre fon bien , & qu'un Roi
n'étoit pas plus en droit que le moindre particulier
, de ruiner personne , fur tout fans
néceffité,
I I.
M. le Prince (le Grand Condé) eut
la curiofité de voir un poffédé en Bourgogne
, dont on faifoit beaucoup de bruit,
En tirant quelque choſe de ſa poche ,
comme ſi ç'eût été un reliquaire, il lui
mit la main fermée ſur la téte : le posfédé
dit & fit auffi - tôt beaucoup d'extravagances.
Le Prince retirant ſa main ,
fit voir au poflédé que c'étoit une montre
; le poſſédé fort déconcerté de voir
cela & faiſant mine de vouloir ſe jeter
fur lui , le Prince qui avoit une canne
à la main , lui dit M. le diable , ſi tu me
touche je t'avertis que je roſſerai bien
ton étui. En faifant le récit de ce qui lui
étoit arrivé alors , il difoit, je parlai de
JANVIER. I. Vol. 1777. 219
cette maniere , ne voulant pas qu'on
crût que j'étois aſſez fou pour battre le
diable: ce poſſédé demeura dans ſon devoir
, & ne battit pas M. le Prince , qui
auroit exécuté ſa menace.
- L.
AVIS.
I.
Le ſieur Compigné , Tabletier breveté de Sa Majeſté ,
ſe propoſe , comme les années précédentes , de fixer
l'attention des gens de goût , par les nouveautés qu'il
expoſe cette année dans ſon magaſin , rue Greneta , au
Roi David , tous ouvrages de fa fabrique. On y trouvera
des tabatieres de toutes eſpeces , les unes plus
riches que les autres , &de toutes les formes. Il en
eft à gorge , galons & roſe d'or , à miniature , &c. &
d'autres dont les ornemens imitent les broderies & fans
galons ; de très -jolies bonbonnieres , de différent genre ,
& d'un goût nouveau ; des étuits , des boîtes à rouge ,
&des ſouvenirs , &c. de nouveaux tableaux gravés fur
le tour , & différens jolis petits meubles , ornés de ces
mêmes tableaux ; comme petites tables , chiffonnieres &
autres ; enfin nombre de nouveautés , dont le détail
feroit trop long , particulierement des boîtes de couleur
à la mode , ornées de ſujets d'un nouveau coloris , le
tout à des prix convenables aux dépenſes que l'on veut
y faire.
220 MERCURE DE FRANCE.
II.
Le dépôt de la Manufacture de porcelaine de MONSIEUR
, frere du Roi , étable à Clignancourt , eſt actuellement
dans la rue Neuve des Petits - Champs , au
coin de la nouvelle rue Chabanel .
L'accueil que le public a fait à cette porcelaine , a
engagé le ſieur Deruelle à augmenter ſes travaux : il eſt
à portée de fatisfaire à toutes les demandes , tant pour
l'utile en ſervice de table , figures en bifcuit , qu'en
vaſes & autres objets d'ornemens.
Il affortit parfaitement tous les anciens ſervices de
Saxe .
La nature de ſa porcelaine eſt de la plus grande dureté;
ce qui eſt un avantage eſſentiel , en ce qu'elle eſt
moins caffante , qu'elle réſiſte au paſſage ſubit du plus
grand froid à la plus grande chaleur de l'eau .
Il n'y a de dépôt de porcelaine de cette Manufacture ,
que dans le magaſin ci-deſſus annoncé , & en pleces
detachées , chez M. Granchez , au petit Dunkerque , &
chez M. de la Frenaye , au Palais ; cette porcelaine eft
marquée du chiffre de MONSIEUR .
JANVIER. I. Vol. 1777. 221
-
III.
Avis des Auteurs de l'Année Littéraire.
On ne ſouſcrira déſormais pour l'Année Littéraire , que
chez M. Fréron , rue S. Jacques , près le College de
Louis-le-GGrraanndd ,, ou chez le ſieur Mérigot le jeune , Libraire
, quai des Auguſtins , au coin de la rue Pavée.
Les quatorze Numéros qui doivent paroître encore
pour completter l'année 1776 , feront diftribués par le
fieur le Jay , Libraire , rue S. Jacques , & s'il arrivoit
qu'il y eût lieu à quelque plainte , c'eſt à lui ſeul qu'il
faudra s'adreſſfer ; mais dès le premier Numéro de l'année
1777 , la diftribution ſe fera par le ſieur Mérigot ſeul .
Pluſieurs de Meſſieurs nos Souſcripteurs des Provinces ,
ſe ſont plaints à nous de ne pas recevoir les feuilles dès
quelles paroiſfent. Ce rerard vient uniquement de ce
qu'on foufcrit chez des Libraires qui donnent ordre de
ne leur envoyer les feuilles qu'avec d'autres ballots
qu'ils reçoivent de temps en temps de la Capitale ; nous
avons des Souſcripteurs qui font quelquefois fix ſemaines
ſans recevoir aucun Numero. Pour prévenir cet inconvenient
, il faut s'adreſſer directement , ou à M. Freron,
ou au fieur Mérigot.
Les Auteurs ont beaucoup de matériaux prêts à être
imprimés , & dans peu ils completteront l'année 1776.
Les perſonnes qui voudroient ſouſcrire pour l'année 1777 ,
font priées de le faire incefamment , afin qu'on puiffe
faire imprimer les adreſſes .
222 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
A
De Constantinople , le 17 Octubre.
LI DAHER a diſparu avec ſes tréſors ; mais on
tient fous bonne garde à Seyde , dans deux caravelles ,
ſes freres & quatre-vingt perſonnes de leur maifon ; les
ſept autres petits bâtimens ſont toujours à Baruth. Le
Pacha de Tripoli a fait , à cinq ou fix lieues autour de
cette ville , un pillage immenfe , qu'il continue encore ,
& qu'on fait dejà monter à plus de 150 bourſes .
Les troubles de la Crimée continuent ; le frere du
Kan actuel des Tartares de cette Preſqu'île , demande
àla Porte des ſecours qu'il ne peut obtenir. La Ruffie
a , dit- on , un parti conſidérable qui refuſe de reconnottre
ce Kan , & qui tente tous les moyens de rétablir le
Kan déposé.
De Pétersbourg , le 21 Novembre.
L'Impératrice a ordonné la levée de 20 mille hommes
de recrues pour completter ſes troupes , dont une grande
partie défile vers l'Ukraine & les autres frontieres de
l'Empire. Ces mouvemens , & ceux que l'on remarque
dans quelques Cours voiſines , donnent lieu à beaucoup
de conjectures.
De Copenhague , le 29 Octobre.
La Banque royale , place à la Bourſe de cette ville , à
JANVIER. 1. Vol. 1777. 223
2
>
été volée au commencement de ce mois pendant la nuit .
à la faveur d'une ouverture pratiquée au toît de ce
vaſte édifice. On a ſaiſi pluſieurs des Crieurs , qu'on y
enferme pendant la nuit pour garder cet édifice , toujours
rempli de toutes fortes de marchandises ; mais on
n'a pu juſqu'ici tirer d'eux aucun éclairciſſement.
De Vienne , le 25 Novembre.
Le bruit , qui ſe répand depuis long-temps , d'un voyage
que l'Empereur ſe propofc de faire en France , ſe
confirme de plus en plus. On prétend qu'il pourroit
bien avoir lieu cet hiver.
On raffemble en Boheme & en Moravie un grand
nombre de recrues , qu'on y exerce journellement au
maniement des armes . L'armée de Leurs Majeſtés Impériales
& Royale eſt actuellement fur le meilleur pied ,
&la plus nombreuſe de l'Europe.
De Londres , le 28 Novembre.
Pluſieurs vaiſſeaux arrivés de l'Amérique en différens
ports du Royaume , ont apporté des dépêches , fur les
quelles la Cour garde le filence. Le Public , impatient
d'en ſavoir le contenu , s'étonne du peu d'empreſſement
des Miniſtres à fatisfaire ſa curioſité , & tire de ce filen
ce diverſes conjectures : comme ſi les événemens , pour
être heureux , devoient ſe ſuivre auſſi rapidement que
l'expédition des vaiſſeaux qui partent fucceßivement de
New- Yorck. Des nouvelles particulieres font mention
de quelques efcarmouches entre les détachemens des
troupes Britanniques & quelques Corps Américains qui
224 MERCURE DE FRANCE.
1
mens.
de temps en temps , s'avancent hors de leurs retranche
On ne manque pas d'attribuer toujours l'avantage
aux premiers ; cependant on préſume que les Commandans
de l'armée royale différent l'attaque des retranchemens
des Kinsbrigde , & l'engagement d'une
affaire déciſive , juſqu'a ce qu'ils ſe voient preſque
aſſurés du ſuccès. Ce qui fait croire qu'ils ne regardent
ni la conquête de Long-Ifland , ni l'abandon de New.
Yorck , comme une preuve de lâcheté de la part des
Américains , & d'incapacité de la part de leurs Chefs .
On penſe auſſi que peut - étre le Général Howe attend ,
pour deployer toutes ſes forces , des nouvelles certaines
de l'approche des Généraux Carleton & Burgoyne , qui
menacent les derrieres de la Nouvelle- Yorck .
Les ordres donnés pour la preſſe des Matelots s'exécutent
toujours fans relâche , & à toute rigueur. Le
Magiſtrat & les Juges de Paix de la Ville de Westminster
, ont commencé à faire arrêter tous les vagabonds
& gens fans aveu , pour les remettre à l'Amirauté , qui
les répartira ſur les vaiſſeaux du Roi.
Il n'eſt point de Villes d'Angleterre qui ſe ſoient autant
diftinguées par leur attachement au Gouvernement ,
que celles de Mancheſter & de Liverpoole. Dès que
l'on y eut appris la nouvelle de la défaite des Américains
aux envitons de New- Yorck , & la priſe de cette
Ville par les Troupes du Roi , on y célébra ces avantages
par des feux de joie & par des illuminations ; &
le peuple fit des effigies , fur leſquelles étoient tracés ,
en gros caracteres , les noms des chefs de la révolte ,
& qu'lls brûlerent en place publique .
LA
JANVIER. I. Vol. 1777. 225
La Cour vient de recevoir , de la parr du Général
Carleton, des dépêches qui annoncent que le 16 d'Ocbre
dernier , la flottille raſſembléé par les Généraux Anglois
fur le lac Champlain , a battu & détruit celle des
Infurgens , & que les vainqueurs ont pourſuivi les
vaincus juſqu'à Ticonderago. Le General Carleton ajoute
que , malgré cet avantage , la ſaiſon eſt trop avancée
pour qu'il puiſſe continuer ſes opérations , & pénétrer
jusqu'aux frontieres de la Nouvelle - Augleterre & de la
Nouvelle - Yorck . Ainſi cette pénible expédition n'aura
abouti qu'à préparer des moyens de pouſffer avec plus
de vigueur la campagne qui s'ouvrira au printemps
prochain , ſi cette ſanglante conteſtation n'eſt point
terminée par un accommodement folide avant cette
époque.
,
Le bruit court qu'il vient d'être arrêté en plein Confeil
un plan de réconciliation. Il eſt du moins certain
qu'il vient de partir un Courier pour plymouth , avec
des dépêches adreſſées au Général- Howe & au Chevalier
fon frere , qui doivent leur être au plutot expédiées par
un paquebot.
Le 21 du mois dernier , le nommé Knot , laboureur
Pontefract , a vendu ſa femme pour une démie guinée ,
à Robert Rider , Amidonnier. Ce mari brutal a eu l'inhumanité
de la traîner lui-même avec un licol qu'il lui
avoit attaché au cou , juſques chez l'acheteur , qui demeuroit
affez loin de ſa maison. Trois enfans , fruits
de leur mariage , ſuivoient leur mere infortunée , en
pouſſant des cris capables d'émouvoir tout coeur ſenſibles
P
226 MERCURE DE FRANCE.
,
Mais ce malheureux Paysan n'en tint aucun compte , &
conduifit fierement ſa femme juſqu'à ſon nouveau gite
à travers les acclamations & les murmures d'une populace
nombreuſe.
De Lisbonne , le 24 Octobre.
Sa Majesté a falt publier une Ordonnance par laquelle
elle accorde une amniſtie à tous ſes ſujets qui ont pris
la faite pour des affaires criminelles , moyennant qu'ils
viennent s'enroler pour cinq ans dans les Troupes . Il y
a quelques coupables exceptés dans cet Edit.
Un Corfaire Américain s'eft rendu maître , la ſemaine
derniere , d'un Navire Marchand Anglois , à l'embouchure
de notre riviere.
DeMadrid, le & Novembre.
Les avis que l'on a reçus , le 6 de ce mois , des frontieres
de ce Royaume , nous apprennent que Sa Majefté
a ordonné qu'on mit en état de ſervir , tous les bâtimens
qui font dans ſes ports ; & qu'elle a fait augmenter
de neuf mille hommes le nombre des recrues qui
s'y levent . On travaille dans tous les arfenaux nuit &
jour , les dimanches & les fêtes; celle même de la
Touſſaint n'a pas été exceptée. Tous les tranſports
d'artillerie ſe font vers le Portugal. Les Troupes de
terre qu'on a fait embarquer ſur la flotte de Cadix ,
montent à douze bataillons ; mais cette flotte n'eſt point
encore partie. Elle eſt partagée en trois diviſions , dont
JANVIER. I. Vol. 1777. 227
chacune a fon Commandant ; elle vient d'être renforcée
de pluſieurs vaiſſeaux de ligne. On aſſure que deux
Régimens ont reçu ordre de s'embarquer ſur les derniers
qui y font venus du Férol.
De Rome, le 28 Novembre.
Le Pape voulant donner à la nouvelle ſacriſtie du Vatican
, toute la majeſté dont elle peut-être ſuſceptible ,
&defirant que tout ce qui environne ce ſuperbe édifice
réponde à ſa beauté , vient d'ordonner l'acquiſition des
maiſons qui l'avoiſinent. Pour que rien ne nuiſe à la
vue de ce monument , on ouvrira , du côté qui correspond
à l'Egliſe de Campo Santo , une nouvelle rue qui
aboutira en droite ligne à la porte , connue ci-devant
fous le nom de Porte de la Fabrique , & qui , doréna
vant , va porter celui de Porte de Saint - Pierre.
On a frappé , par ordre du Pape , de nouvelles especes
en or, au titre de 22 carats , ſous le nom de pis.
toles romaines ; la ſimple eſt de 30 paoli , la double de
60, & la demie de 15 : ces nouvelles eſpeces doivent
être, comme toutes les autres , du poids ordinaire ; mais
par tolérance , & pour la commodité du commerce , on
permet le cours de celles qui ont un grain de moins
à condition qu'on diminuera 14 quatrins ou deniers.
P2
28 MERCURE DE FRANCE,
De Paris , le 6 Décembre.
M. Joli de Fleury , le plus jeune des Avocats - Géné
raux , prononça , le 25 du mois dernier , dans la premiere
ſéance que tint le Parlement , un difcours , dans
lequel il développa , avec toutes les graces de l'éloquence
les qualités qui conſtituent le Juriſconſulte & l'Orateur.
Enſuite , pour rendre hommage aux talens & encourager
les ames nobles qui ſe diftinguent dans la carriere du
Barreau , il fit l'éloge des Avocats que la mort a enlevés
cette année . Toutes les parties de ſon difcours furent
généralement applaudies ; mals on y diftingua particulierement
l'éloge du célebre Cochin. M. le Premier Préſident
prit enſuite la parole ; il fit voir combien l'homme
doit être ſenſible à la conſidération publique ; & après
avoir parcouru les différens états qui peuvent avoit des
droits à l'eſtime générale , il prouva que l'ordre des
Avocats la mérite à tous égards , puiſqu'il ne la doit
& ne peut la devoir qu'à l'étendue des connoiſſances &
à la vertu . On appella enſuite la premiere cauſe du rôle.
Le feu prit tout- à- coup à Breſt , à l'Hôpital , qui en
un inſtant parut tout en flammes , ſans qu'on cût le
temps d'y porter du ſecours . Plus de cinquante forçats
& une grande quantité de malades ont péri , le reſte a
été bleſſé par les décombtes , ou en prenant la fuite.
Pour empêcher les forçats de ſe ſauver ,ſe Commandant
les a fait entrer dans une cour , eſcortés par 500 hommes
; comme ce nombre de fuſiliers n'étoit pas fuffiſant
pour les contenir , il les a fait coucher fur le ventre par
JANVIER . I. Vol. 1777. 229
terre , avec ordre de brûler la cerveille au premier qui
leveroit la tête. Tout s'eſt paffé afſſez tranquillement
dans ce moment d'horreur & de déſordre ; & à force de
ſecours , on eſt parvenu à empêcher que l'incendie ne
gagnât la Bague & la Corderie, pour leſquelles l'impétuoſité
du vent & la force des flammes faifoient trembler.
Il n'eſt preſque queſtion aujourd'hui que de ſecouſſes
& de tremblemens de terre. On mande de Calais ,
que le 23 du mois dernier , on y a reffenti une ſecouſſe
violente , accompagnée d'un bruit fourd , & dont les
effets ſe ſont manifeſtés à deux repriſes confécutives ,
Peſpace de trois ſecondes , dans la direction du nord au
ſud , à 8 heures to minutes du matin. On a éprouvé à
Douvres le même tremblement.
L'Impératrice de Ruſſie a honoré le ſieur Meſſier ,
Aſtronome de la Marine , & de l'Académie Royale des
Sciences , d'une magnifique Médaille d'or de la premiere
grandeur , frappée à l'occaſion de la paix entre la Ruffie
& la Porte.
PRESENTATIONS...
Le 24 novembre , le ſieur de Nicolai , ci-devant préfident
au grand- conſeil , auquel le Roi a accordé la charge
de premier préſident de la même cour , vacante par la
démiſſion du ſieur de la Bourdonnoye , a eu l'honneur
d'être préſenté à Sa Majesté par M. de Miromeſnil ,
P3
230 MERCURE DE FRANCE
1
garde des ſceaux de France , & de lui faire , en cette
qualité, ſes remerciemens .
L'après-midi de ce même jour, la marquise de Chilleau
a eu l'honneur d'être préſentée à Leurs Majeſtés
&à la Famille royale , par la ducheffe d'Ayen.
Le 27 , le comte d'Uffon , ambaſſadeur du Roi près
Sa Majesté Suédoiſe , de retour ici par congé , a eu
l'honneur , à fon arrivée , d'être préſenté au Roi , par le
comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire d'état au département
des affaires étrangeres.
Le même jour, le comte de Vergennes préſenta auffi
an Roi le ſieur Boyer de Fons- Colombe , envoyé extraordinaire
de Sa Majesté auprès de la République de
Gênes , auſſi de retour ici par congé.
La comteſſe de Raftignac eut l'honneur d'être préſen
tée au Roi par Madame , le 28 , en qualité de dame
pour accompagner cette princeſſe.
Le décembre , la comteffe Okelly a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille royale ,
par la comteſſe de Dillon .
Le 3 , le chevalier Moncénigo , ambaſſadeur de la
République de Venise , eut ſon audience de congé du
Roi , & Sa Majesté l'arma chevalier avec les cérémonies
accoutumées , immédiatement après l'audience . Le mê.
me jour le chevalier Zéno , nouvel ambaſſadeur de la
République , eut ſa premiere audience du Roi , & remit
à Sa Majesté ſes lettres de créance. Les ambaſſadeurs
furent conduits à l'audience de Leurs Majeſtés & de la
Famille royale , par le ſieur Tolozan , introducteur des
ambaſfadeurs ; le ſieur de Séqueville , ſecrétaire ordi
1
JANVIER. I. Vol. 1777 231
naire du Roi pour la conduite des ambaſſadeurs , précédoit.
:
Le 5 , le comte de Grais , miniſtre plénipotentiaire du
Roi auprès du landegrave de Hefe-Caſſel , de retour par
congé , a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majefté par
le comte de Vergennes , miniſtre & ſecrétaire d'état au
département des affaires étrangeres.
La comteſſe d'Hinniſdala eut , le 8 , l'honneur d'étte
préſentée à Leurs Majestés & à la Famille royale , par la
princeſſe de Bhergne; & le chevalier de la Luzerne ,
ci-devant nomme par le Roi ſon envoyé extraordinaire
près l'électeur de Baviere, a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre &
fecrétaire d'état au département des affaires étrangeres ,
& de prendre congé du Roi pour ſe rendre à ſa deſtination.
Le 15, le comte d'Adhémar , miniſtre plénipotentiaire
du Roi à Bruxelles , a eu l'honneur d'être préſenté à
Sa Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire
d'état au département des affaires étrangeres ,
de laquelle il a pris congé pour retourner à ſa deſtination.
Le 16 , M. d'Albercas , premier préſident de la cour
des comptes , aides & finances de Provence a cu
l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté par M. de Miromeſnil
, garde des ſceaux de France , & de prendre
congé.
Le comte de Chambors , capitaine au régiment de la
Rochefoucault , dragons , eut , le 13 , l'honneur d'être
Préſenté au Roi par Monseigneur le comte d'Artois , en
qualité de gentilhomme d'honneur de ce prince.
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
Le 22 , la vicomteſſe de Maillé a eu l'honneur d'être
préſentée à Leurs Majestés & à la Famille royale , par
ia comteſſe de Maillé.
1
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 14 décembre , le ſieur de Rouffel eut l'honneur
de préſenter au Roi , à Monfieur & à Monſeigneur le
comte d'Artois , l'Etat Militaire de France , ſuivant les
ordonnances de la nouvelle formation , pour l'année 1777.
Le 15 , l'académie royale des Sciences eut l'honneur
də préſenter au Roi , à la Reine , à Monfieur , à Madame
, à Monſeigneur le comte d'Artois & à Madame la
comteffe d'Artois , le ſecond volume de ſes Mémoires
pour l'année 1772. Ce volume étoit accompagné de
deux cahiers de l'art de fabriquer les étoffes de foie ,
par M. Paulet ; de la quatrieme ſection de la ſeconde
partie de l'art d'exploiter les mines de charbon , par
M. Morand , membre de l'académie .
,
Le 22 , le ſieur Jeaurat , de l'académie royale des
Sciences chargé par l'Académie de calculer chaque
année la connoiffance des temps ou l'état du ciel , pour
l'uſage des aſtronomes & des navigateurs , a eu l'honneur
de préſenter à Sa Majesté le volume de l'année
1771.
JANVIER. I. Vol. 1777. 233
NOMINATION S.
Le 1 décembre , le duc de la Vauguyon , l'un des
anciens menins du Roi , que Sa Majesté avoit précé
demment nommé fon ambaſſadeur auprès des Etats-
Généraux des Provinces - Unies , eut l'honneur d'être
préſenté à Sa Majeſté par le comte de Vergennes , miniſtre
& fecrétaire d'état au département des affaires
étrangeres , & de prendre congé pour ſe rendre à ſa
deftination .
Monfieur ayant permis au prince de Montbarrey de
de ſe démettre , en faveur du prince de Saint -Mauris ,
fon fils , de la charge de capitaine- colonel des Suiffes de
ſa garde , dont il a confervé la ſurvivance au Prince de
Montbarrey ; le prince de Saint- Mauris a , dans cette
qualité , prété ferment , le 8 , entre les mains de Mon-
Geur. Il a eu , dans la même qualité , l'honneur d'être
préſenté au Roi , par Monfieur , le même jour.
,
Le Roi a accordé l'abbaye de Sainte- Croix , ordre de
Saint-Benoît , dioceſe & ville de Bordeaux , à l'abbé de
la Rochefoucault de Magnac , vicaire général de Rouen ,
celle de Moreilles , ordre de Citeaux , dioceſe de la
Rochelle à l'abbé de Fontanges , vicaire - général de
Chartres , aumonier de la Reine ; celle de Chéeri , même
ordre , dioceſe de Reims , à l'abbé d'Ecquevilly ;
celle de Taſque , ordre de Saint-Benoſt , dioceſe de
Tarbes , à l'abbé de la Barthe- Thermes , vicaire- général
de Sarlat ; celle de Goaille , ordre de St. Auguſtin ,
dioceſe de Besançon , à l'abbé de l'Aubepin , vicaire-
1
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
général de Graffe; celle de BoisAubry , ordre de Saint-
Benoît , dioceſe de Tours , à l'abbé de Boniffent , conſeiller-
clerc au parlement de Normandie; celle de Foresmoutier
, même ordre , dioceſe d'Amiens , à l'abbe de
Mouchet de Villedieu , vicaire -général de Nevers , maître
de l'oratoire de monſeigneur le comte d'Artois , fur la
nomination & préſentation de ce prince , en vertu de fon
apanage; & celle de Vaux-la-Douce , ordre de Citeaux ,
diocefe de Langres , A dom Poncelin de Raucourt ,
religieux profès du même ordre.
MARIAGES.
Le 24 novembre , Leurs Majestés & la famille royale
fignerent le contrat de mariage du marquis de Peſay ,
meſtre-de- camp de dragons , aide- maréchal-de-logis de
l'armée, avec demoiselle de Murat ; & celui du conte
Okelly , avec dame de Galard de Béarn , comteffe &
chanoineffe du chapitre royal & régulier de St Louis de
Metz.
Le 27 décembre , Leurs Majeftes & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du marquis de Rongé ,
capitaine de cavalerie au régiment de Royal-Normandie ,
avec demoiselle de Mortemard.
JANVIER . I. Vol. 1777. 235
-
NAISSANCES.
Le 24 décembre , Monfieur & Madame ont senu ſur
les fonts , à la chapelle du Roi , le fils du ſieur Pois
fonnier , écuyer , conſeiller d'état , médecin conſultant du
Roi , inſpecteur général des hôpitaux des ports & colonies
de France , & membre de l'académie des Sciences.
Les cérémonies du baptême furent fuppléées à
l'enfant , qui fut nommé Louis - Joſeph , par l'évêque de
Séez , premier aumonier de Monfieur en ſurvivance , en
préſence du curé de la paroiſſe.
On écrit de la paroiſſe de Montmorand en Bourbonnois
, que de deux garçons & une fille , dont Anne Renoux
, femme de Guillaume Vignon , menuifier , accoucha
en 1768, font tous trois exiſtans & jouiſſent d'une
parfaite ſanté.
La femme de René- Zacharie Jerron , commis à la
direction des domaines à Amiens , eſt accouchée , le
9 décembre , à fix heures du matin , de trois enfans
mâles de la grandeur ordinaire. Les deux derniers font
morts le 12 ; le premier ſe porte bien. Cette femme ,
agée de vingt - quatre ans , & mariée depuis cinq ,
déjà eu quatre enfans en deux couches , & a fait deux
fauſſes couches , l'une à quatre mois , & l'autre à trois
mois & demi , de deux jumeaux chacune. Le pere eft
de l'âge de la mere.
236 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Claire- Charlotte de Cabalby , épouse de Henri - Bernard ,
marquis d'Eſpagne , defcendant des anciens vicomtes de
Couferans , chevalier de l'ordre royal & militaire de St
Louis , colonel d'infanterie & premier baron des états
de Néboufan , eſt morte au château d'Eſplas en Couferans
, le 7 novembre , âgée de 32 ans .
Le ſieur Pierre - François de Siry de Marigny , baron
de Conches , conſeiller du Roi en ſes conſeils , préſident
honoraire en ſa cour de Parlement de Paris , eſt
mort le 12 novembre , au château d'Herculet , près
Beauvais , âgé de 60 ans , 6 mois , 27 jours .
Frere Joſeph de Lancry- Promleroy , chevalier de l'ordre
de St. Jean de Jérusalem , ancien Procureur- général &
receveur de ſon ordre au prieuré de France , & ci- devant
commandeur de la commanderie de Chanteraine , eſt
mort , le 26 novembre , dans la 87 année de ſon age.
Marie-Jeanne l'Eſpinai - Marteville , épouſe d'Anne- Sigiſmond
de Montmorency- Luxembourg , duc d'Olonne ,
& ci- devant veuve de Joſeph-Maurice-Annibal de Montmorency-
Luxembourg , comte de Montmorency , lieutenant-
général des armées du Roi , eſt morte à Paris le
2 décembre.
Zéphirine - Félicité de Rochechoart , épouse de Jacques-
François , marquis de Damas , brigadier des armées
du Roi , dame de Madame , eſt morte à Paris , le 18
novembre , dans la 43 année de fon age .
JANVIER . I. Vol. 1777. 237
Marie de Breget , épouse du comte de la Porte , eſt
morte le 1 décembre à Epinai- fur- Seine , agée de 20 ans.
Alexandre Boula , feigneur de Quincy , maître des
requêtes , intendant du commerce , ſecrétaire des commandemens
de Madame , doyen de quartier & préſident
des requêtes de l'hôtel , eft mort le 5 à Paris , dans
la 63 année de ſon âge.
Tirages de la Loterie Royale de France,
du 2 Décembre 1776.
Pour les lots , 28,77 , 25 , 82 , 86.
Ier. claffe. 42,38 , 82 , 73 , 25.
Pour les Ile. 78,47 , 59 , 50 , 34 .
primes. IIIe. 37 , 11 , 43,87,850
IVe. 69,59,19,72 , 55.
Du 16 Décembre .
Pour les lots, 41 , 40 , 64 , 36 , 82,
Ier. claſſe ,
{
11,58 , 51 , 18 , 6.
Ile.
primes. IIIe.
IVe.
Pour les
Les prochains tirages ſe feront le jeudi 2 Janvier
1777 , à 10 heures préciſes du matin.
22 , 34 , 46 , 87 , 54.
15,44,49,3 , 45.
6 , 21 , 73 , 83 , 16.
238 MERCURE DE FRANCE.
L
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Tableau Politique de l'Europe.
Tableau Politique de l'Europe trouve naturellement
ſa place à la fuite du récit des évenemens de l'année.
L'entrepriſe de le tracer , environnée de difficultés , dont
pluſieurs font inſurmontables , eſt ſans doute au - deſſus
de nos forces. Placés trop près des faits pour les voir
dans le point de vue néceffaire , prefiés entre l'embarras
de trouver la vérité , & les ménagemens qu'exigent des
intérêts récens , & qui peuvent changer encore , nous
nous bornerons à en donner un apperçu d'après ces
mêmes événemens dont nous avons rendu compte.
Nous avons peu de choſe à dire de la Turquie. Epuiſée
par la derniere guerre , & par les troubles ſans
ceffe menaiflans aux extrémités de ſes vaſtes Etats où
ils ne font pas encore terminés , elle eſt attaquée par
la Perſe dans un moment où ſes forces ne ſuffiſoient pas
pour réduire ſes Sujets rebelles. Dans l'impuiſſance
d'écouter fon ancienne ambition ; elle paroît achever
de ſe ruiner par ſes diviſions avec l'Afie : l'Europe ſemble
n'y prendre part que par ſes voeux pour l'affoibliſſement
d'un ennemi autrefois redoutable , & qui de longtemps
ne pourra vraiſemblablement l'inquiéter. Sa fituation
actuelle ne permettant pas de la craindre , on ne
la compte point en Europe , & bientôt , à ce que préfument
ceux qui prétendent voir clair dans les évenemens
, elle n'y poſſéderoit rien , ſi les Puiffances intéJANVIER.
I. Vol. 1777. 239
reſſées à la reléguer en Afie , pouvoient s'accorder fur
ſes dépouilles ; & fi celles qui n'ont de relations avec
elle que par leur commerce & par leurs liaiſons avec
fes ennemis naturels , oublioient l'importance des avantages
que leur offre un peuple qui , hors d'état de leur
nuire , peut , dans l'occaſion , faire une diverſion utile
& dont les dépouilles rendroieut trop redoutables ceux
⚫ qui les partageroient .
Au milieu des embarras d'une nouvelle guerre , &
des révoltes qui l'empêchent de réparer ſes pertes , la
Porte voit les Ruſſes s'empreſſer de profiter des avantages
de la paix. Leurs vaiſſeaux marchands couvrent
l'Archipel & la mer Noire , ſuiven: les routes que leurs
flottes victorieuſes leur ont frayées depuis le golfe de
Finlande juſqu'aux Dardanelles , ils profitent de fon
indolence ; ils prennent part à ſon commerce qu'elle
a toujours abandonné aux étrangers , & dont la principale
& la plus grande partie peut à la longue paffer
dans les mains de ſes vainqueurs , depuis que la mer
Noire leur est ouverte.
Ce peuple nouveau , dont l'existence a , pour ainſi
dire , commencé avec ce fiecle , créé par un Souverain
homme de génie , qui a eu des ſucceſſeurs dignes de
lui , & en état d'achever fon ouvrage a étonné l'Europe
par ſes progrès rapides . Il s'eſt élevé tout - -
coup , & forme actuellement une Puiſſance dont la politique
éclairée évalue & craint le poids dans la balance
générale. Si dans les arts , les ſciences & le pouvoir ,
il étoit encore bien loin des autres Nations au commencement
de ce fiecle , peu de temps lui a ſuffi pour ſe
240 MERCURE DE FRANCE.
mettre au pair ; & fi l'on peut juger de ce qu'il fera ,
par ce qu'il a fait , il les dévancera peut - être.
L'étendue de cet Empire immenfe qui tient à l'Europe
& à l'Afie , offre une multitude de déferts qu'une adminiſtration
ſage s'occupe à peupler. La tolérance y attire fans
cefſe des habitans qui fuient de la Grece & des parties
limitrophes de l'Empire Ottoman; tandis que l'eſpérance
d'un fort plus heureux y fait accourir d'autres endroits ,
un grand nombre d'émigrans , que la miſere & l'inconſtance
ont fait fortir de leur patrie. De nouvelles villes
s'élevent de tous côtés ; des terres qui avoient beſoin
de bras font maintenant cultivées ; les communications
qui manquoient s'établiſſent dans l'intérieur , où le nouveau
Code de Loix , qui touche à ſa fin , doit aſſurer
à jamais l'ordre & la félicité publique.
La Ruſſie ſe fortifie au dedans en même temps
qu'elle porte ſes vues au- dehors. C'eſt elle qui avoit
conçu le projet de la révolution qui s'eſt faire en Pologne
, & qui vient de s'y conſommer. Nous ne ſommes
pas à la diſtance néceſſaire pour juger des motifs &
des moyens ; ce droit n'appartient qu'à la poſtérité : nous
devons nous renfermer dans les événemens & quelques
réſultats généraux .
Ce projet , dont la premiere publication étonna l'Europe
, ne fut pas formé tout-d'un- coup ; il dut ſa naisſance
& fon développement à un enchainement de circonſtances
qui ſe ſuccéderent. Lorſque le trône fut
vacant en Pologne , & que pour le remplir , la Nation
toujours diviſée , accoutumée à voir les Puiſſances voifines
prendre part à ſes affaires ſous le prétexte de protéger
JANVIER. I. Vol. 1777. 241
téger ſes délibérations , s'aſſembla ſous les yeux d'une
armée étrangere : la Ruffie ne prévoyoit point encore les
fuites d'une élection qui eût épargné bien des maux à
co Royaume , s'il eût rendu juſtice à fon nouveau Roi.
Les troubles qui fuivirent bientot , l'inquiétude des Polonois
, leurs jaloufies , leurs violences étoient les effets
d'une conſtitution qui avoit tous les vices de l'anarchie
féodale. On ne pouvoit les anéantir qu'en la changeant,
& on ne pouvoit faire agréer ces changemens
qu'en mettant la Pologne dans l'impuiſſance de s'y oppofer.
Il falloit donc l'affoiblir. Le projet en fut conçu.
La Ruſſie dut s'aſſocier pour l'exécution deux Puise
fances voiſines , que fon influence dans les affaires de
ce Royaume devoit alarmer , & qui en la ſecondant , en
ont partagé les fruits. Heureuſe la Pologne , ſi , comme
il y a lieu de l'eſpérer après tant d'orages , elle profite
auſſi d'un calme qui lui coûte cher.
Le partage de ce Royaume & la refonte de ſa conſtitution
ont été exécutés avec beaucoup de fermeté , &
une lenteur qui a ſervi à les conſolider.. Le refte de
l'Europe n'a fait , pour ainſi dire , qu'en être le témoin
ſans y prendre part , ce qui n'eût pu qu'exciter une nouvelle
guerre que la triple alliance a peut - être écartée.
Mais fi les Puiſſances ſpectatrices des événemens ont
paru les obſerver avec indifférence , elles ont dû prévoir
dans leur iſſue le degré d'influence qu'acquéroit la Ruſſfie
fur les Royaumes du nord. Le Danemarck feul ne pouvoit
tenir l'équilibre. Il falloit un autre Etat qui fit
poids dans la balance. La poſition de la Suede le défi.
gnoit ; ſa ſituation intérieure l'en rendoit incapable , il
242 MERCURE DE FRANCE.
falloit un nouvel événement plus étonnant encore , tenté
déjà fans ſuccès ; mais que les circonstances favoriſoient ,
& que le génie preparoit en filence.
Le peuple Suédois , le ſeul de la terre où le paysan ,
par-tout ailleurs avili , étoit compté pour quelque choſe ,
& faifoir ordre confulté & corps actif dans la légiflation
, ce peuple égaré par fon amour pour la liberté ,
dans la crainte de l'aſſerviſſement , & pour éviter l'inconvénient
des volontés arbitraires , étoit tombé dans
tous les défordres inséparables de l'anarchie ; au milieu
des troubles & des factions qu'excitoient & fomentoient
des intrigues étrangeres , réduit au fortd'envier fes voifins
qui ne ſe vantant pas de la même liberté , vivojent
fous une domination plus douce & plus tranquille , it
n'avoit de remede à oppoſer à ſes maux , que celui
d'offrir à fon Roi le pouvoir néceſſaire pour les réparer.
Il ne le fit point ; mais il força , pour ainſi dire , le Roi
à s'emparer de ce pouvoir. La Nation le lui a confirmé,
elle fentoit la néceſſité de cette entrepriſe hardię ;
fon exécution a été applaudie , & l'on n'a point entendu
de Plaintes . Elle n'a montré aux Puiſſances jalouſes qui
poyment tomber leur crédit & leur influence avec l'amarchie
Sénatoriale , que des ſujets enchantés de la ré
volution , révolus de la défendre , & prêts à repouffer
les attaques de ceux de ſes voiſins , qui , defpotes euxmêmes
, tenterent d'exciter des troubles en ſemant des
défiances & des inquiétudes ſur l'accroiffement du pouvoir
du Monarque. La guerre qui occupoit alors entie.
rement celui de ces voiſins que cet évenement intéresfoit
le plus , ne lui permit pas de s'oppofer au bonheur
JANVIER. I. Vol. 1777. 243
de la Suede & aux vues de ſon Roi. Gaſtave a profité
des circonstances pour conſolider un ouvrage qui daus la
ſuite peut le mettre en état de tenir l'équilibre dans la
balance du nord.
L'Empereur & le Roi de Pruſſe , dont les forces aug.
mentées & entretenues ſur le plus haut pied , ont peutêtre
contribué à éloigner de l'Europe le fléau de la
guerre , ſemblent avoir plus gagné dans ces dernieres
années de paix , en aidant à calmer les troubles de la
Pologne & à refondre ſa conſtitution , que dans une
longue ſuite de campagnes couteuſes en hommes & en
argent. La Maiſon d'Autriche a auſſi augmenté ſes posſeſſions
, d'une vaſte Province qui lui avoit appartenue
autrefois , & que les Turcs qui en étoient devenus les
maîtres n'étoient pas en état de lui diſputer. Pendant
qu'elle s'occupe du bien général de ſes Sujets par des
changemens avantageux dans l'adminiſtration ; qu'elle
protege , dans ſes Domaines héréditaires , les vaſfaux
contre les Grands , dont elle réprime les vexations &
les injustices ; qu'elle veille à la félicité préſente & à
venir par la réforme & l'amélioration de l'éducation
nationale ; qu'elle ouvre de nouvelles ſources de richeſſes
& de proſpérité par les manufactures & le commerce;
que ſes vues tendent à pouſſer directement ce dernier
juſqu'à l'Inde , qu'elle profite enfin de tous les avantages
tle ſa ſituation qui la lie avec le nord , le levant & le
midi de l'Europe , ſes armées tenues en temps de paix
fur le pied le plus guerrier , la font reſpecter & craindre
dans l'Empire. Cette Puiſſance & la Pruffe , rendues
plus redoutables par leur alliance , & prêtes à tous
९ 2
244 MERCURE DE FRANCE .
événement , obſervent en filence les autres Etats de
PEurope , les fermentations qui regnent dans quelquesuns
, cachant leurs projets , fi elles en ont , & attendent
de nouvelles circonstances pour leur aggrandiffement.
Au midi , l'Italie tranquille , jouiſſant depuis long-temps
de la paix , peut en prolonger la durée & les avantages ,
moins que quelques Puiffances n'en engagent une partie
dans leurs démêlés .
La France, ſous un nouveau regne où tout tend àfon
bonheur , regarde avec fatisfaction le retour prochain de
fon ancienne profpérité. La bienfaiſance aſſiſe fur le
trône a appellé à la tête de toutes les parties de l'adminiſtration
les citoyens les plus propres à remplir ſes vues
par leurs vertus & leurs lumieres. Le rétabliſſement des
Finances eſt dans des mains qui jouiffent de la confiance
générale. La fageffe qui préſide à tous les départemens
en eft le lien commun ; & tandis que d'un côté on travaille
à prolonger la paix , de l'autre on ſe précautionne
contre les circonstances que l'ambition & la politique
étrangeres peuvent oppoſer au ſyſtème de paix & de
modération adopté par le Gouvernement. On s'eſt asfuré
les fonds néceſſaires ; & l'armée & la marine , dont
Ja conftitution a changé , rétablies ſur le pied le plus
reſpectable , mertent en état d'en impoſer aux Nations
inquietes , d'attendre les évenemens , & de veiller à la
defenſe du Royaume & à la protection de ſes alliés .
Tout menace d'une rupture entre l'Eſpagne & le
Portugal. Les caufes de mécontement ont éclaté dans
le Nouveau -Monde , qui depuis ſa découverte eſt devemu
la fource de la plupart des guerres qui ont affligé
JANVIER. I. Vol. 1777. 245
,
'Europe. On y a vu les Portugais , au fein de la paix .
attaquer les frontieres des Eſpagnols . Soit que ces démêlés
ne foient nés d'abord , comme on l'a dit , qu'entre
des particuliers , ils font devenus plus ſérieux dans le
ſuite ; les Gouverneurs des deux Nations y ont pris part.
Les Portugais accuſés d'être agreſſeurs n'ont pu ou
n'ont voulu , pendant long-temps , donner aucun éclairciſſement.
Pendant qu'ils déclaroient en Europe qu'ils
n'avoient aucune connoiſſance de ces hoftilités , elles
continuoient en Amérique , & leurs effets ſembloient déja
affez graves pour autorifer la fatisfaction que l'on de
mandoit.
L'Eſpagne remiſe de ſes anciennes pertes , qui , ſi l'on
peut juger du préſent par le paſſé , n'a jamais paru re,
noncer à ſes vues ſur le Portugal , & qui , dit- on , re ,
grette en Amérique la perte de la Havanne , ne pouvant
eſpérer de recouvrer ſes anciennes poffeffions que dans
une nouvelle guerre , ſemble avoir au moins des motifs
pour la deſirer ; elle a tout préparé pour l'entreprendre ,
Le lieu où ont commencé les premieres hoftilités paroft
devoir en être le principal théâtre. Cependant les armemens
de l'Eſpagne achevés & prêts à partir depuis
pluſieurs inois , viennent ſeulement de fortir de ſes ports .
La ſanté chancelante du Roi de Portugal , pour les
jours duquel on a eu lieu de craindre , & ſur lesquels
on n'eſt point encore entierement raſuré , a paru entrer
pour quelque choſe dans les cauſes qui ont ſi long-temps
différé leur départ , & dans le doute où leur destination ,
encore incertaine , laiſſe l'Europe attentive aux circon-
Stances qui peuvent tranſporter dans ſon ſein le théâtre
3
246 MERCURE DE FRANCE.
de la guerre. Dans ce moment , elles ne ſont pas favoe
rables aux Portugais , dont Pallié naturel eſt maintenant
trop occupé de ſes propres affaires pour leur prêter des
fecours qu'il ne pourroit leur donner fans s'affoiblir.
L'Amérique ſeptentrionale , ce vaſte continent qui lutte
contre toutes les forces de la Grande- Bretagne , eſt dans
la criſe d'une révolution qui fixe l'attention générale. Il
tend à détruire les liens qui l'uniſſent à l'Europe. La
fuité des événemens eft encore fous le voile impénétra.
ble de l'avenir. Mais il y a long-temps qu'on prévoit
une révolution qui doit rendre le Nouveau Monde indépendant
de l'ancien . Les premiers efforts vers ce but
ſe font actuellement ; & quel qu'en foit l'effet vraiſem
blablement la ſéparation ne ſera tout au plus que rétardée.
Il ne nous appartient pas de prévoir les ſuites des
diviſions qui ſe ſont élevées , & qui rapprochent peutêtre
des évenemens que nous ne voyions , il y a quelques
années , que dans un avenir éloigné. Il y a apparence
qu'elles n'euſſent pas eu lieu ſi , dans les commencemens
, la Métropole eût cédé quelques-unes de ſes
prétentions pour en aſſurer de plus importantes . Il falloit
, diſent les Politiques , ménager un peuple jaloux de
ſa liberté , qui réclamoit des droits qu'aſſure à tout Anglois
la conſtitution , & qu'il ne croyoit ni ne pouvoit
perdre en paſſant les mers. Les premiers Colons ,
lorſqu'ils fortirent de l'Angleterre , en furent chaſſes par
la miſere ou par la perſécution. Il allerent chercher dans
le Nouveau-Monde ; ou la fortune que l'ancien ne leur
offroit pas , ou un aſyle dans lequel ils eſpéroient trou
JANVIER . I. Vol. 1777. 247
ver le repos & la liberté de confcience. En quittant
PAngleterre ils ne quitterent ni le nom ni les fentimens
Anglois. Ils le prouverent par leur attachement à leur
ancienne patrie , à laquelle ils voulurent toujours tenir ,
& dont ils reconnurent la ſupériorité. Ils ne penferent
qu'à former au -delà des mers des Provinces d'un même
Empire , dont le chef- lieu étoit en Europe. La forme
de Gouvernement qu'ils établirent loriqu'ils furent plus
nombreux , fut calquée ſur celle du Gouvernement de la
mere- patrie ; & lorſque cette mere patrie s'occupa d'eux ,
elle ne fongea point à y faire des changemens , c'étoit
confirmer ce qu'ils avoient fait. Les affemblées Provinciales
repréſenterent les Communes , le Gouvernenr
repréſenta le Roi , & fon Conſeil forma une eſpece de
Chambre haute.
Depuis leur établiſſement juſqu à l'acte du Timbre ,
les Colonies avoient joui du droit de fixer elles - mêmes
dans leurs aſſemblées , la quotité & l'emploi des taxes
publiques. Elles y étoient accoutumées : fi elles n'en
avoient pas le droit , la Métropole n'avoit jamais réclamé.
Les plaintes des Colonies fuivirent de près les
actes du Parlement , dont l'exécution ne fut point arrêtée.
On exigea qu'elles ſe ſoumiffent : elles craignirent
d'expofer leurs droits par une condefcendance qu'on eût
pu faire valoir contre elles . Ces conteftations donnerent
lieu à une multitude d'écrits politiques,deſtinés à détruire
d'une part , & à défendre de l'autre les privileges en
litige. Leur effet ordinaire n'eſt pas de perfuader ; ils
échaufferent les eſprits qu'aigriffoient en même temps
les actes d'autorité de la Métropole qui ne prévoyoit
4
248 MERCURE DE FRANCE .
pas fans doute les ſuites terribles que devoient avoje
ces divifions , ou qui comproit trop fur la juſtice de
fon droit & fur fes forces . Plus elle exigea , moins
on voulut céder. Une étincelle couvoit depuis longtemps
fous les matieres les plus combustibles : l'incendie
s'alloma. Le fanatiſme de la liberté s'éveilla peuà-
peu ; on la crut en danger ; on ſongea à la défendre
par les armes . Cette démarche étoit une révolte ; on
voulut la diffiper , & en punir les chefs : les deux partis
en vinrent aux mains ; l'un n'avoit voulu dans l'origine
obtenir que le droit de ſe taxer ; il aſpira à l'indépendance
, & l'acte en fut ſigné.
La guerre devenue néceſſaire ſe continue avec vigneur
, juſqu'à préſent elle a eu des ſuccès divers , dont
Pavantage paroît cependant du côté de la Grand - Bretatagne.
Mais les Infurgens repouſfés en pluſieurs endroits
plutôt que bartus , ont évacué les lieux dont leurs en -
nemis font en poffeffion . Il ne font pas encore foumis .
S'ils ne peuvent garder leurs côtes ni leurs ports , l'intérieur
de l'Amérique leur offre des aſyles impénétrables ,
& des terres àdéfricher. L'enthousiasme qui naît dans
les guerres civiles s'eſt emparé des eſprits : il donne
l'héroïsme qui fait faire de grandes chofes , & la conſtance
qui les ſoutient. Ils combattent d'ailleurs fur leurs
propres foyers pour leurs propriétés , leur territoire &
leur liberté , ce qui ſemble leur donner des avantages
fur l'ennemi qui va les attaquer au delà des mers , à
1500 lieues de chez lui.
Le commerce de la Métropole qui s'enrichiſſoit de
celui de l'Amérique qu'elle s'étoit approprié , à en juger
JANVIER. I. Vol. 1777. 249
par les papiers même de Londres , s'affoiblit ſenſiblement
; & elle a lieu de craindre que les évenemens ne
Jui enlevent , & ne lui faſſent prendre un autre coura
Cette guerre coûteuſe , qui en attendant ſemble en prolonger
la décadence dans un moment où ſes profits
feroient néceſſaires pour la foutenir , demande les plus
grands efforts de la part d'une Nation fur laquelle peſe
déjà une dette immenfe. La Grande - Bretagne a été
forcée de chercher des ſecours étrangers ; c'eſt aux dépens
de l'Empire qu'elle forme & recrute ſes armées.
Elle a offert de l'argent en échange pour des hommes ,
elle en a trouvé . Ce commerce nouveau peut , en
s'étendant , dépeupler quelques Etats , & diminuer les
forces du corps Germanique. Tout paroit annoncer des
évenemens non moins importans que ceux dont nous
venons d'être les témoins , & qui intéreſſent la conſtitution
de vaſtes pays , & le commerce en général ; mais
ils font encore cachés dans l'avenir. C'eſt dans le
cabinet que l'homme d'Etat les prépare , l'Hiſtoire ne
s'en faiſit que lorſqu'ils font arrivés.
७
Q5
250 MERCURE DE FRANCE !
DĖTAIL des malheurs occaſionnés par
L'ouragan du 20 novembre 1776.
LE 20 du mois de novembre 1776.
&la nuit ſuivante , on a eſſuyé dans ces
Provinces un ouragan preſque ſemblable
à celui des 14 & 15 Novembre de l'année
derniere , mais dont les effets ont été
généralement moins funeſtes.
"
,
Le 21 vers les onze heures & demie du matin ,
les eaux s'éleverent à Sparendam au deſſus de la Digue
& gagnerent les terres le long de la Spaarne , dans le
Spaarwoude , ainſi que du côté d'Overveen & de Bloemendaal.
L'ifle Wieringe fut fubmergée , & il y périt ,
putre pluſieurs - bêtes à cornes , plus de deux mille
moutons . Horn , Enchuizen & Medenblik Villes de
la Nord - Hollande , ont fouffert des dommages , ainſi
qu'Edam où les eaux s'éleverent à fix pouces de moins
que l'année derniere. A Zeevang les Digues , tant
du côté du Nord que du Sud , n'ont été conſervées
qu'avec des peines incroyables. La vigilance des Habitants
d'Affendelft , Weſtzanen & Zaadam a préſervé
les leurs de tout accident , ils ont employé pour cet
effet toutes les voiles des Vaiſſeaux , deſtinés à la pêche
de Groenlande & du Détroit de Davis. Elbourg , Ville
i
JANVIER. I. Vol. 17776 251
de la Gueldre , eſt l'endroit le plus maltraité. Le 23 ,
Ja Ville étoit encore ſans aucune communication avec
ſes dehors. La plupart de fes Edifices vis - à - vis l'une
des Portes , ont été entraînés par les eaux , ou confidérablement
endommagés. Tout le voiſinage de Dykerhuizen
du côté d'Oftenwalder - Zomerdyk , conſiſtant
en II Habitations , que l'inondation de l'année derniere
avoit épargnées , ont été détruites . Sept perſonnes
ont perdu la vie, & 15 autres ont eu le bonheur de
ſe ſauver. On a remarqué que le 20 entre minuit
& trois heures du matin les tourbillons de vent
étoient accompagnés de tonnerre & d'éclairs . La même
nuit , les eaux refluoient déjà au - deſſus de Vispoortbrug
, les ſages précautions de la Régence préſerverent
la Ville , pendant que tous les environs étoient inondés.
Sneek , Worcum & les environs de Harlingue dans la
Province de Friſe ont le plus fouffert. Les vaguesen
fureur firent une ouverture de cent pieds dans la Digue
au Nord de Worcum. La piece de maçonnerie de pierre
près de la Grue Sneek , s'écroula & ouvrit le paſſage
aux eaux , qui ſe répandirent dans toutes les terres
des environsde Groningue ; mais comme elles n'étoient
pas en grande abondance dans le commencement , les
Habitans eurent le temps de mettre leurs effets à couvert.
On appréhendoit dans la Province une fubmerfion
générale. Les dommages , cauſés dans le Plat .
Pays , font au - deſſus de toute expreffion . Ce n'eſt
que par un travail infatigable que les Habitans de Worcum
parvinrent à boucher l'ouverture qui s'étoit faite
à la Digue. Celle du Lemmer s'eſt auſſi rompue.
253 MERCURE DE FRANCE. "
وو
On apprend de Huſden que l'on s'y étoit vû dans
les mêmes circonstances que l'année précédente ; que
les eaux y avoient entraîné par leur impétuoſité des
maiſons nouvellement bâties , & enſéveli dans leurs cours
rapide nombre de beftiaux , qu'à Scheveningen pluſieurs
Navires démâtés y avoient été pouſſes ſur le rivage ;
qu'à Over- Yifel , à Zwol , & dans le Koekoek , à Masfenbroek
, à Blokzyl & Campen , cet ouragan avoit
laiſfé des marques plus ou moins funeftes de ſes ravages .
» Nous ajouterons que les nouvelles , reçues du
Texel & de differens autres Ports fur nos Côtes , nous
fourniſſent les détails les plus affligeans du naufrage d'un
grand nombre de Vaiſſeaux de pluſieurs Nations , & de
la perte de la plupart de leurs Equipages."
JANVIER . I. Vol. 1777. 253
TABLE .
PIECES FUGITIVE
IECE'S FUGITIVES en vers & en profe , page 5
L'Automne ,
Vers à M. de C***.
Le Juge endormi , conte ,
Paroles de paix portées aux Auteurs Infurgens ,
Imitation d'une épigramme de Claudien ,
Vers du Magifter de la paroiſſfe de Condé ,
- à M. Wille ,
Le Colporteur généreux ,
Les trois Voyageurs ,
Premiere ſcene de la Lecture interrompue
Les remords d'un Artiſte futile ,
Acome & Olive ,
Vers préſentés à Mgr le Garde des Sceaux ,
Etrennes à une Demoiselle ,
A Madame Favart ,
Le Miroir de la Vérité , fable ,
Ode à Venus ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Romance ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Le Voyageur François ,
Les confeſſions du Comte de *** ,
ibid.
11
ibid
12
14
16
18
19
25
34
41
45
55
ibid.
56
57
Go
61
62
65
67
68
ibid.
75
L
254 MERCURE DE FRANCE.
Efais fur le caractere & les moeurs des Francois ,
comparés à ceux des Anglois ,
Les commandemens de l'honnête homme ,
Le ſouper des enthouſiaſtes ,
Nouvelle Hiſtoire de la Ruſſie ,
Dictionnaire des origines ,
Quaftio généralis ,
La trigonométrie rectiligne ,
Valmore , anecdote Françoiſe
Hiſtoire de Zulmie Warthei ,
Les malheurs de la jeune Emilie ,
79
83
84
87
89
93
95
98
99
124
La vie & les opinions de Triftram Shandy , 129
Lettre paſtorale de Mgr l'Evêque de Leſcar , 136
Almanach littéraire , 142
Dictionnaire géographique , &c. 153
155 - portatif du Commerce ,
Théorie des traités de commerce entre les Nations , 157
Almanach hiſtorique & raiſonné des Achitectes , Peintres
, Sculpteurs , Graveurs , Cizeleurs , 159
Annonces littéraires , ९ 165
Almanachs , 172
ACADÉMIES.
176
Villefranche ,
そ
ibid.
Béſiers ,
L
178
SPECTACLES. 183
Concert Spirituel , ibid.
Opéra ,
186
Début , 187
Comédie Françoise , 188
Débuts , 195
JANVIER . I. Vol. 1777. 255
Comédie Italienne ,
196
Début , 198
ARTS . ibid.
Gravures , ibid
Muſique . 203
Géographie , 206
Architecture , 207
Cours d'élocution & d'ortographe françoiſe, 208
de langue Italienne , ibid.
Bienfaiſance .
209
Variétés , inventions , &c . 211
Anecdotes. 217
AVIS , 219
Nouvelles politiques , 222
Préſentations , 229
d'Ouvrages , 232
Nominations , 233
Mariages , 234
Naiſſances , 235
Morts , 236
Loterie , 237
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Tableau de l'Europe . 238
DÉTAIL des malheurs occaſionnés par l'Ouragan
1
du 20 Novembre 1776. 250
(
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIBUS UNU
TUEBOR
SI
QUARIS
PENINSULAM
AMIE
NAM
CIRCUMSPICE
AP
20
M51
1777
no. 2
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
JANVIER. 1777 .
SECOND VOLUME.
N°. II.
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IV & Vime. en Août 1777. à f 30 - :- : de Hollande.
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& de plus curieux parmi les Animaux , les Vegl
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& en Profe, des Enigmes , Logogryphes , Nouvelles Littéraires,
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PLINE L'ANCIEN , avec des Notes : par ETIENNE FALCONET
. Seconde Edition. On y a joint d'autres écrits relatifs
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Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes . A•
ventures amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris,
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Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre.
Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématique 774. Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. - Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés.
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à f1 : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſes alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo . 1 vol. àf6 : - :
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences & c . par M. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo. à
f 3: 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe. Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER II . Vol. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'ORIGINE DE LA FLUTE.
SUR
Ovide , Métam. Liv. I.
UR les monts d'Arcadie erroit une Naïade,
Plus brillante d'attraits qu'aucune Hamadriade;
Syrinx étoit fon nom : elle éluda cent fois
Et les Dieux des vergers &les Faunes desbois.
こ
J
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Chafte comme Diane , elle étoit auſſi belle ,
Et ſon arc fervoit ſeul à la diftinguer d'elle .
L'un n'étoit qu'un bois ſouple & l'autre paroît d'or ;
Même à voir ſa démarche ou s'y trompoit encor.
Pan l'apperçut un jour au Pied du mont Lycée.
Q Nymphe, lui dit-il , d'une voix empreſſée ,
Cédez aux voeux d'un Dieu qui s'engage pour vous
A joindre au nom d'amant le nom facré d'époux,
Syrinx , du Dieu laſcif évitant la pourſuite ,
Vers'les bords du Ladon précipite ſa fuite ;
Là , foudain expoſée à des périls nouveaux ,
Entre les bras de Faune & l'obſtacle des eaux ,
Et ne pouvant franchir leur barriere profonde ,
Elle invoque à grands cris les Déïtés de l'onde .
Les Nymphes , à ſa voix , transforment ſes appas.
Au moment où le Dieu , qui vole ſur ſes pas ,
Se prépare à ſaiſir la Naïade rebelle ,
Il ſaiſit des roſeaux , qu'il embraſſe au lieu d'elle.
Ces roſeaux , que ſon ſouffle agite & fait frémir ,
Par ſa bouche preſſes , ſemblent alors gémir.
Pan, furpris & charmé de cette voix plaintive,
Prête amoureuſement une oreille attentive.
Ce murmure fi doux des joncs harmonieux ,
De la Nymphe pour lui font les derniers adieux.
A te perdre, dit-il , ſi le ciel me condamne ,
Ah! puiſſai-je da moins , par ce nouvel organe ,
T'entretenir encore. Il dit ; & fept roſeaux,
JANVIER II. Vol. 1777.
Tous aſſortis entre eux , quoiqu'entre eux inégaux ,
Forment un inftrument que fon amour invente ,
Et qui retint depuis le nom de ſon amante.
Par M. de Saint-Ange.
LEGÉNIE, LA VERTU ET LA RÉPUTATION.
LA
Fable traduite de l'Anglois.
A Réputation , la Vertu , le Génie,
Formerent un jour la partie
De jeter , de concert , un regard curieux
Sur les côtes de l'Angleterre.
Prêts à ſe mettre en route , ils convinrent entre-eux
De fixer un coin de la terre ,
Où chacun pût ſe retrouver ,
Dans le cas où l'un d'eux viendroit à s'égarer...
„ Si de vous le deſtin barbare
" Vient à bout de me ſéparer ,
M
Dit le Génie , aux pieds du grand Shakespeare.
" Amis , j'irai me profterner ;
Sur fon tombeau ſacré je fais voeu de me rendreg
Ou bien à l'ombre de ces bois ,
き
A4
MERCURE DE FRANCE .
„ D'où Milton aux Dieux fit entendre
Les ſons éclatans de ſa voix.
„ Si vous êtes jamais privés de ma préſence ,
ود
ود
Pourſuivit d'un air d'innocence ,
La Vertu pouffant un foupir ;
„ Dans les temples des Dieux , ſéjour doux & tranquille ,
„ J'irai me choiſir un aſyle :
„ Mais ſi l'on vient à m'en bannir ,
„ Sous les lambris dorés , ſur les degrés du trône ,
,, Malgré l'éclat qui l'environne ,
ود
Pleine d'une noble fierté ,
„ Je viendrai conſoler le Monarque attriſté ,
„ Si , contre mon eſpoir , je n'y fuis pas reçue ,
» Dans une humble cabane , à l'orgueil inconnue ,
" Loin du tumulte & loin des Grands ,
,, Jirai fixer més pas errans :
» Dans cette agréable demeure ,
» Berceau des plaiſirs innocens ,
Vous me trouverez à toute heure...
» Je n'oſe me flatter d'un ſemblable ſuccès ,
ود
Dit d'un ton de voix ingénue ,
» La Réputation; dès que je ſuis perdue ,
„ On ne me retrouve jamais ".
**
:1
i
ParM. Houllier de Saint-Remy.
JANVIER II. Vol. 1777. 9
D
CONTE.
Es plus lâches ſoupçons victime infortunée ,
Sous les yeux d'un tyran , qui toujours la guettoit ,
Béliſe à quinze ans languiſſoit ,
Comme un vil eſclave , enchaînée ;
Ce que garde la crainte eſt , dit-on , mal gardé :
Laſſe enfin d'un tel procédé ,
La Belle un beau matin , (Vénus , c'étoit ta fête)
Pendant l'abſence de l'époux ,
Emportant meubles & bijoux ,
Fuit avec un Galant... Notre jaloux tempête ,
Se met à crier au voleur ,
Et triſte , conte ſon malheur
Au premier qu'il voit dans la rue.
Quoi ! tout ce bruit , dit un Plaiſant ,
Eſt pour une femme perdue !
Ah ! puiſſe-t-il chez nous en arriver autant !
Par le méme.
:
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
A
MADRIGAL.
A Mademoiselle G....
TES coups-d'oeil frippons je ne puis rien comprendre;
Si de toi , ma Zélis , je ſurprends un regard ,
Je le trouve beaucoup trop tendre
Pour n'être que l'effet de l'art ;
Mais au moment où , plein d'ivreſſe ,
Il ſemble annoncer le bonheur .
J'y remarque trop de fineſſe ,
Pour croire qu'il parte du coeur.
Parle même.
!
EPIGRAMME imitée d'un mot de Piron .
Vououss vvooiillaa beau comme l'Amour,
A certain Savant , Pautre jour ,
Difoit l'une de ces poupées
Que l'on voit par-tout équipées
D'un manteau court & d'un rabats
Conment vous voir en cet état
Sans témoigner de la ſurpriſe
1
JANVIER IL. Vol. 1777. II
Oui , pour un Poëte fameux ,
Cet habit eſt trop ſomptueux ;
Et , pour parder avec franchiſe ,
Il n'eſt point du tout fait pour vous ....
Cela peut-être , mais , dit l'autre ,
Cher Abbé, ſoit dit entre nous ,
Vous êtes peu fait pour le vôtre .
Par le méme.
L'IVRESSE DE L'AMOUR.
AH
AMademoiselle ....
•
H DIEUX ! que mon Amante eſt bien !
Que de graces dans ſon maintien !
Et que de goût dans ſa parure !
Mortels , admirez -là : Jaloux , dites tout bas
Rien n'eſt plus beau dans la nature ;
Enviez mon bonheur , mais ne m'en privez pas.
Par le méme.
:
12 MERCURE DE FRANCE.
C
....
CONTE.
ERTAIN Gaſcon , partant homme de qualité ;
C'eſt un nom qu'à Patis tout le monde s'arroge ,
C'eſt l'étiquette enfin : nul Gaſcon n'y déroge ;
Sa chaumiere , au beſoin , ſeroit un beau Comté.
Bref: certain Gaſcon ſur Clarice ,
Accuſé de tenir propos injurieux .
Fut par elle traduit devant Dame Juſtice.
C'à , lui dit d'un air ſérieux
L'organe de Thémis , arbitre de l'affaire ,
Convenez que Clarice en ſes moeurs eſt auſtere ,
Honnête.... Honnête ! cadédis !
Jé le maintiens , foi de Marquis.
Si quelqu'un le diſpute , il ſaura mé connoître ;
Il y va dé l'honnur , je la payois pour l'être.
Par M. Héron d'Agironne.
A
A M. LE KAIN.
CTEUR fublime & ſoutien de la ſcene ,
Quoi ! vous quittez votre brillante Cour ,
JANVIER II. Vol. 1777. 13
Votre Paris embelli par ſa Reine !
De vos beaux-arts la jeune Souveraine
Vous fait partir pour mon triſte ſéjour !
On m'a conté que ſouvent elle même ,
Se dérobant à la grandeur fuprême ,
Seche en ſecret les pleurs des malheureux ..
Son moindre charme eſt , dit on , d'être belle .
Ah ! laiſſons-là les Héros fabuleux ;
Il faut du vrai : ne parlons plus que d'elle .
Par M. de Voltaire .
:
V
A M. l'Abbé DE LILLE.
ous n'êtes point ſavant en us ;
D'un François vous avez la grâce ;
Vos vers ſont de Virgilius ,
Et vos épîtres font d'Horace.
Par le même..
LETTRE A M. DE VOLTAIRE.
PERMETTEZ , Monfieur , que mon premier
ſoin , au retour de mon voyage , foit
de vous remercier de l'accueil gracieux que
14 MERCURE DE FRANCE.
vous avez bien voulu me faire. En arrivant
chez vous , je venois de voir une
Cour que je ne connoiffois pas , ce qui
peut être fort intéreſſant pour un homme
qui aime à obſerver. 6
Mais voir un Vieillard reſpectable ,
Agé de quatre-vingt-deux ans ,
Souper avec de jeunes gens ,
Et plus long-temps qu'eux tenir table;
Le voir , fidele à la gaieté ,
Se permettre un doux badinage ,
Ét même en dépit de ſon age ,
Séduire encore la Beaute;
Le voir enfin , par complaifance ,
S'amufer de notre caquet ,
Quitter , fans trop de répugnance ,
Son fceptre pour notre hochet ,
Et deſcendre à notre ignorance ;
Entendre l'ami de Phébus ,
Le favori des neuf Pucelles ,
L'Auteur d'Alzire , de Brutus ,
Et de tant d'oeuvres immortelles ,
Nous parler de pieces nouvelles ,
De muſique , de madrigaux,
De couliffes , & de ruelles ,
JANVIER II. Vol. 1777. 15
Et de femmes & de chevaux ,
Et de l'Ang'ois qui ſe ruine ,
Pour ſe faire aimer de Laïs ,
Et des volages Adonis
Dont elle est folle à la ſourdine ,
Er de ces vers ſi renommés ,
Avant qu'ils aient vu la lumiere ,
Et qui s'en vont chez la Beuriere
Auſſi- tôt qu'ils font imprimés ,
Et de mille autres bagatelles ,
Fort néceſſaires dans Paris ,
Qui font l'amusement des Belles
Et la gloire de mon Pays :
Voilà , certes , ce qui m'étonne
Et m'intéreſſe en même-temps ,
Ce qui fait que je lui pardonne ,
Et ſes ſuccès & ſes talens.
7
Ce qui m'étonne encore plus, c'eſt la
Ville que vous faites bâtir; ce qui me
charme , ce font les encouragemens que
vous donnez à l'agriculture & au commerce
, dans un pays où le ſol étoit ſi
ingrat , qu'à peine pouvoit- il fournir à
la ſubſiſtance de ſes habitans.
Ainſi jadis on vit conſtruire
Une Ville par Amphion :
:
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous faites croire à cette fiction ,
Et le Chantre Thébain vous a légué ſa lyre.
Mais la Ville que vous avez bâtie ne
ſera point habitée , je penſe , par des
Guerriers qui dépeuplent la terre , par de
plats Auteurs qui l'ennuient ; mais par
d'honnêtes Laboureurs qui la rendront
fertile , par des Commerçans eſtimables
qui l'enrichiront ; & fi jamais quelque
Conquérant vient y porter la deſtruction,
il reſpectera fûrement votre Château ,
comme jadis Alexandre reſpecta la Maiſon
de Pindare , dont les écrits font beaucoup
moins lus que les vôtres.
Suivez , ſuivez l'impulfion
Et l'inſtinct de votre génie ;
Excitez Padmiration ,
Confondez N... & l'envie ;
Cultivez vos champs , vos guérêts ;
Transformez des hameaux en Villes ;
Changez les malheureux en citoyens utiles ;
Regnez fur eux par vos bienfaits.
Conduiſez la charrue & dirigez l'équerre ,
Embelliſſez & fécondez la terre,
Envoyez-nous ſouvent , ſous des noms empruntés,
Des vers ingénieux , de la proſe légere ;
Et
JANVIER IL Vol. 1777. 17
Et , malgré tous vos ſoins , comptez
Que vos écrits offrent tant de beautés ,
Qu'il trahiffent bientôt le ſecret de leur pere.
Par M. le Marquis de Cub**.
UN
Réponſe de M. de Voltaire.
N beau fiecle commence, &vous me l'annoncez
Un jeune Titus le fait naftre ,
Et c'eſt vous qui l'embelliſſez :
L'écuyer eſt digne du Maître.
Pégaſe ayant ſu qu'aujourd'hui
Vous commandez dans l'écurie ,
Vient s'offrir à vous , & vous prie
De vous ſervir ſouvent de lui ;
Il aime votre grâce & votre humeur légere ;
Sous d'autres Ecuyers il fit plus d'un faux pas
Sous vous il vole , il fait nous plaire :
Il ne vous égarera pas .
:
Je vois , Monfieur, que vous avez reſſaiſi
votre droit d'aîneſſe ,& que vous faites
d'auſſi jolis vers que M. votre Frere le
Chevalier; je ne puis vous remercier à mon
:
r
B
18 MERCURE DE FRANCE.
âge qu'en mauvaiſe proſe rimée ,&c'eſt à
moi qu'il faut dire : Salve ſeneſcentem , &c .
:
J'ai l'honneur d'être , avec reſpect....
LE VIEUX MALADE DE FERNEI .
A Fernei , le 5 Octobre 1775 .
BALKΙΝ.
Conte Oriental.
AGAKAMBIS , Rois de Parthénie , étant
revenu un jour content de fa chaſſe , ſe
retira dans un des boſquets qui entouroient
ſon palais , & parla ainſi à ceux
qui avoient eu l'honneur de l'accompagner:
Mes projets font enfin accomplis ;
j'ai appaiſé l'envie , renverſé les cabales ,
j'ai concilié la jalouſie & les intrigues
des Courtiſans ; j'ai banni la guerre de
mon Royaume ; mes Provinces font garanties
par des fortereſſes imprenables ,
& défendues par des troupes aguéries.
Mes ennemis tremblent en entendant
prononcer mon nom ; la justice , le com
merce , les ſciences , les arts ſont dans
JANVIER II. Vol. 1777. 19
un état floriſſant; mes tréſors font remplis:
richeſſe dans les villes , abondance
dans les campagnes , la joie & la tranquillité
également répandues dans mes
Etats; que me reſte-t -il à defirer , ſi ce
n'eſt d'avoir un fils , à qui je pourrai un
jour tranſmettre le gouvernement de
mes peuples , avec l'art de les rendre
_heureux ?
La Fée Tricolore qui avoit toujours
-protégé le Royaume de Parthénie , en .
tendit les voeux du Roi , & les combla
bientôt par la naiſſance du Prince Bal
kin , à laquelle elle préſida. La jeuneſſe
de ce Prince ne devoit être que le développement
des talens & des grâces . Mais
le bruit des réjouiſſances , dont l'air retentit
en ce jour remarquable , avoit
troublé le fommeil de la Fée Grondeuſe ,
endormie dans un bois voiſin de la réſi.
dence , & fur le champ elle réſolut de
punir l'auteur de cette fête tumultueuſe.
Les intelligences médiatrices entre les
dieux & les hommes , étoient autrefois
très-frequentes dans les climats de l'Orient
; celle-ci n'avoit point de deſtination
particuliere ; fon plaiſir le plus doux
étoit de porter la déſunion & le trouble
dans le ſein des familles , & de déranger
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
les projets des Fées Bienfaiſantes. Elle
arriva au palais , au moment que la Fée
Tricolore venoit de répandre ſes dons
fur le Prince nouveau né ; & elle eut le
temps d'y ajouter : Il n'en jouira qu'après
avoir eſſuyé des contradictions presque
infurmontables .
Cependant on ne négligea rien pour
former le coeur du Prince Balkin ; &
malgré les flatteurs qui l'avoient environné
dès ſa tendre jeuneſſe , & qui lui
avoient toujours foutenu qu'il n'avoit
points de défauts , il devint doux , indulgent
, humain &juſte. Né avec des pafſions
impérieuſes , il employa toute la
force de ſon caractere , non pour les
mettre en activité , mais pour les réprimer
& leur commander.
Lorſque l'éducation du Prince fut finie
, la Féé Tricolore lui conſeilla d'ajouter
aux connoiſſances qu'il avoit déja
acquiſes , celle des pays étrangers ; & elle
voulut qu'il commençât par le Royaume
d'Almanzor. Cette Cour , célebre par la
prétendue gaieté , l'incroyable galanterie,
& les plaiſirs multipliés qui y regnoient ,
attiroit une foule d'étrangers , & les
charmes de la Reine , appellée Siromene,
joints à la vivacité de ſon eſprit , les y
attachoient encore davantage.
JANVIER II. Vol. 1777. 21
Pluſieurs Princes ſe diſputoient la
gloire de fixer fon coeur , mais fur- tout
le Prince Ananas. Infatué de ſa figure ,
ce jeune Seigneur poſſédoit , en undegré
ſuprême , le talent de prodiguer à propos
, ces riens , ces bagatelles , qui ſont
les agrémens , & qui ſouvent tiennent
lieu de l'attachement le plus tendre. En
un clin d'oeil il ſe précipitoit dans un
fauteuil , une jambe ſur l'autre , marmottoit
un petit air , tapoit du pied , ſe mouchoit
, crachoit , arrangeoit fon habit ,
le tout avec une grâceinfinie. Pouravertir
les autres du cas qu'il faiſoit de ſa
perſonne , il ne ceſſoit de raconter ce
qu'il avoit dit & ce qu'il avoit fait;& fi
la converſation tomboit ſur quelqu'autre
objet , il la ramenoit adroitement à lui.
Ennemi juré de cette modeſtie mauſſade
qui étouffe le vrai mérite , il avoit le
noble courage de dire tout haut qu'il
avoit de l'eſprit , du coeur , de la naifſance
, de la figure. Une liberté enjouée ,
une légereté agréable l'accompagnoient
par- tout , & ces qualités brillantes qu'il
portoit dans la ſociété faifoient rechercher
la ſienne ; fi bien que la Reine :
quoique coquette , la préféroit à celle
des autres.-
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
Balkin , qui dans ſa jeuneſſe , avoit
lu beaucoup de Romans , ſe flattoit de
trouver l'amour dans la nature , tel
qu'il eſt peint dans les livres ,& tel qu'il
s'en étoit formé l'idée. Son coeur rempli
des voeux les plus délicats , ſoupiroit
après une amante , dont il ſe faifoit une
ſi douce image ;& il trouva en effetdans
Siromene , celle dont le coeur devoit être
la récompenſe de ſes vertus ; mais il n'étoit
pas digne encore de s'en applaudir.
Arrivé à la Cour de la Reine d'Almanzor
, la réception que cette beauté
dangereuſe fit à Balkin , lui promit le
ſuccès le plus complet. Quelques regards
de complaiſance , quelques paroles affectueuſes
porterent l'eſpoir le plus doux
dans le coeur de ce nouvel amant. Sonaffiduité
& ſon empreſſement redoublerent
tous les jours ; & un homme qui cherche
à plaire à une coquette , ne manque
ni d'occupation; ni d'inquiétude. Mais
bientôt Balkin s'apperçut avec un chagrin
profond , qu'il n'étoit pas mieux
traité que les autres ; que Siromene s'amuſoit
de tout, tandis qu'elle ne s'occupoit
que d'elle , & qu'elle changeoit
d'amans comme de parure. Il devint
triſte ; inquiet , jaloux. Eſt-ce ainſi , ditJANVIER
II. Vol. 1777 23
il un jour à la Reine , que vous récom
penſez la délicateſſe de mon amour , fontce
là les ſentimens que vous m'avez fait
entrevoir ? - Infenfé que vous êtes ,
croyez-vous avoir enlevé à tous les hommes
ce qui les rend aimables ? Je ſuis
femme , & j'aime comme une femme ,
voilà tout ce que je puis faire pour vous.
- Je ne vous aurois donc connue que
pour être le plus infortuné des hommes ?
- Je vous ai promis de vous aimer
mais je n'ai pas renoncé pour cela à
l'univers : Que diriez-vous de quelqu'un
qui aſſiſteroit à un grand repas , & ne
mangeroit continuellement que du même
mets ? - Ah ! miféricorde , quelle ima
ge , quelle comparaiſon ! Je vois bien que
fous un beau corps , ſous des traits char
mans , vous ne cachez qu'une ame inſenſible
, un coeur d'airain ; je vois que
vous êtes la plus volage , la plus cruelle
des femmes ! - Ne vous emportez pas ,
Balkin , croyez - moi , un coeur languit
dans la conſtance , tout comme l'onde ſe
glace dans le repos . Rendez-vous agréa
ble à pluſieurs beautés , elles, vous prés
viendront par tout vous trouverez l'amour
fur vos traces.
Cependant l'air , le ton , le caractere
L
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
enjoué de Siromene avoient excité dans
l'ame de Balkin , un trouble & une émotion
que rien ne pouvoit calmer. Le ſommeil
même ne pouvoit diffiper cette agitation
continuelle , où l'amour avoit jete
ſes ſens & fa raiſon. Il recherchoit avec
ſoin la folitude , & fon appartement lui
plaiſoit infiniment. On y avoit placé les
portraits des illuftres amans , dont les
infortunes étoient conſacrées dans les
faſtes de l'amour ; & la Reine appelloit ,
par dérifion , cet appartement , le Cabinet
des Fous tristes. Car le langage de l'amour
paroît auſſi ridicule à une coquette,
qu'il eſt précieux à une ame tendre
&ſenſible.
Excédé enfin des tourmens auxquels
la Reine le livroit ſans ceſſe , & dont
elle ne ſe faiſoit qu'un jeu cruel , fatigué
des ridicules qu'on s'attachoit à lui donner
, & qu'il n'étoit pas difficile de lui
trouver , puiſque les paffions violentes
ont , par leur excès même , quelque choſe
de puérile , le Prince Balkin prit le parti
de ſe dérober à tout ce qui l'affligeoit ,
&de chercher des diſtractions dans les
voyages. En partant , il dit à la Reine :
puiſque mon amour ne peut vous toucher
, je me vengerai de votre ingratiJANVIER
II. Vol. 1777. 25
1
tude , en vous livrant à l'inconſtance &
à la perfidie des hommes. Jouiſſez , Madame,
du plaifir que vous donne votre
beauté , de multiplier le nombre de vos
eſclaves , trop heureux de n'être plus de
ce nombre.
La Reine ne manqua pas de dire , le
pauvre Prince eſt déſeſpéré ; cette fauſſe
tranquillité qu'il affecte , n'est qu'un dépit
caché ; mais le moyen d'aimer un homme
à paffion : il m'ennuyoit avec ſes ſentimens
éternels : j'ai peut - être des torts
avec lui ; il m'aimoit de bonne foi,mais
enfin , il eſt parti.
Semblables aux avares , que la moindre
perte alarme , tout comme le moindre
profit a des appas pour eux , les coquettes
n'enviſagent que le nombre dans
le choix de leurs amans ; & ſi par malheur
il s'en échappe un , elles emploient
toutes les reſſources de leur art féducteur
, pour le ramener dans leurs filets.
Siromene , piquée d'abord de la froideur
des adieux du Prince Balkin , en
conçut bientôt de l'affliction ; une inquiétude
mortelle s'empara de ſon eſprit,
elle ſe rappelloit quelquefois l'attachement
fincere que Balkin avoit eu pour elle ,
&ſe reprochoit d'avoir éloigné , par fa
B5
26 MERCURE DE FRANCE .
frivolité , un amant ſi paſſionné. Inſenfiblement
elle devint ſombre & mélancolique
, tout ce qui l'environnoit lui
étoit odieux , juſqu'au Prince Ananas ,
qui fut bien furpris de ſe voir congédié
tout d'un coup. La Reine ne vou.
loit plus quitter l'appartement qu'avoit
occupé le Prince Balkin, tout lui rappelloit
l'image de ce tendre amant , &
la fimplicité qui avoit regné dans ſes
difcours & dans ſes ſentimens : cette
douce triſteſſe , qu'engendrela ſenſibilité,
s'empara de fon coeur , la tendreſſe remplaca
la coquetterie , la naïveté chaſſa la
diffimulation , & Siromene conçut l'amour
le plus paffionné pour le Prince
Balkin.
Cet amant infortuné erroit de pays
en pays , ennuyé du preſent , inquiet ſur
l'avenir , & ne tenant à rien. Son ame
noble & ſenſible , qui ajoutoit aux agrémens
d'une figure intéreſſante , lui attiroient
l'attention d'une quantité innombrable
de beautés moins ſéveres ; mais
ni leurs charmes , ni leurs faveurs , n'étoient
capables de le captiver. L'image
de Siromene le pourſuivoit par- tout ;
mécontent de lui- même , toujours diftrait
, jamais confolé , rien ne pouvoit
remplir le vuide de fon coeur.
JANVIER IL. Vol. 1777. 27
1 Dans tous les pays qu'il parcouroit ,
les promenades iſolées étoient ſon occupation
la plus douce. Ayant fait quelque
féjour dans la Principauté de Rézia ,
ſes réflexions le conduifirent un jour fur
un rocher , dans le creux duquel il dé.
couvrit un monument conftruit en marbre
, fans doute par quelque amant
que ſes malheurs avoient inſtruit. Ce
lieu auguſte étoit ombragé de toutes
parts de bois vénérables ; une fontaine .
dont l'eau pure & tranſparente couloit
dans un ruiſſeau toujours limpide , lavoit
abondamment le roc; la fraîcheur
&le calme qui regnoient en cet en-
- droit inviterent Balkin à s'arrêter &
à examiner de plus près ce bâtiment
extraordinaire. Arrivé à la porte , on
liſoit cette infeription : à l'Amour raifonnable.
Ces mots aiguiserent la curiofité
de Balkin , & lui inſpirerent le deſir
de percer le voile des emblêmes dont il
voyoit garni l'extérieurde l'édifice. Pluſieurs
ſtatues étoient à genoux , & reprefentoient
des femmes dans l'attitude de
la douleur & du remords : l'emblême
n'étoit pas difficile à pénétrer : c'étoient
-les paſſions figurées , engendrées par un
amour déſordonné , quidemandoient
28 MERCURE DE FRANCE.
pardon à l'humanité , des plaies cruelles
qu'elles lui avoient cauſées. Le ſtatuaire
avoit repréſénté pluſieurs eſclaves , qui
crioient vengeance en regardant le ciel :
on croyoit entendre le récit touchant des
maux innombrables que l'amour leur
avoit fait fouffrir. Au milieu , une figure
dominante, ſur un magnifique piédeſtal
décoré des attributs de l'amour , fourioit
& tendoit la main à la Philofophie,
dont les yeux étoient fixés ſur un tableau
où l'on avoit gravé , en lettres d'or , les
paroles ſuivantes :
" Mortels , ſi vous deſirez goûter les
„ charmes de l'anmour , évitez l'inquiétude
des fantaities , autant que l'em-
„portement de la paſſion. Un amour
„ trop violent s'affoiblit trop vîte , &
„engendre bientôt l'ennui. Des ſentimens
paſſagers & renaiſſans à chaque
„ inſtant ne vous laiſſeront aucun repos ,
& ne rempliront jamais votre ame.
„ Choiſiſſez , pour être heureux , une com-
„ pagne honnête , d'une humeur égale ,
„d'un caractere ſolide , d'une vertu ſo-
„ ciable & douce; aimez ſans inquié-
„ tude , poſſédez ſans dégoût , défirez
>> pour jouir , faites des jaloux , & ne le
■ foyez jamais".
JANVIER II . Vol . 1777. 29
Ces préceptes firent la plus vive impreſſion
ſur le coeur de Balkin ; il crut
avoir bu à la ſource de la félicité parfaite;
ſon ame ſe ſentit ſoulagée ,& peuà
peu le nuage épais dont la paſſion l'avoit
enveloppé , ſe diffipa.
Un plaiſir ſecret enchaînoit Balkin à
ce paiſible ſanctuaire de l'amour ,& l'engageoit
à y retourner tous les jours. L'approche
de la nuit l'ayant obligé un jour
de quitter ſa retraite , il rencontra dans
la forêt un homme plongé dans une profonde
rêverie. Ileſt ſi naturel aux malheureux
de ſe plaindre & d'aimer leurs
ſemblables ! Balkin lut dans les yeux de
l'inconnu , qu'il avoit quelque chagrin
fecret qui l'amenoit en ces lieux. Bientôt
ils ſe firent un aveu mutuel de leurs peines
, ſe promirent de partager leurs chagrins
, & ſe lierent par les noeuds de l'amitié
la plus intime. Le Prince deRézia,
c'étoit le nom de l'inconnu , engagea
Balkin à venir demeurer dans ſon palais.
J'aimais , lui dit-il , la plus aimable , la
plus tendre des femmes , elle m'a trahi ;
ſa perfidierépand l'amertume ſur le reſte
de mes jours , la langueur me confume ,
& je m'éteins inſenſiblement.
moins vous avez joui du bonheur d'être
- Du
1
1
30 MERCURE DE FRANCE.
aimé ; mais j'ai eu le malheur de prodiguer
ma tendreſſe à une ingrate à une
coquette , qui n'étoit idolâtre que d'elle.
même. Lorſqu'on éprouve les rigueurs
d'une coquette , on peut croire qu'elle
n'a jamais aimé , & qu'elle n'aimera jamais
; mais peut - être mon amante eft
dans les bras d'un autre ! ...Leur conver
fation s'anima de plus en plus , & une
guerre violente parut à tous les deux , le
moyen le plus deſirable pour terminer
glorieuſement leur carriere infortunée ;
lorſqu'arrivés ſur la chauſſée , ils virent
accourir un homme à toute bride. Le
Prince Balkin reconnut un des ferviteurs
les plus affidés de la Reine d'Almanzor ,
& lui cria , du plus loin qu'il pouvoit
l'eutendre : eh bien ! quelle nouvelle ,
quel accident imprévu vous amene en
ces lieux ? Ah ! Seigneur ,ne perdez pas
un moment pour voler au ſecours de Siromene
, qui vous aime plus que la vie.
Sur le refus conſtant de ſamain , le per.
fide Ananas l'a détrônée & condamnée à
une priſon perpétuelle.
Les deux Princes frémirent à cette
nouvelle. Ils réſolurent d'attaquer incef
ſamment le traître ; le Prince du Rézia
raſſembla toutes ſes troupes& celles de ſes
JANVIER II. Vol. 1777. 31
alliés ; il les confia à la conduite de Bal.
kin , & voulut lui-même l'accompagner.
Le Prince Ananas oſa venir à la rencontre
de cette armée ; mais il fut défait en
bataille rangée: une fuite honteufe fut
ſa reſſource , & la capitale ſe rendit aux
vainqueurs.
Balkin n'eut rien de plus preſſé que
de courir à la priſon où Siromène devoit
être enfermée ; mais quelle fut ſa furpriſe
, lorſqu'en entrant , il ne trouva per.
fonne ! La Fée Tricolore , inſtruite du
déſaſtre de Siromene , avoit tranſporté
cette Princeſſe dans une Iſle , où l'innocence
, la candeur , la fimplicité étoient
le caractere diſtinctif des habitans . Une
Fée bienfaiſante , indignée de la fauſſeté
des hommes , y avoit raſſemblé un petit
nombre de mortels , qu'elle avoit rendus
diaphanes , afin de leurs ôter le plus
grand obſtacle aux douceurs de la vie ,
qui eſt la défiance mutuelle : chacun lifoit
dans le coeur de l'autre ; perſonne
n'avoit intérêt à déguiſer la vérité ; le
penchant y faisoit le choix , & leurs
coeurs ſimples & tendres ſe cherchoient
fans le ſavoir , & s'attiroient tour-àtour.
Ce ſéjour acheva de former le coeur
32 MERCURE DE FRANCE.
de Siromene , & de faire diſparoître tous
les preſtiges qui avoient faſciné ſes yeux.
Elle trouva bientôt une amie dans le
ſein de laquelle elle pouvoit dépoſer ſes
chagrins. La Princeſſe Araminte lui ouvrit
la premiere fon coeur. Si je n'avois
pas rebuté , par des rigueurs inſupportables
, l'amant le plus tendre , je ſeroisdans
les bras du Prince de Rézia. Hélas ! je
l'aime plus que jamais , mais peut-êtremes
pleurs coulent pour un ingrat; s'il m'aimoit
encore , il auroit trouvé moyen de
me rejoindre. -Si le Prince eſt tel que
vous me l'avez dépeint , il n'eſt point infidele
; fans doute il ignore en quels
lieux vous trouver ; fans doute il eſt
comme vous plongé dans l'incertitude
&dans la douleur. - Si du moins il
voyoit ma douleur , la certitude d'être
aimé l'aideroit à ſupporter la ſienne ; mais
le fort ne veut pas adoucir nos peines.
En ſe conſolant ainſi mutuellement , ces
deux amantes rallumoient fans ceſſe dans
leurs coeurs l'eſpérance prête à s'éteindre.
En attendant , les deux Princes avoient
rétabli la tranquillité dans le Royaume
d'Almanzor , & avoit fait toutes les difpoſitions
néceſſaires pour y maintenir
l'ordre. Ils étoient prêts à parcourir l'univers
JANVIER II . Vol. 1777. 33
hivers pour découvrir la Reine , en quelque
partie du monde qu'elle ſe trouvât ,
lorſqu'on entendit un grand bruit vers la
porte du palais. C'étoit Siromene , que
la Fée ramenoit avec la Princeſſe Araminte.
Les Princes reconnurent leurs
amantes , & oublierent bientôt les peines&
les torts paffés , pour ſe livrer à
la joie la plus parfaite. L'hymen mit le
comble à leurs voeux , les nouveaux époux
reſterent toujours amans ; & l'union la
plus étroite qui fut établie entre leurs
Etats , aſſura la félicité des jeunes Sou
verains & celle de leurs peuples.
Par M. Papelier.
A M. le Comte DE TRESSAN.
TANDIS qu'aux fanges du Parnaffe
D'une main criminelle & laſſe ,
Rufus va cherchant des poiſons ,
Ta main , délicate & légere ,
Cueille aux campagnes de Cythere
Des fleurs dignes de tes chansons .
Les Graces accordent ta lyre ;
Le Plaifir mollement t'inſpire ,
L
C
34
MERCURE DE FRANCE.
Ettu l'infpire tour - à - tour :
Que ta Muſe tendre & badine
Se fent bien de fon origine !
Elle eſt la fille de l'Amour.
Loin ce Rimeur attrabilaire ,
( Ce cynique , ce plagiaire ,
Qui , dans ſes efforts odieux ,
Fait fervir à la calomnię ,
A la rage , à l'ignominie ,
Le langage ſacré des Dieux !
Sans doute les premiers Poëtes ,
Inſpirés ainſi que vous l'êtes ,
Etoient des Dieux ou des Amans :
Tout a changé , tout dégénere ,
Et dans l'art d'écrire & de plaire ..
Mais vous êtes des premiers temps .
Par M. de Voltaire.
A Madame NECKER.
J'ÉTOIS ' ÉTOIS nonchalamment tapi
Dans le creux de cette ſtatue ,
Contre laquelle a tant glapi
Des méchans l'énorme cohue;
JANVIER II. Vol. 1777. 35
>
Je voulois , d'un écrit galant ,
Cageoller la belle Héroïne
Qui me fit un fi beau préſent
Du haut de ſa double colline.
Mais on m'apprend que votre époux ,
Qui , ſur la cime du Parnaſſe ,
S'étoit mis à côté de vous ,
A changé tout-à-coup de place :
Il va de la Cour de Phébus ,
Petite Cour affez brillante ,
A la groſſe Cour de Plutus ,
Plus ſolide & plus impoſante.
Je l'aimai , lorſque , dans Paris ,
De Colbert il prit la défenſe ,
Et qu'au Louvre il obtint le prix
Que le goût donne à l'éloquence :
A Monfieur Turgot j'applaudis ,
Quoiqu'il parut d'un autre avis
Sur le commerce & la finance .
Il faut qu'entre les Beaux - Eſprits
Il ſoit un peu de différence ;
Qu'à fon gré chaque mortel penſe
Qu'on ſoit honnêtement en France ,
Libre & fans fard dans ſes écrits.
Par le meme.
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
LA RECONNOISSANCE.
Etrennes à Madame la Comteſſe DE RENNEPONT
, Chanoineffe d'Epinal.
QUOUOTI !! ces Législateurs , ces Oracles fameux
De la Grece & de l'Aufonie ,
Qui virent éclore chez eux
L'Acheron , l'Elysée , & l'Olympe & les Dieux ,
Et les Arts , enfans du génie ;
Ces ſages inſenſés , dont les noms immortels
Seront cités dans tous les ages ,
Aux plantes , aux métaux , confacroient leurs hommages
Et moduloient pour eux des hymnes folemnels !
Tous les fléaux , la faim , la guerre , le carnage ,
Juſqu'aux oiſeaux de finiftre préfage ,
Recevoient l'encens des mortels .
Que dis-je ? au vice même is dreſſoient des autels !
Funeſte aveuglement 1 déplorable démence!
L'humanité , la bienfaifance
N'avoient pas un adorateur !
Si de ces ingrates contrées
Ces vertus furent ignorées ,
JANVIER II. Vol. 1777. 37
Quel culte je leur rends dans le fond de mon coeur !
Et toi , fille de la nature ,
D'une ame vertueuſe & pure ,
Tendre & fublime ſentiment,
Immortelle Reconnoiſſance ,
Reçois mes voeux en ce moment !
•Mon ſolide bonheur eſt l'ouvrage d'Hortenſe ;
Ce doux penſer me ſourit nuit & jour.
pure volupté que je goûte en filence !
Dans mon ſein fixe ton ſéjour !
Que tout autre objet cede à la réminiſcence ,
Et des bienfaits & de l'amour.
Hortenſe , quand le fort contraire
Epuiſoit fur moi ſes rigueurs ,
Fut mon appui , mon ange tutélaire ,
Et s'attendrit fur mes malheurs .
Son zele ne fut point ftérile ;
Aux accens de ſa voix la tempête docile ,
Ecarta les frayeurs dont j'étois agité ;
L'orage difparut , le ciel devint tranquille .
Et fon coeur généreux , en reſſources fertile ,
Aſſura ma félicité.
Dieux puiſſans comblez mon envies
Hortenſe a tous les biens , les vertus , les talens ,
Le fouris de l'Amour , la fraîcheur du printemps,
Je n'ai que des defirs , qu'une ame & qu'une vie,
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
Eh bien 1 qu'elle me ſoit ravie ;
Mais que ſes jours ſi chers foient reſpectés du temps.
Par M. l'Abbé Dourneau , Chevalier du Saint- Sépulchre.
VERS à l'occaſion d'un renouvellement de
mariage entre deux Octogénaires .
CRÉRÉééSs pour être heureux , hélas ! le ſommes-nous ?
On diroit que le ciel , aux enfans de la terre ,
Déclare , pour les perdre , une éternelle guerre .
Pouvoit- il nous porter de plus ſenſibles coups ?
D'innombrables chagrins afſiegent notre vie ;
De mille maux affreux elle eſt encor ſuivie ;
Et victimes enfin de notre cruel fort ,
Au milieu des tourmens nous rencontrons la mort.
Que ſommes-nous après ? plus à plaindre peut-être :
Le plus grand des malheurs n'eſt-il donc pas de naître ?
Mortels , à qui la faute , ou de vous ou des Dieux ?
Au. fortir de leurs mains l'homme eſt pur comme eux ;
JANVIER II. Vol. 1777. 39
Réglé dans ſes defirs , il pouvoit , fans alarmes ,
Vivre au ſein du bonheur , en goûter tous les charmes :
Mais les crimes bientôt s'emparant de ſon coeur ,
Avec ſon innocence il perdit ſon bonheur.
Au feu des paffions abandonné fans ceffe ,
Qu'il paye cherément ſa criminelle ivreſſe !
Accablé de douleur , déjà vieux à trente ans ,
Il dépérit , il meurt au fort de fon printemps.
t
!
Ce font-là de tes fruits , trop bouillante jeuneſſe !
Ecoutant des plaiſirs la voix enchantereffe ,
On s'y livre , on s'excede , & bientôt abattus ,
Nous tombons ſous le poids de cent maux imprévus.
:
Deux vieillards cependant , dont le fort m'intéreſſe ,
En fuyant tout excès , font enfin parvenus ,
Sans peine & fans dangers , à l'extrême vieilleſſe ,
D'un mariage heureux cinquante ans révolus ,
De ce couple admirable annoncent la ſageſſe.
Pleins de vigueur encor , pour prix de leurs vertus ,
Ils vont renouveller leur hymen , leur tendreſſe ,
Les fermens qu'ils ont faits , qu'ils n'ont jamais rompus
A voir ces deux époux ſi vieux & fi fideles ,
Le Temps , l'Amour, pour eux ſemblent n'avoir point d'ailes .
Que la Parque , occupée à filer vos beaux jours ,
Ne ſe laſſe jamais d'en prolonger le cours ;
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Epuiſez ſes fuſeaux chargés d'or & de foie ,
Et que rien , chers époux , n'altere votre joie.
Confolons-nous : mortels ; ces exemples vivans
Prouvent qu'on peut encor vivre heureux & longtemps .
Soyons dans nos plaiſirs moins vifs , moins téméraires ,
Nous verrons moins de maux & plus d'octogénaires ,
De nos malheurs envain nous accuſons les cieux ;
Abuſant des bienfaits dont nous comblent les Dieux
C'eſt à l'ingratitude ajouter des blafphemes.
Si nous fouffrons , il faut nous en prendre à nous- mêmes.
L'homme fut créé libre & maître de ſon ſort ,
Pour ſe conduire il a la raiſon en partage :
Si de ce don céleſte il ne fait point uſage ,
Les Dieux n'y ſont pour rien , & l'homme ſeul a tort.
JANVIER II. Vol. 1777. 41
1
PASTORALE.
Doux momens de ma vios
Que vous avez d'appas !.
Ifinène , en la prairie,
Le foir guide mes pas.
Son oeil , fans y prétendre ,
Fait croître des defirs ,
Et ſa voix foible & tendre
Annonce les ſoupirs .
Auprès de ma Bergere ,
Nymphes , formez des choeurs.
Vous , Graces de Cythere ,
Couronnez - la de fleurs .
Sous ſon aimable empire
Volez , jeunes Amours ;
La gaieté qu'elle inſpire ,
Fait naître les beaux jours.
:
En foulant la verdure ,
Nous reſpirons le frais ;
De la ſage nature ,
Nous goûtons les bienfaits.
Si je te laffe , Iſimène ,
L
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
Par mille jeux nouveaux ,
Les gazons de la plaine
Sont nos lits de repos.
Dans ces lieux délectables ,
Venez , fenfibles coeurs.
Vos Belles intraitables
N'auront plus de rigueurs .
L'Amour , en cet aſyle ,
Sur tout reprend fes droits ,
Et , bien mieux qu'à la ville ,
Il y donne des loix.
Par M. B. D.
L'AIGLE & LA FAUVETTE.
UJN
Fable.
N Aigle d'amour tendre aimoit une Fauvette ,
Non comme on aime une Grifette ,
Mais je crois bien en tout honneur :
Joli caquet & douce humeur ,
:
Que fais-je ? voix touchante , harmonieux ramage,
Tout cela peut fuffire à charmer un grand coeur.
Bref, l'oifillon des bois, foit mérite ou bonheur ,
Du Prince des Oiseaux fixa le goût volage.
JANVIER II. Vol. 1777. 43
Monſeigneur , au déclin du jour ,
Voloit ſous la feuillée où l'attendoit l'amour ;
Il y paſſoit le foir , & bien ſouvent l'aurore ,
Quelquefois le ſoleil l'y retrouvoit encore ,
Cent fois pour l'ombrage enchanteur ,
Il quitta fans regret les champs de la victoire.
Dans les cieux , diſoit- il , on peut trouver la gloire ;
Ce n'eſt que ſous l'ormeau qu'on trouve le bonheur..
Un printemps s'écoula dans cette douce ivreſſe ,
Sans que rien n'altérât leur commune tendreffe ,
Sans trouble & fans débats facheux :
L'un oublioit ſon rang auprès de ſon amie ,
L'autre de ſon ami prévenoit tous les voeux.
Hélas ! par un nuage affreux ,
Cette félicité fut trop vite obfcurcie.
Qui n'a pas un moment d'humeur ?
La Fauvette en eut un , j'en ignore la caufe.
L'Aigle ſe plaint avec aigreur ,
On répond , on réplique , & le pis de la choſe ,
C'eſt que l'oiſeau royal , au fort de fa fureur ,
Se reſſouvient de få grandeur.
Dès ce moinent , adieu l'erreur enchantereſſe ;
La difcorde commence & l'égalité ceſſe .
Dans l'ombre du feuillage , en pouffant un foupir.
La Fauvette auffi tot s'enfonce ,
Et quand l'Aigle ſupplie & veut la retenir ,
44 MERCURE DE FRANCE.
Il en reçoit cette réponſe :
Vous méritez bien des égards ;
Mais ce n'eſt pas ainſi que l'amitié ſe regle ,
Seigneur : j'ai lu dans vos regards
Que j'étois la Fauvette & que vous étiez l'Aigle ...
Tous vos difcours font fuperflus :
Je vous crains , vous honore ... & ne vous aime plus .
Par M. L. B.
A M. DE VOLTAIRE,
NOUVEL OUVEL Anacréon , le déclin de ton âge
Joint aux fleurs du printemps tous les feux de l'été ;
Tu captives nos coeurs par l'aimable gaieté
Dont tu fais embellir les préceptes du ſage.
Plaire au monde & l'inftruire eſt ton double partage,
La vertu , les talens , par toi tout eſt chanté ;
Les arts & les plaiſirs ont toujours ton hommage ,
Ta bouche exprime encor la tendre volupté.
Au gré de nos defirs , ton immortel génie
Trompe le vieux Saturne & défarme la mort ;
Sois long-temps leur vainqueur , brave leur vain effort ,
Suis gaiement le ſentier de la plus longue vie.
1
JANVIER II. Vol. 1777. 45
Eh ! qui pourroit troubler tes glorieux deſtins ?
De nos derniers neveux tu feras les délices ;
Ton fort eſt d'enchanter à jamais les humains ,
Tandis que les François & leurs deſtins propices ,
Seront paſſés , hélas ! comme des ſonges vains.
Les Grecs ſont diſparus , Homere eſt en nos mains,
Du temps Ovide , Horace ont bravé les caprices ;
Il épargna Virgile & non pas les Romains .
Que ne puis-je , o grand homme ! au gré de mon envie ,
Rejoindre mon aurore au couchant de tes jours !
Que je ferois heureux , en terminant ma vie ,
De ramener pour toi la ſaiſon des amours !
Mais que dis-je ? parcours ta brillante carriere ;
Un triomphe a marqué chacun de tes inſtans ,
Rien ne peut ajouter à ta vive lumiere ,
1
Et ton hiver vaut mieux cent fois que mon printemps.
Tu ranimes les arts aux doux ſons de ta lyre ;
L'âge n'affoiblit point ta premiere vigueur ,
Et quand nos jeunes gens , dans leur triſte langueur ,
Ne favent que pleurer , toi ſeul ſais encor rire.
O Neftor 'du Parnaſſe & fon plus fernte appui !
S'il t'ouvrit le chemin de la gloire immortelle ,
Tu lui rends bien l'éclat que tu reçus de lai a
Puiſſe-tu dans trente ans , plus vieux que Fontenelle ,
!
1
46 MERCURE DE FRANCE.
Brûler encor du feu qui t'anime aujourd'hui !
Les lauriers renaiſſans qu'à Fernei tu moiffonnes ,
Tes vers pleins de gaſté , ces ouvrages charmans ,
Qu'au fein de la retraite à tes ainis tu donnes ,
Ne ſe reſſentent point du travail & des ans;
Et malgré les efforts de l'envie & du temps ,
Nous voyons chaque jour de nouvelles couronnes ,
De ton front rajeuni cacher les cheveux blancs .
Par M. D. C. T. d. F.
Sur la nomination de Monseigneur le
Controleur - Général.
Louis , de fon Peuple adoré ,
Pour confacrer ſa bienfaiſance ,
Cherchoit un Miniftre éclairé
Qui pût ramener l'opulence .
Ouvrez fans différer le coeur de vos ſujets ,
Lui dit confidemment la Déeſſe Minerve ;
Vous en avez la clé dans le fein des ſecrets ,
Vous trouverez celui que le ciel vous réſerve .
A peine le Monarque eut- il levé le ſceau ,
Qu'il vit dans tous les coeurs le nom de Taboureau.
Par M. de Caraccioli.
JANVIER II. Vol. 1777 . 47
U
A M. NECKER.
1
N jeune Roi , digne de lage d'or ,
A ſes Sujets cher par ſa bienfaiſance ,
Par ſes conſeils qu'animoit la prudence ,
Qui les dictoit ſous les traits de Neſtor :
Cherchoit un homme inſtruit par la fortune ,
Qui , dans un rang où la chute eſt commune ,
Sût accorder , par un art délicat , ...
Les droits du fiſc & le bien de P'Etat ;
Un Bel Eſprit , dans la foule ignorante ,
Qui fût chérir khumanité ſouffrante :
Un Etranger que le Peuple eſtimat ;
Un Commerçant que la Cour reſpectat ,
Qui de l'Europe eût conquis le fuffrage ,
Enfin chez qui , par un rare aſſemblage ,
A la vertu le talent répondit :
Il choiſit Necker , & la France applaudit.
Par M. L. D. S.
48 MERCURE DE FRANCE.
VERS de M. L. D. de .... à un Chat de
parfilage , qu'on lui donne anonyme tous
les ans aux étrennes .
UNn gros , un ſuperbe Minet ,
Aux jours où l'an ſe renouvelle ,
Me vient offrir un ſervage fidele .
De ma toiſon (me dit l'archi finet)
Dépouillez- moi ..... prenez le coeur encore....
Tout est à vous , n'en doutez pas .....
Prendre fon coeur ! (dis -je tout bas)
Il faut , avant , ſavoir ce que j'ignore :
D'où venez-vous , Monfieur ? Ce Monfieur eſt diſcret ,
Il me refuſe ſon ſecret.
Je n'aime pas la réſiſtance ,
Je preffe , & l'obſtiné fait patte de velours ,
Mais d'autant garde le filence .
Hé bien ! je veux avoir mon tour
J'allois à ma recomoiſſance
Donner le plus grand apparat ;
Mais , foit par ſage méfiance ,
Peut-être avec impatience ,
Nous ferons à bon chat bon rat.
VERS
JANVIER II. Vol. 1777. 49
VERS de Madame la Duchefſſe DE LA
VAL ... à l'Inconnu qui lui a envoyé
un Chat de parfilure , ayant une patte
de velours.
SI du Maître du Parnaſſe,
Favorable à mes tranſports ,
J'avois reçu les accords
Ou de Pindare , ou d'Horace,
L'Inconnu qui , tous les ans ,
Me fait tenir mes étrennes ,
Auroit aujourd'hui les ſiennes
En vers pompeux & touchans
Je n'ai point cet avantage ;
Il faut donc tout uniment
Chercher , dans ſon badinage,
Le ſujet d'un compliment ,
Et ſouhaiter bonnement
Que, ſans beſoin d'Hippocrate ,
Ni pour tête , ni pour ratte' ,
Ni pour tous leurs alentours ,
Il coule en paix de longs jours ,
Et que , pour lui , chats & chatte,
Faſſent patte de velours.
D
50 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE de M. GUDIN au Rédacteur
des Etrennes des Poëtes , où se trouve
l'Eloge de Corilan.
VOUS
1
ous demandez la vérité :
Pardonnez -moi ft je dénoue
Le voile qui tombe & ſe joue
Sur ſa piquante nudité.
Dans ce recueil qu'a médité
En riant la malignité ,
Je ſuis très -fâché qu'on me loue ;
J'ai rougi de m'y voir vanté.
Ecrivons : pour qui ? pour les Grâces ,
Pour Minerve , pour ſes Suivans ;
Mais de l'envie & des méchans ,
Auteurs , ne ſuivez point les traces ;
C'eſt proſtituer vos talens.
On hait tout eſprit ſatyrique ;
Du Parnaſſe il eſt le fléau :
Le Lutrin & l'Art poëtique
Font à peine excuſer Boileau.
JANVIER II. Vol. 1777. 51
1
ODE A LIGURINUS Horace , X,
Livre IV.
Ο
O crudelis adhuc , &c.
:
BEL ENFANT qu'un tient de rofes
Rend fi redoutable & fi vain ,
Qui ne reponds qu'avec dédain
Aux deſits ardens que tu cauſes !
:
Lorſque le temps te ravira
Ces cheveux où l'amour ſe joue ,
Que cette fraîche & ronde joue
D'un poil épais ſe couvrira :
Du triſte débris de tes charmes ,
Occupé devant un miroir ,
Tu diras , en verſant des larmes ,
Et plein d'un ſectet déſeſpoir :
"
» Que n'eus je un orgueil moins fauvage ,
, Lorsque j'avois plus de beauté !
,, Ou que n'ai-je , avec ma fierté,
» Les graces de mon premier age ! "
Par M. L. R.
r
1
D
52 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du premier vol. de Janvier.
Le mot de la premiere Enigme eſt
jour de l'An ; celui de la ſeconde eſt
Foffoyeur ; celui de la troiſieme eſt la
Pluie. Le mot du premier Logogryphe
eſt Janvier , où ſe trouvent vie , navire ,
rive , Vire , vernis , ravin , âne , rien ,
vin , jeu , an , ire ; celui du ſecond eſt
Manche , où l'on trouve Canal de la
Manche , manne , Achem
macho , hache.
, ame , âne
,
LORSQUE
ENIGME.
orsque l'hiver , ramenant la froidure ,
D'un tapis blanc a couvert la nature ;
Lorſque l'on n'entend plus la voix
De l'éloquent chantre des bois ,
4
C'eſt alors ,cher Lecteur , que tu me vois paroître.
Cherche bien , tu dois me connoître ,
Car tu m'as vu plus d'une fois .
Je préſente un vaiſſeau d'une étrange ſtructure ,
Sans pont , ſans voile , fans mature ;
JANVIER II . Vol. 1777. 53
Je ne crains point le vent fi terrible en hiver ;
Je n'ai point de canon & ma quille eſt de fer ;
D'un éperon tranchant on voit ma proue armée ;
Et par-tout où je vais , ma trace eſt imprimée;
L'homme ſur moi monté , conſultant ſes plaiſirs ,
Court , vole , va , revient , au gré de ſes deſirs :
Devine , cher Lecteur , il faut enfin me taire ;
Encore un mot de plus tu faurois le myſtere.
Par M. Godard.
41
S
AUTRE.
I vous cherchez mon origine ,
Je ſerai de peu de valeurs
Mon pere n'eſt bon qu'en cuiſine
Cependant j'ai mon prix ailleurs oν τυποι
Un eſſain de l'humaine race ,
Sans moi porteroit la beface ;
Le Plébéïen , par mon ſecours ,
Peut prétendre une place en Cour,
Utile à toutes les Provinces ,
Les Rois , les Potentats , les Princes ,
Madmettent dans leurs cabinets ,
Et me ſont part de leurs fecrets ,
Je ſuis d'une intrigue galante
Can ort)
at
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
Communément la confidente d
Lien des amis , des parens ,
Es la reffource des abfens. 1.
1
Ο
AUTRE.
N trouve peu d'honnêtes gens ;
S'ils ne font accablés fous le poids de leurs ans ,
Aqui je ne rende ſervice :
Je ne fais par quelle raiſon ,
Ils ont cependant l'injustice
De me faire fouffrir une étroite priſon .
Quoique mon corps ſoit foible & mince ,
Je ſuis utile au plus grand Princesind
Soir & matin de fon palais
Je nétoye avec art toutes les avenues :
Que mille choſes Tuperflues
Pourroient faire ſentir mauvais .
Lorsque , fait pour un double uſage,
17.
"o.f
:
Mes deux bouts ont chacun leur différent emploi ,
J'ai ſouvent l'oreille du Roi ,
2
Sans que ſes favoris en prennent de l'ombrage .
2 Par M. Pot, C. d. N.
८
:
JANVIER II. Vol. 1777. 55
IL
LOGOGRYPHΕ.
L ne faut que cinq pieds pour compoſer mon etre ;
Lecteur , ſi tu retranches le premier ,
Changeant de nom tu me verras paroître
Bien plus petit , quoique je fois entier.
Mais ſi tu me remets dans ma premiere forme
De petit que j'étois , je redeviens énorme.
こた
Etre utile en naiſſant ,
Mais beaucoup plus en grandiſſant ;
Jeune ou vieux on me facrifie ,
Et je ſers fort ſouvent au ſoutien de ta vie.
Par M. le Roux.
LECTEUR ,
AUTRE.
ECTEUR , tu vois en moi le plus noir des humains ;
Et la gêne toujours eſt ma triſte compagne ;
Sans étre Médecin , le ſéné m'accompagne ;
Un Régent avec moi va courir la campagne ;
Toujours en vrai dévot , je porte un de nos Saints ;
}
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
(Au fond du coeur s'entend , & non pas dans les mains),
Pour protecteur au ciel , ce fut celui-là même
Que Deſcartes reçut au jour de fon baptême .
Eh bien ? peux tu me concevoir ?
Mais n'équivoquons plus , & d'un ſtyle énergique ,
Griffonnons de mon nom quelque indice authentique :
Raffemble mes fept pieds , je te les ai fait voir ;
Vite . nomme-moi donc : car ſi tu ne m'explique ,
Je te ſomme de comparoir
Au tribunal logogryphique.
Par M. Huet de Longchamps.
T
AUTRE.
our enfant me chérit ; en voici la raiſon :
Prends ma tête ou ma queue , en touttempsje ſuis bon
Par le même.
JANVIER II. Vol. 1777. 57
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Oeuvres de M.le Chancelier d'Agueſſeau ,
Tome IX ; contenant les Lettres fur
les matieres criminelles , & fur les ma
tieres civiles. A Paris , chez les Libraires
aſſociés ,
LEpremier volume des Lettres de M. le
Chancelier d'Agueſſeau aété ſi favorablement
accueilli , qu'on eſt en droit d'eſpérer
que celles qu'on publie aujourd'hui
produiront le même effet. Les Editeurs
n'ont rien négligé pour en rendre la collection
complette , intéreſſante , & pour
lui donner le meilleur ordre que les
circonſtances ont permis. Des Magiftrats
dont les lumieres égalent le zele ,
n'ont pas dédaigné d'être les coopérateurs
de cet ouvrage. Ils ont communiqué fans
réſerve toutes les Lettres qu'ils avoient
reçues de M. le Chancelier d'Agueſſeau,
& celles qu'il avoit écrites à leurs prédéceſſeurs
, fur toutes les affaires dignes
d'intéreſſer le Public. Ces fortes d'Ouvrages
ne ſont pas ſuſceptibles d'analyſe.
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Nous remarquerons , avec l'Auteur du
Diſcours préliminaire , qu'on trouvera
dans ce Recueil , comme dans les précédens
, ces principes folides , & féconds
en conféquences lumineuſes , qui carac
tériſent tous les Ecrits de cegrand Hom .
me , & qui éclairent ſi ſenſiblement les
défilés les plus étroits& les plus obfcurs
de la Jurisprudence. On y verra les
moyens d'échapper aux inconvéniens
que rendent preſqu'inévitables la multiplicité
des formes, la diverſité des uſages
ſuivis dans les Tribunaux , & les contradictions
réelles ou apparentes de nos
loix générales & particulieres. Enfin on
y reconnoîtra toute l'importance des regles
propres à maintenir la ſévérité des
moeurs & de la diſcipline dans la Magiftrature
, & fur- tout cette heureuſe harmonie
ſans laquelle les Tribunaux , plongés
dans l'anarchie , deviendroient bientôt
inutiles , & peut être nuiſibles au corps :
national , dont ils doivent être le lien&
le plus ferme appui.
Le volume que l'on publie embraſſe
deux objets ; les matieres criminelles , &
les matieres civiles. Leur influence fur
le bonheur de l'humanité en fera ſentir
toute l'importance à ceux même qui ont
JANVIER IL. Vol. 1777. 59
le moins approfondiles différens rapports
de ce qui conftitue l'ordre focial. On fait
queles loix civiles font ,au corps politique,
ce qu'eſt un traité de morale pour chaque
citoyen en particulier ; que les loix
criminelles tendent à étouffer en détail
des étincelles dont la réunion formeroit
un embraſement général dans les fociétés
les mieux conſtituées. Ainfi perſonne
n'ignore que de bonnes loix civiles &
criminelles , font les plus précieux & les
plus puiſſans refforts qu'on puiſſe appliquer
au regime des Nations. Mais on ne
fait point affez à quel point il importe à
la ſociété que le principe & le but de ces
loix foient bien développés dans l'eſprit
des Miniſtres de la Juſtice. On connoît à
peine le prix de ces hommes rares , à qui
la nature a donné , & en qui l'étude & la
réflexion ont fortifié le talent de ramener
à leur tronc les branches qui s'en éloignent
, ou qui , pour mieux dire , en pa
roiſſent détachées. C'eſt par ces rapprochemens
, qui demandent tant de juſteſſe
&de ſagacité , que les loix ſont en quelque
forte vivifiées , &qu'elles reprennent
leur légitime pouvoir dans toute l'étendue
de leur empire. C'eſt ſur-tout par ces
traits de génie que M. d'Agueſſeau étoit
60 MERCURE DE FRANCE.
révéré comme l'oracle dela Magiſtrature,
Il étoit devenu, pendant ſa longue adminiſtration
, l'ame de ce Corps reſpectable ;
& cette portion de ſa gloire fut moins un
hommage rendu à ſes dignités , que le
prix des qualités éminentes de ſon eſprit
&de fon coeur. Cette ſupériorité perſonnelle
ſe montre par - tout dans ſes
Lettres ſur les matieres civiles & criminelles
; matieres dont il avoit approfondi
les principes & ſuivi lesdétails avec l'attention
la plus foutenue & la plus religieufe.
Eclairé par fon expérience & par ſes
fuccès, il ne laiſſoit échapper aucune
occaſion de faire ſentir aux Magiſtrats
Pétroite néceſſité de ſe livrer à l'étude
affidue de nos Loix. Le ſavoir ne lui paroiſſoit
pas moins eſſentiel dans un Juge
que l'intégrité , parce que l'intégrité ne
fuffit pas pour ſentir toute l'étendue des
devoirs , pour fournir les moyens de les
remplir , pour fixer les incertitudes de
Peſprit , & pour conduire à la vérité à
travers les trompeuſes lueurs des vraiſemblances.
La ſcience , dit M. le Chancecelier
d'Agueſſeau , nous donne en peu
de temps l'expérience de pluſieurs fiecles.
Sage, ſans attendre le ſecours des
JANVIER IL. Vol. 1777- σι
années , & vieux dans ſa jeuneſſe , le
„Magiſtrat reçoit de ſes mains cette fuc-
, ceſſion de lumieres , cette tradition de
bon ſens à laquelle le caractere de cer-
„ titude , & fi on oſe le dire , de l'in-
„ faillibilité humaine ſemble être attaché.
„ Ce n'eſt plus l'eſprit d'un ſeul homme ,
„ toujours borné , quelque grand qu'il
„ ſoit; c'eſt l'eſprit , c'eſt la raiſon de
„ tous les Légiflateurs qui ſe fait entendre
„ par ſa voix , & qui prononce par fa
bouche des oracles d'une éternelle
vérité".
»
Telle étoit l'idée que s'étoit faite M. le
Chancelier d'Agueſſeau , de l'étendue des
connoiſſances que doit réunir le Magiftrat
pour fournir fidellement , & avec
dignité , la noble carriere dans laquelle il
ſe trouve engagé , & pour jouir de cette
gloire perſonnelle , toujours ſupérieure
à celle qui eft attachée aux places les plus
éminentes . Il s'élevoit ſans relâche contre
ces hommes indolens qui croient trouver
dans la multitude même de leurs devoirs,
la diſpenſe des lumieres néceſſaires pour
les remplir ; contre ces hommes vains
qui oſent invectiver contre l'étude & la
ſcience , qui ſe vantent d'avoir reçu de la
nature cette ſagacité qui n'a beſoin que
62 MERCURE DE FRANCE.
و د
d'entrevoir les difficultés pour les ſaiſir
& les réfoudre , qui ont l'aveugle confiance
de ſe croire capables de deviner ces
mêmes loix qu'ils n'ont jamais étudiées.
,,Malheur au Magiſtrat , diſoit cet illuftre
& favant Chancelier , qui ne craint
„ point de préférer ſa feule raiſon à celle
,, de tant de grands hommes ; & qui ,
fans autre guide quejla hardieſſe de ſon
génie , ſe flatte de découvrir d'un fim-
,, ple régard , & de percer du premier
,, coup d'oeil , la vaſte étendue du droit
ſous l'autorité duquel nous vivons ".
و د
و د
و و
En effet , un Magiſtrat dépourvu de
lumieres acquiſes par le travail & la réflexion
, ne peut qu'adopter au hafard
des idées étrangeres ; également incapable
d'échapper aux erreurs d'autrui ,&
d'évaluer les écarts des paſſions de ceux
qu'il choifit fervilement pour ſes guides .
Les droits & les intérêts des Citoyens ,
ceux de la ſociété entiere font toujours
flottans entre ſes mains , & la corruption
même ne produiroit pas des effets plus
redoutables . L'amour même de la juftice
eft inutile , diſoit M. d'Agueſſeau ,
,, fi l'on n'y ajoute la connoiſſance exacte
و د
ود
des regles" . La vertu que la ſcience
JANVIER II. Vol. 1777. 63
n'éclaire point , marche au hafard dans
les ſentiers de la juſtice , & dans ceux
qui en éloignent; elle échappe au danger
, ou s'y précipite avec la même ſé.
curité..
M. le Chancelier d'Agueſſeau préſente
par-tout dans ſes ouvrages la réunion de
la ſcience & de l'intégrité , comme l'apanage
propre de la Magiſtrature. Perfuadé
qu'elle ne pouvoit avoir d'autre
intérêt que celui du Souverain & des
peuples ; il croyoit que par là même , ce
Corps reſpectable devoit être regardé
comme inacceffible à l'intrigue & à la
ſéduction. Par une conféquence néceffaire
, il enviſageoit comme un malheur
public , toutes les démarches qui auroient
pu affoiblir le reſpect & la confiance des
peuples pour les dépoſitaires des Loix ;
&il plaçoit parmi les devoirs d'une adminiſtration
ſage, de laiſſer toujours un
libre cours à la Juſtice , de n'en interrompre
ni l'ordre , ni l'activité . ,, Il eſt
biendangereux , diſoit il , (Tom. 9. p.
,, 207) de s'accoutumer à nommer des
Commiſſaires , ſurtout en matiere
,, criminelle. La Loi répond des incon-
,, veniens qu'on éprouve quelquefois en
,, la ſuivant; mais l'homme eſt refpon-
"
ود
64 MERCURE DE FRANCE.
ود ſable de ceux qui arrivent lorſqu'on
,, s'eſt écarté de la regle".
Il s'éleve avec la même force contre
cette maxime ſi repandue & fi ſouvent
dangereuſe : qu'il faut toujours fuivré
l'esprit de la Loi , & fecouer le joug fervile
de la Lettre. Frappé des conféquences
qu'un tel principe pourroit entraîner
après lui ; la vie , la liberté , la fortune
des Citoyens , lui parurent expoſées aux
plus effrayans dangers , au moment que
l'inſtabilité des interprétations arbitraires
ufurperoit l'autorité invariable de la Loi.
,, Etrange principe , dit-il , qu'il paroît
,, plus naturel de ſe conformer à l'eſprit
de la Loi , qne de s'attacher ſervilement
,, à des formalités qui n'ont été preſcrites
que dans la vue d'éviter la fraude
& la ſuggeſtion. Avec cette maxime
,, générale , fi elle pouvoit être tolérée
,, il n'y auroit aucun Juge qui ne ſe crût
ود
ود
"
ود
ود
en droit de mépriſer toutes les forma
„lités qui ont été ſi ſagement établies
,, par les Loix pour aſſurer la vérité &
la folemnité des actes les plus impor-
,, tans de la ſociété civile. Leur exécu-
,, tion deviendroit abſolument arbitraire.
„ Chaque Juge , ſelon les motifs qu'il
,, lui plairoit d'attribuer au Légiflateur ,
s'ima
JANVIER II. Vol. 1777. 65
و د
ود
ود
و د
,, s'imagineroit pouvoir en conclure qu'il
n'eſt pas dans le cas pour lequel la Loi
a été faite , & il ſe glorifieroit d'avoir
ſecoué le joug ſervile de la Lettre ,
,, pour ſuivre ce qu'il lui plairoit d'en
„ appeller l'efprit".
و د
C'eſt ainſi que M. le Chancelier d'Agueſſeau
apprécioit l'air apparent de juftice
& de ſupériorité ſous lequel on mafquoit
le mépris des formes. Les négliger
, c'étoit , à ſes yeux , abandonner
l'eſprit général & commun à toutes les
Loix. C'étoit ſubſtituer aux regles des
inſtitutions verſatiles, qui ,par-là même ,
perdroient le caractere propre des inſtitutions,
c'est - à- dire , la ſtabilité & la
perpétuité. ,, Les queſtions difficiles&
„problématiques , diſoit - il , ne ſe préfentent
pas dans toutes les affaires.
Mais il n'y en a aucune , ni civile , ni
,, criminelle , où la régularité de la pro-
„cédure ne ſoit néceſſaire ; & la voie
„par laquelle on parvient à obtenir juf-
,, tice , exige une attention encore plus
„ continuelle , que le fonds de la juſtice
,, même".
ود
ود
Les lettres relatives aux Ordonnances
des donations , des teſtamens , des fubftitutions,
prouvent à quel point il étoit
E
66 MERCURE DE FRANCE.
frappé de la néceſſité de conſerver au
fonds toute ſon importance ; mais de
s'occuper , avec la plus fcrupuleuſe attention
, des formes qui en ſont inféparables.
On en jugera par la ſévérité
avec laquelle ilpreſcrivoit aux Tribunaux
de ne les jamais perdre de vue.
Nous devons principalement ces Ordonnances
à l'étonnement qu'avoit caufé
à ce ſavant Magiſtrat , la contrariété qui
regnoit entre les loix de notre Monarchie
, fur des matieres ſi ſérieuſes ; & fa
ſurpriſe étoit encore augmentée par l'oppoſition
qu'il obſervoit ſouvent entre
l'eſprit du Droit Romain & celui du
Droit François. Rien , ſur-tout , ne lui
parut plus vague , plus obfcur que les
loix qui régloient les ſubſtitutions. Cette
obſcurité étoit devenue la ſource de
procès interminables : ainſi , les loix
mêmes , ce chef- d'oeuvre de l'eſprit
d'ordre & de paix , dirigé vers le bonheur
des ſociétés humaines , fomentoient
le trouble dans les familles , &
ne leur montroient aucun point fixe
fur lequel pût repoſer leur concorde &
leur tranquillité. Rien n'étoit donc plus
preſſant que de ramener des loix de
cette nature , à cette clarté , à cette
JANVIER II Vol. 1777. 67
uniformité de principes qui préviennent
les interprétations arbitraires , & qui
empêchent qu'à l'ombre des loix , les
ſubtilités de l'eſprit particulier , n'usurpent
leur autorité. Mais quelque prefſant
que fût le beſoin , M. d'Agueſſeau
ne perdit pas de vue que ſon travail
devoit s'étendre ſur les générations fu
tures , & qu'il ſe trouvoit dans ce point
précis où les hommes ſupérieurs ne doivent
ſe hâter que lentement. Jadi
Il ſavoit mieux que perſonne , que
les loix ne peuvent être ſtables & falutaires
, qu'autant qu'elles font l'exprefſion
du voeu général d'une Nation ;
qu'étant rédigées d'après la difcuffion &
l'avis du plus grand nombre d'hommes
inſtruits & ſages , elles deviennent
l'expreſſion de la raiſon publique. Il
regarda donc comme un devoir eſſentiel
, de conſulter , ſur les détails &
fur l'enſemble de la grande opération
qu'il méditoit , les Magiſtrats les plus
éclairés , le Jurifconfultes les plus célebres.
Confiance joſte , mais honorable,
- qui les diſpoſoit d'avance à s'intéreſſer
au ſuccès d'un ouvrage dans lequel ils
ſe regardoient , pour ainſi dire , comme
les Co-adjuteurs du Chef de la Juſtice.
=
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
Le ſuccès juſtifia ſes eſpérances. On
répondit de toutes parts , avec le plus
grand zele & la plus grande fidélité ,
àdes vues dont la ſageſſe & la pureté
étoient d'ailleurs fi connues. Iln'éprouva
dans cette vaſte & longue correfpondance
, ni réſerve , ' ni diffimulation ;
&il vit avec cette joie douce qui n'ap
partient qu'à la vertu , que le déſinté
reſſement étoit l'ame de tous les avis ;
que l'amour de la vérité & du bien
public, en étoient la baſe. C'eſt de ces
riches & reſpectables matériaux , qu'il
forma les Ordonnances dont nous parlons
ici,1 под
Rien n'eſt plus clair que les regles
établies fur les donations , leur nature ,
leur forme & leurs conditions effentieli
les. L'Ordonnance des teſtamens , eni
conciliantle Droit Romain & le Droitt
Coutumier , établit un juſte milieu entre
la liberté exceſſive & les entraves trop
rigoureuſes données aux teſtateurs. Tem
pérament ſage , qui , en reſpectant cette
liberté naturelle dont tous les hommes!
ont droit d'être jaloux , l'empêche de
dégénérer en licence. Enfin , la loi ſur
les ſubſtitutions, enchaîna pour jamais
ces ennemis deſtructifs de toute Jurif
९
JANVIER H. Vol. 1777 69
prudence & de tout ordre public , la
chicane & la mauvaiſe foi , en diffipant
l'ambiguité & les incertitudes qui naifſent
de la fubtilité des anciennes loix fur
cette matiere . !
Auſſi toute la Magiſtrature préféra -telle
cette Juriſprudence plus ſimple , &
par conféquent plus utile , à celle que
l'aſcendant de l'habitude les avoit accoutumés
à reſpecter. Tous les Tribunaux
ſentirent les avantages inappréciables de
cette parfaite uniformité , ſi honorable
au Législateur , fi utile à ſes ſujets . Ces
loix concertées avec tant de ſageſſe ,
n'ont éprouvé aucune contradiction. Elles
ont perpétué l'admiration qu'elles exciterent
au moment de leur naiſſance.
Et elles n'ont point à craindre le fort
de tant de Réglemens qui furchargeoient
notre Code national , fans éclairer les
Miniſtres de la Juſtice. Réglemens que
les beſoins publics ont ſucceſſivement
détruits , ou par des uſages contraires ,
ou par de nouvelles loix. Ces monumens
précieux du ſavoir , de la ſageſſe
& de la ſupériorité de M. d'Agueſſeau ,
doivent faire regretter , comme uneperte
publique , qu'il n'ait pas eu le temps
d'exécuter fon plan général de légifla-
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
tion , parce que rien ne lui manquoit
de ce qui pouvoit élever notre Jurifprudence
au plus haut degré de perfection
dont elle ſoit fufceptible ; & que
la réunion des qualités qu'exige un
édifice ſi vaſte , fi majestueux , fi utile ,
n'eſt preſque jamais qu'un objet de
defir pour les Souverains & pour les
Peuples.
Le Recueil de ces Lettres nous paroît
d'autant plus propre à augmenter
ces regrets , qu'il y a, pour ainſi dire ,
conſigné fon coeur & fon efprit. Semblable
à ces lumieres vives , mais douces,
qui éclairent à toutes les diſtances ,
il s'eſt peint avec tant d'exactitude , ſoit
par le caractere de vérité qui lui diçtoit
ces différentes Lettres , foit par
l'énergie & la nobleſſe de ſes exprefſions
, ſoit par la ſageſſe & la fublimité
de ſes vues , qu'elles imprimoient à ceux
qui les recevoient aux extrémités du
Royaume autant de vénération pour fa
perſonne , que ſa préſence en inſpiroit
àceux qui avoient le bonheur de le voir
& de l'approcher. Nous ne doutons
pointqu'elles ne produiſent le même effet
fur tous les Lecteurs,
JANVIER II. Vol. 1777. 71
ל
Panegyriques & Oraiſons funebres , par
M. l'Abbé Guyot , Prédicateur du
Roi , Doyen & Chanoîne de l'Egliſe
de Soiſſons , & Cenſeur Royal. A
Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin.
Les Panégyriques doivent moins fervir
à faire admirer la perſonne qu'on
loue , qu'à inſpirer , aux auditeurs ,
l'amour de la vertu , & fur-tout le defir
d'imiter les belles actions qui font la
matiere de l'éloge. Tout l'art de ce
genre de composition , conſiſte à bien
choiſir les actions du Saint dont on fait
l'éloge , & à les mettre dans le plus
beau jour , afin d'exciter une ſainte émulation
parmi ceux qui viennent entendre
l'Orateur. Il ne ſuffit pas de recueillir
de l'hiſtoire de ces grands hommes ,
ce qu'il y a de plus éclatant , il faut
encore en faire une heureuſe application
aux moeurs du fiecle. En un mot,
on doit encore plus ſonger à édifier les
auditeurs , qu'à rendre aux Saints le
tribut de louange qui leur eſt dû. C'eſt
s'éloigner de ce but , que de ſe livrer
uniquement aux ſaillies de l'eſprit , &
r
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
1
aux applications ingénieuſes qui ne
ſervent qu'à faire briller le Panégyrifte.
M. l'Abbé Guyot a cherché à éviter
ces écueils , & à modérer ce defir de
briller , fi commun à ceux qui parlent
en public. Ne pourroit-on pas foutenir
que ce defir eft plus excuſable lorſqu'il
s'agit de faire une Oraiſon, funebre ,
où l'on exige que l'Orateur déploie
toutes les richeſſes de fon art ? D'ailleurs
, les Héros que l'on loue , ne
fourniſſent pas toujours ces traits éclatans
dont le ſeul récit cauſe les plus
vives emotions. Compoſer une Oraiſon
funebre , c'eſt ſouvent tracer une riche
broderie ſur une toile fort claire. On
eft donc obligé , dans ce genre d'ouvrage
, s'il faut en croire les grands maîtres
de l'éloquence , de chercher à flatter l'o .
reille par des penſées brillantes , des traits
ingénieux , des expreſſions énergiques ,
& de l'harmonie dans tout le diſcours.
Quintilien admet dans ce genre , les
ornemens les plus recherchés de l'art ,
le fréquent uſage des métaphores ,
beauté des figures , l'agrément des digreffions;
enun mot , tout ce que l'éloquence
a de plus pompeux & de plus
riche. M. Fléchier & M. Boſſuet , font
la
JANVIER II. Val. 1777. 73
les deux modeles qu'on doit le plus
confulter , lorſqu'on ſe deſtine à ce
genre. Il eſt eſſentiel d'avoir un ſtyle
auffi coulant & auffi harmonieux , que
celui de M. Fléchier ; mais il n'eſt pas
moins néceſſaire d'imiitteerr ces grands
ſentimens , ces traits hardis , ces figures
vives & frappantes qui caractériſent les
Difcours du grand Boffuet. Cet Orateur ,
}
• plus occupé des choſes que des mots
ne cherche point , comme ſon émule ,
à répandre des fleurs dans fon difcours ,
& à ſe livrer aux ornemens de l'antitheſe
, ſon unique objet eſt de rendre
le vrai ſenſible à ſes auditeurs.
Nous n'examinerons point ſi l'Auteur
de ces Difcours , fuit toujours les traces
de ces grands modeles . La lecture
qu'on en fera , vaudra mieux que toutes
nos réflexions à cet égard. Mettons fous
les yeux des lecteurs , quelques traits
des Oraiſons funebres renfermées dans
le recueil que nous annonçons. Dans
celle de Staniflas le Bienfaiſant , où
l'Orateur montre tous les traits de la
véritable grandeur , & tous les caracteres
d'une véritable bonté , on trouve
ce parallele : ,, Stanislas Auteur ! Deux
Princes ont accoutumé l'Europe à ces رور
C ८८
E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
1
,phénomenes . L'un eſt ce Roi belli-
„ queux , militaire , auſſi grand dans les
,, campagnes , que profond & inftructif
,, lorſqu'il écrit ſur l'art de la guerre ;
,,créateur de ſa Milice qu'il éclaire par
,, ſes ouvrages , comme il l'anime par
ſes exemples ; Prince , l'ami particulier
de Staniſlas , qui ne ceſſa de chérir
dans lui , le fils de ſon bienfaiteur à
„Konisberg.
"
,,L'autre eſt un Philoſophe bienfai-
,, fant , dont les écrits reſpirent la
,, Religion , toute l'honnêteté & la
„ doctrine d'une belle ame. Ouvrages
utiles. Ici , il anime , il encourage
„ les Savans ; là , il réforme les Légif-
„lateurs ; tantôt il afſſigne les écarts ,
il poſe les bornes de la philofophie;
" tantôt il manie , avec autant d'habileté
que de prudence , les refforts des
„Gouvernemens. Ici , Meſſieurs , vous
,, vous rappellez ces obſervations pro-
„ fondes , dont la juſteſſe & les prin.
„ cipes lumineux font encore l'admi-
„tion des Polonois les plus conſommés
,,dans les intérêts de leur République.
و د
"
ودLe fond riche de ces ouvrages, étoit
„dans un eſprit cultivé par les Scien
„ces, orné par la lecture , mûri par la
JANVIER II. Vol. 1777. 75
„réflexion; dans cette imagination fé-
,, conde, dont la vivacité , les ſaillies
,,pleines de fel & d'agrément , ren-
,,doient ſa converſation fi intéreſſante.
ود
ود
On ſe rappellera long- tems ces traits
,,de lumiere qui décéloient ſon génie ;
ces tours heureux & imprévus qui
,,marquoient ſe pénétration: ces idées
fortes & élevées qui annonçoient la
,, fublimité de ſon ame; ces expreſſions
,, naïves , mais d'une énergique fim-
„ plicité , qui caractériſoient fon élo-
„quence.... "
ود
ود
ود
ود
Tel
Dans l'Oraiſon funebre de Louis XV,
voici comme l'Orateur s'exprime au
ſujet de M. le Cardinal de Fleury , qu'il
oppoſe au Cardinal Alberoni.
,, parut en France ce Miniſtre modeſte ,
,, Favori fans être odieux , d'autant plus
homme d'état , qu'il parut ſe moins
rechercher lui - même; plus jaloux en
tout de l'utilité que de l'éclat des
,, ſervices; plus occupé d'appliquer le
,,génie du François , que de le remuer ;
l'ami comme le conſeil de fon Maître ;
„trop en garde , peut - être , par le fouvenir
du regne paſſé , contre la force
du caractere dans un Roi, mais tou-
„jours cher à la Nation, pour lui avoir
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
ود formé , de tous lesRois , le plus nu-
,, main ; négociateur habile ; le Miniſtre
ود de l'Europe entiere autant que de la
,, France ; conciliant , par fon déſintéreſ-
,, fement , les prétentions les plus op-
„ poſées ; défarmant , par ſa modéra-
„tion, les inimitiés anciennes , & faifant
rejaillir fur la France & fur fon
„ Roi , la gloire de ſa prudence & de
,, ſa ſageſſe. Génie bienfaiſant, les Arts ,
„ le Commerce , la Finance , les Loix ,
ود
ود tout profpere dans l'Etat , à la faveur
,, d'une adminiſtration paiſible. Miniſtre
,, le plus fortuné dans une longue car-
„ riere , la nature & la faveur ſemblent
,, l'excepter de la loi commune : il meurt
,, ſans que chez lui l'homme & le cour-
,, tifan aient connu de déclin.
ود
ود
ود
ود
,, Alberoni en Eſpagne , Fleury en
France ! Qui ne voit ici pour ce Royaume
une prédilection de la Providence !
Chez l'un , les idées les plus vaſtes,
les projets les plus hardis , la poli-
,, tique la plus remuante , avoient man-
,, qué leur effet & perdu le Miniſtre ,
,, par l'injuſtice & l'odieux de ſes ma
,, noeuvres. L'autre , politique plus ti-
,, mide , en apparence , mais plus ſage
,, en effet , obtient tout par une marJANVIER
II. Vol. 1777 77
}
}
}
"
,, che méſurée , par ce caractere de
,, droiture qui ne lui donne par - tout
,, que des amis de fa faveur & de ſa
,,Nation. Dieu marque-t- il plus ſa Pro-
,, vidence dans la formation de ces corps
inanimés qui nous éclairént , que
,, dans la diſtribution de ces génies
,, ſupérieurs qui font le bonheur & le
,, malheur des Etats ? Que quand il place
,,entre le Prince & fon Peuple, une
de ces ames fortes , ſupérieures à
toutes les paſſions comme à tous les
,, préjugés , dévouéesà lagloire du Roi
,,& au bien de la Patrie, juſqu'au facrifice
de tout intérêt perſonnel de
la faveur même une de ces ames
vertueuſes qui impriment à tous
,,leurs travaux, le ſceau facré de la
Religion, un de ces ſages , toujours
,,ou-patiens ou féveres à propos , fur
les maux de la Nation; uni de ces
,, génies auffi étendus que l'empire des
Loi & de la Juſtice; auſſi élevés
que les motifs ſublimes qui doivent
en diſtribuer les charges , en regler
les opérations , en concilier les droits ,
,,en déterminer l'eſprit, & en affurer
,le fuccés un de ces hommes rares ,
5, auffi grands dans leur wie privée, que
ود
و د
ود
78 MERCURE DE FRANCE.
"
dans les fonctions d'hommes d'Etat ;
,, oracles & exemples , à la fois , des
,,plus ſages maximes. Je parois , Mefſieurs
, vous indiquer ici une ſuite
,,de grands hommes; & tous ces traits
„ raſſemblés pourroient à peine donner ,
„à la poſtérité , une idée complette de
,, cé Chef de la Juſtice , que la France
,, perdit au milieu de ce fiecle : l'illuftre
,,d'Agueſſeau , homme au - deſſus des
,, temps & des ſiecles , par la mémoire
,, immortelle de ſes talens , de ſes
,, ouvrages & de ſes vertus ".
Procès verbal des conférences tenues par
ordre du Roi , pour l'examen des articles
de l'Ordonnance civile du mois
d'Avril 1667 , & de l'Ordonnance
criminelle du mois d'Août 1670 ;
nouvelle édition revue & corrigée ſur
l'original , & augmentée d'une inftruction
ſur la procédure civile & criminelle;
in - 4. rel. 12. liv. A Paris ,
chez Debure freres , Libr. quai des
Auguſtins ; 1776. P
Chaque Corps de l'Etat a un gloire
qui lui eſt propre; celle des Magiftrats
dépend fur -tout de l'aſſemblage de leurs
JANVIER II. Vol. 1777. 79
lumieres; & la connoiſſance des formes
eſt une des parties les plus eſſentielles
de la ſcience que les Juges doivent acquérir.
Les formes ont été établies pour
prévenir l'illuſion & les ſurpriſes , pour
aſſurer la vérité & la folemnité des actes
les plus importans de la ſociété civile ,
Enfreindre ces formes , s'eſt s'écarter de
la route indiquée par la loi , changer des
regles ſages & inviolables en inſtitutions
flottantes & arbitraires , & livrer aux
variations & aux entrepriſes de chaque
Juge particulier , des loix dont la ſtabilité
doit être le principal caractere. Un
ſavantMagiſtrat a dit avec raiſon: ,, Que
ودla voie par laquelle on parvient à ob-
,, tenir juſtice , exige une attention encore
,,plus continuelle que le fond de la juf-
,, tice même".
L'Ouvrage que nous annonçons n'a
nul beſoin d'éloges. Les noms célebres
des Magiſtrats à qui nous le devons ,
ſuffiſent pour en faire connoître tout le
prix. M. le premier Préſident de Lamoignon
étoit l'ame des conférences où furent
examinés les articles de l'Ordonnance
civilede 1667 , & del'Ordonnance
criminelle de 1670 ; la capacité ,la droiture&
les lumieres de ce célebre Magif
80 MERCURE DE FRANCE.
trat , ont toujours été l'objet de l'admiration
publique. L'élévation de ſon génie,
éclairé par l'étude des loix , fortifié par
une longue expérience , donnoit tant de
poids à ſes opinions , qu'il les faiſoit
aifément ſuivre par la force qu'elles empruntoient
de fon autorité.
M. l'Avocat - Général Talon fit également
paroître , dans ces conférences ,
cette profonde érudition& cette folidité
de jugement , qui l'ont toujours fait
régarder comme le premier Avocat du
Royaume , par fon propre mérite, comme
il l'étoit déjà par ſa dignité.
Entre MM. les Commiſſaires du Conſeil
nommés pour ce travail précieux ,
on vit briller fur- tout la pénétration&
l'habileté de M. Puffort , qui fut chargé
dedreſſer le plan des articles de la réformation.
Tous les Magiftrats qui compofoient
ces fameuſes aſſemblées , contribuerent
, par leurs talens , à la réformation
de la juftice , & à la perfection d'un Ouvrage
, où l'on difcuta avec habileté , les
points les plus fubtils de la procédure ,
& où l'on traita , avec profondeur , les
plus grands & les plas fecrets myſteres
de la Jurifprudence. Rien ne fut omis
dans cette favante difcuffion ,& tous les
TriJANVIER
II . Vol. 1777. 81
i
}
}
>
Tribunaux ont ſenti le prix de cet Ouvrage
, & fe font un devoir de le conſulter.
On y a joint une inſtruction fur
les matieres civiles & criminelles qui ont
rapport à l'une & à l'autre Ordonnance.
L'utilité de cette addition eſt telle , qu'en
même temps que l'on apprend la diſpoſition
de la loi par la lecture du texte ,
on ſe trouve en état d'en faire l'application.
1
On a corrigé & perfectionné dans cette
nouvelle édition , ſi attendue , les deux
précis qui font à la tête des deux Ordonnances
, & où il y avoit un grand
nombre de fautes & d'omiſſions; outre
cet avantage, on a encore corrigé les
fautes qui s'étoient gliffées dans le texte
du procès verbal , ſans déranger l'ordre
de l'édition précédente , afin qu'on puisſe
vérifier commodément les citations
qui ont été faites de ce procès verbal ,
dans pluſieurs Ouvrages de Jurisprudence.
Il ſuffit d'annoncer un tel Ouvrage
pour déterminer les Magiſtrats , les Jurifconfultes
& les Praticiens , à en faire
l'acquiſition .
:
re
१
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Conférences Ecclésiastiques du Diocese
d'Angers , fur les Etats. Tome III.
1 A Paris , chez la veuve Defaint , rue
edu Foin Saint Jacques.
On a avoué dans tous les ſiecles , que
l'ignorance des Miniſtres de l'Eglife étoit
le mal le plus funeſte qui pût arriver à
l'Egliſe , en même temps qu'elle étoit la
ſource d'une infinité d'autres maux. Les
qualités de Docteurs , de Peres , de Guides
, de Juges , de Médecins ſpirituels
du Peuple Chrétien , dont l'Egliſe les
honore , font autant de titres qui les
obligent à étudier la doctrine des Saints ,
fur tout celle qui a rapport à la morale
pratique. Le caractere faint , loin de
donner les lumieres , forme au contraire
un nouvel engagement pour les acquérir.
,, Les Scribes & les Prêtres de la Loi ,
,, perfuadés que la connoiſſance de fes
,, préceptes & de ſes ordonnances , étoit
,,inféparable du Sacerdoce , dit un Paf
,,teur éloquent , affectoient de porter at
,,tachés à leurs vêtemens , & étaloient
,, avec oftentation leurs philacteres , qui
,,n'étoient que des rouleaux amples de
,, la loi , dont ils bordoient le bas de
,, leurs robes. C'étoit , à la vérité , une
,, affectation phariſaïque & ridicule ;
JANVIER II. Vol. 1777. 83
„mais ils nous apprennent du moins,
,, qu'un Prêtre ne doit jamais marcher &
,, paroître nulle part , ſans porter avec
ور lui la loi , non pas attachée à ſes vê
,, temens , mais gravée profondément dans
,, fon eſprit & dans fon coeur. Dans le
,, Paganiſme même , les Prêtres des Ido-
ود
ود
les n'avoient point d'autre occupation ,
,, qu'une étude affidue des fables & des
,, extravagances de leur mythologie : ils
vivoient retirés dans l'obſcurité de
,, leurs Temples , pour répondre aux
,, Peuples abuſés qui venoient les con-
,, fulter fur leurs myſteres impurs , in-
,, ſenſés , avant de s'y faire initier ; &
,, nous établis , ajoute- t - il , pour nous
,, inſtruire à fond d'une Religionſi ſu
,, blime , ſi divine ; chargés de nous rem-
,,plir fans ceſſe d'une doctrine ſi ſage
,,& fi confolante , nous ne fentirions
,, aucun goût pour nous en inſtruire
„ pour la méditer & l'approfondir ? "
Tous les motifs les plus preſſans ſe réuniffent
donc pour engager les Miniſtres
de l'Egliſe à s'appliquer ſérieuſement à
l'étude de la morale Chrétienne. Tel eſt
le but des Conférences ſi ſagement établies
, & fi propres à exciter une louable
émulation parmi les Paſteurs ,& à les
1
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
prémunir également contre les dangers
de l'ignorance , & contre les fophifmes
✓& les illuſions de la cupidité. Ce poiſon
ſi actif ſe gliſſe dans tous les états : &
rien n'eſt ſi propre à arrêter cette contagion
, qu'un cours de morale où l'on ne
cherche point à éluder la loi par de
fauſſes interprétations , & par des opinions
relâchées , qui ne raſſurent la confcience
que pour la tromper. L'Auteur de
ces Conférences a ſu éviter cet écueil ,
en traitant la matiere des devoirs de
chaque profeſſion. Les regles qu'il trace
font conformes à l'Evangile ; il ramene
tout à une confcience éclairée & à la
loi de Dieu , qui ne peut ni changer ,
ni plier. Les articles des Conférences
renfermées dans ce troiſieme volume ,
font intéreſſans : devoirs des gens de
guerre , des Maîtres & des Diſciples ,
des Médecins & de tous leurs coopérateurs
, des Financiers , des Marchands , des
Artiſans , des gens mariés , &c. Tous
ceux qui font renfermés dans ces différentes
claſſes , trouveront dans ces Con .
férences l'éclairciſſement des difficultés
qui peuvent les arrêter , l'exercice de
leurs devoirs , les divines Ecritures , les
Saints Canons , les Conciles , les Souverains
Pontifes , les écrits des Peres ;
1
JANVIER II. Vol. 1777. 85
voilà les fources où l'Auteur des Conférences
prétend avoir puiſé ; & ce font
les ſeules que les Paſteurs doivent refpecter
, parce qu'elles conduiſent à la
vérité , & qu'elles fourniſſent les vrais
moyens de ſanctification pour chaque
état.
3
:
Précis historique de la vie de Jésus- Christ ,
de ſa doctrine , de ſes miracles , & de
l'établiſſement de ſon Eglife ; accompagné
de réflexions& de penſées choiſies
ſur la Religion & ſur l'incrédulité.
Par feu M. Tricallet , Directeur
du Séminaire de Saint Nicolas du
Chardonnet ; nouvelle édition , revue
& corrigée. A Paris , chez Lottin
l'aîné , Impr. Lib. rue St. Jacques.
Le précis de la vie de Jésus - Chriſt ,
qui eſt à la tête de cet Ouvrage , eſt
extrait du diſcours ſur l'hiſtoire univerſelle
, par M. Boſſuet. Cela ſeul ſuffit
pour faire l'éloge de ce morceau. L'Auteur
du fiecle de Louis XIV. a dit avec
raifon que ce diſcours n'avoit eu ni
modele , ni imitateurs ; & l'on peut
- ajouter , d'après les meilleurs Juges en
ce genre , que c'eſt un chef- d'oeuvre qui
,
F3 :
86 MERCURE DE FRANCE.
réunit tout à la fois ce que le génie a
de plus fublime , la politique de plus,
profond , la morale de plus ſage , le ſtyle
de plus vigoureux & de plus brillant ,
l'art de plus étonnant. On a joint à l'extrait
de ce diſcours , dont on devroit
faire apprendre aux jeunes gens la ſeconde
partie par coeur , tout ce que Saint
Chryfoſtôme & Saint Auguſtin , les deux
grandes lumieres de l'Eglife , nous ont
dit de relatif à l'objet de ce recueil. On
y a joint quelques extraits de nos meilleurs
Poëtes , & ceux de M. de Fénélon ,
qu'on relit toujours avec un nouveau
plaifir. Toutes nos actions & toutes
,, nos pensées , dit un célebre Apologiſte
و د
و و
de la Religion chrétienne , doivent
,, prendre des routes ſi différentes , felon
,, qu'il y aura des biens éternels à eſpé-
,, rer ou non ; qu'il eſt impoſſible de faire
و د
une démarche avec ſens & jugement ,
,, qu'en la réglant par ce point de vue" .
Or , rien n'eſt plus propre à nous faire
difcuter cette importante queſtion de la
vérité de notre Religion avec impartialité
, que la lecture de ces recueils , où l'on
trouve réunis les principaux argumens,
en faveur de la Religion chrétienne , &
les plus beaux endroits des Ouvrages de
ſes illuftres Défenſeurs .
JANVIER II. Vol. 1777. 87
;
} }
Differtation théologique fur l'usure du prêt
du Commerce. A Rouen , chez Dumefnil
, Impr. rue de l'Ecureuil.
On a donné en 1762 une nouvelle
édition de l'Examen théologique ſur la
ſociété du prêt à rente , &c. où l'on
juſtifie le profit qu'on exige de ceux qui
n'empruntent que pour gagner avec la
fomme empruntée. Cet Auteur ſe fondoit
, 1º. fur la liberté de l'Emprunteur ,
qui paye les intérêts ; 20. fur le grand
profit qui lui en revient ; 30. ſur la comparaiſon
du prêt de commerce avec le
contrat de louage. On réfute , dans la
Differtation que nous annonçons , cette
opinion , qu'on regarde comme favorable
àl'uſure. L'Auteur ſuppoſe , d'après l'expérience
journaliere , qu'il y a beaucoup
de gens pécunieux , qui ne veulent ni
conſtituer leurs deniers en rente , niacheter
des terres ou d'autres fonds , ni faire
aucun commerce , ni expoſer leur argent
aux riſques d'une ſociété légitime ; qui
enfin peuvent prêter , ſans en ſouffrir le
moindre dommage. Ces gens-là , quoiqu'on
en puiſſe dire , ne font aux yeux
du Differtateur , ni de près , ni de loin,
E4 31 日)
88 MERCURE DE FRANCE.
1
dans le cas du lucre ceffant ou du dommage
naiſſant , & font par conféquent dans
l'obligation , lorſqu'ils prêtent , de le faire
ſans intérêt. Voilà ce que l'on prétend
prouver dans la diſſertation , contre
-tous ceux qui juſtifient l'intérêt du prêt
de commerce.
Traité de l'usure & des intérêts , augmenté
d'une défenſe du Traité , & de diverſes
obſervations ſur les écrits qui
l'ont combattu. A Lyon , chez Brui-
**fet Ponthus.
Cet Ouvrage contient trois parties :
1º. tout ce qui a rapport au prêt & à
l'uſure ; 20. les titres ſur-ajoutés au prêt ,
qui peuvent autoriſer à retirer des intérêts
; le profit ceſſant & le dommage
naiſſant ; le riſque que le prêt fait courir
; le délai du payement ; la ſentence
duJuge ; le don des intérêts. 30. Les contrats
différens du prêt , qui peuvent donner
lieu à des intérêts légitimes ; expofition
du contrat à intérêt , différent du
prêt; preuve de la légitimité du contrat
à intérêt , différente du prêt ; réponſe
aux objections contre la légitimité du
contrat à intérêt , autorité des Papes ,
JANVIER II . Vol. 1777. 89
1
du droit canonique , des monts de piété
, favorables aux contrats à intérêts ,
différens du prêt. L'Auteur ſoutient
qu'il a trouvé le juſte milieu qu'on doit
choiſir entre les deux ſentimens qui font
les plus communs , parce qu'ils font les
plus faciles à ſuivre ; & il ſe ſert pour cela
de la fameuſe Lettre Encyclopédique de
Benoît XIV , où ce Pape , de bonne mémoire
, s'éloigne également de l'opinion
des Docteurs trop ſéveres , & de celle
7 des Caſuiſtes relâchés. On a joint à cette
Lettre les déclarations des Univerſités
de Cologne , de Trèves , & une réponſe à
l'Auteur des principes théologiques. Ce
recueil contient des diſcuſſions intérefſantes
ſur une matiere qui a été trop
ſouvent agitée parmi les Théologiens .
On defire depuis lomg temps de trouver
des moyens de conciliation qui ne bleffent
ni les intérêts de la charité chrétienne,
ni ceux du commerce , ſi lié au
bien public.
L'Illiade , traduction nouvelle , 2 vol . in
12 , à Paris , chez Ruault , Libraire ,
rue de la Harpe.
Nous devons cette traduction au même
F5
१० MERCURE DE FRANCE.
4
Auteur qui donna , avec ſuccès , il y a
quelque temps , une traduction du Taffe.
Celle qu'il publie aujourd'hui de l'Illiade ,
ne peut manquer de produire une grande
ſenſation. Un ton poétique , une éléva
tion & une chaleur foutenues , un ſtyle
clair , vif & rapide , font les avantages
qui la diftinguent , & qui doivent la
rendre préférable à toutes celles en profe
qui ont déja paru aux yeux de ceux qui ,
ignorant la langue d'Homere , cherchent
à prendre une idée de fon génie & des
beautés de ſa poésie. Il ſuffit , pour ſe
convaincre de ce que nous venons de
dire, de la comparer à celle de Madame
Dacier , une des plus connues & des plus
eſtimées ,& qui , malgré la réputation &
la vogue qu'elle a eue , n'a guere d'autre
mérite que celui de la fidélité ; mérite , à
la vérité , fort eſſentiel ,& le ſeul cependant
que le nouveau Traducteur paroiffe
avoir négligé quelquefois. Reſte à ſavoir
ſi l'on doit préférer une verſion rigoureuſement
fidelle , & où le ſens de l'original
ſe trouve exactement confervé , comme
tous les traits d'un beau tableau le font
dans une gravure , ou une traduction un
peu plus libre , mais dans laquelle on
retrouve davantage la vie & la chaleur
こ
JANVIER II. Vol. 1777. 91
qui animent ce même original. Il ne s'agit
que de réfoudre cette queſtion pour prononcer
entre la traduction de Madame
Dacier, & celle que nous annonçons.
Nous allons extraire de l'une & de l'autre
le commencement du premier livre ,
très-propre à fervir de piece de comparaifon
,& à établir l'idée de la difference
des deux ſtyles , & des deux manieres de
traduire. Voici comme s'exprime Madame
Dacier.
"
”
"
„ Déeſſe, chantez la colere d'Achille, fils
de Pélée ; cette colere pernicieuſe , qui
cauſa tantde malheurs aux Grecs, & qui
„ précipita dans le fombre Royaume de
„ Pluton , les ames généreuſes de tant de
„ Héros , livra leurs corps en proie aux
chiens & aux vautours , depuis le jour
fatal qu'une querelle d'éclat eut diviſé
le fils d'Atrée & le divin Achille ; ainſi
les décrets de Jupiter s'accompliſſoient.
„ Quel Dieu les jeta dans ces diffenfions ?
Le fils de Jupiter & de Latone , irrité
contre le Roi qui avoit déshonoré Chryfès
, fon facrificateur , envoya fur l'ar .
„ mée une affreuſe maladie , qui emportoit
les peuples. Car Chryfès étant allé
aux vaiſſeaux des Grecs chargé de
préſens pour la rançon de ſa fille , &
"
"
"
"
ود
92 MERCURE DE FRANCE.
,, tenant dans ſes mains les bandelettes
,, facrées d'Apollon avec le ſceptre d'or ,
„ pria humblement les Grecs , & fur-
ودtout les deux fils d'Atrée , leurs Géné-
,, raux: fils d'Atrée , leur dit- il , & vous ,
,, généreux Grecs , que les Dieux qui
,, habitent l'Olympe , vous faſſent la
,, grâce de détruire la ſuperbe ville de
,, Priam , & de vous voir heureuſement
,, de retour dans votre patrie; mais ren-
,, dez-moi ma fille en recevant ces pré-
,, ſens , & reſpectez en moi le fils du
,, grand Jupiter , Apollon , dont les traits
,, font inévitables.
,, Tous les Grecs firent connoître par
,, un murmure favorable , qu'il falloit
,, reſpecter le Miniſtre du Dieu ,& rece-
,, voir ſes riches préfens : mais cette
,, demande déplut à Agamemnon , aveu-
„ glé par ſa colere. Il renvoya durement
,, Chryfès , & accompagna fon refus de
,, menaces : vieillard , lui dit-il , que je
,, ne te trouve pas déſormais dans mon
,, camp , & qu'il ne t'arrive jamais d'y
,, revenir , ſi tu ne veux que le fceptre
,,& les bandelettes du Dieu dont tu
,, es le Miniſtre , ne te ſoient inutiles.
„ Je ne te rendrai point ta fille avant
qu'elle ait vieilli dans mon palais , à "
JANVIER II . Vol . 1777. 93
4
۲
,, Argos , loin de ſa patrie, travaillant
ودen laine , & ayant ſoin de mon lit.
,,Retire- toi donc , & ne m'irrite plus
,, davantage par ta préſence , ſi tu as
,, quelque ſoin de tes jours."
Voyons maintenant la verſion du nouvel
Interprete d'Homere. , Muſe , chan-
"te la colere d'Achille ; cette colere fu-.
,, neſte , plongea les Grecs dans un abîme
,, de douleurs , qui , avant le temps ,
„précipita dans les fombres demeures
,, une foule de Héros ; & de leurs cada-
,, vres ſanglans, fit la pâture des chiens
,,& des vautours.
ودAinſi l'ordonna la volonté ſuprême
,, de Jupiter , depuis qu'une fatale que-
,, relle diviſa le fils d'Atrée , le Monar-
,, que des Rois , & le divin Achille.
Quel Dieu alluma le flambeau de
,, ces triſtes difcordes ? Le fils de Jupiter
,,& de Latone , pour venger l'outrage
,, fait , par Agamemnon , à Chryſès , fon
,, Prêtre; Apollon , enflammé de cour-
,, roux , lança ſur l'armée des Grecs la
,, contagion & la mort , & les peuples
,, périrent.
„Chryſès étoit venu pour rompre les
,, fers d'une fille chérie ; il apportoit des
,,tréſors pour prix de ſa liberté : dans
94 MERCURE DE FRANCE.
east
"
,, ſes mains étoient un ſceptre d'or &des
bandelettes facrées ; il imploroit tous
,, les Grecs ; il imploroit ſur- tout les
,, deux Atrides , les Chefs fuprêmes des
,, Guerriers .
„ Fils d'Atrée , & vous généreux ven-
,, geurs de la Grece , puiſſent les Dieux
,, immortels livrer à vos coups la ville
,,de Priam ? Puiffiez- vous retourner dans
,, votre patrie vainqueurs & riches de ſes
„ dépouilles ! Rendez , rendez - moi une
fille tendrement aimée , & recevez la
,, rançon que je vous offre. Reſpectez
,, dans ſon Prêtre le fils de Jupiter , le
„Dieu qui lance au loin d'inevitables
,,traits .
95 Il dit : & tous les guerriers , avec
„un murmure favorable , accueillent fon
,,discours , tous veulent qu'on cede à ſa
,, priere , & qu'on accepte les tréſors
,, qu'il apporte.
Mais l'orgueil d'Agamemnon ſe ré.
,, volte & s'indigne ;& par cette cruelle
,, réponſe , il ajoute encore à la dureté
du refus.
" Fuis , vieillard , fuis , & garde que
,, mes yeux ne te rencontrent encore fur
,, ces rives ! Ni ton sceptre , ni tes ban-
,, delettes , ne pourroient te dérober à
JANVIER II . Vol. 1777. 95
,,mon reſſentiment ; je ne te la rendrai
,, point , que la vieilleſſe n'ait flétri ſes
appas. Je veux , qu'au ſein d'Argos ,
;,dans mon palais , loin de ſa patrie ,elle
;, tourne le fuſeau , & ferve ſous mes
,, loix: pars , crains d'allumer mon cour-
,, roux, ſi tu veux ſauver tes jours."
ود
Il eſt facile de voir combien cette maniere
de partager la narration en périodes
courtes , y répand d'intérêt , de nobleſſe
& de rapidité. On peut remarquer
auſſi que le Traducteur ſe permet en
proſe les inverſions les plus hardies de
la poéfie. Ces inverſions font quelquefois
un heureux effet , & contribuent en
général beaucoup à animer le ſtyle ; mais
outre que ſouvent elles font trop perdre
à la proſe ce caractere de ſimplicité
qu'elle doit toujours conſerver , même
- lorſqu'elle emprunte les couleurs de la
poéfie , & qu'on retrouve avec tant de
plaiſir dans l'admirable proſe de Télé
maque; il en eſt pluſieurs qui doivent
paroître trop forcées , comme celle ci :
de leurs cadavres ſanglans , fit la pâture
des chiens & des vautours.
Cette légere remarque que nous hafardons
, ne diminue en rien le mérite de
la traduction de M. L. B.; nous allons
96 MERCURE DE FRANCE.
!
la mettre encore en parallele avec celle
de Madame Dacier , dans un endroit du
quatrieme livre. Le Poëte y peint le moment
où les armées Grecques & Troyenne
font en mouvement pour le combat.
Ce font les morceaux de ce genre , où
le feu & l'élévation du génie d'Homere
ſe déploient le plus , que M. L. B. a
fur- tout traduits avec ſuccès , & dans
leſquels on fent le mieux la ſupériorité
de fon ſtyle , ſur le ſtyle foible de Madame
Dacier.
ود
Verſion de Madame Dacier : ,, Comme
lorsque le violent zéphir exerce ſa ty .
,rannie ſur la vaſte mer , on voit d'abord
les flots s'amonceler au milieu de
, la plaine liquide ,& venir les uns fur les
„autres ſe brifer contre le rivage avec
de longs mugiſſemens , où, luttant con.
tre un orgueilleux rocher, qui s'oppoſe
,, à leur furie , & s'élevant comme des
,, montagnes , on les voit enfin vaincre
,, ſes efforts , & le couvrir d'algue &
d'écume; telles on voyoit s'avancer les
nombreuſes phalanges des Grecs qui
,, marchoient au combat. Elles avoient
,, chacune à leur tête leurs chefs , qu'elles
ſuivoient dans un profond filence ,
pour entendre & pour exécuter leurs
,, ordres
JANVIER II. Vol. 1777. 97
1
,, ordres plus promptement. Vous euffiez
,, dit que Jupiter avoit ôté la voix à cette
,, multitude innombrable de peuples. Les
5, armes dont ils étoient revêtus , jetoient
,, un éclat que l'oeil ne pouvoit foutenir.
„Au contraire , les Troyens étoient dans
,, leur camp , ſemblables à de nombreux
,, troupeaux de brebis quifont répandues
,, dans les parcs d'un homme riche ; &
„ qui , pendant qu'on tire leur lait , &
,, qu'elles entendent la voix des agneaux
,, qu'on leur a ôtés , font retentir de leurs
,, bêlemens tout le pâturage. Tel eſt le
,,bruit confus des troupes innombrables
,,dont l'armée des Troyens eſt compo-
,, ſée ; car elles n'ont pas toutes le même
,, art , ni le même langage ; mais c'eſt un
,,mélange confus de langues , comme
,,de troupes ramaſſées de toutes fortes
„de nations.
ود
e
Les Troyens ſont animés par le Dieu
Mars , & les Grecs par la Déeſſe Minerve
; ces deux divinités ſont ſuivies
, de la terreur , de la fuite & de l'infa-
,, tiable difcorde , foeur & compagne de
,, l'homicide Dieu des combats , & qui ,
,, dès qu'elle commence à paroître , s'é-
,,leve inſenſiblement , & bientôt , quoi-
, qu'elle marche ſur la terre , elle porte
G
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
,, ſa tête orgueilleuſe juſques dans les
,, cieux. Cette Déeſſe implacable fo-
,,mente l'animoſité dans tous les coeurs ;
&courant de rang en rang dans les ar-
,, mées, elle allume la rage des combat-
,, tans ,& fe nourrit des maux qu'elle leur
prépare.c
ود
Quand ces deux armées ſe joignent
& viennent aux mains , les boucliers
20ſe heurtent , les lances ſe croifent ,
,,l'haleine & les foupirs des combattans
,,ſe mêlent; un bruit effroyable retentit
,,au loin ; les cris des vaincus & des
,, vainqueurs , des bleſſes & des mou-
ودrans ſeconfondent,&la terre eft inon-
,,dée de ruiſſeaux de ſang , tels que
,, d'impétueux torrens groffis par les
,, pluies de l'hiver , & rompant leurs
,, digues , ſe précipitent avec furie du
„haut des monts , & mêlent leurs eaux
,,indomptables dans la fondriere d'un
„vallon; les Paſteurs , au haut des ro
,, chers les plus reculés, entendent avec
,, étonnement ce bruit horrible: tel eſt le
,, bruit que forment les cris & la fuite de
,, tant de guerriers qui ſe mêlent & qui
»ſe pouffent. " ό ση 9
Verfion de M. L. B. ,, Toutes les pha-
„langesGrecques s'ébranlent. L'oeil tenJANVIER
II. Vol. 1777. 99
,, du , l'oreille attentive à la voix des
,, chefs qui les guident , elles marchent
,, toutes dans un filence terrible & me-
,, naçant ; de leurs armes jaillit le feu
,, des éclairs . Tels , quand le fougueux
,,Aquilon eſt déchaîné fur la mer , on
,, voit les flots blanchir , s'amonceler ,&
,, bientôt en mugiſſant , ſe briſer ſur le
,, rivage , ou luttant contre les écueils ,
,, les couvrir d'algue & d'écume.
,, Les Troyens pouſſent de tumultueu-
,, ſes clameurs ; dans ce confus aſſembla-
„ ge de mille peuples divers , mille fons
,,différens fe font entendre ; ainſi ,dans
,, un vaſte troupeau , les cris des tendres
,, agneaux ſe mêlent au bêlement de leurs
,, meres.
,, Mars entraîne les Troyens ; Minerve
,, guide les Grecs. Devant eux , marchent
,, la terreur , la fuite, la difcorde funeſte,
,, ſoeurs de l'homicide Dieu des combats.
,, Foible en ſa naiſſance , la diſcorde s'é-
,, leve comme un géant ; ſes pieds font
ود fur la terre ; fon front eſt dans les
,, cieux. Elle s'élange au milieu des guer-
,,riers , les embraſe de ſes flammes , &
,, appelle à grands cris le carnage & la
,, mort.
„ On s'approche , caſque contre caf-
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
:
ود
,, que , bouclier contre bouclier , épée
,, contre épée ; on ſe heurte , on s'égorge .
,,D'affreux mugiſſemens épouvantent les
airs. Les vaincus , les vainqueurs ſe
,,mêlent & ſe confondent. On entend ,
tout à la fois , les cris de la mort & les
,,chants de la victoire. Le ſang ruiſſele ,
,, la plaine en eſt inondée.
"
„ Tels , du haut des montagnes , mille
,, torrens ſe précipitent , & vont , avec
,, un horrible fracas , ſe perdre enſemble
,,dans un vallon; le Paſteur , dans les fo-
,, rêts , entend au loin ce bruit affreux ,
ودſon coeur eſt glacé d'effroi. Ainſi ſe
,,mêlent les accens de la fureur & les cris
,,du déſeſpoir."
M. L. B. a mis à la tête de ſa traduction
de l'Iliade, celle d'un dialogue que
lui a communiqué un ſavant Anglois
qui a vécu long-temps au milieu des ruines
de la Grece ,& qui a trouvé ce morceau
intéreſſant ſous les débris d'une des
maſures qui couvrent le lieu où fut autrefois
Athenes. Le texte en eſt joint ici
à la traduction. Dans ce dialogue , Homere
paroît ſous le nom de Méléſigene ,
& développe lui-même , ſur un ton plein
de raiſon & de philoſophie, le ſens &
le but moral de ſon Iliade. M. L. B. croit
a
JANVIER II. Vol. 1777. 101
que cet ouvrage a été composé par un de
ces rapsodes , qui alloient dans la Grece
chanter les vers d'Homere.
Discours qui a remporté les deux Prix
d'Eloquence , au jugement de l'Académie
de Besançon , en 1776 , ſur ce
ſujet : Combien le respect pour les
Moeurs , contribue au bonheur d'un Etat.
Par M. l'Abbé de Moy , Chanoine
Honoraire de Verdun , & Curé de S.
Laurent , à Paris. A Paris , chez le Jay ,
Libraire , rue S. Jacques.
Les Fléchier , les Boſſuet , les Fénélon,
furent des Paſteurs auſſi recommandables
par leurs vertus que par leurs lumieres
& leurs talens ; & cependant ils ne dédaignerent
pas de cultiver les Lettres
&l'Eloquence. Un Miniſtre de l'Egliſe
remplit d'autant mieux les devoirs de
fon état , qu'il poſſede dans un degré
ſupérieur le don précieux de la parole.
C'eſt en faiſant un faint uſage de ce
talent , devenu ſi rare , qu'il a la conſolation
de ramener à la vveerrttuu , & de
foumettre au joug de l'Evangile , les
eſprits les plus rebelles. Et c'eſt en
employant les reſſources de l'Eloquence,
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
f
T
qu'on rend aimable la morale de l'Evangile
, & qu'on fait la préſenter ſous les
couleurs qui lui conviennent. Or , peuton
atteindre ce but, fans employer les
images qui faiſiſſent vivement l'imagination
, & les figures de l'art oratoire
deſtinées à remuer les paſſions ? Un Pafteur
du premier & du ſecond ordre ,
doit donc , plus qu'un autre, cultiver ,
par un fréquent exercice , le talent de la
parole : & les Académies concourent à
perfectionner ce talent , en donnant ,
pour ſujet d'Eloquence , des vérités de
morale. Jamais vérité ne fut plus propre
à réveiller le zele d'un Paſteur de
l'Eglife , que celle que l'Académie de
Beſançon a propoſée l'année derniere .
L'Orateur n'a pu entrer en lice , ſans
déployer tous les tréſors de l'Eloquence,
& fans employer tous les ornemens
du ſtyle. D'ailleurs , comme l'obſerve
, avec tant de d'élégance , l'Orateur
couronné , un Paſteur doit ſe monter
au ton de ſon ſiecle . Dès que les
,,Apologiſtes du vice font lettrés , il
,, faut bien , ajoute - t - il , que les A-
„ pôtres de la vertu le deviennent. Il
,,faut , pour combattre les premiers
avec ſuccès , que ceux- ci remontent
ود
JANVIER II. Vol . 1777. 103
!
ود
,, aux ſources où ceux-là vont puiſer des
,, moyens : il faut auſſi qu'employant les
,, richeſſes de l'Egypte , à décorer les
,, Temples du vrai Dieu , ſes Miniſtres
tâchent de répandre, ſur les inftruc-
,, tions religieuſes , un charme égal à ce-
,, lui que les partiſans de la fauſſe Philo .
,, ſophie , impriment à l'objet de leur
,, culte. Parlez , écrivez , ſéduifez com-
,, me eux , & comme eux vous aurez des
,, Diſciples ; vous en aurez infiniment
,, davantage , puiſque vous annoncerez
,, le vrai .
„Ce fut le ſecret des Chriſoſtôme , des
„ Léon , & de cet Evêque d'Hyppone ,
,, non moins inſtruit que Cicéron , plus
,, éclairé que lui , & auquel il n'a man-
,, qué , pour être auſſi éloquent , que
,, de naître dans les beaux jours de la
,, littérature romaine. Ce fut celui de
,, ce Boffuet , dont l'érudition étonne ,
,,dont l'élocution entraîne , & qui ne
,, laiſſe à ſon lecteur , ni la volonté ,
„ni le pouvoir de lui réſiſter. Ce fut
,, celui de ce Fénélon , qui ſemble avoir
,, dérobé à Homere , la ceinture des grâ-
,, ces , pour en parer la vérité , les
,moeurs , la vertu , & leur foumettre
,, tous les coeurs. Ce fut fur- tout celui
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
را
i
,, de ce Maffillon , ſi doux, ſi élégant , qui
,, nous dérobe , ſous des fleurs , les chaî-
,, nes de la perfuafion ,& qui fait ſi bien
,, émouvoir & toucher , en paroiſſant ne
,, chercher qu'à plaire."
Le reſpectable Paſteur , à qui la double
couronne a été ſi juſtement décernée
, n'a point manqué aux engagemens
de fon état en marchant fur les traces
des Peres de l'Eglise , qui peuvent être
regardés comme les grands modeles de
l'Eloquence. Ce ne ſeroit pas leur rendre
une entiere juſtice, de ne les regarder
comme de grands hommes , que
parce qu'ils étoient de grands Saints.
S'ils n'avoient pas toujours la véhémence
& la rapidité de Démosthène , ils avoient
au moins une douceur & une infinuation,
qui eſt peut- être plus propre à perfuader
l'eſprit humain dont l'orgueil
inflexible a moins de peine à ſe laiſſer
gagner par le ſentiment , qu'à céder à la
force & à l'empire de la raiſon. M. l'Abbé
de Moy a ſu joindre à ce talent qui caracteriſe
les Orateurs ſacrés , nos premiers
Maîtres , ce que l'éloquence a de
plus brillant & le ſtyle de plus orné. Il
poſſede cet heureux art d'embellir la
raiſon , d'adoucir la rudeſſe de ſes traits,
,
JANVIER II. Vol. 1777. 105
de lui donner une teinte vive& agréable
, de la dépouiller de cette ſéchereſſe
qui révolte & de cette monotonie qui
dégoûte. Si cet Orateur paroît s'êtreun
peu trop livré aux ornemens de l'art , &
fur-tout à ceux de la mythologie , c'eſt
qu'il eſt impoſſible d'avoir , ſans cette
refſource , un coloris brillant , & cette
heureuſe variété de tours qui anime le
ſtyle & le rend intereſſant. D'ailleurs ,
le vice n'y eſt pas revêtu de couleurs féduiſantes
, comme on le voit quequefois
dans pluſieurs Moraliſtes modernes , &
la vertu y eſt parée de tous ſes attraits.
L'Orateur n'a pu manquer de s'être propofé
cebut , & le ſujet qu'il a traité juſtifie
cette profuſion de richeſſes qu'on remarque
dans fon Ouvrage. Etaler ce que
l'éloquence a de plus riche , pour prouver
que les moeurs honnêtes fervent au
bonheur d'un Etat , c'eſt ſervir également
la Religion & la Patrie ,& préparer des
triomphes à l'Evangile. Ecoutons l'Orateur
lui - même , & nous applaudirons
fans peine à ſes talens , & à l'uſage qu'il
en afait dans ſon Diſcours , que l'Académie
de Besançon a préféré à trente- fix
autres Ouvrages qui lui ont été préſentés .
„Les moeurs , elles font indépendantes
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
1
1
ود
ود
"
des cultes& des législations ,des temps
& des climats. Filles de laconfcience,
la vérité les accompagne & la félicité
les fuit. Qui pourroit même, ſans elles,
„jouir de l'ineftimable avantage d'être
bien avec foi même & bien avec les
„ autres ? .... " Quoique l'Orateur ſoit
perfuadé , comme il le dit lui -même ,
qu'il n'y a pas de principe de moeurs plus
fécond & plus fûr que notre Religion
fainte , il a crudevoir enviſager ſon ſujet
du côté littéraire , & parler un langage
que puſſent entendre les hommes de toutes
les croyances &de tous les temps.
„ La félicité ne fauroit naître que du
reſpect pour les moeurs . Seul , il peut
„ aſſurer aux Nations la tranquillité au
,, dedans & la conſidération au dehors.
Tel ce Palladium de la Fable , auquel
étoit attaché la deſtinée d'une Ville fuperbe
, triomphante & fortunée , auffi
,,long-temps qu'il fut l'ornement de ſes
,,murs ; à peine l'eût elle laiſſé ravir ,
„ qu'elle n'offrit plus que des ruines." :
L'Orateur s'exprime avec force contre
le luxe , qu'il regarde comme l'ennemi
de la félicité publique, puiſqu'il enleve
P'homme à la terre, la terre à l'homme ,
&brife le reſſort des Etats. O toi ! وو
JANVIER II. Vol. 1777. 107
コ
ود ,, le peintre des grâces& l'interprete de
,, la raiſon , Poëte des Philofophes ! tu
,, déplorois , fous ce regne d'Auguſte , ſi
,,vanté de nosOrateurs , l'affreuſe vora.
,, cité du luxe , qui déjà ne laiſſoit plus
,, d'eſpace à la charrue pour tracer des
,, fillons ! Tu gémiſſois de voir le platane
,, célibataire remplacer de toutes parts
,,le compagnon & l'appui de la vigne ;
,, l'olivier fructueux diſparoître devant
le myrthe, qui n'est qu'odorant ; des
,,bâtimens auſſi faſtueux qu'inutiles ,
,, peſer ſur les champs qui nourriffoient
,, autrefois les Camille & les Curius!
,, Que dirois-tu , ſi , tranſporté tout-à-
,coup dans les alentours de nos Villes
,, principales , tu te voyois contraint
,d'errer pendant pluſieurs milles , avant
,, d'appercevoir les pas de l'agriculture
,, imprimés fur le fol ! Si tu ne rencontrois
, au lieu d'elle , que de vaſtes
pieces d'eau , qui n'ont pas même le
,,mérite d'imiter la nature; d'immenſes
,, tapis de gazon qu'on ceſſe de trouver
beaux lorſqu'ils commencent
,, á devenir utiles , &c. Plût aux Dieux!
,, t'écrirois -tu , que les peres de ces pro-
,,priétaires ſomptueux , euſſent reſſemblé
,,à leurs efféminés defcendans ! Jamais
ود و
108 MERCURE DE FRANCE.
ود le ſang Romain n'eût abreuvé lesGau-
,,les , & cimenté les fondations de l'Em-
,, pire des Francs.
ود
ود
ود
Les moeurs faifoient alors la force
de nos aïeux. Ce font elles qui élevent
les Etats ; c'eſt le luxe qui les renver .
,, ſe ; c'eſt lui qui , plus puiſſant que le Dieu
de la guerre , vengea Carthage &
,, l'Univers , des fers qu'ils avoient reçu
de l'Italie. Sous ſa main ſe détend
& ſe rompt le reſſort des Gouverne-
ود
ود
"
„ mens.
"
” La crainte peut bien reſter à l'ef-
,, clave. Comme il reçoit du luxe le peu
de fleurs qui couvrent fa chaîne , il
doit trembler de perdre ce honteux a.
,, douciſſement. Mais l'honneur , mais
„la vertu , on les chercheroit inutile.
"
"
ment dans les climats où leluxe domi .
,, ne; trop de diſtance ſépare ces objets.
La vertu ne cherche qu'à bien faire :
l'honneur , qu'à mériter l'eſtime ; le
;, luxe qu'à s'enrichir. La vertu ſe dévoue
,, à l'Etat , l'honneur s'y loue , le luxe
,, s'y vend."
ود
1
Ce que l'Auteur dit des Loix , qu'on
regarde comme le ſupplément des moeurs
doit avoir fait ſenſation ſur tous les Lecteurs
attentifs. ,, Toute loi impoſe une
• * * * *
JANVIER II. Vol. 1777. 109
!
>
}
,, obligation & une peine. A meſure que
„le nombre des premieres s'accroît , la
,, liſte des peines & des obligations ſe
,, groffit. Il faut des Préteurs pour les
,, faire connoître; il faut des Licteurs
,, pour les faire exécuter. Viennent en.
ود ſuite les Sénatus Confultes qui , ſous
,, prétexte de les éclaircir , ajoutent à la
,, difficulté de les entendre ; les commen-
,, taires qui concourent à les embrouil-
,, ler ; la Jurisprudence qui acheve de
,, tout confondre. Il arrive un temps où
,,la Nation ſe trouve diviſée en deux
,, grandes claſſes , dont l'une armée , ce
," ſemble , par les loix & pour les loix ,
,, n'eſt occupée qu'à frapper ou effrayer
,, l'autre ; & celle- ci , incertaine & trem-
" blante au milieu de ce labyrinthe d'Or-
,, donnances & de Réglemens , ne ceſſe
" de fairedes chûtes , dont elle eſt punie ,
,, ou n'oſe faire un pas dans la crainte ,
,, contre quelqu'une des bornes que le
,, Gouvernement a poſées autour d'elle.
,, Quelqu'un qui chercheroit le bonheur
,, au ſein d'une pareille légifſlation , ref.
,, ſembleroit à ce Guerrier d'Homere qui
,, demandoit le jour , quand Jupiter
,, avoit couvert l'horizon de ténebres.
,,Athenes eut des moeurs &des ver
110 MERCURE DE FRANCE.
,, tus ; &, pour tout dire , Athenes fut
,, heureuſe avant d'avoir des loix. Celles
,, de Dracón la peuplerent de bourreaux
ود& de victimes ; celles de Solon la li-
,,vrerent aux factions , aux cabales , aux
,, diviſions inteſtines. Sparte même , re-
,,doutée par ſes armes , ne trouvoit pas
„le bonheur dans ſa législation. Lycur-
,, gue , en faiſant de ſes Concitoyens des
,, lions contre l'ennemi , en avoit fait des
,, tigres pour leurs propres enfans&pour
,, leurs esclaves. Et toi , Cité ſuperbe ,
,, qui d'une chaumiere de Pâtres & d'un
,, vil, repaire de brigands , portas ton
رو
ود
front juſqu'aux nues , & devins la do
,,minatrice de l'Univers , quel fut le.
„temps de ta félicité ! Pluſieurs fiecles
,, ont été les témoins de ta gloire ; je
cherche les jours de ton bonheur.
„ Commencerent - ils à cette proclamation
folemnelle , où un homme ſans
moeurs vint dire à tes habitans : Jusqu'à
,, préſent le cri de la confcience vous
,, apprit vos devoirs ; lifez-les déſormais
ود
ود
ود fur ces tables que jedépoſe entre une
,, hache & des verges. L'Hiſtoire ne le
„ dit que trop ; ces douze tables furent
,, un ſignal permanent de vexation de la,
part des Grands, de murmures & de
JANVIER II. Vol. 1777. III
fouffrances de la part du Peuple. On
,,eſt forcé de remonter au delà de cette
„époque pour trouver l'âge d'or des
,,Romains , le ſiecle des Mutius , des
,, Coclès , des Clélie , & de ce Cincin-
,, natus , que la fimplicité , la tempé
,, rance , la modération , les moeurs en
,, un mot , ſemblent avoir formé , pour
,,montrer à l'homme quelle eſt l'école
,,de la véritable grandeur.
:
,,A Dieu ne plaiſe que je veuille
,, inſpirer du mépris pour les loix ...
,,Je viens redire que,, relativement au
,,bonheur des Etats , le reſpect pour
les moeurs a cet avantage infini fur
,, la multiplicité des loix , que le pre
mier y ſuppoſe toujours la vertu ,
mere de la félicité publique ; tandis
que la ſeconde n'y ſuppoſe jamais
,, que des vices d'où les loix ſont iſſues ,
comme les remedes font nés de nos
maux Je viens redire que les loix
3, ne peuvent rien fans les moeurs ,
tandis que les moeurs peuvent tout
fans les loix ". ९०
Voici comment l'Orateur termine fon
Difcours , après avoir prouvé que les
moeurs ſeules font le vrai bonlevard
des Nations , & que les Etats ne prof112
MERCURE DE FRANCE.
"
perent qu'autant qu'ils favent les refpecter.
S'il en exiſtoit un où le vé-
,, ritable honneur fût prêt à s'éteindre ,
,, où les Généraux fuſſent plus avides
,, de richeſſes que de gloire ; les Magi-
ود ſtrats plus jaloux de leurs prérogatives
,, que des intérêts de la Juſtice ; le Fi-
„nancier plus attentif à groſſir ſes tré-
,, fors que ceux du Souverain ; tous les
,, Ordres des Citoyens plus occupés àdif-
„ puter entre eux de faſte & de diſtinc- 1
„ tion , qu'à remplir en filence , & fans (
„ appareil , des devoirs que l'honneur
,, feul , fondé ſur les moeurs , peut ren-
,,dre chers. Si cet Etat exiſtoit; s'il a-
,, voit en même temps l'avantage d'êtré
,, gouverné par un Prince aſſez éclairé
„pour chercher le vrai , aſſez géné-
,, reux pour vouloir le bien, affez cou-
,, rageux pour l'entreprendre , aſſez jeu-
,, ne pour eſpérer d'y parvenir ; car le
,,bien ne ſe fait jamais mieux , que
„lorſqu'il s'opere lentement ; je di
,, rois au modérateur de cet état : c'eſt
,,Minerve , ſans doute , qui a jeté dans
„ votre ſein , le defir de rendre à vo-
,, tre Empire tout fon éclat. Mais pour
„cela , ne confultez pas trop les om-
,,bres illuftres de ces Monarques qui
,, dorment
JANVIER. II. Vol. 1777. 113
dorment ſous le Trône où vous êtes
,, affis. L'un vous perfuaderoit que pour
,, être un grand Roi , il faut aller creuſer
,, un vaſte tombeau à ſes Sujets , dans
,, les champs de ſes voiſins. Un autre
placeroit l'art fublime de regner , dans
,, l'art odieux de diſſimuler. Un troi-
و د
ſieme borneroit la ſcience du Gouver-
,, nement , à des établiſſemens ſages , &
, à de bonnes loix : comme s'il ſuffifoit
d'enchaîner les bras pour faire la
félicité des coeurs . Pour un autre
„ encore , le premier mérite d'un Sou-
;, verain , feroit la protection accordée
وو
ود
ود
"
ود
ود
ود
"
aux Arts & aux Lettres ; comme ſi
les préfens de Flore , étalés ſur des
fillons , pouvoient y fuppléer les tréfors
de Cérès. Non , grand Prince ,
ce n'eſt point tout cela qui fait la
force des Nations & la gloire de leurs
conducteurs. Au milieu de ces cris de
la fauſſe grandeur , diſtinguez une
voix modeſte , mais perçante , qui
s'éleve & vous dit: Je ſuis la vérité ,
fille de l'Eternel , j'ai pour appui
l'expérience , cette fille du temps ,
qui ne trompe jamais. Il n'eſt qu'un
,, moyen de rétablir le reſſort de votre
„ Empire , faites y reſpecter les moeurs.
ود
ود
ود
ود
ود
H
114 MERCURE DE FRANCE.
,, Bientôt élevant ſa tige mâle& vigou
„ reuſe , l'honneur couvrira , de ſes ra-
,, meaux , votre Trône & vos Peuples.
Un même eſprit animera toutes les
claſſes de vos Sujets. La profpérité
deviendra l'objet de leur ambition.
ود
"
.3"
و د
Leur propre bonheur ſera la récom-
,, penſe de leurs efforts. Déjà les Na-
„ tions voiſines envient le deſtin de
وو celle qui chérit en vous un pere,
,, encore plus qu'elle n'y revere un Maî-
,, tre. Je vois la poſtérité , ce Juge in-
„ tegre & redoutable des dominateurs du
,, monde, vous ouvrir les portes de l'im-
,, mortalité. Je l'entends vous proclamer
» le reſtaurateur des moeurs , ne pronon-
» cer votre nom qu'avec l'émotion la plus
,, tendre , & vous offrir pour modele à
» à tous les Souverains."
Mélanges de littérature , de morale & de
physique ; 6 vol. in- 12. ४
La plupart des Ouvrages que renferment
ces mélanges , furent bien accueillis
lorſqu'on les donna au Public. On fut
agréablement ſurpris , en les lifant , de
voir qu'une Dame ait pu réunir tant de
connoiſſances avec tant de goût & de
JANVIER. II. Vol. 1777. 115
प्रे
délicateſſe. ,, Pour la ſolidité du raiſonnement
, pour la force , pour la pro-
,, fondeur , il ne faut que des hommes ,
,, diſoit Fontenelle." L'Auteur des Mêlanges
a bien prouvé le contraire. Ce
quelle nous a laiſſe ſur la chimie , ſur
l'anatomie & fur la phyſique , nous a
prouvé que les Dames , lorſqu'elles ont
- reçu de la nature une bonne trempe d'esprit
, font capables de traiter tous les
genres. Notre Auteur , à qui l'on pourroit
reprocher d'avoir gardé l'incognito
avec trop de ſévérité , a eu beau faire des
excurſions dans les genres les plus oppoſés
, ſes ſuccès n'en ont pas moins été
brillans . On croit lire la Rochefoucault
& la Bruyere en parcourant le recueil de
ſes pensées. Ses lettres font bien plus
inſtructives que celles qu'on a le plus
admirées ; ſes traités de morale , tels que
ceux de l'amitié & des paſſions , renfer
ment des choſes neuves & piquantes.
- Ses Romans conduiſent à la vertu par un
chemin ſemé de fleurs. Ses traductions
font auſſi élégantes qu'elles font fidelles.
- Ses Pieces dramatiques intéreſſent à la
lecture. Ses diſſertations ſur les ſciences
naturelles , font également utiles & pro-
- fondes. Nous ne répéterons pas ici les
H
116 MERCURE DE FRANCE.
éloges que les Connoiſſeurs ont donné
aux grands Ouvrages hiſtoriques , où
l'on trouve des anecdotes curieuſes &
neuves.
Offian , fils de Fingal , Barde du troisieme
fiecle ; Poéfies Galliques , traduites fur
l'Anglois de M. Macpherson , par M.
Letourneur , 2 vol. in - 8°. A Paris ;
chez Muſier fils , Libraire , rue du
Foin S. Jacques , 1777 ; 2 vol. in- 8° .
M. Letourneur vient de faire un riche
préſent à notre littérature , en traduiſant
ces poéſies , dont on avoit déja
fait connoître en France quelques fragmens
, ſous le titre de Poéſies Erſes , ou
Irlandoiſes , titre qui leur avoit été donné
mal- à - propos , puiſqu'il eſt conſtaté aujourd'hui
qu'Offian étoit de la nation
des Calédoniens , qui habitoit au nord de
l'Ecoſſe ; quoique l'Irlande ait prétendu
s'approprier la gloire de lui avoir dondé
le jour. Ce Poëte célebre étoit fils
de Fingal , Roi de Morven , l'un des
Héros les plus fameux de ces contrées.
Offian lui - même s'étoit diftingué par ſes
exploits. L'Ordre des Bardes , dont il fut
un des Membres les plus illuftres , faifoit
JANVIER. II. Vol. 1777. 117
partie de celui des Druides. L'emploi de
ces Poëtes étoit de chanter les Héros &
les Dieux. Diſciples des Druides , &
initiés aux myſteres & à la ſcience de
cet ordre fameux , leur génie & leurs
connoiſſances les mettoient fort au - desſus
de leurs compatriotes; ils jouiſſoient
de la plus haute conſidération , & rempliſſoient
, outre leurs fonctions ordinaires
, celles de Héraults & d'Ambaſſa-
- deurs. Les Rois & les principaux Chefs
en avoient toujours un nombre conſidérable
à leur fuite. Leurs Poëmes étoient
en proſe meſurée. Ils ne ſervoient de
la rime que dans les morceaux lyriques
dont ils ſemoient leurs ouvrages , &
qu'ils chantoient en s'accompagnant de
la harpe pour couper leurs récits & reveiller
leurs Auditeurs. Ils ſe réunisfoient
à l'armée dans les occaſions mémorables
, & chantoient en coeur , ſoit
pour célébrer une victoire , ſoit pour déplorer
la mort d'un perſonnage diftingué.
Une choſe bien étonnante , c'eſt que
les Poëmes d'Offian ſe ſont confervés ,
par tradition & fans le ſecours de l'écriture
, chez les Calédoniens , & chez les
Montagnards d'Ecoſſe , leurs defcendans ,
pendant près de quatorze cents ans. Ils
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
لا
ن ا
ont été inconnus juſqu'à nos jours , même
en Angleterre. Quelques gens de lettres ,
qui entendoient la langue Gallique , en
poſſédoient pluſieurs morceaux détachés ,
mais aucun d'eux n'avoit jamais penſé à
en traduire la moindre choſe. M. Macpherſon
, quoiqu'il eut raſſemblé un grand
nombre de ces Poëmes pour fon amuſement
, fut lui - même long - temps fans y
penſer. Il haſarda d'abord , à la ſollicitation
d'un Ecoſſois diſtingué par ſes
connoiſſances , quelques morceaux détachés
, ſous le nom de Fragmens d'anciennes
Poésies. Le ſuccès prodigieux de ces
fragmens le détermina à entreprendre
un voyage dans les montagnes d'Ecoſſe
& aux ifles Hébrides , pour recouvrer le
plus qu'il pourroit des Poéſies d'Offian.
Il parvint en effet, pendant les fix mois
que dura ſon voyage , à raſſembler tout
ce qui s'en étoit conſervé , & en exécuta
la traduction en Anglois , fur laquelle
M. Letourneur a fait celle que nous
annonçons.
A la tête du recueil, eſt un diſcours
préliminaire très bien fait , que M. Letourneur
a extrait & compofé en grande
partie des diſſertations Angloiſes de M.
Macpherson. On y trouve les détails les
JANVIER . II. Vol. 1777. 119
plus intéreſſans ſur la nation Calédonienne
, & les plus néceſſaires pour lire
avec intérêt & avec fruit les Poéſies d'Osfian.
Les bornes de cet extrait ne nous
permetant pas d'en citer un grand nombre,
nous allons choiſir quelques - uns de
ceux qui ont le rapport le plus direct avec
l'eſprit & le caractere de ces Poéſies.
ود
4
Les Calédoniens croyoient que les
ames commandoient aux vents & aux
- tempêtes ; opinion qui ſubſiſte encore
parmi le peuple des montagnes; ils penſent
que les tourbillons de vent ſont
occafionnés par les eſprits quiſe transportent
d'un lieu dans un autre. On
ne croyoit point que la mort pût rompre
les liens du fang & de l'amitié. Les
ombres s'intéreſſoient à tous les événemens
heureux ou malheureux de leurs
amis , & il n'y a peut- être point de nation
dans le monde qui ait donné une
croyance auſſi étendue aux apparitions.
La ſituation du pays y contribuoit ſans
doute autant que cette diſpoſition à la
crédulité , qui est le partage ordinaire
des peuples ignorans. Ils erroient fouvent
dans de vaſtes & fombres folitudes ,
dans des bruyeres & des landes abſolument
défertes ; ſouvent ils étoient obli-
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
K
gés d'y dormir en plein air , au milieu
du fifflement des vents & du bruit des
torrens ; l'horreur des ſcenes qui les environnoient
, étoit bien capable de produire
en eux cette diſpoſition mélancolique
de l'ame , qui lui fait recevoir fi
promptement les impreſſions extraordinaires
& furnaturelles . "
,, L'eſprit occupé de ces fombres idées
au moment où ils s'endormoient , troublés
dans leur fommeil par le bruit des élémens
; il n'eſt pas étonnant qu'ils cruffent
entendre la voix des morts , tandis qu'ils
n'entendoient réellement que le murmure
des vents dans le creux d'un arbre antique,
ou de quelque rocher voiſin ; c'eſt
à ces cauſes qu'il faut attribuer tous les
contes que les Montagnards débitent , &
croient encore aujourd'hui. "
" C'étoit aux eſprits que les Calédoniens
attribuoient en général la plupart
des effets naturels . L'écho des rochers
frappoit - il leurs oreilles ? C'étoit l'eſprit
de la montagne qui fe plaiſoit à répéter
les fons qu'il entendoit. Ce bruit fourd ,
lugubre qui précede la tempête , bien
connu de ceux qui ont habité un pays de
montagnes ; c'étoit le rugiſſement de l'es
prit de la colline. Si le vent faifoit ré
JANVIER. II. Vol. 1777. 121
fonner les harpes des Bardes ; ce fon
étoit produit par le tact léger des ombres
qui prédiſoient ainſi la mort d'un
perfonnage illuſtre ; & rarement un Chef
ou un Roi perdoit la vie , ſans que les
harpes des Bardes attachés à la famille ne
rendiſſent ce fon prophétique. Un infortuné
mouroit il de l'excès de ſa douleur ?
Les ombres de ſes ancêtres le voyant
ſeul , & luttant ſans eſpoir contre le
malheur , avoient emporté ſon ame , &
l'avoient délivré de la vie."
"
On fent combien il étoit conſolant
de peupler la nature des ombres de ſes
ancêtres & de ſes amis , & de s'en croire
fans ceſſe environné. Ces idées étoient
très - poétiques , fans doute ; mais elles
jettent une teinte de mélancolie fur toutes
les compoſitions d'Offian. Il ſe plaît
fur- tout à décrire les ſcenes de la nuit ;
il s'arrête avec plaifir fur les objets ſombres
& majestueux qu'elle préſente. La
mélancolie d'Olfian étoit encore augmentée
par ſa ſituation. Il ne compoſa fes
Poëmes qu'après que la partie active de
ſa vie fut paſſée. Il étoit aveugle , & furvivoit
à tous les compagnons de ſa jeupeſſe."
3, Preſque tous les Poëmes dont ces
H5
132 MERCURE DE FRANCE
םי
N
deux volumes ſont composés , ont pour
ſujet le divers exploits de Fingal , pere
du Poëte , & des autres guerriers de ſa
famille ou de ſa nation. Offian paroît luimême
comme Acteur dans la plus grande
partie ; car il pouvoit dire comme Enée
dans Virgile : Quæque ipse vidi , & quorum
pars magna fui. Les deux plus conſidérables
de ces ouvrages , ſont les Poëmes
de Fingal & de Témora , auxquels
l'Editeur & Traducteur Anglois a donné
le titre de Poëmes épiques , & qu'il a
diviſés , l'un en fix chants , & l'autre en
huit. Dans le premier , Fingal étant allé
en Irlande porter du ſecours au Roi de
cette Iile contre l'invaſion d'un Prince
Scandinave , combat ce dernier , le fait
prifonnier , & l'oblige à ſe rembarquer
après l'avoir remis en liberté. Le ſujet
de Témora eſt une nouvelle expédition
de Fingal en Irlande, pour y détruire
un ufurpateur qui en avoit maſſacré le
Roi légitime. Il exécute ce deſſein , &
rétablit ſur le trône l'héritier du Prince
égorgé. Les autres Poëmes ſont beaucoup
moins conſidérables. Nous conviendrons
fans peine , avec le Traducteur , que
tout y reſpire la grandeur d'ame , la généroité
, le véritable héroïſme , & que
く
JANVIER. II. Vol. 1777. 123
le mérite de la compoſition répond à la
béauté des ſentimens. Quelques endroits
détachés que nous allons citer du Poëme
de Fingal , fuffiront ſans doute à nos Lecjeurs
pour leur en faire porter le même
jugement.
ود
ود
,, Le Roi (Fingal) ſe plaça près de la
roche de Lubar , & trois fois il éleva
ſa voix terrible. Le cerf treſſaille près
des ſources du Comla, & les rochers
2, tremblent ſur les collines. Tels que les
,, nuages amaſſent les tempètes & voi
lent l'azur des cieux , tels , à la voix
”
ود
ود
....
de Fingal , accourent les enfans du dé-
,, ſert ; toujours ſes guerriers étoient
,, émus de joie aux accens de ſa voix ;
,, ſouvent il les avoit conduits aux com-
,, bats , & ramenés chargés des dépouil-
, les de l'ennemi ? tel qu'une nue
,, épaiſſe & orageuſe , dont les flancs
enflammés ſont armés d'éclairs , & qui
fuyant les rayons du matin , s'avance
,, vers l'Occident; tel s'éloigne le Roi
" Morven. Deux lances font dans ſa
,, main , & ſon armure jette un éclat
,, terrible.... Il abandonne au vent fes
,, cheveux blancs: ſouvent il ſe retourne ,
& jette un regard ſur le champ de ba
taille , trois Bardes l'accompagnent ,
#24 MERCURE DE FRANCE.
„ prêts à porter ſes paroles à ſes Héros,
"
Il s'affied ſur la cîme du Cromla ; les
» mouvemens de ſa lance étincelante ré-
,, gloient notre marche.
ود Les deux armées s'attaquent&com-
,, battent ; guerrrier contre guerrier , fer
,, contre fer. Les boucliers & les épées
,, ſe choquent & retentiſſent : les hom-
,, mes tombent : Gaul fond comme un
tourbillon : la deſtruction ſuit ſon
,, épée : Swaran devore comme l'incen
die allumé dans les bruyeres du Gormal.
Comment pourrois -je redire
" dans mes chants tant de noms & de
„ morts ? L'épée d'Offian ſe ſignala auſſi
"
"
"
و د
89
dans ce fanglant combat; & toi , ô
,, mon Oscar , Ô le plus grand , le meilleur
de mes enfans, que tu étois terrible
! Mon ame éprouvoit une ſecrette
,, joie , lorſque je voyois ton épée étinceler
ſur les ennemis terraſſés. Ils fu-
,, yent en défordre ſur la plaine de Lena :
,, nous poursuivons , nous maſſacrons ;
,, comme la pierre bondit de rocher en
rocher ; comme la hache frappe & retentit
de chêne en chêne ; comme le
,, tonnerre roule de colline en colline fes
effrayans éclats; tels , de la main d'Oscar
& de la mienne , tomboient & ſe
fuivoient les coups de la mort,
و د
و د
"
ود
ود
ןיל
JANVIER. II. Vol. 1777. 125
"
,, Quel autre que le fils de Starno , oferoit
venir à la rencontre du Roi de
Morven ? Contemple le combat des
deux Chefs . Tels combattent deux
,, eſprits fur l'Océan , & diſputent à
,, qui roulera ſes flots. Le Chaſſeur fur
و د
ود
ود
ور
"
la colline , entend le bruit de leurs
efforts , & voit les vagues s'enfler
& s'avancer vers le rivage d'Arven :
Ainſi parloit Connal, lorſque les deux
Héros ſe joignirent au milieu de leurs
,, guerriers tombans de toutes parts. C'eſt-
"
ود
ود
و د
"
"
ود
ود
ود
là qu'on entendit le bruit de choc des
,, armes & des coups rédoublés. Terrible
eſt le combat des deux Rois ; terribles
font leurs regards ; leurs boucliers font
brifés , & l'acier de leur caſque vole
,, en éclats; ils jettent les tronçons de
leurs armes , chacun d'eux s'élance pour
ſaiſir au corps ſon adverſaire ; leurs
bras nerveux font enlaces ; ils s'em-
,, braſſent , ils s'attirent, ſe balançent à
droite & à gauche dans leurs lutte fanglante
, leurs muſcles ſe tendent & fe
„ déploient. Mais quand leur fureur au
comble vint à développer toutes leurs
forces ; alors la colline ébranlée par
leurs efforts , trembla au haut de fa
cîme. Enfin la force de Swaran s'é
و د
و د
و د
و د
و و .
"
126 MERCURE DE FRANCE.
لا
,, puiſe , il tombe, & le Roi de Loclin
eſt enchaîné. Ainſi j'ai vu le Cona ,
» Cona, que ne voient plus mes yeux ;
„ ainſi j'ai vu deux collines arrachées de
و د
leurs baſes par l'effort d'un torrent im-
» pétueux; leurs maſſes inclinées l'une
vers l'autre ſe rapprochent ; la cîme de
leurs arbres ſe touche dans les airs ;
bientôt toutes deux enſemble tombent
و د
دو
و د
& roulent avec leurs arbres & leurs
,, rochers ; le cours des fleuves eſt chan-
„ gé , & les ruines rougeâtres de leurs
„ terres éboulées, frappent au loin l'oeil
du Voyageur."
ود
Une circonſtance très - remarquable
dans toutes les Poéſies d'Offian , c'eſt
l'humanité & la généroſité des guerriers
Calédoniens envers leurs ennemis vaincus;
ce qui forme un parfait contraſte
avec la férocité , trop ſouvent barbare,
que les Héros de l'Iliade déploient dans
les même circonſtances.
Fournal historique & politique des principaux
événemens des différentes Cours de
l'Europe , année 1777.
Le Journal hiſtorique & politique de
Geneve , eſt compoſé de 36cahiers par
JANVIER. II. Vol. 1777. 127
an , chacun de 60 pages au moins , &
ſouvent davantage , lorſque l'abondance
des nouvelles politiques ou civiles l'exigent
; il y a même un fupplément dans
lequel on donne l'extrait des nouvelles
précoces ou hafardées des Gazettes étrangeres
. Ce Journal paroît très exactement
trois fois par mois, c'eſt - à- dire les ro,
20 & 30 du mois.
On eſt libre de foufcrire en tout
temps , à telle époque qu'on veut , à
Paris , chez Lacombe , Libraire , rue de
Tournon, près le Luxembourg; le prix
de la ſouſcription , pour une année entiere
, eſt de 18 liv. franc de port.
MM. les Souſcripteurs font priés d'af
franchir le port des lettres & de l'argent ,
& de donner leurs noms & leur adreſſe
exacte , d'une écriture très - liſible.
On fait avec quel foin ce Journal eft
écrit , enforte qu'il eſt regardé comme
l'hiſtoire la plus exacte & la plus complette
du temps préſent. C'eſt un témoin
fidele & un excellent obfervateur , qui
dépoſe tout ce qui peut exciter la curiofité
ou intéreſſer les Lecteurs.
Le Rédacteur eſt dans l'uſage de donner
, à la tête de ces annales , un Difcours
qui raſſemble, ſous un même point de
128 MERCURE DE FRANCE.
?
に
4
vue , les grands intérêts des Nations , &
les principaux événemens de l'année précédente.
Nous allons tracer le plan général
de celui qui eſt imprimé dans le
premier cahier du mois de Janvier de
cette année.
,, Quand on ſe retrace, dit cet éloquent
Ecrivain , le tableau des grandes
révolutions qui ont éclaté dans l'Univers
, on eſt frappé de l'eſpece de fatalité
qui tranſporte ſans ceſſe la prééminence
& la gloire d'une contrée à une autre ,
& fait paſſer chaque Peuple à fon tour
par tous les degrés marqués ſur le cercle
des viciffitudes politiques."
, Au milieu des orages que le ſouffle
impétueux de l'ambition a élevés ſur la
terre depuis l'origine des Empires , combien
de fois n'a-t- on pas vu l'Afie , lAfrique
& l'Europe s'élever & tomber alternarivement
, perdre la prépondérance &
la reprendre l'une ſur l'autre , & dans
cette lutte éternelle , deſcendre tour - atour
du faîte des proſpérités dans un abîme
de diſgrâces ?"
و د
L'Europe ſe préſente aujourd'hui fur
cette grande ſcene de révolutions , avec
un appareil de ſplendeur & de force,
dont nulle autre contrée n'approcha ja-
)
mais.
JANVIER. II. Vol. 1777. 129
mais. En poſſeſſion du fceptre des arts ,
elle regne par eux , depuis quelques fiecles
fur le reſte du globe. Ses progrès
formidables dans la ſcience militaire , &
ſes découvertes immortelles dans la navigation
, l'ont rendue l'arbitre & le lien
des deux mondes. Après avoir aggrandi
l'Univers par des prodiges d'audace , elle
a fu l'aſſervir à ſes beſoins par les efforts
d'une laborieuſe induſtrie. Rivale de la
nature , elle étend ſa puiſſance à tous les
lieux , & fon influence active embraſſe
& vivifie tous les objets. D'un extrémité
du monde à l'autre , ſes pavillons
parcourent les mers en ſouverains , pour
lui raporter en tribut les tréſors & les
productions de tous les climats : & tandis
que d'une main elle anime le commerce
& imprime à la maſſe univerſelle des
richeſſes , le mouvement de circulation
qui en regle la diſtribution & l'uſage;
de l'autre , elle fait mouvoir les refforts
de la politique , & domine fur les deux
hémiſpheres qu'elle fouleve ou calme à
fon gré."
ود Lorſque la navigation, vers la fin
du quinzieme fiecle', commença à franchir
les barrieres que l'ignorance oppofoit
à fon effor , l'Europe n'avoit encore
I
130 MERCURE DE FRANCE.
a
هللا
devancé le reſte de la terre , que de
quelques pas , dans la carriere du génie.
L'uſage de la bouffole & l'invention de
la poudre , furent les premiers leviers de
ſa puiſſance renaiſſante , & lui fuffirent
pour tenter la découverte d'un hémisphere
ignoré ; découverte fublime , qui
fut pour elle une fource intariſſable de
tréſors & de lumiere."
و د
L'Amérique , conquiſe & dépeuplée
auffi - tôt que connue , donna au monde
une face nouvelle , & à l'Europe une
fecouſſe vive & profonde , dont l'impresfion
dure encore. La nature aggrandie ,
offrant un ſpectacle plus majestueux ,
inſpira des idées plus hautes & plus dignes
d'elle ; la rouille des fiecles barbares
diſparut peu à peu , les moeurs s'adoucirent,
la légifſlation fe réforma, la ſphere
des connoiſſances humaines s'étendit à
l'infini ; on vit renaître les talens, les arts
ſe ranimer , l'induſtrie déployer de nouvelles
branches , & accroître ſa tige féconde
de toutes les découvertes dont
l'empire du génie & des ſciences s'enrichiſſoit
de jour en jour.
"
,, Avec le ſecours des arts réunis , perfectionnés
l'un par l'autre , & pliés à de
nouveaux uſages ; avec les tréſors du
JANVIER. II. Vol. 1777. 131
houveau monde; avec toutes les forces
de la nature ; éſt-il étonnant que l'Europe
ait étendu ſa domination juſqu'aux extrémités
de l'Univers , & qu'elle ſe ſoit
élevée progreſſivement au plus haut degré
de ſplendeur & de puiſſance , où la politique
& l'induſtrie humaines puiſſent
atteindre par leur effort combiné. "
وو Ces merveilles , que l'Europe a fu
opérer d'abord avec de foibles moyens ,
enfuite avec des reſſources afforties à
l'immenſité de ſes vues , annoncent affez
qu'à la gloire d'impoſer des loix à l'Univers
entier , elle auroit pu joindre aifément
celle de ſouſtraire l'édifice de ſa
grandeur à la fatalité commune , ſi l'esprit
de paix & de modération avoit fait
chez elle des progrès proportionnés à
l'accroiſſement de ſes lumieres ; mais ces
lumieres mêmes , loin d'étouffer dans
ſon ſein le germe des paſſions turbulentes
& inconſidérées , dont les éruptions
ébranlent les fondemens des fociétés
politiques , n'ont ſervi qu'à en rendre le
choc plus terrible & les ſuites plus funestes.
Aufſi , n'eſt il beſoin ni de récourir
à des exemples , ni d'interroger l'expérience
des fiecles antérieurs , pour favoir
ſi l'Europe doit, craindre quelque
Ia
132 MERCURE DE FRANCE.
に
révolution fatale à ſa puiſſance : il ſuffit
d'approfondir ſa ſituation actuelle , & de
lever les yeux fur ce qui ſe paſſe en d'autres
climats , pour ſe convaincre qu'elle (
n'eſt déjà plus ce qu'elle étoit vers le
milieu du fiecle précédent. "
L'Hiſtorien philofophe parcourt d'un
coup d'oeil rapide la ſituation de l'Europe
, depuis la paix de Westphalie ; il
approfondit les cauſes politiques & morales
de ſes changemens , & il en prévoit
les ſuites. Il confidere les forces réelles
de chaque Nation , & les reſſources
qu'elle peut tirer tant de ſa population ,
que de ſes richeſſes & de ſon crédit. Il
découvre la cauſe récente de l'épuiſement
& de la décadence des Gouvernemens
dans le luxe immodéré de puisfance
, & dans l'appareil outré de grandeur
, de forces & d'armées , par leſquels
leurs Souverains veulent en impofer ,
depuis que Louis XIV en a donné l'exemple
à l'Europe.
,, Qui fait , ajoute cet Ecrivain profond
& politique , ſi cette période d'élévation
ſucceſſive , parvenue aujourd'hui
à fon terme , n'eſt pas près de recommencer
fon cours dans le même ordre , mais
avec moins d'éclat , pour continuer fes
JANVIER. II. Vol. 1777. 133
১
révolutions ſuivant une progreſſion décroiſſante
, juſqu'à ce qu'enfin une autre
partie du monde , s'emparant de nos arts
& de notre induſtrie , reprenne ſur l'Europe
le ſceptre de la domination univerfelle
, échappé au luxe & à la foibleſſe
de nos neveux ?"
ود On me dira , ſans doute , que l'état
actuel de l'Afrique & de tout l'Orient ,
n'eſt guere propre à donner du poids à
une conjecture ſi hardie : j'en conviens ;
mais fi , comme je crois l'avoir démontré ,
l'Europe a vu diminuer ſes forces en raiſon
des progrès que le luxe de puiſſance a
fait parmi les Nations qui l'habitent ; fi
ce luxe croit de jour en jour , & fi l'esprit
de conquête continue à en bannir celui
de confervation , qui auroit dû le remplacer;
quel fera le terme de cet affoiblisfement
rapide & général ? Songeons que
les Peuples dont nous mépriſons l'ignorance
& la barbarie, font des hommes comme
nous : nos arts , avec le temps , ne peuvent-
ils pas arriver juſqu'à eux ? Fortifiés
de ce ſecours , & affranchis d'une multitude
de beſoins factices qui nous énervent,
croit - on qu'il leur fût impoſſible de venir
un jour faire la loi à l'Europe , & lui ren-
13
134 MERCURE DE FRANCE.
dre l'humiliation qu'elle leura fait eſſuyer ?
Ignorons - nous , d'ailleurs , que l'Aſie
nourrit dans ſes déſers des Peuples nomades
, qu'une exubérance de population
a déjà fait refluer à diverſes repriſes , fur
toutes les parties de l'ancien Continent ?
Ce furent leurs ancêtres qui briſerent les
Aigles Romaines. Ils ont, depuis , fubjugué
la Chine & le Mogol. Nos funestes
diviſions dans l'Inde , leur ont fait
connoître notre art militaire , & bientôt
ils feront en état , s'ils le veulent , de
nous interdire l'accès de ces contrées , en
tournant contre nous la difcipline où réſide
la principale force de nos armes ; discipline
dont notre jalouſie avare& inquiete
leur a révélé l'uſage & les principes.
Seroit il étonnant, par exemple , qu'avant
peu les Marates parvinſſent à détruire les
établiſſemens de la Compagnie Angloiſe
dans l'Indoftan , & que de proche en proche,
les Européens perdiſſent toutes leurs
poſſeſſions dans ces climats , & fe vifſſent
forcés à abandonner les Iles mêmes de
l'Archipel Aſiatique ? "
” Ces terreurs peu fondées , peut- être,
du côté de l'Aſie , peuvent , du moins ,
ſe réaliſer de la part du nouveau monde.
JANVIER. II. Vol. 1777. 135
Le continent Américain , dont une coupable
frénéſie a exterminé les anciens
habitans , commence à ſe repeupler ; &
déjà nos arts , tranſplantés ſur cette terre
féconde & récemment ſortie de deſſous la
main de la nature , l'ombragent de leurs
rameaux ſalutaires & redoutables. Quelle
que foit l'iſſue de la querelle ſanglante qui
déſole actuellement ce fertile continent ,
& qui paroît s'envenimer & s'aigrir de
plus en plus , peut- on ne pas craindre
qu'un jour cette branche ne ſe détache du
tronc d'où elle eſt ſortie , & qu'elle n'acheve
de l'épuiſer ? Alors peut - être, éclateront
des guerres déſaſtreuſes qui
anéantiront l'Europe amollie , tranſporteront
au- delà des mers le dépôt des connoiſſances
humaines & des archives du
monde , & livreront la partie antique des
arts à une barbarie éternelle.
Il examine enſuite la vraie cauſe de la
guerre allumée entre la Grande- Bretagne
& l'Amérique; il la développe avec une
ſagacité admirable , & il la justifie même
par les motifs rapportés dans les manifesies
des Colonies confédérées , & par l'accroiſſement
de la dette nationale des Anglois
; il compare les foibles Provinces de
la Hollande , luttant contre la puiſſance
14
136 MERCURE DE FRANCE.
15
formidable des Eſpagnols , aux Colonies
de l'Amérique , plus aguerries , plus puis
ſantes , ſe défendant contre les attaques
moins terribles de l'Angleterre ; & il en
tire des conjectures bien vraiſemblables
en faveur des Américains.
Nous ne pouvons donner qu'une légere
eſquiſſe de ce beau Difcours , qui ſe
termine ainſi :: ود On prévoit, fans peine ,
que ſi jamais l'Amérique rompoit les
liens qui l'attachent à l'Europe , ce grand
événement bouleverſeroit le ſyſtême ac
tuel , & changeroit tous les rapports de
politique & d'intérêt entre cette partie
du monde & celle que nous habitons.
De vaſtes Empires s'éleveroient peu - àpeu
dans ces profondes folitudes , où nul
homme civiliſé ne porta jamais ſes pas
avides , un commerce immenſe naîtroit
de proche en proche , entre les diverſes
parties de ce continent; & la population
encouragée par la fécondité d'un fol que
la culture n'a point encore fatigué de ſes
foins avares , lui procureroit , dans un
court eſpace de temps , des forces ſupérieures
à toute la puiſſance de nos contrées.
Peut - être qu'alors l'Amérique attireroit
à elle notre population même , par
la douceur d'un empire fage & humain,
JANVIER. II. Vol . 1777. 137
& par une modération' politique que nous
n'avons point connue dans les jours de
'notre profpérité ; mais peut - être auſſi
que livrée à la foif des conquêtes , & aux
tourmens de cette dévorante ambition ,
dont le faſte nous éblouit , elle voudroit
enchaîner l'ancien continent au char de
ſa fortune. Peut - on penſer , ſans horreur
, aux calamités affreuſes qui réſulteroient
de ces fureurs , calamités dont l'Europe
ſentit autrefois le poids fatal , lorsque
des barbares vinrent éteindre , dans
des flots de ſang , les derniers rayons de
la gloire des Romains & de celle de l'Empire
de Charlemagne. **
„ L'europe a dans ſon ſein affez de
reſſources pour prévenir , le retour de tant
de déſaſtres. Parvenue au comble de la
gloire , qu'elle arrête les progrès de fon
affoibliſſement. Aux yeux de l'humanité ,
tous les peuples qui l'habitent , ne font
qu'une feule famille diviſée en pluſieurs
branches , mais éclairée des mêmes lu
mieres , jouiſſant des mêmes loix , du
même droit politique , n'ayant qu'un
même intérêt , & deſtinée aux mêmes
viciffitudes d'élévation & d'abaiſſement ,
de bonheur & d'adverſité . Ne feroit - il
pas temps qu'aux éclats tumulteux &
IS
138 MERCURE DE FRANCE.
ſtériles d'une vaine ambition , à cette ruineuſe
oftentation de puiſſance , qui uſe
fes forces publiques , elle fſt ſuccéder
l'eſprit de conſervation, feul capable de
retenir & de perpétuer , dans ſon ſein ,
la flamme des Arts , & d'aſſurer à ſes
habitans la tranquille jouiſſance des avantages
qu'ils ont achetés par une longue
ſuite de travaux pénibles & d'actions glorieufes
?"
" Il étoit néceſſaire , ſans doute , après
la découverte de l'Amérique , qu'il s'élevât
des guerres pour faire fortir de l'Espagne
, les tréſors innombrables que la
poſſeſſion des mines du nouveau Monde
amonceloit dans le ſein de cette Monarchie
; c'étoit encore un bien que le centre
de l'Europe , agité à ſon tour d'un mouvement
convulfif , continuât à étendre
ce ferment juſqu'au pôle; mais aujourd'hui
que , d'une extrémité à l'autre , tout
eſt animé d'une chaleur égale ; aujourd'hui
que tous les Peuples jouiſſent à.
peu - près des mêmes avantages , en proportion
des faveurs que la nature leur
a départis , peut-on perſévérer dans le
même ſyſtême , fans riſquer de tomber
dans le dépérifſſement ? La guerre eſt ,
pour les Corps politiques , une eſpece de
JANVIER. II . Vol. 1777. 139
fievre , dont les effets , rarement ſalutaires
, entraînent preſque toujours des ſuites
fâcheuſes , & laiſſent des traces de
langueur , fur lesquelles la prudence ne
permet pas de s'étourdir dans l'âge de la
maturité. Cette maturité précieuſe ſemble
actuellement arrivée pour la plupart
des Etats, Que n'ont- ils donc pas à craindre
, s'ils nourriſſoient plus long- temps
une effervescence dangereuſe , dont l'activité
n'a peut - être déjà été pouſſée que
trop loin ? "
,, S'il exiſtoit , en Europe , une Puisfance
affez étendue pour n'avoir pas beſoin
d'aſpirer à de nouveaux agrandiſſemens
, affez riche pour n'avoir à deſirer
qne la conſervation des avantages qu'elle
tient de la nature , & de l'induſtrie de
ſes Sujets ; une Puiſſance aſſiſe ſur les
deux mers , & qui n'eût qu'à ſurveiller
les mouvemens de ſes rivales , pour s'en
aſſurer l'Empire; ſi cette Puiſſance , en
'état de couvrir ſes frontieres d'armées
formidables , ſe trouvoit d'ailleurs garnie
d'un triple mur de fortifications , croiton
que , ſagement obſtinée à ſe tenir ſur
la défenſive, elle ne parviendroit pas aiſément
, avec le ſecours d'une administration
ferme , vigilante & économe , à
1
140 MERCURE DE FRANCE.
faire la loi au reſte de l'Europe , plongée
dans les agitations d'une politique turbulente
& ambitieuſe ? C'étoit là tout le
voeu de Henri IV , & l'objet continuel
des méditations politiques de ce grand
Roi.
Description générale de l'Univers , traduite
de l'Anglois de Salmons , d'après la
15 édition donnée à Londres en 1768 ,
revue , corrigée & augmentée , par
M. l'Abbé Jurain , enrichie de vingthuit
Cartes géographiques , 2 vol .
in - 8°. A Paris , chez Froullé , Libraire
Pont Notre-Dame; & Colombier ,
libraire , rue des grands degrés , près
• des Miramionnes.
L'Auteur de cette Géographie , réunit
les avantages de la nouveauté & de
la préciſion , deux qualités propres à exciter
la curioſité & à fixer l'attention des
Lecteurs. Les Magiſtrats & les Politiques
s'inſtruiront , en le lifant , du Gouvernement
, des forces & des revenus des
Royaumes , & des Etats reſpectifs ; les
Théologiens , de la Religion & des pratiques
ſuperſtitieuſes des différens Peuples
de la terre ; les Négocians & les
JANVIER . II. Vol. 1777. 141
Officiers de Marine , des denrées , du
commerce , des vents périodiques , &
des ſaiſons des différens climats du globe.
On ne s'eſt pas borné à donner le monde
en miniature , & à ſuivre le ſyſtême de
géographie le plus exact qui ait encore
paru . On y a joint , pour l'agrement des
Lecteurs , qui aiment tous la variété ,
une Hiſtoire moderne en abrégé , où la
chronologie n'eſt point fautive. Si l'Auteur
original , comme bon compatriote ,
s'eſt étendu ſur l'Angleterre , le Traducteur
a ſuivi cet exemple , en ajoutant à
l'article de la France beaucoup de choſes
intéreſſantes , qui avoient été omifes-
Au reſte , notre nouveau Géographe n'a
pas perdu de vue dans ſon travail qu'il
étoit citoyen du monde , & que tous les
hommes étoient ſes freres ; en conféquence
il n'a pas négligé la deſcription
des autres Royaumes ; comme bon Cosmopolite
, il deſireroit que tous les hommes
cherchaſſent à ſe connoître malgré
la diverſité des lieux & des climats. Il
ſe récrie contre le préjugé injuſte qui
nous fait regarder comme barbares les
Peuples qui ne font pas de la même
Nation , & qui ſont éloignés à de grandes
diſtances : préjugé qui ſouvent a
142 MERCURE DE FRANCE.
donné lieu à des vexations , & même à
des cruautés révoltantes. On ne croi
roit pas qu'un Géographe s'érigeât en
moraliſte ; mais les Anglois ſe livrent à
leur goût pour la philofophie , même
dans les Ouvrages qui en paroiſſent les
plus éloignés. Auſſi conſervent - ils de la
prédilection pour les Ouvrages philoſophiques
; la quinzieme édition de l'Ouvrage
que nous annonçons , prouve ſuffiſamment
l'eſtime qu'on en a fait en Angleterre
, où l'on fait ſi bien apprécier
les Ouvrages & les Auteurs.
Journal des Causes célebres, curieuses &
intéreſſantes , de toutes les Cours fouveraines
du Royaume . avec les jugemens
qui les ont décidées.
Un Ouvrage qui renferme les affaires
les plus importantes qui fontjugées dans
tous les Tribunaux du Royaume , ne
peut manquer de plaire au Public ; c'eſt
l'objet du Journal des Causes célébres.
Le ſuccès de ce Recueil prouve fon uti
lité , & il deviendra dans la fuite une
des collections les plus intéreſſantes qu'il
y ait ſur la Jurisprudence.
Le Journal des Causes célebres a cet
JANVIER. II. Vol. 1777. 143
4
>
avantage ſenſible fur les autres Ouvrages
périodiques : ces derniers font curieux furtout
dans le moment qu'on les reçoit ,
Les Recueil de Causes célebres formera ,
au contraire , une collection précieuſe
pour les Jurifconfultes & les perfonnes
qui ſe deſtinent au Barreau: ils pourront
y puiſer les motifs de la Jurisprudence ,
&connoître la véritable eſpece des Arrêts.
Les autres claſſes de Lecteurs trouveront
dans ce Recueil un dépôt des affaires
les plus intéreſſantes qui ont piqué
la curiofité publique.
Ce Journal renferme en effet toutes
le Cauſes célebres qui ont été jugées depuis
quelque temps. Il contient les affai
res de Montbailly , de l'Hermaphrodite
Grand - Jean , des Marchands de Barometres
, de Mademoiselle de Camp contre
M. de Bombelle , de la Marquiſe de Gouy ,
du Marquis de Brunoy , de Syrven , de
Calas , du Marquis des Broffes , de l'Abbé
des Broffes , de la Dame de Launay , de
la machine infernale de Lyon , de Games ,
du ſieur Riviere, fauſſement accuſé d'asfaffinat
; d'un Curé accusé d'inceſte ſpirituel
& matériel , de pluſieurs maris accuſés
d'impuiſſance , d'une femme accuſée
d'impuiſſancé , de M. Alliot , Fermier
144 MERCURE DE FRANCE.
Général , de plusieurs Bigames , jugés tant
en France que dans les Pays étrangers ,
du Colonel Gillenſwan , jugé en Suede ;
du brigan Pugatchew , jugé en Ruffie ; de
la Ducheſſe de Kinston , jugée en Angleterre
; du Commentaire de la Henriade de
M. de Voltaire , par MM. la Beaumelle
& Fréron , &c. &c. &c. On peut juger ,
par cette liſte de Cauſes célebres , de la
variété & de l'intérêt de ce Fournal.
Il n'a paru d'abord que huit volumes
chaque année : depuis deux ans il en paroît
douze. Chaque volume eſt envoyé
aux Souſcripteurs , avec l'exactitude la
plus fcrupuleuſe , tous les premiers de
chaque mois.
Le prix de la ſouſcription eſt , pour Paris
, de 18 livres , & de 24 livres pour la
Province , franc de port. On fouferit
chez M. des Eſſarts , Avocat au Parlement
, rue de Verneuil , la troiſieme
porte - cochere avant la rue de Poitiers ,
un des Auteurs de ce Journal ; & chez
Lacombe , Libraire au Bureau des Journaux
, rue de Tournon, près le Luxem
bourg.
On ſouſcrit auſſi pour une table générale
des matieres , qui paroîtra au mois
de
A
JANVIER. II. Vol. 1777. 145
de Juin 1777. Ceux qui voudront ſe
procurer cette table , ſont priés de faire
paſſer 3 livres avec le prix de leur fouscription.
On reçoit encore des ſouſcriptions pour
les années précédentes , & on délivre les
volumes au même prix ; mais on ne vend
aucun volume ſéparé.
Il faut avoir l'attention d'affranchir le
port des lettres & de l'argent.
On prie auſſi les perſonnes qui defireroient
faire inférer des affaires intéreſſantes
qui ont été jugées dans les Parlemens
de Province , de faire paſſer les Mémoires
& le dépoſitif des Arrêts, à M. des
Eſſars : il ſe fera un plaiſir d'en rendre
compte , & de donner aux talens des
défenſeurs les juſtes éloges qu'ils méri
teront.
2. ANNONCES LITTÉRAIRES.
DICTIONNAIRE de la Nobleffe,
in - 4°. Tome XI paroit : le XII° & dernier
font ſous preſſe: il y aura enſuite deux
volumes de Supplément pour les Mémoires
arrivés trop tard. A Paris , chez An-
K
146 MERCURE DE FRANCE.
,
toine Boudet , rue St Jacques ; & chez
l'Auteur , M. de la Chenaye - Desbois
rue Saint André- des -Arts , à côté de
l'Hôtel d'Hollande.
!
ALMANACHS.
Etrennes de la Nobleſſe , ou état actuel des
Familles nobles de France , & des Maifons
& Princes Souverains de l'Europe
, pour l'année 1777. A Paris , chez
Defnos , Libraire , rue Saint Jacques.
CE recueil doit intéreſſer la Noblesſe
, en lui rappellant.les titres glorieux de
fon origine , & l'honneur , qui en fait le
plus noble appui.
Almanach Muſical pour l'année 1777. A
Paris , chez Delalain , Libraire , rue de
la Comédie Françoiſe , & au Bureau du
Journal de Muſique, rue Montmartre ,
vis- à-vis celle des Vieux . Auguſtins ;
prix 24 fols à Paris , & 30 fols par la
Pofte.
:
Cet Almanach eſt un Manuel pour
JANVIER. II. Vol. 1777. 147
tout Muficien ou Amateur de Muſique.
On y trouve les fêtes muſicales de chaque
mois , les découvertes faites ou publiées
dans l'année concernant la Muſique ; les
Anecdotes muſicales de l'année ; la notice
des nouveaux ouvrages de Muſique ; les
noms & demeures de tous les Muſiciens
im omni genere ; Compoſiteurs , Maîtres ,
&c.; & des Marchands de Muſique , Graveurs
, Imprimeurs , Copiſtes , &c. A la
fin du volume , on trouve un choix d'airs
notés .
Voici une Anecdote muſicale , remarquable
: Un jeune enfant , aſſiſtant à une
repréſentation d'Alceste, fupplia fon pere
de ne le plus amener à un opéra qui lui
faifoit mal. On rapporta l'expreffion de
cet enfant à M. le Chevalier Gluck. Je
ne m'en étonne point , dit - il , c'est qu'ilse
laiffe faire. Le mot de l'enfant , & la réponſe
de M. Gluck , caractériſent affez
bien la ſenſation pénible qu'on éprouve
aux Opéra de ce fameux Compoſiteur , &
qui devenoit ſans doute trop infupportable
pour les organes délicats du jeune
Auditeur.
On ne fait pourquoi le Rédacteur de
cet Almanach veut dépriſer le travail
utile de M. Bénaut , qui a le talent d'ac-
K2
148 MERCURE DE FRANCE
commoder , pour le clavecin & le fortépiano
les meilleurs morceaux de muſique ,
ſans en altérer le chant & les beautés.
Etrennes du Parnaſſe , choix de Poéſies ,
in - 12 , pour 1777. A Paris , chez Fetil
, Libraire , rue des Cordeliers , près
celle de Condé.
Il paroît tous les ans un volume de
ce Recueil , que les Editeurs ont l'attention
de varier , en y mêlant avec les petites
pieces Françoiſes , des imitations , des
poéſies anciennes & étrangeres. Celui de
l'année prochaine ſera deſtiné en partie à
la littérature Italienne. Celui de cette année
eſt entiérement conſacré à la poéſie
Françoife.
Etrennes des Poëtes , ou Recueil de
pieces de vers , extraits de plus de deux
cents manufcrits du dix- ſeptieme ſiecle ;
(il falloit dire du dix-huitieme ſiecle) Second
recueil broché , prix 24 fols , chez
Leſclapart , Libraire , quai de Gêvres.
Almanach de Versailles , année 1777 ;
contenant la defcription de la Ville &
du Château ; la Maiſon du Roi , de la
JANVIER. II. Vol. 1777. 149
Reine , celles de la Famille Royale , les
Bureaux des Miniſtres , la Prévôté de
'Hôtel , le Gouvernement de la Ville ,&c.
A Verſailles , chez Blaizot , Libraire , rue
Satory ; & à Paris , chez Valade & Deschamps
, Libraires , rue Saint Jacques.
Etrennes Patriotiqnes , ou Recueil anniverſaire
d'allégories , ſur les époques
du Regne de Louis XVI , compofées
par le Chevalier de Berainville. Premiere
ſuite, Année 1777. A Paris ,
chez Deſnos , Ingénieur Géographe ,
& Libraire de Sa Majesté Danoiſe ,
rue St. Jacques , au Globe.
Ces Etrennes renferment ſept eſtampes
allégoriques , accompagnées chacune
d'une explication gravée , non- compris
le Frontiſpice. Les ſept eſtampes repréfentent
: 1 °. L'avénement de Louis XVI
au trône ; 2°. La felicité que promet au
Royaume l'alliance de Louis XVI aveç
fon Auguſte Epouſe ; 3º. L'inoculation
de Louis XVI ; 40. Le rappel du Parlement
de Paris ; 5°. Le Sacre de L. M.
6°. Le mariage de Madame Clotilde
foeur de L. M. avec le Prince de Piémont ;
7°. Le rétabliſſement de la ſanté de la
,
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
{
Reine , en Septembre 1776. Le ſujet du
Frotiſpice eſt le Génie allégorique , gravant
, ſur les aîles du temps , les époques
du Regne de Louis XVI.
Etat actuel de la Muſique du Roi , & des
troisſpectacles de Paris. A Paris , chez
Vente , Libraire-des menus plaiſirs dú
Roi , au bas de la Montagne Sainte-
Genevieve. 1777 .
,
L'état de chaque ſpectacle eſt précédé
d'un petit diſcours contenant une notice
abrégée des nouveautés miſes au
jour dans le courant de l'année , & quelques
réflexions fur ces mêmes nouveautés
, & fur les révolutions du ſpectacle.
Dans celui qui ſe trouve à la tête de
l'article de l'Opéra , on rappelle au public
qu'on a vu l'Opéra d'Alceſte , de
ود
و د
ود
M. le Chevalier Gluck , & celui de
,, l'union de d'Amour & des Arts de M.
,, Floquet , ſe diſputer les fuffrages du
public , & former , en quelque forte ,
deux partis , dont l'un tâchoit de ra-
21 vir à Pautre les honneurs d'un concours
ود
ود
ود auſſi tumultueux qu'extatique." On
y regrette les Opéra de Quinault , &
l'on s'éleve contre ,, ces Parodies faJANVIER.
II. Vol. 1777. 151
tigantes , où la langue , créée & polie
par les Racines & les Quinaut , eſt
,, impitoyablement déchirée, "
A l'article de la Comédie Françoiſe,
l'Auteur de l'almanach affure que le Mal.
heureux imaginaire , eſt un des ouvrages des
plus brillans de ce Théâtre : c'eſt , ajouteil
, un édifice conftruit en pierres précieuses
taillées à facettes.... C'est au temps à fixer
le jugement que l'on doit porter de cet ouvrage.
En parlant de la retraite de Mademoifelle
Dumeſnil , on fait un juſte éloge
de cette inimitable Actrice, dont la perte
irréparable , excitera fans ceſſe les regrets
des Amateurs , vraiement éclairés
&fenfibles .
Les Spectacles des Foires & des Boulevards
de Paris , ou Calendrier hiſtorique &
chronologique des Théâtres forains ,
avec le cataloque général des pieces ,
farces , parades & pantomimes , tant
anciennes que nouvelles qu'on y a
jouées ; l'extrait de quelques - unes
d'entr'elles , des anecdotes plaiſantes ,
& des recherches fur les Marionettes
les Mimes , Farceurs , Baladins , Sauteurs
& Danfeurs de corde , anciens &
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
C
!!
modernes. Cinquieme partie , pour
l'année 1777. Prix , 24 fols broché. A
Paris , chez J. F. Baſtien , Libraire ,
rue du Petit Lion , Fauxbourg Saint-
Germain.
Cet Almanach , en rempliſſant tous
les objets que promet le titre que nous
venons de tranſcrire , doit fatisfaire pleinement
la curioſité de ceux qui cher
chent à ſe bien inſtruire de tout ce qui
concerne les Spectacles forains. Les Annaliſtes
de la foire , ont particulierement
étendu , cette année , l'article des animaux
extraordinaires qu'on a montrés
à la derniere foire Saint- Germain , en
rapportant diverſes obſervations & anecdotes
d'hiſtoire naturelle , tirées de différens
ouvrages , & relatives à ces animaux.
Ils ont indiqué les ſources où ils les
ont puiſées. Ils paroiſſent avoir auſſi beaucoup
augmenté les catalogues des pieces
jouées ſur les différens Théâtres de la
foire; ce qui ſupplée un peu à la difette
des anecdotes , qui ne font pas , à beaucoup
près , cette fois auſſi nombreuſes
qu'à l'ordinaire. Nous allons rapporter
les deux plus piquantes.
On faifoit voir , à la foire , un homme
JANVIER. II. Vol. 1777. 15.3
trouvé , diſoit-on , dans une Ifle déſerte ,
& qui ne mangeoit que des pierres. On
liſoit , en gros caracteres , au deſſus de la
loge : ,, Je viens d'une Iſle de la mer des
,, Indes , & je me nomme Siocnarf". Un
particulier étant allé voir cet individu
extraordinaire , fut très- ſurpris de le reconnoître
pour un Savoyard , qui avoit
fait long - temps les commiffions de fon
quartier. Il diffimula la découverte qu'il
venoit de faire ; &, reliſant en ſortant
l'inſcription placée au- deſſus de la porte ,
s'apperçut que le nom bizarre , Siocnarf ,
n'étoit autre choſe que François , vrai
pom du Savoyard , écrit au rebours.
Un particulier , voyant quelques Muſiciens
des Cafés du Boulevard ſe quéreller
vivement , fit apporter au milieu
d'eux pluſieurs bouteilles de bon vin ; à
cet aſpect imprévu , leur colere s'éteignit
comme par enchantement, Dieu foit
"
"
loué . s'écria le Pacificateur , j'ai trouvé
,, le vrai moyen de mettre promptement
,, d'acord tout un Orcheſtre.
ود
Almanach des Enfans. Deuxieme recueil.
A Amſterdam , & ſe trouve à Paris ,
chez la Veuve Ducheſne , Libraire ,
rue St. Jacques , au Temple du Goût;
:
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
& chez les Libraires qui vendent des
•nouveautés. 1777.
Une morale nue apporte de l'ennui.
Le conte fait paſſer le précepte avec lui. :
La Fontaine .
Ce recueil eſt composé de fables & de
contes , en vers ou en proſe , la plupart
de M. Willemain d'Abancourt , qui eſt
auffi l'Auteur de la mort d'Adam , Poëme
dramatique , imité de l'Allemand , &
du bon fils , ou la vertu récompensée , petit
drame en un acte & en profe , qui termine
le volume , & qui a pour ſujet , un
trait célebre de bienfaiſance de l'immortel
Motesquieu , inferé , il y a près de
deux ans , dans un des volumes du Mercure.
Les autres morceaux confiftent en
quelques fables & moralités de MM. Aubert
, Desbillon , le Monnier , Sablier &
Senecé , en cinq à fix pieces anonymes ,
&en un petit nombre d'anecdotes & bons
mots. Nous rapporterons quelques - uns
de ces derniers .
Le Cardinal de Richelieu venoit d'asfifter
à une cérémonie où un Cordelier
avoit prêché. Surpris de n'en avoir pas
affez, impofé au Prédicateur, pour l'in-
#
JANVIER. II. Vol. 1777. 155
timider un peu , il lui demanda comment
il a pu parler avec tant d'aſſurance ? Ah !
Monseigneur , repondit le Cordelier , c'eſt
que j'ai appris , monfermon devant un carré
de choux , au milieu duquel il y en avoit
un rouge.
Vers le treizieme fiecle , un homme
refuſoit l'épreuve du fer chaud , & difoit
, pour autoriſer ſon refus , qu'il n'étoit
pas un Charlatan. Le Juge lui faifant
quelque inſtance , pour l'engager à
ſe réſoudre à la loi: Je prendrai volentiers
le fer ardent , répondit il , pourvu que je
le reçoive de votre main. Le. Juge déci
da qu'il ne falloit pas tenter Dieu.
Le Cardinal de la Trémoille , jouant
un jour au piquet , étoit impatienté par
un homme à vue courte & à long nez ;
pour s'en débarraſſer , il prit fon mou-
- choir , & moucha le nez de fon importun
voiſin : Ah ! Monsieur , dit - il auffitô
, pardon , j'ai pris votre nez pour le
mien.
Ce recueil, qui n'a d'Almanach que
le nom , eſt également propre à recréer
& à inſtruire les enfans , & réunit à la
variété & l'agrément , le mérite de la
- briéveté , qui ne ſe trouve pas toujours
dans les compilations de ce genre.
156 MERCURE DE FRANCE.
:
Almanach des Muſes , 1777. AParis , chez
Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
Ce recueil annuel plaît par ſa variété ,
&par l'avantage de réunir , dans un affez
petit volume (qu'on pourroit peut- être encore
réduire conſidérablement) les productions
légeres les plus remarquables ,
échappées à la verve de nos Poëtes Modernes.
Almanach de l'Etranger qui séjourne à
Paris. Année 1777. Prix 12 fols broché
, à Paris , chez Hardouin , Libraire
, paſſage de la Colonnade du
Louvre , du côté de St. Germain l'Auxerrois.
Ce petit Almanach eſt en effet un manuel
utile pour les Etrangers , & , à certains
égards , pour les habitans même de
Paris . On y indique les jours d'Audiences
des Miniſtres , & autres perſonnes
en place; ceux auxquels on peut voir.
les monumens , & autres chofes remarquables
: on y donne des renſeignemens
fur les ſpectacles , les promenades , les
bibliotheques , les cabinets littéraires. ,
JANVIER: II. Vol. 1777. 157
les voitures , les bains , & autres objets
de curiofité , d'amuſemens , ou d'utilité
publique.
ACADÉMIES.
Séances publiques de l'Académie des Sciences
, Arts & Belles - Lettres de Dijon ,
tenues le 17 Septembre 1775 , & 28
Avril 1776.
M.MARET, Secrétaire perpétuel ,
a ouvert la Séance par la lecture du Programme
des prix propoſés par l'Académie
, & qu'on a déjà publié dans les
Ouvrages périodiques.
Il a la enſuite l'Hiſtoire Littéraire de
l'Académie pour l'année 1775 , compoſée ,
comme celles des précédentes années , de
deux parties diftinctes. L'une confacrée à
la notice des Ouvrages de littérature , &
l'autre à celle des Mémoires qui ont les
Sciences pour objet.
En terminant celle-ci , l'Hiſtorien a fair
mention des Ouvrages envoyés par des
perſonnes qui ne font pas afſſociées à l'A
158 MERCURE DE FRANCE.
cadémie. De ce nombre étoient les tableaux
de maladies, faits parM. Guiton ,
pere , Médecin à Autun , & par M. Olivier
, à Bourg en Breffe.
A cette occafion , M. Maret a cru devoir
rappeller les motifs qui ont engagé.
l'Académie à ſe charger de la correfpondance
defirée par M. Dupleix , & il a dit :
Raſſembler dans un dépôt commun ,
, toutes les deſcriptions des maladies
» épidémiques , pour pouvoir , en les
,, comparant , reconnoître l'identité de
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
"
celles qui feront obſervées en divers
endroits. Comparer le ſuccès des différentes
méthodes curatives, pour s'asfurer
de celle qui conviendra le mieux
à chaque eſpece de maladie , afin que
dans le cas de l'invaſion d'une femblable
épidémie , on puiffe promptement
connoître la maniere dont il faut la trai-
,, ter: tel eſt le but de la correfpondance
propoſée; tel eſt l'objet de l'Académie.
Cette Compagnie n'a d'autres vues que
de coopérer au bien général , avec des
Citoyens qui , par goût , par devoir ,
,, par honneur , font engagés à ne rien
,, négliger pour le procurer; elle demande
des fecours pour pouvoir être plus utile.
Elle defire de raſſembler comme en un
و د
ود
ود
و د
د:
ود
JANVIER . II . Vol. 1777. 159
و د
ود
même foyer , les lumieres de tous les
Médecins de la Province, mais pour les
réfléchir , pour les renvoyer par - tout
" où elles deviendront néceſſaires .
و د
Après la lecture de cette hiſtoire , M.
Gauthey a fait celle du diſcours préliminaire
d'un Ouvrage qui a pour objet une
nouvelle Langue Philofophique.
Cet Académicien rappelle d'abord en
peu de mots les motifs qui ont fait defirer
une Langue qui , devenant propre à tous
les Savans , favoriſeroit les progrés des
connoiſſances , en facilitant la communication
des lumieres & des découvertes.A
l'expoſition de ces motifs , M.G. a fait
fuccéder un précis hiſtorique de toutes
les tentatives faites , dans l'intention de
procurer cet avantage à la république des
lettres , & a fini par donner une idée de
la Langue qu'il a imaginée.
Cette Langue ne ſeroit point parlée ,
mais écrite ; & l'Auteur propoſe des caracteres
qui , une fois admis par les Sçavans
, formeroient , à ce qu'il préſume ,
un langage intelligible pour tous . Ces ca
racteres confiftent en lignes courbes &
directes , dont la longueur , l'épaiffeur &
la fituation font fufceptibles d'affez de va
riétés pour donner toutes les lettres néces
158 MERCURE DE FRANCE,
faires. Les voyelles ſont peintes par des
courbes , & les conſonnes par des lignes
droites.
La Séance a été terminée par M. Pazumot,
qui a lu la deſcription des grottes
d'Arcy , près Auxerre.
Dans la Séance du 28 Avril 1777 ,
tenue pour l'ouverture des Cours de Chymie
& de matiere Médicale , MM. de
Morveau , Maret puîné , & Durant ,
Commiſſaire , déſignés par l'Academie
pour faire les Cours de Chimie & de
matiere médicale, ont porté ſucceſſivement
la parole.
M. de Morveau a fait l'ouverture, de la
Séance , par l'expoſition du plan ſur lequel
fera fait le Cours de Chimie ; mais avant
d'entrer dans le développement de ce
plan , il a dit :
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
د
,, Quand le généreux Citoyen qui a
fondé cette Académie , exprimoit dans
fes diſpoſitions , il y a à peine un demi
ſiecle , le deſir dont il étoit occupé , de
ſuppléer dans ſa patrie aux reſſources
d'inſtruction que procuroient ailleurs
les Univerſités ; ſi quelqu'un lui eût
dit: un Prince ſe déclarera Protecteur
de cet établiſſement , & il ſe fera un
,, plaifir
JANVIER. II. Vol. 1777. 161
"
"
ود
ود
و د
ود
و د
ود
ود
plaifir d'enrichir ſes collections , (1) un
Bienfaiteur entrant dans vos vues , lui
donnera un jardin de plantes. (2) Des
Adminiſtrateurs éclairés lui aſſigneront
des fonds pour l'entretien d'un laboratoire.
( 3) Un jour viendra enfin , que
votre Académie profefſſera publiquement
les Sciences que vous lui recommandez
de cultiver : quelle joie eût
ſaiſi l'ame de ce Magiſtrat patriote !
Ce jour est venu , Meſſieurs , & no-
,, tre premier devoir eſt de ranimer la
cendre de ce Philoſophe , en lui portant
l'hommage de notre reconnoiſſan-
„ ce , en nous pénétrant du ſentiment
,, qu'il eût éprouvé , en le communiquant
,, autant qu'il eſt poſſible , à tous ceux
,, qui nous écoutent.
و د
"
29
وو. M. Pouffier n'eſt pas le ſeul qui ait
(1 ) S. A. S. Mgr le Prince de Condé a envoyé tout
récemment à l'Académie , pluſieurs morceaux très - précieux
, qu'il a tirés de ſon beau Cabinet d'hiſtoire naturelle
de Chantilly.
(2) M. Legouz de Gerdon , lui a fait ce don en
1773. M. du Ruſſey y a fait conſtruire une grande ferre
en 1775.
(3) La délibération de MM. les Etats Généraux de la
Province , eſt du 5 Janvier 1776.
L
162 MERCURE DE FRANCE .
ور
,, ſongé à faire fervir les Académies à
» l'enſeignement des Sciences utiles ; le
>> célebre Abbé de St Pierre en a tracé le
,, projet dans cet Ouvrage, anquel la difficulté
de réaliſer le bien , a fait donner
le nom de rêve patriotique ; c'eſt à la
Médecine elle - même qu'il en fait l'ap-
>> plication , à la Médecine , qu'il croyoit
„ encore éloignée de la perfection , quoi-
» qu'il y eût déjà des Médecins intéreſſés
ود
ود
ود
"
à accréditer , dans le peuple des diffé-
,, rentes conditions ,que cet Art ancien a
tout acquis , qu'ils n'ont plus qu'à pra
tiquer; & que tenter des découvertes
au- delà des cahiers de leurs maîtres ,
c'eſt vouloir s'égarer dans le pays des
chimeres.
و د
ود
ود
"
"
ود
"
La Chimie n'eſt pas moins ancienne.
S'il faut dater de ſes premieres erreurs,
elle eft bien eloignée aujourd'hui d'une
ſemblable prétention ; elle a foumis ſes
„ dogmes à l'expérience , abandonné ſes
traditions ſuperſtitieuſes , concilié ſes
principes avec ceux de la phyſique générale
; c'eſt depuis qu'elle promet
moins qu'elle tient beaucoup plus ; &
nous diſons de bonne foi , en ouvrant
ce Cours que notre plus douce eſpérance
eſt que ceux qui recevront ici les
premieres notions de cette ſcience ,
"
ود
ود
ود
ود
و و
"
JANVIER. II. Vol. 1777. 163
و و
pourront un jour étendre nos vues &
3, remplacer nos conjectures par des dé-
,, couvertes.
M. de Morveau dit enſuite , que c'eſt
alors qu'on connoîtra bien tout le prix de
ce nouvel établiſſement , & que les diſpoſitions
naturelles de nos compatriotes autoriſent
cet efpoir. Il fait fentir le ridicule
des objections que ſe permettent des
gens ou peu inftruits ,ou de mauvaiſe foi ,
en foutenant que de pareilles inſtitutions
ne peuvent avoir de ſuccès que dans la
capitale ; que trop peu de perſonnes font
dans le cas d'en profiter , (1) & termine
fon difcours en difant :
,, Laiffons donc ces cenſeurs , s'il s'en
trouve, user d'un privilege qui ne nuit
à perfonne , & recueillir dans leurs
petites Sociétés des applaudiſſemens
;, que nous ne ferons pas tentés de leur
,, envier. Entrons hardiment dans la car-
ود
و د
و د
riere , & dreſſons d'abord la carte de
ور notre route dans le pays immenfe que
,, nous avons à parcourir.
Cette carte eſt un tableau analytique
de toutes les opérations à faire dans le
(1) L'expérience a prononcé le contraire; le Cours
a été très - ſuivi , par des perſonnes de tout âge & de
toutes les clafſes de Citoyens .
La
164 MERCURE DE FRANCE.
Cours. Les ſubſtances ſimples , conſidérés
comme diſſolvants , y font diſtribuées
à la tête de pluſieurs colomnes verticales ,
que des lignes horizontales occupent à angles
droits. Ces lignes forment des caſes
dont les premieres préſentent les ſubſtances
fur leſquelles les diſſolvants doivent
agir ; & l'on trouve dans chaque caſe correſpondante
au diſſolvant , le produit qui
réſulte de l'action de ces ſubſtances les
unes fur les autres .
M. Maret , dans le Mémoire qu'il a
Ju après que M. de Morveau a eu fini fon
diſcours , a fait ſentir l'utilité de la Chimie
, relativement à la Médecine.
Il a ajouté que , pour répondre aux
vues patriotiques de l'adminiſtration , cette
Compagnie a réſolu de faire faire en
même temps un Cours abrégé de matiere
médicale ; qu'en conféquence il expoſera
les uſages des remedes tirés des regnes
animal & minéral ; & M. Durande , de
ceux que fournit le regne végétal.
La Séance a été terminée par M. Du
rande , qui a expoſé les facilités que donne
la Chimie , pour perfectionner la connoiſſance
du regne végétal.
Il a fait obſerver que ſi les premieres
tentatives , faites pour connoître , par l'aJANVIER
. II . Vol. 1777. 165
*
>
nalyſe , les propriétés des végétaux , n'ont
pas répondu aux eſpérances qu'on en avoit
conçues , on doit en accuſer l'imperfection
des procédés que l'on employoit ; & pour
prouver les avantages que l'on peut retirer
des analyſes auxquelles on foumet les végétaux
, il a donné l'hiſtoire de celle qu'il
a faite du bouillon blanc à petites fleurs.
On voit , par les détails de cette analyſe
, que les vertus de cette plante dépendent
de la proportion dans laquelle ſe trouvent
les parties réſineuſes &gommeuſes.
Que la fleur donne les mêmes produits
que la racine , mais que l'extrait qu'on en
fait eſt moins amer ; de forte qu'en réuniſſant
les fleurs à la racine de cette plante,
on eſt aſſuré de donner un remede moins
échauffant que ſi l'on n'employoit que la
racine , plus actif que ſi l'on ſe bornoit
à preſcrire les fleurs.
M. Durande a appuyé, par pluſieurs
obſervations , les conféquences qu'il a tirées
de l'analyſe qu'il a décrite ; elles prouvent
que le bouillon blanc à petites fleurs
eſt celui que l'on peut employer avec
ſuccès contre la jauniſſe.
L3
1
166 MERCURE DE FRANCE.
Ο
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Na donné , le Mercredi 15 Janvier ,
un grand concert au Château des Tuileries
, au profit de la Signora Giorgi.
Cette célebre Cantatrice a chanté plufieurs
airs de MM. Colla , Piccini &
Grétry. Elle a réuni tous les fuffrages par
la beauté de ſon organe , par le goût de
fon chant , & par l'étonnante facilité de
fon exécution . M. Duport ajoué une ſonate
de violoncelle , & M. Franzel un
concerto de violon avec un applaudiſſement
général.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSI
QUE a donné , le Vendredi 10 Janvier ,
une repréſentation d'Alain & Rofette ou
la Bergere ingénue , intermede en un acte.
Les paroles font de M. Boutellier , la
muſique eſt de M. Pouteau.
JANVIER. II. Vol. 1777. 167
Alain ſe plaint d'aimer & de n'ofer
le dire ; il confie ſes craintes & fes
tourmens à Lucas , en le priant de parler
pour lui à ſa Bergere. Roſette vient
en chantant , & bientôt elle s'abandonne
aux douceurs du ſommeil. Lucas la réveille
, & au lieu de parler pour fon ami ,
il lui peint ſon amour. A la deſcription
que le Berger fait de ce Dieu , Roſette
devient ſenſible. Elle demande avec
,
naïveté , ce que c'eſt qu'un Amant : Lucas
veut parler pour lui ; mais Alain qui
l'écoute en ſecret , répond : Cest Alain.
La Bergere ſe déclare pour Alain ; ce
Berger ſe jette à ſes pieds, Lucas reconnoiſſant
ſa mépriſe , prend le parti de
féliciter les Amans. Les Bergers & les
Bergeres du Hameau célebrent leur bonheur.
Ce petit Poëme , trop ſimple ,
trop ingénu , n'a point réuſſi. Il y a dans
la muſique des chants agréables ; mais
les motifs en font trop communs & trop
connus. Cet intermede a été joué par
Mademoiselle Beaumeſnil , & par MM,
Lainés & Durand.
On a applaudi avec tranſport dans le
divertiſſement , le retour de M. Dauberval
, dont les talens brillans ſont ſi chers
aux Amateurs.
L4
163 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſelle de la Guerre a joué &
chanté le rôle d'Euridice , avec beaucoup
d'applaudiſſement , ainſi que M. Lainés
le rôle d'Orphée.
On a repris , le Mardi 14 , l'Opéra
d'Alceste.
COMMÉDIE FRANÇOISE.
L.SES Comédiens François répetent Zuma
, Tragédie nouvelle de M. Lefevre.
Ils reprennent avec ſuccès leurs anciennes
Pieces. Mademoiselle Deſperrieres continue
ſon début dans la Tragédie.
L
COMÉDIE ITALIENNE.
ES Comédiens Italiens ſe diſpoſent à
jouer inceſſamment les trois Sultannes ,
intermede très agréable de M. Favart ;
& le Mort marié , paroles de M. Sedaine
muſique de M. Bianchi. 1
ARTS.
JANVIER . II. Vol. 1777. 169
?
ARTS.
GRAVURES,
I.
ALMANACH Royal de Cabinet , or
né de gravures , avec la fuite chronologique
des Reines de France , in- 24. A Paris
, chez M. Decaché , rue neuve Notre-
Dame , à la Vertu.
Į I.
Tableau Unique , ou la principale ſcience
du Commerce François , où l'on trouve ,
fous un même coup - d'oeil , la dénomination
, la valeur , & la réduction en argent
de France de toutes les eſpeces de
monnoies étrangeres , tant réelles que de
change & de comptes: 20. la réduction
des poids , meſures & aunages étrangers ,
comparés à ceux de France: 3º. variation
des changes étrangers: 4º. les places
par leſquelles Paris change avec les
Villes étrangeres: 5º. leur diſtance de
Paris : 6º. le départ des Couriers de Pa
1
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
ris pour leſdites Villes : 7°. la maniere
dont elles tiennent leurs écritures : 8 °. les
principaux objets de commerce des places
les plus conſidérables de l'Europe : l'Afie ,
l'Afrique & l'Amérique.
Ce Tableau ſe vend à Paris , chez M.
Deville , rue Saint Denis , vis - à - vis les
Filles - Dieu .
MUSIQUE.
I.
SIIXX trio pour deux violons &violoncelle
obligé ; par M. Jannſon l'aîné ;
OEuvre Ve. prix 9 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue de Seine , Fauxbourg St
Germain , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique,
I I.
IV. Sonates pour le Clavecin , avec accompagnement
de violon ad libitum ; par
M. Edelmann . OEuvre Ve. prix 7 l. 4 f.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Feuillade
, maiſon de M. le Baron de Bagge ;
& Madame le Marchand , rue Fromenteau
.
JANVIER. II. Vol. 1777. 174
III.
Septieme Recueil d'Ariettes d'Opéra Comiques
, avec accompagnement de Guit
tarre , Menuets variés , Allemandes &
Pieces pour le même inſtrument , par M.
Vidal , Maître de Guittarre ; OEuvre
XIIIe , mis au jour par M. Boüin , Marchand
de Muſique , rue Saint - Honoré ,
près Saint - Roch ; prix 6 liv. En Proving
-ce , chez les Marchands de Muſique.
1
I V.
Les Soirées Espagnoles , ou choix d'Ariettes
, avec accompagnement de Guit-
- tarre , propoſées par ſouſcription; 2º année
, qui a commencé le premier Janvier
1777 ; par M. Vidal , Me de Guittarre.
Il en ſera délivré une feuille par
ſemaine, & qui compoſera 52 feuilles
pour l'année entiere. On ſouſcrit à Paris ,
chez le ſieur Boüin , Editeur dudit Ouvrage.
A Verſailles , chez M. Blaizot ,
& àBordeaux , chez M. le Noblet , Marchand
d'Eſtampes & de Muſique , rue du
Pas -Saint -George. Le prix de la ſouscription
eſt de 12 liv. pour Paris , & de
18 liv. pour la Province , franc de port.
172
MERCURE DE FRANCE.
Pour la facilité des Commencants
l'Auteur ſe propoſe de donner au moins
26 feuilles avec des accompagnemens
aifés.
V.
Ouverture du Tableau parlant , arrangée
pour le Clavecin ou le Forte - Piano ,
avec accompagnement d'un Violon &
Violoncelle ad libitum , par M. Benaut ,
Maître de Clavecin de l'Abbaye Royale
de Montmartre, Dames de la Croix , &c.
Abonnement pour le mois de Juin , prix
3 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine
, la premiere porte- cochere à gauche
après la rue Chriſtine.
VI.
Quatrieme Recueil d'airs connus , arrangés
en pieces de Harpe , avec accompagnement
de Violon & de Baſſon adlibitum
; dédié à Mademoiselle de Lufignan
, par François Petrini , contenant
ſeize morceaux : sçavoir , 1º l'ouverture
de l'Ami de la Maiſon. 20. Les
cinq Ariettes de la Colonie Dès ce foir
P'hymen m'engage , &c. Le Ciel fait que
j'ai toujours dit non , &c. Si le Ciel eft
JANVIER . II. Vol. 1777. 173
inexorable , &c. Qu'est - ce donc qui vous
arrête ? &c. Qui je pars , &c . 3º. L'ouverture
d'Iphigénie. 4°. Menuet d'Iphigénie.
5º. 6 Airs de l'Union de l'Amour
& des Arts. 6°. La Chacone de M. le
Breton. 70. Le Tambourin d'Azolan.
On ſouſcrit chez Couſineau , Luthier
de la Reine & de Madame la Comteſſe
- d'Artois , rue des Poulies , vis - à- vis le
Louvre à Paris.
Le prix de la ſouſcription eſt de 15 1.
pour Paris , juſqu'au 20 Février prochain ,
paſſé lequel temps le prix du Recueil entier
ſera de 18 liv.
F
1
HORLOGERIE.
LE fieur Hilgers , Horloger , Abbaye
Saint - Germain , Cour des Religieux ,
au grand Villars , a préſenté à Meſſieurs
de l'Académie Royale de Sciences , une
Montre d'un groſſeur ordinaire , de fon
invention & compoſition , répétant l'heure
, les quarts & les minutes juſqu'à quatorze
, de maniere que le tout eſt ſans
confufion ; par ce moyen on peut ſavoir ,
174 MERCURE DE FRANCE.
la nuit, en pouſſant la dite piece , l'heu
re à la minute comme le jour.
L'idée d'une piece à minutes'n'eſt pas
nouvelle , vt qu'il y a foixante ans que
l'on en a fait les premiers eſſais, & depuis
à pluſieurs repriſes , mais aucun n'a
réuſſi : elle ſonnoit les heures & les
quarts diſtinctement; quant aux minutes,
elle les fonnoit fi vite & fi bas ,
qu'il étoit impoffible de les pouvoir comp .
ter. Sa conſtruction étoit fi compliquée
& fi difficile , que le meilleur Artiſte ne
pouvoit ſe flatter de l'exécuter fans être
ſujet à manquer. Elle avoit auſſi le défaut
de commencer à fonner les minutes
par la derniere , c'eſt- à - dire , lorſqu'il
n'y avoit qu'une minute, elle en pasfoit
treize ſous filence , & fonnoit à
la fin cette minute , ce qui devenoit
infipide d'être obligé d'attendre fi longtemps,
pour ſavoir s'il reſtoit quelque
choſe à fonner. Vi tous ces inconvé
hiens , & ne pouvant ſervir de rien ,
on l'a abandonnée. Au lieu que celle du
fieur Hilgers ſonne l'heure , les quarts à
double coup comme une répétition
ordinaire , & recommence à fonner les
minutes à coup ſimple, auſſi diſtinctes
JANVIER. II. Vol. 1777. 175
ment qu'elle fonne les heures avant les
quarts. Il n'y a pas d'intervalle pendant
que la piece fonne , excepté quand il
n'y a pas de quart , elle met un filence
l'eſpace de trois coups, pour diftinguer
les minutes d'avec les heures. Cette piece,
par ſa conſtruction extraordinairement
ſimple , eſt auſſi ſolide pour les
effets , ainſi que ſa durée, qu'une répétition
ordinaire , & n'eſt pas plus fujette
au raccommodage. Le fieur Hilgers
vend ces pieces à condition que fi on
trouve de meilleures montres plus régulieres
, même dans les montres ſimples ,
il les reprend &rend le montant juſqu'à
dix-huit mois.
TOPOGRAPHIE.
I.
PLAN Topographique de la Ville de
New-Yorck, fur une feuille de chapelet ,
dans laquelle ſe trouve une carte du port
&de la rade de cette Ville , avec les fon-
- des. Par Montréfor. Prix 3 liv. Chez le
176 MERCURE DE FRANCE.
Rouge , Ingénieur Géographe du Roi,
rue des grands Auguftins.
I I.
Table alphabétique pour trouver , par
les carreaux , tous les noms de Villes ,
Villages , Rivieres , Provinces , Nations ,
Iſſes , Ports , Caps , &c. contenus dans
la carte des poſſeſſions angloiſes en Amérique
; par Mitchel, en 8 feuilles. Au
moyen des lettres alphabétiques & des
chiffres , ceux qui ont déjà cette carte ,
pourront s'en ſervir , les carreaux étant
formés par les Méridiens & les Parallelles .
36 pages grand in- 80. Prix 2 liv. broché.
CANAL DE MONSIEUR.
LESES Intéreſſés aux mines de St. Géorge,
jouiſſent enfin, Monfieur, du plaifir
d'être utile , & d'avoir fait autant
d'heureux qu'il y a de Propriétaires &
même d'Habitans ſur les deux bords du
Lavon. Ce Canal , que leur zele , leurs
foins & leurs dépenſes ont fait entreprendre
pour le bien public , & la gloire du
Prince
JANVIER. II. Vol. 1777 177
Prince dont il porte le nom , ce Canal ,
ſi blâmé par les ignorans , ſi jaloufé par
les envieux , fi traverſé par les méchans ,
vient de forcer ſous mes yeux l'approbation
de tous les partis , & de réunir
les fuffrages de tous les Spectateurs. A la
vue & au très - grand étonnement de prês
de trois mille perſonnes , partagées entre
la crainte & l'eſpérance , trois Bateaux ,
dont deux chargés , & le troiſieme portant
cabanes , ſont partis de Chalonnes
le 27 du mois dernier , à dix heures
du matin , avec auſſi peu d'eau qu'il eſt
poſſible d'en avoir en cette ſaiſon. De
l'aven de tous les Habitans riverains , jamais
, dans le mois de Novembre , les
eaux du Lavon n'avoient été auſſi baſſes
qu'elles l'ont été cette année. Cependant
ces trois bateaux ont remonté , par douze
ecluſes , juſqu'à Thonarcé , où ils font
arrivés , le 29 , ſur les trois heures de l'après
- midi , par un fort mauvais temps-
Lorſqu'il y aura plus d'eau , que les machines
feront plus exercées & les cordages
plus ſouples , la navigation ſera infiniment
plus prompte ; & on doit conclure
de cette premiere expérience , qu'avec
fuffifante quantité d'eau , les bateaux remonteront
juſqu'aux mines de St. Géor
M
178 MERCURE DE FRANCE.
ges , dans l'eſpace de trois jours , & qu'ils
n'en emploieront que deux pour defcendre
à Chalonnes .
Vainqueurs , à la fois des préjugés &
des obſtacles que préſentoit la nature
dans la vallée où ſe perdoient, fans aucun
fruit , les eaux du Lavon , les Intéreſſés
peuvent recevoir aujourd'hui les complimens
finceres dus au ſuccès de leur constance
& de leur courage infatiguables.
Je m'empreſſe de leur faire les miens , au
nom de tous les Concitoyens honnêtes ,
aſſez éclairés pour appercevoir & fentir à
l'avance , les nouvelles jouiſſances que
leur procure cette heureuſe entrepriſe. 11
partagent avec moi la reconnoiſſance puplique
que leur doit cette partie de notre
Province , pour la facilité des tranſports
de ſes denrées , & des objets d'échange
néceſſaires à l'accroiſſement de la culture
& à la félicité des Cultivateurs. Leur patriotiſme
ne ſera donc pas fans récompenſe
; & la plus flatteuſe pour eux ,
ſans doute , c'eſt la certitude d'avoir eſſen.
tiellement contribué au bonheur de cette
claſſe d'hommes utiles & précieux. Les
avantages qu'en retireront MM. les Intéreſſés
, pour l'exploitation & le facile
tranſport du charbon de leurs mines ,
JANVIER . II. Vol. 1777. 179
dans les différens lieux du Royaume où
la conſommation en eſt plus abondante ,
ſe partagent néceſſairement en faveur des
. Artiſtes qui le conſomment; & du Public,
dont le luxe & les beſoins néceffitent
également l'uſage: Ils ne manque
rien à leur gloire , puiſque MONSIEUR
daigne la couronner , en protégeant un
établiſſement formé dans fon apanage , &
qui déſormais portera fon nom. C'étoit le
moyen le plus fûr de perpétuer l'utilité
publique de ce Canal , & de porter à de
ſemblables efforts , des Compagnies en
état d'opérer le même bien , ſur des portions
conſidérables de Provinces , qui
languiffent faute d'un pareil ſecours .
Notd. Le Canal de MONSIEUR a
été commencé au mois de Septembre
1774 , & exécuté ſous les ordres de M.
Ducluzel , Intendant de la Généralité de
Tours , & fous l'inſpection du ſieur de
Limay , Ingénieur en chef des Ponts &
Chauffées de la Province ; par le ſieur
Martin , Entrepreneur de bâtimens à Paris.
Il contient 27 écluſes , iz ponts &
6 guets:
Ma
180 MERCURE DE FRANCE.
GÉOGRAPHIE.
Atlas céleste de Flamsteed , en 30 cartes
in-40 , approuvé par l'Académie Royale
des Sciences , & publié fous ſon Privilege
; ſeconde édition. Par M. J.
Fortin , Ingénieur , Mécanicien du
Roi & de la famille Royale , pour les
globes & Spheres. A Paris , chez F.
G. Deſchamps , Libraire , rue Saint-
Jacques ; & chez l'Auteur , rue de la
harpe , près celle du Foin. Prix , 9
liv. demie relieure en façon d'Atlas ,
& 10 liv. relié en veau.
L'ATLAS ATLAS de Flamſtéed, publié au com- de
mencement de ce fiecle , eſt le plus eſtimé
de tous ceux qui exiſtent , & le plus
recherché par fon exactitude ; mais la
grandeur des cartes in- folio en augmentant
le prix , a mis l'ouvrage hors de la
portée du plus grand nombre.
En publiant èet Atlas , réduit au tiers ,
on a conſervé tout le mérité original de
l'ouvrage , qui paroît aujourd'hui ſous un
format beaucoup plus commode; mais ce
JANVIER. II. Vol. 1777. 18
-
n'eſt pas une ſimple réduction que le ſieur
Fortin publie. Cet ouvrage doit être
conſidéré comme neuf , preſque à tous
égards.
Flamſtéed avoit placé les étoiles pour
1690 ; elles ont été remplacées pour
1780. L'Editeur a ajouté quelques conſtellations
nouvelles , entr'autres , le
Réenne , qui immortaliſe les opérations
de MM, de l'Académie Royale des Sciences
, au cercle polaire , pour la meſure
d'un dégré du méridien en 1736. Pluſieurs
fautes qui avoient échappé à l'exactitude
de Flamitéed ont été corrigées.
On a ajouté les étoiles nébuleuſes qui
ont été obſervées par MM. de la Caille ,
Meſſier & le Gentil, ainſi que la voie
lactée qui manque dans toutes les cartes
de Flamſtéed .
Enfin , pour completter l'ouvrage , le
ſieur Fortin a ajouté le Planiſphere Aus
ſtral de M. l'Abbé de la Caille .
Cet Editeur ayant confervé tout le mé .
rite de fon original , qui a eu une approbation
univerſelle, on doit avouer que
cet Atlas réduit , devient un ouvrage nouveau
, dont les Sçavans , ainſi que ceux
qui defirent étudier & connoître le ciel ,
peuvent tirer le plus grand avantage. Le
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
détail de tout ce travail , eſt exposé dans
un diſcours préliminaire , qui contient en
même temps les principes élémentaires
qui fervent à développer la théorie de la
projection , ainſi que celle qui est nécesfaire
pour qu'on puiſſe faire uſage des
cartes , foit pour des obſervations importantes
, tant fur terre que fur mer , foit
même pour étudier le ciel élémentaire.
ment , & acquérir la connoiſſance détaillée
des conſtellations & des étoiles qui
les compofent.
Cet ouvrage fera utile aux Aſtronomes ,
aux Hidrographes , aux Marins , & à ceux
qui , fans ſe deſtiner à l'aſtronomie ou à la
navigation , deſireront acquérir l'étude du
ciel pour leur fatisfaction particuliere.
Après les 29 cartes qui compoſent
l'Atlas , fait une trentieme carte ou planiſphere
qui ne contient que les principales
étoiles liées enſemble par des alignemens.
On trouve à la fuite un catalogue de
400 étoiles , dont les afcenfions droites ,
ainſi que les diſtances au Pole font calculées
pour 1780, par degrés , minutes ,
fecondes & décimales. Suivent enfuite
deux tables , l'une du paſſage du premier
point du Bélier par le méridien de Paris ,
calculée pour chaque jour d'une année
JANVIER. II. Vol. 1777. 183
moyenne entre deux biſſextiles , l'autre
pour la réduction des heures en degrés &
minutes de l'Equateur , des degrés &
minutes de ce cercle en heures. On fait
qu'au moyen de la premiere de ces tables ,
dont l'uſage eſt expliqué , on peut à tout
inſtant connoître les étoiles & les conftellations
qui paſſent au méridien.
Pour faciliter l'étude du ciel à ceux qui
n'en ont aucune connoiffance , cet ouvrage
contient de plus un traité très - ample fur
les moyens de connoître les étoiles par
des alignemens. Ce traité , en ſuivant l'ordre
d'occident en orient , comprend chaque
conſtellation en particulier, l'uneaprès
l'autre , & toutes les étoiles principales qui
les compofent , feulement , à la vérité ,
pour l'horifon de Paris , ce qui fuffit pour
ſa France entiere ,& ce qui comprend plus
de deux tiers du globe,
Cet Atlas eſt terminé par neuf problêmes
des plus intéreſſans, tels que connot
tre toutes les étoiles qui font toujours viſibles
fur un horiſon, tracer une méridienne.
Par le moyen des étoiles , trouver
l'heure de leur paſſage par le méridien , &
corriger par ce moyen l'accélération ou le
retard des pendules ou des montres , &c.
Cet ouvrage, dirigé par un de nos
M
184 MERCURE DE FRANCE.
meilleurs Aftronomes , fait honneur à l'Editeur
, & à ceux qui ont bien voulu encourager
& foutenir fon zele , en lui fourniſſant
ce qu'il ne pouvoit exécuter luiméme.
番
La gravure de toutes les cartes de cet
Atlas , à été très bien ſoignée , ainſi que
la Typographie. On s'eſt appliqué à éviter
la confufion , & à être net , fans que rien
n'y perdît d'ailleurs ; enfin cet ouvrage
mérite , à tous égards , l'acceuil du Public.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
:
I.
Industrie.
LE fieur Deleſcomer , ci -devant Arquebufier
Privilégié de Sa Majefté , a
inventé , pour toute forte d'armes à feu ,
une batterie brisée , qui a mérité l'approbation
de l'Académie des Sciences . Elle
fait fon mouvement dans le ſens de toutes
les autres batteries , fans qu'on ait à
craindre d'être coupé à la pierre , ni quę
Pamorce fe perde. Elle eſt d'ailleurs auffi
JANVIER . II. Vol. 1777. 185
ſimple & moins difforme que la batterie
tournante. Lorſqu'on veut que les deux
parties ſe meuvent enſemble , elle eſt '
tenue par un crochet d'acier , qui entre
- dans un arbre appartenant an couvre -basfinet
, & où il eſt fixé par un reſſort.
Quand on veut que l'arbre foit en fûreté,
il faut ouvrir le chochet , la batterie étant
fermée für le baffinet par la petite palette
qui fert à lever la batterie : le couvre
- baffinet reſte alors fixé ſur l'amorce
par la petite branche du reſſort de la battérie
; celle - ci demeure ouverte & fixée
fur fon talon par la plus forte branche
du même reſſort. Si l'on veut tirer , on
referme la batterie & le crochet , ce qui
eſt l'affaire d'un moment.
I I.
7
Grifel & Compagnie , ont l'honneur
d'annoncer au Public une compoſition
de marbre factice ſur pierre , toute différente
des ſtucs dont on voit pluſieurs
ouvrages à Paris & aux environs , auquel
ſtuc il ſe forme en peu de temps un ſalpêtre
deſſus , caufé par l'humidité dont
• il eſt ſuſceptible , qui le détruit. 4
La compoſition da ſieur Griſel & Com-
1
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
pagnie , eſt totalement à l'abri de ces ins
convéniens , les épreuves ayant été faites
par Meſſieurs des Académies Royales
d'Architecture & des Sciences , dont lesdits
Grifel & Compagnie font munis de
certificats ; que les acides , même les
alkalins , ne font aucun effet ſur cette
compoſition ; l'humidité , loin de l'altérer
, contribue à la durcir de plus en
plus , de même que la chaleur caufée
par l'ardeur du ſoleil , ce qui augmente
ſa beauté & ſa folidité, au point que des
Connoiffeurs prétendent que c'eſt le vrai
ſtuc des Anciens qu'on on a découvert en
Italie. Avec cette compoſition , le ſieur
Grifel & Compagnie imitent toutes espece
de marbre , même les plus rares
& les plus précieux au point de tromper
les plus connoiſſeurs , ayant le veiné , le
jaſpé , le froid , le tact & le poli du
véritable marbre. Les échantillons que
lefdits Grifel & Compagnie foumettront
, feront voir que l'on peut , fans une
grande dépenſe , orner & décorer ſolidement
& magnifiquement les Eglifes ,
Chapelles , Sallons , Boudoirs , Cabinets ,
&tout autre Appartement , des marbres
les plus curieux , & de plus exécuter toute
forte de compartiments avec une grande
JANVIER. II. Vol. 1777. 187
préciſion , & donneront même aux Amateurs
plus de ſatisfaction que le véritable
marbre , par les veines terraſſeuſes qui s'y
rencontrent , qui, le plus ſouvent , font
remplies en maſtic peu folide , & qui , en
peu de temps , périffent , laiſſant le défagrément
aux beautés des ouvrages.
Il demeure rue baſſe des Urſins , au
coin de celle de Glatigny , derriere Saint
Denis de la Chartre , à Paris .
2
III.
Nouvelle Ufine à fabriquer la poudre à
tirer.
Léonard Cazeneuve , ancien Grenadier
de France , Maître Menuifier à Nancy ,
rue de la Porte Sainte- Catherine , nº. 546,
vient d'exécuter en petit , ſur la longueur
de 2 pieds 10 pouces , la largeur de 20
pouces , & la hauteur de 18 pouces ,
toute la machine néceſſaire au roulement
d'une Ufine de Poudre à canon , d'une
invention toute nouvelle & des plus avantageuſes
. Le rouage , qui en eſt l'ame
n'exige , pour être mis en mouvement ,
qu'un cours d'eau très-médiocre. La Poudre
y eſt fabriquée beaucoup plus vite
2
t
188 MERCURE DE FRANCE,
que dans toutes les Uſines ordinaires ;
en forte qu'outre ce premier avantage ,
y ayant moins d'évaporation des matieres
par la célérité du travail , qui , étant plus
parfait , donne à la Poudre beaucoup
plus de force , la Machine eſt conſtruite
de maniere que les Ouvriers ne peuvent
encourir aucun danger.
-
Le ſieur Cazeneuve , qui en eſt l'inventeur
, a eu l'honneur de la préſenter à
M. le Comte de Stainville , Lieutenant
Général des Armées de Sa Majeſté , &
Commandant en Chef dans toute la Lorraine.
Ce Seigneur , en ayant reconnu
l'utilité , a bien voulu en accepter l'esquiſſe
, & a permis que l'Auteur en fît faire
l'annonce au Public ſous ſa protection.
Flatté de cet honneur , il offre ſes ſervices
à ceux qui font chargés de la fabrication
, d'une auſſi dangereuſe compoſition
, pour l'exécution d'Ufines en grand ,
fur le modele que chacun peut voir &
examiner chez lui. Les Curieux & les
Connoiſſeurs pourront juger aiſément
de fon avantage & de ſon utilité.
La conſtruction de cette Machine en
grand , aura 34 pieds de longueur , 20
pieds de largeur , & 18 pieds de hauteur.
JANVIER. H. Vol . 1777. 189
IV.
On a inventé depuis pen, àLeipſick ,
une eſpece de lampe en forme de bougie
, qui éclaire pendant 24 ou 30 heures ,
ſans qu'il foit néceſſaire de la moucher. On
fait , en s'en ſervant , une épargne confidérable
, puiſqu'avec un quarteron d'huile
on eſt très bien éclairé 8 ou 10 nuits. Ces
Bougies artificielles ſont placées ſur un
pied qui ſert de chandelier , &dans lequel
une vis , en forme de noyau , fait monter
l'huile. Le cent de ces Bougies ne revient
qu'à 12 gros, & 200 ſuffiſent pour
éclairer toute l'année. Comme la lumiere
ne fatigue jamais moins les yeux que lors
qu'elle ſe trouve placée à une juſte élévas
tion , le Bureau des Annonces de Leipfick
invite les Artiſtes à chercher le moyen de
fixer la Bougie à une hauteur convenable ,
& toujours la même.
190 MERCURE DE FRANCE
ANECDOTES.
I.
ALEXIS Grimou , Peintre François ,
né à Argenteuil , étoit d'un caractere bizarre
& fingulier. Il ne voyoit ordinairement
que quelques amis qui s'enivroient
avec lui ; & lorſqu'il travailloit , il avoit
toujours auprès de lui quatre ou cinq
bouteilles d'excellent vin de Bourgogne.
Rien n'étoit plus difficile que d'en obtenir
un tableau. Le Duc d'Orléans , Régent
, voulant avoir de ſes ouvrages à
quelque prix que ce fût , le manda au
Palais Royal , le fit enfermer dans un
appartement , & ordonna qu'on lui fournît
tout ce qui feroit néceſſaire , tant pour
fon travail que pour ſa perſonne. Grimou
, piqué de ſe voir pris au trébuchet ,
dit qu'il ne ſavoit rien faire en prifon ,
& jura très - énergiquement que le premier
qui lui préſenteroit une palette ,
il la lui briferoit fur la tête. L'appartement
où on l'avoit enfermé n'étoit qu'au
premier étage; il ſe met à la fenêtre ; &
| JANVIER. II. Vol. 1777. 191
voit paſſer un de ſes amis , qui lui demande
à quoi il s'occupe la.,, Je n'y
ود
fais rien , répond Grimou , & n'y
,, veux rien faire c'eſt pour cela qu'on
„ m'y tient renfermé. - Renfermé ! ré-
,, pond l'autre , j'en ſuis faché , je t'aurois
propoſé bouteille." A ces mots ,
Grimou ne connoît plus de danger.
Attends - moi, s'écrie-t- il , je vais bien
les attraper. " Auſſi tôt il ſe jette par
ود
ود
و د
la fenêtre , & ſe caſſe une cuiffe.
II.
Quand le Légat Flavio Chigi aborda
à Marseille , il fit arborer l'étendart du
Crucifix , & les Galeres de France bais
ferent le pavillon & faluerent: mais ayant
arboré enſuite la banniere du Pape fon
oncle , aux armes de la Maiſon de Chigi
les forts d'Ifet&de Ratonneau tirerent ſur
fa Galere , & lui firent baiſſer le pavillon
111.
Un Commis apporta au Duc de Guife
dit le Balafré , cent mille francs , que ce
Prince avoit gagné au jeu à M. do,
Surintendant des Finances. Le Duc vou
192 MERCURE DE FRANCE.
1
lant donner une gratification au Com
mis , lui dit d'emporter un petit fac
qu'il ne croyoit contenir que de l'argent
blanc. Mais il y avoit trente mille francs
en or ; & le Commis découvrant la me
priſe , reporta ce fac; le Duc le refuta ,
en diſant: puiſque la fortune vous a été
favorable , cherchez un autre que le Duc
de Guiſe pour ravir votre bonbeur.
I V.
Un pauvre Fruitiere de Paris, n'ayant
pas eu le moyen de payer deux ou trois
termes de fon loyer , ſon Hôte , impitoyable
, lui fit vendre ſes meubles . Le
peu d'effets qu'elle poſſédoit ſuffiſoit à
peine pour acquitter ſes dettes & fatisfaire
aux frais de Juſtice ; enſorte qu'elle
ſe voyoit réduite à la mendicité , & fondoit
en larmes. Son déſeſpoir augmenta
quant elle vit qu'on alloit crier un petit
St. Jérôme tout enfumé , d'un pied &
demi de haut , qu'elle avoit au chevet de
fon lit. Un Peintre , après l'avoir examiné ,
le mit à un écu. Un curieux , préſent à la
vente , enchérit aufſſi- tôt du double. L'Artiſte
crut que , pour étonner cet homme ,
& lui faire perdre l'envie d'avoir le tableau
,
JANVIER. II. Vol. 1777. 193
bleau , il n'y avoit qu'à le pouſſer un peu
haut tout d'un coup. A un louis , dit - il ,
à 50 liv. reprit l'Amateur : à icò francs ,
répliqua le Peintre : cependant la bonne
femme étoit tranſportée de joie ; fon loyer
& fes frais étoient déjà plus que payés
par le petit S. Jérome. Sa joie redoubla ,
quand elle entendit le Curieux mettre le
tableau à 200 livres; elle fut hors d'ellemême
lorſqu'elle vit que d'enchere en en
chere , l'Amateur le porta juſqu'à 600
francs. Le Peintre obligé de céder , dit ,
en pleurant , à l'Acquéreur : vous êtes heureux
, Monfieur d'être plus riche que moi ,
car il vous coûteroit 2000 liv. , ou je l'aurois
eu. C'étoit un original de Raphaël.
V
Uu Acteur de Province (ambulant) arriva
un jour dans une Ville , où l'on devoit
le lendemain faire des réjouiſſances
publiques. Il logea à l'Auberge , comme
c'eſt la coutume de ces Meſſfieurs ; on lui
donna une chambre honnête , telle qu'il
l'avoit demandée. Il s'énonça d'abord fur
ce que l'on appelle le bon ton de Comédien ,
c'est - à - dire , tragique, pour en impoſer
N
194 MERCURE DE FRANCE.
à l'Hôte , & comique , pour l'amuser. La
ſoirée des illuminations arrivée , rien ne
paroît fur deux croisées d'un appartement
qu'occupoit notre Acteur: on monte , on
frappe à ſa porte ; il ouvre: la fervante
lui dit qu'il faut des lumieres ſur ſes fenêtres
; fans s'émouvoir en aucune façon , le
Rofcius récite tranquillement ces vers de
Moliere.
Laurent , ferrez ma haire avec ma diſcipline ,
Et priez que toujours le ciel vous illumine .
Après ces mots , déclamés avec toute
l'emphaſe théâtrale , la ſervante ne perd
point de temps , & deſcend d'un air joyeux
, dire à ſon Maître , ah ! que nous
allons être beaux ! Ce Monfieur de là haut ,
vient de dire à Saint Laurent que le Ciel
nous illumine.
V I.
L'unique grace que Charles premier
obtint de ſes ennemis , après le jugement
de ſon procès , fut un intervalle de
trois jours entre ſa fentence & fon exécution.
Il paſſa ce temps dans une grande
tranquillité d'ame , occupé fur tout de
JANVIER. II. Vol. 1777. 195
1
lectures & d'exercices de piété. Ce qui
reſtoit de ſa famille en Angleterre , eut
un libre accès près de lui : elle con-
- fiſtoit dans la Princeſſe Elifabeth & le
Duc de Gloceſter Le Duc d'Yorck , qui
s'étoit échappé de Gloceſter , ne faifoit
que fortir de l'enfance. La Princeſſe ,
dans un âge fort tendre , marquoit un
jugement fort avancé , & les infortunes
de fa famille avoient fait une forte impreſſion
ſur elle. Après quantité d'avis &
de pieuſes confolations , fon malheureux
pere la chargea de dire à la Reine , que
,, pendant tout le cours de ſa vie, il
n'avoit jamais manqué , même en idée ,
de fidélité pour elle ; & que fa tendreſſe
conjugale auroit la même durée
,, que fa vie. " Il crut devoir auſſi quel.
ques avis paternels au jeune Duc , pour
jeter de bonne heure dans ſon ame des
principes d'obéiſſance & de fidélité pour
fon frere , qui devoit être ſitôt ſon Souverain.
Il le prit ſur ſes genoux : ,, Mon
و د
و د
و د
و د
و و
fils , lui dit - il , ils vont couper la tête à
ton pere. " Cet enfant , frappé d'une
image ſi nouvelle , le regarda fixement ;
fais -y bien attention , mon fils , ils
vont couper la tête à ton pere ,&peut
être te feront - ils Roi ! Mais prends
و د
و و
ور
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
و د
ود
bien garde à ce que je t'ajoute; tu ne
dois pas étre Roi auffi long- temps que
tes freres Charles & Jacques feront en
vie : ils couperont la tête à tes freres ,
,, lorſqu'ils pourront mettre la main fur
„ eux; & peut - être qu'à la fin ils te la
couperont auſſi . Je te charge donc de "
" ne pas fouffrir qu'ils te faſſent Roi. "
Le Duc pouſſa un foupir , & répondit :
je me laiſſerai plutôt déchirer en pieces.
Une réponſe ſi ferme à cet âge , pénétra
Charles , & remplit ſes yeux de larmes
de joie & d'admiration.
VII.
Le jour de Saint Etienne , un Moine
devoit faire le Panégyrique de ce Saint.
Comme il étoit déjà tard , les Prêtres , qui
avoient faim , craignant que le Prédicateur
ne fût trop long , le prierent à l'oreille
d'abréger. Le Religieux monte en
chaire , & après un petit préambule :
ود
ود
Mes freres , dit - il , il y a aujourd'hui
un an que je vous dis tout ce qui ſe
,, peut dire touchant le Saint du jour ;
comme je n'ai pas appris qu'il ait rien
fait de nouveau depuis , je n'ai rien
non plus à ajouter à ce que j'en dis
ود
ود
"
JANVIER. II. Vol. 1777. 197
,, alors : il fit le ſigne de la croix , &
s'en alla .
و د
و د
Le Marquis du Chaſteler & de Courcelles , Chambellan
actuel & Confeiller d'Etat de Leurs Majestés Impériales
, Lieutenant de leur Garde Noble & Gouverneur
de Binch , a déposé au Greffe du Grand Conſeil à Malines
, les titres de ſa Maiſon , qui prouvent :
10. Qu'il deſcend en ligne directe , légitime & mafculine
de Ferri , Seigneur du Chaſteler , d'Autigny & de
Rouvre , fils de Thiéri , ſurnommé d'Enfer , Seigneur
d'Autigni & de Rouvre , & petit- fils de Ferri , Seigneur
de Bitche.
20. Que depuis Ferri , Seigneur du Chaſteler & d'Autigni
, qui vivoit dès 1230 , juſqu'au Marquis du Chasteler
, ſes ancêtres ont toujours terminé leur nom par
une R, & nommément Ferri & ſes trois fils , Etard ,
Jean & Thiéri .
Ces titres reſteront déposés audit Greffe pendant fix
mois , & il fera libre à un chacun d'en avoir inſpection .
ر
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
I.
Articles nouvellement rentrés au Magasin
du petit Dunkerque , chez Granchez ,
Bijoutier de la Reine , indépendamment
des objets qu'il a fait paroître depuisfon
établiſſement.
SCEAUX CEAUX ovales à laver les pieds , en tôle vernie à
tableaux , repréſentant des ſujets analogues à l'eau.
Chaînes de montre en or , à la Turque , pour femme .
Petites caves à quatre flacons d'or émaillés , pour
effence de roſes , &c. Bonbonnieres en or & émail tigrées
, & autres en petit velours .
Evantails des Indes , ſe raccourciſſant de moitié , pour
mettre dans le manchon.
Etuis d'or émaillés , en forme de tabatieres , avec
miroir.
Jolie petite pendule de lit à tirage , bronze doré au
matte. Le premier modele a été fait pour la Reine ,
ainſi que les autres articles .
Idem . Pour cheminées à la Turque , repréſentant une
Sultane pinçant de la harpe fous un dais.
JANVIER. II . Vol. 1777. 199
Chaînes de montre à grelot , en or , forme de luftre ,
garnie de neuf breloques nouvelles . La premiere a été
faite pour Madame .
Chaînes de montre en or , pour femme , avec tableaux
mouvans,
Petits flambeaux , forme d'Athénienne , en albâtre &
bronze doré au matte . Les premiers ont été préſentés
& vendus à Madame la Comteſſe d'Artois.
Boucles , argent & or , fupérieurement ciſelées , imitant
les diamans , modele de M. le Comte d'Artois.
Eperons d'argent , dont la molette ſe reploie à resfort
, pour ne pas bleffer en marchant.
Un affortiment conſidérable de bijoux d'or émaillés
dans de nouvelles couleurs ; autres en pierres . Idem ,
en cheveux. Pluſieurs objets nouveaux argent , pour le
ſervice de table. Idem , en tôle amalgamée d'argent ,
& plufieurs autres articles qu'il a reçus de l'Etranger.
Nouveaux , modeles de boucles en argent , forme de
hauffe- col.
Idem , avec traverſes , ce qui forme deux boucles fur
le pied. Idem , à clous d'argent , fur fond d'or damasquinés.
Idem , avec cordonnet entre deux filets unis , & tous
les mêmes modeles en or de rapport & autres damasquinés
, leſquels ont varié à l'infini. Il s'en fait de 7
pouces de diametre.
Boutons de manches en cheveux , garnis de diamans ,
fur chaque ces fyllables : Fi- de - li- te.
Tabatieres en cuir de chamois , guillochées , auffi
tranſparentes que l'écaille blonde , & point fragiles
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
Cordons de montre en cheveux , garnis de diamans ,
fur émail.
Idem , avec gerbes en cheveux.
Bourſes à argent , en filet très fin , avec deviſes .
Idem , à pois très jolis. Coulans pour les fermer , en
or , émaillés , à deviſes.
Colher avec prétention , repréſentant l'Amour dans le
coeur , où l'Amour enchaîné.
,
Jolis boutons de fraque en argent , ronds , & ovales
taillés à diamans , imitant l'acier. Idem ronds , en
mine d'Irlande , pour les habits de Vigogne. Idem
brodés en perles.
Nouveaux brandebourgs en acier. Cordons de canpes.
Idem , à cordeliere.
Divers deffeins de broderies en pierres dites de Cayenne
, pour les fouliers de Dames , avec roſettes .
Pluſieurs nouveaux modeles de pendules en marbre &
bronze doré an matte , dont une repréſentant Hébé qui
verſe du nectar à l'Amour ; une l'Amour carreffant
Vénus ; une , l'Amour menaçant : tous ſujets traités
avec goût , & autres modeles de l'année. Un aſſortiment
très conſidérable de yaſes & ornemens de cheminées
en marbre , albatre , crystal , porcelaines de Cli
gnancourt , le tout garmi de bronze doré au matte .
En cryſtal d'Angleterre , falieres en artichaux , flambeaux
garnis de Straz , fucriers avec des ornemens gravés
, d'argent. Superbes bras de chéminée ornés de
Straz.
Boujoirs , idem. diverſes tabatieres avec le portrait
de l'Empereur en miniature , très - reſſemblant ; & pluJANVIER.
II. Vol. 1777. 201
feurs autres articles qu'il attend de l'Etranger & deş
Artiſtes de cette Capitale . Il ne fixe pås ſes prix , pour
ne plus ſervir de regle à mettre des objets inférieurs au
rabais ; mais les Seigneurs étrangers peuvent être asfurés
qu'ils ne varient point pour perfonne.
I I.
Madame Delaiſſe , Auteur des nouveaux Contes mosaux
, & d'un Ouvrage fans titre , mis ſous la protec
tion de la Reine , vient de compoſer des Proverbes ,
qu'elle a dédiés à S. A. S. Madame la Ducheſſe de
Bourbon , dans un genre nouveau. Ces Proverbes font
melés d'ariettes , priſes dans les plus jolis Opéra . comiques
.
III,
La vente des Livres de feu M. Randon de Boiffet ,
Receveur Général des Finances , commencera le 3 Février
1777 , & la vente des tableaux & des effets précieux
ſuivra immédiatement celle des Livres , dont le
le catalogue ſe diſtribuera chez Debure , fils atné , Libraire
, quai des Auguſtins .
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
I
NOUVELLES POLITIQUES.
De Larnaca , 21 Octobre.
SMAEL EFFENDI , ancien Miniſtre des affaires
étrangeres à Conſtantinople , que le Grand Seigneur a
exilé dans cette Iffe depuis quelque temps , fans que
l'on en fache le motif , eſt arrivé de Smyrne en cette
Echelle , le 2 de ce mois. Ce Miniftre est tellement
agité de craintes , qu'il ne reçoit de viſites qu'après que
ceux qui les lui font , ſe font défarmés. Mustapha Aga
Gulgulu Oglou , Commandant de Salephien Caramanie
, eut cette complaifance , lorſqu'il ſe préſenta pour
le voir , & il lui jura qu'il n'étoit venu en cette Echelle
que pour ſes affaires particulieres . Ce Commandant
arriva au commencement de ce mois à Chérimes , avec
une fuite de Go hommes : fon arrivée inattendue effraya
Je pays ; mais elle n'a eu d'autre objet que l'achat des
agrès néceſſaires au gros chebec qui déſerta il y a trois
ans , pour aller fervir le Chéik-Daher & les Ruſſes , &
que Diezzar Pacha lui a fait rendre : il a été très-bien
reçu à Nicofie , & il eſt parti , il y a fix jours , pour
s'en retourner à fon Gouvernement.
De Constantinople , 17 Novembre.
Un Exprès envoyé par Méhémet , Pacha de Damas ,
eſt arrivé ici le 14 , apportant au Grand - Seigneur la
JANVIER. II. Vol. 1777. 203
tête d'Ali - Daher , & celle de vingt ſept autres de fes
principaux Officiers. La défaite de ce Rebellen'a coûté
aucune effufion de fang. Son fils , qui a été fait prifonnier
par Gezzar , Pacha de Seyde , a de même été
envoyé ici ſous bonne eſcorte; il y a lieu d'eſpérer que
cet événement important raménera enfin le calme en
Syrie.
De Copenhague , le 24 Novembre.
Un des Conftructeurs de notre Marine ayant inventé ,
pour le pilotage , une machine qui en facilite les opé.
rations , a reçu du Gouvernement une récompenſe proportionnée
à l'utilité de fon invention.
De Londres , le 22 Décembre.
On écrit de Boſton que , fuivant les lettres d'Halifax ,
le Général Marſey y commande environ mille hommes
la plupart foldats de marine , & que les habitans de
cette ville craignent d'être attaqués par les Sauvages .
Le Congrès , que les différens événemens de cette
guerre , paroiffent ne pas intimider , vient , dit - on , de
voter une nouvelle fomme de cinq millions de piaſtres
pour la campagne prochaine , & l'on fait que leur corps
de législation , dont on n'a vu encore que l'eſquiffe pour
les treize Colonies - unics , ne tardera pas à être publié.
On a reçu ici , par la voie d'Irlande , différens avis
qui annoncent que le Général Howe avoit atteint l'armée
Américaine vers la mi . Novembre ; qu'il y avoit eu
entre les deux armées une fanglante action , dans la
204 MERCURE DE FRANCE,
quelle les Troupes du Roi avoient été victorieuſes . Le
bruit s'eſt répandu , par un autre canal , que les ports
Américains ſe trouvent ſi bien bloqués par les vaiſſeaux
Anglois , que rien n'y peut entrer ni en fortir ; que le
fameux Chef d'Eſcadre Hopkins s'eſt retiré à Boſton ,
après avoir vu fa flotte diſperſée ; que chaque jour nos
vaiſſeaux enlevent quelques - uns de leurs Armateurs ;
que l'on préparoit à la Nouvelle- Yorck un grand nombre
de bâtimens deſtinés à tranſporter un corps de troupes
du Roi aux Colonies Méridionales , qui devoient être
bientôt ſoumifes ; que le Congrès étoit fur le point de
ſe diffoudre , par le détachement de pluſieurs de ſes
Membres ; que beaucoup de villes venoient , à l'exemple
Pune de l'autre , prêter chaque jour , entre les mains
des Commiffaires du Roi , ferment de fidélité , & qu'enfin
tout annonçoit , & par les ſuccès d'un côté , & par
la défection de l'autre , une pacification forcée dans les
Colonies. Quelques lettres particulieres déſavouent , à
la vérité , ces bruits , & c'eſt au temps ſeul à les confirmer
ou à les détruire.
On dit qu'il n'y avoit Philadelphie que quelques
Membres du Congrès , lorſqu'on y reçut la nouvelle de
notre priſe de poffeffion du Pont du Roi. La plupart
s'étoient retirés à leurs habitations reſpectives , ſans
avoir mis aucune forme à cette eſpece de diffolution de
Paſſemblée ; leur conduite , à cet égard , alarme le peuple
de cette ville , qui dit hautement que ces Chefs de
la Nation l'ayant miſe dans la détreſſe où elle ſe trouve ,
ie pouvoient convenablement l'y abandonner.
JANVIER . II. Vol. 1777. 205
De Venise , le 30 Novembre.
Le Gouvernement n'a pas encore diſpoſé de l'édifice
immenſe de la redoute , ci- devant confacré aux jeux de
haſard. Le projet des Sages actuels , eſt d'y établir une
Académie des Beaux-Arts ; mais ils ont à combattre un
parti qui , vraiſemblablement , l'emportera , puiſque tout
ſe décide ici par le nombre. La jeuneſſe Patricienne &
les Dames , redemandent la redoute pour s'y raſſembler
pendant le carnaval , & pour yjouer les jeux de commerce.
De Genes , le 9 Décembre.
Le 20 de ce mois , deux frégates Eſpagnoles , qui ,
depuis pluſieurs jours , étoient à la vue de cette ville ,
mouillerent dans ce port : elles ont à bord des ſommes
conſidérables pour le Tréſorier d'Eſpagne réſidant ici , &
pour celui de Naples , où elles doivent ſe rendre incesſamment
, & fur lesquelles s'embarquera le Marquis Monimo
, paffé de Rome en cette ville, & qui doit aller à
Madrid remplacer le Marquis de Grimaldi , qui a obtenu
ſa démiſſion du Miniſtere des affaires étrangeres.
On apprend de Livourne que pluſieurs vaiſeaux de
guerre Hollandois bloquent actuellement tous les ports
de l'Empereur de Maroc . :
206 MERCURE DE FRANCE..
De Madrid , le 17 Décembre.
Un courier extraordinaire , dépéché de Malaga , vient
d'apporter au Roi la nouvelle qu'une de fes eſcadres de
chebecs , commandée par le Capitaine de vaiſſeau Don
Félix de Texada , avoit poursuivi , battu & brûlé un
chebec Algérien , & réduit un autre chebec de la même
Nation à ſe brûler lui - même. Ces deux chebecs , de
trente fix & de vingt- quatre canons , du calibre de huit
& de fix , étoient entrés dans l'Océan , où ils avoient
enlevé un paquebot Portugais , dont le fort a été le méme
que celui des chebecs Algériens .
De Rome , le 18 Décembre.
On vient de frapper ici , au titre de vingt- deux carats ,
une monnoie d'or de la valeur de trois écus Romains.
On ſe propoſe d'en frapper deux autres pareillement
d'or , & au même titre , dont l'une vaudra dix écus
Romains , & l'autre un écu Romain & demi. On frap .
pera auſſi pour vingt mille de ces écus , tant en carlins
qu'en doubles carlins d'argent , allié de cuivre. Cette
nouvelle fabrication , la derniere ſurtout , eſt d'autant
plus néceſſaire , qu'on a depuis long-temps la plus gran
de difficulté à couvertir en efpece les papiers monnoie ,
qu'on appelle cédules.
L'écu Romain vaut too bayoques , évaluées communément
105 fols de France. Le carlin vaut 7 bayoques
& demi. Le double carlin 15 bayoques .
JANVIER . II. Vol. 1777. 207
De Lisbonne , le 10 Décembres
Le Roi , ſe trouvant toujours incommodé , & voulant
dans cet état pourvoir au bien de fes Peuples , comme
il avoit fait en 1758 , a rendu , le 29 du mois dernier ,
le Décret ſuivant :
و د
و د
Trouvant convenable de pourvoir au Gouvernement
de mes Etats tant que durera ma maladie actuelle ,
& afin que la fufpenfion des affaires ne les accumule
,, point de maniere à en rendre l'expédition plus difficile
,, par la fuite , j'ai pour agréable de charger des affaires
و د
du Gouvernement la Reine mon épouſe , pour qui
,, mon eftime égale ma tendreſſe extrême , & de lui
"
accorder en conféquence , tant que ma ſanté ne fera
,, pas rétablie , l'exercice de la fuprême Autorité Royale
, ainſi que la plenitude du pouvoir qui m'appartient.
,, Rempli de confiance en ſes vertus Royales & fes
, éminentes qualités , je m'aſſure qu'elle adminiſtrera la
,, juſtice à mes fideles Sujets , & qu'elle reglera toutes
59
les autres affaires avec le ſuccès que je deſire ; &
,, pour manifeſter ma royale réſolution , j'ordonne au
,, Marquis de Pombal, Membre de mon Conſeil d'Etat
, & du Cabinet , qu'après que ce Décret aura été pa
,, raphé par moi , il en envoie à toutes les Tribunaux des
» Copies ſignées de fa main , auxquelles ils ajouteronť
,, autant de foi qu'à l'original propre , comme cela s'eſt
, déjà pratiqué en pareil cas , & nonobſtant toutes loix
,, diſpoſitions ou brdres à ce contraires. Donné au Pa-
"
lais de l'Ajuda , le 29 Novembre 1776 , avec le pag
208 MERCURE DE FRANCE.
„ raphe de Sa Majesté. Expédié du même Palais , le
» 4 Décembre ſuivant. Signé, le Marquis de Pombal."
1
PRÉSENTATIONS.
Le 29 décembre , l'épouse du ſieur Taboureau , contrôleur-
général des finances , a eu l'honneur d'être préſentée
à Leurs Majeſtés & à la Famille royale , par la
marquiſe de Breant. 1
Le même jour , le vicomte de Vibraye , miniſtre plé.
nipotentiaire du Roi , près le duc de Wirtemberg , &
ſon miniftre auprès du cercle de Suabe , de retour par
congé , a eu , à ſon arrivée ici , l'honneur d'être préfenté
à Sa Majesté par le comte de Vergennes , miniſtre &
ſecrétaire d'état au département des affaires étrangeres.
Le a janvier , le comte François de Damas eut l'honneur
d'être préſenté au Roi par Monfieur , en qualité
de gentilhomme d'honneur de ce Prince.
1
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 26 décembre , le chevalier de Prunay , capitaine
de Grenadiers , eut l'honneur de préſenter à la Reine ,
à Madame , à Madame la comteſſe d'Artois , à Madame
Elifabeth , à Madame Adélaïde , à Madame Victoire
&
JANVIER. II. Vol. 1777. 209
à Madame Sophie de France , un ouvrage de ſa compofition
, dédié à Madame la princefle de Lambale , & ind
titulé Grammaire des Dames , pour faciliter aux jeunes
perſonnes la connoiſſance des principes de la langue
françoife , & leur donner les moyens d'ortographier
correctement fans aucune peine .
Le 31 , le ſieur Elie de Beaumont , avocat au Parle
ment, intendant des finances de Monseigneur le comte
d'Artois & avocat - général honoraire de Monfieur , a eu
l'honneur de préſenter au Roi , à la Reine , à Monfieur ,
à Madame , à Monseigneur le comte d'Artois & à Monſeigneur
le duc d'Angoulême , les deux médailles de la
bonne mere & du bon chef de famille , frappées pour
la fête des Bonnes - Gens. La premiere repréſente une
mere allaitant un de ſes enfans & deux autres ſe jouant
près d'elle ; à peu de diſtance un pélican s'ouvre le
ſein; elle a pour légende , Maternum pertentant gaudia
pectus. La ſeconde un homme de moyen âge , foutenant
de fon bras gauche ſa inere languiſſante & débile ,
&appliquant de l'autre ſon jeune frere au manche de
la charrue , & préparant ainfi , par les ſecours qu'il leur
donne , ceux que dans ſa vieilleſſe il aura droit d'atten
dre de ſes enfans & petits enfans , avec cette légende :
Colliget avus . Cette inſtitution patriotique & morale ,
qui a eu cette année pluſieurs imitateurs , a reçu da
nouveaux encouragemens , par l'accueil plein de bonté
avec lequel cet hommage a été reçu.
Le même jour , le ſieur Le breton , premier imprimeur
ordinaire du Roi , eut l'honneur de remetttre à Leurs
Majeſtés & à la Famille royale , l'almanach royal .
210 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le ſieur Vente , libraire des menus
plaiſirs du Roi , eut auffi l'honneur de remettre à Leurs
Majestés & à la Famille royale , l'Etat actuel de la mufique
du Roi & des trois Spectacles.
Les ſieurs Née & Maſquelier , graveurs , que Leurs
Majestés & la Famille royale ont honoré de leurs fouscriptions
, pour un ouvrage intitulé': Tableaux topogra.
phiques , moraux , politiques , pittoresques , physiques ,
historiques , moraux , politiques & littéraires de la Suiffe,
ornés de douze cents estampes , ont eu l'honneur de remettre
, le 7 janvier , la premiere fuite de ces eſtampes
, qui doit compofer le voyage de la Suiffe , à
Leurs Majestés & à la Famille royale . Cet ouvrage a
été accueilli très - favorablement.
NOMINATIONS.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre
du Saint Eſprit , s'étant affemblés le premier de l'an
vers les onze heures du matin dans le Cabinet du Roi,
Sa Majesté tint un Chapitre dans lequel Elle nomma
Chevaliers de fes Ordres le Duc de Villequier , Premier
Gentilhomme de fa Chambre en ſurvivance , le Marquis
de Polignac , Premier Ecuyer de Monfeigneur le Comte
d'Artois , & le Marquis de Bérenger , Chevalier d'Honneur
de Madame. Le Chapitre fini , le ſieur de Veti
gny , Hérault-Roi d'Armes de l'Ordre , vint annoncer
la nomination à la porte de la Chambre de Sa Majesté ,
JANVIER. II. Vol. 1777. III
qui fortit enfuite de fon appartement pour ſe rendre å
la Chapelle , précédée de Monfieur , de Monfeigneur le
Comte d'Artois , du Duc de Chartres , du Prince de
Condé , du Duc de Bourbon , du Prince de Conti ; du
Duc de peurhievre & des Chevaliers , Commandeurs &&
Officers de l'Ordre . Entre les Chevaliers , Officiers de
l'Ordre , marchoient le Prince de Lambefc , Grand Ecuyer
de France , le Duc de Coigny , Premier Ecuyer du Roi ,
&le Baron de Breteuil , Ambaſſadeur à Vienne , en ha
bits de Novices. Deux Huiffiers de la Chambre du Roi
portoient leurs maffes devant Sa Majesté , qui étoit re .
vêtue du Manteau Royal , ayant pardeſſus le Collier de
l'Ordre & celui de la Toifon d'Or. L'ancien Evêque
de Limoges , Prélat- Commandeur , célébra la Grand-
Meffe , qui fut chantée par la Muſique du Roi , à la
quelle la Reine , Madame , Madamela Comteſſe d'Artois
& Madame Elifabeth de France affifterent dans une
des travées . La Marquiſe de Coigny fit la quête. La
Meſſe finie , le Roi monta fur fon Trône , reçut Chevaliers
de l'Ordre du Saint - Eſprit le Prince de Lambefc ,
Grand Ecuyer de France , le Duc de Coigny , Premier
Ecuyer du Roi , & le Baron de Breteuil , Ambaſſadeur
de Sa Majefté à Vienne. Le Roi fut enſuite reconduit
à fon Appartement dans le même ordre qu'il en étoit
forti.
Le Roi a chargé le baron de Tott , brigadier de fes
armées , de l'inſpection générale des établiſſemens Frangois
au Levant & en Barbarie .
2
212 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
Le ſieur François d'Abyne de la Douze , marquis de
Mayac , eſt mort en fon château en Périgord , le 19 décembre
, âgé de 79 ans .
Catherine Eléonore - Elifabeth Cavalier de Chauveau ,
originaire de la Rochelle , eſt décédée à Nancy , où elle
demeuroit : elle a nommé pour ſon héritier J. B. Cavalier
de Chauveau , fon frere unique , que l'exécuteur teſtamentaire
a vainement fait chercher juſqu'à ce jour. Si
cette annonce lui parvient , ou à ſes ayant cauſes , ils
s'adreſſeront au ſieur Chaſſel , avocat & cenfeur royal a
Nancy.
Le ſieur Jean Durut de Laſſale , originaire d'Auvergne
, vient de laiffer à Saint-Domingue , où il eſt mort ,
une ſucceſſion affez conſidérable. On prie ſes héritiers
de s'adreſſer au ſieur Grimprel , notaire au Cap François
, qui leur donnera fur cet objet toutes les inftructions
néceffaires.
Jacques - Charles - Fançois de la Ferriere , ſeigneur de
Roiffé , connu par des ouvrages de phyſique , eſt mort
le 13 Décembre , âgé de foixante dix huit ans .
François-Gaſpard- Anne de Forbin , chevalier de l'ordre
de Saint - Jean de Jérusalem , & major général des
troupes de fon ordre , eſt mort le 18 Décembre , dans
la cinquante huitieme année de fon âge.
Marie- Anne de Lentilhac de Gimel , ancienne comteffe
& chanoineffe du chapitre noble de Remiremont , dame
t JANVIER. II. Vol. 1777. 213
de la croix étoilée de l'ordre de l'Impératrice - Reine ,
épouſe de François - Joſeph , marquis de Clermont- Tonnerre
, maréchal des camps & armées du Roi , fils du
maréchal duc de Clermont - Tonnerre , chef du tribunal
des maréchaux de France , eſt morte au châreau de
Champlatreux , dans la quarante - huitieme année de fon
Age , le 9 Novembre .
Louis - Robert Malet de Graville , comte de Graville ,
chevalier des ordres du Roi , commandeur de l'ordre de
Notre-Dame de Mont-Carmel & de Saint- Lazare , lieutenant
- général des armées de Sa Majesté , gouverneur
des ville & citadelle de Maubeuge , eſt mort en cette
ville le 18 Décembre , dans la foixante - dix - neuvieme
année de fon âge.
Tirages de la Loterie Royale de France ,
dn 2 Janvier 1777 .
Pour les lots , 5,89,36,85 , 23 .
↑ Iere. claffe. 68 , 16, 28 , 87, 20.
Pour les lle.. 49 , 2 , 14 , 10 , 58 .
primes. Ille. 11,16,79 , 7,39 .
-IVe, 71 , 74, 11 , 76 , 40 .
03
214
MERCURE DE FRANCE.
L
ADDITIONS DE HOLLANDE.
LA LECON.
5
E métier d'Inſtituteur m'a toujours paru difficile , je
ne l'ai jamais fait ; je n'ai jamais eu l'occaſion de le
faire ; mais j'aime les enfans , je me plais à les voir
dans leurs jeux ; mon habitation ordinaire ſe trouve justement
voifine d'une maison d'éducation ; elle me fournit
journellement l'occaſion de me procurer les divertiſſemens
que je cherche , & que je prends auſſi ſouvent
qu'il m'eſt poſſible ; mes voiſins en fient quelquefois ;
mais je les laitle faire , ils ne m'offriroient pas des amufemens
auflifimples & auſſi vrais. Dans l'homme enfant ,
j'étudie l'homme fait, le premier me fatisfait fouvent
plus que le ſecond ; & lorſqu'il trompe mon attente , je
crois que c'eſt un peu la faite des graves perſonnages
qui ſe propofent de le former , & dont le métier par
excellence eſt d'élever les enfans.
&
Je me trouvai ces jours derniers dans la penfion que
je fréquente ſi ſouvent & fi volontiers ; le pere d'un
des éleves étoit arrivé , & il avoit demandé un jour de
vacance pour tous les compagnons de fon fils ; on le
lui avoit accordé ; l'école fut vuide en un moment ,
les jeunes écoliers ſe difperferent dans la campagne pour
s'y livrer à tous les jeux & à tous les plaiſirs qu'ils ſe
promettoient du jour de congé. Après avoir couru quelque
temps , çà & là , ils ſe raffemblerent dans une prai
JANVIER. II. Vol. 1777. 215
,
rie où je portai auſſi mes pas . Ils délibérerent pendant
quelques momens fur ce qu'ils feroient ; l'un d'eux propoſa
de dénicher des oifeaux, & cet avis fut reçu avec
acclamation. Celui qui l'avoit donné , ſe chargea de
conduire les autres; on m'invita poliment à prendre ma
part de cette fête , & je me gardai bien de réfufer. Je
vis mes jeunes gens ſe gliſfer dans les taillis , fouiller
dans les haies grimper fur les arbres , & faire retentir
l'air de leurs cris lorſqu'ils avoient trouvé ce qu'ils defiroient.
La ſaiſon étoit favorable à cette eſpece de chasſe
; toute la nature ſembloit animée ; les nids ne manquerent
pas à leurs recherches , on en découvrit plufleurs
, les uns ne contenoient que des oeufs à peine
éclos , d'autres qui ne l'étoient pas encore , & les petits
barbares brifoient ceux - ci , & tuoient les premiers qui
venoient de recevoir la vie.
Cette chaffe cruelle me fit de la peine ; elle dura
juſqu'à ce que la jeune troupe fut fatiguée ; on convint
alors d'y mettre un intervalle , & nous nous reſſembla .
mes tous ſous un grand arbre qui se trouvoit dans les
environs . Pendant que mes jeunes compagnons ſe repofoient
, je m'apperçus qu'ils étoient plus tranquilles qu'à
lordinaire , & qu'ils feroient diſpoſés à m'écouter ; je
voulois leur parler , leur inſpirer des fentimens de compaffion
pour les pauvres animaux victimes de leurs amufemens
barbares. Il ne s'agiffoit que de le faire d'une
maniere qui fixat leur attention ; je leur propofai de leur
raconter une hiſtoire ; cette propofition les flatta infiniment
; les enfans font curieux ; & ceux - ci , rendus de
laflitude , n'ayoient que l'oreille de libre , & ils me la
04
216 MERCURE DE FRANCE.
prêterent volontiers . Un profond filence fuccéda à leur
petit babil , & élevant la voix , je leur adreſſai ainſi la
parole.
Il y avoit autrefois un homme qui demeuroit auprès
d'une grande forêt; c'étoit un berger , & il avoit une
très- grofe famille , compoſée d'enfans , les uns grands
& les autres petits . L'un étoit au berceau ; les deux
autres commençoient à marcher. La mere qui étoit une
grande fileuſe , apprenoit ſon métier à ſes filles à qui elle
donnoit un fuſeau , auſſi - tôt que leurs petites mains
pouvoient le faifir & le tourner. Le pere occupoit les
garçons au dehors ; ceux qui étoient aſſez forts , ramasfoient
du bois dans la forêt , ou l'aidoient à garder ſon
troupeau ; ceux qui ne l'étoient pas , chaſſoient avec
des pierres les oiſeaux qui venoient dévorer fon grain
dans ſes champs .
L'aîné des enfans du berger trouva un jour un nid de
rouge - gorges ; il y avoit cinq petits & un fixieme qui
venoit feulement de fortir de la coquille. Il porta tout
à la maiſon & le partagea à ſes freres & à ſes ſoeurs ,
chacun deſquels il donna un oiſeau . Le plus faible
étoit tombé à celui de ſes freres qui étoit au berceau ;
le méchant l'enveloppa dans un morceau d'étoffe , &
le jetta au feu . L'aîné qui avoit trouvé le nid , & qui
en avoit gardé un , l'attacha par une pate & le traîna
rudement après lui ; le ſecond enfonça une épingle dans
les yeux du ſien , & trouva du plaiſfir à voir couler fon
fang. Le troiſſeme donna le ſien au chat , ou plutôt il
le lui préſenta ; & voulant le retirer enſuite , le char
qui s'était déjà élancé ſur ſa proie , en tenoit une cuifle
JANVIER. II. Vol. 1779. 217
qui lui reſta. La fille ainée vouloit prendre foin de celui
qui lui étoit échu ; mais un de ſes freres qui avoit tué
le fien , voulut le lui ſter; elle le défendit , & l'oiſeau
tiraillé perdit la vie dans la diſpute ; la cadette mit
le ſien dans une cage , & le couvrit d'une piece de
laine afin qu'il n'eût pas froid. Dans ce moment , la
mere qui avoit été glaner , & le berger qui venoit de
ramener fon troupeau , rentrerent dans la maiſon .
Les oiſeaux morts étoient répandus ſur le plancher ,
& le chat s'occupoit à les dévorer ſucceſſivement. Le
berger regarda ce ſpectacle , & voulut ſavoir ce qui y
avoit donné lieu ; il ordonna qu'on lui dit la vérité ; ſes
enfans qui le craignoient , n'étoient point accoutumés à
la lui déguiſer ; ils avouerent en tremblant ce qui c'étoit
paffé . ,, Malheureux , leur dit le berger , eſt - ce là le
fruit de mes foins & de mes inſtructions ? Mais - je
vous punirai de votre barbarie."
Il trafna ſon fils par la jambe comme il avoit fait fon
oiſeau ; il piqua les mains du ſecond juſqu'à ce qu'elles
fuſſent toutes en fang; il mit ſon chien après le
troiſieme & l'en fit mordre & houſpiller comine les brebis
qui s'écartoient du troupeau. Il plaignit ſa fille ainée
qui avoit perdu ſon oiſeau , mais il embraſſa de
tout fon coeur celle qui avoit mis le ſien dans une cage.
Six ou ſept mois après cet événement , le fils ainé
qui avoit été la cauſe de tout le mal , tomba malade
& mourut ; & pluſieurs perſonnes qui vivent encore
m'ont aſſuré que pendant qu'on le portoit en terre , tous
les oiſeaux du pays s'aſſemblerent autour de fon cercueil
qu'ils frappoient de leur bec & de leurs ongles ,
05
218 MERCURE DE FRANCE.
comme s'ils eufſent voulu l'ouvrir pour dévorer leur ennemi.
Ce fut avec peine qu'il fut mis dans ſon tombeau
où il n'a pu repoſer en paix , car tous les jours
on voit une multitude d'oiſeaux qui viennent grater la
Berre& le découvrir .
,
Mon biſtoire fut écoutée avec beaucoup d'attention
par mon jeune auditoire ; en parlant , j'examinois chacun
, & je m'attendois qu'elle produiroit l'effet que je
defirois; quand je me tus , je fus bien détrompé ; ſi
quelques enfans dirent que mon conte étoit joli , & les
avoit amusés , ils s'accorderent tous à blâmer la conduite
du berger qu'ils appellerent un barbare , un monſtre
, qui méritoit d'être pendu. Après cela , ils ſe leverent;
& remis de leur fatigue ils ſe remirent à
chercher des nids & à en détruire autant qu'ils en trouverent.
Il ſembloit que mon hiſtoire , au lieu de les
dégoûter de ce jeu , n'avait fait que les y rendre plus
ardens. Le bazard, dans le nombre des nids qu'ils
détruiſirent , leur en offrit un de rouge - gorges ; je crus
fufpendre leor fureur en leur rappellant ce qui étoit arri
vé aux enfans du berger; ils ſe mirent à rire , je leur
demandai grace , ils ſe moquerent de moi , je leur dis
que je ne pouvois voir tranquillement leurs plaiſirs
cruels, ils me dirent que j'étois le maître de m'en retourner.
Je le tis & je réfléchis , en me promenant feul ,
fur ce goût barbare qui ſemble être naturel à l'enfance ,
&que les Inſtituteurs négligent trop de corriger . Les
premiers inftans de la vie font précieux à faifir , & je
ne crois pas qu'il y eût du mal à engager les bonnes
conter à leurs jeunes éleves , des traits capables de
JANVIER. II. Vol. 1777. 219
les rendre humains & fenfibles ; ils vaudroient bien les
contes de forciers & de revenans dont on ne ceffe de
les bercer , & qui ſemblent ne les préparer qu'à la faibleffe
& à la fuperftition. Je ne voudrois pas non plus
que l'on laifat à eux - mêmes les jeunes gens pendant
un jour de vacance ; il ſeroit à propos de mettre auprès
d'eux quelqu'un dont ils reconnuſſent l'autorité , & qui
les ſuivit ſans géner leurs jeux : on trouveroit dans les
intervalles de fréquentes occafions de leur donner des
inftructions utiles ; les circonstances même en fourniroient
pluſieurs qu'un maître habile pourroit ſaiſir. Les enfans
ne perdroient pas un moment de diffipation , & pourroient
en même temps apprendre des choſſes effentielles
, qu'il apprendroient d'autant mieux , qu'on n'avoit
point alors l'air de vouloir les inſtruire. ८
220 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
L'origine de la flûte.
Le Génie , la Vertu & la Réputation ,
Conte ,
Madrigal ,
Epigramine ,
Livreffe de l'Amour ,
ibid.
7
9
10
ibid.
ΙΣ
Conte , 12
A M. le Kain , ibid.
A M. l'Abbé de Lille , 13
Lettre à M. de Voltaite , ibid.
Réponſe de M. Voltaire , 17
Balkin , 18
A M. le Comte de Treffan , 33
AMadame Necker , 34
La Reconnoiffance , 36
Vers à l'occaſion d'un renouvellement de mariage , 38
Paftorale , 41
L'Aigle & la Fauvette ,
A M. de Voltaire , 44
Sur la nomination de M. le Controleur-Général , 46
44
A M. Necker ,
Vers de M. L. D. de... à un chat de parfilage , 48
Vers de Mde la Ducheſſe de la Val...
49
Réponſe de M. Gudin , 59
JANVIER. II. Vol. 1777. 221
Ode à Ligurinus ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
OEuves de M. le Chancelier d'Agueſſeau ,
Panegyriques & Oraiſons funebreś ,
51
52
ibid.
55
57.
ibid.
71
Procès verbal des Conférences tenues par ordre du Roi , 78
Conférences du Dioceſe d'Angers ,
Précis de la vie de J. C.
Differtation théologique ſur l'uſure ,
Traité de l'uſure ,
L'lliade ,
Combien le reſpect pour les moeurs contribue au
82
85
87
88
89
bonheur d'un Etat , ΙΟΙ
-Mélanges de littérature , 114
Offian , 116
Journal politique de Geneve , 126
Deſcpription générale de l'Univers 140
Journal des cauſes célebres , 142
Annonces littéraires , 745
Almanachs , 146
ACADÉMIES , 157
Dijon , ibid.
SPECTACLES. 166
Concert ,
ibid.
Opéra ,
186
Comédie Françoiſe ,
186
Comédie Italienne ,
ibid.
ARTS. 167
222 MERCURE DE FRANCE.
Gravures . ibid.
Muſique. 170
Horlogerie , 173
Topographie , 175
Canal de Monfieur 176
Géographie ,
130
Variétés , inventions , &ca 184
Anecdotes. 190
AVIS , 198
Nouvelles politiques , 202
Préſentations , 208
d'Ouvrages ibid.
Nominations , 210
Morts ,
212
Loterie , 213
ADDITION DE HOLLANDE.
La Leçon.
い
12
214
1837
ARTES SCIENTIA
i
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
QUA RIS PENINSULAM
AMENAM
CIRCUMSPICE
AP
20
.MS
1777
по,3
!
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
FEVRIER. 1777 .
N°. III .
Mobilitate viget. VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVII.
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Artcontribue-t-il à perfectionner l'Entendement? par M.
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Les deux premiers Volumes actuellement en vente ,
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IV & Vme. en Août 1777. à f 30 - : -: de Hollande .
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I Vol. à f - 10- :
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Dictionnaire raiſonné d'Hippiatrique , Cavallerie ,Manege Man &
Maréchallerie , par M. la Foffe , 8vo. 2vol . 1775. f4--:
Lettre à Meſſieurs de l'Académie Françoiſe ſur la nouvelle
Traduction de Shakespeare , 8vo . à 6 fols.
2:27
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1768. à f15 :-: le même ouvrage en Italien en 6vol. indouze
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Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant fon séjour en Angleterre
. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb. Allamand Profeffeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce . Amst. 1774. à f 8 : -
1769.
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775 à ft : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très- authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c . par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8vo . à
f 3:15 de Hollande .
Jérufalem Délivrée Poëme
tion 2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
du Taſſe . Nouvelle traduc-
Paris 1774. à f2 : -
in-8vo . 62. vol. Edition de
:
নাকি
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER. 1777 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Suite de L'AUTOMNE , Chant troisieme
du Poeme des Saifons ; imitation libre
de Tompson.
L
LAVENDANGE.
Es feux du jour S ont muri nos côteaux;
De toutes parts la grappe tranſparente
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Brille à travers les mobiles rameaux ,
Boit le foleil , & déja ſe préſente
Au vigneron , charmé de ſes travaux ,
Dont le fuccès a paſſe ſon attente.
Mais le Paſteur aſſemble le hameau ,
Et la vendange eſt enfin annoncées
Au lendemain la récolte eſt fixée ,
Et l'allégreſſe offre un coup d'oeil nouveau.
Libre de ſoins , dans la cour du Château ,
Au jour tombant , la ruſtique aſſemblée
Se mêle , au ſon d'un léger chalumeau ,
Et le plaiſir prolonge la veillée.
Le foleil brille aux portes du matin;
Sur le côteau le village s'avance :
Filles , garçons , la vieilleſſe , l'enfance ,
Chacun s'empreſſe. En cheminant , Colin
A Lycoris exprime ſa tendreſſe ;
Et , racontant les tours de ſa jeuneſſe ,
Le vieil Arcas abrége le chemin ;
Le rire éclatte. On arrive , on commence ;
La Dame approche , & le fer à la main ,
Donne l'exemple aux vendangeurs. Alain ,
Le jeune Alain entonne une romance ,
Et tous enſemble entonnant le refrain ,
A qui mieux mieux maltraitent la cadence.
De ſes tréſors le pampre eſt dépouillé ,
FEVRIER. 1777 . 7
Et du raiſin , dans la cuve foulé ,
Le jus vermeil à gros bouillons s'élance :
Le preſſoir crie & tourne avec effort ;
Le vin nouveau s'épure ; l'allégreſſe
Regne à l'entour , & le plus doux tranſport
Remplit les coeurs de joie & de lieſſe.
Enfin la lune éclaire le côteau :
Des vendangeurs la troupe ſe raſſemble ;
Et lentement regagne le hameau.
La cloche ſonne ; ils viennent tous enſemble
Faire , en chantant , l'eſſai du vin nouveau.
En le buvant , ſon coloris rappelle
L'éclat d'Aminte & les charmes d'Iris :
La joie augmente , & chaque Amant fidele
Boit à l'objet dont ſon coeur eſt épris .
Heureux mortels ! l'appétit aſſaiſonne
Et rend meilleur ce champêtre repas ;
A la gaieté la troupe s'abandonne ,
Le vin pétille & l'on rit aux éclats .
Philinte , afſis auprès de ſa Bergere ,
Cherche à fléchir la rigueur de fa mere ,
Qui cede enfin & ſe rend à ſes voeux :
Cloé rougit , & le doux choc du verre
Eſt le ſignal des plaiſirs & des jeux.
Chantre éloquent des tréſors de Pomone ,
O S. L*** , c'eſt le nectar des Dieux
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Qui t'inſpira ces chants majestueux ,
Où tes pinceaux , des bienfaits de l'automne ,
Ont déployé le tableau gracieux !
Jeunes Bergers , & vous , jeunes Bergeres ,
Raſſemblez - vous fous ſes bois jauniſſans ;
De nos boſquets les hôtes folitaires ,
Bientôt , hélas ! de leurs tendres accens
Ne feront plus retentir ces clairieres ,
Où vous goûtiez des plaiſirs fi charmans.
Le temps approche où le riant boccage
Ne ſera plus témoin de votre ardeur :
Bientôt , bientôt , déchaînant ſa fureur ,
Le ſombre hiver flétrira le feuillage ,
Et des frimats ramenera l'horreur :
Puiſqu'il ſuſpend fa rage criminelle ,
Jeunes Amans , l'automne vous appelle :
Venez , venez jouir de ſes faveurs.
Le chaſſelas ou la pêche vermeille ,
Sont embellis des plus vives couleurs ;
Et le muſcat , qui couronne la treille ,
A raſſemblé fes parfums enchanteurs.
Déjà des vents les bruïantes haleines ,
Se difputant les côteaux & les plaines ,
Quittent le Nord & s'emparent des airs.
Le fruit plus mûr , que leur fouffle balance ,
Cede à ſes coups & tombe en abondance
De ſes débris les chemins ſont couverts.
FEVRIER. 1777. 9
De l'aquilon ſauvez ce qui vous reſte ;
L'hiver s'approche ; hatez- vous , ô Bergers !
De préſerver d'une chûte funeſte ,
Et les rubis & l'or de vos vergers .
Lieux fortunés , agréable retraite ,
Séjour charmant , qu'habite le bonheur ,
Paiſibles bois , où l'ame fatisfaite ,
Des vrais plaiſirs favoure la douceur ;
Où , par l'effet d'une heureuſe impoſture ,
L'art , déployant un preſtige enchanteur ,
Ajoute encore aux dons de la nature ;
Où cent canaux d'une onde vive & pure ,
Dans les vallons répandent la fraîcheur :
Boſquets d'A*** , folitude immortelle ,
Où le plus grand & le meilleur des Rois ,
Du poids du fceptre & du fardeau des loix ,
Se délaffoit auprès de Gabrielle !
Que j'aimerois , loin de tout embarras ,
A parcourir ces champêtres allées ,
Où le jaſinin , la rofe & le lilas
Courbent en dais leurs branches émaillées !
Que j'aimerois , o fortuné féjour !
A m'égarer , au gré de mon envie ,
Dans ces vergers , où le flambeau du jour
Répand l'éclat , l'abondance & la vie !
C'eſt-là , c'eſt- là que refpirant le frais ,
Et qu'au matin , errant à l'aventure ...
:
A 5
10 MERCURE DE FRANCE,
Que dis -je ? hélas ! inutiles regrets ! ...
Si je ne puis jouir de ſes attraits ,
Je me conſole en chantant la nature.
Par M. Willemain d'Abancourt.
L'ARGUMENT SANS RÉPLIQUE .
D
Conte.
EUX boureaux de l'humanité ,
L'altiere Médecine & l'humble Chirurgie ,
Toutes deux en bonne ſanté ,
Plaidoient pour une minutie :
La Médecine prétendoit
Que ſon vénérable bonnet
Devoit avoir la préféance :
La Chirurgie à ſon tour foutenoit ,
Qu'étant ſoeurs , la prééminence
Aperſonne n'appartenoit.
Elle n'avoit pas tort. Fourré comme une hermine ,
Le Doyen de la Faculté
1
S'enva trouver le Juge : il entre , en qualité
De Député
De Meffieurs de la Médecine :
Monſeigneur , lui dit-il , il faut abſolument ,
„ Pour éviter toute incartade ,
FEVRIER. 1777. II
t
,, Qu'un mur d'airain... C'est penſer ſagement ;
Mais , Monfieur le Docteur , reprit le Préſident ,
"
De quel coté mettra-t-on le Malade ? "
Par le même.
:
LA FABLE JUSTIFIÉE.
Allégorie à Madame D... en lui offrant
une boîte.
POUR Our embellir la naiſſante Pandore ,
La Fable aſſure que les Dieux
Lui firent à l'envi mille dons précieux :
La fraîcheur de ſon teint fut un préſent de Flore :
Un regard tendre , un ſouris gracieux ,
L'art enchanteur de plaire à tous les yeux ,
Et bien d'autres charmes encore ,
Lui furent prodigués par l'Enfant de Cypris ;
La troupe des Jeux & des Ris ,
La timide Pudeur , la Décence , les Graces ,
De ſe fixer à jamais fur ces traces ,
Sentirent d'abord tout le prix.
Chef-d'oeuvre heureux de la nature ,
(*) C'est un mot de M. le Chancelier d'Agueſſeau.
12 MERCURE DE FRANCE.
Son ame ignoroit l'impoſture .
Minerve la combla de talens , de vertus :
On ajoute encor que Vénus ,
En ſa faveur , dépouilla fa ceinture ,
Abrégé de tant d'attributs .
Le Dieu qui lance le tonnerre ,
Voulut à ſes préſens mettre le dernier trait :
Qui l'eût penfé ? Ce perfide bienfait ,
Fut la fource des maux qui défolent la terre.
Moins faſtueux & plus fincere ,
Le don que je vous fais renferme tous les coeurs.
Ne craignez pas que légers ou trompeurs ,
Ils s'échappent de leur afyle.
Vous connotue & vous fuir eft choſe difficile :
J'en ai pour fürs garans vos attraits féducteurs .
Aimables fictions , dont la Fable eſt remplie ,
Vous fites de Pandore une femme accomplie !
Ces contes étoient bons aux fiecles de féeries ;
Réunit- on jamais tant de dons excellens ?
Pardonnez ; oui , je crois à vos fonges brillans ;
Je vois & j'admire Sophie ,
Et je m'écile alors dans mes tranſports brûlans :
Ah ! c'étoit une prophétie !
Par M. l'Abbé Dourneau , Chevalier du Saint-Sépulchre.
FEVRIER. 1777. 13
D
A MERCURE.
EPUIS long- temps je briguois une place
Dans l'Almanach des Filles du Parnaſſe ;
Mais trois fois mes vers préſentés
Pour être infcrits fur la fatale liſte ,
Par le rigide Nouvelliſte ,
Trois fois ont été rebutés .
Juge fi cela doit me plaire ,
Moi , dont l'unique ambition
Etoit de voir mon foible nom
A côté du nom de Voltaire ,
De la Harpe ou de Voifenon .
Qu'elle foit méritée ou non ,
Je ne puis digérer l'injure ,
Et je viens dans ton ſein dépoſer mes douleurs.
De grâce , venge-moi, Mercure ,
Du Gazetier de tes bavardes Soeurs.
Par M. de Saint- Marcel , Garde &Artois.
14 MERCURE DE FRANCE.
LA NAISSANCE DE LA ROSE.
TRANQUILLE à l'ombre d'un vieux chene ,
Pan rajuſtoit ſon chalumeau ,
Quand par-là le haſard amene
Une Bergere & fon troupeau.
Les attraits qui brilloient en elle
Soudain réveillent fon ardeur,
Et font jaillir quelque étincelle
Du feu qui couvoit dans fon coeur.
Fougueux comme l'eft tout Satyre ,
Et par le defir emporté ,
Vers l'aimable objet qui l'inſpire ,
Il court d'un pas précipité.
De l'outrage qui la menace ,
La Belle évite le danger.
Le Dieu vole envain ſur ſa trace :
Un cerf fuit d'un pied moins léger.
Déjà loin , la Nymphe ſauvage
De fon triomphe s'applaudit ;
Mais un buiffon , à fon paſſage ,
L'arrête , & le Dieu la ſaiſit.
J
FEVRIE R. 1777.
15
J'ignore ſi cette Bergere
Maudit ou non le mauvais pas ;
Elle fut , dit- on , moins févere ,
Lorſque Pan la tint dans ſes bras.
Elle rougit : pour récompenſe ,
Dit au buiſſon l'heureux Amant ,
Produits des fleurs dont la nuance
Soit prife fur ce teint charmant.
Par le même.
IMITATION ITALIENNE.
u fais-tu ton nid, Dieu d'Amour?
Seroit-ce dans les yeux de Laure ,
Ou dans mon coeur qu'eſt ton féjour ?
Lorſque je vois ces yeux , ces beaux yeux que j'adore ,
Amour ! c'eſt là que je te voi ;
Mais je connois bientôt , au feu qui me dévore,
Que tu te trouve tout en moi.
A ton pouvoir ſi rien n'eſt impoſſible ,
En ma faveur opere un changement !
Viens dans mes yeux briller en ce moment;
Ou loge-toi dans ſon coeur inſenſible !
Par lemême.
16 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMME.
L'EPOUX COMPLAISANT.
CHEZ un Romain foupoit Mécene un jours
Il fut placé tout auprès de fa femme .
Dans le repas il lui parla d'amour ,
Dont s'apperçut le mari de la Dame ,
Qui fur fon lit , complaisant à ſouhait ,
Comme cédant au ſommeil qui l'entraîne ,
Se laiſſe aller , puis s'endort tout-à fait ,
Ou fait ſemblant , pour les mettre hors de gêne .
Lors un valet porte la main aux plats ;
Mais le mari ſe leve , & par le bras
Le ſaiſiſſant , qu'il y touchoit à peine :
Comment , coquin , dit- il , ne vois - tu pas
Que je ne dors ici que pour Mécene.
Par le même.
1
LES
FEVRIER. 1777 17
LES JEUX DE L'AMOUR ET DU
HAZARD.
Histoire Espagnole.
Au temps où l'Eſpagne étoit diviſée
en pluſieurs Royaumes particuliers , celui
d'Arragon effaçoit tous les autres
par le faſte , l'éclat , la magnificence &
la gloire qui environnoient fon Roi.
La brillante Cour d'Alphonse attiroit
une foule de jeunes Seigneurs ; & la
Princeſſe Léonore étoit pour eux un motif
de plus pour y ſéjourner. Jamais
on n'avoit vu en Eſpagne , la beauté
fous une forme plus touchante ; des
traits nobles & modeftes , des yeux tendres
& languiſſans , un eſprit ingénu ,
rendoient Léonore , de toutes les femmes
, la plus aimable. Sa ſenſibilité éga
loit ſes charmes , elle étoit toute âme&
toute grâce.
On ſe diſputoit à l'envi, le bonheur
de lui plaire; mais pénétré du plus profond
reſpect , aucun de ſes adorateurs,
n'oſoit lui faire part des ſentimens qu'el
)
B
18 MERCURE DE FRANCE.`
le leur avoit inſpirés. Le ſeul D. Juan ,
Prince héréditaire de Caſtille , en eut
la hardieſſe, Des affaires d'Etat que
le Roi de Caſtille avoit à démêler avec
le pere de Léonore , jointes aux grandeseſpérances
& à la figure avantageuſe
de D. Juan , pouvoient faire réusfir
un mariage , auquel l'amour & la vanité
l'invitoient également. Plein de
confiance en fa perſonne & fon mérite,
fûr d'obtenir le conſentement d'Alphonfe
, il fit à Léonore l'aveu de fon
amour , avec cette hauteur préſomptueuſe
qui faifoit la base de fon caractere.
La froideur que la Princeſſe mit dans
ſa réponſe , annonçoit une longue indifférence
, & bleſſa l'amour- propre de
D. Juan; mais peu occupé de captiver
le coeur de Léonore , il réſolut d'employer
l'autorité du Roi fon pere ,
ne négligea rien pour accélérer le ma
riage.
&
:
La nouvelle s'en répandit bien - tôt :
elle fut un coup de foudre pour le Prins
ce de Léon, qui avoit toujours été le
plus paſſionné , mais le plus reſpectueux
des adorateurs de Léonore. Cependant
la conquête de ce coeur étoit réſervée à
FEVRIER. 1777. 19
Vérémond ; ſes qualités héroïques &
généreuſes , l'en rendoient digne ; & le
penchant fecret de la Princeſſe , auto
rifoit ſon amour. Pouſſé au déſeſpoir,
il ſe tranſporta chez la Princeſſe. Le
diſcours qu'il fit à Léonore , exprimoit
tout ce qu'une âme tendre & délicate ,
peut inſpirer de plus touchant ; & le
déſordre qui y regnoit , peignoit tour
à- tour les ſentimensde la crainte& de
l'eſpérance. Il n'eſt plus temps , Madame
, lui dit - il , de garder un filence
qui , juſqu'ici , m'a cauſé les tourmens
les plus cuifans ; je viens le rompre,
pour vous demander un aveu qui fera le
bonheur ou le malheur de ma vie. Eſtil
vrai que vous épouſez D. Juan ?
Eſt - il vrai que l'heureux D. Juan doit
vous poſſéder , & que votre coeur y
confent? Parlez , Princeſſe , prononcez
mon arrêt. Calmez votre inquiétude ,
répliqua Léonore, incapable de feindre
ou de diſſimuler. Non Prince , je n'hé
fite pas à vous faire un aveu auquel la
vertu a autant de part que l'amour. Ce
ſentiment ne connoît point de loi , il
eſt au-deſſus de tous les obſtacles ; mais
il veutdes âmes fortes & courageuſes ,
que les difficultés irritent , & que les
۱
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
revers n'étonnent point. Je connois la
mienne , & je vous jure une conſtance
à toute épreuve, je vous jure de n'être
qu'à vous , quoiqu'il puiſſe arriver.
Cet aveu mit Vérémond hors de luis
même. Emu , agité , interdit , les mots
ne pouvoient ſuffire aux ſentimens. Son
langage étoit rapide , entre-coupé , plein
de force & de chaleur; des accens inarticulés
ſuppléoient aux paroles. Une
éloquence pathétique ſuccéda enfin au
filence , & une action impétueuſe en
redoubloit l'énergie; mais la crainte de
trahir leurs intérêts communs , par un
entretien trop long , ayant obligé le
Prince de ſe retirer , il mit dans ſes
adieux un intérêt qui fit naître dans
Léonore , le plus vif deſir de le revoir
bien-tôt.
Rempli des idées les plus flatteuſes ,
le Prince entra dans une des allées du
Jardin Royal , & ily rencontra précisé.
ment fon rival. Je ne m'attendois pas ,
dit-il à D. Juan , à vous trouver dans
une allée ifolée , plongé dans des mé.
ditations profondes , tandis que toute la
Cour ne parle que de votre bonheur.
Se pourroit-il que votre union prochaine
avec Léonore, excitât en vous un autre
FEVRIER. 1777. 21
ſentiment que celui de la plus vive joie ?
-
-
Je ne fuis point inſenſible à la faveur
ſignalée que la fortune m'accorde
; & fi je recherche la folitude , c'eſt
pour pouvoir m'occuper plus librement
de mon bonheur ; tandis qu'au milieu
d'un cercle de courtiſans , & peut- être
d'envieux , mon coeur feroit forcé de
ſe reſſerrer , par la néceſſité où il ſe
verroit de s'obſerver . - Mais encore ,
Prince , vous marquez une indifférence
trop grande au moment où vous obte .
nez la main de Léonore , & fans doute
auſſi ſon coeur. - Je ne vous cache
pas , Prince , que le langage de Léonore
eft conçu d'une maniere à rebuter plutôt
mon amour qu'à le flatter ; mais j'attribue
la froideur avec laquelle elle me
traite , à fon indifférence naturelle :
d'ailleurs , j'ai le conſentement de fon
pere; & c'eſt une erreur de croire que
l'amour est néceſſaire pour former un
heureux mariage ; des convenances de
famille & d'état , ſuffiſent entre deux
époux de notre rang. Ainsi , la Princeſſe
voudra bien vaincre la répugnance
qu'elle pourroit avoir pour un époux
que le Roi fon pere lui deſtine ; &
elle lui facrifiera en même tems , tout
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
penchant quelconque pour ceux auxquels
Alphonſe défend d'aſpirer à fon coeur.
Aces mots , le Prince de Léon ne
put contenir davantage ſa colere. Non ,
dit - il , Léonore ne ſera pas la victime
de votre arrogance & de l'injustice d'Alphonſe
; c'eſt aux armes à décider de fon
fort . Il s'éleva un combat très - vif entre
les deux rivaux , & Vérémond eut
le bonheur de défarmer ſon adverfaire
, ſans vouloir profiter de ſon avanta
ge; il rendit l'épée à D. Juan , prêt à
redoubler ſes efforts , & réſolu de vaincre
ou de mourir. Mais D. Juan , touché
de ce procédé , paſſa de la fureur
à la générofité. Je reſpecte trop , ditil
, à Vérémond , l'amour que Léono.
re vous a inſpiré à ſi juſte titre , pour
ne pas ceſſer de m'y oppoſer. Jouiſe
ſez , Prince , du droit qu'elle vous ac
corde , de regner ſur ſon coeur ,
vous cédant ſa main ; je vous accorde
en même - temps mon amitié pour la
vie. Ils s'embraſſerent là - deſſus ; D.
Juan chercha à ſe diſtraire en voyageant
;& le Prince de Léon , après avoir
informé Léonore de ce qui s'étoit paſſé ,
prit le parti de s'éloigner quelque temps
de Saragoſſe, en attendant des circonſtances
plus heureuſes.
en
FEVRIER. 1777 23
L'absence de fon amant, & le défagrément
de n'entendre parler , à la
Cour, que de D. Juan , plongea bientôt
Léonore dans une noire mélancolie.
Après avoir tenté , inutilement , d'écarter
cette maladie cruelle , par des dif
ſipations multipliées , Alphonse réſolut
d'envoyer ſa fille dans une des Iles voiſines
de l'Eſpagne ; & ce projet fut
exécuté avec une promptitude qui ne
laiſſa pas le temps à Léonore , d'en
avertir ſon amant. Arrivée dans cette
Ifle, Léonore s'abandonna , dans les
douceurs de la folitude, à tout ce qu'un
coeur qui aime tendrement , peut infpirer
de touchant. D'un côté , des rochers
& la mer; de l'autre , un ſite
ſauvage , étoient le ſpectacle qu'elle
revoyoit tous les jours ; & c'eſt dans
ce ſéjour iſolé , qu'elle étoit bien aiſe
de nourrir ſa mélancolie, le ſeul adouciſſement
qui lui reſtoit dans ſa fituation.
Ofant peu eſpérer de la volonté
inflexible de ſon pere , elle ſe plaiſoit
quelquefois à verſer des torrens de larmes;
enſuite fon oeil attendri s'attachoit
à la voûte du firmament , comme
ſi ce rideau azuré devoit s'ouvrir pour
la recevoir dans ſon ſein paiſible; puis
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
elle, rediſoit le nom de Vérémond à
tout ce qui l'environnoit ; elle gravoit
ce nom chéri ſur tous les arbres , jufques
ſur le ſable ; & quand les vents
l'en emportoient , elle en renouveloit
l'empreinte ſur le champ , en diſant
mon cher Vérémond , ils ne parviendront
pas à l'effacer de mon coeur.
,
Un jour , les méditations menerent
Léonore dans un bois qui s'étendoit
le long du rivage : elle ne ſongeoit à
rien moins qu'à y trouver quelqu'un
des furveillans qui l'avoient ſuivi dans
I'Ifle , lorſqu'elle apperçut , au pied d'un
arbre , une femme , dont l'air pâle &
défait , les jeux enfoncés , les cheveux
en défordre , offroient tous les carac
teres du malheur & du chagrin. Une
âme ſenſible ne ſe refuſe jamais à la
tendre commifération qui l'identifie ,
en quelque maniere, au fort des infortunés.
Léonore , pour laquelle la confiance
d'une âme affligée , étoit auffi
flatteuſe que touchante , s'approcha de
l'inconnue, avec cette douceur compa
tiffante qui lui étoit fi naturelle , &
Jui témoigna'le deſir qu'elle avoit de
pénétrer la cauſe de la douleur dont elle
la voyoit confumée,
FEVRIER. 1777. 25
Elmire , c'eſt ainſi que s'appelloit cette
infortunée , charmée de pouvoir foulager
fon coeur auprès d'une perſonne
qui paroiſſoit prendre un ſi tendre intérêt
à ſa ſituation , lui dit : puiſque
vous voulez bien écouter le récit de
mes malheurs , apprenez que mes ancétres
, légitimes poſſeſſeurs du Royaume
de Caſtille , en ont été dépouillés
par des ufurpateurs. Mon coeur , digne
encore de fon origine , & incapable de
fléchir fous le poids dé l'infortune ,
trouvoit fon bonheur dans l'amour du
Prince le plus accompli ; & mon pere ,
dont tous les voeux avoient pour objet
notre union, voyoit, avec unejoie inexpri
mable , approcher l'inftant de cethymen,
lorſque la mort l'enleva. Un certain
Garcia , qui , par ſa baſſe complaiſance ,
avoit ſu s'infinuer dans les faveurs du
Roi de Caſtille , & qui étoit tout - puiffant
à la Cour , m'avoit demandé en
mariage ; mais le refus conſtant de mon
pere , lui avoit ôté toute eſpérance. A
la mort de ce bon pere , Garcia crut
que toutes les difficultés ſeroient appla
nies ; il redoubla ſes inſtances , & fe
fervit de l'autorité du Roi , pour me
perfuader ; mais rien ne pouvoit m'en.
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
gager à accepter une main ſi méprifable,
tandis que mon coeur brûloit pour
un amant moins favorisé, à la vérité ,
de la fortune, mais mille fois plus eſtimable.
Le funeſte deſir de ſatisfaire une pafſion
déſordonnée , a été , dans tous les
temps , la ſource de l'impoſture & des
crimes. La conduite de Garcia prouve
bien à quel point un amour outragé ,
peut corrompre les ſentimens d'un
homme. Le même jour que je devois
être unie à mon amant, le perfide
Garcia , à la tête d'une troupe de gens
armés , après m'avoir fait enlever ,
m'entraîna dans des lieux inconnus
où le refus conſtant de mon coeur ,
m'expoſoit à des persécutions inouies.
J'eus cependant le bonheur d'échapper
à la vigilance de ce monſtre , & le hafard
m'a conduit dans cette Ifle. Cent
fois j'aurois fini mes tourmens par une
mort violente , ſi l'eſpérance de revoir
encoremon amant , n'avoit arrêté mes
mains. Mais que fait-il, hélas, ce cher
amant, en ce moment, où je ſuis pleine
de fon image ? Quelle eſt ſon oссира-
tion? Auroit-il oublié fon amante , qui
gémit loin de lui ? il ne m'entend
FEVRIER 1777. 27
point ; il ne voit point couler mes
pleurs , ces pleurs dont la ſource fera
intarifſſable.
Léonore , attendrie par ce diſcours,
invitaElmire à venir tous les jours con
fondre ſon âme avec la ſienne , au même
endroit où elle l'avoit trouvée. Voyant
arriver de loin ſa ſuivante , elle pria
Elmire de ſe retirer , en lui diſant encore
, la ſeule choſe que vous avez oublié
de me dire, c'eſt le nom de votre
amant. Je croyois l'avoir prononcé ,
dit Elmire en s'éloignant , ce nom toujours
préſent à ma mémoire. O mon
cher Vérémond ! ....
Ace nom, un froid mortel ſe répan
dit dans les veines de Léonore , fon
coeur ſe glaça , ſes yeux ſe couvrirent
de ténebres ; elle ſe renverſa expirante
fur la terre ; & ſa ſuivante , qui accourut
, eut toutes les peines du monde
à l'empêcher de ſuccomber à la violencede
ſa douleur.
Pendant que ceci ſe paſſoit dans l'Iſle
de Léonore , le Prince de Léon , inftruit
de l'exil de fon amante , s'étoit
propofé de la rejoindre. Il rencontra
en chemin D. Ramire, le frere d'Elmire.
Qui que vous soyez , lui dit ce Che
28 MERCURE DE FRANCE.
valier , donnez - moi , s'il eſt poſſible ,
des nouvelles d'Elmire ; je veux la trouver
, pour lui apprendre que la puifſance
de Garcia lui devient plus dangereuſe
que jamais. Ce Sujet rebelle
ayant été le dépofitaire & le diſtributeur
des grâces , a ſu gagner les Grands
& le Peuple ; & à la mort du Roi de
Caſtille , il s'eſt emparé de ſes Etats ;
ſi bien que l'héritier légitime , D. Juan ,
ſe voit dépouillé de la ſucceſſion. L'amour
& l'amitié exciterent des mouvemens
bien violens dans l'ame de Vérémond
; mais la générofité l'emporta :
je me joints à vous , dit-il à D. Ramire,
pour aller foutenir les droits de mon
ami , auquel je ſacrifie , en ce moment ,
le plaifir de revoir ce qui m'eſt plus
cher que la vie. La fermeté de ſa conduite
, fit échouer toutes les diſpoſitions
de Garcia ; & ce traître évita , par une
fuite ignominieuſe, le ſupplice qui lui
étoit deſtiné. En fuyant , il vint à la
rencontre de D. Juan , & ne manqua
pas de ſe jeter à ſes pieds , pour lui
jurer qu'il étoit le plus fidele de ſes
Sujets. Apprenez, Seigneur , dit- il , que
le Prince de Léon s'eſt rendu le maître
abſolu de vos Etats ; & que la fidélité
FEVRIER . 1777. 29
que j'ai toujours conſervée pour mes
légitimes Maîtres , a mis ma vie dans
les plus grands périls. Vous me voyez
enfin à vos genoux , prêt à recevoir vos
ordres .
Eſt- il poffible , s'écria le trop crédu
le D. Juan , que Vérémond ait pouffé la
noirceur juſqu'à ce point ! Se peut - il
que ſa perfidie foit montée au comble
de l'horreur ! Allons la dévoiler aux
yeux de Léonore: la haine , le mépris
de cette reſpectable amante , feront la
punition la plus cruelle de ce crime.
D. Juan s'embarqua auſſi - tôt avec
Garcia ; & une tempête violente leur
ayant fait faire , en peu de tems , beaucoup
de chemin , ils furent bien-tôt près
de l'Iſle de Léonore , lorſqu'ils apperçurent
un bâtiment , ſur lequel des
femmes éplorées ſe lamentoient cruellement
, à l'exception d'une feule, qui fembloit
attendre tranquillement une mort
inévitable. C'étoit Léonore à qui Alphonſe
avoit permis de retourner à
Saragoſſe. Dans le même inſtant où D.
Juan reconnut Léonore , il la vit difparoître
ſous les flots. Il ſe jeta auffi-tôt
dans la mer , & eut le bonheur de la
fauver. Après que Léonore eut été rap
1
30 MERCURE DE FRANCE.
pellée à la lumiere , & qu'en ouvrant
les yeux elle eut reconnu D. Juan , qui
l'avoit fait ſoigner dans fon vaiſſeau ;
c'eſt-donc vous , dit-elle , qui êtes mon
libérateur ? Faut-il que je fois redevable
à D. Juan , d'une vie qui n'étoit deftinée
que pour fon rival ! - Ah Prin
ceſſe! le parjure Vérémond n'eſt plus
digne de ce nom; il a trahi les liens
les plus facrès de l'amitié : non content
de m'avoir ravi ce que j'aimois
le plus au monde , il vient encore de
s'emparer de mes Etats : vous voyez
ici le plus fidele de mes Sujets , prêt
à vous confirmer la vérité de cette action
atroce.
Comment peindre les mouvemens
qui s'éleverent , à ce recit , dans le
coeur de Léonore , partagé , déchiré
entre l'amour & la vertu. Emue déjà
par les ſoupçons qu'Elmire avoit fait
naître dans ſon âme , elle n'étoit que
trop diſpoſée à douter de la vertu du
Prince de Léon. Les idées les plus accablantes
, vinrent ſe préſenter à Léonore
; mais au milien des plaintes les
plus ameres , ſa douceur ne la quitta
pas. En levant au Ciel ſes yeux
remplis de larmes , elle difoit : g'en
FEVRIE R. 1777. 31
eft done fait , il faut renoncer , pour
toujours , à un amant adoré ; &je dois
rougir encore d'avoir aimé un ingrat ,
un parjure. Ah! falloit-il revoir la lumiere
pour la déteſter ! Que je meure
plutôt ; mais que je meure avec ma
vertu , & que mon dernier foupir ſoit
deſtiné à plaindre Vérémond. Oui, la
mort , la mort dont on vient de m'arracher
avec tant de cruauté , ſera mon
feul afyle. Ces mots échappés , avoient ,
en quelque façon , ſoulagé le coeur de
Léonore: fatiguée par des ſentimens ſi
pénibles , elle s'endormit enfin de laſſitude
, pendant que le vaiſſeau s'approchoit
du rivage.
LeRoi d'Arragon qui étoit venu audevant
de fa fille , la ramena en triomphe
à Saragoſſe , à côté de D, Juan ,
qui ſembloit avoir acquis de nouveaux
droits fur le coeur de Léonore. Arrivés
dans fa réſidence , rien ne peut plus ar
rêter les ordres impérieux d'Alphonse ;
il veut abſolument livrer ſa fille à l'objet
de ſa haine: tout ſe prépare pour cet
hymen funeſte.
Le Prince de Léon , après avoir rétabli
l'ordre & la tranquillité dans le
Royaume de Caſtille, & après en avoir
32
MERCURE DE FRANCE .
confié le gouvernement à D. Ramire ,
inſtruit d'ailleurs du retour de Léonore
à Saragoſſe , ſe remit en chemin pour
la rejoindre. Un orage épouvantable
l'obligea de s'arrêter dans un bois qui
entouroit Saragoſſe , & de demander
un aſyle à un Hermite qui y avoit établi
fa demeure. Ce Solitaire n'eut rien
de plus preſſé que d'inſtruire Vérémond
de la nouvelle du pays. Il lui apprit
que Léonore ſe voyoit enfin forcée de
donner la main à D. Juan , & que les
cérémonies du mariage alloient fe faire.
Quelle révolution pour Vérémond , de
quels coups à la fois il eſt frappé ! Son
eſprit ſe trouble , ſa raiſon l'abandonne ;
&, dans l'égarement d'une douleur aveugle
, il pouſſoit de longs foupirs ; mais
c'étoit la douleur qui parloit , & jamais
le reſſentiment. Lorſqu'il eut repris aſſez
de force pour apprendre à fon Hôte la
cauſe de ſon déſeſpoir , Vérémond
Prince de Catalogne , qui s'étoit retiré
dans cet Hermitage , lui dit : vous voyez
en moi un amant bien plus infortuné :
Léonore eſt forcée de conſentir à un
mariage que ſans doute fon coeur déſavoue;
mais celle que j'aimois s'eſt laiſſée
enlever par le plus vil ſcélérat , le jour
même
,
FEVRIE R. 1777. 1 33
1
même que nous devions être unis . En
proie aux ennuis , aux chagrins les plus
cuifans , c'eſt dans cette folitude que je
me pénetre de ma douleur ; c'eſt ici que
je m'abreuve de toute l'amertume.
Pendant que ces deux amans ſe difputoient
la gloire d'être les plus malheureux
des hommes , Elmire avoit
trouvé le moyen de ſortir de fon Iſle
ſauvage ; elle s'étoit approchée de Saragoſſe
, & avoit fait inviter Léonore
à venir à un endroit de ce même bois
qui environnoit ſa demeure , & qu'elle
lui indiqua. Leur entrevue fut bien-tôt
interrompue par l'arrivée de D. Juan
& de Garcia. A l'aſpect de ce dernier ,
Elmire pouſſa un cri perçant , & ſe précipita
dans l'endroit le plus touffu du
bois; mais le traître la pourſuivit pendant
que D. Juan s'entretenoit avec
Léonore , & Elmire ſe vit de nouveau
expoſée aux inſultes de fon raviſſeur.
Heureuſement ſes cris attirerent l'Her .
mite , qui fit expirer le monſtre ſous les
coups redoublés d'un amant outragé.
La vengeance peut quelquefois être
un beſoin dans le coeur de l'honnêtehomme
; mais jamais elle ne lui fert
de confolation. Après avoir délivré
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Elmire du péril dont elle étoit mena
cée , le Prince de Catalogne voulut la
repouſſer comme une infidelle qu'il aimoit
peut- être encore , mais qu'il ne
pouvoit plus eſtimer. Leslarmes d'Elmire
perfuaderent enfin le Prince de ſon innocence
: alors les bras des deux amans
s'entralacerent de nouveau ; leurs coeurs
ſe preſſerent , leurs fanglots ſe confondirent
, un torrent de pleurs fut la ſeule
expreſſion de leur joie : long - temps
immobiles & muets , ce n'eſt qu'en ſe
baignant de leurs larmes qu'ils ſe répondoient
l'un à l'autre. Elmire furtout
étoit ſi émue qu'elle reſpiroit à peine.
Tantôt ſes yeux ſe tournoient vers
le corps ſanglant de Garcia , & iui lançoient
des regards d'indignation: tantôt
elle regardoit autour d'elle , en ſerrant
plus étroitement fon amant , comme fi
elle eût entendu des raviſſeurs prêts à
le lui arracher de nouveau : quelquefois
des ſouvenirs amers venoient corrompre
fa joie ; agitée , fatiguée , affoiblie
par tant de divers ſentimens , elle ſuivit
le Prince de Catalogne dans ſon habitation
folitaire.
Mais quelle fut leur ſurpriſe , d'y trouverdeux
hommes baignés dans leur fang !
FEVRIE R. 1777. 35
D. Juan , en ſe promenant avec Léo .
nore , avoit découvert l'Hermitage ; &
en y appercevant le Prince de Léon ,
s'étoit jeté ſur lui à corps perdu : heureuſement
les bleſſures qu'ils ſe porterent
mutuellement , ne furent pas mortelles
. Les ſecours d'Elmire & de ſon
amant , les firent bien- tôt revenir , &
mirent chacun en état d'éclaircir fa
défiance. D. Juan reconnut que tout
ce qu'on avoit imputé à fon ami , étoit
faux. Léonore apprit que le Prince de
Léon n'avoit pas ceſſé un moment d'être
digne de fon coeur ; & il lui fut aiſé de
voir que çe Vérémond qui lui avoit cauſé
tant d'alarmes , étoit un autre que
ſon amant. D. Juan touché de la con .
ſtance de cet amour , & des procédés
généreux du Prince de Léon , ſe joignit
à eux pour travailler à fléchir le Roi
d'Aragon.
Alphonſe ne pouvant plus ſe refuſer
à des inſtances ſi vives , conſentit enfin
à un hymen qui devoit faire le bonheur
de fa fille. Elmire fut unie au Prince
de Catalogne ; & jamais un amour
mutuel ne fit deux mariages plus heu- -
reux . Livrés l'un à l'autre , ces nouveaux
époux oublioient l'Univers ; ils
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
s'oublioient eux- mêmes. Toutes les facultés
de leurs âmes , réunies en une
ſeule , ne formoient plus qu'un tourbillon
de feu , dont l'amour étoit le centre ,
dont le plaiſir étoit l'aliment , & dont la
vertu étoit le gardien.
Par M. de Papelier.
TAN
A LA PARESSE.
ANDIS qu'à toi je conſacre ma vie ,
Tu m'abandonne au remords triſte & noir :
Pareſſe , cruelle manie , i
Ne me fais pas manquer à mon devoir ,
On fais auſſi que je l'oublie.
Par M. P....
EPIGRAMME.
DORIS, ORIS , l'Epoux avec qui tu vas vivre ,
Bien fait de corps eſt bien vuide d'eſprit .
.,Ami , qu'à tant de foin votre ame ne ſe livre, هد
FEVRIER. 1777. 37
22 En cas préſent , d'eſprit il ne s'agit ;
„ Quand j'en voudrai , je pourrai prendre un livre".
Par le même.
يف
AMademoiselle **** , fur des Impromptus
qui ont été faits pour elle , par différentes
Perſonnes.
CREs Impromptus que tu fais mériter ,
Sont les aveux des coeurs qui te rendent les armes.
Ne t'en étonnes pas , ils doivent peu coûter ;
Il ne faut qu'un inſtant pour adorer tes charmes ,
En faut - il plus pour les chanter ?
Par M. Lalleman , à Saint-Germain-en-Laye.
ÉPITAPHE d'un Médecin , qui s'est
Soigné lui -même dans sa derniere ma
ladie.
FIDIEDLELEE à la loi des Apôtres,
Qui nous prefcrit l'égalité ,
1
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
Il a toujours traité les autres,
Comme lui-même il s'eſt traité.
Par le même.
A une Dame , qui n'a d'autre défaut qu'une
trop grande franchise , en lui envoyant
une Estampe allegorique , où la Vérité
est entierement découverte.
JE vois votre pudeur févere
Rougir à cette nudité ;
Souvenez -vous , belle Glicere ,
Que ſans voile , la Vérité
N'eſt pas toujours ſure de plaire.
Par le même.
A M. *** , Sur unfecret.
DuUfecret que te fait Glicere ,
Peux-tu , Damis , contre-elle être irrité ?
Ne fais- tu pas que le myſtere
Aſt l'attribut de la divinité ?
4.
Par le mése,
FEVRIER. 1777. 39
그
L'ERREUR DE L'AMOUR.
Imitation de Lampride.
L'AUTRE 'AUTRE jour , Vénus en colere ,
Vouloit frapper ſon fils: eh ! qu'avoit- il donc fait ?
Rien que donner ſon carqnois à Glicere.
Quoi ! pour une ſimple Bergere
Le petit fou ſe déſarmoiti ...
Il l'avoit priſe pour ſa mere.
N'est - ce pas elle trait pour trait!
Par M. J... de Troyes
T
1
T
LES SOUPIRS DE ROSINE.
Imitation de Paul Méliffe .
U veux ſavoir où vont , d'où viennent ces ſoupirs
Ah ! dois -tu l'ignorer ? Sans doute , cher Bafile ,
Echappés de mon coeur ſur l'aîle des defirs ,
Ils volent dans le tien chercher un autre aſyle .
Par le même.
১
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
PENSÉE DE SAADI , Poëte Perfan .
SUR Our de pompeux carreaux , dreſſés par la molleſſe ,
Un Tyran de l'Indus , couché tranquillement ,
Oubliant ſes forfaits , dormoit paiſiblement :
Un Iman dont le fils , ſeul fruit de ſa tendreſſe .
Au trépas condamné , ſans être criminel ,
Attendoit qu'un bourreau frappât le coup mortel ,
Venoit au Roi , forti de ſa fatale ivreſſe ,
Redemander l'appui d'une infirme vieilleſſe .
Il entre... A fon aſpect on le vit reculer.
C'eſt le Tyran ! dit-il : dans une paix profonde...
Sans remords... il repoſe... & le ſang va couler ! ...
O juſtice des Dieux ! .. Inſenſé qui s'y fonde...
Qu'as-tu dit, malheureux ! rougis de tes fureurs
S'il eût toujours dormi . verſerois-tu des pleurs ?
Le ſommeil des Tyrans eſt le repos du monde.,
FEVRIER. 1777. 41
L'ELOGE DE LA VIE CHAMPETRE.
Traduction de la Ile. Epode d'Horace.
Beatus ille , qui , procul negotiis , &c .
HEUREUX qui , dégagé d'affaires ,
Sous un ciel champêtre & ſerein ,
Sans devoir aux ſoins mercenaires
Les fillons du champ de ſes peres ,
Lui -même , d'une rude main ,
Conduit ſes boeufs , trace l'image
De la ſimplicité de l'âge
Où fleuriſſoit le gente humain !
Il eſt ſourd au bruit des trompettes
Qui du guerrier troublent les ſens.
Il n'eſſuiera point les tempêtes
Dont la mer menace les têtes
Des ambitieux Commerçans ,
Du Barreau les faveurs iniques ,
Nit l'or des Grands ſous leurs portiques,
N'attirent ſon ſervile encens.
Mais c'eſt une vigne nubile
Qu'il marie à l'ormeau des monts :
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
Mais ſon fer tranche un jet ſtérile ;
Et l'art , au ſein du cep docile ,
Introduit d'actifs rejettons ;
Ou de génifſſes mugiffantes ,
Son oeil fuit les bandes errantes
Dans l'enfoncement des vallons.
Des rayons du miel pur s'exprime ,
Qu'il réſerve en de clairs vaiſſeaux.
Une dépouille légitime , I
Diſſipe un mal qui s'envenime
Sous la toifon de ſes agneaux ...
Vient enſuite le Dieu de l'Automne ,
A ſes vergers montrant Pomone ,
Ceinte des plus riches rameaux.
Il faut voir ſes tranſports de joie !
Il va donc cueillir ces raiſins
Qu'à ſes travaux ie ciel envoit !
Quelle eſt la pourpre qui déploie
Un plus beau luſtre que ces grains ?
Comment payer la vigilance
Des Dieux zélés pour la défenſe ,
Du grand Priape & des Sylvains ?
Sous un vieux chêne où l'ombre abonde ,
L'heureux mortel va ſe coucher:
Alors le bruit lomtain d'une onde........
>
FEVRIER. 1777. 43
Qui roule en ſa rive profonde ;
Le chant des oiſeaux d'un verger ,
D'un courant d'eau le doux murmure
A fon lit d'épaiſſe verdure ,
Appellent le fommeil-léger.
Que Jupiter en ſa menace ,
Préparent les longs froids piquans ,
Des guérêts blanchiſſe la face ,
Et fouffle par degré la glace ;
Tantôt , avec ſes chiens ardens ,
C'eſt un Chaffeur qui pourſuit , preſſe .
Et précipite , aux rêts qu'il dreſſe;
Un ſanglier grinçant des dents .
Ou , ſous l'amorce qui la guide,
Un fubtil réſeau ſuſpendu ,
Trompe & furprend la grive avide.
Le lievre imbécille & timide ,
Court ſe prendre au piége tendu ,
La grue y demeure au paſſage :
L'homme ſaiſit , remporte un gage
A fes travaux cher & bien dû.
Qui , coulant des jours fans nuage ,
Envie aux riches leurs foucis ?
Pour furcroit , une épouſe ſage ,
Veillant aux beſoins du ménage ,
:
;
44
MERCURE DE FRANCE.
Soigne ſes chers & tendres fils.
On croit voir la Sabine ancienne ,
Ou l'agiffante Apulienne
Aux bras robuſtes & durcis.
Elle arrange au foyer champêtre
Du vieux bois, prompt à ranimer
Son mari las qui va paroître .
En leur enclos je vois remettre
Ses troupeaux gais , puis exprimer
Les flots de lait que leur ſein doune ,
Tirer un vin doux de la tonne ,
Un repas fans frais ſe former.
Il vaudra bien ces coquillages
Que le goût pêche au lac Lucrin ,
Ces poiſſons rares qu'en nos plages ,
Entraînent les fongueux orages ,
Ne flatteront pas mieux ma faim.
Un oiſeau des ſables d'Afrique ,
Un faiſan du bord Ionique ,
Vient irriter mes ſens envain .
J'aime autant l'oſeille cueillie
Un beau matin , fraîche en un pré
La mauve prolongeant la vie ,
Une olive à l'arbre choiſie ,
Et ce miel fuave & doré :
FEVRIER. 1777. 45
Mais , pour les fêtes du Dieu Therme
Un agneau tué dans ma ferme ,
Un chevreuil du loup délivré.
Puis voir mes brebis engraiſſées ,
Accourir au gite connu;
Voir des boeufs , les têtes laſſées ,
Rentrer , languiſſammenr baiſſées ,
Attirant leur foc rabattu ;
Voir briller la vive alégreſſe
D'un eſſain d'hommes , ma richeſſe,
Autour des Lares répandu.
Quelle douceur touchante & pure !
Alphius , achevant ces voeux
Reprit , garda pour la culture ,
Les fonds que prêtoit ſon uſure ;
Il alloit devenir heureux :
Voici qu'aux calendes perfides ,
Il retourne , oubliant les Ides ,
Replacer un or précieux.
1
1
Par M. J. B. M. Gence , d'Amiens,
)
46 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
Entre FRANÇOIS I , Roi de France , &
HENRI VIII , Roi d'Angleterre.
V
HENRI VIII .
ous souvient-il de notre fameuſe entrevue
près d'Ardres &de Guines ? C'eſt
une belle choſe que l'étiquette ! Nous
avions pris de fi bonnes meſures , qu'en
nous rendant viſite l'un & l'autre , nous
reſtions pourtant chacun chez nous. Le
pied quarré deterre qu'occupoit alors votre
perfonne Royale , étoit du territoire
François , & celui qu'occupoitla mienne,
du domaine d'Angleterre. Falloit- il , pour
la bonne grâce de l'attitude , avancer un
peu le pied droit ou le pied gauche ?
Nous le faiſions ; mais ni le vôtre , ni
le mien, ne paffoient la ligne de démarcation.
J'étois bien aſſuré, dans cette circonſtance
, de ne point compromettre la
dignité de ma couronne.
FRANÇOIS I.
Ces vaines minuties répugnoient beaucoup
à ma franchiſe naturelle. J'eus bientôt
mis à l'écart toute étiquette puérile.
FEVRIER. 1777 . 47
J'allai , dès le jour ſuivant , vous furprendre
juſques dans votre tente , &
avant même votre petit lever ; au riſque
d'embarraſſer un peu la belle Anne de
Boulen.
HENRI VIII.
On m'a dit , (un peu tard , il eſt vrai)
que , durant fon féjour en France , vous
laviez accoutumée à ces fortes d'appari .
tions ... Mais parlons d'autre choſe. Je
l'avouerai ; votre loyale démarche me
rendit très - confus. Je vous connus dès
ce moment; & , quoique nous fuffions
Rois l'un & l'autre , quoique nous le fuffions
de deux peuples qui avoient la
folie de croire devoir ſe haïr , je vous
jurai des lors une amitié à tout épreuve,
FRANÇOIS I.
Elle ne fut pointà l'épreuve des offres
que vous fit , peu de temps après , mon
rival.
HENRI VIII.
Vous étiez un héros , votre rival fut
un grand homme , & j'aurois pu moi
même être l'un & l'autre. Mais vous
occupiez tous deux la haute ſcene de
l'Europe ; vous en faifiez les deſtins ;
& vous ne me laiſſiez que l'emploi de
mettre un poids dans la balance lorf
48 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle paroiſſoit trop pencher de l'un
ou de l'autre côté .
FRANÇOIS I.
Il eût mieux valu , au lieu de faire
couper la tête à tant de jolies femmes ,
vous joindre à moi pour arrêter un torrent
qui menaçoit de tout entraîner , de
zout envahir. L'Europe ne dut fa liberté
qu'à mon courage ; & quoique la fortune
m'ait ſouvent trahi , j'ai toujours lutté
avec gloire & contr'elle , & contre Charles-
Quint.
HENRI VIII.
Il eſt vrai que j'ai perdu biendu temps
à changer de femme , & à me préparer
les moyens d'en changer encore. Que
voulez -vous ? J'étois ſcrupuleux.
FRANÇOIS I.
: Je ne m'en ferois pas douté.
HENRI VIII. A
Rien n'eſt plus clair. Je ne voulois
point troubler le ménage d'autrui ; j'eus
ſeulement le foible de renouveller ſouvent
le mien ; & , grace à l'inconſtance
du ſexe , la mienne eut beau jeu pour ſe
fatisfaire. Un formule juridique me débarraſſoit
facilement d'une infidelle dont
j'étois las , & de toute eſpece de remords
ſur un tel événement. Je riſquois de de.
venir
FEVRIE R. 1777. 49
venir plus coupable , ſi je l'euſſe trouvée
plus vertueufe.
FRANÇOIS I.
J'entends ; vous euffiez plutôt craint
d'être époux infidele , que d'être époux
meurtrier. Le coeur de l'homme eſt bien
bizarre & bien à plaindre ! Tout , jufqu'à
ſes ſcrupules , peut le conduire au
crime. Pour moi , je ne me piquai pas
d'une fidélité bien rigide:je paſſai même
pour être un amant & un époux des plus
volages; mais mon inconſtance ne coûta
jamais la tête à perſonne : elle en conſerva
même une prête à tomber ſous le
fer du bourreau. Saint Vallier dut aux
charmes de fa fille une grâce que majuſtice
ne lui eût, ſans doute, point accordée.
HENRI VIII.
Je l'avouerai ſans peine , mon brave
frere ; la foibleſſe eſt encore préférable à
la cruauté. Mais voyez cependant le réſultat
de vos galantes folies ? Voyez la
malheureuſe Comteſſe de Châteaubrillant,
jetée toute vive dans un lugubre tombeau
, privée de la clarté du jour avant
que la mort ferme ſes yeux à la lumiere ;
livrée enfin à toute la rage d'un époux
qu'elle dévoua à l'opprobre , qui ne put
ſe venger tant qu'il vous craignit ,& qui
A
D
50
MERCURE DE FRANCE.
ſe vengea à l'excès lorſque vous ne lui
parûtes plus à craindre.
FRANÇOIS I.
Terminons le triſte paralelle de vos
écarts & des miens; il ne peut que nous
affliger l'un & l'autre. Vous ſembliez
d'abord ne vouloir me parler que de notre
entrevue aux champs de Picardie.
HENRI VIII .
Je vous la rappelois , pour vous rappeler
, en même temps , ce trait de noble
confiancedontjegarde encore le ſouvenir.
FRANÇOIS I.
J'ai bien du regret qu'il vous ait tant
frappé.
HENRI VIII .
Mon admiration diminua un peu lorfque
j'appris qu'un Empereur , votre ennemi
le plus redoutable, qui vous traita
ſi durement lorſqu'il vous eut en fon
pouvoir , étoit venu , fans aucune pré.
caution , ſe livrer lui-même au vôtre .
FRANÇOIS ' I.
Il avoit ma parole : que lui falloit- il
de plus ?
HENRI VIII.
De bons ôtages. On'ne peut guere ſe
fier l'un à l'autre , quand on s'eſt haï
long-temps l'un & l'autre.
FEVRIER. 1777. st
FRANÇOIS I.
:
J'eus toujours préſente à l'eſprit la
maxime d'un des Rois mes aïeux , auſſi
vaillant qu'Alexandre , & encore plus
malheureux que moi. Il répétoit fouvent
, que ſi la bonne foi étoit bannie du
coeur de tous les hommes , elle devroit ſe
retrouver dans celui des Rois.
HENRI VIII .
La maxime eſt belle , mais l'occaſion
ne l'étoit pas moins ; & la vengeance eft
fi douce!
FRANÇOIS I.
Je me vengeai ; je parus oublier que
Charles-Quint eſût jamais été mon ennemi
, pour me ſouvenir ſeulement qu'il
étoit alors mon hôte. Je le traitai de
mon mieux , & j'eus bien du regret de
ne pouvoir lui offrir, en fait d'amuſemens,
qu'une cauſe au Palais , une theſe en Sorbonne
,& une proceſſion de l'Univerſité.
HENRI VIII.
C'étoit bien peu de la part d'un Roi ,
qu'on nomme le Reſtaurateur des Arts
&des Lettres dans ſes Etats.
FRANÇOIS I.
J'avois planté l'arbre , mais il produifoit
encore plus de feuilles que de fruits.
HENRI VIII.
Au moins la magnificence accompa
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
gna-t-elle notre entrevue, On furnomma
le lieu où nous étions campés , le Champ
du Drap d'or.
FRANÇOIS I.
Un tel faſte étoit compté pour quel .
que choſe; mais on l'apprécie mieux au
jourd'hui . Il n'eſt aucun Monarque ſur
la terre qui ne puiſſe être magnifique , au
moins une fois; & ce que tant d'autres
peuvent fi facilement faire , il y a peu de
mérite à l'avoir fait.J'apprends que deux
jeunes Souverains , l'un deſcendant de
Charles-Quint, & l'autre un de mes fucceſſeurs
, & tous deux plus puiſſans que
nous le fûmes jamais vous & moi , viennent
de mettre autant de ſimplicité dans
leur entrevue , que nous-mêmes de fafte
dans la nôtre.
HENRI VIII.
Tous deux me font bien connus; je
ne vois arriver ici aucune ombre qui ne
faſſe leur éloge, Comment deux Princes,
dans un âge ſi peu avancé , dans un âge
où c'eſt beaucoup de ne pas trop fournir
à la critique , ont- ils pu captiver tant de
fuffrages ? Nous ne devions autrefois
notre ſageſſe qu'à la plus longue expérience
, & l'expérience même ne nous
rectifioit pas toujours.
! FRANÇOISI
Cette heureuſe différence eſt le fruit
FEVRIER. 1777. 53
des lumieres dont l'eſprit humain s'eſt
enrichi , & dont l'éclat ſe répand d'un
bout de l'Europe à l'autre. Elles apprennent
aux Rois que leurs ſujets font des
hommes . L'Europe n'a peut- être jamais
vu tant de jeunes Souverains fur le trône;
mais , fur- tout , elle ne vit jamais tant
d'exemples de vertus , de bienfaiſance
&de magnanimité , partir des trônes
qu'occupoient dejeunes Souverains.
HENRI VIII.
Il eſt vrai qu'ils nous donnent beaucoup
à réfléchir , à nous qui nous en
piquions unpeu moins là haut. Nous remplîmes
notre carriere , eſcortés de toutes
les paffions ; j'en excepterai peut - être
celle de bien regner. L'amour me rendit
chefde ſecte , &, qui pis eft , perſécuteur.
L'ambition vous fit commettre d'autres
fautes. J'avouerai , pourtant , que vous
valûtes beaucoup mieux que moi ; mais
avouez que nous aurions pu valoir encore
davantage ?
FRANÇOIS I.
D'accord : cependant , je ne ſerai jamais
oublié des François .
HENRI VIII.
J'ai laiſſé aux Anglois un monument
qui ſubſiſte encore , & qu'ils regardent
comme labaſe de leur liberté actuelle.
/
D 3
54
MERCURE DE FRANCE.
FRANÇOIS Ι . :
Il y auroit bien quelque choſe à dire
fur cette bafe & fur cet édifice. Mais ,
pardonnez : ce qui ſe paſſe aujourd'hui
dans mes anciens Etats , fixe plus mon
attention , que ce qui peut troubler les
vôtres. Je vais rejoindre Charles-Quint.
Nous nous ſommes déja félicités réciproquement
fur l'alliance qui unit ſa Maifon
& la mienne ; particulierement ſur
l'heureux gage que l'Autriche nous a
donné de cette alliance. De nouveaux
liens vont encore la reſſerrer. Les Princes
vertueux devroient ſe voir ſouvent. La
terre n'en ſeroit que plus heureuſe &
plus paiſible. Combien de fois n'a-t-elle
pas été troublée par un mal- entendu ?
Un moment d'entrevue , un mot d'explication
, euſſent aſſoupi des querelles
que vingt traités n'ont fait qu'entretenir.
HENRI VIII .
Et moi , je vais chercher Guillaume
Pen. J'ai quelque reproche à lui faire. Il
me ſemble que ſes deſcendans obſervent
affez mal une de leurs premieres loix ,
celle de ne jamais tuer perſonne.
FRANÇOIS I.
Que voulez - vous ? Ils eſſayent d'étendre
l'édifice dont vous avez fourni la baſe,
Par M. de la Dixmerie.
FEVRIER. 1777. 55
LE CRIMINEL JUGE DE LUI - MEME.
T
103
EL obſcur Sybarite agit avec honneur ,
Quand des gens , dont l'état eſt grave & reſpectable
Ala foi des traités dérogent fans pudeur :
a
La foif de l'or forme un voile impoſteur
Qui ſouvent cache un abyme effroyable, act
Aux yeux cruels,d'un avide oppreſſeur.
e
Un Turc , à ſon départ pour la Mecque & Médine,
Remit à Muſtapha , le plus faint des Dervis ,
A le juger ſur ſon auſtere mine ,
15.
Sa bague , un ſabre , un arc, éclatans de rubis,
Si , viſitant le tombeau du Prophete,
Ali trouvoit le ſien , le dépôt reſteroit και ετοιμ
A l'Iman , pour le prix de ſa garde difcrete,...
Ali reparoiffant , dans ſes droits rentrerojt
Sous même clauſe , à Zulfa, ſa Maîtreſſe,
Il confia quatre mille ſequins ;
Et , fans ſe conſumer en des regrets bien vains ,...
La combla de préſens , pour calmer ſa triſteſſe :
L'or eſt un ſpécifique aux amoureux chagrins.
Réciproques fermens de conſtance parfaite ,
Sauf quelques torts paſſagers , clandeſtins2
A
T
A
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Que peut faire Zalfa , d'humeur affez coquette ,
Aux droits d'un fugitif en des lieux fi lointains .
Le Ture & fon eſcorte entroient dans l'Arabie :
Un effaim debrigands , conduit par un Emir ,
Fond ſur la caravane : Ali perdoit la vie ,
Si d'un tas de mourans if n'eût ſu ſe couvrir.
Mais il ne put exempter du pillage
Qu'un antique Alcoran , débris trifte & pieux ,
Duquel paiſible maître , il reprit ſon voyage.
Il voit de Mahomet les deux Temples fameux ,
Demande , entr'autres biens , un retour moins fâcheux.
Ses voeux font vains : réduit en fervitude
Au retour , chez un Maître intraitable , odieux
Ce n'est qu'après trois ans de l'exil le plus rude ,
Qu'Alep enfin reparoît à ſes yeux.
L'Amitié , ce tréfor , à fon gré , plus utile
Que l'or & lesbijoux , en rentrant dans la ville ,
L'attirent chez l'Iman : ce Dervis en forfaits
Sans doute expert , feint , d'un air hypocrite ,
Ne point ſe rappeller ni fon nom , ni ſes traits;
Et lui niant le dépôt des effets ,
Le ſomme d'abréger ſa facheuſe viſite.
Ali , comme étranger dans ſes propres foyers ,
Ceux qui les occupoient refuſant les loyers ,
Iſolé , fans reffource , erroit dans ſa patrie.
Recourir à Zulfa qu'il juge , par état ,
:
Ferrier: 1777. 57.
:
LE BAISER VOLUPTUEUX
ParMila ComtessedeVidampierre...
musiqueparM.Labbé Coezard
Adagio
Volupté! douce
M
reur! Loi, que mon
er=
coeur
que
mon coeur appelle hens :
M
sur les Levres d'I__sa=
belle Eta blir ton :
58. Mercure de France .
Trône enchanteur:
El -le ne sera
point
3
bai- cruelle Un
=ser fe-ra ra mon bon--hezur
+
ra mon bon = un baiserfera
heur, un bai ser fera
mon bonheur
FEVRIER. 1777.
59
Avide & fans pitié , lui ſemble rêverie ,
Qni ne peut aboutir qu'à quelque vain débat.
Quoique & jeune & bien fait , il craint que l'infortune
Ne rende ſa préſence en tous lieux importune :
Ler charmes indigens perdent tout leur éclat.
Ali ſéchoit ainſi de rage & de détreffe :
Un Eſclave , mandé par ſa belle Maîtreſſe ,
Inftruite de ſon embarras ,
L'engage , de ſa part , à voler dans ſes bras ,
Pour retirer fon or & bannir ſa triſteſſe.
Quels puiſſans aiguillons au rendez - vous galant
Les ſequins , avant tout , font remis par la Belle ;
Suit le détail du larcin de l'Iman .
Le retour imprevu d'Ali , quoique indigent ,
Des feux communs ranime l'étincelle :
Après fi longue abſence , un ancien ſentiment
Pour la Dame , a l'attrait d'une intrigue nouvelle.
Zulfa , d'un naturel au furplus généreux ,
Se plaît à rétablir la joie & l'eſpérance
Au coeur flétri d'un ami malheureux ,
Et veut qu'il vole avec elle à Byſance ,
Dénoncer au Sultan le Dervis odieux :
Elle s'y promet tout du pouvoir de ſes yeux;
Bon droit aidé d'appas , prévaut ſur l'éloquence.
:
Sélim fiégeoit alors fur le trône Ottoman.
Zulfa dit au Monarque , en terminant l'hiſtoire :
A
60 MERCURE DE FRANCE.
„ Prince accompli , dont l'eſprit éminent
Egale , au moins , la puiſſance & la gloire ,
Puniffez un voleur ſous l'habit d'un İman.
Le téméraire Ali , livrant fa confiance
Amoi comme au Dervis , me remit beaucoup d'or ;
Je l'ai rendu ſans répugnance :
C'eſt , pour une Coquette , un affez noble effort.
Que de gens de tout rang , dont la délicateſſe
Se révolte au ſoupçon de la moindre foibleſſe ,
Sans pudeur auroient fu retenir les ſequins !
D'autres qui ſe flattant qu'Ali , dans fon voyage ,
Pourroit terminer ſes deſtins ,
Auroient d'avance englouti l'héritage.
Peu de gens pour Ali , touchés d'un pur amour ,
Auroient fait , comme moi , des voeux pour fon retour :
L'or d'un homme eſt l'autel où mainte Belle encenſe.
Joſe donc implorer , grand Roi, votre aſſiſtance
Pour Ali , tendre amant , qui m'attache à ſon ſort ,
Contre un brigand qui mérite la mort;
Et j'attends , à vos pieds , une prompte ſentence ".
Le récit de Zulfa pénétra le Sultan ,
Prince à la fois ſubtil , juſte & galant.
Pour tirer du forfait éclatante vengeance ,
Il voulut que d'Alep quittant la réſidence ,
Par un rapide effor, l'Iman devint Mupiti.
FEVRIER. 1777. 61
Muſtapha , d'un tel ſort auſſi fier qu'étourdi ,
En raiſon de fortune augmenta d'impudence :
Le Turc & fes bijoux , tout fut mis en oubli :
La richeſſe d'un fot en regle l'infolence.
L'indigne Favori tient l'état ſous ſes loix:
Séduit par fon humeur tyrannique & rapace ,
Il vend au plus offrant les faveurs , les emplois ,
Sans préſentir la mort qui le menace.
Un Pirate cruel ainſi , ſur ſon vaiſſeau ,
Fend l'Océan , conduit par lavarice ,
Sans réfléchir qu'au bord du précipice ,
Il n'eſt qu'un frêle bois de lui juſqu'au tombeau.
Les deux Amans , non ſans impatience,
Quoique nourris aux dépens de l'Etat ,
Du ſage Prince attendoient la ſentence.
Un jour Sélim , chaſſant à l'entour de Byfance ,
Voulut que le Muphti par honneur s'y trouvat.
Muſtapha , décoré du brillant cimeterre ,
De la bague & de l'arc , plus fier qu'un Paladin ,
Sembloit , par ſes regards , braver le genre-humain,
Reptil audacieux , il va rentrer ſous terre.
L'arc , le fabre , au Sultan ſemblent faits à ravir :
Ilmet la bague au doigt ; le Muphti politique ,
Ne manque pas de tout offrir ,
Eſpérant du bon Prince un retour magnifique .
62 MERCURE DE FRANCE.
Sélim feignit d'agréer le préſent ,
De s'unir au Muphti d'un lien plus intime.
Vous , lui dit- il , un jour en plein Divan ,
Dont l'efprit fin , la ſcience fublime ,
Sont l'oracle & l'appui du culte Muſulman :
Aquoi condamnez-vous un Dervis hypocrite ,
Qui , volant d'un ami le dépôt précieux ,
De chez foi le chaſſa coinme un monſtre odieux ?
Ah ! répond Mustapha , qu'on l'empale au plus vite.
Scélérat , dit Selim , cet arrêt merveilleux ,
De ton propre forfait regle la récompenſe ..
Gardes , faites fubir au Muphti ſa ſentence ;
Ali , du châtiment viens repaître tes yeux ;
Reprends le ſabre , l'arc & l'anneau radieux.
Et toi , belle Zulfa , dont l'amitié fidelle
Eſt un bien qu'Ali ſeul peut bien apprécier ,
Prends dix-mille ſequins , foible prix de ton zele .
Sur les biens du Brigand que je fais châtier.
Ta franchiſe eſt d'autant plus belle ,
Qu'elle ſemble étrangere à ton galant inétier.
Moi qui regne en Europe , en Afie , en Afrique ,
D'Alger à Baſſfora ,du Phaſe au Tanaïs ,
Que n'ai je ſur les coeurs ton pouvoir deſpotique t
Roi de vingt Nations , je me vois ſans amis .
Amans heureux ! que ce trait de juſtice ,
Vengeant les loix & comblant vos ſouhaits
Puiffe , dans tous les rangs extirper l'avarice
FEVRIER. 1777. 63
Funeſte auteur des plus graves forfaits !
Mais je crains qu'un tel voeu ne profpere jamais :
On punit les méchans , fans altérer le vice.
Par M. Flandy.
EPIGRAMME.
PIERRE & Guillot couchoient enſemble;
Lorſqu'au beau milieu de la nuit ,
Pierre , ſurpris de mal ſubit ,
Vous jette les hauts cris; tout le logis en tremble :
Sur quoi Guillot ronfleur , en colere ſe mit :
,, Morgué, je veux dormir : taiſez-vous, par Saint Charle.
Vraiment, dormez, dit l'autre, eſt-ce à vous que je parle? "
ParM. P.
A Monseigneur le Comte DE SAINT-GERMAIN
, Lieutenant -Général des Armées
du Roi , Ministre de la Guerre.
JE ſupplie très- humblement Votre Grandeur
, de pardonner la témérité de mes
1
64- MERCURE DE FRANCE.
voeux , en faveur de ma très-reſpectueuſe
reconnoiſſance , & de l'enthouſiaſmed'admiration
qu'inſpirent vos travaux à tous
les bons Militaires.
Oferai - je encore , Monseigneur , vous
prier de m'accorder la permiffion devous
faire le récit d'une apparition que m'a
procuré le bon génie de la France : il
m'a ſemblé être au premier jour de l'an
1777 , & voir , avec l'Aurore , le Grand
Maurice defcendre
Du ſéjour immortel qu'habitent les Héros ,
Vers les murs que la Seine arroſe de ſes eauxs
Il étoit couronné de ces rayons de gloire ,
Que , fur fon front brillant , attacha la victoire ,
Dans les champs de Raucoux , Laufeldt & Fontenoi ;
Il tenoit ce bâton , des léopards l'effroi ;
Ce fceptre des Guerriers , que la fiere Bellone
Donne aux Héros Erançois , ſoutiens de la Couronne.
Il t'appelle , t'embraffe , & te dit : ,, Saint-Germain ,
„ Je le gardois pour toi ; qu'il paſſe dans ta main
Je prédis ta grandeur , quand j'étois ſur la terre ,
„ Et toi ſeul , de Louis peut guider le tonnerre..
„ Aigle dans les conſeils , lion dans les combats ,
„ Sois encore long-temps le pere des Soldats ;
22 » Laiffe briller l'eſſor de ton vaſte génie ,
Laiffe
FEVRIER. 1777. 65
3, Laiffe fiffler en paix les ferpens de l'envie
ود A force de vertus écraſe tes jaloux :
J'eus les miens , & je ris de leur foible courroux.
„ Va , malgré leurs clameurs , Clio , dans ſon hiſtoire ,
„ Placera nos deux noms au Temple de Mémoire".
A ces mots,le Saxon diſparut à mes yeux ;
Et je vis le héros ſe perdre dans les cieux.
Par M. Courdavault , Capit. d'Inval. à le
Citad. de Châlons sur Sabne.
EPITAPHE de Mademoiselle Q... T...
âgée de 19 ans , morte le 30 Octobre
1776.
CI GIT des Nymphes la plus tendre ;
Elle connut l'amour & ne put s'en défendre.
Fidelle à fon Amant , fidelle à la vertu ,
5
A détacher ſon coeur nul ne devoit prétendre ,
Combattant pour l'hymen , elle auroit tout vaincu ,
Préjugés , intérêts ; & la forçant d'attendre
Des jours moins orageux , la rigueur de fon fort,
N'auroit fait qu'affermir ce qu'a détruit la mort.
1
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Second vol. de Janvier.
Le mot de la premiere Enigme eſt
Patin ; celui de la ſeconde eſt Plume;
celui de la troiſieme eſt Curedent. Le
mot du premier Logogryphe eſt Boeuf,
où ſe trouve oeuf; celui du ſecond eſt
Sergent , où l'on trouve Negre , gêne ,
Sené , Régent , René; celui du troiſieme
eſt Bonbon...
JE
ENIGME.
Efus jadis un ſigne d'esclavage ;
Mais aujourd'hui mon fort eſt plus brillant
Du ſeul beau ſexe on m'a fait le partage ,
Et je le ſers à titre d'agrément
Souvent , pour plaire à ma Mattreſſe ,
Joffre à ſes yeux l'objet dont fon coeur eft jaloux :
Souvent alors , dans un inſtant d'ivreſſe ,
Sur moi ſa bouche imprime un baiſer des plus doux
Je ſuis baigné par fois de larmes de tendreſſe.
Par M. Huet de Longechamps.
FEVRIER. 1777 67
O
AUTRE.
T
N prétend qu'autrefois ma mere
Etoit une ſubſtance , une réalité, no och
Je le crois volontiers : mais , dans la véritéry of A
Elle n'eſt plus qu'une chimere , q
Dont on ne comprendroit ni de ſens, ni l'emploi ,
Sans mes dix -neuf frores & mois den
De moneôté,jesſuis lle pére alloca
De quatre enfans & chacun d'epxo LO
En a trois, qu'on ne voit plus guere
Que chez quelque docte Antiquaire
Comme des monumens rares & curieux.
Ni moi , ni na triſte famille ,
1
Nous ne hantons pas les palais.
Par-tout où l'or ou l'argent brille
Dédaignés , rébutés du dernier des valets,
Lien icy om nol HO HOID
On nous renvoie à la guenille en
Où doonncc nous trouver enfin j
M
e
Ala campagne , àà la guinguette
Chez la Marchande d'alumette ,
नु
໑ :9
Et fur-tout chez les Quinze Vingts.cm. U
ParM. le Menestrier ddeeSSoouupire.
그
68 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE .
MONON caquet & ma vigilance ,
Tous deux en proverbe ont paffé:
Ainſi le mal par de bien,fe balance
0
Et l'un par Kautreleft compenfél
Si d'ordinaire on me compare
Une bavarde quon honnit; baser 2012
De quelqu'un ,dont l'adreſſe eſtorare
On dit qu'il m'a trouvée au nid.eps
2. an aniq Nov Par te mente
Micપી શ્રી es in
LOGOGRYPHΕ.
M. Ἱ ΤΟ 2001-11
ON chef eft tellement rempli
De l'endroit où l'on me voit naltre ,
Que je ne vais jamais fans lui ;
Et , pour mieux me faire connoître,
Je veux avancér aujourd'hui si A
Que ce ſéjour forme ma tête.
De mon fein/naiffent deux enfans
Dont le premier eſt une bête
Que je relegue dans les champs ,
Indigné de lui donner l'être.
,
FEVRIER 69
L 1777.
• Lecteur , fuis ſes rauques accens ,
Sur des landes laiſſe le paître ,
Et ne t'occupe , en ces momens ,
15
Que du ſecond de mes enfans.
Le revoyant toujours fansspeine ,
Careſſe-le bien aujourd'hui , q
Et permets qu'en fincere ami ,
Je t'en ſouhaite une centaine.
Par M. Lavielle , de Dax.
200
I
L
AUTRE.
ECTEUR , tant que le malheureux
Me conſerve dans ſa détreſſe ,
Je lui prodigue ma tendreſſes
T
30
Et radoucis ſon ſort affreux ; 4 107 FM7
Mais dès l'inſtant qu'il me rejette ,
Et qu'il ne m'ouvre plus ſon coeur ,
Me groſſiſſant de trois pieds en hauteur,
Je l'abandonne à la mort qui le guette.
Sep 20
Par le méma
/
E 3
MERCURE DE FRANCE.
JEE
ſuis une frêle prifon ,
Quoique le plus souvent de fer je fois formée;
De deſſins & de fleurs j'ai beau paroître ornée ,
-On dit , avec grande raifon,
Que toujours ma demeure eſt ennuyeuſe , horrible ;
Pourtant , malgré cette opinion ,
L'étre que je renferme , à fon fort peu ſenſible ,
Souvent chante comme Amphion.
Pour changer mon deſtin , ſi tu m'otes la tête ,
Lecteur , je ſuis bien différent ;
Toujours à me cacher , vieille femme s'entête ,
Et ma grandeur fait ſon tourment.
Veux-tu d'un autre ſens pénétrer le myſteret :
Je vais encore te l'offrir.
Sous quatre noms divers , j'ai régné ſur la terre
Au premier je vais revenir. :
dipar M. de St.M.
cata al
FEVRIER. 1777. 71
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres de Mylord Rivers à Sir Charles
Cardignan , entremêlées d'une partie
de ſes correſpondances à Londres ,
pendant ſon ſéjour en France ; par
Madame Riccoboni; 2 parties in- 12 .
br. 3 liv. A Paris , chez Humblot,
Libr. rue Saint Jacques.
1
Miss Adeline Rutland , agée d'environ
douze ans , fut confiée par le teſtament
de fon pere , à la protection de
Milord Rivers , qui en avoit à peine
vingt-deux. Il étoit l'homme d'Angleterre
le mieux fait; elle, la plus attrayante
des créatures . Le Lord courut le monde ;
ſa pupille élevée chez une Dame attachée
à la Cour , reſta toujours à Londres
, grandit , ſe forma , acquit des talens
agréables , d'utiles connoiffances.
On lui enſeigna l'art de plaire , fon coeur
lui apprit celui d'obliger. Chaque année
l'embelliſſoit , attiroit ſur ſes pas une
foule d'admirateurs. Sans ceſſe elle entendoit
vanter les grâces de ſa figure &
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
un
les charmes de fon eſprit. Mais dans l'âge
où l'amour-propre rend ſi crédule , elle
fut diftinguer la louange de l'adulation ,
mériter l'une, dédaigner l'autre , apprécier
avec juſteſſe ſes avantages réels , les
dons de la nature , les faveurs de la fortune
; ſe défendre également des pieges
de l'amour , & des ſéduiſantes exagérations
de la flatterie. La charmante orphe .
line avoir un peu plus de dix - sept ans ,
quand le Lord , chargé de ſa tutelle , re .
vint à Londres. It vit ſouvent ſa pupille,
prit de l'eſtime & de l'amitié pour elle ,
Jui montra de délicates attentions ;
extrême defir de la voir heureuſe , beaucoup
d'ardeur à l'obliger , & pas le moindre
deſſein de lui plaire. Son coeur touché
des attraits d'un objet moins aimable
, vit ceux de ſa pupille , les admira ,
& n'en reſſentit point le pouvoir. La
jeune Mifs n'eût pas la même indifférence
pour les qualités diftinguées & les
agrémens de la perſonne de fon nouvel
ami. Elle préféra fon entretien à tous les
amuſemens , ſa vue à tous les plaiſirs ,
ſes plus ſimples égards à l'empreſſement
de l'amour , aux hommages continuelle-
•ment rendus à ſa beauté. Pendant fa
longue abfence ce tuteur , occupé de
FEVRIER. 1777. 73
bien des ſoins , n'avoit pas négligé les
intérêts de ſa pupille. Så fortune étoit
conſidérablement augmentée ; elle le favoit
, ſe plaiſoit à lui devoir de la reconnoiſſance
, à dépendre de lui. Que de
charmes elle trouvoit dans l'amitie , que
ce châtiment lui paroiſſoit flatteur ! Hélas
! fon expérience lui prouva trop töt
que la ſenſibilité eft , dans le coeur d'une
femme , la fource de mille mouvemens
- pénibles , & que même une innocente
amitié peut y exciter les plus douleureu
ſes ſenſations . Cependant leLord Rivers ,
prévenu en faveur d'une jeune perſonne
qui ſavoir diſſimuler ſes véritables ſentimens
, étoit ſur le point d'unir fon fort
au fien. Miſs Rutland ignoroit cet événement
; elle l'apprit , le vit certain. Sa
ſurpriſe, ſon trouble , fes chagrins furent
inexprimables. Elle pleura , s'affligea ,
s'étonna de ſa douleur , ſe demanda cent
fois la cauſe du ferrement de ſon coeur ,
ne put ſe répondre , ſe déſola toujours.
Une réflexion modéra enfin la violence
de ſes ſentimens. La félicité de ſon tuteur
alloit être la ſuite de cet événement.
La généreuſe fille ſe reprocha fes larmes.
La joie de Milord devoit elle lui inſpirer
de la triſteſſe? D'où vient pleuroits
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
elle quand il étoit content ? Pouvoit-elle
ne pas partager la fatisfaction d'un ami
ſi cher ? Le perdoit-elle , ſeroit- elle privée
de ſa vue? Au contraire , elle vivroit
chez lui , avec lui. Certaines circonstances
mêloient de l'amertume à cette idée conſolante;
mais plus elle y penſoit , plus
elle ſe perfuadoit qu'elle trouveroit ſon
bonheur dans tout ce qui augmenteroit
celui de fon aimable tuteur. Cette charmante
amie de Milord , tendre , déſintéreſſée
, ſe promit de cacher au fond
de fon coeur la fincere affection dont fes
chagrins n'altéroient point la force. Elle
n'exigeoit rien , elle n'attendoit aucunes
preuves de l'amitié de ſon tuteur.Cepen.
dant une marque décidée de ſon indifférence
lui fut ſi ſenſible , qu'elle la rendit
à toutes les agitations dont elle ſe
croyoit délivrée. Milord ſe laiſſa perfuader
d'appuyer les prétentions d'un amant
déja importun. Il conſentit à le lui préſenter
comme un ami qu'il chériſſoit. Il
la pria, il la preſſa de le traiter favorablement.
Confufe, irritée , vivement bleſſée
de ſes ſollicitations, dans ſon dépit , elle
ſouhaita pouvoir y céder , elle crut poffi.
ble de s'y rendre,Emportée par la colere,
elle pritune forte d'engagement, promit,
FEVRIER. 1777. 75
refuſa , donna de l'eſpérance , l'ôta , demanda
du temps ; ne fut ce qu'elle diſoit ,
ce qu'elle faiſoit , ce qu'elle penſoit , ce
qu'elle vouloit. Son embarras mal interprété
, parut un conſentement , lui prépara
de longues perſécutions , des reproches,
& tout l'ennui qui ſuit une fatiguante
pourſuite , quand elle fâche &
déplaît. Un changement inattendu en
apporta beaucoup dans ſon coeur & dans
celui de Milord. Le mariage qui devoit
ſe faire , ne ſe fit point. Endévoilant de
terribles myſteres , un malin génie diffipa
les charmes d'une agréable illufion. Milord
confondu , chagrin , honteux d'une
longue mépriſe , s'éloigna de la ville. Il
ſe retira dans une belle folitude , où fa
pupille étoit alors. En voyant ſon ami
triſte , elle oublia ſes propres peines.
Elle le plaignit ; elle partagea tous les
mouvemens de fon coeur , mit ſes ſoins
à le conſoler , à le diſtraire au moins. La
mélancolie de Milord diminua. Il perdit
peu - à- peu le ſouvenir d'une fâcheuſe
aventure. Miſs Rutland croyoit appercevoir
dans ſes yeux une reconnoiſſance
animée ; elle voyoit quelquefois de l'inquiétude
, ſouvent du plaifir , toujours
de l'intérêt. Ses tendres émotions renaif-
>
76 MERCURE DE FRANCE,
T
foient. L'eſpoir ramenoit au fond de
ſon ame , les premieres douceurs que l'amitié
lui avoit fait éprouver. Elle s'y livroit.
L'absence de ſon importun amant
rendoit encore ſa ſituation plus heureuſe ;
elle entrevoyoit le plus grand des biens ,
tout lui en annonçoit la poſſeſſion , quand
ſon ami , cet ami ſi cher , prend tout
d'un coup la réſolution de ſe ſéparer d'elle.
Milord Rivers , épris du plus tendre
amour pour ſa pupille, n'avoit pas ſu
lire les tendres ſentimens qu'elle - même
nourriſſoit pour lui. Il crut donc devoir
cacher un penchant qui pouvoit troubler
la tranquillité de ſes jours ; & plus ce
penchant prenoit de force , plus il craignoit
de s'y livrer. L'équité d'ailleurs
l'engageoit à ſe taire , à reſpecter les
droits de Sir Edmond , qu'il avoit luimême
préſenté à ſa pupille comme un
amant digne d'elle. Dans cette embarraſſante
poſition , il penſa que la fuite
pouvoit ſeule l'arracher au danger de
ſuccomber. Il quitte donc l'Angleterre ,
paſſe la mer , & fe rend à Paris. C'eſt à
cette époque que commence ſa correfpondance
avec ſon ami Charles Cardigan.
,, Je ne t'ai pas quitté ſans regret ,
,, lui écrit- il dans ſa premiere lettre ;
/
FEVRIER . 1777. 77
,,mon attendriſſement a dû te le prou-
,, ver. On ſe trompe fort ſur l'objet de
ودmon voyage. Ni le deſſein de compa-
,, rer deux nations rivales , ni cette mé-
,, lancolie vague , qui porte une foule
,,de nos compatriotes à paſſer la mer , ne
m'attirent ici. Le beſoin d'une diſtrac-
,,tion néceſſaire à mon repos , peut- être
ود
ود àma raiſon , la crainte de fuccomber à
,, la plus vive tentation ,de juſtes égards,
,, un principe gravé dans le fond de mon
,, coeur , m'impoſent ſeuls l'eſpece de
,, banniſſement où je me condamne. Je
,, viens eſſayer de perdreà Paris des idées
,, fantaſtiques , dont je m'occupois trop
,,à Londres . Sil'inconſtance naturelle du
,, climat influe ſur moi , diſſipe une ſé!
,, duiſante erreur , je reverrai bientôt
,,l'Angleterre & des amis , dont l'éloi-
,, gnement ſe fait déjà fentir à mon
Milord Rivers , en s'éloignant de l'Angleterre
, emporta avec lui les regrets ,
la paix , l'eſpoir, toute la félicité de la
plus tendre , de la plus aimable des femmes.
Une conduite ſi étrange la révolta.
Loin de pleurer , de gémir , elle s'indigna
contreun ſexe ingrat , mépriſa des créatures
ſipeu capables d'attachement , jura de
1
78 MERCURE DE FRANCE.
les haïr toutes. Elle devint une petite furie;
éloigna , maltraita , railla , déſeſpéra
tous ſes amans. Le protégé de Milord ,
principal objet de fon reſſentiment ,
paya cher l'appui qu'il avoit obtenu. On
s'étonna du changement d'humeur de
Miſs Rutland ; on lui fit des repréſentations
, rien ne la toucha , rien n'arrêta le
cours de fon dépit.
Une parente de Miſs Rutland , qui n'ignoroit
pas le ſecret de cette jeune perfonne
, & avoit deviné celui de Milord
Rivers , s'amuſe , dans les lettres qu'elle
écrit à cet amant , à le badiner ſur ſa con
duite , ſur ſes fauſſes interprétations ,
fur ſes inquiétudes ; & quand elle l'a
bien tourmenté , elle lui découvre par
nn badinage ingénieux qu'elle fait tout ,
lui dit de venir à Londres , & rend ce
timide amant à ſa maſtreſſe.
Le ſujet de ce Roman eſt heureux ſans
être bien neuf. Une petite Comédie de
Fagan nous peint unejeune perſonne , qui
aime également ſon Tuteur , & ſe trouve
d'autant plus embarraſſée pour lui faire
connoître ſon amour , que ce Tuteur
écarte tout ce qui pourroit faire croire
qu'il interprête en ſa faveur les tendres
ſentimens de fon aimable Pupille. Ce
FEVRIER. 1777. 79
Tuteur a quarante - cinq ans , & c'étoit
une raiſon pour qu'il fût modeſte. Celui
de Miſſ Rutland n'a pas vingt ſept ans ,
&fa Pupille dix ſept. Leur inclination
réciproque eſt par conféquent plus dans
la nature. Les tracaſſeries de ces deux
Amans , leurs indéciſions , leur humeur
font ici peintes avec beaucoup de gra.
ce , de légéreté , d'agrément ; mais ce
qui n'intereſſe pas moins dans cette
correſpondance de Mylord Rivers à
Londres , ce ſont différentes réflexions
fur la fociété , les moeurs , les ridicules.
ود
,, Lady Mary , écrit Milord Rivers à
,ſon ami Charles Cardigan , me de-
,,mande ſi les Dames de France font
,,coquettes ? Eh , mais elles ne reſſem-
„blent pas mal à celles de la Grande-
,,Bretagne, avec cette différence pour-
,, tant , que la coquetterie des Françoiſes
,,eft obligeante; il eſt doux d'en être
,,l'objet, quand on poſſede l'art de ne
,, pas en devenir la victime. Loin d'af-
,, fecter , comme nos belles Compatrio.
,,tes , undédain marqué pour celui dont
,, elles reçoivent ou veulent s'attirer
,, l'hommage; de le maltraiter , de l'hu-
,,milier , de le déconcerter par de pi80
MERCURE DE FRANCE.
quantes railleries ; c'eſt avec une po-
„liteſſe infinuante , les plus flatteuſes at-
„ tentions , qu'une Françoiſe cherche à
,, fixer près d'elle l'homme qu'elle entre-
,, prend de rendre ridicule ou malheureux.
On peut , ſans danger , ſe prêter
à fon badinage , ſi l'on conſerve aſſez
;, de fang- froid pour ſe jouer autour du
,, piege & n'y pas tomber. Comment l'ef-
,, prit ne s'amuseroit-il pas d'un manege
و د
ود
"
dont l'amour-propre n'eſtjamais bleſſe?
,, Ledy Mary fera , je crois , de mon fen-
,, timent : trompé pour trompé , il eſt
moins fâcheux de l'être par des préfé-
, rences que par des duretés " .
१७
"
fi
Lady Mary ne penſe cependant point
ainfi , comme il paroît par le commencement
de cette lettre qu'elle écrit à
Milord Rivers : Convenez - en , vo-
, tre réponſe à ma queſtion vous a paru
,, très - fine , très- ſpirituelle & très mali-
,, cieuse. Moi , je la trouverois fort
, impertinente , mon cher Couſin
,,j'avois la foibleſſe de priſer aſſez votre
fexe , pour m'occuper du ſoin de
,, l'attirer , d'en fixer une partie près de
,, moi. Je ne m'offenſe point de vos ex-
,, preffions , ou ſi elles me bleſſent ,
,, c'eſt uniquement par l'injuſtice & la
„pré-
ود
ود
FEVRIER. 1777. 8
"
, prévention qui vous les dictent. Com .
,, ment, Milord Rivers , un Sage , un
,, Philoſophe , eſt - il affez fufceptible
ودd'amour- propre , pour accorder une
,, préférence ſi décidée à l'eſpece de co-
,, quetterie la plus dangereuſe& la plus
,, blamable ? Que reproche - t - il à ſes
,, belles Compatriotes , de n'être ni in
,, ſinuantes , ni fauſſes ? S'armer d'un
,, dédain , ou feint , ou véritable con-
,, tre l'Amant qui prétend nous ſéduire ,
,, eft- ce l'attirer ? Le mortifier par des
,, railleries , est - ce l'engager à nous fuivre
? Humilier l'orgueil , eſt- ce attaquer
le coeur ? C'eſt jouir un peu durement
, peut- être , du privilege que
donnent les grâces , l'eſprit & l'enjoue-
,, ment ; c'eſt , tout au plus , abuſer
,, du pouvoir de la beauté , faifir un
,, moyen de s'amufer de l'hommage d'un
,, importun , & badiner d'un ſentiment
, très - propre à caufer beaucoup d'ennui
, quand on l'inſpire ſans le partager.
Mais faire naître l'amour par
3,de flatteuses attentions , par une douceur
infinuante , par des égards , par
,,des préférences , c'eſt employer à
,,nuire l'apparence de la bonte ; c'eſt
,,tendre un piege à la candeur ; c'eſt
,, couvrir de fleurs les bords du précipi
F
82 MERCURE DE FRANCE.
,, ce où l'on s'efforce d'entraîner un mal-
,, heureux ; c'eſt ſe ſervir d'un art perni-
,, cieux , capable de réufſir également fur
,, une ame ſenſible & fur un eſprit vain ,
,, car la vanité eſt auſſi confiante que la
„bonne- foi " .
Milord Rivers , en faiſant part de fes
ſentimens à ſon ami Charles , lui fait , de
l'Amour , cet éloge charmant : ,, Tu ai-
,, mes , tu es aimé , lui écrit-il ; de quel
„bien plus vrai ſe formeroit-on l'idée ?
„ Si j'en juge par mon propre coeur ,
,, des diverfes modifications de l'intérêt
,, perſonnel , ſources des paſſions qui
,, nous maîtriſent ou nous tourmen-
,, tent , l'Amour eſt la ſeule dont les
,, ſenſations délicieuſes peuvent nous
,, faire éprouver un plaiſir pur , inté-
,, rieur , réel ; indépendant du tems
,des lieux , des autres , & quelquefois
,, de nous-mêmes. Eſt-on vraiment heu .
,, reux dans le ſecret de fon ame , par
,, de hautes dignités , par d'immenſes
,, poſſeſſions ? Parvenu au dernier degré
,, de la faveur , l'ambitieux ſemble avoir
,, rempli ſes voeux : il paroît content ;
ود
,
on le croit fatisfait. Ecartez de ſa vue
,, une foule jalouſe de ſon élévation ;
,, cachez lui ſes concurrens humiliés &
4
FEVRIER. 1777. 83
,, chagrins , fon bonheur n'exiſte plus.
„Séparons l'homme opulent du pauvre
,, qui l'envie ; & , le plaçant au milieu
,, de ſes égaux en richeſſes , ôtons lui
,, tout objet d'une flatteuſe,comparai-
,, fon , en ceſſant de regarder la fortune
comme une diſtinction , il ceſſera de
,, la priſer. Mais l'Amour , Charles ,
l'Amour ſe ſuffit à lui-même ; il n'é-
,, tablit point ſes jouiſſances ſur les pri-
,, vations d'autrui; qu'un peuple entier
,, foit heureux par lui , la félicité de
,, tous n'altérera jamais le bonheur d'un
,, ſeul" .
Il y a long-tems que l'on s'eſt un peu
moqué de toutes les déclamations contre
le fiecle préſent ; cependant , com .
me des Ecrivains modernes ne ceſſent ,
n'ayant rien de mieux à dire,de répéter ces
lieux communs , nous croyons que la leçon
que donne Milord Rivers à fon Ami
, leur ſera utile. ,, Tes chagrines ex-
,,clamations fur la perversité du fiecle
,, m'ont fait rire. Où prens - tu cette
5, idée qu'autrefois on penſoit , on agiſſoit
5, mieux ? Ce n'eſt aſſurément pas dans
,,l'Histoire. Le premier Ecrivain con-
,, nu traite ſes contemporains de race degénérée
; & , d'âge en age, l'homme exif-
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
ود
,, tant, effſuie toujours le reproche de s'être
formé des routes nouvelles , d'avoir
„ perdu les traces de ſes vertueux Ancetres.
Cependant parcours les annales
„ de la triſte humanité , elles t'offri-
„ ront , dans tous les temps , les vices
„ qui ſubſiſtent , les vertus qu'on exerce .
D'autres erreurs ont diftingué les ſie-
„ cles paſſés. Nos Peres ont fucceſſive..
„ment changé de loix , de coutumes ,
d'idées , de modes , de préjugés ; mais
"de naturel , Charles , l'homme peut- il
,, en changer ; & le ſuppoſer , n'eſt - ce
,, pas une folie ? Attaché au fiecle qui
,, m'a vu naître , je ne joindrai point ma
„ voix aux clameurs de ces prétendus
„Sages qui le décrient par un excès
d'humeur. J'aime à penfer qu'il acquerra
, dans la poſtérité , le degré de
,,gloire dont ſa jeuneſſe le prive encore.
„ Nos Neveux vanteront notre modef-
,, tie , notre déſintéreſſement , notre équi.
, té, nos talens , notre eſprit , la régula-
„rité de nos moeurs , peut-être l'austérité
,, de nos principes ; & , pour imiter leurs
prédéceſſeurs , nous repréſenteront
„ comme de respectables modeles , qu'on
ne peut trop ſe propoſer pour exem.
„ple".
ود
ود
FEVRIER. 1777. 85
- Cette correſpondance eſt égayée par
quelques portraits peints d'un pinceau
léger & fpirituel. ,, Vous ne connoiffez
,, pas Sir Richard , écrit Miſs Rutland à
,, Milord Rivers. Abſent depuis cinq
,, années , il arrive récemment à Lon-
,, dres , & ſemble précisément s'y occu-
,, per du ſoin de m'ennuyer. C'eſt un
,, grand enfant , indiſcret , étourdi , ſans
,, eſprit , ſans idées , ſans jugement. II
,,n'a vu dans les pays étrangers que la
différence des bâtimens , du ſervice
„ de la table , & de la façon de ſe met-
,, tre. Quelques Epigrammes Françoiſes ,
deux ou trois Ariettes Italiennes , cinq
ou fix Sentences Eſpagnoles , une dou-
,, zaine d'Epithetes Allemandes forment
le fond de ſes connoiſſances acquiſes.
,, Au reſte , il n'eſt point mal ; une taille
"
ود
ود
ود affez haute , affez ſvelte donne de l'ai-
,, ſance , même de la nobleſſe à ſes mou-
,, vemens. Ses yeux font vifs , ſa phiſionomie
eſt fine , & quand il ne dit rien ,
on le croiroit capable de dire quelque
chofe".
ود
ود
Milord Rivers , dans une de ſes lettres
à ſon ami Charles , ſe plaint fort d'un
Voyageur que cet Ami lui avoit adreſſé.
,, Ce riche Coſmopolite eſt ſavant, dis
F3
४०
MERCURE DE FRANCE.
,, tu ? Je veux le croire ; mais en lui
,, ſuppoſant les plus rares connoiſſances ,
,,je lui en defirerois une bien eſſentielle,
„ celle de l'ennui qu'il inſpire. Vingt
,, fois je me fuis fenti vivement tentéde
و د
ود la lui donner. Ne feroit-ce pas lui ren-
,, dre un ſervice important , de lui ap-
,, prendre combien il eſt inſupportable ?
,,Cet homme ſemble avoir étudié l'art
ودde contredire : il nie les faits , rejette
„ l'expérience , dément la nature , n'ad.
met point la vérité. Il veut vous ôter
,, vos idées , vous donner les ſiennes . Si
29
ود
ود
29
vous les adoptez , il les abandonne ,
,, vous en préſente de nouvelles. Il dif
,, pute contre vos ſens , contre votre rai.
ſon , vous refuſe la faculté de voir , &
celle de fentir ; partant toujours d'un
,, principe contraire au vôtre , détrui.
,, fant , édifiant , conteftant , parlant fans
,, ceſſe & n'écoutant jamais , il vous réduit
à la néceſſité de lui çéder ou de
l'affommer " .
ور
,,Une très-nuiſible politeſſe entretient
,, l'eſpece incommode de ces Tyrans de la
, ſociété , & les confirme dans la haute
,, opinion qu'ils ont d'eux- mêmes . Dès
,, qu'un docte bavard, bien aigre , bien
,,fuffifant , bien obſtiné , paroît au mi-
:
FEVRIER. 1777. 87
lieu d'un cercle , il en devient la ter-
,, reur & le maître : on craint de l'irri-
,, ter ; on préfere le malheur de l'enten-
,, dre , à l'inutile fatigue de diſputer avec
,, lui . On le laiſſe donc s'emparer de l'en-
,, tretien. Il propoſe , objecte , répond;
,, perſonne ne veut l'interrompre , n'ofe
,, élever la tempête qu'exciteroit un mot
,, hafardé . On ſe tait , on bâille , on s'at-
,, triſte: les moins patiens ſe dérobent
„ à l'ennui , s'échappent furtivement ,
,, tandis que l'Orateur charmé , s'enivre
,, du plaiſir de parler , s'applaudit du fi-
,, lence de l'Auditoire aſſoupi , admire
,, ſa reſpectueuſe attention , & la prend
,, pour une déférence due à la ſupériorité
de ſon génie" . ود
Cette même correſpondance nous préſente
, en pluſieurs endroits , une critique
vraie , des productions de nos très-
Sensibles Romanciers . Mais la meilleure
critique que l'on puiſſe faire de ces fortes
d'écrits , eſt de leur oppoſer ceux deMade
Riccoboni , celui fur- tout que nous
venons d'annoncer; le ſtyle en eſt net
vif& léger. Eh ! quel eſt le Lecteur qui
ne préférera les traits fins , enjoués &
ſpirituels dont les Lettres de Milord Rivers
font aſſaiſonnées , à tous ces pitoya-
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
bles malheurs qu'un trifte Romancier raf
ſemble , preſſe , accumule dans une prétendue
Nouvelle Hiſtorique , pour intéreſſer
un Lecteur que le plus ſouvent il
ne réuſſit qu'à révolter ?
Opere varie di Lodovico Ariosto , &c.
Oeuvres diverſes de Louis Arioſte ; a
Paris , chez Molini , Libraire , rue de
la Harpe; Leſprit , au Palais Royal ;
•& Dorez , rue S. Jacques , 3 vol. in- 12.
Prix 12 liv.
Les Etrangers ne connoiſſoient guere
des Ouvrages de l'Arioſte , que celui
qui lui a fait la grande réputation dont
il jouit , & qui eſt un chef- d'oeuvre
d'imagination , de poéſie, d'intérêt &
de variété. Le Roland furieux tient ,
ſans contredit , le premier rang parmi
les Poëmes Romans , comme on les appelle
en Italie. Il parut dans un temps
où le Roland amoureux ſe faifoit lire
généralement ,& laiſſoit , à ſes lecteurs ,
le regret de ne pas voir ce Poëme fingulier
conduit à ſa fin. L'Arioſte ima.
gina de le terminer , en continuant toutes
les aventures que Boyard avoit laif.
fées imparfaites ; & de faire cependant ,
FEVRIER. 1777. 89
de cette continuation , un nouveau
Poëme , qui , en achevant le premier,
pût en être détaché , & former un tout
indépendant. L'entrepriſe étoit difficile ;
il l'exécuta en homme de génie. Le
Roland furieux a laiſſé bien loin derriere
lui tous les Poëmes Romans qui l'ont
précédé ; & l'imagination féconde &
brillante de fon Auteur , fait encore les
délices de l'Italie & de l'Europe entiere.
On en a fait de fréquentes éditions par
tout: il n'eſt pas étonnant qu'une production
auffi célebre , ait fait négliger
toutes les autres de l'Arioſte. Le genre
de quelques-unes pouvoit être d'un goût
moins général ; mais quelque inférieures
quelles foient , en effet , à ſon grand
Poëme , elles ont leur mérite particu
lier ; & on ne peut que ſavoir gré à
M. l'Abbé Pezzana , de les avoir réu
nies dans les trois volumes que nous an
nonçons. Ils font du format de la jolie
collection des Auteurs Italiens de Prault,
&ne la dépareront point; ils complet
tent d'ailleurs l'édition des Oeuvres de
l'Ariofte.
Les Ouvrages que nous offrent ce Recueil
, fait cinq Chants , qui font fuite
au ſujet de Roland furieux ; mais on
F5
90
MERCURE DE FRANCE.
ignore s'il ſe propoſoit de les ajouter à
ce Poëme , ou s'ils faifoient partie d'un
nouveau Roman. De ces deux opinions
, la ſecor.de paroît la mieux fon .
dée, ſi l'on fait attention que les cinq
Chants ne preſentent que des faits poftérieurs
à la guerre d'Agramam , à la
folie & à la guériſon de Roland. Le
premier de ces cinq Chants , fur- tout ,
ſuppoſe tous les événemens de l'autre
Poëme , terminés comme il le fait. Roger
eſt Chrétien , & établi à la Cour
de Charles . Alcine , qui n'a pas oublié
que le Paladin a autrefois détruit ſes
jardins enchantés , vient en demander
vengeance au Confeil des Fées. Toutes
celles qui ont à ſe plaindre des Paladins
, rappellent auſſi leurs injures ; e!-
les fe décident à envoyer l'envie dans le
coeur de Gan. Ce perſonnage fameux
dans le Morgante , par ſes perfidies .
qui joue un rôle aſſez ſubalterne dans
le Roland amoureux , & fait peu de
choſe dans le Roland furieux , devoit agir
davantage dans le nouveau Roland ;
car ce Paladin devoit y paroître auſſi .
Il eſt fâcheux que la mort ait empêché
l'Auteur de pouſſer plus loin cette nou-,
velle entrepriſe; il l'auroit perfectionnée
FEVRIER. 1777. 91
7
en la finiſſant. Si quelquefois on n'y
retrouve pas la ſagacité & la pureté de
l'Arioſte , on y retrouve toujours ſon
imagination ; & on l'y auroit reconnu
par-tout , fi le temps ne lui avoit pas
manqué .
Les Comédies de l'Arioſte , font au
nombre de cinq. Les deux premieres ,
la Caffette & les Supposés , furent d'abord
écrites en proſe; il les mit enſuite
en vers ; & c'eſt ſous cette derniere forme
qu'on les préſente dans cette édition.
Les Pieces , en général , font d'un
genre un peu fingulier; ce ſont des Romans
en action , qui tiennent un peu du
temps où ils ont été écrits. Dans la Casſette
, deux jeunes gens amoureux de
deux jolies Eſclaves qu'ils n'ont pas les
moyens d'acheter , parce que leurs avares
peres ne les laiſſent pas diſpoſer de
leurs coffre - forts , craignant de les per
dre pour jamais , parce que leur mattre
qui s'eſt apperçu de leur amour , &
qui veut les forcer à payer le prix qu'il
defire , les a menacés de s'éloigner , &
de les emmener , confentent à employer
la ruſe que leur propoſe un Valet. C'eſt
d'envoyer un Etranger affidé , marchander
l'une des Eſclaves , & donner en
92 MERCURE DE FRANCE.
gage , pour le prix dont il conviendra
une caffette remplie de bijoux , qui vaut
dix fois le prix de la jeune perfonne.
Cette caffette fe trouve en effet chez le
pere d'un des amans ; mais c'eſt un dé
pôt ſacré. Pour ne pas le perdre , on dira
qu'il a été volé ; on réclamera l'autorité
du Juge qui enverra viſiter la maifon
du Marchand , où l'on la reprendra .
L'un des jeunes gens , qui eſt fils du Juge
, appuiera l'exécution de ce projet
qui donne lieu à une multitude d'imbreglio
, qui finiſſent à la fatisfaction des
amans ,& à celle même du Marchand qui
emporte le prix des Eſclaves . Ce font
les peres qui le paient par l'adreſſe des
Valets , dont les fourberies ont fourni
les modeles des intrigans qu'on a vu de
puis fur le Théâtre.
Les Supposés ſont encore unRoman.
Eroſtiate , envoyé à Ferrare pour y faire
fes études , devenu amoureux d'une jeune
& aimable perſonne , imagine d'entrer
dans ſa maiſon, en qualité de Domeſtique
, & charge fon Valet de le repréſenter
dans la Ville , & d'étudier ſous
fon nom. Il ſe fait aimer ; il eſt même
auffi heureux qu'un amant peut l'être.
Le pere de ſa maîtreſſe, inſtruit enfin
FEVRIER. 1777. 93
de ce qui ſe paſſe, ſe propoſe de le punir
ſéverement. Mais tout s'arrange , dès
qu'il fait que l'homme qui a déshonoré
ſa fille, peut en faire une honnête femme
, & lui donner un état convenable à
ſa naiſſance & à ſa fortune.
Les moeurs ne ſont pas entierement
reſpectées dans cette Piece; elles le font
encore moins dans la Lena; c'eſt le nom
d'une femme très vile , qui vit dans le
défordre , & que fon mari encourage ,
parce qu'il y trouve ſon avantage. Un
vieillard qui en eſt amoureux , lui a confié
ſa fille pour l'élever ; & cette vile inſtitutrice
eſt en marché pour la vendre.
. Heureuſement l'acheteur ne demande
pas mieux que d'être mari , & il le de.
vient; mais auparavant le honteux mar
ché a été conclu ; & l'Auteur ne fait
grâce d'aucun détail. En lifant cette
Piece , il faut ſe tranſporter au temps
de l'Arioſte ; on avoit plus de défauts
en apparence , & on étoit plus honnête
dans le fond. Abſouſe , Duc de Ferrare ,
frere du Cardinal Hypolite , faifoitre.
préſenter ces Pieces dans ſa cour; il fit
même bâtir exprès un magnifique Théâtre
,& le plus beau qui exiftât. C'étoient
des Gentilshommes & des Dames ref94
MERCURE DE FRANCE.
pectables de fa Cour , qui ſe chargeoient
des rôles.
Le Négromant , d'un genre moins bas ,
ne laiſſe pas d'être auſſi ſingulier . Cintio
, fils adoptif de Maffiaco , a épousé
en ſecret une perſonne qu'il aime , &
qui eſt fille adoptive d'un certain Lippo.
Son pere adoptif veut le marier enfuite ;
& preſſe tellement les chofes , que ce
ſecond mariage ſe fait ſans que Cintio oſe
rien dire. Il aime ſa premiere femme;
&, pour ſe conſerver entierement à elle ,
il affecte la plus grande indifférence pour
celle qu'on l'a forcé de prendre. Les
choſes vont à un tel point , qu'on le
croit incapable d'être mari ; & fa famille
s'adreſſe à un Négromant , pour lever
le fort qu'elle croit qu'on a jeté ſur lui.
Le Négromant eſt un fripon qui reçoit
l'argent du pere de Cintio , qui en reçoit
de Cintio lui - même , qui le met dans
ſa confidence , pour qu'il déclare ſa maladie
incurable , & qui n'en refuſe pas
non plus d'un amant de la femme infortunée
de Cintio. Il imagine de faire
furprendre cet amant avec ſa maîtreſſe:
cela délivrera Cintio , & rendra heureux
ſon rival. Pour y parvenir , il imagine
d'enfermer celui-ci dans une caiſſe qu'on
FEVRIER. 1777. 95
portera chez la Dame , & que perfonne
n'ouvrira , parce qu'il aura ſoin d'effrayer
les curieux. La femme ſecrette de
Cintio , craint que le Sorcier ne lui enleve
le coeur de fon- mari. Ceux qui
s'intéreſſent à elle , arrêtent le porteur
de la caiſſe , la font décharger chez elle ,
pendant qu'elle a , avec Cintio , une converſation
qui met fon rival au fait de
tout. Délivré de ſa préſence, Alain n'a
rien de plus preſſé que d'aller tout révéler
à la famille intéreſſée. Le pere adop-
-tif de Cintio , trouve ſa véritable fille
dans la femme épousée en ſecret. La ſeconde
trouve un époux dans l'homme qui
l'aime.
La derniere Piece eſt un Roman trop
compliqué pour en pouvoir donner une
idée exacte. L'Arioſte ne la finit point ,
il la laiſſa à la quatrieme Scène du quatrieme
Acte. Son frere Gabriel l'acheva
après ſa mort , d'après le plan qu'il avoit
tracé. Elle eſt fort au - deſſus des autres
, qui avoient leur mérite dans le
temps où elles furent compoſées. Son frere
raconte une anecdote à l'occaſion de la
premiere de ces Pieces. L'Arioſte étoit
jeune , il aimoit le plaiſir & la diffipation
; fon pere l'en reprenoit ſouvent.
96 MERCURE DE FRANCE.
"
Un jour il lui fit une mercuriale trèslongue
& très-vive , que le fils écouta
avec beaucoup d'attention, ſans répondre
un ſeul mot. Lorſque le pere fut las
de gronder , il ſe retira , & Gabriel demanda
à Louis , comment il avoit pu
ſe contenir au point de ne pas répondre ,
lui qui étoit accoutumé à ſe juſtifier bien
ou mal ? Je ſuis ma Comédie , dit
,,l'Arioſte ; j'en ſuis précisément à la
„ Scène où le pere fait une réprimande
à fon fils. Le premier mot que m'a
dit mon pere , m'a rappellé celui de ma
,, Comédie , & je n'ai pas voulu perdre
,, un moment, auffi heureux pour ap-
,, prendre précisément lequel je devois
,, mettre dans la bouche de mon vieil.
,, lard ".
ود
ود
Les autres Ouvrages de l'Arioſte ,
ſont ſes Poéſies légeres , Chanfons , Sonnets
, &c. Ses Elégies , ſes Satyres &
ſes vers latins . M. l'Abbé Pezzana , à
qui nous devons cette édition , l'a revue ,
avec ſoin , fur les meilleures qui ont
été faites en Italie. Il y a joint des notes
qui peuvent fervir à l'intelligence du
texte.
OeuFEVRIER
. 1777. 97
Oeuvres Dramatiques de M. Mercier. A Amſterdam
, chez Changuion & Van-Harrevelt
; à Paris , chez le Jay , Lib . & à
Toulouſe , chez la Porte ; 2 vol. in- 8°.
fig. 7 liv. το f. 2 vol. in-12. ſans fig. 4.1 .
Les Pieces recueillies dans ces deux
volumes , ſont Jenneval ou le Barnevelt
François , le Déſerteur , Olynde & Sophonie
, l'Indigent , le faux Ami & Jean
Hennuyer . Nous avons rendu comptede
ces Pieces lorſqu'elles ont paru ; elles
font appréciées aujourd'hui. Sielles n'ont
pas eu l'honneur de paroître ſur les
Théâtres plublics de la Capitale , ceux de
Province s'en font emparé avec ſuccès ;
ils les redonnent ſouvent , & on les revoit
avec plaiſir. Le Drame , ce genre ſi
defiré par ceux qui ont un goût excluſif,
qui n'eſtiment que la Comédie & la Tragédie,
tient de ces deux genres , & plaît
généralement , parce qu'il prend ſes ſujets
dans la ſociété ordinaire , peint les
hommes tels qu'ils font , & rapproche
davantage de nous les perſonnages & les
actions qu'il met ſous nos yeux . Il ne
mérite les forties que l'on fait contre
lui , que lorſqu'il eſt manqué par ceux qui
s'y exercent; maislorſqu'il eſttraité com-
/
G
98 MERCURE DE FRANCE.
me il doit l'être , le préjugé doit ſe taire ;
on peut , ſans le préférer à la bonne
Comédie, prendre le plaiſir qu'il nous
offre. Il ſemble même qu'aujourd'hui
l'on devroitêtre moins difficile. La bonne
Comédie&la bonne Tragédie font rares ;
il faut recourir aux grands Maîtres , que
l'on fait par coeur ; & pourquoi ne pas
tenir compte à l'Ecrivain du foin qu'il
prend de varier nos plaiſirs àſa maniere?
Nous n'entreprendrons pas de diſcuter
ſi le nouveau genre s'eſt introduit au
détriment des deux autres ; il eſt certain
que quand on fent combien il eſt difficile
de faire une Comédie ou une Tragédie,
on s'eſſaye volontiers dans un genre plus
facile ; mais les difficultés ne rebuteroient
pas l'homme de génie , & le Public ap.
plaudiroit à ſes efforts. Si , parmi ceux
qui parcourent la carriere du Théâtre ,
il y en a peu qui puiſſent ſe promettre
des ſuccès dans le grand genre , il faut
les encourager à en chercher dans celui.
ci , inférieur , ſi l'on veut ,& qui eſt toujours
une nouvelle ſource de plaifir ; au
lieu de la fermer , il ſeroit à ſouhaiter
qu'on en ouvrit encore d'autres , dufſſent
leurs Auteurs les préférer à toutes celles
que nous avons déjà. Ne blamons point
FEVRIER. 1777. 99
leur enthouſiaſme;on peut ne pas le par
tager ; mais on doit trouver bon qu'ils
l'aient : c'eſt lorſque l'on ſe paſſionne ,
que l'on fait mieux. Quand la foule
entre dans le Parterre , chacun eſt le
maître de courir à la fleur qui lui plaît
le plus ; mais celui qui préfere la roſe,
ne doit pas pour cela dédaigner l'oeillet.
La Quinzaine Angloise à Paris , ou l'art
de s'y ruiner en peu de temps ; Ouvrage
poſthume du Docteur Stearne ;
traduit de l'Anglois par un Obferva .
コteur. A Paris , chez les Libraires qui
vendent les nouveautés ; in 12.
Il eſt douteux que cette Brochure
foit réellement de l'Auteur celebre auquel
onl'attribue dans le titre , & dont
on défigure le nom ; on n'y rencontre
pas le Docteur Sterne & non Stearne;
quelqu'en ſoit l'Auteur , cela eſt indifférent
: elle n'eſt pas ſans intérêt. Le Hé-
| ros , parti de Londres pour terminer ſon
éducation par des voyages , emporte ,
pour ſe défrayer dans leur cours entier ,
douze mille livres ſterling dans ſon por-
| tefeuille ; malheureuſement il commen-
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
ce par la France ; il ne paſſe à Paris que
quinze jours ; des eſcrocs s'emparent de
lui à ſon arrivée ; le jeu , les femmes
vuident ſon porte -feuille , qui ne contient
plus rien le onzieme jour. Un Créancier
de mauvaiſe humeur le fait arrêter le
treizieme ; un Compatriote honnête vient
le conſoler dans ſa priſon , dont il le tire
le lendemain. Honteux d'avoir été dupe ,
il repart le quinzieme pour retourner
dans ſa patrie , qu'il ſe propoſe de ne
quitter que quand il aura affez d'expé.
rence pour ne plus tomber dans les
écarts dont il vient d'être la victime.
Lebut moral de cette brochure ne ſauroit
être plus intéreſſant : il fait voir les conſéquences
des voyages entrepris de trop
bonne heure : on envoie des jeunes gens
ſans guide , au fortir du College , dans
un monde qu'ils ne connoiſſent pas ,
avec des femmes qui leur facilitent les
moyens de fatisfaire toutes leurs pafſions
: c'eſt exciter , c'eſt armer , ſi l'on
peut s'exprimer ainſi , leur imprudence ,
&mettre à leur portée tous les moyens
poffibles de faire des extravagances , en
diffipant leur fortune d'une maniere toujours
auſſi ridicule que ſcandaleuſe.
FEVRIE R. 1777. 10
Eſſaifur les causes principales qui ont contribué
à détruire les deux premieres Races
des Rois de France ; Ouvrage dans lequel
on développe les Conſtitutions
fondamentales de la Nation Françoiſe
dans ces anciens temps. Par l'Auteur
de la Théorie du Luxe . A Paris , chez la
Veuve Duchene , Lib. rue St. Jaques.
L'Académie des Inſcriptions&Belles-
Lettres avoit autrefois propoſé pour le
ſujet du prix , cette queſtion curieufe&
intéreſſante : Pourquoi les Descendans de
Charlemagne , Princes ambitieux & guerriers
, ne purent ſe maintenir auſſi longtemps
fur le Trône des François , que les
foibles Succeffeurs de Clovis ? On ne trouva,
en 1733 , aucune piece qui fût digne
d'entrer au concours ; elle remit le prix
à l'année 1775 , où elle a couronné l'eſſai
que nous annonçons. Rien de plus intéreſſant
que ces fortes de difcuffions. Les
Académies ne fauroient trop les multiplier;
c'eſt le vrai moyen de répandreun
jour lumineux fur ces temps anciens ,
couverts de nuages , & applanir peu-àpeu
les difficultés de l'Hiſtoire de France.
L'Auteur de laDiſſertation trouve les cauſes
de décadente &de deſtruction dans la
1
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
f
conſtitution de l'ancien Gouvernement.
C'eſt l'exceſſive autorité des Seigneurs
de ces premiers temps qui fut la princi.
pale origine des maux qui cauferent tant
deravages. Ces Seigneurs pouvoient lever
des armées formidables ,& porter la guerre
par- tout où ils vouloient , & fouvent
contre le gré même de leur Souverain.
Rien ne les arrêtoit , puiſqu'ils avoient
en main les richeſſes & la puiſſance . Ils
s'arrogerent l'indépendance la plus abſo .
lue ; & c'étoit la ſuite néceſſaire de la
conſtitution défectueuse du Gouverne
ment. Onvit les mêmes abus ſe perpétuer
ſous la ſeconde race , & même
s'augmenter , puiſque la puiſſance ufurpée
des Seigneurs fut encore plus grande
ſous la feconde Race. On vit les Ducs ,
les Marquis, les Comtes commander des
armées , adminiſtrer les finances , traiter
en plénipotentiaires avec les voiſins , &
jouir de preſque tous les droits régaliens
, fans que le Roi oſât le trouver)
mauvais. Une puiſſance qui étoit devenue
extrême , & preſque ſans bornes , ne
pouvoit manquer de miner le Trône de
la ſeconde Race. L'étendue des conquê |
tes de Charlemagne & la formation de
l'Empire , hâterent la chûtede ce coloſſe,
1
FEVRIER. 1777. 103
qui fut plus prompte que celle des Mérovingiens
. L'Auteur de l'eſſai juſtifie &
développe toutes ces aſſertions , par des
traits de l'Hiſtoire des deux Races , &
par une critique judicieuſe qui lui a
mérité la couronne,
Effai géométrique & pratique fur l' Archi .
tecture navale , à l'usage des gens de
mer ; par M. Vial du Clairbois.
Breſt , chez Malaffis , Imprimeur ordinaire
du Roi & de la Marine ; &
à Paris , chez Durand neveu , Libraire,
rue Galande , in - 8 . 2 vol. dont un
en figures , 1
Cet Ouvrage intéreſſant , & qui manquoit
encore . eſt un traité où la théorie
produit laméthode ,& conduit fans ceſſe
à la pratique ; fans théorie point deméthode
; fans méthode , point de pratique.
Comme cette méthode eſt faitepour
l'uſage , il faut avoir une parfaite connoiſſance
des objets auxquels elle eſt ap.
plicable , tant pour l'inventer que pour
l'employer . Si ce n'eſt pas fans fonde.
ment qu'on a dit qu'un Savant du premier
ordre , feroit moins en état de
conduire un vaiſſeau en mer qu'un
2
i
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
vieux marin qui ne fauroit pas lire ; il
eſt vrai auſſique quelques années d'exercice
au flambeau de la géométrie , feront
d'un jeune-homme le Maître de ces vieux
marins , qui ont pratiqué cinquante ans
dans l'obſcurité de leur ignorance .
Une vérité que la routine a long-temps
conteſtée , & qui ne peut- être miſe en
queſtion aujourd'hui , c'eſt qu'avec de
bons principes , on fait un progrès rapide
dans les Arts auxquels on s'applique.
La pratique en est bien-tôt familiere,
on y marche d'un pas aſſuré. C'eſt
pour cette raiſon que les jeunes gens
deſtinés à commander ſur mer font
aujourd'hui généralement inſtruits dans
les Mathématiques. M. Bezout a fait
pour eux un excellent cours , dans lequel
ils peuvent puiſer toutes les connoiſſances
ſpéculatives qui leur font néceſſaires.
Cet Académicien a auffi compoſé
un Traité de Navigation , qui en
eſt la fuite.
,
Le pilotage n'est qu'une des trois par.
ties eſſentielles qui conſtituent la ſcience
de l'homme de mer. Les deux autres
font la manoeuvre & la conſtruction,
Peut- être ne convient- il qu'à un Officier
conſommé , de traiter de la mancoeuvre ;
FEVRIER 1777. 105
quelques uns l'ont fait habilement : &
quant à l'Architecture navale, M. Bezout
amis fur la voie. Avec les connoiſſances
que l'on aura acquiſes pas la lecture de
fon livre , on peut entreprendre l'étude
du Traité du navire de M. Bouguer.
Pour les connoiſſances pratiques , on a
les Elémens d'Architecture navale de
M. Duhamel .
Mais ces deux Ouvrages forment plus
de mille pages in-4°. M. Bouguer eſt
fort diffus ; il n'a pas toujours eu en vue
Thomme pour qui il écrivoit. Souvent
tranſcendant dans quelques endroits , il
démontre dans d'autres les choſes les
plus élémentaires. Il s'eſt auſſi étendu
fur des propoſitions brillantes , mais qui
laiſſent le regret de les voir établies fur
des fondemens vicieux , fur une théorie
de la réſiſtance des fluides , contredite
par l'expérience, M. Duhamel a écrit
avant que le ſyſtême d'enſeignement fût
fixé. Il étoit gêné , en quelque façon ,
par l'ignorance des ſujets pour leſquels
il écrivoit. Il n'a pu être précis , & encore
doit - il avoir beaucoup travaillé pour
n'être pas plus long .
Epargner aux Commençans la lecture
de ces deux Ouvrages ; ne laiſſer rien
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
àdefirer fur les matieres qui en font
l'objet , dans un Traité de 400 pages
in- 8°. étoit fans doute une entrepriſe
utile. M. Vial du Clairbois , vient de
l'exécuter avec fuccès. Un Ouvrage de
la nature du ſien, eſt peu fufceptible
d'extrait , & n'a beſoin que d'être annoncé.
L'Auteur y a fans ceſſe ſous les
yeux, le ſujet qu'il inſtruit. C'eſt , pour
l'intelligence de la premiere partie ,
l'Eleve qui fait les deux ou trois pre.
miers volumes de M. Bezout; & pour
l'intelligence de la ſeconde , celui qui
fait le cours entier. Il en dit d'autant
moins , que cet Académicien en a dit
davantage. M. Vial du Clairbois , n'a
vance rien qui ne ſoit fondé fur des
principes géométriqus qu'il établit quelquefois
, mais pour lesquels il renvoie
le plus ſouvent aux numéros de l'Ouvrage
de M. Bezout. Il s'attache enfin
à éviter tout double emploi de temps.
La formation des Maîtres couples ,
des couples ou coupes extrêmes , des
réductions pour les couples intermédiaires
, des plans verticaux , tant felon la
lengueur que felon la largeur des navires
, des plans obliques , ſelon les liſſes ,
&c. eſt l'objet de la premiere ſection.
FEVRIER. 1777. 107
Pout la pratique, il a puiſé ſouvent dans
l'Ouvrage de M. Duhamel. Il applique
les méthodes qui naiſſent de ſa théorie ,
à une gabare de 80 pieds de longueur ,
fur les fonds de laquelle il fait voir que
l'on peut élever un vaiſſeau de có pieces
de canon , en en doublant les dimenfions.
Dans la ſeconde ſection , l'Auteur
paſſe à la cabature de la carêne , tant
hors - d'oeuvre pour obtenir le déplacement
, que dedans- oeuvre pour ſe procurer
la jauge du navire. Il la termine
par des méthodes d'échelles de ſolidité ,
dont on néglige trop l'uſage.
La troiſieme ſection eſt employée à
traiter des differentes eſpeces de vaifſeaux
: d'abord, fommairement , de ceux
de marche ; enſuite, d'une maniere aſſez
étendue , de ceux de Port , avec application
à une flûte dans le goût des vaif.
ſeaux du Nord. Enfin , des vaiſſeaux de
ligne , avec application à un vaiſſeau de
74 canons.
La ſeconde partie traite de la ſtabilité
de la détermination du métacentre , des
formes de carêne qui le font baiſſer ou
monter dans l'inclinaiſon du navire ; de
la recherche du centre de gravité de
108 MERCURE DE FRANCE.
la partie ſubmergée, conſidérée comme
homogene. On y trouve quelques vues
pour ſe procurer le centre de gravité de
tout le vaiſſeau , par expérience ; le calcul,
pour cette recherche , étant long à
cauſe de l'hétérogénéité de ce corps.
Dans la ſeconde ſection de cette partie,
il eſt queſtion de problêmes qui
dépendent de la théorie du choc des
fluides , tels que la détermination de
l'emplacement de la mâture & de ſa
hauteur , ou du point vélique. M. Vial
du Clairbois , n'a pas cru pouvoir ſe
diſpenſer de traiter les dernieres queftions
, quoique fondées ſur une théorie
qui n'eſt pas fatisfaiſante , parce qu'il
acraint que fon Ouvrage ne parût incomplet
s'il les omettoit ; mais il l'a fait
avec beaucoup de préciſion , en laiſſant
de côté les calculs à faire fur ce ſujet.
Il a mis plus de détails en parlant de
la ſtabilité , parce que c'eſt un objet ſur
lequel le Géometre - Phyſicien peut prononcer.
Il a donné un exemple de calculs
indiqués par les formules algébriques.
En général , cet Ouvrage eſt celui
d'un homme très - inſtruit ; il doit être
mis entre les mains de tous les Eleves
FEVRIE R. 1777. 109
a
1
1
de la Marine , pour lesquels il deviendra
un véritable ouvrage claſſique. L'Auteur
a apporté le plus grand ſoin à la
correction de l'impreſſion , qui eſt ſurtout
ſi importante dans les livres de
cette eſpece , où la moindre faute peut
caufer de grandes mépriſes. Les planches,
qui forment un volume, fonttrèsbien
faites & très -bien gravées.
Fragment fur les moeurs & coutumes des
Morlaques , tirés de l'Extraitdu voyage
en Dalmatie , de M. l'Abbé Fortis ,
inféré dans le Tome XX du Journal'
Littéraire de Pife.
Le Morlâque ; habitant des lieux éloignés
de la mer & des places de guerre ,
eſt , au moral , un être bien différent de
nous. La ſincérité , l'hnonêteté , la confiance
de ce Peuple , dégénerent bien
ſouvent en une ſimplicité exceſſive. Les
Commerçans Italiens & les Habitans des
bords de la mer , en abuſent fréquem .
ment; ce qui a rendu plus défians les
Morlâques , auprès deſquels foi de chien
aautant de valeur que foi d'Italien . Malgré
cela , le Moriaque , né ſociable &
généreux , ouvre ſa cabane à l'Etranger,
&lui fait part de tout ce qu'il a.
▼
110 MERCURE DE FRANCE.
Quand un Morlaque , voyageant , s'arréte
à la maison d'un hôte ou d'un parent
, la fille aînée de la maiſon , ou la
nouvelle mariée , s'il y en a une , va
au -devant de lui , & le reçoit avec un
baifer. Mais un Voyageur d'une autre
Nation , ne peut jouir d'une telle faveur;
les jeunes femmes alors ſe cachent , ou
ſe tiennent ſur la réſerve. Tant que l'on
donne à manger dans les maiſons de
ceux qui font à leur aiſe , lespauvresdu
village y trouvent toujours ce qui eft
néceſſaire à leur ſubſiſtance , ce qui fait
que pas un d'eux ne s'abaiſſe à demander
l'aumôme aux Voyageurs. Le moindre
ſujet de joie fert d'occaſion aux Morlaques
pour dépenſer en un jour ce qui
devroit leur fuffire pour long- temps. Ils
font , au contraine, très-économes dans
l'uſage des chofes deſtinées à les garantir
de l'intemperie des ſaiſons. Ils ont
coutume , lorſqu'ils rencontrent de la
boue , d'ôter leurs fouliers , à moins
qu'ils ne foient plus que déchirés , &
vont la tête nue en temps de pluie , pour
ne pas gâter leur bonnet neuf. Leur
exactitude. à tenir leur promeſſe , eſt trèsgrande.
Un débiteur ne paſſe jamais le
terme preſcrit , à moins qu'une néceſſité
:
FEVRIER. 1777. 111.
inſurmontable ne l'y force. Dans cecas,
il va chez ſon créancier avec unpréſent,
pour en obtenir quelque délai.
L'amitié eſt indiſſoluble pour lesMor
lâques. Ils en fontun point de religion,
& ce noeud ſe reſſerre au pied des autels.
Le rituel Eſclavon a une bénédiction particuliere
pour unir folemnellement deux
amis en préſence de tout le Peuple. Les
hommes qui ont été liés entre eux par
une pareille cérémonie, s'appellent, dans
cette langue , demi - freres ,&lesfemmes
demi foeurs. Les devoirsde ce lien ſacré ,
font de ſecourir ſon ami en quelle occaſion
ou quel beſoin que ce ſoit, &de le
vengerdes injufſtices&des outrages qu'on
pourroit lui faire ; les exemples de ceux
qui ont mis leur vie en danger pour leur
ami , n'y font pas rares. De même , les
inimitiés ſont ſi durables parmi les Morlâques
, qu'elles paſſent de pere en fils.
Il y a chez eux unproverbe qui dit: Que
celui qui néglige de se venger ne sesancti
fie point , & le même mot ſert à exprimer
vengeance & fanctification . Le meur
trier d'un Morlaque eſt obligé d'errer de
lieu en lieu , pour ſe ſouſtraire àla fureur
de ceux qui le pourſuivent. S'il a pu
échapper à leurs recherches , & s'il a
112 MERCURE DE FRANCE.
ramaſſé quelque argent , il cherche
après avoir prudemment attendu un certain
temps , à obtenir la paix , quiluieſt
accordée au moyen d'un payement fixé
par les médiateurs , & fidellement obfervée.
Les Morlâques réſiſtent aisément à
toute forte d'emplois. Leur ſervice à la
guerre eft excellent , lorſqu'ils font bien
conduits. Ils font très - propres au commerce
& apprennent facilement , même
lorſqu'ils font adultes , à lire , à écrire &
à compter. L'art du Tailleur eſt borné ,
chez eux , aux anciennes modes . Ils ont
quelques connoiſſances de la teinture , &
leurs couleurs ne ſont certainement point à
mépriſer . Ils teignent en noir avec l'écorce
de frêne , qu'ils tiennent en fuſion , pendant
huit jours , avec de la limaille de
fer. Ils obtiennent un beau bleu Turquin
, au moyen de l'infuſion de la laitue
fauvage fechée à l'ombre , dans la leſſive
pure.
Les Morlâques font extraordinairement
ſuperſtitieux. Ils croyent aux for .
ciers , aux lutins , aux fortileges , aux
vampires. Leurs vieilles Sorcietes favent
faire pluſieurs charmes , dont le plus ordinaire
eft de détourner le lait des vaches
de
FEVRIE R. 1777. 11g
de leurs voiſins , afin que les leurs en
aient en abondance ; & de même qu'il
y a des Sorciers , il s'y trouve auſſi des
perſonnes qui ſavent rompre les charmes.
Malheur à qui s'aviſeroit de mon.
trer quelque doute ſur le pouvoir des
unes & des autres.
L'innocence & la liberté naturelle de
la vie paftorale , ſubſiſtent encore parmi
les Morlâques. Une belle fille , rencontrant
un homme de fon Pays , l'embraſſe
affectueuſement , ſans qu'on y trouve aucun
mal. L'Auteur de ce Voyage a vu
pluſieurs fois des hommes & des femmes
s'embraſſer entre eux , lorſqu'ils ſe rencontroient
devant leurs Eglifes les jours
de fêtes.
Les filles font fort ſoigneuſes de leur
parure avant de ſe marier , & s'abandonnent
enſuite à la malpropreté , comme fi
elles vouloient juſtifier le mépris que
leurs maris ont pour elles. Ce n'eſt pas ,
- au reſte , que les filles même exhalent
une bien bonne odeur : le beurre dont
elles ont coutume d'oindre leurs cheveux ,
devenant rance très - promptement , produit
une exhalaiſon fort déſagréable pour
les Etrangers.
L'habillement des femmes Morlâques
varie ſuivant les lieux. Les femmes ma-
H
114 MERCURE DE FRANCE .
riées ſont diftinguées des filles par les
ornemens de tête. Il n'eſt permis aux
premieres de porter autre choſe qu'un
mouchoir uni , de quelque couleur que
ce foit. Les filles ont un bonnet d'écarlate
, d'où pend ordinairement un voile
très - large , qui retombe par - deſſus les
épaules.
Il arrive ſouvent qu'une fille eſt demandée
en mariage par un jeune homme
d'un village éloigné. Les vieillards des
deux maiſons traitent alors le mariage ,
avant que les époux ſe voient. Il arrive
rarement qu'on refuſe d'accorder les
filles; on ne regarde point à la condition
de l'amant. La demande une fois agréée ,
le futur va voir la future , & fi les parties
ne ſe déplaiſent point , le mariage
eft conclu.
Les maris traitent leurs femmes avec
mépris. Ils font dans l'uſage de ne jamais
les nommer à perſonne ſans employer auparavant
la formule d'excuſe , avec votre
permiſſion , oufauf votre respect. Ils ne les
fouffrent point dans leurs lits , (qui font
fort rares parmi eux) ; mais elles doivent
coucher par terre & obéir quand on les
appelle. Une Morlaque ne change point
de régime , n'interrompt ni ſes fatigues ,
ni ſes courſes lorſqu'elle eſt enceinte. Elle
FEVRIER. 1777. 115
accouche ſouvent dans les champs , &
- ramaſſe alors d'elle même ſon enfant ,
le lave au premier ruiſſeau qu'elle rencontre
, le porte chez elle , & retourne
le jour ſuivant à ſes travaux accoutumés.
On lave les enfans nouveaux - nés dans
Peau froide ; on les emmaillotte enfuite
dans un méchant drap , & ils reſtent ainſi
affez mal foignés pendant quatre mois.
On les laiſſe courir enſuite dans la cai
bane & dans les champs , ce qui contribue
beaucoup à les rendre robuſtes. Ils
vont à la fuite de leurs meres pour les
tetter , juſqu'à ce qu'une nouvelle grosſeſſe
faſſe manquer leur lait. Ainſi l'on
ne doit pas s'étonner de la prodigieuſe
longueur des mamelles des femmes-Morlâques
, qui peuvent donner le lait à leurs
nourriffons , non- feulement par - deſſous
les bras , mais même par derriere les épaules.
Les enfans paſſent leur premiere
jeuneſſe dans les bois à garder les troupeaux
, en s'exerçant pendant ce tempslà
à faire des ouvrages de main. Leur
couteau eſt le ſeul inſtrument dont ils ſe
fervent pour faire des fifflets , & pour
travailler des taſſes ornées de divers bas
reliefs , qui , quoique bizarres , ne ſeroient
pas dédaignés dans nos villes.
Le lait , caillé de diverſes manieres ,
H
116 MERCURE DE FRANCE .
eſt la nourriture ordinaire des Morlâques .
Ils aiment à y faire infufer du vinaigre ,
& font ainſi une forte de fromage frais
très - rafraichiſſant , dont le petit lait eſt
pour eux une boiſſon très agréable . Le
fromage frais , frit dans du beurre , eſt le
meilleur plat qu'ils ſachent apprêter pour
un hôte qui leur ſurvient à l'imprévu . Ils
ne font point uſage de pain cuit à notre
façon ; mais ils font des gâteaux de toutes
les eſpeces de froment. Les choux , les
raves & les herbes nourriſſantes , qui ſe
trouvent dans les bois & dans les campagnes
, font leurs mets les plus communs.
Monde Primitif analyſé & comparé avec
le Monde Moderne , conſidéré dans
l'Histoire Civile , Religieuse & allégorique
du Calendrier ; ou Almanach avec
des Figures en taille - douce , par M.
Court de Gébelin , &c. p. 632. Discours
Prélim. p . xxxii. Paris 1776.
in 4°. avec Fig. On ſouſcrit pour la
fuite , chez l'Auteur , rue Poupée ,
&c. (on trouve chez Rey à Amsterdam
les IV premiers volumes de cet ouvrage).
L'Auteur de cet Ouvrage s'avance à
grands pas dans la carriere qu'il s'eſt tra
FEVRIE R. 1777. 117
cée; il nous donne un IVe Volume qui
ne paroîtra pas moins neuf& moins curieux
, que ceux dont le Public eſt déja en
poffeffion. Celui-ci a pour objet l'Histoire
du Calendrier , ou Almanach. Elle y eſt
conſidérée ſous trois points de vue différens
, mais intimement liés au plan général
de l'Ouvrage entier , & d'une maniere
bien propre à faire ſentir fon utilité.
On voit done ici comment ſe forma
le Calendrier ; quelles furent , non feulement
les Fêtes qui le compoferent chez
les Peuples anciens ; mais fur - tout le
rapport de ces Fêtes avec le Calendrier
même. Enfin , les Allégories auxquelles
il donna lieu.
Les développemens de ces trois Livres ,
s'ouvrent par le Calendrier des quatre
Peuples dont les Antiquités ſont les plus
intéreſſantes ; les Calendriers Hébreu ,
Egyptien , Grec & Romain. Ils font
comme le texte de tout l'Ouvrage.
On voit dans le ler Livre l'influence
qu'eurent le Soleil & la Lune , Roi &
Reine phyſiques de l'Univers ; que leurs
cours fervit toujours de regle pour les
diviſions du Temps en ſemaines , mois ,
années , cyles de toute eſpece ; que la
premiere forme d'année , & la plus fim .
Η 3
118 MERCURE DE FRANCE .
ple fut de douze Lunes , ou de 354
jours: qu'elle fit place à une année ſolaire
de 360 jours : que telle fut l'année
du Déluge. Qu'aſſez long - temps après ,
cette année étant devenue trop courte ,
on y ajouta 5 jours , que furent ſéparés
des autres , ſous le nom d'Epagomenes , en
Egypte & dans l'Orient ; & de Quinquatre
à Rome. Qu'enfin , on trouva les
années biſſextiles de 366 jours.
L'explication que renferme ce Livre ,
des noms donnés au Calendrier , à l'Almanach
, au Soleil , à la Lune , aux Planetes
, aux jours , aux mois , &c. par
la plupart des Peuples Egyptiens , Grecs ,
Hébreux , Romains, Peuples du Nord ,
&c. apprend qu'aucun mot ne fut l'effet
du hafard; & on a la fatisfaction de voir
l'origine d'une multitude de mots qu'on
a ſans ceſſe à la bouche ou ſous les yeux :
que tout mot eut conſtamment ſa raiſon ,
& en devient beaucoup plus précieux.
L'Origine des VI Dieux & des VI
Déeſſes qui préſidoient aux XII Mois :
leurs portraits relatifs aux Mois auxquels
ils préſidoient ; la diſtinction des jours
heureux ou malheureux : l'origine de
l'Aſtrologie ; celle de l'obſervation des
Aftres , & des Foires ; ainſi que des die
FEVRIER. 1777. 119
vers inſtrumens à meſurer le temps , font
autant d'articles qui entrent dans ce Livre.
Le ſecond Livre a pour objet les Fêtes
anciennes. La Ire Section a pour objet les
Fétes engénéral , leurs cauſes , les Ouvrages
qui y font relatifs , les Cérémonies
avec leſquelles on les annonçoit & on
les célébroit.
La Ilme Section traite des Fêtes relatives
à de grandes Epoques. La Victoire
remportée ſur les Géans , ou ces Fêtes
relatives aux révolutions phyſiques de
l'Univers , fêtes dont l'origine & les fources
étoient inconnues. ,, Lorsque l'année
,, commençoit , dit notre Auteur , on
,, venoit de célébrer la victoire remportée
ſur les Géans . i
Il trace ici l'Hiſtoire de ces Géans , &
de leur défaite ; il décrit les Fêtes établies
à leur ſujet dans différentes contrées ;
l'objet de ces fêtes , le ſens qu'on doit
attacher à la défaite qu'on y célébroit :
les fêtes de la Victoire qui en réſulterent ,
&comment la défaite de Dahac en Perſe ,
& la mort d'Hiacynthe à Lacédémone ,
&c. font des événemens relatifs à ces
fêtes.
On paſſe delà aux fêtes du jour de
Η 4
120 MERCURE DE FRANCE.
l'An chez les Orientaux , calquées ſur
celles d'Ofiris , d'Ancebis , &c. L'uſage.
de donner des oeufs à Pâques eft ici une
fuite de la Théologie & de la Philofophie
des temps primitifs , où tout étoit né
d'un oeuf. De là réſulterent l'Hiſtoire des
Diofcures , ou Caſtor & Pollux , nés d'un
oeuf & de Léda , la nuit éternelle , dans
le ſein de laquelle nâquirent tous les
Etres. Caſtor & Pollux , dont la vie étoit
alternativement de ſix mois , font le ſoleil
d'Eté & le foleil d'Hiver , qui paroiſſent
tour - à- tour fix mois ſur l'horizon
. Les Romains ont la même His
toire ſous les noms de Rémus & de Romulus
, nés de Rhéa-Sylvia , fils de Mars ,
nourris par une Louve , dont le premier
voit fix Vautours , tandis que celui - là
en voit douze , & dont celui là meurt
avant celui - ci , & de la main de Celer ;
tous caracteres allégoriques auxquels
on ne peut ſe méprendre , ainſi qu'aux
fêtes célébrées en 'honneur de ces deux
Freres.
Paroiſſent enfuite les fêtes du nouvel
An , Janus , Anna , Perenna , &c. les fêtes
de la Neoménie ou nouvelle Lune , &
de la peine Lune. Celles du 25 Decem
bre , les Saturnales , les jeux ſéculaires ,
FEVRIER. 1777. 121
- avec le Poëme d'Horace , deſtiné à être
chanté:
La zeme Section eſt conſacrée aux fêtes
de Cérès & aux Myſteres d'Eleusis.
Elles méritoient cette diſtiction par l'éclat
de ces myſteres , & par leurs rapports
avec les premiers beſoins des hommes ,
avec l'agriculture , dont on y célébroit
l'invention ; cette invention qui réunit
les hommes en ſociété , & qui eſt la
ſource des propriétés & de toute législation.
Les fêtes des Egyptiens , des Perſes &
des Romains , compoſent la 4eme Section ,
& celles des Grecs la 5me ; les fêtes de
ces deux derniers Peuples ſont diſtribuées
par mois , avec les Hymnes & les Prieres
anciennes qui ſubſiſtent encore & qui !
y ſont relatives. Ce détail prouve le rap.
_ port étroit qui regna toujours entre
les fêtes & les ſaiſons de l'année où
elles arrivoient , de même qu'avec les
travaux de la campagne pour chaque
mois. Ainſi les faits ſe trouvent toujours
d'accord avec les principes poſés dans
les volumes précédens.
Le Livre IIIme traite des Allégories
auxquelles donna lieu le Calendrier &
ſes diverſes Parties. Tout fut perſonni-
H 5
122
MERCURE DE FRANCE.
fié ; la nuit, le jour, la lumiere , les
ténebres , le temps , l'année , les ſaiſons ,
les mois , les ſemaines , les jours de
l'année , le dernier fur-tout. De la l'Histoire
& les Fables d'Athyr , de Léda ,
des deux principes , d'Eole , de Circé ,
des Filles de Cécrops , & c. du Loup de
Danaut , & de la Louve de Romulus.
La 2me Section offre les Perſonnages
allégoriques nés du Soleil & de la Lune.
Le premier de ces Aſtres, toujours regardé
comme un Roi , fut mis à la tê
te de tous les Catalogues des Rois des
Nations primitives . De là ces prétendus
Princes , Æmon , Man , Menes ,
Minos , Bélus l'Aſſyrien , Belus le Tyrien
, Cadmus , Fanus , Cécrops , Ro.
mulus , Enée , Pharnace , Apis d'Argos ,
Orus de Trezene , Thor de Finlande.
-
La Lune , avec ſes diverſes phafes , fes
apparitions & ſes diſparitions , foeur &
femme du Soleil , devint les Gorgones &
Méduse , Hélene , Europe , Bafilée , Lo ,
Pasiphaé, ce qui conduit à l'Hiſtoire de
Theſée , d'Arianne & du Minotaure.
La 3me Section paſſe en revue les Perfonnages
allégoriques , relatifs aux productions
de la Terre. Ofiris , Iſis , Bacchus &
FEVRIER. 1777. 123
Cerès. On explique les allégories que
renferme l'Hiſtoire des ces Divinités ; on
rapporte les monumens de l'Antiquité qui
les concernent; on analyſe les Dyonifiaques
, Poëme célebre où l'on chantoit les
exploits de Bacchus ; & les Poëmes relatifs
à l'enlevement de Proſerpine.
Ce IIIme Livre ſe termine par l'explication
d'un grand nombre de monumens
précieux de l'Antiquité , tels que la Table
Héliaque , & un Calendrier Egyptien
&Grec.
!
:
Les Tables conſiſtent dans les liſtes
étymologiques de mots & de noms; une
table des fêtes , une des Allégories & /
ſymboles. On a fait entrer dans la Table
des Matieres , tout ce qui concernoit les
moeurs & uſages anciens , ainſi que leurs
rapports avec les temps modernes , ce
qui y répand plus d'intérêt.
Le Diſcours préliminaire offre après
une analyſe légere de ce Volume , un
tableau des encouragemens qu'à reçu l'Auteur
depuis la publication du 3me Volume
, entre leſquels ceux accordés par un
Miniſtre du Roi , & la ſouſcription du
Roi pour cent Exemplaires , due aux follicitations
généreuſes de quelques Savans
illuftres,
124 MERCURE DE FRANCE.
Ceci eſt ſuivi de la notice de quelques
Ouvrages dans lesquels on a fait
mention du Monde Primitif , de la réponſe
à quelques objections , & de quelques
corrections & additions.
"
"
ود
ود
و د
ود
ود Nous ofons dire , d'après un Savant
littérateur , fans craindre d'être démenti
par les perſonnes qui ont du goût &
de l'impartialité , que plus M. de Gébelin
avance dans ſa carriere , plus il ſe
rend intéreſſant. Le ſecond Volume
intéreſſe plus que le premier ;& le troi-
,, ſieme , que nous avons ſous les yeux ,
intéreſſe encore plus que le ſecond.....
Un Lecteur impartial mettra le Monde
Primitif au nombre des meilleurs li
vres qu'on ait publiés dans ce ſiecle."
ود
ود
ود
Trésor généalogique , ou extraits des titres
anciens qui concernent les Maiſons &
Familles de France , & des environs ,
connues en 1400 , & auparavant ; par
Dom Caffiaux , Religieux Bénédictin
de la Congrégation de S. Maur , réſidant
en l'Abbaye Royale de S. Germain
- des - Près , à Paris. Dédié à la
Reine. Ouvrage propoſé par ſouſcriptions
ou infcriptions , en dix volumes
FEVRIER. 1777. 125
in-40. A Paris , de l'Imprimerie de
Philippe - Denys Pierres , Imprimeur
du College Royal de France , rue S.
Jacques , 1777.
La partie généalogique manquoit jusqu'à
préſent dans les Bibliotheques. C'eſt
avec confiance , eſt - il dit dans le Prospectus
qui vient d'être publié , qu'on
offre au Public ſavant , un Ouvrage qui
fupplée à fes beſoins , qui augmente ſes
richeſſes littéraires. Celui- ci eſt le fruit
de quarante ans d'un travail pénible &
laborieux. L'Auteur ſe flatte qu'on lui
faura gré d'avoir raſſemblé , fous un
point de vue , une infinité de titres préčieux
& importans , dont on ne pouvoit
auparavant ſe procurer la connoisfance
, qu'avec des dépenses énormes
& ſouvent infructueuſes . La néceffité
de faire des preuves , obligeoit - elle de
recourir aux fiecles paffés , de remonter
à ſes aïeux , de conſtater une extraction
noble & refpectable , ſoit pour parvenir
aux honneurs qui ne s'accordent qu'à
l'ancienne Noblefle , foit pour placer des
parens dans les Chapitres , foit pour
difcuter des intérêts de famille , qui ,
pour l'ordinaire , demandent une ſuite
126 MERCURE DE FRANCE .
4
de filiations : Quelles peines ! quels embarras
! Ici les difficultés diſparoiſſent ,
les monumens & les dépôts publics , les
chartriers des Seigneurs , les regiſtres des
Greffes & des Egliſes , les archives des
Chapitres , des Abbayes , des Monaſteres
, des Villes , des Provinces , viennent
de toutes parts ſe ranger & préſenter dans
un ordre ſuivi , tout ce qu'ils ont d'intéreſſant
pour les différentes Familles .
C'eſt le fil conducteur qui donne l'entrée
& la fortie d'un labyrinthe dont
on ne pouvoit ſe tirer.
L'Auteur , qui a conduit ſes recherches
juſqu'aujourd'hui , ſe borne , quantà
préſent , aux perſonnes qui vivoient
en 1400 , ou auparavant. C'eſt la par
tie la plus intéreſſante & la plus négli
gée. Pluſieurs raiſons qu'il expoſe dans
fon Prospectus , l'ont engagé à ne parler
que de l'ancien temps.
Quoiqu'il n'ait particulierement en
vue que les Habitans de la France , il
n'a pu ſe diſpenſer de s'étendre ſur les
Provinces voiſines , où pluſieurs familles
Françoiſes ont pris naiſſance , où pluſieurs
branches de Maiſons ſe ſont transplantées.
Il parle auſſi quelquefois des
FEVRIER. 1777. 127
anciennes familles roturieres pour deux
raiſons. La premiere , parce que les
roturiers ont le même droit que les
Nobles , de connoître leur extraction ,
leurs ancêtres , leurs alliances. La feconde
, parce que pluſieurs Nobles doivent
leur origine à ces illuftres roturiers,
qui , ayant les ſentimens & la vertu,
qui font la vraie Nobleſſe , méritent place
dans un livre qui fait revivre les morts.
L'Auteur a mis à la tête du premier
volume , un Difcours curieux & inftructif
ſur l'Art généalogique ; une liſte des
abbréviations qu'il emploie, & un catalogue
alphabétique des Auteurs , des perſonnes
, des archives , & des lieux cités
aux marges.
:
L'Ouvrage contiendra dix volumes
in - 4°. de 800 pages chacun , en beau papier
, d'une impreffion nette & correcte ,
en caracteres neufs , ainſi que les cadres
& filets pour diftinguer les quatre colonnes
de chaque page. M. Pierres , chargé
de l'impreſſion de cet Ouvrage , ne
négligera rien pour ce qui concerne fa
partie. La premiere & principale colonne
, contiendra les généalogies par ordre
des temps , en commençant par les titres
les plus anciens qui les appuient: les difféi
1
128 MERCURE DE FRANCE.
:
rens degrés de filiation feront déſignés
par la ſuite naturelle des chiffres arabes
mis en tête de chaque article. La ſeconde
colonne eſt pour la date des titres
, dans un ordre chronologique . La
troſieme , pour l'indication des preuves :
on n'y mettra que les pieces authentiques
que l'Auteur a vues par lui même
, & les lieux où elles ſe trouvent.
La quatrieme, pour les notices , comprendra
, non- ſeulement les pieces rapportées
dans les livres imprimés , & dans
les écrits des Compilateurs , mais encore
celles qui font informes , & n'ont
point toute l'autorité réquiſe pour faire
preuve.
Chaque volume de 800 pages , équivalentes
à 1200, à cauſe des abbreviations
, ne ſe vendra , en feuilles , que
huit livres pour les Souſcripteurs , & dix
livres pour les Inſcripteurs ; de forte que
tout l'Ouvrage , en dix volumes in- 4°.
ne coûtera que quatre - vingt livres aux
uns , & cent livres aux autres.
La maniere dont l'Auteur demande
des avances ou des aſſurances , prou
ve ſon déſintéreſſement. Il n'exige que
huit frans d'avance de chaque Soufcripteur
, & rien des Inſcripteurs , ſinon
leur
FEVRIER. 17778 129
}
leur foumiſſion & engagement de pren
dre les volumes à mesure qu'ils paroî
tront. L'édition commencera fur la fin
du mois de Mars de la préſente année
1777 , au cas qu'il y ait un nombre ſuffifant
de ſouſcriptions ou d'inſcriptions .
Le premier volume ſera achevé fur la
fin de Septembre ſuivant ; le ſecond à
la fin de Mars de l'année prochaine
1778 , & les autres ſucceſſivement. Les
Souſcripteurs , en faiſant retirer le premier
volume , paieront le ſecond , &
ainſi juſqu'au dixieme , qui fera délivré
gratis. Les Inſcripteurs paieront les vo-
Jumes à meſure qu'ils paroîtront , &
toujours en repréſentant leur certificat
d'infcription , fur lequel on fera note
du volume fourni & payé. Les frais
de port de lettres , port de volumes ,
feront à la charge des Souſcripteurs ou
Inſcripteurs.
Les avances des Souſcripteurs , & les
foumiſſions des Inſcripteurs , feront reçues
chez Ph. D. Pierres , Imprimeur-
Libraire , rue Saint - Jacques , & dans
toutes les Maiſons de la Congrégation de
S. Maur , par les Prieurs ; & , en cas
d'abfence , par les fous- Prieurs ou Procureurs
, qui , fans aucun intérêt , & par
I
130 MERCURE DE FRANCE.
amitié pour l'Auteur , le recevront & en
donneront récepiffe. Les ſouſcriptions
& inſcriptions ne feront ouvertes que
juſqu'au premier de Mars de l'année
1777 (* ) . Ceux qui n'auront point
fait alors les diligences , courront le
riſque de ne point avoir l'Ouvrage , ou
de ne l'avoir qu'à un prix plus confidérable
, parce qu'on n'en tirera que cent
exemplaires par- delà le nombre retenu.
Differtation fur la nature du Froid , avec
des preuves fondées fur de nouvelles
expériences Chymiques; par M. Hete
kenroth , Apothicaire Aide-Major des
Camps & Armées du Roi: brochure
in- 12 , prix 1 1. 4 f. à Paris , chez Mo
nory , Libraire , rue & vis - à- vis la
Comédie Françoiſe.
(*) Si à cette époque , le nombre de Souſcripteurs &
Inſcripteurs ne paroisſoit pas suffisant pour entreprendre
l'Edition , les avances des Souſcripteurs leur feront rendues
, & les Inscripteurs seront déchargés de leur engagement.
Au reſte , à ce terme , on en donnera avis dans
la Gazette de France, le Mercure de France ,& autres
Journaux.
FEVRIE R. 1777. 131
Kunckel, dans ſon Loboratoire Chimique,
ouvrage Allemand , & qui n'a point
encore été traduit en François , expoſe
une théorie fur le froid & fur le chaud,
qui , juſqu'à préſent , n'a point été adop
tée. Il penſoit que le chaud étoit de nature
alkaline , & le froid de nature acide ,
& que les liquides qui deviennent folides
par le froid , doivent ce nouvel état à
la combinaiſon du froid & du chaud Si
l'on a égard au temps où Kunckel a veeu,
ce Chimiſte étoit excuſable d'avoit pus
blié cette doctrine ; mais excufera - t - on
de même l'Auteur de la brochure que
nous venons d'annoncer , de vouloir faire
revivre une théorie occulte , pour ne rien
dire de plus ? Cette théorie eſt aujour
d'hui abfolument oubliée , & mérite de
l'être , depuis , for- tout , que nous avons
ſur cet objet d'excellens Ouvrages donnés
par d'habiles Phyſiciens , que nous
nous diſpenſerons de nommer , parce
qu'ils font connus de tous ceux qui cul
tivent la Phyſique expérimentale.
Hiſtoire du Bas - Empire , en commençant &
Constantinle Grand. Par M.le Beau ,
Profeſſeur d'Eloquence au College
Royal , Secrétaire ordinaire de Mon
12
132 MERCURE DE FRANCE,
ſeigneur le Duc d'Orléans , & ancien
Secrétaire Perpétuel de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres. A Paris chez Saillant &
Nyon , & la veuve Deſaint. Tom.
19& 20.
Les deux volumes de l'Hiftoire du Bas-
Empire que nous annonçons , renferment
les événemens de l'Empire Grec ,
depuis 1118 juſqu'en 1204 , fous les
Empereurs Jean Commene : Manuel Commene
, Alexis II , Andronic , tous deux
de la race des Commenes : vient enſuite
Iſaac l'Ange , détrôné au bout de dix
ans , par fon frere Alexis III , & rétabli
, huit ans enſuite , avec ſon fils
Alexis IV. Nicolas Canabe , regne quelques
jours ; Alexis V, dit Marzuphle ,
s'éleve fut le trône par le meurtre des
deux derniers Princes , & fait bien - tôt
place à Baudouin , Comte de Flandres ,
que les Latins choiſiffent pour Empereur ,
après la priſe de Conſtantinople. Les
Grecs , qui ne ſubiſſent pas le joug des
Latins , ſe donnent pour Empereur ,
Theodore Lafcaris .
Jean Commene , fils & fucceſſeur d'Alexis
, eût été un Prince accompli , s'il
1
FEVRIER. 1777. 133
eût moins aimé la guerre. Il eut toutes
les vertus de fon pere , fans avoir aucun
de ſes défauts . Un extérieur peu avantageux
cachoit une ame grande & généreuſe
, & fon regne fut un de ces intervalles
de repos , qui retarderent la chûte
de l'Empire. A peine étoit- il ſur le trône ,
qu'il repouſſa les attaques des Turcs ,
des Parzines , des Serves & des Hongrois.
Vainqueur de tant de nations , il
marche en Cilicie , d'où il chaſſe les Arméniens
, qui s'en étoient emparés. On
voit ici l'établiſſement d'un nouveau
Royaume d'Arménie. L'Empereur oblige
le Prince d'Antioche à le reconnoître
comme Souverain : il entre dans la ville ;
mais une révolte , fourdement excitée par
ce Prince , l'oblige d'en fortir. La guerre
contre les Turcs continue ; Jean retourne
à Antioche , dont on lui refuſe l'entrée.
Réſolu de ſe la faire ouvrir par force , il
va paffer l'hiver en Cilicie. Une bleſſure
mortelle qu'il reçoit dans une chaſſe ,
lui ôte la vie ; mais avant que de mourir
, il choiſit pour ſon ſucceſſeur Manuel
, le plus jeune de ſes fils . Le discours
qu'il fait à ſes Courtiſans , renfer.
me des vérités précieuſes , & dut faire
beaucoup de ſenſation.
1
13
134
MERCURE DE FRANCE.
Tous les ſujets de l'Empire penſoient
de Manuel comme en avoit penſé ſon
pere. Son frere Ifaac , quoique ſon aîné ,
Jui étoit ſi inférieur en mérite , que les
droits de la naiſſance ne trouverent point
de défenſeurs. On admiroit dans Manuel
, le courage , la grandeur d'ame , la
paſſion pour la gloire ; on vouloit dès lors
trouver en lui la prudence d'un âge
avancé. Les grâces de ſa perſonne aidoient
encore à faire valoir fon mérite :
il étoit de haute ſtature; une beauté male,
un regard plein de douceur , un teint
vif & animé annonçoient un heureux
mêlange de bonté & de vigueur. Telles
furent les qualités qu'il porta fur le trône.
La vigueur s'y conſerva, la bonté y fut
fort altérée par les malignes influences de
la grandeur. De mauvais Miniſtres corrompirent
ce beau naturel, On voit ici
l'élévation , le manege & la chûte des
deux principaux. Environné de ces confeils
, Manuel devient dur, hautain , libertin,
jufqu'à entretenir un commerce
ſcandaleux avec ſa propre niece. Sa
femme Irene , Princeſſe modeſte & vertueufe
, dont l'Hiſtorien judicieux fait
un portrait ſi intéreſſant, loin de le retirer
de fes défordres , fut éclipſée par fa
Concubine,
FEVRIER. 1777. 135
La fierté du Prince d'Antioche fut
forcée de plier ſous les armes de Manuel.
Ce Prince, foldat déterminé, ſignale en
vingt combats contre les Turcs , une
bravoure téméraire , & la mort qu'il femble
chercher , & qu'il eût ſouventméritée,
le ſuit toujours. Ses faits guerriers ſembleroient
romaneſques , s'ils n'étoient atteſtés
par deux Auteurs très - graves &
contemporains , dont l'un parle comme
temoin oculaire. Sa bonne foi ne fut
pas égale à ſa bravoure. Plein des anciennes
défiances qui avoient rendu Alexis
ennemi des Croiſés , il fit échouer la
ſeconde Croiſade. L'empereur Conrad
& le Roi de France , Louis le jeune , revinrent
en Europe , aprés avoir ſignalé ,
leur courage plus que leur prudence,
Le ſiege de Corfou , dont les Siciliens
s'étoient rendus maîtres , eſt un des plus
mémorables dont l'hiſtoire faſſe mention.
Manuel , toujours intrépide , y fit des
miracles de cette aveugle valeur qui
faifoit fon caractere; on vit alors quel
changement l'exemple d'un Prince peut
opérer dans une nation. Les Grecs ſem.
blent être ceux de Marathon & des Termopyles.
Les guerres de Servie & de
Hongrie , qui fuccéderent , offrirent à
1
1
14
136 MERCURE DE FRANCE .
Manuel de nouvelles occafions de montrer
fon courage. Il n'y a point de bataille où
il ne paye de fa perſonne , & ne cherche
les plus périlleuſes aventures.
On lit , dans le dix-neuvieme volume ,
le commencement des forfaits d'Andronic,
coufin germain de Manuel , Prince perdu
de moeurs , mais hardi , plein de ruſes,
ambitieux , capable de tous les crimes ,
qui ne le conduiſirent au trône que pour
le punir fur un échafaud plus élevé. Ses
diverſes aventures font ici diſtribuées ſelon
l'ordre des temps.
Les guerres que Manuel fit en Italie
par ſes Généraux , après divers ſuccès ,
ſe terminerent par une paix avec le Roi
de Sicile. Sa conquête de la Cilicie , &
les guerres contre les Turcs , fourniſſent,
dans Manuel , des exemples de générofité
& d'une fuprême bravoure. La viſite que
le Sultan d'Icone fit à Manuel à Conftantinople
, les fétes données à ce Sultan ,
& fon départ , intéreſſeront-le Lecteur.
Irene , premiere femme de Manuel , étant
morte, il épouſa Marie d'Antioche , la
plus belle perſonne de ſon ſiecle.
Après quelques réflexions ſur le peu de
fruit que l'Empire retira de la valeur des
trois premiers Commenes , le quatre:
FEVRIER. 1777. 137
- vingt- neuvieme livre commence par l'histoire
des guerres de Hongrie , & finit par
l'expédition inutile , faite en Egypte , de
concert avec Amaury , Roi de Jérusalem.
On voit ici la chute bien méritée du Miniſtre
Stypiote , & la diſgrace injufte
d'Alexis .
Le quatre - vingt - dixieme livre renferme
la guerre contre les Vénitiens ,
qui dura quatre ans , & celles des Turcs ,
qui ne finirent qu'avec la vie de ce Prince,
Sa témérité , heureuſe juſqu'alors , eſſuya
la plus ſanglante défaite à Myriocephales,
Cette terrible bataille , & toutes ſes fuites
, font racontées en détail. Manuel
mourut quatre ans après , dans la trentehuitieme
année de ſon regne ; & fa conduite
, dans le gouvernement eſt développée
dans le reſte du livre qui termine
le dix - neuvieme volume,
La peinture de la Cour , après la
mort d'Alexis , ouvre le vingtieme volume
, page 7 ; on y voit la ſuite des aventures
d'Andronic , qui fait révolter Conftantinople
contre l'Impératrice - mere ,
& fon Miniſtre favori. Andronic eft reçu
avec joie à Conſtantinople ; il n'a deſſein ,
dit- il , que d'aſſurer & d'aider le jeune
Empereur ; fous ce maſque , il ſe défait
15
138 MERCURE DE FRANCE.
de ſes ennemis, fait étrangler l'Impera- C
trice - mere , & peu de temps après , le
jeune Empereur. La ſuite du regne d'Andronic
n'eſt qu'un tiſſu de maſſacres &
de condamnations injuftes. A la vue de
tant d'horreurs , l'Hiſtorien s'arrête , &
encore frémiſſant d'effroi : C'eſt , dit - il ,
un malheur pour Thiſtoire , d'être forcée
de tenir fi long temps sa plume trempée
dans le sang, & de n'offrir que des tableaux
funestes . Mais chargée de reproduire
les fiecles à la mémoire des hommes
trop heureuse quand elle n'a que des héros
à faire paroître , elle n'est pas moins obligée
de peindre les monstres. Elle les présen
te & les immole aux yeux de tous les âges,
fur le même échafaud qu'ils ont teint du
fang des innocens , & jamais criminels ne
furent environnés d'un plus grand spectacle.
Il faut lire l'horrible catastrophe , qui fit ,
de ce tyran inhumain , un exemple affreux
de la vengeance d'un peuple opprimé par
une cruelle barbarie.
Le portrait d'Iſaac , ſucceſſeur d'Andronic
, & celui de ſes Miniſtres , prépare
le regne de l'imbécillité. Ses armées
chaſſent de l'Empire les Siciliens ,
qui y avoient fait des conquêtes ; mais
elles échouent contre l'Ile de Cypre , dont
१
FEVRIE R. 1777. 139
un tyran , nommé Ifaac , s'étoit emparé.
La Bulgarie ſe révolte & ſe donne des
Rois. Branas , vainqueur des Bulgares
prend le titre d'Empereur & vient attaquer
Conftantinople ; il eſt tué dans une
bataille. La guerre des Bulgares continue.
La troiſieme Croiſade , à la tête de laquelle
furent Philippe- Auguste , Frédé
ric , Empereur , & Richard d'Angleterre
, eſt encore traverſée par la perfidie
des Grecs. Richard chaſſe le tyran Iſaac
de l'Ifle de Cypre ,& s'en empare. Après
pluſieurs révoltes , & une ſuite de mau
vais fuccès contre les Bulgares , Ifaac eſt
détrôné par ſon frere Alexis , qui lui fait
crever les yeux.
Alexis III , auſſi imbécille que fon
frere , fut foutenu par ſa femme Euphrofine.
Cette Princeſſe joignoit une mâle
vigueur à tous les vices de ſon ſexe.
Un impofteur , qui ſe diſoit fils de Manuel
, fut bien- tôt aſſaſſiné. Une nouvelle
Croiſade , à la tête de laquelle étoit
l'Empereur Henri VI , eut peu de
ſuccès par la mort de ce Prince. Les Bulgares
renouvellent la guerre; mais leurs
Rois , Afan & Pierre , tués par leurs propres
ſujets , laiſſent la couronne à leur
frere Joanutce. L'Empereur Grec ſe fou
140 MERCURE DE FRANCE .
met à payer tribut à l'Empereur d'Allemagne.
Un pirate le fait trembler. Euprofine
diſgrâciée , eſt bientôt rappelée
à la Cour ; mais le miniſtre Constantin
en eſt banni pour toujours. Géné
roſité du Sultan d'Icone. Maladie de
l'Empereur. Irruption des Valaques . Révolte
de Chryfe , que l'Empereur ne peut
réduire , & d'Iyan , qui repouſſe les
Grecs , & eſt pris par perfidie. On ne
voit , dans le reſte de ce regne , que défordres
dans le Palais & dans la ville,
Tous les liens de l'obéiſſance ſe relachent
le Prince tombe dans le mépris . Enfin ,
la cinquieme Croiſade ſe prépare; plufieurs
Princes d'Occident ſe joignent aux
Vénitiens pour aller s'emparer de Constantinople
, dont la conquête leur paroisfoit
néceſſaire à celle de la Terre Sainte.
Le dernier livre du vingtieme volume ,
ne renferme que l'attaque & la priſe de
Conſtantinople par les Latins. On y expoſe
les divers événemens de ce ſiege fameux
, & l'élection de Baudouin , Comte
de Flandres , qui fut le chef d'une nouvelle
race d'Empereurs ; & cette partie de
l'ouvrage eſt remplie de faits intéreſſans,
La marche des judicieux Hiſtoriens , eſt
également intéreſſante dans les deux voFEVRIER.
1777 I141
1
lumes que nous annonçons , ſoit par le
choix des événemens , ſoit par la noble
éloquence avec laquelle ils font décrits.
Oeuvres complettes de Démosthene & d'Eschine
, traduites en François , avec des
remarques fur les Harangues & Plaidoyers
de ces deux Orateurs , & des
notes critiques & grammaticales en
Latin , ſur le texte Grec : accompagnées
d'un Difcours Préliminaire fur l'Eloquence
& autres objets intéreſſants ;
d'un Traité ſur la Jurisdiction & les
Loix d'Athenes ; d'un Précis Hiſtorique
fur la Conſtitution de la Grece,
fur le gouvernement d'Athenes & fur
la vie de Philippe , &c. Par M. l'Abbé
Auger , de l'Academie des Sciences
, Belles - Lettres & Arts de la ville
de Rouen , ancien Profeſſeur d'Eloquence
dans la même Ville A Paris ,
chez Lacombe , rue de Tournon , près
le Luxembourg , 5 vol . in - 8°. reliés ,
25 livres.
Nous rendrons compte , dans un volume
prochain , de la partie la plus étendue
& la plus difficile de ce recueil inté
reſſant , la verſion du texte de Démos
142 MERCURE DE FRANCE.
thene. Nous devons aujourd'hui faire
connoître les acceſſoires que M. l'Abbé
Auger y a joints; ils font tous très - importans.
Les uns deſtinés à l'éclairciffe
ment & à l'intelligence du texte , font
les fruits d'une érudition peu commune ,
& d'un travail de pluſieurs années. Les
autres, en partie hiſtoriques , en partie
littéraires , annoncent également le ſavant
& l'homme de goût.
Les remarques, critiques & grammaticales
ſur le texte Grec , que nous indiquerons
d'abord , font placées à la fin
de chaque volume. Elles font le réfultat
des recherches de l'Auteur ; il les a écri
tes en latin pour en rendre l'uſage plus
général , & l'étendre aux étrangers mêmes
qui lui fauront gré d'avoir penſe à
eux. Parmi les Auteurs qu'il a confultés
avec le plus d'avantage; dans cette partie
de fon travail, il nomme le ſavant Reiske
de Leipſick , mort il y a quelques années
, & à qui l'on doit une édition
complette de tous les Orateurs Grecs ,
dans leur langue originale , avec des notes
, des remarques, des verſions latines
qui ont eu le fuffrage de tous les Savans.
M. l'Abbé Auger à été en correſpondance
avec cet homme célebre, qui lui a
FEVRIER. 1777. 143
dédié la derniere partie de ſa collec-
■ tion. Cet hommage eſt également honorable
à celui qui l'a rendu , & à
celui qui l'a reçu. Nous ſavons que la
reconnoiſſance du premier y a eu beaucoup
de part : il'a avoué lui - même qu'il
avoit des obligations eſſentielles au fa
vant François avec lequel il étoit en correfpondance
, & dont les obſervations lui
ont été quelquefois utiles.
Nous ne nous arrêterons pas à cette
partie du travail de M. l'Abbé Auger ;
elle eſt faite pour être confultée , avec
fruit , par tous ceux qui entreprendroient
de lire Démosthene dans fa langue originale.
Nous nous bornerons à indiquer
la liſte des Tribus d'Athenes ,
celle des Bourgs qui faisoient partie de
l'Attique , & le Dictionnaire géographi
que des Royaumes , Provinces , Villes ,
Places & Ports, dont les deux Orateurs
ont parlé dans leurs Discours. Ce Dics
tionnaire à été revu par M. Barbeau
de la Bruyere , qui a fait une étude approfondie
de la Géographie ancienne
& moderne , ſur laqu'elle il a écrit
pluſieurs Ouvrages. Cette partie des
acceſſoires de la traduction de M. l'Abbé
Auger , n'eſt pas la moins intéreſſante;
144 MERCURE DE FRANCE.
il n'a rien négligé de ce qui pouvoit inſtruire
& fatisfaire le lecteur : il lui offre
dans ſon Ouvrage , tout ce qu'il pouvoit
defirer , & lui épargne l'embarras de le
chercher ailleurs , où il ne ſeroit pas sûr
de le trouver toujours. :
Un morceau bien intéreſſant , c'eſt
un tableau précis & rapide de l'hiſtoire
de la Grece, en général , & des Athéniens
en particulier. Ce tableau a été
fait d'après M. l'Abbé de Condillac &
M. Tourreil. On ne peut avoir réuni
plus de faits dans un auſſi petit eſpace ;
& il a fallu beaucoup d'art pour les
mettre chacun à leur place , & les préſenter
d'une maniere claire & diſtincte.
Avant de lire Démosthene , il faut connoître
le peuple auquel il a parlé , fa
ſituation , ſes intérêts , ſon caractere ,
& celui des peuples voiſins. Ces connoiſſances
font indiſpenſables pour bien
entendre l'Orateur. On les trouve toutes
ici.
Le lecteur déjà inſtruit de l'état de
la Grece , à cette époque , trouve de
nouvelles lumieres à la tête de chaque
Difcours. Le Traducteur ne ſe borne
pas à offrir , dans des réflexions préli
minaires le ſommaire du Diſcours
qu'il
د
FEVRIER. 1777. 145
qu'il va préſenter. Ildonne l'hiſtorique
des faits qui y ont donné lieu ; il en
fixe la date; & par- tout les chef- d'oeuvres
de l'éloquence Grecque , ſe trouvent
alliés à l'hiſtoire de la Grece. En étudiant
les grands modeles de l'art oratoire
, on apprend à connoître en même
temps le génie & le caractere de ces peuples.
Ce travail intéreſſant & utile ne terminoit
pas la tâche que s'impoſoit M.
l'Abbé Auger. Démosthene n'a pas traité
uniquement des affaires d'Etat dans ſes
harangues ; il a défendu les intérêts particuliers
d'Athenes , comme les intérêts
publics de cette ville : il a parlé auſſi en, faveur
de quelques Citoyens , ou contre eux.
Ces Diſcours , pour être bien entendus ,
demandent d'autres connoiſſances préliminaires
plus difficiles à ſe procurer.
L'Auteur n'a pas voulu les laiſſer à defirer
; & il a compoſé un Traité de la
Jurisdiction & des Loix d'Athenes.
Ce Traité , comme le titre l'indique ,
- eſt naturellement diviſé en deux parties :
la premiere fait connoître les différentes
eſpeces de Magiſtrats , de Juges & de
Tribunaux ; les formes à obſerver pour
obtenir juſtice. Tous ces détails fons
K
146 MERCURE DE FRANCE.
piquans; ils peuvent fournir des come
paraiſons intéreſſantes à ce qui ſe pratique
de nos jours. De tout temps il y a
eu des procès entre les Citoyens d'un même
lieu , des loix pour les terminer , &
des hommes adroits qui ſavoient éluder
ces loix & employer les détours de la chicane
, qui eſt auſſi ancienne que les Sociétés
& les Tribunaux.
La ſeconde partie eſt conſacrée à faire
connoître les loix d'Athenes. L'objet
de l'Auteur n'étant point de donner un
Traité complet de Juriſprudence Attique ,
il ſe borne aux loix principales qui ont
rapport aux Difcours qu'il a traduits. Ce
Traité peut - être regardé comme neuf
par la forme & la quantité des chofes
qui y entrent: il ſuppoſe les recherches
les plus étendues , & une critique judicieufe.
La derniere partie 'qui nous reſte à
indiquer du travail de M. l'Abbé Auger ,
c'eſt fon Difcours préliminaire , Ouvrage
plein de goût & de choſes. Le
véritable but de l'éloquence , eft de
perfuader & de déterminer ſur le champ
les volontés. Les moyens qu'elle emploie
pour y arriver , font le raiſonneFEVRIER.
1777. 147
,
■ ment qui éclaire l'eſprit , les images
qui frappent l'imagination , les ſentimens
qui touchent & remuent le coeur :
tantôt elle ſépare les moyens , tantôt
elle les fond enſemble. D'après cette
définition , l'Auteur ne regarde comme
éloquence proprement dite que celle
qui eſt dans les genres qu'on appelle
délibératif & judiciaire. Il a du moins
raiſon de les regarder comme le premier
degré de l'éloquence. Mais tous les lecteurs
n'excluront pas pour cela le genre
démonstratif , qui ne peut remplir le
même but dans toute la rigueur de la
définition de M. l'Abbé Auger ; mais
qui conſervera ſes partiſans , fur - tout
dans un temps où l'éloquence n'a plus ,
pour s'exercer , les grands ſujets qu'elle
avoit autrefois. L'Auteur , après cette
définition , parcourt l'état de l'éloquence
, en France , à Athenes & à
Rome. Il donne enſuite des principes
folides fur la traduction en général , &
fur celle des Orateurs en particulier.
Ces principes amenent des réflexions
fur les différens genres de ſtyle ; & il
les applique aux langues Grecque , Latine
& Françoife. Il termine ce Difcours
profond par un parallelle de Cicéron &
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
de Démosthene. Il compare , non - feulement
les deux Orateurs , mais encore
les hommes & leur génie.
La lecture de tous ces morceaux , peut
feule donner une juſte idée du travail
de leur Auteur , & des difficultés qu'il
a eu à vaincre. Il fixe celle que nous
devons avoir de ces Orateurs généralement
moins connus que célebres , &
que leurs Traducteurs , juſqu'à préſent ,
avoient défigurés.
Le mouvement eſt un des principaux
caracteres de l'éloquence de Démofthene
; mais ce n'eſt pas un mouvement
qui va par fauts & par bonds ,
ſi nous pouvons nous exprimer ainſi ;
c'eſt un mouvement progreffif & rapide
où tout eft lié , tout eſt enchaîné. Un
ſtyle coupé , haché , découſu , feroit
entierement oppoſé au genre de cet il-
Iuſtre Orateur. Tout n'eſt pas d'ail-
Jeurs mouvement chez lui. On ſe trompe
lorſque l'on ſe repréſente Démosthene ,
toujours tonnant , toujours foudroyant ,
pour nous fervir d'une expreſſion répétée
juſqu'au dégoût, par tous ceux qui
ont parlé de lui. Il y a dans ſes Discours
beaucoup d'endroits tranquilles &
paiſibles , pleins d'adreſſe & d'infinuaFEVRIER.
1777. 149
tion. C'eſt ainſi qu'en jugent ceux qui
le liſent dans ſa langue. Ceux qui le
liront avec attention , dans cette traduction,
en penſeront de même. En voyant
M. l'Abbé Auger avouer qu'il n'y a
point de phraſes dans ces Difcours , qu'il
n'ait remaniées bien des fois , qu'il n'ait
retouchées & repolies d'après ſes idées
& d'après celles de perſonnes éclairées
qu'il a confultées ; qu'il a mis enfin à
les traduire , le temps que Démosthene
mettoit à les compoſer , ils concevront
difficilement que ce ſoit un Orateur à
traduire , d'après la premiere impreſſion
que fait le plaisir de le relire. C'eſt cependant
ce que l'on a dit , ce que l'on a
prétendu tenter. Un rapprochement des
paſſages ainſi traduits légérement avec
ceux traduits par M. l'Abbé Auger ,
pourra intéreſſer le Lecteur.
در
Il faut entendre Démosthene , a dit le
Journaliſte , répondre à ceux qui demandent
quelle néceſſité de s'armer contre
Philippe. Eh quelle autre , grands
Dieux ! que celle qui meut des hommes
libres à la vue du déshonneur ? Eſt- ce
„ cette néceffité que vous attendez ? Elle
vous affiege , elle vous preſſe. Il en
,, eſt une autre.... Dieux protecteurs !
وو
"
ود
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
» Eloignez là des Atheniens ! Il en eſt
,, une autre , celle qui frappe les Eſcla-
,, ves , la violence. Athéniens ! j'aurois
”
,,
honte de vous en parler."
"
M. l'Abbé Auger a traduit: Pour-
,, quoi différer ? Pourquoi temporifer ?
Qu'attendons - nous , Athéniens , pour
faire ce que nous devons ? Que la
néceſſité nous preſſe ? Mais la nécesſité
qu'on peut appeller celle des hom-
,, mes libres , n'a plus beſoin d'être atten-
ود
"
وو
ود
ود
due ; elle nous preſſe depuis long-
,, temps: prions les Dieux d'éloigner de
nous celle des Eſclaves. La plus grande
néceſſité pour un homme libre , c'eſt
le déshonneur. Je n'en connois point ,
,, on n'en peut imaginer de plus forte.
Celle d'un Eſclave , ce font les coups ,
„ ce font les tortures ; puiſſions nous ,
Athéniens , n'éprouver jamais cette
derniere; on ne doit pas même en
parler" !
و د
وو
و د
" Nous ne ferons aucune réflexion fur
ces deux traductions ; mais nous obferverons
, en paſſant, au ſujet des deux
harangues de la couronne , dont nous
allons citer quelques morceaux que le
Correcteur de M. l'Abbé Auger reproche
à Eſchine , de donner à toutes
1
FEVRIER. 1777. 15t
les loix qu'il cite , un ſens faux & forcé.
C'eſt précisément ſur l'article des loix
- qu'Eſchine a le plus d'avantages. Quand
on lit légerement & rapidement , on ne
peut pas prendre garde à tout ; mais
quand on relit , cela ſuppoſe qu'on a déjà
lu & bien lu....
Traduction faite d'après la premiere lecture ,
par M. D. L.
ود
و د
و د
Non , Athéniens , non , j'en jure ,
vous n'avez point failli en défendant
la liberté de la Grece. J'en jure , &
,, par les manes de vos ancêtres qui ont
,, péri dans les champs de Marathon ,
,, & par ceux qui ont combattu à Platée,
,, Salamine & Artémiſe , par tous ces
و grands Citoyens dont la Grece a re-
ود
"
cueilli les cendres dans des monumens
,, publics. Elle leur accorde à tous la
même ſépulture & les mêmes hon-
„ neurs . Oui , Eſchine , à tous ; car tous
avoient eu la même vertu , quoique
,, la deſtinée ſouveraine ne leur eût pas
donné à tous le même ſuccès . "
"
"
ود Version de M. l'Abbé Auger. Si ,
condamnant l'Auteur du décret , vous
,, mépriſez mon adminiſtration , vous
"
1
K 4
152 MERCURE DE FRANCE
,, paroîtrez avoir fait une faute , & non
,, pas avoir ſubi les rigueurs injuſtes de
و د
la fortune. Mais non , Athéniens ,
„ non, vous n'avez point fait une faute ,
„ en vous expoſant pour le ſalut & la
liberté de tous les Grecs. J'en jure , "
و د
& par ceux de vos ancêtres qui ont
„ expoſé leur vie à Marathon , & par
,, ceux que la Ville de Platée a vus
, rangés en bataille, & par ceux qui
و د
"
و د
و د
"
و د
ont livré le combat naval , ſoit d'Artémiſe
, ſoit de Salamine , & par tous
ces braves Citoyens dont les corps
repoſent dans les tombeaux publics .
L'état leur a accordé à tous les mêmes
honneurs , la même ſépulture :
„ oui , Eſchine , à tous , & non pas ſeulement
à ceux dont la fortune a ſecondé
la valeur. Cette conduite étoit
juſte; ils avoient tous fait le devoir
de gens braves ; mais ils ont eu le
fort que le Souverain Etre réſervoit
,, à chacun.”
و د
"
و د
و د
و د
Nous nous arrêterons un inſtant ſur
ce morceau , j'en jure , & par les manes
de vos ancêtres , &c. Démosthene , plein
d'un noble enthouſiaſme , repréſente les
braves guerriers d'Athenes , morts à Marathon
, à Platée & à Salamine , comme
FEVRIE R. 1777. 153
des Dieux protecteurs & fauveurs de la
Grece , comme des Divinités par lesquelles
il jure ; il ſe ſert d'une expreffion
facrée, pour ainſi dire , ma, prépoſition
que l'on n'employoit que dans les fermens
faits par les Dieux ; μα τὸν Διος, μου
τον Απολλόνω , μα την Αθηνὴν. L'expreſſion manes
, qui ne convient qu'à des morts , fuivant
la réflexion judicieuſe de M. Tourreil
, & non à des Dieux toujours vivans ,
détruit cette idée. Qui ont combattu à
Platée , à Salamine , Artémiſe. On réunit
ici les objets , tandis que Démosthene les
diviſe pour donner plus de nombre à la
phraſe , pour multiplier les exemples , &
pour y appliquer l'attention de ſes Auditeurs.
Dont la Grece a recueilli les cendres.
Ce n'étoit pas la Grece qui avoit recueilli
les cendres des Athéniens morts en combattant
pour leur patrie , ou pour la Grece;
c'étoit dans l'enceinte de la ville & au
nom de la ville qu'on leur avoit rendu cer
honneur. Démosthene , dans une de ſes
harangues , vante cet uſage comme particulier
à la ville d'Athenes. Oui, Efchine ,
à tous , M. de L. H. a omis , & nonpas
Seulement à ceux dont la fortune n'a pas
Secondé la valeur ; circonſtance fur laquelle
Démosthene inſiſte , & à laquelle
K5
154 MERCURE DE FRANCE,
il veut que ſes Auditeurs faſſent une attention
particuliere,
و د
و د
و د
و ر
" L'avez - vous remarqué , Athéniens ,
,, dit M. L. , lorſqu'il a parlé de nos malheurs
; il en parle ſans rien reſſentir ,
fans rien témoigner de cette triſteſſe ,
» qui fied fi bien à un Citoyenfenfible &
vertueux. Son vifage étoit rayonnant
» d'allégreſſe , ſa voix étoit ſonore &
éclatante. Le malheureux: il croyoit
m'accuſer , & il s'accuſoit en effet luimême
en ſe montrant dans nos revers
" communs , fi différent de ce que vous
êtes."
و د
و د
و د
و د
د و
"
"
Verſion de M. l'Abbé Auger. Dans
,, le cours de fes imputations calomnieuſes
, ce qui m'a le plus étonné , Athéniens
, c'eſt qu'en inſiſtant ſur nos infortunes
, il en a parlé ſans reſſentir ,
ſans témoigner la triſteſſe d'un Citoyen
zélé & vertueux . Avec cet air & ce
ton fatisfaits , avec les éclats d'une voix
fonore , il croyoit m'accuſer ſans doute ;
,, mais , il prouvoit en effet contre lui-
3, même , qu'il n'étoit pas affecté de nos
revers comme les autres. "
و د
و د
و د
و د
?י
Il y auroit bien des remarques à faire
fur ce morceau; nous les laiſſons à nos
FEVRIER. 1777. 155
Lecteurs. Nous demanderons ſeulement
à l'homme de goût où eſt le ſtyle nombreux
de Démosthene , & f& des oreilles
Athéniennes , ces oreilles fieres & délicates
auroient ſupporté dans un Orateur
le concours des lettres ſiflantes , ( qu'on
- nous permette l'expreffion,) qui ſied ſi
bien à un Citoyen ſenſible.
L'exorde de la même harangue eſt un
chef - d'oeuvre dans le genre tranquille&
paiſible. Nous prions le critique de juger
fi une exclamation qu'on insere n'eſt pas
oppofée au genre de cet exorde. Voici
l'exemble qu'il propoſe. ,, Eſchine a dans
"
ود
cette accufation de grands avantages :
,, oui , Athéniens , de bien grands ! Nos
riſques ne fontpas égaux. S'il ne gagne
,, pas fa cauſe , il ne perd rien , moi ,
ſi je perds votre bienveillance... Mais ,
non , il ne fortira pas de ma bouche
,, une parole ſiniſtre au moment où je
„ commence à vous parler. Athéniens ,
"
و و
on écoute volontiers l'accufation &
l'injure , & qu'on entend avec peine
„ ceux qui font forcés à dire du bien d'eux
mêmes! Ainſi donc Eſchine a pour lui
2, tout ce qui attire l'attention des hom-
و د
mes. Il m'a laiſſé ce qui les bleſſfe &
و د
ود
و د
leur déplaît . Si , dans cette crainte , je
me tais fur les actions de ma vie , je
156 MERCURE DE FRANCE.
„ paroîtrai me juſtifier mal, je ne ſeral
» plus celui que vous avez cru digne de
récompenſe ; ſi , pour l'intérêt de ma
„ cauſe , j'expoſe ce que j'ai fait en per-
"
dant l'Etat , je ſerai dans la néceffité
,, de parler ſouvent de moi-même. Je le
ferai du moins avec toute la modéraration
dont je ſuis capable ; & ce que
,, je ſerai forcé de dire , imputez le,
„ Athéniens , à celui qui m'oblige à me
défendre.
و د
ود
M. l'Abbé Auger traduit au contraire
d'après l'orateur Grec. ,, Eſchine , dans
„ cette affaire , a ſur moi plus d'un avan-
, tage; deux fur tout , Athéniens , &
„ qui font eſſentiels. Premierement , les
riſques ne font pas égaux entre nous.
Je perdrois infiniment plus en perdant
votre amitié , que lui en ne gagnant
,, pas fa cauſe. Si je perds votre amitié ,
,, il y va pour moi.... Mais j'évite , en
„ commençant , toute parole ſiniſtre ;
و د
و د
و د
و د
ود
"
lui , au contraire , il m'accuſe ſans
avoir rien à perdre. On aime naturellement
à écouter des accufations &
des invectives , & on n'entend qu'avec
peine ceux qui font eux - mêmes leur
éloge. Eſchine a donc pour lui ce
,, qui captive l'attention des hommes, II
,, ne me reſte à moi que ce qui déplaît
"
"
FEVRIE R. 1777. 157
وو
"
ود
"
"
,, a preſque tout le monde. Si , dans la
crainte de choquer , je ne parle pas
des actions de ma vie , il ſemblera que
, je ne peux ni me juſtifier ſur les griefs
de l'accufation , ni montrer à quel titre
, je me crois digne d'une récompenfe.
Si , pour l'intérêt de ma cauſe , j'entré
dans le détail de ce que j'ai falt pour
l'Etat & pour les Particuliers , me voilà
,, forcé à parler ſouvent de moi : je tâcherai
du moins de le faire avec toute la
modération poffible ; & ce que la néceffité
me forcera de dire , il faut l'im-
,, puter à celui qui m'oblige à me dés
fendre."
"
ود
"
ود
"
"
Nous aurions mieux aimé que M.
l'Abbé Auger eût préféré le mot bienveillance
à celui d'amitié. Quant au Traducteur
qui a cru mieux faire , il nous
ſemble qu'il a manqué une fineſſe qui n'étoit
pas à négliger. Ilm'a laiſſé ce qui les
blesse & leur déplait , en parlant des hommes
en général eſt un peu dur. Démos
thene à dit , il ne me reſte à moi que ce qui
déplaît à présent presque à tout le monde.
Comme c'eſt dans l'homme un effet de la
malignité & un ſentiment de jaloufie qui
l'empêche d'entendre volontiers quelqu'un
ſe louer lui - même ; l'Orateur qui a voulu
1
158 MERCURE DE FRANCE.
dans ce moment ménager ſes Auditeurs ,
& ne rien dire abſolument qui pût les blesſer
, ſe garda bien de rendre ſa propoſi
tion générale. Cette obſervation prouve ,
en faveur de l'opinion de M. l'Abbé Au
ger , qu'il ne faut rien omettre dans Dê.
mofthene , autant que la langue le permet.
Encore un exemple , & nous termi
nerons par - là ce parallele & notre extrait.
Ecoutez - moi , vous le devez ; c'eſt
» pour vous que j'ai eu la force de ſup-
„ porter tous ces travaux; il ſeroit trop
honteux que vous n'euffiez pas celle
,, de les entendre. "
ز و
و و
M. l'Abbé Auger. , Vous devez m'é.
;, couter , Athéniens , pour pluſieurs rai-
„ fons , & fur- tout parce qu'il feroit hon-
,, teux que j'euſſe foutenu pour vous tant
و د
de travaux, & que vous ne puffiez en
, ſupporter le récit. " Il n'y a ici qu'une
phraſe; les deux leçons diſent la même
choſe , mais que le ton en eſt différent !
Le premier Traducteur fait parler Démofthene
en homme fier de ſes ſervices ,
& qui les reproche à ceux auxquels il les a
rendus. M. l'Abbé Auger a rendu celui que
devoit avoir l'Orateur dans cette circonſtance
importante pour lui , où fa cauſe
étoit délicate , & où ſon adverſaire avoit
FEVRIER. 1777. 159
un parti : ſa fierté devoit ſe ſoutenir &
craindre de bleſſer les Juges ; auſſi ſa tournure
adoucit - elle tout ce que la penſée
qu'il avoit à exprimer pouvoit avoir de
dur..
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LES ES Incas , ou la deſtruction de l'Empire
du Pérou , par M. de Marmontel ,
Hiſtoriographe de France , l'un des Quarante
de l'Académie Françoiſe , dédié au
-Roi de Suede , très-belle édition , ornée
de onze ſuperbes gravures , 2 volumes ,
grand in. 80. broché , 18 liv. A Paris ,
- chez Lacombe , Libraire , rue de Tournon
, près le Luxembourg , 1777 , ouvrage
important & très- intéreſſant, dont nous
parlerons dans le Mercure prochain.
Hymne au Soleil , en quatre diviſions , traduit
du Grec , par M. l'Abbé de Reyrac
, Correſpondant de l'Académie des
Inſcriptions & Belles - Lettres , petit in-
12 , prix 24 f. broché. A Paris , chez
Lacombe , Libraire , rue de Tournon ,
près le Luxembourg , 1777.
160 MERCURE DE FRANCE.
Cet Ouvrage eſt dans le goût des bons
Ecrivains de la Grece. S'il n'eſt pas un
Poëme échappé à l'injure des temps ; il
paroît du moins avoir été composé ſur les
meilleurs modeles de l'antiquité : nous en
rendrons compte inceſſamment.
Hiſtoire des progrès de l'Esprit Humain dans
les Sciences & dans les Arts qui en dépendent.
SCIENCES INTELLECTUELLES
ſavoir , la Dialectique ,
la Logique , l'Ontologic , la Cosmologic ,
la Psycologie , la Theologie naturelle , la
Religion naturelle , la Morale , la Légi.
flation & la Jurisprudence , la Politique ,
la Grammaire , la Réthorique , & l'Eloquence,
la Poésie; avec un abrégé de la
vie des plus célebres Auteurs dans ces
ſciences; par M. Savérien , volume in-
80. relié 5 liv. chez Lacombe , Libraire
, rue de Tournon , près le Luxem
bourg.
Ce précis hiſtorique des Sciences Intellectuelles
, fait ſuite à l'hiſtoire des Scienees
Mathématiques, & à celle des Sciences
1 FEVRIER. 1777. 161
al
ces Physiques , que le Public a favorablement
accueillies , qui ſont du même Auteur
, & chez le même Libraire : nous
ferons connoître plus particulierement ce
nouvel ouvrage ſi utile à l'éducation.
Dictionnaire interprête manuel des noms
latins de la Géographic ancienne & moderne
, pour ſervir à l'intelligence des
Auteurs latins , principalement des Auteurs
claſſiques , avec les déſignations
principales des lieux : ouvrage utile à
ceux qui liſent les Poëtes , les Hiſtoriens ,
les Martyrologes , les Chartres, les vieux
Actes , &c. &c. &c. volume grand in-8°.
relié 5 liv. chez le même Libraire , au
Bureau des Journaux , rue de Tournon.
Les Spectacles de Paris , vingt- fixieme
partie , chez la veuve Ducheſne , rue S.
Jaques.
Almanach de Gotha , à Paris , chez
ef Ruault , Libraire , rue de la Harpe.
Etrennes Orléanoiſes, chez Couret de
Villeneuve , Libraire , à Orléans,
Etrennes aux Amateurs de la LoterieRoyale
de France , ou la vraie explication
1
L
162 MERCURE DE FRANCE.
des Songes , avec leur rapport aux
quatre- vingt - dix numéros de la Lo.(
terie Royale de France , ſuivi de quatre-
vingt - dix figures alluſives aux mêmes
numéros , avec des cabales pour
le calcul , tirées des meilleurs Auteurs
Italiens ; ouvrage traduit de l'Italien
en François , fort intéreſſant à tous
ceux qui veulent tenter la fortune par
des miſes heureuſes . A Paris , chez
Molini , Libraire, rue de la Harpe ,
Eſprit , au Palais - Royal , la veuve
Duchefne , rue S. Jacques , Leſclapart ,
quai de Gêvres , prix I liv. 16 fols.
Cet Almanach ne doit être regardé
que comme un jeu pour ceux qui ont le
loiſir & la fantaiſie de combiner des chi
meres & de s'en amufer.
L'Egyptienne , Poëme épique , petit in.
12 , broché , 24 fols , chez Lacombe ,
Libraire , rue de Tournon.
Histoire abrégée des Papes , depuis S.
Pierre juſqu'à Clément XIV , tirée des
Auteurs Eccléſiaſtiques , 2 vol . in - 12 ,
reliés 6 liv. A paris , chez Moutard,
Libraire , rue de Hurepoix.
FEVRIER. 1777. 163 .
On trouve chez le même Libraire ,
Morceaux choisis des Prophetes , mis en
François par M. l'Abbé Champion de
- Nilon , deux vol . in . 12 , 6 liv.
Hiſtoire de la décadence & de la chûté
de l'Empire Romain , par M. Gibbon ,
ouvrage traduit de l'Anglois , in - 12 ,
relié , 3 liv. chez Moutard & les freres
Debure , Libraire , quai des Auguſtins.
Description des aspects du Montblanc ,
préſenté à Sa Majeſté le Roi de Sardaigne
, par Marc- Théodore Bourrit , pour
ſervir de ſuite à la deſcription des Glacieres
de Savoie , &c. Lausanne , 1776,
-in - 80. broché , 36 f. & chez Moutard,
Libraire , quai des Auguſtins.
Précis des Argumens contre les Matérialiſtes
, par Pinto , in- 8°. broché , 36 f.
Relation ou Journal d'un Officier Fran-
-çois , au ſervice de la Confédération de
Pologne , Amſterdam , 1776 , in- 8°. bros
ché , 3 Livres.
L2
164 MERCURE DE FRANCE,
ACADÉMIES.
I.
Prix proposé par l'Académie des Sciences' ,
Belles - Lettres & Arts de Lyon , pour
l'année 1777.
M. DE FLESSELLES , Intendant
de la Ville & Généralité de Lyon , empreſſé
de concourir à l'avancement des
Arts qui fleuriſſent en cette Ville , a invité
l'Académie des Sciences , Belles- Let
tres & Arts , qui y eſt établie , de propofer
, en ſon nom , une Médaille d'or , du
prix de 300 livres , pour la perfection de
la Teinture noire fur la Soie.
L'Académie a accepté cette commisfion
avec reconnoiſſance , & s'empreſſe
d'annoncer qu'elle décernera ce prix dans
la Séance publique de ſa rentrée , au mois
de Décembre 1777 , à celui qui aura
conſtaté avoir porté, en France, à une
plus grande perfection , la Teinture noire
de la Soie, ou par un Mémoire détaillé,
FEVRIER. 1777. 165
- accompagné d'échantillons d'eſſais , ou
par des expériences répétées par devant
les Commiſſaires nommés par l'Acadé
mie , & qui s'engageront à garder le ſecret
du procédé , ſi l'Inventeur l'exige.
L'intention de M. l'Intendant étant au
furplus de folliciter la faveur du Gouvernement
pour l'Auteur couronné.
Les Académiciens ordinaires ſont ſeuls
exceptés du concours ; les Mémoires n'y
feront admis que juſqu'au 1er Août
1777. Ils pourront être adreſſés à l'Académie,
ſous le couvert , de M. l'Intendant
; ou francs de port , à M. de la Tourette
, Secr. perp. de la claſſe des Sciences
; ou à M. Boullioud , Secr. perp. de la
claſſe des Belles - Lettres; ou chez Aimé
de la Roche , Imprimeur , Libraire de
l'Académie.
I I.
Prix proposé par l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles- Lettres de Châlons fur
Marne. Pour l'Année 1778.
L'Académie des Sciences , Arts &
Belles - Lettres de Châlons - fur - Marne ,
propoſe pour ſujet du prix qu'elle adjuge
ra dans ſon aſſemblée du 25 Août 1778 .
L3
166 MERCURE DE FRANCE .
Les moyens les moins onéreux à l'Etat
& au Peuple , de construire & d'entretenir
les grands chemins.
Tous les amis de la patrie & de l'humanité
font invités à travailler ſur ce fujet.
Le prix fera une médaille d'or de la
valeur de trois cents livres.
Les pieces feront écrites en François
ou en Latin , & elles feront envoyées ,
franches de port , à M. Sabbathier , Secr.
perp. de l'Académie , trois mois avant
Ja diſtribution du prix.
Les Auteurs ne ſe feront point connoître
; ils mettront feulement une deviſe
à la tête ou à la fin de leur Mémoire. Ils
yjoindront un billet cacheté qui contiendra
leur nom , qualités & demeure , s'ils
veulent ſe faire connoître ; & la deviſe
fera répétée fur ce billet.
III.
Prix proposé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles Lettres de pruffe.
Pour l'année 1778. !
L'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres , dans ſon aſſemblée du 6
Juin 1776, a jugé le prix de la claſſe qui
concernoit la queſtion ſuivante.
FEVRIER. 1777. 167
-
Quelle a été, relativement aux denrées ,
la valeur des monnoies depuis Constantin
le Grand jusqu'au partage de l'Empire à la
mort de Théodose ? Et quelle a été l'in-
Auence réciproque entre les variations qu'a
Jubies, cette valeur , & les changemens arrivés
dans l'état politique & économique de
l'Empire ?
Ce prix a été remporté par feu M.
Jules Frédéric de Keffenbrinck , premier
Préſident de la Régence de Stettin. Son
Mémoire étoit en Allemand & avoit
pour deviſe : Rector omnium vim quoque
intelligendi , quam ipfe dedit , & regit &
adjuvat. La Claſſe des Belles Lettres , en
le couronnant , auroit ſouhaite de voir
la troiſieme partie plus généraliſée & plus
développée.
La Claſſe de Philofophie ſpéculative
avoit différé juſqu'à l'année 1776 , l'adjudication
du prix fur l'examen des deux
facultés primitives de l'ame , celle de connoître
& celle desentir. Le Mémoire Allemand
, qui a remporté ce prix , avoit
pour deviſe , Nofce te ipfum ; & il étoit
de M. Jean - Auguste Eberhard , Paſteur à
Charlottembourg.
L'acceffit a été accordé , 10. à la Piece
Françoite , intitulée : Recherches fur lafa
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
culté de sentir & fur celle de connoître ,
ayant pour deviſe : Sin , has- ne poſſim
Naturæ accedere partes. Virg. Georg. 2°.
AlaDiſſertation Allemande qui a pour deviſe
un paſſage Grec de Platon ; ουδε λαρ
&c. 3º. Au Mémoire Allemand , qui a
pour deviſe , Eft quodam prodire tenus ,
&c.
La Claſſe de Philofophie expérimentale
, a propoſé pour l'année 1777 , la
queſtion ſuivante.
Il eſt connu que les angles ſous leſquels
les rameaux des arteres ſortent de leurs
troncs ſont différens , & que cette différence
eſt relative à celle qui ſe trouve
entre les viſceres.
Cela poſé , on demande :
Quelle est la grandeur déterminée de ces
angles, préférablement requise pour chaque
espece de fécrétions ? Comment on peut le
mieux parvenir , au moyen des expériences ,
à fixer cette détermination ? Et quelles font
les modifications dans la vitesse & dans
la circulation du sang , qui en résultent ?
On invite les Savans de tous pays , excepté
les Membres ordinaires de l'Académie
, à travailler ſur cette queſtion. Le
prix , qui conſiſte en une médaille d'or du
poids de so ducats, ſera donné à celui
FEVRIER. 1777. 169
qui , au jugement de l'Académie , aura le
mieux réuſſi. Les Pieces écrites d'un
caractere liſible , feront adreſſées à M. le
- Conſeiller privé Formey , Sécrétaire perpétuel
de l'Académie.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADEMI ☑'ACADÉMIE ROYALE DE MUSI
QUE continue de donner alternativement
des repréſentations des Fragmens , com.
poſés de l'Acte d'Eglé , de celui de la
Danse, des Talens Lyriques , & d'Orphée
& Euridice , Drame héroïque en trois
Actes. On a ajouté aux Fragmens le Bal
let des Horaces, de M. Noverre.
Ce Ballet eſt diviſé en cinq Actes ,
& en Scenes Dramatiques , où l'action
théâtrale , la déclamation muette , la
Pantomime concourent avec la Danſe
& la Muſique pour former un Spectacle.
ACTE I. La décoration représente une
Salle du Palais des Horaces. Camille ,
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
une
ſoeur des Horaces , & amante de Curiace
, déplore ſa cruelle deſtinée , apprenant
que ſon frere & fon amant doivent
combattre l'un contre l'autre pour
décider du fort de leur patrie. Cependant
elle préſente à ſon Amant ,
écharpe qu'elle a brodée. Curiace accepte
ce préſent , & vole au combat ; Camille
tremble pour fon Amant , & ne
peut recevoir , fans frémir , les adieux
de ſes freres. Le vieil Horace encourage
fes fils.
II. ACTE . La décoration repréſente un
Camp , & un Autel est au milieu . Les
deux armées ſe profternent devant l'Autel
; les Prêtres font des libations . Les
deux Rois ennemis ſe jurent qu'ils s'en
tiendront à ce que le fort du combat
entre les Horaces & les Curiaces décidera.
Combat des trois freres Romains , contre
les trois freres Albains , en préſence
des deux armées . L'aîné des Horaces ,
refté ſeul contre les trois Curiaces , les
attaque l'un après l'autre & en triomphe.
Tullus met ſur ſa tête la couronne
de la victoire. Le vieil Horace trompé
par un faux rapport, gémit de la honte
de fon fils , & ne tarde pas à ſe féliciter
de fa gloire.
FEVRIER. 1777. 171
III . ACTE . La décoration repréſente le
- Capitole. Le vainqueur eſt conduit en
triomphe au Capitole. Camille ne voit
dans fon frere que le meurtrier de ſon
Amant ; elle lui arrache l'écharpe qu'il
avoit ôtée à Curiace ; elle s'abandonne
à tout fon déſeſpoir , & forme des imprécations
contre la Patrie. Horace ne
pouvant foutenir ſes plaintes & ſes reproches
, lui plonge ſon épée dans le
ſein. Ce crime fait horreur aux Romains ,
Horace , lui même , en frémit. Le vieil
Horace applaudit ſeul à cet attentat. On
charge de fers le triomphateur .
IV. ACTE . La décoration repréſente
une Prison. Horace déplore ſa deſtinée.
Fulvie , fon Amante , veut envain faciliter
fon évaſion. Elle ſe déſeſpere ,
& tombe évanouie. Le vieil Horace
vient alors foutenir le courage de fon fils.
Procule , pere de Fulvie , apporte le décret
du Sénat , qui accorde la grace du
coupable , & lui donne fa fille.
V. ACTE . La décoration repréſente le
Palais du Roi. L'union d'Horace & de
Fulvie eſt célébrée par des fêtes bril
lantes.
172 MERCURE DE FRANCE .
Nous n'examinerons point fi ce ſujet
convenoit à un Ballet , & fi une action
auſſi tragique devoit être accompagnée
de danſes. M. Noverre a voulu faire voir
que ſon art pouvoit, comme la Poësie ,
former un Drame ſuivi , grand , pathétique
& intéreſſant. C'eſt une Tragé.
die , c'eſt Corneille en Pantomime ;
mais il a fallu rompre l'unité de l'action
pour la varier & la foutenir ; alors
on s'écarte des principes ſi eſſentiels à
toute action théâtrale; on parvient à faire
un ſpectacle , mais non pas une oeuvre
de génie.
Il n'en faut pas moins admirer , dans
cette compoſition , le talent avec lequel
M. Noverre fait employer tous les moyens
de fon Art. Cependant , il ſent lui -même
qu'il eſt des convenances & des
vraiſemblances à conferver ; & il ſe propoſe
de faire des changemens dans les
derniers Actes. Mademoiselle Heinel ,
Mlle Guimard , M. Veftris , M. Gardel ,
ont rempli les principaux rôles avec une
intelligence & une vérité qui ajoutent à
leur réputation & à leurs ſuccès.
On a repris l'Acte du Devin du Village
, pour être joué après Orphée & Euridice.
Mlle Levaſſeur & M. Lainez
FEVRIE R. 1777. 173
exécutent avec diſtinction les premiers
rôles.
L'Académie Royale de Muſique doit
remettre encore l'Iphigénie en Aulide ,
de M. le Chevalier Gluck.
L'Olympiade , Opéra de M. Sacchini ,
pour lequel on avoit fait déjà quelques
préparatifs , exigeant encore des chan
gemens , ne ſera joué qu'après Pâques.
DÉBUTS.
M. L'HÔTE , jeune Acteur , chantant
la baſſe taille , a débuté le jeudi 9 Janvier,
par le Rôle d'Eurilas , Berger , dans
l'Acte de la Danse des Talens Lyriques.
Sa voix est très - agréable; ſa prononciation
diſtincte : il eſt très bon muſicien ,
& il met de la dignité dans ſon maintien.
En cultivant ſon talent , il pourra
acquérir la préciſion néceſſaire à la muſique.
M. LE MELLE , chantant auſſi la baſſetaille
, a débuté , le même jour , dans
l'Acte de Vertume & Pomone , par le
Rôle de Pan : ce jeune Acteur eſt d'une
figure théâtrale; la qualité de ſa voix
174 MERCURE DE FRANCE.
eſt fort flatteuſe, ſon jeu eſt plein de
naturel & de feu; il chante avec intelligence
& avec goût.
L
COMÉDIE FRANÇOISE.
E Mercredi 22 Janvier , les Comé
diens François ont donné la premiere
repréſentation de Zuma, Tragédie nouvelle
de M. Lefevre. La fable de cette
Piece eſt entierement d'imagination , &
un peu romaneſque; mais elle produit
des ſituations intéreſſantes , & des fcenes
vives & pathétiques , relevées par
de beaux vers , & par des morceaux de
ſentiment heureuſement exprimés.
Une Horde Américaine s'eſt réfugiée
dans l'abyme des rochers du Pérou , loin
de la cruauté des Eſpagnols , commandés
par le fameux Pizarre. Leur Reine ,
tranquille dans cette retraite , oubliant
fon ancienne grandeur , éleve ſa fille &
un Eſpagnol qui avoit été délaiſſé dans
fon enfance. Cet Eſpagbol devient pasſionnément
amoureux de Zuma , ſa compagne.
Leur amour est agréable à la
Reine , qui admire dans ces enfans l'iFEVRIER
. 1777. 175
mage de la candeur & de la belle nature.
Ces amans voient ce jour tant
defiré de leur union , lorſqu'un Eſpagnol
, errant de montagne en montagne ,
arrive juſques dans cet aſyle de la paix
& du bonheur. C'eſt le fils du fameux
Pizarre , ſi odieux aux malheureux Américains
. La Reine reconnoiſſant cet Espagnol
, ſe laiſſe emporter par les premiers
mouvemens de vengeance ; mais
le jeune homme , autant par humanité
que par un ſecret ſentiment d'amitié ,
obtient qu'il ſoit traité avec tous les
égards de l'hoſpitalité ; on l'accueille ,
ou le plaint , on adoucit ſes maux. Cependant
le fils de Pizarre reconnoit
dans Zuma l'objet de ſa paſſion. Il s'indigne
de la réſiſtance qu'il éprouve , &
d'avoir un rival. Ses Soldats échappés
au naufrage , viennent ſe ranger fous
fes ordres, Pizarre laiſſe alors éclater
ſa violence & fes menaces. Il eſt le ty
ran de ſes bienfaiteurs , il fait enlever
Zuma. La Reine découvre en lui le
meurtrier de fon époux. Elle raſſemble
une troupe d'Américains & pour
fuit l'indigne raviſſeur de ſa fille. Le
combat eſt près de ſe livrer , lorſque
le jeune Amant propoſe de terminer
176 MERCURE DE FRANCE.
cette querelle l'un contre l'autre. Pizarre
accepte le défi , mais le jeune homme
eſt détourné par un parti. Il va retrouver
ſon rival , ils ſe reconnoiſſent pour
freres. Alors Pizarre ſe livrant à toutes
les douceurs d'une union ſi douce , facrifie
ſa paſſion à celle de ſon rival aimé ,
& ſe propoſe de devenir le défenſeur
des Américains , après en avoir été l'oppreſſeur.
La Reine , ignorant cet heureux
changement, a tout diſpoſé pour
perdre Pizarre. Il eſt ſurpris fansdéfenſe,
&accablé de traits. Pizarre mourant ,
reconnoît la juſte punition de ſes attentats.
Cette Tragédie , dont
n'avons pu tracer qu'une legere idée ,
d'après la premiere repréſentation , a eu
beaucoup de ſuccès , & fait le plus grand
honneur à M. Lefevre,
nous
Les principaux rôles de cette Tragédie
, ſont joués avec beaucoup d'intelligence
, de chaleur & de ſupériorité ,
par MM. Molé & La rive , & par Mademoiselle
Sainval.
M.
DÉBUT.
a débuté, le 21 Janvier ,
par le rôle d'Arviane dans Mélanide , &
par
1
FEVRIE R. 1777 177
= par celui du Marquis , dans la Pupile. Il
- avoit déjà paru ſur ce Théâtre.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES
ES Comédiens Italiens ont repris &
donné avec ſuccès les Sultanes , en trois
Actes en Vers , de M. Favart , avec le
Couronnement de Roxelane . Cette Comédie
charmante a été revue avec plaiſir :
on y applaudit les traits délicats & bril
lants dont cette piece eft remplie. Les
trois caracteres des Sultanes y font tracés
& foutenus avec beaucoup d'eſprit. Mesdames
Billioni , Colombe & Beaupré , les
jouent avec intelligence. On ſe rapelle;
à cette occaſion , avec quelle fineſſe ,
quelle gaieté , quel intérêt , Roxelane
étoit jouée par Madame Favart , ſi digne
d'aſſocier fon talent à celui de ſon
ingénieux époux. Le rôle du Sultan n'a
jarnais été mieux rendu que par M. Clairval
, qui fait toujours ſi bien ſaiſir l'eſprit
de ſes rôles , ſi différents depuis Mon
tauciel juſqu'au Magnifique , & depuis
Colin juſqu'à Solimant II. Le Couronnement
de Roxelane forme un beau ſpectacle.
ر
M
178 MERCURE DE FRANCE.
La Buona Figlioula a été repriſe , chantée
& exécutée dans l'esprit du maître ,
d'après les conſeils du célebre Piccini ,
qui eſt l'Auteur de la Muſique.
On a donné quelques repréſentations
de Roger & Javotte , parodie d'Orphée
& Euridice.
t
DÉBUT.
Mademoiselle TESSIER a débuté , le
lundi 27 Janvier , par le rôle d'Agathe
dans le Sorcier. Elle a de la jeuneffe ,
une voix délicate , & la cadence trèsbrillante.
L'étude & l'exercice lui donneront
, dans la ſuite , plus de préciſion
& de fûreté dans ſon chant.
FEVRIER. 1777. 179.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Mutius Scévola dans la tente de Porfenna
Eſtampe de 18 pouces de haut fur 17
de large , gravée par Jacques Schmu
żer , d'après le tableau original de Rubens
, qui eſt dans le Cabinet du Prince
de Kaunitz , Comte de Rietberg , Protecteur
de l'Académie de Vienne , auquel
cette Eſtampe eſt dédiée. Elle ſe
trouve à Vienne , chez l'Auteur , & à
Paris , chez M. Aliamet , Graveur du
Roi , rue des Mathurins , prix 16 liv.
RUBENS UBENS a dans cette ſcene ſi propre
à développer les paffions & l'enthouſiaſme
patriotique , repréſenté Scévola
étendant , ſur un braſier ardent , la main
qui vient de trahir ſon courage. L'attitude
du jeune Romain eſt noble & asfurée
; il ſemble , en regardant Porſenna ,
braver les fupplices qui lui font réſervés.
M 2
180 ORCURE DE FRANCE.
Le Roi , placé ſur un plan plus élevé,
paroît pénétré d'admiration à la vue de
cet acte d'héroïſme. Au pied du trône
eſt renversé l'Officier que Mutius vient
de poignarder. Le viſage de cet Offi
cier , victime de la mépriſe du Romain ,
annonce avec énergie la douleur & les
convulfions qui précédent une mort
violente. La ſcene eſt , du côté oppoſé ,
remplie par les gardes de Porſenna qui
témoignent leur étonnement , & s'affurent
en même temps de la perſonne de
Scévola.
Rubens a traité trés peu de ſujets
hiſtoriques auſſi intéreſſants. L'art d'ailleurs
avec lequel ce ſujet eſt rendu en
gravure , le fera rechercher des Artiſtes
& des Amateurs. Il paroît que M. Schmuzer
s'eſt proposé pour modele les plus
célebres Graveurs Flamands , & l'on peut
ajouter que ſon Eſtampe ſe ſoutient à
côté de celles de Bolsvert , de Pontius ,
de Woſterman. Le burin du Graveur
Allemand a de la couleur , de la ſoupleſſe
, du brillant , & les travaux en font
variés avec l'intelligence néceſſaire pour
donner à l'enſemble un effet pittorefque
& harmonieux.
FEVRIER. 1777. 18г
I I.
- Premiere fuite de douze Estampes , de
format in - 4°. gravées ſous la direction
du ſieur le Brun , Peintre , d'après
différens Tableaux des plus célebres
Peintres des Ecoles Flamande &
Hollandoiſe , prix 18 livres A Paris ,
chez Bafan & Poignant , Marchands
de tableaux & d'Eſtampes , rue &
hôtel Serpente,
L'objet de M. le Brun , en publiant
ces Gravures , exécutées par d'habiles
Artiſtes , eſt de former une Collection
qui puiſſe rappeller aux Amateurs le gen
re de compoſition & le faire des meilleurs
Maîtres des Ecoles de Flandre &
de Hollande , dont les tableaux ſont
aujourd'hui ſi fort recherchés ; & il
faut avouer qu'ils méritent cet empresſement
par la gaiété de la compoſition ,
la vérité du coloris & le fini précieux
du pinceau. La ſuite que nous venons
d'annoncer , préſente divers ſujets de
Lingelbach , P. Potter , J. Steen , Terburg
, Rembrandt , Metzu , Berghem ,
Wouvermans , Winants , Cuyp , Vandermeulen
: ces Tableaux ſont ou ont
M 3
182 MERCURE DE FRANCE:
été dans le Cabinet de M. le Brun ,
qui ſe propoſe de continuer cette Collection.
Le choix & le zele qu'il y met ,
ne peuvent qu'être agréables aux Amateurs.
Il eſt dit à la tête de la premiere
livraiſon , que la ſeconde, auffi de douze
Eſtampes , ſe fera dans l'eſpace de fix
mois environ.
III.
On diſtribue à la même adreſſe ci - desfus
, le Portrait de Gérard Dow , peint
par lui-même. Cet Artiſte s'eſt repréſenté
dans l'enceinte d'une croisée jouant du
violon . L'Eſtampe , qui a 15 pouces de
haut fur ii de large, a été gravée d'un
burin fini & foigné , par Ingouf, le jeune,
prix 4 livres.
Les Amateurs peuvent auſſi ſe procurer
, chez le ſieur Baſan , la ſuite des
gravures exécutées d'après les tableaux
peints à gouache , par Baudouin. La derniere
Eſtampe de cette ſuite eſt Marton
Bouquetiere. Cette jolie Eſtampe eſt gravée
par Ponce , prix 1 liv. 4 fols.
5
FEVRIER. 1777. 183
1
1
1
I V.
Collection de Tableaux & Deſſeins des
plus Grands Maîtres des trois Ecoles , de
Porcelaines anciennes , d'effets précieux
d'ancien laque , de Figures de
bronze , de Vaſes d'Agathe , de Jafpe ,
de Porphyre , de Tables de différens
Marbres , de riches Meubles du célebre
Boule , de Pendules de choix
& autres Effets précieux , provenants
du Cabinet de feu M. Raudon de
Boiffet , Receveur - Général des Finances.
Cette Collection , la plus variée & la
pplluuss riche , peut- être , qu'aucun particulier
ait jamais formée, n'eſt pas moins
recommandable par la rareté que par le
choix & la belle conſervation des différents
objets qui la compofent. Feu M.
Randon avoit point pour les Arts un
ſimple goût , mais un amour , une pasſion
qui ne lui permettoit point d'attendre
tranquillement dans ſon Cabinet
des occaſions d'augmenter ſa Collection.
Cet Amateur éclairé a fait pluſieurs voyages
en Italie, en Flandres , en Ho
M 4
184 MERCURE DE FRANCE ,
lande , & eſt parvenu , par des recherches
continues , à reſſembler des morceaux
uniques , qu'il ſera facile de distinguer
dans le Catalogue de cette collection.
Il eſt dreſſé pour la partie des
tableaux , deſſeins , figures de bronze ,
par Pierre Remi , Peintre , que feu M.
Randon confultoit toujours , pour ces
fortes d'acquiſitions , avec beaucoup de
confiance , & tous les Amateurs ajouteront
ici avec une confiance méritée. Le
Catalogue des porcelaines , laques ; effets
précieux eſt dû au ſoins de C. F. Julliot,
Če genre de Curioſités qui préſente beaucoup
d'objets rares & peu connus , eſt
içi détaillé d'une maniere fatisfaiſante
pour les Amateurs & pour tous ceux qui
voudront donner des commiſſions .
La vente de ce riche Cabinet eſt annoncée
pour le vingt- ſept du préſent
mois de Février & jours ſuivans. Le Catalogue
ſe diſtribue à Paris , chez Mufier
, pere , Quai des Auguſtins , Pierre
Remi , Peintre , rue des Grands Augustins
, C. F. Julliot , Marchand , rue S.
Honoré , près celle du Four , & chez
M. Chariot , Huiffier Priſeur , Quai de
la Ferraille. A Londres , chez Thomas
FEVRIER. 1777. 185
Major , Graveur du Roi. A Amſterdam ,
chez Pierre Fouquet Junior. A Bruxelle ,
chez M. Danoot , Banquier.
Nous devons renouveller à l'occaſion
de ce Cabinet , le plus beau peut - être ,
qu'aucun particulier ait jamais poſſédé ,
que l'Amateur éclairé , qui en étoit le
propriétaire , en avoit confié depuis quatre
ans le ſoin & l'entretien à M. Picault
fils , demeurant rue Bourtibourg ,
maiſon de M. Hollande. On fait queM.
Picault a le ſecret ſi précieux & fi étonnant
de tranſporter les peintures de deſſus
les toiles uſées , & même de deſſus le plâtre
, & de les remettre ſur une toile neuve
, après avoir ôté les taches que le
temps ou l'ignorance des Artiſtes y avoient
faites ; enſorte qu'elles ont toute
la pureté , la franchiſe & la fraîcheur
des touches & du coloris du maître. Cet
art de conſerver les tableaux & de leur
rendre tout leur prix , eſt ce qui avoit attaché
M. Randon de Boſſet à M. Picault ,
&ce qui l'avoit engagé à lui donner toute
ſa confiance , comme l'atteſtent une
foule de lettres qu'il lui a écrites , & que
cet Artiſte a conſervées comme des titres
de ſon talent.
On voit auſſi chez le ſieur Picault des
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
tableaux de fleurs peintes en grand, furverre,
par le ſieur Godfrey , Anglois ,
qui a un art prodigieux en ce genre , foit
pour la la compoſition , ſoit pour l'exécution
brillante de ces peintures deſtinées
à orner des appartemens.
V.
Portrait de Jean - François Regnard ,
le meilleur de nos Poëtes comiques , après
Moliere ; gravé d'après le tableau de
Rigaud , par Fiquet , Graveur de LL.
MM. Imp. & Royale format in - 8°. Prix
3 livres.
,
Ce Portrait eſt gravé avec beaucoup
de délicateſſe , de goût & de talent ; il
fait fuite à ceux de Moliere , la Fontaine
, Crébillon , J. Baptiste Rouſſeau
Defcartes , Montaigne , Lamotte le Vayer
, Voltaire , J. Jacques Rouſſeau ; ils
ſont tous de même grandeur , & font
également honneur au burin de cet habile
Artiſte. On les donne au même prix de
3 livres , chez Prevôt , Graveur , rue S.
Thomas , Porte S. Jacques , & chez les
Marchands d'Eſtampes.
V I.
Portrait de feu M. de Beauteville , EFEVRIER.
1777. 187
vêque d'Alet , chez le Père & Avaulez ,
rue S. Jacques. Prix 1 livre 4 fols. La
charité , la douceur & les vertus épiſcopales
caractériſent ce digne Prélat. Les
perſonnes qui aimeront à ſe retracer ſon
image , ne pourront que la recevoir avec
empreſſement.
Une couronne d'épine fert de cartel à
ce Portrait , gravé par M. Voyez , l'aîné
, avec beaucoup de foin&de talent.
VII.
Le fleur Janinet vient de graver &
metre aujour un petit Portrait de Melle.
Colombe: il eſt dans le goût du paſtel ;
l'illuſion eſt complette , l'emploi des couleurs
y eſt entendu à faire même honneur
à un deſſin précieux. C'eſt le premier
portrait qu'on a fait paroître dans cette
maniere . L'Auteur a déjà donné des
ruines & des ſujets très agréables : il va
offrir dans peu des objets très-intéreſſans.
On trouvera le tout chez lui , rue S. Jacques
, vis - à - vis celle du Plâtre .
VIII.
M. Henriquez , Graveur de Sa Ma188
MERCURE DE FRANCE.
jeſte Impériale de toutes les Ruffies , de
l'Académie Royale des Beaux - Arts de
Pétersbourg , vient de publier , en faveur
des Acquéreurs du Dictionnaire
Encyclopédique , le Portrait de M. de
Montesquieu , d'après le tableau qui eſt
à l'Académie Françoiſe ; de M. de Voltaire
, peint en 1774 , à Ferney , par
Bonart ; de M. Diderot , peint par M.
L. M. Vanloo , & de M. d'Alembert ,
deſſiné par M. R. Jollain , Peintre du Roi.
Ces Portraits font très-reſſemblans & bien
gravés. Ils font du format in-fol. de l'Encyclopédie,
& peuvent - être placés dans
ce Dictionnaire : ſavoir , ceux de MM.
Diderot & d'Alembert , dans le 2e &
3º volumes , l'Eſtampe du frontiſpice
devant être à la tête du premier volume.
Le Portrait de M. de Voltaire ſera placé
dans le 4º volume , & celui de M. de
Monteſquieu ſera réuni à fon éloge dans
le 5º volume. On ſe propoſe de donner
ſucceſſivement , pour orner les autres volumes
, les Portraits de M. Rouſſeau de
Geneve , de M. de Buffon , de M. Dumarſais
, & c. Le prix de chacun des quatre
Portraits , publiés actuellement , eſt
de 3 livres . On les trouve chez M. Henriquez
, rue de la vieille Eſtrapade , mai .
FEVRIER. 17774 189
ſon de M. Moreau , Maître Charpentier
, & ceux de MM. Diderot & d'Alembert
, ſeulement , chez Panckoucke ,
Libraire , rue des Poitevins , & Brunet ,
Libraire , rue des Ecrivains.
1 Χ.
On vient de mettre en vente à l'Hôtel
de Thou , rue des Poitevins , & chez le
fieur Regnault , Auteur de la Botanique
miſe à la portée de tout le monde , rue
Croix - des - Petits - Champs , le 7e Cahier
des Quadrupedes enluminés , de l'oeuvre de
M. de Buffon , prix 7. 1. 4 f.
La ſouſcription pour le Supplément de
la Botanique miſe à la portée de tout le
monde , eſt prolongée juſqu'à la fin de
Février , pour la commodité des perfonnes
de Province , chez Regnault , & chez
les Libraires qui ont fourni déjà l'ouvrage.
Nota. On ne tirera que le nombre
d'exemplaires pour lesquels on aura ſouscrit.
190 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
I.
, Traité de Musique concernant les tons
les harmonies , les accords , & le discours
muſical ; dédié à Mgr. le Duc
de Chartres , par M. Bemetzreider , 2
volumes in - 8°. chez l'Auteur , rue des
SS. Peres , maiſon de M. Bernard ,
près la rue de Verneuil ,& chez Piflot,
Libraire , Quai des Auguſtins ; 1776.
L'AUTEUR a fait un ouvrage nouveau
fur la Muſique: il a éclairci & démontré
ſa théorie & fa nature , en décompoſant
ſes élémens , en analyſant fes procédés
, & fuivant dans un ordre progresfif,
la marche des fons , leur liaiſon &
leurs rapports.
1. Dans le diſcours théorique , l'Au.
teur examine comment l'octave a pu ſe
completter de treize ſons ; comment &
dans quel cas le virtuoſe altere les notes
naturelles , dieſes & bémols.
1
FEVRIER. 1777. 191
1º. Dans la premiere partie , il examine
la nature du mode majeur & mineur ;
il diviſe les fons de la gamme en fons naturels
.... ut , mi , fol, ut ... & en fons
appels.... fi , rẻ , fa , la.... Il tranſporte
le modele des deux modes dans toutes les
octaves . Il compare les tons entre eux
pour en déduire des rapports qui les approchent
& qui facilitent leur enchaînement.
Il indique de chaque ton les iſſues
ou les forties immédiates , les tons intermédiaires
entre deux tons donnés ; la ſucceffion
la plus naturelle des tons , des marches
extraordinaires qui étonnent : il donne
deux exemples ſur l'enchaînement des
tons , l'un , abſtraction faite de la meſure
& du mouvement; l'autre , meſuré : par
tout il repréſente les tons par la principale
confonance du corps ſonore , un des
fons naturels à la baffe.
3º. Dans la ſeconde partie , ilconfidere
les fons par rapport au ton : il détermi
ne tous les enſembles harmonieux. Il dé
finit & indique les intervalles confonnans
&diſſonans qui ſéparent les fons des harmonies
: de-là il infere la diviſion des harmonies
en confonnantes & diffonantes. II
diviſe les harmonies confonnantes en com
192 MERCURE DE FRANCE .
fonnances repos & en conſonnances qui
fatiguent. Il indique la ſucceſſion des harmonies
, & il démontre l'inſuffiſance des
ſyſtemes harmoniques.
4°. Dans la 3e partie, il confidere les
fons par rapport à la baſſe , pour indiquer
les accords; il les diviſe en accords ſimples
& en accords composés , en accords confonnans
& accords diſſonans , en accords
fuperflux , faux ou diminués , majeurs &
mineurs , & en accords neutres: il indiqué
une ortographe ſimple & non équivoque
pour les chiffres , qui font les ſignes deś
accords. Il prouve que chaque accord disé
fonant ſimple , détermine le ton & les fons
qui doivent ſuccéder pour le ſauver. Il
nombre toutes les combinaiſons des accords.
Il donne de exemples ſur l'enchaînement
des accords.
5°. Dans la 4ª partie , il emploie les
tons , les harmonies & les accords pour
en former la phrafe , la période & le
diſcours muſical ; il préſente d'abord le
tout , abſtraction faite de la meſure &
de mouvement , & marque ſeulement
les virgules & les points qui éclaircisfent
le ſens. Il commence par des phra
fes
FEVRIER. 1777. 193
- ſes , périodes & diſcours qui ne renfer
ment que des confonnances ; il en don.
ne enſuite des exemples où il y a des disſonances
mêlées avec les confonnances.
Il rapporte les plus belles penſées harmoniques
qui font diſperſées dans les chefsd'oeuvres
de muſique. Il analyſe & décompoſe
un morceau de muſique , &
puis le recompoſe , montrant comment
on peut animer & embellir une ſimple
conſtruction d'accords par la meſure
& par le mouvement. Il donne le moyen
de trouver à la fois la baſſe & les accompagnemens
d'un chant donné. Il
indique les parties de la compoſition
muſicale qui appartiennent au génie &
an goût , & il donne le plan d'une poétique
muſicale.
Ce Traité n'eſt pas un ouvrage de
pure érudition , dont l'étude eſt ſtérile
& ne conduit qu'à un vain raiſonnement ;
c'eſt la ſcience - pratique des tons & des
accords , des confonnances & des diffohances
.
On y apprend à décompoſer la mua
ſique pour en extraire le fond harmonique
, c'est- à - dire , les accords enchaî
nés & phrafés : par ce moyen on peut ſe
meubler la tête & apprendre le goût
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
avec tout l'eſprit harmonique qui eſt disperſé
dans la muſique.
En étudiant ce livre , on n'eſt pas borné
au feul plaiſir de l'oreille , on accoutume
encore l'eſprit à obſerver , à comparer
& à déduire des conféquences ; l'entelligence
ſe forme au raiſonnement en
même temps que l'oreille ſe forme au jugement
des fons & des accords.
Le traité de M. B. eft intéreſſant pour
le Muficien & pour l'Amateur ; le premier
pourra y gagner pour lui & furtout
pour ſes éleves ; l'Amateur , l'homme
du monde ne doit s'occuper de la Muſique
qu'autant que l'intelligence accompagne
fon étude.
Le ſecond volume contient des exemples
clairs , parmi des morceaux célebres ,
& que l'on diviſe en vingt trois numéros ,
gravés dans le même format , afin que l'on
puiſſe mettre ſur le même pupître , l'exemple
à coté du précepte.
1
I I.
Concerto pour le Clavecin ou le Piano-
Forte , avec accompagnement de deux
violons , alto baffe & une ad libitum ;
dédié à M. de Vermonet fils , Fermier
FEVRIER. 1777. 195
des Domaines du Roi , par M. К. Ј.
Dreux ; prix quatre livres quatre fols.
A Paris , chez l'Auteur , rue Sainte-
Avoie , près la rue des Blanes - manteaux;
& aux adreſſes ordinaires de Mu
fique.
ΙΙΙ.
Vi Sonates per cembalo o piano- forte,
con violino o flauto ad libitum ; compoſte
da Mattia Vento , Opera V. Nuovamente
ſtampate à ſpeſe di G. B. Vernier . Prix 7
livres 4 fols. Pluſieurs de ces pieces peuvent
s'exécuter ſur la harpe. A Paris , chez
M. Venier , éditeur de pluſieurs ouvra
ges de muſique , rue S. Tomas - du - Louvre,
vis -à- vis le Château d'Eau , & aux
adreſſes ordinaires: en Province , chez
tous les Marchands de Muſique.
I V.
CONTREDANSES.
Les Plaisirs de l'Amitié . La Société .
Bellevilloife. La 1777 , contredanſe françoiſe
& allégorique. Les Paysans de qualilité,
& autres contredanſes nouvelles à
huit figurans , par M. Bacquoi Guéa
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
don. Auteur de la muſique & des figures.
Prix , 4 fols la feuille. A Paris ,
chez l'Auteur , rue de la Potterie , près
celle de la Tiſſéranderie ; chez Mondhar,
re . rue S. Jacques ; Mademoiselle Caſtagnerie
, rue des Prouvaires , & aux adresſes
ordinaires de Muſique
Lettre de M. Beauvalet , ancien Acteur de
l'Opéra , à l'Auteur du Mercure.
Monfieur , on me montra hier un article du Mercure
du 1 de Janvier , qui me concerne. On y prétend que
je chantois , avec ſuccès , la baffe - taille à l'Opéra. Je
chantois la baſſe , il est vrai , mais avec fuccès , c'eſt
autre choſe : on m'a flatté. Le public commençoit à
s'accoutwiner à me voir , & voilà tout. J'ai été en Italie
, mais j'ai paſſé un an à Naples , & non pas quelques
mois , parce que quelques mois ſont ordinairement quatre
ou cinq , à fix même on les nomme.
Je n'ai pas une voix de fauſset : il eſt bien vrai que
j'ai chanté un air italien dans la maniere que l'on enfeigne
à Naples. Cette ville eſt renommée par toute
l'Europe pour avoir la meilleure école de chant &
de muſique en générali : ( n'en déplaiſe à toutes les
autres villes d'Italie ) parce que cela eſt auſſi vrat,
qu'il eſt conſtant que la meilleure école de peinture
& de ſculpture a éré jadis à Rome , au temps que
les arts n'étoient point avilis en Italie. Un air à paffa
FEVRIER. 1777. 197
ges eſt la choſe la plus commune & la plus aiſée . II
ſuffit de lier les notes qui compoſent les grouppes & les
volatines , au lieu de les afpirer , ce qui n'eſt pas plus
agréable que de les chevrotter. Quand on ſe borne à
ce genre , ce n'eſt pas une choſe dificile. Je ne fais
pas ce qu'on entend par yoix male , si c'eſt une voix
dure & pefante qui bourdonne preſque toujours à l'oreille
; où une voix ſvelte & franche , qui prend toutes
les inflexions , qui caractériſe la fierté , la tendreffe &
l'amour. D'abord la premiere des deux eft excellente
pour faire la groſſe note à l'églife ; la ſeconde au contraire
eſt toute théâtrale , & c'eſt ce qu'on appelle la
voix humaine partout pays , & particulierement tenor en
Italie. La preuve en eſt que le jeu qu'on nomme la
voix humaine , inféré dans l'Orgue , n'a ni le fon , ni
la marche de la baſſe. Il eſt aifé de s'affurer que ce
n'eft', ni la haute contre ou contre- alto , ni la baffe qui
ont été regardées comme voix humaine ; car la hautecontre
, telle qu'elle doit être , n'eſt une voix naturelle
que chez les femmes ; (& c'eſt ce qu'on appelles basdeſſus)
chez les hommes , elle eft furnaturelle , ( *) &
(*) On m'objeteroit à tort la charmante voix de M. le
Gros. Cette voix n'est point une haute- contre : c'eft le
plus rare & le plus fuperbe tenor. M.le Gros , qui à
cet avantage , joint encore le bon goût des écoles d'ltatie ,
a l'art d'employer le fauffet dans les cordes aigues , pour
les adoucir & mieux faire valloir les fons graves . M.
Richer qui , quoiqu'on en puiſſe dire , a une voix trèsdécidée
& très jolie , emploie , on ne peut mieux , la
N3
198 MERCURE DE FRANCE .
la baſſe bornée par ſa peſanteur , a été conſacrée an
fondement de la muſique.
Ceci eſt eſſentiel à ſpécifier ; car , fans ce partage que
les maitres Italiens obfervent ſi ſagement, il n'est plus
de proportions dans l'harmonie. Ainfl , Monfieur , on
peut vous affurer que je n'ai pas une voix de fauffet &
que je ne me fers jamais dans les plus hauts tons que
de trois cordes appellées en Italie (isopracuti) leſquelles
n'auroient pas été miſes en valeur , fi ce n'étoit pas la
régle. D'ailleurs la réputation du maître que j'ai eu ,
dans ce pays - là , eſt ſolidement établie pas les éleves
qu'il a faits dans la Gabrielli & Millico.
Je ſuis auſſi éloigné de croire que vous avez eu intention
de me donner un ridicule , que je le fuis de me
repentir de m'être tranſporté à Naples pour y étudier
l'art du chant. Il eſt à penser que vous n'avez pas été
inſtruit clairement , ainſi j'attends de votre complaifance
& de votre honnêteté , que vous voudrez bien rectifier
ce jugement haſardé , qui pourroit me faire tort , en
attendant que vous puiſſiez vous convaincre , par vous
même , de la vérité de ce que j'avance.
J'ai l'honneur d'être parfaitement , Monfieur ,
Votre très humble & très obéiſſant
ſerviteur , BEAUVALET .
Ce 16 Janvier 1777 .
même adresse. On n'accuſera point ces deux virtuofes
Lavoir une voix de fauſſet ; pourquoi mériterois -je ce
reproche.
t
FEVRIE R. 1777. 199
4
1
4
OPTIQUE.
LAA dame Fuillet , demeurant rue de
Bievre , maison du Quincaillier , & le Sr
le Tellier , Ingénieur- Opticien de la Reine ,
rue Saint Jacques , à côté de celle du Pla
tre , viennent de mettre en vente un
Optique de la grandeur & du format
d'un livre in - 8°. Ils reçoivent auſſi des
foufcriptions pour cet Ouvrage , qu'ils
promettent de rendre auſſi parfait &
auffi complet qu'il eſt poſſible. Ils auront
foin , furtout , que le deſſin & le
coloris foient mieux exécutés que tout
ce qui a paru en ce genre.
Le prix de ce livre Optique , avec
vingt eſtampes ou vues , eſt de 20 liv.
Les perſonnes qui voudront en faire acquiſition
, peuvent s'adreſſer aux adreſſes
ci - deſſus indiquées.
On donnera par mois quatre eſtampes ,
qui coûteront 40 fols, au- deſſus des 20
premieres. On compte en porter le nombre
juſqu'à cent..
ן י י נ מ ס ל
On peut foufcrire auſſi chez Lacombe
Libraire , rue de Tournon, près le Luxembourg
, au Bureau, des Journaux,
N. 4
200 MERCURE DE FRANCE.
ALMANACH.
BIBLIOTHEQUE des Amans , O.
des érotiques , par M. Sylvain M*** . A
Paris , chez la veuve Duchefne , Libraire
, au Temble du Goût.
Trés - jolie édition , & poësies trèsagréables.
Nous en rendrons compte
dans le Mercure prochain .
Lettre de M. des Hautefrayes , Profeffeur
au College Royal.
J'ai reçu , Monfieur , uue lettre anonyme , en date du
26 Décembre , au ſujet de l'Hiſtoire de la Chine , traduite
par le P. de Mailla , à laquelle je donne mes
foins. La perſonne qui m'écrit , & dont les vues me
paroiſſent très judicieuſes , a trouvé dans le Prospectus
de cette Hiſtoire , publié par M. l'Abbé Groſier , quelques
expreffions qui lui font craindre que le Traducteur
n'ait ſacrifié la chronologie Chinoiſe à celle de nos Li
vres Saints.
٢٠٠
FEVRIER. 1777. 201
En attendant que l'Ouvrage paroiſſe , ou que cette
perſonne ſe faſſe connoſtre & m'accorde l'entretien qu'elle
deſire , je me ſers de la voie du Mercure , la ſeule
qu'elle m'indique , pour la prier de ſe rappeller :
Que le P. de Mailla fut l'antagoniſte de M. Freret ,
qui attaquoit la chrolonogie & l'hiſtoire Chinoiſe , pour
en adapter les dates & les faits à ſon ſyſtème particulier.
Qu'il fut le cenſeur le plus irréconciliable de certains
figuriſtes , qui , à la faveur des caracteres Chinois , dont
ils faifoient la diſſection , ſe perfuadoient voir dans les
King , les plus anciens livres de la Chine , des images de
nos myſteres plus ſenſibles , plus circonstanciées & en
plus grand nombre que dans nos Livres Saints ; qui tenterent
de détrôner les anciens Monarques des trois premieres
Dynasties Chinoiſes , pour leur ſubſtituer nos Patriarches .
Qu'il le feroit indubitablement , s'il vivoit encore , d'un
nouveau détracteur des antiquités Chinoires , qui publia ,
comme une rare découverte , que les eaux du Hoangho ,
dont les habitans de Peking boivent depuis plus de 4000
ans ,
&dont les inondations ont ſouvent occafionné les
plus grands ravages , n'étoient point différentes de celles
du fleuve bienfaisant qui fertiliſe régulierement tous les
ans , les campagnes de l'Egypte ; qui difputa aux figuriftes
les Monarques Chinois pour les tranſplanter du
Paradis terreſte , des plaines de Sennaar & de la Paleſtine
, dans le pays des Pharaons .
Qu'il riroit , en lifant dans les Mémoires ſur les Chipois
, imprimés l'an paſſe , où l'on ſuppoſe d'ailleurs une
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
critique plus raifonnable , que l'Empereur Tao , chef de
la colonie qui peupla la Chine , encore toute humectée
des eaux du déluge univerſel , cominença à ſe plaindre
amerement , après 60 ans de regne , de ce que les flots
mugiſſans de ce déluge menaçoient encore le ciel &
rendoient ſes Peuples malheureux , quoique le texte de
la Geneſe marque le deſſéchement de la terre , avec la
ſortie de l'Arche . Viditque ( Not ) quod exficcata effet
Superficies terra. Genes. VIII. 13.
Le P. de Mailla n'a point cherché à ſe fingularifer ,
ni à ſe faire de la réputation par des ſyſtèmes neufs;
il remplit l'office d'un ſimple Traducteur , qui narre les
faits tels qu'il les trouve , ſans ſe permettre aucune
forte d'écart , évitant fur - tout avec ſoin , de ſe placer
entre le Lecteur & l'Hiſtorien qu'il traduit ; par cette
fage méthode , la ſeule à mon gré qu'il dut ſuivre , il
Jaiſſe aux faiſeurs de ſyſtèmes la liberté de calculer &
d'établir leurs comparaiſons , d'après les écrits originaux
qu'il met ſous leurs yeux , & qu'il abandonne à leur
jugement.
८
Voilà , Monfieur , ce que je peuxré pondre , en général ,
à la perfonne qui me fait l'honneur de m'écrire. Je
pourrois encore l'inviter à ſe donner la peine de paffer
chez MM. Pierres & Clouſier , Imprimeurs , rue Saint |
Jacques , où on lui feroit voir les deux premiers volumes
bientôt en état de paroître ; mais je ſerois plus fiatté
qu'elle voulut ſe faire connoftre , & me faire part de
ſes lumieres. J'en profiterois avec plaisir , & le Public
ygagneroit.
1
1
FEVRIER. 1777. 203
Je ſuis très - parfaitement , Monfieur.
Votre très - humble & très - obéiſſant
ſerviteur , DES HAUTESRAYES.
Au College-Royal , ce 4 Janvier 1777
"
১ .
Acte de Courage & d'Humanité.
0N apprend de Carcaſſone un fait
Mont le civiſme & la vertu reſpirent les
noeurs antiques. Le 19 du moins dernier ,
e feu ſe manifeſta vers les onze heures
lu matin dans une maiſon appartenante
la Fabrique de l'Egliſe Paroiſſiale de
Saint- Michel , & attenante à cette Egli-
2. Les planchers & les toits étoient
éjà embraſés lorſqu'on s'apperçut du
anger que couroient toutes les maiſons
u quartier , mais les progrès de l'in-
Fendie furent arrêtés par la vigilance.
es Officiers municipaux & les fecours
e tous les Citoyens. Unemaiſon abbattue
mpêcha la communication , & il n'y
ut de confumé que deux maiſons , dont
uatre familles , qui les habitoient , per-
:
204
MERCURE DE FRANCE.
dirent tout ce qu'elles poſſédoient de
meubles & d'effets.
Dès le lendemain , les Officiers municipaux
convoquerent le Bureau de charité
établi dans cette Ville , où l'on ne voit
pas de pauvres , parce qu'ils y font tous
occupés & bien payés. D'une voix una
nime , on y décerna des ſecours prompts
& proportionnés aux pertes qu'avoient
eſſuyées les quatres familles incendiées .
Une action d'éclat avoit illustré , dans
cette catastrophe , un Citoyen qui s'étoit
élancé au milieu des flammes pour en ar
racher l'enfant d'un autre Habitant , &
l'acte ſuivant eſt la récompenſe honora
ble & patriotique , décernée à ce coura
geux Citoyen par les Officiers munici
paux.
"
”
ود
”
ود
L'an' 1776 , & le 25e jour du mois
de Décembre , après - midi: nous Jean
Vidal , Huiffier Royal & Au liencier
au Siege de Police de la Ville de Car
caſſonne , y réſidant , ſouſſigné , ac
,, compagné de J. Labat , Trompette &
Crieur public , & précédé de la Livrée.
Confulaire de ladite Ville ,
„ Tambours , Fifres & Hautbois , nous
ſommes portés au- devant de la porte
de la maifon & domicile du fieur Rai
ود
"
"
११
& des
FEVRIER. 1777. 205
و د
و د
و د
ود
"
"
, mon charbardé , Maître Cordonnier
, de cette Ville , ſiſe à la rue des Moulins
, où étant , & du mandement de
MM. les Maire , Lieutenant de Maire
& Confuls , Capitaines - Gouverneurs
de la préſente Ville , avons fait ſavoir
à tous les Citoyens & autres quelcon-
,, ques , que dans l'incendie qui arriva
le jeudi 19 du courant , le fieur Raid
mond Charbardé , Maître Cordonnier
en cette Ville , ancien Soldat du Régi
,, ment de Flandres , avoit non-feulement
donné de très grands fecours pour arrêter
les progrès de cet incendie , mais
avoit encore expoſé ſa vie pour ſauver
celle de l'enfant du nommé Gazel ,
,, qui se trouvoit au milieu des flam-
,, mes ; & de ſuite , en vertu des ordres
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
deſdits ſieurs Maire , Lieutenant de
Maire & Confuls , & en mémoire &
,, récompenſe du courage & du zele pa-
,, triotique dudit ſieur Chabardé , nous
,, avons , au ſon des Tambours , fifres
"
و د
و د
و د
& Hautbois , appendu & attaché fur
la porte d'entrée de la maiſon &
domicile dudit ſieur Chabardé une
branche de chêne , & de tout ce que
deſſus nous avons dreſſé le préſent pro-
,
,, cés-verbal l'an & jour ſuſdits , & avons
206 MERCURE DE FRANCE .
,, ſigné avec ledit Labat , Trompette ,
,, & laiſſé copie audit ſieur Charbardé
و د
و د
و د
و د
و د
و ر
du préſent procès-verbal, dont l'ori
ginal demeurera déposé aux archives
de l'Hôtel de - Ville . Signé , Labat &
„ Vidal. Contrôlé à Carcaiſonne , le 28
Décembre 1776. Reçu II fols 3 de-
,, niers , Signé , Fornier. "
HISTOIRE NATURELLE.
U
I.
N habitant de Thezenai , en Poitou ,
trouva , au mois d'Octobre dernier , fur
un Jaſmin , un inſecte d'une eſpece
aſſez ſinguliere , & dont aucun Natu
raliſte n'a peut - être encore donné la
deſcription : il a la forme des chenilles ;
mais il ne leur reſſemble pas pour la grosſeur
: il a 2 pouces de circonférence; &
5 de longueur ; ſa tête eſt rouge , &
du genre des ichneumones , ſa queue
d'unjaune moucheté. Il a les yeux noirs ,
& affez gros pour être facilement apperçus.
Ses pieds , dont la couleur eft
d'un bleu de turquoiſe, font des poings
FEVRIE R. 1777. 207
fans aucune eſpece de pointes ni de griffes
; ils approchent de la grofſſeur des pois
verds. Le corps préſente une très - belle
variété de couleurs: le verd y domine
les autres nuances font jaunes , bleues ,
couleur de feu. Cet infecte a été pris
vivant.
II.
- Surinam , eſt une Colonie Hollandoife
, fur la côté ſeptentrionale de l'Amérique
méridionale. Il y a en ce pays là
des fourmis que les Portugais appellent
fourmis de viſite , & avec raiſon. Elles
marchent en troupe comme une grande
armée. Quand on les voit paroître on
ouvre tous les coffres & toutes les armoires
des maisons. Elles entrent & ex
terminent rats , fouris & cackerlacs , qui
font des inſectes du pays ; enfin , tous
les animaux nuſibles , comme fi elles
avoient une miſſion particuliere de la
nature pour les punir & en défaire les
hommes. Si quelqu'un étoit aſſez ingrat
pour les facher , elles ſe jetteroient fur
lui & metteroient en pieces ſes bas &
fes fouliers. Le mal eſt qu'elles ne tien.
nent pas , pour ainſi dire, leurs grands
jours aſſez ſouvent: on voudroit les voir
208 MERCURE DE FRANCE.
tous les mois , mais elles ſont quelque.
fois trois ans fans paroître.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
,
İ.
Pommes de Terre.
D'APRÈS les expériences connues que
le Sr. Parmentier a faites fur les pommes
de terre & la fécule nourriſſante qu'il en
a retirée , le ſieur Demontot a perfectionné
cette fécule au point d'en pouvoir
faire pour les enfans , des bouillies
Il l'an qui les garantiſſent des vers .
nonce comme une nourriture fingulierement
appropriée aux perſonnes d'un
tempérament foible & délicat , aux malades
& aux convalefcens . On peut faire
auffi de cette farine des gelées , des biscuits
, des crêmes , des reſtaurans ; on
l'emploie avec avantage à la place du fagou
, du ſalep , & de tous autres farineux.
Cette découverte économique a reçu l'approbation
de la Société Royale de Médecine.
FEVRIER. 1777. 209
cine. On la trouve , avec la maniere de
s'en fervir , chez l'Auteur , rue du Temple,
entre celles de la Corderie & Porte-
Foin ; & chez le ſieur Talma , Chirurgien-
- Dentiſte , rue Mauconſeil , vis - à - vis la
rue Françoife.
I I.
Industrie.
Le ſieur Crochet , Artiſte , penſionné
de la ville de Lyon , poſſede le ſecret de
faire revivre les dorures , en galons , étoffes
, broderies , & ainſi que pluſieurs cou
leurs fur les étoffes de foie piquées ou
changées. Il fait auffi revivre la couleur
fur le drap éclarlate en laine , & il a les
certificats les plus authentiques de la bonté
& de l'utilité de ſes ſecrets. Il demeure
rue Saint - Honoré , près celle du Four.
III.
M. Adolphe Murray , Suédois , a publié
, depuis peu à Leipzig , une méthode
pour purger l'acier de toute eſpece d'arfenic
ou autre poiſon qui ſe feroit attaché
ou incorporé à ce métal. Ce procédé
210 MERCURE DE FRANCE.
a le même effet ſur le plomb & le cuivre.
M. Murray poſſede auſſi un ſecret pour
étamer ce dernier métal , de forte qu'il
ne puiſſe plus s'y former de verd de gris.
U
ANECDOTES.
I.
N Grand - Duc de Toſcane s'amuſoit
un jour à voir peindre Pierre de Cortone,
qui repréſentoit un enfant pleurant
à chaudes larmes : Je vais bientôt ,
s'écria l'Artiſte , le faire changer de figure ;
alors il donna un coup de pinceau ;
& ce même enfant parut rire de la
meilleure grâce du monde : enſuite une
autre touche le remit dans fon premier
état. Vous voyez , dit le Peintre , avec
quelle facilité les enfans rient & pleurent ?
I I.
George II , Roi d'Angleterre , dînant
un jour en public , dit au Baron de
Wrisberg , Préſident du Tribunal Suprême
de ſes Etats Electoraux : Apprenez
FEVRIER. 1777. 21
moi , Monsieur le Président , pourquoi je
perds tous mes procès au Tribunal des Ap .
pels : Sire , répondit - il, c'est parce
-
que Votre Majesté n'a jamais raison .
III.
Un Religieux , en faiſant l'éloge de foni
Ordre , diſoit qu'on n'y recevoit que
trois fortes de gens , ou des perſonnes
de condition , ou de fort riches ou de
très - ſpirituelles. M. de S***. qui
étoit préſent , lui dit : Mon pere , vous
êtes donc fort riche.
I V.
,
Bembow , Amiral Anglois , s'avança
par ſon ſeul merite. Beaucoup de courage
, une expérience conſommée , des
circonſtances heureuſes le porterent à ce
grade. Il avoit commencé par ſervir en
qualité de Matelot , ſans ſe douter de
ce que la fortune devoit , un jour , faire
pour lui. Dans fa feconde campagne ,
n'occupant encore que ce poſte ſur un
vaiſſeau de guerre , il ſervoit un canon
dans une action , avec un de ses compags
hons , à qui un boulet de canon emporta
2
212
MERCURE DE FRANCE .
و د
و د
la jambe. ,, Je ne puis plus reſter des
bout , lui cria celui- ci , porte moi , je
te prie , au Chirurgien." Bembow le
charge auffitôt ſur ſes épaules & l'empor
te ; il n'etoit pas encore à la porte du
Chirurgien , qu'un ſecond boulet de canon
enleve la tête du bleſſé , & Bembow
qui ne s'en apperçoit pas , appelle à tue
té e le Chirurgien qui fort , & qui voyant
ſa charge , lui dit : ,, Que diable
veux - tu que je faſſe d'un homme
dont la tête eſt emportée ? La tête!
répondit Bembow avec une naïveté plaiſante
, & à laquelle dans le moment il
n'entendoit point fineſſe, il m'avoit dit
que c'étoit sa jambe. Le voila bien ! Fe
n'ai jamais cru ce qu'il m'a dit fans en
être fâche la minute d'après.
ود
ود
L
AVIS.
E fieur Chaumont , Perruquier , approuvé de l'Acacademie
Royale des Sciences , dans ſa nouvelle maniere
de placer les cheveux fur le bord du front des Perru
ques en bourfe & autres , de façon à imiter la nature ,
a trouvé , depuis , le moyen de faire de nouveaux Tot
pets poftiches.
FEVRIER. 1777. 213
1
1
1
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1
1
1
1
1
Ces Troupets fort commodes pour les perſonnes qui
n'ont point de cheveux fur la tête , mais qui en ont
affez aux faces pour pouvoir être accommodés , ſont faits
ſans tiffu ; ils en font bien plus fins fur la peau , & pour
imiter le naturel , une eſpece de cheveux très - fins y
font arrangés avec art & fi librement fur le front , qu'ils
y effacent abſolument toute apparence de bordure .
Pommade attractive néceſſaire pour ces
nouveaux Toupets .
Cette Pommade , dont l'odeur est agréable & qui ne ſe
fond point , a la propriété de faire tenir ces Toupets ,
fur la tête , ſans aucun inconvénient & de maniere à
faire allufion à la chevelure la mieux plantée ; on s'en
fert auffi avec ſuccès pour les Perruques ſujettes à recular
& à ſe déranger : elle ſe vend trente fols l'once ;
les bâtons ſont de deux onces chacun ; un ſeul fuffit pour
toute l'année.
Il demeure rue des Poulies , en entrant à droite par
la rue Saint - Honoré.
2
214 MERCURE DE FRANCE .
1
NOUVELLES POLITIQUES.
A
De Varsovie , le 5 Décembre.
u nombre des ſages inſtitutions qui font l'ouvrage
du Conseil - Permanent , on a furtout applaudi à la
ſuppreſſion de la torture dans la procédure criminelle ,
& de toute eſpece d'actions contre les forciers . Ces
préliminaires annoncent qu'une raiſon éclairée préſidera
au code de législation auquel on travaille actuellement.
De Stockholm , le 28 Novembre.
Quelques uns de ces eſprits dangereux , que le bon
ordre & la tranquillité bleſſent , parce qu'ils leur font
moins favorables que le trouble & la confufion , entreprirent
, il y a quelque temps , de corrompre un jeune
homme , à qui le talent d'écrire en vers tenoit lieu de
fortune ; à leur inſtigation , le jeune Poëte ofa prendre
le Roi même pour l'objet des fatires qu'il ſe permit. Le
Monarque en fut inſtruir , voulut les lire , & fit venir
l'Auteur , qui ne parut devant lui qu'avec le juſte effroi
d'un coupable qui prévoit fon chatiment : Mon ami , lui
dit le Roi , vous écrivez avec esprit ; mais il vous manque
une choſe eſſentielle , c'est du pain . Je vous fais mon
Bibliothécaire , pour vous mettre à portée de cultiver
vos talens . Je vous pardonne ce que vous avez écrit.
Quelques jours après Sa Majesté ayant fait lire au mê
FEVRIER. 1777. 215
me Poëte , confus & reconnoiſſant , quelques vers de ſa
façon , & trouvant qu'il avoit encore le talent de bien
lire ajouta à la qualité de Bibliothécaire celle de fon
Lecteur.
De Lisbonne , le 24 Décembre.
Avant- hier , la Princeſſe du Bréfil , accoucha trèsheureuſement
d'une fille , & Son Alteffe Royale ſe porte
auſſi bien que ſon état peutle permettre , ainſi que la
princeſſe nouvellement née . On a ordonné ici , à cette
occafion , des illuminations pendant trois jours confécutifs.
Le Roi ſe trouve , depuis quelques jours , dans un état
à faire eſpérer qu'il pourra ſe rétablir.
Un vaiſſeau Américain parti de Philadelphie dans les
premiers jours de Juin dernier , & qui étoit dans le
port de cette capitale depuis plus d'un an , ayant été
expédié pour Corke en Irlande , avec une cargaison de
fel , fut pris la ſemaine derniere , dans le moment où il
débouchoit le Tage , par une fregate Angloiſe , qui alloit
entrer dans cette rade ; mais le Gouvernement , auquel
cette prife auroit dû appartenir , ſi le vaiſſeau avoit été
dans le cas de la confifcation , a jugé à propos de le
rendre à fon Armateur.
De Londres , le & Janvier.
Les dépêches reçues dernierement de l'Amérique , ont
donné lieu à de grands mouvemens dans le Miniftere .
Nanobſtant les ſuccès divers des armes du Roi , & la
foumiffion des Comtés les plus voiſines de nos Troupes ,
i
04
216 MERCURE DE FRANCE .
on paroft ne pas douter que cet hiver les Américains ne
faffent encore de tous côtés les plus grands efforts , pour
foutenir leur projet d'indépendance. Le refus des prifonniers
de recevoir la liberté & le pardon , en jurant
la foumiſſion demandée par nos Généraux , ſembleroit
prouver du moins que les événemens n'ont point encore
abattu l'eſprit du foldat .
Une lettre d'un Particulier d'Halifax , dans la Nou.
velle-Ecoſſe , dit que le Capitaine Barnfait , qui , au
fiége de Québec , tua le Général Mont-gommery , ayant
depuis obtenu du Général Carleton la permiffion de croifer
contre les Américains , a fait ſur eux trois priſes ,
dont la plus effentielle eſt celle du vaiſſeau l'Espérance ,
de dix-huit canons & de cent- ſoixante hommes d'équipage
, ayant à bord cinq mille paires de couvertes .
Il ſe répand un bruit que le Chevalier Howe revient
ici , & doit être remplacé en Amérique par l'Amiral
Clinton. On donne pluſieurs motifs à ce retour qui ,
avant tout , a beſoin de confirmation.
Malgré l'exécution ponctuelle de tous les ordres pour
la Preffe , il manque encore plus de trois mille Matelots
pour le ſervice le plus preffant de la marine. Dans le
port d'Yormouth , plus de quarante vaiſſeaux marchands
tout équipés , font arrêtés faute de pouvoir recompletter
leur équipage , qui leur a été enlevé pour le ſervice des
vaiſſeaux de guerre : on ne fait monter le nombre des
Matelots preffés , bons & mauvais , qu'à 4750.
FEVRIE R. 1777. 217
De Livourne , le 18 Décembre.
On mande de Hollande , que dans le grand nombre
de bâtimens péris dans le port du Texel , s'eſt trouvé
Anne , vaiſſeau deſtiné pour cette ville , & qui avoit à
bord une ſomme d'environ 300000 florins de Hollande.
De la Haye , le 7 Janvier.
On aſſure que l'eſcadre de douze vaiſſeaux qu'on pré
pare dans les différens ports de la République , eſt deſti .
née à aller relever celle du Contre-Amiral Pichot , & que
le commandement en ſera donné au Contre- Amiral Reynft.
Selon les lettres d'Amſterdam , il eſt entré dans le
Texel , pendant l'année 1776 , mille fix cents quarantecinq
vaiſſeaux.
On a encore obſervé dans cette ville que pendant le
cours de la même année , le nombre des morts a été de
huit mille neuf cents quatre vingt- deux , & qu'il n'étoit ,
en 1775 , que de fept mille huit cents quatre-vingt- quinze.
De Bonn , le 18 Janvier.
Dans la nuit du 14 au 15 de ce mois , entre trois &
quatre heures , une ſentinelle donna avis qu'elle appercevoit
des flammes au Château de cette réſidence électorale
& bientôt après l'embraſement parut aux quatre
coins du corps de cet édifice immenfe. Deux heures en
ſuite , quoiqu'on eût apporté les ſecours les plus prompts , la
charpente des toits , dans toute leur étendue , & celle de
trois tours ſur le jardin s'écroulant avec un fracas épou
05
218 MERCURE DE FRANCE.
vantable , entraînerent par leur poids tous les planchers des
appartemens , enfiammés auſſi - tot par cette chûte horrible.
A midi le magnifique eſcalier de marbre fut renverſé
de fond en comble , ainſi que la chapelle . dont
les Chapelains de la Cour ne purent enlever le ciboire
qu'avec le plus grand danger.
Dix-neuf perfonnes , tant de la campagne que de la
ville , ont été écrasées par la chûte d'une corniche du
bâtiment intérieur , près des arcades du grand eſcalier de
marbre , dans le moment où elles étoient employées à
faire agir une pompe fur un reſte du plancher de la
grand'ſalle au-deſſus , qui s'écrouloit & qui menaçoit
d'embrafer une des portes du Conſeil-Aulique. Le Confeiller
Breuning , qui préſidoit à cette manoeuvre , fut du
nombre de ces malheureuſes victimes , dont quelquesunes
, dangereuſement bleſfées , ſont ſoignées à la maifonde-
ville.
De tous les bâtimens de cette réſidence augmentée
fucceſſivement par les trois derniers Electeurs de k
maifon de Baviere , & qui paſſoit pour une des plus
richement meublées & des plus belles de l'Allemagne
il ne reſte que l'appartement appelé le Buon-Retiro , &
celui qu'habitoit l'Electeur. L'une & l'autre forment des
atles avancées fur le jardin , dont celle qui eſt à gauche
eft la plus conſidérable & s'étend vers le Rhin. Tous
les meubles qu'on avoit détachés ou arrachés par le
defir de les mettre en fûreté , ont prodigieuſement fouf.
fert , & il en eſt peu dont on puiffe encore faire uſage ,
P'exception de l'argenterie de table , des bijoux & du
tréſor de l'Electeur.
FEVRIER. 1777. 219
On peut évaluer à plus de trois millions d'écus le
dommage caufé per cet incendie. Dans la quantité d'effets
précieux confumés par le feu , une tenture des Gobelins
, repréſentant les aventures de Télémaque , donnée
par Louis XIV à Jofeph-Clément de Baviere alors Electeur
de Cologne , eſt l'objet qu'on regrette le plus.
On ne fauroit donner trop d'éloges au zele & au courage
que les Citoyens de tous états ont montré dans
cette circonftance malheureuſe.
De Versailles , le 29 Janvier.
Sa Majeſté , toujours attentive à encourager les arts
& les ſciences utiles à la marine , a fait expédier des
lettres ,d'ennobliffement au fieur Groignard , Ingénieur-
Conſtructeur en chef de la marine , déjà connu par la
grande quantité de vaiſſeaux qu'il a conſtruits avec fuccès
, & qui vient de donner de nouvelles preuves de
fes talens dans la conſtruction , au port de Toulon ?
d'une forme ou baffin dans lequel les vaiſſeaux feront
radoubés avec autant de commodité , que dans ceux
de Breft & de Rochefort .
De Paris , le 31 Janvier.
L'Académie Royale des Sciences arrêta en 1775 ,qu'elle
n'examineroit plus aucun ouvrage ſur la quadrature du
cercle , la trifection de l'angle , la duplication du cube
& le mouvement perpétuel ; cette délibération fut annoncéé
dans le temps ; mais comme l'Académie , mal
1
220 MERCURE DE FRANCE .
gré ſa déclaration notifiée a reçu encore un affez
grand nombre de mémoires fur ces quatre objets , elle
croit devoir la renouveller ajourd'hui .
PRESENTATIONS.
Le 12 janvier , le marquis d'Aubeterre , commandant
en chef dans la province de Bretagne , & Pévêque de
Rennes , préſident de l'ordre de l'égliſe , ont été préſentés
au Roi par le duc de Fronſac , premier gentil.
homme de la chambre de Sa Majesté en ſurvivance , &
Sa Majefté leur a témoigné ſa ſatisfaction de leur conduite
pendant le cours de la derniere aſſemblée des états de
cette province.
Le marquis de Sérant , de retour des états de Bretagne
, où il a préſidé la nobleſfe , a eu pareillement
à fon arrivée , l'honneur d'être préſenté au Roi par le
duc de Fronſac , premier gentilhomme de la chambre
de Sa Majesté en ſurvivance. Le Roi lui a accordé les
entrées de fa chambre .
Le même jour , la marquiſe de Vogue & la vicomteſſe
de Seſmaiſon , ont eu l'honneur d'être préſentées
à Leurs Majestés & à la Famille Royale , la premiere
par la comteffe de Vogue , & la ſeconde par la duchesſe
de Laval .
Le 24 , le prince Palatin duc de Deux-Ponts , fut préſenté
à Leurs Majestés & à la Famille Royale , ſous le
nom de comte de Sponheim , étant conduit par le fieur
FEVRIER. 1777. 221
1
Lalive de la Briche , introducteur des ambaſſadeurs ; le
fieur de Séqueville , ſecrétaire du Roi pour la conduite
des ambaſſadeurs , précédoit.
- L'après- midi, la ducheſſe de Deux-Ponts fut préſentée
à la Reine & à la Famille Royale.
Le ſieur Hocquart , préſident du parlement de Paris ,
a eu , le 19 , l'honneur d'être préſenté au Roi par le
ſieur de Miromeſnil , garde des ſceaux de France , &
de faire fes remerciemens à Sa Majesté pour la place
de conſeiller d'honneur du même parlement , vacante
par la mort du ſieur de Thuiſy , à laquelle Sa Majeſté
l'a nommé.
Le 23 , le comte de Saint - Priest , ambaſſadeur du
Roi à la Porte , de retour ici par congé , a eu , à fon
arrivée , l'honneur d'être préſenté à Sa Majefté par le
comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire d'état au
département des affaires étrangeres .
Le 28 , le comte de Saint Paul , miniſtre plénipotentaire
de la cour de Londres , cut une audience particu
liere du Roi , dans laquelle il prit congé de Sa Majesté;
il fut conduit à cette audience , ainſi qu'à celle de
la Reine & de la Famille royale , par le ſieur Lative
de la Briche , introducteur des ambaſſadeurs. Le ſieur
de Séqueville , ſecrétaire ordinaire du Roi pour la con
duite des ambaffadeurs , précédoit .
222 MERCURE DE FRANCE.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 7 janvier , le fieur Buc'hoz , médecin bocaniſte &
de quartier de Monfieur , a eu l'honneur de préſenter
au Roi , à Monfieur & à Monfſeigneur le comte d'Artois
les trois premiers volumes in - fol. du difcours de
'Histoire universelle du regne végétal.
Le ſieur Leſcalier , ancien fous- commiſſaire de la marine
, a eu l'honneur de préſenter , le 20 , au Roi , &
à la Famille Royale , un Vocabulaire des termes de marine
, anglois & françois , ouvrage utile pour les traductions
de l'une l'autre langue, de tout ce qui a rapport
à la navigation , ainſi qu'à la conftruction & aux manoeuvres
des vaiſſeaux.
NOMINATIONS.
Sa Majesté vient d'accorder à la demoiselle de Cler
mont - Tonnerre , petite fille du maréchal de Clermont-
Tonnerre , pair de France & chef du tribunal , la
permiffion de ſe qualifier du titre de dame.
د
Le 22 janvier , le Roi a accordé les entrées de fa
chambre au prince de Saint - Mauris , capitaine - colonel
des fuiffes de la garde de Monfieur.
Le duc de Chartes , chef d'eſcadre , a été promu au
grade de lieutenant - général des armées navales .
FEVRIER. 1777. 223
Le ſieur Marchais , ancien commiſſaire - général de la
marine à Brest , a été fait intendant de la marine au
département de Rochefort.
MARIAGES.
Le 19 janvier , Leurs majeſtés & la famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du ſieur de Montmort ,
comte de Dognon , fous -lieutenant dans les gardes-ducorps
du Roi , avec demoiselle de Guitaud ; & celui du
ſieur de Lameth , capitaine à la ſuſte du régiment de
Berry , cavalerie , avec demoiselle de la Tour- du -Pin .
NAISSANCES.
Il eſt né à Paris , dans le courant de 1776 , 9716 garçons
, & 9203 filles , en tout 18919. Le nombre des
morts en hommes eſt de 10883 , & en femmes de
8884 , en tout 19767 ; on a porté à l'hôtel des Enfans-
Trouvés , 3226 garçons , & 3193 filles , en tout 6419.
Le nombre des morts a excédé celui de l'année derniere
de 1319. Il y a eu 731 baptêmes de moins , 416 mariages
de plus.
1
Françoiſe Bruneau , femme de J. Thuau , Fermier de
Ja Hairiaye , dans la baronnie d'Ingrande paroiſſe d'Azé,
près Château - Gontier en Anjou , eſt accouchée le 21
décembre dernier , d'un garçon & de deux filles. Les
24 MERCURE DE FRANCE.
deux dernieres ſurvivent à leur frere , mort quelques
jours après.
La nommée Luce de Labatte , femme de Jean le
Lievre, fabricant de bas , rue des Petits - champs St
Martin , eft accouché le 19 décembre dernier , de trois
enfans , dont un garçon & deux filles , qui vivent encore.
Ce particulier , dépuis quatorze ans qu'il eſt marié
, a eu quinze enfans , dont douze garçons ; il lui
en reſte encore huit , y compris les trois nouveaux- nes .
MORTS .
Pauline de Villeneuve -Vence , épouse de Joſeph - André
Ours de Villeneuve , maquis de Flayofc , eſt morte
en ſon Château de Flayofc au commencement de Janvier
, dans la cinquantieme année de fon âge.
Henri Zacharie d'Iſle - Beauchaine , chevalier de l'ordre
royale & militaire de Saint - Louis , chef d'eſcadre
des armées navales , ci - devant commandant des gardes
de la marine au port de Breſt eſt mort à Paris , age
de 59 ans.
Louis François de Goujon de Thuiſy , marquis de
Thuiſy , fénéchal héréditaire de Reims & confeiller
d'honneur au Parlement , eft wort à Châlons - fur-
Marne , le 2 Janvier , dans ſa 66 année .
Le comte Jacques - François de la Rue Launai , cham
bellan du feu duc d'Orléans , brigadier des armées du
Roi , gouverneur des ville & château de Doullens , commandeur
. FEVRIER. 1777. 225
mandeur de l'ordre de Saint - Lazare , eſt mort à Paris
le 9 Janvier , àgé de 73 ans.
■ N . née baronne de Duminique , veuve de Michel Armand
, marquis de Broc , commandeur de l'ordre royal
& militaire de Saint - Louis , maréchal des camps &
armées du Roi , commandanten Baffe - Alface , & précédemment
en Bretagne , eſt morte le II Janvier , au
château de Kintzeim près de Schelſtadt.
Marie Louiſe - Angélique Barberin de Reignac , épouſe
du marquis de Montmorency - Laval , brigadier des armées
du Roi , & auparavant veuve du ſieur Campet ,
marquis de Saujon', eſt morte àParis, le 16 deJanvier ,
dans la quatre - vingtieme année de fon âge.
Tirages de la Loterie Royale de France ,
du 16 Janvier 1777 .
Pour les lots , 10,52 , 49 , 84,35.
fler. claffe. 83 , 10, 64, 38 , 73.
Pour les
primes .
IIe. 61,52 , 90 , 16 , 8 .
IIle. 81 , 14 , 35 , 11 , 52.
IV. 80 , 51 , 34 , 73 , 61 .
En vertu de l'arrêt du Conseil d'Etat du Roi , du 3
décembre 1776 , les tirages des primes démeureront
éteints & fupprimés , à commencer au prochain tirage
da 1 Février.
P
226 MERCURE DE FRANCE .
ADDITIONS DE HOLLANDE .
AVIS.
D'un bon - homme Anglois à cette claſſefi
nombreuse du genre - humain :
Taupe pour ſes défauts , & Linx pour ceuxd'autrui.
I
Ly a quelques jours que j'allai faire viſite à un vieil
Elpagnol de mes amis ; je le trouvai affis à ſon bureau,
ayant devant lui un manuscrit qu'il me dit contenir un
Chapitre deſtiné à entrer dans la premiere Edition de
Don Quichote , & qui en fut fupprimé par les Reviſeurs ,
parce qu'ils y trouverent quelques traits dont on craignit
P'application à la malheureuſe expédition de Charles
Quint : la curiofité me porta à le lire , & le voici :
CHAPITRE XXX.
Du fameux Projet de Don Quichotte pour
Jubjuguer les Maures de Barbarie , &
les réflexions de Sancho fur ce sujet.
" SANCHO , dit Don Quichote , la conversation que
cus avec toi la derniere nuit , étoit vague & mes idées
FEVRIER. 1777. 227
encore indigeftes; je les ai digérées pendant la nuit ; &
mes reflexions ont produit un plan admirable & infaillible
, dont je veux bien te faire part. Ce n'eſt point un
ſyſtème obſcur & compliqué d'arrangemens politiques &
militaires ; c'eſt un projet bien combiné , dont au premier
coup-d'oeil tu verras tout l'enſemble ; tu concevras
aifément les avantages de l'exécution , la certitude morale
du ſuccès , & la gloire durable qui en réſultera ..
„ Premierement , les Maures n'ont point de vaiſſeaux
de guerre , à l'exception d'un petit nombre de Corſaires.
L'Eſpagne , comme tu fais , à une marine redoutable &
la plus puiſſante de l'Europe . Nous pouvons donc aller
à eux , & ils ne peuvent venir à nous."
29
:
Secondement , les Infideles n'ont point de troupes
régulieres , leurs Officiers n'ont point étudié l'art de la
guerre. Nous avons des corps nombreux d'excellens
Vétérans ; nos Officiers poſſedent à fond les ſciences
militaires , la tactique , le ſervice de l'artillerie , l'attaque
& la défenſe des places &c. &c. J'ai vu un Régiment
de Gardes chaffer devant lui une populace turbulente , au
nombre au moins de dix mille poliçons , dans les rues
de Tolede .".
:
:
Nous n'avons qu'à débarquer ſur la côte de l'Afri
que , trente ou quarante mille hommes , avec une cavalerie
proportionnée , & un grand train d'artillerie. Alors
nous mettrons le ſiege devant Alger & Tunis , & de
l'une de ces deux villes , nous ferons notre quartier
général , notre place d'armes , nos magaſins. De là,
nous enverrons nos Généraux à droite , à gauche , devant
& derriere , pour brûler & détruire tout ce qui ré.
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
Oſtera , & recevoir le ſerment de fidélité de tous les
lieux qui ſe ſoumettront.
"
Aufſitôt que nous aurons conquis ce pays , nous nous
haterons d'établir une forme de gouvernement , que je te
déveloperai une autrefois : pour aujourd'hui , je me contenterai
de te dire qu'il ſera propre à dédommager
l'Eſpagne de la dépenſe de ſes armemens , & à contenir
les Maures dans un état de dépendance ; tu ſens bien
aufſi qu'on les obligera de payer à l'avenir un tribut
annuel , qui groſſira les tréſors du Roi , alors le plus
Fiche Monarque du monde."
Soit fait ainſi qu'il eſt dit , s'écria Sancho , des qu'il
vit fon Maftre reprendre haleine ; mais , je vous prie ,
quelle part aurez - vous à l'honneur de cette conquête
importante ? Quelle part ! Ami Sancho , répondit le Chevalier
, eſt - ce que tu ne fais pas qu'il eſt de l'effence
de la Chevalerie d'attaquer les Infideles ? J'offrirai mes
foibles ſervices ; je demanderai à être employé à la réduction
du reſte du grand continent de l'Afrique ; &
je ne doute pas de pénétrer juſqu'à la Cour du fameux
Prêtre Jean , en Ethyopie , & de le forcer à reconnoître
les loix de noire auguſte Souverain.
95 Mais vraiment , dit Sancho , rien ne ſeroit plus glorieux
pour Sa Majesté , ni plus digne d'un Roi Catholique
que de foumettre cette vilaine race de Maures
circoncis , pour lesquels , en bon vieux Chrétien , j'ai
toujours eu la plus forte , & la plus fainte horreur ; & je
n'aurois point d'objection , ſi cela s'exécutoit par la roue ,
la corde , ou même tout ſimplement la caſtration ; le projet
FEVRIER. 1777. 229
eſt honnête , bon & digne de tous les éloges ; mais
j'avouerai que j'ai mes doutes ſur la facilité de l'exécu
tion. Vous dites qu'ils ne peuvent pas combattre fur mer ;
mais , Monfieur , la mer ne peut-elle pas combattre pour
eux ? Vous ſavez qu'elle eſt un terrible ennemi , qui a
bien de la force & auquel il eſt bien dangereux de ſe
fier ; elle n'offre pas une meilleure chance à un Chrétien
qu'à un Infidele. Vous me dites que les Maures font
comme la canaille de Tolede ; mais vous conviendrez
avec moi que les Maures en Afrique ſont comme les
Maures en Eſpagne ; ils ont le même ſang , la même
force ; & s'ils ont des armes en main , ils peuvent s'en
ſervir pour nous faire du mal ; & pourquoi ne s'en ferviroient
ils pas ? Ne fait - on pas généralement que la
plupart des foldats , avant d'avoir un uniforme , &d'être
incorporés dans un Régiment , faifoient originairement
partie de la canaille ; & de même qu'on peut dire qu'une
troupe de canaille eſt une armée ſans difcipline ,
peut dire d'une armée , que c'eſt une troupe de canaille
difciplinée .
on
Je ne prétends pas comme le ſavetier marcher le dernier
; je ne ſuis point un foldat ; & je donne au diable
de bon coeur , celui qui le premier a inventé l'art de ſe
battre ; mais j'ai affez de bon ſens pour voir & connoftre
que les hommes & les bêtes ont leur maniere de ſe
battre , & que les Maures ne nous battroient pas comme
nous devons les battre , mais de la maniere dont ils
favent le faire. Je n'ai jamais aimé pouffer un chat
dans un coin , d'où il ne peut ſe tirer qu'en fautant fur
moi ; ſi nous allons en Barbarie , il n'y a point de ſtra
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
tagême que les Maures ne mettent enuſage contre nous:
qui vous a dit qu'ils ne font pas experts dans l'art de
ſedéfendre ? Le chien que j'attaque ſe retourne & épie
Pendroit où il pourra me mordre. Si nous tombons fur
eux à droite , ils nous prendront à gauche; fi nous les
pouffons devant nous , ils ſe retireront , & viendront nous
furprendre par derriere.
Nous ſavons tous combien le ſiege de Genade a duré;
& fi Alger tient auſſi long - temps , votre Seigneurie
ne dinera pas avec le Prêtre Jean d'ici à deux bonnes
années . Au lieu de tous ces triomphes , de ces conquêtes
& des tributs que nous devons recevoir , ſelon
vous , placés entre les Maures , & la mer , nous courons
riſque de mourir de famine , de toutes les morts
la plus miférable , & celle que je crains le plus."
Lorſque j'eus fini la lecture de ce chapitre , je demandai
à mon ami s'il prétendoit le faire entrer dans une
nouvelle édition de Don Quichote , comme un projet
qui méritoit l'attention du Roi d'Eſpagne actuellement
regnant ? & je ne manquai pas en même temps de
faire pluſieurs réflexions fur la manie de ſes compatriotes
pour les croiſades des Maures. Comme je n'étoit
pas accoutumé à me gêner avec lui , & que nous
1
avions l'habitude de penſer tout haut l'un devant l'autre
, je lui dis que c'étoit un véritable Quichotiſme , &
je me permis bien d'autres plaiſanteries .
Comme un bon & vrai Eſpagnol il m'écouta avec
beaucoup de patience & de gravité , & il me dit lorsque
j'eus ceffé de parler: mon bon ami , l'expérience
nous montre chaque jour l'excellence de cette maxime:
FEVRIER. 1777. 231
1
Connois toi toi - même. Vous vous preſſez un peu trop ,
ce me ſemble , de blamer les meſures de vos voiſins
les Eſpagnols . Qui diriez-vous fi je vous faifois voir
que vous venez de ſigner ce que votre Nation , les
Anglois, ce peuple de Philoſophes comme M. de Voltaire
les qualifie , appelle une adreſſe de Torys.
Reliſez le Chapitre & prenez - en la clef. Pour
Barbarie , liſez Amérique , pour Eſpagne , Angleterre ;
pour Maures , Américains , & pour Alger & Grenade ,
lifez Boſton , la Nouvelle York , &c.
Je reconnus la ſageſſe de la leçon que je m'étois attirée
; j'en remerciai mon ami en l'embraſſant , & je
retournai chez moi où je me dépêchai d'écrire le Chapitre
que je fais imprimer pour l'utilité de tous les
Imitateurs de Don Quichote , qui ne font pas moins
communs dans mon pays que dans les autres,
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
L
VERS
Sur la mort d'un Ourang - Outang ,
DÉDIÉS
A ceux qui lui reſſemblent,
E. Meſſager des Dieux raconta l'autre jour,
Que l'on vic arriver au rivage funeſte
D'un animal tronqué le déplorable reſte ,
Qui s'en allait des morts habiter le ſéjour :
De quel droit prétends - tu ; dit l'auſtere Nocher ,
Paſſer à l'autre bord ? Dans le royaume fombre
Ma barque n'a jamais conduit une ſeule ombre
Qui parût auſſi peu des humains s'approcher.
Dans l'inde je naquis , dit l'ombre , & l'on me nomm
Ourang , Singe , Jocko ; au rang des animaux
Le ſauvage ignorant a placé mes égaux ,
En Europe on m'a dit que j'étais preſqu'un homme,
Un Prince m'y reçut , dans ſa ménagerie ,
Je l'avoue , il est vrai ; mais de ſon Directeur
Le Ciel me fit bientôt un ami , un vengeur
du fort adoucit pour moi la barbarie ;
prit à marcher , à manger , & à boire
aux curieux cet Ourang , diſait il ,
amme moi ? Que vous en ſemble - t - il ?
FEVRIE R. 1777. 233
En nous voyant tous deux on paraiſſait le croire.
A ma mort , il pleura ; & voulant conſerver
Un reſte d'un ami , il me fis écorcher ;
Ma tête entre ſes mains comme un gage eſt reſtée
De l'étonnant accord de toutes nos pensées.
Tu n'es qu'un animal , dit Caron irrité
Et comment pourras - tu répondre ſans ta tête
Au juge des enfers , lorſque pour ſon enquête
Tu le verras affis au fiege d'équité ? -
Sans ma tête ? Seigneur ; ah qu'à cela ne tienne.
V**** eſt mon ami , il ma promis la ſienne ,
C'eſt un ami fidele , & fon coeur généreux
Sçaura bien à Minos répondre pour tous deux.
يلا
234 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
4
P i
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Suite de l'Automne , ibid.
L'argument fans réplique , 10
La fable juſtifiée , 11
A Mercure , 73
La naiſſance de la Roſe , 14
Imitation Italienne , 15
Epigramme , 16
Les jeux dé l'amour & du hasard , 17
7
A la Pareſſe , 36
Epigramme , ibid.
A Mademoiselle** ,
A une Dame ,
37.
Epitaphe d'un Médecin , ibid.
38
Α Μ.** , ibid.
L'erreur de l'amour ,
: 39
Les ſoupirs de Rofine , ibid.
Penſée de Saadi ,
40
L'éloge de la vie champêtre , 41
Dialogue entre François I & Henri VIII , 46
Le Criminel juge de lui - même , 57
Epigramme , 63
A M. le Comte de Saint-Germain , ibid.
Epitaphe de Mile Q. T. 65
Explication des Enigmes & Logogryphes ; 66
:
ENIGMES , sbid.
1
FEVRIE R. 1777. 235
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettre de Mylord Rivers ,
OEuvres diverſes de Louis Arioſte ,
La Quinzaine angloiſe à Paris ,
dramatiques de M. Mercier ,
Eſſai fur les cauſes qui ont détruit les deux premie-
68
71
ibid.
88
4
1
97
99
res races des Rois de France , ΧΟΙ
Eſſai géométrique ſur l'architecture navale , 103
Fragmens fur les moeurs des Morlaques , 109
Monde primitif , 116
Tréſor généalogique , 124
Differtation ſur la nature du froid, 130
Hiſtoire du Bas- Empire , 131
OEuvres complettes de Démosthene & d'Eſchine , 141
Annonces littéraires , 159
:
ACADÉMIES ,
164
Lyon ,
Châlons - fur Marne , 165
4
Pruffe , 166
SPECTACLES. 169
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 174
Comédie Italienne, 177
ARTS. 179
Gravures . ibid.
Muſique. 190
Lettre de M. Beauvalet à l'Auteur du Mercure 196
Optique , 199
Almanachs , 200
Lettre de M. des Hautefrayes ibid.
Acte de courage , 203
236 MERCURE DE FRANCE.
C
Hiſtoire naturelle , 206
Variétés , inventions , &c. 208
Anecdotes. 210
AVIS , 212
Nouvelles politiques , 214
Préſentations , 220
d'Ouvrages , 222
Nominations ,
ibid.
Mariages . 223
Naiſſances
ibid.
Morts, 224
Loterie , 225
ADDITIONS DE HOLLANDE.
Avis , d'un Bon-homme Anglois ,
Vers ſur la mort d'un Ourang - Outang , dédiés à
ceux qui lui réſfemblent.
7
226
232
3 9015 06370
9359
Qualité de la reconnaissance optique de caractères