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Texte
A 489757
PROPERTY
The
University of
Michigan
Libraries
1817
TES SCIENTIA VERITAS
:
AP
20
•M.
17
no
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIBUS UNUM
TUEBOR
SI QUÆRIS PENINSULAM
-AMENAM
RCUMSPICE
MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE. 1776.
N. XV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVL
LIVRES NOUVEAUX -
Qu'on trouve Chez MARC-MICHELREY,
Libraire fur le Cingle.
Ethocratie ; ou le Gouvernement fondé ſur la Morale , grand
in 8vo. I vyooll.. 1776, à 3 Livres.
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer,
par l'effuſion de l'huile , du goudron ou de toute autre
matiere flottante ,avec des queſtions propofées ſur ce fujet
, par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois. A
Amsterdam chez Marc - Michel Rey 1776. à 2 L. 10 f.
Effai fur les Conetes, où l'on tache d'expliquer les Phénomenes
, qu'offrent leurs queues , & où l'on fait voir
qu'elles font probablement deftinées à rendre les Cometes
des mondes habités ; avec des obſervations & des
réflexions ſur le Soleil & fur les Planetes du premier
ordre , par Mr. André Oliver. * Traduit de l'Anglois ,
Syo. I vol. fig. Amsterdam 1776. à 3 Liv.
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , à Mr. Paw , par
un Bénédictin , avec pluſieurs autres pieces intéreſſantes ,
auxquelles on a joint le Dimanche ou les fillesde Minée
; Poëme . Diatribe à l'auteur des Ephemerides &c .
8yo. 1 vol. à 2 Livres.
Remontrances du Parleinent de Paris contre les Edits portant
l'abolition- des Corvées ; pour la confection des chemins
, la fuppreffion des Officiers ſur les ports , quais ,
halles & chantiers de Paris & des droits attribués à ces
Officiers , la fuppreffion des Droits fur les grains aux entrées
de la Ville de Paris ,&c. Preſentées en Mars 1776.
AAmsterdam chez M. M. Rey 1776. à 20 fols.
Eſſai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles des Anglois , in 12. Londres 1776. à f 1 : -
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. 1 vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées,
représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux& Minéraux.
CETTE
F
ETTE Collection qui commence à paroltre depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier , de trois
11-220-27
(53 ) 3LIVRES NOUVEAUX.
mois en trois mois, en renferme actuellement cinq qui
ont înérité l'approbation des Curieux ; le premier &le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Mi-
-néraux; celui - ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Infectes .
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repré
ſentent que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'onpuiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour à- tour des Mines & des Fofſiles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
& brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande.
Ellais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Mo
reau , Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Journal de Lecture , où Choix Périodique de Littérature
&de Morale. 12. N. 1 à 18. ou tom. I. prem. partie
àtom. 6. Paris, 1775. à f 9. pour les 4 Tomes en 18
Parties.
Phyfiologie des corps Organiſés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble,
deffein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
Jes différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyſiologie des Mouffes. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Aſſocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes . Aventures
amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 yol. Paris ,
1775-3: -
A2
1
LIVRES NOUVEAUX.
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Mo
•derne&c. 4to 3 Tomes 1773 1775.
Poësie delfignnoorr abate Pietro Metaftafio, 8vo 10 vol. Tori-
по. 1757 1768.
Mélanges de Philosophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 - -1769.
DE L'HOMME Ou des principes & des Loix de l'in-
Nuence de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame .
Par J. P. Marat , Doct. en Med. grand in-douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15.
dito , Tome 3. léparé à f 1 : 5 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helyctius , 8vo . 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuel-.
lement les XVII volumes de la rémpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches .
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre
Plenipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre
. Grana 8vo . en XIIÌ Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à fi : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans ſont des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8vo. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
168 522 AAA 30
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE. 1776.
PIECES FUGITIV
EN VERS ET EN PROSE.
۱
ODE A LA BEAUTÉ.
D
:
0o1n céleste ! attrait invincible !
Toi qui maîtriſes tous les coeurs ,
Qui ſur l'homine , même inſenſible ,
Lances des traits toujours vainqueurs ,
Beauté ! je chante ta puiſſance ,
Et je ne veux pour récompenſe
MA
1
A 3
MERCURE DE FRANCE.
رگ
Qu'un doux fourire de tes yeux.
Peut-on réſiſter à tes armes ,
Quand on voit , vaincus par tes charmes ,
Les Sujets , les Rois & les Dieux ?
Oui , je ſens que mon coeur s'enflamme.
Quel feu circule dans mes ſens !
Il éleve , il ravit mon ame ,
Un Dieu préſide à mes accens.
Dans l'Olympe éclatant de gloire .
La Beauté ſur un char d'ivoire
Marche ſur l'aile des zéphirs ;
L'Univers l'attend en filence ,
Elle deſcend , & ſa préſence
Donne l'être à tous les plaiſirs.
Quelle lumiere vive & pure
Eclatte & brille dans ſes yeux !
Eſt-ce l'aftre de la nature
Qui leur communique ſes feux?
Quel coloris ! à peine écloſe
Non , jamais la plus fraîche roſe
N'eût ce coup-d'oeil délicieux ;
Le vêtement qui la décore
A le vif éclat de l'aurore
Nuancé de l'azur des cieux,
Elle parle , lavoix puiſſante ...
NOVEMBRE. 1776.
Perce aux deux bouts de l'Univers .
Près de la déité naiſſante ,
Tout mortel eſt chargé de fers.
1
Sous le joug de leur Souveraine
Les eſclaves baiſent leur chaîne ,
:
Leur main allume un même encens ;
هللا
Elle ſoumet la terre & l'onde :
L'idole regne fur le monde ,
Et fon regne eſt celui du temps.
Beauté ! ſans toi l'homme ſauvage
Etoit un être infortuné ;
Sous les chatnes de l'eſclavage ,
Il gémiſſoit abandonné ;
Froide , inſenſible créature ,
Les merveilles de la nature
N'opéroient rien pour fon bonheur.....
Tu parois , déité ſuprême,
L'homme , qui s'ignore lui-même ,
Reconnoît qu'il poſſede un coeur.
Je le vois , d'une main hardie ,
Déchirer le fatal bandeau ;
Déjà , ſur l'aile du génie ,
Il a pris un effot nouveau.
Quelle noble & fublime courſe !
1
Des beaux-arts tu deviens la ſource ,
L'homme , à fon tour eſt créateur.
:
९
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
Prépare une palme immortelle,
Il ne ſoupire qu'après elle ,
Et tu la dois à ſon labeur.
Pourſuis , acheve ta carriere ,
Mortel , enfante ton bonheur ;
Sonde de la nature entiere
Les ſecrets & la profondeur ;
Mais, après un travail pénible ,
Obéis à ton coeur ſenſible ,
Jouis du calme & du repos ;
Près de la Beauté qui t'enflamme ,
Ranime , réchauffe ton ame ,
Et pourſuis tes nobles travaux.
Si j'oſe du berceau du monde
Lever le voile reſpecté ,
Par-tout , en merveilles féconde ,
Je vois triompher la Beauté.
Hercule tombe aux pieds d'Omphale ,
Théſée entre dans le Dédale :
Il doit ſa victoire à ſes feux ;
Athenes admire & contemple ,
Au Héros elle éleve un temple ,
Le mortel eſt au rang des Dieux.
Quel bruit affreux! quels coups de foudre
Portent l'effroi dans l'Univers !
:
?
:
NOVEMBRE. 1776. 019
Les aſtres vont-ils ſe diffoudre ?
Tout brûle du feu des éclairs.
Jupiter s'arme du tonnerre ,
Ce Dicu puiſſant montre à la terre
Son impofante majeſté.
De l'amour devenu victime ,
If cede à l'ardeur qui l'anime ,
Et facrifie à la Beauté.
O déité ! fois d'âge en age
L'objet du culte des mortels !
Que l'encens du Héros , du Sage
Fume toujours ſur tes autels ;
Mais , pour mieux fonder ton empire ,
Beauté ! rejette un vain délire ,
Surates Sujets fixe ton choix .
Détruis l'erreur , confonds les vices
Et ne reçois les facrifices *
Que des coeurs foumis à tes loix.: 5
2
Envoi à Mademoiselle V***.
Hébé , lorſque de nos demeures ,
Cédant aux volontés des Dieux ,
La Beauté , ſur l'aile des heures ,
Prit ſon vol , s'enfuit dans les cieux.
La terre en deuil & conſternée ,
1
A5
GIO MERCURE DE FRANCE.
Succombant ſous ſa deſtinée ,
Pouſſa mille cris de douleur.
1
Tout retentit de ſes alarmes;
Mais les Dieux , touchés de ſes larmes ,
Te formerent pour ſon bonheur.
Par M. Guittard cadet , de Limoux.
TRADUCTION en vers du commencement
du Livre VIII. de l'Iliade.
L'AURORE
2
4
'AURORE au teint vermeil chaſſoit la nuit obfcure ,
Et ſes rayons naiſſans éclairoient la nature :
Quand ſur un trône d'or le Monarque des cieux ,
Au fommet de l'Olympe aſſembla tous les Dieux,
Ils admirent l'éclat de ſa vaſte puiſſance ;
Et frappés de reſpect l'écoutent en filence :
Déeſſes de l'Olympe , & vous , Dieux immortels ,
Reſpectez , leur dit-il , mes décrets éternels .
Si quelqu'un parmi vous , à mes ordres rebelle ,
Des Grecs ou des Troyens embraſſe la querelle ,
Vous le verrez , en proie à mon juſte courroux ,
Honteuſement percé d'inévitables coups ,
Ec le précipitant aux flammes du Ténare ,
Mes mains l'enchaîneront dans le fombre Tartare ,
!
T
NOVEMBRE. 1776. II
a
Dans ces gouffres dairain , ces cavernes de fer 1
Epouvantables lieux , plus profonds que l'Enfer.
Alors ce Dieu frappé des traits de ma vengeance,
Par ſon cruel tourment connoftra ma puiſſance.
Pour mieux faire éclater mon pouvoir immortela
-Attachez une chaîne à la voûte du ciel:
Vous, Déeſſes & Dieux , la tirant vers la teire , out
Ne m'ébranlerez point au ſéjour du tonnerre
Mais ſi j'étends mon bras , ce bras victorieux
Enlevera ſans peine & la terre & les cieux ;
Et liant cette chaîne à mon trône terrible ,
Tout ſera ſuſpendu par ma force invincible.
Jupiter parle ainſi . Troublés & frémiſſans ,
Les Dieux n'oſent répondre à ces mots menaçans.
La prudente Minerye enfin rompt le filence :
Pere des Immortels , nous craignons ta vengeance.
Hélas! pleurant le fort des Grecs infortunés ,
Aux plaines d'Ilion par le fer moiſſonnés ,
Nous n'oſons pas , inſtruits de ton ordre ſévere,
En combattant pour eux , allumer ta colere .
Qu'au moins de nos conſeils le ſecourable appui ,
Du glaive des Troyens les défende aujourd'hui.
Jupiter fouriant conſole la Déeſſe :
Sage Pallas , dit- il , tu connois ma tendreſſe,
Cen'eſt pas contre toi qu'éclate ma fureur,
Et bannis de ton ame une injufte frayeur.
1
7
12 MERCURE DE FRANCE.
Le pere des Dieux dit ; & ſes courſiers agiles
Se rendent ſous le joug à ſon ordre dociles.
Iis bondiffent couverts d'un or étincelant ;
Et de leurs pieds d'airain frappent le firmament.
Jupiter , revêtu d'armes éblouiſſantes ,
i
Prend des fougueux coufiers les rênes éclatantes.
Le ciel s'ouvre , & fon char , auſſi prompt que l'éclair ,
Traverſe en un moment les campages de l'air .
:
Par M. l'Abbd Potet , Profeffeur au College Mazarin.
L
SONNET.
Eplus jeune des Rois , que par-tout on admire ,
Pratiquant toutes les vertus ,
Tient dans ſes ſages mains les rênes de l'Empire ,
Comme les Henri , les Titus .
Ferme dans ſes deffeins , quand il le faut ſévere ,
Tout ce qu'il fait eſt pour le bien.
In eſt de ſes Sujets moins le Roi que le Pere;
De leur bonheur dépend le ſien.
Un prudent miniftere honore ſon grand coeur
Tout à l'envi ſeconde avec ardeur
Ce Monarque fublime.
1
{
NOVEMBRE. 1776. 13
۱
Puiffent les voeux ardens que forment les Français ,
Etre remplis , & que regne à jamais
Louis le magnanime..
Par M. de la Fontaine.
LISETTE ET SON LINOT .
Fable.
AUX BELLES.
LISETTI ISETTE , gentille bergere ,
Deſiroit avoir un oiſeau.
Au ſein d'un paiſible hameau
Elle pouvoit ſe ſatisfaire ;
Oui : mais tous les oiſeaux ne ſavoient pas lui plaire.
Au ſerin même aux ailes d'or ,
Liſette préféroit encor
Un linot joli , doux & tendre ,
Un linot feroit un tréſor:
Où le trouver ? comment le prendre ?
La petite friponne imagine un réſeau
Si folide & fi fin , fait de telle maniere ,
Qu'il devoit arrêter le plus fubtil oiſeau.
14 MERCURE DE FRANCE.
Le réſeau fabriqué la maligne bergere
L'étend parmi les fleurs au bord d'un clair ruiſſeau ,
Et ſe promet une voliere.
En effet nombre de moineaux
Y foat pris. Vint enfin le plus beau des linots .
Apeine eſclave , il cherche à fortir d'eſclavage.
Lifette accourt , le prend , le baiſe... Ah ! quel dommage
S'il ſe fût envolé ! qu'il eſt doux ! qu'il eſt beau ! ...
Liſette en eût dit davantage ,
Mais de ſes jeunes mains le ruſe ſe dégage ,
Et s'envole fur un berceau.
La Belle en pleurs , des yeux fuit en vain le volages
Il rit de ce piege nouveau.
Caché ſous un épais feuillage ,
Il obſerve : & penſant au perfide réſeau ,
Il dit : Liſette eſt fine , & Liſette eſt peu ſage :
Quand on veut avoir un oiſeau ,
On doit ſe munir d'une cage..P
Belles, ne riez point , Lifette eſt votre image.
Vous avez des attraits , des charmes enchanteurs !
Mais , hélas ! ce brillant partage
D'un bien trop defiré n'eſt pas le plus für gages
Il peut vous coûter bien des pleurs :...
Ces attraits ſi vantés , ſi chers , ſi ſéducteurs ,
Ce fugitif éclat des graces du bel age,
Pourroit-il captiver un coeur?
:
NOVEMBRE. 1776.11 15
Il faut, il faut bien davantage ! ...
Les graces de l'eſprit , la modeſte douceur ,
Et l'heureuſe innocence , & l'aimable candeur ,
Ah ! voilà ce qui nous engage.
La raiſon , la vertu , l'honneur ,
Sont les dignes objets d'un éternel hommage;
Vous êtes belle , foyez ſage ,
Et je vous réponds du bonheur.
Par M. Drobecq.
1
LA MAUVAISE MERE PUNIE.
Conte moral.
DE tous les malheurs qui affiegent l'humanité
, celui d'être forcé par des parens
barbares à s'enſevelir dans un cloître ,
eſt ſans doute le plus terrible & le ſeul
où l'ame accablée n'a plus cettefrêleeſpérance
qui la ſoutient dans l'advertité.
Il ſemble qu'on ait pris plaiſir à raſſembler
toutes les rigueurs de cet état fur
un ſexe dont nous devons ménager la
délicateſſe. Si nos regards pouvoient pénétrer
au fond des cloîtres , combien
n'y verrions nous pas de malheureuſes
16 MERCURE DE FRANCE.
victimes de l'ambition ou de l'inexpérience
! Pales , défigurées , & telles que
des rofes arrachées du ſein de la terre ,
le chagrin a flétri ſur leur viſage les
fleurs de la jeuneſſe ; on reconnoît le
déſeſpoir à travers la fauſſe tranquilité
qu'elles affectent ; & le sourire amer
qui vient expirer ſur leurs levres , eſt
chez elles l'expreſſion de la douleur.
Leur lit eſt tout baigné de larmes , &
leurs membres , débiles & chancelans ,
annoncent les approches de la mort qu'elles
appellent à grands cris , & qu'elles
regardentcomme le terme de leursmaux.
La plume me tombe des mains , & fe
refuſe à tracer un tableau auſſi effrayant.
Que ne puis-je faire naître la pitié dans
le coeur de ces parens dénaturés qui voudroient
raſſembler tous leurs biens fur
une ſeule tête , en mettant fous les yeux
l'hiſtoire de l'infortunée Sophie !
M. de Prévalle devoit les biens immenſes
dont il jouiſſoit , à la fortune qui
avoit fecondé tous ſes projets. Il eût pu
vivre heureux au milieu de l'abondance ,
avec une compagne douce & ſenſible ;
mais il eut la folle ambition d'épouſer
une fille de qualité , qui ne lui apporta
qu'un goût décidé pour le faſte , & beaucoup
NOVEMBRE. 1776. 17
>
coup de mépris pour ſa naiſſance. Le
répentir ſuivit de près cette union ; l'humeur
impérieuſede Madame de Prévalle ,
& les chagrins qu'elle lui cauſa , contribuerent
à abréger ſes jours ; il mourut
dans un âge qui lui promettoit encore
une longue vie.
M. de Prévalle ne laiſſa que deux filles
pour héritieres de ſa fortune. L'aînée ,
dont l'humeur fiere & hautaine plaiſoit
à ſa mere , gagna toute fon affection ,
& la jeune Sophie fut miſe dans un
couvent , où on n'épargna rien pour lui
donner le goût dela retraite. Madame de
Prévalle avoit de grandes vues ſur ſa
fille aînée : elle vouloit , diſoit - elle.
publiquement , la faire rentrer dans le
rang dont elle étoit fortie ; & pour
mieux réuſſir dans ſes deſſeins , elle éxigeoit
que ſa ſoeur prît le voile.
L'eſprit de Sophie ne s'ouvrit pas à
la perfuafion ; fon caractere vif& enjoué
ne pouvoit ſe plier à l'austérité de la
vie religieuſe ; & ſon jeune coeur , dont
la ſenſibilité commençoit à ſe développer,
lui diſoit qu'elle ne trouveroit pas
le bonheur dans le cloître. Parmi un
grand nombre de penſionnaires qui habitoient
la même retraite , elle choifit Mas
B
18 : MERCURE DE FRANCE.
demoiſelle de Floricourt pour en faire
ſon amie & la confidente de ſes peines.
Juſqu'alors , elle ne s'étoit arrêtée que
légerement ſur les vues de ſa mere ;
mais le moment étoit venu où elle alloit
fentir le prix de la liberté.
Mademoiſelle de Floricourt avoit un
frere qu'elle aimoit beaucoup , & qui
venoit ſouvent la voir ; elle preſſa un
jour Sophie de venir à la grille où ce
frere l'attendoit. Mademoiſelle de Prévalle
ne ſavoit rien refufer à fon amie ;
elle s'y laiſſa conduire. Le Chevalier
fut frappé de ſa beauté & de ſes grâces
naiſſantes. Ce je ne ſais quoi, dont on
reſſent ſi vivement les effets , triompha
du jeune Floricourt ; la douceur&
la gaieté de Sophie , qualités qui annoncent
un caractere heureux , acheverent ſa
défaite. Ses yeux furent fans ceffe attachés
furielle. Un plaiſir ſecret l'enchaînoit
à la grille; mais le déclin du jour
l'obligea de ſe retirer : il promit à fa
foeur de partager ſouvent ſa ſolitude ; &
j'efpere , dit - il , en regardant Made.
moiſelle de Prévalle , que votre aimable
amie ne me fera pas repentir
de l'avoir connue , en me refuſant le
plaiſir de la voir encore. Ce compliment
NOVEMBRE. 1776. 19
fit rougir Sophie; mais il ne lui déplut
point . Le Chevalier joignoit une taille
élégante à la plus jolie figure. Il avoit
un air de ſenſibilité qui inſpiroit la tendreſſe
, & fon ame répondoit à ſa phifionomie.
Mademoiſelle de Prévalle ſentit
, en levoyant , une émotion juſqu'alors
inconnue ; fon ſommeil fut agité : elle
s'endormit en penſant au jeune Floricourt,
& le retrouva à fon réveil. Dans le
même moment , elle craignoit & défiroit
ſa préſence; mais elle ne confia point à
ſa ſoeur ce qui ſe paſſoit dans ſon ame.
Ces deux amies étoient enſemble lorsqu'on
vint annoncer l'arrivée du Chevalier.
Sophie voulut feindre un mal de
tête , afin de reſter dans ſa chambre ;
mais elle céda autant à ſes défirs , qu'aux
inſtances de Mademoiselle de Floricourt.
Le Chevalier avoit un air trifte &
abattu , qui donna de l'inquiétude à ſa
foeur. Mon cher frere , lui dit elle , vous
me paroiſſez changé, auriez-vous quelque
chagrin? Vous ſavez combien je vous
aime : me fera-t-il permis de le partager ?
Ce n'eſt rien , ma chere Lucile , répon
dit le Chevalier; j'ai été un peu incom
modé , mais cela va beaucoup mieux.
Son trouble démentoit ſes difcours ,&
B 2
20 MERCURE DE FRANCE.
ſes yeux diſoient à Sophie qu'elle ſeule
pouvoit le diffiper. Il garda quelque
temps le filence ; mais le ſentiment l'emportant
ſur ſa timidité: feroit - il vrai ,
Mademoiselle , lui dit - elle , que vous
ſoyez deſtinée à paſſer vos jours dans un
cloître ? Quoi ! tant de beauté ſeroit enſévelie
dans ces murs ! M. le Chevalier ,
répondit Sophie , en rougiſſant , je ſuis
ſenſible à l'intérêt que vous prenez à
mon fort; mais je dois ſuivre la volonté
de ma mere ; je n'attends que le moment
de prendre le voile: on dit que mon
bonheur en dépend. Elle ne put prononcer
ces mots ſans émotion ; quelques
larmes vinrent mouiller ſes paupieres.
Ces marques non équivoques de la douleur
de Sophie , augmenterent les regrets
du Chevalier. Les amans font toujours
extrêmes dans leurs projets. Ah ! Mademoiſelle
, s'écria-t-il avec tranſport ,
vous n'acheverez point ce facrifice ; permettez
moi de voir Madame de Prévalle ;
je me jeterai à ſes genoux, & je ne les
quitterai que lorſqu'elle m'aura promis de
vous laiſſer libre. Vous gardez le filence ;
me refuſez - vous votre aveu ? Hélas !
répondit Sophie , il ne vous ſeroit d'aucune
utilité. Je connois ma mere ; elle
NOVEMBRE. 1776. 21
eft inflexible. Votre démarche ne ferviroit
qu'à l'irriter contre moi. Il m'en
coûtera ſans doute; mais...... N'achevez
pas , cruelle Sophie. Quoi ! ne vous
aurois -je connue que pour être le plus
malheureux des hommes ? Pardonnez à
la crainte de vous perdre , l'aveu de la
plus vive paſſion. Je n'ai pu vous voir
ſans vous adorer. Ma chere Lucile ,
ajouta-t- il , en parlant à ſa ſoeur , à qui
cette ſcene arrachoit des larmes , joignez
vos prieres aux miennes. Sophie ne put
réſiſter à ces preuves de tendreſſe ; fon
coeur ignoroit l'art de feindre ; elle laiſſa
entrevoir au Chevalier qu'il augmentoit
le déſir qu'elle avoit de conſerver fa
liberté.
Lucile qui voyoit les choſes avec
plus de fang - froid, jugea que fon frere
devoit confier ſes ſentimens à Madame
de Floricourt , & l'engager à parler à
lamere de Sophie. La vivacité du Chevalier
fut obligée de céder à la ſageſſe
du conſeil ; mais il demanda à Mademoiſelle
de Prévalle s'il lui feroit per.
mis d'adoucir les peines de l'abſence
par de fréquentes viſites. Vous aimez
trop Lucile , répondit Sophie avec une
douceur charmante, pour l'abandonner
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
dans ſa retraite , & nous ne nous quittons
jamais.
Ces deux jeunes coeurs furent bientôt
d'intelligence. Mademoiselle de Prévalle
oublia toutes ſes inquiétudes , pour ſe
livrer au plaifir d'aimer & d'être aimée ;
mais ce ſentiment ne ſervira bientôt qu'à
dévoiler à ſes yeux toute l'horreur de ſa
ſituation. La Marquiſe de Floricourt
rappella ſa fille auprès d'elle ; cette ſéparation
imprévue renouvella les chagrins
de Sophie. Lucile étoit ſa ſeule
amie ; avec Lucile , elle pouvoit voir
le Chevalier , ou parler de lui ; cette
confolation alloit lui être refuſée. Pourquoi
! diſoit -elle à Mademoiſelle de
Floricourt , vous ai-je ſuivie au parloir ?
Si je n'avois pas vu le Chevalier , ſi ſa
tendreſſe n'avoit pas fait naître lamienne,
mon fort me paroîtroit moins affreux.
Si je connoiſſois point l'amour & ſes
tourmens . Hélas ! devois-je eſpérer d'être
jamais heureuſe ! Raſſurez- vous ,
chere Sophie , lui dit Lucile , en la presfant
entre ſes bras; monfrere vousadore ;
il perdra plutôt la vie que de vous abandonner.
Ces deux amies ſe tinrent longtemps
embraſſées en verſant des larmes;
mais enfin il fallut faire violence à l'amima
NOVEMBRE. 1776. 23
tié. Lucile partit ,&la triſte Sophie reſta
ſeule dans ſa chambre , livrée à toute
afa douleur.
La folitude eſt la mere des réflexions ;
tous les preſtiges qui nous fafcinoient les
yeux diſparoiſſent ; l'ame rentre en ellemême
, & juge plus ſainement de tout
ce qui l'intéreſſe. Juſqu'alors Mademoifelle
de Prévalle avoit eſpéré ; maisdepuis
le départ de fon amie, tout fe peignit en
noir àſon imagination. Achaque inſtant,
elle trembloit que fa mere n'arrivât , &
ne ſe ſervît de fon autorité pour la
forcer à prendre le voile. Le Chevalier
n'étoit pas dans une ſituation plus tran-
✓ quille. Il fit à fa mere l'aveu de ſa tendreſſe;
il ſe jeta à ſes pieds , pour la
conjurer de ne pas remplir ſes jours d'a
mertume. Lucile joignit ſes prieres aux
fiennes ,& fit le portrait de Sophie. La
Marquiſe de Floricourt avoit la plus vive
tendreſſe pour ſes enfans. Levez-vous ,
mon fils , lui dit- elle; auriez - vous dû
penſer un moment que je m'oppoſerois
àvotre bonheur? Je n'ai d'autre défir
que de vous voir heureux. Le Chevalier,
au comble de ſa joie , embraſſa mille
fois la meilleure des meres; il ne prévoyoit
plus aucun obſtacle: les amans fe
3
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
font toujours illuſion ſur l'avenir. La
Marquiſe connoiſſoit peu Madame de
Prévalle ; mais elle croyoit que toutes les
meres avoient ſon coeur. Le lendemain ,
elle ſe fit conduire chez elle , & avec
une noble franchiſe , elle l'inſtruifit du
moment où ſon fils avoit vu Sophie, &le
déſir qu'ils avoient d'être unis. Silamain
de mon fils , ajouta-t-elle , vous eſt agréa
ble , nous aurons le plaifir de faire deux
heureux. Madame de Prévalle étoit bien
éloignée de conſentit à cet hymen. Elle
diffimula , & répondit à Madame de
Floricourt que ſa demande la flattoit in.
finiment ; mais que fa fille avoit tou
jours fait paroître un goût décidé pour
la retraite , & qu'un changement ſi ſubit
avoit beſoin d'être éprouvé. Les véritables
ſentimens de Madame de Prévalle
n'échapperent pas à la Marquiſe ; elle ſe
retira peu fatisfaite de cette réponſe , &
remplie d'une tendre inquiétude pour fon
fils. L'événement juſtifia ſes craintes.
... Le Duc de dont les affaires étoient
en mauvais ordre , cherchoit une femme
qui pût relever ſa fortune. On lui paala
de Mademoiselle de Prévalle ; il ſe fit
préſenter chez elle , & parut lui rendre
des ſoins ; mais il attendoit, pour ſe dé
NOVEMBRE. 1776. 25
clarer , qu'elle reſtât ſeule héritiere. Madame
de Prévalle le ſoupçonna. Une
alliance auſſi brillante flattoit trop fon
ambition pour qu'elle ne s'intéreſſät pas
vivement à ſa reuſſite. La viſite de Madame
de Floricourt lui ouvrit les yeux
ſur les difficultés quelle y trouveroit, ſi
elle ne prenoit une prompte réſolution ;
& la Marquiſe ne l'eut pas plutôt quit
tée, qu'elle ſe fit amener des chevaux de
poſte, & fe rendit au Couvent de...
Sophie ſeule dans ſa chambre, pleuroit
ſur ſon fort , lorſqu'on lui annonça que
Madame de Prévalle venoit d'arriver
avec le deſſein de la faire fortir. Cette
nouvelle lui cauſa des tranſports de joie :
elle crut que l'aurore du bonheur ſe levoit
enfin ſur elle. Mais ,hélas ! que fon
erreur fut de peu de durée! L'air ſévere
de Madame de prévalle la glaça d'effroi ,
&l'avertit de fon malheur. Cette mere
inſenſible pouſſa la dureté juſqu'à refuſer
les careſſes de ſa fille. Elle la fit monter
dans ſa chaiſe , &, ſans lui dire un ſeul
mot , elle la conduifit à l'Abbaye de.
où , le lendemain de ſon arrivée , elle
fut forcée de prendre le voile.
..
Quelle fut la douleur de Sophie lorfqu'elle
porta ſes regards ſur l'avenir
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
elle deſcendit au fond de ſon coeur , &
le trouva brûlantd'un amour ſans eſpoir !
C'eſt donc-là, diſoit- elle , en fixant
triſtement les murs de ſa cellule , c'eſt-là
qu'il faut m'enſevelir , c'eſt là que je fais
deſtinée à verſer des larmes de fang.
Mere cruelle! ne m'avez - vous donné le
jour que pour me facrifier ! Momens terribles
! vous ferez les derniers de ma vie!
Le filence qui regne dans les cloîtres
plaît à ces filles innocentes qui ſe ſont
conſacrées volontairement à Dieu ; mais
il augmente les tourmens d'un coeur
amoureux ; rien ne le diſtrait; toutes ſes
penſées ſe tournent vers l'objet aimé. La
tendre Sophie ne voyoit quefon Amant;
ſon image s'attachoit à ſes pas & la fuivoit
juſqu'aux pieds des autels. Elle
n'avoit pas même une amie à qui elle
pût confier ſes peines. Une pitié généreuſe
habite rarement dans les cloîtres.
On y frémit au ſeul nom de l'amour.
Une jeune Religieuſe nommée Cécile ,
fut la ſeule qui parut s'attendrir fur le
fort de Mademoiselle de Prévalle. Elle
n'étoit point de ces femmes qu'un excès
de zele rend inſenſibles aux malheurs des
paffions; elle avoit elle- même éprouvé
leur pouvoir. Sur le point d'être unie à
NOVEMBRE. 1776. 27
un homme qu'elle aimoit autant qu'elle
en étoit aimée, elle avoit eu la douleur
de voit le nom de fon Amant ſur la
liſte des Officiers tués dans une action
où il s'étoit trouvé. L'ennui qu'elle
éprouva dans le monde après cette pette ,
la conduifit à l'Abbaye de... où elle venoit
de faire profeffion.
L'air trifte & languiſſant de Sophie ,
des larmes toujours prêtes à couler , des
ſoupirs à demi étouffés , toucherent vivement
la vertueuſe Cécile. La veritable
piété eſt compâtiſſante ; elle voulut partager
les chagrins de Mademoiſelle de
Prévalle; & la ſurprenant un jour dans
un moment où elle ſe croyoit ſeule : Aimable
Sophie , lui dit elle, vous changez
à vue d'oeil ; le poids de la douleur vous
accable. Il eſt doux quelquefois de pouvoir
dépoſer ſes peines dans le ſein d'ane
amie; fi elle ne peut en faire ceſſer la
cauſe , elle fait au moins les adoucir en
les partageant. Regardez - moi comme
une autre vous même , & non comme
une de ces femmes curieuſes par oiſiveté.
Le malheur rend ſenſible ; & je ne l'ai
que trop connu avant de trouver dans
cet afyle le repos dont vous ne jouiſſez
.pas.
28 MERCURE DE FRANCE.
Sophie ne put réſiſter à ces marques
d'amitié; ſon coeur étoit plein : elle le
foulagea en l'ouvrant à Cécile , qui la
ferroit entre ſes bras , & mêloit ſes larmes
aux ſiennes , fans avoir la force de
la confoler. Hélas ! dit Mademoiselle de
Prévalle , vous gardez le ſilence ! vous
voyez qu'il n'eſt point de remede à mes
maux. Eſt- il un fort plus affreux que le
mien ? Je n'ai plus de mere , ou , ſi j'en
ai une , elle me plonge un poignard
dans le ſein. J'avois une amie , elle
m'abandonne. Ah ! ſans doute , mes
pleurs coulent pour un ingrat ; s'il m'aimoit
encore , n'auroit il pas trouvé le
moyen de m'écrire , de me parler , de
parer le coup qui me menace ? Qui l'auroit
cru perfide ? Ma Sophie , diſoit- il ,
je ne reſpire que pour vous; ſi je vous
ſuis cher , ne prononcez pas des voeux
qui feroient le malheur de ma vie. Le
cruel ! que ne me laiſſoit-il mon indifférence
! Vous vous affligez peut- être trop
tột , lui dit Cécile ; ſi le Chevalier eſt
tel que vous me l'avez dépeint , il n'eſt
point ingrat. Sans doute il ignore en
quels lieux vous êtes ; il eſt , comme vous ,
plongé dans la douleur & l'incertitude.
Le ſeul moyen de conſoler les infor
NOVEMBRE . 1776. 29
tunés eſt de s'affliger avec eux , & de
rallumer dans leur coeur l'eſpérance prête
à s'éteindre. Sophie ſe plut à croire qu'elle
étoit encore aimée , & ſes inquiétudes
diminuerent lorſqu'elle vit ſon année de
noviciat écoulée , & qu'on ne la preſſoit
pas de prononcer ſes voeux. La joie de
Cécile étoit égale à la ſienne. Je l'avois
bien prévu , ma chere Sophie , lui diſoitelle
, qu'on ceſſeroit de vous perſécuter.
La nature a des droits qu'elle abandonne
rarement. Votre mere ſe laiſſera fléchir.
On aime à ſe perfuader ce qui flatte les
deſirs. La douleur de Mademoiselle de
Prévalle ſe calma: les fleurs de la jeuneſſe
commencerent à reprende leur
éclat; mais elles étoient déſtinées à parer
la victime ; l'orage alloit éclater.
La tendreſſe que la Marquiſe de Floricourt
avoit pour ſon fils , l'état languiffant
où elle le voyoit , l'engagerent à
faire de nouvelle demarches auprès de
Madame de Prévalle; mais rien ne put
émouvoir ſa pitié : elle fut inflexible;
l'ambition l'aveugloit. Le Duc de....
venoit enfinde ſe déclarer ,& le mariage
de Mademoiselle de Prévalle devoit fuivre
le facrifice de ſa ſoeur.
Déjà Sophie oſoit eſpérer que le voile
30 MERCURE DE FRANCE.
qui la couvroit ſe changeroit en bandeau
nuptial , lorſque l'arrivée de Madame de
Prévalle vint jeter l'alarme daus ſon ame
Ce moment alloit décider de ſon ſort.
Cécile fut obligée de la ſoutenir juſqu'au
parloir. Elle entre en tremblant , & apperçoit
ſa mere qui s'entretenoit avec
l'Abbefle. Elle ſe précipite à la grille, &
prenant ſa main , elle y colle ſa bouche
fans pouvoir dire une parole. Mais que
celangage eût été expreſſifpour une mere
tendre ! Madame de Prévalle lui fit quelques
careſſes d'un air contraint,& adresſant
la parole à l'Abeſſe : Puis je eſpérer ,
lui dit-elle , que ma fille ſe rendra à nos
defirs ? Eft elle décidée à terminer fon
noviciat ? Je la crois ,réponditl'Abbeſſe ,
trop raifonnable pour s'oppoſer à la volonté
d'une mere qui ne veut que fon
bonheur. Madame de Prévalle affectoit
de ne point regarder Sophie ; & fans
attendre qu'elle ouvrit ſon coeur , elle
parla des préparatifs néceſſaires pour la
cérémonie.
L'infortunée Sophie étoit pâle & prête
à s'évanouir ; mais le déſeſpoir lui donna
des forces. Madame , s'écria-t- elle , en
ſe jetant aux pieds de ſa mere , ſi j'ai
perdu votre amitié , par pitié du moins
NOVEMBRE. 1776. 31
ne facrifiez pas votre malheureuſe fille.
Dieu ne veut que des coeurs purs & tout
à lui , & je ferai facrilege & parjure.
Donnez tous vos biens à ma foeur ; laisſez-
moi dans cette retraite , je ne m'en
plaindrai pas ; mais ne me forcez pas à
me lier par des noeuds éternels ; qu'il
me reſte encore l'eſpérance de regagner
un jour votre tendreſſe. La nature étoit
muette chez Madame de Prévalle ; cette
femme dure & impitoyable ne fut point
touchée des larmes de ſa fille : voilà
donc , lui dit - elle , les ſentimens que
l'exemple a dû vous inſpirer dans le ſéjour
de l'innocence. Je rougis de votre
égarement. Jugez du péril où vous êtes,
par les progres qu'une paſſion téméraire
adéjà faitdans votre ame. Lemonde eſt
rempli d'écueils , & cet afyle eſt le ſeul
à l'abri de l'orage. Confiez - vous , ma
fille , à l'expérience d'une mere qui défire
votre repos ; préparez-vous à faire profeffion
dans huitjours , & n'eſpérez plus
aucun délai. Cet ordre fatal fut un coup
de foudre pour Sophie. Ah ! mon pere !
s'écria-t-elle, que je ſens vivement votre
perte! Vous aimiez également vos enfans;
&fi vous viviez encore , vous ne
forceriez pas l'une de vos filles à defcen32
MERCURE DE FRANCE.
dre dans le tombeau , pour faire briller
l'autre ſur la terre. Ces reproches , dictés
par la douleur , irriterent Madame de
Prévalle . Elle ordonna à ſa fille de ſe
retirer , & Sophie fortit le déſeſpoir dans
le coeur.
Je ſuis perdue , dit-elle à Cécile , qui
l'attendoit avec impatience ; l'arrêt eſt
prononcé ; il faut renoncer à ce que j'ai
me. Encore huit jours , & je ſerai liée
pour jamais ; pour jamais, grand Dieu !
je n'y ſurvivrai pas. Calmez-vous , ma
chere Sophie , lui dit Cécile , les remords
agiront ſur le coeur devotre mere.
Ah! vous ne connoiſſez pas ſa dureté ;
je n'eſpere plus rien. Je me ſuis jetée à
ſes genoux; je l'ai conjurée de ne pas
faire le malheur de ſa fille : rien n'a pu
la faire changer de réſolution. Dans le
moment on vint annoncer à Mademoiſelle
de Prévalle que le peu de temps qui
lui reſtoit , avant de ſe conſacrer àDieu ,
devoit être paſſé dans la retraite , &
quelle ne pourroit voir perſonne pendant
les huit jours qui alloient précéder la cérémonie.
Eh bien ! vous l'entendez , dit
Sophie , on m'enleve juſqu'à la confolation
de verſer des larmes dans votre ſein.
La ſource en ſera bientôt tarie; les barbares
NOVEMBRE. 1776. 33
båres ne jouiront pas long-temps de ma
douleur.
Le plus violent déſeſpoir s'empara de
Sophie , lorſque la nuit eut mêlé ſes ombres
à ſes larmes. Vingt fois elle fut fur
le point d'attenter à ſa vie. Cher Floricourt,
s'écrioit- elle , que fais-tu maintenant
? Pourquoi n'es -tu pas ici ? Viens
fauver ton Amante de ſa propre fureur ;
elle eſt prête à ſe jeter dans tes bras.
- Pardonnez , grand Dieu ! je m'égare ;
mais votre bonté ne veut pas que des
parens inhumains forcent leur fille de
prononcer des voeux que ſon coeur dément.
Nous ſommes tous vos enfans ;
vous êtes dans l'Univers ; par tout on
1
peut vous fervir& vous adorer. L'eſpérance
de finir des jours remplis d'amertume
, fit fuccéder à ces tranſports une
douleur morne & réfléchie.
Lorſque le moment fatal fut arrivé,
Sophie ſe laiſſa conduire à l'égliſe ſans
proférer une parole : elle trouva fur fon
paſſage Cécile qui fondoit en larmes :
Réſervez vos pleurs pour la mort devotre
amie , lui dit- elle enl'embraſſant , & elle
s'avança vers le lieu du ſacrifice. Sa beauté,
ſadémarche noble & majestueuſe exciterentunmurmure
d'applaudiſſemens,qui
C
34 MERCURE DE FRANCE.
ſe changerent bientôt en regrets. La paleur
de Sophie annonçoit le troublede fon
ame: on voyoit fur fon frontles traits du
déſeſpoir. Tous les yeux ſe tournerent
fur Madame de Prévalle , & fembloient
lui demander grâce pour ſa fille; mais
rien ne parut l'émouvoir : cette femme
inſenſible vit la cérémonie d'un oeil ferein.
Déjà la victime avoit été couverte
du drap funebre : elle venoit de dire au
monde un adieu éternel , lorſqu'on entenditun
grand bruit vers la porte , & auffitôt
on vit paroître un jeune homme couvert
de fueur& de pouffiere , qui perçant
la foule, ſe précipita vers la grille , en
criant , n'achevez pas , Mademoiſelle
Sophie , arrêtez . Mademoiselle de Prévalle
en proie aux réflexions les plus
ameres , ne voyoit riende ce qui ſe paſſoit
dans l'aſſemblée. Ce fon de voix va jusqu'à
fon coeur , & la tire de l'accablement
où elle étoit plongée. Elle leve les
yeux , & apperçoit le Chevalier qui lui
tendoit les bras. Juſqu'alors , elle avoit
eu affez de fermeté pour foutenir l'appareil
lugubre de la cérémonie ; mais fon
ame ne peut réſiſter à tant de ſecouſſes :
elle jette un grand cri , & tombe mourante
dans les bras de Cécile...
NOVEMBRE. 1776. 35
Le Chevalier ignoroit encore ſi le
facrifice étoit consommé. Il interroge
tous ceux qui font autour de lui : on
ne lui répond que par des larmes. Ce
triſte langage lui en diſoit aſſez ; il fortit
déſeſperé , après avoir ſuivi des yeux
juſqu'à la porte du choeur l'infortunée
Sophie qu'on emportoit. Une ſcene ſi
touchante ne fit aucune impreſſion ſur
Madame de Prévalle. Cette mere dénaturée
voyoit avec une joie cruelle que la
victime ne pouvoit plus lui échapper.
Elle ſe déroba à l'indignation de l'aſſemblée
, & partit pour Paris , ſans s'informer
de l'état de ſa fille.
On parvint à rappeller Sophie à la
lumiere ; mais il lui reſta une fievre
brûlante , dont les premiers ſymptômes
annoncerent le plus grand danger. C'en
eſt donc fait , dit elle à Cécile : Floricourt
étoit fidele , & je le perds pour
jamais. J'ai vu fes larmes & fon défespoir
; le fort me réſervoit ce dernier coup.
Hélas ! mes malheurs vont finir : le drap
funebre ſous lequel j'ai déjà été enſévelie
, me couvrira bientôt. Que ditesvous
, ma chere Sophie , s'écria Cécile ;
vivez du moins pour votre amie , & ne
répandez pas l'amertume fur le reſte de
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
mes jours. La bonté de Dieu eſt infinie :
il rendra le calme à votre ame agitée :
ne l'irritez point par un excès de douleur.
La mienne, répondit Sophie , n'offenſe
point l'Etre ſuprême : il lit au
fond de mon coeur: il ſait que la vertu
n'en eſt point bannie ; mais ne peut - on
le ſervir que dans cette enceinte ? Et
faut - il , pour lui plaire , renoncer aux
bienfaits qu'il répand fur les humains ?
Non , ma chere Cécile , une femme
vertueuſe, qui fait le bonheur d'un époux,
une mere tendre au milieu de ſesenfans,
trouve grâce aux yeux de l'Eternel : mon
ſeul regret eft de vous quitter ; mais ſi
je vous fuis chere , ma mort vous affligera
moins. Je n'aurois traîné que des
jours languiſſans: je ne ſuis point encore
coupable , je la deviendrois peut - être.
La foibleſſe l'empêcha de continuer. Sa
fievre augmenta pendant la nuit , & le
lendemain les Médecins déclarerent qu'ils
n'avoient plus d'eſpérance.
Sophie reçut cette nouvelle avec tranquillité
; & lorſqu'elle fentit que la mort
approchoit , elle pria toutes les religieuſes
qui étoient autour de fon lit de ſe
retirer , & ne retint auprès d'elle que
fon amie. Ma chere Cécile , lui dit-elle
1
1
1
1
NOVEMBRE 1776. 37
ر
d'une voix éteinte , ma mere viendra
peut - être un jour pleurer ſur ma tombe ;
dites lui que ſa dureté m'a donné la
mort; mais queje la lui pardonne. Lemalheureux
Floricourt , ajouta-t- elle , en
verſant quelques larmes: que va-t- il devenir
? Si du moins il voyoit madouleur ,
la certitude d'être aimé l'aideroit à ſupporter
la ſienne; mais le fort nous refuſe
cette confolation. Il demandera peutêtre
à vous parler : dites lui que je meurs
victime de notre amour : dites - lui combien
je déſirois faire fon bonheur & le
mien. Adieu , ma chere Cécile , embraſſez
votre amie : mes yeux s'obſcurciſſent.
Puiſſe ma mort ſervir d'exemple
aux meres qui voudroient forcer la volonté
de leurs enfans. Unmoment après
cette infortunée expira dans les bras de
Cécile.
Le Chevalier n'avoit encore pu s'arracher
des lieux que Sophie habitoit ,
lorſque la cloche funebre fit entendre
ſes ſons plaintifs . Il frémit : fon coeur
eſt glacé par la crainte. Il veut interroger;
la voix lui manque. Enfin il fait
un effort pour demander ce que cette
cloche annonce. On lui répond que la
jeune perſonne qui a prononcéſes voeux....
C3
38 MERCURE DE FRANCE,
Sophie eſt morte , s'écrie-t- il douloureu
ſement ! & il tombe fans connoiffance,
L'expreffion ne peut rendre fon défespoir.
On fut obligé de veiller à ſes
démarches , pour l'empêcher d'attenter à
ſa vie. Lorſqu'une ſituation auſſi violente
fut un peu calmée , il s'informa des der.
niers momens de fon amante : il découvrit
qu'elle avoit une amie qui ne l'avoit
point quittée pendant ſa maladie. Les
malheureux aiment à nourrir leur dou
leur , en parlant de l'objet qui la cauſe.
Le Chevalier ſe traîne au couvent , &
demande Cécile.
Cette vertueuſe fille venoit de rendre
les derniers devoirs à Sophie: elle arrive
au parloir , & reconnoît le Chevalier à
fon air abattu. Vous êtes ſans doute M.
de Floricourt , s'écria-t- elle: elle ne put
en dire davantage. Ses yeux ſe couvrirent
de larmes. Madame , lui dit le Chevalier
, vous étiez la ſeule amie de Mademoiſelle
de Prévalle : vous avez été
témoin de ſes derniers momens. A-t-elle
paru ſe reſſouvenir de moi ? A-t-elle plaint
l'état où ſa mort alloit me laiſſer ? Ah !
Monfieur , répondit Cécile , ſi quelque
choſe peut vous conſoler , c'eſt d'apprendre
que le chagrin de ne pouvoir être
A
C
NOVEMBRE. 1776. 39
à vous , a conduit ma malheureuſe amie
au tombeau : elle n'a pu réſiſter à une
ſéparation éternelle : elle s'eſt occupée
de vous juſqu'à fon dernier foupir. Ce
récit augmenta les regrets du Chevalier.
Plus il avoit été cher à Sophie , plus ſa
perte l'accabloit. Il ne quitta Cécile qu'àvec
peine : il vouloit même reſter quelques
jours pour s'entretenir avec elle;
mais la Marquiſe de Floricourt vint l'arracher
de ces lieux , & le conduiſit dans
la capitale , où elle fit tous ſes efforts pour
mettre ſon eſprit dans une ſituation plus
tranquille. Rien ne put le diſtraire : l'image
de Sophie mourante pour l'avoir
trop aimé , le ſuivoit par tout. Il parut
defirer d'aller à Malthe: la Marquiſe
jugeant que le temps & l'abfence calmeroient
fon chagrin , fit violence à ſa
tendreſſe , & lui permit de faire le
voyage.
7
La mort imprévue de Sophie cauſa
quelque émotion à Madame de Prévalle
elle ne put ſe diſſimuler qu'elle en étoit
l'auteur; mais il falloit une fecouſſe
plus violente pour faire naître les remords
qui devoient bientôt la tourmenter. Elle
éloigna toutes ſes réflexions , pour ſe livrer
au plaisir de voir ſa fille chérie époufer
C4
40 MERCURE DE FRANCE .
... le Duc de Rien ne s'oppoſoit plus
à cet hymen; & la mort de Sophie , loin
de le troubler , en preſſa l'exécution. Déjà
les préparatifs ſe faisoient avec tout l'éclat
que permet l'opulence; la pompe
funebre alloit être ſuivie des fêtes & des
plaiſirs ; mais que les projets des hommes
font légers ! Leur eſprit avide du
nouveau , ſe tranſporte dans l'avenir ,
&croit déjà ſaiſir des objets flatteurs. Le
fouffle de la mort a paffé , & tout eft
diſparu.
Mademoiselle de Prévalle paroiſſoit
jouir d'une ſante brillante , mais cette
maladie cruelle , ce fléau deſtructeur de
la beauté , vint jeter l'alarme dans le
coeur de fa mere. On eut recours aux
plus celebres Médecins. Les commencemens
de la maladie firent beaucoup
eſpérer; mais le neuvieme jour les accidens
devinrent dangereux ; & le lende
main , Madame de Prévalle perdit cette
fille pour laquelle elle avoit tout facrifié,
Elle donna les marques de la plus
vive douleur. Ce ſentiment étoit juſte ,
fans doute , ſi la tendreſſe qu'elle avoit
pour ſa fille, en eût été le ſeul objet.
Elle voyoit en un moment tous ſes
projets ambitieux s'évanouir ; & le fort
NOVEMBRE. 1776. 41
lui réſervoit encore d'autres coups Elle
fut obligée de faire trêve à ſes larmes ,
pour défendre ſes droits. Les parens de
M. de Prévalle indignés de ſa cruauté
pour Sophie , lui firent rendre un compte
exact. Elle ſe vit dépouiller de la plus
grande partiedes biens dont ellejouiſſoit ,
&réduite aux ſeuls avantages accordés
par la loi. Quels furent ſes regrets ! lorfque
jetant les yeux aurour d'elle , el'e
ne trouva plus qu'un vuide affreux dans
la nature. C'eſt alors que le voile tomba
, & que ſa conduite barbare envers
l'infortunée Sophie , livra fon ame aux
remords vengeurs. Pendant la nuit , des
fonges effrayans lui faisoient pouſſer de
grands cris : ſouvent elle croyoit pourſuivre
Sophie , & malgré ſes plaintes , la
forcer , le poignard à la main , de defcendre
vivante dans le tombeau. La
frayeur l'arrachoit au sommeil & alors
elle verſoit des torrens de larmes. Cette
malheureuſe mere traîna , dans des tourmens
continuels , le reſte d'une vie lan.
guiſſante.
:
I
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
A
VERS.
RAMINTE diſoit un jour à fon Amant :
D'où vient que vous parlez de moi ſi rarement ?
Craignez - vous m'offenfer , que vous n'ofez rien dire ?
Notre ſexe , Damis , a cette vanité ,
Qu'il perde ou qu'il y gagne , îl veut être cité.
Parlez , parlez de moi , duſſiez - vous en médire.
;
RÉPONSE de la plus aimable des Estampoiſes
aux couplets de M. Baugin , inférés
dans le Mercure de Septembre.
SOIS
AIR: Dans ma cabane obfcure.
OIS für d'une Bergero
Qui t'a donné ſa foi ;
Le defir de te plaire
Eſt mon unique loi.
Le foir quand je ſoupire :
Te voyant près de moi ,
:
NOVEMBRE. 1776. 43-
Faut - il toujours t'inſtruire ,
Ingrat , que c'eſt pour toi ?
Des Bergers du village
Je mépriſe l'ardeur.
Cher Damon , ton hommage
Peut feul flatter mon coeur.
En vain de leur martyre
Ils viennent m'aſſurer :
Ils ont tous l'art de dire ...
Et toi l'art d'inſpirer.
On me vois d'un air trifte
Souvent ſuivre tes pas ;
J'ignore ti j'exiſte
Quand je ne te vois pas .
Ah ! ma plus douce envie
Eft de bien t'enflammer ?
Que m'importe la vie...
Si ce n'eſt pour t'aimer ?
44
MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL.
A Madame la Baronne de ***
MILLE cygnes fameux par leurs brillans accords ,
Nobles enfans de l'Elbe , ont illuſtré ſes bords.
Mais quand on voit les jeux voltigeant ſur vos traces ,
S'unir avec l'eſprit , les talens , la beauté ,
On devine aifément qu'Apollon & les Graces ,
Sur ces bords enchanteurs ont toujours habité.
Par M. Cardonne , Premier Commis de la Maison de
MADAME.
Mes idées fur le célibat; par une jeune
Provinciale.
QUEL préjugé tyrannique s'empare de
tous les coeurs ! d'où vient que l'amour
fuit l'hymen & redoute ſes douces chaînes?
Je vois par-tout une foule d'êtres iſolés
NOVEMBRE. 1776. 45
que l'inconſtance accompagne , que l'ennui
pourſuit , que les dégoûts affiégent ;
le ſentiment n'eſt plus qu'une erreur ,
l'amour conſtant une chimere , & le plaifir
un délire paſſager.
Je trouve à chaque pas des coeurs fermés
à la tendreſſe , des vieillards qui
n'ont vécu que pour s'étourdir ou s'égarer;
des femmes que le ſouvenir d'avoir
été , pouſſe avec effort dans la retraite
où de longs chagrins les attendent.
C'eſt vainement que je cherche l'image
du bonheur au milieu de ces objets qui ,
en formant des liens faciles à rompre ,
veulent conſerver la liberté dans les bras
de l'amour , je ne vois autour d'eux que
trouble , vanité , folle diffipation , perfidie
& déshonneur.
Mais ſi je porte mes pas au ſein d'une
famille heureuſe, où les noms facrés de
pere , de mere& d'époux ne ſe prononcent
jamais fans émotion , où la pratique
des devoirs eſt un délaſſement, où la
vertu n'eſt pas un vain titre.... Ah ! combien
mon ame eſt délicieuſement affectée
Jetrouve l'honnêteté douce &prévenante
aſſiſe à la porte; la liberté me prend
par la main & me conduit par - tout ;
la vérité me découvre les différentes
46 MERCURE DE FRANCE.
ſcenes de ce tableau raviſſant ; je vois la
ſérénité peinte ſur le front des maîtres ,
&la gaieté dans leurs yeux ; un grouppe
d'enfans ſe livre devant moi aux folâtres
jeux de l'innocence... Je fors de cet aſyle
de la paix & du bonheur , & les voiſins
me parlent avec vénération de tout ce
que j'ai vu.
Siecle des premiers âges ! toi dont on
ne conſerve qu'un ſtérile ſouvenir , ah !
renais encore , s'il eſt poſſible ! renais
donc faire aimer de nouveau la vie domeſtique
, la ſociété conjugale , les plaifirs
de la raiſon , de la franchiſe & des
moeurs : que la jeuneſſe ne perde plus fes
beaux jours à la pourſuite d'un fantôme
de bonheur ; que le luxe qui corrompt
toutes les jouiſſances , qui éloigne le plus
ſouvent des coeurs faits pour s'unir , disparoiſſe
de nos climats pour faire place à
la fimplicité ... & fi mon voeu n'eſt qu'une
chimere , qu'elle ſoit celle des Peuples
& des Rois ; il ſera bientôt accompli.
NOVEMBRE. 1776. 47
CHANSON nouvelle , en réponse à celle
contre les plumes des Dames.
AIR : Réveillez - vous , belle endormie.
0vous , cenfeur atrabilaire
De l'innocente volupté ,
Ceſſez de blamer l'art de plaire
Que l'Amour donne à la Beauté.
Loin d'être un appareil ſauvage ,
La plume annonce la candeur',
De notre fexe elle eſt l'image .
Par ſa ſoupleſſe & fa douceur.
Dans l'Olympe & même ſur terre ,
De cette mode on eſt épris.
Sans caſque ni plume guerriere ,
Mars pourroit il plaire à Cypris ?
Le Dieu qui nous charme au bel age,
En beauté l'Amour fi complet ,
S'il ne portoit point de plumage ,
Le trouveriez - vous plus parfait.
4
Jupin , cet immortel infigne ,
A
48 MERCURE DE FRANCE.
Ce Roi des Dieux ſe transforma
Sous le plumage d'un blanc cygne
Quand il voulut plaire à Léda .
Qui jamais porteroit envie
Aux délices des Mahomets ,
Si les Sultans de Turquie
N'avoient ni croiſſans , ni plumets ?
Des plumes la mode nouvelle
Aujourd'hui brille chez les Grands :
A la Cour il n'eſt point de Belles
Sans porter panaches flottans.
D'Henri marchant à la victoire ,
La plume au vent flottoit toujours.
Elle eſt l'emblème de la gloire
Comme l'ornement des Amours.
Par M. B. D.
LE ZEPHIR & LA SENSITIVE.
U
Fable.
N Zéphire ſur une rive ,
Ceſſant de careſſer les Nymphes & les fleurs ,
Dans ſes éternelles langueurs ,
De
NOVEMBRE. 1776. 49
De l'amour,veut encor effayer les douceurs :
Il s'adreſſe à la Senſitive ;
Mais cette fleur , tremblante & fugitive ,
Echappe à fes funeſtes traits ;
Elle craint trop que ſes attraits ,
En proie à cet Amant volage ,
Ne perdent tout leur prix par ſon cruel hommage.
Ainfi , jeunes Beautés , des Zéphirs amans
Craignez le perfide langage ,
Et le poiſon de leur encens .
D
LES SENSIBLES REGRETS .
Anecdote .
EVANT moi , dans un cercle , une femme pleuroit,
Répandoit un torrent de larmes ,
Se lamentoit , ſe défoloit.
Jeune & belle , ſes pleurs ajoutoient à ſes charmes,
Ettout chez ellé inté effoit.
Je me difois , hélas ! dans ſa douleur amere ,
Peut- être e'le regrette un pere , un tendre pere ?
C'étoit lui qui la confoloit.
Auroit- elle perdu l'époux qu'elle adoroit ?
D
1
50 MERCURE DE FRANCE.
D'un air trifte & rêveur ſon époux auprès d'elle
Attentivement l'obſervoit.
Gage heureux d'un amour fidele ,
Son fils feroit- il mort ? Non ; loin d'elle il dormoit.
J'interroge à la fin cette épouſe éperdue :
Vous paroiſfez jouir du deſtin le plus doux ;
!
Madame , quelle cauſe affligeante , inconnue ,
Fait donc couler des pleurs dont mon ame eſt enric
Un pere qui vous aime , un ſage & tendre époux,
Un fils aimable & cher qui vous réunit tous
Vous poſſedez ces biens : quel bien regrettez-vous ?
Votre amie à vos yeux eſt-elle deſcendue
Dans l'affreuſe nuit du tombeau ?
L'avez-vous pour jamais perdue ?
Ah ! dit en ſanglottant cette femme ingénue ,
Monfieur ! ... j'ai perdu ... mon oiſeau.
Par M. Drobeca.
NOVEMBRE. 17765
D
ODE A TELEPHE
Horace , Ode XIX. Livre III.
Quantum diftet ab Inacho , &c.
E l'antique Inaclius vous nous faites P'hiſtoire
Vous deſcendez juſqu'à Codrus ,
Couvert par ſon trépas d'une immortelle gloire;
Des Grecs ſur les Troyens vous contez la victoire,
Et les fils de Pélops & le ſang d'Eacus ,
Rien n'échappe à votre mémoire....
Et vous ne parlez point de boire ?
Les bons vins de Chio nous coûteront-ils cher ?
Chez qui de nos Anis faut-il demain nous rendre?
Qui chauffera nos bains ? Et comment nous défendre
Contre les rigueurs de l'hiver ?
Buvons , & n'ayons pas d'autre foin qui nous preſſes
Voyons à qui le vin ſied mieux dans un repas.
Neuf raſades n'effrayent pas
Celui qui des neuf Soeurs connoît l'aimable ivreffer
Mais celui qui fuit vos loix ,
Grâces , douces immortelles ,
Comine vous , craint les querelles ,
Et n'en boit pas plus de trois .
:
)
)
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
Vive , vive un peu de folie !
Pourquoi des flûtes , des hautbois ?
N'entendons- nous plus l'harmonie ?
:
Que par mille plaiſirs nos fens ſoient ranimés ,
Que de nouvelles fleurs nos lits foient parfumés :
Etonnons les voiſins du bruit de notre orgie.
Rhodé , qui touche à l'âge où l'on cherche un vainqueur,
Admirant vos cheveux , votre belle fraicheur ,
De vous ,Telephe attend ſa premiere défaite ;
Moi , je fens pour Glicere une flamme ſecrette
Qui brûle & deſſeche mon coeur.
Par M. L. R.
D۱
Le mot de la premiere Enigme du volume
précédent eſt Tour; celui de la ſeconde
eſt Ruiffeau ; celui de la troiſieme
eſt Chapeau . Le mot du premier Logogryphe
eſt Mercure (Dieu de la Fable)
où ſe trouve ré , mur , mere , mer , cure
(terme de Médecine ) , Mercure ; celui
du ſecond éft Fange , où l'on trouveAn
ge; celui du troiſieme eſt Cordeau , ou fe
trouve cor & cau
.٢
NOVEMBRE . 1776. 53
ENIGME
EVINE , cher Lecteur , un être original ,
DEV
Peu docile & peu libéral :
Etre qu'on nomme corps , mais corps inconceyable. inconcevable.
L
Ses membres font ils diſperſés ?
Rien de plus agréable !
T
Mais font - ils raſſemblés ?
Ah ! pour lors , c'eſt le diable !
Par M. R**, Chanoine.
COMME
AUTRE.
COMME tout eft foumis aux temps1
Que d'uſages ſi différens !
Je fus jadis du ſexe la parure ;
Sa plus ancienne & plus noble coëffure :
Bientôt après l'ornement d'un Prélat ,
D'un Abbé , du Cardinalat ,
D'un membre de primatiale ,
D'un Tréſorier, chef de Collégiale ,
Du ſouverain Pontificat ;
Enfin le bonnet d'un ſoldat ;
Dans quelque ville Germanique ,
D3
54 MERCURE DE FRANCE,
Celui d'une fille publiques
Dans les Vosges , chez les Lorrains ,
Celui du dernier des humains ,
(Même ſon nom dans toute une Province).
Plus d'un Souverain , plus d'un Prince
Me porte en fon armorial ;
Je figure au-deſſous de caſque Impérial ;
Plus d'une Maiſon d'Allemagne
Me porte en cimier. En Eſpagne
Je couvre un hérétique , un împie , un Hébreu
Qu'on vient de condamner au feu ;
Et lorſque les Normands , de mémoire éternelle ,
Conduiſoient au bûcher la célebre Pucelle ,
En figne de honte & d'affiont ,
Je m'élevois ſur ſon pudique front.
Par M. de Bouffanelle , Brigad. des Armées du Roi.
A
AUTRE.
Ce que j'oſe déclarer ,
Jugez de l'état de mon ame ;
L'objet qui me fait ſoupirer
N'eſt jamais celui que j'enflamme.
Par M. Jacques Piron.
NOVEMBRE. 1776. 55
D
LOGOGRYPHE.
u bien-être commun , ſources toujours aimables ,
Nous avons le talent d'éblouir tous les yeux ;
Nous faiſons des heureux , quelquefois des coupables
Nous ſubjuguons la terre & fléchiſſons les cieux.
Huit lettres compoſent mon être,
Ami Lecteur , en combinant ,
Tu verras auſſi - tôt paroître
Le miniſtre d'un élément ;
Le ſymbole de la ſageſſe ;
Le refuge du Nautonier ;
Le vrai trône de la molleſſe ;
Ce qui ſoutient le monde entier ,
Un légume très - ordinaire ;
Un poition de mer bien goûté,
De riviere un autre vanté;
D'un homme d'eſprit le contraire ;
Une ville dans la Toſcane ;
Un meuble qu'on trouve par- tout,
Dans la plus chétive cabane;
Des quadrupedes le ſurtout ;
Ce qui ſoutient la méchanique
De tous les corps organiſés ;
Enfin deux notes de muſique;
La perte des gibiers chaſſés.
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Q
AUTRE.
UOIQUE d'un nombreux régiment ,
Je ne porte pas l'uniforme , '
Dans l'exercice feulement ,
Je parois aux autres conforme.
On me taxe , chez bien des gens ,
De légéreté , d'inconſtance :
Hélas ! fans förtir de la France ,
Je n'ai que trop de partiſans .
Déjà , Lecteur , tu me devine :
Qu'importe ? allons juſqu'à la fin .
Pour t'éclairer dans ton chemin ,
Sur huit pieds toujours je chemine.
Les combinant , d'abord tu vois
Un Dieu célebre en Arcadie ,
Qui le premier tira d'un bois
Des accords & de l'harmonie ;
Plus , une conſtellation ;.
Un chef - d'oeuvre de la nature ,
Qui dans fa brillante parure ,
Nous denote une pallion ,
Ua légume fort ufité
Chez les Peuples de la Garonne ,
De la bienfaiſante Pomone ,
Un fruit d'une rare beauté.
Entin je fuis fi néceffaire ,
Que fans moi tout va triſtement:
Cependant il eſt ordinaire
De rougir en me demandant.
Novembre. 1776 . 57.
VERS
Pour un Mariage .
LesParoles de M. Droüet;
La musiquedeM.Benaut
>
Aimable et char__man_te
:
: jeunesse Vous que le :
: Dieu de la tendres =
: Range pourja-- mais
sous ses loix; Puissiés vous :
do__cile à
:
sa voix, :
:
58. Mercure de France .
Tou-jours é--
tou-jours
+
-porisc
amants
Gouter les plaisiro
Lu bel
a----ge
Et your dans votre heu
অ
reux mena--
-na---ge ,
Union jointe
E
aux
sentiments
NOVEMBRE. 1776. 59
NOUVELLES LITTERAIRES.
Les Courtiſannes , ou l'Ecole des moeurs,
Comédie , avec cette épigraphe tirée
du ſecond acte de la Piece : :
Ne remarquez-vous pas qu'on nous reſpecte ? nous !
A Paris , chez Moutard , Libraire,
Prix 1 liv 10 f. (*)
LE premier devoir du Poëte comique
eſt de peindre les moeurs , & de tendre à
les rectifier . Il eſt moins fait pour étaler
une froide morale, que pour attaquer le
vice. Il eſt moins comptable au Public
du ſujet qu'il traite , que de la maniere
dont il l'a traité. Il atteint fon but , lorsqu'il
parvient à faire fentir le ridicule de
certains travers, ou le dangerdecertaines
foibleſſes. N'a- t- il point choqué le bon
ordre dans fon choix ? il n'a plus à répondre
qu'au tribunal du Goût. Il n'eſt point,
fans doute , contre l'ordre public d'attaquer
une certaine claſſe de femmes qui
ſe piquent peu de le reſpecter. Tout ce
qu'on pourroit craindre , ce ſeroit que ,
(*) L'abondance des matieres ne nous ayant paspermisde
parler plutôt de cette piece avec l'étendue convenable nous
en avions différé l'analysejusqu'à ce moment.
10
60 MERCURE DE FRANCE.
1
2
dans une matiere auſſi délicate , les ta.
bleaux ne devinſſent preſque auſſi peu
décens que la choſe même ; mais ſi le
peintre eſt parvenu à ſurmonter cet ob .
ſtacle , il faut lui tenir compte & de la
difficulté vaincue , & du talent qu'il a
fallu pour la vaincre.
La Comédie des Courtiſannes eſt en
trois actes. Dans le premier , on voit d'abord
paroître Roſalie, principale Actrice
de la Piece , & Marton , ſa confidente ,
ou , pour mieux dire , ſa complaifante.
Rofalie eſt occupée à conſidérer différentes
étoffes. Elle admire un Pékin ; elle
eſt épriſe d'un Quéſaco. Marton lui
montre un écrin qui paroît bien plus digne
d'attention àla Confidente. C'eſt un
préſent du Financier Mondor. Rofalie y
jette à peine un coup d'oeil , & s'écrie ,
encontemplant ſa coëffure :
Alary (*) s'eſt , ma foi , ſurpaſſée !
Regarde cette plume avec grace élancée...
Que je vais réutlir au bal de l'Opéra !
L'intéreſſée Marton lui montre une
boëte d'or bien fournie en matiere. Roſalie
qui trouve ce lingot de mauvais
goût , le lui donne ; elle ajoute , en parlant
de Mondor : -
(*) Fameuse Marchande de modes.
1
1
NOVEMBRE. 1776. 61
Avec ſes diamans ,
Dont la collection le ravit & l'enivre ,
Il devient chaque jour plus difficile à vivre.
De ſes chevaux anglois qu'il raffole chez lui
Mais qu'il ne vienne pas m'apporter fon ennui.
MARTON.
,
Apprenez que Mondor eſt un homme en faveur
Unhomme effentiel. Sa politique habile
Aux paſſions des Grands a ſu le rendre utile.
A ce titre là ſeul il faut le conferver.
ROSALIE.
Par de pareils emplois il croit ſe relever ?
MARTON.
S'il le croit ? Mais fans doute. Ignorez -vous encore
Que dans ce fiecle- ci le caducée honore ,
Que c'eſt un für moyen de parvenir à tout ,
Et qu'il n'eſt point d'état mieux accueilli par - tout ?
C'eſt un art à la mode , & réduit en ſyſteme
Par plus d'un Important , par plus d'un Abbé même
Connoiffez douc nos moeurs & déſabuſez - vous .
Ne remarquez-vous pas qu'on nous reſpecte ? nous !
A-t-on beſoin d'ayeux alors qu'on eſt jolie ?
La France par degrés à tel point s'eſt polie ,
Que nous donnons le ton à la ville , à la cour ,
Et qu'on pardonne tout aux erreurs de l'amour.
Fiez - vous là deſſus à mon expérience.
Tel aujourd'hui vous voit avec indifférence ,
Qul peut- être demain mettroit tout fon orgueil
A recevoir de vous la faveur d'un coup - d'oeil .
L
Il ſeroit difficile de ne pas fentir la
beauté , & malheureuſement même la vé
rité de cette tirade. Le mot de Caducée
pourra paroître un peu fort dans la bouche
de Marton , mais elle a été annoncée
62 MERCURE DE FRANCE.
comme ayant elle-même figuré autrefois
dans le monde, où elle a , comme tant
d'autres , ſaiſi quelques termes qu'on eſt
furpris de lui entendre prononcer. Vient
enſuite une énumération des captifs que
Roſalie traîne enchaînés à fon char. Us
ſont peints chacun à part , avec agrément
& préciſion. Voici comment la
Confidente parle de Gernance qui doit
jouer un fi grand rôle dans la Piéce.
:
Romanesque , & voilà ce qui plaît à votre âge ,
C'eſt par vous que l'amour eut ſon premier hommage ,
Sa figure eft charmante : elle a dû vous tenter ,
Et ce qu'il vous propoſe a droit de vous flatter ;
Mais avec lui , fur-tout , craignez d'être imprudente ,
Et gardez , s'il ſe peut , une ame indifférente.
Ce jeune homme eſt décidé à épouſer
Roſalie. Un certain Sophanès , homme à
préceptes hardis , abuſe de ſa confiance ,
pour l'exciter à ce mariage. Il eſt lui même
très - lié avec Roſalie , à qui il veut
procurer cette bonne fortune par reconnoiſſance.
Rofalie craint que Gernance
n'ouvre enfin lesyeux. Sophanès la raffure.
Cette première ſcène renferme une
expofition nette &pittoresque du ſujet.
Elle eft , pour ainſi dire , toute en action.
Rosalie ne pouvoit mieux débuter que
par l'examen de ſa parure. Sa frivolité eft
NOVEMBRE. 1776. 63
une des vertus caractériſtiquesdefon état.
La troiſieme ſcène ſe paſſe entre Marton
&Gernance. Il perſiſte à offrir ſa main à
ſa maîtreſſe , qui perſiſte elle - même à la
refuſer , pour s'en aſſurer mieux. Voici
les motifs infidieux qu'elle emploie
1
27
Je ne ſuis point , Gernance , inſenſible à l'amour ;
Mais je veux vous forcer à m'eſtimer un jour .
En combattant l'erreur dont votre ame eſt ſéduites
Vous voyez à quel fort le malheur m'a réduite .
Je ne puis feulement ſuppoſer fans effroi
Le moment où vos yeux , trop prévenus pour moi ,
Eclairés tout - à - coup , verroient le précipice
Où vous auroit conduit un amoureux caprice.
Croyez, quand je refuſe un partage auſſi doux ,
Que, peut - être, je ſuis plus à plaindre que vous.
Ainſi que votre amour, ma foibleſſe eſt extrême ;
Mais je veux vous fauver , s'il ſo peut , de vous-même.
On préſume bien que Roſalie ne réfitte
pas toujours. L'inſtant du mariage
eſt fixé au jour ſuivant. Rofalie quitte
Gernance pour aller , où ? chez Mondor.
Scene entre Gernance & Marton qui
acheve de l'aveugler par une fauſſe confidence.
Elle lui remet en même- temps une
faulle lettre de Milord Carlinfort , qui
R
64. MERCURE DE FRANCE.
a, dit- elle , inutilement offert ſa fortune.
&fa main à Rofalie,
Hélas ! de déſeſpoir il eſt parti pour Londres ,
,
Ajoute Marton , qui le croit effecti .
vement parti . Rofalie eſt dans la mème
erreur , ainſi que Sophanes , fabricateur
de lalettre. Gernance eſt tranſporté d'admiration
& de reconnoiſſance; mais une
viſite fâcheuſe vient troubler ſa joie. Il
voit arriver Lyfimon , fon ancien ami
homme ſage , ami de l'ordre &des moeurs :
homme qui contraſte parfaitement avec
Sophanès , qui lui a cependant appris où
il pourroit , dans ce moment , trouver
Gernance. Il vient pour le détourner du
parti ſcandaleux qu'il a pris. La morale
de l'ami ne corrige point le jeune homme
. Il plaide vivement la cauſe de fon
amour & de ſa Maîtreſſe. Il ajoute ;
Croyez qu'à l'amour ſeul je ne ne fierais pas.
Rofalie , à mes yeux , fans biens & fans appas ,
Par d'autres qualités fauroit encor me plaire.
(Il lui montre la lettre de Milord Carlinfort.)
Jugez ſi ce refus eſt d'une ame vulgaire :
Lifez.
:
LyNOVEMBRE.
1776. 65
LYSIMON , après avoir lu.
Quoi ? vous croyez à ces ſottiſes-là ?
Mais , mon cher , il n'eſt point de filles d'Opéra
Qui ne fache au beſoin ſe forger de ces titres .
Vous riez. Je n'en veux que vos yeux pour arbitres,
Et je vous prouverai ....
GERNANCE.
}
L'on ne me prouve rien.
Lyſimon fort , bien décidé à tout mettre
en uſage pour détromper Gernance,
&Gernance à ſuivre ſon projet.
Dans la première ſcène du ſecond acte,
Marton entretient Roſalie des efforts que
fait Lyſimon pour lui arracherGernance.
Roſalie ſe flatte que l'amour pourvoira à
tout. L'intriguante Marton lui demande
ſi elle a quelquefois rencontré dans le
monde ce Lyſimon ſi auſtere : fort peu ,
répond Roſalie. Sur cette timple réponſe
, Marton projette une ruſe que la crédulité
de Gernance doit rendre efficace.
On parle de Mondor ; on admire un nouveau
brillant dont il a décoré la main de
Roſalie , dans l'entretien particulier
qu'elle vient d'avoir avec lui.
E
t
66 MERCURE DE FRANCE.
ROSALIE.
A propos , mon Maître de guitarre
Devroit-être anivě....
MARTO Ν.
Qui ? votre Abbé Fichet !
Que diable faites-vous de ce colifichet ?
C'eſt bien-là le moment !
ROSALIE.
1
Que tu deviens févere ?
Sais-tu qu'on en raffole ? Une voix ti légere !
Des fons ſi bien filés ! un timbre ſi brillant !
Cours vite à mon boudoir, peut-être qu'il m'attend.
Mais , non , j'y vais moi-même. A moins que je ne fonne
Abſolument , Marton , je n'y ſuis pour perſonne.
MARTON.
Delle précaution ! pour qui ? pour un Abbél
ROSALIE.
Que Martin tienne ouvert l'escalier dérobé,
Enrends-tu ?
MARTON.
Jevoudrois , morbleu , ne pas entendre.
Et & Gernance vient?
NOVEMBRE. 1776.67
1
ROSALIE.
Tu le feras attendre.
Ce dernier trait caractériſe encore
mieux Roſalie , que tous les précédens.
. On n'ignore point que ſes pareilles ſacrifieroient
tout arrangement de fortune,
plutôt que de ſe refuſer un caprice.
1
Gernance arrive en effet;il paroît fort
ému ; il voudroit ſur le champ parler à
Roſalie. Marton lui dit qu'elle n'eſt pas
encore de retour , mais qu'elle ne peut
tarder. Elle ſaiſit cet entretien pour eſſayer
de brouillerGernance avec Lyſimon ,
qu'elle ſoupçonne de vouloir éloigner
Gernance de Roſatie. Elle ſuppoſe que
› Lyſimon a été vivement épris de cette
jeune perſonne; qu'il en a été mal reçu ,
&que depuis ce moment , il n'échappe
aucune occaſion de la décrier.
Il lui avoue que Lyſimon a tout employé
pour le guérir de ſapaſſion ,&pour
lui rendre ſa Maîtreſſe plus que fufpecte.
Sophanès ſurvient. Il s'excuſe auprès
de Gernance de lui avoir adreſſé dans
ces lieux le triſte Lyſimon. Marton lui
en fait un léger reproche ,& l'inſtruit en
1 deur mots de la rufe qu'elle emploie
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
pour combattre ce fâcheux cenſeur. So.
phanès appuie cette rufe. Je l'avois bien
prévu , dit-il à Gernance :
Tu n'auras le fuffrage
Que de quelques eſprits à peine remarqués ,
Et toujours, à coup sûr , par l'envie attaqués .
Tu fais ce que tantôt j'ai cru devoir te dire .
Mais fi de ta raiſon le ſouverain empire
Télève , en homme libre , au deſſus des clameurs
De ce peuple indiſcret qui crie au nom des moeurs
-Moi - même aveuglément je t'invite à conclure.
Roſalie a l'eſprit , les talens , la figure ;
:
D'un honnête homme , au moins , je lui crois les vertus:
Hé bien ? pour être heureux , que te faut-il de plus ?
GERNANCE.
Ah ! je te reconnois à ce noble langage .
Que peut le préjugé contre la voix du ſage ?
MARTON.
ו
Ma foi , le vrai bonheur eſt de vivre pour foi.
Ces vers font faits ſupérieurement. Le
dernier eſt peut être même trop beau
dans la bouche de Marton.
On annonce l'arrivée de Roſalie , &
L
NOVEMBRE. 1776. 69
Sophanès ſe retire , après l'avoir faluée
refpectueuſement. Scène entre elle&Gernance
; elle lui donne fon portrait ; il en
fait une galante critique , & qui tourne
toute au profit de l'original. Enfin il annonce
à Rofalie qu'il ne la quitte que pour
aller trouver ſon Notaire. C'eſt au jour
ſuivant que le mariage eſt fixé ; mais Gernance
doit revenir encore vers le foir.
MARTON.
Cet enfant vous aime à la folie ,
Et vous lui devez bien quelque tendre retour.
ROSALIE .
Tant d'amour, à la fin , doit inſpirer l'amour.
Je crois que par degrés ſa paſſion m'enflamme ,
Et ce n'eſt plus l'orgueil qui commande à mon ame.
Ce trait nous ſemble heureuſement placé.
Il adoucit la teinte du caractere de
Roſalie. On fent qu'il n'étoit point néceſſaire
de la rendre trop odieuſe ; le danger
que courtGernance eſt toujours afſez
grand , pour que le but moral de l'Auteur
foit rempli. Quelque bruit fe fait entendre
; c'eſt Mondor qui amene avec lui
Artenice , Erminie, Hortenſe, Elles viennent
féliciter Roſalie ſur ſa grandeur pro
E3
70
MERCURE DE FRANCE.
chaine. Toutes pourroient jouer le même
rôle que leur amie , & mettre leur amant
dans le même péril. La converſation eſt
analogue aux Interlocuteurs. Les nouvel
les qu'on y débite , n'offriront point de
matériaux pour l'histoire. Arfinoé vient
de quitter Clitandre ; d'Orval , Aglaé ,
Julie eſt devenue dévote , & trouve
un mari ,
ROSALIE.
Vous ne me dites rien de l'illuftre Arſénie ?
4
MONDOR.
On prétend qu'elle mene une affez triſte via
Avec ſon Commandeur. Il en eft fi jaloux ,
Qu'on ne peut hui parler ſans le mettre en courroux.
C'eſt bien de tout Paris le duo le plus fombre ;
Aux ſpectacles , au bal , il la ſuit comme une ombre
Et ne s'apperçoit pas que c'eſt lui ménager
Ce ſuprême bonheur qu'on goûte à ſe venger.
ARTÉNICE.
Qui peut la retenir dans ce dur eſclavage ?
MONDO κ.
L'avarice. Il lui donne un brillant équipage , &c.
i
NOVEMBRE. 1776.
7
HORTENSE.
Le deſtin de ſa ſoeur eſt , dit-on , plus heureux.
ERMINIE. ::
Alceſte en eft, dit- on , toujours plus amoureux.
ROSALIE.
Elle a de bons garans , du moins , de fa tendreffe.
Comment?
ARTÉNICE.
ROSALIE .
Il a quitté la petite Comteffe ,
Qui , ſe piquant d'honneur pour la premiere fois,
Affichoit la conftance au moins depuis un mois.
On la dit furieuſe , outrée , inconfolable.
T
Il faut qu'Alcefte , au fond , foit unhomme impayable,
Pour occafionner de ſi vives douleurs.
HORTENSE.
Pit-on qu'il gagne au change ?
ROSALIE.
Qui , du côté des moeurs.
L'Abbé Fichet vient auſſi figurer dans
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
cette ſcène , & chanter une ariette, après
avoir proteſté , ſelon l'uſage , que ſa poitrine
eſt fatiguée , qu'il eſt anéanti . Il
ajoute :
De mon talent , un jour , je ferois la victime ,
Et je vais , quelque temps , m'exiler par régime.
Nouvelle apparition de Gernance. On
le loue , on le félicite ſur ſon choix.
On a propoſé de fe rendre au Wauxhal ;
il promet d'en être , & fort pour aller
changer d'habit. Cette ſcène termine le
fecond acte.
Roſalie ouvre le troiſieme avec Marton.
Le changement prochain de fon
état lui fuggere quelques réflexions. El-
Je trouve qu'Hortenſe , Erminie , Arténice
, ne lui conviennent plus. Je leur
trouve , pourſuit elle :
Je leur trouve , entre nous , un air bien peu décent.
N'as-tu pas , dans leurs yeux , chargés de jaloufie ,
Vu le ſecret dépit dont leur ame eſt ſaiſie ?
Rien ne m'eſt échappé de leurs tons ricaneurs ,
De leurs propos légers , de leurs fouris mocqueurs .
Je dois m'accoutumer , en épouſant Gernance ,
A mettre déſormais un intervalle immenſe
Entre ce monde & moi. Pour les humilier ,
NOVEMBRE. 1776. 73
ر
Je veux avoir , Marton , un Suiſſe à baudrier ,
Le fac , une livrée , enfin tout l'équipage
Qu'aux femmes de mon rang peut accorder l'uſage ;
Etfi quelque haſard me les fait rencontrer ,
Je mettrai mon bonheur à les déſeſpérer.
Sophanès reparoît. Il avertit Rofalie
que Lyſimon manoeuvre fourdement
contre elle ; mais il ajoute que quand
même elle perdroit Gernance , cette perte
peut ſe réparer.
Survient Gernance , & bientôt après
Lyſimon : ſcene vive entre les deux amis.
Sophanès y foutient fon rôle de duplicité
avec aſſezd'adreſſe. Il lui échappe cependant
ces vers , qui le décelent aux yeux
de Lyſimon :
1
Je fais que bien des gens fronderont ſa manie
Mais un zele indiſcret deviendroit tyrannie.
D'ailleurs , l'amitié même a ſes préventions.
Le bonheur , comme on fait , tient aux opinions :
La ſienne eſt de braver tout uſage incommode ;
:
Et chacun a le droit d'être heureux à ſa mode.
Lyſimon rejette & combat cette morale
dangereuſe. Gernance lui obſerve avec
le ton de l'ironie , que lui - même n'a pas
E 5
74 MERCURE DE FRANCE .
toujours été auſſi rigide ; que Rofalie avoit
trouvé grace devant ſes yeux, &qu'il ne
lui a manqué que d'être payé de retour.
Il traite cette fauſſe imputation deperfiflage.
Rofalie paroît& la confirme avec
audace. Arténice , Erminie & Hortenfe
reparoiſſent auffi : elles déclament contre
Mondor , qui n'a point encore envoyé
fa berline. Cette fcene eſt un tableau
qui repréſente ces trois héroïnes dans
tout leur naturel, Roſalie ne ſe contraint
guere davantage. Lyſimon s'étonne
que cetond'indécence ne puiſſedéfabuſer
fon ami. On lui apporte une lettre. Elle
eſt de Milord Carlinfort, le même que
Gernance croit lui avoir été ſacrifié. Ce,
lui- ci trouve dans cette lettre de quoi ſe
déſabufer ; mais ce qui ſuit , l'éclaire encoremieux.
Nos Héroïnes, au défaut dela
voiture du Financier , avoient demandé
un remife. Onn'en trouve point ; il faut
ſe réfoudre à ſe contenter d'un fiacre ;
mais le cocher eſt ivre, Il ſuit Marton
malgré elle , & monte pour faire fon
prix. On lui répond qu'il fera content,
Il s'obſtine , regarde Roſalie avec attention
,& reconnoît en elle ſa foeurJavotte,
Cet incident eſt un coup de foudre &un
trait de lumiere pour Gernance. Il vait
NOVEMBRE. 1776. 75
l'abîme où il étoit prêt à deſcendre , &
quitte la fcene, entraîné par le victorieux
Lyfimon. Sophanes la quitte luimême
, & conſole ainſi Roſalie :
Sans adieu , belle enfant ;
Va, pour un de perdu l'on en retrouve cent.
Le but moral de cette comédie eſt
facile à faifir. Son titre a pu d'abord alarmer
quelques Lecteurs ; mais chaque
ſcene a dû les raſſurer. On ne pouvoit
traiter avec plus de réſerve un ſujet qui
en promettoit ſi peu ; nulle expreffion qui
puiſſe bleſſer l'oreille la plus délicate;
nulle image qui puiſſe choquer l'oeil de
la pudeur. Ce n'eſt pas un foible mérite
dansuneentrepriſede cette nature. L'Auteur
ne pouvoit jeter plus d'action dans
ſa Comédie , fans friſer de trop près
l'indécence. Il eſt de ces objets qu'on
ne doit peindre que de profil ; & cette
méthode ſuffit pour les faire connoître.
Laderniere ſcene eſt purement accidenselle
, mais , au moins , ne choque- t-elle
pas la vraiſemblance: plus d'une Nymphe
de nos jours pourroit retrouver fon
freredans le cocher qui doit la conduire.
Cette rencontre égaie& anime le tableau.
76 MERCURE DE FRANCE.
Histoire de Loango , Kakongo , & autres
Royaumes, d'Afrique , redigée d'après
...les Mémoires des Préfets apoftoliques
de la Miffion Françoiſe, enrichie d'une
Carte utile aux navigateurs , dédiée à
Monfieur , par M. l'abbé Proyart ;
I vol. in 12 ; prix 3 liv. relié en veau.
A Paris , chez C. P. Berton , Libraire ,
rue Saint- Victor ; N. Crapart, Libraire,
rue de Vaugirad ; & à Lyon , chez
Bruyſet Ponthus, Imprimeur-Libraire ,
rue Saint-Dominique , 1776.
CetOuvrage intéreſſant fait connoître,
d'une maniere aſſez détaillée , une portion
de l'Afrique fur laquelle les Voyageurs
n'avoient donné jusqu'à préſent
que des notions imparfaites & pleines
d'erreurs . M. l'Abbé Proyart l'a diviſé
en deux parties. Dans la premiere , qui
contient proprement l'Hiſtoire naturelle
& civile des Royaumes de Loango ,
Kakongo , & des Etats circonvoiſins , il
décrit la ſituation géographique des
lieux & la température du climat ; la
nature du fol , & fes principales productions
dans le genre végétal & animal ;
le caractere , les moeurs & coutumes des
NOVEMBRE . 1776. 77
peuples du pays ; leurs occupations ,
leur Gouvernement , leurs loix , leur
commerce , leurs guerres , leur langue
& leur religion. La ſeconde partie renferme
l'hiſtoire de la Miſſion Françoiſe
établie dans ce pays. Nous allonsextraire
de la premiere partie quelques -unes des
obſervations les plus curieuſes.
"
Le Bananier eſt moins un arbre
qu'une plante , & ſe porte pourtant jus
qu'à la hauteur de douze à quinze pieds ,
fur un tronc de huit à dix pouces de diametre.
Le fruit fort du milieu de ce
tronc en forme de grappe , que nous
appelons régime. Ce régime portedepuis
cent juſqu'à deux cens bananes , & la
banane eſt de huit à dix pouces de longueur
, fur environ un pouce de diametre
, de forte qu'une bonne grappe fait
la charge d'unhomme. Unbananier n'en
porte jamais qu'une , & il meurt dès
qu'on l'en dépouille ; auffi a ton coutume
d'abattre l'arbre pour avoir fon fruit;
mais , pour un pied qu'on coupe , il en
renaît pluſieurs autres. Le troncdu bananier
eſt revêtu de pluſieurs couches d'une,
eſpece de tille avec laquelle les Negres
font des cordes. Ses feuilles ont ſept à
huit pieds de longueur , ſur dix - huit à
78 MERCURE DE FRANCE.
1
vingt pouces de largeur; elles ont pres
que autant deconfittance que notre par
chemin: elles ſe plient & ſe replient
en mille manieres fans ſe caffer. On
peut en faire des paraſols; on s'en fert
fur- tout pour couvrir les pots & les
grands vaſes".
,, Quelques uns des arbres des forêts
de Loango font tendres & ſpongieux ;
ils réſiſteroient à la hache , comme l'écorce
du liege; mais on les couperoit
facilement avec un ſabre bien affilé.
D'autres font d'un bois très-dur ; il s'en
trouve un qui , au bout de quelques
mois qu'il a été abattu , durcit au point
qu'on en fait des enclumes pour battre
le fer rouge: on tenteroit vainement d'y
faire entrer un clou à coupsde marteau ".
وو Le coucou de ce pays eſt un peu
plus gros que le nôtre; il lui reſſemble
pour le plumage, mais il chante tout autrement.
Le mâle commence à entonner
cou , cou , cou... en montant toujours
d'un ton , avec autant de juſteſſe qu'un
Muſicien chante la gamme. Quand il en
eſt à la troiſieme note , la femelle reprend
&monte avec lui juſqu'à l'octave , &
ils recommencent toujours la même
chanfon".
NOVEMBRE. 1776 . 79
Il ſe trouve dans cette contrée un
infecte de la groſſeur d'un hanneton ,
qui eſt de la plus grande utilité dans un
elimat chaud. Il eſt le boueur & le
vuidangeur de tout le pays. Il travaille
avec une affiduité infatigable à ramaſſer
toutes les immondices qui pourroient
corrompre l'air; il en fait de petites
boules qu'il cache fort avant dans des
trous qu'il a creusés en terre. Il eſt aſſez
multiplié pour entretenir la propreté
dans les villes& les villages".
Les Miſſionnaires ont obſervé , cn.
paſſant le long d'une forêt , la piſte d'un
animal qu'ils n'ont pas vu, mais qui
doit être monſtreux ; les traces de ſes
griffes s'appercevoient ſur la terre , &
y formoient une empreinte d'environ
trois pieds de circonférence. En obfer
vant la diſpoſition de ſes pas , on a re
connu qu'il ne couroit pas dans cet
endroit de ſon paſſage , & qu'il portoit
ſes pattes à la diſtance de ſept à huit
pieds les unes des autres " .
Il y a ſur les côtes de Loango , une
eſpecedepoiſſon malfaiſant, qui cauſe fou
ventbeaucoupdedommage aux Capitaines
Européens. Il a la tête trois fois groſſe
comme celle d'un boeuf. Sa manie eft
,
80
MERCURE DE FRANCE.
de défoncer les barques & les canots. Il
s'approché des endroits où les vaiſſeaux
font à l'ancre ; il leve le cou au deſſus
de l'eau , & s'il apperçoit un canot , il
s'élance par deſſous avec impétuoſité,
il le défonce du premier coup de tête,
& il prend la fuite. Il dédaigne les pirogues
, jamais il ne les attaque ".
Les peuples de ces contrée ne comptent
point le nombre de leurs années ; ,, ce
,, ſeroit , diſent-ils , ſe charger lamémoire
,,d'un calcul inutile , puiſqu'il n'empêche
,, pas de mourir , & qu'il ne donne aucune
,,lumiere ſur le terme de la vie". Ils
enviſagent la mort comme un précipice
vers lequel on s'avance les yeux bandés ,
en forte qu'il ne fert de rien de compter
ſes pas , puiſqu'on ne fauroit appercevoir
quand on approche du dernier , ni l'éviter.
La maniere dont ils font la converſation
, eft finguliere. Ils font affis par terre
en rond , les jambes croifées : la plupart
ont la pipe à la bouche. Ceux qui ont
du vin de palmier , en apportent avec eux ;
& de temps en temps , ou interrompt la
ſéance pour boire un coup , en faiſant
paffer une calebaſſe à la ronde. Celui qui
R
entame la converſation , parle quelque
fois
NOVEMBRE. 1776. 81
fois un quart - d'heure de ſuite. Chacun
l'écoute dans un grand filence : un autre
répond , & on l'écoute de même ; jamais
on n'interrompt celui qui parle. A voir
le feu qu'ils mettent dans leurs déclamations
, on croiroit qu'ils diſcutent les
affaires les plus épineuſes ou les plus
importantes ; & l'on eſt tout furpris ,
quand on prête l'oreille , de reconnoître
qu'il n'eſt queſtion que d'une méchante
plume d'oiſeau , ou de quelques obfervances
ridicules & ſuperſtitieuſes. Lorfqu'on
aſſiſte à leur converſation , fans
entendre la langue , on pourroit la prendre
aiſement pour un jeu. Il y a chez
eux un uſage bien fingulier & fort bien
imaginé , pour foutenir l'attention des
auditeurs , & donner du reſſort à des
converſations ſi fades par elles mêmes.
Lorſqu'ils parlent en public , ils défignent
les nombres par des geſtes, Celui ,
par exemple , qui veut dire ; ,, J'ai vu
fix perroquets & quatre perdrix " , dit
ſimplement ; ,, J'ai vu † perroquets &
* ,, † perdrix " ; & il fait en même temps
deux geſtes , dont l'un répond au nombre
fix , & l'autre au nombre quatre. Au
même inſtant , tous ceux de la compagnie
crient , fix , quatre ; & le diſcoureur
F
82 MERCURE DE FRANCE.
n
continue. Si quelqu'un paroiſſoit embarrafſé
, ou prononçoit après les autres ,
ou jugeroit qu'il ſommeilloit, ou qu'il
avoit l'eſprit ailleurs , & il paſſeroit pour
impoli.
Ces peuples font humains & obligeans
envers tout le monde. Les hôtelleries
ne font point en uſage parmi eux.
Un voyageur qui paſſe par un village à
l'heure du repas , entre ſans façon dans
la premiere cafe , & y eſt le bien venu :
le maître du logis lerégale de fon mieux ,
& après qu'il s'eſt repoſé , le conduit
dans fon chemin. Quand un Negre s'apperçoit
que ſon hôte ne mange pas
d'affez bon appétit , il cherche le meilleur
morceau du plat, mord dedans ,
& lui préſente lé reſte , en diſant :
, mangez fur ma parole" .
Comme la plupart de nos maladies
font occafionnées par des excès de table,
les Negres , qui menent toujours unevie
également fobre & frugale , font rare .
ment malades ; & un grand nombre par
mi eux parviennent à une extrême vieilleſſe.
Le Roi actuel de Kakongo , nommé
Ponkouta , eſt âgé de cent vingt -fix
ans. Il s'eſt toujours bien porté , & ce
ne fut qu'au mois de Mars de l'année
NOVEMBRE. 1776. 83
derniere , qu'il ſe reſſentit , pour la premiere
fois ,des infirmités de la vieilleſſe,
&quefavue & ſes jambes commencerent
à s'affoiblir ; mais il a encore toute fa
tête , & il emploie habituellement cinq
ou fix heures par jour à rendre la juſtice
å ſes ſujets.
رمق
Il n'y a point de priſons publiques .
Lorſque le Roi juge à propos de furfeoir
à l'exécution de quelques criminels,
on leur attache au cou une piece de bois
fourchue , longue de huit à dix pieds , &
trop pefante , pour qu'ils puiſſent la
foutenir avec les mains , de forte qu'ils
ſe trouvent captifs en pleine campagne
On en voit quelquefois qui , ne pouvantmarcher
en avant , parce que lapiece
de bois leur couperoit la reſpiration ,
tâchent de ſe traîner ar eculons ; mais
on necourt pasaprès eux , parce qu'on fait
qu'ils ne fauroient aller bien loin. Ces
prifonniers vagabonds n'ont de nourriture
que celle qu'on leur donne par compaffion.
Perſonne ne penſe à les délivrer
celui qui la feroit feroit mis à leur place ;
s'il étoit découvert.
Par un uſage fingulier, le Roi de Kakongo
eft obligé de boire un coup à
chaque cauſe qu'il juge , & quelquefois
F2
84
MERCURE DE FRANCE.
il en juge cinquante dans une ſéance.
S'il ne buvoit pas, le jugement ſeroit illégal.
Il tient tous les jours fon audience
depuis le lever du ſoleil c'eſt - à - dire
environ fix heures , juſqu'à ce qu'il n'y
ait plus de cauſes à juger. Il eſt rare
qu'il foit libre avant onze heures ou
midi.
Ce petit nombre d'articles , pris au
hafard , doivent faire juger de l'intérêt
répandu dans ce volume,
L'Amour accusé , Poëme en quatre chants ,
traduit de l'Allemand de M. Wieland ;
troiſieme Poëme des jeux de Calliope',
ou Collections de Poëmes Anglois ,
Italiens , Allemands & Eſpagnols , en
deux , trois & quatre chants. A Londres;
& fe trouve à Paris , chez
Ruault , Libraire , rue de la Harpe ,
1776 , in-8°. Prix 1 liv. 4 f. broché.
1
Ce Poëme eſt dans un genre tout -àfait
agréable & badin , & la fable en eſt
ſimple & ingénieuſe. Minerve , l'Hymen
& pluſieurs autres Dieux accuſent 1
l'Amour devant la Cour céleste , & fe
plaignent des déſordres que ce petit dieu
cauſe dans l'Olympe. L'Amour paroît
NOVEMBRE. 1776. 85
devant le tribunal , accompagné des Ris ,
des Graces &de toute fa fuite en deuil.
Réduit à avouer ſes fautes , il ſe jette ,
en pleurant , aux pieds de Jupiter , &
prévient fon jugement, en annonçant
qu'il va ſe bannir lui - même : en effet ,
il s'envole auſſi tôt , ſuivi de ſon cortege.
L'ennui ſaiſit bientôt les Immortels , &
les force enfin à rappeller l'Amour parmi
eux , & la joie & les plaiſirs avec lui.
Quelques traits que nous allons rapporter
du premier chant , donneront une
idée du ton de ce petit Poëme. Les animaux
que la Fable donne pour attributs
aux différentes divinités , s'amuſent dans
l'anti - chambre de Jupiter , à réfor ,
mer le monde. ,, Que les hommes font
"
ود
ود
ود
1
fous! dit un paſſereau. Pourquoi font-
5, ils malheureux ? N'ont'ils pas des orga-
,, nespour ſentir comme nous ? Si Jupiter
vouloit me confulter , je lui dirois en
toute humilité : Ote , ô grand Jupiter ,
à la foible créature qui tient le milieu
,, entre le paſſereau & la divinité , le
,, pouvoir de ſe tourmenter foi-même
donne lui l'eſprit léger du brillant pa
„ pillon ; donne lui encore une chofe.....
J'entendis un jour dans unbois un ſage
,,, parler du fort d'une taupe ;&il en pare
"
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
و د
loit avec une forte d'envie . Accorde &
" l'homme ce don précieux qui le
rend jaloux du bonheur de la taupe;
&tes oreilles , ô Jupiter , ne feront plus
importunées de tes plaintes....
و ر
"
ود
ود
ود
ود
ود
ودMoi ,dit l'anedeSilene, enbaillant,
&en ſe ſecouant , ce n'est pas que je
m'eſtime plus qu'un autre ; mais ,grace
, à Jupiter qui me fit âne , toujours fidele
à ma vocation , je ne trouve jamais à
quoi penſer; c'eſt , felon moi , une
,, bonne recette pour ne s'affliger de
3, rien. Je porte mon maître ,& je man-
,, ge mes chardons dans la plus grande
,, fécurité; fans trop d'examen, je crois
,, toujours,que le meilleur eſt ce que j'ai
devant moi ; & nul animal de mon
eſpece , que je fache , n'a jamais aimé
, ni haï juſqu'à l'extravagance. Mes
, oreilles font d'une longueur honnête ,
وف mais je préfere une vielle& un cha
„ lumeau aux ſymphonies de Jomelli&
,, aux chants du Chevalier Gluck , quoi-
,, qu'il ne faille pas difputer de goûts ,
, quand on aime la paix. Enfin toutm'eſt,
affez égal ; cependant je crois, faufmeilleur
avis , que ſi Jupiter vouloit
" changer toure la gent humaine en celle
„ de mon eſpece , le dommage ne feroit
31
NOVEMBRE. 1776. 87
,, pas conſidérable , & le profit , clair
,, comme le jour pour le plus grand
>, nombre..."
ود
ود
ود
Tandis qu'on philoſophoit avec feu
dans l'anti- chambre , la paone de Junon
étoit mollement couchée ſur un car-
, reau , vis-à-vis la plus grande glace de
la falle , & s'amuſoit à conſidérer l'image
qu'elle y réfléchiſſoit. Le Cygne
,, d'Apollon , élevé parmi les Muſes , &
le plus tendre qui chanta jamais ſur les
bords du Srymon, étoit couché aux
,, pieds de cette belle, qu'il carefſoit en
,, allongeant ſon long cou voluptueux:
,, Que le monde , ô ma charmante , aille
وو
" comme il pourra ; les projets réuffiffent
,, rarement ; & en vérité je n'y trouve
,, pas beaucoup à redire. Dans le temps
ود
ود
ود
دو
११
ود
دو
و د
des roſes , quelquefois au clair de la
lune, ce monde que l'on calomnie , ne
me paroît pas ſi mal;mais pour le rendre
, à mon gré , le meilleur des mondes
poſſibles , je n'aurois qu'une grace
à demander à Jupiter: ce ſeroit , ma
charmante, de te voir toujours , de
te contempler éternellement avec autant
d'yeux qu'on en admire dans ta
,, queue , & de puiſer dans tes regards la
,, mort la plus douce."
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
La traduction de ce Poëme paroît
faite avec exactitude ; elle eſt écrite avec
agrément. Il eſt cependant échappé
quelquefois aux Traducteurs des négligences
de ſtyle. Nous avons remarqué
une faute contre la langue dans le ſecond
chant , où Minerve dit , les
ود
"
Muſes ſe deshonorent & moi , depuis
2, qu'elles ont pris l'Amour pour leur
„ guide" . L'exactitude demandoit au
moins: ,, lesMuſes deshonorent elles &moi " ;
mais pour traduire élégamment , il falloit
dire : les Muſes me deshonorent , &
ſe deshonorent elles- mêmes " .
१७
ود
Le Maître Toscan , ou Nouvelle Méthode
pour apprendre la langue Italienne
contenant les élémens généraux de
toute langue, les principes de la langue
Toſcane , développés d'une maniere
concife & facile , les regles de la ſyn.
taxe Italienne , & douze dialogues familiers
très- intéreſſans pour ceux qui
ſouhaitent de parler correctement l'Italien
en très - peu de temps ; par M.
l'Avocat Marcel Borzacchini , Profesſeur
de langues Italienne & Angloiſe ,
à Paris . A Londres; & ſe trouve à
Paris , chez d'Houry , rue de la vieille
NOVEMBRE. 1776. 89
Bouclerie , & Molini , rue de la Harpe;
1 vol. petit in- 8º.
Ces nouveaux élémens nous ont paru
beaucoup plus propres que tous ceux
qui avoient paru auparavant , à faciliter
l'étude de la langue douce & harmonieuſe
des Pétrarque , des Dante , des
Arïofte & des Taſſe. M. Borzacchini s'eft
attaché , avec encore plus de fuccès que
ſes prédéceſſeurs , à en fimplifier les prin
cipes. La grammaire de Vénéroni , l'une
des meilleures & des plus uſitées , &
dont M. Borzacchini faiſoit uſage avant
de compofer la ſienne , quoique digne de
ſa réputation , à quelques égards , con
tient beaucoup de regles vicieuſes , de
termes impropres & de manieres de parler
furannées , malgré les corrections ſucceſſives
d'un grand nombre d'Editeurs ,
On y défiroit d'ailleurs avec raiſon ,
plus d'ordre & moins de prolixité , ces
conſidérations ont déterminé l'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons , à
rédiger & faire imprimer les nouveaux
élémens qu'il avoit compoſés pour ſes
écoliers , & qu'il employoit depuis longtemps
dans ſes leçons .
,
M. Borzacchini a diviſé ſa Méthode
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
en trois parties. La premiere contient
des principes généraux applicables à toute
langue ; la feconde renferme les principes
particuliers à la langue Italienne;&
la troiſieme, la ſyntaxe de cette langue.
Cette derniere contient , ſuivant l'uſage
le plus moderne de l'idiome Tofcan ,
tout ce qui a rapport à la conſtruction &
à l'élégance. Douze dialogues Italiens &
François, propres à faciliter l'intelligence
de la converſation Italienne , forment ,
en quelque forte , une quatrieme partie.
Toutes les regles renfermées dans
cette nouvelle Méthode , font de la plus
gtandé clarté , & accompagnées d'un
grand nombre d'exemples. Nous nous
fommes convaincus, par la comparaiſon
que nous en avons faite nous - mêmes ,
des avantages qu'elle a , à cet égard ,
fur celle deVénéroni. Un autre avantage
très- précieux , c'eſt celui de la plus parfaite
pureté du langage , M. Borzacchini
étant de Sienne en Toscane , c'est-à- dire,
de la ville & de la province où l'on écrit
& l'on parle l'Italien le plus pur & le
plus élégant.
Une différence remarquable que nous
avons apperçue en parcourant cet Ouvrage
, entre M. Borzacchini & Véné
NOVEMBRE. 1776. 90
>
roni , & qui tient apparemment à la
pureté de la langue Toſcane , c'eſt que
Je premier termine en o la premiere perſonne
de l'imparfait de l'indicatif de
tous les verbes ; comme avevo , ero, cane
tavo , &c. au lieu que Vénéroni les termine
en a ; aveva , era , &c. Il paroît
hors de doute que la terminaiſon en of
doit être préférée.
Le Maître d'Histoire , ou Chronologie
élémentaire , hiſtorique & raifonnée
desprincipales hiſtoires ; diſpoſéepour
en rendre l'étude agréable & facile àda
jeuneſſe ; Ouvrage qui peut ſervindel
fuite aux principes d'inſtitution. A
Paris , chez la veuve Deſſaint, Librai
re, rue du Foin Saint-Jacques ; 1766
in-12..
4
Ces élémens de Chronologie préſen
tent l'Hiſtoire univerſelle , diviſée en é
poques dans ſon enſemble & dans ſes dife
férentes parties ,& réduite aux faits prin
cipaux. La récapitulation des douze cha
pitres ou parties dont l'Ouvrage eft.com
poſé, en indique la diviſion. Le premier
contient l'Hiftoire univerſelle depuis Jard
création du monde, juſqu'à nos jours,
92
MERCURE DE FRANCE.
diviſée en quinze époques. L'Hiſtoire
Sainte , partagée en ſept époques , depuis
la création du monde , juſqu'au premier
voyage de S. Paul à Rome , eſt contenue
dans le ſecond chapitre. Le troiſieme renferme
l'Hiſtoire Eccléſiaſtique divifée
en ſept époques , dont la premiere com.
mence à la fin de la derniere époque de
l'Hiſtoire Sainte ,& la ſeptieme ſe termine
à l'extinction de l'Ordre des Jéſuites ,
en 1763. Le quatrieme chapitre com
prend l'Hiſtoire Ancienne , en cinq époques
, depuis la fondation du premier
empire des Aſſyriens , juſqu'à la réduction
de l'Egypte en province Romaine
par Auguſte. Le cinquieme , l'Hiftoire
Romaine , en cinq époques , depuis la
fondation de Rome, juſqu'à la bataille
d'Actium . Le fixieme , l'Hiſtoire desEm
pereurs Romains , en ſept époques , depuis
la bataille d'Actium , qui mitAugufte
en poſſeſſion de l'Empire , juſqu'à la
fondation de Conſtantinople par Conftantin.
Le ſeptieme , l'Hiſtoire du Bas-
Empire , en huit époques , depuis la fondation
de Conftantinople juſqu'à la priſe
de cette ville par les Turcs en 1453. Le
huitieme , l'Hiſtoire de France en cinq
époques , depuis Pharamond , juſqu'a
1 NOVEMBRE. 1776. 93
Louis XVI. Le neuvieme , l'Hiſtoire d'Italie
, en neuf époques , depuis la fin de
l'Empire d'Occident, juſqu'au regne de
Ferdinand IV , Roi de Naples & de
Sicile, actuellement regnant. Le dixieme
renferme l'Hiſtoire d'Allemagne , en huit
époques , depuis la bataille de Tolbiac,
gagnée en 496 par Clovis , contre les
Allemands ou Souabes , juſqu'à l'avénement
de Joſeph II au trône impérial.
Le onzieme , I'Hiſtoire d'Eſpagne ,
en ſept époques , depuis Autulphe , Roi
des Viſigoths , vers l'an 412 , juſqu'à
Charles III , Roi d'Eſpagne actuellement
régnant. Le douzieme enfin , l'Hiſtoire
d'Angleterre , en ſept époques, depuisEgbert
, premier Roi d'Angleterre, en 800,
juſqu'àGeorges III, actuellement regnant.
On a ajouté à la fin du volume , quelques
Obfervations , & deux Supplémens
au chapitre de l'Hiſtoire Sainte , renfermant
le précis de deux périodes de
l'Hiſtoire des Juifs , qui ne ſe trouvent
point dans l'Ecriture Sainte ,dont le premier
comprend 251 ans , depuis Néhemie
, jusqu'aux Macchabées ; & le ſecond ,
135 ans , depuis la fin de l'Hiſtoire des
Macchabées ,juſqu'à la naiſſance de J. C.
Toutes ces différentes époques d'Hiſtoire
94 MERCURE DE FRANCE.
ſont développées avec netteté & préci
fion , & l'on doit regarder comme trèseſſentiel
de mettre entre les mains des
enfans , un Ouvrage ſi propre à graver
facilement dans leur mémoire , les principes
d'une Science qui eſt la baſe néceffaire
de l'étude importante de l'His
toire.
Médecine moderne , ou Remedes nou
veaux & autres récemment uſités pour
le traitement des maladies les plus
dangereuses & les plus funestes à
T'humanité , par M. Buchoz , Méde-
: cin Botaniſte & de quartier Surnumé
raire de Monfieur , ancien Médecin
ordinaire de Monſeigneur le Comte
d'Artois; de feue Sa Majefté le Roi
de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar ; Docteur agrégé du Collége
- Royal de Nancy , & de la Faculté de
Médecine de la même ville ; & par
feu M. Marquet , ſon beau pere ,
premier Doyen du College Royal des
Médecins de Nancy , Médecin ordihaire
& Botaniſte de feu S. A. R.
Léopold I , Duc de Lorraine & de
Bar , Médecin conſultant de l'Hôtelde-
ville. A Paris , chez Lacombe ,
1
NOVEMBRE. 1776. 95
Libraire , 1777. Avec approbation &
permiffion.
L'Auteur a raſſemblé, dans le Traité
que nous annonçons , une partie des remedes
nouveaux qu'il a publiés dans ſes
différens Ouvrages , ou qu'il a renouvelés
, & qui étoient ignorés. On y trouve
jointes la plupart des découvertes médecinales
de M. Marquet , &différentes
formules de ce Médecin , qui font réellement
de vrais préſens à faire à l'humanité.
Ce qui a engagé l'Auteur à mettre
au jour ce Recueil , c'eſt , dit-il dans ſa
préface, pour deux raiſons. La premie
re , que la plupart de ces remedes ſe trouventéparsen
une infinité de volumes qu'il
faudroit parcourir pour les retrouver,;&
la ſeconde , parce que différentes per
fonnes s'en font appropriés pluſieurs ,
dans l'eſpérance ſans doute qu'on ne les
réclameroit point.
Tout Ouvrage eſt diviſé en 21 chas
pitres. Le premier traite de la phtyſie
pulmonaire: l'Auteur y développe tout au
long la nouvelle méthode qu'il apubliée
pour traiter cette maladie par les fumi
gations, qui ont réuſſi en pluſieurs cas,
ſuivant les obſervations rapportées dans
06 MERCURE DE FRANCE.
ce chapitre : on y trouve gravées les différentes
machines propres à faire les
fumigations. La plupart des Univerſités
les ont adoptées: on a foutenu en Allemagne
pluſieurs thèſes à leur ſujet ; &
même encore tout récemment , dans la
Faculté de Médecine de Nancy. Il en
eſt auſſi fait mention dans le cinquieme
volume des Mémoires de l'Académie Rod
yale de Chirurgie. Ce Recueil peut faire
date de l'année où M. Buchoz les a
mis en uſage à Paris. Le ſecond chapitre
concerne le bois de quaffi. M. Buchoz
eſt le premier qui l'a fait connoître
à Paris ; actuellement ce bois eſt trèsen
uſage par toute la France, dans la
Suiſſe & ailleurs. Il eſt infiniment ſupé
rieur , par ſes qualités , au quinquina.
Dans le troiſieme chapitre , l'Auteur rapporte
différentes obſervations qui conſtatent
l'efficacité de certaines plantes pour
le traitement de la pierre , de la gravelle
& de la colique néphrétique. Le quatrieme
chapitre eſt encore plus intéreſſant :
il renferme pluſieurs remedes nouveaux
pour les maladies les plus déſeſpérées , &
dont l'efficacité ne peut être conteſtée.
Dans le chapitre ſuivant , on expoſe une
méthode pour traiter l'afthme.
Tout
NOVEMBRE. 1776. 97
Tout le monde fait que le cancer ,
le charbon & la gangrenne font des
maladies d'autant plus déplorables , qu'il
ne ſe trouve preſqu'aucun remede dans
la Médecine pour les guérir ; cependant
dans le chapitre fixieme , l'Auteur offre
à ſes concitoyens , dans une petite plante
mépriſée , un remede ſpécifique dans ce
cas , remede qu'un particulierde Franche-
Comté s'eſt voulu approprier , au préjudice
de l'Inventeur qui l'a publié depuis
fort long-temps. Dans le chapitre ſeptieme
, l'Auteur réclame le nouveau remede
pour détruire le ver ſolitaire , qui n'eſt
compoſé que de racines de fougere mâle ,
& de remedes draſtiques , & qui eſt préciſément
le même que M. Marquet a
publié en 1750 , à quelques minuties
près , & qui ſe trouve encore rapporté
dans le Manuel médical & ufuel des plantes
, par M. Buchoz , en 1770.
• Auteur donne dans le chapitre ſuivant ,
une deſcription d'une nouvelle machine
pour les fumigations dans les maladies
> de matrice ; cette machine y eſt gravée.
Le neuvieme chapitre concerne l'inoculation
de la petite vérole : le parallele de
cette méthode avec la greffe , y eſt trèsbien
développé.Dans le dixieme & l'on-
}
G :
Cet
98 MERCURE DE FRANCE.
:
zieme chapitres , on rapporte des méthodes
pour éviter les maladies convulſives
& les fievres intermittantes. Dans le
douzieme , on fait voir de quelle utilité
eſt la muſique pour la connoiſſance du
pouls. Dans le treizieme, on indique les
végétaux propres à remplacer l'ipécacuana
dans la dyfenterie. La quatorzieme renferme
une obſervation ſur la guériſon
d'une hydropiſie de poitrine. Le quinzieme
, le feizieme & le dix-septieme traitent
de l'arnica, du trefle aquatique &
du crefſſon de roches , qui font autant de
plantes dont on ne peut affez accrediter
l'uſage dans différens cas. Dans le dixhuitieme
chapitre , on trouve une énumé.
ration des plantes propres à remplacer le
mercure dans les maladies vénériennes ;
&dans le chapitre qui fuit , M. Buchoz
fait connoître l'utilité de l'aimant dans
la Médecine , principalement contre les
tremblemens . Il ne rapporte ici que ce
qu'il en a dit en 1770 , pour faire voir
a ſes lecteurs qu'on connoiſſoit même
*antérieurement avant ce temps fon efficacité
, & que c'eſt mal - à - propos que
quelqu'un s'en eſt voulu approprier la
découverte. Le chapitre vingtieme renferme
quelques guériſons de ſcorbutiques.
NOVEMBRE. 1776. 99
Perſonne n'ignore qu'il ne s'eſt trouvé,
juſqu'à ce jour aucun remede fûr pour
guérir la teigne , ſi on en excepte l'emplâtre
de poix navale , quoiqu'on en aitannoncé
,dans les papiers publics , un avec
la poudre de crapaud ; cependant leDoc
teur Marquet a découvert deux remedes
de la plus grande efficacité contre cette
maladie. Ce font ces remedes dont M.
Buchoz gratifie le public dans le vingtunieme
& dernier chapitre. M. Carrere ,
Cenſeur royal , dans l'approbation qu'il
adonnée , dit que cet Ouvrage renferme
des vues nouvelles , qui ne peuvent que
lerendre utile. Au ſurplus, l'Auteur aſſure
avoir fait uſage de la plupart des remedes
indiqués , avec le plus grand ſuccès ; &
cet Auteur eſt d'autant plus croyable ,
que l'Hôtel de ville de Nancy lui en a
rendu témoignage par une atteſtation
authentique qui ſe trouve à la fin du Recueil
que nous annonçons. On ne peut
donc affez marquer de reconnoiſſance à
M. Buchoz de publier gratuitement de
pareilles découvertes , & de ne chercher
en cela qu'à ſe rendre utile à ſes concitoyens.
Il mérite à tous égards toutes fortes
d'encouragemens , tant pour la publication
de ces remedes , que pour les
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
:
différens Ouvrages qu'il fait paroître
journellement , ſur l'Hiſtoire Naturelle
&économique de la France.
1
Effai chronologique , historique & politique
fur l'Ile de Corse , avec des notes
importantes ſur les droits dela France ,
relativement à cette poſſeſſion , presqu'auſſi
anciens que la Monarchie :
enſemble l'origine de ces Peuples ,
leurs moeurs , leurs caracteres , la description
de fon fol , & fes différentes
révolutions juſqu'à ſa réduction aux
armes du Roi ; par M. Ferrand Dupuy ,
Conſeiller de Confiance de la Maiſon
Souveraine de Naſſau. A Paris , chez
Baſtien , rue du Petit-Lion , F. St. G.
vol. in- 12. br. 24 f.
M. Dupuy , après nous avoir préſenté
un précis chronologique de l'Hiſtoire des
Corſes , & des droits anciens & primitifs
de la France fur cette Ifle , nous faitune
deſcription abrégée de ſon ſol & de fes
produits , & nous donne une légere esquiſſe
des moeurs & du caractere de ces
Infulaires .
L'Iſfle de Corſe eſt ſituée entre le quarantieme
& le quarante deuxieme degré
NOVEMBRE. 1776. 1οΙ
de latitude ; elle a cent cinquante lieues
françoiſes de tour ,, environ quarante
lieues de longueur ſur quinze à vingt de
largeur. Des Géographes peu exacts ont,
fur la foi de leurs prédéceſſeurs , répété
que la température de cette Iſle étoit
mauvaiſe , & que ſon terroir eft ingrat
& ſtérile. M. Dupuy ſoutient au contraire
que jamais ſituation ne fut plus
heureuſe que celle de l'Ile de Corſe.
L'air y eſt pur & ſain dans les lieux élevés
, où les naturels parviennent à la plus
grande vieilleſſe. A l'égard des endroits
plus rapprochés de la mer , il ſe trouve ,
comme par - tout ailleurs , des lieux où
l'air eſt plus groſſier , & ſujet ſouvent à
être corrompu par des exhalaiſons d'eaux
croupiſſantes , que la pareſſe & l'indolence
des Infulaires ont laiſſées ſans écou
lement; mais les moindres travaux leur
rendroient cette ſalubrité , qui du temps
des Carthaginois & des Romains , faifoit
regarder la Corſe comme une riche posſeſſion
, néceſſaire même à la puiſſance
de ces deux Nations ; auſſi ne ceſſerentelles
de diſputer cette conquête , juſqu'à
ce que le génie tutélaire de Rome l'emportât
à la fin ſur celui de Carthage , &
aſſervit cette Iſle ſans retour. Les Ro-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
%
mains lui avoient imposé un tribut annuel
de deux cents mille livres de cire.
La cire & le miel font encore aujour
d'hui une des grandes richeſſes de la
Corſe. Cette production , qui eſt de la
meilleure qualité en Corſe, pourroit de
venir une branche conſidérable de com
merce , par l'établiſſement de blanchis
feries & de manufactures de flambeaux
& de bougies. M. Dupuy propoſe de
faire fabriquer de ces bougies , où l'on
feroit entrer desparfums. Celuxe, adopté
par certains Peuples de l'Afrique & de
l'Inde , pourroit tenter nos riches conſommateurs
, & procurer beaucoup d'argent
aux Corſes , qui s'occuperoient de
ce genredecommerce. Séneque&Tacite
parlent des vins de cette Iſſe , qui étoient
ſervis ſur les tables les plus fomptueuſes
deRome. Ils alloient même de pair avec
les vins de Falerne , de Chypre , de Syracuſe&
de Malaga. Il ſeroit peut- être
facile de leur rendre cette qualité ſupérieure
qui les faifoit rechercher autrefois
par les Lucullus , en faiſant paſſer en
Corſe quelques vignerons de France les
plus expérimentés , qui étudieroient le
terrein , & enſeigneroient aux Corſes la
méthode de culture qu'il faudroit adop-
P
NOVEMBRE. 1776. 103
ter. Les huiles de cette Ifle n'ont également
beſoin que d'une culture ſuivie ,
pour approcher de la fineſſe des nôtres ,
les furpaſſer même , & devenir une branche
conſidérable de conſommation. Le
premier aſpect de la Corſe n'eſt point
agréable , à cauſe des hautes montagnes
qui en maſquent le coup d'oeil, & n'offrent
à la vue qu'un amas de rochers ,
que l'on ne ſuppoſeroit jamais contenir
un fol fufceptible de culture ; cependant
ces montagnes forment, de diſtances en
diſtances , de petites plaines très- fertiles ,
plantées , dans les endroits habités , de
toutes fortes d'arbres fruitiers, orangers,
bergamotiers , citronniers , châtaigniers ,
oliviers . Celles qui ont été dévaſtées par
les calamités de la guerre , offrent partout
le même fol & les mêmes avantages
pour les défrichemens ; on pourroit y
planter des mûriers blancs pour les vers
à foie ; alors on y éléveroit ces infectes
précieux qui , fans beaucoup de foin,
fourniroient des alimens aux manufactures
de France dans les années de difette
, & procureroient aux Corſes in.
duſtrieux une branche féconde de commerce
, fur- tout fi l'on élevoit des fabri
ques pour les préparations de ces foies.
G4
304 MERCURE DE FRANCE.
Les figues dont le pays abonde , & les
diverſes eſpeces d'orangers & de citrons,
productions naturelles à la Corſe , &
qui , dans de certains cantons , ont la
fineſſe & la bonté de celles de Malte &
de Portugal , pourroient encore fournir
une branche utile de commerce. La Corſe
a auſſi des mines de fer , d'or , d'argent
d'une exploitation facile ; des falines qui
étoient autrefois d'un rapport conſidérable
pour le commerce qui s'en faiſoit
chez l'étranger. Cette Iſle eſt également
pourvue de plantes médicinales , de végétaux
, d'arbuſtes , d'aromates odorifé
rens , de racines , de fleurs qui , en
France , flatteroient les curieux , & entreroient
dans l'ornement & la culture
des jardins. On trouve dans les montagnes
, entre Vivario & Borgagnano , une
forêt de pins de toute beauté , par leur
groſſeur& hauteur , avec quantité d'autres
arbres , auxquels les Corſes mettent le feu
pour les abattre. Ils ne font uſage de ces
pins quepour en tirer quelques partiespropres
à les éclairer ,&laiſſent enſuitepourrir
le reſte , ne ſachant comment les tranf
porter. Ces arbres , & d'autres propres à
la marine , dont la Corſe abonde , attendent
des chantiers de conſtruction pour
NOVEMBRE. 1776. 105
être employés utilement. La Corſe a
toutes les eſpeces d'animaux connus en
terre-ferme , excepté les carnaſſiers , les
nuiſibles & les féroces. Les ſangliers ,
les porcs , les chevres , font d'une venai
fon & d'une chair exquiſe. Ce pays
nourrit beaucoup de renards , dont la peau
bigarrée& plus belle que celle des renards
de France , pourroit être employée dans
la pelleterie. On rencontre encore dans
les montagnes une petite chevre nommée
maffoly ou muffoly , mouchetée & variée
de couleurs qui la font rechercher ; elle
ſe retire dans les rochers de l'Iſle , où
elle paroît ſe plaire , ſans être abſolument
farouche : il eſt facile de l'approcher ,&
elle ſe prive facilement. L'eſpece des
chiens font des dogues affez doux , de
bon ſervice pour la fidélité , la garde &
la ſûreté des beſtiaux; enfin les lievres y
multiplient beaucoup & font très-bons.
On n'y voit aucuns lapins. Les montagnes
, les vallées , les marécages offrent
par tout une multitude d'oiſeaux propres
pour la table & la chaſſe. Les merles
furtout font très- recherchés & d'un manger
exquis. Les chevaux multipliroient
beaucoup dans cette Iſle , s'ils étoient
foignés.
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
La population de cette Ifle en 1740,
ſuivant le dénombrement qui en avoit
été fait, montoit à cent-vingt& un mille
habitans. Les guerres en ont emporté
plus d'un tiers ; mais depuis que l'Iſſe eſt
paſſée ſous ladomination du Roi de France
& qu'elle jouit d'un calme plus conſtant
, on peut aſſurer que ſa population
s'eſt accrue d'un foixantieme. On peut
même eſpérer que ce Peuple éclairé par les
inſtructions de ceux qui le gouvernent.
& animé par leurs récompenfes encourageantes
, connoîtra bientôt tous les avan.
tages qu'il peut retirer de la fertilité de
fon fol. Différens Hiſtoriens ont employé
les plus noires couleurs pour nous
peindre les Corſes , parce que cette Na
tion a toujours refuſé de reconnoître des
maîtres impérieux & cruels , qui la traitoient
en eſclave. Maisſi ces Infulaires,
excités par la vengeance , ſe ſont portés
aux plus terribles excès , ils n'ont jamais
été féroces par choix & par aucun caractere
décidé. On les a vu reſpecter les
droits de l'hospitalité , accueillir ſouvent
dans leurs montagnes l'être ſouffrant , ou
l'étranger qui avoit beſoin de leurs fecours
, s'empreſſer de le fervir , partager
aveclui leur ſubſiſtance , s'en privermême
NOVEMBRE. 1776. 107
pour adoucir ſa ſituation & ſes infor.
tunes.
Quoique M. Dupuy ſe ſoit aſſujéti
aux bornes d'une ſimple eſquiſſe , il nous
dit un mot de quelques coutumes &
uſages de ces Peuples. S'il meurt quelqu'un
, les habitans envoient leurs
femmes viſiter le mort & lui porter
„ des préfens , qui conſiſtent en vin ,
châtaignes & tabac. Après avoir beau
„ coup gémi & lamenté auprès du corps ,
fait diverſes queſtions d'uſage aux per-
„ fonnes qui paroiſſent l'avoir le plus approché
dans ſes derniers momens , elles
lui parlent directement , lui demandent
pourquoi il a quitté ſa famille
fon village , où il étoit conſidéré &
eſtimé ? Quel motif ? S'il y avoit eu
„quelque chagrin ? Pendant ce temps ,
„elles le retournent de côté & d'autre ,
l'examinent & lui parlent , comme s'il
pouvoit répondre ; le pincent , le more
„ dent , redoublent leurs cris & queſtions
> extravagantes; ſouvent le tirent de def
ſus ſa paillaſſe , le mettent dans une
„ couverture , le ſecouent & l'agitent
violemment. Voyant que leurs peines
ſont perdues , qu'il eſt toujours infenfible
à leurs clameurs & à leurs foins ,
"
108 MERCURE DE FRANCE.
"
2
"
"
elles le reportent à ſa place , redou
blent leurs cris & leurs gémiſſemens
„ effroyables ; une eſpece de rage fuc-
„ cede; malheur à la veuve qui auroit
attendu la fin de la ſcène ; alors bat-
„ tue , égratignée , meurtrie , ſouvent
même défigurée , ſes enfans partageant
ces mauvais traitemens , tout fuit ou
ſe cache aux derniers accès de la fureur
de ces Bacchantes , qui font beau-
„ coup louées &applaudies de la vigueur,
„ qu'elles ont fait paroître dans cette
violente excursion " . Les Corſes conviennent
du ridicule de cet uſage ; mais
quand on leur en parle , ils répondent
que c'eſt une ancienne coutume de leurs
peres , qu'ils ſe gardent bien d'abolir ,
par reſpect pour leur mémoire. On peut
croire qu'ils tiennent ces uſages des Sar
raſins. En effet , on trouve en Afrique&
chez les Negres de la Côte d'Or , &jufques
dans l'Ile de Madagascar , a - peuprès
la pratique des mêmes extravagances;
mais ces Peuples en donnent pour
raiſon que ſouvent cet ufage a ſauvé la
vie à de prétendus morts , qui n'étoient
que tombés en léthargie ,& que ce céré.
monial a rappellé à leur état naturel .Voilà
du moins un motif; & peut être que
NOVEMBRE. 1776. 109
d'autres uſages nationaux , que nous ju
geons encore plus ridicules , nous le paroſtroient
moins , fi nous avions également
interrogé ſur leur origine les gens
éclairés du pays .
Ces uſages bizarres n'ont plus lieu aujourd'hui
que parmi les Montagnards de
Corſe. Ces Montagnards , comme tous
les Peuples ſauvages , ne connoiſſant
d'autre loi que la force, tiennent leurs
femmes dans une forte d'aviliſſement &
de fervitude. Ce font elles qui font tous
les travaux & les gros ouvrages. Un
Corfe s'amuſe à fumer , va àla chaſſe ,
laiſſe le gibier qu'il a tué ſur le lieu,
revient chez lui , indique en peu de mots
l'endroit où il a laiſſe ſa proie. Sa femme
quitte tout, court ſur ſes traces , & revient
avec ſa charge pour apprêter à
manger. Le mari ſe met ſeul à table ,
fans s'occuper de ſa famille , laiſſe ſes
reſtes qu'elle mange à part , s'endort ou
fume. Les habitans des villes avoient
auſſi retenu quelque choſe de ces moeurs
agreſtes des Montagnards ; mais depuis
le retour des François dans l'Iſte , ces
moeurs ſont bien adoucies. Une jolie
› Corſe , qui ignoroit autrefois le prix de
ſes charmes , qui étoit même auſſi indiffé
L
110 MERCURE DE FRANCE.
rente que ſon triſte & ſombre époux,
eſt aujourd'hui ſenſible à la louange; fe
met avec goût ; cherche à s'attirer plus
d'égards&d'empreſſements de la partdes
hommes , & par les qualités aimables qui
lui font propres , & par l'amusement que
l'on trouve dans ſa ſociété.
M. Dupuy termine ſon Eſſai ſur l'Hif
toire de Corſe , par nous donner une
notice fur différens objets d'hiſtoire naturelle
, fur quelques monumens hiſtoriques
particuliers à cette Ifle , & fur les
progrès de ces Infulaires dans les arts :
progrès qui , comme on le penſe bien ,
ont dû ſe reſſentir de l'ignorance d'un
Peuple , long-temps occupé de la guerre
&de la chaffe ,& qui borné aux beſoins
phyſiques , négligeoit les richeſſes qu'il
pouvoit retirer de fon fol.
:
Discours sur les Monuments publics de
tous les âges & de tous les Peuples
connus , fuivi d'une deſcription du
projet d'un Monument à la gloire du
Roi regnant LOUIS XVI , & de la
France , avec les gravures au premier
trait , des principales faces de ce Monument;
terminé par des obſervations
fur les principaux Monuments de la
NOVEMBRE. 1776. fif
Capitale de la France: dédié au Roi ,
par M. l'Abbé de Luberſac, Vicaire-
Général de Narbonne , Abbé Commendataire
de Noirlac , & Prieur de
Brive , in fol. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de l'Univerſité , contre les Écuries
de MONSIEUR; chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine ; & chez
Cloufier , Imprimeur Libraire ,
S. Jacques.
rue
La foufcription autoriſée par le Roi ,
que l'Auteur propoſa pour cet Ouvrage
Pannée derniere , a deux objets : l'un eft
le Difcours fur les Monuments publics ,
&c. cet Ouvrage paroît ; l'autre , deux
gravures repréſentant les deux faces principales
du Monument projété par l'Auteur
, à la gloire du Monarque regnant
&de la France. Ces deux Eſtampes ſeront
de trente cinq pouces chacune de
hauteur , fur vingt-deux de largeur ; elles
feront gravées par M. Laurent , éleve du
célebre Baléchou. Sa Majesté , la Famille
Royale , les Miniſtres , les Puiſſances
Etrangeres ont foufcrit , tant pour le
Difcours que pour les Estampes. On eft
le maître de ſouſcrire pour les deux objets
à la fois . Le Difcours fur les Monuments
L
112 MERCURE DE FRANCE.
publics in-fol. enrichi d'un ſuperbe fron
tiſpice & de différentes gravures au premier
trait , ſe trouve aux adreſſes ci-deſ.
fus , au prix de 24 liv. impreſſion du
Louvre , & de 18 liv. impreſſion de
Cloufier. Le prix de la ſouſcription des
deux gravures pour leſquelles on a fait
fabriquer un papier particulier , eſt de
48 liv. dont on paie 12 liv. en ſe faiſant
infcrire , & 36 liv. en les retirant. Ces
deux gravures auroient dû paroître dans
le mois d'Août ; mais la rigueur de
l'hiver obligea l'Artiſte de ſuſpendre ſes
travaux , ce qui en a retardé la livraiſon
juſques vers la fin d'Octobre. On ſouſcrit
pour les gravures , au Bureau de Correfpondance-
générale , rue des Deux- Portes-
Saint- Sauveur ; chez Cloufier , İmprimeur
Libraire , rue S.- Jacques ; chez
Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ; &
chez le ſieur Pierre Laurent , Graveur ,
rue & porte S. - Jacques , maiſon d'un
Apothicaire. Ceux qui ſouſcrivent pour
l'Ouvrage , ou Discours fur les Monuments
publics & pour les gravures en
même temps , paient , en recevant le vol.
36 liv.; & les 36 liv. reſtantes , à la
livraiſon des gravures.
Les éloges dont la France retentit à
l'avéne
NOVEMBRE. 1776. 113
l'avénement du Roi au Trône , donnerent
à M. l'Abbé de Luberſac l'idée d'un
Monument tel qu'il n'en avoit point trouvé
de modele chez aucune Nation , &
qui , n'anticipant ni fur le temps , ni fur
la reconnoiſſance , n'exprimât que les
ſentiments actuels des François , les vertus
& les actions du Monarque , confacrés
par ſes Edits & par la voix publique ,
& ne pût être ſuſpecté de prévention ni
de flatterie. Par la maniere dont ce Monument
est compoſé , il laiſſe de la place
pour les actions qu'annonce le commencement
d'un ſi beau regne. Ce projet
eſt le ſujet des deux belles gravures ,
dont nous parlons .
M. L'Abbé de Luberſac , lorſqu'il conçut
cette idée , s'occupoit du projet de
tracer, fous un ſeul point de vue , l'Histoire
générale des Monuments publics ,
depuis le premier qui fut érigé , juſqu'à
nos jours ; projet immenſe qui demandoit
du courage. Il voyagea, établit des correfpondances
, ſe procura une collection
immenſe de deſſins, de mémoires & d'obſervations
, tant ſur les reſtes des Monuments
de l'antiquité , que ſur les Monuments
poſtérieurs. Pour déterminer les
époques de leur érection , il mit à con-
H
1
114 MERCURE DE FRANCE.
tribution la Littérature grecque & latine ,
les Ouvrages de nos Savants & ceux des
Savants étrangers. Avec ces fecours , il
compara les ruines de ceux que le temps
& la barbarie ont détruits avec ce qu'en a
dit l'Hiſtoire ; & parvenu de proche en
proche à l'origine des Arts , il trace l'histoire
de leurs progrès en faiſant celle des
Monuments ; & comme , dans tous les
temps , les Arts portent l'empreinte des
moeurs & des caracteres des Peuples qui
les cultivent , on peut regarder ce Discours
comme l'abrégé d'une Hiſtoire univerſelle
du goût, de la religion & de la
philofophie de tous ces Peuples. L'Auteur
s'eſt plus attaché à l'hiſtoire qu'à la
critique , excepté lorſqu'il parle des Monuments
modernes de la Capitale , élevés
ſous les deux derniers regnes , au ſujet
deſquels il dit librement ce qu'il penſe.
Les monuments offrant un ſpectacle
de ſcenes variées à l'infini , plus ou moins
impoſantes , plus ou moins majeſtueuſes ,
à meſure que le génie qui les a projetés
étoit plus ou moins excité , & que les
Arts qui les ont exécutés étoient plus ou
moins perfectionnés ; leurs deſcriptions
faites avec foin par une eſprit éclairé , capable
d'en faifir toutes les beautés , ont
NOVEMBRE. 1776. 115
jeté dans le ſtyle de ce Difcours uneplus
grande variété.
L'Auteur diviſe ſon diſcours , & distribue
tous les Monuments en trois âges ,
ſoit qu'ils aient eu pour objet l'utilité
publique , ou la décoration , ou la récompenſe
du mérite.
Dans le premier âge , il trouve Babylone
& fa fameuſe Tour , Monument du
ralliement & de la diſperſion des Peuples.
Cet âge comprend tous les Monumens
- de l'Affyrie , de la Perſe , de l'Égypte ,
de la Paleſtine & de la Chine.
Le ſecond âge offre à M. l'Abbé de
Luberſac , les Monuments de la Grece ,
où tant de circonstances heureuſes concoururent
à la perfection des Arts ; ceux
de Rome ancienne , ſi féconde en tous
genres de productions du génie ; & ceux
des autres Villes d'Italie.
Le troiſieme âge a encore pour objet
l'Italie , ou les Monuments de Rome
moderne , de Veniſe. L'Auteur parcourt
enfuite la Turquie , l'Afrique , l'Eſpagne
, l'Amérique , l'Angleterre , la Suede ,
la Ruffie , & généralement tous les lieux
où les Arts ont pénétré. Il confidere dans
tous ces pays les Monuments anciens &
les modernes. Les Gaules , ſous la do-
H
116 MERCURE DE FRANCE.
1
mination des Romains , & après la conquete
des Francs , lui offrent le plus vaſte
theatre: il finit par la France , qu'il distingue
en ancienne & moderne.
Il donne la deſcription de la ſtatue unique
& hardie de Pierre le Grand , par le
célebre Falconet. Il faut lire dans l'ouvrage
même ce qu'il dit , en connoiſſeur
& en Hiſtorien , des plus célebres capitales
du monde , dont il caractériſe les
beautés , & dont il decrit les principaux
Monuments .
L'Auteur , après avoir parlé des Monuments
de la Capitale , élevés ſous le
regne de Louis XIV. & de ſon Succeſſeur,
ſuppoſe un voyage entrepris par
notre jeune Monarque , qui , pour connoître
tout par lui même , & tirer de cette
connoiſſance les moyens de rendre ſes
ſujets heureux , parcourt ſes États. L'Auteur
le fuit dans cette tournée. Le Prince
, en admirant les établiſſements ſans
nombre qu'il rencontre dans les Provinces
, rend juſtice au génie des grands
hommes qui en font les Auteurs , & des
Miniſtres qui les ont protégés ; il examine
les fortifications , les arſénaux , les
ports , la marine militaire & commerçante
, la conſtruction & la manoeuvre des
NOVEMBRE. 1776. 117
vaiſſeaux; il ſe pénetre d'eſtime pour le
cultivateur. Les principales Villes des
Provinces méridionales , Bordeaux , Toulouſe
, Montpellier , Nîmes , Arles , Marfeille
, Lyon , offrent à ſes regards un
canal digne des Romains , des atteliers ,
des manufactures , & les plus beaux Monuments
. Enfin , après avoir parcouru le
Royaume , il le ramene dans la Capitale.
Là , il compare ce qu'il voit à ce qu'il
a vu ; la porte S. Denis , les Boulevards ,
les Gobelins , le Cabinet d'Hiſtoire Naturelle
, la Sorbonne , &c. Là le Prince
découvre d'une main hardie l'urne qui
renferme les cendres du Cardinal de Richelieu.
Cette cendre s'anime , & du
fond de ſon tombeau , Richelieu raconte
les merveilles de fon Miniftere. Le discours
que l'Auteur prête aux mânes de
ce Miniſtre , eſt digne du Prince , du
Miniſtre & de l'Écrivain. Le Monarque
jette les yeux fur d'autres Monuments ,
tels que les Académies , la Bibliotheque
Royale , la nouvelle Egliſe de Sainte-
Genevieve , l'Hôtel des Invalides , les
Statues de Henri IV. , de LoUIS XIII. ,
de fon Succeſſeur , & du feu Roi , &c.
On trouve dans ce morceau les ſcenes
les plus intéreſſantes , telles que le Roi
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
à S. Denis ; les acclamations du Peuple
ſe mêlant au choeur des acteurs , dans un
ſpectacle où l'on repréſente une jeune
Princeſſe recevant de ſes Peuples les témoignages
de leur tendreſſe. Enfin l'Auteur
accompagne le Roi à fon Sacre ; il
entre dans les détails les plus touchants ,
& c'eſt par- là que ce Diſcours eſt terminé.
On fent bien que l'Auteur parcourt
trop d'objets , pour pouvoir s'arrêter également
ſur tous: il fait de quelques - uns
des tableaux très agréables.
Voici le Projet qu'il trace du Monument
à ériger dans une Place Publique ,
à la gloire de Louis XVI. & de la
France.
Du ſommet d'un rocher eſcarpé , &
environné de profondes cavités , d'où ſortent
des torrents d'eau qui tombent avec
fracas , & vont ſe perdre dans des abysmes
, s'éleve un Obéliſque de marbre
blanc , dont la hauteur répond à la magnificence
des édifices qui l'environnent ,
terminé à ſa cîme tronquée d'un globe
d'azur , parſemé de trois Fleurs de Lys ,
& ſurmonté d'un coq de bronze doré ,
agitant ſes aîles. La Renommée , les aîles
déployées , ſuſpendue vers le milieu
NOVEMBRE. 1776. 119
du Monument , embouchant la trompette
, invite les peuples à ſe réunir pour
célébrer les vertus du Roi ; le Temps ,
armé d'un marteau, fixe à coups redoublés
le Médaillon du Prince à l'Obéliſque ;
les Heures & les Siecles , après avoir enchaîné
, par le bas , le Médaillon autour
de l'Obéliſque , briſent la faulx da Temps ,
repréſenté ſous les traits du ſage Coopérateur
que le Roi s'eſt choiſi. Au-deſſus
du Médaillon font deux Génies; l'un poſant
fur le Buſte du Roi la Couronne de
l'Immortalité ; l'autre préſentant une tige
de Lys à la Rénommée. Le Buſte , pofé
fur le Médaillon de porphyre , eſt d'or ,
entouré de rameaux de chêne , de palmier ,
de laurier & d'olivier. Une grande Médaille
de bronze rouge , repréſentant deux
Buſtes accolés , avec cette deviſe , Concordia
Fratrum , qui déſigne Castor & Pollux
, & avec la légende , MONSIEUR ,
& M. LE COMTE D'ARTOIS , eft asſujétie
au côté de l'Obéliſque oppofé au
Medaillon du Roi , par la même chaîne
qui fixe ce Médaillon,
Sur un des angles du ſocle , la Vertu ,
à demi voilée , & débout , ſymbole des
Princeſſes Filles du feu Roi , le bras
droit élevé , indiquant de la main au
H4
120 MERCURE DE FRANCE.
Peuples , l'Inſcription votive de l'Obélisque
, REGI BENEFICO , eſt couverte
d'un large draperie , a les aſles à demidéployées
, & une flamme fur la tête.
La France , ſous les traits de la Reine ,
aſſiſe ſur le milieu du focle , couverte de
fon Manteau Royal , la Couronne fur la
tête , foutenant du bras gauche , un faisceau
, ſymbole de la force & de la puisſance
réunies , portant à ſa droite le
Sceptre , ayant à ſes pieds les caracteres
diſtinctifs de la Couronne , les marques ,
les attributs , & les récompenfes de la
naiſſance , de la valeur & du mérite , encourageant
le Génie vengeur du Prince
& le ſien , à terraſſer les monſtres qui
ont déſolé les Peuples par leur rapacité ,
leurs intrigues & leur audace , eſt aſſiſe
à côté & aux pieds de la Vertu.
L'un de ces Génies , menaçant & dans
l'attitude la plus animée , eſt encore armé
des foudres dont il vient de frapper les
monftres ; l'autre Génie , celui de la France
& de la Reine , a pris la forme d'un
aigle ; ſes aîles font déployées , ſa tête
menaçante , fon plumage heriſſé de fureur
; il eſt encore prêt à s'élancer fur le
monſtré qu'il vient de déchirer. Ces
deux Genies font grouppés ſur le bord
NOVEMBRE. 1776. 121
du précipice où tombent les monſtres abattus
, en tournant leur rage contre euxmêmes
, ſe ſervant , pour leur ruine mutuelle
, des torches , des ferpents , des
poignards dont leurs mains étoient armées
pour le malheur de la France.
Cette Scene animée eſt contraſtée par
les figures de Pallas & de la Paix , témoins
du triomphe de la France : l'une ,
ſous les traits de MADAME , le caſque en
tête , eſt fierement aſſiſſe ſur un lion ; fa
main droite repoſe ſur la criniere de cet
animal , qui tourne ſa tête vers la France ,
dont il lêche les pieds ; le bras gauche
eſt appuyé ſur ſon bouclier ; elle eſt ſuivie
de pluſieurs Génies qui , après avoir
traîné un canon ſur ſon affut , jouent avec
leurs armes & un drapeau. Au mi
lieu de ces grouppes , paroit une figure
repréſentant le Commerce , ſous l'habit
d'un Nautonnier François , entouré de
toutes les productions de la terre , de la
mer & de l'air , en indiquant de la main
le mot Protectio écrit ſur un ballot.
En face de Pallas eſt la Paix , dans un
char , ſous les traits de Madame LA
COMTESSE D'ARTOIS , préſentant fon
rameau d'olivier , d'une main , & de
l'autre , montrant au Prince les fruits
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
qui ſortent de la corne d'abondance , verſée
par un Zéphyr. Cette Scene occupe
la face de l'Obéliſque oppoſée à celle
où se trouve le canon.
A l'extrémité du char , vis - à - vis du
Commerce , paroît un Laboureur appuyé
fur un joug , un foc renversé à ſes pieds
.& un chien de Berger à ſes côtés , mon .
trant de la main , le mot Libertas écrit
fur un boiſſeau. Ce Cultivateur , ſous la
figure du Citoyen , connu fous le nom de
Ami des Hommes , eſt dans le coſtume
ancien des Gaulois.
Au- bas du rocher , au côté oppoſé à
la principale face de l'Obéliſque , eſt une
large voûte de rochers d'où fort un vaisfeau
, fur la proue duquel la Déeſſe de
la Seine eſt aſſiſe , recevant les hommages
& les tributs de la Déeſſe de la Marne,
fortant des eaux , & ſuivie de Naïades
: l'une eſt ſous les traits de MADAME
CLOTILDE ; & l'autre de MADAME
ELISABETH .
Neptune , armé de ſon trident , guide
le vaiſſeau des Déeſſes , que précedent
des fyrenes , des dauphins , & un Triton
fonnant de la trompe. Ce vaiſſeau caractériſe
les Armes de la Ville de Paris,
&c.
NOVEMBRE. 1776. 193
>
Sur une des quatre faces du piedeſtal
de l'Obéliſque , eſt un bas-relief répréſentant
la Séance du rétabliſſement du
Parlement , tenue par le Roi , le 11 Novembre
1774.
Les trois autres faces ou cartels , attendront
de nouveaux événements du
regne de LOUIS XVI. , dignes de faire
époque dans l'Hiſtoire.
Ce Monument , érigé ſur le bord de
la riviere , entre le Pont-neuf& le Pontroyal
, à l'extrémité de la Place de la Colonnade
du Louvre , & fur une Place
dont M. L'Abbé de Luberſac a donné le
projet , ſeroit vu à de très - grandes distances
, tant au - dedans qu'au dehors de
la Ville , & ne coûteroit guere plus que
la Satue équeſtre de Louis XV. , & la
Place où elle eſt érigée.
C'eſt ce Monument que M. l'Abbé de
Luberfac fait graver en deux planches de
trente- fix pouces de haut , fur vingtdeux
de large , par le ſieur Pierre Laurent
, Deffinateur- Graveur , & de l'Académie
de Peinture & Sculpture de Mar
feille.
124 MERCURE DE FRANCE.
Elémens de Tactique pour la Cavalerie ; par
M. Mottin de la Balme , Capitaine de
Cavalerie , ancien Officier-Major de la
Gendarmerie de France. A Paris ,
chez Jombert fils aîné , rue Dauphine ;
& chez Ruault , rue de la Harpe ;
I vol. in-8°. br. 3 1.
La Tactique , partie de l'art militaire la
plus étendue , & à laquelle toutes les au
tres tiennent , ayant pour objet , nous
dit l'Auteur dans l'introduction de cet
Ouvrage, les loix du mouvement , celles
de l'équilibre , le choc des corps , la formation
, l'ordre , les armes , les exerci
ces & les motions des troupes , eſt vrai
ment fufceptible de principes démontrés,
Il s'agit d'appercevoir les rapports de tou.
tes ces choſes , eu égard aux temps , aux
lieux , aux circonſtances , à la vigueur ,
à la diſpoſition & au caractere des individus
qui compoſent les armées. Ce n'eſt
pas d'aprés le nombre, les grands mouvevemens
des troupes , qu'il faut d'abord
compter , combiner & rechercher la cauſe
des défordres , du ſuccès ou des revers ;
mais c'eſt d'après la néchanique & l'organiſation
de toutes les parties qui compoſent
les diviſions , dont l'action & la
NOVEMBRE. 1776. 125
volonté unanime , pouſſées à un certain
degré & fecondées de la ſcience , triomphent
conftamment de la valeur , de la
force mal employée , du nombre & des
obſtacles. Pour y parvenir , on doit choifir
avec difcernement les combattans ; les
former & les ordonner de la maniere la
plus avantageuſe , enſorte qu'ils puiſſent
ſe ſecourir mutuellement fans ſe nuire.
Il faut endurcir les corps par de continuels
& violens exercices ; multiplier la
force par l'adreſſe , ainſi que la maſſe par
la vſteſſe : il faut armer , diſcipliner ,
exciter & diriger les paſſions , pour les
faire tendre à d'heureuſes fins. Voilà ,
continue l'Auteur , le point unique , la
vraie baſe d'où ſont partis tous les ſuccès
que de foibles diviſions ont eus fur des
armées innombrables. Voilà ce qu'ont
ſenti d'heureux Génies , qui voient les
choſes dans leurs cauſes & dans leurs
principes ; dont l'eſprit vaſte , profond &
courageux , dédaigne de penſer d'après
autrui. Voila enfin ce qui a occaſionné ,
ſous divers horizons , ces révolutions pasſageres
, ſi glorieuſes à quelques Peuples
& fi funeſtes à d'autres. Mais les connoiſſances
militaires , perfectionnées ſur
pluſieurs points , ne l'ont point été généralement
ni également. Parmi les diffé
126 MERCURE DE FRANCE.
rentes armées employées à la défenſe ou
à l'agrandiffément des Etats , la cavalerie ,
quoique la plus propre aux grands & rapides
exploits , l'a été , de tous les temps ,
le moins avantageuſement , faute d'avoir
fu choiſir , diſpoſer , aſſouplir , foumettre
, aguerrir les chevaux , les diriger avec
art. Nous ſommes , à cet égard ,
ſupérieurs aux anciens en Europe , particulierement
en France ; cependant , ajoute
l'Auteur , par une finguliere fatalité ,
cet avantage tourne en partie contre
nous , parce qu'on apprend une infinité
de choſes inutiles à la guerre , ſouvent
même nuiſibles , & qu'on ignore la plus
grande partie de ce qu'il faudroit ſavoir ;
d'où il eſt réſulté néceſſairement une foule
de fautes & d'abus. C'eſt ce que l'Auteur
a cherché à démontrer par des preuves
& par des exemples. Des obſervations
ſuivies fur la cavalerie & beaucoup
de réflexions fur ce corps , l'ont fait remonter
aux cauſes de ſes ſuccès ou de ſa
défaite dans les batailles. Tous ſes ſoins
ont été de les faire connoître , afin d'engager
les perſonnes qui dirigent les exercices
, à employer , dans l'inſtruction des
troupes , des principes plus conformes à
l'intérêt de la Nation & à la gloire des
armes Françoiſes. La lecture de cet Ou
(
NOVEMBRE. 1776. 127
vrage ne pourra d'ailleurs qu'augmenter
l'eſtime qu'on doit avoir pour un corps
qui n'a été que trop ſouvent expoſe aux
jugemens de perſonnes peu inftruites , &
contre lequel des Officiers d'infanterie ſe
font même quelquefois permis des declamations
& des épigrammes. C'eſt avec
les armes que l'Auteur s'eſt forgées ,
c'eſt-à-dire avec ſes principes , qu'il combat
les idées erronnées , inférées dans
quelques Ouvrages ſur l'art militaire.
Comme ces principes ſont contraires à
d'autres principes reçus , l'Auteur s'eſt
permis quelques explications , indiſpenſables
d'ailleurs dans un Ouvrage didactique.
Ces élémens de Tactique méritent d'autant
plus d'être accueillis , que nous n'avons
point d'écrits fur la Cavalerie qui
traitent de la Tactique. Ce genre de travail
demande beaucoup de connaiſſances
& même de zele patriotique , fur - tout
lorſqu'il eſt queſtion, comme dans l'Ouvrage
de M. de la Balme, d'attaquer de
front des idées adoptées depuis longtemps
, & aux quelles la plupart des hommes
tiennent toujours par pareſſe & même
par amour - propre.
(
128 MERCURE DE FRANCE.
Le jeu de Trictrac , ou les principes de
ce jeu éclaircis par des exemples , en
faveur des commençans ; avec l'explication
des termes par ordre alphabétique
, & une table des chapitres fervant
de récapitulation générale. Par M. J.
M. F. vol. in 8°. prix. 5 liv. rel. A
Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire.
Le jeu de trictac tient le premier rang
parmi ceux qui dépendent du calcul &
du hafard. Il occupe agréablement l'attention
du Joueur , par la variété des
combinaiſons , & tient toujours ſon espoir
en ſuſpens par les coups inattendus
du dé qui commande , en quelque forte ,
dans ce jeu. Mais ces coups peuvent être
calculés ; & c'eſt ſur la juſteſſe de ce calcul
, & la connoiſſance des combinaiſons ,
plus ou moins favorables , qui en réfultent,
qu'eſt fondée la ſcience de ce jeu ,
qui laiſſe d'ailleurs toujours au Joueur la
douce confolation de rejeter ſur les dés
la perte d'une partie qu'il aura ſouvent
très- mal conduite.
Comme les regles de ce jeu , font
connues depuis très-long-temps & expoſées
dans pluſieurs Traités on ne doit
pas s'attendre à trouver quelque choſe de
neuf
,
NOVEMBRE. 1776. 129
neuf dans l'Ouvrage que nous annonçons.
L'Auteur ne s'eſt proposé d'autre but que
- de faciliter aux commençans la pratique
de ce jeu , par une expoſition ſimple ,
claire & méthodique des regles , & par
des exemples , des calculs , des éclairciſſemens
indiſpenſables pour en donner
l'intelligence. Ces exemples & ces calculs
, qui appartiennent à l'Auteur , &
doivent faire diftinguer fon Traité des
autres écrits ſur le même objet , demanderoient
des planches pour pouvoir être
ſaiſis facilement par les commençans ;
mais il leur fera facile de ſuppléer à ces
planches qui manquent dans l'Ouvrage ,
par un trictrac où ils placeront les dames
d'après les exemples cités par l'Auteur.
Les caracteres du Meſſie vérifiés en Jésus
de Nazareth ; 2 vol. in 80 A Rouen ,
chez Laurent Dumeſnil , Imprimeur-
Libraire , rue de l'Ecureuil.
L'Auteur de cet Ouvrage, qui a déjà
donné des preuves de fon habileté dans
ſa défenſe des Livres de l'ancien Teſtament
, ne pouvait que réuſſir dans le
Traité ſavant & méthodique que nous
annonçons aujourd'hui. Nul autre qu'un
1
I
130 MERCURE DE FRANCE.
Ecrivain profond dans l'intelligence des
Ecritures , ne pouvoit donner des notions
claires & préciſes des principaux
caracteres du Meſſie; aſſigner avec justeſſe
les prophéties , dont le fens littéral
le regarde ; comparer ces prophéties avec
les faits , & rendre fon avénement ſenfible
, foit au Juif plongé dans un aveuglement
inconcevable , par fa dureté ,
foit à l'incrédule qui s'obſtine à fermer
les yeux fur toutes les preuves qui attestent
la vérité & la divinité des Ecritures.
S'il eſt des caracteres diſtinctifs auxquels
on puiſſe reconnoître , dit l'Auteur , le
libérateur annoncé par les Prophetes ; ſi 1
ces caracteres ſe ſont exactement vérifiés
en la perſonne de Jéſus , les Prophetes
n'auront pas parlé au hafard; ils auront
été inſpirés pour le prédire , & Jéſus ,
qu'ils auront prédit , ſéra véritablement
l'Envoyé de Dieu ; enforte que , par
cette ſeule preuve , la divinité des deux
Teſtamens ſe trouvera démontrée. Qu'oppoſe-
t-on à cette vérité ? Tantôt on foutient
qu'il n'y cut jamais de meſſie promis
; tantôt on dit que les prophéties
font obfcurcies , ou l'on en détourne le
ſens à pluſieurs objets étrangers. M. Clémence
, Chanoine de l'Egliſe de Rouen ,
fait diſparoître toutes ces objections fu
NOVEMBRE. 1776. 13t
rannées , en démontrant d'abord que le
Meſſie eſt l'objet unique que les Ecritures
nous préſentent par - tout , & que nonſeulement
le Meffie eſt venu , mais encore
qu'il a dû paroître dans les temps qui
ſe ſont écoulés entre la naiſſance de Jéſus-
Chriſt & la derniere ruine de Jérusalem.
On ne peut rien ajouter au développement
des prédictions de Jacob , de Daniel
, de Zacharie , d'Agée & de Malachie
; la matiere y eſt épuiſée. Cet Auteur
applique enſuite à Jésus- Chriſt les
caracteres du Meſſie , & juſtifie , par des
faits notoires , tirés d'Auteurs contemporains,
ſouvent même de nos ennemis,
qu'en lui & en ſes Diſciples font accomplies
toutes les prédictions qu'il a prouvé,
dans les deux premiers livres , appartenir
au Meffie. La réponſe aux principales
objections des Juifs & des incrédules
termine cet Ouvrage , qui renferme une
démonstration lumineuſe de la divinité
de Jésus - Chriſt.
Défense des Livres de l'Ancien Testament
contre l'écrit intitulé : La Philofophie
de l'Histoire ; par le même Auteur.
Cet Ouvrage, qu'on doit joindre *
12
132 MERCURE DE FRANCE.
ceux de MM. Guenet & Bullet , ſur les
difficulté tirées des Livres Saints , éclaircit
pluſieurs points importans. Authenticité
des Livres de l'ancien Teftament,
antiquité des Livres de Moyſe comparés
à ceux des autres Nations ; miracles ,
prophéties , doctrine des Juifs ; antiquités
Chaldéennes , Egyptiennes , Chinoiſes;
état primitif du genre humain , état
du premier homme, durée de la vie des
premiers hommes. Quelque ſyſtême qu'on
ait adopté , on s'intéreſſe toujours à la
diſcuſſion d'une matiere qui touche de ſi
près à notre origine & à notre deſtination.
Il n'eſt réſervé qu'aux eſprits frivoles
de ne prendre aucune part à des
diſputes auſſi ſérieuſes que celles qui regardent
la divinité des Ecritures , qui
nous ont été tranſmiſes pour notre instruction
& notre confolation.
La Morale du Citoyen du Monde , ou la
Morale de la Raiſon , formant la troiſieme
partie d'un Cours de Philoſophie
, par M. l'Abbé Sauri , Correspondant
de l'Académie des Sciences
de Montpellier. A Paris , chez Froullé
, Libraire , pont Notre Dame , visà-
vis le quai de Gêvres.
NOVEMBRE. 1776. 133
On deſiroit depuis long - temps un
Cours de Morale qui métitât d'être adopté
par les différens Colleges , & qui pût
ſervir d'introduction à l'étude de la
Religion. La plupart de ceux qu'on a
donnés juſqu'ici , étoient un peu fecs &
trop courts. Celui que nous annonçons ,
réunit à-peu-près , tout ce qu'il eſt le plus
eſſentiel de ſavoir fur cette partie importante
de la Philofophie. L'Auteur ya
joint des articles intéreſſans qu'on a trop
long- temps regardés comme étrangers à
la Philofophie : Agriculture , Population
, Manufactures , Commerce , Marine
, Guerre , &c. tous ces objets influent
ſur le bonheur de la Société & des Citoyens.
Ils font done liés eſſentiellement
à la Philoſophie , qui n'eſt autre choſe
que la ſcience du bonheur. Peut-on
atteindre cette fin que nous defirons tous ,
fans commencer à ſe connoître foi-même ,
en apprenant quels font nos devoirs ?
N'est - ce pas de toutes les ſciences la
plus néceſſaire & la plus utile ? La
premiere étude de l'homme n'eſt elle
pas l'homme même ? On ne fauroit le
nier. Ce n'est qu'après cette étude , que
nous pouvons nous livrer à celle des objets
étrangers. Envain ſerons -nous pro
13
134 MERCURE DE FRANCE.
fonds théologiens , habiles phyſiciens ,
poëtes ſublimes; nous ne ferons rien ,
il faut l'avouer, fi nous ne nous connoiffons
pas nous mêmes. L'étude des
moeurs doit donc être notre premiere
¬re principale étude. Les Républiques
ſubſiſteroient fans éloquence , a-t-on
dit plus d'une fois ; ſans ſcience , on verroit
des ſociétés ; on n'en verroit point
ſubſiſter long - temps ſans moeurs ; & rien
n'eſt plus propre à perfectionner les fociétés
, que la tradition des ſaines maximes
fur la Morale. On ne fauroit trop
les inculquer & les répandre. On a beau
dire que notre ſiecle eſt très éclairé ; il
n'en eſt pas moins vrai , (vérité triſte &&
humiliante) que notre fiecle, malgré le
progrès des lumieres , ne paſſe que pour
être un fiecle corrompu.
On est obligé d'avouer que la raiſon
humaine, livrée à elle- même , n'a pas
pu nous fournir un corps complet &,
ſuivi d'une Morale ſaine fur tous les
points; & que les vérités ſur cet objet
n'ont jamais été qu'éparſes , fans être
liées & réunies dans un ſyſtéme dont
toutes les parties ſe ſoutiennent. Il étoit
réſervé à la Religion chrétienne de nous
faire connoître la chaîne entiere de tous
NOVEMBRE . 1776. 135
1
nos devoirs , & fur-tout notre origine&
notre noble deſtination. Mais en avouant
l'excellence de la Morale évangélique ,
ne pourroit - on pas foutenir que certains
Moraliſtes ont trop fait dépendre les
moeurs de la révélation. Quelque foin ,
و د
"
dit un judicieux Littérateur , que l'on
,, prenne d'inſpirer des ſentimens de re-
,, ligion aux enfans , il vient un âge où
ود
ود
la fougue des paffions , le goût des plaifirs
, les tranſports d'une jeuneſſe bouil-
„ lante , étouffent ces sentimens. Si on
,, leur avoit dit que les moeurs font de
tout pays & de toute religion;que l'on
و د
و د
entend par ce mot les vertus morales
,, que la nature a gravées dans le fond de
,, nos coeurs , la juſtice , la vérité, la
"
bonne - foi , l'humanité , la bonté , la
„ décence ; que ces qualités fontcauffi
eſſentielles à l'homme que la raiſon
„ même , dont elles font une émanation;
"
”
un jeune homme fecouant peut- être le
,, joug de la religion , ou s'en faiſant une
à ſa mode , conferveroit au moins les
„ vertus morales , qui dans la fuite ,
pourroient le rapprocher des vertus
ود
و د
(*) Gedoin, Auteur de la traduction de Quintilien.
1
1 (
7
14
136 MERCURE DE FRANCE.
و د
chrétiennes : mais parce qu'on ne lui
,, a prêché qu'une religion auſtere , tout
tombe avec cette religion.
Cours de Physique Expérimentale & Théorique
, formant la derniere partie d'un
Cours complet de Philofophie , précédé
d'un précis de Mathématiques qui
Jui fert d'introduction ; par M. l'Abbé
Sauri , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier.
4 vol. in- 12. A Paris , chez Froullé ,
Libraire , pont Notre - Dame.
La Phyſique a toujours été regardée
comme la ſcience la plus digne de l'homme.
Quiconque a des yeux attentifs ,
ne peut qu'admirer le ſpectacle magnifique
de l'Univers , & ſe livrer avec plaifir
àl'étude des loix ſimples , mais fécondes
que la divine Sageſſe s'eſt preſcrites ,
& qu'elle fuit librement dans la confervation
& la reproduction de tous les êtres
qui nous environnent. Avec quelles
richeſſes & quelle profuſion , le Créateur
n'a t- il pas répandu cette foule de merveilles
dont nous ſommes à chaque inſtant
les témoins ! Quels attraits ne doit point
NOVEMBRE. 1776. 137
,
avoir l'étude de chacune de ces merveil
les , fur - tout depuis les découvertes que
les nouvelles éxpériences & la multitude
d'inſtrumens ont occaſionnées. Rien n'eſt
plus fatisfaiſant pour l'eſprit humain
que de connoître avec un peu plus de
certitude tous les phénomenes qu'on croyoit
expliquer autrefois par des mots vuides
de ſens. La matiere premiere , les
formes ſubſtantielles , les qualités occultes
font rentrées dans l'oubli , pour n'en
fortir jamais ; & l'on doit avouer qu'il
vaudroit encore mieux confeſſer ſon ignorauce
, que de recourrir , comme on l'a
fait pendant long- temps , à des explications
qui n'expliquent rien , & de ſubſtituer
des chimeres à la réalité. On n'eſt
point philoſophe, parce qu'on a fu inventer
des mots énigmatiques; mais on l'eſt
devenu , lorſqu'on a pu , à l'aide des expériences
, multiplier des découvertes
utiles. On fait aujourd'hui par quelle
route les rayons , partis du Soleil , vont
ſe rompte & ſe réfléchir dans les nuées ,
pour venir offrir à nos regards les plus
belles couleurs ; de quelle façon la terre
échauffée ſe couvre de fleurs au printemps
, & envoie dans les airs les vapeurs
&les exhalaiſons ; les nuages , & dans
15
138 MERCURE DE FRANCE.
ces nuages , le tonnerre & la foudre. Nous
pouvons à préſent pénétrer dans le ſein
de la terre , & y décéler comment la Nature
s'y prend à former le diamant , l'argent
, l'or & les autres métaux. L'origine
des vents & des feux ſouterains ne
nous eft pas entierement inconnue. On
apperçoit la force qui fait monter les eaux
par mille canaux inſenſibles , juſqu'à la
cime des montagnes , pour y former des
ſources ſi propres à nous rafraîchir. A
l'aide des télescopes & des autres inſtrumens
d'Optique , nous pouvons nous
élever juſqu'aux planetes , & nous élancer
de tourbillons en tourbillons , jus .
qu'aux extrémités du monde. Nous avons
découvert cette circulation rapide qui
porte le ſang & la vie dans toutes les
parties du corps humain ; & cette connoiflance
a perfectionné la Médecine qui
ne marche plus tant à tâtons . Nous ne
pouſſerons pas plus loin l'énumération
de toutes les queſtions que la phyſique
moderne nous explique. L'Auteur de
J'Ouvrage que nous annonçons , donne
dans ſa préface une juſte idée de toutes
les parties qui y font traitées ; & a trèsbien
rapproché les principales obfervazions
& expériences qui font répandues
NOVEMBRE. 1776. 139
dans une infinité de volumes & de mé
moires. Ce n'eſt point ici un compilateur
qui copie les penſées des autres ;
c'eſt un Ecrivain qui entend parfaitement
la matiere dont il parle. Son Cours de
philofophie qu'il a déjà publié , & qui ne
contenoit que la Logique & la Métaphyſique
, a mérité d'être bien accueilli.
- Les deux derniers Ouvrages que nous
annonçons , & qui complettent ſon travail
, ne peuvent être que très - utiles à
ceux qui ne veulent pas croupir dans l'ignorance.
On a toujours defiré de bons
élémens fur la phyſique , où l'expérience
ſuivroit de près la ſpéculation ; où les
démonſtrations mathématiques , clairement
préſentées , ſerviroient à nous faire
connoître les phénomenes de la Nature ,
où toutes les matieres feroient traitées
avec un ordre lumineux, & où toute la
Nature ſeroit préſentée à nos yeux d'une
maniere intéreſſante & fenfible.
Cours de phyſique de M. l'Abbé Sauri
réunit tous ces avantages ; & nous paroît
mériter d'être adopté par tous ceux qui
préſident à l'important ouvrage de l'éducation
de la Jeuneſſe.
F
Le
140 MERCURE DE FRANCE.
7
Nouveau Dictionnaire pour fervir de ſupplement
à l'Encyclopedie ou Dictionnaire
raisonné des Sciences , des Arts & des
Métiers ; par une Société de Gens de
Lettres ; mis en ordre & publié par
M.***. in- fol. Tomes I & II ; 1776.
A Paris , chez Stoupe , Imprimeur-
Libraire , (Setrouve à Amsterdam chez
Rey.)
SECOND EXTRAIT.
Nous n'avons rapporté dans le premier
extrait de ce Dictionnaire , que la premiere
partie de l'article BEAU , c'eſt à
dire , ce qui concerne le beau naturel ;
nous allons faire connoître la ſeconde
partie , qui regarde la beauté artificielle ,
celle que produiſent les arts portés à un
certain degré de perfection.
:
,, Le principe du beau naturel une fois
reconnu , il eſt facile de voir en quoi confifte
la beauté artificielle : il eſt aiſé de
voir qu'elle tient , 1º. à l'opinion que
l'art nous donne de l'ouvrier & de luimême
, quand il n'eſt pas imitatif: 2º. à
l'opinion que l'art nous donne & de luimême
& de l'artiſte & de la Naturee, fon
modele , quand il s'exerce à l'imiter."
Examinons d'abord d'où réſulte le
ſentiment du beau dans un art qui n'imite
1
NOVEMBRE. 1776. 141
point; par exemple , l'Architecture. L'us
nité , la variété , l'ordonnance , la ſymmétrie
, les proportions & l'accord des
parties d'un édifice , en feront un tout régulier;
mais fans la grandeur , la richeſſe
ou l'intelligence , portées à un degré qui
nous étonne , cet édifice ſera- t - il beau?
& ſa ſimplicité produira - t - elle en nous
l'admiration que cauſe la vue d'un beau
temple, ou d'un magnifique palais " ?
ود Au contraire ; qu'on nous préſente
un édifice moins régulier , tel que le Panthéon
ou le Louvre ; l'air de grandeur &
d'opulence , un enſemble majestueux , un
deſſin vaſte , une exécution à laquelle a
dû préſider une intelligence puiſſante ,
l'homme agrandi dans ſon ouvrage , l'art
raſſemblant toutes ſes forces pour lutter
contre la Nature , & furmontant tous
les obſtacles qu'elle oppoſoit à ſes efforts ;
les prodiges des méchaniques étalés à
nos yeux dans la coupe des pierres , dans
l'élévation des colonnes & des entablemens
, dans la ſuſpenſion de ces voûtes ,
dans l'équilibre de ces maſſes dont le
poids nous effraie , & dont la hauteur
nous étonne : ce grand ſpectacle enfin
nous frappe ; nous nous écrions , cela est
beau ! La réflexion vient enſuite: elle
1
142 MERCURE DE FRANCE.
examine les détails: elle éclaire le fentiment
; mais elle ne le détruit point.
Nous convenons des défauts qu'elle obſerve
: nous avouons que la façade du
Panthéon manque de ſymmétrie ; que les
différens corps du Louvre manquent d'enſemble
& d'unité. Plus régulier , cela
feroit plus beau , fans doute. Mais qu'eftce
que cela ſignifie ? Que notre admiration
, déjà excitée par la force de l'art
& ſa magnificence , feroit à fon comble,
ſi l'intelligence y régnoit au même
degré."
,, Je ne dis pas qu'un édifice , où les
forces de l'art & ſes richeſſes ſeroient
prodiguées , fût beau , s'il étoit monstrueux
, ou bizarrement compoſé. L'intelligence
y peut manquer au point que
le ſentiment de beauté ſoit détruit par
l'effet choquant du deſordre : car il n'en
eſt pas ici de l'art , comme de la nature.
Nous ſuppoſons à celle-ci des intentions
myſtérieuſes. Accoutumés à ne pas pénétrer
la profondeur de ſes deſſeins , lors
même qu'elle nous paroît aveugle ou
folle, nous la ſuppoſons éclairée & fage;
& pourvu que , dans ſes caprices & dans
ſes écarts , elle ſoit riche & forte, nous
la trouverons belle; au lieu qu'en interNOVEMBRE.
1776. 143
fogeant l'art , nous lui demanderons pourquoi
, à quel uſage il a prodigué ſes richefſſes
, ou épuisé ſes efforts ? mais en
cela même nous ſommes peu féveres;
& pourvu qu'à l'impreſſion de grandeur ,
ſe joigne l'apparence de l'ordre , c'en eſt
affez: la force & la richefſe font , du côté
de l'art , les premieres ſources du beau. ,,
ود Du reſte , il ne faut pas confondre
l'idée de force avec celle d'effort : rien
au monde n'eſt plus contraire. Moins il
paroît d'effort , plus on croit voir de force;
& c'eſt pourquoi la légereté , la grace
, l'élégance , l'air de falicité , d'aiſance
dans les grandes choſes , font autant de
traits de beauté. "
,, Il ne faut pas non plus confondre une
vaine oftentation avec une ſage magnificence:
celle - ci donne à chaque choſe la
richeſſe qui lui convient; celle - là s'empreſſe
à montrer tout le peu qu'elle a de
richeſſes , fans dicernement ni réſerve ,
&dans ſa prodigalité , décele ſon épuiſement.
"
ود Ces colifichets dont l'architecture
gothique eſt chargée , reſſemblent aux
colliers & aux bracelets qu'un mauvais
peintre avoit mis aux Grâces. Ce n'eſt
point- là de la richeſſe; c'eſt de l'indi
144 MERCURE DE FRANCE.
gente vanité. Ce qui eſt riche en architecture
, c'eſt le mêlange harmonieux
des formes , des ſaillies & des contours;
c'eſt cette belle étoffe d'acanthe qui
entoure le vaſe de Callimaque ; c'eſt une
friſe où rampe une vigne abondante ,
ou qu'embraſſe un faiſeau de chêne ou
de laurier. Amſi l'air de ſimplicité &
d'économie ajoute à l'idée de force &
de richeſſe , parce qu'il en exclut l'idée
d'effort & d'épuiſement. Il donne encore
aux ouvrages de l'art comme aux effets
de la nature , le caractere d'intelligence.
Un amas d'ornemens confus ne peut avoir
de raiſon apparente ; une variété bizarre
&fans rapport ni ſymmétrie , comme
dans l'Arabeſque ou dans le goût Chinois
, n'annonce aucun deſſein. "
ود L'intention d'un Ouvrage , pour
être ſentie, doit être ſimple ; & indépendamment
de l'harmonie , qui plaît aux
yeux comme à l'oreille, ſans qu'on en
fache la raiſon , une diſcordance ſenſible
entre les parties d'un édifice , annonce
dans l'Artiſte , du délire & non du génie
. Ce que nous admirons dans un beau
deſſin , c'eſt cette imagination réglée &
féconde qui conçoit un enſemble vaſte ,
& le réduit à l'unité."
4
» On
NOVEMBRE. 1776. 145
)
„ On voit par là rentrer dans l'idée du
beau , celle de régularité , d'ordre , de
ſymmétrie , d'unité , de variété , de proportion
, de rapports , de convenance ,
d'harmonie ; mais on voit auſſi qu'elles
ne ſont relatives qu'à l'intelligence , qui
n'eſt pas la ſeule ni la premiere cauſe de
l'admiration que le beau nous fait éprouver."
وو Ce que j'ai dit de l'architecture ,
doit s'appliquer à l'éloquence , à la Muſique
, à tous les arts qui déploient de
grandes forces & de prodigieux moyens.
Qu'un Orateur , par la puiſſance de la parole
, bouleverſe tous les eſprits , rempliſſe
tous les coeurs de la paſſion qui
l'anime , entraîne tout un peuple , l'irrite
, le fouleve , l'arme & le défarme à
ſon gré : voilà dans le génie & dans
l'art , une force qui nous étonne , une
induſtrie qui nous confond. Qu'un Muſicien
, par le charme des fons , produiſe
des effets ſemblables , l'empire que fon
art lui donne fur nos ſens , nous paroît
tenir du prodige ; & de-là cette admiration
dont les Grecs étoient tranſportés
aux chants d'Epimenide ou de Tyrtée ,
& que les beautés de leur art nous font
éprouver quelquefois."
K
146 MERCURE DE FRANCE.
د و
Si au contraire l'impreſſion eſt trop
foible , quoique très-agréable , pour exciter
en nous ce raviſſement , ce tranſport ,
comme il arrive dans les morceaux d'un
genre tempéré ; nous donnons des éloges
au talent de l'Artiſte , & au doux preſtige
de l'art ; mais ces éloges ne font pas
le cri d'admiration qu'excite en nous
un trait fublime , un coup de force &
de génie."
"
Paſſons aux arts d'imitation . Ceuxci
ont deux grandes idées à donner , au
lieu d'une ; celle de la nature imitée ,
& celle du génie imitateur."
ود En ſculpture , l'Apollon , l'Hercule,
l'Antinoüs , le Gladiateur , la Vénus , la
Diane , antiques : en peinture , les tableaux
de Raphaël , du Correge & du
Gnide , réuniſſent les deux beautés . Il
en eſt de même en poësie , quand la nature
, du côté du modele , & l'imitation ,
du côté de l'art , portent le caractere de
force , de richeſſe ou d'intelligence au
plus haut degré. On dit à la fois , du
modele & de l'imitateur : cela est beau !
& l'étonnement ſe partage entre les prodiges
de l'art , & les prodiges de la nature."
" On doit ſe rappeller ce que nous
NOVEMBRE . 1776. 147
avons dit du beau moral ; la force en fait
le caractere. Ainſi le crime même tient
du beau dans la nature, lorſqu'il ſuppoſe
dans l'ame une vigueur , un courage , une
audace , une conſtance , une profondeur ,
une élévation qui nous frappe d'étonnement
& de terreur. C'eſt ainſi que le rôle
de Cléopâtre , dans Rodogune , & celui
de Mahomet font beaux , conſidérés
dans la nature , abſtraction faite du génie
du peintre , & de la beauté du pinceau."
ود Une idée inſéparable de celle du beau
moral & phyſique , eſt celle de la liberté ;
parce que le premier uſage que la nature
fait de ſes forces , eſt de ſe rendre libre.
Tout ce qui ſent l'esclavage , même dans
les chofes inanimées , a je ne fais quoi de
triſte & de rampant , qui l'obscurcit &le
dégrade. La mode , l'opinion , l'habitude
ont beau vouloir altérer en nous ce
ſentiment inné , ce goût dominant de
l'indépendance ; la nature à nos yeux n'a
toute ſa grandeur , toute ſa majeſté ,
qu'autant qu'elle eſt libre , ou qu'elle
ſemble l'être. Recueillez les voix fur la
comparaiſon d'un parc magnifique , &
d'une belle forêt ; l'un eſt la priſon du
luxe , de la molleſſe & de l'ennui ; l'au
:
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
tre eſt l'aſyle de la méditation vagabonde
de la haute contemplation , &du fublime
enthouſiaſme. En voyant les eaux captives
baigner ſervilement les marbres de
Versailles , & les eaux bondiſſantes de
Vaucluſe , ſe précipiter à travers les rochers
, on dit également , cela est beau !
Mais on le dit des efforts de l'art , & on
le ſent des jeux de la nature : auſſi l'art
qui l'aſſujétit , fait- il l'impoſſible pour
nous cacher les entraves qu'il lui donne ;
&dans la nature , livrée à elle-même , le
peintre & le poëte ſe gardent bien d'imiter
les accidens où l'on peut foupçonner
quelques traces de ſervitude."
ود L'excellence de l'art , dans le moral ,
comme dans le phyſique , eft de ſurpasfer
la nature , de mettre plus d'intelligence
dans l'ordonnance de ſes tableaux ,
plus de richeffe dans ſes détails , plus de
grandeur dans le deſſin , plus d'énergie
dans l'expreſſion , plus de force dans
les effets , enfin plus de beauté dans la
fiction , qu'il n'y en eut jamais dans la
réalité. Le plus beau phénomene de la
nature , c'eſt le combat des paffions ,
parce qu'il développe les grands resforts
de l'ame , & qu'elle - même ne
NOVEMBRE . 1776. 149
reconnoît toutes ſes forces , que dans
ces violens orages qui s'élevent au fond
du coeur. Auſſi la poëſie en a - t elle tiré
ſes pentures les plus fublimes. On voit
même que pour ajouter à la beauté phyſique
, elle a tout animé , tout paſſionné
dans ſes tableaux ; & c'eſt à quoi le merveilleux
a beaucoup contribué."
Voyez combien les accidens les
plus terribles de la nature , les tempêtes
, les volcans , la foudre , font
plus formidables encore dans les fictions
des Poëtes. Voyez la terreur que
porte dans les enfers un coup du trident
de Neptune ; l'effroi qu'inſpire aux vents
déchaînés par Eole , la ménace du dieu
des mers ; le trouble que Tiphée , en
foulevant l'Etna , vient de répandre chez
les morts , & l'effroi qu'inſpire la foudre
dans la main redoutable de Jupiter
tonnant du haut des cieux. "
وو Quand le génie, au lieu d'agrandir
la nature , l'enrichit de nouveaux détails ,
ces traits choiſfis & variés , ces couleurs
fi brillantes & fi bien aſſorties , ces tableaux
frappans & divers , font voir en
un moment , & comme en un ſeul point ,
tant d'activité , d'abondance , de force
& de fécondité dans la cauſe qui les pro-
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
duit , que la magnificence de ce grand
ſpectacle nous jette dans l'étonnement ;
mais l'admiration ſe partage inégalement
entre le peintre & le modele , ſelon que
l'impreſſion du beau ſe réfléchit plus ou
moins fur l'artiſte ou fur fon objet , &
que le travail nous ſemble plus ou moins
au- deſſus ou au - deſſous de la matiere."
,, En imitant la belle nature , ſouvent
l'artiſte peut l'égaler ; mais de la beauté du
modele , & du mérite encore prodigieux
d'en avoir approché réſulte en nous le
ſentiment du beau. Ainſi lorſque le pinceau
de Claude Lorrain ou de Vernet ,
a dérobé au foleil ſa lumiere ; qu'il a
peint le vague de l'air ou la fluidité de
l'eau; lorſque dans un tableau de Van-
Huifun nous croyons voir , fur le
duvet des fleurs , rouler des perles de
rofée : que l'ambre du raiſin , l'incarnat
de la roſe y brille preſque en ſa fraîcheur
, nous jouiſſons avec délices &
de la beauté de l'objet , & du preſtige
de l'imitation."
"
,
La vérité de l'expreſſion , quand
elle eſt vive , & qu'on ſuppoſe une
grande difficulté à l'avoir faiſie , fait dire
encore de l'imitation , qu'elle eſt belle!
NOVEMBRE. 1776. 151
quoique le modele ne ſoit pas beau.
Mais ſi l'objet nous ſemble ou trop facile
à peindre , ou indigne d'être imité , le
mépris , le dégoût s'en mêlent ; le ſuccès
même du talent prodigué ne nous touche
point; & tandis que le princeau minutieux
de Gérard Dow nous fait compter
les poils d'un lievre ſans nous caufer la
moindre émotion , le crayon de Raphaël ,
en indiquant d'un trait une belle attitude,
un grand caractere de tête , nous
jette dans le raviſſement. "
,, Il en eſt de la poëſie comme de la
peinture. Quel effet ſe promet un pénible
Ecrivain qui pâlit à copier fidelement
une nature auffi froide que lui ?
Mais que le modele ſoit digne des efforts
de l'art , & que ces efforts foient heureux ,
les deux beautés ſe réuniffent , & l'admiration
eſt au comble. L'Ouvrage même
peut être beau , fans que l'objet le ſoit ,
l'intention eſt grande , & le but important:
c'eſt ce qui éleve la comédie au
rang des plus beaux poëmes , & ce qui
mérite à l'apologue le fentiment d'admiration
que le beau ſeul obtient de nous."
و د
Que Moliere veuille arracher le
maſque à l'hypocrifie , qu'il veuille lan
cer ſur le théâtre un cenſeur apre & ri
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
goureux des vices crians de ſon ſiecle;
que la Fontaine , ſous l'appât d'une poëfie
attrayante , veuille faire goûter aux hommes
la ſageſſe & la vérité , & que l'un
& l'autre aient puiſé dans la nature les
plus ingénieux moyens de produire ces
grands effets , tout occupés du prodige de
l'art & du mérite de l'artiſte , nous nous
écrions : cela est beau ! & notre admiration
ſe meſure aux difficultés que l'artiſte
a dû vaincre , & à la force de génie
qu'il a fallu pour les furmonter."
„ De là vient que dans un poëme ,
des vers où l'énergie , la préciſion , l'élégance
, le coloris & l'harmonie ſe-reuniſſent
ſans effort , ſont une beauté de
plus , & une beauté d'autant plus frappante
, qu'on fent mieux l'extrême difficulté
de captiver ainſi la langue , & de la
plier à fon gré. "
ود De la vient auſſi que ſi l'art veut
s'aider de moyens naturels pour faire
fon illufion , & pour produire ſes effets ,
il retranche de ſes beautés , de fon mérite
& de ſa gloire. Qu'un décorateur
employe réellement de l'eau pour imiter
une caſcade , l'art n'eſt plus rien ;
je vois la nature en petit, & chetive.
ment préſentée. Mais qu'avec le peinceau
NOVEMBRE. 1776. 153
ל
ou les plis d'une Gaze , on me repréſen
te la chûte des eaux de Tivoli , ou les
cataractes du Nil , la diſtance du moyen
à l'effet , m'étonne & me tranſporte
de plaifir."
ود Il en eſt de même de l'éloquence.
Il y a de l'adreſſe, ſans doute , à préſenter
à des juges les enfans d'un homme accuſé ,
pour lequel on demande grâce , ou à
dévoiler à leurs yeux les charmes d'une
belle femme qu'ils alloient condamner ,
& qu'on veut faire abfoudre. Mais cet
art eſt celui d'un adroit corrupteur , ou
d'un ſolliciteur habile ; ce n'eſt point
l'art d'un orateur. Les dernieres paroles
de Céſar , répétées au peuple Romain ;
font un trait d'éloquence de la plus rare
beauté ; ſa robe enfanglantée , déployée
fur la tribune , n'eſt rien qu'un heureux
artifice . A ne comparer que les
effets , un charlatan l'emportera fur l'orateur
le plus éloquent ; mais le premier
emploie des moyens matériels , & c'eſt
par les ſens qu'il nous frappe ; le ſecond
n'emploie que la puiſſance du fentiment
& de la raiſon ; c'eſt l'ame &
l'eſprit qu'il entraîne ; & fi on ne dit
jamais du charlatan qu'il fait de belles choſes
, quoiqu'il opere de grands effets ,
1
1
K5
154
MERCURE DE FRANCE .
c'eſt que ſes moyens trop faciles , n'annoncent
, du côté de l'art & du génie ,
aucun des caracteres qui diſtinguent le
beau , tandis que les moyens de l'orateur ,
réduits au charme de la parole , annoncent
la force & le pouvoir d'une ame
qui maîtriſe toutes les ames par l'afcendant
de la penſée , afcendant merveilleux
, & l'un des phénomenes les plus
frappans de la nature."
*,, Le pathétique , ou l'expreffion de la
fouffrance , n'eſt pas une belle choſe
dans fon modele. La douleur d'Hécube ,
les frayeurs de Mérope , les tourmens
de Philoctete , le malheur d'Edipe ou
d'Oreſte , n'ont rien de beau dans la réalité
, & c'eſt peut- être ce qu'il y a de plus
beau dans l'imitation Beauté d'effet , prodige
de l'art de ſe pénétrer avec tant de
force des fentimens d'un malheureux ,
qu'en l'expoſant aux yeux de l'imagination
, on produiſe le même effet , que
s'il étoit préſent lui - même , & que par
la force de l'illuſion , on émeuve les
coeurs , on arrache des larmes , on rempliffe
tous les eſprits de compaffion ou
de terreur."
" Ainſi , ſoit dans la nature , ſoit dans
les arts , foit dans les effets qui réſultent
NOVEMBRE. 1776. 155
de l'alliance & de l'accord de l'art avec
la nature , rien n'eſt beau que ce qui annonce
, dans un degré qui nous étonne,
laforce,la richesse ou l'intelligence de l'une
ou de l'autre de ces deux cauſes , ou de
toutes deux à la fois."
" On peut dire qu'il y a du vague
dans les caracteres que nous donnons
au beau; mais il y a auſſi du vague dans
l'opinion qu'on y attache. L'idée en eſt
fouvent factice , & le ſentiment relatif
à l'habitude & au préjugé. Par exemple ,
la même couleur qui eſt riche & belle
aux yeux d'une claſſe d'hommes , n'eſt
pas telle aux yeux d'une autre claſſe ,
par la feule raiſon que la teinture en eſt
commune & de vil prix. Pourquoi ne
dit-on pas du lever du ſoleil ou de fon
coucher , qu'il eſt beau , quand le ciel
eſt pur ou ferein ? Et pourquoi le dit - on
lorſque ſur l'horizon , il ſe rencontre
des nuages ſur lesquels il ſemble répandre
la pourpre & l'or ; C'eſt que l'or
&la poupre font dans nos mains des cho.
ſes précieuſes ; qu'à leur richeſſe , nous
avons attaché le ſentiment du beau par
excellence ; & qu'en les voyant briller
d'un éclat merveilleux fur les nuages que
le ſoleil colore , nous les comparons à ce
1
156 MRECURE DE FRANCE.
:
que l'induſtrie, le luxe & la magnificence
offrent de plus riche à nos yeux. A des
idées invariables , il faut des caracteres
fixes , mais à des idées changeantes , il
faut des caracteres ſuſceptibles , comme
elles , des variations de la mode & des
caprices de l'opinion."
Cet article ſuffit pour indiquer la maniere
dont la littérature eſt traitée dans
ce ſupplément à l'Encyclopédie. Les
Sciences y font développées avec la même
attention ; & l'on a eu particulierement
le ſoin de marquer les progrès que
l'eſprit d'obſervation y fait tous les jours.1
Fournal des Causes célebres , curieuses &
intéreſſantes de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , 12 volumes in- 12
par an ; 18 liv. pour Paris , & 24
liv. franc de port pour la Province.
On ſouſcrit chez M. Déſeſſarts , Avocat
au Parlement ; & chez Lacombe ,
Libraire
Le vingt - deuxieme & le vingt- troiſieme
volume de cet Ouvrage périodique
viennent de paroître. Le premier renferme
deux cauſes : celle d'une fille accuNOVEMBRE.
1776. 157
ſée d'inceſte ſpirituel , & celle d'un hom
me mis en priſon par ordre du Roi. La
premiere de ces deux cauſes contient les
détails les plus piquans. On trouve , dans
le vingt- troiſieme volume , quatre cauſes
également curieuſes & intéreſſantes. La
premiere eſt le procès du fameux rebelle
Pugatchew condamné en Ruſſie , & exécuté
à Moſcou en 1774; la ſeconde ,
l'affaire des Libraires ſur le commentaire
de la Henriade de M. de Voltaire , publié
par M. Fréron après la mort de M.
de la Baumelle. La queſtion que cette
cauſe préſente , intéreſſe les gens de lettres
& les Libraires. Il s'agit de ſavoir ſi ,
ſous prétexte d'un commentaire , on peut
faire imprimer le texte de l'ouvrage commenté.
Les détails de cette affaire la
rendent très - piquante. Le Redacteur y
a inſerè un avertiſſement de M. de Voltaire
, ſur l'édition de fon théâtre faite
au Temple - du - Goût , qu'on lira certainement
avec le plus grand plaiſir , & qui
répand le plus grand intérêt ſur cette cauſe.
Elle est d'ailleurs écrite avec pureté ,
&ne peut manquer de plaire à toutes fortes
de Lecteurs. La troiſieme , préſente
une queſtion importante ſur l'état des
Juifs , jugée par le Parlement de Nancy.
158 MERCURE DE FRANCE.
M. Déſeſſarts eſt le Rédacteur de ces
trois cauſes. La quatrieme eſt un procès
criminel fur des couplets faits contre
l'honneur & la réputation d'une femme
de qualité. Cette affaire renferme les circonſtances
les plus fingulieres. Un Journal
auſſi piquant , mérite le ſuccès qu'il
a. Il formera dans la ſuite un des recueils
les plus intéreſſans que nous ayons fur
la Juriſprudence. Pour le rendre plus
utile , les Rédacteurs viennent d'annoncer
qu'ils donneront au public une table
raiſonnée des matieres de tous les volumes
qui auront paru juſqu'au premier Janvier
1777. Ils expliquent les motifs qui les
déterminent à faire imprimer cette table
ſéparément , dans un avertiſſement qui
fe trouve au commencement du volume
qui vient de paroître , & que nous allons
copier (*).
Pluſieurs de nos Souſcripteurs (diſentils)
nous ont demandé une table alpha-
(*) MM. les Avocats des Parlemens de Province qut
youdront faire inférer dans ce Journal des affaires , dans
lesquelles ils auront fait des Mémoires imprimés , font
priés de les envoyer , francs de port , à M. Déſeſſarts ,
& d'y joindre une copie des Arrets qui les aurontjugés.
Les Rédacteurs s'empreſſeront d'en rendre compte.
1
NOVEMBRE. 1776. 159
bétique & raiſonnée des matieres conte
nues dans les volumes qui ont parus jus
qu'ici. La variété & l'importance des
queſtions répandues dans notre ouvrage ,
exigent ce ſecours Nous aurions prévenu
le deſir de nos Soufcripteurs , fi
nous n'avions été arrêtés par les conditions
que nous nous sommes impofées
dans notre Prospectus , de fournir douze
volumes de cauſes par an . Nous leur
propoſons donc de leur donner la table
de tout ce qui aura paru juſqu'au premier
Janvier 1777. L'abondance des matieres
ne permet pas de la renfermer dans un
volume moindre que dix , douze à quinze
feuilles , & d'un caractere beaucoup plus
fin que celui du corps de l'ouvrage. Ainſi
ceux qui voudront ſe procurer ce volume
ſéparé , auront la bonté d'en prévenirM.
Déſeſſarts en renouvelant leur foufcription
, & de lui faire tenir la ſomme de
3 livres pour ce volume , & il leur parviendra
franc de port dans le courant du
mois de Juin 1777 .
MM. les Souſcripteurs font également
priés de renouveler leur ſouſcription dans
le mois de Décembre , afin de fixer le
tirage des exemplaires , & d'en donner
l'avis , franc de port, à M. Défefſarts ,
160 MERCURE DE FRANCE.
Avocat au Parlement , rue de Verneuil ,
la troiſieme porte cochere avant la rue de
Poitiers ; ou au ſieur Lacombe , Libraire ,
au bureau des Journaux.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ESSAIS hiſtoriques fur les modes &fur
le costume en France; nouvelle édition ,
pour fervir de ſupplément aux Effais historiques
fur Paris , par M. de Saint Foix.
A Paris , chez Coſtard , rue Saint Jeande-
Beauvais ; I vol. in-12 br. 1 1. 10 f.
Le petit Magasin des enfans , ou les
étrennes d'un pere , &c. contenant un
cours complet & précis d'éducation , mis
à la portée des enfans des deux ſexes ,
avec les notions les plus exactes & les
plus lumineuſes ſur la religion , la géographie
, l'hiſtoire , la morale, l'hiſtoire
naturelle , &c. fuivi d'un abrégé de l'histoire
des Dieux & des Héros de la Fable ;
3 vol. in- 24 br. chez le même.
ACADEMIES .
NOVEMBRE . 1776. Ібг
ACADÉMIES.
I.
BESANÇON.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles - Lettres
& Artsde Besançon a tenu ſa ſéance
publique le 24 Août 1776, au palais de
Grandville pour la diſtribution des prix.
M. l'Abbé Talbert , Préſident de l'académie
, ouvrit la ſéance par un beau discours
où il rappelle la gloire de la province
& de la capitale de Franche- Comté ,
par les Grands - Hommes qui en font fortis
, qui ſe ſont diftingués dans tous les
genres de mérite. M. le Préſident fit enſuite
la réception annuelle des Académiciens
; de M. le Comte de Scey , Maréchal
de Camp, & de M. Clerc , ci -devant
Médecin des Armées du Roi , en Allemagne
, &c. Enſuite , on rendit compte
des Ouvrages qui ont concourru pour les
prix. Depuis deux années , l'Académie
demandoit aux Orateurs de développer
cette importante vérité : Combien le res
pect pour les moeurs contribue au bonheur
L
162 MERCURE DE FRANCE.
des Etats. Trente cinq concurrens font
entrès dans la carriere , mais un ſeul a
remporté les deux prix deſtinés à l'éloquence
, qui devoient être réunis ou diviſés
, felon le mérite des Ouvrages. Le
difcours de M. l'Abbé de Μoi , Grand-
Vicaire de Verdun , Curé de S. Laurent ,
à Paris , laiſſoit trop de diſtance entre lui
& ſes rivaux , pour que l'Académie pût
Jui en affimiler aucun. Son difcours , fuivant
le témoignage de ſes Juges , offre
à la fois une expreffion préciſe & forte ,
le coloris le plus brillant , un ſtyle animé
par les images , une chaleur foutenue ,
& cette heureuſe variété de tours , ſans
laquelle les plus grandes beautés languisfent.
L'Acceffit du prix d'éloquence a été
accordé au P. Prudent , Capucin.
M. le Préſident a enfuite annoncé que
le prix de diſſertation avoit été adjugé à
Don Vincent de l'abbaye de S. Remi ,
à Reims. Il s'agifſſoit de montrer quelle
a été l'autorité des Empereurs dans les Gaules
, après l'établiſſement des Barbares ?
L'académie avoit proposé pour ſujet
des Arts en 1774 : La poſſibilité d'établir
des moulins à vent , ou des moulins
à bateaux dans les environs de Besançon ,
eu egard à l'impetuosité des vents , & à la
lenteur de la riviere. Un Auteur anoNOVEMBRE.
1776. 163
nyme a obtenu un des prix réſervés , &
l'autre a été partagé entre le ſieur Puricelli
, & le ſieur Loiſeau , Architecte de
Paris . Enfin , l'acceffit a été déféré au plan
d'une roue horizontale de moulin à vent
propoſé par le ſieur Leguin , originaire
de Franche - Comté , & réſident à Paris.
La ſéance à été terminée par l'annonce
des ſujets des prix pour 1777.
Le premier , fondé par M. le Duc de
Tallard , conſiſte en une médaille d'or
de la valeur de 350 liv.
Le diſcours aura pour objet d'établir
comment l'éducation des femmes pourroit
contribuer à rendre les hommes meilleurs ?
L'étendue de l'Ouvrage doit étre d'environ
une demi- heure de lecture.
Le ſecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard , conſiſte en une
médaille d'or de 250 liv. & eſt deſtiné
à une diſſertation littéraire. Il ſera donné
à la meilleure Notice des monumens Ro
mains qui existent dans le comté de Bourgogne.
Les Auteurs ſe diſpenſeront de trai-
- ter la partie des voies anciennes , fur lesquelles
l'Académie a des éclairciſſemens
fuffiſans . La diſſertation ſera d'environ
trois - quarts d'heure de lecture , ſans y
- comprendre les pauſes.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
1
Le troiſieme prix , fondé par la ville
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv. deſtiné à un
Mémoire fur les Arts .
L'Académie a déjà démandé : Quelles
font les causes & les caracteres d'une maladie
qui commence à attaquer plusieurs vignobles
de Franche - Comté , les moyens
de la prévenir ou de la guérir.
Les Ouvrages feront adreſſés , francs
de port , à M. Droz , Conſeiller au Parlement
, Secrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1777.
Pour faciliter les recherches & les expériences
des perſonnes qui ſe livrent à
la partie hiſtorique & aux arts , l'Académie
propoſe les ſujets ſuivans pour
l'année 1778.. 1
Le prix des Arts ſera donné au meil
leur Mémoire fur la Minéralogie d'un Bailliage
de la Franche - Comté.
Pour l'Hiſtoire , on demande : Quelle
eft l'origine des droits de main morte dans
les provinces qui ont composé le premier
royaume de Bourgogne.
Les Auteurs font invités d'indiquer
exactement les lieux dans lesquels ſe
trouvent les ſubſtances minérales ou fosfiles
dont ils parlent , d'aviſer aux moyens
d'en tirer le parti le plus avan
NOVEMBRE. 1776. 165
tageux , & de joindre à leurs Ouvrages
des échantillons bien étiquetés de ce qui
pourra mériter une attention plus particu
here.
I I.
NISMES.
L'Académie de Nîmes a tenu ſa ſéance
publique le 14 Juin 1776.
M. de Vallongue , directeur , en a fait
l'ouverture , par un diſcours dans lequel
il a prouvé , par le tableau des progrès
des Sciences & des Arts , depuis leur
premiere invention , juſqu'à nos jours ,
que le principe qui agit dans l'homme ,
eſt eſſentiellement différent du principe
qui agit dans les autres animaux ; & que
la perfectibilité indéfinie dont la raifon
humaine eſt douée , oblige de la placer
dans un ordre ſupérieur à celui de l'instinct
aveugle & borné qui anime les
brutes.
" M. de Génas , Chancelier , a rendu
compte de divers ouvrages de profe & de
poëſie , qui ont été lus , pendant le cours
de l'année , dans les ſéances particulieres
de l'Académie , dont les principaux
font:
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Un mémoire fur l'analogie des fluides
nerveux , électrique & magnétique , par
M. l'Abbé Paulian .
Une diſſertation ſur les cauſes du froid
que l'on reſſent ſur le ſommet des Montagnes
, après avoir éprouvé le chaud
dans les vallons qui font à leur pied ;
par le même.
Une fable allégorique , de M. de Neuvillé.
Divers morceaux de poëſie italienne
de M. de Verot.
Diverſes piéces de poësie françoiſe ,
de M Imbert.
Obſervations ſur la diſtribution des
eaux de la fontaine de Nîmes , & fur les
moyens de remédier à quelques inconvéniens
, par M. de Génas.
Un mémoire ſur les communaux du
Dioceſe de Nîmes , par le même.
L'Eloge hiſtorique de Queſnay , par
M. le Comte d'Albon .
Une lettre du même à M. de B... fur
le commerce , les fabrications & la conſommation
des objets de luxe ;
Un dialogue entre un Economiſte &
un Fabriquant de Lyon ; pour ſervir de
réponſe à la lettre de M. le Comte
d'A... à M. de B... ſur le commerce , :
NOVEMBRE. 1776. 167
les fabrications & la conſommation des
objets de luxe , par M. Vincens .
Des obſervations ſur les loix de Lycurgue
, par M. Lecointe de Marcillac.
Un drame intitulé Arétine , par le même.
Des obſervations ſur l'inoculation Sutonienne
par MM. Nicolas , de Grenoble
& Razoux , Docteurs en Medecine.
Des notices , & un extrait de l'Hiſtoire
de la Ville de S. Gille, par M. Razoux.
Une diſſertation ſur les voeux des
Romains , par M. Meynier.
L'Eloge de M. Berard de l'Académie
de Nîmes , par M. Girard.
Réfléxions ſur le projet de faire un
nouveau cadaſtre en Languedoc , par M.
de Vallongue.
Un Mémoire fur le projet d'un canal
de navigation de Nîmes au rhône & à
la mer , par M. Tempié.
M. de Génas a analyſé la plupart de
ces ouvrages : en faiſant l'extrait du dernier
, il a parlé de la commiſſion nommée
par le gouvernement , pour l'examen
des canaux qu'il feroit utile de conſtruire
dans le royaume ; il a fait l'éloge
du Roi ; celui des Miniſtres , de M,
L4
168 MERCURE DE FRANCE .
l'Archevêque de Narbonne , Préſident
des Etats de Languedoc; de M. le Comte
de Périgort , Commandant , & de M.
de S. Prieft. Intendant de la même Province
; & celui de M. l'Evêque de Nîmes
, comme chef de l'adminiſtration po
litique de fon Diocèſe .
Après le réfumé de M. de Génas , M.
Seguier , ſecrétaire perpétuel , a proclamé
l'Ouvrage qui a remporté le prix de cet.
te année , & annoncé le ſujet de celui
de l'année prochaine , par le programme
ci- joint.
La féance a été terminée par la lec
ture de l'ouvrage couronné,
A la ſuite de la ſéance de l'Académie ,
M. l'Evêque de Nîmes préſident , comme
protecteur , a diftribué divers prix que le
ſieur Maumenet , Maître d'Ecriture , avoit
propofés à ſes Elèves , au jugement de
l'Académie.
L'Académie avoit propoſé pour le ſujet
du prix de l'année 1776 , l'Eloge d'Esprit
Fléchier Evêque de Nîmes. Elle l'a
déferé à l'Ouvrage qui a pour deviſe :
Personne ne ſavoit mieux estimer les cho
Ses louables , ni mieux louer ce qu'il eſtimoit
. Flệch. Orais. Funéb. de Mont dont
l'Auteur eſt M. Trinquelague , Avocat
en Parlement , réſident à Nîmes .
NOVEMBRE., 1776. 169
Parmi les Ouvrages envoyés au concours
, l'Académie a diftingué celui qui
a-pour deviſe : l'Eloge d'un grand homme
est mon premier ouvrage. Cette piece ,
annoncée comme l'eſſai d'un jeune Auteur
, contient pluſieurs morceaux qui
décélent un talent digne d'être encouragé
par de juſtes éloges.
L'Académie propoſe, pour le ſujet du
prix de l'année 1777 , cette queſtion :
Quels sont les moyens les plus fimples &
les moins difpendieux de rendre les Moulins
du Languedoc , propres à la mouture économique
?
Le prix de 300 liv. ſera délivré , &
l'ouvrage qui l'aura mérité ſera lu à la
Séance publique du mois de Juin 1777.
Les paquets ſeront adreſſés , francs de
port , à M. SEGUIER , Secrétaire perpétuel
de l'Académie. Ils ne feront pas
reçus après, le 31 Mars 1777.
Chaque Auteur mettra une deviſe à
la tête de ſon Ouvrage , il y joindra un
billet cacheté , qui contiendra la même
deviſe , ſon nom & le lieu de fa réſi
dence.
Les Membres de l'Académie , les Afſociés
& les Auteurs qui ſe ſeront fait connoſtre
directement ou indirectement , ne fe
ront pas admis au concours.
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie donnera encore dans la
Séance publique de 1777, la Médaille
pour le prix d'Agriculture , annoncé dans
le Programme de l'année derniere.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALEDE MUSIQUE
continue les repréſentationsd'Euthyme
& Lyris , nouveau Ballet héroïque en
un acte ; celui d'Arueris , acte des Fêtes
de l'Hymen , & le Ballet pantomine
d'Appelles & Campaſpe.
DÉBUTS.
Mademoiselle LAURENCE , éleve de
l'Ecole de muſique de l'Opéra , a débuté
le 24 Septembre , par le rôle de Théodore
de l'Union de l'Amour & des Arts,
Elle eſt d'une figure agréable & d'une
taille élégante ; ſa voix eſt brillante &
étendue. Le genre de fon talent paroît
la deſtiner aux premiers rôles , ſi elle
peut acquérir , par l'étude & par l'habi
NOVEMBRE. 1776. 175
tude du théâtre , plus de ſureté dans ſon
chant , & plus d'aſſurance dans ſonjeu,
Mademoiſelle de MONVILLE a debuté
le même jour par l'ariette de M. le
Berton : Vous a qui deux beaux yeux asfurent
la victoire : elle a renda enſuite
avec ſuccès le rôle de l'Amour dans l'acte
d'Euthyme. Le genre de ces rôles paroît
convenir à ſa figure & à ſon talent. Sa
voix eſt foible , mais légere. Sa prononciation
eſt nette & facile : elle chante
avec préciſion.
COMMÉDIE FRANÇOISE.
0N a remis à ce théatre Romeo & Juliete
, Tragédie nouvelle de M. Ducis.
Elle a été revue avec plaiſir , & jouée
avec ſuccès ; mais non pas autant que par
les premiers acteurs qui en ont établi les
rôles dans l'origine.
On a joué , le 10 d'Octobre , ſur le
théâtre de la Cour à Fontainebleau , Zuma
, Tragédie nouvelle de M. Lefevre.
172 MERCURE DE FRANCE .
Le ſujet eſt tout entier d'invention . Il
n'a pas eu un ſuccès complet ; mais il
pourra en avoir un à Paris , lorſque l'Auteur
aura faitles changemens convenables ,
que la repréſentation lui a indiqués. Il
ýa dans cette Tragédie des ſituations fortes
& intéreſſantes. Les vers en font faciles
& fouvent très - heureux.
Lorſqu'on dit à Pizarre , en parlant des
Péruviens :
1
}
Leur nombre à chaque pas ſemble ici s'augmenter ,
il répond
}
Allons; il faut les vaincre & non pas les compter.
Il s'écrie , en parlant de l'hoſpitalité
qu'il a trouvée chez Zuma :
Tant le coeur des mortels que rien encor n'altere ,
Porte de la bonté le divin caractere.
DÉBUT.
2
M. Clavareau le jeune , fils d'un Comédien
, qui ſe deſtinoit d'abord à la
peinture , & qui n'avoit encore paru fur
aucun théâtre , a débuté à la Comédie
Françoiſe par le rôle de Darviane dans
NOVEMBRE. 1776. 178
Mélanide , & par celui de Lindor dans
Heureusement. Cet acteur jeune & de
taille moyenne , a un organe agréable ,
& joue avec feu & intelligence. Il peut
ſe rendre utile à ce théâtre , en étudiant
fon art , & en perfectionnant les moyens
que la nature lui a donnés pour ſaiſir la
vérité & l'eſprit de ſes rôles.
COMÉDIE ITALIENNE.
LESES Comédiens Italiens n'ont rien
donné de nouveau ; mais on attend des
piéces nouvelles ſur leur théâtre , après
le voyage de Fontainebleau. Pluſieurs
ſujets ſe préparent auſſi à débuter.
Mademoiselle Colombe a foutenu l'intérêt
du ſpectacle pendant le voyage de
Fontainebleau , & paroît tous les jours
perfectionner ſes talens On ne peut deſirer
une voix plus belle , plus brillante
& plus étendue ; plus de goût pour le
chant ; plus d'énergie & d'expreſſion dans
le pathétique ; plus d'adreſſe & d'art
dans les traits difficiles , avec un jeu plus
vrai , plus ſenſible , embelli par une figu
re noble & intéreſſante.
174 MERCURE DE FRANCE.
On doit auſſi de juſtes éloges au zele
de Madame Dugazon & de Madame
Moulinghen qui rempliſſent avec beaucoup
d'intelligence &de chaleur tous les
rôles qui leur font confiés.
M. Julien s'eſt rendu maître de fon
chant , & y fait tous les jours des progrès
fenfibles & brillans .
On deſireroit voir plus ſouvent M.
Meunier , acteur aimé du Public , & qui
eſt en droit de lui plaire par l'agrément
de ſa figure , par la beauté de ſon organe
par fon goût pour le chant , par l'intelligence
de fon jeu , & par le zele étudié
qu'il fait voir dans le trop petit nombre
de rôles qui lui ſont confiés.
LETTRE de M. Floquet à M. Grétry ,
datée de Florence le 13 Septembre 1776.
Je profite , Monfieur , d'un moment heureux & très-
'agréable pour avoir l'honneur de vous écrire , & pour
vous faire mon compliment ſur le ſuccès que vos opéra
ont en Italie. Il vient de paſſer à Florence une troupe
de Comédiens François qui ont joué Lucile , les deux
Avares , Zémire & Azor , &c. avec un ſuccès étonnant.
Zémire & Azor fur-tout a fait fanatiſme , quoique
repréſenté ſans décorations & par des Chanteurs
NOVEMBRE. 1776. 175
médiocres . On vous met ici au-deſſus de tous les Maf.
tres qui ont travaillé dans ce genre. M. le Marquis de
Ligniville , parent du Grand-Duc , & grand contrepuntiste
, m'a dit , étant à dîner chez lui , qu'un ſeul morceau
de Zémire & Azor acheteroit tous les opéra comiques
italiens qui ont été faits depuis trente ans. On a trouvé
tous vos motifs charmans , & vos airs remplis de graces
, d'expreſſions & du plus beau pathétique , felon la
ſituation. Le quatuor de Lucile a été recommencé trois
fois , avec des applaudiſſemens étonnans. Je vous rends ,
Monfieur , les choſes telles qu'elles ſe ſont paſſées . Vous
devez des remerciemens al fignor Rutini , Maître de
Chapelle de cette Cour , & homme de beaucoup de
mérite , qui a fait toutes vos répétitions avec la même
exactitude que ſi les ouvrages lui euſſent appartenus ; &
les jours de repréſentations , il s'eſt mis lui- même au
clavecin pour faire aller l'orchestre. On traduit Zémire
& Azor en Italien , & je crois que ſous peu de temps
on verra cet opéra ſur tous les Théâtres de l'Italie. Mon
intention ſeroit que vous fiffiez mettre cette lettre dans
les papiers publics , afin que notre chere Nation foit
convaincue que nous avons de la belle muſique en France
, & qu'il eſt aſſez inutile qu'on ſe tue à faire traduire
des opéra italiens , tandis que l'Italie elle - même
traduit nos ouvrages . Jouiſſez de vos ſuccès. On parle
de vous fans ceſſe dans ce pays , & l'Italie vous réclame
comme un de ſes enfans. Je ſuis preſqu'à la fin
de mon voyage , que j'ai tâché de faire avec tout le
fruit poſſible . Puiſſe - je , comme vous , Monfieur , continuer
de plaire à ma Nation , & mériter le fuffrage de
'Europe entiere , qui applaudit à vos productions .
176 MERCURE DE FRANCE.
!
J'ai l'honneur d'être , avec la plus parfaite confideration,
&c.
FLOQUET.
N. B. Ainſi voilà les Piecesmiſes en muſique par M. Gretri
adoptées & traduites en Italie , comme elle l'étoient
déjà en Allemagne , en Flandres , en Suede , en Ruffie ,
en Hollande , &c. Rien ſans doute ne prouve mieux
que cet illuſtre Compoſiteur parle dans ſa muſique la
langue univerſelle des Nations , qui eſt par-tout celle de
la belle nature , de la déclamation & du ſentiment. On
a fur-tout éprouvé en France , qu'aucun Muſicien n'a
jamais rendu avec plus d'intelligence la proſodie de notre
langue , & n'a mieux ſaiſi l'énergie des paſſions &
le pathétique du ſentiment. Ce Compoſiteur ad'ailleurs
une facilité & une ardeur dont il n'y a pas d'exemple
dans l'hiſtoire de la muſique. A peine âgé de trente
trois ans , il a déjà fait en peu de temps un fonds conſidérable
de Pieces à la Comédie Italienne ; & aſſurément
il eſt appellé , il faut le dire , à former un nouveau
fonds au Théâtre de la muſique nationale , ayant l'intelligence
du récitatif parle & déclamé , une fécondité prodigieuſe
pour les motifs de chant , un génie qui ſe plie
a toutes les expreſſions , à tous les tons du coeur & de
Peſprit , & un talent décidé pour la muſique d'orchestre
, & pour les airs neufs & piquans des ballets. Mais
il faut que l'on daigne faire attention à cet Artiſte celebre
qui eſt parmi nous , & qui a fait ſuffisamment ſes
preuves. Nous ſavons qu'il eſt tout prêt de ſe rendre à
des invitations honnêtes & propres à l'encourager. Au reſte
nous diſons ceci , fans ſon aveu , & pour prévenir à cet
égard
NOVEMBRE . 1776. 177
égard les juſtes reproches que les Etrangers & la poſtérité
, qui ne conſiderent ni les petits intérêts, ni les égards
perfonnels , pourroient faire de l'oubli d'un génie
aufli fécond & anſſi univerſel.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Copie du Prospectus de quatre Estampes
nouvelles.
LA
A parabole eſt une maniere de s'expliquer
par allégorie & fimilitude , ſous laquelle
on cache quelques maximes importantes.
L'on s'en fert pour rapprocher
les idées intellectuelles , de l'évidence des
fens.
Dans l'art de communiquer les penſées ,
& fingulierement celles qui font purement
intellectuelles , l'attitude immobile
qui met l'intention en action , paſſe pour,
& eſt réellement , l'inſtrument le plus
ſtérile.
C'eſt précisément par des paraboles ex-
M
178 MERCURE DE FRANCE.
:
1
primées par des attitudes , que l'Auteur
des tableaux Rivériens a eſſayé de peindre
& de repréſenter , tant aux yeux qu'à
l'eſprit , un Poëme de ſcience morale ,
civile , politique & naturelle. Il a deſtiné
cet ouvrage à l'inſtruction virile & à
l'agrément. Il l'a diſtribué en quatre tableaux
dont voici le ſujet :
L'ancien , le moderne , & l'éternel ſyſtême
général du monde.
L'Aſyle moral.
Le Satyre Veſtale.
La Vie & l'Economie de l'univers.
Cet ouvrage préſente pluſieurs points
de vue , ſoit à l'égard du méchanique de
la poësie , ſoit à l'égard des idées qu'il
rend.
L'Auteur n'a voulu que donner en
quelque forte un corps aux idées , & le
moyen de récompoſer la raifon. Les connoiſſeurs
ſpéculatifs décideront s'il a rem-
( pli fon objet ; & leur jugement , en le
claſſant où il doit être , caractériſera fon
être.
Chez Alibert , Marchand d'eſtampes
dansle jardin du Palais Royal, on trouve
ics eftampes gravées d'après les fufdits tableanx
originaux , pour le prix de 30 li-
-vres les quatre,
NOVEMBRE. 1776. 179
I I.
Portrait de Charles Frey de Neuville ,
Prédicateur du Roi, né en 1693 , mort
en 1774 , gravé , format in 12 , par Bra-
- del ; prix , 12 fols. Chez l'Auteur , rue
des Sept -Voies , au College de Fortet ,
près Sainte- Genevieve.
III.
Deux Estampes allégoriques , repréſentant
le Roi & la Reine , deſſinées par Cochin,
gravées par Longueil ; prix chaque
eſtampe; 3 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de Sevre , vis - à - vis les Incurables ;
& chez Bafan , rue Serpente.
(
I V.
Carte de Navigation.
Nouvelle carte réduite de la manche
de Bretage en trois feuilles , ſeconde édi
dition , corrigée , & conſidérablement
augmentée ; par le ſieur Degaulle de l'Académie
des Sciences de Rouen , & Profeſſeur
d'hydrographie au Havre.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
Cette carte , dont l'utilité eſt reconnue
par les premieres Académies du Royaume,
& confirmée par l'expérience journa.
liere des Marins , fe trouve au Havre,
chez l'Auteur ;& à Paris , chez Dezauche ,
Graveur , rue Saint - Severin , en face de
celle de la Harpe , où les Marchands de
Province & autres pourront s'adreſſer.
N. B. L'on trouve chez le ſieur Degaulle
au Havre , toutes les cartes hydrographiques
du dépôt , & généralement
ce qui concerne le pilotage.
V.
Le ſieur Louis d'Agoty , Graveur de
la Reine , vient de mettre au jour une
Eſtampe gravée dans un nouveau genre ,
imitant le deſſein le plus fini , repréſentant
le portrait de la Reine en pied , avec
le coſtume d'après le tableau orignal peint
par le ſieur d'Agoty l'aîné , Peintre de (
Sa Majefté.
Dans le fond du tableau eſt une Minerve
tenant le médailon du Roi ; enſuite un
rideau de velours qui rompt cette architecture
, & qui forme une maſſe d'ombre (
pour faire avancer la figure ; un riche
fauteuil fur lequel le rideau vient ſe grouNOVEMBRE.
1776. 181
per. Sur le devant du tableau , eſt une
table couverte d'un tapis & couffin , où
eſt poſée la couronne : on y a joint des
roſes & des lys : uu globe terreſtre eſt ſur
cette même table , vu en perſpective , de
façon que S. M. a la main poſée ſur la
France ; ce qui donne de l'action au ſujet
Une harpe ſe trouve groupée plus avant
avec un tabouret & un livre de muſique
ouvert. Tous ces objets , qui ſe trouvent
fur le devant du tableau , ne recevant la
lumiere que par échappée , laiſſent jouir
la figure en entier de tout ſon effet. La
lumiere venant du fond , par gradation ,
& ne prenant ſa vivacité que ſur les objets
avancés : ce tout enſemble rend parfaitement
l'illuſion de la peinture. Cette
eſtampe a été préſentée & gravée avec
l'agrément de Sa Majeſté.
On la diſtribuera au public à la fin du
mois de Novembre prochain ſans faute.
Les perſonnes qui ſe ſeront fait inſcire ,
tant Marchands de Province que de Paris ,
feront ſervies les premieres. L'Auteur va
graver le Roi , dont on fera la diftribution
, à la fin de Mars prochain , à Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Criſtine ;
chez Alibert , Marchand d'eſtampes dans
le Palais Royal ; au Bureau Royal de la
(
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
1
correſpondance général , rue des Deux-
Portes-Saint-Sauveur , où l'on trouve auffi
tous les ovrages de MM. d'Agoty pere
& fils ; & chez Blaiſea , Marchand d'estampes
à Versailles. Prix de l'eſtampe ,
12 liv. en feuille , & 24 liv. montée
fous verre.
MUSIQUE.
TROIS Symphonies à premier & fecond
deſſus , alto , Baſſe ; deux Hautbois
obligés , & deux Cors ad libitum , dédiées
à Monſeigneur le Prince de Rohan Guémene
, Grand chambellan de France ;
par M. A. Guénin , oeuvre IV. Prix ,
7 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Moulins , butte Saint Roch ,
maiſon de M. petard, Architecte , & aux
adreſſes ordinaires ; en Province , chez
les Marchands de muſique.
NOVEMBRE. 1776. 183
PEINTURE.
COLLECTION de tableaux , figures,
buttes & vaſe de marbre & de bronze,
de porcelaines anciennes & modernes ,
de meubles précieux , &c. provenans du
cabinet de feu M. Blondel de Gagny ,
Tréſorier général de la caiſſe des amortiſſemens.
Cette collection eſt bien connue
des artiſtes & amateurs. Le propriétaire
, feu M. Blondel, ſe faisoit un plaifir
de leur ouvrir ſon cabinet , & il les accueilloit
avec cette complaiſance & cette
urbanité qu'inſpire le commerce des arts ,
lorſque , comme M. Blondel , on recherche
leurs productions plutôt par goût &
par amour que par manie ou une puérile
oftentation. Sa collection de tableaux eft
particulierement riche en tableaux de
l'école de Flandre & de France. Les porcelaines
offrent des morceaux uniques ,
ou du moins très difficiles à ſe procurer
vu leur ancienneté. On peut remarquer
encore dans cette collection des vaſes
d'un très beau galbe ; & de marbres les
-plus précieux , très - propres par confe-
M
1
184 MERCURE DE FRANCE.
fo
quent à la décoration des galleries & des
fallons. Le Catalogue de cette riche collection
, dont la vente eſt annoncée pour
le dix du mois de Décembre prochain ,
&jours ſuivans , a été dreſſé par Pierre-
Remi , Peintre , & ſe diſtribue à Paris ,
chez Muſier pere , Libraire , quai des
Auguſtins ; à Amſterdam , chez Pierre
Fouquet ; à Londres , chez Thomas Major
, Graveur du Roi ; & à Bruxelles ,
chez M. Danoot , Banquier.
Réponse * de M. le Chevalier Gluck à un
écrit que lefieur Framery a fait paroître
dans le Mercure de France du mois de
Septembre 1776.
Il y a dans le Mercure de France du mois de Sept. 1776
une lettre d'un certain ſieur Framery au ſujet de M. Sacchini
, lequel ſeroit fort à plaindre , s'il avoit beſoin d'un
tel défenſeur pour foutenir ſa réputation. Preſque tout
ce que M. Framery s'aviſe de dire ſur M. Gluck , fur
M. Sacchini & fur M. Milico , eſt faux . L'Alceste italienne
de M. Gluck n'a jamais été repréſentée ni à Bo,
logne , ni en aucunes autres Villes de l'Italie , à cauſe
de la difficulté de l'exécution , ſi M. Gluck n'eſt pas
pas préfent pour guider fon ouvrage.
Il ne l'a donnée qu'à Vienne en Autriche en 1768 .
(*) Nous copions exactement la lettre de M. le Ch. Gluck .
NOVEMBRE. 1776. 185
Ala repriſe de cet opéra , le ſieur Milico chanta le
rôle d'Admete. Il est vrai que M. Sacchini a inféré le
le paſſage conteſté dans ſon air : Se ferca , se dice el;
cette phrafe muſicale ſe trouve dans l'Alceſte italienne
de M. Gluck : Ah ! perqueſto già stanco mio evore , imprimé
à Vienne en 1769 ; nous dirons de plus qu'il y a un
autre paſſage fur la fin du même air , pris de Paride ed
Helena , de l'air : Di Scordami , imprimé auſſi à Vienne.
M. Framery ne fait pas qu'un Compoſiteur Italien eſt
très - ſouvent forcé de s'accommoder au caprice & à
la voix du Chanteur , & c'eſt le ſieur Milico qui a obligé
M. Sacchini à inférer les ſuſdites phraſes dont fon
air; c'eſt ce que M. Gluck lui-même a reproché a fon
ami Milico: car alors M. Gluck n'avoit pas encore donné
ſon Alceſte à Paris , Mais il avoit l'idée de l'y don-
⚫ner. M. Sacchini , génie comme il eſt , & plein de belles
idées , n'a pas beſoin de piller les autres ; mais il a
été affez complaiſant envers le Chanteur pour emprunter
ces paſſages , où le Chanteur croyoit qu'il brilleroit
le plus. La réputation de M. Sacchini eſt établie depuis
long-temps : elle n'a nullement beſoin d'être ſauvée;
mais peut- être qu'on la diminue en parodiant ſes airs
faits pour la langue italienne , ſur des paroles françoiſes ,
vu la différence entre les deux mélodies & les deux pro
fodies. M. Framery , comme homme de lettres , pourroit
bien faire quelque choſe de mieux , que de confondre
ainſi le caractere national des François & des Italiens ,
& de mettre en uſage une muſique hermaphrodite , en
parodiant des airs qui , quoique ſoufferts dans l'opéra- comique
, ne font pas convenables pour les grands opéra.
M 5
186 MERCURE DE FRANCE
Cours d'Histoire Naturelle & de Chymic.
M. BUCQUET , Docteur Régent de
la, Faculté de Médecine en l'Univerſité
de Paris , ancien Profeſſeur de Pharmacie ,
Profeffeur de Chymie , Cenſeur Royal ,
commencera ce cours' le Mercredi , 13
Novembre 1776 , à onze heures préciſes
du matin. Il continuera les Lundi , Mere
credi , Venpredi de chaque ſemaine à
la même heure , en fon laboratoire , rue
de la Monnoie , vis-à- vis la rue Baillette.
On trouvera chez Didot le jeune , Libraire
de la Faculté de Médecine , quai
des Auguſtins , les ouvrages néceſſaires
pour ſuivre ce cours.
M.
Cours de Langue Angloise .
ROBERTS , Profeſſeur de Langue
Angloiſe , commencera fon cours le
21 de ce mois , & le continuera , l'eſpace
de quatre mois , à onze heures & demie
du matin, les Lundi , Mardi , Jeudi &
Samedi de chaque ſemaine.
NOVEMBRE . 1776. \ 187
On commencera par expliquer mot à
mot , autant qu'il eſt poſſible , l'Hiſtoire
d'Angleterre , par le Lord Lyttelton ; enfuite
on paſſera à la lecture des meilleurs
Poëtes Anglois , dont on choiſira les
plus beaux endroits. Après le premier
mois , M. Roberts dictera en Anglois ,
pour faciliter & rendre familiere la prononciation
de cette Langue , des morceaux
tirés des meilleurs Auteurs de ſa
Nation , tant Philoſophes qu'Hiſtoriens.
Vers la fin du cours , on s'appliquera aux
phraſes familieres de la Langue , ou à la
converſation , parce que ce n'eſt que favoir
une Langue à moitié , que de l'entendre
fur les livres . M. Roberts ſe
flatre que quelques heures paſſées par
ſemaine avec les grands hommes d'Angleterre
, ne fauroient que plaire & inſtruire
en même temps.
Il faut ſe faire inſcrire d'avance , le
prix pour tout le cours eſt de deux louis
chez M. Tourillon , Tapiffier , rue Pavée
Saint - André - des - Arts , à Paris.
1
188 MERCURE DE FRANCE.
一
For
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
L
I.
E fieur Jean - Pierre Tricard annonce
qu'il a trouvé le moyen de faire des
Marche -pieds à mouvemens pour les
voitures à l'Angloiſe , qui deſcendent &
remontent avec beaucoup de douceur ,
ſeulement par l'action d'ouvrir & fermer
la portiere de la voiture. Les perſonnes
qui deſireront les voir , pourront venir
tous les jours chez le ſieur Tricard , fon
pere , rue Notre- Dame de Nazareth ,
au Marais.
II.
*
LETTRE de M. Patte , Architecte , à
l'Auteur du Mercure , ſur l'emploi du
mortier inventé par M. Loriot.
Vous avez eu la bonté , Monfieur ,
d'inférer dans le mercure , il y a environ
deux ans , les details de la compoſition
NOVEMBRE. 1776. 189
du mortier de M. Loriot , ainſi que la
maniere d'opérer ſa manipulation ; &
j'ai vu avec ſatisfaction que pluſieurs
perſonnes , avec le ſimple expoſé que j'ai
publié , avoient exécuté avec ſuccès des
travaux en ce genre , fans autre ſecours.
Vous vous rappellez que tout le ſecret de
la compoſition de ce mortier conſiſte
à introduire dans chaque augée de mortier
préparé à l'ordinaire , c'est - à- dire ,
avec un tiers de chaux , & deux tiers
de ſable , une certaine portion de chaux
vive en pierre nouvellement cuite , &
réduite en poudre. Cette portion de chaux
vive doit varier à raiſon & de ſa qualité
& de ce qu'elle eſt plus ou moins récemment
cuite : elle eſt aſſez ordinairement
le cinquieme ou le ſixieme de la quantité
de mortier miſe précédemment dans l'auge.
Il faut , pour juger de la doſe en
queſtion , faire un eſſai préliminaire :
s'il ſe fait quelques gerſures ou crévaſſes
dans l'enduit d'eſſai , c'eſt une marque
qu'on a mis trop de chaux vive: s'il reſte
mol quelque temps aprés avoir été employé
, c'eſt une marque au contraire,
qu'on n'en a pas mis aſſez.
Au ſurplus , Monfieur , malgré les
expériences que l'on peut faire par foi-
1
1
190 MERCURE DE FRANCE.
;
même , s'il pouvoit reſter encore quel
que doute fur l'efficacité de cette décou
verte , voici de quoi pouſſer la conviction
juſques dans ſes derniers retranchemens.
On vient de faire , par ordre
de M. le Directeur des bâtimens du Roi,
fur les voûtes de l'Orangerie de Ver.
failles , que l'on avoit rejointoyées &
enduites par- deſſus avec le mortier en
queſtion , quatre baſſins en différens
endroits, que l'on a remplis d'eau; la
quelle eau y a ſéjourné pendant fix fe
maines , fans qu'il en ait filtré une goutte
à travers leſdites voûtes. Cette épreuve
a été faite ſous les yeux de pluſieurs
architectes du Roi des plus expérimen
tés , leſqules ont donné en conféquence
le certificat ſuivant:
,, Nous Richard Mique , premier
Architecte du Roi , & nous Barthé
,, lemi - Michel Hayon , Architecte du
Roi , Intendant Général des bâtimens
, de Sa Majesté , & François Heurtier ,
Architecte du Roi & inſpecteur Géné
"
ود
ود ral des bâtimens de Sa Majefté , fouffi-
,, gnés ; en vertu des ordres qui nous
,, ont été adreſſés par M. le comte
,, d'Angivillers , Directeur & Ordon-
„ nateur Général des bâtimens du Roi ,
NOVEMBRE. 1776. 191
,, jardins , arts , académies & manufac
,, tures royales , en date du 2 Septembre
ود de la préſente année 1776, par les-
„ quels il nous annonce avoir accédé à
, la demande qui lui a été faite , de
و د
former ſur les paliers des eſcaliers de
„ l'orangerie de Versailles , des baffins
,, qui ſeroient remplis d'eau , & entre-
,, tenus ainſi pendant quelque temps ,
» pour éprouver ſi le ciment de M. Loriot
„ en ſeroit traverſé , & s'il en réſulteroit
„ quelques filtrations à travers les voû-
و د
tes qui font au - deſſous : que les baſſins
„ ayant ainſi été remplis d'eau pendant
,, cinq à fix ſemaines , il lui a paru inu-
" tile de prolonger plus long- temps
,, cette épreuve : & qu'en conféquence',
,, pour conſtater ce qui s'eſt paſſé à cet
„ égard , nous faffions appeller en notre
, préſence le ſieur Lemoine & les prin-
„ cipaux garçons employés dans l'oran-
و د
gerie , à l'effet de ſavoir d'eux s'ils ont
,, apperçu dans les voûtes des eſcaliers
,, quelque ſuintement ou écoulement
و د
d'eau , afin de faire part de leur ré
,, ponſe à M. le Directeur Général,
و د
Nous ſouſſignés , étant ailemblés à
,, l'orangerie , le 7 Septembre 1776 ,
» avons mandé le ſieur Lemoine & le
192 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
ود
"
"
وو
nommé Barbier , garçon de la-dite oran-
„ gerie, à qui nous avons donné connoiſſance
des ordres qui nous ont été
adreſſés , & requis d'eux de nous dire
la vérité ; il réſulte de leurs reponſes ,
,, que quelque attention qu'ils aient
donnée , en fréquentant ſouvent l'oran-
„ gerie , ils n'ont apparçu aucune filtration
dans les voûtes ſous les paliers ,
,, depuis que les baſſins ont été formés.
A Verſailles , ce 7 Septembre 1776.
» ſignés Mique , Hazon & Heurtier.
Ainsi , Monfieur , ſi l'on emploie
déſormais du mauvais mortier dans les
bâtimens , s'eſt , qu'on le voudra bien.
Rien n'eſt plus fûr , qu'à l'aide du mortier
- Loriot , qui lie indiſſolublement les
pierres , il eſt poſſible d'opérer avec
ſuccès , nombre d'opérations qu'on regardoit
ci - devant comme problématiques ;
tels que des enduits de mortier trèsſolides
dans des endroits humides , des
baſſins impénétrables à l'eau , des terraſſes
toutes d'une piece , & comme ſi
elles étoient formées d'une ſeule dalle
de pierre la plus dure. Il eſt encore certain
qu'on en peut mouler des figures , des
bas - reliefs & des vaſes pour les jardins ,
comparables pour la durée à ceux faits en
pierre
NOVEMBRE. 1776. 193
pierre , & capables de réſiſter à toutes les
injures du temps : enfin il eſt propre
pour tous les travaux d'architecture dont
on veut aſſurer la durée , & pour leſquels
on ſe ſert communément de platre , qui
n'a , comme l'on fait , dans l'extérieur des
maiſons , qu'une exiſtence paſſagere.
Tout le difficile ſera peut être d'engager
la plupart de ceux qui dirigent les bâtimens
, à en faire uſage , & fur - tout nos
praticiens; car il y en a peu d'entr'eux ,
qui foient jaloux de la durée de leurs
travaux: comme ils n'en répondent que
pour dix ans ; qu'un bâtiment ſoit à refaire
après ce terme , ou bien qu'on ſoit
obligé de faire de grandes réparations ,
cela leur importe peu. D'ailleurs pluſieurs
font à peu près auſſi entêtés dans leurs
routines , que l'étoient autrefois les Irlandois
qu'on ne put jamais perfuader , par
aucun raifonnement , de faire tirer leurs
charrues avec des harnois , parce que leurs
peres avoient eu de tout temps l'habitude
de les attacher à la queue des chevaux.
On ne put les y contraindre que, par la
force. J'ai l'honneur , &c.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
III.
Secrétaire Chinois.
Ce Secrétaire Chinois méchanique &
portatif, de l'invention du ſieur Royer ,
Maître Ecrivain - Arithméticien , à Verfailles
, rue des Frippiers , fert d'écri
toire & de porte-feuille: il eſt très-léger ,
folide & utile à toutes fortes de perfonnes
, & même à MM. les Militaires qui
veulent écrire des lettres , des billets , &
qui veulent dreſſfer les differentes regles
de l'arithmétique: ſoit que l'on foit à la
campagne ou à la prommade , on le met
dans la poche d'une veſte ; & les dames
le peuvent également porter dans une
poche.
Ce Secrétaire Chinois eſt peint de
différentes couleurs , avec un très - beau
vernis à la maniere de la Chine & du Japon
, avec deux figures Chinoiſes qui repréſentent
le fujet à quoi ce Secrétaire
eſt deſtiné. Les couleurs font vives &
folides.
Il n'a que cinq pouces de long , trois
pouces de large , & onze lignes d'épaisſeur:
il renferme un encrier fermant à
NOVEMBRE. 1776. 195
>
vis , huit feuilles de papier à lettres ,
écrites ou non écrites , des plumes , un
canif , un gratoir , du ſandaraque , de
la poudre , un cachet ordinaire ou pliant ,
du pain à cacheter , une regle , un compas
, un crayon , un porte - crayon , de la
cire d'Eſpagne , ou cire à cacheter , de la
bougie, une petite bobêche pour mettre
la bougie , un briquet qui eſt fait exprès
d'un nouveau goût à la Françoiſe , une
pierre à fuſil , de l'amadoue , des allumettes
, & un étui qui eſt fait exprés , dans
lequel on met ledit Secrétaire.
Le prix de ce Sécrétaire , tout garni
de ce qu'il renferme , eft de 24 livres
(excepté le cachet). Ce Secrétaire ne ſe
trouve que chez l'Auteur.
Les perſonnes qui voudront ſe procu
rer ce Secrétaire Chinois , s'adreſſeront
à l'adreſſe ci deſſus indiquée.
Le ſieur Royer prie les perſonnes de
Province , ainſi que de Paris , qui lui
feront l'honneur de lui écrire , de faire
affranchir leur lettres , ainſi que le port
de l'argent , juſqu'au bureau de la poſte
aux lettres à Versailles. Il ſe charge de
faire tenir ledit Secrétaire bien conditionné
juſqu'aux frontieres du Royaume ,
Na
196 MERCURE DE FRANCE.
ſoit par la diligence , la meſſagerie , ou
autre commodité qu'on lui indiquera
dans la lettre d'avis. On fera attention
de faire infcrire ſon nom & fon adreſſe
fur la feuille de la Poſte.
1
BELA
ANECDOTES.
I.
ELA III , Roi de Hongrie , étant
mort , Emeric ſon fils lui fuccéda par le
conſentement général de la Nation qui
eut la confolation , bien douce pour un
peuple qui aime fes Princes , de voir fon
nouveau Roi répondre parfaitement à
l'eſpérance qu'elle avoit conçue de fon
mérite & de ſes rares qualités. L'ambition
porta fon frere André à cabaler ; & aidé
de quelques factieux , il oſa aſpirer au
Trône , & en dépouiller Emeric. Celuici
n'oppoſa que fa fermeté & ſon courage
contre les rebelles devant leſquels il le
préſenta avec cette noble hardieſſe que
donne l'autorité légitime. Ayant mis la
Couronne ſur ſa tête , & pris pour toutes
armes , fon fceptre , il s'avança vers le camp
NOVEMBRE. 1776. I
des Ligueurs , après leur avoir fait dire
qu'il paroiſſoit en leur préſence , muni
de la ſeule Majeſté des Souverains respectables
chez tous les peules , & fans
autres armes que celles de la justice de ſa
cauſe. Ce trait héroïque & fi fingulier
déſarma auſſi - tôt les rebelles , dont André
ſe vit abandonné : les troupes étrangeres
rappellées à fon fecours ſe diſſiperent , &
cet ambitieux confus , étonné , n'eut plus
d'autre reſſource que d'implorer la clémence
de fon frere qui , en lui accordant
ſa grace , lui rendit auſſi ſon amitié.
I 1.
Lorſque Miſſ Anne Pitt , foeur de M.
Guillaume Pitt, eut reçu une penſion du
Lord B... , ſon frere lui écrivit une lettre
très - vive , dans laquelle il lui reprochoit
avec dureté d'avoir accepté cette
grace: ,, Je n'aurois jamais imaginé tant
de baſſeſſe dans mon fang ; le nom de
Pitt , & le motpenſion , ne font point
faits pour aller enſemble. " Quelque
temps après , le même Lord offrit une
penſion de 3000 liv. à M. Pitt , qui ne
la refuſa pas: ſa ſoeur ne tarda point à
( en être informée , & elle lui envoya fur
ود
ود
ود
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
le champ une copie de la lettre qu'elle
avoit reçue.
III.
Inſtruction d'un Miniſtre de la Marine
au Commandant de la Flotte qui étoit
àToulon :: رو Vous fortirez de Toulon ;
, vous rencontrerez les Anglois ; vous
les amarinerez , & vous les amenerez
" à Toulon. "
"
IV.
On raconte un cas étrange de Charles
VII ; c'eſt qu'étant à Bourges , & ayant
dit à un Cordonnier qui lui eſſayoit
une paire de bottes , qu'il n'avoit point
d'argent ; cet homme eut la dureté de
les remporter.
V.
Rich , fameux Arlequin de Londres ,
ſortant un ſoir de la Comédie , appella
un Fiacre , & lui dit de le conduire à
la taverne du ſoleil, ſur le marché de
Clarre : à l'inſtant que le Fiacre étoit prêt
d'arrêter , Rich s'apperçut qu'une fenêtre
NOVEMBRE. 1776. 199
}
de la taverne , ſituée au rez - de chauſſée ,
étoit ouverte , & ne fit qu'un faut de la
portiere dans la chambre : le Cocher descend,
ouvre ſon carroſſe , & eſt bien furpris
de n'y trouver perſonne. Après avoir
bien juré, ſuivant l'uſage , contre celui
qui l'avoir ainſi eſcroqué , il remonte fur
ſon ſiége , tourne , & s'en va. Rich épie
l'inſtant où la voiture repaſſoit vis à- vis
de la fenêtre , & d'un ſaut ſe remet de
dans; alors il crie au Cocher qu'il ſe
trompe , & qu'il a paſſé la taverne, Le
Fiacre tremblant retourne de nouveau , &&
s'arrête encore à la porte. Rich defcend
de voiture , gronde beaucoup cet homme ,
tire ſa bourſe , & lui offre ſon paiement
„ A d'autres , M. le Diable , s'écria le
» Cocher ; je vous connois bien ; vous
,, voudriez m'empaumer ; gardez , gardez
و د
?
votre argent. " A ces mots , il fouette
ſes chevaux , & ſe ſauve à toute bride,
ال
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
Poëles hydrauliques , économiques & de
Santé.
L''UUSSAAGGEE de ſe chauffer au feu d'une cheminée eſt
preſque généralement préféré à tout autre , comme plus
commode & plus agréable ; le luxe même aujourd'hui
y eſt pour quelque chose. Il eſt du bon ton d'avoir
grand feu ; on s'y eſt accoutumé, & l'habitude l'a rendu
diſpendieux , en ce que la plus grande partie de la chaleur
ſe diſſipant par la route de la fumée , il faut néces--
fairement une conſommation de bois en raiſon de cette
perte & de la grandeur de la chambre ; confſommation
qui augmente encore ſans donner plus de chaleur , fi on
eſt obligé d'avoir des ventouſes & des courans d'air ,
pour obvier à l'incommodité de la fumée , preſque inévitable
dans les grandes villes .
La manufacture de ces poëles , approuvée par l'Académie
& par la Faculté de Médecine , eſt établie rue
Baſſe , porte St. Denis , maiſon de M. Blondeau , ſculpteur
de l'Académie de Saint Luc; c'eſt l'unique dépôt
où il faut s'adreſſer pour avoir ces poëles conformes au
modele préſenté à l'Académie des Sciences.
A la dite manufacture on trouvera toutes fortes d'au.
tres poëles , tant décorés que méchaniques , de toutes
grandeurs & de toutes formes,
1
NOVEMBRE. 1776. 201
NOUVELLES POLITIQUES.
DANS
De Patras , le 21 Août 1776.
ANS le courant du mois dernier , deux cents Alhanois
, paſſés inutilement en Morée pour y chercher du
ſervice , ſe ſont emparés de pluſieurs bateaux avec lesquels
ils ſe ſont portés à Zagouli , riche village du district
de Corinthie , qu'ils ont pillé & faccagé , & dont
ils ont emmené une trentaine de perſonnes , femmes ou
enfans , qui ont été rachetés pour huit bourſes.
De Tripoly , le 26 Août 1776.
Un courier expédié de Bingazi apporta , dans le cou
rant du mois dernier , au Pacha de cette Régence , des
dépêches qui l'informent que ſon frere Sidy Affan , Bey
de Bingazi , de concert avec Ramadan Aga , Cheich de
Meſurar , ayant attaqué les troupes & les habitans de
Derme , les ont défaits ; qu'il étoit mort de part & d'autre
à-peu-près quatre cents hommes ; que le Bey avoit
enlevé une quantité conſidérable de beſtiaux & de chas
meaux ; qu'il avoit dépouillé les Arabes & leurs femmes ,
& que Ramadam Aga revenoit en cette Ville chargé de
la partie du butin appartenant au Pacha.
De Constantinople, le 6 Septembre 1776.
Une Sultane eſt accouchée , la nuit du 21 du mois
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
/
:
dernier , d'un fils qui a été nommé Sultan méhémet. Cet
événement a donné lieu à un donalma , qui a commencé
le 26 & qui a fini hier. Il a été ſuivi , ſelon l'uſage , de
feux d'artifice ſur met pendant trois jours . Le Peuple
a donné toutes les marques de la plus grande alégreſſe
à la naiſſance de ce ſecond rejeton de la ligneOttomanes
De Pétersbourg , le 17 Septembre 1776.
Le Grand- Duc , accompagné du général Soltikow &
du général Ungern , Gouverneur de cette ville , partit
le 9 pourJambourg , où il devoit recevoir la Princeſſe de
Wittemberg , ſa future épouſe , qu'il a conduite le 11 à
Czarko-Zelo , où cette Princeſſe a été reçue de l'Impératrice
avec les témoignages de la joie la plus vive. Sa
Majesté Impériale & Leurs Alteſſes Impériale & Séréniffime
, arrivent ce ſoir ici pour y paſſer l'hiver.
Le 16 , la Princeſſe de Wittemberg a fait ſa profeſſion
de foi , felon le Rit Grec , dans la Chapelle e du Palais
où eile a été confirmée en préſence de Sa Majesté Impériale
, du Grand- Duc & de toute la Cour : les onctions
en uſage , ſelon le même Rit , lui ont été administrees;
elle a communić , pour la premiere fois , ſous les
deux eſpeces , des mains de l'Archeveque de Moſcou
qui a célébré la meſſe , & la cérémonie a été faite par
celui de Pétersbourg.
Le lendemain on fit les fiançailles du Grand-Duc avec
la Princeſſe de Wittemberg dans la Chapelle du Palais ,
en préſence de l'Impératrice qui , en ſortant , reçut les
complimens de félicitation , & enſuite dina en public :
S
د
NOVEMBRE. 1776. 203
Sa Majeſté Impériale n'avoit à ſa table , élevée de trois
marches , que le Grand-Duc & la Princeſſe de Wittemberg
: trois autres tables étoient dreſſées dans la même
falle , l'une à droite pour les Dames de la premiere dis
tinction , l'autre à gauche pour les hommes , & la troiſieme
en face de l'impératrice pour les Evêques : d'autres
tables étoient préparés dans les ſalles qui joignoient
celle où a dîné l'Impératrice , pour les perſonnes qui n'ont
pu être placées aux premieres .. Le foir , il y a eu bal
paré à la cour & illumination dans toute la ville.
1
De Warsovie, le 5 Octobre 1776.
On apprend que le département de la Guerre doit
Eprouver beaucoup de changemens relatifs à la différence
de la conftitution future : celui de Tréſorier qui doit fulfifter
, eft confié à des Membres du Confeil-Permanent ,
qui auront ſéance & voix délibérative à ce département
La néceſſité d'une économie qui puiffe faire cadrer par
la ſuite la dépenſe avec la recette , opérera une diminution
de moitié des appointemens de pluſieurs places,
portés trop haut à la vérité, par la Délégation précédente.
En conféquence d'un nouvel arrangement , le Maréchal
du Conſeil-Permanent n'aura plus que 16000 florins
de Pologne , les Confeillers 10 à 12000 , lesGrands
Généraux & le Tréſorier 60000 , & le Vice- Tréſorier
40000.
De Vienne, le 24 Septembre 1776.
On a publié dans le Palatinat de Presbourg une dé
204 MERCURE DE FRANCE.
!
1
fenſe d'admettre aux voeux de religion aucun ſujet de
run & l'autre fexe , qui n'ait pas 24 ans accomplis .
De Carthagene , le 21 Septembre 1776.
Les deux frégates de Sa Majesté , la Sainte Luce &
la Vierge des Carmes , après avoir caréné dans ce port ,
en ont appareillé ce matin , faiſant voile du côté de
l'eſt. On dit que l'objet de leur miſſion eſt d'aller établir
une croifiere à la hauteur d'Alger contre les Corfaires
de cette Régence.
De Livourne , le 13 Septembre 1776.
Il eſt arrivé à Porto Longone trois galeres du Roi
des Deux - Siciles , deſtinées à faire la courſe contre les
Barbareſques .
De Londres , le 3 Octobre 1776.
Le Gouvernement a reçu , dit-on , des nouvelles qui
portent que les deux freres ont pris jour pour l'attaque
des lignes des retranchemens des Provinciaux devant
New- York , leurs arrangemens & leurs diſpoſitions militaires
étant prêts d'être achevés ; qu'un corps de dix
mille hommes , c'est- à- dire , le tiers au moins de l'armée
, marchera vers les retranchemens la bayonette au
bout du fuſil , ſans avoir même les armes chargées pour
prévenir toute confufion , qui pourrois être occaſionnée
par la témérité de nos troupes & nuire à l'entrepriſe ;
que le deſſein du Général Howe eſt d'avoir deux colonmes
a-peu-près d'égale force , ou pour appuyer le premier
NOVEMBRE. 1776. 205
1
corps en cas de beſoin , ou pour prendre les Provinciaux
en flanc , ſi le déſeſpoir leur faiſoit tenter une fortie. Si
ces diſpoſitions font vraies , comme on le penſe , les
premieres nouvelles que l'on recevra ne peuvent être 15
que funeſtes pour l'un ou l'autre des partis .
Le ro de ce mois , le major Cuylet , premier aide de
camp du général Howe , remit au lord Germaine des
dépêches de ce Général , datées du 3 ſeptembre , au
camp de New- Town dans Long-Ifland , contenant les
faits ſuivans :
Le 22 août , les troupes Angloiſes avec le corps des
Chaſſeurs , commandés par le colonel Donop , & les
Grenadiers Heſſois , prirent terre près d'Utrecht dans
Long- Iſland , fans aucune oppoſition ; elle débarquerent
avec quarante pieces de canon cu deux heures & de
mie , ſoutenues par le ſieur Hotham , chef d'eſcadre , &
le lieutenant - général Clinton à la tête de la premiere
diviſion ; l'armée s'étendit vers Utrecht & Graveſend
juqu'au village de Flad - Land. Le 25 , deux brigades
Heſſoiſes avec le lieutenant-général de Heiſter , vinrent
de l'île des Etats joindre l'armée , & le ſoir l'avant garde
, ſous les ordres du lieutenant-général Clinton , commença
à s'avancer dans le pays pour ranger l'armée ennemie
poſtée à Flar-Bush , le général Clinton fit halte
avant le jour à un demi-mille d'un paſſage , dont il falloit
s'aſſurer , & qui s'étend de l'eſt à l'ouest , à trois
milles de Bedford ; une de ſes patrouilles en prit une
des ennemis , compoſée d'Officiers . Le Général inſtruit
que l'ennemi ne s'étoit pas emparé du paſſage , s'en
gendit mettre au point du jour, ainſi que des hauteurs ;
206 MERCURE DE FRANCE.
Le lord Perci , qui commandoit le corps de l'armée
arriva auſſi-tôt avec dix pieces de campagne , & les
hauteurs étant paffées , on fit halte pour le rafraîchiffement
des troupes , après quoi on ſe remit en marche :
on arriva a Bedford vers les neuf heures du matin , près
de l'arriere-garde de l'atle gauche des ennemis , où les
dragons & les chaffeurs commencerent à attaquer un
gros d'Américains avec tant d'ardeur , que le général
Howe ſut obligé de modérer leur zele & de les faire
retirer dans un chemin creux , où ils étoient hors de
la portée de la mouſqueterie.
Les différens détachemens tirés de l'armée du générał
Putnam, montoient , dit-on , à dix mille hommes , commandés
par le major-général Sullivan & les brigadiersgénéraux
le lord Sterling & Udel ; on évalue leur perte
a trois mille trois cents , tant tués , bleſſés , que prifonniers
ou noyés ; on leur a pris cinq pieces de canon &
un obus.
De notre côté, nous avons eu cinq Officiers & cinquante
fix , tant bas-Officiers que foldats tués ; douze
Officiers & deux cents quarante -cinq , tant bas- Officiers
que foldats bleſſés , un Officier & vingt grenadiers des
foldats de marine pris par les ennemis ; dans les troupes
Heſſoiſes , uu ſeul homme tué , trois Officiers & vingttrois
bas - Officiers & foldats bleſſes ſans danger ; le lieu.
tenant-colonel Monckton a reçu un coup de fufil à travers
le corps : mais on croit que ſa bleſſure n'est pas
mortelle.
Le 25 au foir , l'armée s'avançant toujours , campa en
face des retranchemens ennemis. Le 28 , on ouvrit une
NOVEMBRE. 1776. 207
tranchée à trois cents de toiſes la redoute qu'ils avoient
à leur gauche , & la nuit du 29 ils évacuerent ces retranchemens
dans le plus profond ſilence , &abandonnerent
l'ile du Gouverneur , laiſſant leur artillerie & beaucoup
de munitions.
Les ennemis ſont toujours en poſſeſſion de la ville &
de l'île de New- Yorck ; ils y font fortement retranchés ,
& paroiffent déterminés à nous attendre de pied ferme
de Pun & de l'autre côté du pont du Roi .
1
Une lettre du vice amiral Howe écrite au ſieur Step.
hens , à bord de l'Aigle devant l'île Bedlous , dans la
☐ Nouvelle- Yorck , le 31 août , fait le détail de toutes ſes
opérations pour concourir efficacement à la deſcente de
l'armée dans Long- Iſland , & au ſuccès qu'a eu cette
entrepriſe combinée entre lui & le général ſon frere
7
Le lord Sullivan , prifonnier à Long- Iſland , a , dit- on ,
été envoyé ſur ſa parole d'honneur à New-Yorck , pour
informer les Provinciaux que s'ils ne ſe rendent pas à la
premiere ſommation des troupes du Roi , à leur approche
de la ville , elle fera réduite en cendres .
On écrit du Canada que toute perſonne pouvant travailler
, a été occupée à la confection de cinq cents bateaux
, qui ſont déjà tous prêts ; mais qu'il en faut un
plus grand nombre , & que l'on eſpere , vers le 10 ou
le 12 de ſeptembre, être en état de paſſer les lacs.
Il paffe pour certain que le général Irwin a reçu , le
7 de ce mois , des nouvelles de l'Amérique qui portent
que le lord Howe avoit envoyé aux Magiſtrats de New
Yorck une lettre par laquelle il les ſommoit de rendre la
k
208 MERCURE DE FRANCE.
ville ou d'en fortir eux & tous les habitans , & que ces
Magiſtrats lui avoient fait réponſe qu'ils avoient ordre
du Congrès de la défendre , & qu'en effet ils la défendre
, juſqu'à la derniere extrémité ; que ſi le lord. Howe
parvenoit à forcer leur retranchemens , ils ſe retireroient
dans leurs lignes , où ils ſeroient certains de lui oppoſer
une réſiſtance qui feroit échouer toutes ſes meſures. Sur
cette réponſe , le Lord leur envoya un autre Parlementaire
pour les informer qu'il avoit aſſemblé un Confeil de
guerre , dont l'avis unanime étoit que ſi les Américains
brûloient la ville de New - Yorck , on donnat ordre aux
troupes Britanniques de paſſer les priſonniers au fil de
l'épée. La réplique des Américains fut que ſi le Conſeil
de guerre du lord Howe n'annulloit point ſa réſolution ,
&que fi la Providence favoriſoit leurs armes , ainſi qu'ils
Peſpéroient , les troupes royales devoient s'attendre aux
repréſailles les plus ſéveres.
1
:
Extrait d'une lettre de Portsmouth , du II Octobre.
A
Différens vaiſſeaux partis de Québec le 8 ſeptembre ,
nous ont appris qu'un corps d'environ cing mille Américains
ayant traversé le lac Chambly , étoit débarqué
dans le Canada à la Pointe-Ofare , à ſept lieues environ
de Saint-Jean ; qu'ils avoient fur le lac ſeize bâtimens
armés & un grand nombre de bateaux ; mais qu'on espéroit
, malgré cela , que l'armée royale traverſeroit auf
le lac vers le 15 du même mois , ce qui impliqueroit
contradiction avec la nouvelle du paſſage des cinq mille
hommes , attendu qu'il eſt contre toutes les regles de
laiſfes
1
NOVEMBRE. 1776. 209
laiſſer des ennemis derriere ſoi , à moins pourtant que
ce débarquement à la Pointe-Ofare ainſi que la traverſée
des lacs de la part des Infurgens , n'aient pu être ignorés
des généraux Carleton & Burgoyne.
Il ſe répand un bruit affez général que New-Yorck eft
pris ; mais il y a bien de l'apparence que ce n'eſt qu'une
conjecture , & l'on ne peut ſe déterminer à croire ce
fait que fur des nouvelles auſſi authentiques que celle
de la priſe de Long- Ifland.
De la Haye , le 4 Octobre 1776 .
On a mandé ici de Gibraltar par une lettre du 26
août , que deux frégates de Maroc , l'une de trente &
l'autre de vingt fix canons , s'étoient emparés à la hauteur
des fles Canaries , d'un vaiſſeau Hollandois de vingtquatre
canons & de trente fix hommes d'équipage destinée
pour Curaçao .
L'Ambaſſadeur d'Angleterre a renouvellé le z de ce
mois , par ordre du Roi ſon maître , la demande des
défenſes déjà faites , & qui eſt ſur le point, d'expirer , à
tous les ſujets de la République de fournir des munitions
de guerre aux Colonies confédérées de l'Amérique
feptentrionale.
4
De Fontainebleau , le 19 Octobre 1776.
Le 14 de ce mois , le Roi a donné au Pere Maurice
Miet , récollet , commiſſaire -général de la Terre- Sainte ,
de nouvelles lettres Patentes de protection , permiffion
&ordre pour les quêtes en faveur des Saints Lieux .
1
210 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 21 Octobre 1776.
L'entrepôt général des cartes hydrographiques du bureau
de la Marine , eſt préſentement chez le ſieur Buache
, géographe ordinaire du Roi , rue du Foin St. Jacques .
Le 10 de ce mois , l'Univerſité de cette Ville aſſemblée
au Collége de Louis - le- Grand , pour l'élection d'un
nouveau Recteur , à élu d'un conſentement unanime , le
ſieur Duval , profeſſeur de philofophie au collège d'Harcourt
, à la place du ſieur Guérin , qui l'a occupée pendant
trois ans.
PRESENTATIONS.
Le 13 octobre , le marquis de Noailles que le Roi
avoit ci-devant nommé fon ambaſſadeur près Sa Majesté
Britannique , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi ,
par le comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire d'état
au département des affaires étrangeres , & de pren.
dre congé de Sa Majesté pour ſe rendre à ſa deſtination .
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 12 octobre , les ſieurs Née & Maſquelier , grayeurs
, ont eu l'honneur de remettre à Leurs Majestés
& à la Famille royale le Prospectus d'un Ouvrage proNOVEMBRE
. 1776. 211
>
poſé par ſouſcription , ayant pour titre : Tableaux topographiques
, pittoresques , physiques , historiques , moraux
, politiques & littéraires de la Suiſſe & de l'Italie.
Leurs Majestés , ainſi que la Famille royale , ont bien
voulu honorer ces Artiſtes de leus ſouſcriptions.
Le 23 , le chevalier de Juilly de Thomaſſin , ancien
baron , maréchal des logis des Gardes du Corps du
Roi , a eu l'honneur de remettre à Sa Majefté , à laquelle
il a été préſenté par le prince de Tingry , capitaine des
Gardes de quartier , un ouvrage de ſa compoſition ,
ayant pour titre : Catinat ou le modele des Guerriers ,
Discours à mes Camarades , enrichi du portrait du Heros,
en taille-douce. Il a également eu l'honneur d'offrir
ton ouvrage à la Reine , à Monfieur & à Monseigneur
le comte d'Artois .
NOMINATIONS.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fa chambre
au vicomte de Mailly , premier écuyer de Madame en
furvivance , & colonel du régiment d'Anjou , infanterie ;
& au comte Jules de Polignac , premier écuyer de la
Reine en furvivance .
Sa Majefté vient de nommer pour remplacer la charge
de contrôleur - général des finances , vacante par la
mort du fieur de Clugny ,le fieur Taboureau des Reaux ,
conſeiller d'état , ancien intendant de Valenciennes , quí
lui a été préſenté par le comte de Maurepas , & qui
lui a fait ſes remerciemens. Sa Majesté s'eſt en même
2
212 MERCURE DE FRANCE .
temps réſervé la direction du Tréfor- Royal , & a nomme
pour l'exercer ſous ſes ordres , le ſieur Neker , avec le
titre de confeiller des finances & de directeur - général
du Tréfor royal.
Charlotte , comteſſe douairiere de Mont - Lezun , née
comteffe de Mont- Zichier , vient d'avoir l'honneur d'être
compriſe dans la promotion que l'Impératrice - Reine a
faite le 14 du mois dernier , dans l'ordre Royal Impérial
de la Croix Etoilée ,
MORTS.
Elzea-Marie-Joſeph-Charles , vicomte de Broglie , agé
de trente-neuf ans , chevalier de l'ordre royal & militaire
de Saint - Louis , brigadier des arinées du Roi , colonel
commandant du régiment d'Aquitaine , infanterie , eſt
mort à Metz le 28 feptembre de cette année .
N. de Clugny , maftre des requêtes , conſeiller ordinaire
au confeil royal , contrôleur général des finances ,
eft mort à Paris le 18 Octobre , âgé de 46 ans 3 mois .
Armand-Criftophe de Beaumont , comte de la Roque
& du Repaire , eſt mort le 9 Octobre , en fon château
de la Roque en Périgord , dans la 76 année de fon âge.
Henri - François-de-Paule le Fevre d'Ormelon , prêtre ,
chanoine honoraire de l'égliſe de Paris , abbé commendataire
de l'Abbaye royale de Bol-bonne , ordre de Ctteaux
, dioceſe de Mirepoix , eſt mort le 22 dans la 53
année de fon âge.
NOVEMBRE. 1776. 213
LOTERIE.T
Les cinq tirages de la loterie royale de France ont
été exécutés publiquement dans la grand'ſalle de la Com
pagnie des Indes , en préſence du Lieutenant-Général de
Police , le 1 octobre , conformément à l'arrêt du Conſeil
du 30 juin dernier. Les nombres fortis de la roue de
fortune font les extraits ſuivans , pour le premier tirage ,
qui eſt celui des lots : 90 , 4 , 15 , 14 , 35. Second tirage
de la premiere claſſe des primes : 65,62 , 43 , 16,
52. Troisieme tirage de la seconde claffe des primes : -
29 , 42 , 45 , 10 , 15. Quatrieme tirage de la troisieme
claſſe des primes: 41 , 79 , 80, 71 , 45. Cinquieme &
dernier tirage de la quatrieme claſſe des primes : 8,44,
13 , 42 , 75. Les cinq prochains tirages feront exécutés
le jeudi 13 Octobre .
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Ode à la Beauté , ibid.
Traduction en vers du commencement du livre 4 de
l'Iliade , 10
Sonnet, 12
Lifette & fon Linot , fable ,
:
13
La mauvaiſe Mere punie , conte , 15
Vers , 42
Réponſe de la plus aimable des Eſtampoiſes , ibid.
Madrigal , 44
Mes idées ſur le célibat ; ibid.
Chanſon en réponſe à celle contre les plumes des
Dames,
Le Zéphir & la Senſitive , fable ,
Les ſenſibles regrets ,
Ode d'Horace ,
explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Vers pour un mariage ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
47
48
46
51
52
53
55
57
58
Les Courtilannes , ibid.
NOVEMBRE. 1776. 215
Hiſtoire de Loango , 76
L'Amour accufé , 84
Le Maltre Tofcan , 88
Le Maître d'Hiſtoire , 91
Médecine moderne , 94
Elai chronologique , hiſt. & polit. ſur l'île de Corſe , 100
Difcours fut les monumens publics , 110
Elémens de tactique pour la cavalerie , 124
Le jeu de Trictrac ,
128
Les caracteres du Meſſie vérifiés en Jeſus de Nazareth , 129
Défenſe des Livres de l'ancien Teſtament , 131
La morale du Citoyen du monde , 132
Cours de phyſique expérimentale , &c . 136
Nouveau Dictionnaire pour fervir de ſupplément au
Dictionnaire raiſonné des fciences , arts & métiers , 140
Journal des cauſes célebres , 156
Annonces littéraires , 160
ACADÉMIES, 161
Besançon. ibid.
Nimes , 156
SPECTACLES. 170
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 171
Comédie Italienne , 173
Lettre de M. Floquet à M. Grétry , 174
ARTS. 177
Gravures ,
ibid.
Muſique.
182
Peinture ,
183
16 MERCURE DE FRANCE,
Réponſe de M. le Chevalier de Gluck ,
Cours d'hiſtoire naturelle , & c.
de Langue Angloiſe ,
Variétés , invantions , &c.
Lettre de M. Patte ,
Anécdotes.
AVIS,
:
Nouvelles politiques ,
Préfentations ,
d'Ouvrages ,
Nominations ,
Morts ,
Loterie,
184
186
ibid.
188
ibid.
196
200
201
210
ibid.
211
1
212
213
II
:
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SIQUÆRIS
PENINSULAM
-AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPICE
AP
20
M51
177:
....
a
11
11
1
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1
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& de Morale . 12. No. 1 à 18. ou tom. I. prem. partie
à tom . 6. Ie. Partie. Paris 1775-1776. à f9. pour les
4 Tomes en 12 Parties , ou f 18 : - pour les XXIVparties .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdores . Aventures
amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 vol. Paris ,
1775. à f3: -
1769.
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759
Les Loisirs du Chevalier d'Eonde Beaumont , ancien Miniftre
Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c . pendant son séjour en Angleterre.
Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst . 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les Droits
des Souverains , grand in- douze , I vol. 1775. à fr : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dredés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
Svo . I vol . à f 6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8νο. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe . Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo . 62. vol. Edition de
::
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
TRADUCTION en vers libres d'un Pоё-
me Anglois intitulé : Amurat & Théana
, ou les Amans malheureux. :
No.ON loin d'une célebre ville , (*)
Le trone des beaux - arts & des ſçavans l'aſyle ,
:
(*) Oxford , ois il y a une célebre Univerſité, en Angle
terre.
A 3
6
MERCURE DE FRANCE.
Où cent dômes hardis s'élevent juſqu'aux cieux ,
Où , fur un bord délicieux ,
On voit du fleuve Ifis rouler l'onde argentée ;
Eſt un vallon couronné de forêts :
La nature y deploie une ſcene enchantée :
Le bonheur y préſide avec l'aimable paix.
Là vivoient deux Amans à la fleur de leur ages
La belle Théana , le fenfible Ainurat.
On voyoit fur leur teint ce divin incarnat
Dont la brillante Aurore embellit fon viſage ,
Lorſqu'elle nous paroſt , au bord de l'Orient ,
Sourire à la nature , & d'un roſe charmant
Colorer le nuage .
La voix de Théana pénétroit juſqu'au coeur ;
Son air étoit modefte & fon rire enchanteur ;
La vertu lui prêtoit ſon eſprit & ſes graces ;
Les ris & les plaiſirs s'empreſſoient ſur ſes traces,
Et ſon langage aimable & ſenſé tour - à - tour ,
Plaiſoit à la raiſon & féduiſoit l'amour.
:
Sous un mouchoir de gaze tranſparente ,
Où l'on voyoit des bouquets nuancés ,
Que ſa main avec art avoit entrelacés ,
S'agitoit doucement une gorge naiſſante :
Et le coeur qui faiſoit palpiter ce beau ſein ,
S'attendriffoit fur la foule indigente.
DECEMBRE. 1776.
7
Un coup d'oeil tendre , une bonté touchante ,
Donnoſent le plus grand prix aux bienfaits de fa main.
Dans ſes beaux yeux brilloient , fans ſe contraindre ,
Les innocens deſirs d'un coeur pur & fans fard ;
Et ce coeur ingénu jamais ne connut l'art
De tromper ou de feindre .
:
Amurat , ſon amant , jeune , bien fait & beau ,
Avec un regard doux portoit une ame ardente
Sur ſon front paroſſſoit la vertu triomphante ;
Pour lui le crime étoit étranger & nouveau.
La voix de l'amitié d'abord ſe fit entendre
A fon coeur ſimple & fans détour;
Bientôt elle lui fit comprendre
Que ce coeur tendre étoit fait pour l'amour.
!
A
Deftinés pour jouir , pour s'aimer & pour plaire ,
A quels heureux tranſports leurs coeurs vont ſe livrer !
Mais leur bonheur fut trop grand pour durer,
Et la fortune à l'amour fut contraire.
Le pere d'Amurat , homme vain , fans pitié
Qui n'eſtimoit que l'opulence ,
Qui ne connut jamais la ddoouuccee jouiſſance
re
A4
MERCURE DE FRANCE.
De l'amour ou de l'amitié ;
Ofa rompre la chaîne où fon coeur eſt lié.
Il approuva long - temps leur innocente flamme ;
Mais bientôt ſe livrant à l'orgueil de ſon ame ,
A fon fils trop heureux un jour il ordonna
De ne plus voir , aimer , ni plaire à Théana.
Pour Amurat quel coup de foudre !
Envain voudroit - il obéir !
Comment pourroit - il s'y réſoudre ?
Il ne fait qu'ainier ou mourir.
II tâche, hélas ! de conjurer l'orage ;
A la priere il mêle le reſpect ;
D'un amour éloquent il parle le langage :
Mais l'intérêt l'emporte , il n'a que le regret.
O toi , s'écrioit- il , ma plus chere eſpérance !
ود
ود O toi que j'aimerai toujours !
O Théana , mes fideles amours !
„ Pourquoi fuis - je privé de ta douce préſence ?
„D'un trouble violent je me ſons agité ;
" Des pleurs inondent mon viſage ,
, Chere Amante ! aimable beauté !
Fille charmante , auffi tendre que ſage !
L
„ Vain difcours ! .. c'en eſt fait.. je ne la verrai plus ..
D'un déſeſpoir affreux mon coeur eſt la victime ...
DECEMBRE. 1776.
" J'éprouve des tourmens qui ne font dus qu'au crime.
„Mes plaiſirs font paffes , mes beaux jours ſont perdus .
, O Lune! reine des ténebres !
,, Tandis qu'autour de moi mille ſpectres funebres
,, Viennent en voltigeant fous ces triſtes lambris ;
ود Tandis que la chouette , en flottant dans tes ombres ,
,, Fait retentir partout ſes lamentables cris:
ود
"
Arrête... que je puiſſe , errant dans ces lieux fombres ,
Me plaindre de mes maux , te raconter mon fort ;.
„ Te dire ma douleur , & te la dire encor.
» Je vous falue , o ſcenes magnifiques ,
„ Cortege de la nuit , aftres mélancoliques ,
ود
„ Qui fuyez à l'aſpect du jour !
Tandis que mon eſprit , plongé dans la triſteſſe ,
„ Médite ſur les maux que lui cauſe l'amour ;
„ De vos feux paliſſans éclairez ma tendreſſe ,
„ Regnez fur ce fombre ſéjour.
ود Funeſte ſort ! ta barbarie
" M'impoſe la plus dure loi ! ..
ود Cette vallée , autrefois ſi chérie ,
N'est qu'un affreux déſert pour moi....
A 5
MERCURE DE FRANCE.
,, O.Théanal fille accomplie !
,, Puis -je vivre ſans toi !
ود
Je le vois : l'intérêt dicta mes deſtinées ...
ود
Sa balance a peſé , fans conſulter mon coeur...
,, En voulant difpofer de mes jeunes années ,
» Le perfide a coupé le fil de mon bonheur.
» Le cour d'un pere a- t - il donc pu s'éteindre ?..
L'intérêt à ce point a- til pu l'endurcir ?
,, Pas une larme ... Non ; pas même un ſeul ſoupir...
Ah! peut - être jamais il ne daigna me plaindre ?
" Dieu tout - puiſſant , qui faifois 'mon eſpoirt
„ Amour ! maître de la nature !
„ Je reconnus ton fouverain pouvoir ,
„ Et tu caufas tous les maux que j'endure.
ود
ود
22 Dis - moi , dis moi , cher tyran de mon coeur ,
Où puis - je retrouver ma liberté chérie ?
N'étoit - ce pas affez de me l'avoir ravie ?
„ Faut - il troubler encor ma paix & mon bonheur ?
2
:
"
" Charmant efpoir ! tréſor de ma penſée !
,, Douce félicité paffée !
» Tu difparus, en un moment.
Ah ! fans doute le coeur qui brifa notre chaîne ,
DECEMBRE. 1776. I
"
"
" Eſt plus dur que le diamant.....
O funeſte décret ! tu cauſes notre peine .
„ Tu troubles nos plaiſirs.
Le ſouvenir chéri des plus tendres délices ,
Me fait fouffrir " mille fupplices :
Mes deſirs innocens font changés en ſoupirs ",
Ah ! triſte Amant ! ah ! ceſſe de te plaindre !
Revois l'objet qui t'a charmé :
Dans ce moment , que ton coeur rapimé ,
Puiffe jouir ſans ſe contraindre !
Théana vient ; mais , quoi ! ton oeil ſe mouille encor...
Elle n'entend que trop ce funeſte langage ,
Et dans ces pleurs qui baignent ton viſage
Elle a lu les arrêts du fort.
Combien le deſtin eſt funeſte
Aces Amans infortunés !
Pour le bonheur ils étoient deſtinés.
L'eſpoir fuit , la douleur refte.
O maudit or ! qui fais leur déplaifir ,
Puiffe - tu pour jamais te fondre & t'engloutir
Dans le ſein entr'ouvert de la terre profonde ,
D'où tu ſortis pour le malheur du monde.
Le coeur de Théana vivement allarmé ,
De fon amant voit la langueur mortelle.
1
12 MERCURE DE FRANCE.
ود
Elle la fent: ,, Hélas ! s'écri-a t-elle ,
" Cher Amurat , mon bien-aimé ,
Ne in'abandonne pas dans ma douleur cruelle ;
„ Puiſque tu m'as promis ta foi ,
29 Tu ne dois vivre que pour moi.
„ Juſqu'à la mort je te ferai fidelle .
,, Ah ! chere Théana , dit-il en ce moment ,
םי
ود
Rien ne pourra jamais ébranler ma conſtance.
De mon pere & du fort je brave la puiſſance ;
Tu regneras toujours fur le plus tendre Amant,
Mais l'intérêt a causé mes alarmes. ود
” On me défend , hélas ! de t'adorer ;
,, J'emploie envain la priere & les larmes :
,, C'eſt pour jamais qu'on veut nous ſéparer.
Mais envain les ſaiſons couronnerent l'année ,
Envain foupirons-nous fur notre deſtinée ,
„ L'écho ſe joue en paix de nos triftes clameurs ;
,, Belle campagne autrefois fortunée ,
» Nous t'arroſons aujourd'hui de nos pleurs.
Les plaiſirs de l'amour , comme une ombre légere ,
وو
Sont échappés à mes defirs ;
Mais je ne perdrai point de ſi chers ſouvenirs ,
ود
Et juſques à l'heure derniere ,
. Qui doit terminer mon tourment ,
DECEMBRE. 1776. 13
„ Je ſerai tendre ... amoureux ... & conftant.
„Beaux jours qui fuyez comme un ſonge ,
,, Quoi ! ne reviendrez-vous jamais ?
ود Mon bonheur fut-il un menſonge ?
ود Dois je expirer dans les regrets ?
" O douleur ! oh ! combien je ſens ton amertume !
Répete fon Amante alors ;
ود L'amour envain fait ſes efforts ;
ود
ود
Le poiſon dans mon ſein s'allume ,
Et le noir chagrin me confume .
,, Par- tout , dans ces lieux égarés ,
ود Où je vais te chercher fans ceſſe ,
,, Tout offre à mes yeux éplorés
,, L'affreux néant de la triſteſſe .
وو
ود
Hélas ! un implacable fort
Sans pitié m'a donc condamnée ,
,, Fidelle Amante , Amante infortunée ,
,, De te pleurer juſqu'à la mort !
, Oui , notre ame doit ſe joindre
,, Dans le ſommeil du trépas ;
ود Ce trépas n'eſt point à craindre,
,, Si j'expire dans tes bras.
,, C'eſt à l'amour à nous plaindre ,
|
1
14 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
„A célébrer nos malheurs,
„Aux Amans à verſer des pleurs.
Mais d'un moment ſi je te dois ſurvivre,
A te pleurer je paſſerai ce temps .
,, Mon ame alors , prête à te fuivre,
,, Soupirera les plus triſtes accens :
Aux oiſeaux de ces bois j'apprendrai notre hiſtoire ,
Sur le chêne & l'ormeau je graverai ton nom ;
ود
ود
ود
ود
"
Et mes cris en frappant l'écho de ce vallon ,
"
Retentiront au Temple de mémoire. 1
Pour la derniere fois j'irai ſous ces berceaux ,
,, Qui virent naître un innocente flamme ;
Un inſtant j'entendrai murmurer ces ruiffeaux ,
,, Qui répétoient les ſoupirs de notre aine ;
,, Je leur ferai les plus tendres adieux :
Puis prononçant le nom de celui que j'adore ,
L'amour & la douleur me fermeront les yeux"
Leur teint de roſe où brilloit la jeuneſſe
€
Où l'on voyoit les fleurs de la ſanté,
Où l'amour avoit peint ſes traits & fa beauté ,
Eſt par-tout fillonné des mains de la trifteffe.
Dans ce moment funefte accablé de remords,
Le pere invoque envain le ciel inexorable.
Il s'attendrit ; il voit ſes torts;
1
DECEMBRE. 1776. 15
Mais le mal eſt irréparable.
Vers lui ſon fils tourne un regard mourant :
» Il n'eſt plus temps , dit- il , en fa douleur extrême ,
و د
„ Je vais mourir.... En ce dernier moment ,
Laiſſez-moi voir encor une fois ce que j'aime....
» Je vous pardonne....& je mourrai content
:
Sur l'aile de l'amour , ſon Amante alarmée ,
Vole.... Un torrent de pleurs coulant de ſes beaux yeux ,
Arroſe d'Amurat la main inanimée.
...
Hélas ! la mort va tromper tous leurs voeux !
Un froid mortel vient de glacer fon ame.
Adieu , s'écria-t-il ! Auffi-tôt if ſe pâne....
Son Amante en frémit... O cruel déplaifit !
Elle perd tout efpoir & na plus qu'à gémir.
O pere infortuné ! le chagrin qui t'égare
Ajoute au trait fatal qui lui donne la mort.
Laiſſe l'amour le maître de fon fort :
De fes beaux jours il ſera plus avaré.
Pourquoi de Théana contraindre les douleurs ?
Ah ! permets -lui de dire à celui qu'elle adore :
» Regarde ton Amante & vois couler ſes pleurs ,
,, O mon cher Amurat ! pour elle vis encore .
Théana retournoit chez elle inconfolable.
Le Nord ſouffloit ſa glace ; un accent lamentable ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Sorti du fond des bois , vient frapper ſon eſprit.
Les triſtes oiſeaux de la nuit
Chantent pour ſon Amant leurs complaintes funebres.
Egarée , incertaine , au milieu des ténebres ,
A chaque pas elle frémit ,
Et croit par-tout entendre Amurat qui gémit.
Ainſi , tremblante & déſolée ,
Son ame demeure accablée
Dans cette affreuſe viſion ;
Lorſqu'hélas ! un lugubre ſon
Frappe ſon oreille troublée....
De ſon Amant.... Ô coup fatal !
La cloche de la mort ſonne la derniere heure....
Son corps friſſonne à ce triſte ſignal ....
(De ſa mere elle alloit atteindre la demeure)
ود C'en eſt fait ! il n'eſt plus. O funeſte moment!
ود S'écria-t-elle : Amurat 1. cher Amant! ..
,, Attends-moi... je te ſuis . Oh ! ... mon coeur ſe déchire :
„ Je meurs. Am... En diſant , elle tombe ; elle expire.
ΕΡΙΤΑΡНЕ .
Muſes , en traçant cette hiſtoire ,
Soupirez fur votre pinceau ;
Que
DECEMBRE 1776. 17
r
Que l'Amour porte ce tableau
Lui-même au Temple de Mémoire.
Tandis qu'auprès de ce tombeau X
L'Amitié ſainte exprime ſes allarmes ,
Que la vertu leur rende un hommage nouveau ,
Que la pitié verſe des larmes.
Par M. Carra.
CE
IMITATION de la Préface du Premier Livre
de l'Enlevement de Proferpine ,
Poëme Latin de Claudien.
CELUI
+
VELUI qui le premier , inventeur des vaiſſeaux,
D'une rame groſſiere oſa fendre les eaux ,
Qui des vents incertains mépriſant le murmure ,
Dut à l'art un chemin fermé par la nature ,
N'oſa pas confier , aveugle en ſon deſſein ,
Ades flots mugiſſans ſon fragile ſapin ;
De ſon vaiſſeau tremblant le flanc encor timide ,
N'affronta que la paix de la plaine liquide ;
Bientôt creufant l'horreur des humides déſerts ,
Sa voile , loin des bords , le vit ſourire aux mers ?
Quand inſenſiblement , dépouillant toute crainte ,
Du danger du trépas ſon coeur perdit l'empreinte ;
Il vogue ſur les flots , l'oeil fixé vers les cieux ,
Ex dompte le courroux de Neptune & des Dieux.
Par M. le Méteyer.
B
1
T
3
18 MERCURE DE FRANCE.
AUX SALANCIENS.
L'INNOGENCE INNOCENCE & la modeftie ,
Dans un coin de la terre obtiennent les honneurs .
Loin du luxe & loin de l'envie ,
Ce paiſible ſéjour eſt Faſyle des moeurs.
Douze fiecles ont vu paffer de race en race
La candeur & la probité ,
Et du crime jamais n'ont apperçu la trace
Chez ce Peuple trop peu vanté ,
Où regnent le bonheur & la fimplicité.
Douze fiecles ont vu cette fête touchante ,
Cette folemnité qui fait couler des pleurs ;
La pudeur y paroit timide & triomphante ,
Et fa couronne font des fleurs.
Le prix de l'innocence en eſt auſſi l'image
Tous les ans ce ſpectacle embellit un village,
Et fait palpiter tous les coeurs.
Sur ton front , jeune Egle , cette roſe qui brille
Semble parer le front de tes ayeux charmés;
Ton triomphe eſt celui d'une honnête famille ,
Ses titres de vertus font par toi confirmés .
*
DECEMBRE. 1776. 19
1
Et toi , qui pleures de tendreſſe ,
Que la roſe en ce jour orne tes cheveux blancs ,
O vieillard fortuné ! la roſe eſt ta nobleſſe.
L'éclat des dignités , des rangs
Ne peut éclipfer la fugeffe ,
Qui , mieux que nos écrits , honore tès vieux ans ,
De tes enfans chéris partage l'allégreſſe ,
Et reçois leurs foins confolans.
Vois leurs jeux ingénus , parcours ces lieux tranquilles ;
Le bonheur t'environne en ce charmant ſéjour.
La mort porte l'effroi dans le ſein de nos villes ,
Elle ſera pour toi le déclin d'un beau jour.
Peuple juſte & chéri , recevez mon hommage ;
Jouiſſez des bienfaits dont vous comblent les cieux.
Que ne puis je fouler vos prés délicieux !
De la félicité j'embraſſe au moins l'image.
Je vois vos jours ſereins ſe lever ſans nuage ,
Vos plaiſirs innocens , & vos coeurs vertueux.
Tout le reſte n'est rien , vous avez en partage
Ce que ne donnent point les palais ſomptueux.
Dans le fond de ſon coeur eſt le tréſor du ſage.
:
Par M. Marteau.
B 2
20 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Madame la Comteſſe DE CH...
Vous ous avez vu le jour près de ces bords fleuris ,
Où Céladon bleſſe des traits de ſa Bergere ,
Las d'ennuyer les échos attendris ,
Se précipita , pour lui plaire ,
Dans le profond de la riviere (*)
Et ne toucha que les poiſfons ſurpris.
Je ſuis plein de foi pour Aſtrée ,
De ſes appas je ſuis le partiſan ;
Mais ſon hiſtoire en ces lieux avérée ,
Depuis que je vous vois me paroît un Roman,
Eut - elle comme vous cet eſprit agréable
Qui fait avec les jeux badiner la raifon ?
Connût - elle cet art aimable
De rimer & de plaire avec une chanſon ?
Vous recevriez bien plus d'hommages ,
Si vous vouliez comme elle étourdir ce canton :
Qui , bientôt rénonçant à tous ſes goûts volages ,
L'homme le plus coquet deviendroit Céladon.
Par M. Sabatier de Cavaillon , ancien
Profeffeur d'Eloquence au College de
Tournon.
(*) Le Lignon.
DECEMBRE 1776. 21
ADINE , au la Bergere des Pyrénées.
Anecdote Gauloise (*).
L'ESPAGNE
ESPAGNE eſt ſéparée de la France par
une longue chaîne de montagnes qu'on
nomme Pyrénées: elles offrent de temps
en temps des vallons affez agréablement
ſitués , mais qui font preſque inhabités.
On y trouve à peine quelques hameaux
à des diſtances fort éloignées. Des chaumieres
informes ,& dégradées en partie
(*) Le fond de cette historiette est tire de l'Anglois. M.
de L. P. paroft avoir puisé dans la même ſource l'idée d'une
de ſes plus jolies romances . Le ſujet m'a paru heureux ;
& je n'ai pu me refuser au plaisir de le traiter , morac après
M. de L. P. Je me ftatie qu'on me soupçonnera d'autant
moins de vouloir lui dérober au fleuron de la couronne qu'il
a fi justement méritée, que la concurrence ne pourroit que
in'être défavantageuse : d'ailleurs le plan que j'ai fuivi n'eſt
pas le même. Si cette bagatelle , toute foible qu'elle est ,
pouvoit obtenir grace aux yeux de l'indulgence , j'en ferais
d'autant plus volontiers hommage à M. de L. P. que je
trouverois l'occaſion de lui rendre publiquement le tribut
qu'il est en droit d'attendre de tous ceux qui cultivent &choriffent
les lettres.
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
par les injures des ſaiſons, ſervent de
retraites aux pauvres habitans de ces
vaſtes déſerts , qui font preſque tous
paſteurs ,& qui , pour la plupart , vivent
&meurent fans fortir des limites étroites
où la nature ſemble , pour ainſi dire,
les avoir reſſérés .
Dans une de ces cabanes ſolitaires ,
vivoit une femme reſpectable par fon
age & les belles qualités de ſon ame ;
Brigitte (c'étoit ſon nom) quoique peu
favoriſée de la fortune , trouvoit dans
ſes épargnes de quoi foulager les mal.
heureux qui venoient implorer ſon ſe
cours. Toute ſa richeſſe conſiſtoit dans
un petit troupeau que conduiſoit au pâturage
une jeuneBergere qu'elle appelloit
ſa fille , & dans un verger qu'elle cultivoit
de ſes mains. Elle alloit toutes les
ſemaines vendre , dans une petite ville
voiſine de fon habitation , les fromages
qu'elle tiroit de fon troupeau , les fruits
de fon verger , & de petites corbeilles
d'ofier que la jeune Adine (ainſi s'appelloit
l'aimable fille de Brigitte) treſſoit
avec beaucoup d'art& de goût. Le produit
de la récolte & de ces petits ouvra-
'ges étoit plus que ſuffifant pour leur en.
DECEMBRE. 1776. 23
tretien , qui n'étoit pas fort diſpendieux.
Elles vivoient exemptes de ſoucis &d'inquiétudes
, contentes de peu , elles ne
defiroient rien& jouiſſoient du bonheur
pur qui accompagne toujours la ſageſſe
&la vertu. La connoiſſance particuliere
que Brigitte avoit de la vertu des ſimples
, & l'heureux emploi qu'elle en faifoit
tous les jours , l'air de propreté qui
régnoit fur toute ſa perſonne, une converſation
qu'elle foutenoit avec eſprit ,
pluſieurs talens que n'ont point ordinairement
les gens d'une condition bornée ,
les agrémens de l'eſprit , qui ſemoient
ſur l'hiver de ſa vie les roſes du printemps
, tout enfin donnoit une haute
idée de l'éducation qu'elle devoit avoir
reçue , & laiſſoit même ſoupçonner
qu'elle cachoit ſa naiſſance. Quoique
fimples & même groffiers , les habitans
de ſon hameau la regardoient comme
une perſonne au deſſus de ſon état, la
reſpectoient & ſe contentoient de l'ad.
mirer , ſans vouloir détacher le voile
épais qui la déroboit à leurs yeux.
Paſſons maintenant au portrait de la
fille de Brigitte. Jamais , ſous des ajus
temens auſſi ſimples que les fiens , on
n'avoit vu un figure plus intéreſſante :
1
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
都
les graces l'accompagnoient fans ceffe ,
&fembloient ſe diſputer à l'envi le ſoin
de la rendre encore plus aimable. Un
port majestueux ,une taille ſvelte & bien
proportionnée , une peau d'une fineſſe
& d'une blancheur éblouiſſante , des
traits nobles & réguliers , une gorge plus
éclatante que la neige des montagnes ,
une jambe plus fine que celle du monarque
léger de nos forêts , mille charmes
enfin que l'art ne ſauroit décrire , l'euf.
fent fait paſſer dans les fiecles fabuleux
pour la Déeſſe de la Beauté, dont elle
auroit mérité les autels; mais l'heureuſe
trempe de fon caractere , la douceur &
l'égalité de ſes moeurs , ſes talens naturels
& la ſagacité de ſon eſprit , que la
bonne Brigitte avoit autant perfectionnés
que ſa ſituation pouvoit le permettre
, étoient bien au-deſſus des agrémens
deſa figure. Sa mere , qui n'avoit pas toujours
vécu dans les gorges des Pyrénées ,
n'avoit rien négligé pour former le coeur
de la jeune Adine ,& orner ſon eſprit de
toutes les connoiſſances dont une femme
pouvoit avoir l'idée dans un fiecle où la
ſtupidité & la barbarie appeſantiſſoient
leur joug odieux fur le monde enſeveli
dans les ténebres de l'ignorance. Adine
DECEMBRE. 1776. 25
chantoit avec tout le goût imaginable :
les charmes de ſa voix faifoient l'orne .
ment de ces déſerts ; & quand elle conduiſoit
ſon troupeau dans les pâturages
qui avoiſinoient ſa retraite, elle fufpendoit
, par fes chansons , les travaux des
ruſtiques habitans de cette contréé , qui
s'arrêtoient pour l'écouter.
L'aimable Adine paſſoit ainſi ſes plus
beaux jours ; &tandis que ſon troupeau
paiſſoit ſous la garde d'un chien fidéle&
capable de le défendre des attaques du
loup raviſſeur , elle entrelaçoit le flexible
ofier ;& le jonc , ſous ſes doigts , prenoit
les formes les plus agréables. Adine
n'ambitionnoit point les richeſſes , parce
qu'elle n'avoit ni defirs , ni beſoins. Elle
ne recherchoit pointles honneurs , parce
qu'elle ne comprenoit pas comment un
homme pouvoit valoir plus qu'un autre ,
ſi ce n'eſt par la vertu , le mérite ou les
talens , & qu'elle avoit ſouvent oui dire
à ſa bonne mere que la vertu n'étoit pas
toujours la compagne de la grandeur.
Adine enfin étoit heureuſe , parce qu'elle
ſavoit ſe contenter de ſon fort. Cepen.
dant elle avoit ſeize ans , & fon coeur
commençoit à ſoupçonner qu'il lui manquoit
quelque chose. Sans connoître
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
l'amour, ellereſſentoit déja ſon pouvoir ;
mais ce n'étoit point au milieu des Pyrénées
, qu'un coeur comme le ſien pouvoit
s'abandonner à ſes douces impreffions.
La tranquillité dont jouiſſoit Adine
&ſa vertueuſe mere , ne fut pas de longue
durée ; un accident imprévu traverfa
leur bonheur.
L'illuſtre fils 'de Charles Martel , Pepin
, Roi de France , avoit envoyé une
armée formidable contre les Sarrafins
d'Afrique , qui , au mépris d'un traité
qu'ils avoient conclu , ravageoient l'Efpagne
où régnoit Rodrigue , ſon allié.
Odon, Maire du Palais de Neuſtrie , auquel
il avoit donné le commandement de
ſes troupes , n'ayant point répondu à la
confiance dont il l'avoit honoré , fut
rappellé en France ; & Mainfroi , le fier
Mainfroi , frere de la Reine Berthe , fut
nommé pour le remplacer.
Mainfroi avoit un de ces naturels heureux
qui prennent facilement toutes les
impreffions qu'on leur donne ; mais
qu'une éducation négligée&les flatteries
infidieuſes des courtiſans avoient corrompu
de bonne heure. Imbu , dès fa
tendre jeuneſſe , des principes les plus
DECEMBRE. 1776. 27
faux & les plus pernicieux , il ne connoiffoit
d'autre loix que ſes defirs , d'autre
divinité que ſes penchans , d'autre frein
que l'impoſſibilité de les fatisfaire. Taillé
comme un héros , il en avoit le courage
&le fang- froid; perſonne enfin ne méritoit
mieux que lui la confiance de
Pepin.
Mainfroi quitta la Cour & partit pour
l'Eſpagne , avec un équipage conforme à
ſa naillance & au titre dont il venoit
d'être revêtu. Arrivé dans les Pyrénées ,
la chaleur l'obligea de s'arrêter ; & pendant
que ſa ſuite ſe livroit au repos dont
elle avoit beſoin pour réparer ſes forces
épuiſées , il s'écarta dans un vallon entrecoupé
par un petit bois , qui formoit un
ombrage délicieux. Le ſoleil étoit dans
toute fa force , & Mainfroi , parcourant
ce labyrinthe enchanteur , bravoit la rage
du midi : là , reſpirant le frais ſur lebord
d'un ruiſſeau qui ferpentoit avec un
doux murmure , & dont les rives émaillées
de fleurs champêtres offroient le
ſpectacle le plus varié ; il admiroit la
beauté de la nature dans un climat auſſi
ſauvage , & goûtoit un plaiſir inconnu
dans cette douce contemplation .
C'étoit non loin de ce même vallon
28 MERCURE DE FRANCE.
queBrigitte avoit fixé ſa demeure ,& fur
la liſiere du petit bois où Minfroi ſavouroit
la fraîcheur de l'ombrage , que paiffoit
le troupeau d'Adine , ſimple comme
elle , & comme elle ignorant l'artifice &
les détours . Aſſiſe au pied d'un chêne
touffu , dont le feuillage épais invitoit
au fommeil , Adine, ſe repoſant fur fon
chien de la garde de fon troupeau , s'étoit
aſſoupie , & la chaleur ajoutoit encore à
l'éclat de ſa beauté.
ود
Mainfroi paſſe auprès d'elle, & reſte
comme pétrifié à ſa vue : Dieux !
,, s'écria- t- il , quel objet charmant ! quoi?
,,ce climat fauvage... veillai-je ?.. Jamais
,, Vénus dans les boſquets d'Idalie n'of-
,, frit plus de charmes aux regards du
,, jeune Adonis... Je ne ſuis point le
,,jouet d'un vain ſonge... Avançons..."
Mille penſées confufes s'élevent dans
fon ame , & les paſſions ſe réveillant
tout-à-coup dans ſon coeur indompté , il
n'eſt plus le maître de les réprimer. Hors
de lui - même , tout lui devient étranger ;
il ne voit que l'objet qui le frappe , &
ſe livre tout entier à l'impreſſion brulante
dont tes ſens ſont agités, L'habitude
cruelle qu'il s'étoit faite de contenter ſes
penchans à tel prix que ce fût , ne lui
VI
DECEMBRE. 1776. 29
laiſſa pas le pouvoir d'y mettre un frein.
Ce n'eſt plus un homme , c'eſt un monſtre
féroce , un tigre écumant de rage , qui
s'élance avec fureur ſur une proie qu'il
craint de voir échapper. Il vole , il fe
précipite dans les bras de la malheureuſe
Adine , n'écoute ni ſes cris , ni ſes pleurs ,
force ſa réſiſtance, aſſouvit ſa brutalité ,
s'échappe , diſparoît& rejoint ſa troupe ,
qui n'attendoit que lui pour ſe remettre
en marche.
Cependant Adine , s'abandonnant au
déſeſpoir le plus amer , erroit à l'aventure,
& rempliſſoit le bois de ſes cris
douloureux. Elle apperçoit un Etranger ,
qu'elle juge , à ſes vêtemens , de la ſuite
de ſon infâme raviſſeur , s'informe du
nom de ſon Maître , qu'elle lui dépeint
autant que ſon trouble peut lui permettre
de s'expliquer , frémit en apprenant le
fort qui la menace; & laiſſant à fon
chienle ſoin de ſon troupeau , qui paifſoit
paiſiblement dans la campagne , va
fondre en larmes auprès de ſa mere,
qu'elle oſe à peine inſtruire du ſujet de
fes pleurs.
,,Eh bien ? ma fille , qu'avez -vous réſo-
,, lu? lui dit Brigitte ſans lui donner le
,,temps de nommer le coupable : qu'avez30
MERCURE DE FRANCE.
وو
...
,, vous réfolu ?-Ce que j'ai réſolu ! Eh!
,,que ſais-je dans le trouble où je ſuis ?
- Connoiſſez - vous au moins le traî-
,, tre...-Helas ! Parlez... quel eſtil
? - Le frere de la Reine. Main-
,, froi !... Qu'importe? il faut nous aller
,,jeter aux pieds de Pepin, lui deman-
,, der vengeance...- Moi ! Pepin eſt
,bon, il nous écoutera ; il eſt Roi , il
,,doit la juftice à ſes moindres ſujets ,
ود il la doit même aux dépens de fon
,, propre fang: il eſt juſte , il eſt géné-
,, reux , & nous n'avons rien à crain-
,,dre... Demain nous partirons; je t'ac
,, compagnerai : va chercher ton troupeau;
je vais de mon côté prendre les
,, arrangemens néceſſaires pour notre
,, voyage... Confole toi , ma fille , &
,, ſeche tes pleurs: tu n'en es pas moins
,, pure aux regards de l'Eternel."
Cependant Mainfroi , le criminel
Mainfroi étoit en proie aux remords les
plus cuifans. Il n'eut pas plutôt commis
le crime odieux dont il s'étoit rendu
coupable, que le repentir entradans fon
ame agitée. Mainfroi n'étoit point méchant
par caractere ; né pour aimer la
vertu , ſi ſon éducation avoit été confiée
à des mains plus habiles , il ne ſe fût
' DECEMBRE. 1776. 3
jamais abandonné aux excès honteux qui
dégraderent ſa jeuneſſe; mais dès ſa plus
tendre énfance , élevé dans les camps &
nourri parmi les horreurs de la guerre ,
il ne connoiſſoit que la loi du plus fort;
loi ſouvent injuſte , mais qui fera toujours
la plus reſpectée , parce qu'elle eſt
fondée ſur l'amour de la proie , que
l'homme , le plus férocede tous les animaux
, apporte en naiſſant , & dont il
ne ſe dépouille qu'à regret.
Cédant à la pitié , dévoré de remords ,
&brulant d'un feu ſecret qui s'allumoit
dans ſes veines , vingt fois Mainfroi
voulut retourner ſur ſes pas pour confo.
ler Adine , lui prodiguer ſes tréfors , &
foulager , autant qu'il étoit en ſon pouvoir
, l'amertume de ſa ſituation; vingt
fois fon humeur altiere & farouche le
retint. Surpris du changement qui s'opéroit
en lui , il chercha vainement à
s'étourdir ſur l'énormité de ſon forfait.
Sa bleſſure étoit profonde ,& le ferpent
du remord ne faiſoit qu'irriter les plaies
de fon coeur. Il connut pour la premiere
fois qu'on ne peut point être heureux
dans le ſein du crime; & l'amour qu'il
reſſentit pour l'objet charmant dont il
venoit de faire le malheur , livra fon
32
MERCURE DE FRANCE.
ame à des tourmens qu'il n'avoit jamais
éprouvés.
Ce fut dans ces ſentimens qu'il rejoignit
ſa troupe; il en étoit attendu avec
impatience , & fon retour fut le ſignal
du départ. Apeine eut-il pris le commandement
de l'armée de Pepin , qu'il y fit
regner l'ordre & rétablir la difcipline ; il
s'attacha à réparer les pertes dont la foibleſſe
d'Odon avoit été cauſe ,& parvint
en peu de temps à ſe rendre redoutable.
Les Sarrafins chercherent à le ſurprendre ;
mais il prévint leur deſſein ,& les enfermant
dans une plaine dont ſes troupes
tenoient les hauteurs , il les défit en bataille
rangée , prit leur Général , les rendit
tributaires , délivra Rodrigue de leur
oppreffion , & repaſſa les Pyrénées , aux
acclamations d'un Peuple nombreux qui
s'empreſſoit ſur les traces de leur libé
rateur. Ni les plaiſirs , ni les fêtes , ni
la pompe de la Cour de Rodrigue ne
purent le retenir. Accablé ſous le poids
de l'ennui qui l'affiégeoit ſans ceſſe , il
cherchoit envain le repos , & feul au
milieu de l'alégreſſe commune , il étoit
rongé de foucis & dévoré de chagrins.
Ce ne fut pas fans l'émotion la plus
vive , qu'il revit le boſquet témoin de
fon
DECEMBRE. 1776. 33
Fon crime: il fit mais envain , toutes
les perquifitions poſſibles pour découvrir
l'infortunée victime de ſa brutalité ; mais
il ne put apprendre autre choſe , ſinon
qu'elle étoit diſparue depuis pluſieurs
mois , & qu'on ignoroit ſa deſtinée.
e
Cependant Adine & Brigitte , après
avoir foutenu, avec une conſtance héroïque,
tout ce qu'une longue & difficile
courſe a de périls & de déſagrémens ,
étoient enfin arrivées à Paris , où Pepin
tenoit alors ſa Cour. Mais qui les introduira
auprès du Monarque? Quelle voix
affez généreuſe ofera s'élever en leur faveur
, & plaider la cauſe de l'innocence
opprimée ? A qui s'adreſſeront - elles ?
Adine est belle , * Adine pleure ; chacun
s'intéreſſe à ſon ſort: on s'empreſſe de
l'introduire auprès du Roi , qui l'accueille
avec bonté , & ſe fait inſtruire du ſujet
de fes larmes .
Adine lui raconte en pleurant le ſujet
de ſes peines ; & fa beauté , que releve
encore fon innocence , lui gagne tous les
coeurs. Soyez tranquille , lui dit Pepin:
je veux qu'on vous rende juſtice , &
•Cette pensée charmante appartient à M. de L. P. &
je m'empreſſe de lui reftituer son bien.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
,je vais de ce pas... Mais j'allois pro-
„noncer ſur un crime dont la connoif-
„fance ne m'appartient point. Allez
trouver la Reine Berthe , ma femme;
elle aſſemblera la Cour d'Amour , & le
coupable ſera jugé ſuivant la rigueur
des loix; allez , jeune Bergere , & ne
craignez rien : je vais voir la Reine &
la prévenir en votre faveur".
La Reine Berthe , Princeſſe d'une
haute vertu , & digne par les qualités de
fon ame , autant que par ſa naiſſance , du
rang élevé où le deſtin l'avoir placée ,
tenoit , ſous les aufpices du Roi fon
époux , une Cour Souveraine, compofée
ſeulement de femmes , toutes recommandables
par leur ſageſſe& diftinguées
par la conduite la plus irréprochable ; ce
Tribunal s'appelloit la Cour d'Amour ,
parce qu'on y jugeoit en dernier reſſort
tout ce qui concernoit la galanterie &
l'amour des Dames.
Pepin ne manqua pas d'inſtruire la
Reine de la nouvelle cauſe qui pendoit
àfon Tribunal, & de l'intérêt qu'il prenoit
au fort de la jeune Adine. Berthe
foudain aſſembla le Confeil , & la jeune
Bergere introduite , fit le récit de ſes
infortunes, L'horreur & l'indignation
DECEMBRE. 1776. 35
qu'il excita dans l'aſſemblée , troubla
tellement les eſprits déjà prévenus en
faveur d'Adine , qu'on oublia de de.
mander le nom du coupable. Soit par
timidité , ſoit par crainte , foit enfin
pour que le nom du coupable n'étouffât
point la voix de l'équité , Adine avoit
eu la précautionde ne point le nommer ;
& Berthe , dans le premier mouvement
de fon juſte courroux , receuillit les voix
&prononça cette ſentence:
:
› Si le Raviffeur est garçon,
»Pour epoux la Cour te l'accorde:
S'il ne l'eft , quelque soit son nom
Il mourra ſans miféricorde ".
Auſſi - tôt un murmure confus s'éleve
dans l'aſſemblée , & l'on applaudit à
haute voix au jugement de Berthe ; mais
lorſqu'on entendit prononcer le nom de
Mainfroi , un filence profond fuccéda
tout-à-coup , ce qui fit craindre à l'infortunée
Bergere la révocation du jugement
qui venoit d'être rendu en ſa faveur;
mais Berthe rompant enfin le filence :
Je ſuis faché , s'écria-t-elle , que le
و و
coupable ſoit mon frere ; mais la fen-
,,tence n'en fera pas moins exécutée :
Ca
30 MERCURE DE FRANCE.
,,vous ferez traitée , en attendant fons
,, retour , avec tout le reſpect & les
,, égards dûs à votre vertu & au rang où
,, vous allez monter .."
Descris de joie & des chants de
triomphes ſe font entendre , &Mainfroi
paroît aux portes du Château , chargé des
dépouilles qu'il avoit enlevées aux ennemis
, & qui étoient deſtinées au Roi. Berthe
ordonne auſſi-tôt qu'on s'aſſure de ſa
perſonne ;& s'adreſſant à Adine , qui pâ
liſſoit de frayeur : ,, Raſſurez vous , jeune
,, Bergere , lui dit- elle ; demain le fier
,, Mainfroi ſera votre époux. Je vaisdon-
,,ner les ordres néceſſaires pour cette
„ auguſte cérémonie ; ſuivez moi; &
„ vous , Gardes , vous me répondrez de
,, Mainfroi ; allez " .
Les ordres de Berthe furent exécutés
fans délai , & le ſuperbe vainqueurdes
Sarrafins retenu prifonnier , de peur que
parune fuite précipitée , il ne ſedétobâtà
la vengeance des loix. On fit préparer un
riche appartement pour Adine , qu'on
revêtit des habits les plus magnifiques.
: Quelque temps avant que la cérémonie
commençât, Mainfroi demanda la
permiſſion d'entretenir Adine en particulier
, ce qui lui fut accordé. On le
DECEMBRE. 1776. 37
conduifit à ſon appartement , où les feme
mes qui la paroient s'éloignerent par
reſpect. Seul avec elle , il tenta , par des
promeſſes éblouiſſantes , de la faire renoncer
à ſes droits; il employa même
les menaces les plus terribles; & paſſant
tout-à-coup aux offres les plus ſéduiſantes
, il tâcha de l'éblouir par une brillante
perſpective ; mais rien ne fut capable de
l'ébranler : elle tint ferme , & l'heure de
la cérémonie arrivée , on conduiſit à la
Cathédrale les futurs époux , pour rece
voir la bénédiction nuptiale des mains
du Primat.
Adine étoit conduite par Pepin , &
Mainfroi , l'air ſombre & confus , donnoit
la main à Berthe. La bonne Brigitte
marchoit ſur les pas de la jeune épouſe ,
en verſant des larmes dont perſonne ne
devinoit la cauſe , ou qu'on attribuoit à
la joie de voir ſa fille monter à un rang
pour lequel elle n'étoit pas née. :
Arrivés au pied de l'autel , le Primat
revêtu de ſes habits pontificaux , cominença
la cérémonie. Mainfroi venoit de
prononcer le ferment ſolemnel qui l'enchaînoit
pour toujours , lorſqu'Adine interrompant
le Prélat: ,, Je ſuis contente ,
dit- elle à fon époux: vous m'aviez
1
"C3
38 MERCURE DE FRANCE.
MIMHIDAN
ravi l'honneur; votre foumiffion &
,,votre repentir ont tout réparé :je vous
„rends à vous même , & je retourne
,dans mon hameau , où je conſerverai
,,juſqu'à la mort la mémoire de vos bien-
,, faits & le ſouvenir des bontés de la
,, Reine".
Tant de généroſité , tant de grandeur
d'ame toucherent le coeur de Mainfroi ;
& la flamme éphémere dont il avoit
brûlé pour Adine ſe rallumant tout - àcoup,
il ſe précipite à ſes genoux : ,,Je
,, ne ſuis pas digne de toi , s'écrie-t-il :
,, ange du bonheur , tu me fais connoître
,,l'amour & reſpecter la vertu. Il n'ap-
,,partient qu'à toi d'épurer mon coeur;
,, daigne être ma femme....- A mes
„ pieds ! vous , Seigneur ! - Je veux ,
,, je dois y reſter.- Relevez vous...
,,Non... daigne combler mes voeux. -
Je ne ſuis qu'une fimple Bergere , &
,, je ne veuxpasvous expoſer au repentir
,, de m'avoir épousée: le mépris feroit
;, tôt ou tard lajuſte récompenſe de mon
,, ambition. Moi ! te mépriſer ! Ah !
„ que plutôt... - Non , Seigneur...
Au nom de l'amour le plus tendre...
Je ſuis pénétrée de vos bontés ;
,,mais le deſſein en eſt pris ,& mon coeur
>>ne changera jamais".
DECEMBRE. 1776. 39
Toute la Cour fut ſaiſie d'étonnement
& ravie d'admiration : ce noble procédé
intéreſſa tout le monde en ſa faveur. En
vain Pepin & Berthe même la conjuroit
de ne plus oppoſer de réſiſtance; envain
l'orgueilleux Mainfroi la preſſoit de ſe
rendre ; Adine étoit inébranlable , & fe
diſpoſoit même à ſe retirer, lorſque Brigitte
, qui n'avoit point encore parlé ,
s'avance ,&ſe tournant vers ſon aimable
fille: ,, Il faut céder , Adine , il eſt temps
,,de vous rendre , lui dit - elle ; & fi ce
,, n'eſt que la crainte d'être mépriſée de
,, votre épouxqui vous retient , apprenez
„ que vous fortez d'un ſang , qui , s'il
,, n'eſt égal à celui de Mainfroi , da
„moins ne le cede qu'à lui ſeul; &
„ vous , Sire , pourſuivit-elle, en s'adref-
,, ſant à Pepin,daignez me permettre de
,, m'expliquer plus clairement.
,, Théoderic, dernier rejeton de la
,,célebre Maiſon de Saxe , mort à la
„ guerre que Charles Martel , votre il-
,,luſtre pere , termina ſi glorieuſement,
,, étoit uni ſecrétement à l'adorable Ed-
,, wige , que le Duc de Saxe ſon pere ,
,,n'avoit jamais voulu accorder à ſes
„ voeux ; il périt , comme vous le ſavez ,
,, à la fameuſe bataille qui décida du fort
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
៖
1
,, de la Saxe; il n'eut pas même la con-
,,ſolation de rendre les derniers foupirs
و د
dans les bras de ſon épouſe , qui mou-
„rut en mettant au monde une fille ,
,, unique fruit de ſon hymen. Dépofi-
,, taire de ſes moindres ſecrets , elle la
confia à mes foins , & m'ordonna de
„ lui laiſſer ignorer à jamais ſa naiſſance ,
à moins qu'elle ne ſe vît à portée de
,,rentrer dans l'héritage de ſes peres : elle
ود
22
me remit en même temps une boëte
,,qui contenoit ſes diamans , ſon por-
,, trait , & une lettre écrite de ſa main:
,, j'ai conſervé toujours avec le plus
,, grand ſoin ce dépôt précieux , Sire , &
,,je vais le remettre en vos auguſtes
,,mains" .
En prononçant ces dernieres paroles ,
Brigitte tira de ſa poche la boëte d'Edwige
, dans laquelle on trouva tout ce
qu'elle avoit annoncé. Adine , reconnue
Princeſſe de Saxe , épouſa Mainfroi dont
elle fit le bonheur. Brigitte ne la quitta
pas , &mourut dans unâge fort avancé,
après avoir élevé ſes enfans , qui furent
la tige d'une longue ſuite de Héros & de
Rois. Adine & Mainfroi vécurent tou
jours heureux , & firent pendant longtempsl'ornement
de la Cour de Pepin ,
DECEMBRE. 1776. 41
qu'ils ne quitterent que pour monter ſur
le Trône d'Ecoſſe ,dont Mainfroi hérita
par la mort de fon frere.
Par M. Willemain d'Abancourt .
:
SILVIE
IDYLLE.
ILVIE aimoit Hylas , Hylas aimoit Silvie :
Un jour par les deſtins l'amoureux Paſtoureau
Fut appellé loin du hameau.
S'il en a pris mélancolie ,
Autant en fit ſa douce amie ;
Bien je le ſais : caché par un buiſſon ,
Je l'ai vu ſoupirer ſur ſa peine ſecrette ,
Et voici la triſte chanson
Que diſoit alors la pauvrette :
Sur le penchant de ces côteaux
J'arrive dès l'aurore ,
Et ne vois point ces feux ſi beaux
Dont le ciel ſe colore :
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Je ne vois point mes doux agneaux!
Paiſſant dans la prairie ,
......
C5
42 MERCURE DE FRANCE .
Je n'apperçois point les barbeaux
Dont elle eſt ſi fleurie :
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Je ne vois point de ces ruiſſeaux
Couler les ondes claires ,
Non plus que tous ces francs moineaux ,
Sautant dans la bruyere :
Ce que je vois , hélas t
C'eſt l'absence d'Hylas.
Je ne vois ni ces arbriſſeaux ,
Pleins des dons de Pomone ,
Ni ces blonds épis en faiſceaux .
Qu'aujourd'hui l'on moiffonne " :
Ce que je vois, hélas!
C'eſt l'absence d'Hylas.
Les Bergers , ſous ces frais ormeaux ,
Amuſent les Bergeres ;
Je ne vois ni leurs jeux nouveaux ,
Ni leurs danſes légeros :
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Voilà qu'ici des tourtereaux
Suivent leurs tourterelles ;
t
A
DECEMBRE. 1776. 43
En contemplant ces vrais tableaux
De nos amours fideleess
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Ainſi d'une voix douce & tendre
Chantoit Silvie ; & moi , tout ému de l'entendre ,
A l'inſtant je demande aux Dieux ,
Par une priere touchante ,
De rendre Hylas promptement à ſes voeux >
Et pour être moi-même heureux ,
De me donner une auffi tendre Amante.
Par Mite Coffon de la Creſſonniere.
A
L
LE MALADE.
Fable.
Apeſte ſuccédoit à la guerre civile ,
Et changeoit en déſert une ſuperbe ville,
Où les morts depuis peu de temps
Ne laiſſoient plus que des mourans.
On voyoit la foeur & le frere ,
Apeine au fortir du berceau ,
Précéder le pere & la mere
Qui les ſuivoient dans le tombeau.
い
Σ
44 MERCURE DE FRANCE .
Les Prêtres ne pouvoient ſuffire
A conſoler les malheureux ,
Qui ſortant de ce monde affreux ,
Craignoient de paſſer dans un pire.
Ce fut alors qu'un Capucin ,
6
Faiſant ſa ronde un jour dans un hameau voiſin ,
Viſita par hafard une pauvre chaumiere :
Il y trouve un vieillard à ſon heure derniere ,
En proie à la contagion
Qui déſoloit au loin toute la région.
Dès le premier coup-d'oeil , le charitable Pere
Voit un ſpectacle qui confond
Les attributs de la miſere ,
... Autour du lit du moribond.
Son lit , c'eſt une ſimple natte ;
Sa couverture , des haillons;
Un vieux pot de terre , une jatte
A prendre de méchans bouillons :
Une hache avec une ſcie ,
Débris de ſa fortune , inſtrumens de ſa vie ,
Pendoient aux murs depuis deux jours .
Et n'étoient plus d'aucun ſecours.
)
Le Pere à cet aſpect , compoſant ſon viſage :
Mon bon ami , dit-il , il faut prendre courage ;
Encore un peu de temps , vous ne ſouffrirez plus ,
Et les biens d'ici-bas vous feront ſuperflus :
Vous allez fortir de ce monde ,
Qui n'eſt rien , croyez -moi , qu'une priſon profonde ,
DECEMBRE. 1776. 45
Où l'homme le plus fortune
A bien peu de plaiſirs & des chagrins fans nombre.
Heureux celui qui meurt au moment qu'il eſt né !
Ce n'eſt qu'un ſonge que la vie ,
Mais ſi pénible , quelquefois !
Si vous ſaviez comme on s'ennuie
Au Couvent même & chez les Rois ?
Eh mais pas tant , dit le bonhomme ,
En élevant un peu la voix ;
Je ne ſais comment font les Rois,
Mais j'ai fait un aſſez bon ſomme;
Et je me fuis fort bien trouvé
D'avoir auſſi long-temps révé.
Je me ſouviens qu'en ma jeuneſſe
J'avois bien peu de peine & beaucoup de plaifar,
Dont même encore en ma vieilleſſe
Je chériffois le ſouvenir.
17
Ma priſon me ſembloit fort bonne ,
Et le ſoir , au matin m'y paroiſſoit égal.
On ne m'a jamais fait de mal,
Et je n'en ai fait à perſonne.
Les dehors de la pauvreté
N'ont jamais rebuté mon hôte ,
Je n'ai jamais rien emprunté ,
Et jamais rien ne m'a fait faute.
Les outils que vous voyez là ,
Me fourniſſoient le néceſſaire ,
Quelquefois même par de la,
Et je ſavois toujours qu'en faire,
i
46 MERCURE DE FRANCE.
J'ai joui de la liberté ,
De la paix & de la ſanté.
Si c'eſt un fonge que la vie ,
Pourquoi voulez-vous qu'il ennuie-
!
Je ne crois pas que Capucin
Ait jamais vu pareille fête.
Celui- ci rêvant dans ſa tête ,
Trouve dans ſon malade un bon ſens qui l'arrête
Avec un mourant auſſi ſain ,
Il ne peut trouver rien à dire,
Et c'eſt une choſe à décrire
Que l'embarras du Médecin.
A la fin toutefois il fallut ſe remettres
Cependant, reprit il , ſongez , mon cher enfant
Que vous n'avez plus qu'un inſtant ...
Et qu'il eſt temps de vous foumettre
ADieu qui vous appelle , & de faire un effort
Pour vous réſigner à la mort.
Sans effort, mon Révérend Pere ,
Dit cet homme extraordinaire
Ne ſais - je pas qu'il faut mourir
Au moment qu'on ne peut plus vivre?
J'ai vu tous mes parens partir ,
Et je vois bien qu'il faut les ſuivre.
Le Pere en moins de rien fut tiré d'embarras ;
:
Il acheve ſon miniftere ,
Ea s'en revient au Monaftere ,
En répétant à chaque pas :
DECEMBRE. 1776. 47
Je n'ai vu de ma vie une mort ſi facile ! ..
Oh ! c'eſt apparemment , dit-il entre ſes dents ,
Que les enfans font à la ville ,
Et que les hommes font aux champs .
ParM..
VERS.
L'HOMMAGE DU CITOYEN.
BÉNISSEZ ÉNISSEZ , heureux Français
Un Monarque auguſte & fage ,
Qui chaque jour encourage
Les talens par ſes bienfaits.
Sur les rives de la Seine
Brillent les talens enchanteurs ;
Paris rivale d'Athène ,
Sait enchaîner tous les coeurs.
Tantôt un Héros fur la ſcene ,
En m'amusant , vient m'arracher des pleurs
Tantôt le doux fon de la lyre
Enivre & ſéduit mes ſens;
Tranſporté d'un heureux délire
Je me ſens agité de mille ſentimens :
Oui , c'eſt à toi que je dois mon ivreſſe ;
Aimable Roi que je fers ,
Sans tes bienfaits , ſans ta ſageſſe ,
Tous ces tréſors nous ſeroient-ils ouverts ?
Γ
:
i
ParM. de Campagne , Sous- Lieut. au Regiment deBreffe.
48 MERCURE DE FRANCE.
:
IMITATION en vers libres de l'Ode d'Horace ,
Tyrrhena regum progenies , &c.
D
T
Ans le réduit le plus aimable ,
D'où l'ennui n'approcha jamais ,
Un répas frugal , un vin frais ,
Cher Mécène aujourd'hui t'attendent à ma table.
Quitte , pour un moment, le faîte des grandeurs ,
Ce ſuperbe éclat , ces honneurs,
Qui t'environnent à la ville;
Et loin du bruit & des flatteurs ,
Viens goûter ici les douceurs
D'une joie aimable & tranquille.
Sous le toît orgueilleux des Rois ,
Les ſoucis font leur domicile ;
C'eſt dans les champs , c'eſt dans les bois
Que le plaifir a fixé ſon aſyle.
Déjà le ſoleil de ſes traits
Embraſe nos arides plaines;
Le zéphir retient ſes haleines ;
Et le Berger , loin des guérêts ,
Cherche la fraîcheur des fontaines ,
Et l'ombre épaiſſe des forêts .
Ami (*) , dans ces rians boſquets ,
:
:
Près
(*) Ceux qui ne lisent pas Horace en original,croiront que
C'est pour la mesure du vers que je me fers du mot Ami. Ils
ne pourront pas comprendre qu'un Poëte, fils d'un Affranchi
, s'avise de parler ainſi aupremier Ministre du plus puis-
Sant Empire qui fut jamais.
DECEMBRE. 1776. 49
Près de cette onde enchantereſſe ,
Viens dans les bras de la pareffe
Dépoſer l'ennui de la Cours
Et que Bacchus & la ſageſſe ,
Charmant nos loiſirs tour à - tour ,
Ne ſouffrent pas que la triſteſſe
Ofe approcher de ce ſéjour.
Dans une nuit impenetrable
L'avenir eft caché pour nous ;
Mais que le fort lui ſoit contraire ou favorable ,
Le fage , au - deſſus de ſes coups ,
Voit d'un eſprit inaltérable
Ses careſſes & fon courroux.
Au gré de ſon léger caprice ,
La fortune éleve ou détruit ,
Je jouis de ſes dons tant qu'elle m'eſt propice ;
:
Mais ſi la volage s'enfuit ,
Je me ris de fon inconſtance ,
Et ferme dans l'adverſité ,
Dans le ſein de ma pauvreté
Je rentre avec indifférence.
Que les vents en courroux déchaînés ſur les flots ,
Troublent l'Empire de Neptune ,
Qu'ils briſent les mats des vaiſſeaux ;
Je ne crains pas que ma fortune
Faffe nauffrage dans les eaux.
Tandis que de ſa plainte amere
L'Avare fatigue le fort ,
Aflis dans ma barque légere ,
Je gagne heureuſement le port.
Par M. de L. Lieutenant au Réginh
de Limosin.
D
A
50 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle DOLIGNY.
PRETER
לעρ 12
RÊTER aux paſſions la voix du ſentiment
Et même à la pudeur donner de nouveaux charmes
Emouvoir , attendrir , faire couler nos larmes ,
Doligny , mieux que toi , qui connois ce talent ?
La vertu ſous tes traits eſt ſage ſans rudeſſe ,
Et l'amour dans ta bouche eſt tendre ſans foibleſſe top
Par M. Herou d'Agirone.
Pourle Portrait de M. le Comte De Cou-
TURELLE Chambellan de LL. A. S. E.
P. & Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis.
ILeſt né pour les arts , les vertus & la gloire :
Son eſprit eſt fécond en vers ingénieux,
Son bras fut quelquefois l'appui de la victoire ,
Et fon coeur en tout temps le fut des malheureux.
Par un Abonné au Mercure.
Sur l'Air du Comte Almaviva , dans le
Barbier de Séville.
D'AIMER, un jour , fi jjee fais la folie ,
Et que je fois le maître de mon choix ;
Connois , Amour , celle qui ſous tes loix
Pourra fixer le deſtin de ma vie.
DECEMBRE. 1776454
Je la voudrois moins belle que gentille ,
Trop de fadeur ſuit de près la beauté
Tendres regards peignent la volupté,
Joli minois du feu d'amour pétille .
Je la voudrois au printemps de fon age,
Etre l'auteur de ſes premiers ſoupirs ,
Sans les chercher ſe livrant aux plaiſirs ,
Et de fon coeur avoir le premier gage.
Je la voudrois modeſte en ſa parure ,
Du négligé recherchant les appas ;
Quelque peu d'art qui ne s'apperçoit pas ,
Ajoute encore un prix à la nature.
Je la voudrois n'ayant point d'autre envie,
D'autre bonheur que celui de m'aimer :
Si cet objet , Amour , ſe peut trouver ,
A l'adorer je paſſerai la vie.
T
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Mercure de Novembre.
Le mot de la premiere Enigme du
volume de Novembre eſt Chapitre ; celui
de la ſeconde eſt la Mitre , qui étoit ori
ginairement une coëffure de femme ;
mitre d'Evêque , d'Abbé : les Cardinaux
portoient des mitres avant que de porter
un chapeau , qui leur fut accordé en
1245 au Concile de Lyon. Les Comtes
D2
32 MERCURE DE FRANCE.
de Lyon portent des mitres dans leur
Eglife. Les Papes ont accordé à quelques
Chanoines de Metropole & de Cathédrale
, le privilege de porter la mitre . II
y a des Tréſoriers de Chapitre & des
premiersDignitaires qui portent la mitre.
Le Pape a quatre mitres plus ou moins
précieuſes , felon la folemnité des fêtes.
Les bonnets de grenadier & même des
foldats dans les Troupes étrangeres , particulierement
dans celles de l'Electeur
Palatin; font de véritables mitres. A
Strasbourg , & dans quelques Villes d'Allemagne
, on promene les filles de mauvaiſe
vie , coëffées d'une mitre de papier.
Dans le pays de Voſge , en Lorraine ,
les Bourreaux portent des mitres. En Normandie
, mitre ſignifie Bourreau: le Peuple
appelle le Bourreau mon doux mitre.
On appelloit mitre le bonnet qui eſt audeſſous
de la couronne de l'Empereur &
de quelques autres Souverains : en Allemagne
, pluſieurs Maiſons portent la
mitre en cimier , pour montrer qu'ils font
advoués ou feudatairesdes anciennes Abbayes
: la mitre des patiens qu'on exécute
par jugemens de l'Inquisition: les Normands
mirent une mitre ſur la tête de la
Pucelle d'Orléans , fur laquelle ils avoient
S
DECEMBRE. 1776. 53
écrit , lorſqu'ils la firentbrûler le 30 Mai
1431 : Hérétique , Relapse , Apostate , Ido .
latre. Le mot de la troiſieme Enigme eſt
le Soufflet. L'explication du premier Logogryphe
eſt Pistoles , dans lequel ſe trouve
Pilote , fel , Isles , lit , Pôle , pois,fole ,
lote , Sot , Pise , pot , poil, os , fi, Sol ,
piste. Le ſecond eſt Papillon , dans lequel
fe trouve le Dieu Pan , le Lion , conftellation
; paon , ail , api , pain .
To1,
ÉNIGME.
01, qui plus d'une fois maudis mon exiſtence ,
A me chercher ici tu n'as rien à riſquer :
Pour m'éviter ailleurs , écoutes la prudence
: Et ta fatale expérience.
3
FOLL De cet avis au moins ne vas pas te piquer ,
Car mon deſſein n'eſt pas de te faire une offenfe.
Bref, mécontent ou non , veux - tu t'alambiquer ? 15
Lis , cherches ; me trouver ſera ta récompenfe
Je fuis dans tous les temps ; on m'annonce en tous lieux;
Et toujours précédé d'un titre glorieux ,
J'habite les cités , les bourgs & les villages.
Je ſuis toujours le même en mon acoûtrement.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
Je plais aſſez à tous les âges.
Quoique ſouvent très - faux , on me trouve coulant ,
On me place en un lieu : je ne dis mot , j'y reſte ;
Je ſuis toujours béant. J'avale ſans apprêts
Une matiere indigeſte ,
Que je rends & reçois quelques momens après .
Je travaille fans goût ; le deſtin trop funeſte ,
En naiſſant m'abandonne aux enfans du loiſir
*Tantôt je ſers Plutus & tantôt le plaiſir ;
Efclave du premier , dans mes goufſfets abonde
D'or & d'argent une mine féconde ;
De métaux monnoyés je parois tout brillant ;
Lors , près de moi ſe forme un rempart ambulant ,
Qui , tranquille un moment ,bientôt s'ement , s'élance ,
M'accable & me maltraite avecque violence ;
Pour me venger , du moins , que n'ai - je le pouvoir
D'abſorber les tréſors qu'en moi l'on fait pleuvoir !
Souvent je duperois des artiſans , des dupes ;
Mais Plutus m'a cédé; toi , plaifir , tu m'occupes ;
Les biens ſont diſparus , il ne me reſte rien
Que mon ſalaire , échu de droit à mon ſoutien.
Je reçois rarement les faveurs d'une belle ,
Et jamais l'intérêt ne me brouille avec elle.
Par M. Lap. fils , de Lyon.
DECEMBRE. 1776. 55
CHASSEUR
AUTRE.
HASSEUR adroit , même au coeur de la ville,
Voilà quel eſt mon principal métier ;
Plus je te détruis de gibier,
Lecteur , plus je me rends utile :
L'hiver , l'été , l'automne & le printemps,
Je ſuis fourré dans tous les temps ,
Et je n'en ſuis pas moins agile :
C'eſt preſque toujours en grondant
Que j'aborde & je fais careſſe ,
Même en amour , l'objet de ma tendreſſe :
A lieu de redouter ma dent.
Dans la gaieté l'on me trouve charmant;
Mais quand quelque choſe m'irrite ,
On voit alors groſſir ma ſuite ,
Et ſe donner du mouvement.
Bref , voici le plus étonnant ,
Quand la nuit a tendu ſes voiles,
Dans le cachot le plus obfcur ,
Viens me flatter , & fois bien für
Que tu pourras voir des étoiles .
1
A
Par M. d'Avesne.
ر
:
J
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
LIBRADir-
J
AUTRE.
s ſuis enfant de la gaieté ,
Et pourtant j'ai l'ennui pour pere;
Ami Lecteur , dans ce myſtere ,
Tu trouveras la vérité .
C'eſt bien par aventure
Si je ſuis maſculin ;
Car j'ai des freres , je te jure ,
Qui ſont du fexe féminin.
De toi je tiens mon exiſtence .
Et je te fais la loi :
Je te commande en Roi ,
Tu m'obéis fans réſiſtance.
Duffetu m'accuſer
De ſortilége ou de magie ,
Sache que contre ton envie
Je puis te contraindre à danſer ,
Chanter , courir , parler , te taire ,
Que fais - je ? mais il faut finir :
Cherche ; ce n'eſt petite affaire
Que de me découvrir .
2
Mercure de France 57 .
:
.
ROMANCE
Par M: Berquin.
MusiqueparM: Cailteau ordinaire
de l'Academie de Musique .
Andantino Offettuosissimo .
Dors mon en-f-ant, Clos
tapaupie -re tes cris me de=:
chirent le coeur.Dors mon en=:
fant, Ta paurre mere :
FIN.
Abien assez de sadouleur .
再
Lorsquepar de douces ten
58. : Décembre. 1776 .
dres-ses Ion Pe-rem'a don
ne sa foi Il me
sembloit dans ses ca =
resses innocent. Na-if in
comme tor Je le crus;
ou sont ses
propro__
messes
Π ou blie et sonfils et
mor . Dors &c
• DECEMBRE. 1776. 59
D
LOGOGRYPHE.
IEU , fans doute , pour l'homme a fait les élémens ;
L'Océan n'eſt pour lui qu'une foible barriere :
Il dévoile des cieux les ſecrets mouvemens ;
L'homme commande à la nature entiere :
Il aſſouplit le fer , taille les diamans ,
File l'or & le plie à ſes goûts différens .
D'une puiffante main m arrachant à ma mere ,
Il va faire de moi ſes Dieux ou leur tonnerre ;
C'eſt par moi qu'il aſſemble un peuple de croyans croy
C'eſt par moi qu'il abat les plus fiers combattans.
Je puis auſſi des Rois éternifer la gloire ,
Et de leurs traits chéris conſerver la mémoire .
Pour parvenir , hélas ! à ces emplois brillans ,
Je fus ſouvent en proie à des feux dévoranst
J'ai fubi mainte épreuve avant de pouvoir plaire:
Ilm'a fallu plier , ſemblable aux Courtiſans ,
Aux volontés d'autrui mon altier caractere.
Ce début ampoulé vous intrigue , Lecteur ?
Vite , décompoſons mon être ,
Bientôt vous m'allez reconnoître.
A
1
Je vous offre d'abord la moitié du bonheurs
•Un métal précieux , objet de votre envie ,
Un nombre ; un vêtement ; un Prêtre de l'Afie ;
Ce qui fixe les droits entre chaque Seigneur ,
Un mot des plus connus dans la géographie ;
Je pourrois au beſoin vous montrer une fleur ;
Et ce qui faute aux yeux de maint & maint viſage,
Et que nous portons tous... En faut-il davantage ?
Ce qui de rouge empreint vous annonce un buveur,
*Ce que deſſous vos yeux vous voyez , cher Lecteur,
Par M. de W. C. A. M. au R. R. P. C.
1
60 MERCURE DE FRANCE.
LIBRADIESSOUVENT ,
AUTRE.
DOUVENT , mon cher Lecteur , j'ai charme vos loiſirs ,
Souvent j'ai prolongé vos veilles .
Sans coeur , j'enchante vos oreilles;
Sans chef, je peins Bacchus fatigué de plaiſirs.
Par le méme.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Mémoires concernant l'histoire , les Sciences ,
les arts , les moeurs , les usages , &c.
des Chinois ; par les Miffionnaires de
Pékin . Tome premier , in-4°. Prix 8
liv. 12 f. br. & 12 1. rel. A Paris ,
chez Nyon , Lib .
LE recueil des Mémoires de la Chine ,
qu'on préſente au Public , fur differens
objets qui intéreſſent les ſciences & les
arts , eft , nous dit l'Editeur dans la Préfacede
ce premier volume , le fruit d'une
correſpondance qu'on entretient depuis
dix ans avec les Miſſionnaires de la Chine
, & avec deux Chinois que l'envie de
ſe rendre utiles à leur patrie en fit ſortir
à l'âge de dix- neuf ans , pour apprendre
en France les langues &les ſciences de
12 DECEMBRE. 1776. 61
l'Europe. Ils y apprirent le François , le
latin , y étudierent les humanités , la
philofophie , &c. Leurs études étoient
déjà fort avancées , lorſque les événemens
qui firent aſſez de bruit en 1763 ,
les obligerent de ſortir de la maiſon où
ils étoient , & de chercher ailleurs un
afyle & des ſecours. Le Supérieur de la
Miſſion de Saint Lazare les reçut avec
amitié , en attendant qu'on eût rendu
compte au Roi de leur ſituation. Sa Majeſté
leur accorda une penſion qui leur
fournit les moyens de continuer leurs
études : elles ſe trouverent finies au commencement
de 1764. Le deſir de revoir
leur patrie , les détermina alors à demander
leur paſſage fur les vaiſſeaux de la
Compagnie des Indes , qui devoient
mettre à la voile; il leur fut accordé.
Mais il parut que ce feroit rendre un
ſervice à l'Etat que de prolonger le ſéjour
de ces Etrangers en France , au moins
pendant une année , qui ſeroit employée
a leur faire parcourir ce que nos arts ont
de plus facile à ſaiſir & de plus intéreſfant;
afin que de retour en Chine , ils
- puſſent comparer ceux qui fleuriſſent
dans cet Empire, enobſerver les différen.
ces avec les nôtres , & entretenir avec
62 MERCURE DE FRANCE.
LIBRARIE
nous une correſpondance , qui devien
droit avantageuſe réciproquement aux
deux Nations. Ce projet fut accepté par
lesdeux Chinois , &en conféquence deux
Membres de l'Académie Royale des
Sciences , MM. Briffon & Cadet , furent
chargés, l'un, de leur faire des expériences
de phyſique ; l'autre de les inſtruire des
principes de la chymie , &de leur donner
des leçons de pratique dans cet art.
Les progrès des deux Eleves étonnerent
leurs Maîtres : ils ſaiſiſſoient facilement
l'explication des phénomenes de la nature
; & leur dextérité finguliere dans
les manipulations de la chimie , ſurprenoit
l'Artiſte qui travailloit avec eux. On
crut enſuite qu'il étoit importantde leur
faire prendre quelque teinture de deſſein
&de l'art de graver; puiſque dans l'éloignement
d'une correfpondance auſſi intéreſſante
que celle dont on jetoit les
fondemens , le deſſein d'une machine ,
d'un métier d'étoffe , d'un inſtrument ,
d'une plante , devoit ſuppléer à ce qui
manque aux deſcriptions les plus détaillées
, & les ſurpaſſer infiniment. Au
bout de quelques mois, ils furent l'un &
l'autre en état de graver eux - mêmes , à
l'eau - forte , des vues de payſages chi
DECEMBRE. 1776. 63
nois. On jugea auſſi convenable de les
faire voyager dans nos Provinces méri
dionales. Ils partirent pour Lyon , bien
recommandés , &y prirent connoiſſance
des manufactures d'étoffes de foie , d'or
&d'argent. C'étoit la faiſon de la récolte
'des foies; ils paſſerent enDauphiné , où
ils virent les opérations les pius eſſentielles
de l'art de tirer la foie des cocons.
De-là , ils ſe rendirent à Sainte-Etienne
en Forez , où ils apprirent tout ce qu'on
peut ſavoir , en peu de jours , ſur la fabrication
des armes à feu , & virent la
trempe & l'emploi de l'acier. De retour
à Paris , ils ne leur reſtoit plus que quel.
ques leçons àprendre de l'artd'imprimer.
Ils s'eſlayerent ſur une petite Imprimerie
portative , qui faisoit partie des préfens
que le Roi joignoit à ſes bienfaits. Le
moment de partir arriva: ils employe
rent les derniers inſtans de leur ſéjour à
mettre en ordre & à revoir les journaux
qu'ils avoient tenus exactement pendant
leur voyage. On leur remit des mémoires
&des queſtions ſur tous les objets dont
on defiroit d'avoir des éclairciſſemens.
Enfin il partirent pour l'Orient , où ils
s'embarquerent au mois de Décembre
1765 , emportant l'eſtime & l'amitié de
64 MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui les avoient connus. Arrivés
en Chine ; ils y ont été accueillis par
nos Miſſionnaires , qui ſe ſont en même
temps portés avec le plus grand zele aux
travaux longs & pénibles qu'exigeoient
les inſtructions dont les deux Chinois
étoient porteurs ; & depuis 1766 , ils
n'ont pas laiſſe paſſer une ſeule année
fans envoyer quelques mémoires pour
ſervir de réponſe à ceux qu'on leur avoit
remis , ou aux queſtions dont on peut
dire qu'on les avoit accablés. On a deja
donné au Public , en 1772 , l'art militaire
des Chinois avec figures , imprimé
chez Didot; un petit traité de la
conſervation des grains , avec des figures
très- bien deffinées; il fait le ſixieme cha
pitre du traité de la mouture économique,
imprimé chez Simon , in- 40 qui
vient de paroître. Comme le nombre de
ces mémoires eſt devenu aſſez confidérable
, & qu'on en attend chaque année
de nouveaux , on a cru qu'il feroit utile
de les raſſembler ſous un même titre , &
de donner au Public ceux qu'on a & ceux
qui arriveront , ſans autre ordre que celui
de leur arrivée , & fans diftinguer les
genres , comme cela ſe pratique dans les
mémoires de nos Académies.
L
Le
DECEMBRE. 1776. 65
Le premier volume de cette collection
préſented'abordun mémoire aſſez étendu
fur l'antiquité de la Nation Chinoise. La
queſtion fur l'origine de cette Nation ,
que quelques Savans avoient prétendu
n'être qu'une Colonie d'Egypte , s'étoit
renouvelée en France pendant le ſéjour
de nos deux Chinois. Les partiſans de ce
ſyſtême ſe fondoient ſur une reſſemblance
qu'ils appercevoient dans l'ancienne
écriture chinoiſe & dans celledes
Egyptiens. Nos Chinois eurent des entretiens
à ce ſujet avec M. de Guignes ,
de l'Académie des Belles - Lettres , &
avec M. des Hauterayes , Interprete du
Roi , Profeſſeur en langue orientale au
College Royal. L'un & l'autre étoient
d'un avis oppoſé ſur cette queſtion ; mais
nos Chinois n'étoient pasen étatde prendre
aucun parti; il ne leur reſtoit pas ,
depuis neuf ans qu'ils avoient quitté leur
patrie , des notions aſſez préciſes de
l'écriture chinoiſe , pour en juger avec
exactitude. Ils parurentdans leurs premieres
dépêches, après leur retour en Chine,
approuver le ſyſtême de M. de Guignes ,
croyant en trouver la preuve dans lacomparaiſon
qu'ils firent des extraits que M.
de Guignes leur avoit remis de l'écriture
66 MERCURE DE FRANCE.
LIBRARIES
égyptienne , avec quelques morceaux
d'ancienne écriture chinoiſe , qu'ils eurent
occaſion d'examiner. Mais revenus
fur leurs pas , ils ont , de concert avec
nos Miſſionnaires, rédigé le mémoire en
queſtion, qui développe leur ſentiment
d'une maniere ſenſible,& détruit la premiere
opinion. Ce bon mémoire eft divifé
en deux parties. Le Miffionnaire
Chinois, le Pere Ko , qui l'a rédigé , ne
peut s'empêcher de marquer d'abord fon
étonnement de ce qu'en Europe des Sa,
vans, quiavoienttantd'utiles recherches à
faire fur l'hiſtoire certaine de leur patrie,
P'aient laiſſée épaiſſe & enſévelie dans
les anciens monumens , pour s'appli
quer avec un ſoin infatigable à épuiſer
juſqu'aux plus petits détails des fables
antiques & des romans des Nations étrangeres.
Les Chinois n'ont jamais eu ce goût
d'erudition ; & quelque intéreſſans que
ſoient pour eux les événemens qui fixent
les premieres époques de leur monarchie,
la génération préfente en eſt ſi peu touchée
, qu'elle daigne à peine lever ſes
regards vers la haute antiquité. Le Pere
Ko entre dans quelques détails qui en
font fentir la raiſo.n ,, Notre gouverne-
>>> ment , dit - il, a toujours voulu avoir
DECEMBRE. 1776. 67
४३
,, des Savans &des ſciences, depuis plus
,, de trente fiecles , mais à ſa maniere &
,, felon les vues de ſa politique ; c'eſt-à-
,, dire , pour conſerver dans l'Empire la
,, pureté de l'enſeignement public, pour
,, maintenir les regles de lamorale , pour
,, fixer les découvertes des artsdebeſoin
,, ou utiles , pour élever la jeuneſſedans
, la connoiſſance & la pratique de ſes
devoirs , enfin pour diftinguer dans la
foule , ceux qui ont des talens pour
, les affaires , & tenir occupés ceux qui
,, n'ont que del'eſprit. Envertu de cette
,, façon de penſer , qui a préſidéà toutes
, les loix qui concernent les ſciences &
5, les Savans, il faut que toutes les études
5, des écoles , tous les examens qui con-
, duiſent aux degrés , toutes les récom-
5, penfes qui encouragent ou illuſtrent
ود
ود
ود
ود
les talens, ſe rapportent à la fin qu'on
3, s'eſt propoſée. Dès-là les petites Villes
ne peuvent admettre qu'un certain
, nombre d'étudians au premier degré de
, la littérature; les Capitales des Provinces
ont ſeules le droit d'accorder le
ſecond degré à un aſſez petit nombre
وو de Bacheliers ; & il n'appartient qu'à
la Capitale de l'Empire d'élever au
Doctorat, & encore de trois ans en
as SuEle to****** **** ibbea
tr
68 MERCURE DE FRANCE.
LIBRARIES
"
و د
trois ans. Autant le Gouvernement eft
attentif à applanir & à ſemer de récompenfes
le chemin qui conduit aux
,, connoiſſances qu'il veut étendre ou conſerver
, autant il laiſſe croître d'épines
dans ceux qui menent vers celles qu'il
,, dédaigne ou qu'il rejette. Notre Mi-
,, niftere n'a d'autre cri que le bien public ;
,, il ne veut que les Gens de lettres dont
ود
ود
دو
ود
و د
il a beſoin pour la choſe publique , &
les plus beaux Génies n'attirent ſes regards
qu'autant qu'ils ſe rendent utiles :
il eſt ſi fingulier à cet égard , que tandis
qu'il fait nommer dans toutes les
,, gazettes un ſimple foldat quia reçu des
bleſſures à la guerre , il ne permettroit
,, pas de dire un mot en cent ans fur
mille faiſeurs de ſyſtêmes. Le ſavoir
&le talent ne font que des mots pour
,, lui, quand l'Etat n'en retire aucune
utilité réelle".
ور
و د
ود
ود
ود
ود
Les ſciences ont ici une atmoſphe-
',, re beaucoup plus étroite qu'enEurope,
&la Nation en générale ne s'intéreſſe
guere à ce qui s'y paſſe. Point dejournaux
littéraires , point de papiers publics
qui annoncent les Ouvrages des
Savans & leurs fuccès. La gazette de
,, l'Empire ne parle que des grandescom-
2, pilations , des éditions , ou nouveaux
ود
ود
DECEMBRE. 1776. 69
-
ود
ود
ود
livres dont la Cour a chargé les Lettrés
du College Impérial. Les femmes font
fermées dans leur appartement , où
elles ne voient que leurs époux , leurs
enfans , & par fois quelques amies.
Elles font auſſi peu curieuſes de littérature
& d'hiſtoire , que celles d'Euro-
,, pe de morale & d'algebre : leur domes-
,, tique eſt leur Univers. Plus elles s'oc-
,, cupent à bien gouverner , plus elles
ود
ود
و د
"
ود
ود
ود
و د
ود
font heureuſes & eſtimées . On aimeroit
preſqu'autant leur voir prendre un
fabre qu'un pinceau *. Pour leur en
ôter l'envie , on ne leur apprend pas
" même à lire. Il en eſt de même des
Artiſans , des Marchands, des Domestiques
, & de preſque tous les Citoyens
,, qui ne font pas lettrés ou dans les emplois.
On feroit vingtjournées de chemin
dans nos plus belles Provinces ,
ſans trouver un homme du Peuple qui
fût parler philoſophie , ou diſcourir fut
l'adminiſtration des finances , ſur le
meilleur plan d'éducation , &c. Les
Mandarins de robe & ceux d'épée pasſent
leur vie à faire leurs emplois : ils
n'ont pas le loiſir de lire des brochu-
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
,, res , & encore moins d'en compofer
On fait que les Chinois écrivent avec un pinceap.
E3 :
70 MERCURE DE FRANCE,
LIBRARIES
?
„ eux-mêmes. On en ſera moins ſurpris
,, pour les premiers , ſi on fait attention
,, que quoique leurs emplois réuniſſent
,, la gestion des affaires & l'adminiſtra-
,, tionde la justice , ils font enbeaucoup
„ plus petit nombre , proportion gardée,
,, que dans aucun Royaume del'Europe,
ود Leurs occupations font trop eſſentiel-
,, les, trop multipliées&trop continuel-
,, les , pour qu'ils puiſſent fuivre les évé.
22
ود
دو
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
nemens de notre monde littéraire. Le
glaive du Prince n'eſt ſuſpendu ſur leur
tête que par un cheveu; ils ont beſoin
de tout leur loiſir & de toutes leurs
réflexions, pour éviter des négligences
qui les perdroient. Puis les cérémonies
de l'Empire , les étiquettes du cérémonial
, les devoirs de la politeſſe , le
ſoinde leur domeſtique, le paſſage des
étrangers , les voyages qu'ils font obli
3 , ges de faire à la Cour, les tiennent en
haleine d'un hiver à l'autre. Quant aux
Mandarins de guerre , leurs livres ſont
leurs armes , leurs foldats & leurs postes.
Voici ce qui eſt plus étonnant : a
Pékin même , ce qui n'a trait qu'aux
ſciences n'eſt pas un objet : la Cour ,
Jes affaires & le commerce abſorbent
tout. Le plébiciſme littéraire y eſt
22
22
وو
ود
ود
ود
ود
,auffi inconnu que dans les Provinces.
DECEMBRE. 1776. 71
"
Nos Lettrés même ſont tellement ſub-
,, jugués par le ton duGouvernement ,
" qu'ils laiſſent jouer des Pieces qui ont
,, plus de mille ans , & ne fongent pas à
en rajeunir le ſtyle ſuranné .
ود
ود
ود
ود
ود
دو
"
و د
ود
ود
ود
La gloire des ſuccès littéraires devient
en Europe une gloire nationale ;
les Savans, lesBeaux-Eſprits, les Hom-
,, mes de génie ſe ſuivent & ſe meſurent
des yeux d'un Royaume à l'autre. Les
Nations font auffi flattées de la ſupériorité
des talens que de celle des armes.
Notre Chine eſt privée de ces
,, avantages : elle n'a autour d'elle que
des Barbares. Il eſt vrai qu'étant auffi
grande & auſſi peuplée que l'Europe ,
il lui feroit facile de trouver dans fon
fein toutesles reſſources de l'émulation.'
Ses Provinces ont été des Royaumes :
elle pourroit les mettre aux priſes les
unes avec les autres ; la politique du
Gouvernements'yoppoſe. Les annales
à la main , elle prouve que la rivalité
des talens corrompit l'ancienne doctrine
ſous la dynastie des Tcheou , enfanta
mille erreurs, ſema leſprit de
révolte , & changea en problêmes les
vérités les plus utiles& les devoirs les
plus eſſentiels. A l'en croire , il ne
"
"
و د
.I
74 MERCURE DE FRANCE.
KARIES
pays étrangers , autrement que par la
„ Grece & le Latium , nous ſentons à
,, merveille qu'il faut ici des raiſons, des
„ preuves & des détails aux Savans . Cela
وو
؟ود
ود
ne ſera pas difficile;& quelque reſpect
,, que nous ayons pour les lumieres des
,, Savans de l'Europe , quelque défiance
,, que nous ayons des nôtres , nous leur
demandons pour toute grâce de voir
,, s'ils pourroient fournir , pour ce qu'ils
,, débitent ſur les Babyloniens , les Aſſy-
,, riens , les Egyptiens , les Phéniciens &
lesGrecs,des particularités auſſi concluantes
que celles que nous allons leur
préſenter ". Le Pere Ko , pour mieux
ſe placer au point de vue des Savans de
- l'Europe & rapprocher de ceux la Chine,
examine ſucceſſivement la géographie ,
letgouvernement , les moeurs , la population,
les ſciences & la religion des
temps de Yao , de Chou & d'Yu , ſes
ſucceſſeurs , telles que les repréſentent le
-Chou-King & les autres anciens livres
chinois. Si ces différens articles concoui
rent également à montrer que le regne
de ces trois Princes fut en quelque forte
l'enfance de la Monarchie Chinoiſe &
a dela Nation ; fi tout y annonce , comme
* on eſt obligé de l'avouer , un Peuple nou-
27
DECEMBRE. 1776. 75
”
veau & un Empire qui n'a pas encore
pris ſa confiftance , il eſt évident qu'on
ne peut pas faire remonter l'origine de
la Nation Chinoiſe beaucoup au-delà de
Yao. Les premiers chapitres du Chou-
King font le centre & le point d'appui
de cette difcuffion ; mais l'Auteur fait
auffi uſaged'autres livres. ,, Il faut choiſir
,, les pierres pour paver le chemin &en
conſtruire les ponts , dit unancien Au-
,, teur Chinois; mais tout , juſqu'aux dé-
,, combres , eft bon pour les applanir",
Cet excellent mémoire ſur l'origine
1. des Chinois , préſente leurs caracteres ,
leurs livres , leurs Hiſtoriens , &c , des
connoiſſances , des faits & des détails
d'autant plus intéreſſans , qu'ils ont été
puiſés dans les ſources mêmes , & traités
par un Savant qui a porté dans toutes ſes
recherches le flambeau de la critique& de
l'érudition. Qui pourroit refuſer à ce Savantledroitde
ſe moquer un peu dela partie
de l'Histoire générale des Voyages qui
concerne laChine ? Ilregarde ce qui eftdit
dans cette compilation , comme un chaos
& une eſpece d'amphigouri. Ce que des
Hiftoriens compilateurs nous racontent
des Egyptiens & des autres anciens Peu.
ples , merite-t-il plus de croyance ? Car
76
MERCURE DE FRANCE.
RARIES
-
とこ
ここ
enfin, les mémoires ſur lesquels ces Savans
travaillent , font aſſurément moins
clairs , moins détaillés , moins nombreux
&moins authentiques que ceux qu'avoit
en main le Rédacteur de l'Hiſtoire générale
desVoyages. Si cependant ce Rédacteur
n'a pu éviter des erreurs fans nombre
, & de nous donner bien des fables
pour des vérités , ne doit on pas ſe méfier
un peu des recherches de nos Erudits dans
les matieres fur - tout , qui , demandant
de la difcuffion & du choix , exigent de
celui qui les traite , des connoiſſances
pratiques & de détail?
Ce mémoire ſur l'antiquité des Chinois
eſt ſuivi d'une lettre du Pere Amiot fur
les caracteres chinois. Cette lettre a été
imprimée pour la premiere fois à Bruxelles
en 1765 , avec les inſcriptions chi
noiſes des différens âges qui l'accompagnent.
Comme elle eſt devenue rare ,
on a cru dévoir rendre aux Savans le fervice
de la faire réimprimer dans ce recueil
. C'eſt le ſecond morceau de ce premier
volume.
Le troilieme morceau eſt l'explication
d'un monument en vers chinois , compoſé
par l'Empereur Kien-Long , actuel .
lement regnant , pour conſtater à lapoſtés
DECEMBRE. 1776. 77
rité la conquête du Royaume des Eleuths ,
faite vers 1757. Le Pere Amiot a ajouté
quelques notes utiles a la traduction det
ce morceau , qui eſt auſſi un monument
du génie de ce Prince , qui réunit les
talens de l'homme de lettres à la ſcience
du gouvernement. Le portrait de cet Empereur
décore le frontiſpice du premier
volume de cette collection. Il a été def
finé d'après nature , par le P. Panzi , &
gravé en France par le ſieur Martinet.
Nous croyons devoir rappeller ici à nos
Lecteurs que cet Empereur a fait deffiner
toutes ſes campagnes par les Miffionnai
res , & a voulu quelles fuffent gravées
en France par les plus célebres Artiſtes.
Ces gravures ont été vues à Paris dans
le Sallon du Louvre , & elles ont été en
voyées en Chine , il y a environ trois
ans, au nombre de ſeize planches ..
Le quatrieme morceau de ce recueil
eſt le monument que le même Empereur
Kein Long vient de faire élever pour
conſacrer à la poſtérité le mémorable
événement de l'émigration des Tourgouths
en 1771 , lesquels , au nombre de
.cinq cents mille , ont quitté les bords de
la Mer Caſpienne & les rives du Volga ,
pour aller ſe ranger fous la domination
de l'Empereur de la Chine.
78 MERCURE DE FRANCE.
ARIES
Enfin , le volume eſt terminé par la
traduction de deux Ouvrages anciens ,
intitulés : l'un , Ta Hio, ou la Grande
Science ; l'autre , Tong Yong , ou le Juste
Milieu , avec une preface & des notes.
Chaque Nation a fa politique ; celle des
Chinois a toujours été de favorifer ce
qui peut conſacrer la piété filiale , comme
onpeut le voir dans les livres canoniques
dont les Miſſionnaires nous donnent ici
la traduction. Des Empereurs récompen
fent les grands Miniſtres , les grandsGénéraux
, &c . en annobliſſant leurs ancêtres.
Les fondateurs de nouvelles Dynafties
en font de même pour les leurs.
N'euſſent-ils été que des Citoyens obfcurs
, ils leur décernent les titres les plus
auguſtes , ornent magnifiquement leurs
mausolées , & font comme refluer fur
eux toute leur grandeur & leur gloire,
Indépendamment de ces exemples de
reſpect pour les ancêtres , ces livres anciens
font remplis de maximes & de
réflexions les plus propres à développer
dans le coeur de l'homme les tendres fenstimens
qu'il tient de la nature , & qui le
portent , quand il n'eſt pasdominé par les
paſſions , à ce que la piété filiale , l'amour
fraternel , la bienfaiſance ont de plus tou
1
DECEMBRE. 1776.79
chant& de plus aimable. Ces deux livres
de morale peuvent encore être regardés
comme le cathechiſme des Souverains.
Les inſtructions qu'ils contiennent , tendent
toutes à nous faire voir que le gou
vernement paternel , dont les Empereurs
de la Chine ſe ſont rarement écartés ,
eſt celui qui produit le plus fûrement
le bonheur des Peuples& la vraie gloire
des Monarques.
L'Editeur de ce premiervolumedeMé
moires ſur les Chinois nous annonce, pour
les volumes ſuivans , de nouveaux éclairciſſemens
ou de nouvelles preuves relatives
à l'antiquité& l'originedes Chinois ;
des mémoires ſur la petite vérole , für
quelques partiesde la police chinoiſe , fur
les arts utiles , fur des objets d'hiſtoire naturelle
, comme les abeilles , les vers à foie
de différentes eſpeces , fur le bambou,de
cotonier ,&c. fur des plantes&des fleurs
particulieres à la Chine. Il a des notices
fur les pierres rares , fur les pierres fonores
, &c .; il a auffi les portraits ou
vies abrégées des Chinois illuftres , Empereurs
, Généraux d'armée , Philofophes
, Legiflateurs , Poëtes , &c. par le
Pere Amiot , depuis l'origine de la Nation
Chinoiſe juſqu'au dixieme fiecle ,
80 MERCURE DE FRANCE.
&dont on attend le reſte inceſſamment ;
car il n'eſt point d'année qui n'apporté
fon tribut. Cette correſpondance va rapprocher
la Chine de l'Europe. Elle ne peut
manquer d'intéreſſer les Gens de lettres ,
les Savans , les Philoſophes. La Chine ,
pour nous fervir ici de l'expreſſion du
Pere Amiot , eſt le Pérou & le Potofi de
la République des Lettres. Mais pour
porter les ſavans Miſſionnaires à exploiter
des mines fort difficiles à fouiller
ayons égard à leur poſition dans un pays
tel que la Chine , poſition dont on ne
peut avoir d'idée enEurope; témoignons
toute la reconnoiſſance due à leurs travaux
, & cherchons plutôt à profiter de
leurs veilles qu'à les chicaner , s'il leur
arrive de varier entre-eux fur quelques
faits. Si vous voulez qu'un chou pom-
,
me , dit le proverbe chinois , ne lui
,, ôtez pas le coeur ".
sopron a
Lettre d'un Amateur de l'Opéra à M.
de *** , dont la tranquille habitude eſt
d'attendre les événemens pour juger
du mérite des projets. Brochure in-
80. A Paris , chez Couturier pere Imprimeur-
Libraire.
Un
DECEMBRE. 1776. 81
Un célebre Ecrivain avoit coutume ,
avant de livrer ſes Ouvrages à l'impreffion
, de les lire devant un certain nombre
de perſonnes ; c'eſt ce qu'il appelloit
effayerfes Livres. L'Auteur de la Lettre que
nous annonçons , voudroit que l'on eſſayat
pareillement les Opéra avant de riſquer
les dépenſes néceſſaires pour la repréſentation
, dépenſes ſouvent très- conſidérables
, & dont il ne réſulte quelquefois
que de l'ennui pour le Public. Mais les
répétitions qui ſe font des Opéra fur le
Théâtre même de l'Académie , devant un
certainnombre de perſonnes convoquées,
ne peuvent- elles pas tenir lieu des eſſais
projettés ? L'Auteur répond à cette objection
, & fait très - bien voir dans ſa
Lettre que les jugemens d'une pareille
aſſemblée ne ſont pas , à beaucoup près ,
ceux du Public: or , nul juge que le Public
ne peut décider fûrementdes moyens
qui feront imaginés pour l'amufer & le
fixer. C'eſt d'après ceprincipe que l'Amateur
adreſſe la parole aux perſonnes chargées
de la direction de l'Opéra , & qu'il
leur dit : Conſtituez le Public lui-
,,même juge en premier reſſortde toutes
,, les nouveautés que vous diſpoſez pour
,, ſes plaiſirs ; que lui- même mette la
ود
F
82 MERCURE DE FRANCE.
,, couronne fur la tête des talens qu'il
,,daignera approuver & encourager ; que
ces talens auffi dans tous les genres ,
n'aient que le Public pour juge &
pour appréciateur; donnez- leur fur-
,,toutun vaſte Théâtre ; qu'il foit dreſſé
,ſous les yeux de la Capitale entiere ,
& que la Capitale entiere puiſſe s'y
reunir pour y voir les talens aux priſes
les uns avec les autres , & s'y diſputer
les palmes de la victoire ; alors pro-
,, mettez vous des prodiges , & le public
qui les aura fait naître , les verra de
même ſe multiplier ſous ſes yeux ; &
les ſuccès de l'Opéra feront conftans.
Plus de doute ſur les nouveautés qu'il
,, perfectionnera pour l'hiver ; plus de
dépenses énormes & inutiles pour des
,ouvrages écraſés avec fracas dès leur
naiſſance; enfin plus d'études ingrates
& fans profit " . On s'imagine bien
que l'Amateur rejette pour ceseſſais tout
Théâtre privé , dont l'aſſemblée des
fpectateurs ne pourroit être compofée
que d'amis ou de citoyens convoqués
par billets , & portés à l'indulgence par
le choixmême que l'on auroit fait d'eux .
Il ne veut pas même pour ces eſſais , du
Théâtre de l'Opéra , où le Public eſt ac-
१९
DECEMBRE. 1776. 83
coutumé à voir , & où il ne veut voir
que des chefs d'oeuvre. Quel fera done
le Théâtre qu'il adoptera de préférence ?
voici ſon idée ſur ce choix. Il deſireroit
que ce vaſte Théâtre , néceſſaire
aux eſſais de l'Académie Royale de Muſique
, fût dreſſe ſous les auſpices de
cette même Académie au Coliſée. Cet
emplacement eſt vaſte, commode , & le
Publicde Paris ,preſſé du plaiſir de voir&
d'être vu , nedemande que le prétexte de
quelques fêtes ou de quelques amuſemens
pour s'y raſſembler pendant les ſoirées
d'été. Nuldoute par conféquent que ces
fortes de ſpectacles , où l'on feroit les répétitions
du chant , de la ſymphonie , des
ballets d'un Opéra deſtiné à être repréfenté
l'hiver ſuivant , n'attiraſſent beaucoup
de monde au Colifée. Un pareil
projet ne peut donc manquer d'être utile
aux Propriétaires de ce monument.
L'Amateur , dans la ſuite de ſa Lettre ,
fait voir que par les arrangemens qu'il
propoſe , l'Académie pourroit ſe trouver
dédommagée des dépenses qu'un pareil
établiſſement exigeroit ; mais un avantage
plus conſidérable qui en réſulteroit ,
c'eſt l'émulation qu'il feroit naître parmi
les Artiſtes & les différens ſujets de
l'Opéra. F2
84 MERCURE DE FRANCE.
Il ſeroit peut être poſſible de donner
par la ſuite plus d'extenſion à ce projet ,
&de permettre aux Auteurs dramatiques
de faire voir leurs effais ſur le même
Théâtre , qui pourroit encore être occupé
par la lecture de différens Ouvrages en
vers ou en profe, deſtinés à l'impreſſion.
Sidans toute une piece de poësie unPoëte
n'avoit fait que deux ou trois bons vers ,
il auroit du moins la fatisfaction de les
voir applaudir ; il pourroit d'ailleurs profiter
des remarques qu'il auroit entendues
, pour corriger fon Ouvrage avant
de le livrer au grand jour de l'impreffions
. Suppoſons , par exemple , que la
Lettre d'un Amateur dont il eſt ici queſtion
, eût été lue en public , les Auditeurs
n'auroient pas manqué d'applaudir aux
vues utiles qu'elle contient ; mais peutêtre
auſſi auroient-ils marqué par un ris
énergique , le ridicule de ce ſtyle figuré
qu'emploie l'Auteur pour déſigner la difficulté
qu'il y a de maintenir l'ordre parmi
les ſujets qui compoſent l'Opéra deParis.
,, Perſonne , dit - il , ne diſconviendra
,, que le Théâtre de l'Opéra de Paris ne
ſoit vraiment, en cette Capitale, le plus
difficile à conduire & à diſcipliner,
„ par le nombre des Sirenes qui y domi
59
وو
DECEMBRE. 1776. 85
„nent , & dont les promontoirs feront
,, toujours d'une approche périlleuſe pour
,, les vaiſſeaux les mieux conditionnés ,
,,& les pilotes les moins faits pour faire
„ des fautes , &c."
Au reſte , le projet que donne l'Amateur
dans ſa Lettre , de faire du Coliſée
une eſpece de Lycée où les arts viennent
tour-à-tour mériter les fuffrages encourageans
du Public , a été exécuté cette
année , du moins en partie. On y a vu
différens Peintres , Sculpteurs , Graveurs
& autres Artiſtes , prouver , par l'expoſition
volontaire de leurs Ouvrages , l'eftime
qu'ils faisoient des fuffrages du
Public. Leur exemple ne manqueroit
pas d'être ſuivi tous les ans par les Artiſtes
lesplus renommés , s'il n'avoientpas
plus de délicateſſe oud'amour-propre que
les Peintres & les Sculpteurs Grecs. On
fait qu'Apelles & Praxiteles vouloient
que le Public fût juge de leurs travaux.
Cachés quelquefois à l'ombre de leurs
tableaux ou de leurs ſtatues , ils écoutoient
tranquillement les remarques des
ſpectateurs ; & que faifoient alors ces
hommes ſi jaloux d'atteindre à la perfection
de l'art&de mériter les fuffrages de
la poſtérité ? Ils retouchoient leurs Ou-
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
vrages , ils les finiffoient , & c'eſt dans
cette vue qu'ils mettoient au bas de leurs
productions faciebat , ſans doute pour
faire entendre que durant l'expofition le
pinceau ou le ciſeau reſtoit comme fuf
pendu, & qu'ils attendoient , pour donner
les dernieres touches , que le Public
eûtprononcé.
Quoique l'expofition faite cette année
dansune des Salles du Colifée , des pein
tures , ſculptures , gravures & autres pro
ductions de l'art, n'ait pas été auſſi ri
che& auffi intéreſſante qu'elle auroit pu
fêtre , ſi nos plus célebres Artiſtes y a
voient concouru ; il paroît cependant
qu'elle a attiré beaucoup de monde au
Colifée; & c'eſt une raifon de plus pour
bien augurer des nouvelles vues expoſées
dans la Lettre de l'Amateur , qui ne s'eft
pasdiſſimulé les objections que l'on pour
roit lui faire. Il ya répondu , mais il
reſte toujours la plus grande difficulté
lever , celle de concilier tous les intérêts
particuliers , difficulté qui empêche ordi
nairement la réuſſite de la plupart des
projets , de ceux même qui ſeroient le
plus agréables au Public.
L
DECEMBRE. 1776. 87
EJais historiques sur les modes & fur le
costume en France ; nouvelle édition ,
pour ſervir de ſupplément aux Effais
- hiſtoriques fur Paris , par M. de Saint.
Foix. Vol, in-12 br. prix 2 livano f.
A Paris , ehez Coftard , Lib. zost
Cet ouvrage a été publié pour la premiere
fois en 1773. fous le titre d' Hiftoire
des modes Françoises , ou Révolations. du
Costume en France Nous avons , dans le
volume du Mercure du mois de Juin
1773 , donné un extrait de cet écrit. II
ne paroît pas que l'on ait fait des augmentations
dans l'édition qui en paroît
aujourd'hui ſous le titre d'Effais histori.
ques fur les modes. Au reſte , ces Eſſais
peuvent fervir de ſupplément à ceux de
M. de Saint - Foix fut Paris. On y trou
ve le même eſprit de recherches , le mê
me goût pour les anecdotes piquantes &
curieuſes . Cet écrit d'ailleurs peut de
venir utile aux Artiſtes & à tous ceux
qui font obligés d'étudier le coſtume. It
n'eſt cependant queſtion dans cet Ou
vrage que de la coëffure des hommes;
celle des Dames fournira pluſieurs volu
mes, ſi le même Ecrivain veut nouseen
donner l'hiſtoire .
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
P
Tableaux topographiques , pittoresques ,
physiques , historiques , moraux , politiques
, littéraires de la Suiffe & de l'Italie
; 6 vol. in fol. imprimés fur papier
grand raiſin fin , & ornés d'eſtampes ,
faites par les meilleurs Graveurs ,
d'après les deſſeins de MM. Robert ,
Pérignon , Fragonard , Paris , Poyet ,
Raymond , le Barbier , Barthelemy ,
Ménageot , le May , Houel , &c. &
des plus habiles Maîtres de l'Italie.
Le premier vol. concernera la Suiffe ,
&contiendra environ 200 eſtampes ,
&chaque volume formera un Ouvrage
complet ; Ouvrage propoſé par
foufcription.
Il ne paroît encore que le Profpectus ,
de ce grand Ouvrage , dont l'objet , eft- il
dit dans ce Prospectus , eſt de préſenter
l'hiſtoire la plus fidelle de tout ce qui
s'eſt paſſé de remarquable en Suiſſe & en
Italie ; le tableau le plus vrai du gouvernement
, des moeurs , uſages , coutumes ,
religion , cérémonies , monnoies &
ſciences de leurs habitans ; & la defcription
la plus exacte , ſoit des merveilles
que la nature étale dans ces deux conDECEMBRE.
1776. 89
trées , ſoit des chef- d'oeuvres dont les
arts les ont enrichies.
Au détail & à la date des faits mémorables
', l'Auteur joindra la deſcription
des lieux dans lesquels ces mêmes faits
feront arrivés ; il offrira au Lecteur le plan
& l'élévation des monumens antiques ,
dont il refte quelques veſtiges ; il lui déſignera
les endroits où étoient ceux que
le temps ou la barbarie ont détruits ; il
lui parlera des édifices modernes , des
fêtes & des ſpectacles , des médailles &
des inſcriptions , des tableaux & des ſtatues
,& fur tous ces objets , il lui mettra
ſous les yeux des eſtampes repréſentati
ves , dont il garantit l'exactitude & la
fidélité.
En faveur des Gens de lettres & de
ceux qui aiment les grands Ecrivains de
l'antiquité , l'Auteur citera les paſſages
des Orateurs , des Poëtes & des Hiftoriens
les plus célebres , quand ces paffages
ſe trouveront relatifs aux ſujets dont
il ſera queſtion .
- La réunion de ces différens objets , qui
juſqu'ici n'ont été préſentés que ſéparément
, formera , ajoute l'Auteur du Profpečtus
, le tableau le plus riche & le plus
varié que l'on puiſſe avoir en ce genre ;
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur n'a rien épargné pour l'embe
lir , & les Artiſtes , ainſi que les Ama
teurs , trouveront également de quoi fatisfaire
leur curiofité dans cette collec
tion , qui n'eſt ni une compilation , ni
un réfumé des voyages que l'on connoît.
L'Auteur a vu par lui-même ;&à l'égard
de l'hiſtorique , il indiquera fidellement
les fources dans lesquelles il a puiſé ,
pour la perfection de cet Ouvrage qu'il
annonce comme abſolument neuf , ſoit
pour le fond , foit par laricheſſe & l'exé
cution de ſes oniemens.. L
• Comme le premier volume ne parlera
que de la Suiffe , l'Auteur du Prospectus
acru ne devoir s'étendreque ſur les avan
tages que le Public pourra retirer d'un
Ouvrage fait , avec le plus grand foin ,
dans cette contréeauſſi intéreſſante qu'ins
connueàſes voiſins. Iljette un coup-d'oeil
fur l'antiquité de ſon origine , fur l'ancienneté
de ſes liaiſons avec la France ,
fur la ſolidité de ſes engagemens ,& nous
annonce que cet Ouvrage offrira dans
ſes diverſes parties , l'exacte topographie
de ce pays ; le précis de ſes antiquités
les faits les plus remarquables de
l'hiſtoire Helvétique , tant ancienne que
moderne ; les limites ſubdiviſées des
DECEMBRE. 1776.
deux religions dominantes ,l'etat civil&
politique , la milice; les ſervices étrangers
; l'économie rurale; le commerce ;
la monnoie; le tableau des moeurs ; celui
des uſages; le ſpectacle de l'hiſtoire naturelle
, & les progrés des Sciences , des
arts & de la littérature on y trouvera
auſſi un grand nombre d'anecdotes. J
Chacune des vues gravées ſera plus
amplement décrite dans le texte de cet
Ouvrage , qu'on diſtribuera gratis à la
derniere livraiſon d'eſtampes, Parmi ces
vues , feront auſſi les champs de batailler
célebres par les victoires des Suiffes ,
Morgarten, Laupen , Sempach , Neffels ,
Granfon , Morat , Dornach. L'hiſtorique
a été puifé non ſeulement dans les livres
qui ont paru fur la Suiffe , mais encore
dans les rélations générales & particu
lieres qu'on doit à des Connoiffeurs reſpectables.
,, M. Henin , Réfident de
,, France à Geneve, ajoute l'Auteur du
Profpectus , a bien voulu nous diriger
dans tout ce qui concerne l'hiſtoire de
,, cette République. Mais c'eſt àun Suiffe
,, militaire que nous devons le principal
,, mérite de la partie hiſtorique de cet
,, Ouvrage , à M. le Baron de Zur-Lau
,,ben , Maréchal de-Camp ès armées du
رد
92 MERCURE DE FRANCE.
,, Roi ,&Capitaine au Régiment desGar-
,, des Suiſſes . Nous avons la confiance
,, d'eſpérer que le Public partagera avec
,, nous notre reconnoiſſance. Aſſurément
,, nous ne pouvions defirer un meilleur
,, guide que l'Auteur de l'Histoire militaire
des Suiſſes auservice de France " .
Comme cette édition ſera exécutée ſur
le plus beau papier , avec des caracteres
d'imprimerie fondus exprès; que les desſins
ſont des meilleurs Maîtres , & que
l'on n'épargne rien pour la gravure , les
frais en feront très-conſidérables. Cependant
comme les Editeurs connoiſſent l'é .
loignement du Public pour les ſouſcriptions
, éloignement juſtifié par les fraudes
ou les lenteurs qu'il éprouve fréquemment
en ce genre , ils ont pris le parti de
propoſer les conditions ſuivantes .
L'ouvrage fera diviſé en ſix volumes
grand in- folio .
Le premier contiendra la Suiſſe.
Le fecond , Rome & les Etats du
Le troiſieme, Pape.
Le quatrieme , Naples & une partie
de ſon Royaume.
Le cinquieme , la Toſcane, les Etats.
de Lucques , ceux de Gênes , de Modene .
&de Parme...
DECEMBRE. 1776. 93
Le fixieme , les Etats de Véniſe, le
Duché de Milan , les autres Etats de
l'Empereur dans l'Italie , le Piémont &
la Savoie.
La premiere livraiſon d'eſtampes , qui
compofera le premier volume , ſe fera
chez les ſieurs Née & Maſquelier , le r
Janvier 1777 , & les autres ſucceſſivement
de mois en mois .
Ces eſtampes ſe diſtribueront fix par
fix , de mois en mois , à raiſon de 9 liv.
pour les Souſcripteurs , que l'on ne rece.
vra qu'à chaque livraiſon , & de 12 liv.
pour ceux qui n'auront pas ſouſcrit.
A la derniere livraiſon des eſtampes
de chaque volume , le texte fe diſtribuera
gratis chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe , près la rue Serpente. Il ſe chargera
auffi de recevoir les ſouſcriptions&
de délivrer les eſtampes aux Soufcripteurs.
On pourra même lui adreſſer les
manufcrits & remarques ſur les différens
objets de la partie hiſtorique.
Les Amateurs qui deſireront voir quel
ques-uns des deſſins deſtinés à cet Ouvrage
, pourront ſe tranſporter chez les
Graveurs ci-deſſus indiqués : ils ſe feront
un plaiſir de fatisfaire leur curioſité .
Pour fixer la ſouſcription , on ne fera
94 MERCURE DE FRANCE.
admis à ſe faire inſcrire pour le premier
volume, que depuis le premier Octobre
1776, juſqu'au premier Octobre 1777 .
La ſouſcription , pour le ſecond volume
, ſera ouverte le premier Octobre
1777 , & l'on pourra ſe faire infcrire
juſqu'au premier Octobre 1778 , & ainſi
de ſuite d'année en année , juſqu'au fixieme
& dernier volume. On donnera à la
tête de chaque volume les noms des Soufcripteurs.
On ſouſcrit à Paris , chez les fieurs
Née & Maſquelier , Graveurs , rue des
Francs-Bourgeois , Porte St. Michel ; &
chez Ruault, Libraire, rue de laHarpe.
A Lyon , chez Roffet ;& dans les autres
Villes de l'Europe , chez les principaux
Librairés .
On ſera libré de ne ſouſcrire que pour
un volume , deux , trois , quatre , &c.
On trouvera dans chaque volume du
texte , une table qui indiquera les en.
droits où les eſtampes doivent être pla
cées
こい
DECEMBRE. 1776. 95
- Difcours prononcé à la Fête des Bonnes-
Gens, inſtituée à l'occaſion de la naiffance
de Monseigneur le Duc d'Angoulême
, dans les Paroiffes de Canon ,
Meſidon & Vieux-Fumée ,en Normandie.
Brochure in- 80. AParis , de l'Imprimerie
deLouis Cellot, rueDauphine.
L'aſſociation qui vient de fe former
pour l'encouragement des ants; plufieurs
prix fondés à l'imitation de celui de Salenci
, & la Fête des Bonnes Gens, dont
les papiers publics de l'année derniere ont
rendu compte , doivent écarter le reproche
que nous faifoit un Cenfeur de nos
moeurs& de nos uſages , que nos inſtitutions
avoient plutôt pour but de former
debeauxdiſcoureurs quede bonscitoyens,
&qu'il y avoit pluſieurs prix fondés pour
l'éloquence & pas un pour la ventu. Les
trois Paroiſſes de Carron , Meſidon &
Vieux - Fumée , aſſociées pour célébrer
une fête religieuſe & champêtre , où le
prix eſt aſſigné ſolemnellement aux diffé
rentes vertus de chaque âge&de chaquet
ſexe , ont couronné cette année un bon
pere de famille, nommé CharlesDuret,
âgé d'un peu plus de trente ans, qui avant
celui de quinze, s'eſt trouvé chef de fa
famille & en eſt devenu le pere. La
96 MERCURE DE FRANCE.
bonne mere eſt une femme de foixante
& quelques années , eſtimée pour la pureté
de fa vie & la douceur de ſes moeurs;
mais connue fur- tout par une ſuite de
belles actions envers un enfant fans paréns
. Elle a été mere dix fois & a nourri
neuf. Pendant quelle nourriſſoit , ſa fervante
devint groſſe. Elle en eut pitié ,
reçut l'enfant , lui donna pluſieurs fois
de fon lait , l'éleva avec le ſeul fils qui
lui eſt reſté , ne l'informa point du malheur
de ſa naiſſance , qu'il n'a appris qu'à
douze ans , par l'indifcrétion ou la malignité
de quelques voiſins , lui donna un
état, un commerce & une épouſe ; elle
l'aime comme ſon fils , & eſt adorée de
tous deux. Quand on n'a vu que des
Villes , des affemblées ſolemnelles , des
Orateurs préparés pour prononcer avec
art un compliment délicat , reçu avec une
modeſtie non moins apprêtée , on ne ſe
figure point la férénité , l'air du bonheur
modeſte avec lequel ces gens ſimples
reçoivent en public , fans s'humilier &
fans rougir , l'hommage dân à leurs vertus.
L'eſtimable Ecrivain qui nous fait
part de cette obſervation, avoue qu'il ne
put s'empêcher de la faire , en voyant
de quel air la bonne mere reçut une
-bourDECEMBRE.
1776. 97
ود
ود
ronne.
bourſe de cent écus , & la donna auffitôt
aux pauvres. Ce fut avec la même
tranquillité qu'elle demanda enfuite que
J'on réſervât cinquante écus pour fon fils.
,, C'eſt lui , dit- elle , qui m'a valu la cou-
Il eſt juſte qu'il partage; ces
,, cinquante écus lui porteront bonheur".
Ces mots font ſimples , mais ils partent
de l'ame. La cérémonie fut interrompue
par une ſcene non moins touchante: un
riche Fermier , nommé Charles Briere,
envoya fon fils avec cinquante louis , &
un écrit par lequel il demandoit que les
trois Paroiffes ordonnaſſent de l'emploi
de cette fomme, & daignaſſent l'aſſocier
& l'affilier , defirant I honneur d'appartenir
à de fi honnêtes gens . Les Electeurs
ruſtiques , qui affignent les couronnes ,
s'aſſemblent& aggrégent Briere , & refuſent
ſon or , ne voulant point que leur
affiliation fût vénale. Sur cela nouvelle demande
du Fermier de payer la taille des
pauvres du pays , à la ligne de cent fols&
au-deſſous : cette nouvelle demande fut
octroyée. L'Orateur fait alluſion à ce trait
dans fon difcours ; qui fort de la claffe
ordinaire de ceux qui font prononcés
dans la chaire de vérité ; les Orateurs
évangéliques n'y montent ordinairement
G
98
MERCURE DE FRANCE.
que pour ſévir contre les foibleſſes humaines
, & exhorter les hommes à la
pratique des vertus ; mais dans le diſcours
que nous annonçons , l'Orateur félicite
les hommes & loue des vertus. ,,O vous !
„dit - il , en adreſſant la parole aux chefs,
peres & meres de familles couronnes ,
qui ne cherchâtes point les regards des
hommes ; qui fûtes bons & généreux
„ fans témoins , ſans intérêt , ſans gloire ,
& pour le ſeul amour du bien;; humbles
héros de cette fête , qui n'aviez
pas prévu qu'en ce jour un éloge public
vous attendoit dans ce Temple, dans
„ ce même Temple où vous ne veniez
que pour
ue pour vous confondre & vous avouer
pêcheurs3 ,, recevez un honneur que nous
n'accordons ni aux grands , ni aux puiffans
, ni aux vainqueurs ; mais que nous
décernons avec joie à vos vertus ignorées
; recevez des louanges qui ne font
„pas ſeulement l'hommage de nos ames
attendries , mais l'exercice confolant de
notre miniftere , & le plus noble em-
„ ploi de la parole ſacrée. Votre éloge
en ce jour , ſera ſubſtitué à l'inftruction
ou plutôt devient l'inſtruction
même & il n'en eſt pas de plus touchante
: car que pouvons-nous dire de
DECEMBRE. 1776. 99
•
ſimple , de convainquant& de fenfible
» que vos exemples n'apprennent ? Qui
n'y retrouve la conſolation ou le repro-
„che de ſes moeurs , & l'avertiſſement de
„ce qu'il peut faire ?"
e
L'Orateur , dans la ſuite de cediſcours ,
félicite la contrée où l'on pratique de
pareilles vertus ; & ceux qui , par leurs
inſtructions , les ont fait naître ; & ceux
qui , par uunne ſage inſtitution , les ont
honorées. Le langage du ſentiment eſt
ici employé. Il eſt celui qui convenoit
le mieux pour célébrer des actes de
piété filiale , d'amitié fraternelle , de
bienfaiſance pratiqués par des ames fimples
, qui ne ſe glorifioient de rien & ne
fongeoient qu'à bien faire. Cet éloge ,
pour cette raiſon , eſt moins un diſcours
étudié , qu'une eſpece de cantique de
joie & d'alegreſſe approprié à la fête qul
en eſt l'objet.
L'Ami des Arts, ou justification de plus
fieurs grands Hommes.
Summa petit livor , perflant altissima venti.
Broch. in- 12 . On en trouve des exemplaires
à Paris , chez Lacombe , Libr.
Les Anciens avoient dreſſé des autels
auxMuſes. Ils les faifoient préſider aux
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
beaux arts , qu'ils appelloient les bienfai
teurs du genre humain. En effet, la poëfie
, la mufique , la peinture , par les images
du beau qu'elles nous préſentent , éle
vent notre ame , annobliſſent notre penfée
& nous dérobent aux ennuis de la
vie. L'Auteur de l'écrit que nous annonçons
, nous rappelle ces bienfaits des Mufes;
& foit ſenſibilité de ſa part , ſoit
reconnoiſſance , il prend en main la défenſe
de pluſieurs Gens de lettres & Artiftes
célebres , qui n'avoient peut - être
pas beſoin d'être défendus ; mais l'Ami
des arts remplit la fonction la plus chere
à fon coeur. Il ſe plaint dans ce même
écrit de l'abus qui regne dans la République
des Lettres. ,, La littérature Fran-
„ çoise , dit- il , offre aujourd'hui le ſpec-
,, tacled'unEmpire déchiré par des guer-
ود
ود
ود
res inteſtines ; centpetites factions s'at-
,, taquent avec fureur , &ne ſe réuniſſent
„ que pour combattre l'autorité de leurs
légitimes Maîtres. Le chant mélodieux
des Favorisd'Apollon , ajoute-t- ildans
,, un autre endroit , eſt preſque étouffé
,, par les cris de l'envie ". Eft - ce bien
T'envie qui fait prendre la plume à quelques
déclamations ſatiriques contre les favoris
d'Apollon , pour nous fervir icide
DECEMBRE. 1776.
J'expreſſion de l'Ami des Arts ? Non , ils
favent bien qu'ils n'ont rien de commun
avec les hommes célebres qu'ils attaquent
; mais ils veulent jouer un rôle
dans la République des Lettres , & ils
choiſiſſent le plus aiſé , celui qui peut leur
procurer quelques partiſans & les faire
remarquer , n'importe à quel titre.
4
Maniere de rendre toutes fortes d'édifice's
incombustibles , ou Traité ſur la conf
truction des voûtes faites avec des
briques & du plâtre , dites voûtes plates
, & d'un toit de brique , ſans charpente
, appelé comble briqueté , de l'invention
de M. le Comte d'Eſpie ,
Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de St. Louis , ancien Commandant
d'un bataillon d'Infanterie , Chevalier
de l'Ordre de la Fidélité de S. A. S.
le Margrave de Bade-Dourlach & Baden
, Colonel breveté par ledit Prince ;
avec les plans gravés en taille douce;
broch. in- 12 . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Lib . rue St. Jacques.
Ce Traité a été publié , pour la premiere
fois , en 1754 ; & depuis cette
époque M. le Comte d'Eſpie a fait quel.
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
k
ques obfervation's économiques qu'il nous
communique aujourd'hui . Il s'acquitte
auſſi de la promeffe qu'il avoit faire en
1754 , de donner les moyens de conſtruire
fes combles briquetés dans une vieille
maiſon , avec peu de dépenses , & de façon
qu'il n'y eût que le toit à changer ,
ſans rien détruire des planchers ou plafonds.
Héliogabale & Alexandre Severe , Hiſtoi .
res Romaines; précédées d'une explication
de quelques antiquités Romaines
; par M. Mayer ; brochure in-80.
de 142 pages. A Paris , chez la veuve
Duchefne , Lib. rue St. Jacques .
L'objet de M. Mayer , en nous donnant
les vies d'Héliogabale & Alexandre
Sévere , a été de mettre en parallele le
vice& la vertu , d'oppoſer au plus méchant,
au plus fou & au plus abfolu des
Empereurs , l'un des plus fages , des plus
humains& des plus juftes , &de rendre
par ce moyen les leçons de l'hiſtoire plus
efficaces , Alexandre Sévere étoit libéral
par caractere & économe par principe ;
affable dans ſes manieres , frugal dans
fon genre de vie , & fimple dans fon
DECEMBRE. 1776. 103
extérieur : ,, La majeſté de l'Empire ſe
" ſoutient , diſoit-il , par la vertu& non
,, par l'oftentation des richeſſes " . Cé
Prince ne fouffrit jamais que les Offices
qui donnoient pouvoir & jurifdiction
fuſſent vendus. ,, C'eſt une néceffité , di-
ود
ود
ſoit- il , que celui qui achette en gros
,, vende endétail". Il étoit ſi bienfaiſant,
yu'il prévenoit même les defirs de ceux
que la timidité retenoit. ,, Pourquoi ne
"
ود
me demandez-vous rien , leur diſoit
il ? Aimez - vous mieux vous plaindre
en ſecret , que de m'avoir obligation ? "
Un de ſes premiers foins étoit de pourvoir
aux beſoins de ſes Troupes. Samaxime
étoit que le Soldat ne craint
,, point ſes Chefs , s'il n'eſt bien vêtu ,
”
ود
bien nourri , & s'il n'a quelque argent
, dans ſes poches " . Il diſtribua aux
Officiers & aux Soldats des terres limitrophes
de celles des Barbares , & voulut
qu'elles ne paſſafſſent des peres aux enfans
que ſous la condition expreſſe que ceuxci
ſerviroient dans les Troupes. On a
regardé ' cet établiſſement d'Alexandre
comme l'origine des fiefs , dont la condition
eſſentielle eft le ſervice militaire.
Ce Prince , élevé fur le premier Trône
de l'Univers , ne ſe regardoit néanmoins ,
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
au milieu de ſes ſujets , que comme le
premier parmi ſes égaux. Il viſitoit fes
amis malades , même ceux d'un rang
médiocre. Il alloit manger chez eux ; &
il y en avoit toujours quelques - uns à ſa
table , qui y venoient familierement fans
invitation expreſſe. Ces procédés ſi ſimples
, fi populaires annonçoient dans
Alexandre la bonté de ſon coeur ; ils
déplaiſoient néanmoins à la Princeſſe ſa
mere , qui , par un goût naturel à fon
ſexe , recherchoit le faſte& l'éclat. ,, Pre-
,, nez y garde , lui dit elle un jour , vous
aviliſſez votre autorité , & vous la
rendez mépriſable.- Je la rends , lui
,, repondit- il , plus exempte d'inquiétude
ود
و د
" &plus durable " . Des Négocians , fous
fon regne , voulurent enlever aux Chrétiens
une place deſtinée à une Eglife ;
il la leur fit rendre. Il eſt plus impor-
,, tant , dit- il , dans le refcrit publié à
ود
ود
ce ſujet , que Dieu ſoit adoré de quel-
,, que façon que ce ſoit , qu'il ne l'eſt ,
,, que des Négocians aient plutôt un lieu
و د
و د
qu'un autre pour la facilité de leur
commerce " . Ces différens traits , rapportés
par Lampride , Hiſtorien Latin
qui nous a donné les vies de pluſieurs
Empereurs , peignent mieux Alexandre
د
DECEMBRE. 1776. 105
i
Sévere que tous les éloges qu'on pourroit
en faire. Ces traits ne ſetrouvent cependant
point dans l'écrit de M. Mayer , ce
qui indique aſſez qu'il n'a pas rempli fon
objet. Cette Hiſtoire & celle d'Héliogabale
ne préſentent d'ailleurs aucune recherche
, & ne contiennent aucune réflexion
neuve ou piquante , qui puiſſe
juftifier l'Ecrivain d'avoir entrepris de
traiter de nouveau des morceaux d'histoire
fi connus. Une explication de quelques
antiquités Romaines fert d'introduc
tion àl'Ouvrage,& remplit les trois quarts
du volume. Cette explication paroîtra ici
d'autant moins néceſſaire , qu'elle n'eſt
qu'un extrait de ce que l'on trouve dans
les Dictionnaires .
Les Bienfaits du Sommeil , ou les quatre
rêves accomplis. A Paris , chez Brunet
, Lib. rue des Ecrivains , 1776 ;
in- 80 . avec fig.
Ce petit Ouvrage conſiſte en quatre
ſonges allégoriques en vers, dont le ſujet,
cher à tous les coeurs François , n'eſt pas
difficile à ſaiſir. L'Auteur , pour rendre
P'allégorie claire aux Lecteurs les moins
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
pénétrans , en a joint l'explication au bas
de chacun des quatre Songes qui accompagnent
les quatre eſtampes. Il voit
dans fon premier réve paroître ſur un
trône d'or :
"Un Roi chếời du Peuple & erant des Courtisans ,
Et qui ſembloit cacher, en Roi digne de l'étre,
La raiſon d'un vieillard fous un front de vingt ans ,
Et le coeur d'un ami ſous l'appareil d'un maître.
Henri IV paroît affis fur un nuage
& montre d'une main à Louis XVI M.
de Maurepas, & de l'autre , Sully , placé
auprès de lui fur une tombe,
Dans le deuxième ſonge , Louis XVI
eſt aſſis ſur ſon trône. Vis-à- vis eſt un
temple magnifique couvert d'un voile
que le Temps entr'ouvre avec ſa faulx.
M. de Maurepas levant le voile , faic
voir au Roi la vérité : cette Déeſſe mon .
tre au Roi M. de Miromeſnil, foutenant
une colonne qu'il embraſſe. Dans la troifieme
, l'Auteur voit la Sageſſe ſoutenant
le bras de Louis XVI , qui porte pour
ſceptre la maſſue d'Hercule. M. de Miromeſnil
& M. de Maurepas écraſent
fous leurs pieds l'hydre de Lerne, tandis
que la France , proſternée aux pieds des
DECEMBRE. 1776. 107
autels , fait des voeux pour le nouveau
regne. Dans le quatrieme & dernier , la
Parque file les jours de M. de Maurepas ,
au milieu d'un Temple gardé par le
Temps ; la quenouille qu'elle tient eſt
foiblement garnie ; mais Louis XVI l'arrête
, & lui en préſente une nouvelle bien
enflée d'or & de foie. Le ſonge finit par
le réveil du Narrateur , qui trouve ces
mots écrits fur ſon pupitre :
Tel qui , bien éveille, ne voit que des erreurs,
Voit la vérité dans ſes ſonges.
Cette production d'un Poëte Citoyen ,
fait honneur à ſon eſprit & à fon coeur.
Les quatre eftampes ſont très - agréables
& fort bien gravées , & l'impreſſion de
l'Ouvrage eſt un petit chef- d'oeuvre typographyque.
Histoire des Inaugurations des Rois & des
Empereurs , & autres Souverains de
l'Univers , depuis leur origine jusqu'a
préſent ; ſuivie d'un précis de l'état
des arts & des ſciences fous chaque
regne; des principaux faits , moeurs ,
coutumes &uſages les plus remarqua
bles des François, depuis Pepin jus
1.
108 MERCURE DE FRANCE.
qu'à Louis XVI . Par M. ***. A Paris ,
chez Moutard , Libraire de la Reine ,
rue du Hurepoix ; 1776 ; 1 vol. grand
in- 80 . avec fig.
La plus grande partie de cet Ouvrage
conſiſte dans l'inauguration des Rois de
France , l'hiſtoire de chaque regne , &
celle des variations des moeurs , uſages
&habillemens. L'inaugurationdes autres
Souverains de l'Univers , tant modernes
qu'anciens , à commencer par les Rois
d'Iſraël & de Juda , n'occupe que les
ſoixante premieres pages du volume. Parmi
ces différentes cérémonies , toutes plus
ou moins fingulieres , nous en avons furtout
diftingué deux , uſitée dans lemoyen
âge , & très- remarquables par leur bizarrerie.
La premiere , eſt l'inauguration des
Ducs de Carinthie , dont les Etats font
aujourd'hui partie de ceux de la Maiſon
d'Autriche. Nous allons la rapporter en
entier . ,, Auprès de la Ville de Saint-
Veit , eſt une vaſte plaine où l'on voit
encore les veſtiges d'une ancienne Ville;
& dans les environs, au milieu d'u-
,, ne prairie , eſt une grande pierre de
›› marbre, élevéed'environ deux coudées .
ود
"
ود
DECEMBRE 1776. C109
Un Payſan qui , par ſucceſſion , avoit
„ le droit de préſider à la priſe de poſſeffion
du Duc , montoit fur cette pierre ,
„& avoit auprès de lui à ſa droite , une
„ vache noire qui venoit de mettre bas ,
„ & à ſa gauche , une jument extrême-
„ ment maigre & décharnée ; les Bourgeois
de Saint-Veit , & une multitude
„ de Payſans ſe raſſembloient autour de
lui.
"
" Le Duc , couvert d'un bonnet de
„ Payſan , chauſſe de ſouliers de Pâtre ,
» tenant une houlette à la main , s'avan-
» çoit en cet équipage , accompagné des
„Sénateurs vêtus d'écarlate & des Offi-
„ ciers portant les enſeignes du pays.
„ Celui qui étoit ſur la pierre, voyant le
„ cortége s'avancer , crioit en langage
„ Sclavon : Qui est celui qui marche avec
„ tant d'appareil ? Le Peuple répondoit :
C'est le Prince du Pays. Le Payfan ré-
„ pliquoit : Est il Fuge ? Cherche - t - il le
„Salut de l'Etat ? Est il de franché condi.
„ tion , digne d'honneur , obfervateur des
„ Loix & défenseur de la Religion Chrétien-
„ ne ? La multitude lui répondoit : Il
l'eft, il le fera. Alors le Payſan ajoutoit :
» Je demande par quel droit il m'ôtera d'ici ?
„ Le Maître de la Cour du Duc ré
i
110 MERCURE DE FRANCE.
,, pondoit : Ce lieu est acheté du Roi pour
„Joixante deniers ; ces bêtes seront tien-
,,nes. Etendant alors la main ſur la va-
, che & la jument , il diſoit : Tu Seras
revêtu des habillemens que le Duc dépouillera
, &feras franc de tribut , toi &
toutefa maison . Enſuite le Payſan def.
,,cendoit de ſa pierre , donnoit un le-
,,ger ſoufflet ſur la joue du Prince , &
,,commandoit au cheval d'en être le
Juge. Après cette cérémonie, il rece-
,,voit une fomme d'argent & s'en alloit.
,, Le Prince reprenoit fa place fur la mê.
,, me pierre , agitoit ſon épée nue , ſe
,,tournant de tous côtés , & diſant au
,,Peuple qu'il le jugeroit avec équité ; on
,, lui préſentoit un chapeau de Payſan
,, rempli d'eau , où il étoit obligé de boi
re, pour marquer qu'il feroit toujours
fobre. On le conduifoit de- là à l'E-
„ glife , où il aſſiſtoit au ſervice divin ,
après lequel il ôtoit ſes habillemens
, de Payfan , pour ſe revêtir de l'habit
Ducal
Les circonstances de l'inauguration du
Duc de Brabant ne font pas moins piquantes.
Ce Duc , après avoir fait fon
entrée à Anvers , capitale de fon Duché ,
faiſoit ferment de conferver les droitsdu
DECEMBRE. 1776. III
a
Sil
vous
Clergé & de la Nobleſſe, & de rendre
la juftice au Peuple ; on lui apportoit le
chapeau Ducal de velours cramoiſi. Un
des Principaux du Pays lui mettoit le
manteau ; en ferrant l'agraffe , il lui difoit
: Monseigneur , il faut bien ferrer cette
agraffe , afin que perſonne ne puiſſe arracher
le manteau à Votre Alteffe. Il ajoutoit ,
en lui mettant le chapeau ſur la tête :
Monseigneur , je prie Dieu que vous puisfiez
bien garder cet habit ; à présent
pouvez être aſſuré d'être Duc de Brabant.
L'Auteur donne une courte defcription
du facre de tous nos Rois , à l'article
de chaque regne. Il rapporte , ſous
celui de Louis le Jeune , le détail des
cérémonies qui s'obſervent à cette importante
folemnité te mnité , telles qu'elles ont été
ordonnées par ee Prince , & ſuivies jufqu'à
préſent. Ila paſſé légérement ſur les
faits dans le précis chronologique qu'il
donne de l'Hiſtoire de France ; mais le
Lecteur y verra avec plaiſir , & en même
temps avec une forte de ſurpriſe , les
variations multipliées du coſtume dans
les habillemens de la Nation Françoiſe ,
décrites regne par regne avec le plus
grand foin , & accompagnées d'eſtampes
qui les repréſentent. Les François con-
!
112 MERCURE DE FRANCE.
ferverent affez conftamment la mêmé
forme d'habits pendant plus de fix cents
ans , juſqu'au temps de Philippe- Augus
te ; époque à laquelle l'introduction des
Etrangers dans le Royaume , les Croiſades
& la connoiſſance des arts , leur infpirerent
tant de goût pour le luxe , que
depuis , les parures des deux ſexes n'ont
ceffé juſqu'à préſent de changer & d'éprouver
les révolutions les plus bizarres ,
comme l'on pourra s'en convaincre par
cet Ouvrage , dans lequel on verra auſſi
l'état des arts & des ſciences , & leurs
progrès fous chaque regne ; la maniere
de lever les troupes & les impôts ; l'ordre
de bataille , la forme des armes & des
enſeignes ; les époques des nouvelles découvertes;
les différens jeux & la variété
des divertiſſemens .
Fournée de l'Amour , ou Heures de Cythere;
I vol. in - 80. avec fig. AGnide
, 1776 ; & ſe trouve à Paris , chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés.
Cet Ouvrage galant , mêlé de profe&
de vers , fera lu fur tout avec plaifir par
les Amans ſenſibles & délicats. Il eſt diviſé
DECEMBRE. 1776. 113
viſé en huit parties ou heures. La premiere
eft intitulée: Neceffité d'aimer ; la
ſeconde , l'Imagination ; la troiſieme ,
l'Absence; la quatrieme , la Faloufie ; la
cinquieme , le Caprice & les Epargnes de
l'Amour ; la fixieme , les Repriſes on Sou
venir du premier moment heureux; la ſeptieme
, plus étendue que les autres , ren.
ferme , fous le nom de Leçons , pluſieurs
petits tableaux voluptueux. Nous citerons
le ſuivant.
ود
وو
ود
Un fimple bavolet , une collerette
bien blanche , un corſet déjà trop
étroit , une juge légere , voilà l'accoutrement
de Nicette : elle n'avoit pas ود d'autre parure; mais elle avoit quinze
ود
ود
ود
ans; & dans ce petit attirail , elle s'en
„ alloit , tout en rêvant, vendre des fleurs
aux belles Dames du Château. Elle
étoitplus fraîche que ſamarchandiſe;
& Bouquetiere du Village, elle avoit
,, l'air d'un échantillon du printemps.
ود
دو
.د و
ود Il m'eſt échappé dedire que Nicette
,, rêvoit; mais à quoi rêvoit elle? Une
fille à quinze ans rêve preſque toujours
&ne convient jamais de fon objet. Ce
,, que je fais , c'eſt que l'inſtant de la
,, rêverie eſt ſouvent favorable aux im-
„ portuns , quand ils ont l'eſprit de l'être
こH
:
114 MERCURE DE FRANCE.
à propos. Nicette l'éprouva. Je ne fais
ſi elle s'en repentit , j'ai peine à le
,, croire; mais le charmant importun s'en
,, félicite encore. Où allez vous , ma belle
,, enfant ?- Vendre mes fleurs.-Vous
وو en aurez le débit ; n'offrez-vous que
,, celles qui ſont dans la corbeille ?
,, je n'en ai pas d'autres.- Je vous en
,, devine de bien plus belles.- Je ne
,, vous entends pas.-Laiſſez-moi m'expliquer.
O ! ma mere défend qu'on
m'embraffe. - Vous avez un viſage
,, qui le commande , & j'aime mieux
lui obeir qu'à votre mere. - Non ,
Faifflez-moi. Je nnee veux qu'un ſeul
bouquet ; vous en avez tant ! il n'eſt
„ pas permis d'être ſi riche & fi avare.
„ Ils font tous promis .-Je ne vous
laiſſe pas échapper que je n'en aie obtenu
un , au moins un. -Je vais crier.
„ -Perſonnen'entendraque les oiſeaux ,
& les oiſeaux n'en diront rien. J'ai lu
quelque part que l'Amour avoit placé
P'occaſion tout à côté du myſtere, Nicette,
tout en défendant fon petit
parterre , fit un faux pas , & perdit
la plus belle de ſes roſes ".
La huitieme heure a pour titre les
Glanes. L'Ouvrage eſt terminé par un
DECEMBRE. 1776. 115
Dialogue des Amans heureux , qui eſt une
forte de petite Paftorale en profe, dont
pluſieurs Bergers & Bergeres font les
Acteurs ; & par des ſtances intitulées :
Code de l'Amour.
Les différentes pieces devers qui compoſent
la plus grande partie des fleursde
cette eſpece de parterre ,font en général
agréables ; mais la verſification en eſt
quelquefois un peu négligée. Nous al
lons rapporter une des meilleures. L'Auteur
l'a déſignée par le titre des Epargnes
de l'Amour.
O mes amis ! Soyons prudens ;
Dans l'age heureux de la folies
Ménageons pour an autre temps;
Ufons avec économie
Des beaux jours de notre printemps ,
C'est la Saison la plus jolie,
Les plaifirs y font plus rians 3.
Mais lorsque leur fource off rariey
Denmii, qui les fuit à pas lents ,
Enfant de la monotonie ,
Vient, fur l'automne de nos ans ,
Verser fa funeste apathie.
Quand le coeur ne dit rien aux sens ,.
Et lorſque notre ame engourdie
Wa que des defirs impuiſfans
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
:
Hélas ! que faire de la vie?
De cette affreuse lethargie
Craignons les effets malfaiſans
Gare qu'un jour à nos dépens
Nous ne préchions l'économie.
:
Ecoutons l'Amour qui nous crie :
Vous n'aurez pas toujours vingt ans.
Stances fur la mort de Colardeau , ſuivies
de fon Ombre aux Champs Eliſées ;
2 par M. Vigée. A Paris , chez Leſclapart,
Libraire , quai de Gevres , 1776 ;
brochure in- 8 . de 22 pages.
2.
Ce monument élevé à la mémoire de
M. Colardeau , eſt précédé d'un précis
très - court de la vie & des Ouvrages de
ce Poëte aimable. Les ſtances ſur ſamort ,
qui ne font qu'au nombre de ſept , annoncent
dans M. Vigée du talent pour
la poësie. Il y a du naturel & de la facilité.
Voici les deux dernieres , qui nous
ont paru les plus correctes. La verfification
en eſt coulante , & ſemble indiquer
que l'Auteur s'eſt proposé pour modéle
celle de l'Ecrivain qu'il célebre.
Ak ! fi les jusies Dieux , témoins de nos allarpies.
DECEMBRE. 1776. 117
Vouloient prêter l'oreille à nos tristes accens...
Mais Orphée a-t-il ſu les fléchir par ses larmes ?.
Hélas! ils feront fourds à mes cris impuiſſans.
O toi ! qui maintenant au ténébreux empire ,
Aſſis près de Chaulieu , partages ſon bonheurs
Pardonne , Colardeau , j'ai cru prendre ta lyre ,
J'ai voulu te chanter ;j'ai confultéton coeur.
L'Ombre de Colardeau aux Champs Elifées
, eſt un dialogue entre cette Ombre
& celles d'Ovide & de Chaulieu . Les
trois Poëtes , après quelques complimens
& éloges mutuels , s'entretiennent de
l'état actuel de la littérature. Ils paſſent
en revue pluſieurs brochures éphémeres
que le fleuve Léthé , ſuivant Chaulieu ,
vient d'engloutir. Colardeau fait l'éloge
de Crébillon & de M. de Voltaire.
Ovide témoigne ſes regrets de ce que
l'Auteur de la Henriade , de Zaïre & de
Mahomet ne s'est pas livré entierement
aux poësies légeres , & fur tout de ce que
l'Auteur du Poëme de la Déclamation &
du Célibataire , qui fait , dit - il , I honneur
de la France , n'y a pas consacré fon loiſer.
:Colardeau aſſure le judicieux Ovide que
dans le cas qu'il ſuppoſe , cet Auteur eût
égalé M. de Voltaire. Mais , ajoute t- il,
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
il s'est laiffé entraîner par fon genie, des
fuccès l'ont féduit : qui pourroit y résister !
Chaulien interrompt ce panégyrique , en
faiſant obſerver à Ovide & à Colardeau
qu'ils ont oublié de faire mention de
l'Auteur de Vert-Vert , de la Chartreuſe
&du Méchant. Le dialogue ſe termine
par le couronnement de Colardeau , dont
Ovide & Chaulieu ceignent le front
de myrthe & de laurier.
Combien le respect pour les moeurs contribue
au bonheur des Etats ; par M. de la
Croix , Avocat. A Bruxelles ; & fe
trouve à Paris, chez Ruault Lib.
Il étoit difficile d'offrir un ſujet plus
intéreſſant que celui - là , & plus digne
des richefſes de l'éloquence. Lorſque
l'Académie de Besançon le propoſa pour
la premiere fois , M. de la Croix étoit
occupé de lacauſe même des moeurs dans
l'affaire de la Rofiere de Salency. Depuis ,
il a eſſayé de le traiter ; mais fon diſcours
n'étoit point achevé , lorſque le temps
limité par l'Académie expira. Ka
completté , & il le donne aujourd'hui
au Public , qui fera fon Juge.
DECEMBRE. 1776, 119
Cediſcours eſtdiviſé en deux parties.
Dans la premiere , l'Auteur trace les
moeurs publiques , & prouve combien ces
moeurs influent fur le bonheur des Etats.
Dans la ſeconde, il confidere l'homme
retiré dans ſes foyers , & démontre combien
il eſt eſſentiel que cet homme ait les
incoeurs privées .
"
ود
Avant ,dit- il , de parler du pouvoir
,, des moeurs , & de leur influence fur le
bonheur des ſociétés humaines , fixons
le ſens que l'on doit attacher à ce mot
de moeurs , qui a été tant de fois & fi
,, vaguement prononcé. Les moeurs font
,, l'accompliſſement des devoirs impofés
,, à l'homme ſocial. Il ne faut pas con-
,, fondre les moeurs avec la vertu. Les
,, moeurs font les fruits de la ſageſſe ,&la
„ vertu, celui du courage. Les moeurs fe
,, plaiſent dans le calme , la vertu ſe dé
„ veloppe au milieu des orages. Socrate
,, ſupportant en filence l'humeur irrafci
„ ble de Xantipe , & préférant la laideur
„ de ſa Compagne à la beauté des Cour
tiſannes , avoit des moeurs. Mais lorf
2, qu'il aimoit mieux mourir d'une mort
„ injuſte que de fuir lâchement d'une
,, prifon où la loi le fixoit , il avoit de
„ la vertu ".
C
H4
८९
२५
CT
120 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les différens tableaux que l'Auteur
a peints , pour donner une idée des
moeurs publiques ; nous avons diftingué
ceux du Pontife , du Traitant&de l'homme
de Lettres.
"
Voici comme l'Auteur parle du dernier.
Il eſt une claſſe d'hommes illuf-
,, tres , dont les moeurs font bien importantes
pour la ſociété qu'ils honorent ;
c'eſt celle des Gens de lettres. Placés
ود
ود au milieu d'une Nationpour l'éclairer,
ود
ود
ود
ود
ود
و د
وو
la nature femble avoir mis la vérité
ſous leur ſauve-garde. Cette vérité eſt
le feu facré dont ils doivent entretenir
la précieuſe lumiere ; bientôt cette
flamme céleſte s'obscurcit & s'éteint ,
ſi de viles paſſions en approchent ; ſi les
, gardiens font détournés de leur auguſte
,, emploi par la flatterie , par l'ambition ,
„ par le deſir honteux de s'enrichir , par
la crainte de déplaire à des Courtiſans
22 vicieux . Ah ! ſi les Hommes de lettres
ود
ود
ود
دو
avoient une juſte idée de leur ſupério-
,, rité , s'ils en portoient toujours le fentiment
dans leur ame , combien ils
craindroient de ſe dégrader en ſe mê-
,, lant dans la foule ! Comme il ſe tiendroientà
une noble diſtance des plaifirs
» vulgaires ! Satisfaits de leur propre
"
DECEMBRE. 1776. 121
"
ود
,, grandeur , ils dédaigneroient celles qui
,, ne font point offertes au fublime mé
,, rite , aux talens diftingués. On les ver-
,, roit dominer dans les cercles par un
,, extérieur de ſageſſe & de modeftie ,
,, plus impoſant que les dehors de l'or-
,, gueil. On les écouteroit avec attention,
,, parce que leurs paroles feroient rares&
pleines de ſens. Leur gaieté ſeroit celle
de la fineſſe , leur politeſſe , celle du
,, goût... Peut- être ſuis-je dans l'illufion;
mais il n'y a point d'homme ſur la
,, terre plus grand à mes yeux qu'un Phi-
,, loſophe modeſte dans le ſein d'une
,, immenfe érudition ; filentieux avec le
,, talent de la parole , doux dans la profe
,, périté , courageux dans la perſécution ,
,, ſenſible avec ſes amis , ſes proches , fes
,, égaux , & toujours fier avec ceux qui
,, voudroient dominer ſur lui" .
ود
Après avoir marqué ce qui caractériſe
eſſentiellement les moeurs publiques des
principaux états , l'Auteur ajoute : On
ود voit maintenant que le meilleur , le
,, plus grand , le plus juſte des Princes ,
,, eſt celui dans lequel brillent davantage
,, les moeurs du Souverain ; que le Guer-
,, rier qui ſe dévoue le plus utilement
,, à la gloire de fon Pays , eſt celui qui
H5
122 MERCURE DE FRANCE,
„poſſede à un plus haut degré les moeurs
militaires ; que les Magiſtrats les plus
éclairés, les plus integres, ſont ceux
„dans lesquels font réunis les moeurs de
,,la magiftrature ; que les Négocians qui
„inſpirent le plus de confiance à l'Etran
ger , font ceux qui ont donné le plus
fouvent des preuves de probité conf-
,, tante , que j'appelle les moeurs du com-
„merce; que le pays où la terre eſt le
mieux cultivée , où l'humanité indigente
fouffre le moins des variations
auxquelles la denrée de premiere néceffité
n'eſt malheureuſement que trop
,, ſujette , est celui où les grands proprié-
,, taires , où les riches laboureurs ont ce
,,que j'ai nommé les moeurs du cultivateur;
que le Peuple qui eſt le moins
,tourmenté de la perception de l'impôt,
,,& qui éprouve le moins de vexations
,,de la part des Traitans, eſt celui où
., ils ont cette fidélité,cette douceur , ce
reſpect pour les droits de l'humanité ,
qui doivent être regardées comme les
„moeurs de la finance ; enfin , que la
„Nation la plus conftamment éclairée ,
,où la tyrannie fera le moinsde progrès ,
,,où le fanatiſme trouvera le plus d'obftacles
, où le dépôt précieux de la juf
DECEMBRE. 1776. 123
, tice&de la vérité ſe conſervera leplus
long-temps , eſt celle où ſes Lettrés
,, reſſemblerontdavantage au portraitque
,,nous venons de tracer.
.,Mais , pourſuit-il, le Monarque , le
Guerrier, leMagiftrat , ne font pas feulement
Prince , Militaire , Homme de
,loix; ils font encore époux , peres de famille.
Il faut donc qu'ils rempliſſent
,, les devoirs que ces différens titres leur
impofent , fans cela ils n'auront pas
les moeurs privées ; & quoique cellesci
ne luifent , pour ainsi dire , que
,,dans l'obſeurité , elles n'en ont pas
,,moins une très grande influence , & fur
,,le bonheur des individus , & fur celui
و desEtats.
ود ,,L'homme n'eſt jamaisplus grand que
,, lorſqu'il eſt retiré dans ſes foyers ;
c'eſt là qu'eſt le séjour de ſon empire.
Il eſt plus le Roi de ceux qu'il nour-
,,rit , qui font à ſes gages , & qu'il retient
fous l'empire du reſpect , que le
„Prince qu'ils ne voient jamais , & dont
,, ils entendent à peine prononcer le
,, nom. Que l'on juge maintenant combien
les vices ou les vertus de cet hom-
,,me puiſſant influent dans l'étendue de
,,fon domaine "
ود
:
124 MERCURE DE FRANCE.
:
Nous voudrions pouvoir citer tout ce
morceau , qui eſt plein de force & de
juſteſſe.
L'Auteur démontre par l'Hiſtoire ,
qu'il n'y a eu de Peuples vraimentgrands,
vraiment heureux , que ceux chez leſquels
les moeurs ont été en honneur ; & que
l'inſtant où ils ont ceſſé de les reſpecter ,
a été l'époque de leur décadence & de
leur malheur.
ود
ود
ود
Si pendant pluſieurs ſiécles les Egyptiens
ont eu l'Empire le plus floriſſant ;
ſi l'abondance , les douceurs de la paix,
,,la lumiere des ſciences , une réputation
de ſageſſe qui s'étendoit fur toute la
,, terre, ont affermi leur bonheur ; ils
,, n'ont dû cette glorieuſe & durable
,,exiſtence qu'aux moeurs de leurs Sou-
,, verains & à celles de tous les ordres
ود
ود
و د
de Citoyens qui , en rempliſſant les
devoirs que la loi leur impoſoit ; con-
,, couroient à la próſpérité de l'Empire ,
&fembloient être les roues d'une ſu.
„ perbe machine , dont le mouvementma-
„jeſtueux attiroit les regards de l'Univers,
& frappoit les Sages d'admira-
„tion".
M. de la Croix termine ainſi ſon difcours:
( Si nous chériſſons notre patrie ,
DECEMBRE, 1776. 125
ود
"
ود
ود
fi nous deſirons qu'elle ſurvive aux
„Nations qu'il l'environnent , ne formons
point de voeux pour que le pays
„qui nous a vu naître s'agrandiffe , étende
ſes poffeffions , pour qu'il imprime
au loin la terreur ; conſolidons tous
,, ſa puiſſance par nos moeurs. Au lieu
de mettre tout notre art , au lieu d'em-
,, ployer une adreſſe perfide à relâcher les
,, noeuds de l'hymen , que nos homma-
,, ges , que notre reſpect retiennent dans
,,la fidélité la jeune épouſe qui ſemble
,, vouloir ſe livrer aux attraits de l'in-
,, conſtance. Admirons la beauté , mais
n'honorons que la ſageſſe. Et vous !
êtres ſéduiſans , ſur lesquels la nature
n'a répandu tant de charmes que pour
,, vous rendre un prix plus digne de la
,, vertu , que vos regards ne s'arrêtent
,,jamais avec complaiſance ſur le vice ,
ود
ود
ود
و د
de quelque éclat qu'il brille ; que votre
,, fourire n'enhardiſſe pas une jeuneſſe
,, frivole. Réſervez toutes vos louanges ,
& les plus doux plaiſirs pour les hommes
qui ont des moeurs ; l'Etat vous
,,devra ſes plus braves Défenſeurs , ſes
,, plus grands Magiſtrats , ſes Citoyens
les plus zélés. La juſte diſtribution de
,, votre eſtime , de vos éloges , fera au-
و د
دد
126 MERCURE DE FRANCE .
tant pour le ſoutien & la profpérité
de la partie embellie par vous , que la
vertu de ceux qui protégent ſes limites
ou font reſpecter ſes loix" .
La divine Comédie de Dante Alighierri ;
l'Enfer: Traduction Françoiſe , accom
pagnée du texte,de notes hiftoriques,
critiques , & de la vie du Poëte ; par
M. Moutonnet de Clairfons. A Paris
, chez le Clerc & le Boucher , Lib.
in- 80.
1
O vot, che avete gl'intelleri fant,
Mirate la dottrina, che s'afconde
Sotto 'I velame degli verſi ſtrani.
1
DANTE , Inferno , cant. IX.
Ces vers , qui fervent d'épigraphe à
la traduction que nous annonçons , paroiffent
avoir guidé la plupart des Com
mentateurs& des Interpretes du Dante,
qui ont cherché des allégories myſtiques
dans fonOuvrage,& lui ont prêté , peutêtre
, une intention qu'il n'a point eue.
Un but auffi ridicule & auffi faftidieux
que leur travail , eſt certainement fort
au-deſſous de fon génie.
Le Poëte égaré dans une forêt obfcu
DECEMBRE. 1776. 127
re, arrivé au bas d'une montagne , fur
laquelle il ſe propoſe de gravir , dans
l'eſpérance de reconnoître fa route, effrayé
par des bêtes farouches, raſſuré par
Virgile qu'il rencontre , & qui le faifant
paſſer par un autre chemin , le conduit
en Enfer , d'où il fait enſuite un voyage
dans le Purgatoire & dans le Paradis ,
peut très - bien n'avoir pas mis dans ce
plan général , toutes les petites fineſſes
qu'on lui fuppofe. Ce n'eſt pas lui faire
tort que de douter qu'il ait entendu par
le Voyageur égaré , qui eſt lui -même ,
les ſens ou la vie animale & ſenſuelle;
par Virgile , la raiſon humaine, qui ne
nous éclaire que juſqu'à un certainpoint ;
&la lumiere divine, par Béatrix, nom
d'une femme qu'il avoit aimée dans ſon
enfance.
L R
Né au milieu des troubles que cauferent
les factions des Guelfes & des Gibe
lins , des Blancs & des Noirs , Dante fut
malheureux & perfécuté. Il compoſa
ſon poëme pendant fon exil ; & il eſt
vraiſemblable qu'il n'eut pas d'autre vue
que celle de ſe venger des auteurs de fes
infortunes &de celles de fa patrie, Le
reſſentiment échauffa fa mufe ; & pour
nous fervir de l'expreffion d'un Ecrivain
1
128 MERCURE DE FRANCE.
,
de fa Nation, (Paul Jove) il trempa égalementſa
plume dans le fiel de la colere&
dans les Jources de l'Hélicon. Son exil
ſelon le même Auteur , fit plus pour fa
gloire que n'auroit fait la Souveraineté
de la Toscane , parce qu'il enflamma fon
génie , & donna naiſſance à la divine
Comédie , qui n'eut jamais exiſté , s'il
h'avoit fenti l'ardeur & le beſoin de la
vengeance. Il ne manqua pas de placer
en effet dans les différens cercles de l'Enfer
tous les perſonnages dont il avoit à
ſe plaindre. Il les fait paſſer en revue
devant lui dans cette eſpece de ſatire ,
d'un genre au moins fingulier. Tous les
détails de fon poëme ont donc trait à
des anecdotes bien connues deſon temps;
ce mérite ſeul eût ſuffi pour lui procurer
alors le plus grand ſuccès. Le travail des
Commentateurs auroit dû ſe borner å
rappeller ces anecdotes oubliées , & confondues
aujourd'hui dans la foule des événemens
qui ſe ſont ſuccédés. C'eſt un
des objets principaux de la Chaire fondée
à Florence pour l'explication de ce poëme,
qui jouit de la plus grande réputation
en Italie , & qui , par tout ailleurs ,
eſt plus admiré que lu & connu. Dante
eſt en effet un de ces Auteurs, dont la
plupart
DECEMBRE. 1776. 129
plupart des Etrangers ne parlent que
d'après ce qu'ils ont entendu dire ; il faut
convenir auſſi que cent chants à lire ſont
une entrepriſe difficile , dont peu de perſonnes
font capables. On ne peut que
ſavoir gré à M. M. de C. d'avoir eu ce
courage ; il en a été dédommagé par le
plaiſir que lui a procuré ce Poëte , dès
qu'il en a eu l'intelligence. Il. met le
Public en état de partager avec lui ce
plaiſir ; il a traduit la divine Comédie
toute entiere. La premiere partie qu'il en
donne aujourd'hui , ne tardera pas ſans
doute à être ſuivie des deux autres , le
Purgatoire &le Paradis , puiſqu'il n'attend
que des encouragemens , qu'il ne
peut manquer de recevoir.
Ce poëme mérite abſolument d'être lu ;
c'eſt la premiere production du génie ,
lorſqu'il a pris fon premier eſſor vers
l'Occident , après la chûte de l'Empire
Romain & les invaſions des Barbares. Son
Auteur est regardé comme le pere de la
poëſie italienne C'eſt à lui que la langue
doit les premiers progrès qu'elle a faits
vers la perfection ; & il eſt mis à la tête
du Triumvirat poëtique qui l'a polie. On
le nomme avant Petrarque & Boccace ,
& il ne doit pas moins cet honneur à fon
I
130 MERCURE DE FRANCE.
mérite qu'à l'avantage de les avoir précédés.
L'Arioſte & le Taſſe , qui font
venus après lui , ne l'ont point fait oublier
; l'imagination brillante de l'un &
de l'autre , celle fur-tout du premier , qui
eſt ſi riante , ſi originale , ſi neuve , fi variée
; cette égalité foutenue , cette richeſſe
d'expreſſions , toujours convenable , toujours
propre à tous les tons qu'il a pris
ſucceſſivement , n'ont point diminué la
réputation du Dante. Il avoit fourni
lui même à ſes ſucceſſeurs cette richeſſte
& cette énergie ; il leur avoit facilité
les moyens de les furpaſſer. Il avoit
cnrichi la langue d'une multitude de
mots & de tours qu'elle ne connoiſſoit
pas , & qui font reſtés ; il fait encore
autorité aujourd'hui. L'Italien , dit
,, le Génie fublime & fécond dont la
France s'honore , prit ſa forme à la
fin du treizieme fiecle , du temps du
bon Roi Robert , grand pere de la malheureuſe
Jeanne. Déjà le Dante , Florentin
, avoit illuſtré la langue Tofcane
,, par fon poëme bizarre mais brillant
debeautés naturelles , intitulé Comédie ;
" Ouvrage dans lequel l'Auteur s'éleva
dans les détails au- deſſus du mauvais
, goût de fon fiecle & de ſon ſujet , &
ود
"
و د
و د
و د
و د
و د
ور
:
DECEMBRE, 1776. 131
, rempli de morceaux écrits auſſi pure-
, ment que s'ils étoient du temps de
,, l'Arioſte & du Taſſe." 1
Il faut ſe tranſporter au temps du
Dante , pour l'apprécier comme M. de
Voltaire l'a fait , & lui rendre la juſtice
qu'il mérite. On ne peut qu'être étonné
de voir un Génie original & fublime,
s'élever au milieu d'un ſiecle barbare &
célebre par les querelles malheureuſes de
l'Empire & du Sacerdoce ; on ne peutpas
être ſurpris qu'il ait reſſenti à un hautdegré
les influences de ce ſiecle ; ondoit l'être
ſeulement qu'elles ne l'aient pas étouffé.
Dans un autre temps , l'Enfer , le Purgatoire
& le Paradis n'auroient pas été le
ſujet qu'il eût choiſi ; & ce n'eſt pas le
titre de Comédie qu'il eût mis à ce
poëme ou à cette fatire ; titre qu'il paroît
avoir voulu juſtifier par celui de Tragédie
qu'il a donné à l'Enéïde , comme
Ariftote a donné celui de Tragique à
Homere. Dans la premiere enfance des
lettres , les dénominations étoient moins
multipliées ; on ne diſtinguoit les différens
genres que par celles que l'on avoit.
L'antiquité avoit fourni de grands modeles
des récits des actions héroïques : elle
n'en avoit pas fourni de ceux de la vie
12
132 MERCURE DE FRANCE.
privée. Celui qui en fourniſſoit le premier
exemple , ne pouvoit le diſtinguer
& le faire connoître qu'en lui appliquant
une dénomination générale & connue.
Parmi les autres défauts qu'il faut rejeter
encore ſur le ſiecle du Poëte , on
doit remarquer le mêlange monstrueux
qu'il fait de la fable & de l'hiſtoire facrée.
Les meilleurs Poëtes Italiens , bien
poſtérieurs fans doute , tels que le Taſſe ,
Sannazar , &c. n'en font pas exceptés , &
font moins excuſables que le Dante. Du
temps de ce dernier , la ſcience des choſes
faintes étoit d'un uſage général parmi les
perſonnes inſtruites ; les Eccléſiaſtiques
s'y livroient par devoir , & les autres
pour pouvoir communiquer avec eux.
Les circonstances forment ainſi l'eſprit
général d'un ſiecle; celui du Dante ſe
peint dans ſes écrits : il étoit à la fois
Théologien & Poëte , genres oppoſés ,
comme les connoiſſances qu'ils ſuppoſent ,
& qui ne pouvoient , ſurtout alors , ſe
réunir ſans ſe nuire.
Ces incohérences ne laiſſeront pas d'offrir
des obſervations intéreſſantes à quiconque
lira le Dante avec attention. En
peignant l'efprit de fon fiecle, elles font
DECEMBRE. 1776. 133
voir combien il s'eſt élevé au- deſſus du
ſien , & des opinions vulgaires & dominantes.
La diviſion qu'il fait de l'Enfer
en neuf cercles , où les degrés de peine
ſe trouvent variés & moindres ſuivant
la nature des crimes qui y conduiſent ,
n'a pu être imaginée que par un homme
ſenſible , qui cherche a concilier la juſtice
& la bonté de Dieu , & qui étoit à peuprès
pénétré de cette vérité confolante ,
exprimée d'une maniere ſi ſublime :
Il nefait point punir des momens de foibleſſe ,
Des plaisirs paſſagers pleins de trouble & d'ennui ,
Par des tourmens affreux, éternels comme lui.
Le premier cercle , eſt ce que nous
appellons les limbes ; il y place , avec les
enfans morts fans baptême , les Sages &
les grands Hommes de l'antiquité qui ont
vécu fans crime. Leur unique fupplice
eſt de deſirer le ciel ſans eſpérer d'y entrer.
Le guide du Poëte , Virgile , eſt au nom
bre de ces infortunés habitants des limbes.
Grand Duol mi preſe (dit le Dante) aller quando le
intese,
Però che genti di molto valore
Co mobi che 'n quel limbo cran sospeso
13
134 MERCURE DE FRANCE.
1 Après avoir eſſayé de faire connoître
le Dante en général , nous devons donner
un efſſai de la maniere dont il eſt traduit.
Nous ne citerons pas l'épiſode d'Ugolin
, qui eſt très-connu; nous nous arrêterons
à celuide Françoiſe , qui l'eſtmoins,
&qui offre , pour nous fervir des expresfions
de M. Moutonnet de Clairfons ,
ود lacritique la plusfortedela lecture des
,, Romans , & de nos brochures éphéme-
„ res , qui gâtent l'eſprit, énervent l'a-
,, me , fouillent l'imagination , corrom-
,, pent le coeur ,& cauſent les ravages les
,, plus funeſtes dans la ſociété. "
Françoiſe interrogée par le Dante , lui
raconte ainſi ſon aventure & celle de
fon Amant.
:
Siede la terra , dove nata fui ,
Su la marina , dove 'l Pò difcende
Per aver pace co' seguaci fui.
Amor, ch' al cor gentil ratte s'apprende
Preſe costui della bella persona ,
Che mi fu tolta , e'l modo encor m'offende.
Amor , ch' a null' amato amar perdona ,
Mi preſe, del costui piacer , fi forte ,
Che, come vedi , ancor non m'abandona.
DECEMBRE. 1776. 135
Amer, conduce noi ad una morte:
Caina attende chi 'n vita ci ſpenſe :
Questa parole da lor ci fur porte ,&c.
,, Le pays où j'ai pris naiſſance, eſt
ſitué ſur les bords du golfe dans lequel
ود
رو
ود ſe précipite le Pô, avec les autres fleu
., ves qui groffiſſent ſon cours. L'amour,
,, qui naît ſi promptementdans unjeune
, coeur , enflamma l'ame tendre & fenſible
de l'homme aimable qui m'a été
ravi d'une maniere ſi barbare : combien
ce ſouvenir m'eſt encore douloureux!
L'Amour , qui ne lance jamais envain
ſes traits, m'inſpira pour mon Amant
une paſſion violente , qui , comme vous
le voyez , dure encore. L'amour nous
fit périr tous les deux du même coup ;
& le gouffre où ſont plongés les fratricides
, attend le monſtre qui nous a
immolés à ſa jalouſe fureur,
وا
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
دو
ود
Les deux ombres prononcerent en
„ même-temps ces dernieres paroles. Dès
„ que je les eus entendues , je baifſſai le
visage , & je m'inclinai fi profondément
que mon guide me dit: A quoi
penſez vous ? Hélas ! lui répondis-je ,
,, quel doux penchant! quel vif amour !
"
و د
14
136 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
ود
"
quels entretiens touchans les entraîne-
,, rent dans l'abyme funeſte ! Je levai
enſuite mes regards vers les deux ombres
, & je m'exprimai ainſi : Françoiſe
, vos malheurs m'attendriſſent &
m'arrachent des larmes. Racontez - moi
,, comment & auquel de vous deux
l'Amour découvrit d'abord votre flam-
, me fecrette , dans le temps que vous
n'étiez encore livrés qu'à de tendres
foupirs ? La douleur la plus amere , me
„ répondit Françoiſe , c'eſt de ſe rappeller
ود
ود
"
ود
و د
ود
و د
رور
dans l'infortune un bonheur qui n'eſt
,, plus; ton guide inſtruit le fait, Cependant
ſi tu as un ſi granddeſirde connoître
l'origine de notre amour , je vais te
l'apprendre , & le récit de mes malheurs
fera interrompu par mes larmes. Un
„ jour , pour charmer nos loiſirs , nous
liſions l'Hiſtoire de Lancelot . & comment
l'Amour enchaîna fon coeur; nous
étions ſeuls & fans défiance. Cette lecture
nous fit lever pluſieurs fois les
yeux ; nous nous regardons mutuellement
, notre viſage pâlit, & un ſeul
»paſſage triomphe de notre foibleſſe.
Ce livre & fon Auteur furent pour
nous un nouveau Gallehaut ; & nous
quitttames auſſi - tot cette lecture."
"
و د
و د
DECEMBRE. 1776. 137
Il y a fûrement des négligences dans
cette traduction ; pour n'en citer qu'un
ſeul exemple , les derniers mots que nous
avons ſoulignés , ne rendent pas quel giorno
più non vi leggimo avente. Cela n'empêche
pas que le ton général de cet Ouvrage
ne mérite des éloges , & qu'on ne
doive engager M. M. de C. à faire préſent
au Public de la traduction entiere
du Dante.
Le tendre Ami des Meres Nourrices, ou
voeux patriotiques & intéreſſans adresſés
au Gouvernement , en faveur des
femmes qui allaitent leurs enfans ; par
M. de la Fortette. Petite broch. in- 12 ,
ſe trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les nouveautés.
L'Auteur , après avoir intéreſſé les
meres à remplir l'heureuſe tâche d'allaiter
- leurs enfans , annonce un remede certain
& éprouvé pour guérir radicalement , &
en très peu de temps , les maux qui furviennent
au ſein des Nourrices , foit par
l'abondance du lait , ſoit par la preſſion
des levres & des gencives de leur nour
riffon.
15
138 MERCURE DE FRANCE,
Ce petit Ouvrage annonce des vues
vraiment patriotiques , & un zele dégagé
d'intéret. L'Auteur , avec raiſon , l'a jugé
digne de l'attention protectrice du
Gouvernement; auſſi lui eſt- il préſenté
comme devant connoître de tout ce qui
peut tendre à la conſervation de l'humanité
& à la population.
Introduction à l'histoire naturelle & à la
géographie physique d'Espagne , traduite
de Toriginal Espagnol de Guillaume
Bowles , par le vicomte de Flavigny.
A Paris , chez L. Cellot & Fombert
fits jeune , rue Dauphine , 1776.
2
L'Eſpagne eſt un des Royaumes de
P'Europe les plus riches en productions
naturelles , principalement en minéralogie
depuis longtemps les Savans defireient
connoître l'hiſtoire naturelle de ce
pays ; mais perſonne , avant Bowles ,
ne s'y étoit ſpécialement appliqué. Barba
nous avoit bien laiſſé quelques notices
for les mines d'Eſpagne dans ſa minéralogie,
qui eſt actuellement fort recher
DECEMBRE. 1776. 139
chée; mais ces notices étoient ſi ſuper
ficielles , qu'elles ne pouvoient fervir
tout au plus qu'à donner une idée vague
des mines de cet Empire; les plantes n'en
ſont pas plus connues ; tout ce que nous
avons de plus étendu ſur cet objet , eſt
renfermé dans les plantes du Pere Barrelier
, & dans le voyage d'Eſpagne par
Lafling. Nous ne citerons pas ici le Flora
Espagnola de Quer ; les Savans même
du pays le regardent comme un très-mauvais
Ouvrage , fort incomplet , & qui
ne répond pas à ſon titre. La zoolo.
gie d'Eſpagne eſt encore moins connue ,
quoi qu'elle foit cependant très - intéresfante;
par conféquent , les Naturaliſtes
ont encore bien des choses à découvrir
dans ce Royaume; c'eſt un champ vaſte
qui eſt offert à leurs recherches ; Bowles
eſt le premier qui a franchi le pas , en
publiant l'Ouvrage que nous annonçons.
Cet Ouvrage , tout eſſai qu'il ſoit , eſt
plein d'excellentes recherches , & ne
contribuera pas peu à engager les autres
Naturaliſtes à les continuer. Ce que Bowles
a écrit ſur l'hiſtoire naturelle & les
mines d'Eſpagne , n'eſt ſuivant lui , que
la plus petite partie de ce qu'on en peut
dire. Quelle moiſſon abondante reſte
1
140 MERCURE DE FRANCE.
ン
donc à faire pour un Scrutateur de la belle
nature? Il ſeroit à deſirer que quelques
perſonnes zélées , telles que M. Buc'hoz ,
qui a parcouru à pied une partie de la
France pour en connoître les productions
naturelles , vouluſſent bien ſe charger de
cette beſogne, De pareils voyages pédestres
, entrepris par un Naturaliſte dans un
pays qui eſt encore à défricher pour la
partie de l'hiſtoire naturelle , ſeroient ,
ſans contredit, de la plus grande utilité
pour l'avancement des ſciences.
Traité des mauvais effets de lafumée de
la litharge ; par Samuel Stockhusen ,
Médecin des Ducs de Brunswic & de
Lunebourg , & de la Ville Impérale
de Goflar; traduit du latin , & commenté
par J. J. Gardane , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine de
Paris , Médecin de Montpellier , &c.
pour ſervir à l'Histoire des maladies des
Artisans. A Paris , chez Ruault , Libraire
; 1776. Avec approbation &
privilege du Roi.
1
Stockhuſen eſt de tous les Auteurs
celui qui a le mieux écrit ſur les mauvais
effets de la litharge , & fur les mala
DECEMBRE. 1776. 141
dies qu'elle peut occaſionner ; mais fon
Ouvrage , tout bon qu'il étoit , reſtoit
inconnu en France. M. Roux fut le ſeul ...
qui en porta un jugement favorable. M.
Gardane , qui depuis long - temps s'attache
aux maladies des Artiſans , a cru rendre
un grand ſervice à ſes Concitoyens ,
que de leur faire connoître cet excellent
Ouvrage. Il vient de publier la traduction
que nous annonçons , & il ya ajouté
quelques obſervations qui n'ont pas peu
contribué à le rendre intéreſſant. M. de
Laſſone , premier Médecin de la Reine ,
dans l'approbation qu'il en a donnée , dit
que c'eſt un des meilleurs qui exiſte ſur
la maladie principale dont il traite: on
peut bien s'en rapporter au jugement
d'un Médecin auſſi célebre.
Observations fur l'Air ; par M. Bertholet ,
Docteur en Médecine. A Paris , chez
Didot le jeune , Libraire , 1776.
Cette petite brochure nous a parue intéreſſante
; elle renferme quelques vues
neuves fur la nature de l'air , qui la rendent
digne d'être conſultée.
142 MERCURE DE FRANCE.
Bibliotheque littéraire , historique & critique
de la Médecine ancienne & mo
derne , &c. par M. Joseph Carrere ,
Médecin du Garde-Meuble de la Couronne
, Cenfeur Royal , &c. Tome
II. in 4°. A Paris, chez Ruault , Libraire
, 1776.
Nous avons rendu compte , dans le
temps , du premier volume ; celui que
nous annonçons actuellement eſt encore
plus intéreſſant & rédigé même avec plus
de foin : l'Ouvrage entier mérite fans contredit
d'être placé dans les Bibliotheques
parmi les meilleurs ouvrages de Bibliographie
, & même d'être conſulté par les
Savans : il pourroit y avoir cependant
quelque omiffion; mais où eſt l'Ouvrage
en ce genre qui en ſoit exempt ? Il peut
même s'y être gliſſé quelques fautes ; M.
Carrere , homme actif & vigilant , ne
manquera pas de les reétifier dès qu'elles
pourront parvenir à ſa connoiſſance : on
rend aſſez de juſtice à ce Médecin pour
en être perfuadé. On ſouſcrit actuelle
ment chez Ruault pour le troiſieme vo
lume; le prix eſt de 7 liv. pour les Souscripteurs
, & to liv. pour ceux qui n'au
ront pas ſouſcrit.
DECEMBRE, 1776. 148
Réponse de M. Maury , Oculifte , aux
lettres & obfervations anatomiques
physiologiques & physiques fur la vue des
enfans naiſſans , avec un Mémoire fur
l'établiſſement du prix médaillique ; par
M. l'Abbé Definonceaux . De l'Imprimerie
de Michel Nicolas. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez Morin ,
Imprim. Libraire , 1776.
Le but de l'Auteur , par la publication
de cet Opufcule , eſt de prémunir le Public
contre les fauſſes infinuations dont il
eſt ſuſceptible , lorſqu'elles font voilées
du bien de l'humanité. M. Maury diſcute
, en homme éclairé ſur ſa partie , les
ſentimens de M. l'Abbé Defmonceaux ,
& il l'invite en même temps de publier
ſes découvertes ſur les maladies des yeux.
Discours en forme de Differtation fur l'état
actuel des Montagnes des Pyrénées , &
fur les caufes de leur gradation ; parM.
Darcet , Docteur Régent de la Faculté
de Paris , Lecteur & Profeſſeur Royal,
pour fon inſtallation & l'inauguration
de la Chaire de Chymie au College
de France ; I vol. in- 8º de 134 pag.
A Paris , chez Cavelier , Libraire.
44 MERCURE DE FRANCE.
1
En faiſant l'extrait de ce diſcours , on
courroit riſque de le mutiler ; c'eſt ſur
ces montagnes qu'il faut ſe tranſporter ,
ſi on veut les étudier & prendre pour
maître & pour obſervateur un Savant
auſſi diſtingué que M. d'Arcet. L'Auteur
a joint à cette brochure des expériences
&des obſervations curieuſes ſur les variations
du barometre , ſur le thermo.
metre & autres morceaux de phyſique ,
d'hiſtoire naturelle & de chymie , avec
une note de M. Monnier ſur l'aiguille
aimantée.
Le seul préſervatif de la petite vérole , ou
nouveaux faits & obſervations qui
confirment qu'un Particulier , un Village
, une Ville , une Province , un
Royaume peuvent également ſe préſerver
de cette maladie en Europe.
Troiſieme Mémoire , pour ſervir de
fuite à l'Histoire de la petite vérole ,
dans lequel on répond à toutes les
objections faites à ce ſujet. Par M.
Paulet , Docteur en Médecine des
Facultés
DECEMBRE. 1776. 145
Facultés de Paris & de Montpellier ,
de la Société & Correſpondance Royale
de Médecine. A Amſterdam ; & ſe
trouve à Paris , chez Ruault , Lib . 1776.
Tandis que les Médecins ſont partagés
entr'eux fur les avantages & les déſavantages
de l'inoculation de la petite vé.
role , & qu'ils ſe diſputent ſur ſon admiffion
ou ſon exclufion , M. Paulet
porte ſes vues plus loin ; il veut anéantir
la maladie même: il a déjà publié différens
Mémoires à ce ſujet ; celui que nous
annonçons eſt le confirmatif des autres.
Cet Auteur prétend prouver par de nouveaux
faits & de nouvelles obſervations ,
qu'un particulier , qu'un village , une ville
, une Province , un Royaume peuvent
également ſe préſerver de cette maladie.
Tout bon Citoyen doit deſirer la réuſſite
de ſon projet. Il ſera même un jour bien
flatteur à M. Paulet, s'il peut y réuſſir ;
de démentir le Poëte qui , en parlant de
la mort , dit ce qu'on pourroit appliquer
à la petite vérole :
: Le pauvre en ſa cabane, où le chaume le couvrei
Eftſujet à ses loix ,
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre ;
N'en défend pas nos Rois.
و م ح م
Réflexions sur la mauvaiſe qualité du pla.
tre & fur la cauſe & les moyens pour
parvenir à une meilleure fabrication ;
par M. Ferrouſſet de Caſtelbon , Architecte
, ancien Inſpecteur des bâtimens
& fermes de S. A. S. Mgr le
Prince de Conti. A Paris , chez Lottin
l'aîné , Imprim. Libraire I vol.
in-8°.
Le plâtre eſt d'une néceſſité abfolue
pour la réunion des pierres & des moëllons
, dont il eſt le lien; la qualité de
cette matiere , d'où doivent réfulter la
durée de nos conſtructions & la ſûreté publique
, dans laquelle néanmoins l'infidélité
eſt preſque univerſellement pratiquée
, fait le ſujet de la brochure que
nous annonçons. L'Auteurs'y eft propoſé
deux objets : le premier eſt de faire connoître
les vices de la cuiffon du plâtre ,
& les mixtions qui en alterent la qualité ;
le ſecond, eſt de donner les moyens de
faire une cuiffon plus économique , &
qui conferve aux plâtre ſa pureté & fa
fleur. Les réflexions de l'Auteur fur les
J
DECEMBRE. 1776. 147
cauſes qui contribuent à détruire la force
& les bonnes qualites du plâtre , nous
ont paru très - juſtes ; & les moyens que
l'Auteur propoſe pour fabriquer un plâtre
toujours égal & de bonne qualité , ne
nous ont pas paru moins intéreſſans. Cet
Ouvrage eſt ſans contredit de la plus
grande utilité pour les Entrepreneurs de
bâtimens , ainſi que pour les Propriétaires
& Locataires qui font bâtir par économie
, & pour les Juges qui en connoisfent.
Lettre de M. *** , Etudiant en Chirurgie
à Paris , à M. *** , Maître en Chirurgie
& Accoucheur à R*** en P***,
fur un nouvel Ouvrage intitulé : Lạ
pratique des accouchemens. A Amſterdam;
& fe trouve à Paris , chez Cloufier
, Impr.- Libr. 1776. 1
En rendant compte de la Pratique des
Accouchemens dans cet Ouvrage périodique
, nous avions pris la liberté d'obferver
à l'Auteur que fon Ouvrage pourroit
un jour lui fufciter quelque critique.
La brochure que nous annonçons en eſt
une. Comme notre plan n'eſt pas d'entrer
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
-dans les disputes polémiques des Au
teurs , nous laiſſons à M. Alphonſe le
Roy le ſoin de répondre à fon Critique ,
auſſi l'a - t - il déja fait. On trouve cette
réponſe chez le Clerc , Libraire , quai des
Auguſtins , fous le titre de M. Alphonse
le Roy , Profeffeur en Médecine , à fon
Critique . Ceux de nos Lecteurs qui voudront
ſe mettre au fait de la diſpute , la
trouveront tout au long dans ces deux
brochures. Nous ne pouvons nous diſpenfer
de rendre juſtice ici à M. le Roy , fur
le ton modéré avec lequel il combat fon
Adverſaire.
ΛΟΓΓΟΥ ΠΟΙΜΕΝΙΚΩΝ ΤΩΝ ΚΑΤΑ ΔΑΦΝΙΝ
ΚΑΙ ΚΛΟΗΝ ΛΟΓΟΙ ΤΕΤΤΑΡΕΣ . Recenfuit
Ludovius Duttens . Pariſis , è
Typographia Fr. Amb. Didot; proſtat
quoque apud Guillel, de Bure ; 1776 .
in - 12. br. prix 4 1.
Cette édition grecque des Aventures
de Daphnis & Chloé , eſt remarquable par
la correction du texte , par la beauté des
caracteres , par la pureté de l'impreſſion.
On doit y remarquer même , comme une
perfection de la Typographie , que les
lettres majuſcules grecques portent avec
DECEMBRE. 1776. 149 :
elles leurs accens , ce qui rend la lecture
plus facile & moins douteufe.
Longus , Auteur de ce Roman , eſt peu
connu. On croit pourtant qu'il a écrit
aprés la mort d'Héliodore ; enſorte que
l'on peut dire , avec affez de vraiſemblance
, qu'il publia fon Ouvrage au commencement
du cinquieme fiecle. Il étoit du
nombre des Sophistes connus autrefois
Par
par leur érudition & par leur goût pour
les ſciences & les beaux-arts, fur tout e
la dialectique.
Il y a eu quelques éditions grecques
de ce Roman ; mais aucune n'approche
de l'exactitude de celle que l'on preſente
aujourd'hui au Public. Pluſieurs Savans
ſe ſont empreffés de contribuer à ſa perfection
, parmi lesquels on doit citer M,
Dutens & M. Danfe de Villoifon .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
OEUVRES complettes de Démostene
& d'Eschine , traduites en françois , avec
des remarques fur les harangues & plaidoyers
de ces deux Orateurs , & des notes
1
K3
150 MERCURE DE FRANCE .
critiques & grammaticales en latin , fur
le texte grec ; accompagnées d'un Discours
préliminaire ſur l'éloquence & autres
objets intéreſſans ; d'un Traité de la
jurifdiction & des loix d'Athênes ; d'un
précis hiſtorique ſur la conſtitution de la
Grece , fur le gouvernement d'Athênes
& fur la vie de Philippe , &c. Par M.
l'Abbé Auger , de l'Académie des Sciences
, Belles Lettres & Arts de Rouen ,
ancien Profeſſeur d'Eloquence dans la
même Ville ; 5 vol. in- 80. br , 20 liv. A
Paris , chez Lacombe , Libraire , 1777 .
:
.د
Nouvelle Table des articles contenus
dans les volumes de l'Académie des Sciences
de Paris , depuis 1666 juſqu'en 1770;
dans ceux des Arts & Métiers , publiés
par cette Académie , & dans la Collection
Académique. Tome IV; I vol. in 4to.
br. 12 liv. A Paris , chez Ruault.
Etrennes galantes , on l'instant heureux
de Cythère dédié aux deux Sexes. A
Paris , chez. Deſnos , Ingénieur Géographe&
Libraire , rue Saint Jacques. Ces
Etrennes contiennent une ſuite d'eſtam
DECEMBRE. 1776. 151
pes galantes ; des tablettes pour la perte
& le gain ; & pluſieurs feuillets de papier
préparé , ſur lequel on peut écrire
avec une pointe de métal.
Effais fur la vie de Pline le jeune , dans
une Lettre du Lord Comte d'Orrery ,
Pair d'Irlande , au Lord Charles Boyle ,
fon fils ; 1 vol. in- 8°. A Nancy , chez
Pierre Barbier.
Lettres intéreſſantes du Pape Clément
XIV ( Ganganelli ) , traduites de l'Italien
& du Latin. Quatrieme édition , exactement
revue , corrigée , augmentée de la
traduction des paſſages latins , & d'une
ample table alphabétique des matieres ; 2
in - 12 . pet. format , en feuilles , 2 1. 10
f. rel. 3 1. 10 f. A Paris , chez Lottin
le jeune , Libraire.
On trouve à la même adreſſe ,
L'Année Sainte , Ouvrage inſtructif ſur
le Jubilé , fuivi de la paraphrafe de plufieurs
pſeaumes & cantiques choifis ; par
l'Editeur des Lettres du Pape Clément
XIV; nouv. édit. exactement revue &
corrigée ; 1776. Vol. in 12. orné d'une
planche en taille douce , br. a l. 5 f. rel.
en veau 3 1. K4
:
152 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire du Jardinage , relatif à la
théorie & à la pratique de cet art , avec
figures en taille - douce , deſſinées & gravées
d'après nature , par M. D***. Vol.
in- 8°. rel . 3 1. 12 f. A Paris, chez les
Freres Debure , Libraire , 1777-
Les malheurs de la jeune Emilie , pour
ſervir d'inſtruction aux ames vertueuſes
& ſenſibles ; par Madame la Préſidente
d'Ormoy ; 2 in- 12. AParis chez Dufour ,
quai de Gêvres ; la veuve Ducheſne ,
Nyon , & Ruault.
Les Aventures plaisantes de Gufman
d'Alfarache , tirées de l'hiſtoire de ſa vie ,
& revues ſur l'ancienne traduction de l'original
Eſpagnol ; 1777; 2 in - 12. AParis
, chez la veuve Ducheſne , Libraire.
La vie & les opinions de Tristram Shandy;
traduites de l'Anglois de Stern , par
M. Frenais ; 2 vol. in - 12. br. prix 3 1,
A Yorck ; & fe trouvent à Paris , chez
Ruault , Libraire , 1776.
DECEMBRE. 1776. 153
On trouve à la même adreſſe ,
Fo Ka, ou les métamorphofes , conte
Chinois , dérobé à M. de V***. 2 in- 12.
Théorie des Traités de Commerce entre
les Nations ; par M. Bouchaud , de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , Docteur - Régent de la Faculté
de Droit de Paris , Lecteur & Profesfeur
Royal du droit de la Nature & des
Gens , & Cenfeur - Royal ; in- 12. 1777 .
Avis fur l'édition des grandes Annales de
la Chine.
Des retards imprévus mettent l'Editeur
de l'Hiſtoire générale de la Chine , dans
le cas d'en différer les livraiſons. Les occupations
nouvelles de M. l'Abbé Groſier
ne lui permettant plus d'y donner tout
ſon temps , M. des Hauterayes , Profesfeur
en Langues Orientales au College
Royal , veut bien le ſeconder : l'édition
ne peut qu'y gagner. M. des Hautetayes
a fait ſes preuves en littérature , & l'on
fait qu'il eſt particulierement très - verſé
dans la connoiſſance de l'Hiſtoire Chic
noife.
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
L'accueil que le Public a fait à cet
Ouvrage , a engagé l'Editeur à donner
encore plus de perfection à ſon édition ;
mais pour y parvenir & dédommager en
quelque forte les Souſcripteurs du retard ,
il a fait fabriquer exprès un papier plus
bean & plus cher que celui qu'il avoit
amioncé par fon Profpectus. Cette opération
à dû néceſſairement retarder la premiere
livraiſon: c'eſt pourquoi les deux
premiers volumes promis en Octobre
1776 , ne feront prêts que le premier Février
1777. La deuxieme livraiſon ſe fera
en Jain , la troiſieme en Octobre 1777 ;
la quatrieme en Février , la cinquieme
en Juin, & la fixieme & derniere en
Octobre 1778. A dater du premier Février
prochain , il n'y aura plus d'interruption;
celle ci n'ayant été occafionnée ,
en partie , que par le defir de rendre
l'édition encore plus belle par la qualité
du papier ; ce qui n'augmentera cependant
pas le prix de la ſouſcription ni de
l'Ouvrage , qui eſt actuellement fous
preſſe.
On pourra voir chez Pierres & Cloufier
, Imprimeurs , rue Saint Jacques , les
bonnes feuilles & à meſure qu'elles feront
tirées.
DECEMBRE. 1776. 155
N. B. La ſouſcription ſera prolongée
juſqu'au premier Février 1777 , l'Editeur
étant jaloux de prouver au Public qu'il
préfere ſa fatisfaction à fon, intérêt perfonnel.
Le Nécrologe des Hommes célebres de
la préſente année , ( Tome XII ) paroîtra
en Février prochain ; il contiendra les
Eloges de MM.le Duc de Saint-Aignan,
le Pere Neuville , Colardeau , Saint Foix ,
la Grange , Bauvin , Manaury , Fréron ,
Roux , Dupré , &c. &c.
On pourra ſouſcrire au Bureau Royal
de Correſpondance , rue des deux Portes
St Sauveur , juſqu'à la fin de Janvierprochain.
Le prix de la ſouſcription eſt de
3 1. franc de port, pour Paris ; & 3 liv.
12 f. pour la Province.
Depuis 1766 que cet Ouvrage a commencé
, il en a paru régulierement un
volume chaque année. Les onze premiers
vol. ayant été réimprimés l'année derniere
, le Bureau de Correſpondance peut
fournir quelques collections complettes
qui lui reſtent, au même prix de 3 liv.
par volume.
On ſouſcrit au même Bureau pour les
annonces des deuils de Cour , que l'on
156 MERCURE DE FRANCE.
reçoit franc de port pour Paris , moyennant
3 liv. par année , & 6 liv. pour la
Province.
MM. les Abonnés font priés de faire
renouveller leur ſouſcription avant la fin
de Décembre , s'ils veulent être ſervis
exactement au premier deuil .
S'adreſſer à M. Comynet , l'un des Intéreſſés
, & Directeur Général dudit Bureau.
ACADÉMIES.
:
I.
PARIS.
Académie des Inscriptions & Belles- Lettres.
.:.
L'ACADÉMIE Royale des Inſcriptions
& Belles - Lettres , fit ſa rentrée publique
le 12 Novembre.
M. Dupuy , Secrétaire perpétuel , ou-
•vrit la féance par l'annonce du ſujet du
prix que l'Académie doit diſtribuer à
Pâques 1778 , ſavoir: Quelle a été l'adminiſtration
municipale des Villes de
DECEMBRE. 1776. 157
France depuis Clovis jusqu'au temps que
le Gouvernement féodal commença à s'in
troduire ? Quelle fut , depuis cette époque
jusqu'à l'etabliſſement des Communes , l'adminiſtration
des Villes qui furent fe défendre
des entrepriſes des Seigneurs ? Quels ont
été , durant ces deux périodes , les différens
titres , les fonctions , le pouvoir des Officiers
préposés à l'administration , & de
qui ces Officiers tenoient leur autorité ?
Le prix eſt une médaille d'or de la
valeur de 400. liv. Les pieces , affranchies
de tout port , doivent être remiſes , avant
le 1 Décembre 1777 , entre les mains du
Secrétaire perpétuel de l'Académie.
M. Dupuy lut l'Eloge de M. le Duc
de Saint - Aignan.
Enſuite M. ¡' Abbé Batteux fit part de
ſes obſervations ſur l'Oedipe de Sophocle.
Il s'attacha fur - tout à analyſer cette piece
, à diſcuter quelques regles de la poétique
, & à établir contre le ſentiment
de quelques modernes , que le ſujet d'Edipe
fournit des ſcenes de terreur & de
pitié , & qu'il n'y en pas de plus propres
à la Tragédie.
M. le Beau donna la ſuite de ſes recherches
fur la légion : ce Mémoire , qui
158 MERCURE DE FRANCE.
eſt le vingt - cinquieme , concerne la dif
cipline militaire.
M. de Guignes communiqua ſes recherches
hiſtoriques ſur l'établiſſement de
la religion Indienne dans la Tartarie , le
Thibet , la Chine , &c. & fur les livres
fondamentaux de cette religion , qui ont
été traduits en chinois .
Le temps ne permit pas à M. Anquetil
de lire ſon Mémoire fur les nouvelles
connoiſſances géographiques de l'Inde ,
fur le cours du Gange, & de quelques
rivieres qui ne nous font pas encore connues.
M. Anquetil a reçu deux cartes de
quinze à vingt pieds de long , du Pere
Tiffentaller , Miſſionnaire Apoftolique
dans le Nord du Bengale.
L'une de ces cartes préſente le cours
complet du Gange , avec les quatre- vingtſept
, tant rivieres que torrens , qui y
réuniſſent leurs eaux , depuis fon entrée
dans l'Inde à Gangotri , où il fort de la
bouche de la vache , à 33 degrés environ
de latitude ſeptentrionale , & 73 de longitude
juſqu'à Gangofagar , où il ſe jette
dans l'Océan Indien , eſpace d'environ
700 lieues communes.
L'autre carte offre le cours du fleuve
Gagra , dans près de400 lieues d'étendue ,
DECEMBRE. 1776. 159
avec les ving - neuf rivieres & torrens
dont il reçoit les eaux. Ce fleuve , qui
n'eſt pas connu en Europe , change de
nom dans fon cours: il fort du lac Lanka
fous le nom de Sardjou , & fe jette dans
le Gange à Falepour , à environ trente
huit lieues à l'Eſt de Benares. Il porte
le nom de Dehra .
I I.
Académie des Sciences.
L'Académie Royale des Sciences , pré
ſidée par M. le Comte de Maillebois ,
Lieutenant - Général des Armées du Roi,
a fait fa rentrée publique le 13 de Novembre.
M. le Marquis de Condorcet,
Secrétaire- perpétuel , a annoncé que M.
le Moine , célebre Sculpteur , ancien Directeur
& Tréſorier de l'Académie Royale
de Peinture & Sculpture , avoit fait préſent
à l'Académie du buſte de Dominique
Caffini ; il a lu enſuite le projet de l'Histoire
des correspondances de l'Académie
& les éloges de Gaspard Bartholin & dus
Pere le Seur. M. de Laffonne fit la lecture
d'un Mémoire intitulé : Notice d'une fuite
d'expériences qui font connoître la nature
160 MERCURE DE FRANCE.
& la propriété de pluſieurs émanations aériformes
, extraites , par diverses voies , d'un
grand nombre de ſubſtances. M. Beaumé
Jluutt des Obfcrvations fur les thermometres,
& fur la comparaison du froid de 1709 à
celui de l'hyver dernier. M.le Roi fit lecture
d'un Mémoire de M. Defmarets fur
le mouvement progreſſif de la glacé dans
les Glacieres de Faucigni. Le temps n'a
point permis à M. Lavoiſier de faire la
lecture de ſon Mémoire fur la décompofition
de l'air dans les poumons, &fur un
des principaux effets de la respiration dans
l'économie animale. Le Public a été de
même privé , par le défaut de temps ,
de la lecture d'un Mémoire fur les longues
abstinences , par M. Portal ; & de la
Préface d'un Ouvrage fur les Hôpitaux ,
par M. le Roi.
L
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL,
E Concert donné au Château des
Tuileries , le premier Novembre , jour
de
DECEMBRE. 1776. 161
de la Touſſaint , a commencé par une
nouvelle ſymphonie à pleine orcheſtre ,
de M. Stamitz l'aîné. La Signora Géorgy
a chanté deux airs italiens : on ne peut
entendre une voix plus brillante , plus
agréable , plus parfaite , & qui parcoure
tous les intervalles du chant avec autant
de légéreté , de facilité & de goût. Elle
a été applaudie avec tranſport. Le céleble
M. Jarnovick a joué un concerto de
violon de ſa compoſition. M. Guichard
a chanté un air italien. Les autres mora
ceaux exécutés dans ce Concert , ſont une
belle ſymphonie concertante , à deux violons
, de M. d'Avaux ; une ſymphonie à
deux orcheſtres ; le De profundis , motet
à grand choeur de M. Langlé.
Nous réparons ici l'omiffion que nous
avions faite de parler de M. Triklio ,
très habile violoncelle , qui eſt venu à
Paris pour ſe faire connoître , & qui ,
dans les Concerts du 15 & du 26 Mai
dernier , a exécuté des concerto de fa
compoſition avec des applaudiſſemens
mérités.
162 MERCURE DE FRANCE.
OPERA.
L'ACADEMIE ROYALE DEMUSI
QUE continue les Jeudis Euthyme & Lyris
, nouveau Ballet héroïque en un acte ;
Arueris , des Fêtes de l'Hymen , & Vertumne
& Pomone , avec le Ballet pantomime
d'Appelle & Campaſpe.
On a remis pour les autres jours Alceste,
Tragédie - Opéra en trois actes ; en
attendant Orphée & Euridice.
Le Public a vu avec plaifir les Caprices
de Galathée , nouveau Ballet , très - ingé.
nieux & très -galant , de M. Noverre. Ce
Ballet a été exécuté principalement par
M. Picq , célebre Danſeur , plein de grâces,
& du plus rare talent , par Mademoiſelle
Guimard , Danfeuſe toujours
agréable & féduiſante.
Parmi les jeunes Sujets qui ſe diſtinguent
dans leur art , nous ne devons pas
oublier Mademoiselle Aſſelin , Eleve de
Mademoiſelle Allard , juſtement applaudie
, ſoit qu'elle exécute des danſes vives
ou des entrées du grand genre , comme
dans la chacone d'Arueris.
On répete l'Olympiade , Opéra de M.
DECEMBRE. 1776. 163
Sacchini ; & on prépare les Horaces ,
nouveau Ballet pantomime de la compo .
fition de M. Noverre.
DÉBUT.
Mademoiselle DUMONTIER , éleve
de l'Ecole de muſique de l'Opéra , a dé
buté le 27 Octobre dernier par le rôle de
l'Amour dans l'acte d'Euthyme. Sa voix
eſt plus étendue que ne l'exige ce genre
de rôle , & avec de l'habitude elle pourra
acquérir un peu plus de légéreté.
Mademoiselle DE SIVRY , Actrice des
choeurs , a débuté le 15 Novembre par
le rôle d'Orie dans l'Acte d'Arueris , des
Fêtes de l'Hymen. Elle a un jeu facile ,
de la grâce dans ſes geſtes , de l'aſſurance
dans ſon chant , & la cadence aifée. Le
genre de ſon talent paroit la deſtiner à
jouer très bien la ſcene , & à ſe rendre
utile à ce Spectacle dans les premiers rôles,
Mademoiselle JOINVILLE , éléve de
l'Ecole de Muſique, a débuté le même
jour par une ariette. Sa voix eſt brillante
& étendue ; elle a beaucoup de légéreté
dans ſon chant , la prononciation facile ,
L2
164 MERCURE DE FRANCE !
la cadence d'une belle qualité. Elle peut
devenir une excellente Cantatrice , lorsque
l'étude & l'exercice lui auront donné
de l'aſſurance .
COMMÉDIE FRANÇOISE.
LESE
S Comédiens François ont repréſenté
le 23 Novembre , la Rupture ou le
Mal Entendu , Comédie en un acte , en
vers de Mesdames de l'H**.
Deux Vieillards ont , le premier , deux
Neveux , le ſecond , deux Nieces. L'un
de ces Vieillards , fort bavard , mais bonhomme
, ſe réjouit avec ſon ami de la
double alliance qu'ils doivent contracter ,
fans ſavoir le choix que leurs jeunes parens
ont fait , voulant leur donner toute
liberté. Les Amans ont chacun leur inclination
, qu'ils tiennent fecrette & qu'ils
n'ofent déclarer ; leurs Maîtreſſes ſont
dans le même ſentiment. Ce défaut de
s'entendre fait toute l'intrigue entre les
Oncles , les Nieces & les Neveux. Les
Amans ne veulent point auſſi ſe faire
confidence , craignant de ſe rencontrer
dans leurs amours ; les Nieces agiſſent de
même entre elles ; ce qui occaſionne des
DECEMBRE. 1776. 165
ſcenes d'embarras aſſez plaiſantes. Enfin
un des Oncles voulant débrouiller cette
intrigue , dit aux Nieces de s'expliquer ,
& ſe charge de leurs lettres ; mais comme
ces lettres ſont ſans adreſſe , il les
confond , & donne à l'un ce qui eſt pour
l'autre. Ce quiproquo augmente les difficultés
en contrariant les goûts des Amans.
Ces miſſives mal adreſſées , attirent des
réponſes oppoſées aux voeux des deux
Nieces. Enfin les Amans & les Oncles
font en préſence , & une explication que
l'on exige des Amans , fait connoître
leurs fentimens & les fatisfait tous. Cet
imbroglio n'a pas eu le ſuccès qu'il auroit
pu avoir avec plus de développement , &
des caracteres plus foutenus. Nous avons
obſervé que le ſtyle eſt en général affez
facile & dans le ton de la Comédie ; mais
le fujet de l'action eſt ſi foible , & fondé
fur un mal entendu ſi facile à réſoudre ,
qu'il n'est pas étonnant qu'il ait été mal
reçu.
DÉBUT.
M. DAZINCOURT , jeune Acteur , d'une
figure agréable & d'un talent exercé , fort
eſtimé ſur le Théâtre de Bruxelles , où il
a ſon emploi , a débuté à la Comedie
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
1
Françoiſe le Jeudi 21 Novembre , par le
rôle de Criſpin des Folies amoureuses ; il
a joué fucceflivement Jaſmin de l'Enfant
Prodigue , Charlot du Mari retrouvé , Lubin
darus la Surprise de l'Amour , Sofie
dans Amphitrion , deux fois Crispin rival
defon Maitre , le Menechme brutal , Crispin
Médecin , le valet de l'Homme à bonnes
fortunes , deux fois Ruſtaut dans le
Galant Coureur. Il doit auſſi jouer ſur le
Théâtre de la Cour . Cet Acteur a un
talent formé , un jeu raiſonné , beaucoup
d'intelligence , de fineſſe &de vérité. Il
eſt bon Comédien , ſans être farceur , &
plaifant fans être outré. Il eſt à deſirer
qu'il ſoit fixé dans la Capitale , pour faire
les plaiſirs des Amateurs & des Partiſans
de la bonne Comédie.
COMÉDIE ITALIENNE .
LESES Comédiens Italiens preparent quelques
nouveautés ; enattendant , ils jouent
toujours , avec beaucoup de ſuccès , leurs
anciennes Pieces.
DECEMBRE. 1776. 167
DÉBUτ.
Mademoiſelle Bussi a débuté fur ce
Théâtre dans pluſieurs rôles , où elle a eu
occaſion de développer un bel organe , qui
ne demande que plus d'exercice & d'habitude.
Elle a chanté ſucceſſivement les
rôles d'Agathe dans l'Ami de la Maifon ,
&de Colombine dans le Tableau parlant.
-
Ο
BRUXELLES.
N a donné pluſieurs fois au commencement
de Novembre , ſur le Théâtre de
Bruxelles , les Mariages Samnites , qui ont
eu le plus grand fuccès.
Ce ſpectacle a été fort brillant , par
les foins des Directeurs . Toutes les Filles
Samnites & les Acteurs étoient habillés
en Sauvages , ce qui formoit un tableau
convenable à l'action & aux intentions
des Auteurs. La ſuperbe muſique de cette
Piece , d'un caractere mâle & guerrier ,
a été ſentie comme un nouveau chef.
d'oeuvre du génie fécond de M. Grétry.
168 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiselle Angelique d'Annetaire , qui
a le plus grand talent , & qui jouit de la
réputatiou la mieux méritée , s'eſt diſtinguée
dans le rôle ſi ſaillant & fi martial
d'Eliane. Elle a goûté le plaiſir de rendre
une muſique expreſſive , d'un nouveau
genre , & d'enchanter les Spectateurs par
ſon rôle, par ſon jeu& par ſon chant.
1
L
ARTS.
GRAVURES.
I.
A Mort d'Abel , prima mors , primi parentes
, primus luctus. Cette eſtampe eſt dédiée
à MADAME , & gravée avec beaucoup
d'art , de délicateſſe , de ſoin & de
talent , d'après un beau tableau d'Adrien
Vaderweff , par M. Porporati , Graveur
&Garde des deſſins de S. M. le Roi de
Sardaigne , & de l'Académie de Peinture
&Sculpture de Paris; Artiſte que cette
eſtampe , ainſi que la Susanne , placent
déjà au premier rang. Le prix de cet
DECEMBRE. 1776. 169
nouvelle eſtampe , haute d'environ 20
- pouces & large de 15 & demi , eſt de
16 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue de
Cléry , la 2ª porte cochere à droite en
entrant par la rue Montmartre.
r
I I.
Le Philosophe charitable , estampe d'environ
14 pouces de haut , fur 10 de
large, gravée d'après le deſſin de Ph.
Carême , Peintre du Roi , par Voyez ,
l'atné. Prix 5 liv. A Paris chez le Pere
& Avaulez , marchands d'estampes ,
rue St Jacques , à la ville de Rouen.
La ſcene de cette eſtampe repréſente
un homme bienfaiſant , qui vient procurer
des ſecours d'argent à un pere
de famille dont la femme eſt en couche.
Ce pere de famille & fes enfans ſe réuniſſent
pour marquer de la reconnoisfance
à leur bienfaiteur. L'Artiſte , M.
Voyez , l'ainé , a mis de la couleur &
du moëlleux dans ſon burin ; & cette
eſtampe peut ſervir de pendant à celle
que le même Artiſte a gravée précédemment
d'après la compoſition de M.
Eiſen. Elle eſt intitulée la Dame de
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
Charité , & ſe trouve chez le même Marchand.
III.
1
Lifon dormoit. C'eſt le titre que l'on
a donné à une autre eſtampe , qui ſe
diſtribue à la même adreſſe. On y voit
un jeune homme qui vient ſurprendre
une jeune fille endormie. Cette jolie
eſtampe , de 12 pouces de haut , fur 9
de large , a été gravée par P. H. Triere ,
d'après le deſſin de M. Freudeberg. Prix
2 liv. 8 f.
I V.
Prospectus .
Il paroît un ouvrage important , qui
peur tenir lieu de la complication des
livres que l'on a en France fur le commerce
, en ce qu'il repréſente ſans aucunes
recherches , tous les renſeignemens
dont on peut avoir beſoin ſur le fait
du commerce.
Cet ouvrage eſt intitulé : Tableau unique
ou la principale science du commerce
François , ou l'on trouve ſous un
même coup d'oeil, 1º. La dénomiDECEMBRE.
1776. 171
nation de toutes les eſpeces de mon
noies étrangeres , tant réelles , que de
change & de comptes. 2°. Leur valeur
numéraire en argent du pays , & 3°
leur réduction en argent de France, 4º.
L'égalité des changes étrangers avec
celui de Paris. 5º. Les places par lesquelles
Paris change avec les villes étrangeres
. 6º. La comparaiſon des poids ,
meſures & aunages étrangers à ceux de
France. 7°. Le départ des couriers de
Paris pour chaque ville étrangere. 8°.
Leur diſtance de Paris. 9º. La maniere
dont chaque ville étrangere tient ſes écritures
de commerce ; & 10º. le détail des
principaux objets de commerce intérieur
des places les plus conſidérables de l'Europe
, l'Aſſe , l'Afrique & l'Amérique.
Le tout rangé par ordre alphabétique
pour la facilité des ſpéculateurs.
Cet ouvrage eſt , à proprement parler ,
un tableau qui contient toute la furface
du papier grand aigle ; il eſt gravé en
taille douce , orné d'une bordure & d'un
frontiſpice , & traité avec tant de ſoins ,
que l'Auteur oſe ſe flatter d'y avoir réuni
l'utile à l'agréable , en ce que pluſieurs
perſonnes de haute conſidération ſe propoſent
d'en décorer leurs cabinets& leurs
bibliotheques.
172 MERCURE DE FRANCE.
La vente s'en fera à Paris chez M.
Deville , rue St. Denis vis - à - vis les
Filles- Dieu , & commencera le 1 Décembre
1776.
Nota. L'Auteur déſavouera tous les
exemplaires qui ne feront pas revêtus de
fa fignature au revers.
V.
1º. Arrivée de Telemaque dans l'iſle de
Calypso. 2°. Termofiris enſeigne à Telemaque
qu'il doit fuivre l'exemple d'Apollon .
Ces deux eſtampes , d'après F. Boucher ,
gravées par Martiny & Patas , ſont de
forme oblongue , & ſe vendent les deux
3 liv. A Paris chez de Mouchy , Graveur ,
cloître St. Benoît.
On trouve à la même adreſſe , laParure
naturelle , eſtampe en hauteur , gravée
d'après un tableau de Netſcher , par
L. Anfelin. Prix I liv. 10 f.
V I.
Traité des édifices , meubles , habits';
DECEMBRE. 1776. 173
- machines , & uſtenſiles des Chinois , gravés
ſur les originaux deſſinés à la Chine
par M. Chambers , Architecte Anglois ,
compriſe une deſcription de leurs temples
, maiſons , jardins : ouvrage très-curieux
, in - 4º. avec beaucoup de planches
gravées. Prix 151. rel. Chez le ſieur le
Rouge , Ingénieur -Géographe du Roi ,
rue des Grands - Auguſtins.
VII.
Clavicule du Cheval, ou tableau des con
noiſſances relatives à cet animal ; par M.
la Foffe . Hippiatre célebre. 2º. Edition ,
corrigée & augmentée.
Cet ouvrage , utile & néceſſaire à tous
ceux qui ontdeschevaux , ainſi qu'aux maréchaux
, marchands de chevaux , maîtres
de poſtes &c. &c. eſt diviſé endeux grands
tableaux. Le premier donne la connoisfance
exacte de la ſtructure du cheval,
tant externe , qu'interne ; ainſi que de
toutes ſes parties anatomiques , qui y font
développées d'une maniere très-méthodique,
& à la portée de toutes fortes de
perſonnes. On y trouve les moyens de
connoître ſes différens âges , depuis fa
naiſſance , juſqu'à 30 ans.
1 174 MERCURE DE FRANCE.
Lé ſecond explique toutes ſes différentes
maladies , & eſt diviſé en cinq cofonnes:
la premiere , nomme la maladie.
La 2e en explique la cauſe. La 3ª donne
le Diagnoſtic , où les moyens de la reconnoître
y font expliqués d'une maniere
aiſée& facile, La 4º préſente le Pronoſtic:
le refultat des différentes maladies ,
y eſt clair & d'autant plus certain , qué
l'Auteur joint à ſes connoiſſances , l'expérience
journaliere de pluſieurs années .
Enfin la 5e. donne la Curation , où les
remedes & les opérations qu'il faut faire
& employer dans ſes différentes maladies
, y font expliqués de la maniere
la plus aiſée.
Cette édition , de beaucoup ſupérieure
à la premiere , tant pour la beauté du papier
que pour l'impreſſion , ſe trouve
A Paris chez Dezauche , Graveur , rué
St. Severin , la porte - cochere , en facede
la rue de la Harpe , prix 4 liv. to f.
VIII.
Ou vient de mettre en vente à l'Hôtel
de Thou , le 6º cahier des quadrupedes
colorés de l'OEuvre de M. de Buffon ,
prix 7 liv. 4 f. Les ſieur &dame Regnault
DECEMBRE. 1776. 175
chargés de cet ouvrage , annoncent qu'ils
vont mettre au jour un ſupplément d'environ
100 plantes à l'ouvrage qu'ils ont
publié en 1774 , ſous le titre de la Botanique
mise à la portée de tout le mondes
on les diftribuera par cahiers de vingt.
Le premier cahier paroſtra au mois d'Avril
1777 ,& les autres ſucceſſfivement : on
foufcrira , comme on l'a fait pour l'ouvrage
, dans le courant de Décembre &
Janvier prochain , chez l'Auteur ou chez
les Libraires qui ont fourni la collection :
il en reſte un petit nombre d'exemplaires
que l'on pourra ſe procurer en ſoufcrivant
pour le ſuplément. Nota. Le fupplé
ment contiendra pluſieurs plantes tresrares
: il y en a même dont on ne trouve
la figure dans aucun ouvrage.
1
Ι Χ.
La deuxieme livraiſon du Spectacle de
Hiftoire Romaine , par M. Philippe ,
&c. confiftant en vingt eſtampes gravées
en taille douce , dont deux font doubles
pour la grandeur & du plus grand format
in - 4°. toutes accompagnées de leurs expoſitions
, & des ſcenes qui forment l'enſemble
de ces petits drames pittoreſques,
176 MERCURE DE FRANCE.
ſera miſe envente dans les derniers jours
de ce mois de Décembre , chez les neuf
Libraires de Paris indiqués ci devant ,
lors de la premiere livraiſon.
GÉOGRAPHIE.
ATTTATQAQUUEE de l'armée des Provinciaux
dans Long- Iſland , du 27 Août
1776. Deffin de l'Iſſe de New- Yorck
& des Etats , publié à Londres par un
Officier de l'armée. A Paris , chez M.
le Rouge , Ingénieur Géographe , rue
des Grands -Auguſtins.
I 1.
Les environs de New - Yorch , avec le
plandu combat de Brooklin , du 27 Août
dernier , par un Officier de l'armée ; à la
même adreſſe: prix 2 liv. lavé.
III.
On publie la troiſieme ſection de l'Arlas
Itinéraire portatif de l'Europe , par
M
i
DECEMBRE. 1776. 177
M. Brion , Ingénieur Géographe du Roi.
A Paris , chez Langlois , rue du Petit-
Pont.
MUSIQUE.
1.
LES Mariages Samnites , Drame - lyrique
, en trois actes & en proſe , repréſenté
pour la premiere fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi ; le 12
Juin 1776. Dédié à ſon Alteſſe Celſiſſime
Monſeigneur l'Evêque & Prince de Liege.
OEuvre XIII , par M. Grétry , fon
Conſeiller intime , & de l'Académie des
Philarmoniques de Boulogne en Italie ,
prix 18 livres. Les parties ſéparées pour
les accompagnemens 9 livres , gravé par
J. Dezauche. A Paris , chez M. Honbant
, rue Mauconſeil , près la Comédie
Italienne , & aux adreſſes ordinaires. A
Lyon , chez Caſtaud , vis - à - vis la Comédie.
I.
La partition d'Alceste , muſique par M.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
le Chevalier Gluck , prix 24 livres , au
Bureau d'abonnement Muſical , rue du
Hazard - Richelieu .
III.
Sixieme recueil d'ariettes d'Opéra-Comi
que , & autres jolis airs avec accompagnement
de guittare , menuets variés , allemandes
& pieces pour le même inſtrument;
par M. Vidal , Maître de Guittare; oeuvre
XII , mis au jour par M. Bouin , prix
6 livres. A Paris , chez M. Bouin , Marchand
de Muſique & de cordes d'inſtrumens
, rue Saint Honoré , près Saint
Roch , au Gagne - petit , chez lequel on
trouvera tous les autres ouvrages du même
Auteur.
IV.
IV. recueil d'criettes d'Opéra - comique
& autres , avec accompagnement de guittare
, & autres airs connus pour la guittare
ſeule , par M. Tiffier , de l'Académie
Royale de Muſique ; oeuvre VIII , prix
4 livres 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue Saint Honoré , près l'Oratoire , à la
Gerbe d'or. Madame Tarade , Marchande
M
DECEMBRE. 1776. 179
لا
de Muſique , rue Coquilliere ; Mademoiſelle
Castagnery , rue des Prouvaires , &
aux adreſſes ordinaires de Muſique.
V.
La vieille Coquette , ariette avec accompagnement
de clavecin ou piano - forté,
par M. Albaneſe , Muſicien du Roi.
Au Bureau du Journal de Muſique , rue
Montmatrre , vis - à - vis celle des Vieux-
Auguſtins , prix I liv. 4 f.
VI.
Trois Divertiſſemens pour deux violons
& violoncelle , par J. B. Wanhal , OEuvre
Poſthume , prix 6 liv . , gravée à
Bruxelles , chez MM. Van Ypen & Pris ;
& ſe vend à Paris , chez M. Cornouaille
, montagne Sainte Genevieve , maiſon
de M. Foli , vis - à - vis le college de la
Marche, & au Bureau du Journal de
Muſique , rue Montmatrre.
VII.
Trois Sonates pour le clavecin ou le
piano- forté , avec accompagnement de
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
violon & de violoncelle , ad libitum , par
T. Brodsky , OEuvre III , prix 7 liv. 4 f. ,
aux adreſſes ci - deſſus.
VIII.
Premier recueil de Romances , avec accompagnement
de harpe ou de clavecin
& la baſſe chiffrée , par M. de Charly ,
Maître de Muſique à Valenciennes; prix
I liv. 10 f. A Paris , au Bureau du Journal
de Muſique.
Ces Romances , au nombre de fix , font
d'un choix heureux & d'un chant agreable.
I X.
L'Almanach Muſical de l'année 1777 ,
a été mis ſous preſſe le 20 Novembre.
MM. les Muſiciens & les Marchands
de Muſique ſont priés d'envoyer avant
le 15 de ce mois , les notes qui les concernent
, au Bureau du Journal de Muſique
, rue Montmarte. Les Marchands
& les Libraires de Province qui ſouhaiteront
des exemplaires de cet Almanach ,
écriront au Directeur de ce Bureau , ou
s'adreſſeront à Delalain , Libraire , qui
pourra les leur expédier du 15 au 20
DECEMBRE. 1776. 181
Décembre. L'édition de l'Almanach de
1776 étant épuisée , on vient de la remettre
ſous preſſe , pour pouvoir fournir
la ſuite complette à ceux qui la defireront.
Χ.
Sei Quintetti per due violini alto , e
due violoncelle concertanti ; Compoſti
Dall Signor Luigi Boccherini , Virtuoſo
di Camera & Compoſitor di Muſica di S.
A. R. Den Luigi, Infante di Spagnia.
Opéra XX. Libro terzo di Quintetti , nuovamente
ſtampati a ſpeſe di G. B. Venier.
Prix 12 liv. N. B. Les parties de
violoncelle font faciles pour l'exécution ,
& la ſeconde pourra s'exécuter ſur l'alto
ou un bafſſon. A Paris , chez M. Venier ,
Editeur de pluſieurs ouvrages de Muſique
, rue Saint Thomas du Louvre , visà
vis le Château d'eau , & aux adreſſes ordinaires-
A Lyon , chez M. Caſtaud, visà-
vis la Comédie. En Province , chez
tous les Marchands de Muſique.
D
On trouve chez le même Editeur
onze OEuvres de cet Auteur , fans ceux
qu'il ſe propoſe de donner encore.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
LE
ETRENNES.
E Sieur DESNOS , Libraire & Geographe
, rue St Jacques , à Paris annonce
qu'il vient de mettre en vente , pour l'année
1777 , la plus jolie collection d'Almanachs
, bijoux d'Etrennes , & les plus rares
que l'on puiſſe defirer: comme le nombre
en eſt grand , nous n'en déſignerons
qu'une vingtaine des plus intéreſſans. Almanach
Géographique , ou petit Atlas élémentaire
, dédié au Roi de Danemark.
L'idée de la Géographie de l'Hiſtoire
Moderne. L'indicateur fidele , qui enſeigne
généralement toutes les routes de
la France. Petit Atlas de la France , diviſé
en ſes Gouvernemens Militaires . L'Inocologie
Hiſtorique & Généalogique des
Rois de France. Le parfait Modele ; enrichi
de la partie de chaſſe d'Henri IV.
Les Etrennes patriotiques & anniverſaires
des époques de Louis XVI. L'Oxologie
de Cythere , avec diſcours à la gloire & à
l'honneur dûs aux femmes. Le Porte-
Feuille d'une jolie femme. Les quatre-
Saiſons & les quatre Heures du jour ; en
tête eſt le portrait de Madame la Dau
DECEMBRE. 1776. 183
phine. Les Délices de Céres , de Pomone
& de Flore , ou la Campagne utile & agréable
, orné de douze Eſtampes relatives
aux amuſemens de chaque mois de l'année.
Opufcules poétiques , petit Recueil
de pieces fugitives de M. de Voltaire. Le
petit Rameau , ou principes courts & faciles
pour apprendre ſoi - méme la muſique
, avec de nouvelles Ariettes & Eftam
pes relatives , orné du portrait de l'Auteur.
Le Courtiſan ſans art, ou les Complimens
fans fard. L'Almanach des trois
Fortunes . L'Onirroſcopie , ou application
des Songes aux numéros de la Loterie
Royale de France. Le Secrétaire des Dames
, avec les promenades des environs
de Paris. Le Secrétaire économique des
Meſſieurs. Les Etrennes à la plus digne
de plaire. Les voeux de la nature , ou
l'hommage dû aux Femmes . Le Tribut
payé aux Graces. Le Coucher & le Lever
de la Mariée Le Néceſſaire du Voyageur.
Les Tablettes à la Royale. Les Heures
& le Moment de Cythere. Le Joli Pot-
Pourri . Le Mémorial des Gens d'affaires.
Les Etrennes des Saiſons , avec un Poëné
connu fur les Saiſons. Les Etrennes de l'Amour
& celles du Sentiment. Les Etrennes
de Minerve, aux Artiſtes: Encyclopédie
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
économique, ou l'Alexis moderne , contenant
huit cens différens ſecrets ſur l'Agriculture
, les Arts & Métiers , extraits
de plus de mille Auteurs & des meilleures
recettes , en 4 vol. in 24 , brochés 4 liv.
Le Calendrier perpétuel , avec l'explication
de ſes uſages.
Toutes ces Etrennes réuniſſent le néceſſaire
& l'agréable ; elles méritent encore
l'accueil le plus favorable à cauſe des
tablettes , avec perte & gain, & du papier
nouveau de la compoſition du ſieur
Deſnos , qui réunit tous les avantages de
celui de Hollande , & qui peut - être employé
à toutes fortes d'uſages , pour écrire
& deſſiner , au moyen d'une ſtilet minéral
ſans fin , enjolivé de toutes les façons
, adapté à ces Tablettes , qui tient
lieu de plume, d'encre & de crayon , &
qui fert long-temps , fans qu'on foit obligé
d'en tailler la pointe.
Le ſieur Deſnos , qui n'a d'autre but
que la fatisfaction du Public , a décoré
ces Almanachs de reliures les plus élé
gantes en maroquin , veau & carton ,
avec fermeture , de maniere à ne pas s'ouvrir
dans la poche. Ces Almanachs font
enrichis d'Estampes , qui les diftinguent
des autres , & font de différentes grans
DECEMBRE. 1776. 185
,
deure , & de prix différens , depuis 3 liv. ,
12 f. 4 liv. 10 ſ. 6, 7 liv. 4 ſ. 10& 13 1.
ſuivant les reliures , brodées d'un goût
nouveau. Il en diſtribue le Cataloguegratuitement
à ceux qui deſireront en avoir
connoiſſance , avec celui de Géographie ,
des Globes , Librairie & d'Hiftoire Naturelle
, &c.
0
1
es
1
COURS D'HISTOIRE NATURELLE.
M. ALMONT DE BOMARE , Dé
monſtrateur d'Hiſtoire Naturelle avoué du
Gouvernement , Cenſeur Royal , Membre
de pluſieurs Académies de l'Europe ,
&c. ouvrira deux Cours d'Hiſtoire Naturelle
concernant les minéraux , les vé-
* gétaux , les animaux , & les principaux
phénomenes de la nature , en ſon Cabinet ,
rue de la Verrerie , vis-à-vis celle des deux
Portes , le Vendredi ſix Décembre 1776 ,
à onze heures très-préciſes du matin. Les
féances du premier Cours feront continuées
les Lundi , Mercredi & Vendredi
de chaque ſemaine à la même heure ; les
féances du ſecond Cours feront continuées
les Samedi , Mardi & Jeudi de
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
chaque semaine , à onze heures & de
mie très - préciſes du matin. Il n'y a aucune
différence entre ces deux Cours ,
quant à la maniere de traiter les objets ,
& à leur expoſition ; la différence des
jours eſt uniquement pour faciliter des
momens aux perſonnes qui defireront
prendre part aux leçons de ce Profeſſeur.
On invite ceux qui voudront ſuivre l'un
ou l'autre Cours , d'entendre le discours
fur le Spectacle & l'étude de la Nature
qu'on prononcera à l'ouverture générale
, le Vendredi ſix Décembre.
,
COURS DE LANGUE ALLEMANDE,
LEE SIEUR FRIEDEL , Profeſſeur de
Langue Allemande, connu par ſa méthode
nouvelle& facile d'enſeigner cette Langue
, recommencera fon Cours Lundi 16
Décembre. On pourra ſe faire infcrire
tous les jours de 2 à 4 heures , chez lui
rue de Seine , Fauxbourg Saint-Germain :
la porte cochere à côté de M. Guillot ,
Marchand de Papier, au premier ſur le
devant. Il continue de donner des leçons
en ville,
DECEMBRE. 1776 . 187
Cours de Physique Expérimentale.
M. SIGAUD DE LA FOND , Profes
feur de Phyſique Expérimentale , Démonſtrateur
en l'Univerſité , de la Société Ro
yale des Sciences de Montpellier , des A.
cadémies de Baviere , d'Angers , de Valladolid
, de Florence , &c. &c. commencera
un Cours de Phyſique Expérimen
tale , le Mercredi onze Décembre , à
midi , dansſon Cabinet de Machines , rue
Saint - Jacques , près Saint- Yves , maiſon
de l'Univerſité. Il le continuera les Lundi
, Mercredi & Vendredi de chaque Se
maine , à la même heure.
Il ajoutera cette année aux Expérien
ces qu'il a coutume de faire ſur l'Electricité
, celles qu'on a publiées depuis quelques
temps for l'Electrophore , &dont les
Phénomenes finguliers méritent toute l'attention
des Phyſiciens & des Amateurs en
ce genre.
Il ajoutera encore aux expériences qu'il
fait ordinairement ſur l'air , une ſuite auſſi
curieuſe que ſurprenante , de nouvelles
expériences fur différentes eſpeces d'air ,
?
188 MERCURE DE FRANCE.
telles que l'air fixe , l'air nitreux , l'air in
flammable , l'air déphlogistiqué , & .
Il démontrera la maniere de ſe procurer
ces différentes eſpeces d'air , & de les
combiner ſuivant des proportions données.
Il fera voir , en traitant de l'air
fixe , comment on peut parvenir à fabriquer
, par fon moyen , des eaux minérales
dont la bonté ne le cede en rien à celle
des eaux qu'on prendroit à la ſource.
Il démontrera de quelle maniere on peut
employer favorablement ce fluide , pour
s'oppoſer aux progrès de la putridité , &c.
En parlant de l'air nitreux , il confirmera
par expérience , que ce fluide nous fournit
le moyen le plus ſimple & le plus aſſuré
de juger de la falubrité de l'air que nous
reſpirons , & de meſurer ſes différens degrés
de falubrité , &c.
En traitant de l'air inflammable , il fera
voir que c'eſt à ce principe , qui s'engendre
naturellement dans les entrailles de la
terre , qu'il faut rapporter les Phénomenes
furprenans qu'on obſerve en différens en.
droits du Globe , &c.
Il démontrera , en analyſant les propriétés
de l'air déphloſtigiqué , que cet
air eſt , ſans contredit, le plus pur & le
DECEMBRE. 1776. 189
plus falubre qu'on puiſſe reſpirer , & que
l'air de l'atmosphere eſt d'autant plus pur
qu'il eſt moins phlogiſtiqué , &c.
Ses appareils ſont ſimples , & réunisſent
à l'exactitude la plus préciſe , toute
l'élégance qu'on puiſſe defirer pour l'ornement
d'un Cabinet. Il en fournira de
ſemblables à ceux qui voudront ſe livrer
à ce genre de recherches. En général , il
fournira aux Amateurs toutes les machines
dont ils auront beſoin ; & fon neveu
M. Rouland , bien habitué à faire des
Expériences & à manier des machines ,
ſe fera un plaiſir de montrer , à ceux qui
le deſireront , la maniere de s'en ſervir.
Il commencera un ſecond Cours le
Jeudi , douze Décembre, à fix heures de
foir & il le continuera les Mardi , Feudi
& Samedi à la même heure.
Il ſuivra , pour l'ordre de ſes Séances
& de ſes Expériences , l'ouvrage qu'il
publia l'année derniere , intitulé : Description
& usage d'un Cabinet de Physique
expérimentale , 2 vol. in- 8. On le trouve
chez Gueffier , Libraire - Imprimeur , au
bas de la rue de la Harpe.
Ses Elémens de Phyſique Théorique
Expérimentale , font actuellement ſous
preſſe. 4 vol. in- 8°. avec figures.
190 MERCURE DE FRANCE.
L
COURS DE CHIMIE.
E ſieur Mitouard , Apothicaire , fera
cet hiver un Cours de Chimie , dans
lequel il analyſera diverſes ſubſtances
des trois regnes de la Nature , &c. Ce
Cours fera augmenté de Nouvelles expé
riences fur les différentes eſpeces d'air.
Il a commencé le Jeudi , 14 Novembre ,
à quatre heures de relevée , en ſon Laboratoire
, rue du Beaume , & continuera
à là même heure les Lundis , Mardis ,
Jeudis & Vendredis.
L
COURS DE PHYSIQUE.
Efieur Briffon , de l'Académie Ro
yale des Sciences , Maître de Phyfique
& d'Hiſtoire Naturelle des Enfans de
France , & Profeſſeur Royal de Phyſique
Expérimentale au College Royal de Navarre
, commencera le Lundi 2 Décembre
1776 , à II heures du matin , fon
Cours de phyſique Expérimentale , dans
DECEMBRE. 1776. 191
fon Cabinet de Machines , à l'ancien
Hôtel de Conti , rue des Poulies . Les
Perſonnes qui voudront ſuivre ce Cours
ſe feront infcrire chez lui .
Cours théorique & pratique des Maladies
des Yeux .
M. BECQUET , Membre du College
& de l'Académie Royale de Chirurgie ,
ouvrira le Lundi 2 Décembre 1776 , à
midi & demi , un Cours particulier de
Maladies des Yeux , qu'il continuera en
faveur des Eleves & des Amateurs , les
Lundi , Mardi , Jeudi & Vendredi. Il
expoſera préliminairement la ſtructure de
cet organe ; traitera des Maladies qui
l'affectent , & fera en même temps con
noître les moyens relatifs à leur guérifon.
En ſa demeure , rue de la Grande- Truanderie
, même maiſon que celle de feu
Monfieur DESHAIS GENDRON, fon
Oncle.
192 MERCURE DE FRANCE.
L
PRIX DES ARTS.
A Société libre d'émlation pour l'encouragement
des arts , métiers , inventions
utiles , outre les trois prix qu'elle
ſe propoſe de diſtribuer fur la construction
d'une voiture ou charriot le plus propre
à transporter de gros fardeaux , annonce
qu'elle en diftribuera deux autres
dans ſon aſſemblée publique de la micarême
prochain , fur la meilleure maniere
de pourvoir au nétoyement des rues de Paris
, aux conditions qui feront indiquées
dans un programme qu'elle va publier inceſſamment.
VERS préſentés à Monseigneurle Comte
DE SAINT- GERMAIN , à Fontainebleau
, le 27 Octobre 1776 , fur
l'anniversaire de fon avénement au Mini-
Stere.
UI , je veux , devançant les faſtes de l'hiſtoire ,
Conſacrer à jamais l'inſtant de ton retour.
C'eſt en ce lieu , c'eſt en ce jour
Que
DECEMBRE . 1776. 193
Que , par un heureux choix & digne de fa gloire ,
Louis Seize appella Saint -Germain à ſa Cour.
Saint-Germain ! que ce uom me cauſe d'alegreſſe !
De quel noble tranſport il anime mes fens !
Muſe , pourfuis , que tes accens ,
Mille fois répétés avec la même ivreſſe ,
Portent dans tous les coeurs l'ardeur que je reſſens.
Redis à l'Univers qu'en ce jour mémorable ,
L'équité , la valeur rentrerent dans leurs droits ;
Que ſous le plus jeune des Rois ,
Un vrai Sage , un Héros eut un deſtin ſemblable
A celui qu'éprouva Béliſaire autrefois .
En effet tout paroît ſervir ici d'emblême ;
C'eſt dans cette ſaiſon , conſacrée à Bacchus ,
Que Saint - Germain , par ſes vettus ,
Merita les honneurs & la gloire fupreme
D'être admis près d'un Roi digne du diademe.
Par M. Darnault , Bas Oficier
Invalide.
C
N
1
194 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. le Chevalier de JUILLY
DE THOMASSIN , ancien Baron,
Maréchal - des - Logis des Gardes - du-
Corps du Roi , & Membre de plusieurs
Académies , furfon Catinat.
E
N offrant aux Guerriers un modele ſi beau ,
Tu donnois de ton coeur un fidele tableau ;
Autant que Catinat l'on t'admire & l'on t'aime :
Pour bien peindre un Héros , il faut l'etre ſoi-même.
Par M. de la Mothe Dubreuil , ancien
Colonel d'Infanterie.
VERS à Mademoiselle COLOMBE ,
Actrice de la Comédie Italienne .
HLEUREUX qui , dans ſes chants , pour charmer
notre oreille ,
Ainſi que toi , Grétry , ſait plaire , intéreſſer !
Trop heureux qui fait y verſer
Ce peſtige enchanteur qui touche ou qui réveille ;
Mais quand je vois Colombe avec tant d'agrément
DECEMBRE. 1776. 195
Avec tant d'ame & de nobleſſe ,
M'égayer , m'attendrir , paſſer rapidement
Du badinage au ſenriment ,
Et du plaifir à la triſteſſe ,
Å vos talens , Grétry , j'applaudis tour-à- tour ;
Mais en applaudiſſant , ma ſurpriſe ſe paſſe.
Il eſt bien jaſte qu'une Grace
Nous rendre tous les fons que t'a dictés l'Amour.
A Versailles. Par M. C***
VERS en forme de Rondeau pour Madame
DU GAZON, ci devant Mademoiselle
le Févre , jeune Actrice &
Cantatrice de la Comédie Italienne.
VOTRE OTRE petit nez retrouffé ,
Dugazon , vous fied à merveille ;
Je me ſens ſouvent empreſſé ,
Soit que je dorme ou que je veille ,
De fonger au nez retrouffé
Qui vous fied toujours à merveille.
Non , vous n'avez point de pareille
Dans cet art vraiment enchanteur
De vous emparer de l'oreille
Et de l'ame du ſpectateur.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis la vigilante abeille ,
Dugazon , vous êtes la fleur ,
Et dès que le jour me réveille ,
J'éprouve un beſoin dans le coeur
D'aller for fa bouche vermeille
Voler quelque douce faveur...
Je fais taire ici ma vielle ,
Qui vous chante , en mourant de peur
De vous donner un peu d'humeur.
Par cette longue kyrielie ;
Et j'en termine la fadeur
En répétant ma ritounelle...
Votre petit než rétrouffé ,
Dugazon , vous fied à merveilte;
Et je ſuis ſouvent empreffé ,
Soit que je dorme ou que je veille ,
De fonger au nez retrouffé
Qui vous fied toujours à merveille.
Par M. le Comte de L. T. au Palais
Bourbons
0
DECEMBRE. 1776. 197
INOCULATION.
OBSERVATIONS fur les maladies de
Turquie , par M. Paris , Docteur en
Médecine de la Faculté de Montpellier.
Monfieur ,
D'Arles , ce 6 Octobre 1776.
A
L'infertion ou inoculation de la petite vérole étoit pratiquée
dans les Villes de la Grece , avant qu'elle fût
connue en Angleterre & en France. Les Mémoires publiés
fur cet article , les obſervations heureuſes qu'ils
contenoient , les ſuccès conſtans de cette opération , dé .
terminoient les vrais amis de l'humanité à la pratiquer.
Malgré le zele bienfaiſant qui les animoit & les lumiéres
qui les guidoient , ils eurent encore à lutter contre les
préjugés , la jaloufie & Pignorance. On regarda le zele
comme une cruauté ; cette opération , comme le fruit
d'une imagination qui ſe laiſſe entraîner par l'idée du
mervelleux. Bien loin de favorifer les progrès de cette
nouvelle découverte , on s'éleva pour la condamner ; on
employa tous les refforts imaginables pour profcrire l'inoculation.
L'opiniâtreté ſe refuſa à l'évidence des faits ;
inutilement quelques Ecrivains voulurent éclairer le Peuple,
diſſiper les nuages qui obfcurciffoient la raifon , dé
chirer le voile de l'incrédulité ; notre Nation , malgré fon
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
amour pour la nouveauté , ſe refuſoit conſtamment à accepter
le bienfait qu'on lui préſentoit .
On pleuroit les victimes que la petite vérole avoit
immolées ; mais on continuoit à les facrifier à l'idole de
l'ignorance & de l'opiniſtreté ; tandis que des Peuples ,
qui ne connoiſſoient pas même le nom de vertu , employoient
journellement cette opération bienfaisante. Des
meres barbares , guidées par des motifs honteux , arrachoient
leurs enfans des bras de la mort ; & la tendreſſe
la mieux caractérisée , ſe contentoit chez nous de
gémir ſur leurs cercueils. Quelle inconféquence ! quelle
obſtination ! Heureuſement il a paru un Souverain jaloux
de regner par la bienfaiſance : il a encouragé les
Peuples par ſon exemple , ſe ſoumettant lui- même à
cette opération avec confiance. Il a diſſipé les tenebres
de l'erreur , affoibli la voix de l'incredulité obſtinée. Les
Sujets encouragés par des ſuccès auſſi éclatans , ne
craindront plus , en ſuivant l'exemple d'un Prince
chéri : la reconnoiffance gravera dans le coeur des enfans
le nom de notre auguſte Monarque , le pere de la
patrie ; ceux -ci le tranſmettront à la poſtérité ſous la
garde de la tendeeſſe.
Heureuſement les Médecins n'auront plus à lutter
contre les préjugés ; les meres de famille ne s'oppofe.
sont plus aux avantages que leurs enfans retireront de
l'inoculation , & la fauſſe prudence ne ſe glorifiera plus
de mettre des entraves à l'amour du bien public. Si
cependant il ſe trouvoit encore quelqu'un qui ne fut
point perfuadé , après trente ou quarante années d'obſervations
, dont aucune n'invalide l'inoculation ; qu'il
DECEMBRE. 1776. 199
,
voyage dans les pays de la Grece , qu'il examine par
lui - même les faits qu'il ſoit le témoin des ſuccès
éclatans de l'inoculation , il ne pourra ſe refuſer à l'évi-
,
dence.
Que l'Anonyme qui a écrit contre l'inoculation , dans
un extrait d'un Ouvrage intituléle Guérisseur , ceſſe ſes
plaifanteries & fes farcaſmes contre des Médecins amis
de l'humanité ; il ne fauroit perfuader par ſes raiſonnemens
, qu'il appelle démonſtatifs , qu'il ne diſe plus :
„ Je ſuis dans la ferme perfuafion que l'inoculation pro
,, page tous les virus , qu'elle abrége & empoiſonne
., ſouvent la vie des Citoyens qui s'y foumettent , &
,, qu'elle nuit eſſentiellement à la population."
On voit en Turquie des enfans inoculés ſans crainte
& ſans préparation . Les femmes elles - mêmes font
cette opération avec ſuccès ; les enfans continuent toujours
à jouer dans les rues. La petite vérole bénigne
paroit & parcourt ſes différens périodes , ſans cauſer le
moindre ravage. Elle ne laiſſe aucune victime languisfante
, mutilée , couverte de cicatrices , ou privée de la
vue & de l'ouie.
Je ne penſe cependant pas que dans d'autres contrées
on dût traiter la choſe auſſi légerement. La vie ſimple
&frugale des Grecs eſt un régime , notre vie ordinaire
eſt un excès. Les Anglois avoient fait cette remarque
judicieuſe , & nous devons , dans la pratique , faire attention
à la différence du climat , des moeurs & des ali-
C'eſt à cette erreur qu'on doit attribuer bien des
accidens , qui ont fait mettre injuſtement ſur le compte
de l'art les fautes de l'Artiste .
mens.
Je n'écris rien de nouveau fur cette matiere ; les Sa-
N4
280 MERCURE DE FRANCE.
vans ont affez prouvé les avantages & la néceſſité de
l'inoculation . On trouvera dans pluſieurs Mémoires les
détails qu'on peut deſfûrer ſur cette opération. Mon desſein
eſt ſeulement de diſſiper quelques craintes , s'il en
reſte encore , en aſſurant que l'inoculation eſt ſans danger
, & qu'elle est très - commune en Turquie.
En prenant des informations à Enos ſur l'inoculation ,
j'appris qu'on inoculoit les enfans en perçant un bouton
de petite vérole avec un petit morceau de bois pointu :
ordinairement c'eſt avec une groſſe épine , avec laquelle
étant humectée de pus variolique , oonn perce l'enfant fain
entre le pouce & le doigt index : ou applique une légere
compreſſe ſur cette piquure , & un leger bandage par desfus.
Sans prépararion antérieure , fans régime , la petite
vérole paroft , parcourt heureuſement ſes différens périodes
: les enfans jouent toujours dans la rue , & il eſt
très - rare que ſur cent il en périſſe un. Les enfans au-desfus
de l'âge de quatre ans , ne ſortent point de la maiſon
pendant les premiers périodes de la maladie , & c'eſt la
ſeule précaution. Quelquefois on inocule 105 enfans par
jour.
J'ai demandé s'il arrivoit quelquefois que quelques années
après l'inoculation , la même perſonne eût une ſeconde
fois la petite vérole ; on m'a répondu unanimement
que jamais cette obſervation n'avoit eu lieu.
I.. La petite vérole eſt un obſtacle à la propagation
du virus peſtilentiel. La peſte ne peut infecter ni une
perſonne attaquée de la petite vérole , ni même ceux
qui foignent le malade.
2°. Lorſque la petite vérole regne , la peſte ne fait
aucun ravage. S'il arrive un peſtiféré dans le temps
DECEMBRE. 1776. 201
F
}
d'une épidémie variolique , il eſt certain que la peſte ne
s'étend pas au- delà du quartier où ce peſtiféré ſe loge.
30. Si le peſtiféré vient loger dans une maiſon où il
ſe trouve des enfans attaqués de la petite vérole , la
peſte finit , & le venin peſtilentiel diſparoſt ſans infecter
d'autres perſonnes .
40. Dès que la peſte a ceſſédans ce pays , la petite
vérole commence & fait pour lors de grands ravages:
preſque tous les enfans meurent s'ils ne font pas inoculés.
50. La petite vérole paroſt régulierement à Enos de
ſept en ſept ans : cette époque eſt fûre , & les habitans
ne ſont jamais trompés dans ce calcul.
Le virus variolique eſt un obstacle à la propagation du
virus piſtilentiel. Le Médecin d'Enos m'a expliqué cela
par l'odeur forte qui émane du virus variolique , &dont
les miaſmes penetrent les habits des perſonnes qui foignent
les enfans attaqués de la petite vérole.
Il faudroit connoître la nature des deux virus , pour
donner une explication fatisfaifante fur ce phénomene
que l'expérience ne permet pas de révoquer en doute,
je me contente de détailler les faits , & je ne ſuis point
atfe hardi pour en expliquer les cauſes. Je laiſſe ce
ravail à ces Génies rares , vaſtes & pénétrans qui connoiffent
les refforts de la nature.
J'ai vu dans un Village près de Conſtantinople , des
enfans inoculés au printemps , au nombre de 300 : je
fuis retourné ſur les lieux , j'ai examiné avec attention
Les ſujets ſoumis à l'opération , j'en ai ſuivi les ſuccès
:
N5
202 MERCURE DE FRANCE ,
fis ont été journellement heureux : il n'eſt pas mort un
enfant; pas un n'a reſté couché : ils ont tous paffé les
différens périodes de la maladie en jouant dans les rues ;
& les parens, qui ne regardent cela dans le pays que
comune une précaution , étoient furpris de voir ma follicitude
à m'informer des moindres détails ; ils ne pouvoient
comprendre comment , en France , cette pratique
n'étoit pas univerſellement reçue , d'après les ravages
que la petite vérole fait par-tout,
Ces obfervations me paroiſſent auſſi lumineuſes que
préciſes: je termine cet article ſur l'inoculation , parce
que je pense que tout ce que je pourrois dire n'auroit
pas un plus grand degré de conviction , après l'expérience
des Anglois , l'autorité de Boberhaave , Hofman ,
Heiſter &autres. Je ne parlerai pas des heureux ſuccès
cités par Haller & Werlof. Les argumens invincibles &
lavans écrits des célebres MM. Jurin , Kirpatrix , Burget,
Tiffot , Tronchon , Butini , la Condamine , &c . fuffifent
pour démontrer les avantages de cette méthode.
J'ai l'honneur d'être , avec le ſentimens d'une confi
dération diftinguée , Monfieur ,
Votre très-humble , &c.
PARIS , Med,
N. B. Nous avons fait uſage de cette lettre avec
d'autant plus de plaiſir , qu'elle nous paroft contenir des
oblervations nouvelles & très - utiles , principalement fur
les maladies peftilentielles & épidémiques : nous enga
geons M. Paris de nous communiquer fes autres re-
1
DECEMBRE. 1776. 203
cherches fur ces fortes de maladies ; nous rendrons
hommage à fon zele , & nous nous empreſſerons de les
publier pour le bien de l'humanité.
ว
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
l'accident de M. F. F. Rouſſeau.
Il y a quelques années , Monfleur , qu'un Citoyen honnête
& fenfible s'éleva , avec toute la force & le courage
de la vertu , contre les malheurs caufés par le
grand nombre de voitures , l'imprudence & la barbarie
de leurs conducteurs . Le dernier des hommes qui en
eſt la victime , mérite ſans doute ce vif intérêt ; &
pour le Philofophe , il n'eſt pas de circonſtance plus intéreffante
de montrer ſes talens , que de les confacrer à
Ja défenſe de l'humanité , & à la faire reſpecter dans
tous les coeurs : mais c'eſt fur- tout lorſque des hommes
de génie , qui l'éclairent par leurs ouvrages & qui l'honorent
par leurs vertus , font les victimes de l'étourderie
de nos jeunes gens , que l'on doit s'élever avec force
contre des abus auſſi funeſtes.
Vous êtes fürement inſtruit de l'accident arrivé à M.
J. J. Rouſſeau ; votre ame honnête & ſenſible en a été à
ia fois attendrie & indignée. Ce Philoſophe refpectable
venait de goûter le plaiſir de la promenade , qu'il a toujours
aimé. Sur la route , un danois , qui précédoit une
voiture , ſelon l'élégant uſage , l'a renversé avec violence ;
la chute a été terrible , ſes deux levres ont été fendues ,
la machoire ſupérieure preſque briſée. A fon age, &
204 MERCURE DE FRANCE.
avec ſes infirmités , on doit craindre les ſuites . Quel
eſage plus outrageant pour les hommes , que de faire
courir ainſi devant les voitures un gros chien , qui peut
renverſer les enfans , les vieillards , dont les chûtes font
toujours dangereuſes ! Faut- il les traiter comme des bêtes
féroces ? ... ; A la vue d'un pareil mépris pour l'humapité
, mon coeur ſe ſerre d'indignation .
1
J'ai vu , Monfieur , avec attendriſſement , le tendre
intérêt que ce Philofophe inſpire. Que n'en eſt il le
témoin ? Il ſentiroit que s'il a à fe plaindre des hommes
il eſt encore une foule de coeurs honnêtes & ſenſibles
qui l'aiment , qui le reſpectent ſans le connoftre. Ah !
je me trompe , n'at il pas peint ſon ame dans tous fes
écrits ? Et qui pourroit ne pas le chérir , après les avoir
lus ? Comme il rend la vertu reſpectable ! Tout juſqu'aux
moindres détails , s'anime ſous ſon pinceau divin. On y
reconnoît à chaque page l'homme de génie & le Philoſophe
ſenſible ; ſes erreurs meines portent l'empreinte
d'une belle ame. Qu'ils font vils à mes yeux ces calomniateurs
qui , jaloux de la réputation de ce grand
homme , ont voulu la fiétrir , & qui le laiſſent à peine
jouir , dans ſa vieilleſſe , de l'innocent plaiſir d'arranger
des plantes dans un cinquieme. C'eſt donc là l'aſyle de
l'ami de l'humanité ! Mais ſes malheurs ne font qu'ajouper
à ſa gloire ; & fi la Nation qu'il honore de ſa présence
, ne lui a pas élevé des monumens que la reconnoiſſance
devoit à ſes écrits & à ſes vertus , tous les
hommes honnêtes lui en élevent dans leurs coeurs ,que
P'envie & la haine des méchans ne pourront jamais détruire.
Pardon , Monfieur , ma lettre devient longues
DECEMBRE. 1776. 205
imais , je n'ai pu réſiſter au plaiſir de rendre ce foible
hominage à M. J. J. Rouſſeau , qui n'aura jamais d'autres
ennemis que ceux de l'humanité & de la vertu.
LETTRE de M. DE VOLTAIRE
à M. des Effarts , Avocat en Parlement.
Le vieux Malade , Monfieur , à qui vous aviez eu la
bonté d'envoyer , il y a quelques mois , votre éloquent
Mémoire (*) , étoit alors aux eaux , & il en eſt revenu
plus malade encore. Son triffe état ne lui a pas permits
(*) M. des Effarts a fait paroltre cette année pluſieurs
Mémoires imprimés , qui ont eu un succès merité. Nous
ävons rapporté, au commencement de l'année , une lettre
que M. ae Voltaire lui avoit écrite sur un Mémoire qu'il
avoit fait pour un malheureux injustement accusé d'affasfinat
, & fur la cause des Calas , qu'il avoit rédigée
dans le Journal des causes célebres , dont il est un des
Auteurs. Les Mémoires de M. des Effaris annoncent
beaucoup de talent. Ils sont écrits avec intéret & avec
pureté. Les questions qu'il y traite ne font point legirement
discutées. Il les approfondit , fans Surcharger
ſes raisonnemens d'autorités , & fans cependant rien adgliger
qui soit utile à sa defense. Auſſi ſes Mémoires
font lus avec le méme plaisir dans la partie historique .
dans celle où il discute les moyens de sa cause.
206 MERCURE DE FRANCE.
de vous remercier plutôt. Il vous fait fon compliment
fur le gain de votre procès. Il ne doute pas que votre
fage éloquence , & votre attention à ne foutenir que de
bonnes cauſes , ne vous faffent une grande réputation ,
&ne contribuent à la gloire d'un ordre auſſi eſtimable
que libre.
J'ai l'honneur d'être , &c.
LE VIEUX MALADE DE FERNEY.
A Ferney , le 18 Octobre 1776 .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
CARRÉ , Emailleur de S. A. S. Mgr.
le Prince de Condé , ci - devant à Ver.
manton en Bourgogne , prévient les
Amateurs des beaux Arts , qu'il demeure
préſentement à Paris chez monfieur
Cheret, marchand de vin en gros , rue
Regratiere , iffe St. Louis. Il travaille
l'émail ſans outils , fans moule , ni modele
, en relief , pour garnir plateau
cheminée , cabinet , encoignure ; il fait
DECEMBRE. 1776. 207
des figures & des animaux de toute espece
pour les grottes , des fleurs & autres
bijoux dans le même genre. Il ſe fera
un vrai plaiſir de travailler devant les perſonnes
qui lui feront l'honneur de le venir
voir. C'eſt un genre de travail qui lui
eſt particulier , & qui est très - curieux.
I I.
Plume Economique.
Obfervations de MM. Arnoux & Compagnie
, au sujet de la Plume économiqué
annoncée , & qu'on trouve à la manu
facture des mécaniques , rue des Juifs au
Marais , à l'hôtel de Chiffreville .
Il a été dit dans le profpectus, que la
ſeule attention qu'on doit avoir pour
conſerver la plume économique étoit de
l'eſſuyer fur - tout, mais avec du crêpe&
autre matiere ſemblable : on a oublié d'a
jouter qu'il eſt utile de la tremper par
fois dans l'eau, fur - tout ſi on fait uſage
d'encre forte , & lorſqu'on a manqué de
P'eſſuyer , ou que la plume refuſe de don
ner fon encre à l'ordinaire.
Mrs. Arnoux & Compagnie , avoien
208 MERCURE DE FRANCE.
promis , dans le profpectus , de donner un
billet de garantie à chaque particulier ;
mais l'exécution de lapromeſſe devenant
très - difficile par la multitude des acquereurs
, ils font , une fois pour toutes , la
promeſſe publique de garantir les plumes
pendant trois ans , à condition toutefois
qu'elles ne feront endommagées que par
le travail de l'écriture.
Pour avoir des plumes de différentes ,
groſſeurs pour toutes fortes d'écritures ,
ronde , bâtarde , coulée , &c. on enverra
, comme on l'a déjà annoncé , unè
plume ordinnaire taillée à ſa main, ſi
mieux on n'aime venir à la manufacture
en choiſir une qui convienne ; mais
par la ſuite lorſqu'on defirera en avoir
d'autres de différentes groſſeurs , on ſe
contentera d'envoyer le numéro qu'on
trouvera fur la plume dont on ſe ſera déja
ſervi , avec une lettre indicative de la
groſſeur dont on la voudra: ſavoir , un
A, pour marquer la groſſe écriture ; un
B, pour la demie groſſe ; un C, pour
celle d'au - deſſous , & fucceſſivement un
D, un E , ou une F , qui déſigne la
plus fine écriture , ce qui détermine fix
différentes groſſeurs d'écriture par gradation.
On
1
DECEMBRE. 1776. 209
On conſeille de ne prêter ſa plume
pour écrire qu'à ceux qui auront le même
numéro , parce qu'une différente poſition
de la main peut la déranger. Ceux
qui deſireront en tirer des lignes , la tiendront
à l'oppoſé de l'écriture.
On pourra ſe préſenter à la manufac-
⚫ture tous les jours ouvrables , depuis
huit heures du matin , juſqu'à une heure.
۱۰
III.
Horlogerie.
La Reine d'Angleterre vient de faire
préſent à l'Univerſité de Gotthingue ,
d'une magnifique Pendule , imaginée
par Mr. Villiams , & très commode
pour toutes fortes d'obſervations Il y a
quatre aiguilles ſur le cadran; un petit
marteau frappe les quarts de ſeconde.
Lorſque la machine eſt en mouvement ,
il ne faut , ſi l'on veut arrêter les aiguilles
l'une après l'autre , que preſſer
avec le doigt un petit pignon; & fi l'on
defire de les arrêter toutes à la fois , il
ſuffit de toucher le pignon qui correspond
à la quatrieme aiguille. La boëte ,
faite de bois de Mahagon, a quatre pieds
210 MERCURE DE FRANCE .
de haut , & eſt aſſujettie par des vis , tel .
lement diſpoſées , qu'on peut la placer ou
l'on veut , ſans craindre que la Pendule
penche d'aucun côté. Ily a fur le devant
une glace , au travers de laquelle on voit
une partie du mécaniſme & dư mou.
vement de cette curieuſe piece d'horlogerie.
g
IV.
Le ſieur Dubois , Maître Relieur &
Doreur de livres , poſſede le ſecret de
laver & dégraiſſer les livres , de blanchir
le papier roux. Il vend auſſi une eau
pour enlever les taches d'encre , fans al
térer le papier , ni l'impreffion. Il blanchit
auſſi les eftampes , & généralement
tout ce qui eft en papier .
Les perſonnes qui voudront éprouver
fon fecret , pourront s'adreffer chez lui ,
rue des Amandiers , la quatrieme bouti.
que à droite , en entrair par la rue des
Sept- Voies. Il n'avance rien qu'il ne
puiſſe executer à la fatisfaction du public.
V.
Le ſieur François Pierre Haufler , fils
DECEMBRE. 1776 . 211
d'un Relieur de Strasbourg , a inventé
de nouvelles pompes pour les incendies ,
qui ont , fur les anciennes , les avantages
ſuivans. 1º. Trois hommes fuffiſent pour
les conduire à l'endroit où elles font
néceſſaires . 2º. On peut les employer
dès l'inſtant de leur arrivée ſans les ôter
de leurs affuts. 3°. Quoiqu'elles foient
moins volumineuſes que celles dont on
s'eſt ſervi juſqu'à préſent , elles produifent
beaucoup plus d'effet , parce qu'elles
lancent avec plus de force , par deux
conduits différens , une plus grande
quantité d'eau. 4°. Elles n'exigent point
de porteur d'eau , pourvu qu'elles foient
placées près d'un puits , d'une riviere ou
d'un ruiſſeau : alors elles ſe rempliſſent
d'elles - mêmes , au moyen d'un tuyau
afpirant. 50. Si les circonstances ne permettoient
pas de profiter de cet avantage
, on pourroit y ſuppléer par une
cave ou autre grand vaiſſeau rempli
d'eau , placé à la diſtance de quarante
à cinquante pas , avec lequel le tuyau
aſpirant communiqueroit. 6º. Suppoſé
que le tuyau ſe trouvât bouché accidentellement
par des ordures , il fuffiroit
d'y verſer de l'eau pour faire jouer la
pompe. Le ſieur Haufler a auffi imaginé ,
02
212 MERCURE DE FRANCE.
afin d'éteindre les incendies dans des
rues étroites ou dans des appartemens ,
de petites pompes de dix à douze pouces
en quarré fur dix- huit pouces de hauteur
, qu'un ſeul homme peut aiſément
porter , & qui produiſent autant d'effet
que les plus grandes machines du même
genre connues juſqu'ici.
V I.
Industrie.
Le ſieur Hémon , Sculpteur & Ménuifier
à Avalon en Bourgogne , a inventé
une petite voiture ſimple , légere
, qui n'a dans ſon mécanisme , ni
poids , ni reſſorts , ni denticules , ni
baſcule , & qu'un enfant qui s'y place ,
peut mettre en mouvement ſans la moindre
gêne , & fans le ſecours d'aucun
animal. Sur un fol uni , elle va une fois
plus vite qu'un homme à pied , & au
pas de ce dernier , ſi le terrein eſt montueux.
Au moindre vent favorable , le
conducteur peut déployer une voile attachée
à cette voiture , & dans ce cas ,
elle fait une lieue de Paris en un quart
d'heure.
DECEMBRE. 1776. 213
VII.
Moyen de rendre plusforte & de meilleure
qualité les fils , cordes & toiles grosfiercs.
Ce moyen conſiſte à tremper dans la
leſſive de mottes de tan les fils , filets ,
ficelles , cordes & toiles groſſieres : elles
en deviennent infiniment meilleures &
plus durables. La raiſon en eſt ſimple ;
les toiles de chanvre & de lin contiennent
beaucoup de gomme, de réſine , de
particules inflammables , & par conféquent
beaucoup de principes de corruption.
Or , il eſt incontestable que la principale
propriété de la leſſive de tan , eſt
de diſſiper , en pénétrant la toile , ces
matieres inflammables , & ces principes
de corruption. Il faut laiſſer tremper la
toile pendant huit ou dix jours , alors
elle devient brune : on la retire , & de
temps en temps on réitere cette opération,
à mesure que l'on voit la toile blanchir.
On en uſe de même pour le fil ,
qui devient très - fort.
1
3
214 MERCURE DE FRANCE.
VIII.
Le ſieur Pavier de Montpellier , a
trouvé une maniere de préparer le bled
qu'on deftine à être ſemé , par laquelle ,
en ſemant moins , on en recueille beaucoup
plus qu'à l'ordinaire. On écrit de
Montpellier , qu'en 1774 il pria un de
ſes amis de femer dans un champ une
certaine quantité de bled qu'il avoit ainſi
préparé , & que la récolte de ce bled donna
cinquante fois la même meſure; l'année
derniere , deux ſeptiers de bled préparé
de même , en ont produit vingt fix,
Les frais de la préparation du grain ne
-reviennent qu'à 12 fols le ſeptier , & un
feul homme en peut préparer quatre vingt
par jour. Si après l'avoir préparé on ne
vouloit pas le femer , on peut s'en fervir
comme de tout autre , après l'avoir lavé
& fait fécher. Pour ôter toute idée de
charlatanerie , le ſieur pavier offre d'en
donner gratis à ceux qui lui en demanderont.
DECEMBRE. 1776. 215
1
1
TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
DANS
וי
ANS les guerres del' Angleterre avec
les anciens peuples de l'Amérique , le célebre
Penn , confirmé par Charles II dans
la propriété de la partie de l'Amérique
Septentrionale , appellée de fon nom , Penfyluanie
, fit prifonniere une jeune Américaine
d'une grande beauté , qui avoit
promis ſa foi à un jeune guerrier de ſa
Nation. Ce dernier ne fut pas plutôt ineſtruit
du malheur de fon amante , qu'affrontant
tous les dangers , il courut ſe
eprécipiter dans ſes bras. Après une Scene
muette de pleurs & de ſoupirs , ils réſo-
-Jurent , puiſque le deſtin leur otoit l'espoir
de vivre enſemble en liberté , de parcager
au moins les horreurs de la ſervituide.
L'aſpect de deux infortunés , embrasfant
les genoux de Penn , & lui demandant
des fers , fit verſer des larmes à ce
- vainqueur humain & généreux : Ah ! mes
• enfans , leur dit- il , c'est affez que vous
portiez les chaînes de l'amours je ne vous
ferai jamais porter celles de l'esclavage. Levez
vous; vous êtes libres , Penn ne vous
impose d'autre loi , que de vous aimer tou
04
216 MERCURE DE FRANCE.
jours. Ces amans , pénétrés de reconnoisfance,
ne voulurent jamais ſe ſéparer de
celui qu'ils appelloient leur pere ; & fe
trouverent heureux de vivre ſous les Loix
d'une nation qui uſoit ſi noblement de la
victoire,
BIENFAISANCE.
I.
LEE Duc de Charoſt , Pair de France ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Lieutenant Général pour Sa Majeſté , des
Provinces de Picardie & de Boulonnois ,
Gouverneur des Villes & Citadelle de Calais
& du Pays reconquis , ſenſible aux
dommages qu'a cauſés dans ces Pays l'épizootie
, renouvellée pluſieurs fois depuis
trois ans ; perfuadé que la connoiſſance
des caracteres de cette maladie des bestiaux
& de toutes ſes circonſtances , pourroit
conduire à trouver le moyen d'en éloigner
ou d'en prévenir le retour ; voulant
fur tout feconder les vues bienfaiſantes
que Sa Majeſté s'eſt propoſées par l'établiſſement
de la Société & Correſpondance
Royale de Médecine, a réſolu de faire
DECEMBRE. 1776. 217
à
à ſes dépens diſtribuer une Médaille d'or
de la valeur de 300 liv. au Mén. re qui
ſera jugé avoir déterminé le mieux , par
une deſcription exacte des ſymptômes ,
quel genre de maladie on doit rapporter
l'épizootie de 1774 , 75 & 76 dans la
Flandre , l'Andreſis , le Calaiſis , le Boulonnois
& l'Artois ; en quoi cette maladie
differe de celles de ce genre qui ont regné
depuis dix ans ; quelle a pu en être la
fource& par quelle voie elle s'eſt communiquée
; s'il y a des faits conſtatés qui
prouvent que l'air ait contribué à ſa propagation
, & quels font les moyens curatifs
qui auroient le plus de ſuccès. Les
Mémoires ſeront adreſſés francs de port
à M. Vicq d'Azyr , premier Correfpondant
de la Société Royale de Médecine ,
rue du Sépulchre , avant le I Septembre
1777 , dans les formes uſitées pour les
Prix des Académies. La diſtribution du
Prix ſe fera dans la féance que la Société
Royale de Médecine tiendra le premier
Mardi après la Saint - Martin 1777.
II.
Le ſieur d'Eſcures ,Juge Royal deGoutaud
en Agénois , écrit qu'un Bienfaiteur
05
718 MERCURE DE FRANCE.
qui refte inconnu,a fondé entre les mains
de la Dame d'Eſcures , Supérieure des
Dames de la Charité , une eſpece de lotetie
au profit de cinq pauvres filles reconnues
pour être les plus vertueuſes. Le
fonds eft annuellement de 300 liv. , distribuées
en cing lots , l'un de ICO , &
des autres de 50 liv. Le premier tirage de
cette loterie pieuſe s'eſt fait le jour de la
Touflaint après Vépres , dans la maiſon
du Juge Royal ci deſſus , en préſence de
la Supérieure de l'Aſſiſtante , de deux
Dames de la Charité , & pardevant le
fieur Campmas , Notaire Royal , qui en a
rédigé l'acte , ſous les yeux des Habitants
les plus diftingués de la Ville , empreſſés
de rendre hommage à la pauvreté & à la
vertu. En nommant ici ces cinq filles honnêtes
& pauvres auxquelles les lots font
échus , on ajouteroit aux prix que leur fageffe
a mérité . Le lot de 100 liv. eſt échu
a la nommée Dubos , les quatre autres de
50 liv, aux nommées Pinaſſeau, Thomas ,
Doumax & Marc.
III.
Un, Marchand de la Ville de Warafdin ,
en Hongrie , ayant perdu par un incendie
DECEMBRE. 1776. 19
toutes ſes marchandiſes & fes, papiers ,
& n'ayant pu obtenir de ſa famille aucun
ſecours pour lui aider à relever fon commerce
, ſe détermina à aller chez un
correfpondant qu'il avoit à Agria , Ville
voiſine , pour lui demander du travail
dans ſes Manufactures ; mais quelle fut
ſa ſurpriſe en le rencontrant à peu de
diſtance de la Ville encore fumante ! Ils
s'embraſferent les larmes aux yeux Je
t'apporte dit le généreux Marchand ,
la quittance de ce que tu me doisvoilà
cinq cents ducats , prends & dispose de mon
magasin . Tu étois un honnête homme , le
feu n'a pas brûlé cet effet , c'est mon gage,
& je n'en veux pas d'autre ..
:
10
V.sup
Sta
C
Par un acte paffé à Nîmes , le 23 Mai
dernier , M. Jean Louis de la Cointe de
Marcillac , Ecuyer , Seigneur Haut-Jufticier
de Marcillac & de la Coſtille , an-
-cien Capitaine de Cavalerie & Gentilhomme
de Monseigneur le Prince de
Conti , a renoncé en faveur de ſes Vasfaux
, & dans la vue de ſeconder les vues
bienfaiſantes du Roi , à l'égard des
pauvres agriculteurs , à tous droits de
220 MERCURE DE FRANCE.
cenſives , rentes Seigneuriales , droits de
lods & autres droits onéreux , de quelque
nature qu'ils puiſſent être.
ANECDOTES.
I.
UN Abbé appellé Mouton , fit affigner
différentes perſonnes pour reconnoître les
redevances dûes à ſon Abbaye. Un Villageois
vint le trouver . & lui demande
pourquoi il en agiſſoit ainſi : C'eſt , dit
l'Abbé , pour me défendre du loup. Cette
réponſe offenſa le Paysan , qui repartit :
Plût à Dieu que le loup vous eût mangé
étant agneau, & que vous ne fuffiez jamais
venu mouton dans notre pays.
I I.
:
On a beaucoup écrit pour faire voir
les maux que produit l'eſprit de perſécution;
mais tous les traités publiés pour
recommander la tolérance , ne lui font
peut - être pas ſi favorable que cette
réponſe attribuée à un Monarque du
DECEMBRE. 1776. 221
Nord Ce Prince avoit ſouvent vu ſes
Villes peuplées , ſes Manufactures perfectionnées
, ſes armées fortifiées par une
foule de Sujes perſécutés. Un jour que
l'Ambaſſadeur d'un Roi Catholique lui
demandoit en quoi ſon Maître pourroit
l'obliger ? Encore une petite persécution ,
- lui dit ce Prince.
III.
Deux cavaliers Anglois , qui ſervoient
dans le même eſcadron , & étoient amis
inſéparables , devoient paſſer une riviere;
l'un deux ſe mit dans un bateau avec
pluſieurs autres , pendant que fon camarade
attendoit ſur l'autre bord, avec le
reſte de la troupe , le retour de ce même
bateau : bien- tôt après on entendit quel
que bruit caufé par un cheval , qui ve
noit de ſauter dans l'eau avec ſon cava
lier ; auſſi - tôt celui des deux amis qui ſe
trouvoit à terrê , cria à haute voix : ;, Hola
, ho ! qui s'eſt noyé ? - Votre ami
Henri Tompſon , lui répondit - on
fur le champ; à quoi il répliqua de ſang
froid & fort gravement: Ah! le pauvre
diable , il avoit un cheval bien fougueux .
وو
"
1
1.
222 MERCURE DE FRANCE .
1.
AVIS.
I.
L'Ekmecq , ou Pâte orientale de proprete.
LE moindre des ſecrets propres à conſerver la beauté
ou à lui porter un nouvel éclat , nous paroft digné d'être
diftingué parmi les recettes préſentées aux Dames .
Celui que nous leur offrons eft dans les harems des
Orientaux & des Levantins , très - recherché des femmes,
finon plus belles que les nôtres, au moins également
jalouſes de l'éclat de leurs attraits ; la compofition
que nous leur avons annoncé déjà les années précé
dentes s'appelle Guzettik ou Ekmeco, nom arabe qui
Jui vient de l'uſage que la proprété en fait au ferail &
dans toute l'Afie : elle est fort au- deffus de la pâte d'amande
deſtinée ſeulement à ſe laver les mains ; le reſte
du corps méritoit bien l'attention du beau ſexe , & par
conféquent des artiſans du luxe. Ce n'eſt point affez
de ſe nettoyer. Blanchir , adoucir , raffermir les chairs
& parfumer la peau , ſont des foins importans qu'il feroit
ſouvent dangereux de négliger , s'il est vrai qu'en
quelque forte ils puiſſent relever des charmes ſéduiſans
que la nature donne avant l'art à cette moitié chérie de
l'eſpece humaine , l'Ekmecq a toutes les propriétés les
plus deſirées : il fuffit , pour s'en frotter , de l'avoir
fait tremper un inſtant dans l'eau , laquelle fert enſuite
DECEMBRE. 1776. 223
à ſe laver: lorſquelle eft tiéde , l'effet en devient plus
prompt.
C'eſt le fieur Fagonde , Marchand de Parfums , qui
la débite ſeul. Il demeure rue Saint - Denis , près la
rue des Lombards , à la Toilette ; tout ce qui s'achette
ailleurs eft abſolument contrefait Les pains valent
24 fols piece. Ils ont une odeur très agréable & qui
s'evapore peu ; mais pour la conferver toujours , il fauc
les ferrer dans un petit coffret doublé d'étain qui ſe
trouve auſſi chez le même Marchand . Un pain dure
trois mois , fi l'on n'en fait uſage que pour les mains
& le pain & le coffre ne courent enſemble que 48 fols ,
Des perſonnes dignes de foi , qui avoient le teint
échauffé & plein de boutons , après s'être ſervis de
divers pommades indiquées & fans ſuccès , ont fait uſa
ge de cene pâte, enten faifant fondre dans de l'eau
de riviere , juſqu'a ce que l'eau foit un peu épaiffe ,
s'en font humecté le viſage tous les foirs : cela a pro
duit le meilleur; effet , & a fupprimé entierement les
boutons. f
Plans en relief.
Le ſieur de Préville , Ingénieur-Géographe , & an
cien Officier , rue des Foſſes St. Jacques , Maiſon de Ma
dame Villemour , eſt ſucceſſeur de feu M. Baldugny dans
P'exécution de toutes fortes de plans en relief , ayang
eu P'honneur de travailler avec lui pour MM.le Mar
quis de Dams , le Duc d'Eſtiſffac de Liancourt ,le Comté
de la Rochefoucault , le Marquis de Surgere , & autres
Seigneurs.
224 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Chocolat.
Le fleur Rouſſel , Marchand Epicier , dans l'Abbaye
St Germain des - Prés , en entrant par la rue ! Sainte
Marguerite , attenant à la Fontaine , conſidérant que l'uſage
du chocolat devient ordinaire , tant pour la fanté
que pour l'agrément ; aſſuré d'ailleurs de la bonté de
ſa fabrique , par les témoignages & les applaudiſſemens
de pluſieurs perſonnes de diftinction & de goût , qui lui
ont conſeillé de le faire connoftre , donne avis au Public
qu'en qualité de Citoyen qui veut être utile à ſes
Compatriotes , & pour éviter toute furpriſe , il fait mettre
fur chaque pain de chocolat fortant de ſa fabriqne ,
l'empreinte de fon nom & fa demeure.
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure qualité ,
eſt de 3 livres ; avec une demie vanille , 3 livres ; celui
à une vanille , 4 livres ; & 5 liv. pour celui qui eſt
àdeux vanilles.
,
Tant pour la facilité que pour l'avantage des perfonnes
de Province le fieur Rouffel prévient qu'il fera
tous les envois aux mêmes prix ci - deſſus , francs de
port , pouvu qu'on lui faſſe remettre les fonds & que
l'envoi ſoit de douze livres au moins , avec l'adreſſe
exacte de la deſtination.
Le ſieur Roufel annonce qu'il vend auſſi en liqueur
la véritable crême royale de fleur d'orange , à 4 l la
bouteille.
IV.
DECEMBRE . 1776. 225
I V.
Le Trésor de la Bouche.
Le fieur P. Bocquillon , Marchand Gantier - Parfumeur
à Paris , à la Providence , rue St Antoine , entre l'Egliſe
de St Louis de MM. de Sainte Catherine & la rue Percée
, vis -à- vis celle des Ballets , annonce au Public qu'il
a été reçu & approuvé à la Commiſſion Royale de Mé
decine , le 11 Octobre 1773 , pour une liqueur nommée
le trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compoſiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , en lui établiſſant
une très grande réputation . La propriété de ſa liqueur
eſt de guérir tous les maux de dents quelque violens
qu'ils puiſſent être , de purger de tout venin , chancre ,
abſcès & ulceres , enfin de préſerver la bouche de tout
ce qui peut contribuer à gâter les dents ; elle les con-/
ſerve même quoique gâtées. Cette liqueur a un goût
très- agréable. L'Auteur a des bouteilles à 10 l. 5 1.3
1. & 1 l. 4 f. Il donne la maniere de s'en fervir , ſignée
¶phée de ſa main; il met ſon nom de baptême &
de famille ſur l'étiquette des bouteilles , ainſi que ſur le
bouchon , marqué de ſon cachet , &un tableau au-deſſus
de ſa porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auſſi le
véritable taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures
& brûlures , approuvé par MM. de la Commiſſion de
Médecine , le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui af:
franchir le port des lettres.
P
226 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES POLITIQUES.
ON
D'Oran , le 24 Septembre 1776.
N dit ici publiquement que l'armée de l'Empereur
de Maroc doit paroître dans le voiſinage de cette place
quoique les Maures qui viennent du camp n'en faffent
aucune mention . Dans ce cas , le Commandant a ordre ,
dit- on, de la faire tenir hors de la portée du canon ,
& à cela près , de lui faire donner en tous genres les
fecours dont elle pourroit avoir beſoin.
De Warsovie, le 19 Octubre 17766
Par un diſcours du Roi aux Etats , imprimé & traduit
en françois , il paroit que l'intention de Sa Majesté eſt
d'affimiler la nouvelle forme de Gouvernement à cellede
l'adminiſtration d'Angleterre . Il y eſt dit que le Roi de
la Grande-Bretagne jouiſſoit d'une prérogative encore plus
étendue que la ſienne , & que cependant la liberté du
Peuple Anglois ne laiſſoit pas d'être auffi grande qu'elle
pouvoit l'être.
1.
11
Une partie des Troupes Ruffes qui ſe trouvoit encore
ici , s'eſt retirée , & le reſte doit bientôt les fuivre pour
être réparti en Ukraine , dans la Grande Pologne & en
Lithuanie , où l'on juge leur préſence néceſſaire pour
maintenir la tranquillité & appuyer le nouveau Gouvernement.
DECEMBRE . 1776. 227
De Stockholm , le 11 Octobre 1776.
Il ſeroit difficile de peindre le frémiſſement patriotique
qu'ont éprouvé tous les Citoyens , en apprenant que la
voiture de Sa Majeſté , qui revenoit de Carlſcrone , avoit
verſé entre Norkoping & Gripsholm , à côté d'un précipice
, & n'avoit été retenue que par un pin qui ſe
trouvoit fur la pente de la colline , ſans lequel les jours
de ce Prince chéri de ſes Sujets , touchoient immanquablement
à leur terme .
De Lisbonne , le 15 Octobre 1776.
Quoiqu'il y ait trois frégates Angloiſes qui croiſent
dans ces parages , un nouveau Corſaire Anglo Américain ,
armé de huit canons & de foixante - douze hommes d'équipage
, vient de prendre ces jours derniers , à la hauteur
du Cap la Roque , un vaiſſeau Anglois venant de
Londres , chargé de riz & de farine , & destiné pour
cette capitale. Cet événement a fait monter les aſſurances
à 12 pour 100.
:
De Génes , le 7 Octobre 1776.
F On apprend que la Cour de Naples , inſtruite que
pluſieurs barbareſques couroient les mers de Sicile , a
fait partir un armement pour croifer contre eux , & que
la Religion de Maite a envoyé pour le même objet un
vaiſſeau de guerre & quatre galiotes.
Un bâtiment venant du Levant a rapporté que la Ré
F
228. MERCURE DE FRANCE.
gence de Tripoly faiſoit préparer deux chebecs & deux
galiotes pour aller en courſe.
De Rome , le 23 Octobre 1776.
On travaille avec la plus grande activité à la com
ſtruction de la nouvelle ſacriftie que le Pape fait faire
l'Egliſe de Saint Pierre. Lorſque cet édifice ſera terminé
, on dit qu'on ouvrira une rue qui aboutira à une des
portes de la ville , qui ſera nommée alors la Porte de
Saint - Pierre.
De Londres, le I Novembre 1776.
En conséquence d'une proclamation de Sa Majesté du
26 Octobre , qui promettoit une gratification à ceux qui
voudroient , en qualité de matelots , prendre parti à bord
des vaiſſeaux du Roi , on avoit ouvert , dans tous les
ports des trois Royaumes , des maiſons de rendez - vous
pour la réception de ces Mariniers de bonne volonté ;
cette proclamation paroiſſoit devoir raffurer contre tout
moyen de coaction , lorſque deux jours après il partitdes
Bureaux de l'Amirauté des ordres de forcer à ce ſervice
ceux des Citoyens qui y ſembleroient propres , & furtout
les matelots de la marine marchande..
Ces ordres , que la néceſſité d'accélérer l'armement de
pluſieurs vaiſſeaux a fait ſigner au lord Sandwich , qui
s'eſt long - temps défendu de recourir à ces moyens de
rigueur , ont cauſé des défordres dans pluſieurs endroits.
Le Bureau de l'Amirauré a reçu une lettre du Lord
Howe, imprimée dans la gazette extraordinaire de la
DECEMBRE. 1776.
229
Cour. Cette lettre donne les détails de ce qu'ont fait
les forces de mer pour concourir à la priſe de poffeffion
de New- Yorck par les Troupes de Sa Majeſté.
Les levées pour la flotte d'obſervation qui a occaſionné
la preſſe , ſe continuent avec beaucoup d'ardeur , & ce
moyen de rigueur , devenu néceſſaire , a déjà procuré , à
ce qu'on dit , plus de ſept mille hommes ; mais malheureuſement
juſqu'à ce qu'ils puiſſent être répartis ſur les
différens vaifeaux , un nombre de ces hommes preffts ,
eſt retenu à fond de cale du Conquestadore , & l'on
craint qu'ils n'y contractent des maladies qui puiſſent
arriérer les ſervices auxquels on les deſtine. Les expériences
qu'on a déja faites d'un pareil inconvénient , n'ont
encore ſuggéré aucun moyen d'empêcher que l'Etat n'ait
ainſi fait violence à des hommes en pare perte.
La proclamation qu'ont fait publier le 19 Septembre
dans l'île de New Yorck le Général Howe & le Lord
fon frere , en qualité de Commiſſaires , eſt aujourd'hui
dans la Chambre des Communes le ſujet des débats les
plus graves. On s'y plaint de ce qu'elle n'a pas été
imprimée dans la Gazette extraordinaire publiée à l'occaſion
de la priſe de New-Yorck. Le Lord Jean Cavendish
, appuyé du ſieur Fox , a demandé hautement que
la Chambre nommat un comité pour délibérer ſur la ré
viſion de tous les actes du Parlement dont les Américains
croient avoir droit de ſe plaindre , & pour ſe conforiner
*en cela aux afſurances que venoit de leur donner la proclamation
dont il s'agit; mais cet avis a été rejeté par
cent neuf voix contre quarante - ſept .
Γ
P3
230 MERCURE DE FRANCE,
Des nouvelles récentes , apportées à Douvres par le
vaiſſeau, la Bonne-Esperance , diſent que les Troupes du
Roi avoient paſſe les lacs avant qu'il eut quitté la rade
de Québec ; & dans ce cas les Américains doivent ſe
trouver actuellement dans la poſition la plus critique ,
puiſqu'ils voient defcendre du Nord de nouveaux ennemis
qui viennent les répouffer vers ceux qui les ont reffersés
au Pont du Roi , après leur avoir fait évacuer New-
Yorck. La fufpenfion des opérations du Général Howe
pourroit encore appuyer ces bruits , qui ſe répandent du
paffage des lacs par le Général Burgoyne ; mais comment
-ignore-t-on encore tous les détails de ce paſſage à travers
la flotte nombreuſe des Américains , qui avoient
fait de ſi grandes difpofitions pour s'y oppoſer ?
Le nouveau Lord-Maire a donné des ordres aux Maréchaux
de la Cité d'en parcourir , avec leur Troupe ,
tous les lieux de débauche & de publicité , de s'emparer
des gens qui les fréquentent, de les lui amener , afin
qu'il les interroge , & qu'il oblige tous ceux qui ne pour
⚫ront lui rendre un bon compte de leur conduite , à fervir
dans les vaiſſeaux du Roi. Ce Magiftrat eſt dans
l'opinion que , par cet expédient , il ſuppléera à la
preſſe , dont il a refolu d'empêcher tous les excès dans
le reffort de la Jurisdiction.
De la Haye , le 25 Octobre 1776 .
La République arme actuellement pluſieurs vaiſſeaux
de guerre , dont le Stadhouder , Amiral-Général , a été
prié de nommer fans délai les Capitaines, Cet armement
actuel doit-être ſuivi d'un autre , qui fera prêt de
DECEMBRE. 1776. 237
bonne heure l'année prochaine , & dont les Etats ont
également prié le Prince de nommer les Chefs .
C'eſt ſans fondement qu'on a répandu en Angleterre
le bruit d'une réconciliation des Provinces-Unies avec
le Roi de Maroc. Le Contre-Amiral Hollandois Pichot
doit avoir mis à la voile du port de Gibraltar , pour
croiſer ſur Modagor avec quatre vaiſeaux de guerre.
De Bruxelles.
?
L'Académie de Bruxelles , dans une aſſemblée du 14
Octobre , a propoſé pour ſes prix de l'année prochaine
deux fujets différens , pour chacun deſquels elle deſtine
une médaille d'or de 25 ducats. Le premier doit être
un précis des émigrations des Belges , depuis les temps
les plus reculés , juſqu'aux Croiſades , & de leur influence
ſur les moeurs de la Nation . Le ſecond ſera une
deſcription de la température des ſaiſons dans les Pays-
Bas , avec l'indication de leurs effets relatifs à l'écono
mie animale & végétale , à quoi on joindra les moyens
jugés propres à en prévenir les ſuites , qui ſeroient facheuſes
. Les Mémoires ſeront envoyés avant le 16 Juim
prochain.
De Fontainebleau , le 6 Novembre 1776.
Le fleur Etienne Cayrol a eu l'honneur d'offrir au Roi ,
le 29 du mois denier , les prémices de ſa Manufacture
de draps , établie à Paris ſur la riviere des Gobelins ,
par Arret du Conseil d'Etat du Roi , du 12 Sept. 1775.
Parmi les diverſes qualités qu'il y fait fabriquer , ia
préſenté à Sa Majeſté pluſieurs draps de vigogne , tant
1
1
P4
833 MERCURE DE FRANCE.
en couleur du quudrupede qui fournit la toifon , & qui
doune fon nom a cette étoffe , qu'en autres couleurs.
Sa Majeſté a honoré l'Artiſte de ſon fuffrage & des
marques de ſa fatisfaction.
T
Le Baron de Blome , Envoyé extraordinaire de Danemarck
, a eu l'honneur d'offrir au Rei les gerfaux d'Islande
, préfent que le Roi de Danemarck eſt dans l'uſage
d'envoyer tous les ans à Sa Majeſté. Ces oiſeaux
ont été reçus par le Marquis d'Entragues , grand Fauconnier
de France en ſurvivance du Duc de Valliere , &
par le Marquis de Forget , capitaine du vol du cabinet.
PRÉSENTATIONS.
Le 31 octobre , le comte Duchaffault , chef d'eſcadre ,
a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le ſieur de
Sartine , miniſtre & ſecrétaire d'état au département de
Ja marine , & de prendre congé de S. M. pour ſe rendre
à Breſt le 7 , & prendre le commandement de l'eſcadre
qu'on y arme.
Le 7 novembre , le comte de Flavigny , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près l'Infant duc de Parme , de
retour ici par congé , a eu l'honneur d'être préſenté à
Sa Majesté , par le comte de Vergennes , miniſtre &
ſecrétaire d'état au département des affaires étrangeres.
La comteffe de Coigny ayant obtenu ſa retraite de la
place de dame de compagnie de Madame Victoire de
France , la vicomteſſe de Bernis a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi par cette Princeſſe , en qualité de dame
pour l'accompagner.
DECEMBRE. 1776. 233
NOMINATIONS. :
Le 14 du mois de ſeptembre , fête de l'Exaltation de
la Sainte - Croix , l'impératrice Reine conféra les marques
de la Croix étoilée à pluſieurs Dames de qualité,
dont trois Françoiſes , qui font la comteſſe Marie - Gabrielle
de Fuligny Rochechouart , née comteſſfe de Pons-
Praflin ; la marquiſe Marie - Anne de Clermont - Tonnerre
, née comteſſe de Lanthilhac ; & la comteſſe douai
riere Charlotte de Montezun , née comteſſe de Montrichier.
1
Le 28 octobre , l'éveque de Saint Papoul prêta ,
pendant le meſſe du Roi , ſerment de fidélité entre les
mains de Sa Majesté .
Sa Majesté vient de nommér le ſieur Dumont de Valdagou
, chirurgien - renoueur de ſes camps &armées ,
& lui accorde , par le même brevet , le trire de démon
ſtrateur à Paris , en cette qualité , pour y faire des
éleves dans fon art.
Le 5 novembre, le prince de Montbarrey a prêté ferment
entre les mains du Roi , pour la charge du ſecrétaire
d'état au département de la guerre , en ſuivivance.
Le Roi a nommé , le 9 du même mois, chefs d'escadre
en remplacement , les ſieurs de la Prévalaye ,
Guſchen , de Sade , commandeur Deſnos , la Touche-
Treville , de Lacarty , des Hayes de Cry , Faucher ,
d'Iſle- Besuchaine , le chevalier du Dreſnay des Roches ,
le chevalier de Forbin , le chevalier de Forbin d'Oppe
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
de, le chevalier de Fabry , le vicomte de Rochechoart
& le chevalier d'Arrac de Ternay .
Sa Majesté a de plus nommé le ſieur de la Porte ,
ci devant ordonnateur à Bordeaux , à l'intendance de
Breft , & le ſieur Prévoſt de la Croix , également ordon.
mateur à l'Orient , à l'intendance de Toulon.
Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre au marquis
de Sainte Hermine, gentilhomme d'honneur de
Monſeigneur le conite d'Artois , premier écuyer de ce
prince , en ſuivivance , & colonel en ſecond du régiment
d'Artois dragons.
Le vient d'accorder l'Evêché de Bayeux , vacant par
la démiſſion du ſieur de Rochechouart , à l'évêque de
Cahors , & celui de Cahors à l'abbé de Nicolaï , vicaire-
général de Bayeux.
Le Roi a accordé l'abbaye de St Julien d'Auxerre ,
ordre de St Benoît, à la dame de Galard de Bearu ,
prieure des Bénédictines de Boran , dioceſe de Beauvats
; celle de la Joie, ordre de Citaux , dioceſe de
Vannes, à la dame de la Bourdonnoye , abbeſſe de
Saint - Sulpice , dioceſe de Rennes , celle de Saint -Sulpice
, ordre de Saint-Benoît , dioceſe de Rennes , à la
*dame de Merdiere , abbeſſe de Notre-Dame de la Joie ,
diocefe de Vannes.
1
MARIAGES.
Le 3 novembre , Leurs Majestés & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du marquis de Creve
DECEMBRE. 1776. 235
coeur, fils du prince de Maceran , ambaſſadeur du Roi
d'Eſpagne près le Roi d'Angleterre , avec demoiſelle de
Bethume de Pologne.
MORTS.
Céfar François de Guines Moreton , marquis de
Chabrillant , maréchal des camps & armées du Roi , eſt
mort le 27 ſeptembre dernier , à Montlimard en Dauphiné,
dans la 76 année de fon age.
Marie - Renée - Henriette de Saint- Germain , veuve de
Claude Renée Robin de la Tremblaye, marquis d'Aligny,
eft morte à Paris le 19 novembre , agée de 52 ans.
Claude Green de Saint - Marſeault , vicomte du Verdier
, eſt mort en ſon château de Verdier , en Limoufin
, le 2 novembre , agé de 76 ans.
Claude Boucher , prêtre , doyen des conſeillers -clercs
du Parlement de Paris , chantre en dignité de l'égliſe
collégiale & paroilliale de St Honoré , eſt mort en ſa
maiſon , le 13 novembre , agé de 88 ans .
Amédée - Claude - Guillaume - Roſalie Teſtu , marquis
de Balincourt , capitaine au régiment d'Artois , dragons ,
eſt mort le 9 du même mois , à Nancy , dans la 24
année de fon âge.
Marguerite - Françoiſe Megret d'Etigny , Marquiſe de
Crevolle , eſt morte à Paris le 18 , agée de 31 ans,
236 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIE.
Les cinq tirages de la loterie royale de France ont
éré exécutés publiquement dans la grand' - ſalle de la
Compagnie des Indes , en préſence du Lieutenant - Général
de Police , le 31 octobre , conformément à l'arrêt
du Conseil du 30 juin dernier. Les nombres fortis de
la roue de fortune ſont les extraits ſuivans , pour le
premier tirage , qui eſt celui des lots : 54.65,20 ,
89 , 90. Second tirage de la premiere claſſe des primes :
4,20 , 72 , 44 , 85. Troisieme tirage de la seconde
claſſe des primes : 77 , 7 , 45 , 90 , 3. Quatrieme tirage
de la troisieme claſſe de primes : 64 , 73 , 18 , 37 , 31.
Cinquieme & dernier tirage de la quatrieme claſſe des
primes : 89,31,90 , 79 , 20.
La même Loterie s'eſt tirée le 16 novembre. Les
numéros fortis au tirage des lots font 77 , 83 , 32, 41 ,
44: au tirage de la premiere claſſe des primes : 62 ,
29,8, 52, 57 : à celui de la ſeconde : 75,36 , 63 ,
56 , 35 : à celui de la troiſieme : 4,90 , 26 , 57 , 59 ,
& à celui de la quatrieme : 42 , 17 , 44 , 22 , 37. Les
cinq prochains tirages feront exécutés lundi a décembre.
L
DECEMBRE, 1776. 237
ADDITIONS DE HOLLANDE ...
AVIS.
CE QUE C'EST QU'UN ÉCRIT INTITULÉ
M
Mémoire pour le Sr. Pomel , .
ONSIEUR Rouneau vient d'inférer dans ſon Journal
Encyclopédique , juillet 1776 tome 5 , partier ,
page 132 , un écrit intitulé Mémoire pour le Sr. Pomel,
en réponse à une Lettre de M. Falconet. Un libelle
calomnieux n'étant point l'objet d'une diſcours Littéraire
fur les Arts , je ne chargerai pas un journal de ma réponſe.
Mais lorſque mon ouvrage ſera fini , que je me
verrai libre , & que je pourrai n'occuper entierement
d'une autre affaire , je prouverai ce que j'ai avancé
dans une Lettre à S. E. M. Le Prince de Gallitzin ; je
répondrai s'il le faut auſſi , de point en point à l'écrit
fait au nom du. Sr. Pomel. Alors ne fera - se point
aux Loix qu'il conviendra de m'adreſſer ? ne fera - ce
pas à elles que je devrai préſenter les preuves néceſſaires
pour convaincre la calomnie & la juger ? Ne ferace
pas à elles à prononcer qu'après avoir publié un Libelle
contre un homme qui avoit promis & point retracté
une gratification , le droit d'y prétendre ſubſiſte
encore dans toute fon intégrité? C'est ainfi je crois ,
238 MERCURE DE FRANCE.
:
qu'il faut répondre aux gens qui font fabriquer des
ecrits tel que celui en queſtion , quoique cela parte
de bien bas .
J'excepterai cependant une imputation de la quelle je
ne demanderai pas compte , puiſqu'elle ne me regarde
point. Mais ſi la Chancellerie des Batimens de ſaMajeſté
Imperiale , vouloit s'en donner la peine, elle examineroit
le ſens de ces paroles: le fondeur Ermaun
fut renvoyé au mois de juillet 1774, fans aucun égard
pour le contract passé avec lui. Pour moi qui n'ai patré
aucun contract avec le fondeur , qui ne l'ai pas appellé,
& qui n'eut aucune forte de part au contract qu'il
avoit paſſé , je n'ai non plus aucun droit de parler des
60000. Livres qu'il a recues pour ſon ſéjour de deux
années à St. Petersbourg.
Mais j'ai fait un billet de 15000. Livres de gratifica.
tion. Voici la teneur de ce billet fait collectivement aux
Srs . Simon & Pomel , & dont ils ont chacun un origi
nal , en forte qu'ils pourroient en faire entre eux l'échange
fans qu'il y eut d'inconvenient.
,, Lorsque j'aurrai achevé la fonte de mon Ouvrage ,
. , & que la Cour m'aura payé pour cette fonte , la ſomme
» de 80000. Livres reſtantes, je donnerai à M. Simon
ود - comme recompense , la ſomme de 15000. Livres
ود
ainſi que je la lui ai promiſe avant de commencer
les travaux de ma dite fonte. Et quoi que j'aie lieu
„ d'être fort mécontent , & que je le fois , de la con-
,, duite de M. Pomel , rélativement au dit Ouvrage , je
lui donnerai pareille ſomme de 15000. Livres que je
lui ai auſſi promile, aux conditions ci - deſſus.
DECEMBRE. 1776. 239
Quand je ferai en état de m'acquiter , je mettrai en
dépôt aux pieds de la justice , la ſomme de 15000.
Livres objet de ma promeffe au Sr. Pomel ; & là je
reconnoîtrai l'obligation que je lui en ai faite. La justice
alors ordonnera ce qu'elle aura jugé convenable.
Elle ne confondra pas non plus 15000. Livres de pure
gratification ou récompenfe , de ma part , pour un an
de travail , avec le ſalaire de 4000. Livres par année ,
que le Sr. Pomel recevoit de la Chancellerie des Batimens.
à St. Petersbourg le 1. Aout 1776.
FALCONET.
BRUXELLES.
On mande de Reims une aventure tragique qui y eſt
arrivée il y a deux mois ; elle a été causée par une ſuperftition
populaire contre laquelle il feroit intéreſſant de
prémunir les eſprits. Le peuple crédule , parce qu'il eſt
ignorant , ne doute point de l'exiſtence de la magie ; il
écoute d'autant plus facilement les contes à ce ſujet que
preſque toujours on la fait ſervir de moyen de fortune
aux prétendus forciers qui l'emploient. Deux jeunes
gens d'une condition baſſe , & faiſant , à ce qu'on affure
la contrebande depuis pluſieurs années , lurent un jour
dans le petit Albert , que la cendre d'un chat noir ,
brûlé avec un certain appareil , rendoit invioble. Tous
deux s'emprefferent de s'en procurer : ils chercherent &
240 MERCURE DE FRANCE.
trouverent l'animal dont ils avoient beſoin. Ils le mirent
dans une marmite de fer , & pour ne pas être vus pendant
l'opération , ils deſcendirent pour la faire dans une
cave très- étroite qui , après qu'ils en eurent fermé la
porte , ne recevoit l'air d'aucun endroit. Cependant ils
devoient y paſſer douze heures , temps limité pour la
perfection de l'oeuvre. Ils allumerent un grand feu ſous
la marmite dans laquelle le chat enfermé pouſſa des cris
horribles juſqu'à ce qu'il fût mort , ſes chairs en fe
brûlant répandirent une odeur infecte qui , jointe aux
vapeurs du charbon , Ota à l'air toute fon élasticité , &
étouffa les deux opérateurs proſternés auprès de leur
marmite. Une femme qui étoit dans le ſecret , & qui
avoit ordre de n'entrer dans la cave qu'après que les
douze heures feroient écoulées , y vola au moment fixé .
pouffée par la curioſité ; elle vit avec effroi ces malheureux
étendus ſur la place. Elle ſe trouva mal ; revenue
à elle - même , la frayeur lui donna affez de force pour
fortir de ce lieu horrible ; elle alla chez ſon voiſin , qui
étoit ſon ami , & lui fit confidence du projet des deux
forciers & de la catastrophe qui en avoit été le fruits
celui- ci craignant pour elle les pourſuites de la Juſtice ,
eut l'imprudence de lui offrir ſes ſervices pour l'aider à
tranſporter for les murs de la ville les deux victimes de
leur crédulité. Il ne les y eut pas plutôt déposés , qu'un
homme qui l'avoit vu alla en faire la déclaration au
Lieutenant -Général de Police. Ce voiſin officieux a été
arrêté avec la femme , qui eſt aujourd'hui folle , &
qui eft perſuadée que c'eſt le Diable qui a tué les deux
malheureux.
LONDRES.
DECEMBRE. 1776. 241
LONDRES.
N a fait ici pluſieurs eſſais du moyen découvert
par M. Harteley , pour rendre les maiſons incombuftibles.
Le dernier , fait à la maison de Wimbbleton - Common
, a eu lieu le 22 du mois dernier. LL. MM. le
Prince de Galles , l'Evêque d'Osnabrug , la Princeſſe
Royale & la Princeſſe Auguste , l'honorerent de leur préfence.
On les conduifit , après déjeuner , dans une
chambre fur le parquet de laquelle on avoit allumé le feu
néceſſaire pour faire bouillir une chaudiere d'eau . On
fit mettre le feu à un lit ; la flamme eut bientôt réduit
les rideaux en cendres ; elle ne brûla qu'une partie du
bois de lit parce qu'elle diminuoit de vivacité , à meſure
qu'elle s'approchoit du parquet qu'elle ne pouvoit embraſer.
On fit rougir enſuite une fer à cheval ſur le pare
quet même; on mit le feu dans une autre chambre ,
des fagots qu'on avoit entaſſes ſur le plancher. Ma
Harteley fit , après cela , allumer deux feux , l'un , fur
Peſcalier qui étoit de bois & l'autre , deſſous ; ils
brûlerent à l'ordinaire , ſans s'étendre au delà de la
place où les combustibles étoient placés. Il finit par alfumer
une quantié conſidérable de fagots , de poix &
de goudron. Ces combustibles enfilammés brûlerent avec
leur vivacité ordinaire , ſans produire le moindre effet
fur le plancher de la chambre qui étoit au- deſſus , & οὐ
le Roi & la Famille Royale entrerent pendant que le feu
étoit dans toute ſa force. Cette découverte précieuſe &
utile devroit être publique ; c'eſt au Gouvernement &
en récompenfer l'Auteur , & à en faire préſent à l'hu
manité,
,
242 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION envoyée par M. de la
Tournelle , Secrétaire de l'Académie
d'Agriculture de Soiffons.
Un Plombier & deux de ſes garçons ſont deſcendus
dans un puits pour y fouder un tuyau de Pompe , à vingtcinq
pieds de profondeur : l'ouverture pour defcendre
avoit quarorze pouces en quarré : ces Ouvriers eurent
l'imprudence de deſcendre avec eux une terrine de charbon
pour faire chauffer leurs fers . Ils ont commencé à
travailler ſur les trois heures après midi , fans que j'en
fuſſe informé. A cinq heures , un Domestique vint me
dire que ces Ouvriers étoient à l'ouvrage dans la poſition
ſuſdite ; mais qu'il ne pouvoit pas être fini , parce
qu'ils étoient obligés de remonter tous les quarts-d'heure ,
&qu'ils étoient comme ivres : je courus à l'inſtant pour
faire ceſſer le travail : j'appellai ces Ouvriers ; il étoit
trop tard: ils étoient ſans connoiſſance fur le plancher
qu'ils s'étoient fait au niveau de l'eau du puis ; & , à
la faveur de la lumiere qu'on y deſcendit , je n'en distinguai
qu'un qui parut avoir du mouvement. Je fis
deſcendre auffi tot un homme vigoureux que je frottai
d'eau de Luce au viſage : je lui donnai ordre , auſſi -tôt
qu'il ſeroit en bas , de jetter l'eau de Luce ſur le feu ,
& d'accrocher la chaufferette aux cordes qu'on deſcendoit.
On l'attacha lui - même avec des cordes , pour le
retirer au beſoin : le tout fut exécuté : la chaufferette fut
retirée ; mais auſſi-tôt il fallut retirer cet homme qui ſe
grouvoit incapable d'agir , ayant les yeux , le gofier , les
marines trop irrités par la fumée de l'eau de Luce. Je
• DECEMBRE. 1776. 243
is deſcendre un autre homme également attaché , avec
ordre de paſſer des cordes ſous les bras des trois moribonds
, s'il le pouvoit , ou au moins d'un : il eut le
temps de les paffer à tous les trois , & fut enſuite retiré.
Les trois hommes furent ſucceſſivement retirés &
mis à nud à l'air : un d'eux revint promptement après
qu'on lui eut fait avaler quelques gouttes d'eau de Luce
, & qu'on lui en eut ſinglé dans le nez : il fallut
employer pour les deux autres les lavages d'eau , les
frictions de flanelle , qui , après une demi- heure n'avoient
pas encore fait d'effet : je faifois préparer des cendies
pour les y mettre ; & en attendant , je fis uſage de la
petite machine fumigatoire. J'avois envoyé chercher un
Chirurgien ; mais avant qu'il arrivat , & aux premieres
injections du tabac , la connoiſſance & le mouvement
revinrent aux deux Patiens , à ma grande fatisfaction.
A 7 heures ils ſurent en état de s'en retourner chez eux
ſans vouloir être faignés ; & le 17 matin, je fus les
voir , & je les trouvai en parfaite ſanté. Du moment
où je ſuis defcendu juſqu'à ce qu'ils fuſſent hors du
puits , il ſe paſſa environ trois - quarts - d'heure à caufe
de la difficulté des manoeuvres par une auſſi petite ou
verture .
* ll eſt à obſerver que l'un de ces hommes fur trouvé
mordant un de ſes camarades à la cuiffe avec telle violence
, que pour l'en détacher , il falut arracher l'étoffe
& déchirer les chairs : aucun deux ne s'eſt fouvenu de
s'être trouvé mal ; & ils ne comprenoient pas pourquoi
ils n'étoient plus dans le puits : quand la connoiffance
fut revenue , ils ne voyoient rien , & ce ne fut qu'un
quart - d'heure après que la vue revint.
1
Q2.
244 MERCURE DÉ FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Traduction d'un poëme Anglois intitulé : Amurat
& Théana ,
Imitation de la préface du I livre de l'enlévement
ibid.
de Proferpine ,
Aux Salanciens ,
17
18
Vers à Mde la Comteſſe de Cho 20
Adine , Anecdotes Gauloiſe ,
21
Idyle , 41
Le Malade , fable , 43
L'Hommage du Citoyen , 47
Imitation d'une ode d'Horace , 48
Vers à Mille Doligny , 50
Pour le portrait de M. le Comte de Couturelle , 51
Couplets fur l'air du Comte Almaviva , dans le Barbier
de Séville , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 52
ENIGMES , 54
LOGOGRYPHES , 58
Romance , 59
NOUVELLES LITTÉRAIRES, 60
Mémoires concernant l'hiſtoire , les ſciences , &c.
:
de la Chine , ibid.
Lettre d'un Amateur de l'Opéra , 80
DECEMBRE. 1776. 245
Egais hiſtoriques ſur les modes & ſur le coſtume en
France , 87
Tableaux topographiques de la Suiſſe & de l'Italie , 88 .
Diſcours prononcé à la fête des Bonnes - Gens , 95
L'Ami des arts , 99
Maniere de rendre toutes fortes d'édifices incombustibles
, ΙΟΙ
Héliogabale & Alexandre Sévere , 102
Les bienfaits du ſommeil , 105
Hiſtoire des inaugurations des Rois && des Empe- :
reurs , 107
Journée de l'Amour , 112
Stances ſur la mort de Colardeau , 116
Combien le reſpect pour les moeurs contribue au
bonheur des Etats , 118
La divine Comédie du Dante , 4 126
Le tendre ami des meres nourrices , 137
Introduction à l'hiſtoire naturelle & à la géographie
phyſique d'Eſpagne , 138
Traité des mauvais effets de la fumée de la litharge , 140
Obſervations ſur l'air , 141
Bibliotheque littéraire , de la médecine ancienne &
moderne , 142
Diſcours ſur l'état actuel des montagnes des Pyré.
;
nées ,
ibid
Le ſeul préſervatif de la petite vérole , 144
Réflexions ſur la mauvaiſe qualité du platre ,
Lettre de M. *** . *** Maître en Chirurgie ,
Aventures de Daphis & Chloé ,
146
147
148
246 MERCURE DE FRANCE.
Annonces littéraires 149
ACADÉMIES . 156
des Inſcriptions & Belles lettres , ibid.
des Sciences ..... 159
SPECTACLES. 160
Concert Spirituel, ibid.
L
Opéra,
162
Débuts , 163
Comédie Françoiſe , 164
Début, 165
Comédie Italienne , 166
Début , 167
Bruxelles ,
ibid.
ARTS. 168
Gravures ,
ibid.
Géographie , 176
Mafique. 177
Etrennés ,
182
Cours d'hiſtoire naturelle , &c. 185
de Langue Allemande , 186
de Phyſique expérimentale , 187
de Chimie ,
:
190
de Phyſique ,
ibid.
des maladies des yeux 191
Prix des Arts , 192
Vers à M. le Comte de Saint - Germain , ibid
M. le Chev. de Juilly - Thomaſlin , 194
à Mlle Colombe , ibid.
Mde Dugazon , 195
DECEMBRE. 1776. 247
Inoculation , 197
Lettre à l'Auteur du Mercure , 203
Lettre de M. Voltaire , 205
Variétés , inventions , &c. 213
Trait de généroſité , 215
Bienfaiſance. 216
Anecdotes. 280
AVIS , 222
Nouvelles politiques , 226
Préſentations , 232
Nominations , 233
Mariages ,
234
Morts , 3 235
Loterie , 236
ADDITIONS DE HOLLANDE.
AVIS. 237
Bruxelles. 239
Londres. 241
OESERVATION envoyée par M. de la Tournelle ,
Secrétaire de l'Académie d'Agriculture de Soiffons . 242
:
UNIVERSITY OF MICHIGAN
3 9015 06370 9367
PROPERTY
The
University of
Michigan
Libraries
1817
TES SCIENTIA VERITAS
:
AP
20
•M.
17
no
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIBUS UNUM
TUEBOR
SI QUÆRIS PENINSULAM
-AMENAM
RCUMSPICE
MERCURE
DE FRANCE,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE. 1776.
N. XV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY.
MDCCLXXVL
LIVRES NOUVEAUX -
Qu'on trouve Chez MARC-MICHELREY,
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Ethocratie ; ou le Gouvernement fondé ſur la Morale , grand
in 8vo. I vyooll.. 1776, à 3 Livres.
Effai fur les moyens de diminuer les dangers de la Mer,
par l'effuſion de l'huile , du goudron ou de toute autre
matiere flottante ,avec des queſtions propofées ſur ce fujet
, par M. de Lelyveld , Traduit du Hollandois. A
Amsterdam chez Marc - Michel Rey 1776. à 2 L. 10 f.
Effai fur les Conetes, où l'on tache d'expliquer les Phénomenes
, qu'offrent leurs queues , & où l'on fait voir
qu'elles font probablement deftinées à rendre les Cometes
des mondes habités ; avec des obſervations & des
réflexions ſur le Soleil & fur les Planetes du premier
ordre , par Mr. André Oliver. * Traduit de l'Anglois ,
Syo. I vol. fig. Amsterdam 1776. à 3 Liv.
Lettres Chinoiſes , Indiennes & Tartares , à Mr. Paw , par
un Bénédictin , avec pluſieurs autres pieces intéreſſantes ,
auxquelles on a joint le Dimanche ou les fillesde Minée
; Poëme . Diatribe à l'auteur des Ephemerides &c .
8yo. 1 vol. à 2 Livres.
Remontrances du Parleinent de Paris contre les Edits portant
l'abolition- des Corvées ; pour la confection des chemins
, la fuppreffion des Officiers ſur les ports , quais ,
halles & chantiers de Paris & des droits attribués à ces
Officiers , la fuppreffion des Droits fur les grains aux entrées
de la Ville de Paris ,&c. Preſentées en Mars 1776.
AAmsterdam chez M. M. Rey 1776. à 20 fols.
Eſſai fur le Caractere & les Moeurs des François comparés
à celles des Anglois , in 12. Londres 1776. à f 1 : -
Hiftoire Naturelle de la Parole , ou Précis de l'Origine du
Langage & de la Grammaire Univerſelle , par M. Court
de Gebelin , 8. 1 vol. fig. Paris 1776. à f 3 : -
COLLECTION des Planches enluminées & non enluminées,
représentant au naturel ce qui se trouve de plus
intéreſſant & de plus curieux parmi les Animaux , Végé.
taux& Minéraux.
CETTE
F
ETTE Collection qui commence à paroltre depuis
le mois de Janvier de 1775 , par Cahier , de trois
11-220-27
(53 ) 3LIVRES NOUVEAUX.
mois en trois mois, en renferme actuellement cinq qui
ont înérité l'approbation des Curieux ; le premier &le
quatrieme repréſentent des Animaux ; le deuxieme &
le cinquieme , des Végétaux ; & le troiſieme , des Mi-
-néraux; celui - ci ſera ſuivi d'un fixieme au premier
Avril prochain , & ainſi de ſuite de regne en regne.
Dans les Cahiers des Animaux , on y entremêle des
Quadrupedes , des Oiseaux , des Oeufs , des Infectes .
des Poiffons , des Serpens , des Coquillages , des Madrepores
; les Cahiers deſtinés aux Végétaux ne repré
ſentent que les Plantes botaniques & médicinales de
la Chine , de forte que ces Cahiers réunis à ceux de
la Collection précédente , formeront la plus belle Collection
qu'onpuiſſe avoir en Europe du regne Végétal
de cet Empire- Les Cahiers des minéraux offriront
tour à- tour des Mines & des Fofſiles ; chaque Cahier
renferme 22 feuilles tirées ſur papier au nom de Jéſus ,
& brochées en papier bleu , chaque Cahier eſt de 30
livres à Paris , & à Amſterdam chez Rey à f 15 : 15
de Hollande.
Ellais Politiques fur la véritable Liberté Civile , diſcours
adreſſé au peuple d'Angleterre. 8. à 12 fols.
Choix de Chanfons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet de Chambre ordinaire du Roi , Gouverneur
du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M. Mo
reau , Dédié à Madame la Dauphine. 4 vol. Gravées
par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f 60 : -
Journal de Lecture , où Choix Périodique de Littérature
&de Morale. 12. N. 1 à 18. ou tom. I. prem. partie
àtom. 6. Paris, 1775. à f 9. pour les 4 Tomes en 18
Parties.
Phyfiologie des corps Organiſés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enſemble,
deffein de démontrer la chaîne de continuité qui unit
Jes différens Regnes de la Nature. Edition Françoiſe
du Livre publié en Latin à Manheim , ſous le titre de
Phyſiologie des Mouffes. Par M. de Necker , Botaniſte
Hiſtoriographe de l'Electeur Palatin , Aſſocié de pluſieurs
Académies , &c. &c. 8. avec une Planche. Bouillon
1775. à f 1-10.
Les Récréations de la Toilette. Hiſtoires , Anecdotes . Aventures
amuſantes & intéreſſantes. in-12. 2 yol. Paris ,
1775-3: -
A2
1
LIVRES NOUVEAUX.
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde Mo
•derne&c. 4to 3 Tomes 1773 1775.
Poësie delfignnoorr abate Pietro Metaftafio, 8vo 10 vol. Tori-
по. 1757 1768.
Mélanges de Philosophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to 4 vol. fig . 1759 - -1769.
DE L'HOMME Ou des principes & des Loix de l'in-
Nuence de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame .
Par J. P. Marat , Doct. en Med. grand in-douze , en 3
vol. Amsterdam , 1775 , à f 3:15.
dito , Tome 3. léparé à f 1 : 5 .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles , & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helyctius , 8vo . 3
vol. 1774. à f 3:15 fols .
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuel-.
lement les XVII volumes de la rémpreffion de L'ENCYCLOPÉDIE
, Folio , qui ſe fait à Geneve , du Difcours
, & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. des Planches .
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien Ministre
Plenipotentaire de France , fur divers ſujets importans
d'administration , &c. pendant son séjour en Angleterre
. Grana 8vo . en XIIÌ Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par Jean-
Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to 2 vol. avec
XXX Planches en taille - douce. Amst. 1774. à f 8 : -
Les Droits de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie intitulé : Défenſe de la Nation
Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés .
On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt ſur les Droits
des Souverains , grand in-douze , I vol. 1775. à fi : -
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769. entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très-authentiques
; les Cartes & Plans ſont des copies exactes &
fidelles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef-Commandant de l'Armée ,
8vo. I vol. à f6 : - :
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8vo. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo. 62. vol. Edition de
168 522 AAA 30
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE. 1776.
PIECES FUGITIV
EN VERS ET EN PROSE.
۱
ODE A LA BEAUTÉ.
D
:
0o1n céleste ! attrait invincible !
Toi qui maîtriſes tous les coeurs ,
Qui ſur l'homine , même inſenſible ,
Lances des traits toujours vainqueurs ,
Beauté ! je chante ta puiſſance ,
Et je ne veux pour récompenſe
MA
1
A 3
MERCURE DE FRANCE.
رگ
Qu'un doux fourire de tes yeux.
Peut-on réſiſter à tes armes ,
Quand on voit , vaincus par tes charmes ,
Les Sujets , les Rois & les Dieux ?
Oui , je ſens que mon coeur s'enflamme.
Quel feu circule dans mes ſens !
Il éleve , il ravit mon ame ,
Un Dieu préſide à mes accens.
Dans l'Olympe éclatant de gloire .
La Beauté ſur un char d'ivoire
Marche ſur l'aile des zéphirs ;
L'Univers l'attend en filence ,
Elle deſcend , & ſa préſence
Donne l'être à tous les plaiſirs.
Quelle lumiere vive & pure
Eclatte & brille dans ſes yeux !
Eſt-ce l'aftre de la nature
Qui leur communique ſes feux?
Quel coloris ! à peine écloſe
Non , jamais la plus fraîche roſe
N'eût ce coup-d'oeil délicieux ;
Le vêtement qui la décore
A le vif éclat de l'aurore
Nuancé de l'azur des cieux,
Elle parle , lavoix puiſſante ...
NOVEMBRE. 1776.
Perce aux deux bouts de l'Univers .
Près de la déité naiſſante ,
Tout mortel eſt chargé de fers.
1
Sous le joug de leur Souveraine
Les eſclaves baiſent leur chaîne ,
:
Leur main allume un même encens ;
هللا
Elle ſoumet la terre & l'onde :
L'idole regne fur le monde ,
Et fon regne eſt celui du temps.
Beauté ! ſans toi l'homme ſauvage
Etoit un être infortuné ;
Sous les chatnes de l'eſclavage ,
Il gémiſſoit abandonné ;
Froide , inſenſible créature ,
Les merveilles de la nature
N'opéroient rien pour fon bonheur.....
Tu parois , déité ſuprême,
L'homme , qui s'ignore lui-même ,
Reconnoît qu'il poſſede un coeur.
Je le vois , d'une main hardie ,
Déchirer le fatal bandeau ;
Déjà , ſur l'aile du génie ,
Il a pris un effot nouveau.
Quelle noble & fublime courſe !
1
Des beaux-arts tu deviens la ſource ,
L'homme , à fon tour eſt créateur.
:
९
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
Prépare une palme immortelle,
Il ne ſoupire qu'après elle ,
Et tu la dois à ſon labeur.
Pourſuis , acheve ta carriere ,
Mortel , enfante ton bonheur ;
Sonde de la nature entiere
Les ſecrets & la profondeur ;
Mais, après un travail pénible ,
Obéis à ton coeur ſenſible ,
Jouis du calme & du repos ;
Près de la Beauté qui t'enflamme ,
Ranime , réchauffe ton ame ,
Et pourſuis tes nobles travaux.
Si j'oſe du berceau du monde
Lever le voile reſpecté ,
Par-tout , en merveilles féconde ,
Je vois triompher la Beauté.
Hercule tombe aux pieds d'Omphale ,
Théſée entre dans le Dédale :
Il doit ſa victoire à ſes feux ;
Athenes admire & contemple ,
Au Héros elle éleve un temple ,
Le mortel eſt au rang des Dieux.
Quel bruit affreux! quels coups de foudre
Portent l'effroi dans l'Univers !
:
?
:
NOVEMBRE. 1776. 019
Les aſtres vont-ils ſe diffoudre ?
Tout brûle du feu des éclairs.
Jupiter s'arme du tonnerre ,
Ce Dicu puiſſant montre à la terre
Son impofante majeſté.
De l'amour devenu victime ,
If cede à l'ardeur qui l'anime ,
Et facrifie à la Beauté.
O déité ! fois d'âge en age
L'objet du culte des mortels !
Que l'encens du Héros , du Sage
Fume toujours ſur tes autels ;
Mais , pour mieux fonder ton empire ,
Beauté ! rejette un vain délire ,
Surates Sujets fixe ton choix .
Détruis l'erreur , confonds les vices
Et ne reçois les facrifices *
Que des coeurs foumis à tes loix.: 5
2
Envoi à Mademoiselle V***.
Hébé , lorſque de nos demeures ,
Cédant aux volontés des Dieux ,
La Beauté , ſur l'aile des heures ,
Prit ſon vol , s'enfuit dans les cieux.
La terre en deuil & conſternée ,
1
A5
GIO MERCURE DE FRANCE.
Succombant ſous ſa deſtinée ,
Pouſſa mille cris de douleur.
1
Tout retentit de ſes alarmes;
Mais les Dieux , touchés de ſes larmes ,
Te formerent pour ſon bonheur.
Par M. Guittard cadet , de Limoux.
TRADUCTION en vers du commencement
du Livre VIII. de l'Iliade.
L'AURORE
2
4
'AURORE au teint vermeil chaſſoit la nuit obfcure ,
Et ſes rayons naiſſans éclairoient la nature :
Quand ſur un trône d'or le Monarque des cieux ,
Au fommet de l'Olympe aſſembla tous les Dieux,
Ils admirent l'éclat de ſa vaſte puiſſance ;
Et frappés de reſpect l'écoutent en filence :
Déeſſes de l'Olympe , & vous , Dieux immortels ,
Reſpectez , leur dit-il , mes décrets éternels .
Si quelqu'un parmi vous , à mes ordres rebelle ,
Des Grecs ou des Troyens embraſſe la querelle ,
Vous le verrez , en proie à mon juſte courroux ,
Honteuſement percé d'inévitables coups ,
Ec le précipitant aux flammes du Ténare ,
Mes mains l'enchaîneront dans le fombre Tartare ,
!
T
NOVEMBRE. 1776. II
a
Dans ces gouffres dairain , ces cavernes de fer 1
Epouvantables lieux , plus profonds que l'Enfer.
Alors ce Dieu frappé des traits de ma vengeance,
Par ſon cruel tourment connoftra ma puiſſance.
Pour mieux faire éclater mon pouvoir immortela
-Attachez une chaîne à la voûte du ciel:
Vous, Déeſſes & Dieux , la tirant vers la teire , out
Ne m'ébranlerez point au ſéjour du tonnerre
Mais ſi j'étends mon bras , ce bras victorieux
Enlevera ſans peine & la terre & les cieux ;
Et liant cette chaîne à mon trône terrible ,
Tout ſera ſuſpendu par ma force invincible.
Jupiter parle ainſi . Troublés & frémiſſans ,
Les Dieux n'oſent répondre à ces mots menaçans.
La prudente Minerye enfin rompt le filence :
Pere des Immortels , nous craignons ta vengeance.
Hélas! pleurant le fort des Grecs infortunés ,
Aux plaines d'Ilion par le fer moiſſonnés ,
Nous n'oſons pas , inſtruits de ton ordre ſévere,
En combattant pour eux , allumer ta colere .
Qu'au moins de nos conſeils le ſecourable appui ,
Du glaive des Troyens les défende aujourd'hui.
Jupiter fouriant conſole la Déeſſe :
Sage Pallas , dit- il , tu connois ma tendreſſe,
Cen'eſt pas contre toi qu'éclate ma fureur,
Et bannis de ton ame une injufte frayeur.
1
7
12 MERCURE DE FRANCE.
Le pere des Dieux dit ; & ſes courſiers agiles
Se rendent ſous le joug à ſon ordre dociles.
Iis bondiffent couverts d'un or étincelant ;
Et de leurs pieds d'airain frappent le firmament.
Jupiter , revêtu d'armes éblouiſſantes ,
i
Prend des fougueux coufiers les rênes éclatantes.
Le ciel s'ouvre , & fon char , auſſi prompt que l'éclair ,
Traverſe en un moment les campages de l'air .
:
Par M. l'Abbd Potet , Profeffeur au College Mazarin.
L
SONNET.
Eplus jeune des Rois , que par-tout on admire ,
Pratiquant toutes les vertus ,
Tient dans ſes ſages mains les rênes de l'Empire ,
Comme les Henri , les Titus .
Ferme dans ſes deffeins , quand il le faut ſévere ,
Tout ce qu'il fait eſt pour le bien.
In eſt de ſes Sujets moins le Roi que le Pere;
De leur bonheur dépend le ſien.
Un prudent miniftere honore ſon grand coeur
Tout à l'envi ſeconde avec ardeur
Ce Monarque fublime.
1
{
NOVEMBRE. 1776. 13
۱
Puiffent les voeux ardens que forment les Français ,
Etre remplis , & que regne à jamais
Louis le magnanime..
Par M. de la Fontaine.
LISETTE ET SON LINOT .
Fable.
AUX BELLES.
LISETTI ISETTE , gentille bergere ,
Deſiroit avoir un oiſeau.
Au ſein d'un paiſible hameau
Elle pouvoit ſe ſatisfaire ;
Oui : mais tous les oiſeaux ne ſavoient pas lui plaire.
Au ſerin même aux ailes d'or ,
Liſette préféroit encor
Un linot joli , doux & tendre ,
Un linot feroit un tréſor:
Où le trouver ? comment le prendre ?
La petite friponne imagine un réſeau
Si folide & fi fin , fait de telle maniere ,
Qu'il devoit arrêter le plus fubtil oiſeau.
14 MERCURE DE FRANCE.
Le réſeau fabriqué la maligne bergere
L'étend parmi les fleurs au bord d'un clair ruiſſeau ,
Et ſe promet une voliere.
En effet nombre de moineaux
Y foat pris. Vint enfin le plus beau des linots .
Apeine eſclave , il cherche à fortir d'eſclavage.
Lifette accourt , le prend , le baiſe... Ah ! quel dommage
S'il ſe fût envolé ! qu'il eſt doux ! qu'il eſt beau ! ...
Liſette en eût dit davantage ,
Mais de ſes jeunes mains le ruſe ſe dégage ,
Et s'envole fur un berceau.
La Belle en pleurs , des yeux fuit en vain le volages
Il rit de ce piege nouveau.
Caché ſous un épais feuillage ,
Il obſerve : & penſant au perfide réſeau ,
Il dit : Liſette eſt fine , & Liſette eſt peu ſage :
Quand on veut avoir un oiſeau ,
On doit ſe munir d'une cage..P
Belles, ne riez point , Lifette eſt votre image.
Vous avez des attraits , des charmes enchanteurs !
Mais , hélas ! ce brillant partage
D'un bien trop defiré n'eſt pas le plus für gages
Il peut vous coûter bien des pleurs :...
Ces attraits ſi vantés , ſi chers , ſi ſéducteurs ,
Ce fugitif éclat des graces du bel age,
Pourroit-il captiver un coeur?
:
NOVEMBRE. 1776.11 15
Il faut, il faut bien davantage ! ...
Les graces de l'eſprit , la modeſte douceur ,
Et l'heureuſe innocence , & l'aimable candeur ,
Ah ! voilà ce qui nous engage.
La raiſon , la vertu , l'honneur ,
Sont les dignes objets d'un éternel hommage;
Vous êtes belle , foyez ſage ,
Et je vous réponds du bonheur.
Par M. Drobecq.
1
LA MAUVAISE MERE PUNIE.
Conte moral.
DE tous les malheurs qui affiegent l'humanité
, celui d'être forcé par des parens
barbares à s'enſevelir dans un cloître ,
eſt ſans doute le plus terrible & le ſeul
où l'ame accablée n'a plus cettefrêleeſpérance
qui la ſoutient dans l'advertité.
Il ſemble qu'on ait pris plaiſir à raſſembler
toutes les rigueurs de cet état fur
un ſexe dont nous devons ménager la
délicateſſe. Si nos regards pouvoient pénétrer
au fond des cloîtres , combien
n'y verrions nous pas de malheureuſes
16 MERCURE DE FRANCE.
victimes de l'ambition ou de l'inexpérience
! Pales , défigurées , & telles que
des rofes arrachées du ſein de la terre ,
le chagrin a flétri ſur leur viſage les
fleurs de la jeuneſſe ; on reconnoît le
déſeſpoir à travers la fauſſe tranquilité
qu'elles affectent ; & le sourire amer
qui vient expirer ſur leurs levres , eſt
chez elles l'expreſſion de la douleur.
Leur lit eſt tout baigné de larmes , &
leurs membres , débiles & chancelans ,
annoncent les approches de la mort qu'elles
appellent à grands cris , & qu'elles
regardentcomme le terme de leursmaux.
La plume me tombe des mains , & fe
refuſe à tracer un tableau auſſi effrayant.
Que ne puis-je faire naître la pitié dans
le coeur de ces parens dénaturés qui voudroient
raſſembler tous leurs biens fur
une ſeule tête , en mettant fous les yeux
l'hiſtoire de l'infortunée Sophie !
M. de Prévalle devoit les biens immenſes
dont il jouiſſoit , à la fortune qui
avoit fecondé tous ſes projets. Il eût pu
vivre heureux au milieu de l'abondance ,
avec une compagne douce & ſenſible ;
mais il eut la folle ambition d'épouſer
une fille de qualité , qui ne lui apporta
qu'un goût décidé pour le faſte , & beaucoup
NOVEMBRE. 1776. 17
>
coup de mépris pour ſa naiſſance. Le
répentir ſuivit de près cette union ; l'humeur
impérieuſede Madame de Prévalle ,
& les chagrins qu'elle lui cauſa , contribuerent
à abréger ſes jours ; il mourut
dans un âge qui lui promettoit encore
une longue vie.
M. de Prévalle ne laiſſa que deux filles
pour héritieres de ſa fortune. L'aînée ,
dont l'humeur fiere & hautaine plaiſoit
à ſa mere , gagna toute fon affection ,
& la jeune Sophie fut miſe dans un
couvent , où on n'épargna rien pour lui
donner le goût dela retraite. Madame de
Prévalle avoit de grandes vues ſur ſa
fille aînée : elle vouloit , diſoit - elle.
publiquement , la faire rentrer dans le
rang dont elle étoit fortie ; & pour
mieux réuſſir dans ſes deſſeins , elle éxigeoit
que ſa ſoeur prît le voile.
L'eſprit de Sophie ne s'ouvrit pas à
la perfuafion ; fon caractere vif& enjoué
ne pouvoit ſe plier à l'austérité de la
vie religieuſe ; & ſon jeune coeur , dont
la ſenſibilité commençoit à ſe développer,
lui diſoit qu'elle ne trouveroit pas
le bonheur dans le cloître. Parmi un
grand nombre de penſionnaires qui habitoient
la même retraite , elle choifit Mas
B
18 : MERCURE DE FRANCE.
demoiſelle de Floricourt pour en faire
ſon amie & la confidente de ſes peines.
Juſqu'alors , elle ne s'étoit arrêtée que
légerement ſur les vues de ſa mere ;
mais le moment étoit venu où elle alloit
fentir le prix de la liberté.
Mademoiſelle de Floricourt avoit un
frere qu'elle aimoit beaucoup , & qui
venoit ſouvent la voir ; elle preſſa un
jour Sophie de venir à la grille où ce
frere l'attendoit. Mademoiſelle de Prévalle
ne ſavoit rien refufer à fon amie ;
elle s'y laiſſa conduire. Le Chevalier
fut frappé de ſa beauté & de ſes grâces
naiſſantes. Ce je ne ſais quoi, dont on
reſſent ſi vivement les effets , triompha
du jeune Floricourt ; la douceur&
la gaieté de Sophie , qualités qui annoncent
un caractere heureux , acheverent ſa
défaite. Ses yeux furent fans ceffe attachés
furielle. Un plaiſir ſecret l'enchaînoit
à la grille; mais le déclin du jour
l'obligea de ſe retirer : il promit à fa
foeur de partager ſouvent ſa ſolitude ; &
j'efpere , dit - il , en regardant Made.
moiſelle de Prévalle , que votre aimable
amie ne me fera pas repentir
de l'avoir connue , en me refuſant le
plaiſir de la voir encore. Ce compliment
NOVEMBRE. 1776. 19
fit rougir Sophie; mais il ne lui déplut
point . Le Chevalier joignoit une taille
élégante à la plus jolie figure. Il avoit
un air de ſenſibilité qui inſpiroit la tendreſſe
, & fon ame répondoit à ſa phifionomie.
Mademoiſelle de Prévalle ſentit
, en levoyant , une émotion juſqu'alors
inconnue ; fon ſommeil fut agité : elle
s'endormit en penſant au jeune Floricourt,
& le retrouva à fon réveil. Dans le
même moment , elle craignoit & défiroit
ſa préſence; mais elle ne confia point à
ſa ſoeur ce qui ſe paſſoit dans ſon ame.
Ces deux amies étoient enſemble lorsqu'on
vint annoncer l'arrivée du Chevalier.
Sophie voulut feindre un mal de
tête , afin de reſter dans ſa chambre ;
mais elle céda autant à ſes défirs , qu'aux
inſtances de Mademoiselle de Floricourt.
Le Chevalier avoit un air trifte &
abattu , qui donna de l'inquiétude à ſa
foeur. Mon cher frere , lui dit elle , vous
me paroiſſez changé, auriez-vous quelque
chagrin? Vous ſavez combien je vous
aime : me fera-t-il permis de le partager ?
Ce n'eſt rien , ma chere Lucile , répon
dit le Chevalier; j'ai été un peu incom
modé , mais cela va beaucoup mieux.
Son trouble démentoit ſes difcours ,&
B 2
20 MERCURE DE FRANCE.
ſes yeux diſoient à Sophie qu'elle ſeule
pouvoit le diffiper. Il garda quelque
temps le filence ; mais le ſentiment l'emportant
ſur ſa timidité: feroit - il vrai ,
Mademoiselle , lui dit - elle , que vous
ſoyez deſtinée à paſſer vos jours dans un
cloître ? Quoi ! tant de beauté ſeroit enſévelie
dans ces murs ! M. le Chevalier ,
répondit Sophie , en rougiſſant , je ſuis
ſenſible à l'intérêt que vous prenez à
mon fort; mais je dois ſuivre la volonté
de ma mere ; je n'attends que le moment
de prendre le voile: on dit que mon
bonheur en dépend. Elle ne put prononcer
ces mots ſans émotion ; quelques
larmes vinrent mouiller ſes paupieres.
Ces marques non équivoques de la douleur
de Sophie , augmenterent les regrets
du Chevalier. Les amans font toujours
extrêmes dans leurs projets. Ah ! Mademoiſelle
, s'écria-t-il avec tranſport ,
vous n'acheverez point ce facrifice ; permettez
moi de voir Madame de Prévalle ;
je me jeterai à ſes genoux, & je ne les
quitterai que lorſqu'elle m'aura promis de
vous laiſſer libre. Vous gardez le filence ;
me refuſez - vous votre aveu ? Hélas !
répondit Sophie , il ne vous ſeroit d'aucune
utilité. Je connois ma mere ; elle
NOVEMBRE. 1776. 21
eft inflexible. Votre démarche ne ferviroit
qu'à l'irriter contre moi. Il m'en
coûtera ſans doute; mais...... N'achevez
pas , cruelle Sophie. Quoi ! ne vous
aurois -je connue que pour être le plus
malheureux des hommes ? Pardonnez à
la crainte de vous perdre , l'aveu de la
plus vive paſſion. Je n'ai pu vous voir
ſans vous adorer. Ma chere Lucile ,
ajouta-t- il , en parlant à ſa ſoeur , à qui
cette ſcene arrachoit des larmes , joignez
vos prieres aux miennes. Sophie ne put
réſiſter à ces preuves de tendreſſe ; fon
coeur ignoroit l'art de feindre ; elle laiſſa
entrevoir au Chevalier qu'il augmentoit
le déſir qu'elle avoit de conſerver fa
liberté.
Lucile qui voyoit les choſes avec
plus de fang - froid, jugea que fon frere
devoit confier ſes ſentimens à Madame
de Floricourt , & l'engager à parler à
lamere de Sophie. La vivacité du Chevalier
fut obligée de céder à la ſageſſe
du conſeil ; mais il demanda à Mademoiſelle
de Prévalle s'il lui feroit per.
mis d'adoucir les peines de l'abſence
par de fréquentes viſites. Vous aimez
trop Lucile , répondit Sophie avec une
douceur charmante, pour l'abandonner
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
dans ſa retraite , & nous ne nous quittons
jamais.
Ces deux jeunes coeurs furent bientôt
d'intelligence. Mademoiselle de Prévalle
oublia toutes ſes inquiétudes , pour ſe
livrer au plaifir d'aimer & d'être aimée ;
mais ce ſentiment ne ſervira bientôt qu'à
dévoiler à ſes yeux toute l'horreur de ſa
ſituation. La Marquiſe de Floricourt
rappella ſa fille auprès d'elle ; cette ſéparation
imprévue renouvella les chagrins
de Sophie. Lucile étoit ſa ſeule
amie ; avec Lucile , elle pouvoit voir
le Chevalier , ou parler de lui ; cette
confolation alloit lui être refuſée. Pourquoi
! diſoit -elle à Mademoiſelle de
Floricourt , vous ai-je ſuivie au parloir ?
Si je n'avois pas vu le Chevalier , ſi ſa
tendreſſe n'avoit pas fait naître lamienne,
mon fort me paroîtroit moins affreux.
Si je connoiſſois point l'amour & ſes
tourmens . Hélas ! devois-je eſpérer d'être
jamais heureuſe ! Raſſurez- vous ,
chere Sophie , lui dit Lucile , en la presfant
entre ſes bras; monfrere vousadore ;
il perdra plutôt la vie que de vous abandonner.
Ces deux amies ſe tinrent longtemps
embraſſées en verſant des larmes;
mais enfin il fallut faire violence à l'amima
NOVEMBRE. 1776. 23
tié. Lucile partit ,&la triſte Sophie reſta
ſeule dans ſa chambre , livrée à toute
afa douleur.
La folitude eſt la mere des réflexions ;
tous les preſtiges qui nous fafcinoient les
yeux diſparoiſſent ; l'ame rentre en ellemême
, & juge plus ſainement de tout
ce qui l'intéreſſe. Juſqu'alors Mademoifelle
de Prévalle avoit eſpéré ; maisdepuis
le départ de fon amie, tout fe peignit en
noir àſon imagination. Achaque inſtant,
elle trembloit que fa mere n'arrivât , &
ne ſe ſervît de fon autorité pour la
forcer à prendre le voile. Le Chevalier
n'étoit pas dans une ſituation plus tran-
✓ quille. Il fit à fa mere l'aveu de ſa tendreſſe;
il ſe jeta à ſes pieds , pour la
conjurer de ne pas remplir ſes jours d'a
mertume. Lucile joignit ſes prieres aux
fiennes ,& fit le portrait de Sophie. La
Marquiſe de Floricourt avoit la plus vive
tendreſſe pour ſes enfans. Levez-vous ,
mon fils , lui dit- elle; auriez - vous dû
penſer un moment que je m'oppoſerois
àvotre bonheur? Je n'ai d'autre défir
que de vous voir heureux. Le Chevalier,
au comble de ſa joie , embraſſa mille
fois la meilleure des meres; il ne prévoyoit
plus aucun obſtacle: les amans fe
3
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
font toujours illuſion ſur l'avenir. La
Marquiſe connoiſſoit peu Madame de
Prévalle ; mais elle croyoit que toutes les
meres avoient ſon coeur. Le lendemain ,
elle ſe fit conduire chez elle , & avec
une noble franchiſe , elle l'inſtruifit du
moment où ſon fils avoit vu Sophie, &le
déſir qu'ils avoient d'être unis. Silamain
de mon fils , ajouta-t-elle , vous eſt agréa
ble , nous aurons le plaifir de faire deux
heureux. Madame de Prévalle étoit bien
éloignée de conſentit à cet hymen. Elle
diffimula , & répondit à Madame de
Floricourt que ſa demande la flattoit in.
finiment ; mais que fa fille avoit tou
jours fait paroître un goût décidé pour
la retraite , & qu'un changement ſi ſubit
avoit beſoin d'être éprouvé. Les véritables
ſentimens de Madame de Prévalle
n'échapperent pas à la Marquiſe ; elle ſe
retira peu fatisfaite de cette réponſe , &
remplie d'une tendre inquiétude pour fon
fils. L'événement juſtifia ſes craintes.
... Le Duc de dont les affaires étoient
en mauvais ordre , cherchoit une femme
qui pût relever ſa fortune. On lui paala
de Mademoiselle de Prévalle ; il ſe fit
préſenter chez elle , & parut lui rendre
des ſoins ; mais il attendoit, pour ſe dé
NOVEMBRE. 1776. 25
clarer , qu'elle reſtât ſeule héritiere. Madame
de Prévalle le ſoupçonna. Une
alliance auſſi brillante flattoit trop fon
ambition pour qu'elle ne s'intéreſſät pas
vivement à ſa reuſſite. La viſite de Madame
de Floricourt lui ouvrit les yeux
ſur les difficultés quelle y trouveroit, ſi
elle ne prenoit une prompte réſolution ;
& la Marquiſe ne l'eut pas plutôt quit
tée, qu'elle ſe fit amener des chevaux de
poſte, & fe rendit au Couvent de...
Sophie ſeule dans ſa chambre, pleuroit
ſur ſon fort , lorſqu'on lui annonça que
Madame de Prévalle venoit d'arriver
avec le deſſein de la faire fortir. Cette
nouvelle lui cauſa des tranſports de joie :
elle crut que l'aurore du bonheur ſe levoit
enfin ſur elle. Mais ,hélas ! que fon
erreur fut de peu de durée! L'air ſévere
de Madame de prévalle la glaça d'effroi ,
&l'avertit de fon malheur. Cette mere
inſenſible pouſſa la dureté juſqu'à refuſer
les careſſes de ſa fille. Elle la fit monter
dans ſa chaiſe , &, ſans lui dire un ſeul
mot , elle la conduifit à l'Abbaye de.
où , le lendemain de ſon arrivée , elle
fut forcée de prendre le voile.
..
Quelle fut la douleur de Sophie lorfqu'elle
porta ſes regards ſur l'avenir
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
elle deſcendit au fond de ſon coeur , &
le trouva brûlantd'un amour ſans eſpoir !
C'eſt donc-là, diſoit- elle , en fixant
triſtement les murs de ſa cellule , c'eſt-là
qu'il faut m'enſevelir , c'eſt là que je fais
deſtinée à verſer des larmes de fang.
Mere cruelle! ne m'avez - vous donné le
jour que pour me facrifier ! Momens terribles
! vous ferez les derniers de ma vie!
Le filence qui regne dans les cloîtres
plaît à ces filles innocentes qui ſe ſont
conſacrées volontairement à Dieu ; mais
il augmente les tourmens d'un coeur
amoureux ; rien ne le diſtrait; toutes ſes
penſées ſe tournent vers l'objet aimé. La
tendre Sophie ne voyoit quefon Amant;
ſon image s'attachoit à ſes pas & la fuivoit
juſqu'aux pieds des autels. Elle
n'avoit pas même une amie à qui elle
pût confier ſes peines. Une pitié généreuſe
habite rarement dans les cloîtres.
On y frémit au ſeul nom de l'amour.
Une jeune Religieuſe nommée Cécile ,
fut la ſeule qui parut s'attendrir fur le
fort de Mademoiselle de Prévalle. Elle
n'étoit point de ces femmes qu'un excès
de zele rend inſenſibles aux malheurs des
paffions; elle avoit elle- même éprouvé
leur pouvoir. Sur le point d'être unie à
NOVEMBRE. 1776. 27
un homme qu'elle aimoit autant qu'elle
en étoit aimée, elle avoit eu la douleur
de voit le nom de fon Amant ſur la
liſte des Officiers tués dans une action
où il s'étoit trouvé. L'ennui qu'elle
éprouva dans le monde après cette pette ,
la conduifit à l'Abbaye de... où elle venoit
de faire profeffion.
L'air trifte & languiſſant de Sophie ,
des larmes toujours prêtes à couler , des
ſoupirs à demi étouffés , toucherent vivement
la vertueuſe Cécile. La veritable
piété eſt compâtiſſante ; elle voulut partager
les chagrins de Mademoiſelle de
Prévalle; & la ſurprenant un jour dans
un moment où elle ſe croyoit ſeule : Aimable
Sophie , lui dit elle, vous changez
à vue d'oeil ; le poids de la douleur vous
accable. Il eſt doux quelquefois de pouvoir
dépoſer ſes peines dans le ſein d'ane
amie; fi elle ne peut en faire ceſſer la
cauſe , elle fait au moins les adoucir en
les partageant. Regardez - moi comme
une autre vous même , & non comme
une de ces femmes curieuſes par oiſiveté.
Le malheur rend ſenſible ; & je ne l'ai
que trop connu avant de trouver dans
cet afyle le repos dont vous ne jouiſſez
.pas.
28 MERCURE DE FRANCE.
Sophie ne put réſiſter à ces marques
d'amitié; ſon coeur étoit plein : elle le
foulagea en l'ouvrant à Cécile , qui la
ferroit entre ſes bras , & mêloit ſes larmes
aux ſiennes , fans avoir la force de
la confoler. Hélas ! dit Mademoiselle de
Prévalle , vous gardez le ſilence ! vous
voyez qu'il n'eſt point de remede à mes
maux. Eſt- il un fort plus affreux que le
mien ? Je n'ai plus de mere , ou , ſi j'en
ai une , elle me plonge un poignard
dans le ſein. J'avois une amie , elle
m'abandonne. Ah ! ſans doute , mes
pleurs coulent pour un ingrat ; s'il m'aimoit
encore , n'auroit il pas trouvé le
moyen de m'écrire , de me parler , de
parer le coup qui me menace ? Qui l'auroit
cru perfide ? Ma Sophie , diſoit- il ,
je ne reſpire que pour vous; ſi je vous
ſuis cher , ne prononcez pas des voeux
qui feroient le malheur de ma vie. Le
cruel ! que ne me laiſſoit-il mon indifférence
! Vous vous affligez peut- être trop
tột , lui dit Cécile ; ſi le Chevalier eſt
tel que vous me l'avez dépeint , il n'eſt
point ingrat. Sans doute il ignore en
quels lieux vous êtes ; il eſt , comme vous ,
plongé dans la douleur & l'incertitude.
Le ſeul moyen de conſoler les infor
NOVEMBRE . 1776. 29
tunés eſt de s'affliger avec eux , & de
rallumer dans leur coeur l'eſpérance prête
à s'éteindre. Sophie ſe plut à croire qu'elle
étoit encore aimée , & ſes inquiétudes
diminuerent lorſqu'elle vit ſon année de
noviciat écoulée , & qu'on ne la preſſoit
pas de prononcer ſes voeux. La joie de
Cécile étoit égale à la ſienne. Je l'avois
bien prévu , ma chere Sophie , lui diſoitelle
, qu'on ceſſeroit de vous perſécuter.
La nature a des droits qu'elle abandonne
rarement. Votre mere ſe laiſſera fléchir.
On aime à ſe perfuader ce qui flatte les
deſirs. La douleur de Mademoiselle de
Prévalle ſe calma: les fleurs de la jeuneſſe
commencerent à reprende leur
éclat; mais elles étoient déſtinées à parer
la victime ; l'orage alloit éclater.
La tendreſſe que la Marquiſe de Floricourt
avoit pour ſon fils , l'état languiffant
où elle le voyoit , l'engagerent à
faire de nouvelle demarches auprès de
Madame de Prévalle; mais rien ne put
émouvoir ſa pitié : elle fut inflexible;
l'ambition l'aveugloit. Le Duc de....
venoit enfinde ſe déclarer ,& le mariage
de Mademoiselle de Prévalle devoit fuivre
le facrifice de ſa ſoeur.
Déjà Sophie oſoit eſpérer que le voile
30 MERCURE DE FRANCE.
qui la couvroit ſe changeroit en bandeau
nuptial , lorſque l'arrivée de Madame de
Prévalle vint jeter l'alarme daus ſon ame
Ce moment alloit décider de ſon ſort.
Cécile fut obligée de la ſoutenir juſqu'au
parloir. Elle entre en tremblant , & apperçoit
ſa mere qui s'entretenoit avec
l'Abbefle. Elle ſe précipite à la grille, &
prenant ſa main , elle y colle ſa bouche
fans pouvoir dire une parole. Mais que
celangage eût été expreſſifpour une mere
tendre ! Madame de Prévalle lui fit quelques
careſſes d'un air contraint,& adresſant
la parole à l'Abeſſe : Puis je eſpérer ,
lui dit-elle , que ma fille ſe rendra à nos
defirs ? Eft elle décidée à terminer fon
noviciat ? Je la crois ,réponditl'Abbeſſe ,
trop raifonnable pour s'oppoſer à la volonté
d'une mere qui ne veut que fon
bonheur. Madame de Prévalle affectoit
de ne point regarder Sophie ; & fans
attendre qu'elle ouvrit ſon coeur , elle
parla des préparatifs néceſſaires pour la
cérémonie.
L'infortunée Sophie étoit pâle & prête
à s'évanouir ; mais le déſeſpoir lui donna
des forces. Madame , s'écria-t- elle , en
ſe jetant aux pieds de ſa mere , ſi j'ai
perdu votre amitié , par pitié du moins
NOVEMBRE. 1776. 31
ne facrifiez pas votre malheureuſe fille.
Dieu ne veut que des coeurs purs & tout
à lui , & je ferai facrilege & parjure.
Donnez tous vos biens à ma foeur ; laisſez-
moi dans cette retraite , je ne m'en
plaindrai pas ; mais ne me forcez pas à
me lier par des noeuds éternels ; qu'il
me reſte encore l'eſpérance de regagner
un jour votre tendreſſe. La nature étoit
muette chez Madame de Prévalle ; cette
femme dure & impitoyable ne fut point
touchée des larmes de ſa fille : voilà
donc , lui dit - elle , les ſentimens que
l'exemple a dû vous inſpirer dans le ſéjour
de l'innocence. Je rougis de votre
égarement. Jugez du péril où vous êtes,
par les progres qu'une paſſion téméraire
adéjà faitdans votre ame. Lemonde eſt
rempli d'écueils , & cet afyle eſt le ſeul
à l'abri de l'orage. Confiez - vous , ma
fille , à l'expérience d'une mere qui défire
votre repos ; préparez-vous à faire profeffion
dans huitjours , & n'eſpérez plus
aucun délai. Cet ordre fatal fut un coup
de foudre pour Sophie. Ah ! mon pere !
s'écria-t-elle, que je ſens vivement votre
perte! Vous aimiez également vos enfans;
&fi vous viviez encore , vous ne
forceriez pas l'une de vos filles à defcen32
MERCURE DE FRANCE.
dre dans le tombeau , pour faire briller
l'autre ſur la terre. Ces reproches , dictés
par la douleur , irriterent Madame de
Prévalle . Elle ordonna à ſa fille de ſe
retirer , & Sophie fortit le déſeſpoir dans
le coeur.
Je ſuis perdue , dit-elle à Cécile , qui
l'attendoit avec impatience ; l'arrêt eſt
prononcé ; il faut renoncer à ce que j'ai
me. Encore huit jours , & je ſerai liée
pour jamais ; pour jamais, grand Dieu !
je n'y ſurvivrai pas. Calmez-vous , ma
chere Sophie , lui dit Cécile , les remords
agiront ſur le coeur devotre mere.
Ah! vous ne connoiſſez pas ſa dureté ;
je n'eſpere plus rien. Je me ſuis jetée à
ſes genoux; je l'ai conjurée de ne pas
faire le malheur de ſa fille : rien n'a pu
la faire changer de réſolution. Dans le
moment on vint annoncer à Mademoiſelle
de Prévalle que le peu de temps qui
lui reſtoit , avant de ſe conſacrer àDieu ,
devoit être paſſé dans la retraite , &
quelle ne pourroit voir perſonne pendant
les huit jours qui alloient précéder la cérémonie.
Eh bien ! vous l'entendez , dit
Sophie , on m'enleve juſqu'à la confolation
de verſer des larmes dans votre ſein.
La ſource en ſera bientôt tarie; les barbares
NOVEMBRE. 1776. 33
båres ne jouiront pas long-temps de ma
douleur.
Le plus violent déſeſpoir s'empara de
Sophie , lorſque la nuit eut mêlé ſes ombres
à ſes larmes. Vingt fois elle fut fur
le point d'attenter à ſa vie. Cher Floricourt,
s'écrioit- elle , que fais-tu maintenant
? Pourquoi n'es -tu pas ici ? Viens
fauver ton Amante de ſa propre fureur ;
elle eſt prête à ſe jeter dans tes bras.
- Pardonnez , grand Dieu ! je m'égare ;
mais votre bonté ne veut pas que des
parens inhumains forcent leur fille de
prononcer des voeux que ſon coeur dément.
Nous ſommes tous vos enfans ;
vous êtes dans l'Univers ; par tout on
1
peut vous fervir& vous adorer. L'eſpérance
de finir des jours remplis d'amertume
, fit fuccéder à ces tranſports une
douleur morne & réfléchie.
Lorſque le moment fatal fut arrivé,
Sophie ſe laiſſa conduire à l'égliſe ſans
proférer une parole : elle trouva fur fon
paſſage Cécile qui fondoit en larmes :
Réſervez vos pleurs pour la mort devotre
amie , lui dit- elle enl'embraſſant , & elle
s'avança vers le lieu du ſacrifice. Sa beauté,
ſadémarche noble & majestueuſe exciterentunmurmure
d'applaudiſſemens,qui
C
34 MERCURE DE FRANCE.
ſe changerent bientôt en regrets. La paleur
de Sophie annonçoit le troublede fon
ame: on voyoit fur fon frontles traits du
déſeſpoir. Tous les yeux ſe tournerent
fur Madame de Prévalle , & fembloient
lui demander grâce pour ſa fille; mais
rien ne parut l'émouvoir : cette femme
inſenſible vit la cérémonie d'un oeil ferein.
Déjà la victime avoit été couverte
du drap funebre : elle venoit de dire au
monde un adieu éternel , lorſqu'on entenditun
grand bruit vers la porte , & auffitôt
on vit paroître un jeune homme couvert
de fueur& de pouffiere , qui perçant
la foule, ſe précipita vers la grille , en
criant , n'achevez pas , Mademoiſelle
Sophie , arrêtez . Mademoiselle de Prévalle
en proie aux réflexions les plus
ameres , ne voyoit riende ce qui ſe paſſoit
dans l'aſſemblée. Ce fon de voix va jusqu'à
fon coeur , & la tire de l'accablement
où elle étoit plongée. Elle leve les
yeux , & apperçoit le Chevalier qui lui
tendoit les bras. Juſqu'alors , elle avoit
eu affez de fermeté pour foutenir l'appareil
lugubre de la cérémonie ; mais fon
ame ne peut réſiſter à tant de ſecouſſes :
elle jette un grand cri , & tombe mourante
dans les bras de Cécile...
NOVEMBRE. 1776. 35
Le Chevalier ignoroit encore ſi le
facrifice étoit consommé. Il interroge
tous ceux qui font autour de lui : on
ne lui répond que par des larmes. Ce
triſte langage lui en diſoit aſſez ; il fortit
déſeſperé , après avoir ſuivi des yeux
juſqu'à la porte du choeur l'infortunée
Sophie qu'on emportoit. Une ſcene ſi
touchante ne fit aucune impreſſion ſur
Madame de Prévalle. Cette mere dénaturée
voyoit avec une joie cruelle que la
victime ne pouvoit plus lui échapper.
Elle ſe déroba à l'indignation de l'aſſemblée
, & partit pour Paris , ſans s'informer
de l'état de ſa fille.
On parvint à rappeller Sophie à la
lumiere ; mais il lui reſta une fievre
brûlante , dont les premiers ſymptômes
annoncerent le plus grand danger. C'en
eſt donc fait , dit elle à Cécile : Floricourt
étoit fidele , & je le perds pour
jamais. J'ai vu fes larmes & fon défespoir
; le fort me réſervoit ce dernier coup.
Hélas ! mes malheurs vont finir : le drap
funebre ſous lequel j'ai déjà été enſévelie
, me couvrira bientôt. Que ditesvous
, ma chere Sophie , s'écria Cécile ;
vivez du moins pour votre amie , & ne
répandez pas l'amertume fur le reſte de
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
mes jours. La bonté de Dieu eſt infinie :
il rendra le calme à votre ame agitée :
ne l'irritez point par un excès de douleur.
La mienne, répondit Sophie , n'offenſe
point l'Etre ſuprême : il lit au
fond de mon coeur: il ſait que la vertu
n'en eſt point bannie ; mais ne peut - on
le ſervir que dans cette enceinte ? Et
faut - il , pour lui plaire , renoncer aux
bienfaits qu'il répand fur les humains ?
Non , ma chere Cécile , une femme
vertueuſe, qui fait le bonheur d'un époux,
une mere tendre au milieu de ſesenfans,
trouve grâce aux yeux de l'Eternel : mon
ſeul regret eft de vous quitter ; mais ſi
je vous fuis chere , ma mort vous affligera
moins. Je n'aurois traîné que des
jours languiſſans: je ne ſuis point encore
coupable , je la deviendrois peut - être.
La foibleſſe l'empêcha de continuer. Sa
fievre augmenta pendant la nuit , & le
lendemain les Médecins déclarerent qu'ils
n'avoient plus d'eſpérance.
Sophie reçut cette nouvelle avec tranquillité
; & lorſqu'elle fentit que la mort
approchoit , elle pria toutes les religieuſes
qui étoient autour de fon lit de ſe
retirer , & ne retint auprès d'elle que
fon amie. Ma chere Cécile , lui dit-elle
1
1
1
1
NOVEMBRE 1776. 37
ر
d'une voix éteinte , ma mere viendra
peut - être un jour pleurer ſur ma tombe ;
dites lui que ſa dureté m'a donné la
mort; mais queje la lui pardonne. Lemalheureux
Floricourt , ajouta-t- elle , en
verſant quelques larmes: que va-t- il devenir
? Si du moins il voyoit madouleur ,
la certitude d'être aimé l'aideroit à ſupporter
la ſienne; mais le fort nous refuſe
cette confolation. Il demandera peutêtre
à vous parler : dites lui que je meurs
victime de notre amour : dites - lui combien
je déſirois faire fon bonheur & le
mien. Adieu , ma chere Cécile , embraſſez
votre amie : mes yeux s'obſcurciſſent.
Puiſſe ma mort ſervir d'exemple
aux meres qui voudroient forcer la volonté
de leurs enfans. Unmoment après
cette infortunée expira dans les bras de
Cécile.
Le Chevalier n'avoit encore pu s'arracher
des lieux que Sophie habitoit ,
lorſque la cloche funebre fit entendre
ſes ſons plaintifs . Il frémit : fon coeur
eſt glacé par la crainte. Il veut interroger;
la voix lui manque. Enfin il fait
un effort pour demander ce que cette
cloche annonce. On lui répond que la
jeune perſonne qui a prononcéſes voeux....
C3
38 MERCURE DE FRANCE,
Sophie eſt morte , s'écrie-t- il douloureu
ſement ! & il tombe fans connoiffance,
L'expreffion ne peut rendre fon défespoir.
On fut obligé de veiller à ſes
démarches , pour l'empêcher d'attenter à
ſa vie. Lorſqu'une ſituation auſſi violente
fut un peu calmée , il s'informa des der.
niers momens de fon amante : il découvrit
qu'elle avoit une amie qui ne l'avoit
point quittée pendant ſa maladie. Les
malheureux aiment à nourrir leur dou
leur , en parlant de l'objet qui la cauſe.
Le Chevalier ſe traîne au couvent , &
demande Cécile.
Cette vertueuſe fille venoit de rendre
les derniers devoirs à Sophie: elle arrive
au parloir , & reconnoît le Chevalier à
fon air abattu. Vous êtes ſans doute M.
de Floricourt , s'écria-t- elle: elle ne put
en dire davantage. Ses yeux ſe couvrirent
de larmes. Madame , lui dit le Chevalier
, vous étiez la ſeule amie de Mademoiſelle
de Prévalle : vous avez été
témoin de ſes derniers momens. A-t-elle
paru ſe reſſouvenir de moi ? A-t-elle plaint
l'état où ſa mort alloit me laiſſer ? Ah !
Monfieur , répondit Cécile , ſi quelque
choſe peut vous conſoler , c'eſt d'apprendre
que le chagrin de ne pouvoir être
A
C
NOVEMBRE. 1776. 39
à vous , a conduit ma malheureuſe amie
au tombeau : elle n'a pu réſiſter à une
ſéparation éternelle : elle s'eſt occupée
de vous juſqu'à fon dernier foupir. Ce
récit augmenta les regrets du Chevalier.
Plus il avoit été cher à Sophie , plus ſa
perte l'accabloit. Il ne quitta Cécile qu'àvec
peine : il vouloit même reſter quelques
jours pour s'entretenir avec elle;
mais la Marquiſe de Floricourt vint l'arracher
de ces lieux , & le conduiſit dans
la capitale , où elle fit tous ſes efforts pour
mettre ſon eſprit dans une ſituation plus
tranquille. Rien ne put le diſtraire : l'image
de Sophie mourante pour l'avoir
trop aimé , le ſuivoit par tout. Il parut
defirer d'aller à Malthe: la Marquiſe
jugeant que le temps & l'abfence calmeroient
fon chagrin , fit violence à ſa
tendreſſe , & lui permit de faire le
voyage.
7
La mort imprévue de Sophie cauſa
quelque émotion à Madame de Prévalle
elle ne put ſe diſſimuler qu'elle en étoit
l'auteur; mais il falloit une fecouſſe
plus violente pour faire naître les remords
qui devoient bientôt la tourmenter. Elle
éloigna toutes ſes réflexions , pour ſe livrer
au plaisir de voir ſa fille chérie époufer
C4
40 MERCURE DE FRANCE .
... le Duc de Rien ne s'oppoſoit plus
à cet hymen; & la mort de Sophie , loin
de le troubler , en preſſa l'exécution. Déjà
les préparatifs ſe faisoient avec tout l'éclat
que permet l'opulence; la pompe
funebre alloit être ſuivie des fêtes & des
plaiſirs ; mais que les projets des hommes
font légers ! Leur eſprit avide du
nouveau , ſe tranſporte dans l'avenir ,
&croit déjà ſaiſir des objets flatteurs. Le
fouffle de la mort a paffé , & tout eft
diſparu.
Mademoiselle de Prévalle paroiſſoit
jouir d'une ſante brillante , mais cette
maladie cruelle , ce fléau deſtructeur de
la beauté , vint jeter l'alarme dans le
coeur de fa mere. On eut recours aux
plus celebres Médecins. Les commencemens
de la maladie firent beaucoup
eſpérer; mais le neuvieme jour les accidens
devinrent dangereux ; & le lende
main , Madame de Prévalle perdit cette
fille pour laquelle elle avoit tout facrifié,
Elle donna les marques de la plus
vive douleur. Ce ſentiment étoit juſte ,
fans doute , ſi la tendreſſe qu'elle avoit
pour ſa fille, en eût été le ſeul objet.
Elle voyoit en un moment tous ſes
projets ambitieux s'évanouir ; & le fort
NOVEMBRE. 1776. 41
lui réſervoit encore d'autres coups Elle
fut obligée de faire trêve à ſes larmes ,
pour défendre ſes droits. Les parens de
M. de Prévalle indignés de ſa cruauté
pour Sophie , lui firent rendre un compte
exact. Elle ſe vit dépouiller de la plus
grande partiedes biens dont ellejouiſſoit ,
&réduite aux ſeuls avantages accordés
par la loi. Quels furent ſes regrets ! lorfque
jetant les yeux aurour d'elle , el'e
ne trouva plus qu'un vuide affreux dans
la nature. C'eſt alors que le voile tomba
, & que ſa conduite barbare envers
l'infortunée Sophie , livra fon ame aux
remords vengeurs. Pendant la nuit , des
fonges effrayans lui faisoient pouſſer de
grands cris : ſouvent elle croyoit pourſuivre
Sophie , & malgré ſes plaintes , la
forcer , le poignard à la main , de defcendre
vivante dans le tombeau. La
frayeur l'arrachoit au sommeil & alors
elle verſoit des torrens de larmes. Cette
malheureuſe mere traîna , dans des tourmens
continuels , le reſte d'une vie lan.
guiſſante.
:
I
C5
42 MERCURE DE FRANCE.
A
VERS.
RAMINTE diſoit un jour à fon Amant :
D'où vient que vous parlez de moi ſi rarement ?
Craignez - vous m'offenfer , que vous n'ofez rien dire ?
Notre ſexe , Damis , a cette vanité ,
Qu'il perde ou qu'il y gagne , îl veut être cité.
Parlez , parlez de moi , duſſiez - vous en médire.
;
RÉPONSE de la plus aimable des Estampoiſes
aux couplets de M. Baugin , inférés
dans le Mercure de Septembre.
SOIS
AIR: Dans ma cabane obfcure.
OIS für d'une Bergero
Qui t'a donné ſa foi ;
Le defir de te plaire
Eſt mon unique loi.
Le foir quand je ſoupire :
Te voyant près de moi ,
:
NOVEMBRE. 1776. 43-
Faut - il toujours t'inſtruire ,
Ingrat , que c'eſt pour toi ?
Des Bergers du village
Je mépriſe l'ardeur.
Cher Damon , ton hommage
Peut feul flatter mon coeur.
En vain de leur martyre
Ils viennent m'aſſurer :
Ils ont tous l'art de dire ...
Et toi l'art d'inſpirer.
On me vois d'un air trifte
Souvent ſuivre tes pas ;
J'ignore ti j'exiſte
Quand je ne te vois pas .
Ah ! ma plus douce envie
Eft de bien t'enflammer ?
Que m'importe la vie...
Si ce n'eſt pour t'aimer ?
44
MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL.
A Madame la Baronne de ***
MILLE cygnes fameux par leurs brillans accords ,
Nobles enfans de l'Elbe , ont illuſtré ſes bords.
Mais quand on voit les jeux voltigeant ſur vos traces ,
S'unir avec l'eſprit , les talens , la beauté ,
On devine aifément qu'Apollon & les Graces ,
Sur ces bords enchanteurs ont toujours habité.
Par M. Cardonne , Premier Commis de la Maison de
MADAME.
Mes idées fur le célibat; par une jeune
Provinciale.
QUEL préjugé tyrannique s'empare de
tous les coeurs ! d'où vient que l'amour
fuit l'hymen & redoute ſes douces chaînes?
Je vois par-tout une foule d'êtres iſolés
NOVEMBRE. 1776. 45
que l'inconſtance accompagne , que l'ennui
pourſuit , que les dégoûts affiégent ;
le ſentiment n'eſt plus qu'une erreur ,
l'amour conſtant une chimere , & le plaifir
un délire paſſager.
Je trouve à chaque pas des coeurs fermés
à la tendreſſe , des vieillards qui
n'ont vécu que pour s'étourdir ou s'égarer;
des femmes que le ſouvenir d'avoir
été , pouſſe avec effort dans la retraite
où de longs chagrins les attendent.
C'eſt vainement que je cherche l'image
du bonheur au milieu de ces objets qui ,
en formant des liens faciles à rompre ,
veulent conſerver la liberté dans les bras
de l'amour , je ne vois autour d'eux que
trouble , vanité , folle diffipation , perfidie
& déshonneur.
Mais ſi je porte mes pas au ſein d'une
famille heureuſe, où les noms facrés de
pere , de mere& d'époux ne ſe prononcent
jamais fans émotion , où la pratique
des devoirs eſt un délaſſement, où la
vertu n'eſt pas un vain titre.... Ah ! combien
mon ame eſt délicieuſement affectée
Jetrouve l'honnêteté douce &prévenante
aſſiſe à la porte; la liberté me prend
par la main & me conduit par - tout ;
la vérité me découvre les différentes
46 MERCURE DE FRANCE.
ſcenes de ce tableau raviſſant ; je vois la
ſérénité peinte ſur le front des maîtres ,
&la gaieté dans leurs yeux ; un grouppe
d'enfans ſe livre devant moi aux folâtres
jeux de l'innocence... Je fors de cet aſyle
de la paix & du bonheur , & les voiſins
me parlent avec vénération de tout ce
que j'ai vu.
Siecle des premiers âges ! toi dont on
ne conſerve qu'un ſtérile ſouvenir , ah !
renais encore , s'il eſt poſſible ! renais
donc faire aimer de nouveau la vie domeſtique
, la ſociété conjugale , les plaifirs
de la raiſon , de la franchiſe & des
moeurs : que la jeuneſſe ne perde plus fes
beaux jours à la pourſuite d'un fantôme
de bonheur ; que le luxe qui corrompt
toutes les jouiſſances , qui éloigne le plus
ſouvent des coeurs faits pour s'unir , disparoiſſe
de nos climats pour faire place à
la fimplicité ... & fi mon voeu n'eſt qu'une
chimere , qu'elle ſoit celle des Peuples
& des Rois ; il ſera bientôt accompli.
NOVEMBRE. 1776. 47
CHANSON nouvelle , en réponse à celle
contre les plumes des Dames.
AIR : Réveillez - vous , belle endormie.
0vous , cenfeur atrabilaire
De l'innocente volupté ,
Ceſſez de blamer l'art de plaire
Que l'Amour donne à la Beauté.
Loin d'être un appareil ſauvage ,
La plume annonce la candeur',
De notre fexe elle eſt l'image .
Par ſa ſoupleſſe & fa douceur.
Dans l'Olympe & même ſur terre ,
De cette mode on eſt épris.
Sans caſque ni plume guerriere ,
Mars pourroit il plaire à Cypris ?
Le Dieu qui nous charme au bel age,
En beauté l'Amour fi complet ,
S'il ne portoit point de plumage ,
Le trouveriez - vous plus parfait.
4
Jupin , cet immortel infigne ,
A
48 MERCURE DE FRANCE.
Ce Roi des Dieux ſe transforma
Sous le plumage d'un blanc cygne
Quand il voulut plaire à Léda .
Qui jamais porteroit envie
Aux délices des Mahomets ,
Si les Sultans de Turquie
N'avoient ni croiſſans , ni plumets ?
Des plumes la mode nouvelle
Aujourd'hui brille chez les Grands :
A la Cour il n'eſt point de Belles
Sans porter panaches flottans.
D'Henri marchant à la victoire ,
La plume au vent flottoit toujours.
Elle eſt l'emblème de la gloire
Comme l'ornement des Amours.
Par M. B. D.
LE ZEPHIR & LA SENSITIVE.
U
Fable.
N Zéphire ſur une rive ,
Ceſſant de careſſer les Nymphes & les fleurs ,
Dans ſes éternelles langueurs ,
De
NOVEMBRE. 1776. 49
De l'amour,veut encor effayer les douceurs :
Il s'adreſſe à la Senſitive ;
Mais cette fleur , tremblante & fugitive ,
Echappe à fes funeſtes traits ;
Elle craint trop que ſes attraits ,
En proie à cet Amant volage ,
Ne perdent tout leur prix par ſon cruel hommage.
Ainfi , jeunes Beautés , des Zéphirs amans
Craignez le perfide langage ,
Et le poiſon de leur encens .
D
LES SENSIBLES REGRETS .
Anecdote .
EVANT moi , dans un cercle , une femme pleuroit,
Répandoit un torrent de larmes ,
Se lamentoit , ſe défoloit.
Jeune & belle , ſes pleurs ajoutoient à ſes charmes,
Ettout chez ellé inté effoit.
Je me difois , hélas ! dans ſa douleur amere ,
Peut- être e'le regrette un pere , un tendre pere ?
C'étoit lui qui la confoloit.
Auroit- elle perdu l'époux qu'elle adoroit ?
D
1
50 MERCURE DE FRANCE.
D'un air trifte & rêveur ſon époux auprès d'elle
Attentivement l'obſervoit.
Gage heureux d'un amour fidele ,
Son fils feroit- il mort ? Non ; loin d'elle il dormoit.
J'interroge à la fin cette épouſe éperdue :
Vous paroiſfez jouir du deſtin le plus doux ;
!
Madame , quelle cauſe affligeante , inconnue ,
Fait donc couler des pleurs dont mon ame eſt enric
Un pere qui vous aime , un ſage & tendre époux,
Un fils aimable & cher qui vous réunit tous
Vous poſſedez ces biens : quel bien regrettez-vous ?
Votre amie à vos yeux eſt-elle deſcendue
Dans l'affreuſe nuit du tombeau ?
L'avez-vous pour jamais perdue ?
Ah ! dit en ſanglottant cette femme ingénue ,
Monfieur ! ... j'ai perdu ... mon oiſeau.
Par M. Drobeca.
NOVEMBRE. 17765
D
ODE A TELEPHE
Horace , Ode XIX. Livre III.
Quantum diftet ab Inacho , &c.
E l'antique Inaclius vous nous faites P'hiſtoire
Vous deſcendez juſqu'à Codrus ,
Couvert par ſon trépas d'une immortelle gloire;
Des Grecs ſur les Troyens vous contez la victoire,
Et les fils de Pélops & le ſang d'Eacus ,
Rien n'échappe à votre mémoire....
Et vous ne parlez point de boire ?
Les bons vins de Chio nous coûteront-ils cher ?
Chez qui de nos Anis faut-il demain nous rendre?
Qui chauffera nos bains ? Et comment nous défendre
Contre les rigueurs de l'hiver ?
Buvons , & n'ayons pas d'autre foin qui nous preſſes
Voyons à qui le vin ſied mieux dans un repas.
Neuf raſades n'effrayent pas
Celui qui des neuf Soeurs connoît l'aimable ivreffer
Mais celui qui fuit vos loix ,
Grâces , douces immortelles ,
Comine vous , craint les querelles ,
Et n'en boit pas plus de trois .
:
)
)
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
Vive , vive un peu de folie !
Pourquoi des flûtes , des hautbois ?
N'entendons- nous plus l'harmonie ?
:
Que par mille plaiſirs nos fens ſoient ranimés ,
Que de nouvelles fleurs nos lits foient parfumés :
Etonnons les voiſins du bruit de notre orgie.
Rhodé , qui touche à l'âge où l'on cherche un vainqueur,
Admirant vos cheveux , votre belle fraicheur ,
De vous ,Telephe attend ſa premiere défaite ;
Moi , je fens pour Glicere une flamme ſecrette
Qui brûle & deſſeche mon coeur.
Par M. L. R.
D۱
Le mot de la premiere Enigme du volume
précédent eſt Tour; celui de la ſeconde
eſt Ruiffeau ; celui de la troiſieme
eſt Chapeau . Le mot du premier Logogryphe
eſt Mercure (Dieu de la Fable)
où ſe trouve ré , mur , mere , mer , cure
(terme de Médecine ) , Mercure ; celui
du ſecond éft Fange , où l'on trouveAn
ge; celui du troiſieme eſt Cordeau , ou fe
trouve cor & cau
.٢
NOVEMBRE . 1776. 53
ENIGME
EVINE , cher Lecteur , un être original ,
DEV
Peu docile & peu libéral :
Etre qu'on nomme corps , mais corps inconceyable. inconcevable.
L
Ses membres font ils diſperſés ?
Rien de plus agréable !
T
Mais font - ils raſſemblés ?
Ah ! pour lors , c'eſt le diable !
Par M. R**, Chanoine.
COMME
AUTRE.
COMME tout eft foumis aux temps1
Que d'uſages ſi différens !
Je fus jadis du ſexe la parure ;
Sa plus ancienne & plus noble coëffure :
Bientôt après l'ornement d'un Prélat ,
D'un Abbé , du Cardinalat ,
D'un membre de primatiale ,
D'un Tréſorier, chef de Collégiale ,
Du ſouverain Pontificat ;
Enfin le bonnet d'un ſoldat ;
Dans quelque ville Germanique ,
D3
54 MERCURE DE FRANCE,
Celui d'une fille publiques
Dans les Vosges , chez les Lorrains ,
Celui du dernier des humains ,
(Même ſon nom dans toute une Province).
Plus d'un Souverain , plus d'un Prince
Me porte en fon armorial ;
Je figure au-deſſous de caſque Impérial ;
Plus d'une Maiſon d'Allemagne
Me porte en cimier. En Eſpagne
Je couvre un hérétique , un împie , un Hébreu
Qu'on vient de condamner au feu ;
Et lorſque les Normands , de mémoire éternelle ,
Conduiſoient au bûcher la célebre Pucelle ,
En figne de honte & d'affiont ,
Je m'élevois ſur ſon pudique front.
Par M. de Bouffanelle , Brigad. des Armées du Roi.
A
AUTRE.
Ce que j'oſe déclarer ,
Jugez de l'état de mon ame ;
L'objet qui me fait ſoupirer
N'eſt jamais celui que j'enflamme.
Par M. Jacques Piron.
NOVEMBRE. 1776. 55
D
LOGOGRYPHE.
u bien-être commun , ſources toujours aimables ,
Nous avons le talent d'éblouir tous les yeux ;
Nous faiſons des heureux , quelquefois des coupables
Nous ſubjuguons la terre & fléchiſſons les cieux.
Huit lettres compoſent mon être,
Ami Lecteur , en combinant ,
Tu verras auſſi - tôt paroître
Le miniſtre d'un élément ;
Le ſymbole de la ſageſſe ;
Le refuge du Nautonier ;
Le vrai trône de la molleſſe ;
Ce qui ſoutient le monde entier ,
Un légume très - ordinaire ;
Un poition de mer bien goûté,
De riviere un autre vanté;
D'un homme d'eſprit le contraire ;
Une ville dans la Toſcane ;
Un meuble qu'on trouve par- tout,
Dans la plus chétive cabane;
Des quadrupedes le ſurtout ;
Ce qui ſoutient la méchanique
De tous les corps organiſés ;
Enfin deux notes de muſique;
La perte des gibiers chaſſés.
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
Q
AUTRE.
UOIQUE d'un nombreux régiment ,
Je ne porte pas l'uniforme , '
Dans l'exercice feulement ,
Je parois aux autres conforme.
On me taxe , chez bien des gens ,
De légéreté , d'inconſtance :
Hélas ! fans förtir de la France ,
Je n'ai que trop de partiſans .
Déjà , Lecteur , tu me devine :
Qu'importe ? allons juſqu'à la fin .
Pour t'éclairer dans ton chemin ,
Sur huit pieds toujours je chemine.
Les combinant , d'abord tu vois
Un Dieu célebre en Arcadie ,
Qui le premier tira d'un bois
Des accords & de l'harmonie ;
Plus , une conſtellation ;.
Un chef - d'oeuvre de la nature ,
Qui dans fa brillante parure ,
Nous denote une pallion ,
Ua légume fort ufité
Chez les Peuples de la Garonne ,
De la bienfaiſante Pomone ,
Un fruit d'une rare beauté.
Entin je fuis fi néceffaire ,
Que fans moi tout va triſtement:
Cependant il eſt ordinaire
De rougir en me demandant.
Novembre. 1776 . 57.
VERS
Pour un Mariage .
LesParoles de M. Droüet;
La musiquedeM.Benaut
>
Aimable et char__man_te
:
: jeunesse Vous que le :
: Dieu de la tendres =
: Range pourja-- mais
sous ses loix; Puissiés vous :
do__cile à
:
sa voix, :
:
58. Mercure de France .
Tou-jours é--
tou-jours
+
-porisc
amants
Gouter les plaisiro
Lu bel
a----ge
Et your dans votre heu
অ
reux mena--
-na---ge ,
Union jointe
E
aux
sentiments
NOVEMBRE. 1776. 59
NOUVELLES LITTERAIRES.
Les Courtiſannes , ou l'Ecole des moeurs,
Comédie , avec cette épigraphe tirée
du ſecond acte de la Piece : :
Ne remarquez-vous pas qu'on nous reſpecte ? nous !
A Paris , chez Moutard , Libraire,
Prix 1 liv 10 f. (*)
LE premier devoir du Poëte comique
eſt de peindre les moeurs , & de tendre à
les rectifier . Il eſt moins fait pour étaler
une froide morale, que pour attaquer le
vice. Il eſt moins comptable au Public
du ſujet qu'il traite , que de la maniere
dont il l'a traité. Il atteint fon but , lorsqu'il
parvient à faire fentir le ridicule de
certains travers, ou le dangerdecertaines
foibleſſes. N'a- t- il point choqué le bon
ordre dans fon choix ? il n'a plus à répondre
qu'au tribunal du Goût. Il n'eſt point,
fans doute , contre l'ordre public d'attaquer
une certaine claſſe de femmes qui
ſe piquent peu de le reſpecter. Tout ce
qu'on pourroit craindre , ce ſeroit que ,
(*) L'abondance des matieres ne nous ayant paspermisde
parler plutôt de cette piece avec l'étendue convenable nous
en avions différé l'analysejusqu'à ce moment.
10
60 MERCURE DE FRANCE.
1
2
dans une matiere auſſi délicate , les ta.
bleaux ne devinſſent preſque auſſi peu
décens que la choſe même ; mais ſi le
peintre eſt parvenu à ſurmonter cet ob .
ſtacle , il faut lui tenir compte & de la
difficulté vaincue , & du talent qu'il a
fallu pour la vaincre.
La Comédie des Courtiſannes eſt en
trois actes. Dans le premier , on voit d'abord
paroître Roſalie, principale Actrice
de la Piece , & Marton , ſa confidente ,
ou , pour mieux dire , ſa complaifante.
Rofalie eſt occupée à conſidérer différentes
étoffes. Elle admire un Pékin ; elle
eſt épriſe d'un Quéſaco. Marton lui
montre un écrin qui paroît bien plus digne
d'attention àla Confidente. C'eſt un
préſent du Financier Mondor. Rofalie y
jette à peine un coup d'oeil , & s'écrie ,
encontemplant ſa coëffure :
Alary (*) s'eſt , ma foi , ſurpaſſée !
Regarde cette plume avec grace élancée...
Que je vais réutlir au bal de l'Opéra !
L'intéreſſée Marton lui montre une
boëte d'or bien fournie en matiere. Roſalie
qui trouve ce lingot de mauvais
goût , le lui donne ; elle ajoute , en parlant
de Mondor : -
(*) Fameuse Marchande de modes.
1
1
NOVEMBRE. 1776. 61
Avec ſes diamans ,
Dont la collection le ravit & l'enivre ,
Il devient chaque jour plus difficile à vivre.
De ſes chevaux anglois qu'il raffole chez lui
Mais qu'il ne vienne pas m'apporter fon ennui.
MARTON.
,
Apprenez que Mondor eſt un homme en faveur
Unhomme effentiel. Sa politique habile
Aux paſſions des Grands a ſu le rendre utile.
A ce titre là ſeul il faut le conferver.
ROSALIE.
Par de pareils emplois il croit ſe relever ?
MARTON.
S'il le croit ? Mais fans doute. Ignorez -vous encore
Que dans ce fiecle- ci le caducée honore ,
Que c'eſt un für moyen de parvenir à tout ,
Et qu'il n'eſt point d'état mieux accueilli par - tout ?
C'eſt un art à la mode , & réduit en ſyſteme
Par plus d'un Important , par plus d'un Abbé même
Connoiffez douc nos moeurs & déſabuſez - vous .
Ne remarquez-vous pas qu'on nous reſpecte ? nous !
A-t-on beſoin d'ayeux alors qu'on eſt jolie ?
La France par degrés à tel point s'eſt polie ,
Que nous donnons le ton à la ville , à la cour ,
Et qu'on pardonne tout aux erreurs de l'amour.
Fiez - vous là deſſus à mon expérience.
Tel aujourd'hui vous voit avec indifférence ,
Qul peut- être demain mettroit tout fon orgueil
A recevoir de vous la faveur d'un coup - d'oeil .
L
Il ſeroit difficile de ne pas fentir la
beauté , & malheureuſement même la vé
rité de cette tirade. Le mot de Caducée
pourra paroître un peu fort dans la bouche
de Marton , mais elle a été annoncée
62 MERCURE DE FRANCE.
comme ayant elle-même figuré autrefois
dans le monde, où elle a , comme tant
d'autres , ſaiſi quelques termes qu'on eſt
furpris de lui entendre prononcer. Vient
enſuite une énumération des captifs que
Roſalie traîne enchaînés à fon char. Us
ſont peints chacun à part , avec agrément
& préciſion. Voici comment la
Confidente parle de Gernance qui doit
jouer un fi grand rôle dans la Piéce.
:
Romanesque , & voilà ce qui plaît à votre âge ,
C'eſt par vous que l'amour eut ſon premier hommage ,
Sa figure eft charmante : elle a dû vous tenter ,
Et ce qu'il vous propoſe a droit de vous flatter ;
Mais avec lui , fur-tout , craignez d'être imprudente ,
Et gardez , s'il ſe peut , une ame indifférente.
Ce jeune homme eſt décidé à épouſer
Roſalie. Un certain Sophanès , homme à
préceptes hardis , abuſe de ſa confiance ,
pour l'exciter à ce mariage. Il eſt lui même
très - lié avec Roſalie , à qui il veut
procurer cette bonne fortune par reconnoiſſance.
Rofalie craint que Gernance
n'ouvre enfin lesyeux. Sophanès la raffure.
Cette première ſcène renferme une
expofition nette &pittoresque du ſujet.
Elle eft , pour ainſi dire , toute en action.
Rosalie ne pouvoit mieux débuter que
par l'examen de ſa parure. Sa frivolité eft
NOVEMBRE. 1776. 63
une des vertus caractériſtiquesdefon état.
La troiſieme ſcène ſe paſſe entre Marton
&Gernance. Il perſiſte à offrir ſa main à
ſa maîtreſſe , qui perſiſte elle - même à la
refuſer , pour s'en aſſurer mieux. Voici
les motifs infidieux qu'elle emploie
1
27
Je ne ſuis point , Gernance , inſenſible à l'amour ;
Mais je veux vous forcer à m'eſtimer un jour .
En combattant l'erreur dont votre ame eſt ſéduites
Vous voyez à quel fort le malheur m'a réduite .
Je ne puis feulement ſuppoſer fans effroi
Le moment où vos yeux , trop prévenus pour moi ,
Eclairés tout - à - coup , verroient le précipice
Où vous auroit conduit un amoureux caprice.
Croyez, quand je refuſe un partage auſſi doux ,
Que, peut - être, je ſuis plus à plaindre que vous.
Ainſi que votre amour, ma foibleſſe eſt extrême ;
Mais je veux vous fauver , s'il ſo peut , de vous-même.
On préſume bien que Roſalie ne réfitte
pas toujours. L'inſtant du mariage
eſt fixé au jour ſuivant. Rofalie quitte
Gernance pour aller , où ? chez Mondor.
Scene entre Gernance & Marton qui
acheve de l'aveugler par une fauſſe confidence.
Elle lui remet en même- temps une
faulle lettre de Milord Carlinfort , qui
R
64. MERCURE DE FRANCE.
a, dit- elle , inutilement offert ſa fortune.
&fa main à Rofalie,
Hélas ! de déſeſpoir il eſt parti pour Londres ,
,
Ajoute Marton , qui le croit effecti .
vement parti . Rofalie eſt dans la mème
erreur , ainſi que Sophanes , fabricateur
de lalettre. Gernance eſt tranſporté d'admiration
& de reconnoiſſance; mais une
viſite fâcheuſe vient troubler ſa joie. Il
voit arriver Lyfimon , fon ancien ami
homme ſage , ami de l'ordre &des moeurs :
homme qui contraſte parfaitement avec
Sophanès , qui lui a cependant appris où
il pourroit , dans ce moment , trouver
Gernance. Il vient pour le détourner du
parti ſcandaleux qu'il a pris. La morale
de l'ami ne corrige point le jeune homme
. Il plaide vivement la cauſe de fon
amour & de ſa Maîtreſſe. Il ajoute ;
Croyez qu'à l'amour ſeul je ne ne fierais pas.
Rofalie , à mes yeux , fans biens & fans appas ,
Par d'autres qualités fauroit encor me plaire.
(Il lui montre la lettre de Milord Carlinfort.)
Jugez ſi ce refus eſt d'une ame vulgaire :
Lifez.
:
LyNOVEMBRE.
1776. 65
LYSIMON , après avoir lu.
Quoi ? vous croyez à ces ſottiſes-là ?
Mais , mon cher , il n'eſt point de filles d'Opéra
Qui ne fache au beſoin ſe forger de ces titres .
Vous riez. Je n'en veux que vos yeux pour arbitres,
Et je vous prouverai ....
GERNANCE.
}
L'on ne me prouve rien.
Lyſimon fort , bien décidé à tout mettre
en uſage pour détromper Gernance,
&Gernance à ſuivre ſon projet.
Dans la première ſcène du ſecond acte,
Marton entretient Roſalie des efforts que
fait Lyſimon pour lui arracherGernance.
Roſalie ſe flatte que l'amour pourvoira à
tout. L'intriguante Marton lui demande
ſi elle a quelquefois rencontré dans le
monde ce Lyſimon ſi auſtere : fort peu ,
répond Roſalie. Sur cette timple réponſe
, Marton projette une ruſe que la crédulité
de Gernance doit rendre efficace.
On parle de Mondor ; on admire un nouveau
brillant dont il a décoré la main de
Roſalie , dans l'entretien particulier
qu'elle vient d'avoir avec lui.
E
t
66 MERCURE DE FRANCE.
ROSALIE.
A propos , mon Maître de guitarre
Devroit-être anivě....
MARTO Ν.
Qui ? votre Abbé Fichet !
Que diable faites-vous de ce colifichet ?
C'eſt bien-là le moment !
ROSALIE.
1
Que tu deviens févere ?
Sais-tu qu'on en raffole ? Une voix ti légere !
Des fons ſi bien filés ! un timbre ſi brillant !
Cours vite à mon boudoir, peut-être qu'il m'attend.
Mais , non , j'y vais moi-même. A moins que je ne fonne
Abſolument , Marton , je n'y ſuis pour perſonne.
MARTON.
Delle précaution ! pour qui ? pour un Abbél
ROSALIE.
Que Martin tienne ouvert l'escalier dérobé,
Enrends-tu ?
MARTON.
Jevoudrois , morbleu , ne pas entendre.
Et & Gernance vient?
NOVEMBRE. 1776.67
1
ROSALIE.
Tu le feras attendre.
Ce dernier trait caractériſe encore
mieux Roſalie , que tous les précédens.
. On n'ignore point que ſes pareilles ſacrifieroient
tout arrangement de fortune,
plutôt que de ſe refuſer un caprice.
1
Gernance arrive en effet;il paroît fort
ému ; il voudroit ſur le champ parler à
Roſalie. Marton lui dit qu'elle n'eſt pas
encore de retour , mais qu'elle ne peut
tarder. Elle ſaiſit cet entretien pour eſſayer
de brouillerGernance avec Lyſimon ,
qu'elle ſoupçonne de vouloir éloigner
Gernance de Roſatie. Elle ſuppoſe que
› Lyſimon a été vivement épris de cette
jeune perſonne; qu'il en a été mal reçu ,
&que depuis ce moment , il n'échappe
aucune occaſion de la décrier.
Il lui avoue que Lyſimon a tout employé
pour le guérir de ſapaſſion ,&pour
lui rendre ſa Maîtreſſe plus que fufpecte.
Sophanès ſurvient. Il s'excuſe auprès
de Gernance de lui avoir adreſſé dans
ces lieux le triſte Lyſimon. Marton lui
en fait un léger reproche ,& l'inſtruit en
1 deur mots de la rufe qu'elle emploie
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
pour combattre ce fâcheux cenſeur. So.
phanès appuie cette rufe. Je l'avois bien
prévu , dit-il à Gernance :
Tu n'auras le fuffrage
Que de quelques eſprits à peine remarqués ,
Et toujours, à coup sûr , par l'envie attaqués .
Tu fais ce que tantôt j'ai cru devoir te dire .
Mais fi de ta raiſon le ſouverain empire
Télève , en homme libre , au deſſus des clameurs
De ce peuple indiſcret qui crie au nom des moeurs
-Moi - même aveuglément je t'invite à conclure.
Roſalie a l'eſprit , les talens , la figure ;
:
D'un honnête homme , au moins , je lui crois les vertus:
Hé bien ? pour être heureux , que te faut-il de plus ?
GERNANCE.
Ah ! je te reconnois à ce noble langage .
Que peut le préjugé contre la voix du ſage ?
MARTON.
ו
Ma foi , le vrai bonheur eſt de vivre pour foi.
Ces vers font faits ſupérieurement. Le
dernier eſt peut être même trop beau
dans la bouche de Marton.
On annonce l'arrivée de Roſalie , &
L
NOVEMBRE. 1776. 69
Sophanès ſe retire , après l'avoir faluée
refpectueuſement. Scène entre elle&Gernance
; elle lui donne fon portrait ; il en
fait une galante critique , & qui tourne
toute au profit de l'original. Enfin il annonce
à Rofalie qu'il ne la quitte que pour
aller trouver ſon Notaire. C'eſt au jour
ſuivant que le mariage eſt fixé ; mais Gernance
doit revenir encore vers le foir.
MARTON.
Cet enfant vous aime à la folie ,
Et vous lui devez bien quelque tendre retour.
ROSALIE .
Tant d'amour, à la fin , doit inſpirer l'amour.
Je crois que par degrés ſa paſſion m'enflamme ,
Et ce n'eſt plus l'orgueil qui commande à mon ame.
Ce trait nous ſemble heureuſement placé.
Il adoucit la teinte du caractere de
Roſalie. On fent qu'il n'étoit point néceſſaire
de la rendre trop odieuſe ; le danger
que courtGernance eſt toujours afſez
grand , pour que le but moral de l'Auteur
foit rempli. Quelque bruit fe fait entendre
; c'eſt Mondor qui amene avec lui
Artenice , Erminie, Hortenſe, Elles viennent
féliciter Roſalie ſur ſa grandeur pro
E3
70
MERCURE DE FRANCE.
chaine. Toutes pourroient jouer le même
rôle que leur amie , & mettre leur amant
dans le même péril. La converſation eſt
analogue aux Interlocuteurs. Les nouvel
les qu'on y débite , n'offriront point de
matériaux pour l'histoire. Arfinoé vient
de quitter Clitandre ; d'Orval , Aglaé ,
Julie eſt devenue dévote , & trouve
un mari ,
ROSALIE.
Vous ne me dites rien de l'illuftre Arſénie ?
4
MONDOR.
On prétend qu'elle mene une affez triſte via
Avec ſon Commandeur. Il en eft fi jaloux ,
Qu'on ne peut hui parler ſans le mettre en courroux.
C'eſt bien de tout Paris le duo le plus fombre ;
Aux ſpectacles , au bal , il la ſuit comme une ombre
Et ne s'apperçoit pas que c'eſt lui ménager
Ce ſuprême bonheur qu'on goûte à ſe venger.
ARTÉNICE.
Qui peut la retenir dans ce dur eſclavage ?
MONDO κ.
L'avarice. Il lui donne un brillant équipage , &c.
i
NOVEMBRE. 1776.
7
HORTENSE.
Le deſtin de ſa ſoeur eſt , dit-on , plus heureux.
ERMINIE. ::
Alceſte en eft, dit- on , toujours plus amoureux.
ROSALIE.
Elle a de bons garans , du moins , de fa tendreffe.
Comment?
ARTÉNICE.
ROSALIE .
Il a quitté la petite Comteffe ,
Qui , ſe piquant d'honneur pour la premiere fois,
Affichoit la conftance au moins depuis un mois.
On la dit furieuſe , outrée , inconfolable.
T
Il faut qu'Alcefte , au fond , foit unhomme impayable,
Pour occafionner de ſi vives douleurs.
HORTENSE.
Pit-on qu'il gagne au change ?
ROSALIE.
Qui , du côté des moeurs.
L'Abbé Fichet vient auſſi figurer dans
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
cette ſcène , & chanter une ariette, après
avoir proteſté , ſelon l'uſage , que ſa poitrine
eſt fatiguée , qu'il eſt anéanti . Il
ajoute :
De mon talent , un jour , je ferois la victime ,
Et je vais , quelque temps , m'exiler par régime.
Nouvelle apparition de Gernance. On
le loue , on le félicite ſur ſon choix.
On a propoſé de fe rendre au Wauxhal ;
il promet d'en être , & fort pour aller
changer d'habit. Cette ſcène termine le
fecond acte.
Roſalie ouvre le troiſieme avec Marton.
Le changement prochain de fon
état lui fuggere quelques réflexions. El-
Je trouve qu'Hortenſe , Erminie , Arténice
, ne lui conviennent plus. Je leur
trouve , pourſuit elle :
Je leur trouve , entre nous , un air bien peu décent.
N'as-tu pas , dans leurs yeux , chargés de jaloufie ,
Vu le ſecret dépit dont leur ame eſt ſaiſie ?
Rien ne m'eſt échappé de leurs tons ricaneurs ,
De leurs propos légers , de leurs fouris mocqueurs .
Je dois m'accoutumer , en épouſant Gernance ,
A mettre déſormais un intervalle immenſe
Entre ce monde & moi. Pour les humilier ,
NOVEMBRE. 1776. 73
ر
Je veux avoir , Marton , un Suiſſe à baudrier ,
Le fac , une livrée , enfin tout l'équipage
Qu'aux femmes de mon rang peut accorder l'uſage ;
Etfi quelque haſard me les fait rencontrer ,
Je mettrai mon bonheur à les déſeſpérer.
Sophanès reparoît. Il avertit Rofalie
que Lyſimon manoeuvre fourdement
contre elle ; mais il ajoute que quand
même elle perdroit Gernance , cette perte
peut ſe réparer.
Survient Gernance , & bientôt après
Lyſimon : ſcene vive entre les deux amis.
Sophanès y foutient fon rôle de duplicité
avec aſſezd'adreſſe. Il lui échappe cependant
ces vers , qui le décelent aux yeux
de Lyſimon :
1
Je fais que bien des gens fronderont ſa manie
Mais un zele indiſcret deviendroit tyrannie.
D'ailleurs , l'amitié même a ſes préventions.
Le bonheur , comme on fait , tient aux opinions :
La ſienne eſt de braver tout uſage incommode ;
:
Et chacun a le droit d'être heureux à ſa mode.
Lyſimon rejette & combat cette morale
dangereuſe. Gernance lui obſerve avec
le ton de l'ironie , que lui - même n'a pas
E 5
74 MERCURE DE FRANCE .
toujours été auſſi rigide ; que Rofalie avoit
trouvé grace devant ſes yeux, &qu'il ne
lui a manqué que d'être payé de retour.
Il traite cette fauſſe imputation deperfiflage.
Rofalie paroît& la confirme avec
audace. Arténice , Erminie & Hortenfe
reparoiſſent auffi : elles déclament contre
Mondor , qui n'a point encore envoyé
fa berline. Cette fcene eſt un tableau
qui repréſente ces trois héroïnes dans
tout leur naturel, Roſalie ne ſe contraint
guere davantage. Lyſimon s'étonne
que cetond'indécence ne puiſſedéfabuſer
fon ami. On lui apporte une lettre. Elle
eſt de Milord Carlinfort, le même que
Gernance croit lui avoir été ſacrifié. Ce,
lui- ci trouve dans cette lettre de quoi ſe
déſabufer ; mais ce qui ſuit , l'éclaire encoremieux.
Nos Héroïnes, au défaut dela
voiture du Financier , avoient demandé
un remife. Onn'en trouve point ; il faut
ſe réfoudre à ſe contenter d'un fiacre ;
mais le cocher eſt ivre, Il ſuit Marton
malgré elle , & monte pour faire fon
prix. On lui répond qu'il fera content,
Il s'obſtine , regarde Roſalie avec attention
,& reconnoît en elle ſa foeurJavotte,
Cet incident eſt un coup de foudre &un
trait de lumiere pour Gernance. Il vait
NOVEMBRE. 1776. 75
l'abîme où il étoit prêt à deſcendre , &
quitte la fcene, entraîné par le victorieux
Lyfimon. Sophanes la quitte luimême
, & conſole ainſi Roſalie :
Sans adieu , belle enfant ;
Va, pour un de perdu l'on en retrouve cent.
Le but moral de cette comédie eſt
facile à faifir. Son titre a pu d'abord alarmer
quelques Lecteurs ; mais chaque
ſcene a dû les raſſurer. On ne pouvoit
traiter avec plus de réſerve un ſujet qui
en promettoit ſi peu ; nulle expreffion qui
puiſſe bleſſer l'oreille la plus délicate;
nulle image qui puiſſe choquer l'oeil de
la pudeur. Ce n'eſt pas un foible mérite
dansuneentrepriſede cette nature. L'Auteur
ne pouvoit jeter plus d'action dans
ſa Comédie , fans friſer de trop près
l'indécence. Il eſt de ces objets qu'on
ne doit peindre que de profil ; & cette
méthode ſuffit pour les faire connoître.
Laderniere ſcene eſt purement accidenselle
, mais , au moins , ne choque- t-elle
pas la vraiſemblance: plus d'une Nymphe
de nos jours pourroit retrouver fon
freredans le cocher qui doit la conduire.
Cette rencontre égaie& anime le tableau.
76 MERCURE DE FRANCE.
Histoire de Loango , Kakongo , & autres
Royaumes, d'Afrique , redigée d'après
...les Mémoires des Préfets apoftoliques
de la Miffion Françoiſe, enrichie d'une
Carte utile aux navigateurs , dédiée à
Monfieur , par M. l'abbé Proyart ;
I vol. in 12 ; prix 3 liv. relié en veau.
A Paris , chez C. P. Berton , Libraire ,
rue Saint- Victor ; N. Crapart, Libraire,
rue de Vaugirad ; & à Lyon , chez
Bruyſet Ponthus, Imprimeur-Libraire ,
rue Saint-Dominique , 1776.
CetOuvrage intéreſſant fait connoître,
d'une maniere aſſez détaillée , une portion
de l'Afrique fur laquelle les Voyageurs
n'avoient donné jusqu'à préſent
que des notions imparfaites & pleines
d'erreurs . M. l'Abbé Proyart l'a diviſé
en deux parties. Dans la premiere , qui
contient proprement l'Hiſtoire naturelle
& civile des Royaumes de Loango ,
Kakongo , & des Etats circonvoiſins , il
décrit la ſituation géographique des
lieux & la température du climat ; la
nature du fol , & fes principales productions
dans le genre végétal & animal ;
le caractere , les moeurs & coutumes des
NOVEMBRE . 1776. 77
peuples du pays ; leurs occupations ,
leur Gouvernement , leurs loix , leur
commerce , leurs guerres , leur langue
& leur religion. La ſeconde partie renferme
l'hiſtoire de la Miſſion Françoiſe
établie dans ce pays. Nous allonsextraire
de la premiere partie quelques -unes des
obſervations les plus curieuſes.
"
Le Bananier eſt moins un arbre
qu'une plante , & ſe porte pourtant jus
qu'à la hauteur de douze à quinze pieds ,
fur un tronc de huit à dix pouces de diametre.
Le fruit fort du milieu de ce
tronc en forme de grappe , que nous
appelons régime. Ce régime portedepuis
cent juſqu'à deux cens bananes , & la
banane eſt de huit à dix pouces de longueur
, fur environ un pouce de diametre
, de forte qu'une bonne grappe fait
la charge d'unhomme. Unbananier n'en
porte jamais qu'une , & il meurt dès
qu'on l'en dépouille ; auffi a ton coutume
d'abattre l'arbre pour avoir fon fruit;
mais , pour un pied qu'on coupe , il en
renaît pluſieurs autres. Le troncdu bananier
eſt revêtu de pluſieurs couches d'une,
eſpece de tille avec laquelle les Negres
font des cordes. Ses feuilles ont ſept à
huit pieds de longueur , ſur dix - huit à
78 MERCURE DE FRANCE.
1
vingt pouces de largeur; elles ont pres
que autant deconfittance que notre par
chemin: elles ſe plient & ſe replient
en mille manieres fans ſe caffer. On
peut en faire des paraſols; on s'en fert
fur- tout pour couvrir les pots & les
grands vaſes".
,, Quelques uns des arbres des forêts
de Loango font tendres & ſpongieux ;
ils réſiſteroient à la hache , comme l'écorce
du liege; mais on les couperoit
facilement avec un ſabre bien affilé.
D'autres font d'un bois très-dur ; il s'en
trouve un qui , au bout de quelques
mois qu'il a été abattu , durcit au point
qu'on en fait des enclumes pour battre
le fer rouge: on tenteroit vainement d'y
faire entrer un clou à coupsde marteau ".
وو Le coucou de ce pays eſt un peu
plus gros que le nôtre; il lui reſſemble
pour le plumage, mais il chante tout autrement.
Le mâle commence à entonner
cou , cou , cou... en montant toujours
d'un ton , avec autant de juſteſſe qu'un
Muſicien chante la gamme. Quand il en
eſt à la troiſieme note , la femelle reprend
&monte avec lui juſqu'à l'octave , &
ils recommencent toujours la même
chanfon".
NOVEMBRE. 1776 . 79
Il ſe trouve dans cette contrée un
infecte de la groſſeur d'un hanneton ,
qui eſt de la plus grande utilité dans un
elimat chaud. Il eſt le boueur & le
vuidangeur de tout le pays. Il travaille
avec une affiduité infatigable à ramaſſer
toutes les immondices qui pourroient
corrompre l'air; il en fait de petites
boules qu'il cache fort avant dans des
trous qu'il a creusés en terre. Il eſt aſſez
multiplié pour entretenir la propreté
dans les villes& les villages".
Les Miſſionnaires ont obſervé , cn.
paſſant le long d'une forêt , la piſte d'un
animal qu'ils n'ont pas vu, mais qui
doit être monſtreux ; les traces de ſes
griffes s'appercevoient ſur la terre , &
y formoient une empreinte d'environ
trois pieds de circonférence. En obfer
vant la diſpoſition de ſes pas , on a re
connu qu'il ne couroit pas dans cet
endroit de ſon paſſage , & qu'il portoit
ſes pattes à la diſtance de ſept à huit
pieds les unes des autres " .
Il y a ſur les côtes de Loango , une
eſpecedepoiſſon malfaiſant, qui cauſe fou
ventbeaucoupdedommage aux Capitaines
Européens. Il a la tête trois fois groſſe
comme celle d'un boeuf. Sa manie eft
,
80
MERCURE DE FRANCE.
de défoncer les barques & les canots. Il
s'approché des endroits où les vaiſſeaux
font à l'ancre ; il leve le cou au deſſus
de l'eau , & s'il apperçoit un canot , il
s'élance par deſſous avec impétuoſité,
il le défonce du premier coup de tête,
& il prend la fuite. Il dédaigne les pirogues
, jamais il ne les attaque ".
Les peuples de ces contrée ne comptent
point le nombre de leurs années ; ,, ce
,, ſeroit , diſent-ils , ſe charger lamémoire
,,d'un calcul inutile , puiſqu'il n'empêche
,, pas de mourir , & qu'il ne donne aucune
,,lumiere ſur le terme de la vie". Ils
enviſagent la mort comme un précipice
vers lequel on s'avance les yeux bandés ,
en forte qu'il ne fert de rien de compter
ſes pas , puiſqu'on ne fauroit appercevoir
quand on approche du dernier , ni l'éviter.
La maniere dont ils font la converſation
, eft finguliere. Ils font affis par terre
en rond , les jambes croifées : la plupart
ont la pipe à la bouche. Ceux qui ont
du vin de palmier , en apportent avec eux ;
& de temps en temps , ou interrompt la
ſéance pour boire un coup , en faiſant
paffer une calebaſſe à la ronde. Celui qui
R
entame la converſation , parle quelque
fois
NOVEMBRE. 1776. 81
fois un quart - d'heure de ſuite. Chacun
l'écoute dans un grand filence : un autre
répond , & on l'écoute de même ; jamais
on n'interrompt celui qui parle. A voir
le feu qu'ils mettent dans leurs déclamations
, on croiroit qu'ils diſcutent les
affaires les plus épineuſes ou les plus
importantes ; & l'on eſt tout furpris ,
quand on prête l'oreille , de reconnoître
qu'il n'eſt queſtion que d'une méchante
plume d'oiſeau , ou de quelques obfervances
ridicules & ſuperſtitieuſes. Lorfqu'on
aſſiſte à leur converſation , fans
entendre la langue , on pourroit la prendre
aiſement pour un jeu. Il y a chez
eux un uſage bien fingulier & fort bien
imaginé , pour foutenir l'attention des
auditeurs , & donner du reſſort à des
converſations ſi fades par elles mêmes.
Lorſqu'ils parlent en public , ils défignent
les nombres par des geſtes, Celui ,
par exemple , qui veut dire ; ,, J'ai vu
fix perroquets & quatre perdrix " , dit
ſimplement ; ,, J'ai vu † perroquets &
* ,, † perdrix " ; & il fait en même temps
deux geſtes , dont l'un répond au nombre
fix , & l'autre au nombre quatre. Au
même inſtant , tous ceux de la compagnie
crient , fix , quatre ; & le diſcoureur
F
82 MERCURE DE FRANCE.
n
continue. Si quelqu'un paroiſſoit embarrafſé
, ou prononçoit après les autres ,
ou jugeroit qu'il ſommeilloit, ou qu'il
avoit l'eſprit ailleurs , & il paſſeroit pour
impoli.
Ces peuples font humains & obligeans
envers tout le monde. Les hôtelleries
ne font point en uſage parmi eux.
Un voyageur qui paſſe par un village à
l'heure du repas , entre ſans façon dans
la premiere cafe , & y eſt le bien venu :
le maître du logis lerégale de fon mieux ,
& après qu'il s'eſt repoſé , le conduit
dans fon chemin. Quand un Negre s'apperçoit
que ſon hôte ne mange pas
d'affez bon appétit , il cherche le meilleur
morceau du plat, mord dedans ,
& lui préſente lé reſte , en diſant :
, mangez fur ma parole" .
Comme la plupart de nos maladies
font occafionnées par des excès de table,
les Negres , qui menent toujours unevie
également fobre & frugale , font rare .
ment malades ; & un grand nombre par
mi eux parviennent à une extrême vieilleſſe.
Le Roi actuel de Kakongo , nommé
Ponkouta , eſt âgé de cent vingt -fix
ans. Il s'eſt toujours bien porté , & ce
ne fut qu'au mois de Mars de l'année
NOVEMBRE. 1776. 83
derniere , qu'il ſe reſſentit , pour la premiere
fois ,des infirmités de la vieilleſſe,
&quefavue & ſes jambes commencerent
à s'affoiblir ; mais il a encore toute fa
tête , & il emploie habituellement cinq
ou fix heures par jour à rendre la juſtice
å ſes ſujets.
رمق
Il n'y a point de priſons publiques .
Lorſque le Roi juge à propos de furfeoir
à l'exécution de quelques criminels,
on leur attache au cou une piece de bois
fourchue , longue de huit à dix pieds , &
trop pefante , pour qu'ils puiſſent la
foutenir avec les mains , de forte qu'ils
ſe trouvent captifs en pleine campagne
On en voit quelquefois qui , ne pouvantmarcher
en avant , parce que lapiece
de bois leur couperoit la reſpiration ,
tâchent de ſe traîner ar eculons ; mais
on necourt pasaprès eux , parce qu'on fait
qu'ils ne fauroient aller bien loin. Ces
prifonniers vagabonds n'ont de nourriture
que celle qu'on leur donne par compaffion.
Perſonne ne penſe à les délivrer
celui qui la feroit feroit mis à leur place ;
s'il étoit découvert.
Par un uſage fingulier, le Roi de Kakongo
eft obligé de boire un coup à
chaque cauſe qu'il juge , & quelquefois
F2
84
MERCURE DE FRANCE.
il en juge cinquante dans une ſéance.
S'il ne buvoit pas, le jugement ſeroit illégal.
Il tient tous les jours fon audience
depuis le lever du ſoleil c'eſt - à - dire
environ fix heures , juſqu'à ce qu'il n'y
ait plus de cauſes à juger. Il eſt rare
qu'il foit libre avant onze heures ou
midi.
Ce petit nombre d'articles , pris au
hafard , doivent faire juger de l'intérêt
répandu dans ce volume,
L'Amour accusé , Poëme en quatre chants ,
traduit de l'Allemand de M. Wieland ;
troiſieme Poëme des jeux de Calliope',
ou Collections de Poëmes Anglois ,
Italiens , Allemands & Eſpagnols , en
deux , trois & quatre chants. A Londres;
& fe trouve à Paris , chez
Ruault , Libraire , rue de la Harpe ,
1776 , in-8°. Prix 1 liv. 4 f. broché.
1
Ce Poëme eſt dans un genre tout -àfait
agréable & badin , & la fable en eſt
ſimple & ingénieuſe. Minerve , l'Hymen
& pluſieurs autres Dieux accuſent 1
l'Amour devant la Cour céleste , & fe
plaignent des déſordres que ce petit dieu
cauſe dans l'Olympe. L'Amour paroît
NOVEMBRE. 1776. 85
devant le tribunal , accompagné des Ris ,
des Graces &de toute fa fuite en deuil.
Réduit à avouer ſes fautes , il ſe jette ,
en pleurant , aux pieds de Jupiter , &
prévient fon jugement, en annonçant
qu'il va ſe bannir lui - même : en effet ,
il s'envole auſſi tôt , ſuivi de ſon cortege.
L'ennui ſaiſit bientôt les Immortels , &
les force enfin à rappeller l'Amour parmi
eux , & la joie & les plaiſirs avec lui.
Quelques traits que nous allons rapporter
du premier chant , donneront une
idée du ton de ce petit Poëme. Les animaux
que la Fable donne pour attributs
aux différentes divinités , s'amuſent dans
l'anti - chambre de Jupiter , à réfor ,
mer le monde. ,, Que les hommes font
"
ود
ود
ود
1
fous! dit un paſſereau. Pourquoi font-
5, ils malheureux ? N'ont'ils pas des orga-
,, nespour ſentir comme nous ? Si Jupiter
vouloit me confulter , je lui dirois en
toute humilité : Ote , ô grand Jupiter ,
à la foible créature qui tient le milieu
,, entre le paſſereau & la divinité , le
,, pouvoir de ſe tourmenter foi-même
donne lui l'eſprit léger du brillant pa
„ pillon ; donne lui encore une chofe.....
J'entendis un jour dans unbois un ſage
,,, parler du fort d'une taupe ;&il en pare
"
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
و د
loit avec une forte d'envie . Accorde &
" l'homme ce don précieux qui le
rend jaloux du bonheur de la taupe;
&tes oreilles , ô Jupiter , ne feront plus
importunées de tes plaintes....
و ر
"
ود
ود
ود
ود
ود
ودMoi ,dit l'anedeSilene, enbaillant,
&en ſe ſecouant , ce n'est pas que je
m'eſtime plus qu'un autre ; mais ,grace
, à Jupiter qui me fit âne , toujours fidele
à ma vocation , je ne trouve jamais à
quoi penſer; c'eſt , felon moi , une
,, bonne recette pour ne s'affliger de
3, rien. Je porte mon maître ,& je man-
,, ge mes chardons dans la plus grande
,, fécurité; fans trop d'examen, je crois
,, toujours,que le meilleur eſt ce que j'ai
devant moi ; & nul animal de mon
eſpece , que je fache , n'a jamais aimé
, ni haï juſqu'à l'extravagance. Mes
, oreilles font d'une longueur honnête ,
وف mais je préfere une vielle& un cha
„ lumeau aux ſymphonies de Jomelli&
,, aux chants du Chevalier Gluck , quoi-
,, qu'il ne faille pas difputer de goûts ,
, quand on aime la paix. Enfin toutm'eſt,
affez égal ; cependant je crois, faufmeilleur
avis , que ſi Jupiter vouloit
" changer toure la gent humaine en celle
„ de mon eſpece , le dommage ne feroit
31
NOVEMBRE. 1776. 87
,, pas conſidérable , & le profit , clair
,, comme le jour pour le plus grand
>, nombre..."
ود
ود
ود
Tandis qu'on philoſophoit avec feu
dans l'anti- chambre , la paone de Junon
étoit mollement couchée ſur un car-
, reau , vis-à-vis la plus grande glace de
la falle , & s'amuſoit à conſidérer l'image
qu'elle y réfléchiſſoit. Le Cygne
,, d'Apollon , élevé parmi les Muſes , &
le plus tendre qui chanta jamais ſur les
bords du Srymon, étoit couché aux
,, pieds de cette belle, qu'il carefſoit en
,, allongeant ſon long cou voluptueux:
,, Que le monde , ô ma charmante , aille
وو
" comme il pourra ; les projets réuffiffent
,, rarement ; & en vérité je n'y trouve
,, pas beaucoup à redire. Dans le temps
ود
ود
ود
دو
११
ود
دو
و د
des roſes , quelquefois au clair de la
lune, ce monde que l'on calomnie , ne
me paroît pas ſi mal;mais pour le rendre
, à mon gré , le meilleur des mondes
poſſibles , je n'aurois qu'une grace
à demander à Jupiter: ce ſeroit , ma
charmante, de te voir toujours , de
te contempler éternellement avec autant
d'yeux qu'on en admire dans ta
,, queue , & de puiſer dans tes regards la
,, mort la plus douce."
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
La traduction de ce Poëme paroît
faite avec exactitude ; elle eſt écrite avec
agrément. Il eſt cependant échappé
quelquefois aux Traducteurs des négligences
de ſtyle. Nous avons remarqué
une faute contre la langue dans le ſecond
chant , où Minerve dit , les
ود
"
Muſes ſe deshonorent & moi , depuis
2, qu'elles ont pris l'Amour pour leur
„ guide" . L'exactitude demandoit au
moins: ,, lesMuſes deshonorent elles &moi " ;
mais pour traduire élégamment , il falloit
dire : les Muſes me deshonorent , &
ſe deshonorent elles- mêmes " .
१७
ود
Le Maître Toscan , ou Nouvelle Méthode
pour apprendre la langue Italienne
contenant les élémens généraux de
toute langue, les principes de la langue
Toſcane , développés d'une maniere
concife & facile , les regles de la ſyn.
taxe Italienne , & douze dialogues familiers
très- intéreſſans pour ceux qui
ſouhaitent de parler correctement l'Italien
en très - peu de temps ; par M.
l'Avocat Marcel Borzacchini , Profesſeur
de langues Italienne & Angloiſe ,
à Paris . A Londres; & ſe trouve à
Paris , chez d'Houry , rue de la vieille
NOVEMBRE. 1776. 89
Bouclerie , & Molini , rue de la Harpe;
1 vol. petit in- 8º.
Ces nouveaux élémens nous ont paru
beaucoup plus propres que tous ceux
qui avoient paru auparavant , à faciliter
l'étude de la langue douce & harmonieuſe
des Pétrarque , des Dante , des
Arïofte & des Taſſe. M. Borzacchini s'eft
attaché , avec encore plus de fuccès que
ſes prédéceſſeurs , à en fimplifier les prin
cipes. La grammaire de Vénéroni , l'une
des meilleures & des plus uſitées , &
dont M. Borzacchini faiſoit uſage avant
de compofer la ſienne , quoique digne de
ſa réputation , à quelques égards , con
tient beaucoup de regles vicieuſes , de
termes impropres & de manieres de parler
furannées , malgré les corrections ſucceſſives
d'un grand nombre d'Editeurs ,
On y défiroit d'ailleurs avec raiſon ,
plus d'ordre & moins de prolixité , ces
conſidérations ont déterminé l'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons , à
rédiger & faire imprimer les nouveaux
élémens qu'il avoit compoſés pour ſes
écoliers , & qu'il employoit depuis longtemps
dans ſes leçons .
,
M. Borzacchini a diviſé ſa Méthode
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
en trois parties. La premiere contient
des principes généraux applicables à toute
langue ; la feconde renferme les principes
particuliers à la langue Italienne;&
la troiſieme, la ſyntaxe de cette langue.
Cette derniere contient , ſuivant l'uſage
le plus moderne de l'idiome Tofcan ,
tout ce qui a rapport à la conſtruction &
à l'élégance. Douze dialogues Italiens &
François, propres à faciliter l'intelligence
de la converſation Italienne , forment ,
en quelque forte , une quatrieme partie.
Toutes les regles renfermées dans
cette nouvelle Méthode , font de la plus
gtandé clarté , & accompagnées d'un
grand nombre d'exemples. Nous nous
fommes convaincus, par la comparaiſon
que nous en avons faite nous - mêmes ,
des avantages qu'elle a , à cet égard ,
fur celle deVénéroni. Un autre avantage
très- précieux , c'eſt celui de la plus parfaite
pureté du langage , M. Borzacchini
étant de Sienne en Toscane , c'est-à- dire,
de la ville & de la province où l'on écrit
& l'on parle l'Italien le plus pur & le
plus élégant.
Une différence remarquable que nous
avons apperçue en parcourant cet Ouvrage
, entre M. Borzacchini & Véné
NOVEMBRE. 1776. 90
>
roni , & qui tient apparemment à la
pureté de la langue Toſcane , c'eſt que
Je premier termine en o la premiere perſonne
de l'imparfait de l'indicatif de
tous les verbes ; comme avevo , ero, cane
tavo , &c. au lieu que Vénéroni les termine
en a ; aveva , era , &c. Il paroît
hors de doute que la terminaiſon en of
doit être préférée.
Le Maître d'Histoire , ou Chronologie
élémentaire , hiſtorique & raifonnée
desprincipales hiſtoires ; diſpoſéepour
en rendre l'étude agréable & facile àda
jeuneſſe ; Ouvrage qui peut ſervindel
fuite aux principes d'inſtitution. A
Paris , chez la veuve Deſſaint, Librai
re, rue du Foin Saint-Jacques ; 1766
in-12..
4
Ces élémens de Chronologie préſen
tent l'Hiſtoire univerſelle , diviſée en é
poques dans ſon enſemble & dans ſes dife
férentes parties ,& réduite aux faits prin
cipaux. La récapitulation des douze cha
pitres ou parties dont l'Ouvrage eft.com
poſé, en indique la diviſion. Le premier
contient l'Hiftoire univerſelle depuis Jard
création du monde, juſqu'à nos jours,
92
MERCURE DE FRANCE.
diviſée en quinze époques. L'Hiſtoire
Sainte , partagée en ſept époques , depuis
la création du monde , juſqu'au premier
voyage de S. Paul à Rome , eſt contenue
dans le ſecond chapitre. Le troiſieme renferme
l'Hiſtoire Eccléſiaſtique divifée
en ſept époques , dont la premiere com.
mence à la fin de la derniere époque de
l'Hiſtoire Sainte ,& la ſeptieme ſe termine
à l'extinction de l'Ordre des Jéſuites ,
en 1763. Le quatrieme chapitre com
prend l'Hiſtoire Ancienne , en cinq époques
, depuis la fondation du premier
empire des Aſſyriens , juſqu'à la réduction
de l'Egypte en province Romaine
par Auguſte. Le cinquieme , l'Hiftoire
Romaine , en cinq époques , depuis la
fondation de Rome, juſqu'à la bataille
d'Actium . Le fixieme , l'Hiſtoire desEm
pereurs Romains , en ſept époques , depuis
la bataille d'Actium , qui mitAugufte
en poſſeſſion de l'Empire , juſqu'à la
fondation de Conſtantinople par Conftantin.
Le ſeptieme , l'Hiſtoire du Bas-
Empire , en huit époques , depuis la fondation
de Conftantinople juſqu'à la priſe
de cette ville par les Turcs en 1453. Le
huitieme , l'Hiſtoire de France en cinq
époques , depuis Pharamond , juſqu'a
1 NOVEMBRE. 1776. 93
Louis XVI. Le neuvieme , l'Hiſtoire d'Italie
, en neuf époques , depuis la fin de
l'Empire d'Occident, juſqu'au regne de
Ferdinand IV , Roi de Naples & de
Sicile, actuellement regnant. Le dixieme
renferme l'Hiſtoire d'Allemagne , en huit
époques , depuis la bataille de Tolbiac,
gagnée en 496 par Clovis , contre les
Allemands ou Souabes , juſqu'à l'avénement
de Joſeph II au trône impérial.
Le onzieme , I'Hiſtoire d'Eſpagne ,
en ſept époques , depuis Autulphe , Roi
des Viſigoths , vers l'an 412 , juſqu'à
Charles III , Roi d'Eſpagne actuellement
régnant. Le douzieme enfin , l'Hiſtoire
d'Angleterre , en ſept époques, depuisEgbert
, premier Roi d'Angleterre, en 800,
juſqu'àGeorges III, actuellement regnant.
On a ajouté à la fin du volume , quelques
Obfervations , & deux Supplémens
au chapitre de l'Hiſtoire Sainte , renfermant
le précis de deux périodes de
l'Hiſtoire des Juifs , qui ne ſe trouvent
point dans l'Ecriture Sainte ,dont le premier
comprend 251 ans , depuis Néhemie
, jusqu'aux Macchabées ; & le ſecond ,
135 ans , depuis la fin de l'Hiſtoire des
Macchabées ,juſqu'à la naiſſance de J. C.
Toutes ces différentes époques d'Hiſtoire
94 MERCURE DE FRANCE.
ſont développées avec netteté & préci
fion , & l'on doit regarder comme trèseſſentiel
de mettre entre les mains des
enfans , un Ouvrage ſi propre à graver
facilement dans leur mémoire , les principes
d'une Science qui eſt la baſe néceffaire
de l'étude importante de l'His
toire.
Médecine moderne , ou Remedes nou
veaux & autres récemment uſités pour
le traitement des maladies les plus
dangereuses & les plus funestes à
T'humanité , par M. Buchoz , Méde-
: cin Botaniſte & de quartier Surnumé
raire de Monfieur , ancien Médecin
ordinaire de Monſeigneur le Comte
d'Artois; de feue Sa Majefté le Roi
de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar ; Docteur agrégé du Collége
- Royal de Nancy , & de la Faculté de
Médecine de la même ville ; & par
feu M. Marquet , ſon beau pere ,
premier Doyen du College Royal des
Médecins de Nancy , Médecin ordihaire
& Botaniſte de feu S. A. R.
Léopold I , Duc de Lorraine & de
Bar , Médecin conſultant de l'Hôtelde-
ville. A Paris , chez Lacombe ,
1
NOVEMBRE. 1776. 95
Libraire , 1777. Avec approbation &
permiffion.
L'Auteur a raſſemblé, dans le Traité
que nous annonçons , une partie des remedes
nouveaux qu'il a publiés dans ſes
différens Ouvrages , ou qu'il a renouvelés
, & qui étoient ignorés. On y trouve
jointes la plupart des découvertes médecinales
de M. Marquet , &différentes
formules de ce Médecin , qui font réellement
de vrais préſens à faire à l'humanité.
Ce qui a engagé l'Auteur à mettre
au jour ce Recueil , c'eſt , dit-il dans ſa
préface, pour deux raiſons. La premie
re , que la plupart de ces remedes ſe trouventéparsen
une infinité de volumes qu'il
faudroit parcourir pour les retrouver,;&
la ſeconde , parce que différentes per
fonnes s'en font appropriés pluſieurs ,
dans l'eſpérance ſans doute qu'on ne les
réclameroit point.
Tout Ouvrage eſt diviſé en 21 chas
pitres. Le premier traite de la phtyſie
pulmonaire: l'Auteur y développe tout au
long la nouvelle méthode qu'il apubliée
pour traiter cette maladie par les fumi
gations, qui ont réuſſi en pluſieurs cas,
ſuivant les obſervations rapportées dans
06 MERCURE DE FRANCE.
ce chapitre : on y trouve gravées les différentes
machines propres à faire les
fumigations. La plupart des Univerſités
les ont adoptées: on a foutenu en Allemagne
pluſieurs thèſes à leur ſujet ; &
même encore tout récemment , dans la
Faculté de Médecine de Nancy. Il en
eſt auſſi fait mention dans le cinquieme
volume des Mémoires de l'Académie Rod
yale de Chirurgie. Ce Recueil peut faire
date de l'année où M. Buchoz les a
mis en uſage à Paris. Le ſecond chapitre
concerne le bois de quaffi. M. Buchoz
eſt le premier qui l'a fait connoître
à Paris ; actuellement ce bois eſt trèsen
uſage par toute la France, dans la
Suiſſe & ailleurs. Il eſt infiniment ſupé
rieur , par ſes qualités , au quinquina.
Dans le troiſieme chapitre , l'Auteur rapporte
différentes obſervations qui conſtatent
l'efficacité de certaines plantes pour
le traitement de la pierre , de la gravelle
& de la colique néphrétique. Le quatrieme
chapitre eſt encore plus intéreſſant :
il renferme pluſieurs remedes nouveaux
pour les maladies les plus déſeſpérées , &
dont l'efficacité ne peut être conteſtée.
Dans le chapitre ſuivant , on expoſe une
méthode pour traiter l'afthme.
Tout
NOVEMBRE. 1776. 97
Tout le monde fait que le cancer ,
le charbon & la gangrenne font des
maladies d'autant plus déplorables , qu'il
ne ſe trouve preſqu'aucun remede dans
la Médecine pour les guérir ; cependant
dans le chapitre fixieme , l'Auteur offre
à ſes concitoyens , dans une petite plante
mépriſée , un remede ſpécifique dans ce
cas , remede qu'un particulierde Franche-
Comté s'eſt voulu approprier , au préjudice
de l'Inventeur qui l'a publié depuis
fort long-temps. Dans le chapitre ſeptieme
, l'Auteur réclame le nouveau remede
pour détruire le ver ſolitaire , qui n'eſt
compoſé que de racines de fougere mâle ,
& de remedes draſtiques , & qui eſt préciſément
le même que M. Marquet a
publié en 1750 , à quelques minuties
près , & qui ſe trouve encore rapporté
dans le Manuel médical & ufuel des plantes
, par M. Buchoz , en 1770.
• Auteur donne dans le chapitre ſuivant ,
une deſcription d'une nouvelle machine
pour les fumigations dans les maladies
> de matrice ; cette machine y eſt gravée.
Le neuvieme chapitre concerne l'inoculation
de la petite vérole : le parallele de
cette méthode avec la greffe , y eſt trèsbien
développé.Dans le dixieme & l'on-
}
G :
Cet
98 MERCURE DE FRANCE.
:
zieme chapitres , on rapporte des méthodes
pour éviter les maladies convulſives
& les fievres intermittantes. Dans le
douzieme , on fait voir de quelle utilité
eſt la muſique pour la connoiſſance du
pouls. Dans le treizieme, on indique les
végétaux propres à remplacer l'ipécacuana
dans la dyfenterie. La quatorzieme renferme
une obſervation ſur la guériſon
d'une hydropiſie de poitrine. Le quinzieme
, le feizieme & le dix-septieme traitent
de l'arnica, du trefle aquatique &
du crefſſon de roches , qui font autant de
plantes dont on ne peut affez accrediter
l'uſage dans différens cas. Dans le dixhuitieme
chapitre , on trouve une énumé.
ration des plantes propres à remplacer le
mercure dans les maladies vénériennes ;
&dans le chapitre qui fuit , M. Buchoz
fait connoître l'utilité de l'aimant dans
la Médecine , principalement contre les
tremblemens . Il ne rapporte ici que ce
qu'il en a dit en 1770 , pour faire voir
a ſes lecteurs qu'on connoiſſoit même
*antérieurement avant ce temps fon efficacité
, & que c'eſt mal - à - propos que
quelqu'un s'en eſt voulu approprier la
découverte. Le chapitre vingtieme renferme
quelques guériſons de ſcorbutiques.
NOVEMBRE. 1776. 99
Perſonne n'ignore qu'il ne s'eſt trouvé,
juſqu'à ce jour aucun remede fûr pour
guérir la teigne , ſi on en excepte l'emplâtre
de poix navale , quoiqu'on en aitannoncé
,dans les papiers publics , un avec
la poudre de crapaud ; cependant leDoc
teur Marquet a découvert deux remedes
de la plus grande efficacité contre cette
maladie. Ce font ces remedes dont M.
Buchoz gratifie le public dans le vingtunieme
& dernier chapitre. M. Carrere ,
Cenſeur royal , dans l'approbation qu'il
adonnée , dit que cet Ouvrage renferme
des vues nouvelles , qui ne peuvent que
lerendre utile. Au ſurplus, l'Auteur aſſure
avoir fait uſage de la plupart des remedes
indiqués , avec le plus grand ſuccès ; &
cet Auteur eſt d'autant plus croyable ,
que l'Hôtel de ville de Nancy lui en a
rendu témoignage par une atteſtation
authentique qui ſe trouve à la fin du Recueil
que nous annonçons. On ne peut
donc affez marquer de reconnoiſſance à
M. Buchoz de publier gratuitement de
pareilles découvertes , & de ne chercher
en cela qu'à ſe rendre utile à ſes concitoyens.
Il mérite à tous égards toutes fortes
d'encouragemens , tant pour la publication
de ces remedes , que pour les
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
:
différens Ouvrages qu'il fait paroître
journellement , ſur l'Hiſtoire Naturelle
&économique de la France.
1
Effai chronologique , historique & politique
fur l'Ile de Corse , avec des notes
importantes ſur les droits dela France ,
relativement à cette poſſeſſion , presqu'auſſi
anciens que la Monarchie :
enſemble l'origine de ces Peuples ,
leurs moeurs , leurs caracteres , la description
de fon fol , & fes différentes
révolutions juſqu'à ſa réduction aux
armes du Roi ; par M. Ferrand Dupuy ,
Conſeiller de Confiance de la Maiſon
Souveraine de Naſſau. A Paris , chez
Baſtien , rue du Petit-Lion , F. St. G.
vol. in- 12. br. 24 f.
M. Dupuy , après nous avoir préſenté
un précis chronologique de l'Hiſtoire des
Corſes , & des droits anciens & primitifs
de la France fur cette Ifle , nous faitune
deſcription abrégée de ſon ſol & de fes
produits , & nous donne une légere esquiſſe
des moeurs & du caractere de ces
Infulaires .
L'Iſfle de Corſe eſt ſituée entre le quarantieme
& le quarante deuxieme degré
NOVEMBRE. 1776. 1οΙ
de latitude ; elle a cent cinquante lieues
françoiſes de tour ,, environ quarante
lieues de longueur ſur quinze à vingt de
largeur. Des Géographes peu exacts ont,
fur la foi de leurs prédéceſſeurs , répété
que la température de cette Iſle étoit
mauvaiſe , & que ſon terroir eft ingrat
& ſtérile. M. Dupuy ſoutient au contraire
que jamais ſituation ne fut plus
heureuſe que celle de l'Ile de Corſe.
L'air y eſt pur & ſain dans les lieux élevés
, où les naturels parviennent à la plus
grande vieilleſſe. A l'égard des endroits
plus rapprochés de la mer , il ſe trouve ,
comme par - tout ailleurs , des lieux où
l'air eſt plus groſſier , & ſujet ſouvent à
être corrompu par des exhalaiſons d'eaux
croupiſſantes , que la pareſſe & l'indolence
des Infulaires ont laiſſées ſans écou
lement; mais les moindres travaux leur
rendroient cette ſalubrité , qui du temps
des Carthaginois & des Romains , faifoit
regarder la Corſe comme une riche posſeſſion
, néceſſaire même à la puiſſance
de ces deux Nations ; auſſi ne ceſſerentelles
de diſputer cette conquête , juſqu'à
ce que le génie tutélaire de Rome l'emportât
à la fin ſur celui de Carthage , &
aſſervit cette Iſle ſans retour. Les Ro-
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
%
mains lui avoient imposé un tribut annuel
de deux cents mille livres de cire.
La cire & le miel font encore aujour
d'hui une des grandes richeſſes de la
Corſe. Cette production , qui eſt de la
meilleure qualité en Corſe, pourroit de
venir une branche conſidérable de com
merce , par l'établiſſement de blanchis
feries & de manufactures de flambeaux
& de bougies. M. Dupuy propoſe de
faire fabriquer de ces bougies , où l'on
feroit entrer desparfums. Celuxe, adopté
par certains Peuples de l'Afrique & de
l'Inde , pourroit tenter nos riches conſommateurs
, & procurer beaucoup d'argent
aux Corſes , qui s'occuperoient de
ce genredecommerce. Séneque&Tacite
parlent des vins de cette Iſſe , qui étoient
ſervis ſur les tables les plus fomptueuſes
deRome. Ils alloient même de pair avec
les vins de Falerne , de Chypre , de Syracuſe&
de Malaga. Il ſeroit peut- être
facile de leur rendre cette qualité ſupérieure
qui les faifoit rechercher autrefois
par les Lucullus , en faiſant paſſer en
Corſe quelques vignerons de France les
plus expérimentés , qui étudieroient le
terrein , & enſeigneroient aux Corſes la
méthode de culture qu'il faudroit adop-
P
NOVEMBRE. 1776. 103
ter. Les huiles de cette Ifle n'ont également
beſoin que d'une culture ſuivie ,
pour approcher de la fineſſe des nôtres ,
les furpaſſer même , & devenir une branche
conſidérable de conſommation. Le
premier aſpect de la Corſe n'eſt point
agréable , à cauſe des hautes montagnes
qui en maſquent le coup d'oeil, & n'offrent
à la vue qu'un amas de rochers ,
que l'on ne ſuppoſeroit jamais contenir
un fol fufceptible de culture ; cependant
ces montagnes forment, de diſtances en
diſtances , de petites plaines très- fertiles ,
plantées , dans les endroits habités , de
toutes fortes d'arbres fruitiers, orangers,
bergamotiers , citronniers , châtaigniers ,
oliviers . Celles qui ont été dévaſtées par
les calamités de la guerre , offrent partout
le même fol & les mêmes avantages
pour les défrichemens ; on pourroit y
planter des mûriers blancs pour les vers
à foie ; alors on y éléveroit ces infectes
précieux qui , fans beaucoup de foin,
fourniroient des alimens aux manufactures
de France dans les années de difette
, & procureroient aux Corſes in.
duſtrieux une branche féconde de commerce
, fur- tout fi l'on élevoit des fabri
ques pour les préparations de ces foies.
G4
304 MERCURE DE FRANCE.
Les figues dont le pays abonde , & les
diverſes eſpeces d'orangers & de citrons,
productions naturelles à la Corſe , &
qui , dans de certains cantons , ont la
fineſſe & la bonté de celles de Malte &
de Portugal , pourroient encore fournir
une branche utile de commerce. La Corſe
a auſſi des mines de fer , d'or , d'argent
d'une exploitation facile ; des falines qui
étoient autrefois d'un rapport conſidérable
pour le commerce qui s'en faiſoit
chez l'étranger. Cette Iſle eſt également
pourvue de plantes médicinales , de végétaux
, d'arbuſtes , d'aromates odorifé
rens , de racines , de fleurs qui , en
France , flatteroient les curieux , & entreroient
dans l'ornement & la culture
des jardins. On trouve dans les montagnes
, entre Vivario & Borgagnano , une
forêt de pins de toute beauté , par leur
groſſeur& hauteur , avec quantité d'autres
arbres , auxquels les Corſes mettent le feu
pour les abattre. Ils ne font uſage de ces
pins quepour en tirer quelques partiespropres
à les éclairer ,&laiſſent enſuitepourrir
le reſte , ne ſachant comment les tranf
porter. Ces arbres , & d'autres propres à
la marine , dont la Corſe abonde , attendent
des chantiers de conſtruction pour
NOVEMBRE. 1776. 105
être employés utilement. La Corſe a
toutes les eſpeces d'animaux connus en
terre-ferme , excepté les carnaſſiers , les
nuiſibles & les féroces. Les ſangliers ,
les porcs , les chevres , font d'une venai
fon & d'une chair exquiſe. Ce pays
nourrit beaucoup de renards , dont la peau
bigarrée& plus belle que celle des renards
de France , pourroit être employée dans
la pelleterie. On rencontre encore dans
les montagnes une petite chevre nommée
maffoly ou muffoly , mouchetée & variée
de couleurs qui la font rechercher ; elle
ſe retire dans les rochers de l'Iſle , où
elle paroît ſe plaire , ſans être abſolument
farouche : il eſt facile de l'approcher ,&
elle ſe prive facilement. L'eſpece des
chiens font des dogues affez doux , de
bon ſervice pour la fidélité , la garde &
la ſûreté des beſtiaux; enfin les lievres y
multiplient beaucoup & font très-bons.
On n'y voit aucuns lapins. Les montagnes
, les vallées , les marécages offrent
par tout une multitude d'oiſeaux propres
pour la table & la chaſſe. Les merles
furtout font très- recherchés & d'un manger
exquis. Les chevaux multipliroient
beaucoup dans cette Iſle , s'ils étoient
foignés.
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
La population de cette Ifle en 1740,
ſuivant le dénombrement qui en avoit
été fait, montoit à cent-vingt& un mille
habitans. Les guerres en ont emporté
plus d'un tiers ; mais depuis que l'Iſſe eſt
paſſée ſous ladomination du Roi de France
& qu'elle jouit d'un calme plus conſtant
, on peut aſſurer que ſa population
s'eſt accrue d'un foixantieme. On peut
même eſpérer que ce Peuple éclairé par les
inſtructions de ceux qui le gouvernent.
& animé par leurs récompenfes encourageantes
, connoîtra bientôt tous les avan.
tages qu'il peut retirer de la fertilité de
fon fol. Différens Hiſtoriens ont employé
les plus noires couleurs pour nous
peindre les Corſes , parce que cette Na
tion a toujours refuſé de reconnoître des
maîtres impérieux & cruels , qui la traitoient
en eſclave. Maisſi ces Infulaires,
excités par la vengeance , ſe ſont portés
aux plus terribles excès , ils n'ont jamais
été féroces par choix & par aucun caractere
décidé. On les a vu reſpecter les
droits de l'hospitalité , accueillir ſouvent
dans leurs montagnes l'être ſouffrant , ou
l'étranger qui avoit beſoin de leurs fecours
, s'empreſſer de le fervir , partager
aveclui leur ſubſiſtance , s'en privermême
NOVEMBRE. 1776. 107
pour adoucir ſa ſituation & ſes infor.
tunes.
Quoique M. Dupuy ſe ſoit aſſujéti
aux bornes d'une ſimple eſquiſſe , il nous
dit un mot de quelques coutumes &
uſages de ces Peuples. S'il meurt quelqu'un
, les habitans envoient leurs
femmes viſiter le mort & lui porter
„ des préfens , qui conſiſtent en vin ,
châtaignes & tabac. Après avoir beau
„ coup gémi & lamenté auprès du corps ,
fait diverſes queſtions d'uſage aux per-
„ fonnes qui paroiſſent l'avoir le plus approché
dans ſes derniers momens , elles
lui parlent directement , lui demandent
pourquoi il a quitté ſa famille
fon village , où il étoit conſidéré &
eſtimé ? Quel motif ? S'il y avoit eu
„quelque chagrin ? Pendant ce temps ,
„elles le retournent de côté & d'autre ,
l'examinent & lui parlent , comme s'il
pouvoit répondre ; le pincent , le more
„ dent , redoublent leurs cris & queſtions
> extravagantes; ſouvent le tirent de def
ſus ſa paillaſſe , le mettent dans une
„ couverture , le ſecouent & l'agitent
violemment. Voyant que leurs peines
ſont perdues , qu'il eſt toujours infenfible
à leurs clameurs & à leurs foins ,
"
108 MERCURE DE FRANCE.
"
2
"
"
elles le reportent à ſa place , redou
blent leurs cris & leurs gémiſſemens
„ effroyables ; une eſpece de rage fuc-
„ cede; malheur à la veuve qui auroit
attendu la fin de la ſcène ; alors bat-
„ tue , égratignée , meurtrie , ſouvent
même défigurée , ſes enfans partageant
ces mauvais traitemens , tout fuit ou
ſe cache aux derniers accès de la fureur
de ces Bacchantes , qui font beau-
„ coup louées &applaudies de la vigueur,
„ qu'elles ont fait paroître dans cette
violente excursion " . Les Corſes conviennent
du ridicule de cet uſage ; mais
quand on leur en parle , ils répondent
que c'eſt une ancienne coutume de leurs
peres , qu'ils ſe gardent bien d'abolir ,
par reſpect pour leur mémoire. On peut
croire qu'ils tiennent ces uſages des Sar
raſins. En effet , on trouve en Afrique&
chez les Negres de la Côte d'Or , &jufques
dans l'Ile de Madagascar , a - peuprès
la pratique des mêmes extravagances;
mais ces Peuples en donnent pour
raiſon que ſouvent cet ufage a ſauvé la
vie à de prétendus morts , qui n'étoient
que tombés en léthargie ,& que ce céré.
monial a rappellé à leur état naturel .Voilà
du moins un motif; & peut être que
NOVEMBRE. 1776. 109
d'autres uſages nationaux , que nous ju
geons encore plus ridicules , nous le paroſtroient
moins , fi nous avions également
interrogé ſur leur origine les gens
éclairés du pays .
Ces uſages bizarres n'ont plus lieu aujourd'hui
que parmi les Montagnards de
Corſe. Ces Montagnards , comme tous
les Peuples ſauvages , ne connoiſſant
d'autre loi que la force, tiennent leurs
femmes dans une forte d'aviliſſement &
de fervitude. Ce font elles qui font tous
les travaux & les gros ouvrages. Un
Corfe s'amuſe à fumer , va àla chaſſe ,
laiſſe le gibier qu'il a tué ſur le lieu,
revient chez lui , indique en peu de mots
l'endroit où il a laiſſe ſa proie. Sa femme
quitte tout, court ſur ſes traces , & revient
avec ſa charge pour apprêter à
manger. Le mari ſe met ſeul à table ,
fans s'occuper de ſa famille , laiſſe ſes
reſtes qu'elle mange à part , s'endort ou
fume. Les habitans des villes avoient
auſſi retenu quelque choſe de ces moeurs
agreſtes des Montagnards ; mais depuis
le retour des François dans l'Iſte , ces
moeurs ſont bien adoucies. Une jolie
› Corſe , qui ignoroit autrefois le prix de
ſes charmes , qui étoit même auſſi indiffé
L
110 MERCURE DE FRANCE.
rente que ſon triſte & ſombre époux,
eſt aujourd'hui ſenſible à la louange; fe
met avec goût ; cherche à s'attirer plus
d'égards&d'empreſſements de la partdes
hommes , & par les qualités aimables qui
lui font propres , & par l'amusement que
l'on trouve dans ſa ſociété.
M. Dupuy termine ſon Eſſai ſur l'Hif
toire de Corſe , par nous donner une
notice fur différens objets d'hiſtoire naturelle
, fur quelques monumens hiſtoriques
particuliers à cette Ifle , & fur les
progrès de ces Infulaires dans les arts :
progrès qui , comme on le penſe bien ,
ont dû ſe reſſentir de l'ignorance d'un
Peuple , long-temps occupé de la guerre
&de la chaffe ,& qui borné aux beſoins
phyſiques , négligeoit les richeſſes qu'il
pouvoit retirer de fon fol.
:
Discours sur les Monuments publics de
tous les âges & de tous les Peuples
connus , fuivi d'une deſcription du
projet d'un Monument à la gloire du
Roi regnant LOUIS XVI , & de la
France , avec les gravures au premier
trait , des principales faces de ce Monument;
terminé par des obſervations
fur les principaux Monuments de la
NOVEMBRE. 1776. fif
Capitale de la France: dédié au Roi ,
par M. l'Abbé de Luberſac, Vicaire-
Général de Narbonne , Abbé Commendataire
de Noirlac , & Prieur de
Brive , in fol. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de l'Univerſité , contre les Écuries
de MONSIEUR; chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine ; & chez
Cloufier , Imprimeur Libraire ,
S. Jacques.
rue
La foufcription autoriſée par le Roi ,
que l'Auteur propoſa pour cet Ouvrage
Pannée derniere , a deux objets : l'un eft
le Difcours fur les Monuments publics ,
&c. cet Ouvrage paroît ; l'autre , deux
gravures repréſentant les deux faces principales
du Monument projété par l'Auteur
, à la gloire du Monarque regnant
&de la France. Ces deux Eſtampes ſeront
de trente cinq pouces chacune de
hauteur , fur vingt-deux de largeur ; elles
feront gravées par M. Laurent , éleve du
célebre Baléchou. Sa Majesté , la Famille
Royale , les Miniſtres , les Puiſſances
Etrangeres ont foufcrit , tant pour le
Difcours que pour les Estampes. On eft
le maître de ſouſcrire pour les deux objets
à la fois . Le Difcours fur les Monuments
L
112 MERCURE DE FRANCE.
publics in-fol. enrichi d'un ſuperbe fron
tiſpice & de différentes gravures au premier
trait , ſe trouve aux adreſſes ci-deſ.
fus , au prix de 24 liv. impreſſion du
Louvre , & de 18 liv. impreſſion de
Cloufier. Le prix de la ſouſcription des
deux gravures pour leſquelles on a fait
fabriquer un papier particulier , eſt de
48 liv. dont on paie 12 liv. en ſe faiſant
infcrire , & 36 liv. en les retirant. Ces
deux gravures auroient dû paroître dans
le mois d'Août ; mais la rigueur de
l'hiver obligea l'Artiſte de ſuſpendre ſes
travaux , ce qui en a retardé la livraiſon
juſques vers la fin d'Octobre. On ſouſcrit
pour les gravures , au Bureau de Correfpondance-
générale , rue des Deux- Portes-
Saint- Sauveur ; chez Cloufier , İmprimeur
Libraire , rue S.- Jacques ; chez
Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ; &
chez le ſieur Pierre Laurent , Graveur ,
rue & porte S. - Jacques , maiſon d'un
Apothicaire. Ceux qui ſouſcrivent pour
l'Ouvrage , ou Discours fur les Monuments
publics & pour les gravures en
même temps , paient , en recevant le vol.
36 liv.; & les 36 liv. reſtantes , à la
livraiſon des gravures.
Les éloges dont la France retentit à
l'avéne
NOVEMBRE. 1776. 113
l'avénement du Roi au Trône , donnerent
à M. l'Abbé de Luberſac l'idée d'un
Monument tel qu'il n'en avoit point trouvé
de modele chez aucune Nation , &
qui , n'anticipant ni fur le temps , ni fur
la reconnoiſſance , n'exprimât que les
ſentiments actuels des François , les vertus
& les actions du Monarque , confacrés
par ſes Edits & par la voix publique ,
& ne pût être ſuſpecté de prévention ni
de flatterie. Par la maniere dont ce Monument
est compoſé , il laiſſe de la place
pour les actions qu'annonce le commencement
d'un ſi beau regne. Ce projet
eſt le ſujet des deux belles gravures ,
dont nous parlons .
M. L'Abbé de Luberſac , lorſqu'il conçut
cette idée , s'occupoit du projet de
tracer, fous un ſeul point de vue , l'Histoire
générale des Monuments publics ,
depuis le premier qui fut érigé , juſqu'à
nos jours ; projet immenſe qui demandoit
du courage. Il voyagea, établit des correfpondances
, ſe procura une collection
immenſe de deſſins, de mémoires & d'obſervations
, tant ſur les reſtes des Monuments
de l'antiquité , que ſur les Monuments
poſtérieurs. Pour déterminer les
époques de leur érection , il mit à con-
H
1
114 MERCURE DE FRANCE.
tribution la Littérature grecque & latine ,
les Ouvrages de nos Savants & ceux des
Savants étrangers. Avec ces fecours , il
compara les ruines de ceux que le temps
& la barbarie ont détruits avec ce qu'en a
dit l'Hiſtoire ; & parvenu de proche en
proche à l'origine des Arts , il trace l'histoire
de leurs progrès en faiſant celle des
Monuments ; & comme , dans tous les
temps , les Arts portent l'empreinte des
moeurs & des caracteres des Peuples qui
les cultivent , on peut regarder ce Discours
comme l'abrégé d'une Hiſtoire univerſelle
du goût, de la religion & de la
philofophie de tous ces Peuples. L'Auteur
s'eſt plus attaché à l'hiſtoire qu'à la
critique , excepté lorſqu'il parle des Monuments
modernes de la Capitale , élevés
ſous les deux derniers regnes , au ſujet
deſquels il dit librement ce qu'il penſe.
Les monuments offrant un ſpectacle
de ſcenes variées à l'infini , plus ou moins
impoſantes , plus ou moins majeſtueuſes ,
à meſure que le génie qui les a projetés
étoit plus ou moins excité , & que les
Arts qui les ont exécutés étoient plus ou
moins perfectionnés ; leurs deſcriptions
faites avec foin par une eſprit éclairé , capable
d'en faifir toutes les beautés , ont
NOVEMBRE. 1776. 115
jeté dans le ſtyle de ce Difcours uneplus
grande variété.
L'Auteur diviſe ſon diſcours , & distribue
tous les Monuments en trois âges ,
ſoit qu'ils aient eu pour objet l'utilité
publique , ou la décoration , ou la récompenſe
du mérite.
Dans le premier âge , il trouve Babylone
& fa fameuſe Tour , Monument du
ralliement & de la diſperſion des Peuples.
Cet âge comprend tous les Monumens
- de l'Affyrie , de la Perſe , de l'Égypte ,
de la Paleſtine & de la Chine.
Le ſecond âge offre à M. l'Abbé de
Luberſac , les Monuments de la Grece ,
où tant de circonstances heureuſes concoururent
à la perfection des Arts ; ceux
de Rome ancienne , ſi féconde en tous
genres de productions du génie ; & ceux
des autres Villes d'Italie.
Le troiſieme âge a encore pour objet
l'Italie , ou les Monuments de Rome
moderne , de Veniſe. L'Auteur parcourt
enfuite la Turquie , l'Afrique , l'Eſpagne
, l'Amérique , l'Angleterre , la Suede ,
la Ruffie , & généralement tous les lieux
où les Arts ont pénétré. Il confidere dans
tous ces pays les Monuments anciens &
les modernes. Les Gaules , ſous la do-
H
116 MERCURE DE FRANCE.
1
mination des Romains , & après la conquete
des Francs , lui offrent le plus vaſte
theatre: il finit par la France , qu'il distingue
en ancienne & moderne.
Il donne la deſcription de la ſtatue unique
& hardie de Pierre le Grand , par le
célebre Falconet. Il faut lire dans l'ouvrage
même ce qu'il dit , en connoiſſeur
& en Hiſtorien , des plus célebres capitales
du monde , dont il caractériſe les
beautés , & dont il decrit les principaux
Monuments .
L'Auteur , après avoir parlé des Monuments
de la Capitale , élevés ſous le
regne de Louis XIV. & de ſon Succeſſeur,
ſuppoſe un voyage entrepris par
notre jeune Monarque , qui , pour connoître
tout par lui même , & tirer de cette
connoiſſance les moyens de rendre ſes
ſujets heureux , parcourt ſes États. L'Auteur
le fuit dans cette tournée. Le Prince
, en admirant les établiſſements ſans
nombre qu'il rencontre dans les Provinces
, rend juſtice au génie des grands
hommes qui en font les Auteurs , & des
Miniſtres qui les ont protégés ; il examine
les fortifications , les arſénaux , les
ports , la marine militaire & commerçante
, la conſtruction & la manoeuvre des
NOVEMBRE. 1776. 117
vaiſſeaux; il ſe pénetre d'eſtime pour le
cultivateur. Les principales Villes des
Provinces méridionales , Bordeaux , Toulouſe
, Montpellier , Nîmes , Arles , Marfeille
, Lyon , offrent à ſes regards un
canal digne des Romains , des atteliers ,
des manufactures , & les plus beaux Monuments
. Enfin , après avoir parcouru le
Royaume , il le ramene dans la Capitale.
Là , il compare ce qu'il voit à ce qu'il
a vu ; la porte S. Denis , les Boulevards ,
les Gobelins , le Cabinet d'Hiſtoire Naturelle
, la Sorbonne , &c. Là le Prince
découvre d'une main hardie l'urne qui
renferme les cendres du Cardinal de Richelieu.
Cette cendre s'anime , & du
fond de ſon tombeau , Richelieu raconte
les merveilles de fon Miniftere. Le discours
que l'Auteur prête aux mânes de
ce Miniſtre , eſt digne du Prince , du
Miniſtre & de l'Écrivain. Le Monarque
jette les yeux fur d'autres Monuments ,
tels que les Académies , la Bibliotheque
Royale , la nouvelle Egliſe de Sainte-
Genevieve , l'Hôtel des Invalides , les
Statues de Henri IV. , de LoUIS XIII. ,
de fon Succeſſeur , & du feu Roi , &c.
On trouve dans ce morceau les ſcenes
les plus intéreſſantes , telles que le Roi
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
à S. Denis ; les acclamations du Peuple
ſe mêlant au choeur des acteurs , dans un
ſpectacle où l'on repréſente une jeune
Princeſſe recevant de ſes Peuples les témoignages
de leur tendreſſe. Enfin l'Auteur
accompagne le Roi à fon Sacre ; il
entre dans les détails les plus touchants ,
& c'eſt par- là que ce Diſcours eſt terminé.
On fent bien que l'Auteur parcourt
trop d'objets , pour pouvoir s'arrêter également
ſur tous: il fait de quelques - uns
des tableaux très agréables.
Voici le Projet qu'il trace du Monument
à ériger dans une Place Publique ,
à la gloire de Louis XVI. & de la
France.
Du ſommet d'un rocher eſcarpé , &
environné de profondes cavités , d'où ſortent
des torrents d'eau qui tombent avec
fracas , & vont ſe perdre dans des abysmes
, s'éleve un Obéliſque de marbre
blanc , dont la hauteur répond à la magnificence
des édifices qui l'environnent ,
terminé à ſa cîme tronquée d'un globe
d'azur , parſemé de trois Fleurs de Lys ,
& ſurmonté d'un coq de bronze doré ,
agitant ſes aîles. La Renommée , les aîles
déployées , ſuſpendue vers le milieu
NOVEMBRE. 1776. 119
du Monument , embouchant la trompette
, invite les peuples à ſe réunir pour
célébrer les vertus du Roi ; le Temps ,
armé d'un marteau, fixe à coups redoublés
le Médaillon du Prince à l'Obéliſque ;
les Heures & les Siecles , après avoir enchaîné
, par le bas , le Médaillon autour
de l'Obéliſque , briſent la faulx da Temps ,
repréſenté ſous les traits du ſage Coopérateur
que le Roi s'eſt choiſi. Au-deſſus
du Médaillon font deux Génies; l'un poſant
fur le Buſte du Roi la Couronne de
l'Immortalité ; l'autre préſentant une tige
de Lys à la Rénommée. Le Buſte , pofé
fur le Médaillon de porphyre , eſt d'or ,
entouré de rameaux de chêne , de palmier ,
de laurier & d'olivier. Une grande Médaille
de bronze rouge , repréſentant deux
Buſtes accolés , avec cette deviſe , Concordia
Fratrum , qui déſigne Castor & Pollux
, & avec la légende , MONSIEUR ,
& M. LE COMTE D'ARTOIS , eft asſujétie
au côté de l'Obéliſque oppofé au
Medaillon du Roi , par la même chaîne
qui fixe ce Médaillon,
Sur un des angles du ſocle , la Vertu ,
à demi voilée , & débout , ſymbole des
Princeſſes Filles du feu Roi , le bras
droit élevé , indiquant de la main au
H4
120 MERCURE DE FRANCE.
Peuples , l'Inſcription votive de l'Obélisque
, REGI BENEFICO , eſt couverte
d'un large draperie , a les aſles à demidéployées
, & une flamme fur la tête.
La France , ſous les traits de la Reine ,
aſſiſe ſur le milieu du focle , couverte de
fon Manteau Royal , la Couronne fur la
tête , foutenant du bras gauche , un faisceau
, ſymbole de la force & de la puisſance
réunies , portant à ſa droite le
Sceptre , ayant à ſes pieds les caracteres
diſtinctifs de la Couronne , les marques ,
les attributs , & les récompenfes de la
naiſſance , de la valeur & du mérite , encourageant
le Génie vengeur du Prince
& le ſien , à terraſſer les monſtres qui
ont déſolé les Peuples par leur rapacité ,
leurs intrigues & leur audace , eſt aſſiſe
à côté & aux pieds de la Vertu.
L'un de ces Génies , menaçant & dans
l'attitude la plus animée , eſt encore armé
des foudres dont il vient de frapper les
monftres ; l'autre Génie , celui de la France
& de la Reine , a pris la forme d'un
aigle ; ſes aîles font déployées , ſa tête
menaçante , fon plumage heriſſé de fureur
; il eſt encore prêt à s'élancer fur le
monſtré qu'il vient de déchirer. Ces
deux Genies font grouppés ſur le bord
NOVEMBRE. 1776. 121
du précipice où tombent les monſtres abattus
, en tournant leur rage contre euxmêmes
, ſe ſervant , pour leur ruine mutuelle
, des torches , des ferpents , des
poignards dont leurs mains étoient armées
pour le malheur de la France.
Cette Scene animée eſt contraſtée par
les figures de Pallas & de la Paix , témoins
du triomphe de la France : l'une ,
ſous les traits de MADAME , le caſque en
tête , eſt fierement aſſiſſe ſur un lion ; fa
main droite repoſe ſur la criniere de cet
animal , qui tourne ſa tête vers la France ,
dont il lêche les pieds ; le bras gauche
eſt appuyé ſur ſon bouclier ; elle eſt ſuivie
de pluſieurs Génies qui , après avoir
traîné un canon ſur ſon affut , jouent avec
leurs armes & un drapeau. Au mi
lieu de ces grouppes , paroit une figure
repréſentant le Commerce , ſous l'habit
d'un Nautonnier François , entouré de
toutes les productions de la terre , de la
mer & de l'air , en indiquant de la main
le mot Protectio écrit ſur un ballot.
En face de Pallas eſt la Paix , dans un
char , ſous les traits de Madame LA
COMTESSE D'ARTOIS , préſentant fon
rameau d'olivier , d'une main , & de
l'autre , montrant au Prince les fruits
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
qui ſortent de la corne d'abondance , verſée
par un Zéphyr. Cette Scene occupe
la face de l'Obéliſque oppoſée à celle
où se trouve le canon.
A l'extrémité du char , vis - à - vis du
Commerce , paroît un Laboureur appuyé
fur un joug , un foc renversé à ſes pieds
.& un chien de Berger à ſes côtés , mon .
trant de la main , le mot Libertas écrit
fur un boiſſeau. Ce Cultivateur , ſous la
figure du Citoyen , connu fous le nom de
Ami des Hommes , eſt dans le coſtume
ancien des Gaulois.
Au- bas du rocher , au côté oppoſé à
la principale face de l'Obéliſque , eſt une
large voûte de rochers d'où fort un vaisfeau
, fur la proue duquel la Déeſſe de
la Seine eſt aſſiſe , recevant les hommages
& les tributs de la Déeſſe de la Marne,
fortant des eaux , & ſuivie de Naïades
: l'une eſt ſous les traits de MADAME
CLOTILDE ; & l'autre de MADAME
ELISABETH .
Neptune , armé de ſon trident , guide
le vaiſſeau des Déeſſes , que précedent
des fyrenes , des dauphins , & un Triton
fonnant de la trompe. Ce vaiſſeau caractériſe
les Armes de la Ville de Paris,
&c.
NOVEMBRE. 1776. 193
>
Sur une des quatre faces du piedeſtal
de l'Obéliſque , eſt un bas-relief répréſentant
la Séance du rétabliſſement du
Parlement , tenue par le Roi , le 11 Novembre
1774.
Les trois autres faces ou cartels , attendront
de nouveaux événements du
regne de LOUIS XVI. , dignes de faire
époque dans l'Hiſtoire.
Ce Monument , érigé ſur le bord de
la riviere , entre le Pont-neuf& le Pontroyal
, à l'extrémité de la Place de la Colonnade
du Louvre , & fur une Place
dont M. L'Abbé de Luberſac a donné le
projet , ſeroit vu à de très - grandes distances
, tant au - dedans qu'au dehors de
la Ville , & ne coûteroit guere plus que
la Satue équeſtre de Louis XV. , & la
Place où elle eſt érigée.
C'eſt ce Monument que M. l'Abbé de
Luberfac fait graver en deux planches de
trente- fix pouces de haut , fur vingtdeux
de large , par le ſieur Pierre Laurent
, Deffinateur- Graveur , & de l'Académie
de Peinture & Sculpture de Mar
feille.
124 MERCURE DE FRANCE.
Elémens de Tactique pour la Cavalerie ; par
M. Mottin de la Balme , Capitaine de
Cavalerie , ancien Officier-Major de la
Gendarmerie de France. A Paris ,
chez Jombert fils aîné , rue Dauphine ;
& chez Ruault , rue de la Harpe ;
I vol. in-8°. br. 3 1.
La Tactique , partie de l'art militaire la
plus étendue , & à laquelle toutes les au
tres tiennent , ayant pour objet , nous
dit l'Auteur dans l'introduction de cet
Ouvrage, les loix du mouvement , celles
de l'équilibre , le choc des corps , la formation
, l'ordre , les armes , les exerci
ces & les motions des troupes , eſt vrai
ment fufceptible de principes démontrés,
Il s'agit d'appercevoir les rapports de tou.
tes ces choſes , eu égard aux temps , aux
lieux , aux circonſtances , à la vigueur ,
à la diſpoſition & au caractere des individus
qui compoſent les armées. Ce n'eſt
pas d'aprés le nombre, les grands mouvevemens
des troupes , qu'il faut d'abord
compter , combiner & rechercher la cauſe
des défordres , du ſuccès ou des revers ;
mais c'eſt d'après la néchanique & l'organiſation
de toutes les parties qui compoſent
les diviſions , dont l'action & la
NOVEMBRE. 1776. 125
volonté unanime , pouſſées à un certain
degré & fecondées de la ſcience , triomphent
conftamment de la valeur , de la
force mal employée , du nombre & des
obſtacles. Pour y parvenir , on doit choifir
avec difcernement les combattans ; les
former & les ordonner de la maniere la
plus avantageuſe , enſorte qu'ils puiſſent
ſe ſecourir mutuellement fans ſe nuire.
Il faut endurcir les corps par de continuels
& violens exercices ; multiplier la
force par l'adreſſe , ainſi que la maſſe par
la vſteſſe : il faut armer , diſcipliner ,
exciter & diriger les paſſions , pour les
faire tendre à d'heureuſes fins. Voilà ,
continue l'Auteur , le point unique , la
vraie baſe d'où ſont partis tous les ſuccès
que de foibles diviſions ont eus fur des
armées innombrables. Voilà ce qu'ont
ſenti d'heureux Génies , qui voient les
choſes dans leurs cauſes & dans leurs
principes ; dont l'eſprit vaſte , profond &
courageux , dédaigne de penſer d'après
autrui. Voila enfin ce qui a occaſionné ,
ſous divers horizons , ces révolutions pasſageres
, ſi glorieuſes à quelques Peuples
& fi funeſtes à d'autres. Mais les connoiſſances
militaires , perfectionnées ſur
pluſieurs points , ne l'ont point été généralement
ni également. Parmi les diffé
126 MERCURE DE FRANCE.
rentes armées employées à la défenſe ou
à l'agrandiffément des Etats , la cavalerie ,
quoique la plus propre aux grands & rapides
exploits , l'a été , de tous les temps ,
le moins avantageuſement , faute d'avoir
fu choiſir , diſpoſer , aſſouplir , foumettre
, aguerrir les chevaux , les diriger avec
art. Nous ſommes , à cet égard ,
ſupérieurs aux anciens en Europe , particulierement
en France ; cependant , ajoute
l'Auteur , par une finguliere fatalité ,
cet avantage tourne en partie contre
nous , parce qu'on apprend une infinité
de choſes inutiles à la guerre , ſouvent
même nuiſibles , & qu'on ignore la plus
grande partie de ce qu'il faudroit ſavoir ;
d'où il eſt réſulté néceſſairement une foule
de fautes & d'abus. C'eſt ce que l'Auteur
a cherché à démontrer par des preuves
& par des exemples. Des obſervations
ſuivies fur la cavalerie & beaucoup
de réflexions fur ce corps , l'ont fait remonter
aux cauſes de ſes ſuccès ou de ſa
défaite dans les batailles. Tous ſes ſoins
ont été de les faire connoître , afin d'engager
les perſonnes qui dirigent les exercices
, à employer , dans l'inſtruction des
troupes , des principes plus conformes à
l'intérêt de la Nation & à la gloire des
armes Françoiſes. La lecture de cet Ou
(
NOVEMBRE. 1776. 127
vrage ne pourra d'ailleurs qu'augmenter
l'eſtime qu'on doit avoir pour un corps
qui n'a été que trop ſouvent expoſe aux
jugemens de perſonnes peu inftruites , &
contre lequel des Officiers d'infanterie ſe
font même quelquefois permis des declamations
& des épigrammes. C'eſt avec
les armes que l'Auteur s'eſt forgées ,
c'eſt-à-dire avec ſes principes , qu'il combat
les idées erronnées , inférées dans
quelques Ouvrages ſur l'art militaire.
Comme ces principes ſont contraires à
d'autres principes reçus , l'Auteur s'eſt
permis quelques explications , indiſpenſables
d'ailleurs dans un Ouvrage didactique.
Ces élémens de Tactique méritent d'autant
plus d'être accueillis , que nous n'avons
point d'écrits fur la Cavalerie qui
traitent de la Tactique. Ce genre de travail
demande beaucoup de connaiſſances
& même de zele patriotique , fur - tout
lorſqu'il eſt queſtion, comme dans l'Ouvrage
de M. de la Balme, d'attaquer de
front des idées adoptées depuis longtemps
, & aux quelles la plupart des hommes
tiennent toujours par pareſſe & même
par amour - propre.
(
128 MERCURE DE FRANCE.
Le jeu de Trictrac , ou les principes de
ce jeu éclaircis par des exemples , en
faveur des commençans ; avec l'explication
des termes par ordre alphabétique
, & une table des chapitres fervant
de récapitulation générale. Par M. J.
M. F. vol. in 8°. prix. 5 liv. rel. A
Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire.
Le jeu de trictac tient le premier rang
parmi ceux qui dépendent du calcul &
du hafard. Il occupe agréablement l'attention
du Joueur , par la variété des
combinaiſons , & tient toujours ſon espoir
en ſuſpens par les coups inattendus
du dé qui commande , en quelque forte ,
dans ce jeu. Mais ces coups peuvent être
calculés ; & c'eſt ſur la juſteſſe de ce calcul
, & la connoiſſance des combinaiſons ,
plus ou moins favorables , qui en réfultent,
qu'eſt fondée la ſcience de ce jeu ,
qui laiſſe d'ailleurs toujours au Joueur la
douce confolation de rejeter ſur les dés
la perte d'une partie qu'il aura ſouvent
très- mal conduite.
Comme les regles de ce jeu , font
connues depuis très-long-temps & expoſées
dans pluſieurs Traités on ne doit
pas s'attendre à trouver quelque choſe de
neuf
,
NOVEMBRE. 1776. 129
neuf dans l'Ouvrage que nous annonçons.
L'Auteur ne s'eſt proposé d'autre but que
- de faciliter aux commençans la pratique
de ce jeu , par une expoſition ſimple ,
claire & méthodique des regles , & par
des exemples , des calculs , des éclairciſſemens
indiſpenſables pour en donner
l'intelligence. Ces exemples & ces calculs
, qui appartiennent à l'Auteur , &
doivent faire diftinguer fon Traité des
autres écrits ſur le même objet , demanderoient
des planches pour pouvoir être
ſaiſis facilement par les commençans ;
mais il leur fera facile de ſuppléer à ces
planches qui manquent dans l'Ouvrage ,
par un trictrac où ils placeront les dames
d'après les exemples cités par l'Auteur.
Les caracteres du Meſſie vérifiés en Jésus
de Nazareth ; 2 vol. in 80 A Rouen ,
chez Laurent Dumeſnil , Imprimeur-
Libraire , rue de l'Ecureuil.
L'Auteur de cet Ouvrage, qui a déjà
donné des preuves de fon habileté dans
ſa défenſe des Livres de l'ancien Teſtament
, ne pouvait que réuſſir dans le
Traité ſavant & méthodique que nous
annonçons aujourd'hui. Nul autre qu'un
1
I
130 MERCURE DE FRANCE.
Ecrivain profond dans l'intelligence des
Ecritures , ne pouvoit donner des notions
claires & préciſes des principaux
caracteres du Meſſie; aſſigner avec justeſſe
les prophéties , dont le fens littéral
le regarde ; comparer ces prophéties avec
les faits , & rendre fon avénement ſenfible
, foit au Juif plongé dans un aveuglement
inconcevable , par fa dureté ,
foit à l'incrédule qui s'obſtine à fermer
les yeux fur toutes les preuves qui attestent
la vérité & la divinité des Ecritures.
S'il eſt des caracteres diſtinctifs auxquels
on puiſſe reconnoître , dit l'Auteur , le
libérateur annoncé par les Prophetes ; ſi 1
ces caracteres ſe ſont exactement vérifiés
en la perſonne de Jéſus , les Prophetes
n'auront pas parlé au hafard; ils auront
été inſpirés pour le prédire , & Jéſus ,
qu'ils auront prédit , ſéra véritablement
l'Envoyé de Dieu ; enforte que , par
cette ſeule preuve , la divinité des deux
Teſtamens ſe trouvera démontrée. Qu'oppoſe-
t-on à cette vérité ? Tantôt on foutient
qu'il n'y cut jamais de meſſie promis
; tantôt on dit que les prophéties
font obfcurcies , ou l'on en détourne le
ſens à pluſieurs objets étrangers. M. Clémence
, Chanoine de l'Egliſe de Rouen ,
fait diſparoître toutes ces objections fu
NOVEMBRE. 1776. 13t
rannées , en démontrant d'abord que le
Meſſie eſt l'objet unique que les Ecritures
nous préſentent par - tout , & que nonſeulement
le Meffie eſt venu , mais encore
qu'il a dû paroître dans les temps qui
ſe ſont écoulés entre la naiſſance de Jéſus-
Chriſt & la derniere ruine de Jérusalem.
On ne peut rien ajouter au développement
des prédictions de Jacob , de Daniel
, de Zacharie , d'Agée & de Malachie
; la matiere y eſt épuiſée. Cet Auteur
applique enſuite à Jésus- Chriſt les
caracteres du Meſſie , & juſtifie , par des
faits notoires , tirés d'Auteurs contemporains,
ſouvent même de nos ennemis,
qu'en lui & en ſes Diſciples font accomplies
toutes les prédictions qu'il a prouvé,
dans les deux premiers livres , appartenir
au Meffie. La réponſe aux principales
objections des Juifs & des incrédules
termine cet Ouvrage , qui renferme une
démonstration lumineuſe de la divinité
de Jésus - Chriſt.
Défense des Livres de l'Ancien Testament
contre l'écrit intitulé : La Philofophie
de l'Histoire ; par le même Auteur.
Cet Ouvrage, qu'on doit joindre *
12
132 MERCURE DE FRANCE.
ceux de MM. Guenet & Bullet , ſur les
difficulté tirées des Livres Saints , éclaircit
pluſieurs points importans. Authenticité
des Livres de l'ancien Teftament,
antiquité des Livres de Moyſe comparés
à ceux des autres Nations ; miracles ,
prophéties , doctrine des Juifs ; antiquités
Chaldéennes , Egyptiennes , Chinoiſes;
état primitif du genre humain , état
du premier homme, durée de la vie des
premiers hommes. Quelque ſyſtême qu'on
ait adopté , on s'intéreſſe toujours à la
diſcuſſion d'une matiere qui touche de ſi
près à notre origine & à notre deſtination.
Il n'eſt réſervé qu'aux eſprits frivoles
de ne prendre aucune part à des
diſputes auſſi ſérieuſes que celles qui regardent
la divinité des Ecritures , qui
nous ont été tranſmiſes pour notre instruction
& notre confolation.
La Morale du Citoyen du Monde , ou la
Morale de la Raiſon , formant la troiſieme
partie d'un Cours de Philoſophie
, par M. l'Abbé Sauri , Correspondant
de l'Académie des Sciences
de Montpellier. A Paris , chez Froullé
, Libraire , pont Notre Dame , visà-
vis le quai de Gêvres.
NOVEMBRE. 1776. 133
On deſiroit depuis long - temps un
Cours de Morale qui métitât d'être adopté
par les différens Colleges , & qui pût
ſervir d'introduction à l'étude de la
Religion. La plupart de ceux qu'on a
donnés juſqu'ici , étoient un peu fecs &
trop courts. Celui que nous annonçons ,
réunit à-peu-près , tout ce qu'il eſt le plus
eſſentiel de ſavoir fur cette partie importante
de la Philofophie. L'Auteur ya
joint des articles intéreſſans qu'on a trop
long- temps regardés comme étrangers à
la Philofophie : Agriculture , Population
, Manufactures , Commerce , Marine
, Guerre , &c. tous ces objets influent
ſur le bonheur de la Société & des Citoyens.
Ils font done liés eſſentiellement
à la Philoſophie , qui n'eſt autre choſe
que la ſcience du bonheur. Peut-on
atteindre cette fin que nous defirons tous ,
fans commencer à ſe connoître foi-même ,
en apprenant quels font nos devoirs ?
N'est - ce pas de toutes les ſciences la
plus néceſſaire & la plus utile ? La
premiere étude de l'homme n'eſt elle
pas l'homme même ? On ne fauroit le
nier. Ce n'est qu'après cette étude , que
nous pouvons nous livrer à celle des objets
étrangers. Envain ſerons -nous pro
13
134 MERCURE DE FRANCE.
fonds théologiens , habiles phyſiciens ,
poëtes ſublimes; nous ne ferons rien ,
il faut l'avouer, fi nous ne nous connoiffons
pas nous mêmes. L'étude des
moeurs doit donc être notre premiere
¬re principale étude. Les Républiques
ſubſiſteroient fans éloquence , a-t-on
dit plus d'une fois ; ſans ſcience , on verroit
des ſociétés ; on n'en verroit point
ſubſiſter long - temps ſans moeurs ; & rien
n'eſt plus propre à perfectionner les fociétés
, que la tradition des ſaines maximes
fur la Morale. On ne fauroit trop
les inculquer & les répandre. On a beau
dire que notre ſiecle eſt très éclairé ; il
n'en eſt pas moins vrai , (vérité triſte &&
humiliante) que notre fiecle, malgré le
progrès des lumieres , ne paſſe que pour
être un fiecle corrompu.
On est obligé d'avouer que la raiſon
humaine, livrée à elle- même , n'a pas
pu nous fournir un corps complet &,
ſuivi d'une Morale ſaine fur tous les
points; & que les vérités ſur cet objet
n'ont jamais été qu'éparſes , fans être
liées & réunies dans un ſyſtéme dont
toutes les parties ſe ſoutiennent. Il étoit
réſervé à la Religion chrétienne de nous
faire connoître la chaîne entiere de tous
NOVEMBRE . 1776. 135
1
nos devoirs , & fur-tout notre origine&
notre noble deſtination. Mais en avouant
l'excellence de la Morale évangélique ,
ne pourroit - on pas foutenir que certains
Moraliſtes ont trop fait dépendre les
moeurs de la révélation. Quelque foin ,
و د
"
dit un judicieux Littérateur , que l'on
,, prenne d'inſpirer des ſentimens de re-
,, ligion aux enfans , il vient un âge où
ود
ود
la fougue des paffions , le goût des plaifirs
, les tranſports d'une jeuneſſe bouil-
„ lante , étouffent ces sentimens. Si on
,, leur avoit dit que les moeurs font de
tout pays & de toute religion;que l'on
و د
و د
entend par ce mot les vertus morales
,, que la nature a gravées dans le fond de
,, nos coeurs , la juſtice , la vérité, la
"
bonne - foi , l'humanité , la bonté , la
„ décence ; que ces qualités fontcauffi
eſſentielles à l'homme que la raiſon
„ même , dont elles font une émanation;
"
”
un jeune homme fecouant peut- être le
,, joug de la religion , ou s'en faiſant une
à ſa mode , conferveroit au moins les
„ vertus morales , qui dans la fuite ,
pourroient le rapprocher des vertus
ود
و د
(*) Gedoin, Auteur de la traduction de Quintilien.
1
1 (
7
14
136 MERCURE DE FRANCE.
و د
chrétiennes : mais parce qu'on ne lui
,, a prêché qu'une religion auſtere , tout
tombe avec cette religion.
Cours de Physique Expérimentale & Théorique
, formant la derniere partie d'un
Cours complet de Philofophie , précédé
d'un précis de Mathématiques qui
Jui fert d'introduction ; par M. l'Abbé
Sauri , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier.
4 vol. in- 12. A Paris , chez Froullé ,
Libraire , pont Notre - Dame.
La Phyſique a toujours été regardée
comme la ſcience la plus digne de l'homme.
Quiconque a des yeux attentifs ,
ne peut qu'admirer le ſpectacle magnifique
de l'Univers , & ſe livrer avec plaifir
àl'étude des loix ſimples , mais fécondes
que la divine Sageſſe s'eſt preſcrites ,
& qu'elle fuit librement dans la confervation
& la reproduction de tous les êtres
qui nous environnent. Avec quelles
richeſſes & quelle profuſion , le Créateur
n'a t- il pas répandu cette foule de merveilles
dont nous ſommes à chaque inſtant
les témoins ! Quels attraits ne doit point
NOVEMBRE. 1776. 137
,
avoir l'étude de chacune de ces merveil
les , fur - tout depuis les découvertes que
les nouvelles éxpériences & la multitude
d'inſtrumens ont occaſionnées. Rien n'eſt
plus fatisfaiſant pour l'eſprit humain
que de connoître avec un peu plus de
certitude tous les phénomenes qu'on croyoit
expliquer autrefois par des mots vuides
de ſens. La matiere premiere , les
formes ſubſtantielles , les qualités occultes
font rentrées dans l'oubli , pour n'en
fortir jamais ; & l'on doit avouer qu'il
vaudroit encore mieux confeſſer ſon ignorauce
, que de recourrir , comme on l'a
fait pendant long- temps , à des explications
qui n'expliquent rien , & de ſubſtituer
des chimeres à la réalité. On n'eſt
point philoſophe, parce qu'on a fu inventer
des mots énigmatiques; mais on l'eſt
devenu , lorſqu'on a pu , à l'aide des expériences
, multiplier des découvertes
utiles. On fait aujourd'hui par quelle
route les rayons , partis du Soleil , vont
ſe rompte & ſe réfléchir dans les nuées ,
pour venir offrir à nos regards les plus
belles couleurs ; de quelle façon la terre
échauffée ſe couvre de fleurs au printemps
, & envoie dans les airs les vapeurs
&les exhalaiſons ; les nuages , & dans
15
138 MERCURE DE FRANCE.
ces nuages , le tonnerre & la foudre. Nous
pouvons à préſent pénétrer dans le ſein
de la terre , & y décéler comment la Nature
s'y prend à former le diamant , l'argent
, l'or & les autres métaux. L'origine
des vents & des feux ſouterains ne
nous eft pas entierement inconnue. On
apperçoit la force qui fait monter les eaux
par mille canaux inſenſibles , juſqu'à la
cime des montagnes , pour y former des
ſources ſi propres à nous rafraîchir. A
l'aide des télescopes & des autres inſtrumens
d'Optique , nous pouvons nous
élever juſqu'aux planetes , & nous élancer
de tourbillons en tourbillons , jus .
qu'aux extrémités du monde. Nous avons
découvert cette circulation rapide qui
porte le ſang & la vie dans toutes les
parties du corps humain ; & cette connoiflance
a perfectionné la Médecine qui
ne marche plus tant à tâtons . Nous ne
pouſſerons pas plus loin l'énumération
de toutes les queſtions que la phyſique
moderne nous explique. L'Auteur de
J'Ouvrage que nous annonçons , donne
dans ſa préface une juſte idée de toutes
les parties qui y font traitées ; & a trèsbien
rapproché les principales obfervazions
& expériences qui font répandues
NOVEMBRE. 1776. 139
dans une infinité de volumes & de mé
moires. Ce n'eſt point ici un compilateur
qui copie les penſées des autres ;
c'eſt un Ecrivain qui entend parfaitement
la matiere dont il parle. Son Cours de
philofophie qu'il a déjà publié , & qui ne
contenoit que la Logique & la Métaphyſique
, a mérité d'être bien accueilli.
- Les deux derniers Ouvrages que nous
annonçons , & qui complettent ſon travail
, ne peuvent être que très - utiles à
ceux qui ne veulent pas croupir dans l'ignorance.
On a toujours defiré de bons
élémens fur la phyſique , où l'expérience
ſuivroit de près la ſpéculation ; où les
démonſtrations mathématiques , clairement
préſentées , ſerviroient à nous faire
connoître les phénomenes de la Nature ,
où toutes les matieres feroient traitées
avec un ordre lumineux, & où toute la
Nature ſeroit préſentée à nos yeux d'une
maniere intéreſſante & fenfible.
Cours de phyſique de M. l'Abbé Sauri
réunit tous ces avantages ; & nous paroît
mériter d'être adopté par tous ceux qui
préſident à l'important ouvrage de l'éducation
de la Jeuneſſe.
F
Le
140 MERCURE DE FRANCE.
7
Nouveau Dictionnaire pour fervir de ſupplement
à l'Encyclopedie ou Dictionnaire
raisonné des Sciences , des Arts & des
Métiers ; par une Société de Gens de
Lettres ; mis en ordre & publié par
M.***. in- fol. Tomes I & II ; 1776.
A Paris , chez Stoupe , Imprimeur-
Libraire , (Setrouve à Amsterdam chez
Rey.)
SECOND EXTRAIT.
Nous n'avons rapporté dans le premier
extrait de ce Dictionnaire , que la premiere
partie de l'article BEAU , c'eſt à
dire , ce qui concerne le beau naturel ;
nous allons faire connoître la ſeconde
partie , qui regarde la beauté artificielle ,
celle que produiſent les arts portés à un
certain degré de perfection.
:
,, Le principe du beau naturel une fois
reconnu , il eſt facile de voir en quoi confifte
la beauté artificielle : il eſt aiſé de
voir qu'elle tient , 1º. à l'opinion que
l'art nous donne de l'ouvrier & de luimême
, quand il n'eſt pas imitatif: 2º. à
l'opinion que l'art nous donne & de luimême
& de l'artiſte & de la Naturee, fon
modele , quand il s'exerce à l'imiter."
Examinons d'abord d'où réſulte le
ſentiment du beau dans un art qui n'imite
1
NOVEMBRE. 1776. 141
point; par exemple , l'Architecture. L'us
nité , la variété , l'ordonnance , la ſymmétrie
, les proportions & l'accord des
parties d'un édifice , en feront un tout régulier;
mais fans la grandeur , la richeſſe
ou l'intelligence , portées à un degré qui
nous étonne , cet édifice ſera- t - il beau?
& ſa ſimplicité produira - t - elle en nous
l'admiration que cauſe la vue d'un beau
temple, ou d'un magnifique palais " ?
ود Au contraire ; qu'on nous préſente
un édifice moins régulier , tel que le Panthéon
ou le Louvre ; l'air de grandeur &
d'opulence , un enſemble majestueux , un
deſſin vaſte , une exécution à laquelle a
dû préſider une intelligence puiſſante ,
l'homme agrandi dans ſon ouvrage , l'art
raſſemblant toutes ſes forces pour lutter
contre la Nature , & furmontant tous
les obſtacles qu'elle oppoſoit à ſes efforts ;
les prodiges des méchaniques étalés à
nos yeux dans la coupe des pierres , dans
l'élévation des colonnes & des entablemens
, dans la ſuſpenſion de ces voûtes ,
dans l'équilibre de ces maſſes dont le
poids nous effraie , & dont la hauteur
nous étonne : ce grand ſpectacle enfin
nous frappe ; nous nous écrions , cela est
beau ! La réflexion vient enſuite: elle
1
142 MERCURE DE FRANCE.
examine les détails: elle éclaire le fentiment
; mais elle ne le détruit point.
Nous convenons des défauts qu'elle obſerve
: nous avouons que la façade du
Panthéon manque de ſymmétrie ; que les
différens corps du Louvre manquent d'enſemble
& d'unité. Plus régulier , cela
feroit plus beau , fans doute. Mais qu'eftce
que cela ſignifie ? Que notre admiration
, déjà excitée par la force de l'art
& ſa magnificence , feroit à fon comble,
ſi l'intelligence y régnoit au même
degré."
,, Je ne dis pas qu'un édifice , où les
forces de l'art & ſes richeſſes ſeroient
prodiguées , fût beau , s'il étoit monstrueux
, ou bizarrement compoſé. L'intelligence
y peut manquer au point que
le ſentiment de beauté ſoit détruit par
l'effet choquant du deſordre : car il n'en
eſt pas ici de l'art , comme de la nature.
Nous ſuppoſons à celle-ci des intentions
myſtérieuſes. Accoutumés à ne pas pénétrer
la profondeur de ſes deſſeins , lors
même qu'elle nous paroît aveugle ou
folle, nous la ſuppoſons éclairée & fage;
& pourvu que , dans ſes caprices & dans
ſes écarts , elle ſoit riche & forte, nous
la trouverons belle; au lieu qu'en interNOVEMBRE.
1776. 143
fogeant l'art , nous lui demanderons pourquoi
, à quel uſage il a prodigué ſes richefſſes
, ou épuisé ſes efforts ? mais en
cela même nous ſommes peu féveres;
& pourvu qu'à l'impreſſion de grandeur ,
ſe joigne l'apparence de l'ordre , c'en eſt
affez: la force & la richefſe font , du côté
de l'art , les premieres ſources du beau. ,,
ود Du reſte , il ne faut pas confondre
l'idée de force avec celle d'effort : rien
au monde n'eſt plus contraire. Moins il
paroît d'effort , plus on croit voir de force;
& c'eſt pourquoi la légereté , la grace
, l'élégance , l'air de falicité , d'aiſance
dans les grandes choſes , font autant de
traits de beauté. "
,, Il ne faut pas non plus confondre une
vaine oftentation avec une ſage magnificence:
celle - ci donne à chaque choſe la
richeſſe qui lui convient; celle - là s'empreſſe
à montrer tout le peu qu'elle a de
richeſſes , fans dicernement ni réſerve ,
&dans ſa prodigalité , décele ſon épuiſement.
"
ود Ces colifichets dont l'architecture
gothique eſt chargée , reſſemblent aux
colliers & aux bracelets qu'un mauvais
peintre avoit mis aux Grâces. Ce n'eſt
point- là de la richeſſe; c'eſt de l'indi
144 MERCURE DE FRANCE.
gente vanité. Ce qui eſt riche en architecture
, c'eſt le mêlange harmonieux
des formes , des ſaillies & des contours;
c'eſt cette belle étoffe d'acanthe qui
entoure le vaſe de Callimaque ; c'eſt une
friſe où rampe une vigne abondante ,
ou qu'embraſſe un faiſeau de chêne ou
de laurier. Amſi l'air de ſimplicité &
d'économie ajoute à l'idée de force &
de richeſſe , parce qu'il en exclut l'idée
d'effort & d'épuiſement. Il donne encore
aux ouvrages de l'art comme aux effets
de la nature , le caractere d'intelligence.
Un amas d'ornemens confus ne peut avoir
de raiſon apparente ; une variété bizarre
&fans rapport ni ſymmétrie , comme
dans l'Arabeſque ou dans le goût Chinois
, n'annonce aucun deſſein. "
ود L'intention d'un Ouvrage , pour
être ſentie, doit être ſimple ; & indépendamment
de l'harmonie , qui plaît aux
yeux comme à l'oreille, ſans qu'on en
fache la raiſon , une diſcordance ſenſible
entre les parties d'un édifice , annonce
dans l'Artiſte , du délire & non du génie
. Ce que nous admirons dans un beau
deſſin , c'eſt cette imagination réglée &
féconde qui conçoit un enſemble vaſte ,
& le réduit à l'unité."
4
» On
NOVEMBRE. 1776. 145
)
„ On voit par là rentrer dans l'idée du
beau , celle de régularité , d'ordre , de
ſymmétrie , d'unité , de variété , de proportion
, de rapports , de convenance ,
d'harmonie ; mais on voit auſſi qu'elles
ne ſont relatives qu'à l'intelligence , qui
n'eſt pas la ſeule ni la premiere cauſe de
l'admiration que le beau nous fait éprouver."
وو Ce que j'ai dit de l'architecture ,
doit s'appliquer à l'éloquence , à la Muſique
, à tous les arts qui déploient de
grandes forces & de prodigieux moyens.
Qu'un Orateur , par la puiſſance de la parole
, bouleverſe tous les eſprits , rempliſſe
tous les coeurs de la paſſion qui
l'anime , entraîne tout un peuple , l'irrite
, le fouleve , l'arme & le défarme à
ſon gré : voilà dans le génie & dans
l'art , une force qui nous étonne , une
induſtrie qui nous confond. Qu'un Muſicien
, par le charme des fons , produiſe
des effets ſemblables , l'empire que fon
art lui donne fur nos ſens , nous paroît
tenir du prodige ; & de-là cette admiration
dont les Grecs étoient tranſportés
aux chants d'Epimenide ou de Tyrtée ,
& que les beautés de leur art nous font
éprouver quelquefois."
K
146 MERCURE DE FRANCE.
د و
Si au contraire l'impreſſion eſt trop
foible , quoique très-agréable , pour exciter
en nous ce raviſſement , ce tranſport ,
comme il arrive dans les morceaux d'un
genre tempéré ; nous donnons des éloges
au talent de l'Artiſte , & au doux preſtige
de l'art ; mais ces éloges ne font pas
le cri d'admiration qu'excite en nous
un trait fublime , un coup de force &
de génie."
"
Paſſons aux arts d'imitation . Ceuxci
ont deux grandes idées à donner , au
lieu d'une ; celle de la nature imitée ,
& celle du génie imitateur."
ود En ſculpture , l'Apollon , l'Hercule,
l'Antinoüs , le Gladiateur , la Vénus , la
Diane , antiques : en peinture , les tableaux
de Raphaël , du Correge & du
Gnide , réuniſſent les deux beautés . Il
en eſt de même en poësie , quand la nature
, du côté du modele , & l'imitation ,
du côté de l'art , portent le caractere de
force , de richeſſe ou d'intelligence au
plus haut degré. On dit à la fois , du
modele & de l'imitateur : cela est beau !
& l'étonnement ſe partage entre les prodiges
de l'art , & les prodiges de la nature."
" On doit ſe rappeller ce que nous
NOVEMBRE . 1776. 147
avons dit du beau moral ; la force en fait
le caractere. Ainſi le crime même tient
du beau dans la nature, lorſqu'il ſuppoſe
dans l'ame une vigueur , un courage , une
audace , une conſtance , une profondeur ,
une élévation qui nous frappe d'étonnement
& de terreur. C'eſt ainſi que le rôle
de Cléopâtre , dans Rodogune , & celui
de Mahomet font beaux , conſidérés
dans la nature , abſtraction faite du génie
du peintre , & de la beauté du pinceau."
ود Une idée inſéparable de celle du beau
moral & phyſique , eſt celle de la liberté ;
parce que le premier uſage que la nature
fait de ſes forces , eſt de ſe rendre libre.
Tout ce qui ſent l'esclavage , même dans
les chofes inanimées , a je ne fais quoi de
triſte & de rampant , qui l'obscurcit &le
dégrade. La mode , l'opinion , l'habitude
ont beau vouloir altérer en nous ce
ſentiment inné , ce goût dominant de
l'indépendance ; la nature à nos yeux n'a
toute ſa grandeur , toute ſa majeſté ,
qu'autant qu'elle eſt libre , ou qu'elle
ſemble l'être. Recueillez les voix fur la
comparaiſon d'un parc magnifique , &
d'une belle forêt ; l'un eſt la priſon du
luxe , de la molleſſe & de l'ennui ; l'au
:
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
tre eſt l'aſyle de la méditation vagabonde
de la haute contemplation , &du fublime
enthouſiaſme. En voyant les eaux captives
baigner ſervilement les marbres de
Versailles , & les eaux bondiſſantes de
Vaucluſe , ſe précipiter à travers les rochers
, on dit également , cela est beau !
Mais on le dit des efforts de l'art , & on
le ſent des jeux de la nature : auſſi l'art
qui l'aſſujétit , fait- il l'impoſſible pour
nous cacher les entraves qu'il lui donne ;
&dans la nature , livrée à elle-même , le
peintre & le poëte ſe gardent bien d'imiter
les accidens où l'on peut foupçonner
quelques traces de ſervitude."
ود L'excellence de l'art , dans le moral ,
comme dans le phyſique , eft de ſurpasfer
la nature , de mettre plus d'intelligence
dans l'ordonnance de ſes tableaux ,
plus de richeffe dans ſes détails , plus de
grandeur dans le deſſin , plus d'énergie
dans l'expreſſion , plus de force dans
les effets , enfin plus de beauté dans la
fiction , qu'il n'y en eut jamais dans la
réalité. Le plus beau phénomene de la
nature , c'eſt le combat des paffions ,
parce qu'il développe les grands resforts
de l'ame , & qu'elle - même ne
NOVEMBRE . 1776. 149
reconnoît toutes ſes forces , que dans
ces violens orages qui s'élevent au fond
du coeur. Auſſi la poëſie en a - t elle tiré
ſes pentures les plus fublimes. On voit
même que pour ajouter à la beauté phyſique
, elle a tout animé , tout paſſionné
dans ſes tableaux ; & c'eſt à quoi le merveilleux
a beaucoup contribué."
Voyez combien les accidens les
plus terribles de la nature , les tempêtes
, les volcans , la foudre , font
plus formidables encore dans les fictions
des Poëtes. Voyez la terreur que
porte dans les enfers un coup du trident
de Neptune ; l'effroi qu'inſpire aux vents
déchaînés par Eole , la ménace du dieu
des mers ; le trouble que Tiphée , en
foulevant l'Etna , vient de répandre chez
les morts , & l'effroi qu'inſpire la foudre
dans la main redoutable de Jupiter
tonnant du haut des cieux. "
وو Quand le génie, au lieu d'agrandir
la nature , l'enrichit de nouveaux détails ,
ces traits choiſfis & variés , ces couleurs
fi brillantes & fi bien aſſorties , ces tableaux
frappans & divers , font voir en
un moment , & comme en un ſeul point ,
tant d'activité , d'abondance , de force
& de fécondité dans la cauſe qui les pro-
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
duit , que la magnificence de ce grand
ſpectacle nous jette dans l'étonnement ;
mais l'admiration ſe partage inégalement
entre le peintre & le modele , ſelon que
l'impreſſion du beau ſe réfléchit plus ou
moins fur l'artiſte ou fur fon objet , &
que le travail nous ſemble plus ou moins
au- deſſus ou au - deſſous de la matiere."
,, En imitant la belle nature , ſouvent
l'artiſte peut l'égaler ; mais de la beauté du
modele , & du mérite encore prodigieux
d'en avoir approché réſulte en nous le
ſentiment du beau. Ainſi lorſque le pinceau
de Claude Lorrain ou de Vernet ,
a dérobé au foleil ſa lumiere ; qu'il a
peint le vague de l'air ou la fluidité de
l'eau; lorſque dans un tableau de Van-
Huifun nous croyons voir , fur le
duvet des fleurs , rouler des perles de
rofée : que l'ambre du raiſin , l'incarnat
de la roſe y brille preſque en ſa fraîcheur
, nous jouiſſons avec délices &
de la beauté de l'objet , & du preſtige
de l'imitation."
"
,
La vérité de l'expreſſion , quand
elle eſt vive , & qu'on ſuppoſe une
grande difficulté à l'avoir faiſie , fait dire
encore de l'imitation , qu'elle eſt belle!
NOVEMBRE. 1776. 151
quoique le modele ne ſoit pas beau.
Mais ſi l'objet nous ſemble ou trop facile
à peindre , ou indigne d'être imité , le
mépris , le dégoût s'en mêlent ; le ſuccès
même du talent prodigué ne nous touche
point; & tandis que le princeau minutieux
de Gérard Dow nous fait compter
les poils d'un lievre ſans nous caufer la
moindre émotion , le crayon de Raphaël ,
en indiquant d'un trait une belle attitude,
un grand caractere de tête , nous
jette dans le raviſſement. "
,, Il en eſt de la poëſie comme de la
peinture. Quel effet ſe promet un pénible
Ecrivain qui pâlit à copier fidelement
une nature auffi froide que lui ?
Mais que le modele ſoit digne des efforts
de l'art , & que ces efforts foient heureux ,
les deux beautés ſe réuniffent , & l'admiration
eſt au comble. L'Ouvrage même
peut être beau , fans que l'objet le ſoit ,
l'intention eſt grande , & le but important:
c'eſt ce qui éleve la comédie au
rang des plus beaux poëmes , & ce qui
mérite à l'apologue le fentiment d'admiration
que le beau ſeul obtient de nous."
و د
Que Moliere veuille arracher le
maſque à l'hypocrifie , qu'il veuille lan
cer ſur le théâtre un cenſeur apre & ri
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
goureux des vices crians de ſon ſiecle;
que la Fontaine , ſous l'appât d'une poëfie
attrayante , veuille faire goûter aux hommes
la ſageſſe & la vérité , & que l'un
& l'autre aient puiſé dans la nature les
plus ingénieux moyens de produire ces
grands effets , tout occupés du prodige de
l'art & du mérite de l'artiſte , nous nous
écrions : cela est beau ! & notre admiration
ſe meſure aux difficultés que l'artiſte
a dû vaincre , & à la force de génie
qu'il a fallu pour les furmonter."
„ De là vient que dans un poëme ,
des vers où l'énergie , la préciſion , l'élégance
, le coloris & l'harmonie ſe-reuniſſent
ſans effort , ſont une beauté de
plus , & une beauté d'autant plus frappante
, qu'on fent mieux l'extrême difficulté
de captiver ainſi la langue , & de la
plier à fon gré. "
ود De la vient auſſi que ſi l'art veut
s'aider de moyens naturels pour faire
fon illufion , & pour produire ſes effets ,
il retranche de ſes beautés , de fon mérite
& de ſa gloire. Qu'un décorateur
employe réellement de l'eau pour imiter
une caſcade , l'art n'eſt plus rien ;
je vois la nature en petit, & chetive.
ment préſentée. Mais qu'avec le peinceau
NOVEMBRE. 1776. 153
ל
ou les plis d'une Gaze , on me repréſen
te la chûte des eaux de Tivoli , ou les
cataractes du Nil , la diſtance du moyen
à l'effet , m'étonne & me tranſporte
de plaifir."
ود Il en eſt de même de l'éloquence.
Il y a de l'adreſſe, ſans doute , à préſenter
à des juges les enfans d'un homme accuſé ,
pour lequel on demande grâce , ou à
dévoiler à leurs yeux les charmes d'une
belle femme qu'ils alloient condamner ,
& qu'on veut faire abfoudre. Mais cet
art eſt celui d'un adroit corrupteur , ou
d'un ſolliciteur habile ; ce n'eſt point
l'art d'un orateur. Les dernieres paroles
de Céſar , répétées au peuple Romain ;
font un trait d'éloquence de la plus rare
beauté ; ſa robe enfanglantée , déployée
fur la tribune , n'eſt rien qu'un heureux
artifice . A ne comparer que les
effets , un charlatan l'emportera fur l'orateur
le plus éloquent ; mais le premier
emploie des moyens matériels , & c'eſt
par les ſens qu'il nous frappe ; le ſecond
n'emploie que la puiſſance du fentiment
& de la raiſon ; c'eſt l'ame &
l'eſprit qu'il entraîne ; & fi on ne dit
jamais du charlatan qu'il fait de belles choſes
, quoiqu'il opere de grands effets ,
1
1
K5
154
MERCURE DE FRANCE .
c'eſt que ſes moyens trop faciles , n'annoncent
, du côté de l'art & du génie ,
aucun des caracteres qui diſtinguent le
beau , tandis que les moyens de l'orateur ,
réduits au charme de la parole , annoncent
la force & le pouvoir d'une ame
qui maîtriſe toutes les ames par l'afcendant
de la penſée , afcendant merveilleux
, & l'un des phénomenes les plus
frappans de la nature."
*,, Le pathétique , ou l'expreffion de la
fouffrance , n'eſt pas une belle choſe
dans fon modele. La douleur d'Hécube ,
les frayeurs de Mérope , les tourmens
de Philoctete , le malheur d'Edipe ou
d'Oreſte , n'ont rien de beau dans la réalité
, & c'eſt peut- être ce qu'il y a de plus
beau dans l'imitation Beauté d'effet , prodige
de l'art de ſe pénétrer avec tant de
force des fentimens d'un malheureux ,
qu'en l'expoſant aux yeux de l'imagination
, on produiſe le même effet , que
s'il étoit préſent lui - même , & que par
la force de l'illuſion , on émeuve les
coeurs , on arrache des larmes , on rempliffe
tous les eſprits de compaffion ou
de terreur."
" Ainſi , ſoit dans la nature , ſoit dans
les arts , foit dans les effets qui réſultent
NOVEMBRE. 1776. 155
de l'alliance & de l'accord de l'art avec
la nature , rien n'eſt beau que ce qui annonce
, dans un degré qui nous étonne,
laforce,la richesse ou l'intelligence de l'une
ou de l'autre de ces deux cauſes , ou de
toutes deux à la fois."
" On peut dire qu'il y a du vague
dans les caracteres que nous donnons
au beau; mais il y a auſſi du vague dans
l'opinion qu'on y attache. L'idée en eſt
fouvent factice , & le ſentiment relatif
à l'habitude & au préjugé. Par exemple ,
la même couleur qui eſt riche & belle
aux yeux d'une claſſe d'hommes , n'eſt
pas telle aux yeux d'une autre claſſe ,
par la feule raiſon que la teinture en eſt
commune & de vil prix. Pourquoi ne
dit-on pas du lever du ſoleil ou de fon
coucher , qu'il eſt beau , quand le ciel
eſt pur ou ferein ? Et pourquoi le dit - on
lorſque ſur l'horizon , il ſe rencontre
des nuages ſur lesquels il ſemble répandre
la pourpre & l'or ; C'eſt que l'or
&la poupre font dans nos mains des cho.
ſes précieuſes ; qu'à leur richeſſe , nous
avons attaché le ſentiment du beau par
excellence ; & qu'en les voyant briller
d'un éclat merveilleux fur les nuages que
le ſoleil colore , nous les comparons à ce
1
156 MRECURE DE FRANCE.
:
que l'induſtrie, le luxe & la magnificence
offrent de plus riche à nos yeux. A des
idées invariables , il faut des caracteres
fixes , mais à des idées changeantes , il
faut des caracteres ſuſceptibles , comme
elles , des variations de la mode & des
caprices de l'opinion."
Cet article ſuffit pour indiquer la maniere
dont la littérature eſt traitée dans
ce ſupplément à l'Encyclopédie. Les
Sciences y font développées avec la même
attention ; & l'on a eu particulierement
le ſoin de marquer les progrès que
l'eſprit d'obſervation y fait tous les jours.1
Fournal des Causes célebres , curieuses &
intéreſſantes de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , 12 volumes in- 12
par an ; 18 liv. pour Paris , & 24
liv. franc de port pour la Province.
On ſouſcrit chez M. Déſeſſarts , Avocat
au Parlement ; & chez Lacombe ,
Libraire
Le vingt - deuxieme & le vingt- troiſieme
volume de cet Ouvrage périodique
viennent de paroître. Le premier renferme
deux cauſes : celle d'une fille accuNOVEMBRE.
1776. 157
ſée d'inceſte ſpirituel , & celle d'un hom
me mis en priſon par ordre du Roi. La
premiere de ces deux cauſes contient les
détails les plus piquans. On trouve , dans
le vingt- troiſieme volume , quatre cauſes
également curieuſes & intéreſſantes. La
premiere eſt le procès du fameux rebelle
Pugatchew condamné en Ruſſie , & exécuté
à Moſcou en 1774; la ſeconde ,
l'affaire des Libraires ſur le commentaire
de la Henriade de M. de Voltaire , publié
par M. Fréron après la mort de M.
de la Baumelle. La queſtion que cette
cauſe préſente , intéreſſe les gens de lettres
& les Libraires. Il s'agit de ſavoir ſi ,
ſous prétexte d'un commentaire , on peut
faire imprimer le texte de l'ouvrage commenté.
Les détails de cette affaire la
rendent très - piquante. Le Redacteur y
a inſerè un avertiſſement de M. de Voltaire
, ſur l'édition de fon théâtre faite
au Temple - du - Goût , qu'on lira certainement
avec le plus grand plaiſir , & qui
répand le plus grand intérêt ſur cette cauſe.
Elle est d'ailleurs écrite avec pureté ,
&ne peut manquer de plaire à toutes fortes
de Lecteurs. La troiſieme , préſente
une queſtion importante ſur l'état des
Juifs , jugée par le Parlement de Nancy.
158 MERCURE DE FRANCE.
M. Déſeſſarts eſt le Rédacteur de ces
trois cauſes. La quatrieme eſt un procès
criminel fur des couplets faits contre
l'honneur & la réputation d'une femme
de qualité. Cette affaire renferme les circonſtances
les plus fingulieres. Un Journal
auſſi piquant , mérite le ſuccès qu'il
a. Il formera dans la ſuite un des recueils
les plus intéreſſans que nous ayons fur
la Juriſprudence. Pour le rendre plus
utile , les Rédacteurs viennent d'annoncer
qu'ils donneront au public une table
raiſonnée des matieres de tous les volumes
qui auront paru juſqu'au premier Janvier
1777. Ils expliquent les motifs qui les
déterminent à faire imprimer cette table
ſéparément , dans un avertiſſement qui
fe trouve au commencement du volume
qui vient de paroître , & que nous allons
copier (*).
Pluſieurs de nos Souſcripteurs (diſentils)
nous ont demandé une table alpha-
(*) MM. les Avocats des Parlemens de Province qut
youdront faire inférer dans ce Journal des affaires , dans
lesquelles ils auront fait des Mémoires imprimés , font
priés de les envoyer , francs de port , à M. Déſeſſarts ,
& d'y joindre une copie des Arrets qui les aurontjugés.
Les Rédacteurs s'empreſſeront d'en rendre compte.
1
NOVEMBRE. 1776. 159
bétique & raiſonnée des matieres conte
nues dans les volumes qui ont parus jus
qu'ici. La variété & l'importance des
queſtions répandues dans notre ouvrage ,
exigent ce ſecours Nous aurions prévenu
le deſir de nos Soufcripteurs , fi
nous n'avions été arrêtés par les conditions
que nous nous sommes impofées
dans notre Prospectus , de fournir douze
volumes de cauſes par an . Nous leur
propoſons donc de leur donner la table
de tout ce qui aura paru juſqu'au premier
Janvier 1777. L'abondance des matieres
ne permet pas de la renfermer dans un
volume moindre que dix , douze à quinze
feuilles , & d'un caractere beaucoup plus
fin que celui du corps de l'ouvrage. Ainſi
ceux qui voudront ſe procurer ce volume
ſéparé , auront la bonté d'en prévenirM.
Déſeſſarts en renouvelant leur foufcription
, & de lui faire tenir la ſomme de
3 livres pour ce volume , & il leur parviendra
franc de port dans le courant du
mois de Juin 1777 .
MM. les Souſcripteurs font également
priés de renouveler leur ſouſcription dans
le mois de Décembre , afin de fixer le
tirage des exemplaires , & d'en donner
l'avis , franc de port, à M. Défefſarts ,
160 MERCURE DE FRANCE.
Avocat au Parlement , rue de Verneuil ,
la troiſieme porte cochere avant la rue de
Poitiers ; ou au ſieur Lacombe , Libraire ,
au bureau des Journaux.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ESSAIS hiſtoriques fur les modes &fur
le costume en France; nouvelle édition ,
pour fervir de ſupplément aux Effais historiques
fur Paris , par M. de Saint Foix.
A Paris , chez Coſtard , rue Saint Jeande-
Beauvais ; I vol. in-12 br. 1 1. 10 f.
Le petit Magasin des enfans , ou les
étrennes d'un pere , &c. contenant un
cours complet & précis d'éducation , mis
à la portée des enfans des deux ſexes ,
avec les notions les plus exactes & les
plus lumineuſes ſur la religion , la géographie
, l'hiſtoire , la morale, l'hiſtoire
naturelle , &c. fuivi d'un abrégé de l'histoire
des Dieux & des Héros de la Fable ;
3 vol. in- 24 br. chez le même.
ACADEMIES .
NOVEMBRE . 1776. Ібг
ACADÉMIES.
I.
BESANÇON.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles - Lettres
& Artsde Besançon a tenu ſa ſéance
publique le 24 Août 1776, au palais de
Grandville pour la diſtribution des prix.
M. l'Abbé Talbert , Préſident de l'académie
, ouvrit la ſéance par un beau discours
où il rappelle la gloire de la province
& de la capitale de Franche- Comté ,
par les Grands - Hommes qui en font fortis
, qui ſe ſont diftingués dans tous les
genres de mérite. M. le Préſident fit enſuite
la réception annuelle des Académiciens
; de M. le Comte de Scey , Maréchal
de Camp, & de M. Clerc , ci -devant
Médecin des Armées du Roi , en Allemagne
, &c. Enſuite , on rendit compte
des Ouvrages qui ont concourru pour les
prix. Depuis deux années , l'Académie
demandoit aux Orateurs de développer
cette importante vérité : Combien le res
pect pour les moeurs contribue au bonheur
L
162 MERCURE DE FRANCE.
des Etats. Trente cinq concurrens font
entrès dans la carriere , mais un ſeul a
remporté les deux prix deſtinés à l'éloquence
, qui devoient être réunis ou diviſés
, felon le mérite des Ouvrages. Le
difcours de M. l'Abbé de Μoi , Grand-
Vicaire de Verdun , Curé de S. Laurent ,
à Paris , laiſſoit trop de diſtance entre lui
& ſes rivaux , pour que l'Académie pût
Jui en affimiler aucun. Son difcours , fuivant
le témoignage de ſes Juges , offre
à la fois une expreffion préciſe & forte ,
le coloris le plus brillant , un ſtyle animé
par les images , une chaleur foutenue ,
& cette heureuſe variété de tours , ſans
laquelle les plus grandes beautés languisfent.
L'Acceffit du prix d'éloquence a été
accordé au P. Prudent , Capucin.
M. le Préſident a enfuite annoncé que
le prix de diſſertation avoit été adjugé à
Don Vincent de l'abbaye de S. Remi ,
à Reims. Il s'agifſſoit de montrer quelle
a été l'autorité des Empereurs dans les Gaules
, après l'établiſſement des Barbares ?
L'académie avoit proposé pour ſujet
des Arts en 1774 : La poſſibilité d'établir
des moulins à vent , ou des moulins
à bateaux dans les environs de Besançon ,
eu egard à l'impetuosité des vents , & à la
lenteur de la riviere. Un Auteur anoNOVEMBRE.
1776. 163
nyme a obtenu un des prix réſervés , &
l'autre a été partagé entre le ſieur Puricelli
, & le ſieur Loiſeau , Architecte de
Paris . Enfin , l'acceffit a été déféré au plan
d'une roue horizontale de moulin à vent
propoſé par le ſieur Leguin , originaire
de Franche - Comté , & réſident à Paris.
La ſéance à été terminée par l'annonce
des ſujets des prix pour 1777.
Le premier , fondé par M. le Duc de
Tallard , conſiſte en une médaille d'or
de la valeur de 350 liv.
Le diſcours aura pour objet d'établir
comment l'éducation des femmes pourroit
contribuer à rendre les hommes meilleurs ?
L'étendue de l'Ouvrage doit étre d'environ
une demi- heure de lecture.
Le ſecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard , conſiſte en une
médaille d'or de 250 liv. & eſt deſtiné
à une diſſertation littéraire. Il ſera donné
à la meilleure Notice des monumens Ro
mains qui existent dans le comté de Bourgogne.
Les Auteurs ſe diſpenſeront de trai-
- ter la partie des voies anciennes , fur lesquelles
l'Académie a des éclairciſſemens
fuffiſans . La diſſertation ſera d'environ
trois - quarts d'heure de lecture , ſans y
- comprendre les pauſes.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
1
Le troiſieme prix , fondé par la ville
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv. deſtiné à un
Mémoire fur les Arts .
L'Académie a déjà démandé : Quelles
font les causes & les caracteres d'une maladie
qui commence à attaquer plusieurs vignobles
de Franche - Comté , les moyens
de la prévenir ou de la guérir.
Les Ouvrages feront adreſſés , francs
de port , à M. Droz , Conſeiller au Parlement
, Secrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1777.
Pour faciliter les recherches & les expériences
des perſonnes qui ſe livrent à
la partie hiſtorique & aux arts , l'Académie
propoſe les ſujets ſuivans pour
l'année 1778.. 1
Le prix des Arts ſera donné au meil
leur Mémoire fur la Minéralogie d'un Bailliage
de la Franche - Comté.
Pour l'Hiſtoire , on demande : Quelle
eft l'origine des droits de main morte dans
les provinces qui ont composé le premier
royaume de Bourgogne.
Les Auteurs font invités d'indiquer
exactement les lieux dans lesquels ſe
trouvent les ſubſtances minérales ou fosfiles
dont ils parlent , d'aviſer aux moyens
d'en tirer le parti le plus avan
NOVEMBRE. 1776. 165
tageux , & de joindre à leurs Ouvrages
des échantillons bien étiquetés de ce qui
pourra mériter une attention plus particu
here.
I I.
NISMES.
L'Académie de Nîmes a tenu ſa ſéance
publique le 14 Juin 1776.
M. de Vallongue , directeur , en a fait
l'ouverture , par un diſcours dans lequel
il a prouvé , par le tableau des progrès
des Sciences & des Arts , depuis leur
premiere invention , juſqu'à nos jours ,
que le principe qui agit dans l'homme ,
eſt eſſentiellement différent du principe
qui agit dans les autres animaux ; & que
la perfectibilité indéfinie dont la raifon
humaine eſt douée , oblige de la placer
dans un ordre ſupérieur à celui de l'instinct
aveugle & borné qui anime les
brutes.
" M. de Génas , Chancelier , a rendu
compte de divers ouvrages de profe & de
poëſie , qui ont été lus , pendant le cours
de l'année , dans les ſéances particulieres
de l'Académie , dont les principaux
font:
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Un mémoire fur l'analogie des fluides
nerveux , électrique & magnétique , par
M. l'Abbé Paulian .
Une diſſertation ſur les cauſes du froid
que l'on reſſent ſur le ſommet des Montagnes
, après avoir éprouvé le chaud
dans les vallons qui font à leur pied ;
par le même.
Une fable allégorique , de M. de Neuvillé.
Divers morceaux de poëſie italienne
de M. de Verot.
Diverſes piéces de poësie françoiſe ,
de M Imbert.
Obſervations ſur la diſtribution des
eaux de la fontaine de Nîmes , & fur les
moyens de remédier à quelques inconvéniens
, par M. de Génas.
Un mémoire ſur les communaux du
Dioceſe de Nîmes , par le même.
L'Eloge hiſtorique de Queſnay , par
M. le Comte d'Albon .
Une lettre du même à M. de B... fur
le commerce , les fabrications & la conſommation
des objets de luxe ;
Un dialogue entre un Economiſte &
un Fabriquant de Lyon ; pour ſervir de
réponſe à la lettre de M. le Comte
d'A... à M. de B... ſur le commerce , :
NOVEMBRE. 1776. 167
les fabrications & la conſommation des
objets de luxe , par M. Vincens .
Des obſervations ſur les loix de Lycurgue
, par M. Lecointe de Marcillac.
Un drame intitulé Arétine , par le même.
Des obſervations ſur l'inoculation Sutonienne
par MM. Nicolas , de Grenoble
& Razoux , Docteurs en Medecine.
Des notices , & un extrait de l'Hiſtoire
de la Ville de S. Gille, par M. Razoux.
Une diſſertation ſur les voeux des
Romains , par M. Meynier.
L'Eloge de M. Berard de l'Académie
de Nîmes , par M. Girard.
Réfléxions ſur le projet de faire un
nouveau cadaſtre en Languedoc , par M.
de Vallongue.
Un Mémoire fur le projet d'un canal
de navigation de Nîmes au rhône & à
la mer , par M. Tempié.
M. de Génas a analyſé la plupart de
ces ouvrages : en faiſant l'extrait du dernier
, il a parlé de la commiſſion nommée
par le gouvernement , pour l'examen
des canaux qu'il feroit utile de conſtruire
dans le royaume ; il a fait l'éloge
du Roi ; celui des Miniſtres , de M,
L4
168 MERCURE DE FRANCE .
l'Archevêque de Narbonne , Préſident
des Etats de Languedoc; de M. le Comte
de Périgort , Commandant , & de M.
de S. Prieft. Intendant de la même Province
; & celui de M. l'Evêque de Nîmes
, comme chef de l'adminiſtration po
litique de fon Diocèſe .
Après le réfumé de M. de Génas , M.
Seguier , ſecrétaire perpétuel , a proclamé
l'Ouvrage qui a remporté le prix de cet.
te année , & annoncé le ſujet de celui
de l'année prochaine , par le programme
ci- joint.
La féance a été terminée par la lec
ture de l'ouvrage couronné,
A la ſuite de la ſéance de l'Académie ,
M. l'Evêque de Nîmes préſident , comme
protecteur , a diftribué divers prix que le
ſieur Maumenet , Maître d'Ecriture , avoit
propofés à ſes Elèves , au jugement de
l'Académie.
L'Académie avoit propoſé pour le ſujet
du prix de l'année 1776 , l'Eloge d'Esprit
Fléchier Evêque de Nîmes. Elle l'a
déferé à l'Ouvrage qui a pour deviſe :
Personne ne ſavoit mieux estimer les cho
Ses louables , ni mieux louer ce qu'il eſtimoit
. Flệch. Orais. Funéb. de Mont dont
l'Auteur eſt M. Trinquelague , Avocat
en Parlement , réſident à Nîmes .
NOVEMBRE., 1776. 169
Parmi les Ouvrages envoyés au concours
, l'Académie a diftingué celui qui
a-pour deviſe : l'Eloge d'un grand homme
est mon premier ouvrage. Cette piece ,
annoncée comme l'eſſai d'un jeune Auteur
, contient pluſieurs morceaux qui
décélent un talent digne d'être encouragé
par de juſtes éloges.
L'Académie propoſe, pour le ſujet du
prix de l'année 1777 , cette queſtion :
Quels sont les moyens les plus fimples &
les moins difpendieux de rendre les Moulins
du Languedoc , propres à la mouture économique
?
Le prix de 300 liv. ſera délivré , &
l'ouvrage qui l'aura mérité ſera lu à la
Séance publique du mois de Juin 1777.
Les paquets ſeront adreſſés , francs de
port , à M. SEGUIER , Secrétaire perpétuel
de l'Académie. Ils ne feront pas
reçus après, le 31 Mars 1777.
Chaque Auteur mettra une deviſe à
la tête de ſon Ouvrage , il y joindra un
billet cacheté , qui contiendra la même
deviſe , ſon nom & le lieu de fa réſi
dence.
Les Membres de l'Académie , les Afſociés
& les Auteurs qui ſe ſeront fait connoſtre
directement ou indirectement , ne fe
ront pas admis au concours.
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie donnera encore dans la
Séance publique de 1777, la Médaille
pour le prix d'Agriculture , annoncé dans
le Programme de l'année derniere.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALEDE MUSIQUE
continue les repréſentationsd'Euthyme
& Lyris , nouveau Ballet héroïque en
un acte ; celui d'Arueris , acte des Fêtes
de l'Hymen , & le Ballet pantomine
d'Appelles & Campaſpe.
DÉBUTS.
Mademoiselle LAURENCE , éleve de
l'Ecole de muſique de l'Opéra , a débuté
le 24 Septembre , par le rôle de Théodore
de l'Union de l'Amour & des Arts,
Elle eſt d'une figure agréable & d'une
taille élégante ; ſa voix eſt brillante &
étendue. Le genre de fon talent paroît
la deſtiner aux premiers rôles , ſi elle
peut acquérir , par l'étude & par l'habi
NOVEMBRE. 1776. 175
tude du théâtre , plus de ſureté dans ſon
chant , & plus d'aſſurance dans ſonjeu,
Mademoiſelle de MONVILLE a debuté
le même jour par l'ariette de M. le
Berton : Vous a qui deux beaux yeux asfurent
la victoire : elle a renda enſuite
avec ſuccès le rôle de l'Amour dans l'acte
d'Euthyme. Le genre de ces rôles paroît
convenir à ſa figure & à ſon talent. Sa
voix eſt foible , mais légere. Sa prononciation
eſt nette & facile : elle chante
avec préciſion.
COMMÉDIE FRANÇOISE.
0N a remis à ce théatre Romeo & Juliete
, Tragédie nouvelle de M. Ducis.
Elle a été revue avec plaiſir , & jouée
avec ſuccès ; mais non pas autant que par
les premiers acteurs qui en ont établi les
rôles dans l'origine.
On a joué , le 10 d'Octobre , ſur le
théâtre de la Cour à Fontainebleau , Zuma
, Tragédie nouvelle de M. Lefevre.
172 MERCURE DE FRANCE .
Le ſujet eſt tout entier d'invention . Il
n'a pas eu un ſuccès complet ; mais il
pourra en avoir un à Paris , lorſque l'Auteur
aura faitles changemens convenables ,
que la repréſentation lui a indiqués. Il
ýa dans cette Tragédie des ſituations fortes
& intéreſſantes. Les vers en font faciles
& fouvent très - heureux.
Lorſqu'on dit à Pizarre , en parlant des
Péruviens :
1
}
Leur nombre à chaque pas ſemble ici s'augmenter ,
il répond
}
Allons; il faut les vaincre & non pas les compter.
Il s'écrie , en parlant de l'hoſpitalité
qu'il a trouvée chez Zuma :
Tant le coeur des mortels que rien encor n'altere ,
Porte de la bonté le divin caractere.
DÉBUT.
2
M. Clavareau le jeune , fils d'un Comédien
, qui ſe deſtinoit d'abord à la
peinture , & qui n'avoit encore paru fur
aucun théâtre , a débuté à la Comédie
Françoiſe par le rôle de Darviane dans
NOVEMBRE. 1776. 178
Mélanide , & par celui de Lindor dans
Heureusement. Cet acteur jeune & de
taille moyenne , a un organe agréable ,
& joue avec feu & intelligence. Il peut
ſe rendre utile à ce théâtre , en étudiant
fon art , & en perfectionnant les moyens
que la nature lui a donnés pour ſaiſir la
vérité & l'eſprit de ſes rôles.
COMÉDIE ITALIENNE.
LESES Comédiens Italiens n'ont rien
donné de nouveau ; mais on attend des
piéces nouvelles ſur leur théâtre , après
le voyage de Fontainebleau. Pluſieurs
ſujets ſe préparent auſſi à débuter.
Mademoiselle Colombe a foutenu l'intérêt
du ſpectacle pendant le voyage de
Fontainebleau , & paroît tous les jours
perfectionner ſes talens On ne peut deſirer
une voix plus belle , plus brillante
& plus étendue ; plus de goût pour le
chant ; plus d'énergie & d'expreſſion dans
le pathétique ; plus d'adreſſe & d'art
dans les traits difficiles , avec un jeu plus
vrai , plus ſenſible , embelli par une figu
re noble & intéreſſante.
174 MERCURE DE FRANCE.
On doit auſſi de juſtes éloges au zele
de Madame Dugazon & de Madame
Moulinghen qui rempliſſent avec beaucoup
d'intelligence &de chaleur tous les
rôles qui leur font confiés.
M. Julien s'eſt rendu maître de fon
chant , & y fait tous les jours des progrès
fenfibles & brillans .
On deſireroit voir plus ſouvent M.
Meunier , acteur aimé du Public , & qui
eſt en droit de lui plaire par l'agrément
de ſa figure , par la beauté de ſon organe
par fon goût pour le chant , par l'intelligence
de fon jeu , & par le zele étudié
qu'il fait voir dans le trop petit nombre
de rôles qui lui ſont confiés.
LETTRE de M. Floquet à M. Grétry ,
datée de Florence le 13 Septembre 1776.
Je profite , Monfieur , d'un moment heureux & très-
'agréable pour avoir l'honneur de vous écrire , & pour
vous faire mon compliment ſur le ſuccès que vos opéra
ont en Italie. Il vient de paſſer à Florence une troupe
de Comédiens François qui ont joué Lucile , les deux
Avares , Zémire & Azor , &c. avec un ſuccès étonnant.
Zémire & Azor fur-tout a fait fanatiſme , quoique
repréſenté ſans décorations & par des Chanteurs
NOVEMBRE. 1776. 175
médiocres . On vous met ici au-deſſus de tous les Maf.
tres qui ont travaillé dans ce genre. M. le Marquis de
Ligniville , parent du Grand-Duc , & grand contrepuntiste
, m'a dit , étant à dîner chez lui , qu'un ſeul morceau
de Zémire & Azor acheteroit tous les opéra comiques
italiens qui ont été faits depuis trente ans. On a trouvé
tous vos motifs charmans , & vos airs remplis de graces
, d'expreſſions & du plus beau pathétique , felon la
ſituation. Le quatuor de Lucile a été recommencé trois
fois , avec des applaudiſſemens étonnans. Je vous rends ,
Monfieur , les choſes telles qu'elles ſe ſont paſſées . Vous
devez des remerciemens al fignor Rutini , Maître de
Chapelle de cette Cour , & homme de beaucoup de
mérite , qui a fait toutes vos répétitions avec la même
exactitude que ſi les ouvrages lui euſſent appartenus ; &
les jours de repréſentations , il s'eſt mis lui- même au
clavecin pour faire aller l'orchestre. On traduit Zémire
& Azor en Italien , & je crois que ſous peu de temps
on verra cet opéra ſur tous les Théâtres de l'Italie. Mon
intention ſeroit que vous fiffiez mettre cette lettre dans
les papiers publics , afin que notre chere Nation foit
convaincue que nous avons de la belle muſique en France
, & qu'il eſt aſſez inutile qu'on ſe tue à faire traduire
des opéra italiens , tandis que l'Italie elle - même
traduit nos ouvrages . Jouiſſez de vos ſuccès. On parle
de vous fans ceſſe dans ce pays , & l'Italie vous réclame
comme un de ſes enfans. Je ſuis preſqu'à la fin
de mon voyage , que j'ai tâché de faire avec tout le
fruit poſſible . Puiſſe - je , comme vous , Monfieur , continuer
de plaire à ma Nation , & mériter le fuffrage de
'Europe entiere , qui applaudit à vos productions .
176 MERCURE DE FRANCE.
!
J'ai l'honneur d'être , avec la plus parfaite confideration,
&c.
FLOQUET.
N. B. Ainſi voilà les Piecesmiſes en muſique par M. Gretri
adoptées & traduites en Italie , comme elle l'étoient
déjà en Allemagne , en Flandres , en Suede , en Ruffie ,
en Hollande , &c. Rien ſans doute ne prouve mieux
que cet illuſtre Compoſiteur parle dans ſa muſique la
langue univerſelle des Nations , qui eſt par-tout celle de
la belle nature , de la déclamation & du ſentiment. On
a fur-tout éprouvé en France , qu'aucun Muſicien n'a
jamais rendu avec plus d'intelligence la proſodie de notre
langue , & n'a mieux ſaiſi l'énergie des paſſions &
le pathétique du ſentiment. Ce Compoſiteur ad'ailleurs
une facilité & une ardeur dont il n'y a pas d'exemple
dans l'hiſtoire de la muſique. A peine âgé de trente
trois ans , il a déjà fait en peu de temps un fonds conſidérable
de Pieces à la Comédie Italienne ; & aſſurément
il eſt appellé , il faut le dire , à former un nouveau
fonds au Théâtre de la muſique nationale , ayant l'intelligence
du récitatif parle & déclamé , une fécondité prodigieuſe
pour les motifs de chant , un génie qui ſe plie
a toutes les expreſſions , à tous les tons du coeur & de
Peſprit , & un talent décidé pour la muſique d'orchestre
, & pour les airs neufs & piquans des ballets. Mais
il faut que l'on daigne faire attention à cet Artiſte celebre
qui eſt parmi nous , & qui a fait ſuffisamment ſes
preuves. Nous ſavons qu'il eſt tout prêt de ſe rendre à
des invitations honnêtes & propres à l'encourager. Au reſte
nous diſons ceci , fans ſon aveu , & pour prévenir à cet
égard
NOVEMBRE . 1776. 177
égard les juſtes reproches que les Etrangers & la poſtérité
, qui ne conſiderent ni les petits intérêts, ni les égards
perfonnels , pourroient faire de l'oubli d'un génie
aufli fécond & anſſi univerſel.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Copie du Prospectus de quatre Estampes
nouvelles.
LA
A parabole eſt une maniere de s'expliquer
par allégorie & fimilitude , ſous laquelle
on cache quelques maximes importantes.
L'on s'en fert pour rapprocher
les idées intellectuelles , de l'évidence des
fens.
Dans l'art de communiquer les penſées ,
& fingulierement celles qui font purement
intellectuelles , l'attitude immobile
qui met l'intention en action , paſſe pour,
& eſt réellement , l'inſtrument le plus
ſtérile.
C'eſt précisément par des paraboles ex-
M
178 MERCURE DE FRANCE.
:
1
primées par des attitudes , que l'Auteur
des tableaux Rivériens a eſſayé de peindre
& de repréſenter , tant aux yeux qu'à
l'eſprit , un Poëme de ſcience morale ,
civile , politique & naturelle. Il a deſtiné
cet ouvrage à l'inſtruction virile & à
l'agrément. Il l'a diſtribué en quatre tableaux
dont voici le ſujet :
L'ancien , le moderne , & l'éternel ſyſtême
général du monde.
L'Aſyle moral.
Le Satyre Veſtale.
La Vie & l'Economie de l'univers.
Cet ouvrage préſente pluſieurs points
de vue , ſoit à l'égard du méchanique de
la poësie , ſoit à l'égard des idées qu'il
rend.
L'Auteur n'a voulu que donner en
quelque forte un corps aux idées , & le
moyen de récompoſer la raifon. Les connoiſſeurs
ſpéculatifs décideront s'il a rem-
( pli fon objet ; & leur jugement , en le
claſſant où il doit être , caractériſera fon
être.
Chez Alibert , Marchand d'eſtampes
dansle jardin du Palais Royal, on trouve
ics eftampes gravées d'après les fufdits tableanx
originaux , pour le prix de 30 li-
-vres les quatre,
NOVEMBRE. 1776. 179
I I.
Portrait de Charles Frey de Neuville ,
Prédicateur du Roi, né en 1693 , mort
en 1774 , gravé , format in 12 , par Bra-
- del ; prix , 12 fols. Chez l'Auteur , rue
des Sept -Voies , au College de Fortet ,
près Sainte- Genevieve.
III.
Deux Estampes allégoriques , repréſentant
le Roi & la Reine , deſſinées par Cochin,
gravées par Longueil ; prix chaque
eſtampe; 3 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de Sevre , vis - à - vis les Incurables ;
& chez Bafan , rue Serpente.
(
I V.
Carte de Navigation.
Nouvelle carte réduite de la manche
de Bretage en trois feuilles , ſeconde édi
dition , corrigée , & conſidérablement
augmentée ; par le ſieur Degaulle de l'Académie
des Sciences de Rouen , & Profeſſeur
d'hydrographie au Havre.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
Cette carte , dont l'utilité eſt reconnue
par les premieres Académies du Royaume,
& confirmée par l'expérience journa.
liere des Marins , fe trouve au Havre,
chez l'Auteur ;& à Paris , chez Dezauche ,
Graveur , rue Saint - Severin , en face de
celle de la Harpe , où les Marchands de
Province & autres pourront s'adreſſer.
N. B. L'on trouve chez le ſieur Degaulle
au Havre , toutes les cartes hydrographiques
du dépôt , & généralement
ce qui concerne le pilotage.
V.
Le ſieur Louis d'Agoty , Graveur de
la Reine , vient de mettre au jour une
Eſtampe gravée dans un nouveau genre ,
imitant le deſſein le plus fini , repréſentant
le portrait de la Reine en pied , avec
le coſtume d'après le tableau orignal peint
par le ſieur d'Agoty l'aîné , Peintre de (
Sa Majefté.
Dans le fond du tableau eſt une Minerve
tenant le médailon du Roi ; enſuite un
rideau de velours qui rompt cette architecture
, & qui forme une maſſe d'ombre (
pour faire avancer la figure ; un riche
fauteuil fur lequel le rideau vient ſe grouNOVEMBRE.
1776. 181
per. Sur le devant du tableau , eſt une
table couverte d'un tapis & couffin , où
eſt poſée la couronne : on y a joint des
roſes & des lys : uu globe terreſtre eſt ſur
cette même table , vu en perſpective , de
façon que S. M. a la main poſée ſur la
France ; ce qui donne de l'action au ſujet
Une harpe ſe trouve groupée plus avant
avec un tabouret & un livre de muſique
ouvert. Tous ces objets , qui ſe trouvent
fur le devant du tableau , ne recevant la
lumiere que par échappée , laiſſent jouir
la figure en entier de tout ſon effet. La
lumiere venant du fond , par gradation ,
& ne prenant ſa vivacité que ſur les objets
avancés : ce tout enſemble rend parfaitement
l'illuſion de la peinture. Cette
eſtampe a été préſentée & gravée avec
l'agrément de Sa Majeſté.
On la diſtribuera au public à la fin du
mois de Novembre prochain ſans faute.
Les perſonnes qui ſe ſeront fait inſcire ,
tant Marchands de Province que de Paris ,
feront ſervies les premieres. L'Auteur va
graver le Roi , dont on fera la diftribution
, à la fin de Mars prochain , à Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Criſtine ;
chez Alibert , Marchand d'eſtampes dans
le Palais Royal ; au Bureau Royal de la
(
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
1
correſpondance général , rue des Deux-
Portes-Saint-Sauveur , où l'on trouve auffi
tous les ovrages de MM. d'Agoty pere
& fils ; & chez Blaiſea , Marchand d'estampes
à Versailles. Prix de l'eſtampe ,
12 liv. en feuille , & 24 liv. montée
fous verre.
MUSIQUE.
TROIS Symphonies à premier & fecond
deſſus , alto , Baſſe ; deux Hautbois
obligés , & deux Cors ad libitum , dédiées
à Monſeigneur le Prince de Rohan Guémene
, Grand chambellan de France ;
par M. A. Guénin , oeuvre IV. Prix ,
7 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Moulins , butte Saint Roch ,
maiſon de M. petard, Architecte , & aux
adreſſes ordinaires ; en Province , chez
les Marchands de muſique.
NOVEMBRE. 1776. 183
PEINTURE.
COLLECTION de tableaux , figures,
buttes & vaſe de marbre & de bronze,
de porcelaines anciennes & modernes ,
de meubles précieux , &c. provenans du
cabinet de feu M. Blondel de Gagny ,
Tréſorier général de la caiſſe des amortiſſemens.
Cette collection eſt bien connue
des artiſtes & amateurs. Le propriétaire
, feu M. Blondel, ſe faisoit un plaifir
de leur ouvrir ſon cabinet , & il les accueilloit
avec cette complaiſance & cette
urbanité qu'inſpire le commerce des arts ,
lorſque , comme M. Blondel , on recherche
leurs productions plutôt par goût &
par amour que par manie ou une puérile
oftentation. Sa collection de tableaux eft
particulierement riche en tableaux de
l'école de Flandre & de France. Les porcelaines
offrent des morceaux uniques ,
ou du moins très difficiles à ſe procurer
vu leur ancienneté. On peut remarquer
encore dans cette collection des vaſes
d'un très beau galbe ; & de marbres les
-plus précieux , très - propres par confe-
M
1
184 MERCURE DE FRANCE.
fo
quent à la décoration des galleries & des
fallons. Le Catalogue de cette riche collection
, dont la vente eſt annoncée pour
le dix du mois de Décembre prochain ,
&jours ſuivans , a été dreſſé par Pierre-
Remi , Peintre , & ſe diſtribue à Paris ,
chez Muſier pere , Libraire , quai des
Auguſtins ; à Amſterdam , chez Pierre
Fouquet ; à Londres , chez Thomas Major
, Graveur du Roi ; & à Bruxelles ,
chez M. Danoot , Banquier.
Réponse * de M. le Chevalier Gluck à un
écrit que lefieur Framery a fait paroître
dans le Mercure de France du mois de
Septembre 1776.
Il y a dans le Mercure de France du mois de Sept. 1776
une lettre d'un certain ſieur Framery au ſujet de M. Sacchini
, lequel ſeroit fort à plaindre , s'il avoit beſoin d'un
tel défenſeur pour foutenir ſa réputation. Preſque tout
ce que M. Framery s'aviſe de dire ſur M. Gluck , fur
M. Sacchini & fur M. Milico , eſt faux . L'Alceste italienne
de M. Gluck n'a jamais été repréſentée ni à Bo,
logne , ni en aucunes autres Villes de l'Italie , à cauſe
de la difficulté de l'exécution , ſi M. Gluck n'eſt pas
pas préfent pour guider fon ouvrage.
Il ne l'a donnée qu'à Vienne en Autriche en 1768 .
(*) Nous copions exactement la lettre de M. le Ch. Gluck .
NOVEMBRE. 1776. 185
Ala repriſe de cet opéra , le ſieur Milico chanta le
rôle d'Admete. Il est vrai que M. Sacchini a inféré le
le paſſage conteſté dans ſon air : Se ferca , se dice el;
cette phrafe muſicale ſe trouve dans l'Alceſte italienne
de M. Gluck : Ah ! perqueſto già stanco mio evore , imprimé
à Vienne en 1769 ; nous dirons de plus qu'il y a un
autre paſſage fur la fin du même air , pris de Paride ed
Helena , de l'air : Di Scordami , imprimé auſſi à Vienne.
M. Framery ne fait pas qu'un Compoſiteur Italien eſt
très - ſouvent forcé de s'accommoder au caprice & à
la voix du Chanteur , & c'eſt le ſieur Milico qui a obligé
M. Sacchini à inférer les ſuſdites phraſes dont fon
air; c'eſt ce que M. Gluck lui-même a reproché a fon
ami Milico: car alors M. Gluck n'avoit pas encore donné
ſon Alceſte à Paris , Mais il avoit l'idée de l'y don-
⚫ner. M. Sacchini , génie comme il eſt , & plein de belles
idées , n'a pas beſoin de piller les autres ; mais il a
été affez complaiſant envers le Chanteur pour emprunter
ces paſſages , où le Chanteur croyoit qu'il brilleroit
le plus. La réputation de M. Sacchini eſt établie depuis
long-temps : elle n'a nullement beſoin d'être ſauvée;
mais peut- être qu'on la diminue en parodiant ſes airs
faits pour la langue italienne , ſur des paroles françoiſes ,
vu la différence entre les deux mélodies & les deux pro
fodies. M. Framery , comme homme de lettres , pourroit
bien faire quelque choſe de mieux , que de confondre
ainſi le caractere national des François & des Italiens ,
& de mettre en uſage une muſique hermaphrodite , en
parodiant des airs qui , quoique ſoufferts dans l'opéra- comique
, ne font pas convenables pour les grands opéra.
M 5
186 MERCURE DE FRANCE
Cours d'Histoire Naturelle & de Chymic.
M. BUCQUET , Docteur Régent de
la, Faculté de Médecine en l'Univerſité
de Paris , ancien Profeſſeur de Pharmacie ,
Profeffeur de Chymie , Cenſeur Royal ,
commencera ce cours' le Mercredi , 13
Novembre 1776 , à onze heures préciſes
du matin. Il continuera les Lundi , Mere
credi , Venpredi de chaque ſemaine à
la même heure , en fon laboratoire , rue
de la Monnoie , vis-à- vis la rue Baillette.
On trouvera chez Didot le jeune , Libraire
de la Faculté de Médecine , quai
des Auguſtins , les ouvrages néceſſaires
pour ſuivre ce cours.
M.
Cours de Langue Angloise .
ROBERTS , Profeſſeur de Langue
Angloiſe , commencera fon cours le
21 de ce mois , & le continuera , l'eſpace
de quatre mois , à onze heures & demie
du matin, les Lundi , Mardi , Jeudi &
Samedi de chaque ſemaine.
NOVEMBRE . 1776. \ 187
On commencera par expliquer mot à
mot , autant qu'il eſt poſſible , l'Hiſtoire
d'Angleterre , par le Lord Lyttelton ; enfuite
on paſſera à la lecture des meilleurs
Poëtes Anglois , dont on choiſira les
plus beaux endroits. Après le premier
mois , M. Roberts dictera en Anglois ,
pour faciliter & rendre familiere la prononciation
de cette Langue , des morceaux
tirés des meilleurs Auteurs de ſa
Nation , tant Philoſophes qu'Hiſtoriens.
Vers la fin du cours , on s'appliquera aux
phraſes familieres de la Langue , ou à la
converſation , parce que ce n'eſt que favoir
une Langue à moitié , que de l'entendre
fur les livres . M. Roberts ſe
flatre que quelques heures paſſées par
ſemaine avec les grands hommes d'Angleterre
, ne fauroient que plaire & inſtruire
en même temps.
Il faut ſe faire inſcrire d'avance , le
prix pour tout le cours eſt de deux louis
chez M. Tourillon , Tapiffier , rue Pavée
Saint - André - des - Arts , à Paris.
1
188 MERCURE DE FRANCE.
一
For
Variétés , inventions utiles , établiſſements
nouveaux , &c.
L
I.
E fieur Jean - Pierre Tricard annonce
qu'il a trouvé le moyen de faire des
Marche -pieds à mouvemens pour les
voitures à l'Angloiſe , qui deſcendent &
remontent avec beaucoup de douceur ,
ſeulement par l'action d'ouvrir & fermer
la portiere de la voiture. Les perſonnes
qui deſireront les voir , pourront venir
tous les jours chez le ſieur Tricard , fon
pere , rue Notre- Dame de Nazareth ,
au Marais.
II.
*
LETTRE de M. Patte , Architecte , à
l'Auteur du Mercure , ſur l'emploi du
mortier inventé par M. Loriot.
Vous avez eu la bonté , Monfieur ,
d'inférer dans le mercure , il y a environ
deux ans , les details de la compoſition
NOVEMBRE. 1776. 189
du mortier de M. Loriot , ainſi que la
maniere d'opérer ſa manipulation ; &
j'ai vu avec ſatisfaction que pluſieurs
perſonnes , avec le ſimple expoſé que j'ai
publié , avoient exécuté avec ſuccès des
travaux en ce genre , fans autre ſecours.
Vous vous rappellez que tout le ſecret de
la compoſition de ce mortier conſiſte
à introduire dans chaque augée de mortier
préparé à l'ordinaire , c'est - à- dire ,
avec un tiers de chaux , & deux tiers
de ſable , une certaine portion de chaux
vive en pierre nouvellement cuite , &
réduite en poudre. Cette portion de chaux
vive doit varier à raiſon & de ſa qualité
& de ce qu'elle eſt plus ou moins récemment
cuite : elle eſt aſſez ordinairement
le cinquieme ou le ſixieme de la quantité
de mortier miſe précédemment dans l'auge.
Il faut , pour juger de la doſe en
queſtion , faire un eſſai préliminaire :
s'il ſe fait quelques gerſures ou crévaſſes
dans l'enduit d'eſſai , c'eſt une marque
qu'on a mis trop de chaux vive: s'il reſte
mol quelque temps aprés avoir été employé
, c'eſt une marque au contraire,
qu'on n'en a pas mis aſſez.
Au ſurplus , Monfieur , malgré les
expériences que l'on peut faire par foi-
1
1
190 MERCURE DE FRANCE.
;
même , s'il pouvoit reſter encore quel
que doute fur l'efficacité de cette décou
verte , voici de quoi pouſſer la conviction
juſques dans ſes derniers retranchemens.
On vient de faire , par ordre
de M. le Directeur des bâtimens du Roi,
fur les voûtes de l'Orangerie de Ver.
failles , que l'on avoit rejointoyées &
enduites par- deſſus avec le mortier en
queſtion , quatre baſſins en différens
endroits, que l'on a remplis d'eau; la
quelle eau y a ſéjourné pendant fix fe
maines , fans qu'il en ait filtré une goutte
à travers leſdites voûtes. Cette épreuve
a été faite ſous les yeux de pluſieurs
architectes du Roi des plus expérimen
tés , leſqules ont donné en conféquence
le certificat ſuivant:
,, Nous Richard Mique , premier
Architecte du Roi , & nous Barthé
,, lemi - Michel Hayon , Architecte du
Roi , Intendant Général des bâtimens
, de Sa Majesté , & François Heurtier ,
Architecte du Roi & inſpecteur Géné
"
ود
ود ral des bâtimens de Sa Majefté , fouffi-
,, gnés ; en vertu des ordres qui nous
,, ont été adreſſés par M. le comte
,, d'Angivillers , Directeur & Ordon-
„ nateur Général des bâtimens du Roi ,
NOVEMBRE. 1776. 191
,, jardins , arts , académies & manufac
,, tures royales , en date du 2 Septembre
ود de la préſente année 1776, par les-
„ quels il nous annonce avoir accédé à
, la demande qui lui a été faite , de
و د
former ſur les paliers des eſcaliers de
„ l'orangerie de Versailles , des baffins
,, qui ſeroient remplis d'eau , & entre-
,, tenus ainſi pendant quelque temps ,
» pour éprouver ſi le ciment de M. Loriot
„ en ſeroit traverſé , & s'il en réſulteroit
„ quelques filtrations à travers les voû-
و د
tes qui font au - deſſous : que les baſſins
„ ayant ainſi été remplis d'eau pendant
,, cinq à fix ſemaines , il lui a paru inu-
" tile de prolonger plus long- temps
,, cette épreuve : & qu'en conféquence',
,, pour conſtater ce qui s'eſt paſſé à cet
„ égard , nous faffions appeller en notre
, préſence le ſieur Lemoine & les prin-
„ cipaux garçons employés dans l'oran-
و د
gerie , à l'effet de ſavoir d'eux s'ils ont
,, apperçu dans les voûtes des eſcaliers
,, quelque ſuintement ou écoulement
و د
d'eau , afin de faire part de leur ré
,, ponſe à M. le Directeur Général,
و د
Nous ſouſſignés , étant ailemblés à
,, l'orangerie , le 7 Septembre 1776 ,
» avons mandé le ſieur Lemoine & le
192 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
ود
"
"
وو
nommé Barbier , garçon de la-dite oran-
„ gerie, à qui nous avons donné connoiſſance
des ordres qui nous ont été
adreſſés , & requis d'eux de nous dire
la vérité ; il réſulte de leurs reponſes ,
,, que quelque attention qu'ils aient
donnée , en fréquentant ſouvent l'oran-
„ gerie , ils n'ont apparçu aucune filtration
dans les voûtes ſous les paliers ,
,, depuis que les baſſins ont été formés.
A Verſailles , ce 7 Septembre 1776.
» ſignés Mique , Hazon & Heurtier.
Ainsi , Monfieur , ſi l'on emploie
déſormais du mauvais mortier dans les
bâtimens , s'eſt , qu'on le voudra bien.
Rien n'eſt plus fûr , qu'à l'aide du mortier
- Loriot , qui lie indiſſolublement les
pierres , il eſt poſſible d'opérer avec
ſuccès , nombre d'opérations qu'on regardoit
ci - devant comme problématiques ;
tels que des enduits de mortier trèsſolides
dans des endroits humides , des
baſſins impénétrables à l'eau , des terraſſes
toutes d'une piece , & comme ſi
elles étoient formées d'une ſeule dalle
de pierre la plus dure. Il eſt encore certain
qu'on en peut mouler des figures , des
bas - reliefs & des vaſes pour les jardins ,
comparables pour la durée à ceux faits en
pierre
NOVEMBRE. 1776. 193
pierre , & capables de réſiſter à toutes les
injures du temps : enfin il eſt propre
pour tous les travaux d'architecture dont
on veut aſſurer la durée , & pour leſquels
on ſe ſert communément de platre , qui
n'a , comme l'on fait , dans l'extérieur des
maiſons , qu'une exiſtence paſſagere.
Tout le difficile ſera peut être d'engager
la plupart de ceux qui dirigent les bâtimens
, à en faire uſage , & fur - tout nos
praticiens; car il y en a peu d'entr'eux ,
qui foient jaloux de la durée de leurs
travaux: comme ils n'en répondent que
pour dix ans ; qu'un bâtiment ſoit à refaire
après ce terme , ou bien qu'on ſoit
obligé de faire de grandes réparations ,
cela leur importe peu. D'ailleurs pluſieurs
font à peu près auſſi entêtés dans leurs
routines , que l'étoient autrefois les Irlandois
qu'on ne put jamais perfuader , par
aucun raifonnement , de faire tirer leurs
charrues avec des harnois , parce que leurs
peres avoient eu de tout temps l'habitude
de les attacher à la queue des chevaux.
On ne put les y contraindre que, par la
force. J'ai l'honneur , &c.
N
194 MERCURE DE FRANCE.
III.
Secrétaire Chinois.
Ce Secrétaire Chinois méchanique &
portatif, de l'invention du ſieur Royer ,
Maître Ecrivain - Arithméticien , à Verfailles
, rue des Frippiers , fert d'écri
toire & de porte-feuille: il eſt très-léger ,
folide & utile à toutes fortes de perfonnes
, & même à MM. les Militaires qui
veulent écrire des lettres , des billets , &
qui veulent dreſſfer les differentes regles
de l'arithmétique: ſoit que l'on foit à la
campagne ou à la prommade , on le met
dans la poche d'une veſte ; & les dames
le peuvent également porter dans une
poche.
Ce Secrétaire Chinois eſt peint de
différentes couleurs , avec un très - beau
vernis à la maniere de la Chine & du Japon
, avec deux figures Chinoiſes qui repréſentent
le fujet à quoi ce Secrétaire
eſt deſtiné. Les couleurs font vives &
folides.
Il n'a que cinq pouces de long , trois
pouces de large , & onze lignes d'épaisſeur:
il renferme un encrier fermant à
NOVEMBRE. 1776. 195
>
vis , huit feuilles de papier à lettres ,
écrites ou non écrites , des plumes , un
canif , un gratoir , du ſandaraque , de
la poudre , un cachet ordinaire ou pliant ,
du pain à cacheter , une regle , un compas
, un crayon , un porte - crayon , de la
cire d'Eſpagne , ou cire à cacheter , de la
bougie, une petite bobêche pour mettre
la bougie , un briquet qui eſt fait exprès
d'un nouveau goût à la Françoiſe , une
pierre à fuſil , de l'amadoue , des allumettes
, & un étui qui eſt fait exprés , dans
lequel on met ledit Secrétaire.
Le prix de ce Sécrétaire , tout garni
de ce qu'il renferme , eft de 24 livres
(excepté le cachet). Ce Secrétaire ne ſe
trouve que chez l'Auteur.
Les perſonnes qui voudront ſe procu
rer ce Secrétaire Chinois , s'adreſſeront
à l'adreſſe ci deſſus indiquée.
Le ſieur Royer prie les perſonnes de
Province , ainſi que de Paris , qui lui
feront l'honneur de lui écrire , de faire
affranchir leur lettres , ainſi que le port
de l'argent , juſqu'au bureau de la poſte
aux lettres à Versailles. Il ſe charge de
faire tenir ledit Secrétaire bien conditionné
juſqu'aux frontieres du Royaume ,
Na
196 MERCURE DE FRANCE.
ſoit par la diligence , la meſſagerie , ou
autre commodité qu'on lui indiquera
dans la lettre d'avis. On fera attention
de faire infcrire ſon nom & fon adreſſe
fur la feuille de la Poſte.
1
BELA
ANECDOTES.
I.
ELA III , Roi de Hongrie , étant
mort , Emeric ſon fils lui fuccéda par le
conſentement général de la Nation qui
eut la confolation , bien douce pour un
peuple qui aime fes Princes , de voir fon
nouveau Roi répondre parfaitement à
l'eſpérance qu'elle avoit conçue de fon
mérite & de ſes rares qualités. L'ambition
porta fon frere André à cabaler ; & aidé
de quelques factieux , il oſa aſpirer au
Trône , & en dépouiller Emeric. Celuici
n'oppoſa que fa fermeté & ſon courage
contre les rebelles devant leſquels il le
préſenta avec cette noble hardieſſe que
donne l'autorité légitime. Ayant mis la
Couronne ſur ſa tête , & pris pour toutes
armes , fon fceptre , il s'avança vers le camp
NOVEMBRE. 1776. I
des Ligueurs , après leur avoir fait dire
qu'il paroiſſoit en leur préſence , muni
de la ſeule Majeſté des Souverains respectables
chez tous les peules , & fans
autres armes que celles de la justice de ſa
cauſe. Ce trait héroïque & fi fingulier
déſarma auſſi - tôt les rebelles , dont André
ſe vit abandonné : les troupes étrangeres
rappellées à fon fecours ſe diſſiperent , &
cet ambitieux confus , étonné , n'eut plus
d'autre reſſource que d'implorer la clémence
de fon frere qui , en lui accordant
ſa grace , lui rendit auſſi ſon amitié.
I 1.
Lorſque Miſſ Anne Pitt , foeur de M.
Guillaume Pitt, eut reçu une penſion du
Lord B... , ſon frere lui écrivit une lettre
très - vive , dans laquelle il lui reprochoit
avec dureté d'avoir accepté cette
grace: ,, Je n'aurois jamais imaginé tant
de baſſeſſe dans mon fang ; le nom de
Pitt , & le motpenſion , ne font point
faits pour aller enſemble. " Quelque
temps après , le même Lord offrit une
penſion de 3000 liv. à M. Pitt , qui ne
la refuſa pas: ſa ſoeur ne tarda point à
( en être informée , & elle lui envoya fur
ود
ود
ود
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
le champ une copie de la lettre qu'elle
avoit reçue.
III.
Inſtruction d'un Miniſtre de la Marine
au Commandant de la Flotte qui étoit
àToulon :: رو Vous fortirez de Toulon ;
, vous rencontrerez les Anglois ; vous
les amarinerez , & vous les amenerez
" à Toulon. "
"
IV.
On raconte un cas étrange de Charles
VII ; c'eſt qu'étant à Bourges , & ayant
dit à un Cordonnier qui lui eſſayoit
une paire de bottes , qu'il n'avoit point
d'argent ; cet homme eut la dureté de
les remporter.
V.
Rich , fameux Arlequin de Londres ,
ſortant un ſoir de la Comédie , appella
un Fiacre , & lui dit de le conduire à
la taverne du ſoleil, ſur le marché de
Clarre : à l'inſtant que le Fiacre étoit prêt
d'arrêter , Rich s'apperçut qu'une fenêtre
NOVEMBRE. 1776. 199
}
de la taverne , ſituée au rez - de chauſſée ,
étoit ouverte , & ne fit qu'un faut de la
portiere dans la chambre : le Cocher descend,
ouvre ſon carroſſe , & eſt bien furpris
de n'y trouver perſonne. Après avoir
bien juré, ſuivant l'uſage , contre celui
qui l'avoir ainſi eſcroqué , il remonte fur
ſon ſiége , tourne , & s'en va. Rich épie
l'inſtant où la voiture repaſſoit vis à- vis
de la fenêtre , & d'un ſaut ſe remet de
dans; alors il crie au Cocher qu'il ſe
trompe , & qu'il a paſſé la taverne, Le
Fiacre tremblant retourne de nouveau , &&
s'arrête encore à la porte. Rich defcend
de voiture , gronde beaucoup cet homme ,
tire ſa bourſe , & lui offre ſon paiement
„ A d'autres , M. le Diable , s'écria le
» Cocher ; je vous connois bien ; vous
,, voudriez m'empaumer ; gardez , gardez
و د
?
votre argent. " A ces mots , il fouette
ſes chevaux , & ſe ſauve à toute bride,
ال
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
Poëles hydrauliques , économiques & de
Santé.
L''UUSSAAGGEE de ſe chauffer au feu d'une cheminée eſt
preſque généralement préféré à tout autre , comme plus
commode & plus agréable ; le luxe même aujourd'hui
y eſt pour quelque chose. Il eſt du bon ton d'avoir
grand feu ; on s'y eſt accoutumé, & l'habitude l'a rendu
diſpendieux , en ce que la plus grande partie de la chaleur
ſe diſſipant par la route de la fumée , il faut néces--
fairement une conſommation de bois en raiſon de cette
perte & de la grandeur de la chambre ; confſommation
qui augmente encore ſans donner plus de chaleur , fi on
eſt obligé d'avoir des ventouſes & des courans d'air ,
pour obvier à l'incommodité de la fumée , preſque inévitable
dans les grandes villes .
La manufacture de ces poëles , approuvée par l'Académie
& par la Faculté de Médecine , eſt établie rue
Baſſe , porte St. Denis , maiſon de M. Blondeau , ſculpteur
de l'Académie de Saint Luc; c'eſt l'unique dépôt
où il faut s'adreſſer pour avoir ces poëles conformes au
modele préſenté à l'Académie des Sciences.
A la dite manufacture on trouvera toutes fortes d'au.
tres poëles , tant décorés que méchaniques , de toutes
grandeurs & de toutes formes,
1
NOVEMBRE. 1776. 201
NOUVELLES POLITIQUES.
DANS
De Patras , le 21 Août 1776.
ANS le courant du mois dernier , deux cents Alhanois
, paſſés inutilement en Morée pour y chercher du
ſervice , ſe ſont emparés de pluſieurs bateaux avec lesquels
ils ſe ſont portés à Zagouli , riche village du district
de Corinthie , qu'ils ont pillé & faccagé , & dont
ils ont emmené une trentaine de perſonnes , femmes ou
enfans , qui ont été rachetés pour huit bourſes.
De Tripoly , le 26 Août 1776.
Un courier expédié de Bingazi apporta , dans le cou
rant du mois dernier , au Pacha de cette Régence , des
dépêches qui l'informent que ſon frere Sidy Affan , Bey
de Bingazi , de concert avec Ramadan Aga , Cheich de
Meſurar , ayant attaqué les troupes & les habitans de
Derme , les ont défaits ; qu'il étoit mort de part & d'autre
à-peu-près quatre cents hommes ; que le Bey avoit
enlevé une quantité conſidérable de beſtiaux & de chas
meaux ; qu'il avoit dépouillé les Arabes & leurs femmes ,
& que Ramadam Aga revenoit en cette Ville chargé de
la partie du butin appartenant au Pacha.
De Constantinople, le 6 Septembre 1776.
Une Sultane eſt accouchée , la nuit du 21 du mois
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
/
:
dernier , d'un fils qui a été nommé Sultan méhémet. Cet
événement a donné lieu à un donalma , qui a commencé
le 26 & qui a fini hier. Il a été ſuivi , ſelon l'uſage , de
feux d'artifice ſur met pendant trois jours . Le Peuple
a donné toutes les marques de la plus grande alégreſſe
à la naiſſance de ce ſecond rejeton de la ligneOttomanes
De Pétersbourg , le 17 Septembre 1776.
Le Grand- Duc , accompagné du général Soltikow &
du général Ungern , Gouverneur de cette ville , partit
le 9 pourJambourg , où il devoit recevoir la Princeſſe de
Wittemberg , ſa future épouſe , qu'il a conduite le 11 à
Czarko-Zelo , où cette Princeſſe a été reçue de l'Impératrice
avec les témoignages de la joie la plus vive. Sa
Majesté Impériale & Leurs Alteſſes Impériale & Séréniffime
, arrivent ce ſoir ici pour y paſſer l'hiver.
Le 16 , la Princeſſe de Wittemberg a fait ſa profeſſion
de foi , felon le Rit Grec , dans la Chapelle e du Palais
où eile a été confirmée en préſence de Sa Majesté Impériale
, du Grand- Duc & de toute la Cour : les onctions
en uſage , ſelon le même Rit , lui ont été administrees;
elle a communić , pour la premiere fois , ſous les
deux eſpeces , des mains de l'Archeveque de Moſcou
qui a célébré la meſſe , & la cérémonie a été faite par
celui de Pétersbourg.
Le lendemain on fit les fiançailles du Grand-Duc avec
la Princeſſe de Wittemberg dans la Chapelle du Palais ,
en préſence de l'Impératrice qui , en ſortant , reçut les
complimens de félicitation , & enſuite dina en public :
S
د
NOVEMBRE. 1776. 203
Sa Majeſté Impériale n'avoit à ſa table , élevée de trois
marches , que le Grand-Duc & la Princeſſe de Wittemberg
: trois autres tables étoient dreſſées dans la même
falle , l'une à droite pour les Dames de la premiere dis
tinction , l'autre à gauche pour les hommes , & la troiſieme
en face de l'impératrice pour les Evêques : d'autres
tables étoient préparés dans les ſalles qui joignoient
celle où a dîné l'Impératrice , pour les perſonnes qui n'ont
pu être placées aux premieres .. Le foir , il y a eu bal
paré à la cour & illumination dans toute la ville.
1
De Warsovie, le 5 Octobre 1776.
On apprend que le département de la Guerre doit
Eprouver beaucoup de changemens relatifs à la différence
de la conftitution future : celui de Tréſorier qui doit fulfifter
, eft confié à des Membres du Confeil-Permanent ,
qui auront ſéance & voix délibérative à ce département
La néceſſité d'une économie qui puiffe faire cadrer par
la ſuite la dépenſe avec la recette , opérera une diminution
de moitié des appointemens de pluſieurs places,
portés trop haut à la vérité, par la Délégation précédente.
En conféquence d'un nouvel arrangement , le Maréchal
du Conſeil-Permanent n'aura plus que 16000 florins
de Pologne , les Confeillers 10 à 12000 , lesGrands
Généraux & le Tréſorier 60000 , & le Vice- Tréſorier
40000.
De Vienne, le 24 Septembre 1776.
On a publié dans le Palatinat de Presbourg une dé
204 MERCURE DE FRANCE.
!
1
fenſe d'admettre aux voeux de religion aucun ſujet de
run & l'autre fexe , qui n'ait pas 24 ans accomplis .
De Carthagene , le 21 Septembre 1776.
Les deux frégates de Sa Majesté , la Sainte Luce &
la Vierge des Carmes , après avoir caréné dans ce port ,
en ont appareillé ce matin , faiſant voile du côté de
l'eſt. On dit que l'objet de leur miſſion eſt d'aller établir
une croifiere à la hauteur d'Alger contre les Corfaires
de cette Régence.
De Livourne , le 13 Septembre 1776.
Il eſt arrivé à Porto Longone trois galeres du Roi
des Deux - Siciles , deſtinées à faire la courſe contre les
Barbareſques .
De Londres , le 3 Octobre 1776.
Le Gouvernement a reçu , dit-on , des nouvelles qui
portent que les deux freres ont pris jour pour l'attaque
des lignes des retranchemens des Provinciaux devant
New- York , leurs arrangemens & leurs diſpoſitions militaires
étant prêts d'être achevés ; qu'un corps de dix
mille hommes , c'est- à- dire , le tiers au moins de l'armée
, marchera vers les retranchemens la bayonette au
bout du fuſil , ſans avoir même les armes chargées pour
prévenir toute confufion , qui pourrois être occaſionnée
par la témérité de nos troupes & nuire à l'entrepriſe ;
que le deſſein du Général Howe eſt d'avoir deux colonmes
a-peu-près d'égale force , ou pour appuyer le premier
NOVEMBRE. 1776. 205
1
corps en cas de beſoin , ou pour prendre les Provinciaux
en flanc , ſi le déſeſpoir leur faiſoit tenter une fortie. Si
ces diſpoſitions font vraies , comme on le penſe , les
premieres nouvelles que l'on recevra ne peuvent être 15
que funeſtes pour l'un ou l'autre des partis .
Le ro de ce mois , le major Cuylet , premier aide de
camp du général Howe , remit au lord Germaine des
dépêches de ce Général , datées du 3 ſeptembre , au
camp de New- Town dans Long-Ifland , contenant les
faits ſuivans :
Le 22 août , les troupes Angloiſes avec le corps des
Chaſſeurs , commandés par le colonel Donop , & les
Grenadiers Heſſois , prirent terre près d'Utrecht dans
Long- Iſland , fans aucune oppoſition ; elle débarquerent
avec quarante pieces de canon cu deux heures & de
mie , ſoutenues par le ſieur Hotham , chef d'eſcadre , &
le lieutenant - général Clinton à la tête de la premiere
diviſion ; l'armée s'étendit vers Utrecht & Graveſend
juqu'au village de Flad - Land. Le 25 , deux brigades
Heſſoiſes avec le lieutenant-général de Heiſter , vinrent
de l'île des Etats joindre l'armée , & le ſoir l'avant garde
, ſous les ordres du lieutenant-général Clinton , commença
à s'avancer dans le pays pour ranger l'armée ennemie
poſtée à Flar-Bush , le général Clinton fit halte
avant le jour à un demi-mille d'un paſſage , dont il falloit
s'aſſurer , & qui s'étend de l'eſt à l'ouest , à trois
milles de Bedford ; une de ſes patrouilles en prit une
des ennemis , compoſée d'Officiers . Le Général inſtruit
que l'ennemi ne s'étoit pas emparé du paſſage , s'en
gendit mettre au point du jour, ainſi que des hauteurs ;
206 MERCURE DE FRANCE.
Le lord Perci , qui commandoit le corps de l'armée
arriva auſſi-tôt avec dix pieces de campagne , & les
hauteurs étant paffées , on fit halte pour le rafraîchiffement
des troupes , après quoi on ſe remit en marche :
on arriva a Bedford vers les neuf heures du matin , près
de l'arriere-garde de l'atle gauche des ennemis , où les
dragons & les chaffeurs commencerent à attaquer un
gros d'Américains avec tant d'ardeur , que le général
Howe ſut obligé de modérer leur zele & de les faire
retirer dans un chemin creux , où ils étoient hors de
la portée de la mouſqueterie.
Les différens détachemens tirés de l'armée du générał
Putnam, montoient , dit-on , à dix mille hommes , commandés
par le major-général Sullivan & les brigadiersgénéraux
le lord Sterling & Udel ; on évalue leur perte
a trois mille trois cents , tant tués , bleſſés , que prifonniers
ou noyés ; on leur a pris cinq pieces de canon &
un obus.
De notre côté, nous avons eu cinq Officiers & cinquante
fix , tant bas-Officiers que foldats tués ; douze
Officiers & deux cents quarante -cinq , tant bas- Officiers
que foldats bleſſés , un Officier & vingt grenadiers des
foldats de marine pris par les ennemis ; dans les troupes
Heſſoiſes , uu ſeul homme tué , trois Officiers & vingttrois
bas - Officiers & foldats bleſſes ſans danger ; le lieu.
tenant-colonel Monckton a reçu un coup de fufil à travers
le corps : mais on croit que ſa bleſſure n'est pas
mortelle.
Le 25 au foir , l'armée s'avançant toujours , campa en
face des retranchemens ennemis. Le 28 , on ouvrit une
NOVEMBRE. 1776. 207
tranchée à trois cents de toiſes la redoute qu'ils avoient
à leur gauche , & la nuit du 29 ils évacuerent ces retranchemens
dans le plus profond ſilence , &abandonnerent
l'ile du Gouverneur , laiſſant leur artillerie & beaucoup
de munitions.
Les ennemis ſont toujours en poſſeſſion de la ville &
de l'île de New- Yorck ; ils y font fortement retranchés ,
& paroiffent déterminés à nous attendre de pied ferme
de Pun & de l'autre côté du pont du Roi .
1
Une lettre du vice amiral Howe écrite au ſieur Step.
hens , à bord de l'Aigle devant l'île Bedlous , dans la
☐ Nouvelle- Yorck , le 31 août , fait le détail de toutes ſes
opérations pour concourir efficacement à la deſcente de
l'armée dans Long- Iſland , & au ſuccès qu'a eu cette
entrepriſe combinée entre lui & le général ſon frere
7
Le lord Sullivan , prifonnier à Long- Iſland , a , dit- on ,
été envoyé ſur ſa parole d'honneur à New-Yorck , pour
informer les Provinciaux que s'ils ne ſe rendent pas à la
premiere ſommation des troupes du Roi , à leur approche
de la ville , elle fera réduite en cendres .
On écrit du Canada que toute perſonne pouvant travailler
, a été occupée à la confection de cinq cents bateaux
, qui ſont déjà tous prêts ; mais qu'il en faut un
plus grand nombre , & que l'on eſpere , vers le 10 ou
le 12 de ſeptembre, être en état de paſſer les lacs.
Il paffe pour certain que le général Irwin a reçu , le
7 de ce mois , des nouvelles de l'Amérique qui portent
que le lord Howe avoit envoyé aux Magiſtrats de New
Yorck une lettre par laquelle il les ſommoit de rendre la
k
208 MERCURE DE FRANCE.
ville ou d'en fortir eux & tous les habitans , & que ces
Magiſtrats lui avoient fait réponſe qu'ils avoient ordre
du Congrès de la défendre , & qu'en effet ils la défendre
, juſqu'à la derniere extrémité ; que ſi le lord. Howe
parvenoit à forcer leur retranchemens , ils ſe retireroient
dans leurs lignes , où ils ſeroient certains de lui oppoſer
une réſiſtance qui feroit échouer toutes ſes meſures. Sur
cette réponſe , le Lord leur envoya un autre Parlementaire
pour les informer qu'il avoit aſſemblé un Confeil de
guerre , dont l'avis unanime étoit que ſi les Américains
brûloient la ville de New - Yorck , on donnat ordre aux
troupes Britanniques de paſſer les priſonniers au fil de
l'épée. La réplique des Américains fut que ſi le Conſeil
de guerre du lord Howe n'annulloit point ſa réſolution ,
&que fi la Providence favoriſoit leurs armes , ainſi qu'ils
Peſpéroient , les troupes royales devoient s'attendre aux
repréſailles les plus ſéveres.
1
:
Extrait d'une lettre de Portsmouth , du II Octobre.
A
Différens vaiſſeaux partis de Québec le 8 ſeptembre ,
nous ont appris qu'un corps d'environ cing mille Américains
ayant traversé le lac Chambly , étoit débarqué
dans le Canada à la Pointe-Ofare , à ſept lieues environ
de Saint-Jean ; qu'ils avoient fur le lac ſeize bâtimens
armés & un grand nombre de bateaux ; mais qu'on espéroit
, malgré cela , que l'armée royale traverſeroit auf
le lac vers le 15 du même mois , ce qui impliqueroit
contradiction avec la nouvelle du paſſage des cinq mille
hommes , attendu qu'il eſt contre toutes les regles de
laiſfes
1
NOVEMBRE. 1776. 209
laiſſer des ennemis derriere ſoi , à moins pourtant que
ce débarquement à la Pointe-Ofare ainſi que la traverſée
des lacs de la part des Infurgens , n'aient pu être ignorés
des généraux Carleton & Burgoyne.
Il ſe répand un bruit affez général que New-Yorck eft
pris ; mais il y a bien de l'apparence que ce n'eſt qu'une
conjecture , & l'on ne peut ſe déterminer à croire ce
fait que fur des nouvelles auſſi authentiques que celle
de la priſe de Long- Ifland.
De la Haye , le 4 Octobre 1776 .
On a mandé ici de Gibraltar par une lettre du 26
août , que deux frégates de Maroc , l'une de trente &
l'autre de vingt fix canons , s'étoient emparés à la hauteur
des fles Canaries , d'un vaiſſeau Hollandois de vingtquatre
canons & de trente fix hommes d'équipage destinée
pour Curaçao .
L'Ambaſſadeur d'Angleterre a renouvellé le z de ce
mois , par ordre du Roi ſon maître , la demande des
défenſes déjà faites , & qui eſt ſur le point, d'expirer , à
tous les ſujets de la République de fournir des munitions
de guerre aux Colonies confédérées de l'Amérique
feptentrionale.
4
De Fontainebleau , le 19 Octobre 1776.
Le 14 de ce mois , le Roi a donné au Pere Maurice
Miet , récollet , commiſſaire -général de la Terre- Sainte ,
de nouvelles lettres Patentes de protection , permiffion
&ordre pour les quêtes en faveur des Saints Lieux .
1
210 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 21 Octobre 1776.
L'entrepôt général des cartes hydrographiques du bureau
de la Marine , eſt préſentement chez le ſieur Buache
, géographe ordinaire du Roi , rue du Foin St. Jacques .
Le 10 de ce mois , l'Univerſité de cette Ville aſſemblée
au Collége de Louis - le- Grand , pour l'élection d'un
nouveau Recteur , à élu d'un conſentement unanime , le
ſieur Duval , profeſſeur de philofophie au collège d'Harcourt
, à la place du ſieur Guérin , qui l'a occupée pendant
trois ans.
PRESENTATIONS.
Le 13 octobre , le marquis de Noailles que le Roi
avoit ci-devant nommé fon ambaſſadeur près Sa Majesté
Britannique , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi ,
par le comte de Vergennes , miniſtre & fecrétaire d'état
au département des affaires étrangeres , & de pren.
dre congé de Sa Majesté pour ſe rendre à ſa deſtination .
PRESENTATIONS D'OUVRAGES.
Le 12 octobre , les ſieurs Née & Maſquelier , grayeurs
, ont eu l'honneur de remettre à Leurs Majestés
& à la Famille royale le Prospectus d'un Ouvrage proNOVEMBRE
. 1776. 211
>
poſé par ſouſcription , ayant pour titre : Tableaux topographiques
, pittoresques , physiques , historiques , moraux
, politiques & littéraires de la Suiſſe & de l'Italie.
Leurs Majestés , ainſi que la Famille royale , ont bien
voulu honorer ces Artiſtes de leus ſouſcriptions.
Le 23 , le chevalier de Juilly de Thomaſſin , ancien
baron , maréchal des logis des Gardes du Corps du
Roi , a eu l'honneur de remettre à Sa Majefté , à laquelle
il a été préſenté par le prince de Tingry , capitaine des
Gardes de quartier , un ouvrage de ſa compoſition ,
ayant pour titre : Catinat ou le modele des Guerriers ,
Discours à mes Camarades , enrichi du portrait du Heros,
en taille-douce. Il a également eu l'honneur d'offrir
ton ouvrage à la Reine , à Monfieur & à Monseigneur
le comte d'Artois .
NOMINATIONS.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fa chambre
au vicomte de Mailly , premier écuyer de Madame en
furvivance , & colonel du régiment d'Anjou , infanterie ;
& au comte Jules de Polignac , premier écuyer de la
Reine en furvivance .
Sa Majefté vient de nommer pour remplacer la charge
de contrôleur - général des finances , vacante par la
mort du fieur de Clugny ,le fieur Taboureau des Reaux ,
conſeiller d'état , ancien intendant de Valenciennes , quí
lui a été préſenté par le comte de Maurepas , & qui
lui a fait ſes remerciemens. Sa Majesté s'eſt en même
2
212 MERCURE DE FRANCE .
temps réſervé la direction du Tréfor- Royal , & a nomme
pour l'exercer ſous ſes ordres , le ſieur Neker , avec le
titre de confeiller des finances & de directeur - général
du Tréfor royal.
Charlotte , comteſſe douairiere de Mont - Lezun , née
comteffe de Mont- Zichier , vient d'avoir l'honneur d'être
compriſe dans la promotion que l'Impératrice - Reine a
faite le 14 du mois dernier , dans l'ordre Royal Impérial
de la Croix Etoilée ,
MORTS.
Elzea-Marie-Joſeph-Charles , vicomte de Broglie , agé
de trente-neuf ans , chevalier de l'ordre royal & militaire
de Saint - Louis , brigadier des arinées du Roi , colonel
commandant du régiment d'Aquitaine , infanterie , eſt
mort à Metz le 28 feptembre de cette année .
N. de Clugny , maftre des requêtes , conſeiller ordinaire
au confeil royal , contrôleur général des finances ,
eft mort à Paris le 18 Octobre , âgé de 46 ans 3 mois .
Armand-Criftophe de Beaumont , comte de la Roque
& du Repaire , eſt mort le 9 Octobre , en fon château
de la Roque en Périgord , dans la 76 année de fon âge.
Henri - François-de-Paule le Fevre d'Ormelon , prêtre ,
chanoine honoraire de l'égliſe de Paris , abbé commendataire
de l'Abbaye royale de Bol-bonne , ordre de Ctteaux
, dioceſe de Mirepoix , eſt mort le 22 dans la 53
année de fon âge.
NOVEMBRE. 1776. 213
LOTERIE.T
Les cinq tirages de la loterie royale de France ont
été exécutés publiquement dans la grand'ſalle de la Com
pagnie des Indes , en préſence du Lieutenant-Général de
Police , le 1 octobre , conformément à l'arrêt du Conſeil
du 30 juin dernier. Les nombres fortis de la roue de
fortune font les extraits ſuivans , pour le premier tirage ,
qui eſt celui des lots : 90 , 4 , 15 , 14 , 35. Second tirage
de la premiere claſſe des primes : 65,62 , 43 , 16,
52. Troisieme tirage de la seconde claffe des primes : -
29 , 42 , 45 , 10 , 15. Quatrieme tirage de la troisieme
claſſe des primes: 41 , 79 , 80, 71 , 45. Cinquieme &
dernier tirage de la quatrieme claſſe des primes : 8,44,
13 , 42 , 75. Les cinq prochains tirages feront exécutés
le jeudi 13 Octobre .
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Ode à la Beauté , ibid.
Traduction en vers du commencement du livre 4 de
l'Iliade , 10
Sonnet, 12
Lifette & fon Linot , fable ,
:
13
La mauvaiſe Mere punie , conte , 15
Vers , 42
Réponſe de la plus aimable des Eſtampoiſes , ibid.
Madrigal , 44
Mes idées ſur le célibat ; ibid.
Chanſon en réponſe à celle contre les plumes des
Dames,
Le Zéphir & la Senſitive , fable ,
Les ſenſibles regrets ,
Ode d'Horace ,
explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Vers pour un mariage ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
47
48
46
51
52
53
55
57
58
Les Courtilannes , ibid.
NOVEMBRE. 1776. 215
Hiſtoire de Loango , 76
L'Amour accufé , 84
Le Maltre Tofcan , 88
Le Maître d'Hiſtoire , 91
Médecine moderne , 94
Elai chronologique , hiſt. & polit. ſur l'île de Corſe , 100
Difcours fut les monumens publics , 110
Elémens de tactique pour la cavalerie , 124
Le jeu de Trictrac ,
128
Les caracteres du Meſſie vérifiés en Jeſus de Nazareth , 129
Défenſe des Livres de l'ancien Teſtament , 131
La morale du Citoyen du monde , 132
Cours de phyſique expérimentale , &c . 136
Nouveau Dictionnaire pour fervir de ſupplément au
Dictionnaire raiſonné des fciences , arts & métiers , 140
Journal des cauſes célebres , 156
Annonces littéraires , 160
ACADÉMIES, 161
Besançon. ibid.
Nimes , 156
SPECTACLES. 170
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 171
Comédie Italienne , 173
Lettre de M. Floquet à M. Grétry , 174
ARTS. 177
Gravures ,
ibid.
Muſique.
182
Peinture ,
183
16 MERCURE DE FRANCE,
Réponſe de M. le Chevalier de Gluck ,
Cours d'hiſtoire naturelle , & c.
de Langue Angloiſe ,
Variétés , invantions , &c.
Lettre de M. Patte ,
Anécdotes.
AVIS,
:
Nouvelles politiques ,
Préfentations ,
d'Ouvrages ,
Nominations ,
Morts ,
Loterie,
184
186
ibid.
188
ibid.
196
200
201
210
ibid.
211
1
212
213
II
:
1837
ARTES SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEBOR
SIQUÆRIS
PENINSULAM
-AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPICE
AP
20
M51
177:
....
a
11
11
1
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1
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Indulgences &c. par M. Ch . Chais , en 3 vol. 8νο. à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe . Nouvelle traduction
2 vol. grand in-douze.
Oeuvres de Voltaire , grand
Geneve.
Paris 1774. à f 2 : -
in-8vo . 62. vol. Edition de
::
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
TRADUCTION en vers libres d'un Pоё-
me Anglois intitulé : Amurat & Théana
, ou les Amans malheureux. :
No.ON loin d'une célebre ville , (*)
Le trone des beaux - arts & des ſçavans l'aſyle ,
:
(*) Oxford , ois il y a une célebre Univerſité, en Angle
terre.
A 3
6
MERCURE DE FRANCE.
Où cent dômes hardis s'élevent juſqu'aux cieux ,
Où , fur un bord délicieux ,
On voit du fleuve Ifis rouler l'onde argentée ;
Eſt un vallon couronné de forêts :
La nature y deploie une ſcene enchantée :
Le bonheur y préſide avec l'aimable paix.
Là vivoient deux Amans à la fleur de leur ages
La belle Théana , le fenfible Ainurat.
On voyoit fur leur teint ce divin incarnat
Dont la brillante Aurore embellit fon viſage ,
Lorſqu'elle nous paroſt , au bord de l'Orient ,
Sourire à la nature , & d'un roſe charmant
Colorer le nuage .
La voix de Théana pénétroit juſqu'au coeur ;
Son air étoit modefte & fon rire enchanteur ;
La vertu lui prêtoit ſon eſprit & ſes graces ;
Les ris & les plaiſirs s'empreſſoient ſur ſes traces,
Et ſon langage aimable & ſenſé tour - à - tour ,
Plaiſoit à la raiſon & féduiſoit l'amour.
:
Sous un mouchoir de gaze tranſparente ,
Où l'on voyoit des bouquets nuancés ,
Que ſa main avec art avoit entrelacés ,
S'agitoit doucement une gorge naiſſante :
Et le coeur qui faiſoit palpiter ce beau ſein ,
S'attendriffoit fur la foule indigente.
DECEMBRE. 1776.
7
Un coup d'oeil tendre , une bonté touchante ,
Donnoſent le plus grand prix aux bienfaits de fa main.
Dans ſes beaux yeux brilloient , fans ſe contraindre ,
Les innocens deſirs d'un coeur pur & fans fard ;
Et ce coeur ingénu jamais ne connut l'art
De tromper ou de feindre .
:
Amurat , ſon amant , jeune , bien fait & beau ,
Avec un regard doux portoit une ame ardente
Sur ſon front paroſſſoit la vertu triomphante ;
Pour lui le crime étoit étranger & nouveau.
La voix de l'amitié d'abord ſe fit entendre
A fon coeur ſimple & fans détour;
Bientôt elle lui fit comprendre
Que ce coeur tendre étoit fait pour l'amour.
!
A
Deftinés pour jouir , pour s'aimer & pour plaire ,
A quels heureux tranſports leurs coeurs vont ſe livrer !
Mais leur bonheur fut trop grand pour durer,
Et la fortune à l'amour fut contraire.
Le pere d'Amurat , homme vain , fans pitié
Qui n'eſtimoit que l'opulence ,
Qui ne connut jamais la ddoouuccee jouiſſance
re
A4
MERCURE DE FRANCE.
De l'amour ou de l'amitié ;
Ofa rompre la chaîne où fon coeur eſt lié.
Il approuva long - temps leur innocente flamme ;
Mais bientôt ſe livrant à l'orgueil de ſon ame ,
A fon fils trop heureux un jour il ordonna
De ne plus voir , aimer , ni plaire à Théana.
Pour Amurat quel coup de foudre !
Envain voudroit - il obéir !
Comment pourroit - il s'y réſoudre ?
Il ne fait qu'ainier ou mourir.
II tâche, hélas ! de conjurer l'orage ;
A la priere il mêle le reſpect ;
D'un amour éloquent il parle le langage :
Mais l'intérêt l'emporte , il n'a que le regret.
O toi , s'écrioit- il , ma plus chere eſpérance !
ود
ود O toi que j'aimerai toujours !
O Théana , mes fideles amours !
„ Pourquoi fuis - je privé de ta douce préſence ?
„D'un trouble violent je me ſons agité ;
" Des pleurs inondent mon viſage ,
, Chere Amante ! aimable beauté !
Fille charmante , auffi tendre que ſage !
L
„ Vain difcours ! .. c'en eſt fait.. je ne la verrai plus ..
D'un déſeſpoir affreux mon coeur eſt la victime ...
DECEMBRE. 1776.
" J'éprouve des tourmens qui ne font dus qu'au crime.
„Mes plaiſirs font paffes , mes beaux jours ſont perdus .
, O Lune! reine des ténebres !
,, Tandis qu'autour de moi mille ſpectres funebres
,, Viennent en voltigeant fous ces triſtes lambris ;
ود Tandis que la chouette , en flottant dans tes ombres ,
,, Fait retentir partout ſes lamentables cris:
ود
"
Arrête... que je puiſſe , errant dans ces lieux fombres ,
Me plaindre de mes maux , te raconter mon fort ;.
„ Te dire ma douleur , & te la dire encor.
» Je vous falue , o ſcenes magnifiques ,
„ Cortege de la nuit , aftres mélancoliques ,
ود
„ Qui fuyez à l'aſpect du jour !
Tandis que mon eſprit , plongé dans la triſteſſe ,
„ Médite ſur les maux que lui cauſe l'amour ;
„ De vos feux paliſſans éclairez ma tendreſſe ,
„ Regnez fur ce fombre ſéjour.
ود Funeſte ſort ! ta barbarie
" M'impoſe la plus dure loi ! ..
ود Cette vallée , autrefois ſi chérie ,
N'est qu'un affreux déſert pour moi....
A 5
MERCURE DE FRANCE.
,, O.Théanal fille accomplie !
,, Puis -je vivre ſans toi !
ود
Je le vois : l'intérêt dicta mes deſtinées ...
ود
Sa balance a peſé , fans conſulter mon coeur...
,, En voulant difpofer de mes jeunes années ,
» Le perfide a coupé le fil de mon bonheur.
» Le cour d'un pere a- t - il donc pu s'éteindre ?..
L'intérêt à ce point a- til pu l'endurcir ?
,, Pas une larme ... Non ; pas même un ſeul ſoupir...
Ah! peut - être jamais il ne daigna me plaindre ?
" Dieu tout - puiſſant , qui faifois 'mon eſpoirt
„ Amour ! maître de la nature !
„ Je reconnus ton fouverain pouvoir ,
„ Et tu caufas tous les maux que j'endure.
ود
ود
22 Dis - moi , dis moi , cher tyran de mon coeur ,
Où puis - je retrouver ma liberté chérie ?
N'étoit - ce pas affez de me l'avoir ravie ?
„ Faut - il troubler encor ma paix & mon bonheur ?
2
:
"
" Charmant efpoir ! tréſor de ma penſée !
,, Douce félicité paffée !
» Tu difparus, en un moment.
Ah ! fans doute le coeur qui brifa notre chaîne ,
DECEMBRE. 1776. I
"
"
" Eſt plus dur que le diamant.....
O funeſte décret ! tu cauſes notre peine .
„ Tu troubles nos plaiſirs.
Le ſouvenir chéri des plus tendres délices ,
Me fait fouffrir " mille fupplices :
Mes deſirs innocens font changés en ſoupirs ",
Ah ! triſte Amant ! ah ! ceſſe de te plaindre !
Revois l'objet qui t'a charmé :
Dans ce moment , que ton coeur rapimé ,
Puiffe jouir ſans ſe contraindre !
Théana vient ; mais , quoi ! ton oeil ſe mouille encor...
Elle n'entend que trop ce funeſte langage ,
Et dans ces pleurs qui baignent ton viſage
Elle a lu les arrêts du fort.
Combien le deſtin eſt funeſte
Aces Amans infortunés !
Pour le bonheur ils étoient deſtinés.
L'eſpoir fuit , la douleur refte.
O maudit or ! qui fais leur déplaifir ,
Puiffe - tu pour jamais te fondre & t'engloutir
Dans le ſein entr'ouvert de la terre profonde ,
D'où tu ſortis pour le malheur du monde.
Le coeur de Théana vivement allarmé ,
De fon amant voit la langueur mortelle.
1
12 MERCURE DE FRANCE.
ود
Elle la fent: ,, Hélas ! s'écri-a t-elle ,
" Cher Amurat , mon bien-aimé ,
Ne in'abandonne pas dans ma douleur cruelle ;
„ Puiſque tu m'as promis ta foi ,
29 Tu ne dois vivre que pour moi.
„ Juſqu'à la mort je te ferai fidelle .
,, Ah ! chere Théana , dit-il en ce moment ,
םי
ود
Rien ne pourra jamais ébranler ma conſtance.
De mon pere & du fort je brave la puiſſance ;
Tu regneras toujours fur le plus tendre Amant,
Mais l'intérêt a causé mes alarmes. ود
” On me défend , hélas ! de t'adorer ;
,, J'emploie envain la priere & les larmes :
,, C'eſt pour jamais qu'on veut nous ſéparer.
Mais envain les ſaiſons couronnerent l'année ,
Envain foupirons-nous fur notre deſtinée ,
„ L'écho ſe joue en paix de nos triftes clameurs ;
,, Belle campagne autrefois fortunée ,
» Nous t'arroſons aujourd'hui de nos pleurs.
Les plaiſirs de l'amour , comme une ombre légere ,
وو
Sont échappés à mes defirs ;
Mais je ne perdrai point de ſi chers ſouvenirs ,
ود
Et juſques à l'heure derniere ,
. Qui doit terminer mon tourment ,
DECEMBRE. 1776. 13
„ Je ſerai tendre ... amoureux ... & conftant.
„Beaux jours qui fuyez comme un ſonge ,
,, Quoi ! ne reviendrez-vous jamais ?
ود Mon bonheur fut-il un menſonge ?
ود Dois je expirer dans les regrets ?
" O douleur ! oh ! combien je ſens ton amertume !
Répete fon Amante alors ;
ود L'amour envain fait ſes efforts ;
ود
ود
Le poiſon dans mon ſein s'allume ,
Et le noir chagrin me confume .
,, Par- tout , dans ces lieux égarés ,
ود Où je vais te chercher fans ceſſe ,
,, Tout offre à mes yeux éplorés
,, L'affreux néant de la triſteſſe .
وو
ود
Hélas ! un implacable fort
Sans pitié m'a donc condamnée ,
,, Fidelle Amante , Amante infortunée ,
,, De te pleurer juſqu'à la mort !
, Oui , notre ame doit ſe joindre
,, Dans le ſommeil du trépas ;
ود Ce trépas n'eſt point à craindre,
,, Si j'expire dans tes bras.
,, C'eſt à l'amour à nous plaindre ,
|
1
14 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
„A célébrer nos malheurs,
„Aux Amans à verſer des pleurs.
Mais d'un moment ſi je te dois ſurvivre,
A te pleurer je paſſerai ce temps .
,, Mon ame alors , prête à te fuivre,
,, Soupirera les plus triſtes accens :
Aux oiſeaux de ces bois j'apprendrai notre hiſtoire ,
Sur le chêne & l'ormeau je graverai ton nom ;
ود
ود
ود
ود
"
Et mes cris en frappant l'écho de ce vallon ,
"
Retentiront au Temple de mémoire. 1
Pour la derniere fois j'irai ſous ces berceaux ,
,, Qui virent naître un innocente flamme ;
Un inſtant j'entendrai murmurer ces ruiffeaux ,
,, Qui répétoient les ſoupirs de notre aine ;
,, Je leur ferai les plus tendres adieux :
Puis prononçant le nom de celui que j'adore ,
L'amour & la douleur me fermeront les yeux"
Leur teint de roſe où brilloit la jeuneſſe
€
Où l'on voyoit les fleurs de la ſanté,
Où l'amour avoit peint ſes traits & fa beauté ,
Eſt par-tout fillonné des mains de la trifteffe.
Dans ce moment funefte accablé de remords,
Le pere invoque envain le ciel inexorable.
Il s'attendrit ; il voit ſes torts;
1
DECEMBRE. 1776. 15
Mais le mal eſt irréparable.
Vers lui ſon fils tourne un regard mourant :
» Il n'eſt plus temps , dit- il , en fa douleur extrême ,
و د
„ Je vais mourir.... En ce dernier moment ,
Laiſſez-moi voir encor une fois ce que j'aime....
» Je vous pardonne....& je mourrai content
:
Sur l'aile de l'amour , ſon Amante alarmée ,
Vole.... Un torrent de pleurs coulant de ſes beaux yeux ,
Arroſe d'Amurat la main inanimée.
...
Hélas ! la mort va tromper tous leurs voeux !
Un froid mortel vient de glacer fon ame.
Adieu , s'écria-t-il ! Auffi-tôt if ſe pâne....
Son Amante en frémit... O cruel déplaifit !
Elle perd tout efpoir & na plus qu'à gémir.
O pere infortuné ! le chagrin qui t'égare
Ajoute au trait fatal qui lui donne la mort.
Laiſſe l'amour le maître de fon fort :
De fes beaux jours il ſera plus avaré.
Pourquoi de Théana contraindre les douleurs ?
Ah ! permets -lui de dire à celui qu'elle adore :
» Regarde ton Amante & vois couler ſes pleurs ,
,, O mon cher Amurat ! pour elle vis encore .
Théana retournoit chez elle inconfolable.
Le Nord ſouffloit ſa glace ; un accent lamentable ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Sorti du fond des bois , vient frapper ſon eſprit.
Les triſtes oiſeaux de la nuit
Chantent pour ſon Amant leurs complaintes funebres.
Egarée , incertaine , au milieu des ténebres ,
A chaque pas elle frémit ,
Et croit par-tout entendre Amurat qui gémit.
Ainſi , tremblante & déſolée ,
Son ame demeure accablée
Dans cette affreuſe viſion ;
Lorſqu'hélas ! un lugubre ſon
Frappe ſon oreille troublée....
De ſon Amant.... Ô coup fatal !
La cloche de la mort ſonne la derniere heure....
Son corps friſſonne à ce triſte ſignal ....
(De ſa mere elle alloit atteindre la demeure)
ود C'en eſt fait ! il n'eſt plus. O funeſte moment!
ود S'écria-t-elle : Amurat 1. cher Amant! ..
,, Attends-moi... je te ſuis . Oh ! ... mon coeur ſe déchire :
„ Je meurs. Am... En diſant , elle tombe ; elle expire.
ΕΡΙΤΑΡНЕ .
Muſes , en traçant cette hiſtoire ,
Soupirez fur votre pinceau ;
Que
DECEMBRE 1776. 17
r
Que l'Amour porte ce tableau
Lui-même au Temple de Mémoire.
Tandis qu'auprès de ce tombeau X
L'Amitié ſainte exprime ſes allarmes ,
Que la vertu leur rende un hommage nouveau ,
Que la pitié verſe des larmes.
Par M. Carra.
CE
IMITATION de la Préface du Premier Livre
de l'Enlevement de Proferpine ,
Poëme Latin de Claudien.
CELUI
+
VELUI qui le premier , inventeur des vaiſſeaux,
D'une rame groſſiere oſa fendre les eaux ,
Qui des vents incertains mépriſant le murmure ,
Dut à l'art un chemin fermé par la nature ,
N'oſa pas confier , aveugle en ſon deſſein ,
Ades flots mugiſſans ſon fragile ſapin ;
De ſon vaiſſeau tremblant le flanc encor timide ,
N'affronta que la paix de la plaine liquide ;
Bientôt creufant l'horreur des humides déſerts ,
Sa voile , loin des bords , le vit ſourire aux mers ?
Quand inſenſiblement , dépouillant toute crainte ,
Du danger du trépas ſon coeur perdit l'empreinte ;
Il vogue ſur les flots , l'oeil fixé vers les cieux ,
Ex dompte le courroux de Neptune & des Dieux.
Par M. le Méteyer.
B
1
T
3
18 MERCURE DE FRANCE.
AUX SALANCIENS.
L'INNOGENCE INNOCENCE & la modeftie ,
Dans un coin de la terre obtiennent les honneurs .
Loin du luxe & loin de l'envie ,
Ce paiſible ſéjour eſt Faſyle des moeurs.
Douze fiecles ont vu paffer de race en race
La candeur & la probité ,
Et du crime jamais n'ont apperçu la trace
Chez ce Peuple trop peu vanté ,
Où regnent le bonheur & la fimplicité.
Douze fiecles ont vu cette fête touchante ,
Cette folemnité qui fait couler des pleurs ;
La pudeur y paroit timide & triomphante ,
Et fa couronne font des fleurs.
Le prix de l'innocence en eſt auſſi l'image
Tous les ans ce ſpectacle embellit un village,
Et fait palpiter tous les coeurs.
Sur ton front , jeune Egle , cette roſe qui brille
Semble parer le front de tes ayeux charmés;
Ton triomphe eſt celui d'une honnête famille ,
Ses titres de vertus font par toi confirmés .
*
DECEMBRE. 1776. 19
1
Et toi , qui pleures de tendreſſe ,
Que la roſe en ce jour orne tes cheveux blancs ,
O vieillard fortuné ! la roſe eſt ta nobleſſe.
L'éclat des dignités , des rangs
Ne peut éclipfer la fugeffe ,
Qui , mieux que nos écrits , honore tès vieux ans ,
De tes enfans chéris partage l'allégreſſe ,
Et reçois leurs foins confolans.
Vois leurs jeux ingénus , parcours ces lieux tranquilles ;
Le bonheur t'environne en ce charmant ſéjour.
La mort porte l'effroi dans le ſein de nos villes ,
Elle ſera pour toi le déclin d'un beau jour.
Peuple juſte & chéri , recevez mon hommage ;
Jouiſſez des bienfaits dont vous comblent les cieux.
Que ne puis je fouler vos prés délicieux !
De la félicité j'embraſſe au moins l'image.
Je vois vos jours ſereins ſe lever ſans nuage ,
Vos plaiſirs innocens , & vos coeurs vertueux.
Tout le reſte n'est rien , vous avez en partage
Ce que ne donnent point les palais ſomptueux.
Dans le fond de ſon coeur eſt le tréſor du ſage.
:
Par M. Marteau.
B 2
20 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Madame la Comteſſe DE CH...
Vous ous avez vu le jour près de ces bords fleuris ,
Où Céladon bleſſe des traits de ſa Bergere ,
Las d'ennuyer les échos attendris ,
Se précipita , pour lui plaire ,
Dans le profond de la riviere (*)
Et ne toucha que les poiſfons ſurpris.
Je ſuis plein de foi pour Aſtrée ,
De ſes appas je ſuis le partiſan ;
Mais ſon hiſtoire en ces lieux avérée ,
Depuis que je vous vois me paroît un Roman,
Eut - elle comme vous cet eſprit agréable
Qui fait avec les jeux badiner la raifon ?
Connût - elle cet art aimable
De rimer & de plaire avec une chanſon ?
Vous recevriez bien plus d'hommages ,
Si vous vouliez comme elle étourdir ce canton :
Qui , bientôt rénonçant à tous ſes goûts volages ,
L'homme le plus coquet deviendroit Céladon.
Par M. Sabatier de Cavaillon , ancien
Profeffeur d'Eloquence au College de
Tournon.
(*) Le Lignon.
DECEMBRE 1776. 21
ADINE , au la Bergere des Pyrénées.
Anecdote Gauloise (*).
L'ESPAGNE
ESPAGNE eſt ſéparée de la France par
une longue chaîne de montagnes qu'on
nomme Pyrénées: elles offrent de temps
en temps des vallons affez agréablement
ſitués , mais qui font preſque inhabités.
On y trouve à peine quelques hameaux
à des diſtances fort éloignées. Des chaumieres
informes ,& dégradées en partie
(*) Le fond de cette historiette est tire de l'Anglois. M.
de L. P. paroft avoir puisé dans la même ſource l'idée d'une
de ſes plus jolies romances . Le ſujet m'a paru heureux ;
& je n'ai pu me refuser au plaisir de le traiter , morac après
M. de L. P. Je me ftatie qu'on me soupçonnera d'autant
moins de vouloir lui dérober au fleuron de la couronne qu'il
a fi justement méritée, que la concurrence ne pourroit que
in'être défavantageuse : d'ailleurs le plan que j'ai fuivi n'eſt
pas le même. Si cette bagatelle , toute foible qu'elle est ,
pouvoit obtenir grace aux yeux de l'indulgence , j'en ferais
d'autant plus volontiers hommage à M. de L. P. que je
trouverois l'occaſion de lui rendre publiquement le tribut
qu'il est en droit d'attendre de tous ceux qui cultivent &choriffent
les lettres.
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
par les injures des ſaiſons, ſervent de
retraites aux pauvres habitans de ces
vaſtes déſerts , qui font preſque tous
paſteurs ,& qui , pour la plupart , vivent
&meurent fans fortir des limites étroites
où la nature ſemble , pour ainſi dire,
les avoir reſſérés .
Dans une de ces cabanes ſolitaires ,
vivoit une femme reſpectable par fon
age & les belles qualités de ſon ame ;
Brigitte (c'étoit ſon nom) quoique peu
favoriſée de la fortune , trouvoit dans
ſes épargnes de quoi foulager les mal.
heureux qui venoient implorer ſon ſe
cours. Toute ſa richeſſe conſiſtoit dans
un petit troupeau que conduiſoit au pâturage
une jeuneBergere qu'elle appelloit
ſa fille , & dans un verger qu'elle cultivoit
de ſes mains. Elle alloit toutes les
ſemaines vendre , dans une petite ville
voiſine de fon habitation , les fromages
qu'elle tiroit de fon troupeau , les fruits
de fon verger , & de petites corbeilles
d'ofier que la jeune Adine (ainſi s'appelloit
l'aimable fille de Brigitte) treſſoit
avec beaucoup d'art& de goût. Le produit
de la récolte & de ces petits ouvra-
'ges étoit plus que ſuffifant pour leur en.
DECEMBRE. 1776. 23
tretien , qui n'étoit pas fort diſpendieux.
Elles vivoient exemptes de ſoucis &d'inquiétudes
, contentes de peu , elles ne
defiroient rien& jouiſſoient du bonheur
pur qui accompagne toujours la ſageſſe
&la vertu. La connoiſſance particuliere
que Brigitte avoit de la vertu des ſimples
, & l'heureux emploi qu'elle en faifoit
tous les jours , l'air de propreté qui
régnoit fur toute ſa perſonne, une converſation
qu'elle foutenoit avec eſprit ,
pluſieurs talens que n'ont point ordinairement
les gens d'une condition bornée ,
les agrémens de l'eſprit , qui ſemoient
ſur l'hiver de ſa vie les roſes du printemps
, tout enfin donnoit une haute
idée de l'éducation qu'elle devoit avoir
reçue , & laiſſoit même ſoupçonner
qu'elle cachoit ſa naiſſance. Quoique
fimples & même groffiers , les habitans
de ſon hameau la regardoient comme
une perſonne au deſſus de ſon état, la
reſpectoient & ſe contentoient de l'ad.
mirer , ſans vouloir détacher le voile
épais qui la déroboit à leurs yeux.
Paſſons maintenant au portrait de la
fille de Brigitte. Jamais , ſous des ajus
temens auſſi ſimples que les fiens , on
n'avoit vu un figure plus intéreſſante :
1
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
都
les graces l'accompagnoient fans ceffe ,
&fembloient ſe diſputer à l'envi le ſoin
de la rendre encore plus aimable. Un
port majestueux ,une taille ſvelte & bien
proportionnée , une peau d'une fineſſe
& d'une blancheur éblouiſſante , des
traits nobles & réguliers , une gorge plus
éclatante que la neige des montagnes ,
une jambe plus fine que celle du monarque
léger de nos forêts , mille charmes
enfin que l'art ne ſauroit décrire , l'euf.
fent fait paſſer dans les fiecles fabuleux
pour la Déeſſe de la Beauté, dont elle
auroit mérité les autels; mais l'heureuſe
trempe de fon caractere , la douceur &
l'égalité de ſes moeurs , ſes talens naturels
& la ſagacité de ſon eſprit , que la
bonne Brigitte avoit autant perfectionnés
que ſa ſituation pouvoit le permettre
, étoient bien au-deſſus des agrémens
deſa figure. Sa mere , qui n'avoit pas toujours
vécu dans les gorges des Pyrénées ,
n'avoit rien négligé pour former le coeur
de la jeune Adine ,& orner ſon eſprit de
toutes les connoiſſances dont une femme
pouvoit avoir l'idée dans un fiecle où la
ſtupidité & la barbarie appeſantiſſoient
leur joug odieux fur le monde enſeveli
dans les ténebres de l'ignorance. Adine
DECEMBRE. 1776. 25
chantoit avec tout le goût imaginable :
les charmes de ſa voix faifoient l'orne .
ment de ces déſerts ; & quand elle conduiſoit
ſon troupeau dans les pâturages
qui avoiſinoient ſa retraite, elle fufpendoit
, par fes chansons , les travaux des
ruſtiques habitans de cette contréé , qui
s'arrêtoient pour l'écouter.
L'aimable Adine paſſoit ainſi ſes plus
beaux jours ; &tandis que ſon troupeau
paiſſoit ſous la garde d'un chien fidéle&
capable de le défendre des attaques du
loup raviſſeur , elle entrelaçoit le flexible
ofier ;& le jonc , ſous ſes doigts , prenoit
les formes les plus agréables. Adine
n'ambitionnoit point les richeſſes , parce
qu'elle n'avoit ni defirs , ni beſoins. Elle
ne recherchoit pointles honneurs , parce
qu'elle ne comprenoit pas comment un
homme pouvoit valoir plus qu'un autre ,
ſi ce n'eſt par la vertu , le mérite ou les
talens , & qu'elle avoit ſouvent oui dire
à ſa bonne mere que la vertu n'étoit pas
toujours la compagne de la grandeur.
Adine enfin étoit heureuſe , parce qu'elle
ſavoit ſe contenter de ſon fort. Cepen.
dant elle avoit ſeize ans , & fon coeur
commençoit à ſoupçonner qu'il lui manquoit
quelque chose. Sans connoître
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
l'amour, ellereſſentoit déja ſon pouvoir ;
mais ce n'étoit point au milieu des Pyrénées
, qu'un coeur comme le ſien pouvoit
s'abandonner à ſes douces impreffions.
La tranquillité dont jouiſſoit Adine
&ſa vertueuſe mere , ne fut pas de longue
durée ; un accident imprévu traverfa
leur bonheur.
L'illuſtre fils 'de Charles Martel , Pepin
, Roi de France , avoit envoyé une
armée formidable contre les Sarrafins
d'Afrique , qui , au mépris d'un traité
qu'ils avoient conclu , ravageoient l'Efpagne
où régnoit Rodrigue , ſon allié.
Odon, Maire du Palais de Neuſtrie , auquel
il avoit donné le commandement de
ſes troupes , n'ayant point répondu à la
confiance dont il l'avoit honoré , fut
rappellé en France ; & Mainfroi , le fier
Mainfroi , frere de la Reine Berthe , fut
nommé pour le remplacer.
Mainfroi avoit un de ces naturels heureux
qui prennent facilement toutes les
impreffions qu'on leur donne ; mais
qu'une éducation négligée&les flatteries
infidieuſes des courtiſans avoient corrompu
de bonne heure. Imbu , dès fa
tendre jeuneſſe , des principes les plus
DECEMBRE. 1776. 27
faux & les plus pernicieux , il ne connoiffoit
d'autre loix que ſes defirs , d'autre
divinité que ſes penchans , d'autre frein
que l'impoſſibilité de les fatisfaire. Taillé
comme un héros , il en avoit le courage
&le fang- froid; perſonne enfin ne méritoit
mieux que lui la confiance de
Pepin.
Mainfroi quitta la Cour & partit pour
l'Eſpagne , avec un équipage conforme à
ſa naillance & au titre dont il venoit
d'être revêtu. Arrivé dans les Pyrénées ,
la chaleur l'obligea de s'arrêter ; & pendant
que ſa ſuite ſe livroit au repos dont
elle avoit beſoin pour réparer ſes forces
épuiſées , il s'écarta dans un vallon entrecoupé
par un petit bois , qui formoit un
ombrage délicieux. Le ſoleil étoit dans
toute fa force , & Mainfroi , parcourant
ce labyrinthe enchanteur , bravoit la rage
du midi : là , reſpirant le frais ſur lebord
d'un ruiſſeau qui ferpentoit avec un
doux murmure , & dont les rives émaillées
de fleurs champêtres offroient le
ſpectacle le plus varié ; il admiroit la
beauté de la nature dans un climat auſſi
ſauvage , & goûtoit un plaiſir inconnu
dans cette douce contemplation .
C'étoit non loin de ce même vallon
28 MERCURE DE FRANCE.
queBrigitte avoit fixé ſa demeure ,& fur
la liſiere du petit bois où Minfroi ſavouroit
la fraîcheur de l'ombrage , que paiffoit
le troupeau d'Adine , ſimple comme
elle , & comme elle ignorant l'artifice &
les détours . Aſſiſe au pied d'un chêne
touffu , dont le feuillage épais invitoit
au fommeil , Adine, ſe repoſant fur fon
chien de la garde de fon troupeau , s'étoit
aſſoupie , & la chaleur ajoutoit encore à
l'éclat de ſa beauté.
ود
Mainfroi paſſe auprès d'elle, & reſte
comme pétrifié à ſa vue : Dieux !
,, s'écria- t- il , quel objet charmant ! quoi?
,,ce climat fauvage... veillai-je ?.. Jamais
,, Vénus dans les boſquets d'Idalie n'of-
,, frit plus de charmes aux regards du
,, jeune Adonis... Je ne ſuis point le
,,jouet d'un vain ſonge... Avançons..."
Mille penſées confufes s'élevent dans
fon ame , & les paſſions ſe réveillant
tout-à-coup dans ſon coeur indompté , il
n'eſt plus le maître de les réprimer. Hors
de lui - même , tout lui devient étranger ;
il ne voit que l'objet qui le frappe , &
ſe livre tout entier à l'impreſſion brulante
dont tes ſens ſont agités, L'habitude
cruelle qu'il s'étoit faite de contenter ſes
penchans à tel prix que ce fût , ne lui
VI
DECEMBRE. 1776. 29
laiſſa pas le pouvoir d'y mettre un frein.
Ce n'eſt plus un homme , c'eſt un monſtre
féroce , un tigre écumant de rage , qui
s'élance avec fureur ſur une proie qu'il
craint de voir échapper. Il vole , il fe
précipite dans les bras de la malheureuſe
Adine , n'écoute ni ſes cris , ni ſes pleurs ,
force ſa réſiſtance, aſſouvit ſa brutalité ,
s'échappe , diſparoît& rejoint ſa troupe ,
qui n'attendoit que lui pour ſe remettre
en marche.
Cependant Adine , s'abandonnant au
déſeſpoir le plus amer , erroit à l'aventure,
& rempliſſoit le bois de ſes cris
douloureux. Elle apperçoit un Etranger ,
qu'elle juge , à ſes vêtemens , de la ſuite
de ſon infâme raviſſeur , s'informe du
nom de ſon Maître , qu'elle lui dépeint
autant que ſon trouble peut lui permettre
de s'expliquer , frémit en apprenant le
fort qui la menace; & laiſſant à fon
chienle ſoin de ſon troupeau , qui paifſoit
paiſiblement dans la campagne , va
fondre en larmes auprès de ſa mere,
qu'elle oſe à peine inſtruire du ſujet de
fes pleurs.
,,Eh bien ? ma fille , qu'avez -vous réſo-
,, lu? lui dit Brigitte ſans lui donner le
,,temps de nommer le coupable : qu'avez30
MERCURE DE FRANCE.
وو
...
,, vous réfolu ?-Ce que j'ai réſolu ! Eh!
,,que ſais-je dans le trouble où je ſuis ?
- Connoiſſez - vous au moins le traî-
,, tre...-Helas ! Parlez... quel eſtil
? - Le frere de la Reine. Main-
,, froi !... Qu'importe? il faut nous aller
,,jeter aux pieds de Pepin, lui deman-
,, der vengeance...- Moi ! Pepin eſt
,bon, il nous écoutera ; il eſt Roi , il
,,doit la juftice à ſes moindres ſujets ,
ود il la doit même aux dépens de fon
,, propre fang: il eſt juſte , il eſt géné-
,, reux , & nous n'avons rien à crain-
,,dre... Demain nous partirons; je t'ac
,, compagnerai : va chercher ton troupeau;
je vais de mon côté prendre les
,, arrangemens néceſſaires pour notre
,, voyage... Confole toi , ma fille , &
,, ſeche tes pleurs: tu n'en es pas moins
,, pure aux regards de l'Eternel."
Cependant Mainfroi , le criminel
Mainfroi étoit en proie aux remords les
plus cuifans. Il n'eut pas plutôt commis
le crime odieux dont il s'étoit rendu
coupable, que le repentir entradans fon
ame agitée. Mainfroi n'étoit point méchant
par caractere ; né pour aimer la
vertu , ſi ſon éducation avoit été confiée
à des mains plus habiles , il ne ſe fût
' DECEMBRE. 1776. 3
jamais abandonné aux excès honteux qui
dégraderent ſa jeuneſſe; mais dès ſa plus
tendre énfance , élevé dans les camps &
nourri parmi les horreurs de la guerre ,
il ne connoiſſoit que la loi du plus fort;
loi ſouvent injuſte , mais qui fera toujours
la plus reſpectée , parce qu'elle eſt
fondée ſur l'amour de la proie , que
l'homme , le plus férocede tous les animaux
, apporte en naiſſant , & dont il
ne ſe dépouille qu'à regret.
Cédant à la pitié , dévoré de remords ,
&brulant d'un feu ſecret qui s'allumoit
dans ſes veines , vingt fois Mainfroi
voulut retourner ſur ſes pas pour confo.
ler Adine , lui prodiguer ſes tréfors , &
foulager , autant qu'il étoit en ſon pouvoir
, l'amertume de ſa ſituation; vingt
fois fon humeur altiere & farouche le
retint. Surpris du changement qui s'opéroit
en lui , il chercha vainement à
s'étourdir ſur l'énormité de ſon forfait.
Sa bleſſure étoit profonde ,& le ferpent
du remord ne faiſoit qu'irriter les plaies
de fon coeur. Il connut pour la premiere
fois qu'on ne peut point être heureux
dans le ſein du crime; & l'amour qu'il
reſſentit pour l'objet charmant dont il
venoit de faire le malheur , livra fon
32
MERCURE DE FRANCE.
ame à des tourmens qu'il n'avoit jamais
éprouvés.
Ce fut dans ces ſentimens qu'il rejoignit
ſa troupe; il en étoit attendu avec
impatience , & fon retour fut le ſignal
du départ. Apeine eut-il pris le commandement
de l'armée de Pepin , qu'il y fit
regner l'ordre & rétablir la difcipline ; il
s'attacha à réparer les pertes dont la foibleſſe
d'Odon avoit été cauſe ,& parvint
en peu de temps à ſe rendre redoutable.
Les Sarrafins chercherent à le ſurprendre ;
mais il prévint leur deſſein ,& les enfermant
dans une plaine dont ſes troupes
tenoient les hauteurs , il les défit en bataille
rangée , prit leur Général , les rendit
tributaires , délivra Rodrigue de leur
oppreffion , & repaſſa les Pyrénées , aux
acclamations d'un Peuple nombreux qui
s'empreſſoit ſur les traces de leur libé
rateur. Ni les plaiſirs , ni les fêtes , ni
la pompe de la Cour de Rodrigue ne
purent le retenir. Accablé ſous le poids
de l'ennui qui l'affiégeoit ſans ceſſe , il
cherchoit envain le repos , & feul au
milieu de l'alégreſſe commune , il étoit
rongé de foucis & dévoré de chagrins.
Ce ne fut pas fans l'émotion la plus
vive , qu'il revit le boſquet témoin de
fon
DECEMBRE. 1776. 33
Fon crime: il fit mais envain , toutes
les perquifitions poſſibles pour découvrir
l'infortunée victime de ſa brutalité ; mais
il ne put apprendre autre choſe , ſinon
qu'elle étoit diſparue depuis pluſieurs
mois , & qu'on ignoroit ſa deſtinée.
e
Cependant Adine & Brigitte , après
avoir foutenu, avec une conſtance héroïque,
tout ce qu'une longue & difficile
courſe a de périls & de déſagrémens ,
étoient enfin arrivées à Paris , où Pepin
tenoit alors ſa Cour. Mais qui les introduira
auprès du Monarque? Quelle voix
affez généreuſe ofera s'élever en leur faveur
, & plaider la cauſe de l'innocence
opprimée ? A qui s'adreſſeront - elles ?
Adine est belle , * Adine pleure ; chacun
s'intéreſſe à ſon ſort: on s'empreſſe de
l'introduire auprès du Roi , qui l'accueille
avec bonté , & ſe fait inſtruire du ſujet
de fes larmes .
Adine lui raconte en pleurant le ſujet
de ſes peines ; & fa beauté , que releve
encore fon innocence , lui gagne tous les
coeurs. Soyez tranquille , lui dit Pepin:
je veux qu'on vous rende juſtice , &
•Cette pensée charmante appartient à M. de L. P. &
je m'empreſſe de lui reftituer son bien.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
,je vais de ce pas... Mais j'allois pro-
„noncer ſur un crime dont la connoif-
„fance ne m'appartient point. Allez
trouver la Reine Berthe , ma femme;
elle aſſemblera la Cour d'Amour , & le
coupable ſera jugé ſuivant la rigueur
des loix; allez , jeune Bergere , & ne
craignez rien : je vais voir la Reine &
la prévenir en votre faveur".
La Reine Berthe , Princeſſe d'une
haute vertu , & digne par les qualités de
fon ame , autant que par ſa naiſſance , du
rang élevé où le deſtin l'avoir placée ,
tenoit , ſous les aufpices du Roi fon
époux , une Cour Souveraine, compofée
ſeulement de femmes , toutes recommandables
par leur ſageſſe& diftinguées
par la conduite la plus irréprochable ; ce
Tribunal s'appelloit la Cour d'Amour ,
parce qu'on y jugeoit en dernier reſſort
tout ce qui concernoit la galanterie &
l'amour des Dames.
Pepin ne manqua pas d'inſtruire la
Reine de la nouvelle cauſe qui pendoit
àfon Tribunal, & de l'intérêt qu'il prenoit
au fort de la jeune Adine. Berthe
foudain aſſembla le Confeil , & la jeune
Bergere introduite , fit le récit de ſes
infortunes, L'horreur & l'indignation
DECEMBRE. 1776. 35
qu'il excita dans l'aſſemblée , troubla
tellement les eſprits déjà prévenus en
faveur d'Adine , qu'on oublia de de.
mander le nom du coupable. Soit par
timidité , ſoit par crainte , foit enfin
pour que le nom du coupable n'étouffât
point la voix de l'équité , Adine avoit
eu la précautionde ne point le nommer ;
& Berthe , dans le premier mouvement
de fon juſte courroux , receuillit les voix
&prononça cette ſentence:
:
› Si le Raviffeur est garçon,
»Pour epoux la Cour te l'accorde:
S'il ne l'eft , quelque soit son nom
Il mourra ſans miféricorde ".
Auſſi - tôt un murmure confus s'éleve
dans l'aſſemblée , & l'on applaudit à
haute voix au jugement de Berthe ; mais
lorſqu'on entendit prononcer le nom de
Mainfroi , un filence profond fuccéda
tout-à-coup , ce qui fit craindre à l'infortunée
Bergere la révocation du jugement
qui venoit d'être rendu en ſa faveur;
mais Berthe rompant enfin le filence :
Je ſuis faché , s'écria-t-elle , que le
و و
coupable ſoit mon frere ; mais la fen-
,,tence n'en fera pas moins exécutée :
Ca
30 MERCURE DE FRANCE.
,,vous ferez traitée , en attendant fons
,, retour , avec tout le reſpect & les
,, égards dûs à votre vertu & au rang où
,, vous allez monter .."
Descris de joie & des chants de
triomphes ſe font entendre , &Mainfroi
paroît aux portes du Château , chargé des
dépouilles qu'il avoit enlevées aux ennemis
, & qui étoient deſtinées au Roi. Berthe
ordonne auſſi-tôt qu'on s'aſſure de ſa
perſonne ;& s'adreſſant à Adine , qui pâ
liſſoit de frayeur : ,, Raſſurez vous , jeune
,, Bergere , lui dit- elle ; demain le fier
,, Mainfroi ſera votre époux. Je vaisdon-
,,ner les ordres néceſſaires pour cette
„ auguſte cérémonie ; ſuivez moi; &
„ vous , Gardes , vous me répondrez de
,, Mainfroi ; allez " .
Les ordres de Berthe furent exécutés
fans délai , & le ſuperbe vainqueurdes
Sarrafins retenu prifonnier , de peur que
parune fuite précipitée , il ne ſedétobâtà
la vengeance des loix. On fit préparer un
riche appartement pour Adine , qu'on
revêtit des habits les plus magnifiques.
: Quelque temps avant que la cérémonie
commençât, Mainfroi demanda la
permiſſion d'entretenir Adine en particulier
, ce qui lui fut accordé. On le
DECEMBRE. 1776. 37
conduifit à ſon appartement , où les feme
mes qui la paroient s'éloignerent par
reſpect. Seul avec elle , il tenta , par des
promeſſes éblouiſſantes , de la faire renoncer
à ſes droits; il employa même
les menaces les plus terribles; & paſſant
tout-à-coup aux offres les plus ſéduiſantes
, il tâcha de l'éblouir par une brillante
perſpective ; mais rien ne fut capable de
l'ébranler : elle tint ferme , & l'heure de
la cérémonie arrivée , on conduiſit à la
Cathédrale les futurs époux , pour rece
voir la bénédiction nuptiale des mains
du Primat.
Adine étoit conduite par Pepin , &
Mainfroi , l'air ſombre & confus , donnoit
la main à Berthe. La bonne Brigitte
marchoit ſur les pas de la jeune épouſe ,
en verſant des larmes dont perſonne ne
devinoit la cauſe , ou qu'on attribuoit à
la joie de voir ſa fille monter à un rang
pour lequel elle n'étoit pas née. :
Arrivés au pied de l'autel , le Primat
revêtu de ſes habits pontificaux , cominença
la cérémonie. Mainfroi venoit de
prononcer le ferment ſolemnel qui l'enchaînoit
pour toujours , lorſqu'Adine interrompant
le Prélat: ,, Je ſuis contente ,
dit- elle à fon époux: vous m'aviez
1
"C3
38 MERCURE DE FRANCE.
MIMHIDAN
ravi l'honneur; votre foumiffion &
,,votre repentir ont tout réparé :je vous
„rends à vous même , & je retourne
,dans mon hameau , où je conſerverai
,,juſqu'à la mort la mémoire de vos bien-
,, faits & le ſouvenir des bontés de la
,, Reine".
Tant de généroſité , tant de grandeur
d'ame toucherent le coeur de Mainfroi ;
& la flamme éphémere dont il avoit
brûlé pour Adine ſe rallumant tout - àcoup,
il ſe précipite à ſes genoux : ,,Je
,, ne ſuis pas digne de toi , s'écrie-t-il :
,, ange du bonheur , tu me fais connoître
,,l'amour & reſpecter la vertu. Il n'ap-
,,partient qu'à toi d'épurer mon coeur;
,, daigne être ma femme....- A mes
„ pieds ! vous , Seigneur ! - Je veux ,
,, je dois y reſter.- Relevez vous...
,,Non... daigne combler mes voeux. -
Je ne ſuis qu'une fimple Bergere , &
,, je ne veuxpasvous expoſer au repentir
,, de m'avoir épousée: le mépris feroit
;, tôt ou tard lajuſte récompenſe de mon
,, ambition. Moi ! te mépriſer ! Ah !
„ que plutôt... - Non , Seigneur...
Au nom de l'amour le plus tendre...
Je ſuis pénétrée de vos bontés ;
,,mais le deſſein en eſt pris ,& mon coeur
>>ne changera jamais".
DECEMBRE. 1776. 39
Toute la Cour fut ſaiſie d'étonnement
& ravie d'admiration : ce noble procédé
intéreſſa tout le monde en ſa faveur. En
vain Pepin & Berthe même la conjuroit
de ne plus oppoſer de réſiſtance; envain
l'orgueilleux Mainfroi la preſſoit de ſe
rendre ; Adine étoit inébranlable , & fe
diſpoſoit même à ſe retirer, lorſque Brigitte
, qui n'avoit point encore parlé ,
s'avance ,&ſe tournant vers ſon aimable
fille: ,, Il faut céder , Adine , il eſt temps
,,de vous rendre , lui dit - elle ; & fi ce
,, n'eſt que la crainte d'être mépriſée de
,, votre épouxqui vous retient , apprenez
„ que vous fortez d'un ſang , qui , s'il
,, n'eſt égal à celui de Mainfroi , da
„moins ne le cede qu'à lui ſeul; &
„ vous , Sire , pourſuivit-elle, en s'adref-
,, ſant à Pepin,daignez me permettre de
,, m'expliquer plus clairement.
,, Théoderic, dernier rejeton de la
,,célebre Maiſon de Saxe , mort à la
„ guerre que Charles Martel , votre il-
,,luſtre pere , termina ſi glorieuſement,
,, étoit uni ſecrétement à l'adorable Ed-
,, wige , que le Duc de Saxe ſon pere ,
,,n'avoit jamais voulu accorder à ſes
„ voeux ; il périt , comme vous le ſavez ,
,, à la fameuſe bataille qui décida du fort
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
៖
1
,, de la Saxe; il n'eut pas même la con-
,,ſolation de rendre les derniers foupirs
و د
dans les bras de ſon épouſe , qui mou-
„rut en mettant au monde une fille ,
,, unique fruit de ſon hymen. Dépofi-
,, taire de ſes moindres ſecrets , elle la
confia à mes foins , & m'ordonna de
„ lui laiſſer ignorer à jamais ſa naiſſance ,
à moins qu'elle ne ſe vît à portée de
,,rentrer dans l'héritage de ſes peres : elle
ود
22
me remit en même temps une boëte
,,qui contenoit ſes diamans , ſon por-
,, trait , & une lettre écrite de ſa main:
,, j'ai conſervé toujours avec le plus
,, grand ſoin ce dépôt précieux , Sire , &
,,je vais le remettre en vos auguſtes
,,mains" .
En prononçant ces dernieres paroles ,
Brigitte tira de ſa poche la boëte d'Edwige
, dans laquelle on trouva tout ce
qu'elle avoit annoncé. Adine , reconnue
Princeſſe de Saxe , épouſa Mainfroi dont
elle fit le bonheur. Brigitte ne la quitta
pas , &mourut dans unâge fort avancé,
après avoir élevé ſes enfans , qui furent
la tige d'une longue ſuite de Héros & de
Rois. Adine & Mainfroi vécurent tou
jours heureux , & firent pendant longtempsl'ornement
de la Cour de Pepin ,
DECEMBRE. 1776. 41
qu'ils ne quitterent que pour monter ſur
le Trône d'Ecoſſe ,dont Mainfroi hérita
par la mort de fon frere.
Par M. Willemain d'Abancourt .
:
SILVIE
IDYLLE.
ILVIE aimoit Hylas , Hylas aimoit Silvie :
Un jour par les deſtins l'amoureux Paſtoureau
Fut appellé loin du hameau.
S'il en a pris mélancolie ,
Autant en fit ſa douce amie ;
Bien je le ſais : caché par un buiſſon ,
Je l'ai vu ſoupirer ſur ſa peine ſecrette ,
Et voici la triſte chanson
Que diſoit alors la pauvrette :
Sur le penchant de ces côteaux
J'arrive dès l'aurore ,
Et ne vois point ces feux ſi beaux
Dont le ciel ſe colore :
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Je ne vois point mes doux agneaux!
Paiſſant dans la prairie ,
......
C5
42 MERCURE DE FRANCE .
Je n'apperçois point les barbeaux
Dont elle eſt ſi fleurie :
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Je ne vois point de ces ruiſſeaux
Couler les ondes claires ,
Non plus que tous ces francs moineaux ,
Sautant dans la bruyere :
Ce que je vois , hélas t
C'eſt l'absence d'Hylas.
Je ne vois ni ces arbriſſeaux ,
Pleins des dons de Pomone ,
Ni ces blonds épis en faiſceaux .
Qu'aujourd'hui l'on moiffonne " :
Ce que je vois, hélas!
C'eſt l'absence d'Hylas.
Les Bergers , ſous ces frais ormeaux ,
Amuſent les Bergeres ;
Je ne vois ni leurs jeux nouveaux ,
Ni leurs danſes légeros :
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Voilà qu'ici des tourtereaux
Suivent leurs tourterelles ;
t
A
DECEMBRE. 1776. 43
En contemplant ces vrais tableaux
De nos amours fideleess
Ce que je vois , hélas !
C'eſt l'absence d'Hylas.
Ainſi d'une voix douce & tendre
Chantoit Silvie ; & moi , tout ému de l'entendre ,
A l'inſtant je demande aux Dieux ,
Par une priere touchante ,
De rendre Hylas promptement à ſes voeux >
Et pour être moi-même heureux ,
De me donner une auffi tendre Amante.
Par Mite Coffon de la Creſſonniere.
A
L
LE MALADE.
Fable.
Apeſte ſuccédoit à la guerre civile ,
Et changeoit en déſert une ſuperbe ville,
Où les morts depuis peu de temps
Ne laiſſoient plus que des mourans.
On voyoit la foeur & le frere ,
Apeine au fortir du berceau ,
Précéder le pere & la mere
Qui les ſuivoient dans le tombeau.
い
Σ
44 MERCURE DE FRANCE .
Les Prêtres ne pouvoient ſuffire
A conſoler les malheureux ,
Qui ſortant de ce monde affreux ,
Craignoient de paſſer dans un pire.
Ce fut alors qu'un Capucin ,
6
Faiſant ſa ronde un jour dans un hameau voiſin ,
Viſita par hafard une pauvre chaumiere :
Il y trouve un vieillard à ſon heure derniere ,
En proie à la contagion
Qui déſoloit au loin toute la région.
Dès le premier coup-d'oeil , le charitable Pere
Voit un ſpectacle qui confond
Les attributs de la miſere ,
... Autour du lit du moribond.
Son lit , c'eſt une ſimple natte ;
Sa couverture , des haillons;
Un vieux pot de terre , une jatte
A prendre de méchans bouillons :
Une hache avec une ſcie ,
Débris de ſa fortune , inſtrumens de ſa vie ,
Pendoient aux murs depuis deux jours .
Et n'étoient plus d'aucun ſecours.
)
Le Pere à cet aſpect , compoſant ſon viſage :
Mon bon ami , dit-il , il faut prendre courage ;
Encore un peu de temps , vous ne ſouffrirez plus ,
Et les biens d'ici-bas vous feront ſuperflus :
Vous allez fortir de ce monde ,
Qui n'eſt rien , croyez -moi , qu'une priſon profonde ,
DECEMBRE. 1776. 45
Où l'homme le plus fortune
A bien peu de plaiſirs & des chagrins fans nombre.
Heureux celui qui meurt au moment qu'il eſt né !
Ce n'eſt qu'un ſonge que la vie ,
Mais ſi pénible , quelquefois !
Si vous ſaviez comme on s'ennuie
Au Couvent même & chez les Rois ?
Eh mais pas tant , dit le bonhomme ,
En élevant un peu la voix ;
Je ne ſais comment font les Rois,
Mais j'ai fait un aſſez bon ſomme;
Et je me fuis fort bien trouvé
D'avoir auſſi long-temps révé.
Je me ſouviens qu'en ma jeuneſſe
J'avois bien peu de peine & beaucoup de plaifar,
Dont même encore en ma vieilleſſe
Je chériffois le ſouvenir.
17
Ma priſon me ſembloit fort bonne ,
Et le ſoir , au matin m'y paroiſſoit égal.
On ne m'a jamais fait de mal,
Et je n'en ai fait à perſonne.
Les dehors de la pauvreté
N'ont jamais rebuté mon hôte ,
Je n'ai jamais rien emprunté ,
Et jamais rien ne m'a fait faute.
Les outils que vous voyez là ,
Me fourniſſoient le néceſſaire ,
Quelquefois même par de la,
Et je ſavois toujours qu'en faire,
i
46 MERCURE DE FRANCE.
J'ai joui de la liberté ,
De la paix & de la ſanté.
Si c'eſt un fonge que la vie ,
Pourquoi voulez-vous qu'il ennuie-
!
Je ne crois pas que Capucin
Ait jamais vu pareille fête.
Celui- ci rêvant dans ſa tête ,
Trouve dans ſon malade un bon ſens qui l'arrête
Avec un mourant auſſi ſain ,
Il ne peut trouver rien à dire,
Et c'eſt une choſe à décrire
Que l'embarras du Médecin.
A la fin toutefois il fallut ſe remettres
Cependant, reprit il , ſongez , mon cher enfant
Que vous n'avez plus qu'un inſtant ...
Et qu'il eſt temps de vous foumettre
ADieu qui vous appelle , & de faire un effort
Pour vous réſigner à la mort.
Sans effort, mon Révérend Pere ,
Dit cet homme extraordinaire
Ne ſais - je pas qu'il faut mourir
Au moment qu'on ne peut plus vivre?
J'ai vu tous mes parens partir ,
Et je vois bien qu'il faut les ſuivre.
Le Pere en moins de rien fut tiré d'embarras ;
:
Il acheve ſon miniftere ,
Ea s'en revient au Monaftere ,
En répétant à chaque pas :
DECEMBRE. 1776. 47
Je n'ai vu de ma vie une mort ſi facile ! ..
Oh ! c'eſt apparemment , dit-il entre ſes dents ,
Que les enfans font à la ville ,
Et que les hommes font aux champs .
ParM..
VERS.
L'HOMMAGE DU CITOYEN.
BÉNISSEZ ÉNISSEZ , heureux Français
Un Monarque auguſte & fage ,
Qui chaque jour encourage
Les talens par ſes bienfaits.
Sur les rives de la Seine
Brillent les talens enchanteurs ;
Paris rivale d'Athène ,
Sait enchaîner tous les coeurs.
Tantôt un Héros fur la ſcene ,
En m'amusant , vient m'arracher des pleurs
Tantôt le doux fon de la lyre
Enivre & ſéduit mes ſens;
Tranſporté d'un heureux délire
Je me ſens agité de mille ſentimens :
Oui , c'eſt à toi que je dois mon ivreſſe ;
Aimable Roi que je fers ,
Sans tes bienfaits , ſans ta ſageſſe ,
Tous ces tréſors nous ſeroient-ils ouverts ?
Γ
:
i
ParM. de Campagne , Sous- Lieut. au Regiment deBreffe.
48 MERCURE DE FRANCE.
:
IMITATION en vers libres de l'Ode d'Horace ,
Tyrrhena regum progenies , &c.
D
T
Ans le réduit le plus aimable ,
D'où l'ennui n'approcha jamais ,
Un répas frugal , un vin frais ,
Cher Mécène aujourd'hui t'attendent à ma table.
Quitte , pour un moment, le faîte des grandeurs ,
Ce ſuperbe éclat , ces honneurs,
Qui t'environnent à la ville;
Et loin du bruit & des flatteurs ,
Viens goûter ici les douceurs
D'une joie aimable & tranquille.
Sous le toît orgueilleux des Rois ,
Les ſoucis font leur domicile ;
C'eſt dans les champs , c'eſt dans les bois
Que le plaifir a fixé ſon aſyle.
Déjà le ſoleil de ſes traits
Embraſe nos arides plaines;
Le zéphir retient ſes haleines ;
Et le Berger , loin des guérêts ,
Cherche la fraîcheur des fontaines ,
Et l'ombre épaiſſe des forêts .
Ami (*) , dans ces rians boſquets ,
:
:
Près
(*) Ceux qui ne lisent pas Horace en original,croiront que
C'est pour la mesure du vers que je me fers du mot Ami. Ils
ne pourront pas comprendre qu'un Poëte, fils d'un Affranchi
, s'avise de parler ainſi aupremier Ministre du plus puis-
Sant Empire qui fut jamais.
DECEMBRE. 1776. 49
Près de cette onde enchantereſſe ,
Viens dans les bras de la pareffe
Dépoſer l'ennui de la Cours
Et que Bacchus & la ſageſſe ,
Charmant nos loiſirs tour à - tour ,
Ne ſouffrent pas que la triſteſſe
Ofe approcher de ce ſéjour.
Dans une nuit impenetrable
L'avenir eft caché pour nous ;
Mais que le fort lui ſoit contraire ou favorable ,
Le fage , au - deſſus de ſes coups ,
Voit d'un eſprit inaltérable
Ses careſſes & fon courroux.
Au gré de ſon léger caprice ,
La fortune éleve ou détruit ,
Je jouis de ſes dons tant qu'elle m'eſt propice ;
:
Mais ſi la volage s'enfuit ,
Je me ris de fon inconſtance ,
Et ferme dans l'adverſité ,
Dans le ſein de ma pauvreté
Je rentre avec indifférence.
Que les vents en courroux déchaînés ſur les flots ,
Troublent l'Empire de Neptune ,
Qu'ils briſent les mats des vaiſſeaux ;
Je ne crains pas que ma fortune
Faffe nauffrage dans les eaux.
Tandis que de ſa plainte amere
L'Avare fatigue le fort ,
Aflis dans ma barque légere ,
Je gagne heureuſement le port.
Par M. de L. Lieutenant au Réginh
de Limosin.
D
A
50 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle DOLIGNY.
PRETER
לעρ 12
RÊTER aux paſſions la voix du ſentiment
Et même à la pudeur donner de nouveaux charmes
Emouvoir , attendrir , faire couler nos larmes ,
Doligny , mieux que toi , qui connois ce talent ?
La vertu ſous tes traits eſt ſage ſans rudeſſe ,
Et l'amour dans ta bouche eſt tendre ſans foibleſſe top
Par M. Herou d'Agirone.
Pourle Portrait de M. le Comte De Cou-
TURELLE Chambellan de LL. A. S. E.
P. & Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis.
ILeſt né pour les arts , les vertus & la gloire :
Son eſprit eſt fécond en vers ingénieux,
Son bras fut quelquefois l'appui de la victoire ,
Et fon coeur en tout temps le fut des malheureux.
Par un Abonné au Mercure.
Sur l'Air du Comte Almaviva , dans le
Barbier de Séville.
D'AIMER, un jour , fi jjee fais la folie ,
Et que je fois le maître de mon choix ;
Connois , Amour , celle qui ſous tes loix
Pourra fixer le deſtin de ma vie.
DECEMBRE. 1776454
Je la voudrois moins belle que gentille ,
Trop de fadeur ſuit de près la beauté
Tendres regards peignent la volupté,
Joli minois du feu d'amour pétille .
Je la voudrois au printemps de fon age,
Etre l'auteur de ſes premiers ſoupirs ,
Sans les chercher ſe livrant aux plaiſirs ,
Et de fon coeur avoir le premier gage.
Je la voudrois modeſte en ſa parure ,
Du négligé recherchant les appas ;
Quelque peu d'art qui ne s'apperçoit pas ,
Ajoute encore un prix à la nature.
Je la voudrois n'ayant point d'autre envie,
D'autre bonheur que celui de m'aimer :
Si cet objet , Amour , ſe peut trouver ,
A l'adorer je paſſerai la vie.
T
Explication des Enigmes & Logogryphes
du Mercure de Novembre.
Le mot de la premiere Enigme du
volume de Novembre eſt Chapitre ; celui
de la ſeconde eſt la Mitre , qui étoit ori
ginairement une coëffure de femme ;
mitre d'Evêque , d'Abbé : les Cardinaux
portoient des mitres avant que de porter
un chapeau , qui leur fut accordé en
1245 au Concile de Lyon. Les Comtes
D2
32 MERCURE DE FRANCE.
de Lyon portent des mitres dans leur
Eglife. Les Papes ont accordé à quelques
Chanoines de Metropole & de Cathédrale
, le privilege de porter la mitre . II
y a des Tréſoriers de Chapitre & des
premiersDignitaires qui portent la mitre.
Le Pape a quatre mitres plus ou moins
précieuſes , felon la folemnité des fêtes.
Les bonnets de grenadier & même des
foldats dans les Troupes étrangeres , particulierement
dans celles de l'Electeur
Palatin; font de véritables mitres. A
Strasbourg , & dans quelques Villes d'Allemagne
, on promene les filles de mauvaiſe
vie , coëffées d'une mitre de papier.
Dans le pays de Voſge , en Lorraine ,
les Bourreaux portent des mitres. En Normandie
, mitre ſignifie Bourreau: le Peuple
appelle le Bourreau mon doux mitre.
On appelloit mitre le bonnet qui eſt audeſſous
de la couronne de l'Empereur &
de quelques autres Souverains : en Allemagne
, pluſieurs Maiſons portent la
mitre en cimier , pour montrer qu'ils font
advoués ou feudatairesdes anciennes Abbayes
: la mitre des patiens qu'on exécute
par jugemens de l'Inquisition: les Normands
mirent une mitre ſur la tête de la
Pucelle d'Orléans , fur laquelle ils avoient
S
DECEMBRE. 1776. 53
écrit , lorſqu'ils la firentbrûler le 30 Mai
1431 : Hérétique , Relapse , Apostate , Ido .
latre. Le mot de la troiſieme Enigme eſt
le Soufflet. L'explication du premier Logogryphe
eſt Pistoles , dans lequel ſe trouve
Pilote , fel , Isles , lit , Pôle , pois,fole ,
lote , Sot , Pise , pot , poil, os , fi, Sol ,
piste. Le ſecond eſt Papillon , dans lequel
fe trouve le Dieu Pan , le Lion , conftellation
; paon , ail , api , pain .
To1,
ÉNIGME.
01, qui plus d'une fois maudis mon exiſtence ,
A me chercher ici tu n'as rien à riſquer :
Pour m'éviter ailleurs , écoutes la prudence
: Et ta fatale expérience.
3
FOLL De cet avis au moins ne vas pas te piquer ,
Car mon deſſein n'eſt pas de te faire une offenfe.
Bref, mécontent ou non , veux - tu t'alambiquer ? 15
Lis , cherches ; me trouver ſera ta récompenfe
Je fuis dans tous les temps ; on m'annonce en tous lieux;
Et toujours précédé d'un titre glorieux ,
J'habite les cités , les bourgs & les villages.
Je ſuis toujours le même en mon acoûtrement.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
Je plais aſſez à tous les âges.
Quoique ſouvent très - faux , on me trouve coulant ,
On me place en un lieu : je ne dis mot , j'y reſte ;
Je ſuis toujours béant. J'avale ſans apprêts
Une matiere indigeſte ,
Que je rends & reçois quelques momens après .
Je travaille fans goût ; le deſtin trop funeſte ,
En naiſſant m'abandonne aux enfans du loiſir
*Tantôt je ſers Plutus & tantôt le plaiſir ;
Efclave du premier , dans mes goufſfets abonde
D'or & d'argent une mine féconde ;
De métaux monnoyés je parois tout brillant ;
Lors , près de moi ſe forme un rempart ambulant ,
Qui , tranquille un moment ,bientôt s'ement , s'élance ,
M'accable & me maltraite avecque violence ;
Pour me venger , du moins , que n'ai - je le pouvoir
D'abſorber les tréſors qu'en moi l'on fait pleuvoir !
Souvent je duperois des artiſans , des dupes ;
Mais Plutus m'a cédé; toi , plaifir , tu m'occupes ;
Les biens ſont diſparus , il ne me reſte rien
Que mon ſalaire , échu de droit à mon ſoutien.
Je reçois rarement les faveurs d'une belle ,
Et jamais l'intérêt ne me brouille avec elle.
Par M. Lap. fils , de Lyon.
DECEMBRE. 1776. 55
CHASSEUR
AUTRE.
HASSEUR adroit , même au coeur de la ville,
Voilà quel eſt mon principal métier ;
Plus je te détruis de gibier,
Lecteur , plus je me rends utile :
L'hiver , l'été , l'automne & le printemps,
Je ſuis fourré dans tous les temps ,
Et je n'en ſuis pas moins agile :
C'eſt preſque toujours en grondant
Que j'aborde & je fais careſſe ,
Même en amour , l'objet de ma tendreſſe :
A lieu de redouter ma dent.
Dans la gaieté l'on me trouve charmant;
Mais quand quelque choſe m'irrite ,
On voit alors groſſir ma ſuite ,
Et ſe donner du mouvement.
Bref , voici le plus étonnant ,
Quand la nuit a tendu ſes voiles,
Dans le cachot le plus obfcur ,
Viens me flatter , & fois bien für
Que tu pourras voir des étoiles .
1
A
Par M. d'Avesne.
ر
:
J
D4
56 MERCURE DE FRANCE.
LIBRADir-
J
AUTRE.
s ſuis enfant de la gaieté ,
Et pourtant j'ai l'ennui pour pere;
Ami Lecteur , dans ce myſtere ,
Tu trouveras la vérité .
C'eſt bien par aventure
Si je ſuis maſculin ;
Car j'ai des freres , je te jure ,
Qui ſont du fexe féminin.
De toi je tiens mon exiſtence .
Et je te fais la loi :
Je te commande en Roi ,
Tu m'obéis fans réſiſtance.
Duffetu m'accuſer
De ſortilége ou de magie ,
Sache que contre ton envie
Je puis te contraindre à danſer ,
Chanter , courir , parler , te taire ,
Que fais - je ? mais il faut finir :
Cherche ; ce n'eſt petite affaire
Que de me découvrir .
2
Mercure de France 57 .
:
.
ROMANCE
Par M: Berquin.
MusiqueparM: Cailteau ordinaire
de l'Academie de Musique .
Andantino Offettuosissimo .
Dors mon en-f-ant, Clos
tapaupie -re tes cris me de=:
chirent le coeur.Dors mon en=:
fant, Ta paurre mere :
FIN.
Abien assez de sadouleur .
再
Lorsquepar de douces ten
58. : Décembre. 1776 .
dres-ses Ion Pe-rem'a don
ne sa foi Il me
sembloit dans ses ca =
resses innocent. Na-if in
comme tor Je le crus;
ou sont ses
propro__
messes
Π ou blie et sonfils et
mor . Dors &c
• DECEMBRE. 1776. 59
D
LOGOGRYPHE.
IEU , fans doute , pour l'homme a fait les élémens ;
L'Océan n'eſt pour lui qu'une foible barriere :
Il dévoile des cieux les ſecrets mouvemens ;
L'homme commande à la nature entiere :
Il aſſouplit le fer , taille les diamans ,
File l'or & le plie à ſes goûts différens .
D'une puiffante main m arrachant à ma mere ,
Il va faire de moi ſes Dieux ou leur tonnerre ;
C'eſt par moi qu'il aſſemble un peuple de croyans croy
C'eſt par moi qu'il abat les plus fiers combattans.
Je puis auſſi des Rois éternifer la gloire ,
Et de leurs traits chéris conſerver la mémoire .
Pour parvenir , hélas ! à ces emplois brillans ,
Je fus ſouvent en proie à des feux dévoranst
J'ai fubi mainte épreuve avant de pouvoir plaire:
Ilm'a fallu plier , ſemblable aux Courtiſans ,
Aux volontés d'autrui mon altier caractere.
Ce début ampoulé vous intrigue , Lecteur ?
Vite , décompoſons mon être ,
Bientôt vous m'allez reconnoître.
A
1
Je vous offre d'abord la moitié du bonheurs
•Un métal précieux , objet de votre envie ,
Un nombre ; un vêtement ; un Prêtre de l'Afie ;
Ce qui fixe les droits entre chaque Seigneur ,
Un mot des plus connus dans la géographie ;
Je pourrois au beſoin vous montrer une fleur ;
Et ce qui faute aux yeux de maint & maint viſage,
Et que nous portons tous... En faut-il davantage ?
Ce qui de rouge empreint vous annonce un buveur,
*Ce que deſſous vos yeux vous voyez , cher Lecteur,
Par M. de W. C. A. M. au R. R. P. C.
1
60 MERCURE DE FRANCE.
LIBRADIESSOUVENT ,
AUTRE.
DOUVENT , mon cher Lecteur , j'ai charme vos loiſirs ,
Souvent j'ai prolongé vos veilles .
Sans coeur , j'enchante vos oreilles;
Sans chef, je peins Bacchus fatigué de plaiſirs.
Par le méme.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Mémoires concernant l'histoire , les Sciences ,
les arts , les moeurs , les usages , &c.
des Chinois ; par les Miffionnaires de
Pékin . Tome premier , in-4°. Prix 8
liv. 12 f. br. & 12 1. rel. A Paris ,
chez Nyon , Lib .
LE recueil des Mémoires de la Chine ,
qu'on préſente au Public , fur differens
objets qui intéreſſent les ſciences & les
arts , eft , nous dit l'Editeur dans la Préfacede
ce premier volume , le fruit d'une
correſpondance qu'on entretient depuis
dix ans avec les Miſſionnaires de la Chine
, & avec deux Chinois que l'envie de
ſe rendre utiles à leur patrie en fit ſortir
à l'âge de dix- neuf ans , pour apprendre
en France les langues &les ſciences de
12 DECEMBRE. 1776. 61
l'Europe. Ils y apprirent le François , le
latin , y étudierent les humanités , la
philofophie , &c. Leurs études étoient
déjà fort avancées , lorſque les événemens
qui firent aſſez de bruit en 1763 ,
les obligerent de ſortir de la maiſon où
ils étoient , & de chercher ailleurs un
afyle & des ſecours. Le Supérieur de la
Miſſion de Saint Lazare les reçut avec
amitié , en attendant qu'on eût rendu
compte au Roi de leur ſituation. Sa Majeſté
leur accorda une penſion qui leur
fournit les moyens de continuer leurs
études : elles ſe trouverent finies au commencement
de 1764. Le deſir de revoir
leur patrie , les détermina alors à demander
leur paſſage fur les vaiſſeaux de la
Compagnie des Indes , qui devoient
mettre à la voile; il leur fut accordé.
Mais il parut que ce feroit rendre un
ſervice à l'Etat que de prolonger le ſéjour
de ces Etrangers en France , au moins
pendant une année , qui ſeroit employée
a leur faire parcourir ce que nos arts ont
de plus facile à ſaiſir & de plus intéreſfant;
afin que de retour en Chine , ils
- puſſent comparer ceux qui fleuriſſent
dans cet Empire, enobſerver les différen.
ces avec les nôtres , & entretenir avec
62 MERCURE DE FRANCE.
LIBRARIE
nous une correſpondance , qui devien
droit avantageuſe réciproquement aux
deux Nations. Ce projet fut accepté par
lesdeux Chinois , &en conféquence deux
Membres de l'Académie Royale des
Sciences , MM. Briffon & Cadet , furent
chargés, l'un, de leur faire des expériences
de phyſique ; l'autre de les inſtruire des
principes de la chymie , &de leur donner
des leçons de pratique dans cet art.
Les progrès des deux Eleves étonnerent
leurs Maîtres : ils ſaiſiſſoient facilement
l'explication des phénomenes de la nature
; & leur dextérité finguliere dans
les manipulations de la chimie , ſurprenoit
l'Artiſte qui travailloit avec eux. On
crut enſuite qu'il étoit importantde leur
faire prendre quelque teinture de deſſein
&de l'art de graver; puiſque dans l'éloignement
d'une correfpondance auſſi intéreſſante
que celle dont on jetoit les
fondemens , le deſſein d'une machine ,
d'un métier d'étoffe , d'un inſtrument ,
d'une plante , devoit ſuppléer à ce qui
manque aux deſcriptions les plus détaillées
, & les ſurpaſſer infiniment. Au
bout de quelques mois, ils furent l'un &
l'autre en état de graver eux - mêmes , à
l'eau - forte , des vues de payſages chi
DECEMBRE. 1776. 63
nois. On jugea auſſi convenable de les
faire voyager dans nos Provinces méri
dionales. Ils partirent pour Lyon , bien
recommandés , &y prirent connoiſſance
des manufactures d'étoffes de foie , d'or
&d'argent. C'étoit la faiſon de la récolte
'des foies; ils paſſerent enDauphiné , où
ils virent les opérations les pius eſſentielles
de l'art de tirer la foie des cocons.
De-là , ils ſe rendirent à Sainte-Etienne
en Forez , où ils apprirent tout ce qu'on
peut ſavoir , en peu de jours , ſur la fabrication
des armes à feu , & virent la
trempe & l'emploi de l'acier. De retour
à Paris , ils ne leur reſtoit plus que quel.
ques leçons àprendre de l'artd'imprimer.
Ils s'eſlayerent ſur une petite Imprimerie
portative , qui faisoit partie des préfens
que le Roi joignoit à ſes bienfaits. Le
moment de partir arriva: ils employe
rent les derniers inſtans de leur ſéjour à
mettre en ordre & à revoir les journaux
qu'ils avoient tenus exactement pendant
leur voyage. On leur remit des mémoires
&des queſtions ſur tous les objets dont
on defiroit d'avoir des éclairciſſemens.
Enfin il partirent pour l'Orient , où ils
s'embarquerent au mois de Décembre
1765 , emportant l'eſtime & l'amitié de
64 MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui les avoient connus. Arrivés
en Chine ; ils y ont été accueillis par
nos Miſſionnaires , qui ſe ſont en même
temps portés avec le plus grand zele aux
travaux longs & pénibles qu'exigeoient
les inſtructions dont les deux Chinois
étoient porteurs ; & depuis 1766 , ils
n'ont pas laiſſe paſſer une ſeule année
fans envoyer quelques mémoires pour
ſervir de réponſe à ceux qu'on leur avoit
remis , ou aux queſtions dont on peut
dire qu'on les avoit accablés. On a deja
donné au Public , en 1772 , l'art militaire
des Chinois avec figures , imprimé
chez Didot; un petit traité de la
conſervation des grains , avec des figures
très- bien deffinées; il fait le ſixieme cha
pitre du traité de la mouture économique,
imprimé chez Simon , in- 40 qui
vient de paroître. Comme le nombre de
ces mémoires eſt devenu aſſez confidérable
, & qu'on en attend chaque année
de nouveaux , on a cru qu'il feroit utile
de les raſſembler ſous un même titre , &
de donner au Public ceux qu'on a & ceux
qui arriveront , ſans autre ordre que celui
de leur arrivée , & fans diftinguer les
genres , comme cela ſe pratique dans les
mémoires de nos Académies.
L
Le
DECEMBRE. 1776. 65
Le premier volume de cette collection
préſented'abordun mémoire aſſez étendu
fur l'antiquité de la Nation Chinoise. La
queſtion fur l'origine de cette Nation ,
que quelques Savans avoient prétendu
n'être qu'une Colonie d'Egypte , s'étoit
renouvelée en France pendant le ſéjour
de nos deux Chinois. Les partiſans de ce
ſyſtême ſe fondoient ſur une reſſemblance
qu'ils appercevoient dans l'ancienne
écriture chinoiſe & dans celledes
Egyptiens. Nos Chinois eurent des entretiens
à ce ſujet avec M. de Guignes ,
de l'Académie des Belles - Lettres , &
avec M. des Hauterayes , Interprete du
Roi , Profeſſeur en langue orientale au
College Royal. L'un & l'autre étoient
d'un avis oppoſé ſur cette queſtion ; mais
nos Chinois n'étoient pasen étatde prendre
aucun parti; il ne leur reſtoit pas ,
depuis neuf ans qu'ils avoient quitté leur
patrie , des notions aſſez préciſes de
l'écriture chinoiſe , pour en juger avec
exactitude. Ils parurentdans leurs premieres
dépêches, après leur retour en Chine,
approuver le ſyſtême de M. de Guignes ,
croyant en trouver la preuve dans lacomparaiſon
qu'ils firent des extraits que M.
de Guignes leur avoit remis de l'écriture
66 MERCURE DE FRANCE.
LIBRARIES
égyptienne , avec quelques morceaux
d'ancienne écriture chinoiſe , qu'ils eurent
occaſion d'examiner. Mais revenus
fur leurs pas , ils ont , de concert avec
nos Miſſionnaires, rédigé le mémoire en
queſtion, qui développe leur ſentiment
d'une maniere ſenſible,& détruit la premiere
opinion. Ce bon mémoire eft divifé
en deux parties. Le Miffionnaire
Chinois, le Pere Ko , qui l'a rédigé , ne
peut s'empêcher de marquer d'abord fon
étonnement de ce qu'en Europe des Sa,
vans, quiavoienttantd'utiles recherches à
faire fur l'hiſtoire certaine de leur patrie,
P'aient laiſſée épaiſſe & enſévelie dans
les anciens monumens , pour s'appli
quer avec un ſoin infatigable à épuiſer
juſqu'aux plus petits détails des fables
antiques & des romans des Nations étrangeres.
Les Chinois n'ont jamais eu ce goût
d'erudition ; & quelque intéreſſans que
ſoient pour eux les événemens qui fixent
les premieres époques de leur monarchie,
la génération préfente en eſt ſi peu touchée
, qu'elle daigne à peine lever ſes
regards vers la haute antiquité. Le Pere
Ko entre dans quelques détails qui en
font fentir la raiſo.n ,, Notre gouverne-
>>> ment , dit - il, a toujours voulu avoir
DECEMBRE. 1776. 67
४३
,, des Savans &des ſciences, depuis plus
,, de trente fiecles , mais à ſa maniere &
,, felon les vues de ſa politique ; c'eſt-à-
,, dire , pour conſerver dans l'Empire la
,, pureté de l'enſeignement public, pour
,, maintenir les regles de lamorale , pour
,, fixer les découvertes des artsdebeſoin
,, ou utiles , pour élever la jeuneſſedans
, la connoiſſance & la pratique de ſes
devoirs , enfin pour diftinguer dans la
foule , ceux qui ont des talens pour
, les affaires , & tenir occupés ceux qui
,, n'ont que del'eſprit. Envertu de cette
,, façon de penſer , qui a préſidéà toutes
, les loix qui concernent les ſciences &
5, les Savans, il faut que toutes les études
5, des écoles , tous les examens qui con-
, duiſent aux degrés , toutes les récom-
5, penfes qui encouragent ou illuſtrent
ود
ود
ود
ود
les talens, ſe rapportent à la fin qu'on
3, s'eſt propoſée. Dès-là les petites Villes
ne peuvent admettre qu'un certain
, nombre d'étudians au premier degré de
, la littérature; les Capitales des Provinces
ont ſeules le droit d'accorder le
ſecond degré à un aſſez petit nombre
وو de Bacheliers ; & il n'appartient qu'à
la Capitale de l'Empire d'élever au
Doctorat, & encore de trois ans en
as SuEle to****** **** ibbea
tr
68 MERCURE DE FRANCE.
LIBRARIES
"
و د
trois ans. Autant le Gouvernement eft
attentif à applanir & à ſemer de récompenfes
le chemin qui conduit aux
,, connoiſſances qu'il veut étendre ou conſerver
, autant il laiſſe croître d'épines
dans ceux qui menent vers celles qu'il
,, dédaigne ou qu'il rejette. Notre Mi-
,, niftere n'a d'autre cri que le bien public ;
,, il ne veut que les Gens de lettres dont
ود
ود
دو
ود
و د
il a beſoin pour la choſe publique , &
les plus beaux Génies n'attirent ſes regards
qu'autant qu'ils ſe rendent utiles :
il eſt ſi fingulier à cet égard , que tandis
qu'il fait nommer dans toutes les
,, gazettes un ſimple foldat quia reçu des
bleſſures à la guerre , il ne permettroit
,, pas de dire un mot en cent ans fur
mille faiſeurs de ſyſtêmes. Le ſavoir
&le talent ne font que des mots pour
,, lui, quand l'Etat n'en retire aucune
utilité réelle".
ور
و د
ود
ود
ود
ود
Les ſciences ont ici une atmoſphe-
',, re beaucoup plus étroite qu'enEurope,
&la Nation en générale ne s'intéreſſe
guere à ce qui s'y paſſe. Point dejournaux
littéraires , point de papiers publics
qui annoncent les Ouvrages des
Savans & leurs fuccès. La gazette de
,, l'Empire ne parle que des grandescom-
2, pilations , des éditions , ou nouveaux
ود
ود
DECEMBRE. 1776. 69
-
ود
ود
ود
livres dont la Cour a chargé les Lettrés
du College Impérial. Les femmes font
fermées dans leur appartement , où
elles ne voient que leurs époux , leurs
enfans , & par fois quelques amies.
Elles font auſſi peu curieuſes de littérature
& d'hiſtoire , que celles d'Euro-
,, pe de morale & d'algebre : leur domes-
,, tique eſt leur Univers. Plus elles s'oc-
,, cupent à bien gouverner , plus elles
ود
ود
و د
"
ود
ود
ود
و د
ود
font heureuſes & eſtimées . On aimeroit
preſqu'autant leur voir prendre un
fabre qu'un pinceau *. Pour leur en
ôter l'envie , on ne leur apprend pas
" même à lire. Il en eſt de même des
Artiſans , des Marchands, des Domestiques
, & de preſque tous les Citoyens
,, qui ne font pas lettrés ou dans les emplois.
On feroit vingtjournées de chemin
dans nos plus belles Provinces ,
ſans trouver un homme du Peuple qui
fût parler philoſophie , ou diſcourir fut
l'adminiſtration des finances , ſur le
meilleur plan d'éducation , &c. Les
Mandarins de robe & ceux d'épée pasſent
leur vie à faire leurs emplois : ils
n'ont pas le loiſir de lire des brochu-
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
,, res , & encore moins d'en compofer
On fait que les Chinois écrivent avec un pinceap.
E3 :
70 MERCURE DE FRANCE,
LIBRARIES
?
„ eux-mêmes. On en ſera moins ſurpris
,, pour les premiers , ſi on fait attention
,, que quoique leurs emplois réuniſſent
,, la gestion des affaires & l'adminiſtra-
,, tionde la justice , ils font enbeaucoup
„ plus petit nombre , proportion gardée,
,, que dans aucun Royaume del'Europe,
ود Leurs occupations font trop eſſentiel-
,, les, trop multipliées&trop continuel-
,, les , pour qu'ils puiſſent fuivre les évé.
22
ود
دو
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
nemens de notre monde littéraire. Le
glaive du Prince n'eſt ſuſpendu ſur leur
tête que par un cheveu; ils ont beſoin
de tout leur loiſir & de toutes leurs
réflexions, pour éviter des négligences
qui les perdroient. Puis les cérémonies
de l'Empire , les étiquettes du cérémonial
, les devoirs de la politeſſe , le
ſoinde leur domeſtique, le paſſage des
étrangers , les voyages qu'ils font obli
3 , ges de faire à la Cour, les tiennent en
haleine d'un hiver à l'autre. Quant aux
Mandarins de guerre , leurs livres ſont
leurs armes , leurs foldats & leurs postes.
Voici ce qui eſt plus étonnant : a
Pékin même , ce qui n'a trait qu'aux
ſciences n'eſt pas un objet : la Cour ,
Jes affaires & le commerce abſorbent
tout. Le plébiciſme littéraire y eſt
22
22
وو
ود
ود
ود
ود
,auffi inconnu que dans les Provinces.
DECEMBRE. 1776. 71
"
Nos Lettrés même ſont tellement ſub-
,, jugués par le ton duGouvernement ,
" qu'ils laiſſent jouer des Pieces qui ont
,, plus de mille ans , & ne fongent pas à
en rajeunir le ſtyle ſuranné .
ود
ود
ود
ود
ود
دو
"
و د
ود
ود
ود
La gloire des ſuccès littéraires devient
en Europe une gloire nationale ;
les Savans, lesBeaux-Eſprits, les Hom-
,, mes de génie ſe ſuivent & ſe meſurent
des yeux d'un Royaume à l'autre. Les
Nations font auffi flattées de la ſupériorité
des talens que de celle des armes.
Notre Chine eſt privée de ces
,, avantages : elle n'a autour d'elle que
des Barbares. Il eſt vrai qu'étant auffi
grande & auſſi peuplée que l'Europe ,
il lui feroit facile de trouver dans fon
fein toutesles reſſources de l'émulation.'
Ses Provinces ont été des Royaumes :
elle pourroit les mettre aux priſes les
unes avec les autres ; la politique du
Gouvernements'yoppoſe. Les annales
à la main , elle prouve que la rivalité
des talens corrompit l'ancienne doctrine
ſous la dynastie des Tcheou , enfanta
mille erreurs, ſema leſprit de
révolte , & changea en problêmes les
vérités les plus utiles& les devoirs les
plus eſſentiels. A l'en croire , il ne
"
"
و د
.I
74 MERCURE DE FRANCE.
KARIES
pays étrangers , autrement que par la
„ Grece & le Latium , nous ſentons à
,, merveille qu'il faut ici des raiſons, des
„ preuves & des détails aux Savans . Cela
وو
؟ود
ود
ne ſera pas difficile;& quelque reſpect
,, que nous ayons pour les lumieres des
,, Savans de l'Europe , quelque défiance
,, que nous ayons des nôtres , nous leur
demandons pour toute grâce de voir
,, s'ils pourroient fournir , pour ce qu'ils
,, débitent ſur les Babyloniens , les Aſſy-
,, riens , les Egyptiens , les Phéniciens &
lesGrecs,des particularités auſſi concluantes
que celles que nous allons leur
préſenter ". Le Pere Ko , pour mieux
ſe placer au point de vue des Savans de
- l'Europe & rapprocher de ceux la Chine,
examine ſucceſſivement la géographie ,
letgouvernement , les moeurs , la population,
les ſciences & la religion des
temps de Yao , de Chou & d'Yu , ſes
ſucceſſeurs , telles que les repréſentent le
-Chou-King & les autres anciens livres
chinois. Si ces différens articles concoui
rent également à montrer que le regne
de ces trois Princes fut en quelque forte
l'enfance de la Monarchie Chinoiſe &
a dela Nation ; fi tout y annonce , comme
* on eſt obligé de l'avouer , un Peuple nou-
27
DECEMBRE. 1776. 75
”
veau & un Empire qui n'a pas encore
pris ſa confiftance , il eſt évident qu'on
ne peut pas faire remonter l'origine de
la Nation Chinoiſe beaucoup au-delà de
Yao. Les premiers chapitres du Chou-
King font le centre & le point d'appui
de cette difcuffion ; mais l'Auteur fait
auffi uſaged'autres livres. ,, Il faut choiſir
,, les pierres pour paver le chemin &en
conſtruire les ponts , dit unancien Au-
,, teur Chinois; mais tout , juſqu'aux dé-
,, combres , eft bon pour les applanir",
Cet excellent mémoire ſur l'origine
1. des Chinois , préſente leurs caracteres ,
leurs livres , leurs Hiſtoriens , &c , des
connoiſſances , des faits & des détails
d'autant plus intéreſſans , qu'ils ont été
puiſés dans les ſources mêmes , & traités
par un Savant qui a porté dans toutes ſes
recherches le flambeau de la critique& de
l'érudition. Qui pourroit refuſer à ce Savantledroitde
ſe moquer un peu dela partie
de l'Histoire générale des Voyages qui
concerne laChine ? Ilregarde ce qui eftdit
dans cette compilation , comme un chaos
& une eſpece d'amphigouri. Ce que des
Hiftoriens compilateurs nous racontent
des Egyptiens & des autres anciens Peu.
ples , merite-t-il plus de croyance ? Car
76
MERCURE DE FRANCE.
RARIES
-
とこ
ここ
enfin, les mémoires ſur lesquels ces Savans
travaillent , font aſſurément moins
clairs , moins détaillés , moins nombreux
&moins authentiques que ceux qu'avoit
en main le Rédacteur de l'Hiſtoire générale
desVoyages. Si cependant ce Rédacteur
n'a pu éviter des erreurs fans nombre
, & de nous donner bien des fables
pour des vérités , ne doit on pas ſe méfier
un peu des recherches de nos Erudits dans
les matieres fur - tout , qui , demandant
de la difcuffion & du choix , exigent de
celui qui les traite , des connoiſſances
pratiques & de détail?
Ce mémoire ſur l'antiquité des Chinois
eſt ſuivi d'une lettre du Pere Amiot fur
les caracteres chinois. Cette lettre a été
imprimée pour la premiere fois à Bruxelles
en 1765 , avec les inſcriptions chi
noiſes des différens âges qui l'accompagnent.
Comme elle eſt devenue rare ,
on a cru dévoir rendre aux Savans le fervice
de la faire réimprimer dans ce recueil
. C'eſt le ſecond morceau de ce premier
volume.
Le troilieme morceau eſt l'explication
d'un monument en vers chinois , compoſé
par l'Empereur Kien-Long , actuel .
lement regnant , pour conſtater à lapoſtés
DECEMBRE. 1776. 77
rité la conquête du Royaume des Eleuths ,
faite vers 1757. Le Pere Amiot a ajouté
quelques notes utiles a la traduction det
ce morceau , qui eſt auſſi un monument
du génie de ce Prince , qui réunit les
talens de l'homme de lettres à la ſcience
du gouvernement. Le portrait de cet Empereur
décore le frontiſpice du premier
volume de cette collection. Il a été def
finé d'après nature , par le P. Panzi , &
gravé en France par le ſieur Martinet.
Nous croyons devoir rappeller ici à nos
Lecteurs que cet Empereur a fait deffiner
toutes ſes campagnes par les Miffionnai
res , & a voulu quelles fuffent gravées
en France par les plus célebres Artiſtes.
Ces gravures ont été vues à Paris dans
le Sallon du Louvre , & elles ont été en
voyées en Chine , il y a environ trois
ans, au nombre de ſeize planches ..
Le quatrieme morceau de ce recueil
eſt le monument que le même Empereur
Kein Long vient de faire élever pour
conſacrer à la poſtérité le mémorable
événement de l'émigration des Tourgouths
en 1771 , lesquels , au nombre de
.cinq cents mille , ont quitté les bords de
la Mer Caſpienne & les rives du Volga ,
pour aller ſe ranger fous la domination
de l'Empereur de la Chine.
78 MERCURE DE FRANCE.
ARIES
Enfin , le volume eſt terminé par la
traduction de deux Ouvrages anciens ,
intitulés : l'un , Ta Hio, ou la Grande
Science ; l'autre , Tong Yong , ou le Juste
Milieu , avec une preface & des notes.
Chaque Nation a fa politique ; celle des
Chinois a toujours été de favorifer ce
qui peut conſacrer la piété filiale , comme
onpeut le voir dans les livres canoniques
dont les Miſſionnaires nous donnent ici
la traduction. Des Empereurs récompen
fent les grands Miniſtres , les grandsGénéraux
, &c . en annobliſſant leurs ancêtres.
Les fondateurs de nouvelles Dynafties
en font de même pour les leurs.
N'euſſent-ils été que des Citoyens obfcurs
, ils leur décernent les titres les plus
auguſtes , ornent magnifiquement leurs
mausolées , & font comme refluer fur
eux toute leur grandeur & leur gloire,
Indépendamment de ces exemples de
reſpect pour les ancêtres , ces livres anciens
font remplis de maximes & de
réflexions les plus propres à développer
dans le coeur de l'homme les tendres fenstimens
qu'il tient de la nature , & qui le
portent , quand il n'eſt pasdominé par les
paſſions , à ce que la piété filiale , l'amour
fraternel , la bienfaiſance ont de plus tou
1
DECEMBRE. 1776.79
chant& de plus aimable. Ces deux livres
de morale peuvent encore être regardés
comme le cathechiſme des Souverains.
Les inſtructions qu'ils contiennent , tendent
toutes à nous faire voir que le gou
vernement paternel , dont les Empereurs
de la Chine ſe ſont rarement écartés ,
eſt celui qui produit le plus fûrement
le bonheur des Peuples& la vraie gloire
des Monarques.
L'Editeur de ce premiervolumedeMé
moires ſur les Chinois nous annonce, pour
les volumes ſuivans , de nouveaux éclairciſſemens
ou de nouvelles preuves relatives
à l'antiquité& l'originedes Chinois ;
des mémoires ſur la petite vérole , für
quelques partiesde la police chinoiſe , fur
les arts utiles , fur des objets d'hiſtoire naturelle
, comme les abeilles , les vers à foie
de différentes eſpeces , fur le bambou,de
cotonier ,&c. fur des plantes&des fleurs
particulieres à la Chine. Il a des notices
fur les pierres rares , fur les pierres fonores
, &c .; il a auffi les portraits ou
vies abrégées des Chinois illuftres , Empereurs
, Généraux d'armée , Philofophes
, Legiflateurs , Poëtes , &c. par le
Pere Amiot , depuis l'origine de la Nation
Chinoiſe juſqu'au dixieme fiecle ,
80 MERCURE DE FRANCE.
&dont on attend le reſte inceſſamment ;
car il n'eſt point d'année qui n'apporté
fon tribut. Cette correſpondance va rapprocher
la Chine de l'Europe. Elle ne peut
manquer d'intéreſſer les Gens de lettres ,
les Savans , les Philoſophes. La Chine ,
pour nous fervir ici de l'expreſſion du
Pere Amiot , eſt le Pérou & le Potofi de
la République des Lettres. Mais pour
porter les ſavans Miſſionnaires à exploiter
des mines fort difficiles à fouiller
ayons égard à leur poſition dans un pays
tel que la Chine , poſition dont on ne
peut avoir d'idée enEurope; témoignons
toute la reconnoiſſance due à leurs travaux
, & cherchons plutôt à profiter de
leurs veilles qu'à les chicaner , s'il leur
arrive de varier entre-eux fur quelques
faits. Si vous voulez qu'un chou pom-
,
me , dit le proverbe chinois , ne lui
,, ôtez pas le coeur ".
sopron a
Lettre d'un Amateur de l'Opéra à M.
de *** , dont la tranquille habitude eſt
d'attendre les événemens pour juger
du mérite des projets. Brochure in-
80. A Paris , chez Couturier pere Imprimeur-
Libraire.
Un
DECEMBRE. 1776. 81
Un célebre Ecrivain avoit coutume ,
avant de livrer ſes Ouvrages à l'impreffion
, de les lire devant un certain nombre
de perſonnes ; c'eſt ce qu'il appelloit
effayerfes Livres. L'Auteur de la Lettre que
nous annonçons , voudroit que l'on eſſayat
pareillement les Opéra avant de riſquer
les dépenſes néceſſaires pour la repréſentation
, dépenſes ſouvent très- conſidérables
, & dont il ne réſulte quelquefois
que de l'ennui pour le Public. Mais les
répétitions qui ſe font des Opéra fur le
Théâtre même de l'Académie , devant un
certainnombre de perſonnes convoquées,
ne peuvent- elles pas tenir lieu des eſſais
projettés ? L'Auteur répond à cette objection
, & fait très - bien voir dans ſa
Lettre que les jugemens d'une pareille
aſſemblée ne ſont pas , à beaucoup près ,
ceux du Public: or , nul juge que le Public
ne peut décider fûrementdes moyens
qui feront imaginés pour l'amufer & le
fixer. C'eſt d'après ceprincipe que l'Amateur
adreſſe la parole aux perſonnes chargées
de la direction de l'Opéra , & qu'il
leur dit : Conſtituez le Public lui-
,,même juge en premier reſſortde toutes
,, les nouveautés que vous diſpoſez pour
,, ſes plaiſirs ; que lui- même mette la
ود
F
82 MERCURE DE FRANCE.
,, couronne fur la tête des talens qu'il
,,daignera approuver & encourager ; que
ces talens auffi dans tous les genres ,
n'aient que le Public pour juge &
pour appréciateur; donnez- leur fur-
,,toutun vaſte Théâtre ; qu'il foit dreſſé
,ſous les yeux de la Capitale entiere ,
& que la Capitale entiere puiſſe s'y
reunir pour y voir les talens aux priſes
les uns avec les autres , & s'y diſputer
les palmes de la victoire ; alors pro-
,, mettez vous des prodiges , & le public
qui les aura fait naître , les verra de
même ſe multiplier ſous ſes yeux ; &
les ſuccès de l'Opéra feront conftans.
Plus de doute ſur les nouveautés qu'il
,, perfectionnera pour l'hiver ; plus de
dépenses énormes & inutiles pour des
,ouvrages écraſés avec fracas dès leur
naiſſance; enfin plus d'études ingrates
& fans profit " . On s'imagine bien
que l'Amateur rejette pour ceseſſais tout
Théâtre privé , dont l'aſſemblée des
fpectateurs ne pourroit être compofée
que d'amis ou de citoyens convoqués
par billets , & portés à l'indulgence par
le choixmême que l'on auroit fait d'eux .
Il ne veut pas même pour ces eſſais , du
Théâtre de l'Opéra , où le Public eſt ac-
१९
DECEMBRE. 1776. 83
coutumé à voir , & où il ne veut voir
que des chefs d'oeuvre. Quel fera done
le Théâtre qu'il adoptera de préférence ?
voici ſon idée ſur ce choix. Il deſireroit
que ce vaſte Théâtre , néceſſaire
aux eſſais de l'Académie Royale de Muſique
, fût dreſſe ſous les auſpices de
cette même Académie au Coliſée. Cet
emplacement eſt vaſte, commode , & le
Publicde Paris ,preſſé du plaiſir de voir&
d'être vu , nedemande que le prétexte de
quelques fêtes ou de quelques amuſemens
pour s'y raſſembler pendant les ſoirées
d'été. Nuldoute par conféquent que ces
fortes de ſpectacles , où l'on feroit les répétitions
du chant , de la ſymphonie , des
ballets d'un Opéra deſtiné à être repréfenté
l'hiver ſuivant , n'attiraſſent beaucoup
de monde au Colifée. Un pareil
projet ne peut donc manquer d'être utile
aux Propriétaires de ce monument.
L'Amateur , dans la ſuite de ſa Lettre ,
fait voir que par les arrangemens qu'il
propoſe , l'Académie pourroit ſe trouver
dédommagée des dépenses qu'un pareil
établiſſement exigeroit ; mais un avantage
plus conſidérable qui en réſulteroit ,
c'eſt l'émulation qu'il feroit naître parmi
les Artiſtes & les différens ſujets de
l'Opéra. F2
84 MERCURE DE FRANCE.
Il ſeroit peut être poſſible de donner
par la ſuite plus d'extenſion à ce projet ,
&de permettre aux Auteurs dramatiques
de faire voir leurs effais ſur le même
Théâtre , qui pourroit encore être occupé
par la lecture de différens Ouvrages en
vers ou en profe, deſtinés à l'impreſſion.
Sidans toute une piece de poësie unPoëte
n'avoit fait que deux ou trois bons vers ,
il auroit du moins la fatisfaction de les
voir applaudir ; il pourroit d'ailleurs profiter
des remarques qu'il auroit entendues
, pour corriger fon Ouvrage avant
de le livrer au grand jour de l'impreffions
. Suppoſons , par exemple , que la
Lettre d'un Amateur dont il eſt ici queſtion
, eût été lue en public , les Auditeurs
n'auroient pas manqué d'applaudir aux
vues utiles qu'elle contient ; mais peutêtre
auſſi auroient-ils marqué par un ris
énergique , le ridicule de ce ſtyle figuré
qu'emploie l'Auteur pour déſigner la difficulté
qu'il y a de maintenir l'ordre parmi
les ſujets qui compoſent l'Opéra deParis.
,, Perſonne , dit - il , ne diſconviendra
,, que le Théâtre de l'Opéra de Paris ne
ſoit vraiment, en cette Capitale, le plus
difficile à conduire & à diſcipliner,
„ par le nombre des Sirenes qui y domi
59
وو
DECEMBRE. 1776. 85
„nent , & dont les promontoirs feront
,, toujours d'une approche périlleuſe pour
,, les vaiſſeaux les mieux conditionnés ,
,,& les pilotes les moins faits pour faire
„ des fautes , &c."
Au reſte , le projet que donne l'Amateur
dans ſa Lettre , de faire du Coliſée
une eſpece de Lycée où les arts viennent
tour-à-tour mériter les fuffrages encourageans
du Public , a été exécuté cette
année , du moins en partie. On y a vu
différens Peintres , Sculpteurs , Graveurs
& autres Artiſtes , prouver , par l'expoſition
volontaire de leurs Ouvrages , l'eftime
qu'ils faisoient des fuffrages du
Public. Leur exemple ne manqueroit
pas d'être ſuivi tous les ans par les Artiſtes
lesplus renommés , s'il n'avoientpas
plus de délicateſſe oud'amour-propre que
les Peintres & les Sculpteurs Grecs. On
fait qu'Apelles & Praxiteles vouloient
que le Public fût juge de leurs travaux.
Cachés quelquefois à l'ombre de leurs
tableaux ou de leurs ſtatues , ils écoutoient
tranquillement les remarques des
ſpectateurs ; & que faifoient alors ces
hommes ſi jaloux d'atteindre à la perfection
de l'art&de mériter les fuffrages de
la poſtérité ? Ils retouchoient leurs Ou-
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
vrages , ils les finiffoient , & c'eſt dans
cette vue qu'ils mettoient au bas de leurs
productions faciebat , ſans doute pour
faire entendre que durant l'expofition le
pinceau ou le ciſeau reſtoit comme fuf
pendu, & qu'ils attendoient , pour donner
les dernieres touches , que le Public
eûtprononcé.
Quoique l'expofition faite cette année
dansune des Salles du Colifée , des pein
tures , ſculptures , gravures & autres pro
ductions de l'art, n'ait pas été auſſi ri
che& auffi intéreſſante qu'elle auroit pu
fêtre , ſi nos plus célebres Artiſtes y a
voient concouru ; il paroît cependant
qu'elle a attiré beaucoup de monde au
Colifée; & c'eſt une raifon de plus pour
bien augurer des nouvelles vues expoſées
dans la Lettre de l'Amateur , qui ne s'eft
pasdiſſimulé les objections que l'on pour
roit lui faire. Il ya répondu , mais il
reſte toujours la plus grande difficulté
lever , celle de concilier tous les intérêts
particuliers , difficulté qui empêche ordi
nairement la réuſſite de la plupart des
projets , de ceux même qui ſeroient le
plus agréables au Public.
L
DECEMBRE. 1776. 87
EJais historiques sur les modes & fur le
costume en France ; nouvelle édition ,
pour ſervir de ſupplément aux Effais
- hiſtoriques fur Paris , par M. de Saint.
Foix. Vol, in-12 br. prix 2 livano f.
A Paris , ehez Coftard , Lib. zost
Cet ouvrage a été publié pour la premiere
fois en 1773. fous le titre d' Hiftoire
des modes Françoises , ou Révolations. du
Costume en France Nous avons , dans le
volume du Mercure du mois de Juin
1773 , donné un extrait de cet écrit. II
ne paroît pas que l'on ait fait des augmentations
dans l'édition qui en paroît
aujourd'hui ſous le titre d'Effais histori.
ques fur les modes. Au reſte , ces Eſſais
peuvent fervir de ſupplément à ceux de
M. de Saint - Foix fut Paris. On y trou
ve le même eſprit de recherches , le mê
me goût pour les anecdotes piquantes &
curieuſes . Cet écrit d'ailleurs peut de
venir utile aux Artiſtes & à tous ceux
qui font obligés d'étudier le coſtume. It
n'eſt cependant queſtion dans cet Ou
vrage que de la coëffure des hommes;
celle des Dames fournira pluſieurs volu
mes, ſi le même Ecrivain veut nouseen
donner l'hiſtoire .
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
P
Tableaux topographiques , pittoresques ,
physiques , historiques , moraux , politiques
, littéraires de la Suiffe & de l'Italie
; 6 vol. in fol. imprimés fur papier
grand raiſin fin , & ornés d'eſtampes ,
faites par les meilleurs Graveurs ,
d'après les deſſeins de MM. Robert ,
Pérignon , Fragonard , Paris , Poyet ,
Raymond , le Barbier , Barthelemy ,
Ménageot , le May , Houel , &c. &
des plus habiles Maîtres de l'Italie.
Le premier vol. concernera la Suiffe ,
&contiendra environ 200 eſtampes ,
&chaque volume formera un Ouvrage
complet ; Ouvrage propoſé par
foufcription.
Il ne paroît encore que le Profpectus ,
de ce grand Ouvrage , dont l'objet , eft- il
dit dans ce Prospectus , eſt de préſenter
l'hiſtoire la plus fidelle de tout ce qui
s'eſt paſſé de remarquable en Suiſſe & en
Italie ; le tableau le plus vrai du gouvernement
, des moeurs , uſages , coutumes ,
religion , cérémonies , monnoies &
ſciences de leurs habitans ; & la defcription
la plus exacte , ſoit des merveilles
que la nature étale dans ces deux conDECEMBRE.
1776. 89
trées , ſoit des chef- d'oeuvres dont les
arts les ont enrichies.
Au détail & à la date des faits mémorables
', l'Auteur joindra la deſcription
des lieux dans lesquels ces mêmes faits
feront arrivés ; il offrira au Lecteur le plan
& l'élévation des monumens antiques ,
dont il refte quelques veſtiges ; il lui déſignera
les endroits où étoient ceux que
le temps ou la barbarie ont détruits ; il
lui parlera des édifices modernes , des
fêtes & des ſpectacles , des médailles &
des inſcriptions , des tableaux & des ſtatues
,& fur tous ces objets , il lui mettra
ſous les yeux des eſtampes repréſentati
ves , dont il garantit l'exactitude & la
fidélité.
En faveur des Gens de lettres & de
ceux qui aiment les grands Ecrivains de
l'antiquité , l'Auteur citera les paſſages
des Orateurs , des Poëtes & des Hiftoriens
les plus célebres , quand ces paffages
ſe trouveront relatifs aux ſujets dont
il ſera queſtion .
- La réunion de ces différens objets , qui
juſqu'ici n'ont été préſentés que ſéparément
, formera , ajoute l'Auteur du Profpečtus
, le tableau le plus riche & le plus
varié que l'on puiſſe avoir en ce genre ;
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur n'a rien épargné pour l'embe
lir , & les Artiſtes , ainſi que les Ama
teurs , trouveront également de quoi fatisfaire
leur curiofité dans cette collec
tion , qui n'eſt ni une compilation , ni
un réfumé des voyages que l'on connoît.
L'Auteur a vu par lui-même ;&à l'égard
de l'hiſtorique , il indiquera fidellement
les fources dans lesquelles il a puiſé ,
pour la perfection de cet Ouvrage qu'il
annonce comme abſolument neuf , ſoit
pour le fond , foit par laricheſſe & l'exé
cution de ſes oniemens.. L
• Comme le premier volume ne parlera
que de la Suiffe , l'Auteur du Prospectus
acru ne devoir s'étendreque ſur les avan
tages que le Public pourra retirer d'un
Ouvrage fait , avec le plus grand foin ,
dans cette contréeauſſi intéreſſante qu'ins
connueàſes voiſins. Iljette un coup-d'oeil
fur l'antiquité de ſon origine , fur l'ancienneté
de ſes liaiſons avec la France ,
fur la ſolidité de ſes engagemens ,& nous
annonce que cet Ouvrage offrira dans
ſes diverſes parties , l'exacte topographie
de ce pays ; le précis de ſes antiquités
les faits les plus remarquables de
l'hiſtoire Helvétique , tant ancienne que
moderne ; les limites ſubdiviſées des
DECEMBRE. 1776.
deux religions dominantes ,l'etat civil&
politique , la milice; les ſervices étrangers
; l'économie rurale; le commerce ;
la monnoie; le tableau des moeurs ; celui
des uſages; le ſpectacle de l'hiſtoire naturelle
, & les progrés des Sciences , des
arts & de la littérature on y trouvera
auſſi un grand nombre d'anecdotes. J
Chacune des vues gravées ſera plus
amplement décrite dans le texte de cet
Ouvrage , qu'on diſtribuera gratis à la
derniere livraiſon d'eſtampes, Parmi ces
vues , feront auſſi les champs de batailler
célebres par les victoires des Suiffes ,
Morgarten, Laupen , Sempach , Neffels ,
Granfon , Morat , Dornach. L'hiſtorique
a été puifé non ſeulement dans les livres
qui ont paru fur la Suiffe , mais encore
dans les rélations générales & particu
lieres qu'on doit à des Connoiffeurs reſpectables.
,, M. Henin , Réfident de
,, France à Geneve, ajoute l'Auteur du
Profpectus , a bien voulu nous diriger
dans tout ce qui concerne l'hiſtoire de
,, cette République. Mais c'eſt àun Suiffe
,, militaire que nous devons le principal
,, mérite de la partie hiſtorique de cet
,, Ouvrage , à M. le Baron de Zur-Lau
,,ben , Maréchal de-Camp ès armées du
رد
92 MERCURE DE FRANCE.
,, Roi ,&Capitaine au Régiment desGar-
,, des Suiſſes . Nous avons la confiance
,, d'eſpérer que le Public partagera avec
,, nous notre reconnoiſſance. Aſſurément
,, nous ne pouvions defirer un meilleur
,, guide que l'Auteur de l'Histoire militaire
des Suiſſes auservice de France " .
Comme cette édition ſera exécutée ſur
le plus beau papier , avec des caracteres
d'imprimerie fondus exprès; que les desſins
ſont des meilleurs Maîtres , & que
l'on n'épargne rien pour la gravure , les
frais en feront très-conſidérables. Cependant
comme les Editeurs connoiſſent l'é .
loignement du Public pour les ſouſcriptions
, éloignement juſtifié par les fraudes
ou les lenteurs qu'il éprouve fréquemment
en ce genre , ils ont pris le parti de
propoſer les conditions ſuivantes .
L'ouvrage fera diviſé en ſix volumes
grand in- folio .
Le premier contiendra la Suiſſe.
Le fecond , Rome & les Etats du
Le troiſieme, Pape.
Le quatrieme , Naples & une partie
de ſon Royaume.
Le cinquieme , la Toſcane, les Etats.
de Lucques , ceux de Gênes , de Modene .
&de Parme...
DECEMBRE. 1776. 93
Le fixieme , les Etats de Véniſe, le
Duché de Milan , les autres Etats de
l'Empereur dans l'Italie , le Piémont &
la Savoie.
La premiere livraiſon d'eſtampes , qui
compofera le premier volume , ſe fera
chez les ſieurs Née & Maſquelier , le r
Janvier 1777 , & les autres ſucceſſivement
de mois en mois .
Ces eſtampes ſe diſtribueront fix par
fix , de mois en mois , à raiſon de 9 liv.
pour les Souſcripteurs , que l'on ne rece.
vra qu'à chaque livraiſon , & de 12 liv.
pour ceux qui n'auront pas ſouſcrit.
A la derniere livraiſon des eſtampes
de chaque volume , le texte fe diſtribuera
gratis chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe , près la rue Serpente. Il ſe chargera
auffi de recevoir les ſouſcriptions&
de délivrer les eſtampes aux Soufcripteurs.
On pourra même lui adreſſer les
manufcrits & remarques ſur les différens
objets de la partie hiſtorique.
Les Amateurs qui deſireront voir quel
ques-uns des deſſins deſtinés à cet Ouvrage
, pourront ſe tranſporter chez les
Graveurs ci-deſſus indiqués : ils ſe feront
un plaiſir de fatisfaire leur curioſité .
Pour fixer la ſouſcription , on ne fera
94 MERCURE DE FRANCE.
admis à ſe faire inſcrire pour le premier
volume, que depuis le premier Octobre
1776, juſqu'au premier Octobre 1777 .
La ſouſcription , pour le ſecond volume
, ſera ouverte le premier Octobre
1777 , & l'on pourra ſe faire infcrire
juſqu'au premier Octobre 1778 , & ainſi
de ſuite d'année en année , juſqu'au fixieme
& dernier volume. On donnera à la
tête de chaque volume les noms des Soufcripteurs.
On ſouſcrit à Paris , chez les fieurs
Née & Maſquelier , Graveurs , rue des
Francs-Bourgeois , Porte St. Michel ; &
chez Ruault, Libraire, rue de laHarpe.
A Lyon , chez Roffet ;& dans les autres
Villes de l'Europe , chez les principaux
Librairés .
On ſera libré de ne ſouſcrire que pour
un volume , deux , trois , quatre , &c.
On trouvera dans chaque volume du
texte , une table qui indiquera les en.
droits où les eſtampes doivent être pla
cées
こい
DECEMBRE. 1776. 95
- Difcours prononcé à la Fête des Bonnes-
Gens, inſtituée à l'occaſion de la naiffance
de Monseigneur le Duc d'Angoulême
, dans les Paroiffes de Canon ,
Meſidon & Vieux-Fumée ,en Normandie.
Brochure in- 80. AParis , de l'Imprimerie
deLouis Cellot, rueDauphine.
L'aſſociation qui vient de fe former
pour l'encouragement des ants; plufieurs
prix fondés à l'imitation de celui de Salenci
, & la Fête des Bonnes Gens, dont
les papiers publics de l'année derniere ont
rendu compte , doivent écarter le reproche
que nous faifoit un Cenfeur de nos
moeurs& de nos uſages , que nos inſtitutions
avoient plutôt pour but de former
debeauxdiſcoureurs quede bonscitoyens,
&qu'il y avoit pluſieurs prix fondés pour
l'éloquence & pas un pour la ventu. Les
trois Paroiſſes de Carron , Meſidon &
Vieux - Fumée , aſſociées pour célébrer
une fête religieuſe & champêtre , où le
prix eſt aſſigné ſolemnellement aux diffé
rentes vertus de chaque âge&de chaquet
ſexe , ont couronné cette année un bon
pere de famille, nommé CharlesDuret,
âgé d'un peu plus de trente ans, qui avant
celui de quinze, s'eſt trouvé chef de fa
famille & en eſt devenu le pere. La
96 MERCURE DE FRANCE.
bonne mere eſt une femme de foixante
& quelques années , eſtimée pour la pureté
de fa vie & la douceur de ſes moeurs;
mais connue fur- tout par une ſuite de
belles actions envers un enfant fans paréns
. Elle a été mere dix fois & a nourri
neuf. Pendant quelle nourriſſoit , ſa fervante
devint groſſe. Elle en eut pitié ,
reçut l'enfant , lui donna pluſieurs fois
de fon lait , l'éleva avec le ſeul fils qui
lui eſt reſté , ne l'informa point du malheur
de ſa naiſſance , qu'il n'a appris qu'à
douze ans , par l'indifcrétion ou la malignité
de quelques voiſins , lui donna un
état, un commerce & une épouſe ; elle
l'aime comme ſon fils , & eſt adorée de
tous deux. Quand on n'a vu que des
Villes , des affemblées ſolemnelles , des
Orateurs préparés pour prononcer avec
art un compliment délicat , reçu avec une
modeſtie non moins apprêtée , on ne ſe
figure point la férénité , l'air du bonheur
modeſte avec lequel ces gens ſimples
reçoivent en public , fans s'humilier &
fans rougir , l'hommage dân à leurs vertus.
L'eſtimable Ecrivain qui nous fait
part de cette obſervation, avoue qu'il ne
put s'empêcher de la faire , en voyant
de quel air la bonne mere reçut une
-bourDECEMBRE.
1776. 97
ود
ود
ronne.
bourſe de cent écus , & la donna auffitôt
aux pauvres. Ce fut avec la même
tranquillité qu'elle demanda enfuite que
J'on réſervât cinquante écus pour fon fils.
,, C'eſt lui , dit- elle , qui m'a valu la cou-
Il eſt juſte qu'il partage; ces
,, cinquante écus lui porteront bonheur".
Ces mots font ſimples , mais ils partent
de l'ame. La cérémonie fut interrompue
par une ſcene non moins touchante: un
riche Fermier , nommé Charles Briere,
envoya fon fils avec cinquante louis , &
un écrit par lequel il demandoit que les
trois Paroiffes ordonnaſſent de l'emploi
de cette fomme, & daignaſſent l'aſſocier
& l'affilier , defirant I honneur d'appartenir
à de fi honnêtes gens . Les Electeurs
ruſtiques , qui affignent les couronnes ,
s'aſſemblent& aggrégent Briere , & refuſent
ſon or , ne voulant point que leur
affiliation fût vénale. Sur cela nouvelle demande
du Fermier de payer la taille des
pauvres du pays , à la ligne de cent fols&
au-deſſous : cette nouvelle demande fut
octroyée. L'Orateur fait alluſion à ce trait
dans fon difcours ; qui fort de la claffe
ordinaire de ceux qui font prononcés
dans la chaire de vérité ; les Orateurs
évangéliques n'y montent ordinairement
G
98
MERCURE DE FRANCE.
que pour ſévir contre les foibleſſes humaines
, & exhorter les hommes à la
pratique des vertus ; mais dans le diſcours
que nous annonçons , l'Orateur félicite
les hommes & loue des vertus. ,,O vous !
„dit - il , en adreſſant la parole aux chefs,
peres & meres de familles couronnes ,
qui ne cherchâtes point les regards des
hommes ; qui fûtes bons & généreux
„ fans témoins , ſans intérêt , ſans gloire ,
& pour le ſeul amour du bien;; humbles
héros de cette fête , qui n'aviez
pas prévu qu'en ce jour un éloge public
vous attendoit dans ce Temple, dans
„ ce même Temple où vous ne veniez
que pour
ue pour vous confondre & vous avouer
pêcheurs3 ,, recevez un honneur que nous
n'accordons ni aux grands , ni aux puiffans
, ni aux vainqueurs ; mais que nous
décernons avec joie à vos vertus ignorées
; recevez des louanges qui ne font
„pas ſeulement l'hommage de nos ames
attendries , mais l'exercice confolant de
notre miniftere , & le plus noble em-
„ ploi de la parole ſacrée. Votre éloge
en ce jour , ſera ſubſtitué à l'inftruction
ou plutôt devient l'inſtruction
même & il n'en eſt pas de plus touchante
: car que pouvons-nous dire de
DECEMBRE. 1776. 99
•
ſimple , de convainquant& de fenfible
» que vos exemples n'apprennent ? Qui
n'y retrouve la conſolation ou le repro-
„che de ſes moeurs , & l'avertiſſement de
„ce qu'il peut faire ?"
e
L'Orateur , dans la ſuite de cediſcours ,
félicite la contrée où l'on pratique de
pareilles vertus ; & ceux qui , par leurs
inſtructions , les ont fait naître ; & ceux
qui , par uunne ſage inſtitution , les ont
honorées. Le langage du ſentiment eſt
ici employé. Il eſt celui qui convenoit
le mieux pour célébrer des actes de
piété filiale , d'amitié fraternelle , de
bienfaiſance pratiqués par des ames fimples
, qui ne ſe glorifioient de rien & ne
fongeoient qu'à bien faire. Cet éloge ,
pour cette raiſon , eſt moins un diſcours
étudié , qu'une eſpece de cantique de
joie & d'alegreſſe approprié à la fête qul
en eſt l'objet.
L'Ami des Arts, ou justification de plus
fieurs grands Hommes.
Summa petit livor , perflant altissima venti.
Broch. in- 12 . On en trouve des exemplaires
à Paris , chez Lacombe , Libr.
Les Anciens avoient dreſſé des autels
auxMuſes. Ils les faifoient préſider aux
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
beaux arts , qu'ils appelloient les bienfai
teurs du genre humain. En effet, la poëfie
, la mufique , la peinture , par les images
du beau qu'elles nous préſentent , éle
vent notre ame , annobliſſent notre penfée
& nous dérobent aux ennuis de la
vie. L'Auteur de l'écrit que nous annonçons
, nous rappelle ces bienfaits des Mufes;
& foit ſenſibilité de ſa part , ſoit
reconnoiſſance , il prend en main la défenſe
de pluſieurs Gens de lettres & Artiftes
célebres , qui n'avoient peut - être
pas beſoin d'être défendus ; mais l'Ami
des arts remplit la fonction la plus chere
à fon coeur. Il ſe plaint dans ce même
écrit de l'abus qui regne dans la République
des Lettres. ,, La littérature Fran-
„ çoise , dit- il , offre aujourd'hui le ſpec-
,, tacled'unEmpire déchiré par des guer-
ود
ود
ود
res inteſtines ; centpetites factions s'at-
,, taquent avec fureur , &ne ſe réuniſſent
„ que pour combattre l'autorité de leurs
légitimes Maîtres. Le chant mélodieux
des Favorisd'Apollon , ajoute-t- ildans
,, un autre endroit , eſt preſque étouffé
,, par les cris de l'envie ". Eft - ce bien
T'envie qui fait prendre la plume à quelques
déclamations ſatiriques contre les favoris
d'Apollon , pour nous fervir icide
DECEMBRE. 1776.
J'expreſſion de l'Ami des Arts ? Non , ils
favent bien qu'ils n'ont rien de commun
avec les hommes célebres qu'ils attaquent
; mais ils veulent jouer un rôle
dans la République des Lettres , & ils
choiſiſſent le plus aiſé , celui qui peut leur
procurer quelques partiſans & les faire
remarquer , n'importe à quel titre.
4
Maniere de rendre toutes fortes d'édifice's
incombustibles , ou Traité ſur la conf
truction des voûtes faites avec des
briques & du plâtre , dites voûtes plates
, & d'un toit de brique , ſans charpente
, appelé comble briqueté , de l'invention
de M. le Comte d'Eſpie ,
Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de St. Louis , ancien Commandant
d'un bataillon d'Infanterie , Chevalier
de l'Ordre de la Fidélité de S. A. S.
le Margrave de Bade-Dourlach & Baden
, Colonel breveté par ledit Prince ;
avec les plans gravés en taille douce;
broch. in- 12 . A Paris , chez la veuve
Duchefne , Lib . rue St. Jacques.
Ce Traité a été publié , pour la premiere
fois , en 1754 ; & depuis cette
époque M. le Comte d'Eſpie a fait quel.
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
k
ques obfervation's économiques qu'il nous
communique aujourd'hui . Il s'acquitte
auſſi de la promeffe qu'il avoit faire en
1754 , de donner les moyens de conſtruire
fes combles briquetés dans une vieille
maiſon , avec peu de dépenses , & de façon
qu'il n'y eût que le toit à changer ,
ſans rien détruire des planchers ou plafonds.
Héliogabale & Alexandre Severe , Hiſtoi .
res Romaines; précédées d'une explication
de quelques antiquités Romaines
; par M. Mayer ; brochure in-80.
de 142 pages. A Paris , chez la veuve
Duchefne , Lib. rue St. Jacques .
L'objet de M. Mayer , en nous donnant
les vies d'Héliogabale & Alexandre
Sévere , a été de mettre en parallele le
vice& la vertu , d'oppoſer au plus méchant,
au plus fou & au plus abfolu des
Empereurs , l'un des plus fages , des plus
humains& des plus juftes , &de rendre
par ce moyen les leçons de l'hiſtoire plus
efficaces , Alexandre Sévere étoit libéral
par caractere & économe par principe ;
affable dans ſes manieres , frugal dans
fon genre de vie , & fimple dans fon
DECEMBRE. 1776. 103
extérieur : ,, La majeſté de l'Empire ſe
" ſoutient , diſoit-il , par la vertu& non
,, par l'oftentation des richeſſes " . Cé
Prince ne fouffrit jamais que les Offices
qui donnoient pouvoir & jurifdiction
fuſſent vendus. ,, C'eſt une néceffité , di-
ود
ود
ſoit- il , que celui qui achette en gros
,, vende endétail". Il étoit ſi bienfaiſant,
yu'il prévenoit même les defirs de ceux
que la timidité retenoit. ,, Pourquoi ne
"
ود
me demandez-vous rien , leur diſoit
il ? Aimez - vous mieux vous plaindre
en ſecret , que de m'avoir obligation ? "
Un de ſes premiers foins étoit de pourvoir
aux beſoins de ſes Troupes. Samaxime
étoit que le Soldat ne craint
,, point ſes Chefs , s'il n'eſt bien vêtu ,
”
ود
bien nourri , & s'il n'a quelque argent
, dans ſes poches " . Il diſtribua aux
Officiers & aux Soldats des terres limitrophes
de celles des Barbares , & voulut
qu'elles ne paſſafſſent des peres aux enfans
que ſous la condition expreſſe que ceuxci
ſerviroient dans les Troupes. On a
regardé ' cet établiſſement d'Alexandre
comme l'origine des fiefs , dont la condition
eſſentielle eft le ſervice militaire.
Ce Prince , élevé fur le premier Trône
de l'Univers , ne ſe regardoit néanmoins ,
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
au milieu de ſes ſujets , que comme le
premier parmi ſes égaux. Il viſitoit fes
amis malades , même ceux d'un rang
médiocre. Il alloit manger chez eux ; &
il y en avoit toujours quelques - uns à ſa
table , qui y venoient familierement fans
invitation expreſſe. Ces procédés ſi ſimples
, fi populaires annonçoient dans
Alexandre la bonté de ſon coeur ; ils
déplaiſoient néanmoins à la Princeſſe ſa
mere , qui , par un goût naturel à fon
ſexe , recherchoit le faſte& l'éclat. ,, Pre-
,, nez y garde , lui dit elle un jour , vous
aviliſſez votre autorité , & vous la
rendez mépriſable.- Je la rends , lui
,, repondit- il , plus exempte d'inquiétude
ود
و د
" &plus durable " . Des Négocians , fous
fon regne , voulurent enlever aux Chrétiens
une place deſtinée à une Eglife ;
il la leur fit rendre. Il eſt plus impor-
,, tant , dit- il , dans le refcrit publié à
ود
ود
ce ſujet , que Dieu ſoit adoré de quel-
,, que façon que ce ſoit , qu'il ne l'eſt ,
,, que des Négocians aient plutôt un lieu
و د
و د
qu'un autre pour la facilité de leur
commerce " . Ces différens traits , rapportés
par Lampride , Hiſtorien Latin
qui nous a donné les vies de pluſieurs
Empereurs , peignent mieux Alexandre
د
DECEMBRE. 1776. 105
i
Sévere que tous les éloges qu'on pourroit
en faire. Ces traits ne ſetrouvent cependant
point dans l'écrit de M. Mayer , ce
qui indique aſſez qu'il n'a pas rempli fon
objet. Cette Hiſtoire & celle d'Héliogabale
ne préſentent d'ailleurs aucune recherche
, & ne contiennent aucune réflexion
neuve ou piquante , qui puiſſe
juftifier l'Ecrivain d'avoir entrepris de
traiter de nouveau des morceaux d'histoire
fi connus. Une explication de quelques
antiquités Romaines fert d'introduc
tion àl'Ouvrage,& remplit les trois quarts
du volume. Cette explication paroîtra ici
d'autant moins néceſſaire , qu'elle n'eſt
qu'un extrait de ce que l'on trouve dans
les Dictionnaires .
Les Bienfaits du Sommeil , ou les quatre
rêves accomplis. A Paris , chez Brunet
, Lib. rue des Ecrivains , 1776 ;
in- 80 . avec fig.
Ce petit Ouvrage conſiſte en quatre
ſonges allégoriques en vers, dont le ſujet,
cher à tous les coeurs François , n'eſt pas
difficile à ſaiſir. L'Auteur , pour rendre
P'allégorie claire aux Lecteurs les moins
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
pénétrans , en a joint l'explication au bas
de chacun des quatre Songes qui accompagnent
les quatre eſtampes. Il voit
dans fon premier réve paroître ſur un
trône d'or :
"Un Roi chếời du Peuple & erant des Courtisans ,
Et qui ſembloit cacher, en Roi digne de l'étre,
La raiſon d'un vieillard fous un front de vingt ans ,
Et le coeur d'un ami ſous l'appareil d'un maître.
Henri IV paroît affis fur un nuage
& montre d'une main à Louis XVI M.
de Maurepas, & de l'autre , Sully , placé
auprès de lui fur une tombe,
Dans le deuxième ſonge , Louis XVI
eſt aſſis ſur ſon trône. Vis-à- vis eſt un
temple magnifique couvert d'un voile
que le Temps entr'ouvre avec ſa faulx.
M. de Maurepas levant le voile , faic
voir au Roi la vérité : cette Déeſſe mon .
tre au Roi M. de Miromeſnil, foutenant
une colonne qu'il embraſſe. Dans la troifieme
, l'Auteur voit la Sageſſe ſoutenant
le bras de Louis XVI , qui porte pour
ſceptre la maſſue d'Hercule. M. de Miromeſnil
& M. de Maurepas écraſent
fous leurs pieds l'hydre de Lerne, tandis
que la France , proſternée aux pieds des
DECEMBRE. 1776. 107
autels , fait des voeux pour le nouveau
regne. Dans le quatrieme & dernier , la
Parque file les jours de M. de Maurepas ,
au milieu d'un Temple gardé par le
Temps ; la quenouille qu'elle tient eſt
foiblement garnie ; mais Louis XVI l'arrête
, & lui en préſente une nouvelle bien
enflée d'or & de foie. Le ſonge finit par
le réveil du Narrateur , qui trouve ces
mots écrits fur ſon pupitre :
Tel qui , bien éveille, ne voit que des erreurs,
Voit la vérité dans ſes ſonges.
Cette production d'un Poëte Citoyen ,
fait honneur à ſon eſprit & à fon coeur.
Les quatre eftampes ſont très - agréables
& fort bien gravées , & l'impreſſion de
l'Ouvrage eſt un petit chef- d'oeuvre typographyque.
Histoire des Inaugurations des Rois & des
Empereurs , & autres Souverains de
l'Univers , depuis leur origine jusqu'a
préſent ; ſuivie d'un précis de l'état
des arts & des ſciences fous chaque
regne; des principaux faits , moeurs ,
coutumes &uſages les plus remarqua
bles des François, depuis Pepin jus
1.
108 MERCURE DE FRANCE.
qu'à Louis XVI . Par M. ***. A Paris ,
chez Moutard , Libraire de la Reine ,
rue du Hurepoix ; 1776 ; 1 vol. grand
in- 80 . avec fig.
La plus grande partie de cet Ouvrage
conſiſte dans l'inauguration des Rois de
France , l'hiſtoire de chaque regne , &
celle des variations des moeurs , uſages
&habillemens. L'inaugurationdes autres
Souverains de l'Univers , tant modernes
qu'anciens , à commencer par les Rois
d'Iſraël & de Juda , n'occupe que les
ſoixante premieres pages du volume. Parmi
ces différentes cérémonies , toutes plus
ou moins fingulieres , nous en avons furtout
diftingué deux , uſitée dans lemoyen
âge , & très- remarquables par leur bizarrerie.
La premiere , eſt l'inauguration des
Ducs de Carinthie , dont les Etats font
aujourd'hui partie de ceux de la Maiſon
d'Autriche. Nous allons la rapporter en
entier . ,, Auprès de la Ville de Saint-
Veit , eſt une vaſte plaine où l'on voit
encore les veſtiges d'une ancienne Ville;
& dans les environs, au milieu d'u-
,, ne prairie , eſt une grande pierre de
›› marbre, élevéed'environ deux coudées .
ود
"
ود
DECEMBRE 1776. C109
Un Payſan qui , par ſucceſſion , avoit
„ le droit de préſider à la priſe de poſſeffion
du Duc , montoit fur cette pierre ,
„& avoit auprès de lui à ſa droite , une
„ vache noire qui venoit de mettre bas ,
„ & à ſa gauche , une jument extrême-
„ ment maigre & décharnée ; les Bourgeois
de Saint-Veit , & une multitude
„ de Payſans ſe raſſembloient autour de
lui.
"
" Le Duc , couvert d'un bonnet de
„ Payſan , chauſſe de ſouliers de Pâtre ,
» tenant une houlette à la main , s'avan-
» çoit en cet équipage , accompagné des
„Sénateurs vêtus d'écarlate & des Offi-
„ ciers portant les enſeignes du pays.
„ Celui qui étoit ſur la pierre, voyant le
„ cortége s'avancer , crioit en langage
„ Sclavon : Qui est celui qui marche avec
„ tant d'appareil ? Le Peuple répondoit :
C'est le Prince du Pays. Le Payfan ré-
„ pliquoit : Est il Fuge ? Cherche - t - il le
„Salut de l'Etat ? Est il de franché condi.
„ tion , digne d'honneur , obfervateur des
„ Loix & défenseur de la Religion Chrétien-
„ ne ? La multitude lui répondoit : Il
l'eft, il le fera. Alors le Payſan ajoutoit :
» Je demande par quel droit il m'ôtera d'ici ?
„ Le Maître de la Cour du Duc ré
i
110 MERCURE DE FRANCE.
,, pondoit : Ce lieu est acheté du Roi pour
„Joixante deniers ; ces bêtes seront tien-
,,nes. Etendant alors la main ſur la va-
, che & la jument , il diſoit : Tu Seras
revêtu des habillemens que le Duc dépouillera
, &feras franc de tribut , toi &
toutefa maison . Enſuite le Payſan def.
,,cendoit de ſa pierre , donnoit un le-
,,ger ſoufflet ſur la joue du Prince , &
,,commandoit au cheval d'en être le
Juge. Après cette cérémonie, il rece-
,,voit une fomme d'argent & s'en alloit.
,, Le Prince reprenoit fa place fur la mê.
,, me pierre , agitoit ſon épée nue , ſe
,,tournant de tous côtés , & diſant au
,,Peuple qu'il le jugeroit avec équité ; on
,, lui préſentoit un chapeau de Payſan
,, rempli d'eau , où il étoit obligé de boi
re, pour marquer qu'il feroit toujours
fobre. On le conduifoit de- là à l'E-
„ glife , où il aſſiſtoit au ſervice divin ,
après lequel il ôtoit ſes habillemens
, de Payfan , pour ſe revêtir de l'habit
Ducal
Les circonstances de l'inauguration du
Duc de Brabant ne font pas moins piquantes.
Ce Duc , après avoir fait fon
entrée à Anvers , capitale de fon Duché ,
faiſoit ferment de conferver les droitsdu
DECEMBRE. 1776. III
a
Sil
vous
Clergé & de la Nobleſſe, & de rendre
la juftice au Peuple ; on lui apportoit le
chapeau Ducal de velours cramoiſi. Un
des Principaux du Pays lui mettoit le
manteau ; en ferrant l'agraffe , il lui difoit
: Monseigneur , il faut bien ferrer cette
agraffe , afin que perſonne ne puiſſe arracher
le manteau à Votre Alteffe. Il ajoutoit ,
en lui mettant le chapeau ſur la tête :
Monseigneur , je prie Dieu que vous puisfiez
bien garder cet habit ; à présent
pouvez être aſſuré d'être Duc de Brabant.
L'Auteur donne une courte defcription
du facre de tous nos Rois , à l'article
de chaque regne. Il rapporte , ſous
celui de Louis le Jeune , le détail des
cérémonies qui s'obſervent à cette importante
folemnité te mnité , telles qu'elles ont été
ordonnées par ee Prince , & ſuivies jufqu'à
préſent. Ila paſſé légérement ſur les
faits dans le précis chronologique qu'il
donne de l'Hiſtoire de France ; mais le
Lecteur y verra avec plaiſir , & en même
temps avec une forte de ſurpriſe , les
variations multipliées du coſtume dans
les habillemens de la Nation Françoiſe ,
décrites regne par regne avec le plus
grand foin , & accompagnées d'eſtampes
qui les repréſentent. Les François con-
!
112 MERCURE DE FRANCE.
ferverent affez conftamment la mêmé
forme d'habits pendant plus de fix cents
ans , juſqu'au temps de Philippe- Augus
te ; époque à laquelle l'introduction des
Etrangers dans le Royaume , les Croiſades
& la connoiſſance des arts , leur infpirerent
tant de goût pour le luxe , que
depuis , les parures des deux ſexes n'ont
ceffé juſqu'à préſent de changer & d'éprouver
les révolutions les plus bizarres ,
comme l'on pourra s'en convaincre par
cet Ouvrage , dans lequel on verra auſſi
l'état des arts & des ſciences , & leurs
progrès fous chaque regne ; la maniere
de lever les troupes & les impôts ; l'ordre
de bataille , la forme des armes & des
enſeignes ; les époques des nouvelles découvertes;
les différens jeux & la variété
des divertiſſemens .
Fournée de l'Amour , ou Heures de Cythere;
I vol. in - 80. avec fig. AGnide
, 1776 ; & ſe trouve à Paris , chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés.
Cet Ouvrage galant , mêlé de profe&
de vers , fera lu fur tout avec plaifir par
les Amans ſenſibles & délicats. Il eſt diviſé
DECEMBRE. 1776. 113
viſé en huit parties ou heures. La premiere
eft intitulée: Neceffité d'aimer ; la
ſeconde , l'Imagination ; la troiſieme ,
l'Absence; la quatrieme , la Faloufie ; la
cinquieme , le Caprice & les Epargnes de
l'Amour ; la fixieme , les Repriſes on Sou
venir du premier moment heureux; la ſeptieme
, plus étendue que les autres , ren.
ferme , fous le nom de Leçons , pluſieurs
petits tableaux voluptueux. Nous citerons
le ſuivant.
ود
وو
ود
Un fimple bavolet , une collerette
bien blanche , un corſet déjà trop
étroit , une juge légere , voilà l'accoutrement
de Nicette : elle n'avoit pas ود d'autre parure; mais elle avoit quinze
ود
ود
ود
ans; & dans ce petit attirail , elle s'en
„ alloit , tout en rêvant, vendre des fleurs
aux belles Dames du Château. Elle
étoitplus fraîche que ſamarchandiſe;
& Bouquetiere du Village, elle avoit
,, l'air d'un échantillon du printemps.
ود
دو
.د و
ود Il m'eſt échappé dedire que Nicette
,, rêvoit; mais à quoi rêvoit elle? Une
fille à quinze ans rêve preſque toujours
&ne convient jamais de fon objet. Ce
,, que je fais , c'eſt que l'inſtant de la
,, rêverie eſt ſouvent favorable aux im-
„ portuns , quand ils ont l'eſprit de l'être
こH
:
114 MERCURE DE FRANCE.
à propos. Nicette l'éprouva. Je ne fais
ſi elle s'en repentit , j'ai peine à le
,, croire; mais le charmant importun s'en
,, félicite encore. Où allez vous , ma belle
,, enfant ?- Vendre mes fleurs.-Vous
وو en aurez le débit ; n'offrez-vous que
,, celles qui ſont dans la corbeille ?
,, je n'en ai pas d'autres.- Je vous en
,, devine de bien plus belles.- Je ne
,, vous entends pas.-Laiſſez-moi m'expliquer.
O ! ma mere défend qu'on
m'embraffe. - Vous avez un viſage
,, qui le commande , & j'aime mieux
lui obeir qu'à votre mere. - Non ,
Faifflez-moi. Je nnee veux qu'un ſeul
bouquet ; vous en avez tant ! il n'eſt
„ pas permis d'être ſi riche & fi avare.
„ Ils font tous promis .-Je ne vous
laiſſe pas échapper que je n'en aie obtenu
un , au moins un. -Je vais crier.
„ -Perſonnen'entendraque les oiſeaux ,
& les oiſeaux n'en diront rien. J'ai lu
quelque part que l'Amour avoit placé
P'occaſion tout à côté du myſtere, Nicette,
tout en défendant fon petit
parterre , fit un faux pas , & perdit
la plus belle de ſes roſes ".
La huitieme heure a pour titre les
Glanes. L'Ouvrage eſt terminé par un
DECEMBRE. 1776. 115
Dialogue des Amans heureux , qui eſt une
forte de petite Paftorale en profe, dont
pluſieurs Bergers & Bergeres font les
Acteurs ; & par des ſtances intitulées :
Code de l'Amour.
Les différentes pieces devers qui compoſent
la plus grande partie des fleursde
cette eſpece de parterre ,font en général
agréables ; mais la verſification en eſt
quelquefois un peu négligée. Nous al
lons rapporter une des meilleures. L'Auteur
l'a déſignée par le titre des Epargnes
de l'Amour.
O mes amis ! Soyons prudens ;
Dans l'age heureux de la folies
Ménageons pour an autre temps;
Ufons avec économie
Des beaux jours de notre printemps ,
C'est la Saison la plus jolie,
Les plaifirs y font plus rians 3.
Mais lorsque leur fource off rariey
Denmii, qui les fuit à pas lents ,
Enfant de la monotonie ,
Vient, fur l'automne de nos ans ,
Verser fa funeste apathie.
Quand le coeur ne dit rien aux sens ,.
Et lorſque notre ame engourdie
Wa que des defirs impuiſfans
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
:
Hélas ! que faire de la vie?
De cette affreuse lethargie
Craignons les effets malfaiſans
Gare qu'un jour à nos dépens
Nous ne préchions l'économie.
:
Ecoutons l'Amour qui nous crie :
Vous n'aurez pas toujours vingt ans.
Stances fur la mort de Colardeau , ſuivies
de fon Ombre aux Champs Eliſées ;
2 par M. Vigée. A Paris , chez Leſclapart,
Libraire , quai de Gevres , 1776 ;
brochure in- 8 . de 22 pages.
2.
Ce monument élevé à la mémoire de
M. Colardeau , eſt précédé d'un précis
très - court de la vie & des Ouvrages de
ce Poëte aimable. Les ſtances ſur ſamort ,
qui ne font qu'au nombre de ſept , annoncent
dans M. Vigée du talent pour
la poësie. Il y a du naturel & de la facilité.
Voici les deux dernieres , qui nous
ont paru les plus correctes. La verfification
en eſt coulante , & ſemble indiquer
que l'Auteur s'eſt proposé pour modéle
celle de l'Ecrivain qu'il célebre.
Ak ! fi les jusies Dieux , témoins de nos allarpies.
DECEMBRE. 1776. 117
Vouloient prêter l'oreille à nos tristes accens...
Mais Orphée a-t-il ſu les fléchir par ses larmes ?.
Hélas! ils feront fourds à mes cris impuiſſans.
O toi ! qui maintenant au ténébreux empire ,
Aſſis près de Chaulieu , partages ſon bonheurs
Pardonne , Colardeau , j'ai cru prendre ta lyre ,
J'ai voulu te chanter ;j'ai confultéton coeur.
L'Ombre de Colardeau aux Champs Elifées
, eſt un dialogue entre cette Ombre
& celles d'Ovide & de Chaulieu . Les
trois Poëtes , après quelques complimens
& éloges mutuels , s'entretiennent de
l'état actuel de la littérature. Ils paſſent
en revue pluſieurs brochures éphémeres
que le fleuve Léthé , ſuivant Chaulieu ,
vient d'engloutir. Colardeau fait l'éloge
de Crébillon & de M. de Voltaire.
Ovide témoigne ſes regrets de ce que
l'Auteur de la Henriade , de Zaïre & de
Mahomet ne s'est pas livré entierement
aux poësies légeres , & fur tout de ce que
l'Auteur du Poëme de la Déclamation &
du Célibataire , qui fait , dit - il , I honneur
de la France , n'y a pas consacré fon loiſer.
:Colardeau aſſure le judicieux Ovide que
dans le cas qu'il ſuppoſe , cet Auteur eût
égalé M. de Voltaire. Mais , ajoute t- il,
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
il s'est laiffé entraîner par fon genie, des
fuccès l'ont féduit : qui pourroit y résister !
Chaulien interrompt ce panégyrique , en
faiſant obſerver à Ovide & à Colardeau
qu'ils ont oublié de faire mention de
l'Auteur de Vert-Vert , de la Chartreuſe
&du Méchant. Le dialogue ſe termine
par le couronnement de Colardeau , dont
Ovide & Chaulieu ceignent le front
de myrthe & de laurier.
Combien le respect pour les moeurs contribue
au bonheur des Etats ; par M. de la
Croix , Avocat. A Bruxelles ; & fe
trouve à Paris, chez Ruault Lib.
Il étoit difficile d'offrir un ſujet plus
intéreſſant que celui - là , & plus digne
des richefſes de l'éloquence. Lorſque
l'Académie de Besançon le propoſa pour
la premiere fois , M. de la Croix étoit
occupé de lacauſe même des moeurs dans
l'affaire de la Rofiere de Salency. Depuis ,
il a eſſayé de le traiter ; mais fon diſcours
n'étoit point achevé , lorſque le temps
limité par l'Académie expira. Ka
completté , & il le donne aujourd'hui
au Public , qui fera fon Juge.
DECEMBRE. 1776, 119
Cediſcours eſtdiviſé en deux parties.
Dans la premiere , l'Auteur trace les
moeurs publiques , & prouve combien ces
moeurs influent fur le bonheur des Etats.
Dans la ſeconde, il confidere l'homme
retiré dans ſes foyers , & démontre combien
il eſt eſſentiel que cet homme ait les
incoeurs privées .
"
ود
Avant ,dit- il , de parler du pouvoir
,, des moeurs , & de leur influence fur le
bonheur des ſociétés humaines , fixons
le ſens que l'on doit attacher à ce mot
de moeurs , qui a été tant de fois & fi
,, vaguement prononcé. Les moeurs font
,, l'accompliſſement des devoirs impofés
,, à l'homme ſocial. Il ne faut pas con-
,, fondre les moeurs avec la vertu. Les
,, moeurs font les fruits de la ſageſſe ,&la
„ vertu, celui du courage. Les moeurs fe
,, plaiſent dans le calme , la vertu ſe dé
„ veloppe au milieu des orages. Socrate
,, ſupportant en filence l'humeur irrafci
„ ble de Xantipe , & préférant la laideur
„ de ſa Compagne à la beauté des Cour
tiſannes , avoit des moeurs. Mais lorf
2, qu'il aimoit mieux mourir d'une mort
„ injuſte que de fuir lâchement d'une
,, prifon où la loi le fixoit , il avoit de
„ la vertu ".
C
H4
८९
२५
CT
120 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les différens tableaux que l'Auteur
a peints , pour donner une idée des
moeurs publiques ; nous avons diftingué
ceux du Pontife , du Traitant&de l'homme
de Lettres.
"
Voici comme l'Auteur parle du dernier.
Il eſt une claſſe d'hommes illuf-
,, tres , dont les moeurs font bien importantes
pour la ſociété qu'ils honorent ;
c'eſt celle des Gens de lettres. Placés
ود
ود au milieu d'une Nationpour l'éclairer,
ود
ود
ود
ود
ود
و د
وو
la nature femble avoir mis la vérité
ſous leur ſauve-garde. Cette vérité eſt
le feu facré dont ils doivent entretenir
la précieuſe lumiere ; bientôt cette
flamme céleſte s'obscurcit & s'éteint ,
ſi de viles paſſions en approchent ; ſi les
, gardiens font détournés de leur auguſte
,, emploi par la flatterie , par l'ambition ,
„ par le deſir honteux de s'enrichir , par
la crainte de déplaire à des Courtiſans
22 vicieux . Ah ! ſi les Hommes de lettres
ود
ود
ود
دو
avoient une juſte idée de leur ſupério-
,, rité , s'ils en portoient toujours le fentiment
dans leur ame , combien ils
craindroient de ſe dégrader en ſe mê-
,, lant dans la foule ! Comme il ſe tiendroientà
une noble diſtance des plaifirs
» vulgaires ! Satisfaits de leur propre
"
DECEMBRE. 1776. 121
"
ود
,, grandeur , ils dédaigneroient celles qui
,, ne font point offertes au fublime mé
,, rite , aux talens diftingués. On les ver-
,, roit dominer dans les cercles par un
,, extérieur de ſageſſe & de modeftie ,
,, plus impoſant que les dehors de l'or-
,, gueil. On les écouteroit avec attention,
,, parce que leurs paroles feroient rares&
pleines de ſens. Leur gaieté ſeroit celle
de la fineſſe , leur politeſſe , celle du
,, goût... Peut- être ſuis-je dans l'illufion;
mais il n'y a point d'homme ſur la
,, terre plus grand à mes yeux qu'un Phi-
,, loſophe modeſte dans le ſein d'une
,, immenfe érudition ; filentieux avec le
,, talent de la parole , doux dans la profe
,, périté , courageux dans la perſécution ,
,, ſenſible avec ſes amis , ſes proches , fes
,, égaux , & toujours fier avec ceux qui
,, voudroient dominer ſur lui" .
ود
Après avoir marqué ce qui caractériſe
eſſentiellement les moeurs publiques des
principaux états , l'Auteur ajoute : On
ود voit maintenant que le meilleur , le
,, plus grand , le plus juſte des Princes ,
,, eſt celui dans lequel brillent davantage
,, les moeurs du Souverain ; que le Guer-
,, rier qui ſe dévoue le plus utilement
,, à la gloire de fon Pays , eſt celui qui
H5
122 MERCURE DE FRANCE,
„poſſede à un plus haut degré les moeurs
militaires ; que les Magiſtrats les plus
éclairés, les plus integres, ſont ceux
„dans lesquels font réunis les moeurs de
,,la magiftrature ; que les Négocians qui
„inſpirent le plus de confiance à l'Etran
ger , font ceux qui ont donné le plus
fouvent des preuves de probité conf-
,, tante , que j'appelle les moeurs du com-
„merce; que le pays où la terre eſt le
mieux cultivée , où l'humanité indigente
fouffre le moins des variations
auxquelles la denrée de premiere néceffité
n'eſt malheureuſement que trop
,, ſujette , est celui où les grands proprié-
,, taires , où les riches laboureurs ont ce
,,que j'ai nommé les moeurs du cultivateur;
que le Peuple qui eſt le moins
,tourmenté de la perception de l'impôt,
,,& qui éprouve le moins de vexations
,,de la part des Traitans, eſt celui où
., ils ont cette fidélité,cette douceur , ce
reſpect pour les droits de l'humanité ,
qui doivent être regardées comme les
„moeurs de la finance ; enfin , que la
„Nation la plus conftamment éclairée ,
,où la tyrannie fera le moinsde progrès ,
,,où le fanatiſme trouvera le plus d'obftacles
, où le dépôt précieux de la juf
DECEMBRE. 1776. 123
, tice&de la vérité ſe conſervera leplus
long-temps , eſt celle où ſes Lettrés
,, reſſemblerontdavantage au portraitque
,,nous venons de tracer.
.,Mais , pourſuit-il, le Monarque , le
Guerrier, leMagiftrat , ne font pas feulement
Prince , Militaire , Homme de
,loix; ils font encore époux , peres de famille.
Il faut donc qu'ils rempliſſent
,, les devoirs que ces différens titres leur
impofent , fans cela ils n'auront pas
les moeurs privées ; & quoique cellesci
ne luifent , pour ainsi dire , que
,,dans l'obſeurité , elles n'en ont pas
,,moins une très grande influence , & fur
,,le bonheur des individus , & fur celui
و desEtats.
ود ,,L'homme n'eſt jamaisplus grand que
,, lorſqu'il eſt retiré dans ſes foyers ;
c'eſt là qu'eſt le séjour de ſon empire.
Il eſt plus le Roi de ceux qu'il nour-
,,rit , qui font à ſes gages , & qu'il retient
fous l'empire du reſpect , que le
„Prince qu'ils ne voient jamais , & dont
,, ils entendent à peine prononcer le
,, nom. Que l'on juge maintenant combien
les vices ou les vertus de cet hom-
,,me puiſſant influent dans l'étendue de
,,fon domaine "
ود
:
124 MERCURE DE FRANCE.
:
Nous voudrions pouvoir citer tout ce
morceau , qui eſt plein de force & de
juſteſſe.
L'Auteur démontre par l'Hiſtoire ,
qu'il n'y a eu de Peuples vraimentgrands,
vraiment heureux , que ceux chez leſquels
les moeurs ont été en honneur ; & que
l'inſtant où ils ont ceſſé de les reſpecter ,
a été l'époque de leur décadence & de
leur malheur.
ود
ود
ود
Si pendant pluſieurs ſiécles les Egyptiens
ont eu l'Empire le plus floriſſant ;
ſi l'abondance , les douceurs de la paix,
,,la lumiere des ſciences , une réputation
de ſageſſe qui s'étendoit fur toute la
,, terre, ont affermi leur bonheur ; ils
,, n'ont dû cette glorieuſe & durable
,,exiſtence qu'aux moeurs de leurs Sou-
,, verains & à celles de tous les ordres
ود
ود
و د
de Citoyens qui , en rempliſſant les
devoirs que la loi leur impoſoit ; con-
,, couroient à la próſpérité de l'Empire ,
&fembloient être les roues d'une ſu.
„ perbe machine , dont le mouvementma-
„jeſtueux attiroit les regards de l'Univers,
& frappoit les Sages d'admira-
„tion".
M. de la Croix termine ainſi ſon difcours:
( Si nous chériſſons notre patrie ,
DECEMBRE, 1776. 125
ود
"
ود
ود
fi nous deſirons qu'elle ſurvive aux
„Nations qu'il l'environnent , ne formons
point de voeux pour que le pays
„qui nous a vu naître s'agrandiffe , étende
ſes poffeffions , pour qu'il imprime
au loin la terreur ; conſolidons tous
,, ſa puiſſance par nos moeurs. Au lieu
de mettre tout notre art , au lieu d'em-
,, ployer une adreſſe perfide à relâcher les
,, noeuds de l'hymen , que nos homma-
,, ges , que notre reſpect retiennent dans
,,la fidélité la jeune épouſe qui ſemble
,, vouloir ſe livrer aux attraits de l'in-
,, conſtance. Admirons la beauté , mais
n'honorons que la ſageſſe. Et vous !
êtres ſéduiſans , ſur lesquels la nature
n'a répandu tant de charmes que pour
,, vous rendre un prix plus digne de la
,, vertu , que vos regards ne s'arrêtent
,,jamais avec complaiſance ſur le vice ,
ود
ود
ود
و د
de quelque éclat qu'il brille ; que votre
,, fourire n'enhardiſſe pas une jeuneſſe
,, frivole. Réſervez toutes vos louanges ,
& les plus doux plaiſirs pour les hommes
qui ont des moeurs ; l'Etat vous
,,devra ſes plus braves Défenſeurs , ſes
,, plus grands Magiſtrats , ſes Citoyens
les plus zélés. La juſte diſtribution de
,, votre eſtime , de vos éloges , fera au-
و د
دد
126 MERCURE DE FRANCE .
tant pour le ſoutien & la profpérité
de la partie embellie par vous , que la
vertu de ceux qui protégent ſes limites
ou font reſpecter ſes loix" .
La divine Comédie de Dante Alighierri ;
l'Enfer: Traduction Françoiſe , accom
pagnée du texte,de notes hiftoriques,
critiques , & de la vie du Poëte ; par
M. Moutonnet de Clairfons. A Paris
, chez le Clerc & le Boucher , Lib.
in- 80.
1
O vot, che avete gl'intelleri fant,
Mirate la dottrina, che s'afconde
Sotto 'I velame degli verſi ſtrani.
1
DANTE , Inferno , cant. IX.
Ces vers , qui fervent d'épigraphe à
la traduction que nous annonçons , paroiffent
avoir guidé la plupart des Com
mentateurs& des Interpretes du Dante,
qui ont cherché des allégories myſtiques
dans fonOuvrage,& lui ont prêté , peutêtre
, une intention qu'il n'a point eue.
Un but auffi ridicule & auffi faftidieux
que leur travail , eſt certainement fort
au-deſſous de fon génie.
Le Poëte égaré dans une forêt obfcu
DECEMBRE. 1776. 127
re, arrivé au bas d'une montagne , fur
laquelle il ſe propoſe de gravir , dans
l'eſpérance de reconnoître fa route, effrayé
par des bêtes farouches, raſſuré par
Virgile qu'il rencontre , & qui le faifant
paſſer par un autre chemin , le conduit
en Enfer , d'où il fait enſuite un voyage
dans le Purgatoire & dans le Paradis ,
peut très - bien n'avoir pas mis dans ce
plan général , toutes les petites fineſſes
qu'on lui fuppofe. Ce n'eſt pas lui faire
tort que de douter qu'il ait entendu par
le Voyageur égaré , qui eſt lui -même ,
les ſens ou la vie animale & ſenſuelle;
par Virgile , la raiſon humaine, qui ne
nous éclaire que juſqu'à un certainpoint ;
&la lumiere divine, par Béatrix, nom
d'une femme qu'il avoit aimée dans ſon
enfance.
L R
Né au milieu des troubles que cauferent
les factions des Guelfes & des Gibe
lins , des Blancs & des Noirs , Dante fut
malheureux & perfécuté. Il compoſa
ſon poëme pendant fon exil ; & il eſt
vraiſemblable qu'il n'eut pas d'autre vue
que celle de ſe venger des auteurs de fes
infortunes &de celles de fa patrie, Le
reſſentiment échauffa fa mufe ; & pour
nous fervir de l'expreffion d'un Ecrivain
1
128 MERCURE DE FRANCE.
,
de fa Nation, (Paul Jove) il trempa égalementſa
plume dans le fiel de la colere&
dans les Jources de l'Hélicon. Son exil
ſelon le même Auteur , fit plus pour fa
gloire que n'auroit fait la Souveraineté
de la Toscane , parce qu'il enflamma fon
génie , & donna naiſſance à la divine
Comédie , qui n'eut jamais exiſté , s'il
h'avoit fenti l'ardeur & le beſoin de la
vengeance. Il ne manqua pas de placer
en effet dans les différens cercles de l'Enfer
tous les perſonnages dont il avoit à
ſe plaindre. Il les fait paſſer en revue
devant lui dans cette eſpece de ſatire ,
d'un genre au moins fingulier. Tous les
détails de fon poëme ont donc trait à
des anecdotes bien connues deſon temps;
ce mérite ſeul eût ſuffi pour lui procurer
alors le plus grand ſuccès. Le travail des
Commentateurs auroit dû ſe borner å
rappeller ces anecdotes oubliées , & confondues
aujourd'hui dans la foule des événemens
qui ſe ſont ſuccédés. C'eſt un
des objets principaux de la Chaire fondée
à Florence pour l'explication de ce poëme,
qui jouit de la plus grande réputation
en Italie , & qui , par tout ailleurs ,
eſt plus admiré que lu & connu. Dante
eſt en effet un de ces Auteurs, dont la
plupart
DECEMBRE. 1776. 129
plupart des Etrangers ne parlent que
d'après ce qu'ils ont entendu dire ; il faut
convenir auſſi que cent chants à lire ſont
une entrepriſe difficile , dont peu de perſonnes
font capables. On ne peut que
ſavoir gré à M. M. de C. d'avoir eu ce
courage ; il en a été dédommagé par le
plaiſir que lui a procuré ce Poëte , dès
qu'il en a eu l'intelligence. Il. met le
Public en état de partager avec lui ce
plaiſir ; il a traduit la divine Comédie
toute entiere. La premiere partie qu'il en
donne aujourd'hui , ne tardera pas ſans
doute à être ſuivie des deux autres , le
Purgatoire &le Paradis , puiſqu'il n'attend
que des encouragemens , qu'il ne
peut manquer de recevoir.
Ce poëme mérite abſolument d'être lu ;
c'eſt la premiere production du génie ,
lorſqu'il a pris fon premier eſſor vers
l'Occident , après la chûte de l'Empire
Romain & les invaſions des Barbares. Son
Auteur est regardé comme le pere de la
poëſie italienne C'eſt à lui que la langue
doit les premiers progrès qu'elle a faits
vers la perfection ; & il eſt mis à la tête
du Triumvirat poëtique qui l'a polie. On
le nomme avant Petrarque & Boccace ,
& il ne doit pas moins cet honneur à fon
I
130 MERCURE DE FRANCE.
mérite qu'à l'avantage de les avoir précédés.
L'Arioſte & le Taſſe , qui font
venus après lui , ne l'ont point fait oublier
; l'imagination brillante de l'un &
de l'autre , celle fur-tout du premier , qui
eſt ſi riante , ſi originale , ſi neuve , fi variée
; cette égalité foutenue , cette richeſſe
d'expreſſions , toujours convenable , toujours
propre à tous les tons qu'il a pris
ſucceſſivement , n'ont point diminué la
réputation du Dante. Il avoit fourni
lui même à ſes ſucceſſeurs cette richeſſte
& cette énergie ; il leur avoit facilité
les moyens de les furpaſſer. Il avoit
cnrichi la langue d'une multitude de
mots & de tours qu'elle ne connoiſſoit
pas , & qui font reſtés ; il fait encore
autorité aujourd'hui. L'Italien , dit
,, le Génie fublime & fécond dont la
France s'honore , prit ſa forme à la
fin du treizieme fiecle , du temps du
bon Roi Robert , grand pere de la malheureuſe
Jeanne. Déjà le Dante , Florentin
, avoit illuſtré la langue Tofcane
,, par fon poëme bizarre mais brillant
debeautés naturelles , intitulé Comédie ;
" Ouvrage dans lequel l'Auteur s'éleva
dans les détails au- deſſus du mauvais
, goût de fon fiecle & de ſon ſujet , &
ود
"
و د
و د
و د
و د
و د
ور
:
DECEMBRE, 1776. 131
, rempli de morceaux écrits auſſi pure-
, ment que s'ils étoient du temps de
,, l'Arioſte & du Taſſe." 1
Il faut ſe tranſporter au temps du
Dante , pour l'apprécier comme M. de
Voltaire l'a fait , & lui rendre la juſtice
qu'il mérite. On ne peut qu'être étonné
de voir un Génie original & fublime,
s'élever au milieu d'un ſiecle barbare &
célebre par les querelles malheureuſes de
l'Empire & du Sacerdoce ; on ne peutpas
être ſurpris qu'il ait reſſenti à un hautdegré
les influences de ce ſiecle ; ondoit l'être
ſeulement qu'elles ne l'aient pas étouffé.
Dans un autre temps , l'Enfer , le Purgatoire
& le Paradis n'auroient pas été le
ſujet qu'il eût choiſi ; & ce n'eſt pas le
titre de Comédie qu'il eût mis à ce
poëme ou à cette fatire ; titre qu'il paroît
avoir voulu juſtifier par celui de Tragédie
qu'il a donné à l'Enéïde , comme
Ariftote a donné celui de Tragique à
Homere. Dans la premiere enfance des
lettres , les dénominations étoient moins
multipliées ; on ne diſtinguoit les différens
genres que par celles que l'on avoit.
L'antiquité avoit fourni de grands modeles
des récits des actions héroïques : elle
n'en avoit pas fourni de ceux de la vie
12
132 MERCURE DE FRANCE.
privée. Celui qui en fourniſſoit le premier
exemple , ne pouvoit le diſtinguer
& le faire connoître qu'en lui appliquant
une dénomination générale & connue.
Parmi les autres défauts qu'il faut rejeter
encore ſur le ſiecle du Poëte , on
doit remarquer le mêlange monstrueux
qu'il fait de la fable & de l'hiſtoire facrée.
Les meilleurs Poëtes Italiens , bien
poſtérieurs fans doute , tels que le Taſſe ,
Sannazar , &c. n'en font pas exceptés , &
font moins excuſables que le Dante. Du
temps de ce dernier , la ſcience des choſes
faintes étoit d'un uſage général parmi les
perſonnes inſtruites ; les Eccléſiaſtiques
s'y livroient par devoir , & les autres
pour pouvoir communiquer avec eux.
Les circonstances forment ainſi l'eſprit
général d'un ſiecle; celui du Dante ſe
peint dans ſes écrits : il étoit à la fois
Théologien & Poëte , genres oppoſés ,
comme les connoiſſances qu'ils ſuppoſent ,
& qui ne pouvoient , ſurtout alors , ſe
réunir ſans ſe nuire.
Ces incohérences ne laiſſeront pas d'offrir
des obſervations intéreſſantes à quiconque
lira le Dante avec attention. En
peignant l'efprit de fon fiecle, elles font
DECEMBRE. 1776. 133
voir combien il s'eſt élevé au- deſſus du
ſien , & des opinions vulgaires & dominantes.
La diviſion qu'il fait de l'Enfer
en neuf cercles , où les degrés de peine
ſe trouvent variés & moindres ſuivant
la nature des crimes qui y conduiſent ,
n'a pu être imaginée que par un homme
ſenſible , qui cherche a concilier la juſtice
& la bonté de Dieu , & qui étoit à peuprès
pénétré de cette vérité confolante ,
exprimée d'une maniere ſi ſublime :
Il nefait point punir des momens de foibleſſe ,
Des plaisirs paſſagers pleins de trouble & d'ennui ,
Par des tourmens affreux, éternels comme lui.
Le premier cercle , eſt ce que nous
appellons les limbes ; il y place , avec les
enfans morts fans baptême , les Sages &
les grands Hommes de l'antiquité qui ont
vécu fans crime. Leur unique fupplice
eſt de deſirer le ciel ſans eſpérer d'y entrer.
Le guide du Poëte , Virgile , eſt au nom
bre de ces infortunés habitants des limbes.
Grand Duol mi preſe (dit le Dante) aller quando le
intese,
Però che genti di molto valore
Co mobi che 'n quel limbo cran sospeso
13
134 MERCURE DE FRANCE.
1 Après avoir eſſayé de faire connoître
le Dante en général , nous devons donner
un efſſai de la maniere dont il eſt traduit.
Nous ne citerons pas l'épiſode d'Ugolin
, qui eſt très-connu; nous nous arrêterons
à celuide Françoiſe , qui l'eſtmoins,
&qui offre , pour nous fervir des expresfions
de M. Moutonnet de Clairfons ,
ود lacritique la plusfortedela lecture des
,, Romans , & de nos brochures éphéme-
„ res , qui gâtent l'eſprit, énervent l'a-
,, me , fouillent l'imagination , corrom-
,, pent le coeur ,& cauſent les ravages les
,, plus funeſtes dans la ſociété. "
Françoiſe interrogée par le Dante , lui
raconte ainſi ſon aventure & celle de
fon Amant.
:
Siede la terra , dove nata fui ,
Su la marina , dove 'l Pò difcende
Per aver pace co' seguaci fui.
Amor, ch' al cor gentil ratte s'apprende
Preſe costui della bella persona ,
Che mi fu tolta , e'l modo encor m'offende.
Amor , ch' a null' amato amar perdona ,
Mi preſe, del costui piacer , fi forte ,
Che, come vedi , ancor non m'abandona.
DECEMBRE. 1776. 135
Amer, conduce noi ad una morte:
Caina attende chi 'n vita ci ſpenſe :
Questa parole da lor ci fur porte ,&c.
,, Le pays où j'ai pris naiſſance, eſt
ſitué ſur les bords du golfe dans lequel
ود
رو
ود ſe précipite le Pô, avec les autres fleu
., ves qui groffiſſent ſon cours. L'amour,
,, qui naît ſi promptementdans unjeune
, coeur , enflamma l'ame tendre & fenſible
de l'homme aimable qui m'a été
ravi d'une maniere ſi barbare : combien
ce ſouvenir m'eſt encore douloureux!
L'Amour , qui ne lance jamais envain
ſes traits, m'inſpira pour mon Amant
une paſſion violente , qui , comme vous
le voyez , dure encore. L'amour nous
fit périr tous les deux du même coup ;
& le gouffre où ſont plongés les fratricides
, attend le monſtre qui nous a
immolés à ſa jalouſe fureur,
وا
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
ود
ود
دو
ود
Les deux ombres prononcerent en
„ même-temps ces dernieres paroles. Dès
„ que je les eus entendues , je baifſſai le
visage , & je m'inclinai fi profondément
que mon guide me dit: A quoi
penſez vous ? Hélas ! lui répondis-je ,
,, quel doux penchant! quel vif amour !
"
و د
14
136 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
ود
"
quels entretiens touchans les entraîne-
,, rent dans l'abyme funeſte ! Je levai
enſuite mes regards vers les deux ombres
, & je m'exprimai ainſi : Françoiſe
, vos malheurs m'attendriſſent &
m'arrachent des larmes. Racontez - moi
,, comment & auquel de vous deux
l'Amour découvrit d'abord votre flam-
, me fecrette , dans le temps que vous
n'étiez encore livrés qu'à de tendres
foupirs ? La douleur la plus amere , me
„ répondit Françoiſe , c'eſt de ſe rappeller
ود
ود
"
ود
و د
ود
و د
رور
dans l'infortune un bonheur qui n'eſt
,, plus; ton guide inſtruit le fait, Cependant
ſi tu as un ſi granddeſirde connoître
l'origine de notre amour , je vais te
l'apprendre , & le récit de mes malheurs
fera interrompu par mes larmes. Un
„ jour , pour charmer nos loiſirs , nous
liſions l'Hiſtoire de Lancelot . & comment
l'Amour enchaîna fon coeur; nous
étions ſeuls & fans défiance. Cette lecture
nous fit lever pluſieurs fois les
yeux ; nous nous regardons mutuellement
, notre viſage pâlit, & un ſeul
»paſſage triomphe de notre foibleſſe.
Ce livre & fon Auteur furent pour
nous un nouveau Gallehaut ; & nous
quitttames auſſi - tot cette lecture."
"
و د
و د
DECEMBRE. 1776. 137
Il y a fûrement des négligences dans
cette traduction ; pour n'en citer qu'un
ſeul exemple , les derniers mots que nous
avons ſoulignés , ne rendent pas quel giorno
più non vi leggimo avente. Cela n'empêche
pas que le ton général de cet Ouvrage
ne mérite des éloges , & qu'on ne
doive engager M. M. de C. à faire préſent
au Public de la traduction entiere
du Dante.
Le tendre Ami des Meres Nourrices, ou
voeux patriotiques & intéreſſans adresſés
au Gouvernement , en faveur des
femmes qui allaitent leurs enfans ; par
M. de la Fortette. Petite broch. in- 12 ,
ſe trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les nouveautés.
L'Auteur , après avoir intéreſſé les
meres à remplir l'heureuſe tâche d'allaiter
- leurs enfans , annonce un remede certain
& éprouvé pour guérir radicalement , &
en très peu de temps , les maux qui furviennent
au ſein des Nourrices , foit par
l'abondance du lait , ſoit par la preſſion
des levres & des gencives de leur nour
riffon.
15
138 MERCURE DE FRANCE,
Ce petit Ouvrage annonce des vues
vraiment patriotiques , & un zele dégagé
d'intéret. L'Auteur , avec raiſon , l'a jugé
digne de l'attention protectrice du
Gouvernement; auſſi lui eſt- il préſenté
comme devant connoître de tout ce qui
peut tendre à la conſervation de l'humanité
& à la population.
Introduction à l'histoire naturelle & à la
géographie physique d'Espagne , traduite
de Toriginal Espagnol de Guillaume
Bowles , par le vicomte de Flavigny.
A Paris , chez L. Cellot & Fombert
fits jeune , rue Dauphine , 1776.
2
L'Eſpagne eſt un des Royaumes de
P'Europe les plus riches en productions
naturelles , principalement en minéralogie
depuis longtemps les Savans defireient
connoître l'hiſtoire naturelle de ce
pays ; mais perſonne , avant Bowles ,
ne s'y étoit ſpécialement appliqué. Barba
nous avoit bien laiſſé quelques notices
for les mines d'Eſpagne dans ſa minéralogie,
qui eſt actuellement fort recher
DECEMBRE. 1776. 139
chée; mais ces notices étoient ſi ſuper
ficielles , qu'elles ne pouvoient fervir
tout au plus qu'à donner une idée vague
des mines de cet Empire; les plantes n'en
ſont pas plus connues ; tout ce que nous
avons de plus étendu ſur cet objet , eſt
renfermé dans les plantes du Pere Barrelier
, & dans le voyage d'Eſpagne par
Lafling. Nous ne citerons pas ici le Flora
Espagnola de Quer ; les Savans même
du pays le regardent comme un très-mauvais
Ouvrage , fort incomplet , & qui
ne répond pas à ſon titre. La zoolo.
gie d'Eſpagne eſt encore moins connue ,
quoi qu'elle foit cependant très - intéresfante;
par conféquent , les Naturaliſtes
ont encore bien des choses à découvrir
dans ce Royaume; c'eſt un champ vaſte
qui eſt offert à leurs recherches ; Bowles
eſt le premier qui a franchi le pas , en
publiant l'Ouvrage que nous annonçons.
Cet Ouvrage , tout eſſai qu'il ſoit , eſt
plein d'excellentes recherches , & ne
contribuera pas peu à engager les autres
Naturaliſtes à les continuer. Ce que Bowles
a écrit ſur l'hiſtoire naturelle & les
mines d'Eſpagne , n'eſt ſuivant lui , que
la plus petite partie de ce qu'on en peut
dire. Quelle moiſſon abondante reſte
1
140 MERCURE DE FRANCE.
ン
donc à faire pour un Scrutateur de la belle
nature? Il ſeroit à deſirer que quelques
perſonnes zélées , telles que M. Buc'hoz ,
qui a parcouru à pied une partie de la
France pour en connoître les productions
naturelles , vouluſſent bien ſe charger de
cette beſogne, De pareils voyages pédestres
, entrepris par un Naturaliſte dans un
pays qui eſt encore à défricher pour la
partie de l'hiſtoire naturelle , ſeroient ,
ſans contredit, de la plus grande utilité
pour l'avancement des ſciences.
Traité des mauvais effets de lafumée de
la litharge ; par Samuel Stockhusen ,
Médecin des Ducs de Brunswic & de
Lunebourg , & de la Ville Impérale
de Goflar; traduit du latin , & commenté
par J. J. Gardane , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine de
Paris , Médecin de Montpellier , &c.
pour ſervir à l'Histoire des maladies des
Artisans. A Paris , chez Ruault , Libraire
; 1776. Avec approbation &
privilege du Roi.
1
Stockhuſen eſt de tous les Auteurs
celui qui a le mieux écrit ſur les mauvais
effets de la litharge , & fur les mala
DECEMBRE. 1776. 141
dies qu'elle peut occaſionner ; mais fon
Ouvrage , tout bon qu'il étoit , reſtoit
inconnu en France. M. Roux fut le ſeul ...
qui en porta un jugement favorable. M.
Gardane , qui depuis long - temps s'attache
aux maladies des Artiſans , a cru rendre
un grand ſervice à ſes Concitoyens ,
que de leur faire connoître cet excellent
Ouvrage. Il vient de publier la traduction
que nous annonçons , & il ya ajouté
quelques obſervations qui n'ont pas peu
contribué à le rendre intéreſſant. M. de
Laſſone , premier Médecin de la Reine ,
dans l'approbation qu'il en a donnée , dit
que c'eſt un des meilleurs qui exiſte ſur
la maladie principale dont il traite: on
peut bien s'en rapporter au jugement
d'un Médecin auſſi célebre.
Observations fur l'Air ; par M. Bertholet ,
Docteur en Médecine. A Paris , chez
Didot le jeune , Libraire , 1776.
Cette petite brochure nous a parue intéreſſante
; elle renferme quelques vues
neuves fur la nature de l'air , qui la rendent
digne d'être conſultée.
142 MERCURE DE FRANCE.
Bibliotheque littéraire , historique & critique
de la Médecine ancienne & mo
derne , &c. par M. Joseph Carrere ,
Médecin du Garde-Meuble de la Couronne
, Cenfeur Royal , &c. Tome
II. in 4°. A Paris, chez Ruault , Libraire
, 1776.
Nous avons rendu compte , dans le
temps , du premier volume ; celui que
nous annonçons actuellement eſt encore
plus intéreſſant & rédigé même avec plus
de foin : l'Ouvrage entier mérite fans contredit
d'être placé dans les Bibliotheques
parmi les meilleurs ouvrages de Bibliographie
, & même d'être conſulté par les
Savans : il pourroit y avoir cependant
quelque omiffion; mais où eſt l'Ouvrage
en ce genre qui en ſoit exempt ? Il peut
même s'y être gliſſé quelques fautes ; M.
Carrere , homme actif & vigilant , ne
manquera pas de les reétifier dès qu'elles
pourront parvenir à ſa connoiſſance : on
rend aſſez de juſtice à ce Médecin pour
en être perfuadé. On ſouſcrit actuelle
ment chez Ruault pour le troiſieme vo
lume; le prix eſt de 7 liv. pour les Souscripteurs
, & to liv. pour ceux qui n'au
ront pas ſouſcrit.
DECEMBRE, 1776. 148
Réponse de M. Maury , Oculifte , aux
lettres & obfervations anatomiques
physiologiques & physiques fur la vue des
enfans naiſſans , avec un Mémoire fur
l'établiſſement du prix médaillique ; par
M. l'Abbé Definonceaux . De l'Imprimerie
de Michel Nicolas. A Londres ;
& ſe trouve à Paris , chez Morin ,
Imprim. Libraire , 1776.
Le but de l'Auteur , par la publication
de cet Opufcule , eſt de prémunir le Public
contre les fauſſes infinuations dont il
eſt ſuſceptible , lorſqu'elles font voilées
du bien de l'humanité. M. Maury diſcute
, en homme éclairé ſur ſa partie , les
ſentimens de M. l'Abbé Defmonceaux ,
& il l'invite en même temps de publier
ſes découvertes ſur les maladies des yeux.
Discours en forme de Differtation fur l'état
actuel des Montagnes des Pyrénées , &
fur les caufes de leur gradation ; parM.
Darcet , Docteur Régent de la Faculté
de Paris , Lecteur & Profeſſeur Royal,
pour fon inſtallation & l'inauguration
de la Chaire de Chymie au College
de France ; I vol. in- 8º de 134 pag.
A Paris , chez Cavelier , Libraire.
44 MERCURE DE FRANCE.
1
En faiſant l'extrait de ce diſcours , on
courroit riſque de le mutiler ; c'eſt ſur
ces montagnes qu'il faut ſe tranſporter ,
ſi on veut les étudier & prendre pour
maître & pour obſervateur un Savant
auſſi diſtingué que M. d'Arcet. L'Auteur
a joint à cette brochure des expériences
&des obſervations curieuſes ſur les variations
du barometre , ſur le thermo.
metre & autres morceaux de phyſique ,
d'hiſtoire naturelle & de chymie , avec
une note de M. Monnier ſur l'aiguille
aimantée.
Le seul préſervatif de la petite vérole , ou
nouveaux faits & obſervations qui
confirment qu'un Particulier , un Village
, une Ville , une Province , un
Royaume peuvent également ſe préſerver
de cette maladie en Europe.
Troiſieme Mémoire , pour ſervir de
fuite à l'Histoire de la petite vérole ,
dans lequel on répond à toutes les
objections faites à ce ſujet. Par M.
Paulet , Docteur en Médecine des
Facultés
DECEMBRE. 1776. 145
Facultés de Paris & de Montpellier ,
de la Société & Correſpondance Royale
de Médecine. A Amſterdam ; & ſe
trouve à Paris , chez Ruault , Lib . 1776.
Tandis que les Médecins ſont partagés
entr'eux fur les avantages & les déſavantages
de l'inoculation de la petite vé.
role , & qu'ils ſe diſputent ſur ſon admiffion
ou ſon exclufion , M. Paulet
porte ſes vues plus loin ; il veut anéantir
la maladie même: il a déjà publié différens
Mémoires à ce ſujet ; celui que nous
annonçons eſt le confirmatif des autres.
Cet Auteur prétend prouver par de nouveaux
faits & de nouvelles obſervations ,
qu'un particulier , qu'un village , une ville
, une Province , un Royaume peuvent
également ſe préſerver de cette maladie.
Tout bon Citoyen doit deſirer la réuſſite
de ſon projet. Il ſera même un jour bien
flatteur à M. Paulet, s'il peut y réuſſir ;
de démentir le Poëte qui , en parlant de
la mort , dit ce qu'on pourroit appliquer
à la petite vérole :
: Le pauvre en ſa cabane, où le chaume le couvrei
Eftſujet à ses loix ,
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre ;
N'en défend pas nos Rois.
و م ح م
Réflexions sur la mauvaiſe qualité du pla.
tre & fur la cauſe & les moyens pour
parvenir à une meilleure fabrication ;
par M. Ferrouſſet de Caſtelbon , Architecte
, ancien Inſpecteur des bâtimens
& fermes de S. A. S. Mgr le
Prince de Conti. A Paris , chez Lottin
l'aîné , Imprim. Libraire I vol.
in-8°.
Le plâtre eſt d'une néceſſité abfolue
pour la réunion des pierres & des moëllons
, dont il eſt le lien; la qualité de
cette matiere , d'où doivent réfulter la
durée de nos conſtructions & la ſûreté publique
, dans laquelle néanmoins l'infidélité
eſt preſque univerſellement pratiquée
, fait le ſujet de la brochure que
nous annonçons. L'Auteurs'y eft propoſé
deux objets : le premier eſt de faire connoître
les vices de la cuiffon du plâtre ,
& les mixtions qui en alterent la qualité ;
le ſecond, eſt de donner les moyens de
faire une cuiffon plus économique , &
qui conferve aux plâtre ſa pureté & fa
fleur. Les réflexions de l'Auteur fur les
J
DECEMBRE. 1776. 147
cauſes qui contribuent à détruire la force
& les bonnes qualites du plâtre , nous
ont paru très - juſtes ; & les moyens que
l'Auteur propoſe pour fabriquer un plâtre
toujours égal & de bonne qualité , ne
nous ont pas paru moins intéreſſans. Cet
Ouvrage eſt ſans contredit de la plus
grande utilité pour les Entrepreneurs de
bâtimens , ainſi que pour les Propriétaires
& Locataires qui font bâtir par économie
, & pour les Juges qui en connoisfent.
Lettre de M. *** , Etudiant en Chirurgie
à Paris , à M. *** , Maître en Chirurgie
& Accoucheur à R*** en P***,
fur un nouvel Ouvrage intitulé : Lạ
pratique des accouchemens. A Amſterdam;
& fe trouve à Paris , chez Cloufier
, Impr.- Libr. 1776. 1
En rendant compte de la Pratique des
Accouchemens dans cet Ouvrage périodique
, nous avions pris la liberté d'obferver
à l'Auteur que fon Ouvrage pourroit
un jour lui fufciter quelque critique.
La brochure que nous annonçons en eſt
une. Comme notre plan n'eſt pas d'entrer
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
-dans les disputes polémiques des Au
teurs , nous laiſſons à M. Alphonſe le
Roy le ſoin de répondre à fon Critique ,
auſſi l'a - t - il déja fait. On trouve cette
réponſe chez le Clerc , Libraire , quai des
Auguſtins , fous le titre de M. Alphonse
le Roy , Profeffeur en Médecine , à fon
Critique . Ceux de nos Lecteurs qui voudront
ſe mettre au fait de la diſpute , la
trouveront tout au long dans ces deux
brochures. Nous ne pouvons nous diſpenfer
de rendre juſtice ici à M. le Roy , fur
le ton modéré avec lequel il combat fon
Adverſaire.
ΛΟΓΓΟΥ ΠΟΙΜΕΝΙΚΩΝ ΤΩΝ ΚΑΤΑ ΔΑΦΝΙΝ
ΚΑΙ ΚΛΟΗΝ ΛΟΓΟΙ ΤΕΤΤΑΡΕΣ . Recenfuit
Ludovius Duttens . Pariſis , è
Typographia Fr. Amb. Didot; proſtat
quoque apud Guillel, de Bure ; 1776 .
in - 12. br. prix 4 1.
Cette édition grecque des Aventures
de Daphnis & Chloé , eſt remarquable par
la correction du texte , par la beauté des
caracteres , par la pureté de l'impreſſion.
On doit y remarquer même , comme une
perfection de la Typographie , que les
lettres majuſcules grecques portent avec
DECEMBRE. 1776. 149 :
elles leurs accens , ce qui rend la lecture
plus facile & moins douteufe.
Longus , Auteur de ce Roman , eſt peu
connu. On croit pourtant qu'il a écrit
aprés la mort d'Héliodore ; enſorte que
l'on peut dire , avec affez de vraiſemblance
, qu'il publia fon Ouvrage au commencement
du cinquieme fiecle. Il étoit du
nombre des Sophistes connus autrefois
Par
par leur érudition & par leur goût pour
les ſciences & les beaux-arts, fur tout e
la dialectique.
Il y a eu quelques éditions grecques
de ce Roman ; mais aucune n'approche
de l'exactitude de celle que l'on preſente
aujourd'hui au Public. Pluſieurs Savans
ſe ſont empreffés de contribuer à ſa perfection
, parmi lesquels on doit citer M,
Dutens & M. Danfe de Villoifon .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
OEUVRES complettes de Démostene
& d'Eschine , traduites en françois , avec
des remarques fur les harangues & plaidoyers
de ces deux Orateurs , & des notes
1
K3
150 MERCURE DE FRANCE .
critiques & grammaticales en latin , fur
le texte grec ; accompagnées d'un Discours
préliminaire ſur l'éloquence & autres
objets intéreſſans ; d'un Traité de la
jurifdiction & des loix d'Athênes ; d'un
précis hiſtorique ſur la conſtitution de la
Grece , fur le gouvernement d'Athênes
& fur la vie de Philippe , &c. Par M.
l'Abbé Auger , de l'Académie des Sciences
, Belles Lettres & Arts de Rouen ,
ancien Profeſſeur d'Eloquence dans la
même Ville ; 5 vol. in- 80. br , 20 liv. A
Paris , chez Lacombe , Libraire , 1777 .
:
.د
Nouvelle Table des articles contenus
dans les volumes de l'Académie des Sciences
de Paris , depuis 1666 juſqu'en 1770;
dans ceux des Arts & Métiers , publiés
par cette Académie , & dans la Collection
Académique. Tome IV; I vol. in 4to.
br. 12 liv. A Paris , chez Ruault.
Etrennes galantes , on l'instant heureux
de Cythère dédié aux deux Sexes. A
Paris , chez. Deſnos , Ingénieur Géographe&
Libraire , rue Saint Jacques. Ces
Etrennes contiennent une ſuite d'eſtam
DECEMBRE. 1776. 151
pes galantes ; des tablettes pour la perte
& le gain ; & pluſieurs feuillets de papier
préparé , ſur lequel on peut écrire
avec une pointe de métal.
Effais fur la vie de Pline le jeune , dans
une Lettre du Lord Comte d'Orrery ,
Pair d'Irlande , au Lord Charles Boyle ,
fon fils ; 1 vol. in- 8°. A Nancy , chez
Pierre Barbier.
Lettres intéreſſantes du Pape Clément
XIV ( Ganganelli ) , traduites de l'Italien
& du Latin. Quatrieme édition , exactement
revue , corrigée , augmentée de la
traduction des paſſages latins , & d'une
ample table alphabétique des matieres ; 2
in - 12 . pet. format , en feuilles , 2 1. 10
f. rel. 3 1. 10 f. A Paris , chez Lottin
le jeune , Libraire.
On trouve à la même adreſſe ,
L'Année Sainte , Ouvrage inſtructif ſur
le Jubilé , fuivi de la paraphrafe de plufieurs
pſeaumes & cantiques choifis ; par
l'Editeur des Lettres du Pape Clément
XIV; nouv. édit. exactement revue &
corrigée ; 1776. Vol. in 12. orné d'une
planche en taille douce , br. a l. 5 f. rel.
en veau 3 1. K4
:
152 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire du Jardinage , relatif à la
théorie & à la pratique de cet art , avec
figures en taille - douce , deſſinées & gravées
d'après nature , par M. D***. Vol.
in- 8°. rel . 3 1. 12 f. A Paris, chez les
Freres Debure , Libraire , 1777-
Les malheurs de la jeune Emilie , pour
ſervir d'inſtruction aux ames vertueuſes
& ſenſibles ; par Madame la Préſidente
d'Ormoy ; 2 in- 12. AParis chez Dufour ,
quai de Gêvres ; la veuve Ducheſne ,
Nyon , & Ruault.
Les Aventures plaisantes de Gufman
d'Alfarache , tirées de l'hiſtoire de ſa vie ,
& revues ſur l'ancienne traduction de l'original
Eſpagnol ; 1777; 2 in - 12. AParis
, chez la veuve Ducheſne , Libraire.
La vie & les opinions de Tristram Shandy;
traduites de l'Anglois de Stern , par
M. Frenais ; 2 vol. in - 12. br. prix 3 1,
A Yorck ; & fe trouvent à Paris , chez
Ruault , Libraire , 1776.
DECEMBRE. 1776. 153
On trouve à la même adreſſe ,
Fo Ka, ou les métamorphofes , conte
Chinois , dérobé à M. de V***. 2 in- 12.
Théorie des Traités de Commerce entre
les Nations ; par M. Bouchaud , de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , Docteur - Régent de la Faculté
de Droit de Paris , Lecteur & Profesfeur
Royal du droit de la Nature & des
Gens , & Cenfeur - Royal ; in- 12. 1777 .
Avis fur l'édition des grandes Annales de
la Chine.
Des retards imprévus mettent l'Editeur
de l'Hiſtoire générale de la Chine , dans
le cas d'en différer les livraiſons. Les occupations
nouvelles de M. l'Abbé Groſier
ne lui permettant plus d'y donner tout
ſon temps , M. des Hauterayes , Profesfeur
en Langues Orientales au College
Royal , veut bien le ſeconder : l'édition
ne peut qu'y gagner. M. des Hautetayes
a fait ſes preuves en littérature , & l'on
fait qu'il eſt particulierement très - verſé
dans la connoiſſance de l'Hiſtoire Chic
noife.
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
L'accueil que le Public a fait à cet
Ouvrage , a engagé l'Editeur à donner
encore plus de perfection à ſon édition ;
mais pour y parvenir & dédommager en
quelque forte les Souſcripteurs du retard ,
il a fait fabriquer exprès un papier plus
bean & plus cher que celui qu'il avoit
amioncé par fon Profpectus. Cette opération
à dû néceſſairement retarder la premiere
livraiſon: c'eſt pourquoi les deux
premiers volumes promis en Octobre
1776 , ne feront prêts que le premier Février
1777. La deuxieme livraiſon ſe fera
en Jain , la troiſieme en Octobre 1777 ;
la quatrieme en Février , la cinquieme
en Juin, & la fixieme & derniere en
Octobre 1778. A dater du premier Février
prochain , il n'y aura plus d'interruption;
celle ci n'ayant été occafionnée ,
en partie , que par le defir de rendre
l'édition encore plus belle par la qualité
du papier ; ce qui n'augmentera cependant
pas le prix de la ſouſcription ni de
l'Ouvrage , qui eſt actuellement fous
preſſe.
On pourra voir chez Pierres & Cloufier
, Imprimeurs , rue Saint Jacques , les
bonnes feuilles & à meſure qu'elles feront
tirées.
DECEMBRE. 1776. 155
N. B. La ſouſcription ſera prolongée
juſqu'au premier Février 1777 , l'Editeur
étant jaloux de prouver au Public qu'il
préfere ſa fatisfaction à fon, intérêt perfonnel.
Le Nécrologe des Hommes célebres de
la préſente année , ( Tome XII ) paroîtra
en Février prochain ; il contiendra les
Eloges de MM.le Duc de Saint-Aignan,
le Pere Neuville , Colardeau , Saint Foix ,
la Grange , Bauvin , Manaury , Fréron ,
Roux , Dupré , &c. &c.
On pourra ſouſcrire au Bureau Royal
de Correſpondance , rue des deux Portes
St Sauveur , juſqu'à la fin de Janvierprochain.
Le prix de la ſouſcription eſt de
3 1. franc de port, pour Paris ; & 3 liv.
12 f. pour la Province.
Depuis 1766 que cet Ouvrage a commencé
, il en a paru régulierement un
volume chaque année. Les onze premiers
vol. ayant été réimprimés l'année derniere
, le Bureau de Correſpondance peut
fournir quelques collections complettes
qui lui reſtent, au même prix de 3 liv.
par volume.
On ſouſcrit au même Bureau pour les
annonces des deuils de Cour , que l'on
156 MERCURE DE FRANCE.
reçoit franc de port pour Paris , moyennant
3 liv. par année , & 6 liv. pour la
Province.
MM. les Abonnés font priés de faire
renouveller leur ſouſcription avant la fin
de Décembre , s'ils veulent être ſervis
exactement au premier deuil .
S'adreſſer à M. Comynet , l'un des Intéreſſés
, & Directeur Général dudit Bureau.
ACADÉMIES.
:
I.
PARIS.
Académie des Inscriptions & Belles- Lettres.
.:.
L'ACADÉMIE Royale des Inſcriptions
& Belles - Lettres , fit ſa rentrée publique
le 12 Novembre.
M. Dupuy , Secrétaire perpétuel , ou-
•vrit la féance par l'annonce du ſujet du
prix que l'Académie doit diſtribuer à
Pâques 1778 , ſavoir: Quelle a été l'adminiſtration
municipale des Villes de
DECEMBRE. 1776. 157
France depuis Clovis jusqu'au temps que
le Gouvernement féodal commença à s'in
troduire ? Quelle fut , depuis cette époque
jusqu'à l'etabliſſement des Communes , l'adminiſtration
des Villes qui furent fe défendre
des entrepriſes des Seigneurs ? Quels ont
été , durant ces deux périodes , les différens
titres , les fonctions , le pouvoir des Officiers
préposés à l'administration , & de
qui ces Officiers tenoient leur autorité ?
Le prix eſt une médaille d'or de la
valeur de 400. liv. Les pieces , affranchies
de tout port , doivent être remiſes , avant
le 1 Décembre 1777 , entre les mains du
Secrétaire perpétuel de l'Académie.
M. Dupuy lut l'Eloge de M. le Duc
de Saint - Aignan.
Enſuite M. ¡' Abbé Batteux fit part de
ſes obſervations ſur l'Oedipe de Sophocle.
Il s'attacha fur - tout à analyſer cette piece
, à diſcuter quelques regles de la poétique
, & à établir contre le ſentiment
de quelques modernes , que le ſujet d'Edipe
fournit des ſcenes de terreur & de
pitié , & qu'il n'y en pas de plus propres
à la Tragédie.
M. le Beau donna la ſuite de ſes recherches
fur la légion : ce Mémoire , qui
158 MERCURE DE FRANCE.
eſt le vingt - cinquieme , concerne la dif
cipline militaire.
M. de Guignes communiqua ſes recherches
hiſtoriques ſur l'établiſſement de
la religion Indienne dans la Tartarie , le
Thibet , la Chine , &c. & fur les livres
fondamentaux de cette religion , qui ont
été traduits en chinois .
Le temps ne permit pas à M. Anquetil
de lire ſon Mémoire fur les nouvelles
connoiſſances géographiques de l'Inde ,
fur le cours du Gange, & de quelques
rivieres qui ne nous font pas encore connues.
M. Anquetil a reçu deux cartes de
quinze à vingt pieds de long , du Pere
Tiffentaller , Miſſionnaire Apoftolique
dans le Nord du Bengale.
L'une de ces cartes préſente le cours
complet du Gange , avec les quatre- vingtſept
, tant rivieres que torrens , qui y
réuniſſent leurs eaux , depuis fon entrée
dans l'Inde à Gangotri , où il fort de la
bouche de la vache , à 33 degrés environ
de latitude ſeptentrionale , & 73 de longitude
juſqu'à Gangofagar , où il ſe jette
dans l'Océan Indien , eſpace d'environ
700 lieues communes.
L'autre carte offre le cours du fleuve
Gagra , dans près de400 lieues d'étendue ,
DECEMBRE. 1776. 159
avec les ving - neuf rivieres & torrens
dont il reçoit les eaux. Ce fleuve , qui
n'eſt pas connu en Europe , change de
nom dans fon cours: il fort du lac Lanka
fous le nom de Sardjou , & fe jette dans
le Gange à Falepour , à environ trente
huit lieues à l'Eſt de Benares. Il porte
le nom de Dehra .
I I.
Académie des Sciences.
L'Académie Royale des Sciences , pré
ſidée par M. le Comte de Maillebois ,
Lieutenant - Général des Armées du Roi,
a fait fa rentrée publique le 13 de Novembre.
M. le Marquis de Condorcet,
Secrétaire- perpétuel , a annoncé que M.
le Moine , célebre Sculpteur , ancien Directeur
& Tréſorier de l'Académie Royale
de Peinture & Sculpture , avoit fait préſent
à l'Académie du buſte de Dominique
Caffini ; il a lu enſuite le projet de l'Histoire
des correspondances de l'Académie
& les éloges de Gaspard Bartholin & dus
Pere le Seur. M. de Laffonne fit la lecture
d'un Mémoire intitulé : Notice d'une fuite
d'expériences qui font connoître la nature
160 MERCURE DE FRANCE.
& la propriété de pluſieurs émanations aériformes
, extraites , par diverses voies , d'un
grand nombre de ſubſtances. M. Beaumé
Jluutt des Obfcrvations fur les thermometres,
& fur la comparaison du froid de 1709 à
celui de l'hyver dernier. M.le Roi fit lecture
d'un Mémoire de M. Defmarets fur
le mouvement progreſſif de la glacé dans
les Glacieres de Faucigni. Le temps n'a
point permis à M. Lavoiſier de faire la
lecture de ſon Mémoire fur la décompofition
de l'air dans les poumons, &fur un
des principaux effets de la respiration dans
l'économie animale. Le Public a été de
même privé , par le défaut de temps ,
de la lecture d'un Mémoire fur les longues
abstinences , par M. Portal ; & de la
Préface d'un Ouvrage fur les Hôpitaux ,
par M. le Roi.
L
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL,
E Concert donné au Château des
Tuileries , le premier Novembre , jour
de
DECEMBRE. 1776. 161
de la Touſſaint , a commencé par une
nouvelle ſymphonie à pleine orcheſtre ,
de M. Stamitz l'aîné. La Signora Géorgy
a chanté deux airs italiens : on ne peut
entendre une voix plus brillante , plus
agréable , plus parfaite , & qui parcoure
tous les intervalles du chant avec autant
de légéreté , de facilité & de goût. Elle
a été applaudie avec tranſport. Le céleble
M. Jarnovick a joué un concerto de
violon de ſa compoſition. M. Guichard
a chanté un air italien. Les autres mora
ceaux exécutés dans ce Concert , ſont une
belle ſymphonie concertante , à deux violons
, de M. d'Avaux ; une ſymphonie à
deux orcheſtres ; le De profundis , motet
à grand choeur de M. Langlé.
Nous réparons ici l'omiffion que nous
avions faite de parler de M. Triklio ,
très habile violoncelle , qui eſt venu à
Paris pour ſe faire connoître , & qui ,
dans les Concerts du 15 & du 26 Mai
dernier , a exécuté des concerto de fa
compoſition avec des applaudiſſemens
mérités.
162 MERCURE DE FRANCE.
OPERA.
L'ACADEMIE ROYALE DEMUSI
QUE continue les Jeudis Euthyme & Lyris
, nouveau Ballet héroïque en un acte ;
Arueris , des Fêtes de l'Hymen , & Vertumne
& Pomone , avec le Ballet pantomime
d'Appelle & Campaſpe.
On a remis pour les autres jours Alceste,
Tragédie - Opéra en trois actes ; en
attendant Orphée & Euridice.
Le Public a vu avec plaifir les Caprices
de Galathée , nouveau Ballet , très - ingé.
nieux & très -galant , de M. Noverre. Ce
Ballet a été exécuté principalement par
M. Picq , célebre Danſeur , plein de grâces,
& du plus rare talent , par Mademoiſelle
Guimard , Danfeuſe toujours
agréable & féduiſante.
Parmi les jeunes Sujets qui ſe diſtinguent
dans leur art , nous ne devons pas
oublier Mademoiselle Aſſelin , Eleve de
Mademoiſelle Allard , juſtement applaudie
, ſoit qu'elle exécute des danſes vives
ou des entrées du grand genre , comme
dans la chacone d'Arueris.
On répete l'Olympiade , Opéra de M.
DECEMBRE. 1776. 163
Sacchini ; & on prépare les Horaces ,
nouveau Ballet pantomime de la compo .
fition de M. Noverre.
DÉBUT.
Mademoiselle DUMONTIER , éleve
de l'Ecole de muſique de l'Opéra , a dé
buté le 27 Octobre dernier par le rôle de
l'Amour dans l'acte d'Euthyme. Sa voix
eſt plus étendue que ne l'exige ce genre
de rôle , & avec de l'habitude elle pourra
acquérir un peu plus de légéreté.
Mademoiselle DE SIVRY , Actrice des
choeurs , a débuté le 15 Novembre par
le rôle d'Orie dans l'Acte d'Arueris , des
Fêtes de l'Hymen. Elle a un jeu facile ,
de la grâce dans ſes geſtes , de l'aſſurance
dans ſon chant , & la cadence aifée. Le
genre de ſon talent paroit la deſtiner à
jouer très bien la ſcene , & à ſe rendre
utile à ce Spectacle dans les premiers rôles,
Mademoiselle JOINVILLE , éléve de
l'Ecole de Muſique, a débuté le même
jour par une ariette. Sa voix eſt brillante
& étendue ; elle a beaucoup de légéreté
dans ſon chant , la prononciation facile ,
L2
164 MERCURE DE FRANCE !
la cadence d'une belle qualité. Elle peut
devenir une excellente Cantatrice , lorsque
l'étude & l'exercice lui auront donné
de l'aſſurance .
COMMÉDIE FRANÇOISE.
LESE
S Comédiens François ont repréſenté
le 23 Novembre , la Rupture ou le
Mal Entendu , Comédie en un acte , en
vers de Mesdames de l'H**.
Deux Vieillards ont , le premier , deux
Neveux , le ſecond , deux Nieces. L'un
de ces Vieillards , fort bavard , mais bonhomme
, ſe réjouit avec ſon ami de la
double alliance qu'ils doivent contracter ,
fans ſavoir le choix que leurs jeunes parens
ont fait , voulant leur donner toute
liberté. Les Amans ont chacun leur inclination
, qu'ils tiennent fecrette & qu'ils
n'ofent déclarer ; leurs Maîtreſſes ſont
dans le même ſentiment. Ce défaut de
s'entendre fait toute l'intrigue entre les
Oncles , les Nieces & les Neveux. Les
Amans ne veulent point auſſi ſe faire
confidence , craignant de ſe rencontrer
dans leurs amours ; les Nieces agiſſent de
même entre elles ; ce qui occaſionne des
DECEMBRE. 1776. 165
ſcenes d'embarras aſſez plaiſantes. Enfin
un des Oncles voulant débrouiller cette
intrigue , dit aux Nieces de s'expliquer ,
& ſe charge de leurs lettres ; mais comme
ces lettres ſont ſans adreſſe , il les
confond , & donne à l'un ce qui eſt pour
l'autre. Ce quiproquo augmente les difficultés
en contrariant les goûts des Amans.
Ces miſſives mal adreſſées , attirent des
réponſes oppoſées aux voeux des deux
Nieces. Enfin les Amans & les Oncles
font en préſence , & une explication que
l'on exige des Amans , fait connoître
leurs fentimens & les fatisfait tous. Cet
imbroglio n'a pas eu le ſuccès qu'il auroit
pu avoir avec plus de développement , &
des caracteres plus foutenus. Nous avons
obſervé que le ſtyle eſt en général affez
facile & dans le ton de la Comédie ; mais
le fujet de l'action eſt ſi foible , & fondé
fur un mal entendu ſi facile à réſoudre ,
qu'il n'est pas étonnant qu'il ait été mal
reçu.
DÉBUT.
M. DAZINCOURT , jeune Acteur , d'une
figure agréable & d'un talent exercé , fort
eſtimé ſur le Théâtre de Bruxelles , où il
a ſon emploi , a débuté à la Comedie
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
1
Françoiſe le Jeudi 21 Novembre , par le
rôle de Criſpin des Folies amoureuses ; il
a joué fucceflivement Jaſmin de l'Enfant
Prodigue , Charlot du Mari retrouvé , Lubin
darus la Surprise de l'Amour , Sofie
dans Amphitrion , deux fois Crispin rival
defon Maitre , le Menechme brutal , Crispin
Médecin , le valet de l'Homme à bonnes
fortunes , deux fois Ruſtaut dans le
Galant Coureur. Il doit auſſi jouer ſur le
Théâtre de la Cour . Cet Acteur a un
talent formé , un jeu raiſonné , beaucoup
d'intelligence , de fineſſe &de vérité. Il
eſt bon Comédien , ſans être farceur , &
plaifant fans être outré. Il eſt à deſirer
qu'il ſoit fixé dans la Capitale , pour faire
les plaiſirs des Amateurs & des Partiſans
de la bonne Comédie.
COMÉDIE ITALIENNE .
LESES Comédiens Italiens preparent quelques
nouveautés ; enattendant , ils jouent
toujours , avec beaucoup de ſuccès , leurs
anciennes Pieces.
DECEMBRE. 1776. 167
DÉBUτ.
Mademoiſelle Bussi a débuté fur ce
Théâtre dans pluſieurs rôles , où elle a eu
occaſion de développer un bel organe , qui
ne demande que plus d'exercice & d'habitude.
Elle a chanté ſucceſſivement les
rôles d'Agathe dans l'Ami de la Maifon ,
&de Colombine dans le Tableau parlant.
-
Ο
BRUXELLES.
N a donné pluſieurs fois au commencement
de Novembre , ſur le Théâtre de
Bruxelles , les Mariages Samnites , qui ont
eu le plus grand fuccès.
Ce ſpectacle a été fort brillant , par
les foins des Directeurs . Toutes les Filles
Samnites & les Acteurs étoient habillés
en Sauvages , ce qui formoit un tableau
convenable à l'action & aux intentions
des Auteurs. La ſuperbe muſique de cette
Piece , d'un caractere mâle & guerrier ,
a été ſentie comme un nouveau chef.
d'oeuvre du génie fécond de M. Grétry.
168 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiselle Angelique d'Annetaire , qui
a le plus grand talent , & qui jouit de la
réputatiou la mieux méritée , s'eſt diſtinguée
dans le rôle ſi ſaillant & fi martial
d'Eliane. Elle a goûté le plaiſir de rendre
une muſique expreſſive , d'un nouveau
genre , & d'enchanter les Spectateurs par
ſon rôle, par ſon jeu& par ſon chant.
1
L
ARTS.
GRAVURES.
I.
A Mort d'Abel , prima mors , primi parentes
, primus luctus. Cette eſtampe eſt dédiée
à MADAME , & gravée avec beaucoup
d'art , de délicateſſe , de ſoin & de
talent , d'après un beau tableau d'Adrien
Vaderweff , par M. Porporati , Graveur
&Garde des deſſins de S. M. le Roi de
Sardaigne , & de l'Académie de Peinture
&Sculpture de Paris; Artiſte que cette
eſtampe , ainſi que la Susanne , placent
déjà au premier rang. Le prix de cet
DECEMBRE. 1776. 169
nouvelle eſtampe , haute d'environ 20
- pouces & large de 15 & demi , eſt de
16 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue de
Cléry , la 2ª porte cochere à droite en
entrant par la rue Montmartre.
r
I I.
Le Philosophe charitable , estampe d'environ
14 pouces de haut , fur 10 de
large, gravée d'après le deſſin de Ph.
Carême , Peintre du Roi , par Voyez ,
l'atné. Prix 5 liv. A Paris chez le Pere
& Avaulez , marchands d'estampes ,
rue St Jacques , à la ville de Rouen.
La ſcene de cette eſtampe repréſente
un homme bienfaiſant , qui vient procurer
des ſecours d'argent à un pere
de famille dont la femme eſt en couche.
Ce pere de famille & fes enfans ſe réuniſſent
pour marquer de la reconnoisfance
à leur bienfaiteur. L'Artiſte , M.
Voyez , l'ainé , a mis de la couleur &
du moëlleux dans ſon burin ; & cette
eſtampe peut ſervir de pendant à celle
que le même Artiſte a gravée précédemment
d'après la compoſition de M.
Eiſen. Elle eſt intitulée la Dame de
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
Charité , & ſe trouve chez le même Marchand.
III.
1
Lifon dormoit. C'eſt le titre que l'on
a donné à une autre eſtampe , qui ſe
diſtribue à la même adreſſe. On y voit
un jeune homme qui vient ſurprendre
une jeune fille endormie. Cette jolie
eſtampe , de 12 pouces de haut , fur 9
de large , a été gravée par P. H. Triere ,
d'après le deſſin de M. Freudeberg. Prix
2 liv. 8 f.
I V.
Prospectus .
Il paroît un ouvrage important , qui
peur tenir lieu de la complication des
livres que l'on a en France fur le commerce
, en ce qu'il repréſente ſans aucunes
recherches , tous les renſeignemens
dont on peut avoir beſoin ſur le fait
du commerce.
Cet ouvrage eſt intitulé : Tableau unique
ou la principale science du commerce
François , ou l'on trouve ſous un
même coup d'oeil, 1º. La dénomiDECEMBRE.
1776. 171
nation de toutes les eſpeces de mon
noies étrangeres , tant réelles , que de
change & de comptes. 2°. Leur valeur
numéraire en argent du pays , & 3°
leur réduction en argent de France, 4º.
L'égalité des changes étrangers avec
celui de Paris. 5º. Les places par lesquelles
Paris change avec les villes étrangeres
. 6º. La comparaiſon des poids ,
meſures & aunages étrangers à ceux de
France. 7°. Le départ des couriers de
Paris pour chaque ville étrangere. 8°.
Leur diſtance de Paris. 9º. La maniere
dont chaque ville étrangere tient ſes écritures
de commerce ; & 10º. le détail des
principaux objets de commerce intérieur
des places les plus conſidérables de l'Europe
, l'Aſſe , l'Afrique & l'Amérique.
Le tout rangé par ordre alphabétique
pour la facilité des ſpéculateurs.
Cet ouvrage eſt , à proprement parler ,
un tableau qui contient toute la furface
du papier grand aigle ; il eſt gravé en
taille douce , orné d'une bordure & d'un
frontiſpice , & traité avec tant de ſoins ,
que l'Auteur oſe ſe flatter d'y avoir réuni
l'utile à l'agréable , en ce que pluſieurs
perſonnes de haute conſidération ſe propoſent
d'en décorer leurs cabinets& leurs
bibliotheques.
172 MERCURE DE FRANCE.
La vente s'en fera à Paris chez M.
Deville , rue St. Denis vis - à - vis les
Filles- Dieu , & commencera le 1 Décembre
1776.
Nota. L'Auteur déſavouera tous les
exemplaires qui ne feront pas revêtus de
fa fignature au revers.
V.
1º. Arrivée de Telemaque dans l'iſle de
Calypso. 2°. Termofiris enſeigne à Telemaque
qu'il doit fuivre l'exemple d'Apollon .
Ces deux eſtampes , d'après F. Boucher ,
gravées par Martiny & Patas , ſont de
forme oblongue , & ſe vendent les deux
3 liv. A Paris chez de Mouchy , Graveur ,
cloître St. Benoît.
On trouve à la même adreſſe , laParure
naturelle , eſtampe en hauteur , gravée
d'après un tableau de Netſcher , par
L. Anfelin. Prix I liv. 10 f.
V I.
Traité des édifices , meubles , habits';
DECEMBRE. 1776. 173
- machines , & uſtenſiles des Chinois , gravés
ſur les originaux deſſinés à la Chine
par M. Chambers , Architecte Anglois ,
compriſe une deſcription de leurs temples
, maiſons , jardins : ouvrage très-curieux
, in - 4º. avec beaucoup de planches
gravées. Prix 151. rel. Chez le ſieur le
Rouge , Ingénieur -Géographe du Roi ,
rue des Grands - Auguſtins.
VII.
Clavicule du Cheval, ou tableau des con
noiſſances relatives à cet animal ; par M.
la Foffe . Hippiatre célebre. 2º. Edition ,
corrigée & augmentée.
Cet ouvrage , utile & néceſſaire à tous
ceux qui ontdeschevaux , ainſi qu'aux maréchaux
, marchands de chevaux , maîtres
de poſtes &c. &c. eſt diviſé endeux grands
tableaux. Le premier donne la connoisfance
exacte de la ſtructure du cheval,
tant externe , qu'interne ; ainſi que de
toutes ſes parties anatomiques , qui y font
développées d'une maniere très-méthodique,
& à la portée de toutes fortes de
perſonnes. On y trouve les moyens de
connoître ſes différens âges , depuis fa
naiſſance , juſqu'à 30 ans.
1 174 MERCURE DE FRANCE.
Lé ſecond explique toutes ſes différentes
maladies , & eſt diviſé en cinq cofonnes:
la premiere , nomme la maladie.
La 2e en explique la cauſe. La 3ª donne
le Diagnoſtic , où les moyens de la reconnoître
y font expliqués d'une maniere
aiſée& facile, La 4º préſente le Pronoſtic:
le refultat des différentes maladies ,
y eſt clair & d'autant plus certain , qué
l'Auteur joint à ſes connoiſſances , l'expérience
journaliere de pluſieurs années .
Enfin la 5e. donne la Curation , où les
remedes & les opérations qu'il faut faire
& employer dans ſes différentes maladies
, y font expliqués de la maniere
la plus aiſée.
Cette édition , de beaucoup ſupérieure
à la premiere , tant pour la beauté du papier
que pour l'impreſſion , ſe trouve
A Paris chez Dezauche , Graveur , rué
St. Severin , la porte - cochere , en facede
la rue de la Harpe , prix 4 liv. to f.
VIII.
Ou vient de mettre en vente à l'Hôtel
de Thou , le 6º cahier des quadrupedes
colorés de l'OEuvre de M. de Buffon ,
prix 7 liv. 4 f. Les ſieur &dame Regnault
DECEMBRE. 1776. 175
chargés de cet ouvrage , annoncent qu'ils
vont mettre au jour un ſupplément d'environ
100 plantes à l'ouvrage qu'ils ont
publié en 1774 , ſous le titre de la Botanique
mise à la portée de tout le mondes
on les diftribuera par cahiers de vingt.
Le premier cahier paroſtra au mois d'Avril
1777 ,& les autres ſucceſſfivement : on
foufcrira , comme on l'a fait pour l'ouvrage
, dans le courant de Décembre &
Janvier prochain , chez l'Auteur ou chez
les Libraires qui ont fourni la collection :
il en reſte un petit nombre d'exemplaires
que l'on pourra ſe procurer en ſoufcrivant
pour le ſuplément. Nota. Le fupplé
ment contiendra pluſieurs plantes tresrares
: il y en a même dont on ne trouve
la figure dans aucun ouvrage.
1
Ι Χ.
La deuxieme livraiſon du Spectacle de
Hiftoire Romaine , par M. Philippe ,
&c. confiftant en vingt eſtampes gravées
en taille douce , dont deux font doubles
pour la grandeur & du plus grand format
in - 4°. toutes accompagnées de leurs expoſitions
, & des ſcenes qui forment l'enſemble
de ces petits drames pittoreſques,
176 MERCURE DE FRANCE.
ſera miſe envente dans les derniers jours
de ce mois de Décembre , chez les neuf
Libraires de Paris indiqués ci devant ,
lors de la premiere livraiſon.
GÉOGRAPHIE.
ATTTATQAQUUEE de l'armée des Provinciaux
dans Long- Iſland , du 27 Août
1776. Deffin de l'Iſſe de New- Yorck
& des Etats , publié à Londres par un
Officier de l'armée. A Paris , chez M.
le Rouge , Ingénieur Géographe , rue
des Grands -Auguſtins.
I 1.
Les environs de New - Yorch , avec le
plandu combat de Brooklin , du 27 Août
dernier , par un Officier de l'armée ; à la
même adreſſe: prix 2 liv. lavé.
III.
On publie la troiſieme ſection de l'Arlas
Itinéraire portatif de l'Europe , par
M
i
DECEMBRE. 1776. 177
M. Brion , Ingénieur Géographe du Roi.
A Paris , chez Langlois , rue du Petit-
Pont.
MUSIQUE.
1.
LES Mariages Samnites , Drame - lyrique
, en trois actes & en proſe , repréſenté
pour la premiere fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi ; le 12
Juin 1776. Dédié à ſon Alteſſe Celſiſſime
Monſeigneur l'Evêque & Prince de Liege.
OEuvre XIII , par M. Grétry , fon
Conſeiller intime , & de l'Académie des
Philarmoniques de Boulogne en Italie ,
prix 18 livres. Les parties ſéparées pour
les accompagnemens 9 livres , gravé par
J. Dezauche. A Paris , chez M. Honbant
, rue Mauconſeil , près la Comédie
Italienne , & aux adreſſes ordinaires. A
Lyon , chez Caſtaud , vis - à - vis la Comédie.
I.
La partition d'Alceste , muſique par M.
M
178 MERCURE DE FRANCE.
le Chevalier Gluck , prix 24 livres , au
Bureau d'abonnement Muſical , rue du
Hazard - Richelieu .
III.
Sixieme recueil d'ariettes d'Opéra-Comi
que , & autres jolis airs avec accompagnement
de guittare , menuets variés , allemandes
& pieces pour le même inſtrument;
par M. Vidal , Maître de Guittare; oeuvre
XII , mis au jour par M. Bouin , prix
6 livres. A Paris , chez M. Bouin , Marchand
de Muſique & de cordes d'inſtrumens
, rue Saint Honoré , près Saint
Roch , au Gagne - petit , chez lequel on
trouvera tous les autres ouvrages du même
Auteur.
IV.
IV. recueil d'criettes d'Opéra - comique
& autres , avec accompagnement de guittare
, & autres airs connus pour la guittare
ſeule , par M. Tiffier , de l'Académie
Royale de Muſique ; oeuvre VIII , prix
4 livres 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue Saint Honoré , près l'Oratoire , à la
Gerbe d'or. Madame Tarade , Marchande
M
DECEMBRE. 1776. 179
لا
de Muſique , rue Coquilliere ; Mademoiſelle
Castagnery , rue des Prouvaires , &
aux adreſſes ordinaires de Muſique.
V.
La vieille Coquette , ariette avec accompagnement
de clavecin ou piano - forté,
par M. Albaneſe , Muſicien du Roi.
Au Bureau du Journal de Muſique , rue
Montmatrre , vis - à - vis celle des Vieux-
Auguſtins , prix I liv. 4 f.
VI.
Trois Divertiſſemens pour deux violons
& violoncelle , par J. B. Wanhal , OEuvre
Poſthume , prix 6 liv . , gravée à
Bruxelles , chez MM. Van Ypen & Pris ;
& ſe vend à Paris , chez M. Cornouaille
, montagne Sainte Genevieve , maiſon
de M. Foli , vis - à - vis le college de la
Marche, & au Bureau du Journal de
Muſique , rue Montmatrre.
VII.
Trois Sonates pour le clavecin ou le
piano- forté , avec accompagnement de
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
violon & de violoncelle , ad libitum , par
T. Brodsky , OEuvre III , prix 7 liv. 4 f. ,
aux adreſſes ci - deſſus.
VIII.
Premier recueil de Romances , avec accompagnement
de harpe ou de clavecin
& la baſſe chiffrée , par M. de Charly ,
Maître de Muſique à Valenciennes; prix
I liv. 10 f. A Paris , au Bureau du Journal
de Muſique.
Ces Romances , au nombre de fix , font
d'un choix heureux & d'un chant agreable.
I X.
L'Almanach Muſical de l'année 1777 ,
a été mis ſous preſſe le 20 Novembre.
MM. les Muſiciens & les Marchands
de Muſique ſont priés d'envoyer avant
le 15 de ce mois , les notes qui les concernent
, au Bureau du Journal de Muſique
, rue Montmarte. Les Marchands
& les Libraires de Province qui ſouhaiteront
des exemplaires de cet Almanach ,
écriront au Directeur de ce Bureau , ou
s'adreſſeront à Delalain , Libraire , qui
pourra les leur expédier du 15 au 20
DECEMBRE. 1776. 181
Décembre. L'édition de l'Almanach de
1776 étant épuisée , on vient de la remettre
ſous preſſe , pour pouvoir fournir
la ſuite complette à ceux qui la defireront.
Χ.
Sei Quintetti per due violini alto , e
due violoncelle concertanti ; Compoſti
Dall Signor Luigi Boccherini , Virtuoſo
di Camera & Compoſitor di Muſica di S.
A. R. Den Luigi, Infante di Spagnia.
Opéra XX. Libro terzo di Quintetti , nuovamente
ſtampati a ſpeſe di G. B. Venier.
Prix 12 liv. N. B. Les parties de
violoncelle font faciles pour l'exécution ,
& la ſeconde pourra s'exécuter ſur l'alto
ou un bafſſon. A Paris , chez M. Venier ,
Editeur de pluſieurs ouvrages de Muſique
, rue Saint Thomas du Louvre , visà
vis le Château d'eau , & aux adreſſes ordinaires-
A Lyon , chez M. Caſtaud, visà-
vis la Comédie. En Province , chez
tous les Marchands de Muſique.
D
On trouve chez le même Editeur
onze OEuvres de cet Auteur , fans ceux
qu'il ſe propoſe de donner encore.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
LE
ETRENNES.
E Sieur DESNOS , Libraire & Geographe
, rue St Jacques , à Paris annonce
qu'il vient de mettre en vente , pour l'année
1777 , la plus jolie collection d'Almanachs
, bijoux d'Etrennes , & les plus rares
que l'on puiſſe defirer: comme le nombre
en eſt grand , nous n'en déſignerons
qu'une vingtaine des plus intéreſſans. Almanach
Géographique , ou petit Atlas élémentaire
, dédié au Roi de Danemark.
L'idée de la Géographie de l'Hiſtoire
Moderne. L'indicateur fidele , qui enſeigne
généralement toutes les routes de
la France. Petit Atlas de la France , diviſé
en ſes Gouvernemens Militaires . L'Inocologie
Hiſtorique & Généalogique des
Rois de France. Le parfait Modele ; enrichi
de la partie de chaſſe d'Henri IV.
Les Etrennes patriotiques & anniverſaires
des époques de Louis XVI. L'Oxologie
de Cythere , avec diſcours à la gloire & à
l'honneur dûs aux femmes. Le Porte-
Feuille d'une jolie femme. Les quatre-
Saiſons & les quatre Heures du jour ; en
tête eſt le portrait de Madame la Dau
DECEMBRE. 1776. 183
phine. Les Délices de Céres , de Pomone
& de Flore , ou la Campagne utile & agréable
, orné de douze Eſtampes relatives
aux amuſemens de chaque mois de l'année.
Opufcules poétiques , petit Recueil
de pieces fugitives de M. de Voltaire. Le
petit Rameau , ou principes courts & faciles
pour apprendre ſoi - méme la muſique
, avec de nouvelles Ariettes & Eftam
pes relatives , orné du portrait de l'Auteur.
Le Courtiſan ſans art, ou les Complimens
fans fard. L'Almanach des trois
Fortunes . L'Onirroſcopie , ou application
des Songes aux numéros de la Loterie
Royale de France. Le Secrétaire des Dames
, avec les promenades des environs
de Paris. Le Secrétaire économique des
Meſſieurs. Les Etrennes à la plus digne
de plaire. Les voeux de la nature , ou
l'hommage dû aux Femmes . Le Tribut
payé aux Graces. Le Coucher & le Lever
de la Mariée Le Néceſſaire du Voyageur.
Les Tablettes à la Royale. Les Heures
& le Moment de Cythere. Le Joli Pot-
Pourri . Le Mémorial des Gens d'affaires.
Les Etrennes des Saiſons , avec un Poëné
connu fur les Saiſons. Les Etrennes de l'Amour
& celles du Sentiment. Les Etrennes
de Minerve, aux Artiſtes: Encyclopédie
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
économique, ou l'Alexis moderne , contenant
huit cens différens ſecrets ſur l'Agriculture
, les Arts & Métiers , extraits
de plus de mille Auteurs & des meilleures
recettes , en 4 vol. in 24 , brochés 4 liv.
Le Calendrier perpétuel , avec l'explication
de ſes uſages.
Toutes ces Etrennes réuniſſent le néceſſaire
& l'agréable ; elles méritent encore
l'accueil le plus favorable à cauſe des
tablettes , avec perte & gain, & du papier
nouveau de la compoſition du ſieur
Deſnos , qui réunit tous les avantages de
celui de Hollande , & qui peut - être employé
à toutes fortes d'uſages , pour écrire
& deſſiner , au moyen d'une ſtilet minéral
ſans fin , enjolivé de toutes les façons
, adapté à ces Tablettes , qui tient
lieu de plume, d'encre & de crayon , &
qui fert long-temps , fans qu'on foit obligé
d'en tailler la pointe.
Le ſieur Deſnos , qui n'a d'autre but
que la fatisfaction du Public , a décoré
ces Almanachs de reliures les plus élé
gantes en maroquin , veau & carton ,
avec fermeture , de maniere à ne pas s'ouvrir
dans la poche. Ces Almanachs font
enrichis d'Estampes , qui les diftinguent
des autres , & font de différentes grans
DECEMBRE. 1776. 185
,
deure , & de prix différens , depuis 3 liv. ,
12 f. 4 liv. 10 ſ. 6, 7 liv. 4 ſ. 10& 13 1.
ſuivant les reliures , brodées d'un goût
nouveau. Il en diſtribue le Cataloguegratuitement
à ceux qui deſireront en avoir
connoiſſance , avec celui de Géographie ,
des Globes , Librairie & d'Hiftoire Naturelle
, &c.
0
1
es
1
COURS D'HISTOIRE NATURELLE.
M. ALMONT DE BOMARE , Dé
monſtrateur d'Hiſtoire Naturelle avoué du
Gouvernement , Cenſeur Royal , Membre
de pluſieurs Académies de l'Europe ,
&c. ouvrira deux Cours d'Hiſtoire Naturelle
concernant les minéraux , les vé-
* gétaux , les animaux , & les principaux
phénomenes de la nature , en ſon Cabinet ,
rue de la Verrerie , vis-à-vis celle des deux
Portes , le Vendredi ſix Décembre 1776 ,
à onze heures très-préciſes du matin. Les
féances du premier Cours feront continuées
les Lundi , Mercredi & Vendredi
de chaque ſemaine à la même heure ; les
féances du ſecond Cours feront continuées
les Samedi , Mardi & Jeudi de
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
chaque semaine , à onze heures & de
mie très - préciſes du matin. Il n'y a aucune
différence entre ces deux Cours ,
quant à la maniere de traiter les objets ,
& à leur expoſition ; la différence des
jours eſt uniquement pour faciliter des
momens aux perſonnes qui defireront
prendre part aux leçons de ce Profeſſeur.
On invite ceux qui voudront ſuivre l'un
ou l'autre Cours , d'entendre le discours
fur le Spectacle & l'étude de la Nature
qu'on prononcera à l'ouverture générale
, le Vendredi ſix Décembre.
,
COURS DE LANGUE ALLEMANDE,
LEE SIEUR FRIEDEL , Profeſſeur de
Langue Allemande, connu par ſa méthode
nouvelle& facile d'enſeigner cette Langue
, recommencera fon Cours Lundi 16
Décembre. On pourra ſe faire infcrire
tous les jours de 2 à 4 heures , chez lui
rue de Seine , Fauxbourg Saint-Germain :
la porte cochere à côté de M. Guillot ,
Marchand de Papier, au premier ſur le
devant. Il continue de donner des leçons
en ville,
DECEMBRE. 1776 . 187
Cours de Physique Expérimentale.
M. SIGAUD DE LA FOND , Profes
feur de Phyſique Expérimentale , Démonſtrateur
en l'Univerſité , de la Société Ro
yale des Sciences de Montpellier , des A.
cadémies de Baviere , d'Angers , de Valladolid
, de Florence , &c. &c. commencera
un Cours de Phyſique Expérimen
tale , le Mercredi onze Décembre , à
midi , dansſon Cabinet de Machines , rue
Saint - Jacques , près Saint- Yves , maiſon
de l'Univerſité. Il le continuera les Lundi
, Mercredi & Vendredi de chaque Se
maine , à la même heure.
Il ajoutera cette année aux Expérien
ces qu'il a coutume de faire ſur l'Electricité
, celles qu'on a publiées depuis quelques
temps for l'Electrophore , &dont les
Phénomenes finguliers méritent toute l'attention
des Phyſiciens & des Amateurs en
ce genre.
Il ajoutera encore aux expériences qu'il
fait ordinairement ſur l'air , une ſuite auſſi
curieuſe que ſurprenante , de nouvelles
expériences fur différentes eſpeces d'air ,
?
188 MERCURE DE FRANCE.
telles que l'air fixe , l'air nitreux , l'air in
flammable , l'air déphlogistiqué , & .
Il démontrera la maniere de ſe procurer
ces différentes eſpeces d'air , & de les
combiner ſuivant des proportions données.
Il fera voir , en traitant de l'air
fixe , comment on peut parvenir à fabriquer
, par fon moyen , des eaux minérales
dont la bonté ne le cede en rien à celle
des eaux qu'on prendroit à la ſource.
Il démontrera de quelle maniere on peut
employer favorablement ce fluide , pour
s'oppoſer aux progrès de la putridité , &c.
En parlant de l'air nitreux , il confirmera
par expérience , que ce fluide nous fournit
le moyen le plus ſimple & le plus aſſuré
de juger de la falubrité de l'air que nous
reſpirons , & de meſurer ſes différens degrés
de falubrité , &c.
En traitant de l'air inflammable , il fera
voir que c'eſt à ce principe , qui s'engendre
naturellement dans les entrailles de la
terre , qu'il faut rapporter les Phénomenes
furprenans qu'on obſerve en différens en.
droits du Globe , &c.
Il démontrera , en analyſant les propriétés
de l'air déphloſtigiqué , que cet
air eſt , ſans contredit, le plus pur & le
DECEMBRE. 1776. 189
plus falubre qu'on puiſſe reſpirer , & que
l'air de l'atmosphere eſt d'autant plus pur
qu'il eſt moins phlogiſtiqué , &c.
Ses appareils ſont ſimples , & réunisſent
à l'exactitude la plus préciſe , toute
l'élégance qu'on puiſſe defirer pour l'ornement
d'un Cabinet. Il en fournira de
ſemblables à ceux qui voudront ſe livrer
à ce genre de recherches. En général , il
fournira aux Amateurs toutes les machines
dont ils auront beſoin ; & fon neveu
M. Rouland , bien habitué à faire des
Expériences & à manier des machines ,
ſe fera un plaiſir de montrer , à ceux qui
le deſireront , la maniere de s'en ſervir.
Il commencera un ſecond Cours le
Jeudi , douze Décembre, à fix heures de
foir & il le continuera les Mardi , Feudi
& Samedi à la même heure.
Il ſuivra , pour l'ordre de ſes Séances
& de ſes Expériences , l'ouvrage qu'il
publia l'année derniere , intitulé : Description
& usage d'un Cabinet de Physique
expérimentale , 2 vol. in- 8. On le trouve
chez Gueffier , Libraire - Imprimeur , au
bas de la rue de la Harpe.
Ses Elémens de Phyſique Théorique
Expérimentale , font actuellement ſous
preſſe. 4 vol. in- 8°. avec figures.
190 MERCURE DE FRANCE.
L
COURS DE CHIMIE.
E ſieur Mitouard , Apothicaire , fera
cet hiver un Cours de Chimie , dans
lequel il analyſera diverſes ſubſtances
des trois regnes de la Nature , &c. Ce
Cours fera augmenté de Nouvelles expé
riences fur les différentes eſpeces d'air.
Il a commencé le Jeudi , 14 Novembre ,
à quatre heures de relevée , en ſon Laboratoire
, rue du Beaume , & continuera
à là même heure les Lundis , Mardis ,
Jeudis & Vendredis.
L
COURS DE PHYSIQUE.
Efieur Briffon , de l'Académie Ro
yale des Sciences , Maître de Phyfique
& d'Hiſtoire Naturelle des Enfans de
France , & Profeſſeur Royal de Phyſique
Expérimentale au College Royal de Navarre
, commencera le Lundi 2 Décembre
1776 , à II heures du matin , fon
Cours de phyſique Expérimentale , dans
DECEMBRE. 1776. 191
fon Cabinet de Machines , à l'ancien
Hôtel de Conti , rue des Poulies . Les
Perſonnes qui voudront ſuivre ce Cours
ſe feront infcrire chez lui .
Cours théorique & pratique des Maladies
des Yeux .
M. BECQUET , Membre du College
& de l'Académie Royale de Chirurgie ,
ouvrira le Lundi 2 Décembre 1776 , à
midi & demi , un Cours particulier de
Maladies des Yeux , qu'il continuera en
faveur des Eleves & des Amateurs , les
Lundi , Mardi , Jeudi & Vendredi. Il
expoſera préliminairement la ſtructure de
cet organe ; traitera des Maladies qui
l'affectent , & fera en même temps con
noître les moyens relatifs à leur guérifon.
En ſa demeure , rue de la Grande- Truanderie
, même maiſon que celle de feu
Monfieur DESHAIS GENDRON, fon
Oncle.
192 MERCURE DE FRANCE.
L
PRIX DES ARTS.
A Société libre d'émlation pour l'encouragement
des arts , métiers , inventions
utiles , outre les trois prix qu'elle
ſe propoſe de diſtribuer fur la construction
d'une voiture ou charriot le plus propre
à transporter de gros fardeaux , annonce
qu'elle en diftribuera deux autres
dans ſon aſſemblée publique de la micarême
prochain , fur la meilleure maniere
de pourvoir au nétoyement des rues de Paris
, aux conditions qui feront indiquées
dans un programme qu'elle va publier inceſſamment.
VERS préſentés à Monseigneurle Comte
DE SAINT- GERMAIN , à Fontainebleau
, le 27 Octobre 1776 , fur
l'anniversaire de fon avénement au Mini-
Stere.
UI , je veux , devançant les faſtes de l'hiſtoire ,
Conſacrer à jamais l'inſtant de ton retour.
C'eſt en ce lieu , c'eſt en ce jour
Que
DECEMBRE . 1776. 193
Que , par un heureux choix & digne de fa gloire ,
Louis Seize appella Saint -Germain à ſa Cour.
Saint-Germain ! que ce uom me cauſe d'alegreſſe !
De quel noble tranſport il anime mes fens !
Muſe , pourfuis , que tes accens ,
Mille fois répétés avec la même ivreſſe ,
Portent dans tous les coeurs l'ardeur que je reſſens.
Redis à l'Univers qu'en ce jour mémorable ,
L'équité , la valeur rentrerent dans leurs droits ;
Que ſous le plus jeune des Rois ,
Un vrai Sage , un Héros eut un deſtin ſemblable
A celui qu'éprouva Béliſaire autrefois .
En effet tout paroît ſervir ici d'emblême ;
C'eſt dans cette ſaiſon , conſacrée à Bacchus ,
Que Saint - Germain , par ſes vettus ,
Merita les honneurs & la gloire fupreme
D'être admis près d'un Roi digne du diademe.
Par M. Darnault , Bas Oficier
Invalide.
C
N
1
194 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. le Chevalier de JUILLY
DE THOMASSIN , ancien Baron,
Maréchal - des - Logis des Gardes - du-
Corps du Roi , & Membre de plusieurs
Académies , furfon Catinat.
E
N offrant aux Guerriers un modele ſi beau ,
Tu donnois de ton coeur un fidele tableau ;
Autant que Catinat l'on t'admire & l'on t'aime :
Pour bien peindre un Héros , il faut l'etre ſoi-même.
Par M. de la Mothe Dubreuil , ancien
Colonel d'Infanterie.
VERS à Mademoiselle COLOMBE ,
Actrice de la Comédie Italienne .
HLEUREUX qui , dans ſes chants , pour charmer
notre oreille ,
Ainſi que toi , Grétry , ſait plaire , intéreſſer !
Trop heureux qui fait y verſer
Ce peſtige enchanteur qui touche ou qui réveille ;
Mais quand je vois Colombe avec tant d'agrément
DECEMBRE. 1776. 195
Avec tant d'ame & de nobleſſe ,
M'égayer , m'attendrir , paſſer rapidement
Du badinage au ſenriment ,
Et du plaifir à la triſteſſe ,
Å vos talens , Grétry , j'applaudis tour-à- tour ;
Mais en applaudiſſant , ma ſurpriſe ſe paſſe.
Il eſt bien jaſte qu'une Grace
Nous rendre tous les fons que t'a dictés l'Amour.
A Versailles. Par M. C***
VERS en forme de Rondeau pour Madame
DU GAZON, ci devant Mademoiselle
le Févre , jeune Actrice &
Cantatrice de la Comédie Italienne.
VOTRE OTRE petit nez retrouffé ,
Dugazon , vous fied à merveille ;
Je me ſens ſouvent empreſſé ,
Soit que je dorme ou que je veille ,
De fonger au nez retrouffé
Qui vous fied toujours à merveille.
Non , vous n'avez point de pareille
Dans cet art vraiment enchanteur
De vous emparer de l'oreille
Et de l'ame du ſpectateur.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
Je ſuis la vigilante abeille ,
Dugazon , vous êtes la fleur ,
Et dès que le jour me réveille ,
J'éprouve un beſoin dans le coeur
D'aller for fa bouche vermeille
Voler quelque douce faveur...
Je fais taire ici ma vielle ,
Qui vous chante , en mourant de peur
De vous donner un peu d'humeur.
Par cette longue kyrielie ;
Et j'en termine la fadeur
En répétant ma ritounelle...
Votre petit než rétrouffé ,
Dugazon , vous fied à merveilte;
Et je ſuis ſouvent empreffé ,
Soit que je dorme ou que je veille ,
De fonger au nez retrouffé
Qui vous fied toujours à merveille.
Par M. le Comte de L. T. au Palais
Bourbons
0
DECEMBRE. 1776. 197
INOCULATION.
OBSERVATIONS fur les maladies de
Turquie , par M. Paris , Docteur en
Médecine de la Faculté de Montpellier.
Monfieur ,
D'Arles , ce 6 Octobre 1776.
A
L'infertion ou inoculation de la petite vérole étoit pratiquée
dans les Villes de la Grece , avant qu'elle fût
connue en Angleterre & en France. Les Mémoires publiés
fur cet article , les obſervations heureuſes qu'ils
contenoient , les ſuccès conſtans de cette opération , dé .
terminoient les vrais amis de l'humanité à la pratiquer.
Malgré le zele bienfaiſant qui les animoit & les lumiéres
qui les guidoient , ils eurent encore à lutter contre les
préjugés , la jaloufie & Pignorance. On regarda le zele
comme une cruauté ; cette opération , comme le fruit
d'une imagination qui ſe laiſſe entraîner par l'idée du
mervelleux. Bien loin de favorifer les progrès de cette
nouvelle découverte , on s'éleva pour la condamner ; on
employa tous les refforts imaginables pour profcrire l'inoculation.
L'opiniâtreté ſe refuſa à l'évidence des faits ;
inutilement quelques Ecrivains voulurent éclairer le Peuple,
diſſiper les nuages qui obfcurciffoient la raifon , dé
chirer le voile de l'incrédulité ; notre Nation , malgré fon
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
amour pour la nouveauté , ſe refuſoit conſtamment à accepter
le bienfait qu'on lui préſentoit .
On pleuroit les victimes que la petite vérole avoit
immolées ; mais on continuoit à les facrifier à l'idole de
l'ignorance & de l'opiniſtreté ; tandis que des Peuples ,
qui ne connoiſſoient pas même le nom de vertu , employoient
journellement cette opération bienfaisante. Des
meres barbares , guidées par des motifs honteux , arrachoient
leurs enfans des bras de la mort ; & la tendreſſe
la mieux caractérisée , ſe contentoit chez nous de
gémir ſur leurs cercueils. Quelle inconféquence ! quelle
obſtination ! Heureuſement il a paru un Souverain jaloux
de regner par la bienfaiſance : il a encouragé les
Peuples par ſon exemple , ſe ſoumettant lui- même à
cette opération avec confiance. Il a diſſipé les tenebres
de l'erreur , affoibli la voix de l'incredulité obſtinée. Les
Sujets encouragés par des ſuccès auſſi éclatans , ne
craindront plus , en ſuivant l'exemple d'un Prince
chéri : la reconnoiffance gravera dans le coeur des enfans
le nom de notre auguſte Monarque , le pere de la
patrie ; ceux -ci le tranſmettront à la poſtérité ſous la
garde de la tendeeſſe.
Heureuſement les Médecins n'auront plus à lutter
contre les préjugés ; les meres de famille ne s'oppofe.
sont plus aux avantages que leurs enfans retireront de
l'inoculation , & la fauſſe prudence ne ſe glorifiera plus
de mettre des entraves à l'amour du bien public. Si
cependant il ſe trouvoit encore quelqu'un qui ne fut
point perfuadé , après trente ou quarante années d'obſervations
, dont aucune n'invalide l'inoculation ; qu'il
DECEMBRE. 1776. 199
,
voyage dans les pays de la Grece , qu'il examine par
lui - même les faits qu'il ſoit le témoin des ſuccès
éclatans de l'inoculation , il ne pourra ſe refuſer à l'évi-
,
dence.
Que l'Anonyme qui a écrit contre l'inoculation , dans
un extrait d'un Ouvrage intituléle Guérisseur , ceſſe ſes
plaifanteries & fes farcaſmes contre des Médecins amis
de l'humanité ; il ne fauroit perfuader par ſes raiſonnemens
, qu'il appelle démonſtatifs , qu'il ne diſe plus :
„ Je ſuis dans la ferme perfuafion que l'inoculation pro
,, page tous les virus , qu'elle abrége & empoiſonne
., ſouvent la vie des Citoyens qui s'y foumettent , &
,, qu'elle nuit eſſentiellement à la population."
On voit en Turquie des enfans inoculés ſans crainte
& ſans préparation . Les femmes elles - mêmes font
cette opération avec ſuccès ; les enfans continuent toujours
à jouer dans les rues. La petite vérole bénigne
paroit & parcourt ſes différens périodes , ſans cauſer le
moindre ravage. Elle ne laiſſe aucune victime languisfante
, mutilée , couverte de cicatrices , ou privée de la
vue & de l'ouie.
Je ne penſe cependant pas que dans d'autres contrées
on dût traiter la choſe auſſi légerement. La vie ſimple
&frugale des Grecs eſt un régime , notre vie ordinaire
eſt un excès. Les Anglois avoient fait cette remarque
judicieuſe , & nous devons , dans la pratique , faire attention
à la différence du climat , des moeurs & des ali-
C'eſt à cette erreur qu'on doit attribuer bien des
accidens , qui ont fait mettre injuſtement ſur le compte
de l'art les fautes de l'Artiste .
mens.
Je n'écris rien de nouveau fur cette matiere ; les Sa-
N4
280 MERCURE DE FRANCE.
vans ont affez prouvé les avantages & la néceſſité de
l'inoculation . On trouvera dans pluſieurs Mémoires les
détails qu'on peut deſfûrer ſur cette opération. Mon desſein
eſt ſeulement de diſſiper quelques craintes , s'il en
reſte encore , en aſſurant que l'inoculation eſt ſans danger
, & qu'elle est très - commune en Turquie.
En prenant des informations à Enos ſur l'inoculation ,
j'appris qu'on inoculoit les enfans en perçant un bouton
de petite vérole avec un petit morceau de bois pointu :
ordinairement c'eſt avec une groſſe épine , avec laquelle
étant humectée de pus variolique , oonn perce l'enfant fain
entre le pouce & le doigt index : ou applique une légere
compreſſe ſur cette piquure , & un leger bandage par desfus.
Sans prépararion antérieure , fans régime , la petite
vérole paroft , parcourt heureuſement ſes différens périodes
: les enfans jouent toujours dans la rue , & il eſt
très - rare que ſur cent il en périſſe un. Les enfans au-desfus
de l'âge de quatre ans , ne ſortent point de la maiſon
pendant les premiers périodes de la maladie , & c'eſt la
ſeule précaution. Quelquefois on inocule 105 enfans par
jour.
J'ai demandé s'il arrivoit quelquefois que quelques années
après l'inoculation , la même perſonne eût une ſeconde
fois la petite vérole ; on m'a répondu unanimement
que jamais cette obſervation n'avoit eu lieu.
I.. La petite vérole eſt un obſtacle à la propagation
du virus peſtilentiel. La peſte ne peut infecter ni une
perſonne attaquée de la petite vérole , ni même ceux
qui foignent le malade.
2°. Lorſque la petite vérole regne , la peſte ne fait
aucun ravage. S'il arrive un peſtiféré dans le temps
DECEMBRE. 1776. 201
F
}
d'une épidémie variolique , il eſt certain que la peſte ne
s'étend pas au- delà du quartier où ce peſtiféré ſe loge.
30. Si le peſtiféré vient loger dans une maiſon où il
ſe trouve des enfans attaqués de la petite vérole , la
peſte finit , & le venin peſtilentiel diſparoſt ſans infecter
d'autres perſonnes .
40. Dès que la peſte a ceſſédans ce pays , la petite
vérole commence & fait pour lors de grands ravages:
preſque tous les enfans meurent s'ils ne font pas inoculés.
50. La petite vérole paroſt régulierement à Enos de
ſept en ſept ans : cette époque eſt fûre , & les habitans
ne ſont jamais trompés dans ce calcul.
Le virus variolique eſt un obstacle à la propagation du
virus piſtilentiel. Le Médecin d'Enos m'a expliqué cela
par l'odeur forte qui émane du virus variolique , &dont
les miaſmes penetrent les habits des perſonnes qui foignent
les enfans attaqués de la petite vérole.
Il faudroit connoître la nature des deux virus , pour
donner une explication fatisfaifante fur ce phénomene
que l'expérience ne permet pas de révoquer en doute,
je me contente de détailler les faits , & je ne ſuis point
atfe hardi pour en expliquer les cauſes. Je laiſſe ce
ravail à ces Génies rares , vaſtes & pénétrans qui connoiffent
les refforts de la nature.
J'ai vu dans un Village près de Conſtantinople , des
enfans inoculés au printemps , au nombre de 300 : je
fuis retourné ſur les lieux , j'ai examiné avec attention
Les ſujets ſoumis à l'opération , j'en ai ſuivi les ſuccès
:
N5
202 MERCURE DE FRANCE ,
fis ont été journellement heureux : il n'eſt pas mort un
enfant; pas un n'a reſté couché : ils ont tous paffé les
différens périodes de la maladie en jouant dans les rues ;
& les parens, qui ne regardent cela dans le pays que
comune une précaution , étoient furpris de voir ma follicitude
à m'informer des moindres détails ; ils ne pouvoient
comprendre comment , en France , cette pratique
n'étoit pas univerſellement reçue , d'après les ravages
que la petite vérole fait par-tout,
Ces obfervations me paroiſſent auſſi lumineuſes que
préciſes: je termine cet article ſur l'inoculation , parce
que je pense que tout ce que je pourrois dire n'auroit
pas un plus grand degré de conviction , après l'expérience
des Anglois , l'autorité de Boberhaave , Hofman ,
Heiſter &autres. Je ne parlerai pas des heureux ſuccès
cités par Haller & Werlof. Les argumens invincibles &
lavans écrits des célebres MM. Jurin , Kirpatrix , Burget,
Tiffot , Tronchon , Butini , la Condamine , &c . fuffifent
pour démontrer les avantages de cette méthode.
J'ai l'honneur d'être , avec le ſentimens d'une confi
dération diftinguée , Monfieur ,
Votre très-humble , &c.
PARIS , Med,
N. B. Nous avons fait uſage de cette lettre avec
d'autant plus de plaiſir , qu'elle nous paroft contenir des
oblervations nouvelles & très - utiles , principalement fur
les maladies peftilentielles & épidémiques : nous enga
geons M. Paris de nous communiquer fes autres re-
1
DECEMBRE. 1776. 203
cherches fur ces fortes de maladies ; nous rendrons
hommage à fon zele , & nous nous empreſſerons de les
publier pour le bien de l'humanité.
ว
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
l'accident de M. F. F. Rouſſeau.
Il y a quelques années , Monfleur , qu'un Citoyen honnête
& fenfible s'éleva , avec toute la force & le courage
de la vertu , contre les malheurs caufés par le
grand nombre de voitures , l'imprudence & la barbarie
de leurs conducteurs . Le dernier des hommes qui en
eſt la victime , mérite ſans doute ce vif intérêt ; &
pour le Philofophe , il n'eſt pas de circonſtance plus intéreffante
de montrer ſes talens , que de les confacrer à
Ja défenſe de l'humanité , & à la faire reſpecter dans
tous les coeurs : mais c'eſt fur- tout lorſque des hommes
de génie , qui l'éclairent par leurs ouvrages & qui l'honorent
par leurs vertus , font les victimes de l'étourderie
de nos jeunes gens , que l'on doit s'élever avec force
contre des abus auſſi funeſtes.
Vous êtes fürement inſtruit de l'accident arrivé à M.
J. J. Rouſſeau ; votre ame honnête & ſenſible en a été à
ia fois attendrie & indignée. Ce Philoſophe refpectable
venait de goûter le plaiſir de la promenade , qu'il a toujours
aimé. Sur la route , un danois , qui précédoit une
voiture , ſelon l'élégant uſage , l'a renversé avec violence ;
la chute a été terrible , ſes deux levres ont été fendues ,
la machoire ſupérieure preſque briſée. A fon age, &
204 MERCURE DE FRANCE.
avec ſes infirmités , on doit craindre les ſuites . Quel
eſage plus outrageant pour les hommes , que de faire
courir ainſi devant les voitures un gros chien , qui peut
renverſer les enfans , les vieillards , dont les chûtes font
toujours dangereuſes ! Faut- il les traiter comme des bêtes
féroces ? ... ; A la vue d'un pareil mépris pour l'humapité
, mon coeur ſe ſerre d'indignation .
1
J'ai vu , Monfieur , avec attendriſſement , le tendre
intérêt que ce Philofophe inſpire. Que n'en eſt il le
témoin ? Il ſentiroit que s'il a à fe plaindre des hommes
il eſt encore une foule de coeurs honnêtes & ſenſibles
qui l'aiment , qui le reſpectent ſans le connoftre. Ah !
je me trompe , n'at il pas peint ſon ame dans tous fes
écrits ? Et qui pourroit ne pas le chérir , après les avoir
lus ? Comme il rend la vertu reſpectable ! Tout juſqu'aux
moindres détails , s'anime ſous ſon pinceau divin. On y
reconnoît à chaque page l'homme de génie & le Philoſophe
ſenſible ; ſes erreurs meines portent l'empreinte
d'une belle ame. Qu'ils font vils à mes yeux ces calomniateurs
qui , jaloux de la réputation de ce grand
homme , ont voulu la fiétrir , & qui le laiſſent à peine
jouir , dans ſa vieilleſſe , de l'innocent plaiſir d'arranger
des plantes dans un cinquieme. C'eſt donc là l'aſyle de
l'ami de l'humanité ! Mais ſes malheurs ne font qu'ajouper
à ſa gloire ; & fi la Nation qu'il honore de ſa présence
, ne lui a pas élevé des monumens que la reconnoiſſance
devoit à ſes écrits & à ſes vertus , tous les
hommes honnêtes lui en élevent dans leurs coeurs ,que
P'envie & la haine des méchans ne pourront jamais détruire.
Pardon , Monfieur , ma lettre devient longues
DECEMBRE. 1776. 205
imais , je n'ai pu réſiſter au plaiſir de rendre ce foible
hominage à M. J. J. Rouſſeau , qui n'aura jamais d'autres
ennemis que ceux de l'humanité & de la vertu.
LETTRE de M. DE VOLTAIRE
à M. des Effarts , Avocat en Parlement.
Le vieux Malade , Monfieur , à qui vous aviez eu la
bonté d'envoyer , il y a quelques mois , votre éloquent
Mémoire (*) , étoit alors aux eaux , & il en eſt revenu
plus malade encore. Son triffe état ne lui a pas permits
(*) M. des Effarts a fait paroltre cette année pluſieurs
Mémoires imprimés , qui ont eu un succès merité. Nous
ävons rapporté, au commencement de l'année , une lettre
que M. ae Voltaire lui avoit écrite sur un Mémoire qu'il
avoit fait pour un malheureux injustement accusé d'affasfinat
, & fur la cause des Calas , qu'il avoit rédigée
dans le Journal des causes célebres , dont il est un des
Auteurs. Les Mémoires de M. des Effaris annoncent
beaucoup de talent. Ils sont écrits avec intéret & avec
pureté. Les questions qu'il y traite ne font point legirement
discutées. Il les approfondit , fans Surcharger
ſes raisonnemens d'autorités , & fans cependant rien adgliger
qui soit utile à sa defense. Auſſi ſes Mémoires
font lus avec le méme plaisir dans la partie historique .
dans celle où il discute les moyens de sa cause.
206 MERCURE DE FRANCE.
de vous remercier plutôt. Il vous fait fon compliment
fur le gain de votre procès. Il ne doute pas que votre
fage éloquence , & votre attention à ne foutenir que de
bonnes cauſes , ne vous faffent une grande réputation ,
&ne contribuent à la gloire d'un ordre auſſi eſtimable
que libre.
J'ai l'honneur d'être , &c.
LE VIEUX MALADE DE FERNEY.
A Ferney , le 18 Octobre 1776 .
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
I.
CARRÉ , Emailleur de S. A. S. Mgr.
le Prince de Condé , ci - devant à Ver.
manton en Bourgogne , prévient les
Amateurs des beaux Arts , qu'il demeure
préſentement à Paris chez monfieur
Cheret, marchand de vin en gros , rue
Regratiere , iffe St. Louis. Il travaille
l'émail ſans outils , fans moule , ni modele
, en relief , pour garnir plateau
cheminée , cabinet , encoignure ; il fait
DECEMBRE. 1776. 207
des figures & des animaux de toute espece
pour les grottes , des fleurs & autres
bijoux dans le même genre. Il ſe fera
un vrai plaiſir de travailler devant les perſonnes
qui lui feront l'honneur de le venir
voir. C'eſt un genre de travail qui lui
eſt particulier , & qui est très - curieux.
I I.
Plume Economique.
Obfervations de MM. Arnoux & Compagnie
, au sujet de la Plume économiqué
annoncée , & qu'on trouve à la manu
facture des mécaniques , rue des Juifs au
Marais , à l'hôtel de Chiffreville .
Il a été dit dans le profpectus, que la
ſeule attention qu'on doit avoir pour
conſerver la plume économique étoit de
l'eſſuyer fur - tout, mais avec du crêpe&
autre matiere ſemblable : on a oublié d'a
jouter qu'il eſt utile de la tremper par
fois dans l'eau, fur - tout ſi on fait uſage
d'encre forte , & lorſqu'on a manqué de
P'eſſuyer , ou que la plume refuſe de don
ner fon encre à l'ordinaire.
Mrs. Arnoux & Compagnie , avoien
208 MERCURE DE FRANCE.
promis , dans le profpectus , de donner un
billet de garantie à chaque particulier ;
mais l'exécution de lapromeſſe devenant
très - difficile par la multitude des acquereurs
, ils font , une fois pour toutes , la
promeſſe publique de garantir les plumes
pendant trois ans , à condition toutefois
qu'elles ne feront endommagées que par
le travail de l'écriture.
Pour avoir des plumes de différentes ,
groſſeurs pour toutes fortes d'écritures ,
ronde , bâtarde , coulée , &c. on enverra
, comme on l'a déjà annoncé , unè
plume ordinnaire taillée à ſa main, ſi
mieux on n'aime venir à la manufacture
en choiſir une qui convienne ; mais
par la ſuite lorſqu'on defirera en avoir
d'autres de différentes groſſeurs , on ſe
contentera d'envoyer le numéro qu'on
trouvera fur la plume dont on ſe ſera déja
ſervi , avec une lettre indicative de la
groſſeur dont on la voudra: ſavoir , un
A, pour marquer la groſſe écriture ; un
B, pour la demie groſſe ; un C, pour
celle d'au - deſſous , & fucceſſivement un
D, un E , ou une F , qui déſigne la
plus fine écriture , ce qui détermine fix
différentes groſſeurs d'écriture par gradation.
On
1
DECEMBRE. 1776. 209
On conſeille de ne prêter ſa plume
pour écrire qu'à ceux qui auront le même
numéro , parce qu'une différente poſition
de la main peut la déranger. Ceux
qui deſireront en tirer des lignes , la tiendront
à l'oppoſé de l'écriture.
On pourra ſe préſenter à la manufac-
⚫ture tous les jours ouvrables , depuis
huit heures du matin , juſqu'à une heure.
۱۰
III.
Horlogerie.
La Reine d'Angleterre vient de faire
préſent à l'Univerſité de Gotthingue ,
d'une magnifique Pendule , imaginée
par Mr. Villiams , & très commode
pour toutes fortes d'obſervations Il y a
quatre aiguilles ſur le cadran; un petit
marteau frappe les quarts de ſeconde.
Lorſque la machine eſt en mouvement ,
il ne faut , ſi l'on veut arrêter les aiguilles
l'une après l'autre , que preſſer
avec le doigt un petit pignon; & fi l'on
defire de les arrêter toutes à la fois , il
ſuffit de toucher le pignon qui correspond
à la quatrieme aiguille. La boëte ,
faite de bois de Mahagon, a quatre pieds
210 MERCURE DE FRANCE .
de haut , & eſt aſſujettie par des vis , tel .
lement diſpoſées , qu'on peut la placer ou
l'on veut , ſans craindre que la Pendule
penche d'aucun côté. Ily a fur le devant
une glace , au travers de laquelle on voit
une partie du mécaniſme & dư mou.
vement de cette curieuſe piece d'horlogerie.
g
IV.
Le ſieur Dubois , Maître Relieur &
Doreur de livres , poſſede le ſecret de
laver & dégraiſſer les livres , de blanchir
le papier roux. Il vend auſſi une eau
pour enlever les taches d'encre , fans al
térer le papier , ni l'impreffion. Il blanchit
auſſi les eftampes , & généralement
tout ce qui eft en papier .
Les perſonnes qui voudront éprouver
fon fecret , pourront s'adreffer chez lui ,
rue des Amandiers , la quatrieme bouti.
que à droite , en entrair par la rue des
Sept- Voies. Il n'avance rien qu'il ne
puiſſe executer à la fatisfaction du public.
V.
Le ſieur François Pierre Haufler , fils
DECEMBRE. 1776 . 211
d'un Relieur de Strasbourg , a inventé
de nouvelles pompes pour les incendies ,
qui ont , fur les anciennes , les avantages
ſuivans. 1º. Trois hommes fuffiſent pour
les conduire à l'endroit où elles font
néceſſaires . 2º. On peut les employer
dès l'inſtant de leur arrivée ſans les ôter
de leurs affuts. 3°. Quoiqu'elles foient
moins volumineuſes que celles dont on
s'eſt ſervi juſqu'à préſent , elles produifent
beaucoup plus d'effet , parce qu'elles
lancent avec plus de force , par deux
conduits différens , une plus grande
quantité d'eau. 4°. Elles n'exigent point
de porteur d'eau , pourvu qu'elles foient
placées près d'un puits , d'une riviere ou
d'un ruiſſeau : alors elles ſe rempliſſent
d'elles - mêmes , au moyen d'un tuyau
afpirant. 50. Si les circonstances ne permettoient
pas de profiter de cet avantage
, on pourroit y ſuppléer par une
cave ou autre grand vaiſſeau rempli
d'eau , placé à la diſtance de quarante
à cinquante pas , avec lequel le tuyau
aſpirant communiqueroit. 6º. Suppoſé
que le tuyau ſe trouvât bouché accidentellement
par des ordures , il fuffiroit
d'y verſer de l'eau pour faire jouer la
pompe. Le ſieur Haufler a auffi imaginé ,
02
212 MERCURE DE FRANCE.
afin d'éteindre les incendies dans des
rues étroites ou dans des appartemens ,
de petites pompes de dix à douze pouces
en quarré fur dix- huit pouces de hauteur
, qu'un ſeul homme peut aiſément
porter , & qui produiſent autant d'effet
que les plus grandes machines du même
genre connues juſqu'ici.
V I.
Industrie.
Le ſieur Hémon , Sculpteur & Ménuifier
à Avalon en Bourgogne , a inventé
une petite voiture ſimple , légere
, qui n'a dans ſon mécanisme , ni
poids , ni reſſorts , ni denticules , ni
baſcule , & qu'un enfant qui s'y place ,
peut mettre en mouvement ſans la moindre
gêne , & fans le ſecours d'aucun
animal. Sur un fol uni , elle va une fois
plus vite qu'un homme à pied , & au
pas de ce dernier , ſi le terrein eſt montueux.
Au moindre vent favorable , le
conducteur peut déployer une voile attachée
à cette voiture , & dans ce cas ,
elle fait une lieue de Paris en un quart
d'heure.
DECEMBRE. 1776. 213
VII.
Moyen de rendre plusforte & de meilleure
qualité les fils , cordes & toiles grosfiercs.
Ce moyen conſiſte à tremper dans la
leſſive de mottes de tan les fils , filets ,
ficelles , cordes & toiles groſſieres : elles
en deviennent infiniment meilleures &
plus durables. La raiſon en eſt ſimple ;
les toiles de chanvre & de lin contiennent
beaucoup de gomme, de réſine , de
particules inflammables , & par conféquent
beaucoup de principes de corruption.
Or , il eſt incontestable que la principale
propriété de la leſſive de tan , eſt
de diſſiper , en pénétrant la toile , ces
matieres inflammables , & ces principes
de corruption. Il faut laiſſer tremper la
toile pendant huit ou dix jours , alors
elle devient brune : on la retire , & de
temps en temps on réitere cette opération,
à mesure que l'on voit la toile blanchir.
On en uſe de même pour le fil ,
qui devient très - fort.
1
3
214 MERCURE DE FRANCE.
VIII.
Le ſieur Pavier de Montpellier , a
trouvé une maniere de préparer le bled
qu'on deftine à être ſemé , par laquelle ,
en ſemant moins , on en recueille beaucoup
plus qu'à l'ordinaire. On écrit de
Montpellier , qu'en 1774 il pria un de
ſes amis de femer dans un champ une
certaine quantité de bled qu'il avoit ainſi
préparé , & que la récolte de ce bled donna
cinquante fois la même meſure; l'année
derniere , deux ſeptiers de bled préparé
de même , en ont produit vingt fix,
Les frais de la préparation du grain ne
-reviennent qu'à 12 fols le ſeptier , & un
feul homme en peut préparer quatre vingt
par jour. Si après l'avoir préparé on ne
vouloit pas le femer , on peut s'en fervir
comme de tout autre , après l'avoir lavé
& fait fécher. Pour ôter toute idée de
charlatanerie , le ſieur pavier offre d'en
donner gratis à ceux qui lui en demanderont.
DECEMBRE. 1776. 215
1
1
TRAIT DE GÉNÉROSITÉ.
DANS
וי
ANS les guerres del' Angleterre avec
les anciens peuples de l'Amérique , le célebre
Penn , confirmé par Charles II dans
la propriété de la partie de l'Amérique
Septentrionale , appellée de fon nom , Penfyluanie
, fit prifonniere une jeune Américaine
d'une grande beauté , qui avoit
promis ſa foi à un jeune guerrier de ſa
Nation. Ce dernier ne fut pas plutôt ineſtruit
du malheur de fon amante , qu'affrontant
tous les dangers , il courut ſe
eprécipiter dans ſes bras. Après une Scene
muette de pleurs & de ſoupirs , ils réſo-
-Jurent , puiſque le deſtin leur otoit l'espoir
de vivre enſemble en liberté , de parcager
au moins les horreurs de la ſervituide.
L'aſpect de deux infortunés , embrasfant
les genoux de Penn , & lui demandant
des fers , fit verſer des larmes à ce
- vainqueur humain & généreux : Ah ! mes
• enfans , leur dit- il , c'est affez que vous
portiez les chaînes de l'amours je ne vous
ferai jamais porter celles de l'esclavage. Levez
vous; vous êtes libres , Penn ne vous
impose d'autre loi , que de vous aimer tou
04
216 MERCURE DE FRANCE.
jours. Ces amans , pénétrés de reconnoisfance,
ne voulurent jamais ſe ſéparer de
celui qu'ils appelloient leur pere ; & fe
trouverent heureux de vivre ſous les Loix
d'une nation qui uſoit ſi noblement de la
victoire,
BIENFAISANCE.
I.
LEE Duc de Charoſt , Pair de France ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Lieutenant Général pour Sa Majeſté , des
Provinces de Picardie & de Boulonnois ,
Gouverneur des Villes & Citadelle de Calais
& du Pays reconquis , ſenſible aux
dommages qu'a cauſés dans ces Pays l'épizootie
, renouvellée pluſieurs fois depuis
trois ans ; perfuadé que la connoiſſance
des caracteres de cette maladie des bestiaux
& de toutes ſes circonſtances , pourroit
conduire à trouver le moyen d'en éloigner
ou d'en prévenir le retour ; voulant
fur tout feconder les vues bienfaiſantes
que Sa Majeſté s'eſt propoſées par l'établiſſement
de la Société & Correſpondance
Royale de Médecine, a réſolu de faire
DECEMBRE. 1776. 217
à
à ſes dépens diſtribuer une Médaille d'or
de la valeur de 300 liv. au Mén. re qui
ſera jugé avoir déterminé le mieux , par
une deſcription exacte des ſymptômes ,
quel genre de maladie on doit rapporter
l'épizootie de 1774 , 75 & 76 dans la
Flandre , l'Andreſis , le Calaiſis , le Boulonnois
& l'Artois ; en quoi cette maladie
differe de celles de ce genre qui ont regné
depuis dix ans ; quelle a pu en être la
fource& par quelle voie elle s'eſt communiquée
; s'il y a des faits conſtatés qui
prouvent que l'air ait contribué à ſa propagation
, & quels font les moyens curatifs
qui auroient le plus de ſuccès. Les
Mémoires ſeront adreſſés francs de port
à M. Vicq d'Azyr , premier Correfpondant
de la Société Royale de Médecine ,
rue du Sépulchre , avant le I Septembre
1777 , dans les formes uſitées pour les
Prix des Académies. La diſtribution du
Prix ſe fera dans la féance que la Société
Royale de Médecine tiendra le premier
Mardi après la Saint - Martin 1777.
II.
Le ſieur d'Eſcures ,Juge Royal deGoutaud
en Agénois , écrit qu'un Bienfaiteur
05
718 MERCURE DE FRANCE.
qui refte inconnu,a fondé entre les mains
de la Dame d'Eſcures , Supérieure des
Dames de la Charité , une eſpece de lotetie
au profit de cinq pauvres filles reconnues
pour être les plus vertueuſes. Le
fonds eft annuellement de 300 liv. , distribuées
en cing lots , l'un de ICO , &
des autres de 50 liv. Le premier tirage de
cette loterie pieuſe s'eſt fait le jour de la
Touflaint après Vépres , dans la maiſon
du Juge Royal ci deſſus , en préſence de
la Supérieure de l'Aſſiſtante , de deux
Dames de la Charité , & pardevant le
fieur Campmas , Notaire Royal , qui en a
rédigé l'acte , ſous les yeux des Habitants
les plus diftingués de la Ville , empreſſés
de rendre hommage à la pauvreté & à la
vertu. En nommant ici ces cinq filles honnêtes
& pauvres auxquelles les lots font
échus , on ajouteroit aux prix que leur fageffe
a mérité . Le lot de 100 liv. eſt échu
a la nommée Dubos , les quatre autres de
50 liv, aux nommées Pinaſſeau, Thomas ,
Doumax & Marc.
III.
Un, Marchand de la Ville de Warafdin ,
en Hongrie , ayant perdu par un incendie
DECEMBRE. 1776. 19
toutes ſes marchandiſes & fes, papiers ,
& n'ayant pu obtenir de ſa famille aucun
ſecours pour lui aider à relever fon commerce
, ſe détermina à aller chez un
correfpondant qu'il avoit à Agria , Ville
voiſine , pour lui demander du travail
dans ſes Manufactures ; mais quelle fut
ſa ſurpriſe en le rencontrant à peu de
diſtance de la Ville encore fumante ! Ils
s'embraſferent les larmes aux yeux Je
t'apporte dit le généreux Marchand ,
la quittance de ce que tu me doisvoilà
cinq cents ducats , prends & dispose de mon
magasin . Tu étois un honnête homme , le
feu n'a pas brûlé cet effet , c'est mon gage,
& je n'en veux pas d'autre ..
:
10
V.sup
Sta
C
Par un acte paffé à Nîmes , le 23 Mai
dernier , M. Jean Louis de la Cointe de
Marcillac , Ecuyer , Seigneur Haut-Jufticier
de Marcillac & de la Coſtille , an-
-cien Capitaine de Cavalerie & Gentilhomme
de Monseigneur le Prince de
Conti , a renoncé en faveur de ſes Vasfaux
, & dans la vue de ſeconder les vues
bienfaiſantes du Roi , à l'égard des
pauvres agriculteurs , à tous droits de
220 MERCURE DE FRANCE.
cenſives , rentes Seigneuriales , droits de
lods & autres droits onéreux , de quelque
nature qu'ils puiſſent être.
ANECDOTES.
I.
UN Abbé appellé Mouton , fit affigner
différentes perſonnes pour reconnoître les
redevances dûes à ſon Abbaye. Un Villageois
vint le trouver . & lui demande
pourquoi il en agiſſoit ainſi : C'eſt , dit
l'Abbé , pour me défendre du loup. Cette
réponſe offenſa le Paysan , qui repartit :
Plût à Dieu que le loup vous eût mangé
étant agneau, & que vous ne fuffiez jamais
venu mouton dans notre pays.
I I.
:
On a beaucoup écrit pour faire voir
les maux que produit l'eſprit de perſécution;
mais tous les traités publiés pour
recommander la tolérance , ne lui font
peut - être pas ſi favorable que cette
réponſe attribuée à un Monarque du
DECEMBRE. 1776. 221
Nord Ce Prince avoit ſouvent vu ſes
Villes peuplées , ſes Manufactures perfectionnées
, ſes armées fortifiées par une
foule de Sujes perſécutés. Un jour que
l'Ambaſſadeur d'un Roi Catholique lui
demandoit en quoi ſon Maître pourroit
l'obliger ? Encore une petite persécution ,
- lui dit ce Prince.
III.
Deux cavaliers Anglois , qui ſervoient
dans le même eſcadron , & étoient amis
inſéparables , devoient paſſer une riviere;
l'un deux ſe mit dans un bateau avec
pluſieurs autres , pendant que fon camarade
attendoit ſur l'autre bord, avec le
reſte de la troupe , le retour de ce même
bateau : bien- tôt après on entendit quel
que bruit caufé par un cheval , qui ve
noit de ſauter dans l'eau avec ſon cava
lier ; auſſi - tôt celui des deux amis qui ſe
trouvoit à terrê , cria à haute voix : ;, Hola
, ho ! qui s'eſt noyé ? - Votre ami
Henri Tompſon , lui répondit - on
fur le champ; à quoi il répliqua de ſang
froid & fort gravement: Ah! le pauvre
diable , il avoit un cheval bien fougueux .
وو
"
1
1.
222 MERCURE DE FRANCE .
1.
AVIS.
I.
L'Ekmecq , ou Pâte orientale de proprete.
LE moindre des ſecrets propres à conſerver la beauté
ou à lui porter un nouvel éclat , nous paroft digné d'être
diftingué parmi les recettes préſentées aux Dames .
Celui que nous leur offrons eft dans les harems des
Orientaux & des Levantins , très - recherché des femmes,
finon plus belles que les nôtres, au moins également
jalouſes de l'éclat de leurs attraits ; la compofition
que nous leur avons annoncé déjà les années précé
dentes s'appelle Guzettik ou Ekmeco, nom arabe qui
Jui vient de l'uſage que la proprété en fait au ferail &
dans toute l'Afie : elle est fort au- deffus de la pâte d'amande
deſtinée ſeulement à ſe laver les mains ; le reſte
du corps méritoit bien l'attention du beau ſexe , & par
conféquent des artiſans du luxe. Ce n'eſt point affez
de ſe nettoyer. Blanchir , adoucir , raffermir les chairs
& parfumer la peau , ſont des foins importans qu'il feroit
ſouvent dangereux de négliger , s'il est vrai qu'en
quelque forte ils puiſſent relever des charmes ſéduiſans
que la nature donne avant l'art à cette moitié chérie de
l'eſpece humaine , l'Ekmecq a toutes les propriétés les
plus deſirées : il fuffit , pour s'en frotter , de l'avoir
fait tremper un inſtant dans l'eau , laquelle fert enſuite
DECEMBRE. 1776. 223
à ſe laver: lorſquelle eft tiéde , l'effet en devient plus
prompt.
C'eſt le fieur Fagonde , Marchand de Parfums , qui
la débite ſeul. Il demeure rue Saint - Denis , près la
rue des Lombards , à la Toilette ; tout ce qui s'achette
ailleurs eft abſolument contrefait Les pains valent
24 fols piece. Ils ont une odeur très agréable & qui
s'evapore peu ; mais pour la conferver toujours , il fauc
les ferrer dans un petit coffret doublé d'étain qui ſe
trouve auſſi chez le même Marchand . Un pain dure
trois mois , fi l'on n'en fait uſage que pour les mains
& le pain & le coffre ne courent enſemble que 48 fols ,
Des perſonnes dignes de foi , qui avoient le teint
échauffé & plein de boutons , après s'être ſervis de
divers pommades indiquées & fans ſuccès , ont fait uſa
ge de cene pâte, enten faifant fondre dans de l'eau
de riviere , juſqu'a ce que l'eau foit un peu épaiffe ,
s'en font humecté le viſage tous les foirs : cela a pro
duit le meilleur; effet , & a fupprimé entierement les
boutons. f
Plans en relief.
Le ſieur de Préville , Ingénieur-Géographe , & an
cien Officier , rue des Foſſes St. Jacques , Maiſon de Ma
dame Villemour , eſt ſucceſſeur de feu M. Baldugny dans
P'exécution de toutes fortes de plans en relief , ayang
eu P'honneur de travailler avec lui pour MM.le Mar
quis de Dams , le Duc d'Eſtiſffac de Liancourt ,le Comté
de la Rochefoucault , le Marquis de Surgere , & autres
Seigneurs.
224 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Chocolat.
Le fleur Rouſſel , Marchand Epicier , dans l'Abbaye
St Germain des - Prés , en entrant par la rue ! Sainte
Marguerite , attenant à la Fontaine , conſidérant que l'uſage
du chocolat devient ordinaire , tant pour la fanté
que pour l'agrément ; aſſuré d'ailleurs de la bonté de
ſa fabrique , par les témoignages & les applaudiſſemens
de pluſieurs perſonnes de diftinction & de goût , qui lui
ont conſeillé de le faire connoftre , donne avis au Public
qu'en qualité de Citoyen qui veut être utile à ſes
Compatriotes , & pour éviter toute furpriſe , il fait mettre
fur chaque pain de chocolat fortant de ſa fabriqne ,
l'empreinte de fon nom & fa demeure.
Le prix du chocolat de ſanté de la meilleure qualité ,
eſt de 3 livres ; avec une demie vanille , 3 livres ; celui
à une vanille , 4 livres ; & 5 liv. pour celui qui eſt
àdeux vanilles.
,
Tant pour la facilité que pour l'avantage des perfonnes
de Province le fieur Rouffel prévient qu'il fera
tous les envois aux mêmes prix ci - deſſus , francs de
port , pouvu qu'on lui faſſe remettre les fonds & que
l'envoi ſoit de douze livres au moins , avec l'adreſſe
exacte de la deſtination.
Le ſieur Roufel annonce qu'il vend auſſi en liqueur
la véritable crême royale de fleur d'orange , à 4 l la
bouteille.
IV.
DECEMBRE . 1776. 225
I V.
Le Trésor de la Bouche.
Le fieur P. Bocquillon , Marchand Gantier - Parfumeur
à Paris , à la Providence , rue St Antoine , entre l'Egliſe
de St Louis de MM. de Sainte Catherine & la rue Percée
, vis -à- vis celle des Ballets , annonce au Public qu'il
a été reçu & approuvé à la Commiſſion Royale de Mé
decine , le 11 Octobre 1773 , pour une liqueur nommée
le trésor de la bouche , dont il eſt le ſeul compoſiteur.
Ses admirables vertus la font préférer , en lui établiſſant
une très grande réputation . La propriété de ſa liqueur
eſt de guérir tous les maux de dents quelque violens
qu'ils puiſſent être , de purger de tout venin , chancre ,
abſcès & ulceres , enfin de préſerver la bouche de tout
ce qui peut contribuer à gâter les dents ; elle les con-/
ſerve même quoique gâtées. Cette liqueur a un goût
très- agréable. L'Auteur a des bouteilles à 10 l. 5 1.3
1. & 1 l. 4 f. Il donne la maniere de s'en fervir , ſignée
¶phée de ſa main; il met ſon nom de baptême &
de famille ſur l'étiquette des bouteilles , ainſi que ſur le
bouchon , marqué de ſon cachet , &un tableau au-deſſus
de ſa porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auſſi le
véritable taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures
& brûlures , approuvé par MM. de la Commiſſion de
Médecine , le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui af:
franchir le port des lettres.
P
226 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES POLITIQUES.
ON
D'Oran , le 24 Septembre 1776.
N dit ici publiquement que l'armée de l'Empereur
de Maroc doit paroître dans le voiſinage de cette place
quoique les Maures qui viennent du camp n'en faffent
aucune mention . Dans ce cas , le Commandant a ordre ,
dit- on, de la faire tenir hors de la portée du canon ,
& à cela près , de lui faire donner en tous genres les
fecours dont elle pourroit avoir beſoin.
De Warsovie, le 19 Octubre 17766
Par un diſcours du Roi aux Etats , imprimé & traduit
en françois , il paroit que l'intention de Sa Majesté eſt
d'affimiler la nouvelle forme de Gouvernement à cellede
l'adminiſtration d'Angleterre . Il y eſt dit que le Roi de
la Grande-Bretagne jouiſſoit d'une prérogative encore plus
étendue que la ſienne , & que cependant la liberté du
Peuple Anglois ne laiſſoit pas d'être auffi grande qu'elle
pouvoit l'être.
1.
11
Une partie des Troupes Ruffes qui ſe trouvoit encore
ici , s'eſt retirée , & le reſte doit bientôt les fuivre pour
être réparti en Ukraine , dans la Grande Pologne & en
Lithuanie , où l'on juge leur préſence néceſſaire pour
maintenir la tranquillité & appuyer le nouveau Gouvernement.
DECEMBRE . 1776. 227
De Stockholm , le 11 Octobre 1776.
Il ſeroit difficile de peindre le frémiſſement patriotique
qu'ont éprouvé tous les Citoyens , en apprenant que la
voiture de Sa Majeſté , qui revenoit de Carlſcrone , avoit
verſé entre Norkoping & Gripsholm , à côté d'un précipice
, & n'avoit été retenue que par un pin qui ſe
trouvoit fur la pente de la colline , ſans lequel les jours
de ce Prince chéri de ſes Sujets , touchoient immanquablement
à leur terme .
De Lisbonne , le 15 Octobre 1776.
Quoiqu'il y ait trois frégates Angloiſes qui croiſent
dans ces parages , un nouveau Corſaire Anglo Américain ,
armé de huit canons & de foixante - douze hommes d'équipage
, vient de prendre ces jours derniers , à la hauteur
du Cap la Roque , un vaiſſeau Anglois venant de
Londres , chargé de riz & de farine , & destiné pour
cette capitale. Cet événement a fait monter les aſſurances
à 12 pour 100.
:
De Génes , le 7 Octobre 1776.
F On apprend que la Cour de Naples , inſtruite que
pluſieurs barbareſques couroient les mers de Sicile , a
fait partir un armement pour croifer contre eux , & que
la Religion de Maite a envoyé pour le même objet un
vaiſſeau de guerre & quatre galiotes.
Un bâtiment venant du Levant a rapporté que la Ré
F
228. MERCURE DE FRANCE.
gence de Tripoly faiſoit préparer deux chebecs & deux
galiotes pour aller en courſe.
De Rome , le 23 Octobre 1776.
On travaille avec la plus grande activité à la com
ſtruction de la nouvelle ſacriftie que le Pape fait faire
l'Egliſe de Saint Pierre. Lorſque cet édifice ſera terminé
, on dit qu'on ouvrira une rue qui aboutira à une des
portes de la ville , qui ſera nommée alors la Porte de
Saint - Pierre.
De Londres, le I Novembre 1776.
En conséquence d'une proclamation de Sa Majesté du
26 Octobre , qui promettoit une gratification à ceux qui
voudroient , en qualité de matelots , prendre parti à bord
des vaiſſeaux du Roi , on avoit ouvert , dans tous les
ports des trois Royaumes , des maiſons de rendez - vous
pour la réception de ces Mariniers de bonne volonté ;
cette proclamation paroiſſoit devoir raffurer contre tout
moyen de coaction , lorſque deux jours après il partitdes
Bureaux de l'Amirauté des ordres de forcer à ce ſervice
ceux des Citoyens qui y ſembleroient propres , & furtout
les matelots de la marine marchande..
Ces ordres , que la néceſſité d'accélérer l'armement de
pluſieurs vaiſſeaux a fait ſigner au lord Sandwich , qui
s'eſt long - temps défendu de recourir à ces moyens de
rigueur , ont cauſé des défordres dans pluſieurs endroits.
Le Bureau de l'Amirauré a reçu une lettre du Lord
Howe, imprimée dans la gazette extraordinaire de la
DECEMBRE. 1776.
229
Cour. Cette lettre donne les détails de ce qu'ont fait
les forces de mer pour concourir à la priſe de poffeffion
de New- Yorck par les Troupes de Sa Majeſté.
Les levées pour la flotte d'obſervation qui a occaſionné
la preſſe , ſe continuent avec beaucoup d'ardeur , & ce
moyen de rigueur , devenu néceſſaire , a déjà procuré , à
ce qu'on dit , plus de ſept mille hommes ; mais malheureuſement
juſqu'à ce qu'ils puiſſent être répartis ſur les
différens vaifeaux , un nombre de ces hommes preffts ,
eſt retenu à fond de cale du Conquestadore , & l'on
craint qu'ils n'y contractent des maladies qui puiſſent
arriérer les ſervices auxquels on les deſtine. Les expériences
qu'on a déja faites d'un pareil inconvénient , n'ont
encore ſuggéré aucun moyen d'empêcher que l'Etat n'ait
ainſi fait violence à des hommes en pare perte.
La proclamation qu'ont fait publier le 19 Septembre
dans l'île de New Yorck le Général Howe & le Lord
fon frere , en qualité de Commiſſaires , eſt aujourd'hui
dans la Chambre des Communes le ſujet des débats les
plus graves. On s'y plaint de ce qu'elle n'a pas été
imprimée dans la Gazette extraordinaire publiée à l'occaſion
de la priſe de New-Yorck. Le Lord Jean Cavendish
, appuyé du ſieur Fox , a demandé hautement que
la Chambre nommat un comité pour délibérer ſur la ré
viſion de tous les actes du Parlement dont les Américains
croient avoir droit de ſe plaindre , & pour ſe conforiner
*en cela aux afſurances que venoit de leur donner la proclamation
dont il s'agit; mais cet avis a été rejeté par
cent neuf voix contre quarante - ſept .
Γ
P3
230 MERCURE DE FRANCE,
Des nouvelles récentes , apportées à Douvres par le
vaiſſeau, la Bonne-Esperance , diſent que les Troupes du
Roi avoient paſſe les lacs avant qu'il eut quitté la rade
de Québec ; & dans ce cas les Américains doivent ſe
trouver actuellement dans la poſition la plus critique ,
puiſqu'ils voient defcendre du Nord de nouveaux ennemis
qui viennent les répouffer vers ceux qui les ont reffersés
au Pont du Roi , après leur avoir fait évacuer New-
Yorck. La fufpenfion des opérations du Général Howe
pourroit encore appuyer ces bruits , qui ſe répandent du
paffage des lacs par le Général Burgoyne ; mais comment
-ignore-t-on encore tous les détails de ce paſſage à travers
la flotte nombreuſe des Américains , qui avoient
fait de ſi grandes difpofitions pour s'y oppoſer ?
Le nouveau Lord-Maire a donné des ordres aux Maréchaux
de la Cité d'en parcourir , avec leur Troupe ,
tous les lieux de débauche & de publicité , de s'emparer
des gens qui les fréquentent, de les lui amener , afin
qu'il les interroge , & qu'il oblige tous ceux qui ne pour
⚫ront lui rendre un bon compte de leur conduite , à fervir
dans les vaiſſeaux du Roi. Ce Magiftrat eſt dans
l'opinion que , par cet expédient , il ſuppléera à la
preſſe , dont il a refolu d'empêcher tous les excès dans
le reffort de la Jurisdiction.
De la Haye , le 25 Octobre 1776 .
La République arme actuellement pluſieurs vaiſſeaux
de guerre , dont le Stadhouder , Amiral-Général , a été
prié de nommer fans délai les Capitaines, Cet armement
actuel doit-être ſuivi d'un autre , qui fera prêt de
DECEMBRE. 1776. 237
bonne heure l'année prochaine , & dont les Etats ont
également prié le Prince de nommer les Chefs .
C'eſt ſans fondement qu'on a répandu en Angleterre
le bruit d'une réconciliation des Provinces-Unies avec
le Roi de Maroc. Le Contre-Amiral Hollandois Pichot
doit avoir mis à la voile du port de Gibraltar , pour
croiſer ſur Modagor avec quatre vaiſeaux de guerre.
De Bruxelles.
?
L'Académie de Bruxelles , dans une aſſemblée du 14
Octobre , a propoſé pour ſes prix de l'année prochaine
deux fujets différens , pour chacun deſquels elle deſtine
une médaille d'or de 25 ducats. Le premier doit être
un précis des émigrations des Belges , depuis les temps
les plus reculés , juſqu'aux Croiſades , & de leur influence
ſur les moeurs de la Nation . Le ſecond ſera une
deſcription de la température des ſaiſons dans les Pays-
Bas , avec l'indication de leurs effets relatifs à l'écono
mie animale & végétale , à quoi on joindra les moyens
jugés propres à en prévenir les ſuites , qui ſeroient facheuſes
. Les Mémoires ſeront envoyés avant le 16 Juim
prochain.
De Fontainebleau , le 6 Novembre 1776.
Le fleur Etienne Cayrol a eu l'honneur d'offrir au Roi ,
le 29 du mois denier , les prémices de ſa Manufacture
de draps , établie à Paris ſur la riviere des Gobelins ,
par Arret du Conseil d'Etat du Roi , du 12 Sept. 1775.
Parmi les diverſes qualités qu'il y fait fabriquer , ia
préſenté à Sa Majeſté pluſieurs draps de vigogne , tant
1
1
P4
833 MERCURE DE FRANCE.
en couleur du quudrupede qui fournit la toifon , & qui
doune fon nom a cette étoffe , qu'en autres couleurs.
Sa Majeſté a honoré l'Artiſte de ſon fuffrage & des
marques de ſa fatisfaction.
T
Le Baron de Blome , Envoyé extraordinaire de Danemarck
, a eu l'honneur d'offrir au Rei les gerfaux d'Islande
, préfent que le Roi de Danemarck eſt dans l'uſage
d'envoyer tous les ans à Sa Majeſté. Ces oiſeaux
ont été reçus par le Marquis d'Entragues , grand Fauconnier
de France en ſurvivance du Duc de Valliere , &
par le Marquis de Forget , capitaine du vol du cabinet.
PRÉSENTATIONS.
Le 31 octobre , le comte Duchaffault , chef d'eſcadre ,
a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le ſieur de
Sartine , miniſtre & ſecrétaire d'état au département de
Ja marine , & de prendre congé de S. M. pour ſe rendre
à Breſt le 7 , & prendre le commandement de l'eſcadre
qu'on y arme.
Le 7 novembre , le comte de Flavigny , miniſtre plénipotentiaire
du Roi près l'Infant duc de Parme , de
retour ici par congé , a eu l'honneur d'être préſenté à
Sa Majesté , par le comte de Vergennes , miniſtre &
ſecrétaire d'état au département des affaires étrangeres.
La comteffe de Coigny ayant obtenu ſa retraite de la
place de dame de compagnie de Madame Victoire de
France , la vicomteſſe de Bernis a eu l'honneur d'être
préſentée au Roi par cette Princeſſe , en qualité de dame
pour l'accompagner.
DECEMBRE. 1776. 233
NOMINATIONS. :
Le 14 du mois de ſeptembre , fête de l'Exaltation de
la Sainte - Croix , l'impératrice Reine conféra les marques
de la Croix étoilée à pluſieurs Dames de qualité,
dont trois Françoiſes , qui font la comteſſe Marie - Gabrielle
de Fuligny Rochechouart , née comteſſfe de Pons-
Praflin ; la marquiſe Marie - Anne de Clermont - Tonnerre
, née comteſſe de Lanthilhac ; & la comteſſe douai
riere Charlotte de Montezun , née comteſſe de Montrichier.
1
Le 28 octobre , l'éveque de Saint Papoul prêta ,
pendant le meſſe du Roi , ſerment de fidélité entre les
mains de Sa Majesté .
Sa Majesté vient de nommér le ſieur Dumont de Valdagou
, chirurgien - renoueur de ſes camps &armées ,
& lui accorde , par le même brevet , le trire de démon
ſtrateur à Paris , en cette qualité , pour y faire des
éleves dans fon art.
Le 5 novembre, le prince de Montbarrey a prêté ferment
entre les mains du Roi , pour la charge du ſecrétaire
d'état au département de la guerre , en ſuivivance.
Le Roi a nommé , le 9 du même mois, chefs d'escadre
en remplacement , les ſieurs de la Prévalaye ,
Guſchen , de Sade , commandeur Deſnos , la Touche-
Treville , de Lacarty , des Hayes de Cry , Faucher ,
d'Iſle- Besuchaine , le chevalier du Dreſnay des Roches ,
le chevalier de Forbin , le chevalier de Forbin d'Oppe
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
de, le chevalier de Fabry , le vicomte de Rochechoart
& le chevalier d'Arrac de Ternay .
Sa Majesté a de plus nommé le ſieur de la Porte ,
ci devant ordonnateur à Bordeaux , à l'intendance de
Breft , & le ſieur Prévoſt de la Croix , également ordon.
mateur à l'Orient , à l'intendance de Toulon.
Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre au marquis
de Sainte Hermine, gentilhomme d'honneur de
Monſeigneur le conite d'Artois , premier écuyer de ce
prince , en ſuivivance , & colonel en ſecond du régiment
d'Artois dragons.
Le vient d'accorder l'Evêché de Bayeux , vacant par
la démiſſion du ſieur de Rochechouart , à l'évêque de
Cahors , & celui de Cahors à l'abbé de Nicolaï , vicaire-
général de Bayeux.
Le Roi a accordé l'abbaye de St Julien d'Auxerre ,
ordre de St Benoît, à la dame de Galard de Bearu ,
prieure des Bénédictines de Boran , dioceſe de Beauvats
; celle de la Joie, ordre de Citaux , dioceſe de
Vannes, à la dame de la Bourdonnoye , abbeſſe de
Saint - Sulpice , dioceſe de Rennes , celle de Saint -Sulpice
, ordre de Saint-Benoît , dioceſe de Rennes , à la
*dame de Merdiere , abbeſſe de Notre-Dame de la Joie ,
diocefe de Vannes.
1
MARIAGES.
Le 3 novembre , Leurs Majestés & la Famille royale
ont ſigné le contrat de mariage du marquis de Creve
DECEMBRE. 1776. 235
coeur, fils du prince de Maceran , ambaſſadeur du Roi
d'Eſpagne près le Roi d'Angleterre , avec demoiſelle de
Bethume de Pologne.
MORTS.
Céfar François de Guines Moreton , marquis de
Chabrillant , maréchal des camps & armées du Roi , eſt
mort le 27 ſeptembre dernier , à Montlimard en Dauphiné,
dans la 76 année de fon age.
Marie - Renée - Henriette de Saint- Germain , veuve de
Claude Renée Robin de la Tremblaye, marquis d'Aligny,
eft morte à Paris le 19 novembre , agée de 52 ans.
Claude Green de Saint - Marſeault , vicomte du Verdier
, eſt mort en ſon château de Verdier , en Limoufin
, le 2 novembre , agé de 76 ans.
Claude Boucher , prêtre , doyen des conſeillers -clercs
du Parlement de Paris , chantre en dignité de l'égliſe
collégiale & paroilliale de St Honoré , eſt mort en ſa
maiſon , le 13 novembre , agé de 88 ans .
Amédée - Claude - Guillaume - Roſalie Teſtu , marquis
de Balincourt , capitaine au régiment d'Artois , dragons ,
eſt mort le 9 du même mois , à Nancy , dans la 24
année de fon âge.
Marguerite - Françoiſe Megret d'Etigny , Marquiſe de
Crevolle , eſt morte à Paris le 18 , agée de 31 ans,
236 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIE.
Les cinq tirages de la loterie royale de France ont
éré exécutés publiquement dans la grand' - ſalle de la
Compagnie des Indes , en préſence du Lieutenant - Général
de Police , le 31 octobre , conformément à l'arrêt
du Conseil du 30 juin dernier. Les nombres fortis de
la roue de fortune ſont les extraits ſuivans , pour le
premier tirage , qui eſt celui des lots : 54.65,20 ,
89 , 90. Second tirage de la premiere claſſe des primes :
4,20 , 72 , 44 , 85. Troisieme tirage de la seconde
claſſe des primes : 77 , 7 , 45 , 90 , 3. Quatrieme tirage
de la troisieme claſſe de primes : 64 , 73 , 18 , 37 , 31.
Cinquieme & dernier tirage de la quatrieme claſſe des
primes : 89,31,90 , 79 , 20.
La même Loterie s'eſt tirée le 16 novembre. Les
numéros fortis au tirage des lots font 77 , 83 , 32, 41 ,
44: au tirage de la premiere claſſe des primes : 62 ,
29,8, 52, 57 : à celui de la ſeconde : 75,36 , 63 ,
56 , 35 : à celui de la troiſieme : 4,90 , 26 , 57 , 59 ,
& à celui de la quatrieme : 42 , 17 , 44 , 22 , 37. Les
cinq prochains tirages feront exécutés lundi a décembre.
L
DECEMBRE, 1776. 237
ADDITIONS DE HOLLANDE ...
AVIS.
CE QUE C'EST QU'UN ÉCRIT INTITULÉ
M
Mémoire pour le Sr. Pomel , .
ONSIEUR Rouneau vient d'inférer dans ſon Journal
Encyclopédique , juillet 1776 tome 5 , partier ,
page 132 , un écrit intitulé Mémoire pour le Sr. Pomel,
en réponse à une Lettre de M. Falconet. Un libelle
calomnieux n'étant point l'objet d'une diſcours Littéraire
fur les Arts , je ne chargerai pas un journal de ma réponſe.
Mais lorſque mon ouvrage ſera fini , que je me
verrai libre , & que je pourrai n'occuper entierement
d'une autre affaire , je prouverai ce que j'ai avancé
dans une Lettre à S. E. M. Le Prince de Gallitzin ; je
répondrai s'il le faut auſſi , de point en point à l'écrit
fait au nom du. Sr. Pomel. Alors ne fera - se point
aux Loix qu'il conviendra de m'adreſſer ? ne fera - ce
pas à elles que je devrai préſenter les preuves néceſſaires
pour convaincre la calomnie & la juger ? Ne ferace
pas à elles à prononcer qu'après avoir publié un Libelle
contre un homme qui avoit promis & point retracté
une gratification , le droit d'y prétendre ſubſiſte
encore dans toute fon intégrité? C'est ainfi je crois ,
238 MERCURE DE FRANCE.
:
qu'il faut répondre aux gens qui font fabriquer des
ecrits tel que celui en queſtion , quoique cela parte
de bien bas .
J'excepterai cependant une imputation de la quelle je
ne demanderai pas compte , puiſqu'elle ne me regarde
point. Mais ſi la Chancellerie des Batimens de ſaMajeſté
Imperiale , vouloit s'en donner la peine, elle examineroit
le ſens de ces paroles: le fondeur Ermaun
fut renvoyé au mois de juillet 1774, fans aucun égard
pour le contract passé avec lui. Pour moi qui n'ai patré
aucun contract avec le fondeur , qui ne l'ai pas appellé,
& qui n'eut aucune forte de part au contract qu'il
avoit paſſé , je n'ai non plus aucun droit de parler des
60000. Livres qu'il a recues pour ſon ſéjour de deux
années à St. Petersbourg.
Mais j'ai fait un billet de 15000. Livres de gratifica.
tion. Voici la teneur de ce billet fait collectivement aux
Srs . Simon & Pomel , & dont ils ont chacun un origi
nal , en forte qu'ils pourroient en faire entre eux l'échange
fans qu'il y eut d'inconvenient.
,, Lorsque j'aurrai achevé la fonte de mon Ouvrage ,
. , & que la Cour m'aura payé pour cette fonte , la ſomme
» de 80000. Livres reſtantes, je donnerai à M. Simon
ود - comme recompense , la ſomme de 15000. Livres
ود
ainſi que je la lui ai promiſe avant de commencer
les travaux de ma dite fonte. Et quoi que j'aie lieu
„ d'être fort mécontent , & que je le fois , de la con-
,, duite de M. Pomel , rélativement au dit Ouvrage , je
lui donnerai pareille ſomme de 15000. Livres que je
lui ai auſſi promile, aux conditions ci - deſſus.
DECEMBRE. 1776. 239
Quand je ferai en état de m'acquiter , je mettrai en
dépôt aux pieds de la justice , la ſomme de 15000.
Livres objet de ma promeffe au Sr. Pomel ; & là je
reconnoîtrai l'obligation que je lui en ai faite. La justice
alors ordonnera ce qu'elle aura jugé convenable.
Elle ne confondra pas non plus 15000. Livres de pure
gratification ou récompenfe , de ma part , pour un an
de travail , avec le ſalaire de 4000. Livres par année ,
que le Sr. Pomel recevoit de la Chancellerie des Batimens.
à St. Petersbourg le 1. Aout 1776.
FALCONET.
BRUXELLES.
On mande de Reims une aventure tragique qui y eſt
arrivée il y a deux mois ; elle a été causée par une ſuperftition
populaire contre laquelle il feroit intéreſſant de
prémunir les eſprits. Le peuple crédule , parce qu'il eſt
ignorant , ne doute point de l'exiſtence de la magie ; il
écoute d'autant plus facilement les contes à ce ſujet que
preſque toujours on la fait ſervir de moyen de fortune
aux prétendus forciers qui l'emploient. Deux jeunes
gens d'une condition baſſe , & faiſant , à ce qu'on affure
la contrebande depuis pluſieurs années , lurent un jour
dans le petit Albert , que la cendre d'un chat noir ,
brûlé avec un certain appareil , rendoit invioble. Tous
deux s'emprefferent de s'en procurer : ils chercherent &
240 MERCURE DE FRANCE.
trouverent l'animal dont ils avoient beſoin. Ils le mirent
dans une marmite de fer , & pour ne pas être vus pendant
l'opération , ils deſcendirent pour la faire dans une
cave très- étroite qui , après qu'ils en eurent fermé la
porte , ne recevoit l'air d'aucun endroit. Cependant ils
devoient y paſſer douze heures , temps limité pour la
perfection de l'oeuvre. Ils allumerent un grand feu ſous
la marmite dans laquelle le chat enfermé pouſſa des cris
horribles juſqu'à ce qu'il fût mort , ſes chairs en fe
brûlant répandirent une odeur infecte qui , jointe aux
vapeurs du charbon , Ota à l'air toute fon élasticité , &
étouffa les deux opérateurs proſternés auprès de leur
marmite. Une femme qui étoit dans le ſecret , & qui
avoit ordre de n'entrer dans la cave qu'après que les
douze heures feroient écoulées , y vola au moment fixé .
pouffée par la curioſité ; elle vit avec effroi ces malheureux
étendus ſur la place. Elle ſe trouva mal ; revenue
à elle - même , la frayeur lui donna affez de force pour
fortir de ce lieu horrible ; elle alla chez ſon voiſin , qui
étoit ſon ami , & lui fit confidence du projet des deux
forciers & de la catastrophe qui en avoit été le fruits
celui- ci craignant pour elle les pourſuites de la Juſtice ,
eut l'imprudence de lui offrir ſes ſervices pour l'aider à
tranſporter for les murs de la ville les deux victimes de
leur crédulité. Il ne les y eut pas plutôt déposés , qu'un
homme qui l'avoit vu alla en faire la déclaration au
Lieutenant -Général de Police. Ce voiſin officieux a été
arrêté avec la femme , qui eſt aujourd'hui folle , &
qui eft perſuadée que c'eſt le Diable qui a tué les deux
malheureux.
LONDRES.
DECEMBRE. 1776. 241
LONDRES.
N a fait ici pluſieurs eſſais du moyen découvert
par M. Harteley , pour rendre les maiſons incombuftibles.
Le dernier , fait à la maison de Wimbbleton - Common
, a eu lieu le 22 du mois dernier. LL. MM. le
Prince de Galles , l'Evêque d'Osnabrug , la Princeſſe
Royale & la Princeſſe Auguste , l'honorerent de leur préfence.
On les conduifit , après déjeuner , dans une
chambre fur le parquet de laquelle on avoit allumé le feu
néceſſaire pour faire bouillir une chaudiere d'eau . On
fit mettre le feu à un lit ; la flamme eut bientôt réduit
les rideaux en cendres ; elle ne brûla qu'une partie du
bois de lit parce qu'elle diminuoit de vivacité , à meſure
qu'elle s'approchoit du parquet qu'elle ne pouvoit embraſer.
On fit rougir enſuite une fer à cheval ſur le pare
quet même; on mit le feu dans une autre chambre ,
des fagots qu'on avoit entaſſes ſur le plancher. Ma
Harteley fit , après cela , allumer deux feux , l'un , fur
Peſcalier qui étoit de bois & l'autre , deſſous ; ils
brûlerent à l'ordinaire , ſans s'étendre au delà de la
place où les combustibles étoient placés. Il finit par alfumer
une quantié conſidérable de fagots , de poix &
de goudron. Ces combustibles enfilammés brûlerent avec
leur vivacité ordinaire , ſans produire le moindre effet
fur le plancher de la chambre qui étoit au- deſſus , & οὐ
le Roi & la Famille Royale entrerent pendant que le feu
étoit dans toute ſa force. Cette découverte précieuſe &
utile devroit être publique ; c'eſt au Gouvernement &
en récompenfer l'Auteur , & à en faire préſent à l'hu
manité,
,
242 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION envoyée par M. de la
Tournelle , Secrétaire de l'Académie
d'Agriculture de Soiffons.
Un Plombier & deux de ſes garçons ſont deſcendus
dans un puits pour y fouder un tuyau de Pompe , à vingtcinq
pieds de profondeur : l'ouverture pour defcendre
avoit quarorze pouces en quarré : ces Ouvriers eurent
l'imprudence de deſcendre avec eux une terrine de charbon
pour faire chauffer leurs fers . Ils ont commencé à
travailler ſur les trois heures après midi , fans que j'en
fuſſe informé. A cinq heures , un Domestique vint me
dire que ces Ouvriers étoient à l'ouvrage dans la poſition
ſuſdite ; mais qu'il ne pouvoit pas être fini , parce
qu'ils étoient obligés de remonter tous les quarts-d'heure ,
&qu'ils étoient comme ivres : je courus à l'inſtant pour
faire ceſſer le travail : j'appellai ces Ouvriers ; il étoit
trop tard: ils étoient ſans connoiſſance fur le plancher
qu'ils s'étoient fait au niveau de l'eau du puis ; & , à
la faveur de la lumiere qu'on y deſcendit , je n'en distinguai
qu'un qui parut avoir du mouvement. Je fis
deſcendre auffi tot un homme vigoureux que je frottai
d'eau de Luce au viſage : je lui donnai ordre , auſſi -tôt
qu'il ſeroit en bas , de jetter l'eau de Luce ſur le feu ,
& d'accrocher la chaufferette aux cordes qu'on deſcendoit.
On l'attacha lui - même avec des cordes , pour le
retirer au beſoin : le tout fut exécuté : la chaufferette fut
retirée ; mais auſſi-tôt il fallut retirer cet homme qui ſe
grouvoit incapable d'agir , ayant les yeux , le gofier , les
marines trop irrités par la fumée de l'eau de Luce. Je
• DECEMBRE. 1776. 243
is deſcendre un autre homme également attaché , avec
ordre de paſſer des cordes ſous les bras des trois moribonds
, s'il le pouvoit , ou au moins d'un : il eut le
temps de les paffer à tous les trois , & fut enſuite retiré.
Les trois hommes furent ſucceſſivement retirés &
mis à nud à l'air : un d'eux revint promptement après
qu'on lui eut fait avaler quelques gouttes d'eau de Luce
, & qu'on lui en eut ſinglé dans le nez : il fallut
employer pour les deux autres les lavages d'eau , les
frictions de flanelle , qui , après une demi- heure n'avoient
pas encore fait d'effet : je faifois préparer des cendies
pour les y mettre ; & en attendant , je fis uſage de la
petite machine fumigatoire. J'avois envoyé chercher un
Chirurgien ; mais avant qu'il arrivat , & aux premieres
injections du tabac , la connoiſſance & le mouvement
revinrent aux deux Patiens , à ma grande fatisfaction.
A 7 heures ils ſurent en état de s'en retourner chez eux
ſans vouloir être faignés ; & le 17 matin, je fus les
voir , & je les trouvai en parfaite ſanté. Du moment
où je ſuis defcendu juſqu'à ce qu'ils fuſſent hors du
puits , il ſe paſſa environ trois - quarts - d'heure à caufe
de la difficulté des manoeuvres par une auſſi petite ou
verture .
* ll eſt à obſerver que l'un de ces hommes fur trouvé
mordant un de ſes camarades à la cuiffe avec telle violence
, que pour l'en détacher , il falut arracher l'étoffe
& déchirer les chairs : aucun deux ne s'eſt fouvenu de
s'être trouvé mal ; & ils ne comprenoient pas pourquoi
ils n'étoient plus dans le puits : quand la connoiffance
fut revenue , ils ne voyoient rien , & ce ne fut qu'un
quart - d'heure après que la vue revint.
1
Q2.
244 MERCURE DÉ FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Traduction d'un poëme Anglois intitulé : Amurat
& Théana ,
Imitation de la préface du I livre de l'enlévement
ibid.
de Proferpine ,
Aux Salanciens ,
17
18
Vers à Mde la Comteſſe de Cho 20
Adine , Anecdotes Gauloiſe ,
21
Idyle , 41
Le Malade , fable , 43
L'Hommage du Citoyen , 47
Imitation d'une ode d'Horace , 48
Vers à Mille Doligny , 50
Pour le portrait de M. le Comte de Couturelle , 51
Couplets fur l'air du Comte Almaviva , dans le Barbier
de Séville , ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 52
ENIGMES , 54
LOGOGRYPHES , 58
Romance , 59
NOUVELLES LITTÉRAIRES, 60
Mémoires concernant l'hiſtoire , les ſciences , &c.
:
de la Chine , ibid.
Lettre d'un Amateur de l'Opéra , 80
DECEMBRE. 1776. 245
Egais hiſtoriques ſur les modes & ſur le coſtume en
France , 87
Tableaux topographiques de la Suiſſe & de l'Italie , 88 .
Diſcours prononcé à la fête des Bonnes - Gens , 95
L'Ami des arts , 99
Maniere de rendre toutes fortes d'édifices incombustibles
, ΙΟΙ
Héliogabale & Alexandre Sévere , 102
Les bienfaits du ſommeil , 105
Hiſtoire des inaugurations des Rois && des Empe- :
reurs , 107
Journée de l'Amour , 112
Stances ſur la mort de Colardeau , 116
Combien le reſpect pour les moeurs contribue au
bonheur des Etats , 118
La divine Comédie du Dante , 4 126
Le tendre ami des meres nourrices , 137
Introduction à l'hiſtoire naturelle & à la géographie
phyſique d'Eſpagne , 138
Traité des mauvais effets de la fumée de la litharge , 140
Obſervations ſur l'air , 141
Bibliotheque littéraire , de la médecine ancienne &
moderne , 142
Diſcours ſur l'état actuel des montagnes des Pyré.
;
nées ,
ibid
Le ſeul préſervatif de la petite vérole , 144
Réflexions ſur la mauvaiſe qualité du platre ,
Lettre de M. *** . *** Maître en Chirurgie ,
Aventures de Daphis & Chloé ,
146
147
148
246 MERCURE DE FRANCE.
Annonces littéraires 149
ACADÉMIES . 156
des Inſcriptions & Belles lettres , ibid.
des Sciences ..... 159
SPECTACLES. 160
Concert Spirituel, ibid.
L
Opéra,
162
Débuts , 163
Comédie Françoiſe , 164
Début, 165
Comédie Italienne , 166
Début , 167
Bruxelles ,
ibid.
ARTS. 168
Gravures ,
ibid.
Géographie , 176
Mafique. 177
Etrennés ,
182
Cours d'hiſtoire naturelle , &c. 185
de Langue Allemande , 186
de Phyſique expérimentale , 187
de Chimie ,
:
190
de Phyſique ,
ibid.
des maladies des yeux 191
Prix des Arts , 192
Vers à M. le Comte de Saint - Germain , ibid
M. le Chev. de Juilly - Thomaſlin , 194
à Mlle Colombe , ibid.
Mde Dugazon , 195
DECEMBRE. 1776. 247
Inoculation , 197
Lettre à l'Auteur du Mercure , 203
Lettre de M. Voltaire , 205
Variétés , inventions , &c. 213
Trait de généroſité , 215
Bienfaiſance. 216
Anecdotes. 280
AVIS , 222
Nouvelles politiques , 226
Préſentations , 232
Nominations , 233
Mariages ,
234
Morts , 3 235
Loterie , 236
ADDITIONS DE HOLLANDE.
AVIS. 237
Bruxelles. 239
Londres. 241
OESERVATION envoyée par M. de la Tournelle ,
Secrétaire de l'Académie d'Agriculture de Soiffons . 242
:
UNIVERSITY OF MICHIGAN
3 9015 06370 9367
Qualité de la reconnaissance optique de caractères